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Full text of "Le déclin de l'esclavage antique. Éd. française rev. et augm. avec préface ..."

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y> 



CICCOTTI 



Le Déclin de f Esclavage Antique 



COLLECTION 
" SYSTÈMES ET FAITS SOCIAUX " 



VOLUMES PARUS ■: 

La Pl>llesepl>le sociale de Retiouvier, par 

Roger Picard, i volume 7 fr. çc 

La Richesse de la France, fortune et revenus 

privés, par de Lavergne et Paul Henry, i volume 6 francs 

Race et milieu social, Essais d'anthroposocio- 

logie, par Vacher de Lapougé, i volume. ... 8 francs 

La Protection de la Maternité ep France, 

Étude d'hygiène sociale, par J. Mornet, 1 vol. 6 francs 

Le Programme socialiste, par Kautsky, tra- 
duit par Rémy, i volume 6 francs 

Le Chômage, causes, conséquences, remèdes, 
par de Lavergne et P. Henry, i vol. in-8 de 
420 pages 8 francs 

Les Cahiers de 1789 et la Classe ouvrière, 

par Roger Picard, i vol. in-8 6 francs 

Le Travail à domicile, par Méky; i vol. in-8 . 



SYSTÈMES ET FAITS SOCIAUX 



E. CICCOTTI 



LE DÉCLIN 

DE 

L'ESCLAVAGE ANTIQUE 



DITIOH FRONÇA )■■ RI VU! 

p-RtfFA.CE DE L'AUTEUR 



P*R e. PLATON 



PARIS 
LIBRAIRIE DES SCIENCES POLITIQUES ET SOCIALES 

Marcel RIVIÈRE et C" 
31, rue Jacob et rue Saint- Benoit, i 

1910, 



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V. 







G-C 



PRÉFACE 

DE l'Édition française 



L'idée de raconter une histoire déjà tant de fois contée^ 
<i'examiner des problèmes historiques déjà si souvent 
examinés, ne vient pas seulement, ne vient pas tant de ce 
que des documents nouveaux, d'une valeur parfois toute 
relative, ont été découverts, que de la pensée que des 
points de vuenouveaupc, dûs à notre expérience historique 
agrandie et aux progrès des sciences morales, permettent 
de voir et de .rassembler en une synthèse plus vaste les 
faits du passé. 

L'interprétation matérialiste de l'histoire, la méthode 
générale d'interprétation de Marx et d'Engels, de jour 
en jour plus connue et mieux accueillie, me paraît juste- 
ment représenter cet angle visuel sous lequel on peut le 
mieux étudier'le phénomène du déclin de l'esclavage :un 
phénomène historique d'importance capitale, déjà étudié 
bien des fois, et dont il ne paraît pas qu'on ait donné 
une explication suffisante . 

Examiner, à la lumière de cette conception historico 
sociologique hardie, une des plus grandes transforma- 
tions qui se soient produites au cours de l'histoire, me 
paraissait un moyen, d'abord, d'éclaircir et de résoudre 
un problème particulier embrouillé, et ensuite une 



''.SSOSS 



XI PREFACE 

occasion d'éprouver la fameuse règle d'interprétation oit 
la mettant à Tépreuve des faits et en examinant ainsi ^ 
dans la pratique, dans quelle mesure elle pouvait servir à 
expliquer et à rendre plus intelligible le cours même de 
Thistoire. 

Plusieurs fois, en fait, on s'est occupé de l'interpréta- 
tion matérialiste de l'histoire, mais on s'en est occupé, 
comme on s'occupe d'une théorie, en cherchant dans des ar- 
guments démonstratifs de caractère général la justification 
de cette généralisation. Cependant il est difficile, tant 
qu'on reste dans les termes de la dispute générale et théo- 
rique, il est difficile que cette règle d'interprétation puisse 
avoir une fortune meilleure et surtout plus durable que 
d'autres règles d'interprétation permettant une inter- 
prétation facile, compréhensive et séduisante des lois de 
l'histoire, et venues ainsi bien vite à la faveur la plus gran- 
de, mais qui, à répreuve des faits, apparues souvent arbi- 
traires et peu fondées, perdent leur raison d'être avec la 
même rapidité avec laquelle elles se sont d'abord ré- 
pandues partout. 

L'interprétation matérialiste de l'histoire, — si elle 
réussit, en dehors de toute subtile logomachie, à donner 
comme une généralisation [plus vaste et positive, une loi 
explicative des phénomènes historiques — [vaut comme 
système d'explication ce qu'elle vaut essentiellement 
comme méthode, et comme méthode, c'est l'expérience 
qui lui donne sa force et sa justification. 

Du reste on peut bien dire que c'est ainsi que la chose 
s'est présentée aux yeux de Marx et d'Engels eux-mêmes^ 

La théorie n'a été formulée par Marx et Engels que d'une 



l 



PREFACE m 

manière très brève et en passant ; tandis que Tessence 
de la méthode, même non expressément formulée, éclate 
et se fait jour de partout, indirectement il est vrai, dans 
le récit des événements qui font l'objet des livres : IqDIx 
huit Brumaire de Louis Bonaparte ; — Luttes des classes 
en France ; — la Guerre des paysans; -^ le Capital ; — le 
Manifeste des Communistes. 

Engels lui-même le reconnaît et Favoue plus [explici- 
tement encore dans deux lettres sur l'interprétation maté- 
rialiste de rhistoire publiées par le Soiialistisclie Akade- 
miker de 189;), qui donnent la pensée définitive et 
l'expérience dernière de celui des deux auteurs qui a sur- 
vécu. 

« Selon la conception matérialiste de l'histoire, le 
facteur qui, en dernière instance, joue un rôle décisif dans 
l'histoire, est le facteur constant de la production, de la 
vie matérielle ; ni Marx ni moi n'avons eu la pensée d'en 
dire davantage. Si maintenant quelqu'un, faussant notre 
pensée, a voulu prétendre que le facteur économique est 
le seul facteur décisif, il a fait de notre proposition une 
proposition abstraite, absurde, qui ne dit rien du jtout. La 
situation économique est la base ; mais les diverses assises 
de l'édifice rformes politiques de la lutte des 'classes et 
ses résultats, constitutions victorieuses imposées par la 
classe victorieuse après la victoire, formes diverses du 
droit et jusqu'aux réflexes de toutes ces luttes dans le 
cerveau de ceux qui y ont pris part :. théories politiques, 
juridiques, philosophiques, opinions religieuses avec 
leurs développements derniers qui sont les systèmes 
dogmatiques, — tout cela exerce [aussi son influence sur 






I 



" « 



IV PREFACE 

le cours des luttes historiques, et, en certains cas, en 
détermine la forme. C'est sous l'influence réciproque de 
tous ces facteurs que finit par se réaliser le mouvement 
économique, à travers toutes sortes de choses et de com- 
plications accidentelles : j'entends choses et événements 
dont le lien intime est si lointain et si peu certain que 
nous pouvons le considérer comme n'existant pas, que 
nous pouvons le négliger. Sans cela l'application de la 
théorie à n'importe quelle periode.de Thistoire serait plus 
facile que la solution d'une équation du premier degré. » 

Et ailleurs : « Les hommes font eux-mêmes leur his- 
toire, mais jusqu'à présent non par une volonté générale, 
selon un plan donné ; et cela pas même dans une société 
aux limites étroites. Leurs aspirations se contrarient, et, 
dans toute société semblable, prévaut, justement pour 
cela, la nécessité dont V accidentel est le complément et 
la forme de manifestation. Et cette nécessité qui s'impose 
par toutes sortes d'accidents,, est, en fin de compte, la 
nécessité économique ». 

« Plus le champ, que nous soumettons proprement à 
notre examen, s'éloigne du champ de l'économie pour se 
rapprocher de celui de l'idéologie purement abstraite, et 
plus nous trouverons que l'accident ]tient de place dans 
l'évolution, que la courbe des événements se développe 
en zigzags. Mais qu'on essaie de tracer l'axe moyen de 
la courbe, Ton trouvera que, plus longue est la période 
observée, plus considérable est le champ d'investigation, 
plus cet axe moyen se rapprochera d'une ligne parallèle 
à l'axe de l'évolution économique 2^. 

Et enfin : « Que les jeunes gens attachent au côté éco- 






PREFACE V 

nomique plus d'importance qu'il ne lui en revient, c'est 
en partie la faute de Marx et la mienne. Contre nos adver- 
saires nous devions faire ressortir la vérité du principe 
essentiel, nié par eux, et ce n'était pas alors toujours le 
moment, le lieu et l'occasion d'assigner aux autres fac- 
teurs, dont les effets se faisaient réciproquement sentir, 
l'importance qui leur était propre. Mais à peine en venait- 
on à l'étude d'une période historique donnée, à peine, en 
d'autres termes, arrivait-on à l'application pratique que 
la chose changeait d'aspect ; il n'y avait plus possibilité 
d'erreur >. 

Donc l'application pratique à des périodes et à des phé 
nomènes historiques particuliers a l'utile effet non seu- 
lement de contrôler la théorie mais de la corriger, de 
l'amender, de la compléter. 

Et dans mon cas, il ne m'apparaissait pas que l'applica- 
tion de la théorie dût être impossible ou moins utile 
pour avoir pour objet un problème de l'histoire anti- 
que, j'entends d'une période autre que celle dont Marx 
et Engels avaient surtout tiré les éléments de leur théo- 
rie. 

Si, comm« Marx et Engels se proposèrent de le démon- 
trer et ont réussi à le démontrer, les formations et trans- 
formations sociales s'expliquent, en dernière analyse y par 
le mode de production et les transformations de la vie 
matérielle, pourquoi l'Antiquité échapperait-elle à cette 
règle d'interprétation reconnue juste et vérifiée ? Pour- 
quoi devrait-elle proprement échapper à cette règle, cette 
période pendant laquelle, sur les ruines de l'esclavage, se 
répand au point de devenir prépondérant ce salariat qui, 



VI PREFACE 

à la fois cause et effet, forrae une part si grande de la vie 
moderne et en caractérise le mode de production ? Pour- 
quoi, enfin, dans l'Antiquité, en admettant, comme il est 
certain, que les forces productives furent moins dévelop- 
pées et le mode de production autre, pourquoi ce rapport 
se présenterait-il moins constant, le rapport observé 
entre Je mode de production de la vie matérielle et tant 
d'autres coefficients irréductibles à l'unité, de caractère 
accidentel ; et pourquoi le lien existant entre le mode 
propre de production et les formes de la vie sociale 
n'apparaîtrait-il pas tout aussi nettement ? 

De toute manière le livre a trouvé bon accueil même 
en dehors de l'Italie (i). 

(1) Seligman E. a., The économie interprétation of history, New- 
York, 1902 ;« Corning to the later period of classic antiquity, Giccotti 
a bas shed coDsiderable light on the ori^in and developement of sla- 
« very in Greece, as well as in Rome, and bas traccd tbe connection 
« between Ibe fundamental fact and the entire political and social 
c bistory... ». 

R. PoEHLMANN dans IHistorische Zeitschrift N. F. 46 Bd. pp. 109. 

R. Lange dans la Wochenschrift fur Klassiscke Philologie, XVI. 

Jabrg. 28, pag. 762-70: « E. G... verdient auch In Deutschland 
« grœssere BeacKtung, als sie ihm im allgemeinen noch zu tell wird. 
« Es ist nicht nur ein sebr fruchtbarer Schriftstelier, sondern such 
(( ein Eenntnissreicher und scharfsinniger Gelehrier, der nur leider 
(( allzu sehr in Banne des Marxismus und der materialistischen 
c Geschichtsauflassung steht 

(( In ganz allgemeinen Umrissen ist das der Inbalt der sehr 
((»umfangreichen Sehr if t. Sie berubt auf eindringenden Studien 
(( und auf genauer Kenntniss der Literatur, der allen wie der 
(( neuen... In seinem Bestreben, seine Ansichten recht klar darzule- 
« gen, giebt der Verfassor nun in seinem Bûche viel mehr aïs was 
« nach dem Titel zu erwarten ware. Das Werk enthaBlt geradzu 
« eine Geschirhte der Sklaverei in Griechenland und Rom (ja mitun- 
« ter sogar eine vollige Wirtschaftgeschichle) von den aeltesten Zeiten 
(( an bis zum Untergange des rœmischen Reiches.. . » 



PREFACE Vît 

Ma construction, en effet, n'était pas une construction 
^ priori. J'ai expliqué dans quel sens j'ai tiré parti de 
l'aide qui pouvait me venir du principe de l'interprétation 
matérialiste de l'histoire. Le principe avait été pour 
moi un guide, une boussole, un fil conducteur pour ras- 
sembler les faits, projeter sur eux la lumière d'une idée 
générale se dégageant de leurs mutuels rapports. Dans 
les conclusions, autant qu'il était en moi, rien qui fût 
indépendant des faits ou contre les faits recueillis et 
coordonnés par moi avec une parfaite bonne foi. 
Donc si même un groupement de faits avait pu servir à 
confirmer, à prouver historiquement la vérité de l'hy- 
pothèse marxiste, cette chimère, en réalité, n'avait 
pu me nuire, n'étant pas du tout pour moi un juge- 
ment préconçu, une méthode substituée ' à l'observa- 
tion et à l'expérience, mais bien simplement une 
hypothèse à vérifier et à admettre seulement dans la 
mesure où elle concordait avec l'observation et l'expé- 
rience. 

Et M. H. Francotte, dans X^Bulietin bibliographique et pédagogù 
que du Musée Belge, IH, n» 8, pag. 24)-49. 

«... En réalité ce livre a deux auteurs : K. Marx et M. CiccottL 
<i K. Marx a doDoé le système et inspiré plus d'une page contestable 
(( de philosophie et de sociologie. M. Ciccotti a recueilli des faits 
« nombreux et intéressants et écrit maintes bonnes pages d'histoire. 
•<( Malheureusement K. Marx est encore intervenu plus d'une fois 
<{ pour gâter la besogne de son élève, et poar travestir les faits sous 
« prétexte de les interpréter. Si M. Ciccotti avait pu se débarrasser 
-a de ce collaborateur encombrant, il aurait fait un livre excellent. 
« Il avait pour cela une connaissance étendue des sources et des tra- 
<( vaux contemporains, beaucoup d'ordre et de clarté, un &tyle précis 
<( et qui parfois prend dp relief. Son principal mérite est d'avoir 
« saisi l'importance des questions économiques pour la juste appré* 
<t dation de l'histoire ancienne et cela suffirait pour assurer à son 
« livre une réelle valeur ». 



Vni PREFACE 



De sorte qu'en réalité, ce n'était plus le préjugé mar 
xiste qui m'aveuglait, comme il a pu apparaître à quel- 
ques critiques courtois, c'était plutôt eux qu'aveuglait le 
préjugé anti-marxiste. 

En fait, pour démontrer, pour prouver que l'hypothèse 
de l'interprétation matérialiste de l'histoire avait détourné 
de la voie véritable et altéré les conclusions sortant 
réellement des faits, quelle était la chose à faire ? 

Evidemment le mieux aurait été de démontrer et de 
prouver que l'esclavage n'avait pas . décru, décliné, puis 
disparu dans les conditions et de la manière que j'avais- 
indiquée, conformément à la façon dont j'avais recueilli, 
rassemblé et expliqué les faits. 

Or rien de tout cela n'a été fait, ni quand le livre a paru 
ni depuis. 

Il y a eu simplement des observations détachées qui 
sont loin d'être sans réplique et qui, même sans repli- 
que, auraient, de toute manière, une valeur accessoire, 
incapables de faire crouler par la base les conclusions 
générales de ma recherche. 

Par exemple, dans mon livre, je cherche à prouver 
que le mouvement de dissolution de l'esclavage, qui 
atteint plus tard, sous l'Empire romain, son plus haut 
point et fait sentir alors ses effets universels, commence à 
paraître, faiblement d'abord, dans l'Athènes du IV* siè- 
cle. Mais Athènes ne constitue pas un Etat isolé ; et 
l'apparition de faits nouveaux, de facteurs inconnus, qui 
troublèrent son évolution intime, firent rester à l'état 

w 

rudimentaire cette tendance par suite importante seule- 
ment comme représentant l'embryon, la cause manifeste 



PRÉFACE IX 



de ce que Thistoire nous montrera plus tard dans son 
plein développement. 

Dans ces conditions, fût-il même prouvé d'une ma- 
nière positive et certaine, que le nombre des esclaves 
s'accrût dans quelques états, dans toutes les régions de la 
Grèce, et dans Athènes même, il est indiscutable [que la 
valeur et l'autorité de cet ensemble d'observations et de 
faits, qui, systématiquement rassemblés, servent d'expli- 
cation à l'apparition du faible germe destiné à transfor- 
mer tout plus tard, il est indiscutable que cette valeur 
et cette autorité seraient loin d'être anéanties. 

Les mille esclaves acquis par Mnason et introduits 
en Phocide, — quelle que soit l'importance qu'on veuille 
accorder à cette donnée isolée que nous a conservée 
Athénée (VI, 264 c, d) — outre que ce n'est qu'un fait in- 
dividuel — pourraient s'expliquer tout naturellement pat 
cette considération que dans un même pays les différen- 
tes régions ne sont pas également développées au point 
de vue économique : la province reculée voit se dessinef 
à peine, au moins en retard de cinquante ans, la pé- 
riode économique que la capitale a déjà dépassée, il y a 
bien longtemps. 

Q.ue le contraste entre le travail servile et le travail 
libre ait eu ensuite ses fluctuations, et que, suivant les 
temps et les lieux, les causes d'ordre divers aient prévalu 
sui' les causes permanentes d'ordre économique, desti- 
nées à prévaloir définitivement ; c'est chose qui se com- 
prend très bien. Mais, ces observations générales faites, il 
n'est pas du tout prouvé que le nombre des esclaves ait 
augmenté en Attique durant le iv* siècle. 



% PREFACE 

Beloch l'admet (i) sans pouvoir le démontrer, tandis 
que Edouard Meyer(2), à son tour, admet que « dans les 
vingt premières années du iv® siècle le nombre des escla- 
ves, qui s'est évidemment réduit, peu à peu, à un nombre 
sensiblement inférieur à celui du cinquième siècle, peut 
ensuite, à Tépoque macédonienne, être remonté à Tancien 
chiffre ». 

On cite d'ordinaire, en vérité, une étude particulière de 
Waszynski (3), par laquelle on prétend montrer indirecte- 
ment, il est vrai, la réalité de cette prétendue recrudes- 
cence de l'esclavage ; mais cela va bien au delà du dessein 
de Waszynski, dont Técrit se borne à Tétude d'une seule 
catégorie d'esclaves, les esclaves publics, — dont l'acqui- 
sition et le nombre devaient être réglés par des 
principes tout spéciaux et ne pouvaient conduire du reste 
à de telles conclusions. 

Waszynski s'occupe particulièrement des esclaves 
publics, attachés à des services qu'en raison de leur 
bassesse ou de leur caractère répugnant les citoyens ne 
remplissent pas ou ne remplissent pas seuls (8Y)|jL(5a».oi 
ÔTcepéTai) ; des Scythes (SxiJÔai) auxquels sont con- 
gés les services de sécurité et de police de ville ; puis des 

(1) Die Bevœlkerung d. griechisch-rœmtsche Welt^ Leipzig, 1886, 
pag. 504. Dans la Griechische Geéchite III, 1 (1904) pag. 310,il semble 
apporter une certaine atténuation : « Ûagegen drang in griecbischen 
(( Mutterlande die Sklaverei seit Àlexander auch in solche Gebiete 
<( ein,die sich bis dahin verhœltssm^sslg frei davon gebalten halten ; 
tt immerbin vermochte die freie Arbeit sicb daneben in ausgedebnter 
(( Masse zu behaupten. selbst in den Mitteipunkten der Industrie wie 
I in Korintb und den benachbarten Staedten. Voyez aussi : Ciccotti E. 
Jndirizzi e metodi degli studi di demografi antica, Milano 1908. 

(2) Forschungen zur alten GescMchte, Il Bd. pag. 188. Halle, 
1899. 

(3) De servis Athenienstum publicis^ Berlin, 1898. 



PREFACE XI 

esclaves travailleurs proprement dits (8iri[jL6<7ioC êpyàTat) 
employés par TEtat, leur maître, à Fexécution des travaux 
publics. 

Or, la première catégorie d'esclaves publics existait 
déjà dès le V* siècle, et il n'est pas du tout évident que 
Je nombre s'en soit accru d'une manière sensible. 

Quant aux Scythes, dont le nombre justement une 
fois est monté à celui de mille, le même Waszynski 
^p. 30) (i) enseigne qu'ils ont disparu à Athènes au milieu 
du quatrième siècle, remplacés dans leur office en 
partie par des esclaves publics, en partie — la plus 
grande partie — par des citoyens libres (2). 

Restent donc les esclaves publics travailleurs ; mais 
ceux-là, dans les inscriptions où il en est question(r'A6Yivai.wv 
^o>.iTeia, 54, y fait une vague allusion à propos des cu- 
rateurs de la voierie) ceux-là arrivent une fois au nombre 
de 17, une autre fois au nombre de 28. Que d*un indice si 
léger ou d'un fait ainsi circonscrit à des cas particuliers 
et à des nécessités d'administration puisse s'induire un ac- 
croissement du nombre des esclaves et la prédominance 
de l'économie servile, je ne crois pas que puisse l'admet- 
tre quiconque juge sans idée préconçue. Au contraire, 
l'élimination d'un nombre d'esclaves aussi consi4érable 
que l'était celui des Scythes peut raisonnablement con- 

Waszynski, op. cit, page 23. G. Silverio, [Vntersuehungen zur 
(resch. der aUise^en Staatssklaven^ Mûnchen, 1900) dit de ton côté, 
pag. 2i : f Nachdem es, wie schon erwaBhnt wurde, nicht mœglich 
ist, das Institut der Staatssklaven in seiner historischen Ëntwick- 
« lung darzustellen, mûssen wir uns begnûgen, seinen Wirkungs 
« kreis nach bestimmten Gesichtspunkten zu gliedern.» 

(2) Cf. aussi Silverio, op* cit. p. 48 



Xn PREFACE 

firmer Topinion que Iqs esclaves se trouvent réduits en 
nombre. 

En tous cas, si de l'inscription, mentionnant les 17 
esclaves ouvriers, on voulait déduire que le travail servile 
est celui qui est le plus dans Tesprit du temps, on se 
tromperait grossièrement. Le compte, que Waszynski (p* 
46 et suiv.) a tiré des inscriptions, est un compte tron- 
qué, Fauteur n'ayant pas su faire la part des dépenses se 
rapportant aux cérémonies religieuses et autres dépenses 
accessoires, qui réduisent la différence. 

Mais même en admettant les calculs de Waszynski, les 
conséquences restent les mêmes. 

Waszynski croit pouvoir fixer à la somme de 168 dra- 
chmes la différence en faveur de celui qui emploie l'es- 
clave au lieu de recourir au travailleur libre. Mais 
Waszynski, en admettant que les esclaves travailleurs 
sont occupés à des besognes communes n'ayant rien d'un 
travail technique, a fixé à une drachme le salaire du tra- 
vail correspondant de l'ouvrier libre ; et c'est là une 
chose qui ne peut s'admettre pouf toutes sortes de tra- 
vaux. Et puis encore Waszynski n'a pas calculé que si les 
ouvriers libres étaient payés seulement les jours où ils 
travaillaient, les travailleurs esclaves devaient être nour- 
ris en tous temps, même en temps de maladie ou d'inoc- 
cupation forcée. Waszynski n'a pas tenu compte non plus 
des dépenses pour le logement, qui ne figurent pas dans 
les inscriptions ; il n'a pas tenu compte de l'intérêt du 
capital employé, non plus que de l'amortissement du capi- 
tal qui pourtant devait être assez considérable par le fait 
de la mort des esclaves et de leur vieillissement. Le même 



PRÉFACE XIII 



auteur, sans doute avec quelque exagération, calcule 
que, pour maintenir le nombre des Scythes toujours à 
celui de mille, il faudrait chaque année se procurer trente 
nouveaux esclaves (i). 

Et puis il faudrait encore calculer les risques, par exem- 
ple le risque de la fuite et la dépense, dont on ne tient - 
pas compte, des ustensiles^ 

A peine tient-on compte de tous ces facteurs au lieu 
de tenir compte seulement de quelques-uns, la dif- 
férence de i68 drachmes en faveur du travail servile 
disparaît aussitôt pour faire place à un déficit au détri- 
ment de quiconque emploie des esclaves au lieu de recou- 
rir au travail libre. Et la raison qui fait qu'on emploie le 
travail servile, il faut la chercher dans des motifs qui 
souvent ne sont pas d'ordre proprement économique, 
comme la commodité plus grande d'avoir à sa disposition 
à tout instant le travailleur, la possibilité de Télever et 
de le façonner à un certain genre de travail ; et autres 
jchoses semblables. 

Du reste, partout où se présentent des données qui 
directement ou indirectement peuvent concourir à jeter 
quelque jour sur les conditions du travail et éclairer sur 
les deux termes de l'alternative qui s'offre de la main 

(1) Gdira^d, La main d* œuvre industrielle dans Vanciertne Grèce, 
Paris, 1900, p. 191, tient compte de quelques-unes de ces choses, non 
pas toutefois de l'amortissement. Pour conclure en faveur de la supé- 
riorité du travail servile, ii lui faut d'abord arrondir hypothétique- 
ment le compte, puis évaluer à une drachme et demie par jour le 
'salaire de l'ouvrier libre : ce qui ne peut s'admettre ni pour tous les 
lieux, ni pour tous les temps, ni pour tous les métiers. Dans beau- 
coup de cas, comme on le volt au cours de ce livre, le salaire de 
l'ouvrier libre reste au-dessous. 



XIV PREFACE 

d'œuvre libre ou de la main d'œuvre servile, on a Tindice 
ou la preuve de la diminution graduelle de la main d'œu- 
vre servile du fait du travail non esclave. 

Il y a encore ceci : celui qui, comme Beloch, veut 
soutenir la thèse que nous avons vue, en s'appuyant à tort 
' sur les études de Waszynski, croit pouvoir signaler, après 
la conquête de l'Asie, une concentration de la richesse et 
une prolétarisation de la masse (i). Or ce prolétariat, qui, 
tout d'abord, peut d'une certaine manière profiter 
de rhégémonie politique de la cité et de TEtat pour 
vivre à titre de parasite aux dépens des sujets, perd 
cette ressource avec la décadence politique de TEtat, et 
de toute façon, par le simple fait qu'il croît en nombre, 
ne peut plus compter que sur des secours moins abon- 
dants. Dans ces conditions, évidemment, si on le voit, 
pour une partie, se réfugier dans la milice mercenaire, 
il lui taut, dans sa grande masse, recourir pour vivre au 
propre travail de ses bras ; et, en faisant à son tour 
concurrence au travail servile, il tend à le réduire d'abord 
en importance, puis à l'éliminer. 

Les données sur le sujet, venues récemment en lumière, 
tendent du reste à confirmer cette vue, en relevant tou- 
jours davantage l'importance et l'extension du travail 
libre. 



(1) Griech. Gesch. II I, 1 pa^. Sâ6 sg. : « Mit dieter Aohaûfung de» 
(( Besitzes in einzelDeo Haenden parallel giDg aber ein Hinscbwinden 
(( det Mittelstandes und eine Verarmung der Massen. GroststsBdte wie 
« Alexandreia, Rhodos, Koriolh, Karihago sfad nlcht denkbar ohile 
« ein zablreiches Prolétariat... Auch auf dem Lande wurde der KIe:n* 
(( besilz immer mehr absorbiert wenigstens im eigentticben Griecben« 
(( land ». 



PRÉFACE XV 

Les inscriptio'ns relatives à la construction du Didy-' 
meion de Milet, nous montrent l'existence d'esclaves 
publics loués par la caisse même de l'entreprise des 
travaux; mais elles nous font voir en même temps une 
bonne partie des travaux plus techniques accomplis paf 
les travailleurs libres (i) ; tandis que d'autre part, déjà dès 
le milieu du m* siècle av. J. C, on trouve en pleine 
vigueur une institution qui ressemble beaucoup au colo^ 
nat(2). 

Mais un tableau plus instructif .et plus complet nous 
est fourni par l'Egypte, où la découverte et la publica- 
tion de nombreux papyrus provenant de toutes les 
époques et de toutes les régions a permis, grâce à la 
variété et la précision des documents, de mieux voir et 
de plus près qu'on ne l'avait pu faire pour quelques autres 
pays de l'antiquité, les conditions et les rapports ordinal^, 
res de la vie. 

Au niême moment où se publiait l'éditiou italienne 
de ce livre paraissait en Allemagne un ouvrage d'une 
haute importance pour la connaissance de l'Egypte et 
de la vie antique en général (3), où, en joignant aux 
résultats de l'étude des papyrus jusqu'alors publiés les 
résultats se dégageant de l'examen de la collection nou^ 
velle et la plus complète qui fut d'Os traka, on arrivait 



(1) Havssoulùer {B,),, Inscription de Didymes, (Comptes de la 
construction du temple d'Apollon Didyméen dans la Rev. dephiLy dé 
littér, et d*histoire ahctenne, XXIX (1905), pp. 2S0-53. 

(2) Haussoullier (B )., Etudes sur l'histoire de Milet et du Di-' 
dymeion, Paris, 1902, p. 105. 

(3) WiLCKEN U., Griechische Ostraka aus Egypten und NubieUé 
Leipzig, 1899. 2 vol. S\ 



XVI PREFACE 

entre autres conclusions à celle-ci que jusqu'à l'époque 
hellénique, en Egypte, le travail libre avait grandement 
prévalu sur le travail esclave. 

Voulant mieux prouver et soumettre à Tépreuve cette 
impression générale de la faible importance qu'avait 
eu l'esclavage en Egypte, Wilcken trouvait déjà que la 
Charta Borgiana donnait sur le nombre total des person 
nés astreintes à la liturgie un nombre d'esclaves 
non supérieur à 7 ®/o (i) ; pendant que les esclaves em- 
ployés dans l'industrie (2) sont rares ; tout comme ceux 
qu'on rencontre dans les exploitations domestiques dont 
les déclarations croissent en nombre, puisque c'est 
précisément aux services domestiques qu'on les emploie 
de préférence (3). 

En rédigeant d'après les papyrus une liste analogue à 
la liste tirée des inscriptions latines et rapportée aux 
pages 417 et suivantes de mon livre, Wilcken arrivait à la 
conclusion suivante (4). « Cette liste est intéressante sous 
plusieurs rapports. Elle nous montre avant tout, d'une 
manière plus nette, qu'on ne saurait attribuer aucune 
importance au rôle des esclaves dans Texercipe des 
métiers et dans l'industrie. Pour la plus grande partie 
des métiers, dont il est f^it mention, les documents, éta- 



it) Wilcken liv. cit. vol. I p. €83 

(2) V^iLCKEN liv. ciL vol. I p. 687 

(3) Wilcken liv, cit. vol. I p. 684 

(4) Wilcken liv. cit vol. 1 p. 695 



PREFACE XVII 

blissent qu'ils étaient exercés par des libres. Pour un 
certain nombre la preuve manque parfois, mais rien 
n'indique qu'ils fussent exercés par des esclaves. Nous 
pourrons donc formuler le résultat d'ensemble, qui se 
dégage de la liste, en disant que les métiers se trouvent 
pour le plus grand nombre dans les mains de la popula- 
tion libre ; pendant que l'emploi que font les maisons 
riches d'artisans esclaves perd chaque jour du terrain. 
Une chose d'importance décisive pour notre question, 
c'est, à notre avis, le fait que même la grande industrie^ 
telle que nous la trouvons organisée dans les fabriques 
du roi lui-même ^ fonctionne non pas avec des esclaves mais 
bien avec des salariés libres. » 

Cela se voit tout particulièrement pour les fabri- 
ques d'huile (Revenue-Papyrus, c. 44 et suiv.) dont 

* 

manifestement les â>.aioi>pYo^ étaient des travailleurs 
libres ouvrant pour un salaire (xocTepyov, jjucGdç) et pour 
un tant pour cent du produit (c. 45). Même la fabrication 
de l'huile pour l'usage des temples était dans les mains 
des travailleurs libres. Enfin dans les carrières de pierre 
on trouve, en face des non libres, les èXeùOepoi. >.aT6|Aoi 
organisés en décuries. 

L'agriculture était surtout aux mains des travailleurs 
libres. La culture parcellaire était le fait de petits pro- 
priétaires ou de leurs fermiers employant des ouvriers 
de condition libre. Dans les textes on rencontre fréquem- 
ment à côté de l'aOToupyCa la u.taô(jci.ç. 

Et même ici, des formes antérieures du travail libre et 
du travail servile on voit se former, et gagner du terrain, 



XVIII PREFACE 

une forme obligée (i) de travail qui trouvera plus 
tard dans la servitude de la glèbe son caractère définitif. 

Les documents nouveaux, qui ont vu le jour depuis la 
publication de Touvragede Wilcken, bien loin d'apporter 
quoi que ce soit qui contredise ces conclusions, les ont 
plutôt confirmées, tout au moins indirectement, en ne 
mentionnant que rarement des esclaves (2). 

On peut bien objecter que TEgypte, étant donné la 
densité de sa population et d'autres conditions qui lui 
sont particulières, constitue un milieu plus favorable que 
tout autre au développement du travail libre, par rap- 
port au travail esclave ; mais, de toute façon, l'exemple 
de ce qui se passe chez elle a une grande valeur analogi- 
que. 

Si, comme on le voit pour TEgypte, l'offre de travail 
de la part d'une population inapte à tirer ses moyens 
d'existence des pratiques de • parasitisme eut pour effet 
d'empêcher le développement de l'esclavage ou de le res- 
treindre dans certaines limites, n'est-il pas juste d'admet- 
tre qu'il dût en être de même partout où les habitudes de 
parasitisme ne purent se développer, ou se développèrent 
peu ; et où la population fut, par suite, obligée de^deman- 
der au propre travail de ses mains ses moyens de vivre ? 

Ainsi ce livre, au moment où il paraît dans une autre 
langue, se trouve avoir la force démonstrative qui a pu 
être la sienne quand il a paru pour la première fois, con- 

(1) WiLCKBN. — Op, cit. vol. I. p. 702. 

;â . Bouche-Lbclbrcq (A.)* Histoire des Lagides, Paris 1906. Tom. m 
p. 2J5, 261 2, 26J-4, 306, 358 ; tom. iv pp. 118, liJ. Gfr. aussi Cala- 
togue of the demoUc papyri in the Jokn Rylord's Library^ by f . 
LL. Grimtb, vol. III, Manches'er 1909. 



PRÉFACE XIX 



firme aujourd'hui par l'absence d'objections de 
caractère positif, ayant leur raison d'être dans les faits : 
les faits, au contraire, directement ou indirectement, 
confirment la thèse du livre et sa direction générale. 

Cet état des choses et la nature même du livre non 
seulement n'exigeaient pas qu'on reproduisît tout ce 
qui, même indirectement, pouvait avoir rapport avec le 
but poursuivi, mais même en dispensaient Fauteur, sous 
peine manifestement d'altérer l'économie de l'œuvre et de 
la rendre moins claire. 

De tout ce qui pouvait contribuer à éclairer les 
termes de la discussion et à faciliter l'intelligence du 
thème on a tenu le plus grand compte, même lorsque 
cela n'est pas dit expressément et qu'on se borne sur 
chaque point particulier à refondre, du mieux qu'on a pu, 
les brèves indications des sources ou les travaux où sont 
visées et utilisées ces sources. 

Hector Ciccotti. 



• •••,«• • • 
• • • • • ■• 



•• . • •"^•^•.'••. •-. 









INTRODUCTION 



I 

Bien des différences et des contrastes distinguent et 
séparent le monde antique du monde moderne, mais rien 
n'est plus saillant que le fait de l'existence normale et 
générale d'une classe d'esclares formant_la bâSfLyle sup- 
port de la société antique, en soutenant directement ou 
indirectement les éléments libres, et par cela même cause 
et condition de tant d'autres contrastes et différences. 

Quiconque, donc, ne fait pas de la recherche assidue, 
pénétrante et minutieuse des données de la tradition et des 
reliques du passé, comme il arrive assez souvent, un sim- 
ple exercice d'érudition ayant sa fin en lui-même ; mais y 
voit la condition préalable nécessaire de la connaissance 
positive du passé, et d'une reconstruction de l'histoire qui 
ne soit ni fantastique ni subjective ; — quiconque cher- 
che, au prix de cette pénible investigation des temps pas- 
sés, avec la connaissance sûre et organique d'un monde 
disparu, les lois de la vie sociale et de ses transforma- 
tions ; — quiconque se tourne vers les temps qui ne sont 
plus, non pas pour perdre de vue dans cette recherche des 
morts les traces de la vie, mais pour pieusement rappe- 
ler ces traces, — celui-là sera toujours attiré comme par 
un charme nouveau à rechercher les conditions de cette 






• 'r 









• •- < • • 



• ••• •• *• 



LA FIN DE l'esclavage 



grande métamorphose de la structure économique de la 
société, avec toutes ses causes et ses conséquences. 

Il ne se laissera pas détourner de son projet par la pen- 
sée que déjà bien d'autres avant lui, des esprits vifs et 
doctes, ont fait de ce problème l'objet de leurs études 
spéciales, et souvent classé avec une lumineuse patience 
les données abondantes recueillies par eux après les 
avoir éclairées de la lumière de leur esprit. A supposer 
même que ces données de la recherche ne fussent plus 
susceptibles d'accroissement,il y aurait toujours moyen de 
les ordonner différemment, d'en déterminer mieux les 
mutuels rapports, de les rapporter à des causes plus effi- 
caces et plus sûres, de les considérer d'un point de vue 
autre, du point de vue par exemple d'une nouvelle inter* 
prétation de l'histoire et des inductions que peuvent sug- 
gérer les lois nouvellement découvertes de la vie sociale. 
Que le déclin de la servitude dans le monde antique soit 
dû particulièrement aux progrès et au triomphe du chris- 
tianisme ou à la philosophie stoïcienne, et d'une manière 
générale à la formation d'une conscience morale plus 
relevée qui en aurait sapé le fondement moral ; ou au 
principe d'un utilitarisme conscient ; ou finalement au 
fait des invasions barbares, ce sont là toutes des explica- 
tions dont se sentira peu ou pas du tout satisfait plus d'un 
chercheur de ceux qui voudront examiner le problème à 
fond et sous ses divers aspects. 

Qu'avec la voix messianique douce et profonde, se ré- 
pandant et comme se répercutant d'écho en écho à 
travers le monde, les cœurs des hommes se soient sentis 
conquis et les ceps soient tombés brisés aux pieds des es- 
claves ; que l'état de servitude soit allé se dissipant comme 
l'obsession d'un horrible songe : tout cela, on a bien pu le 



DANS LE MONDE ANTIQUE 3 

croire et on comprend qu'on Tait cru. Deux grands mou- 
vements, qui se sont développés dans le même laps de 
temps, facilement, sont considérés comme dépendant Tun 
de Tautre ; et une explication comme celle-ci, à la fois 
facile et toute prête, est bien faite pour calmer l'inquié- 
tude de celui qui n'en trouve pas sur le champ de meil- 
leure, pour contenter celui qui ne peut et ne sait cher- 
cher les raisons intimes d'un des phénomènes les plus 
compliqués de l'histoire. Joignez à cela que l'âme ouverte 
à la foi s'y complaît ; et que la tendance à concevoir l'his- 
toire comme une série de changements de scène, impres- 
sionnants et rapides, extraordinaires et magnifiques, s'ac- 
commode mieux du drame rapide de la parole rédemp- 
trice que du drame moins facilement visible des révolu- 
tions, toutes longuement et inconsciemment préparées, 
se déroulant avec le concours ou contre l'action des hom- 
mes et des choses au sein de la vie, à travers les siècles. 
Mais, à peine a-t-on commencé à réfléchir, un doute 
«urgit, puis en suscite un autre, puis un autre ; et tous en- 
semble nous pressent et ne nous laissent plus de repos. 






II 

Si le christianisme est incompatible avec l'institution 
de l'esclavage au point d'avoir pu le dissoudre et le dé- 
raciner du monde antique, comment alors expliquer que 
l'esclavage ait pu ressusciter et se développer au sein 
même de la cité chrétienne, se perpétuant jusqu'à hier 
dans les pays qui tiennent le plus à leur nom de chrétien, 
sous le couvert des lois chrétiennes, sous l'égide et les 
auspices <ies gouvernements et des souverains, qui s'affîr- 



LA FIN DE l'esclavage 



ment les dépositaires privilégiés et les défenseurs de la foi 
chrétienne ? 

La traite des nègres a cessé dans les îles françaises à 
peine en 1830, au Brésil 20 ans après, en 1850. Dans les 
îles hollandaises, l'esclavage n'a été définitivement aboli 
qu'en 1854 ; à Porto-Rico il a pris fin en 1872, à Cuba en . 
1880 (i). L'Angleterre n'a attendu rien moins que de 1833 
à 1838 pour ne libérer que ses nègres des Antilles (2) ; la 
France de la Révolution abolit l'esclavage pour le voir 
subitement restauré et raffermi par le Consulat, l'Empire, 
la Restauration, et n'est arrivée à la libération définitive 
qu'en 1848. (3). Partout où l'esclavage a correspondu à un 
droit, à lin intérêt ou à un besoin soit réel, soit cru tel, on 
a pu le voir à la fin coexister le plus commodément avec 
les professions de foi, les sentiments, les pratiques du 
culte chrétien. Le Journal Officiel de la Martinique pou- 
vait publier le 22 Juin 1840 que sur la place du bourg de 
Saint-Esprit, aussitôt après la messe, on vendrait aux en- 
chères à titre d'exécution forcée, une esclave nègre, Su- 
zanne, avec ses fils de treize, onze, huit, sept, six et trois 
ans (4). Un rapport adressé au Conseil de la Martinique 
déclare athée la loi qui met en doute la légitimité de 
l'esclavage ; et un Président de la Cour Royale de la Gua- 



(1) Leroy- Beaut JEU (P.|, De la colonisation chez les peuples mo^ 
demes, 4« éd., Paris, 1891, pp. 261, 263, 276. 

(2) LA.RAOQUE (P.), De l'esclavage chez les nations chrétiennes, Pa- 
ris, 1870, p. 147. 

(3) Leroy-Beaulieu, op. cit. p. 218 ; Wallon. Htstoire de Vescla" 
vage dans ^Antiquité, Paris, 1879, I^, p. CLXV et suiv. ; Larroqub, 
op. cit. p. 133 et snlv. 

(4) Wallon, op. cit., I3, p. XLIX ; Labroque, op. cit., p. 141. 



DANS LE MONDE ANTiaUE , 5 

deloupe proclame que la possession d'un esclave est la 
plus sacrée des propriétés (i). 

Dans les Etats-Unis d'Amérique la guerre de Sécession 
eut pour dernier résultat l'abolition de l'esclavage ; mais 
ce fait ne peut d'aucune maifière prétendre avoir ses ori- 
gines, proches ou éloignées, dans une cause de caractère 
religieux. Le mouvement esclavagiste et le mouvement 
abolitioniste sont sortis non d'une impulsion religieuse, 
mais des conditions diverses de la production, des condi- 
tions économiques diverses des Etats du Sud et des Etats 
du Nord. Les Etats du Nord avec leur culture des céréa 
les, et leur activité industrielle croissante, avec leur ac- 
croissement continu de capital, leur population plus 
dense, leur émigration toujours plus importante, et un 
prolétariat toujours plus considérable, enfin avec leurs 
terres dont la valeur ne fait que croître, étaient tout juste 
l'opposé des Etats du Sud, pauvres en population, en capi- 
taux, en moyens de communication, n'ayant qu'une indus- 
trie rudimentaire, avec une richesse généralement dé- 
croissante. C'est cette opposition que l'on retrouve par- 
tout dans l'action civile, politique et économique des 
deux groupes d'Etats, dans leur tendance à un régime 
douanier différent, leurs habitudes de vie particulières, les 
formes diverses que prenait chez chacun d'eux la lutte 
politique, leurs sentiments moraux ; et qui conduit tout 
naturellement au différend qui est pour eux la pomme de 
discorde, le point où, à propos de l'esclavage, viennent se 
rencontrer les forces contraires et qui constitue le ca- 
ractère principal, l'instrument et le support de toutes les 



(1| Wallon, oii. cil. 12, p. LXXXV. 



LA FIN DE l'esclavage 



autres oppositions (i). Si dans Tardeur de la lutte, on ne 
manque pas de recourir aux arguments d'ordre religieux, 
cela tient à cette opposition profonde dont le flot envahit 
toiis les domaines, qui prend toutes les formes, et qui ne 
pouvait négliger un moyen d^ polémique aussi efficace 
et séduisant que celui permettant d'invoquer la tradition 
religieuse. Mais de combien peu de valeur* pouvaient être 
c,es appels à la doctrine religieuse dans une controverse 
qui devait trouver sa solution immédiate dans le recours à 
la voie des armes et mieux, plus tard, dans un changement 
dans les conditions de la production ! Ce qui le démon,tre, 
c'est la facilité avec laquelle une herméneutique fanatique 
et intéressée a fait servir les textes sacrés à défendre indif- 
féremment la cause des esclavagistes et celle des abolitio- 
nistes, et comment les premiers, dans leurs discours pu- 
blics, pouvaient invoquer Dieu et le prendre à témoin 
de la justice de leur dessein de maintenir l'esclavage (2). 
Dans les Etats du Sud foisonnaient \qs pamphlets qui se pro- 
posaient de concilier ensemble la religion et l'esclavage ; 
et un parti dit le parti des mangiatori difuoco prétendait 
directement défendre l'esclavage par l'autorité de la Bi- 
ble (3) . Il n'était pas rare d'autre part de voir des minis- 
tre* du culte posséder des esclaves, traités par eux avec une 
extraordinaire dureté, et écrire et |dire et enseigner que la 
servitude a reçu la sanction divine, et qu'elle est approu- 
vée par la divine Providence, et que la faveur dont elle 



(1) Hopp (E. 0.)f Bundestaaiund Bundeskrieg in N. Amérika, Ber- 
lin, 1886, pp. 617 el suiv. 

(2) Hopp, op. cit., p. 605. 

(3) NoACK (Th.). Der vierjahrigeBùrgerkrieg in Nordamerika, — 
^raunschweig, 1889, pp. 5, 9, 11. 



DANS LE MONDE ANTiaUE ^ 

jouit dans rAncien et le Nouveau Testament est la meil- 
leure preuve qu'elle est bien voulue de Dieu (i). 

De quel faible pouvoir ont été les considérations théo- 
riques d'ordre religieux, quand s'est produit dans la cons- 
cience le différend entre la foi et l'adaptation nécessaire 
au milieu économique, et combien facilement les scru- 
pules de la foi ont à la fin cédé, vaincus, on peut le voir 
dans les circonstances mêmes qui ont accompagné l'intro- 
duction, la diffusion et l'établissement définitif de l'escla- 
vage dans le Nouveau-Monde. On trouve toujours répé- 
tées et toujours violées les défenses générales et théori- 
ques. Les scrupules d'Isabelle finissent par aboutir à une 
condamnation à l'esclavage de ceux qui se refusant à la 
conversion sont pris les armes à la main. Las Casas ne 
conjure l'esclavage des Indiens qu'en lui substituant l'es- 
clavage des Noirs qu'encouragent et que réclament les 
Pères Hiéronimites.Les asientos (autorisations) à l'impor- 
tation des Noirs commencent par une exception et finis- 
sent par être une entreprise régulière et périodique, à 
laquelle participent et dont profitent sans aucun trouble 
de cœur souverains et croyants (2). N'y a t-il pas là sim- 
plement de quoi inciter tout homme réfléchi à méditer et 
à médiier encore sur les causes qui ont amené la diffusion 
de l'esclavage et celles de sa fin ? 



(1) American Slavery as ttt's, etc., New-York, 1889, p. 188. — 
Freeman, The Bible against the slavery, New-York, 1831, pp. 1-98. 
etc. cités par Loria, Die Sclavenwirtschaft in modernen Àmerika in 
Zeitschrift fur social und Wirihschaftsgeschi, heransg. von D' 
Bauir, IV Bd. Heft, 1. 1895. 

(2) Haebler, Die Ànfange der Sclaverei in Amerika In : Zeitschrift 
f. Social und Wirthschaftgeschichte IV, 2 pp. 177-221. 



8 LA FIN DE l'esclavage 



III 

Les recherches sur le déclin de l'esclavage, et sur le 
rôle qu'a pu jouer là le Christianisme, ont été dévoyées 
(pour un temps), par l'interprétation idéaliste ou empiri- 
que de l'histoire et par la direction tendancieuse et partiale 
qu'on a imprimée tout d'abord à ces recherches. Il sem- 
blait que le Christianisme pût à son choix vouloir ou ne 
pas vouloir la fin de l'esclavage, et]surtout que, la voulant, 
il pût en imposer la fin, violentant ou transformant leslois 
du milieu économique, dans lequel il cherchait à vivre et 
à se développer. Et au contraire ces lois ne pouvaient et ne 
devaient changer qu'avec la transformation des conditions 
de la production, c'est-à-dire la réalisation d'un état de 
choses tel que, de soi-même, il pût être subvenu aux 
besoins de la vie, sans le concours des esclaves. La ques- 
tion ainsi faussement posée, la solution devait aboutir natu- 
rellement ou à un acte d'accusation ou à une apologie du 
Christianisme : il fallait absolument que le Christianisme 
eût le mérite ou le démérite de ce qui était arrivé. Or ici 
il ne s'agit pas de distribuer l'éloge ou d'impartir le blâme; 
il s'agit seulement de rapporter les effets à leurs causes. 
A la vérité, même quand il s'agit simplement d'affirmer 
un fait, inconsciemment et sans qu'on s'y attende, un 
élément perturbateur se glisse : la préoccupation des con- 
séquences, vraies ou supposées, que ce fait peut entraî- 
ner dans le cercle le plus immédiat de nos rapports, de 
nos sentiments et de nos intérêts ; et par suite l'examen 
d'un sujet comme celui-ci ne se débarrassera pas, aussi 
facilement qu'on pourrait le croire, des préjugés qui l'ont 



DANS LE MONDE ANTiaUE ^ 

souvent entravé. Ce que nous voulons, nous, à tout prix^ 
c'est regarder la chose d'un point de vue objectif, qui 
permette de mieux voir les rapports de l'esclavage et du 
Christianisme, et de les fixer, à grands traits naturelle- 
ment, à titre de simple introduction à la recherche des 
véritables causes auxquelles doit être attribuée la fin de 
l'esclavage. 

Ce n'est pas chose facile de fixer le véritable contenu^ 
la véritable forme du mouvement chrétien à ses débuts . 
Mais à en juger par son développement dans la suite, et à 
ne pas s'en tenir à la surface de son enveloppe dogmati- 
que, nécessairement changeante et constamment transfor- 
mée, si on veut s'en faire une idée approximative, on 
pourra retenir comme son essence cet affinement de sen- 
timent, cette élévation de cœur, cette affirmation de la 
maîtrise de l'esprit sur la matière, qui sont restés la partie 
la plus intime et la plus vitale du Christianisme (i). D'un 
côté donc nous avons devant nous cette large part faite à 
la vie intérieure : un mode éminemment idéaliste de con- 
cevoir la vie et l'âme appelée à s'émanciper et à triompher 
des rapports sociaux réels ; de l'autre l'attente du royau- 
me de Dieu, qui aux intérêts et à l'idéal terrestre entend 
superposer ou substituer l'espérance d'une vie future. 
Conception essentiellement supraterrestre, soit qu'on y 
voie la vie humaine transportée dans un royaume qui 
n'est pas de ce monde, soit qu'on se promette sur la terre- 
l'ordre de vie propre à un royaume céleste. Or, l'une et 
l'autre alternative conduisaient à donner toujours moins. 



(1) Cf. Zeller. Das Vrchristenthum in Vortrœge und Abhandlun^ 
gen, Leipzig, 1875, I. pp. 291 et suiv. 



lO LA FIN DE l'esclavage 

<i'importance à la diversité des conditions et des rapports 
sociaux et à négliger par suite toute action politique se 
proposant d'innover et de modifier ces rapports. On éli- 
minait ainsi toute résistance et toute lutte, et on laissait 
immuable dans son aspect formel Tordre des institutions. 
Les rapports extérieurs, au fond, dans cette doctrine de- 
vaient changer de caractère, en se réfléchissant dans la 
•conscience comme dans un milieu nouveau ; et c'était une 
obligation envers soi-même comme envers les autres 
-d'adoucir toutes les duretés et de bien faire. L'aiguillon de 
la conscience, la paix désirée du cœur, le jugement divin 
futur auraient dû être le motif et la sanction, la peine 
€t la récompense de tout acte et de toute la conduite en 
général, le remède souverain à tous les maux comme l'es- 
prit rénovateur du monde.C'était là certainement un idéal 
moral élevé, encore que restant bien arrière de la morale 
stoïcienne, plus désintéressée, plus rigide, plus schémati- 
que, et pour cela même, moins capable de se propager et 
moins efficace. Mais son vice fondamental et invincible, 
c'était l'erreur de ne pas concevoir la moralité coTmme quel- 
que chose qui se dégage directement des rapports sociaux 
€t vit de leur vie, l'erreur de scinder, en les opposant sou- 
vent l'un à l'autre, la règle de l'action et le milieu, l'esprit 
et le corps, l'idéal et la vie ; de manière à ne laisser subsis- 
ter assez souvent qu'une règle abstraite, naenteuse, déce- 
vante et vaine dans la pratique ; et ses fidèles finissaient 
par se séparer du monde, cénobites inertes, ou s'épui- 
saient dans une stérile lutte contre la force même des cho- 
ses emportés par le tourbillon des faits — , perdus en eux. 
En outre, la foi chrétienne se frayait la voie et se déve- 
loppait dans une contrée où l'esclavage, quoique ancien et 
répandu assez, n'avait pas eu ce développement,a'avait pas 



DANS LE MONDE ANTiaUE II 

pris surtout ce caractère purement mercantile qui en avait 
ailleurs tant empiré les conditions et accru les horreurs . 
Il était encore au stade patriarcal avec tous les adoucisse- 
ments, les ménagements et les avantages, naturellement 
Telatifs, dont une vie simple et familiale était suscepti- 
ble (i). Si quelque chose pouvait blesser ces premiers 
chrétiens, c'était l'opposition entre la simplicité de la vie 
nationale et le luxe des habitudes importées, l'opposition 
entre les riches et les pauvres (2) ;^ et on ne manque pas 
de noter ces oppositions et de les projeter,pour ainsi dire, 
en en intervertissant les termes, dans le royaume attendu 
dé Dieu. Mais l'opposition des libres et des esclaves, on ne 
pouvait pas aussi facilement la relever, ni pour la déplo- 
rer dans un pays où l'opposition se marque à peine, ni 
pour la supprimer dans un pays où le salariat est sans tra- 
dition ; et n'est pas développé (3). Ainsi peut s'expliquer 
comment, dans la tradition évangélique, telle même 
qu'elle est arrivée jusqu'à nous, altérée et remaniée, des 
allusions à l'esclavage se rencontrent assez rarement et 
plutôt par manière d'exemple, en sorte que l'herméneuti- 
que des polémistes a pu, à son gré, se donner librement 
carrière et trouver des arguments également pour et con- 
tre l'esclavage. Mais à mesure que le mouvement chré- 
tien débordait du petit pays qui lui avait servi de berceau, 
et entrait en contact avec la civilisation gréco-romaine, 
il se trouvait avoir à affronter des oppositions diverses, à 



(1) NowACK. Lehrbuch d, Eebranche Àrchaelogie, Leipzig, 1894, 1, 
p. 173-180. 

(2) HoLTZMANN. Die Gutergemeinschalt d, AposUlgesch, in Strass- 
biirger Àbhandlungtn zur Philosophie. Freiburg, 188i, pp. 40 et 
suiT. 

(3) NowACK, op, cit,^ p. 180. 



12 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 



vaincre maintes résistances, à surmonter d'autres suspi- 
cions, à s'adapter à un autre milieu. Une plaie vive et sai- 
gnante de cette civilisation s'aggrayant chaque jour, c'était 
l'esclavage, principe de révoltes ouvertes, de déséquilibre 
permanent et profond, et dont on ne savait ni pouvait pré- 
sager la fin ou indiquer le mode concret de transforma- 
tion. Et d'autant moins savait-on et pouvait-on provoquer 
une résolution définitive dictée par la nette conscience 
delà direction efficace àimprimer à l'économie politique. 
La nette séparation du règne de César et du règne de 
Dieu, que la tradition évangélique met dans la bouche de 
Jésus, devenait pour les fidèles prêchant l'évangile par tout 
le monde gréco-romain, en même temps qu'un élément in- 
tégrant delà foi, un précepte d'opportunité politique, point 
du tout àdédaigner.Le'caractère intransigeant et exclusif de 
leur foi, qui ne lui permettait pas d'admettre qu'une autre 
existât à côté d'elle et lui faisait un devoir de la supplan- 
ter,avaitdéjà, à lui seul, commencé à provoquer des per- 
sécutions de la part de l'Etat [Romain (i), si tolérant pour 
les religions et les cultes que ne dominait pas l'esprit de 
prosélytisme, et pourtant préoccupé alors des efforts 
tentés pour miner la religion payenne. Que ne serait-il pas 
arrivé, si la propagande religieuse avait été accompagnée 
d'une autre visant directement, menaçant les institutions 
sur lesquelles reposait l'ordre économique et politique 
de la société et de l'Etat ? 

Et c'est ainsi que dans les lettres apostoliques et catho- 
liques et dans celles qui nous sont parvenues sous ce nom,. 



(1) Hist, Zeitschr, 1890. Mommsen, Der Religionsfrevel nach rœmù 
schen Rechty pp. 397 et suiv. 



DANS LE MONDE ANTiaUE I3 

la reconnaissance expresse de Tordre social et politique 
existant, l'obéissance aux autorités constituées, et avec 
elles l'acceptation du rapport de dépendance des esclaves 
aux patrons deviennent avec le temps toujours plus clairs, 
plus distincts, plus expressément formulés. 

Dans la première épître aux Corinthiens, une épitre 
authentique de Tapôtre Paul et par suite la plus ancienne, 
les rapports et la situation respective de Tesclave et du 
maître sont envisagés d'un point de vue purement reli- 
gieux et de ces deux choses : la dévotion à Dieu et la pu- 
rification par le baptême. Une allusion, rapide et el- 
liptique, à la condition sociale comme à quelque 
chose de peu important et de secondaire, comparé à 
l'état spirituel créé par la croyance religieuse, et voilà tout. 
On trouve mise en avant la considération, si souvent re- 
prise depuis par les écrivains chrétiens, que le libre 
croyant devient esclave du Christ, et l'esclave croyant 
l'esclave affranchi du Seigneur (VII, 22) ; et que se rétablit 
ùinsi virtuellement l'égalité. On ajoute en deux courts 
paragraphes qui, quant à la forme littérale, peuvent sem- 
bler obscurs et incomplets, mais que le contexte rend 
clairs : « Vous avez été rachetés pour un grand prix. 
Ke devenez pas esclaves des hommes. Que chacun de vous, 
ô mes frères, persévère sous l'œil de Dieu, dans sa condi- 
tion propre, quand il est appelé à la foi... » (i). 

Ces expressions trouvent leur complément dans un autre 
passage de la même épitre (XII, 13), où il est dit : « Vu 
que nous avons tous été baptisés dans un seul et même 

(1) Ek KopivOCouç A.vi,23.24, éd. Tischendorf : Ti^LTiç Y)Yop<i<; 
ÔrjTe' \L-f\ yivt(;b£ 8ou).ot àvOpÛTtwv — 'ExaaTo; sv & exT.ï^Ôy), 
a8e)^(poi, ev toutcS [/.eveTco icapa 6eû. 



14 LA FIN DE l'esclavage 

esprit et dans un seul et même corps, que nous soyons 
juifs ou grecs, serfs ou libres, tous nous avons été 
abreuvés d'un même esprit ». Une pensée qui reparaît 
sous une forme presque identique dans TEpitre aux Ca- 
lâtes (III, 27-29), dont l'authenticité, quoique ayant été ré- 
voquée en doute, est admise parla plupart (1). 
Mais quelque chose de plus explicite, c'est quand on pas- 
. se de ces lettres aux autres dont l'authenticité est fortement 
• mise en doute ou est franchement niée, fet qui portent des 
traces notables de remaniements postérieurs, avec les in- 
dices que ce sont des productions tardives, peut-être de 
l'époque des Antonins (2). Alors, sous les complications 
toujours plus vaines des subtilités théologiques, où tendent 
à se dissiper les beaux sentiments de fraternité universelle 
et de large charité humaine, on voit se faire jour, sous une 
forme plus précise et catégorique et du point de vue de la 
vie pratique, des exhortations aux esclaves à être obéis- 
sants, dévoués, fidèles à leurs maîtres. « Esclaves, dit la 
lettre aux Ephésiens (3), qui porte le nom de Paul, obéis- 
sez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremble- 
ment, en toute simplicité de cœur,comme à Christ même^ 
non en prenant l'apparence de servir comme pour plaire 
aux hommes mais comme serfs du Christ,pour remplir de 
toute votre âme la volonté de Dieu, servant* avec bonne 
volonté comme si vous serviez le Seigneur et non les hom- 
mes ; sachant bien que chacun aura du Seigneur la récom- 
pense du bien qu'il aura fait, qu'il soit serf ou libre. Et 

(1) HoLTZMANN, (H.). Lehrbuch d. histor.-krit, Einleitung in d. N. 
T. Freiburg, 1892, pp. 208, 257. 

(2) HOLTZMANN (H. J.), op. cU,, 1893, pp. 206, 257 et suiv., pp. 272 
et suiv. 

(3) VI, 5-9. Cf. HoLTZMANN, op, cît., p. 257. 



DANS LB MONDE ANTiaUE I^ 

VOUS, maîtres, faites en autant à leur égard laissant les me- 
naces, sachant que votre seigneur et le leur est dans les 
cieux, et qu'auprès de lui il n'est plus eu égard à la condi- 
tion des personnes » . 

Et le même thème revient encore, plus explicite et 
pressant, dans la première épître à Timothée, et dans 
celle à Tite, attribuée à Tapôtre Paul, et dans la première 
épître catholique qui porte le nom de Tapôtre Pierre (i). 
Il est dit dans Tépître à Tite (2). « Que les esclaves soient 
soumis à leurs propres maîtres, qu'ils se montrent com- 
plaisants en tout et sans esprit de contradiction, qu'ils 
n'essayent pas de se soustraire à leur service ; mais qu'ils 
fassent montre de bonne foi, de manière à faire honneur à 
l'enseignement de Dieu, notre Sauveur », Et l'épître à 
Timothée^ (VI, 1-5.) : « Que tous les serfs qui sont sous le 
joug réputent leur maître digne de tout honneur,pour que 
ne soient pas blasphémés le nom de Dieu et sa doctrine. 
Et que ceux qui ont pour maîtres des fidèles ne manquent 
pas envers eux à leurs propres devoirs, pour la raison que 
ce sont des frères ; mais qu'ils les servent bien mieux 
encore, puisque ils sont eUx aussi des élus et des fidèles et 
qu'ils participent au même bienfait. Voilà les choses qu'il 
faut que tu enseignes et inculques. Si quelqu'un prêche 
une autre doctrine, ne s'en tenant pas aux salutaires paroles 
de notre Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui est 
selon la piété, celui-là se gonfle sans nulle sagesse, vain et 
égaré dans les disputes et les logomachies, d'où provien- 
nent les haines, les luttes, les blasphèmes, les tristes 



(1) H0LTZM4NN, op. cU.y p. 272 el suiv., p. 315 et sulv . 

(2) II, 9-10; éd. Tischendorf. 



l6 LA FIN DE l'esclavage 

défiances, tous ces conflits d'hommes à Tesprit pervers et 
•étrangers à la vérité, qui croient que la piété doit être un 
moyen de gain ». 

Et Tépitre catholique de Tapôtre Pierre (II, 13) : « Soyez 
donc soumis à toute autorité humaine, quelle qu'elle soit, 
à cause du Seigneur ; et au roi comme au Souverain. . . 
17-19 : Honorez tout le monde, aimez vos frères, craignez 
Dieu ; rendez honneur au roi. Esclaves, soyez soumis à 
vos maîtres en tout respect, non seulement à ceux qui 
sont bons et humains, mais à ceux mêmes qui sont durs. 
Parce que c'est une chose agréable à Dieu, si quelqu'un, 
à cause d^ sa foi en Lui, supporte la souffrance, souffrant 
injustement ». 



IV 

Les apologies chrétiennes, armes de combat et de dé- 
fense de la période où s'accomplit le travail d'organisation 
de l'Eglise, où elle s'établit solidement, se plaçaient à 
ce point de vue, adoptaient ce mot d'ordre dans leurs rap- 
ports avec l'organisation politique romaine au milieu de 
laquelle les chrétiens vivaient, et ne faisaient qu'en déve- 
lopper entièrement toutes les conséquences. Bien qu'il 
faille, semble-t-il, admettre que les persécutions contre 
les chrétiens n'ont pas eu leur fondement juridique dans 
les lois qui punissaient les offenses contre l'Etat et 
l'Empereur, il est clair néanmoins qu'il devait être du 
plus grand intérêt pour les Chrétiens de pouvoir montrer 
que l'extension de leur religion ne portait atteinte, ni 
directement ni indirectement, à l'ordre social et politique 
existant. 






DANS LE MONDE ANTIQjUB I7 

• 

« Le roi ordonne — dit Tatien (i) — de payer les tributs ? 
me voici prêt à les lui offrir. — Le maître m'ordonne de 
servir, de m'acquitter des offices dus ? Je reconnais être 
esclave ». Et Justin (2) : « Partout et toujours nous nous 
efiforçons de payer avant tous les autres les tributs et les 
taxes qui nous sont imposées de votre part, comme Jésus 
lui-même Ta enseigné ». 

Ailleurs le même Justin (3) insiste pour montrer l'at- 
titude des Chrétiens passant sur la terre les yeux levés au 
-ciel, une attitude qui ne leur permet guère de s'attarder 
-à vouloir changer les lois ou à les violer : « Ils habitent 
leur patrie >mais comme des hôtes ; ils participent à tout 
comme des membres de la cité, et ils supportent tout 
comme des- étrangers. N'importe quelle terre étrangère 
«st leur patrie ; et toute patrie est pour eux une terre 
étrangère... Ils demeurent sur la terre; mais ils ont dans 
le ciel leur véritable cité ; ils obéissent aux lois établies, 
mais par leur genre de vie ils triomphent des lois... Ils 
sont misérables et ils enrichissent un grand nombre ; ils 
sont privés de tout et ils ont tout à satiété (c. 6). Pour 
tout dire, d'un mot, les chrétiens sont dans le monde 
comme l'âme est dans le corps ». 

TertuUien ne se lasse pas de répéter, en citant le texte 
même des prières chrétiennes, comment les chrétiens de- 
mandent pour les empereurs « longue vie, sécurité dans 
l'empire et à la cour, les armées braves, le sénat fidèle, 
tout le royaume tranquille et toutes les autres choses qu'ils 



{i) Contra Gr.,i, D. 

(2) Àpoi., I. c. 17, A. B.; cfp. TertuUiani Àpol.^il, 

(3) Àd Diognetum Epùt., 5. 

2 



l8 LA FIN DE l'esclavage 

« 

peuvent souhaiter (i) ; ils prient pour Tempereur et les 
princes et pour tous ceux qui exercent les fonctions pu- 
bliques, pour la tranquillité générale (i) » ; pour que tou- 
tes choses restent en état dans le parfait repos ; et pour 
que la fin du monde soit retardée (2). Toutes ces choses pa- 
raissent étroitement unies entre elles par la raison que le 
monde devait finir avec Tempire (3). L'apologiste ajoute 
même un argument destiné plus tard à faire partout encore 
fortune (4). «Nous croyons reconnaître dans les emp^s- 
reurs le jugement de Dieu qui les propose aux peuples ; sa- 
chons qu'en eux se trouve ce que Dieu a voulu, et veuil- 
lons ce que ce Dieu veut : tenons cela pour une obliga- 
tion sacrée ». 

A voir ces chrétiens, les regards ainsi tournés vers le 
ciel, non étrangers de fait mais étrangers d'intention à la 
vie, avec la tendance et même la nette conscience de la né- 
cessité où ils sont de ne pas convertir le mouvement reli- 
gieux en mouvement politique, comment attendre que le 
christianisme grandissant se proposât de saper par la base 
l'institution dé l'esclavage ? Pour admettre seulement 
que le mouvement chrétien tendît à l'abolition de l'escla- 
vage, il faudrait le supposer accompagné d'une vision, si- 
non claire, du moins embryonnaire, d'une autre forme de 
production, d'une manière différente de satisfaire aux be- 
soins de la vie, et d'une tentative correspondante de 



(1) Àpolog., c. 30. 

(2) Àpolog,, c. 30, 31, 32, 39. Oramus etiam pro imperatoribus, pro 
ministris eorum ac potestatibus, pro statu scecuti^pro rerum quiète, 
pro mora finis. 

(3) Apolog., 32. 

(4) L. c. 



DANS LE MONDE ANTIQUE I9 

transformer en ce sens les arrangements sociaux. Or, la 
vérité, c'est que de tout cela, il ne se trouve, il ne saurait 
se trouver trace. Et du reste le servage et le salariat — mê- 
me quand leur existence aurait pu, — ce qui n'est pas, — 
être prévue et conçue d'avance, — le servage et lé salariat, 
eux-mêmes, auraient dû paraître plus ou moins nettement 
peu conciliables avec l'esprit chrétien à les regarder d'un 
point de vue purement économique, et au contraire consti- 
tuer un changement d'importance minime ou même nulle, 
si on songe qu'un véritable sentiment de fraternité et 
d'amour semblait suffire pour modifier les rapports des 
maîtres et des esclaves. L'idéal 'd'une société de pauvres 
contents de peu et vivant du travail de leurs mains, avait 
pu, pour un moment, [imprimer sa direction à quelque 
secte, à quelque conventicule réduit de Palestine ; mais 
cet idéal, heurtant trop de front les habitudes de la société 
gréco-romaine, devait comme se dissoudre dans l'amplitude 
et la complexité de ses besoins et de sa civilisation. L'état 
de pauvreté devait commencer à figurer, comme on le vit 
bientôt, plutôt parmi les consilia que parmi les praecepta 
evangelica) et là, où il réussissait à se répandre davantage et 
à se faire accepter, il avait pour résultat non pas de mettre 
en question l'existence de l'esclavage, mais de le fortifier 
plutôt, en empêchant ou en ralentissant cette accumu- 
lation de la richesse qui devait conduire à la fin de l'escla- 
vage, en même temps qu'elle opposait l'un à l'autre le ca- 
pital et le prolétariat, qu'elle en faisait du même coup 
deux adversaires et deux collaborateurs, et donnait ainsi 
naissance au salariat et à l'économie qu'il caractérise. 



20 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 



Nous commettrions un pur anachronisme en prêtant 
à d'autres époques cette horreur de l'esclavage qui a 
apparu et s'est développée dans les pays de civilisation 
capitaliste, lorsque l'esclavage est devenu une forme 
économique dépassée. L'homme qui vivait dans des 
pays ou des temps, où l'esclavage constituait encore un 
instrument général et indispensable de production, celui- 
là, même quand il en niait le fondement naturel, en 
admettait la nécessité économique et la base juridique 
dans le droit civil. Il pouvait comme Sénèque conseiller 
à l'égard des serfs la plus grande humanité et la plus 
grande bonté, sans devenir pour cela, comme on dirait 
en langage moderne, un abolitionisie. En fait la répétition 
constante et obligée de certains actes, l'habitude de voir 
répétées certaines conditions de fait suscite en nous des 
états d'âme et de sentiments corrélatifs qu'on peut con- 
sidérer avec raison comme un effet médiat et lointain du 
mode de production de k vie matérielle. Le milieu, dans 
lequel se développe notre vie, devient ainsi la condition 
constante de nos actes et de nos habitudes les plus fré- 
quentes et les plus communes : lesquelles changent seule- 
ment si le milieu lui-même change et se transforme. 

Personne ne trouvera sans doute, à propos des apolo- 
gistes chrétiens, qu'on a affaire en eux à des personnes 
de foi tiède ou douteuse, comme cela pourrait être le cas 
pour des hommes vivant à une époque où la foi ne serait 
pas vive et puissante. Et cependant, voici divers apologis- 
tes, qui, à l'occasion, énoncent comme une chose toute 



DANS LE MONPB ANTIQUE 21 

ordinaire ,sans dissimuler et sans difficulté aucune, sans y 
faire presque attention, que eux-mêmes possèdent des 
esclaves, « Nous aussi, nolis avons des esclaves », dit Athe- 
nagore (i) ; et Justin (2) parle d'esclaves domestiques 
(oixéTaç) appelés en [témoignage sur de prétendus cri- 
mes des chétiens. Tatien, lui, encourageant à supporter 
l'esclavage, en trouve Torigine et la justification dans le 
péché originel (3). TertuUien parle à plusieurs reprises 
des domestici, et c'est pour en faire une peinture peu 
favorable, en les dépeignant comme des personnes ani- 
mées d'une sourde aversion contre les chrétiens, promp- 
tes à les calomnier, prêtes à les accuser (4). 

La chose ne paraîtra pas bien étonnante à qui se figure 
ces chrétiens, non comme des types abstraits, absolument 
étrangers au monde, mais comme des personnes contrain- 
tes à rester au milieu de la société, participant à tous les 
faits de la vie journalière, et dont les sentiments, avec les 
modifications et les atténuations possibles, subissent le 
contre-coup de la vie de tous les jours, Justin (5) tenait à 
relever « que les chrétiens ne se distinguent des autres 
hommes ni par la patrie, ni par la langue, ni par les cou- 
tumes, qu'ils n'habitent pas de cité particulière, qu'ils 
n'usent pas d'un dialecte spécial, ou ne mènent une vie 
s'écartant de la vie ordinaire ». Avec plus de force encore, 



(1) legai, pro Christ., c. 35., A- xaCTOL xal 8ou7.ol ciaiv -^{/.Tv. 
(2)ipo/., II, c. 12. E. 

(3) Contra Gr., c. 11, A. B. 

(4) Àpolog., c, 7. tôt hostes e]us (religionis) quoi exiranei, et qui* 
dem proprie ex aemulatione Judaei, ex concussione milites, ex natu- 
tk ipsi etiam dômestici nostri : c, 28... erumpunt adversus nos, in 
quoram potestate sunt, certi impares se esse et hoc magis perditi. 

(5) id. Diognet, Epist., c. 5, A. 



22 LA FIN DK l'eSCLAVAGE 



TertuUien (ly, insistait sur cette pensée pour repousser 
Taccusation de ceux qui les qualifiaient à'infructuosiy 
et ne voulait pas entendre parler d'une assimilation quel- 
conque des chrétiens aux Brahmanes, aux gymnosophis- 
tes de rinde, aux sylvicolœ et aux exsules vitœ, « Nous 
habitons avec vous sur la terre, disait-il, durant notre vie, 
et nous usons, comme vous, des tribunaux, du boucher, 
des bains, des boutiques, des magasins, des maisons. Nous 
usons de vos marchés et de toutes vos autres relations de 
commerce : nous naviguons avec vous ; avec vous, nous 
combattons ; nous nous livrons à l'agriculture et nous fai- 
sons des échanges... ».Athénagore, exaltant la longanimité 
et l'abnégation-des chrétiens, ajoutait : « battus, nous ne 
rendons pas la pareille ; volés, nous ne recourons pas aux 
tribunaux ; nous donnons à qui nous demande, et nous 
aimons le prochain comme nous-mêmes » (2). Il ne pen- 
sait point à dire qu'ils se passaient d'esclaves, et peu 
après même, il affirmait le contraire. 

L'institution admise et maintenue, les conseils de pa- 
tience et de bienveillance respectivement donnés aux 
esclaves et aux maîtres n'auraient dû faire que la soutenir 
et la perpétuer, en conjurant les révoltes qui, par elles- 
mêmes, contribuant à rendre l'esclavage insupportable, le 
minaient en dessous. Mais, dans la pratique de la vie, 
leurs rapports réciproques se réglaient d'après la diversité 
des tempéraments et par la force des choses, bien plus 
que par des préceptes abstraits. Par exemple, nous 
avons dans l'épisode de Carpophore et de Callixte, l'un 
maître, l'autre esclave, tous les deux chrétiens et peut- 



Il) Àpolog.y c. 42. 

(2) Leg, pro Christ., c. 11, D. 



DANS LE MONDE ANTIQJUE 23 

être des meilleurs, nous avons un exemple de persécution 
longue, obstinée, implacable, quoique bien compréhen- 
sible, du maître contre Tesclave (i). 



VI 



Dans le large et profond mouvement d'élaboration et 
de diffusion du Christianisme, il ne manqua pas à la vérité 
de sectes et d'hérésies tendant à pousser jusqu'à leurs plus 
extrêmes conséquences quelques principes isolés de la 
nouvelle religion. La vue de quelques uns de ces piétistes, 
qui vivaient dans l'isolement et la contemplation, avait 
suggéré l'épithète d^infriictunsi contre laquelle se révolte 
TertuUien. L'hérésie carpocratienne s'affirme nettement 
communiste. Epiphane (2) définit la justice de Dieu un 
communiste égalitaire (xoivwviav TLvà eîvai |jlet' laoTY)Toç)... 
vu que Dieu, dans la distribution du plus grand de tous les 
biens : la lumière, « ne distingue pas le riche et le pauvre, 
le sage et l'ignorant, l'homme et la femme, le libre et 
l'esclave ». Les lois particulières mirent fin au commu- 
nisme de la loi divine, ce qui a fait dire à l'apôtre : « par 
la loi j'ai connu le péché ».« Le mien et le tien firent leur 
entrée dans le monde avec la loi, lorsque ne furent plus 
en commun ni la terre, ni les biens, ni l'amour. Dieu pour- 
tant a fait commune la vigne, qui ne refuse son fruit ni 
au passereau ni au larron, et aussi le froment et tous \ts 



(1) HippoLYT., fîe/wf. omnium haeres., éd. Duncker-Schneidwein , 
p. 450. — Lecbler, (G. V.). Sklaverei u, Christentumy II, Th. 2 
Leipzig, 1878, p. 12. 

(2) Clément d'Alexandrie, StromaU, III 2, éd. Potter. 



34 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

autres produits. Et c'est la suppression du communisme 
et de Tégalité des hommes par Tceuvre de la loi qui a fait 
le voleur de fruits et le voleur de troupeaux ». 

Mais cette extension limitée d'hérésies, tirant jusqu'au 
, bout les conséquences des principes et pour leur temps 
simplement utopistes, loin de gagner et de s'implanter 
définitivement dans un milieu non homogène, poussa tou- 
jours davantage le mouvement chrétien à se constituer 
sous forme d'une église hiérarchisée, centralisée de plus- 
en plus, et écartant d'elle, en même temps, comme dit 
heureusement Renan (i), les raffinés du dogme et les raf- 
finés de la sainteté, « Les excès de ceux qui rêvaient ■ une 
Eglise spirituelle, une perfection transcendante, venaient 
se briser contre le bon sens de l'Eglise officielle. Les mas-- 
ses déjà considérables, qui entraient dans l'église, en for-^ 
maient la majorité et en abaissaient la température 
morale au niveau du possible ». 

Ainsi cette tendance, qui par la bouche des Apôtres 
s'ingéniait à vaincre la défiance des intérêts matériels, 
en essayant de montrer le mouvement religieux comme 
parfaitement innocent et très compatible avec l'existence 
de la société gréco-romaine ; cette tendance qui, plus 
accentuée encore, faisait présenter par Méliton à l'Empe- 
reur la nouvelle foi comme une alliée (2) ; cette tendance 
poussait toujours davantage à faire de l'Eglise, ce qu'elle 
a été plus tard : un Etat dans l'Etat ; un pouvoir entre les 
autres pouvoirs constitués, s'appuyant sur les mêmes ba- 
ses économiques, vivant de la même vie économique que 



(i) Marc-Aurèle, Paris, 1882, p. 239 ; cfr.auisi Herzog (JJ.), i&rm 
d. Kirchengeschichie, Erlangen, i880, 1 p. 80. 
(2) Renan, op, cit,, p. 283; Euseb., H. E., IV, 36. 



DANS LE MONDE ANTIQUE 2^ 

les autres pouvoirs, luttant avec eux ou contre e^x, tou-^ 
jours pour Thégémonie, tantôt émule ou rivale, et tantôt 
alliée. 

A partir de ce moment, sous la pression continue de la 
nécessité de s'adapter au milieu économique et social, le 
parfum premier d'exquise charité évangélique va tou- 
jours s'évanouissant davantage, tandis que de plus en plus, 
l'élaboration théologique et doctrinale, Tinfiltration de la 
liturgie, de la superstition et du mythe payen gênent et 
altèrent la simplicité et la pureté de la foi chrétienne. Pa- 
rallèlement le sentiment.de la fraternité cède toujours de 
plus en plus du terrain aux exigences de l'organisation 
économique et légale de la société, devenue une chose 
qu'on accepte et dont on bénéficie, et à laquelle la hié~ 
rarchie ecclésiastique tend à servir de plus en plus de 
support parasitaire. 

Formellement dépositaire et continuatrice de la tradi- 
tion évangélique, en réalité, l'Eglise n'est pas autre chose 
que l'instrument de fusion du monde gréco-romain et de 
la tradition évangélique, laquelle, au cours de cette combi- 
naison, va se décolorant et plus souvent encore se faussant 
ou se dissipant. L'exercice du culte et le ministère de la 
foi, aux formes toujours plus complexes et de plus en 
plus hérissés de formules et de vaines recherches et de 
subtilités théologiques, — deviennent, par le fait de 
la spécification dû travail et des fonctions, une pro- 
fession qui détache et sépare les ministres de la reli- 
gion 'des couches plus humbles de la société (i) d'où il& 
étaient sortis et dont ils font partie. La nécessité dlalimen- 



(1) Gfr. Hatch (E.).2>t> Gesellschaftverfassung d., christl. Kirchen ^ 
Ubersetz. von A. Harnaçk. Giessen, 1883, pfp. 144 et suiv. 



26 . LA FIN DE l'esclavage 

ter et de soutenir la hiérarchie, les exigences de l'assis- 
tance et de la guerre font de FEglise et de ses membres 
des propriétaires, des guerriers, des princes, qui vivent, 
gouvernent et combattent, comme tpus les autres prin- 
ces, guerriers et propriétaires, avec les règles et les sen- 
timents qui sont propres au stade de développement éco- 
nomique que la société traverse et à la forme légale 
qu'en conséquence de cela la société a dû prendre. 



VII. 



La belle merveille alors si, dans Tordre théorique et 
dans Tordre pratique, Téglise et le milieu chrétien sanc- 
tionnent et perpétuent soit Tesclavage lui-même, soit la 
forme de sujétion qui va se substituant à lui dans quel- 
ques branches de la production : le servage ? 

Ceux qui, dans un but de polémique,^ont voulu toucher 
à Thistoire civile et ecclésiastique, particulièrement à 
celle des Conciles, pour blâmer le passé de TEgiise reven- 
diquant imprudemment le mérite deTabolition de Tescla- 
vage, ont eu une tâche bien facile, sans autre embarras que 
celui du choix (i). 

Entre tant de citations faites ou qu'on pourrait faire, il y 
a celle de ce canon remarquable du concile de Gangra de 
324:«Siiquelqu'un, sous prétexte de piété religieuse, ensei- 
gne àTesclave à mépriser son maître, à se soustraire à la 



(1) Larroqub. De Vesclavage chez les nations chrétiennes, Paris, 



DANS LE MONDE ANTiaUE 27 

servitude, ou à ne pas le servir avec bonne volonté et 
amour, qu'il soit anathème (i) ». 

Mais ce qu'il y a de plus notable dans ces canons, c'est 
rinconscience parfaite avec laquelle on parle des escla- 
ves et des serfs comme de créatures dont Tétat n'a rien 
d'inhumain et d'anormal. Evoques* et archidiacres sont 
requis pour assister aux ventes des esclaves (2). La mort 
d'un esclave est punie de la peine de l'excommunication 
pour deux ans, ou d'une pénitence qui dure de deux à cinq 
ou sept années au plus (3). D'autres fois c'est un motif reli- 
gieux qui aboutit à faire décréter de nouvelles causes d'es- 
clavage et à créer de nouveaux esclaves, soit qu'on menace 
d'esclavage ceux qui se montrent infidèles, soit qu'on dé- 
clare esclaves les femmes vivant en concubinage 
avec les ecclésiastiques, et, ce qui est plus encore, les fils 
nés d'une telle union (4). 

L'incapacité des esclaves se trouve sanctionnée et confii> 
mée(3). Même les restrictions mises au libre commerce 
des esclaves dans le but d'empêcher la vente d'esclaves 
chrétiens aux juifs et aux payens, ne font que confirmer 
et consacrer le droit de propriété des chrétiens sur d'autres 

(1) El Tiç 80OX0V 7Cpo<pdtaet Q&oai^iioiç StSàdxot xaTa^ppovitv 
SeaTTdTÔ'j Ts dva^wpetv tVjç uTrepEataç xal |jly| jjieT' euvoia^ xal luacnrj; 

Labbe, Concil. coU,, Paris, 16U, 11, p. 493 et suiv. 
(2)Labbe, Concil, co//., xviii, 163 ; Dom. Bouquet, Recueil des histo- 
riens des Gaules. Paris, 1744, V. a. 779, art. 19. 

(3) Concil. Epaoa.y a. 517 in Concilia acui merot^m^'., éd. Maassen, 
in J/on. Germ. hisL, It P-^l ; Labbe, Conc. coll. zvii, p. 105 ; xxiii, 
p. 205. 

(4) Labbe. Conc, coll. xiii, p. 120 ; xiy, p. SOi, c. 43 ; xv, p. 390, 
C. 10 ; zxv., p 564. 

(5) M. G. H. Concilia, i, p. 199, c. 17. Labbe, Conc. coii., zxxru, 
p. 158. 



28 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

chrétiens (i). Le droit d'asile des églises et des lieux consa- 
crés est peu à peu soumis à des restrictions en ce qui con- 
cerne les esclaves, qu'on restitue à leurs maîtres sous pro- 
messe d'entière ou partielle impunité, promesse, du reste^ 
non rarement violée (2). 

UÈglise étendait son action fortifiait sa cohésion, au mi- 
lieu de la faiblesse générale des pouvoirs civils, les uns tou- 
chant à leur fin, les autres naissant à peine ; affirmait son 
pouvoir, accroissant toujours ses biens, parmi lesquels les. 
serfs et les esclaves figurent mentionnés à chaque pas 
dans les donations et les legs qui lui sont faits (3). Et plus 
elle s'engageait et s'enforçait dans la vie économique de 
son temps, plus elle s'assimilait ses règles et ses critères, en 
leur imprimant le sceau de la légitimité canonique . Dans 
les inscriptions chrétiennes, si simples et si dépourvues d'al- 
lusions à la vie temporelle, il arrive pourtant, quelquefois^ 
AUX époques plus récentes, qu'on trouve trace de posses- 
sion d'esclaves, avec des allusions, à titre d'éloge tout par- 
ticulier, à la mansuétude du défunt envers eux : tant c'est 
peut-être là un mérite rare : famullsque benignus, tnan- 
cipiis benlgna, blandtis servis (4). 

Et comme tout état social donne lieu à une théorie qui 
l'explique et le justifie, le penseur chrétien tantôt plus 

(i) Labbe Conc. coll. xiii, p. 493 ;xiy, p. 468 ; xvii, p. 318, 421 \ 
XV, p. 291 ; xviii, p. 19j. M. G. H. Conc. i,p. 199, c. 13. 

(2) Labbe, Conc. coll. y tii, p. 374 ; ix, p. 435 ; Greg. Tor. EisL 
eccl. Francorum, v; 3 ; Greg. Magn. Epist. édit. Ewald-Hartmann, 
I, 39. 

(3) Larroque, op. cit. avec les nombreux passages de chroniques 
et documents qui s'y trouvent rapportés. Cf. cependant Biot, Aboliz^ 
délia schiavitu in OccideniCy trad. ital. Milano, 1841, pp. 172, 203, 
250, 287, 312, 316, 345. 

(4) Lr Bl%nt, Inscriptions chrétiennes de la Gaule. Paris, 1856, I.^ 
pp. LXXXIX, 58, 60 ; II , p. 123. 



DANS LE MONDE ANTIQ.UE 29 

OU moins inconsciemment, tantôt plus ou moins visible- 
. ment s'inspirant d'Aristote, tantôt obéissant aux senti- 
ments des nécessités imposées par la vie sociale contem- 
poraine et à la préoccupation de résoudre la contradiction 
qui existe entre Tétat de fait et Tidëe de la justice divine, 
le penseur chrétien légitime lui aussi Tesclavage en lui 
donnant une base rationnelle. 

St-Augustin, comme déjà auparavant Tatien, trouve la 
cause lointaine de l'esclavage dans le péché, et, histori- 
quement, y voit une conséquence de la guerre. Sa théo- 
dicée ensuite, d'une part, et de l'autre la fusion de la 
pensée payenne et de la pensée chrétienne lui font voir 
dans l'obéissance illimitée, telle qu'elle est prescrite dans 
les lettres des Apôtres, « un mode de purger le péché, et 
lui font concevoir l'esclavage comme une institution 
dont le but est de protéger et de guider » : simple rémi- 
niscence et élaboration de la théorie aristotélique de l'es- 
clavage (i). Ces cons.eils d'obéissance intime et dévouée 
sont par suite une conséquence directe de sa manière ^e 
considérer l'esclavage ; et, le maître et l'esclave doi- 
vent, selon lui, être également reconnaissants à la religion 
chrétienne pour la manière dont elle permet de considé- 
rer l'esclavage et dont elle Ta, pour ainsi dire, rebaptisé : 
les uns parce qu'ils trouvent là un moyen d'élévation 
spirituelle, les autres parce qu'elle met un principe d'or- 
dre dans leur maison, et qu'elle détourne les esclaves de 
la révolte (2). 

Dans St-Thomas d'Aquin, la théorie aristotélique de 
l'esclavage reçoit une nouvelle confirmation, et Tinsti- 



(1) De civit. Dei, xix, 15. 

(2) Enarrat. in Psaltn. cxxiv. 



30 LA FIN DE l'esclavage 



tution est ramenée, à travers toute une série de distinctions 
et de déductions, à un certain fondement rationnel. 

Des deux modes de modifier la loi naturelle : Tun par 
addition^ qui ne viole pas le droit de nature, Fautre par 
soustraction qui conduit à des conséquences contraires, 
c'est au premier, à la première catégorie, que se rapporte 
le fait de l'introduction et du maintien de l'esclavage. « La 
distinction des biens et l'esclavage n*ont pas été intro- 
duits par la nature, mais par la raison humaine dans un but 
d\itilité pratique ; et c'est ainsi que même, sur ces points, 
la loi de nature n'est changée que par addition » (i). 

Ailleurs, par un plus long détour, le Doctor Angelicus 
vient à la même conclusion, en portant son attention sur 
le droit naturel, qui reflète les rapports des choses consi- 
dérées en elles-mêmes et dans leur convenance récipro- 
que. « D'une première façon une chose est mise en rapport 
avec une autre en ne considérant en cette première chose 
qu'elle-même : ainsi le mâle est niis en rapport avec la 
femelle pour sa propre utilité ;parcequ'il engendre d'elle; 
et de même, le père avec son fils, parce qu'il faut qu'il l'ali- 
mente :», D'une seconde manière quelque chose est naturel- 
lement rapportée à une autre non directement pourelle- 
même,'mais selon quelque chose qui s'ensuit : ainsi la pro- 
priété des terres. A considérer un champ en lui-même, il 
n'y a pas de raison pour qu'il appartienne plutôt à celui- 
ci qu'à celui-là ; mais si on le considère par rapport aux 
intérêts de la culture et à l'usage pacifique qui doit en 
être fait, il y a une certaine raison à ce qu'il entre dans 
un rapport particulier, à ce qu'il soit plutôt de Tun que de 
l'autre, comme le démontre le philosophe dans le livre 

(1) Lechler, op. cit, p. 23-4. — Summa kheologica, I, 2, 94, 5, 3. 



DANS LE MONDE ANTIQUE 3I 

deuxième de sa Politique (ch..3). L'appropriation absolue 
d'une chose convient non seulement à l'homme, mais aux 
autres animaux ; et, par suite, le droit qu'on appelle 
naturel, selon la première manière, nous est commun 
avec les autres animaux. Mais du droit naturel se distingue 
le droit des gens, comme dit le jurisconsulte (I .Dig. de 
just. et jure);, le premier est commun à tous les animaux; 
le dernier est propre aux hommes dans leurs rapports 
communs. Maintenant, considérer une chose en la rappor- 
tant aux conséquences qui en découlent, est le propre de 
la raison, et par cela même c'est pour l'homme une chose 
naturelle selon la raison naturelle ; d'où le jurisconsulte 
conclut que c'est par la raison naturelle qu'a été établi 
entre les hommes ce qui est observé également par tous; 
et c'est ce qu'on appelle le droit des gens. Et par là il est 
clairement répondu à la première question. — Pour 
répondre à la seconde, comme, à considérer la chose 
d'une manière absolue, il n'y a pas de raison naturelle 
pour que celui-ci soit esclave plutôt qu'un autre, mais 
que cela ne peut être que selon quelque utilité qui en 
dérive., — dans la mesure où il est utile à celui-ci d'être 
gouverné par un plus sage que lui et à celui-là de tirer 
avantage du premier, (comme il est dit dans le livre pre- 
mier delà Politique (chap. 6) — il s'ensuit que l'esclavage 
du droit des gens est naturel à la seconde manière et non 
à la première »(i). 

Et cette reconnaissance et cette légitimation de l'escla- 
vage se transmettent traditionnellement, chez les écri- 
vains spécialement catholiques, jusque dans les traités de 
théologie les moins éloignés de nous et dans les catéchis- 



(I) Summa Iheol., Il, 2, Qu,, 37 art. 3. 



32 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

mes qui ont pour objet de populariser la doctrine (i). Et 
plus l'esclavage se trouve limité à des races inférieures et 
à des populations non chrétiennes, plus Tidée de sa légi- 
timité trouve facilement créance, par Tillusion grandis- 
sante de sauver les âmes en les élevant à la vraie reli- 

* 

N, 

^ion (a). 

On a dit, il est vrai, que le sentiment religieux chrétien 
aurait concouru à Tabolition de l'esclavage par les nom- 
breux affranchissements dont il aurafit été directement et 
indirectement la cause (3). 

Mais ici il faut s'entendre. Quand on suit Thistoire des 
-conciles et du droit ecclésiastique, on ne peut pas ne pas 
•être frappé des empêchements, des restrictions, des défen- 
ses faites et sans cesse renouvelées d'affranchissements 
d'esclaves de la propriété ecclésiastique. Pour ne pas par- 
ler des autres (4), on connait bien le canon du concile 
d'Epaone (5) qui veut« qu'il ne soit pas permis à l'abbé 
-d'affranchir les esclaves donnés aux moines ; vu que nous 
trouvons injuste, est-il dit, que, pendant que les moines 
<ioivent quotidiennement vaquer à leur labeur des champs 
leurs esclaves se reposent ». Toutes les précautions pri- 
ses dans le but d'empêcher l'aliénation et les échanges de 
la propriété ecclésiastique suffisaient, à elles seules, à 
rendre plus difficiles et plus rares les affranchissements ; 

(1) Larroque, op cit , p.23 et suiv. : Jolt, Le socialisme chrétien, 
Paris, 1892, pp.. 76, 141. 

«2) Larroque, op. cit,y p. 35 ; Azurara, Chronica do descobrimen- 
4o e conquisla de Gumé, Paris, 1841, p. 228; Haebler, op, cit,, p. 179 
et suiv. 

(3) AuiGNENTB. La schiavita né auoi rapporti con la chiésa e col 
iaicato. Torjno, 1890, p. 200 et suiv. 

(4) HcFELE, Conciliengeschichte. Frciburg, in B. 1873, II2 658, 693 
1113 57, 76, 85, G28. 

(5) Mon-Germ. Hist. Concilia œvi merovinoia, p. 21. 



SANS LE MONDE ANTIQyE 33 

de façon que un écrivain non suspect comme Muratori (i) 
â pu dire que « rares sont les affranchissements faits par les 
églises et les monastères de Tun et l'autre sexe et pas pour 
d'autre cause, semble- t-il, que celle-ci : que Taffranchisse- 
IXient est une espèce d'aliénation^ et qu'il était interdit 
d'aliéner les biens ecclésiastiques non seulement par 'les 
récents Décrets des Conciles, mais par les anciens ». 

Quand on regarde par hasard quelques-uns des affran- 
chissements, faits par les ecclésiastiques, [il arrive qu'on 
trouve indiqué comme motif de l'affranchissement une 
f âison d'utilité clairement formulée dans des phrases coiû- 
itie celles-ci :« nostra quoque plurimum intéresse:»,^ atten- 
dentes multîmoda commoditatum gênera :^ ^attendantes uti- 
Utatem nostram. Les terres, qui sont maintenant désertes 
et incultes *— dit l'archevêque de Besançon — geront à 
la suite des affranchissements mises en culture, enrichies 
de plantations et d'édifices, en sorte que même les reve- 
nus des maîtres seront accrus et multipliés ». (2). 

D'autres fois, il est vrai, — les documents l'attestent — 
les affranchissements ont pour cause un motif religieux, 
le salut de l'âme ; mais, pour si nombreux que soient 
ces affranchissements, ils ne sont pas aussi nombreux 
que ceux que prouvent ou laissent supposer les inscrip- 
tions, qui nous sont parvenues du mur de Delphes (3), et 



(i) Antiq, ital, M. E. Diss, XV : Lechler, op. cit, II, p. 27. 

(8) SuGKNHEiM, Gesch, d, Àufheb, d. Leibeigenschàft und Hœrigkeit 
inEurapa, dt-Pétersbourg, 1861, p. p. 11 4-1 19 ; Domoh,Hisi. des clas' 
ses rurales en France. Paris, 1857, p. p. 96-99 ; et Ricga. Salbrno 
La Theoria del valore, Roma, (Linccei), 1894, p.275 et suiv. 

(6) Wescher et Foucârt. Inscriptions rec. à Delphes. Paris, 1863, p. 
339 et suiv. ; Die delphisehen Inschriften béarb. von J. Baunagh, Got 
tiagen, 1892, p. 181 et sutv. 

Giccotti 



34 LA FIN DE l'esclavage 

l'histoire romaine des derniers siècles avec les restrictions 
législatives qui s'y rapportent ; et cependant on ne se 
montrera pas facilement disposé à mettre le sanctuaire de 
Delphes au nombre des facteurs de l'abolition de l'escla- 
vage. Nous verrons dans la suite qu'il faut considérer les 
affranchissements plutôt comme un indice et un effet que 
comme une cause de la décadence de l'économie à base 
esclavagiste. Les affranchissements ne réagissent sur cette 
économie qu'autant qu'ils concourent à grossir ce proléta- 
riat dont le développement est la condition de la fin de 
l'esclavage. Mais tant que l'économie à base esclavagiste 
n*a pas encore perdu sa raison d'être et que les condi- 
tions de l'économie qui va se substituer à elle ne se sont 
pas encore produites, les affranchissements ne font que 
rajeunir et renouveler la masse des esclaves, sans entamer 
l'institution ; c'est exactement l'œuvre de celui qui ém on- 
de et ampute une plante sans toucher aux racines et au 
tronc qui bientôt produira de nouveaux et plus vigoureux 
rejetons. 



VIII 



Et cependant, il est bien connu comment, aux yeux de 
de la plupart, les idéologies, loin d'être, elles-mêmes, 
une conséquence plus ou moins éloignée et un produit 
plus ou moins médiat du milieu économique artificiel, 
œuvre des hommes lentement formée, résultat de lon- 
gues transformations, — comment les idéologies sont, au 
contraire, la cause et la raison, en somme le principe dy- 
namique des changements sociaux. A ceiix qui regar- 
dent l'histoire de ce point de vue, il ne saurait échapper» 



DANS LE MONDE ANTiaUE 35 

comment, indépendamment du mouvement chrétien, la 
nature humaine avait déjà été reconnue, glorieusement 
affirmée dans la personne de Tesclave, comment le fon- 
dement naturel de la servitude avait déjà été ébranlé, 
puis détruit. L'idée du cosmopolitisme s'était fait jour ; 
un concept plus général et plus élevé de l'association hu- 
maine et de la personne humaine s'était formée peu à 
peu, et, non moins que chez les chrétiens, chez tous le 
sentiment s'était, directement et indirectement, implanté 
que Tesclave a droit à être traité, comme une personne. 

Déjà Euripide (i), avait dit, « que chez 'beaucoup d'es- 
claves, il n'y a de brute que le nom, tandis que l'âme est 
plus libre que ne Test l'âme des hommes non asservis » ; 
et Philémon (2) avait dit d'une manière plus explicite 
encore « que si tel individu est esclave, il n'est pas pour 
cela moins homme que son maître ». Sans parler de Té- 
rence (3), évoquant dans un vers la qualité d'homme en 
général — un passage auquel on a donné au reste un 
sens plus large qu'il n'a en réalité — , on ne saurait lire, 
sans en ressentir la plus vive impression, la lettre dans 
laquelle Sénèque (4) formule, et en la développant, la 
pensée stoïque ; exprime plus clairement qu'ailleurs son 
sentiment et sa pensée relativement aux esclaves : « Ce 
sont des esclaves : ce sont aussi des hommes ; ce sont des 
esclaves : ce sont aussi des camarades ; ce sont des escla- 
ves : ce sont aussi d'humbles amis ; ce sont des compa- 

(1) Fragm. chez Stob. FloriL lxii, 39. 

(2) Stob. Flor, cxii, 28. 

|3) Heautontin. I, I, 75-77. 
Jtfen. Chrême, tantumoe ah re tua est otii tibi. 
Aena ut cures a qusB nthil ad te adtinent ? 
Chr, Homo sum : humani nihil me alieoum puto. 
(4) Episiul. mor. V, 6 (47) cfr. Epp. 31, 44. 



36 LA FIN DE l'esclavage 

gnons de servitude, situ veux bien considérer un instant 
le pouvoir de la fortune et sur nous et sur eux. Ris donc 
de ceux qui ont honte d'être, de manger en commun avec 
leurs esclaves. » « Veux-tu bien te représenter comment 
celui que tu appelles ton esclave a la même origine que 
toi, qu'il est abrité sous le même ciel, qu'il respire, qu'il 
vit, qu'il meurt comme les autres ? Tu peux tout aussi 
bien le voir libre, comme il peut, lui, te voir esclave.. .> 
« Voilà le résumé de mes préceptes. Vis avec ton infé- 
rieur, comme tu voudrais que ton supérieur vécut avec 
toi , Toutes les fois que la pensée pourrait te venir de ce 
que tu peux te permettre envers ton esclave, que la pen- 
sée te vienne en même temps que ton maître peut se per- 
mettre tout autant à ton égard. . . Aie pour ton esclave des 
sentiments de douceur, que dis-je ? d'amitié ; converse 
avec lui, tiens conseil avec lui, appelle-le à ta table ». 

Il est difficile de concevoir, surtout si on regarde l'épo- 
que et le milieu où elles furent écrites, des paroles plus 
élevées et plus humaines ; et il n'était pas difficile qu'on 
trouvât un reflet de ces paroles et de la tradition philoso- 
phique, dont elles émanaient, dans les principes théori- 
ques à la lumière desquels les jurisconsultes romains re- 
gardaient désormais l'esclavage ; qu'on pût leur rattacher 
les dispositions qui adoucissaient et ordonnaient la con- 
dition des esclaves ; que ce fut au même courant de 
pensée qu'on rapportât la lente et graduelle disparition 
de l'esclavage (i). 

(1)L. 4, § 1, de stat. hom,, \. 5 ; Ulpian., 1. 32, D. de r. 3. ; I. 2, 
D. denatalib. rest., 40, 11 ; Jdst. Inst. § 2, De jure nat ; I, 2 ; 
Lafbrrière. Influence du stoïcisme sur le droit romain. Paria, 1860 ; 
Schneider â, zur Gesch, d, Sclaverei im alten Rom, Zurich, 1892, 
pp. 40-1. 



DANS LE MONDE ANTIQUE 37 

Pourtant, pour peu qu'on réfléchisse, on commence à 
douter fortement de TeiFicacité des paroles de Sénèque et 
des stoïciens, si on considère, sans sortir de cette lettre 
que nous venons de citer, comment ces paroles se sont 
perdues dans Tindifférence générale ; et si on considère 
comment ce mouvement de pensée ne dépasse guère un 
petit cercle de personnes et va toujours davantage s'atté- 
nuant d'une part et de l'autre accusant son impuissance à 
rencontre du monde Iqu'il veut modifier. On croira en- 
core moins à cette efficacité si on considère les principes 
qui animent la philosophie stoïcienne et la fin qu'elle 
poursuit (i). 

Socrate, en présence de l'impuissance des sciences phy- 
siques à résoudre les problèmes de la philosophie, avait 
cherché en soi-même une réponse plus satisfaisante à ces 
questions, en transportant l'objet de la recherche du 
monde extérieur dans le monde intérieur. La philosophie 
platonicienne et aristotélique s'étaient montrées impuis- 
santes à résoudre dans le cercle des institutions politiques 
les problèmes de la vie pratique, et à réaliser, dans l'Etat, 
la double tâche d'assurer le progrès moral et le bonheur 
des hommes. De leur côté, les Etats, qui avaient servi de 
modèle et de base à la spéculation platonicienne et aristo- 
télique, étaient déchus et ruinés, écrasés sous la pression 
des événements et des exigences plus vastes. La phi- 
losophie stoïcienne servait le but éminemment pra- 
tique de résoudre, en dehors et indépendamment de 
la politique, le problème moral, en mettant un terme au 
dualisme et à l'opposition platonicienne et aristotélique 



(1) Zkller. Die Philosophie d. Griech, III, I3, pp. 12, 13, 14, 16,19. 



38 LA FIN DE l'esclavage 

entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre la 
pensée et la réalité par la prééminence accordée à l'élé- 
ment rationnel et en cherchant dans l'équilibre de Tesprit 
et la conformité de Faction individuelle à Tordre ration- 
nel ce bonheur et cette règle de vie qu'on avait inutile- 
ment cherchés autrefois, et qu'on ne pouvait cependant 
plus demander maintenant à telle ou telle organisation 
politique. 

La base éminemment subjective de la morale stoïcienne 
et son contraste avec la réalité qui, méconnue, savait 
réagir et revendiquer tous ses droits, ont fait que cette 
philosophie, suivant les époques et suivant les philoso- 
phes, s'est présentée parfois sous des apparences un peu 
diverses ; tantôt frisant la doctrine et l'attitude cynique, 
tantôt semblable à un oppprtunisme mal dissimulé ; tantôt 
préchant l'abstentiqji de la vie politique, tantôt acceptant 
d'y participer, tantôt regardant la vie de haut, avec un mé- 
pris tout olympien, tantôt fécondant son cosmopolitisme 
théorique par un sentiment de bienveillance, devenant 
facilement pitié et philanthropie (i). Mais^en dépit de 
ces variétés accidentelles et de ces atténuations, il reste 
comme fond de la doctrine, que la sagesse et le bonheur 
delà vie consistent à s'émanciper delà manière la plus 
absolue du monde extérieur et des passions. Le mot pas- 
sions entendu d'une manière tantôt plus large, tantôt plus 
étroite, — les passions par lesquelles se traduit justement 
l'action du monde extérieur sur nous. Mettre l'idéal de la 
vie dans ce qui dépend exclusivement et absolument de 
nous (xà ècp' V||iiv) (2) ; et pour tout ce qui est en dehors de 



(1) Zellir. Philosoph. d, Griech, m, 13, pp 28& et suiv., 725. 
(t\ Epickt. Ench.yC, 1. 



DANS LE MONDE ANTIQUE ^9 

nous (fà oux e-cp' •/iiJt.tv), qui ne dépend pas de nous, quoi que 
ce soit, — richesse, santé, enfants, violences ou flatteries, — 
adopter le suprême remède de la patience et du renonce- 
ment (àvà^^ou xat àirè^^ou) en gardant à tout prix la sérénité 
de Tâme (i) : voilà les principes fondamentaux, les règles 
de conduite de l'école stoïcienne (2). 

Selon la belle image de Marc-Aurèle (3) la vie doit être 
semblable à « cette claire source d'eau douce qui, injuriée 
en parole par le voyageur, ne cesse pas pour cela de cou- 
ler limpide ; et, salie et troublée par lui, a bientôt fait 
d'éliminer les impuretés et ne reste point souillée ». 

Toute action, tendant directement à modifier légalement 
l'institution de l'esclavage ou à Tabolir, reste donc en 
dehors de l'horizon de la philosophie stoïcienne ; bien 
plus, elle est en contradiction manifeste avec cette der- 
nière, faisant dépendre d'un rapport extérieur des hom- 
mes et des choses, de ce qui est changeant et accidentel, 
ce qu'il faut demander seulement à la discipline toute in- 
térieure de l'âme. 

« Fais ce que la nature commande, disait M. Aurèle ; 
agis s'il t'est donné d'agir, sans te préoccuper si quelqu'un 
le saura ni te préoccuper de la République de Platon » (4). 

L'utopie politique était ainsi éliminée et rendue inutile 
par l'utopie morale . 

Et Sénèque écrivait toute une lettre (5) contre ceux qui 

(1) Epikt. Dissert, ah, Àrrian,dig,,i, 1, 76~; 4, i, 111, édit.SchenkU 

(2) Zbller. Phiiosoph. d. Griech, m, 1, p. 27 et sulv., 698 et suiv. 
Ueberweo, Grundr, d. Phiiosoph. 18, pp. 276 et sui?.;29»et suiv. ; 
Uebekweg, Grund. der Geschichte d. Philos, 18, pp. 276 et suiv., 299 
«t suiv. 

(3) Comment., 8, SI. 

(4) Comment,, 9, 29. • 

(5) Epist.mor., 9, 2(73). 



40 LA FIN DE LESClAVAae 

prétendaient que les partisans de la philosophie étaient 
orgueilleux et récalcitrants et contempteurs des magis- 
trats et des rois et de ceux qui administraient l'Etat. 
« Tout homme honnête et sincère, disait-il, retiré du 
forum, de la curie et de toute administration de l'Etat pour 
s'occuper du soin des choses supérieures, ne peut qu'ai- 
mer ceux grâce à qui il lui est loisible de faire ainsi, leur 
montrer sa gratitude et s'avouer l'obligé de ceux-là même 
-à leur insu ». 

Une émancipation civile des esclaves, il n'y est donc 
nulle part fait allusion chez les stoïciens ; pas plus que 
dans les autres écrivains leurs contemporains. Elle était 
en fait en dehors de l'horizon économique et juridique 
de tous et, pour les stoïciens même en dehors du cercle 
de leur ambition d'activité pratique. 

Sénèque possédait des esclaves et combien ! Et il trouve 
des raisons de s'admirer et de se complaire en lui-même, 
quand un accident de voyage imprévu lui démontre qu'il 
peut se contenter de bien moins (i). Enfin Diogène le 
cynique, dont la philosophie représente comme Thyper- 
bole du stoïcisme, en avait un (2). 

, Esclavage et liberté (8ou>.e(a xaC é>.suÔepia) ont dans 
les écrits des stoïciens une signification toute différente 
de celle qu'on a accoutumé d'attribuer à ces termes dans 
Tusage général et le langage juridique technique. 

La liberté, pour les stoïciens, consiste dans ce fait que 
la volonté n'est pas déterminée par le monde extérieur, 
mais par sa propre nature se développant sous l'action 
des agents extérieurs (3). 

(1) EpistoL mor, 13, 2 (87). 

(2) Sen. de tranquil, anim. 8,7. 

(3) ZiLLER, Philos, d. Griech. III. 13, p. 201. 



DANS LE MONDE ANTIQJJE 41 

« Liberté et esclavage -^ dit Epictète (i) — Tun le nom 
d'une vertu, l'autre d'un vice ; tous les deux désignant 
d^B créations de la volonté. Quiconque ne participe pas à 
la volonté ne connaît ni Tune ni l'autre. L'âme est em- 
ployée h commander au corps et aux choses qui concer- 
nent le corps et ne participent pas à l'élément rationnel. 
Personne, donc, n'est esclave, dont l'esprit reste libre ». 

Et ailleurs : « La fortune est la chaîne que traîne triste- 
ment le corps ; le vice est, de même, la chaîne de l'âme. 
Celui qui a le corps libre, et l'âme dans les fers, est 
çsclave ; celui, au contraire, qui a le corps enchaîné et 
l'âme libre, est libre (2) ». 

Ce qui trouble les hommes, ajoutait le même Epictète 
(3) — ce ne sont pas les choses, mais la façon dont ils les 
considèrent. Conséquemment à ce principe, il pouvait 
dire à la divinité en laquelle s'identifiaient sa raison parti- 
culière et la raison universelle, en un langage qui rap- 
pelle celui que tiennent plus tard les apologistes chré- 
tiens : « Menez-moi où vous voulez ; donnez-moi l'habit 
que vous voulez ; voulez-vous que je gouverne, que je 
vive en simple particulier, que je reste, que je fuie, que 
je vive pauvre ou riche ? De chacune de ces choses, je vous 
louerai parmi les hommes : je montrerai quelle est la 
véritable nature de chacune de ces choses (4) ». 

La dissertation sur la liberté (5) est toute entière une 
contradiction minutieuse, violente et parfois paradoxale, 



(1) Stob. Florileg,, 1. 155 Heuse. 

(2) Stob, Florileg,, 1,156. 

(3) Enehiir. c. 5. 

(4) Dissert. 2, 16,42, éd. Schenkl. 
(3) 4, 1. 



K 



42 LA FIN DE l'esclavage 

des idées communes et du concept civil de la liberté, — 
ayant pour objet de montrer comment, à divers points de 
vue, on peut dire qu'usurpe le nom d'homme libre le con- 
sul, le patrice ; comment l'usurpe l'amant ; comment, au 
contraire, libre est celui, à quelque condition qu'il appar- 
tienne, qui a discipliné son âme de manière à tout sup- 
porter sans se laisser vaincre par la douleur et qui peut 
renoncer à tout sans être esclave de sa passion, inébran- 
lable comme un rocher quelles que soient les pertes qui 
le frappent, perte du corps et de la vie, ou perte des 
personnes les plus chères (Diss. 4, i, m et suiv.). 

M. Aurèle emprunte souvent ses images au monde 
inorganique (i) qu'il propose comme modèle au stoïcien; 
et en vérité le stoïcisme, pour trop vouloir soulever l'es- 
prit, finit par le concevoir comme quelque chose d'inor- 
ganique. 

Ainsi cette philosophie stoïcienne, qui à ses débuts af- 
fectait un caractère prétentieusement pratique, aboutis- 
sait, bientôt, par son développement intime et de déduc- 
tion en déduction, à n'être qu'une spéculation abstraite, 
une excentricité sociale, à la fois contredisant la réalité 
et contredite par elle, niant à la fois la société et niée 
par elle*, comme une chose inconciliable avec elle. 

Même si on ne croit pas la tradition défavorable à Sé- 
nèque (2), même si on ne se laisse pas impressionner par 
l'ombre épaisse qu'on voudrait par là jeter sur lui, c'est un 
curieux et intéressant objet d'étude de voir, dans ces œu- 
vres de Sénèque, la théorie démentie par la pratique, les 
concessions et les distinctions admises, et enlevant quel- 



(1) Coinment., 4, 20; 8, 51. 

(2) Zbller, Die Philos, d. Griech. III, 13 p. 718, n.2. 



DANS LE MONDE ANTIQUE 43 

que chose à la rigueur des principes de la nécessité . des 
choses. Combien donne à penser le spectacle de ce sage, 
qui prêche le dédain des apparences, rougissant de la voi- 
ture rustique qu'un accident de voyage le contraint à pren- 
dre (i) I Comme on reste frappé de lui entendre dire que 
rien ne doit faire perdre le calme de l'âme (2) et de le voir 
à ce point se répandre en plaintes sur son exil en Sar dai- 
gne (3), lui qui déclare ailleurs que n'importe quel lieu 
est une patrie pour le sage (4). Et quel effet ne doit pas 
faire sur nous le fait de le voir nier qu'on ait le droit de 
s'émouvoir de n'importe quels maux (5) et confesser 
aussitôt qu'il éprouve une grande peine (6), de le voir gros- 
sissant les moindres dangers (7), se désolant devant les 
difficultés de la vie, s'abaissant à flatter (8). 

Ainsi la philosophie stoïque, elle-même, montrait son 
impuissance à renouveler les conditions de la vie avec 
ses moyens et dans sa sphère exclusivement spirituelle. 
• Distincte du Christianisme par certaines divergences 
fondamentales (9), la philosophie stoïcienne avait néan- 
moins avec (lui beaucoup de points de contact. L'un et 
l'autre déplaçaient le centre de gravité de la vie, le trans- 



it) Epist, moT., 13, 2 (87) Vehiculum in quo impositus sum, rusti- 
cum est... Vlx a me obtineo ut hoc vehicalum velim videri meum ; 
durât adhuc perversa recti verecundta. 

(â) Ëp, mor. 9, 3 (74). 

(3) DiaL XI, ad Polyb. de consolât., 18, 9. 

(4) Dial. VII, 20, 5 ; IX,;4.4 ; XIII, 9, 7 ; Ep. 28, 4; 68, 2. 

(5) Epist. IX, 3 (74). 

(6) Dial. XI, 2. 1. 

(7) Epist. VI, 1 (53). 

(8) Dial. X\,Ad Polyb. 

(9) Talamo. s.. Le origini del Cristîanesimo e il pensiero stoico 
daus Studi e documenti di storia e diritto, 1889- 92. 



44 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

portant l'une dans la vie intérieure de l'esprit, l'autre 
dans le ciel. Tous les deux renonçaient à la lutte, tantôt 
se tenant à l'écart du champ de la souffrance humaine, 
tantôt faisant entendre là une parole consolatrice, l'un 
plus, l'autre moins; tous les deux, ignorants de leur temps 
et de l'avenir, renonçaient, en théorie, à tout effort se - 
rieux pour changer les conditions de la vie passagère pré- 
sente ; et en pratique aboutissaient à se plier à la tyrannie 
du monde extérieur, à la force des événements et à cette 
nécessité des choses, si malencontreusement et si impru- 
demment niée. 

La secte philosophique, plus raide, plus raisonneuse, 
plus en formules, laissait tomber les raisons de vivre et 
devenait stérile, comparée à la secte religieuse, qui, déve- 
loppant tout son contenu imaginaire et affectif, se répan- 
dait, séduisant les imaginations, ayant recours pour 
s'affermir à toutes les inconséquences du sentiment, s'as- 
similant en même , temps l'ordre social existant pour 
en faire le support de sa hiérarchie. 

En attendant le monde continuait de marcher ; et il 
pouvait sembler qu'il lui fût révélé une nouvelle cons- 
cience laquelle ne faisait en réalité qu'en recueillir les 
échos dispersés. Dire que la morale humaine plus pure 
et le cosmopolitisme, qui trouvaient une expression 
dans l'école stoïque, eurent leur origine dans cette 
école, et que c'est par elle seule qu'ils ont fait leur 
entrée dans le monde civilisé ; c'est comme dire que 
la terre se meut parce que quelqu'un en a démontré le 
mouvement, et non que quelqu'un a démontré le mouve- 
ment de la terre, parceque la terre se meut. En vérité, il 
est peut-être [plus conforme à la réalité de penser que la 
nouvelle morale humaine et le cosmopolitisme se sont 



DANS LE MONDE ANTIQjJE 4} 

tout naturellement développés des nouveaux rapports de 
vie créés par l'activité multiple, féconde, partout répan- 
due de Tépoque hellénique, et dans le cercle de cet Etat 
mondial que devenait chaque jour davantage la domina- 
tion roinaine. 

Le monde marchait, et, — sans que les contemporains, 
les l^ropres instruments de la rénovation, pussent en 
apprécier les effets moins prochains, — il allait créant les 
conditions d'une nouvelle forme de production, d'une 
nouvelle organisation économique, qui se substituerait à 
l'organisation précédente,éliminant peu à peu l'esclavage, 
non seulement le rendant inutile mais en faisant un obs- 
tacle au développement économique et moral de la 
société. 

MaiSjilne faut pas l'oublier : c'était cette transformation 
objective du mode de production et de ses conditions 
d'existence, qui éliminait graduellement l'esclavage, et 
non pas l'opinion subjective de son peu d'utilité ; une opi- 
nion qui, pour devenir un état de conscience individuelle 
ou collective, n'était jamais qu'une conséquence du pre- 
mier fait. 

Certains disent que l'esclavage disparut parce que les 
hommes s'avisèrent qu*on pouvait lui substituer quelque 
chose de plus utile, et s'imaginent de bonne foi être aux 
antipodes de ceux qui attribuent la fin de l'esclavage à la 
formation d'une conception morale nouvelle de sa légiti- 
mité et des rapports existants entre les esclaves et les pa- 
trons ; et pourtant ils envisagent l'histoire du même point 
de vue. En fait, n'est-ce pas un nouveau mode dans les 
conditions de notre vie, une métamorphose de l'économie 
sociale qui explique, en dernière analyse, notre idéologie 
nouvelle ? Ou est-ce au contraire l'idéologie qui entraîne 



46 LA FIN DE l'esclavage 

les modifications dans Tordre économique et civil ? Si c'est 
la dernière alternative qui est la vraie, eh bien ! alors les 
changements sociaux peuvent s'expliquer aussi bien par 
l'action des idées religieuses et morales que par l'action 
d'un raisonnement utilitaire ; et ce serait une erreur psy- 
chologique de soutenir que toujours et dans tous les cas 
Faction est déterminée par un but d'utilité immédiate et 
matérielle. 

En outre dire que l'esclavage aurait été éliminé par 
l'opinion répandue de son peu d'utilité, c'est déplacer la 
question, la faire reculer à Tarrière-plan plutôt que la 
résoudre ; c'est rendre illusoire l'explication du phéno- 
mène et se rejeter sur une explication qui elle-même a 
besoin d'être expliquée. Personne, en effet, ne pourra 
faire moins que de se demander pourquoi et par 
quel fait est apparu ce nouveau concept de la fonction de 
l'esclavage et pourquoi il est apparu dans une période 
historique plutôt que dans telle autre. 



IX 



Donc la naissance du Christianisme, et d'une manière 
générale les nouveaux courants d'idées, la nouvelle cons- 
cience morale et religieuse, ne suffisent pas à expliquer 
le déclin de l'esclavage ? 

Et alors où en chercherons-nous la cause ? 

« Faut-il tant d'acuité d'esprit, — disaient Marx et Engels 
dans un mémorable petit écrit, — faut-il tant d'acuité 
d'esprit pour comprendre qu'avec les conditions de vie 
des hommes, avec les rapports sociaux, avec les bases 
de leur société, changent aussi leurs manières de voir, 



DANS LE MONDE ANTiaUE 47 

leurs concepts, leurs opinions/en un mot leur conscience 
même ? 

« Que démontre l'histoire des idées sinon que la vie, la 
production morale se transforment en même temps que 
se transforme la production matérielle ? 

Il est parlé d'idées révolutionnant des sociétés entières ; 
mais on exprime par là le fait seul, que les éléments de la 
nouvelle société se sont formés au sein de la société anti- 
que ; et que en même temps que disparaissent les ancien- 
nes conditions de vie, disparaissent aussi les vieilles 
idées». 

L'homme, ayant à pourvoir graduellement à ses besoins 
toujours croissants, met à profit la nature au sein de la- 
quelle il vit ; et, ce faisant, il la modifie nécessairement 
par son action incessante et progressive, créant dans le mi- 
lieu naturel un milieu artificiel. De ce substrat commun, 
comme une flore le fait d'un terrain, germent, toujours 
plus complexes dans leur forme, toutes les manifestations 
morales et juridiques, lesquelles changent à mesure que 
changent les conditions matérielles, qui en sont l'occasion 
et le support. Les lois, les coutumes, les idées, les insti- 
tutions sont, toutes ensembles, une dérivation plus ou 
moins éloignée, en même temps qu'un moyen de conser- 
vation, de la vie en commun des hommes, correspondant 
à chaque degré de son développement. 

Le milieu artificiel, cependant,la structure économique, 
. produit et cause de la société, se transforme sans interrup- 
tion avec le développement et le progrès des causes 
mêmes qui l'ont produit, c'est-à-dire des modes toujours 
plus parfaits et plus intenses d'exploitation du milieu 
naturel ; et, ainsi, automatiquement, au sein même de 
l'ancien milieu, se créent de nouveaux milieux artificiels, 



48 LA FIN DB l'esclavage 

de nouvelles structures économiques, et, comme consé- 
quence, de nouvelles formes de la - vie juridique et 
morale . 

m 

Les transformations sociales semblent Tœuvre cons- 
ciente et directe de Thomme ; et, en réalité, elles en sont 
seulement l'effet médiat et en partie inconscient, parce 
que leur origine et leur cause, plus ou moins visibles, 
doivent être cherchées dans les degrés divers dans lesquels 
les hommes savent s'approprier et utiliser les moyens 
propres à satisfaire leurs besoins les plus immédiats. Rieû 
ne se perd de ce que les hommes font matériellement et 
moralement ; et tout effort individuel va se fondre, com- 
me dans un résultat d'ensemble, dans la structure écono- 
mique formée |au cours des générations, et d'où ont leur 
point de départ et leurs causes déterminantes, d'utle 
manière directe ou indirecte, proche ou lointaine, les 
révolutions politiques et sociales, et même les révolu- 
, tionsde la pensée et du sentiment avec toutes leurs con- 
séquences et manifestations diverses. 

Ainsi tout, dans l'histoire, est soumis, par une nécessité 
interne à un perpétuel changement ; et toute forme 
sociale développe et nourrit elle-même, avec les germes 
d'une forme différente qui prendra sa place, le principe 
de sa dissolution. 

En cela consiste le ^r^^^s dialectique de l'histoire* Ce 
procès trouve dans le développement des forces productives. 
sa raison d'être et sa cause la dernière de nous connue 
Ce procès a, dans le degré de développement du mode de- 
production et dans la forme de production l'antécédent et 
la condition de ses phénomènes complexes, et se déroule 
majestueusement à travers les siècles, avec ses manifes- 



^ 



DANS LE MONDE ANTiaUE 49 

tations diverses d'aspect et de degré, d'époque en époque. 

C'est donc dans cette évolution économique de Tanti^ 
quité qu'il faudra chercher la solution du problème histo- 
rique que nous nous sommes posés. 

Nous voudrions justement, 'dans cette étude, retracer 
en historien les causes qui déterminèrent le déclin de 
l'esclavage dans le monde antique, leur genèse et leur 
-direction, en nous conformant le plus possible à la réa- 
lité des choses. 

L'économie antique, considérée dans son ensemble et 
spécialement dans sa période initiale, présente comme 
principal caractère celui-ci : que les moyens de produc- 
tion et la main d'o&uvre se trouvent réunis, à la disposi- 
tion de la même personne : soit que la production ait lieu 
individuellement, soit qu'elle se fasse avec l'aide des 
esclaves. Et, en outre, le producteur, au début tout au 
moins, produit pour pourvoir à ses propres besoins ou 
aux besoins de sa famille, en vue de la consommation 
directe. 

^économie moderne, aujourd'hui, tout au moins 
dans sa forme la plus parfaite, présente dissociés l'un 
de l'autre les moyens de production et la main d'œu- 
vre.Le produit a essentiellement le caractère de marchan- 
dise, de Merx ; et il n'est pas fait pour pourvoir à la con- 
sommation directe du producteur. 

Le développement des forces productives, qui d'une 
forme d'économie a fait sortir l'autre, et en explique 
l'origine, ajustement éliminé l'esclavage, lequel par un 
procès dialectique évident et notable, en même temps 
qu'il croit et se répand, prépare sa propre fin. 

Giccotti 4 






JO LA FIN DE L ESCLAVAGE 

L'esclavage, maintenu dans les modestes limites, pro- 
pres aux temps et aux peuples les moins avancés économi- 
quement, concourt à l'accumulation initiale de la riches- 
se ; et réciproquement l'accumulation de la richesse et 
l'esclavage tendaient ensemble à développer sinon à 
réaliser le plus haut degré d'activité économique com- 
patible avec les conditions de la civilisation antique. 

Le capital,apparud^abord comme capital commercial (i), 
allait partiellement se convertissant en capital industriel ; 
partiellement d'autre part poussait à l'apparition des rudi- 
ments du système capitalistique, c'est-à-dire d'une écono- 
mie dans laquelle le produit ne sert plus à l'usage person- 
nel et immédiat du producteur, mais a le caractère d'une 
marchandise. 

Mais,pour parler comme le vieux Sénèque, « les riches- 
ses naissent de la grande pauvreté:^, et cette accumulation 
primitive, surtout dans le domaine de l'économie agricole 
avait pour effet direct Texpropriation de la masse, la 
création de ce nombreux prolétariat,qui est comme la clé 
de voûte de toute l'histoire antique, et dont les besoins,, 
l'entretien et l'attitude donnent l'explication de tant 
d'événements, de l'apparition et de la chute des institu- 
tions du monde antique. 

Le capital et le prolétariat donnés, ces deux éléments 
de la production, ces deux coopérateurs et en même temps 
ces deux adversaires, ces deux éléments appelés à vivre 
ensemble et en* même temps à lutter entre eux, l'esclavage 
perdait sa raison d'être et était désormais destiné à être 
éliminé comme superflu. 

En même temps, le capital ne mesurant plus la produc- 

(1) Marx. Bat Kapital. Hamburg, 1895, m, 1 p. 309 et suiv. 



DANS LE MONDE ANTIQUE 51 

tion au besoin mais à sa puissance, tendait à la multiplier, 
à la spécifier, à la varier, à raffiner et à développer la 
technique; et devait par suite toujours ressentir davantage 
la faible productivité du travail technique, qui auparavant 
ou n'était pas relevée et sentie, ou, même sentie, restait 
une chose indifférente. 

Que ce mouvement, conduisant directement à l'écono- 
mie capitaliste et à l'adoption générale du salariat, ait 
abouti et se soit attardé à une forme intermédiaire comme 
le servage et l'artisanat, c'est encore une chose qui trouve 
son explication dans les conditions du capital et de la 
masse travailleuse et dans les particularités qui accompa- 
gnèrent la^ chute de l'empire romain. 

Comme on le démontrera mieux par la suite, l'écroule- 
ment de l'Empire Romain et les invasions barbares, qui 
en furent la cause la plus prochaine et la plus apparente, 
exercèrent une action violente et perturbatrice sur l'évo- 
lution commencée de la forme de production, et eurent 
poureffet immédiat de la faire rétrograder vers une? forme 
économique plus primitive et rudimentaire : le servage. 
Mais on y verrait à tort les causes déterminantes et de la 
fin de l'esclavage, qui, déjà rongé à la base par l'action 
du temps, survécut à la chute de l'Empire (i),et de la nais- 
sance de la servitude de la glèbe, qui, avant ces événe- 
ments, existait déj^et allait se développant sous l'action 
de causes plus complexes et plus continues. 

Il n'est pas également, possible de suivre chez tous les 
peuples de l'antiquité le procès évolutif dont nous venons 
de parler, soit parce que le développement économique 



(1) Langer {0,),Sklaverei in EiMropa wœhrend d. letzten lahrhun* 
dette deë MittelaUers, Bautzen r tS9i« p. 3 et saIt. 



52 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

d*un certain nombre d'entre eux reste longtemps rudimen- 
taire et ne présente par suite pas d'intérêt à notre point de 
vue, soit parce que nous n'avons pas de tous, mais 
seulement de quelques-uns, des renseignements qui, tout 
incomplets qu'ils sont, nous permettent de discerner et 
d'induire sur des données positives les traces de la lutte 
qui a eu lieu entre l'un et l'autre ordre économique. Mais 
l'histoire d'Athènes et l'histoire de Rome nous offrent 
ici un utile champ d'investigation et permettent de trou- 
ver là comme les pierres d'attente de notre structure 
économique moderne, dont elles contiennent en elles les 
germes et simulent même parfois, sur quelques points, 
les formes. 

L'accroissement du nombre des esclaves, et l'action 
qu'on peut leur attribuer sur la vie économique, la for- 
mation d'un prolétariat et sa fonction économique et 
politique, le développement du capital commercial, la 
concurrence que se font le travail libre et le ' travail ser- 
vile, les rudiments de crédit et des entreprises indus- 
trielles, sont dans l'histoire d'Athènes comme autant de 
pierres milliaires sur le chemin qui conduit à la structure 
économique différente de celle qui est fondée sur l'es- 
clavage. 

Malheureusement, avec la décadence politique d'Athè- 
nes si rapide, la pureté des phénomènes s'altère et nous 
perdons même tout moyen de les suivre distinctement 
dans leurs péripéties diverses. Mais dans l'histoire romai- 
ne ces phénomènes et ce procès se reproduisent sur une 
échelle plus vaste, en des formes agrandies, avec plus 
de persistance et dans un laps de temps plus long. Et 
dans cet empire universel, qui cherche à faire un tout de 
rOrientet l'Occident, qui cherche à les fondre, dans le- 



DANS LE MONDE ANTiaUE 



53 



quel tout le lent et sourd travail de l'époque hellénique 
porte ses fruits dans le domaine de la vie pratique et dans 
celui de la vie morale, nous pouvons voir peu à peu se 
dissoudre et tomber en ruine Tancien groupement politi- 
que, à mesure que se développent et grandissent les 
causes et les éléments d'où surgiront bientôt l'économie 
et la civilisation nouvelle. 



PREMIÈRE PARTIE 



La civilisation oREcauE ET l'esclavage 



I 



Ce n'est pas dans la guerre, ni non plus dans la violence 
en général, qu'il faut chercher l'origine et la cause de 
l'esclavage. La guerre devient un puissant instrument 
d'esclavage, quand les conditions sociales, qui l'ont fait 
naître et se développer, en se développant elles-mêmes, 
développent à leur tour l'institution de l'esclavage et 
multiplient le nombre des esclaves. Avec l'usage de plus 
en plus répandu des métaux, la transformation de l'agri- 
culture nomade en agriculture sédentaire, avec l'accroisse- 
ment du nombre des métiers et leur spécialisation plus 
grande, avec la naissance du commerce, — avec en, som- 
me, l'apparition des conditions qui préparent et amènent 
la propriété privée de la terre, l'accumulation de la ri- 
chesse et une structure sociale plus variée, que caractéri- 
sent les plus grands contrastes, — avec tout cela com- 
mence à se produire et à se développer systématiquement 
et à prendre de grands accroissements l'institution de l'es- 
clavage : lui-même moyen puissant d'une plus grande 
accumulation de la richesse et de contrastes sociaux de 



56 LA FIN DE l'esclavage 

plus en plus accusés (O-IEt il est remarquable, ici, com- 
ment, quelque diverses que soient les étymologies don- 
nées, la science du langage, sans se préoccuper de concepts 
ou de préconcepts d'ordre économique, enine faisant que 
suivre les lois de sa technique propre ; il est remarquable 
comment, encore que quelques-uns de ses adeptes 
inclinent à adopter Tétymologie qui implique à l'origine 
de l'esclavage un fait de violence, elle tend, au contraire, 
par la voix des autres, à ramener les différentes qualifica- 
cations dont se servait l'antiquité pour désigner les escla- 
ves à une origine où ne prédomine pas l'idée de la vio- 
lence. L'origine de servus a servando, comme le voulaient 
les jurisconsultes latins, n'est pas chose dont nous puis- 
sions nous contenter ici, comme s'en contentait Saint-Au- 
gustin, l'évêque d'Hippone (2) ; elle ne saurait nous satis- 
faire ; et son rapport avec servare met plutôt sur la voie 
d'une racine, emportant l'idée d'une fonction protectrice 
ou directement sur la voie d'une autre impliquant l'idée 
d'acquisition (3). Des jtermes, communément employés 
pour désigner l'esclave, quelques-uns comme olxeî^a, otxenrjç, 
famulus, marquent clairement un simple rapport de 
dépendance et d'adhérence au groupe familial et à tout 
ce qui en forme le support économique ; d'autres, comme 
SoO>.oç, 8[jLûç, àvSpàTcoSov, — contrairement à l'interprétation 
de ceux qui voulaient trouver dans l'étymologie la trace 
d'une appropriation,d'une sujétion violente, — vont se rat- 
tacher, par une série plus ou moins complète d'intcrmé- 

[i] ^ofLQ Kin {Ij,)^ Die Vr g eteilschaft^Beulsch Uebersetz. Stuttgart 
1891, pp. 289, 432, 463, 473 ; Engels (Fr.). Duhring*8 Umwaelzûng der 
WissenbChaft, Stuttgart, 1894, pp. 162 et suIy., Gewalttheorte. 

(2; De Civit 2)et„XIX, 15 : orlgo autem Tocabuli seryorum in La- 
tlna liDgua inde creditur ducta,quodhi quod Jure belllpossent oecidi, 
a victoribus eu m servabantur, servi fiebant a ser?ando appellati. 

(3) Vaniçbk (A.),. Griech. — Latin. Etym. Wœrterbueh, II. 1026-28. 



LA CIVIUSATION GRECCLUE ET L ESCLAVAGE 57 

diaires,à l'idée de maison et de famille et celle d'un sim- 
ple rapport de dépendance (i). 



II 



Cet étroit rapport de Taccumulation de la richesse, du 
mode de production et des formes correspondantes de vie, 
avec le véritable esclavage se peut voir encore d'une ma- 
nière suffisamment distincte dans la tradition hellénique, 
incomplète et fragmentaire. Phérécrate (2) pouvait rappel- 
1er le temps « où personne n'avait d'esclave et oùil fallait 
que les femmes pourvussent à toutes les nécessités de la 
maison. Dès l'aube elles broyaient le froment, le village 
retentissait de l'écho du bruit de leur travail ». Timée de 
Tauroménium (3) disait qu'autrefois ce n'était pas la «cou- 
tume nationale des Grecs d e se faire servir par des escla- 
ves achetés à prix d'argent ». Et Théopompe (4) attribuait 

. (1) Vaniçbk, op, cit,f p. 983 : àv8>o7ca-8ov, de là par rétymologie 
populaire avSpàicoSov (des freien Mannes BegleiterJ : p. 322, 
6ou>.oc avec les textes cités là. — Johansson (K. F.). Indiscke 
MiszeUen in : Indogermamsche Forschungen herausg, von Brug» 
mann und Slreitberg, III, p. 287. et suiv. p. 229 : « Im GrieclUschen 
begegnet nàmlisch ein 8o0>.o<7, BCikoç = olxla bel Hesychius, pp. 229- 
290.]chgehe 8oweit,auch noch in 8o(i.etç ein Bezoichnung zu «Haus» oder 
Wohnung zusehen ; p.231,Griech. S[jlù()g, à8[jLEvi8eç gehœrt zu 6t5, SûjJLa 
1. domus u. js. w. Am eingehendsten ist 8ouXoç behandlet worden 
Ton Legerlotz, Etymologische Studien, Prog, (Festchr.; Salzwedel, 
t882, S.l. If., und dleser bat, wie mir scheint, die ricbtige Beurthei* 
lung von SouXoc angebabnt namentlich bezûglicb der Bedeutungsent- 
wickelung. — D^s vorige war niederschrieben, als mlr das im Fol- 
genden erwœbnte Programm von Legerlotz bekannt wurde. 
(S) Athbn., VI, p. 263, b. 

(3) Athbn., p. 264, c. 

(4) Athen., 265, 6. 



58 LA FIN DE l'esclavage 

rintroduction de Tusage d^acheter des esclaves aux habi- 
tants de Chios, ces habitants de Chios auxquels se ratta- 
chaient et Glaucus et la découverte de Tart de souder le 
bronze et les plus antiques traditions de la plastique grec- 
que, et le développement de la céramique, la culture in- 
tensive accompagnée d'une exportation notable : en som- 
me tous les traits distinctifs d'un développement commer- 
cial, industriel et agricole, notable par son antiquité (i).Le 
sentiment, quoique inconscient, de cette étroite relation 
du degré de développement des forces productives et de 
l'esclavage transparaît jusque dans les comiques comme 
Cratinus,Crates et Telechide j^a), quand, rappelant le règne 
fabuleux de Chronos ou imaginant une peinture utopique 
de la vie, ils éliminaient, tout comme Aristote, l'institu- 
tion de l'esclavage d'une société, où la production et la 
satisfaction des besoins s'accomplissaient automatique- 
ment (3). 

Cette tradition et ce reflet du passé, quelque fragmen* 
taires qu'ils soient, ont pour nous une valeur d'autant 
plus grande que nous en trouvons la confirmation et l'ex- 
plication, et comme une contre-épreuve et le complément, 
dans les faits historiques et des institutions réelles. La for- 
me de sujétion la plus antique, la plus importante, la plus 
étendue que nous trouvions au seuil de l'histoire grecque, 
ce n'est pas l'esclavage, mais une espèce de servage, jç 

. (1) Blumner, II. die gewerblicfie Thaetigkeit der Vœlker d, Kias- 
iisch. ÀUertkums ; Leipzig, 1869, p. 45-46. 

(2) Cpates chez Àthen,, VI, p. 267, e., 268, a, b, c. 

(3) Gratbs chez Athen., — • VI, p. 268 : 

aOT(5{jLaTO<; ô aizà^yoç te xaC Ta <jàv8a^a ». 
Bé^Tlov 8e toOtwv TY)>.Ex>.el8iqç 'A[jL<ptxTOoGt. 
VJ Y^8* ^cpep' où 8éoç ou8e icovouç, à^V àuTO[jLaT'Triv Ta 8e(5vTa. 



LA CIVILISATION GRBCaUE ET L ESCLAVAGE 59 

dirai même de vasselage. Théopompe (i) note avec raison : 
« Les Chiotes, les premiers de tous les Grecs, puis les 
Thessaliens et les Lacédémoniens employèrent des escla- 
ves ; mais ces derniers sans en faire l'acquisition de la 
même manière que les premiers... Onpeut voir que les 
Lacédémoniens et les Thessaliens ont recruté leur classe 
servile parmi les Hellènes qui habitaient d'abord le terri- 
toire occupé par eux, asservissant les premiers les Aché- 
ens, les seconds les Perrèbes et les Magnètes, appellant 
les populations asservies les unes les hilotes et les autres 
les pénestes. Les Chiotes, au contraire, acquièrent des es- 
claves barbares, les achetant à prix d'argent ». La rai- 
son de la différence était juste dans le degré divers de 
développement économique des uns et des autres ; les^ 
premiers populations du continent, les seconds popu- 
lations des îles. Le manque absolu, ou tout au moins 
la rareté de richesse accumulée, le défaut de commerce 
excluaient,xhez les uns, une production directe toujours 
plus considérable des maîtres au moyen d'esclaves et 
conduisaient, au contraire, à la forme plus rudimentaire du 
tribut payé, à une spécification du travail et à une forma- 
tion de. classes, qui faisaient des dominants une armée 
toujours prête et des sujets une simple réunions d'agri- 
culteurs. Ailleurs, à Chios, la rencontre de conditions 
opposées tendait à imprimer à la société un caractère 
industriel rudimentaire et conduisait à l'adoption, ou 
.mieux, à l'accroissement de l'esclavage proprement 
dit. Et ce caractère différent de l'économie des peuples 
habitant la terre ferme et de ceux qui se trouvaient 
sur les grandes voies commerciales de l'antiquité resta à 

(1) Athén. VI, p. 265, b. 



6o LA FIN DE l'esclavage 

peu près invariable tant que persistèrent les mêmes con- 
ditions fondamentales. 

A des époques assez avancées, au commencement de la 
guerre du Péloponèse, Thucydide pouvait mettre dans la 
bouche de Périclès, pour caractériser les Péloponésiens 
(et plutôt ceux qui habitaient l'intérieur des terres que 
ceux qui étaient établis sur le littoral), une qualification 
assez compréhensible : aôtoupyoC (i), qui, outre la rareté 
des esclaves, marque leur économie rudimentaire,la natu- 
re de leur production, une production fermée ou qui a dé- 
passé de peu le stade de la production domestique (Haus- 
fleiss) (2). Partout où se rencontrent les mêmes conditions 
de production et des conditions de vie analogues, on cons- 
tate également la même absence d'esclaves ; et Timée (3) 
pouvait décrire comme de date récente l'introduction des 
esclaves, acquis à prix d'argent, cj^ez les Locriens et les 
Phocéens,' en nous faisant connaître aussi la résistance 

■ 

(1) Thucydide, 1, 141. Bbloch [Die Bevolkerung d. alten Welt, 
Leipzig, 1886, p. 424) a une note pour revendiquer l'iionneur d'avoir 
découvert le premier cette ôpitliète employée par Tliucydide. La 
vérité est que bien des années avant iui Drumann (Àrbeiter ttnd 
Comunisten in Grtecfienland und Rom, Koenigsberg, 1860, p. 36) en 
avait relevé l'importance en en donnant même une Interprétation 
plus large; et Blûmner (Besitz und Erwerb etc., p. 184) avait rapporté 
la scholie à ^Thucydide ^I, 141. Marx n'avait pas manqué (das l^a- 
pital I4 p. 369 n* 79) d'en faire son profit. 

(2) (( Hauspleiss c'est la production technique faite à la maison 
pour la maison et avec la matière première de la maison elle-mènae ». 

BucHBR (K.). Die gewerblichen Betriebsformen in ihrer hist» 
Entwiekehmg. Karlsruhe, 1892, p. 35. 

(3) Athen. VI, p. ;264, c. d., icapaic>.Yi<jla)ç 8è xal Mvdawva tôv toQ 

ApioreXoua éTàtpov pç^t^Couç olxéTaa xTYjcà[i.evov Stap^aOtJvai irapà 
Toîç <E><i)X8uatv (î)<; togoOtoug tûv icoXCirûv ti?|v àvayxaCavTpocpT^v àçiripTj 
{i.évov. 



LA CIVILISATION GRECaUB ET l'bSCLAVAGE 6i 

qu'on oppose à Tinnovation et les craintes qu'on exprime 
au sujet des conséquences possibles. Nous savons, d'autre 
part, qu'en Acarnanie, en Etolie, en Lo.cride, dans la Pho- 
cide, la vie était agricole et pastorale, et l'industrie n'avait 
eu là aucun développement (i). 

Pour ce qui est de la Crète, la tradition nous apprend 
qu'il y existait deux classes de serfs : une classe consti- 
tuée par l'ancienne population indigène asservie et atta- 
chée à la glèbe ; et l'autre, formée d'esclaves acquis à 
prix d'argent et introduits, on peut le croire, postérieure- 
ment au fur et à mesure du développement de la vie cita- 
dine (2). Les grandes découvertes épigraphiques récentes 
nous donnent le moyen d'entendre encore mieux cette 
division des esclaves en deux classes (3). 



III 



Que si nous considérons toute cette période plus an- 
cienne dont la vie et les conditions se reflètent dans les 
poésies d'Homère et d'Hésiode, là aussi nous trouvons 
que l'esclavage a une fonction tout à fait limitée et acces- 
soire, comme on peut l'attendre d'une société de struc- 
ture aussi simple que la société homérique. Là aussi nous 
trouvons que quelques uns des produits de l'industrie, 
ceux du plus grand prix, sont importés ; tandis que, sur le 

(1) Blummbr (H.). Die gewerbliche Thaetigkcil, etc. pp. S8>90* 

(2) Athen. VI, p. 263, e, f : xaT^oGai 8e ol Kp-î^TEç toOç jtlv xa-rà 
ir(5).tv olxé-raç j^puacovî^xoix;, àiyajjLKOTaç 8è toixj xa-r^ àypdv, iyX*^' 
ptduç jiev ovTaa, Sou^wôév-raa 8è xatà •reô^.eji.ov, 

(3) GicGOTTi (E.), Le instituzioni pubbliche eretesi, Roma, 1893, pp. 
39 et suiv. 



6a LA FIN DE l'esclavage 

sol hellénique, les ustensiles agricoles et domestiques et 
les autres principaux objets en usage sont fabriqués dans 
la maison. Les héros d'Homère, à Timitation de leurs 
dieux, prennent part aux travaux les plus ordinaires et les 
plus indispensables de la vie : Anchise, Enée, les fils de 
Priam, les frères d'Andromaque et tant d'autres vaquent 
aux travaux de l'agriculture et aux soucis de la vie pasto- 
rale. Ulysse peut se fabriquer lui-même un lit et se mon- 
tre expert dans la construction des barques, des avirons 
et autres choses semblables (i). « Il fallait pour le métier 
proprement dit que le cercle des ventes s'élargit, que la 
navigation se développât jusqu'à un certain point, que 
par le moyen de la monnaie frappée les échanges se fa- 
cilitassent ; et qu'ainsi se préparât le passage à une pro- 
duction plus considérable et plus active » (2). En attendant, 
le métier faisait son apparition et se différenciait de ces 
formes de travail, destinées à pourvoir aux besoins les 
plus généraux et les plus communs. L'artisan, à en juger 
par son nom, se présentait avec le caractère d'un homme 
qui travaille pour le peuple : 86|iioupYo; (3), spécialement 
peut-être pour ceux qui n'avaient pas les moyens de le 
remplacer par le travail de la maison, ou dans ces espè- 
ces de travaux qui, exigeant une habileté particulière ou 
des ustensiles peu communs, ne pouvaient pas bien et 
utilement se faire à la maison. En même temps, nous ren- 
controns assez souvent mentionnés l'emploi du travail 



{!) IL -5, 313 ; 6, 313 ; 7, 219 et sulv. ; 11, 106 ; 18, 556 ; 20, 188 ; 
21, 37. Od., 5, 243 ;7,5 ; 8, 493 ; 11, 523 ; 14, 23 ; 15, 320 ; 18, 365 ; 
23, 189. 

(2) RiEDENHAUER (A.), Hatidwerk und Handwerker in den home- 
rischen Zeiten, Erlangeo, 1873, p. 163. 

(3) RiBDBNHAUER, Op. Cit.y p. 10. 



LA CIVIUSATION GRECQJJE ET l'eSCLAVAGE 6$ 

§ 

libre, la location d'œuvre avec une rétribution principa- 
lement alimentaire ; et, comme une sorte de réflexe mo- 
ral d'un tel état de choses, le travail jouit d'une considé- 
ration (i) qui baissera bien vite, quand la richesse sociale 
croissante, les contrastes de classe plus accusés, la divi- 
sion du travail, la différenciation des fonctions sociales et 
le développement oe l'esclavage auront rendu incompa- 
tibles, ou quasi incompatibles, l'exercice d'un métier et 
l'exercice des droits politiques ; une plus grande élévation 
de culture et les nécessités de ceux qui doivent pourvoir 
à leur propre entretien. 



IV 



Le septième et le sixième siècles, et plus spécialement 
la période qui va de la seconde .moitié du septiè- 
me siècle à la première moitié du sixième, avec l'intro- 
duction de la monnaie, la diffusion des relations d'échan- 
ge, le développement du commerce, marquent une 
véritable révolution dans la vie hellénique, une transfor- 
mation capable d'être comparée, sauf jles réserves que le 
temps comporte, à la transformation introduite dans notre 
vie moderne au dernier siècle par les progrès de la tech- 
nique et les changements subséquents qui se sont pro* 
duits dans le mode de production. 

Avec la formation de la cité, arrivée à une époque 
antérieure, et ses accroissements successifs, avaient apparu 
de nouveaux besoins suscitant toujours de nouveauiç 
moyens, des organes et des instruments propres à les 
satisfaire, les cherchant et les trouvant dans une meil- 

(l)flEsiOD., E'pya xal Yi}j.epat ver8 29iel8uiv., 307, éd. Kirchoff. 



é4 LA FIN DE l'esclavage 

leure division du travail, une spécification croissante des 
métiers et un développement de la technique. 

Le contraste de la campagne et de la ville, des riches 
et des pauvres, des nobles et des roturiers, voilà la con- 
séquence directe et inévitable de cet état de choses; et les 
effets s'en manifestent d'une manière toujours plus dis- 
tincte et sensible dans le domaine de la politique et de 
l'économie, de la culture et de la morale. Un instrument 
aussi effic^ace, aussi souple et puissant que la monnaie, 
devient comme un levier, capable d'intensifier les efforts 
et les énergies, qui jtrouve partout un point d'application ; 
en sorte que les contrastes, les différences, les change- 
ments, les ruptures d'équilibre croissent extraordinaire- 
ment en force, en proportion, en rapidité. L'écho de cette 
nouvelle vie, de ses péripéties et de ses désillusions réson- 
ne encore en des vers d'une acrimonie envenimée ou 
d'une solennelle élévation morale, (i) qui même aujour- 
d'hui pourraient, dans leur forme générale, paraître 
une expression assez exacte des luttes de partis et des 
aspirations sociales. 

Si désormais se trouvaient réalisées les conditions né- 
cessaires d'un développement plus grand de la richesse, ce 
passage d'une forme d'économie à une forme plus haute 
ne pouvait s'accomplir, comme d'habitude, sans que s'ac- 
complît une révolution dans la société même ; sans qu'il 
fût nécessaire de démolir, d'accumuler les ruines pour 
réédifier. Les métaux précieux avaient été un moyen tout 
à fait propre d'accumulation de la richesse : la monnaie 
faisait cette accumulation plus facile, plus fructueuse en 



(1) PoBTAE Lyrici gr. rec. Bergk th., 113, pp. 416 et suiv., 482 et 
suiv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'bSCLAVAGE 6^ 

rendant plus facile la circulation. Aussitôt que se sera 
développé le milieu favorable à son action, cette richesse 
accumulée fonctionnera comme capital commercial : « Ce 
capital le plus ancien de la forme de production capitalis- 
ti^^ue historiquement la plus ancienne ; forme libre d'exis- 
tence du capital qui concourra à former la [base du déve- 
loppement industriel » (i). Mais là où cet emploi com- 
mercial ne pouvait pas encore, ou ne pouvait plus se 
réaliser, il trouvait dans le champ plus immédiat de son 
action un emploi qui se présente de même dans tous les 
pays qui sont au même degré de développement écono- 
mique : remploi sous forme d'usure, aboutissant à l'ex- 
propriation, à la possession exclusive de la terre (la terre 
encore alors . le principal instrument de production) et à 
l'asservissement du débiteur comme moyen de faire fruc- 
tifier la terre ou comme la valeur sans laquelle elle ne 
saurait être objet de commerce. 

Ce stade de l'évolution économique, que nous verrons 
reparaître à Rome, conservé par la tradition sous forme 
éminemment dramatique, se manifeste dans le développe- 
ment du latifundium, dans le droit de igage sur la personne 
du débiteur (SavC^etv éirl toiç <5Ùi\L(x.<sC) et dans son attribution 
au créancier. On le voit apparaître assez répandu sous 
une forme plus ou moins complète : à Gortyne sous l'as- 
pect d'un modeste gage temporaire (2) ; à Mégare dans les 
péripéties diverses qui accompagnent la crise et la déca- 
dence de son expansion commerciale (3) ; dans l'Attique 

(1) Marx. Vas KapUal, 111» i. pp. 308, 314. 

(â) Honumenti antichi éd. dairAcademia de' Liiicei,voI. III. Iscriz. 
dt Gortyna éd. dal Gomparetti, pp. 253, 278 et suiv. 

>(3) Gauer (F.). Parteien und Politiker in Megara und Àthen, 
Stuttgart, 1890, pp. 12 et suiv., 33 et suiv. 

Giccotti 5 



66 LA FIN DE l'esclavage 

comme un des faits avant-coureurs de la réforme de 
Solon (i). ' 



Pays naturellement peu fécond, privé encore de toutes 
les ressources qui en feront plus tard un emporium et 
un centre de l'activité économique et de la vie politique, 
exclue au dehors, par la force prépondérante de rivaux 
économiquement plus avancés, des avantages du com- 
merce et du libre usage de la mer jusqu'au temps de la 
conquête de Salamine, TAttique, telle qu'elle est spé- 
cialement décrite dans la Constitution des Athéniens, 
apparaît comme un pays de faible développement écono- 
mique, dont l'économie agricole a pour support une nom- 
breuse classe de tributaires (ice^.aTaCxaUxTYijtopoi); tandis que 
l'esclavage proprement dit n'arrive pas à se faire sa place 
comme un élément de quelque importance et reste 
passé sous silence dans la tradition même de cette 
période, telle qu'elle nous a été transmise par l'hymne à 
Déméter, jusqu'à Plutarque. 

Le développement du crédit est un des phénomènes les 
plus remarquables dans le développement graduel de la 
vie économique athénienne, et, bien que le taux de l'inté- 
rêt s'élève très[haut (2), néanmoins, au lieu d'être un prin- 
cipe de dépression et de stérilité économique, est un fac- 
teur incontestable de progrès. Le prêt ou mutuiim est la 
forme achevée et traditionnelle sous laquelle se présente 

(1) itô)iiT. 'AOyiv. i-16, li-2 ; Plut. Sol., 13, i5. 

(2) BoECK (A.)., StaatshausaUung d, Àthener, Berlin, 1886, 13, 
pp. 156 et sulv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 67 

le capital ; et l'intérêt apparaît comme la forme corres- 
pondante de la plus value produite par le capital, avant 
qu'apparaissent la production capitaliste et les notions 
correspondantes de capital et de profit ; d'où il suit que 
dans le langage commun l'argent, le capital qui produit 
intérêt est le capital proprement dit, le capital par excel- 
lence (i). Mais le capital qui porte intérêt, est, par rap- 
port au capital comme fonction, un capital qui est pro- 
priété. Dans la société capitalistique l'intérêt n'est 
qu'une part du profit attribué à qui prête le capital, ou 
en général, au capital anticipé : prêteur et emprunteur, 
capitaliste et entrepreneur ne font que répartir entre eux 
le produit du travail dépensé. L'intérêt par suite, norma- 
lement, suppose l'emploi fécond du capital emprunté. Or, 
en Attique, on ne voit pas que se soient même encore 
répandues les formes de culture intensive qui apparaî- 
tront plus tard, avec l'augmentation de la richesse et l'in- 
tensité croissante de la vie urbaine (a). Quant à l'industrie, 
il semble que là céramique se soit acclimatée en Attique 
avec tous les caractères et les promesses d'une industrie 
indigène (3); mais le marché, limité à l' Attique et peut-être 
à la Béotie, ne lui permettait pas tout le développement 
dont elle était susceptible ; et quant aux autres industries^ 
qui floriront plus tard, la tradition en attribue Torigine à 
l'Attique (4) mais nous n'avons aucun moyen de recon- 
naître, sinon si elles existent à ce moment, du moins si 
elles ont atteint un degré notable de développement. 

(1) Marx. Das Kapital, m, 1, pp. 355,361.365. 

(2) WisKEMANN (H;). Die antike Landswirtschaft und das von Thu-- 
néns'che Gesetz, Leipzig, 1859, p. 5 et suiv. 

(3) Jahrbucher d. d. Arch, Instit. I (1886). Kroker, Oie Dipylonva- 
scn, pp. 113, 125 ; 11 (1887). Bohlau, Fruhattischc Vasen, pp. 33,65. 

(4) BLUMNER.Dte gewerbliche ThœHgkeU, etc. pp. 61 et suiv. 



\ 



68 LA FIN DE l'esclavage 

Dans ces conditions le prêt se présentait comme quel- 
que chose de ruineux pour remprunteur,tel qu'il apparaî- 
tra encore bien longtemps après à Plutarque (i), et même 
depuis à des écrivains qui ont vécu dans des temps et dans 
des contrées d'un développement économique restreint, 
incapable d'expliquer et de justifier l'intérêt. Ce n'était pas 
en somme un stimulant au développement de la richesse; 
c'était au contraire une manifestation de pauvreté et un 
moyen pour les riches d'attirer dans l'orbite de leur patri- 
moine leurs débiteurs aveci leur famille et leur avoir. « La 
terre est d'tm tout petit nombre : » voilà l'expression qui 
revient à chaque instant comme une triste ritournelle 
dans la Constitution des Athéniens ; et à cela répond com- 
me un écho l'appauvrissement progressif et l'asservisse- 
ment des débiteurs (2), en partie occupés par leurs nou- 
veaux patrons, en partie fugitifs ou vendus hors du pays là 
où leur emploi est plus facile. L'instabilité et les périls 
de cette situation provoquent la réforme de Solon, qui 
du reste, dans l'opinion même de son auteur, n'a qu'une 
valeur toute relative. En ce qui concerne les dettes, la 
cÊKja/^ôeCa, soit qu'il faille admettre une remise complète 
('ASy^v. Tuol., c. 6.), soit une simple réduction avec facilité 
de paiement (Androz. chez Plut. Solon ^ 15), ce n'était là 
qu'un moyen empirique qui supprimait les effets du 
mal, sans arracher la racine. La réforme monétaire, en- 
suite, destinée, comme il paraît, à faciliter les relations 
d'Athènes avec les pays où se trouvait en usage le sys- 
tème euboique, et les autres mesures d'ordre politique et 
social qu'on attribue ordinairernent à Solon, devaient être 

(\) De mU aère alieno, 

(2) 'A67)v. 7co).tT., c. 2 ; 4 ; 12. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 69 

comme le levain de la prospérité et de la puissance 
Athénienne (i). 



VI 



Mais les effets de telles innovations étaient à longue 
échéance, et, en attendant, du sein même ]des dissensions 
que la jréforme n'avait pas éliminées et peut-être calmées, 
de l'antagonisme des intérêts qu'elle avait ou heurtés ou 
inquiétés, renaissaient les troubles conduisant, avec l'é- 
lévation de Pisistrate, à une forme de gouvernement po- 
litique : le principat à base populaire, qui est comme 
un Césarisme anticipé, mais qui, en Grèce, au lieu 
d'être l'épilogue est le point de départ et le creuset où 
s'élaborent les constitutions de la future démocratie. 

C'est un régime, qui finit par être divers dans la forme 
du régime de Solon, et dans lequel jles germes de ce der- 
nier viennent à porter leurs fruits. Il existe entre cette 
période et la longue période antérieure une telle conti- 
nuité organique que nous avons peine à séparer quelques 
unes des entreprises de guerre accomplies durant l'une 
ou l'autre période ; tant la tradition, à qui la tyrannie des 
Pisistratides apparaît inconsciemment comme l'épilogue 
d'un siècle de révolution et comme l'incubation d'une 
ère nouvelle, a mêlé et confondu ensemble, les transpo- 
sant, les multipliant, les événements de l'une et jde 
l'autre. (2) 

(1) Plut,, 5o/.20 et suiv.; WiULMOwiTz.Aristoteles und Athen, Ber- 
lin, 1893,1, pp. 41 et suiy. ; Hermès, lti92 : Lehmann c. p., Zur 
ASïjvaCwv iro^iteia p. 553. 

(2) ToEPPFER, Quaestiones pisistrate y Dorpat, 1885, pp. 1 et suiv.» 
pp. 61 etBuiv. 



70 LA FIN DE l'esclavage 

I 

Malgré ses alternatives d'exils et de retours disputés, 
malgré ses fastes de guerre, la tyrannie pisistratide 
pouvait, bien mieux que le second Empire français, dire 
qu'elle était la Paix, Son triomphe à l'intérieur, avait mis 
un terme à la prépondérance de classe et aussi à la lutte 
des uns contre les autres des groupes, gentilices, encore 
imparfaitement fondus dans l'Etat et dont chacun voulait 
être le maître, rivaux et jaloux les uns des autres. Ses en- 
treprises de guerre avaient eu le caractère défensif et 
avaient réussi à rompre le cercle de fer [dans lequel l'Atti- 
que, région pauvre, s'était débattue jusque-là, condamnée à 
vivre d'elle-même, en elle-même, étouffée et sans ini- 
tiative. Tout comme le second Empire français, la tyran- 
nie des Pisistratides, qui se sert elle aussi, pour s'établir, 
de l'instrument de l'élément urbain mobile et trouble, 
devient ensuite, visant à consolider et à développer la 
classe des petits propriétaires, comme une émanation 
de la petite propriété rurale. 

Aristote(i) avait déjà cherché dans cette classe de la po- 
pulation, répandue dans la campagne, et toute consacrée à 
l'agriculture, la raison du passage de la forme oligarchi- 
que à la tyrannie. Karl Marx (2) devait expliquer lumi- 
neusement et tout au long les rapports du despotisme césa- 
rien avec l'état de la propriété foncière par le fait même 
de la formation de Tempire napoléonien. « Les campa- 
gnards, dit-il, forment une masse assez énorme, dont les 
membres vivent tous dans des conditions de vie analogue 
mais n'entrent pas en rapport les uns avec les autres. Le 
mode de production, qui est le leur, les isole, au lieu de 



(1) Polit, p. 1035, a. 5 (8), 4, 5. 

(2) Lq dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte^ Lille, p. 103. 



LA CIVILISATION GRECQ.aE ET l'eSCLAVAGE 7I 

les maintenir en relations ; et cet isolement est favorisé 
par le déplorable état des moyens de communication et 
par leur pauvreté. Leur champ, où s'exerce leur activité 
productive, un simple lopin de terre, n'admet aucune di- 
vision du travail, aucune application de la science, aucune 
diversité de talent, aucune richesse de rapports sociaux. 
Chaque famille d'agriculteurs se suffit presque à elle-mê- 
me, produit directement elle-même les choses nécessaires 
à sa consommation ; acquiert tout ce qui est nécessaire 
à son existence, grâce plutôt à son commerce avec la 
nature qu'à ses relations sociales. Le morcellement de la 
terre, le paysan et sa famille ; à côté le même morcelle- 
ment, un autre paysan et une autre famille : un amas de 
ces unités formant un village ; et un nombre de ces villa- 
ges formant un département... Ces agriculteurs sont donc 
incapables de faire valoir leurs intérêts de classe en leur 
propre nom, que ce soit par le moyen d'un parlement ou 
par l'assemblée directe. Ils ne peuvent pas être leurs pro- 
pres représentants ; il leur faut être représentés. Leur 
représentant • doit apparaître , au-dessus d'eux tout à la 
fois commie leur patron et comme une autorité, comme 
une puissance de gouvernement sans limite qui les protège 
contre les autres classes et fait pour eux la pluie et le beau 
temps. Ainsi la société exprime la forme dernière de l'in- 
fluence politique du groupe agricole ». 

Devenir le roi des agriculteurs, rassurer le groupe, en 
améliorer la situation, l'étendre, en favorisant à la manière 
d'un autre tyran de Sicile, (i) l'exode à la campagne de 
ces antiques possesseurs ruinés, de ces éléments insta- 



(1) Plutargh. Apophtegm, reg.^ p. 175 b. ; Buchsenschuetz (B.),0«« 
sitz und Erw^erb in griechischen Alterthume. Halle, 1869, p. 52. 



72 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

bles et déracinés qui avaient afflué dans la cité : à un cer- 
tain moment dans sa main une arme de combat et une 
échelle pour se hisser au pouvoir, mais devenant pour 
lui un péril à rester une masse instable, inquiète et mé- 
contente : — voilà quelle semble avoir été la principale 
politique de Pisistrate, et le caractère le plus saillant de 
sa domination (i).' Son but fut rendu plus facile et plus 
pratique par les confiscations, qui ne pouvaient manquer, 
contre ses adversaires les plus riches et les plus puissants 
dont on dût convertir les patrimoines en terres à distribuer 
(2) ; tandis qu'une ère de paix intérieure et la mer, enfin 
ouverte au commerce, amenaient un accroissement écono- 
mique qui rendit possible d'accélérer notablement la trans- 
formation commencée des cultures, en répandant la culture 
de Tolivier et de la vigne, en apprenant à bonifier la terre, 
à l'irriguer, à en tirer parti d'une manière de plus en plus 
rationnelle. Mais, en concourant à réaliser cet accroisse- 
ment économique et ce nouvel état de choses, la tyrannie 
travaillait nécessairement et inconsciemment à assurer 
pour un temps donné sa propre fin; et du sein même du 
bien-être croissant devaient sortir et bientôt porter leurs 
fruits les germes et les conditions d'une transformation 
politique et sociale. L'histoire de cette période se reflète 
tout autant, sinon plus que dans la tradition littéraire, dans 
les changements que présente la topographie d'Athènes 
et de l'Attique (3). Ce développement de toute l'activité 
économique vivifiait, comme un puissant levain, la vie 
de la cité, obligeant le prince lui-même à en devenir 

(1) 'AGy)v. Tzok, 16. 

(2) BucHSBNscHUBTz, Bcsitz uud Erwerb,, pp.51>S2. 

(3) CuRTius (E.), Die Sladtgeschichle von Athen, Berlin, 1891, ppl. 
67-97; 



LA CIVILISATION GRECQUE ET^ L ESCLAVAGE 75 

l'instigateur et rinstrument. Les besoins esthétiques^ 
qui naissent d'un état d'aisance et qui se greffent merveil- 
leusement sur tous les autres besoins de la vie publique 
et privée, donnant une impulsion nouvelle à l'exercice 
des fonctions politiques et religieuses ; l'utilité sinon la 
nécessité directe de donner un emploi fécond au travail.; 
tout cela suscitait, en même temps qu'un renouveau de 
vie communale, la construction d'édifices nouveaux, spé- 
cialement publics et religieux ; et la cité, comme un orga- 
nisme florissant qui fait craquer l'habit trop étroit qui 
l'enserre, gagne dans la direction de Phalère, le port, 
Vemporium d'Athènes renaissante. 

Le développement municipal donne, avec une nouvelle 
impulsion à l'extraction des matériaux de construction, 
une impulsion' plus grande encore au travail qui déjà 
peut-être, dès cette époque, avait un emplacement spécial 
pour l'offre et la demande (i), et aux métiers, aux arts, 
aux manifestations d'une industrie naissante. Se substi- 
tuant au Kydathénaion, le quartier des nobles, le Kéra- 
méicos devient alors le cœur et le- centre d'Athènes et 
de l'Attique, le siège de l'Assemblée : ce quartier auquel 
la plus ancienne industrie de TAttique a donné son nom, 
et qui concentre en lui aujourd'hui tous les facteurs et 
tous les traits caractéristiques de la nouvelle vie athénien- 
ne. Les voies, surtout les voies sacrées, qui partant du Ké- 
raméicos vont en tous sens par toute la contrée, rendant 
les communications faciles; les voies fondent ensemble la 
campagne et la ville, faisant refluer les campagnards dans 

(1) Harpocr. s. V. KoXwvCiraç ; H^bstch. s. v. Ro).a)v6ç. irapoifACa. 

VOliVTCOV. / 



74 LA. FIN DE L ESCLAVAGE 

la cité pour offrir eux aussi, d'une manière tout au moins 
intermittente, leur travail à titre de journaliers, à une 
époque où tout laisse supposer un rare et médiocre, déve- 
loppement de l'esclavage. Les fêtes, qui reviennent pério- 
diquenîent, attirant à Athènes non-seulement la popu- 
lation de TAttique mais celle même des îles, concourent 
d'autre part, elles aussi, à arracher les agriculteurs à cet 
état d'isolement et de niasse incohérente, qui les obligent 
à trouver dans le prince leur centre d'union et le repré- 
sentant de leurs intérêts (i). 



VII 



Au cours de ce sixième siècle, qui allait finir, Athè- 
nes avait mené à bonne fin l'œuvre de sa renaissance 
économique. Elle avait commencé son expansion com- 
merciale, fixant évidemment ses regards dans la direction 
de l'Hellespont (2) où elle devait plus tard trouver les 
principales ressources pour son entretien. Les germes de 
3on*efflorescence artistique étaient déjà développés (3) ; 
et comme conséquence de tout cela, était déjà tout préparé 
le développement de la constitution de Solon, l'avenir 
glorieux de la démocratie,, dont Clisthène assurait la pré- 
pondérance par cet instrument infaillible de l'organisation 
territoriale substituée à l'organisation politique par gén- 
ies^ dont il supprime les derniers restes. 

Les guerres médiques sont alors imminentes; et Isocra- 

(1) GuRTius (F.). Stadtgeschichte etc., p. 83 et suiv. 

(2) WiLLAMowiTz, Au8 Kydaten, p. 16-17. 

(3) Jahrb. d. D. Arch. Inst., II (1887). Winter, Zitr aliattischen 
Kunst, p . 216 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE 75 

te (i) pouvait dire, un jour, des Athéniens qui prirent part 
à ces guerres, avec une exagération de rhéteur, dont pour- 
tant il ne faut pas sourire : « Je crois que quelqu'un des 
Dieux admirant leur vertu a suscité cette guerre, pour que^ 
étant ce qu'ils sont, d'une nature supérieure, ils ne restas- 
sent pas dans l'obscurité, ils ne terminassent pas leur vie 
sans gloire, et qu'ils pussent se comparer aux fils des dieux 
que nous appelons demi-dieux ». 

La fin lamentable des expéditions des^Perses, suivie de 
la contre-attaque qui fit du bassin oriental de la Méditerra- 
née une mer hellénique, a une importance capitale pour 
tout j|le peuple grec, mais marque pour Athènes l'heure 
d'une véritable renaissance. La cité avait été mise à feu et à 
sang,èt,surles hauteurs sacrées où avait été Athènes, il n'y 
avait plus alors que des ruines. Athènes cependant se re- 
leva plus belle, plus glorieuse, comme le phénix renaît de 
ses cendres. Sous la conduite des hommes de génie susci- 
tés par la nécessité, trouvant dans les événements la 
trempe de leur courage en même temps que la révélation 
<ie leur valeur et des destins de leur patrie, Athènes reprend 
alors, avec des moyens plus favorables, un souffle plus puis- 
sant, la marche ascendante qu'elle a réussi à suivre depuis 
Solon sans s'interrompre un seul instant. Avec le dévelop- 
pement delà culture intensive et l'usage de ses matériaux 
de construction, elle était arrivée à tirer du sol tout ce 
qu'il pouvait donner ; et parmi les dons qu'on pouvait at- 
tendre de la terre de l' Attique étaient aussi les mines ar- 
gentifères du Laurïum. 

Q.ue ces mines fussent utilisées dès une époque recu- 



(i) Paneg. 8i. 



76 LA FIN DE l'esclavage 

lée, Xénophon (i) l'affirme ; sans que par ailleurs on puis- 
se fixer Tépoque mêrne approximativement. Les pénibles 
conditions économiques de la période de Solon font croire 
qu'à cette époque il n'en était pas encore tiré parti. C'est 
sous Thémistocle qu'on commence à en parler comme 
d'un véritable fonds de richesse, capable de donner, au- 
tant qu'on peut en juger, trente ou quarante talents cha- 
que année (2). La découverte, ou l'usage plus rationnel et 
plus fructueux de ses mines, constitue de toute manière, 
pour l'économie et l'avenir d'Athènes, un fait dont l'im- 
portance nous est révélée, et non à tort, par les anciens 
(3). C'est à ses mines qu'Athènes devait, sinon proprement 
l'origine, du moins la constitution d'une flotte digne de 
ce nom ; c'est à elles qu'elle devait l'avantage d'avoir pu 
frapper des monnaies de meilleur aloi, propres à favo- 
riser ses échanges ; 'c'est à elles qu'elle devait donc les 
deux instruments les plus efficaces de sa prospérité com- 
merciale, de son indépendance politique, et la grandeur 
qui s'en était suivi. 

L'issue de la guerre lui avait assuré non seulement un 
tribut annuel, qui de quatre cent soixante talents devait 
s'élever longtemps après (425-4 av. J. C.) à neuf cents ou 
mille talents (4) peut-être même à la somme beaucoup 
plus considérable que voulait la tradition (5) ; mais, ce qui 



(1) De Vectig., 4, 2. 

(2) BoECKH. Staatshaushaltung d.Athen, I3, p. 379 ; Kleine Schrù 
fterif V, p. 8, et suiv. 

(3) iEscHTL., Pers., 238 ; Xenoph., de Vectig,, 1, 5 ; 4, 42; Boeckh. 
A., Kleine Schriften V, p. 1 et suiv. 

(4) Bdsolt. 'Der Phoros d, Athen, Biindner in Phiiologus XLI, p. 
717-8 ; PEDROLI u., I tributi deglialleati d'Atene dans les Studi di 
storta antiea di G. Beloch, p. 204. 

(5) Andoc. de pace^ 9 ; Plut. Arist. 34. 



LA CIVILISATION GRECQ.UE ET l'eSCLAVAGE ']^ 

est plus, la suprême et indiscutée seigneurie delà mer. 
L'incontestable importance de cette supériorité pouvait 
bien ne pas être complètement comprise par un rhéteur 
comme Isocrate (i), fatigué de tant de guerres et aspirant 
à la paix, mais était jugée, par un politique pénétrant et 
froidement logique comme Tauteur de l'Etat des Athé- 
niens, le Psetido-Xénophofiy comme Tâme profonde, la vie 
même d'Athènes. (2) Athènes était dès lors destinée, par 
l'action réciproque de sa puissance économique plus gran- 
de et de son degré supérieur de civilisation, qui en était 
la suite, à être le centre [du moçde hellénique. De même 
qu'elle en avait été le bouclier contre l'étranger, de même 
elle en devenait pour le monde l'image la plus choisie et 
la plus complète. 

La seigneurie, de la mer, comme il est démontré dans 
cette incomparable anatomie qu'est VEtat des Athéniens 
(3), était alors encore plus qu'elle n'est aujourd'hui «; elle 
était tout ; et, cette condition réalisée, Athènes avait tout 
ce qu'il fallait pour devenir un centre d'industrie, tel que 
pouvait le comporter l'Antiquité, une place de commerce 
et — ce qui est tout à la fois cause et conséquence — une 
cité populeuse. Le commerce de l'argentj^indice et base 
de tout autre, qui avait autrefois la forme stérile et ap- 
pauvrissante de l'usure, reparaissait maintenant avec des 
proportions incomparablement plus vastes, et une activité 
autrement féconde. Les opulents trésors des temples 
fonctionnaient comme autant de caisses de prêt, aux- 



(1) De Face, 

(2) c. 2 et suiv. 

(3) c. 2. 



78 LA FIN DE l'esclavage 

quelles avaient recours les cités et les particuliers (i). 
Déjà le temple de Delphes avait été le siècle avant en 
rapports d'affaires avec les Alcméonides et leur avait con- 
senti des prêts (2). Les comptes du temple de Délos (377-4 
av. J.-C.) nous montrent, pour l'époque postérieure, un 
capital de peut-être quarante talents prêté à des cités et à 
des particuliers, en partie athéniens, par sommes considé- 
rables : ainsi du moins nous en jugeons par le chiffre des 
intérêts payés, qui, pour les particuliers, vont jusqu'à 
neuf cents drachmes et,pour les citésjusqu'à un talent, et 
aussi parle chiffre des intérêts échus non payés, qui, pour 
les cités, arrivent à dépasser quatre talents (3). A côté 
des temples ou à leur exemple, des collectivités comme 
des dèmes (4), des particuliers faisaient également fructi- 
fier leur argent. Cet emploi de l'argent qui, comme nous- 
disons encore aujourd'hui d'une manière caractéristique, 
s'appelait faire travailler son argent^ (5), comme si, la 
première impulsion donnée, l'argent allait fonctionnant 
automatiquement ; ce mouvement de l'iargent devenait 
chaque jour plus rapide, infatigable, presque pénible, et 
se créait un organe spécial dans tout un cercle de ban- 
quiers, qui absorbant, retenant l'argent de mille maniè- 
res, le conservaient sur le marché, le mettant au service 

(i) BnECHSENscHUTz, Bb^Uz unô, Erwerb^iip. 507 et suiv. ; Perrot,. 
Le commerce de Vargent à Athènes (Mém. a*Arch.), Paris, 1875, p 
37k. 

(2) IsoKR., Antid. 232 ; (Dfmosth.), c. lftd.,p. ô61, 144. 

(3) C. I. A, II, 814 ; Boeck, SttiatshaUung d. Ath. II3 , 68 et suiv. ; 
H1CK8 (E. L.). A Manual of greek histortcal inscriptions. Oxford, 
1882, pp. 142 et suiv. 

(4) C. I. A. II, 570, 1. 18 et suiv. : xax' èvtauTÔv SaveCÇsTat 

ôaveCt^ovTaç Ôçtiç àv ir>.eLOTov t<5xov StSw. , . ; G, 1. A. II, 578. 

(5) TÔ Sàvetov évepyôv uotsîv (Demosth.) c, DioDysod. p. 1291, f& 
cfr. Perrotf op. cit., p. 384. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE 79 

de la production, du commerce et même de la spécu- 
lation. 

Cette renaissance municipale, qui correspond d'prdi- 
naire à une période d'expansion économique et qui déjà, 
sous les Pisistratides, avait apparu avec le développement 
d'un état de bien-être matériel, ne pouvait pas cette fois 
manquer ; et elle se réalise avec une grandeur, un éclat 
qu'on ne saurait imaginer. Tout ce que pouvaient suggérer 
les exigeuces de la défense d'abord, puis successivement 
celles du culte, de la vie publique, de la beauté, fut accompli 
avec un sens de l'art, une prodigalité et une magnificence 
dont on ne saurait trouver l'égal. Le but, que quelques uns 
attribuent à Thémistocle de vouloir faire du Pirée le cen- 
tre de la vie de la cité, et le dessein opposé de Cimon ne 
sachant pas s'arracher à l'emplacement sacré d'autrefois, 
avaient fini par donner naissance à une doubla cité, se 
développant en même temps en deux endroits divers et 
dont chaque partie tendait à rejoindre l'autre. Pendant 
que, d'une part, le Pirée se ^ceignait de murs et prenait 
l'apparence d'une cité, l'Acropole de l'autre, fortifié par 
des murs de soutènement et aplani, invitait, pour ainsi 
dire, à la construction des monuments remarquables bâ- 
tis depuis. Les premiers longs murs unissaient la cité de 
terre à la cité maritime : c'était partout des œuvres gran- 
dioses auxquelles, par l'ironie du sort, avait contribué le 
prix de rachat payé par les Perses venus pour subjuguer 
la Grèce et restés prisonniers (i). Mais si considérables 
, que fussent ces ouvrages, ce n'était cependant que le com- 
mencement de ces grands travaux par lesquels allaient 
se réaliser le plan conçu par Périclès de faire d'Athènes, 

(1) CuRTius (E.). Die Stadtgeschichte^ etc., pp. 98 et suiv. 



8o LA FIN DE l'esclavage 

non seulement une cité inexpugnable, mais, avec la con- 
tribution même de la. Grèce, d'en faire Tincarnation de 
tout ce que la Grèce avait de grand et de beau ; non seu- 
lement le boulevard, mais l'ornement et l'orgueil du 
monde hellénique. Et ainsi depuis l'achèvement des longs 
murs à celui du Parthénon, depuis la construction de 
l'Odéon à celle des Propylées, ce fut par tout le pays, par 
toute la cité, une véritable fièvre aboutissant incessam- 
ment à de nouveaux travaux, destinés soit à faciliter les 
transactions commerciales, au Pirée,soit à satisfaire le be- 
soin religieux, ou le goût croissant du beau, à transfor- 
mer la face de la cité, sous la direction des génies artisti- 
ques les plus parfaits ; qui aient été au monde (i). La dé- 
pense fut énorme : les seuls Propylées coûtèrent deux 
mille douze talents, dépensés en seulement cinq ans (2). 
Le budget de l'Etat en fut grevé de telle sorte que, autant 
qu'on a pu le calculer, de quatre cents talents de dépense 
annuelle ordinaire, il monta, tout particulièrement après 
avec les nouvelles dépenses pour la guerre, à deux mille 
quatre cent trente talents par an (ol. 86, 3-87 i) et à deux 
mille huit cent soixante dix (ol. 87,2) (3). 



VIII 

Avec ce développement économique si considérable, dû 
à l'empire de la mer nouvellement conquis, avec le com- 

(i) GcRTius (E.)., op. cit. pp. 138 et suiv. 

(2] Harpocrat. U^oTzùltxicL TauTa ; Ccrtius E.,op. cU.lxxvii, 149 ; 
DoRPFELD in Mitth. d, d. arch, Instit, x, 28 et suiv., 131 et suiv. 

(3) kiRCHHOF. Zur Geschichte d. Athen. Staastssckatz in Àbhandl, 
d. Akad, von Berlin, 187B, p. 98. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 8i 

merce plus actif et plus fructueux,avec Targent plus abon- 
dant, il est facile d'imaginer quelle action sur la vie athé- 
nienne durent avoir même rien que ces simples dépenses 
de l'Etat. Ces travaux exécutés parfois avec hâte et pré- 
cipitation», comme par exemple les travaux de défense, tou- 
jours en toute célérité, avaient déjà comme premier effet 
immédiat d'exiger un grand nombre de bras, et mettaient 
en partie à contribution toutes les forces utiles de travail 
du lieu, tandis que d'autres en réclamaient du dehors. Il 
s'ensuivait en second lieu indirectement qu'Athènes deve- 
nait un. centre de population toujours plus dense; en même 
temps que s'accélérait la circulation de la monnaie, étant 
donné un tel état de bien-être, quoique artificiel en partie. 
Les effets s'en faisaient sentir su rtoutes les manifestations 
économiques du pays, agrandissant, en ce qui touche l'agri- 
culture, la zone de la culture intensive (i), et, pour ce 
qui est de rindustrie,amenant une plus grande division du 
travail, avec une plus grande perfection des produits : l'une 
et l'autre chose répondant, comme déjà le notait dans son 
traité si souvent cité Xénophon (2), à une demande plus 
considérable par suite de l'accroissement de la population. 
C'est dans cette période que nous devons chercher aussi 
peut-être les commencements de ces manufactures plus ou 
moins rudimentaires, plus ou moins développées, sur les- 
quelles nous avons des documents plus certains au iv® 
siècle, mais dont l'existence nous est cependant indirecte- 
ment (3) ou directement (4) confirmée dès la fin du v* 
siècle et au commencement du quatrième. 

(1) WISK.SMAHN, Op, cit., p, 5-8. 

(2) Ctrop», VIII, 2, ."•. 

(3) Thucyd., VII, SI. 

(4) Xénoph. Itiemor,, II, 7| &. 

GiccotU >• 



Sa LA FIN DE l'esclavage 

C'est à cette période que nous devons attribuer un dé- 
veloppement assez considérable de l'esclavage à Athènes. 
Bien que, entre autres fins qu'on se proposait en entrepre- 
nant ces grands travaux, on puisse noter en première li- 
gne celle de donner du travail aux 'citadins (i) et que tant 
de métèques purent prêter leur concours, le nombre 
des esclaves dût alors s'accroître considérablement. 
Comme domestiques, pour le service ordinaire de la mai- 
son, on eut recours de préférence, on peut même dire 
exclusivement aux esclaves. L»e luxe était bien loin de 
prendre à Athènes (2) lea proportions qu'il prit dans la 
période de la domination romaine ; et le nombre des es- 
claves , attachés au service domestique, restait maintenu 
dans des limites plutôt modestes. Les esclaves, consacrés 
en nombre au service de la maison et ceux servant pour 
la parade, sont des cas rares et exceptionnels ; ils parais- 
sent en nombre limité dans les comédies, et la suite des 
personnes riches et aimant un certain faste se borne à un 
très petit nombre (3). Beaucoup d'emplois, dans le service 
domestique, devaient être ensuite tenus parles femmes (4). 
L'accroissement de bien-être et de besoins multipliait de 
toutes façons le nombre des esclaves. Mais, d'autre part^ 
beaucoup de besoins, qui tout d'abord trouvaient dans la 
maison les moyens de se satisfaire, commençaient à trou- 
ver en dehors leur satisfaction. La vente de la farine (5)> 



(1) Plut., Pericl., 12. 

(8) Glbrg (m.), Les métèques athéniens, Paris, 1893, p. 387 et suiv. 

(3) Begker-Gobll. CharikleSj III, p. 17 et suiv., avec les textes 

cités là. 

(4) Wallon. Hist, de l'esclavage,, h. p. 182. 3. 

(5) CuRTius. Stadtgeschichte, etc., t . 173, XC. 



. 



LA CIVIUSATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 83 

celle du pain (i), l'apparition de centres de production 
particuliers pour le vêtement (2) entraînaient une dimi- 
nution des gens de service, attachés à ces besognes ; et 
rexemple de Périclès (3) achetant tout hors de chez lui, 
selon ses besoins, devait représenter tout autre chose 
qu'un cas isolé. 

L'industrie extractive, non seulement pour ce qui est 
des mines d'argent, mais pour ce qui est même des maté- 
riaux de construction, (4), s'exerce dans des conditions 
d'insécurité peu commune, «et, grosse de dangers et de dif- 
ficultés de toute sorte, est le lot des esclaves. Les offici- 
nes, les manufactures, les boutiques plus ou moins gran- 
des, partout où elles se substituent à la production 
domestique, emploient, tout au moins quand elles le peu- 
* vent, la main d'œuvre esclave : ce qui le fait supposer, c'est 
le nombre considérable des esclaves artisans (;^6tpoTèx'>at), 
auquel fait allusion Thucydide, et les témoignages expli- 
cites que nous trouvons de leur emploi au commence- 
ment du 4'* siècle. 

Du nombre exact des esclaves qu'il peut y avoir alors 
à Athènes, nous n'avons aucune idée. Mais nous savons 
qu'il était 'de toute manière inférieur à celui des esclaves 
de la Laconie, inférieur à celui des esclaves de Chios, une 
île inférieure en étendue au tiers de rAttique(')). 



(i) BcECK^. StaatshaUung d. Àtfien., U, p. 121 et suiv. 

(2) BucHSBNscHUTz, B. Die Hauptstœtten d.'jGewerbfleisse im Klass» 
Àlterthume. Leipzig, 1869, p. p. 58 et suiv. 

(3) Plut. Pericl,, 18. 

(4) GuRTius (E.K Stadtgeschiehte, p. 145. 

(5) Thucyd., Vllf, 40 ; Beloch (J.)., Dte Bevœlkerung, d. Griech.- 
Rœm, Welt, Leipzig, 183 î, p. 2U : Wallon, op. cit., I, p. 2)2 etsulv. 



kl 



84 LA FIN DE l'esclavage 



IX 



A côté du travail servile, subsistait et se développait le 
travail Hbre (i). 

Dans les écrits des philosophes surtout, les travailleurs, 
pas plus que le travail, ne jouissent de beaucoup de con- 
sidération (2) ; et la chose est naturelle. L'homme en si- 
tuation de vivre du travail d'autrui avait coutume de s'a- 
donner exclusivement à la politique, à la culture de l'es- 
prit, à ces exercices du corps, qui constituaient pour les 
Grecs un concours d'émulation et de gloire. 

Il était par suite mieux développé de sa personne, plus 
élégant et plus raffiné, sinon plus noble de manières.' 
Celui, parmi |ceux-là, qui ne parvenait pas à avoir une va- 
leur réelle et devenait seulement un bellâtre et un homme 
à la mode recueillait cependant toujours Téphémère 
admiration de la foule, qui s'attache volontiers à ce qui est 
beau extérieurement et qui brille. Celui au contraire, qui 
doit vivre de son travail, absorbé par sa besogne manuelle, 
reste d'ordinaire physiquement et intellectuellement in- 
férieur aux autres ; et le monde qui paie, quand il les 
paie, ceux qui lui sont utiles, pour faire cortège à ceux 
qui le divertissent; ne pouvait que constater leur infério- 
rité en les considérant exclusivement de ce point de vue. 
Sous ce rapport, l'opinion des anciens sur le travail ma- 
il) Je regrette de ne pas avoir réussi à me procurer, pour en faire 
mon profit pour ce travail, les écrits de Frohberger sur le travail et 
les manufactures dans FAotiquité. 

{2\Meyek [ï,.]. Die wirtsçhaftliche Entwickelung des Àltertkums. 
léna, 1895, p. 35 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE 85 

nuel n'était que le reflet d'un état de fait ; et, encore 
qu'aujourd'hui on mette plus d'hypocrisie à le dissimu- 
ler, c'était, au fond, les mêmes sentiments que ceux qui 
existent aujourd'hui parmi nous, là surtout où la classe 
ouvrière vit déprimée et où son développement est à son 
degré le plus bas. Mais même alors, comme aujourd'hui, 
ce qui stimulait au travail manuel, c'était le besoin ; et 
quelque pût être le préjugé contre lui, le besoin finissait 
par être plus fort que le préjugé. 

La longue période de gêne et de dépression économique, 
par laquelle était passée Athènes spécialement, avait dû 
donner l'impulsion à toutes sortes de travaux utiles ; et 
la tradition rapporte spécialement à Solon l'encourage- 
ment à l'exercice des métiers, comme elle fait pour tant 
d'autres choses (i). Mais le développement des métiers 
est bien plus ancien. Nous en avons la preuve dans l'an- 
cienneté de l'industrie de la céramique, dans l'hymne à 
Vulcain, dans la tradition qui des travailleurs (épyaô&i;) ne 
fait rien moins qu'une tribu (2), dans la mention qu'en fait 
Solon lui-même dans une de ses élégies (3), dans les deux 
places d'archontes réservées aux démiurges depuis Dama- 
sias (4) dans les fêtes propres aux artisans (5). L'oisiveté de 
ceux qui n'avaient pas de quoi pourvoir à leur subsistance, 



(1) Plut. Sol. 2à. 

(2) Plut. SoL 23 ; r.es.,25. 

(3) Berok th., Poetœlyr. grœcAl3tPA2o, v. 50-i ; 
à^Aoç 'ABvjvaÊYjç Ts xal H(pat(TTOu TzokuTiyvzo) 
Epya ôaelç j^sipoîv 5u).>.éYea) ^iôtov. 

(4) AeTrjv.ITo).. c. 13. 

(5) iMoaiMSEN (A.) Heortologie. Leipzig, 186&, p. 313'4. 



86 LA FIN DE l'esclavage 

« 

outre qu'elle avait pour Correctif le besoin, devait éveil- 
ler la légitime préoccupation des chefs de TEtat, au point 
de conduire à cette accusation de paresse (xpa^'n àpytaç) 
qu'on a voulu rapporter à Dracon lui-même (i). L'encou- 
ragement aux métiers, et le dessein de transplanter en 
Attique les métiers jusqu'alors inconnus ou peu pratiqués, 
en y appelant des étrangers, est une chose qui rentre tout 
à fait dans le caractère de la législation et du temps de So- 
lon (2). Refréner, sinon directement empêcher, la diffu- 
sion de l'esclavage est encore une préoccupation de 
l'époque des tyrans : nous le savons expressément pour 
Périandre (3) et nous pouvons l'admettre aussi pour Pisis- 
trate. Bien que ces derniers favorisent de préférence le 
travail agricole, il est certain que le progrès économique 
et l'exécution des travaux publics toujours plus nom- 
breux devaient directement ou indirectement conduire à 
la diffusion des arts manuels, au développement de la 
classe des artisans. 

A la fin du 5"^* siècle, la classe des artisans était déjà 
largement répandue. Aristophane en fait mention tantôt 
par voie de simple allusion, tantôt directement, d'une ma- 
nière plutôt chagrine (4). Mais Plutarque (5) surtout, 
recueillant plus tard les traditions du siècle de Périclès, 
montre comment, avec l'activité déployée dans les cons- 
tructions publiques sous l'hégémonie de Périclès, « la 



(1) Meyer-Schcemann. Ber ait, Process neu bearb. von J. Lipsius 
Berlin. 1883-87, p. 364. 
. (2) Plut. Sol. 22. 

(3) Herakl., Post., Poh(.,5. ; Nie, Damasc, frag. 59. ; Meyer, 
Gesch.d. Altert. 11, 621. 

(4) Plut. vv. 160 et suiv. 

(5) Pericl. c. 12. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 87 

Tariété des besoins suscite tous les arts, met en mou- 
vement toutes les mains, donnant, pour ainsi dire, à tous 
les citoyens des salaires, ornant et en même temps 
alimentant la cité... Ce sont là des réserves de bois, de 
pierre, de cuivré, d'ivoire, d'or, d'ébène, de cyprès, et là 
les métiers qui s'appliquent à travailler ces choses ; me- 
nuisiers, fondeurs en cuivre, mouleurs, sculpteurs, teintu- 
riers, travailleurs de Tor et de rivoire,brodeurs, fondeurs; 
<:eux qui s'occupent des transports par mer : les commer- 
çants, les matelots, les pilotes ; et ceux par qui se font les 
transports par terre : constructeurs de chariots, voituriers 
charretiers, cordiers, fabricants de toiles, cordonniers, 
•ouvriers paveurs, travailleurs en métaux. Chaque profes- 
sion, comme toutjgénéral a son armée, avait ses salariés et 
«es aides, organes et instruments pour cette catégorie 
de services ; et tous ces métiers, pour ainsi dire, dis- 
tribuent et répandent le bien-être à tout âge et à tout 
sexe ». 



X 



Dans l'agriculture, le travail libre devait avoir une part 
prépondérante. La propriété foncière étant très frac- 
tionnée, la culture des petits lots restait le fait du pro- 
priétaire lui-même avec sa famille, résidant, comme nous 
le savons (i), sur les lieux, et devant suffire au travail 
ordinaire. 
. L'exploitation directe, à Athènes, tout comme dans 

^i) Thugyd. II, 14 et suiv. 



88 LA FIN DE l'esclavage 

les autres pays de la Grèce, était très répandue (i) ; et, là 
où rétendue des fonds exigeait un concours plus considé- 
rable de personnes, des esclaves étaient certainement 
employés, soit comme laboureurs, soit comme hommes 
d'affaires ou intendants, mais concurremment avec les ou- 
vriers libres. Comme il apparaît même dans celles des 
comédies d'Aristophane, qui ont pour théâtre d'action la 
vie rurale, les esclaves ruraux devaient être en nombre 
limité, en rapport avec le travail continu et durable de 
l'exploitation ; tandis que les autres travaux qui récla- 
maient l'emploi simultané d'un grand nombre de bras^ 
mais pour une courte durée, tels que la vendange, la 
récolte des olives, la moisson, étaient plus facilement 
accomplis par des mercenaires, comme en témoignent des 
documents en partie du cinquième siècle, en partie du 
"siècle suivant (2). La mention de l'emploi d'esclaves 
appartenant à autrui, loués pour un certain temps, fait 
supposer un emploi semblable de mercenaires libres. Le 
système de la ferme, plus développé au iv® siècle^ (3), 
atteste l'emploi du capital même dans les entreprises 
agricoles ; mais là où les engagements étaient de peu 
d'importance, le fermier suffisait à l'exécution des travaux;, 
et là où le montant de la ferme montre qu'il s'agit de 
fonds étendus, rien n'oblige à admettre que ces fonds 
fussent cultivés avec une main d'oeuvre exclusivement ou 
principalement esclave, et non avec une main d'œuvre 

(1) GuiRAUD, P., La Propriété foncière en Grèce jusqu'à la conquête 
romaine. Paris, 1893» pp. 450, avec les témoignages cités. 

{2) Aristoph. Vesp, 91i ; Demosth. c. Eubulid. 1313, 45. [Vemosth] 
c. Nicostr., 1253, 21. 

(3) C. I. A. II., 565, 1053-1038 ; IV-II, 53a ; Recueil des imcript. 
jurid. grecques par Dareste, B. Haussoullier, Th. Rbinach, II, pp. 
235 et suiv.* 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 89 

mercenaire ; et cela surtout si on considère que la grande 
propriété ou la grande culture a pour terme corrélatif 
Taccroissement du prolétariat agricole et par suite d'une 
classe nombreuse de travailleurs mercenaires. Ce prolé- 
tariat se grossit naturellement des esclaves affranchis^ 
déjà attachés à l'agriculture ; et, en fait, des inscriptions, 
attiques de la fin du iv** siècle (i) portent des traces de 
ces affranchis agriculteurs et vignerons, qui, pour vivre ^ 
doivent louer leurs bras. On a cependant observé (2) que 
ces antiques cultivateurs, que nous rencontrons au seuil 
de l'histoire athénienne (KzkdiiaLi., èxT^;j.o(5ot), et qui étaient 
quelque chose d'intermédiaire entre les métayers et les 
colons, disparaissent sans que les auteurs anciens donnent 
des raisons de ce changement. Or rien, si je ne me trompe, 
ne donne droit d'admettre d'une manière absolue que le 
colonat partiaire ait complètement disparu, et qu'il n*en 
resta proprement pas trace en Attique, même sous une for- 
me la moins oppressive possible. D'autre part il y a toute 
raison de croire que ce mode d'exploitation, sous Faction 
combinée de la culture intensive plus développée, de la 
richesse croissante, du premier morcellement de la terre, 
devait paraître une forme surannée ; et ces anciens colons 
se changeaient diversement en petits propriétaires, en 
fermiers, en mercenaires ruraux et parfois citadins. 



XI 



La persistance d'une classe de travailleurs libres, pro 

(1) C. I. A. II, 768, 772, 773. Sur cette iascription cf Clkac M., 
Les métèques athéniens, Paris, 1893, pp. 288 et saiv., avec la biblio-- 
i;raphie citée là. 

(2) GuiRAUD. Op. cit. y pp. 422-23. 



90 LA FIN DE l'esclavage 

ducteurs d'objets manufacturés, était encore favorisée par 
quelques conditions qui la soutenaient contre la concur- 
rence servil^ et contribuaient à la développer. La satis- 
faction toujours plus grande des besoins, faisant posté- 
rieurement place au iv* siècle à quelque chose qui 
était le luxe ou lui ressemblait, donnait une impulsion 
lente mais continue à la technique productive, créant 
une division du travail toujours plus grande, et affinant, 
améliorant, perfectionnant les produits ; de manière que 
les produits domestiques reculaient toujours davantage de- 
vant les produits d'une technique plus développée d'arti- 
sans spéciaux, nécessairement plus habiles. Ainsi la teintu- 
re des étoffes, de règle, ne pouvait se faire à la maison et 
bien vite était devenue un art spécial (i). L'art textile, lui- 
même, généralement exercé par toutes les femmes à l'in- 
térieur des maisons, transformait ses produits et amélio- 
rait ses procédés, fabricant, à côté des tissus ordinaires, 
d'autres tissus plus fins et d'une façon plus compliquée (2). 
La profession de corroyeur et celle de travailleur du cuir se 
trouvent encore parfois réunies dans la même personne, 
mais en général tendent maintenant à former deux métiers 
distincts. Le travail du cuir lui-même qui représentait dé- 
jà, dès l'époque homérique, un métier spécial, peu à peu, 
tout en conservant un nom unique, (axuTdjioç, (jxuxeùç) com- 
portait des applications multiples, qui ne pouvaient toutes 
êtres exercées par un seul et même artisan (3). En ce qui 
concerne l'art de tresser, toutes les personnes, indistincte- 
tement sans habileté technique, continuaient bien à l'exer- 

(t) Blumner (H ). Technologie und Terminologie der Gewerbe und 
Kunste. Leipzig, 1875, I,p. 217. 
(8) Op. cit. h p. 151 et suiv. 
(3) Blumner (M.). TechnoL und Terminologie, etc., I, pp. 256, 268. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE 9I 

cer ; mais la corderie se constituait en métier distinct 

Et on pourrait encore facilement multiplier et rendre 
plus frappants ces exemples, si on voulait considérer le 
développement toujours plus grand de la technique et 
la division du travail toujours croissante dans la cérami- 
que, dans le travail des métaux, dans Fart de Tarchitectu- 
re, dans Fornementation, sans parler des arts représenta- 
tifs et leurs applications variées. 



XII 



Cette différenciation et cette spécialisation du travail 
manuel pouvaient se concilier jusqu'à un certain point 
avec le travail servile dans la manufacture ; mais la manu- 
facture à Athènes, quel que soit le nombre varié des exem- 
ples que nous en avons, bien loin de marquer à son em- 
preinte toute la production, reste circonscrite à quelques 
branches seulement ; et tandis qu'apparaît la manufacture, 
il se forme une classe d'artisans qui doivent soutenir la 
concurrence de cette dernière, tant qu'il leur est possible 
et, vaincus, finissent par devenir ses propres ouvriers. Les 
esclaves, fournis désormais sur différents marchés et ali- 
mentés en grande partie par la guerre et la piraterie, sont 
recrutés au hasard et ont difficilement les habitudes et 
l'expérience technique, qui en rendent possible parfois 
l'utile emploi industriel, — adapté au lieu, au temps, à la 
situation particulière dans laquelle se trouve l'acquéreur. 



(1) fiLUHNER, op. ciL I, p. 288. 



93 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

s. 

A toutes ces difficultés, il s'en ajoute une autre. 

Les ventes d'esclaves, faites aux enchères, comme nous 
le voyons en Tannée 415 par le procès des Hérmocopi- 
des (i) montrent que leur prix monte de soixante-douze 
drachmes pour un petit garçon carien jusqu'à cent 
quinze, cent soixante cinq drachmes pour un Thrace et 
cent trente cinq, cent soixante cinq et deux cent vingt 
drachmes pour une jeune Thrace ; cent quarante quatre 
drachmes pour un Scythe, cent vingt pour un Illyrien, 
deux cent quarante et trois cent un pour un Syrien. 
Ces ventes se faisaient aux enchères, il eyst vrai ; mais 
ces enchères avaient lieu à un des moments les plus pro- 
pices de la guerre du Péloponèse, quand on se lançait 
dans l'expédition de Sicile avec une initiative si confiante 
et une telle ardeur d'espérance. De plus, il s'agissait là 
d'esclaves qui ne devaient pas être des pires, appartenant, 
comme ils appartenaient, aux particuliers les plus riches 
et même les plus'pleins de prétentions. On peut donc con- 
sidérer qu'on n'est pas loin de la vérité si on fixe, pour 
cette période, à deux mines ou à un prix non de beau- 
coup inférieur la valeur vénale des esclaves, qui, comme 
ceux dont il s'agit ici, n'ont pas, autant qu'on peut le 
conclure par les inscriptions, d'aptitude technique parti- 
culière et doivent être réservés aux usages domestiques. 
Mais, dans une période de temps toute voisine, Xénophon 
faisait dire à Socrate : « îl en est de la valeur des amis 



(1) C. I. A ,1. tl6-l» L'inscription 274, à en croire Kircboff, n'ap- 
partient pas à VOlymp. 91, %. Sur le prix des esclaves à Athènes, 
on peut voir Buchsenschuetz, Besitz und Erœerb, pp.- 200 et suiv. ^ 
BoBCKH, Staatsfialtung d. Alhen.^ 13 p.85 et suiv. ; Wallon, Hist» de 
l'esclavage. I2, pp. 198 et suiv. ; GigliG., Délie mercedi nelV antica 
Grecia in Memorie delL' Academia de Lincei pour 1896. 



f 



LA CIVILISATION GRECQjUE ET l'eSCLAVAGE 93 

comme de celle des esclaves. Des esclaves, Tun vaut deux 
mines, un autre pas même la moitié d'une mine, un autre 
cinq, et un autre dix mines (i). De Nicias, le fils de Ni- 
cérate, on dit qu'il avait acheté un talent un directeur 
pour ses mines argentifères» (2). 

Cette indication du prix d'un talent est, comme on le 
voit, donnée comme le résultat d'un simple ouï-dire; et 
peut simplement servir à montrer comme quoi le prix 
d'un esclave peut monter très haut, spécialement quand il 
s'agit d'un directeur pour une exploitation dont l'impor- 
tance, même dans l'économie agricole, est relevée avec un 
soin spécial par Xénophon lui-même (3) . Là-même un es- 
clave était'probablement plus précieux qu'un libre, sa con- 
dition assurant mieux la continuité de ses bons offices, en 
faisant l'émanation directe du patron et jusqu'à un certain 
point protégeant mieux ce dernier contre les dangers de 
soustractions et de vol, l'esclave ne pouvant rien posséder 
en' propre, n'ayant par suite pas de propriété où dissimu- 
ler et convertir à son profit ses gains illicites. 

Si, les autres prix de cinq et de dix mines, ou même 
plus, cités en exemple, se rapportaient à des esclaves, 
ayant un prix particulier ou des aptitudes spéciales et une 
éducation technique, leur acquisition devait de plus en 
plus paraître d'une utilité douteuse, et amener à leur 
substituer la main d'œuvre libre, toutes les fois qu'il était 
possible de recourir à cette dernière. 



(t) Chaqae mloe nst de 103 drachna^s et correspond approxima* 
Uvement à 99 fr. Un talent vaut 5.040 francs. La drachme atlico-solo- 
nique correspond environ à 99 centimes. 

{i) MemoTy II, 5, ». 

(3) Oecon., c. 12, et suiv. 



94 LA FIN DE l'esclavage 



XIII 



Les comptes des travaux de TEréchteioii (i), à la fin du 
V* siècle (408 avJ.C), nous montrent que le travail quali- 
fié tendait déjà à prendre de préférence la forme du for- 
fait^ de la ferme, ce qui atteste un plus grand développe- 
ment du travail et même une concurrence plus grande. 
Mais, à côté du forfait, se présente la location d'œuvre à 
la journée pour des travaux qui, sans exiger un long ap- 
prentissage et des aptitudes particulières, constituaient 
néanmoins un travail qualifié, comme celui de scieur de 
long, de menuisier,etc., et le salaire journalier est d'une 
drachme, ou à peu près. Maintenant, les travaux de ce 
genre n'auraient pas pu être exécutés par les particuliers, 
au moyen de leurs propres esclaves non exercés, sans 
perte de temps et le dommage d'une exécution imparfaite ; 
et un esclave, particulièrement attaché à ce travail, n'au- 
rait pas pu être employé durant toute l'année au service 
de son propre maître, lequel, voulant le louer jour à jour^ 
comme cela se fait parfois, n'aurait, d'autre part, pas du 
tout été sûr de l'avoir toujours occupé. Ainsi, pour peu que 
le prix d'un esclave, capable d'un travail qualifié, surpas- 
sât le prix moyen de tous les esclaves, l'intérêt du capital 
avancé, le taux plus considérable de l'amortissement et la 
difficulté de trouver à les occuper d'une manière continue 
étaient autant [de motifs qui en déconseillaient l'acquisi- 
tion. De là découle, simultanément, comme une double 
conséquence : 

(1) C. I. A. I, 324. Cf. aussi 321, 325. 



LA CIVILISATION GRECQ.UE ET L ESCLAVAGE 9^ 

D'un côté aucun intérêt à donner aux esclaves une édu- 
cation technique. De l'autre, le travail qualifié tend 
toujours davantage à former des métiers spéciaux exercés 
par des travailleurs libres, qui, souvent, s'en transmettant 
héréditairement la possession, finissent par avoir une 
clientèle propre, et avec l'aide d'autres ressources, avec 
une liberté plus grande de mouvement, sous l'aiguillon 
plus puissant de l'intérêt personnel, peuvent plus facile- 
ment vivre et trouver un emploi. 

Mais la guerre du Péloponèse, rendue inévitable parle 
désir toujours plus grand d'expansion coloniale et le rôle 
de plus en plus prépondérant d'Athènes, aboutissait à des 
charges toujours plus lourdes pour les alliés et les sujets 
et à des craintes toujours plus vives de la part de leurs 
émules et de leurs adversaires. La guerre du Péloponèse, 
imposée par les conditions même intérieures d'Athènes, 
où la richesse mobilière et le prolétariat cherchaient de 
nouvelles sources de subsistance et de gain ; la guerre du 
Péloponèse devait avec ses péripéties diverses, et sa fin 
malheureuse, en rendant plus aiguës les oppositions inté- 
rieures d'Athènes, créer une état de choses, qui obligeait 
impérieusement le . travail libre à se développer et à se 
chercher un emploi. 

La guerre à peine commencée, l'armée du Péloponèse 
avait envahi le territoire de l'Attique ;et l'invasion s'était 
ensuite répétée quatre autres fois, en 430, en 428, en 427 
en 425, jusqu'à l'habile diversion qui avait eu pour terme 
l'épisode de Pilos (i). A la première annonce de l'arrivée 
des ennemis, les habitants de la campagne avaient bien 
été forcés, bien qu'à contre cœur, de se réfugier dans la 

(1) Thuc, II, 10-23 ; 47,53-7 ; III, i, %o ; IV. 2, 6. 



96 LA FIN DE l'esclavage 

cité ; et il est facile d'imaginer TefFet, pour l'agriculture 
et spécialement pour la culture intensive, de cette occu- 
pation du pays par Farmée ennemie et dé ses excursions : 
une armée à laquelle rien ne résiste et qui se sentant li- 
bre de toute attaque, peut se répandre jusqu'au Laurium. 
L'écho de ces ruines irréparables reste encore vivant 
dans les comédies d'Aristophane, surtout dans les pièces 
de la Paix et des Acarnaniens, qui ne sont qu'une plainte 
des champs dévastés et des vignes détruites. 

La peste, survenue dans la seconde année de la guerre, 
avec son caractère nettement contagieux, tout en faisant 
^rand carnage de libres, doit encore plus exterminer de serfs, 
moins bien soignés, moins bien nourris, plus exposés ; et 
la difficulté toujours plus grande de s'approvisionner, le 
triste (4) sort de la fortune publique et privée, l'impossi- 
bilité d'employer utilement dans la ville les esclaves dé- 
jà attachés à l'agriculture doivent encore plus, de toutes 
manières, réduire le nombre de ces derniers. L'occupa- 
tion de Décélie, ensuite, faite sur les conseils d'Alcibiade, 
en 413, au moment juste où l'entreprise Sicilienne arrive 
à sa fin tragique, fut comme l'épée de Damoclès suspen- 
due sur Athènes. La dévastation des champs fut organisée 
d'une manière permanente ; tout établissement agricole 
stable fut empêché ou privé de toute efficacité, et en 
même temps ce fut pour les esclaves un encouragement 
à la fuite. 

Thucydide (i) nous parle d'au moins vingt mille .escla- 
ves en grande partie ouvriers (xeipoTej^vat) et parmi lesquels, 
comme il nous est peut-être permis de le conclure d'au- 



(1) VII, 27. 



i 



LA CIVILISATION GRBCOUB ET L ESCLAVAGE 07 

très données, doivent se trouver pour une paçt notable 
des esclaves attachés aux mines, qui -prirent la fuite. Ce 
fut.là, il est facilp de le comprendre, un désastre ,pQur 
l'économie à base esclavagiste. La culture des terres ren- 
due impossible, comnie dit Thucydide, ,les escla.ves, 
employés à l'agriculture durent ou bien fuir dès les pre- 
^iers moments de l'occupation du pays, pu être compris 
parmi ceux dont parle Thucydide^ ou durent rester inoc- 
cupés dans la cité, source de maux plus que d'utilité. 

Pendant ce temps, la mortalité considérable des esçla- 
yes,. leurs fuites si nombreuses, la difficulté de les emplo- 
ver d'une manière suivie à rl'agriculture, l'inapôt, quelque 
léger qu'il fût (i), à payer à l'Etat pour chacun d'eux ; 
^c'était là autant de, faits, qui, pris ensemble, devaieii^t ajtne- 
ner, aiftant que possible, à éliminer le travail servile pour 
lui substituer le travail libre. Et le travail libre de son cô- 
té tendait, sur ce point, sous la pression du besoin et de 
la nécessité à prendre la. place du travail servile. 

Réduite, par la ruine de son agriculture, à vivre quasi- 
ment d'importation, Athènes avait dû tourner son activité, 
autant que cela était possible étant donné l'état dé guerre, 
vers la production des objets manufacturés. Mais, quelle 
que pût être la demande de ces produits, étant donné 
les conditions de Jl'époque dans laquelle, en grande partie, 
la production familiale et locale suffisait aux besoins, à la 
consommation locale et familiale, l'exportation, de toute 
façon, devait rester empêchée durant une guerre qui fer- 
mait tant de marchés et rendait les transports si peu sûrs . 
Elle devait rester pire qu'empêchée après la guerre se 
terminant par la ruine de la puissance athénienne. L'Etat, 

(1) BcECHK (A*)., Siaatshaliung , 1^ p. 400 et suiv. 

Qccotti 7 



98 LA FIN DE l'esclavage 

ensuite, était venu à toute extrémité par suite des efforts 
continus et prodigieux d'une guerre si longue, dispen- 
dieuse et aléatoire ; et les fortunes privées minées ou fau- 
chées par la ruine de Tagriculture, par la diminution des 
revenus et un commerce languissant, avaient dû, en outre, 
supporter par deux fois, à peu de distance de temps, le 
poids d'une contribution directe (eldcpopi) s'élevant en 428 
à une somme de 200 talents (i) et en 410 bien plus consi- 
dérable encore (2). 

Recourir, pour s'entretenir soi et les siens, au travail 
manuel, était désormais pour beaucoup une nécessité iné- 
luctable. Déjà les comptes de TErechtéion nous montrent 
comment, en 408, les Athéniens en nombre relativement 
non indifférent font * concurrence aux métèques quand 
il s'agit d'offrir leurs bras pour la main d'œuvre. Mais une 
peinture vivante et parlante de Tétat dés choses à Athè- 
nes, à la fin de la guerre du Péloponèse et immédiatement 
après, nous est fournie par Xénophon dans sqs Mémorables, 
Rien peut-être n'est plus propre que ces quelques pages 
à nous donner une idée complète de la condition d'Athè- 
nes à ce moment (3). 

Aux conséquences de la guerre extérieure se sont ajou- 
tés les maux de la guerre civile, qui provoquent encore 
l'intervention étrangère. « La terre ne rapporte rien, oc- 
cupée par les ennemis ; les maisons ne donnent rien non 
plus, les habitants ayant CDUsiiérablement diminué en 
nombre. Personne n'achète, et on ne parvient d'aucune 
manière à emprunter. » Les clérouques reviennent dans 
la mère-patrie ; mais ils ont été dépouillés de tout ce 

(1) Thccyd., IU, 19. 

(2) Lys., XX!, 1-3; Guiraud [?.)., La propriété foncière, eic^ 

p. 532. 

(3) Memor., II, 7-10, 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE 99 

qu'ils possédaient dans les colonies ; et, en Attique, ils 
n'ont rien et ils n'apportent que Toffre de leurs bras et 
leur besoin des choses Ujécessaires à la vie. C'est dans cet 
état de choses qu'Aristarque rencontre Socrate, se plai- 
gnant qu'il a à la maison quatorze personnes à nourrir ; 
qu'Eutire le clérouque rapatrié fait entendre les mêmes 
plaintes. Des lenteurs et de tous les détours de la fine 
dialectique socratique se dégage alors, comme une con- 
clusion nécessaire, un enseignement qui s'offre inévita- 
blement de lui-même, comme un remède unique et iné- 
luctable : le conseil de recourir au travail le plus appro- 
prié pour s'élever à cette considération matérielle qui 
rend çiaintenant enviables aux yeux de l'un d'entre eux 
les esclaves artisans de Cyrebe, de Nausicyde, Demée 
et Ménon. 

Ainsi le prolétariat athénien s'adonne toujours davan- 
tage au travail, obéissant à l'impulsion du besoin que la 
cruelle catastrophe de la guerre a pu rendre plus vive 
mais qu'on n'a jamais cessé de sentir. Et par suite de 
l'inévitable dépendance, dans laquelle se trouvent les con- 
cepts théoriques des divers modes d'existence, l'opinion'de 
la dignité du travail ne cesse de gagner du terrain et trou- 
ve sa pleine reconnaissance dans les paroles de l'homme 
le plus élevé moralement de son temps, de Socrate. 



XIV 



On a dit souvent et on répète encore que la solde dis- 
tribuée aux citoyens dans les assemblées, les collèges ju- 
diciaires, les théâtres, les enlevait au travail, en leur four- 



JOO LA FIN DE l'bSCLAVAGE 

nissantles moyens de. mener une vie okiye. Mais c'est là 
.nae opinion qui ne résiste pas à un examen attentif . 

Des assemblées. politiques on peut considérer comme 
.certain qu'il n'y en ^ut normalement pas .plus de quarante 
paran(i);-.et la valeur du jeton de; présence fut, pour cha- 
que citoyen, d'une, de deux peut-être trois oboles pour la 
période la .plus lo.^igue, passant au tenips d'Aristote à 
neuf oboles pour L'assemblée principale, et à une drachme 
les autres (2). Mais les exigences croissantes de la vie .et 
pour le nombre limité des assemblées ne permettaient 
pas- d'en faire un moyen d'existence.Plus.fréguentïÇs que 
les assemblées .politiques étaient les ré unions jde collèges 
judiciaires, mais les indemnités accordées aux juges ne 
dépassaient pas trois oboles (5); et les convocations pour 
les tribunaux durent nécessairement se faire plus rares, 
quand Athènes perdit sa juridiction sur les alliés. En 
outre ne pouvaient légalement remplir les fonctions de 
juges que les citoyens ayant dépassé la trentaine ; et, 
en fait, ne les remplissaient la plupart du temps que les 
gens âgés n'ayant pas d'autre occupation. 

La constitution judiciaire voulait ensuite que dans les 
causes moins importantes et par suite les plus fréquentes, 
les juges fussent au nombre de deux cent un ; les citoyens 
n'y prenaient donc part que pour une faible partie (4). Le 



(1) Hermann-Thumser, Griech. Staaisalterthiimer, l6, p. 504 et 
suiv., avec les témoignages et les auteurs qui s'y trouvent cités. 

(2) *AeY|v. TCo).. 27, 41, 62. 

(3) L. c. 

(4) Fkaenkel (M.),Dte atlischen Geschworenengerichte, Berlin,lâ77, 
pp. 7,9,9i et suiv.; *A6y|v. tco^. 63. In Meier «ndScHOEMANN (D. AU. 
Froc, n, bearb, von j. M. Lipsius, I, p. 1861), on évalue à cent jours 
seulement par les jours d'audience des tribunaux, depuisj Euclide. 



LA CrVILISATIOÎ^ &KECQJJB ET t ESCLAVAGE 



lOT 



jeton de présence aux spectacles, que, par une équivoque 
dontrAÔYjvaCwv ico^^ttéia nous donne indirectement;rexplica- 
tron, Plutarque prétend remonter à Périclès, date en réa- 
lité d'une époque postérieure; et, quelle qu'en soit f im* 
portance au iv* siècle, versée sous une forme ou sous 
l'autre comme droit d'entrée au théâtre, il ne saurait re»- 
présenteT un moyen d'existence. M^me pour ceux-là qui 
admettent pleinement des conclusions, qui sont loin de 
s'imposer toutes, et qui sont disposés à attribuer à ces 
indemnités théâtrales l'importance la plus grande ; qui 
élèvent de 35 à 30 les fêtes qui reviennent chaque an- 
née (i) et laisent ainsi aux citoyens la possibilité d'ua 
certain gain ; même à ceux-là il ne sera pas facile de 
fairp de ces jetons de théâtre une contribution de quelque 
importance pour la [subsistance de chaque citoyen. 

Ainsi, ces gratificatians accordées par l'Etat, sous ces 
différentes formes, même portées à jleur maximum,ne sau- 
raient représenter pas même pour cette partie des citoyens 
qui peut en jouir, un revenu normal et assuré de plus de 
trois oboles par jour. Et trois oboles par jour, si l'on en 
croit Aristophane, représentaient à peine le gain journa- 
lier d'une des plus basses catégories de travailleurs ma- 
nuels, peut-être [de la plus basse (inf)>.<S<popoi) (2) ; ces trois 
oboles étaient le prix minimum d'un sixième de mé- 
dimne de blé ; et le blé qui, encore [aujourd'hui, est sujet 
à^'des oscillations de prix perpétuelles, était alors, spécia- 
lement dans un pays |vivant d'importation comme l'Atti- 
que, exposé à des renchérissements continuels, très rapi- 
des et considérables. 



(1) BoECKH (A«). Staatshaetung d. Àthener, I3, pp. 274 et sai?» 

(2) Aristoph., Ecclasias., v. 310. 









» 



103 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

On ne saurait donc admettre que, quand même les dis- 
tributions faites par TËtat, à différents titres, auraient pu 
réaliser, pour les citoyens, un minimum de subsistance, 
ces derniers auraient renoncé à déployer, en travaillant, 
une activité capable d'améliorer leur condition, pour réa- 
liser la vie triète et pénible d'un homme n'ayant pour 
vivre que des rogatons. Mais en ceci, comme en tant 
d'autres choses, on s'est laissé détourner de la bonne voie 
par l'habitude contractée ^d'accorder aux jugements et à 
la. [satire d'Aristophane une valeur objective, qui se con- 
cilie mal avec son caractère Jde comique et encore plus 
d'homme de parti (i). 

L'augmentation graduelle de ces distributions, loin de 
pouvoir être considérée comme un moyen de détourner 
les travailleurs de leur métier, est une preuve, au con- 
traire, que le labeur professionnel d'un grand nombre 
rend nécessaire le paiement d'une indemnité toujours 
plus considérable, destinée à compenser le temps sous- 
trait au travail professionnel par le soin des affaires de 
l'Etat et à l'empêcher de déserter les assemblées publi- 
ques (2). 



XV 



Du reste le même Xénophon fait dire par Socrate (3) à 
Carmide, que l'assemblée, au fond, se compose de teintu- 
riers, de travailleurs de cuir, de menuisiers, d'ouvriers en 

(1) Muller-Strubing (H.). Aristophanes und seine Zeit, Leipzig' 
1873, p. 48 et suiv. 

(2) 'AOyiv. 1:0k, 41. 

(3) Memor., III, 7, 6. 



LA CIVILISATION GRECQ.UE ET l'eSCLAVAGE I03 

métaux, agriculteurs, commerçants, revendeurs. Ce grou- 
pe d'artisans qui, comme l'observe Socrate lui-même, 
constituait le noyau de l'assemblée, avait acquis une vé- 
ritable importance politique, et, après la mort de Périclès 
donnait même à la République tous ses hommes d'Etat, 
constituant, arec le groupe des commerçants, un parti 
spécialement opposé à celui des propriétaires fonciers et 
imprimant à la politique athénienne une direction de na- 
ture à donner ou à |conserver à la cité le caractère et la 
position d'un peuple souverain sur la mer et le Centre 
économique et moral du monde hellénique. 

Peu de périodes sont aussi propres que, celle-ci à mon 
trer comme quoi l'histoire n'est qu'une lutte de classes ; 
tant, sur la fin du v* siècle, à Athènes, les intérêts des pos- 
sédants et des prolétaires, de la propriété foncière et de 
la propriété mobilière devenaient toujours plus opposés, 
plus contraires, et trouvaient un écho, une voix et des ar- 
mes dans la littérature, la philosophie, le théâtre. La co- 
médie, particulièrement, prenait une forme purement po- 
litique ; et, sous les travestissements les plus hardis et les 
plus fantasques, empruntant ses noms ef ses formes aux 
oiseaux, aux guêpes, aux grenouilles, envahissant les ré- 
gions de l'air et de l'enfer, ne craignait pas de porter sur 
la scène les hommes et les luttes du temps, et, grâce à la 
véhémence des passions en jeu, à la faculté de refléter 
directement et sincèrement la vie populaire, démentait 
l'aphorisme que la poésie politique était forcément un 
poème ennuyeux. 

Renan dit très bien(i) «que le cadre de civilisation,qu'on 
doit à la Grèce, peut être indéfiniment agrandi, mais qu'il 

(1) Bist, du peuple d'israè/. Paris, 1887, L, 11» 



I04 iK FIN DE l'eSCLaVa'gÈ 

est complet quant au nombre des parties. Lé pi'oèrès é6ù- 
sistera éternellement à développer ce que la Grèce a coâ- 
çu, à finir l'esquisse qu'elle a ébauchée, si Ton peut dire, 
d'iine manière stupéfiante >>. 

Le fait est que, en Grèce, et spécialement à Athènes, 
slvec l'accumulation de la richesse et* la formation d''un 
prolétariat composé d'hommes libres, avec Taccroisse- 
mént des besoins dé l'industrie et l'ingéniosité plus gran- 
de dans la recherche dés moyens techniques de les satïs- 
faire, il se formait peu à peu un milieu qui, par sa struc- 
ture économique, débordait souvent les Cadres de l'éco- 
nomie' antique, constituant une sorte d'anticipation de no- 
tre propre milieu économique ; et dé ce substrat matériel 
de vie, comme d'un terrain fécond surgissaient, comme 
^autant de précieux germes, les plus grands problèmes dé 
la vie politique et intellectuelle, la possibilité d'une cul- 
turé stipérièure, d'une vie de la pensée, d'institutions et de 
concepts juridiques, de systèmes dé philosophie pratique 
et spéculative de la compréhension la plus large. 

Cette lutte des classés les unes contre les autres, qui, à 
son tour, faisait place, dans. lé champ clos de la cïa'sse 
mériié, a une lutte plus âpre encore des individus entf'- 
éux, devait attirer naturellement, par sa persistance 
même et par suite de son action toujours plus délétère, 
l'attention des penseurs j et d'autant plus," dans cet éVéîl 
de tant d'énergies de toutes sortes, leur aspiration déviit 
aller â la réalisation d'une association équilibrée et har- 
monieuse, et à la recherche répétée des causes toujëiirs 
plus Ibiiitàiries de ces dissensions qu'il fallait extirper 
jusque dans leurs racines. 

Cette abondante germination d'idéologie, de systèmes, 
d'utopies et de théories, qui meta nu les croyances et les 



LA CIVILISAlibN GRÈbouîs' E? L^stLAVAGE lOÇ^ 

côûtiiiîiék tràditioÀnellés, qui se propose dé dôrinef un 
fôiiilàSénttïiéorî4ue nouveau âla^ société et à là vie jurï- 
dïque, 4^1 reéhréfché les' conditïoiiis dej l'Etat meilleur et, 
le'Câis échéant, sait' en déérïré le mbdfele ; cette riche 
gîeiAnfûâtîôn a ses raclneis dans un état de choses încér- 
tâinV vacillant, qui hé s'adapte pïus aù^ besoiris présents^' 
efq^î'ést ïé plus SÛT indice d^un système de vie près d'à- 
chey'ersorn cycle, pendant qu'un autre s'annonce vagu'é 
et p'icèrtâin. L'ordre étahli cherchait une justification 
théoifîquéet ne la trouvait que d^ans la forcé, dan^ ufte àà- 
minaè'ôn imposée, dans la cohfusion dû juste et de l'utile, 
non ce ^u!i esf utile à tous eri général, mais ce quî est- 
utile au* individus en particulier. Et (c'était là une justifi- 
cation portant en soi les éléments de sa propre négation, 
et, d'intention et de forme conservatrice, une jùstificatiotï 
aboutissant à un résultat purèmeiit révoIutionùaiTè, sup- 
primant vif tuelïè'me'nt la dîfféi^eTÏée éiïtré le maître et l'es-* 
clàvé (i!),ét suscitant, S l'état permanent, fihgurféctioii et 
îé conffit des classes. Mais tout cela tf était que ïa conàé- 
quêîïGe ïdgiq'ue de ces tondfitiôris niâféHélles qui daiil là 
Grèce, plus ou in6ins, avàîenf rendu pfué âpre et plus é-i- 
trèirièlechôc des intéiêts cdniraires ; et les luttes sôciaf- 
les â'Argos et de Coicyrë, là guerre sans (Quartier énttè 
les tiches et lèèpaùvrès, la perversion morale, ijui accom- 
pagne cet état de guerre interne et externe, tout cela h'a 
pds pour explication cètéé évoltïtiôh iduvélle des idées 
fiôlîtiqu'es et liiorales, mais prëcisémeiit f eipli^ue (2^. 

D'un autre côté, le même état de malaise et le senti- 
niènt d'angoisse matérielle et morale qui àè dégage fies 

(ij Plat., Gàrg, 4él a. 

(2| Thuct., ill, 82 et suiv. ; Isokr. Philip., 20 ; Arehîâani. 28. 



I06 LA FIN DE l'esclavage 

conditions de vie, que nous venons de voir, devait se re- 
fléter dans la pensée sous forme d'aspiration vers des 
formes sociales et politiques harmonieuses dans toutes 
leurs parties, et bien adaptées à leurs fonctions. L'unité, 
rompue dans la pratique, se trouvait rétablie dans l'idéal ; 
et les dissidences de la vie devenaient concorde dans la 
pensée. « Au point de vue de Tatomisme individualiste, 
qui ne faisait pas difficulté à identifier TEtat avec les élé- 
ments et les personnes qui le composaient temporaire- 
ment et à le résoudre en un système d'unités mécaniques ; 
à ce point de vue s'opposait un autre point de vue, re- 
connaissant un intérêt social collectif, qui n'est pas la 
somme des intérêts particuliers, et cherchant à concevoir 
l'Etat comme un tout cohérent, avec un contenu distinct 
du contenu de la somme de ces parties (i). 

Ainsi, Socrate arrivait à voir dans TEtat le suprême or- 
•ganisme moral, dans la politique le but du bien-être uni- 
versel, dans Tart de gouverner Fabrégé de toutes les ver- 
tus ; mais justement, parce que la vertu a sa cause dans 
la science, il faisait de la capacité la condition nécessaire 
pour participer à la direction de l'Etat (aj; et lui-même, 
qui avait théoriquement réhabilité le travail libre, en 
venait dans le domaine politique à le rabaisser, recon- 
naissant en lui un empêchement à la véritable éducation 
civique (3). 

La conception socratique de l'Etat domine tout le temps 
la spéculation, qui même sur les points, où elle s'écarte 



(1) PcEHLMANN (R.). GescMchte d, antik, Kommunismus und 
Sozialismus . Munchen, 1893, I. p. 162. 

(2) Zkller, (E.), Philosoph.d, Grie<)hen, II. U p. 168 et sui?. 

(3) DoERiNo (A..), Dei Lehre desSokrates als sociales Reformsysteni. 
Mûnchen, 1895, pp. '387 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE IO7 

de la première, n'en est qu'un développement logique. 

Dans la conception idéale platonicienne TEtat n'est que 
la justice réalisée, avec un partage des fonctions conforme 
à la raison et réalisé par les plus aptes. Mais au grand 
idéaliste n'avait pas pu échapper la perturbation apportée 
à la vie d'un tel organisme politique et aux fonc- 
tions de toutes sortes (i) par le conflit des intérêts, le con- 
traste de la richesse et de la pauvreté ; et ainsi Platon se 
voyait contraint, comme par une nécessité logique, d'in- 
troduire ce communisme qu'il limitait à la classe des gar- 
diens de l'Etat, et que de malencontreux disciples, en réa- 
lité plutôt des censeurs (2) satyriques (3), plus logiques 
que lui, étendaient à tout. 

Cet idéal communiste, qui, ainsi circonscrit, apparais- 
sait la première fois, par une ironie de l'kistoire, dans 
l'œuvre d'un écrivain aristocratique et de tendance con- 
servatrice, purement rationnel dans ces fondements, sur- 
gissait à la fois trop tard et trop tôt : trop tard, les diffé- 
rentes sortes d'utilisation sociale ou gentilice de la terre 
étant dépassées et périmées depuis longtemps ; trop tôt, 
si l'on considère le développement-des forces productives 
qui devait donner par la suite à l'idéal communiste un 
substrat scientifique et pratique et en même temps appren- 
dre à en faire non une catégorie logique, mais une caté- 
gorie historique ; non une simple forme idéale de gouver- 
nement plus parfait, mais une nécessité économique ob- 

(I) PouT. 421-4^. 

(2) Ghiappblli A« Le Ecclesiazuse di Aristofane e la Republica di 

Platane in Rivisia di filologia e dHstruzione classica, x\ (i883« pp. 

161 et 8iiiv., et xv (1887) pp. 343 et sui?. ; Zbller E. Die philosopha 

d. Griechen, it,i* p, 551 ;cfr. aussi Goonetti de Marths 8.,5oc2a^tffRo 

antico, turino, 1889, pp. 508 et suiv. ^ 

(3) Ghiappblli, op. cit., xv, p. 351. 



I08 LA FIN DÉ L'ÈSdlXVAVSÉ 

jedtîve et réelle. Le développement limité des forces pro- 
ductives, maintenant la production dans* ses conditions 
de production restreinte et difecte,- faisait sentir à la Grèce 
antique le Besoin d'égalité, le besoin d^une prbpriété pri- 
vée étendue à tous, et non pas celui d'uiiie ôi^ganisia^ïoiï 
communiste, dont Fidée, même théoriquement admise 
par quelques-uns, restait politiquemeikt stérile. 

Aussi Aristote pouvait facilement la combattre en la 
fappi'ochant des conditioùs économiques et des seiîti- 
ihents de son temps. Tout comme, en se basant sur la sim-» 
plicité et la nature inerte de Tinstrumeiit technâque, il 
pouvait décréter la perpétuité de resclavagé que n'an 
valent nié non plus ni Socrate ni Platon, et doiït le philo- 
sophe de Stagire venait river les chaînes par un sophisnie 
qui n'était qu'an travestissement habile de la théorie^ 
socratique, Fingénieuse fusion de là théorie socratique 
donnant le gouvernement aux plus capables et de la 
sophistique assujétissant les moins forts atix plus forts. 

Mais pendant que ces théories, filles de leur temiJs, ten- 
taient d'enfermer la réalité dans le cercle des prévisions 
|>erS6nnelles ou de la spéculation savante ; par une évolu-» 
tion continue et persistante, dont se percevaient seulement 
les phénomènes les plus saillants, dont on découvrait le» 
caractères extérieurs sans en appréci jr les conséquences 
non immédiates, — dans Taccumùlation de la richesse et 
le développement dii prolétariat se préparaient les élé-^ 

ments qui auraient pu éliminer l'esclavage en lui substi- 
tuant le salariat. Et — il vaut la peine dé lé ndter — le 

Comique conservateur, qui, fortement établi dans la rèa- 

litéj raillait l'utopie, voyait Safts le vouloir plus loin que 

les atitres quand il introduisait sûr la scèiie la PâuVfeté 

pour montrer en elle la cause des causés de tqfute là vie 



LA CIVI^SATION ,GRBCQ;UE ,BT ,L ESCLAVAGE JpÇ 

sociale» lia r^i^oti d^rnij^ra duiinouyem\eat automatique 4e 
rtojiA^iU Klfi éÇ9^9mi^^^ .et 4e;se8 .multiples activités. (^). 
L'e«;tev8ge:inêip,e,nîétaiit,que rjun de $es effets si nom- 
breu^;(2). I/at:Ç,h^înp bris^^,qui enqh^^în.ait-resçlave à son 
maître, il serait resté encore, comme le répétera plus 
Mx^ .UJi.'rh|Stçi|r.(3),.et un pliUqtspphe stoïcieji (4), une au- 
tre chaîne ^inyi^jl^le qtpour,c€|la plus fprte et.plus-difficile 
Ji rompre.' Isi faim, qui jd'une manière hideuse et pourtant 
non iijiJ^t^ntij^U^ment jau^ire gurait fait renaître, 3Qus v^n 
autre .a^p^t, la sujétion jd'une partie du genre humain à 
rentre f partie. 



XVI 



Bn,r:4^1ité,dans toute la Grèce çt même à Athènes,bien 
que parfois sous une forme moins franche, le quatrième 
siècle marque un. progrès, une accélération dans la for- 
mation, d'un élément prolétarien important et dans la con- 
centration de la richesse. L'accroissement de la popula- 
tion, et. le. dé velpppement du prolétariat, même pour Tan- 
tiquité, épient uije légitime source de préoccupations, jun 
problème politique pressant, et avaient trouvé, en Grèce, 
un dérivatif daAS ce vaste et hardi mouvement colonisa- 
teur, qui avait tant contribué à la grandeur économique 
et morale de la civilisation grecque. Mais l'expansion 
coloniale avait, elle aussi, trouvé, ses limites ; et, à me- 

|1) Plut. V. 5i0et8uiv. 
(2| Plut. V. 517et8ui?. 

(3) AiaoO Sa 9660; 6 Vi|i.éTepo; SeaitÔTY);. Liban, XXXI S. serv,, Il 

p. 642. 
(&) Epitect. Disskrt. 4, I. 34. 



IIO LA FIN DE l'esclavage 

sure que se développaient les colonies, qu'elles tendaient 
jusqu'à un certain point à s'émanciper économiquement 
et politiquement,le bénéfice indirect que la métropole 
retirait d'elles depuis leur fondation venait à être peu 
de chose. 

Athènes, qui avait développé ses forces à l'intérieur et 
sa puissance maritime quand déjà les autres pays plus 
précoces l'avaient prévenue par leur expansion coloniale , 
sut s'emparer, en effet, des colonies de ces derniers, en 
même temps qu'elle s'attribuait par des traditions con- 
trouvées le mérite de les avoir fondées. Son empire ma- 
ritime croissant a sa contrepartie dans l'envoi parallèle de 
cléroilquies, d'expéditions de colons, qui servaient en 
même temps à donner un débouché au prolétariat athénien, 
à assurer l'empire de la mère patrie, et à punir les alliés 
qui . font défection et les sujets rebelles, sans créer des 
communautés autonomes, capables de venir un jour en 
conflit avec leur pays d'origine, mais plutôt des groupes de- 
vant se considérer au contraire parla suite comme des élé- 
ments simplement détachés de ce dernier (i). La grande 
catastrophe, dans laquelle là guerre du Péloponèse avait 
trouvé son épilogue, avait entraîné dans une même ruine 
les efforts du passé et les espérances de l'avenir ; et la diffi- 
culté d'établir hors de la patrie le prolétariat, devenu plus 
nombreux et plus misérable par suite de toute une série 
de désastres, était encore aggravée par le retour des 'clé- 
rouques expulsés. A vrai dire, au point de vue démographi- 
que, ces éléments venaient infuser un sang nouveau à la 
population exténuée par la peste et la guerre. Mais, au 
point de vue économique, les terres, appartenant aux ci- 

(1) BoECKH, Staatshallung d, Athen.y 1^ p. 499 et suiv. 



J 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE III 

toyens disparus, s'étaient concentrées dans les mains 
de leurs successeurs, et ceux qui étaient revenus et qui 
étaient survivants, n'ayant aucune part à la propriété de 
la terre, ne pouvaient que s'employer comme mercenai- 
res dans les travaux agricoles ou dans les travaux indus- 
triels. La ténacité, avec laquelle Athènes, à peu de distan- 
ce de temps de son écrasante défaite, tentait de rétablir sa 
fortune politique et commerciale, et Tenvoi de clérou- 
queSf suivant aussitôt après tout succès de guerre, nous 
montrent encore mieux le grand besoin d'Athènes de 
trouver un utile emploi à une partie de ses citoyens. 
Mais les nouvelles forces politiques, entrées dans le jeu 
de la politique grecque, et leurs sourds manèges pour 
commander en divisant, perpétuaient Tétat de guerre 
en rendant encore plus incertaines les acquisitions 
faites . Un seul revers faisait perdre les avantages d'un 
grand nombre d'années. Ainsi la paix d'Antalcidas, qui 
ratifiait l'autonomie des cités grecques, enlevait à Athè- 
nes le fruit de ses conquêtes récentes ; et quand, après 
moins de dix ans, il fut possible à Athènes de jeter les 
bases d'une nouvelle confédération maritime capable de 
lui permettre de sortir de son abaissement économique et 
politique, les Athéniens durent commencer par renoncer 
« à acquérir, soit à titre public soit à titre privé, des 
maisons et des terres dans les pays alliés, à les acheter, 
à les prendre en hypothèque, sous peine de voir confis- 
quer leurs acquisitions ( i ) . 

Le champ d'expansion restait, ainsi, pour eux limité 
aux pays non alliés ; et les Athéniens en profitèrent,toutes 
les fois qu'ils purent, pour fournir à leur avide besoin 

{1)C. LA, II, 17,1. 33 et suiv. 



,4^ t<^rçe,s. M^is l!hégémome politique, si disputée je^t ,5! 
changeante danser quatrième siècle, la frèqugî^cp ^g^ 
guerres et leur fortune variée, le coa\i:fiençeinei\t^^t Jgs 
progrès de la puissance ,mjacédopieiine Jjn^itaient,, contra- 
riaient, rendaient caduques Ji^urs ^cquisitions,;(i) qui, de 
4putes ni^nières,.nie constituaient plijs çoinpie aux ^eil- 
leurjSitemgs de la ^puissance athénien^ jin ^stéflaa|}qu,e 
.et puissant moyen de débarrasser Athènes d'v^ne partie jie 
son prolétariat croissant. Parfois même il arrivait qu'on 
le voyait subitenient accru du retour des clérquques^x- 



XVII 



Le quatrième siècle marque, avons-nous dit, un progrès 
notable vers la concentration de la richesse, qui va tou- 
jours croissant à Tépoque postérieure (2), et qui donne 
naissance à cette floraison d'oligarchies, dans lesquelles 
un écrivain (3) a voulu, non à tort, que fût la cause princi- 
pale à laquelle il convient d'attribuer la guerre d'Athènes 

avec ses alliés et la dissolution de la ligue maritime. 
Cette concentration de la richesse, particulièrement de 

la richesse immobilière, est ordinairement niée, ou, tout 

au moins, mise sérieusement en doute, pour Athènes (4). 

Et cependant si, à Athènes, le morcellement antérieur de 

(1) BusoLT (G.)- Der Zweite athenische Bund in lahrbuch. f elass: 
Phil., VII, s. B.^ 1874, p. 807 et suiv. ; p. 853 et suiv. et poisim; 
BoECKH, StaaishaUung, I,p. 499 et suiv. ; Guiraud/ op. cit., p..616.et 
suiv. 

(2) GuiRAUD, op. cît, p. 398 et salv. 
(3\ BusoLT, op. cit., pp. 852-3. 
(4)Gi'iRAUD, op. cit., p. 406. 



LA aVIUSATION GRECaUB ET l'eSCLAVAGE H3 

la propriété immobilière, et, plus que cela, la culture en 
partie intensive et la faible productivité du sol offraient 
quelque obstacle à la concentration, les causes, qui pous- 
saient à cette concentration, opéraient là plus qu'ailleurs. 
Plus lente, peut-être, et moins complète, par suite même 
du milieu physique, elle est seulement dissimulée à nos 
yeux en partie par le manque de données concrètes, en 
partie par le caractère industriel de l'économie athénien- 
ne, laquelle, offrant au travail un emploi utile, rendait 
moins sensible et moins funeste qu'ailleurs l'accroisse- 
ment du prolétariat. 

Mais d'une manière indirecte, en portant notre attention 
sur les caractères extérieurs de la vie de l'époque et en 
groupant diverses données, on peut arriver à se rendre 
compte que le même phénomène se produit à Athènes, 
le même phénomène ou tout au moins la tendance à 
la réalisation du même phénomène dans la mesure où le 
permettaient les agents d'ordre opposé. 

Une notice sur l'état de la propriété après la chute 
des Trente nous apprend, que cinq mille citoyens (i), — 
c'est-à-dire un quart de tous les citoyens, d'après les cal- 
culs ordinaires, et plus d'un quart, si l'on envisage le nom- 
bre réel des citoyens après la peste et la guerre, — étaient 
absolument privés de toute possession foncière. Qu'en- 
suite, même dans le restant de la population citadine, la 
propriété ait été assez inégalement partagée, c'est ce que 
démontrent les tentatives oligarchiques de cette période 
de temps, qui, après s'être essayées à limfter à cinq mille 
citoyens les droits du citoyen actif, aboutirent à la fin de 

(1) D;oNYs. Hal., Lys,, c. 32.- 

Ciccolti 8 



114 LA FIN 2>B l'bScLtAVAOB 

laguerre à rétablissement d une oligarchie plus fermée 
et -plus puissante encore (ij. 

iEn outre, cette notice précieuse des patrimoines fami- 
liaux, existant de la fin du cinquième à la fin du quatriè- 
me, (-2) à côté de la mention fréquente de fortunes de trois, 
quatre et cinq talents, nous parle de fortunes de trente, 
quarante, cinquante, soixante, cent talents. Et ces fortunes 
sont d'autant plus fréquentes et considérables que nous 
descendons davantage dans le temps, jusqu*à ce que nous 
arrivions à la fortune de Diphile (3), qui confisquée sous 
Lycurgue, aurait, dit-on, donné cent soixante talents, et à 
celle d'Epicrate, qu'on évaluait à six cents (4). Il est vrai 
que, dans beaucoup de cas, nous ne savons pas pour com- 
bien entrent dans la composition de ces patrimoines les 
biens fonciers; et pour quelques autres nous savons qu'ils 
représentent en grande partie' de la richesse mobilière. 
Mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'un des 
modes d'investissement les plus fréquents de la richesse 
mobilière c'était le prêt hypothécaire ; et à une époque 
de faciles revers, occasionnés, à défaut d'événements 
extraordinaires, par le tourbillon même des affaires, rien 
n'était plus facile pour le créancier que de se substituer, 
par l'expropriation, au débiteur,en concentrant ainsi entre 
ses mains plusieurs propriétés. 

Les discours des orateurs nous attestent cette fréquence 
des prêts hypothécaires ; et ce qui nous en donne encore 
une idée exacte ce sont les stèles hypothécaires, qui nous 



(1) ÀRlsTOT., 'AÔYivaCwv iîoTl m c. 29-38. 

(2) BoicfCH, Staatshaushaltung d, Athen,, I3, p. 560. 

(3) Plut. Vita I. Orat, 7, 34. 

(4) Suidas s. ▼. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGB ^ LLJ 

oi^t été conservées (i) et qui —un fait très notable— com- 
mencent juste à apparaître avec ce quatrième siècle. « De 
toutes les stèles hypotlxécmres, — observe-t-on (2) — , pas 
une seule ne remonte à la guerre du Péloponèse. Le nom- 
bre en est trop considérable, aujourd'hui, pour qu'on 
puisse attribuer cela aux hasards de la découverte ; d'où, 
sans prétendre que l'hypothèque n'ait été pratiquée qu'au 
quatrième siècle, nous pouvons admettre que les stèles, 
hypothécaires n'apparaissent qu'à cette époque, au mo- 
ment même où le régime hypothécaire a atteint son plein 
développement». Ajoutons à cela que quels que soient les 
avantages que, étant donné les circonstances et l'accrois- 
sement des charges à cette époque, la propriété mobi- 
lière présente sur la propriété immobilière, le capital 
mobilier doit cependant s'être porté vers les placements 
.en biens fonds, dès que les céréales, comme il arrive sou- 
vent, augmentent de prix (3) et que. un tel emploi du 
capital peut paraître profitable. 

Le système de la ferme, nullement limité aux biens des 
personnes morales (4),nous montre encore ce fait, qu'avec 
la substitution de la culture ayantjun caractère d'entreprise 
. à la culture directe, c'est une nouvelle phase de la pro- 
priété immobilière qui apparaît. 

Enfin nous ne manquons pas du tout de claires indi- 
cations et de données concrètes témoignant de. l'existence 
de possessions d'une étendue considérable et d'une con- 

(1) G. I. A. II, 1103 et suiv. ; Hiecueil des inscriptions juridiques 
grecques par R. Dareste, B. HAUseocLLiER, Th. Reinach« Paris, 1891« 
p. 107 et suiv. 

(2) Recueil des inscripU jurid, etc., I, p. 122. 

(3) [Deaiostu]. c . Phaenip., p. 10 io, SO. 

(4} Recueil des inscripL jund,, II, p, 894 et suiv. 



I 



Il6 » LA FIN DE l'esclavage 

centration de la propriété foncière . Démosthène y fait 
explicitement allusion quand il dit que « plusieurs possè- 
dent plus de terre que vous tous qui composez ce tribunal 
(i) ; assertion qu'il répète en Famplifiant dans un autre 
discours (2), dont on nie du reste Tauthenticité. On a ob- 
servé (3) que les individus présents au triburfal pouvaient 
être seulement deux cent un, mais pouvaient être aussi 
bien plus ; et, à en juger par les idées que nous pouvons 
nous former du nombre des juges dans différents cas (4) 
et par la nature même de la cause, on peut retenir qu'ils 
ont été, dans le cas qui nous occupe, en nombre sensi- 
blement supérieur. De toute manière, la proportion de 
un à deux cents n'est pas faite pour exclure Tidée de la 
concentration de la propriété. 

Les inventaires des fonds, empruntés aux orateurs (5) 
avec leur valeur déclarée, qui va de deux mille drachmes 
à deux talents et demi, ne sont pas plus de nature à nous 
faire supposer une grande division de la propriété fon- 
cière, si nous considérons que, étant donné là faible produc- 
tivité du soi de TAttique, ces sommes, par elles-mêmes 
assez faibles, peuvent correspondre à des propriétés non 
petites, d'autant moins petites qu'elles sont plus éloignées 
d'Athènes. Les ventes de terre, celles que nous connaissons, 
. montent les unes à un prix élevé de trois mille cinquante 
drachmes, de deux talents et demi; telles autres sont faites 
moyennant un prix assez faible, dans lequel on peut voir 

(1) Contra Ari8{ocr. p. 689-208. 

(2) icepl (juvTdÇetix;, 30. 

|3) PoEBLMANN |R ). Àus AlteTthum und Gegenwart, Munchen, 
«1895, p. 395. 

(4; Frabnkel. Die attischen Geschworenengerichte, p. 103. 
(5) Gdiraud. La propriété foncière, etc. p. 393, 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE 1 1 7 

un indice de l'absorption des lots de petite étendue (i). 
La diversité des prix devait dépendre, en outre, de Téloi^ 
gnement plus ou moins grand du centre, en sorte que 
quand, dans les inscriptions relatives à la taxe sur les ven- 
tes, nous trouvons vendues à des prix invraisemblables 
des terres situées dans des dèmes éloignés comme celle 
d'Anaphlyste vers le cap Sunium et de Kydantide (à la ba- 
se du Pentélique (2), le bas prix qu'on trouve mention- 
né ne prouve pas à lui seul et d'une manière absolue con- 
tre l'étendue du bien. On a relevé que « le trait caractéris- 
tique d'un pays de grande culture c'est la tendance qu'ont 
les propriétaires à grouper leurs possessions dans un même 
lieu, de manière à constituer une exploitation unique ; la 
surveillance en est plus facile et les dépenses de main 
d'œuvre diminuent. Partout, au contraire, où la propriété 
est éparse on peut affirmer hardiment qu'il y a-morcellement 
de la propriété » (3). Mais, si je ne me trompe, on identifie 
ici à tort deux; choses qui exercent ^l'une sur l'autre une 
action réciproque, il est vrai, mais sans s'exclure toujours: 
la petite culture et la concentration de la propriété. La 
faible productivité du sol de TAttique avait rendu néces- 
saire, en même temps que quelques formes spéciales de 
culture intensive, la petite culture. Dans les pays de fer- 
tilité plus grande et de culture extensive, même sans sor- 
tir de la Grèce, la concentration de la propriété était plus 
facile et se réalisait sous fo^me de latifundium. 
A Sparte, en particulier où chaque bien avait son ins- 

(!) C. I. A., H. 78i, 78-, 788. Guiraud, op. cte.,p?392. 

(2) G. I. A., II, 784. B , 785 ; Lobper (R.), Die Trtttyen und Demen 
Attikas (Mitth. d. d. arch. Inst^ v. Athm,, XVII, p. 431 et plancbe 
XII). 

(3) Guiraud. Op. cit. p. 393. 



Il8 LA FIN DE l'esclavage 

ti*ument vif, non d'esclaves proprement dits mais d'indi- 
vidus attachés à ta glèbe, d^lotes, on évitait aussi comme 
une impossibilité bien connue la culture des céréales 
parla main d'œuVre servile ; (i} et le latifundium se cons- 
tituait par suite facilement et rapidement par une simple 
aggrégation de parties : il n'y avait qu'à en hériter ou à 
pouvoir faire l'avance du capital d''acq'Uisition. A Athènes^ 
au contraire, lé fractionnement de la propriété rendu 
indispensable par la' méthode de culture, et favorisé pour 
un certain temps par les' pouvoirs de l'Etat, opposait un 
obstacle très sérieux à la formation du latifùiidium et un 
obstacle relatif à la concentration dé la prô'priété, niai^ 
non un obstacle insurmontable, particûiîèremenf en ce qui 
concerne la concentration. Là où le tèrfain était propre à 
la culture des céréales, ou boisé, le latïfiïndiu'm se consti- 
tuait facilement ; et nous en avons un exemple dans le caà 
de Phénippe,' dont le fonds, à l'évaluer d'aprèâ son éten- 
due (2), donnait un produit de mille médinâniès d« grains, 
huit cents métrètes de vin et douze dta;chméà dé bois 
chaque jour (3). 

Nous n'avons aucune raison d'admettre que ce fût là uii 
cas isolé ; et même notis devons dire que partout, où lèS 
conditions sont les mêmes,selon toute probabilité, doivent 
naître les mêmes effets. Le renchérissement continu des 
céréales^ atteignant surtout durant le quatrième siècle des 
prix de disette, au point de dépas^r notablement le prix 
du viUj comme* on peut le voir par ce mêrtïè discours 



(!) Gairnbs (E y The slave power, ils character, career and proba- 
ble design. Loadon, 1862, p. 54 { ; avec le passatge cité de Tocqaèville. 

(2) BuBCHSBNSCHUETz, BcsUz wid ETwérh, p. 50 et &1. 

(3) [Demosth] c. Phaenip., p. 1041, 5, 7 ; 1015, 20 . 



1. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE II9 

ecwatre Phénipe (i), ce renchérissement continu devait 
développer au plus haut point la culture des céréales et, 
avec cette culture, la possibilité de fonds d'une étenduei^ 
plus grande. Dans Tinventairé des fonds mentionnés par 
les orateurs a ttiq.ues, les biens de deux talents (2) et de 
deux talents et demi (3) se trouvent situés à Eleusis et à 
Thria, ju&tement, dans la zone de TAttiq.ue où Ton pro- 
duit des céréales. Il ne manque pas même le classique 
désir d'arrondir son propre fonds : la libido agri conti-- 
TtwawJ/: Démosthène dans son discours contre Calliclès 
nous en donne un exemple (4). 

Mais indépendamment de la formation des latifundia^ 
qui ne pouvait pas constituer le trait général de la pro- 
priété en Attique, la concentration avait lieu par la réu- 
nion dans la main d'un seul dé lots séparés et distincts» 
L'ajtfcestation de cas semblables se rencontre spéciale- 
ment chez les orateurs (5). A cela faut-il peut-être rap- 
pocter les cas de vingt talents de possession immobilière 
du. banquier Pasion. (.6) . 

XVIII 

Une autre anomalie qui représentait Texcès opposé à la 
concentration, mais qui produisait dès effets sociaux ana- 
logues, se rencontrait dans la propriété immobilière de 



(I) pv. iÔI5, 20. 

t^^ Uxiy De B^n^, hered. , 41. 

{à) Isjsi,. De kagn. tured,, 4S. 

(4) p. 1872, 1. 

(5f GuiRAUD, Op. cU,., 393, et les textes cités là. 

|6| Demosth., pr. Phorm,, p. 945, 5 : VJ [i.èv yàp If^tKOci -^v oôaCa 

HaoCcovi [tàltcra Ta).àvT<i)v eïxoffiv. 



120 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

TAttique ; le fractionnement croissant des petits lots, ce 
phénomène auquel on donne aujourd'hui le nom de pul- 
vérisation du sol. 

Cela est attesté, sinon directement, du moins indirec- 
tement, par le cens de la fin du quatrième siècle ; et du 
reste c'est la conséquence naturelle d'un système de suc- 
cession, qui ne reconnaissant pas le droit d'aînesse (i) a 
pour èfïet, à chaque mutation pour cause de mort, de 
morceler encore plus les lots déjà morcelés. La loi (2) ou, 
pour ceux qui ne veulent pas voir là une loi, la coutume 
de constituer en espèces une dot aux héritiers, tout en 
ayant l'avantage d'éviter un démembrement poussé trop 
loin de la propriété, avait d'un autre côté Tinconvénient 
de la grever de dettes en en rendant la condition toujours 
plus difficile et les incommodités irrémédiables. La petite 
propriété, par suite, tout en se maintenant, restait dans 
un état de crise permanente. Les renchérissements même, 
qui, d'après Démosthène, enrichissaient les agriculteurs^ 
favorisaient en réalité le^ grands propriétaires qui avaient 
beaucoup de produits à vendre, plus que les petits qui, 
dans les moments difficiles, se chargeaient de dettes, et 
dans les bonnes années, en butte à la concurrence, ne 
réussissaient pas à payer ces dettes sur le prix de leurs 
modiques récoltes. La petite propi^iété finissait par se 

* 

(1) Gaillemer. I0 droit de succession légitime d Athènes, Paris, 
1879, p. 30. 

(2) Sur l'expression d'Arisl., Polit, p. 1265, &, 11,3, 6: vCv [/.èv yàp 

oôSelç àitop£Ï 8ià tô |i.£pCÇeo6ai tàd oOdCaç elç ÔTcoffovoOv 7r>.7i9oç, 
qui considère l^liypothëse abstraite des divisions successives des bleot» 
de famille, et sur l'interprétation qu'en donne Guiraud {op. cit., p. 
397) cf. PLATON (G.), Le Socialisme en Grèce dans le Devenir Social, 
1895, p. 528. 



LA CIVIUSATION GRECQ.UE ET l'eSCLAVAGE . 121 

trouver ainsi dans une condition semblable à celle dans 
laquelle elle se trouvait de notre temps, et dont l'état de 
malaise intime a été si bien vu et révélé par Marx d'abord 
et par d'autres ensuite, pour la France du second Empire. 
Dans ce pays classique de la petite propriété, si Ton en 
croit un calcul pour 1815 (i), il n'y avait pas moins de 
un million cent mille quatre cent vingt et une personnes 
po;ssédant par tête un demi hectare de terre. « Mais, — 
disait Marx (2), — dans le courant du dix-neuvième siècle, 
Tusure citadine'a pris la place de l'usure féodale,rhypothè- 
que s'est substituée à la rente féodale, le capital bourgeois 
a remplacé la propriété foncière aristocratique. Le lopin 
de terre du paysan n'est que le prétexte permettant au 
capitaliste d'extraire de la culture des profits, des intérêts, 
des rentes, tandis qu'au cultivateur on laisse le soin de se 
tirer d'affaire et de retrouver, comme il peut, son salaire.. 
La propriété réduite aboutit au. développement d'une 
surpopulation désœuvrée, qui ne trouve d'emploi ni à la 
campagne ni à la ville, et qui, dès lors, court après les 
fonctions d'Etat comme après une sorte d'aumône respec- 
table ». 

Les fragments de compte de l'impôt du centième sur 
les ventes (3), qui commencent avec la seconde moitié du 
quatrième siècle, nous montrent des ventes diverses s'éle- 
vaut au total à des sommes de plus de treize talents, vingt- 
talents, quatre mille huit cent trente sept drachmes, et 
comprenant d'autre part, dans le détail, le petit jardin de 
deux cent cinquante drachmes, des lopins de cent, cent 



(1) Jahrbûch. f. Nationalœkonomie, v. B.Hildebrano, 1867, p. 494. 

(2) le diX'huit Brumaire de Louis^Bonaparte, p. 108. 

(3) C. 1. A. II, 784. A B., 786. 



122 LA FIN DE L*ESCLAVAGE 

soixante deux, deux cent cinquante drachmes.Dans un cas 
— ce qui n'est pas sans valeur quand il sagit de conclure 
à là concentration de la propriété, — dans un casune mênae 
personne, Diophantes Sfettios, nous apparait trois fois 
successivement comme acquéreur de biens ; et, dians deux 
autres cas, deux autres personnes, Mantitée et Artîabe se' 
portent chacun acquéreurs de deux lots distincts (i). 



XIX 



Que si de la concentration de la propriété foncière, em- 
pêchée ou ralentie par les conditions spéciales danâ^^ les- 
quelles se trouve Athènes, nous passons à la concen- 
tration de la fortune en général, on trouve que plusieurs 
choses tendent à la favoriser. Entre autre choses les 
impôts publics. 

Sans Vouloir substituer à quelques hypothèses sans 
preuve d'autres hypothèses plus compliquées et moins 
Justifiées encore, on ne peut s'empêcher de reconnaître 
que le caractère progressif de Timpôt^ qu'on le coinçoive 
soit connue Rodbértu's (2) soit à la manière plus géné- 
ralettieUt acceptée de Boeckh (3), reipose simplement sur 
une hypothèse. Mais, même à admettre entièrement l'hy- 
pothèse dfe Boeckh, iï suffît d'uU coup d'oeil sur réconomite 
de sa démonstration (4) pour se rendre' compte que- juste*- 



(i) C. I A. II, 787. 

(2) Jahbiicher [.Nationaloekonomie u, Statistik, Vlll^ p.453 et suiv. 
(3; hoEc^a. Staatskau^ùitung d,Atheiwf, I3,p. 578 et sutir.et II, p. 
1I1;;Thum8ba, De ùi<'ium Ait^nienn^m munert'>t»s,t880,p.â8 et snlv. 
(k) Boeckh. Siaatshaushaltung. d. Athen, 13, p. 603. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE I23 

ment cette progression était' de nature à laisser toujours 
beaucoup de marge et les moyens aux- grandes foVtunes 
pour se constituer. L'empêchement, que dans ces 
mesures fiscales trouvaient à se constituer ces der- 
nières, ne pouvait' se comparer aux obstacles que ces^ 
mêmes mesures représentaient polir les fortunés nloyèn- 
nes et inférieures^. Or,' quelque peu d'accord qu'on soit sur 
la j>roportiôn du revenu absorbé pa^ rimpôt, on sait néan- 
moins que des impositions furent prélevées, depuis Nau- 
sinicos, relativement souvent (i) ; et les dépenses ordinai- 
res et eî^traordjinaires, qui s'imposèrent- à Athènes à ce 
moment'(2), et auxquelles elle dut pourvoir âur ses pro- 
prés ressourcées, ses revenus qu'elle avait jusqu'alors tités 
du dehors venant à manquer, peuvent nous en donner un^ 
idée convenable. Il nf'eàt pas téméraire de croire que 
Mêihe là il eîst ài'fivé ce qui à toujours coutume d'arri- 
Véï* avec un syâtème d'impôts trop lourds* : que les pre- 
miers à s'en: ressentir et à succomber sous la chargé ce 
fût léS mdi'ns ffel^és, soit ^fFét direct, stfit simple r^per- 
cû^ion. 

Qu^è" fe's plus fiches finissent par la suite par rejeter sur 
lés mo'hls fiche'â le poids de la triérarchie, Démosthène 
le dit expreâsém-erit (3) ; il ajoute il est vrai que par sa 
loi il porte reÉtièdéà eet état de choses; mais il resterait 
à savoir c^ù'el^ evC eut été les eflFets pratiques. 



(i) Lit^iîutf (J.), Dïe athenisché Steuerréfofm in Jahr des NausinU 
ko8 dans N. Jahrlmch f, elass, Phil,, 1878, p. 288 ; Guiraud, op. cit, 
p. S22. 532. 

(2) Demosth. De cor.,l Id2 ; Busolt (G.), Ùer zvoeite Àthen, Bund, 
p. 86Û. 

(3)2)6 cor,^ p. 281, lOi ; Hermanm-Thomser, StaatsallertfiiiTner, I6, 
p. 755. 



1 



124 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

La location de la triérarchie constituait même toujours 
un moyen de profit (i). 

Enfin ce qui, dans la contribution, semblait une aggra- 
vation de la condition des plus riches : l'obligation de 
faire les avances (Tcpoewcpopà) pour récupérer leurs débours 
ensuite;, devenait, dans leurs mains, un moyen de se refaire 
pécuniairement ; et les remèdes imaginés comme celui de 
l'échange des fortunes (àvrCSodiç) servaient de peu de 
chose, si on pouvait en toute facilité commettre les frau- 
des dont nous avons des exemples (2). 

A tout cela s'ajoutent un accroissement continu des 
besoins de la vie de tous les jours et le développement 
des habitudes de luxe entrainant des constructions toutes 
nouvelles (3), un changement dans les usages, les maniè- 
res, une émulation de magnificence et de prodigalité dans 
la vie publique et la vie privée et spécialement dans les 
dépenses faites pour les chorégies (4). Tout cela rend plus 
considérables et plus fréquentes les dettes, les fortunes 
plus instables, plus changeantes, développant parallèle- 
ment Tamour du gain, l'estime de la richesse, la soif 
de s'enrichir vite et par tous les moyens. Ces phéno- 
mènes, auxquels font tantôt explicitement allusiou les 
orateurs, ou qui tantôt d'autres fois nous sont révélés par 
d'autres faits qui en sont les symptômes, ces phénomènes 
trouvent un puissant écho dans la nouvelle comédie du 



(1) [Dbmosth.] in Mid, p. 540, 80 ; Hbrmann-Thdmsbr, Stdatsalt. 
I6, p. 703. 

(2) [Demosth.J c. .Phaenip. pasiim, 

(3) D&MOSTH, c. ArUtocr,, p. 689, 206-206. 

(4) Thumsbr (V.)* De dvium atheniemium munerihus, Vindo- 
bonae, 18S0, p. 83 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE laÇ 

quatrième siècle, où se rencontre à chaque instant ma- 
gnifiée ou déplorée cette toute-puissance de la richesse (i), 
qui procure la considération, les amis, les aises, Tadula- 
tion d'autrui, et, dans Topinion et l'espérance de celui qui 
la possède, «: presque l'immortalité ». Et, en face de cette 
richesse qui chaque jour davantage devient et se sent une 
force, la pauvreté s'offre à nous comme quelque chose 
qui déprime et fait peur (2). 



XX • 

Cet état matériel avait comme son reflet naturel dans 
des efforts moraux qui se répercutaient dans la vie toute 
entière et allaient à leur tour engendrant toute une série 
nouvelle de conséquences économiques. Les femmes déjà 
diffamées, si Ton en croit Aristophane, par Euripide, qui 
avait pourtant créé Alceste, perdaient toujours encore 
plus en considération, dans la mesure où gagnaient du 
terrain leur importance, leur arrogance, leurs habitudes 
de luxe et de dissipation. Le mariage devenait toujours da- 
vantage une chose redoutée, haïe, méprisée. Il est vrai que 
nous avons affaire à des fragments de comédie ; mais ce 
sont des fragments de la Nouvelle Comédie, qui est la 
peinture de la vie d'un point de vue réaliste ; et on est 
impressionné de toute manière de voir le même motif 
revenir toujours et la même sorte d'images évoquées. Les 



(1) Menandr., Frag. éd. Didot, pp. 3, 4, 22, 91, vs. 64, 93, ▼. 165, 
etc. . . Meincke. 

:2) Menandr., Fragm, éd. Didot, p. 98, v. 436, 450, 461 ; Philem., 
Fragm., éd. Didot, p. 121 ; xv. 



i;i6 LA FIN DE l'esclavage 

« 

mots de betes féroces, de mer perfide^ de tempête^ so^t 
les seuls termes de çomparjaison qu'on croit propres à 
donner Tidée qui convient des femmes (i). A la chaîne 
courte et durable, sinon perpétuelle du mariage, on préfé- 
rait toujours la distraction fugitive de la femme vampire, 
telle que Ménandre la figurait dans sa Taïde (2), hardie, et 
jeune en même temps, et insinuante de manières, et 
faisant des affronts, laissant ses amants à la porte, ayant 
toujours quelque chose à demander, qui n'aime personne 
et toujours feint d'aimer. 

On préférait enfin cette profanation de l'amour dont 
Philémon (3) prend prétexte pour faire les louanges de 
Solon et non peut-être entièrement par ironie ; comme le 
voudrait certain (4). Si « la pauvreté est par elle-même 
un désastre, quand il s'y joint l'amour, au lieu d'un dé- 
sastre, on en a deux » (5). Par isuite, on fuit le mariage 
pour ne pas rendre plus difficile sa propre condition ; et 
comme il arrive d'ordinaire, ceux qui l'évitent encore plus 
que les plus pauvres, ce sont «les personnes de condition 
moyenne, qui ont la plus grande peine à se maintenir et 
ne veulent pas empirer leur état. La conséquence générale 
c'était que la dot servait à la fois d'auspices, d'inspiration 
et de règle du mariage (6). Un mari n'allant pas à la dot, 
c'était alors déjà une chose digne d'être notée (7). 

(1) Mbnandr., Fragm , éd. Didot, pp. 1, 3, 7, 32, 41, 53, I, 56, VI, 
62, UV. 68. Cil, cm, CIV, CV. 

(2) Plut. Mot., p. 19 ; Mbn., Fragm., éd. Didot, p. 24, 1. 

(3) Atben., XIII, p. 569, D ; Philbm., Fragm., éd. Didot, p. 107. 

(4) Dbnis (J.), La Comédie grecque, Paris, 18S6, II, p. 435. 

(5) Pbilist., Gnom. éd. Didot, p. 106. 

(6) Menanor., Fragm,, éd. Didot., pp. 11, 41, 54, III, 62, LUI, LVII, 
97, V.371. 

(7) MkNANDR., Fragm., p. 11. 



LA avILISATÏQN GRECQJJE BT l'eSCLAVAGE IJifJ 

Hélas I les femmes ne s'achètent plus ingénuemen-t 
.comme au temps du bon vieil Homère par tant de paires 
de bœufs ; ce sont les maris qui se pèchent avec Tappât 
de tant de drachmes, et pas toujours des espèces sonnan- 
tes et au comptant. Le mariage n?a .plus pour ipotif et 
matière que l'argent et les comptes (i) ; et tout cel^ finit 
par rendre le mari subordonné à la femme (2). La fré- 
^ quence et l'importance des dots, dans les mariages, con- 
firmées par les déclarations des comiques, nous sont en- 
core attestées par les orateurs et les inscriptions. Si une 
dot de dix talents constitue un cas rare, et si une dot de 
cinq n'était pas chose fréquente (3), il ne manquait pas de 
dots assez importantes : à Athènes les inscriptions (4) 
nous en montrent d-un talent et de plus d'un talent ; 
pour finir, dans la petite Mykonos. à l'époque macédo- 
nienne, on rencontre des dots de dix mille, de 14.000 
drachmes (5),'sans parler du trousseau qui ne doit pas être 
de peu de prix (6). 

Ce caractère des unions matrimoniales, en rendant rares 
d'une part les unions contractées par les membres de la 
classe moyenne et, de l'autre, en favorisant les mariages 
des plus riches .entre eux, devait aboutir à réduire le 
nombre des individus de la* classe moyenne, à favoriser 
une concentration continue des fortunes et à dresser en 



(1) Menanor., Fragm.^ p. 54, III. 

t2) MiNANDR., Fragm. éd. Didot. p. 32, UUog,^ \, 7. 

(3) BcBCKH. StaatshauskaUung d. Àih$n..lz , p. 598. 

(4) InseripHonè jurid. grecques, II, p. 109 ; p. 119.- 

(5) InscripL jur. grecq, II, p. 49 et suiv. ; Dittenberger. Sytloge^ 
n. 433. 

(6) BoBCXH, Slaatshauskaltung d Athei,, II, Fraenkel,^* c, Anm,^ 
p. 29». 



.ia8 LA FIN DE L^ESCLAVAGE 

face d'un nombre toujours plus restreint die riches un 
nombre toujours plus grand de prolétaires : d'autant plus 
que ces derniers, par leur condition même et par la possi- 
bilité, pour eux, d'employer à un travail rétribué tous ^es 
membres de leur famille, ne trouvaient relativement pas, 
même dans cette période économique, d'empêchement 
sérieux à leur propagation. Même à Sparte, l'habitude 
répandue des dots et leur accroissement avaient amené 
des conséquences analogues. 



XXI 



« Si tu restes sans rien faire quoique riche, tu devien- 
dras pauvre », dit un fragment de Ménandre i ; et cela 
répond tout à fait aux conditions des temps, ces temps où 
rincertitude des événements, la multiplicité des besoins, 
la circulation de la» richesse toujours plus vertigineuse 
alimentent la fièvre de la spéculation, fomentent l'esprit 
d'initiative, poussent au commerce et aux entreprises. Si 
de nouvelles branches d'industrie s'ouvraient, les industries 
anciennes, en se répandant, voyaient d'autant plus leurs 
produits concurrencés, sur les marchés étrangers, par la 
production indigène. On cherchait à acclimater à Athènes, 
avec l'importation des matières premières, la fabrication 
de ces objets de luxe, qui correspondaient à ces besoins, 
ressentis chaque jour davantage et qu'on importait autre- 
fois tout achevés des pays étrangers (2). 

Ce développement de l'industrie rendait indispensable 



(1) Pag. 99 Ys 478, éd. Didot. 

(2) Heamann-Blomnbr, Privataltert humer , 3^' Ausg. , p. 437. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE 12<| 

d;»lis un certain nombre de branches Temploi originaire 
d'un capital (à(pop[t7i),et sinon dans toutes ces branches, du 
moins dans plusieurs, le capital le plus fort pouvait s'as- 
surer une supériorité, l'entreprise rendant davantage en 
proportion du capital plus considérable employé. Toutes 
les industries et tous les métiers ne comportaient pas 
d'être transformés ainsi en manufactures, mais, là où cela 
était possible, on voyait la manufacture surgir et s'étendre 
embrassant plusieurs branches de production et emplo- 
yant jusqu'à cent vingt personnes (i). On a relevé que la 
manufacture n'était pas à même de faire une concurrence 
victorieuse aux artisans isolés, ne pouvant pas tirer parti 
de l'emploi mécanique des forces naturelles (2). Certaine- 
ment la manufacture antique n'était pas la fabrique mo- 
derne; elle était cependant, sinon le seul organe du moins 
la plus propre à la fabrication des produits, qui exigeât 
le concours de beaucoup de personnes et une avance de 
capital de quelque importance. Dans certaines autres 
branches de la production elle pouvait obtenir, par la di- 
vision du travail et l'usage d'instrumJhts plus appropriés, 
des produits plus perfectionnés. « La manufacture — dit 
Marx — (3) ne pouvait pas embrasser dans toute son ex- 
tension la production sociale, ni la transformer radicale- 
ment. 

« Elle représentait dans l'économie du temps le point 
culminant que pouvait atteindre l'industrie reposant sur 

(1) BcECKH. Slaatshamhaltung d. Athener. I3, pp. 49 et suiv., u7 
et suiv., 73, 135,625. 

(2) Brants (V.). De la condition du travailleur libre à Athènes^ 
dans la Rev, de l'enseignement publ, en Belgique, 1883, pp. 106* 
107. 

(3) Daa Kapital, U, p. 564. 

Giccotti 8 



I30 LA FIN DE l'esclavage 

la large base du métier urbain et de la production domes- 
tique rurale. C'est à un plus haut degré de développement 
que cette base technique étroite alors se trouve gêner les 
exigences de la production engendrée par elle :^. 

Le capital cherchait un emploi, et la possibilité de re- 
cueillir plus facilement les moyens et les forces appro- 
priées favorisait le système de la location des travaux 
dans les grandes entreprises publiques comme la recons- 
truction des Longs Murs, la construction de Tarsenal 
(axeuoôii^xY)) à Athènes (i) le dessèchement d'un marais à 
Eréthrie (2) et d'autres travaux à Délos,à Tégée etc.(3)dont 
les conditions de location nous sont parvenues : toutes 
circonstances et conditions qui, en permettant à qui a 
plus, de gagner plus, surtout si on songe que d'ordinaire 
font défaut les restrictions qu'on trouve imposées dans 
l'inscription de Tégée (4), toutes circonstances et condi- 
tions qui concourent, elles aussi, naturellement, à accu- 
muler la richesse dans un cercle relativement restreint, et 
qui rendent toujours plus considérable la disproportion 
de fortune. • 

Les entreprises et commerces en question avaient, il 
est bien entendu, leurs risques ; mais ces risques mêmes, 
accompagnés de ruines, assuraient une sélection à rebours 
au détriment des moins riches et en faveur des plus riches. 
L'état économique et démographique d'Athènes, à la 
fin du quatrième siècle, nous est révélé non en détail, 



(Il G. I. A., H, 167, 1034. 

(2) Recueil dHnscript. jurid, grecques^ I, p. 143 et suiv. 

(3) Bull, decorr. hellen. ,Xiy (1890), p. 462 et suiv. ; Hermann- 
Thalbeim, RechtsaUerlhiimer, II, I4, p. 113-6 ; Hermès, XVII (1882) 
p. 4 et suiv. ; Cauer2, Delectus d. 437. 

(4) Gauer2. Deleclus inscript, grec, n. 457, vs. 25-26. 



LA CIVILISATION GRECQJUË ET l'eSCLAVAGE 13I 

mais dans ses grands traits et avec toute Tincertitude 
d'une notice isolée et d'une image prise à un moment 
de trouble politique, par la réforme/^, constitution- 
nelle d'Antipater en 322, qui nous apprend que sur vingt 
et un mille citoyens il y en a bien douze mille dont le 
bien n'atteint pas la valeur de deux mille drachmes (i). 
Combien parmi ces douze mille on compte de vérita- 
bles prolétaires, cela n'est pas dit ; mais, de toute maniè- 
re, on peut retenir qu'alors même que tout leur avoir ne 
se borne pas à leur seule maison d'habitation, il leur fallait 
recourir au travail pour alimenter eux et leur famille. Le 
petit champ souvent n'a que des déceptions pour le culti- 
vateur. Nous voyons, chez Ménandre, l'agriculteur parler 
de ce champ qui avec un sens de la justice lui rend tout 
juste autant d'orge qu'il lui en confie (2). Chez Philémon, 
c'est encore pis : on dirait que le champ se veut venger 
de celui qui le travaille et l'entretient (3) ; pour vingt mé- 
dimnes d'orge qu'on sème il n'en rend pas même treize ; 
c'est en somme, un vrai larron (4) : et l'agriculteur « ne 
vit que d'espérance : toujours il est riche ; mais c'est 
pour l'année à venir (5) ». 

y2 Le nombre de ceux qui participent aux liturgies, limité 
à mille deux cents, avec une possession supérieure à deux 
talents, et tous les autres faits relevés plus haut, qui sem- 
blent attester une concentration toujours croissante de la 
richesse, nous amènent à croire que, parmi les neuf mille 
autres restant, il n'y en a pas peu qui atteignent, en la 

(!) DiOD., 1. c, XVIII, 18 ; Plutarch., Phoc, 28. 

(2) Fragm,, éd. Didot, p. 10. 4. 

(3) Fragm., éd. Didot, p- 118, IV. 

(4) p. 119, VI. 

(5) p. 117. 



» 



13a LA FIN DE L ESCLAVAGE 

dépassant à peine, la valeur de deux mille drachmes : mais 
ceux-là aussi sont contraints de demander au travail 
leur subsistance. Et il est intéressant de voir, dans quel- 
ques fragments de comiques, comment va faisant son 
chemin cette conception de la nécessité de travailler 
pour vivre, qui naturellement contribue à éliminer tou- 
jours davantage les préjugés sur le travail manuel. «Cher- 
che à tirer d'où que ce soit ta subsistance, pour ne pas 
faire de mauvaises actions, dit Ménandre > (i). L'oisiveté, 
ajoute-t-il ailleurs, ne nourrit pas les pauvres paresseux 
(2y. Et Philémon (3) : « O Cléon laisse là les bavardages. Si 
tu tardes à acquérir, sans que tu t'en doutes, tu auras 
laissé ta vie sans soutien. Un naufragé ne se sauverait 
qu'à la condition, enfin, de toucher terre ; un homme de 
même, devenu pauvre, ne pourrait s'assurer la vie, s'il ne 
s'était préalablement assuré la connaissance d'un art. Mais 
j'ai du bien. — Il est bientôt évanoui. — J'ai des biens fonds, 
des maisons. — Tu n'ignores pas les vicissitudes de la for- 
tune, qui d'aujourd'hui à demain fait de l'homme aisé un 
mendiant. Si quelqu'un aborde au port d'un métier, qu'il 
y jette l'ancre, se sentant en sûreté. Celui qui n'est expert 
en aucun art, et auquel il arrive d'être roulé par le tour- 
billon n'a aucune chance dans sa vieillesse d'échapper à la 
misère. — Mais il y a les compagnons, les amis, les camara- 
des, par Jupiter, qui te porteront secours. — Demande à ne 
pas avoir à faire l'épreuve des amis ; sinon tu t'aperce- 
vras que ce n'est rien d'autre qu'une ombre ». 

Et la possibilité de trouver du travail ne pouvait faire 



(1) Frag,, éd. Didot, p. 91, 1. 63. 

(2) P. 99, 1. 460. 

(3) Fragm., éd. Didot, p. il7, I. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE 133 

défaut, soit qu'il s'agît de la reprise des travaux publics 
sous Lycurgue, soit qu'il s'agît de satisfaire aux besoins 
ordinaires et aux besoins de luxe toujours plus développés 
à Athènes. 



XXII. 

Mais quelle était pendant ce temps la condition du tra- 
jrail servile, et quelle était son action et sa fonction rela- 
tivement au travail libre ? 

' Un recensement, qui aurait pour auteur, à s'en rapporter 
à un fragment de Ctésicles (i), Démétrius de Phalère, à 
une époque qu'on ne peut déterminer sûrement par suite 
des lacunes du texte mais qu'il faut probablement placer 
vers 309 (2), nous révélerait l'existence en Attique de 
quatre cent mille esclaves : un chiffre qu'on peut dire 
énorme, rien qu'à le comparer au nombre des citoyens : 
(20.000) et à celui des métèques (lo.ooo), et d'autre part à 
la superficie de l'Attique et à sa population présente (3), 
Et, en vérité, ce chiffre inspire si peu de confiance, que, 
quoique ayant trouvé dans Boeckh(4)un défenseur et quoi- 
que ayant encore aujourd'hui des partisans (5), il a été 
néanmoins, par la suite, révoqué en doute par David 
Hume et depuis continuellement critiqué ; en sorte qu'il 
ne paraît presque plus possible de le retenir, surtout 



(1) Athen., VI. p. 272. o.c. 

(2) BoECKH lA.), Slaat^haushaltung d. Alhener, 13, p. 48, n. A. 

(3) En 1879168 Labitanls de l'Attique et de la Bt'otie étaient aa 
nombre de 185 000. Encyclop.BrU.j XI, p. 85. 

(4) Staatshauskaltung d, Athen, 13, p. 42 et suiv. 

(5) CuRTius (E.)i S'iadtgeschicMe von Aihen, p. 230. 



134 LA FIN DE l'esclavage 

depuis la découverte qu'on a faite à Eleusis des comptes 
relatifs au tribut (i) : découverte qui a ruiné par la base les 
autres calculs relatifs à la production des céréales en 
Attique. On a alors cherchée arriver, par voie indirecte, 
en corrigeant les textes et en calculant la production, l'im- 
portation et la consommation des céréales, à déterminer 
le véritable nombre des esclaves à la fin du 4* siècle. 

Mais le fait môme qu'on a pu faire monter ce nombre à 
cent vingt mille (2), à cent quatre vingt huit ou deux 
cent trois mille (3) et à cent mille environ (4),prouve que, 
quand il s'est agi d'affirmer et de reconstruire, on est bien 
loin d'avoir atteint les mêmes résultats que dans l'or- 
dre de la négation et de la démolition. 

Je cherche à démontrer ailleurs (5) comment ces don- 
nées non seulement manquent de tout caractère de certi- 
tude mais même de toute base positive et rentrent « dans 
cette statistique conjecturale, qui, pour parler avec Engels, 
sert à faire dévier du droit chemin et est pire que le man- 
que complet de statistique (6) ». 

Je m'efforcerai plutôt ici de voir, autant qu'il est pos- 
sible, dans les faits, dans les conditions et dans les senti- 
ments du temps, quelque chose qui .marque, déjà au 
cours du quatrième siècle, un commencement de déca- 
di G I. Â., IV. 834b ; BulL de cor. hetlen. VIII (1884) p. 194 et 
suiv. 

{i] Letronne. Mêm. s. la popul, de VAitique dans les Mém. de 
lAc. des Inscriptions, VI (1822) p. 220. 

(3) Wallon. Hisl, de l'esclavage, 12, p. 277.. 

(4) Beloch (J,).Die Bevoelkerung d. Griech-Pœm.Welt.Leipzig, 1886, 
p. 98. 

(5) Del numéro degli schiavi^nelV Attica dans Rendiconti delV Isti- 
tuto Lombardo. maggio, 1897. Gfr. aussi Giccottl, Indirizzi e metodi 
degli studi di demografia anlica, Milano, 1908. 

(6) PoEHLMANN (R.).,Dte Ubervœlkcrung d. antik.GrosstcedicLeip- 
sdg. 1884, p. 22. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE I35 

dence de Tesclavage et la première apparition de ces ger- 
mes qui, se développant toujours davantage, devaient dis- 
soudre Tinstitution, puis Téliminer. 

Entre la fin du cinquième siècle et le commencement 
du quatrième, toute la masse des esclaves d'Athènes se 
trouvait comme réduite à rien. Il eut été besoin de 
la reconstituer et ce n'était pas une entreprise facile. 
L'économie esclavagiste commençait à se répandre alors, 
par suite des exigences accrues de la vie et de la dis- 
tribution variée de la richesse, sur un plus vaste domaine 
par toute la Grèce, dans tout le bassin de la Méditerranée 
en général, dans tous les pays ayant dépassé le stade de 
réconomie primitive. Cela, compensant Faction des pays 
où l'esclave commençait à être remplacé par le salariat, 
maintenait parfois encore le prix des esclaves à son 
premier niveau, ou, par suite du plus faible pouvoir 
d'acquisition de la monnaie, le relevait encore plus haut. 

Athènes montre qu'elle a atteint, au quatrième siècle, 
un degré élevé de développement économique, en réussis- 
sant à renouer les traditions du siècle précédent et à re- 
faire, de manière à moins heurter le milieu où elle se dé- 
veloppe, le chemin déjà parcouru et violemment inter- 
rompu ; en mettant à profit l'expérience, les tentatives, 
les résultats, les aptitudes acquises dans le passé. Mais 
on ne peut nier que son hégémonie combattue par Sparte, 
son ambition matée, la dissolution de la seconde ligue 
maritime, la défection obstinée de l'Eubée, la puissance 
macédonienne croissante font du quatrième siècle, tout 
spécialement pour Athènes, une suite constante de guer. 
res, interrompues par de' courtes périodes de paix, com- ^ 

me celle que marque l'influence prépondérante d'Eubule^ ; 

dont de brèves périodes de sage administration, comme j 



136 LA FIN DE l'esclavage 

celle de Lycurgue, viennent un peu réparer les désastres. 
Plusieurs fois, et spécialement à la fin de la guerre avec 
les alliés (i), au milieu de cette prospérité, exagérée sou- 
vent, à laquelle font croire plus que la réalité des appa- 
rences trompeuses et la magnificence extérieure, Athènes 
s'était trouvée mal lotie ; ses énergies intirr.es, d'où elle 
tirait sa force, étaient apparues amoindries et stérilisées» 
sous l'action combinée de ces causes néfastes qui en em- 
pêchaient l'extension et en tarissaient les sources. 

Si Athènes pouvait résister à tant d'influences mauvai- 
ses et réussir à se maintenir dans un certain degré de pros- 
périté, elle le devait à ce réveil d'activité qui faisait que 
les citoyens se rejetaient avec une ardeur toute nouvelle 
au travail, à la production, au commerce surtout, alors la 
meilleure voie pour s'enrichir. La forme la plus élémen- 
taire et la plus grossière du parasitisme, qui consistait au 
dehors à faire suer des tributs aux alliés et, au dedans, à 
vivre à ne rien faire du travail des esclaves, cette forme 
du parasitisme commençait à céder la place aux autres 
formes de parasitisme plus complexe et par cela même 
moins apparent. 

La propriété foncière, non sans peine, il est vrai, ten- 
dait à se concentrer, mais se concentrait cependant ; et on 
pouvait voir là une cause favorable à l'accroissement du 
nombre des esclaves agricoles. Cependant c'était à un ré- 
sultat opposé que conduisaient la nature du sol de l' Attà* 
que peu productif, l'extension de la culture des céréales, 
le développement du prolétariat agricole et de ce quasi^ 
prolétariat de petits possédants, qui, ne trouvant pas à s'em* 



. (I) IsocR., De puce : Schaefer A., Demoslhenes und s. Zeil, 12, p, 
188 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE I37 

ployer suffisamment dans leurs lopins de terre, étaient 
condamnés à devenir peu à peu journaliers et fermiers. 
Comme nous avons déjà dit plus haut, la culture des cé- 
réales devait être favorisée par le prix croissant des céréa- 
les, par la destruction des vignes survenue lors de Tenva- 
hissement de TAttique par les ennemis (Lysias parle même 
des oliviers abattus (i), par la concurrence toujours plus 
grande des vins étrangers, qui faisait que peu à peu on ne 
parlait plus des vins de TAttique. 

On a observé (a), que, par sa nature même la culture 
des céréales n'exigeant .pas un travail continu et ininter- 
rompu tend à limiter l'emploi des esclaves pour lui substi* 
tuer l'emploi des travailleurs loués selon les besoins, sur- 
tout là où la terre n'est pas assez riche pour dédommager 
des frais de production trop considérables ni assez abon- 
dante pour permettre un système d'assolement substituant 
chaque année un lot nouveau de terre cultivable à celui 
de l'année précédente. Dans quelques régions de l'Italie 
du Sud , où la culture des céréales se fait sans l'aide de 
moyens mécaniques, et où les animaux eux-mêmes ne 
sont employés que pour le battage du blé, il suffit de qua- 
rante à quarante-quatre journées de travail pour faire 
tout ce qu'exige la culture d'un hectare de terre, depuis 
les labours préparatoires jusqu'à la récolte . Puis la simul- 
tanéité des travaux dans les cultures semblables exclut la 
possibilité d'employer successivement le même travail- 
leur dans les dififérents travaux. 

La culture même de l'olivier, plus persistante en Atta- 
que que celle de la vigne, autant que nous pouvons en 



(i) Pro sacr, olea, 6, 7. 

(2) Gairnbs (J. E.), The slave power, p; 51, 53 et suiv. 



138 LA FIN DE l'esclavage 

juger par les mentions qui continuent à en être faites, 
n'est pas de nature à favoriser l'emploi des esclaves. 

D'autre part, c'est bien avant dans le quatrième siècle 
que nous rencontrons des mentions de location de 
travaux agricoles ; mentions qui ont leur valeur, même 
quand la main-d'œuvre louée est une main-d'œuvre 
servile (i). 

C'est à cette période qu'appartiennent en grande partie 
les documents relatifs aux locations (2) qui partent des 
chiffres bas de dix drachmes et de cinquante drachmes 
pour l'Attique (3), de dix-sept drachmes pour Delos (4). 
Lysias (5), fait allusion plusieurs fois, presque en même 
temps, à ces petites locations. 



XXIII 

Ceci pour l'agriculture . 

Mais il y a l'industrie ; et le fait que nous avons con- 
naissance d'esclaves employés dans les fabriques d'Athè- 
nes, a facilement mené à exagérer leur nombre et à con- 
clure que toute l'industrie était dans leurs mains. 

Or, avant tout, il ne faut pas exagérer le développement 
de l'industrie dans toute l'antiquité et en particulier à 
Athènes. La grande importance du capital commercial et 
sa prépondérance sur le capital industriel nous attestent 



(1) Demosth., c. EubuL 1313, 45 ; [Demosth.], c. Nicostr, 1253, 21 ; 
Theoph., Charact,, 4, 30. 

(2) Recueil des inscriptions juridiques grecques, II, p. 235 et suiv. 

(3) G. I. A , II, 1059, 1. 4 ; 1058, 1. 12. 

(4) BuUet, de corr. helL, 1890, p. 437. 

(5) Pro saer, olea, 4, 9, 10. 



1. 



LA CIVILISATION GRECQJJE ET L ESCLAVAGE 139 

justement que Tindustrie se trouvait encore à un niveau 
inférieur. Le commerce, rassemblant en bloc les produits 
des particuliers pour les distribuer ensuite, supplée juste 
au manque de grands centres de production et trouve 
dans l'accomplissement de cette tâche la raison de son 
importance prépondérante et la source de ses gains consi- 
dérables. Le commerce constitue la condition préalable 
et le principe de la grande production. Mais sa prépon- 
dérance est en raison inverse du développement de cette 
dernière ; et Thégémonie du capital commercial dans 
l'antiquité est un symptôme que le développement indus- 
triel est assez limité (i). 

« 

« Dans les périodes qui précèdent la société capitaliste, 
le commerce domine l'industrie; dans la société moderne 
c'est le contraire qui arrive. Le commerce, naturellement, 
réagira plus ou moins sur le milieu dans lequel il est 
exercé ; par lui la production se trouve toujours plus 
assujettie à la valeur d'échange, dépendant pour ses 
avantages et sa subsistance de la vente et aussi de l'usage 
immédiat du produit. Ainsi disparaît l'ancien état de cho- 
ses. La circulation de la monnaie s'accroît ; ce n'est plus 
seulement le surplus de la production que le commerce 



(1) Marx (K.). Das Kapital,'}Ut 1, p. 3i0. Je unenlwickelter die Pro- 
dactioD, um so mehr wird sich daher das Geldvermœg-'n koncen* 
triron in den Haenden der Kaufleute, oder als specifische Porm des 
Kaufmannsvermœgenserscheineii.lnnerhalb der kapitalistischen Pro- 
dakiiohsweise, d.h. spbald sich das Kapital der ProductioD s^lbts be« 
maechigt und Ibr eine ganz versenderte und specifische Form gegeben 
hat, erscheint das KaufmanDskapital nur aïs Kapital in einer beson- 
derer Funktion. In allen frûheren Productions weisen, und umso- 
mehr jemehr die Production unmittelbar Productioti der Lebens- 
mittel des Producenten ist,erscheint Kaufmannskapital zu sein, als die 
Funktion par excellence des Kapitals. 



140 LA ÎIN DE l'eSCLAVAGE 

recueille ; c'est peu à peu la production elle-même qu'il 
prend dans son engrenage et dont il place toutes les bran- 
ches dans sa dépendance (i) ». 

Un des effets de ce développement économique était 
l'apparition des manufactures à Athènes ; mais, comme 
on Ta vu, ces manufactures n'embrassaient que quelques 
branches de la production. Et l'emploi des esclaves dans 
les manufactures avait sa raison d'être et son utilité dans - 
la division du travail qui là surtout pouvait se réaliser. 

« L'ignorance, — dit Marx, — est la mère de l'industrie 
comme de la superstition. La réflexion et la faculté ima- 
ginative sont sujettes à l'erreur ; mais l'habitude de mou- 
voir le pied ou la main ne dépend ni d'une chose ni de 
l'autre. C'est ainsi qu'on peut dire, en ce qui concerne les 
manufactures, que leur perfection consiste à pouvoir se 
passer d'intelligence, en sorte que l'officine peut être con- 
sidérée comme une machine, dont les hommes sont les 
parties (2)'». 

La division successive du travail, résolvant et décompo- 
sant en un travail simple et tout matériel l'élaboration 
technique compliquée d'un produit, ne pouvait rien trou- 
ver qui pût, mieux que l'esclave : cet instrument animé^ 
s'adapter comme un ustensile automatique à l'œuvre mono- 
tone et exténuante qu'il avait à accomplir. Le caractère 
matériel du travail, ainsi ramené à ses éléments les plus 
simples, permettait justement, selon la diversité des pro- 
duits, d'employer des esclaves tout à fait étrangers^ à un 
travail qualifié^ de les former en un temps relativement 

' (1) Marx (K.). Das Rapital, III, 1, p. 314 et suiv. 

(2) Marx (K.i. Das Kapital 14, p. 365 ; Tuckett, 'J. D.), A Bistory 
of the past imd présent state of the labouring population, London, 
1846, I, 149. 



LA CIVILISATION GRBCaUE ET L ESCLAVAGE 141 

court à un travail mécanique, et de les avoir ainsi à bon 
marché. Aussi, pendant que les esclaves de Démosthène, 
employés dans sa fabrique d'armes, où il fallait une habi- 
leté plus grande, valaient de cinq à six mines chacun, les 
esclaves, qui fabriquaient le meuble, valaient moins, peut- 
être quatre mines chacun, peut-être deux, s'il faut admet- 
tre qu'ils aient constitué un gage de valeur égale au mon- 
tant du prêt. Eu outre, pour une manufacture représen- 
taiit l'exercice continu et ininterrompu d'une industrie, 
l'avantage d'avoir à sa disposition un personnel fixe et 
toujours le même n'était pas négligeable. Mais, nous 
ignorons si, comme quelques-uns le supposent (i), à côté 
de ce personnel fixe on n'avait pas recours aussi, surtout 
.-en vue de l'accroissement ou du resserrement possible de 
la production, à l'emploi d'un certain nombre de travail- 
leurs libres. 

De toute manière, à côté de la manufacture et s'oppo- 
sant à elle, il existait toute une autre espèce de travail, qui 
par suite de l'expérience technique plus grande, de la né- 
cessité d'un déplacement continu de lieu en lieu des 
personnes qui l'exerçaient et pour d'autres raisons sem- 
blables, soutenait et développait la classe des travail- 
leurs libres (2). 

« Quel que soit l'effet — ajoute Marx (3) — du fraction- 
nement du travail technique sur l'abaissement des frais de 
production et par suite sur la valeur des travailleurs, il 
faut toujours, pour le travail de détail le plus difficile, de 



(1) Dbmosth., in Àphob. I, 816,9, p. 820,2i. 

(2) Brandts (V.), la condition des travaiUeurê libres à Athènes, 
p. 110. 

(3| Dos Kapital, i , p. 371 . 



142 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

la part de l'apprenti, un plus long temps de noviciat, qu'on 
voit sévèrement respecté des travailleurs. 

« Nous trouvons, par exemple, en Angleterre, les laws oj 
apprenticeship, avec leur apprentissage de sept ans, en 
pleine vigueur jusqu'à la fin de la période de la manufac- 
ture ; et nous le voyons éliminé seulement par la grande 
industrie ». 

Une autre condition de l'emploi du travail servile est 
qu'il puisse avoir lieu dans un espace restreint, de manière 
que la surveillance soit facile, peu coûteuse et de nature à 
provoquer chez l'esclave la crainte, la crainte qui le 
pousse au travail, comme le font pour les libres le besoin 
et l'espérance (i). La manufacture et les industries extrac- 
tives réalisent cette condition, que ne réalisent pas au mê- 
me degré les autres branches du travail. 



XXIV 

Une chose à la fois signe et effet de la révolution 
accomplie dans les conditions de la production, c'est l'idée 
qu'on se fait, que nous avons déjà relevée antérieurement, 
delà richesse et de la pauvreté. 

Le commerce ravivé et devenu le principal facteur de 
la richesse rendait toujours plus ordinaire le spectacle 
de fortunes rapidement faites et rapidement dissipées, et 
conduisait à une graduelle disparition des scrupules mo- 
raux. Ce qui le prouve, ce sont les dissimulations, les frau- 
des, les expédients douteux, que mentionnent en abondan- 
ce les harangues des orateurs. Dans les Comiques revient 

(1) Gairnes. The slave power, pp. 44-S. 



LA CIVIUSATION GRECQJJE ET l'eSCLAVAGE I43 

à maintes reprises Tidée que « Thomme honnête ne de- 
vient pas riche» (i) : que « personne ne devient plus 
riche en un moment s'il veut rester honnête» (2). Mais, 
en même temps, on insiste sur cette autre pensée, pro- 
duit de l'époque, de la toute-puissance de la richesse et 
de Textrême malheur de la pauvreté. « Celui-là a fait 
beaucoup de malheureux, qui le premier a trouvé, pour 
le pauvre, Tart de prolonger sa vie ; il est bien plus sim- 
ple que meure celui qui ne peut vivre sans souffrance (3) »; 
et, comme pendant à cette lamentation, l'autre cri : « Je 
crois que cette vie est un marché » ; « l'argent rend es- 
claves les libres » ; « Tor ouvre tout, même les portes de 
l'enfer»; «la pauvreté rend peu honorable même l'homme 
le mieux né » (4). Cette puissance impersonnelle, la même 
partout, de l'argent, dont Aristophane avait parlé en les 
termes les plus expressifs et les plus forts, allait chaque 
jour croissant, devenant plus manifeste, remplaçant les 
rapports plus simples et plus rudimentaires de dépen- 
dance immédiate dont l'esclavage était la forme concrète. 
Comme devait plus tard l'observer Athénée (5), l'escla- 
vage, et on peut le dire spécialement d'Athènes, l'escla- 
vage commençait à représenter simplement une des nom- 
breuses formes d'emploi du capital, et il allait se restrei- 
gnant toujours plus à ces cas dans^ lesquels son emploi 
utile pouvait nettement apparaître, prenant, par ailleurs, 
bien d'autres formes diverses et hybrides qui dénotent 



(1) Menandr. Fragm., éd. Didot, p. 91, 52. 

(2) p. 29, D. 4. 

(3) p. 3, n. 5. 

(4) Menandr., Fragm. éd. Didot. p. 98, v. 461, p. 100, ys.514, 538, 
p. 98» V. 455. 

j5) ÂTHEN., VI. p. 272 et s. 



144 LA PIN DE LESCLAVAGB 

d'une manière suffisamment claire la dégénérescence de 
Téconomie servile. 

Il e$t relativement fréquent de rencontrer des esclaves 
donnés en gage (i), des esclaves pris à louage (a). Or, 
je Tai déjà noté une fois et j'y insiste, dès lors qu'il s'agit 
d'esclaves, il faut conclure que c'est la pratique de la loca- 
tion d'oeuvres qui gagne du terrain, et qu'en même temps 
c'est la fin de cette forme dé production directe, dans la- 
quelle la matière, les instruments de production, les tra- 
vailleurs : tout appartient au patron. Avec les esclaves 
donnés et pris en location, tend à disparaître la produc- 
tion ayant directement pour but la consommation ; c'est la 
séparation du capital et de la main-d'œuvre qui s'annonce, 
et l'esclave pris à salaire fait pressentir et suppose le 
ibre salariat. 

On voit apparaître aussi les esclaves devenus, je dirai, 
simplement tributaires (x^^^^'i oIxoOvteç) (3), qui non seule- 
ment ne sont pas directement employés par leur maître, 
mais sont mis hors de sa dépendance directe, hors de sa 
surveillance, qui habitent à part et voient leurs rapports 
avec lui se réduire au paiement entre ses mains d'une par- 
tie de leurs gains. Ils travaillent, exercent leur métier, 
font un commerce surtout, déployant toute leur activité, 
se procurant ainsi les moyens d'acheter de leur maître 



(1) Demosth., in Apkob. l,p. 816, 9, c. Pantanet, p. 973, 2) ; G* I. 
A. II, 1104, 1122, 1123. 

(2) [Dbmosth], c. Nicostr. p. 1253, 21 ; c, Âphob.,l, pp. 819,8âl,^, 
27 ; Tiok, T. 'A9y)v., 11,17 ; Thbophr., Char, y 30 ; Andoc, de my$t,^ 
I, 38. 

(3) Harpokr., s. V. Toùç x^p'^^ olxoOvTixç, et plus spécialement Bbk- 
KER, Anecd.^ p. 316, 11. 



LA CIVILISAtîOK GRECQpE ET L ESCLAVAGE Ï45 

leur affranchissement (i). Le salariat finissait ainsi par 
être le terrain commun, où se retrouvaient confondus 
esclaves et prolétaires, au grand avantage de Tesclave dont 
ridée était singulièrement relevée. Déjà dès le cinquième 
siècle, du reste, l'auteur de VEtai des Athéniens^ lePseu* 
do-Xénophon constatait, avec une pointe de fine Jronie, 
que si une loi avait permis de battre l'esclave ou le métè* 
que, ou l'afifranchi, il serait souvent arrivé qu'on eût battu 
un Athénien, étant donné que l'Athénien, l'homme du 
peuple n'est pas mieux habillé que les esclaves et les 
métèques, ni, dans son aspect général, supérieur à eux (2), 



XXV 



La puissance de l'argent, qui apparaissait nivelant tout, 
supprimant toute autre distinction, avait elle aussi sa 
répercussion sur la position et la considération de l'escla- 
ve. 

Il n'était pas rare qu'il leur arrivât de devenir riches ; 
et « là où les esclaves sont riches, ajoutait Fauteur de VE*^ 
tat des Athéniens (3), il ne convient pas que mon esclave 
ait peur de toi ». 

Hommes de confiance des banquiers, auxiliaires des 
commerçants les plus considérables, ils finissent parfois 
par devenir leurs associés, leurs héritiers, en épousant en 



(1) Hermbs, XXII : WiLAMowiTz, Demotika der attisôhen Metoeken, 
p. 119, n. 1 ; Clebg, op, cit., pp. iS\^ 2SS ; iMeier-Schoemann, Der aU 
tische Process., p. 751. 

(2) H. 

(3) 10. 

accotti 9 



146 LA FIN DE L-ESCLAVAGB 

secondes noces leur femme (i). Même quand il n'en était 
pas ainsi, ils jouissaient du reflet de la puissance de leur 
maître, craints, adulés, courtisés par tous ces libres, qui, 
en cherchant à gagner le cœur et la faveur de resclave, 
voulaient s'assurer le cœur et la faveur du maître. 

Les esclaves publics, jouissant d'une plus grande liberté 
jBt de prérogatives (2) plus- grandes, appelés souvent à 
mettre la main sur le citoyen libre en qualité d'exécu- 
teurs de la loi, étaient pratiquement chaque jour la néga- 
tion-vivante du droit théorique qui met un abîme entre 
la condition du libre et celle de l'esclave. Les esclaves 
publics athéniens, qui savaient écrire, étaient placés à côté 
des intendants et des généraux pour servir un jour de 
contrôle et d'instruments d'accusation contre eux (3) ; et 
on peut imaginer quelle autorité et quel pouvoir réel, en 
dépit de leur condition inférieure, ils devaient parvenir à 
acquérir par là. 

Avec ces conditions nouvelles, faites aux esclaves par 
la force même des choses et l'action souvent inconsciente 
des hommes cédant à la pression de cette dernière, il ne 
faut pas s'étonner si leur condition juridique et morale 
allait se modifiant en même temps peu à peu. 

r Economique de Xénophon montre déjà, en se plaçant 
à un point de vue purement utilitaire, le grand intérêt 
que doivent avoir les maîtres à bien traiter leurs escla- 
ves (4). A cela devaient inciter tout particulièrement les 



(1) Demosth., tn Stephan., I. p. 1102, 3 ; pro Phorm.^ p. î>46,8. 
(2} Meibk-Schoemann, AU.. Froc, 752, 664. 

(3) Schol. m Drmosth., p. 541, Did3t, 23, 19. 

(4) C. 12. 



LA CIVILISATION GRECQUE ÏT l'eSCLAVAGE I47 

péripéties, déjà pas tellement lointaines, de la guerre de 
Décélie. 

Qu'une véritable révolte d'esclaves ait eu lieu au com- 
mencement ou à la fin du cinquième siècle, non seule- 
ment ce n'est pas prouvé, mais il semble qu'il faille en 
écarter l'idée tout au moins pour les temps plus anciens 
(i). De toute façon il ne peut pas se faire qu'on n'ait pas à 
constater, chez les esclaves, ces attitudes d'hostilité pas- 
sive, dont on trouve l'écho chez quelques auteurs et qui, 
d'une manière plus nette, à Chios dans le siècle suivant et 
ensuite dans TAttique même (2), par contre-coup de ce 
qui se passait dans les autres pays, devaient éclater en ré- 
bellion ouverte. Ces symptômes ne pouvaient pas moins 
faire que d'inspirer quelque préoccupation. 

La condition des esclaves allait donc s'améliorer et la 
réduction de leur nombre ne devait pas peu contribuer à 
cette amélioration de leur condition . Ce n'est pas sans 
raison qu'on a longtemps invoqué la cpndition plus 
douce des esclaves comme un argument, sinon comme 
une preuve, du petit nombre des esclaves en Attique. 

Le meurtre de l'esclave et jusqu'aux mauvais traite- 
ments, qu'on lui infligeait, étaient punis (3) ; et cette pro- 
tection, qu'on lui accordait, qui, un siècle auparavant, 
avait reçu une interprétation terre à terre, reparaissait se 
reflétant dans la conscience des citoyens du quatrième 
siècle, sous la forme d'un sentiment moral élevé, d'une 
haute raison sociale. « Si vous y réfléchissez, Athéniens, 

(1) Wallon, Hist. de Vesclàv., P, p. 483-4. 

(2) ÀTflBN , VI, p. 272. 

(3i Antiph., de caed. Herod,, 47, 48 : Aesch., c. Timarch,, 17. Cf. 
Meier^Schgrmann, au. Proc, p. 396 et suiv. avec les auteurs cités 
là ; Bbckbr-Ggbll, Charikles^ III, p. 29 et sulv. 



148 LA FIN DR l'esclavage 

— disait Eschine (i), — vous trouverez que cette chose-ci 
est une des meilleures : ce n'est pas le souci des es- 
claves qui guide le législateur; mais, .voulant que vous 
fassiez en sorte de vous abstenir de faire injure aux libres, 

• 

,^1 vous impose de ne pas faire tort même aux esclaves. Il 
croit que celui, qui dans une démocratie, fait injure à un 
homme quelconque, n'est pas capable de vivre avec les 
autres en bon citoyen ». Et le discours contre Midias (2) 
répète, à peu de chose près, en des termes pareils la mê- 
me pensée. 

Il est vrai que Tabsence de personnalité juridique en 
Tesclave faisait de cette protection de Tesclave quelque 
chose de purement théorique plutôt que pratique, sur- 
tout quand il fallait le protéger contre son maître (3) ; 
cela servait tout au moins à le faire se retenir un peu. 
Plus grande peut-être était l'efficacité de l'expédient qui 
consistait, pour l'esclave, à se réfugier dans un bois sacré, 
particulièrement dans le Temple de Thésée. En dehors 
d'Athènes, à Andania, (4) par exemple, on s'était plus tard 
relâché de cette pratique, pleine d'inconvénients pour 
les maîtres ; et les prêtres avaient vu leurs privilèges 
limités en niême temps qu'ils étaient contraints à la resti- 
tution. A Athènes l'esclave dans le cas de mauvais traite- 
ments dûment constatés pouvait contraindre son maître 
à le vendre : ce qui, dans beaucoup de cas, équivalait à se 
faire affranchir (5). 



(1) Aesch., c. Timarch,, 17. 

l2) [Demostb.], c. Mid. pp. 529-30, 46, 47, 48. 

(3) Meier-Schoemann, au. Proc, p. 401. 

(4) DiiTBNBBRO, Sylloge, n* 338, 1. 81 et suiv. 

(5) Meier-Scboemann, au. Proc, p. 625 et suiv. 



1 

t 



LA CIVILISATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE 149 

Ce qui servait de raison morale à l'esclavage s'évanouisT 
sait aussi. Ces péripéties de la guerre qui faisaient tour à 
tour esclaves les libres et libres les esclaves, l'inscription 
tantôt légale (i) et tantôt clandestine d'esclaves affranchis 
parmi les citoyens ; cet abaissement et cette élévation 
des libres et des esclaves sous l'action de la richesse et de 
la pauvreté, cet élargissement de l'horizon moral et intel* 
lectuel des Grecs, qui commençait à les rendre moins 
méprisants envers les étrangers (a) ; les relations interna* 
tionales plus fréquentes, la pénétration mutuelle des rap- 
ports politiques et des rapports commerciaux ; — tout cela 
préparait à concevoir rhomme, à le voir dans les rapports 
politiques et sociaux, et plus encore qu'à le voir, à le sen- 
tir. 

Les philosophes pouvaient à leur aise, dans le but de 
donner un fondement moral et nécessaire à l'ordre éco- 
nomique ou politique existant, justifier l'esclavage par 
de subtiles sophismes, ou lui chercher un point d'appui 
plus ferme en excluant de cette condition les hommes de 
race hellénique. Il n'en manquait pas d'autres pour lui 
dénier tout fondement naturel (3), et, pendant ce temps, 
quelque sophiste, par sa manière de concevoir le droit 
naturel, ne craignait pas de voir dans le rapport du maître 
et de l'esclave un pur état de fait ayant dans la violence 
sa cause et dont une autre violence pouvait, pour les 



(I)Arist., 'AÔTivatwv IIoX., 40. 

(2) Meter (Ei). Die wirtschaftUcfie Entwickelung des Altertums. 
Jéna, 1895, p. 14, Rem. 2. 

(3) Arist., Polit I, p. 1233, b, 2 el suiv; Zbller, Philos. d,Griech, 
II, U, p 170. 



IJO LA FIN DE L ESCLAVAGE 

parties, modifier les résultats en un sens tout opposé (i). 
Dans la vie de chaque jour, et pour finir dans les enchè- 
res publiques (2), c'était avec le qualificatif^ à' homme 
qu'on voyait apparaître Tesclave; et la Comédie, ce mi- 
roir de la vie populaire et cet écho de sa conscience, le 
produisait sur la scène sous ce même aspect. Quel mo- 
ment ce fut ,quand sur la scène athénienne résonnèrent 
ces vers de Philémon : «: Cet individu, qui est esclave, 
iî'est pas, ô maître, moins homme que toi, qui que tu 
sois» (3); et encore :« Si quelqu'un est esclave, il n'est 
pas moins pour cela fait de la même chair ; personne n'est 
esclave par nature ; c'est le sort qui décide de l'asservis- 
sement du corps » {4). Et dans ce même théâtre, probable- 
ment, il y avait des esclaves ! 



XXVI 

C'était un besoin matériel et moral en même temps 
que certains caractères rudes de l'esclavage fussent peu 
à peu atténués, sans qu'on réussît à les éliminer complè- 
tement : le fouet (5), la torture au cours des instruc- 

(1) Plat., (^org'., 284 a : 

'Eàv Si Y^> oî[i.at, cpOdiv txavi^v y^viriTai Ijç^wv otvi?|p, TcdLvca .TaOTx 
à7:o(jeta(X|jLevoç xal 8?.appt^$a(; xal (ôiacpuY**^^) xaTaTcaTt^aaçTà VÎ[i.eTépa 
Ypijx.|xaTa xal [i.aYY*ve6|xaTa xal èirwSàç xal vdjAOuç toO; irapà <pù(jtv 
&TuavTaç, èTuavaaTàç àvg(pàvYj SedTcdTï)? V\|JLéTepo; 6 SoOXoç, évTaOôa 
èÇéXa[i.v];év tô tî\<; cpùaewç SCxaiov. 

(2 CI. A., I, 274-6. 

(3) Philbm., Fragm, éd. Didot, p. 109. 

(4) Fragm. f p 124, xxxiv, Didot. 

(5) C. I. A., II, 476, /. 5 ; Dittenberger, Sylloge, n. 3SS 1.78 etaaiv. 



LA CIVILISATION GRECQJJE ET l'eSCLAVAGB ICI 

tion3 judiciaires (i) restaient, à cette époque et plus tard, 
■dans la coutume et dans la loi. Mais ces adoucissements 
n'aidaient pas à fortifier l'institution. Il arrivait ce qu'on 
a dit avec beaucoup de justesse à une période postérieure 
<ie l'esclavage et ce qu'on peut répéter de toutes les ins- 
titutions, qui vont perdant leur raison d'être économique 
et sociale : « plus on les améliore, et moins elles sont 
capables de vivre » (2). 

A mesure que s'affaiblissait le pouvoir d'user et d'abu- 
ser, que se restreignait le pouvoir illimité des maîtres, 
s'affaiblissait aussi l'efficacité d'un des motifs qui pou- 
vaient, dans le cas d'un choix possible, faire préférer « 
l'esclavage au salariat. 

Et, en réalité, le travail libre était destiné, toujours 
•davantage, à avoir raison du travail servile, par suite des 
conditions antérieures dont l'effet continue à se faire 
sentir en s'aggravant, et aussi des conditions nouvelles 
qui surgissent. 

La division du travail social, qui avait eu pour effet 
-d'imposer aux esclaves la tâche de la production maté- 
rielle, confiant aux libres celle de la guerre, en était 
venue à s'effacer et à disparaître, à mesure que l'obliga- 
tion régulière de la milice se restreignait aux classes 
possédantes et que l'institution récente des milices mer- 
cenaires prenait le développement que l'on sait. 

Le prolétaire, appelé extraordinairement et dans 
les circonstances exceptionnelles à une guerre surtout 
défensive (3), pouvait se livrer à un travail continu 

il) MEiBR-ScaoEMANN, Atl. PTOC, 889 et saiT. 
<S| Lange. Hist du matérialisme^ trad. franc. Paris, 1877, I, p. 154 
(3) ScHAEPER (A.). Démosihène u. seine Zeit, Leipzig, iSH'^, I^, pp. 
5-6 ; Hbrmann-Drotsen, KriegsaUertUmer. Freiburg i. B., 1888 p. 61. 



152 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

peut être plus efficace que celui des es^claves, chargés, 
avec les métèques, de pourvoir aux besoins de la flotte (i)» 
Et les milices mercenaires débarrassaient le prolétariat de 
sa partie la plus remuante, celle qui préfère Taventure 
et la moins propre à l'exercice d'un métier. 

En même temps, l'esclavage se montrait tous les jours 
de moins en moins utile ; et, comme d'un corps épuisé 
tout couvert d'une floraison de toi^tes sortes de misères, 
on voit sortir de son sein les manifestations et les symp- 
tômes alarmants, qui trahissent le mal intérieur qui le 
ronge . 

Le manque ou l'incertitude, soit réelle soit supposée, 
' de données incontestables sur le prix réel des esclaves, 
dont nous connaissons le rendement quotidien (2), ne nous 
permet pas de fixer, sûrement, le taux moyen ou 
tout au moins maximum et minimum du profit que don- 
nent les esclaves ; profit qui se trouve ainsi calculé diver- 
sement par les divers auteurs (3). Sur ce point, si l'on 
met à part les interprétations et les corrections que pro- 
pose Bœckh (4) pour s'en tenir simplement au calcul ma- 
tériel, on trouve, comme profit que donnent les esclaves, 
qu'au temps de la guerre du Péloponèse ce profit est de 
47 II /37 •/. pour les esclaves employés dans les mines, 
qu'il est, au contraire, de 15 15/19 et de 30 % au temps de 
Démosthène pour les esclaves attachés à sa fabrique 
d'arnjes et à sa fabrique de meubles. 

(t)BoECKR. Staats haushaltung d. Alhener, b, p. 90 et suiv., II. ; 
Fraenkkl, Anm., p. 17*, 21*, 118, 122. 

(2) Uf'm. de l'Àcad.A. I. B. L., VI, (1S22) : Lbtronne, Mém, s. 
lapopul, de VAttique, p. 211 et suiv. 

(3li) BoECKB, op. cit, p. 91-2. 

(k) Xbnoph., De VecUg.y 4, 25. 



LA CIVILISATION GRECQ.UE ET L ESCLAVAGE I5S 

A considérer la chose d'jin autre point de vue, on voit 
que les esclaves de Nicias, qui travaillaient dans les mi- 
nes, donnaient une obole de revenu par jour, et, tout au 
moins pendant le temps de la location, le maître était 
garanti contre leur mortalité et, en général, contre leur 
décroissance en nombre (i). 

A la distance d'un siècle, les esclaves de Timarque, tra- 
vailleurs du cuir et, par suite attachés à un travail qua- 
lifié, donnaient deux oboles de revenu par iont, qui, 
étant donné la diminution du pouvoir d'acquisition de 
la monnaie, faisaient moins, en tout cas . ne faisaient pas 
plus, que l'obole unique 'du siècle précédent. De plus 
le risque de leur perte était continu et à la charge de 
leur maître. 

Encore : la tendance du profit, sur tous le^ domaines, à 
se fixer autour d'un taux unique aurait finalement fait que 
le profit retiré des esclaves tombât au taux des profits 
retirés des autres placements de capitaux, à mesure que 
les capitaux se seraient portés dans cette branche de spécur 
lation.Mais à nous en tenir même d'une manière absolue à 
ce taux des profits, exagéré peut-être, qu'on déduit des ren- 
seignements de Démosthène,il est certain que les esclaves 
ne donnaient pas un profit supérieur à celui de toutes les 
autres entreprises commerciales; lesquelles, plus risquées 
en apparence, ne présentaient pas au fond plus de danger 
que les placements de capitaux sous la forme d'acquisitions 
d'esclaves. La mortalité des esclaves, qui, comme nous le 
pouvons voir par les exemples récents des colonies, s'est 
toujours maintenue très élevée, jusqu'à atteindre et à dé- 
passer la proportion de 5 °/o, jusqu'à réduire la moyenne 

(1) Aesch., c. Timarch,, 97. 



154 ^^ ^^N DE L ESCLAVAGE 

delà vie de Tesclave à i6 ans et moins encore, n'a pas pu 
faire moins que d'être élevée aussi dans l'antiquité ; et le 
profit considérable, retiré de l'esclave, même dans les cas 
les plus favorables était absorbé ou rendu insuffisant par 
le taux notable de l'amortissement. 

La mortalité, du reste, ne const* tuait que le risque ordi- 
naire ; mais, à côté de celui-là, il y avait bien d'autres ris- 
ques extraordinaires qui égalaient ou surpassaient ce der- 
nier. 

La faible étendue des Etats grecs et les guerres fré- 
quentes avec les Etats voisins exposaient à des pertes 
d'esclaves continuelles, soit par suite des invasions de 
l'ennemi se retirant avec tout un butin de libres et d'es- 
claves (àvSpàiroSa) (i), soit parce que la fuite était facile à 
ces derniers, attirés souvent par les promesses trompeu- 
ses de l'ennemi ou parfois même par le don de la liberté. 
Ces fugues, qui préoccupaient tant, au point de constituer 
de légitimes motifs de plainte entre les Etats et de faire, ^ 
dans les traités, des sujets de clauses spéciales, (2) empê- 
chaient d'employer utilement les esclaves et augmen- 
taient les dépenses, déjà notables, de surveillance et de 
garde. Et cependant, tout cela ne suffisait pas. La chose 
était venue à un tel point que, dans la période macédo- 
nienne, on pouvait voir surgir une forme de contrat d'as- 
surance ; mais cela constituait une autre dépense annuelle 
de huit drachmes (3). 

La complication croissante et l'intime union des inté- 

. (1) Thucyd., I, 55, 62; Xénoph., Hellen., I, 6, 15 : III, 2, 2 ; IV, 5. 8. 
(2) Thuctd., I, 139; IV, 118. 

'3) [Aristote]. Oekon.y II, S. 34 ; Bocbkh, Slaalshaushaltung , 12^ 
• 91 ; cf. aussi G.I. A., ^11, i^i. 



» »■ iifciii-ii '—»••. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET .L ESCLAVAGE IJJ 

rets à protéger comportaient une réglementation juridi- 
que toujours plus parfaite, développant le principe de la 
responsabilité des maîtres pour tous les actes de leurs 
esclaves (i), et, sous ce rapport, la chose n'allait pas 
sans entraîner de dommages pour les patrons. A une épo- 
que postérieure mais dans les pays où les rapports écono- 
miques étaient moins développés, l'esclave, d'ordinaire, 
est soumis pour ses fautes à la flagellation ; et quand il 
s'agit de vol, il doit, en outre, payer le double de la va- 
leur de l'objet dérobé et une amende de vingt drachmes ; 
avec obligation pour le maître, sous sa propre responsa- 
bilité, d'abandonner l'esclave à la personne victime du 
vol dans le cas de non paiement (2). 

XXVII 

Un autre élément, peu favorable à l'esclavage, c'était 
les conditions du marché des céréales. On parle souvent 
d'un prix moyen des céréales dans l'antiquité. 

Or, il faut dire avant tout que nous n'avons pas assez 
3e renseignements pour pouvoir établir un prix nkoyeriy 
quand même il nous serait possible d'établir un prix. Puis, 
si nous jetons un rapide regard sur le prix des céréales à 
notre époque, nous voyons bien vite que, même aujour- 
d'hui, de mois en mois, d'année en année, de marché à 
marché, c'est une suite continuelle d'oscillations notables 
(3). Et, cependant, l'extraordinaire progrès réalisé dan» 

(1) Mbier-Sghoemann» D. ÂlL Proeess., p. 766. 

(2) DiTTiNiiiROBR, Sylioge, n. 388, 1. 77 et suiy. ; G.I.A., II, 476, 1. 
44-9. 

(3) limes (19 ]anv. 1897). Average prices per imp. Qr. of wheat, 
barley und oals for the tcn years 1887 tol896. Wheat, 1890-96 : 31, 



156 LA FIN DE l'esclavage 

les moyens de transport, la possibilité de cultiver d'une 
manière plus à l'aise et à Tabri de violences et de causes 
de trouble, la formation d'un marché mondial, tout cela 
est fait pour favoriser une stabilité plus grande, une cer- 
taine égalité de prix. L'absence de toutes ces conditions, 
dans le monde antique, faisait que, dans chaque pays, et 
particulièrement dans ceux qui vivaient d'importation, 
c'était les oscillations de prix qui constituaient la règle ; 
et de mois en mois, d'année en année (i), une invasion 
des ennemis, une mauvaise récolte, un achat important, 
un naufrage, un approvisionnement empêché, étaient au- 
tant de raisons, qui provoquaient une élévation des prix. 
Je n'ai pas besoin de relever combien quelques-uns de 
ces faits sont toujours fréquents et ont été fréquents dans 
l'antiquité. 

Ainsi les quelques données que nous avons, peuvent 
nous servir à déterminer non les prix moyens et ordinai- 
res, mais les prix minimum de l'époque à laquelle ils se 
rapportent; quand il ne s'agit pas, comme il arrive,de prix 
minimum déterminés par des ventes faites par les particu- 
liers et par l'Etat dans le but de venir en aide aux popula- 
tions. 



11 ; 37, ; 30, 3 ; 2à, 4 ; 22, 10 ; 23,1 ; 26, 1. — Barley : 28, 8 ; 28, 2 ; 
26, 2 ; 25. 7 ; 24, 6 ; 21, 11 ; 22, 11 ; RoGEas, Bist, d. travail et «a- 
laires en Angleterre. Paris, 1897, p. 376 ; Wiebe (G.), Zur GeschicMe 
d.Preisrevoiution des IVl undXVII lahrhund, Leipzig, 1895,pp.3l4, 
346, 354, 363, 363-6 ; Pareto (V.), Cours d économie politique. Lau- 
sanne, 1896, I, p. 272 et suiv. 

d) Bull, de eorr. hellénique, XIV (1890) pp. 48t>2. 



LA CIVIUSATION GRECQUE ET L ESCLAVAGE I57 

Ces prix minimum de la fin du quatrième siècle nous 
donnent, à Athènes, une valeur de trois drachmes pour 
un médimne d'orge, pour le blé une valeur de cinq et six 
drachmes (i). A Délos,le siècle suivant, (282 avant J. C), 
le prix du froment est de quatre drachmes trois oboles le 
médimne (2). 

Des prix comme ceux-là représentent déjà un renché- 
rissement par rapport aux prix inférieurs des périodes 
plus anciennes et du commencement même du quatrième 
siècle (3) ; et cela se comprend. Les déboucliés plus im- 
portants que trouvent les pays d'exportation, peut-être 
leur production même, sinon régulièrement décroissante 
par épuisement naturel, tout au moins n'étant plus 
celle des terres vierges, finalement leur population 
croissante, tout cela entraînait, comme conséquence, 
un relèvement des prix. Tout cela, sans compter la di- 
minution dans le pouvoir d'acquisition de la monnaie, 
sans compter les causes accidentelles et ce fait qu'Athè- 
nes ne pouvait plus comme autrefois assurer sans en-^ 
trave son riche approvisionnement. 

Mais les sources mêmçs, qui nous parlent de ces prix, 
nous disent ou nous font entendre que c'était là des prix 
de faveur ; et elles nous parlent, en outre, à peu de dis- 
tance de temps, de renchérissements notables, qui, à 
Délos, avaient porté le médimne de froment jusqu'à dix 
drachmes, et à Athènes, ce même médimne de froment 

(1) Dbmosth., c. Phorm. p. 918, 38 ;G.I.A. it, 834,b, col. Il, 1. 75, 
CoasBTTi (H.), Sul prezzo de grani neWantichità çlassica negli Studi 
di storia antica di G. Bblocu, II, p. 65 et saiv. 

(2) Bull, de corr. hell,, XIV (1890) p. 482 ; Hermès, VII,p. 3 et saiv. 
(3)GuiRAUD, op. cit.f p. 557 et suW. ; Gorsrtti, op. cit,, p. 67 

et saiv. 



IÇS- LA FIN DE L^ESCLAVAGE 

et d'orge jusqu'à seize et dix-huit drachmes (i). Et l'élé- 
vation des prix devait être un cas habituel, puisqu'il nous 
est dit que les propriétaires fonciers faisaient d'excellen- 
tes affaires et devenaient riches (2). 

De point en point, les documents qui s'étendent jus- 
qu'au troisième siècle nous font connaître des dons et des 
importations de céréales (3); et nous font comprendre di- 
rectement la pénurie qui règne à Athènes. Une inscrip- 
tion de la fin du troisième siècle (4) parle de la campagne 
restée déserte et non ensemencée par suite de la guerre, 
et de la bienfaisance d'Euriclide Céfisios qui a rendu 
possible l'ensemencement du sol. 

Aux raisons d'ordre général s'ajoutent encore les in- 
convénients des grands achats. Bien avant même que 
Cléomène (5) n'organisât ses grandioses opérations : une 
quasi-tentative de monopoliser la vente des céréales, 
avaient déjà eu lieu pas mal de grands achats, moins im- 
portants il est vrai, et de véritables spéculations sur le 
prix des grains : on en trouve la mention dans divers 
auteurs (6) ; et Démosthène y fait des allusion dans ses 
discours. Mais déjà Lysias dans son vif et véhément dis- 
cours contre les marchands de grains nous avait déjà don- 
né une idée précise des moyens employés par ces monopo- 
lisateurs de grains et de l'inanité des mesures prises contre 
eux. « Leur bien, — disait l'orateur, — c'est le mal d'au- 

(1) Bullp.t. de Corr. helL, XIV, p. 481-2 ; [Demosth]. c: Phœnip., 
p. 1045, 20 ; c. Phorm,, 918, 38. 

(2} iDemosth.) c. Phœnip., p. 1045, 2 ; 1048, 31. 

(3) C. I. A. II, 311, 312, 314, 809. (325/4, a. C!h.) 195. 

(4) CI. A. 11,379. 

(5) (Aristot.), Œkonom., 11, 33. 

(6} BoEGH (A.), Staatshaushaltung d, Aih, 12, p. 106. 



\ 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE I59 

trui. Leurs gains croissent quand, sur l'annonce de 
quelque malheur public, ils peuvent vendre plus cher 
leurs grains. Aussi voient-ils de bon œil les malheurs qui 
arrivent ; ils cherchent à être instruits avant les autres ; 
et ils vont disant que les navires ont péri dans le Pont, 
ou qu'ils ont été pris en route par les Lacédémoniens ou 
que les ports sont fermés ou que les traités sont sur le 
point d'être rompus ; et leur audace va jusqu'à nous 
dresser des embûches en ce même moment où l'ennemi 
nous en dresse ». 

Il n'est pas besoin d'insister beaucoup pour montrer 
comment, dans ces conditions, l'entretien des esclaves 
représentait une dépense réelle toujours plus grande, et 
de plus était un sujet de préoccupation continuelle-, dans 
l'incertitude où on était de renchérissements revenant 
toujours plus considérables et plus fréquents. 

Dans ces temps difficiles, les citoyens libres trouvaient, 
pour les soutenir, l'aide de l'Etat, des particuliers distri- 
buant des largesses, vendant à des prix de faveur (i): nous 
ne manquons pas de documents relatifs à des envois de blé 
faits, à titre de dons, par des souverains ou des princes 
amis ou alliés (2). Ainsi d'une part les citoyens libres s'ai- 
daient des quelques revenus qu'ils pouvaient tirer de leur 
lopin de terre et de la rétribution attachée à l'exercice 
des fonctions publiques ; laquelle, insuffisante pour faire 
vivre, à elle seule, un individu et sa famille, était pour- 
tant pour lui, surtout en temps anormal, une aide telle 
quelle. 

Et il y avait, de l'autre, la bienfaisance, dont lesenti- 

(1) «3. 

(2) [Demosth.], c Phorm,, p. 918, 37, 38. 



ï60 LA FIN DE l'esclavage 

ment, si Ton en juge par quelques manifestations théori- 
ques, allait se développant à cette période (i). Ceux qui 
avaient une tare organique étaient directement assistés 
par TEtat, quelque insuffisante que fût cette assis- 
tance (2). 

Surtout, ensuite, stimulés par le besoin, les libres 
recouraient à toutes sortes d'expédients pour vivre soit 
chez eux soit au dehors : ils s'adonnaient ou retournaient 
avec plus d'ardeur au travail, amenant naturellement, 
avec une offre surabondante de bras, un avilissement des 
prix qui risquait fort d'éliminer le travail servile. 

Les distributions, les ventes de grains à prix réduit 
avaient lieu, on ne l'oublie pas, en faveur des libres et 
non des esclaves ; et ces derniers, aux époques de renché- 
rissement des moyens de vivre, devaient représenter 
pour leurs patrons une véritable perte, une perte réelle, 
sans compter le dommage résultant de l'absence de gains. 
C'était peut-être à ces moments là, à ces moments où à la 
dépendance de l'esclavage ne s'était pas encore substituée 
celle du salariat, que ce qu'il y avait d'illusoire dans une 
liberté purement nominale frappait les esprits et qu'on 
pouvait dire : « Combien il est plus avantageux de trou- 
ver un bon maître que de vivre mal et misérablement en 
qualité de libre ! » (3). 

Dans ces cas, celui qui devait être ainsi soutenu pou- 
vait trouver plus avantageuse la condition de Tesclave ; 



(1) G.I.A. II, 193,311,312,314; Bulletin de corr. hellén., VI (1882),p. 
i et s âv. 102 et suiv.MeNAND., Fragm, éd. Didol, p 96., v. 348 ; p. 
97, V. 389; Puilemon., Fragm, éd. Didot,p. 127, LXXV; Téoph., Char,, 
23. 

(i) Lys., "respl to5 àSuvairoO. 

(3) Philipp.. p. Stob., Serm., LXII, 35. 



LA OYILISAHON GRSCQ.UE ET l'bSCLAVAGB i6i 

mais le patron, à qui incombait la charge de nourrir 
ce dernier, devait envisager la chose d'un point de vue 
tout à fait opposé. 



XXVIII 

Comme si tout cela ne suffisait pas, la classe des escla- 
ves ne cesse de dégénérer peu a peu. A mesure que l'es- 
clavage vient à manquer de support moral pour être ré- 
duit à n'être qu'un pur état de fait, un pouvoir reposant 
simplement sur la loi ; que d'autre part se fait d'autant 
moins jour pour les esclaves une espérance quelconque 
de rédemption générale que semble exclure le milieu éco- 
mique contemporain : leur seul horizon, d'autant plus 
on sent croître et fermenter dans Tombre et le silence les 
sentiments d'envie, de rancœur, le désir d'opposer la force 
à la force, de substituer maîtrise à maîtrise, de changer 
les rôles de maître et d'esclave. 

Là où se trouvaient réunis ensemble beaucoup d'escla- 
ves ou de serfs, là trouvait un terrain favorable la cons- 
piration : le mécontentement éclatait en révolte ouverte 
comme en Laconie, comme à Chios, dans le troisième siè- 
cle, comme plus tard dans les pays romains. Si l'insurrec- 
tion ouverte est moins facile ou impossible, l'astuce, la 
ruse, la fraude, prennent, comme c'est l'habitude, la place 
de la violence et aboutissent à une réaction sourde et con- 
tinue d'autant plus dangereuse et difficile à combattre 
qu'elle se laisse moins voir. 

L'esclavage abaisse et corrompt ; mais^ — ironie de la 
vie — il accomplit lui-même inconsciemment son œuvre 
de vengeance sur les dominateurs parasites ; et, plus il 

Gicootti. i 1 



l6% LA FIN DB l'esclavage 

tombe bas, plus il trouve, comme la misère, comme tous 
les autres faits qui sont une négation de la solidarité 
humaine, plus il trouve dans son abaissement même le 
moyen de sécréter un subtil et puissant venin par lequel 
il empoisonne, il traîne dans une même voie de mort 
opprimés et Qppresseurs . 

La comédie classique, qui en a fait ensuite un type de 
convention, s'attarde avec plaisir et fait une grande place 
à ce type d'esclave corrupteur et corrompu, compagnon 
infidèle de son maître, plein d'expédients et de mensonges, 
qui fomente les vices du fils de famille, qui se montre 
l'artisan inépuisable de toutes les intrigues compliquées 
par lesquelles se trouve ruinée la vie économique et 
morale de la famille. Rome, plus tard, et les pays quj 
demanderont à l'antiquité classique les formes d'art les 
plus aptes à exprimer des conditions de vie analogues ; 
ces postérités reculées reporteront sur la scène ce type 
sous les mêmes traits sous lesquels il se présentera à eux 
dans l'expérience de leur propre vie. Mais c'est la comé- 
die grecque, qui la première Ta découvert, qui a su le 
dégager du tourbillon de la vie d'alors, pour nous le trans- 
mettre animé d'un souffle d'art impérissable. 

« A quoi sert d'être bon et économe ? — trouve-t-on 
dans Ménandre (i), — si le maître dissipe tout ? Si tu ne 
gardes rien pour toi, tu te seras mortifié et tu ne lui auras 
pas même plu ». Un bon esclave avait certainement, 
encore du prix. « Réussir à avoir un esclave affectionné, 
c'est une des meilleures choses de la vie » (2). Mais l'exa- 
gération même de l'expression montre bien comme quoi 

(1) Menandr. Frag. éd. Didot, p. 62, LUI. 

(2) Me:4anor. Frag., p. 66, XCVIII, 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 163 

ce n'est pas là uti fait fréquent. La chose était si peu fré- 
quente qu'on voit certains prendre en aversion non plus 
les esclaves^ mais V esclave, nier l'utilité de toute la caté- 
gorie. « Il n'y a rien de pire qu'un esclave, si bon qu'il 
soit» (i). La situation devient telle qu'il finit par y avoir, 
entre le maître et l'esclave, comme une interversion des 
rôles : « il n'y a qu'un seul esclave dans la maison, c'est 
le maître » (2). 

A un autre point de vue encore, les esclaves devenaient 
un danger permanent et une cause de perte pour les maî- 
tres. 

Le droit de les soumettre à la torture, pour les faire dé- 
poser en justice, était plutôt largement exercé par cha- 
cun des adversaires, et contribuait ainsi à faire d'eux l'or- 
gane propre à révéler tous les secrets et toutes les misè- 
res de la maison : ce qui pouvait avoir des conséquences 
d'autant plus graves que la faiblesse et le mauvais vouloir 
de l'esclave pouvaient donner d'autant plus facilement 
au mensonge l'apparence de la vérité. La déposition obte- 
nue par le moyen de la torture était même celle qui avait 
le plus de crédit (3). 

L'Etat, lui-même, mettant parfois à profit, comme les 
particuliers, cet antagonisme naturel, encourageait l'es- 
pionnage des esclaves promettant la récompense la plus 
grande, celle qui devait dans tant de cas leur être la plus 
agréable : la liberté aux esclaves qui dénonçaient quel- 
que fait intéressant la sécurité de l'Etat (4). 



(1)92, vs. 134. 

(2) Menandr., Fragm,, éd. Didot, p. 93 vs 168. 

(3) MEiBa und Sghoemann, AIL Proc. pp. 875 et 8uîv.,889et suiv. 

(4) G. I. A. 11,546, 1. 29. 



164 LA FIN DE l'esclavage 

Il y en avait enfin qui avaient des esclaves pour s'en 
servir comme d'une bande de larrons, pour pouvoir les 
lancer contre les uns et les autfes et en faire d'éternels 
sycophantes (i). 

Comme on voit, on n'a que l'embarras du choix si on 
veut mettre sous les yeux les graves inconvénients, si 
nombreux au point de vue moral et matériel, que l'escla- 
vage porte avec soi . Et plus on avance dans le temps, 
plus l'esclavage devient dégradant et plein de dangers pos- 
sibles, avec la complication plus grande de la vie. 

Il pouvait arriver aussi qu'un crime fût commis dans 
la maison ; et alors, si on ne parvenait pas à en connaître 
le véritable auteur, tous les esclaves étaient mis à mort 
(2). Or, ce ne devait pas être une chose très rare qu'un 
assassinat prémédité et commis dans le secret, dans une 
maison 011 il y avait des esclaves. 



XXIX 

L'action continue et pressante de toutes ces causes, plus 
ou moins nettement sentie, mais en tout cas toujours 
réellement agissante, devait tendre à limiter le nombre 
des esclaves et à en restreindre l'emploi à ce genre d'occu- 
pation à laquelle le travail libre ne pouvait pas se plier 
et pour laquelle l'emploi du travail libre n'était pas 
profitable. Ainsi, à Athènes, les esclaves se trouvent plus 
particulièrement employés dans les manufactures, dans 

(1) Htpérid., Pragm,i^\ Sauppe : • . . . >tal Tcapéj^Et ÔOTcep toÏc 
"XYjaTaïd éiCKJiTKJjj.ôv xaC SCSwffi ToÙTtj) ÛTcep lx(£<rcou toG àv8pa7c68ou 
ô^okày 'PYjç 'f\\Lifaiç 6tz(i)ç 6tv yJ àÔàvaToç (juxocpàvTiriç. 

(â) Antiphont., Super choreut,^ 4. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'esclavage léç 

les travaux plus pénibles de la marine (i) et surtout ceux 
qui se rapportent à Textrâction minière. 

Tout le projet, si bien conçu, de Xénophon (a) pour 
développer les finances athéniennes et leur rendre leur 
ancienne prospérité, ne consistait plus, comme un autre 
projet de Phaléas de Chalcédoine, (3) à réserver exclusi- 
vement aux esclaves l'exercice de tous les métiers, mais 
bien l'exploitation, pour l'Etat, des mines du Laurium : 
cela grâce à l'acquisition d'un nombre supérieur d'escla- 
ves, proportionné au profit même qu'on retire d'eux. 
Malgré cela le projet de Xénophon ne fut pas mis à 
exécution ; et ainsi les mines, arrivant au contraire à cette 
période d'épuisement, à laquelle Xénophon ne pouvait 
croire, finirent par occuper un nombre d'esclaves tou- 
jours décroissant. 

L'exploitation des mines était capable de donner, com- 
me nous l'avons déjà dit, un profit considérable ; mais 
le même Xénophon nous laisse entendre, peut-être sans 
le vouloir, comment cette exploitation présentait beau- 
coup d'aléa, en nous avertissant qu'il fallait de jolis 
capitaux et que l'ouverture d'un nouveau puits était une 
entreprise économiquement assez chanceuse. S'il arrivait 
à celui qui trouvait un riche filon de s'enrichir vite, ce- 
lui qui n'en rencontrait pas perdait tous ses débours (4). 

(1) G. A. I. II, 807, c. 1-25 ; Bcbcah, Urkunden d, Seewesen. Berlin' 
184», p. 413. 

(% De Veetig, 4. 

(3) Aristotb. PoL, p. ia67d« 11, 4, 13. 

|4| De Vectig., *, 88 : '^^ Ôtira, cpaCT) &v xtç, où xal vOv, ûdicep 
ëp.icpo<ï6ev, ico>>^ol xatvoTO{jLOî3(Jiv ; fin itevétfTepoi [xév etdCv ot Tcepl 
Ta \Li':cLXkaL* veciXTrl yàp Tcà^Xiv xaTaoxEuàÇovtaf xCvSovoç 8è [j.è'^aç Ttji 
xatvoTojjLoOvTi* 6 [i,év yàp 8Ôpa>v àyaôi^v épyacjlav Tc^oOatoç yiyyzxa.^. 



l66 LA FIN DE l'esclavage 

L'ardeur caractéristique qu'on mettait au temps de Démé- 
trius de Phalère à pousser loin les galeries, comme si on 
avait voulu, pour employer l'expression de ce dernier, 
rejoindre le royaume de Pluton, est peut-être un indice 
que le minerai commençait à se faire plus rare ; et 
à la fin du second siècle, à en juger par le nombre des 
esclaves en révolte, l'exploitation des mines ne pouvait 
pas donner d'occupation à plus de mille esclaves (i). Il 
est certain que quand Xénophon écrivait son traité sur 
les finances d'Athènes, en 347/6, comme certain le vou*^ 
drait (3), ou en 357/6 comme on l'admet plus générale- 
ment (3), il est certain qu'alors le nombre des esclaves 
était inférieur à ce qu'il était avant la guerre de Décélie 
(4). Et si l'on admet, comme le démontre un auteur (5), 
que le but de Xénophon aurait été qu'il y eût trois escla- 
ves pour chacun des vingt mille citoyens et non pas seule- 
ment dans les mines mais en tout, on concluera qu'à cette 
époque l'Attique comptait moins de soixante mille escla- 
ves. Et rien de positif n'autorise à croire que le nombre 
fût en voie de croître alors ou dût augmenter de beau- 
coup dans le temps qui suit. 



XXX 

Il est probable que c'est à cette époque que commencè- 
rent à se multiplier les affranchissements , un phénomène 

(i) Syrab., p. 147, m, 2, 9. 
(S) DioD. Sic., zxziv, n, 18. 

(3)Bbb6k (Th.). Gr.Litteraturg, Berlin, 1887, it, 312; Sittl, Gesch. 
d, Griech. LiU» Mûnrhen, 1884, ii,4G0 ; Beloch, AU. PoL p. 175. Rem. 

(4) De Veetig.,k, 25. 

(5) LSTBOlfNB, OJ9. cU.j p. 195. 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'rSCLAVAGE l6^ 

qui est la conséquence de l'utilité décroissante de TescU- 
vage. A Athènes ces affranchissements n'ont pas laissé 
de traces considérables et certaines dans les documents 
conservés, comme on trouve plus tard à Delphes, en 
Béotie et ailleurs ; et il ne nous est par suite pas possible de 
nous faire une idée exacte des limites dans lesquelles ils 
se sont maintenus ou au contraire du développement 
qu'ils ont pris. Mais une indication, que nous trouvons 
dans la défense faite d'affranchir les esclaves au théâtre(i), 
nous permet peut-être' avec raison de voit là une pratique 
assez fréquente des affranchissements, entretenue ensuite, 
comme plus tard à Rome, par un intérêt matériel dont 
l'action, à son tour, s'accroissait d'une raison de vanité 
<iu'elle tirait de sa forme. Cette ardeur si grande à affran- 
chir les esclaves, qu'on constate par toute la Grèce dans le 
siècle qui suit et l'autre après, est même un fait si caracté- 
ristique que nous pouvons difficilement nous faire à l'i- 
dée qu'il ait pu naître et grandir à ce point d'un seul trait ; 
et il nous paraîtra, au contraire, plus vraisemblable d'en 
chercher dans ce quatrième siècle le mouvement initial. 



XXXI 

V 

La rareté du travail servile se peut conclure également 
-de tout ce que nous pouvons savoir du prix des esclaves 
au quatrième siècle, et particulièrement vers les années 
de sa fin. 

On a dit, pour Rome, non sans pénétration que le mar- 
ché des esclaves était la « Bourse romaine » (2) ; et on 

(1) ÀBSCHiN. in Ctesiph,, 41, 44. 

{i) lahrbuch f. Nationalœkon, und SialisUhy gegr. v. B. Hildb. 

BBAND, VII, p. 154. 



l68 LA FIN DE l'esclavage 

peut le répéter, jusqu'à un certain point, pour les autres 
parties du monde antique où la richesse et l'activité ont 
été les plus développées. Le prix des esclaves était, par 
suite, lui aussi variable ; mais, surtout en Tabsence 
d'événements extraordinaires, il est moins difficile d'en 
établir une valeur moyenne. 

Or le quatrième siècle, en marquant par toute la Grèce 
une période de développement industriel relatif plus ou 
moins notable, qui s'étend, plus ou moins, même aux 
zones jusqu'alors caractérisées par la production domes- 
tique, le 4* siècle porte avec soi une diffusion de l'esclava- 
ge; et, en^fait, le souvenir s'est conservé de l'introduction 
tardive de l'esclavage dans les pays qui, longtemps après^ 
entrent dans une période économique dans laquelle des 
pays plus avancés, comme Athènes, étaient déjà entrés 
longtemps auparavant et qui la dépassaient aujourd'hui. 

Cette extension de la servitude, en contribuant à accroî- 
tre la demande d'esclaves, aurait dû notablement en faire 
monter les prix : et cela d'autant plus qu'elle coïncidait 
avec une diminution du pouvoir d'acquisition de la mon- 
naie, déterminée par l'abondance plus grande des métaux 
précieux et l'affaiblissement du poids de la drachme qui 
tendait à se manifester. Je ne crois pourtant pas qu'on 
puisse parler d'un véritable renchérissement. Les esclaves 
qui ont quelque habileté technique, même l'habileté res- 
treinte qu'exigent les fonctions à remplir dans une ma- 
nufacture, ont, comme on l'a vu, un prix élevé jusqu'à 
un certain point, mais dont on ne peut néanmoins dire 
qu'il soit supérieur aux prix du siècle précédent dans les 
mêmes conditions. Au contraire, les esclaves ordinaires 
sont appréciés à un prix peu élevé. Les esclaves dont 
Xénophon propose l'acquisition à l'Etat'pour les employer 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE 169 

dans les mines sont évalués à 153 drachmes 3, 7 oboles ou 
183 drachmes 3, 6 oboles, selon la diversité des calculs 
auxquels donne lieu le passage où il est question de la 
chose (i). 

Dans le discours contre Nicostrate, deux esclaves, 
dont on dit après qu'ils étaient employés à des travaux 
divers à la campagne, sont comptés pour une valeur tor 
taie de deux mines et demie (2) ; ailleurs (3) un esclave 
est évalué cent cinquante drachmes. Donc le prix des 
esclaves n'était pas formellement différent de celui qui 
nous est attesté, un siècle auparavant, par les ventes faites 
au détriment des Hermocopides : mais, si on tient comp- 
te de tant d'autres données concurrentes, on peut dire 
qu'il était plutôt inférieur. On ne saurait invoquer le cas 
de la rançon des esclaves de Rhodes, fixée à cinq cents 
drachmes, à l'issue du siège de la ville par Démétrius. 
Dans ce cas particulier il s'agissait des esclaves associés à 
la défense de la cité, auxquels la liberté avait été promi- 
se et représentant un instrument de résistance sérieux 
contre l'assaillant (4). Il fallut de toute nécessité fixer un 
prix supérieur non seulement au prix moyen mais aux prix 
les plus élevés que pouvaient atteindre les esclaves, pour 
couper court à toute velléité de les vendre ailleurs. Si 
quelque chose surprend, c'est qu'on n'ait pas fixé pour 
eux dans de telles conjonctures le même prix de rachat 
que pour les hommes libres . 

Ces oscillations dans le prix des esclaves ne s'expliquent 

(1) De vectigal,,i, 23; Boeckh, Staatshaushalt. d. Àlhen ., I3, p. 
86, II; Fraenkbl. Anm., 117. 

(2) p. 1246, 1 . 

(3) Demosteh., c. Pantanel., 967, 4 ; 972, 18 et Boeckh, 1, c. 
(i) DiOD. SiciL., XX, 84. 



170 LA FIN DE l'esclavage 

donc que si Ton observe qu'il s'agissait moins d'un ac- 
croissement proprement dit que d'une simple diffusion de 
l'économie servile ; que l'esclavage avait gagné moins en 
intensité qu'en extension. 



XXXlï 

Du reste le récit de la ruse, mise en œuvre par Agési- 
las, pour montrer que seuls, entre tous les habitants du 
Péloponèse, les Spartiates s'adonnaient exclusivement au 
métier des armes, nous révèle comment l'exercice des 
métiers s'est répandu parmi les citoyens libres des autres 
peuples (i). 

Les allusions aux locations d'oeuvre et aux salaires de- 
viennent, à Athènes, toujours relativement plus fréquen- 
tes : salaires aux travailleurs des champs, aux maîtres qui 
enseignent, à toutes sortes de catégories de travailleurs. 
(3). Même la médecine, qui, à Rome, devait pour quel- 
que temps être un office des esclaves et ensuite des af- 
franchis et des hommes libres, est ici cultivée par ces 
derniers (3). Le travail manuel offre, parfois, un champ si 
favorable d'action que, comme dit Aristote (4) « beaucoup 
parmi les artisans s'enrichissent » ; et "ce qui donne sa 
physionomie particulière aux Etats de Démétrius de Pha- 
lère, si l'on en croit un ennemi, c'est justement que c'est 
un milieu favorable aux artisans (5). 

(i) Plut., ÀgesiL, 26. 

(2) Theoph., Char., 4 ; 23 ; 30. 

(3) G. 1. A.,. II, 187, 835i3, SSôi?. 1149, 2343. 

(4) PoLYB., III, (II) 3, (5), 4. 

(5) PoLTB., XU, 13, 8 et suiv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE 17I 

Pour bien connaître les conditions du travail à cette 
époque, et la condition des salaires, variant moins que 
les autres prix, sujets cependant à des variations, nous 
aurions besoin naturellement de plus de données, et de 
données plus précises que le petit nombre de celles que • 
nous avons ; mais, faute de mieux, les seuls renseigne- 
ments que nous avons et qui se rapportent à des construc- 
tions de 329-8 et de 317-307 sont susceptibles d'être uti- 
lisés, avec les réserves nécessaires. L'idée qu'un regard, 
ainsi jtté par cette étroite ouverture, nous permet de 
nous faire de la condition du travail, à Athènes, nous 
frappe, au premier aspect, par la division du travail qui 
• nous apparaît, par la multiplicité des ventes, toujours 
plus particulières et distinctes, finalement par tous les 
traits qui caractérisent la condition du travail aux épo- 
ques où il est en pleine prospérité • et en plein déve- 
loppement (i). 

Le salaire, sans la nourriture, semble, dans un cas, en 
329-328, atteindre le montant de deux drachmes et trois 
oboles (2) ; mais si ce n'est pas là une de ces erreurs des 
inscriptions, que viennent mettre en lumière de nou- 
veaux exemplaires découverts après, (3) cette donnée 
constitue en tout cas une donnée isolée et se -rapporte à 
un travail dont nous ne pouvons pas apprécier la difficulté 
particulière. 

Le salaire du journalier paraît, dans l'inscription 329/8, 
être d'une drachme trois oboles, et on peut y voir le sa- 
laire dii travail à la journée au cours de cette année (4). 

(1) G. I. A., II, 834c. Cl^4b, IV, sSi^ etc. et Bulletin de corr, hell. 
viii. 1884, p. 213. 

(8) G. I. A. II. 8Ub, col. I, 1 26 et suiv. 

(3) G. I. A., Il, 83ib, col. I. ]. 31 et suiv. 

(4) G, 1. A., II, 834^, col. I, 1 31 et suiv., 42 et suiv. ; 60 et suiv. 



172 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Or, on s'est demandé :1a rétribution du travail était- 
elle réellement plus considérable que ce qu'elle était au 
siècle précédent, tout au moins d'après ce que nous sa- 
vons par les comptes de TErechtheion ? 

C'est un fait que le salaire du journalier qui, en 408, 
est d'une drachme, devient, en 329/8, un salaire d'une 
drachme et demie ; le même 1 travail d'un couple de 
scieurs de long, pris dans un temps et dans l'autre, nous 
montre les mêmes variations (i). 

Mais le salaire d'une drachme, en 408, était-il accom- 
pagné de la nourriture de l'ouvrier, ou non ? C'était-il 
un salaire ordinaire, ou un salaire rabaissé par suite des 
circonstances particulières où l'on ' se serait trouvé . Il 
ne faut pas perdre de vue que l'année 329-8 est une an- 
née où, comme on le voit par le compte des dîmes d'E- 
leusis, la récolte fut notablement mauvaise et le prix des 
céréales supérieur au prix normal. 

L'une et l'autre chofee ont été soutenues (2) ; et selon 
qu'on adopte une des deux opinions le prix du travail 
aurait subi un abaissement notable. Dans cet avilissement 
prétendu du salaire il y aurait une preuve sérieuse de la 
décadence de l'économie servile. Cela montrerait à quel 
point en est arrivée la concurrence non seulement entre 
les libres et les esclaves, mais entre les travailleurs libres 
eux-mêmes, s'il est vrai que le salaire, nonobstant le 
relèvement constant des prix et la baisse du pouvoir d'ac- 
quisition de la monnaie, a pu passer par de telles péripé- 
ties. Pourtant on peut considérer comme démontré par 



(!) C. I. A., II, 834b/ col. II, 1 23 et suiv. 

(i^ KiRCHKOPP, zur Geschtchte d. Athen. Staatschatz, p. 57 et suiv.; 
BcECKH, Slaatshaustialtung, 11; Fraenkel, Anm., p. 33*, n. 202. 



LA aVIUSATION GRECQJJE ET L ESCLAVAGE I73 

un chercheur qui s'est occupé spécialement de ce point 
(i) qu'en 408 les journaliers n'avaient pas, outre leur 
salaire, la nourriture ; et admettre que le salaire, payé 
aux travailleurs de TErechtheion, fut un salaire particu- 
lièrement bon par suite des conditions exceptionnelles 
d'Athènes à ce moment, c'est là une simple hypothèse 
qui ne peut, en aucun cas, amener à admettre comme un 
fait que le salaire était au commencement de la guerre 
du Péloponèse jusqu'à trots ou quatre fois plus grand. 



XXXIII 

Mais s'il n'est pas permis d'induire de données inexactes 
ou peu sûres le fait de la décadence de l'économie servile 
et les progrès accomplis par le travail libre, on peut tirer 
ces conséquences d'ailleurs ; et le résultat, les réserves 
nécessaires faites, ne change pas. 

En évaluant simplement à trois drachmes le médimne 
de froment, au temps de Socrate, et à cinq au temps de 
Démosthène, on a observé que « le salaire aurait dû 
monter de six à dix oboles, les prix montants dans la 
proportion de trois à cinq. Les inscriptions, au contraire, 
prouvent que les salaires montent de six à neuf oboles 
pour le travail simple, et plus haut pour le travail qua- 
lifié » (2). 

Etant donné cela, il faudrait donc conclure à un avilisse- 
ment relatif des salaires, qu'on expliquerait de la manière 

(1) Journal of hellenû sludies, xv (1895) : Jbvons (F. B.), Work 
and wages in Àthen, p. 243 et 8uiy. 
(â) Jbvons, op. cit., p. 244. 



174 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

la plus simple et la plus directe par un redoublement 
de concurrence. Mais il a déjà été indiqué que les céréa- 
les, soumises à des oscillations de prix continuelles, ont 
passé par des périodes de renchérissement considérable 
qui en ont élevé parfois la valeur à plus de cinq drachmes 
par médimne. Dans cette même année 329/8, l'orge avait 
été vendu troi^ drachmes et même un peu plus, et le blé, 
dont le peuple avait pu fixer le prix, avait été vendu six 
drachmes (i). Or, comme il a été observé, le prix de la 
main d'œuvre est toujours en retard à se régler sur celui 
des autres produits échangés (2), et, par suite, cette aug- 
mentation de salaires ne ferait guère qu'égaler le renché- 
rissement de la période précédente, apparaissant, par sui- 
te, toujours inégale et peu proportionnée aux besoins 
considérablement accrus. Outre cela, il est tenu compte 
du poids inférieur de la drachme et de l'accroissement 
notable de numéraire circulant, qui, quoique incapable 
à lui seul de provoquer une hausse des prix, a cepen- 
dant cet effet, — coïncidant avec un accroissement de 
richesse (3). 



XXXIV 

Une chose qui jette un véritable jour sur le développe- 
ment du travail, ce sont des données qui ne nous rensei- 
gnent proprement pas sur les salaires, mais qui nous pér- 
il) C. I. A., IV, 8343, 1. 70 et suiv , 74 et suiv... 80 et suiv. 
(1) Thorold Rogers (J.-£.)) Histoire du travail ^^el des salaires en 
Angleteire depuis la fin du xnv siècle. Paris, 1897, p. 362; Tooke, 
Bist. of priées, II. p. 71. 
(3)Das Kapital,\h, p. S^ et sutv. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L ESCLAVAGE I75 

mettent néanmoins, en nous révélant la disparition gra- 
duelle des salaires à la journée^ de nous former une idée 
générale mais non inexacte de la condition de la main- 
d'œuvre à Athènes : je veux parler des renseignements 
que nous avons sur le travail à rabais ou à forfait (i). 

Déjà dans les inscriptions mêmes relatives aux travaux 
de Y Erechtheion Tune et l'autre forme ont également leur 
place ; dans tous les travaux qui exigent de l'art, une apti- 
tude spéciale, dans ceux dans lesquels un travail peut être 
fait à part par les soins d'une seule personne^ dans la 
peinture à l'encaustique, dans les figures de la frise, dans 
la formation des modèles, dans les accessoires et les orne- 
ments on trouve en Konneur le travail à forfait, ou le prix 
unique. Et à mesure qu'on avance dans le temps, le forfait 
et le prix unique (2) tendent toujours plus à se substituer 
à la location d'oeuvre à la journée, s'étendant même à des 
travaux de nature plus simple et à des entreprises d'impor- 
tance plus considérable. 

Mais la fréquence plus grande du travail à forfait, qui 
a pour cause et pour effet une autonomie plus accusée 
du travail, un travail plus productif, une série de rap- 
ports plus complexes, est déjà, à elle seule, propre à nous 
donner une idée générale, il est vrai, exacte et profi- 
table cependant, du développement du travail libre et 
de ses conditions. 

« Le travail à forfait, — dit Marx (3), — n'est qu'une 
forme modifiée du travail à la journée. La qualité du tra- 

(1) WiEBE (G.), Geschichte der Preiserevolution des XVI und XVII 
lahrhunderts, Leipzig, 1895, p. 319 et suiv. ;ëcHOENHOF,(J.i, A hisiory 
ofmoney and priées. New-York, 1896, p. 112 et sniv. 

(2) C. 1. A., 321, : â». 

(3) Das Kapiial, 14, p. 565 et suiv. 



1 76 LA FIN DE l'esclavage 

vail est ici contrôlée par Toeuvre même, qui doit être 
d'une qualité moyennement bonne pour que le travail à 
forfait soit bien payé. A ce point de vue, tout le travail à 
forfait devient une des meilleures sources de lucre et d'ex- 
ploitation du travail de la part du capitaliste . Il offre au 
capitaliste une mesure toute trouvée pour lïntensité du 
travail. Il n'y a que ce temps de travail, qui s'incorpore 
dans une quantité de marchandise déterminée, qu'une 
expérience constante désigne entre toutes, qui vaut comme 
temps de travail socialement nécessaire et est payé comme 
tel... Le contrôle de la qualité et de l'intensité du travail 
exercé par le fait même de cette forme de rétribution 
rend en grande partie superflue la surveillance. Le travail 
à forfait d'une part facilite l'introduction des parasites 
entre les capitalistes et les salariés, la sous-location du 
travail (5«^/^//«^ of labour),., ; il permet de l'autre au 
capitaliste de faire avec l'ouvrier, qui prend le travail à 
son compte, un contrat à tant la pièce, à un prix, pour 
lequel l'ouvrier contractant prend sur lui la tâche à faire 
et se charge du 'paiement de ses aides. L'exploitation des 
travailleurs par le- capital s'accomplit ici sous forme d'ex- 
ploitation du travailleur par le travailleur. Etant donné le 
forfait, il est naturel que le travailleur ait un intérêt per- 
sonnel à développer le plus possible l'intensité de sa force 
de travail, ce qui facilite les moyens pour le capitaliste 
d'accroître ce degré normal d'intensité. C'est l'intérêt 
personnel de l'ouvrier d'allonger la* journée de travail, 
son salaire journalier ou hebdomadaire s'élevant par là. 
Ainsi se manifestent les mêmes conséquences que nous 
avons relevées pour le salaire à la journée ; sans considé- 
rer ce fait que le prolongement de la journée de travail, 
même quand le salaire à forfait reste constant, comporte 



LA aViaSATION GRECQ.UB BT L ESCLAVAGE I77 

de soi-même un avilissement |du prix du travail.. Mais la 
latitude plus grande, que le forfait laisse à Tindividu, tend 
d'une part à développer chez lui le sentiment de la li- 
berté, de l'indépendance, de la pleine autonomie, et de 
l'autre une forme secondaire de concurrence entre les 
travailleurs . D'où cette double tendance qu'a le travail à 
forfait d'élever en même temps les salaires individuels 
au-dessus de la moyenne et d'abaisser cette même 
moyenne }^. 

Cette analyse minutieuse du caractère et des effets du 
travail à forfait, où viennent se refléter les phénomènes 
de notre époque capitaliste, peut s'appliquer avec quel- 
que précaution à l'antiquité, à la condition de tenir 
compte que les phénomènes, qui sont là visés, n'ont pas 
encore pu, sous le rapport de l'extension ni de l'inten- 
sité, atteindre la plénitude de leur développement. 

Mais ce caractère du forfait, sa diffusion et ses oscilla- 
tions se présentent avec les mêmes caractères uniformes, 
même aux époques intermédiaires de moindre dévelop- 
pement. 

, « Le travail à forfait, dit Rogers (i) pour l'Angleterre 
des XV* et XVP siècles, se généralisa peu à peu. Par exem- 
ple, les scieurs de long, d'abord payés à la journée, furent 
payés plus tard à tant le cent (en réalité 120) de planches 
produites, qui étaient le travail journalier présumé de 
deux ouvriers travaillant ensemble. D'abord légèrement 
inférieur au prix de la journée, le prix du travail à for- 
fait fut, à partir du quinzième siècle, légèrement supé- 
rieur : indice d'une tendance à la hausse. Dans la période 

(1) Histoire du travail et des salaires en Angleterre depuis la 
fin du ziii* siècle, Paris, 1897, p. 297 et suiv. 

accolti. 12 



178 LA FIN DE l'eSCLAVAOB 

de réaction, dont nous parlerons plus tard, cette propor- 
tion fut renversée au détriment du travail à forfait ». 

L'idée, que nous pouvons nous faire du travail à la 
tâche d'après ces données et observations, nous permet 
par là de mieux expliquer certaines particularités de l'his- 
toire du travail à Athènes et de nous faire de ses condi- 
tions une conception plus complète et plus profondé- 
ment exacte que celle que nous pourrions dégager des 
quelques renseignements que nous avons relatifs au sa- 
laire à la journée. 

La rétribution de quatre-vingt-dix drachmes, que 
nous trouvons payées dans le compte des travaux de 
V Erechtheion (i) à un individu pour l'exécution d'un seul 
buste, ne peut plus alors s'envisager, comme on a cher- 
ché à faire (2), comme représentant un salaire à la jour- 
née de beaucoup supérieur aux salaires connus de la mê- 
me période ; c'est plutôt, pour nous, un renseignement 
relatif à un des plus anciens stades du travail à la tâche 
et le point de départ de ses phases successives. 

Quel peut avoir été le rapport exact du travail à la 
tâche au travail à la journée en 339/8 ou 317-307, je ne 
crois pas qu'on puisse l'établir ; pas plus qu'on ne sau- 
rait fixer les variations de prix du travail à la tâche à la 
fin des quatrième et cinquième siècles. Mais de l'impor- 
tance croissante. et de l'extension toujours plus considé- 
rable du forfait dans ces deux importants documents 
des derniers vingt ans du quatrième siècle, on peut bien 
déduire que le travail libre avait pris cette forme, la- 
quelle correspond à une période de plus grand dévelop- 

(1) G. ). A., I, 321 1. 12 etsulv. 

(2) Hermès, IV ; Schoene, Baurechnungen des Ereehteios, p. 43. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET L'ESCLAS^AGE I79 

pement du travail et du monde ouvrier ; et que, d'autre 
part, en admettant même que Textension du travail à 
la tâche n'ait pas déjà développé une concurrence plus 
grande entre les travailleurs qui fait tomber la moyenne 
d(5s salaires, les causes de ces phénomènes existent 
déjà assez développées. 

Ce qui, en somme, existe déjà et va se développant, 
ce sont ces conditions qui rendent plus accessible et 
plus avantageux l'emploi du travail libre et qui concou- 
rent, par suite, à éliminer graduellement celui du 
travail servile. 

En fait la même inscription, que nous avons citée, de 
337/328(1) nous offre un emploi limité des esclaves : en 
tout dix-sept esclaves publics, et nous met à même d'é- 
valuer approximativement le caractère, la convenance de 
leur emploi, leur utilité et les dépenses faites à leur 
sujet. Leur alimentation journalière coûte pour chacun 
trois oboles ; à quoi il faut ^ajouter pour le surveillant 
trois autres oboles de nourriture et dix drachmes, par 
mois, de salaire. Dans le courant de la seconde pryta- 
nie, on leur achète dix-sept casquettes pour la somme 
de quatre drachmes, cinq oboles et trois quarts (2) ; dans 
la sixième prytanie on leur refait leurs chaussures à rai- 
son lie quatre drachmes chacune, en tout soixante-huit 
drachmes {3) ; et on dépense, pour un sacrifice et cinq 
mesures de vin, trente-neuf autres drachmes (4) ; dans la 
quatrième prytanie, on dépense pour chacun, pour les 



(1) a I. A., II, 834 6, IV, 834 6. 

(2) C. I. A., II, 8346, col. 1, 1. 42 et 8.; IV, 8346, col. 1, 1. 40 et s. 

(3) C.I.A.,II, 8346, col. I, 1. 71 

(4) C. I. A, II, 834», col. II, 1. 54. 



i 



l8o LA FIN DE l'esclavage 

fournir de manteaux, dix-huit autres drachmes et trois 
oboles, en tout trois cent quatorze drachmes trois obo- 
les ; et puis encore soixante-dix drachmes trois oboles 
pour des tuniques de peau, à quatre' drachmes 3 oboles 
l'une, et cent deux drachmes pour des chaussures à six 
drachmes chaque (i). 

Dans le courant de la quatrième prytanie, autant 
qu'on peut en juger, un des esclaves vient à mourir ; et 
cela donne lieu à d'autres dépenses pour la crémation 
du cadavre et la purification (2). Dans la deuxième pry- 
tanie, où le nombre des esclaves est réduit à seize, le 
ressemelage des chaussures comporte une autre dépense de 
quarante drachmes ; et deux autres drachmes sont dé- 
pensées sans qu'on sache pourquoi (3). Dans l'inscription 
^^ 317-307» on voit apparaître une autre dépense, une 
rétribution mensuelle de huit drachmes et deux qboles 
pour l'achat au marché de tout ce qu'il faut pour les 
esclaves (4), et puis d'autres dépenses pour les initiations 
et les cérémonies religieuses se rapportant aux mystères 

(5). 

En outre, dans la première inscription, on voit qu'il 
faut louer des outils et ustensiles pour faire exécuter les 
différents travaux (6). 



(1) C. I. A., IV, 8346, col, I, 1.26 et suiv. 

(2) C. I. A., IV, 8346,1. 40 et suiv. 

(3) C. I. A., iV, 8346, col. 11,1. 18, 22 et suiv. 

(4) C. I. A., II, 834S 1. 57 et suiv. 

(5) C. 1. A., II, 834c, 1. 2i; C. 1. A., II, 83\6, col. II, l. 71. 

(6) G. I. A., II, 83U, col. II, 1. 31 ; IV, 83i6, col. I, 1. 44. Dans sa 
publication des Comptes de Délos de 279 {Bulletin de corr, helL, XIV 
(1890), HomoUe observe p. 480 : a Le temple entretenait un ou plu- 
sieurs tailleurs de pierres qui sont nourris et habillés à ses frais et 
doivent en échange travailler pour lui toute l'année. La dépense de 



LA CIVILISATION GRBCaUE ET l'ESCLAVAGE i8i 

Nous avons dit que, d'après la première inscription, 
la dépense journalière, par esclave, aurait été d'une 
drachme environ (i). Etablir un compte précis est chose 
difficile, étant donné surtout Tabsence de toute autre 
donnée ; mais on peut bien dire avec des chances de 
probabilité que cette dépense, si elle ne dépasse pas ce 
chiifre, ne lui reste pas inférieure. 

En limitant même à une drachme les dépenses d'entre* 
tien de l'esclave, il reste trois oboles qui représentent 
l'intérêt du capital, les risques, les maladies, les jour- 
nées de chômage. Ce calcul, ensuite, se rapporterait 
à l'année 329/8 où l'orge fut vendue trois drachmes et 
le blé six drachmes (2) : nous savons que d'autres fois 
le prix de l'une et l'autre est sensiblement pltis élevé. 
Dans ces cas, le désavantage qui s'attachait à l'emploi 
du travail servile devait plus que jamais ^auter aux 
yeux; et, comme on l'a vu, les oscillations du prix des 
céréales étaient considérables et continuelles. 

Mais même, en dehors des cas extraordinaires, l'infé- 
riorité et l'inopportunité du travail servile étaient desti- 
nées à apparaître toujours mieux. Les frais de surveillance 
et de direction, la productivité plus faible du travail 
servile, les aptitudes d'ordinaire tout à fait inférieures 
des esclaves, les dépenses de louage de l'outillage ; tout 
cela et d'autres choses encore constituaient autant de 
désavantages, par rapport surtout au travail à la tâche. 

ce chef se monte par tète à : vivres : S40 drachmes : babilIemtDt : 22 
drachmes. — A côté d'eux, on trouve quelquefois un ou deux ou- 
vriers employés de la même manière, et qui sont chargés d'aigviser 
les outils, par exemple en 2!82et281.» - 

(i) FoucART, fiole Bwr les comptes d'Eleusis, [Bulletin de corr. hel* 
lénique. 1884, p. 214). 

(2) G. 1. A., IV, 834b, 1. 70 et suiv. 



iSa LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Si même dans des cas, qui se produisaient rarement, le 
travail à la tâche avait pour effet de relever pour un mo- 
ment la rétribution du travail, il la rabaissait de suite en 
suscitant la concurrence ; et, en tous cas, il rendait plus 
expéditive et plus facile l'exécution de n'importe quel 
ouvrage, plus sûr son achèvement parfait, plus facile la 
liquidation des comptes, sans enchaîner d'autre part le 
temps et la liberté de la partie contractante . Mais à quel 
point pouvaient descendre les salaires par suite de l'in- 
troduction de ces prix unitaires, nous pouvons le voir 
par la rétribution d'une drachme et une obole et demie 
payée au mesureur de froment pour le mesurage d'une 
centaine de médimnes et la rétribution de quatre oboles 
seulement payée aux chargeurs pour charger ces mêmes 
cent médimnes (i). Pour mesurer et charger cent médim- 
nes, s'il ne fallait pas une journée, il ne fallait guère 
moins. 



XXXV 

Les causes de dissolution de l'économie servile deve- 
naient par suite toujours plus agissantes et leurs effets 
toujours plus manifestes ; et, entre autres choses ame- 
nant à mettre en doute l'existence des quatre cent mille 
esclaves dont Ctésiclès nous parle pour l'Attique, il 
faut mettre en première ligne cette décadence de l'an- 
cienne structure économique, qui s'accompagne bien 
mieux de la diminution que de l'augmentation du nom- 
bre des esclaves. 

(l) CI. A., IV, 8346, 1. 79-81. 



LA CIVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 183 

Avec la fin du quatrième siècle, cependant, vient une 
époque où il est moins facile de suivre de près et en uti- 
lisant des renseignements plus précis et minutieux les 
phases ultérieures de l'économie grecque. Nous devons 
nous borner à relever les effets les plus apparents, à 
noter Taspect général que le pays prend, sa tendance à 
descendre la pente de la décadence, la concentration gra- 
duelle de la richesse, le dépeuplement : toutes choses qui, 
pour ce temps, sont des preuves de la persistance des 
causes dissolvantes que nous avons jusqu'ici cherchées et 
qui trouvent leur explication détaillée dans ces choses 
mêmes et dans la création de nouveaux centres d'indus- 
trie et de civilisation, et dans la perte de cette hégémonie 
politique qui était particulièrement pour Athènes le pou- 
voir de se maintenir, sous une forme purement parasi- 
taire, au point culminant de sa situation. 

Çà et là, cependant, des documents, qui ne sont pas 
sans importance, donnent un point d'appui solide et 
nous permettent de rattacher, comme par une ligne 
idéale continue, les conséquences extrêmes de ce déve- 
loppement, qui se retrouvent indistinctement condensées 
dans les conditions d'existence dernières, et l'état anté- 
rieur dont les causes et les effets nous sont mieux con- 
nus. 

Les comptes du temple de Délos nous montrent com- 
ment là aussi, dans le troisième siècle, ont apparu tou- 
jours plus distinctement dans la condition du travail ces 
phénomènes, que nous avons déjà relevés en 1 Attique : la 
location d'œuvre, et, à côté du travail à la journée, le 
travail à la tâche qui se fait une place de plus en plus 



184 LA FIN DE l'esclavage 

considérable (i). L'usage de rétribuer à part un service 
particulier en raison de son importance et de sa durée a 
son principe dans Finsignifiance de la chose (2) ; et cela 
aussi nous montre comment peu à peu le mouvement 
plus accéléré de la vie économique rend plus sensible la 
convenance .qu'il y a à substituer à un rapport perpétuel, 
et personnel du patron et de l'esclave un rapport pure- 
ment réel et temporaire, consistant dans l'échange de ser- 
vices et de valeurs. La main-d'œuvre servile apparaît là 
d'ijne manière tout à fait exceptionnelle, et même là où 
elle apparaît, c'est avec une physionomie tout à fait 
propre et spéciale, avec une quantité déterminée d'ali- 
ments et de vêtements fixée pour l'année entière. Un 
contrat de cette sorte, par lequel est fixée à l'entretien 

(1) BuUet. de corr. hell,, xiv (1890) ; Homolle, Comptes et inven- 
taires des temples déliens en l'année 279, p. 393. 1. 45 et suiv. ; p. 
396, 1. 86 ; 399, 1. 120 ; p. 483. L'entreprise ''à forfait a un rôle no- 
table, au commencement du premier siècle, dans les travaux relatifs 
à l'érection de TAsclepeion à Epidaure. Cf. Gavadras, Fouilles d'E- 
pidaure. Athènes, 1893, p. 76 et suiv. ; Prellwitz dans Sammlung 
griechischer Dialektinschriften, n. 3225 : Michel, Recueil^ n. 584 ; 
I. Baunack, Aus Epidauros, 1890, p. 82 et Katser S., Vinscription 
de l'Asclépeion d'Epidaure (dans le Musée Belge, tome V (1901) p. 
65 et suiv.) 

Grand rôle encore du forfait et en même temps de l'emploi de la 
main d'œuvre libre dans l'exécution des travaux du temple d'Apol- 
lon Didyméen à Mllet (Haussoullier, Inscription de Didymes ; Comp- 
tes de la construction du temple d* Apollon Didyméen dans la Bévue 
depMlol. de litt. et d'hist. ancienne XXIX (1905) p. 250 et suiv. 
Inscription dont Haussoullier ne précise pas la date. — « \prëè 
269,;dit Homolle (Cowprcs déZîens,etc.dan8 le Bullet.de corr. hell.Xiy 
(1890 p 483), —on ne trouve plus d'ouvriers en^ployés à Tannée et 
nourris, soit en qualité de >.C0oupY<5ç, ^o\i pour le repassage des 
outils ; on s'adresse en cas de besoin à un ouvrier libre avec qui Ton 
traite ». 

(2) Bull, de corr. hell. xiv (1890).: p. 395, 1. 70 ; p. 397, 483. 



LA aVILISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 185 

seul la rémunération des services rendus, n'est conclu 
qu'avec des personnes dont on a voulu regarder la con- 
dition comme servile ; mais il n'y a pas pas le moindre 
doute qu'elle ne Test pas (i). 



XXXVI 

Egalement bien remarquable est la notice relative aux 
esclaves du Laurium, réduits à mille, dans la seconde 
moitié du second siècle (2) . 

Encore plus remarquables sont les nombreuses ins- 
criptions de la Grèce septentrionale des deux derniers 
siècles mentionnant des affranchissements d'esclaves, un 
phénomène vraiment digne de toute attention. 

A partir du second siècle, dans la suite, ces affranchis- 
sements, sous forme parfois de consécration à la divinité 
et plus souvent encore de vente aux dieux, commencent 
à se multiplier en Béotie (3), en Locride (4), en Phocide 
(5) ; et dans les inscriptions de Delphes elles atteignent 
finalement un nombre vraiment exorbitant (6). 



(1) Bullet de corr, hellén,, xiv, (1890) p. 396 1. 82 et suiv. ; p. 480 
et suiv. 

(2) DioDOR. Sic. zxxit, ii. 18. 

(3) CoLLiTz H., Sammlung d, griech. Dialekl-lnschriften, p. 374 et 
suiv. I.G.S.,23i5, 3309, 3317. 3346, 3349-50, 3358 etc.. 

(4) CoLLiTz, Sammlung, 1474 et suiv. 

(5) GoLLiTz, Sammlung, 1554 et suiv. 

(6) GoLLiTz, Sammlung : Baunack, Die delphische Inschtiften, 1684 
et suiv. ; Cf. aussi Calderini (Â.), La manumissione e la condizion^ 
dei liberti in Grecia, Milano, 1908, utile à cause des matériaux con« 
ddérables rassemblés là . 



l86 LA FIN DE l'esclavage 

Or il ne peut être question là ni d'un fait accidentel, ni 
d'une chose négligeable. 

L'accroissement des affranchissements, est, d'ordinaire, 
un des indices extérieurs les plus visibles d'une crise de 
l'esclavage ; et c'est de ce point de vue que doivent être 
considérés ces affranchissements. 

Si on peut considérer comme des actes religieux et 
expliquer par des motifs de cette nature d'autres ins- 
criptions delà Grèce septentrionale qui, dans leur forme 
primitive et rudimentaire, apparaissent comme de sim- 
ples consécrations, comme des offrandes à la divinité 
(i) ; cela n'est plus possible quand il s'agit des inscrip- 
tions de Delphes. Ces dernières nous montrent la 
divinité figurant là pour des raisons d'ordre exclusive- 
ment juridique, c'est-à-dire pour parfaire une vente 
qui enlève au maître tous ses droits antérieurs sans les 
transporter à une autre personne capable de les exercer 
ou disposée à en faire usage, quand elle en serait investie» 

Le motif de l'affranchissement est purement et incon*- 
testablement un motif d'utilité. La liberté absolue est 
d'ordinaire payée * un bon prix, un prix supérieur à 
celui qu'aurait pu alors avoir l'esclave . D'autres fois, la 
plupart du temps, l'affranchi s'oblige à rester encore au- 
près de son maître trois ans, cinq ans, six ans (2), et 
même tout le temps de la vie de ce dernier, en lui con- 
sacrant tous ses soins (3). Il s'oblige à le faire son héri- 
tier, dans le cas où il mourrait sans enfant ou même dans 



(1) Baunâch (J.), Die delphische Inschriflen, 1689, 169i, 1696, 1702, 
1714, 1716, 1717, 1731, 1742, etc.. 

(2) Op. cit., 1684, 1696, etc.. 

(3) Op. cit., 1689, 1723. 



LA aviLISATION GRECaUE ET l'eSCLAVAGE 187 

tous les cas (i), à s'occuper de ses obsèques, à lui 
rendre les autres honneurs funèbres ; (2) a lui fournir 
des aliments, à élever ses enfants (3), à prendre soin 
de ses parents ou de toute autre personne, au gré de la 
personne qui aifranchit (4), à lui rendre ainsi toute autre 
sorte de services : services à leur tour susceptibles 
d'être transformés en argent, souvent par une conven- 
tion expresse qui comporte même la possibilité pour 
Taffranchi de hâter le moment de sa liberté complète 
en se substituant une autre personne. 

Il y a là, en tout ceci, la révélation certaine d'un 
état de choses caractérisé par la tendance à substituer 
à Tesclavas^e la prestation, puis la location d'oeuvre, 
par les efforts inconsciemment tentés de remplacer 
l'emploi direct et grossier de l'esclave, attaché* par un 
bien visible au maître et travaillant exclusivement à 
son profit et à son enrichissement, par Temploi du prolé- 
taire. Et cela supposait tout d'abord la substitution au rap- 
port de propriété d'un rapport obligatoire personnel et 
ensuite Tavénement définitif d'un nouvel ordre 
économiqueet juridique se dégageant de plus en plus de 
la crise de l'économie servile. Le prix de rachat, qui 
représentait toutes les épargnes passées de l'esclave 
et engageait souvent beaucoup de son travail à venir, 
concourait, ainsi, lui aussi, à constituer et à opposer l'un ' 
à Tautre les deux éléments de la nouvelle économie : 
le capital et le prolétariat; et, comme il arrive d'ordinaire, 



(1) Op. cit., 1723. 

(S) Op. cit., 1719. 

<3) Op. cit., 1708. 

(4) Op. cit., 1717, 1718, 1749, 1754. 



l88 LA FIN DE l'esclavage 

par une cruelle ironie de l'histoire, Epictète (i) l'avait 
bien vu et dit, les esclaves, par l'acte même par lequel 
ils pensaient briser leur chaîne, se trouvaient en avoir 
forgé une autre moins visible, mais plus forte et plus 
durable encore. 

Ce développement si remarquable des affranchisse- 
ments est la conséquence dernière et non très-lointaine 
de la réaction qu'exerce le travail libre sur le travail 
servile ; et ce n'est justement pas un cas qui se présente 
avec la même netteté dans ces régions où l'esclavage, 
introduit, si l'on en croit la tradition, ou tout au moins 
étendu par Mnason, au IV^ siècle, aurait provoqué tant 
de préoccupation et de mauvaise humeur. * 

Ces affranchissements, ensuite, outre qu'ils correspon- 
daient à une néccessité économique, constituaient, pour 
les maîtres mêmes, une véritable spéculation, et en cela 
trouvaient encore un plus efficace encouragement. Les 
organes de cette spéculation, c'étaient les temples et les. 
erani^ qui fonctionnaient comme caisses d'épargne et 
caisses de prêt pour les esclaves, facilitant ainsi l'é- 
pargne des sommes nécessaires au rachat et aussi ces 
ibérations conditionnelles réalisées moyennant des 
paiements partiels échelonnés dans le temps (2). 

C'est à tout cela qu'est dû probablement le fait 
que les prix de rachat tournent autour d'une moyenne 
de trois mines et s'élèvent même parfois plus haut. Ce 
serait une erreur,, si je ne me trompe, de vouloir dé- 
duire la valeur vénale et courante des esclaves de docu- 



(1) Dissert. IV, I, 34 et suiv. 

(2) GuRTius (E.), Ueber die neu entdeckten Delphischén Insckriflen 
dans les Nac^r%c^ien von der K. Gessellschaft d. Wissench., Gottin- 
gen 1865, p. 149 et suiv. 



t 



LA CIVILISATION GRECQUE ET l'eSCLAVAGE 189 

ments comme ceux-ci, qui ne représentent pas une simple 
affaire de parties librement consentantes, mais forment 
une convention d'un genre spécial réalisée sous l'action 
de causes déterminées et multiples : comme le désir d'a- 
cheter la liberté, l'espérance de mettre de côté par son 
travail le prix de rachat, quel qu'il soit, les paiements 
partiels successifs et autres choses semblables. Sans cela, 
par le fait même de la décadence de l'économie servile, 
dont ces documents sont une preuve, le prix aurait dû 
descendre assez bas. 



: XXXVII 

Mais, quelque décadente que fut en Grèce l'économie 
à esclaves, la Grèce ne constituait ni un état isolé ni 
tout le Monde antique. 

La Grèce, bien loin de le réaliser,n'avait pas même ten- 
té de constituer un empire universel, dans lequel pussent 
s'unir les peuples divers et se former, dans les différents 
pays à la suite d'une longue élaboration, des conditions 
analogues de vie ; où pût se développer uniformément ou 
presque uniformément un nouvel ordre social. Une 
grande partie du monde antique se trouvait dans des con- 
ditions tout-à-fait autres que celles de la Grèce, sous le 
rapport du développement des forces productives, des 
conditions de la production, de la distribution de la ri- 
chesse, de l'ordre politique et des relations internationa- 
les. 

La Grèce n'avait pas été, et elle était d'autant moins 
dans le cas de constituer un vaste empire' dont la vie 
économique se modelât sur la sienne. Cette œuvre fut 



IÇO LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

Tœuvre d'Alexandre ; mais elle eut pour théâtre l'Orient, 
en sorte que pouvait toujours renaître et renaissait en 
Occident ce procès évolutif qui touchait en Grèce à sa 
fin. 

C'est donc en dehors de la Grèce qu'il nous faut 
chercher les dernières phases de l'esclavage ; et c'est en 
dehors de la Grèce, à une époque postérieure et dans un 
champ agrandi, qu'il nous sera donné d^en voir tout au 
moins en ce qui concerne le monde antique la fin géné- 
rale et définitive. 

Le monde hellénique proprement dit, et Athènes plus 
spécialement, nous donne comme une vision anticipée^ 
limitée dans l'espace et dans le temps et prématurément 
interrompue, de la manière dont l'économie seryile vien- 
dra à décliner et à périr. 

Interrompu avec la fin de l'hégémonie et bientôt même 
de Tautonomie grecque, ce procès de l'histoire de l'es- 
clavage prend, comme il peut, son cours dans le monde 
et Tépoque helléniques, où se trouve déplacé le centre de 
gravité de la civilisation. 

La période hellénique tient son caractère et son nom 
de cette expansion de la civilisation grecque dans les 
régions adjacentes au bassin de la Méditerranée, et du 
fait que cette civilisation s'est greffée sur des civilisa- 
tions plus antiques. Cette diffusion et cette transplan- 
tation étaient justement rendues possibles et produites 
par un développement des conditions de la vie matériel- 
le, analogues aux conditions de vie des centres les plus 
avancés de la Grèce. 

Sous l'action de ces causes, dues à l'agrandissement de 
la sphère du commerce, à l'accroissement des forces 
actives, aux rapports moraux et matériels nouveaux, on 



1. 



LA CIVILISATION GRECQJJE ET L ESCLAVAGE I9I 

voyait surgir et se développer, dans l'Asie Mineure, en 
Egypte, dans le bassin occidental de la Méditerranée des 
centres urbains plus populeux que ceux de la Grèce pro- 
pre, avec une vie industrielle plus intense et compliquée, 
avec une puissance de production et une circulation 
accrue et plus rapide, telle qu'on ne l'avait jamais vue 
jusqu'alors, et telle qu'on peut seulement la sjipposer 
si on considère les besoins croissants et extraordinaires 
qui réclamaient chaque jour davantage une plus com- 
plète satisfaction. 

Née sous les auspices que l'on sait, avec sa position 
privilégiée, sa faculté d'assimiler, de fondre les civi- 
lisations les plus variées et de rassembler les éléments 
ethniques les plus divers et les plus discordants, Alexan- 
drie, le nouveau centre de l'Egypte, est comme le foyer 
de cette élipse qu'est le monde hellénique ; elle en est 
le reflet, l'exemplaire, le type. 

S'il est vrai, comme il a été dit, (i) que « à cette épo- 
que le genre humain tendait à se donner un mode d'exis- 
tence nouveau et, si on peut dire, un mode nouveau de 
groupement moléculaire ; si le genre humain tendait à 
, donner à un tempérament nouveau ^ une expression dura- 
ble, une forme sûre et à la faire pénétrer plus avant dans 
tous les milieux », Alexandrie était un des creusets les 
plus propres et les plus merveilleux pour cette métamor- 
phose. 

Cité antique par la date et pourtant essentiellement 
moderne de forme, de tendance, Alexandrie a été non 
à tort appelée la reine du luxe et de la mode, le Paris 



(1) Drotsen (G. J.), Histoire de iBellénisme, trad* française. Paris, 
1885, III, p. 606. 



192 LA FIN DB L ESCLAVAGE 

de Tantiquité ; et elle était plus et moins qu'une mé- 
tropole moderne : cité internationale, paradis et enfer de 
jouissances, de prodigalités, de tentations, et tout 
ensemble le laboratoire du monde antique, son arsenal, 
sa vie. 

Placée au centre . d'un pays plus capable que tout 
autre de produire le plus et avec la moindre fatigue, 
elle devait être naturellement le centre favori de l'in- 
dustrie. La production des objets manufacturés les plus 
indispensables et de l'usage le plus immédiat et celle des 
objets de luxe y poussaient également Tune et l'autre de 
profondes racines, y prenaient les formes les plus amples 
que réclamaient les besoins nouveaux et le milieu. Les 
toiles, les tissus de toutes sortes et du goût le plus bi- 
zarre et raffiné, les travaux en bois de tous genres, 
depuis ceux qui ont pour objet la construction des na- 
vires et la carrosserie jusqu'à ceux, plus rares, du 
meuble et du bibelot, l'extraction des métaux et leur 
traitement des modes les plus variés pour les plier à tous 
les usages de la guerre et de la paix, de la vie domes- 
tique et du luxe ; l'industrie du verre, du cuir, des terres 
cuites, du papier ; en un mot toutes les industries et. 
tous les arts, qui autrefois s'étaient lentement formés 
dans des centres séparés, tous les arts se trouvaient 
réunis là et développés (i). Ceux qui déjà avaient là un 
long*passé y refleurissaient avec une force nouvelle; et 



(1) LuMBRoso (G.), Recherches sur i économie politique de VEgypte 
sous les Lagides. Turin, 1870, p. 100 et suiv.; Lumbroso (G ), LEgiU 
to dei Greci e dei Romani^ 2* f^diz. , Roma, 1895, passim; Blûmner 
H., Die gew, Thaegtigkeit d. Vœlker d. Klass. AUerthums, Leipzig, 
1869, p. 5 et suiv. 



LA CIVILISA130M ORËCQ^E fiT l'bSCLAVAGE X^j 

de lK>uveaux qui y avaient été transplantés étaient en- 
pleine prospérité. 

A cheval, d'autre part, comme elle était, sur les 
principales voies du commerce, dont ses souverains 
tendaient chaque jour davantage à s'assurer le mono- 
pole, faite pour être le point de rencontre, le marché 
le plus facile des trois parties du monde, elle était 
l'exemplaire, la réclame, l'instrument de tous les 
commerces qui alimentaient à la fois et stimulaient 
toujours davantage, par leur pression continue, toutes ces 
îndustries.Etant donné tous ces éléments, il ne pouvait man- 
quer de se produire, même ici, ce contraste plus ou moins 
|yatent du travail libre et du travail servile, avec l'élimina- 
tion graduelle de ce dernier et tous les phénomènes d'une 
économie avancée, où l'instrument de l'esclavage ya se 
brisant comme s' adaptant mal et étant plutôt une gêne j 
tandis que d'autre part commencent à s'accuser les ru- 
diments pleins d'avenir de l'économie capitaliste. 

Le nombre des esclaves d'Alexandrie qu'on est allé 
jusqu'à porter à deux cent mille est tiré d'analogies et 
dfi conjectures, manquant les unes et les autres de 
base sérieuse. Dans une cité, qui paraît être comme un 
g»rand rêve de luxe et de plaisir, où la vie est empor- 
tée comme par un tourbillon sans fin de jouissances fié- 
vreuses, les esclaves certainement ne doivent pas man- 
quer : les esclaves rtiinistres de volupté, aptes à rendre 
tous les services, nécessairement plus nombreux tous les 
jours par suite des habitudes de plus en plus raffinées ; et 
c'est surtout de ces esclaves qu'on trouve plus facilement 
la mention. Il ne devait pas non plus manquer d'esclaves 
ttens ces fabriques où, comme à Athènes, la division et 

Ciccotti. 13* 



194 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

la simplification du travail pouvaient en conseiller 
l'emploi. 

Mais bien plus que des esclaves, c'est du travail libre 
et des conditions qui le font supposer que nous trouvons 
la mention. 

Dans le domaine de l'agriculture, les conditions particu- 
lières de l'Egypte : la possibilité d'utiliser quelques agents 
naturels comme l'inondation du Nil^ rendaient très courte 
la durée des travaux de la culture en même temps que le 
travail très facile, avec une main d'œuvre très réduite et, 
dans quelques cas, sans main d'œuvre du tout (i). Etant 
donné cet état de choses, l'emploi régulier d'esclaves 
adonnés à Tagri culture, quelque restreintes que pussent 
être les dépenses de leur entretien, était condamné à 
une sûre élimination. Du reste, pour parler d'une ma- 
nière plus positive, on sait comme quoi la culture des 
terres royales se faisait par la corvée^ par une réquisition, 
à certains moments, des libres, et comment la culture 
directe, le fermage, les locations d'œuvre avaient 
pris là un grand développement (2). Varron nous atteste 
que l'Egypte comme l'Asie se servaient surtout de mer- 
cenaires libres (3). 

Dans le domaine de l'industrie, la spécialisation crois- 
sante des arts et métiers, représentés dans toutes leurs- 

(1) LuMBRoso (G.), Recherches^ etc , p. iOO. 

(2) Op. cit., p. 89 et suiv. 

(3) R. R. I., 17. 

Pour l'Egypte je* renvoie à ce qu'on trouve écrit dans la préface^ 
où sont spécialement rapportés les résultats des recherches de Wilc- 
ken. (Ostraka aus Aegyptenund Nubien, Leipzig, 1899). Les publi- 
cations de papyrus, faites en même temps que l'apparition du livre 
de] WilclLen ou postérieures, n'ont fait que confirmer sous ce rap- 
port les résultats auxquels il était arrivé. Les mentions d'esclaves 
sont assez rares. Cf., par exemple, Greek Papyri in the 






I 



LA CrVlLISATION GRECQ.UE ET L ESCLAVAGE 195 

variétés et avec leur délicatesse la plus grande, exigeait, 
dans divers cas, nonobstant la division du travail, une 
éducation technique spéciale et quelques aptitudes par- 
ticulières qu'il n'était pas facile de trouver chez les escla- 

Brit, Muséum éd. by Kenyon II (1.S98) page 43, p. 6t, p. 106 (de 
161 ap. J.-G ), page 316-7 (de 3i7-320 ap J.-C), p. il6 (du II* siècle 
ap. J.-G.|«page 2'i5 (du II* siècle ap. J.-Gh.) ; Àegyptische Urkunden 
aus d. k. Uuseen zu Berlin vol.iv, page 90 n. 1059 ; Greek Papyri in 
the BrMmeuw éd. by Kenyon and Bell, m (l()07j p. 24 (l"et II* siècle 
ap. J.-C.) ; The Hibeh Papyri by Grenfell and Hunl (1905-6) P.I p. 
aOO-1 (de 245 avant J.-G.) ; p. 221 (de 2i5/4 av. J.-G.) ; p. 241 (de 
258/7 av. J.-C.) ; The Tebtunis Papyri by Grenfell, Hunl and 
Smyly (1900-1), p 271, :i77, 279 (de 199 ap. J.-C. ?), pag 321, 
325 ; The Àmherst Papyri, P. il, p. 157, p. 160-1 (commencement du 
!!• siècle) ; Papiri grecoegizi pubbl. daW Accàdemia de Lincei^ 
.Milano, 1906, vol. I (Vitelli) p. 18 et suiv. (245 ap. J.-G.), p. 83 (268 
ap. J.-G.). — Plus fréquentes et surtout plus importantes sont les 
mentions qu'on rencontre de main d œuvre libre, de location d'œu- 
vre, de personnes exerçant des métiers. Cf., par exemple, Gr. Papyri 
in the Br. Mus. 11 p. 19 (de 94 apr. J.-C.), p. 108 (de 186 apr J -G.), 
p. 2î3, p. 233-45 (I" et 11« s. ap. J.-C.) ; m p. 59^ (de 139 à It.Oapr. 
J.-C), P- 16 ;de 99 av. J.-G.) ; p. 131 {de 140 apr. J.-G.), p. 180 (de 
113 ap. J.-C.) ; p. 193 \dQ 258-9 ap. J.-C.) ; p 207 (de 125 ap. J.-C.) ; 
The Tebtunis Papyri P. 11 (1907. p. 235-9 ; The Hiheh Papyri, P. I 
p. 321 (de 251-0 av. J.-C.), p. 214 (de 228 av. J.-G.) ; The Amherst 
Papyri P. II p 67 (de 151 à 140 av. J.-C.), p. 154 (11« s. après J.-C.), 
p. 161 (II* s. après J.-C), p. 193 (93-4 de J.-C); Papyri greco egizil, 
p. 16 n. 3 (de 301 ap. J.-C), p. 26-7 (de 255 ap. J.-C), p. 136-7 
(de380ap. J.-C), p. 164. . 

Ces citations né prétendent, pas représenter un dépouillement com- 
plet des documents parus postérieurement à Tapparition du livre de 
Witcken, mais elles suffiront pour montrer que les découvertes et pu- 
blications nouvelles n'ont pas.iBtirmé la justesse de ses conclusions. 

Les renseignements relatifs aux esclaves présentent des caractères 
particuliers. On s'aperçoit parfois que les esclaves dont il est fait men- 
tion sont loués comme mercenaires ; The Bibeh Papyri P. I, p. 286 
(de 270 av. J.-C.) ; The Tebtunis Papyri». p. II, (du II* s.ap.J.-C)» 
— On a une autre fois Texemple — mais à la basse époque (56Qap.J.- 
G.) — d'un libre qui se met au service d'un particulier par un con- 
trat qui est un mélange de vente et de location [Grieck» Papyrus d. 









i^ LA FIN DE L'ESCLAVAaS 

vôs> ceux du moins acquis au hasard. Les arts et les mé- 
tiers, ensuite, constituaient déjà, dans le passé, chacun le 
patrimoine particulier d'une caste ou d'une classe de la 
population égyptienne libre (i). A Alexandrie, il y avait 
encore un important contingent de juifs résidant en 
nombre (2). Finalement toute cette masse d'étrangers, qui 
accourait à la ville de la campagne ou de tout autre 
endroit, devait demander à son travail ses moyens de sub- 
sistance ; et elle était d'autant plus poussée à le faire que 
les commodités de la vie plus abondantes, les raffine- 
ments davantage à la portée de tous, stimulaient d'autant 
plus ses désirs. S'il était possible d'appliquer à l'époque 
antérieure ce qu'Adrien disait de l'Alexandrie de son 
temps, personne ne vivait oisif ; tous étaient occupés (3). 
C'est ensuite, à cette époque de l'hellénisme, que, à 

K. Universit. v/rtd Landesbibliothek zu Strasshurg i. E. herausg. 
von D' J. Preisigke, 1907, Bd. I p. 136}. 

Dans d'autres cas, il semble qu'on puisse conclure que la faculté 
■d^ disposer d'esclaVes pour un temps est subordonnée à certains é?é- 
nements militaires singuliers et rares et que les prisonniers de guerre 
aient été distribués par l'Etat contre paiement d une redevance qui 
sem bile représenter quelque chose d'intermédiaire entre la taxe et le 
prix de location {The Ribeh Papyri, P. 1, p. 161 (de26:Sav J.-G). 

En ce qui concerne là taxe sur les esclaves, qui aurait constitué 
une autre donnée défavorable au maintien (}e l'esclavage, cf, L c. et 
Wechsmuth (G.)» Zwei Kapilel aus der Bevœlkerungsstatisttk d. alten 
WeU (dans des Beitrœge z. ait. Geseh., 111 (1903), qui rappelle d'au- 
tres auteurs, et Levison, Die Beurktmdung des Civilùtandes im 
AitertkufniétinslQs Sonner Jarbiioher C. II, (1898) p. 7(1. 

Le fréquent eiDploi4a système à forfait dans l'exécution des travaux 
Wsultait déjà des FUnders Pétrie Papyri^ édi by I. P. Mahaffy. 

(1) LUM0RO8O (G.), Recherches, etc., p. 104 et 8«iv. 

(2) FRiBDLABNdim (L»)., DarsieUungen aus der Sittengegdhiehie 
Aoiiiv, 111&, p. 616* 

(3) ScMPT. H18T. MXh^, Saiurnin'u^ c 8 ; Poehlmann (RO, die 
UeberoiBiherung d, anl. Grossetcpdle^ Leipslg, 1884, f . 31 et àuiv. 



LA CIVILISATIOÎÎ OfœOQOT BT JL^BSCLAVAGE IÇj 

Syracuse et à Alexandrie partieuiièrement, par le fait 
d'Archimède, de Héron, de Ctésibe, la science; -suivant 
son degré de développement théoriquç, tente d'aiïtre part 
toutes ses applications pratiques géniales, et que la méca- 
nique pure et appliquée reçoit une inipulsion féconde. Le 
levier, Temploi de la force motrice de l'eau et même de 
la vapeur, toutes choses destinées dans un temps plus ou 
moins long à trouver des applications plus ou moins 
efficaces, plus ou moins étendues, sont des vérités 
retrouvées de cette époque ou des déductions de vérités 
alors pleinement perçues. Ce magnifique développement 
de la technique constituait l'élément dynamique et la 
base de toute une évolution dans le mode et puis dans la 
forme evSsentielle de la production : évolution interrom- 
pue 'étouff'ée par un milieu peu suffisamment 
préparé, mais qui, encore que longtemps après, aurait 
repris et poursuivi son cours. Il nous plaît de not^r, en 
attendant, que la technique s'ouvre à de nouveaux pro- 
grès, à de nouvelles applications, qui ont leur source 
dans la valeur croissante du travail et la nécessité de 
fournir à une plus grande demande ; et 'ces progrès techni- 
ques, dans lesquels on peut voir Tindice des conditions 
de la production du monde hellénique et de la phase 
nouvelle dans laquelle entre le travail, sont caractéristi- 
ques et dignes d'être considérés. 

Dans cette cité de la période hellénique on sent par- 
fois quelque chose comme une anticipation fugitive de 
notre cité industrielle, de notre vie moderne. Cette 
masse populaire, surtout à Alexandrie, inquiète, insta- 
ble, mobile, présente un caractère spécial, avec toutes les 
séditions qui éclatent dans la cité antique ; elle a quelque 
chose qui rappelle les convulsions de Paris. 






19^ LA FIN DE l'BSCLAVAOB 

« 

L'élément ouvrier, croissant en nombre et en force 
se constituait peu à peu, comme il paraît aujourd'hui 
probable sinon sûr (i),!en corporations indépendantes par 
leur forme et leur origine des corporations romaines ; et 
dans ces corporations mêmes on rencontrait d'autres 
divisions (2). Enfin les grèves et les coalitions, ces armes 
si modernes et si caractéristiques de notre ère indus- 
trielle, faisaient une apparition timide et fugitive à Ma- 
gnésie sur le Méandre et à Paros (3). 

Mais, pendant que l'Orient hellénique, poursuivant sur 
une base élargie l'œuvre de la civilisation grecque, ruinait 
sans en avoir conscience l'institution de l'esclavage, il 
était destiné à la soutenir et à l'alimenter en Occident 
par le tribut même de ses propres fils; et on la voyait, là, 
sous l'action de causes diverses, suivre encore la courbe 
ascendante de la parabole, atteindre un degré de dévelop- 
pement qui par la force des choses devait en hâter la 
fin. Pour que cette fin arrivât, il fallait, en attendant que 
l'Occident conquît l'Orient, et que l'Orient conquît, à 
son tour, son vainqueur, en lui inoculant dans toutes 
les veines son souffle vital et son venin, ses modes de 
production et de vie, sa culture, ses richesses accumulées, 
ses découvertes ; il fallait que s'accomplît en somme 
toute une œuvre de fusion et d'assimilation entre l'Orient 
et l'Occident. 

(!) Pregel (Th.), Die Teknikim Alterthum. Chemnitz, 1896, p. 22 et 
6uiv. ; 27 et suiv. ; 33 et suiv. ; Bourdeau (L.), Les forces de t'indus- 
trie. Paris, i884, pp. 118 et suiv. 

i2) ZiBBARTH < .), Dos griechische Vcreinswesen, Leipzig, 1806, p« 
107 et suiv. BuUet. de corr. helL, vu (1883), p. r04, n. 10 ; C. I. G., 
2:n4«;'WALTziNG (J P.), Ettide sur les corporations professionnelles 
chez les Romains. Bruxelles, 1895, p. 191 et suiv. 

13) Op. cil., p. 109. Cf. aussi The Bibeh Papyri, P. I, p. 821. 
Correspondance conccrnin;^ a .trille. H s'agfit d'une grève d'esclaves 
dans les carrièros de pierre de Céphalie, de 2i5/4 av. J. C. 



• LA CIVIUSATION GRECQ.UE ET L ESCLAVAGE I99 

L'Empire Romain est le gigantesque organisme politi- 
que dans lequel s^accomplit cette œuvre de fusion et 
d'assimilation de toutes les civilisations du monde anti- 
que. 

En lui apparaît et grandit une nouvelle conscience 
piorale, juridique et religieuse universelle et une nou- 
velle forme de production, qui en constitue la condition 
et la base ; et c'est en lui encore que l'esclavage, rongé 
par la base, singulièrement plus répandu mais présentant 
partout les mêmes caractères, vacille et voit ses jours 
comptés. 

Le reste de notre travail consiste, à l'avenir, à parcourir 
encore, à travers un champ plus vaste, la voie que nous 
avons frayée, à retrouver dans un autre milieu et sous 
des aspects divers les mêmes causes dissolvantes de 
l'esclavage, à suivre dans le monde romain un procès 
économique analogue à celui que nous avons observé 
jusqu'ici. Nous pouvons aussi rattacher aux phases plus 
anciennes de l'esclavage en Occident sa phase dernière, 
suivre, dans une sphère plus large, tant qu'il nous sera 
possible, sa lente disparition à travers tous les détours 
par lesquels il nous est permis de jeter un coup d'oeil au 
plus intime de la vie matérielle et morale du temps. 



DEUXIÈME PARTIE 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L'ESCLAVAGE 



I 



La vie romaine dans les temps antiques se présente 
sous un aspect simple et modeste : la richesse, les be- 
soins, les habitudes, tout y a ses limites et y est ce 
qu'on a à attendre d'une population aux mœurs primi- 
tives. 

Rome, à son origine simple lieu de refuge, est le 
centre d'une population vivant d'une vie pastorale et 
agricole, gravitant toujours plus vers les occupations 
de l'agriculture, dans la mesure où le permettent la 
stabilité plus grande des populations, les commodités 
de la culture et les autres conditions favorables (i). 

L'esclavage qui, dans l'antiquité, peut être consi- 
déré comme rindice du développement de . la vie éco- 
juamique est, par suite, naturellement dans cette pé- 



(1) BÛCHSEN8CHÛTZ (B.)» Bemerkun§£n uber die rœmische Volkinoiri' 
thscha/ï der Koenigzett. BerliD, 1886, pp. 8 et suiv. ; Voifir, (M.J, Die 
rcBmische PrivataUerthumer, 2 Aufl. Mûnchen, 1893, p. 289 et saiv. 



aoa LA FIN DE l'esclavage 

riode plus ancienne assez restreint (i). Quand on lit 
Denys d'Halycarnasse et qu'on y trouve une mention 
relativement fréquente et exagérée des esclaves, (a) 
on pourrait être tenté d'attribuer à l'esclavage, même 
pour cette période antique, une importance plus 
grande que celle qu'il a réellement ; mais on ne 
tardera pas à voir même là l'effet de la tendance in- 
consciente de Denys à l'anachronisme, si l'on considère 
seulement les autres sources de la tradition et encore 
plus les autres conditions de la vie romaine à cette 
époque. 

Le territoire romain, jusqu'à la fin de la période 
royale et aux commencements de la République, con- 
sistait en un« étroite zone sur la rive droite du Tibre 
limitée, sur la rive gauche, à courte [distance, dans 
diflférentes directions, par les^'territoires de Fidènes, de 
Tusculum, de Tellène et de Laurente (3). Il compor- 
tait donc une industrie agricole réduite, elle aussi, à 
des proportions modestes, et de nature à ne pas ré- 
clamer d'ordinaire l'emploi d'esclaves, tout au moins 
en nombre considérable. La culture directe était, en 
même temps, une nécessité, une habitude et un avantage 
(4), même pour celui qui jouissait dans cette société 
primitive d'une position prééminente. La famille, plus 

(1) JuvEN., XIV, 168 ; Apul., d€ mag., 17 ; Marqu4Rdt, (J.) La vie 
privée des Romains, trad. franc. ParJs, 1892, I, p. 23 et suiv. ; 
Wallon, op. cit. II • p. 8 ; Mommsen, Rœm, Gesch, 18, pp. 186, 
188. 

(2) I. 76 ; III, 55 : IV, 22 ; 3 ; 57 ; V, 7 . 22 ; 26 ; 42 ; 51 ; 53 ; VI, 
22, etc. 

(3) Liv. I, 27, 3 ; 38 ; II, 13, 4 ; 19, 1 ; Dionys. Hal. V, 61 ; Bugh- 
BENscHûTz (B.), Bemerkungen^ etc., p. 30. 

(4) Varr. R. R. Il prœf. 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 203 

qu étroitement unie par un lien de solidarité matérielle 
et morale, consacrait toutes ses forces aux soins du 
modeste patrimoine qui assurait son existence et sa 
prospérité. Il y avait encore la clientèle. S'il n'est pas 
bien prouvé que les clients fussent tenus, dans une 
certaine mesure, à travailler pour leurs patrons (i), il 
n'en est pas moins vrai que, d'une manière indirecte, 
en cultivant les terres concédées à titre de précaire 
ou temporairement sous différentes formes, ils remplis- 
saient alors une foncti on i^tilêj qui avait son impor- 
tance dans réconomie domestique de la maison du 
maître (2). 

Le souvenir de la simplicité rude de cette vie est même 
resté dans la tradition, par laquelle nous la connais- 
sons et nous pouvons nous l'imaginer un peu. 

L'idéal de la maison qui se suffit à elle-même, et du 
fonds qui fournit à tous les besoins de la famille, réap- 
paraît même dans la suite à titre de conseil et de but der- 
nier à atteindre. Il apparaissait alors, à la fois, comme 
une nécessité et en même temps une aspiration facile- 
ment réalisée, étant donné le parfait rapport existant en- 
tre le petit nombre des besoins et la manière de. les sa- 
tisfaire. Besoins qui, ensuite développés sur une plus 
grande échelle et en sens divers, donnèrent lieu chacun à 
une activité sociale distincte, à des métiers spéciaux, 
constituant alors une branche ordinaire de l'acti- 
vité domestique confiée aux soins des femmes de la 

(1) Karlowa (0..), Rœmische RechtsgeschicMe, Leipzig, 1885, I.* 
p. 38. 

(2) BûCHSENsoHûTz (B.), Bemerkungen^ etc., pp. 13 et suiv. ; Voiot 
M., D. rœm. PrtvdtaUerthum . , p. 311 ; Mommsbn, Rœm. Forseh. î, 
p. 366 et suiv. 



SK)4 LA FIN DE L ÏSOLATAGE 

famille qui se faisaient aider dans quelques cas, où 
il le fallait, par quelque servante. C*était la mai- 
son qui pourvoyait au vêtement, et faisait tout 
ce qu'il fallait pour cela ; c'était la maison qui 
cuisait le pain (i). Et ce caractère de Tantique fa- 
mille romaine, subvenant à tous les besoins de sa con- 
sommation propre, est relevé par un historien qui se 
sert du même vocable qu'avait déjà employé Thucy- 
dide à propos des Péloponésiens : aOxoupyoC (2), et qui 
nous rappelle de la manière la plus certaine par sa 
simplicité le souvenir de cette période d'activité do- 
mestique, d'économie familiale fermée, de produits 
manufacturés dûs au travail propre des gens de la 
maison. 

Mais, même ici, les produits, qui exigeaient une ex- 
périence technique particulière et des outils spéciaux, 
ou qui correspondaient à des besoins passagers de la 
famille, donnaient. lieu, par suite d'une division du 
travail plus grande et plus avantageuse, à des arts et 
des métiers spéciaux exercés par des catégories distinc- 
tes d'artisans, ayant chacune son activité profession- 
nelle propre. La tradition, quelle que puisse être 
son exactitude chronologique quand elle prétend rap* 
porter ce renseignement à un point précis de la pé- 
riode légendaire, marque nettement l'existence ancien- 



.ii)ï)RVMANN, Àrbeiter und Communisienf pp. i^k et auiv. avec 
les autorités citées là. 

(ô) Diowars. Hal., IX, 27, 3 ; cf II, 76 ; Voiqt m.), Die f//. Tafein, 
I,eipzig, 1883, I. pp. 26 et suiv. ; H, p. 24^7. 



1. 



LA CIVILKATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE aOJ 

ne de ces artisans finalement constitués en corpora- 
tions (i). 

D'après ces données de la tradition, il se serait dé- 
veloppé bien vite un artisanat composé non seulement 
des fabricants de vases : — une industrie sûrement des 

.plus antiques et dont des découvertes assez récentes 

.ont retrouvé dans Rome les produits dans les couches 
les plus profondes du sol, avec des formes toujours 
de plus en plus rudimentaires, rappellant le mobilier 
des terremare (a), — mais de bien d'autres catégories 

.d'artisans adonnés au travail du bois, du cuir, à la tein- 
ture des tissus, au travail du bronze et enfin de Tor. Le 
même fréquent état de guerre, qui souvent étreignait le 
petit Etat comme dans un cercle de fer, l'obligeait à 
développer dans les propres confins de son territoire 
la production de tout le nécessaire, et pour cela à ac- 
climater la production de choses importées ou em- 
pruntées aux peuples plus avancés (3). 

Mainte&ant ces métiers, quand, dans la suite, ils eu- 
rent reçu un développement plus considérable jusqu'à 

. prendre l'aspect d'une manufacture ou d'une indus- 
trie, ces métiers purent s'aider et en réalité s'aidè- 
rent de la coopération des esclaves. Mais dans ces temps 
plus anciens, où leur exercice était limité et 
pratiqué à part par des individus, il était difficile 



(1) PtcT. Nu'm.^ M ; Waltzing (J. 0.) Eludfi histor. sur les cor- 
ptktaiions pf^ofés^ioni^Ues chez ies Romains, Braxéllës, t8i^, pp; 02 
et suiv. 

(2) Bull. delVUt, di corr. arch., 1875, p. 232 ; Pœhlmann (H.), Die 
Anfœngt Rom», Eriftogen, 1881, p. 7. 

('6) Gamvrrini (G P.), DeLVane antichissima in Rnma {Bull, deW 
arch. gt-rm. Sez. rom.) (1887', p. 221 et suiv. 



206 LA FIN DE L*ESCLAVAGE 

qu'ils pussent être exercés par des esclaves privés de 
toute autonomie et qui auraient seulement pu les 
exercer sous la direction, ou, comme on commença à 
le faire plus tard, au nom de leur maître. L'exercice 
de ces métiers et d'autres encore, qui apparaissaient 
toujours plus nombreux avec la multiplication des be- 
soins et la plus grande division du travail correspon- 
dante, devait constituer en même temps un moyen 
d'existence pour les étrangers qui venaient demeurer 
à Rome, pour la plèbe urbaine et en général pour 
tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, directe- 
ment ou indirectement, ne participaient pas à la pro- 
duction agricole et n'avaient aucune part à la terre. 
Le cognomen de certaines familles, qui rappelle ma- 
nifestement le nom de certains outils, de certains arts 
et métiers, peut bien avoir son origine dans le fait 
d'un patronage exercé sur certaines corporations d'ar- 
tisans, mais peut dériver aussi du fait que certains 
arts manuels auraient été, d'après la tradition, exercés 
par des familles libres, qui se seraient peu à peu 
élevées à une condition plus relevée, à une impor- 
tance sociale supérieure (i). 



II 



L'agrandissement successif de la cité, et les grandes 
constructions qui, rapportées par la tradition à l'épo- 



(1) Wbzel (E.), De opifircio opificihusque apud veteres Romanos. 
BerUn, 1881, P.I, p. 12 et suiv. ; 31 et passlm. ; Voigt, Pœm, PrivaU 
alU, p. 302 et suiv. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 207 

que royale (i), présentent certainement, du moins 
en partie, des caractères d'une antiquité reculée, com- 
me le temple de Jupiter sur leCapitole, la maxima cloaca, 
le mur de Servius — sont un indice du progrès con- 
tinu politique et économique de Rome ; et la grande 
quantité de travail, particulièrement nécessaire pour 
toutes ces œuvres monumentales, laisse supposer l'em- 
ploi des esclaves et par suite leur accroissement en 
nombre. Et véritablement, parmi le butin avec lequel 
furent couvertes les dépenses de quelques uns de ces 
travaux (2) il peut et il doit y avoir eu des esclaves. Mais 
l'expansion de la cité fut lente et graduelle et fut 
plus souvent le résultat de la fusion de bourgs et de cen- 
tres déjà auparavant habités : les grands travaux pu- 
blics, ensuite, si la tradition ne ment pas (3), furent 
exécutés, d'une part, par la main d'œuvre mercenaire 
et avec le concours forcé des citoyens, eux-mêmes, 
sous forme de corvées qui eurent pour effet d'aggraver 
fortement le sort de la plèbe et qui auraient été au 
nombre des principales causes de son hostilité contre 
le dernier roi. 

Néanmoins, d'une manière lente et insensible mais 
constante, se développaient les germes qui devaient 
aboutir à un accroissement du nombre des esclaves. 

Au cours de ces luttes engagées contre les voisins 
et à chaque péripétie nouvelle s'étendant à des cer- 
cles plus vastes, luttes engagées d'abord pour l'exis- 



(1) RicHTEH lO.), Topographie von Rom im Iw.Muller's Eandbuch 
d. Klass. AUerthumwiss.) II, 10, pp. 752, 756, 763, 815, 841. 

<2) Liv. I, 53 ; 55. 6 
. (3) Liv. I, Hfi, 1 ; 52, 9 ; Dionys., IV. 44 ; Cicer., in Verr., V, 19, 
44. Cfp. BucHSENscHUTz (H,\ Bemerftungen, etc., ; p. 32. 



ao8 LA FIN DE L^SSCLAVAGE 

teûce, puis pour une forme toujours plus haute de do- 
mination ; avec la conquête des territoires et Tap^pro- 
priation de la richesse mobilière d'autrui (i) on voit 
se réaliser une pénétration dans la société romaine 
de rapports de plus en plus complexes et comme une 
stratification toujours plus distincte des éléments va* 
ries de la cité. Les dépenses et les charges de la guerre, 
rejetées, comme il arrive, par ceux qui ont le mono- 
pole du pouvoir sur ceux qui en sont exclus ou peu 
s'en faut ; les pertes occasionnées par les incursions des 
eiwiemis et leurs représailles plus sensibles à ceux qui 
possèdent moins et qui y sont plus exposés ; le mono- 
pole de fait de la possession de VAger puhlicus et la 
possibilité d'y employer, sous forme de culture ou en y 
entretenant des troupeaux de grand ou de petit bétail, 
un capital qui trouve là sa rémunération ; l'accumula- 
tion rendue plus facile à celui qui a, et que rend de 
plus en plus aisée l'action toujours plus efficace et 
plus générale de la monnaie transformant en des for- 
mes nouvelles les rapports plus anciens et plus simples 
de l'économie primitive et les conditions de l'échange 
rudimentaire et grossier ; toutes ces choses concouraient 
à créer de nouvelles conditions de vie, avant-coureur 
elles-mêmes de plus grands changements accomplis par 
l'effet des besoins plus grands nouvellement apparus et 
des efforts et des tentatives faites pour les satisfaire-.' 

Mais l'accumulation de la richesse et le progrès éco- 
nomique devaient être, pour longtemps, lents et médio- 
cres. 

Dans la législation des XII tables, c'est encore 

(1) Liv. I, 38, 1 : II, 25, 6 ; 31, 4 ; III, 3, 9 ;IV, 36, 2 ; VI, 4, 2 etc. 



1 



I 

I 



LÀ CIVIUSATION ROMAINS m L ESCLAVAGE 30^ 

Tétroitesse d'horizon de la vie romaine et Tétat rudi- I 

mentaire de son économie qu'on voit se refléter (i)'. 

Ce qui s'y montre, c'est encore un peuple qui vit 
tout entier de l'agriculture et pour lequel n'est pas 
encore née la période de l'industrie et du commerce. 
La richesse ) les avantages, les dommages, toutes les 
formes de gain s'expriment par des termes qui ont 
trait à l'économie pastorale et à l'agriculture (2), et 
les délits dont la loi s'occupe ont également les plus 
étroits rapports avec l'une et l'autre. La monnaie frap- 
pée n'est pas encore arrivée à être la commune me- 
sure des échanges et de la valeur qui encore, con- 
formément à la tradition, s'exprime,) pour quelques 
amendes, en une certaine quantité de têtes de bétail (3), 
Dix mille as encore à cette époque sont une richesse ; 
(4) les prix des produits de l'agriculture et celui des 
animaux sont des prix bas ; les amendes très modé- 
rées ne dépassent pas certaines limites ; et à peine la 
plus considérable atteint-elle un chiffre qui, dans son 
importance relativement élevée, nous donne une idée de 
réconomie restreinte du temps, à la considérer même 
dans ses plus importantes manifestations (5). 

Du reste les formes de production, les manifesta- 



(1) VoiOT (M), oie IHTafeln.GescMchte und allgemeine furtstiche 
lehrbegriffe der XII Tafeln nebst deren Fragmenter. Leipzig, 1883, 
I, pp. 16 et 8uiv. avec les témoignages cités là. 

{2) Adsiduus, proletarius^ detrimentutHy emolumentumf peeunia 
peculium^ [enus. Cf. Voiot, op. cit., i, pp. 18-19. 

(3) VoiGT, op. cit. I, p. 196, n. 6. avec les autorités citées là. 

(4) Liv. IV,45, 2: dena milUa gravis aeris.quae tum divitiae habe^ 
bantur, 

(5) VoioT , op. cit., p. 21-3. 

Glccotti. 14. 



310 LA FIN D£ l'eSCLAVAGB 



tions variées de Tactivité humaine, les moyens de 
multiplier la richesse étaient assez restreints. La terre 
même dans les années de récolte abondante donnait 
un produit minime qui d'après un certain calcul au 
plus ne dépassait pas cinq pour cent (i). La produc- 
tion familiale, à cette époque et pour bien longtemps 
encore, non seulement embrassait les différentes bran- 
ches de l'alimentation, mais comprenait, en outre, le 
vêtement, la fabrication des instruments et outils en 
bois nécessaires à l'agriculture, la corderie et l'art de 
tresser, la poterie grossière, et les chaussures (2). Lés 
instruments et outils, qu'on était dans l'obligation de 
demander au travail technique plus compliqué de l'ar- 
tisan, étaient l'objet de loin en loin d'un examen 
commun dans le but de faire réparer ceux qui en 
avaient besoin ou de les remettre à leur place d'or- 
dre dans la maison. 

Le commerce était limité, comme il fallait s'y atten- 
dre, par cette même production restreinte qui n'offrait 
pas une bien considérable [matière d'échange (3). Les 
marchés voisins, au delà du Tibre, servaient au trafic 
des produits de l'usage le plus immédiat, et par eux 
arrivaient peut-être à Romejces quelques produits d'outre 
mer dont l'usage s'était introduit ou commençait à 
s'introduire parmi les Romains (4). 



(!) VoiOT, op. cit., I. 22. 

(2) ViBG. Georg.^l, 2Si et s. ; Cat., De agricultura, éd. Keil, 2. 3 ; 
23, 1 ; 31, 1 ; 33, 5 ; 37, ; 39, 1 ; 59 ; Varr. R. R. I, 2, 22 ; 22, 1 ; 
23, 5 ; Plin., H. N. XVIII, 26, 236 ; Cat. RR. XI, t ; ;Blumner, Tech- 
nologie, I, 98 et buîv. ; Voiot, op. cit., I, pp. 28 et suiv. 

(3) BuGHssENSGHûTz, BemerkuTigen^ etc., pp. 28 et suiv. 

(4) V016T, op. cit. I, 30 et suiv. 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE ail 

Les capitaux, par suite, réduits comme ils pouvaient 
être par les limites mêmes apportées à leur accumula- 
tion par les conditions du temps, se portaient, comme 
déjà ailleurs, dans un état analogue des choses, sinon 
exclusivement du moins de préférence, vers l'usure ; 
cette vraie plaie du temps dont Thistoire, dans ses diffé- 
rentes phases, remplit une bonne part de la tradition (i). 

Jusqu'au moment, où l'extension de l'Empire et 
l'appropriation systématiquement organisée de la ri- 
chesse de tant de pays (soumis, donnèrent les moyens 
de se satisfaire aux besoins croissants d'une société 
improductive, on peut dire que le peuple romain, dans 
son enceinte fermée. de petit état, tourna contre lui-même 
sa propre rage. 

L'intérêt, limité par la loi des XII Tables, non pas 
comme le voudrait une hypothèse invraisemblable à 
100 °/o (2), mais selon une interprétation plus accep- 
table à 10 *>/o pour une année de douze mois ou de 
8 1/3 •^/o pour une année de 10 mois (3), l'intérêt ainsi 
limité par la loi des XII Tables nous fait voir en 
réalité comment les capitaux existants n'étaient pas en 
rapport avec la demande et à combien haut d'ordi- 
naire monte le taux de l'intérêt, si la loi a dû le fixer à 
un chiffre si supérieur à la rente ordinaire de la terre. 

Les péripéties de la paix et de la guerre, et encore 
plus le contre-coup des saisons sur les exploitations 



(1) Liv, II, 23, 27, 29 ; VI, 145 ; 27 ; 31, 2 ; 31, 2, ete.., ; Dionts., 
IV. 9 ; V, 33, 63, 66 ; VI, 22, 26, etc.. 

(2-3) Hartmann, %R.œm, Kalender, p. 29 n. 57. Voiar, op. cit., I p. 
723 ; VII, 17 ; II, pp. 581 et suiv. 



312 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

agricoles, limitées comme étendue et où la production 
est si faible, faisaient que la plèbe, la classe encore 
moins pourvue, côtoyait constamment Tabîme des det- 
tes, prête à y tomber pour ne plus en sortir. Des faits 
comme Tinvasion des Gaulois et Tincendie de Rome 
après lesquels il ne restait de sauf que les terres 
mêmes et cette part du peu de monnaie existante qui 
avait pu échapper aux rapines et aux réquisitions de Ten- 
nemi, ces faits avaient rendu plus aigu encore le besoin, 
en même temps que plus considérable le pouvoir de la 
monnaie devenue plus rare et plus recherchée (i). 

Cette manifestation de pathologie sociale, que repré- 
sente cette exaspération de l'usure propre au temps dont 
il s'agit et aux pays d'économie peu avancée, constituait 
pour la société romaine un état d'équilibre instable 
dont les difficultés devaient trouver leur solution et leur 
remède dans une extension de l'esclavage. 

Si, comme il parait (2), ce qui donnait aux patriciens, 
(et par ce nom la tradition veut peut-être tout simple- 
ment désigner les riches), si ce qui donnait aux praticiens 
la prépondérance économique et la possibilité d'emprun- 
ter, c'était surtout la possession d'une part toujours plus 
considérable de Vager publicus, dans cet emploi 
usuraire de la monnaie, et les rigueurs juridiques 
qui l'accompagnaient, on peut voir non seulement 
une conséquence de l'économie restreinte qui ne 
permettait pas d'autre emploi de la monnaie, mais 
un moyen de s'approprier, le travail d'autrui, soit indi- 
rectement sous forme d'intérêt, soit plus encore direc- 

(1) Liv. V, 55. 

(2) Karlowa (0.), Rœm. Reehtsgeschichte, I, p. 97. 



LA ayiLISATION ROMAINE ET l'eS CLAVAGE 21 3 

tement par Vaddiciio du débiteur retardataire, devenu 
ainsi pour un temps ou pour toujours, Tesclave de son 
créancier qui, dans le premier cas, l'employait à ses 
cultures et dans le second le vendait ou Téchangeait 
contre un esclave étranger. La lex Paetelia est considé- 
rée par Tite-Live (i) et par la plupart comme ayant libéré 
la plèbe, en faisant des biens et non du corps du débiteur 
là garantie du créancier. Mais si on peut proprement ad- 
mettre, comme quelques uns le veulent (2), par une hypo- 
thèse qui répugne à la tradition, que cette loi Paetilia s'est 
bornée seulement à modifier les formes plutôt que la 
substance du droit du créancier, il faut admettre aussi 
que Vaddictio dut être restreinte ou éliminée, plutôt en 
fait qu'en droit, par l'extension de l'esclavage rendant 
non nécessaire cette manière d'acquisition d'esclaves 
incommode, et par les formes nouvelles de procé- 
dure rendant plus possible ou plus facile l'expropriation 
du débiteur. 

Les XII Tables, en vérité, outre qu'elles révèlent sous 
cette forme indirecte le besoin d'esclavage croissant 
avec le progrès des conditions économiques, révèlent 
aussi d'une manière plus immédiate que ce besoin cher- 
chait à se satisfaire, et que l'esclavage allait toujours se 
répandant dans la société romaine. 

En fait dans les XII Tables, nous voyons figurer là 
peine de cinquante as pour blessure faite à un esclave 
(3) et d'autre part la mention d'une peine contre l'esclave 

(1) Liy. VII, 28. 

(â) Saviony, Dos ait rœmische Schuldrecht dans les Vermischte 
Schriften. Berlin, 1850, II, pp. 425 et suiv. * 

(3) Bruns 6, Fontes juris romani antiqui, leg, XII, tabul., VIII, 
2 ; V016T, op. cit., l p. 722, VII, 15 et 11, p. 533 et suiv. 



314 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

larron (i). On trouve aussi des dispositions sur le statu 
liber (2), Tesclave affranchi sous condition, avec une 
allusion peut-être à ce pécule (3), qui, plus développé 
dans la suite, est destiné à jouer un si grand rôle dans les 
conditions et Thistoire de l'esclavage. Là se trouve fixée 
la règle de la dévolution au patron de l'héritage de l'af- 
franchi mort sans testament (4), et finalement se trouve 
sanctionnée la responsabilité civile du patron pour les 
délits et les fautes de l'esclave (5). 

Si Ton veut tenir compte de Tesprit de la législation 
décemvirale, cette législation qui, s'occupant d'intérêts 
pratiques, d'intérêts concrets, formule ses règles en ter- 
mes brefs et concis, on peut dire que, même médiocre- 
ment répandu, si on l'envisage par rapport aux conditions 
éconotniques du temps, l'esclavage commençait alors à 
être une partie intégrante du patrimoine et de la vie éco- 
nomique. Il tendait à devenir un élément plus important 
encore, à mesure que s'étendait le territoire de Rome ; 
qu'affluaient dans la cité dominante tant de forces écono- 
miques que ses victoires, toujours plus nombreuses 
et plus fécondes en résultats, détournaient sur ce point 
pour en former des héritages de plus en plus nom- 
breux et que la liberté illimitée de tester, sanctionnée 
par* les XII tables (6), la circulation plus rapide de la 
richesse et la vie économique toujours de moins en 



(1) Bruns 6,VIII, li;VoiGT, VII, t. 

(2) BdUNâ 6, VU, 12 ; Voigt, V, 13. 

(3) Voigt, op. cit. II, pp. 78 et sulv. 

(4) Brons^, II,,!, 

(5) BRUN86, XII, t ; Voigt, VII, 13 ; XII, 1. 

(6) BRUN86 , V, 3 ; Voigt, IV, 1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 21 Ç 

moins comprimée et d'une complication plus grande ten- 
daient à centraliser dans un petit nombre de mains. 



III 

Le peuple, qui devait parvenir à donner son nom au 
monde antique et à tant de parties de ce monde l'em- 
preinte de sa physionomie, remplit cette fonction dans 
rhistoire en s'assimilant les caractères et les aptitudes des 
peuples qu'il s'assujettit et avec lesquels il entre en 
contact ; en trouvant, pour ainsi dire, dans une grande 
puissance et variété d'adaptation le secret heureux de son 
empire et le moyen le plus puissant de fusion d'éléments 
si divers dans une grande organisation politique et civile. 
A mesure que la sphère d'action de Rome s'étend et que 
son territoire s'agrandit, la vie romaine se modifie sous 
l'action de tous les courants et de toutes les forces écono- 
miques et morales qui s'y insinuent, et dominées, par elle 
tout d'abord, réussissent à la dominer à leur tour. Plus 
vaste est' le cercle où s'exerce l'activité romaine, • plus 
divers sont les éléments avec lesquels elle entre en rap- 
port ; et plus profonds et plus complexes sont les effets 
de ce nouvel état de choses . 

Rome, sortie victo^'ieuse des batailles de ses guerres 
les plus anciennes livrées sur son propre territoire ou 
dans les territoires voisins, Rome s'engage, ensuite, dans 
des guerres toujours plus lointaines et plus sérieuses ; 
et l'histoire traditionnelle nous apprend comment, à cha- 
que nouvelle entreprise heureuse, elle s'enrichit, sans 
cesse, de butin et de terre, qui sont comme l'amende 
que paient les vaincus. La conquête de la Sabine avait, 



ai6 LA FIN DE l'esclavage 

pour la première fois, donné comme un avant-goût de la 
richesse aux Romains. Mais quand ils eurent étendu leur 
empire à Tltalie centrale et aux rivages extrêmes de l'Ita- 
lie méridionale, outre l'avantage immédiat du butin fait 
et des acquisitions de toutes sortes, il se développa un 
état de choses qui devait donner une direction tout autre 
et imprévue à leur politique et à leur vie sociale. Non 
seulement l'occasion leur était ainsi fournie d'entrer 
dans la politique des grands Etats de la Méditerranée ; 
non seulement la civilisation plus rdffinée de la Campa- 
nie et des colonies grecques faisait naître des besoins 
et des exigences dont on peut voir un indice dans le fait 
de l'adoption récente de l'argent comme étalon moné- 
taire (i) ; mais le territoire nouveau et plus considérable 
de Rome constituait, pour elle et pour ses condition* 
de [vie, un milieu dans lequel devaient se transformer 
l'économie romaine, ^l'ancien mode de production, la 
base même de la vie romaine et italique. 

« Pour l'agriculture italique — , ditNitzsch (a), — il était 
de la plus haute importance que les Romains, alors, par 
les colonies et Vager publicus fussent maîtres de la mon- 
tagne et de la plaine. La prépondérance extrême de l'in- 
dustrie pastorale, comme on la trouve en Espagne et en 
Italie au grand dommage de la culture de la terre et d'une 
agriculture intensive, est seulement possible là où l'on 
peut se passer de l'élevage à Tétable. La nécessité, Thiver, 
de rentrer les troupeaux à Tétable oblige même les plus 
grands propriétaires fonciers à limiter le nombre de leurs 



(1) Plin., h. N., xxxni, 13, 14 ; Lit. epit., 15; Mommsen, EitU de 
la monnaie rom, l, p. 300. 

(2) Die Gracchen und ihre nœchsien Vorg œnger. BerUn, 18&7, p. 15. 



i 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 3Î7 

têtes de bétail ; puisqu'il leur faut pourvoir, Thiver, non 
seulement à l'abri et à la garde de tout ce bétail^ mais 
encore à sa nourriture. Cette nécessité n'existe plus là 
où les troupeaux, dès le commencement de Thiver, peu- 
vent trouver des pâturages dans les lieux où le climat 
leur permet de passer, sans inconvénient, à la belle étoile, 
les mois froids de Tannée. Ces pâturages d'hiver man- 
quent aux pays septentrionaux de TEurope, et ils man- 
quent aussi aux montagnards d'Italie si les basses plaines 
des bords de la mer ne sont pas accessibles à leurs trou- 
peaux. Ainsi nous pouvons prétendre que le bétail des 
Samnites et des Lucaniens était limité, quand les Fouilles 
et les côtes du golfe de Tarente ne leur appartenaient 
pas, ou ne pouvaient pas être utilisées par eux comme 
pâturages. Il est non moins certain que les troupeaux de 
la plaine ne pouvaient pas non plus dépasser une cer- 
taine quantité, tant que les pâturages de la montagne leur 
restaient interdits l'été. L'aridité de la campagne Romaine 
et des Fouilles, la malaria du golfe de Tarente répan- 
daient l'épidémie et la mort parmi les agriculteurs et les 
bergers et surtout parmi les troupeaux. Que cet état d'in- 
salubrité des côtes de l'Italie soit allé croissant au Moyen 
Age, on le sait ; mais il existait déjà dans l'Antiquité. 
Encore que les [forêts de l'Apennin ne fussent pas 
alors aussi sauvagement dévastées et que les plaines 
de la côte ne fussent pas désolées et empestées comme 
plus tard en raison du développement des latifundia, il 
n'en reste pas moins que l'ardeur d'un été d'Italie, le 
froid d'un hiver de montagne étaient des conditions tout 
à fait défavorables pour le bétail gros et petit pour Tlta-* 
lie d'autrefois comme pour celle d'aujourd'hui. 

« On ne saurait dire si les guerres, que firent les cités 




2l8 LA FIN DE l'esclavage 

de la Grande Grèce aux barbares des pays de montagnes 
qui les entouraient, portèrent de quelque manière, sur un 
point ou sur un autre, à Taccroissement des pâturages et 
au développement de l'industrie pastorale : notons seule- 
ment que la production de la laine dans les régions du 
golfe de Tarente devait être encore insignifiante, s'il est 
vrai que les habitants de Sybaris allaient jusqu'à 
'Milet se pourvoir de lainages (i). Ni dans le Latium, 
ni en Etrurie, ni sur le reste du littoral occidental, on 
ne trouve avant la conquête romaine le développement 
de l'industrie pastorale qu'on rencontre après. Mais 
quand les Romains, à la fin de la seconde, ou, mieux en- 
core, de la troisième guerre samnite, pénétrèrent avec 
leurs colonies dans la zone intérieure de l'Apennin et là 
aussi réduisirent à la condition d'ager publicus de vastes 
espaces de territoire, il leur fut alors possible d'accroître 
la quantité de leur bétail. Tite-Live (X, 23 et 47) men- 
tionne alors, pour la première fois, à la fin du cinquième 
siècle des condamnations prononcées contre des pecuarii. 
Il semble invraisemblable que la loi Licinienne ait limité, 
en même temps que la possession de la terre cultivable, 
le droit de pâturage, puisque la faculté d'élever du bétail 
était limitée, à cette époque, par la condition même de 
Vager publicus y par le manque de vastes pâturages d'été 
dans les montagnes. C'est quand les Romains s'en furent 
procurés par leurs conquêtes dans les régions intérieures 
de l'Apennin qu'il put être question alors pour la pre- 
mière fois d'une prépondérance de l'élevage. C'est à la 
même époque que les Romains purent prendre une part 
directe dans le commerce de la Méditerranée. Il leur 

(1) TiMAEi, Fragmenta j éd. Mueller, p.286. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 2I9 

manquait jusqu'alors, pour cela, les riches produits d'une 
région intérieure peuplée et fertile, comme celle avec la- 
quelle Carthage faisait son trafic étendu, et il leur man- 
quait aussi l'activité industrielle des cités grecques dont 
Corinthe surtout se chargeait d'écouler les produits. La 
grande majorité des propriétaires terriens de Rome ne 
pouvait réserver pour les marchands étrangers qu'une 
toute petite partie des produits de son agriculture ; et, 
tant que subsista cette heureuse limitation de la posses- 
sion foncière, il ne fallait pas penser pour Rome à l'exis- 
tence d'une classe commerçante proprement dite, ni d'une 
marine commerciale. 

Mais de ce domaine si vaste, une partie, il est vrai, resta 
directement au pouvoir de l'Etat ou servit à fonder des 
colonies et à faire des assignations de terre aux non possé- 
dants ; mais la partie de beaucoup la plus considérable 
finit par tomber dans les mains de la noblesse qui, ayant 
déjà la prépondérance politique, en pouvait tirer parti 
pour consolider et renfoçcer sa situation économique. 

Du reste, pour beaucoup de raisons, sur quelques- 
unes desquelles il conviendra de nous appesantir après, 
les petites gens auraient pu sous certains rapports tirer 
peu parti de ces terres publiques. Beaucoup de ces 
terres étaient peut-être plus propres au pâturage qu'à 
la culture ; un grand nombre d'autres étaient trop dis- 
tantes des centres habités, parfois inaccessibles, dans 
des endroits où seule pouvait prospérer une exploi- 
tation rurale complète et non un petit paysan isolé. 
Il s'agissait la plupart du temps de terres incultes 
qu'il fallait défricher au prix de dépenses d'argent et 
de travail non peu considérables. D'autre part il fal- 



220 LA FÏK DE l'eSCLAVAGË 

lait de toute nécessité commencer par payer la dîme à 
TEtat concédant. 

Dans la vallée du Pô, et dans les lieux, où Taboii- 
dance de Teâu, la facilité de vie, les exigences mili- 
taires, rintérêt politique et Tabsence d'opposition 
systématique des classes dominantes l'avaient voulu 
ou permis, on avait fondé des colonies ou fait des 
assignations ; mais ailleurs c'était les possessions des 
riches qui s'étendaient sur le domaine public par ua 
progrès continu et certain qui rappelait, sauf la len- 
teur, celui du lierre qui s'entortille autour de la plante 
la plus vigoureuse pour en avoir raison à force de l'enser- 
rer. 

On occupait non seulement la terre qu'on pouvait culti- 
ver au moment, mais celle encore qu'on avait espoir de 
pouvoir cultiver (i) ; et on allait ainsi tout droit à la for- 
mation du latifundium et à toutes les formes d'exploita- 
tion qu'il pouvait susciter. 

Une autre chose encore se joignait à celles-là pour fa- 
voriser et précipiter cette tendance . 

La guerre, en dépit de son caractère parfois néces- 
saire et des espérances souvent trompeuses d'avantages 
immédiats qu'elle pouvait faire naître, avait été, — la 
tradition telle qu'elle nous est rapportée par Tite-Live nous 
l'apprend — la grande préoccupation, le tourment.de 
la classe agricole, du groupe des agriculteurs obligés de 
cultiver directement la terre et placés dans la triste 
alternative de voir leur champ désolé par l'ennemi ou 

(1) Gromatici veteres. Berolinl, 18i8, p.Ho. Hyo. De condittoni- 
bui agrorum : a Quia non solum tanlum occupabat unus quisque^ 
quantum colère praesenti tempori po!erat,sed quantum in spem colen- 
di habuerat, ambiebat ». 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 321 

de le laisser dans Tabandon qu impliquent les longues 
campagnes du cultivateur en pays ennemis. 

La solde militaire, introduite après la prise de Véies 
(i), avait atténué un des inconvénients les plus graves 
dont souffrait le soldat ; et la guerre, portée bien loin 
de son propre tierritoire, laissait son champ indemne 
des dévastations de Fennemi ; niais ce champ n'en res- 
,tait pas moins désert, abandonné pour longtemps 
par le cultivateur. 

La guerre, transportée par Annibal en Italie, fit repa- 
raître, à ce moment, tous les maux, dont nous venons 
de parler : le tribut, les longues campagnes, la dévas- 
tation ; et, si tous s'en ressentirent, les plus maltraités 
furent les petits propriétaires qui plus facilement que 
les autres se trouvaient acculés à la ruine, au moindre 
accident, et qui avaient leurs possessions dans les plaines, 
théâtre de la guerre ; tandis que les troupeaux trou- 
vaient un refuge sur les montagnes, protégés par la 
prudence, excessive d'après quelques-uns, d'un Fabius. 

La concurrence des céréales de la Sicile, dont l'agri- 
culture était de nouveau florissante, remise des funes- 
tes effets de l'œuvre d'Agatocle, (2) puis la concurrence 
de l'Afrique, rendue plus considérable et plus redou- 
table encore par les nouvelles routes dont le réseau 
sillonnait' l'Italie, cette double concurrence minait encore 
plus lentement, mais aussi plus sûrement, la situation 
du petit propriétaire et du petit fermier d'Italie, culti- 
vateurs eux aussi de céréales. 

La prépondérance toujours plus accusée de Rome fai- 

(1) Liv. JV. 5^, Il ; V, 7, 12 ; Marquardt (J.) L'organtsation mili- 
taire chez les Romains, trad. française. Paris, 1891, p. 20. 

(2) NiTzscH, op. cit., pp. 37 et suiv. 



aaa la fin de l'esclavage 



sait d'elle et de ses classes dominantes comme le 
vampire du monde, la pieuvre qui si^ce toute l'activité 
productive du monde subjugué ; et sous forme de butin, 
de tribut, de dîmes, de fermage, de voleries, enfin d'hé- 
ritages légués, les trésors du vaste empire venaient 
s'accumuler dans les mains d'une catégorie toujours 
plus restreinte de personnes^, occupées, pour répéter 
l'hémistiche de Solon (i), à écrémer le lait, à s'en appro- 
prier les principes les plus riches, d'autant plus faci- 
lement, au milieu de la confusion générale et violente 
du monde à cette époque. 

Cette lutte effrénée des fortunes, résultat nécessaire 
de l'accroissement et de la concentration des richesses, 
absorbait la petite propriété, tantôt entraînée dans 
les pièges de la procédure, et y succombant, tantôt, au 
contraire, en proie à la violence ouverte, tantôt leur- 
rée par les perspectives mensongères d'une vie plus molle, 
débarrassée de tous les liens capables jusqu'à ici de la 
maintenir plus ou moins inaliénable ; en butte à tout un 
savant arsenal de lois dont on peut voir, dans la loi agrai- 
re de 643, un excellent exemple ; et ruinée si bien que tou- 
tes les richesses de Rome semblent s'être concentrées 
dans les mains de pas plus de deux mille personnes (2). 

Cet état de choses : la propriété foncière et la richesse 
mobilière concentrées dans un cercle toujours "plus res- 
treint de personnes : autant dire le monopole du moyen 
de production, de la terre ; et étant donné la faculté 
toujours plus grande d'acquérir des esclaves, l-a possibi- 



(1) 'AGyJV. ICO^lT., c. 12. 

(2) GiCBR., De officiis, II, 21, 73. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 235 

lité d'imprimer à ce moyen de production un mouvement 
quasi automatique. 

Ainsi sur les ruines de la petite possession et de la 
petite propriété se constitue le latifundium ; et à la placé 
de l'agriculteur vient le pâtre et à la place du libre l'es- 
clave. 



IV 



L'Italie péninsulaire se sentait poussée chaque jour 
dàvaiifege à se retourner vers les autres nations pour 
pourvoir à son Besoin de céréales (i). Successivement 
et dans des mesures diverses, elle avait recours à la 
Sardaigne, à l'Afrique, à l'Egypte, à l'Espagne, à la 
Gaule, à la Béotie, à la Cilicie, à la Syrie, à la Bretagne 
enfin dans des temps plus avancés (2) ; ce qui était en 
même temps un indice et une cause de Fabandon gra- 
duel de [a £ulture._ des_cir^^es, laquelle faisait chaque 
jour place à un emploi de la terre plus rémunérateur. 

Déjà, Çaton, écrivant son traité ^suT-JIagiicidlur-e 
et clajssant les diverses branches de culture d'après 

t,Ç L'^ A. ,fi^ , ^ •. .^ , . -^ 

l'échelle décroissante de leurs revenus, mettait en 
premier lieu la culture de la vigne, puis le verger irri- 



(1) Varron, R. R.,II. Prœf..,. in quâ terra culturam agri docue- 
runt pastores progeniem suam^qui condiderant urbem, ibi contra pro- 
génies eorum propter avaritiam contra loges ex segetibus fecit prata. 
Ck>LnMBLLA, R.R. I. Prœf,.. in hoc Latio et Satornia terra, ubi dii- 
cuitus agrorum progeniem suam docuerunt,'Jbi nunc ad hastam loca- 
mus, ut nobis ex transmarinis provinciis advehatur frumentum, ne 

famé laboremus. 

(2) WisKEMANN (H.) Die antike landwirschafi und da$ von 
Thunensche Gesetz. Leipzig, 1859, pp. 50 et suiv. 



I.'^-Vv 



^»4 LA FIN DE l'esclavage 

gué, et enfin par Jordre d'importance : la '"saulaie, le 
bois d'oliviers, le pré, la culture du blé, le bois taillis, 
1 a^bui^tp, la cljênaie (i). 

Et après, dans le traité de Varron, un interlocuteur 
relevant que tous ne s'accordent pas à admettre la clas- 
sification de Caton, met avant toutes les autres cul- 
tures le pré (2) ; ce qui montre que de Caton à Varron, 
avec le progrès du temps, Thidustrie pastora le, avait pris 
le pas sur l'agriculture. 

A mesure que Rome devenait un centre toujours 
plus populeux et plus important, le territoire, sur 
lequel son action se faisait directement sentir, trans- 
formait graduellement sa culture devenue plus savante, 
pour satisfaire aux besoins chaque jour croissants et 
plus variés de la population urbaine. 

Les terres les moins éloignées et les plus propres à 
cela s'accommodaient à lui fournir les fleurs, les fruits, 
les légumes (3). 

L'olivier et la vigne, sous l'impulsion de la, demande 
croissante d'huile ^dlol ive et djOJWJi^venaient à gagner du 
terrain. Il y en avait, il est vrai, qui prétendaient que la 
« vigne dévorait son produit par les dépenses que néces- 
sitait sa culture » (4) ; mais il ne manquait pas de per- 
sonnes pour ajouter que surtout, quand on possédait les 
choses nécessaires pour la culture de la vigne, c'est une 



(1) Caton., de agr. cuit.f i, 1, éd. Keil. 

(2» R.R. I, 7, 9. 

(3) Varron. R. R.I, i6, 3 : itaque sab nrbe colère hortos late ezpe» 
dit, sic violaria et rosaria, item multa quse urbs recepit, cam eadem 
tn loD^nquis praediis, abi noD est quo defeirri poasit vénale, non 
expédiât colère. Wjskkmann, op. cit., p. 40 et suiv. 

t4) Varron. R. R. 1, 7, 9, 



LA aVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 325 

culture qui ne craint pas la dépense (i). Et Columelle, 
partant du produit minimum d'une vigne, montrait que, 
tandis qu'un même capital placé à raison de 6 % d'inté- 
rêt aurait donné par an mille neuf cent-cinquante ses- 
terces, une Vigne de même valeur, à mettre les choses 
au pis et avec une vigneron coûtant huit mille sesterces, 
donnait un revenu de deux mille cent (2). 

Il y avait encore l'élevage de différentes espèces : au 
début pour le plaisir, pour le simple usage de la maison 
et du bien ; puis bientôt, en vue de la cité agrandie, l'é- 
levage en grand qui arrive à constituer une branche 
importante des revenus du bien ou sa prodkiçtipnvpirio- 

Outre rélevage des animaux de tçait ou de somme, on 
pratique encore l'élevage des volatiles, des abeilles, des 
animaux sauvages ; et parfois les 'viviers donnent des 
revenus qui ne sont pas petits (3). 

De ces villae, comme on appelle le siège principal de 
ces entreprises d'élevage, on en cite une, qui donne 
cinquante mille sesterces de revenu ; dans une autre, 
dans la Sabine, à peu de distance de Rome, la seule vente 
des grives avait rapporté soixante mille sesterces, le 
double de ce que rapportait toute la propriété de Varron 
à Réate, d'une contenance de deux cents jugères (4). 
' L'élevage des paons, dans un cas que cite Varron 



(1) Varron. R. R., I, 8, %, 

(2) GOLUMELLA, R. R., IV, 3. 

(3) Varron., R, R., II, Vtœf, 5 : Ex ea enlm quaqae fructus tolll 
possuDt non médiocres, ex ornithonibus ac leporariis et piscinis ; III^ 
4,2 ;7, letsuiv. ; 10, 1 ;12, 1. 

coLOM. R. R., VIII, 8. et suiv. ; îx,,^Prœ/', 

(4) Varron. R. R., m, 2, 14-13. 

Giccotti 15 



%^ lA 9IK M L'fiftCLAVAOti 

(t) donn&it 600.000 se^terce^. Les ptereong atteignaient 
parfois un prix eaceptionnel (a). Danê le territoire de Par 
lisque, dans un petit fonde d*un Jugère, Télevage des 
abeilles rapportait dix mille sesterces (5). 

Et aussi la culture des a rbres fruiti ers d'une part, et de 
Tautre l'élevage sous toutes ses formes, restreignaient la 
culture des céréales, dont les prix étaient avilis par les 
importations faites des régions étrangères et qui ne se 
maintenait encoure en Italie que dans les régions où, com- 
me dans la vallée du P6, existait encore une population 
decolons,ou bien où Timportation était difïlcile,ou encore 
éamt les endroit^ od la terre produisait beaucoup comme 
en Etrurie, dans le territoire de Sybaris et autres lieux 
semblables (4). 

Pendant quoi, la culture des arbres, de i'olivier en par- 
ticulier, tout comme l'industrie pastorale d^p^andaient / 
l'emploi d'un bien Qioins grand, noînbre.. des .personnes '- 
v^uô la culture des çétéale*» 

Pour un champ d'oliviers de deux cent quarante jugères, 
Caton calcule qu'il faut cinq;' ouvriers, trois bouviers, un 
amer, un berger, un porcher, en tout treize personnes 
dont les sept derniers étaient employés aux soins et à la 
conduite de trois paires de bœufs, quelques ânes et cent 
moutons (5). Pour cent jugères de vigne, le même Caton 
estime qu'il faut seize hommes parmi lesquels le vilicus 
et la vilica et quatre hommes occupés à la garde et à 



(1) a. R. m, 6, 1. 

(2) Ck>i.UM., n. R« yiii, 8. 

(3) Varron., R. R. in, 16, 10. 

(4) Vahron. r. a. f, 9, 3 ;j44, I. 
(6) De agricult, 10. 



'l 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE ^57 

Tutilisation dVn^ paire de bœufs et de trois ânes (x) ; et 
pour Saserna huit ouvriers seulement suffisent (a). 

Il est vrai que Varron (3) ne voit là que des calculs 
d'une valeur relative ; mais, même à les accepter avec 
toutes les réserves nécessaires, il reste que le nombre de 
bras allait se limitant, et cela d'autant plus peut-être que 
l'élevage du bétail plus développé fournissait les bœufs 
de labour. 

Quant à la pécore, le nombre des gardiens n'avait rien 
de fixe. Varron (4) parle d'un berger par 80 têtes ; Atticus 
par 100 têtes; mais quand on dépasse le millier, le mê- 
me Varron observe qu'on peut faire à moins. 

Pour un troupeau de cinquante chevaux, Varron (5) 
fixe à deux le nombre des hommes nécessaires. Un jeune 
esclave suffit à soigner les ânes (6). On voit que ce sont 
les jeunes filles et les enfanta „qui sont employés à la 
garde du grand et du petit Détail (7) . 

Durant cette métamorphose de l'économie agricole ♦t 
dans la période qui la précède et la prépare; tout favorise 
l'emploi de çlusjen plusrépan du de Jj^âclâve. 

Le 5fîr_^'?fî "^^^^^^ir^i si lourd, qui arrachait le proprié- 
taire à la culture de son champ, l'obligeait à substituer à 
90n travail le travail d'un autre qui fût toujours là ; et 
celui de l'esclave devait avoir un caractère de continuité 
qu'avait bien moins le travail du journalier libre ; sans te- 



(1) De agricuU., 11. 

(2) Varron., R. R. i, 18. 

(3) Varr. /. Cit. 

(4) R. R. II, 10, 10. . 

(5) Varron., R. R., 11. 10, 11. 

(6) Varron., R. R. m, 17, 6. 

(7) Varron., R. R, u, 10, 1. 



l 



228 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

nir compte de ce fait que déjà dès Tépoque de Polybe les 
tout petits 'possesseurs étaient enrôlés (i) dans la milice, 
et que depuis Marins Tarmée se recrutait même parmi les 
prolétaires (2). 

Donc même la moyenne et la petite propriété étaient à 
faire usage des esclaves. 

Lorsque les fonds étaient situés dans des endroits écartés» 
éloignés des centres capables de fournir la main d'œuvre 
mercenaire libre, l'emploi des esclaves devenait alors 
une inévitable ^.né cessité^ Comme nous pouvons voir par 
Tanecdote d^Attillius Regulus, le mercenaire, en l'absen- 
ce du patron, abandonnait facilement le fonds (3) ; et 
contre lui il n'y avait, quand il y avait, qu'une action 
civile : tandis qu'au contraire il y avait bien des manières 
de ramener au bien fonds l'esclave fugitif. 

Ensuite, les latifundia, qui étaient en voie de forma- 
tion, destinés comme ils Tétaient au pâturage, et par 
suite de leur situation dans des lieux récemment défrichés 
et de leur extension même, se trouvaient assez 
souvent loin de tout centre habité et voulaient, pour 
toutes ces raisons, la présence et l'assistance continue de 
cet instrumentum vocale qu^'étaient, suivant l'expression 
de Varron (4), des esclaves. Mais à cette époque encore, 
bien des inconvénients de l'esclavage ne pouvaient être 
sentis et sensibles dans l'exploitation des latifundia. 

On a déjà relevé ailleurs comment le travail des escla- 
ves est peu productif, et s'accorde mal avec la culture 
des céréales, qui exige d'une part une occupation dis- 

(1-2) PoLYB., VI, 19, 2 ; Sall., Jugurtha, 83, 2 ;M4rquardt, OrganU 
sation militaire^ p. 142. 

(3) Valer., Max., m, 4. 7. 

(4) R. R. 1, 17. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 22g( 

continue et de l'autre, à certains moments, l'emploi si- 
multané d'un grand nombre de bras. 

Quant à la faible productivité du travail, on la ressent 
d'autant plus que les produits, au lieu d'être destinés 
à la consommation,' sont destinés à être mis en circu- 
lation sous forme de marchandises. D'autre part la pos- 
sibilité, existante à ces époques éloignées, des pratiques 
d'assolement successif, c'est-à-dire la faculté de mettre 
successivement en culture de nouvelles grandes étendues 
de terre, était pour dissimuler, sinon supprimer, la faible 
productivité du travail servile. Puis il y avait la variété 
des cultures dans le lati/undhim, où pénétraient aussi 
des formes plus ou moins rudimentaires d'industrie, qui 
facilitait la tâche de tenir diversement occupés, suivant 
les saisons, les esclaves des fonds qui en étaient pourvus. 
Si on considère ensuite que l'industrie pastorale gagnait 
continuellement, reléguant au second .plan tout autre usa- 
ge de la terre, on comprendra facilement qu'une fonc- 
tion toujours continue et, pour ainsi dire, passive comme 
celle de la garde des bestiaux, polivait mieux être rem- 
plie par des esclaves que par des libres. Joignez à cela 
qu'à un stade très rudimentaire encore de l'industrie pas- 
torale, il ne pouvait pas se faire que tout n'allât pas et 
ne se développât pas, pour ainsi dire, automatiquement. 
Ces gardiens de troupeaux de grand et de petit bétail, 
laissés dans un état de demi sauvagerie au milieu des bois 
et des landes, étaient alors abandonnés à eux-mêmes (i) 
pour pourvoir de toutes manières à leurs besoins, et, le 
cas échéant, même par la rapine. Ce système naturel- 



(1) DiOD., Sic, xxziy, S, 36, 38. 



$30 LA FIN 08 L fidCLAVAGK 

lement était sensiblement plus praticable avec les escla- 
ves qu'avec des éléments libres. 

A cet avantage, en rapport avec les conditions gé- 
nérales du moment, cet avantage généralement ressenti 
d'employer des esclaves, correspondait aussi toute facilité 
pour s^en procurer. 

Les guerres heureuses et les conquêtes se terminaient 
à être une source abondante de l'esclavage. 

Sans parler des temps plus éloignés, rien qu'à la fin du 
sixième siècle et au commencement du septième, à Rome, 
si l'on en croit la tradition recueillie par Tite-Live, avaient 
été réduits en esclavage en 544/210 dix mille prisonniers 
de guerre, en 546/208 quatre mille, en 552/203 mille 
deux cents, en 554/200 trente cinq mille, en 557/197 
cinq mille, en 564/190 mille quatre cents, en 587/167 
cent cinquante mille (i). 

Le temps d'après, qui ouvrit aux Romains les ports de 
l'Orient et vit les retentissantes défaites des barbares 
envahisseurs avec la consolidation et l'agrandissement 
de l'Empire dans tous les sens, rendit plus féconde en- 
core la moisson d'esclaves (2). 

Sans prétendre déterminer, avec une précision mathé- 
matique facilement illusoire, le chiffre de là population 
servile (3), on peut se faire une idée de son dévelop- 
pement par le produit de la taxe imposée sur les affran- 
chissements, taxe dont l'introduction seule est un symptô- 
me plein d'intérêt, et qui, dans l'espace de cent cinquante 
huit ans, de 397/357 à 545/209, donne la somme totale 

(1) Bgeger {G.),Demancipiorum commercio apud Romanos, Berol,^ 
18li, p. 25. 

(2) Wallon, op. cit., W pp. 34 et«uiv. 

(3) Wallon, op. cit., II^ p. 82 et suiv. 



LA CIVILISA'nON ROKAINB «T l'eSCLÀVAGE 93 1 

de quatre mille livres pesant d'or (i). Et c'est à partir 
de la fin du sixième siècle que l'esclavage prend un 
développement encore plus considérable. 

Sur les 4)rix m oyens d'un esclave à cette époque il n'est 
pas facile de se prononcer ; (2) ; mais les oscillations 
ont dû être assez fortes. 

Quand on nous raconte de Caton qu'il ne payait 
jamais un esclave plus de mille cinq cents drachmes (3) ; 
et que, dans la réforme du cens, il considérait comme 
objet de luxe un esclave au-dessous de vingt ans de la 
valeur de arx mille ses1;çrce^ (4), il faut conclure qu;e le. 
coût des esclaves, à son époque, ne devait jpâê ^tre élev^ ; 
et des oscillations, qui peuvent se produire sur ce point, 
ainsi que du niveau très bas auquel les prix peuvent par- 
fois descendre, nous pouvons nous faire une idée, par ce 
renseignement, qu'à la suite du butin, fait par Luaiillus 
dans le royaume du Pont, le prix des esclaves baissa jus- 
qu'à quatre drachmes (5). 

Cette instabilité des prix qui à la longue avait aussi ses 
inconvénients, devait néanmoins, particulièrement dans 
les premiers temps de l'avilissement des prii, d'autant 
plus aviver le besoin déjà existant d^esclaves. 



4) Liv. XXVII, 10 ; Gagnât (R.), Etude historique sur les impôts 
indirects chez les Romairis. Patis, 1882, p. 172 . 

(2>B€E6ER, op. cit., p. 21 ; Waulon, op. cit. lia , p. l99 et sniv. ; 
Abignente, op. cit. p. 75 ; Dureau de la Malle, Econom, politique 
des Romains, Paris, 1840, I, p. U7et suiv., 214. 

(3) Plut., Cat. maj., 4, 5. 

(4) Lïv., XXXIX, 44. 

(5) Appian., De bellomithrid., 78. 



232 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 



Si la conquête de l'Italie avait amené dans l'industrie 
agricole une telle métamorphose , encore plus profonde fut 
la révolution qui dut s'introduire dans les habitudes, dans 
l'économie de la vie, dans les règles générales de la con- 
duite comme conséquence de cette transformation et de 
cette extension graduelle de la domination romaine jus- 
qu'aux pays de culture grecque, puis, par delà la mer, jus- 
qu'en Orient. 

Tous les raffinements de la vie, inconnus ou presque 
inconnus aux Romains, s'offrirent alors à eux avec l'at- 
trait, la séduction d'une chose nouvelle, à laquelle il 
était assez difficile de résister ; d'autant plus difficile de 
résister qu'en même temps se présentaient à eux la 
tentation et les moyens de l'assouvir. Si le triomphe de 
Papirius (i) avait introduit à Rome une grande abon- 
dance d'argent, les triomphes postérieurs, depuis celui 
de Flamininus à celui de Sylla (2), remplirent d'or Vœra- 
rium ; et il s'établit sous les formes les plus diverses 
comme un reflux régulier des richesses du monde romain 
dans sa capitale. 

L'argent, sucé aux provinces, cherchait partoi^t un em- 
ploi dans les fermes, dans les entreprises commercia- 
les, dans l'exercice de l'usure au grand dam des pro- 
vinciaux eux-mêmes ; mais l'abaissement du taux de l'in- 
térêt (3) montre que le capital reste encore supérieur à 

(1) Liv., X, 46,5. 

(2) Marquart (J.), De l'organisation financière chez les Romains^ 
trad. franc. Paris, 1888, p. 27. 

(3) Mabquart (J.), op. cit., p. 76. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 233 

la possibilité d'emploi ; et ce capital, soit qu'il produise 
beaucoup, soit qu'il reste improductif, tend à se dissiper 
en dépenses improductives, à satisfaire cette mode crois- 
sante de luxe, qui devient chaque jour davantage une 
habitude et un besoin. 

La nouvelle et la vieille noblesse, la noblesse patri- 
cienne et la noblesse plébéienne, dont c'avait été la 
gloire autrefois de résider à la campagne et de s'occu- 
per d'agriculture, arrachée à ses champs par la nou- 
velle phase même de l'économie agricole, cherchait à 
rester à demeure dans la cité ; et, sous l'influence é^es 
nouvelles formes de vie, les maisons prenaient plus 
d'ampleur, s'ornaient d'une manière toute nouvelle, et 
les exigences croissaient avec cette transformation conti- 
nue et irrésistible. 

Détourner cette grosse quantité de numéraire et de 
richesse accumulée vers la production industrielle di- 
recte, c'était une chose, non seulement prématurée, mais 
difficile et lente. Il était plus facile et plus simple de 
la diriger vers le commerce qui recueillait çà et là 
l'excédent de la production plus ou moins avancée. Ainsi, 
quoique tendant à se transformer, la base de la produc- 
tion restait encore le travail domestique . Dans ces 
conditions, les exigences croissantes de la maison allaient 
nécessairement avec une augmentation du personnel ; et 
plus, dans cette vie toujours plus agitée, les groupes genti- 
lices se désagrégeaient ; plus les groupes familiaux se res- 
treignaient, plus nombreux et plus complexes qu'aupara- 
vant, et plus se faisait sentir le besoin de suppléer à 
ee qui manquait en nombre à l'élément qu'était la famille 



934 LA FIK DS L'BSCLAVAaS 

par l'utilisation d'un élément étranger qui était justa-* 
ment l'esclavage (i). 

Ainsi le besoin du nécessaire comme le besoin du 
superflu, l'habitude du faste et le ton général plus élevé 
de Ja vie, tout contribuait à répandre et à multiplier 
même dans la vie urba ine le nombre prépondérant des 
.€>sr.1avfts qui s'était insinué dans U YJfi r"''^^ et en formait 
désormais la caractéristique. 

Pour chacune de ces fonctions : garder l'entrée de la 
maison, annoncer, introduire les visiteurs, organiser les 
réceptions, il fallait un esclave particulier (a). L'alimen- 
tation, étant donné le lux'e croissant de la table et la 
pompe de l'étiquette, tenait occupée une véritable cour. 
A commencer par les plus humbles et les occupés, qui 
péniblement, par des moyens tout à fait primitifs, rédui- 
saient le blé en farine, et à aller jusqu'au majordome, 
c'était, en passant par toute une série d'esclaves chargés 
de la cantine, du pain, des préparations de toutes sortes^ 
toute une hiérarchie de cuisiniers, de sous-cuisiniers 
de marmitons, se rencontrant dans la salle à manger avec 
le maître des cérémonies, ceux qui disposaient la table et 
les lits, le maître d'hôtel, les distributeurs, les prégus* 
tateurs, les échansons, les valets qui se tiennent aux piedai 
des invités et prêts au moindre signe. La chambre à 

(1) Bûcher (K.)i Die Entstehung der Volkswirthschaft, Tâbiogea, 
1883, p. 18. 

(2) Depuis PopMA {De operis servory/m dans Polen, suppl. de Grae- 
vius, vol. III.), c'est plusieurs fois qu'a été dressée, développée, 
complétée la liste des diverses fonctions remplies par les esclave» 
dans là maison. 

Cf. Wallon, op. cit., Ih, pp. lOi et suiv. ; Voigt, Privatalt , II a, 
p. 388 et suiv. ; Mârquardt, La vie privée des Romains ^ trad. franc. 
Paris, 1892, I, pp. 160 et suiv. 



LÀ aviLfSAtiON komàhïe ct l'bsclàvagb 935 

coucher, la garde-robe, la toilette, tenaient occupée toute 
une autre catégorie de gens de service. Les femmes 
s'entouraient d'une véritable foule à commencer par les' 
servantes occupées aux œuvres indispensables : le tissage 
et la couture, pour arriver à celles qui donnent leurs 
soins à tous les petits services que le goût, la mode, le 
raffinement, et souvent même 1^ dépravation peuvent in- 
venter. Naissait-il un enfant dans une maison de grand ? 
A peine était-il né que déjà il était entouré de nourrices 
et de toute une suite de personnes qui se tiennent autour 
de lui pour le soigner, le bercer, le parer, maintenir 
autour de lui le silence pendant qu'il dort. 

A tous ceux-là s'ajoutaient d'autres esclaves chargés de 
fonctions spéciales nécessaires aux besoins de la maison 
et des personnes comme l'ouvrier qui forge, le foulon, 
le barbier, et, selon l'importance et la magnificence de 
la maison, le jardinier, le médecin, le copiste, le secré- 
taire, le caissier, le joueur d'instruments, le chanteur et 
les baigneurs. 

Et cette foule d'esclaves ne restait pas confinée dans 
la case ; elle suivait le maître à l'extérieur, soit qu'il fal- 
lût, la nuit, l'éclairer dehors lui ou ses invités, soit qu'il 
fallût le conduire en litière, ou qu'il fût besoin, surtout 
en temps d'élection, de lui soufïïer les noms de ceux 
qu'il rencontrait, ou qu'il lui était utile de saluer le pre- 
mier, quand il n'avait pas à leur rendre le salut avec la 
familiarité d'une vieille connaissance. 

Se faire précéder et suivre d'une foule d'esclaves était, 
peu à peu, devenu comme un signe dfe distinction, une 
manière de se donner de l'importance ; et, dans ce déchaî- 
nement de faste, de vanité, c'était encore une raison de 



236 LA FIN DE l'esclavage 

plus d'en multiplier le nombre comme un indice visi- 
ble d'opulence (i). 

Cette liste, minutieuse et si variée des différentes ca- 
tégories d'esclaves, a été dressée pour une bonne part 
d'après des renseignements épigraphiques, qui nous ont 
été conservés, relatifs à l'organisation de la cour impé- 
riale et d'après des écrivains de la même époque ; mais 
on les rencontre aussi, pour un grand nombre, dans les 
écrivains de la dernière période de Tépoque républi- 
caine, qui ont eu occasion dans leurs écrits d'y faire 
allusion. Il n'est pas rare que quelques-unes des fonc- 
tions et emplois, qu'on trouve énumérés sous des noms 
distincts, soient réunis dans une seule et même per- 
sonne (2) et cela d'autant plus que la maison est moins 
considérable ; mais, avec les grandes fortunes qui s'é- 
taient formées dans les derniers temps de la Républi- 
que, la tendance à cette division du travail, on pour- 
rait dire du loisir, s'était faite sentir toujours davantage. 
Cicéron (3), lui-même, trouvait misérable de confier à 
un seul et même esclave des fonctions disparates. 

D'autre part toutes ces œuvres gigantesques et diffi- 
ciles, comme les jetées dans la mer, les travaux d'art 
ayant pour objet de changer l'aspect des lieux, tous ces 
arrangements de nature voluptuaire : les jardins et les 
parcs, les piscines, toutes les bizarreries et les embellis- 
sements suggérés par le caprice, la mémoire des fantaisies 

(1) B0E6ER, op. cit., p. 4 : quot pascit servos ? quaeritabat, pri- 
morum Gaesarum temporibus, quisquis alicujus fortunas exploraturus 
erat, nec quisquam diVItis Domine dignus habebatur, nisi centum 
▼el ducentos aleret.. Gfr. Senbc, de tranquil, anim,, 8 ; EpisU 17, 
3-4 ; Athen., VI. p. 272. 

(2) Wallon, op. cit. II3, p. i41 et suiv. 

(3) in Pis,, 27, 67. 



LA .CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 237 

de Lucullus, toutes ces choses font concevoir et entrevoir 
de nombreuses troupes d'esclaves, occupées longtemps et 
sans interruption et sans trêve à dompter par la cruelle 
obstination de Thomme Tinerte et dure résistance de 
la matière brute. 

Les jeux du Qirc^e, les spectacles de gladiateurs, ca- 
ractéristiques de la vie romaine, qui, de préférence 
aux représentations théâtrales, devinrent les véritables 
fêtes nationales romaines (i), impliquaient une autre aug- 
mentation notable du nombre des esclaves, une demande 
permanente se renouvelant à tout instant. 

Les funérai lles, la nomination aux magistratures, les 
fêtes revenant périodiquement dans la cité, c'était au- 
tant d'occasions et de prétextes pour célébrer ces jeux 
tragiques ; et, à mesure que le goût blasé se sentait ré- 
veillé par cette acre sensation de sang versé pour le 
plaisir et que cette pratique gagnait des plus riches aux 
moins riches, de la capitale à la province, on voyait se 
multiplier ces légions de dilettantes de la mort, dont il 
arriva par la suite que les patrons eux-mêmes firent une 
si amère expérience. 

L'esclavage ainsi gagnait et se développait extraordi- 
nairement, alimenté par la guerre et par la jpiraterie, 
favorisé dans les villes et dans les campagnes par une 
nouvelle phase de la vie économique, occupé dans cette 
complication croissante des rapports sociaux à satis- 
faire les multiples besoins, utilisé par l'Etat lui-même 
pour ses fonctions toujours grandissantes et de plus en 
plus variées, utilisé par les sociétés et les particuliers 
pour la gestion de leurs industries et de leurs commer- 
ces, — devenu enfin un moyen de production entre les 

(1) Wallon, op. cit. II2, pp. lit et suiv. 



X^i LA FIN DB i'BSCLAVA/OT 

mains de quelques-uns, un instrument et une source 
de raffinement entre les mains des autres, et entre les 
mains de beaucoup d'autres une matière première de 
spéculation, objet d'achat, moyen d'échange, placement 
excellent, une forme si remarquable de la propriété mo- 
bilière, un moyen pour faire valoir et mettre en mou- 
vement toute autre sorte de richesse. 



VI 



Etant donné les péripéties et les conditions de l'é- 
volution économique dans le monde romain, l'emploi de 
l'esclave s'imposait toujours davantage, en même temps 
que l'extension de l'esclavage était inévitable. Mais 
sans parler de ce caractère de nécessité, l'esclavage était 
fait pour présenter, au premier aspect tout au moins et 
à la surface, les apparences d'avantages considérables, 
même là où il eût été possible — ce qui n'était pas dan» 
beaucoup de cas — de choisir en toute liberté entre 
l'esclave et le travailleur libre. 

Posséder, outre le moyen de production, la force qui 
devait le mettre en mouvement ; avoir en main propre 
une force de travail qui fût comme la continuation et 
la multiplication de votre énergie propre, une force 
apte à être employée sans interruption, à la discrétion 
du maître, dirigée comme il entend ; c'était là, semble- 
t-il, à première vue, le mieux qu'on pût désirer. 

Et l'agriculture du temps de .Caton et de yarron^ 
qui tendait à limiter aux cas purement forcés l'emploi 



: 



LA dVIUSAHON ROMAINB IT L ESCLAVAGE »39 

du travail libre (i) obéissait tout à la fois à l'état des 
choses à cette époque et à cet ordre de considérations. 

Mais une expérience plus longue et plus approfondie 
devait peu à peu mettre en lumière à la longue tous les 
inconvénients et tous les désavantages de Tesclavage. 

Lorsque Caton conseillait d'acquérir un fonds rusti^ 
que dans un lieu où il fut possible, le cas échéant, de 
recourir au travail des mercenaires (a) il reconnaissait 
par là implicitement Futilité d'une force de travail em* 
ployée et payée seulement pour la période limitée de 
temps où son concours pouvait être utile. 

Quand Varron suggérait Tidée d'employer dans les 
lieux et les travaux malsains des travailleurs libres plu- 
tôt que des esclaves (3), c'est qu'il reconnaissait tous 
les dommages et désavantages résultant de la mortalité 
des esclaves. 

Quand le même Caton de tout à l'heure conseillait de 
vendre l'esclave devenu vieux et inutile (4), c'était 
signaler, même sans le vouloir, les désavantages d'un 
instrument de travail qui fonctionnait au profit du maî- 
tre, mais s'épuisait aussi à son dommage. 

Posséder des esclaves, c'était avoir employé à les ac- 
quérir un capital qui exigeait pour sa conservation qu'on 
fît la dépense d'un autre, et courir, par suite, le ris- 
que de le perdre, de le voir se réduire, devenir im- 
productif, inerte et pour un temps plus ou moins long 
inutile. 



(fl) Caton., De agricuU., 4, 5 ; Varb., R. R. 1, 17. 

(2) De agricult, i,3. 

<3)R. R. I, 17. 

(4 Cat., de agricult., 2, 7. 



340 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

• Les conditions sanitaires, surtout dans les grands cen- 
tres de population, étaient, dans l'antiquité, moins bien 
réalisées que de nos jours (i).La durée moyenne de la vie, 
autant que cela peut se calculer sur des données aussi 
approximatives, était inférieure même pour les libres à 
ce qu'elle est aujourd'hui (2). Outre les maladies ordi- 
naires, conséquence de conditions hygiéniques mauvai- 
ses, se succédaient à de longs intervalles des épidémies 
pestilentielles et contagieuses, qui faisaient rage. On 
en trouve mentionnées dès la plus haute antiquité (3), 
et, à mesure qu'on avance dans le temps, et que les ren- 
seignements deviennent nets, on trouve trace d'épidé- 
mies, comme celles de 23 à 22 avant J.C.,qui dévastèrent 
l'Italie, celle de 65 après J. C, au cours de laquelle les 
livres de la Dea Libitina enregistrèrent trente mille 
morts seulement des plus aisés. Plus grave encore 
fut celle de 79 après J. C, où la mortalité atteignit par 
jour le chiftre de dix mille, et celle qui, débutant à 
Babylone en 162 se propagea par tout l'empire, durant 
jusqu'en 180 pour reparaître en 187-189 sous l'empereur 
Commode (4). 
On peut s'imaginer facilement comment et combien 

(1) PœHLMANN (R.), Die Ueberbevœlkeruug , etc., pp. 114 et suiv. ; 
Friedlaender (L.), Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms in 
d, Zeit von August Ifis zum Augsang der Antonine, Leipzig, 1888, 
16. p. 37. 

(2) Dig. XXXV, 2, 68., Euseb., H. E., VII, 21, 9 ; Pœhlmann, 1. c. ; 
HiLDEBRAND, BevœlkerungsstatUUk im aller Rom. (Jahr. f . N. 0., 
VI, 91) ; BfiLocH (J.) Die Bevœlkerung etc. pp. 41 et suiv. 

(3) Liv., IV, 30, 8 ; Volgatique contactu ia bomines morbi. Et 
prius in agrestes ingruerant seryitiaque. VIII, 22, 7 ; IX, 28, 6 ; X, 
31, 8 ; 47, 6. 

(4) Friedlaender, op. cit. h, pp. 39 et suiv., avec les témoigna- 
ges qui y sont cités. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 24 1 

nombreux doivent succomber les esclaves, au cours de 
ces épidémies ;. combien leur mortalité, d'ordinaire si 
notable, doit être accrue particulièrement pour ceux ve- 
nant d'Orient et obligés de vivre dans des conditions de 
climat et souvent dans un état social tout à fait autres que 
ceux auxquels ils étaient auparavant accoutumés. 

A Cela il faut ajouter les années de cherté, non peu 
fréquentes (i) en raison des difficultés de communication 
et d'approvisionnement, et auxquelles on cherchait à re- 
médier à Rome par une organisation toujours plus vaste 
de l'aumône. Mais les bienfaits de cette organisation 
étaient limités à Rome et aux citoyens et ne s'étendaient 
pas aux esclaves. Cette dernière chose avait des consé- 
quences pratiques telles que Cicéron, dans son livre sur 
les Devoirs (2) se posait la question de savoir si dans le 
cas de cherté extraordinaire un honnête homme pouvait 
négliger de nourrir ses esclaves ; et, bien que Cicéron ré- 
solve la question d'un point de vue moral, on ne saurait ne 
pas tenir compte de tous les embarras auxquels donnai^ 
lieu la possession d'esclaves dans les années de disette, et 
qui, à mettre les choses au mieux, se terminaient à les 
faire vendre au rabais ou à les faire affranchir ; qui, dans 
tous les cas, aboutissaient, comme cela arrive dans toutes 
les périodes de disette, au dépérissement lent de la plu- 
part mal nourris et à leur mort prémat,urée. 

C'était ensuite les délits, des esclaves, qui, dans leur 
classe, devaient, — en raison même de leur état de dépres- 
sion intellectuelle et de leur dégénérescence progressive, 
conséquence de leur état, — être plus nombreux que dans 

(1) Liv. Il, 51-2 ; III, 31, 1 ; it, 25, 4, et suiv. 

(2) De offlc. III, 6 et 23. 

Giccotti. 16. 



1. 



242 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

toutes les autres, et qui exposaient les maîtres, civilement 
responsables et obligés de tenir compte de la gravité 
particulière des peines qui menaçaient Tesclave cou- 
pable, à en perdre la possession et à encourir tous les 
dommages que comportait la réparation de leurs crimes 
ou de leurs fautes lourdes (i), La règle introduite de décla- 
rer responsables d'un délit commis dans la maison, et dont 
on ne parvenait pas à découvrir Taùteur, tous les escla- 
ves, devait se terminer à un véritable désastre pour le pa- 
tron (2). 

La torture, à laquelle étaient soumis les esclaves appe- 
lés à déposer en justice, les fuites non rares et qui 
n'échouaient pas toujours, les mutilations, les débilita- 
tions qu'entraînait Fexercice du métier, et d'autant plus 
fréquentes que les travaux imposés étaient plus excessifs 
et moindres les soins et les précautions prises ; toutes 
ces choses représentaient autant de dommages et de ris- 
ques pour le patron. Même les mesures, prises pour 
éviter quelques-uns de ces dommages et diminuer les ris- 
ques, même venant à réussir, comportaient toujours une 
dépense plus considérable. 

Outre ces cas qu'on peut considérer comme des cas 
extraordinaires et ceux qui représentent les effets d'une 
cause lente et lointaine comme la mortalité, il y a encore 
beaucoup d'autres inconvénients plus 'voisins et qui se 
présentent continuellement. 



(1) Wallon, op. cit. 112, p. 187 et suiv. ; Kirlowa, op. cit. 

(2) Dig, XXIX, 5. L.l, De Sénatuscons. Silaniano. Cum aliter nulla 
domus tuta esse possit, nisi periculo capitis sui custodiam dominis 
tam ab domesticis quam ab oxtraneis praestare servi cogantur, ideo 
senatusconsulto introducti sunt de pubiica quœstione a familia neca- 
torum babenda. Cf. Tac, Ann, xiii, 32 ; iiv, 42-44. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 243 

Une des grandes préoccupations des maîtres, qui repa- 
raît souvent et avec insistance chez les agronomes, c'est 
le souci de ne pas garder inoccupés ces esclaves, quj 
représentaient en même temps un capital fixe et circulant, 
un placement et une dépense courante. Mais quoiqu'ils 
pussent faire, il ne leur arrivait pas toujours de réussir 
complètement. 

Là où la culture était variée, il était plus facile d'occu- 
per successivement les esclaves aux travaux divers de 
chaque saison, sans du reste qu'on pût remédier aux loi- 
sirs forcés et parfois assez longs imposés par le mauvais 
temps et le cours de la végétation. Mais là où, comme 
cela pouvait arriver dans des fonds d'étendue plus res- 
treinte ou dans les pays où le climat et la constitution du 
sol étaient moins favorables, la culture était uniforme, le 
choix s'imposait entre le parti d'entretenir un personnel 
insuffisant et le parti d'entretenir un ~ personnel trop 
nombreux, avec tous les inconvénients attachés à l'une et 
l'autre alternatjve, et entre autres l'état de dépendance 
nécessaire à l'égard de la main d'œuvre mercenaire. Sous 
ce rapport, de même qu'aux autres points de vue, tels que 
ceux de la productivité moindre et du rapide épuise- 
ment de la terre, l'esclave, comme on l'a bien observé (i) 
apparaît comme le terme corrélatif du latiftindium^ qui 
est à la fois sa cause et son effet. 

Ces loisirs forcés semblaient trouver leur remède dans 
ces entreprises subsidiaires de nature industrielle, qui, 
sous la forme plus modeste d'industries domestiques, ou 
sous la forme plus compliquée de véritables fabriques, 
apparaissaient çà et là dans les biens de campagne, favo- 

<1) Cairnes iJ.E.), lihe slave poucer, pp. o« et sui-v. ' , 



1. 



244 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

risées par la présence de la matière première, par le 
moindre coût des travailleurs. Mais cet emploi des mêmes 
esclaves alternativement à des travaux divers excluait 
tous les avantages de la division du travail et avait ainsi 
sa répercussion sur Tusage des esclaves dont les inconvé- 
nients et les autres désavantages se faisaient ainsi sentir. 

La continuité du travail, même quand les expédients de 
toute sorte (i), les inventions, que la malveillance, 
Tastuce et les autres sentiments semblables pouvaient 
suggérer, ne parvenaient pas à Téluder, ne suppléait pas 
au manque de qualité dû à Tincurie, à l'inexpérience, à 
Tabsence de tout intérêt de la part de Tesclave. 

En exposant les formes toujours plus diverses et com- 
plexes de Tagriculture nouvelle, les agronomes ont assez 
souvent occasion de noter comment, pour certains genres 
de travaux, de cultures, d'élevage, il fallait de Tavisement, 
de Thabileté, des aptitudes peu communes ; toutes choses 
qui souvent manquaient aux esclaves par suite de la gros- 
sièreté déprimante du milieu où ils vivaient, qui souvent 
même étaient volontairement négligées : une manière 
pour les esclaves de réagir contre leurs maîtres . En tous 
cas, l'habileté plus grande représentait une valeur et une 
dépense plus considérables. Columelle (2) note comment 
un bon vigneron revenait à huit milles sesterces ; et tous 
ceux qui, soit impossibilité de faire autrement ou inex- 
périence, croyaient pouvoir lui substituer un esclave 
d'emprunt, s'apercevaient au moment de la récolte com- 
bien avait été erroné ce calcul de propriétaire avare ou 
trop pauvre, à court de capital. Les gains, que réalisait 



(1) CoLUM., R.R., xn, 3 : Cat., de agricuU., 2, 2. 
(il R. R. ir, 3. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 245 

Caton en instruisant ou faisant instruire les esclaves inex- 
périmentés pour les revendre (i) ensuite, montrent [bien 
quelle différence il devait y avoir entre le prix des uns 
et celui des autres 

La vérité est que la„lenteur des progrès de l'agriculture 
dans le monde antique est en grande parti^e due à l'em- 
ploi des esclaves. 

Un auteur a fait ce calcul (2) que, sans parler de Tusage 
que l'agriculture fait aujourd'hui de la machine, l'agri- 
culture romaine employait quatre fois ou cinq fois 
plus de travailleurs que nous n'en employons pour obte- 
nir le même produit. 

La manière de faire la. moisson était pire encore et 
plus rudimentaire : il suffit de dire qu'on s'y prenait 
à deux fois : on enlevait d'abord les épis, puis le chaume 
(3) : ce qui, outre les autres inconvénients, avait celui de 
doubler le travail. Il arrivait parfois qu'on connût le 
moyen d'accroître le produit (4) ; mais on n'en faisait 
pas usage. Il manquait l'impulsion première, la pression 
continue qui pousse à produire davantage et à meilleur 
marché ; il mahquait l'initiative et l'intérêt de celui 
qui est en contact .direct avec la terre et qui, luttant 
avec les autres producteurs et avec la nature même, cher- 
che à accroître la production de son bien. Le petit pos- 
sesseur, réduit à de faibles moyens, n'ayant qu'un hori- 

(1) Plut., Cat, maj.y c. 21. 

(2) Bûcher (K,),Die Aufstdsnde der unfreien Arbeiter, Frankfurt a. 
M., 1874. p. 43. Cf. RoscHER, Grundlagen d, Nationaloekonomie, 11, 
§35. 

(3) Varron R. R. 1. 50 ; Bureau de la Malle, Mém. sur lagricul- 
iure romaine depuis Caton le Censeur jusqu'à ColumeUe (Mémoire 
de llDstitut, XIII, (1828) p. 458, 59). 

(4) Do RE AU DE LA Malle, op. cît. P- 439. 



246 LA FIN DE l'esclavage 

zon restreint,, un fond tout petit qui ne lui permet pas 
de faire des expériences et d'avoir recours aux moyens 
coûteux de production, comme toujours se montrait peu 
empressé quand il s'agissait d'introduire de nouveaux 
procédés de culture plus perfectionnés ; et il restait étroi- 
tement attaché aux systèmes traditionnels, compensant 
en quelque sorte l'insuffisance des moyens par un travail 
plus assidu, plus exercé et soutenu par l'intérêt. 

Le latifundium italique orientait sa production et son 
élevage dans le sens qui convenait le mieux aux deman- 
des des consommateurs des centres voisins et de Rome. 
Quant à la production des céréales, devenue souvent une 
production accessoire (i), elle réussissait à se maintenir 
médiocrement grâce à la possibilité de refaire la terre 
épuisée par l'emploi des fumiers des nombreux trou- 
peaux existants, grâce' au nombre des esclaves, grâce 
enfin à la longue exemption des charges qui grevaient 
les terres provinciales. L'emploi de capitaux en vue 
d'une culture intensive paraissait très souvent à la fois 
inutile et risquée (2). Ainsi se traînait misérable l'agri- 
culture italienne, faute d'énergie, par une sorte d'auto- 
matisme dont la force initiale allait chaque jour s'épuisant. 

Il n'est pas sans intérêt de noter comment le plus 
grand nombre des améliorations qu'on constate dans les 
moyens de production et spécialement la plupart des 
instruments que l'agriculture emploie venaient des pro- 
vinces et surtout des Gaules. 



(1) WRBeR(M.), ^ie romische AgrargescMchte in ihrer Bedeutung 
fur das Staats-und Privatrecht. Stuttgart, 1891, pp. 222 et suiv. 
'-(2) Plin., H.N., XVIII. 7: nihil minus ex p adiré qua m agrum optime 
colère... Bene colère necessarium ett : optime, damnpsum, prater- 
quam subole, suo colono aut pascendis. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 247 

De TAfrique était venu un instrument pour battre le 
blé plus perfectionné qu'on appellait tribu la (i), et dont 
l'emploi se substituait à la manière tout à fait primitive 
de dépiquer le blé en usage jusqu'alors en Italie. 

Mais des perfectionnements plus grands encore étaient 
venus des Gaules. 

Là on avait trouvé un système plus rationnel de greffer 
les vignes (2) ; là un système moins coûteux et plus 
rationnel de faucher l'herbe. 

C'était des Gaules que venait la nouvelle espèce d'a- 
raire à roues qui, renversant les mottes de terre et cou- 
vrant l'herbe sous elles, représentait uû notable progrès 
(3). Dans les Gaules mêmes non seulement la moisson 
ne se faisait pas en deux fois comme en Italie, mais on 
employait, pour cela, une espèce de machine, actionnée 
par des animaux, sous la conduite de l'homme, qui réa- 
lisait une grande économie de temps et de fatigue (4). 

Et, il ne s'agissait pas là d'un hasard, dû à des causes 
purement accidentelles. 

L'introduction de cette dernière machine, ingénieuse et 
compliquée, n'était pas due, comme le voulait un ancien, 
à la nécessité pour les Gaulois d'utiliser la paille : même 
dans l'agriculture italique, comme on peut le voir par 

(1) Serv. ad V1R6IL. Georg, I, 460 ; Tribula, genus vehiculi, omni 
parte denlatum unde teruntur frumenta, quo maxime in Africa 
utuntur ; Mongkz, Mém, sur les instruments d'agriculture employés 
par les Anciens (Mém. de Finst., m, (1818), p42 ; Magerstedt (F.A.), 
Bilder aus dem rômischen Landwirthschaft, Sonderhausen, 1861, 
V, p. i^o 

(2) CoLDM., De arboribus, 8. 

(3) MoNGEz, op, cit., p. 56 ; Magerstedt, op. cit. V, p. 142 et suiv. 

(4) Pallad. R. R. VII, 2 ; Mongez, op. cit. p. 39 ; Magerstedt, op. 
cit. V. p. 240 et suiv. Cf. aussi p. 238. 



\ 



248 LA FIN DE l'esclavage 

le livre de Caton, la paille était très utilisée, et le besoin 
s'en faisait sentir encore davantage dans la suite, au temps 
de Palladius, lorsque la culture des céréales se fut encore 
réduite. 

La raison en est bien plus intime et plus complexe. 

Du peu que nous dit César de la Gaule préromaine (i), 
des renseignements qu'il nous donne sur le développe- 
ment qu'ont pris la clientèle et la pratique de l'usure re- 
produisant un état social analogue à celui qui caractérise 
Rome à l'époque où le nexum est le plus développé, on 
peut conclure que l'esclavage n'est pas développé d'une 
manière notable. Or la conquête romaine, le réseau 
de routes qui mettaient toujours davantage les diverses 
régions de la Gaule en rapport avec la province Narbo- 
naise et avec un emporhim comme Marseille, eurent ce 
résultat que, dans une période relativement courte, la 
terre cultivée dut gagner considérablement aux dépens 
des bois et des marais ; et le nombre, relativement pe- 
tit des travailleurs et le coût de la main-d'œuvre for- 
cèrent, comme il arrive d'ordinaire, à leur chercher des 
remplaçants dans les moyens mécaniques, que com- 
portait l'état général de l'époque, et capables d'accom- 
plir le travail avec une épargne de main-d'œuvre et de 
temps. En outre, le tribut, dont fut si longtemps exempt 
le sol de l'Italie et qui pesait en revanche lourdement 
sur le sol provincial, obligeait les provinciaux, — quand 
il n'était pas excessif au point d'exténuer tout le pouvoir 
économique — , à chercher et à pratiquer les formes et 



(i) Cae9., dé hello gallico, VI, 13. 



f. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 249 

les méthodes de culture les moins dispendieuses et les 
plus rémunératrices (i). 

Mais, à mesure que la terre épuisée devenait plus 
ingrate et que la concurrence se faisait plus vive 
et la vie économique plus complexe ; à mesure que les 
conséquences mêmes de l'économie servile, s'ajoutant les 
unes aux autres, se faisaient davantage sentir, on voyait 
se frayer la voie et s'accuser d'une manière plus nette 
et avec plus de force Tidée^de l'improductivité et des 
désavantages du travail servile. Le temps venait bientôt 
où Pline (2) pouvait dire que la pire chose qu'on pût 
faire c'était de confier la culture des champs à des es- 
claves (Tergastule, dont le travail est peu productif comme 
tout ce qui vient des désespérés. Il faut voir comme 
l'expression d'une sorte de gène et de remords dans les 
déclarations déjà assez fréquentes de Columelle, abou- 
tissant non pas à condamner d'une manière abstraite 
et absolue le travail servile, mais à le condamner d'une 
manière concrète, tel qu'il le voit fonctionner sous 
ses yeux (3). 

La condamnation du travail servile résultait aussi im- 
plicitement de la condamnation qui frappait toujours plus 
le latifundium (4), cependant nécessaire de l'esclavage et 



(1) Heisterberok (B,)J)ie Entstehung des Colonats, Leipzig, 1876, 
pp. 73 et suiv. 

(2) H. N., XVIII, 7, 36... C!oli rura ab ergastulis pessimum est quid- 
quid agitur a desperantibus. 

\3) R. R. I, Pr. ...rem rusticam pessimo caique servorum, velut car- 
niflci noxa dedimas... Nunc et ipsi praedia nostra colère dedigna- 
mur, et nulljus momenti ducimus peritissimum quemque villicum 
facere. Cf. I, 1 et 7. 

(4) GoLUM. R.R. i., 3: Hue pertinet praeclara nostri poetae senten- 
Ua: 



aÇO LA FIN DE L ESCLAVAGE 

des institutions voisines dans les temps et les lieux 
d'une agriculture rudimentaire. 

Même plus tard, pour ceux à qui n'apparaissait pas la 
relation étroite existant entre l'esclavage et cet état de 
malaise de l'agriculture, dont nous parlons, tant d'autres 
faits ne pouvaient pas rester cachés ou passer inaperçus, 
qui, constamment répétés, tombant sous l'expérience 
quotidienne de chacun et si considérables en eux- 
mêmes, ne pouvaient manquer de sauter aux yeux de 
tous et devaient automatiquement les pousser à recher- 
cher des succédanés de l'esclavage. 

Déjà on voit dans la tradition la plus ancienne com- 
ment les esclaves ont toujours été considérés comme 
un péril permanent, toujours prêts à servir d'instru- 
ments entre les mains des ambitieux et des rebelles, dis- 
posés à tendre la main aux ennemis dans n'importe quelle 
malheureuse occasion (i). Or plus leur nombre croissait 
et plus ils se trouvaient réunis en masse ; plus trouvaient 
d'occasion et de facilité pour se développer l'esprit de 
révolte et la volonté de s'émanciper. 

En 335/419 nous avons déjà l'exemple d'une véritable 
conspiration qui a pour objet d'occuper le Capitole 
et d'incendier la ville (2). La hardiesse d'un tel dessein 



Laudato ingenlia rura. Exigu u m colito.. 

Tantum obtinendum est, quanto est opus : ut émisse videamur quo 
poUremur, non quo oneremur ipsi atque aliis fruendum eriperemus, 
more prspolenlium qui possident fines genlium quos ne circumire 
quoque valent, sed proculcantibus pecudibus et vas randos feris dere- 
linquunt aut occupatos nexu civium erga&tulis tenent. 

Pall. R. R. I, 6 et 7. 
. (1) Liv., III, 15, 16. 

(2) Liv., IV, 45 : Annu« felicitate populi Romani periculo potius in- 
genli quam clade insignis. Servitia urbem ut inconderent distant!- 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 25 1 

et la préoccupation qu'il cause montrent ce qu'est devenu 
l'esclavage et quel grand danger il représente. 

Avec le sixième siècle et le développement de l'éco- 
nomie servile, les conjurations et les révoltes deviennent 
toujours plus graves et plus pleines de dangers : telle 
celle d'Apulie de 569/185 ; celle d'Etrurie de 558/196 ; 
celle du Latium de 5567198, où les esclaves faillirent 
s'emparer par surprise de Sétia et de Préneste (i). 

En 621/133 cent cinquante esclaves furent déca- 
pités à Rome, quatre cent cinquante à Minturnes, quatre 
mille à Sinuessa ; et en même temps des révoltes plus 
considérables encore éclataient à Délos, dans les mines 
de l'Afrique, dans le royaume de Pergame(2). Plus tard 
d'autres se produisaient à Nuceria, à Capoue, dans le 
Brutium ; et ce qui devait impressionner davantage c'é- 
tait de voir à la tête des esclaves un chevalier romain, 
Vetius contre lequel il fallait qu'un consul marchât à la 
tête d'une légion (3). 

Les conjurations et les révoltes prenaient l'aspect et 
les proportions de véHtables guerres, comme c'était le 
cas des guerres serviles de Sicile et de celle des gladia- 
teurs en Italie. 



bus locis conjurarunt, populoque ad opem passim ferendam teclis 
intento ut arcem Gapitolium armati occuparent. Avertit nefanda 
consilia Jupiter ; BùcnEUf Aufstânde, etc. p. ^; Mommsen, R. G. 
I8, p. 448. 

(1) Bûcher, op. cit., pp. 29-9 ; vMommsen, R. G., 18, p. 859. 

\2\ M0MM8EN, R. G., Ils p. 77 : Bûcher (op. cit., p. 123) en con. 
teste la date. Cf. II, 69 ; Pojid. fr. 15, chez Athénée XII, 542; Diod. 
Sic, XXXIV, XXXV, c. 2 et suiv.^ Liv., Epitow., 56, 58. 59 ; Bûcher, 
Aufstânde, etc., p. 95 ; 105 et suiy. 

(3) DiOD. Sic, XXXVi, c. 2 ; Mommsen, R. G. 118 p. 132. 



252 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

En Sicile Téconomie servile avait atteint son plein 
développement. 

La douceur du climat et Talternance des montagnes 
et des plaines, des bois et des côtes marines la rendaient 
propre à pratiquer sur une vaste échelle l'industrie pas- 
torale, qui en fait florissait si magnifiquement, trou- 
vant son expression littéraire dans un genre tout spé- 
cial. 

Sa fécondité naturelle, son voisinage relatif de Rome, 
dont on la disait par un sentiment d'aimable flatterie un 
fonds suburbain, l'habitude qu'avait Rome d'y acheter 
de préférence le. blé nécessaire pour alimenter la plèbe 
et pourvoir aux besoins de son annone, tout cela, — tant 
que les causes de décadence n'allèrent pas en se déve- 
loppant — tout cela ne pouvait que donner une impulsion 
toujours plus grande à la culture du blé. 

Mais l'économie agricole de la Sicile se présentait 
avec des caractères tout particuliers. 

Les longues discordes civiles, suivies de longues guer- 
res, avaient opéré une sélection et amené une concen- 
tration de la propriété dans les mains de quelques-uns . 
Le grand domaine, favorisé par les conditions topographi- 
ques et hydrographiques delà région et resté toujours 
comme le type de l'exploitation propre à l'économie 
agricole de Tîle, n'avait cessé de se former et de s'a- 
grandir par l'effet des dévastations, des confiscations, 
des transmissions héréditaires au cours d'une période si 
longue et si agitée, et par, l'effet du luxe, conséquence de 
tous les besoins qui caractérisent un état plus avancé de 
la civilisation. 

Dans un pays d'exportation comme la Sicile, facile- 
ment l'agriculture se convertit de simple moyen de 



1. 



LA aVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 253 

vie en véritable industrie. Mais la conquête romaine 
était faite pour lui imprimer bien plus encore cette di- 
rection. La tendance à la spéculation, que suscite et 
développe dans la société romaine l'accumulation 
croissante des richesses, ne pouvait trouver en aucun 
lieu à se donner plus facilement libre carrière qu'en Si- 
cile, sous forme d'acquisition de terres, de fermages, de 
locations de fonds rustiques. Et, comme c'est la règle, 
une entreprise en appellait une autre ; et celle-ci une 
troisième. C'était aussi le temps où les guerres heureuses 
et l'extension croissante de la domination romaine 
fournissaient à volonté des esclaves ; et la Sicile, jetée 
comme un pont entre les points les plus divers du 
monde subjugué, à proximité des marchés les mieux 
fournis d'esclaves, en contact direct avec la piraterie 
qui en fournissait en quantité, la Sicile était peut-être 
un des pays où l'on pouvait se procurer le plus faci- 
lement et au meilleur marché des esclaves, avec la 
facilité, le cas échéant, et pour certains travaux tem- 
poraires et accessoires, de pouvoir recourir à la main 
d'oeuvre d'un prolétariat misérable (i). 

Les biens ruraux vinrent ainsi en grande partie dans 
les mains des membres de l'ordre équestre et d'autres 
spéculateurs : tout le territoire de Léontium, le plus 
riche et le plus fécond de tous, comptait seulement 
quatre-vingt-quatre fermiers, dont le nombre allait de 
plus en plus se restreignant (a). Cependant le paiement 
de la dîme, les achats publics réglés par la loi Cassia 
Terentia à des prix déterminés par l'Etat, les vexations 



11) DiODOR. Sic, XXXIV, 2, 48. 

(2) CfCER. in Verr. A. S. 111,51, 120. 



254 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

qui ne- faisaient point défaut (i), jointes au besoin de 
s'assurer une possibilité de lucre et à Tavide désir de 
faire ce lucre le plus considérable possible, tout poussait 
à restreindre le plus qu'il se pouvait les frais de pro- 
duction. La manière la plus facile et la plus commode, 
surtout quand il s'agissait de latifundia lointains, était 
de réduire le plus possible les frais d'entretien des es- 
claves. Le climat du midi, avec sa simplicité de vie et 
sa satisfaction facile des besoins les plus immédiats, favo- 
risait encore davantage cette tendance ; mais quand les 
choses en vinrent au point que les maîtres se crurent 
parfois dispensés de donner le minimum indispensable 
à leurs esclaves agricoles et leur montrèrent dans la 
pratique du brigandage le moyen de se procurer les 
ressources nécessaires (a), les difficultés de la vie 
poussées à Fextréme et l'exemple proposé se retournè- 
rent contre les maîtres eux-mêmes et portèrent les es- 
claves à se soulever en masse. 

La guerre, qui dura une première fois trois ans 620- 
22/134/2 (3) mit à une rude épreuve les Romains et leur 
domination sur Tîle, et révéla dans cet instrumenhim 
vocale, comme l'appelle Varron, dans ce troupeau humain 
des qualités de valeur, d'intelligence et quelques fois 
de modération méritant d'être pour leurs maîtres un sujet 
de réflexion sérieuse . 

La révolte fut finalement réprimée, mais on peut dire 
domptée plutôt que vaincue ; elle recommença, en fait, 

(t) CiCGOTTi (E.), Ilprocesso di Verre. Mllano, 1895. 

(2) DioD. Sic, XXXIV-V, 2, 3. 

(3) Dioo. Sfc, XXXIV-V ; Gros. V, 5, 9 ; Valer. Max. II, 7, 9 ; IX, 
i% 1 ; Flor. II, 7, 7. (III, 19, éd. Halm) ; Bûcher, op. cit. ; Siepert (0). 
Die Sktavenkriege. Altona, 1860. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 255 

un peu moin^de trente ans après (651/103) (i) avec autant 
d'obstination et la même violence ; et, cette fois-ci en- 
core, domptée à grand peine, elle continua sournoise- 
ment sous des formes adoucies et moins apparentes, 
mais avec plus de persistance encore (2). 

Non moins grave fut la guerre de Spartacus (681-2/73-2), 
(3) qui put opposer ces troupeaux de bêtes de somme et de 
boucherie qu'étaient les esclaves aux armées consulaires, 
mettre en déroute ces dernières et ressusciter la guerre 
en Italie, où il semblait qu'elle ne devait jamais plus 
faire son apparition ; en i^i mot, faire revivre à certains 
points de vue les préoccupations et les terreurs de la 
campagne d'Annibal (4). 

C'était là les grandes révoltes, les révoltes ouvertes, 
graves, périlleuses, mais qui pourtant pouvaient se com- 
battre par les armes et être écartées comme un péril 
qu'on n'ignore pas. Mais, à côté de ces révoltes et plus 
encore quand elles avaient cessé, il y avait la réaction 
lente, insidieuse, continue, faite de résistance passive, 
d'inertie, de ruse, que l'on ne pouvait vaincre ou dompter 
sans la voir renaître sous une autre forme, avec plus 
d'acharnement. 

Toiît le temps, au cours de la tradition, on voit appa- 
raître l'esclave qui dénonce la conjuration ; l'esclave 
corrompu qui trahit son maître («5). C'était l'ennemi in- 

(!) DiOD. Sic, XXXVI, et 3300 ; Dio Cass., 93 éd. Din- 
dorf ; Flor., Il, 7,7 (lïl, 19 éd. Halm), et les ouvrages cites en premier 
lieu. 

(2) CiccoTTi (E ). U processo di Verre, Milano, I89j,'p.?27. 

(3) Plut., Crass., 8-11; Appian., B. C. i, 116-120 ; Sall., frag., III, 
67-81, Kr.; Gros, v, 24. 

(4) MoMMSEN, R. G. IIÏ8, p. 8* et suiv. 

(5) Liv., 1, 51, 2 ; 11, 4, 5 ; 11, 5 ; m, 13, 5; iv, 45, 1 etc. 



V 

256 LA FIN DE l'esclavage 

troduit dans la maison, posté dans l'ombre, toujours 
prêt à prendre sa revanche de l'état de sujétion où il 
était tenu, des humiliations au milieu desquelles il vivait, 
des souffrances qui ne lui étaient pas épargnées. Et dans 
la longue période des guerres civiles, les esclaves ne 
manquèrent pas de jouer leur partie dans le concert (i). 
Les scrupules, qui étaient comme un sentiment incons- 
cient de solidarité de la classe dominante, finissaient par 
céder à l'intérêt individuel et direct du moment ; et 
l'expédient d'une loi d'exception brisait le lien existant 
entre l'esclave et le maître pour permettre d'accueillir 
la dénonciation du premier (2). 

Mais sans parler de ces cas extraordinaires, les choses 
qui ne pouvaient pas ne pas entraîner les plus graves 
conséquences, c'était l'infiltration et la croissance dans 
la société romaine d'une catégorie toujours plus nom- 
breuse d'êtres que l'habitude faisait considérer d'une autre 
manière que les autres hommes ; que non seulement 
les lois traitaient tout autrement que les autres, mais 
qui étaient tenus et traités comme étant étrangers tout 
au moins à l'ensemble de sentiments, d'habitudes, d'égards 
qui formaient la vie morale des autres et en réglaient et 
en déterminaient les rapports réciproques. 

Tous les motifs de bien faire les plus hauts, comme le 
sentiment de la gloire, celui de l'honneur, par lesquels 
sont idéalisées les règles de conduite, et par lesquels on 
s'élève jusqu'à la conception supérieure du devoir et 
d'une vie conforme à la vertu comme une fin en soi ; toutes 
ces choses, étant donné le milieu où il vit et le manque 

(1) Appian., B. C, IV, 14. 

{i) Wallon, op. cit., U^, p. 186, et les auteurs cités. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 257 

d'état civil et politique, étaient pour l'esclave comme 
lettre morte. Le sentiment même du dévouement, qui par- 
fois ennoblit et élève celui qui se voue tout entier à 
un autre, et qui en un certain sens aurait pu être comme 
une sorte d'idéalisation de la condition servile, ce senti- 
ment trouvait trop souvent un obstacle à naître dans 
les duretés et les luttes de la vie quotidienne, et de cette 
manière Tétat servile perdait toute signification morale 
par son caractère non volontaire mais contraint et forcé, 
abaissant encore plus l'esclave, faisant de lui un instru- 
ment aveugle aux mains d'un patron méchant, capricieux, 
dissolu. 

Il n'y a rien de plus désirable qu'un état de véritable 
égalité civile dans lequel les désirs sans mesure et l'acti- 
vité extrême de chacun trouvent une limite constante 
et un frein salutaire dans les légitimes aspirations et l'ac- 
tion des autres membres du corps social, lequel se trouve 
ainsi réaliser pour tous une forme de coexistence utile à 
la fois à la masse et aux individus. 

Il n'y rien, au contraire, de plus funeste qu'un état so- 
cial où une classe peut être impunément dégradée, ses 
droits niés ou impunément violés de telle manière qu'à 
la coordination des individus se substitue une subordina- 
tion frauduleuse et violente, et où les hommes au lieu, 
comme des êtres libres, de conspirer réciproquement à 
leur propre bonheur, deviennent les uns des instruments 
dans les mains des autres. Comme pouvait dire un cour- 
tisan mais non un esclave, « on ne s'appuie que sur ce 
qui résiste », et là où la résistante diminue, vient à 
manquer en même temps toute base sûre pour la mo- 
ralité et le progrès. Le pouvoir d'abuser devient le prin- 
cipe et la cause qui entraînent immanquablement ce 

CiccotU. 47. 



^8 i^A. pm Tm i'w9ctAy,A&B 

(J^rniôr état : rintempéranc^ et le manque de frein pro- 
duisent la dégradation Qn taat ; Toppression et le» consé^ 
qy^nces de tout excès $ouffer^ la produisent en bas ; et 
ainsi la corruption, pair suite d:e Uintime solidarité qui 
existe entre toutes les parties du corps social, s'insinue 
partout ; et la société s'habitue à un parasitisme qui Tex- 
ténue et la dissout. 

Placés entre les deux extrémies de l'obéissance aveugle 
et de la rébellion, les esclaves tendaient naturellement à 
à une voie moyenne : une sotte de résultante des deux ten- 
dances opposées, riche en moyens termes, en astuces, en 
expédients, tantôt se cabrant, plus souvent cédant, oppo- 
sant la fraude à la violence, cherchant de capitulation en 
capitulation à s'adapter au milieu comme font les faibles, 
sauf à trouver, avec Tinconsciente ténacité qui les dis- 
tingue, toute une série de dédommagements qui, sans 
rétablir de quelque manière que ce soit l'équilibre en 
leur faveur, est inconsciemment une sorte de vengeance 
de leur défaite. 

Ce qu'on a dit de. la Grèce vaincue : que subjuguée elle 
se subjuge Rome, pouvait à certains égards se clire des 
esclaves qui, arrivant à Rome des pays de culture grecque 
avaient là toutq l'influence que leur assuraient une 
supériorité intellectuelle indiscutable au Les habitudes, de 
yi^ d'un, milieu et d'une* société plus rafiinés.. 

Hommes et femmes, ministres de volupté, ils avaient 
Uart d'enfermer l^s petits-fila: de Romulus dans ua réseau, 
subtil et inextricable où aUaienJt se perdre leur force et 
llBur substance. 

Pédagogues, ils étaient à' demeure dsaxs la maiacnr^ 
et,, quoique dans une position, inférieure et malgré tout: 



LA CIVILISAXIC^M ROMAINE ET l'eSCLAVAGE ^Ç^ 

méprisés, ils n'en étaient pas moins deux qui formaient 
intellectuellement leurs maîtres. 

Leur propre état de sujétion, qui n'était pas différent 
de celui des autres esclaves, et l'obligation où ils étaient 
de complaire, en faisaient les instruments et les coni- 
plices forcés des fils de famille dans toutes les intrigues 
où ces derniers pouvaient être engagés. 

Voyait-il lésiner sur sa ration ? se jugeait-il exclu de 
toutes les joies de la vie ? L'esclave, faisant honneur 
à^son antique nova fur (i) se dédommageait en dérobant. 
Ne pouvait-il pas librement conformer ses actions 
à sa volonté et en soutenir ouvertement la raison ? 
Il recourait au mensonge qui, cher lui, non seulement 
n« s'appellait pas vice, mais était considéré plutôt comme 
un art. Que dis-je)? Non seulement un art, mais une vertu 
(3). En fait, quand il y a dégénérescence des sentiments, 
cette dégénérescence qui correspond à la dégénérescence 
des rapports sociaux, on voit devenir vertu, ou en pren- 
dre tout au moins Iq nom, tout ce qui, dans un milieu 
déterminé et dans la mesure où cela est utile, constitue 
un indispensable moyen de défense, un expédient né- 
cessaire pour vivre. L'esclave est trompeur par défini- 
tion, (^/^Zto^J (3)vet^ à- l'occasion, il est même parjure. 
Et quand, sous les verges mêmes, res*clave arrive à 
sourire, et que sa dignité et sa sensibilité d'homme 
sont à ce point outragées en lui qu'avec un cynisme, qui 
ne lui coûte qu'un effort, il rit des meurtrissures qui 
Im rayent la peau (4) ; le maître doit se sentir désespéré 

(1) Viao., Eglog^., lll : 16 ^ Wali.on, op. ctl., IP, pp. 268-60: 

(2) Wallon, op, cit. lUy p» 259, avec les textes cités. 

(3) OviD., Àmor., 1, XV, 17. 

(4) Wallon., op, cit., II, p. 274. 



aéo LA FIN DE L'kSGLAVAGE 

et impuissant devant l'apathie de cette brute, tout comme 
Zeus en face de la conscience divine et incoercible de 
Prométhée. Cétait Théroïsme retourné : Textrême dégra- 
dation touchant Textrême dignité ; Textrême servilité 
revendiquant la liberté ; rabaissement dernier brisant le 
despotisme. 

La nécessité de s'accommoder successivement aux pro- 
cédés contraires d'un Eunus, d'un Aténion, d'un Spartacus 
avait fini par leur faire substituer à la rébellion ouverte 
cette autre forme de rébellion dont l'action était plus 
lente mai« aussi plus sûre. 

C'est ainsi que les tarets sont à travailler incessam- 
ment nuit et jour, dans tous les coins de la maison, in- 
visibles et infatigables, patients, jusqu'à ce que la pou- 
tre, qui résistait autrefois aux coups répétés et violents 
de la hache effilée, cède et entraîne la ruine de la maison. 

Dans l'économie agricole, non moins que dans la cité, 
c'était d'un autre côté encore que l'action de l'esclavage 
se révélait funeste. Tout particulièrement, quand, 
•comme il arrive pour les fonds situés au loin, la surveil- 
lance immédiate du maître ne peut pas s'exercer, [les 
esclaves s'adonnent à la rapine plutôt qu'au travail des 
champs (i) ; ils maltraitent les bœufs de' labour, négli- 
gent le bétail, ne travaillent pas la terre comme il le 



(1) CoLUMEL., R. R. I., 1 : Nam qui longioqua ne dicam (ransmari- 
na rura mercantar, veiut hseredibus patrimoniosus, vol quid gravius 
est, vivi ceduat servis suis : quonlam quidem et illl tam lon^a 
dominorum distantia corrumpuntur et corrupli post flagitia quaa 
commiser.uDt, sab expectatioDe successorum, rapinis magis quam cul- 
turis student. 






LA CIVILISATION ROMAINE ET l' ESCLAVAGE 26 1 

faut, portent en compte au maître bien plus de semence 
qu'il n'en a été employé en réalité (i). 

Un moyen pour l'esclave de se procurer du loisir était 
d'ençiommager les instruments agricoles sans lesquels 
tout travail devenait impossible : les agronomes se vo- 
yaient contraints de conseiller au propriétaire du fonds, 
d'avoir en double les ustensiles nécessaires (2), ou en- 
core d'avoir un ouvrier pour les réparer (3). Nous ne 
savons pas si le remède était efficace et jusqu'à quel 
point. 

Les maladies, vraies et feintes, les disparitions, l'em- 
ploi même dans les travaux publics étaient également 
autant de moyens et d'occasions de perte pour les maî- 
tres (4). 

En présence de tous ces inconvénients, le bas prix au- 
quel les esclaves, à cette époque, avaient pu être achetés, 
ne servait lui-même pas à grand chose. Ainsi à certains 
égards, Toscillation des prix si considérable, même les 
baisses de prix : conséquence des guerres heureuses» 
des importations considérables d'esclaves, des années de 
disette, n'aboutissaient qu'à léser ceux qui avaient 
placé, dans l'acquisition d'esclaves une notable partie de 
leur avoir, et qui, contraints de vendre subitement, de- 
vaient subir le désastreux contre-coup de cette baisse 
inopinée. Rien que cela, tout comme tout autre eniploi 

(1) GoLUM., R, R., I, 7... et maxime vexant servi qui boves eiocant 
eosdemque et cetera pecora maie pascunt, nec industrie terram ver- 
tant longeque plus imputant seminis jacti quam quod severint. 

(2) Varr., R. R. 1, 16, 3 ; Colum., R. R. I. c. 8. 

(3) Pallad., r. r., ï., 6, 2 é^ Schmitt. 

(4) Gaton., de agricult.j 2, 2; servos non valuisse, tempestates mala 
fuisse, servos anfugisse, opus publicum effecisse...; Golum.^R* R*,^IU 
Praef. 



1 



>65 LA FIN I» l'esclavage 

peu stable et peu &ûx, devait détourner d'acquérir des es- 
claves. 

Il faut ajouter encore la cherté croissante des vivres 
(i) à une époque où le prix des autres objets décroît, et 
rimpossibilité pour Tesclave de bénéficier de l'avan- 
tage de participer à Taumône publique, et, en particu- 
lier, aux distributions gratuites de froment. 

Tout cet ensemble de faits économiques et moraux, 
les derniers dérivant des premiers, tout cet ensemble 
de cas ordinaires et extraordinaires rendait toujours 
plus difficiles les rapports mutuels des maîtres et 
des esclaves, et, même quand ils ne leur communiquait 
pas une âpreté plus grande, il leur enlevait quelque 
chose de leur facilité. Les maîtres, sans pouvoir encore 
complètement s'en passer, trouvaient lourd l'usage des 
esclaves ; et le mot : autant d'esclaves, autant d'ennemis, 
passait en proverbe (2). Par là devenait possible, 
pour plus tard, l'épitaphe caractéristique — qui même 
ne fut-elle pas vraie, mérite de l'être, tant elle répond 
bien à la réalité du temps — l'épitaphe d'un patron 
faisant inscrire sur sa tombe qu'il a accueilli la mort 
comme une délivrance, puisqu'elle l'a émancipé de la 
servitude de ses esclaves (3) ! 



(t) PoEHLMANM (R.|, Die Ueberbeooellierung, p. 38. 

(2) Senec, Epist.,il, 3 ; Macrob., Satir., I, 11. 

(3) Fabrefti, Inscript. anliq.,X, 238 : G. Aellus Asprenaar Commod. 
Caes . Negot. quo nemo monem alaorius admisll quod a servorum 
suorum servitude tandem liber evaderet. Hoc autem teslam (eolo) 
cavit posteris inscribi. Bix (itl. Ann. LVlll M. IX D. XI. 



LA CIVILISATION ROMAINE ÏT l'eSCLAVAGE -563 



VU 



Outre ces inconvénients, ces maux profonds qui ron- 
geaient l'institution de Tesclavage, c'était tout un désé- 
quilibre de la société que l'esclavage déterminait en s'é- 
tendant, et qui, provoquant une réaction inévitable, ne 
pouvait trouver sa fin que dans une transformation pro- 
fonde du mode de production. 

Le latifundium et la concentration progressive de la 
richesse, rendus possibles et favorisés par les conditions 
ïiouvelles qu'avait réalisées pour l'économie agricole et 
ie commerce la conquête de l'Italie, avaient trouvé 
et trouvaient une, impulsion et un milieu favorable 
dans les péripéties successives de l'histoire de Rome. 
L^esclavage, qui s'était développé en même temps que la 
nouvelle phase de la vie économique, et comme son ter- 
me corrélatif, l'esclavage, devenu désormais la base de 
l'économie du monde romain, exerçait sur lui une pression 
plus ou moins remarquée mais continue, le contraignant 
à diriger son activité politique et sociale, d'une manière 
de plus en plus n«tte et prompte, dans un sens compa- 
tible avec cette extension du travail servile, et conforme 
aux {Conditions d'existence qui lui étaient faites. 

L'esclavage, en général, d'une part, étant donné la fai- 
ble productivité du travail servile, veut une alternance 
d'exploitation de terres non déjà cultivées, et pousse à 
chercher dans l'accroissement de la superficie cultivée et 
l'agrandissement du bien une compensation à l'insuffi- 
sance de productivité du travail. Il exige, d'autre part, et 
absorbe un capital considérable pour l'acquisition et le 
remplacement des esclaves. Sur cette base de l'économie 



.364 LA FIN DE l'esclavage 

servile, on voit se constituer ainsi comme un organisme 
social, qui ne saurait qu'avoir à l'extérieur une politique 
agressive et envahissante ; présentant à l'intérieur une 
distribution assez inégale de la richesse, et tendant vers 
des formes oligarchiques, plus ou moins masquées, par 
suite de l'intérêt que se trouve avoir ce petit nombre de 
riches à monopoliser le pouvoir comme le moyen le 
plus sûr d'assurer le maintien de cet état social, de le dé- 
velopper, et pour les facilités toutes particulières d'at- 
teindre ce but que donne l'opulence (i). 

C'est ce qui en partie parfois, — comme nous l'avons 
déjà dit en passant, — esi justement arrivé ; ce qui, grâce 
aux caractères particuliers de son histoire, s'est manifesté 
avec un singulier relief dans l'Etat romain. 

La classe des petits et des moyens propriétaires, de 
ceux qui étaient destinés à ressentir toujours plus le 
malaise et les effets funestes de la concurrence étran- 
gère, des vicissitudes de l'agriculture, des envahissements 
du grand domaine voisin, des nouveaux besoins de la 
vie, eut encore plus à souffrir et plus précipitamment 
des dévastations de la guerre allumée en Italie et des 
conséquences des campagnes longues et lointaines, qui, 
non seulement l'arrachent à ses travaux des champs 
mais encore jusqu'au moins au delà de la moitié du 
sixième siècle (587/167) aggravent sa situation d'une ma- 
nière excessive par le paiement du tributum qui pèse 
proportionnellement bien moins sur les riches. En fait, 
ces derniers ne sont taxés qu'en raison de leur propriété 
privée qui constitue la part de beaucoup la moindre de 
leur fortune, comparée à l'étendue des terres publiques 

(1) Cairnkb, Jhe Slave power, p. 85. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 26 ^ 

occupées par eux, et, depuis Caton, pour quelques objets 
de luxe (i). 

Ainsi, des ruines de la petite propriété, de l'occupation 
du domaine public, et plus souvent encore de l'usurpa- 
tion de Tune et de l'autre se développait la grande pro- 
priété qui se rencontrait parfois avec une grande fortune 
mobilière, ou qui même en était souvent accompagnée. 

Cette concentration de la propriété immobilière, dont 
nous avons une image à l'époque impériale, dans les tables 
de Veleia (2) et que Pline déplore pour l'Italie non 
moins que pour la province (3), était l'effet d'un long 
développement historique déjà à peu près accompli sous 
la République et commençant à porter ses fruits amers. 

Cette tendance invincible à la concentration de la 
richesse, qui, déterminée par des causes intrinsèques et 
générales, avait eu un de ses principes et un appui dans 
les phases diverses de l'histoire de Rome, avait finale- 
ment trouvé dans le testament romain (4) et dans le 
respect, pendant un certain temps illimité, de la jvolonté 
du testateur un autre moyen puissant et continu agissant 
même dans la vie de chaque jour. 

Ainsi la population finissait par se partager en deux 



(1) Liv., xxxix, 44 ; Plut., Cat, maj.y 18 ; Nitzsch, Die Gracchen, 
pp. 127-142. 

(2) Hermès, xix ; Mommsen (th.), Die Italische Bodentheilung und 
die Alimentmrtafeln, pp. 401, 405. 

(3) H. N.,'xviii., 31. 

(i) Grom. VET., I, p. 53 .'Frontin., de controv. agror. Interres 
publicas et priyatos non facile taies in ItaUa controversiae moventur, 
sed fréquenter in provlnciis, prœcipue in Africa, ubi saltus non mi- 
nores habent privatiquam res publicae territoria. Cf., Htg. de Umi- 
tibus, p. 116. 



a66 LA FIN DE l'esclavage 

;groupes de plus en plus distincts et opposés : les riches -et 
les pauvres ; et on avait là la confirmation de la loi d'»" 
près laquelle « Taccumulation de la richesse à un pôle 
signifie accumulation de misère, de chômage, d'esclavage 
et de dégradation morale au pôle opposé (i).» 

Déjà au commencement du septième siècle, Tibérius 
Gracchus en. des termes qui sont probablement ceux 
dont il s'est servi (2), qui, en tous cas, répondent bien 
aux circonstances et au véritable état des choses, pouvait 
décrire ainsi la condition de la population et de la pro- 
priété de son temps . « Les bêtes qui sont sur le soi de 
ritalie ont leur'^caverne, leur repaire, le gîte où elles se 
tiennent ; mais ceux qui combattent et qui meurent pour 
ritalie ont Tair et la lumière : rien d'autre ; sans asile, 
sans demeure, ils errent avec leurs fils et leurs filles. 
Les généraux mentent quand ils excitent les soldats à 
défendre contre les ennemis leur foyer, la tombe de 
leurs pères : car aucun des citoyens n'a de foyer familial ; 
aucun ne connaît une tombe d'ancêtre, et ils combattent 
pour la richesse et la corruption d'autrui ; se disant les 
maîtres du monde et n'ayant pas une motte de terre (3) ». 

Quelque temps après, Salluste (4), plus brièvement et 
avec un sentiment d'amertume plus marqué, pouvait 
mettre dans la bouche de Catilina ces mots qui résu- 
maient toute la situation : a Et c'est ainsi que toute fa- 
culté, le pouvoir, l'honneur, la richesse sont dans la liiain 
de ceux-ci, ou là où ils. veulent; à nous maudits, ils ont 
laissé les périls, les procès, la misère ». 

(1) Weber (M.) Rœmische Agrargeschichte, pg. 67-68. 

(2) Meyer, (E.F.(, Unter suc huny €71 zur Geschichte der GraccheH. 
Halle 189i, [Separ, Abdr,) p. 15. 

(3) Plut., Tib, Gracchus, c. 9. 
'4) Catil.. 80. 



LA CIVIUSAHON ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 2^7 

Et il ne faut pas voir dans ces paroles simplement la 
colère et l'exagération d'un rebelle ; puisqu'un homme 
d'ordre, l'adversaire même et l'accusateur de Catilina, 
pouvait dire en répétant les paroles prononcées en 650/104 
par Marcius Philippe, un tribun de sentiment modéré, 
que dans Rome entière le nombre de ceux qui possé- 
daient se réduisait, pouvait-on dire, à deux mille (i). 

En fait le territoire {de Préneste, par exemple, au temps 
4e Cicéron, était tout entier entre les mains de quelques 
grands propriétaires (2). 

Même pour les terres domaniales, qui étaient affermées 
par les censeurs, le fermage en grand tendait à se subs- 
tituer au petit, en même temps qu'il gagnait en durée, 
qu'il devenait peut-on dire perpétuel (3). 

Un autre indice des grandes fortunes du temps, c'est 

encore la magnificence des édifices construits par les par- 

• ticuliers pour eux-mêmes ou pour en faire don à TEtat, 

le luxe poussé à l'extrême, le chiffre énorme des dettes 

qu'on voit contracter à cette époque (4). 

La fortune de Crassus de trois cents talents, au début, 
monte, au cours de sa vie qui n'est pas particulièrement 
longue, au chiffre de sept mille cent talents. Cet homme 
si riche avait coutume de dire que celui-là seulement 
peut s'appeler riche qui est à même d'entretenir une 
armée (5). Ce qui prouve combien rapide était devenue 
la circulation de la richesse, combien plus facile son ac- 



(1) CiCER., De ofp,c. II, 21, 73. 

(2) Wbber, Âgrargesckichte, p. 112. 

(3) Weber, op. cit., p. 11^ et suiv. 

(4) Deloume (D.). Les manieurs d'argent à Rome. Paris, 1887, pp. 

72 et suiy. 

(5) Plut. Crassus, 2. 



268 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

cumulation, combien les besoins s'étaient accrus et com- 
bien s'était exaspéré le désir de la richesse, à mesure que 
l'argent perdait de sa valeur et que Tidée qu'on se faisait 
de l'homme vraiment riche changeait. 

Le profond malaise social qui dérivait de cet état de 
phoses, et particulièrement l'action qui s'ensuivait sur 
les conditions du travail, se trouvent résumés avec 
clarté et pénétration dans ces mots d'Appien (i) : «Les 
riches, ayant occupé une grande partie de cet ager pu- 
blicus resté indivis et confiant qu'avec le temps per- 
sonne ne le leur enlèverait,s'approprièrent les petites pos- 
sessions de leurs'Jvoisins peu aisés, amenant quelques 
uns de ces derniers à les leur vendre, les enlevant aux 
autres par la violence ; et ils se trouvèrent ainsi cultiver 
de vastes espaces au lieu de champs limités, employant 
comme ouvriers agricoles et bergers des esclaves, par- 
ce que la guerre ne les leur enlevait pas comme elle 
eût fait des travailleurs libres, et que l'acquisition 
d'esclaves leur donnait d'autre part de gros profits, ces 
derniers soustraits aux périls de la guerre pouvant mul- 
. tiplier en toute sûreté. Il s'ensuivait que les puissants 
s'enrichissaient d'une manière excessive et que l'escla- 
vage s'étendait par tout le pays, pendant que la popu* 
lation italienne, réduite à la misère par les impôts et 
les guerres, diminuait de plus en plus. Et si elle venait 
à ne plus souffrir de ces maux, c'était pour tomber 
dans la langueur et Tinertie, la terre étant entre les 
mains des riches qui aimaient mieux se servir d'escla- 
ves que de libres ». 
Une part, donc, de la population mise dans l'impossi- 

(1) B. C, I, 7. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 269 

bilité d'appliquer directement son travail à ^ la terre et 
de le louer, - d'autre part au service d'autrui par l'ef- 
fet même de son malaise propre et du contre-coup qui 
se faisait sentir dans le reste du corps social ; cette 
partie de la population devait inévitablement réagir 
sur ce point et provoquer une transformation capable, 
d une manière ou de Tautre , d'éliminer ou d'atténuer 
un tel état de trouble, si gfavement senti. 

Le fil conducteur et la clé de Thistoire de la Rome Ré- 
publicaine c'est justement cette transformation du mode 
de production et du mode de distribution de la richesse, 
qui expliquent et éclairent, avec les guerres extérieures, 
ses luttes internes, et qui donnent la raison de cet état 
de trouble dans lequel se trouve la République parti- 
culièrement aux époques plus récentes, quand elle va se 
précipiter dans le Césarisme . 

La diminution de la classe des petits propriétaires et 
le développement dn prolétariat, d'autant plus accusés 
que la cité agrandie devenait un centre d'attraction plus 
dangereux et que la campagne qui n'avait plus besoin 
de ces classes de population les rejetait en masse à la 
ville ; ces deux causes ne pouvaient pas ne pas être 
la plus grande préoccupation de Thomme d'Etat. 

Ce qui venait à manquer avant tout, c'était la base de 
l'armée, qui se recrutait encore exclusivement parmi les 
censitaires et qui voyait ainsi se tarir la source qui l'ali- 
mentait à mesure que tombaient dans le prolétariat tant 
de propriétaires. 

Et la population libre disparaît ainsi, en fait, peu à peu. 
Les citoyens, capables de porter les armes, de trois 
cent vingt-huit mille, — à ce chiffre on en estimait le 



970 LA FIN DE LBSCLAVAGS 

nombre en 39^5/159, — descendaient peu à peu à trois cent 
..▼Lngt-quatre-mille en 600/154, à trois cent vingt-deux 
mille en 607/147 et à trois cent dix-neuf mille en 623/131 

La petite propriété et la petite culture, qui comportent 
une dissipation du travail, ont cependant comme terme 
corrélatif une augmentation rapide et continue de la 
population, dont l'accroissement fournit de nouvelles for- 
ces de travail (2). 

A mesure que se modifie cet état de choses la popula- 
tion va continuellement décroissant, et, en fait, elle se pré- 
sente sous forme de courbe décroissante, jusqu'au com- 
mencement de l'Empire, où, pour d'autres raisons, elle 
reprend le mouvement ascensionnel (3). 

La tentative de ressusciter et de soutenir le groupe des 
petits et moyens possesseurs, le meilleur appui de Tordre 
républicain et de l'armée, est faite et répétée plusieurs 
fois dans des vues tantôt plus particulièrement mili- 
taires, tantôt plus particulièrement civiles, avec une- 
pjiysionomie diverse suivant les moyens employés et 
les voies suivies, et des difficultés particulières suivant le» 
cas.. 

Un moyen d'ouvrir un refuge au prolétariat et d'infuser 
un sang nouveau à la classe des possédants, c'était, dans 
l'antiquité romaine, la fondation de colonies, qui avaient 
leur point de départ dans la nécessité et un but militaire 



(1) MOMMSBN, R. G. 118, p. 819. 

(^ DoRBAiT DB LA Matj«b, Itémoire 8wr Vctgriculture rotfuiine depuit 
Caton le Censeur iusqu' à Colmnelle. (Mém. de TAcad. des loscrlpt*. 
Xin (18218), p. 416 et suiv.). 

{3) DuRBAir DB LA Malle. EnonoMie politique des Romains^ II, p. 
245 et suiv ; Bbloch (J.). Die Bevœlkerung^ pp. 415, 501. 



LA CIVILISATION ROMAINS ET e'eSCLAVAGE 27 1 

et qui finissaient par être en même temps une mesure de 
politique sociale. 

Mads les colonies et les assignations en général, si 
elles pouvaient artificiellement récréer une classe de 
propriétaires, ne pouvaient la soustraire à l'action des 
causes qui minaient et exténuaient la petite propriété 
et en particulier aux effets désastreux du service mili- 
taire prolongé et lointain. Cela rendit nécessaire une 
nouvelle organisation de Tarmée : une loi, qu'on voudrait 
attribuer au tribun Terentius CuUeon et qui était en vi- 
gueur du temps de Polybe (i), étendit le service militaire 
même aux individus figurant au cens pour une somme 
de 11.000 à 4.000 as, en attendant que les prolétaires eux- 
mêmes, comme il arriva bientôt, forçassent la porte des 
légions^ déjà recrutées pour la flotte (2). 

Mais cette nouvelle organisation militaire, qui rendait 
encore plus incertaine la condition des plus petits pro- 
priétaires et des travailleurs mercenaires, en favorisant 
le développement du travail servile, ne put pas aider à ar- 
rêter la décadence de la petite propriété (3). Pas plus que 
la sévère administration financière de Caton, ses imposi- 
tions sur les objets de luxe et toutes ces mesures, qui 
SQras forme de système administratif et de lois somptuai- 
res prétendaient mettre uû frein à F esprit nouveau et 
supprimer les effets inévitables d^une économie plus 
aivancée et de l'accumulation des richesses : alors que 
le besoin de ces dernières était de circuler pour se 
convertir en valeurs d'usage, pour se multiplier, étant 



(1) NiTZflCH, Die Graccheny p. 133. 

12). VI, 19,. t. 

(3) Marquardt, Organisation militaire^ p. 230. 



372 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

donné rabaissement du pouvoir d'achat de l'argent et 
Télévation du coût général de la vie. 

Les nouveaux territoires si vastes, acquis au delà des 
frontières de Tltalie, auraient pu offrir un débouché 
toujours libre au prolétariat quels que fussent son accrois- 
sement et ses besoins nouveaux ; mais il y avait à cela 
d'autres difficultés. 

Les assignations de terre dans un pays non entière- 
ment pacifié, et où il n'était pas permis d'en jouir en 
pleine sécurité et sans préoccupation, arrivaient à être 
si peu attrayantes que, comme rapporte la tradition (i) 
et comme on peut le conclure du système d'enrôlement 
des colons, on n'arrivait pas parfois à remplir la liste 
avec les noms de ceux qui s'offraient volontairement 
et qu'il fallait recourir à une espèce de conscription 
(2). Quant à la colonisation, qui avait lieu à l'intérieur 
de l'Italie, elle ne supprimait pas toutes sortes de rapports 
avec Rome, et, même quand la colonie n'était pas 
située très loin, il y avait même toujours moyen pour les 
colons d'exercer effectivement, au moins dans les occasions 
les plus importantes, les droits propres aux citoyens. La 
colonisation hors de l'Italie, si elle ne les supprimait 
pas, rendait au moins difficiles à maintenir, dans une 
certaine mesure, les rapports avec la mère-patrie : 
si elle laissait théoriquement subsister dans la personne 
du colon la qualité de citoyen, en fait, elle en réduirait 
singulièrement l'action. 

Mais, plus que tout, une assignation de terre sur le 

(i) DioNTS., VII, 13 ; 27; IX. 59 ; Plut., CorioL, ; 13 ; Liv., XXXVII 
4B, 10 

(2; De Ruggiero (E.}, Le colonie dei Romani. Spolato, 1897, p. 82. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE ^ 273 

sol provincial, et tout particulièrement quand elle 
était faite sur une grande échelle, heurtait les intérêts 
des classes dirigeantes romaines (i), en particulier 
ceux de Tordre équestre, qui avait fait de l'organisation 
de la province, telle qu'il l'avait voulue, la base de ses 
propres spéculations, soit qu'il s'agît de la ferme des 
idiôërents revenus, soit de l'exercice du crédit à des 
'Conditions usuraires, provoqué et favorisé par ce même 
état . de gêne dans lequel les impôts si lourds et les 
exactions de toutes sortes précipitaient les provinciaux. 
Ensuite, le revenu des provinces .était justement ce 
qui alimentait l'^ïrarium romain et constituait, avec le 
produit de Vager publicus non encore aliéné et dis- 
tribué, le moyen de pourvoir aux dépenses de guerre 
et autres éventualités de l'Etat, lorsque le trlbutum im- 
posé aux citoyens fut tombé en désuétude. 

Ainsi après les assignations qui avaient été faites avant 
la seconde guerre punique par les soins de Flaminius 
dans la vallée du Pô (2) et les colonies considérables 
établies ensuite par ceux de Scipion à titre de rémunéra- 
tion et de récompense des services rendus par les vé- 
térans (3) ; après la disparition des dernières colonies d'or- 
dre militaire jusqu'aux dernières extrémités de l'Italie (4), 
il n'y eut plus de véritable colonisation italique, et on ne 
la vit réapparaître qu'à la suite de la guerre civile comme 
une arme de parti et un moyen de renforcer la puissan- 
ce des particuliers, sans qu'on réussît véritablement à 
créer une classe de petits propriétaires et à changer les 
^soldats de métier en vrais et bons agriculteurs. 

(1) NiTzsca, Die Gracchen, op. cit,, 74, 76, 135. 
(B) NiTzsGH, op. cit. p. 60 et suiv. 

(3) De Ruggieho, Le colonie, p. 38. 

(4) De Buggiero, op. ciL^ p. lâ8-9. 

€iocotli 1 8 



ÎI74 LA FIN DE L BSCLAVAOÎ? 

L'écoulement, que, pour tant de raisons, le prolétariat 
citadin n'avait pas trouvé hors d'Italie, il tenta de le trou- 
ver en Italie ; et, comme le domaine public était pour la 
plus grande part occupé, usurpé par les grands posses- 
seurs, il ne lui restait d'autre parti que de le revendiquer 
pour en faire l'objet de distributions. - 

Laissant de côté la rogation de Sp. Cassius forterhent 
révoquée en doute (i), et les autres lois dont nous parle 
la tradition et qui toutes ont pour objet de- faire partici- 
per la plèbe à la possession de Vager publictis ( 2), disons 
que la mesure législative, qu'on prend jusqu'ici d'ordi- 
naire comme le point de départ et le principe du mouve- 
ment en faveur de la petite propriété, est la loi agraire 
de Licinius Sextus de 387/367. 

Si cette loi, dont l'authenticité a été mise en doute en 
même temps que celle d'autres mesures législatives et 
par les mêmes auteurs (3), n'est pas une anticipation ima- 
ginaire et comme une figure des lois postérieures, il faut 
admettre que déjà dès la fin du quatrième siècle se posait 
la question d'un vaste prolétariat citadin, et, que, chose 
notable, il était non seulement question de mesures ten- 
dant à étendre le groupe des possesseurs de Vager publicus 
et par suite des paysans autonomes et indépendants, mais 
de mesures tendant, en même temps, à restreindre l'em- 



(1) De Rur.GiERo (E.), Leges agrariae (dans VEnciclopedia ^iuridica 
italiana, vol. I, P 2a. Milano, iSS'i, pp.737 et suiv ) où la question 
est largement traitée et résumée avec citation des textes qui s'y rap- 
portent. 

(2) De Kuùgiero« op. cit., pp. 752 et suiv. 

(3) Hermss XXin, (tSSS) ; B. Nibse, Die sùgencmn^ Licinitck^SeX" 
tische Ackergeselz, pp. &10 et suiv., p. 423. 



LA CIVILISATION ^aMAINE ET l' ESCLAVAGE 27Ç 

ploi de la main d'œuvre servîle et à favoriser par saite la 
diffusion du salariat (i). 

C'est de toutes manières avec les Gracques, quand le 
prolétariat est devenu plus nombreux, la propriété plus con- 
centrée, l'économie servile envahissante et répandue à un 
degré menaçant ; c'est au temps des Gracques qu'appa- 
raît le contraste du travail libre et du travail gervile, diï 
prolétariat et de la classe qui détient la grande propriété 
foncière ; que ce contraste s'accuse net et tranché avec 
sa signification historique, son importance nettement 
dirigée vers la solution de la grande question pendante, 
qui consisterait pour l'Etat à rentrer en possession du 
domaine italique que ses possesseurs se sont mécham- 
ment approprié. 

La disposition tendant à limiter le nombre des esclaves 
que la tradition attribue à la loi Licinia sextiane jreparaît 
pas, que nous sachions, dans lès lois semproniennes ; et 
elle pouvait bien ne pas y apparaître parce que l'effet en 
serait allé indirectement rejoindre le but poursuivi par 
ces lois du morcellement de la propriété et de l'accroisse- 
ment sûr de toute une classe de travailleurs libres. 

Mais la formation nouvelle et l'accroissement de la 
classe des petits propriétaires paraissaient si contraires 
aux conditions générales du temps et sa durée normale, 
semblait devoir être si précaire qu'à ses différents mo- 
ments la réforme des Gracques crut indispensable d'une 
part, quand il s'agit de distribuer l'héritage d'Attale (2), 
d'assurer aux nouveaux propriétaires, avec une escorte, 
les moyens de cultiver leurs champs, et d'autre part d'em- 

^1) De Ruggiero, Lege$ agrariœ.xi^. 7B8 etsuiv., arec les textes ci- 
tés. 
|2) PlutÎ, î5. Gr,, 14. 



176 LA FIN DB l'esclavage 

pêcher les lots d'être absorbés par la grande propriété, en 
les rendant inaliénables. 

Le but d'exploiter, au mieux de leurs intérêts communs, 
les provinces, avait étroitement uni contre les non possé- 
dants Tordre équestre et Tordre sénatorial. La direction 
nouvelle, imprimée particulièrement par Caiùs Gracchus 
à la réforme et les avantages d'ordre divers assurés par 
lui à Tordre; équestre, réussirent à dissoudre la coalition 
de la noblesse sénatoriale et des chevaliers en faisant de 
ces derniers les alliés de la plèbe. Mais plus d'une cause 
menaçait cette coalition puissante et anormale, rendant 
vain tout augure de victoire. La fondation de la colonie 
d'outre-mer : la colonia junonia^ bien que votée à la 
faveur d'autres lois, devait ne pas plaire aux chevaliers, 
en tant que pouvant être le point de départ d'une coloni- 
sation d'outre-mer conçue sur une plus vaste échelle. Les 
troubles, au milieu desquels la réforme s'effectuait, et les 
rapports compliqués sortis de l'expropriation des grands 
possesseurs, ne devaient pas plaire beaucoup aux hommes 
d'affaires et aux spéculateurs dont la barque glisse mieux 
sur une mer calme, que ride un frais et paisible zéphir, 
que sur une mer battue des vents précurseurs de la tem- 
pête. La restauration de la petite propriété était quelque 
chose de si artificiel, étant donné les circonstances de 
temps et de lieu, avec cette afiiuence en Italie des riches- 
ses du monde sous toutes les formes et les exigences nou- 
velles de vie, que les intéressés tantôt se laissaient éga- 
rer par de plus grandes et illusoires promesses, et tantôt 
laissaient se refroidir leur enthousiasme pour la réforme. 
Cette nxDmbreuse classe de petits possesseurs, si on pou- 
vait y voir le salut de la forme républicaine (et avec 
l'Etat nouveau si prodigieusement accru elle n'était pas 
même cela), cette classe de petits possesseurs représen- 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 2']J 

tait comme un retour à l'âge, si cher à la tradition, de 
Cincinnatus, de Curius ; et, à ce point de vue, c'était un 
rêve, comme ce fut le rêve de Caton de prétendre met- 
tre la camisole de force à une société, qui, sous l'action 
de l'accroissement de la richesse et des besoins nouveaux, 
tout en se pervertissant, se faisait plus civile et plus 
raffinée. Cette inaliénabilité, sanctionnée par la loi, vai- 
ne défense contre des formes d'économie agricole plus 
décevantes et contre la puissance d'absorption de la ri- 
chesse accumulée, finissait par ne pas être du goût de 
celui qui avait faim et soif d'acquérir, et qui désirait son 
lot dans Fespoir de le revendre ou se sentait tout au 
moins gêné par les restrictions apportées au droit d'en 
disposer librement. 

Si la plèbe rustique, idolâtre et assoiffée du moindre 
lopin de terre, tenait à conserver et à arrondir son petit 
bien, la plèbe urbaine, dont l'action dans la vie publique 
était plus continue et plus bruyante, commençait à pré- 
férer le blé qu'on récolte sans le cultiver à la saine mais 
monotone et fatigante vie des champs ; et ainsi venait 
à manquer à l'agitation agraire ce soutien efficace et 
hardi dont ses débuts avaient besoin rien que pour se 
défendre contre les violences des adversaires. 

Les lois frumentaires avaient le pas sur les lois agraires, 
et le peuple les préférait, ou se résignait au moins à ne 
pas avoir sa propre mais modeste table pour recueillir 
les miettes au banquet d'Epulon. 

Ainsi la réaction, tantôt se proposant consciemment 
un but, tantôt se laissant guider par le sens de l'oppor- 
tunité, tantôt résistant avec violence, tantôt feignant des 
tendances démagogiques, laissait tomber la tentative à 
peine amorcée par les Gracques, dont l'œuvre en quel- 
ques années était vouée à une entière destruction. 



978 LA FIN DE l'esclavage 

Avec la loi ou les lois de Livius Drusus (i), les terres 
assignées se trouvaient libérées de toute prestation im- 
posée, et, en même temps, elles devenaient aliénables 
et étaient ainsi rejetées dans le gouffre sans fond des 
latifundia. 

Peu d'années après (535/119-636/118), une loi Thoria, 
selon toute probabilité, mettait fin aux assignations, 
supprimait la magistrature instituée pour les réaliser, 
confirmait les possesseurs dans leurs possessions, dans la 
mesure et au delà des limites posées par la loi Sem- 
pronia ;'et, pour mieux faire accepter toutes ces disposi- 
tions, faisait de la prestation récemment imposée, ou 
plutôt grevant toutes les terres indûment possédées et 
non plus à l'avenir sujettes à répartition, un fonds à par- 
tager entre les membres de la plèbe (2). 

Quelques années après encore, en 643/1 11, une nouvelle 
loi (3)^ réservant à TEtat la propriété des terres domania- 
les non réparties et de celles qui avaient été concédées 
sous la réserve du droit de propriété, cette nouvelle loi 

(1) De Rugguro (E.), ieges agrariae. pp.815, 817. 

(2; Appian., B. C, 27 : Kal Vj aTaai; V) toO 8euT£pou TpaK^^ou 

kç Tà8e è'ÀTiYe* v(5[i.o; Te où tuoaù {ijTepov èîcupwôï), tyjv y^v, ôiîèp 

T^ç Sie^pÉpovTO, èÇeîvat TCi-îTpadxeiv tolç è'^ouaiv àizii^r^-zo yàp ix 

rpdx^o'j TO'j TïpoTépou xal tôSe. Kai eO0(jç ol Tî'Xdudioi irapà twv 

7:evï^,TWv èwvouvTO, y) TatcSe xaiç irpocpaaeaLv è^iàÇov-to. Rai 

irspifjV i; yeipov stl toi; 'irévYjcji, [/.é^pi. STtdpioç 0(5pio; STQiiapywv 

iir\>fi\'sx':rj vôulov ty)v u.ev yi^v |jLY)xéTi 8tavé|jL£iv, àW eîvat twv 

é)(^6vTwv, xal çpdpoui; uitèp àuTf,ç tw Syitxo) xaTaTi6e<ï6at xal 

Tà5e Ta /pViaaTa ^(^wpEÏv èç SLavojJLdtç. _Dk Ruggiero, Leges agra- 
riae, pp. 820-821. 

(3) G. I. L., I, p. 175, n« 200 ; Brlnsô, FonteSy pp. 74 et suiv. ; Di 
Ruggiero, op. cit. p. ^21 et suiv., 880 et suiv. 



>, 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCI.AVAGE 279 

-reconnaissait comme étant Tobjet d'un droit de propriété 
plein et absolu et par suite tout naturellement aliénables 
les terres domaniales assignées aux citoyens envoyés dans 
une colonie romaine (i) ; les terres domaniales données à 
4es citoyens romains et à des socii italiens à titre de sim- 
ples assignations individuelles (2) ; les terres possédées par 
ceux qui les possédaient autrefois avant la loi Sempronia 
et dans les limites qui leur avaient été consenties ; celles 
■données en échanges aux anciens possesseurs dépouillés 
(3) ) et finalement celles qui, depuis la loi Sempronia, 
avaient été occupées, ne dépassant pas la contenance 
-de trente jugères(4). Elle contenait des dispositions 
analogues pour la colonie fondée sur le territoire de 



(1) BauNs , Fontes, p. 7i, 3 ; [...quem aij^rum locum quoieique de 
eo agro loco ex lege plebeive scîto III vir sorlito ceivi Hoinuno dédit 
^dsignavit. .. iCfr. p. 76. 15). p. 7i)-7-8 : ager locus aedificium omnis 
quei supra scripliis est.... (134).., extra eum agrum locum de quo 
supra exceptum cavitumve est, privatus esto. . (66/102)... ejusque 
locei agri aedificii emptio venditio ita, iitei ceterorum locorum agro- 
rum aediGciorum privatorum est, esto ; emsorque quelconque erit 
fa[c]lto.utei is ager locus aBdificium, quei ex hace lege privatus factus 
est, ita, utei c( teri agri locâ aedificio privati, im censum referatur]... 

(2) Bruns^, Fontes^ p. 75, 5î [... quod ejus quisque agri locei pu 
blicei in terra Italiâ, quod ejus extra urbem Roman est, quod ejus in 

urbe oppido vico est, quod ejus III vir dédit assignavit, quod 

(211/102)... tum cum baec lex rogabitur habebit possidebit...] 

(3) Bruns^, Fontes^ p. 7i, 1-2 : Quei ager poplicus populi Romanei 
in terrain Italiam P. Mucio L. Calpurni [io cos., fuit, extra eum 
agrum, quei ager ex lege plebeive sc(ito7, quoii C. Sempronius. Ti. f. 
tri(buau8) pl(ebeii rogavit, exceptum cavitumve es» nei divideretur... 

loO-Si)..., quem quisque de eo agro loco ex lege plebeive scito vêtus 
possessor sibei agrum locum sumpsit reliquitve, quod non modus 
major siet, quom quantum unum hominem ex lege plebeive sc(ito) 
sibei su mère relinquereve licuit...] 

(4) Bhuns6, Fontes, p. 78,21-23: [agrum lojcum publicum popuIl ro- 
manei de suâ possessiono vttus pussessor prove vetere possesst>re... 



.*i 



28o 



LA FIN DE L ESCLAVAGE 



Carthage et pour le domaine africain (i). Le droit de dé- 
paissance sur les terres publiques était rendu gratpit pour 
un troupeau de dix têtes, sans compter les produits de 
Tannée ; et, pour un plus grand nombre de bêtes, le 
droit était également illimité, mais soumis seulement au 
paiement d'une taxe (2). 

On le voit, par cette loi la réforme des Gracques échouait 
complètement, puisque d'une part on cessait de reven- 
diquer les terres illégalement possédées qui restaient à 
titre de simples possessions, mais qui restaient en fait 
dans les mains des usurpateurs ; et que de Tautre les 
terres légalement possédées et les assignations étaient 
converties en propriétés pleinement aliénables. 

Vager privattis, à Rome, était le produit d'une certaine 
politique agraire à direction déterminée, se proposant 
par des moyens très artificiels de réaliser une liberté 
économique et juridique absolue de la propriété foncière, 
et tendant à la mobiliser, comme elle le fît depuis non 
sans exercer une action au point de vue économique et 
social également funeste. Cette direction de la politi- 
que agraire, qui avait eu pendant très longtemps à 
lutter contre les diverses formes de propriété collective, 
avait mis longtemps à s'affîrmer, et, avant de triompher,. 



(i) Bruns 6 Fontes^.p. 76, 13-14... Quel agcr locus publicus populi 
romanci in terra Italia P. Mucio L. CalpurDlo cos. fuit, extra eam 
agrum, quei ager ex lege plebive scito quod C. Sempronius. Ti. f. 
trib. pi. rogavit, exceptum cavitumve est nei divideretur.. .(ilO)... ex- 
traque eum agrum, quem vêtus possessor ex lege plebeive scito sit>ei 
sumpsit relinquitve, quod doo modus major siet, quam quantum 
unum homioam sibei sumere relinquereve ilcuit, sei quis tum cum 
haec lex rogabitur (45/102) agri colendi cau]sa in eum agrum agri ju- 
gera non amplius xxx possidebit habebitve : is ager privatus este' 

(l) BRUN8^ Fonits, p. 83, 53 et suiv. 



LA CIVJLISAJION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 28 1 

avait fait Tobjet de luttes de classes longues et achar- 
nées. (i)ille s'était brièvement affirmée dans la loi des 
Douze Tables; et notre loi agraire de 643/1 ii n'était que 
l'épilogue d'un long développement : en mettant fin à 
la phase la plus importante et la plus caractéristique des 
revendications agraires, elle facilitait la voie à une con- 
centration toujours plus grande de la richesse. 

Après cette loi, les usurpations anciennes, les posses- 
sions illégales ne furent plus mises sérieusement en 
danger. On ne rencontre plus que des tentatives déma- 
gogiques avortées d'assignations sur le sol provincial^ de 
répartitions proposées et en partie réalisées sur cette 
part de domaine encore en possession de rEtat,des achats 
ou des confiscations ayant pour but de récompenser la 
soldatesque ou de fortifier, comme nous Tavons dit, le 
pouvoir de quelques uns. (2) \ 

Dans tous les cas, Tinanité de la tentative, la portée 
limitée des mesures prises, leur caractère de pur expé- 
dient et de simple épisode d'un mouvement politique 
enlèvent à la chose les proportions et le caractère 
d'une véritable réforme sociale, et réussissent d'au~ 
tant moins à- arrêter l'accroissement du prolétariat, pour 
lequel ces distributions ne se distinguent en rien de tous 
les autres actes de bienfaisance temporaire et stérile. . 

Ces actes de bienfaisance, qui souvent, à la place des 
propriétaires expropriés ou dont les biens avaient été 

(1) Bruns^ Fontes, p. 79, 24-6. : [ Ager locus qucii supa scriptu» 
est, quod ejus agri locei post [h.] 1. rog. publicum populei Romanie 
eritj extra eum agrumlocum, quei publico usui destiDatus esc vel pu- 
bliée locatus est ijQ eo agro queive... etc. 

(2) Wbbeb (M.), Rœmische Agrargesçhichte^ pp. 114 et «uiv. Cf. 97,. 
104, 105. 



aSa LA FIN DE l'esclavage 

l'objet d'une confiscation, mettaient un vétéran, ne pou- 
vaient résoudre la question du prolétariat croissant, 
même lorsque, comme il arrivait assez souvent, le vété- 
ran devenu propriétaire ne retombait pas dans les rangs 
des prolétaires, dont il était sorti pour un peu. 

Les distributions de blé qui, quelque considérables 
qu'elles arrivassent à être, ne touchaient pourtant qu'un 
nombre relativement restreint de personnes (i), ne pou- 
vaient elles aussi que contribuer, moins plutôt que plus, à 
résoudre la question du prolétariat non urbain. 

Dans le cercle de la famille, on avait eu comme une 
résistance et une réaction contre cet accroissement du 
prolétariat dans la limitation, récemment introduite (qtte- 
rela inofjiciosi testamenti) (2), de la faculté illimitée de 
tester, qui accumulait dans les mains d'un seul la pro- 
priété de famille, en deshéritant les autres. 

Une partie du prolétariat cherchait et trouvait un 
refuge dans l'armée qui ^s'était ouverte, par le fait de 
Marins, pour Tavenir, aux prolétaires ; et qui devenait 
pour eux, — à mesure que s'étendait la domination ro- 
maine et que la vie, à l'intérieur, était plus troublée 
et plus menaçante pour la République, — une carrière, 
une occasion de butin, une manière de sortir, comme 



(1/ HiRsc'iFELD (0.),Z)ie GetraideverivaUung i,d. roemischen Kaiser 
zeit (Separ.ibdr. aus PMiolngùs. Bd XXIX,lll), pp. 2 et suiv. ; Mar- 
QUARDT, Organisation financière^ pp. 144 et sulv. 

(2) Webkr (M.), Rœmtsche ^^ grargenchichte, p. 69. Anm. 38 : Es isl 
in ùbrigen charakteristich fur das Bestehen des im Text behaupte- 
ten ZusammenhaDgs dasz sobald mit Vollendung der ExpaDsion 
468 rœmischen Flurlbezirkcs ond nachdem das zar Besiedelung be- 
reitsteh^nde Land im wesentlicben vergeben war, die Tdstierfreiheit 
durch die Praxis des Centumviralgerichishofes vermittelst der inofli- 
«iositstfiktioQ best itigt w urde. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE aSj 

on Ta VU, peu OÙ beaucoup peu importe, du prolétariat., 
Mais il y en avait une autre partie qui, par la force 
même des choses, avait besoin de chercher dans le 
travail de ses mains ses moyens de subsistance et de se 
iaire, par son occupation plus ou moins utile, plus ou 
moins productive ou improductive, sa place dans la vie. 
Le soin et l'intérêt apportés par C. Gracchus à pro- 
.voquer des constructions de voies nouvelles, — outre le 
but économique plus général et bien plus encore que ce 
but là, — avaient — , comme il apparaît nettement par le 
récit des historiens (i), — le but immédiat et direct de 
lui concilier la faveur des entrepreneurs et des ou- 
vriers. 

Ainsi, pendant que l'esclavage passait de son propre 
fait par une crise menaçante pour lui, commençait, dans 
un sens contraire à l'action exercée par la main-d'œqvre 
servile et son importance croissante, une réaction de la 
classe libre tendant à accroître le salariat de la classe 
des esclaves eux-mêmes, dont en partie la fonction et 
l'emploi se transformaient. 



VIII 



Le travail ^ libre, comme il a déjà été dit, n'était pas 
inconnu dans la vieille tradition romaine. Le même De- 
nys,qui prétend le travail la chose exclusive des esclaves 
et des étrangers (2), signale d'autre part la présence 

(1) Pi UT., C. Gracchus, c, 7 ; Appian., B. C, 1, 23 : '0 8e rpaxvo; 

xal 6Ôo0ç ÊTejJLVev àvà ty^v *lTa).Cav i/.axpàç, icl-riSo; t^^okéJotjy^ 
xat }(^etpoTe)^vwv 6cp' éauTÛ lîotdujiLevo;. . . 

(2) II, «8. 



'* ._^- 



a84 LA FIN DE L^ESCLAVAGE 

d'artisans même dans Tarmée romaine *(i). Et plusieurs 
foi» encore, tout spécialement dans Tite Live, (2) on 
trouve la mention du travail libre. Les sécessions de 
la plèbe, présentées par la tradition non comme des 
séditions violentes mais comme de simples grèves, 
n'auraient pas justifié les préoccupations qu'elles ins- 
piraient, si la part prise par l'élément libre à la pro- 
duction n'avait fait de ce dernier, même à ce point de vue^ 
un élément intégrant de l'économie publique romaine. 

De même dans l'agriculture, l'extraordinaire diffusion 
de l'esclavage n'avait " pas du tout réussi à supprimer 
tout le travail libre ; lequel, comprimé et réduit, con- 
tinuait cependant à subsister, soit directement em- 
ployé dans la petite propriété et dans les petites fer- 
mes, soit sous forme de travail mercenaire (3). 

L'éloignement des fonds, empêchant parfois qu'on pût 
exercer sur leur culture une direction effective et une 
surveillance continue (4), le manque de capital pour faire 
les avances de plantation et des autres débours, le sen- 
timent, en somme, que ce qui convenait le mieux c'était 
encore l'utilisation indirecte du sol ; tout cela conseillait 
surtout le système de la ferme, du colonat partiaire et 
les autres formes d'emploi du travail où la rémunération 

(t) 111, 68 : IX, 1^. 

(2) i;56, 1 ; 59, 9 ; Vï, 1, 6 ; 25 ;Vlll,19, 3. 

13; Varr., R. R. 1, 17, 1. 

(4) GoLUM., R. K. I, 3:...Propter quod operam dandam esse ut rus- 
ticos et eosdem adsiduos colonos retineamus cum aut nobismetipsi» 
non licuerit aut per domesticos colère non expediverit, quod tamen 
non evenit nisi in bis regionibus quœ gravilate cœli solique sterili- 
tate vastantur. — 7 :... In longinquis tamen fundis in quos non est 
facilis excufsus patrîsfamilias, cum omne genus agri tollerabilius est 
sub liberis colonis quam sub viiicis servis habere tum praecipue fru- 
mentarium. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 285 

a . lieu en nature, avec à sa base une certaine partici- 
pation aux bénéfices (i). 

Les travaux de la récolte (2), comme ceux qui exi- 
geaient remploi simultané mais temporaire d'un grand 
nombre de bras, faisaient que l'économie agricole, pour 
la culture des céréales et des fruits, devait absolument 
compter sur le travail mercenaire, qui était dans un grand 
nombre de cas fourni par les travailleurs libres. Le tra- 
vail mercenaire, en fait, qui pour la grande culture était 
un objet de première nécessité, pour le petit pro- 
priétaire et pour le petit fermier, tout comme pour le 
prolétariat agricole lui-même, était également pour les 
uns et les autres un objet d'offre nécessaire : pour les pre- 
miers c'était le moyen d'employer le surplus de leurs 
forces, pour les seconds le moyen exclusif de se procurer 
la subsistance (3). 

Dans les lieux insalubres, le travail mercenaire était 
recommandé aussi comme un moyen de diminuer les 
risques du patron (4), et cela avec une crudité qui peut 
sembler du cynisme, et qui n'est que l'expression de l'é- 
tat de conscience que déterminent les rapports écono- 
miques. 

(1) Cat.R. R. 136-7. 

(2) Varr., R. R. I, 11, 1 : Omnes agri coluntur hominibus servis 
aut liberis aut utrisque, liberis aut ciun ipsi colunt, ut plerique 
pkuperculi cum sua progenio, ant mercenariis, cum cooducticiis libe- 
rorum operis res majores, ut vindemias ac (oenisicia, administrant, 
iisque quos obaerarios nostri vocitarunt et etiam nuna sunt in Asie 
atque io Aegypto et in Illyrico complures. 

(3)SALL.,Cat..377 :...JuveQtus,quœ in agris manuuia mercede inopiam 
toleraverat. Nitzscb. Die Gracchen, pp. 184,187 et suIt., 192, 19i. 

(4) Varr., r. r , I, 17, 1 : De quibus universls hoc dico, gravia 
loca uliiilius esse mercenariis colère quam servis. Gfr. Gat. R. R. 
14, 5. 



^6 LA FIN DE l'esclavage 

L'utilité et l'efficacité de cette coopération du travail 
libre ressort, sans parler de différentes mentions de son 
emploi tant sous forme de location d'œuvre que sous 
des formes diverses (i), du fait, qui nous est clairement 
révélé par Caton et Varron, que la facilité de se procurer 
ce travail mercenaire accroît considérablement la valeur 
des fonds (2). La possibilité d'avoir à sa disposition, selon 
les besoins, des médecins, des menuisiers, des forgerons, 
des cardeurs représente pour les exploitations de second 
ordre plus qu'un avantage : une nécessité ; vu que, si les 
riches peuvent avoir les leurs propres, ceux qui le sont 
moins ne pouvaient en faire autant ; et la mort d'un seul 
de ces artisans aurait absorbé tout le produit du fonds (3). 

La possibilité, de même, d'avoir à sa disposition pour 
les travaux agricoles la main d'oeuvre suffisante, au mo- 
ment et dans la mesure nécessaire, permettait d'immobi- 
liser un capital moindre dans l'acquisition de Vinstrumen- 
tutn vocale, — ainsi désigne-t-on les esclaves ruraux attachés 
au fonds, — et de s'épargner tous les risques et toutes 

(1) Caton., R. R. 136-7. 

(2) Cat., r. r. 1, 3 ; 4, 6 ; Varron. R. R. 16, 3, 

(3) Varron, R.R. I, 16, 3 : item si ca oppida aut vici in vicinia 
aut etiam divitum coplosi agri ac villae, unde emere possis quae opus 
sunt in fundum, quibus quae supersunt venire possint, ut quibusdam 
pedamenta aui perticae aut harundo, fructuosior fit (undus, q<iam si 
longe sit imputanda, non ùumquam etiam quam si colendo in tuo ea 
parare possis. Itaque in lioc genus coloni potius anniversarios lia- 
bent vicinos quibus imperent medicos, fullones, fabros, quam in viila 
suos haibeant, quorum non nunquam uniu<i arliiicis mors tollit lundi 
fructuni. Quam partem lati lundi divites domesticae copise mandtre 
soient. Si eaim a lundo longius absunt oppida aut Tici, labros parant 
quos habeant in villa, sic celeros necessarios artifices, ne de fundo 
familia an opère discedat ac profestis diebus ambulet lerlata potius 
quam opère lacieodo agrum Iructuosiorem reddat. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 287 

les pertes, auxquels était exposé ce capital sujet à périr 
ou, tout au moins, à rester stérile. L'existence en nombre 
suffisant de forces de travail nécessaires, était donc con- 
sidérée, même au temps de Caton et de Varron (i), ' 
comme figurant parmi les avantages inhérents à un fonds 
au même titre que son voisinage des centres habités et 
des marchés ; que sa situation sur les grandes voies de 
terre et de mer ; comme figurant en somme parmi les 
prérogatives qui, rendant la production moins dispen- 
dieuse et Técoulement des produits plus facile, facili- 
taient et faisaient prospérer le travail agricole. ' 

Comme on voit, à mesure que se formaient et se déve- 
loppaient les centres urbains, les métiers trouvaient le 
milieu favorable pour se développer et s'assurer la clien- 
tèle qui rendait possible l'artisanat. 

Quant à Rome, quelque certain qu'il soit que par son 
caractère et son rôle politique même elle dût être plutôt 
un centre de consommation que de production, l'accrois- 
sement de sa population et de ses besoins, l'utilité d'avoir 
sur place quelques uns des produits manufacturés qui, d'un 
usage courant, et de peu de valeur, ne supportent guère 
les dépenses d'un transport coûteux et parfois difficile, 
finalement la pression même du besoin sur le prolétariat 
grandissant : tout cela devait donner une impulsion au 
travail manuel et le forcer à se développer. 

Aussi, à mesure que les produits manufacturés étaient 
importés à Rome, il commençait à se produire iin tra- 
vail d'imitation, une tendance marquée, pour quelques 



(1) Varron, R.R., 1. c. — Cat., R.R., 1, 3 : loco salubri. operario- 
rum copia siet, bonumquc aquarium oppidum validum prope siet aut 
mare aut aranis, qua naves ambulant aut via bona celebrieque. 



■288 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

branches de la production (i), à s'acclimater là : chose 
d'autant plus facile qu'à Rome affluaient des gens de 
tous les pays, y portant, avec leurs vices propres, aussi 
* leurs aptitudes. 

De cette tendance et de la diffusion, dans Rome, des 
arts manuels nous avons la preuve, en partie directe, en 
partie indirecte, parfois dans les produits manufacturés 
eux-mêmes, parfois dans l'importance toujours plus 
grande que prenait peu à peu dans les divers domaines 
4e la vie la classe des artisans. 

Quels progrès firent à Rome et dans le Latium la toreu- 
tique, le travail divers des métaux, l'architecture, la 
<:éramique, on peut s'en rendre compte par ce qui nous 
reste de l'antiquité : par des travaux comme la fibule de 
Preneste, comme la cista Ficoroni et d'autres objets 
moins importants dont la technique s'appuie sur la tech- 
nique d'objets d'importation et la développe en la dé- 
passant (2). 

Il n'est pas moins intéressant de noter comment les 
travailleurs manuels jouèrent dans la vie publique même 
un rôle de plus en plus conscient et considérable. 

Les artisans avaient leur fête propre, qui prenait d'eux 
son nom à'artificum dies et qui tombait le jour anni- 
versaire de l'inauguration du temple de Minerve {Quin- 
qîiatrus) (3). Les peintures murales de Pompéï représen- 



(t) MoMMSEN, (R.G.) I8,p.lî^6 

[1) Gamurrini (G. F.), DelVarte antichissima in Roma (Bull, dell 
isUt. arch. germanico. Sez. Romana. II, (1887} p.p. 281 et suiv. 

(3; Waltzino (J. P.), Etv4e hist. sur les corporations profession- 
nelles chez les Romains. Bruxelles, 1895, I, p. 199. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 389 

tent des processions d'individus exerçant des métiers spé- 
ciaux (i). 

Au septième siècle, ces artisans étaient devenus très 
nombreux à Rome et dans les bourgs, .et formaient un 
élément qui n'avait pour vivre que le travail de ses mains 
(2), et qui, pour cette raison, représentait, dans la vie 
politique de l'époque, quelque chose d'essentiellement 
mobile, facile à attirer dans les séditions et les complots, 
et que ne devait pas perdre un seul instant de vue, dans 
les moments de trouble, quiconque pouvait, vouloir s'en 
servir ou croyait avoir à s'en défendre. 

Le fait même que ces artisans se formaient en collè- 
ges et associations montre bien que leur nombre devait 
•être assez considérable. Les inscriptions de la fin de la 
République nous font connaître quelques-uns de ces col- 
lèges d'artisans tant à Rome (3), que dans le Latium (4) ; 
•et il y a tout lieu de croire qu'il y en avait bien d'autres, 
surtout si l'on considère que, si parmi les métiers, qui 
nous sont ainsi connus, il y en a quelques-uns qui sont 
des métiers ordinaires et très répandus, il y en a d'autres 
qui sont assez spéciaux. 

En période électorale, ces unions d'artisans étaient 
une véritable force, un élément dont il fallait bien tenir 
-compte (5). 

(1) Sallust., Bellum Jugurt. 73, 6:... plèbes sic accensa, utl opifices 
agresiesque omnes, quorum res fidesque in manibus sitae erant, relie- 
ils operibus frequentarent Marium et sua Decessaria post illius bono- 
rem ducerent. 

(2) Waltzino, op. cit. 1, p. 86. 

(3) Waltzing, op. cil. I, p. 88. 

(4) Cic, Pro dom., 33, 89 ; de pet, cons., 8, 30; Waltzing, op. cit. 
«, p. 86. 

(5) Marquardt, Vie privée des Romains ^ II, pp. 31-2. 

49 



I 

i 

> 

■ 




^ 



^90 LA FIN DB l'esclavage 

Cette diffusion des arts manuels nous est attestée par 
les noms que prennent des artisans, qui les habitent, 
quelques«-unes des rues mêmes de Rome (t). 

La production de certains articles manufacturés avait 
dans quelques lieux trouvé des conditions si favorables 
et s'y était si bien acclimatée qu'ils avaient fini par acqué- 
rir une renommée traditionnelle, qui en recommandait 
l'acquisition aux personnes mêmes ne faisant pas partie 
du cercle restreint de la cité . Caton dresse toute une liste 
des différents centres de production pour les instruments- 
et ustensiles agricoles. D'après ces indications (a) Calés- 
et Minturnes fournissaient spécialement les ferrements, 
la Lucanie les chars; Vénafre les tuiles, Pompéi les pres- 
soirs, Capoue la corderie et les vasies de bronze, Rome 
même les vêtements, les amphores, les serrures, la van- 
nerie et autres choses semblables. Cette différenciation 
de la production, toute rudimentaire qu'elle fût, indice 
déjà d'une plus grande diffusion et d'un long exercice 
du métier, recevait une nouvelle impulsion et un accrois- 
sement continu du développement de la viabilité, qui, 
rendant possible ou facilitant les communications, pous- 

(1) Waltzino, op. cit. I, p. 239 et les autorités qui s'y trouvent 
citées. 

(2) RfR. 13) : RomaB (unicas, togas, saga, centones, sculponeas : Ga- 
libuset Minturnis cuciilliones, ferramenta, falces, ligones, • secures^ 
ornamenta, murires, cRtellas : Venafro palas. Suessae et In Lucania 
piostra, treblae dlbae : Romae dolia, labra : legulae ex Veoafro.Aratra 
in terram valida m romanioa bona erunt, in terram pullam campa- 
nica : juga romanicd optima erunt : vomeris indutilis optimus erit : 
trapeti Pompfis, Nolae ad Rufri maceriam : claves, clostra Romae : 
Romne, urnae oleariae, urcei aquarii, urnsB vinariae, alia vasa ahenea 
Capuie,NolsB: fis inœ campanicse -j- eo me utiles sunt.Funes subducta- 
rias, spartum omne Capus: fiscinas romanicas SuessaB,Gasino -\- opU- 
maB erunt Romaî. 



♦. 



LA CIVILISATION ROMAINS ET L BSCLAVAGE 39 1 

sait à étendre la production au delà des limites de la con- 
. sommation locale, surtout lorsque, comme dans les cas 
que relève Caton et dans d'autres encore, l'abondance de 
la matière première, la tradition, une éducation techni- 
que particulière, la faveur générale dont jouit le produit, 
en favorisent Técoulement. 

C'était là l'effet médiat du développement de la viabi- 
lité ; mais il y avait aussi un effet immédiat. Ce dernier 
effet, c'était l'emploi sur une grande échelle d'un travail 
dont on ne pouvait se passer et qui en partie était fourni 
par les libres, comme on l'a déjà dit. Et il s'agissait là 
d'fm réseau de routes qui prit peu à peu des proportions 
gigantesques (i). Déjà sous la République à la Voie Appih 
enne avait succédé la voie Junia, la Valeria, puis l'Aurelia, 
la Flaminia, TAemilia, la Cassia, d'autres encore (2), qui, 
outre le travail de premier établissement, emportaient la 
nécessité d'une réfection périodique et d'un entretien 
continuel dont ne sont pas toujours et complètement 
chargés les propriétaires riverains {viasii vicanei), pour 
ne pas parler de l'œuvre qui leur incombe. 

Les voies de communication , ensuite, étaient une des 
branches les plus importantes des travaux publics, mais 
non pas la seule : la construction des édifices toujours plus 
nombreux à destination religieuse, civile et municipale 
et leur entretien, les aqueducs, les égoûts et autres ou- 
vrages provoqués par Jes préoccupations sanitaires (3), 



(1) Friedl^nder (J), Darstellungen II^, pp^ 3 et suiv. 

(2) Pault, Real'Encyol.d. clUss. Àltertfiumw, Wl, p. 2o45, 

(3) Marquardt, Organisation financière, pp. 108 et suiv. ; Poehl- 
MANN. (R.), Die Uebervœlkerung, et... pp. It4 et euiv. 



39ÎÏ LA FIN DE L ESCLAVAGE 

nous attestent encore par la grandeur de leurs ruines Té- 
norme quantité de travail qu'ils ont nécessité. 

Il n'est pas possible, cependant, de se dissimuler les 
obstacles et les difficultés qu'eut à surmonter le travail 
libre pour se développer à la place du travail servile. 

La faible productivité du travail servile devait être 
ressentie assez tard dans une vie économique, comme 
la vie économique romaine, si artificielle et vivant de 
l'exploitation des sujets et d'habitudes de rapacité plus ou 
moins déguisée. L'effet de cette faible productivité, qui 
se terminait à l'épuisement graduel des sources de ri- 
chesse, devait être senti moins tôt par les propriétaires 
d'esclaves que par les autres, et, ce n'est qu'en raison de 
son action lente et continue, que, pendant longtemps 
incomprise, elle pouvait arriver à frapper même les plus 
riches. 

L'esclavage, pour compenser sa faible productivité et 
pouvoir se maintenir, a besoin de terres toujours nou- 
velles et de plus en plus fécondes. Tant que ce besoin 
peut facilement recevoir satisfaction, la faible producti- 
vité du travail servile passe facilement inaperçue ; et 
même quand cela se peut moins facilement ou que cela 
ne se peut pas du tout, la réaction contre la concurrence 
des céréales importées se produit sous forme d'une trans- 
formation de la culture et d'une prépondérance de l'in- 
dustrie pastorale sur l'agriculture. 

De cette manière la faible productivité du travail 
servile est sinon écartée, du moins tournée en quelque 
façon et dissimulée. 

Du reste cette faible productivité de l'esclave ne pou- 
vait être ressentie que par suite des effets de la concur- 
rence ; et à cela s'opposaient plusieurs raisons. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 393 

La concurrence, dans beaucoup de branches de la pro- 
duction, ne se faisait sentir que tardivement, parce que, 
étant donné la prépondérance de la production domes- 
tique, le produit ne prenait pas encore généralement le 
caractère de marchandise, de valeur d'échange ; et le 
commerce qui, rassemblant le surplus des produits du 
travail domestique, cherchait à remplacer la production 
en grand, se développait lentement et toujours dans les 
limites que comportait la société d'alors, au fur et à 
mesure que se développaient les moyens de communi- 
cation. La productivité moindre du travail est certaine- 
ment moins facilement remarquée par celui qui produit 
directement pour sa consomrpation propre que par celui 
qui produit pour vendre dans un but de gain. Dans le 
premier cas, même parfaitement averti, le propriétaire 
ne peut pas subitement changer de méthode, mais seule- 
ment à la longue ; tant pour des raisons psychologiques, 
par inertie, que pour des raisons d'ordre pratique, com- 
me la difficulté de voir clairement le remède et l'im- 
puissance de substituer une méthode à une autre. Dans le 
cas, au contraire, de production organisée en vue de la 
vente, c'est la concurrence et le marché qui avertissent 
eux-mêmes et forcent à changer de méthode sous peine 
de ruine. 

Une des conséquences les plus proches et les plus 
visibles de l'économie à esclaves, c'est l'abandon des terres 
les moins fertiles qui restent ainsi incultes ; et c'était 
déjà ce qui commençait à arriver dans l'empire romain (i). 
Mais tous ne savaient pas rapporter le fait à sa véritable 
cause. Beaucoup de grands propriétaires, jusqu'à ce 
que le mal fût porté à son comble, ne s'en rendaient pas 
compte et ne le ressentaient pas vivement. 

(1) Gairnes, The slave power^ p. 71, 74. 



1. 



it94 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

En un certain sens, bien que d'une manière insuffisam- 
ment consciente, on peut dire que Columelle avait rele^ 
vé le fait, mais à titre de simple fait (i) ; et ce sont les 
terres, dont nous venons de parler, que Columelle vou^ 
lait qu'on destinât à cette forme de travail libre, qui 
était dans ce cas le fermage. Mais il est bien clair que, 
•si c'était là, pour le travail libre, une occasion de s'em- 
ployer, c'était en même temps une entreprise peu sédui- 
sante et facilement ruineuse qui ne pouvait être accep- 
tée par les travailleurs libres et durer que dans les 
conditions réalisées plus tard pour l'établissement du 
colonat. 

Par un autre moyen encore, le travail servile empê- 
chait le travail libre de se développer. 

Le travail absorbant, qui enlevait au travailleur la fa- 
culté de se maintenir, tant au point de vue des manières 
extérieures qu'au point de vue du développement intel-' 
lectuel, au niveau de la classe dominante, l'avait grande- 
ment déprimé et, par suite de la différenciation croissante 
des divers éléments de la société, avait fait sa con- 
dition tout à la fois économiquement et moralement 
inférieure (2). La condition inférieure du travailleur, à 
son tour, réagissait sur le travail lui-même et l'empêchait 
d'être considéré dans le monde antique comme il l'eût 



(1> R.R., I, 3... Qui posskknt fines t^enti^jm quos necircumire quo- 
que valent, sod proculcantibus pecudibus et vastandis ferla derelia- 
quunt ; ...7: operam dandam esse ut rusticos et eosdem assiduos 
eoIoDos relineamufl, eu m aut nobismetipsis non licuerit aut per do- 
meaticos celere doq expedierit, quod tamen non avenit nisi in his 
rogioDibus qu» gravitate cœli solique sterUitate vaatantuc. 

(2) Voyez cl-dessut p. 60. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 39; 

fallu. Le développement considérable pris par l'escla»- 
vage et la part prépondérante qu'il ' avait alors dans 
Texercicedes travaux manuels devaient plus que jamais •— 
comme il est arrivé aussi à des époques récentes dans 
des pays à économie esclavagiste (i), — ces deux choses 
■devaient entraîner une répugnance pour ces genres 
-de travaux qui rapprochaient les libres des esclaves et les 
portaient à se confondre avec eux. 

Il faut ajouter encore que la concentration de la fortune 
et la répartition si inégale de la richesse existante n'é- 
taient pas faites non plus pour favoriser le travail libre. Les 
maisons riches subvenaient par leur nombreux perso n^ 
nel d'esclaves aux besoins domestiques, ne se procurait 
-au dehors que les objets de luxe qu'il ne leur était pas 
pdssible de produire chez eux, et trouvant compensa- 
tion à cette dépensa plus considérable de travail et d'ar- 
gent, que comportait cette industrie domestique, dans la 
faculté absolue de disposer directement et à leur conve- 
nance exclusive des forces de travail qui leur apparte- 
naient. La masse des gens peu aisés, d'autre part, qui 
n'était pas en mesure de fournir à ses besoins par sa pro* 
duction propre et qui devait recourir, par suite, à l'artisa^ 
nat libre, voyait son genre de vie abaissé et ses désirs 
restreints par l'insuffisance de ses moyens. 

Les distributions gratuites de blé, les largesses 
•et les libéralités publiques et privées, qui ten- 
daient toujours davantage à devenir une coutume et 
une institution stable, n'étaieat pas capables de main- 
tenir à elles seules le prolétariat, parce qu'elles ne 
s'étendaient pas à tous les prolétaires, ni à toute leur 

(I) Caianes, Ihe slave power, pp. 75. 



296 LA FIN DE l'esclavage 

famille et qu'elles étaient même insuffisantes pour 
l'entretien convenable d'un homme seul (i). Mais in- 
directement, elles exerçaient uAe action déprimante 
sur le travail libre en permettant, comme elles le fai- 
saient, à celui qui y participait de louer son travail à 
un taux inférieur au minimum nécessaire pour vivre 
et d'abaisser ainsi le niveau général du salaire, qui se 
réglait sur les offres les plus avantageuses. Il arrivait 
précisément là ce qu'on a observé d'une manière géné- 
rale (2), que celui qui supplée par l'aumône à une insuf- 
fisance de salaire de 10 '*/o pour 100.000 personnes fait 
baisser ce même salaire de 20 7o pour un million d* 
travailleurs. 

Sous ce rapport les distributions publiques, à Rome, 
se présentent sous un aspect autre que les rétributions 
accordées à Athènes pour l'exercice des fonctions publi- 
ques. La solde, donnée aux citoyens d'Athènes pour la 
participation à ces fonctions, n'était qu'une indemnité 
ayant pour but de dédommager en partie seulement le 
citoyen du lucrum cessans résultant pour lui de l'im- 
possibilité de tirer parti de son activité propre. Mais le 
citoyen qui, jouissait de cette indemnité, occupé dans les 
tribunaux ou dans l'assemblée, ne pouvait faire concur- 
rence aux autres travailleurs ; et, de la sorte, le nom- 
bre de ces derniers plus restreint devait amener une 
hausse des salaires. Au contraire, à Rome, les distri- 
butions, faites à titre de largesses, par le moyen d'une 
tessère, laquelle parfois pouvait même être cédée. 



(i) Marquardt, Organisation financière y p. 144 et suiv. 
(2) ScHAEFFLE, Das geseUscuafliche System d. menscklichen Wtr- 
thschaft {3^* Auù,) l\y p. 485; PœiLMANN, Die Uebervœlkerung p. 51* 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE .297 

avaient toute raction néfaste qu'un système public de 
charité peut avoir. 

Le manque presque absolu de renseignements pour 
Tépoque républicaine ne nous permet pas de connaître 
d'une manière certaine le taux respectif des divers salai- 
res. Cicéron, dans un de ses discours (i), évalue à dix as le 
gain journalier d'un travailleur ; mais Jl ne nous dit cela 
qu'en passant ; et cette simple indication, sans aucune 
précision relative au temps et à la qualité du travail, ne 
peut nous satisfaire ni nous servir de base pour des 
conclusions rigoureuses. Néanmoins il y a une chose 
qu'on peut ^ observer : c'est que, avec la cherté des vi- 
vres et l'élévation des loyers (2), dont on nous parle, à 
Rome, pour les époques les plus rapprochées, ce sa- 
laire était insuffisant pour les besoins de la vie dont le 
prix s'était si élevé et s'élevait toujours encore. Il était 
finalement inférieur à la sportula des clients du temps 
de Martial, laquelle cependant semblait si peu de chose 
(3). Mais, malgré son insuffisance, le salaire marque 
cependant l'avenir téservé au travail mercenaire : son 
exiguité même peut être considérée comme un indice 
de la concurrence et par suite de l'accroissement du 
travail salarié, et peut nous faire conclure, en même 
temps, que les avantages qu'il offre et son bon marché 



(1) Pro Roscio comoedo^ c. 10. 

(2) PoBHLMANN, Die Uebervœlkerung f pp. 38, 107. et les autori- 
tés qui s'y trouvent citées. 

(3) Friedlaender. DarsteUttngen, lo , p. 382 : Der karge Tagelohn, 
der in Martials Zeit 6 i/i Sesterzen zu betrëgen pflegte (eine Summe 
die man einem Sklaven als Trinkgildgab),die aber nebat den ûbrigen 
Emolumenten fur den Lebensunlerhalt der Clienten notb dûrftig 
liinreichte... 



2^ LA FIN DB l'eSCLAVAGE 

même, lui avaient frayé la voie et auraient fini par lui 
assurer la prépondérance sur le travail servile. 

£n attendant, tous ces obstacles de nature objective 
et de nature subjective, la difficulté de trouver toujours 
du travail, les aptitudes encore insuffisamment dévelop- 
pées, la ressource pour tout vaincu de faire oeuvre d'es- 
clave et de se mêler à leur classe, tout cela donnait lieu à 
un phénomène lui aussi caractéristique de Téconomie 
esclavagiste (i) : je veux dire le développement d'une 
classe considérable de parasites, la diffusion du parasitis- 
Tne sous toutes ses formes. La clientèle réapparaissait 
{d), la clientèle, non pas fondée comme l'ancienne sur 
un besoin invincible d'assistance et de protection, mais 
^ur l'esprit de courtisanerie, sur l'indigence paresseuse 
qui aspire à vivre, qui doit vivre de charité^ avec toutes 
les humiliations, les bassesses, les dégradations inhérentes 
à un tel état et qui, pendant plusieurs siècles jusqu'à 
Lucien, font les frais des satires, des invectives, des 
ironies des poètes et des écrivains {3). 

Mais cette classe considérable de parasites, qui, par 
son inertie, par les funestes effets de sa fonction con- 
courait si efficacement à l'appauvrissement de la société 
romaine, aidait indirectement, elle aussi, on peut le 
dire, à ruiner l'antique économie à base esclavagiste ; est, 
sous cet écroulement général des fortunes dévorées par 
le luxe et la paresse, sans cesse, sans repos, incertaine 
toujours du lendemain et souvent du jour même, elle ne 
pouvait, aux moments les plus dfificiles et les plus 



\i) C41RNES, The slave powér, pp. 75 et soiv. 

(t) FRiE»LiisNDÊB, 'Ûarstêllunjen, I^ , pp. 379 et saiv. 

(3) Iltpl Toiv kizi [IV^OCj^ 0UV6VT(|>V. 



LA CIVILISATIOK ROMAlJiB ET l'eSCLAVAGE 399 

scabreux de sa vie, que prêter la main au salariat qui ren- 
contrait là des éléments inattendus. 

Ainsi la dernière période de la République, qui con- 
tenait visiblement en germe tout ce qui devait se 
développer plus tard à Tépoque impériale, nous montre 
parfaitement et. en toute clarté cette crise dont les 
derniers effets devaient être la fin de F esclavage , 

Et ce sont justement les phénomènes et les indices 
de cette crise que les faits que nous relevons et que 
BOUS allons relever. 

La hitte entre la forme économique, qui va se dé- 
composant et l'autre qui tend à naître, dont on voit 
apparaître les rudiments, ne saurait avoir lieu sans que 
les:éléments en conflit ne se fassent mutuellement tort. 

A Rome, comme dans tous les centres et toutes les 
régions où l'esclavage était le plus développé et avait, 
pour ainsi dire, son centre ; à Rome, la terre de prédi- 
lection du parasitisme et son refuge par excellence, le 
travail libre, quelles que fussent les conditions qui en 
favorisaient le développement, trouvait devant lui 
encore plus d'obstacles qui le retardaient. 

£n dehors de Rome, dans les pays où les travailleurs 
libres n'avaient pas à se débaittre contre les difficultés de 
la cherté des vivres (i) et des loyers,en dehors de Tltalie, 
dans les contrées où le poids des impôts et Texploitation 
du peuple dominant devaient rendre plus sensibles la fai- 
ble productivité du travail servile et les autres désavan- 
tages de l'esclavage, le travail libre et les formes qui lui 
correspondent devaient trouver de meilleures conditions 
de vie. 

(1) PûRiaMAMN, Die Uebervœlkerung, pp. 38, 8t et t. 



300 LA FIN DB L ESCLAVAGE 

De toute manière, à Rome même, comme on l'a vu, le 
travail libre, en dépit de toutes les difficultés qu'il ren- 
contrait, ne cessait de se maintenir et même de gagner 
du terrain . 

L'esclavage, quelle que fût sa force de résistance, qui 
s'explique par Téaergie, l'esprit de conservation, et toutes 
les raisons qui maintiennnent en vie longtemps encore 
une institution vouée à une lente décadence, l'esclavage 
pouvait se dire condamné, et, ce qui le démontrait en- 
core mieux, c'était la transformation qui s'accomplissait 
en lui, dégageant une forme nouvelle, tirant de son sein 
des éléments nouveaux en vue du travail libre ou du tra- 
vail mercenaire dont l'emploi généralisé devait être le 
secret de l'avenir. 



IX 



Le caractère dominant de l'économie la plus ancienne, 
comme il a été dit plusieurs fois, c'est la production dans 
la maison même, en vue de la consommation propre. 
L'esclavage avait contribué non seulement à maintenir, 
mais à développer, cette production domestique, soit en 
prenant la place des éléments de la famille qui se sont 
séparés peu à peu du groupe plus étendu de la parentèle, 
soit en permettant aux maisons plus riches d'étendre leur 
activité à un champ d'action plus large et à des objets 
plus divers. 

Pendant ce temps, à mesure que se compliquent les 
rapports sociaux et que l'économie politique entre dans 
une phase nouvelle de développement, le rôle des escla- 
ves dépasse le cercle étroit de la maison et se change en 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 3OI 

quelque chose d'autre et qui n'est plus du tout un rôle 
de coopération à la vie économique de la famille. 

Déjà la nouvelle phase dé l'économie agricole, qui au 
champ servant à alimenter la famille a substitué le grand 
domaine avec ses formes diverses de production, cette 
nouvelle phase de l'économie agricole avait pour effet de 
transformer, en même temps que la position première de 
l'esclave, l'usage auquel il était employé et l'idée qu'om 
s'en était faite jusque là. 

Mais, avec cela encore, on ne voit pas que soit altéré 
le caractère de l'économie antique qui rassemble dans 
une même main, comme des moyens de production ren- 
trant dans la même catégorie, le capital et la main- 
d'œuvre. 

« Le travail se trouve ainsi avoir la même situation 
que la rente foncière et l'esclave la même situation 
que la terre ; en sorte que le travail, la force créatrice, 
n'apparaît nullement en opposition avec la terre au moyen 
de laquelle il produit. On ne trouve {donc pas dans l'éco- 
nomie romaine la distinction du capital et du travail, mais 
seulement celle du capital et des fruits du capital (i). » 

Les esclaves devenaient matière à spéculation. On les 
achetait pour les dégrossir, les instruire, et les revendre 
ensuite, comme faisait Caton l'ancien (a) ; et, encore, 
dans certaines conditions, on en favorisait la reproduc- 
tion et l'élevage pour le but exclusif ou essentiel de la 
vente. 



(1) ScHEEL (v. H.», Die wirthschaftliche Grundbegriffe im Corpus 
juris civilis dans les : lahrbilcher fur Nationalœkonomie und 
Slatisiik. hem. von Br. Hildeurand, iv, (1866) p. 337. 

(2| Plut., Cal. maj. c. 21. 



1. 



502 LA FIN Dï L ESCLAVAGE 

On les louait ; et on en faisait ainsi proprement une 
force de travail séparée et indépendante du capital dans 
lequel leur travail était incorporé^ une forme de travail 
qui représentait une véritable forme de salariat, avec 
tous les rapports que le salariat implique. Cet emploi des 
esclaves, qui se rencontre dans le Digeste comme un 
fait ordinaire, apparaît déjà, sous forme de commodat, ou 
de location d'œuvre dans les jurisconsultes de la Kéfu- 
blique (i). Crassus, que Ton trouve engagé dans toutes 
sortes dé spéculations municipales avec autant de chance 
que d'ardeur, Crassus fournit à la fois, pour la reconstruc- 
tion des maisons incendiées, les emplacements nécessai- 
res achetés au rabais et la 'main-d'œuvre de ses nombreux 
esclaves constructeurs (2). 



{\) Jurisjirudentiœ antehadrtanœ quœ supersunt éd. P. Bremeb. 
Lipslae, 1896, p. 185, 208 ; D. 40, 7, 14 ; D. 13, 6, 5,7. 

(2) Plut., Crass., ^ ; Poehlmann,I?îc Uebervolherufig, p. 89 ; 

So kaufte Crassus aUein ein halbes Tausend uofreier Bautechniker 
und Bauhandwerker auf um sie wieder ao Bauunternehmta zu ver- 
miethen, die sich durch derartegewiss nicht vereinzelt dasteheode 
Speculationen nicht selten genœlhigt sehen mochten, neben Mono- 
polpreise der Baustellen auch noch solche der Arbeitskrafte ia deD 
Haut zu nehmen {Ànmerk k. 3). Plutarch bermerkt ausdrùckUch 
a. a. 0. : ToaoïiTOuç 8è xexTYjtiévo; rej^vita; oùSèv (J>xo8(5[jLY]aev 
aOTÔç ^ TYjv l8Cav olxCav, àW è'Xeye toùç cpiXoixoôdjxouç aÙTOÙç u<p' 
êauTwv xaTa).uÉ'î6a^ X^?'^^ àvTaywvtcitwv. 

Dièse Worte haben Drumann (R. G. it, 111). Rodbertus fUnterêu- 
chungen auf dent Gebiele der Nationalœkonomie der cLass. Àlter- 
thumSf Jahrb. f. Nationalœk. und Slatistik, 1865, p. COO, Marquardt 
(Privalleben I, 159) ûbersehen und lassea daher Crassus selbst die 
abgebrannten und eingeslûrzten HaBuser wiederaufbauen und vermie- 
then, so dass das to bcdeutungsvoll Moment des Baustellenwuchers 
ganz' verschvvindet. — Cf. encore A. Deschamps, Sur l'expression to- 
care opéras H le travail comme objet de contrat à Rome, dans les 
Mélanges, Gérardin, Paris, 1907, p. 157-79. 



LÀ CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 5O5 

Et ainsi apparaissait peu à peu, au sein même de 
Tesclavage et par son moyen, cette séparation et cette 
opposition du capital et du travail qui devait être le ca- 
ractère particulier de la nouvelle économie par oppo- 
sition à Tancienne. Cette nouyelle phase de l'économie^ 
avec sa division croissante du travail, avec ses progrès 
techniques, son besoin d'éducation professionnelle et 
technique faisait éclater les cadres trop étroits et fermés 
de la production domestique, et trouvait dans le salariat 
une forme plus convenable, plus en rapport avec ses ca- 
ractères propres. Mais en raison de la continuité qui rat- 
tache le nouveau à Tancien, de l'action lente et continue 
dont le résultat est un esprit nouveau infusé aux vieilles 
institutions et leur adaptation aux nouveaux besoins, le 
type propre de l'esclavage antique subissait une défor- 
mation qui en faisait une forme hybride en lui commu- 
niquant l'empreinte du salariat. 

L'esclavage se déformait et se transformait de toutes 
façons. 

Le pecîilium, en se développant, en jouant un rôle plus 
considérable, non seulement créait de nouvelles condi- 
tions morales à l'esclave, mais il en modifiait radicalement 
la situation et la fonction économique et concourrait 
ainsi, lui aussi, à changer le caractère de l'économie 
antique. 

L'origine du peculium était vraiment ancienne, tant et 
si bien qu'on cherche à en trouver la trace dans les XII 
Tables ; mais l'état des choses, à cette époque, laisse 
supposer qu'on a là affaire à un usage qui n'est pas 
extrêmement répandu et qui ne se dégage -pas très net- 
tement. Dans la suite, lorsque les exploitations agricoles 
deviennent plus considérables, que les libéralités crois- 



304 ^ LA FIK DE L ESCLAVAGE 

sent avec l'opulence, ce fonds de réserve de l'esclave 
consisltant en argent ou en toute autre espèce de valeur, 
qui représente tantôt le fruit de l'épargne, tantôt comme 
une prime et une sorte de participation consentie à 
l'esclave par le patron sur le produit de l'exploitation, 
ce fonds de réserve devait forcément croître en impor- 
tance et devenir d'un usage plus répandu. 

Le pécule, ensuijte, se recommandait comme le moyen 
de faire naître chez l'esclave un des stimulantis à l'ac- 
tivité qu'on ne trouvait pas facilement en lui : l'intérêt, 
et dq le former à ces habitudes d'économie et de di- 
ligence dont auraient pu profiter ses rapports avec son 
patron. La possession d'un pécule était pour l'esclave 
une recommandation, l'indice d'une activité louable. 
En ce qui concerne le patron, on a beau proclamer en 
principe que le pécule ne doit pas être utilisé par lui pour 
servir à l'entretien de l'esclave j cette façon de voir 
comporte des réserves, surtout dans les cas de disette, 
et dans ceux dans lesquels, où, comme il nous est 
rapporté des esclaves de Sicile, le maître néglige tout 
à fait de pourvoir à leur entretien, les abandonnant à 
«ux^mémes pour se procurer les moyens d'existence. De 
toute manière, le pécule peut être considéré comme 
jouant le rôle de réserve pour le patron, soit comme 
une somme qui peut lui tomber entre les mains à titre 
de prix de rachat, soit (puisque le droit de propriété sur 
le pécule reste toujours au patron) comme une sorte 
de prime d'assurance dans le cas de ^ mort ou de fuite 
de l'esclave — , la fuite étant déjà rendue plus difficile 
à ce dernier par cet intérêt nouveau du pécule qui le 
tient attaché a la maison de son maître. 

Le fait que les intérêts et l'activité de la classe par 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 305 

tronale s'étendent aux pays lointains et aux champs 
-d'action les plus divers affaiblit ou rompt ces rap- 
ports continus et directs existant entre le maître et 
les esclaves et fait que ces derniers, pour être au loin 
■comme les bras de leur maître, ont besoin d'une liberté 
plus grande de mouvement et d'une certaine autonomie^ 
La condition, la base et Teffet tout à la fois, de ce nou- 
vel état de choses, c'est précisément le développement 
du pécule soit dans le sens d'un emploi plus général, 
•soit dans le sens d'une plus grande importance du pé- 
cule ; et c'est de cette évolution du pécule que la ju- 
risprudence atteste et reflète le point d'arrivée plus 
encore que les termes successifs ; si bien qu'elle peut 
être tour à tour affirmée et niée pour des époques dé- 
terminées, aussi aacusée dans sa ligne générale que les 
moments divers dans cette continuité de sa direction le 
sont peu (i). 

Au sixième .siècle de Rome, le pécule de l'esclave 
:apparait, non seulement dans la jurisprudence de l'épo- 
que mais dans la comédie de Plante, avec une telle fré- 
quence qu'on peut par là se faire une idée de Timpor-- 
tance grande qu'il doit avoir dans la vie des esclaves et 
dans l'économie romaine en général (2). 

Or, ce fonds de réserve, virtuellement et légalement la 
propriété du maître, en réalité objet et base de l'écono- 
mie séparée de l'enclave, c'était justement le point de 
•départ d'un rapport nouveau entre l'esclave et le patron, 
qui pouvait et devait convertir la dépendance person- 

(l) Karlowa, R. B. g. II, I., pp. 111 et suiv.: Jheking, Gtul d. 
T. H. II. 1, pp. 185 et suiv. 
(î) Karlowa, op. cit. II. 1, p. 112. 

Giccottl' âO 



366 ' LA, FIN DE CjfâCLAYAGE, . 

nelle absolue. du premier en^un rappo^rt de u^turcr jsiurtout' 
économique. Le mouvement ..commerci,?! qrois|8^ut. ; cboçr 
çbaità mobiliser la jriçbesae pour la. mieupc utili^er-^^M 
lea effets de cette te.udance se • faisaient natureliemeat 
sentir sur le pécule en ceci,|. qu'il pouvait. d'autant plus 
être une source de profits que la liberté et rautonomie, 
dont il jouissait, Revenaient plus grandes.; Tune» et l'autre 
ayant leur contre coup sur la situation et la personne de 
l'esclave, qui était en question accessoirement mais qui^. 
cependant, par le moyen du pécule, parvenait à se - con- 
quérir moralement, sinon juridiquement, une personna- 
lité qui lui avait manqué jusque là. 

« Si, pour la personne soumise au pouvoir d'autrui, le 
précule, cette institution d'ordre économique, n'était pas 
le principe d'une véritable indépendance, il y a cepen- 
dant toujours lieu de penser qu'au cours de son évolu- 
tion le pécule avait peu à peu toujours davantage eu le 
caractère d'un- fonds érigé en exploitation autonome. Il 
n'y a pas même lieu de douter que le nombre des pécu- 
les ainsi investis dans un bien fonds et avec cette desti- 
nation n'ait dû extraordinairement croître dans la période • 
en question. » (i) 

Aussi entre la fin de la République et le commence- 
ment de TEmpire, nous trouvons un jurisconsulte qui 
nous parle d'esclaves établis dans des biens- fonds à titre 
de colons, (2) d'esclaves auxquels leur maître loue un fonds 
e4^ confie des bœufs (3). Comme on voit, Tesclave cesse 

T 

(irMANDftr (G.i,f>Érs gemeine Faînilîenguterrerhf ,T\ib\Bi^cn,i811 .11^ 
p. 29. — Permck (A. M.), ÀJitUtius Laben. Hallo, 187:5, \. i\9. 

19) Bremgr {D,)Jiirinprudeiitia antehadriana, p. 170 : p 33,7,12, 3-6. 

(»jBre\ier, op. oll., i>, 201. (D. XV, 3 et 16). Àifenus Uhrn secundo 
Digestorum. Quidam înndum colendum servo suo locavit et bovea éi 
dederat Quum hi boves non essent idonei, jus^erali /eo^< venir© et his- 



LA CIVIUSAflbN tmîATfJt ET l'I^CLAVAGB 30^ 

é^ètre un instrument matériel dans les mains du maître 
pour prendre â son égard, et bien que la personnalité lut 
fasse défaut, Taspect tout au moins d'un contractant. L'un 
et? Tautre renseignements, de toute manière, désignent 
clairement une exploitation non seulement séparée de 
celte du maître, mais s'opposant à elle ; la fonction du 
maître se terminait pratiquement non plus à employer di- 
féctement l'esclave mais à en bénéficier indirectement paf 
le moyen d'une sorte de contrat de location. 

« Pour les colons, tout comme pour les esclaves em- 
ployés de plus en plus, au commencement de l'Empire-, 
en guise d'artisans, nous pouvons nous représenter leur 
condition ainsi : les colons, domme fermiers d'un lot de 
terre, paient un tribut annuel ; les ouvriers des villes 
reçoivent de leur maître une boutique ou officine à ex- 
ploiter et lui paient un tantième de leur gain (i). Ainsi 
arrivait à graviter autour du maître tout un groupe d'in- 
dividus divers qu'il 'n'avait plus^ à surveiller et aux be- 
soins desquels il n'avait pas non plus à pourvoir (2) ». 

De l'esclavage même sortent, ainsi, par une transforma- 
tion intime, produit hybride mais correspondant à cette 
époque de transition, une catégorie d'artisans et de 
salariés tenant à la fois de l'ancien et du nouveau, du tra- 
vail libre et du travail servile : du travail libre, afïran- 



nummeis quoi recepli essent alios reparari. Servus boves vendiderat, 
nummos venditori non solverat, postea conturbaverat. Qui boves ven» 
didcrat, nummos a domino pctebat actione de peculio aut quod in 
rem domini vcrsum esspt, etc . 

(1) Pour les esclaves, le frag. 14 pr. de statutib, 40, 7, en donnerait 
une preuve ; Dositée l'atteste pour les aiïrancbis : Hadr, sent, et ep, 
§.8. p. 9 fioecKiN<i. 

(2) PERifiCE, op. cit., p. 136. 



\ 



308 LA FIN DE l'esclavage 

chis| désormais de toute étroite dépendance personnelle 
— remplissant les fonctions ; du travail servile tenant son 
origine et sa condition juridique. 

Et c*étaitlà une transformation dont l'action se faisait 
sentir non seulement sur la condition des esclaves, mais 
sur l'économie générale du temps, dont elle était un pro- 
duit et sur laquelle elle réagissait. 

. « Dans réconomie à base esclavagiste — nous dît-on 
dans une étude sur les concepts économiques fondamen- 
taux du Corpus juris civilis (i) — dans l'économie à base 
esclavagiste, il ne saurait plus être question du capital, 
du capital cette quantité de biens fécondée par le travail 
et s'opposant au travail : l'économie a ici à faire avec 
une. quantité de biens qui n'ont pas été trop impropre- 
.ment désignés par le nom de substance' domestique 
( Oikenvermcegen), Mais il devait naturellement atriver, et 
il est arrivé que de cette masse indistincte de biens se 
sont détachés des groupes de biens moins considérables, 
qui du cercle de l'économie privée sont entrés dans le cer- 
. cle de l'économie sociale ; ces groupes plus restreints de 
biens consistent tantôt en choses et forment ce qu'on 
.appelle un pécule fpeculhim}, tantôt sont représentés par 
de Targent et sont alors un capital, un sors. 

Le premier, le pécule, en tant que patrimoine de' l'es- 
clave, se sépare seulement en apparence, non en fait, de 
la substance domestique : le second, le sors, est plus 
autonome et joue le rôle de capital meuble circulant. 

Le peciiliuni 2, son importance, politiquement, comme 



(Il ScHEEL V- H., Die wirthschaftliche Grundbegri/fe im Corpus 
Juris cii;î7is (Jahrbùcher f. NalionalœkoD. und Slatistik herausg von 
Bp.; Hildebrand,IV Jahrg. 1 Bd (1866), p.337. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 309 

marquant le passage .de l'esclavage au servage, — éco- 
Tiomiquement. comme représentant le moyen de mobili- 
eer et de rendre productif le patrimoine domestique, — 
scientifiquement comme une chose en laquelle peut se 
réaliser une forme de capital qui se rapproche beaucoup 
du capital moderne. 

« Km peculium peut servir de matière tout ce qui peut 
faire partie du patrimoine domestique ; le pécule repré- 
sente une accumulation de produits et il est destiné 
à.une produçtioniultérieure. 

« La séparation des pécules d*avec lé patrimoine 
domestique et l'emploi productif qui en était fait, rendait 
Téconomie, romaine en fait semblable à la nôtre. L'indus- 
trie domestique devient par le pécule une industrie 
avec des capitau» meubles ; le travail se mobilise et son 
action se fait sentir sur la formation du capital : l'argent 
se trouve toujours davantage à la base de la circulation 
et des échanges qui se faisaient auparavant directement 
au moyen des produits eux-mêmes (i). 

Ainsi, pendant que le pécule se présente extérîeùre- 
njent comme capital productif mais revient toujours 
cependant encore à la masse improductive du patrimoine 
domestique, le capital meuble arrive sous forme de prêt 
(sors) à affirmer son indépendance. » 

Une autre manière dont se faisait jour et se réalisait 
la tendance, le besoin de substituer à l'emploi direct 
de l'esclave son utilisation indirecte, utilisation qui se 
faisait sous forme de participation du maître aux produits 
du travail indépendant de l'esclave, — cet autre moyen, 
c'était les affranchissements devenus toujours plus nom- 

(ly Die Naturatwirthschaft xxfwrde zur Geldwirihaehaft* 



3IO tA FDÎ DE l'esclavage 

hfieux et qui sont dans le rapport le plus étroit avôiC 
le pécule, soit que ce pécule devienne, en eiïet, asse? som» 
vent le prix de xachat (i), soit que, laissé à raJBfranchi, 
il continue à remplir d'autant mieux et plus efficacemeal 
son rôle économique, mettant l'aflfranchi mieux à m*êm^ 
d'exercer son commerce, son industrie, son métier, en lui 
fournissant le capital fixe ou le capital circulant néces- 
saire pour cela. 

Les aflFranchissements, qui, déjà de 397/357 à 545/aoj 
dans l'espace de seulement cent quarante huit- ûtx^ 
avaient été si {nombreux, comme le fait supposer l'im- 
portance delà somme perçue pendant ce laps de temps 
comme impôt sur les affranchissements, — les aflranchis- 
sements avaient tellement été en nombre, surtout dams 
les derniers temps de la République, qu'ils étaient deve 
nus tout à la fois un des caractères saillants de l'époque 
et une gfande^préoccupation. 

Les motifs de ces nombreux aifranchissements, plusieurs 
fois mentionnés, peuvent se trouver dans le désir d(B 
se .recruter une clientèle, utile dans les comices et dans 
les péripéties diverses de la- vie politique, dans la va** 
nité qui trouvait son compte à la gloire «même de itels 
affrançhissiements et des efiets qu'ils pouvaient avqir, 
dans le désir de soustraire aux créanciers une partie .du 
patrimoine si notable, mais si facile à distraire, finale- 
ment encore dans des habitudes croissantes de libéralité 
et, quelques fois, dans un sentiment |de philanthrqpie qiii 



(1) Costa {E.)Jl diritto privato romano nelle comedU diPlautoJIoz 
rino, 189^), p* 108 et suir. avec les auteurs cités là; Jbering(R. ),(jmt 
d.rwmischen Rechts auf den verschiedenen Slufen seiner Enltoiche- 
Inng, II, Th. 1, Leipzig. 185i, p. 185. Cf. aiu$i L. Vi SwwgBMs, 9er 
Loskaufton Skla^en dans \Si Z6îl$chrift fiir die juristiohe F^ctUiœt, 
in (riefseriy 1907, pp. 3-210. 



LA CIVILISAHOJB 1M3MAIHE BF LfiSCLAVAGE ^I J 

-deTait 'allfer grandissaoït lavec i les ^ pragarès de* Ift- oiwili^ 

nation 'et le recui de . T'horkom romain .si boraé >â'aibar4J 

Mais derrière ces motifs de /îarac4àre;pliis imî|iédi^'«t 

plus! apparent^ il y avait -dissimulée; oii înoiiis ûonsKiientie 

mais plus persistante. et plus efficace laipuressioft oàntijm^ 

deis . ïionvelles conditiiMia.de ivie^ parilaqujeUe- se.faisallt 

-seîitiririnstiffisance'des anciens rapfpàrtséooriotniquesy^à 

même temps que la nécessité, pour parer aa' mécontente^ 

ment qu'ils provoquaient, de ^^ontu^r phàs det&odples^ef ^t 

d'élasticité aux anciennes formes. trop rigides eit- aux îd-q^ 

yens rudimentaifes'de production^-*- ètiqif , minant ainaâ 

^institution dé l'esclavage, le dépouillait àe> son ancieûne 

forme -pour- la transmuer en xies formes hybrides de st*- 

jétibn et de salariat. ; ' ' : • -' . ■ > 

• Leconsèdl cynique ds Gato;n rAneien de se défaite dé 

l'esclave vieux et' malade (i),:qui- devait quelqneîg sièclieç 

plus tard si fort déplaire à Plutarque, {») rie 'pouvait pas 

toujours aboutir, à la vente désirée et finissait parfois ^ar 

i'abaiidon de Ifestclave^ • comme le prouvant • lefc- d/ispo&i^ 

tiîons (prohibitives de l'Empereur Claude (5;) et;. eU" demie-' 

re analyse, par r^ffrançhissenient. "-' ' . ' ! • 

Maïâ> indépendamment de' ce- cas, raffranchisse;meiit 
s'imposait souveiit pour diverses raisons; par eiei^pîe^ 
le but d'être également utile au fmaître -et a l'esclaVei' ' 

Biè-ïi des'fciisiraffranchissem^nt n'était' pas gratuit ('4). 
Le maître comnlençait par exiger le paiement d'une ^m^ 
m«, qui lui petnfiettgit, s'il voulait/ ide renouveler ;son 

(1| Deagri cuit., 2, 7 : ...servum $enefn, servum morbosurn et si 
■^uidiiHud mtpersU'vendak . v t\i » /. 



.M ,. . ' '■ * • ' KV 



I \' 



^(4) WALt-ioif, op/ cU.ilIîs p. '307 et saiy* .Cf. .Tlie ..Te4)limls <Pa|^ri; 
l>. tr., ï>327» ;' et' latrafei •Mti'TlBis "(L V Aeitcfi8'Keçb4\Ur V&ih^rfichh 
Leipzig, 1891, p. 383 et «uiv. i ' f ; . ? ^* .*t 



313 ' LA FIN DE L* ESCLAVAGE 

approvisibnnenient d'esclaves en substituant aux esclaves 
vieux et usés des sujets nouveaux. En tous cas que l'af*^ 
franchissement eût lieu contre paiement d'une somme ou 
non, on ne pouvait pas le dire' un acte vraiment gratuit, 
puisque les rapports,- le lien entre le manumissor et Taf- 
franchi n'étaieiitJnuUement rompus, et que la liberté n'é- 
tait concédée, — et surtout quand elle était gratuite enap* 
parence,' — que sous l'obligation de prester toute une série 
de services et de travaux, dont on pouvait par contrat 
étendre le bénéjSce à d'autres personnes qu'à la personne 
du manumittor,et qui se résolvaient,en définitive, dans le 
droit'pour le maître ou son ayant-cause à participer aux 
gains et^revenus de l'affranchi dans l'exercice de sa pro- 
fession (i). 

Déjà,fpâr elle-même,la condition de l'affranchi compor-^ 
te pour lui l'oblig'ation de s'acquitter envers la personne 
dti maître de toute une série de devoirs moraux,déférence, 
respect, fidélité dans l'attachement, qui va jusqu'à l'obli- 
gation légale de lui fournir, en cas de besoin, des aliments 
(a). 

Elle emporte l'obligation de purs actes de libéralité, 



{i) D. XXXVHI, 1, 9 : Operae io rerum natura non sunt. Sed offi- 
cialea qnidem futurae nec cuiquam allô deberi possunt quam patrono, 
com proprietas eorum et in edentU peroona et in ejus cul eduntar 
conslstlt ; fabriles autem aliaeve ejut generis sjint, ut a quoçumqne 
ctticumqne solvi poasint. Sane enim, si in ariificio sunt, Jubente pa- 
trono et aUis edi possunt ; LiiioicifiER (H.) EludtP historique sur la 
eonditvm privée des affranchis aux trois premiers éiècieif^ de l'Em- 
pire Romain. Pari8,1887, p. 120 et suiv., 144 et suiv. ; Karlowa, R, 
R. G. II; 1 pp. 145 et suiv.' 

{2) Karlowa, R. R. G. II, 1, p. 142 et suiv. ; liRMONNiBR (H.|. 
Etude sur la eondiiion des affranchis. Park, 1887, p. 101 et sui?- 
avec les souïces citées là. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 315 

revenant même à échéance fixe durant la vie de Taffranchi 
et,!après sa mort, un droit de succession, plus ou moins 
étendu selon les temps et les cas, du patron sur les biens 
de Taffranchi (i). Mais à ces devoirs et obligations, inhé-^ 
rente à la qualité d'affranchi et pour cela implicitement 
ou explicitement prévus par la loi, on pouvait en ajouter 
et on en ajoutait contractuellement d'autres, en aussi 
grand nombre et aussi divers que la volonté des parties 
pouvait les vouloir établir comme autant de conditions li- 
brement débattues de Taffranchissemem à intervenir (a). 
Dans cette catégorie rentraient Tobligation pour l'af- 
franchi d*élever les enfants de sou patron, de payer à cer- 
taines échéances une somme déterminée, et ajutres stipu- 
lations du même genre. L'obligation qu'on rencontre le 
plus communément et la plus importante, c*étai.t celle.de 
dépenser son activité, dans certaines limites, en faveur de 
son patron, de prester pour lui des operaeyqui àe divisaient 
en officiâtes — quand elles avaient pour objet de §atis-. 
faire les besoins et commodités personnelles du patron et 
de sa famille en dehors de tout but de spéculation (3) et 

(1) Voy. note précédente. 

(?) Lbmonnier, op. cil. pp. 120 et suiv. ; Karlowa, II, 1, pp. 144-5.. 

(3) D. XXXVIII. \. De operis libertorum ; Karlowa, R. R. G., II, 
1, p. 145. Bei den Freigelassenen werden Qperae officiâtes und operae 
fàtfriles uatersehfeden. Die officiait s erklseren Burcbardl fur Ehren-^ 
dlenste.Danz fur die der Person des Patrons zaleistenden Ehrea und 
Liebesdienste, Keller fur Aufwarturgund Ehrendiensle, mehr pevson- 
lichinditiduelter Natur, Zimmern und Mùhlenbruch fur hausliche 
Dienste, Rein fur persœnliohe, die Peraon oder den Hausbalt der 
Patronus betreffeikden Dlenste, Kûntze fur die DiensUeistungen, wie 
Sie zum geselligen Luxus Yornehmer Rœmer gehrarben. Dem gegenll0^ 
ber werden dann die fabriles als Handwerkmaesslge und kunstieris* 
che, kiinstartige Verricbtungen cbarakteriaiert* Nacb Leist, velcber 
rieb in seinem Werk ûber das rœmiscbe Pa^natsrecht am ausfûbrU* 
cbsten ûber den 6egensatzausl8B8st,8ind operœ offioiales solche Dient- 



314 . ^A FIN DJE J. ESCLAVAGE 

^ fabrileSj, — si elles étaieat susceptibles. d'être i^ilisjées 
par son patron pour lui-même ou pour les autres et -soir- 
loutdans un but de lucre (i). 

L'obligation de prester ces operae naissait sQ3U^;fqriauB 
de stipulation adjoin.te jurée par Tesclave av^nit Tafifran- 
-cjiissenxen^ ; comme T^sclave n'avait pas d^ .p^rsoflrUa- 



ie^welçhe. inerbalb der Greozçn uod der Gnindg^daokeas des of/Usiwm 

«ich hallen, officium aber epit HaudeJn in Gen^œssl^eileines der Per- 

son dès aiidorn ( hier^des Patrons) in jedem konkrclen Fall zum Die- 

lien sicti sittliôhTerbundenffthlens. Fabriles dagegeii sind nacii Leist 

•di,« ûjjer das Gosbtot 4ie8 officium hiflausliégendeiiDieiiBte«:zu wetefafeii 

•die Freilasser in nicht zu biiligender, ^goi&tlscber Weise di« Jfrelgelaa-» 

senen anbeischig ma'sbten, zu welcben nur Dienste gebœrten^ die dk 

ErlefniiBg éiàes sjéwisiseï^ Ai'tificiiinis erford»^rten. Dabei biéibt nui 

•die Ffiige welohe Dienste liegen:denn innerbab des. o//lotum,'.W6lche 

micï^tf zumal da vpn Lei^t angenonimen wird, dass, . aueb , ârUfidala 

Diensté sich inntrhalb des officium balten und ganz im guten Geist 

des Pafronatsrecbi anferiegl werden Itohntrn. Als zum o/ficium des 

Immer nocb im weitern Sinnezur familiadas Patrons gebœrigen FrcA* 

gelassenen sab man es an, ai|f die Per^iOD, die Familie, das Haiiswa; 

#en, den Freundltreis des Patrons t>ezûglicbe Dienste zu leisten aucb 

trénn solcbe Kunstfertigkeit vorâussetztm. Dabin gebœren àlso kei- 

negswege blos baeuftliche, d>. b. im innern des Hanses zu IHdtenJe 

Dienste, auçb nicht bloss Ebrendienste odei:,gar bioss zum geseiiigen 

Luxus vornehmer Rœmer gebœrende Dienste. Sie sind von unbes 

timmter Mannigfattigkeit, nur mûs^en sie dem Patron selncn ganzen 

VerbseitnliseB nach ( iûr seine Perso n^ aeioe FamiKe, seine fiacrs' 

'wesen, seine Freunde.) einen Nutzen ge-wœbren, wie sie der litiertus 

seiner Individualitaet und Ausbildung nacb zu leisten -vermag ; die 

proprietas eoruni, wie tJl pian, 1. 9, § 1, D. deop. lib. 38, 1 treffend 

tagt, et in edenti^ pex9onâ e^ ta ejus eut eduntur cdnsistit. 

(1) KARLowA,op. cit., p. 146 : Die operœ f abrites dage^en siqd bes- 
tlffimte Leistungen, zu deren Vornahme Ausbildung in dem betref- 
fenden Kunst gebœrt, ganz ohne Rûcksir-bt darauf.ob diesëlben gerade 
dem Patron seinen Verbe^llnissen nacb dienliche sind joder nicht. Dièse 
innere Verschiedenbeit der operœ officiaies und fabriles pra^gte sich 
jaristisch zunsechst \n der Art aus, wie sie zugesagt wnrdeo. Cf. 
Dbscha¥Ps, op. cit., p. 167. - 



LA CIVlUSAaapN KQMMNE lET l'eSCLAVAGE SjIÇ 

iîté juridique qui lui permit dé s'engager (envers le paAron, 
îl'efficacité de raffranchiséement était subordonnée à Jba 
-condition que Taffranchi prît sur lui par serment çeite 
obligation. . . 

L'inégalité de condition idu maître et de rësciavë, le 
•désir naturel de ce dernier de fecôtivrer à tout pîrix la 
•liberté devaient souvent imprimer à la convention un ca- 
-raotère léojain; et rafiFrancbissement Tepï'é^eiîtâit pdr suite 
«pour le patron une affaire excellente. Llesclave, nèj ïui 
coûtait plus rien et lui rapportait au'eoiïtrairei^, I>'>aut»e 
part, le même ûffitandai/^scmlienu et aidé par les disfrîbti-^ 
tions publiques, auxquelles, il prenait part désor^mais en 
sa qualité de citoyen, favorisé même parfois par la-post 
session d'un capital, rompu au travail et. formé soûveiità 
la pratique d'un métier particulier, cet affranchi voyait lé 
•chapi.p s'ouvrir largement d^vaut lui à son açAivàté,,4aaiS 
cette société, où tant d'éléments, soit préjugés db <:îlâièSes; 
5oit tout autre motif, restaient inactifs, '. , 

Les jègles, qui présidaient. aux rapports .entre patroag 
et -.affranchis, dans la 'forme» que nous leur conïiâissoiïSi 
se développèrent et arrivèrent à se coordonner al'^époqiiç 
impériale. Mais par celles qu'on peat sjûrementi/rappo.r- 
ter à l'époque- (antérieure et par les dispositions itoêines 
par lesquelles on cherche constamment à remédier aux 
déplorables abus qui se produisent, on voit comment l€i3 
patrons cherchèrent à retirer tout l'avantage possible de 
la condition faite aux affranchis. 

D'un côté on cherche à assurer le droit du patron 3ur. 
la succession de l'affranchi; toirt ati moins pour les'hérita- 
ges les plus considérables, eh mettant ce dernier dans 
l'impossibilité d'éluder ce droit du patron par son testai- 



3i6 ' tA tm DE l'bsclava-gr 

ment (i) : d*âutre part, on tendait à accroître le nombre 
des operœ prestées en donnant plus d'ampleur au concept 
des operœ officiales pour lesquelles on trouvait de nou^ 
veaux modéis de prestation et d'emploi (2). » » 

Cette tendance des patrons à étendre leurs droits, noias^ 
la voyons se refléter en partie dans des témoignées 
de l'époque postérieure qui nou« montrent leur but plri- 
nement atteint, eh partie dans des dispositions qui^.quoi* 
que tardives, ont pour but de mitiger et de limiter ces. 
droits, et qui sont Teffet d'une réaction naturelle contre 
ce qu'il y a d'excessif dans ces droits du patron. . : :. 

.Ainsi, les operae; dues par l'affranchi, nese limitent pas 

' * t • 

(U Gaii Instit, III, 39-4S, éd. Husetike :Nuii<$ de; li^^rjum boni» 
videamas. Olim Itaque licebat liber to patronum suam in testamento 
prœterire. . . Quâ de causa postea praetoris edicto hoc Juris lalquttat 
emendata est: sire enim faclat testamentum liberttit.ijnbetay.lta lei- 
tari ut patroDo saor partem, dimidiam bonorum fluoram r^^li^quat, et 
si au^ nihU ajut minus quam partem dimidiam reliquerit, datur pa- 
trono contra tabulas testamenti partis dimidisB bonorûm' possessio ;: 
si vero itatestatus moriatur sue hdreJe rellcto tfdoptlvo filte (irai) 
axore, qus in maou ipsius esaet, rel. nu^u^ quœ in maim fi^li ejos 
faerit datur seque patrono adversus hos suos heredes partis dimidia^ 
bonorum possessio. .. Postea lege Papta aucta sùnt Jura pait^oîiûi'um'... 
LcMONNiEK, op. cit.,p.li6^et suiv.; Karlowa, op.icit.l.c; GicddVTt^B.)», 
Il processo di Verre. Milano. 1895, pp. 100 et suiv. 

(2) D. XXX Vin, 1.25 : PâtroDus, qui opéras llberti soilofîat, non , «ta- 
tim Intel legendvs est mereedem ab eo capere ; sed hoc ex. gQna?e4>pe- 
parum, ex pefsonâ patron! atqae liberti colligl débet. Nam si f[!4$ 
pantomimum vel archlmitaum llberinm babeat et ejus me4ioeris pa- 
trimi>n1i «il ut non alitev opëris ejua uti po^sitHqnam looaverU cmi^,çx1- 
gère magis opéras qnam mercedem capere exisUmftudvA est -^ D. 
XXXVIII, t,^ : SI libertue* artem pantomimi exereeai, yernm «st 
debereeum non 'solnm ipsipatiooo, sed eliam amicorum ladis gra- 
tuitam operam praebere : sicut eum quoque libertum, qui meildnaii: 
exereet, verum est iroltintaté patroni coraturam gratit abhco9 eitts. 
Neque enim oportet patronum, ut operis libertl 4Ui «t^ur, ^antio^Oft* 
semperfaoôreaut aegroftare.' ^ / 



LA CIVILISATION ROMAINE BT L ESCLAVAGE 317 

au métier oti au genre de travail exercé par lui, pendant 
qu'il était esclave ; ces operœ comprennent celles qui se 
rapportent au métier qu'il a pu apprendre depuis (i). 
Toute amélioration dans la condition de Taffranchi, tout 
avantage nouveau pour lui tourne donc au profit du pa- 
tron. Et en revanche, au cas où il néglige d'exercer son 
métier, il n'en doit pas moins, quand il le faut, pr ester à 
la ptace d'autres -services correspondants (;a). 

Il n'y avait.'d' autre limite et d'autre mesure aux operae 
des affranchis en farveur des patrons que le danger de 
mort et la turpitude des services à rendre (3J : encore 
cette restriction légale montre-t-elle bien que les préten- 
tions des patrons devaient parfois même dépasser ce ter- 
rrte puisqu'il fallait l'intervention des jurisconsultes et 
leur équité pour en venir à bout. 

: Le jurisconsulte Javplenus voulait, en général, que le 
patirôn nourrît l'aftranchi, quand il le faisait travailler 
pour lui (4). Mais Sabinus faisait de cette obligation* du 
patron une pure exception, pour le cas où l'afFranchi 
n'avait pas* de quoi se nourrir ; dans tout autre cas Taffran- 
chi devait se nourrir et se vêtir à ses dépens, niême tra- 
vaillant pour son patron (5). 

- (1}=D. XXX vin, I, 16. 

(2) D. XXXVIII, 1, 39 : Si tamen Ubertas artificium exerceat, ejus 
quoque opéras patroao praeàtare debebit, etsi poat manumisaiooein 
Id didfeerit. Quod si artificium exercere desierit, taies, opéra s edere 
âebebil,qu(D non contra dignitatem eio8lueriiit,velut.e3t cunx patriPno 
tnoretur, perégre proficiscatur, negoUum«]i»exeroeaU. 

' (3) D. 1. e. : Hie demam imposit» oper» intelliguntur, qosB. sine 
turpitiidlne prestarl potsunt et sine pereluio vltae.Cf. D. xxxviii, 
1,16. 

(4) D. xxxfiii, 1, 33 : Jatolbnus libro sexto ex Cassio. Imponi 
opérai lia nt ipse 'libertus so. alat, non possunt. 

(5) D XXX vin, i, 18-19 : suo victu vcsUluque opora». proasUr^ de- 



$l& LA FIN 3>î L ESÇLAVAG» 

Cette te^ndance, dont là législation et la jurisprudencef^ 
impériales sont comme un prolongement,, nous est cb- 
core plus directement attestée par ce qui nous reste d-e ht 
jurisprudence de la période républicaine tout à fait à hi 
fin. . C'est fréquemment qu'on rencontre les procès, lie» 
controverses et les occasions de traiter les questions rela* 
tives aux esclaves et aux affranchis, ; et il arrive que ces 
derniers forment la clientèle préférée de certains juris- 
consultes (i). Du jurisconsulte P. Rutilius Ruf us, con- 
sul en 649/105, on nous dit expressément qu'il s'enaploie 
à contenir et à modérer les abus des maîtres envers leilr^» 
affranchis (2). 

Il est alors facile de voir quelle impulsion devait don«» 
ner aux affranchissements, sans parler des autres occasion» 
plus prochaines d'ordre politique et d^ordre personnel, 
cet état de choses qui faisait qu'à un certain point de vue 
les avantages éventuels de l'esclavage étaient conservés et 
qu'on en supprimait tous les inconvénients, en se débar* 
rassant de la charge de nourrir l'esclave en tout autre 
temps tout au moins que les jours de travail utile, et 



berd libertum Sabinus ad edictum prœtoris urbani libro qaiato scribit 
quod si alere se non possit, prsestanda ei patrono (alimenta (19 GAïut 
libro quarto decimo ad edictum^provincmle) aut certe ita exigend<& 
sont ab -eo opérée at his quoqne diebus, quibus opéras edat, satis 
tempus ad quaestum faciendum, unde ali possit, habeat. 

(t) Brem.r, Jurisprui. antehadrianae p. p. 60-61, 180, 282. 

(2) Bkemer, op. cit. pp. 43,235 ; D. XXXVIII, 2,1... Namque, ut 
Servius scrlbit, antea âolitifuerunt a libertis durissimas res exigere, 
scilicet ad remunerandum tam grande béneficiuin,quod inî libertos con- 
fertur. cum ex servltute ad civitatem Romanana perducontur. Et 
quidein primus praetor Hutilius edixit se aaiplius non daturum pa- 
trono quam operarum et pocietatis actionem, videlicet si haec pe- 
pigisset, ut niïi ei obsequimn praestaret ilbertus, in soctetatem admit- 
teretur patron us. 



LA CIVIUSATION ÉOMAINE HT l'ESCLAVAGE 319^ 

en î*îiïtéressaiit à sèrvh' Tutilité du patron parle stiniu*^, 
lant nouveau du besoin et de Tintéfêt, par lequel se 
tfouVe agra'ndie et doublée son activité. 

Plus,' donc, le travail servilé se révélait peu productif, 
pluis le travail salarie paraissait convenir et se répandre, 
plus l'a crrciilatîon de' la richesse avec ses péripé- 
ties-- dîvèi*ses devenait rapide ; plus donc les affranchisse- 
meilts devenaient extraordinairement fréquents, au point 
que TEtat dût prendre des dispositions ayant pour 
but," à bien regarder, moins d'en limiter le nombre que 
de les' soumettre à des règles. 

Ce qui préoccupait les pouvoirs publics, surtout quand 
ils fui*ent réunis dans la même personne, ce n'était pas 
précisément le fait des simples afifranchissements et du 
rapport économique nouveau qui s'établissait entre Tan- 
cien esclave et Tàncien maître. Les affranchissements 
étaient l'objet de préoccupations et de mesures restricti- 
ves en 'ce que étant couvent des actes inconsidérés, ins-~ 
pires par la vanité aux mineurs et aux .testateurs, ils con- 
tribuaient à aggraver ces habitudes de dissipation entraî- 
nant la ruine des fortunes, contre lesquelles réagissait 
la nouvedle politique tTnpériale, intéressée à mainte- 
ni*r'de toutes façons l'Empire dans un état de paix pro- 
fonde, sans le trouble qu'entraîne nécessairement la pré- 
sence d'élém-ents- déracinés. On se préoccupait encore 
plus d'écaftér et de limiter les conséquences que ces 
affranchissements ne pouvaient manquer d'avoir sur la vie 
publique.- Il s'agissait d'etnpêcher que tant d'esclaves 
affranchis, eil devenant des citoyens optimo jur^y iie con- 
courussent à reconstituer et à rendre plus solides et plus 
pujs^OîQt^s, dans ia vie- politique, les clientèles et les 
factions, qui, au service de la noblesse et de la classe 



r 



L 



320 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

riche ayant encore ses illusions et ses ambitions oligar- 
chiques, devaient être pour le pouvoir impérial une me- 
nace et un sourd danger. Il s'agissait d'empêcher qu'ils ne 
concourussent à accroître le nombre des candidats ou 
des titulaires aux distributions publiques, devenues une 
charge de plus en plus lourde pour TEtat. Il s'agissait, en 
somme, pour cet ancien travestissement des intérêts 
qu'était l'orgueil romain et pour ces mêmes intérêts pra- 
tiques où se terminait cet orgueil ; il s'agissait d'empê- 
cher que la cité romaine ne fût pas troublée par ces élé- 
ments nouveaux. 

C'est de ces raisons que s'inspirent et c'est le but que 
poursuivent ces lois qui toutes apparaissent dans un laps 
•de temps relativement court : la loi Rufia Caninia, la loi 
Aelia Senita^ la loi Junta Norbana, La première se pro- 
posait plus immédiatement de mettre un frein à la manie 
d'affranchir de ceux qui, par un acte de dernière volonté, 
se dépouillaient de choses dont il ne leur était plus per- 
mis de jouir (i) ; la, seconde soumettait à l'avis préalable 
d'un conseil composé de dix chevaliers et de dix sénateurs 
l'affranchissement d'esclaves de moins de trente ans et 
les affranchissements voulus pour une juste cause par un 
mineur de vingt ans et accomplis selon le rite de la vin- 
dicta(2) ; la dernière, la loi Junla Norbana donnait aux 
affranchis seulement la latinité et non pas le plein droit 
de cité (3). 

Toutes les trois ne constituaient pas un véritable em- 
pêchement aux affranchissements. 

(ly Lemonnier, op. cit., pp. 39 et suiv.. avec les autorités citées^là. J 

(2) Gai, Inst, I, 42-4 ; Lfmonnier, op. cit., pp. 53 et suit. 

(3) Dio Cassius, LV, 13; Gai [nstil.^ I, 16-8 ; ULPiAN.,Fraflrm., I, 12, . 
^d. HuschlLe ;L':monnibr, op. cit., pp. 48 et 8uiv. 



I 



LA avIUKAItOX KOMAUtB IT. L ESCLAVAGE .3»! 

Si Ictf affraaQbidscstne&ts. ^ts p%r uo mindt^r de Tmgt 
ans étaieat aiU$ et mcapables. de doa&^r la tibertâ», il ne 
parait pas certain qu'il e& fât de m.4inie de raffr^BdbtiasQ- 
ment des esclaves 4g^s de tiK>ins de trente ansémasié 
4e persaAQes capables, $diis ioteiventic^k d]iCoi^ftiL(j). 

•Cette procédure iir^gulière ^i incoaipUte aurait en, 
«elon certains auteurs» compi^temeat Tefiet de p». pas 
f^ire de Taffranchi ub citoyen romain» mais de lelai^r 
d^as la clause moins favorisée des latins {çk). IjiÏQi Junia 
Norbana^ ensuite, prenant ^omme. un. terme mfyy^si^ per 
Tacte même qui fermait aux esclaves là yoie de Tacqui- 
=sition du droit de cité plein et entier^ facilitait au 'con- 
traixe un grand nombre . .d'affran.çbis3emeni$ en. faisant 
une chose légale d'une manumis&ion accomplie inier 
amicos sans fornuUtés, qui avait été jusqu'alors un aim$>le 
état de fait (3). 

Cette dernière loi, donc, loin de constituer \in empê- 
chement au ralentissement et à la dissolution des rapports 
proprement ser viles, favorisait la transformation de ces 
rapports au point de marquer pour quelques*-uA$. le point 
de départ de la tendance^ de plus en plus .accusée dans 
l'Empire, à favoriser les aifrancbissements. 

D'autre part, la loi Fufia Çaninia-y limitée aux seuls 
actes de dernière volonté, donnait occasion, comme on 
sait, à toute une série d'expédients et de ruses (4) qui, 
donnant parfois les moyens de tourner la loi, montraient 
toujours combien forte était la tendance à libérer les es^ 
claves et combien étaient faibles et inefficaces les ob&ta- 

(M Gai, InsU^ U\, 5S; L^MONNiint, ep. qU., pp, o9 flwA^ ' 
(2; Lemoxnibr, op. cit., 51. 
(3) LisMONNiKH, op. eit. 43, 6i. 
{%) Gaï, Inst. I^ 46. 

Ciccotll 2! 



[ 



32a LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

des imaginés pour empêcher les affranchissements : par 
exemple les affranchissements testamentaires, lorsque 
c'était la vanité plus encore que l'intérêt qui en était 
cause. 

Les restrictions, apportées finalement par la loi Aelia 
Sentia, qui, à leur tour, le cas échéant/cédaient le pas à la 
préoccupation d'opposer une digue à la décroissance de 
la population, ces restrictions, s'il arrivait qu'elles fussent 
un empêchement à la réalisation de la liberté comme 
état légal, — ces restrictions ne pouvaient pas empêcher 
du moins — (et c'est ce qui nous importe à notre point 
de vue), — qu'il y eut un état de fait d'activité autonome 
qui équivalait presque à une condition de liberté légale. 

Ainsi d'une part l'artisanat et le salariat s'accroissaient 
comme le comportaient les conditions de temps et de 
lieu ; et, pendant que la concentration de la richesse, 
dont l'esclavage avait été l'instrument, et l'appauvrisse- 
ment général de la masse préparaient dans ce prolétariat 
nombreux le champ où la nouvelle forme de production 
devait recruter ses forces de travail, le même esclavage 
se défaisant, se transformant, faisait souvent des escla- 
ves et surtout des affranchis autant d'artisans et de sala- 
riés. C'est là une transformation, qui, même non direc- 
tement prouvée pour la période antérieure, trouve des 
raisons de créance dans les faits concomitants. A mesure 
qu'on avance dans le temps et que se multiplient les do- 
cuments épigraphiques, l'exercice des arts, des métiers, 
des petits commerces, de plus en plus le fait des affran- 
chis et de leur descendance, recule, pour ainsi dire, jus- 
qu'à l'époque antérieure, et impose l'idée d'un précédent 
nécessaire à cet état de choses, de phénomènes pré- 
curseurs. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 323 



X 



Une autre preuve indirecte mais éloquente du rôle plus 
complexe et de l'indépendance plus grande de Tesclave, 
c'est aussi le développement que la jurisprudence donne 
à des institutions nouvelles ou à peine esquissées, qui, 
alors, prennent un relief nouveau, une forme plus accu- 
sée ; et cela non pas, comme on le comprend bien, 
par une élaboration purement théorique et un pro- 
cédé déductif, en partant de principes juridiques, mais par 
la nécessité de s'adapter à l'ensemble des nouveaux rap- 
ports économiques. Ce sont ces rapports qui se substi- 
tuent aux anciens et provoquent l'apparition de règles 
juridiques, organes d'un ordre nouveau et procédant, 
grâce à ce sens pratique du possible si remarquable de 
la jurisprudence romaine, procédant de la souple adapta- 
tion du vieux droit aux conditions nouvelles qui le pé- 
nètrent d'un esprit nouveau et le renouvellent, le laissant 
en apparence immuable et en réalité réussissant à fondre 
ensemble de cette manière la tradition et le progrès. 

Dans la jurisprudence même de la période la plus avan- 
cée de la République, le pécule^ qui est à la fois le principe 
et l'indice du nouveau rôle de l'esclavage, est l'objet 
d'une large et importante élaboration juridique, qui se 
propose de soumettre à des règles certaines le droit de 
libre disposition de l'esclave sur le pécule, la condition 
qui lui est faite à l'égard de son patron, les obligations 
et les droits qu'il peut avoir envers ou contre les citoyens 
avec lesquels il entre en rapports d'affaires (i). 

il) BaEMEH, Jurisprwdentia antehadr.,pp. t7l, 180, 24, 385, etc. 
et 8uiv. 



^^^ LA fi^ DÉ LÉSthJù^'AéÉ- 

Les placements, les affaires, les échanges prenaient un 
caractère toujours plus complexe ; et forcément, par suite 
de rimpossibilité oîi était le maître de tout faire par lui- 
ttlêinè dîrecteiÉnleM, tes esclaves, leà â'fff'àûcHis, lés^ hom- 
nie's de coiifîafrice du f^atfon àpéculâteur, qui étaient 
ôommé àes ^tàs dfoits dans les contrées lôiùtàiiies, étaient 
appelés à jôuef un #ôle de pins en plus éons-idéfable.CÎelâ 
se marque pâf les règles toujours plus nombreuses relaf^ 
tiveîî à la respoiisabilité du patron pour les actes de tôtt* 
tes softes de ses esclaves et de ses préposée i cela se maf- 
que pai* la fôf mè Houjoufs plus doctftnale, cohéfente et 
organique, qiie sont en voie de prendre les fègles aux* 
quelles èotii sÊ^utnis les rapports créés pat' Pactivité dé 
quiconque, à ri'îrrlporte quel titre et sous n'importe quelle 
fotrne, gère les intérêts d'autfui (actto msHtortd, e:^etôHo'' 
fia, gestio negotiôriitn). 

Bientôt surtout le travail salarié, avec son caractèfè 
pfopre, que revêt pdr la force des choses le travail libre 
et souvent même le travail servile,'le travail salarié laisse 
voir son empreinte dans les institutions juridiques, ré- 
cemment apparues, de là locatio operattirH et de la locdiio 
operis qui se développent et s'imposent d'autant plus à 
Fâttention que le salariat se répand davantage et devient 
un élément intégrant de la nouvelle économie. 

C'est d^ns le sixième siècle que nous trouvons formées 
et développées les deux institutions juridiques (i). Les 
comédies de Plante nous en donnent de nombreux exem- 
ples (2) ; et aussi le traité de Caton sur Tagriculture (3). 

a) VoiGT (M.), BxBm. ReôMsgésGfhiàhtê, pp. 64t, 697. 

(2) Costa {E.),ll Diritto romano neUie commedie di.Plauto. Tovino, 
IS^O, pp. 378 et suiv., avec les autorités citées là. 

(3) C.5, 4 ; 144-46. 



LA CIVILISATION H,OMAINË tT l'^CLAVAGE 3^5 

La locaiio Qper.arumy qui consistç ^ inetjre au s^ervict 
d'autf vii pour un pçrUxn te^ups son activité propre, §^X 
4ç cçs 4.^.ux form«?3 la plus ^ftçienne ^t la plus r.udiRi©*- 
taire ; mais g mesture que Jg société rom^ifte progi;e§sç #S 
qu'§n ellç L^ rapport? 4.eyiennent plu^ ^ÇQijaplexïç^, il y ^ 
li^u g ui^ç fonn€ pjus dév^oppée à^ loGgtiop.à U loe^tip 

« Qd*Ç la IççAtiç ,çotk4uçfk Operh ^pit plyp r.éç-^nt^ qu^ 

la hmtip c^n/iuftio çp^r.^rum, nous pouvons le d^éduir/^ 
-^ Qi^ r.g pbçery^ (0 "^ ï^ut pertiçulièrem/ent de raisoaa 
iotriujjèquw. K Tm^yi réeoaomi* privée i^% réçoBo«ai« 
publique débordf at 1^ cadre que carae<<éf ise remploi .d«s 
oper^ p.rises cbaci^m^ à paft soi. Le particulier càerchait 
à atteindre un résultat économique grâce à son travail et à 
Taide de ses fils, de ses esclaves, de atiS clients, d#s 
s^lgf iés aoumis à sa .direction propre ou à celle de son 
représentant : de même le Roi, qui par exemple repré- 
sentait l'Etat, le magistrat qui en tenait lieu, ou towt 
autre, devaient faire les constructions projetées avec les 
munera imposés -aux citoyens et Taide des ouvriers étrafi;- 
giers occupés à titre de mercenaires. Mais, bientôt, pour 
TEtat comme pour les particuliers les plus riches, le mor 
m.e»nt vint des entreprises qui, pour être ixienées à bien 
exigeaient la mise en mouvement de tant de choses, tant 
à'operœ considérables et diverses, des aptitudes techni- 
ques et artistiques si particulières qu'il devenait difficile 
ou impossible pour le particulier ou le fonctionnaire de 
combiner et de diriger lui seul et sans intermédiaire, de 
rassembler en nombre suffisant les forces de travail avec 
leurs aptitudes si diver^ses, de mener à bonne fin Tœuvr.e 



3^6 LA FIN DE l'esclavage 

de leur coopération compliquée et savante. Il en fut ainsi 
tout d'abord pour TEtat à qui incombait la tâche d'exécu- 
ter des travaux plus considérables avec des moyens de la 
nature la plus diverse ; et qui, en même temps, n'avait à sa 
disposition qu'un noyau de fonctionnaires assez restreint 
et sans les connaissances techniques nécessaires pour as- 
surer la bonne direction et l'exécution de ses entreprises. 
Avec la fondation de la République on eut encore une au- 
tre raison d'abandonner le système de s'adresser directe- 
ment à chaque travailleur en particulier. Les mtinera, 
imposés jusqu'alors aux plébéiens pour l'exécution des 
grands travaux entrepris par les Tarquins, avaient été une 
des principales causes du mécontentement du peuple à 
l'égard du pouvoir monarchique, et particulièrement à 
l'égard du dernier roi. 

Il semble que déjà dès les premiers temps de la Répu- 
blique on commence à se départir de cette habitude d'im- 
poser des operae. Le système des ultrotributa apparaît 
alors ; l'Etat se décharge de l'obligation de construire di- 
rectement lui-même ou faire faire tout autre travail, pré- 
férant en abandonner l'exécution à des particuliers ou à 
des sociétés de particuliers contre paiement d'une certai- 
ne somme. Ce n'est déjà plus la locatto conductio rerum, 
ni même la locatio conductio operarum, mais bien la loca- 
tto operis qui semble s'être introduite dans les rapports 
privés en se modelant sur le système adopté par l'Etat 
dans l'administration de son patrimoine. Même dans la 
vie privée lorsqu'eurent disparu les habitudes de simpli- 
cité de Tâge patriarcal, il arriva que bien des besoins d'or- 
dre économique du père de famille ne purent plus rece- 
voir leur satisfaction immédiate du chef de famille lui-mê- 
me ou des gens de sa maison, ou des travailleurs pris au 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 337 

hasard à gage ; même ici on chercha à atteindre ces résul- 
tats en abandonnant la chose aux soins d'un entrepreneur 
et en payant une somme déterminée. Pendant que dans 
l'administration du Patrimoine deTEtat la locatio conduc- 
tio operis a ainsi éliminé presque complètement Texécu- 
tion directe de chaque travail en particulier, dans les rap- 
ports privés cette même locatio conductio operis s'établit 
à côté de la locatio conductio operarum mais de manière à 
reléguer cette dernière au second plan.D'aprèsCaton, nous 
trouvons adoptée, dans l'exploitation agricole, par les pro- 
priétaires eux-mêmes la locatio conductio operis en ce qui 
concerne les grands travaux : ainsi pour les constructions, 
pour Voleam facere et légère etc.. Le patron pouvait ai nsi^ 
normalement, mieux atteindre le but et à de meilleures 
conditions, que lorsqu'il cherchait à y arriver par l'em- 
ploi immédiat et direct des travailleurs isolés. 

En tous cas, ensuite, le conductor operis, pour l'exécu- 
tion des travaux convenus, devait recourir à son tour jà 
la locatio conductio operarum , comme cela devait arriver 
aussi pour les redemptores des opéra publica^ quelle que 
fût l'habitude de ces derniers, comme on le verra, de don- 
ner aux autres en sous-location l'exécution des travaux en- 
trepris. Ainsi passe en second ligne, tout en continuant à 
persister, la locatio conductio operarum ». 

Il est intéressant, ensuite, de voir comment, à travers 
les formes diverses que son emploi revêt, le travail joue 
un rôle nouveau, d'abord plus notable, puis plus distinct, 
puis prépondérant même, qui s'accorde mal avec l'esclavage 
et plus particulièrement avec son rôle plus ancien et rudi- 
mentaire dans la vie domestique. Et, comme la règle des 
phénomènes sociaux est toujours l'action et la réaction 
mutuelle, ce fait, qui est l'indice de la décadence du tra- 



3^ LA FIN rm L'ï&CLAVA'Gïfi 

vâil «tmie, eti devient à son tour la ca-ose dans les mt>- 
mtents m^rois^ifs que présente 1« phénomène. 

On commence par des formes 'hybrides ; tels tes dir-crs 
conti^atd p^r lesquels au travailleur est assigné une partie 
aliqaote, plus grande ou plus petite, du produit du fonds 
(•i) : soîtte de contrats qiai tietiti^nt le milieu entre la 
UxiuUo rerum et la lûcaiio operis, et qui tiennent de Tune 
ëlée rentre. Un autre ann-eau delà chaîne, formant 
tr4fft d*union entre ces formes d'emploi du travail «t le 
travail plus proprement salarié, c^iest la rémunération du 
iKpa'vail en nature, dont les accessicmeSy qtre nous rencon- 
tf«itts encore à l'époque où prêtant la rétrïbution en mon- 
n&k) sont tout eiisemble te Te«te et la preuve. Mais à 
fi¥»»ire mxe se répandent et prévalent tes formes plus 
avancées d'emploi du travail, c^est le salaire en argent 
et la locaiio O'peris qui fcoit régulièrement leur entrùâe 
dims te monde sous la forme du forfait et de la location 

'Les effets attachas à cette forme d'emploi du travail, 
(f ai sont de rendre le tiavailphis parfait et plus rapide :et, 
en même temps, de déterminer entre les travailleuns une 
concurrence qui, en élevant 'le salaire de [quelques-uns^ 
rabaisse le niveau général des salaires de la classe, ont déjà 
été notés à propos du rôle que joue le forfait dans l'éco- 
nomie athénienne (3) ; et on se contentera ici dlattiiier 
Inattention sur cette Tépétition des mômes phémmuèiœs 
et la présence de faits analogues dans réconomie romai- 

(1) Gaton., De agri ct^U.,136 : PoUtfoaem quo pacto partiarlo dari 
oporteat, ; 136 : Vittisam ctnrandam paftiario... 

^) Qxt<ïs.^^Dt ngri cu/f., 144-5 ; Bck«»i (E. J.),^^^*** tf<'^ h^tma- 
Uonis bei Cato de re rustica (dans \a\Zeitsohrift furRechtsgescMehie 
herausg. Ton RudorilT, Bruns, etc., m, 2, 3), p. 428. 

i(5) {(KaKna, 1. te. 



LA CIVIUSATIOW ROMAINE ET LCSCLAVAQE 35.9 

neX'«vilissement de la naain d'<»uvre, qui s'ensuit, avait 
poiua' ^conséquence non seulement lojae con'venaace plu* 
grande à substituer au travail servile le travail salarié, 
laais ccwaitribuait aussi à dévelopiper une différenciatii)© 
ca>oissaiiite du travail, dont le résultat était TappaiiticMa 
d^u&e classe pliis nombreuse d'.artisajEbs. La locuiio operis^ 
se bornaûit, dans sa £orme plus sim{)le et plus rudiaia^ii-^ 
taire, à établir un prix unique du travail incorporé dams 
lani^atièiie fournie par Tautre partie (i), devait aplasii^r 
la voie pour une autre forme plus importante, dsevak 
aboutir, par une transformation nouvi^lle, à un mode de 
production plus avancé, dans lequel le conductor oferm 
fournissait lui-même la matière ^ tcavaiUer (2) ; etceite 
merces qui désignait d'abord la rétribution du travail 
devait ensuite donner naissance au nom de la matière 
même transfoiroatée pa^r le travaid,. 

•On ne peut pas dire, il est vrai, que la locutio ooniykctio 
operis aboutissait toujoturs «t abaolumeiUit en deriiiièce 
aaalyse à une iocaiio operarum et mojbns encore, par suite, 
qu'«€flle comportât toujours -et abisoluincent J'eiaploi de 
travailleurs libres. 

Dans la plupart des cas, on occupe aussi à cela des 
esclaves ; mais, quand il slagit de travaux peu importacdts, 
toute la tâche peut <étre accomplie par un travailleur libue 
avec le concours ée% membres de «a famiUe, qui, par la 
force de la tradition, exercent le même métier. ;Dans d!au- 
très cas, on a pensé (5) à des associations de travailleurs 

(1) Voyez ci-dessus, p. 174 etsuiv. 

(âj.GAToif., De agricuU,^ii^.Z : hae rei maleriem et qusB opus aant 
dominiM praebebit et ad opus dabit. .. -^ .16 :..dQininuslapidem41gna 
ad locnaeem quod opus siet,praebet; Bûchir (K.), Gewerbe (Handwœr- 
terbuch d. StaaUusiisemchafien .hecausg. vos Conbad, JLixib, 
ËLSTBRund LoEmNG. léna, 1892, 111 Bd, p. 931 et sulv. 



330 LA FIN DE l'esclavage 

libres (i), dont on ne saurait nier absolument l'existence, 
— qui est tout au moins possible, encore que le passage 
qu'on invoque pour l'établir ne soit rien moins que clair 
et explicite (2). En tous cas, ensuite, la proportion toujoun 
variable des forces de travail, que veulent ces forfaits et 
ces locations, fait que, encore qu'on ait recours au travail 
servile, on fait assez souvent usage d'esclaves loués ; et il 
y a ainsi toujours, comme pour le cas de Crassus, un tra- 
vail salarié dont les sujets, selon les cas, ne sont pas les 
mêmes, mais dont la nature est toujours identique. 

Il est remarquable de voir comment on cherche à re- 
médier aux inconvénients que ces systèmes, quelque 
avancés qu'ils soient, ne pouvaient pourtant manquer 
d'avoir. 

L'avantage que le travail servile avait sur le travail 
mercenaire consistait [surtout dans sa continuité, dans la 
possibilité d'en disposer d'une manière illimitée, dans la 
discipline à laquelle on pouvait l'assujétir, dans le fait 
que, l'esclave étant incapable d'avoir un droit de propriété, 
le patron était par cela même garanti contre les dan- 
gers et les conséquences des soustractions d'objets que 
l'esclave pouvait commettre à son préjudice. 

Or, le but était de ti'ansporter dans l'emploi des mer- 
cenaires ces mêmes avantages, de chercher à concilier 
ainsi le côté favorable du travail servile avec celui du 
travail mercenaire. 



(1) Bekksr, op. cit., pp 430-431. 

(2) CjLTON.De agri cuUura^iU^i: ne quis concedat,quo olea legunda 
et faciunda carias locetur, extra quam si quem sociamlin praesentia- 
rum dixerit. Gfr. 14i, 5 ; 145, 3; Bbkker, op. cit. 1. c. ; Momhsen 
chez Bbkker, p. 432 ; Karlowa, (R.) Rechtsgeschicfile, II, S, p. 650. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 33 1 

Le but était, par suite, de renforcer le rapport de dé- 
pendance du travail mercenaire par des rapports de coha- 
bitation et la concession au patron d'un pouvoir disci- 
plinaire sur eux (i). 

On cherchait à se défendre et à se prémunir contre lès 
soustractions possibles en obligeant les ouvriers à jurer 
qu'ils n'avaient rien soustrait du fonds où ils étaient allés 
travailler et en convenant avec eux qu'il ne leur sera 
rien dû s'ils se refusent àjpréter ce serment (2). 

Pour obtenir le concours des travailleurs dans les lieux 
malsains il fallait élever la rétribution (3). 

Les instruments et outils fournis par le patron étaient 



(1) Karlowa, a. Rechtsgeschichle., II, 2 p. 6i4 : Es wird zur Zeit 
JsDer haûflger vorgekommeii 8ein,dasz ein rœmischer Bûrger,welcher 
keine [genûgeode Anzabi von Sklaven batle,arme Freie servorum loco 
iïi operts gegen eine merces batte. Solche mercennarit welcbe auch 
ibre operae wobl schlechibin/so dasz dem conductor die Bestimmuug 
d^er Art derselben znstand, zu vermieten pflegten, gebœrten zurHaus- 
genosseDschaft des conductor. Dlesôs batte einmal eine grœssere 
Iaktische AbbaBogigkeit des mercennarius zur Folge, es konnte aber 
auch rechtlicbe Polgen haben : Vorlbeile, an welchen die Hausgenos- 
senschaft der Haushern teiloehmen darf, kommen auch solchen 
mercenarii zu gute. [L-4, pr. D. de usuet habit. 7, 8], nurvon sol- 
chen gilt der Satz, dass aus einem von iboen gegen den condiLCtor 
verûbten furtum die ùctio furti nicht eotstebe [L. 90 (89) D. De fur 
tis 47, t. Cfr. aussi 1. il, § 1. D. de poenis 48, 19], denn man schrieb 
wohl dem Hausherrn solchen, aber auch nur solchen, mercennarit ge- 
genûber eine Disziplinarbefugniss, wie gegen ûbôr Freigelassenen 
und Klienten, zu. 

(2) Gaton., De agri cuU.j 1(4, 2 ;quioleam legerint, omnes jurante 
ad dominum aut ad custodem sese oleam non subripuisse neque 
quemquam suo dolo malo ea oletate ex fundo L.Manli. Qui eorum non 
ita juraverit, quod is legerit omne, pro eo argenlum nemo dabit, 
neqne debebitor. Cfr. 145, 2. 

(3) Gaton., De agr. cuU. 14, 5. 



33^ ^A FiN E* i. iiSCLAyA<5P 

gafa^tis çont^^ taut<è dégrad^ition possiible f fjr J(« <Jroit 
i:©QO;^nii .w lom.tor .(le ret^i^ir .^w 1^ pri^x 4« ft«l#.ir^ po.E- 
vi^tt 1^ 3Pci<?;Ut*n|; du doutnij^gç (i). 

Un sujet de préoccupation et de grand soinj ç'é»t^>J; pour 
k raAïtr^ de &e pré:munir coAtr^ le éangef gr^ad ^ Ae pas 
$yoir à tjemps ^t en nombre suffisant les ^r^y^iJJieuir^ qu'il 
bii foUaijt. Ceite incertitude était j;iîist,e^e^it vn d^ iacopr 
y^jiieîirtg du travail «alarité qui fôiis^it l'objet de conven- 
tions spéciales (2). C\«S;t da.9s.ce but,po^r assurer aumaî- 
tee, patr des garanties convenables, 1^ conAcwir^ d*vin^ lîiain 
d'oeuvre régulière, qu'où .faisait figu^pr dwis Ips çoç.'traite 
i^ clauses ayant pour obj,e.t d'^ssittrer te pai^wiwlt .e.?^act 
des travailleurs, avec au besoin faculté pour le maître de 
faire des retenues en faveur de ces derniers, pour les dé- 
dommager de ce qui ppuvait leur être dû par le red^mf- 
tor ou Tacbieteur de la .r:éc.olt^, et de se couvpr lui-mê- 
me de ses avances par un droit de gage sur ce que le 
redemJ)tory pour l'exécution de son contrat, avait intro- 
duit dans le bietu fonds (.3). 



id) .CUton., sDe nffT, iiult., lU, S-3 : sealae Ha ut. dates eeunt, Ka lod^ 
alto, Aifii qu^ Tetustate fracl» erunt. Si i»od {c^ruol] reddat, ^tte^mm 
. sotoéto, id i>iri boni arbitratu deduoetor. &k quki ceéenHitOBis op^ira 
iloiDino damoi datum eisrt, resolvito : id viri j>oni arbitrato dedoce 
tor ;'146, S : Vasa, torcula, iunes, sealae, Irs^etos et sLqiiid >aliut datiw 
«oritfsalvo reete reddito, niBi qusB vëttutale teaeta 'ariint,«l ]i<m>reddH, 
OBquomtfolviio. 

(2) Gaton., De agricult.^ 144, 3 ; legulos, quot opus ,aruitt,.proel)«io 
et strictores. Si non praebuerit, quanti çondpctum erU ant loçalum 
erit, deducetur : tanto minus debebitur. 

(3) Caton., Pc a^rict*/t., 145.' Si operarii conducti erunt aut fa- 
oienda locata erunt, pro eo resolvito ant dediicetur. — 146, 3 : ^ 
emptor legulis et facloribus, qui illic opus fecerint, non solverit,cui 
dari oportebit, si dominus volet, solvat. Emptor domino debetoet id 
satis dato proque ea reita ut s. s. e. ita pigaovi tuttU». 



LA ClVILî»AtïôH fOMAÎ(fE Et I'êSCLAVAGK ^^^ 

Quifttà Vâpt^ixïêé et à rhîtbileté d^^ ouvriô^fâ -^ ûfi des 
^v^nfiif^ès du tfôVâîl s=alarîé p^r U fa<5illté même qti'oû 
â^^^it de lô* dlîoî^r —, elle était g&tstmïe] psif le dtoit 
fés^t^'é àt. Ittâîtfe du fôttds et à l'acquéreur deâ ttniis 
ê'Ègtéet ou de récfù^r leê tfavailleurs eniployé» par le 
rédemp^r de* tf aVàu^s de ïâ fécôlte (i). 

Là lêcâiiô ùperhy cepetidatnt, avec tous ses avantâgei^, 
ptésfeiitalît riîï<iôuvénieiit de ne pas être à Tabri des coaïv- 
îi^m, PlusieWé per^ftnes, Voulant se charger d^uile tâche 
ou d'une entreprise quelconque, plutôt que de se faire 
nsiituêUetttent doncurrence et d'entraîner ainsi une dimi- 
nution du prix de location et un avantage pour le locàfxff^ 
s^'etitefidâient d'avance, s'associaient et finissaient par 
imposer l-eurs conditions â ce dernier en élevant artifi- 
ciellement le prix de la location. Or, on se prémunissait 
contre cet inconvénient aussi ; si, comme il semble (5 J, 
c'est à cela que se rapporte un passage, du reste contrô-- 
Versé, mentionnant l'obligation pour les socu de prêter 
serment comme quoi entre eux il n'a été concerté anté^ 
rieurement aucune manœuvre dolosive (3). 

De cette manière, le travail mercenaire, par le fait des 

(1) CAtoN., t)e agritUlt, 14S : fiomioes eos dato, qui placebuDt 
domino aiit custodi aut qui eam oleam emertt. Gfr., dans la mesorè 
où l'on peut l'appliquer ici, 146, 3; Soclum oeque habeto, ni si quem 
dominus jusserit aut cuslos. Sur le sens de homines Becker, op. cit., 
p. 430. Pour l'époque impériale v. G. I.L. X, 3948 1. S :suas operàd 
sanas valenles ? — IX 3^48 ; XI 3949. — Bruns, Fontes s, p. 3id. 

(2) Caton., De agri cuU.flU, 4-5 : Ne quis concédât, quo olea legen- 
da et faciunda carius locelur, extra quam si quem socium in presen- 
tiarum dtxerlt. Si quis adversutd ea fecerit, si dominus autxnsto^ 
volent, }Ur6nt omnes socii.SÏ non ita juraverint, proea olea legundai 
et faciunda nemo dabit neque debebitur eiqui non jurayerit. 

(3) Bbkkkr, Ueber die leges locationis^ etc.. p. 431 et suir. — 
Moi^nsEN, là, p. 43^. — Karlowa, op. cit., II, 8,p. 6oO-6M. 



334 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

libres et des esclaves, faisait son chemm, se dévelot)pant, 
gagnant du terrain, envahissant le champ cio» des plus 
anciennes formes de travail servile, cherchant une recon- 
naissance juridique dans de nouvelles institutions 
ou dans les anciennes pénétrées d'un esprit nouveau, 
évitant ou éliminant les obstacles qui s'opposent à son 
rôle, trouvant un stimulant dans les nouvelles conditions 
de vie pour lesquelles, à son tour, il devenait un levain, 
allant jusqu'à se subordonner la matière qu'il emploie, à 
s'en faire un appendice, comme il avait été lui-même au- 
trefois subordonné à cette même matière paraissant n'en 
être qu'un simple appendice. 

C'est à ce moment de son évolution que l'action nou- 
velle du travail se montre ; et elle a son expression dans 
la controverse bien connue relative à la speclficatio c'est- 
à-dire dans la question de savoir si le travail incorporé 
dans une matière appartenant à autrui laisse la propriété 
de l'objet ainsi transformé au propriétaire de la matière 
employée ou la transporte à celui qui l'a transformée par 
son travail. 

Cette controverse, qui n'est pas une simple discussion 
théorique mais dans laquelle se reflète une antithèse de 
rapports économiques toujours plus accusée, prouve pra- 
tiquement les progrès accomplis dans la nouvelle écono- 
mique ; comment la matière et le travail ne se trouvent 
plus et nécessairement réunis ensemble, mais tendent à 
se dissocier et se dissocient pour se combiner de nou- 
veau sous une autre forme. La controverse, sous couleur 
de deux directions juridiques opposées, oppose donc l'une 
à l'autre deux directions économiques contraires : expres- 
sions et reflets de deux époques diverses, de deux systè- 
mes divers de vie et de production : d'un côté les Sabiniens 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 335 

de Tautre les Proculéiens (i). Mais derrière Sabînus c'est 
l'économie du passé et l'ancienne fonction du travail ; 
devant les Proculéiens c'est la nouvelle économie et l'ave- 
nir du travail. Tonte la controverse est une expression de 
ce terme transitoire, de cette forme intermédiaire de pro- 
duction dans laquelle le travail, distinct de l'objet dans le- 
quel il est incorporé,est loué au client, lequel fournit 
d'ordinaire la matière sur laquelle le travail doit s'exer- 
cer (2). 

Avec ce sens pratique qui la distingue et cet éclectisme 
qui en était jusqu'à un certain point la conséquence, la 
jurisprudence romaine s'arrêta souvent à un moyen ter- 
î^e, (3) résolvant la question en faveur du propriétaire 
de la matière ou de celui qui l'avait transformée, suivant 
des considérations propres d'équité qui à leur tour se 
ramenaient en dernière analyse à une appréciation de la 
matière employée et du travail incorporé. Mais le fait 
même, que, si peu que le travail fût de quelque impor- 
tance, (4) la question était résolue en faveur du travail, 
était un indice de l'importance et de la valeur que ce 
dernier avait acquises et qu'il ne cessait d'acquérir cha- 
que jour davantage. 

(1) Gkty^nstit.y éd. Huschke, II, 79.* Quidam maleriam et substao- 
tiam spectandam esseputant, id est, ut cujus materia sit,ililu8 êtres 
quae facta sit,videatur esse, idque maxime placuit Sabino et G»ssio ; 
alii vero ejus rem esse putant, qui fecerit, Idque maxime dlversa» 
scholae auctoribus visum est*. ; Oertmann (P«), Die Volkswirth8cha,t8' 
lehre der Corpus jurts civilis. Berlin, 1891, p. 135 et sulv, 

(2^ Bûcher (K ), Gewerbe (Edwh, d.Staatsw., Bd.Iil) pM'Si : Aul dii 
Haufiglieit des gewerblichen Lohnwerlies deutet]endlich noch die berû 
hmte Streitfrage der Juristenschulenûber den Eigenthûmer des Fa- 
briltates bei der Stoflumwandlung (speciûcatio), wenn der Vorarbri- 
ter nicht zugeich EigenthQmer des Materiales war... 

(3) Gai, Instit., Il, 77 et suiv. 

(4) Gai. Tnst. II, 78-79 



Jj6 LA FIN I« l'eSCLAVAGB 

En réalité, la valeur du travail, la possibilité de le réduire 
à une certaine quantité de cette valeur qui dans rantiqifité 
était non seulement la mesure mais la forme par 
excellence de la valeur : la monnaie, son équivalence 
en argent ces deux cbo^es trouvaient toujours davantage 
moyen de se faire leur place dans la loi (i) ; au point .que, 
sous l'Empire, dans le cas de lésion corporelle de T homme 
libre, en dépit de la maxime que le corps de T homme ne 
saurait s'apprécier en argent, une façon de voir plus con- 
crète se faisait jour, et on arrivait à estimer en argent Fin- 
capacité temporaire ou permanente de travail du lésé et 
les conséquences du dommage qui lui avait été causé à lui 
et à sa famille (3) par le fait qu'il avait été mis dans 
l'impossibilité d'employer utilement ,et contre salaire sa 
force de travail. 



(1) Oertmann^ op. cit., p.l23 : Erst in spaeterer ZeU und im Gegen- 
tatjE za der allnalionalen Rechtsbildung ist im roBoiiscfaeii Recht eine 
Anerkenxiung der Bedeutung und der Ansprûcbe der redlicheo Ar- 
beit zur Durebbruch erlaogt.., 1. 52 § 2, 7 ; 1. 80, D. XVII, 21, §2. 
S. m, 25.... quia saepe opéra alicujus pro pecunia valot ; 1 52, § 2 
cU:..preUuni eain operae artis est vêla ment um.— Dièse Gitate in denen 
in ztemlich klaren Weise der Arbeit ein Wert (pretium) zugesprocheo 
wird und fur unseren Zweck von don erbeblichsten Interesse, zumai 
sie uns zum Tbeil scbon von den Ansichteii republikanischen Juris- 
ten referieren. 

(2) OfiRTMANN.. op. cit. p. 125 .* Wabreod ursprûnglich eine Enls- 
chaedignng wegen Verlelzung freier Menscben nach dcm Grund^atz 
« iiberum corpus nuilam recipit aestimationem» unzulassig war,warde 
in der Kaiserzeit.— DfiRNBUHG, II § 132,meint ; elwa spit Hadrian— die 
actto legis Aqulliae analog auf dlese Faslle ausgedebnt, so Uipian in i. 
7 pr. D. IX, 2 (quominus ex operis ûlii sit habUurus) und 1. 13pr. 
codem ; Gaius, In 1.7 D.IX, 3 (mercedes operarum, quibus caruil) and 
1.3, DIX, 1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 337 



XI 



Comme on Ta déjà remarqué avec raison, dans la con- 
dition juridique de l'esclave il y a lieu de relever une con- 
tradiction cachée mais profonde, qui doit finir par se faire 
jour et paraître plus accusée à toute occasion. 

L'esclave est un homme considéré et destiné à fonc- 
tionner comme une chose. 

En tant qu'on lui reconnaît le commercium, on le con- 
sidère comme doué d'une capacité juridique, mais en- tant 
que ne jouissant d'aucun droit politique et privé, person- 
nel ou patrimonial, son commerciiim^ lui-même, reste 
sans effet juridique, qui puisse faire de lui une personne, 
et ce n'est plus qu'un instrument et un moyen d'acquisi- 
tion dans les mains du patron. 

Il est une chose, mais il fait partie à^s familiares^ et il 
est admis à prendre part aux sacra familiaria. C'est un 
simple instriimentum vocale, mais l'affranchissement peut 
en faire un citoyen doté de droits politiques qui en la 
personne de ses descendants s'étendent sans cesse jusqu'à 
effacer en eux toute trace de leur origine vicieuse. 

Ce désaccord entre la loi qui fait de lui une chose et la 
nature, qui en avait fait un homme, était destiné à être 
mis toujours plus en lumière avec les conditions 
d'existence nouvelles et les événements, qui accusent 
davantage en l'esclave le caractère de la personne hu- 
maine, lui donnant les moyens et lui faisant un besoin 
de développer cette personnalité, et démentant ainsi 

Ciccotli 22 



338 LA FIN DE l'esclavage 

pour en faire quelque chose d'insupportable et de prati- 
quement contraire à la force des choses, dans la vie 
comme dans la loi, les principes juridiques posés et la 
série de leurs déductions logiques. 

A mesure que les frontières de l'Etat romain, si rappro- 
chées au début, reculaient, les relations et les rapports 
qu'il avait avec les autres peuples et le changement géné- 
ral des conditions de vie voulaient un terrain commun 
pour ces relations naissantes avec les autres autres Etats, 
et amenaient les Romains à développer, à changer lente- 
ment mais d'une manière continue, les formes, les moda- 
lités, les principes directeurs de leur conscience juridi- 
que et des lois positives qui en étaient l'expression, nées 
sou^ l'action de besoins restreints et pour satisfaire aux 
nécessités d'une vie économique et d'une vie civile éga- 
lement peu développées. 

Les analogies et les différences que présentait le droit 
romain avec les règles juridiques des autres peuples 
étaient faites pour modifier au point de vue théorique 
l'idée absolue que les Romains se faisaient de leur droit 
national, de leur statut personnel, de leur jus civile ; et 
les règles, qu'ils étaient alors contraints d'adopter comme 
un moyen terme entre leurs institutions juridiques et les 
institutions juridiques étrangères, commençaient et pour- 
suivaient ce lent travail d'assimilation réciproque et de 
fusion, par lequel le droit propre des Romains aurait pu 
figurer, à titre de catégorie théoriquement subordonnée, 
sous le concept général du jus gentium ; l'un et Tautre 
droit, le jus civile etlejus gentium, par une élaboration 
successive qui a pour résultat de généraliser plus encore, 
devant aboutir à l'idée du jus naturale. 
Cette étroite manière de voir, effet des conditions de 



•- >, 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 339 

vie étriquées de Tépoque qui n'admettait comme sujet de 
droit que le citoyen seul et qui faisait une seule et même 
chose de la qualité de citoyen et de la qualité d'hom- 
me, n'étendant pas la qualité de citoyen à tout homme, 
mais ramenant la qualité d'homme à celle de citoyen ; 
cette étroite manière de voir était destinée d'abord à se 
modifier, puis à disparaître sous l'action des expériences 
successives et toujours nouvelles qu'offraient aux Ro- 
mains un champ d'action plus vaste et de nouvelles con- 
ditions de vie. 

A ce moment la nature humaine de l'esclave devait 
non seulement être reconnue, mais s'affirmer explicite- 
ment. Et cette affirmation devait réagir sur la condition 
de l'esclave et servir de levain pour l'amélioration de sa 
condition juridique, en. même temps que de point d'appli- 
cation et d'expression théorique aux nouvelles exigences 
sociales. Mais ce n'était là que le contre-coup et le reflet 
des faits et des événements en si grand nombre qui avaient 
relevé ou modifié, dans la pratique, la condition et le 
rôle de l'esclave, et qui, par une série d'inductions prises 
de loin, d'expériences non interrompues, portaient à tra- 
vers toutes sortes d'actions et de réactions de caractère 
moral à ce nouveau concept de l'esclavage. 

Une des particularités notables des affranchissements 
d'esclaves à Rome, et même la plus notable, était celle- 
ci : que l'affranchi n'obtenait pas aussitôt, au moment 
même de son affranchissement, la faveur de voir rompus 
tous les liens de dépendance qui l'attachaient au patron ; 
mais, avec la condition de la liberté, il acquérait le moyen 
de la mettre en valeur, d'en exercer les privilèges moyen- 
nant le droit de cité qu'il acquérait en même temps, par 
le fait même de son affranchissement. 



340 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Cette dernière mesure dans laquelle, de son temps, 
Denys d'Halicarnasse (i) voyait simplement une mesure 
motivée par l'intérêt politique de la classe patricienne 
et qu'il justifiait par des raisons abstraites et d'ordre théo- 
rique, cette mesure devait avoir des causes plus com- 
plexes et plus variées. Parmi ces dernières, avait prévalu 
peut-être le besoin, auquel fait allusion Tancienije tra- 
dition relative à- la fondation de la cité (2), d'infuser un 
sang nouveau à la population décimée par des guerres con- 
tinuelles et la nécessité d'offrir aux affranchis un moyen 
de protéger eux-mêmes leur propre liberté, en exerçant 
eux-mêmes les droits de citoyen indépendamment de 
tout concours de leur ancien patron. Ce qui, au cours des 
générations, avec l'affaiblissement et la dissolution des 
rapports de patronat, ruinait par la [base le fondement et 
le raison d'être de Tantique clientèle, et se terminait à 
faire des descendants des esclaves un élément hostile à la 
noblesse ; encore que, — Denys le prétejnd, — les patrons 
eussent tout d'abord cherché et trouvé un appui politi- 
que dans lesr affranchis d'hier. 

En tout cas, sans vouloir ici encore insister sur les di- 
verses raisons probables qui avaient fait donner le droit 
de cité aux esclaves affranchis, et à ne considérer au con- 
traire que les conséquences, il est facile de voir et d'ap- 
précier à sa valeur tout l'efifet moral attaché à ce fait que 
l'esclave d'hier, devenu le citoyen d'aujourd'hui, pouvait 
prendre place aux comices à côté de son ancien patron 
et concourait avec lui à l'administration des intérêts les 

plus importants de l'Etat. 

*> 

(1) IV, 23. 

(2) Li¥., I, 8, 6... et ex ûnitimis populis turba omnis sine discri- 
mine, liber an servus esset, avida novarum rerum perfugit, idque 
primum ad coeptam magnitudinem roboris fuit. 



J 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 34 1 

Il est vrai, Taccès aux hautes magistratures était inter- 
dit aux affranchis ; Taccès au sénat également ; on cher- 
chait à les tenir rejetés dans une tribu urbaine pour con- 
tenir dans certaines limites leur action politique et en affai- 
blir l'importance; mais tout cela prouve une tendance des 
affranchis à gagner du terrain, à aller de l'avant ; et cette 
mesure de prévoyance consistant à les verser dans une tribu 
urbaine avait été une mesure de réaction contre la politi- 
que du censeur Appius Claudius, qui, ayant vainement 
tenté de leur ouvrir l'accès du sénat, les avait en atten- 
dant dispersés dans les tribus rustiques (i). A l'occasion, 
il est vrai, on faisait valoir comme une tache leur origine 
et ils étaient un objet de dédain manifeste pour les clas- 
ses plus élevées (2). Mais ils ne cessaient de gagner en im- 
portance et en pouvoir effectif dans la vie pratique : ils 
acquéraient crédit et considération parmi les classes 
moyennes de la population, ils tenaient une place consi- 
dérable dans l'armée de mer et ils étaient à la veille d'a- 
voir, avec l'avènement de l'Empire, une influence non 
moins grande dans la hiérarchie administrative . 

Dans le dédale des conjurations et la fureur des discor- 
des civiles, on faisait fond encore sur les esclaves ; on leur 
promettait la liberté pour leur faire prendre parti (3) ; et 
ainsi ils prenaient parti à bon escient, toujours s'élevant 
à la dignité de citoyens ou se déclarant contre les citoyens 
(4). L'Etat lui-même, pendant les guerres puniques, avait 

(1) Liv. IX, 467 ; Nitzsch, Die Gracchen, pp. 70-71. 

(2| HoRAT. Sat.y I, 6. vers 45-46 : « Nuac ad me redeo libertino 
pâtre natum Qaem rodunt onmes libertino pâtre natum.— Lemonnier, 
op. cit. p. 254 et suiv. 

(3) Valer. Max., VIII, 6, 2 ; Plut., Sy//., 9 ; Appian. B. C.,I, 100 ; 
Sallust., Cat.f i4 ; Wallon, op. cit. II, p. 318 et suiv. 

(4) Liv., XXil, 57, 11. Cf. XXVII, 38 ; XXVIII, 46 ; Wallon, op, 
cit., II, 4S3. 



342 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

été contraint, par le manque de combattants, d'armer des 
esclaves, qui se trouvaient ainsi élevés à ce qui parais- 
sait la fonction la plus haute du citoyen, le fondement de 
toutes les autres dignités : le service dans les légions. 

Outre ces cas extraordinaires qui devaient à eux seuls 
virtuellement relever la condition morale des esclaves, 
en révélant pratiquement en eux Tessence humaine, par- 
tout la même, il y avait aussi l'aspect sous lequel se pré- 
sentait l'esclavage dans la phase nouvelle dans laquelle 
nous le trouvons par suite des conquêtes d'outre mer. 

Aux esclaves grossiers et incultes des époques anté- 
rieures succédaient les esclaves provenant des pays où 
était répandue la culture grecque, appartenant souvent 
aux classes les plus élevées de la population et l'emportant 
de beaucoup par la culture, l'extérieur, les manières sur 
leurs nouveaux maîtres, les forçant ainsi à méditer sur les 
péripéties de la vie humaine : tandis que, d'autre part, le 
souvenir des citoyens romains, eux aussi faits prisonniers 
de guerre et non rachetés, tenait présente à Tesprit des 
leurs et de leurs concitoyens cette pensée qu'un tel état 
de choses était trop souvent la réalité même. Le jus post- 
liminii^ introduit dans les institutions juridiques, prou- 
vait justement que l'esclavage pouvait être un triste acci- 
dent, un moment passager dans leur vie, sans être une dis- 
tinction naturelle. 

La diffusion du travail servile et l'importation des es- 
claves sur une plus grande échelle avaient empiré leur 
condition là où ils étaient achetés en grand nombre et 
employés loin des yeux du maître, pour être un objet de 
l'exploitation la plus extrême sous la pression de la con- 
currence et à des seules fins de spéculation. Mais là où 
ils étaient arrivés à faire partie de la maison en nombre 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 343 

plutôt restreint et à participer à la vie de famille, le ni- 
veau intellectuel plus élevé de Tesclave, sa capacité à 
remplir les fonctions les plus importantes et l'influence 
qu'exerce moralement sur sa condition présente le souve- 
nir de son origine, tout cela c'est autant de causes qui doi- 
vent lui assurer unmeilleur traitement. Les délicates fonc- 
tions qu'ils exercent, dirigeant l'exploitation du patron, 
ménageant l'administration de ses deniers, à la tète de ses 
spéculations d'affaires, près ou loin (i), — ces fonctions 
ne peuvent se concevoir sans qu'on pense aussitôt à des 
sentiments de fidélité, d'attachement mutuel entre le maî- 
tre et l'esclave, à l'habitude du maître de traiter douCe- 
ment ce dernier (2). 

« Contrairement à ce à quoi il faudrait s'attendre si Ton 
voulait s'en tenir au concept juridique de la servitude 
dans toute sa rigueur, — comme on l'a observé (3), — il 
est très remarquable, que dans Plante, la réalité est tout 
autre que la théorie juridique, et encore plus que, peu à 
peu, cette contradiction, qui semble inhérente à l'institu- 
tion même de l'esclavage, s'affirme peu à peu dans le droit. 
En fait l'esclave est bien souvent, dans les rapports ordi- 
naires de la vie, le conseiller et l'ami du patron ; vivant 
avec la famille, il prend part à ses joies et à ses peines: on 
leTdonne pour compagnon ou gouverneur aux enfants du 
maître ; et, à tout instant, le patron compte sur lui com- 
me sur une force dont il peut entièrement et absolument 
disposer en sa faveur. L'intimité de l'esclave avec le maî- 
tre arrive bien souvent à un tel point, que l'esclave appor- 

(1) Marqu^rut, Vie privée des Romains^ I, p. 190 et suiv. 
12) Ihering, Geist d. rœm.Rechts, II, Th., l Ablh., p. 187. 
(3) Costa. H diritto romano privato nelle commedie di Plauto.To- 
rino, 1890, p. 94, avec les textes. 



344 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

te aux affaires de ce dernier le même intérêt, sinon un 
plus grand, que celui qu'il pourrait apporter aux propres 
affaires de son pécule^ tout comme si les affaires de son 
maître étaient les siennes propres. Si le patron est fils 
de famille, alors la confiance et Tintimité entre le maître 
et Tesclave arrivent à d'étranges excès ; et l'on voit le 
maître et Tesclave, tout à fait de pair, ou même les rap- 
ports entre eux entièrement intervertis, s'adonner tous 
deux ensemble à toutes sortes de divertissements et de 
débauches. » 

Son rôle plus considérable et l'importance plus grande 
des maisons confiées à ses soins, non seulement grandis- 
saient la situation de l'esclave au regard de son patron, 
mais rélevaient encore au regard de tous les autres dans 
les rapports ordinaires de la vie, et le mettaient parfois 
au-dessus des libres. Les fonctions remplies par les escla- 
ves publics comme exécuteurs des ordres des magistrats 
auxquels ils étaient . attachés; le rôle important qu'ils 
jouaient dans les sociétés de publicains (i), le pouvoir 
qu'ils avaient, à l'occasion, de presser, contraindre, sur- 
charger d'impôts débiteurs et contribuables, les devaient 
bien souvent mettre à même de regarder les libres de haut, 
d'afficher à leur égard une supériorité réelle qui les ven- 
geait de l'infériorité de leur condition juridique. Avec la 
sphère d'action, indéfiniment grandissante, que l'exten- 
sion continue de l'Empire romain assurait aux magistrats, 
à mesure que leur pouvoir personnel d'abord incertain, 
devenait un fait moins accidentel et plus sûr, il se produi- 
sait de plus en plus fréquemment que les esclaves jugés 
dignes de toute la confiance du maître, devenus son bras 

(1) Kniep F., Socieias pubUcanorum. Jéna, lS93,p. 65 et sulv. 



\ 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE ^ 345 

droit au loin, et à la rigueur ses complices, pouvaient se 
comporter en véritables autocrates et voir une distinction 
toute byzantine et illusoire dans la distinction de Tétat 
d'esclave et de Tétat de libre. 

La cour plus ou moins nombreuse, qui entoure Sylla 
et Verres, nous en donne l'exemple ; et, du reste, les es- 
claves sont des instruments si propres à être employés 
parles libres à toutes les besognes et à l'accomplissement 
de toutes leurs volontés personnelles qu'à mesure que 
croît le pouvoir de ceux-ci, croît tout pareillement le 
rôle et l'importance des esclaves, jusqu'à atteindre le 
degré de développement extrême, et admis de tous, que 
nous leur voyons avec l'avènement de l'Empire. 

La fonction transforme, façonne l'organe à son image ; 
et la distribution, toute particulière, des fonctions socia- 
les ne peut moins faire que de se refléter dans la manière 
dont doivent être respectivement considérés les esclaves 
et les libres. 

La distinction sociale si tranchée entre le libre, qui vit 
du travail d'autrui ou du sien propre, maître dans sa mai- 
son et dans son champ, indépendant dans ses actions 
de tout pouvoir étranger, — et l'esclave Considéré et em- 
ployé comme instrumentiim vocale, sur le même pied que 
les bêtes de labour, cette différence allait s'atténuant et 
peut-être disparaissant avec l'accroissement du pt^olétariat 
et la diffusion du travail salarié. Avec la part toujours 
plus grande faite au travail salarié, libres et serfs devaient 
souvent se trouver au même niveau, accomplissant des 
besognes du même genre au service d'autrui, sans* que ni 
leurs conditions d'existence ni leur situation morale pré- 
sentassent de différence vraiment notable. Dans ce cas, si 
cette promiscuité des libres avec les esclaves abaissait en 



/ 



34^ LA FIN DE l'esclavage 

quelque manière la condition des travailleurs mercenai- 
res, cette même communauté de vie et de travail avait 
pour effet d'élever un peu celle des esclaves et de faire des 
uns et des autres, en un certain sens, une classe unique. 

Et c'est ainsi que, si, en Italie, la possibilité d'un para- 
sitisme privé et public, Texercice plus répandu des droits 
publics avaient pour effet de distinguer plus nettement le 
prolétariat et l'esclavage, et même assez souvent de les 
opposer Fun à l'autre, en province, comme par exemple 
en Sicile, l'un et l'autre entretenaient des rapports tels, et 
y leur genre de vie était tellement ressemblant que les in- 
surrections les trouvaient unis, formant une seule et même 
masse de rebelles (i). 

Même la condition des affranchis ne pouvait manquer 
d'exercer son action favorable sur la façon dont les escla- 
ves étaient considérés. 

Les affranchis commençaient à former — comme il ad- 
vint plus tard, les inscriptions le prouvent, à un de- 
gré toujours plus grand sous l'empire — l'élément le plus 
actif et le plus industrieux de la cité. Les nécessités de 
l'existence les obligeaient à exercer le métier qu'ils avaient 
autrefois exercé étant esclaves et à faire preuve d'industrie 
pour subvenir à leurs propres besoins et pour faire face 
aux charges imposées par leurs patrons. La condition 
d'infériorité 'morale, qu'ils devaient à leur origine, les 
remettait même avec plus de force encore dans le monde 
des affaires, comme il arrive à tous les éléments frappés 
d'incapacité politique. Lorsque Ja loi Claudia eut in- 
terdit àJ'ordre sénatorial le commerce, les affranchis de- 
vinrent les prête-noms et les intermédiaires dont se 

(i)DioD Sic, XXXIV, 2, 48. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 347 

servirent les membres du Sénat pour continuer leur tra- 
fic. Avec l'importance toujours croissante de la propriété 
mobilière, la considération et la puissance des affranchis, 
qui, directement ou indirectement, en leur propre nom 
ou au nom d'autrui, en avaient le quasi-monopole, durent 
croître en même temps que croissait la puissance de l'ar- 
gent, dont ils étaient les représentants les plus authenti- 
ques. 

Beaucoup de ces affranchis, comme tous les nouveaux 
parvenus, cherchaient, quand, leur fortune'faite, ils vou- 
laient s'entourer de prestige moral, à faire démentir leur 
origine en marquant pour les esclaves le plus grand déta- 
chement ou même du mépris, en les traitant mal (i).Mais, 
c'était le cas pour les affranchis qui s'élevaient au premier 
rang par leur fortune et leur situation ; les autres, comme 
le montrent les inscriptions de Tépoque impériale, étaient 
contraints de conserver avec les esclaves leurs anciens 
rapports, à vivre avec eux jusqu'à un certain point et à 
contribuer ainsi d'une manière indirecte à leur élévation. 

En outre, quel que pût être le dédain des affranchis 
pour la classe des esclaves, le mouvement ascensionnel 
seul des premiers, la vue de ces anciens esclaves libérés, 
à la porte desquels faisaient presse les personnes du rang 
social le plus élevé pour mendier un prêt ou, comme plus 
tard, à l'époque impériale, pour mendier des faveurs ; ce 
spectacle devait avoir naturellement son effet sur la con- 
dition des esclaves dont on pouvait dire que chacun d'eux 
portait virtuellement en lui le pouvoir qu'on voyait réalisé 
en la personne des affranchis. 



(1) Tacit., Ahn, XIII, 23 ; Wallon, op. cit. II2, p. 427. 



348 LA FIN DE l'esclavage 

On comprend comment toute cette série de faits devait 
contribuer à former une conscience juridique nouvelle, 
où devait nécessairement se refléter ,et cela plus tôt que 
plus tard, la nouvelle condition de choses. 

Une des premières et des plus complètes expressions 
de cette nouvelle conscience juridique nous est donnée 
par un passage vraiment remarquable de Denys d'Ha- 
licarnasse (i), passage d'autant plus remarquable que d'or- 
dinaire le caractère de l'écrivain est d'être insignifiant. 

Pratiquant encore cette fois l'anachronisme, Denys 
met dans la bouche d'un personnage, qui n'est autre que 
Servius Tullius, des paroles qui semblent être celles dont 
se servira plus tard Sénèque au sujet des esclaves, et qui 
sont celles-ci : avant tout il leur « dit qu'il s'étonne de 
voir quelques-uns de ceux qui s'irritent croire que les li- 
bres se distinguent des esclaves par nature et non par les 
hasards de la fortune. Ils ne jugent pas que ce qui fait les 
hommes dignes des honneurs ce sont les mœurs, les qua- 
lités, mais non la fortune ; et cependant ils voient combien 
c'est chose vacillante et instable que la fortune, et que 
personne ne peut se dire vraiment heureux qu'à la condi- 
tion de l'être jusqu'à la fin. Ils devraient considérer com- 
bien de cités grecques et étrangères sont passées de l'état 
de servitude à l'état de liberté ; et combien sont passées de 
la liberté à la servitude. .. » 

11 ne peut naturellement venir à l'esprit de personne 
d'attribuer uue valeur historique à ce prétendu discours 
de Tullius ; mais on peut y voir comme un indice de l'é- 
tat d*esprit des écrivains du temps de Denys, et il est 



(1) IV, 23. 



\ 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 349 

remarquable que ce soit à Servius que Denys ait pu 
attribuer des idées et des paroles comme celles-là. 

Cette conscience nouvelle, conséquence et reflet de la 
vie et des expériences nouvelles, est Tindice de la révo- 
lution morale amenée par la révolution économique, et 
qui, dans la mesure même où elle se développait, appa- 
raissait comme Tœuvre d'un procès purement idéal in- 
dépendant de toute cause étrangère et exerçant son action 
directement comme tel. 

En réalité, cette transformation morale, dont ceux qui 
sont venus après n'ont pas toujours su voir Forigine indi- 
recte et lointaine, que pouvaient encore bien moins voir . 
les contemporains, — cette transformation morale, quel- 
que distincte qu'en fût la racine, finissait bientôt par agir 
d'une manière inconsciente et continue, même comme 
simple motif moral sous forme d'impulsion spontanée 
individuelle et de sanction de l'opinion publique.. 

La révolte du sentiment public, qu'on voit éclater 
dans les commencements de l'Empire, contre le supplice 
décrété d'un grand nombre d'esclaves,'rendus responsables 
pour l'assassin inconnu de leur maître, et dont Tacite (i), 
nous a transmis la mémoire, peut servir d'exemple. 

Le Stoïcisme, — cette idéologie, qui, moyennant et par 
les expériences accumulées de la vie et de l'histoire 
par le sentiment des analogies essentielles que pré- 
sentent les peuples entre eux, s'élève à l'idée de l'homme 
abstrait et d'une vie morale supérieure et indépendante 



U) Ànn., XIV, 42. 



3^0 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

de Tordre juridique et politique et de la vie pratique mê- 
me, — le stoïcisme ne fait que tendre à devenir de plus 
en plus Texpression rigide et schématique de cet état de 
choses et de cette conscience nouvelle. 

En même temps, Faction même de cette vie nouvelle, 
transformée et devenant un sentiment spontané et incons» 
cient, trouvait un concours et un aliment dans des consi- 
dérations utilitaires et des contraintes extérieures, qui tan- 
tôt prenaient l'apparence trompeuse de tendances morales 
désintéressées, tantôt se montraient ingénument ce 
qu'elles étaient. 

Un esclave, enfin, était une propriété dont il fallait 
d'autant plus tenir compte et qu'il fallait d'autant plus soi- 
gner qu'on était moins opulent et porté à la dissipation, 
ne fût-ce que comme le reste de cet instrumentîim vocale^ 
dans lequel Varron comprenait les esclaves. Quand le 
prix des esclaves montait ou que pour des raisons diverses 
Tesclave avait un grand prix, le soin particulier qu'on 
en devait prendre allait de soi. Le vigneron dont Colu«« 
melle fixe le prix à huit mille (i) sesterces, on ne pou- 
vait évidemment lui voir arriver malheur sans vif regret. 

Même les révoltes serviles, dont l'écho allait s'affaiblis- 

sant mais cependant se prolongeait longtemps encore, 

J n'avaient pas été inutiles. Il ressortait un enseignement à 

la fois de ces révoltes et de la réaction sourde ou ouverte, 

lente mais continue, qui leur avait succédé. 

Caton, dans les ^tfouceurs accordées aux esclaves, ne 
voyait, en l'avouant sans vergogne, que des raisons et des 
fins d'utilité propre (2). 



(1) R. R.,IV,3. 

(2) Plut., Cal. maj. 2i. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 35 1 

Varron (i), parlant des surveillants, a dit qu'il ne faut 
pas leur permettre de se conduire de manière à tenir les 
esclaves en bride plutôt par la crainte des coups que par 
les bonnes paroles, s'il est possible de faire autrement. Et 
il ne faut pas avoir ensemble un grand nombre d'esclaves 
du même pays. C'est de là principalement que provien- 
nent les ennuis domestiques. Les surveillants doivent 
être rendus plus diligents par l'octroi de certaines fa- 
veurs ; il faut faire en sorte qu'ils aient un pécule et une 
femme serve comme eux, dont ils aient des enfants. Par 
là on les rend d'humeur plus stable et plus attachés au 
fonds. C'est par cet amour de la famille que les esclaves 
épirotes se recommandent et sont d'autant plus précieux. 
Il faut encore savoir s'attacher les surveillants par les 
égards qu'on leur montre. S'ils sont meilleurs ouvriers 
que les autres, il faut s'entretenir avec eux sur les tra- 
vaux à faire, parce que, en agissant ainsi, on les amène à 
croire qu'ils ne sont pas tenus en mépris par leur patron, 
qui, au contraire, tient compte d'eux. On obtient ainsi 
qu'ils mettent plus de cœur à leur tâche, surtout si on 
leur fait de plus quelques libéralités, soit en fait de nour- 
riture, soit en fait de vêtements, en leur faisant grâce de 
quelque travail, ou en leur faisant quelques concessions, 
comme la faculté d'entretenir sur le bien quelque animal 
qui leur soit propre, ou quelque chose de semblable ; en 
sorte que, s'il arrive qu'on soit obligé de se montrer sé- 
vère pour eux ou de les châtier, le sentiment des faveurs 
qu'on leur accorde les console et réveille en eux les bons 
sentiments et la bienveillance pour le patron. » 



(1) R. R.,I, 17, 5. 



^ 



353 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Et Columellç non seulement recommande de bien pré- 
server les esclaves du froid, mais il donne sur la manière 
générale de les traiter ces conseils suggestifs. 

« En ce qui concerne les autres esclaves, on suivra ces 
préceptes que je ne me suis jamais repenti d'avoir obser- 
vés : avec les esclaves rustiques, qui se conduisent bien, 
je me laisse aller à causer plus souvent qu'avec les es- 
claves de ville. Par mon affabilité je leur allège leur tâ- 
che, je plaisante parfois avec eux et je vais même jus- 
qu'à permettre qu'ils plaisantent avec moi. Souvent je 
fais même comme si je prenais conseil de quelques-uns 
d'entre eux, qui seraient plus habiles, sur les travaux à 
faire ; je les vois alors se mettre d'autant plus ardemment 
à l'œuvre, qu'ils s'imaginent qu'elle a été concertée avec 
eux et entreprise d'après leur avis (i). » 

Plus pitoyable est la condition des esclaves, et plus 
Columelle suggère le conseil d'éviter de l'aggraver ou mê- 
me d'en réduire, autant que possible, les ennuis. Pour 
les esclaves enchaînés, entre autres, voici ce qu'il dit (2) ; 
« D'autant plus grande doit être la surveillance du père de 
famille sur cette catégorie d'esclaves, pour empêcher 
qu'ils soient lésés quant à la nourriture ou au vêtement. 
Soumis, comme ils le sont, à un plus grand nombre de 
personnes : intendant, chef d'équipe, geôlier, ils sont 
, d'autant plus exposés à toutes sortes d'abus ; et la cruauté 
et l'avarice de ceux qui les exploitent les font encore plus 
dangereux. Le patron diligent a soin de leur demander 
tant à eux qu'aux esclaves non enchaînés s'ils reçoivent 
bien tout ce qui leur est assigné. 11 goûte par lui-même 



(1) R.R., I, 8. 

(2) R. R. I, 8. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 353 

si leur pain est bon et leur boisson : il examine leur 
veste, leurs manches, leur chaussure. Souvent il leur 
fournit l'occasion de faire entendre leurs doléances contre 
ceux dont la cruauté ou la rapine aggravent leur sort. Et 
nous faisons alors raison à ceux qui font entendre de jus- 
tes plaintes, tout comme nous châtions sévèrement ceux 
d'entre eux qui provoquent les révoltes et qui calomnient 
leurs surveillants. De même nous récompensons ceux qui 
se montrent adroits et industrieux . Aux femmes qui ont 
le plus d'enfants, qu'il faut récompenser quand elles en 
ont un certain nombre, nous accordons parfois le re- 
pos complet, et même la liberté quand elles en ont éle- 
vés quelques-uns . A celles qui ont eu trois enfants le re- 
pos; et à celles qui en ont eu davantage la liberté. Ce 
sont toutes ces choses, qui, jointes à l'esprit de justice et 
à l'habileté du père de famille, font assez prospérer le 
patrimoine ». 

Il faut noter encore ce que dit Columelle, dans le pas- 
sage où, parlant des besognes de la femme de l'intendant 
(villicîis)jil lui recommande de visiter tous les matins l'ex- 
ploitation pour voir s'il y a des esclaves malades ou qui 
se disent tels. « Et si elle se rend compte que le prétendu 
malade feint d'être malade, qu'elle le conduise néanmoins 
à l'infirmerie ; vu que il vaut encore mieux que, fatigué 
par le travail, il reste à ne rien faire et surveillé deux 
ou trois jours, que de tomber réellement malade par 
suite d'une fatigue excessive (i). » 

Il paraîtra peut-être difficile à expliquer comment, — 
pendant que d'un côté l'idée qu'on se fait de l'esclave va 
ainsi grandissant et qu'on sent mieux la nécessité de le 

(1) RR. XII, 3. 

Ciccoltl 23 



354 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

mieux traiter, et qu'à roccasion même on met le précepte 
en pratique, — c'est à même période qu'on trouve signa- 
lés les cas de mauvais traitements les plus extraordinaires, 
les actes les plus raffinés de cruauté. 

Et pourtant les deux choses sont moins inconciliables 
qu'on peut le croire à première vue. 

La critique d'une institution apparaît avec les jours de 
malaise qui en commencent la décomposition et comme 
un effet de cette dissolution intime, qui trouve dans la 
critique un aide et un moyen propre à l'accélérer. Mais, 
par cela même, la critique précède la fin réelle et com- 
plète de l'institution qu'elle vise à renverser, et les théo- 
ries nouvelles et les nouvelles directions morales ne font 
que refléter une réalité imparfaite et qui devient. En 
même temps, les remèdes qui, sans sortir du cercle de 
l'ancien horizon moral, sont imaginés comme des termes 
moyens entre le passé et Tavenir, comme des points d'ap- 
pui d'institutions croulantes, ne réussissent pas toujours à 
trouver leur application pratique, et, en tous cas, ne la 
trouvent pas toujours en même temps et partout. Comme 
dans toutes les périodes de transition, il y a, pour un 
temps, coexistence et conflit des éléments divers, qui 
représentent les uns pour les autres de véritables ana- 
chronismes réunis dans le temps, mais distincts et oppo- 
sés par l'esprit qui les anime. Et ce même procès de dis- 
solution, en se dévelop^'pant, multiplie les inconvénients 
qui font de l'institution une institution condamnée à 
mourir en accusant les anomalies, en rendant plus criants 
les contrastes ; donnant ainsi à ces périodes hist(»riques 
cette apparence de confusion absolue, dans laquelle un 
grand nombre de contemporains, égarés par leurs haines 
çt leur étroitesse d'horizon, voient comme la fin apoca- 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 355 

lyptique d'un monde, avec lequel ne finit pas seulement 
une des formes de la vie, mais la vie même. 

Si dans quelques cas, dans des conditions déterminées, 
bien des raisons conseillent et amènent *à mieux traiter les 
esclaves, dans certains autres la gène économique crois- 
sante, la moindre productivité du travail servile, la con- 
currence du travail libre contraignent à user, à Textréme 
et sans égard, du travail des esclaves et surtout à réduire 
leurs frais d'entretien. 

D'autres fois le mauvais traitement des esclaves pou- 
vait être Teffet de la variété des tempéraments ; la force 
du tempérament, chez certains patrons, l'emportant sur 
les nouvelles influences morales. 

Dans d'autres cas, si la valeur de l'esclave était une* 
des raisons, pour les personnes médiocrement riches, de 
le ménager davantage, ces considérations n'étaient plus 
de mise, quand il s'agissait des fortunes énormes dont les 
propriétaires dissipaient, sans avoir jamais une pauvre 
pensée, la force et la vie de leurs esclaves, comme ils 
faisaient de leurs richesses. 

Cette inégalité croissante des fortunes, qui aboutissait à 
la dégénérescence progressive des riches et des pauvres, 
qui était un ferment de vices et de corruption, — em- 
preinte d'un monde destiné à disparaître pour ressusciter 
transformé, — tout cela avait pour conséquence nécessaire 
le spectacle de difformités morales inévitables, qui, com- 
me formant ombre au tableau, devaient mieux mettre en 
lumière, faire mieux surgir encore l'idéal nouveau, l'œu- 
vre de rénovation sociale . 

Ce fléchissement du fondement » sur lequel reposait 
l'esclavage, qui, confondu avec la tradition, en constituait 
la légimité non seulement juridique mais économique et 



356* LA FIN DE l'esclavage 

morale, ce fléchissement devait donner occasion à la 
réaction sourde et individuelle, occulte et invincible des 
esclaves, et rendre féconds ces contrastes qui se termi- 
naient à des actes de cruauté. Et ainsi tout, le bien et le 
mal, la dureté et Tindulgence, l'adoucissement de la con- 
dition de l'esclave sous l'influence d'une action morale, 
les cruautés passagères par l'effet d'une nécessité pré- 
sente, tout concourait à miner Tinstitution de l'esclavage. 
C'était autant de germes de dissolution qui se préparaient 
à d'autant mieux fructifier sous l'Empire, dans un mi- 
lieu favorable à leur développement. 



XII 



Préparé et suscité par l'antagonisme caché, les opposi- 
tions croissantes et toujours (plus accusées de la métro- 
pole et des provinces, de la grande propriété et de la pe- 
tite, des possesseurs et des prolétaires, des dominants et 
des dominés, TEmpire se présentait comme une forme de 
gouvernement mieux en rapport avec la nouvelle étendue 
de la domination romaine, avec la nouvelle composition 
du corps social ; comme un organisme politique dans le- 
quel les oppositions et les dissidences de l'ère républi- 
caine pouvaient et devaient Irouver, sinon leur résolu- 
tion parfaite, tout au moins un certain tempérament et un 
état d'équilibre relatif. 

L'Empire trouvait sa raison d'être et le secret de sa 
vie et de son avenir,' — (encore que les instruments à sa 
disposition pour réaliser son œuvre n'en eussent pas 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L^ESCLAVAGE 357 

pleine et entière conscience) — dans un compromis im- 
posé par la force des choses, un compromis trouvé ou 
tout au moins bien accueilli par certains éléments, accepté 
ou toléré comme une inévitable nécessité par d'autres. 
On Va avec raison considéré comme une dyarchie, où le 
pouvoir était divisé, partagé également entre le sénat re- 
présentant l'aristocratie romaine et Tempereur représen- 
tant le peuple. Mais le peuple devrait s'entendre en vérité 
au sens assez large du mot ; et on pourrait voir dans Tem" 
pereur, toutefois souvent d'une manière inconsciente et 
enveloppée, le représentant de tous les éléments divers 
quî, comme les provinciaux, les esclaves eux-mêmes, d'une 
manière générale toute la population assujettie, n'avaient 
pas de moyen direct d'influer sur la direction politique de 
l'Etat, de faire entendre régulièrement leur voix propre, 
d'opposer une résistance à cette classe restreinte de per- 
sonnes qui, de Rome et de la zone immédiatement voi- 
sine de Rome, exploitait les sujets de toutes manières, mo- 
nopolisantle pouvoir, faisant de la loi et du gouverne- 
ment l'expression et l'instrument de ses intérêts propres. 
C'était dans Tintuition de ces solidarités multiples, dans la 

I 

conscience de ces grands intérêts convergents que l'Em- 
pire avait son meilleur soutien ; et plus s'étendait le cer- 
cle de personnes ayant le sentiment de son utilité, et 
plus l'expérience de tous les jours rendait cette utilité 
évidente et certaine ; et plus l'institution jetait des racines 
profondes et acquérait de vigueur. 

Ce Pouvoir, avant d'être/ comme plus tard, une insti- 
tution, avait les caractères et les formes d'une hégémonie 
personnelle , et s'exerçait et opérait par des voies et 
moyens qui tenaient le milieu entre les moyens pri- 
vés et les moyens publics, par lesquels certaines fonc- 



35^ LA FIN DE L ESCLAVAGE 

tions et démarches, ayant un caractère public indiscutable 
mais étroitement rattachées à la personne du prince, pre- 
naient l'apparence de rapports et fonctions privées. D'au- 
tres fois, au contraire, ces rapports et fonctions ayant un 
caractère privé finissaient par prendre, même sans le vou- 
loir, un caractère public. 

Pour réaliser les conditions nécessaires à l'exercice de 
Thégémoriie personnelle, le prince avait besoin d'une 
nombreuse catégorie de personnes ne vivant pas, pour 
ainsi dire, leur vie propre, mais qui fussent comme un 
prolongement de sa personne, son bras droit atteignant 
au loin ; qui, tout en pouvant à la rigueur remplir 'le 
rôle de fonctionnaires, restassent attachés à lui par un 
lien de dépendance étroite, et reconnussent en lui la rai- 
son propre de leur action et de leur situation même. 

Personne ne pouvait mieux que les affranchis et les 
esclaves remplir cette tâche, mieux s'adapter à la nature 
de ces fonctions à la fois humbles et relevées. 

Ils formaient en même temps un élément étranger à 
toutes traditions non seulement républicaines mais politi- 
ques ; et, pour cette raison, ils avaient l'avantage d'être 
de meilleurs et plus sûrs instruments dans la njain du 
prince, dans sa lutte, non plus ouverte mais persistante 
toujours d'une manière sourde, contre les classes domi- 
nantes qui avaient perdu le monopole du pouvoir. 

Ceci explique une contradiction apparente dans la ma- 
nière dont les affranchis sont traités sous l'Empire. Dès 
l'origine, bien traités et favorisés dans leur pouvoir effec- 
tif, les affranchis voient en même temps le Gouverne- 
ment diminuer leur condition politique, leur enlever, il 
semble, le droit de vote ; les exclure des légions ; exiger, 
pour pouvoir être pris dans les équipages delà flotte deve- 



>. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 359 

nue un véritable service militaire, la condition de libre, 
et leur interdire enfin l'accès aux magistratures et aux 
sacerdoces (i). 

La raison de ces restrictions, 'c'était justement, semble-t- 
il, le but d'empêcher que, par le moyen de nombreux 
affranchissements, les particuliers pussent se créer des 
clientèles capables de jouer un rôle dans le domaine de 
la politique ; et que les affranchis, entrant de plein pied 
dans l'exercice des droits politiques, s'accoutumassent à 
voir dans le Pouvoir impérial un adversaire plutôt qu'un 
représentant et un protecteur. 

Au pouvoir douteux qu'ils auraient pu conquérir dans 
le champ de la politique et de l'administration de la cité, 
à une époque où le principat cherchait à devenir toujours 
plus envahissant et dominateur, les affranchis devaient 
préférer la place considérable qui leur était faite dans la 
hiérarchie de la Cour impériale, dans la gestion des 
finances, dans Tadministration et parfois dans le gouver- 
nement même des provinces impériales (2) : cette derniè- 
re faveur les investissant du pouvoir impérial et fai- 
sant d'eux à la fois les instrunients et les associés de ce 
Pouvoir. 

Avec la réforme, accomplie par Adrien dans le domaine 
de l'administration impériale, les postes les plus en vue 
reviennent, il est vrai, à l'ordre équestre, et les affranchis 
passent au second rang (3), ne remplissant plus que des 



(i) MoMMSEN, Droit public romain, trad. fr., VI, 2, p. 36-40. 

(2) HiRscHFELD (0.), Untersuckungên auf dent Gebiete der roemisc, 
hen Verwaltungsgeschtchte. Berlin, 1877, I, p. 30-3, 242 ; Fried- 
i^AmoERyDarstellungenj 16, p, 171 et suiv., 192etsulv. 

(3) HIRSCHFELD, op. Cit., pp. 248 et suiv. ; ' Fhiedlaender, op, Ctt.y 
I^ pp. 82-83 ; 186 et suiv* 



360 LA FIN DE l'esclavage 

offices de second ordre. Mais il faut remarquer que Tor- 
dre équestre n'était pas absolument fermé .aux affranchis 
qui avaient les moyens de s'y élever graduellement ; et, 
ensuite, s'il est vrai que le monopole du pouvoir formel, 
que donne la hiérarchie , pût échapper de leurs mains, 
ils étaient bien loin de perdre cette puissance effective 
que leur assuraient dans la société et plus encore à la 
Cour du prince leur richesse, leur Aversité d'aptitudes, 
leur fécondité d'expédients et de moyens, leurs façons 
de faire insinuantes et perfides parfois auxquelles ils 
s'étaient formés dans les années de servitude et qu'ils 
portaient alors avec eux dans la vie comme une arme : 
l'arme la plus maniable et la plus propre pour une épo- 
que et une vie comme celles delà Rome impériale. 

Ils savaient tirer parti des ressources de leur esprit, de 
la jeunesse des empereurs, de leurs faiblesses, des rivalités, 
des ambitions et des passions des femmes de leur famille 
pour ourdir toute une trame d'intrigues, dont les fils 
étaient dans leurs mains et qu'ils resserraient ou relâ- 
chaient à volonté . 

« Le plus grand nombre des Princes, — pouvait dire 
Pline à Trajan(i) — ont été les maîtres des citoyens, 
mais les esclaves de leurs affranchis ; ils gouvernaient 
d'après les suggestions, d'après les indications de ces 
derniers ; ils sentaient par eux, ils parlaient par eux ; par 
eux passaient les demandes de prétures et de consulats ; 
et par eux aussi s'obtenaient prétures et consulats 2^. 

En fait, le régime sage d'un Auguste et le régime sévè- 
re d'un Tibère avaient donné l'exemple, le premier de la 
rapacité de Licinius, Tautre de la faveur de Sévère, de 

(1) Pàne6yr.,c. 88. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 36 1 

Thalles, de Nom ius ; mais Tinvasion, contenue sous ces 
premiers princes, n'avait plus rencontré d'obstacles sous 
Caligula, sous Claude spécialement et sous Néron, et, 
contenue parfois par quelque empereur plus sage et 
plus énergique, elle était toujours prête de nouveau à 
dépasser les bornes avec des empereurs du genre de Do- 
mitien, de Commode (i), d'Héliogabale (2). Même les 
bons empereurs, comme Marc Aurèle, ne réussissaient pas 
à maintenir l'action des affranchis dans de justes limites; 
en tous cas, même sachant les contenir, ils les avaient 
toujours en honneur. Ainsi Adrien (3), ainsi Trajan, dont 
Pline disait (4) : « Tu marques à tes affranchis la plus 
grande considération, mais toujours comme il convient à 
des affranchis ; et tu crois que c'est pour eux assez d'hon- 
neur s'ils sont réputés gens probes et de bonne con- 
duite ». 

La condition de fait, que les esclaves savent acquérir 
et conserver dans la maison des puissants et particuliè- 
rement à la cour impériale et dans ses dépendances, leur 
assurait une prépondérance et un prestige qui dépassent 
leur condition légale et en est comme un démenti. 

Qu'importe que leur condition servile les empêche de 
participer à l'exercice des droits politiques de plus en 
plus nominal et illusoire, s'ils peuvent, avec les avanta- 
ges et l'irresponsabilité du pouvoir indirect, s'assurer la 



(1) FaiBDLABNDER DarsUllungên^ I^ ,p. 88 et suiv. avec les témoi- 
gnages cités là. 

(2) HisT. AuG., Anton. Heliog.^c. 11 : Fecit libertés praesides, lega- 
t03, consules, duces, onmesque dignitates polluit ignobilitate homi- 
num perditorum ; — c. 6: Yendidit et honores et dignitates et po- 
testateni) tam per se quam per omnes serves et libidinis ministros. 

(3) HisT. AuG., Hadr.j c. 9, 16. 

(4) Paneg., 88. 



362 LA FIN DE l'esclavage 

jouissance d'un pouvoir effectif ?- Qu'importe qu'ils gar- 
dent encore sur leur corps, souvenir fâcheux d'un temps 
passé, les traces de la main inexorable du maître ? A cela 
aussi sait porter remède l'art de la toilette plus savant de 
jour en jour, riche d'expédients et de cosmétiques. Et 
pendant ce temps, sénateurs et magistrats et puissants de 
toutes sortes se pressent à la porte ou dans l'antichambre 
du fav(5ri (i), s'évertuant pour que leur servage ne passe 
pas inaperçu, ou sollicitant une audience accordée à la 
longue et avec toutes les formes de nature à accuser les 
sentiments peu bienveillants et à faire sentir la supério- 
rité de l'ignoble fils de la fortune : — la fortune dont le 
caprice Ta d'abord maltraité en le faisant naître dans les 
bas fonds, puis l'a, d'un sourire nonchalant, lancé au faîte 
pour l'y tenir en un difficile équilibre, jusqu'au jour où 
elle Ten précipitera, quand le vent du succès ou l'hu- 
meur bizarre du maître viendront troubler ce savant et 
périlleux jeu de haute voltige et lui feront perdre 
l'équilibre. 

Les affranchis et dans certains cas même les esclaves, 
contraints par l'état d'infériorité, où les met la loi, de 
satisfaire par d'autres moyens leur désir de s'élever et 
d'améliorer leur condition, mettaient à profit tous les 
moyens pour faire fortune. 

Leur situation à la cour et la faveur impériale leur ser- 
vaient à faire parfois des fortunes énormes (2), amassées 
par les pilleries de toutes sortes ou le trafic de leur in- 
fluence en faveur de la foule des postulants. 

Sans parler même de l'art du parasitisme, un art cultivé 



( I ) Fribdlaender, DarsteUungen, là, p. lOl . 
(2) Frikdlaender, DarsteUungen, U, p. 96 < 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 363 

avec amour et habilement exploité, ils représentaient 
encore l'élément le plus industrieux, le plus savant dans 
Tartde découvrir des sources de gain, dans l'art de réussir 
surtout dans le commerce, mais aussi dans toutes les au- 
tres branches d'industrie ; soit qu'ils fussent les premiers 
à frayer la voie, soit qu'ils y rencontrassent la rivalité du 
travail libre. 

Des esclaves', qui véritablement n'étaient tels que de 
nom, se voyaient ainsi rendus indépendants ou presque 
indépendants de leurs maîtres, forts de leurs grandes ri- 
chesses et ayant toujours recours davantage à Tusage des 
servi vicarii : ces vicarii sortis comme un rejeton "de l'ins- 
titution du pécule, servant de moyen de spéculation, puis 
devenus comme des substituts de l'esclave lui-même, en- 
fin arrivés à entourer ce dernier d'une suite d'esclaves 
parfois nombreuse (i). 

Les affranchis, ensuite, tendaiôiit à constituer eux-mê- 
mes une classe moyenne dans laquelle ils s'insinuaient 
par tous les moyens, qu'ils pénétraient de tous les côtés, 
s'élevant jusqu'à elle, comblant les vides existants, la do- 
minant par la puissance de Fargent. 

L'institution des Augustales, une institution bâtarde 
dont les origines ne se laissent pas nettement déterminer 
et qui, sans avoir de but ni de fonction religieuse bien 
définis, en avait les apparences^ l'institution des Augusta- 
Ics était une forme d'organisation de la classe des affran- 
chis, sans rapport avec les charges municipales, tout à 
fait à part de l'ordre investi du droit d'administrer les 



(1) Fhiedlaenorr, Darstellungen, P , p. 126 et suiv —Erman H., 
Serviis vtcarius, Vesclave de Vesclave romain, Lausanne, 1896, pp. 
391 ets uir. ; 436 et suiv. eipassim. 



364 LA FIN DE l'esclavage 

municipes, et sur laquelle allèrent se modelant et se 
constituant des organisations semblables formées d'autres 
personnes que d'affranchis. Cette organisation n'avait pas 
proprement d'action dans la vie juridique et administra- 
tive du pays, mais elle donnait le moyen aux affranchis 
de constituer un ordre, qui, entre le décurionat et la 
plèbe, dans les municipes, rappellait la position occupée 
à Rome, par Tordre équestre entre la classe sénatoriale 
et la plèbe, et leur permettait de se sentir non plus comme 
des éléments désagrégés et vagues dans le système de 
l'Empire mais comme une classe parfaitement définie. 
Elle les rattachait en même temps à l'autorité et à la 
personne de l'empereur auquel elle empruntait son nom 
pour en faire sa sauvegarde et son titre de noblesse. Elle 
les mettait, enfin, en mesure, grâce aux dons, aux lar- 
gesses et aux spectacles, d'accaparer la faveur de la 
foule, et d'accroître leur importance en le disputant vic- 
torieusement aux autres citoyens en munificence, en 
bienfaisance décorative : ce à quoi semblait de plus en 
plus se réduire la raison d'être de beaucoup de fonc- 
. tions et de charges. 

Sans parler de l'importance et de la puissance acquise 
par les esclaves dans Tétat même de servitude, qui cons- 
tituait un fait de plus en plus fréquent, même dans le 
cercle de la vie privée, avec l'accroissement des fortunes 
à l'administration desquelles ils étaient préposés en qua- 
lité d'actoresy de villcl ; sans parler de cela, l'état social 
qu'atteignaient les esclaves une fois affranchis ne pouvait 
pas moins faire que de se refléter sur la condition géné- 
rale des esclaves, et de modifier de plus en plus l'idée 
théorique qu'on se faisait des esclaves et de l'esclavage. 

En réalité, comme on l'a déjà ci-dessus observé, il ar- 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 365 

rivait très souvent que Tesclave affranchi ou simplement 
élevé au-dessus de ses compagnons de servitude, pour 
démentir sa basse origine, ne trouvait rien de mieux que 
de renier toute solidarité avec ses égaux d'hier, d'affec- 
ter et de montrer à leur égard du dédain ou même une 
attitude inhumaine. Cela n'empêchait pas les libres de 
considérer moralement d'un même point de vue esclaves 
et affranchis, de les confondre dans un même sentiment 
de mépris, ou de les regarder avec un même sentiment 
de peur ; d'autres fois de voir en eux une seule et même 
nature humaine que les événements plient à des rôles et 
des fortunes diverses. 

Ainsi, à mesure que des bas-fonds de la société, où les 
esclaves étaient relégués, s'en détachaient des éléments 
plus nombreux pour s'élever aux situations supérieures, 
la stratification existante perdait de sa rigidité et on pou- 
vait voir de plus en plus distinct le lien de continuité 
entre les différentes couches. 

La ténacité qu'apportent à se distinguer l'une de l'au- 
tre les différentes classes sociales et leur répugnance 
à se fondre ne se montrent nulle part mieux et d'une ma- 
nière plus accusée que dans les mariages, où l'obstacle 
qui vient de l'inégalité de la condition sociale est main- 
tenu par la coutume, quand la rigueur de la loi fléchit 
sur ce point. 

Il faut s'étonner d'autant plus de rencontrer des maria- 
ges mixtes non seulement d'esclaves et d'affranchis, mais 
de personnes appartenant respectivement à la condition 
libre et à la condition servile. 

Je ne saurais dire si, comme on l'a prétendu (i), et 

(1) Allard p., Les esclaves chréUens. Paris, 1876, pp. 286, etsaiY. 



V 



366 LA FIN DE l'esclavage 

dans quelle mesure ces mariages mixtes sont devenus plus 
fréquents dans les milieux chrétiens, par Tefifet de la nou- 
velle religion ; et cela d'autant plus que nous manquons 
de véritables preuves et que le sentiment religieux chré- 
tien tendait, plus il était sincère et ardent, à détourner 
de toutes sortes de rapports sexuels. 

On peut observer, au contraire, que ces unions conju- 
. gales mixtes apparaissaient et devenaient relativement 
fréquentes en dehors de toute action de la croyance 
chrétienne. 

Les servi publlci y qui par la nature de leurs fonctions 
occupent une situation de fait plus élevée que le 
commun des esclaves, nous offrent déjà des exemples de 
mariages avec des femmes libres (i). 

Le mariage entre les libres 'et les affranchis fut reconnu 
comme ayant force légale par les soins d'Auguste en 
736/18(2). 

Que les mariages entre les esclaves des particuliers et 
les femmes libres ne fussent pas rares dès les premiers 
temps de TEmpire, on peut le déduire du Sénatus con- 
sulte Claudien qui date de Claude, de Tannée 53(3), et 
dont on voit réclamer plusieurs fois la mise en vigueur 
avec une sévérité plus grande (4). Cette induction très 

(1) MoMMSEN, Droit public romain^ Irad. franc, vi, 2, p.l3. 
12) Dion. Cass,, liv, 16 ; lvi, 7 ; D. xxiii, 2, 23. 

(3) Tacit., inn.fXlI, 53 : Inter quae refert ad patres de pœna femi- 
narum, qu» servis conjungerentur ; statiiiturque 11 1 ignaro domino 
ad Id prolap^aB in serviliite,cui consensisset pro libertis haberentur — 
SuET. Vespas, cil: Libido atque luxuria coercente nullo invalue- 
rat ;auctor seoatus fuit decernendi ut quae se alienoservo junxisset, 
ancilla haberetur. — cf. Cod. Théoo., IV, 11, i ; C. J.. VII, 24. 

(4) C I L. IX, 154, 507, 872, 989, 1853,2307, 2728, 2877, 3057, 3680. 
Cfr. aussi 9i0, 1267, 2687, 2724, 2760, 3763 ; XII, 724, 901, i839, 3231, 
3310, add., 3601, 3751, 4465, 45f2, 4993.18, 357, 396,564, 881, 1654,2522. 

C 1 L. IX, 888 ; XIV, 283*, 3920. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 367 

plausible est confirmée, au reste, par le témoignage des 
inscriptions qui nous rapportent des cas de ces unions 
entre libres et esclaves (i), parfois à la cour impériale mê- 
me (2), entre maîtresse et esclave, et tout particulière- 
ment entre le maître et son esclave affranchie et épousée 
ensuite (3). 

. Ce sont là naturellement de simples restes de bien d'au- 
tres cas dont la mémoire n'a pas été transmise ou s'est 

perdue. 

D'autre part, le fait que non seulement ces rapports 
naissaient, comme la tradition littéraire nous Tapprend, 
du relâchement des mœurs, mais aboutissaient à de véri- 
tables unions stables : ce qui est autre chose; que non seu- 
lement cela se produisait mais arrivait à trouver son ex- 
pression publique et comme documentaire dans les 
inscriptions funéraires ; tout cela, dis-je, attestait l'exis- 
tence d'un courant d'idées nouveau, la victoire sur toute 
une série de préjugés, un long chemin parcouru pour 
combler l'abîme qui séparait les libres des esclaves. 



XIII 



Le vaste Empire romain, tel qu'il s'était constitué au 
cours des derniers siècles de la République et qu'il s'était 
consolidé et organisé avec le Gouvernement Impérial, 



(1) C I L. IX, 888 ; XIV, 2832, 392Q. 

(2) C ï L. IX, 1884 ; X r:9J ; XII. 682a, 3i46, 3782, 3301 ; XIV. 218. 
337, 396, 56i, 881, 165 i, 2522. 

(3) Friedlaender, Darstellungea^ IL, p. 3 et sulv. avec les textes 
cités là. 



368 LA FIN DE l'esclavage 

devenait comme le creuset 011 allaient se fondre, autant 
que cela se pouvait, les intérêts, les coutumes, les croyan- 
ces, les institutions de ses divers éléments. 

L'immense et merveilleux développement du réseau 
des routes était comme la condition matérielle, le substrat 
d'un système d'échanges plus facile et plus rapide ; et 
la paix, assurée au moins à l'intérieur de l'Empire, était 
l'heureux présage et comme le levain de ce travail de 
fusion lent mais continu. 

Eliminés, tout au moins sous la forme rude et immédiate 
de la guerre, les conflits entre cité et cité, région et ré- 
gion, peuple et peuple, s'évanouissaient ;les angles s'é- 
moussaient, les différences s'atténuaient. Toutes les éner- 
gies matérielles ou morales aboutissaient à Rome, désor- 
mais le centre du monde civilisé, la cité cosmopolite, où 
sous des noms nouveaux, plus organiques, douées d'une 
force d'impulsion plus grande, devenues de la pensée, 
des modes d'expression universelle, des œuvres d'art, des 
lois, elles se répandaient dans le monde entier par le 
moyen de ses colons et de ses marchands, parle moyen 
de ses armées, de ses agents d'administration, de sa langue 
et de sa réglementation. 

C'était comme un grandiose mouvement centripète et 
centrifuge, une diastole et une systole énorme ; par la- 
quelle cet empire s'efforçait de devenir quelque chose de 
cohérent et d'organique, trouvant à Rome son cœur et 
son cerveau, la révélation d'une vie que cette dernière 
alimentait de son sang, et qui était la sienne, et que toutes 
les parties de l'Empire sentaient d'instinct ainsi, sans réus- 
sir toujours à percer le mystère de cette croissance 
commune et de cette communion spirituelle. 

Dans le cercle de cette domination universelle, par une 



LA CIVILiaATlON RQWAINE ET l'eSCLAVAGE 36^ 

conséquence nécessaire, par une raison naturelle d'équili- 
bre, se développait une sorte de conscience universelle; 
L'accroissement quantitatif de Tagrégat, par une inévita^ 
ble réaction des parties, comme il arrive d'ordinair-e^ 
aboutissait à une transformation qualitative. Le particu*- 
larisme de la vie antique arrivait à un état de tension 
•et d'élargissement tel qu'il se dissipait, pour ainsi dire, 
dans son effort pour embrasser un champ d'action si vaste 
et contenir l'esprit nouveau. 

De là toute une vie morale nouvelle qui naît, qui cher- 
che son expression et son moyen d'action dans les con- 
ceptions systématiques comme le stoïcisme, dans les cou- 
r;ants religieux comme le Christianisme. 
- Ce procès, qui, comme conscience morale, ne cessait 
souvent de rester dans le vague et l'indécision, dans le 
domaine du droit s'affirmait d'une manière plus concrète, 
exerçant une pression continue sur les institutions et les 
règles légales et les obligeant à se transformer suivant 
une impulsion unique qui se manifestait sous un double 
aspect : l'aspect de rapports réels se reflétant dans la 
conscience comme besoin moral,d'une part; sous l'aspect, 
de l'autre, du besoin .objectif de trouver le mode voulu 
de coexistence d'intérêts et de rapports toujours de 
plus en plus complexes, dont il faut empêcher le conflit 
et favoriser le développement et Taction réciproque. 

Le droit, qui est aux phénomènes sociaux ce qu'est la 
vie aux phénomènes du monde organique, est la propor- 
iion qui rend possible la coexistence d'éléments divers ; 
qui, par suite, change avec le changement de tous les 
éléments de l'agrégat social, avec leurs manières diverses 
de se grouper, avec les modifications suryenues dans tout 
ce qui peut en modifier l'action. 

\ 



i*]0 LA FIN DE l'eSCLAVAGB 

Le JUS gentium était le résultat nécessaire d'un inévita- 
ble procès d'induction, qui, s'effôrçant dé trouver une 
règle et un terrain communs aux hommes des pays les 
plus divers, aux coutumes les plus opposées, cherchait et 
trouvait, sous les éléments accidentels et changeants, 
le fonds commun et stable. 

Le JUS naturale était le fruit d'un procès d'induction 
encore poussé plus loin, qui, en généralisant encore plus 
les règles du jus gentium et en les élevant au rang de 
lois nécessaires et absolues, cherchait à déterminer les 
conditions de coexistence pour les hommes, dans leur 
forme dernière et la plus simple, — indépendamment 
des formes spéciales qu'elles pouvaient prendre chez tel 
ou tel peuple, — pour en faire comme les règles fer» 
mes inhérentes à la nature humaine. 

Léquitéy qui, d'abord, comme une sorte de sens instinc- 
tif, de besoin d'équilibre, avait cherché à adapter les an- 
ciennes règles du droit étroites, rigides, sorties de be- 
soins limités, aux nouvelles conditions d'existence carac- 
térisées par des besoins plus grands et plus complexes, 
V équité prenait de plus en plus conscience d'elle-même ; 
et, tout en s'élaborant théoriquement en dehors des do- 
maines de la législation et de la jurisprudence, dans ces 
domaines mêmes, il lui arrivait non rarement de déve* 
lopper, par voie de déduction, jusqu'aux dernières consé- 
quences acceptables quelques principes plus^ou moins 
directement induits d'expériences répétées ; de manière à 
adapter, sans rompre brusquement avec la tradition, aux 
exigences nouvelles les institutions du vieux droit civil 
et de faire sentir son action même là où elle n'avait jus* 
qu'à ce moment rien à faire (i). 

(I) Cfr.VoiGT M., /us naiuraXt aequum et bonum, IV,pp. 22 et suiT. 



*. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 37! 

.L'Empire, qui représente la période et le milieu où se 
développe le plus et de la manière la plus remarquable 
cette nouvelle conscience juridique et morale, formée 
dans les temps qui préparent le régime impérial, Tem-» 
pire avait même dans son organisation l'instrument pro- 
pre à rendre plus efficaces et à traduire en pratique ces 
changements moraux. 

Qja'aumoment où naît et s'affermit l'Empire, la fonction 
législative des comices ait cessé plus ou moins rapide» 
ment (i), peu importe. Il reste certain que la fonction et 
le pouvoir législatifs vont toujours se concentrant da-i" 
vantage dans la personne de l'Empereur, dont, d'une ma- 
nière directe ou indirecte, la législation, la jurisprudence, 
enfin le droit civil tout entier apparaissent sous des for» 
mes multiples une émanation (2). 

La nouvelle conscience juridique et morale, — en voie 
continue de formation, ou sous la pression de Topinioix 
publique ou pour satisfaire à l'utilité politique et au3ç 
exigences du moment, — la nouvelle conscience juridi- 
que, surtout en ce qui concerne la classe servile, réussit à 
trouver son organe d'interprétation, le moyen de se tra- 
duire en acte, plutôt, jusqu'à un certain point, dans un 
pouvoir unique comme celui de l'Empereur que dans une 
aristocratie gouvernante ou une bourgeoisie dominante 
en nombre relativement restreint par rapport au re$te 
de la population de l'Empire, ou en nombre relative- 
ment trop grand pour être capable de céder aux sugges- 
tions du moment, pour reconnaître et satisfaire un be- 
soin moral supérieur d'autrui, peut-êtr-e étranger, en 



(1) Kàklowa R, R. g, I, p« 616 et suiv. 

(2) Karlowà, op. cit., I, p. 646 et suiv. ; pp. 657 et suiv. 



37^ • ' - Ï-A fï^ »Ë l'ëSCLAVACÏE : . v i 

apparence au moins, au cercle ' immédiat des intéressés 
eù:x-mémes. ' •■■> 

< Même, si l'on veut considérer la procédure extérieure 
et la technique de la fonction législative;, combien plus 
long et plus chanceux il était de mener à bon port, à 
travers les discussions et les tempêtes des comices, comme 
c'était l'ordinaire dans la période républicaine, une loi 
quelconque^ que de voir adopter iiiie mesure parle Sénat, 
sur l'initiative de l'Empereur^ ou de voir cette même 
mesure prise dir-ectement'par l!Empereur'lui-méme, sous 
une de ces multiples formes que peut prendre en lui le 
pouvoir législatif: leyw5 edicendi et tous les autres pou- 
voirs et attributions; qui,même sous l'apparence plus mo- 
deste de mesures particulières, permettaient au souve- 
rain de donner une direction déterminée et une expres-i 
àion parti-culière à quelques institutions. 
^ La perpétuité et la stabilité assurées par la suite à l'édit 
du préteur, sans qu'il fût touché en rien au droit de le 
suppléer, de le compléter, avaient ajouté à son caractère 
de commodité et de souplesse je ne sais quoi de systé- 
matique et d'organique qui en faisait un merveilleux 
instrument d'équité, lui permettant de pousser les points 
de vue nouveaux jusqu'aux conséquences voulues et de 
combler certaines lacunes. 

• Et c'est de cette façon que l'idée nouvelle qu'on se fait 
du fondement politique et non naturel de Tesclavage, 
après avoir eu bon accueil auprès des écrivains, (i) s'établit 
de la manière la plus explicite dans la jurisprudence eile^* 



(1) Voir ci-dessus p. 35 et sulv. ; Petron., Satyr., 71,1 : Amici et 
servi bomines sunt, etœque nnVLm 'lacftéail^llMruat etlaffisi ilios ma- 
las falos (si€) oppresserU... 



LA CIVILI&AÏIQN ROMiAINE ET l'^$CLAVAGE 373 

mtême (i). Cette îiouvelle. manière de vdir tfoûve son exs 
preSsioA dans le domaine même du droit,/ sans parler de^ 
formules générales,.dans'les mesures particulières qui ont 
précédé ou accompagnent les aphorism-es s'inspirànt ; dç8k 
vues nouvelles. . / , < ' y 

-La nouvelle forme politique, avec sa base plus large^ 
plus organique que, celle de la forme républicaine qui 
av^it conservé, toute changée et transformée qu'elle fût^ 
son aspect premier d'agrégat de groupes^gentilices, — ^ le 
nouveau pouvoir politique, attirant à lui les diflférentes 
fonctions ayant un Caractère public ;-t tout devait contrir 
buèr égalieitient à accuser toujours, davantage dans le droit 
de punir le cariactère éminemment public, et à miner léa 
derniers restes de cette juridiction familiale qui trouvait 
encore, à Tégard des esclaves, son application. 

C'est ainsi que, pour tout un ensemble de raisons de 
progrès moral et d'utilité politique, ce meurtre volontaire 
de Tesclave, qui, autrefois, considéré comme un droit, au-r 
rait à peine pu être l'objet d'un blâme moral de la part 
de l'opinion publique ou du censeur, devenait mainte-^ 
nânt, dès les commencements de l'Empire, un délit assi'-» 
mile au meurtre de rtionjme libre (2), Et la défense de. 
tuer l'esclave s'étendait ensuite à la défense de le mal- 
traiter. 
" Le pouvoir public; Cessant- de considérer conime lui 



(1) D. de êtatu hom., I, 5, h 4, § i : Serritiis est constilaUo jnrii 
gentium quâ quis domino aiieno (contra naluram) sùbieHiir, -^ Ùi 
L., 17 § 32. Ulpian : quod attinet ad ]ub civile, srrvi proùflfisiïafiièii- 
tur : non tamenetjure naturali, quia, quod ad )us natùrale attiiîét, 
oûines homines aequales aunt. Gfr. Schneider, Zur Geschichte der 
Selaverei im alten Rom, pp. 41 et suiv., p. 52. ■ \ ■ r 

(2) S0BTON., Ciaud., 25. — 6aii Inst. 1, 52-53. — Sôhneider, op. 
cit., p. 22. '^ 



574 ^^ ^^^ ^^ L^ESCLAVÀGB 

étant tout à fait étrangers les rapports entre esclaves et 
maîtres, affirme de plus en plus son droit de s*ingérer 
dans ces rapports en protégeant Tesclave contre le maître 
quiTafFame ou commet des cruautés- contre lui, ou l'engage 
dans des situations qui mettent sa vie en péril ou abais- 
sent sa condition morale (i). Pour excès et mauvais traite- 
ments Adrien avait condamné à Texil une dame (a) ; et 
Antoninle Pieux, reconnaissant une sorte de droit d'asile 
pour les esclaves dans le voisinage inïmédiat des statues 
de rEmpereur,trouvait le remède d'obliger le patron cruel 
à vendre son esclave (3). Déjà depuis l'année 61 après J.C. 
une lex Petronia, inaugurant une tradition suivie de plu- 
sieurs senatus-consultes successifs, disposait que Tesclave 
ne pouvait être condamné à lutter dans le cirque avec 
les bêtes fauves sinon pour manquements graves et en 
vertu d'un jugement régulier (4). La castration de l'escla- 
ve, faite avec son consentement ou non,— déjà défendue 
par Domitien, — si la défense de Domitien s'étendait à l'es- 
clave, — était de nouveau défendue par Adrien (5), dont 
la législation protectrice des esclaves ]( 6) forme l'épilogue 
des améliorations dues à ses prédécesseurs et le point de 
départ d'autres progrès notables. 



(f) Wallon, op. cit.» III>, pp. 56 etsuiv. ; Schneider, op. cit. pp. 
22 et suiY. ; Abignsnti, op. cit., p^lOl. 

(2) D., I, 6, 2 : Divus Hadrianus Umbriciam quamdam matronam in 
quinqueonium ^relegavit, qaod ex leyissimis causais ancillas atrocis- 
sime traeiassei. 

(3) D. ,1. c. 

(4) D., XLVIIl 8, 11. 

(5) SuET., Domit., C.7.; Dia. XLVIIl, 84 : Nemo enim ilberam 8er> 
YQmveiDvHum ementem castrare del)et. 

(61 U1TZI6 H. F., Die Stellung KaiserlHadrians in der rœmischen 
Rechtsgeschichte. Zurich, 1892, p. 6. 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 375 

. De même les esclaves finirent par être défendus contre 
les patrons qui les prostituaient contre leur volonté (i). 

L'emploi de la torture, mise en œuvre quand il s'agissait 
de recueillir leurs témoignages, fut limité aux'cas où cela 
paraissait indispensable dans les idées du temps (2). 

Le sentiment d'humanité, que développait la fusion de 
tant de cités diverses et qui paraissait comme évoquer 
parfois par réaction des actes de cruauté de la part de 
de quelques-uns, ce sentiment se faisait jour dans les 
paroles mêmes qui étaieht comme l'expression dernière 
du monde antique déclinant, dans les lois qui se complai- 
saient à reconnaître dans l'esclave tout ce qu'il y pou-r 
vait y avoir d'humain, tout ce qui pouvait l'élever à ses 
propres yeux et aux yeux des autres, 

Plutarque, l'apologiste de la vertu héroïque antique et 
du monde païen, inculquait le précepte d'un meilleur 
traitement des esclaves ; et le progrès, accompli au'cours 
des siècles dans la manière de considérer et de traiter 
l'esclave, apparaît tout entier, dans la façon dont Plutar- 
que, sans tenir compte de la diversité des temps, blâme 
les sentiments que manifeste Caton l'Ancien à cet 
égard (3). 

Le sépulcre, dans lequel reposent les cendres de l'es- 
clave, était sacré tout comme celui du libre (4). 

On reconnaissait dans l'esclave le droit d'aimer, d'avoir 
une famille. Déjà bien avant qu'il eût été expressément 



(1) D.. II, 4, 10 § 1 ; I, 12.8. §§ 8-9. 
(2)D.,XLVIII. 18, §§ 18. 
D. XLVII, 19,§§1.2. 

(3) Cai. Maj., c. 5, 2. 

(4) D., XI, 7. 2 pr. : Locum in quo servus sepultus est religiosum 
esse Aristo ait. 



376- ' LA FIN et I'eSCLAVÀGE * 

défendu dé séparef les esclaves conjoints, 'peut-être 
déjà sous Marc-Aurèle, parfois pletatis intuitu, parfois pâi* 
un concours à la fois de sentiments d^humanité et de cal- 
Culs utilitaires, la subtilité des interprètes s'employait no- 
blement à empêcher qu'une famille d'esclaves fut arra'» 
chée au sol et ses membres dispersés de différents côtés 
(i). Ces rapports sexuels des esclaves, qui, plus ou moins 
admis parle droit, n'avaient pas. dépassé le stade d'un 
pur fait physiologique, d'un accouplement purement- 
animal, devenaient maintenant, pour des motifs utilitaires 
élevés à la dignité de sentiments moraux^ des rapports de 
famille-. La qualification de conjux, qui s'offre d'abord 
timidement âur quelque rare pierre funéraire, va, par la 
suite, ise répétant, devient plus fréquente, s'étale davan-. 
tâgô comme une qualification d'usage légitime (^). 

Le testament, cette chose qui, au point de vue écono- 
mique et juridique, manifeste si nettement la personna- 
lité et l'action individuelle, le testament commençait à 
entrer dans les habitudes des servi publici : l'aristocratie 
servîle ; et de là, exceptionnellement et avec des restric-' 
tîons bien entendu, il s'étendait aussi dans quelques cas 
aux esclaves privés (3). 

D'autre part, de même que l'avilissement du prix des 
esclaves et leur grand nombre avaient amené à les traiter 



(1) D., XXIll , 3, 10 § 2; XXXIII, 7, 2,5-7 ; XXT,i,35 ; XXXII, 41, 2 ; 
Erman, Servus Vicarxus, p. 444, nute 1. 

(2) Orblli, I. L. 2846, lia contuberiiales honestiore coDiogum itd- 
mine sexcenties utuntur in inscript. :- ALLAitOy op. elb, 271. 

(3) PLiN.,£pts£o/.VIII, 16 : Permilto «ervis quoque quasi testamenta 
facere eaque ut légitima custodio. Mandant rogafitqûe quôd visum ; 
paves ut fttdsus. Dividunt, douant, relinqant dumtaxat intra domuai. 

— SCBNEIOEli, op, cit» 2^. 



LA CIVILISATtOH ROMAINE Êï l'êSCLAVAGE 377. 

plus mal, de même le fait, que les sources de recrute-» 
ment de Tesclavage tarissaient peu à peu, et Taugmenta- 
tion; tout au moins relative, de leur valeur avaient pour 
conséquence de les faire mieux traiter (i). 
- Surtout dans la suite, la législation impériale s'inspirait 
toujours plus de ce qu'on appellait d'une manière caracté- 
lîi^tique la favor Ubertates . (2) Je vise ici les dispositions 
si nomttreuses ayant pour but de favoriser les affranchis-, 
sements, soit en faisant que Tesclave puisse plus facile- 
ment amasser le prix de rachat et en user dans son intérêt^ 
sans se le voir, à un certain moment, ravi par son maître 
pour être employé à d'autres buts (3), soit en assurant 
TexécOtion des dispositions testamentaires portant &ur des 
manumissions contre le mauvais vouloir et les ruses deS' 
personnes intéressées à éluder la volonté du testateur ;■. 
ou encore l'habitude constamment suivie par la jurispru- 
dence d'interpréter d'une manière favorable aux affran- 
chissements les dispositions présentant une obscurité 
douteusQ (4). La maxime prévalait. « que toutes les fois 
qu'on aurait pu interpréter une disposition dans un sens> 
moins favorable à la liberté, on devait l'interpréter dans 
le sens contraire (5).» 
La législation et la jurisprudence de la période impériale ■ 



(1) Gibbon E., The décline and fUU of the Uoman Empire.' Lon- 
don, 1893, 1 Gbap. II. p. 4S.— > LAifùKjHistoire du mater ialiêmê 1, p. 
465. 

(2) Schneider, op. cit., pp. 28 et suiv. — Wallon, op. cit.,!!!^ pp. 
62etsuiy. ) 

(3) Wallon^ op. dt.i Ilh, p. 62, 67 «t sttIv.&Tee les eitatioiis* 

(4) Wallon, op. cit., Ilh, p. 7t et sui\. 

(5) D.L., 17,20: Pomponius libro septimù ad SaM'num. Quotiens du 
bia interpréta tlo llbertatis est, scandam libertatem respondendum 
erit. 



378 LA FIN PE l'esclavage 

même aux époques moins récentes, abondent en cas juri- 
diques dans lesquels, de déduction en déduction, on arri- 
ve dans le même esprit à décider toujours en faveur de la 
liberté . 

Dans les cas divers où, comme . lorsqu'il s'agit d'institu- 
tion fidéicommissaire ou de vente ou de condition d'af^ 
franchissement, l'exécution de la condition est placée sous 
le contrôle d'un tiers, la législation et la jurisprudence 
assurent aux intéressés les moyens de faire des réalités, 
des dispositions testamentaires ou contractuelles et arri- 
vent même à donner [à un tiers étranger la faculté d'en 
obtenir légalement l'exécution (i). 

Dans d'autres cas, la liberté, même obtenue sur la base 
de suppositions erronées, reste un fait acquis et donne, 
lieu seulement à une dette civile équivalente à la valeur 
présumée de l'esclave (2) ; d'autre part la liberté ne se 
perd pas par prescription (3) . 

D'autres fois on promet la liberté aux esclaves pour 
les récompenser de services particuliers rendus par eux 
(4) . On la leur donne encore pour rendre possible la dé- 
volution d'une hérédité au cas où il ne se trouve personne 
pour faire adition (5). D'autres fois encore, c'est la sanc- 
tion de règles ayant pour objet de garantir à l'esclavage 
une condition avantageuse et son bon traitement. 

Ainsi jusque depuis le temps de Claude l'abandon de 
l'esclave malade par son maître entraînait d'office sa 



(1) Justin, /nst. III. 11. 1. 

(2) Ck>D. JusT, de fide eom, 1. VII, 4, 1-2 ; Schneiobh, op. cit. pp. 
35, 49, n- 44. 

(3) CoD. Ju8T., vil, 22, 1-2. 

(4) Schneider, op. cit. pp. 34, 51, n. 62, avec les auteurs cités. 
15) JusT., lnst,y III, 11,1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE .379 

libération, pour le cas même où il se remettait (i). La 
femme esclave, arbitrairement prostituée par son maître, 
devenait libre elle aussi (2). 

Maintenant tout cet ensemble de dispositions et de prin- 
cipes d'interprétation, qui se résument tous dans la /a- 
var libertatts, révèle à lui seul, sans rien d'autre, l'exis- 
tence dans la société, à l'époque de l'empire, de condi- 
tions rendant nécessaires et opportunes lesmanumissions, 
créant et favorisant le développement d'une direction mo- 
rale qui, devenant pensée théorique ou norme législative, 
réalisait les aspirations du teUfips et en accroissait Teffi- 
cacité. Sans 4^ telles conditions de fait favorables aux 
manumissions, cette direction ne se serait pas montrée ou 
aurait bien vite rencontré d'insurmontables obstacles. 

En réalité certaines règles restrictives, apportées aux 
affranchissements, avaient eu parfois l'intention de pro- 
téger les intérêts des créanciers et de refréner la prodi- 
galité inconsidérée des testateurs insoucieux de ce qu'ils 
pouvaient laisser après eux ; mais surtout elles avaient 
eu un but politique. La raison politique, cependant, avait 
trouvé satisfaction dans les lois et les institutions qui en- 
levaient aux affranchis le droit direct et absolu de parti- 
ciper à la vie publique ; et, — à mesure que se consolidait 
le pouvoir impérial* et que tombaient en décadence les 
institutions républicaines qui impliquaient le gouver- 
nement direct du peuple, — s'évanouissaient ces préoc- 
cupations qui faisaient voir auparavant de mauvais œil, 



(1) SuET. Claud,,c. 25. 

(2) D. XXXVII, 14, 7 : Dlvus Vespasianus decrevit ut, si qaa bac 
loge veDierit ne prosiilueretur et, si prostituta esset, ut esset libéra, 
si postéa ab emptore alil sine conditione vepiet ex lege yendltlonis 
llberam esse etlibertam prloris vendltorls. 



jSo • • LÀ- FIN DE L^ESCLATAGE • 

qiiand on se plaçait aii point de vue politique, lès trop* 
lionlbreuses maaiimissions. Il restait, pu contraire, pour 
favoriser les affranchissements, lesf raisons d'ordre écono-? 
mique, d'utilité pratique ; et ces diverses raisons faisaient 
sentir leur action, chaque jour davantage, suscitant, par 
le sentiment même qu'on avait de leur nécessité, et le fait 
dé leur fréquence, l'apparition des concepts moraux et 
des règles juridiques qui en étaient le réflexe. théorique; 
la, justification spéculative, le moyen d'action . le plus 
répandu et le plus efficace. 

Et c'est pourquoi cette direction se manifeste bien vlt^ 
dans la période même plus ancienne que l'empire et 
d'une manière continue et persistante. 

Elle est, si je puis dire, à son comble avec Adrien et ses 
successeurs les plus immédiats,, jsous lesquels l'Empire se 
, consolide et reçoit son empreinte définitive de dominai 
t4on universelle. Toutes les causes et les . forces qui; 
durait deux siècles environ, avaient lentement et sour-^ 
dejnent opéré, agissent encore davantage et d'une manière 
plus manifeste dans cette ère de sécurité et de paix. En- 
même temps, dans la société, la direction est uniforme et 
continue : quelle que soit l'importance que la forme per-. 
sonnelle du pouvoir impérial donne aux sentiments indi- 
viduels du souverain, elle persiîîte toujours et s'accentue, 
sous presque tous Içs empereurs, les bons comme 
les mauvais, — déterminée qu'elle est non pat des motifs: 
accidentels^ non par des raisons externes, non par des 
courants religieux encore incapables d'exercer spéciale- 
ment sur les pouvoirs publics une pression efficacja ; 
déterminée par des causes intérieures, par une série 
interne de faits se traduisant en idées, et d'idées, qui, suc-^ 
cessivement, comme la résultante de forcer éparses 8i> 



LA CIVILISATION ROMAINE. ET lVsCLAVAGE .38$ 

nombreuses viennent aboutir à Ténergie de raction sociale 
consciente qui les concrétise. ^ ^ ; * 



■ j 



XIV . 



C'est juste lorsque Rome pouvait dire qu'elle avait 
réalisé et solidement établi son empire universel, et alors 
qu'une nouvelle conscience morale et religieuse allait 
toujours davantage- se développant dans cet organisme 
politique qui embrassait tous les peuples pour les fondre 
en un ; c'est juste à cette époque et dans cet Empire que ' 
le christianisme apparut et commença à se répandre, met- 
tant à profit le gigantesque système de communications 
et d'échanges organisé sous les auspices du gouvernement 
romain, s'asstmilant les formes de vie in'tellectuellè et 
morale les plus élevées qu'avait pu attemdre Tantiquité 
avec sa ci vilisation^f plusieurs [fois millénaire ; utilisant 
les instruments de culture que l'antiquité avait inventés 
et éprouvés. 

Par un sentiment de tolérance, qui était en même 
temps un effet de la superstition et du calcul politique, 
Rome avait non seulement respecté mais souvent même 
accueilli les divinités des vaincus, en implorant leur 
patronage et les prenant elle-même sous sa protection . 

Cette tendance à accueillir toutes les religions était, en 
grande partie due à Tétat* rudimentaire des vues cosmogo- 
niques qui permettait de voir partout la môme conscience 
religieuse sous des aspects divers et qui suscitait et ren- 
dait p<:)ssible ridée de faire coexister des cultes différei^ts. 



383 LA FIK DE l'BSCLAVâGB 

Mais le fait même d'accueillir, comme dans une vaste 
classification, Tune à côté de l'autre, les diverses divini. 
tés, ne pouvait manquer d'avoir une influence profonde 
sur le sort de la. spéculation et des croyances. L'idée 
plus ou moins courante, plus ou moins développée que, 
sous les divinités multiples, on a à faire à une force uni- 
que, une même, divinité, et que les religions émanent 
toutes d'un besoin commun, qui se manifeste, suivant 
les divers peuples, sous des apparences diverses; — cette 
idée devait conduire à tout un procès d'élimination et 
d'unification ; tandis que, grâce aux relations maté- 
rielles et morales des peuples plus fréquentes et plus 
persistantes, le besoin et le sentiment commun devaient 
trouver pour se satisfaire et s'extérioriser des formes 
plus homogènes. 

Nous trouvons dans la société de la période la plus an- 
cienne du Régime Impérial justement un reflet de ce 
stade notable de développement(i). Pendant que l'Olym- 
pe ofiiciel s'enrichit de divinités nouvelles, et que çà et 
là, dans les centres les plus civilisés, erre sur la lèvre des 
sages le sourire dédaigneux du scepticisme, dans la foule 
superstitieuse : la foule des riches et des pauvres, la foule 
de la ville et de la campagne, se font jour les cultes 
orientaux que recommandent leurs rites bizarres. Dans 
les âmes les meilleures et les plus élevées s'achève 
le procès d'unification qui tend à donner à la conscience 
religieuse un contenu et une base surtout morale : une 
base soutenue à son tour par une conception religieuse 
ou monothéiste ou panthéiste ou'que domine encore plus 
souvent la pensée de concilier le monothéisme et le pan- 

(1) Friedlaender, Darstellungen, IIl6, p. g09et suiv. ; 661 et suiv. 



/ 



LA CIVILISATION ROMAINE BT l'eSCLAVAGE 383 

théisme, en conservant sous la forme de puissances 
démoniaques, (i) et bientôt après de saints les diverses 
créations de la pensée anthromorphique. 

Le triomphe du christianisme représente l'achèvement 
de cette œuvre de fusion, le terme de ce long travail 
de transformation accompli dans les institutions religieuses 
et dans les consciences. 

Comme on Ta très bien dit,Mans les termes suffisam- 
ment généraux qui convenaient,^ il fallait l'intermédiaire 
du monothéisme juif pour revêtir le monothéisme savant 
de la philosophie courante des Grecs de la forme sous 
laquelle seule il pouvait avoir prise sur lés masses. Cet 
intermédiaire une fois trouvé ne pouvait à son tour deve- 
nir religion universelle que dans le monde grec, sous la 
condition de continuer à se développer pour se fondre 
finalement dans le système d'idées auquel avait abouti 
ce monde» (2). 

La nouvelle religion, dont Tavenir devait être assuré 
par un large sentiment d'humanité émancipé de tout rite 
et de toute formule, réfléchissait, sous forme de sentiment, 
l'élévation morale réalisée déjà dans les manifestations 
les plus élevées de la vie et de la pensée, et représentait 
la forme sous laquelle la conscience nouvelle pouvait et 
devait trouver sa forme concrète et universelle . L'ingé- 
nuité, la simplicité même de sa conception du monde et 
de l'existence en faisait la force ; et l'admirable accord 
de la pensée et de la vie, réalisé dans la personne de son 
fondateur,renlevait dû nombre des pures abstractions pour 

(1) Friedlaender. op. cit. III , p. 516, et Zeller. Philosopha d, 
Griech, cité là. 

(2) Engels, Contribution à l'histoire du christianisme primitifs 
{Le devenir social, I, 2) p. 147. 



384 LA FIK 'DE l'esclavage 

:lui conférer les avantagea et la puissance de '9\iggestion 
d'une manifestation de vie personnelle, dont le martyre 
de Jésus, ses miracles, et tout tin cycle d'exquises légen- 
des -exaltaient la puissance fascinatricé propre à conquérir 
l'imagination et le cœur de la foule. 

Qu'en fait la propagande chrétienne recrutât ses adhé- 
rents parmi les éléments inférieurs de la population, c'est 
ce qui nous est expressément attesté (i) ;un des reproches 
qu'on lui adressait était justement celui-là. Mais il ne 
faudrait pas croire que même dans ces milieux et dans le 
monde des esclaves, la nouvelle religion se frayât la voie 
aussi facilement et sans difficulté. 

Le conservatisme hargneux, qui caractérise les classes 
sociales les plus déprimées et que le manque de culture 
rend moins aptes à s'adapter, était un empêchement à la 
difïtision du christianisme. La crédulité de l'époque fai- 
sait qu'on prêtait d'autant plus facilement l'oreille à ces 
étrangetés, aux histoires odieuses, aux fausses apparences, 
sous lesquelles la colère, les craintes des intéressés, l'opi- 
nion générale même habituée à toujours altérer incons- 
ciemment la vérité, se plaisaient à présenter la religion 
nouvelle. La grande peine, que le Christianisme trouve 
à pénétrer dans les campagnes, trouve en cela son expli- 
cation. 

Il est advenu de ce courant religieux ce qui arrive des 
autres grands mouvements religieux, politiques et sociaux^ 
dans lesquels il est à première vue difficile de s'expliquer 
comment peuvent trouver tant de peine à se propager 
dans les masses les idées et les courants favorables à leurs 



(1) Orioen., c. Cete.,III,50, 55. Cf. aussi Pélaoaud, Un conéervafeut 
€m second siècle, Paris, 1879,' p. 318.. 



LA aVlUSATlON ROMAINE BT l*ESCLAVAGE 385 

.intérêts considérés d'un point de vue abstrait et général. 
« Voici un problème presque insoluble pour ceux qui 
font rtiistoire en prenant comme élément dynamique 
quelques idées générales opérant, 30US forme de catégo- 
ries abstraites, sur les hommes conçus comme formant 
une masse indistincte. Au |contraire, le problème trouve 
une réponse facile pour ceux qui résolvent cette masse 
.indistincte en ses éléments concrets, en individus qui 
pensent, peinent, se meuvent dans les cadres concrets de 
la vie dont ils vivent » (i). 

*. C'est ici qu'on peut maintenant examiner avec plus 
de soin l'influence du nouveau courant religieux sur les 
psclaves et leur condition. 

Cette inépuisable ferveur de foi, dont nous parle la 
tradition relative au mouvement chrétien et dont la sug- 
gestion poussait couramment jusqu'au martyre, devait 
déterminer de temps en temps dans les groupes chrétiens, 
avec une chaude atmosphère morale, un courant de frater- 
nité. Sous l'impulsion de l'ascétisme triomphant, dans 
une pensée d'éternité qui faisait prendre en mépris cette 
demeure passagère de la terre, un courant de fraternité 
profonde s'établissait entre les fidèles et effaçait, pour un 
moment du moins, les différences entre riches et pauvres, 
nobles et plébéiens, esclaves et maîtres. 

Certains esclaves jouaient même là leur rôle ; et le 
martyre de quelques-uns d'entre eux,dont la pure lumière 
se reflète sur les autres, en faisant de leur tombe un ob- 
jet de vénération, n'est pas de peu d'importance (2). 

(1) GiccoTTi, E. Psicologia del movirr.ento soeialista (dans Pen^ 
stero ilaliano, vol. XXII, p. 265). 
. (2) Allard, 8 Les esclaves chrétiens pp. 8i5 et sulv. 

25 



386 LA FIN DE l'esclavage 

Mais c'est là Tâge d'or, un âge bien court du Christanis- 
me primitif, du Christanisme pauvre encore de disciples 
et de biens, riche seulement de sublimes enthousiasmes. 
C'est le temps du petit nombre des élus dont les âmes 
ont été d'abord touchées par la voix divine parce qu'elles 
étaient faites pour elle. 

A mesure que le mouvement s'étend, que les éléments 
étrangers l'envahissent, que le moment vient des inévi- 
tables concessions au monde extérieur, l'atmosphère mo- 
rale descend. 

Les intérêts terrestres, petits et grands, font sentir leur 
action toute puissante et continue, rabaissent les enthou- 
siasmes, rétablissent dans le conventicule les rapports, 
un moment oubliés, de maître et d'esclave. 

A mesure, ensuite, que pénètrent dans le groupe reli- 
gieux les éléments appartenant aux classes supérieures, on 
les voit façonner la corporation chrétienne à l'image de 
leurs préjugés et de leurs intérêts, fonder uuq hiérarchie 
du reste indispensable au fonctionnement du groupe ; de 
manière que les éléments inférieurs et, en particulier, les 
esclaves doivent se trouver mal à l'aise. 

Ces conseils mêmes de soumission devaient souvent fi- 
nir par irriter les esclaves, 
y L'antagonisme, inévitable et persistant,entreles maîtres 
et les esclaves, se trouvait transplanté sur le terrain reli- 
gieux : les esclaves se faisaient chrétiens, quand leurs maî- 
tres étaient attachés au paganisme, et quand ces derniers 
se faisaient chrétiens, ils restaient ou redevenaient payens. 
L'hostilité des esclaves, à laquelle Tertullien fait allu- 
sion, est là pour certifier le fait et l'expliquer en même 
temps. 
Cette hostilité des esclaves, jointe à un grand attache- 



LA aVILISATTON ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 387 

ment au Paganisme, ou qui prend tout au moins cette der- 
nière forme pour se dissimuler, en vient plusieurs fois a 
se montrer pleinement à jour (i). Le soupçon, jamais 
complètement banni ou toujours renaissant, des dénon- 
ciations dont le maître peut être Tobjet de la part de Tes- 
clave, laisse l'abîme béant entre l'un et Tautre, et con- 
court, en même temps que les intérêts et les préjugés de 
classe, à interdire complètement aux esclaves, ou à leur 
rendre difficile l'entrée dans l'association chrétienne. 

Finalement, comme on Ta observé, (2) la conscience 
nouvelle, qui s'était ainsi formée, même opérant sous 
les espèces de la foi religieuse chrétienne n'avait qu'un 
mode d'action intermittent et surtout individuel. 



(1) ÀLLARDyles esclaves chrétiens, p.250-1: Un des récits les plasan- 
cieos de Tépoque des persécutions est la célèbre lettre sur les mar- 
tyrs de 177 écrite par les églises de Lyon et de Vienne à celles 
d'Asie et de Phrygie (Euseb. H. E., V, 1 et suitr.). On y voit des ac- 
cusations terribles portées contre les chrétiens de Lyon par leurs 
esclaves païens (N. 1). Quelque temps après, St Eplpode et St Alexan- 
dre lurent encore, à Lyon, dénoncés par leurs esclaves. Passio SS^ 
Epipodii et Alexandrie ap. Ruin4rt, Àcta Sincera, p. 63. — Autres 
exemples d'attachement des esclaves au paganisme : sous Commode,l6 
sénateur chrétien Apollonius est dénoncé par un esclave : Eusèbe. H . 
E.,V.2I; Saint Basile montre en outre en Gappadoce, pendant la derniè- 
re persécution,« les esclaves insultant leurs maîtres chrétiens »: Eloge 
de S, Gordius ; le concile d'Elvire, de la mémo époque, nous ap- 
prend q^e souvent les maîtres n'osaient pas renverser les idoles qui 
étaient dans leurs maisons, de peur d'irriter leurs esclaves ( vim ser- 
vorum metuunt ) : Concilium E liber itanum, canon XLl, apud Har- 
DouiN, t. I, p. 254. 

(2) Lecky, Bistory of the european morals from Auguslus to Char- 
lemagne. London, 1892,Ipo, p. 14, 147 : Us moral action has always 
been much more powerful upon individuals ihan upon societies ; and 
the sphères in which its superiority over other religions ist most in- 
contestable, are precisely those which hhtory ist least capable of 
realising. 



(/ 



3^8 LÀ FIN DE l'esclavage 

- Quand il s'agissait pour elle de s'engager dans une 
direction définitive, d'aboutir à une institution, à une 
règle fixe et universelle, les intérêts sociaux existants 
prenaient le dessus, et l'action du courant religieux, plu- 
tôt que de modifier le milieu, en restait modifié. 
. Le Christianisme, dans sa forme la plus simple, sa 
forme . populaire et la plus fécqnde, incarnait la cons- 
cience universelle qui s'était formée dans la société à 
cette époque de l'Empiré, répondant aux conditions nou- 
velles de ce dernier, dont le caractère de domination 
exclusivement rpmaine allait toujours s'atténuant pour 
prendre un caractère tout particulier en'rapport avec les 
phénomènes nouveaux résultant de la fusion de ses 
divers éléments. 

Dans cette opposition de l'homme et du citoyen, de la 
vie individuelle et dé la vie politique, de la religion et 
de l'Etat, opposition véritable et non simple distinction 
coiTirné on eût voulu parfois le faire croire, dans cette 
opposition se trouvait le germe de la lutte entre le mou- 
vement chrétien et l'Empire. La résistance au culte des 
Empereurs et autres faits semblables en étaient plutôt les 
incidents passagers. Rome, inconsciemment il est vrai, 
combattait dans le christianisme la forme et le reflet de 
Cette force 'de transformation et de dissolution qui enle- 
vait' à l'Etat le monopole et le prestigç de la religion, et 
qui, faisant du christianisme la base d'un organisme 
grandissant au cœur même de Torganisnie de l'Etat et 
à son détriment, donnait au monde romain, à la société 
universelle qu'était l'Empire un autre centre que celui 
que représentait le pouvoir politique du dernier. 
. La lutte fut âpre, tant que la tradition romaine sub- 
sista forte et intacte ; mais lorsque cette tradition dis- 



LA CIVILISÀTibN ROMAINE ET L^ESCLAVAGE jg^ 

parut, peu à peu absorbée dans le vaste orgiàilismfe 4o 
TEmpire, la nouvelle religion, se présenta comme uii 
principe d'unification, comme le terrain ■ commun pôu^ 
les différents peiipleâ derÉmpire,de plus en plus étran- 
gers à une organisation politique qui ne cessait de per-» 
dre chaque jour davantage sa raison d'être, devenant un© 
institution à beaucoup d'égards parasite. 
• Faire du christianisme la religion d'Etat pouvait pa* 
raître, alors, vouloir lier les destinées de l'Etnpire à 
celle dé l'Eglise, vouloir donner au premier une nouvelle 
base en ramenant, à titre de soutien et de représentant de 
la conscience nouvelle du mori<iè impérial incârùée dans 
la nouvelle religion, à apparaître de nouveau cpiiittie 
la forme constitutionnelle, organique du monde antiqufej 

Et ainsi TEmpire, au moment même où il paraissait 
renier la tradition romaine en abandonnant le siège pfi* 
rnitif de l'Empiré, restait fidèle à ses anciennes méthode* 
de s'adapter, de se renouveler, et prolongeait . indéfini** 
ment son existence. . : : ' 

En même temps, avec le fait de sa reconnaissàïici 
légale et de son acheminement graduel vers la .condîtionf 
de. religion d'Etat, le Christianisme était de plus en plus 
poussé à se contraindre, à se façonner aux conditions 
sociales du temps, à accentuer par là la contradiction 
entre l'enseignement théorique et la pratique de la vie^ 
qui se reflète dans le pullulement de sectes» dans les réi 
criminations des rigoristes, dans lès protestations' deS 
t^ères çtdes dignitaires de' l'Eglise, dans, la dégénérescence 
des membres mêmes de l'Eglise, que la hiérarcliie ecçléti 
siastique dénonce. - .: 

Les conditions du temps et la toute puissante force deé 
choses triomphaient alors, plus fortes que la vertu; théop 



J 

J 



390 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

rique des préceptes, et ce spectacle devait sembler com- 
me une vaste parade d'hypocrisie à quiconque ne savait 
pas y voir un principe inévitable de lutte. 

Et ainsi le quatrième siècle et les siècles suivants, à 
côté des formes les plus élevées de la prédication morale 
çt avec les individualités qAi incarnaient cette prédica- 
tion et en étaient .le vivant exemple, ces siècles présen- 
taient toutes les formes de la corruption et de la déca- 
dence (i). 

Il arrivait ainsi que sous les empereurs chrétiens la 
législation relative à la condition des esclaves, tantôt 
subissait un temps d'arrêt, tantôt marquait même un 
recul par rapport à la législation des empereurs payens 

(»). 

En fait, c'est proprement sous Constantin,, c'est-à-dire 
au moment où la religion chrétienne triomphe des per- 
sécutions et des obstacles et obtient la reconnaissance 
de l'Etat, c'est proprement alors que la loi vient sanc- 
tionner une nouvelle source d'esclavage, et qu'on assiste 
à une recrudescence des dispositions relatives à cette 
condition. 

Nous voyons Constantin aggraver les règles du S.C. 



(1) Lecky, op. cit., p. 15 ; A bonndiess intolérance off ali divergence 
of opinion was united with an equally boundless toleration of ail 
falsehood and deliberate fraud tliat could faveur received opinions.— 
p. 149 .. Ttie pictures of Roman societies by Ammfanas Marcelllous, 
of the Society off Marseilles by Siilvian, of the society of Âsia Minor 
and of Constanlinople by Chrysostom, as wiil as the wholé lenor of 
tlie bistory, and innumerable incidental notices of the writers of the 
time exhibit a condition of depravity which hasseldom beeii sorpas- 
led. 

(2) Wallon, op. cit. IIl^, p. 389 et suiv.— Abiqnente. op. cit., pp. 
108, 113 et suiv. 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 39 1 

Claudien, atténuées par Alexandre Sévère, (i) et menacer 
de la peine de mort le femme libre qui épouse son pro- 
pre serf ; tandis que ce dernier est condamné au sup- 
plice du feu (a). 

Pour i;ésoudre la question de propriété relative à un 
esclave fugitif, le même empereur décrète que comme 
moyen d'investigation on mettra l'esclave, objet du litige, 
à la torture (3). y" 

La jurisprudence classique avait consacré le principe 
du caractère imprescriptible de la liberté ; et depuis 
Caracalla, cet empereur dissolu auquel sont dues des 
règles heureusement contradictoires en faveur de la liberté 
des esclaves, (4) jusqu'à Dioclétien, Tempereur despoti- 
que, on trouve défendue la vente que le libre fait de lui- 
même (5) et tout particulièrement la vente des enfants 
par le père (6) : sous Constantin c'est la réaction et on 
reconnaît les droits d'un patron à la personne qui a re- 
cueilli, un enfant exposé (7). 

Cette dernière disposition qu'un historien antique 
expliquait par l'état de malaise dû, en grande partie, au 
poids croissant et excessif des impôts (8), en réalité, étai 
une mesure forcée à laquelle ou avait dû recourir pour 
obvier aux conséquences funestes de l'exposition des 
enfants, après qu'on eut cherché par d'autres moyens à 



11), c. J., VII, 16. 3. 

(2) c. THEOD., IX, 9, 1. 

(3) c. JU9T., VI, i, 6. Cf. encore VI, 1,3. 

(4) c. j. VU, 47, 4. 

(5) c. J. VII, i«, 2i et 36. 

(6) c, J., VII, 16, 1 (7wp. Xnionxnuz À.Saturniae). 

(7) c. THÉOD., V, 7, 1 ; 8 1. n. 

(8) zo8iM.,II, 38. 



». 



39^ LA FIN DE L ESCLAVAGE 

subvenir , aux besoins de ralitnentation des enfants des 
classes pauvres (i). 

Mais on voit par là, en mêrtie temps, comment ce sont 
les conditions sociales concrètes qui déterminèrent le$ 
réformes, et comment le Christianisme, accepté dans cette 
partie liturgique et formaliste qui prévalait en lui chaque 
jour davantage, voyait s'émousser ses nioyens d'actioii 
dans sa tentative de réformer la société par sa base morale. 
Au fur et à mesurede ses progrès comme association orga- 
nisée, comme église constituée, Tordre légal ambiant 
la pénétrait, enlevant à la force native de ses préceptes 
abstraits, travaillant à atténuer, par les restrictions men-^ 
taies, les sous-entendus, les distinctions scholastiques, le 
dualisme irréductible existant entre une conscience mo-» 
raie, réduite en grande partie à Tétat de pure théorie, et 
une action pratique, qui, si parfois, grâce à quelques con" 
ditions externes favorables, elle arrivait à réaliser quel- 
ques exigences de la première,' le plus souvent en était 
la négation pure et simple. 

Il s'ensuivait ainsi comme une sorte de compromis dii 
genre de celui de Constantin, caractéristique entre tous, 
par lequel Pempereur défendait d'imprimer la marque 
au fer rouge sur le visage « qui reproduit l'image de la' 
beauté céleste », mais ne s'opposait en rien à ce qu'ont 
l'imprimât sur les mains et les mollets (a) . 

Pour des siècles encore, au moment même où le chris- 
tianisme se répand partout et où de plus en plus s'accuse 
son caractère officiel, l'esclavage continue d^ônc av^c ses 



(1) COD. TBEOD., XI, 27, 1. 
^2) COD. THEOD., IX, 40, 2. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 393 

maux inévitables et ses horribles spectacles du cirque i 
miné pour toujours par des causes intimes, que nou§ 
avonâ déjà indiquées, et de plus en plus actives, qui; 
cherchent leur expression dans la conscience chrétienne 
comme elles Tout cheVchée autrefois dans les théories 
philosophiques, et se servent, quand l'occasion s'offre, 
de nouvelles institutions et de nouveaux organes du 
pouvoir politique et de la vie sociale pour se traduire 
dans la réalités 

De cette façon l'élimination de l'esclavage empêchée 
parfois reprend son cours par la force des choses. Ses> 
conditions, ce sont, insconsciemment, les mêmes nécessi- 
tés quotidiennes de vie. Elle suit sa voie par les privilè- 
ges, les concessions, les atténuations, les améliorations : 
tous expédients qui,dans l'esprit de ceux qui les trouvent^r 
peuvent procéder de vues d'utilité, de la pensée de j venir 
en aide à une institution vacillaute^ mais qui, pour l'éta- 
yer peut-être pouf un jour, aboutissent à introduire dans 
l'institution de l'esclavage un germe de désorganisation 
et de transformation ultérieure. 

Les jeux du cirque, si coûteux, déclinaient, objet deS; 
condamnations de plus en plus expresses et consciente^ 
des interprètes d'une morale plus élevée, minés en même 
temps, sans qu'on s'en avisât peut-être, par le malaise, 
croissant^ la décadence des magistratures, de la hié* 
rarchie, de Tordre politique, qui en avaient été l'occasion, 
la condition, le prétexte. 

La conscience juridique, toujours plus développée, 
cherchait ensuite pouf l'œuvre de codificatipn dès formes 
plus cohérentes et organiques ; et au travail particulier,' 
fractionnel, inconscient, par lequel la jurisprudence et. 
la législation avaient d'une manière ' lente mais continue 



v/ 



394 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

fait leur chemin, elle faisait succéder Toeuvre consciente 
du travail dont on peut embrasser tous les résultats : à 
la casuistique elle substituait la règle, à l'analyse la syn- 
thèse, à rinduction la déduction. 

Cette phase de l'évolution juridique, qui s'accomplit 
particulièrement sous Justinien et qu'on a reprochée à ce 
dernier comme une faute et une erreur (i), était la phase 
réfléchie qui fait nécessairement suite à la phase spontanée 
de développement. La fonction législative arrivait, par ce 
moyen, à perdre de sa valeur pratique, une certaine 
sûreté dans ses applications à des cas singuliers ; mais, en 
revanche, on comblait les lacunes, on s'élevait des]cas par- 
ticuliers aux espèces générales, on tirait les conséquences 
lointaines des expériences faites, on trouvait des formes 
nouvelles ; tandis que s'éliminaient les règles et les 
institutions qui n'étaient plus que de simples survivances. 

Sous Théodose donc, et encore plus et particulière- 
ment sous Justinien, quand déjà était si avancée la for- 
mation des éléments constitutifs du servage, on trouve 
résumée, développée, complétée l'œuvré de la jurispru- 
dence et de la législation ayant pour objet l'améliora- 
tion de la condition des esclaves (2). 

On reproduit en les développant les anciens postulats 

qui font de l'esclavage une institution du droit positif 

contraire au droit naturel (3) ; on abolit le S.C. Claudien 

(4) ; on supprime la servitude pénale (5); on confirme, 

(1) Jherino, Geist d.R. R. II, Th., 2 Abih., p. 372. — Bury J. B., 
X liistory ofthe laler Roman Empire from Àrcadivs I0 Irène. Lon- 
doD, 1889, ], p. 371. 

(2) Wallon, op. cit., Ilh p.p. 416 et sulv. — Abi§nenU\ op. cil. 
p. 117 et suiv. 

(3) D., I, 5, 4§ 1 ; L, 17,. 32 ; XL, 11, 2 ; Imtii., I, 2 §2. 

(4) Novell., XXil. coll. IV, I, c. VIII. 
|5) 1. c. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 595 

en les élargissant, les causes d'affranchissement (i) ; 
et, toujours sous Tinspiration du principe de la favor 
libertatis, on voit tomber tous les empêchements 
désormais inutiles au libre exercice du droit d'affran- 
chir (2), toutes les distinctions établies pour créer cer- 
taines incapacités politiques et mettre une gradation 
dans Texercice des différents droits qui rentrent dans le 
droit de cité, et qui alors n'ont plus de sens depuis que 
le droit de cité a été étendu à tous les habitants de TEm" 
pire, depuis que Torganisation des pouvoirs publics a été 
changée et que la vie politique s'est concentrée dans le 
palais impérial. 

De même, à mesure que l'Eglise se substitue au forum, 
qu'elle devient, comme elle fait, le grand organe de rela- 
tion, que c'est sous ses auspices que, d'une manière con- 
tinuelle et de plus en plus générale, se forment les con- 
ventions, il est naturel que la forme d'affranchissement 
ecclésiastique, déjà sanctionnée par Constantin (3), devien- 
ne de plus en plus fréquente, arrive à prévaloir: préférée 
à toute autre pour son rite plus simple, pour le prestige 
qu'elle tire du milieu mystique où l'affranchissement a 
lieu, pour la protection divine qui semble lui être inhé- 
rente, même quand elle n'est pas expressément invoquée, 
protection d'autant plus précieuse que les institutions 
civiles sont plus faibles. 



(1) Novell., C\ LU ; C. J. I, 10 ; VII, 22 ; Dig., XLIX, i5,19§ 5. 

(2) CJ. VII, 3 ; 6; 8 ; 15 ; Justin., Inst. Il, 20. 

(3) C. J. I, 13. 



396 LÀ FIN DE l'esclavage 



XV 



-, Ces nouveaux courants moraux, ces institutions nou- 
vellesj ce rôle nouveau qu'esclaves et libres jouaient,dans 
la vie économique, et civile, tout cela traduisait au dehors, 
d'une manière apparente, la transformation accomplie 
dans la constitution et le rôle de Tesclavage. Mais, nous 
l'avons déjà dit, tandis que cela se passait à la surface, 
simple effet des énergies transformatrices qui se termi* 
liaient et se résumaient là, réagissant à son tour sur ces 
mêmes énergies, d'autres causes intimes, lentes mais con- 
tinues, lointaines mais ininterrompues, sapaient Tinstitu^ 
tit)n par la base. 

Par ses conquêtes successives, Rome pouvait dire qu'elle 
avait embrassé et compris dans ses possessions tout Tan-r 
cien monde civilisé ; et les parties de l'Orient lointain, 
qui pouvaient prétendre à ce titre de civilisé sans faire 
partie de son Empire, se trouvaient, peut-on dire, en 
dehors de sa sphère d'action. 

Les esclaves les plus précieux, ceux qui pouvaient ser- 
vir à satisfaire aux besoins de luxe, à l'exercice des arts 
et métiers, aux pratiques les plus compliquées de l'agricul- 
ture et à toutes les fonctions de la vie civile en général, ces 
esclaves se trouvaient justement venus de ces pays civi- 
lisés, fournis surtout par les longues guerres. 

Mais avec la fin des guerres et le terme des conquêtes. 



/ 
/ 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE '3;97 

cette source dé l'esclavage fut tarie, ou tout au moins 
ne donna plus que d'une manière intermittente.. 
: Les guerres sur les frontières, outre qu'elles étaient plus 
rares, avaient lieu d'ordinaire contre des populations bar* 
bares ou presque barbares. Plus tard la meilleure partie 
et la jeunesse de ces peuples fut recrutée pour l'armée 
romaine ; et même, quand on réussissait à les utiliser 
pour en alimenter l'esclavage, leur emploi,' étant donné 
leurs aptitudes très bornées, était naturellement restreint 
aux occupations les plus simples, ne réclamant ni habileté 
particulière ni long exercice technique, mais simplement 
la force corporelle. 

- Or cela coïncidait justement avec une période où les 
exigences du luxe étaient les plus grandes dans la vie 
romaine, où le raffinement, sous toutes ses formes, était 
le plus répandu. 

- Les habitations perdaient de jour en jour leur aspect 
grossier d'autrefois, la simplicité primitive pour recevoir 
toutes sortes d'ornements: peintures, festons, sculptures ; 
remarquables par leurs grandes proportions et leur 
variété architecturale. Les meubles, les ustensiles, la 
vaisselle, les tissus, les vêtements, les mille bibelots et 
petits riens qui servaient à garnir et embellir les mai- 
sons, à parer les personnes, offraient toujours davantage 
l'empreinte du bon goût ou tout au moins du luxe (i). 

Or les objets de ce genre supposent une technique 



(1) Cf. Marquardt.Fi^ privée des Romains^ passim. ; FauDLiENDKR, 
Darstellungen^ III^ p. 1-172, Der luxus i pp. 173 et suiv.. Die Kiinste 
et passion , Blûmnbr, H, pas Kun$tgewerbe im Alterthum^ Leipzig, 
1885. 



398 LA FIN DÉ l'esclavage 

assez avancée ; même si on la compare à celle de nos 
jours (i). 

La céramique arrivait, à l'époque de rEmpire,en raison 
de son utilité pratique, à une diflFusioh considérable, en 
s'agrémentant d'une ornementation de plus en plus com- 
pliquée (3). Si parfois les peintures manquaient, c'étaient 
en revanche les combinaisons de lignes les plus gracieu- 
ses et les plus compliquées faites pour attirer l'atten- 
tion (3). Les objets d'art en bronze, en argent, en bois, les 
joyaux, le travail des pierres précieuses réclamaient un 
soin et une habileté considérables (4). Quelques unes de 
ces productions peuvent être considérées comme des 
miracles de patience (5). La peinture décorative, toujours 
plus en honneur, quoique gênée dans ses formes et ses 
procédés de métier, n'allait pas sans une certaine expé" 
rience nécessaire; et la mosaïque, toute bornée qu'elle 
fût à un procédé de reproduction mécanique, était loin 
de ne pas avoir ses difficultés (6). 

On a observé, il est vrai, que même ce minutieux tra- 
vail de patience fait parfois supposer la main de l'escla- 
ve (7) ; mais d'abord cette patience n'était pas chose si 
commune chez les esclaves animés souvent d'une sourde 
rancune se traduisant par une mauvaise exécution du tra- 
vail. Puis, de toute manière, il fallait qu'à la patience 



(1) Blûmner, Das KunstgewerbBy I, p. S44 et passim, 

(2) Blûmner, op. cit. I, pp. 70 et suiv. 

(3) Blûmner, op. cit. I, pp. 83 et suiv. 

(4) Blûmnbr, op. cit. l, pp. 118 et suiv. ; io7 et suiv. ; 
182 et suiv. ; 192^ i9i, 217. 

(5) Blûmnbr, op. cit. I, p. 105. 

(6) Blûmnbr, op. cit. p. 232 et suiv. ; 243, 2&9. 

(7) Blûmner, op. cit. I, p. 105. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 399 

s'ajoutât Téducation technique, d'autant plus nécessaire 
qu'il s'agissait, même en matière de céramique, de tra- 
vaux faits à la main (i). Il fallait donc plusieurs qualités 
combinées et des qualités peu communes ; et ces quali- 
tés ne se pouvaient trouver dans un esclave maladroit et 
récalcitrant fait prisonnier dans une campagne contre des 
peuples barbares. 

Dans le domaine de l'agriculture, des relations plus 
faciles et plus fréquentes entre les diverses régions ame- 
naient l'introduction de nouveaux instruments agrico- 
les (2), de nouvelles cultures, de pratiques agricoles plus 
compliquées. Les écrits mêmes, relatifs à l'agriculture, con- 
çus d'un point de vue théorique, témoignent du besoin et 
des efforts tentés pour s'élever tout au moins au-dessus 
d'un grossier et rudimentaire empirisme. Quelques tra- 
vaux, et il y a un écrivain qui le note (3), veulent du 
soin, de l'habileté, un intérêt sérieux. Le même 
écrivain note également le peu de soin que les esclaves 
apportent à la conservation des instruments agricoles (4), 
soit mauvaise volonté, soit pour se procurer quelques 
jours de repos. Et il fallait pour cette raison posséder 
en double les instruments agricoles. 

La rareté même de ces aptitudes et de ces qualités, 
chez les esclaves, faisait que, quand il arrivait qu'on les 
rencontrait chez quelques-uns, leur prix était porté très 

haut. 

« 

C'est ce qui explique la grande variété de prix des 
e^laves, qui, sans parler des prix très élevés et 

(1) Blûmmer, op. cit. I, p. 57, 85. 

(2) RoDBERTUs, Zur Gesckickte d.agrar. Entai fie lun;;/ Roms unter 
den Kaisern {lahrb. f, Nalionalokonomie^ 11 Bd., 1864) p.HO et suiv* 

(3) CoLUM., R.R., VI, 27. Cfr. VII. Praef. ; VIII, 11 ; IX, 9. 
v4) CoLUM., R. R., I, c. 8. 



1. 



'400 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

'exceptionnels que Taffection particulière qu'on a pour 
"eux leur fait atteindre (i), peut, de Tun à Tautre, diffé- 
rer du double, ou même plus, suivant Tâge, l'éducation, 
la profession, qui fait que Tesclave éduqué et ayant 
tiéveloppées en lui certaines aptitudes vaut le double de 
ce qu'il valait avant (2), 

Ainsi Columelle (3) donne de son temps à un bon 
vigneron la valeur de huit mille sesterces, en faisant 
observer qu'on peut en trouver à meilleur compte, mais 
que la vigne peut se ressentir tristement de cette écono- 
mie faite sur la qualité du personnel. 

A ce sujet,on peut noter que les prix qu'on relève dans 
le Digeste atteignent ces chiffres ou les dépassent, quand 
ils sont cités à titre d'exemple (4), mais qu'ils restent 
notablement inférieurs, quand il s'agit de cas concrets. 
Ces prix oscillent autour^ de 10 solidi pour les esclaves 
qui ont moins de 10 ans, autour de 20 pour ceux qui ont 
plus que cet âge, et montent jusqu'à trente pour ceux 
qui ont une profession ou même cinquante ou soixante 
sous quand ils exercent respectivement la profession de 
notarius ou de médecin. Le prix des eunuques est de 
trente, de cinquante, de soixante sous selon l'âge et la 
capacité professionnelle (5). 

Maintenant, sans vouloir par trop généraliser ces faits, 
une chose mérite considération : le fait que, à mesure 



(1) Martial, III, 62. — Senbc, Ep. , 27. — Gell. XV, 29. — Gigbr. 
in Verr.f a. s., 5, 7. — Wallon, op. cit. 11^ pp. 164 et suiv. — 
BoEGER, op. cit). p. 22. 

(2) DiG., XVII, 1, 26 §8. 
t3) R.R., IV, 3. 

(4) D., XVI, 2, 21 ; XXI, 1, 57. — Wallon, op. cit. Il», p. 169. 
. (5) C. J., 6, 43, 3. — Wallon, op. cit, II^, pp. 172-4. 



' LA CIVIllSAfl^ RO^f4(NQ ]n l ESCLAVAGE 49I 

ijue (Jimiau^ h nomhxtat â^ ^spUves, bur prix ne mQUe 
f>as très haut. Il feut yoir là U preisivç (ju^ l'u^g^ tn 
devient toujours plus r^rç ; que 1^ l^esoins'^n fait toujo^s 
moins sentir ; que Je travail §ervUç ;a à se défendre contre 
la eoncurreueç du travail libr^ qui tejid à s^ di§çiplip#f,, 
ou pour mieux dire, à s'enrégimenter. 

La diminution du no^il^re d^s esclaves ressort encore 
de la mi^ntion plus fréquente du çfim^ d« pl^g^upf> fi ôe 
TélevagiÇ systéinatiqu^ d^s e^çhy^^, 

Déjà A.ugu3t/ç avait dû faire perquisitionuer daj^j? Jf s 
ergastula pour faire remettre eu liberté les hpoioi^s 
libres enlevés ^t. iféduits à re&çlavage (i). La fréquence 
et la rigueur des Ipis contre le plagiator (3), pelui qui §t 
rend coupable dis plagium, durant toute Tépoqu^ impé- 
riale, prouve la persistance du mal et rineffiçacité d^s 
menaces de peines eacore plus sévères. 

Quant à l'élevage des esclaves, comme je l'ai déjà dit 
plus haut (3),il n'est pas avantageux et ne peut se recom- 
mander là oii rimportation des enclaves se fait sur une 
large échelle, et où les miarchés existants fournissent ayz 
besoins de la demande. Dans les cas, au contraire^ pu 
l'importation est défendue ou limitée , l'élevage devient 
une industrie et arrive à maintenir en vie resclavage,alors 
que l'épuisement graduel du sol et la faible productivité 
du travail servile l'élimineraient lentement. Dans de tejles 
conditions, il se produit, au sein même de l'esclavage, 
comme une division du travail. Les pays, plus épuisés pu 



(1) SuET. Âug,, 32. 

(2) Mot. ET BoM. UEG. COLL., XIV,de pla^l* e4. H^sckl^e. ^^CJ., IX 
20, 7 et 15. ^ Walloh, op. cit. IIz^ pp. 50 ot suiv. 

^3) Il numéro degli scMavi neU'AUica (dans les RendiconH Ml' 
Istituto lombardo), 1897. 

Giccotti 26 



9. 



402 LÀ FIN DE L ESCLAVAGE 

moins féconds, qui sont d'ordinaire plus sains que les 
plaines opulentes trop souvent désolées par les fièvres, 
nourrissent des esclaves, pour en fournir les pays où 
l'élevage de ce bétail humain trouve obstacle dans une 
mortalité plus grande et risque de se maintenir inférieur 
à la demande (i). 

Déjà dans Côlumelle l'élevage de l'esclave est l'objet 
" de recommandations répétées (a), telles qu'on n'en ren- 
contre pas dans les écrivains agricoles de l'époque anté- 
rieure, et qui trouvent leur explication dans Père de paix 
inaugurée par Auguste. 

D'autre part,le grand nombre d'inscriptions, qui témoi- 
gnent d'unions d'esclaves, nous font voir que les mêmes 
conclusions s'imposent pour les temps postérieurs : 
cela d'autant plus que dans les pays à culture extensive, 
où les terres cultivables et les pâturages sont loin d'être 
tous utilisés, cette sorte d'élevage devait présenter des 
inconvénients relativement faibles. 

Etant donné la décroissance de l'importation, Télevage 
des esclaves était le seul moyen de tenir en état, même 
dans les limites des besoins restreints de l'époque, l'élé- 
ment servile, qui présentait un taux de mortalité 
très élevé, comme on le sait, et comme il est facile de le 
conclure d'exemples analogues, et, comme on peut encore 
raisonnablement le déduire, des inscriptions funéraires 
de l'époque romaine même, qui nous montrent d'ordinaire 
les esclaves mourant à un âge relativement peu avancé . 



(1) Gairnes, The slave power, p. 114 etsuiv. 

(5) R.U., I, c. 8: Fœminis qaoque fœçundioribus, quarum in sobole 
certus numerus honorari débet, otlum nonnunqaam et Ubertatem 
dedimas,cum plures natos edaca8sent.Nam cul ires erant filii vacatio, 
oui plures libertas quoque contingebat. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 403 

Cette mortalité excessive, qui allait directement à 
diminuer le nombre des esclaves, faisant des vides que 
rélevage ne suffisait pas à combler, augmentant encore 
l'aléa pour les possesseurs d'esclaves, représentait un des 
plus grands inconvénients de Fesclavage, qui en avait 
tant, comme on Ta vu. A quoi il faut ajouter, à l'époque 
impériale,la délation refrénée et réprimée, il est vrai, par 
les lois dans les cas ordinaires, mais sollicitée et encou- 
ragée, au contraire, dans ceux, — et ils n'étaient pas peu 
nombreux, — où venait en jeu l'intérêt du Souverain et 
de l'Etat. 

Et pendant qu'ainsi l'esclavage, par lui-même et par ses 
rapports avec le milieu, ne cessait de décliner, on pouvait 
voir se développer toujours davantage, et déployer sans 
cesse et toujours plus leur action les causes destinées à 
répandre partout le travail libre, suscité lui-même et 
rendu nécessaire par le contre-coup de cette décadence 
de l'esclavage que ruine ce même travail libre. 



XVI 



Dans le monde antique, comme dans le monde moder- 
ne^ apparaissaient surtout et s'élevaient aux degrés supé- 
rieurs, dans les pays où se produisait une plus grande accu- 
mulation de richesses et où réussissaient à se former des 
centres plus ou moins populeux^ des classes plus ou moins 
nombreuses, qui, affranchies du besoin et n'ayant pas à 



If 



li' 



404 LA FIN D£ l'esclavage 

consacre tante leur activité au travail manuel, pouvaient 
mener une vie plus haute^ se créer des besoins d'ordre 
supérieur, qu'ils trouvaient le moyen de satisfaire (i). 

Etant donné le faible développement des forces pro- 
ductiveS) qui ne permettait pas de satisfaire facilement 
et suffisamment auK besoins les plus immédiats de tous, 
un système social, dans lequel chacun aurait été forcé de 
pourvoir à sa propre subsistance, aurait était un empê- 
chement au développement des formes les plus hautes 
de la civilisation, condamnant la société à un état per- 
pétuel de médiocrité . 

Le parasitisme aujourd'hui, étant donné le développe- 
ment des forces productives capables de fournir aux be- 
soins de l'humanité-, n'est pas pour nous jusqu'à un certain 
point une condition nécessaire de civilisation. C'est plu- 
tôt, jusqu^à un certain point, un obstacle au progrès moral 
et intellectuel. Dans l'antiquité, il se présentait, au 
contraire, comme une condition objective du progrès, 
ayant son siège et ses moyens, avec des alternatives 
diverses, chez les différents peuples qui , emportés tour 
à tour par une décadence fatale, se succédaient l'un à 
l'autre dans les conditions de la suprématie politique et 
de la supériorité intellectuelle et morale. 

La guerre, et l'art d'en savoir exploiter utilement et 
systématiquement les conséquences, étaient les moyens 
de concentrer dans un peuple la richesse de beaucoup de 
peuples, dans une classe la richesse du peuple souverain 
lui-même. 



(1) GicoTTi (E.)^ La retrihuzione décile ftLnzioni pubblicke civUi e 
lesue comeguenze neil* antica Àtene (dans les : Rendiconti delVIsti* 
tuto lombardo, 1897]. 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE . 405 

C'était sur cette base que s'était développée la gran- 
deur d'Athènes ; c'était sur cette base, dans des propor*- 
tions plus vastes, avec plus de force assimilatrice et pour 
une durée plus longue, que s'était développée la civilisa- 
tion romaine, résumant de manière à les dépasser toutes 
les civilisations précédentes. 

Sauf que ce parasitisme, ^quelque glorieux qu'il fût et 
avantageux pour la cité, portait en soi lesgermesde sa fin, 
et, à la longue, —- par le fait de sa durée, de ses abus, du 
travail improductif nécessaire à le soutenir, — se termi- 
nait à n'être qu'une cause d'appauvrissement énorme, d'au- 
tant plus sérieux et plus sensible que la puissance produc- 
tive du monde antique était plus restreinte. 

L'Empire romain était une forme d'organisation politi- 
que et sociale beaucoup trop dépensière en argent et en 
forces. f 

Ce qui apparaissait tout d'abord^ce qui frappait directe- 
ment, c'est que les pays soumis* devaient commencer par 
entretenir d'aliments une bonne partie de la population 
de Rome, puis même de Constantinople ; et cela, déjà 
depuis la fin de I4 République, comportait une dépense, 
qui, bien que nous ne la connaissions qu'approximativ^- 
ment, peut être à bon droit réputée considérable (i). 

Mais tout cela est bien peu de choses, peut-on dire, 
en comparaison du reste. 

A mesure que croissaient le luxe, le gaspillage, la cor- 
ruption, la possibilité de voir jamais réalisé l'équilibre 
entre la production et la consommation se trouvait de 



1 
(i) Marquardt. De l'organisation financière chez les Romains. 
PaHs, 1888, pp. 147-148. ~ HiRcaftfELD (0.), Die Getreideverwaltung in 
dit fcem. Kaiserzéit, p 68. 



406 LA FIN DE l'esclavage 

plus en plus compromise . Le travail improductif et les 
classes, qui ne font que consommer, se développaient en 
raison inverse et au détriment du travail productif. Le 
dommage immédiat et direct ne comptait pour ainsi dire 
pas comparé au dommage immédiat et indirect infini- 
ment plus grand. Cette accumulation de richesse, des- 
tinée à être gaspillée, on ne la demandait pas à la produc- 
tion, mais à la spéculation, sous forme de commerce, de 
fermes et surtout d'usure exercée sur une large base et 
avec une dureté raffinée à Tégard surtout des provin- • 
ciaux, mis à la merci des vainqueurs par leur situation 
politique dépendante. 

En même temps croissait et se tnultipliait sans mesure 
la catégorie des intermédiaires de toute marque qui, encore 
que parfois en qualité de commerçants ils pussent don- 
ner une impulsion à la production, bien plus souvent en 
qualité de publicains, de fermiers généraux, d'usuriers 
empêchaient le développement naturel de la richesse : 
par leur extrême avidité en tarissaient même les source s; 
à la manière du sauvage qui, pour avoir 'plus facilement 
les fruits, trouve plus simple d'abattre Tarbre lui-même. 

Dans la période héroïque de la conquête et dans celle 
qui suit immédiatement après, ce fut comme une gigan- 
tesque ripaille des vainqueurs rendue plus douce encore 
par une heureuse insouciance ; pendant que, dans tout ce 
bruit de la grande orgie, périssent étouffées ou passent 
inaperçues les lamentations des opprimés, en même 
temps que les préoccupations de l'avenir. 

Mais, Némésis inexorable et vengeresse, sortie de la 
force même des éléments auxquels elle est indissolu- 
blement attachée, la gangrène suit son cours, lente, impla- 
cable, sans s'arrêter un moment, marquant les jouta 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAÔE 407 

désormais comptés de' cet organisme à Taspect toujours de 
plus en plus florissant et toujours de plus en plus 
rongé à l'intérieur . 

L'Empire avait cherché à apporter quelques remèdes 
aux rapines, aux vols, aux vexations infligées aux provin- 
ciaux ; mais,même quand il avait réussi, on peut dire qu'il 
n'avait guère fait que soigner le mal à l'extérieur. 

Certainement il n'avait pas pu, il ne pouvait pas chan- 
ger radicalement cette organisation économique et sociale 
vicieuse. 

Si la petite et moyenne propriété, — comme il est 
naturel du reste, — n'étaient pas absolument et n'importe 
où disparues (i), les latifundia n'en persistaient pas 
moins, gagnaient même du terrain particulièrement 
dans les régions fertiles comme l'Afrique (2). Et ainsi 
bien des fois la petite et la moyenne propriété, même 
persistantes, restaient étouffées sous la concurrence, sous 
le poids des impôts, sous les pertes résultant des mauvai- 
ses années plus sensibles pour elles que pour tout autre, 
enfin sous le fléau des dettes. De la propriété elles finis- 
saient par ne bonserver que le nom et l'apparence, même 
lorsque les propriétaires ne passaient pas du nombre des 
propriétaires dans celui des fermiers, restés à ce titre nou- 
veau sur leurs anciens biens. 



(1) MoMMSEN, Z>t6 iialische Bodencertheilung unddie Aliment arta 
feln (Hermès XIX) p. 408 — Fustel db CouLAN6B8,JLe domaine rural 
chez les Romains {Rev. des Deux-Mondes, 1886 ; p. 32S, — Bruch 
(B.), le dottrine giuridiche degli agrimensori romani. Verona, 
1897, pp, 284 et suiv. 

(2) PuN., H. N., XVIII, 7, 25:... Sex domlni semissem Africœ possi- 
debant, cam interfecit eos Nero princeps... Frontin., De controv, 
agrar, /"Gromatici Veteres^ p. 53, 



4^8 LA FIN DÉ L'BSGLAVA<SÉ 

L'Empire en était aiiisi vétiu et en'vefiait à cette situa- 
tiôti de se trouver face à face avec un prolétariat déjà 
nombreux et peut-être toujours croissant, et il avait été 
obligé lui-même de maintenir, d'organiser, d'accroître, 
d'étendre ces formes d'assistance (i) qui absorbaient, di-* 
rectément et indirectement, par lètirs conséquences im- 
médiates du là répercussion des mesures prises, une si 
grâhdc part dés ressources du domaine. 

tJri des plus grands médfès dé l'Empire : l'organisation 
et le développement d'une administration régulière était 
devenu avec le temps une autre source de dommages et de 
dépenses, la hiérarchie ne cessant de croître en nombre 
et eii complication jusqu'à atteindre dés formes et des pro-- 
pditions eiÉt^aordinaifes. En fait, dans les derniers temps 
de l'Empire, l'Etait se sentait poussé à accroître ses fonc- 
tions, à étèiidre §on âdtîôfi ; tandis que, d'uit autre côté^ 
se poursuivait par là hiérarchie un travail tendant à 
maintenir intàôfe Tuftitô de FEmpife à ce moment s'é* 
mièttant et se désagrégeant de toutes parts, pressé par les 
forces externes et d'ésûrgàni$àtrices qui, sur la base de 
rapports ethniques et dé groupements locaux de plus en 
^lus développés, assuraient à là fois pltis de cohérence et 
plus d'autonomie â de nôuvôàuis agrégats. 

La force armée de terre et dé mef avait dû ensuite être 
considérablement accrue pour protéger les frontières si 
étendues de l'Empire, pour assurer la tranquillité à Tinté* 
rieur et le fonctionnement régulier des services publics 
nécessaires à la satisfaction des besoins les plus élémen- 
taires de là population et de TÈtat. 



(1) MARQOARbi, De VorganiidHon financière^ p. 199-87» ^ 
FELD, Getreideverwaltung, pp. 9 et stiiv. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L BSCLAVAGE 409 

. L'armée était devenue permanente ; les légions^réduites 
de cinquante à dix-huit depuis Actium avaient commencé 
à croître en nombre Jusqu'à atteindre celui de vingt-trois, 
de vingt-cinq, de trente, de trente^tfois entre Septim^ 
Sévère et Dioclétien : et après cela leur nombre s'était 
successivement élevé jusqu'à celui de soixante-cinq « Et 
li^ légions étaient comme le noyau autour duquel venaient 
se grouper les flottes, les troupes auxiliaires, les trou-* 
pesi casernées à Rome, les milices provinciales et munici** 
pales, (i) 

Au i)iilieu de cette désorganisation progressive de 
l-Empire, l'armée, le corps organisé le plus considérable 
et plus répandu sur toute la surface de l'Empire, deve- 
nait le principe et la base du pouvoir politique. Il suffit 
d'ouvrir le Cod Théodosien pour voir comment l'armée 
donnait son empreinte à toute l'administration civile ; éX 
comment c'est à elle que se rattachent, autour d'elle que 
se cristallisent toutes les autres fonctions et les autres ao« 
tivités de l'Etat. 

Le coup d'œil d'eûsemble (à), que nous pouvons jeter 
par la Notitia dignitatum^ nous permet de voir comment, 
môme en admettant que l'effectif de cette armée ne répon« 
dit pas au chiffre officiel^ elle s'étend, en réalité, sur tou0 
les points de l'empire, comme un vaste réseau de fer. 
Les dépenses auxquelles elle donne lieu -^, payés comme 
étaient les prétoriens à raison de sept cent-» vingt deniers, 



(1) Marqoardt ^J.), Db VofganUaiion militaire ehes Ua RotMinst 
Paris, 1891, pp. 166-171 ; 183 et suiv. ; 231 el suiv. — Gagnât, Exer- 
eitus, in Darbmberg el Saglio, Dictionn. des antiq, grecques et rom. 
p« 915 et suiv. 

(2) CA6NAT, loe* cit. p. 915* 



410 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

les cohortes urbaines à raison de trois cent-soixante, les 
légionnaires à raison de deux cent-vingt-cinq (i) sans 
compter les augmentations accidentelles et les donativa^ 
— ces dépenses sont toute autre chose qu'indifférentes. 

Les impôts imaginés pour maintenir en état cette ma- 
chine immense de TEmpire avec ses parasites et ses sou- 
tiens, les gaspillages auxquels elle donne lieu, devaient, 
nécessairement croître outre mesure, et ce qui les ren- 
daient plus lourds encore et plus funestes, c'était les 
systèmes vexatoires d'exaction, relevés tant de fois que 
le sujet reste un lieu commun rebattu. 

A mesure qu'on se rapproche de la période finale de 
l'Empire, on a le sentiment de tout ce malaise, dont 
l'empreinte se retrouve à cette époque sur toutes les 
manifestations de la vie, même celles qui donnent le 
plus l'impression trompeuse et fausse d'un faste apparent. 
Quelque éloigné que nous soyons de charger les 
couleurs du tableau, on a l'impression d'une diminution 
croissante des capitaux, de l'affaiblissement de l'énergie 
productive, de l'épuisement de la richesse. 

L'Empire avait pour longtemps institué la paix ; mais, 
comme Thommequi ressent au moment du repos, toute 
la fatigue d'un effort excessif, c'est dans cette période de 
paix que les populations doivent commencer à ressentir 
les effets du malaise qui couve secrètement. 

Lee grandes razzias des guerres heureusement terminées 
et celles des premiers temps de la domination romaine 
avaient alimenté d'une manière artificielle l'économie 
publique, du peuple dominant et dissimulé ainsi la réalité 



(1) Marquardt., Organisation militaire, p. 203,282. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 4 II 

des choses ; mais cette réalité des choses, la vie reprenant 
régulièrement son cours, reprenait le dessus ; et les 
réserves, déjà épuisées, étaient impuissantes à fournir 

encore ou fournissaient à peine. 

D^autre part, au sein même de l'Empire, et par l'effet 
de la nouvelle organisation, une vie plus haute naissait 
et se répandait en tous sens. Le vaste réseau de routes, 
qui couvrait l'Empire, les rapports avec Rome : centre et 
lieu de réunion universel, le commerce, l'armée créaient 
des courants d'échange, plus ou moins forts selon les 
lieux, ou continus ou intermittents ; et tout cela, — la 
connaissance des nouveaux usages et des nouveaux 
produits aidant et aussi le recul de l'horizon et les pro- 
grès de la vie civile, — tout cela créait de nouveaux 
besoins, provoquait de nouveaux désirs, suscitait de nou- 
velles activités et la naissance de nouvelles branches de 
production . Quelque peu favorable que fût à sa facile 
diffusion dans des zones plus larges, à son acclimatation 
rapide dans d'autres pays, (i) le développement limité de 
l'industrie antique et son exercice par des artisans, les 
arts et métiers, qui répondent aux besoins nouveaux les 
plus pressants, lentement peut-être et dans des ]•! o^or- 
tions modestes réussissent à être transplantés. Si *..aiis le 
pays où certaines branches de production n'ont pas de 
passé, ou un passé médiocre, les Romains, directement 
tout au moins, ne parviennent pas à les faire naître ; là, 
où l'industrie est en bonne voie, ils peuvent tout au 
moins exercer sur elle leur action bienfaisante par une 
demande plus grande des produits et une exportation plus 

(1) BacHSBNSCHûTz {h.)jDie Bauplstœlten diS Gewerbfleiaes inklaê- 
sischen AUerthume. Leipzig, 1869, p. 4. 



4ia tA FIN DE l'bsclavage 

cOïlâidérable (i). Le luxe des cours et des classes possé- 
dantes,là nécessité de pourvoir régfulièrement aux besoins 
d« lâ hiérarchie si développée et des armées disséminées 
par tout le territoire de Tempife» — ces deux choses 
poussaient, ^ du moment qu'on n'avait plus, pour se 
pourvoir, la ressource irrégulière du droit de la guerre — 
ces deux choses poussaient à s'assurer la jouissance con- 
tinue des ressources nécessaires, le cas échéant même 
sôus les auspices et la direction de l'Etat. 

Ainsi les exigences de quelques uns et le besoin des 
autres, la richesse des premiers et l'indigence des seconds, 
la tradition, qu'on encourageait et fomentait, la facilité 
d^âssimilation de l'autre : autant de forces conspirant pour 
susciter, dans la mesure où le permettaient certaines con- 
ditions défavorables, la production, et pour obliger à 
alimenter le travail ceux qui avaient besoin de la main 
d'autrui pour subvenir à leurs propres besoins, con- 
traints qu'ils étaient de recourir au travail libre,le refu- 
ge unique de ceux qui, ne réussissant pas à se faire leur 
place parmi les possédants ou leurs parasites, devaient 
demander à leur travail leurs moyens de subsistance. 

Il est de fait qu'un coup d'œil jeté sur la situation de 
l'Empire fait comprendre ce développement général de 
l'activité productive : qui, si elle ne présente pas main- 
tes fois toute l'intensité qu'elle atteint dans les pays ri- 
ches, nous montre néanmoins partout des forces mises en 
mouvement pour satisfaire d'une manière rudimentaire 
ânix exigences de la vie sociale. 

Le degré de développement et les formes précises de 



(i) Blûmneii {E.),DiBgewerbliehe Tfiœtigkiit 4er Vœlkerder klasMis^ 
ehen ÀUertfium$, Leipzig, 1869, p. 1. 



LA CIVIUSATKW JtOKMNB «T JL ESCLAVAGE 413 

cette production ae se Ui$Beotpas rigoureusement éttbUr 
et déterminer (i) ; et probablement celui-là exagère, tt 
commet uu anachronisme, qui, voulant voir dan§ l'anti- 
quité comme une image même atténuée de Tindu^itrie 
moderne, assigne à Tindustrie de cette époque pour trait 
général de reproduire le type de la fabrique (2), conçue 
comme réalisant un progrès et avec de« proportions qu'elle 
ne peut pas avoir. 

Les fabriques ne firent pa$ défaut : TEtat et la Maison 
de l'Empereur eurent les leurs et non en petit nombre {3); 
sans toutefois que la fabrique — comme du reste le dé- 
montrent aussi la réduction des capitaux et la diminution 
de la richesse, — sans que la fabrique soit le trait caracté- 
ristique de la production du temps. 

Et cela s'accorde encore mieux avec la diffusion toiii- 
jours plus graude du travail libre, non inconciliable avec 
Texistence de la fabrique, mais qui répond mieux cepen- 



(1) ÇucBER (K.), Die DiQkleUani$jphe Taxordnung vonlahre 301 (in 
Zeitschrift filr die gesamte Staatswissenschajt, hrgg. von A- 
ScBAFFLE ) Bd. L. (1894),p. 697 : Sie [die Alterthumwissenscliaft ] hat 
mit medernen VorsUlliuigen geai4)eitet und mit grossem Eifer aie 
Sl^Uen aufgeeucht, wo dS« aû9«eirii Formen des antiken Lebjeos «n 
modernen ErscheinuDgen erinnern, um an ihnen zu zeigen wie her- 
rlich weit es die Alten scfaon gebracht hatten. Ein solches Verfa- 
hren ist fur die wisseoscbalUide ËrHeootois nirgends so ¥erd«r|klich 
aïs auf wirthschaflichen Gebiete. Die œkonomlsche Welt des Alter- 
tfaums v/ill aïs Ganzes ans siçh selbst begriffen sein, oder sie wird 
ûberhaupt nicht yerstanden werdea. Cf. aussi Bûcher ]£., difi Snts» 
tehung der Volkswirth,$chftft. Tôbin^Q. iB03. 

{%) BÛCH8BNSGHÛXZ (B,), Di» S^v^jUstœUefi etc. p. 4. 

(3) NoTiTiA DignitatdmOcc.XI, 45-63,74-7.— C.Theod.,X.20, 2-3, 6*9, 
i6; Or,, 16-20, 26^27.— Bûoieb, die DioMetiani^che Taxordnunjg pp. 
209, 2i2 et suiv.— Walzing, op. cit*, U, p.232 etnuiv.— M^rquaudt, 
La vte privée des Rormins, 



414 LÀ FIN DE l'esclavage 

dant, pour Tantiquité, aux autres formes de la produc- 
tion industrielle. 

Même dans la littérature, il n'est pas rare de voir appa- 
raître le travail libre. 

ViBspasien se refusait à l'adoption d'une machine per- 
mettant le transport à peu de frais de colonnes dans le 
Champ de Mars, pour ne pas enlever son gagne-pain au 
petit peuple, qui travaillait donc là pour un salaire (i). 

Le père du même empereur était entrepreneur de 
travaux agricoles (3). Le père de l'empereur Maxime était 
un forgeron, pu selon d'autres, un constructeur de véhicu- 
les (3), Marins; un des Trente Tyrans, fut tué par un 
ouvrier qui avait autrefois travaillé dans ses ateliers (4). 
Le père de Pertinax était négociant en bois ; il avait eu 
en Ligurie une entreprise que Pertinax devenu empereur 
continua à diriger par le moyen d'esclaves (5). 

LHistoria Augusta fait allusion, à plusieurs reprises, 
à des ouvriers travaillant pour un salaire (6). 

L'extension générale du travail manuel est démontrée 
par les impôts dont il est Tobjet (7). En Orient, les 
Romains avaient trouvé ces impôts existants et les avaient 
maintenus. Caligula établit un impôt général sur le salai- 
re des porte-faix (8) . Alexandre Sévère, dans l'acte même 



(1) SuBTON., Fespa<., c. 48:...Slneret se plebeculan pascere. 

(2) SuET., Vespas,, ci. 

(3) JuL. Capit., Maxim, et Balbus, c. 5. 

(4) Trebbll. Pollion., Trig. Tyr, c. 8. 

(5) JuL. Capitol., Pertinax Imper, c.f et 3. 

(6) iELi. Lampr., Alex, Sever.c. 22, 24-25 ; Jul. Capitol., Anton,, 
Plus, c. 10. 

H) UARQVAttDT y Organisation financière, pp. 216, 251-52, 295, 297, 
298 avec les passages d'auteurs cités. 
(8) SuET., Caliguta, c. 40 ; DioCass., LIX, 28. 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 415 

qui organise en corporation les arts et métiers, établit 
sur les ouvriers qui font partie de ces corporations un 
impôt, dont le produit est affecté à la construction des 
thermes (i). On raconte du même empereur comme une 
particularité notable qu'il se servit de ses esclaves comme 
cochers, pannetiers, pêcheurs, ouvriers foulons ou bai- 
gneurs (2) : ce qui a laissé supposer que ^d'autres se se- 
raient servis et se servaient pour ces fonctions de merce- 
naires, esclaves ou libres, peu importe. 

Les corporations de métiers qui, en perdant le carac- 
tère vague et peu défini qu'elles ont à Fépoque républi- 
caine (3), entrent dans une période de développement 
nouveau avec leur nouveau caractère strictement corpo- 
ratif qui tend à en faire un rouage des plus importants et 
des plus nécessaires du mécanisme de l'Economie politique 
et de l'Etat ; les corporations de métiers, dans cette nou- 
velle phase de leur vie, montrent, elles aussi, quel rôle 
profond joue le travail mercenaire et comment il se 
substitue au travail servile. 

Plusieurs fois déjà il nous est apparu comment le véri- 
table facteur de la transformation économique, dont le 
terme est la disparition de l'esclavage, c'est le caractère 
mercenaire que prend le travail peu à peu ; et que la condi- 
tion libre ou servile du mercenaire lui-même n'est qu'un 
accident : puisque, dans l'un et l'autre cas, on voit se sépa- 
rer et s'opposer l'une à. l'autre la matière du travail et 
la main d'œuvre, qui appartenaient autrefois à une seule 
et même personne, et qu'on s'achemine déjà vers le sala- 



Il) iËL. LhUPMD.fÀlex.Sev, c. 24 et 33. 

(2) JEl. Lamprid., Alex. Sev.j c. 22. 

(3) Waltzing, op. cit , II, p. 3 et suiv. 



4l6 LA FfN BB L ESCLAVAGE 

riat toutes les fois que des conditions particulières, telles 
quf pourraient être l'artisanat ou la production dans la 
maison même, n'ont pas pour effet de réunir de nouveau, 
quoique d'une autre manière, la matière du travail et la 
main d'oeuvre . 

La composition des corporations est telle, toutefois, 
^u'ony voit se manifester non seulement les progrès ac- 
complis par le travail mercenaire, mais la qualité de 
libres de ceux qui Texercent. 

Libres sont les membres des corporations de bateliers 
de la Saône et de Rhône (i) et en général les membres 
des corporations des navicularii chargés, des transports 
-publics (a) ; libres les membres des collèges de pistous 
(3) ; libres les ouvriers des fabriques d'armes (4), des ate- 
liers monétaires (5) ; « partout, -r- croit pouvoir ajouter 
Waltzing (6), -^ même dans les manufactures et les mines 
les travailleurs étaient des hommes libres. Il semble 
que les esclaves ne font partie d'aucune corporatioii 
[de métier s'entend] ; si on en trouve quelques-uns dans 
une corporation, c'est qu'ils sont sa propriété ou 
celle de l'Etat. Tels sont ceux qui travaillent enchaînés 
dans les pétrins, les manufactures et les mines. Il faut 
ajouter à ceux-là les condamnés, les servi poenae ». 

La monnaie d'or et d'argent, puis toute sorte de mon- 
naie, fabriquée d'abord par des esclaves et des affranchis 
de l'Empereur sous la direction, d'affranchis impériaux, 



(1) Waltzing op. cit. II, 32, et les passages d'auleurs cités. 
|2) Op. cit., II, p. 35. 
(3^ Op. cit., p. 81. 

(4) Op. cit. II, p. 239 et suiy. 

(5) Op. cit., II, pp. 2S8 et suiT. 

(6) Op. cit., II, pp. 359-60. Cf. p. 245. 



LA CIVILISATION ROMAI^^E Çy ^'^SCLAVAGE 4J7 

puis SOUS celle d'un procurator monetae, au quatrième 
siècle est fabriquée par des libres (j). 

Encore bien mieux, et avec plus de précision, pouvofts- 
nous suivre dans les inscriptions ce mouvement de diffu- 
sion et de progrès du travail libre, qui, par les libres çt 
surtout par les affranchis, se dégage du travail servile, 
s'insinuant, se superposant à ce dernier^ le désagrége4^t, 
pour se Tassimiler et en changer finalement le rôle et Ja 
physionomie. 

S'il nous était possible d'établir Tordre chronologique 
de ces inscriptions, nous verrions probablement, d'une 
manière plus claire^ comment l'élément libre, et particu- 
lièrement les affranchis, s'est peu à peu mais sans in- 
terruption substitué aux,] esclaves dans l'exercice des 
métiers ; mais d'ordinaire il ne nous est pas possible de 
reconstituer cet ordre chronologique. Toutefois, même 
sans cela, nous voyons dans les inscriptions cette concur- 
rence de l'élément [libre et de l'élément servile se pré- 
senter sous une autre forme. 

Les offices, qui ne] vont pas sans une dépendance 
continuelle et absolue, continuent à être remplis ex- 
clusivement oii presque exclusivement par des escla- 
ves : ainsi les offices de villicus (2), d'actpr (3), 



U) CoD. Theod., X, ÎO, 1. — Wiu-TziNG, op. Cit., II, pp. 228-9 et les 
passages d'auteurs • • 

(2) C. I. L. II, 1552. 1742 ; m, 337, 2130, 55i0, 5622 ; v, 878, 5500, 
5558,5668,7449,7339 add. ; vi, 9984-91 ; vm, 2232, 5268; ix, 163 
820, 1456, 248 i, 2i8o, 2829, 3055,3103, 3446,3517, 3571,3617, 3701 
3908, 4(fô3, 4664, 4877, 5460 ; x, 25, 1561, 1746, 4917, 3967, 7041, 8217 ; 
xiv, 2751, 2726, vilicus supra hortos, vi, 9472. 

(3) m. 67, 1181, 1182, 1549, 1573a, 4445, 5616, 5622, *6010, ï53, ai? ; 
V, 90, 1035, 1049, 1939, *5048, 5318, 7473, 8111, 39 ; vi, 9106, et suiv. ; 

Ciccotti 27 



41 8 LÀ FIN DE l'esclavage 

d'exactor (i), et tous ces autres offices qui se rapportent 
à des services dômes tiques et intimes exigeant une dé- 
pendance absolue (2). 

Dans ces cas la dépendance plus étroite, dans laquelle 
se trouve l'esclave, la continuité de ses services, la diffi- 
culté plusgrande pour lui de commettre utilement des dé- 
tournements d'objets, le font préférer au libre. Il faut 
ajouter que ces offices ne se rencontrant que dans les 
maisons riches, des raisons de luxe et d'étiquette font une 
nécessité de la possession des esclaves qu'il faut pour les 
reniplir. 

Quand, au contraire, il s'agit d'emplois qui ne veulent 
pas cette étroite dépendance et ce service continu, on 
commencée y rencontrer les esclaves en moins grand 

Tiii, 939, *i828, 2803, 8209, »421, 8905, 10734, i09B2 ; ix, 6083, "» ;x, 
238, 284, 285, 419, 429, 421, 1909, 1910, 1911, 1912, 1913, 4600, 6592, 
7i28, 8045, ", 80463, *8056 i54, 8019 >9-i35 ; xn, 2250, 5690 "» ; xi'', 
352 b, zii, 469, 2^51, 2301, 2509, 2792. Dans ix, 2123 on trouve excep- 
tionnellement, comme on le volt, un aclor qui est un lihertus, 
(l)C.'l. L.vi, 9383 ; VIII. 2228. 

(2) Ab ark (a), c. 1. l., ix, 1248 ; arkarius C.I.L.^vi, 9146-8,9150; 
IX, 697, *969,2244, 2606,3579, 3773, 3845, 4109, 4110, 4111. 4112, 6083, 
", 46, 5i . X, p. 1160 et 1163 ; airienm CI. L.,ti. 9192-9197; ce/ tortu* 
C.I.L,-vi, 9243 53 ; IX, 2584, 3124 ; cwrsor, vi, 9317 ; en Wcuiarii, vi, 
9291-312; 9285-6; custos horrei, vi, 9469-70 ; dispensatorCJ.h., 11, 
1198, 352>7 ; m, 35i. 563,978, 1085. 1301, 1839, i%% 2935, 3038, 333, 
y, 1034, 2383, 6407, 7638, 5924; vi,. 9319-72 ; ix, 3580, 608165, x, 
237,1732,1917,1920. 1924,4594,7893, 8059 «s?,.,?,, 189 ; xii, 856, 5690 
108 ; XIV, 2^7, *1396, 1876, 2852, 3033. 3716 ; insularii, vi, 6215. 6217 
6296, 6297-9; 7291, 7407; 8855-56 ; ostiarii, vi, '9737-8. On rencontre 
néanmoins un cellarius de condition libre,xiv,472; un supra jumenta 
également libre, VI, 9i86 ; un ministrator vi, 9645 ; un nomenclator 
VI, 9687:et sulv.,89c0-36 ; untornatrix (vi,9726-36) ; un pedissequus 
libre aussi (vi, 9767-83, x, 1942). Parmi les coci.gens de grande impor- 
tance étant donné les habitudes de rafûnement du temps et les nom- 
breuses occasions qui s'offrent à eux de gagner la faveur du maitre,on 
trouve en plus grand nombre les libres et les affranchisiG.l.L.v, 2514; 
VI, 9263-70 ; ix, 3938; x, 5211; xii, 4468. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 419 

nombre et ils figurent alternativement avec des affranchis 
et même des libres. 

Mais il y a lieu encore à d'autres distinctions. 

L'élément libre recherche naturellement de préférence 
les professions et les arts mieux rétribués, moins fati- 
gants et plus considérés. Ainsi la médecine, au début le 
partage presque exclusif des esclaves, arrive à être sur- 
tout exercée par les libres (i). 

Dans un très grand nombre de cas, nous rencontrons 
indistinctement les uns et les autres, les esclaves et les 
affranchis : et cela nous fait encore mieux toucher du 
doigt la concurrence de l'élément libre, qui cède aux be- 
soins et aux difficultés des temps, descendant toujours, 
davantage au niveau des esclaves pour les éliminer en 
se substituant à eux (2). 



(1) G. I. L. II, 21, 470, 1737, ?348. 23'J7, 3666, 6655 ; m, 559, 3583, 
3834 ; V, 89, 562, 1909. 1910, 2181, 2183, 2396, 2530, 3156, 5277, 5317, 
5910, 3940, 8320 ; vi, 9562-610 ; vu p,235 ; viiï,28J4, 849S ; ix,4fi7, 470, 
1714, 1715, 2369a, 2607, 2686, 3388, 4553, 5462. ; x, 388, 2858, 3955, 
3982. 4918, 6469, 6471, 6l2i, 5719 ; xii, 725, 1622, 1804, 3341, 3348, 
4485-9 : xiv, 2652, 3030, 3710. Abondent naturdllemeiit ceux que leur 
nom même désigne assez claiFement comme des descendants d'affran- 
chis : de toutes manières ce sont là des personnes qui jouissent de la 
condition de la liberté. Il est à noter qu'assez souvent on rencontre 
des femmes exerçant la médecine : G. I. L., 11, 497 ; vi, 9614-7 ; ix, 
586 ; x, 3980 : xn, 3343. 

(2) Aerarii, C. 1. L. 11, 2238 ; vi, 9134-38 ; x, 3988 ; xii, 
3333, 4473 ; albarii, vi, 9139-40 ; aluminarit, vi, 9142; aurifiées, 
V, 1982, 2308, 8834 ; vi, 9149, 9232-S^ x, 3976, 3978 ; xii, 439J, 4464-5 ; 
architecti, v, 1886, 3i6i ; vi, 9151-3 ; x, 841, 1443, 1446, 1614, 4387, 
53/1,6126, 6339, 8093, 8146 ; argentarii, vi, 9155-85 ; ix, 236, 348, 
3157, 4793 ; x, 1914, 1915, 3877; xii, 1597, 44 )7-60 ; argentarius coac- 
tor, XIV, 2S86 ; armarii, xii, 44'iJ ; anularii, xii, 44b6 ; axiarii, vi, 
9215 ; bybliopolae, vi, 9il8 ; CûP/a^ores, 11, 2243 ; vi, 9221-2 ; caligarii, 
v,i585, 6671; vi, 9225 ;x 5456 ; ca?idc/a6raru, VI, 9227-28 ; capsarii^Y, 



\ 



420 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Ce sont les affranchis surtout que nous voyons paraître 
le plus souvent exerçant toutes sortes de métiers. Le 
manque d'indication spéciale et Tabsence de tout nom de 
patron font souvent douter si nous avons proprement af- 
faire à un affranchi ; mais le nom même de l'individu 



3158 ; VI, 9232 ; capistrarius xir, 4405 ; carpentarii, v, 5922 ; ^char- 
tariiy vi, 9255-6 ; xii, 3284 ; clavarii, ii, 5819 ; v, 702 ; xii. 4467 ; 
claviclarti, x, 7613 ; clestrarii, vi, 9260 ; copones, v, 5930 ;'xii, 3345 ; 
coloratores, x, 5332 ; citharoedi, x,6340 ; codicarii, ii,i3, 260 ; coria- 
rii, VI, 9279-80 (cf. 1117-18,1682); x, 1916 ; coronarii, vi, 9J92-93, (cf. 
4414, 4415. 7009, 9227) ; x, 6125 ; crepidarii, vi, 9284 ; cuUrarii, x. 
3984-85 ; dissignaùores^ vi, 9373 ; dolabrarii, v, 90S ; eboriarii^ vi, 
9375 ; epippiarii, vi, 9376 ; fabàrïi, xii, 4472 ; fabri, m, 1662 ; v, 
1030. 2328, 3316 ; vi, 9385-417 ; faber lignar, v, 4216 ; xii, 722 ; faber 
argent, xii, 4474 ; faber navalis, xii, 5811 ; faber pectenarius, v, 98 ; 
figulu X, 424, 80i3, 83, 8055, si ; 8036, 354 ; xii, 4'i78, 5686, 878, 
5697, 6 ; flaturarii^ vi, 9418-9 ; florentinarit, vi, 9421 ; fontani, xii, 
3337 ; fuUones, 11, 5812 ; vi, 9429-30 (cf. Waltzing, op. cit., i, 183 et 
sulF. ; II, 152 et 528) ; gaunacarii, vi, 9411 ; geinmarii, vi, 9433-7 ; 
gladiarii, vi, 9442 ; ix, 3952 ; x, 3986 ; glutonarii, vi, 9443 ; gram- 
matici, 11, 2236, 3872 ; x, 3911 ; xii, 1921 ; gustatores, xii, 1754 ; 
gypstarii, ix, 5378 ; xii, 4479; harundinarti, vi, 9456 ; holilores, vi, 
9437-9 ; horrearii, vi,9460-68 ; lanarii, vi, 9490-4 ; xii,4481 (cf. Wal- 
TziNO, op. cit. II, 153 et 532) ; larii, v, 3307 ; vi,9499 ; ix, 4227, 9332 ; 
X, 6493 ; xii, 4482 ; lapidarii, 11, 2404, 2772 ; m, 1365, 1601, 1777 ; v, 
3045; XII, 732 ; lanternarius, x, 3970; lecttcariiy m, 1438 ; yi,9504-14; 
librarti v, 6801 ; vi, 9516-25 ; xii, 1592 ; limarii, xii, 4475, 5969 ; 
iinarii, v, 5923 ; lintiarit, 9526; xii, 3340, 4484 ; lintiones, v, 1041; 
3217 ; lorarii, vi, 9528 ; macellarii, vi, 9532 ; machinatores^ vi, 9533 ; 
margaritarii, vi, 9543-7 ; x, 6492 ; xiv, 2655 ; marmorarii 11, 133, 
1724 ; VI, 9550-7 ; x, 1648, 1873, 3985, 7039 ; xiv, 3560 ; materiarii, ?i 
9561 ; X, 3985 ; mensnres, m, 1220, 2124, 2129 ; v, 3155, 6786 ; vi, 
9619-21 ; xn, 4490 ; mensores aedificiorum, ri, 9222-5 ; xiv, 23, 
3032, 3713 ; mensores machinariorum, vi, 9626 ; mensularii xii, 
4491 ; mercatores^ magnarii, negotiatores, m, 2086, 2125, 2131, 
4250, 4251, 5816, 5830, 5833; v, 1040, 1982, 5145, 8939, 1047, 5911. 
5929, 5932, 5925, 5^8, 5982, 7377 ; vi, 9628-32, 965286 ,; vm. 7149 ; x, 
487, 545, 1797, 187«, 1931, 3947, 5388, 6113, 6493, 7612, 7330 ;xii. 1896, 



♦ 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 4»! 

nous dit que si, comme il peut fréquemment arriver, 
nous n'avons pas affaire à un affranchi, nous avons tout 
au moins affaire à un descendant d'affranchi. Et cela nous 
montre comme quoi Télément servile, qui, par la manu* 
mission, pénètre dans la classe des libres, continue à 



5973 ; XIV, 397, 2793, 4142 : museiarius, vi,9647 ; muiicarii, ii, 224; 
vi, 96'i8-51 ; :|ii,334i ; nauta, y, 94 ; navicularii, v, 1598, 16C6 ; xn, 
4493-5 ; 59'2 (cf. Waltzing, op. cit. ii, 53Q) ; nummularii, ii, 498 ; 
ni, 1938 ; v, 93, 4099, 8318 ; iv, 1707 ;,vi, 9707 et sulv.; x, 3977 6493, 
6699 . XII, 4497 ; olearii ii, 1481 , yi, 9716-19 ; xii, 4497 ; abstetrieêê^ 
VI, 9T2f)-4 ; x, 1932, 3972 ; paedagogi, ii, 1981 ; ii^ 2111 ; vi, 9739-64 ; 
yiii, 1506, 3322 ; x, 1943-^, 6562, 8l2!9 ; pectenarii, ii, 2538, 2543;5819, 
V, 450 ; pelliones, xn, 4500 ; pictores, vi, 9786 ; x, 702, 191:0 ; piiarii 
XII, 4o0t ;pi8catore8^ yi, 9799-801 ;pisiores, y, 1036, 1046 ; ix, 3190; 
X, 499, 5346, 5933-4 ; 6494 ; xn, 4503 ; xiv, 2212, 2302 ; pistor candi* 
dartus 4502 ; pUeatrix, xii, 4504 ; plumarii, yi, 9613-4 ; plumbarii^ 
yi, 9815-8 ; plutiarii, yi, 9819 ; politores, vi, 9620 ; paenulariuê, x. 
1945 ; pomarii, vi, 98^1-3 ; x, 3956 ; popa, vi, 9824 ; praoeptores^ yi^ 
98â7 ; praecones, ix, 4910 ; x, 5429-30 ; 6472, 82J!2 ; propo{a,xn.4506 ; 
pugiUariari, 8,yi, 9H41 ; purpurarii, u,2235 ; y,1044 ; yi,9844-S| ; ix 
5276 ; X, 540, 1952. 3973 ; xn, 4507-8 ; rêdemptores, yi, 9851 ; a, 
1549, 3707, 3821 ; re$inarta,yj, 9655 ; rogatoren, yi, 9859-63 ; tagarii^ 
y, 5773, 5918, 5926,6670 ; vi, 9864-72 ; ix, 23^9, 5752, 8263; xn, 1896, 
1928, 4509 ; salinatores, xn, 5360 ; sarcinatores.v, 2542, 2881, 7568 ; 
aca&tHartt,ix,3188; seribae^xiyfilii ; smmarit,vi, 9885 ; segmenlarii^ 
yi^ 9889 ; serieariU vh98Bi-3;8igUlarii, yi,9894-5 ; signarii, yi, 9S76; 
êolatariifW, 9897 ; solearii, xn, 4510 ; spatarii.vi, 9898 ; structorei^ 
yf, 9908-1' ; xn, 4511 ;xiy,2S8, 2656 ; suppeUeettlarius, yi, f^914; z, 
1960 ;sumptuarii, yi, 9912-3 ; sutores, u, 5934 ; y, 2728, 5812, b9ill, 
7265 ; IX, :mj27 ; »y mphaniaeus^ xii. 3348 ; tabellarii, yi, 9916-8 z, 
1027, 1870, 1961 ; xn, 4512 ; tabularii, yi, 9921 et tuly. ; ix, 5064 ; x, 
5361, 70(9, 7916 ; teciores, ix, 3.92 ; x, 6593 ; tegularii, x, 3729 ; tê$* 
serarii, y, 4 08, 7044 ; xn, 1385 ; thurarii y, 2184 ; yi, 9928 ; x, 1962, 
3966, 6802 ; xn. 4518 ; tibiarii^ yi,99a5; ttgnuarii.tx, 5862 ; tonsore»^ 
y, 4101 ; yi, 9937-42 ; x, 1963-64 ; xn 4514-6 ; tritor argentarius, yi, 
9950 ; vascularii, vi, 9953-8 ; ix, 1720 ; x, 7611 ; xn, 4519 ; xiy, 2887 ; 
vestiarii, vi, 9931^78 ; viii, {vesttarius Àug.) 5234 ; ix, 1712 ; x, 3959, 
3963, 5718 ; xn, 3202, 4520-1 ; ziv, 467 ; vesti/ieus, yi, 9979 ; vietuma- 
rt«4, 9982 ; viininariuêy xn, 4522 ; unctore», 9997 ; unguentarii^ yi,. 



4^2 LA FIN DE l'eSCLAVAGE 

exercer le travail manuel qui lui est piopre, — et qui se 
trouve ainsi comme rendu héréditaire dans ces familles. 
De cette manière encore le travail libre gagne chaque 
jour du terrain. 

Il faut noter ici comment, sous la pression continue 
des habitudes nouvelles et par suite des avantages que 
pouvait procurer l'exercice d'un art, le préjugé contre le 
travail manuel perd de plus en plus de sa force. 



9899-1000 ;ix, 471,5905. Cette liste, tout comme les autres listes an- 
térieurement dressées {Wallon, iip p. 491 et suiv.), sans proprement 
prétendre être complète, sufiQt, pour le but que nous nous proposons, 
aussi bien que tout putre liste qui, même ■ absolument complète, au- 
rait, au même degré que celle-ci, une valeur démonstrative suffisante 
mais non peint absolue, étant donné le nombre relativement petit des 
inscriptions e^ ce fait que les inscriptions funéraires relatives aux 
esclaves, — comme celles que nous venons de citer, — doivent être 
naturellement moins nombreuses que celles qui concernent les libres. 
Ceci dit pour ne pas^ nous faire d'illusion sur la valeur de ce genre de 
preuve. 

Du reste, le développement du travail libre, sa diffusion ont été 
démontrés au cours de ce travail de tant d'autres manières ! 

En tous cas de cette récapitulation telle quelle des in»cript(ons il 
iiessort bien comment le travail libre s'est étendu à presque tous les 
métiers. Cela a en lieu surtout par le moyen des affrancbis ; 
l'exercice des métiers est resté le plus souvent dans les traditions de 
la descendance des affranchis . 

• Dans quelques-uns des métiers qui ■ figurent sur la liste précé- 
dente, on ne voit figurer que des libres. Au contraire, libres et escla- 
ves paraissent également parmi les aérant, aquariU aurificesy or- 
chitectif argentariiy capsafii, chartartiyClavarti,corarii, coronarii^ 
f0hri; 0rammatici, holitorés, horrearii, lapidarii, lanii, librarti, 
UMiarti, marmorariir mensores, (non speciûcati), negotialores^mu- 
siearii. navicularii, nummulariifOlearii, obstetriceSypaedagogif pec- 
tenarti^ pedUsequi^ pictores, plumarii, plantarii, purpurariù seri- 
cariiy suppellectilarii; sumpluariiy tabellarii, tabulariij thurariiy 
vestiarii. 

Toutefois, dans la plupart de ces professions, dans leur presque 
totalité, l'élément qui prévaut de beaucoup, c'est l'élément des libres 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 423 

Les collèges, qui, déjà àPompéi(i), avaient leurs can- 
didats qu'ils recommandaient, deviennent très souvent 
une force et, en signe de considération et d'honneur (2), 
reçoivent des legs . 

L'exercice d'un métier devait, désormais, si peu paraître 
à beaucoup de nature à porter atteinte à leur considéra- 
tion personnelle et à leur prestige moral, qiie sur un très 



(libres de naissance ou aflranctiis) ; et il est à observer que Télé- 
ment servile vient plutôt signalé pour Rome et pour l'Kspagne, c'est 
à-dire .pour les pays où la concentration des richesses conserve plus 
longiemps dans les maisons impériales et les grandes maisons aristo. 
cratique^ le système de la production domestique ; et aussi pour les 
pays de lExtréme-Occident où la persistance d'un genre de vie plus 
simpl*^ conduit au même résultat, où les affranchissements sont moins 
fréquents, où l'on rencontre moins de centres citadins et un prolétariat 
moins nombreux. 

Si les résultats de mes recherches épigraphiques. sont exacts, il 
faudrait considérer comme se recrutant exclusivement parmi les 
esclaves : 

les cabatores. C. I. [L., vi, 9?39) ; casarii (vi, 9238) ; circitores (vi, 
9257) ; confectorarii (vi, '9278) ; dulciarii (vi, 9374) ; eunuchi (vi, 
9378-80) ; fenarii (vi, 9il7) ; geruli (vi, 9439-41) ;/'ac«or (vin, 9'i32) ; 
;uj7arti,zii, 3102, 3338); inaurator {11, 6107); infector (i, 519); 
lagunaria (vi, 9^86); lanip€ndae,{vi, 9496-7i ; ix,3157, 4350) ; lortcarii 
11,^ 3359) ; muliones (vi, 1646) ; notarii (m. 1938 ; v, 93, 1586, 
1601-4) ; pasttUarii (vi, 9766) ; pecuari'us, ix, 62IQ ; promo (vi» 
9839) ; quasiUaria, (vl, 9849) ; refectores pectenarti (ix, 1711) ; 
saltuarit (jfi,98U): viii, 5383; ix, 70t>) ; sarcinatrices, vi. 98J5-84, 
moins une affranchie) ; sector (vin, 5^67) ; scutarius (vi. 9886) ; spe- 
clarius (vi« 9899) ; topiarii (vi, 9ii43-9) ; vestiplica (v, 53t6). Même 
ici il ne faut pas tirer de conclusions excessives d'exemples isolés ; 
on voit de toute manière comment le travail servile persiste surtout 
dans les emplois les plus pénibles, les moins élevés, où la continuité 
d'eflorL est le plus requise, ou qui se présentent comme des parties 
accessoires et subordonnées de fonctions et de travaux d'un caractère 
plus compliqué. 

(1), C.I.L.,iv, 490, 710, 677. 336,597,826, 886, et sniv. 

(2) Waltzing, op. cit. 11, pp. 185 et suiv., 429. 



4^4 LA FIN DE L^ESCLAVAGE 

grand nombre de pierres tombales on a soin d'indiquer 
la profession du défunt en des termes les plus laudatifs. 
Bien d'autres fois, cette indication se présente sous la 
forme, qui frappe le plus les yeux, d'ornements sculptés 
représentant les fers du métier ou les instruments de la 
profession du défunt (i). 

Mais rimporhlnce, la diffusion, le rôle Considérable du 
travail mercenaire sous toutes ses formes rétribuées nous 
apparaissent, dans toute leur étendue, dans VEdictum de 
^reiiis rerum venalium de Dioclétien ; un document qui 
nous montre comme dans un cadre synoptique la fonction 
sociale variée, féconde, ftiultiple du travail mercenaire 
(2) dès les premières années du quatrième siècle (301 ap. 
J.C. ). Tandis qu6, d'un côté, TEdit s'occupe de régler le» 
pt'ix des produits manufacturés qui ont déjà reçu la der* 
nière main, il s'attache, de l'autre, à fixer le prix de la 
main d'oeuvre Sous ses différentes formas, et apporte à 
cela le même soin minutieux, la même précision dans les 
détails, qu'il a portée dans l'énumération des divers objets 
de consommation et ded différents produits. Le travail de 
l'agriculteur, du mdçoîi, du metluisier, celui du chaufour- 
nier, de Tartiste en mosaïque, du peintre d'ornement et du 
peintre en figures, du constructeur de véhicules et de 
barques, dujorgerofi, du boulanger, du briquètier, du 

(i) (.IL., XII. 3i38î 4523, 4515. «5(7. xi?, «06. — C. f. t., Il, 2, p. 
94^, pour l'année 163 âp. J.<:. en T^nsylvanlé, de tabellaê eera^ 
iae aso^. de v<^ritables contrats de localion d'dsutre. ûfr. pour Felfi- 
I^lol de la main d'cduvre dans les mines d'Espagne. CI. ., II, t 
Sldl et Clq É., Vn règlement admiuUtratif «itr Pêùnpioitation des 
mines au temps d^Sadfien dait» léfe Mélangée Géfardin. Parts, 1907, 
p. Ht el siiiv. 

(2) lier Maximaltarif des i)tdeie£t'an,berattsgegeben von Ttf. Momm- 
iEN erlseulert yen H. Blûiiukr. ^rlln, 1893, et C.LL., m. 



LA CIVILISATtôN ROMAlKfH ET l'eSCLAVAGE 4va5, 

mtiîetîer, de Tânier, du conducteur de chameaux, du. 
vétérinaire,du chirurgien, du barbier, du tondeur de trou- 
peaux, tous ces travaux sont tous distinctement envisagés 
(î).Puis la liste des travaux sur métaux (2) ; après lesquels - 
"Viennent tour à tour le travail du modeleur, celui du por- 
teur d'eau, le travail de celui qui nettoie les égoûts, celui 
du rémouleur (3) ; puis encore dans toutes leurs variétés 
et Subdivisions, le travail de l'écrivain public, du tailleur, 
du professeur, et de Tavocat (4) dans le voisinage immé- 
diat duquel et sans aucun souci d'ordre il est fait men- 
tion des baigneurs (5). Finalement TEdit, après s'être 
occupé de fixer la valeur d'autres produits manufacturés^ 
revient de nouveau au salaire des différents métiers, 
s'occupe des brodeurs, de ceux qui tissent la soie, la laine, 
et des foulons (6). 

On à naturellement Cherché à tirer parti de la taxe 
des salaires établie par TEdit pour en déduire la con 
dition des salaires à Cette époque. Mais ce sont les consé- 
quences les .plus diverses qui en ont été tirées. 

L'Edit fixe des salaires sensiblement différents suivant 
les genres de travaux, mais des termes de comparaison 
nous manquent, pour tirer de là les conséquences qui 
conviennent. 

Le salaire journalier de l'ouvrier agricole, fixé par TEdit 
à vingt-cinq deniers (7) c'est-à-dire à quelque chose 
comme cinquante quatre centimes à peu près de notre 

(1) VII, i-23. Cf. pp. 104 et âuiv. 

(2) VII, 24*8. 

(3) VII, 29-37 Cf. pp. 111 

(4) VII, 38-74. Cf. pp. 112 et suiv. 
(6) vu. 75-6. 

(6) XX, 1-13 ; XXI, 1-6 ; xxii, 1-26. a. pp. 156 et suit. 

(7) VII, la . 



426 LA FIN DE l'esclavage 

monnaie, a été rapproché du salaire journalier d'un tra- 
vailleur d'ordinaire évalué par Cieéron (i) à 12 as, qui 
font à peu près soixante-deux centimes et d'emi. Mais on 
a fait observer (2) que cette constance approximative du 
salaire depuis trois siècles environ n'est qu'apparente, si 
on évalue en or la valeur du denier qui sert de base à la 
tarification dioclétienne.A calculer ainsi, en effetje salai- 
re journalier, au temps de Cieéron, correspondrait à plus 
de quatre-vingt un centimes ; pour l'époque de Lucien, à 
plus de soixante-treize centimes ; et pour le règne de Dio- 
clétien à cinquante-deux centimes seulement. La condition 
des travailleurs se trouverait ainsi avoir empiré à l'épo- 
que de Justinien, surtout si l'on considère que le prix des 
grains et du yin s'est sensiblement élevé. 

Un examen critique des prix de l'Edit de Dioclétien 
a suggéré à un auteur la conclusion que le salaire en 
argent du journalier du temps de Dioclétien est, si on le 
compare au salaire minimum nécessaire pour subvenir aux 
besoins essentiels, supérieur de quelques centimes aux sa- 
laires correspondants de ces derniers temps en Allemagne 

et en Italie (3). 

Mais il ne faut pas perdre de vue que dans l'Edit de 
Dioclétien il n'est question que d'un niaximtim de salaire : 
ce qui empêche de considérer la somme qui figure à l'Edit 
comme un salaire effectif, d'y voir un salaire moyen. 

En outre, comme il a été indiqué une autre fois, le ren- 
seignement de Cieéron est si vague ; et on ne saurait, de 
deux données isolées et qui ne s'accordent pas, tirer des 

(1) Pto Roscio com. 10.28. — Blûmner. Maximal tarif, p. 105. 

(2) Seeck (0.) dans la Deutsche Litteraturzeilung , 1894, p. 458. 

(3) MicHAELis (H.), Kritische Wurdigung der Preise des Ediclv>m 
Diocletiani (Zeitschrift fur die gesammte Staàtswissenschaft 
heramg. von H.Schabfflb. Bd.LIII, ISS?, p. 49). 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 427 

conclusions sûres et positives sur les oscillatioûs par les- 
quelles les salaires ont pu respectivement passer à deux 
époques aussi éloignées Tune, de Tautre. 

Un passage de Pline (i) nous apprend qu'on peut se 
procurer la main d'oeuvre à des conditions assez avanta- 
geuses ; mais le renseignement concerne la ville de Nico- 
médie seule, au temps de Trajan, et nous ne saurions dire 
si et dans quelle mesure ces mêmes conditions se retrou- 
vent ailleurs, quand les autres circonstances changent : 
le temps, le lieu, la population, la demande de br^s. 

Cependant, si de ce point de vue, TEdit ne nous est pas 
d'un grand secours pour juger exactement des conditions 
du travail et des travailleurs à cette époque, il nous four- 
nit d'autres moyens de nous en former une idée à un 
point de vue différent. 

Le tarif nous donne, d'une part, les prix des objets 
manufacturés ayant déjà reçu la dernière main, et de l'au- 
tre le prix des travaux qui ont servi à les façonner. Si 
on rapproche les unes des autres ces deux catégories de 
prix, on se rend compte que, dans certains domaines res- 
treints de la production, on trouve exclusivement les prix 
des objets manufacturés, sans ceux de la main d'oeuvre 
correspondante. lien est ainsi pour les travaux en cuir, 
les produits de poils de chèvre et de chameau, les petits 
objets en bois et en os, comme les navettes des tisserands, 
les peignes, les aiguilles, les agrafes et finalement ce qu i 
faut pour écrire. Tout le reste rentrait dans la catégorie 
de la matière brute (2). 

(1) G. Puni Gaecil. Secunoi Episl, ad Trajanum Imp., 41 (50) éd. 
Keil :... Hoc opus muttas manus poscit : at eae porro non desunt. 
Nam et in agris magna copia est homiDum et maxlma io civilate, 
certaque spes omnes libeDlissime adgressurœ opus omnibus fructuo- 
sum. 

(2) Bûcher (KJ. Die Diokletianische Taxordnung, p. 692. 



4,»8 LA FIN DE l'esclavage 

Or, sans vouloir tirer de là des conclusions absolues, 
en ce qui concerne le degré de développement de l'in- 
dustrie, tout cela nous prouve que, dans l'économie de 
l'époque, à côté de la vente des objets manufacturés finis, 
la production domestique [Hausjleiss) et cette forme de 
production toute voisine d'elle, consistant à prendre à 
sa solde, sous différentes formes, un ouvrier pour lui faire 
transformer la matière qu'on fournit soi-même (Lohn^ 
werh) ; cette production domestique, dans ses différents 
modes, tient encore une certaine place quoique restreinte. 
Cette location d'œuvre, qui se présente sous différentes 
formes, travail à la journée ou travail à forfait, se réalise, 
selon les cas, dans la maison du patron ou dans celle de 
Touvrier, et se voit rétribuer ou bien simplement en ar- 
gent, ou en argent et en espèces, selon la nature de l'ou- 
vrage, ou d'après une combinaison quelconque des diver- 
ses espèces de rétribution. 

Toutes ces diverses espèces de prestations d'œuvre et 
de rétribution se présentent dans l'Edit de Dioclétien ; 
même et spécialement cette rétribution plus ancienne et 
rudimentaire qu'est la rétribution en nature. 

Si à Rome, à l'époque impériale, il y avait eu progrès 
plutôt que recul dans le développement de la richesse ; 
s'il y avait eu accumulation plutôt que gaspillage des ca- 
pitaux, an aurait vu naître, des ruines de l'économie ser- 
vile, une véritable industrie capitalistique, que l'époque 
antérieure annonçait déjà par certains signes et dont elle 
créait même les rudiments. 

L'économie à esclaves devait fatalement se dissoudre. 
Mais, si la concentration de la richesse dans les mains 
d'un nombre relativement restreint de personnes, et l'op- 
position correspondante de possédants et non possédants 
poussaient vers la constitution d'une économie à base de 



LA CIVIUSATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 439 

salariat et en esquissaient les grandes lignes ; Tinsuffi- 
sance des capitaux disponibles devait conduire à une 
forme d'économie plus régressive encore que l'économie 
à base esclavagiste : au servage et aux phénomènes qui le 
caractérisent. 

Si, comme il est arrivé pour l'industrie de la meunerie, 
on avait pu utiliser, au point de vue technique, les forces 
naturelles substituées aux esclaves, il y aurait eu encore 
là une possibilité de progrès ; mais l'emploi des forces 
naturelles se bornait à l'utilisation d'une des forces les plus 
simples et les plus rudimentaires : la force de la chute 
d'eau pour les moulins. Les fabriques, au lieu de gagner 
du terrain et d'arriver à être un des caractères saillants de 
l'industrie, restaient comme un 'accessoire de l'industrie 
agricole dans les biens où on les rencontrait spéciale- 
ment^sous forme de fabriques de briques, et suivaient 
l'agriculture dans son déclin. 

Il y eut ainsi, tout d'abord, un arrêt, puis un recul, 
un procès d' involution économique se traduisant dans 
le domaine de l'agriculture par le servage, dans l'indus- 
trie par la persistance et la prépondérance du système 
de production domestique et des formes de location 
d'œuvre, qui la complètent et l'achèvent. 

Toute cette organisation publique delà production, qui 
se montre dans les fabriques de l'Etat et de la Maison 
Impériale ; toute cette discipline rigoureuse, cette dis- 
cipline de fer, qui tend à régler et à dominer,en les immo- 
bilisant, les forces productives et les fonctions sociales ; 
tout cela, ce sont des faits qui ont leur raison d'être et 
leur explication dans cette crise, si importante, de l'es- 
clavage finissant, alors que manquent ou sont insuffisantes 
quelques unes des conditions nécessaires au développe- 
ment du salariat. 



430 LA FIN DE l'esclavage 

Le paiement du tribut, tantôt demandé et perçu en 
nature, tantôt perçu en espèces monnayées, est un des 
symptômes de cette crise économique où sont à lutter le 
vieux et le neuf, où prédomine quelque chose che^ non è 
nero ancora e il bianco muore. 

Le but immédiat de TEdit de Dioclétien, lui-même, fut 
vraisemblablement de rétablir, par voie d'action gouver- 
nementale, le rapport selon lequel les marchandises de- 
vaient être échangées contre la monnaie conventionnelle 
avilie, qui avait cours alors. Il est vraisemblable qu'on 
voulait relever artificiellement la petite monnaie retom- 
bée à sa valeur réelle, depuis qu'elle avait cessé de fonc- 
tionner comme monnaie divisionnaire (i). 

Mais, en réalité, TEdit est un symptôme, le symptôme 
d'une crise économique plus générale qui se marque, et 
contre laquelle on tente inutilement de réagir par la con- 
trainte directe. 

Cette phase de vie nouvelle, par laquelle passe la cor- 
poration reconnue, disciplinée, devenue un organe offi- 
ciel de la vie économique de l'Etat, qui enserre comme 
dans un cercle de fer toutes les branches d'activité les plus 
indispensables à la vie de la société ; — cette phase nou- 
velle s'explique justement par la nécessité objective d'as- 
surer les conditions d'existence nécessaires d'une organi- 
sation politique et juridique, dont la base économique est 
chaque jour plus vacillante. 

Cette forme de contrainte et d'intervention de l'Etat, 
surtout en ce qui concerne la composition et le rôle des 
corporations^ rétablissait, à d'autres égards, la continuité 



(1) Bûcher. Die Diokletianische Taxordnung^ p. 194. — Micsablis, 
op. cit., p. 5 ; et Sbek, I. c. 



1. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 43 1 

d'action et la dépendance absolue et directe qui étaient un 
des rares avantages de l'esclavage. 

Cet accroissement en nombre des attributions de TEtat 
et son rôle absorbant s'expliquent, dans ce cas comme 
dans tous les autres cas semblables, par une réaction de 
Tordre politique sur Tordre économique et par la néces- 
sité imposée à TEtat, Tunique pouvoir constitué, de ser- 
vir de centre aux énergies nouvelles et aux énergies an- 
ciennes qui s'éparpillent, et qui ont toutes, les unes et les 
autres, besoin de quelque chose qui soit comme un centre 
d'attraction et un point d'application de ces forces. 



XVII 



Il est facile de voir les rapports de cet état de choses 
avec le colonat. 

Cette institution a été Tobjet de tant de recherches qu'il 
serait inutile d'en recommencer l'étude détaillée faite 
déjà tant de fois par tant de personnes considérables (i). 

(i) Je crois utile d'empruoter à Segré (G.) [ Studio sulla origine e 
sullo svUuppo storico del colonato romano ( Archivio giuridico di 
F. Serapini vol., 42. 43. 41, 46 ) l'exacte liste des témoignages qui 
ont servi d'éléments aux discussions qui ont eu lieu sur le colonat, 
et le tableau des principales opinions qui ont /été émises d'après 
divers points de vue, en renvoyant pour la biblographie à Télude de 
Seoré dont il sera utile de rapprocher Schulten {A..),Colonu8 {dans le 
Diz.épigr. de E. De Ruggiero, ic.p. 457 et Histor. ZeitschriftjLJixviii 
1-17 ). — Segré, op. cit . vol. 42, p. 468 : Varro, R.R.I,17, 2;Gaes. 
De bello gallico, vi, 13 ; De bell.civ.,i, 34 ; Colum.R.R. i, 7, 1 et 3 ; 
Plin. Epist,, 111,19 ; TACiT.,6r'crm., c, 25; Fkost. jDe controv. agror, 
p. 53. Lachm. ; J. Capitol. ,Jlf. Ànton.Philosoph.y 22; Trebell. Poll 
Claudius^d; Eumenes, Panegyr, Constant. Caes., c. 8. ; Salv.,!)^ 
gubern, Dei, v, 8 ; Cod. Theod., v, 4, 3 ; D. xx, 1, 32 ; xxx, 1, 112 ; 
xxvii, 1, fr. 17 S. 7 ;L, 15, fr. 4 § 8 ; Paul, Rec. Sent,, iir, 6, 48 ; Cod, 
JusT.av, 65, 11 ; vui, 51. 1 ; Hermès, xv, 305-411, 478-80 oI'^Journal des 



432 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

Il suffira 4onc ici d'indiquer le caractère général du 
colonat et sa fonction sociale : d*autant plus que ce tra- 
vail ne se propose pas une étude du colonat;et c'est le cas 
ici de ne s'occuper de la raison qui le fait apparaître que 
dans la mesure où cette cause est une cause de. dissolu- 
tion pour l'économie esclavagiste et a pour effet d'élimi- 



SàVANTS, 1880, pp. 636-90 pour le décret de Commode sur les coloni 
du Salins Burunitaus. 

Cf. en outre les sources mentionnées par Schulten, l.cit. 

Segré, op. cit., vol. 43, pp. 150 et sulv. t Le nombre et la diversité 
des opinions relatives à l'origine et au développement historique du 
colonat, dont nous n'exposerons que les principales, suffisent à dé- 
montrer combien une telle recherche est difficile Pour plus de clarté, 
nous croyons bon de les réunir en divers groupes d'après leurs points 
communs et leurs différences, sans prétendre au reste à l'exactitude 
parfaite, mais avec Mnlention de trouver une classlficalion qui noos 
semble la moins grossière possible. 

10 Quelques unes de ces théories tirent l'élément constitulif du 
colonat des esclaves seuls (Puchta, Rodber'us) ; d'autres des libres 
seuls : petits propriétaires, fermiers, travailleurs sans domicile ( Gu- 
jas, Heisterbergk, Mommsen, Karlowa,Révillout, Wallon, Esmein ) ; 
d'autres à la fois des premiers et des seconds (Giraud, Savigny, Fus- 
^1 de Coulanges, Dareste.). ' 

2* Selon quelques auteurs rinstitution est originaire d'Italie ( Rod- 
bertus ) ; pour les autres elle est exclusivement provinciale ( Savigny 
Heisterbergl£, Schultz, Rudorff, Guizot ) ; selon d'autre8,et ce sont les 
plus nombreux, est apparu, à une certaine époque, en Italie et dans 
les Provinces. 

3* Quant à l'époque de sa formation, pour quelques uns c'est une 
institution préromaioe des Provinces (Rudorff, Heisterbergk, Schultz, 
Guizot); pour les autres, elle date de l'époque Républicaine, ( Giraud, 
Laferrière ) ; pour la plupart de l'époque impériale. 

4* Quelques uns trouvent le fondement du colonat dans un élément 
indigène, libre ou esclave, italique ou originaire des autres parties de 
TËmplre (Rodbertus, Rudorff, Schultz, Guizot, Laferrière,Heisterbergk , 
Fustel de Coulanges, Dareste ) ; d'autres dans un élément étranger 
(Wenck, 7umpt, Savigny, Maynz, Vesme-Fossati, Mommsen ), intro- 
duit dans l'Empire, romain. Une théorie éclectique tenant compte de 
l'un et l'autre élément est celle de Huschke. 



, 



». 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 433 

ner Tesclavage en tant au moins qu'institution générale, 
pour mettre le colonat à sa place et faire remplir en 
grande partie par lui la fonction économique jusque-là 
réservée à Tesclave. 

Com.ne on le voit par le résumé des explications qu'on 
a données de l'apparition du colonat, la recherche a eu 



Finalement, quelques-uns rattachent rinstitution aux eoutumes 
italo-grecques ( Giraud ) ; d'autres à rorganisation de l'ancienne fa- 
mille celtique ( Guizot ); d'autres aux institutions itatico-gauloises ; 
d'autres au servage germanique ( Mommsen, Maynz ). 

Plus particulièrement, le fondement de fait et de droit, qu'on assi- 
gne dans les diverses opinions que nous passons en revue à l'insti- 
tution du colonat, comporte toute la diversité qu'on va voir. 

a) L'affranchissement limité, conformément aux dispositions de la 
loi (Puchta, Giraud ), à un pacte naturel de fermage, coname il con- 
vient avec des esclaves, (Rodbertus, Fustel de Coulanges pour la ser- 
vitude de la glèbe); '— suivi et accompagné plus tard de la sujétion 
des petits propriétaires et fermiers réduits à la misère. 

b) Les institutions agraires des Provinces qui servent de fondement 
au colonat postérieur ( Rudorff, Schuitz, Guizot, Heisterbergk). 

c) La violence des propriétaires dont les résultats reçoivent ensuite 
les sanctions de la loi ( Wallon, Yanoski, Jung, Fustel de Coulanges en 
ce qui touche le colonat des libres ); ou encore l'œuvre de l'adminis- 
tration romaine devenue ensuite une véritable loi, ou l'œuvre de la 
coutume (Revillout, Hegel, Kuhn, Esmein, Karlowa). 

d) L'influence directe de la législation sur les libres agriculteurs 
( Huschke, Marquardt ) et pour un auteur, ( Puchta ) même sur les 
esclaves. 

ej Les transplantations de Barbares, selon les uns des dediticii 
seuls, selon les antres des dediticii et aussi des Laeti et des Gentiles 
( Godefroy, Wenck,Vesme, Fossati, Zumpt, Savigny, Laboulaye, Mar- 
quardt) ; quelques auteurs mettent ensuite, sous certaines conditions, 
le colonat en rapport avec les transplantations. Pour établir l'origine 
germanique de l'institution (Maynz,MommsBn)la plupart ont recour^ 
aux transplantations qui ont pour auteur l'empereur Marc Aurële, 
d*autres à celles qui ont lieu sous l'empereur Auguste ( Huschke, 
Marquardt ). 

/) La clientèle romaine et gauloise. 

Ciccotii 29 



434 LA HN DE L ESCLAVAGE 

plutôt jusqu'ici le caractère d'une recherche d'histoire du 
droit que celui d'une recherche d'histoire économique ; 
bien que, par la force des choses, elle ait dû peu à peu 
prendre ce dernier caractère, qui devient toujours plus 
apparent dans les écrivains plus récents. 

Comme il arrive toujours dans les transformations 
sociales, le cblonat apparaît dans la tradition littéraire et 
dans les monuments législatifs quand il est déjà bel et 
bien formé, qu'il est un rapport social nettement accusé 
que le pouvoir public peut vouloir régler, modifier, con- 
firmer, rendre susceptible de certaines conséquences 
juridiques. 

Ceci dit, prétendre fixer historiquement, situer dans un 
temps et un lieu déterminés, grâce aux données positives 
de la tradition littéraire et des monuments législatifs,, 
l'apparition certaine et comme consciente du colonat, 
c'est s'exposer à confondre le mode de formation avec la 
cause déterminante de l'institution, les formes légales 
qu'elle revêt, avec son mode de formation. 

Et, par là, naturellement, on commet la faute de ne 
voir qu'un côté de la question, que ceux qui viennent 
après reprochent à leurs prédécesseurs, pour y tomber 
eux-mêmes à leur tour (i). 



g) L*exerciod de la petite calture sur les grands domaines en Italie 
( Rodbertus /, dans les provinces frumenlaires ( fieisterbergk ). Mais 
ces deux théories, spécialement la seconde, s'occupent davantage de 
définir le matériel social avec lequel se constitue le colonat, que de 
définir son fondement juridique. 

h) Les autres écrivains se bornent à marquer les différents stades 
ou moments historiques de l'institution ( Léotard, Lattes ). 

(1) Jung (J.), Zwr Wiirdigungf der agrarischen Verhœltnissein der 
rœm.Kaiserzeit (Histor. Zeitschrift^ XLII (1879) ,p. 45 et 53. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 435 

La cause des causes du servage, qui se résout en tant 
de causes secondaires et se manifeste de tant de manières 
particulières et locales, c'est l'appauvrissement du monde 
romain, que nous avons précédemment relevé. 

« Un capital considérable, — observe un auteur déjà 
d'autres fois cité (i), —est une condition indispensable 
pour la prospérité des entreprises dans les pays d'économie / 
à esclaves. Un capitaliste, qui emploie le travail libre, 
a besoin, pour les forces de travail qu'il emploie, d'une 
somme suffisante à couvrir la valeur de leur travail dans 
l'intervalle qui va du commencement de leur besogne au 
moment de la vente des produits qu'il en retire. Le capi- 
taliste qui emploie le travail esclave, au contraire, n'a 
pas seulement besoin de cette somme représentant dans 
ce cas la nourriture, le vêtement, le logement des escla- 
ves, durant ce laps de temps. Il lui faut, en outre, la 
somme suffisante pour l'acquisition de ces mêmes forces 
de travail. Pour mener à bien une entreprise^il saute donc 
aux yeux que celui qui emploie des esclaves aura besoin 
d'un capital plus grand que celui qui use du travail libre ». 

Ainsi l'élimination de l'esclavage, soit sous forme de 
vente des esclaves, soit qu'on renonce à remplacer ceux 
d'entre eux venant à manquer, voilà une façon de 
libérer le capital pour l'utiliser autrement ou pour supr 
pléer à son manque. 

Et le servage, à la différence du travail libre, qui • 
requiert un capital moindre mais en requiert un cepen- 
dant, le servage n'en demandait aucun. Ce qui explique 
grandement comment et pourquoi le servage se constitue 
tout d'abord et avant tout dans les latifundia les plus 

(1) CAiRNts. The slave power^ p. 67. 



436 LA FIN DE l'esclavage 

étendus. L'Empereur et les autres propriétaires, ayant — 
le premier par son pouvoir politique, les seconds grâce 
au caractère de circonscription administrative que revêt 
le latifundium — ayant l'autorité nécessaire et le moyen 
de retenir le colon sur le domaine, avaient encore un 
plus grand besoin du colonat, puisque plus grand était 
le fonds et plus considérable devait être le capital néces- 
sa ire pour le cultiver. 

La culture en grand, faite directement par le proprié- 
taire ou au moyen de conductoreSy était le mode d'exploi- 
tation d'une partie du fonds, de la partie la meilleure, 
celle qui entoure la villa ; et les colons, établis parfois sur 
les parties les plus lointaines ou des parties détachées du 
corps du latifundium ^ sont des sous-fermiers, représentent 
comme une sorte d'accessoire et de complément de la 
culture du fonds (i). Ces colons, outre qu'ils servent à 
utiliser les terres moins fertiles, aident aussi, par la main 
d'oeuvre qu'ils fournissent, à la culture directe, dont les 
avantages avaient déj^ depuis longtemps été relevés par 
Columelle. 

Etant donné l'état général des choses et les conditions 
du temps, pour le prolétaire qui n'aurait pas trouvé faci- 
lement à se louer, le colonat, sous la forme libre qui 
était la sienne au moment de sa naissance et de ses pre- 
miers développements, représentait peut-être la seule 
manière possible pour lui de trouver l'emploi de sa force 
de travail et de s'assurer la subsistance. Et à mesure que 



(1) ScHULTEN lA.), Vie rœm. Grundherrschaften {Zeitschrift fur 
Social und Wirthschaft&geschichte, III. (1895) pp. ?57, ;^62 suiv ), 
— MoMMSEN, Décrétées Commodus, etc.. fHerwes, XV, p. 392. et 
uiv.) — BoissiER (G.), L'Afrique Eomaine^ Paris, 1895, p. 165. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 437 

les violences et le désordre devenaient plus fréquents, lé 
colonat pouvait dans certains cas se résoudre en un rap- 
port de protection (i). Dans beaucoup de cas, il est vrai, 
c'était tout comme si on avait voulu accroître pour les 
puissances déjà existantes les moyens d'action, et multi- 
plier les vexations. Mais l'intérêt même du patron devait 
parfois servir de bouclier au colon ; et, même quand cela 
restait à l'état de simple apparence trompeuse, les divers 
organes, par lesquels pouvaient s'exercer les violences, 
finissaient parfois, comme cela arrive, par se neutraliser 
l'un l'autre. 

Le colonat représentait donc bien, dans la majorité des 
cas, pour le patron, la manière la plus utile, sinon la 
seule, de tirer parti de leurs fonds et pour les cultiva- 
teurs peut-être la seule manière de pourvoir à leur sub- 
sistance. 

Le colonat représentait dans la vie économique du 
temps le point de moindre résistance, le centre de gra- 
vité de la production, une nécessité sociale : et c'était sur 
cette base surtout, sinon exclusivement, que se reconsti- 
tuaient et se réagençaient les rapports économiques. 
L'emphytéose elle-même, dont la construction juridique 
est tout autre, rappelle le colonat, et n'est qu'une autre 
manifestation, diverse d'apparence, de la même cause 
économique. 

Les esclaves fugitifs, les affranchis qui ne trouvent pas 
de travail, les barbares accueillis par nécessité politique 
dans le territoire de l'Empire, et ceux qu'on attii:e pour la 



(1) Jung (J.), op. cit., p. 74 et suîv. — Zachariae ton Lingenthal 
(K.), GeschicMe d. Griechisch-RœmischenRechts, Berlin, 1S77, p. 2i7 
et les textes cités. 



438 LA FIN DE l'esclavage 

culture des terres abandonnées, tous, sous des noms divers 
sous différentes formes, rentrent dans la catégorie 
générale des colons. 

Au nord, au midi, dans les pays où la population est 
relativement dense, dans ceux où elle est relativement 
faible, partout où le capital fait défaut ou n'est pas pro- 
portionné aux nécessités de la culture, partout on voit 
surgir ou reparaître ou se répandre l'institution du colo- 
nat. 

Je dis reparaître par allusion aux formes les plus ancien- 
nes de servage, dont nous avons parlé à propos du colo- 
nat ; mais ce n'est pas que je veuille faire, à mon tour^ de 
ces formes un modèle dont , l'imitation artificielle et 
consciente aurait été pour quelque chose dans la diffusion 
du colonat et du servage qui en seraient comme une 
transposition. 

Il serait assez difficile de dire si dans les pays arriérés 
au point de vue économique l'antique servage a réussi 
à se maintenir sous une forme plus ou moins dissimulée. 
Le nouveau servage, de toute manière, n'est pas né de la 
force d'expansior^ de ces restes d'un lointain passé. Il est 
né parce que, par un phénomène de régression économi- 
que, ce même manque de capital, cette même faible pro- 
ductivité des forces économiques ont reparu; qui, 
comme on l'a vu au commencement de ce travail, ont 
préludé par l'institution du servage à l'évolution future 
de l'économie, maintenant cette institution partout où 
un développement économique plus rapide et plus sûr 
était empêché. 

On ne peut donc pas se servir de l'antique servage pour 
établir une continuité historique entre le servage et le 
colonat et sa diffusion, pour ainsi dire, épidémique.Il sert, 



LA CIVILISATION ROMAINE ET L ESCLAVAGE 



439 



au contraire, très bien à montrer comment la réalisation 
de conditions économiques analogues à celles qui Tont 
produit autrefois, peut le reproduire de nouveau, au 
moment de la disparition du Monde Antique et de la 
naissance du Moyen-Age. 

Et bien des causes secondaires, qui d'une manière plus 
ou moins directe ajoutent leur action à celle de cette der- 
nière cause, contribuent . grandement à répandre et à 
acclimater le servage. 

Dans cet état social peu sûr, avec une organisation po- 
litique oppressive à l'intérieur et faible au dehors, qui 
laisse se développer les habitudes de rapine, favorise les 
invasions, comment eût-il pu se faire que n'eût pas été 
la moins sûre possible la possession d'esclaves, d'esclaves 
prompts à fuir, à tendre des embûches, à se révolter ? 

Cette espèce d' instrumenttim vocale, tout comme l'au- 
tre espèce qu'on rencontre dans l'industrie pastorale, et 
qui a plus que tout autre besoin de sécurité pour se 
maintenir et se développer, ne peut donc manquer de de- 
venir de plus en plus rare. 

Avec le déclin de l'industrie pastorale et ^es condi- 
tions défavorables au développement des cultures inten- 
sives, avec les difficultés toujours plus grandes que ren- 
contre l'importation du blé, on voit reprendre faveur 
la culture des céréales qui, comme déjà quelques siècles 
auparavant l'a observé Columelle, (i) convient au colon 
aussi parfaitement bien quelle convient peu à l'esclave, et 
surtout quand et dans la mesure où on a affaire à un sol 
épuisé. 

Ces nouveaux rapports économiques, sortis du déve- 



(I) RR., 1,7. 



44*^ LA FIN DE L ESCLAVAGE 

loppement fatal de Thistoire pour s'imposer à tous, d'a- 
bord dans les Domaines impériaux par Tautorité du prince 
et la contrainte de ses officiers, puis dans les latifundia 
des particuliers par la violence des propriétaires, ces nou- 
veaux rapports économiques trouvèrent leur dernière 
sanction dans la toute puissance de la loi. Alors, peu à 
peu, la prescription, l'hérédité, tout concourut à accroî- 
tre le groupe des colons, classe fermée quand il s'agis- 
sait d'empêcher la désertion de ses membres, classe ou- 
verte quand il s'agissait de l'accroître de membres nou- 
veaux par n'importe quels moyens, surtout les équivo- 
ques légales, et les actes de violence, qui, étant donné la 
reconnaissance légale de cette classe des serfs, servaient 
à les pourchasser bien mieux encore qu'ils n'avaient 
pu servir autrefois à pourchasser les esclaves. 

Toutes ces raisons qui, jointes à la nécessité d'assurer 
le recouvrement des tributs, ces étais les meilleurs de 
l'Etat vermoulu et croulant, avaient porté à faire rentrer 
Pactivité industrielle dans un moule légal ; toutes ces rai- 
sons contribuaient à rendre rigide et immuable cette nou- 
velle formation économique et sociale, qui devait donner 
le branle à tout. 

Le servage, — la forme présente de l'ancien colonat, — 
devenait ainsi toujours davantage, non pas l'expression 
d'une activité plus féconde qu'aurait suscitée le besoin 
d'impôts plus considérables ou d'une culture intensive 
plus grande, mais bien le phénomène le plus clair de la 
décadence sociale, d'un affaiblissement graduel des forces 
économiques. Ces règles qui, aux époques et . dans les 
pays caractérisés par un grand développement économi- 
que, semblaient et auraient semblé aux mêmes classes 
dominantes de lourdes chaînes, étaient alors une néces- 
sité économique, une force, un moyen de vie. 



^ LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 44 1 

Là OÙ peut-être le capital était moins rare, là où d'au- 
tres conditions capables de favoriser la culture, pouvaient 
dispenser de la constitution du servage, la même législa- 
tion, dans rintérêt même des classes dominantes, laissait 
aucolonatle caractère d'une institution contractuelle (i). 

Mais que ces conditions viennent à fléchir, et le ser- 
vage (2) reparaît aussitôt gagnant du terrain, s'accroissant 
en nombre, rejetant dans l'ombre l'esclavage dont i^ 
abaisse et réduit le rôle. 



XVIII 



L'esclavage ne fut pas aboli par la loi ; et même, en fait, 
il persista longtemps encore (3), mais comme une simple 
survivance. 

Ce qui constitue le caractère distinctif de la nouvelle 
époque, la mesure de sa puissance productive, la forme 
qu'a revêtue son économie, c'est, dans le domaine de 
l'agriculture, le servage, et dans l'industrie un mode de 
production oscillant entre la production domestique et 
l'artisanat. 

C'est sur cette base que la nouvelle société repose; c'est 
là qu'ont leurs racines ces manifestations sociales diver- 



(1) Zachariab von Linoenthal, op. cit., p. 240 avec les teztei cités. 

(2) Op. cit., pp. 243 et saiv. 

(3) Laenger (0.). Sklaverei in Europa wœhrend d, letzten Jahr^ 
hunderte des Mittelalters. Bautzen, 1891, pp. 5 et suiv. av/ec l'indi- 
cation des ouvrages et les textes cités là. * 



442 LA FIN DE L ESCLAVAGE 

ses, qui en sont Texpression morale, comme cette struc- 
ture en est elle-même l'expression économique. 

L'esclavage, comme en vertu du principe d'inertie, avait 
quelque peine à disparaître tout entier. Relégué dans les 
seuls offices de la maison et devenu un objet de luxe (i), 
il se présentait parfois encore sur un certain pied (a) ; 
surtout lorsqu'il était alimenté par des guerres qui étaient 
des guerres de religion et de race, ou répondant à quelque 
besoin réel (3) ou provoquées par les besoins d'une ri- 
chesse croissante. Cet esclavage toutefois, mêrhe ayant une 
importance notable, ne faisait que traîner une existence 
affaiblie, sans rôle vraiment important ; jusqu'à ce que 
la découverte du Nouveau Monde, et le développement 
des colonies, suscitant à nouveau le besoin de forces de 
travail, — en l'absence d'un prolétariat qui pût les 
fournir, — vinssent provoquer encore une fois un épa- 
nouissement extraordinaire de l'institution, et fissent 
revivre, — autant que le comportaient le milieu naturel 
tout autre et Tesprit des temps nouveaux, — la servitude 
antique avec toutes ses hoiveurs. 

Mais la richesse accumulée, au cours des siècles, par 
le travail persistant de ces serfs et de ces esclaves ; les 
progrès de la technique suscités par ces mêmes conditions 
difficiles de la production et lentement réalisés au cours 

■ 

de cette pénible renaissance de l'économie ; finalement 
les forces naturelles de jour en jour plus assujéties et 
vaincues et utilisées de mieux en mieux — , tout cela 
était autant de causes réalisant des conditions de vie so- 



(1) Laenger, ouvr. cit., p. Sa. 

1^) Labnûbr, ouvr. cit., p. 19, ^5. 

(3) Laekger, ouvr. cit., pp. 20, 26, 27 etsuiv. 



LA CIVILISATION ROMAINE ET l'eSCLAVAGE 443 

ciale pour lesquelles le servage et l'esclavage, qui avaient 
été précédemment des auxiliaires, devenaient des empê- 
chements, et d'où procédaient de nouvelles formes de 
conscience morale annonçant d'autres institutions. 

Esclavage et servage, tombant finalement en holocauste 
à une ère économique et juridique nouvelle, faisaient 
place au salariat, cette servitude dissimulée, instrument 
souple et commode de la nouvelle et toute puissante force 
du capital ; destiné, lui aussi, à se dissoudre par un procès 
intime analogue au procès de dissolution de l'esclavage 
et du servage ; destiné, comme cela s'est fait dans ces 
autres périodes, à inaugurer, par sa dissolution même, 
une ère nouvelle : — effort long, incubation féconde 
et laborieuse des siècles au seuil desquels il semble que 
l'histoire arrive maintenant. 

Mais c'est là un autre chapitre^que l'histoire va main- 
tenant écrivant, chaque jour et dans chaque pays, dou- 
loureusement, sur la grande page du monde : sur le livre 
déployé du temps ; et qui vit dans le présent et du présent, 
avec la mémoire du passé, et qui est soucieux de l'avenir, 
voit, cherche, compare, et peut-é;tre saisit dans le 
présent le passé et dans le passé l'avenir. 

Et, maintenant, ma tâche est terminée. 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface à la nouvelle édition. 
Introdugtiox. 

Pages 

I Les différents aspects de la question. ... 1 

II Le Christianisme et l'Esclavage dans les temps 

modernes, aux colonies . . * 3 

III Le Christianisme priiaitif et l'Esclavage. . . 8 
Les Epîtres apostoliques et l'Esclavage. . . 12 

IV Les Apologistes chrétiens et Tordre social. . 16 

V Les Apologistes'chrétienset l'Esclavage. . . 20 

VI Les Hérésies et les tendances communistes. 

— Formation de l'Eglise chrétienne . . • 22 

VII L'Eglise et l'Esclavage. ....... 26 

La Philosophie chrétienne et l'Esclavage . . 29 

L'Eglise et les affranchissements 32 

VIII La qualité d'homme reconnue à l'esclave par 

quelques écrivains payens 34 

La morale des Stoïciens. 37 

Le Stoïcisme et l'Esclavage. 40 

Esclavage et liberté dans les idées stoïciennes. 41 

Le Stoïcisme et la Réalité 4:^ 

Action pratique de la Philosophie stoïcienne. 44 
La fin de l'Esclavage envisagée du point de 

vue utilitaire 45 

IX La fia de l'Esclavage et le Matérialisme histo- 
rique. 46 

Plan de Fouvrage 51 



V 



446 TABLE DES MATIERES 



* 



>C 



Première partie. — La Cité grecque et V Esclavage, 

Pages 

I L'origine de TEsclavage 55 

u Commencements de TEsclavage en Grèce. . 57 

in L'Esclavage aux temps homériques. ... 6i 

. IV L'évolution économique du septième et sixième 

siècles 63 

V Les anciennes conditions économiques de 

l'Atlique 66 

VI Athène3 sous les Pîsîstratides 69 

vu L'évolution économique d'Athènes . . . . 74 

Les mines du Laurium. Les tributs. ... 75 

Le commerce d'Athènes 77 

Les grands travaux communaux à Athènes . 79 

vin Les nouvelles conditions de travail. Les escla- 
ves 80 

Progrès de l'Esclavage en Atlique 83 

IX Le travail libre à Athènes . 84 

X Le travail libre en ville et à la campagne. . 87 
Le travail libre dans l'agriculture' 89 

XI Progrès de la technique et développement 

des métiers 89 

xn Le prix des esclaves à la fin du v« siècle. . 91 

XIII Travail libre et travail servile 96 

La guerre du Péloponèse et ses conséquences 95 
La crise économique et le développement du 

travail libre. 97 

XIV Les distributions publiques et jle travail libre. 99 

XV Politique et économie politique 102 

Esclavage et salariat / . . . 108 

XVI La crise politico-économique et l'accroissement 

du prolétariat . . . 100 

xvn La concentration de la propriété immobilière. 112 



TABLE DES MATIERES 



447 



XVIU 



XIX 



XX 



XXI 



XXII 



xxuï 



XXIV 
XXV 



XXVI 
XXVII 

XXV m 

XXIX 
XXX 

XXXI 

xxxn 

XXXIII 

XXXIV 
XXXV 



Pages 

Le morcellement 4e la propriété 119 

Conditions de la petite propriété 120 

La Concentration de la richesse 122 

Ses efiTets sur le système tributaire. , . . . 124 

Les conditions économiques et la vie morale. 125 

Les mariages dans la classe moyenne . . . 126 

Les conditions économiques et la population . 

Le développement de l'industrie 128 

Les conditions de vie faites à la population et 

le travail libre . 131 

Le nombre des esclaves de TAttique .... 133 
Les conditions du travail agricole en Attique 

au IV* siècle. 136 

Relations constantes entre le développe- 
ment du commerce et le développement de 

l'industrie 138 

Le travail dans les manufactures 140 

Le pouvoir de l'argent et l'esclavage . . . . ^ 142 

L'importance croissante et la condition nou- 
velle des esclaves . 145 

Amélioration de leur condition . , . . . . 148 

Le fondement de l'Esclavage 149 

L'utilité décroissante de l'Esclavage .... 150 

Le prix des céréales et la question des esclaves 155 

La dégénérescence progressive de l'esclavage. 171 

Les esclaves attachés aux mines 164 

Les esclaves attachés aux mines. Les afi&an- 

chissements 166 

L'extension de l'économie servile et le prix 

des esclaves 167 

Les conditions du travail manuel au iv* siècle 170 

Le sens social et les effets du travail à for- 
fait 173 

Le travail servilè à la fin du iv siècle. . . 174 

Travail libre et travail servile 182 



448 TABLE DES MATIERES 

Pages 

XXXVI L'affranchissement des esclaves à partir du 

II® siècle av. J. G. 185 

Le sens et les effets de ces affranchissements. 187 

xxxvn L'évolution économique de la période helléni- 
que et l'esclavage 189 

Les conditions du travail manuel à Alexandrie 191 

Les progrès de la technique. 197 

L'Orient et l'Occident 198 

^'' Deuxième Partie. — La Civilisation Romaine et l'Esclavage. 

I L'Economie romaine primitive et TEsclavage. 201 

II Développement de l'Esclavage . 206 

L'économie romaine au temps des xii Tables. 208 

Les XII Tables et l'Esclavage 213 

III L'évolution de l'Economie romaine 215 

La concentration de la richesse, . . , . . 220 

La concentration de la richesse et l'esclavage. 222 

y- IV La nouvelle phase de l'économie agricole . . 223 

L'économie agricole et l'Esclavage 2-7 

Les importations d'esclaves. • ^ . • • . 230 

V La nouvelle vie romaine et l'esclavage. . . 232 

VI L'accroissement du nombre des esclaves et 

leur emploi nouveau. ........ 238 

Les inconvénients de l'esclavage 239 

Les conditions faites à l'agriculture et l'escla- 
vage . . ... 243 

La sécurité publique et l'Esclavage. . . . 230 

Les guerres serviles- . . ...... 254 

Les fonctions morales de l'esclave dans la so- 
ciété .... 258 

Les différentes manières dont l'esclave réagit. 260 

La politique romaine et Tesclavage- .... 262 

vn La Classe moyenne et l'Esclavage. .... 263 

I^a concentration de la richesse ..... 264 

Prolétariat et Esclavage 265 



TABtÉ DBS MATIBRES 449 

Pages 

La décadence de la petite propriété. ... 266 

DifOculté de la colonisation 270 

Les lois agraires 274 

Les lois agraires et le prolétariat 275 

Les lois agraires et la petite propriété. . . 276 

L'inanité des lois agraires 280 

Le prolétariat et le travail 282 

vm L'accroissement du travail libre 283 

Le travail libre dans l'agriculture. .... 285 

Le travail libre et les métiers 287 

La diffusion des arts manuels. . . . , . 288 

La diffusion du travail manuel. • • , . . 289 

Travail libre et travail servile. ...... 294 

Faible productivité du travail servile. . . • 295 

Le travail libre et l'Assistance publique. . . 296 

Le parasitisme et le travail 298 

L'avenir du travidl libre. 299 

IX La nouvelle fonction de l'esclavage. . . . 300 

La pécule et sa fonction 303 

Les affranchissements et leurs effets .... 306 

Les affranchissements et l'esclavage .... 312 

Les restrictions apportées aux affranchissements 319 

Les lois relatives aux affranchissements. . . 320 

X Les lois relatives au peculium et les rapports 

nouveaux de représentation 323 

Locatio operarum et locatio operis 325 

La specificatio 334 

XI Contradictions internes dans l'institution de 

l'esclavage 337 

La Conscience juridique nouvelle et l'esclavage 338 

Le droit de cité et les affranchissements . . 339 

Les affranchissements et la vie publique. 341 

La nouvelle idée qu'on se fait de l'esclavage. 342 
L'amélioration de la condition de l'esclave et 

ses causes 350 

xn Les antinomies existantes dans la condition 

de l'esclave et leurs causes 356 




450 TABLES. DE MATIERES 

Pa^es 

L'Empiré et TEsclavage. ..... . . 357 

Fusion des libres et des esclaves 365 

XIII L'Empire et les nouveaux courants moraux. 367 

La nouvelle conscience juridique 369 

L'Empire et la législation 371 

L'Empire et la législation relative aux esclaves 374 

La favor liber tatis et ses causes 379 

XIV L'Empire et le Christianisme 38i 

Les nouvelles formes de la conscience religieuse 383 

Les prosélytes chrétiens 384 

Le Christianisme et les esclaves 386 

La lutte contre le Christianisme 388 

L'Etat adopte le Christianisme 389 

La législation sur les esclaves et les Empereurs 

chrétiens 390 

L'évolution de la conscience juridique et la co- 
dification 393 

La codification et la législation relative aux 

esclaves 394 

XV La fin des conquêtes et l'esclavage .... 396 
Les progrès de la technique et l'esclavage. . 398 

Le prix des esclaves 399 

La diminution du nombre des esclaves. . . 40i 

XVI La fonction du parasite 403 

Le parasitisme et l'Empire 405 

Les conditions sociales sous l'Empire. . . . 407 
Les forces dissolvantes qui opèrent dans l'Em- 
pire 408 

Appauvrissement de la Société 4i0 

La production industrielle 41 i 

La production industrielle et le travail merce- 
naire 414 

Le travail mercenaire 417 

Travail libre et travail senrile 419 

Le ttavail libre 423 

Le travail libre dans l'Edit de Dioclétien . . 4â4 

Formes économiques régressives 429 



TABLE DES MATIERES .151 Â 

xvu. Le travail forcé. Le Servage 431 'Ij 

LeColonat 43i j 

Le Servage et ses causes 435 1 

xvni. Le déclin de l'Esclavage et le Salariat. . . . 441 



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