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LE FILS D'ANTONY 

Par ALEXIS BOUVIER 




Jules ROUFF, Éditeur, 14, Cloître Saint-Honoré. — PARIS 



LE FILS D'ANTONY 



PREMIÈRE PARTIE 

LES SUITES D'UNE FAUTE 



PROLOGUE 



CHAPITRE PREMIER 

« ELLE ME RÉSISTAIT, JE l'ai ASSASSINÉE. » 



Entre cinq et &ix heures du matin, il faisait à peine jour, par ce ciel gris, 
par ce temps humide et triste qui fait le pavé gras et la nature sombre ; t«ut 
grelottant sous la brume qui, traversant leurs vêtements, allait glacer leurs 
moelles, des curieux étaient groupés devant la porte cochère d'un petit hôtel 
du faubourg Saint-Honoré. 

Claquant des dents,battant des pieds, soufflant dans leurs doigts, ils s'inter- 
rogeaient sur les cris qu'on venait d'entendre à l'intérieur de l'hôtel d'Hervey. 

Les uns racontaient qu'un crime avait été commis, d'autres assuraient que 
le fait était moins grave et se bornait à une correction sévère infligée par 
un époux outragé, à sa femme et à son complice. 

On avait vu entrer une chaise de poste couverte de boue, les chevaux 
jusqu'au poitrail, la voiture jusqu'aux essieux. Le colonel d'Hervey, la tète 
à la portière, criait au postillon de se hâter. Ne voulant pas attendre le temps 
nécessaire à l'ouverture de la porte cochère, le colonel, sautant de la voiture, 
était entré dans l'hôtel et s'était précipité vers les appartements, stupéfiant et 
le concierge et sa femme hâtivement habillés en entendant la voix du 
maître. 

La chaise de poste entrait dans la cour, la porte se refermait, lorsque les 
cris : 

— Au secours I à l'assassin 1 retentissaient dans les appartements, et aus- 
sitôt les domestiques, à peine vêtus, le visage bouleversé, étaient sortis de 
l'hôtel, l'un allant chez le commissaire, l'autre courant au poste des Champs- 



LE FILS D'ANTONY. 



Élysées pour chercher la garde, un autre se précipitant pour trouver un 
docteur. 

Les curieux friands de scandale ne quittaient plus la porte, interrogeant 
vainement le concierge chaque fois que celui-ci paraissait une minute pour 
regarder si ceux qui étaient sortis ne revenaient pas avec les gens qu'ils 
étaient allés chercher. 

La curiosité s'augmentait du mystère ; la bise froide des matins d'hiver 
pouvait les glacer, les badauds ne quitteraient pas la place. 

L'assa^-sin était là et on voulait le voir. Un crime avait été commis, on 
voulait le connaître ; c'était un spectacle qu'aucun ne voulait perdre ; s'ils 
avaient osé, ils auraient enfoncé la porte pour assister à l'agonie de la 
victime. 

L'histoire que nous racontons se passait à la fin de l'année 1831. Les 
badauds de cette époque étaient les mêmes curieux cruels que ceux d'au- 
jourd'hui. Ils attendaient patiemment, sans raison, — car la porte était 
fermée, les volets clos; — ils ne pouvaient rien voir, rien entendre. Le 
petit hôtel gardait son secret,- mais les badauds attendaient. 

La demeure du colonel d'Hervey était un petit hôtel élégamment simple à 
l'extérieur, mais aux appartements somptueux. La façade du faubourg Saint- 
Honoré montrait deux corps de bâtiment peu élevés, encadrant une vaste 
porte cochère et terminés à l'italienne par une terrasse à balustres Louis XYI. 
La cour était juste assez large pour permettre la circulation d'une voiture, 
qui, suivant une chaussée formant la raquette, s'arrêtait devant un péristyle 
élevé de trois marches. D'épaisses tapisseries protégeaient le vestibule contre 
le vent d'hiver. Un des corps de bâtiment bordant la cour était occupé par le 
concierge et sa femme, la cuisinière et les domestiques ; l'autre, en face, ser- 
vait d'écurie et de remise. 

Au fond, se trouvaient les grands bâtiments, dont les derrières donnaient 
sur un immense jardin qui permettait de sortir par les Champs-Elysées. Dans 
ce bâtiment, se trouvaient les appartements de M. d'Hervey. En y pénétrant, 
on devinait que le colonel y résidait peu; c'était bien là la demeure d'une 
femme, demeura à laquelle on ascendait par le grand escalier en foulant un 
tapis moelleux et en respirant les délicieux parfums que la belle M"" d'Hervey 
répandait autour d'elle. A chaque pas, dans les meubles, les tentures, dans les 
bibelots, le goût et le choix de la belle mondaine se révélaient. 

Le colonel d'Hervey n'habitant guère le petit hôtel du faubourg Saint- 
Honoré, obligé par son service à vivre loin de Paris, la baronne d'Hervey 
résidait seule dans l'hôtel. 

Le colonel d'Hervey n'aimait pas Paris ; il préférait la caserne à son hôtel. 
Il s'était marié par raison, pour avoir un fils qui fût militaire, comme lui. Le 
colonel aimait sa femme sans passion, il la voyait deux fois l'an, en congé, et 
comme il s'ennuyait chez lui, qu'il avait horreur du monde, il n'épuisait jamais 
entièrement son temps de permission. 



LE FILS D'ANTONY. 



Il en voulait à sa femme de lui avoir donné une fille. 
En épousant Adèle d'Hervey, il avait amené chez lui une petite pen- 
sionnaire qui s'ennuyait profondément, et son affection pour elle était toute 

paternelle. 

Le colonel d'Hervey avait environ cinquante ans, et il paraissait son âge. 
C'était un grand gaillard, ayant bel air dans son costume de hussard, quoique 
le torse parût un peu lourd sur ses longues jambes maigres, mais nerv'euses ; 
le visage était crâne, l'air bon; dans l'ensemble des traits on lisait la douceur, 
la timidité et le courage. Sur le front fuyant les cheveux un peu grisonnants, 
coupés à la Titus, formaient l'étoile. Les pommettes des joues étaient rouges et 
légèrement givelées; la moustache douce était frisée ; le nez ferme de dessin, 
un peu foncé en couleur, avec les joues chaudes de ton, indiquait une affection 
sérieuse pour la dive bouteille. 

L'œil, bleu clair, était enfoncé sous l'arcade sourcilière; la lèvre était 
gourmande d'aspect. 

Le colonel d'Hervey était venu à Paris en costume de pékin, — déguisé, 
comme il disait ; — il avait le cou sei'ré dans un col de crin qui l'obligeait à 
se tourner tout d'une pièce; il était vêtu d'une redingote noire collante sur les 
épaules et sur les bras, qui, s'échancrant sur les manchettes plissées, faisait 
paraître les mains énormes , et ficelé dans un gilet attaché du col au ventre 
par cinquante boutons de métal. Il marchait droit, haut la tête, se coiffant sur 
le côté d'un chapeau à vastes bords outrageusement cambrés ; ses longues 
jambes se perdaient dans un pantalon à la hussarde, énorme aux hanches, 
étroit aux chevilles. Il marchait toujours à grands pas, en se dandinant un peu, 
gêné comme un cavalier à pied, la main gauche prise par le pouce dans la 
poche, la main droite brandissant sa canne qu'il tenait comme un sabre. C'est 
ainsi qu'il avait traversé la cour et s'étaitprécipité sous le péristyle, devançant le 
concierge qui courait pour lui ouvrir les portes, et lui commandant sèchement : 

— Va à ta loge... et qu'on ne bronche pas ici I 

Il était suivi à quatre pas par son brosseur, en petite tenue de hussard, qui, 
sans dire un mot, exécutant Tordre du colonel, avait pris le portier par la 
ceinture et l'avait jeté brutalement dans les bras de sa femme stupéfaite. 

A l'heure où notre histoire commence, la chaise de poste, couverte de boue, 
stationnait devant le péristyle. Les chevaux, fumants, piaffaient. Le postillon, 
en entendant des cris, en voyant les gens courir, était venu chez le concierge ; 
celui-ci, qui s'était précipité dans la maison au premier appel, en était redes- 
cendu épouvanté. Il racontait ce qu'il avait vu et sa femme l'écoutait en 
gémissant et en levant les mains en l'air — ce qui, chez elle, indiquait l'effroi. 

Ce que disait le malheureux concierge nous mettra rapidement au courant 
de ce qui s'était passé. 

— Et il l'a tué? demandait le postillon. 

— Raide, d'un coup I notre pauvre chère dame. 

— On connaît l'assassin ? 



6 LE FiLS D'ANTONY. 



— Mais oui, et c'est incroyable, c'est un ami de la maison, que madame 
voyait tous les jours dans le monde. 

— Il restait donc ici ? 

— Mais non, madame reste seule et ne reçoit jamais quand monsieur n'est 

pas à Paris, 

— Gomment est-il venu à l'hôtel à cette heure-ci? 
7- C'est ce que je ne m'explique pas. 

— Il n'est pas entré par ici, il doit s'être introduit dans la maison en esca- 
ladant le mur du jardin; il sera entré par la petite porte des Champs-Elysées, 
dit la femme du concierge. 

— Assurément il ne peut être venu que parla, car cequi m'a éveillée, c'est 
lorsque monsieur a frappé à coups redoublés à la porte. 

— On aurait dit qu'il se doutait de quelque chose. 

— Je sais, pour mon compte, qu'il a sacré comme un charretier tout le long 
de la route pour me faire enlever mes chevaux; je croyais qu'il était attendu, 
fit le postillon. 

— Tu as vu la façon dont il est entré I 

— Oui, c'est drôle. 

— Mais enfin ce n'est pas un voleur? 

— Pardié ! noa, et je me doute de la chose. Voilà longtemps qu'il rôde 
autour de madame et quelqu'un aura prévenu monsieur. 

— 11 a bien choisi son temps, celui-là... 

— Qu'est-ce que tu crois donc? demanda la femme. 

— Voilà qu'il est bientôt sept heures., il y a trois heures environ que 
madame est rentrée ; elle revenait de la soirée de la vicomtesse de Lancy. Le 
cocher a dételé, soigné ses chevaux et ça a duré au moins une heure ; il s'est 
couché et il n'a rien vu, rien entendu dans la maison ; il y avait encore de la 
lumière chez madame. — Eh bien, je crois que le gredin sera entré par le 
jardin quand tout le monde dormait ici. Gomme il connaît la maison, qu'on ne 
ferme jamais la porte des appartements sur le jardin — ça, c'est la faute de 
madame, c'est elle qui l'a voulu — il sera rentré par là ; on ne Ta pas entendu 
monter, il aura surpris madame au moment où elle se préparait à se coucher. 
— Nous disions tous ici qu'il en était amoureux fou, et il aura voulu la 
surprendre par la force, parce qu'elle ne voulait pas répondre à ses avances 

— C'est une infamie I 

— Vous savez, on ne peut pas juger ça, fit le postillon simplement. 

— Comment î un misérable qui prend une femme malgré elle...- 

— Enfin, vous devinez ce qui se sera passé : madame, effrayée de voir un 
homme chez elle, l'aura repoussé en criant : Au secours! elle se sera débattue ; 
c'était juste au moment où monsieur frappait à la porte; croyant que l'on 
accourait à l'appel de madame, il aura voulu l'empêcher de crier et il Ta tuée. 
Il espérait se sauver par où il était venu et c'est juste à ce moment que le 
colonel est entré dans la chambre et ^'est jeté sur lui. 



LK FILS D'ANTONT. 



— Oh ! c'est éi)<;uvantable; mais jo le dis^ais, quand je l'ai ru : chi homme- 
là a un regard effrayant. 

— C'est un jeune homme du monde? riche ? noble? 

— Du monde, oui ; riche, oui ; mais noble, on ne .sait pas; il vit on dandy, il 
est hautain, insolent, superbo comme un noble, et il se nomme Antony tout 
court. 

Le postillon hochait la tôte; après une pose d'une grande minute, la con- 
cierge demanda à son mari : 

— Rt monsieur, que fait-il? 

— Le colonel? il est anéanti, agenouillé devant le lit; il pleure comme un 
enfant; Yrai ! ça fend le cœur de voir un brave soldat, un bon homme, dans 
cet état-là. 

— Et la pauvre chère madame, si douce, si bonne, mourir comme ça... 

— RIf l'assassin, dem?jnda le postillon, où est-il? 

— Oh î il est bien gardé. C'est le brosseur qui le tient. 

— Ah ! le brosseur! oh I c'est un gaillard, celui-là. 

— Vous pouvez le croire, il est brutal comme le diable, et si le gre Jin fai- 
sait un geste pour se sauver, Veraet l'étranglerait comme un lapin... C'est 
bien grAce à monsieur si ça n'est pas déjà fait. Quand Vernet a entenpu son 
colonel crier au secours, il s'est précipité dans la chambre et il a pris mon 
Antony au cou, il l'a terrassé ; nous avons eu toutes les peines du monde à le 
lui arracher des mains... il râlait déjà. 

— Et lui? 

— Qui lui? 

— L'assassin! que fait-il maintenant? 

— M. Antony? il a l'air calme et tranquille comme s'il aviùt fait la chose la 
plus simple du monde, 

— Qu'a-t-il dit au colonel, quand il a été pris? 

— - Il ne veut répondre à rien, il n'a ,dit qu'une phrase qu'il croit suffisante 
pour tout expliquer, et qu'un mot qu'il pense devoir le justifier. Il a dit : 
« Elle me résistait, je l'ai assassinée. » 

— Oh ! le misérable ! Quel cynisme l exclamait la femme. A son regard on 
voyait bien qu'il était capable de ça. 

-- Puis, continua le concierge, à chaque reproche, à chaque question, il 
répond : Je l'aimais. 

— C'est un lapin tout de même, un mâle, fit le postillon. 

— Voulez-vous pas dire ça ! protesta la concierge outrée, c'est une abomi- 
nation, c'est le dernier des coquins. 

— Je sais bien, reprit le postillon, que c'est une drôle de façon de prouver 
son amour... Enfin. 

~ C'est un fou. 

— Ça? c'est peut-être pas vrai... 

— Qui est-ce qui vient là? fit la concierge, entendant du bruit à la porto 



^^ LE FILS D'ANTONY. 



Gochère. Elle courut ouvrir. C'étaient quelques hommes de garde qui venaient 
pour s'emparer du coupable. On écarta les curieux et un soldat fut placé en 
faction devant la porte cochère, avec mission de ne pas laisser stationner les 
badauds qui, toujours patients, passèrent de l'autre côté de la rue. 

Quelques minutes après, le commissaire de police arrivait et procédait à 
l'arrestation. Introduit dans la chambre du crime, il constata rapidement l'état 
des lieux, n'osant troubler la douleur navrante du colonel, agenouillé près du 
lit sur lequel ét'^it étendue la victime. 

Il voulut interroger l'assassin, mais,' au premier mot, celui-ci lui dit : 

— Je n'ai rien à vous dire ici, je me nomme Antony, c'est moi qui ai assas- 
siné M™^ d'Hervey; je me livre. Emparez-vous de moi et emmenez-moi hors 
de ces lieux, où ma présence ne fait qu'augmenter le mal que j'ai fait. Je vous 
donne ma parole d'honneur que je ne chercherai pas à m'enfuir. 

— Monsieur le commissaire, je vous demande de l'accompagner jusqu'à la 
prison, et j'en réponds, fit d'un ton menaçant un grand gaillard en petite tenue 
de hussard. Si le coquin bouge... 

Antony haussa légèrement les épaules. 

Sur un ordre du commissaire de police, les soldats s'emparèrent du jeune 
homme. Antony ayant demandé à être conduit en voiture, le magistrat en 
envoya chercher un«, et, quelques minutes après, il allait monter dans le 
fiacre qu'il avait fait entrer dans la cour, lorsqu'il vit paraître un jeune homme, 
le docteur Olivier Delaunay, qui lui demanda ; 

— Est-ce vrai, ce que l'on m'a dit? Malheureux ! qu'avez-vous fait? 

— C'est vrai! Elle est morte I... fit Antony. Vos soins seront inutiles. Elle 
est morte ! je l'aimais trop pour qu'elle appartînt à un autre I 

— Oh I mon Dieu I mon Dieu 1 les malheureux I exclama le docteur Olivier 
Delaunay, en se précipitant sous le péristyle, pendant qu' Antony, montant dans 
le fiacre, s'asseyait et baissait la tête, courbé sous le poids de ses pensées, ne 
s'occupant pas du brosseur du colonel, qui, de sa propre autorité, se plaçait 
devant lui, pendant que le commissaire de police s'asseyait à ses côtés. 

La grande porte s'ouvrit, et, au désappointement des curieux, la voiture 
partit rapidement dans la direction de la préfecture de police. 

Le commissaire de police avait pu juger ce qu'était le coupable, ce n'était 
pas là un criminel vulgaire, il ne s'abandonnait pas ; il se livrait. C'est lui qui 
allait au-devant de l'accusation. Il y avait dans cette aff'aire un caractère mys- 
térieux qui rendait le commissaire très réservé, et, nous devons l'observer, 
malgré la gravité du crime, le coupable semblait sympathique. C'est pour cela 
qu'arrivé à la préfecture, après les formalités de l'écrou, sur sa demande, 
Antony fut conduit dans une chambre à part faisant partie des dépendances dô 
la Conciergerie et nommée la pistole. Il avait déposé au greffe l'argent qu'il 
avait sur lui. Il suivait les gardiens qui le conduisaient dans sa prison, lorsque 
le commissaire lui demanda s'il n'avait pas l'intention de prévenir sa famille 
de son arrestation. 



LE FILS D'ANTONY. 




Un peu stupéfait il l'ouvrit et la lut. (Page H.) 



— Je n'ai ni famille, ni amis... Je n'ai qu'un désir, c'est qu'on en finisse vite 
avec moi. J'ai tué, je dois mourir... L'instruction de mon affaire est simple ; 
ce que j'ai fait, je ne le regrette pas. Je l'ai prémédité aussi, et exécuté après 
mûre réflexion. — Je mérite la mort, qu'on me tue au plus tôt. 

Le commissaire avait tressailli en entendant parler ainsi celui qu'il venait 
d'arrêter, et sa sympathie pour le misérable s'était augmentée de pitié : il 
devinait dans tout cela un drame qui atténuait le crime. 



10 LP FILS D'ANTONY. 



Au contraire, Vernet, le brosseur du colonel d'Hervey, enfonçait ses ongles 
dans la paume de ses mains, et, grinçant des dents, disait : 

— Gredin, va ! si on m'avait laissé, tu aurais déjà ton affaire.., 

Sur un regard du commissaire, il s'était tu, et celui-ci avait repris : 

— Vous n'avez rien à me dire sur le mobile du crime? 

— Rien que ce que j'ai (îit déjà. Qu'on m'épargne les longs inierrpgatoires. 
J'aimais cette^ femme, je voulais la posséder, fût-ce au pr\% d'uîi Gnrn.e, elle 
m'a résisté, je l'ai assassinée. 

— G^est tout ce que vous voulez dire. 

Antony, qui se disposait à sorti?? du gvefÇ^ fonv suivre ses gardiens, se 
retourna, et, le sourcil froncé pendant une grande minute, il plongée^ son 
regard dans l'oeil du commissaire, çberchant à comprendre }'iï^|;3|^fipp, mise 
dans la phrase. Le magistrat soutint le regard, et Antony, se doHipt^jit^ faisant 
un effort pour parler avec calme, répondit : 

— Je n'ai rien à dire que la vérité. J'aime depuis cinq ans A^èle 4'îf^rvey. 
Je l'aimais jeune fille ; j'aurais voulu l'épouser; mais je n'^yg^s p^^ 4^ {^pm à 
lui donner. Jel'aimais, et j'ai cherché dans réloignemer^t)'pu)3Ude pef m\ouYy 
qu'elle repolissait. J'aurais peut-être toujours respecté la l^\irie fj^^j'piais, 
apprenant à mon retour qu'elle était à un autre, mon ai^jour §^^^t augmenté 
par la jalousie. Je la respectais chaste, vierge ; naa passion, m^s ^és}p§ 4^vin- 
yent plus vifs quand j'appris qu'elle était femme... 

r— Elle était mère... 

— Et que m'importe? je l'aimais. Jp ^^}^ resté chez ell^, ^^\^^. ^ ne 
repuler devant rien... 

— Oh l le gredin... niais je vais t'étrafigl^|î l riigit Verjiel: 

— Taisez-vous l fit le commissaire. 

-^ l^lle devait me cédpr ou mourir... et j'avais apporfé n^ stylet fi^ me 
Pendant chez elle. Je ne regrette rien. Je l'air|ie mieux mqrte ai^si. Bile ç)vait 
été une jeune fille pure, elle est morte encore honnête... Je suis m îlflJséBW'^' 
je }e sais. Je vivai^ pqur mon amour, je ^oU e^ l^purir !!•• Peinauflez p'on me 
GQi^rtaïïiî^e Yite, monsieur. 

— Yous na'éppuvantez 1... fit le commiss^jr^. 
Antony haussa les épaules et suivit le^ gardiens. 
Yernet était furieux et il exclama: 

— Il n'y a pas besoin de le juger, donnez-le moi ce coquin-lA et je vais 
l'exécuter. 

Le commissaire restait pensif, regardant . s'éloigner celui qu'il venait 
d'ani^ner. Ce n'était pas là un criminel ordinaire, ce grand et beau garçon, 
qui faisait si légèrement le sacrifice de sa vie, qui s'abandonnait à l'accusa- 
. tion, refusant de se disculper, et presque fier de sa tentative de viol, qui avait 
abouti au meurtre. Cependant, le commissaire trouvait bien étrange ce palme, 
il assemblait difficilement cet amour farouche, cet homme qui aimait et qui 



LE FILS D'ANTONY. li 



tuait l'objet aimé. Il y avait dans tout cela un mystère qui l'intéressait, et 
qu'il aurait voulu découvrir. 

Après avoir signé le livre d'écrou, il se retira pensif, et répondit au greffier 
qui lui demandait le motif de sa préoccupation : 

— Je voudrais être chargé de l'instruction de cette afTaire. 

— Bahl je vous vois, monsieur Lardin, vous intéresser à cet homme qui 
n'est peut-être que le plus vulgaire coquin. Ça n'a pas de nom. Ça aime, ou ça 
paraît aimer des gens au-dessus de sa position. Vous croyez à un roman 
d'amour, et ça n'est peut-être qu'une bonne affaire, menée par un bel intri- 
gant. 

— Peut-être avez-vous raison. 

— Mais certainement qu'il a raison, cria le hussard. — Bon sang de bon 
Dieu I parce que ce pékin-là vous a un pantalon à sous-pieds et une chemise à 
jabot, vous le traitez comme un ministre! Vous devriez me flanquer ça avec 
les coquins de son espèce. Et pas du tout, vous lui fichez une chambre à part... 
Il n'y a donc pas de justice?... C'est un assassin, il a tué la femme de mon 
Colonel, et vous devriez me fourrer ça dans un cachot... 

— Il a raison, fit le guichetier, approuvant le brosseur, qui, exaspéré, 
frappait de grands coups de poing sur la table pour appuyer son raisonne- 
ment... Qu'est-ce que c'est que ça?... Excusez moi, monsieur Lardin. 

Le guichetier sortit. Une estafette, un garde municipal, venait d'entrer 
dans la cour, il descendait de cheval, lorsque le guichetier vint lui demander 
ce qu'il voulait. Le garde montra une grande lettre, adressée du ministère 
directement à lui. Un peu stupéfait, il l'ouvrit et la lut. 

Tout bouleversé, il rentra au greffe et dit au commissaire : 

— Vous avez peut-être raison.... ça n'est pas une affaire ordinaire. 
Le commissaire Lardin s'avança carrément aussitôt pour demander: 

— Qu'y a-t-il ? 

Le hussard Vernet fronçait ses énormes sourcils, et interrogeait. 

— Nom de Dieu! qu'est-ce qu'il y a encore? 
A mi-voix, le guichetier dit : 

— Je reçois des instructions relatives à l'homme que vous venez d'amener. 
je dois avoir pour lui les plus grands égards, ne pas le traiter comme le cou- 
pable qu'il paraît être, satisfaire à ses désirs, et lui donner le grand logement 
de la Conciergerie. 

— Qu'est-ce que ça veut dire? 

Vernet envoyait des coups de poing dans le vide, il rageait. Ah ! comme il 
regrettait à cette heure de n'en avoir pas fini d'un coup avec le gredin, lors- 
qu'il le tenait par le col, dans la chambre de sa victime. 

— Vous aviez raison, fît le guichetier, ce n'est pas une affaire ordinaire. 
Hussard, nous allons retourner à l'hôtel d'Hervey, — je dois être là 

lorsque l'on va venir pour procéder aux constatations. — Et plus bas il dit au 
guichetier : Je reviendrai vous voir. 



12 LE FILS D'ANTONY. 



— Tous savez, monsieur La Police, fit le hussard, s'adressant au guiche- 
tier, tous les hommes sont des hommes, et ce n'est pas parce que celui-là est 
mieux mis, qu'il est protégé par n'importe qui, qu'il faudrait lui ouvrir la 
porte... Nom d'un tonnerre ! je veillerai, moi; ayez l'œil ! 

— Vous vous trompez, hussard, on demande pour lui des égards. On 
l'autorise à avoir un logement confortable, mais on recommande surtout de 
le veiller attentivement, de le guetter sans cesse, et de lui retirer tous moyens 
de suicide. 

— Alors, on vous dit d'avoir l'œil. 

— C'est un ordre. 

— Très bien!... 

Yernet, assuré qu'on gardait le prisonnier, devint plus calme et suivit le 
commissaire. Ils montèrent en fiacre et se firent conduire à l'hôtel d'Hervey, 
pendant que le guichetier, obéissant aux ordres qu'il venait de recevoir, allait 
chercher Antony dans la chambre de la pistole et Tinstallait dans le petit 
appartement de la Conciergerie. 

Le jeune homme, étonné de ce transfert immédiat, en demandait le motif; 
lorsque le guichetier lui dit qu'il venait de recevoir des ordres particuliers è. 
son sujet, il eut un mouvement nerveux. Puis, accablé, il s'assit et, cachant 
son visage dans ses mains, il pleura. 

Le guichetier et les geôliers se retirèrent discrètement. Le verrou se fer- 
mait lorsque Antony dit : 

— Déjà l'on sait le crime commis et l'on me protège... Mais qui suis-je 
donc?... 

Pendant ce temps, à l'hôtel d'Hervey, une scène pénible se passait. Le 
colonel d'Hervey, nous l'avons dit, aimait sa femme, bien plus, comme un père 
que comme un époux : il l'avait épousée presque enfant. Le vieux soldat était 
chaste, il n'avait pris une épouse que pour avoir un fils, auquel il laisserait son 
nom, — il ajoutait : « et mon épée ». Sa femme ne lui avait donné qu'une fille, 
et il avait renoncé à une nouvelle épreuve, car M"'^ d'Hervey avait failli mourir 
en mettant sa fille au monde. 

Yivant loin de chez lui, il avait pour sa femme l'afi'ection qu'un père a pour 
sa fille en pension; aucun désir ne brûlait ses chairs; au contraire, en se 
retrouvant près de sa femme, lors des deux congés réglementaires qu'il pre- 
nait par an, il se trouvait gêné, la disproportion de leur âge l'embarrassait. Sa 
rudesse militaire faisait tache près de la distinction de la jeune femme; l'affec- 
tion qu'il ressentait pour Adèle n'avait pas de désirs concupiscents, et leurs 
relations lui paraissaient incestueuses. On juge facilement la vie triste que 
pouvait mener une femme jeune, bien élevée, peut-être dévorée de désirs, 
enchaînée à cet homme; comme une pensionnaire docile, elle obéissait à ses 
caprices, elle exagérait ses craintes. 

Le colonel d'Hervey n'avait pas de désirs, il aimait la éloire. 11 chantait 
cela les jours où il était gai. 



LE FILS DANTOXY. 13 



c Ma maîtresse... c'est la gloire. » 

Cet araour-là lui suffisait et ne le fatiguait pas. Et, cependant, il etaii j'>J''^ux 
de sa femme, il la jugeait chaste comme lui. On comprend facilement le bt »- 
leversement de son cen'eau, lorsqu'il avait reçu à Strasbourg, où il était en 
garnison, une lettre lui révélant qu'un homme poursuivait sa femme, à ce 
point que le monde l'avait remarqué et disait déjà que cet homme, qui l'avait 
connue jeune fille, était à cette heure son amant. La lettre n'était pas signée, 
naturellement. Le colonel avait bondi en la lisant; il avait crié : 

— Vernet... vite à la poste aux chevaux !... nous partons tout de suite. 

— Où allons-nous, mon colonel '^ 

— Ehl tonnerre de Dieu! voilà une heure que je te le dis : à Paris... Je vais 
tuer ce polichinelle-là, et vais ficher l'autre dans un couvent. Nous emmène- 
rons la petite... Je relèverai. 

Et le colonel avait l'œil flamboyant, le nez écarlate. Vernet savait ce que 
cela signifiait, il n'y avait pas à répliquer. 

Pendant une grande demi-heure, le colonel d'Hervey avait sacré et juré — 
oh I les épouvantables blasphèmes ! — il avait fouillé tous les tiroirs pour 
trouver des vêtements depékin — il s'était sanglé dans son large pantalon, en 
jurant toujours, ne s'arrétant que pour aller boire, à même la bouteille, une 
gorgée de vieux cognac, et il reprenait aussitôt : 

— J'en ferai une purée... vingt noms de Dieu ! si je les trouve ensemble. 
Cette saleté !... ah ! tu vas jouer avec le nom que tu portes... je lui f... le fouet 
devant la porte d'hôtel et l'autre je lui coupe les oreilles, tonnerre de Dieu ! 
si c'est \Tai. 

Et le colonel, rouge comme une guigne prête à éclater, saisissait son sabre 
et faisait des moulinets dans la chambre. Il était en bras de chemise, son cou 
débordait de son col de crin, les bretelles bridaient sur ses épaules, faisant 
jaillir le jabot chiffonné ; la main presque couverte par la manchette plissée 
tenait le grand sabre qui sabrait l'air. Il criait : 

— Je lui couperai le nez et les oreilles, tonnerre de Dieu! 

Lorsque Vernet, son brosseur, entra dans la chambre, il recula effrayé : 

— Colonell... 

— Ah ! te voilà !... Et le colonel d'Hervey suffoquait. Il accrocha son sabra 
et prit dans une petite armoire son flacon de cognac, il but une gorgée, et, 
ayant toussé, il put dire : 

— Et la poste ? 

— Mon colonel, dans une demi-heure la voiture vient vous prendre. 

— Bougre d'imbécile, voilà une heure que je t'attends... pour m'habiller... 

— Colonel, vous m'avez envoyé... 

— Je ne te demande rien, assez; serre la boucle de mon gilet, boutonne ma 

redingote. Tu Tas mettre des armes dans la valise. Je lui brûlerai la cervelle I 

Le brosseur n'osait plus parler, jamais il n'avait vu le colonel en cet état. 

Il l'habilla hâtivement, puis il emplit la valise ; il la bouclait — et le colonel, 



14 LE FILS D'ANTONY. 



sacrant et jurant, relisait la lettre, lorsque les grelots des chevaux se firent 
entendre. 

— Allons vite, en route, Vernet I fit le colonel, se précipitant. 
En montant dans la chaise de poste, il dit au postillon : 

— Va vite, nom de Dieu ! je paye doubles guides. 

Le colonel s'était enfoncé dans un coin. Le brosseur, malgré l'offre qui lui 
était faite de se placer dans le coupé, grimpa sur le siège et le postillon enleva 
ses chevaux. 

Deux jours et deux nuits la chaise de poste avait roulé, et il paraissait au 
hussard que l'état d'irritation du colonel s'augmentait. Pelotonné dans un 
coin, il froissait la lettre, puis la relisait pour la chiffonner encore. Il avait fini 
parla déchirer. 

Tout le long de la route, il n'avait fait qu'un repas ; mais il buvait sans cesse. 
Vernet était furieux : A chaque relai le colonel pressait les postillons, et c'est 
toujours la bouche pleine et le reste de son repas à la main qu'il reprenait 
sa place... 

En arrivant à Paris, le colonel était persuadé qu'il était... trompé, et, lors- 
que la voiture fut arrêtée à la barrière pour la visite d^ l'octroi, il tira ses armes 
de sa valise, examina ses pistolets et les plaça près de lui, sur la banquette, 
en murmurant : 

— J'en finis d'un coup... pan !... pan !... si je les trouve ensemble. 

Et, comme à mesure qu'il avançait, il avait hâte d'être arrivé, il se penchait 
à la portière et criait à Vernet : 

— Mais dis donc au postillon de marcher... Nous n'arriverons jamais. 
Et Vernet criait : « 

— Hue ! hue donc I 

Il faisait petit jour lorsque la voiture déboucha dans le faubourg Saint- 
Honoré; le colonel se pencha encore à la portière. Tout était tranquille dans 
la rue. En voyant son hôtel les volets clos, la porte fermée, il fut pris de rage; 
il se dit que, dans la chambre de sa femme, il allait trouver les deux misé- 
rables couchés, endormis, et c'est alors qu'il fit arrêter la chaise de poste, 
qu'il se précipita, oubliant ses armes, qu'il frappa... Il paraissait fou, et Vernet, 
épouvanté, sauta aussitôt du siège et, chien fidèle prêt à mordre, se lança sur 
lespas de son maître. 

La porte ouverte, nous l'avons vu entrer suivi du hussard qui le débarrassa 
de l'indiscrétion du portier. Le colonel courait, les poings menaçants , l'injure 
aux lèvres, s'attendant à la honte qu'on lui avait révélée et résolu à en tirer 
une vengeance immédiate... Le calme, le sommeil de l'hôtel augmentaient sa 
rage, il grimpa l'escalier... il entra dans les appartements de sa femme; tou- 
jours ce calme lourd... Ah! cela l'exaspérait, car à ce moment il était bien 
convaincu que sa femme était endormie là , dans les bras de son amant. Il 
voulut ouvrir la porte du boudoir de sa femme, elle était fermée. 

Gela cependant était simple. Mais il ne discernait pas. Il jeta un cri de rage; 



LE FILS D'ANTONY. 15 



c'étnit déj.-^ la preuve du crime. Il secoua la porte. Alors il entendit parler, il 
cria : 

— Vernet, ils sont là, aide-moi à enfoncer la porte. 

Le hussard, obéissant, se recula de quelques pas, et faisant de son épaule 
un bélier , il retomba sur la porte qui s'enfonça sous le heurt. Le colonel se 
précipita... 

Un homme était dans le boudoir; il allait le saisir et l'étrangler, lorsque 
sur un fauteuil il vit le corps de sa femme, la tête penchée, les bras pendants, 
le corsaga ensanglanté... 

Adèle d'Hervpy était assassinée. Il recula, épouvanté, tout son être était 
bouleversé, il balbutia : 

— Infâme I... que vois-je!... Adèle... morte I 

Il allait défaillir, c'est Vernet qui le soutint, et Antony, se redressant, su- 
perbe, jetant à ses pieds son poignard sanglant, lui dit : 

— Oui I morte ! Elle me résistait, je l'ai assassinée. 



CHAPITRE II 

CE QUI SE PASSAIT DANS L'hOTEL d'HERYEY 



Le grand bâtiment dans lequel habitait M"« d'Hervey était très luxueux ; 
le rez-de-chaussée se composait d'un petit fumoir, d'une salle à manger et 
d'une vaste pièce très richement meublée : le grand salon de réception, — on n'y 
recevait guère que la poussière, — le salon ne servait jamais; aussi son mo- 
bilier était-il enseveli dans des housses de percale. — Au rez-de-chaussée se 
trouvaient encore l'office et la cuisine. L'escalier qui ascendait au premier 
étage était \aste et large , les marches de pierre étaient couvertes par un 
moelleux tapis oriental. — Elles étaient bordées par une rampe de fer forgé, 
une vieille rampe flamande pure de style. — il aboutissait à un large palier 
sur lequel s'ouvraient trois portes : l'une sur les appartements de monsieur. 
— De ces chambres-là il ne fallait pas parler ; comme luxe, comme confortable, 
ça n'existait pas; les chambres du colonel d'Hervey étaient un peu plus mal 
meublées que celles d'un hôtel garni. Une autre porte donnait sur un escalier 
conduisant au deuxième étage , où se trouvaient la lingerie et la demeure de 
la femme de chambre. — La troisième porte ouvrait sur les appartements de 
M"' la baronne dllervey. Dès l'entrée, la femme se révélait par son goût, par 
sa recherche du style, du beau, du simple. 

En entrant, on se trouvait dans un petit salon-antichambre indien, c'est-à- 
dire tout tendu de bourre de soie aux tons criards et garni de meubles étranges. 



16 LE FILS D'ANTONY. 



Le parquet était couvert de peaux de bêtes fauves ; en soulevant la portière 
de soie, on découvrait une porte qui paraissait faite de bambou — c'est cette 
porte qu'avait enfoncée le colonel — et l'on entrait dans un petit boudoir Pom- 
padour. Les murs étaient capitonnés de satin blanc semé de petites fleurs, les 
meubles étaient de bois de rose, garnis de bronzes dorés, de Boule; le lustre 
était de porcelaine de Saxe ; le tapis une merveille, et, en même temps que le 
luxe charmait les yeux quand on entrait dans ce lieu, un enivrant parfum 
troublait le cerveau. 

C'est dans cette pièce queM"^^ la baronne d'Hervey avait été frappée ; c'est là 
que son mari avait surpris le misérable — et aussitôt la victime avait été trans 
portée par les domestiques dans la chambre à dormir. 

La chambre ouvrait sur Je boudoir par une porte à deux battants. C'était 
une chambre vaste, tapissée en bleu ciel; la haute cheminée de marbre blanc 
sculpté emplissait presque un panneau entier; trois glaces de Venise étaient 
placées de façon à refléter le lit, un lit immense qui occupait tout le milieu de 
la pièce, un lit capitonné de la même étoffe qui tapissait les murs, et qui n'a- 
vait qu'une marche couverte d'une peau d'ours blanc ; au plafond, également 
couvert d'étoffe, pendait un petit lustre flamand. Les fenêtres étaient garnies 
d'épais rideaux qui , soulevés , montraient les vitraux au travers desquels se 
tamisaient les rayons du soleil. 

D'un côté du lit était une porte qui donnait sur un cabinet de toilette tout 
en marbre blanc. Ce cabinet servait également de salle de bain et, au fond, se 
trouvait une autre porte ouvrant sur un escalier dérobé qui descendait au jar- 
din dans la serre, c'est par là que l'on montait l'eau du bain chauffée au calo- 
rifère des sous-sols. C'est par là, vraisemblablement, que, traversant le jardin, 
Antony s'était introduit dans les appartements de M""" d'Hervey à einq heures 
du matin. 

A l'heure où nous entrons dans l'appartement de la victime , le colonel 
pleurant comme un enfant est agenouillé près du lit. 

Les femmes ont déjà envahi la chambre , leur maîtresse est morte, elles 
prient. Et c'était un étrange tableau, ce grand lit vaste , sur lequel le corps de 
la belle M'"" d'Hervey était étendu. Les serviteurs étaient des gens pieux qui 
déjà avaient fait de la chambre une chapelle. Déjà des cierges brûlaient, les 
rideaux soulevés laissaient pénétrera travers les vitraux de couleur un jour 
fantasque qui éclairait singulièrement , en se confondant avec la lumière des 
cierges, le corps de la malheureuse femme. Le colonel d'Hervey était trans- 
formé ; il avait la conviction que sa femme était restée sa digne compagne ; 
elle s'était défendue contre le misérable, elle avait préféré la mort au déshon- 
neur, et il était désespéré, mais fier d'elle. 

Il pleurait, le pauvre homme, il tenait sa main froide, et il la mouillait de 

ses larmes. 

Tout à coup, un homme entra . c'était le docteur Olivier Delaunay, qui se 
précipita vers le lit. Le colonel avait à peine levé la tête, il l'avait reconnu, il 



LE EILS D'ANTONY. 



17 




J'en ferais une purée. (Paye 13.) 



avait vu son mouvement et il avait hoché la tête en signe de désespérnncc. 
Mais le jeune docteur s'était penché sur le corps, il avait soulevé une paupière, 
et aussitôt, en même temps, dans un sanglot, le colonel avait dit : 

— Pauvre Adèle I elle est morte. 
Il s'était écrié : 

— Vite, vite, aidez-moi. 

Et le colonel s'était redressé comme mù par un ressort. Le jeune docteur avait 
arraché le corsage, déchiré la chemise, mis à nu le torse de l'adorable femme. 



18 LÉ FILS D'ANTONY. 



Il avait aussitôt lavé la plaie; puis il avait appliqué sa tête au-dessous du sein 
et il s'était redressé radieux en s'écriant : 

^ Mais non, non, elle n'est pas morte, elle vivra. 

On avait alors chassé tout le monde de la cham}3re. Les femmes seules, 
dirigées par le docteur, avaient déshabillé leur maltresse, l'avaient couchée , 
et avaient aidé à appliquer un appareil sur la plaie. 

Le colonel était comme hébété ; il n'avait eu qu'un moment d'énergie, puis 
il était retombé dans un fauteuil, et, les yeux mouillés, le regard éteint, il re- 
gardait ce qui se passait, ayant toujours des mouvements de désespoir, parais^ 
sant se refuser à croire à ce qu'il voyait. 

Et cela était lugubre, il faut le dire ; le corps, sans soutien, s'abandonnait à 
cha(|ue mouvement, la tête, les bras retombaient lorsi^u'on le soulevait, et 
pour le colonel, quoi qu'en dît le jeune docteur, il était persuadé qu'il n'avait 
plus qu'un cadavre devant les yeux. 

Enfin quandlavictimefutétenduesurlelitetsoigneusementjiansée, le docteur 
ne s'occupa plus que de lui faire reprendre connaissance, Penché sur elle il voyait 
la vie revenir lentement. Il se tourna alors vers ceux qui l'entouraient, et dit î 

— Eloignez-vous, pas de bruit surtout... 

Le colonel s'était redressé et tout tremblant il balbutiait : 

— Elle revient. 
^ Elle vit... 

^ Oh! Adèle !... Adèle I... 

Vit il s'était jeté au pied du lit. 

>^ Ghutî fit le docteur; pas un mot... il ne faut pas qu'elle parle. 

Le colonel se tut, effrayé, plaçant ses doigts devant sabouche, comme les 
enfants qui ne veulent plus parler. 

La jeune femme ouvrait les yeux; elle regardait autour d'elle. Lorsqu'elle 
vit son mari agenouillé , les mains tendues , elle eut comme un frisson, et le 
docteur, qui l'observait, qui lui disait : 

« Reposez-vous ; ne parlez pas I » la vit essayer d'arracher l'appareil qui 
couvrait sa plaie... 

U s'était penché sur elle et lui disait à mi-voix : 

*- Je TOUS en prie, madame, ne parlez pasi 

Et il entendit : 

— Je veux mourir I... laissez-moi mourir I 

Le colonel était absolument étourdi et n'entendait rien. 

La blessée tenait la main du docteur. Celui-ci avait compris que la pré- 
sence de son mari augmentait ses souffrances. Il dit au colonel qu'il était né- 
cessaire qu'on laissât la jeune femme absolument seule. Le colonel embrassa 
la malade, et, d'une voix émue, fit : 

— Docteur, vous la sauverez, n'est-ce pas?... Pauvre sainte victime de 
l'honneur. 

Et, sur un geste affirmatif du docteur, M. d'Hervey, essuyant ses yeux, ga- 



LE FILS D'ANTONY. 19 



gnait la porto. La blessée qui , nous l'avons dit, paraissait avoir voulu arra- 
cher l'appareil qui couvrait sa blessure , qui avait dit à voix basse qu'elle 
voulait mourir, avait suivi d'un regard étonné le malheureux colonel d'Her- 
vey. Quand il fut parti, quand la porte fut fermée et que la tapisserie retomba, 
Adèle d'Hervey demanda au docteur : 

— Que dit-il?... 

— Ne parlez pas , je vous en supplie; il me demande de vous sauver, et 
cela, je le puis promettre, si vous m'écoutez... Vous avez une fille, madame 
d'Hervey, et vous ne devez pas mourir. 

Il sembla au docteur que la malade n'avait plus la même idée. Elle laissa 
docilement replacer ses bras, son regard était moins inquiet depuis qu'elle 
avait entendu son mari, et comme elle ouvrait la bouche pour parler encore, 
en souriant il lui mit un doigt sur les lèvres, et il dit : 

— Je vous comprends, ne parlez pas; vous voulez savoir ce qui s'est passé 
depuis le moment où vous êtes tombée. 

Son regard, son sourire triste, dirent: 

— Oui ! • . 
Le docteur continua : 

— Antony s'était introduit dans l'hôtel , dont il connaissait les êtres, il est 
venu jusqu'à vous, vous a surprise ; et le malheureux vous aimait tant que, ne 
pouvant vous posséder, il a voulu que vous ne fussiez plus à un autre, et vous 
a frappée. C'est alors que le colonel arrivait. Antony, jetant à ses pieds l'arme 
sanglante, lui a audacieusement déclaré la vérité. Ne pouvant se rendre maître 
de vous, il a tenté de vous assassiner. 

Le regard de la jeune femme était singulier, elle écoutait et paraissait 
anxieuse. Malgré les conseils du docteur elle voulut parler et elle demanda 
d'une voix éteinte : 

— Vous avez vu Antony... vous l'avez vu?... 

— Oui; mais, je vous en prie, ne parlez pas... ne... 

— Tant pis si j'en dois mourir... il faut que vous me répondiez. 

— Que voulez-vous savoir ?... Demandez-le, d'un mot. 

— Que dit Antony ?... Qu'est-il devenu? Que... 

— Ghutl... écoutez-moi... je vais vous dire tout ce que je sais... 
Malgré les supplications du docteur, elle ajouta : 

— Et que pense, que dit mon mari?... 

— Ne parlez pas! ne parlez pas... écoutez-moi. Le colonel a fait arrêter 
Antony, eti\ voudra qu'il soit puni d'avoir osé lever les yeux sur vous. 11 était 
anéanti, en vous voyant inerte, en vous croyant morte. .Et cependant il était 
fier de vous qui , pour défendre votre honneur, aviez perdu la vie. C'est sa 
phrase que je répète. 

— Et Antony , qu'a-t-il dit? demanda la jeune femme dont le visage se 
transformait à mesuré qu'elle apprenait ce qui s'était passé pendant son éva 
nouissement. 



20 LE FILS D'ANTONY. 



— Antony, pauvre malheureux ! Il vous aimait, et vous lui pardonnerez 
son crime : il était fou, fou d'amour. En le rencontrant en bas, au pied de l'es- 
calier, lorsque, terrifié par ce que je venais d'apprendre en le voyant conduit 
par le commissaire et entouré de soldats, je lui demandai : Est-ce vrai, ce que 
l'on m'a dit? — C'est vrai , fit-il , avec un mouvement nerveux. J'exclamai : 
« Malheureux ! qu'avez-vous fait? » Et je me précipitai pour venir à votre se- 
cours. Il me dit : « Elle est morte , vos soins seront inutiles. Je l'aimais trop 
pour qu'elle appartînt à un autre. » 

Le docteur regarda sa malade. Celle-ci avait fermé les yeux, elle écoutait, 
et deux grosses larmes glissaient sur ses joues. Le docteur reprit : 

— Madame d'Hervey, il était fou, il faut lui pardonner, il vous aimait tant, 
et la justice sera sévère pour lui. 

Adèle d'Hervey ouvrit les yeux, ses yeux eurent un éclair, et elle demanda 
vivement : 

— On le jugera? 

— Hélas! ce sera court, il reconnaît tout, il déclare être venu ici avec l'in- 
tention de devenir votre amant ou de vous tuer. • . 

La malade exhala un long soupir et ferma les yeux ; ses lèvres remuèrent. 
Si le docteur s'était penché sur elle , il aurait entendu ces seuls mots balbu- 
tiés : 

— Oh ! mon pauvre Antony ! 

Le docteur , croyant qu'il avait suffisamment renseigné sa malade , lui 
disait : 

— Maintenant, madame, ne vous tourmentez pas, ne pensez plus à cela , 
vous êtes sauvée..., mais il faut reposer. Déjà cette nuit vous vous êtes fati- 
guée au bal de M. de Lancy..., il faut dormir. 

Adèle d'Hervey ne répondit pas , elle avait les yeux fermés et paraissait 
chercher à s'endormir. Le docteur était penché sur elle et l'obervait, se féli- 
citant du calme surv^enu dans sa situation, car, depuis le moment où iJ lui avait 
raconté la scène qui avait suivi son évanouissement, sa malade s'était transfor- 
mée , elle n'avait plus ces soubresauts nerveux, ces regards effrayants qui 
fouillaient la chambre, ces frissons qui secouaient son corps, elle paraissait 
tranquille et rassurée sur son état. Le docteur Olivier Delaunay constatait 
avec joie le changement survenu dans l'état de sa malade, lorsque celle-ci ou- 
vrit tout à coup les yeux et demanda d'une voix plus forte : 

— Docteur, quelle sera la condamnation d'Antony ? 

Le docteur était stupéfait, surpris ; il ne savait que répondre. Il dit : 

— Je ne sais paç, madame. 

— Croyez-vous que je pourrai le faire acquitter? 

Son regard rencontra celui du docteur. Elle y vit un éclair qui l'embarrassa, 
et comme le jeune homme répondit : 

— Gela dépend des aveux que vous auriez à faire, 

Elle referma vivement les yeux, le rouge couvrit son front et ses joues et 



LE FILS D'ANTONY. 21 



elle se tut; elle crut que le docteur avait deviné ce qui s'était passé, et elle 
tremblait craignant qu'à son tour il ne l'interrogeât. 

La malheureuse femme était dévorée d'inquiétude en entendant aller et 
venir dans l'hôtel et elle n'osait en demander le motif. Or, pour satisfaire le 
médecin et pour échapper à sa curiosité, elle feignait de dormir. Elle entendit 
qu'on grattait à la porte. Le docteur alla ouvrir. Elle entendit le colonel qui 
demandait : 

— Gomment va-t-elle maintenant? 

— Très bien, colt>nel. 

— Ah! tant mieux, vous avez de l'espoir? 

— Je crois pouvoir vous répondre que je la sauverai... 

— Ah ! merci. 

Elle entendit un bruit de baisers. C'était le colonel qui, sautant au cou du 
docteur, l'embrassait en pleurant. 

— Ah I ma pauvre chère enfant, si bonne, si pure, si honnête. Ah ! docteur, 
merci ! Voici la chose, ils reviennent de la préfecture de police, le coquin est 
sous clef et le commissaire est là avec un juge d'instruction qui voudrait inter- 
roger ma femme. 

En entendant ces mots, Adèle d'Hervey eut mr frisson et tressaillit, elle 
pencha la tête pour tendre l'oreille, et exhala un soupir de soulagement en 
entendant le docteur répondre avec vivacité à voix basse : 

— Oh! c'est impossible aujourd'hui. Il faut la laisser tranquille, elle doTt, et 
je ne réponds d'elle qu'à la condition qu'on la laisse reposer. 

— C'est bien, docteur, n'ayez crainte, je vais les envoyer au tonnerre de 
Dieu... ils reviendront demain. 

— Oui, demain, et le plus tard possible... et nous verrons. 

— Entendu, fit le colonel, qui ferma doucement la porte après avoir serré 
affectueusement la main du docteur. Celui-ci retourna vers la malade et se 
pencha sur elle pourvoir si elle dormait. 

Adèle d'Hervey avait les yeux grands ouverts et elle lui sourit. 

— Mais il faut dormir l 

— Oui, docteur, à une condition... 

— Mais, taisez-vous donc ! ne parlez pas I 

— A la condition que vous irez voir aujourd'hui Antony, que vous lui direz 
mon état et que vous me rapporterez le récit fidèle de ce qu'il a déclaré au 
commissaire qui était là... 

— Ma chère madame d'Hervey, voulez-vous ne plus penser à tout cela, ne 
plus vous tourmenter, vous reposer enfin ? 

— Oui, je reposerai tranquille, si vous avez fait ce que je vous demande et 
si vous m'apportez une lettre d'Antony avant que ces hommes viennent m'in- 
terroger. . . Me le promettez-vous ? 

— Je vous le promets. 

— Docteur, merci et au revoir. A ce soir, je vais dormir. 



22 LE FILS D'ANTONY. 



— A la bonne heure. 

Elle lui sourit en lui pressant la main, et Olivier Delaunay sortit de la 
chambre en disant : 

— Avant deux heures je l'aurai vu. Reposez-vous. 

Elle sourit de nouveau pour le remercier. En sortant de la chambre, le doc- 
teur se trouva en présence du colonel très inquiet. 

— Eh bien, docteur? 

— Mon cher colonel, je réponds d'elle, mais il faut qu'une consigne absolue 
éloigne tout le monde, vous-même; il faut que personne, hors sa femme de 
chambre, n'approche près d'elle, et encore faut-il que celle-ci aille et vienne 
le plus silencieusement possible ; tout bruit, tout tracas qui l'occuperait, qui 
l'obligerait à parler, peut amener une hémorragie interne qui détruirait en 
quelques minutes ce que j'ai fait... et je ne pourrais répondre d'elle. 

— Oh! docteur, ne craignez rien. 

Et de la même voix qu'il aurait commandé à ses officiers, il die : 

— Aline, vous allez vous poster dans la chambre de Madame. Vous ne bou- 
gerez. Défense d'entrer ou de sortir: vous la veillerez, la soignerez, et vous 
éviterez de la faire parler. 

— Bien, monsieur. Et la femme de chambre, toute bouleversée, entra dans 
la chambre. 

— Vernet, cria le colonel au hussard, qui entrait suivant le commissaire, 
tu vas te placer sur le palier, là, et tu ne laisseras entrer personne. C'est 
compris ? 

— C'est compris, mon colonel... Et madame est... 

— Madame est sauvée si on la laisse tranquille, dit le docteur. 

— Mon colonel, je vous réponds que personne n'entrera pour la tour- 
menter. 

— Maintenant, mon cher docteur, que je suis à peu près rassuré sur la 
situation d'Adèle, voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec moi. Voilà deux 
jours que je suis en route, que je n'ai pas mangé, je suis brisé de fatigue... 
Mais nom de Dieu I je crève de faim... 

— Je vous remercie infiniment , colonel , mais cela ne m'est pas 
possible. ^ 

— Vous refusez ; quand vous seriez là, tout près de votre malade si elle a 
besoin de vous... nous causerons, vous me conterez tout ce qui se passe... 

— Merci, colonel, excusez-moi... je vais revenir bientôt, mais je me dois à 
mes malndes, et c'est l'heure de ma visite. 

Le jeune docteurredoutait surtout d'être interrogé par le colonel, puis il était 
pressé de causer à Antony. 11 avait parfaitement compris ce que voulait la jeune 
femme : avant de répondre à personne, assurée que son mari ne doutait pas 
d'elle, elle voulait savoir ce qu'Antony avait déclaré, ce qu'il voulait faire. Le , 
docteur Olivier Delaunay, en insistant sur le danger qu'il y avait à faire parler 
la malade, obéissait à son désir de garder la plus grande réserve sur les évé- 



LE FILS D'ANTONY. 23 



nements mystérieux qui s'étaient passés dans ses appartements. De plus, il 
avait hâte de revoir Antony, il n'était pas bien assuré d'obtenir la permission 
d'entrer à la préfecture de police, il se demandait s'il ne devait pas s'adresser 
au commissaire de police en inventant une fable, en disant qu'il était le docteur 
ordinaire du jeune homme, que le crime étrange qu'il venait de commettre lui 
faisait croire que le malheureux n'avait plus sa raison, qu'il désirait enfin 
s'assurer de son état. Il se dit que, sortant de la chambre de la victime, peut- 
être il donnerait ainsi l'éveil au commissaire, et il s'en remit à lui seul pour 
voir le jeune homme. 

Il serra la main du colonel d'Hervey, lui promettant qu'il reviendrait dans 
la soirée. 

— Si tard 1 fit le colonel. 

— M""^ d'Hervey revenait d'un bal lorsque le crime a été commis ; elle était 
lasse, elle avait dansé. 

— Vous étiez à ce bal ? 

— Mais j'ai dansé avec elle, chez M"^ la vicomtesse de Lancy. 

— Pauvre cher ange. 

^ Vous comprenez qu'elle a besoin de repos ; Tappaieil est posé, je lui ai 
fait prendre un calmant, la fièvre ne la tourmentera pas avant cette nuit — elle 
va donc dormir — et il faut.absolument que toute cette journée, on la laisse 
tranquille. 

— Vous avez raison, docteur, fit le colonel, en lui serrant affectueusement 
les mains, vous avez raison; à ce soir. Je m'en remets à vous, vous viendrez 
dîner avec moi. 

-"- Peut-être. 

-=- Maintenant que je suis tranquille, que le coquin est en sûreté, — nous 
en parlerons ce soir, — que je suis certain que la vie do la pauvre enfant n'est 
pas en danger, je me sens bien, je vais déjeuner; après je ferai un somme et 
ce soir je compte sur vous... 

— C'est probable. 

Olivier Delaunay allait se retirer, lorsque le commissaire, portant la parole 
pour le magistrat instructeur, lui demanda : 

— Ainsi, monsieur le docteur, vous jugez qu'il serait imprudent d'inter- 
roger M""« d'Hervey? 

— Oh ! absolument; je déclare qu'un interrogatoire, si court qu'il fût, peut 
avoir des résultats mortels. 

— Mais, nom d'un tonnerre de Dieu, monsieur, je ne veux pas qu'on lïn- 
terroge. 

— Monsieur le colonel, nous obéirons à M. le docteur, ne craignez rien. 
Monsieur le docteur, quand pensez-vous que M""® d'Hervey pourra nous 
entendre ? 

— Messieurs, aujourd'hui, peut-être ce soir, elle pourrait vous entendre, 



24 LE FILS D'ANTONY. 



mais non vous comprendre; si vous voulez être assez aiz^abîes pour vous 
ranger à mon avis... 

— C'est ce que nous voulons, monsieur le docteur. 

— Je vous prierai, monsieur, de le faire demain. Je serai là et je pense, 
sans toutefois vous l'affirmer, que M™*^ d'Hervey pourra vous écouter. 

— Ne vous tourmentez pas, monsieur, l'instruction peut se faire lentement; 
le coupable étant entre nos mains, la vie de la victime assurée, rien ne nous 
presse. • 

— Mais certainement, pardi! Vous avez le temps que vous voulez. Vous 
pourriez même, au besoin, remettre à huitaine. 

— Nous ferons ce que vous voudrez, monsieur le colonel. Dans cette dou- 
loureuse circonstance nous ne voulons pas encore augmenter vos ennuis 

Il fut décidé que M"^^ d'Hervey ne serait interrogée que le surlendemain, 
afin qu'elle eût le temps de se remettre tout à fait. Les magistrats se retirèrent, 
le docteur sauta en voiture, et le colonel, en disant au domestique de le suivre, 
cria au concierge : 

— Flanque tout le monde à la porte, prends les cartes et dis que tu ne sais 
rien, absolument rien— que M^^ d'Hervey est malade et garde le lit... Au lieu 
de venir sonner ici, ces pékins-là feraient mieux de s'occuper de leurs 
affaires... et je ne veux voir personne, moi, entends-tu? 

Le colonel entra dans la salle à manger. Les curieux qui stationnaient 
devant l'hôtel avaient vu partir les soldats, puis le commissaire, puis le mé- 
decin; n'entendant plus rien, ils se retirèrent peu à peu, et l'hôtel reprit sa 
triste physionomie des jours ordinaires. 

Le docteur Olivier Delaunay était un ami d'Antony. Seul dans sa voiture, 
pensant à la mission dont il était chargé, il se demandait s'il allait pouvoir 
parvenir facilement auprès du jeune homme. Assuré que le coupable devait 
être au secret absolu, et sa qualité de médecin étant insuffisante pour qu'on 
lui permît d'avoir un entretien avec Antony, il cherchait dans son cerveau 
quelle recommandation pourrait lui faire ouvrir les portes delà prison; il 
cherchait vainement. La voiture s'arrêta dans la cour de la préfecture, il 
n'avait rien trouvé. Ennuyé, il descendit et s'adressa au greffe. On le conduisit 
aussitôt dans le bureau du secrétaire du préfet de police. Il exposa sa demande, 
sa qualité, et aussitôt, avec les plus grands égards, on le fit conduire aux 
appartements de la Conciergerie, dans lesquels Antony avait été immédiate- 
ment transféré. 

Cela s'était fait si facilement, si rapidement, que le jeune docteur était 
encore stupéfait, lorsqu'il se trouva en présence de son ami... 

— Vous ! exclama Antony, en prenant les mains d'Olivier, lorsque la 
porte fut refermée. Comment avez-vous pu venir jusqu'à moi? 

— J'en suis encore étourdi. Rien qu'en disant votre nom, tout le monde ici 
s'est mis à mon service. 

— Ah! fit le jeune homme ; puis, sombre, il ajouta : 



LE FILS D'ANTONY. 



25 




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... Et j'ai rêvé de Grève et d'échafaud! (Page 3l.) 



— Vous avez vu M*"' d'Hervey? 

— Elle vit... 

— Seigneur! que me dites-vous là... Adèle est vivante î 

11 y avait, dans cette exclamation, un cri de bonheur, un soulagement, et 
le docteur Olivier Delaunay crut rassurer encore plus son ami, répondre à son 
désir en ajoutant : 

— Elle vit et elle vivra, je puis l'affirmer. 

Tout à coup, Antony cacha son visage dans ses mains et s'écria : 



20 LE FILS B'ANTONY. 



— Mais nous sommes perdus, alors! 

Le docteur sursauta, ébahi, et le regarda, se demandant s'il jouissait bien 
de toute sa raison. En voj^ant l'effet qu'il avait produit, Antony se dompta et se 
remit aussitôt ; et, parlant vite pour échapper à l'attention d'Olivier Deiaunay 
il dit : 

— Vous m'assurez, mon ami, que M""* d'Hervey est vivante, qu'elle vivra. 
Le crime que je voulais commettre n'a pas abouti. Vous venez me dire que 
l'on sait tout et que je suis libre; je ne veux de ma liberté que pour mourir. 

— Mais qu'avez-vous, mon ami? Vous êtes encore sous le coup de votre 
accès. 

— Mon accès !... C'est vrai!... 

Et le malheureux se promenait fiévreusement dans sa chambre. Le doc- 
teur, tout à fait étourdi par son langage, son allure, ses manières, l'observait 
et se demandait si la folie qu'il voulait inventer n'était pas une réalité, si 
son ami n'était pas fou. 

Après quelques minutes, Antony se plaça devant son ami et, les bras 
croisés sur la poitrine, il lui dit nettement, devinant ses pensées : 

— Non, je ne suis pas fou! Non! non, Olivier, répondez-moi, comme un vieil 
ami. Que venez-vous faire ici? qui vous envoie? et comment avez-vous pu, 
lorsque je dois être au secret, arriver jusqu'à moi? 

— Mon ami, parlons doucement, avec calme. Votre exaltation me fait 
peur. D'abord, à votre dernière question je répondrai que je suis plus surpris 
que vous de la facilité avec laquelle j'ai pu être introduit près de vous. Des 
ordres, païaît-il, ont été donnés pour que vous soyez traité d'une façon toute 
spéciale. Il m'a suffi de dire mon nom, d'assurer que j'étais un ami, que je 
venais près de vous comme docteur et comme consolateur, pour qu'aussitôt 
toutes les portes s'ouvrissent... J'en suis à me demander... qui donc êtes- 
vous? 

— Antony !... fit le malheureux avec amertume... Cette mystérieuse protec- 
tion me poursuit partout... Protection étrange qui ne veut ni me guider ni me 
diriger, ni m'aider avant.., pour me soutenir après... Enfin... que me voulez- 
vous ? 

— C'est M"^ d'Hervey qui m'envoie... 
Antony eut un mouvement et une exclamation. 

— Elle!... oh ! mon Dieu I que vous a-t-ello dit?... 

— Écoutez-moi avec calme; je vous assure que l'état dans Ijequel vous êtes 
m'effraye. - 

— Ne craignez rien, Olivier... 

Il alla voir si la porte était bien ferm^'O, il prit deux sièges qu'il plaça dans 
l'embrasure d'une fenêtre; malgré la température hivernale il ouvrit la croisée 
afin que la vcix ne pût être entendue aux portes de la chambre, et il fit signe 
à Olivier de s'asseoir sur un des sièges ; il avança l'autre tout près et s*y 
assit en demandant anxieusement : 



LE FILS D'ANTON Y. 27 



— Que vons.a-t-elle dit? 

Le docteur Olivier était très embarrassé et surpris par la précipitation de 
rcntretien. Il voulait parler avec calme, exposer prolixemont ce qu'il devait 
dire et il appuya d'abord amicalement sa main sur celle d'Aiitony en disant : 

— Mon cher ami, écoutez-moi avec attention; la mission que J'ai acceptée 
est grave. Je suis médecin, et par conséquent discret. Vous n'avez rien à 
craindre, puisque ma qualité d'ami s'ajoute à mon devoir professionnel. 

Antony avait des mouvements d'impatience. 

Le docteur, se méprenant sans doute, dit pour le calmer : 

— Je vous ai dit que M"'^ d'PIervey était sauvée ; elle vivra : 

— Et c'est justement à cause de cela que j'ai hâte de vous entendre. 

— Laissez-moi vous raconter d'abord ce qui s'est passé. 

— Je vous écoute. 

Et, assis devant son ami, les bras croisés sur la poitrine, d'une main tenant 
un de ses coudes, de l'autre tenant son menton, les sourcils froncés, le regard 
ardemment fixé sur celui du docteur Delaunay, Antony écouta. 

— Je suis envoyé vers vous par M""^ d'Hervey, — c'est ma réponse à votre 
deuxième question. 

— C'est Adèle... c'est M""^ d'Hervey qui vous envoie — reprit sourdement 
Antony. 

— Je viens en son nom vous raconter ce qui s'est passé chez elle, et j'ai 
promis de lui rapporter une lettre de vous. 

Antony eut un mouvement, puis il dit d'une voix calme : 

— Mon cher ami, merci, racontez-moi ce qui est arrivé après mon départ, 
ce que l'on pense, ce que l'on dit..., ce que dit le colonel d'Hervey et... la cause 
de son retour inattendu. 

Était-ce pour écouter avec recueillement? Etait-ce pour cacher le rouge qui 
couvrait son visage en balbutiant la dernière phrase ? Antony couvrit sa figure 
de sa main et écouta. 

Le docteur dit doucement : 

— Lorsque je vous quittai, au bas de l'escalier, je trouvai M"* d'Hervey 
étendue sur son lit, le colonel à genoux, désespéré. Je crus d'abord qu'ainsi 
que vous me l'aviez déclaré, la pauvre femme était morte. Au premier ôxamen 
je constatai avec joie que la lame, pénétrant au-dessus du sein, avait dévié sur 
la troisième côte... En somme, M""^ d'Hervey était gravement, mais non mor- 
tellement blessée. Je pouvais répondre d'elle. 

— Tant pis ! ragea Antony. 

— Que dites-vous làl... exclama Olivier Delaunay. 

— Mon cher Olivier... excusez-moi... Ne cherchez pas l'explication de ce 
cri farouche... Je l'eusse voulue morte, car j'étais décidé à me tuer... 

— Ce n'est pas de l'amour; cela, c'est de la folie... l'amour est dans la vie. 

— Ne cherchez pas à me comprendre... dites-moi ce que dit le colonel. 



28 LE FILS D'ANTONY. 



— Le colonel? Eh! le malheureux, vous savez bien qu'il n'en dit guère 
plus qu'il n'en pense — et c'est peu. 

— Je ne plaisante pas, mon ami... Gela est grave... Que pense-t-il?... Que 
dit-il... d'elle... de moi ? 

— De vous? il vous excuse, et, si vous sortez d'ici, vous aurez là l'homme 
qui vous proposera assurément ce que vous recherchez : la mort. Il vous 
provoquera. > 

— Et pourquoi? demanda anxieusement Antony. 

— Gomment! pourquoi? exclama Olivier; mais parce que vous avez osé 
lever les yeux sur sa femme, parce que vous avez tenté hier, par un crime, 
d'en faire votre maîtresse. 

— A.h ! fit Antony avec un soupir de soulagement, pour cela... seulement? 
Le docteur le regardait avec étonnement. Antony s'empressa de dire : 

— Vous ne me comprenez pas, mon cher Olivier. — J'aimais, j'aime, j'ai- 
merai toujours M*"^ d'Hervey. — Je pouvais la tuer et me tuer après. Je faisais 
à mon amour de grandes funérailles... Je l'entraînais dans la tombe avec son 
passé de femme honnête, de femme qui avait préféré la mort à la honte... Ge 
vieux soldat pouvait croire que sa femme avait fauté et cette idée... cette idée 
que j'aurais été la cause du malheur et de la honte d'Adèle me bouleversait... 
Vous me dites que le colonel est convaincu de la pureté de sa femme... Vous 
m'assurez qu'il a pour la pauvre sainte que j'ai voulu tuer le même respect, la 
même estime... C'est la cause de mon exclamation. Mais, qu'importe ce que je 
deviendrai ; je suis un fou, un malheureux, un déclassé, un bâtard, qu'un crime 
monstrueux vient de souiller. Je veux mourir. 

— Vous dites des folies... un moment de délire, de folie, ne peut vous faire 
condamner... 

— Je vous en supplie, ne causons pas de moi, mais d'elle... Que dit-on dans 
le monde?... 

— Je n'ai vu personne... Je suis sorti de l'hôtel pour venir ici — mais ce 
que pense, ce que dit le colonel — ce que vous m'avez déclaré, voilà ce qu'on 
dira... On plaindra la pauvre femme, on l'estimera davantage; quant à vous, 
tous ceux qui ont un cœur vous pardonneront... 

— Merci, mon ami — mais la vie depuis longtemps me pèse trop pour que: 
l'avenir puisse m'inquiéter... 

— Ne parlez pas ainsi. D'autant que ce que je dis est sans intérêt. Parlons, 
de cette affaire. Que se passe-t-il encore? — Une instruction va-t- elle être 
commencée? 

— Oui. Vu la faiblesse de la malade, j'ai refusé de la laisser interroger, et 
il m'a paru qu'elle désirait avoir... des nouvelles de vous, avant de répondre 
aux juges instructeurs. 

Antony regarda fixement le docteur qui soutint le regard en souriant. Il 
baissa les yeux et il dit : 

— C'est vrai?... 



LE FILS D'ANTONY. 29 



— M""^ d'Hervey voudrait une lettre de vous... 

Antony se tournait pour cacher la rougeur qui couvrait son front ; le doc- 
teur continua le plus simplement du monde : 

— J'ai bien compris le sentiment qui dirige la noble femme, elle voudrait 
ne pas vous charger, aider par sa déclaration à vous sauver si cela est possible, 
et appuyer vos moyens de défense... Gela ne doit pas vous étonner, puisque 
vous connaissez la femme. 

Antony encore une fois regarda le docteur pour s'assurer que ce dernier ne 
mentait pas... Il le crut, car il dit : 

— Oui, c'est une noble et sainte femme..., et nous allons nous hâter, puisque 
d'un moment à l'autre, on pourrait me mettre au secret. Avant d'écrire, voulez- 
vous, docteui , me permettre de vous adresser quelques questions ? 

— Demandez. 

— En revenant à elle, qu'a-t-elle dit? 

— Je ne vous comprends pas. 

— Lorsque M""^ d'Hervey a repris connaissance, quels sont les premiers 
mots qu'elle a prononcés? 

— Ohl cela m'a effrayé... elle a jeté un long regard autour d'elle et elle a 
dit : « Je veux mourir ! » 

Antony eut un tressaillement et un sourire heureux, et il répéta : 

— Elle voulait mourir I . . . Mais , vous l'avez dissuadée , vous l'avez 
consolée?... 

— La pauvre femme avait vu son mari près d'elle, elle croyait, puisque l'on 
vous avait surpris avec elle, qu'on l'accuserait, et elle préférait la mort à cette 
honte. Mais, en entendant son mari, et en constatant que ce qui s'était passé 
était connu, en apprenant que vous aviez nettement déclaré devant tous avoir 
tenté de l'assassiner parce qu'elle résistait à votre passion, ^qu'elle avait mieux 
aimé mourir que de succomber, elle voulut vivre. 

— Ah ! fit Antony, elle consenti... Il se reprit aussitôt : Elle désire vivre 
maintenant, la pauvre chère âme ! 

Ces derniers mots ^étaient dits avec tant d'émotion que le docteur le 
regarda. 

— Elle est jeune, elle est belle, elle est adorée, elle a vu la mort de si près 
qu'elle peut désirer la vie. 

— C'est vrai 1... Docteur, je vais écrire ce qui s'est passé... ou, du moins, — 
ce que je la supplie, je la supplie, vous entendez, de déclarer pour... me sau- 
ver, fit-il avec une voix et un sourire singuliers. 

Et le jeune homme se disposait à se mettre devant sa table pour écrire. — 
Mais, quoique enfermé dans un des petits logements de la Conciergerie, qui 
servaient alors aux prisonniers de quelque importance personnelle, il trouva 
bien la table, mais non ce qu'au théâtre on qualifie : tout ce qu'il faut pour 
écrire. 

Ce simple détail suffit à changer son idée. A quoi bon écrire ? Tout ce qui 



30 LE FILS D'ANTPNY. 



se passe dans une prison est vu et su; il suffit de parler, de charger quelqu'un 
de porter sa parole; la lettre n'est utile que lorsqu'il est impossible de corres- 
pondre avec le dehors par un intermédiaire quelconque. Le premier mouve- 
ment d'Antony avait été de fouiller dans sa poche, pour chercher dans son 
carnet et du papier et un crayon. Mais, bien qu'on eût été fort respectueux 
envers lui, il avait été fouillé au gr .ffe; on lui avait pris sa bourse et son por- 
tefeuille. Il n'avait même pas sur lui de carnet. Il était en tenue de soirée, en 
frac. Antony sortait de la soirée de la vicomtesse de Lancy lorsqu'il s'était 
introduit chez M""^ d^Hervey. 

Semblant prendre un parti, il dit au jeune docteur: 

— Mon cher Olivier, vous êtes mon meilleur ami, vous êtes un ami commun 
à M""® d'Hervey et à moi. Vous m'avez toujours témoigné la plus affectueuse 
sympathie, malgré mon mystérieux état civil. — Vous n'avez pas dédaigné le 
bâtard... 

— Oh ! mon cher Antony, fit le di^cteur, lui prenant les mains, j'étais fier 
d'être votre ami. 

— Vous étiez... dit Antony, relevant le mot avec amertume. 

Mais Olivier, tout rougissant, lui saisit plus aficctueusem.ent les mains, 
protesta : 

— Je suis fier d'être votre ami.., et la preuve est ma présence ici... 

— C'est vrai.,, c'est vrai, excusez-moi... je suis injuste! Ah 1 je souffre 
tant ! 

Il y eut un grand silence, deux minutes, au bout duquel Antony reprit : 

— Je vais, mon cher ami, vous di'e ce que je dirai au juge d'instruction 
qui m'interrogera; vous le répe^terez à M™^ d'Hervey. Ce que je vais vous dire 
est la vérité, je ne veux pas qu'elle supplie pour moi. Fier de mon crime..., je 
veux en subir le châtiment... peut-être le devancerai-je... 

— Que me dites-vous là?... 

— Ne parlons pas de moi, écoutez: lorsqu'on m'interrogera sur le mobile 
de mon crime, je dirai que j'aimais M""* d'Hervey, que je l'avais connue jeune 
fille, que j'avais rêvé de l'épouser ; Jeune, n'écoutant que mon amour, ma pas- 
sion, j'avais cru qu'il était possible qu'une famille donnât son entant à un 
homme sans nom, du moment où elle pouvait s'assurer que cet homme était 
un honnête homme. 

— Vous avez aimé M""^ d'Hervey autrefois? 

— Oui, nous nous sommes connus presque enfants; je Taimai, je crus 
qu'elle m'aimait, et lorsque je pensai à l'épouser, — « un homme se présenta 
« qui me fit souvenir de ce que j'éiais; qui lui offrit un rang, un nom dans le 
« monde, et qui me rappela à moi que je n'avais ni nom, ni rang à offrira 
« celle à qui j'aurais offert mon sang... A ses parents, il fallait un nom. Et 
« quelle probabilité qu'ils préférassent à l'honorable baron d'Hervey, le pauvre 
« Antony. — Alors je demandai à A<ièle quelques jours: un dernier espoir me 

.« restait. Il existe un homme chargé, je ne sais par qui, de me jeter tous les 



LE FILS D'ANTONY. 31 



« ans de quoi vivre un an. Je courus le trouver; je me jetai à ses pieds, des 
« cris à la bouche, des larmes dans les yeux ; je l'adjurai, par tout ce qu'il 
« avait de plus sacré, Dieu, son âme, sa mère... il avait une mère, luil — de 
« médire ce qu'étaient mes parents... ce que je pouvais attendre ou espérer 
« d*eux... Je n'en pus rien tirer. Je partis comme un fou, comme un désespéré, 
« prêt à demander à chaque femme : N'êtes-vous pas ma mère?... Les autres 
« hommes ont un frère, un père, une mère... des bras qui s'ouvrent pour qu'ils 
« viennent y gémir... Moi, je n'ai pas môme la pierre d'un tombeau où jt' 
« puisse lire un nom et pleurer. » - 

Et le malheureux sanglotait, désespéré, écrasé par cet abandon, qui avait 
été le malheur de sa vie. Vivement ému, Olivier lui dit : 

— Antony, calmez-vous, vous m'effrayez, il vous faut toute votre raison, 
pour vous sauver. 

— Et qui vons parle de me sauver, moi?... J'ai assez vécu... et ne désire 
que racheter le mal que j'ai fait en sauvant celle que ma folie a compro- 
mise... 

— Pour Dieu, soyez calme ! 

— Je continue, je dirai au juge : « C'est alors que le colonel d'Hervey 
« demanda sa main. Si vous saviez combien le malheur rend méchant, com- 
« bien de fois, en pensant à cet homme, je me suis endormi la main sur mon 
« poignard... et j'ai rêvé de Grève et d'échafaudl » 

— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux I 

— « Je partis, je revins... il y a trois ans entre ces deux mots... ces trois 
« ans se sont passés je ne sais où ni comment; je ne serais pas même sûr de 
« les avoir vécus, si je n'avais le souvenir d'une douleur vague et continue ; 
« je ne craignais plus ni les injures, ni les injustices des hommes... je ne 
« sentais plus qu'au cœur, et il était tout entier à elle. Je me disais : Je la re- 
« verrai, il est impossible qu'elle m'ait oublié, je lui avouerai mon secret... » 

' — Pauvre ami ! — dit le docteur avec émotion. 

Antony avait déchiré son col, déchiré son jabot; sa main sur sa poitrine 
iiue déchirait ses chairs ; il semblait qu'il voulût écraser son cœur. 
D'une voix sourde, il reprit : 

— Je revins, je la revis, je lui parlai. Elle appartenait à un autre. Oh! 
quelle haine j'ai pour celui-là. Que mon sang coule sous ma main ou sous celle 
du bourreau, p'eu m'importe î il ne rejaillira sur personne et ne tachera que 
le pavé. Cette femme m'avait dit qu'elle pouvait m'aimer et tout était perdu. 
C'était impossible. J'ai voulu la revoir ; j'ai appris qu'elle avait une fille., oh I 
ragel mais son mari la voyait à peine et vivait loin d'elle. Elle était aban- 
donnée. Cet homme ne l'aimait pas, ou du moins l'aimait paternellement, et 
ces relations de cet homme déjà âgé avec celte enfant me répugnaient et me 
semblaient incestueuses. 

Mais Adèle était presque libre, et, plus amoureux que jamais, je résolus 
de reprendre cette âme que l'on m'avait volée. Je voulais Adèle, fût-ce au prix 



32 LE FILS D'ANTONY. 



d'un crime. De ce jour je n'eus plus ma raison. Quand la jeune et honnête 
femme s'aperçut des poursuites dont elle était l'objet, qu'elle me devina décidé 
à tout, peut-être se sentant faiblir, elle voulut fuir, elle voulut aller retrouver 
son mari à Strasbourg. Je la suivis, je la rejoignis à Ettenbeim, et là je me 
traînai à ses pieds... 

— Ah ! vous l'avez retrouvée ? 

Antony passa deux fois ses mains sur son front, puis, après une pause, il 
dit'lentement: 

— Vous faites allusion aux médisances du monde...* Oui, j'ai retrouvé 
jyjme d'Hervey ; je lui ai dit que si elle consentait à revenir à Paris — car, c'est 
absurde, mais je suis jaloux de M. d'Hervey et je souffre moins, parce que je 
sais qu'il vit loin de sa femme et n'est presque qu'un père pour elle — je m'en, 
gageais à ne plus la tourmenter, j'éviterais de lavoir, elle ne me rencontrerait 
jamais. Autant de mensonges auxquels je croyais. Elle vint à Paris... 

Antony s'arrêta quelques secondes, puis reprit avec intention : 

— Elle revint à Paris seule... vous entendez ? J'arrivai quelques jours 

après. Nous vivons dans le monde; nous nous rencontrâmes forcément, et, 
malgré mes promesses, mon amour fut plus fort que ma raison... Je la pour- 
suivis de nouveau. Quand je la vis, il y a quelques jours, je la suppliai de 
m'écouter. 

— Il y a quelques jours... où? 

Antony rougit et balbutia en tournant la tête : 

— Oui quelques jours... où.:, je ne sais plus... elle refusa. Alors, je lui 
écrivis ; j'aimais, je voulais qu'elle répondît à mon amour... et je la priai de me 
donner une réponse catégorique... le soir, chez M""* de Lancy... Vous y étiez... 
La femme ne se souvint plus de la jeune fille... elle m'éconduisit sèchement, 
me disant même... qu'elle avait informé son mari de mes poursuites... et qu'il 
devait revenir le lendemain. 

— Que me dites-vous là?... 

— La vérité... et vous savez le reste. Je résolus à tout prix d'avoir avec 
Adèle un dernier entretien avant le retour du c Lionel, décidé, si elle me 
repoussait, à la tuer et à me tuer après. J'étais fou en sortant de chez M"* de 
Lancy; longtemps j'errai dans le faubourg Saint-Honoré, me demandant ce 
que je devais faire. D'abord, je pensai à aller au-devant du colonel d'Hervey, 
provoquer une rencontre. Mais, si je tuais le colonel, elle ne consentirait pas 
à me revoir-, et, si j'étais tué, elle était toujours à lui... à lui ! Oh! si vous vous 
doutiez de ce que je souffre à cette seule pensée qu'un autre peut la prendre 
entre ses bras, poser ses lèvres sur ses lèvres... Oh!... 

Et Antony passa la main sur son front, comme s'il voulait échapper à 
cette cruelle vision. 

— Enfin, un matin, je me décidai à entrer, convaincu que des ordres étaient 
donnés pour m'éconduire, si je me présentais, et assuré que, demandant à cette 



LE FJLS D'ANTONY. 



3fi 




Je suis entré dans le jardin. (Page 34.) 

heure à voir M-"» d'Hervey, on me considérait comme un fou, cependant abso- 
lument décidé à en finir avant le retour du colonel... 

— Qu'entendez-vous par « en finir »? interrompit le docteur. 

— En finir, c'est-à-dire mettre en demeure Adèle d'abandonner tout, de me 
suivre, ou latuer pour me tuer après. Je n'admets pas que je pouvais être 
l'amant d'une femme, de laquelle j'essuierais sur ses lèvres les baisers de son 
mari. A moi tout entière... Je reviens au fait. Je suis entré chez M"^' d'Hervey 
par les jardins de l'hôtel qui donnent sur les Champs-Elysées. 



34 LE FILS D'ANTONY. 



— Vous aviez donc une clef?... 

Antony fut tout décontenancé, et il parut fâché de la question, à ce point 
que le docteur dit aussitôt : 

— Mon ami, vous me faites le récit que vous devez faire au magistrat qui 
vous interrogera... Cette question vous sera faite... 

— Oui... oui, je le sais... et avec un embarras visible, il continua : Mon 
Dieu, j'ai fait ce que font les filous, je me suis servi d'un crochet... acheté à 
un serrurier et que j'ai jeté après. Je suis entré dans le jardin, la porte de la 
serre était toujours ouverte, — il se reprit bien vite — était probablement 
toujours ouverte la nuit; je gagnai par la serre l'escalier dérobé des apparte- 
ments de M""* d'Hervey. J'arrivai... 

A ce moment Antony sembla se recueillir, comme s'il voulait bien reconsti- 
tuer la scène. Au bout d'une longue minute, il reprit : 

— M*"^ d'Hervey était dans son cabinet de toilette, achevant de se dévêtir. 
Surprise, effrayée, elle jeta un cri, je lui répondis par mon nom. Elle se sauva, 
elle voulait probablement appeler, car elle traversa sa chambre et arriva à 
sonboudoir. C'est laque je la rejoignis. Elle allait ouvrir la porte pour appeler 
dans l'antichambre. Je me plaçai devant cette porte. Je la suppliai, je me 
traînai à ses genoux ; elle me dit que j'étais un misérable, qu'elle attendait son 
mari. Elle me dit qu'elle me haïssait; que sais-je? elle m'exaspéra, je devins 
fou, elle criait, je me jetai sur elle, et j'étouffai ses cris. En la sentant dans 
mes bras, presque nue, mes sens s'enflammaient; j'étais fou, j'étais fou... cela 
est atroce à dire, je ne regrette rien!... Elle se débattait, elle criait, je la 
traînai vers sa chambre... Elle s'évanouit. C'est alors que j'entendis les portes 
s'ouvrir, puis la voix du colonel... Quelques minutes de plus, Adèle était à 
moi... On enfonçait la porte... le mari voulait m'arracher sa femme... fou de 
rage et de passion, ne voulant pas, puisqu'elle ne pouvait être à moi, qu'elle 
appartînt à personne, je tirai mon poignard et je la frappai. Elle tomba. C'est 
alors que le colonel parut... J'allais me faire justice lorsqu'on se précipita 
brutalement sur moi. 

Pâle, tremblant, au moins autant qu' Antony, le jeune docteur regardait son 
ami, atterré par ce qu'il venait d'entendre, et il dit : 

— Oh I malheureux, qa'avez-vous fait ? 

Antony se dirigea vers la fenêtre. Il plaça son front brûlant contre les 
vitres glacées, il mordillait ses lèvres, ses doigts s'agitaient fiévreusement, il 
semblait en proie à une crise nerveuse, et paraissait éviter de rencontrer le 
regard de son ami. On eût pu croire qu'il redoutait de nouvelles questions. 

Le docteur Delaunay était comme accablé sur sa chaise, il hochait la tète 
avec désespoir. 

Il y eut un long silence, qui fut troublé par l'arrivée du guichetier, 
venant chercher le docteur Delaunay. L'heure réglementaire était passée, la 
Tisite ne pouvait se prolonger. Le docteur se leva, il alla prendre la main de 



LE FILS D'ANTONY. 35 



son ami, en exhalant un long soupir. Antony, semblant se dompter, lui dit à 
voix basse, de façon à n'être pas entendu du guicûetier : 

— Vous la verrez ce soir? 

— Oui, je vous le promets. 

— Vous lui raconterez fidèlement ce que je vous ai dit?. 

— Je vous l'assure... N'avez-vous rien à ajouter? 

— Rien... Vous êtes un honnête homme... Vous êtes mon ami; je n'ai pas 
de recommandation de discrétion à vous faire pour le monde. 

— Ne craignez rien; à elle seule je parlerai. 

— Si cela est possible, venez me voir demain. 

— Je vous jure que je ferai tout ce que je pourrai pour cela. 

Ils se serrèrent encore la main. Antony l'attira plus près de lui et lui dit 
très bas : 

— Une grâce, mon ami, pour elle, pour moi, il ne faut pas que je passe en 
cour d'assises... Demain apportez-moi une arme. 

— Malheureux!... 

— Pensez-y toute cette nuit... Consultez Adèle et vous ferez ce que je 
vous demande... 

— Oh I mon Dieul mon Dieu ! fit le jeune docteur, se sauvant... 

Le guichetier ferma la porte... Lorsque Antony n'entendit plus rien... il 
hocha la tête, se laissa tomber sur son lit, et pleurant il dit avec amertume : 

— Elle a pensé à elle... d'abord! Moi, je suis le sacrifié... et pour elle, la 
première fois de ma vie, j'ai menti... Oh ! que cela est épouvantable de con- 
struire un mensonge... et, que la mort vaut mieux que la vie au milieu de ce 
monde 1 



CHAPITRE III 



OU CIS QUI EST VRAI DEVIENT IN"STIAISEMBLABLE 



Tout bouleversé par ce qu'il avait entendu, le docteur Olivier remonta 
dans sa voiture, ordonnant au cocher de le conduire à l'hôtel d'Hervey. Pendant 
le trajet de la Conciergerie au faubourg Saint-Honnré, il réfléchissait à ce 
qu'il venait d'entendre, se demandant si c'était bien là la vérité. — Depuis 
longtemps il connaissait Antony — c'est-à-dire depuis sept ou huit ans; ill'avait 
connu presque enfant au quartier Latin Le docteur avait environ trente ans. 
Antony n*avait pas vingt-cinq ans. Il avait donc environ dix-sept à dix-huit ans 
lorsqu'il l'avait connu. Il avait été pris de sympathie, lui gai, joyeux, pour ce 
jeune homme sombre, fatal, blasphémateur, paradoxant sans cesse. 



36 LE FILS D'ANTONY. 



Aiitony lui avait souvent raconté son histoire, ou plutôt son mystère. Il 
avait toujours été entouré d'étrangers avant d'entrer au collège, et il n'en était 
sorti que pour suivre les cours et mener la vie indépendante du quartier 
Latin. Il ignorait d'où lui venaient son prénom et la pension assez large 
de laquelle il vivait; il ne connaissait, comme il le lui avait répété, que 
l'homme d'affaires, sorte d'intendant, qui lui servait cette pension. 

Ils s'étaient souvent rencontrés depuis dans le monde. C'est là qu'Antony 
était devenu passionnément amoureux de la belle Adèle de Chambly, une 
adorable jeune fille sortant depuis quelques mois du couvent. C'avait été 
un amour farouche, qui d'abord avait effrayé la jeune Adèle, puis l'avait 
charmée parce qu'il n'avait pas la banalité des autres. Au milieu du monde où 
il paraissait étrange, elle avait trouvé cet homme supérieur; elle l'avait re- 
marqué parce que son regard ne s'adoucissait que lorsqu'il se fixait sur elle ; elle 
le distinguait de le voir triste et sévère au milieu des autres, élégants et nuls. 
Il ne parlait pas comme eux pour redire une banalité, sa galanterie avait 
d'autres expressions que celles qu'on répétait sans cesse autour d'elle. Elle 
l'aimait enfin : amour d'enfant bien profond et bien pur. 

Le docteur Delaunay avait assisté à tous les prodromes de la passion qui 
devait conduire Antony jusqu'au crime et, à cette heure, seul dans sa voiture, 
vivement impressionné par l'entretien qu'il venait d'avoir, il se rappelait tout 
cela. 

Son ami lui avait-il bien dit toute la vérité ? Dans le monde, on racontait tout 
bas que depuis quatre mois Antony était l'amant de M"^^ d'Hervey, le docteur 
l'avait cru : la chose lui paraissait si naturelle ! Adèle vivait presque aban- 
donnée, livrée à elle-même à l'âge où le cerveau pense, où, la chair brûle. 
Avec son mari, elle n'avait connu de l'amour que ses brutalités. On s'expliquait 
aisément que, s' étant retrouvée en cet état devant celui qu'elle avait aimé, que 
le romanesque de sa vie et l'absence de trois années avaient poétisé, elle eût 
succombé — et encore on avait raconté sur cette faute tout un roman, auquel 
Antony, quelques minutes auparavant, avait fait allusion. 

Résistant à Antony, voulant échapper à ses poursuites, seule près de lui, 
redoutant de ne pouvoir se défendre, elle avait voulu aller retrouver son 
mari, et elle était partie pour Strasbourg, — un long voyage à cette époque. 
Antony l'avait poursuivie, l'avait rejointe. Cette partie de l'histoire qu'on 
racontait était vraie, puisque le jeune homme venait d'en faire le récit à son 
tour. Mais où l'aventure différait de ce que disait le monde, c'était justement 
à cet endroit. — A la soirée de M""" de Lancy, à la grande confusion d'Adèle 
et à la rage d' Antony — que tous avaient remarqué — une femme à langue 
de vipère, très redoutée à cause de ses médisances, M"'^ de Camps avait 
dit: 

« Il y a encore des amours profondes, qu'une absence de trois ans ne peut 
« éteindre, des chevaliers mystérieux qui sauvent la vie à la dame de leur 
« pensée, des femmes vertueuses qui fuient leur amant, et comme le mélange 



LE FILS D'ANTONY. 37 



« du naturel et du sublime est à la mode... des scènes qui n'en sont que plus 
« dramatiques pour s'être passées dans une chambre d'auberge. » 

Et cette allusion, la vipère l'avait préparée en racontant quelques minutes 
avant l'arrivée d'Adèle chez M""* de Lancy : 

« M™* d'Hervey rentre dans le monde, qu'elle a quitté, sous prétexte de 
« mauvaise santé, depuis trois mois, depuis son départ... son aventure dans 
« une auberge, que sais-je, moi?... Gommentl vous recevez cette femme! » 

Olivier Delaunay se souvenait de la scène. Etait-ce vrai? Antony, rejoi- 
gnant M°"^ d'Hervey à Ittenheim, avait-il passé la nuit avec elle dans cette 
auberge? De ce jour, c'est-à-dire depuis près de quatre mois, était-il son 
amant? Il avait affirmé le contraire, et, à cette heure, il avait tout intérêt à 
déclarer qu'il était l'amant de M'"'' d'Hervey. Ce pouvait être une circonstance 
atténuante ; il échappait ainsi à l'accusation qui allait être visée, précédant 
celle d'homicide, de tentative de viol. 

Non, le monde se trompait, les médisants calomniaient. Antony aimait folle- 
ment M""** d'Hervey, celle-ci avait pu être coquette avec lui, mais le malheu- 
reux disait la vérité, — le docteur en était convaincu, — il n'était pas son 
amant. Se trouvant chez sa maîtresse, il aurait fui, il se serait caché, il ne 
l'aurait pas tuée, le mari n'était pas un rival redoutable. Non, cela était fou! 
La vérité était bien plus terrible, il était forcé de s'y rendre. C'est parce que 
l'honnête et noble femme lui résistait ; c'est parce qu'elle ne voulait pas céder 
à sa passion, parce qu'elle appelait au secours, que tout le monde allait savoir 
l'odieuse tentative dont il s'était rendu coupable ; c'est parce qu'il avait compris 
en une minute qu'il était à jamais perdu aux yeux de tous, qu'il serait con- 
damné, haï et méprisé, qu'il avait voulu tuer celle qu'il aimait et se tuer après. 

— Gela est absolument logique, , — concluait le docteur, et il n'y a qu'un 
moyen de le tirer de là, si M'"* d'Hervey, ainsi qu'elle semble le désirer, la 
noble et sainte femme, nous aide — il faut plaider un accès de folie, très facile 
au reste avec son passé, ses façons, ses allures, son caractère fantasque... Et 
je ne ferai pas acte d'ami en l'affirmant ; je dirai ma pensée, car il faut que 
l'outrage de cette harpie de M"^^ de Camps lui ait bouleversé le cerveau. Ne 
pouvant se venger sur personne, se sentant pris dans cette calomnie, il a eu 
un accès de folie; pour s'être introduit, ainsi qu'il le dit, chez M'"^ d'Hervey, il 
fallait avoir perdu la raison. 

Le jeune docteur, malgré les invraisemblances du récit d'Antony, était 
convaincu cependant que M""" d'Hervey n'avait jamais succombé, et il était 
prêt, si cette question était soulevée, à défendre la noble victime. Il arriva 
rapidement à l'hôtel, et se rendit dans la salle à manger où le colonel, après 
son repas, s'était endormi dans un fauteuil. Il s'éveilla en l'entendant ouvrir 
la porte : 

— Ah I c'est vous, docteur. Eh bieni comment va ma pauvre Adèle? 

— J'arrive à l'instant, colonel, ainsi que je vous l'avais promis, et je vais 
monter la voir. 



38 LE FILS D'ANTONY. 



— Allons vile. Excusez-moi, j'étais harassé et je me suis endormi. Mais 
j'avais donné des ordres et l'on veillait. 

Ils sortirent et se dirigèrent vers le péristyle. En montant l'escalier, le 
colonel prit le docteur par le bras, et, l'arrêtant, il lui dit en penchant la tête 
pour écouter : 

— Qu'est-ce que c'est que ça,., entendez-vous? 

— Je ne sais ; montons, nous allons voir. 

— Qu'est-ce que ce roulement-là? fit le colonel se précipitant. 

Ils arrivaient au premier étage : le colonel allait ouvrir la porte, quand Je 
docteur dit en riant : 

— C'est quelqu'un qui ronfle. 

Le colonel entra et il sacra aussitôt : 

— Tonnerre de Dieu ! hussard I... qu'est-ce que c'est que ça ?... 
Le docteur avait de la peine à s'empêcher de rire. 

Vernet, le hrosseur du colonel, avait placé la banquette de l'antichambre 
en travers de la porte du boudoir et s'était étendu dessus, assuré qu'ainsi on ne 
pourrait entrer chez sa colonelle pendant son sommeil. 

Le brave hussard adorait le colonel d'Hervey, c'était le chien fidèle, craintif 
et dévoué. — Le baron d'Hervey le trouvant endormi, l'avait pris par le bras 
et jeté à terre. Le hussard s'était aussitôt redressé, menaçant, se plaçant sur 
la défensive. En reconnaissant son chef, son maître, ses paupières s'étaient 
abaissées sur son regard chargé d'éclairs, ses bras qui étaient menaçants 
étaient retombés le long de son corps, ses poings s'étaient ouverts ; il se tenait 
droit devant son chef et il tremblait; il était rouge jusqu'aux oreilles. 

Oh ! c'est que le colonel, pendant une grande minute, le secoua comme un 
tapis ; c'est que, pendant cette minute, il dut entendre tous les sacrements et 
toutes les injures. — Aux questions du colonel il répondait niaisement en 
essayant de sourire : 

— Je me suis endormi, mon colonel... 
— - Fainéant, goinfre, salop, traître !... 

— En travers de la porte, à cause de la consigne... 

— Misérable I quand avec le bruit que tu fais en ronflant tu empêchais 
M""^ d'Hervey de reposer. 

— Pardon, mon colonel... 

Ce fut le docteur qui intervint ; le soldat enleva la banquette et la porte en 
s' ouvrant laissa voir le minois effrayé de la femme de chambre ; elle accourait 
au bruit et venait réclamer le silence. Aussi le colonel menaçant son hussard 
qui ne disait mot s'écria-t-il : 

— Tu vois, idiot, ce que tu fais... Madame est plus malade... à cause du 
bruit, n'est-ce pas?... tu entends, imbécile 1 Oh ! mais tu payeras ça... 

Le. docteur entraîna le colonel en le suppliant d'être calmp... 

— Nom de Dieu! je suis calme, vous !<» voyez bien, répliqua le colonel, 
j'aurais dû le ficher par la fenêtre... ceae brute... 



LE FILS D'ANTONY. 39 



— Colonel I chut ! 

On ouvrit la porte de la chambre, et aussitôt le colonel, obéissant, se redressa 
et serra les lèvres, comme s'il redoutait que sa colère n'allât au delà de sa 
volonté. Dirigés par la femme de chambre, ils entrèrent à petits pas dans la 
chambre, malgré le tapis, marchant sur la pointe des pieds. 

Le malheureux Vernet restait toujours droit, au salufc, dans l'angle de l'anti- 
chambre, comme stupéfié de ce qui venait de se passer. Le pauvre gars avait 
vingt ans à peine ; il s'était engagé à seize ans, à cette époque où les neuf 
dixièmes des Français ne savaient ni lire ni écrire. Il ne faisait pas exception 
à la règle ; sans métier, sans moyens d'existence, il s'était engagé, préférant 
le bel uniforme et les bottes éperoniiéesàsonbourgeron et à ses sabots. N'ayant 
jamais rien eu à aimer dans sa vie, il s'était pris d'affection pour celui qui 
était le maître, son colonel, celui qui commandait à tous. Pour le baron 
d'Hervey, il se serait fait tuer. Fort, robuste, d'un mouvement il aurait écrasé 
le vieux militaire, et cependant le colonel bousculait le hussard sans que celui-ci 
opposât la moindre résistance. Quand le colonel frappait, le hussard tombait, 
et le brave colonel était convaincu de sa force ; il disait le plus simplement du 
monde: 

— J'ai rossé cette brute de Yernet, hier. 

Ou encore, en s'adressant à lui avec une assurance imperturbable : 

— Vernet, tu sens le battu ; il va falloir encore que je te flanque une 
volée. 

Et Vernet avait des airs de vouloir échapper aux coups qui le menaçaient, 
et il se sauvait en baissant le dos. On pouvait croire que la supériorité morale 
du chef suffisait à dompter la supériorité physique du soldat. Ou, et cela devait 
être, le bon soldat aurait craint de fâcher son chef en se montrant plus fort que 
lui en quoi que ce fût. 

Le pauvre gars, à cette heure, était absolument désolé, désespéré presque, 
il avait manqué à la consigne, et cependant le malheureux brave avait passé 
presque quarante-huit heures accroupi sur le siège de la chaise de poste, tout 
fiévreux de l'inconnu où le menait son colonel, qu'il n'avait jamais vu de si 
étrange humeur. Il était arrivé harassé de fatigue, et une catastrophe épouvan- 
table l'avait bouleversé. Alors, on lui avait donné un poste de confiance : em- 
pêcher quiconque, visiteurs, serviteurs mâles ou femelles, d'entrer dans les 
appartements de sa colonelle. D'abord, il s'était mis en faction sur le palier, et 
comme on lui avait également recommandé d'empêcher qu'on fît du bruit, 
chaque fois qu'un domestique passait, il se précipitait l'air furieux, le poing levé, 
pour le chasser. 

Si bien que, moins d'une demi-heure après, les gens de la maison se disaient 
que Vernet était enragé et faisaient un long circuit pour éviter de passer près • 
de lui. Ne voyant plus personne, n'étant plus occupé par sa garde, le hussard 
s'ennuya, il s'accota le long de la fenêtre, frappant avec ses doigts des sonne- 
ries sur les vitres ; il commença à bâiller, il se plaça dans un coin, — il sentit 



40 LE FILS D'ANTONY. 

que le sommeil allait le prendre, — rien ne bougeait plus dans l'hôtel. Mais 
si pendant qu'il dormirait quelqu'un forçait la consigne ! Et cependant il avait 
beau se raidir, sa tête se penchait, ses yeux se fermaient. 
: C'est alors qu'il eut cette idée qu'il crut lumineuse. 

— Si je me couchais en travers de la porte, je pourrais dormir et gar- 
der l'entrée. Mais on peut passer par-dessus moi. Ah ! sans faire de bruit, 
je place devant la porte la banquette de l'antichambre, .je m'étends dessus, 
la tête sur un des coussins du divan et appuyée juste â la serrure. Au moindre 
mouvement je suis debout, et je pige le pékin au col. Et ça vaut mieux ainsi ; 
avec ces grosses bottes on m'entend aller, venir, remuer. Je suis sûr que ma 
pauvre colonelle ne peut pas dormir, — tandis que, dormant comme tout le 
monde, car tout le monde dort ici, — je ne fais pas le moindre bruit... C'est 

cela. 

Et satisfait de cette idée, le hussard plaça avec les plus grandes précautions 
la banquette devant la porte du boudoir et il s'étendit dessus. Il ne fut pas 
long à s'endormir, car aussitôt un ronflement épouvantable se fit entendre;., 
mais un ronflement eff'rayant... quelque chose comme un feu de peloton. 

Pauvre Vernet, brave hussard I il était bien convaincu que tout était silen- 
cieux. La baronne d'Hervey, effrayée, avait envoyé sa femme de chambre 
s'informer de ce qu'était ce bruit étonnant et persistant. La femme de 
chambre avait été ouvrir la porte du boudoir, qui, s'ouvrant en dedans, — 
Vernet n'avait pas pensé à cela, — lui montrait le hussard endormi et de la 
bouche ouverte duquel s'échappait, comme du pavillon d'un trombone, 
l'eflCroyable cacophonie. — Elle vint le dire à sa maîtresse, qui, malgré son 
état, sourit et lui dit de ne pas éveiller le pauvre diable, mais de bien assem- 
bler les tapisseries. 

Et Vernet faisait de beaux rêves. Son colonel le récompensait, parce qu'il 
venait d'étrangler Antony : sa colonelle, rayonnante de santé, lui disait : 

— Vous m'avez vengée, vous êtes brave, et elle l'embrassait. 

Ah ! dans quel état il était, le bon Vernet ! Il était ruisselant de sueur. C'est 
alors que le colonel d'Hervey l'avait brutalement tiré et jeté sur le tapis et, 
en tombant, il s'était éveillé dans son rêve, croyant que c'était Antony qui se 
redressait;!! avait eu un mouvement de colère... qui s'était apaisé dès qu'il avait 
reconnu et entendu son colonel. 

Il restait toujours atterré devant la porte. 

Le colonel et le docteur étaient entrés dans la chambre. Le baron d'Hervey 
sur le seuil, le docteur interrogeait bas la femme de chambre et semblait sur- 
pris de ce qu'elle lui disait. Il s'avança vers le lit, se pencha sur la malade, 
la regarda quelques instants, et fronça les sourcils. Si faible qu'eût été ce 
mouvement, le colonel Tavait vu, car, s'avançant avec inquiétude, il demanda 
d'une voix sourde : 

— Qu'y a-t-il, docteur, qu'y a-t-il ? 

— Chut 1 fit Olivier Delaunay, en mettant rapidement un doigt sur sa bou- 



LE FILS D'ANTONY 




La femme de chambre était effrayée de son état. (Page 44.) 



Ttv. fi. 



LE FILS D'ANTONY. 



che et en courant vers le colonoL Puis, l'entraînant vers la porte il le poussa 
doucement au dehors. Dans le boudoir il lui dit: 

— Colonel, retirez-vous. Laissez-moi avec la femme de chambre. 

— Ah! bon Dieu! qu'y a-t-il, docteur?.. Gela ne va pas bien? 

— Je vous dois la vérité ! Non... non ! elle va très mal... 

— Ah! mon Dieu !... 

— Chut! taisez-vous!... Sortons, qu'elle ne nous entende pas... en grâce, 
colonel, vous risqueriez de la perdre. 

— Oh ! bon sang de ban Dieu Seigneur I exclama le vieux soldat, cou- 
vrant son visage de ses mains, et sanglotant comme un enfant, puis affolé, se 
sauvant sans savoir où il allait, s'éloignant pour pouvoir gémir et pleurer sans 
être entendu, il murmuï*a... «Mon Dieu! elle est perdue. J'aurais dû veiller 
près d'elle!... » 

Et il passa ainsi devant Vernet sans le voi'\ 

Vernet, terrifié surtout de la phrase qu'il venaitd'entendre, croyait que son 
colonel disait que, s'il avait veillé, il aurait empêché son soldat de s'endormir. 
S'attribuant naïvement ce qui arrivait, il suivit aussitôt son chef, fondant en 
larmes et gémissant : 

— Grâce ! mon colonel... grâce !... ne pleurez pas, tuez-moi I... 
Le docteur était vivement revenu près de la blessée. 

M"»"* d'Hervey était tout à fait transformée, et Olivier ne pouvait s'ex- 
pliquer le changement survenu dans son état. Il l'avait laissée, quelques heures 
auparavant, bien calme, soigneusement pansée, il espérait un rétablissement 
rapide, et, tout à coup, il retrouvait une femme dans un état désespéré. — 
Adèle avait le délire, elle s'agitait convulsivement sur son lit» 

A la suite de l'entretien rapide qu'il avait eu avec la femme de chambre, il 
avait entraîné le colonel au dehors. Revenu près de la malade, il dit à voix 
basse 

— Vous croyez qu'elle a essayé d'arracher l'appareil ? 

— Oh! monsieur, j'en suis presque certaine. Et lorsque je voulais m'appro- 
cher d'elle, elle me repoussait et me disait de la laisser tranquille. Mais cela 
est arrivé tout d'un coup. Elle était calme, elle dormait, ou du moins elle som- 
meillait, puis, s'éveillant en sursaut, elle me cria : 

— Vous souvenez-vous de l'époque du départ du colonel ? 

-— Vous jugez, monsieur le docteur, combien j'étais surprise de cette de- 
mande insignifiante. .Je ne savais que répondre. Elle insista avec violence, gros- 
sièrement, je puis dire, et madame est la douceur même. Je lui répondis 
vite : 

— Monsieur le colonel est parti de Paris il y a six mois. Alors, je l'entendis 
dire : 

— Je suis perdue. 

J'étais effrayée, je me demandais ce que madame pouvait avoir. Je m'avan- 
çai près d'elle, elle me commanda de la laisser tranquille, de la laisser seule. 



44 LE FILS D'ANTONY. 



je l'agaçai, je la tourmentai. Oli ! mais en vous disant cela, monsieur le doc- 
teur, je souffre, j'ai les larmes aux yeux, car jamais madame ne m'a traitée 
ainsi, et je n'y comprends rien. Je pleurai et j'insistai pour rester près d'elle, 
elle me commanda de sortir. Je dus obéir et c'est ainsi que je l'ai retrouvée. 
Pendant que la ^emme de chambre parlait, le docteur avait arraché des 
mains de la malade la couverture. Adèle d'Hervey n'avait plus sa raison, elle 
divaguait et repoussait à la fois et sa femme de chambre et le docteur qu'elle 
paraissait ne pas reconnaître. Olivier Delaunay commanda à la jeune fille de 
l'aider ; celle-ci, obéissant à l'ordre du docteur, tint sa maîtresse qui se débat- 
tait, ne voulant pas être soignée. Le jeune docteur eut une exclamation déses- 
pérée en voyant la chemise de la malade et le lit inondés de sang : la malheu- 
reuse, poursuivant son idée, avait arraché l'appareil qui couvrait sa blessure. 
De cette lutte rapide que nécessita cette consultation forcée, il résulta que la 
blessée retomba sans force sur sa couche et perdit connaissance. 

— Vite, vite, dit le docteur, aidez-moi, je vais la panser. Il lava la plaie, 
replaça l'appareil. La jeune femme était encore sans connaissance, que tout 
était terminé. La femme de chambre était effrayée de son état, mais le docteur 
la rassura en lui disant que cela valait mieux ainsi pour elle^ il fallait la laisser 
revenir doucement comme d'un sommeil ; elle ne penserait peut-être plus à ce 
qu'elle avait fait et croirait avoir rêvé. Seulement il fallait la surveiller atten- 
tivement. Or, M°'^ d'Hervey paraissant endormie, était étendue dans son lit. 
Le docteur, n'ayant plus à s'occuper d'elle et ne voulant plus la quitter jusqu'au 
moment où elle reprendrait ses sens, jusqu'au moment surtout où elle pourrait 
l'entendre, — il l'avait promis à Antony, — attira la femme de chambre dans 
l'embrasure d'une fenêtre donnant sur le jardin, et, parlant à voix basse de 
façon à n'être pas entendu d'Adèle, au cas où elle s'éveillerait, il la questionna 
sur l'état ordinaire de sa maîtresse, recherchant si la crise qui venait de se 
produire n'avait pas une cause particulière. 

Aux premiers mots de la femme de chambre, dans lesquels elle parut re- 
marquer une intention, il crut avoir deviné. Mais ne voulant rien laisser voir, 
il interrogea d'un ton banal : 

— Ainsi, elle vous a demandé si M. d'Hervey était depuis longtemps éloi- 
gné d'elle ? Assurément c'était le délire, le commencement de la fièvre, car 
cela ne pouvait rien signifier : la pauvre femme savait bien que, depuis six 
mois, son mari était à Strasbourg. Six mois, vous m'avez dit? 

— Oui, monsieur, six mois. 

— Depuis ce teaps M'"' d'Hervey vit chez elle, de la vie 1? plus calme du 
monde, s'ennuyant profondément ; à cause de cela, malade ; et justement 
c'est cette vie d'intérieur, ce manque d'exercice qui a amené ce trouble dans 
sa santé. Le mal aujourd'hui s'est logiquement aggravé de cet état anormal. Je 
m'explique maintenant la crise. — Vous avez bien fait de me renseigner. Je puis 
utilement et sûrement agir. 



LE FILS D'ANTONY. 45 



Et le docteur parla longuement et banalement à la femme de chambre : il 
voulait assurément détruire le jugement qu'elle avait porté. Il termina en la 
chargeant d'aller renseigner son maître, M. d'Hervoy, sur l'état de sa femmo, 
disant : 

— M""' d'Hervey vient d'avoir un accès de fièvre ; mais elle ne court aucun 
danger ; elle va mieux. 

La femme de chambre sortit. A peine avait-elle disparu que le docteur eut 
un mouvement de désespoir et dit, en prenant sa tête dans ses mains : 

— Pauvre brave, il voulait la sauver ! et il m'a menti. Oh ! les malheureux! 
les malheureux I à tout prix, il faut les sauver. 

Il revint vers le lit, et soignant M™*^ d'Hervey, au bout de quelques minutes 
il lui fit reprendre connaissance. En ouvrant les yeux, la pauvre femme jeta 
un long regard autour d'elle et elle murmura la phrase qu'elle avait déjà dite : 

— Ah ! je ne peux donc pas mourir ! 

Alors le docteur se pencha vers elle et lui dit : 

— Madame d'Hervey, il faut vivre — il le faut, entendez-vous. 

Elle ouvrit les yeux et regarda Olivier avec étonnement. îl continua : 

— Il le faut, car il faut sauver Antony. 

Prise d'un tremblement convulsif, les yeux hagards, la malade répondit : 

— C'est impossible ! je veux mourir, vous ne savez rien, vous... 
Le docteur Olivier Delaunay se baissa alors sur le lit et lui dit : 

— Il faut que vous viviez... Je sais tout... vous n'avez pas le droit de 
mourir... Vous êtes enceinte des œuvres d'Antony. 

La jeune femme jeta un petit cri et perdit de nouveau connaissance. 

C'était vrai, Antony lui avait menti, et tout s'expliquait logiquement. Le 
jeune homme se sacrifiait, mais il voulait sauver celle qui s'était livrée à lui. 
Il rétablissait ainsi la catastrophe du matin : Antony était venu retrouver sa 
maîtresse chez elle en sortant de la soirée de M""* de Lancy où il avait convenu 
de ce rendez-vous. Il était entré par la porte du jardin des Champs-Elysées, 
porte dont il avait la clef, et par laquelle il s'introduisait quand il le voulait 
chez sa maîtresse, car M'"'' d'Hervey était la maîtresse d'Antony depuis le 
voyage à Ittenheim, qui remontait à plus de quatre mois — et depuis ce temps 
ils affectaient de ne pas se connaître dans le monde — excès de prudence qui 
les faisait remarquer. 

Il était près de sa maîtresse le matin, celle-ci se déshabillait et allait se 
mettre au lit; lui, devait partir avant le jour. Ils causaient de ce qui s'était 
passé la nuit même chez M"« de Lancy, ils venaient d'apprendre que leurs 
relations, qu'ils croyaient si bien cachées, n'étaient un mystère pour per- 
sonne, et ils cherchaient ensemble la conduite qu'ils devaient tenir. On en 
parlait dans le monde, bientôt le mari serait informé. Ils étaient un peu aflolés. 
-- C'est alors que le colonel arriva.— Il était de toute évidence que si le baron 
d'Hervey revenait ainsi la nuit, s'il avait voyagé nuit et jour, sans avoir 



46 LE FILS D'ANTONY. 



annoncé son arrivée, il avait appris quelque chose, il venait surprendre les 
amants. 

Constatant le fait, ils perdirent la tête. C'est alors qu'Antony conçut le plan 
romanesque d'assassiner sa maîtresse en déclarant qu'il l'avait tuée parce 
qu'elle ne voulait pas lui céder. Et, en commettant ce crime, il, sauvait l'hon- 
neur de la femme, il se sacrifiait ; mais sa faute à lui ne pouvait compromettre 
personne; il était seul au monde. Que lui importait la honte d'un crime qui ne 
pouvait rejaillir que sur lui? — Que lui importait le- châtiment? Il était bien 
certain de s'y soustraire. Assurément il ne monterait pas sur l'échafaud, ou ne 
porterait jamais la marque et la casaque du forçat; il avait l'intention de se 
tuer, puisque la seule affection qu'il avait en ce monde était anéantie. 

Tout avait réussi, on croyait à l'innocence de la femme, à l'infamie du 
misérable, mais tout à coup tout se transformait. Adèle devait vivre, Antony 
devait reprendre courage, car de leur amour adultérin, un enfant allait naître. 
Il n'y avait plus à reculer devant le scandale; depuis six mois, le colonel était 
loin d-c sa femme, et celle-ci était enceinte de près de quatre mois et venait de 
sentir son enfant remuer dans ses entrailles. C'est alors qu'Adèle d'Hervey 
avait voulu mourir; c'est alors que, la fièvre de sa blessure aidant, elle était 
devenue presque folle ; elle avait éloigné sa femme de chambre et, restée seule, 
elle avait arraché le pansement de sa blessure, croyant s'éteindre à la suite 
de l'hémorragie. Le docteur était arrivé à temps pour la sauver. 

Tout cela, le docteur l'avait appris dans les questions faites à la femme de 
chambre; mais celle-ci, en parlant de l'état de sa maîtresse, le faisait 
remonter à l'époque du départ du mari, — ce que la seule vue de la malade 
démentait — et le docteur s'était tout de suite expliqué que la malheureuse, 
qui avait douté jusqu'à ce jour de son état, en avait été convaincue en sentant 
remuer ses entrailles. C'est alors qu'elle avait fait cette question, qui avait 
paru baroque à la femme de chambre : 

— Depuis combien de temps M. d'Hervey a-t-il quitté Paris pour se rendre 
à soi;i poste ? 

-- Plus de six mois, madame. 

La blessée avait été atterrée. Le doute n'était plus possible, elle était perdue, 
tôt ou tard son mari saurait la vérité, et elle n'avait même pas la ressource 
d'un crime accompli sur elle, puisque ce crime était nié, puisqu'elle avait 
préféré la mort à l'outrage. Alors, elle avait voulu la mort plutôt que la 
honte. La mort, c'était le secret emporté dans la tombe. 

Tout en prodiguant ses soins à la jeune femme afin de la ranimer, 
le docteur se demandait ce qu'il allait faire. Il avait pensé d'abord à un 
plan qui sauvait tout : la déclaration de la vérité ; c'est-à-dire, Antony étant 
sans parents, sans famille, n'était pas plus attaché à la France qu'à n'importe 
quelle autre nation; M™" d'Hervey n'aimait pas son mari et exécrait le monde 
par lequel la veille elle avait été insultée. L'aveu de la vérité, c'était là mise 
en liberté d'Antony. Elle se sauvait et allait vivre avec son amant, celui qu'elle 



LE FILS D'AJNTÛNY. 



aimait, et elle élèverait son fils. Sa fille était confiée aux soins de son mari. 
C'était un scandale de quelques jours, qu'elle ne subirait pas. — Eh! quoi, le 
mari, c'est la loi commune, était ridicule, et les deux coupables étaient enviés. 
C'est honteux, mais c'est ainsi — le docteur ne jugeait pas, \\ constatait. 

Cependant, ce plan lui semblait si odieux dans sa simplicité, que, lorsque 
Adèle rouvrit les yeux, lorsque son beau regard suppliant se fixa sur lui, il 
n'y pensa plus. 

— Cela va mieux — n'est-ce pas? — ne vous tourmentez pas, je vous 
sauverai. 

— Vous savez tout. — Vous comprenez bien que je dois mourir. 

— Ne dites pas cela... il faut vivre, au contraire. 

— C'est lui qui vous a dit cela. Il le redoutait, il vous en a parlé. 

Le docteur ne savait s'il devait répondre : oui, car alors il s'était servi des 
déclarations d'Antony pour se faire écouter — mais ce moyen lui répugnait 
— et il dit froidement : 

— Non, madame, je l'ai vu à votre état — et j'ai tout compris. — Mon 
Dieu! vous savez, madame, que j'ai l'honneur d'être l'ami d'Antony. J'espère 
que vous me considérez comme tel. Ce secret restera entre nous trois. 

— Mais, comment voulez-vous que je fasse quand mon mari saura la vérité ? 

— Ce que nous ferons, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je trouverai 
bien moyen de vous tirer de là. Ne vous tourmentez pas. Vivez pour votre 
enfant, le colonel ne saura rien — et aidez-moi à sauver Antony, — car 
maintenant il faut que vous viviez tous les deux. 

M°** d'Hervey regardait le docteur avec stupeur. Il semblait qu'elle ne com- 
prenait pas ce qu'elle entendait -, c'est elle qui se demandait si le docteur avait 
son bon sens, ou si elle n'était pas en proie au délire — car ce qu'il lui décla- 
rait si simplement était in-explicable. Elle voulut parler, il l'arrêta en disant : 

— Sur mon honneur... vous m'entendez bien, madame? je m'engage atout 
arranger. Il faut vivre, et pour cela il faut être raisonnable, ne plus vous tour- 
menter; il ne faut pas partir, il faut vous dire: tout se réparera, et vous 
reposer sur cette idée. J'ai beaucoup à vous parler d'Antony. Et, en raison de 
votre état, je ne puis rien vous dire aujourd'hui. Mais vous allez me jurer, il 
le faut, — Antony serait perdu, — vous allez me jurer que vous ne renou- 
vellerez pas la folle tentative que vous venez de faire, que vous voulez vivre... 
que vous avez confiance en moi. Si je savais que vous vous releviez de ce lit 
pour que tout le monde vous considérât comme une malhonnête femme ; si je 
savais qu'un doute pût planer sur votre conduite, je vous le jure, ma- 
dame d'Hervey, j'aiderais à votre mort. 

Adèle prit la main du doc^^r, et l'attirant vers elle, elle dit : 

— Vous me jurez, docteur, que si une catastrophe survenait, vous me 
donneriez de quoi mourir? 

— Je vous e jure... Mais, n'ayez crainte, je vous sauverai tous les deux... 
Et il ajouta en souriant : 



48 LE FILS D'ANTONY. 

— Tous les trois... 

— Merci... Bt Antony? 

— N'en parlons pas aujourd'hui; tout va bien de ce côté; ne vous en 
préoccupez pas. 

Et l'ayant soigneusement recouverte, afin qu'elle s'endormît, le docteur 
s'éloigna, après avoir recommandé à la femme de chambre de ne pas la 
quitter, quoi qu'elle fît ou dît, et de le prévenir aux premiers mouvements. Il 
s'installait dans l'hôtel. 



CHAPITRE IV 



DES ETONNEMENTS DU COLONEL D HERVE Y 



Le colonel d'Hervey attendait désespéré que le docteur sortît de chez sa 
femme; lorsqu'il le vit, il courut au-devant de lui, et demanda avec in- 
quiétude : 

— Eh bien I docteur, cela va-t-il mieux? 

— Oui, colonel, rassurez-vous, la crise est passée. Elle a été plus forte que 
je ne la prévoyais, mais maintenant vous pouvez être tranquille, je réponds 
d'elle. 

— Ah I docteur, merci I 

Et, prenant le colonel à part, le docteur lui dit : 

— La vérité, colonel, c'est que la blessure est peu dangereuse. M™^ d'Her- 
vey a bien plus été touchée par la peur, par l'agression, que par l'arme. 

— Pauvre chère amie, je comprends cela. Mais, docteur, songez que ma 
femme est devenue mère, sans cesser d'être encore une enfant. Je l'ai épousée 
au sortir du couvent. Elle était si timide, si modeste, que je me sentais embar- 
rassé près d'elle, moi brutal, grossier... Nous sommes les natures les plus 
opposées. Depuis trois ans que je suis marié, c'est à peine si j'ai passé trois 
mois près d'elle. Mariée, elle est presque restée jeune fille, elle ne voyait 
guère que des dames, des amies du couvent, elle allait peu dans le monde. 
Vous jugez si la petite sauvage a dû être efirayée en voyant tout à coup un 
homme pénétrer chez elle, la nuit... 

— C'est effrayant. Je crois que le malheureux était fou. 

— Nom de Dieul fou ou non— c'est un abominable gredin— qui payera ça. 

— Colonel, ne vous mettez pas en colère. Il faut que tout soit calme dans 
la maison. 

— Je vous obéis. Vous restez avec moi. 

— Oui, colonel, je passerai la nuit chez vous... ' 



LE FILS D'ANTONY. 



49 




— As-tu fini de pleurer?.., Est-il laid cette brute-là. (Paore 50.) 



— Vous avez peur de complications nouvelles. 

-- Non pas, colonel, je vous en donne ma parole. Je veux, au milieu de la 
nuit, si nous n'avons pas de fièvre, changer le pansement. Il faut que demain 
elle prisse répondre au juge d'instruction... et je redoute ça. 

— Vous le redoutez? interrogea le colonel. 

— Oui... avec la nature impressionnable de M"^^ d'Hervey... 

— Mais, tonnerre de Dieu! il fallait me dire ça. Est-ce que j'ai besoin de 



50 LE FILS D'ANTONY. 



toute cette police-Lî chez moi?... Est-ce que mes afï\iires regardent tous ces 
gens-là? Est-ce que je leur demande quelque chose? 
— La justice est saisie. 

— La justice est saisie... Est-ce que je l'ai demandée, moi? Est-ce que j'ai 
besoin de ces gens-là pour faire mon affaire ? — Que cet Antony soit fou ou 
non, c'est affaire entre nous... Je ne veux pas qu'on interroge ma femme. 

— Colonel, ne vous emportez pas, nous avons d'ici à demain tout le temps 
nécessaire pour aviser à cela... 

— Vous avez raison, docteur; mais vous m'assurez que cette chère Adèle 
ne court aucun danger. 

— Je vous le jure. 

— Le colonel eut un gros soupir de soulagement, et en riant comme s'il 
étouffait de garder si longtemps ses jurons habituels, il sacra : 

— Tonnerre de Dieu! Bon sang! Cent dieux! — Ça va mieux maintenant, 
je respire à mon aise... 

Puis, au bout d'une minute : 

— Docteur, depuis ce matin, vous n'avez rien pris, moi j'ai atrocement 
déjeuné; vous allez me faire le plaisir de dîner avec moi. Nom de Dieu! vous 
m'avez assez tourmenté depuis ce matin, vous n'allez pas me refuser ça. 

— Non, colonel, j'accepte et avec plaisir. 

Le colonel appela Vernet. Quand celui-ci parut, il reprit son ton sévère et 
lui dit : 

— Te voilà, brute, n'est-ce pas que c'est lui qui est la cause de tout? Ayez 
donc confiance en ça maintenant ! Savoir qu'une malheureuse femme est mou- 
rante, et faire un bruit pareil... un orgue de cathédrale !... 

Vernet, l'œil suppliant, essaya de dire : 

— Grâce! mon colonel, je dormais. 

— Tu dormais, tonnerre de Dieu de misérable! je le sais bien et cela 
montre ton cœur ; elle se mourait et tu dormais, toi... tu ronflais. 

Le hussard fît une épouvantable grimace et, fondant en larmes, il gémit : 

— Oui, mon colonel, je suis un misérable, faites-moi grâce. 

— As-tu fini de pleurer?... Est-il laid, cette brute-là? 

— Grâce! mon colonel!... 

— Colonel, pardonnez-lui ; le pauvre diable avait passé deux jours et deux 
nuits. 

— Eh bien ! et moi donc! 

Le docteur n'osa pas dire que le colonel, enfermé dans la chaise, avait pu 
dormir à son aise, tandis que le malheureux, accroupi sur le siège, n'avait eu 
que son manteau pour échapper aux morsures de la bise des nuits d'hiver ; 
mais, connaissant le fond de la nature du vieux soldat, il dit simplement : 

— Ah ! c'est que vous, colonel, vous êtes un ftutre homme que tous ces 
gaillards. 



LE FILS D'ANTON Y. 51 



Le colonel eut un petit mouvement de tète et un sourire modeste en 
répondant : 

— C'est vrai ! Allons, va à la cuisine, et dis qu'on nous fasse dîner le plus 
tôt possible... et tâche d'être plus adroit et plus humain, une autre fois,, nom 
de Dieu! 

Et comme le colonel lui avait familièrement frappé sur l'épaule pour le 
pousser dehors, comme il lui avait souri, le visage du hussard s'épanouit, et, 
la voix tremblante d'émotion, il sortit en disant : 

— Je rattraperai ça, mon colonel... 

Resté seul avec le vieux soldat, le docteur était fort gêné. Il poursuivait un 
but, il voulait parler et il était embarrassé pour aborder le sujet. 11 était 
satisfait déjà de ce point : c'est que le colonel, si cela se pouvait, ne deman- 
derait pas mieux, pour échappera un scandale public, que d'éviter une instruc- 
tion et une enquête, et de réduire l'affaire aux proportions d'un accident ou 
d'une catastrophe intime. Mais ce n'était pas tout, et après quelques minutes 
d'entretien sur l'état de la blessée, le docteur dit le plus naïvement du monde : 

— Quel heureux hasard a fait que justement vous arriviez à Paris ce jour l... 
Si vous n'aviez pas été là !... 

Le colonel fronça aussitôt les sourcils et dit : 

— Ce n'est pas le hasard, docteur, et vous me faites remarquer une chose à 
laquelle je ne pensais pas... J'ai reçu une lettre... 

Le docteur se mordit les lèvres, regrettant sa question pour les doutes 
qu'elle éveillait. 

Le vieux soldat, la figure assombrie, croisant ses bras sur la poitrine, vint 
se placer devant Olivier Delaunay, un peu gèaé de cette attitude. 

— J'ai reçu une lettre là-b>as, me disant que si je tenais à l'honneur démon 
nom, si je redoutais le ridicule, je devais me hâter de revenir ; peut- être, ajou- 
tait-on, serait-il trop tard. 

— Ohl mais c'est une infamie... 

— Je le crois, docteur... Mais... écoutez-moi, vous êtes mon ami... un véri- 
table ami, n'est-ce pas? 

— Ah 1 mon cher colonel, en pouvez-vous douter ? 

Et il serrait affectueusement les mains du baron d'Hervey. 

— Non, je vous crois, bon Dieu, et c'est pour cela que je vous adresse cette 
question : Est-ce que la conduite - je ne dis pas l'inconduite — mais la 
légèreté, l'enfantillage de ma femme pouvait donner lieu à pareilles médi- 
sances ? 

— Non colonel, non ! non I je l'affirme I 

— Est-ce que cet Antony, qui la poursuivait, la compromettait par... 

— Colonel, je vous interromps ; écoutez-moi. Jamais M'"^ d'Hervey n'allait 
dans le monde ; Jamais on n'a pu remarquer qu' Antony la poursuivait, car jamais 
on ne les a vus ensemble. Antony, vous le savez, avait manqué — on le croyait 
— épouser avant vous M"^ Adèle de Ghambly. Lorsque vous dûtes vou&marier, 



LE FILS D'ANTONY. 



se voyant évincé, il disparut. Il est revenu à Paris il y a quelques mois. Des 
misérables ont abusé de ce retour et de votre absence pour inventer ces calom- 
nies Est-ce qu'Antony n'avait pas un grand amour secret pour celle à laquelle 
il avait dû renoncer? Je le crois, mais il cherchait à l'oublier; il l'avait ou- 
blié'^. .Irt le voyais souvent; il n'en parlait jamais. Il allait dans le monde ; 
M"*^ d'Hervey n'y paraissait pas ; les domestiques, qui l'ont connu autre- 
fois, vous affirmeront qu'il n'a jamais franchi le seuil de l'hôtel en votre 
absence. 

— Avouez que ceux qui m'écrivaient étaient bien renseignés, puisqu'on arri- 
vant un homme s'était introduit chez moi. 

La remarque était spécieuse et fit rougir le docteur, mais il se remit aussitôt, 
et répondit impudemment : 

— C'est à croire que les misérables qui vous ont écrit ont organisé ce 
piège. — Je n'attribue la présence d'Antony chez M™'' d'Hervey et son odieuse 
tentative sur elle qu'à un moment de folie, et j'en cherche la cause dans la 
rencontre inattendue qu'il fit de M""* d'Hervey, pour la première fois depuis 
son mariage, à la soirée de M™« de Lancy. — Il a vu M"** la baronne, 
il a voulu lui parler; elle l'aura éconduit; puis, ne voulant pas se trouver 
sans son mari dans un salon en présance de celui qui avait dû l'épouser, 
voulant éviter les médisances (car il cherchait à lui parler). M""® d'Her- 
vey est partie, — Antony, fou de rage, aura eu cette odieuse et absurde 
pensée. 

— Vous avez peut-être raison... Mais, ne parlons plus de cela, fit le colonel 
en passant deux fois la main sur son front, comme s'il voulait chasser lu trouble 
que le doute amenait dans ses pensées... 

On vint annoncer que le dîner était servi. Le colonel, prenant le bras du 
docteur, l'entraîna dans la salle à manger. Vernet ne quittait jamais son colo- 
nel ; pendant que le valet de pied allait prévenir le baron d'Hervey, il attendait 
dans la salle à manger, soigneusement astiqué, ciré, brossé, en petite 
tenue et tout à fait à son aise, un tablier blanc devant lui, une serviette 
sur le bras. C'est Vernet, qui, connaissant les goûts du colonel, le ser- 
vait selon ses désirs, lui versait les vins qu'il aimait, devinait enfin ce dont il 
avait besoin. Un juron indiquait à Vernet qu'il devait enlever l'assiette; un 
sacrc^ment, qu'il devait changer de vin, et, muet, il obéissait, sans jamais se 
tromper. Le chef se contentait d'apporter les plats ; c'était Vernet qui s'occu- 
pait du service. 

Dès qu'ils furent attablés, le docteur essaya de faire parler le colonel ; il 
voulait savoir surtout, si Antony n'avait pas un ennemi qui cherchât à les 
perdre tous les deux ; il venait d'apprendre que le colonel avait été prévenu 
par une lettre des relations du jeune homme ; la délation n'affirmait pas, 
mais mettait en éveil, laissait deviner quel pouvait être l'auteur de cette in- 
famie. 

Se souvenant de la scène qui s'était passée la veille, à la soirée de M"" de 



LE FILS D'ANTONY. 53 



Lancy, il se refusait à accuser la bavarde M°" de Camps. Cette femme pouvait 
être médisante, mais non infâme à ce point ; elle n'avait aucun motif de haïr 
Adèle ou Antony ; elle pouvait, dans le monde, faire du mal en bavardant sur 
l'un et sur l'autre, mais cela était inconscient ; elle pouvait, dans son désir de 
tout savoir, aller au delà de la vérité — ou plutôt dire la vérité -- car ce 
qu'elle avait dit était vrai ; mais entre les rencontars de femmes — les com- 
mérages, disait-on à cette époque — et la dénonciation au mari, il y avait une 
grande différence. C'était une mauvaise et haineuse action de laquelle le doc- 
teur Olivier Delaunay croyait M"* de Camps incapable. 

Une vengeance de femme ? Mais M"* de Camps n'avait aucun motif de se 
venger d'Adèle ou d' Antony. C'était la première fois depuis fort longtemps 
qu'elle les retrouvait dans le monde. C'était la première fois du moins pour 
M""^ la baronne d'Hervey, avec laquelle jusqu'alors ses relations avaient tou- 
jours été des plus aimables. La méchanceté de la veille était unique, et même 
le docteur en cherchait la raison. Cela avait amené une scène terrible: Antony 
s'était penché sur elle, lui avait parlé bas, puis à haute voix il lui avait rendu 
le mal qu'elle venait de faire en disant : 

« Je mettrais en opposition avec cette femme honnête, méconnue, une de 
« ces femmes dont toute la moralité serait l'adresse, qui ne fuirait pas le dan- 
« ger, parce qu'elle s'est depuis longtemps familiarisée avec lui, qui abuserait 
« de sa faiblesse de femme pour tuer lâchement une réputation de femme, 
« comme un spadassin abuse de sa force pour tuer une existence d'homme ; 
« je prouverais enfin que la première des deux qui sera compromise sera la 
a femme honnête, et cela non point à défaut de vertu..., mais d'habitudQ. Puis, 
« à la face delà société, je demanderais justice entre elles ici-bas, en attendant 
« que Dieu la leur rendit là-haut. » 

Ces paroles avaient sifflé dans le salon comme des coups de cravache, et 
M'"*' de Camps était partie, le regard plein de haine, la bouche menaçante. 
C'était là une ennemie irréconciliable, mais cette ennemie datait de la veille, 
et elle n'avait pu, le soir même, envoyer une lettre au colonel, à Strasbourg. 
Le colonel était informé depuis trois jours. Depuis plusieurs jours donc, une 
lettre était partie de Paris. Qui avait écrit cette lettre ? Voilà ce que le 
docteur aurait voulu savoir, car c'était là qu'était le danger pour tout le 
monde. 

En entreprenant de les sauver — Antony, du crime, Adèle, de la faute, le 
colonel, à son insu, du ridicule... et de la douleur surtout, il fallait, dans la 
longue comédie qu'il allait essayer déjouer, que personne ne vînt déranger ses 
plans.- Il ne pouvait réussir qu'à la condition, s'il n'était pas aidé, de n'être pas 
combattu. 

Il était très réservé avec le colonel, il avait wl l'effet produit par le sou- 
venir de la lettre. Le baron d'Hervey était moins confiant, il croyait toujours 
en sa femme, mais il avait un peu dans le cerveau de ce proverbe niais -- dé- 
menti par toutes les catastrophes : pas de feu sans fumée. 



54 LE FILS D'ANTONY 



Le colonel, c'était visible, se demandait depuis vingt minutes ce qui, dans 
la conduite de sa femme, avait pu motiver la délation. Aussi le docteur s'y 
prit-il par tous les moyens pour chasser ce nuage. Le colonel aimait la table, 
bonne chère et bon vin, et il y réussit vite. A mesure que le dîner s'avançait, 
le colonel devenait plus gai, et sans l'entendre, on l'eût pu voir à son visage, 
dans lequel le nez, comme un thermomètre, était envahi par le rouge, aussitôt 
qu'il faisait plus beau dans le cerveau du vieux soldat. 

Le docteur la voyant tout à fait bien lui donna quelques conseils, dont 
nous comprendrons, bien mieux que le colonel, et le but et l'importance, — il 
disait, résumant l'entretien, après avoir trinqué : 

— Colonel, je puis vous affirmer qu'avant dix jours la blessée sera debout, 
sans traces apparentes de la catastrophe. Ne pouvez-vous pas emmener 
M™*' d'Hervey à Strasbourg? 

— Non, je peux l'y emmener quelques jours en retournant, mais je ne 
puis la garder là- bas... Si je n'avais mes amis, le café et le service, j'y 
mourrais d'ennui. La pauvre belle n'y tiendrait pas un mois à ce régime-là. 

— Je suis de votre avis. Voici ce que je vous conseille : Vous l'emmenez 
quelques jours avec vous, puis elle revient ici, au cœur de l'hiver, ce qui n'est 
pas très gai lorsqu'on ne va pas dans le monde. M™* d'Hervey a besoin de 
distractions pour oublier tout ça, — surtout si ce procès a lieu... 

— Sacredié! je crois bien, je ne pensais plus à ça. 

— Paris lui sera insupportable, constamment elle entendra parler de nou- 
veau de cette malheureuse affaire. 

— .11 faut l'éviter, — nom de nom ! — je ne le veux pas, — on va bien nous 
ficher la paix. 

— C'est justement pour cela : il faudrait que M"" d'Hervey, sur mon ordon- 
nance et pour raison de santé, allât passer la fin de la froide maison en Italie, 
à Nice, avec sa fille, sa sœur... 

— Mais c'est une idée ça... 

— Elle partirait dans un mois — reviendrait dans quatre ou cinq. 
Elle ne court aucun danger, je vous le répète, mais elle sera longue à se 
remettre tout à fait... Il faut qu'elle se soigne pendant ce temps au moins... 
et surtout, sous un beau ciel, dans le calme, loin du monde. 

— Mais, sacredié! — vous avez trouvé... Voilà ce qu'il faut qu'elle fasse. 
Eh bien ! docteur, il faut la décider. C'est vous que cela regarde. 

— Vous êtes de mon avis? 

— Mais absolument... Elle échappe ainsi à toutes ces langues de vipère 
et met fin à toutes les calomnies. 

Le dîner se termina en arrêtant le plan du voyage. — Disons-le, si le 
colonel paraissait heureux et assuré, le docteur Olivier Delaunay était 
radieux. 

Le docteur Olivier voyait bien que la confiance du vieux soldat était 
entamée ; la lettre anonyme qu'il avait reçue à Strasbourg, qui l'avait fait 



LE FILS D'ANTONY. 55 



venir rapidement à Paris, en lui dénonçant la conduite de sa femme, — la 
cause, au reste, de tout ce qui était arrivé, — rf^stait comme un point noir 
dans son cerveau. Qu'allait-il advenir d'Antony, lorsqu'il aurait rejoint son 
régiment? Si celui-ci sortait de pris. m, n'allait-il pas, en apprenant que sa 
victime était sauvée, tenter de n(>uvfdlf>s entreprises sur elle, et n était-il cas 
de son devoir de veiller? C'est à cause de cela que le plan du docteur plaisait 
au colonel. 

M""^ d'Hervey, pour raison de santé, quittait Paris, accompagnée de sa 
sœur; elle se' rendait dans les environs de Nice; elle y passait la mauvaise 
saison, elle se trouvait ainsi à l'abri dn celui que le colonel appelait un abomi- 
nable gredin, — et par cela le vieux soldat se trouvait rassuré sur sa santé et sur 
l'existence de celle qui portait son nom. 

Le docteur pouvait ainsi remplir une partie de son plan; la sœur de 
M""^ d'Hervey. Clara, était son amie dévouée, sa confidente. Elle avait toute 
confiance en elle; elle ne lui cachait rien. Or, ce serait pour le mystérieux 
accouchement une aide utile. Adèle d'Hervey, dans cinq mois, mettrait au 
monde un enfant, sans que personne le sût, et, cruelle coïncidence, comme 
son père, le malheureux naîtrait sans nom, sans famille, condamné dès le jour 
de sa naissance à être abandonné et renié par sa mère. 

Mais le docteur ne s'arrêta pas à cela, le but principal était atteint, le plus 
naturellement du monde et, sans que l'ombre d'un doute planât, le colonel 
consentait à s'éloigner de sa femme. Adèle d'Hervey, par cela, était absolu- 
ment sauvée. Olivier se réservait d'exagérer désormais les suites de la 
blessure, afin de pouvoir justifier de l'état maladif dans lequel le commence- 
ment de grossesse allait faire entrer la jeune femme. Puis ce serait, au retour, 
l'explication toute naturelle de sa faiblesse et de sa pâleur. 

Adèle d'Hervey était sauvée, on n'avait plus rien à redouter du colonel, 
complice aveugle de son malheur. Un seul point tourmentait le docteur, une 
menace devant laquelle il fallait se hâter, un ennemi qui devait veiller :[ 
l'auteur de la lettre anonyme. 

Il fallait au plus tôt éloigner le colonel de Paris, il fallait que sa femme 
l'accompagnât pendant quelques jours, afin qu'elle pût veiller autour de lui 
pour éviter une nouvelle lettre qui était à redouter. 

Le docteur reprit l'entretien sur ce sujet en disant : 

— Puisque nous en sommes sur ce point, mon cher colonel, il faut le 
régler, car il y a urgence ; le voyage ferait du bien à notre malade. 

— Je le crois, mais, sacredié ! docteur, elle est couchée ; vous la trouviez, 
il y a quatre heures, dans un état désespéré, et maintenant vous en parlez 
comme s'il n'y avait qu'à commander : Attention ! En avant, marche ! 

— C'est que, monsieur d'Hervey, je crois que la nouvelle de son départ rapide 
de Paris, l'assurance qu'elle échappera aux indiscrétions des gens de justice, 
feront autant que le meilleur pansement, et j'estime que dans quatre ou cinq 



56 LE FILS D'ANTONY. 



jours, en choisissant une bonne chaise de poste, vous pourrez vous mettre en 
route. 

— Gomment! avec moi! Gomment arrangez-vous ça? Vous parliez de 
l'Italie, de Nice. 

— Oui, après, — mais vous partez tous ensemble. 

— Qui, tous ? 

— M""^ d'Hervey, sa fille, sa sœur... 

— Glara... oui, elle est gaie. Mais ils crèveront d'ennui à Strasbourg, ce 
n'est pas là qu'elle guérira, au contraire. 

— Elles n'y séjourneront pas longtemps. Elles passeront quelques jours 
avec vous, le temps de visiter la ville, les environs... 

— Ah! bien, je leur fais voir la cathédrale, les casernes, le Broglie, et je 
les mène un jour à Baden-Baden. 

— C'est ça même. 

Il était tout heureux, le colonel, des plaisirs calmes qu'il allait .donner à sa 
famille. Le docteur continua : 

— Ges dames passent quelques jours près de vous, puis, par la Suisse et la 
haute Italie, un voyage admirable, elles gagnent Nice, — évitant la traversée 
des Alpes en cette saison. 

— Sacredié, vous auriez fait un bon marqueur d'étapes, vous. 

— Gela vous semble-t-il bien, colonel? 

— Mais c'est parfait! Réglez tout cela avec ma femme; on fera prévenir sa 
sœur. Je suis prêt... Mais vous savez, il ne faut pas que ça traîne, je suis venu 
ici sans permission régulière . 

— Demain, nous fixerons l'heure du départ. 

— Mais, j'y pense... il faut qu'elle soit soignée, et si elle quitte son 
docteur? 

Olivier attendait l'observation, il sourit en disant : 

— Mon cher colonel, si j'ai conseillé Nice à notre malade, c'est parce que 
je m'y rends dans une quinzaine, et si je vous prie de l'emmener une dizaine 
de jours à Strasbourg, c'est parce que nous nous retrouverons ainsi à son 
arrivée à Nice — et qu'à Strasbourg je la recommanderai pendant son court 
séjour à un de mes amis, professeur à la faculté de médecine là-bas. 

— Ah! vous pensez à tout... Allons, docteur, un verre... Vernet, va dire à 
Jean d'aller nous chercher dans sa cave une bouteille de chambertin de 1811 
— de la comète, docteur, il a vingt ans de bouteille. Get imbécile-là dit qu'il 
va se gâter et qu'on doit se hâter de le boire, nous allons juger ça... au réta- 
blissement de nrjL pauvre Adèle. 

Le hussard s'était précipité, il revint presque aussitôt précédant Jean, 
qui n'avait pas voulu lui confier la vénérable bouteille. Jean portait ça comme 
un saint sacrement; Vernet, rien qu'en regardant la bouteille, avait des éclairs 
dans les yeux et il passait sa langue sur ses lèvres. Assurément sa pensée 
était ; 



LE FILS D'ANTONY. 



57 




— Tais-toi! C'est moi, Antony! (Page 61.) 

— S'ils pouvaient en laisser un verre au fond de la bouteille l 
Le co/onel suivait d'un regard attentif tous les mouvements de Jean qui 
débouchait la vieille bouteille. L'opération faite, il prit lui-même la fiole 
pour la verser, ce qu'il fit avec une religion qui dénotait un sérieux amateur. 
Ayant empli les verres, il prit le sien, le caressa doucement dans ses mains, 
le tiédissant de la chaleur de sa chair afin d'en dégager le bouquet, puis le 
soulevant un peu en l'air, il cligna de l'œil pour mirer son rubis diaphane, 
puis le secouant légèrement, il le redescendit sous son nez dont les narines 
8 



58 LE FILS IV ANTON Y. 



aspirèrent bruyamment le parfum aimé ; après quoi il y mouilla tout douce- 
ment ses lèvres, et la tête penchée en arrière, le regard vague, lentement, il 
dégusta le vin fameux... 

Ohl qu'il était heureux de hoire, le colonel, et avec quelle joie il dit 
à Jean : 

— Imbécile ! il est exquis ! encore meilleur que l'an passé. Qu'en dites- 
vous, docteur? Voilà un bon médicament pour les malades. 

— Pour ceux qui sont atteints de trop de santé... Maintenant, colonel, il se 
fait tard, vous devez vous reposer ; moi, je vais aller voir ma malade. 

— Très bien, docteur. Vernet va vous conduire, et il viendra me donner 
des nouvelles. 

— C'est cela. 

Quelques minutes après, le docteur était au chevet d'Adèle. 

Celle-ci reposait profondément. Le docteur l 'étudia quelques minutes : «a 
respiration était calme. Ayant doucement pris sa main qui pendait hors du lit, 
il tâla son pouls et le trouva régulier, le visage était souriant pendant le 
sommeil, un songe heureux faisait tout oublier pour quelques heures. Cela 
valait mieux que tous les médicaments du monde ; le docteur se renseigna 
près de la femme de chambre sur ce qui s'était passé pendant son absence, et, 
bien tranquille sur l'état de sa malade, il approcha un fauteuil devant la che- 
minée, et, s'y étendant, il posa les pieds sur les chenets, se préparant à s'in- 
demniser à son tour de sa laborieuse journée ; il dit à la femme de chambre 
qu'elle pouvait se reposer également, mais sur le canapé du boudoir, afin de 
l'avoir tout de suite s'il avait besoin d'elle. 

Est-ce que le docteur redoutait une nouvelle crise? Non, il était calme sur 
l'état, sur la situation et sur les idées de sa malade; mais comme, dès le 
matin, les magistrats pouvaient revenir, et, n'écoutant pas le colonel, immé- 
diatement procéder à l'interrogatoire de la victime, il préférait ne pas s'éloi- 
gner, afin, dès qu'Adèle s'éveillerait, de lui raconter ce qu'Antony lui avait 
confié. 

Rassuré sur le sort de ceux auxquels il se dévouait, Olivier Delaunay 
s'endormit comme un juste. Il faisait petit jour, lorsqu'il s'éveilla en sursaut, 
croyant entendre son nom. Il ne s'était pas trompé. Après avoir appelé deux 
fois M. Delaunay, Adèle appelait à mi-voix, pour ne pas éveiller sa femme de 
chambre. 

— Docteur! 

Celui-ci se leva aussitôt et courut auprès de la malade, lui demandant avec 
inquiétude : 

— Qu'avez-vous, madame, qu'avez-vous? 

— Rien, rassurez-vous, docteur, je suis très bien, au contraire, c'est à peine 
si je sens que j'ai été blessée. 

Le docteur tâta son pouls, l'interrogea sur son état et, tranquille, après 



LE FILS D'ANTON Y. 59 



avoir fermé les verrous des portes, il revint s'asseoir à son chevet. Adèle dit 
alors : 

— Eh bien! docteur, vous l'avez vu? 

— Oui, madame, ne parlez pas, écoutez-moi, et, d'abord, sachez bien ceci, 

le devoir c^; ma profession est de garder les secrets que son exercice me 

fait connaître, mais il n'est pas besoin de cela. Je suis votre ami, votre frère, 
un confesseur, qui ne demande pas pour savoir, mais afin que ce que vous lui 
direz puisse lui servir à vous sauver... 

— Je le sais, monsieur Delaunay, vous êtes un ami de ma famille, et je 
vois qu'en cette circonstance vous me considérez comme une sœur. — Oh! 
je vous le jure, je ne suis pas coupable, j'ai lutté, j'ai... je ne veux, je ne dois 
pas l'accuser, puisque je l'aimais... Mais, je fus victime... et maintenant, plus 
que lui, je suis perdue... 

— Taisez-vous, taisez-vous, madame, je vous en prie. Ecoutez-moi, — je 
dois avoir un nouvel entretien avec Antony, entretien pendant lequel je lui 
parlerai tout autrement que je ne l'ai pu faire d'abord. J'ai feint de croire C3 
qu'il me disait. 

— Il vous a menti. 

— Oh ! non, madame,, mais je n'allais lui demander que ce qu'il répondrait 
aux juges, afin que vous puissiez fortifier par votre déposition ce qu'il dirait. 
Le brave garçon se sacrifie pour vous sauver. 

— A quoi bon, fit Adèle avec amertume, puisque maintenant je ne puis plus 
cacher la faute ? 

— Madame d'Hervey, je vous répète ce que je vous ai dit ; je vous sauverai. 

— Mais le colonel. . . Et puis, la vie déshonorée. . . Non î non ! docteur. 

— Encore une fois, madame, je vous prie, espérez. 

— Yos consolations sont d'un ami... Mais qui me connaît, qui m'aime, 
devrait préférer me voir mourir. . . 

— Et puisque je vous ai promis de vous y aider... si vous le jugiez néces- 
saire... Laissez-moi agir... 

Puis, en souriant, il ajouta : 

— Tuer les gens, c'est notre métier. 

Toute à ses sombres pensées. M"** d'Hervey leva sur lui un regard ardent 
et l'interrogea : 

— Mais vous n'avez pas la pensée d'odieuses manœuvres... de me sauver 
par un nouveau crime. 

— Oh! madame d'Hervey! Oh! en raison de votre état, j'excuse une sem- 
blable pensée sur moi... mais c'est bien affreux. 

— Excusez moi, docteur. Ah ! je suis si malheureuse I 
Et, fondant en larmes, sans qu'il pût la consoler : 

— Je suis bien misérable ! Un honnête homme, qui m'avait donné son nom, 
qui m'avait confié son honneur... Devenir une femme indigne, et êtremèrel... 
Oh! c'est afî'reux!... et j'ai tant lutté! Que ne m'a-t-il tuée, mon Dieu!... 



60 LE FILS D'ANTONY. 



— Madame d'Hervey, je vous en prie, du courage... Voyons, essuyez Vos 
beaux yeux, ne pleurez plus, écoutez-moi... et vous allez voir que si vous avez 
encore quelques ennuis à éprouver, l'avenir est moins noir que vous ne le 
voyez. 

Adèle sembla faire un effort, puis essuyant ses yeux, passant la main sur 
son front, après avoir replacé plus coquettement les bandeaux de ses cheveux, 
— la femme est toujours femme, — elle dit, changeant de ton : 

— El que vous a dit Antony, docteur? 

— Ce que vous devez répondre. 

Et, dans les plus minutieux détails, le docteur raconta l'entretien auquel 
nous avons assisté, n'omettant rien, appuyant sur les points qu'il croyait utile 
d'établir plus clairement devant les magistrats enquêteurs. 

— Ah! le brave et honnête homme, comme il se sacrifie, mais à quoi bon, 
maintenant ? Que ne m'a-t-il tuée ! 

— Mais ne répétez donc pas cela, madame, ah 1 si le malheureux vous 
avait tuée, il devrait payer ce crime par l'échafaud. 

— Oh! mon Dieu! fit Adèle, frissonnant. 

— S'il était libre, seulement, vous pourriez fuir avec lui, emmenant votre 
fille, vous iriez loin de France, vivre ensemble, sous un autre nom, vous 
élèveriez vos enfants... 

— Que me dites-vous là? fit aussitôt Adèle, regardant le docteur et se 
reprenant à espérer. 

Femme, elle oubliait tout. Que lui importait de quitter le monde qui la mé- 
prisait, d'abandonner cet époux qu'elle voyait à peine un mois l'an..., elle 
pouvait retrouver un monde qui la respecterait, là croyant la femme de l'homme 
avec lequel elle serait. Cet homme, Antony, c'était celui qu'elle aimait, qui 
l'aimait, et qu'elle aurait sans cesse près d'elle; elle aurait près d'elle sa fille, 
qui croirait toujours qu'Antony était son père, et elle élèverait cet autre enfant 
qui remuait déjà dans ses entrailles... Oh! femmes, que de fragilités dans vos 
pensées! et, dès que l'amour dirige, que la vie devien belle, que l'honneur ou 
la honte tiennent peu de place, si vous avez le semblant de l'un et si. vous 
seule savez que vous méritez l'autre I 

Adèle demanda au docteur : 

— C'est cet avenir dont vous me parliez. 

— Pour que nous puissions l'atteindre, il faudrait qu'Antony fût libre. 

— Que me voulez-vous dire, alors? 

— Je veux vous dire qu'il faut penser à délivrer Antony. 

Adèle redevint sombre, elle réfléchissait. Le docteur cherchait à lire sur son 
visage ce qu'elle pensait, il voulait la juger entièrement avant de lui parler de 
ce qu'il avait convenu avec le colonel d'Hervey. Tout à coup, comme prenant 
une décision, Adèle releva la tête, et rougissante, d'une voix nerveuse, 
elle dit : 

— Docteur, voici la vérité. — Je fuyais Antony, je l'aimais, j'avais peur de 



LE FILS D'ANTONY. • Gl 



lui, peur de son amour, peur de moi, car je craignais de ne pas lui résister. 
Sur le conseil de ma sœur, je partis rejoindre mon mari à Strasbourg. 
Antony, apprenant mon départ, me suivit, il me rejoignit au relais d'Ittenheim, 
à deux lieues de Strasbourg, la nuit. — Arrivé avant moi (il u'a tout dit 
depuis), il retint les seules chambres libres de l'hôtel, il loua et acheta chevaux 
et voitures. — Quand j'arrivai, je ne pus continuer ma route, je dus attendre 
jusqu'au lendemain matin le retour des chevaux. J'étais tranquille et Antony 
était loin de mes pensées. — Je demandai une chambre, on dut aller prier 
un voyageur de vouloir bien m'en céder une; le voyageur accepta. C'était 
Antony, vous le devinez ; il avait dévissé le verrou qui fermait la porte entre les 
cleux chambres. J'allais me mettre au lit lorsqu'un homme se précipita chez 
moi. Folle, épouvantée, je criai au secours; il se jeta sur moi et m'emporta 
dans ses bras, en me disant : 

— - Tais-toil C'est moi, Antony. Voici la vérité ! Je fus coupable. 

— Oh! le malheureux, fit le docteur. 

Adèle fondant en larmes, cachant sa tête dans ses mains, acheva : 

— Et maintenant, docteur, je l'aime! je l'aime et j'ai horreur de mon mari. 
En disant ces mots, la malheureuse femme tressaillait et frissonnait, sa 

pensée envisageait l'avenir; elle se voyait sans cesse attachée à son mari 
devant lequel le souvenir de la faute reviendrait toujours; elle devait vivre 
heureuse, respectée, et l'autre, celui qu'elle aimait, serait, à cause d'elle, 
emprisonné, et son nom ne serait qu'un objet de honte et de mépris. Cet 
homme, qu'à cause d'elle on allait juger et condamner comme s'étant introduit 
la nuit dans une maison habitée, aj^ant prémédité le viol de la femme qu'il 
avait assassinée, cet homme était son amant! C'est elle qui lui avait dit, en 
sortant de chez M""^ de Lancy, lorsque rouge et confuse des médisances 
de M"^ du Camp, elle venait de s'apercevoir que le monde n'ignorait rien 
de ses relations avec lui ; c'est elle qui lui avait commandé de venir chez elle, 
et elle lui avait donné la clef de la porte du jardin, et elle était descendue 
ouvrir la porte de la serre, elle avait éloigné sa femme de chambre qui voulait 
la déshabiller. Elle avait commandé à son amant de venir parce que, affolée 
parla révélation, elle ne savait que faire; elle rêvait à ce que le docteur 
venait de dire quelques minutes auparavant : fuir avec sa fille et Antony, 
aller vivre avec lui à l'étranger sous un nom de fantaisie... Elle perdait la 
tête, elle avait peur, elle avait conscience de sa faute et elle voulait échapper 
au châtiment qui commençait par le mépris du monde. C'était elle, enfin, qui 
était la cause de tout; si Antony était un assassin, c'est qu'elle avait voulu qu'il 
la tuât, et Antony, qui était sa victime à elle, était à cette heure le coupable. 

La malheureuse femme était navrante à voir, elle pleurait, elle sanglotait, 
elle souffrait cruellement. 

Le docteur l'observa longuement, il voulait la juger, il voulait savoir si son 
intérêt à elle passait avant celui d'Antony.'Ce qu'il voulait faire ne pouvait être 
entrepris qu'à la condition de satisfaire à leur désir à tous deux. Envoyant cette 



Qo LE FILS D'ANTONY. 






douleur, cette désolation, le docteur n'hésita plus, il comprit qu'il avait la 
suprême consolation, puisqu'il sauvait l'honneur de la femme, permettait à 
l'enfant de vivre, et que, pour sauver Antony, il ne s'agissait plus que de 
travestir la vérité. 11 dit : 

— Je vous en prie, madame d'Hervey, ne pleurez plus, écoutez-moi. Ce soir, 
j'ai dîné avec le colonel, et voici ce que nous avons convenu : 

La jeune femme se redressa aussitôt. Sous ses larmes, son regard curieux 
brilla, ses traits se détendirent et elle demanda vite : 

— Qu'avez-vous convenu avec mon mari? 

— Vous allez essayer de vous épargner l'enquête et les interrogatoires. 
Dès que cela vous sera possible, vous quitterez Paris, — c'est-à-dire dans un 
ou deux jours, avec votre fille, votre sœur Clara, vous allez à Strasbourg. 

Avec le colonel, vivre avec mon mari? Et la jeune femme devint toute 

rouge, et sa chair était si brûlante que les larmes étaient séchées. Elle était 
comme étourdie, lorsqu'elle dit : 

Mais vous n'y pensez pas... Mais, docteur, le colonel m'a quittée il y a 

plus de six mois, lorsque, dans quelques mois, il s'apercevra de ma grossesse... 

Mais... 

— Mon Dieu ! mon Dieu! comme vous allez vite au-devant du malheur que 
je veux éviter ! Vous partez tout de suite de Paris, parce qu'ainsi vous échappez 
à tous les propos malveillants. Vous allez avec votre mari, parce que ceux qui 
Tont i)révenu de vos relations avec Antony ne vont pas manquer de continuer 
leurs délations, et que, près du colonel, vous veillerez et éviterez qu'une nou- 
velle lettre lui arrive, et votre sœur Clara, au besoin, se chargera de ce soin. 

— Oh! mon Dieu! vous craignez semblable chose?... 

— Il faut tout prévoir. J'espère bien que cela n'arrivera pas, dit aussitôt le 
docteur en voyant l'effroi qui se peignait sur le visage de la jeune femme; 
mais vous ne restez avec le colonel que quelques jours, le temps que tout cela 
soit oublié ici, et vous savez comme tout s'oublie vite à Paris. 

— Mais, après?... 

— Vous passez quelques jours là-bas; puis, vous partez en Italie, du côté 
de Nice ou de Menton. 

— En Italie. 

— Je partirai de Paris le lendemain du jour où vous partirez pour Stras- 
bourg, j'irai chercher la petite maison où vous descendrez, dans un village 
perdu sur le bord de la mer. Là, vous passerez les quelques mois utiles, vous 
n'aurez près de vous que votre sœur. Votre blessure justifiera au retour votre 
état de faiblesse. 

— Et tout le monde ignorera. 

— Tout le monde ignorera que M"*' d'Hervey a mis au monde un enfant... 

— Mais le malheureux, qu'en ferez-vous ? 

— Le docteur, souriant ne put à'empêcher de répondre à cette interroga- 
tion bien humaine, où la femme et la mère se révélaient à la fois. 



LK FILS D'ANTON Y. ^3 



— Ahl c'est bien cela, madame... vous l'aimez. Eh bien! ne vous inquiétez 
pas de lui. Si vous consentez, je vais m'occuper de la délivrance d'Antony, et, 
pour le sauver, il suffit de déclarer ce que je vous dirai... Antony, libre, se 
trouvera au village où vous laisserez votre enfant le lendemain de votre 

départ. 

— Oh! c'est vrai! c'est vrai! ce que vous me dites là... 

— C'est vrai! Vous voyez que vous pouvez être calme... Vous n'avez rien 
à redouter. 

La jeune femme restait le regard fixe, et, sans avoir conscience qu'elle 
parlait haut, elle répétait : 

— Mon enfant... le fils d'Antony... le fils d'Antony. 
On frappa doucement à la porte de la chambre. 

— Chut! fit le docteur en allant ouvrir. 



CHAPITRE V 

LES INQUIÉTUDES DU COLONEL d'hERI^' 



C'était le colonel d'Hervey qui venait savoir des nouvelles de sa femme. 
Mais il fallait avoir la conscience de la situation, l'habitude de modérer ses 
impressions pour ne pas éclater de rire, en voyant le brave homme. 

Le colonel d'Hervey avait passé une nuit épouvantable, pleine de cauche- 
mars, sa marmotte était sur le côté et les coins du foulard se dre-ssaient siir 
son front comme deux cornes ; ses moustaches, qu'il teignait, avaient perdu 
le brun sous la sueur. Le regard était effaré, hagard, le visage était fatigué, 
la face pâle, seul le nez restait criard de ton, il était d'un rouge insolent. 

Quels songes épouvantables avaient hanté le cerveau du colonel? lui seul 
pouvait le dire. Le matin, tout mouillé de sueur, il s'était dressé sur son lit, et 
il avait crié : 

— Je le tuerai, je le tuerai. 

Puis, deux fois, il avait passé la main sur son front, et enfin, après avoir 
regardé autour de lui, il avait ajouté : 

— Ce n'est pas possible, j'ai rêvé... Non! ce n'est pas possible — sacré 
nom de nom! — et il s'était jeté en bas du lit, il avait sonné son brosseur, 
mais Vernet dormait à poings fermés, il n'avait répondu que par un ronfie- 
ment formidable. Vivement impressionné par les cauchemars de la nuit, le 
colonel ne s'était pas em.porté, ne voyant pas son domestique venir, il s'était 
habillé tout seul... Mais comment?... Il avait enfilé sa vaste culotte, chaussé 
sespantouffes et il s'était précipité vers la chnmbre de sa femme. 

Nous avons dit que les appartements du colonel communiquaient par le 



64 LE FILS D'ANTONY. 



boudoir avec les appartements de la baronne d'Hervey. Il avait gratté à la 
porte, et le docteur lui avait ouvert. Alors, le colonel, d'une voix tremblante, 
lui avait demandé : 

— Ah ! docteur, qu'est-ce qu'il y a de nouveau? 

— Mais, rien, colonel; la baronne va très bien ; elle dort. 

— Merci ! merci ! 

Et le vieux solfiât, soupirant bruyamment, passait la main sur son front, 
essuyant la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux. 

— Qu'avez-vous donc? 

— Ah! tonnerre de Dieu! j'ai passé une épouvantable nuit, — et, prenant 
le bras du docteur, il l'attira dans le boudoir, fermant la porte derrière lui, et 
alors modérant sa voix, il dit : 

— Oh! mon cher docteur, si vous saviez ce que ce seul mot : Il n'y a rien de 
nouveau, m'a fait de bien. Ah? nom de Dieu ! je respire maintenant. Ecoutez î 
toute la nuit j'ai eu un épouvantable caiichemar, à la suite des événements 
d'hier. Vous savez, eh bien, ma pauvre Adèle était là, sur le lit, et je la voyais 
mourant... mourant comme je vous le dis, en mettant au monde un enfant qui 
n'était pas le mien. 

Le docteur devint livide ; il balbutia. 

— Ah! colonel, que dites-vous là ?,.. 

— C'est une folie, sacredié, je le sais bien, et la preuve c'est que je viens, 
tout de suite... la chose qui m'avait le plus frappé, c'est que je voyais la pauvre 
femme étendue, inanimée, morte sur le lit... Oh! bon sang de bon Dieu! ce 
tableau, je l'ai encore devant les yeux en vous parlant. Ah! mon cher ami, S4 
vous saviez ce que vos paroles m'ont fait de bien. 

— Je vous réponds de M""' d'Hervey, maintenant. 

— Ah ! merci! Dites donc, est-ce que je pourrais la voir, la pauvre chère 
belle, l'embrasser... oh ! cela me ferait du bien. 

— Attendez une seconde, colonel, je vais voir si elle dort, fit le docteur tout 
bouleversé par ce que le vieux soldat venait de lui dire, et heureux de pouvoir 
le quitter quelques minutes... 

C'est pour la forme seulement qu'il se dirigeait vers le lit. Aussitôt il fut 
effrayé en voyant le visage de M""* d'Hervey. 

— Oh ! mon Dieu ! qu"avez-vous ? 

— J'ai tout entendu... Il sait, nous sommes perdus, il sait..; 

Le docteur se pencha vivement vers elle, et, à voix basse, il lui dit vite : 

— Taisez-vous... taisez-vous... Il ne sait rien, mais il faut qu'il vous voit... 
feignez de dormir... ohlje vous en prie, madame, laissez-moi vous diriger... 
il va venir, il se penchera vers vous, il vous embrassera, dormez. ' 

— Oh ! non ! non ! Je ne veux pas le voir. 

— Dormez... mais dormez donc, il se penche à la porte et regarde. 

— C'était vrai, le colonel impatient passait la tête, et regardait dans la 
chambre, pour s'expliquer le motif de son attente. Le docteur, heureusement, 



LE FILS D'ANTONY. 



65 




M. le ministre voudrait qu'il ne se fît pas de bruit, ni de scandale. (Page 71.) 

veillait sur la porte, et c'est en obligeant M"® d'Hervey à ne pas bouger, c'est 
en feignant d'observer son état qu'il lui commandait de dormir. Mais le der- 
nier commandement était un ordre, — et Adèle avait compris. — Sa tête était 
retombée sur l'oreiller, les yeux s'étaient fermés. 

Le docteur s'était tourné alors et avait dit à mi-voix au colonel : 
— Elle dort; venez, monsieur d'Hervey, mais, chut! pas de bruit. 
Et le colonel s'était avancé sur la pointe des pieds.— Oh; le vieux 
9 



66 LE FILS D'ANTONY 



soldat, qu'il était grotesque dans son costume de nuit, et qu'il était 
heureux que sa jeune femme eût les yeux fermés et ne pût le voir; malgré 
la gravité de la situation, le docteur faisait les plus grands efforts pour garder 
son sérieux. Que sa marmotte était drôlement placée, que sa moustache avait 
une bizarre façon, et qu'il était singulièrement vêtu !... 

Pauvre brave ! quelle horrible nuit il avait passé : dans cette nuit il avait 
tout perdu : l'honneui, l'affection, tout... Et comme il était heureux de son 
réveil. On aurait ri de lui qu'il eût peut-être trouvé cela très gai. II était si 
heureux 1 C'était un rêve, sa femme vivait, sa femme était toujours sa digne 
compagne, celle qui avait préféré sacrifier sa vie à son honneur. 

Le grotesque, duquel un moment le docteur avait craint de rire lui fit couler 
les larmes des yeux, lorsqu'il le vit se traînant sur le tapis, à petits pas, pour 
ne pas éveiller sa femme, s'avancer près du lit, se mettre à genoux, et tendre 
doucement ses grosses lèvres pour embrasser Adèle. 

Ce baiser, sur le front d'Adèle, fit l'effet d'un choc électrique, la jeune 
femme tressaillit, le docteur prit aussitôt le colonel par le bras, le releva vite 
en disant : 

— Oh! colonel, que faites- vous? Vous allez l'éveiller. 

Et il entraînait au dehors le vieux soldat, qui se laissait conduire comme 
un enfant. Avant de passer la porte, il se retourna, et, les yeux mouillés, bai- 
sant le bout de ses doigts, il lui envoj-a un baiser en disant d'une voix émue : 

— Oh! la chère enfant, si vous saviez comme je l'aime, maintenant! 

Le docteur le poussa dehors juste au moment où, toute frissonnante, Adèle 
se redressait, et avec le drap essuyait la place où la bouche du colonel s'était 
posée, en disant ; 

— Son baiser m'a brûlé la peau !,.. 

Et le brave soldat, ému, serrait la main du docteur, ne pouvant articuler 
un mot pour lui dire merci d'avoir sauvé celle qu'il aimait. Il avait eu trop 
peur la nuit, dans son rêve ; il était trop heureux maintenant, et tout ce qu'il 
put dire ce fut : 

— Ah ! nom de Dieu! docteur, eh bien, merci, làl... 

Et, pour cacher son émotion, il retira vivement sa main de celle d'Olivier 
Delaunay, il passa sa manche sur ses yeux, et, se retournant, raide, droit, il 
rentra dans ses appartements ; il se heurta au hussard Yernet qui, une main 
au fronï, l'autre sur la couture de la culotte, lui dit : 

— Colonel, un pékin qui vous demande. 

— Eh! sacré bougre d'imbécile... je ne reçois personne à cette heure. 

— C'est ce que j'ai dit, mais le particulier a insisté, il a dit qu'il était 
chargé d'une grave mission pour le colonel. 

r— Est-ce que c'est un des individus qui sont venus hier ? 

— Je ne sais pas, mon colonel, mais il a une figure aussi désagréable; ça 
m'a encore l'air d'être un homme de police. 



LE PILS D'ANTONY. G7 



— Tu vas me ficher ça à la porte? Tu lui diras qu'il se mêle de ses affaires 
et qu'il me laisse tranquille. 

— Le ficher à la porte ! répéta le hussard Vernet, paraissant content de 
l'ordre, j'y vais, mon colonel. 

Et il partit pendant que le baron d'Hervey regagnait sa chambre. 
Quelques minutes après, le hussard revenait, l'air ahuri. 

— Qu'y a-t-il encore? 

— Ah! mon colonel, il m'a dit qu'il fallait absolument que vous l'écoutiez. 
Il vient de la part du ministre de la guerre. 

— Du ministre de la guerre! répéta le colonel, pâlissant... Allons, vite, 
Vernet, viens m'habiller. 

— Ah! oui, vous ne pouvez pas le recevoir déguisé en pékin. 

Le colonel était très intrigué par cette visite matinale, il avait hâte de se 
trouver en présence de l'homme que lui envoyait le ministre. 

Le ministre de la guerre! qu'est-ce que cela voulait dire? Il était très 
inquiet, le colonel, et il criait ses plus épouvantables jurons, en pressant son 
brosseur de l'habiller. Quand il fut prêt, après s'être regardé dans la grande 
psyché du cabinet de toilette, et avoir constaté qu'il ne manquait rien à sa 
petite tenue, ayant lissé ses moustaches, ramené ses cheveux sur les tempes 
S0U8 le bonnet de police, il dit à Vernet i 

— Gomment se nomme ce particulier-là? 

— Je ne le lui ai pas demandé, mon colonel. 

— Gomment! imbécile, tu me déranges, tu me fais perdre une heure à 
m'habiller, et tu ne sais pas seulement le nom de la personne? 

— J'y vais, mon colonel. 

Et le hussard se précipita au dehors pour revenir presque aussitôt. Le valet 
de pied, en le voyant prendre la carte du visiteur, lui avait tendu le petit 
plateau d'argent qui servait d'ordinaire pour présenter les cartes et les lettres 
aux maîtres; — mais le hussard, ne connaissant pas l'usage, avait pris le 
plateau d'une main, la carte de l'autre, et il entra ainsi, offrant la carte à son 
colonel. Pendant que celui-ci lisait le nom du visiteur, Vernet, vivement 
embarrassé, se demandait à quel usage pouvait bien servir le plat d'argent 
qu'on lui avait donné ; il le glissait sous son bras, puis essayait de le dissimuler 
derrière lui, redoutant que son colonel en relevant la tête ne le vît avec un 
plateau à la main. Pourquoi diable Jean lui avait-il mis ça dans les doigts? 

Le colonel d'Hervey, ayant lu la carte, dit tout haut : 

— Séjournet, ancien notaire... Je ne connais pas ça, fais-le entrer. 
Vernet sortit, jeta le plateau au domestique en lui disant : 

— Tu ne peux pas garder ta vaisselle, toi... Si vous voulez me suivre, le 
colonel vous attend. —Et pendant que M. Séjournet le précédait, il disait à Jean : 

— Oh! je te repincerai, toi, à faire tes blagues. 

A peine entré dans le salon, le colonel fit un signe au hussard, qui avança des 



C8 LE FILS D'ANTONY. 



sièges près de la cheminée; puis, lui ayant montré la porte, Vernet, se reti- 
rant aussitôt, il dit au nouveau venu : 

— Monsieur Séjournet, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Puis-je 
savoir ce qui me vaut l'avantage de votre visite? 

— Monsieur, ma mission près de vous est très grave. Je viens pour la 
cruelle affaire survenue hier matin chez vous. 

— Ah! très hien. Je comprends. Il m'a dit ministre de la guerre; c'est 
ministre de la justice qu'il voulait dire. 

— Pardon, colonel, je dois vous expliquer... 
Le colonel interrompit très vivement. 

— Je sais, je devine, mon Dieu! monsieur, je suis le maître chez moi, je juge 
qu'il n'est pas nécessaire de tourmenter ma femme, déjà victime de ce gredin. 
Je sais tout et suis en état de satisfaire la justice. 

— Vous vous méprenez, monsieur, je ne suis pas ce que vous croyez. 

— Vous venez pour avoir des renseignements sur la tentative criminelle, 
vous venez pour procéder à un interrogatoire... des constatations... un tas de 
machines, enfin, auxquelles je veux m'opposer. 

— Ce n'est pas cela du tout, colonel... Mais, ce que vous venez de me 
dire en me déclarant que vous désirez éviter le scandale, des interrogatoires, 
des constatations, une instruction enfin, me fait espérer que ma mission sera 
facile. 

— Ah çà ! qu'est-ce que vous me dites ? — fit le colonel en fronçant se& 
gros sourcils. Je ne vous comprends pas; je ne vous connais pas. Vous venez, 
dites-vous, me parler de ce qui est arrivé ici hier : à quel titre ? Que me voulez- 
vous ? Qui vous envoie ? 

— Je ne puis vous donner pour ce que vous me demandez aucune expli- 
cation. 

— Ah çà ! mais qu'est-ce que vous me fichez, vous? — fit le colonel, furieux 
de s'être dérangé, de s'être hâté pour rien. — Vous n'êtes pas chargé 
d'instruire l'aifaire. — Vous n'êtes pas de la police, ni un magistrat, et vous 
vous introduisez chez les gens en parlant de ministre !... 

L'homme était tout décontenancé par l'allure et le ton du colonel ; vaine- 
ment il essayait de parler, sans pouvoir être écouté. 

— Monsieur le colonel, veuillez, je vous prie... 

— En voilà une histoire ! mais ne vous gênez pas, vous venez chez les 
gens, prendre des nouvelles de leurs aff'aires... Ah ça ! petit vieux, pour qui 
me prenez-vous?... 

Le colonel était menaçant et M. Séjournet, ancien notaire semblait très 
inquiet des suites de sa visite ; après les jurons, le colonel arrivait aux injures, 
bientôt il allait passer aux menaces. Le visiteur tira alors de sa poche une 
large lettre portant le cachet ministériel et, la tendant, il se reculait. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? 

— La lettre de M. le ministre. 



LE FILS D'ANTONY. GO 



— Quel ministre? 

— Le ministre de la guerre. 

Le colonel se calma aussitôt et se redressant comme un officier devant un 
supérieur : 

— Du ministre de la guerre... et vous ne le disiez pas? 

— Vous ne m'écoutez pas... 

— Excusez-moi, fit le colonel tout rouge. J'ai le verbe un peu haut, permettez. 
Et il prit la lettre et la lut avec la plus grande stupéfaction. Il avait lu : 

(confidentielle). 

« Le colonel d'Hervey rejoindra son poste dans les vingt-quatre heures, 
» emmenant avec lui sa femme. Il écoutera les avis et conseils qui lui seront 
» donnés par le porteur, afin d'éviter le scandale autour de son nom, au sujet 
» du douloureux accident survenu chez lui. 

» Pour le ministre, 

» (Illisible) » 

Le visage du vieux soldat était tout bouleversé lorsqu'il leva les yeux sur 
le porteur de l'ordre étrange qu'il recevait. 

— Monsieur, je ne m'explique pas en quoi mes affaires privées regardent 
M. le ministre... Veuillez vous asseoir. Vous avez, paraît-il, des conseils à me 
donner. 

En disant ces mots, le colonel d'Hervey n'était plus le même, il s'était sou- 
dainement transformé, il avait grand air; son regard ardent restait fixé sur 
M. Séjournet ; son front plissé révélait ses craintes, son inquiétude ; il y avait 
dans l'ordre laconique qu'il recevait une obscurité menaçante. De quel droit 
le ministre intervenait-il dans sa vie privée, à quel titre envoyait-il un homme 
qui devait lui donner des conseils, ce qu'il traduisait plus justement par « des 
ordres verbaux. » 

Il était irrégulièrement parti de Strasbourg, il risquait d'être puni, puisque 
ce départ, qu'il croyait ignoré, était connu de ses supérieurs. On ne parlait 
pas de ça. On disait seulement que le colonel avait vingt-quatre heures pour 
se mettre en route, et il devait partir avec M"*^ d'Hervey. On était bien rensei- 
gné, au ministère, puisque l'on savait l'état de la blessée. Et cependant, 
depuis son arrivée, la veille au matin, il avait fait refuser sa porte à tout le 
monde, les magistrats seuls avaient pénétré dans l'hôtel. 

Très inquiet, le colonel, ayant placé son siège devant M. Séjournet, s'assit 
à son tour et reprit : 

— Qu'avez-vous à me dire, monsieur? 

M. Séjournet, qui avait suivi avec attention sur la face du vieux soldat 
l'effet produit par la lecture de la lettre, qui avait avec satisfaction constaté le 
changement survenu dans son ton et dans sa manière, commença doucement à 
lui dire : 



70 LE FILS D'ANTONY. 



— Monsieur le colonel, vous êtes entouré de la sympathie de tous, vous 
êtes aimé de tous ceux qui vous connaissent ; lorsque le douloureux événe- 
ment arrivé hier a été connu en haut lieu... 

— En haut lieu ? répéta le colonel surpris. 

— On s'était vivement préoccupé de l'importance de l'affaire. L'honora- 
bilité de M. d'Hervey ne pouvait être mise en doute. Cependant, votre arrivée 
à Paris était étrange... 

— Ah ça ! je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire ? 

— On a pensé que vous étiez la victime d'une intrigue. 

— D'une intrigue ? 

— Oui, colonel ; une enquête rapidement faite nous a démontré qu'on ne 
s'était pas trompé. On voulait, en compromettant M"*^ d'Hervey, vous rendre 
ridicule ; des gens qui vous en veulent... paraît-il... 

Le colonel, écoutant, ressemblait assez à un homme recevant, sans s'y 
attendre, une douche d'eau froide. Il ouvrait la bouche, écarquillait les yeux... 
Lui, on lui en voulait, il était la victime d'une intrigue !... 

M^ Séjournet, ancien notaire, continuait avec le plus grand calme : 

— Vous ne me comprenez pas ? 

— Pas du tout ! fit le colonel avec un gros soupir. 

— Voici, vous avez reçu une lettre anonyme à Strasbourg, vous disant 
que, pour sauver votre honneur, vous deviez vous hâter de venir. 

— C'est vrai, et je suis parti une heure après. Le général était couché et 
je n'ai pu demander la permission. Puis, comme on risquait de me la refuser, 
je m'en suis dispensé. Mais comment savez-vous cela? 

— La lettre ! les magistrats instructeurs et le commissaire de police, en 
faisant les constatations hier matin, l'ont trouvée, dans la chaise de poste, 
très chiffonnée. Or, des interrogatoires d'Antony il ressort ceci que, depuis 
trois ans, il n'avait jamais revu M"*^ d'Hervey, qu'il avait connue comme une 
sœur, qu'il espérait épouser . Mais, apprenant qu'elle devait se marier, il 
avait quitté la France pour l'oublier ; il est revenu il y a quelque mois. 

— Je savais tout cela, fit le colonel en rongeant sa moustache et en fronçant 
ses gros sourcils... 

M^ Séjournet dit incidemment: 

— A cette heure, la politique envahit tout. Sitôt que l'on sait qu'un offi- 
cier est aimé, dès qu'on croit qu'on doit compter sur lui, vous ne pouvez vous 
imaginer les odieuses manœuvres employées pour le perdre aux yeux de ses 
chefs. 

Le colonel s'était tout à coup redressé. 

— Moi, moi on voulait me perdre ! 

— Le prince vous aime particulièrement, il vous a eu haute estime et cela 
suffit pour qu'on cherche à vous perdre. 

— Ah ! vous disiez qu'en haut lieu on s'était préoccupé.,. C'est de cela... 
Monseigneur le duc mon compagnon d'armes,.. 



LE FILS D'ANTONY. 71 



~ Justement, reprit M'' Séjournet ; c'est lui qui a voulu l'enquête, sachant 
bien que M"^ d'Hcrvey était la plus pure des femmes... Eh. bien I je reviens aux 
lettres. Antony, interrogé, a déclaré que la seule fois qu'il a vu M"^ la baronne 
d'Hcrvey, c'est avant-hier soir, à la soirée de M""* la vicomtesse le Lancy. Au 
sortir de cette soirée, une lettre lui a été remise. Cette lettre disait qu'il était 
attendu Ja nuit même chez M""^ d'Hervey. 

— Qu'est-ce qui avait écrit ça ? fit le colonel, bondissant. 

— C'est ce que nous cherchons ; ce que nous avons constaté, c'est que la 
lettre est de la même écriture que celle que vous avez reçue à Strasbourg. 

— Tonnerre de Dieu !... éclata le vieux soldat. 

— Colonel, voici la vérité. — Ne pouvant vous attaquer dans votre cou- 
rage, dans votre loyauté, dans votre intelligence, — vous êtes un de ces offi- 
ciers sur lesquels le gouvernement compte, à juste raison, — on essaye de 
vous perdre par le scandale pour vous rendre impossible dans la mission que 
le prince désire vous confier. 

— Ils n'y réussiront pas, fit le colonel en se redressant, et du même ton 
qu'il aurait dit : Je fais sauter tout le monde plutôt que de me rendre. 

— Colonel, voici ce que je suis prié de vous conseiller: Laissez-nous le 
soin de rechercher l'auteur ou les auteurs de cette infamie. Nous le ferons 
secrètement, évitant avec soin le scandale. Pour cela, il faut que vous seni- 
bliez n'attacher aucune importance à ce qui s'est passé, que votre voyage pour 
Paris ait pour motif d'emmener M""^ la baronne et votre fille avec vous à 

Strasbourg. 

— C'est bien ça... mais le gredin? 

— Antony ? Oh ! monsieur le baron, ce malheureux garçon a cru lui-même 
être tombé dans un guet-apens ou on voulait le faire prendre par le mari 
chez sa femme. • 

— Mais c'est un roman que vous me contez là. 

— C'est ce roman que des misérables avaient comploté : Antony entrant 
chez votre femme, l'entendant appeler au secours, vous voyant surgir tout à 
coup avec des défenseurs, n'a plus eu qu'une pensée, tuer ceux qui l'avaient 
attiré dans un piège, il a frappé la femme, il vous eût frappé vous, si l'on ne 
s'était emparé de lui et la phrase qu'il a dite était la juste réponse au guet- 
apens dans lequel il croyait être tombé. 

— Cet... Antony a cru que j'étais capable... 

— Il croit tout, c'est un maniaque, un fou, dans le monde on dit original ;• 
la vérité, c'est qu'il est irresponsable. 

— On enferme ces gens là alors... surtout lorsque comme celui-là, ils 
n'ont pas de famille : on est certain de ne faire de la peine A personne. 

Après une pause de quelques secondes. M" Séjournet reprit : 

— M. Le ministre voudrait qu'il ne se fit pas de brait, de scandale autour 
du nom d'un officier de votre valeur, qu'il réserve à de hautes destinées. 

Le colonel était rouge comme une guigne, il tournait la tête dans son col 



72 LE FILS D'ANTONY. 



de crins, en toussant ; jamais il n'en avait reçu autant en plein visage. — 
M' Séjournet le vit, il pouvait tout demander ; aussi aclieva-t-il : 

— Il vous conseille par ma voix de ne faire aucune plainte, de vous désin- 
téresser, de déclarer qu'il n'y a eu qu'une rixe, suite d'une méprise, que 
M"' la baronne d'Hervey a été légèrement blessée — en tombant ; — qu'enfin 
il n'y a pas lieu à poursuivre. 

— Tout cela, monsieur, est très bien, je ne demande pas mieux, mais, ou 
ce monsieur... Antony sera alors enfermé dans une maison de fous... 

— Mais ne vous occupez pas de ça. Antony n'a pas d'importance, on peut 
le relâcher, le garder, personne ne s'occupe de cet homme, tout le monde 
s'occupe de vous. 

— Ah! 

Le colonel toussait plus fort. 

— Puis-je, monsieur le baron, aller dire au ministre, qu'acceptant ses con- 
seils, vous allez écrire au procureur du roi, dans le sens que je viens de vous 
indiquer, et que vous partez demain avec M™^ d'Hervey pour Strasbourg. 

— Pardon, si M""^ d'Hervey est en état de voyager. 

— Gela est entendu... 

— Et puis, qu'est-ce que vous voulez que j'écrive au procureur du roi ? 

— Oh I c'est bien simple, et si cela vous gêne, je puis vous faire un brouil- 
lon ; je suis habitué à ces sortes d'affaires. 

— Ah I fit le colonel, qui réfléchit une grande minute, pendant laquelle, 
tout en le regardant en dessous, Séjournet cherchait dans ses papiers. Le 
colonel grognait tout bas : , 

— Gela est plus raisonnable, et puis il y va de ma situation. — Antony ; 
je le ferai veiller, et une fois ma femme là-bas, en Italie, c'est moi qui le juge- 
rai... Oui, cela vaut mieux. 

Il reprit haut : 

— Monsieur, veuillez être assez bon pour me rédiger ça et je signerai. Je 
m'entends mieux à faire un ordre du jour qu'à ce genre de supplique, en 
faveur d'un manan qui... 

— Je vais vous copier ça. 

— M. Séjournet, je vous prie de bien considérer ceci : Je ne veux pas 
que vous parliez au profit de cet Antony : celui-là, qu'on fasse de lui ce 
qu'on voudra. Je désire que l'on me laisse tranquille, je prie la justice de ne 
pas se mêler de mes affaires, je ne me trouve pas outragé par ce qui s'est passé 

chez moi. — Je ne demande qu'une chose, qu'on abandonne cette affaire. — 
Mais, je ne réclame rien, ma femme et moi, nous refusons de déposer... seule- 
ment je me réserve pour plus tard le soin de finir directement la chose avec 
Antony. 

— Que voulez-vous dire ? fit M** Séjournet inquiet. 

— Ne vous occupez pas de ça, écrivez votre papier et je le signerai. Pcn- 



LE FILS D'ANTONY. 



73 




Ce misérable... (Page 79.) 

dant que vous écrirez, je vous demande la permission de prendre des nou- 
velles. 

— Faites, monsieur, faites. 

Le colonel sortit et M« Séjournet ne fut pas long à faire la copie de la 
lettre ; il se contenta de fouiller dans la serviette qu'il portait sous son bras, 
il y prit une feuille de papier sur laquelle la lettre était entièrement écrite, 
n'attendant que la signature et il se disait : 
10 



74- LE FILS D'ANTON Y. 



- -.^ Ils seront contents, ce'a a été beaucoup plus facile que je ne Tespé- 
rais. 

Le colonel d'Hervey s'était dirigé vers les appartements de sa femme, il 
avait retrouvé le docteur et il lui avait demandé : 

— Gomment va-t-elle ? 

— Très bien. 

— Ecoutez, docteur, je reçois à l'instant un ordre raide. — Il faut que je 
parte ce soir ou demain matin au plus tard, avec M™^ d'Herve3^ 

— Il le faut, c'est un ordre ? demanda Olivier Delaunay d'un air satisfaîL 

— Absolument... (et lui parlant bas) Il y a autour de cette affaire une 
monstrueuse machination. Heureusement nous avons vu clair, et c'est pour 
éviter de nouvelles complications qu'il faut ce soir même, demain au plus 
tard, que nous ayons quitté Paris. 

Le docteur, un peu étonné, se demanda si le colonel ne devenait pas faa : 
le ton confidentiel, l'air important avec lequel il racontait cela, l'inquiétaient 
sur le bon sens du vieux militaire. 

— Ah I vous êtes victimes de machinations ? 

— Un véritable complot, des jaloux... Heureusement, j'ai des amis en 
<< haut lieu » ! 

— Ah ! et on vous commande de partir vite ? 

— Il le faut ; ainsi nous éviterons les enquêtes, les interrogatoires... Mais 
est-il possible de la faire voyager ? 

— Dès ce soir vous pouvez partir, colonel, je réponds d'elle, il faut choi^ 
sir une chaise de poste spéciale ; mais ceci est mon affaire. Si vous voulez 
partir ce soir, je trouverai cela. 

— Eh bien! docteur, c'est entendu, occupez-vous-en immédiatement, et 
nous partons ce soir. Vous allez la prévenir. 

— Oui, colonel, comptez sur moi ; une chaise avec deux coupés, l'un ayant 
un lit et l'autre pour vous. 

— Ohl moi, au besoin, j'irai sur le siège et Vernet montera en postillon. 

— Non, je connais des voitures confortables pour malade, vous serez tous 
parfaitement. 

— Enfin, je m'en rapporte à vous, docteur. 

— Comptez sur moi, et à ce soir. 

— Ah 1 bon sang de bon Dieu ! j'ai hâte de me retrouver là-bas, vivant de 
ma vie tranquille. — A ce soir. 

Le colonel monta dans ses appartements pendant que le docteur allait aver- 
tir sa malade de ce qui venait d'être décidé. — Adèle d'Hervé}^ en parut heu- 
reuse, elle demanda : 

— Et vous vous occuperez d'Antony ? 

— Madame d'Hervey, en jpgeant par la tournure que prennent les choses, 
Antony sera libre dans quelques jours, je puis vous l'assurer. Dans quinze 
jours au plus tard, je vous reverrai et vous donnerai de ses nouvelles. 



LE FILS D'ANTON y. 7^ 



— Je ne veux avoir qu'une nouvelle, docteur: sa liberté. Libre, je ne dois 
cl ne veux pas le revoir. C'est à cette condition que j'accepte vos soins. 
Antouy libre est mort pour moi. Je veux racheter par ma conduite la faute 
commise. 

— Vous l'aimiez? 

— Ohl ne dites-pas ce mot, fit-elle en pleurant, docteur, je vous en prie^ 
aidez-moi à me sauver, ne me faites pas perdre courage. Au nom de ma fille, 
je ne consens à vivre que parce que vous m'avez dit qu'il recueillerait son 
enfant... Moi, j'ai le mien, le seul que j'aie le droit d'aimer. 

Le docteur eut un imperceptible mouvement d'épaules, il savait bien ce que 
valaient ces paroles-là. La malheureuse adorait Antony et devait adorer son 
enfant. Il lui demanda : 

— Ainsi, vous vous sentez assez forte pour partir ce soir? 

— Mais, docteur, je vous l'ai dit, hier, seulement, j'étais faible, et cela 
bien plus à cause des événements de la nuit et de la journée que de ma bles- 
sure. A cette heure, je ne souffre pas, et, n'étaient vos prescriptions, je me 
lèverais et marcherais. 

— N'en faites rien ! Si vous êtes aussi bien, tantmieux; maisilestnécessaire 
qu'aux yeux de tous vous soyez toujours grièvement atteinte^ne l'oubliez pas : 
c'est de cette situation que dépend la quiétude de l'avenir. 

— Je vous obéirai en tout... 

— Au revoir ! 

— Où allez-vous ! ^ 

— M'occuper d'avoir la voiture nécessaire à votre départ... et voir 
Antony. 

— Ah I Elle lui avait tendu la main, il la prenait pour lui dire : Au revoir I 
A ce mot, elle la serra plus fort et ne la quitta pas. Le docteur demanda, bas : 

— Avez-vous quelque chose à lui dire : 

laie ne répondit pas, mais ell« fondit en larmes, et Olivier Delaunay la 
consolait: 

— - Voyons, madame d'Hervey, il faut du courage... Parlez... 
Alors, faisant un effort, elle fit: 

— Dites-lui que je l'ai bien aimé... et qu'il faut qu'il m'oublie. 

— C'est tout?... 

— Oui 1 oui ! fit-elle vivement ; allez I allez ! laissez-moi ! 
Et elle sanglota. 

Le docteur la regarda avec compassion quelques minutes, et il sortit en 
murmurant : 

— Ah! la pauvre femme ! 

Fortement ému par ce qu'il venait de voir, sachant bien les souffrances que 
Toulaif cacher la malheureuse femme, le docteur sortait de l'hôtel, lorsqu'il se 
trouva côte à côte avec un petit homme portant une serviette d'avocat, qui 



76 ' LE FILS D'ANTOiNY. 



en sortait également. Le petit homme s'arrêta sur le seuil de la porto cochère 
et lui demanda: 

— N'est-ce pas à monsieur le docteur Olivier Delaunay que j'ai l'honneur 

de parler? 

— Mais si, monsieur, que me voulez-vous? 

— Pardon, monsieur, je vous dirais mon nom qu'il ne vous renseignerait 
pas, j'aime mieux vous dire que je m'intéresse à M. Antony votre ami, et que 
C*est à son sujet que je voudrais vous parler. 

— Monsieur, je suis très pressé; mais, si vous le voulez, je vous offre une 
place dans ma voiture, et tout en faisant nos affaires, vous pourrez me parler, 
— fit Olivier Delaunay soupçonneux. 

— J'en suis très honoré, monsieur et j'accepte. 

Sur un signe d'Olivier, le portier avait fait avancer la voiture, dans laquelle 
le docteur fit monter le petit homme, puis monta ensuite. Dès que la voiture 
fut en marche, le docteur Delaunay demanda: 

— A qui ai-je l'honneur de parler, d'abord ? 

— M. Séjournet, monsieur, le vieil ami de M. Antony. 

— Vous êtes l'ami d'Antony ? 

— Oui, monsieur, je sais que vous même êtes un de ses meilleurs amis. Je 
sais que vous êtes le seul qu'il ait reçu dans sa prison. 

— Ah I vous savez cela. 

Oui, monsieur, je sais que vous vous y rendez en ce moment, et comme 

à cause de cela nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous parler fran- 
chement. C'est moi qui sers d'intermédiaire entre la famille mystérieuse 
d'Antony et lui. 

— Vous I fit le docteur, vivement surpris. 

— Et je viens vous prier de lui dire: « On sait ce qui s'est passé, on empê- 
chera que l'affaire prenne une certaine gravité. Des ordres obligent le colonel 
d'Hervey à partir dès ce soir avec sa femme, de ce côté, enquête et instruction 
vont cesser, mais pour obtenir une ordonnance de non-lieu, sans être obligé 
d'agir près des magistrats, il faut que dans le seul interrogatoire qu'il subira 
demain, il déclare ce que nous avons déclaré... 

— Ainsi, monsieur, c'est une mission dont vous êtes chargé près d'Antony, 
et dont le but est sa délivrance. 

— Absolument, monsieur ; en parlant à Antony, vous lui raconterez notre 
entretien, vous lui direz que c'est son vieil ami Séjournet, — il me connaît — 
fit le petit homme en souriant, c'est moi qui me suis occupé de lui depuis qu'on 
l'a mis en pension, et, je dirai plus, c'est moi qui allais chez sa nourrice prendre 
de ses nouvelles et payer les mois. — Vous verrez qu'il <iCOutera ce que vous 
lui direz. 

— Du moment où il s'agit de sauver Antony, je suis tout à vous ; achevez 
ce que je dois lui dire. 

— Il doit déclarer qu'en sortant de chez M"' la vicomtesse de Lancy, un 



LE FILS D'ANTONY. 77 



domestique vint lui remettre une lettre urgente, qu'il lut aussitôt, cette lettre 
le priait de se rendre le matin même chez M"" d'Hervey ; on avait, à cet effet, 
ouvert la Dorte du jardin. — M"* d'IIervey voulait avoir un derni'^r entretien 

avec lui. 

— Mais que me dites-vous là... Mais c'est faux— il ne voudra pas corapro- 
rneltre M""" d'Hervey. 

— Eh ! il est bien question de compromettre quelqu'un. — En deux mots, 
voici ce que nous inventons et que croit à cette heure le colonel d'Hervey que 
je quitte. Le même misérable qui lui a écrit une lettre à Strasbourg, lui disant 
de revenir en toute hâte, qu'il surprendrait sa femme avec son amant, a écrit 
également à Antony, qui n'avait jamais revu Adèle depuis son départ ; ce misé- 
rable l'attirait dans un guet-apens ; en voulant le faire surprendre par le mari. 
— Antony, voyant le piège, a voulu sortir; il a menacé et la femme et le mari, 
et c'est peut-être en tombant que M""* d'Hervey s'est légèrement blessée. Tout 
cela est absurde, mais c'est suffisant... Puisque ni M. ni M"^' d'Hervey ne dépo- 
sent de plainte, nous obtiendrons facilement une ordonnance de non-lieu. 

Le docteur hochait la tête ; il connaissait son ami, et il savait que ce que 
M' Séjournet demandait serait bien difficile, sinon impossible, et cependant 
c'était le salut. H lui répondit : 

— Monsieur, je crains bien de ne pas réussir, Antony ne consentira pas à 
mentira ce point, c'est une nature entière, droite, qui ne transige pas... 

— Je le sais. Eh bien ! dites-lui que c'est notre système ; si on le lui dit, 
qu'il ne le démente pas, et à toute interrogation qu'il refuse de répondre. 

— Ah ! peut-être obtiendrai-je ça. 

— Monsieur le docteur, je compte sur vous... je vais rassurer... ceux qui 
s'intéressent à Antony. Youlez-vous faire arrêter la voilure ? je vous quitte là. 
Si vous le permettez, docteur, j'irai ce soir chez vous. 

— J'allais vous en prier. 

La voiture s'arrêta, le petit homme sauta prestement à terre en disant: Au 
revoir ! Et, quelques minutes après, le docteur Delaunay rentraità la Concier- 
gerie et le guichetier le conduisait aussitôt près d'Antony. 



CHAPITRE VI 

CE QUI CHANGEA TOUT A FALT LES IDEES D ANTON Y 



L'égalité devant la loi n'existait pas plus à l'époque où se passe notre récit, 
qu'elle ne reçoit aujourd'hui une application régulière, et cette vieille for- 
mule, inscrite en tête des codes français, n'avait d'autre valeur que celle 
attachée à toute pièce rare. 



78 LE FILS D'ANTONY. 

Considéré en cet état, il semblait que cet axiome législatif, mais hors de 
portée, ne pût être compris de tous. C'est ce qu'il fallait, et vraiment les gou- 
vernants d'alors, aussi bien que ceux d'aujourd'hui, eussent été contrariés 
étrangement de voir effectuer l'application de ce principe tel qu'il est indir 
que. 

Ces choses, fort belles du reste, font bien en tète d'une réglementation géné- 
rale à laquelle elles donnent un excellent vernis de justice. Faire précéder 
tous articles des lois de celui-ci : 

« Tous les Fi^'ançais sont égaux devant la loi » constitue une rare intelli*- 
gencedela réglementation. Comment, en effet, susciter les observations ou 
les récriminations de ceux qui ne voudraient pas accepter ; l'un telle loi, 
l'autre tel article, puisque tous sont égaux et doivent se soumettre à l'ensem- 
ble du code. 

Personne n'a songé à se plaindre des lois en elles-mêmes, lois parfaites, et 
fort bien écrites. Une loi paraît toujours fort juste, à la lecture. Mais, si les 
lois, faites pour être appliquées, semblent dès l'abord réunir en elles tous les 
éléments nécessaires à leur justification, il s'opère dans leur application une 
transformation dont l'observateur peut facilement étudier toutes les phases. 

Tous les français sont égaux devant la loi. Le code dit cela, mais le code 
a une vertu non prévue de ceux qui l'ont constitué, il peut être commenté. 

Le résultat de ces commentaires est toujours approprié à la valeur morale, 
financière, sociale et... amicale de celui qui est l'objet d'une application de la 
loi. - ' 

Il nous semblerait toutefois bien difficile de commenter cette phrase bien 
nette, très claire, où chaque mot à sa valeur réelle ; « Tous les français sont 
égaux devant la loi. » Lajcasuistique, cependant, ne perd pas ses droits, et cet 
article si bien défini a ses commentateurs quotidiens. 

Est-ce à dire que l'on supposât un seul instant qu'il ne fallût pas condamner 
tous les coupables et acquitter tous les innocents ? Erreur, la justice est ins- 
tituée pour l'application de la loi. Elle remplit son mandat, mais avec des 
nuances quotidiennement variables. 

Pour Antony l'application de la loi avait des douceurs extrêmes, il était 
riche, mais cela n'était pas tout, il était protégé, et on devait le considérer 
autrement que les autres. Quelle était cette protection si puissante ? Nous le 
saurons plus tard. 

Mais est-ce là une raison et peut-on, en vertu des ccnsidératiohs spéciales 
qui s'attachent à la valeur de l'incriminé, ne pas adopter le système des consi- 
dérations personnelles ? Il y a des degrés dans le crime, dit la loi, et ses 
commentateurs, gens très juridiques, affirme-t- on, s'écrient : « Il y a des degrés 
dans les personnalités. » 

— Mais, dira-t-on, le crime est le même I 

— Mais, répondra-t-on, l'auteur est tel homme I 



LE FILS D'ANTONY. 79 



• Ah I quelles manières différentes de considérer l'auteur d'un crime incri- 
miné I 

Ce misérable, va-nu-pieds, au paletot en loques, au pantalon effiloqué, 
suant la misère par tous les pores, à la figure hâve, décharn'^e, au front 
creusé, mourant de faim, sans asile et sans foj^er, voleur. 

Quel que soit le motif qui l'a poussé à commettre un tel acte, cet homme 
coupable, doit être ^'ondamné. 

Il l'est, et dans des proportions qui établissent surabondamment Ihorreur 
du délit commis par ce misérable. 

Qu'une infraction similaire à la loi soit commise par cet autre, au nom 
bien sonore, appartenant à ce qu'on est convenu d'appeler le monde, et pos- 
sédant tout ce qui manque au premier : dans l'esprit des justiciers sera-t-il 
considéré comme coupable au même chef que le va-nu-pieds précédemment 
condamné ? 

En vertu de la distinction dans les personnalités, on peut affirmer que 
l'homme du monde bénéficiera de cette distinction et que le fait imputé à 

crime au vagabond perdra de sa gravité dès qu'il sera appliqué à cet homme 

» 

du monde. 

Et cette inégalité dans l'application delà loi pointe toujours ; on la retrouve 
dans toutes les circonstances où sont mêlées les deux individualités contrai- 
res que nous venons d'indiquer. 

La réglementation pénitentiaire, égale pour tous, est habilement circon- 
venue dans son application, au profit ou au détriment des intéressés. Sous la 
vareuse du prisonnier,les conditions sociales extérieures ne disparaissent pas. 
Le vagabond, au dehors, est toujours le vagabond en prison; l'homme du 
monde, le favorisé de la fortune, avant son incarcération, jouit des mêmes 
avantages dans sa cellule. 

Antony avait été transféré à la Conciergerie. Il y avait été conduit dans 
des conditions spéciales, il y était entré sous le couvert de ménagements peu 
usités, et on lui avait assigné une cellule différente, par le confortable, de la 
plupart de celles affectées aux autres prisonniers. 

La cellule 31, appelée la Pistole, domicile provisoire d'Antony, avait été 
précédemment occupée par différents personnages, célèbres par leur position, 
leur fortune ou leur caractère politique. Elle était assez spacieuse, bien aérée 
et éclairée par une large fenêtre garnie de barreaux absolument dérisoires, 
scellés dans la pierre par pure formalité et pour ne pas changer la couleur 
locale de l'établissement. 

Son ameublement était simple mais confortable. II consistait en un lit en 
fer, luxe tout spécial, à cette époque, dans les prisons de l'État, en divers 
sièges simples mais commodes, une table et une toilette. 

Le prisonnier avait obtenu l'autorisation de se faire envoyer tous les objets 
nécessaires à son entretien. Déplus, la cellule 32, adjacente à la sienne, lui 
avait été réservée comme logement de «on domestique, au cas où il aurait 



80 LE FILS D'ANTONY. 



exprimé le désir d'être servi de la sorte. En attendant, il employait un p:eôlier 
ordinaire à ses soins particuliers. 

"Antony était prisonnier, il est vrai, mais il jouissait d'avantages soigneu- 
sement interdits à ses compagnons. La porte de sortie de la Conciergerie lui 
était seule défendue, et, sauf la liberté extérieure, il avait la faculté de se 
promènera son aise dans les diverses parties de la prison affectées aux déte- 
nus et aux services ordinaires. 

Il avait de plus la faculté de recevoir les visites qu'il lui plaisait et de 
vivre à son entière fantaisie. 

L'égalité réglementaire n'existait pas pour lui. 

Sans qu'il sût pourquoi, pour Antony les règlements n'avaient plus de sévé- 
rité ; il pouvait, dans sa prison, faire ce qu'il voulait, il y était plutôt consi- 
gné qu'enfermé. Les employés le servaient et le guichetier en chef lui avait 
demandé s'il voulait faire venir son domestique, lui déclarant que les prison- 
niers qu'on traitait comme lui avaient droit à cette faveur. > 

Antony n'avait pas voulu abuser de cette faveur, il y avait à cela une cause 
que nous devons raconter, car elle éclairera un coin sombre de notre histoire 
que les aveux d'Adèle d'Hervey au docteur ont déjà mis au jour, sur ses rela- 
tions avec Antony. 

Lorqu'après trois ans d'absence, Antony se retrouva en présence de celle 
qu'il avait aimée, et cela dans une dramatique circonstance, l'amour éteint 
s'était rallumé plus vif que jamais. Adèle était devenue mère, elle aimait 
peu son mari, mais elle respectait le père de son enfant, celui dont elle por- 
tait le nom. Elle sentit le danger, une entrevue exigée par Antony ne lui 
laissait aucun doute sur ce qui la menaçait, elle était forte encore, elle pou- 
vait résister, elle pouvait agir, surtout conseillée et soutenue par sa sœur 
Clara, son amie, sa confidente. C'est Clara qui lui dit qu'elle ne trouverait 
son salut que dans la fuite, la force que près de son mari, le courage d'oublier 
que dans la pensée de sa fille qu'une faute de sa mère pouvait souiller dans 
l'avenir. 

Pour tromper Antony, elle lui fixa le rendez-vous qu'il exigeait, et le matin 
même elle partait en chaise de poste rejoindre son mari à Strasbourg. Antony, 
nous le savons, se mit à sa poursuite, il était accompagné de son valet de 
chambre Louis. En arrivant à Ittenheim, il acheta les chevaux et les voitures 
qui se trouvaient au relais, et il fit partir son domestique par le relais qui 
attendait pour Strasbourg, lui donnant l'ordre de demeurer à Strasbourg, d'y 
surveiller le colonel d'Hervey et de s'informer si le colonel quittait son poste. 

La nuit, à la soirée de la comtesse de Lancy, après l'épouvantable scène 
faite par M"** du Camp, Antony avait compris qu'il y avait du danger dans 
l'air. A peine M'"*' d'Hervey avait-elle quitté les salons pour rentrer chez elle, 
que le domestique d'Antony le faisait demander ; il avait fait la route à franc- 
étrier, il arrivait de Strasbourg et il venait dire à Antony que le colonel avait 
subitement quitté son poste sans rien dire ; qu'il le devançait de quelques 



LE FILS D'ANTON! 




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LE FILS D'ANTONY. S3 



heures. C'est alors que le jeune homme, comprenant le dan^^^or, s'était aussitôt 
rendu chez sa maîtresse par la porte du jardin, dont il avait la clef et par 
laquelle il entniit chaque nuit. Il avait trouvé Adèle pleurant, encore sous le 
coup des délations de M™^ du Camp; il lui avait dit la vérit''. Assurément, le 
colonel savait tout, il revenait ; il n'y avait plus de salut pour eux que dans la 
fuite ou dans la mi ."t. Ils étaient jeunes, ils s'aimaient, ils ne voulaient pas 
mourir. — Antony cucrchait à décider Adèle à fuir en emmenant son enfant ; 
elle acceptait, lorsque tout à coup le colonel était apparu. 

C'est alors que, sur sa demande et pour sauver l'honneur de sa maîtresse, 
pour que l'enfant pût vivre sans qu'on lui jetât à la face la souillure de sa 
mère, il l'avait frappée de son poignard, expliquant son crime, en déclarant 
que s'il l'avait assassinée, c'est qu'elle n'avait pas voulu céder à sa passion ; 
il avait tenté de l'outrager et, n'y pouvant parvenir, surpris dans son odieuse 
tentative, il l'avait tuée. 

Telle était la vérité. Or, s'il avait fait venir son domestique* dans la prison, 
^es juges instructeurs auraient pu songer à l'interroger, et, d'un mot, il aurait 
détruit la fable qui sauvait l'honneur de sa maîtresse. Il aurait raconté le 
voyage à Ittenheim, puis son séjour de plus de trois mois à Strasbourg, son 
active surveillance sur le colonel et enfin son retour à Paris, lorsqu'il avait vu 
ce dernier quitter hâtivement Strasbourg, son arrivée à l'hôtel de Lancy, où 
l'on confirmerait sa venue étrange à trois heures du matin. 

A cause de cela, Antony avait préféré se priver des services de Louis. Use 
trouvait fort à l'aise dans sa prison ; il n'avait qu'un seul désir, c'était d'avoir 
des nouvelles d'Adèle, il redoutait surtout qu'on ne vînt procéder à son inter- 
rogatoire, avant d'avoir revu son ami Olivier Delaunay. Au fond, il pensait, 
bien que le docteur l'avait complaisamment écouté, qu'il n'était pas dupe de 
son récit. Il avait pu juger par ce qui s'était passé chez M'^^ de Lancy, pour 
savoir ce qu'on pensait dans le monde de ses relations avec M"'^ Adèle 
d'Hervey. 

Quand le guichetier lui amena le docteur, il était sur la galerie. Il se préci- 
pita au-devant de lui en disant : 

— Enfin, vous voilà, mon cher ami; avez-vons de bonnes nouvelles? 

— Oui... oui... 

— Venez, venez vite, fit-il en l'entraînant dans sa chambre, dont il ferma 
soigneusement la porte. Eh bien ! comment va-t-elle? 

— Bien, très bien. Elle est sauvée, et, dans quelques jours, elle ne se ressen- 
tira pas de sa blessure. 

— Qu'elle vive donc heureuse et respectée ; c'est la dernière chose que 
je lui ai donnée : l'honneur ! Docteur, parlons de moi. 

— Oui, cela est nécessaire. 

Antony était agité, fiévreux, il y avait de l'amertume dans sa voix. Le 
docteur l'observait avec attention, et il constatait que le malheureux eût pré- 
féré que sa victime ne survécût pas à son crime. Il souûrait à la pensée 



8i LE FILS D'ANTONY. 



qu'elle allait vivre avec son mari, que la tentative dont elle avait été victime- 
allait encore augmenter ou faire renaître l'amour de celui-ci. Ce coup de- 
poignard avait tué la médisance, la calomnie. Adèle revenait dans le monde 
plus pure, plus honorable que jamais, et ces charmes nouveaux étaient pour 
un autre. Il souffrait, le malheureux, et sonégoïsme cruel lui faisait maudire- 
sa maladresse. Tout cela, Olivier Je lisait presque sur son visage. 
Antony reprit d'un ton saccadé, et répondant à ses pensées : 

— Je ne veux pas assister à cette apothéose que j'ai involontairement 
préparée. 

— Que voulez-vous dire, mon ami? 

— J'ai réfléchi à ce que je vous avais demandé d'abord — cela sera inutile,, 
sa défense est des plus simples, elle m'accusera, mais je ne veux rien dire, je 
veux échapper à tout cela. Adèle morte, — la loi est inflexible : j'avais tué, on 
me tuait. Mais j'attendais le jugement pour bien affirmer l'innocence de ma 
victime. Adèle vivante saura se défendre et n'a plus besoin de moi. Je compte,, 
mon cher Olivier, sur votre vraie amitié pourm'épargner toutes les hontes de 
l'enquête des interrogatoires et du jugement. — Ma condamnation serait igno- 
ble, je ne suis qu'un hideux assassin, coupable de tentative de crime ; — on me 
condamnera à une peine infamante ; vous m'épargnerez ces ignominies. 

— Mais que dites-vous là? Que voulez-vous de moi ? demanda le docteur- 
inquiet. 

— Olivier, je n'ai pas de famille, je suis seul ; le seul être que j'aimais ne> 
doit plus avoir pour moi que haine et mépris. Olivier, je veux mourir, et vous 
m'avez promis que vous me feriez parvenir une arme, c'est cette arme que je- 
réclame. — Olivier, je veux mourir, entendez-vous. 

— Antony, écoutez-moi. — Je suis votre ami. — Parlons fran chôment, . 
sincèrement, je sais tout. — M""® d'Hervey, plus confiai^e que vous, m'a dit 
toute la vérité. 

— Eh bien 1 alors, si vous êtes mon ami, puisque vous savez, vous devez: 
comprendre que je dois mourir. Je ne peux vivre avec la casaque d'un forçat,, 
l'épaule marquée quand elle vivra près d'un autre, belle, adorée, aimée... 
aimée par un autre. — Non, non, cela est impossible... Adèle à moi ou la 
mort. — Olivier, épargnez-moi les hontes, le supplice... 

— Antony, c'est en pleurant qu'elle m'a chargé de vous dire qu'elle vous 
aimait toujours. C'est en pleurant qu'elle m'a dit qu'il fallait que vous consen- 
tissiez à vivre, — qu'il vous fallait du courage, — qu'il fallait lutter pour sortir- 
d'ici... 

Antony se redressa presque en souriant, superbe d'anxiété. 

— A-t-elle dit que, si je sortais d'ici, je la retrouverais, que nous fuirions 
sans souci du monde, pour vivre ensemble ; a-t-elle dit cela ? Je consens ou 
vivre alors. 

Olivier répondit gravement : 



LE FILS D'ANTONY. 85 



— Non, voici ses paroles : Dites-lui que je l'aime, qu'il faut qu'il m'oublie, 
que je ne le reverrai jamais. 

— Ah ! ah ! rit sardoniquement Antony. — Elle a dit cela, et vous voulez 
que je vive, que je cherche à reconquérir ma liberté ! — Mais, si je sortais 
d'ici, ne fût-ce qu'une heure, ce serait pour aller recommencer l'œuvre que 
j'avais tentée... Olivier — il me faut cette arme aujourd'hui, il faut que demain 
il ne reste de moi que le souvenir. 

— Ah ! mon pauvre ami. Écoutez-moi, vous allez comprendre que votre vie 
n'est pas à vous. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Remettez-vous un peu ; quand vous serez plus calme, vous viendrez là, 
vous asseoir près de moi, et je vous parlerai. 

Antony haussa les épaules, il marcha quelques minutes dans la chambre, 
puis venant prendre place près du docteur, il lui dit: 

— Voyons, Olivier, parlez. 

— Mon ami, voici ce qui se passe: un vieux serviteur, un brave homme 
qui, paraît-il, vous a vu naître... 

— Séjournet? 

— Oui. 

— Vous avoz vu Séjournet? 

— Je l'ai rencontré à l'hôtel d'Hervey en sortant tout à l'heure. 

— Chez le colonel, Séjournet ? Que me dites-vous là ? 

— Le brave homme était désolé. Il est venu me demander, sachant que jo 
vous voyais, de vous dire que l'on s'occupait de vous, qu'on vous suppliait de 
déclarer qu'en allant chez M"^ d'Hervey vous aviez reçu une lettre, que vous 
croyiez d'elle, qui vous priait de venir lui parler chez elle. Cette lettre 
serait l'œuvre de la même personne inconnue qui a averti le colonel de ce qui 
se passait à Paris. 

— Quel conte me faites-vous là? fit Antony, stupéfait et blessé. 

— Je vous répète ce qu'il m'a chargé de vous dire. C'est la fable inventée 
pour rassurer le colonel d'Hervey et pour obtenir de lui qu'il ne dépose pas de 
plainte, en même temps que cela lui permet de partir immédiatement avec 
M""* d'Hervey, et de s'arracher au monde de fâcheux et de curieux qui encom- 
brent l'hôtel, et aux ennuis d'une instruction. 

— Mais il est fou. 

— Pas du tout ; son plan a parfaitement réussi, le colonel se croit la victime 
d'envieux et de jaloux, qui veulent le perdre par le scandale dans l'estime de 
ses supérieurs. Il paraît que ce M. Séjournet avait même un ordre du ministre. 
Et le colonel obéissant, part ce soir avec sa fille, M""^ d'Hervey et sa sœur. 

— Ah 1 fit Antony rageant, elle est déjà rétablie, elle peut supporter le 
voyage. 

— Elle pourra peut-être supporter le voyage. N'ayez pas cet air en parlant 
d'elle ; si vous saviez ce que souffre la malheureuse. 



SÔ LE FILS D'ANTONY. 



— Et que m'importe à moi, à la fin ? Est- ce que je ne souffre pas, moi ? Elle 
prend vite son parti de la situation pour laquelle, il y a vingt-quatre heures, 
elle voulait mourir... Qu'est-ce qu'Anton}^ après tout ? un caprice passé main- 
tenant, qui lui a donné toutes les joies, les voluptés delà faute, du crime, de la 
peur... Elle avait tant résisté ! L'indifférence venait, il ne devait plus rester 
de cette passion morte que la honte. Au contraire, elle '^ecouvre tout à coup 
sa liberté entière et le relèvement de son honneur compromis; elle a bu à la 
coupe, elle a eu l'ivresse... et, pour tous, elle est aussi pure qu'autrefois. Elle 
va vivre heureuse, adorée de son mari, aimée de sa fille, de sa sœur, vivre de 
la vie de famille, jouissant du respect de tous. Elle oublier-a Antony, le mal- 
heureux bâtard que son amour a jeté dans le crime. Oh! l'ingrate... Peut-être, 
de loin, aura-t-elle plaisir à lire mon jugement, ma condamnation ; elle savou- 
rera l'appréciation des niais qui diront : La noble et sainte femme I lui, quel 
misérable ! Il me semble que mon amour devient du dégoût, de la haine. Et que 
ces gens sont bien dignes du ridicule qui les couvre, qu'ils sont bien les dignes 
acteurs de la comédie qu'on leur fait jouer 1 

— Mon ami, vous m'effrayez, vous m'épouvantez, — je me demande si c'est 
bien là l'homme de cœur que je veux servir? 

— En ont-ils, du cœur, eux?... Et puis, est-ce que je demande rien, moi? 
Je veux les laisser agir à leur guise. Je veux les débarrasser de moi. Mon sang 
bout, se révolte, en voyant comme ils rapetissent les grands sacrifices. Doc- 
teur, aidez-moi à mourir, et ne m'obligez pas à jouer un rôle qui me répugne 
dans cette basse comédie. — Mais, je n'ai pas menti et ne veux pas mentir. — 
Je l'ai tuée parce qu'elle me résistait. — C'est vrai, elle résistait à ma volonté 
qui était de l'arracher à son mari, et je ne dirai pas autre chose ; elle me résis- 
tait, j'ai essayé de la tuer. 

— Mon ami, je vous en prie, votre exaltation m'effraie; dans un cas si 
grave, si pressant, il faut du calme, de la raison. 

— Je n'ai plus de raison. — Qu'est-ce que Séjournet vient faire en cette 
affaire, n'est-ce pas assez que ces gens m'aient jeté sans nom sur cette terre, 
faut-il encore que, lorsque je veux agir, ils s'occupent de moi ! Ils m'ont aban- 
donné, qu'ils m'oublient... Je ne veux être protégé par personne. Je suis las de 
la vie — de cette vie de solitaire au milieu du monde. J'aimais, j" Mais aimé, 
j'aurai vécu. Cet amour meurt, je veux mourir avec lui. 

Le docteur, douloureusement impressionné, regardait Antony qui marchait 
à grands pas dans la chambre, passait la main sur son front, ou secouait d'un 
mouvement de tête léonin ses beaux cheveux bruns bouclés. Il avait 4es cris- 
pations, des mouvements de menace, de rage ; comme un fauve, il marchait 
dans sa cage, il aurait voulu trouver quelqu'un à combattre. Olivier n'osai 
parler: chaque fois qu'il avait voulu l'apaiser, il avait augmenté sa rage; cha- 
cune de ses paroles attisait le feu qui le dévorait. 

— Mais que veut-on? Et il marcha pour venir se placer devant 1/9 docteur, 
et les bras croisés sur sa poitrine, plus calme d'apparence, il lai dit : 



LE FILS D'ANTONY. 87 



— Vous êtes mon ami, Olivier. Je ne veux pas, je ne sais pas mentir. En 
disant ce que vous savez, M""^ d'Hervey est à l'abri de tout soupçon ; moi seul 
sais perdu. C'est ce que je veux. — Il n'y a, dans le sort qui m'attend, que 
la honte qui me répugne. Adèle morte, c'était l'échafaud. Elle surv'^ — c'est 
le bagne. —''C'est la flétrissure, la marque devant la foule sur la place du 
Palais. — C'est la honte horrible enfin. — Par des mensonges, je puis échapper 
à tout cela. Le mensonge est indigne de moi. Au fait je suis coupable, j'ai en- 
traîné, perdu une femme... Eh ! mon Dieu! à Ittenheim c'a été un combat, et 
je l'ai violée ; je le reconnais, elle m'aimait, je le savais, mais elle était hon- 
nête et me résistait, c'est par la force que je l'ai vaincue. — Coupable, elle 
m'approuvait par la faute et par l'amour. — Moi, je suis donc véritablement le 
criminel, je mérite donc le châtiment, et je ne veux pas y échapper, je l'aug- 
mente: je me condamne à mort... Êtes-vous assez mon ami pour m'aider à 
éviter les hontes et les flétrissures? Tout est là. — Voulez- vous me donner de 
quoi mourir ? 

Le docteur Olivier se leva et, calme, lui répondit : 

— Non, Antony, je refuse d'aider à cette lâcheté. 
Antony se redressa le regard plein d'éclairs. 

— Cette lâcheté, monsieur Delaunay î Que dites-vous là ? 

— Je dis cette lâcheté, parce que vous n'avez pas le droit de mourir. 

■ — Pardon ! fit avec hauteur Antony, je vous somme d'expliquer vos paroles. 

— Je regrette d'avoir été contraint à le dire... 

— Ce regret n'explique rien. 

— Non ! vous n'avez pas le droit de mourir. Ce serait une mauvaise 
action. 

— Ce n'est pas le lieu d'ergoter sur les mots. Expliquez-moi ce que vous 
voulez dire. 

— Ant Jiiy, le colonel d'Hervey est depuis plus de sept mois à Strasbourg, 
loin de sa femme... Vous avez ramené M'»^ d'Hervey depuis quatre mois d'It- 
tenheim; depuis quatre mois M-^Vd'Hervey est votre maîtresse... dans cinq 
mois elle sera mère. 

Antony, comme étourdi, regardait le jeune docteur, il fat une grande mi- 
nute à comprendre, puis d'une voix étranglée par l'émotion, il demanda : 

— Adèle est enceinte?... depuis... notre retour d'Ittenheim ? . 

— Oui. 

Il s'opéra aussitôt dans l'allure, dans le ton d'Antony un brusque change- 
ment : il était ordinairement pâle, il devint livide, son regard brillant se voila, 
il lui sembla, pendant quelques secondes, que son sang se figeait dans ses 
veines, qu'un froid mortel venait glacer ses moelles ; il crut qu'il allait tom- 
ber, ses jambes faiblissaient, il dut s'appuyer au dossier d'une chaise pour ne 
pas défaillir. — Il voulait parler et sa voix sortait sourde comme un râle ; 
il disait : 

— Un enfant! un enfant! moi I " 



SS LE FILS D'ANTONY. 



Le docteur, qui Tobservait attentivement, allait s'élancer sur lui pour le 
retenir, ce fut Antony qui, se jetant dans ses bras et fondant en larmes, de- 
manda : 

— Ob: la pauvre femme, ma pauvre Adèle, c'est vrai, elle est enceinte ? 
Le docteur lui disait doucement : 

— Vous me comprenez maintenant, Antony vous comprenez que vous devez 
vivre. 

Antony ne comprenait, ne discernait plus. Il était moralement écrasé par 
ce qu'il venait d'apprendre ; il était sans force pour répondre, sa surexcita- 
tion se calmait à mesure qu'il pleurait. Olivier Delaunay, embarrassé par ce 
silence, vivement ému de voir ce grand garçon beau et fort tout d'un coup 
anéanti et pleurant comme un enfant, lui dit : 

— Vous ne vous appartenez plus désormais, vous le savez maintenant. 
Vous devez écouter ceux qui vous conseillent... 

— Mais que faire ? 

— Soyez fort, Antony, redevenez l'homme courageux que vous êtes, es- 
suyez vos yeux et causons I 

— Oh ! mon cher ami, je suis anéanti... je vous écoute ; vous me pardon- 
nez, n'est-ce pas? j'étais si loin de penser à ce nouveau malheur ? 

— Ce n'est pas un malheur, si vous voulez faire ce que vous devez faire. 
Antony leva ses regards vers le docteur, le front plissé, il interrogeait, 

espérant encore. Peut-être par cette phrase le docteur voulait-il dire qu'il 
avait le devoir d'enlever la femme pou" sauver l'enfant, et si c'était ce qu'on 
lui conseillait, il était prêt à faire tous les sacrifices pour se sauver, et, retrou- 
vant Adèle, l'enlever pour vivre avec elle et... son enfant!... son enfant ! Ce 
mot, il l'avait sur les lèvres et n'osait le prononcer. Pour être immédiatement 
fixé sur le conseil du docteur, il attaqua le côté brutal de la question : 

— Ainsi, le colonel d'Hervey vit loin de sa femme depuis sept mois, et il 
est évident que lorsqu'il apprendra l'état d'Adèle, un procès aura lieu. 

Le docteur comprit la conclusion qu'allait en tirer le malheureux, il tran- 
cha nettement la question : 
. — Mon ami, je me dévoue au but que vous avez cherché, en devenant cri- 
minel. M""^ d'Hervey ne doit pas être soupçonnée. Il faut qu'elle sorte, de cette 
situation terrible, honorée et respectée. 

Antony, nous l'avons dit, était sans énergie ; c'est doucement, tristement, . 
qu'il demanda : <^ 

— Mais, est-ce possible? 

— C'est possible, si vous voulez faire ce que nous vous demandons, si vous 

voulez raconter la fable que nous avons forgée. 

— Mentir 1 

— nie fautl 

Gomme le jeune homme hochait négativement la tête, le docteur résolut 
de le décider d'un coup, si cela était possible, ou d'en finir. Après tout, si 



LE FILS D'ANTONY. 



80 




Mademoiselle Louise, vous qui connaissez depuis longtemps Madame. (Page 96.) 

Antony se suicidait, qu'adviendrait-il ? M""" d'Hervey restait justifiée : le plan 
qu'il avait arrêté s'exécutait, et l'enfant seul était abandonné. C'était pour ce 
dernier qu'il agissait. 

-— Antony, vous savez combien la vie a été cruelle pour vous ; vous êtes 
riche, jeune, beau et vous avez souffert de tout, parce quevous n'avez ni père, 
ni mère, qui vous aient donné iQur nom. Antony, il faut que votre enfant 
naisse mystérieusement, il faut aussi que sa mère l'abandonno... 
12 



90 LE PILS D'ANTON Y.. 



— Oh ! la misérable ! 

— Taisez-vous, malheureux ! Si elle avouait cet enfant adultérin, elle 
sacrifierait sa fille légitime, elle se perdrait en compromettant l'avenir ie ses 
enfants... Songez-vous à cela ?Elle ne peut, elle ne doit pas reconnaître son 
enfant... Eh l mon Dieu ! peut-être est-ce là-le mystère de votre naissance, et 
parce que vous avez tant accusé ceux.auxquelsvous devez le jour, le destin 
vous place-t-il dans la situation de ceux que vous condamnez, pour voir si vous 
fei^z mieux qu'eux. 

— Olivier, que me dites-vous là ? 

— Il faut que M"»* d'Her\rey accouche mystérieusement, et j'ai déjà arrêté 
tout cela. Sa-blossure sera guérie dans cinq ou six jours ; mais, pour tous, au . 
contraire, la gravité du mal s'augmentera et l'obligera d'aller chercher ^ous 
un ciel plus clément un peu de force et de santé. Elle quittera la France pour 
quelques mois. 

— Mais son mari ?. . . 

— Son mari? Ce soir, je dois revoir ce M. Séjournet, et puisqu'il avait un.! 
ordre du ministre, qui commandait au colonel de retourner à son poste, peut*i • 
être obtiendra-t-il un ordre nouveau qui l'enverra pendant quelques mois en 
Afrique. 

Antony n'était plus le même. En écoutant le docteur, ses idées se modi- 
fiaient.. Déjà sur ses lèvres un sourire revenait etparfois il répétait : 

— Mon enfant !... 
Lé^octeur Delaunay continua : 

— -Loin du monde, en Italie, dans les environs de Nice, dans quatre ou cinq 
mois, la baronne d'Hervey sera rétablie. Pendant: cetemps, elle aura mis au 
monde son enfant. Le jour de sa naissance, il faut que je sache où trouver son 
père, il faut que celui-ci prenne l'enfant: il faut qu'il le reconnaisse, il faut 
qu'il l'élève, il faut qu'il rachète sa faute... et si son crime mérite un châtiment/ 
il faut que ce châtiment soit ce sacrifice. 

— Un châtiment ! protesta Antony... un châtiment... Reconnaître, élever, 
aimer mon enfant... mais c'est le bonheur. 

— Allons donc ! fitjoyeusement le docteur en lui prenant les mains, jevous 
retrouve donc. Vous avez souffert de l'abandon, et c'est par l'exemple, par 
votre conduite, celle d'un homme de cœur que vous protestez. 

Une grande minute Antony resta la tête baissée, pensant à ce qu'il venait 
d'apprendre, et, à mesure, sa physionomie sombre s'éclairait. Le sourire reve- 
nait sur ses lèvres ; quand il releva la tête, il dit : 

— Oui, maintenant je veux vivre, vivre pour être utile, pour aimer quel 
qu'un... mon enfant I... 

Puis changeant de ton : 

— Docteur, il faut à tout prix que le colonel ignore cette naissance, je ne 
veux pas qu'au nom de la loi on puisse lui infliger cet enfant, il est le mien... 
je le veux... et déjà je l'aime... 



LE FILS D'ANTONY. J:Qi 



— Je savais bien qu'il en serait ainsi. Vous en avez la preuve puisque tout 
est arrêté: ce soir M^^ d'Hervey part à Strasbourg, dans dix jours elle part 
pour l'Italie où je la rejoins. Et il est convenu qu'au moment de sadélivrance, 
je vous écrirai ; vous viendrez aussitôt. 

— Elle consent à tout cela ? dit-il oppressé. 

— C'est avec elle que nous avons arrêté ce plan. C'est lorsque j'ai répondu 
de vous qu'elle m'a dit :Dites-lui que je l'aime toujours, mais qu'il faut qu'il 
m'oublie. 

Antony passa la main sur son front. 

— Enfin... ne parlons plus que de ce que.je doisifaire. 

— Voulez-vous raconter ce que je vous ai dit? 

— Non, mais je puis refuser de répondre. 

— Dites seulement que vous croyez être tombé dans un guet-apens. 

— Je ne sais pas mentir. 

— Mais ce n'est pas un mensonge, cela. Est-ce que la lettre adressée au 
mari n'est pas uh guet-apens qui vous était tendu?... 

— Oui... oui... enfin, je dirai cela... 

— Bien, Antony, avant deux jours, vous serez libre. 
Et le docteur lui serra affectueusement les mains. 

— ■' Vous me quittez déjà? 

— Oui, vous avez besoin de repos — après les émotions que vous venez 
d'éprouver... et il faut que je voie M. Séjournet. 

— Vous reverrai-je bientôt? 

— Demain I... 

Le docteur allait partir, il le retint et lui dît bas : 

— Vous allez la voir ? 

— Oui. 

— ' Diteà-lui... dites-lui... que je souffre bien... Car je l'aime; et il sesau^a 
dans le coin de sa chambre, en fondant en larmes. 

Le docteur, ému, sortit en disant : 
— ^ Pauvre ami... 

Le résultat désiré était obtenu ; Antony consentait, sinon à mentir, au moins 
à se taire,' et à laisser se produire les mensonges qui devaient le sauver. Le 
docteur n'avait plus à s'occuper que du départ du colonel et de M"'^ d'Hervey, 
c'était là le point le plus important. Ainsi qu'il l'avaitpromis, iise rendit dans 
le quartier de l'Arsenal, où se trouvait un fabricant de voitures ; il fit l'acqui- 
sition d'une chaise de poste de famille, ayant deux compartiments et une 
banquette de siège, dans laquelle pouvaient tenir sur le devant le colonel et 
sonbrosseur; à l'intérieur, M'"^ d'Hervey, sa sœur Clara, et la fille d'Adèle 
qui entrait dans sa troisième année. On avait convenu d@: n'emmener aucun 
domestique, on devait les prendre dans la localité où M"" d'Lsrvey fixeraitisa 
résidence. 

Ayant fait l'acquisition, le jeune docteur se rendit â la poste- nouu' retenir 



92 LE FILS D'ANTONY. 



les chevaux, prenant double relais. Tout cela terminé, arrêté, Olivier Delau- 
nay se fit conduire chez M. Séjournet. En le voyant, l'ancien notaire lui dit 
simplement : 

— Je vous attendais, M. le docteur, eh bien, Tavez-vous décidé? 

— Oui, monsieur, il est convenu qu'il refusera de répondre aux juges qui 
voudront l'interroger. 

— C'est tout ce qu'il nous faut, avant cinq ou six jours nous aurons obtenu 
une ordonnance de non-lieu. 

— Je puis absolument vous croire, monsieur, demanda Olivier. 

— Monsieur le docteur, j'en réponds.. 

— Je veux vous demander une chose très utile pour l'avenir. 
Parlez, monsieur le docteur. 

— Antony va sortir de sa prison animé de sentiments que vous pouvez 
comprendre. Je redoute sa faiblesse, je crains qu'une fois libre, il ne recherche 
celle que désormais il ne doit plus revoir. 

— Oh ! il le faut à tout prix, car le danger que nous conjurons aujourd'hui, 
le scandale que nous évitons, reviendraient plus terribles. Il faut qu'il oublie 
absolument cette femme. 

— Je suis entièrement de votre avis, mais il faut en outre que, pendant 
quelques mois au moins, il ne lui soit pas possible de se trouver en présence 
du colonel d'Hervey. Sous une apparence de calme, celui-ci cache une haine 
féroce pour celui qui a osé jeter les yeux sur sa femme... Celui-là, malgré ses 
promesses d'oubli, désirera toujours revoir celle qu'il ne cesse pas d'aimer, et 
peut-être, une fois libre, cherchera-t-il à se retrouver près d'Adèle ; peut-être 
ira-t-il jusqu'à Strasbourg, au risque de se trouver face à face avec le mari, 
avec lequel il serait ravi d'avoir une affaire. 

— Oh! monsieur le docteur, que me dites-vous là? exclama Séjournet. 
Mais ce serait pis que ce qui est arrivé, et là... ceux qui s'intéressent à lui au 
moins en seraient désolés... Il ne faut pas que ce malheureux se batte... 

— Mais, je suis toujours de votre avis, M. Séjournet, et comme vous pou- 
vez obtenir certaines choses du ministre... 

— Des choses de peu d'importance... fit Séjournet, un peu embarrassé. 

— Oh ! cela n'a pas grande importance. M'"^ d'IIervey va partir avec son 
mari, emmenant sa fille et sa sœur, pour les besoins de sa santé ; je lui ai 
ordonné d'aller passer quelques mois en Italie. Son mari y consent, pour son 
repos, afin de hâter son rétablissement, car elle est gravement atteinte. 

— Ainsi, c'est vrai, elle a été gravement blessée ? 

— Presque mortellement... pour un repos, dis-je ; nous avons convenu 
avec le colonel que le lieu de sa retraite ne serait connu que de lui. Or, ce 
mystère ne va pas manquer d'intriguer Antony, qui voudra s'éclairer, et qui 
assurément fera le voyage de Strasbourg pour se renseigner, je ne dis pas 
dans dix jours, mais dans un mois, ou deux mois. 



LE FILS D'ANTON Y." 93 



— Ceîa est impossible... il faudrait que vous veillassiez sur lui, afin de dé- 
conseiller ce dangereux voyage. 

— Vous devez connaître assez Antony pour savoir à quoi serviront mes 
conseils; ils ne satisferont pas ses idées... puis, je dois vous dire que M'^^l'Her- 
vey a besoin de soins attentifs et que, me rendant moi-môme en Italie, je 
compte la veiller. Or, si Antony se rend à Strasbourg, s'il y rencontre le colo- 
nel, vous pouvez juger de ce qui peut arriver. 

— Vous avez raison. Une fois libre, seul, désolé, gêné par le bruit qui 
s'est fait autour de cette affaire, il ne demandera qu'à voyager et il ne voya- 
gera que de ce côté... C'est absurde, mais c'est justement pour cela qu'il le 
fera. Et comment éviter cela. Vous me parliez du ministère... que peut -on 
demander? 

— Mon Dieu, je crois que lorsque M™^ d'Hervey, dans dix ou quinze jours, 
quittera son mari pour se rendre en Italie, si le colonel recevait un ordre de 
se rendre à Alger, si on lui donnait un commandement il serait le plus heureux 
des hommes, il quitterait la Franco, ferait campagne pendant que sa femme se 
rétablirait, et c'est vainement qu' Antony chercherait ou l'un ou l'autre. 

— Oh ! mais vous avez absolument raison, monsieur le docteur. Ainsi, 
tous les acteurs de ce petit drame disparaissent pendant quelques mois, tout 
s'éteint, s'oublie, et nous sommes assurés qu' Antony ne fera pas quelque nou- 
veau coup de tête... 

— Gela serait possible... 

— Je le crois, fît en souriant malicieusement Séjournet. Dans combien de 
temps faudrait-il qu'il reçût cet ordre ? 

~- D'ici dix jours... Qu'ils partent ensemble de Strasbourg, l'un pour l'Ita- 
lie, l'autre pour l'Afrique. 

— Très-bien ; mais vous faites le bonheur du colonel ; c'est comme si vous 
réclamiez pour lui de l'avancement. 

Permettez, monsieur Séjournet ; ce n'est pas tant pour atteindre tout à fait 
notre but, c'est-à-dire pour mettre le colonel à l'abri de nouvelles infamies 
semblables à la délation qui a amené la catastrophe ; pour qu'Antony ne pût la 
trouver, il faudrait qu'il partît en mission secrète, que J'ordre lui commandât 
de soigneusement cacher le lieu où il se rendrait. 

— Vous avez parfaitement raison... et cela sera fait. 

Ainsi, vous m'assurez qu'Antony sera libre dans quelques jours ? 

— Oui, monsieur le docteur. 

— Si vous le voulez bien, monsieur Séjournet, nous nous reverrons à ce 
moment. 

— Monsieur le docteur, je voulais vous demander une minute d'audience 
après-demain matin, chez vous, et je vous renseignerai. 

— Parfaitement... 

Après avoir remercié Séjournet, tout à fait tranquille sur l'avenir, le docteur 
sortit. Il se fitconduireàl'hoteld'Hervey où Adèle l'attendait avec impatience. 



94 LE FILS D'ANTONY. 



Il lui raconta tout ce qu'il pouvait dire de ce qui s'était passé. Elle n'avait 
plus d'inqui^Hude à avoir ; il fallait ne penser qu'à guérir au plus tôt. Adèle 
lui dit qu'elle se sentait forte ; elle était convaincue qu'elle ferait le voyage 
sans danger. Du moment où elle était rassurée sur le sort d'Antony, elle avait 
hâte de quitter Paris. 

Elle questionna beaucoup le docteur sur l'impression que la nouvelle avait 
faite à Antony ; elle pleura en apprenant que c'était seulement à cause de 
cela qu'il consentait à vivre, Antony adorerait son enfant. Le docteur allait se 
retirer, disant qu'il reviendrait le soir à l'heure du départ. Adèle le retint et 
lui dit : 

Nous ne nous retrouverons plus seuls que là-has, et vous verrez Antony 
dans quelques jours. 

— Oui, monsieur, dans deux jours probablement. 

Elle fouilla sous son oreiller et en tira un petit médaillon qu'elle tendit ait 
docteur. 

— Tenez, monsieur Delaunay, vous lui remettrez ce souvenir de moi, mon 
portrait et une boucle de mes cheveux... Qu'il le garde, et plus tard, si le ciel 
permet que notre enfant vive, quand je serai vieille, il montrera à son enfant 
le portrait de sa mère. 

La malheureuse femme sanglota. 

Le docteur Delaunay serra précieusement le médaillon, et ayant promis de 
le remettre le premier jour qu'il verrait Antony, il:se retira. 



CHAPITRE VII 

LA VENGEANCE d'UNB FEMME 



• De la terrible catastrophe, il ne restait plus rien. — . Adèle était sauvée — 
et son mari, le colonel d'Hervey, était plus que jamais convaincu que celle qui 
portait son nom était la plus pure des femmes. Il ne restait de l'aventure 
qu'une aversion méprisante du vieux soldat pour le jeune dandy — qui avait 
osé lever les yeux sur M""^ la baronne d'Hervey. — Ce sentiment il le gardait 
en lui, réservant pour l'avenir l'occasion de châtier 1p jeune imprudent, s'il le 
rencontrait un jour. 

C'est calme et tranquille qu'il veilla le soir au chargement des barrages. 
L'ordre du ministre qui. lui enjoignait de rejoindre son corps et auquel il se 
conformait, l'assurait qu'il n'avait rien à redouter de son incartade, c'est-à- 
dire de son voyage à Paris sans permission. — Avec des coussins et des 
oreillers, on avait préparé un lit dans le grand compartiment de.' la chaise de 
poste: on y porta M™^ d'Hervej^ sa, sœur Clara, puis la petite tille et ils mon- 



LE FILS D'ANTONY. 05 



tèrent près d'elle, dans le compartiment du devant où se trouvait une simple 
banquette. Le colonel monta et fit placer Vernet à côté de lui — au gnand dé- 
sespoir de ce dernier, qui aurait préféré être libre à son aise, au milieu des 
bag.'iges, sous la bâche. 

Le docteur Olivier était là, il fit ses adieux à la famille, et en serrant les 
mains de M""® d'Hervey, il lui dit tout bas : 

— A bientôt. Avant huit jours j'adresserai à votre sœur Clara une lettre 
qui vous renseignera sur ce qui sera survenu de nouveau ici. . 

Il faisait tout à fait nuit lorsque la voiture se mit en .route. Le docteur 
sortit de l'hôtel sans remarquer que tous les domestiques se réunissaient dans 
la loge du portier. 

Les maîtres partaient, assurés que tout était terminé, convaincus que per- 
sonne ne savait ce qui s'était passé dans l'hôtel, ou tout au moins qu'on n'y 
attachait pas d'importance, et touslesgensde la maison établissaient la légende 
qu'ils allaient répandre, c'est-à-dire la déclaration d'Antony. Un jeune homme 
qui autrefois devait épouser la baronne, avant son mariage, M. Antony, s'était 
introduit dans l'hôtel en fracturant les portes, en escaladant les murs ; il était 
arrivé ainsi jusque dans les appartements de M"** la baronne, il avait voulu 
obtenir les faveurs de celle qu'il aimait, il avait tenté de la violer, — elle 
s'était énergiquement défendue, avait crié au secours, et comme on était 
venu, ne pouvant l'avoir, il avait tenté de l'assassiner. 

— Seulement, concluait la femme de chambre, comme c'est -un homme du 
monde, qui a des protections, on éteint l'affaire... 

— Ah ! disait le valet de pied, si c'était un pauvre diable. .. si c'était moi, 
qui eusse essayé çàsur madame... c'était l'échafaud, ni plus, ni moins ! Et la 
femme de chambre, tout naturellement, disait : 

— Oh ! vous 1 vous !... Mais, M. Antony est joli... il est très beau, et je sais 
bien que plutôt que de faire un scandale semblable, à la place de madame !... 

La concierge semblait être de cet avis, car elle dit simplement : 

— Vous savez, il faut faire la part de la peur... elle a eu peur cette femme ! 
Voyons mademoiselle Louise — tout à coup dans la nuit,unhomme qui surgit 
dans votre chambre... 

La femme de chambre ne parut pas redouter une pareille aventure. 

— Elle savait bien que ce n'était pas pour la tuer... 
Le portier conclut : 

— Vraiment, il faut qu'un homme soit bien bête de risquer sa situation 
pour une femme... 

Le valet de pied, s'adressant à la femme de chambre, demanda : 

— Franchement, croyez-vous qu'il l'aurait tuée, si on n'élait pas venu?... 

— Pardi ! croyez-vous que c'est pour la caresser qu'il lui a donné un coup f. 
de poignard? 

— Ce n'est pas ça que je veux dire... Mais, cet homme, on dit qu'il est un 
peu fou, c'est un exalté... Pour faire ce qu'il a fait, il ne devait pas avoir sa. 



96 LE FILS D'ANTONY. 



raison... Eh bien ! croyez-vous que madame aurait été blessée, si on n'était 
pas arrivé dans la chambre ?... 

— Ah! bien, dites donc, vous, en voilà de drôles de questions que vous me 
faites!... 

— ■ Mademoiselle Louise, vous qui connaissez depuis longtemps madame, 
est-ce vrai qu'il devait l'épouser avant le colonel?... 

— Je vais vous conter ça. . 

— Ah ! c'est ça. 

Aussitôt les gens de la maison entourèrent la table, les maîtres étaient 
absents, on était libre; — et la cave était ouverte. M"^ Louise raconta son 
histoire. Pendant ce temps, Olivier Delaunay, rassuré désormais sur les suites 
de la terrible affaire, ne pensait plus qu'à en détruire l'effet. Il se rendit chez 
la vicomtesse de Lancy, où deux fois par semaine on recevait les intimesaprès 
dîner. Il savait devoir y rencontrer M"* du Camp, celle qui, par ses médisances 
avait été la cause du crime. 

On l'annonça, et au silence qui se fit aussitôt, il comprit qu'on parlait de 
l'aventure. La jeune veuve, M'^^de Lancy, vint au-devant de lui et, souriante, 
elle dit : 

— Ah! mon cher docteur, voilà qui est gracieux, vos visites sont si rares ! 
Il s'inclina et, souriant également, il dit tout bas avec intention : 

— A qui la faute? Puis haut: Vous êtes trop aimable, madame, et votre 
accueil me rend tout honteux. 

Mais la vicomtesse se tournait vers les personnes groupées dans le salon et 

disait: 

— Mesdames, nous allons enfin savoir ce qu'il y a de vrai dans tout ce 
qu'on raconte, car le docteur Delaunay est la seule personne qui ait été reçue 
depuis hier à l'hôtel d'Hervé y. 

Olivier tourna ses regards de tous lescôtés, comme étonné de ce qu'on disait. 
M"*^ du Camp avait baissé la tête, cherchant à éviter son regard; le jeune 
docteur demanda : 

— Mais que raconte-t-on? 

— Oh ! vous devez le savoir, fit en riant M""^ de Lancy. 

— Je vous assure, madame, que je ne comprends pas. 

— Voyons ! madame du Camp, que nous disiez-vous? 
Visiblement ennuyée. M""' du Camp dit d'un ton sec : 

— Je dis ce qu'un magistrat chargé de l'instruction m'a conté... M. Antony 
n'est-il pas à la Force ? 

— Je ne sais pas, madame, où est M. Antony, j'ignore s'il est enfermé à la 
Force, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre M. Antony et l'hôtel 

d'Hervey. 

— Monsieur le docteur, c'est un devoir de votre profession d'être discret, 
et je regrette que M""* de Lancy vous ait si légèrement parlé de notre cause- 
rie sans importance... entre femmes. 



LE FILS D'ANTONY. 



97 




Oh ! mais il y a bien du nouveau depuis . (Page 101 .) 

— Sans importance ! madame du Camp fit follement, maïs guidée par un 
bon sentiment ! M"»* de Lancy; sans importance! Vous dites que M-^^ d'Hervey 
a été surprise dans sa chambre avec M. Antony, par son mari, et qu'il l'a as- 
sassinée. 

— Oh ! madame, qu'avez-vous dit là?... 

— Docteur, M»« d'Hervey est mon amie, et... 

— Je ne le savais pas... 

13 



98 LE FILS D'ANTON Y. 



— M^'^d'Hervey est mon amie, et j'ai dit que M. Antony l'avait frappée 
parce qu'elle lui résistait... je respecte et honore. 

Le docteur Delaunay était très pâle ; ses mains, crispées, déchiraient ses 
gants ; il se contenait à peine. L'ennemie de ceux qull aimait était devant 
lui ; quand il croyait les avoir sauvés, il voyait la calomnie se redresser, plus 
épouvantable encore, alléguant des faits précis. Il aurait voulu écraser la 
vipère; mais en montrant son trouble, il compromettait ses amis. C'est en 
riant, en plaisantant, en le prenant pour des cancans absurdes, qu'il devait 
entendre le récit de ce qu'il ne savait que trop bien. Il fit un effort et l'inter- 
rompit en riant : 

— Vous l'aimez et l'honorez comme les femmes s'aiment et s'honorent 
entre elles. 

— Allez- vous dire que je suis méchante?... Je surs sévère, peut-être, et 
c^est pour moi une preuve d'affection. 

— Une preuve d'affection ? 

— Évidemment; je veux savoir ce que sont mes amies., pour pouvoir les 
défendre. 

— Mais vous les attaquez, 

— Gomment cela!... Mais tout le faubourg Saint-Honoré sait que M'^^d'Her- 
vey a été hlessée presque mortellement, que son mari au désespoir est 
près d'elle, que M. Antony est en prison. 

— Chère madame du Camp, vous portez trop d'intérêt à M^^ d'Hervey, à 
son époux... même à M. Antony, ponr que je ne m'empresse pas, malgré le 
devoir, d-e manquer au secret professionnel. 

— Dites, fit en souriant méchamment M""* du Camp. 
Tous les invités penchaient curieusement la tête. 

— Je viens de faire mes adieux à M. d'Hervey et a M"^ d'Hervey, qui par- 
taient avec leur jeune fille pour l'Italie. Le colonel avait demandé un congé 
de trois mois à cet effet, et il arrivait avant-Mer matin pour chercher sa 
femme, sa fille et la sœur de sa femme. Ils sont en route depuis deux heures, 
tous fort bien portants, je vous l'assure. Maintenant, chère madame du Camp, 
si vous venez après-demain à la soirée de notre aimable hôtesse, Antony 
m'a prié ce matin de l'y accompagner. 

— Ah ! mon cher docteur, que ce que vous dites là me fait plaisir ! fit joyeu- 
ment la comtesse de Lancy, en prenant affectueusement les mains d'Olivier. 
Ainsi, tout cela n'était que calomnies et mensonges? 

— Tout, madame. A la suite de la scène regrettable qui s'était passée chez 
vous, je dus calmer Antony qui voulait absolument faire demander à M""* du 
Camp où elle avait entendu ce qu'elle avait raconté. 

— Je n'ai rien à dire à ce M... Antony... je ne connais pas ces gens... et 
m'étonne qu'on les reçoive si légèrement. 

— Je ne me permettrais pas de défendre vis-à-vis de vous mon ami An- 
tony, il m'a dit que vous n'étiez pas sincèrement son ennemie, cela n'est chez 



LE FILS D'ANTOISY. 09 



vous qu'un motif à spirituelles boutades... Antony m'a dit même que vous lui 
aviez (louiié, il y a quelque temps, des preuves de voire sympathie et de votre 
affection... 

M""" du Champ avait saisi l'intention du ton et de la phrase, elle avait levé 
la lète et, rencontrant le regard d'Olivier, elle avait baissé les yeux en rougis- 
sant : 

— J'ai pu, fit-elle, témoigner ma sympathie à un jeune homme charmant, 
alo'- qn(^ ceux qui étaient de ses amis étaient les miens ; mais lorsque j'ai su 
qui il était... 

.iijours souriant, le docteur se pencha sur le fauteuil où était assise M""" 
du Camp et, du môme ton sec dont il avait parlé, il reprit, l'interrompant : 

— Oui, Antony m'a dit cela; il vous a raconté, un jour, chez lui, où vous 
l'étiez venue consoler, le secret de sa vie... il vous a dit qu'il ne savait 
pas aimer. Je crois même qu'il vous a dit qu'il ne savait pas aimer banale- 
ment... 

Dans les salons les invités écoutaient, échangeant entre eux des regards 
snti>faits. Ils semblaient heureux de voir la confusion de M""^ du Camp. 
Celle-ci avait peine à se contenir, tandis que le docteur restait calme et sou- 
riant... 

— Monsieur le docteur, je ne veux pas chercher à deviner l'intention que 
vous mettez dans vos paroles. Si, une fois, j'ai élé chez M. Antony, c'est que 
je le croyais un homme de nôtre monde, et que ma mission de dame de charité 
m'oblige à aller chez les amis chez lesquels j'ai le droit d'espérer un bon ac- 
cueil. 

— Mais, madame, je n'ai pas mis de mauvaises intentions dans mes paroles. 
Je ne voulais dire que ce que vous déclarez, c'est que vous saviez Antony 
digne de toute sympathie ; c'est que, faisant une bonne action, vous étiez 
sûre de trouver chez lui un bon accueil. Je ne voulais pas dire autre chose. 

La situation était gênante pour tout le monde. Le docteur affectait d'être 
calme et souriant ; M'"'' du Camp, au contraire maugréant à mi-voix, laissait 
entendre à ceux qui se trouvaient autour d'elle ; 

— Le malotru, ce sont les dignes amis. 
La vicomtesse de Lancy dit gaiement : 

— Enfin tout cela n'est pas vrai ; cette chère Adèle, n'a pas manqué d'être 
assassinée?... 

— Non, madame, la baronne d'Hervey, s'est légèrement blessée avant- 
hier soir, en rentrant. Elle n'a pas voulu réveiller sa femme de chambre; 
mais cela est sans importance. Vous savez que depuis quelques mois elle était 
maladive, j'avais depuis longtemps conseillé un voyage en Italie. Tout à coup, 
le colonel s'est décidé. — Vous savez combien il est original, — arrivé le 
matin, il voulait qu'on se mît en route le soir. — J'ai eu toutes les peines du 
monde à faire retarder le voyage d'un jour. M"?*-* d'Hervey voulait rendre quel- 
que^» visites, il s'est fâché rouge, il a fait fermer les portes de riiôtel et a dé- 



100 LE FILS D'ANTON Y. 



fendu de parler du départ. — De là sans doute, avec la blessure delà baronne^ 
l'étrange histoire qu'on a racontée. 

— II y a de si curieuses coïncidences ! fit méchamment M"® du Camp. 

— Vous parlez de l'arrivée du colonnel. 

C'est vrai, madame, justement la même nuit des propos étranges sont 
tenus presque publiquement sur le compte de la baronne d'Hervey et, le matin 
même, son mari arrive. Vous avez raison, c'est à croire que quelque miséra- 
ble lui avait écrit de venir au plus tôt surveiller sa femme... et précisément à 
peine est-il arrivé qu'il veut l'emmener avec lui... Vous avez raison, il y a de 
singulières coïncidences. 

M"*^ du Camp était comme stupéfiée en regardant le jeune docteur. Sentant 
tous les regards dirigés sur elle, elle baissa la tête. 

— C'est seulement votre observation, madame, qui me fait remarquer cette 
coïncidence. Mais, assurément, cela est singulier, et je suis prêt à croire, 
comme vous, qu'une créature misérable, une femme qui n'aura pu obtenir 
d'Antony ce qu'elle voulait de lui, une femme jalouse enfin, voulant se venger 
de lui, aura inventé cette fable odieuse. 

Cette rapide conversation avait donné un étrange aspect à la soirée : les 
gens se regardaient, gênés, embarrassés, n'osant approuver ni l'un ni l'autre. 
Cependant, un courant sympathique se manifestait pour le docteur, et cela 
augmentait la rage de M"^ du Camp, qui, se levant tout à coup, alla tendre 
la main à Olivier, et de son sourire le plus aimable lui dit : 

— Docteur, je voudrais vous avoir pour ami ; mais, si j'ai pu vous faire de 
la peine, je regrette bien ce que j'ai dit. Ne croyez pas que j'en veuille à l'un 
ou à l'autre de vos amis. J'ai la plus grande amitié pour cette chère Adèle, et 
je suis très heureux de savoir par vous que ce qu'on m'avait raconté est abso- 
lument faux... Pour M. Antony, il ne faut pas m'en vouloir; il a été si méchant 
avec moi l'autre soir, que, femme, je pouvais bien chercher une petite ven- 
geance... Mais c'est fini et je veux, avant de me retirer, que vous m'assuriez 
que nous sommes toujours bons amis. 

— Il n'en a jamais été autrement, madame, fit Olivier en baisant le bout de 
ses doigts... 

— Ohl comment, dit M™^ de Lancy, vous vous retirez déjà, ma chère 
belle ? 

— Vous le savez, ma chère amie, en arrivant je vous l'ai dit, je suis mal 
portante ; j'étais venue surtout pour causer avec vous de l'épouvantable ca- 
tastrophe, et je suis bien heureuse que M. le docteur nous ait tout à fait ras- 
surés sur cette chère Adèle. 

— Vous êtes une vilaine de partir si tôt. 

— Excusez-moi... Au revoir. Monsieur Delaunay, vous ne m'en voulez pas? 

— Au contraire, madame... Ma sympathie pour vous s'augmente chaque 
jour. 

Quand la vicomtesse de Lancy revint de reconduire M""" du Camp, elle se 



LE FILS D'ANTONY. 101 



dirigea vers le docteur, et ayant regardé autour d'elle, certaine de n'être pas 
entendue, elle lui demanda : 

— Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela, Olivier ? 

— Ma chère amie, la moitié. Le colonel a surpris Antony chez Adèle. 

— Oh! les malheureux!... 

— Adèle a été frappée par Antony, tout cela est vrai. Mais hpureusement 
le colonel ne se doute de rien. Tout cela se réduit à un accident. M. d'Hervey 
les a emmenées ce soir. 

— Ah ! et Antony?. 

— Il a été arrêté. 

— C'est vrai ? 

— Oui, il est à la Conciergerie. Mais on ne peut plus relever une seule 
charge contre lui, et il sortira demain... 

— Oh ! vous l'amènerez aussitôt..., il faut qu'on le voie, pour détruire le 
mal que fait cette vipère... 

— Elle est sortie d'ici plus redoutable qu'auparavant ; heureusement ils 
sont loin et n'ont rien à craindre... Elle se venge, — Antony n'a pas voulu 
l'aimer. 

— On nous regarde. Venez et ne parlons plus de cela. 

Et, souriante, la belle vicomtesse prit le bras du jeune homme pour le ra- 
mener vers le groupe qui se plaçait autour du piano. 

M""® du Camp, en sortant de chez la vicomtesse de Lancy, dit à son cocher 
de la conduire à l'hôtel d'Hervey. 

La voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Le cocher était sauté de son 
siège pour ouvrir la portière. M'"® du Camp lui dit: 

— Entrez à l'hôtel, vous donnerez ma carte et demanderez si M""^ d'Hervey 
est visible. Si elle était absente, vous diriez à sa femme de chambre de venir 
me parler. 

Le cocher obéit. Pendant qu'il faisait sa commission, M""^ du Camp fouillait 
dans sa bourse et en tirait deux louis. Moins d'une minute après, la soubrette 
Louise, amenée par le cocher, passait sa tête par le châssis de la portière. 

— Ah ! vous voilà, Louise. Qu'y a-t-il de nouveau? 

— Madame sait tout ce qui s'est passé. 

— Je sais ce que vous m'avez fait dire. 

— Oh ! mais il y a bien du nouveau depuis. 

— Dites vite 

Et, en parlant, M"* du Camp mettait les deux louis dans la main de la 
femme de chambre. Celle-ci dit joyeusement: 

— M. le colonel est reparti avec madame, sa fille et la sœur de madame, 
il y a trois ou quatre heures, et il ne se doute absolument de rien. 

— M""^ d'Hervey n'est donc pas grièvement blessée ? 

— Ce n'est presque plus rien. Le docteur se cachait de moi, quand il lui 



10^ LE FILS D'ANTONY. 



parlait, mnis j'étais derrière une tapisserie etj'entendaistout; elle sera guérie 
en quatre ou cinq jours. 

— E( Afirony? 

— M. Antony a tout arrangé ; il est peut-être sorti de prison ou il en sortira 
demain. Je crois qu'il en est sorti, car M. Olivier Delaunay a passé une partie 
de la ji^urnée avec lui et madame l'a chargé d'une commission pour lui. . 

— Très bien ! tout s'explique. 

— Que dit madame? 

— Rien... Et c'est tout?... 

La femme de chambre regardait si on n'était pas sorti de l'hôtel pour voir 
ce qu'elle faisait ; la porte s'était refermée sur elle. Alors, plus tranquille, elle 
se pencha un peu plus dans la voiture et dit : 

— Si, madame, il y a quelque chose de grave, de bien grave. 

— Ah ! et quoi ? 

— Oh! je ne dois pas dire cela, c'est un secret... et "qui pourrait faire trop 
de mal... 

— • Mais, qu'est-ce donc? dites-le... 

— Non, madame, non, je ne puis dire ça... 

M'"'' du Camp avait plongé les doigts dans sa bourse, elle en tirait trois 
louis, et les glissant dans la main de la fidèle Louise, elle dit : 

— Dites ce que c'est. 

— Madame ne dira jamais ce que je vais lui dire. Madame le promet ? 

— Avez-vous déjà eu le moindre désagrément pour ce que vous m'avez 
dit? 

— Non, madame, et puis, madame m'a assuré, que si je perdais ma place à 
cause d'elle, elle me replacerait. 

— Vous n'aurez toujours qu'à vous louer de moi, si vous êtes franche. 

— Eh bien ! voici, madame, commença Louise, après avoir englouti dans 
la poche les cinq louis qu'elle venait de gagner si honnêtement. 

Quand M. le docteur est venu pour la seconde fois, j'ai cru que madame 
était perdue. Dans an accès de délire, je pense, elle avait arraché son panse- 
ment ; il en était advenu une hémorragie qui est la cause de sa faiblese au- 
jourd'hui, et qui lui donnait à tort l'aspect d'une morte... Le docteur parut 
épouvanté, il la soigna, replaça l'appareil immédiatement ; je l'aidai. — Puis, 
lorsque madame fut un peu plus calme, il m'ordonna de sortir et resta près de 
M""^ d'Hervey ; j'étais très effrayée, et je voulais savoir. Je me cachai der- 
rière la tapisserie de l'armoire; je vis le docteur bien fermer les portes, puis 
venir s'asseoir au chevet de la malade ; il l'interrogea avec une certaine in- 
quiétude et, enfin, j'entendis quelle lui disait qu'elle était enceinte. 

— Ah ! mon Dieul exclama Mme du Camp, que me dites-vous là ? 

— Oui, madame, oui, elle est enceinte. C'est alors que je me souvins 
qu'avant rarrivée du docteur, lorsqu'elle semblait aller assez bien, elle m'avait 



LE FILS D'ANTON Y. 103 



demandé depuis combien de temps le colonel n'était pas venu à Paris. « Depuis 
plus de six mois », lui dis-je. Et quelques minutes après, elle avait arraché 
son pansement. Assurément, elle voulait mourir; elle avait compté les mois, 
et elle avait constaté Timpossibilitô de tromper le colonel sur sa paternité. Le 
docteur lui a dit qu'elle était enceinte de près de quatre mois. 

— Depuis le voyage d'Ittenheim. 

— Oui, madame. 

— Oh 1 mais cela est très grave. Et que compte-t-elle faire? 

— C'est ce que je ne sais pas. Il se manigance quelque chose; je sais que 
M. Antony y est mêlé, mais je n'ai pu entendre, il parlait très bas. Je sais seu- 
lement que c'est le docteur qui dirige tout : c'est lui qui a persuadé au colonel 
d'emmener toute la famille. 

— A Strasbourg? 

— Ils vont d'abord à Strasbourg, mais immédiatement après ils partiront 
pour je ne "sais où... • 

— Un long voyage. 

— Naturellement, je crois que le docteur veut que madame accouche bien 
loin. 

— Ainsi vous avez entendu M"e d'Hervey raconter au docteur qu'elle était 
enceinte des œuvres d'Antony ; vou^ les avez entendus convenir que l'on ca- 
cherait cette situation au colonel d'Hervey? 

— Oh! je n'ai pas entendu tout cela, je crois que le voyage n'a que ce but; 
je sais que ces dames ne doivent pas séjourner à Strasbourg, elles doivent se 
rendre en Italie. 

— Elle va cacher sa grossesse au colonel, et va à l'étranger faire ses cou- 
ches ; là, elle abandonnera l'enfant. 

— Oh ! madame, ce n'est pas moi qui dis cola. 

M""^ du Camp semblait heureuse de ce qu'elle apprenait. — Un sourire 
méchant montrait ses dents admirables, la haine faisait briller son regard, sa 
voix avait des accents joyeux en demandant : 

— Vous croyez que la blessure faite par Antony à sa maîtresse — elle ap- 
puyait avec satisfaction sur le mot, — est sans importance? Je m'en doutais, 
c'était là une comédie pour sauver Mme d'Hervey. Mais avec un imbécile 
comme le colonel, la peine était bien inutile. 

— Mais, je crois que le colonel n'accuse pas madame ; il accuse M. An- 
tony. S'il ne le poursuit pas, c'est pour éviter un scandale. Yornot, son domes- 
tique, nous a dit que certainement, un jour ou l'autre, M. d'Hervey réglerait 
l'affaire avec le bâtard. 

— Très bien ! Le colonel n'est pas absolument rassuré alo^s ? 

— Oh! non, madame, et sa hâte à p irlir, croyons-nous, vient justement de 
ce qu'il redoute des incidents désagré;ibles. Il avciit absolument init défendre 
sa porte ; quand la police, les juges sont w n>is, c'est à peine si on les a reçus 



104 LE FILS D'ANTONY. 



et il a refusé de répondre. Il est parti avec sa famille, à Strasbourg, nous le 
croyons tous, pour éviter cela. 

— On n'a emmené personne de la maison, chargé d'adresser la corres- 
pondance? 

Oh! non, madame, on ne nous a même pas dit Tendroit où l'on se ren- 
dait ; c'est M. le docteur qui doit venir chercher les lettres et les faire par- 
venir. 

— Mais, d'ordinaire, en voyage on emmenait tout le monde. 

^- Pas tout le monde; mais madame m'emmenait toujours avec Jean le 
valet de pied. C'est la première fois qu'on nous laisse à la maison. 

— Vous n'accompagniez pas cependant M"* d'Hervey, il y a environ qua- 
tre mois. 

— Lorsque madame nous dit qu'elle partait rejoindre monsieur, parce 
qu'on s'était décidé tard, madame partait seule. Mais nous devions partir qua- 
tre jours après avec la sœur de madame qui devait lui mener sa fille. On se 
préparait au départ, lorsque madame est revenue tout à coup, juste la veille 
du jour où nous allions partir. 

— Ainsi, vous n'avez pas d'ordre. 

-— Non, madame, je dois préparer les malles et les mettre aux messa- 
geries, mais je dois pour cela attendre une lettre de monsieur ou de ma- 
dame. 

— Bien I Vous avez toute îa facilité de sortir ?... 

— Oh ! oui, madame, nous n'avons plus rien à faire. 

— Eh bien ! ma bonne Louise, venez me voir demain. J'ai un petit cadeau 
à vous faire 

— Oh! madame est trop bonne. 

_ Nous causerons plus longuement, j'ai bien des choses à vous demander. 
Vous n'avez rien à risquer maintenant. M""^ d'Hervey ne vous a pas emmenée 
avec elle, et, assurément, son premier soin en arrivant à Paris, sera de re- 
nouveler sa maison. 

— C'est ce que je crains madame. Aussi vais-je prendre mes précautions. 

— Non pas ; vous n'avez pas à vous inquiéter de cela, restez dans la mai- 
son le plus que vous pourrez, ne vous tourmentez pas de ce qui peut arriver. 
— Je suis là, et je vous ai déclaré que vous pouviez compter sur moi. 

— Que madame est bonne I... 

~ Demain, Louise, n'oubliez pas de venir me voir. — Vous allez tout mettre 
en ordre dans l'appartement que l'on vient de quitter. Louise, voyez donc si 
vous ne trouvez pas de lettres... apportez-moi donc les ordonnances du doc- 
teur... Cherchez cela... Ainsi vous viendrez demain, n'estrce pas. Ne manquez 
pas ma chère enfant, je vous l'ai dit, j'ai un cadeau à vous faire. 

— Je remercie bien madame, d'avance. 

— Rentrez vite, l'on pourrait venir voir pourquoi vous restez si longtemps 
dehors. 



LE FILS D'ANTONY. 



105 




Ce n'était pas Pheure de la diligence, (Page 112.) 

— Oh ! cela m'embarrasserait peu, il est tout naturel, après ce qui s'est 
passé ici, qu'une amie de madame vienne prendre de ses nouvelles et se ren- 
seigne sur tout ce qui est arrivé. 

— Vous avez raison. — Au revoir Louise... 

— Au revoir, madame. 

La voiture s'éloignait pendant que la femme de chambre, rentrant dans 
l'hôtel, disait : 

14 — -^,^--.^ 



100 LE FILS D'ANTONY. 



— Je ne t'ai dit que la moitié de ce que tu voudrais savoir, et il faudra 
qu'il soit bien joli, ton cadeau, pour avoir ce que tu désires. Ils cherchent 
déjà comment on a su ce qui se passait ici, ils le sauront bientôt et je me trou- 
verais niaisement sur le pavé pour t'avoir servie: Madame du Camp, il fau- 
dra y mettre le prix, si vous voulez avoir la lettre... Car, enfin, en m'enten- 
dant avec quelqu'un, je pourrais la faire vendre au mari... C'est lui qui la 
paierait cher... 

M'^' Louise avait frappé à la porte, on avait ouvert, elle rentrait ; dans la 
loge du portier on dressait le couvert, on allait dîner là, entre amis, fêter 
le départ des maîtres, l'heure de la liberté, et Mlle Louise rentrait le sou- 
rire aux lèvres, gaie, toute fière de son adresse, ayant l'âme calme d*une 
conscience pure. 

— Ah! mes enfants, j'ai faim et soif. Si vous saviez le bruit que ça fait, le 
départ des bourgeois ! C'est pour cela qu'on me faisait demander. On refuse 
d'y croire, on dit qu'il y a là-dessous quelque chose de louche ; une affaire si 
grave ne finit pas si tranquillement que ça. 

— Voulez-vous que je vous dise comment tout ça se terminera ? fit d'un 
air railleur le valet de pied. 

— Oui, je voudrais bien savoir ça, demanda aussitôt M'^^ Louise; je vous 
dirai si vous avez deviné juste. 

— Eh bien! mes petits pères, avant quinze jours, madame sera revenue- 
et M. Antony viendra le soir lui tenir compagnie. 

L'insolent pronostic de M. Jean fut ace aeilli par des rires approbatifs. 

— Eh bien! est-ce vrai? fit-il, s'adressant à M"^ Louise, en lui prenant la 
taille, mouvement auquel la femme de chambre se prêta gaiement. M"*= Louise se 
pencha en arrière, avança son provocant museau, et dit en hochant la tête : 

— Jean, vous êtes en retard, mon petit... C'est bien plus beau que ça. 

— Est-ce qu'ils vont revenir tout de suite ? demanda avec inquiétude le 
portier, tremblant à l'idée d'eUre surpris offrant chez lui un festin aux gens de- 
la maison. 

— Non, au contraire. Mes enfants, reprit M"^ Louise, mettons-nous à table!; 
Tout le monde se plaça. Elle resta debout, et, les deux mains sur la table 
comme sur une tribune, elle dit: 

— Mes enfants, nous sommes ici chez nous, mais entendez bien, absolu- 
ment chez nous, tout est à nous pour six mois, vous entendez, six mois I 

Les domestiques se regardaient stupéfaits, mais contents. 

— Pendant six mois, continua la soubrette, nous serons payés, logés et 
nourris à ne rien faire. Libres dans la maisons nous y trouverons bien de quoi 
nous entretenir. Nous n'avons que dix jours encore de servitude. 

— Comment cela? 

— Oui, pendant une dizaine de jours, le docteur Olivier doit venir prendre- 
des nouvelles ici, afin d'en informer m onsieur dans ses Jettres, et dans dix 
jours il les rejoint. Alors, nous serons chez nous. Et pour commencer, ce soir,. 



LE FILS D'ANTONY. lO: 



je prends la chambre de madame. 

— On s'en souviendra, fît Jean en riant. 

— Allons, à table ! 

Rt le joyeux festin commença. 



CHAPITRE VIII 



ADESSO E SEMPRE 



Le colonel, à moitié étendu sur la banquette, fumait en pensant aux événe- 
ments qui s'étaient succédé depuis son arrivée à Paris. Il y était venu furieux, 
plein de haine, de colère, prêt à châtier ceux qui triomphaient. Sa rage s'était 
éteinte à la vue du crime qui venait d'être commis chez lui. A la colère avaient 
succédé l'inquiétude, les tourments, la douleur. On l'avait trompé ! 

Sa femme était restée la digne compagne qu'il avait choisie. Mais, cepen- 
dant, un misérable avait cru qu'il était possible de la détourner de ses devoirs! 
Un misérable l'avait outragée, et, ne pouvant obtenir ce qu'il voulait, n'avait 
pas reculé devant le crime, pour se venger de celle qui lui résistait. 

Tout danger passé, il se félicitait de ce qui venait de se passer. Sa femme 
était réellement digne de l'affection qu'il avait pour elle ; il pouvait désormais 
se reposer sur elle du soin de son honneur. Un jour ou l'autre, il retrouverait 
bien le gredin qui l'avait outragée, ne fût-ce qu'en pensant qu'elle pouvait 
manquera ses devoirs. Et, bien heureux, le colonel, satisfait, remplissait le 
petit compartiment de la chaise de poste des nuages épais de son cigare. 

Quand le colonel était dans cet état, c'est-à-dire quand il causait avec lui- 
même, à mesure que les phrases traversaient son cerveau, il les ponctuait 
par des sacrements et des jurons, et Vernet, qui s'appliquait à s'enfoncer dans 
un coin, pour prendre le moins de place, à mesure que le colonel, en s'étendant 
envahissait la banquette, n'entendait que des : 

— Nom de Dieu I sangdieu! mille tonnerres! 

Et, ne s'expliquant pas les motifs de ces exclamations singulières, crai^ 
gnant qu'elles ne s'adressassent à lui, il se faisait plus petit dans son coin. 

Il était tout tremblant, le malheureux Vernet, et tout épouvanté de la lon- 
gueur du trajet. ' 

Trois jours et deux nuits, il allait être forcé de subir son colonel. Oh ! 
combien pluie, vent ou neige lui auraient semblé préférables à l'abri du com- 
partiment dans lequel il était. 

Le colonel, cependant, à mesure qu'il s'éloignait de Paris devenait plus 



108 LE FILS D'ANTONY. 



calme. Secoué par les cahots de la voiture, il avait laissé tomber son cigare 
éteint et le sommeil arrêta sur ses lèvres un dernier juron. 

Alors, Vernet le couvrit de couvertures minutieusement, l'enveloppa avec 
soin, et connaissant ses habitudes, bien assuré par les ronflements que le som- 
meil qui commençait, ne finirait qu'au jour, il exhala un soupir de satisfaction 
et, tirant sa pipe, la bourra en disant : 

— A mon tour, maintenant! 

Dans l'autre compartiment de la voiture où était Adèle, étendue, Clara, sa 
sœur, la questionnait sur la catastrophe qui venait d'arriver et sur les raisons 
de ce départ précipité qu'elle n'avait appris qu'au moment de venir l'accom- 
pagner. 

Clara, la sœur de M"'' d'Hervey, était son amie, sa confidente. Elle savait 
tout, elle connaissait l'intimité enfantine d'Antony et d'Adèle, elle l'avait sou- 
tenue de ses conseils, elle l'avait protégée contre les tentatives d'Antony, 
et si Adèle avait succombé un jour, sa sœur avait fait tout ce qu'elle avait pu 
pour l'éviter. 

Pour la clarté de notre récit, nous devons en quelques lignes résumer cette 
histoire. 

Antony aimait Adèle. Sans famille, sans nom, jouissant d'une fortune que 
rien n'assurait dans l'avenir, il n'avait pas osé demander la main de celle qu'il 
aimait. Lorsque le colonel d'Hervey agréé par la famille, épousa M^'^ Adèle de 
Chambly, Antony, désespéré, avait quitté la France, Trois années s'étaient 
écoulées sans qu'on entendît parler de lui. Un jour M""« d'Hervey étant chez 
elle causait avec sa sœur, lorsqu'un domestique vint lui remettre une lettre. 
En voyant le cachet, toute tremblante, elle froissa la lettre. Sa sœur lui dit : 

— Tues toute tremblante, de qui donc est cette lettre? 

— C'est de lui ! fit-elle. 

Clara ne comprenant pas, elle lui donna la lettre, en disant : 

— Lis sa devise sur le cachet ! 

La jeune femme lut : Adesso e sempre, 

— C'est d'Antony! exclama-t-elle. 

— Ouil d'Antony, qui ose m'écrire! 
Pour la rassurer elle lui dit : 

— Mais, c'est à titre d'ancien ami, peut-être? 

— Je ne crois pas à l'amitié qui suit l'amour. 

- — Mais, rappelle-toi, Adèle la manière dont il est parti tout à coup, lorsque 
le colonel d'Hervey t'a demandée en mariage. Jeune, paraissant riche..., aimé 
de toi — car tu l'aimais — il pouvait espérer obtenir la préférence... Mais, 
point du tout. Il part en demandant quinze jours seulement... Ce délai expiré... 
on n'entend plus parler de lui, et, trois ans se passent sans qu'on sache en 
quel lieu de la terre l'a conduit son caractère inquiet et aventureux. Si ce n'est 
une preuve d'indifférence, c'en est au moins une de légèreté. 
Et comme Adèle protestait, elle reprit : 



LE FILS D'ANTONY. 100 



— Après trois ans d'absence, je suis sûre que nous n'allons retrouver qu'un 
ami bien dévoué, bien sincère. 

— Eh bien! ouvre donc cette lettre, car moi je ne l'ose pas. 
Clara avait ouvert la lettre et avait lu : 

« Madame sera-t-il permis à un ancien ami dont vous avez peut-être oublié 
jusqu'à la voix, de déposer à vos pieds ses hommages respectueux? De retour à 
Paris et devant repartir bientôt, souffrez qu'usant des droits d'une ancienne 
connaissance, il se présente chez vous ce matin. » 

« Daignez, etc. » 

« Antony. » 

C'était le matin ; d'un moment à l'autre, Antony pouvait venir. Les deux 
sœurs comprenaient bien qu'on ne pouvait le recevoir. 

Sur les conseils de Clara, Adèle se disposa à sortir. Elle donna l'ordre 
d'atteler. 

Elles avaient convenu que Clara recevrait Antony et lui expliquerait qu'à 
tout autre moment, Adèle se serait fait un plaisir de le recevoir ; mais, qu'en 
l'absence de son mari, elle s'y refusait absolument, pour elle et pour le monde ; 
qu'elle le suppliait de l'oublier, de partir. Et elle ajoutait : 

— S'il reste, c'est moi qui partirait. Montre-lui ma fille, dis-lui que cet 
enfant est ma joie, mon bonheur, ma vie ; que je suis mère enfin ; qu'il faut 
qu'il m'oublie. 

Fiévreuse, elle était descendue. 

A peine la voiture qui l'emmenait sortait-elle de la porte de l'hôtel, que les 
ehevaux s'emportaient. Le cocher criait, les passants se sauvaient épou- 
vantés. 

Un homme se précipita à la tête des chevaux, au péril de sa vie ; entraîné 
quelques minutes, il parvint à les arrêter et, au même moment, il tombait ina- 
nimé sur le pavé. On le relevait, on le menait dans l'hôtel sur l'ordre de celle 
qu'il venait de sauver. 

Lorsqu'il fut étendu sur un canapé du salon, Adèle, venant remercier son 
sauveur, le reconnut. 

C'était Antony ! 

Grièvement blessé, on ne pouvait le transporter chez lui. On dut le soigner 
dans l'hôtel ; c'est ainsi que l'amour presque éteint se ralluma. 

Mais Clara veillait. Lorsqu'elle vit le danger, elle comprit qu'à la moindre 
tentative sa sœur succomberait ; et, lorsqu' Antony fut rétabli, c'est elle qui lui 
conseilla de quitter Paris pour aller rejoindre son mari. 

Nous savons comment ce projet échoua. Antony se mit à la poursuite de 
celle qu'il aimait; il la rejoignit à Ittenheim. 

Nous savons ce qu'il en résulta. 

Clara seule, avec sa sœur, lui demanda, après avoir entendu le récit de 
l'épouvantable scène dans laquelle Antony l'avait frappée, la raison pour 



110 LE FILS D'ANTON Y. 



laquelle Antony étant arrêté et la disculpant de tout, le colonel assure qu'elle 
n'avait jamais eu la pensée de le tromper, elle quittait si précipitamment 
Paris, vers un but déterminé, puisqu'elle venait de lui déclarer qu'elles ne 
devaient passer que quelques jours à Strasbourg. 

Alors, Adèle prit sa sœur dans ses bras, et, fondant en larmes, elle lui 
dit: 

— Ce que je t'ai raconté est bien triste, Clara, et ce que j'ai à te dire est 
bien plus cruel encore. 

Clara regarda sa sœur avec une affectueuse inquiétude ; tout ce qu'elle 
venait d'apprendre était effrayant, et Adèle disait simplement que cela était 
triste ; ce qu'elle devait lui raconter était plus grave encore ! Mais qu'était-ce 
donc? Vivement émue par les larmes de la jeune femme, elle s'efforçait de la 
consoler ; mais Adèle, la tête sur le sein de sa sœur, avait des sanglots déchi- 
rants. 

— Adèle, ma sœurette, voyons, ne pleure pas ainsi, sois raisonnable, 
peut-être t'exagères-tu le mal.... Adèle, je t'en prie, ne pleure pas ainsi... tu 
vas réveiller ton enfant. 

A ce mot, Adèle releva la tète, contenant ses sanglots, la poitrine hale- 
tante. Elle fit un effort pour dire : 

— Tu as raison, Clara... Je pourrais éveiller Camille. Oh I mon Dieu, mon 
Dieu 1 Si tu savais le courage qu'il me faut pour vivre I 

Mais enfin, qu'y a-t-il ?... Est-ce un secret que tu ne peux révéler? 

— Au contraire, il faut que tu saches tout, sans toi je serais perdue, et tu 
dois aider à me sauver. 

Tu m'épouvantes... Mais qu'est-ce donc ? 

Écoute, Clara, à mon retour d'Ittenheim je t'ai dit la vérité. — Antony était 
mon amant, tu sais par quelle circonstance fatale cela arriva. La lettre ano- 
nyme qui a prévenu mon mari pouvait amener une fin terrible.... 

Mais ne parle plus de ça, puisqu'il n'en reste rien : vous avez été providen- 
tiellement sauvés, tous les deux — toi, pour le monde, tu te retrouves plus 
pure que jamais, ta réputation compromise par les médisances est rétablie 
plus solide ; Antony, qui pouvait être condamné, ne risque rien, tu en es 
assurée. Cependant, le scandale l'oblige désormais à s'éloigner de toi, c'était 
une liaison compromettante, dangereuse, difficile à rompre, cette rupture est 
faite, et toi seule, qui y risquais ta réputation, tu sors de l'aventure absolu- 
ment indemne, ayant conquis la sympathie de tout le monde... Ne parle donc 
plus de ça... Antony, pour toi, ne doit plus existei*. 

Adèle prit les deux maias de sa sœur, et, le regard étrange, la voix pleine 
d'amertume, elle lui dit ; 

— Ah ! ma pauvre Clara, si tu savais ce que sont les suites d'une faute. 
Depuis la nuit terrible... et heureuse d'Ittenheim, je porte dans mes flancs 
l'œuvre d' Antony... 

— Ah ! mon Dieu ! tu es enceinte ? exclama Clara effrayée. 



LE FILS D'ANTONY. 111 



— Oui, oui, je suis enceinte..., enceinte de quatre mois... et il y a plus de 
sept mois que mon mari m'a quittée pour regagner son poste... Comprends- 
tu... maintenant? 

— Oh ! mon Dieu !... mais c'est épouvantable... 

— Tu le vois bien... fit Adèle, qui pleura plus fort... 

— Voyons, voyons, Adèle, il faut du courage, les larmes ne servent de 
rien. Le colonel se doute-t-il de quelque chose ? 

— Non.... S'il devait savoir, se douter seulement, je me tuerais... 

— Tu dis des folies... Tu me disais que c'était la cause de ton voyage. — 
Que comptes-tu faire ? 

— Une chose folle, bien romanesque, que le docteur a convenue avec 
Antony. 

— Antony! il sait ta position... 

— Oui, le docteur lui a tout dit hier, c'est à cause de cela qu'il a consenti 
à se défendre, sinon il voulait, affirmant ce qu'il avait dit, c'est-à-dire qu'il 
avait tenté de m'assassiner parce que je lui résistais, — se faire condamner 
et se tuer dans sa prison. 

— Oh! mon Dieu I fitClara en frissonnant. 

— Il a consenti à vivre pour son enfant, et nous avons convenu avec le 
docteur que dans quelques jours, à cause de mon état de santé, j'irai passer 
l'hiver en Italie. Le colonel, obligé par son service de rester en France, c'est 
toi qui m'accompagneras ; le docteur viendra me soigner. Au dernier moment, 
nous irons dans un village perdu uù j'accoucherai. Dès que mon état le per- 
mettra, nous reviendrons au lieu de notre résidence, abandonnant l'enfant. 

— Oh ! mon Dieu ! que dis-tu là ? 

Adèle pleurait et c'est en sanglotant qu'elle continua : 

— Oui, ma pauvre Clara, je serai forcé de l'abandonner, mais Antony 
viendra aussitôt que je serai partie, il recueillera l'enfant, il le reconnaîtra en 
le déclarant de mère inconnue... 

L'émotion secouait la pauvre femme, qui vainement cherchait â contenir 
ses sanglots, et tombant dans les bras de sa sœur, accablée de douleur, elle 
gémit : 

— Voilà, ma sœur, la douloureuse comédie que je vais jouer ; voilà l'œuvre 
pénible dans laquelle il faut que tu m'aides... car, si je consens à me séparer 
de mon enfant, c'est que je suis certaine qu'il sera élevé comme par moi. 

Clara était visiblement très impressionnée par ce qu'elle venait d'enten- 
dre, elle tenait sa sœur dans ses bras, appuyant sa tête sur sa poitrine, caressant 
ses cheveux de ses mains, et, les larmes aux yeux, la voix hoquetante de san- 
glots, elle lui dit : 

— Adèle, Adèle, il faut du courage. Je suis avec toi et, au besoin, s'il le 
faut, moi qui n'ai rien à perdre, qui suis libre, je reconnaîtrai ton enfant... 

— Ah ! ma sœur ! Et les deux jeunes femmes s'embrassèrQnt longuement. 
Une grande partie de la nuit elles causèrent et arrêtèrent dans tous ses 



112 LE FILS D'ANTONY. 



détails le plan convenu, prévoyant les obstacles et cherchant les moyens de les 
combattre, se préparant à tout enfin : Adèle , guidée par ses craintes, Clara, 
conseillée par son cœur. 

Au petit jour, le colonel s'éveilla. Vernet ronflait comme une toupie. Le 
pauvre gars s'éveilla sous le heurt d'un coup de poing et au bruit d'un épou • 
vantable juron. Ainsi qu'un pantin mû par un ressort, il se dressa dans le com- 
partiment, enfonçant le plafond de sa tête et retombant par la secousse presque 
sur son colonel. 

— Nom de nom de Dieu de brute ! Mais, tu n'es donc bon à rien : dormir 
toute la nuit, tout le jour! Est-ce que je dors, moi, vingt dieux! 

— Que veut mon colonel? 

— Eh! bon sang de bon Dieu! va à l'auberge pendant qu'on relaie, demande 
ce qu'il y a pour déjeuner. 

Le hussard avait ouvert la portière et sautait sur la route ; l'aube naissait à 
peine et l'auberge n'avait que ses portes d'écurie ouvertes ; ce n'était pas 
l'heure de la diligence, et c'est en vain que le malheureux Vernet s'efforçait de 
crier pour obtenir quelque chose. 

Le colonel avait été voir dans le grand compartiment de la chaise de poste 
si sa femme et sa belle-sœur ne voulaient pas déjeuner. Il allait parler de cette 
voix formidable qui commandait l'escadron. Mais en voyant le délicieux ta- 
bleau des deux femmes endormies dans les bras l'une de l'autre, ayant l'enfant 
couchée sur leurs genoux, il se tut en appuyant le bout de sa main sur sa bou- 
che, comme s'il redoutait qu'elle ne fit du bruit malgré lui, et, ravi, il contempla 
quelques minutes celle qu'il aimait. 

Vernet revenait furieux, proférant des sottises à l'adresse des auberg istes 
Le colonel ferma bien vite la portière, mais doucement, avec précaution et, 
fronçant les sourcils, le doigt sur les lèvres, il imposa silence à son soldat en 
commandant : 

— Chut! chut! nom de... 

Les chevaux étaient attelés, ils remontèrent en voiture, le colonel en 
disant : 

— Nous déjeunerons au prochain relai. 

— Vernet donne-moi la gourde. 

Et, après avoir bu une large lampée de vieux cognac, le colonel se blottit 
dans un coin et ferma les yeux. 

Il ne dormait jamais... 

Pendant que la chaise de poste qui porte le colonel d'Hervey et sa famille 
se dirige sur Strasbourg, nous ramènerons le lecteur à Paris. . 

Le surlendemain, le docteur Olivier Delaunay recevait un mot de M» Sé- 
journet, lui annonçant que le soir même il pourrait aller à la Conciergerie 
chercher son ami Antony. Le docteur, joyeux, arrivait à la préfecture de police 
vers quatre heures. 11 fut immédiatement conduit près de son ami, et le gui- 



LE FILS D'ANÏONY 



H3 




Celui-ci la prit, la regarda. (Page 120.) 

• • .. pomme s'il avait attendu la visite pour la faire, 
chetier, en voyant le prisonnier, comme s u av 

dit à Antony : ^_ „,,„ ;« viens de recevoir l'or- 

_ Monsieur, j'ai le plaisir de vous ^n'^^^^^/^'^;^ f^J^^jent d'être rendue, 
dre de vous mettre en liberté une o^ onnai^e e n n 1-^^^^ ^ ^^^ ^^^^^ ^^ 

Antony sauta au cou du docteur et, croyant aue 
liberté, l'embrassa en disant : 
— Merci, Olivier, merci. 
15 



114 LE FILS D'ANTONY. 



Le docteur, un peu abasourdi, ne pensa pas à le dissuader, car ce pouvait 
lui être utile, en lui donnant plus d'autorité sur le jeune homme. Puis le vieux 
Séjournet lui avait recommandé le secret le plus absolu. Quelques minâtes 
après, les deux amis étaient dehors, et Antony racontait au docteur que le 
matin même il avait été interrogé, qu'il s'étonnait de sa mise en liberté, parce 
que dans le procès-^'erbal qu'il avait signé, il avait déclaré positivement qu'a- 
dorant M""^ d'Hervey, troMipé paT une lettre et se croyant aimé, il avait pénié- 
tré chez elle, il avait voulu posséder la femme ; celle-ci lui ayant résisté^ et 
croyant qu'il allait être surpris, il avait voulu l'assassiner. 

Le docteur était étonné. 

— Mais vou« aT-ez dit le contraire de ce que nous avions convenu. 

— Je vous avoue que je croyais peu à votre promasse de liberté, et mon 
seul désir était de sauver Adèle de la moindre accusati>ian. Les juges (ils étaient 
deux) ont paru surpris. L'un d'eux m'a demandé si j'étais entré chez M™^ d'Her- 
vey ayant l'idée de l'outrager ou de la tuer. — Non^ répondis-je, je n'ai agi 
que perdant conscience dans un moment de folie. — Le« deux juges hochèrent 
la tête, en disant ensemble : 

— C'est bien cela — et au-dessous de ma signature ils écrivirent quelques 
mot* dans lesquels je crus lire qu'ils déclaraient que j'avais agi sans avoir 
consciBnce de mes actes. 

— Enfin^ enfin, Le principal c'est que vous êtes libre, libre sans jugement; 
qu'une ordoMiance de non-lieu clôt toute l'affaire, que la famille du colonel 
n'est plus à Paris. 

Le front; d'Antony s'assombrit : 

— Partie! déjà ! 

— Ne vous occupez plus de ça... Vous avez une ennemie que je dois vous 
signaler et devant laquelle il faut que vous vous trouviez ce soir. 

— Qui donc? 

— M'"^ du Camp. 

— Oh ! la misérable, la vipère! C'est elle qui est la cause de tout et je....? 

— Ne vous emportez pas, écoutez-moi, il faut qu'elle se taise, il faut sur- 
tout qu'elle n'ait rien à dire,. 

Alors le docteur raconita ee qui s'était passé l'avant-veille à la soirée intime 
deM™^deLancry;la promesse qu'il avait faite d'y amener Antony le soir même. 
Celui-ci accepta avec joie, et il dit au docteur. 

— Mon cher Olivier, nous allons nous rendre chez moi. J'ai besoin de chan- 
ger de toilette, puis nous irons dîner tous les deux aux Frères-Provençaux ou 
au Rocher de Cancale, el de là nous irons chez M""^ de Lancy. 

— Parfaitement, mais à la condition que vous allez vous condamner à être 
gai quoi qu'il advienne; que pour tous vous serez l'homme calme, tranquille, 
qu'aucun souci ne préoccupe, qu'aucun chagrin ne tourmente. 

— Soyez tranquille, si M*"" du Camp cherche sur mon visage les preuves 
des infamies qu'elle raconte, elle sera déçue. 



1 



LE FILS D'ANTONY. 115 



— A la bonne heure. Je veux vous revoir gai comme autrefois au vieux 
quartier. 

— Je serai gai; si l'on danse, je danserai... et si l'on est méchant, je rirai. 

— Très bien, nous avons encore huit jours à passer à Paris, il faut les 
passer gaiement. Vous deviendrez sérieux après. 

Les deux jeunes gens se rendirent chez Anton3^ Louis, son domestique, fut 
joyeusement surpris. Il raconta à son maître que le domestique de M™* du Camp 
était venu plusieurs fois pour savoir dé ses nouvelles; Louis avait répondu 
chaque fois que son maître était eu voyage dans sa famille. 

Le docteur regardait Antony qui riait frébilement. Olivier Delaunay était 
heureux, ses amis étaient sauvés, la famille d'Hervey était en route, Autony 
était libre; sa gaieté était calme, mais sincère. Antony, fiévreux, agité, s'ef- 
forçait de paraître joyeux; lui, toujours réservé, discret, il était bavard^ lui 
toujours sombre, il riait bruyamment, et pour rien. Le docteur Delaunay le 
voyait et en était gêné. Antony, qui ne pouvait passer une minute sans parl-er 
d'Adèle, affectait de l'avoir oubliée, et le docteur n'osait lui en parler. 

Après avoir dîné, les deux jeunes gens se rendirent chez M™^ de Lancy. La 
belle vicomtesse le reçut affablement, l'accueil qui lui fut fait par tout le monde 
le ravit. Sa présence détruisait d'un coup tous les racontars qui couraient de- 
puis quelques jours. 

— Enfin, vous voici de retour. 

— Oui, madame, j'ai fait un petit voyage, une visite que je fais tous les ans 
à de vieux parents. 

La belle M""^ du Camp — surprise de l'arrivée d'Antony,- depuis une heure 
elle affirmait à tous qu'il ne pouvait venir, qu'elle était plus que jamais cer- 
taine de ce qu'elle avait dit, — avait réprimé un mouvement de déception, et, 
souriante, avait tendu la main au jeune homme, en lui disant : 

— Est-ce que vous m'en voulez toujours, monsieur Antony? 

— Et de quoi donc, madame? Est-il possible de vous en vouloir jamais, 
vous, la plus charmante, la plus gracieuse?... Est-ce parce que votre esprit 
pique quelquefois ? Je suis trop heureux d'être de ceux dont il s'occupe, pour 
m'en plaindre jamais. 

— Monsieur Antony, tout le monde remarquait votre absence ; la médi- 
sance s'en mêlait, et je suis heureuse que votre présence efface tout cela. 

— Mon Dieu I madame, je ne sais d'où ce bruit est né ; je sais ce que vous 
voulez dire... et je ne veux même pas prononcer les noms respectés de ceux 
qu'on mêlait avec moi dans cette absurde histoire. 

— Qui vous l'a conté ? demanda M""' de Lancy. 

— Le docteur, madame... et je vous avoue que nous avons bien ri... 

— Au reste, fit gaiement M™^ de Lancy, cette histoire est tombée d'elle- 
même. Les principaux acteurs qu'on disait fâchés sont parfaitement bien en- 
semble ; celle qu'on disait cruellement blessée se porte assez bien pour entre- 



116 LE FILS D'ANTON Y. 



prendre par ces temps glacés un voyage de quarante heures... Mon Dieu! 
invente-t-on des sottises I 

— C'est vrai ! Mais, ma chère amie, j'ai vu cette chère Adèle il y a quelques 
jours à peine, ajouta M""' du Camp d'un ton doux comme un chant, et il m'a 
semblé avoir deviné le moti-f de son départ de Paris. 

— Ah! qu'est-ce donc? demanda indifférente M"^ de Lancy, en versant 
le thé. 

* Antony et Olivier écoutaient. 

— Je crois bien que M™* d'Hervey va habiter Strasbourg pour se trouver 
près de son mari lorsqu'elle lui donnera un nouvel héritier. 

— Ah! ragea Antony, se mordant les lèvres et déchirant, do ses mains cris- 
pées sous son habit, les dentelles de son jabot. 

Le docteur était devenu livide... Et, à l'exclamation de surprise des invi- 
tés, il répondit, s'adressant à M"'^ du Camp, d'un ton sec : 

— Vous vous trompez, madame. M"** d'Hervey est malade, et n'est point 
dans l'état où vous dites... 

Antony s'était penché sur le fauteuil de M"* du Gamp, et lui disait à voix 
basse : 

— Misérable vipère, comme je vous hais ! 

— Que me dites-vous, monsieur? fit M""^ du Gamp, se relevant pâle et 
tremblante. 

Antony s'inclina en lui prenant la main et, l'obligeant à se rasseoir, dit: 

— Je vous assurais, madame des sentiments que j'ai pour vous pour votre 
bonté, votre franchise; je vous déclarais ce que j'éprouve. 

— Je ne l'oublierai pas, monsieur, dit M™* du Camp, l'œil ardent, les lèvres 
pincées. 

Olivier Delaunay parlait aux invités, détournant leur attention. Antony 
continua : 

— Si vous saviez, madame, combien mes sentiments sont sérieux. 

— Je le sais, monsieur, j'ai vu un jour une lettre de vous. 

— Ah!... eh bien, madame, ma haine .est d'aussi longue durée; si vous 
avez vu une lettre de moi, sur mon cachet vous avez lu ma devise. 

— Oui, monsieur, fit M^^ du Camp souriant méchamment, j'ai lu : Adesso 
e sempre. 

— Ma haine et mon mépris pour vous : Maintenant et toujours. 

— Eh bien ! je vous défie, prenez garde. 

— Yipèrel 

Et Antony, toujours souriant, se dirigea vers le groupe des invités, pen- 
dant que M"*' du Camp disait bas : 

— J'irai jusqu'à Strasbourg, et c'est moi qui ferai lire tes lettres au colo- 
nel. Nous verrons après s'il doute encore. 

FIN DE LA PIŒMIÈRE PARTIE DU PREMIER LIVRE. 



DEUXIÈME PARTIE 

LE FILS ET LE PÈRE 



CHAPITRE PREMIER 

BONNES ŒUVRES d'uNE DAME DE BIEN 



Si, VU du faubourg Saint-Honoré, Thôteldu colonel baron d'Hervey parais- 
sait abandonné, il n'en était pas de même à l'intérieur. Depuis le départ des 
maîtres, la vie était devenue au contraire plus bruyante, mais seulement sur 
le devant de l'hôtel c'est-à-dire dans les bâtiments qui précédaient la grande 
cour, et dans lesquels logeaient tous les domestiques. Maîtres de l'hôtel, ces 
dames et ces messieurs avaient abandonné l'office. On déjeunait le matin et 
l'on dînait le soir chez le portier, et depuis le départ, le menu fait ordinaire- 
ment pour les maîtres n'avait pas été modifié ; la cuisinière avait dit que, n'ayant 
pas reçu d'ordre, elle continuerait à faire pour la maison le service de chaque 
jour. 

Aussi, tout le monde était exact à l'heure des repas ; une seule personne, la 
femme de chambre, M"'' Louise, s'était absentée deux ou trois fois, et, 
comme chaque fois elle était revenue avec des emplettes, on n'avait pas manqué 
de trouver à ses absences un motif respectable. 

Le docteur était venu trois fois ; la troisième fois, il avait annoncé à 
M""* Louise qu'il espérait voir le colonel quelques jours après. Il lui demanda 
si on n'avait rien à faire dire à M. ou M""** d'Hervey. 

M"« Louise avait répondu négativement, et le soir même elle ne revint pas 
à l'heure du dîner. 

Le soir, les gens de M"*' d'Hervey recevaient les domestiques du voisinage, 
et chacun racontait ce qui se passait chez ses maîtres. L'hiver s'avançait ; 
beaucoup se trouvaient libres par le départ de leurs maîtres pour le Midi! 
W Louise annonça un soir que M""" du Camp, qu'elle avait rencontré la veille, 



118 LE FILS D'ANTONY. 



quittait Paris sans dire où elle allait ; elle ajoutait même qu'elle avait été ques- 
tionnée sur le lieu où sa maîtresse devait se rendre, M™" du Camp ayant dit 
qu'elle aurait eu du plaisir, si son amie se trouvait du côté de Nice, à lui rendre 
visite. Le portier raconta qu'il avait rencontré M. Antony. Gela était inexpli-^ 
cable et la conclusion de tous les gens fut : 

— Décidément, le colonel aune bonne têtel 

Antony n'avait pas séjourné longtemps à Paris. Accompagnant le docteur 
huit jours après sa libération, il était parti pour l'Italie, après avoir été ren- 
dre une visite à la vicomtesse de Lancy, à laquelle il avait dit dans un mo- 
ment d'épanchement: 

— Je suis le plus malheureux des hommes 1 

— Vous l'aimez toujours ? 

— Oh! oui, jel'aime etTaimerai toujours. Jevais partir pour oublier; d'un 
moment à l'autre elle peut revenir, je ne dois, je ne veux pas la revoir ; je 
pars. 

— Où allez-vous?.., 

— Je l'ignore. Olivier va en Italie, je l'accompagne; en route, je l'aban- 
donnerai, car il ne veut pas passer Nice. Je vais encore essayer de l'absence 
pour oublier. 

— Au revoir I Antony, et courage... En vous éloignant, vous ne souffrirez 
pas des médisances de cette vipère. . . 

— Cette femme est un peu cause de ma résolution. Quand je ne serai pas 
là, elle sera bien forcée de se taire... Un jour je la retrouverai... 

— Vous vous vengez bien déjà en la méprisant... car elle vous aime, et le 
mal qu'elle vous fait n'est que du dépit et de la jalousie... 

Ne croyez pas cela, chère vicomtesse, cette femme est un monstre, née 

pour faire le mal ; comme l'abeille donne le miel, elle, elle donne le fiel... Mais, 
n'en parlons plus, je souhaite pour elle que l'oubli me fasse pardonner. — Ma 
chère madame de Lancy, je viens vous remercier des bontéa que vous avez 
eues pour nous; vous étiez, comme sa sœur, sa véritable amie, sa confidente... 
Vous la recevrez. -— Moi, j'ai juré de ne la revoir jamais; vous lui direz que- 
son souvenir vivra éternellement en moi... 

— Je le lui dirai..., et ne vous désespérez pas, l'avenir est toujours plein d& 
mystère... 

— Je comptais venir avec Olivier vous faire nos adieux. 

La vicomtesse le regarda en souriant, malicieusement, et dit gaiement : 

— Si je suis quelquefois la confidente, vous êtes le confident d'Olivier. 
Pourquoi me dites-vous cela?... 

— Vous étiez fâchés, fit en souriant Antony. 

— Oui, oui, c'est bien, monsieur le discret. Si vous devez rester près d'Oli- 
vier, je vous dirai que peut-être nous nous reverrons là-bas.., 

— Au revoir. 

— Au revoir. 



LE FILS D'ANTON Y. 119 



A deux heures, le môme jour, Olivier Delaunay et Antony montaient dans 
le coupé de la diligence de Marseille. 

Le soir du même jour, une femme yoilée descendait à Strasbourg, à l'hô- 
tel de la Nuée-Bleue, et demandait à la fille de l'auberge si la demeure du 
Colonel des hussards était éloignée de l'hôtel. 

— Oh non ! madame, c'est tout près, au contraire. M. le baron d'PIervey 
reste sur le Broglie. 

— Est-ce que Mme d'Hervey est toujours chez elle ? 

— Mais, Mme d'Hervey était arrivée ici il y a une dizaine de jours, ma- 
lade, oh! mais très malade, elle était venue avec sa sœur et sa fille. — Mais 
elle était si malade que, sur l'ordre du médecin, elles sont parties pour 
l'Italie... 

— Ah ! elles sont parties ! fit la dame avec satisfaction, puis aussitôt : — 
Ah! que je regrette ce contretemps..., je ne séjournerai pas longtemps alors... 
Il y a longtemps qu'elles sont parties? 

— Non, madame, hier matin. — M. le colonel est allé les reconduire, et il 
ne doit revenir que ce soir... Mais il est plus probable qu'il ne reviendra que 
demain. 

— Vous le connaissez bien? 

— C'est ici, madame, que M. le colonel prenait pension. — Mais depuis 
que sa famille était à Strasbourg, nous portions le dîner chez lui. 

— Ah! il vient ici! fit la jeune femme avec un mouvement de surprise 
trop visible pour n'être pas feint. Demain, je le verrai; commesasœur n'est pas 
ici, je repartirai aussitôt... 

— Devrai-je prévenir M. le colonel, si nous le voyons avant que mad.ime 
soit réveillée? 

— Oui, oui ; car je compte repartir dans l'après-dîner. 

— Que devrai-je dire? 

— Attendez! 

La dame fouilla dans un petit carnet et en tira une carte de visite qu'elle 
remit à la servante. Celle-ci glissa la carte dans la poche de son tablier; puis, 
pendant que la voyageuse s'installait dans sa chambre et, fatiguée par le 
voyage, se hâtait de changer de toilette afin d'être à son aise, elle alluma le 
feu, prépara le lit, et dit : 

— Madame va descendre sans doute pour dîner. 

— Est-ce qu'il n'est pas possible de me faire servir à dîner dans ma cham- 
bre ? 

— Mais, si madame le désire, on fera ce qu'elle voudra. 

— Eh bien! servez-moi bien vite, car j'ai hâte de me reposer. 

La sei^vante se hâta de dresser un couvert; elle descendait à la cuisine 
pour chercher le dîner, lorsqu'elle trouva attablé le hussard Yernet qui, 
son maître n'étant pas là, dînait avec les gens de l'hôtel. La servante lui dit 
aussitôt : 



i20 . LE FILS D'ANTONY. 



— Dites donc, monsieur Vernet I 

— La belle enfant! fit galamment le militaire en pressant la taille de la 
servante, j'aime mieux que vous m'appeliez mon hussard... Que réclame votre 
beauté ? 

— Que vous ne me touchiez pas d'abord. Il y a une dame qui arrive de 
Paris, exprès pour voir Mme d'Hervey. 

— Allons, bon 1 Qu'est-ce que vous dites-là... ? 

Je lui ai dit que madame était partie et que M. le colonel reviendrait 
bientôt. 

— Il revient ce soir... 

— Elle veut lui parler... ils se connaissent de Paris. 

— Ah ! qu'est-ce que c'est que celle-là ? 

La servante prit la carte et la tendit au hussard. -— Celui-ci la prit, la regarda, 
et dit avec calme en la lui rendant. 

— Oui, oui, je vois ce que c'est... Vous lisez un peu. vous... Qu'est-ce qu'il 
y a dessus? 

Vernet ne savait pas lire, il savait signer son nom, et la lettre qu'il écrivait 
le mieux, c'était le t de la fin, parce qu'elle ressemblait à une croix, et qu'il 
avait commencé à ne signer que ça. 

La servante s'approcha près du quinquet et lut : 

— Baronne du Camp. 

— Le camp!., quel camp?.., c'est l'adresse, ça. 

— C'est son nom : la baronne Du Camp. 

— Ah 1 très bien. Je ne connais pas ça. 

— Il ne faut pas oublier de dire au colonel que cette dame ne reste pas à 
Strasbourg ; elle part demain dans l'après-midi, et elle veut parler à M. le 
colonel ce matin... 

— Bon, bon, c'est quelque maman d'officier qui vient recommander son 
fils. 

Le soir même, après le dîner, le hussard Vernet se rendait à la demeure 
de son chef, pour savoir s'il était de retour. Au moment où il paraissait, il 
n'eut pas besoin de se renseigner, le colonel rentrait chez lui et l'apostrophait: 

— Brute, idiot, fainéant I tu parais enfin! Depuis deux heures, l'on court 
après toi. 

— Mais, mon colonel, j'étais à la Nuée-Bleue. 

— Encore à te gaver? Tu es comme un goret: toujours en train de man- 
ger. 

—■ Vous m'aviez dit, mon colonel, de ne pas venir. 

— Assez d'observations, tonnerre de Dieu)... j'ai dû aller seul à l'état-ma- 
jor... Allons vite ! grimpe là-haut boucler les mailles. Je vais à la poste com- 
mander une voiture... Nous partons dans deux heures. 

Vernet restait comme abruti. Dans deux heures! Il balbutia : 

— Colonel, où allons-nous?... 



LE FILS D'ANTONY 




Liv. 16. 



Oh ! rhorrible rêve. (Page 125.) 



19. 



LE FILS D'ANTONY. 123 



— Qu'est-ce que tu demandes? fit le colonel d'Hervey fronçant les sour- 
cils. 

hQ hussard s'empressa d'ajouter : 

— C'est qu'il y a une personne qui veut vous parler absolument, et je lui 
dirai où nous allons... 

— Si quelqu'un dans Strasbourg apprenait mon départ avant demain soir, 
si quelqu'un savait l'endroit où je me rends ; comme il n'y a qu'une seule per- 
sonne ici qui pourrait l'avoir dit, que cette personne c'est toi tu serais fu- 
sillé... 

Le hussard fut secoué par un tremblement. 

— Oh! mon Dieu! je ne vous quitte pas, mon colonel. 

— Où nous allons, tu vas le savoir.., Au feu — dans quinze jours, nous 
serons en campagne... Et maintenant, dis un mot. 

— Je suis muet, mon colonel. 

— Nous partirons dans deux heures, il faut (c'est l'ordre) que nous soyons 
rendus à mon poste sans qu'on sache ici que nous sommes partis. Arrange-toi 
à porter nos bagages sans qu'on te voie. 

Le hussard, tout bouleversé, se hâta d'obéir pendant que le colonel allait 
commander à la poste- une voiture qui devait le prendre à la porte de la ville. 
11 montra un ordre de réquisition. 

Deux heures après, le colonel ronflait dans sa voiture, heureux d'entrer en 
campagne. 

Un ordre arrivé le matin même ordonnait au colonel d'Hervey de se rendre 
à Marseille, pour s'embarquer immédiatement pour l'Algérie ; «ne lettre qui 
accompagnait l'ordre lui annonçait qu'en mettant le pied sur le sol africain, il 
trouverait sa nomination de général de brigade — un commandement lui était 
confié, et il devait se hâter, car les opérations allaient commencer. 

De quelle joie il était plein, le colonel d'Hervey ! Il était nommé général, il 
allait aussitôt donner le baptême du feu à ses épaulettes. Que de changements 
dans sa vie en trois semaines, lorsqu'une première fois il était parti secrète- 
ment de Strasbourg, allant au-devant du malheur! Au contraire, aujourd'hui, 
l'avenir était radieux, il allait à la gloire, bien tranquille, plein de confiance en 
cnix qu'il laissait et qu'il avait reconduits la veille. Sa femme, en quittant 
Strasbourg, lui avait paru mieux portante, sa guérison pjiraissait certaine, 
elle était accompagnée de sa sœur et de sa fille, et elle serait bien soignée; de 
plus, elle devait retrouver à Nice le docteur Olivier. Ils avaient convenu en se 
quittant que M"^^ d'Hervey louerait une maison dans les environs de Cannes. 
C'est à ce pays qu'on adresserait les lettres, poste restante. Ainsi la corres- 
pondance serait plus prompte. Et en partant de Strasbourg, le colonel était 
très heureux de cette décision, car, comme l'armée avait sans cesse besoin de 
ravitaillements qui venaient de Toulon, il y avait pour Toulon un service de 
correspondance journalier avec la France, et d'Algérie il pourrait ainsi avoir 



124 LE FILS D'ANTONY. 



rapidement des nouvelles des siens. Enfin le colonel était satisfait. Vernet seul 

était lugubre. 

Par ce temps triste, en hiver, il fallait être fou comme le colonel pour se 
mettre en voyage, pensait le malheureux soldat. Depuis quelques jours, il 
jouissait d'une vie si calme. Le colonel, en revenant à Strasbourg, avait ramené 
sa famille; on allait être obligé de monter une maison, et Vernet avait, lui 
aussi, bâti des châteaux en Alsace : madame devait avoir une femme de cham- 
bre, c'était nécessaire. Mais, ce qui l'était plus encore, ce qui était obligatoire, 
c'était une bonne d'enfant; or, c'est Vernet qui accompagnerait la bonne pour 
promener la petite-fille de son colonel. C'est Vernet qui la dirigerait... C'est 
Vernet qui... rêvait beaucoup de choses dans cet avenir. Et tout à coup, tout 
cela s'évanouirait! Où allait-on? Au feu, disait le colonel. Ce feu, c'était dans 
son cœur qu'il espérait l'allumer, le hussard Vernet, ne fût-ce que pour humi- 
lier la belle-fille de la Nuée-Bleue qui le repoussait sans cesse. 

Et puis, il n'était pas sans inquiétude sur cette nouvelle équipée du colonel. 
Lorsque, moins d'un mois avant, il l'avait accompagné à Paris, il était arrivé 
dans une circonstance singulière, laquelle il ne s'était, au reste, jamais expli- 
qué. Ce qui lui parut effraj^ant s'était tout d'un coup fait anodin; l'injure était 
devenue une plaisanterie, le crime un accident, et le colonel, d'abord furieux, 
était devenu doux comme un mouton. 

Il y avait aussi le côté matériel, et celui-là tourmentait fort le malheureux 
hussard : le colonel avait dit qu'on serait rendu « au feu » en quinze jours. 
Quinze jours de voyage, c'était effrayant ! 

Le colonel s'éveilla à Mulhouse, il était gai; Vernet eut de l'espoir; il 
n'avait pas ^rmé l'œil de la nuit, et lorsque l'on vint demander au colonel 
s'il voulait se reposer quelques heures, il sourit une demi-minute. Son chef 
répondit : 

— Point du tout, vite! servez-moi à dtvjeuner et qu'on se hâte de relayer; 
nous partirons aussitôt. 

Le malheureux Vernet fut désespéré. Le pauvre diable eut cependant un 
soupir de soulagement lorsque le colonel lui dit : 

— Il fait jour maintenant, tu te placeras sur la voiture, nous ne marchons 
que le jour, nous nous reposerons aux auberges la nuit. 

Enfin, il allait être sous la bâche, mal à l'aise, mais libre. Ah! les bonnes 
pipes qu'il allait fumer, et les n^iits on coucherait dans des lits... On se remit 
en route. 

Le onzième jour, Vernet, tout étonné de la température, émerveillé d'une 
végétation qu'il ignorait, commençait à ne plus regretter Strasbourg. 

Le colonel, en partant de Strasbourg, avait écrit à M"° d'Hervey. Eu arri- 
vant à Marseille il trouva à la poste restante une lettre pour lui : M™^ d'Hervey 
félicitait son époux de son entrée en campagne, elle lui recommandait d'être 
prudent, de penser qu'il avait une fille, et elle lui annonçait qu'elle comptait 
arriver quelques jours après à Nice, où elle séjournerait un mois environ, le 



LE FILS D'ANTONY. 125 



temps de trouver dans les villages environnants la résidence qu'elle cher- 
chait; elle priait le colonel d'adresser, ainsi qu'il était convenu, ses lettres à 
Cannes, et de ne pas manquer chaque semaine de lui adresser un courrier. 

Le colonel ne devait s'embarquer que le lendemain de son arrivée ; il avait 
une journée pour visiter Marseille. Le hussard Vernet ne quittait pas son colo- 
nel depuis qu'on avait laissé la voiture ; il craignait de se perdre. Le colonel 
loua une voiture; Vernet se plaça près du cocher, sur le siège, et l'on alla en 

ville. Au bout d'une heure de promenade, le colonel se plaignit de ce qu'on 
ne lui faisait voir que les casernes, jutj uuouox .*^ ,,, ,.. . ,,. ., , ^^ 

mande de Vernet. Ce fut une explosion de jurons; puis le colonel dit au cocher 

de lui faire voir les monuments. Devani chaque église le cocher arrêtait, disait 

le nom et ajoutait : 

— Si vous voulez la visiter... 

— Non, non! répondait le colonel entre deux bouffées de tabac, faites le 
tour du bâtiment ; à l'intérieur, c'est toujours la même chose. 

Cette façon de visiter la cité phocéenne ne lui demanda pas plus de deux 
heures, et comme la voiture revenait toujours à la voie centrale, Vernet disait 
au cocher : 

— Ah çà ! dans tous les coins de la ville, il y a donc une Cannebière? 

Le colonel et son soldat se couchèrent de bonne heure, et Dieu sait les 
rêves épouvantables qui troublèrent le sommeil de Vernet. Il avait pendant la 
journée longuement regardé les bateaux. Son colonel lui avait dit qu'il devait 
s'embarquer le lendemain pour l'Afrique, et, s'étant renseigné, le malheureux 
avait appris qu'on pouvait rester aussi bien cinq jours que quinze jours en 
mer. En mer, cette étendue infinie qu'il avait vu du haut du fort 1 Et rien que 
pour traverser le bassin en barque — un caprice du colonel — il avait eu mal 
au cœur. 

Quinze jours en mer I Vernet n'osait plus y penser. Toute la nuit il rêva du 
naufrage de la Méduse, il était sur le radeau, on parlait de le manger. Oh I 
l'horrible rêve. 

Le colonel avait bien recommandé au maître de l'hôtel des Antilles de les 
éveiller au petit jour. Vernet était déjà debout quand on vint pour l'éveiller. A 
huitheures ils étaient embarqués, à huit heures et demie Vernet, dans un coin 
de l'entrepont, était lamentable à voir. 

Le maître de l'hôtel des Antilles fut très étonné lorsque le lendemain matin 
il vit descendre chez lui une dame très belle, qui lui demanda si le colonel 
d'Hervey était risible. Lorsque la dame apprit le départ du colonel, elle eut un 
accès de rage, bien inconvenant — pensa l'hôtelier — pour une dame qui parais- 
sait si distinguée. 

Elle demanda une chambre et, s'y étant installée, elle questionna le maître 
de l'hôtel des Antilles : 

— Ainsi, vous me dites que le colonel s'est embarqué hier matin pour 
Alger? 



^oo LE FILS D'ANTONY. 



— Oui, madame. 

— Il doit y avoir un départ prochainement ? 

— Oui, madame; il y a un départ également demain, mais ce n'est pas la 
mèmecompagnie.Vous risquez de mettre un jour déplus. Vous gagnez toujours 
deux jours, si vous deviez attendre le même service de bateau qu a pris le co- 
lonel d'Hervey. 

— C'est bien, vous allez me retenir une place. 

— Pour demain ? 

— Madame a des bagages? * 

— Non, je n'ai qu'une malle qui doit être .encore sur la voiture, et que je 
vous prie de faire monter immédiatement. 

— T'ont de suite, madame ; on va la monter, et je cours moi-même retenir 
la place de madame à bord du bateau. 

— Allez. 

L'hôtelier à peine sorti, la baronne du Camp — c'était elle — marcha fié- 
vreusement dans la chambre : 

— C'est une fatalité !... mais qu'importe? je le poursuivrai, il faut que je 
le voie, il faut que je me venge... Ah ! Antony, c'est à genoux que tu viendras 
me demander grâce... 

On apportait la malle, elle se tut. 

La baronne du Camp, en apprenant, à son réveil, le départ singulier du 
colonel, crut à une machination de M"* d'Hei^ey,, qui avait appris son arrivée 
à Strasbourg ; elle se rendit à l'état-major, convaincue que le colonel avait 
quitté Strasbourg sans permission, et venait le dénoncer. C'est là qu'elle ap- 
prit que le colonel était parti par ordre. Parti où? C'est ce qu'elle ne put savoir 
malgré ses sourires. Mais M™^ du Camp avait la qualité de se^ vices ; en sor- 
tant de la demeure du général, elle prit une voiture, et alla s'informer à toutes 
les portes de la ville, cela sans résultat. C'est le soir seulement, revenant 
dépitée, qu'elle aperçut un postillon rentrant en ville avec ses chevaux : elle 
l'interrogea, et sut qu'il venait de conduire au premier relai le colonel et son 
hussard. Elle était sur la piste. Elle alla à la poste louer une voiture, et, de 
relai en relai , à trente-six heures de distance , elle suivit le colonel ; 
elle avait gagné douze heures en arrivant à Marseille, où elle espérait encore 
trouver le colonel. 

Nous l'avons vue arriver juste vingt-quatre heures après son départ. La 
baronne du Camp en avait trop fait pour reculer. Loin d'être lassée, excitée 
par l'obstacle, elle était décidée à rejoindre le colonel, à poursuivre sa ven- 
geance. 

Pourquoi agissait-elle ainsi? Avait-elle le désir de punir Antony? Mais 
cette idée aurait été folle : Antony était libre et n'avait rieucà redouter du vieux 
soldat qui se trouvait obligé de rester en Algérie. A quel] sentiment obéissait- 
elle? Eh ! mon Dieu! elle-même, poussée par la jalousie, par le dépit, ne s'en 



LE FILS D'ANTONY. 127 



rendait pas compte. Malgré tout ce qu'Antony lui avait fait, lui avait dir, elle 
aimait Antony ; et si sa vengeance avait dû l'atteindre, peut-être aurait-elle 
hésité. 

La baronne du Camp rêvait de voir celui qu'elle aimait à ses genoux 
demander grâce. Elle était belle, elle était blessée qu'Antony eût semblé ne 
pas l'avoir remarquée. Jusqu'alors, c'est elle qui avait commandé à ceux qui 
l'avaient aimée ; elle ne pouvait croire à cette revanche, souffrir à son tour les 
tourments qu'elle avait fait endurer aux autres. 

Si Antony était rebelle, c'est qu'une femme qui n'avait le droit d'aimer per- 
sonne — car elle était épouse et mère — le détournait d'elle, et c'est de cette 
femme surtout qu'elle voulait se venger ; c'est celle-là qu'elle voulait montrer 
aussi indigne qu'elle était ; c'est celle-là qu'elle voulait faire mépriser par 
celui qui l'aimait. Elle voulait que le mari répudiât sa femme ; qu'il la 
chassât de chez lui en gardant son enfant ; qu'il la mit au ban de la société, 
enfln. 

Eh ! mon Dieu I M™^ du Camp jugeait humainement qu'une femme qui suc- 
combe, fût-ce même victime d'un crime, est perdue ; Ihomme qui Ta perdue, 
au contraire, est plus remarqué, c'est un viveur, un homme auquel Vion ne 
résiste, on le recherche. La fem.me tombe, l'homme s'élève. — Assurément, 
si la comtesse pouvait persuader à tout ce qu'elle savait, c'est-à-dire 
qu'Antony avait été l'amant de M"*^ d'Hervey, que celle-ci était enceinte de 
ses œuvres et s'était exilée en Italie pour accoucher clandestinement, 
toutes les femmes mépriseraient l'épouse coupable, la mère indigne — mais 
toutes les femmes rêveraient d'Antony et seraient attirées vers lui, voulant 
savoir par quel charme secret il avait pu séduire une femme si justement res- 
pectée. 

Elle-même, la baronne du Camp, sentait son amour s'augmenter à la seule 
pensée des relations d'Antony et d'Adèle. Dans son cerveau il n'y avait plus 
qu'une pensée, revoir Antony, et, pour y arriver, elle voulait d'abord perdre 
la femme ; puis cet amour brisé, elle verrait. Gomme la courtisane amoureuse, 
elle était prête à tout subir: injure, affront, n'importe ! elle était prête à tout 
risquer, faisant bon marché de sa pudeur aoi hesoin. Elle rêvait ça les nuits 
où l'hystérie piquait ses chairs ; elle violerait Antony. — Cet amour était 
presque une maladie, c'était un caprice qu'elle voulait satisfaire, et, pour y 
arriver, elle ne reculerait pas devant un crime. Son idée fixe, tout d'abord, 
c'était de perdre à tout jamais Adèle ; il fallait écraser cette femme sous 
sa honte et, p'our y réussir, elle aurait suivi le colonel jusqu'au bout du 
monde. 

La haronne du Camp s'embarqua le lendemain matin ; il faisait beau 
temps, la traversée fut rapide. Le surlendemain au soir, elle débarquait à 
Alger; en arrivant, elle se renseignait et apprenait que le lendemain le 
général d'Hervey — elle fut un peu surprise de cet avancement — passait 
ia revue de ses troupes, et le soir ou, dans la nuit, il partait en expédition. 



128 LE FILS D'ANTON Y. 



Le temps pressait, elle désirait loger dans l'hôtel où était descendu le 
général ; mais le général était à Tétat-major général , elle descendit dans 
une auberge française récemment installée , en recommandant à l'auber- 
giste de l'éveiller à la première heure. Elle voulait voir le général avant la 
revue. 

Le lendemain matin, un indigène portait au général d'Hervey une lettre de 
la baronne du Camp. Une demi-heure après il apportait la réponse. 

Le général d'Hervey priait M™* du Camp de vouloir bien l'attendre chez elle, 
lorsque les obligations de son service ne le retiendraient plus ; vers deux heures, 
il se rendrait près d'elle. 

— Enfin I fit M"** du Camp 

Elle avait sa demi-journée à elle, elle prit un guide pour visiter la ville qui, 
à cette époque, était encombrée de soldats. Dans sa promenade, elle alla s'in- 
former du jour de départ des paquebots pour la France. Le soir même, à huit 
heures, il y avait un départ pour Toulon, elle retint une place et fit partir 
aussitôt sa malle. M""* du Gamp voulait partir immédiatement après son entretien 
avec le général d'Hervey. 



CHAPITRE n 



COMME ON FAIT DU MAL AU NOM DU BIEN 



Le général d'Hervey était ruisselant de sueur, lorsqu'il rentra chez lui, 
jamais il n'avait tant joui du soleil. Ohl le beau tenips pour sa présentation 
à sa division; oh! le beau soleil qui faisait briller l'or de ses épaulettes 
et de ses broderies I — Gomme on l'avait acclamé 1 Sa joue était encore 
brûlante du baiser de son cher prince, le duc d'Orléans. — Qu'il était heu- 
reux, le baron d'Hervey; comme son arrivée en Afrique commençait bien l 

— Quelle joyeuse entrée en campagne I — Il était un peu embarrassé dans 
son costume neuf. Un symptôme de l'effet produit — qui inquiétait Vernet 

— le général n'avait pas une seule fois juré depuis le matin. — Vernet était 
plus heureux que son général, quittant la France par les temps froids d'hiver 
et retrouvant un soleil brûlant, il avait défini la situation d'un mot, le matin, 
en sellant les chevaux pour la revue : 

1 — Eh bien ! avec une chaleur comme ça, celui qui ne sue pas... il peut en 
faire son deuil! 

Son colonel fait général, cela avait ravi Vernet, mais ce qui Tavait stupéfié, 
c'est lorsqu'il avait appris qu'à Strasbourg, il avait été nommé brigadier. Il 
ignorait, et, en arrivant en Afrique, son général en faisait un maréchal des 



LE FILS D'ANTONY. 



129 




Vous potivez coucher avec Antony, vous perpétuerez sa ra'ce 
de bâtard. (Page 135.) 



logis... Ahl le pauvre gars, s'il avait su écrire, — quelle lettre il aurait en- 
voyée à sa famille I 

En rentrant de la revue, le général, couvert de poussière, voulait changer 
de costume. Verfiet chercha à l'en dissuader; c'était une femme de Paris qu'il 
devait voir. Son général devait garder son costume. Le brave Vernet voyant 
les sourcils de son chef se froncer, les lèvres s'entr'ouvrir, — c'était un juron 
qui allait partir, — se tut aussitôt, et le baron d'Hervey revêtit sa petite tenue, 
et, le cœur léger, satisfait de sa matinée, se rendit au rendez-vous. 
17 



li^O LE FILS D'ANTONY. 



M'"'' du Camp, répétait-il, il me semble bien que je me souviens de ce nom- 
là, c'est une amie d'Adèle... Je crois me souvenir qu'on la dit un peu extra- 
vagante. Elle est de passage ici, apprenant ma nomination, elle veut me 
féliciter... Peut-être a-t-elle un parent qu'elle veut me recommander; pour 
venir jusqu'ici il faut avoir des raisons sérieuses... surtout une femme; ohl 
elle n'est pas seule I 

Le général arriva à l'auberge. Yernet, qui l'avait accompagné, alla mon- 
trer au maître de la maison la carte qu'on venait de lui remettre. Celui-ci alla 
prévenir sa locataire et revint aussitôt dire au général : 

— Mon général, M™^ Du Camp vous prie de monter, elle vous attend. 

Le baron d'Hervey venait de boutonner ses gants, il retint l'aubergiste par 
le bras et demanda : 

— Cette dame est seule ? 

— Oui, mon général. 

— Elle demeure ici depuis longtemps ? 

— Non, mon général, elle est arrivée hier soir par le paquebot de Mar- 
seille. 

— Hier soir!... C'est une dame d'âge? 

— Une dame d'âge! Oh! non, mais non, une toute jeune dame, exce;ssive- 
ment jolie, d'allures et de manières très distinguées. 

— Ah! sapredié ! fit le général en s'ajustant dans sa petite tenue, puis, fri- 
sant sa moustache, il dît à l'aubergiste : 

— Conduisez-moi, mon ami. 

Arrivé au premier étage, le baron d'Hervey vit dans le clair d'une porte 
ouverte la silhouette d'une dame qui venait au-devant de lui. 

— Ah ! je vous attendais impatiemment, général... 

— Excusez-moi, madame de vous avoir fait attendre, je ne suis pas mon 
maître, et dès que j'ai été libre, je me suis empressé de me rendre à votre in- 
vitation. 

— Général, veuillez entrer. 

Et M"'^ du Camp obligea le baron d'Hervey à passer devant elle. 

La petite chambre dans laquelle entra le général d'Hervey précédait la 
chambre à coucher, elle était assez pauvrement meublée, quoique l'hôtelier la 
qualifiât de salon. A cause du grand soleil, les fenêtres ouvertes étaient par- 
tagées par des stores de jonc qui plongeaient la pièce dans une demi-obscu- 
rité. Le général d'Hervey était entré, M"^ du Camp ferma la porte, et ayant 
désigné un siège a son visiteur, elle lui dit : 

— Nous sommes seuls, je puis vous parler. Monsieurs, veuillez vous as- 
seoir. 

Très intrigué, gêné surtout par les façons de cette femme, le général 
obéissant, s'assit. 

— Général, je suis parisienne, vous devez au moins me connaître de nom. 
Votre famille était très bien avec la mienne. Lorsque chez nous on voulait 



LE FILS D'ANTONY. 131 



donner l'exomple d'un type de loyauté, d'honneur, on citait le colonel d'Hervey. 

— Madame, je suis confus, balbutia le général. En effet, j'ai connu la 
famille du Camp. 

Le général, seul avec cette femme, et l'entendant commencer l'entretien 
de la sorte, était certainement bien plus gêné que si les éclaireurs de sa divi- 
sion étaient venus lui signaler l'ennemi. En présence de cette femme, sans qu'il 
s'expliquât pourquoi, il était oppressé, il souffrait... Se domptant, il dit brus- 
quement : 

— Vous aviez quelque chose à me dire, madame. 

— J'ai quitté Paris pour avoir avec vous cet entretien, j'ai été à Stras- 
bour, vous veniez de partir, je vous ai suivi. Jusqu'ici vous voyez que la chose 
est grave. 

— Grave... madame, et dangereuse... car l'endroit où je me rendais devait 
être caché. 

— Je n'ai rien consulté; le danger m'importe peu. Il s'agissait de votre 
honneur et de ma tranquillité. 

— Que dites-vous là, madame? fit le général d'Hervey, se levant au mot 
d'honneur comme au clairon d'appel... 

— Je répète, monsieur d'Hervey, qu'il s'agit de votre honneur; si, depuis 
près d'un mois je cours après vous, si je vous dis mon nom, c'est que ce que 
j'ai à vous dire est grave et que j'en prends toute la responsabilité. 

— Parlez, madame. 

— D'abord, je dois vous dire les motifs qui me dirigent; vous n'auriez pas 
€onfîance en moi, si je vous disais que c'est le seul souci de votre honneur 
qui me dirige... C'est mon amour et c'est ma haine. 

Le colonel souffrait, c'était visible, il passait la main sur son front pour en 
chasser les noires pensées qui troublaient son cerveau. En présence de cette 
femme, il avait peur... peur de quoi? Il eût été embarrassé pour le dire. Et 
cependant, sa vue faite rà l'obscurité de la chambre, lui permettaic do voir 
celle qui lui parlait, dont le visage était loin d'inspirer de tristes idées. 

M'"" du Camp était fort belle, elle paraissait âgée de trente à trente-deux 
ans, grande, gracieusement élancée, la taille souple mais non mince, cette 
liideur des femmes sans goût, qui trouvent une* beauté dans l'étroitesse de 
leur ceinture; la taille était souple, disons-nous, ronde et élégamment propor- 
tionnée à l'ampleur des hanches. 

Elle était presque brune; les cheveux, noirs à la lumière, avaient des tons 
roux à l'éclat du jour. Les yeux brun-vert semblaient noirs sous les longs cils 
qui leur jetaient leur ombre, sa bouche, sévère en ce moment, avait d'ordi- 
naire un malin — on disait aussi un méchant sourire — entre deux fossettes 
provocantes ; le nez était fin, gai de ligne, les sourcils étaient bruns, les oreilles 
fines étjiient roses, le cou blanc et gras laissait deviner une gorge admirable. 
Bien M\e, élégante dans jsa toilette de voyage, on sentait à son air, à sa raine, 
on devinait, à ses allures, une nature distinguée. Tout cela cLait chunuant; 



132 - LE FILS D'ANTON Y. 



mais ce qui troublait l'harmonie de ce beau, c'était le bislre qu'avait amené 
l'insomnie autour des yeux, l'éclat faux du regard, le continuel mordillement 
des lèvres. 

Elle était belle, on aurait dû L'adorer; on la craignait. 

Tout à coup, plaçant ses deux mains sur la table devant le général, comme 
si elle prenait le parti de brusquer tout pour en finir plus vite, coûte que coûte,, 
elle dit : 

— Monsieur d'Hervey, j'aime Antony... 

— Et que venez-vous me raconter?... fit le général, qui devint toute rouge. 
Il venait de comprendre pourquoi il s'agissait de son honneur: c'était le scan- 
dale qu'il avait fui à Paris qui venait le poursuivre là... Mais, comme surpris,, 
il restait un peu suffoqué, bien vite, tout d'une haleine la baronne du Camp 
continua : 

— J'aime Antony, qui est amoureux de votre femme. Mme d'Hervey n'a 
pas repoussé Antony, au contraire, et il y a six mois il était avec elle à Itten- 
heim. Je vous ai écrit tout cela.., oui, c'est moi qui vous écrivais. 

— Madame, taisez- vous, taisez-vous! suffoquait le général, si vousn'étiez^ 
une femme, je... 

— Je défends votre honneur contre vous... on vous trompe... vous doutez... 
lisez d'abord et j'achèverai ensuite. 

— Et elle jeta sur la table trois lettres... Le baron d'Hervey parut épou- 
vanté devant ce mouvement, il regardait la femme et il n'osait prendre les 
lettres ; à cette heure, il avait véritablement peur... 

— Mais lisez donc, général ! . . . 

Le vieux soldat prit une des lettres, il y jeta les yeux, il eut un cri sourde 
puis un tremblement le secoua, il devint pâle, et il retomba sur son siège, écrasé 
anéanti, tenant toujours dans la main la lettre dans laquelle il venait de voir 
la preuve que sa femme le trompait ; il était lugubre, le pauvre vieux brave, 
et quiconque l'aurait vu ses yeux mouillés, la tête basse, le corps comme ava- 
chi, lui aurait porté secours. Mais la baronne du Camp voulait achever son 
œuvre, et elle n'avait pas espéré que cela irait si bien : elle avait redouté la 
colère, les cris... Au contraire, comme toutes les natures violentes, qu'un 
rien fait agir, et qu'un grand danger abat.,., le général était écrasé, il ne trou- 
vait que des larmes. La baronne continua : 

— Vous me croirez maintenant. Eh ! bien monsieur d'Hervey, voici la vérité : 
c'est depuis six mois, lorsque je vous l'ai écrit, que Mme d'Hervey est la maî- 
tresse d'Antony, et aujourd'hui l'on se moque de vous. La scène de Paris n'a- 
vait d'autre but que de relever la réputation de Mme d'Hervey compromise, la 
blessure n'était qu'une plaisanterie nécessaire à lui permettre d'aller jouer la 
malade en Italie : comédie tout cela, monsieur d'Hervey, comédie 1 

Le vieux soldat ne répondait rien, le visage dans ses mains il sanglotait. 

— Voici ce que je viens vous dire, général: il y a près d'un an que vous 
n'aviez habité Paris avec Mme d'Hervey ; Et bien ! Mme d'Hervey est partie 



LE FILS D'ANTONY. ia3 



avec sa sœur en Italie : là dans un village perdu, votre femme compte accou- 
cher secrètement. 

— Le général d'Hervey releva la tête; l'œil hagard, la houche demi-ou- 
verte, suffoquant il dit: Ah!... ah !... 

On eût pu croire qu'il devenait fou. La baronne continuait: 

— Mme d'Hervey est enceinte de six mois, général — depuis l'équipée du 
mariage, 1 arrêt à Itteinheim... Voilà ce qu'à fait celle qui porte votre nom. 

Le général était retombé, anéanti, ses deux coudes sur ses genoux, le visa;, e 
dans ses mains. La baronne du Camp répétait ce qu'elle venait de dire, a 
phrase entière... en la ponctuant, comme on parle à un enfant qui comprend 
mal. Le vieux soldat ne bougeait pas, et elle observa qu'il ne pleurait plus. 

La baronne pouvait parler, le vieux soldat n'entendait plus; serrant sa tète 
dans ses mains, on eût pu croire qu'il craignait qu'elle n'éclatât. Sous ce 
crâne la tempête grondait. Oh ! les sombres pensées qui traversaient son 
cerveau 1 — Il avait la preuve qu'il était ridicule; lui, le vieux Lrave, l'homn e 
du devoir, il était grotesque ! Il était de petite noblesse, raai& ses pères étaient 
des vaillants qui avaient, avec leur sang, donné de l'éclat à leur blason, toute 
une famille de gensd'épée; c'était au ministère de la guerre qu'il fallait aller 
chercher leurs actes de décès : ils étaient morts à l'ennemi ! Ce nom respecîé 
dans Tarmée, honoré de tous, il faisait rire maintenant les jeunes dandys du 
boulevand de Gand..., et entre les doigts qui pressaient son front, on voyait 
perler la sueur. Lui ridicule! 

Et cela, juste au moment ou il atteignait le rêve de sa vie : il venait d'être 
nommé général, et il était choisi par ses chefs pour mener sa division au feu... 
Et en riait de lui là-bas dans le faubourg Saint-Honoré ! Antony était libre, il 
allait peut-être retrouver sa maîtresse en Italie... Oh! s'il lui avait suffi de- 
sauter à cheval pour retrouver les misérables! 11 aurait ouvert le ventre de 
l'une et brisé le crâne de l'autre... Mais qu'il était loin d'eux! Gela était impos- 
sible. Il fallait attendre. Mais on ne vit pas avec la honte, une honte qui s'aug- 
mente chaque jour. Il fallait à tout prix que de cette boue son nom sortit propre, 
respecté. Que faire ? 

^ Il cherchait, le malheureux baron d'Hervey et, à mesure, la tête s'enfonçait 
entre ses mains, et ses ongles, comme s'ils voulaient fairejaillir une idée de son. 
cerveau, labouraient son crâne. 

Dans le roman et au théâtre il est de convention de faire des caractères 
absolument tranchés : les uns terribles : les traîtres ; les autres gais : les 
comiques ; les autres passionnés : les jeunes premiers et les premiers rôles • 
et pendant tout un drame les pantins passent sans jamais démentir l'étiquette 
du rôle q ('ils remplissent... Cela est faux, la vie modifie à chaque instant et la 
nature et les sentiments des hommes. Tel qui est bon deviendra assassin; tel 
autre, sans cœur, deviendra grand et généreux... Un lâche, insulté devant 
celle qu il aime, deviendra brave. On ne naît pas entier, on se transforme sous^ 
des influences, et le malheureux qui fit rire, un jour fait pleurer. 



134 LE FILS D'ANTONY. 



La baronne du Camp était très-gênée devant l'anéantissement du vieux 
soldat, cette douleur muette l'effrayait. Elle avait dit tout ce qu'elle voulait, 
elle avait fait tout le mal nécessaire^ elle était certaine que le général allait 
agir, elle était donc vengée, et, redoutant un éclat lorsque lie baron d'Hervey 
surmonterait l'anéantissement dans lequel ses révélations Tavaient plongé, 
elle se disposait à se retirer, elle prenait sur le fauteuil son écharpe, elle avait 
rattaché son chapeau, elle allait mettre ses gants et partir sur la pointe des 
pieds, laissant le général à ses pensées. 

Lorsque tout à coup le vieux soldat releva la tête. Il était pâle, ses joues 
étaient mouillées; il les essuya d'un revers de main et lissa ses moustaches. 
D'un mouvement brusque il prit les lettres qu'avait apportées la baronne <iu 
€amp, il les chiffonna et les enfonça dans sa poche, — puis, d'une voix étrange, 
ildit: 

— Madame, je vois que vous allez vous retirer; — permettez-moi, avant 
de vous remercier de l'intérêt que vous me portez, — de vous dire que votre 
affection pour ma famille vous a peut-être un peu égarée. 

La baronne du Camp était restée toute décontenancé 3 de surprise ; elle le fut 
plus encore de ce qu'elle entendait et surtout du ton singulier avec lequel le 
général parlait. 

Pour qui avait connu le général d'Hervey, ce n'était plus le même homme. 
Droit et hautain, un sourire méprisant sur les lèvres, le regard un peu voilé, il 
parlait lentement, pesant chaque mot ; 

— Je vous ai religieusement écoutée, madame ; j'ai de grands ennemis que 
vous avez cru, — les mêmes qui m'ont obligé à aller chercher ma femme à 
Paris pour faire taire leurs médisances. M. Antony est un de nos bons amis, 
qui aime ma femme comme un frère. Ces lettres sont fausses ! Je connais son 
écriture : elles ne sont pas de lui... 

La baronne, bouleversée, allait parler. Le général lui dit sèchement. 

— Je vous ai écouté... Madame. — Écoutez -moi. — Je suis certain de ce 
que je dis. Je connais cette infamie du voyage de M™^ d'Hervey arrêtée à 
Ittenheim par M. Antony. — On m'a écrit. — Vous venez de me dire que c'était 
Yous. — Je le regrette et vous pardonne. — Vous avez été trompée, je suis 
heureux de rétablir la vérité. — M""^ d'Hervey ne s'est pas arrêtée à Ittenheim 
avec M. Antony,puisque c'est à Ittenheim que je l'attendais; à cause du manque 
de chevaux, nous avons passé la nuit ensemble à l'auberge. — Elle a passé 
quelques jours avec moi à Strasbourg et nous sommes revenus ensemble à 
Paris secrètement. Pour moi, c'était un ordre : j'allais établir au ministère 
le plan que je viens exécuter ici. Ma présence à Paris devait être ignorée de 
tous. 

C'est sur ce système que les... médisants ont bâti les relations criminelles 
que vous venez me révéler... C'est de cette époque que M™" d'Hervey est en- 
ceinte, comblant mes vœux, car je voudrais avoir un fils... C'est sur mon 
conseil que M"' d'Hervey,accompagnée de sa sœur et de sa fîlle,est allée faire 



LE FILS D'ANTONY. 13; 



ses couches en Italie. Moi, le service m'attache ici, mais le docfeur Olivier 
doit la soigner et me tenir au courant de son état... Enfin, madame, je suis 
épouvanté de ce qu'on peut inventer dans ce monde de Paris sur une honnête 
femme. Je suis resté quelques minutes écrasé sous ces calomnies, et je suis 
charmé que votre bonté, votre affection désintéressée vous aient amenée à me 
faire ces confidences, car je puis ainsi rétablir la vérité, — et elle tient toute 
dans une phrase : M''-^ d'Hervey est enceinte, et je suis allé à Paris la chercher 
pour la reconduire vers l'Italie et lui faire mes adieux avant mon départ, 
— et pour convenir surtout du lieu, qu'elle allait choisir pour faire ses 
couches. 

La baronne s'était peu à peu remise et elle regardait le général avec 
stupéfaction, ne comprenant absolument rien à ce qu'il disait, se demandant 
s'il n'était pas subitement devenu fou, car il lui semblait impossible qu'un 
homme pût se tromper ou mentir ainsi. Elle objecta timidement : 

— Mais, général, en vous parlant ainsi que je l'ai fait, je ne suis que l'écho... 
Vous vivez loin de Paris, vous n'entendez pas... 

— Permettez, madame. Je viens de vous dire la vérité et je n'ai jamais permis 
à personne de douter de ma parole. Ceux qui en douteraient, je leur casserais 
la tête... Les homnies qui savent ce qu'est l'honneur se tairont, les femmes... 
les femmes, je les fouetterai... L'enfant de M""^ d'Hervey, sachez-le bien, est le 
mien. Il n'y a dans notre famille que des gens d'honneur... Dites à ceux qui 
en doutent que je suis prêt à leur répondre. Madame, j'ai l'honneur de vous 
saluer. 

Il allait se retirer ; se retournant, il ajouta : 

— Vous pouvez coucher avec Antony — il n'est qu'à vous — vous perpétuerez 
sa race de bâtard ; — j'ai l'honneur de vous saluer. 

E[, droit et r^ide, il sortit, laissant la baronne toute bouleversée, la face 
rouge de la dernière phrase qui l'avait souffletée comme un coup de cra- 
vache. 

Le général descendit l'étroit escalier en s'appuyant au mur. 11 lui semblait à 
chaque pas qu'il allait défaillir, il avait hâte de se trouver près de son hussard- 
Celui-ci, en voyant paraître son chef, parut surpris ; il le regardait étourdi, et, 
le voyant trébucher, il lui demanda : 

— Ah! mon Dieu! général, qu'avez-vous ? 

— Rien, mon ami, rien... une faiblesse. Laisse-moi m*appuyer sur ton 
épaule, et partons vite. 

Vernet était tout décontenancé devant son général. Il l'appelait : « Mon 
ami ! » ; il ne jurait pas ; il était tout pâle ; il devait être bien malade. C'est 
très inquiet qu'il lui tendit l'épaule. Ils marchèrent vite. En arrivant, le 
maréchal des logis vit deux grosses larmes gux les joues du baron 
d'Hei^ey. 

— Général, vous souffrez... vous.,, 

— Assez, nom de Dieu l... 



136 LE FILS D'ANTON Y. 



Yernet se tut. 

Le général, lorsqu'il fut chez lui, chassa son fidèle serviteur, s'enferma, et, 
assuré qu'il était seul, se laissa tomber avec accablement sur le divan. Alors, 
s'abandonnant à sa douleur, n'étant plus obligé de mentir pour ceux qui pou- 
vaient l'observer, il sanglota. Oh! le pauvre homme I il était navrant à voir. 
Ce qu'il se refusait à croire était vrai, sa femme le trompait... sa femme allait 
mettre au monde un enfant qui n'était pas de lui, cet enfant allait dans une 
même affection unir les deux misérables : la femme et l'amant... Non, cela 
était impossible... il allait désormais vivre avec le ridicule de passer pour un 
mari aveugle, complaisant peut-être; ahl cela était plus épouvantable... Non. 
non, il fallait qu'il trouvât un moyen de sauver son nom. Et lorsque les larmes 
se séchèrent sur ses joues, prenant son front dans ses mains, il semblait vouloir 
en faire jaillir une idée. Il resta toute la demi-journée à se tordre sur le grand 
divan La seule chose qui aurait pu calmer sa rage et son désespoir : la ven- 
geance, était impossible, il était condamné à subir; le châtiment des coupables 
serait trop tardif pour être utile. Il devait accepter la situation telle qu'elle 
était, la faire tourner au profit de son honneur et la faire servir à sa vengeance ; 
pour cela, il fallait le sacrifice de sa vie. Il était prêt, le brave général, il 
ne pouvait vivre pour accepter la vie commune avec une femme qui l'avait 
trompé 

Mon Dieu I qu'il avait souffert devant cette misérable femme, lui le vieux 
soldat, lorsque pour sauver l'honneur le son nom, il avait menti I C'est pour 
affirmer ce mensonge qu'il était résolu à mourir. 

Quand il se releva, il se regarda dans une glace. Ses joues étaient pâles, ses 
yeux rouges, on voyait qu'il avait pleuré ; il prit de l'eau, qu'il se passa sur la 
figure, puis, avec un soin extrême, il lissa ses cheveux, ses moustaches; il 
était pâle, il se frotta les joues. Quand il crut avoir fait disparaître sur sur visage 
les traces des heures douloureuses qu'il venait de passer, il sonna Vernet. 
Celui-ci, en voyant son chef souriant et tout changé, manifesta la même surprise 
qu'il avait montrée quelques heures auparavant en le voyant tout bouleversé, 
et il dit : 

— Ah ! mon général, vous avez bien fait de vous reposer quelques heures, 
maintenant vous êtes tout à fait remis... 

— J'étais fatigué, je ne suis pas encore habitué à ce singulier climat. 

— C'est un pays où il fait bon... Vous savez que dans ce temps-ci on mange 
des fraises et des melons... 

— Vernet ! * 

— Général I 

— Tu vas préparer là-haut tout ce qu'il faut pour écrire. 

— Bien, mon général. 

— Tu monteras au deuxième étage du palais en face, tu iras à la prévoté, 
tu demanderas à l'adjudant Collin un code français. 

— Un coq français ? fit Vernet. 



LE FILS D'ANTONY. 



137 




L'expéd'tiou qui devait durer <|uiiize jours mituu mois. (Page ilO.) 



«- Un code, nom de Dieu d'imbécile I 

— Ne vous fâchez pas, mon général, j'ai compris. 

— Va I 

Le général d'Hervey affectait de sourire; il se leva, jeta un manteau sur ses 
épaules. La nuit tombait, il sortit, se dirigeant vers la mer; il étouffait, le mal- 
heureux, il avait besoin du grand air! V-eriiet, dès qu'il M sorti, hocha la lôte 
en disaiit: 

18 



138 LE FILS D'ANTONY. 



— II y a quelque chose de peu naturel. C'est drôle comme les grades chan- 
gent un homme; moi je suis toujours le même... tous ces gens-là sont des 
ambitieux, jamais satisfaits. 

Le général, en se promenant devant le port, vit passer la baronne du 
Camp. Il pressa le pas et remonta son manteau, évitant d'être reconnu, etiL 
grommela : 

— C'est à ce démon que je dois le malheur. 

Il se promena une grande partie de la nuit, s'abandonnant, parce qu'il 
savait qu'il n'était pas observé, ayant des accès de rage, puis des accablements 
qui s'augmentaient de sanglots désespérés. A un moment il s'arrêta pour dire : 

— Si j'étais à Paris, je n'oserais sortir dans la rue que si je les avais tués 
tous les deux. Oh! mais je me vengerai, je me vengerai... Il faudra que l'en- 
fant tue son père I... Oh ! n'espérez pas que vous vivrez heureux, vautrés dans 
votre honte ! A elle, l'éternelle condamnation, la honte, — ou toute une vie de 
repentir et de remords... A lui, le mépris et la haine de son enfant. 

Et farouche, sombre, il rentra à i'état-major, où logeaient tous les officiers- 
supérieurs. 

Vernet attendait son maître; lorsqu'il entra, il lui montra le bureau et lui 
dit : 

— Mon général, voici le Code français que vous m'avez demandé. L'adju- 
dant a cru que je me trompais, il m'a donné l'Annuaire en même temps... 

— C'est bien, va te coucher. 

— Mais vous avez encore besoin de moi pour vous déshabiller; vous avez 
à travailler, j'attendrai. 

Et le brave garçon paraissait bien décidé à rester près de son général. 
Vernet trouvait à son maître un air qu'il ne lui avait jamais vu ; il était inquiet^ 
et malgré l'ordre du général qui lui dit : 

— Va te coucher, et demain de bonne heure... 

— Le maréchal des logis Vernet se retira, frappa fortement des pieds après 
avoir fermé la porte pour prouver à son général qu'il obéissait; puis, aussitôt, 
s? déchaussant, il revint sur la pointe du pied et il s'étendit devant la porte. 

— Non, il a quelque chose, je ne le quitte pas, et au premier appel je suis 
à lui. 

Vernet, avant de s'étendre, regarda par le trou de la serrure : il \it le- 
général qui lisait attentivement le livre qu'il avait été chercher le Code. Alors 
le hussard se coucha plus tranquille, en pensant : 

— Il est tourmenté à cause de l'entrée en campagne, cet homme; tout 
s'explique, il ne connaissait pas ça. Ce Code français doit être une théorie 
pour les généraux en expédition. Il va travailler, et il s'endormira. On peut 
être tranquille. 

Et Vernet, plus calme, s'endormit. 

Toute la nuit, le baron d'Hervey écrivit : un testament, une lettre à sa 
femme, une lettre très courte qu'il mit sous enveloppe et scella de trois 



LE FILS D'ANTONY. • 139 



cachets à ses armes sur le chaton de sa bngue; il glissa cette lettre dans l'en- 
veloppe avec son testament ; puis trois autres lettres encore. Gela t'.iit, il s'éten- 
dit sur le divan. C'est vainement qu'il chercha le sommeil ; si Vernet n'avait 
dormi, il aurait entendu son chefgômir et pleurer. Au malin, lor:>que Vernet 
vint réveiller, il était d'^à debout. 11 prit les lettres écrites la nuii et se rendit 
à la poste; il chargea toutes ses lettres; puis, plus calme d'apparence, il 
revint chez lui. 

A neuf heures du matin, la division du général d'Hervey se mettait en 
marche. A un ami intime qui était venu lui serrer la main, le baron d'Hervey 
avait dit : 

11 faut que je t'embrasse, je crois que je n'en reviendrai pas... Mdis ça se 
passera crânement. 



CHAPITRE III 
EN ayant! 



Le général d'Hervey dirigeait sa division sur Blidah; c'était plutôt une 
marche qu'une expédition, car à mesure que nos éclaireurs étaient signalés 
les Arabes fuyaient. 

Alger avait été pris par les troupes françaises le 5 juillet 1830 — deux ans 
avant notre récit. — La régence barbaresque dont Alger avait été la capi- 
tale était formée, outre la province d'Alger, de trois beyliks : Titery au sud, 
Oran à l'ouest, Constantine à l'est. La force des choses voulait qu'Alger, res- 
tant en notre possession, notre domination s^é tendît insensiblement pour rem- 
placer celle des Turcs remplacée dans son centre. Le bey d'Oran se soumit 
de plein gré, immédiatement après l'occupation d'Alger, à la suite de la petite 
expédition de Titery ; le bey se rendit au maréchal Clauzel — celui qui avait 
salué général le colonel d'Hervey. 

u Cependant, maître de quelques-unes des villes les plus importantes, les 
Français n'eurent guère d'action sur les populations nomades des campagnes, 
qui, délivrés du joug des Turcs, s'abandonnèrent patriotiquement au sentiment 
de la nationalité, qu'un homme de cœur et de génie, Abd-el-Kader, sut exploi- 
ter contre nous dès 1831... C'est alors que fut décidée l'expédition de Blidah, 
où tous les rebelles s'étaient réfugiés. Le maréchal Clauzel dirigeait l'expé- 
dition, et le général d'Hervey allait trouver là, pour ses épaulettes, le bap- 
tême du feu. » 

Nous demandons pardon aux lecteurs de ces quelques lignes d'histoire mo- 
derne, et nous rentrons dans notre action. 



140 LE FILS D'ANTONY. 



Blidah est situé au pied du petit Atlas, c'est un pays fertile. La route était 
rude, mais belle, surtout pour un étranger. Le général, cependant, écoutait à 
peine ses guides, il admirait peu cette flore inconnue pour lui; il suivait, sur 
son petit cheval arabe, la longue route poudreuse, sans remarquer les jardins, 
les champs plantés de caroubiers, de figuiers, de mimosas et d'orangers ; pas 
un regard pour les plantes étranges qui bordaient la route, pour ces bois de- 
citronniers et d'orangers qu'il traversait. Le ciel était resplendissant, le soleil 
superbe, les cigales chantaient, les herbes se tordaient et craquaient sous le 
soleil, tout était gai dans la nature... Sur la route, marchaient un peu à l'aban- 
don les soldats débraillés, gais, pleins d'entrain, encore tout chauds des der- 
niers combats victorieux qu'ils avaient livrés ; ils chantaient... on était loin de 
l'ennemi. Pour arriver à Blidah, il fallait au moins dix jours, mais l'ordre 
de concentration en donnait quinze, prévoyant les combats d'escarmouches. 
Les soldats étaient donc tranquilles, l'expédition s'annonçait bien, et le géné- 
ral était triste. 

Le deuxième jour de marche, le soir sous la tente, un colonel l'observa 
affectueusement; le général d'Hervey lui serra la main, et l'assura qu'il souf- 
frait depuis quelques jours : il s'était rouillé dans l'inactivité de .la garnison, 
à Strasbourg. Mais, ennuyé de l'observation, il se transforma. 

S'il voulait arriver au but qu'il se proposait, il était nécessaire qu'on ne 
remarquât rien en lui d'anormal, il était condamné à être le même; il lui fallut 
lanuitpour en prendre son parti. Le lendemain, le général était radieux. Ver- 
net en était étourdi ; son maître jurait et sacrait comme un démon, mais tou- 
jours en riant. 

A partir du quatrième jour, le général fut plus occupé. A chaque instant, 
des groupes d'Arabes nomades étaient signalés et des coups de feu étaient 
échangés. L'homme devait ne plus penser à lui et agir en soldat. 

Trois divisions étaient en marche, qui devaient arriver en même temps à 
Blidah. A compter du cinquième jour, les colonnes devaient correspondre, et 
cela occupa le général et atténua un peu les pensées sinistres qui le tourmen- 
taient Le maréchal Glauzel, qui dirigeait les colonnes du milieu, était un peu 
en arrière. On dut attendre un jour au campement. Ce jour, les officiers s'avi- 
sèrent d'organiser une fête, et le général d'Hervey dut, de force, se divertir. 

A mesure qu'on avançait, les attaques devenaient plus fréquentes. Il était 
visible que les défenseurs de Blidah, prévenus de l'expédition dirigée contre 
eux, avaient placé entre la Petite Ville — Blidah en arabe — et Alger des no- 
mades qui n'avaient d'autre mission que de se retirer à mesure que les Fran- 
çais s'avançaient en signalant leur marche. 

L'expédition, qui devait durer quinze jours, mit un mois à arriver sous les 
murs de Blidah. 

A mesure que le temps passait, le général était plus inquiet; seulement, à 
l'état-major on recevait des nouvelles de France, et le général n'avait reçu 
aucune réponse aux lettres qu'il avait envoyées en France. Ces réponses, il 



LE FILS D'ANTONY. 141 



ne fallait pas plus de quinze jours pour qu'elles arrivassent en Algérie. Un 
jour il pensa à envoyer Vernet à Alger. C'était une distance de quarante-huit 
kilomètres à franchir. Avec un cheval arabe, Vernet pouvait, partant le matin, 
être revenu le lendemain dans la journée. Il allait le faire lorsque, les divir 
sions ayant fait leur jonction, le maréchal Clauzel fit appeler ses géné- 
raux. 

Le baron d'PIervey se rendit à l'ordre ; un capitaine d'état-major lui dit : 

— Général, nous avons reçu le courrier de France, il y a une grosse cor- 
respondance pour vous. 

— Ah ! fit avec un soupir satisfait le général, merci, capitaine ! 
Et il envoya aussitôt Vernet chercher ses letlr^s. 

Le maréchal offrait le café à ses officiers ; on resta tard ; il avait décidé 
que le lendemain, au jour, il feraitune excursion autour de Blidah, et que les 
chefs de corps recevraient les ordres dans la matinée. 

— Messieurs, je compte sur vous, ajouta le maréchal; quelle que soit la dif- 
ficulté, il faut vaincre. 

— Maréchal, répondit simplement le général d'Hervey, je vous demande 
la faveur, pour le baptême de mes épaulettes, de choisir ma division pour 
l'assaut. 

Le maréchal lui prit la main en disant : 

— D'Hervey, c'est entendu. 

— Merci... 

A partir de ce moment, le baron sembla tout autre, et c'est léger, joyeux, 
que le soir, tenant dans ses mains crispées les lettres que Yernet venait de 
lui apporter, il regagna sa tente. 

Lorsque Vernet se retira, il lui dit : 

— Vernet, debout avantle jour, j'aurai besoin de toi. 

Seul chez lui, sous la tente, le général dépouilla sa correspondance. 
Reconnaissant l'écriture de sa femme, il lut cette lettre d'abord : elle annon- 
çait que, depuis quinze jours elle était arrivée à Nice ; elle occupait une villa 
sur le bord de la mer ; son état de faiblesse l'avait obligée à garder la cham- 
bre. Une autre lettre de sa sœur, écrite huit jours après, annonçait l'arrivée 
à Nice du. docteur Olivier Delaunay. Sur son ordre, M™« d'Hervey, pius 
malade, avait été transportée dans un petit village, entre Nice et Cannes. La 
vie de plaisir de Nice, l'approche du carnaval, c'était le bruit, et il fallait à la 
blessée le calme. 

Le colonel, furieux, froissa les lettres ; tout le monde s'entendait pour le 
tromper. Il exclama : 

— Les misérables I Heureusement, mes précautions sont prises. 

Il continua à dépouiller s*ticorrespondanae, sembla chercher une lettre à 
laquelle il attachait plus d'importance qu'aux autres. 

Il était seul dans sa tente; le silence n'était troublé que par le soldat de 
faction et les ronflements du planton, couché sur une natte devant l'entrée de 



142 LE FILS D'ANTON Y. 



La tente ; au dehors, tout était calme, le camp dormait; toutes les heures on 
entendait le pas cadencé d'une ronde, toutes les minutes, le cri — s'éloignant 
et se rapprochant — Sentinelles, prenez garde à vous I 

Le général lisait ses lettres — une petite lettre datée de Toulon le fit bon- 
dir de colère ; elle était nette et disait beaucoup de mal en deux lignes : 

« Cher général, 
« Suivant votre conseil, je vais essayer de... causer avec Antony ; je viens 
d'apprendre qu'il était aux environs de Cannes avec le docteur Delaunay. On 
m'a assuré que j'aurais la chance de rencontrer M'"^ d'PIervey. 
« Je vous adresse mes meilleurs compliments. 

« Votre amie. » 



Le général eut un mouvement de rage. 

— L'odieuse créature ! fit-il en jetant la lettre. 

Une autre lettre, qu'il ouvrit, était de son notaire, lequel lui déclarait que 
bonne note était prise de ses ordres. Il allait aviser M"'^ d'Hervey qu'il désirait 
que l'enfant qui devait naître portât ses prénoms. Un testament du général 
devait (fille ou garçon) lui être remis lorsqu'il atteindrait sa dix-septième 
année. Tout cela devait être fait dans le cas où il arriverait un malheur au 
général. La lettre adressée à sa femme lui fut remise aussitôt. Ayant lu cette 
longue lettre que nous avons succinctement résumée, le général parut plus 
calme. 

La dernière lettre qu'il ouvrit lui fit dire, dès qu'il eut jeté les yeux 
dessus : 

— Enfin, maintenant, je suis tranquille. 

La lettre était du notaire de Cannes. Elle assurait le général que ses ordres 
seraient exécutés. Et on y joignait les renseignements qu'il avait demandés; 
ils étaient concis et se résumaient ainsi : une dame, voyageant avec sa jeune 
fille et accompagnée de sa sœur, se faisant appeler Adèle de Chambly, était 
descendue dans une villa, sise sur le bord de la mer, à Cannes ; cette dame 
allait à la poste chercher des lettres adressées à M"'^ la baronne d'Hervey. 
C'était donc bien Mme d'Hervey ; la sœur senommait, ainsi que l'avait demandé 
le général, Clara et l'enfant Camille : l'erreur n'était pas possible. Un doc- 
teur de Paris, M. Olivier Delaunay, habitait Nice et était venu la voir deux 
fois seul. Cette dame était enceinte, et ses couches semblaient proches. Ainsi 
que l'avait recommandé le général, on la veillait : le jour de l'accouchement, 
le notaire muni des procurations qu'il avait reçues dans la lettre mandataire 
du général, se présenterait, accompagné de l'officier de l'état civil, déjà pré- 
venu, pour reconnaître l'enfant. Selon la volonté exprimée par le général 
baron d'Hervey, l'enfant resterait avec sa mère, qui devrait aussitôt retourner 
à Paris. 

Le notaire ajoutait qu'ainsi que le recommandaitle général, il préviendrait 
la mère ce jour seulement que le parrain choisi par le père était le duc d"Or- 



LE FILS D'ANTONY. 143 



léans, lo jeune prince, lorsqu'il lui avait annoncé la situation do la baronne, 
lui ayant fait l'honneur d'accepter. 

Cette longue lecture terminée, le général parut plus calme ; Ia s'étendit sur 
son lit de camp, et, vainement, essaya de dorm.ir. 

Le lendemain, au point du jour, le général recevait les ordres. Contraire- 
ment à ce qu'il avait espéré, on ne devait ce jour exécuter que des mouve- 
ments partiels, établir les corps dans les positions. L'attaque était encore éloi- 
gnée ; pour engager le combat, le commandant en chef attendait des en- 
vois. 

Le vieux soldat fut ennuyé de ce retard ; l'expédition, qu'il croyait devoir 
être rapide allait s'éterniser. Décidé à en finir vivement, il se trouvait obligé 
• de patienter, et c'étaient autant de tourments de plus ; cela allait devenir une 
douleur aiguë, lente, la souffrance d'un désespéré. Et il devait se taire, il fal- 
lait qu'autour de lui on ne vit rien de ce qu'il endurait. 

Les jours succédèrent aux jours, sans amener rien de nouveau. Les 
t 'oupes se plaçaient lentement... Plus d'un grand mois se passa encore pendant 
lequel tous les dix jours, par le notaire de Cannes, le général reçut des nou- 
velles de sa femme. 

Une nuit, le général lisait la lettre qu'il venait de recevoir. — On lui disait 
que le Docteur Delaunay était venu demeurer dans Cannes ; tous les jours il 
se rendait à la villa du bord de la mer. Assurément le moment était proche. 
Le général compta sur ses doigts : si on ne lui avait pas menti, sa femme était 
enceinte de huit mois, — à l'heure où il lisait sa lettre, peut-être était-elle 
dans les douleurs de l'enfantement. A cette pensée, une sueur froide couvrit 
son front, une pâleur livide s'étendit sur son visage ; mais, réagissant aussitôt, 
il dit se redressant : 

— Allons ! allons !... il faut être fort jusqu'au bout... L'honneur de mon 
nom. 

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans le camp silencieux. Il 
entendit le qui-vive des sentinelles. Il se leva pour voir ce qui se passait. Un 
officier d'ordonnance lui apporta des ordres. Il les lut aussitôt, son visage 
s'éclaira, et il s'écria : 

— Enfin!... C'est bien, capitaine... Assurez le maréchal que ses ordres 
seront exécutés. 

On devait attaquer au point du jour. Le général se mit aussitôt à sa table et 
écrivit une lettre sur l'enveloppe de laquelle il écrivit : 

A Madame la baronne (V Hervey ^ 

Villa- Neptune^ 

à Cannes. 

Il écrivait l'adresse pour la première fois. Il fit porter la lettre au courrier 
par un planton ; puis il s'occupa des ordres. Il avait fait appeler ses officiers. 



144 LE FILS D'ANTONY. 



Chacun ayant reçu l'ordre, partit à son poste. Il faisait encore nuit, mais de 
grandes lignes grises s'étendaient sur le ciel ; il appela Vernet, et quand celui- 
ci, déjà réveillé parle va-et-vient qu'il entendait, parut, il lui commanda gaie- 
ment : .* 

— Vernet, il faut m'habiller, c'est aujourd'hui que nous marchons; mon 
uniforme de grande tenue... vite... 

— Et je ne vous quitte pas, général, car, pour baptiser vos épaulettes, je 
suis sûr que vous allez faire des imprudences. 

— Tu marcheras près de moi... il faut que nous arrivions là-haut les pre- 
miers. 

— On y sera, mon général, répondit joyeusement le hussard, s'empressant 
d'habiller son chef. 

— Une demi-heure après, le général d'Hervey, superbe dans son uniforme 
brillant, les cheveux frisés, la moustache relevée, les mains finement gantées 
de blanc, se présentait en souriant au milieu de ses officiers en disant : 

— Allons, messieurs, voici le jour, en avant! 



CHAPITRE IV 



LES TOURMENTS D UNE MERE 



Adèle d'Hervey, en suivant son mari, se sauvait. A Paris elle avait peur^ 
peur de tout, du scandale qu'elle devinait autour d'elle, malgré les précautions 
prises, de ce qui pouvait résulter à chaque minute d'une révélation par un 
témoin, un valet, de l'interrogatoire des magistrats, de l'enquête de la police. 
En disant à son amant : « Tue-moi », elle espérait la mort et ne s'occupait pas 
de ce qui restait derrière elle; que lui importaient les preuves ! Elle mourait pour 
attester que la faute tentée n'avait pas été commise. Les enquêteurs pouvaient 
retrouver le chemin parcouru par Antony, c'était à lui d'expliquer les moyens 
employés pour le suivre. 

Mais elle vivait, et c'était à elle que les policiers allaient venir demander 
des explications sur des portes si facilement ouvertes ; c'était elle qui allait se 
trouver obligée de défendre ce qui était faux. Elle avait peur et était heureuse 
de quitter Paris. 

Ce qui l'épouvantait plus encore, c'était la possibilité de se retrouver avec 
Antony après ce qui s'était passé. Il fallait choisir : ou feindre le mépris, la 
haine même, et renoncer à le voir ou supporter l'accusation, c'est-à-dire affir- 
mer la vérité. 



LE FILS D'ANTONY. 



145 




Elles avaient été suivies par une femme. (Page 149.) 



Assurément Adèle adorait Antony, mais l'heure de folié, d'ivresse était 
passée ; le bon sens, la raison reprenait le dessus ; l'enfant qu'elle portait dans 
ses flancs l'obligeait à vivre, et elle ne pouvait accepter la vie qu'honorée et 
respectée. Antony avait offert de se sacrifier pour la sauver, elle sacrifiait 
Antony et se sauvait. C'était égoïste. Mais, hélas I l'égoïsme est humain. Disons 
la vérité : après avoir entendu le plan du docteur, qui, la faisant a-icoucher 
secrètement, abandonnait son enfant à Antony, elle chercha tout un jour si 
19 



U6 LE FILS D'ANTONY. 



elle ne pourrait persuader à son mari qu'il était le père de l'enfant ; le senti- 
ment maternel dominait l'amour qui l'avait perdue. C'était impossible : il fal- 
lait accepter la situation telle qu'elle était, avec ses dangers et ses espé- 
rances. 

Mais son affection pour Antony diminuait à mesure que l'amour de l'enfant 
grandissait. Pendant quelques mois, ne pensant qu'à Antony, ne vivant que 
pour lui, que par lui, toute sa vie s'était concentrée dans cet amant, et chaque 
jour leurs relations augmentaient cette passion ; l'hystérie de ces amours 
naissait de leur immoralité. Obligés de se cacher, ils s'aimaient plus ; aban- 
donnés à leur caprice, cet amour se serait éteint ; mais le mystère qui l'entou- 
rait l'enveloppait de poésie. Ils ne pouvaient se voir qu'alors qu'ils s'étaient 
promis de se rencontrer, et chacun s'était coquettement apprêté à l'entretien. 
Ils se revoyaient sans cesse plus beaux, plus jeunes... 

La nuit terrible du scandale avait tout détruit. L'héroïsme de l'amant l'avait 
vulgarisé à ses yeux ; la prison lui avait fait peur, mais ne l'avait pas émue. 

Je n'ai pas à expliquer le cynisme de ces sentiments ; je peins la femme et 
constate ce qu'elle ressentait. 

Adèle arrivant à Strasbourg pensait à peine à Antony ; elle lui en voulait 
presque de l'avoir mise dans l'état où elle se trouvait ; non qu'elle souffrît 
d'être mère, mais parce qu'elle sentait en elle l'amour de la créature qu'elle 
portait et que cet enfant était le fruit d'une faute, elle était obligée de le 
renier. 

A Strasbourg elle avait hâte de se débarrasser du colonel. Une fois en route, 
pendant que le mari tranquille rentrait, heureux de trouver à Strasbourg un 
ordre de départ, Adèle, se souvenant d'une phrase de sa sœur, lui demandait 
si elle ne consentirait pas à s'occuper de l'enfant. Elle ne voulait plus le laisser 
prendre par Antony ; si sa sœur voulait accepter l'enfant, elle pourrait au 
besoin inventer une fable : un enfant pauvre qu'elle avait recueilli en Italie. 
Clara garderait l'enfant, relèverait; sa mère passant pour sa tante le verrait 
chaque jour et pourrait s'intéresser à lui. 

D'abord Clara refusa: la chose était grave, — Il s'agissait de reconnaître 
l'enfant, — Après, lorsque Adèle ne parla plus seulement que d'inventer une 
histoire d'enfant perdu, recueilli et adopté, elle dit qu'elle penserait à cela. 

Chaque jour, Adèle revenait sur ce sujet. — Oh! si Antony alors avait pu 
l'entendre, pendant les longues journées où, la chaise de poste longeant les 
Alpes, les deux jeunes sœurs étendues sur les coussins causaient de l'avenir. 

Pour décider sa sœur, l'amant adoré était bien plus sacrifié qu'il ne s'était 
sacrifié lui-même. — Elle disait: 

— Au fond, ma faute est le résultat d'un crime; je te le jure, Clara, je ne 
voulais pas lui céder, c'est par la force que j'ai été vaincue. Je lui ai pardonné 
parce que je l'aimais, je ne le nie pas ; parce que j'avais été coquette avec lui, 
je le reconnais encore... Mais, à dater de ce jour, je ne puis me reconnaître 
moi-même: il me semble que j'étais folle... On m'aurait chaque jour fait boire 



LE FILS D'ANTON Y. 147 



un breuvage pour enflammer mes sens qu'il n'en aurait pas été autrement. Do 
sang-froid, aujourd'hui, je me jugo et je juge la situation. Il m'a aimée, il a 
satisfait son amour ; mais une seule fois a-t-il pensé au sacrilice que je lui 
faisais ? A-t-il pensé que je me perdais, que je me déshonorais ? Non, et pour 
me sauver, il n'a rien trouvé: il ne me restait que la honte ou la mort... 
Aujourd'hui, j'ai providentiellement échappé à la fois à la mort et au déshon- 
neur. Que fait-il ? 

— Mais il ne peut agir. 

— Il est libre... 

— Que veux-tu qu'il fasse? Il te perdrait. 

Alors, le plus tranquillement du monde, à ce point que Clara en eut un 
frisson, elle dit ; 

— S'il m'aimait ainsi qu'il le disait, c'est-à-dire s'il était prêt à tout sacri- 
fier pour moi, est-ce que la raison devrait être écoutée? 

— Que dis-tu ? fit avec étonnement Clara. 

— J'étais sa maîtresse, on venait me reprendre, j'allais lui donner un fils... 
et il abandonne cela... 

— Que voulais-tu donc qu'il fit? 

— Est-ce que je sais, moi?... Je n'aurais jamais dû revoir mon mari, j'étais 
ù lui, il devait m'arracher à cet homme... il... 

— Tais-toi, tais-toi... tu dis des monstruosités. 

Adèle, sombre, se tut..., puis après une pause, pendant laquelle sa sœur 
l'observait, elle reprit : 

— Enfin, je ne crois pas qu'il puisse jamais aimer son enfant, et je ne veux 
pas qu'il le prenne... entends-tu? Clara, je ne veux pas qu'il le prenne... 

— Mais, malheureuse, que veux-tu faire? 

— Je te l'ai dit, si tu refuses... advienne que pourra, je sacrifie tout, j'r.i 
ma fille avec moi, je garderai mon autre enfant. 

— Mais tu seras perdue. 

— • Alors, je verrai s'il a du cœur. — J'irai à lui et je lui dirai : Nous voici, 
veux-tu de nous? C'est toi qui m'as perdue : sauve-moi ! 

— Tu es folle... 

— Non, je ne suis pas folle, mais je sens que je ne pourrais pas abandon- 
ner mon enfant, je sens que j'aime mieux me sacrifier, que .le sacrifier, lui... 

— PauATe Adèle ! Pauvre bonne mère ! 

La jeune femme, éclatant en sanglots, s'écria : 

Tu n'es pas mère, toi, tu ne sais pas ce que c'est épouvantable à penser... 
Mais, s'il devait mourir, je voudrais que le ciel me prît en même temps que 
lui... Oh! vois-tu, Clara, voilà le châtiment de ma faute... 

— Sœurette, fit Clara en la pressant aff(3ctueusement dans ses bras, ne 
pleure plus, espère... Tu sais bien que j'ai dit quelquefois que j'aimerais hïeii 
recueillir un petit être abandonné. 

— Oh! ma sœuri ma sœur! je t aimol 



148 LE FILS D'ANTON Y. 



Et tout émue, pleurant plus fort, mais de joie, elle serra Clara dans ses 
bras, la couvrant de baisers. 

Ainsi, déjà dans le cerveau de la jeune femme, elle allait rester avec un 
enfant, elle le verrait constamment soigné par sa sœur. — Clara était veuve, 
elle avait perdu son mari dans des circonstances terribles, elle avait juré, sur 
la dépouille mortelle de celui qu'elle perdait, juré de n'aimer jamais. — Son 
mari était mort pour elle, elle sacrifiait sa vie à sa mémoire. — Il était donc 
tout naturel que cette femme jeune, qui s'était condamnée à n'avoir jamais de 
famille, s'en créât une en accueillant un enfant perdu. Elle faisait une bonne 
action en même temps qu'elle comblait le vide de sa vie, qu'elle donnait une 
affection à son cœur altéré, sans pour cela manquer à son serment. 

Au fond de son âme, Clara, qui n'aurait pas osé demander ce que lui pro- 
posait sa sœur, était heureuse de l'accepter» Sa nature un peu défiante ne 
l'aurait jamais entraînée à prendre pour elle un enfant trouvé, mais c'était 
Tenfant de sa sœur qu'elle allait recueillir, un enfant qu'elle aimait déjà avant 
qu'il fût au monde; c'était un membre de sa famille, elle en était heureuse et 
c'est avec joie qu'elle envisageait cette maternité de convention. 

Les jeunes femmes arrivèrent à Nice ayant arrêté, décidé que l'enfant une 
fois né serait déclaré de parents inconnus, qu'une dame qui demandait à être 
sa marraine le recueillerait et relèverait. Clara prendrait une nourrice sur 
les lieux; la mère ainsi aurait toujours son enfant près d'elle. 

Une fois arrivées à Nice, M™" d'Hervey et sa sœur attendaient impatiem- 
ment le docteur. M""** d'Hervey n'osait plus sortir, sa position devenait trop 
visible, et il fallait au plus tôt que le docteur Delaunay s'installât dans le coin 
de pays ignoré où elle devait être à l'abri des curieux. Clara avait hâte d'ap- 
prendre au docteur la décision prise, qu'elle trouvait simplifier tout. 

Le docteur Delaunay était parti de Paris, nous l'avons vu, en emmenant 
Antony. Ce dernier s'était séparé de son ami à la frontière ; continuant sa 
route, il était allé demeurer à Menton, où le docteur, lorsqu'il aurait besoin 
de lui, devait le prévenir. 

A Paris, la légende s'étendait, confirmée par le départ de tous les acteurs 
du drame. On déclarait que, véritablement, Antony, amoureux fou de M""^ d'Her- 
vey, s'était introduit chez elle, avait tenté sur elle le plus odieux attentat, et 
ne pouvant faire céder la malheureuse femme, avait voulu l'assassiner. Seule- 
ment on avait étouffé l'affaire, car Antony le bâtard avait des protecteurs jus- 
qu'au pied du trône. C'est la phrase qui courait le monde que nous transcri- 
vons. , 

On plaignait le malheureux colonel de ce que le misérable échappait à sa 
Juste punition, on le félicitait d'avoir emmené sa femme malgré son état déses- 
péré, car pour tout le monde la noble M™^ d'Hervey était mourante. 

C'était désormais un fait acquis, Antony avait tenté de violer M*"^ d'Hervey, 
et, surpris dans sa criminelle tentative, il l'avait frappée d'un coup de poi- 
gnard. C'était simplement épouvantable, et le gouvernement protégeait des 



LE FILS D'ANTONY. 149 



gens capables de pareilles infamies ! Gela passait les bornes. Car, par ordre, 
on avait obligé le colonel à partir, afin qu'il ne pût se venger ùe celui qui 
avait outragé sa femme, que l'on relâchait. On avait fait plus. Ce monsieur 
Antony risquait, un jour ou l'autre, de se trouver face à face avec le mari de la 
femme qu'il avait tenté d'assassiner. En protégeant toujours le misérable, on 
avait nommé le colonel général, et on l'avait envoyé en Afrique, pendant que 
sa malheureuse femme allait mourir lentement des suites de sa blessure. 

Telle était la légende qui devait effacer pour toujours la vérité. Bien auda- 
cieux celui qui aurait essayé de contredire. 

Le docteur Olivier, en arrivant à Nice, quittait Antony. Il allait parler de 
lui à Adèle, croyant que l'amante aurait du plaisir à savoir ce que pensait 
celui qu'elle aimait. Il allait raconter la joie d'Antony, lorsqu'il avait su que 
son amante adorée lui abandonnerait leur enfant; mais aux premiers mots, 
surpris de l'effet produit, il se tut, fronçant les sourcils. 

Ce fut la sœur d'Adèle qui lui dit les modifications de son plan. Ce qu'on 
avait fait était si logique qu'il s'y rendit. Mais il resta troublé du changement 
survenu dans les sentiments de M™^ d'Hervey à l'égard d'Antony. 

Il se promit d'étudier la jeune femme. Le soir même, Clara qui était sortie 
avec Camille, revint toute bouleversée, disant qu'il fallait partir le soir même. 
— Au quartier des Anglais — sur le bord de la mer — (la promenade des 
Anglais aujourd'hui), elle avait été suivie par une femme ; s'étant retournée, 
elle avait reconnu M""^ du Camp. 

Il fallait s'éloigner à tout prix. La situation de M""^ d'Hervey ne pouvait 
plus se dissimuler. Le docteur dit aux dames de se préparer immédiatement. 
Il partit aussitôt, et le soir même, il revint avec la voiture les chercher. Le 
lendemain matin. M™' d'Hervey, sa sœur et sa fille étaient installées près de 
Cannes, dans une maison isolée sur le bord de la mer, connue sous le nom de 
la villa Neptune. 

Le docteur Delaunay retournait à Nice, et, le soir, il se promenait au même 
endroit où Clara avait rencontré M""^ du Camp. Il marchait depuis dix minutes 
lorsqu'il vit une femme qui, s'arrêtant devant lui, dit : 

— Ah ! docteur, quel heureux hasard de vous rencontrer I 
Le docteur était prêt à répondre : 

— Vous me guettiez ! 

Mais, se remettant aussitôt et feignant la surprise, le docteur exclama : 

— Madame du Camp, vous ici... 

— Vous y êtes bien. Et qu'y faites-vous... ? Vos malades ? 

— Mais c'est à cause d'eux que j'y suis. 

— Vraiment, vous venez jusqu'en Italie. 

•— Madame du Camp, vous savez bien que M""* d'Hervey est malade... non 
pas ainsi que vous le prétendez... 

— Ohine parlons pas de ça... je regrette ce que j'ai dit... cette chère 
Adèle est ici ? 



150 LE FILS D'ANTON Y. 



Le docteur était homme d'esprit ; il savait bien qu'en niant tout, on ne le 
croirait pas. Il répondit donc simplement, du ton le plus naturel : 

— Madame du Camp, je ne puis vous engager à aller voir M'"* d'Hervey, 
elle ne peut recevoir personne, et à cause de cela, elle est allée à la Gonda> 
mine, un petit village à quelques lieues d'ici, dans la principauté de Monaco. 
J'ai défendu toute visite. 

— Cette chère Adèle ! Et elle n'est pas encore rétablie ?. .. 

— Elle va mieux, beaucoup mieux; et vivant ainsi loin de tous, dans la 
solitude, oubliant les méchancetés du monde, elle ne tardera pas à aller assez 
bien pour pouvoir retourner à Paris à la fin de la saison. 

— Docteur, vous faites allusion à ce que j'ai pu dire sur M""^ d'Hervey. Je 
vous jure, monsieur Olivier, que j'étais de bonne foi. Vous m'avez fait com- 
prendre mon erreur, et je l'ai assez regrettée pour n'avoir qu'un désir : revoir 
]\,][me d'Hervey et lui demander pardon d'avoir ajouté foi à ce qu'on disait 
d'elle. 

— M'"'^ d'Hervey l'ignore... 

Le docteur allait s'éloigner. M'"'' du Camp le retint, et elle demanda : 

— Et M. Antony ?... 

— Antony? nous sommes partis ensemble, il m'a quitté à Marseille... il est 
parti en Egypte. 

— Ah ! fit en souriant M'"^ du Camp. 

Le docteur vit bien qu'elle ne croyait pas un mot de ce qu'il disait. Cepen- 
dant, il avait réussi à la dépister. Il quitta fort galamment la jeune dame, et 
le soir même il retournait à Cannes rassurer sa malade. 

M™^ du Camp avait cru une partie de ce que le docteur lui avait dit. Elle 
croyait qu'Adèle et sa sœur résidaient à la Condamine, elle s'y rendit aussitôt, 
et commença ses recherches. Le surlendemain, elle était de retour à Nice, fu- 
rieuse de s'être laissé tromper. Deux jours après, elle était à Cannes, et elle 
avait trouvé la demeure de M*"^ d'Hervey. 

Se promenant un jour sur le bord de la mer, Adèle avait cru reconnaître 
sa persécutrice ; se croj^ant perdue, la malheureuse prit peur, et se hâta, cou- 
rant imprudemment. Elle rentra chez elle, haletante, essoufflée, et pleurant 
elle dit à sa sœur : 

— Je suis perdue, j'ai vu la du Camp, elle m'areconnueje me suis sauvée, 
mais elle connaît maintenant mon état et, dans quelques jours, tout Paris va 
savoir ma honte. Clara ! Clara ! je suis perdue... Que faire ?... 

— Voyons, il ne faut pas perdre la tête, dans l'état où tu es, tune devrais 
pas sortir. 

Et s'étant assise, la jeune x^emme allait perdre connaissance. Sa sœur 
l'aida à se coucher et envoya aussitôt chercher le docteur. Celui-ci eut un 
singulier mouvement en la voyant. Clara lui raconta ce qui s'était passé. 

— Vous a-t-elle suivie ? demanda Olivier Delaunay. 



LE FILS D'ANTONY. 151 



— Je ne crois pas, j'étais folle ; j'ai couru si vite que je ne crois pas qu'elle 
ait pu me rejoindre. 

— Voyons, rassurez-vous, c'est un bien pour un mal, la secousse, la 
course, ont précipité votre état. Vous serez bientôt délivrée! D'ici là, vous 
éviterez de sortir. Votre sœur ne quittera pas votre chevet. Qunnd vous 
reparaîtrez, du diable si elle y voit quelque chose. Ainsi, ne vous tourmentez 
pas. 

— Oh, j'ai peur, docteur, j'ai peur. 

— Ne craignez rien, je reste là près de vous. Ce soir, à la nuil, je rentre 
chez moi pour envoyer chercher la nourrice, que j'ai retenue et qui est prête; 
elle viendra cette nuit. C'est une Piémontaise qui parle le patois. En la ques- 
tionnant en Italien ou en Français, elle ne comprendra absolument rien ; 
d'elle, vous n'avez pas à redouter dHndiscrétions. 

— C'est pour sitôt que cela ? demanda Clara. 

— Assurément. M"^ d'Hervey ne passera pas la nuit sans être délivrée. 

— Dieu vous entende ! 

Le docteur monta sur la terrasse de la maison, pour regarder si dans le 
voisinage de la villa celle que l'on redoutait n'était pas postée. Il ne vit rien ; 
cette fois encore Mme du Camp était dépistée. Olivier Delaunay descendait 
lorsque Adèle l'appela ; elle ressentait les premières douleurs. Après l'avoir 
attentivement observée, le doctevr dit à Clara de rester près de sa sœur. La 
nuit était venue ; il ne lui fallait que quelques moments pour aller chercher 
la nourrice ; il s'y rendait; la délivrance ne serait que pour le milieu de la 
nuit. 

Tout se passa ainsi qu'il l'avait arrêté. Lorsque le jour vint, Adèle était 
délivrée : elle avait mis au monde un garçon. 

La mère dormait. Le docteur était rentré chez lui pour se reposer, lors- 
qu'on frappa. Clara, inquiète, n'osait aller ouvrir ; on frappa de nouveau, elle 
s'y rendit. Ouvrant la porte, elle fut stupéfaite devoir trois individus qu'elle 
ne connaissait pas. Leur ayant demandé ce qu'ils désiraient, l'un d'eux qui 
semblait diriger les autres et qui avait les allures d'un magistrat, lui 
répondit : 

— Nous voudrions parler à M""» la baronne d'Hervey. 

Clara devint toute rouge et, n'osant pas mentir, répondit que sa sœur était 
malade et ne pouvait recevoir personne. 

— Madame, reprit celui qui avait parlé, nous savons l'état de M™^ d'Hervey. 
C'est c\u nom de son mari, M. le général d'Hervey, que nous nous présentons. 
Si vous voulez nous permettre d'entrer, je vous expliquerai le "but de notre 
visite. 

Tremblante, stupéfaite, ne sachant que penser, mais décidée à tout pour 
éviter de nouveaux tourments à sa sœur, Clara leur dit : 

— Entrez, messieurs. 

Et elle les dirigea vers le petit pavillon qu'elle occupait. 



152 LE FILS D'ANTONY. 



Lorsqu'ils furent entrés dans le petit salon, elle demanda: 

— Que voulez-vous, messieurs ? Je suis la sœur de Mme d'Hervey, elle 
ne peut recevoir personne, si vous êtes envoyé par mon beau-frère, vous pou- 
vez me parler. 

— Madame, nous savons l'état de Mme d'Hervey, nous savons que cette 
nuit elle a mis au monde un enfant, et par cette lettre, M. le général d'Hervey 
me charge, dès que son enfant naîtra de le déclarer à la mairie de Cannes, 
afin d'éviter à Mme la baronne tous les tracas de cette formalité et aussitôt 
de l'en informer, ce que nous avons fait. Un courrier est allé à Toulon, d'où 
un bateau part ce soir... 

Clara restait bouche béante devant ceux qui lui parlaient. Elle paraissait 
ne rien comprendre, elle refusait d'en croire ses oreilles ; elle finit enfin par 
balbutier : 

— Mais, monsieur, que me dites-vous là ?..- Le général, mon beau-frère, 
qui vous a chargé de déclarer son fils... qui êtes-vous ?... 

— Maître Cadet, notaire ; Monsieur est le maire, qui a bien voulu m'ac- 
compagner, et Monsieur, mon premier clerc... 

— Vous avez une lettre, dites-vous ? 

— Oui, madame, j'ai une lettre pour Mme la baronne d'Hervey... 
Clara, absolument étourdie, répétait: 

— M. d'Hervey sait... Vous lui avez envoyé la nouvelle de l'accouchement 
de sa femme... et depuis longtemps vous êtes chargé de procéder à la décla- 
ration de l'enfant? 

— Mon Dieu ! madame, je croyais que M. le général baron d'Hervey avait 
informé M""» la baronne de la mission dont nous étions chargés. Le général 
nous recommandait d'agir avec discrétion, de ne paraître devant M'"' d'Hervey 
que le jour même de la naissance de son enfant, afin de lui donner cette 
bonne nouvelle que Mgr le duc d'Orléans lui faisait l'honneur de tenir son en- 
fant sur les fonts baptismaux. 

Clara était comme aff'olée ; elle n'osait parler de crainte de compromettre 
sa sœur, elle ne savait ce que tout cela voulait dire. Mais à tout prix, nous 
l'avons dit, elle voulait épargner les tracas et les tourments à sa sœur. Ne 
pouvant rien faire par elle-même et ne voulant à aucun prix informer Adèle 
de l'étrange complication qui survenait, redoutant surtout que la lettre qu'ap- 
portait le notaire ne fût épouvantable pour celle à laquelle elle était adressée 

— la malheureuse femme ne savait que faire. Elle pensa à Olivier et aussitôt 
elle dit : 

— Monsieur, le docteur m'a bien recommandé de ne pas éveiller ma sœur, 

— je ne puis répondre à ce que vous demandez. — M. Olivier Delaunay, le 
docteur placé près de nous par M. le baron d'Hervey, s'entendrait mieux avec 
vous et saurait ce qu'il doit dire à ma sœur... Je vais l'envoyer chercher. 

— Mais, certainement, madame. 



LE FILS D'ANTONY. 



153 




— Je t'attendais pour mourir. (Page 150.) 



— Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vais donner des ordres pour que 
l'on coure chercher le docteur, et je reviens aussitôt. 

Les trois individus, delà façon la plus gracieuse du monde, s'inclinèrent. 
Assurément ces gens ignoraient Tétrangcté de leur mission. 

Clara était comme folle ; elle avait hâte de voir Olivier Delauna3% et c'est 
elle qui courut chez lui. En quelques mots elle raconta ce qui venait d'arriver. 
On juge facilement de la stupéfaction du jeune homme. Le baron d'Hervey 
20 



15 i LE FILS D'ANTONY. 



savait tout, et jusqu'à ce jour il avait feint d'ignorer la situation de sa femme, 
Yéritablement pouvait-il croire qu'il était le père de l'enfant ? Gela n'était pas 
possible. Il cherchait à rassurer Glara^ qui pleurait, redoutant de révéler à sa 
sQ^r ces nouveaux incidents, surtout dans l'état où elle se trouvait. Le doc- 
teur lui dit, après avoir longuement réfléchi : 

— - Je vais aller trouver ces messieurs — il faut oLéir au général — il ny; 
a plus de mystère à faire. Il n'est plus temps de lutter. Nous devons nous lais- 
s.çr entraîner. Il y a là dedans une intrigue de laquelle je chercherai plus 
tard l'explication. Ne pleurez pas, jugez froidement le fait : il n'est que ras- 
surant en lui-même. Si le général sait, il reconnaît l'enfant, se soumettant 
à la loi qui ne reconnaît pas d'enfants illégitimes dans le mariage. Il est évident 
qu'il sait à quoi s'en tenir sur la paternité qu'il endosse. Il sauve son nom. 
Assurément il se séparera de sa femme. Eh î. mon Dieu! est-ce une bien 
grande privation pour M"'*' d'IIerveji.? — Le scandale était à redouter — mais, 
il' n'est pas à craindre désormais. Les relations de votre sœur sont rompues ; 
-^depuis la catastrophe, pour le monde, elles n'ont jamais existé. Le géné- 
ral, homme d'honneur, soucieux de son nom, cherchera dans une-cause futile 
le prétexte de la séparation — la mère gardera ses enfants — et ils vivront 
chacun de son côté — imposant le respect à tous. 

— J'ai peur, je ne crois pas que tout cela soit aussi simple que vous lo- 
croyez. 

— En tout cas, arrêtons ce qu'il faut faire. — Je vais aller trouver ces 
messieurs, il n'y a pas à lutter, il faut accepter la situation. — Le notaire 
doit être témoin, je serai le second témoin. Je verrai ce qu'ils feront... Jusqu'à 
nouvel ordre. M™' d'Hervey doit tout ignorer. 

— Mais ce notaire apporte une lettre qu'il doit lui remettre en mains pro- 
pres le matin même de la naissance de l'enfant. 

— Cela, je m'y oppose. — Nous ne savons pas ce que dit cette lettre ; mé- 
decin, je veille sur ma malade, et ne veux pas qu'aucune émotion vienne re- 
tarder-^son rétablissement. C'est ce que je dirai. 

— Mais il voudra remettre la lettre. 

— Ma chère Clara, ne vous tourmentez pas de cela, je m'en charge. Vous 
allez veiller sur votre sœur. Que rien de ce qui va se passer autour d'elle ne 
transpire, il faut qu'elle ignore tout... qu'elle croie qu'obéissant à ses désirs 
nous nvons déclaré l'enfant de père et mère inconnus, et que vous le recueillez. 
Son enfont reste avec elle, on ne le lui enlève pas, 

— Oh ! merci. 

— Soyez tranquille, je pars avec vous... Croyez-vous que ces gens con- 
naissent la situation ? 

— Non, ils semblent de très bonne foi, ils paraissent croire que mon beau- 
frère avait intérêt à ce que sa femme accouchât loin de Paris, mais ils parais- 
sent assurés de ne faire que la chose la plus simple du monde. C'est-à-dire 
que e baron d'Hervey se trouvant à l'étranger, a voulu, en choisissant desv 



LE FILS D'ANTONY. i^-^o 



témoins ayant un caractère or.lciol, Lien affirmer que sa femme mettait au 
monde un fils légitime ; un soin de soldat qui sait pouvoir succomber d'un 
jour à l'autre et qui veut, si un enfant venait après semblable catastrophe, 
/ju'aucun doute ne plaLât sur sa légitimité. 

— Tout cela est bien étrange. 

— Oh ! oui, docteur, et j'ai très peur. 

— Rassurez-vous et partons vite, laissez moi agir. 

Le docteur Delaunay partit aussitôt avec la jeune femme. Clara lui pressa 
la main en le quittant pour retourner près de sa sœur, le suppliant encre 
de protéger Adèle. 

— En se trouvant avec M^ Cadet, le docteur constata avec plaisir que ces 
gens étaient assurés qu'ils faisaient la chose la plus logique du monde. Le 
notaire s'en expliqua ainsi : 

— J'ai parfaitement compris que M. le général baron d'Hervey, subitement 
chargé d'un commandement, obligé départir hâtivement en Afrique, était très 
malheureux de laisser sa jeune femme en France dans cet état. Il l'envoya à 
Cannes et, redoutant ce qui menace chaque soldat en campagne, — la mort 
au champ d'honneur, — voulant épargner à sa femme tous les tracas de dé- 
marches nécessaires en pareil cas, M. le baron d'Hervey m'avait chargé de 
toutes ces formalités. Dans ses lettres il me recommandait la plus grande 
discrétion, à l'égard de M™^ la baronne, jusqu'à l'heure de sa délivrance, et 
cela est bien naturel et montre l'excellent cœur du général. La baronne en 
voyant toutes ces précautions, en aurait eu de plus grandes inquiétudes. Je 
devais, sans qu'elle le sût, veiller sur la délivrance de Mme d'Hervey. C'est 
votre servante, docteur, que j'avais priée de m'en informer. 

Le docteur se mordit les lèvres. 

— Monsieur le notaire, je suis un ami du général ; je serai avec vous témoin 
dans la déclaration; mais je viens vous demander de vouloir bien ne pas 
remettre à Mme la baronne la lettre de son mari. 

— Est-ce que Mme la baronne est bien malade ? 

— Très malade ; son état ne permet aucune préoccupation. Vous garderez 
cette lettre, monsieur le notaire ; le jour où je la jugerai en état d'en prendro 
connaissance, je vous avertirai. 

•^ Mais parfaitement, monsieur le docteur. 

•— Nous allons toujours procéder aux formalités ordinaires. 

— Que je regrette ce matin, en écrivant au général, de ne lui avoir pas 
parlé de l'état de Mme la baronne ! 

— Gela vaut mieux. Vous l'inquiéteriez inutilement. Vous savez ce que 
sont les couches d'une femme ; l'état se modifie d'heure en heure, et j'esp^ro 
que nous n'aurons rien à redouter dans quelques jours. 

Le docteur accompagna le notaire et ses compagnons jusqu'à la mairie où 
l'enfant fut déclaré sous le nom indiqué par le général : Louis-Philippe d'Her- 
vey. 



156 LE FILS D'ANTONY. 

Ces formalités accomplies, le docteur rentra chez lui, plus tranquille; il 
pensait que ce qui venait d'arriver, malgré les menaces suspendues, était pré- 
férable à tout ce qu'on avait combiné. Assurément, le retour du colonel serait 
le commencement d'une séparation. Mais, bah ! cette séparation existait de 
fait depuis longtemps déjà. 

Le docteur rentrait chez lui, lorsqu'il se trouva tout à coup en présence 
d'Antony. 

— Toi ici ! exclama-t-il stupéfait. Mais que veux-tn : 

Je sais ce qui s'est passé cette nuit. Je viens chercher mon fils. 

— Tais-toi, malheureux 1 

— Gomment! que veux-tu dire? 

-^ Va-t'en, va-t'en, ne reste pas une minute de plus ici. 

— Oh ! mon Dieu !... est-il arrivé un malheur?... Mon enfant ?... 

— Tu n'as pas d'enfant... 
— Il est mort?... 

—M"'* d'Hervey est accouchée cette nuit du fils légitime du baron d'Hervey. 
Va-t'en. 

— Tu deviens fou. 

— Sur l'ordre du général d'Hervey, nous avons aujourd'hui déclaré l'en- 
fant sous les noms de Louis-Philippe d'Hervey... Va-t'en, qu'on ne te voie pas 
chez moi... pas en ce pays... 

Le malheureux restait anéanti. 



CHAPITRE V 
LA FIN d'un mystère 



Le docteur Delaunay avait envoyé atteler une voiture pour reconduire 
Antony à Nice. Le mutisme de son ami l'inquiétait. Mais en le quittant à Nice, 
ce fut pis encore, lorsqu'Antony lui dit : 

— Adieu, Olivier, je vous quitte, dégagé maintenant des promesses que je 
vous ai faites, je reprends ma liberté d'agir à ma guise. 

— Que voulez-vous dire, mon ami?... Vous me faites peur. 

— Je ne sais pas ce que je ferai. Mais je vous prie de ne plus vous occuper 
de moi. Dans quelques jours Adèle sera rétablie... C'est à elle que je m'adres- 
serai. 

— Vous ne ferez pas cela... 

— Olivier, mon ami, lorsqu'il s'est agi de sa vie, de son honneur, vous 
m'avez vu agir... Vous n'avez rien à redouter, je ne veux qu'une chose, une 
explication avec elle, la dernière. 



LE FILS D'ANTONY. 157 



— Si vous tentiez pareille chose, on ce moment, vous pourriez la tuer... 

— Je no (lis pas aujourd'hui; je dis dans quelques jours... 

— Soyez raisonnable, mon ami; retournez à Menton; de là ftiiles un 
voyage en Italie. Dans quelque temps, vous reviendrez plus calme; vous 
rencontrerez à Paris M"' d'IIervey, et vous aurez alors sans danger l'explica- 
tion que vous sollicitez. 

Antony sourit amèrement et ne répondit pas, pressa la main do son ami et 
se disposa à partir. 

— Je ne veux pas vous quitter ainsi; je veux votre promesse que vous 
n'agirez pas ainsi... Vous allez partir. 

— Non : je veux rester à Nice quelques jours... 

— Antony, je vous en prie; je ne partirai pas, je ne vous quitterai qu>vec 
l'assurance que vous ne reviendrez pas A Cannes. 

Antony hocha la tète, puis prenant le bras d'Olivier, il dit changeant de 
ton : 

— Venez toujours avec moi ce soir A mon hôtel, nous dînerons ensemble, 
et je vous dirai ce que je souffre, ce que je rêvais... ce que je veux. 

— J'y consens, je ne retournerai à Cannes que demain. — Je saurai bien 
vous prouver que votre devoir est m;iintenant d'oublier la baronne. 

— Les deux amis se dirigèrent vers l'hôtel. — Ils entrèrent dans le salon, 
lorsqu'un garçon se précipita, tenant une carte, et vint dire à Antony que 
depuis trois heures un homme l'attendait. Antony lut le nom qui se trouvait 
sur la carte, et exclama en fronçant les sourcils; 

— Sf^journetici, que me veut-il encore? 

— Séjournet, fit le docteur. 
Le garçon dit : 

— Ce monsieur est dans votre chambre, il vons attend, il a dit qu'il ne 
pouvait partir sans vous voir. 

— Qu'est-ce que cela veut dire? Olivier, vous connaissez Séjournet. Je n'ui 
pas de secret pour vous, montez avec moi. 

— Volontiers. 

Les jeunes gens montèrent rapidement l'escalier. Olivier espérait qu'un 
incident allait modifier les intentions do son ami. Dès qu'ils entrèrent dans la 
chambre, le vieux Séjournet salua rapidement et dit : 

— Monsieur Antony, je viens vous chercher; il faut absolument quo vous 
veniez avec moi, tout de suite. C'est un heureux hasard qui fait que mon>ieur 
le docteur vous accompagne. 

— Ah çAl que voulez-vous dire? fit Anlony ennuyé, et comment ète>-vuu.s 
ici? Vous m'épiez donc? 

— Eh bien, oui, monsieur Antony, on vous épie depuis votre dépait de 
Paris, (^n est parti derrière vous, on s'est installé à quelques pas d'où vons 
dem« ur (Z. vous étiez d'abord à Menton, nous y étions vous êtes rev»Miu à 
Monaco, nous y sommes revenus. C'est qu3, lit le vieux serviteur eu pleurant 



15S IwE FILS D'ANTONY. 



tout à coup, la catastrophe qu'on préroj^ait était proche, et on voulait être 
près de vous. 

— Mais que me dites-vous là... pourquoi pleurez- vous ? 

— Monsieur Antony ! mais... comprenez donc, il m'est défendu déparier — 
quand je sais que d'un mot vous obéiriez... Je vous en prie, ne me demandez 
rien, — venez avec moi. Monsieur le docteur, aidez-moi à convaincre mon- 
sieur Antony et venez avec nous... Venez ! depuis si longtemps je vous attends 
et redoute d'arriver trop tard. 

Antony avait regardé Séjournet, puis il était devenu très pâle et, d'une 
voix tremblante il lui avait demandé : 

— Ou... c'est votre maître... ou c'est celui qui vous envoie... 

— Oui, oui, ne me questionnez pas, venez... 

— Mon ami, dit Olivier, obéissons-lui. Le docteur ne voyait qu'une chose, 
c'est qu'Antony, occupé de ce côté, ne pouvait pendant quelques jours 
s'occuper d'Adèle et il mettrait ce temps à profit pour faire partir la jeune 
femme. 

Antony était fiévreux, il allait et venait dans la chambre, tout à coup il 
revint se placer devant le vieux serviteur et lui prenant les mains, il dit : 

— Sé-ournet, celui qui t'envoie est... 
Séjournet l'interrompit aussitôt en suppliant : 

— Ne me demandez rien, rien, j'ai juré, je ne puis rien vous dire... Il faut 
nous hâter, tout dépend de l'état dans lequel nous allons le retrouver, et j'ai 
bien peur. — Oh! docteur, ne m'abandonnez pas, venez avec nous. 

Olivier allait parler à Antony pour l'engager à partir, mais celui-ci, allant 
au devant de son désir, dit à mi-voix : 

— Olivier, viens avec moi, je crois que le mystère de ma vie va s'éclaircir. 

— Je vous accompagne, mon ami. 
Puis haut : 

— Monsieur Séjournet, nous allons partir avec vous, il faudrait com- 
mander une voiture. 

— Oh! messieurs, tout cela est prêt, nous n'avons qu'à nous mettre en 
route, la voiture attend dans la cour de l'hôtel, j'avais juré de vous ramener,— 
mon Dieu! faites que nous n'arrivions pas trop tard. 

— Vite, vite, fit Antony, oubliant Adèle et tout entier à ce qu'il croyait 
deviner, Olivier le suivit accompagnant Séjournet et lui demandant bas : 

— Où allons-nous, monsieur Séjournet, près d'un malade? 

— Oui, monsieur le docteur, nous allons à Monaco, où celui qui m'envoie- 
malade depuis trois jours, n'était plus qu'un moribond lorsqu'il m'a fait partir. 
Depuis plusieurs jours, il sentait son état, il ne voulait voir M. Antony qu'à sa 
dernière heure. Chaque jour j'allais m'informer des agissements d'Antony 
pour le trouver lorsque cela serait nécessaire. Une crise épouvantable avait 
failli emporter M. le... mon maître — se reprit-il vivement — il m'a fait partir 
aussitôt. C'est une inconcevable fatalité, M. Antony, qui depuis que je l'épie 



LE FILS D'ANTONY. 150 



ne s'éloignait jamais, était parti dans la direction de Cannes. Heureusement, il 
avait dit qu'il ne resterait i)as quelques jours en route... et je pus l'atteindre... 
quel malheur s'il n'était pas là... 

— Que voulez-vous dire? 

— Rien... rien, mais je suis bien content, docteur que vous nous accompa- 
gniez, monsieur mon maître peut avoir besoin de vos services... hélas ! pour 
lui donner la force de faire ce qu'il veut... si nous arrivons assez tôt... car c'est 
fini, il est perdu... 

Et le vieux serviteur se mit à pleurer. Il fit monter les deux hommes dans 
la voiture et, malgré les instances d'Antony, il refusa de se placer à côté d'eux, 
il craignait d'être interrogé, et monta près du cocher. La voiture partit au 
grand galop, deux heures après, les chevaux fumant, s'arrêtaient devant un 
hôtel. Séjournet sauta du siège. A la première question qu'il adressa, on ré»- 
pondit : 

— Hâtez-vous si vous voulez le revoir, il ne parle plus, il vous demandait 
sans cesse. 

— Vite, vite, messieurs, fit Séjournet, en entraînant les deux hommes, qui 
descendaient de voiture. Ils montèrent au premier étage. Là, Séjournet prit 
Antony par la main, et l'entraîna dans une vaste chambre, au milieu de laquelle 
était un lit ; sur le lit, un vieillard qui semblait dormir. 

Séjournet dit : 

— Monsieur le duc... le voici... le voici! 

Alors, le moribond ouvrit les yeux, il essaya de se dresser sur le lit. Antony 
et le docteur se précipitèrent, le docteur soutenant le vieillard ; celui-ci prit 
Antony dans ses bras et ébauchant un sourire, laissait tomber sa tête sur son 
épaule ; il dit d'une voix faible comme un râle : 

— Mon fils... je te vois... pardon. 

— Oh! mon Dieu! fit Antony, et comme la tête pesait plus lourde sur son 
épaule, il cria: Olivier... Olivier.., soutenez-le... 

Le vieillard râla encore : 

— Je t'attendais pour mourir. 

C'était un saisissant tableau que celui de cette chambre d'hôtel, dont les 
deux hautes fenêtres donnaient sur la mer; l'hôtel était un vieux palais aban- 
donné, il avait conservé son aspect luxueux, le temps l'avait rendu un peu 
sombre. Dans le grand lit à baldaquin, le vieillard se raidissait dans les der- 
nières aff'res de la mort. Le vieillard, c'était le vieux duc de Gesvres. — Il 
avait un fils, capitaine de vaisseau, que ses extravagances avaient éloigné de 
lui. — En entendant le nom de celui qui l'appelait mon fils, Antony tressaillit ; 
il connaissait l'excentrique capitaine de vaisseau, dont la vie scandaleuse occu- 
pait souvent Paris ; il était le frère de cet homme ! 

Il ne pouvait rien demander au vieillard ; celui-ci ne vivait plus que par les 
yeux et son regard restait fixé sur Antony. — En se penchant, le jeune homme 
entendait dans son râle: 



160 LE FILS D'ANTONY. 



— Pardon... tu m'aur2is aimé, toi... Mais la loi me défendait de te recon- 
naître, pardon. 

Séjournet était près du moribond ; à un signe de ses yeux il comprit 
et fouilla sous l'oreiller ; il en tira une large enveloppe sur laquelle était 
écrit : 

A ANTONY DE SANCY 

Le vieillard fit un effort, prit les papiers et les tendit à Antony en disant 
d'une voix à peine perceptible : 

— Antony, nous rachetons notre faute. Voici les titres... Mon fils, tu es 
noble, tu es riche... Sois bon I... 

Le duc de Gesvres retomba lourdement dans les bras du jeune homme ; 
Antony jeta un cri ; on se précipita. — Olivier releva la tête du vieillard, et 
d'un signe de tête il affirma qu'il avait cessé de vivre. 

Le vieux Séjournet fondit en larmes. Antony vivement ému, restait près du 
lit, tenant encore dans sa main la main du vieux duc, que le docteur étendait 
sur le lit. 

Ainsi, toute sa vie Antony avait demandé à connaître son père, et il ne le 
retrouvait que pour le perdre aussitôt. Lorsque Olivier se fût assuré que la mort 
était certaine, il dit à Séjournet qu'il se mettait à sa disposition pour les démar- 
ches funéraires. Le vieux serviteur, tout en pleurant, raconta que, depuis plus 
d'un an déjà, le duc de Gesvres, sentant sa fin prochaine, avait tout arrêté. Le 
lendemain de sa mort, il devait être enseveli, mis en bière, et après une messe 
basse dite dans l'église de la ville ou du village où il mourrait, il devait être 
conduit par Séjournet jusqu'à Paris et inhumé au Père-Lachaise dans le caveau 
de la famille. 

Le docteur pensait toujours à Adèle qui devait l'attendre anxieusement ; 
les incidents survenus depuis le matin le délivraient d'Antony. Il prit le 
jeune homme à part, il lui expliqu'a qu'à cause de sa malade il était obligé de 
retourner à Cannes. Antony, après ce qui s'était passé, devait rester à veiller 
celui qui l'avait appelé son fils. Aatojiy lai dit aussitôt : 

— Mon ami, j'y étais décidé. Vous allez partir, je reste. Je suis doulou- 
reusement ému par ce qui vient d'arriver, parce que j'apprends. Mais la 
voix du sang, je dois le reconnaître, est un mensonge, car je n'éprouve que 
le n.alaise banal que ressent tout homme qui en voit mourir un autre. Je 
n'ai pas de douleur. Je suis dévoré d'une curiosité qui, devant ce corps à 
peine iroid, me semble un sacrilège et contre laquelle je veux réagir. Seule- 
ment, lorsque Séjournet partira , conduisant la dépouille mortelle de son 
maître à Paris, je veux connaître le contenu de cette lettre. Je redoute de 
n'en avoir pas la force. Olivier, vous allez partir ; prenez ces papiers, et 
venez après demain à Nice. Je vous attendrai et, devant vous, je les dépouil- 
lerai. 



LE FILS D'ANTON^ 




Liv. 21. 



Mort du général baron d'Hervey. (Page 166.) 



21. 



LK FILS D'ANTDNV. ' 103 



— Donnez, mon ami, il sera fait selon votre désir... A après demain, ù 

Tsice. 

Le docteur quitta Antony et se hâta do retourner à Cannes. Qunnd il parut, 
l;i sœur de M""" d'Hervey, Clara, toute bouleversée, les yeux en larmes, courut 
au-devant de lui en criant. 

— Venez, vene;^ vite, monsieur Olivier. 

— Qu'y a-t-il ? 

— Oh! un malheur... Mais venez voir ma sœur, depuis une heure elle esc 
snns connaissance. 

Le docteur se précipita — et no s'occupa d'abord que des soins nécessaires 
pour faire revenir la jeune accouchée de son évanouissement. Lorsqu'elle 
commença à rouvrir les yeux, le docteur, plus tranquille, entraina Clara dans 
l'embrasure d'une fenêtre et lui demanda ce qui s'était passé. 

— Je l'ignore; pendant que j'étais avec la nourrice: le notaire est venu, il 
a tlit qu'une dame était venue le prier de la part de ma sœur de venir aussitôt 
lui faire les communications qu'il avait à lui faire. 

— Et il est venu, elle l'a vu, et il lui a tout dit. 

— Tout... 

— Il lui a remis la lettre... 

— Oui, j'ai vu une lettre qu'elle a cachée dans ses draps... 

— C'est encore l'œuvre de cette misérable du Camp. 

— Oh! l'épouvantable femme! Craignez-vous que cela n'amène une compli- 
c:iiion dans l'état de ma sœur ? 

— Non... à quelque chose malheur est bon... elle sait tout, il faut que vous 
la décidiez à retourner au plus tôt à Paris. 

— Maintenant. 

— Dès que son état le permettra... 

— Docteur, vous pouvez être certain qu'elle partira.- 

Adèle était tout ù fait remise; elle appela sa sœur; en voyant le docteur, 
elle lui demanda : 

— Sait-il ? 

— Il sait tout... 

— Eh bien ! docteur, vous savez le nouveau coup qui me frappe ? C'est le 
scandale... c'est... 

— Ma chère malade, taisez-vous, ne vous tourmentez pas... C'est le bon- 
heur de votre enfant d'abord... et vous, vous n'avez rien à redouter. 

Cinq jours après, dans la même voiture qui avait amené la belle baronne 
d'Hervey (]v. Paris à Strasbourg et de Strasbourg à Nice, les deux femmes, 
l'enfant et la nourice montaient, se rendant à petites journées à Marseille, où 
le docteur, parti depuis le matin pour affaire, à Nice, devait les rejoindre. 

Olivier Delaunay était allé au rendez-vous que lui avait donné Antony. Il 
lui remettait la lettre qu'il lui avait confiée. Dans celte lettre, Antony trouva 
son exlrait de naissance — il était lo fils de dem nselle Anlonine comtesse de 



164 LE FILS D'ANTONY. 



Sanc}^ et de père inconnu, Tacte de décès de sa mère, morte au couvent des 
Filles-de-Dieu, où elle portait le nom de sœur Ste-Madeleine. 

Il y trouva une lettre de sa mère, qu'il baisa, puis en ayant lu les premiers 
mots, il se tut... et la serra soigneusement, se réservant de la lire seul avec 
recueillement : c'était une confession. Enfin, se trouvaient dans la lettre les 
indications nécessaires pour qu'il pût, guidé par Séjoumet, entrer personnel- 
lement en possession de sa fortune. 

Antony se trouva riche, très riche, il devenait possesseur d'un vaste do- 
maine venant de sa mère, le château de Sancy ; et de son père et de sa mère, 
il se trouvait à la tête de quatre-vingt mille francs de rente. 

Il resta bien un peu stupéfait et le docteur remarqua qu'il ne parlait plus 
du tout, du tout d'Adèle. Antony avait hâte d'être seul, il n'osait proposer au 
docteur de le reconduire, c'est celui-ci qui dit : 

— Enfin, vous restez àNice. 

— Dame ! — vous le voulez — mais, au moins, expliquez-moi la cause du 
changement survenu dans le plan arrêté. 

— Aujourd'hui, vous êtes calme. Je puis vous parler. Le baron d'Hervey 
savait la situation de sa femme, et il a fait déclarer son enfant... 

— Son enfant ! 

— Il le croit.. 

— C'est qu'il a des raisons de le croire, fit Antony avec amertume... Je 
reste à Nice. 

— Et nous nous reverrons à Paris. 
Et le docteur partit. 



CHAPITRE YI 



LA PRISE DE BLIDAII 



■ Le jour naissait, et déjà à l'Orient les nuages avaient des lueurs d'incen- 
die, la journée s'annonçait brûlante, les herbes se vautraient dans la rosée 
qui les rendait d'un vert plus sombre. Avec le jour les milliers d'insectes s'é- 
veillaient et bourdonnaient dans les herbes du maïs. Tout semblait désert au- 
tour de Blidah. Tout à coup, par tous les sentiers, par les chemins à travers 
la plaine de Métidjah, des Arabes surgissent, courant tous vers la Capoue 
musulmane, — car Blidah était la ville aimée des musulmans la petite ville où 
ils aimaient à venir s'amuser avec les belles juives ; à Blidah, ville de plaisir, 
tout était permis, et les vieux Arabes l'appelaient : Kabah-la-Courtisane. 
C'était la ville aimée que les infidèles, les chiens de Français voulaient 



LE FILS D'ANTONY. 165 



prendre depuis quelques semaines, ils la menaçaient, et tous les enfants du 
prophète s'étaient armés pour la défendre. Cachés dans les champs, dans les 
bois, ils guettaient l'arrivée des Français. C'est parce que ce matin ils avaient 
vu un mouvement se produire qu'ils couraient au nid appeler leurs frères 
aux armes. 

En effet, au loin, par tous les côtés de la plaine, on voyait dans les pre- 
miers rayons du soleil scintiller l'acier des baïonnettes, on voyait éclater l'é- 
carlate des képis et des pantalons de nos pioupious. 

Moins d'une heure après, au plein du soleil, la petite ville s'enflammait, 
vomissant le feu comme un volcan ; de tous ses angles les batteries se démas- 
quaient et tonnaient ; en bas des champs, des bois, une fusillade nourrie re- 
tentissait, jetant vers le soleil des flocons de fumée blanche. Peu à peu le feu 
se rapprocha, puis pied à pied les Arabes cédèrent. Toute la journée on com- 
battit. Le soir venait. Toutes les troupes s'ébranlèrent, montant sur Blidah par 
un seul point qui semblait le plus accessible, mais alors que de tous les côtés le 
combat s'engageait, de la plus grande partie de la division du général d'Her- 
vey, seul le corps dont il s'était réservé le commandement restait l'arme au 
bras. 

Les soldats grognaient, le général ne cessait de sacrer et de jurer. 

Le corps était si calme que le vaguemestre ayant reçu du courrier la cor- 
respondance de France, la distribua, Le général prit la lettre qu'on lui tendait, 
il la lut et devint pâle. Il resta quelques minutes comme suffoqué, puis, se 
domptant, il sourit et se tournant vers Vernet, il dit : 
— Une bonne nouvelle, ma femme est délivrée. 

Vernet le regardait d'un air abruti. Le général se tourna vers les officiers 
qui l'entouraient et dit ; 

— -Messieurs, j'apprends qu'il vient de me naître un fils... il faut fêter ce 
jour par une action d'éclat. 

Toutes les voix répondirent : 

— Commandez-nous : en avant I général. 

A ce moment, une estafette apportait un ordre au général d'Hervey, celui- 
ci prit le papier, le lut et exclama joyeusement : 

— Enfin!... messieurs, c'est à nous, maintenant, préparez-vous... c'est à 
nous qu'est réservé l'honneur d'enlever le plateau et d'y planter notre drapeau . 

— Vive le général ! crièrent officiers et soldats. 

Le général d'Hervey dit à Vernet qui relevait les parements de sa manche 
et assurait à son poignet la martingale de son sabre. 

— Vernet, si un malheur m'arrive... 

— Ne craignez pas ça, je suis là... 

— Je te défends de t'occuoer de moi... va en avant !... si un malheur m'ar- 
rive en rentrant en France, tu resteras près de M™« d'Hervey, je veux que tu 

sois le serviteur de mon fils... quand il aura seize ans s'il t'en parle, tu lui 

raconteras ce qui s'est passé chez moi, lors de notre voyage A Paris, et je te 



IGG LE FILS D'ANTONY. 



donne, ;\ toi, mission de toujours protéger M'"® d'Hervey contre ce misérable... 

— M. Antony ! Si vous m'aviez dit ça quand nous étions à Paris, il y a 
longtemps que son affaire serait faite à celui-là. 

— Tu sais ton devoir — si je meurs, veille et sers la mère et l'enfant. 

— Oui, mon général... 

Puis calme, ayant boutonné ses gants, relevé *ses moustaches, crânement 
campé son képi sur l'oreille, il dit, se mettant à la tête de ses troupes : 

— A nous, messieurs... tranquillement au pas jusqu'à ce bouquet d'arbres. 
Là, faites sonner la charge au clairon. En avant, marche ! 

Quand les trois colonnes se mirent en marche au pas, de toute la crête de 
ce côté de Blidah la fusillade éclata sans qu'un seul homme bronchât. Yernet 
marchait à côté de son chef. Arrivé au bas de la côte, le général brandissant 
son sabre, se tourna vers ses hommes en criant : 

— Allons, nom de Dieu I du sang, les enfants... C'est là-haut qu'il faut cou- 
cher, mort ou vivant... Clairons, sonnez !... En avant ! en avant ! 

— En avant! répétèrent tous les soldats en se précipitant. 

Ce fut plutôt une course qu'un combat, qui dura quelques minutes. Arrivé 
au sommet du plateau, le général s'élança le premier, criant : 

— Vive la France ! 

Mais l'ennemi les attendait là. Les Arabes se ruèrent sur eux. Une épou- 
vantable lutte s'engagea; on entendait les jurons du général qui, sentant 
nécessaire un dernier effort, cria : 

— Allons, nom de Dieu! les entants, encore un coup sur ces singes-là... 
En avant! 

Et il s'élança... Il brandissait son sabre. Tout à coup, Vernet le vit chan- 
celer. Il s'écria en se précipitant à son secours : 

— Au général ! 

Les soldats s'élancèrent furieux, et les Arabes reculèrent en déroute. Le 
plateau était enlevé. 

Vernet soutenait dans ses bras son général. Le baron d'Hervey avait reçu 
une balle dans la gorge ; il voulait parler, à peine avait-il pu dire en ressen- 
tant le coup : 

— Vive la France î 

Puis il râla en vomissant le sang : 

— Vernet... toujours... mon fils... venger... elle, lui, Antony, venger. 

Et il eut un spasme, battit l'air de ses bras, s'arrachant des bras de Vernet 
pour tomber raide. 

Le brave Vernet éclata en sanglots, pleurant comme un soldat; il s'age- 
nouilla devant son général et le baisa au front ; puis étendant la main, il dit : 

-^ Mon général, je vous jure que je donne ma vie à votre petit. 

Les clairons sonnaient et l'état-major français entrait dans Blidah. 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE 



TllOISIÉ.ME PArtllE 

LE BATARD DU DUC DE GESVRES 



CHAPITRE PREMIEU 



VINGT- CINQ ANS APRES 



Par un matin de juin 1856, c'est-à-dire vingt ans après la mort glorieuse du 
général baron d'Hervey, à laquelle nous venons de faire assister le lecteur — 
un individu ayant l'aspect d'un clerc d'huissier — d'un de ces malheureux que 
les hnissiers emmènent avec eux pour signer les procès-verbaux de saisie, 
suivait la rue de Bourgogne, s'orientant, regardant en l'air, cherchant un 
numéro de maison, consultant sans cesse un petit carnet. Il était entré chez 
un marchand de vin et avait demandé : 

L'hôtel du comte de Sancy... 

C'est plus bas... 

Et l'individu s'était dirigé vers l'endroit indiqué. Il s'arrêta devant un vieil 
hôtel fermé sur la rue par un mur assez élevé, terminé par une rampe à 
balustre Louis XVI ; on eût pu croire qu'il existait une terrasse, mais c'était 
Un simple chemin qui permettait de voir dans la rue sans ouvrir la porte. La 
porte de chêne, artistement sculptée, était toujours fermée. Entre le mur et 
l'hôtel était une cour immense ; entre les pavés, l'herbe poussait, et l'on 
voyait de la porte le sentier étroit par lequel les maîtres de l'hôtel et les 
voitures passaient pour se rendre au péristyle, élevé de cinq marches et abrité 
par une grande marquise. De hautes tapisseiies de Beauvais protégeaient le 
vestibule sur lequel se trouvait l'escalier, contre le vent d'hiver. 

L'hôtel de Chalus avait appartenu à la famille de Gesvres, qui ne l'occupait 
pas. On n'avait jamais su pour quelle raison il était devenu depuis vingt-cinq 
ans la propriété du comte de Sancy. 

Quand l'hôtel avait changé de propriétaire, on avait cru qu'il allait être 
restauré, et il en avait besoin; l'abandon plus que l'usage ruine une pro- 
priété. Mais les voisins avaient remarqué que le nouveau propriétaire, hi 
comte de Sancy, ne faisait pas plus de folies, pour ses propriétés, que son 



168 LE FILS D'ANTONY. 



prédécesseur. Les contrevents étaient restés fermés pendant vingt-deux ans. 
Un homme venait, deux ou trois fois la semaine, une espèce d'intendant, 
pour parler au seul locataire de l'hôtel, le concierge qui vivait là, avec sa 
femme... L'hôtel était tombé dans un tel délahrement que les voisins, outrés 
de cette rapacité, ne qualifiaient l'avarice qu'en disant : 

Il est chien comme le comte de Sancy. 

Tout à coup, le comte de Sancy était venu, il avait visité l'hôtel et, deux 
jours après, les ouvriers l'avaient envahi; pendant trois mois, jour et nuit, on 
avait travaillé. Et après vingt-deux années d'abandon, l'hôtel était redevenu 

vivant. 

Le comte de Sancy avait monté sa maison sur un train princier. Le vieux 
concierge en était tout stupéfait, sa femme n'osait plus aller dans la cour, où 
du matin au soir des chevaux piaffaient; dans l'hôtel c'était pis : un monde 
de gens, depuis le garçon d'office jusqu'au valet da chambre, l'avait envahi. 
Le concierge n'était plus maître chez lui : après vingt-deux années de calme, 
il se croyait le propriétaire, le pauvre homme! il n'était plus rien. 

Mais toute cette vie était superficielle. La maison était calme toujours. Le 
comte de Sancy ne sortait guère. Il vivait chez lui, on ne le voyait qu'à 
l'heure du Bois. Alors, il accompagnait sa nièce, une jeune fille d'allures 
étranges, admirablement belle, qu'il appelait Rachel, qui vivait avec lui, pour 
laquelle il avait une affection toute paternelle. 

Rachel était la folle du logis, l'enfant aimée... Nous reviendrons plus tard 
sur l'intérieur du comte de Sancy, et nous allons suivre le singulier individu 
que nous avons signalé aux lecteurs. 

Après avoir bien regardé l'hôtel, il frappa. On ouvrit. Il entra et dit au 
concierge : 

— C'est ici que demeure monsieur le comte de Sancy. 

— Oui, monsieur, mais il n'est pas visible. 

Oh! monsieur, ce n'est pas à lui que je voudrais parler, c'est à vous. 

— A moi? 

— Si vous voulez le permettre, monsieur. 

— Entrez! dit le concierge surpris, pendant que sa femme clignait des 
yeux et, hochant la tête avec méfi.ince, s'avançait pour prendre part à 
l'entretien. 

— Monsieur, pour une affaire des plus importantes... et tout à fait 
agrénbleà monsieur le comte... Je suis chargé de prendre quelques ren-sei- 

gnem^'uts. 

— Dos rensignements... 

— Oui, sur lui, sur M"'^ Rachel, sa nièce et sur leur parenté... 
Ln f(îmtne du concierge interrompit en criant à son mari : 
Tu shIs ce que moiisifïur le coni ^ a dit... C'en c;st un..» 

— Oui, oui, je le vois l)i(-n... 

— Que voycz-vuus dune, monsieur? 



LE FILS D'AiNTONY. 



169 




— Avez-vous été longtemps au service du comte de Sancy ? (Page 171. ) 

Le concierge s'emportant, dit aussitôt : 

— Vous nous êtes signalé..., fichez-nous le camp, pas de mouchard ici..; 

— Mais, Monsieur... 

— Voulez-vous que j'appelle le palefrenier... voulez-vous?... 

— J'y vais, j'y vais, moi, fit la femme en se précipitant, il faut Qu'on le 
connaisse... 

En deux temps, l'individu avait rentré ses papiers dans sa serviette il 
arrêtait I;i concierge, se précipitait au dehors en maugréant • 

22 



170 LE FILS D'ANTONY. 



— En voilà des affaires pour rien!... 

Lorsqu'il fut dans la rue, il consulta ses papiers et dit : 

— Celui-là, paraît -il, a quelques renseignements et en donne. 

Il regarda encore autour de lui, et, après s'être assuré qu'il n'était pas épié 
de l'hôtel, il se dirigea vers un petit caboulot qui se trouvait à une centaine de 
pas de l'hôtel. 

C'était un endroit où venaient habituellement les cochers du voisinage, lé 
soir, pour faire la partie de piquet. Il se fit servir une consommation et, ap- 
pelant le maître de la maison, il lui demanda très nettement s'il ne pouvait 
lui donner des renseignements sur M. le comte de Sancy et sur sa nièce. C'était 
pour une grosse affaire, et on voulait savoir ce que valait le comte. 

Le marchand de vin ne parut nullement surpris ; il dit que, pour son compte 
et malgré îe mystère de la maison, il n'avait que du bien à en dire. Mais il y 
avait quelqu'un, un valet de pied, qui avait été renvoyé six mois auparavant, 
qui s'était replacé dans le voisinage et qui venait tous les jours vers dix heures, 
qui pourrait peut-être le renseigner. 

L'individu remercia, en disant qu'il attendrait. — Effectivement, moins d'une 
heure après, un homme qu'à son allure on pouvait immédiatement reconnaître 
pour un valet de chambre, entra ; le marchand de vin l'arrêta et le conduisit à 
l'individu. 

— Vous voulez me parler, monsieur. 

— Monsieur , je voulais avoir des renseignements sur M. le comte de 
Sancy. 

— Des renseignements ! fit le domestique méfiant... pourquoi faire? Je suis 
parti de chez lui, pour pas grand chose, on m'a bien payé et je n'ai rien à en 
dire. 

— Pardon, monsieur, fit l'individu. Youlez-vous me faire l'honneur d'ac- 
cepter quelque chose, pour trinquer?... Je ne viens pas vous demander de dire 
du mal de M. le comte ou de sa nièce, je viens vous demander des renseigne- 
ments d'affaires... On me paie pour ça... Naturellement, je fais mon métier, 
mais si vous m'aidez aie faire, je partage avec vous. J'ai vingt francs... Youlez- 
vous dix francs ?... 

Et l'individu avait mis les deux pièces dans la main du domestique. 

— Qu'est-ce que vous voulez pour ça ?... fit celui-ci en s'asseyant. 

— Ce que vous savez... d'où vient le comte, quels senties parents de sa 
nièce... — ce n'est pas un Français, paraît-il... — d'où il est... et ce que vous 
pensez de sa fortune... 

— Ah! ce sont des renseignements pour les affaires. 

— Oui... '« 

— Ah ! bien, je vais vous dire ça. 

Le valet de pied se plaça en face de son interlocuteur, et, après avoir (rin- 
que avec lui, il lui demanda : 

— Qu'est-ce qui vous intéresse, qu'est-ce que vous voulez savoir? 



LE FILS D'ANTONY. ITl 



— Avez -vous été longtemps au service du comte de Sancy ? 

— Non, mais j'en sais long tout de même. J'étais très ami avec le père 
Louis, un valet de chambre qui le connaît depuis son enfance. Voilà ce que je 
sais: jusqu'à l'âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans, il vivait très mal avec sa 
famille ; on ne voulait pas s'occuper de lui. Il paraît qu'à ce moment-là, il a fait 
des excentricités. Sa famille... 

— Qu'était sa famille I 

— Ah ! ça, je ne sais rien concernant les Sancy. 

— Parfaitement ; mais avez - vous vu jamais ces gens-là venir chez lui ? 

— Jamais. Un vieux bonhomme vient quelquefois, et il s'en cache. 

— Ah ! qui est-ce ? 

— L'intendant du duc de Gesvres, ce vieux coquin... 

— C'est vrai; on dit qu'ils sont alliés, les Gesvres et les Sancy? 

— Je ne sais pas s'ils sont parents, mais je sais qu'ils se méprisent mutuel- 
lement... et cependant on dit qu'ils sont frères. 

— Ah ! ils sont frères, très bien. 
Et l'individu prenait des notes. 

— Je ne vous affirme pas, on le dit... Le comte de Sancy vit seul absolu- 
ment. 

— On m'a dit qu'il y avait chez lui des fêtes, des réceptions... 

— Oui, mais vous pouvez y aller, du diable si vous comprenez un mot à la 
langue de ses invités, ce sont des étrangers. On ne voit à l'hôtel que des Orien- 
taux et des personnages des ministères. Si jamais on vous a parlé delà gaieté de 
ces dîners-là... 

— M. le comte de Sancy a beaucoup voyagé. 

— Il n'a fait que ça, je suis justement rentré chez lui, lorsqu*il est venu se 
fixer en France. Il revenait de Syrie. 

— Et la famille de sa nièce ? 

— Mais M"' Rachel, n'a pas d'autre famille que son oncle ; écoutez, autant 
l'autre , le comte , est triste , sérieux , autant la petite youte est gaie. 
C'est la joie delà maison, la petite juive, douce, bonne, rieuse; aussi, il 
l'adore. 

— Et cette jeune fille est... seulement sa nièce. 

— Oh I dites donc... je suis prêt à dire ce qu'on voudra sur lui, il est hautain, 
il est sévère avec les domestiques... mais, c'est un honnête homme, et AI"'-' Raehel 
c'est une vierge... sur ça, pas un mot. Il l'adore ; si on manquait à mademoi- 
selle, bon sang ! il étranglerait celui-là; il l'aime comme sa fille, elle est servie 
comme une reine, eUe a deux femmes de chambre : La mère Louis qui la soigne 
comme son erifant, et sa fille Zizi, sa petite servante ; elle a seize ans, elle ne 
la quitte pas... M"' Rachel, c'est un ange... 

— C'est la fille de sa sœur ? de son frère? 

— Mais vous ne savez donc rien? 



172 LE FILS D'ANTONY. 



— Sur cette parenté, non, et c'est cela qui est le plus intéressant dans mes 
recherches. 

— Dites donc, ça n'est pas un reproche, mais vous me faites beaucoup 
parler, fit le valet de pied, et ça sèche joliment la gorge. Vous pourriez vous 
fendre d'une vieille bouteille. 

— Mais certainement , commandez ; vous êtes connu , on vous servira 
mieux. 

Le valet appela aussitôt le patron de la maison et se fit apporter une vieille 
bouteille d'un vin spécial à la clientèle. 

— A votre santé. Maintenant que vous avez le gosier moins sec, je vous 
écoute. 

— Voici ce que je sais ; le père Louis noua a conté ça bien des fois le soir, 
autour du feu... C'est par là qu'il a épousé aussi sa femme, la négresse, la mère 
Louis. 

— Je ne vous comprends pas. • 

— Je vous dis que le vieux valet de chambre de monsieur, le père Louis, 
qui est avec lui depuis son enfance, l'a suivi partout; il a épousé là-bas une 
négresse, pas tout à fait noire, mais un peu rissolée. — C'est cette femme, la 
Zouma, qui est la servante de M'*^ Rachel avec sa fille Zizi-Zizi, qui n'est ni 
noire ni blanche : elle attend l'âge pour choisir. 

— A la vôtre. 

Ils trinquèrent, et l'individu demanda : 

— Dans quel pays était allé le comte ? 

— C'est ce que je veux vous dire, — voilà ce que Louis m'a raconté — à 
la suite d'affaires ennuyeuses ; j'ai vu là dedans, des aff'aires de femmes, et 
probablement poussé par sa famille, M. le comte et un de ses amis, un médecin 
nommé... Attendez, il y a un portrait chez nous, et puis c'est le nom de 
mademoiselle, que je suis bête... nommé Olivier Delaunay. Ils partirent en 
Orient, et ils s'y trouvèrent si bien que le docteur épousa la fille du banquier 
juif de par là. Aussitôt, M. le comte devint amoureux de la sœur de la femme 
de son ami et l'épousa. Alors, ils s'établirent par là en Syrie, vous savez, où 
Ton s'assassine toujours... Eux, se trouvaient heureux, comme tout. Si vous 
entendiez le père Louis parler de ça. C'était étourdissant, des palais , des 
jardins où il pousse de tout pendant toute l'année. C'est l'heure du déjeuner, 
on va cueillir sa nourriture à un arbre; et cependant, il paraît que la misère 
est épouvantable... Vous savez, il y a des gens qui ne se contentent de rien. 
— A la vôtre ! 

— A la vôtre, fit l'individu en trinquant; et ils sont restés longtemps par là? 

— Oh oui... très longtemps, une quinzaine d'années au moins, parce qu'ils 
avaient d'abord été plus loin. C'est au retour qu'ils s'étaient fixés.là...Il paraît 
que c'était une toquade de M. le comte, il ne voulait pas revenir en France, il 
prétendait que les femmes y prenaient trop de place, il voulait la femme 
esclave, ça fait suer... Vous savez, maintenant, il en est revenu. 



LE FILS D'ANTONY. 173 



— Cette jeune fille, M"" Rachel. 

— Attendez donc — c'a été très bien pendant un certain temps; là on était 
joyeux, on vivait bien... il paraît que le père des demoiselles était éuormément 
riche; tous, on vivait en famille comme des patriarches... Tout à coup, il arrive 
des émeutes. — Vous savez ce que c'est quand il y a des émeutes en France, il 
y en a partout. Voilà le docteur Delaimay qui s'en mêle, il guérissait celui-ci, 
celui-là, les vieux de là-bas montent la tête à leurs compagnons, on le fait 
passer pour un sorcier.— Déjà le beau-père, le banquier juif... attendez donc, 
il se nommait... tenez, au fond du verre je vais trouver ça. — A la vôtre. 

— A la vôtre. 

L'homme trinquait, buvait, mais écrivait toujours plus vite à mesure que 
son compagnon devenait plus loquace. 

— J'ai ie nom sur le bout de la langue : Machin... machin... 

— Le nom importe peu I 

— Si, ça fait souvenir du reste... Mohi-Delha, c'est ça, Mohi-Delha... c'est 
écrit sur l'argenterie de M"" Rachel. Je vous disais que le beau-père Mohi- 
Delha n'était pas aimé par les Musulmans... pour lors, un jour, non, une nuit 
de révolte, on a mis le feu à tous les coins de son habitation... il paraît qu'ils 
en faisaient autant dans toute la ville aux Juifs et aux Européens... Brûler la 
maison, c'était raide, mais ils attendaient aux portes pour tuer ceux qui étaient 
dedans... Il paraît que c'a été effrayant, M. le comte, le docteur et le vieux 
banquier se sont battus comme des damnés. Ils ont été délivrés, le soir, mais 
le docteur était tué, le vieux banquier blessé, la femme du docteur avait une 
telle frayeur qu'elle en mourut. C'est alors que M. le comte adopta l'enfant de 
son beau-frère. 

Le vieux banquier mourut quelques jours après. Après des secousses sem- 
blables, une femme peut tomber malade ; c'est ce qui arriva à la comtesse — 
qui mourut. Alors, le comte de Sancy régla ses affaires là-bas et revint en 
France. Donnez-moi donc à boire... Vous en savez assez, vous pouvez payer 
une autre bouteille. 

— Parfaitement. Patron, une autre bouteille. 

— Ainsi, la jeune fille qui vit avec son oncle, M"^ Rachel, est la fille du 
docteur Delaunay, elle n'a d'autres parents que son oncle, le comte de Sancy... 
et elle doit avoir une assez belle fortune en propriétés, venant de son grand- 
père et de son père. 

— Dame I on le dit. 

— Merci... A la vôtre. 

L'individu qui interrogeait le valet de chambre, nos lecteurs l'ont deviné, 
était un employé de ces agences singulières qui se chargent de vous donner 
tous les renseignements que vous désirez sur telle ou telle personne. 

De la police, le métier de mouchard est passé dans nos mœurs. 

Il désirait savoir ce qu'était ce mystérieux comte de Sancy qu'on entre- 
Toyait à peine un mois, avec sa nièce, que tout le monde remarquait ^.our son 



174 J.E FILS D'ANTONY. 



étrange beauté. Personne, dans la société parisienne ne connaissait le comte ; 
il n'avait de relations qu'avec la colonie étrangère. En été, l'hôtel se fermait, 
le comte et sa nièce disparaissaient sans qu'on sût jamais où ils allaient. 

Le valet de chambre était docile ; il ne demandait qu'à parler. Plus il buvait, 
plus il avait soif, son compagnon ne voulait pas le laisser altéré. Aussi n'a- 
vait-il plus besoin de l'interroger pour savoir ce qu'il cherchait. 

Le valet de pied, essuyant sa bouche, continua: 

— Mais, vous savez... prévenez ceux qui s'informent, comme ça, du comte 
de Sancy : il a l'air froid, il a l'air calme, mais, au fond, il faut s'en méfier! 

Le comte est une fine lame. Avant de faire son grand voyage en Orient, il a 
couru l'Europe, menant la vie la plus extravagante du monde, il parait, vous 
savez, comme quelqu'un qui veut oublier quelque chose, cherchant toujours 
des aventures nouvelles, se battant toutes les semaines. On dit qu'il n'a pas 
d'égal à l'épée. Du reste, chez lui, il y a une salle d'armes, et, tous les matins, 
pour se donner de l'appétit, il se met à ferrailler pendant deux heures, avec 
un professeur étranger. Mais il n'est pas seulement fort qu'à l'épée. Dans le 
jardin, des fois il s'amuse, sur le commandement de sa nièce, à tirer sur les 
arbres : elle désigne une branche, une feuille, elle dit : Feu! et la feuille 
tombe, toujours coupée à la tige. Eh bien ! vous savez, prévenez les particu- 
liers qui s'occupent de lui. 

— Mais, est-ce qu'il y a longtemps qu'il est veuf? 

— Il y a six ans. Eh! vous savez tien, ces affaires qu'il y a eu... ces mas- 
sacres? 

— Oui, mais il y en a toujours ! 

— Je sais bien, puisque l'on parle d'une Intervention là-bas. C'est à un 
moment où il y a eu de ces grosses affaires ; ils ont été tous tués. 

— Mais, avarit de partir pour ces longs voyages, saviez-vous où résidait 
le comte? 

— Non. Du reste, ça, c'est assez drôle. Je vous dirai que le père Louis est 
un capricieux, réservé sur ces détails-là. Il parle volontiers de leurs voyages 
en Orient; il paraît qu'ils ont été à Jérusalem. Mais sitôt qu'on veut causer de 
Paris, il devient muet. 

— Ah! il habitait Paris auparavant? 

— Mais, oui; je croyais qu'il vous avait dit ça. 

— Non ! 

— Voilà ce que je crois qui est. Il a mené à Paris une vie de polichinelle, 
tsi bien que sa famille ne voulait plus le voir. On lui a dit : « Si vous voulez 
être raisonnable, on vous rendra ça et ça, seulement, il faut quitter Paris, 
alors, il est parti. » Versez-moi donc un petit peu à boire. Mais vous ne buvez 
pas, vous invitez les gens I 

— Puisque je vous dis de commander vous-même ce que vous voulez. 

— Le valet de pied emplit les verres et but, pour reprendre aussitôt : 

— Qu'est-ce que vous voulez savoir encore? 



LE FILS D'ANTONY. 175. 



— Connaissez-vous à peu près l'état de sa fortune ? 

— Non, mais on dit qu'il est iramensémcnt riche, et la nièce ajssi, vous 
savez. Ce sera un bon parti pour celui qui l'obtiendra . Mais ça ne m'étonnerait 
pas qu'il voulût jamais la marier ici. On ne se figure pas l'aversion qu'il a 
pour la société, cet homme-là. Vous savez bien que, depuis qu'il est à Paris, on 
n'a pas manqué de tout faire pour l'inviter. Il refusa toute invitation et ne voit 
le monde que chez lui. Et, comme il épluche toutes les invitations! Quand on 
lui parle de lui amener quelqu'un, il refuse toujours. 

— Mais cet homme ne vit pas seul? 

— Gomment, il ne vit pas seul? 

— Oui, il doit avoir sa maîtresse? 

— Çal personne ne s'en aperçoit. Il n'y en a qu'un qui le sait, c'est le père 
Louis, et celui qui irait le lui demander serait, je crois, mal reçu. 

— Vous n'avez jamais eu connaissance d'intrigues? 

— Jamais I il mène une vie exemplaire, je vous dis, c'est un homme à 
part, il semble avoir peur du monde. Ainsi, quand il va à l'Opéra, mademoi- 
selle est sur le devant de la loge, lui est toujours dans le fond. On croirait qu'il 
se cache, qu'il ne veut pas être vu. 

— Mais enfin il est jeune encore, cet homme, il est élégant, savez-vous 
son âge ? 

— Écoutez, moi, je sais à peu près son âge, mais on ne le lui donnerait pas. 

— Vous ne l'avez pas vu ? 

— Non. 

— Il est très élégant ; c'est vraiment un bel homme et un beau garçon. Il 
ne paraît pas quarante ans, et je crois qu'il passe la cinquantaine; mais je sais 
qu'il est aussi vif, aussi jeune, aussi alerte qu'un jeune homme de vingt-cinq 
ans. 

— Eh bien ! je vous remercie. J'ai à peu près tous les renseignements qui 
me sont nécessaires, fit l'homme en consultant ses notes. 

— Oh ! à votre service, fit le valet de pied, vous comprenez que tout ce que 
je vous ai dit là est très simple. Il n'y a pas une méchanceté, pas une médi- 
sance : il n'y a rien de mauvais. Je n'ai pas à dire du mal d'un homme qui ne 
m'a jamais rien fait. Si j'ai quitté la maison, c'a été pour avoir manqué à mon 
service, je n'ai rien fait de mal, et cet homme a été convenable avec moi. 
Allez, voyez-vous, il ne manque pas de mauvais bougres qui seront prêts à 
vous dire du mal de ceux chez qui ils ont servi. Moi, je ne suis pas de ceux-là. 
A la maison, je fais mon service, mon devoir ; une fois dehors, je suis libre, 
et, voilà tout. A la vôtre ! 

— Merci ! fit l'individu. 

Et, comme le valet de pied voulait absolument offrir une bouteille à son 
tour, il refusa. 

Ayant soigneusement rangé ses notes, il serra la main de son compagnon et 
se retira, pendant que ce dernier lui disait : 



176 LE FILS D'ANTONY. 



— Vous savez, ne vous gênez pas; si vous avez besoin d'un renseignement, 
je suis là, à côté, Baptiste, vous demanderez Baptiste. 

L'individu se retira. Au moment où il passait devant l'hôtel de Ghalus, la 
porte s'ouvrait. Un équipage en sortait, dans lequel se trouvait le comte de 
Sancy, que nos lecteurs connaissent. 

C'était Antony, sur lequel vingt-cinq années avaient passé sans altérer la 
beauté de son fier visage. Mais ce n'était plus le même homme ; on l'aurait 
difficilement reconnu. Sa beauté était toute différente. Ainsi que l'avait dit le 
valet de pied, il était loin de paraître son âge. C'est à peine si on lui eût donné 
de trente-cinq à quarante ans. A côté de lui était une admirable créature, sa 
nièce, la brune Rachel. 

L'équipage tourna la rue et disparut. II se dirigea vers les Champs-Ely- 
sées. 

En se retirant, l'individu disait : 

— J'ai tous mes renseignements, et, de plus, je pourrai en quelques lignes 
faire un portrait. 

Deux jours après, le même individu se représentait au petit cabaret de la 
rue de Bourgogne, et il envoyait chercher son ami Baptiste. Lorsqu'il dit ce 
nom, le maître de la maison sourit, et, lui montrant le fond de la boutique où 
se trouvait une petite salle particulière qui prenait jour par un plafond vitré, 
il dit : 

— Vous ne serez pas long à l'attendre, il est là. 

L'individu commença à comprendre le motif qui lui avait fait perdre sa 
place chez le comte de Sancy, il avait vu deux jours avant la façon dont il se 
conduisait devant les bouteilles; il le trouvait, le soir, cette fois, à l'heure du 
service, attablé. C'était un valet de pied qu'on ne rencontrait guère chez son 
maître. Lorsqu'il vint se placer devant lui, Baptiste, qui était maussade, devint 
gai et dit aussitôt ; 

— Tiens, vous voilà, vous... est-ce que vous avez encore besoin de moi ? 

— Oui, pour peu de chose. 

— Ça tombe bien... j'ai justement perdu le dîner. Si vous me faites gagner 
un peu d'argent, ça me rattrapera. 

— Je viens pour ça... 

— Je suis votre homme. Et Baptiste se leva pour aller causer dans un coin 
avec rhomme. Les deux individus qui jouaient avec lai regardaient le nouveau 
venu avec étonnement. 

— Qu'est-ce que vous voulez? demanda Baptiste à voix basse. 

— Les' renseignements que vous m'avez donnés sont très précis, mais on 
voudrait probablement se trouver avec le comte de Sancy. et peut-être avec 
sa nièce, et on m'a chargé de savoir où il se rendait. 

— Comment, où il se rendait? 

— Oui, il paraît que, contrairement à ce que vous m'avez dit, ils vont quel- 
quefois dans le monde, ^ 



LE FILS D'ANTONY. 



177 




La baronne d'Hervey avait quarante-cinq ans, elle en paraissait 
dix de moins. (Page 184.) 



— C'est vrai, on me Ta dit ce soir, — mais de mon temps il ne sortait pas... 
ils sortent plus souvent, ils vent à des fêtes officielles, dans les ambassades et 
les ministères. 

— C'est cela, il faudrait que j'eusse connaissance d'une de ces invita- 
tions. 

— Ça tombe merveilleusement — si vous êtes généreux — je suis juste- 
ment là avec un des gens de chez eux qui aide le père Louis. Il aide pour le 

23 



178 LE FILS D'ANTONY. 



service des appartements et il sert de valet de pied. C'est un curieux, mais 
c'est un défiant. Si vous voulez savoir, il faut me laisser faire, ne rien dire de 
ce que vous cherchez. Ce soir, ils ont congé. Le comte et sa nièce sont à 
l'Opéra. Et, vous le voyez, nous venons de jouer notre dîner. Je l'ai perdu. 

— Et hien ! si vous le voulez, je l'offre... 

— Tiens, c'est un moyen ça... Voilà ce que nous allons faire : je vais vous 
présenter comme mon homme d'affaires. Vous venez m' annoncer une bonne 
nouvelle Vous m'apportez de TargenL. 

— Combien d'argent '^ 

— Vous marchandez déjà. 

— Non!... Je ne peux pas dépasser ce qu'on me donne. 

— Si ça dépasse, vous demanderez plus, ça vous regarde, c'est à prendre 
ou à laisser. 

— Mais, je ne vous dis pas ça... Je vous demande le prix. 

— Oh ! mon Dieu ! je suis bon bougre. . . le dîner, quoi... 

— Ça me va. . . très bien. 

— Vous comprenez, dînant ensemble vous me laissez faire ; je vous place 
comme un homme qui sait faire valoir les économies et je vous ai aussi confié 
les miennes, vous venez pour ça... 

— Permettez. Vous savez que si pareille affaire était à faire, je suis cet 
homme-là... Je m'occupe très bien de ça, faire prêter de l'argent à des petites 
gens très solvables, et sur garantie et qui donnent de gros intérêts. 

— Tiens... Vous voyez comme ça tombe, mais c'est toujours bon à savoir... 
Je reviens à notre affaire. Vous m'apportez des bénéfices. Moi, je fais le bon 
enfant et je les emploie à payer le dîner que jo vieas de perdre. En dînant, on 
cause des domestiques, du mal qu'on a à faire des économies, des maisons qui 
rapportent plus ou moins ; j'en arrive à parler du comte de Sancy, — de ce 
qui se passait chez lui, des privations qu'on y endurait, qu'on n'avait jamais de 
bénéfices, car il ne recevait personne, on n'aîlait nulle part... J'exagère. — 
J'attrape un peu la maison et fais valoir la mienne, l'autre prend la mouche et 
il raconte, que, maintenant, on est bien mieux. Je fais des comparaisons en 
disant: ainsi, chez nous, cette semaine, nous serons libres, tel jour et tel joar, 
parce que Monsieur va là et là... L'autre ne manquera pas de dire : Chez nous 
aussi, tel jour, ils sont invités ici et là. 

— Très bien, je comprends... mais vous êtes très adroit, monsieur Bap- 
tiste. 

— Vous trouve/ ça... vous n'êtes pas difficile, mon petit père, il y a long- 
temps que je le sais... et je vous le prouverai. 

— Les derniers mots firent un peu froncer le sourcil à l'homme. 

— Voyons, c'est pas tout ça, ils nous regardent... Vous allez voir comme 
je vais jouer ça... Ah! miis avant... comment vous nommez-vous? Car enfin 
nous sommes censé nous connaître depuis longtemps. 

— Je me nomme Leclaqué, ancien huissier. 



LE FILS D'ANTONY. 179 



— Très bien... et changeant de ton avec une bruyante gaieté, Baptiste 
s'écria : 

— Ah ! bien, voilà une bonne affaire et qui tombe à pic... et je vous en prie, 
vous allez pour la peine dîner avec nous... Je viens de perdre le dîner... avec 
deux bons amis... Venez donc... 

Et il entraînait l'homme un peu étonné de la rapidité avec laquelle maître 
Baptiste avait bâti un plan. 

— Mes enfants, je vous présente M. Leclaqué, mon homme d'affaires, qui 
vient justement m'apporter uapeu de sac... sur une petite affaire que j'avais 
en train... Il n'est pas de trop, n'est-ce pas... d'autant que je vous le recom- 
mande, c'est un malin. Si vous avez des petits placements à faire, il connaît 
des bons placements... ça rapporte le double... 

— Qu'est-ce ces actions-là... 

— Messieurs, M. Baptiste en dit trop ; voici ce que je lui disais. Il se reprit 
aussitôt... Voici ce que je fais pour lui et pour mes clients. Je connais des 
petits boutiquiers qui ont une certaine surface, des fruitiers, des charbon- 
niers, des braves qui quelquefois, les jours d'échéance, sont un peu gênés... 

— C'est ce que je voulais dire... 

— Oui; or ils viennent me trouver. Je les mets en rapport avec vous. 
Vous prêtez trois, quatre, cinq cents francs qu'ils rendent en deux mois par 
fractions... Eh bien! je me fais fort pour deux cents francs pour deux mois 
d'avoir trente ou quarante francs. 

— Ehl eh! c'est gentil... Asseyez-vous donc, monsieur Leclaqué, nous 
causerons de ça... 

— On fit place au nouveau venu. On mit le couvert, et. dix minutes après, 
le dîner commençait. Les deux convives de Baptiste se montrèrent pleins 
de prévenances pour M. Leclaqué. 

M. Leclaqué ne pouvait pas regretter son argent, car ce fut un dîner 
copieux, gai et bruyant. Bruyant par les discussions entre M. Baptiste et son 
collègue, discussions desquelles jaillirent tous ies renseignements promis et 
des indiscrétions que M. Leclaqué n'avait pas espérées. 

D'abord M. le comte de Sancy n'accompagnait pas toujours sa nièce; il 
paraissait avoir pour le monde une grande aversion, sa vie se passait avec des 
étrangers, des gens qu'il avait connus dans ses voyages. Au fond, cela s'ex- 
pliquait assez naturellement : le comte avait quitté Paris ayant vingt-cinq ans 
environ ; il pouvait avoir oublié ceux qu'il avait connus alors qu'il n'était qu'un 
jeune homme, tandis que, depuis vingt-cinq ans, il avait vu un monde nou- 
veau, dans lequel il s'était créé des relations. — A Paris, le comte de Sancy 
était presque un étranger, il ne connaissait guère de gens que dans la maison 
du souverain, dans les ministères et dans les ambassades. — Il était donc 
difficile de rencontrer le comte dans le monde, ailleurs qu'aux Tuileries, aux 
bals du ministère des affaires étrangères et dans certaines familles nomades. 

La jeune nièce du comte de Sancy, M"*' Rachel Delaunay, l'accompagnait 



180 LE FILS D'ANTONY. 



toujours dans ces fêtes, mais n'ayant que peu dé distractions en dehors de ces 
fêtes assez rares, et n'ayant pas d'amies à Paris, elle allait souvent aux Ita- 
liens et à l'Opéra. Alors elle était toujours accompagnée des deux personnes 
qui la servaient et qu'elle considérait plutôt comme des compagnes que 
comme des servantes : la mère Zanna et sa sœur de lait Zizi... 

Et ces deux servantes étranges, près de cette jeune fille d'une si singulière 
beauté, n'avaient pas peu contribué à la faire remarquer et signaler par toute 
la haute société. Ne sachant si elle était la fille ou la nièce du comte, on ne 
la connaissait que sous le nom de M"*' de Sancy. 

M. Leclaqué apprit encore qu'il semblait y avoir, dans la vie du comte de 
Sancy, une mystérieuse intrigue; il n'était véritablement si réservé chez lui, 
assurait le valet de pied, que parce que sa nièce se trouvait chez lui. Au fond, 
le comte n'avait qu'un désir : marier sa nièce et revivre brillamment comme il 
semblait avoir vécu autrefois, ce qui était l'espoir de ses gens, au reste. On 
juge que, quelques minutes après, l'ami de M. Baptiste n'hésita pas à déclarer 
que la maison du comte était la plus lugubre du monde. Certainement, 
M'*" Rachel était rieuse; mais il n'y avait de gaieté que pour elle. On riait 
chez M"' Rachel, mais c'était là une gaieté d'enfant qui ne rejaillissait pas sur 
la maison. 

Interrogé si son maître n'était pas un ambitieux, caressant l'espoir d'une 
grande situation, le valet de chambre hésita un peu et finit par dire qu'une 
fois il avait surpris son maître disant : 

Lorsque ma chère Rachel se mariant devra m'abandonner, je ne sais ce 
que je ferai. Une chose pourrait me faire rester à Paris, et m'y fixer définitive- 
ment. Si j'avais une désillusion de ce côté, je n'hésiterais pas, je repartirais 
et recommencerais mes voyages, mais comme j'avais l'intention de les faire 
lorsque nous nous mîmes en route avec ce pauvre Olivier : un voyage utile à 
la science et à mon pays. 

M. Leclaqué ne manqua pas d'écrire la phrase entière sur son carnet. 

Mais on n'était pas arrivé au renseignement précis que cherchait l'ancien 
huissier. Un clignement d'yeux l'avertit qu'il amènerait la conversation sur 
ce sujet. Baptiste était pratique, il allait droit au but, il dit donc : 

— Messieurs, certainement que c'est moi qui vous off're le dîner. 
Pardon, tu l'as perdu. 

J'ai perdu un dîner, mais pas encore celui que je vous offre là. 

— Nous n'avons pas à t'en savoir gré; c'est à cause de M. Leclaqué que tu 
fais proprement les choses... 

— C'est vrai, et c'est justement ce que je veux dire... Or, nous avons fort 
bien dîné, vous devez avoir la reconnaissance de l'estomac pour nous offrir 
un dîner semblable ces jours-ci. 

M. Leclaqué ne comprenait pas ; il ne voyait qu'un ajournement aux 
renseignements qu'il cherchait, et il fit la grimace; il ne comprit qu'après 
avoir entendu la réponse : 



LE FILS D'ANTONY. 181 



— Mais certainement — d'autant que j'aurai peut-être besoin de mon- 
sieur, pas pour de l'argent à placer, mais pour do l'argent à toucher, au 
contraire, et je ne peux pas arracher un sou... 

— C'est tout à fait mon afïaire, j'achète les créances, je... 

— Mais, mon vieux Leclaqué, vous faites tout... Revenons à notre affaire. 
Nous dînerons ces jours-ci. 

— Parfaitement, ça va. 

— Il faudrait fixer un jour... où nous soyons libres comme aujourd'hui. 
D'un coup d'œil échangé avec Baptiste, M. Leclaqué, souriant, fit voir qu'il 

avait compris. Baptiste reprit : 

— Chez nous, il n'y a qu'un jour de la semaine où nous serons occupés, un 
jour ou deux. Mercredi on reçoit après le dîner. Vendredi nous allons à une 
soirée... Tous les autres jours je suis libre à compter de six heures jusqu'à dix. 
Quel jour es-tu libre, toi? 

— Moi, voyons; lundi, pris ; mardi, c'est le jour où monsieur part après le 
dîner et, selon le spectacle, il emmène M"^ Rachel; mercredi, pris; jeudi, je 
suis libre... eh! non, ça dépend, c'est le grand tralala du ministère de la 
guerre. Si monsieur reste, on nous fait rentrer et on nous dit l'heure de 
revenir les chercher. Mais, d'autres fois, ils ne font qu'entrer et sortir, alors 
nous attendons jusqu'à une heure... 

— Avec tout ça, tu ne fixes rien. 

— Mais, demanda M. Leclaqué, ce jour-là serait un bon jour, si \ous êtes 
certain que M. de Sancy et sa fille iront à la fête du ministère de la guerre... 
Il faut que ce soit sûr. 

— C'est certain— ils y vont, je le sais bien, depuis dix jours, on ne s'occupe 
que de la toilette de mademoiselle ; mais ce que je ne sais pas, c'est s'ils reste- 
ront une partie de la nuit ou s'ils ne feront qu'acte de présence... 

— 11 n'y a que ce jour-là où ils sont invités ?... 

— Oui. 

— Eh bien! à tout hasard choisissons-le — fit M. Leclaqué revenant encore 
sur ce point : si vous êtes bien certain que M. le comte de Sancy et sa nièce 
iront à cette fête. 

— Oui! oui! oh! ils ne manqueront pas; mademoiselle a trop le désir 
d'y aller, elle ne parle que de ça..., songez qu'il n'y a qu'à ces fêtes qu'ils 
risquent de rencontrer des amis... 

— Eh bien! c'est entendu, à jeudi... 

— Messieurs, vous m'excuserez, n'est-ce pas — je suis obligé de partir. Au 
revoir, à jeudi— et si vous avez des petites affaires litigieuses à me confier, 
préparez-les, je suis votre homme. 

— C'est cela, à jeudi. 

Baptiste le reconduisit jusqu'à la porte. 

— Êtes-vous content de moi? 

— Très bien, et c'est sérieux, je viens jeudi. Mais, cette fois, pour les pe- 



18? LE FILS D'ANTONY. 



tites aflaires dont nous avons parlé, et si vous m'en procurez, vous savez, vous 
en aurez votre part. 

M* Leclaqué se hâta de rentrer chez lui , rue Pagevin. Installé devant son 
bureau, il prit un petit papier sur lequel était imprimé : 

JVoins : 

Adresse : 

Age : 

Célibataire: 

Moralité : 

Solvabilité : 

Renseignements divers. 

L'agence ne donne ces renseignements que sous toutes réserves et en déclina 
la responsabilité. 

Il biffa les premières lignes et écrivit : 

— Complétant les renseignements donnés. Le comte de Sancy et sa nièce 
se rendront jeudi soir à la fête du ministère des affaires étrangères. 

Ayant glissé la fiche sous l'enveloppe, après avoir écrit l'adresse, il la 
porta à la poste. 



CHAPITRE II 



or NOUS RETROUVONS NOTRE HEROS 



Ce soir-là, il y avait une grande fête de nuit au rainislère de la place 
Beauveau. 

Les grilles dorées scintillaient sous là lumière des becs de gaz, la porte 
d'honneur, entourée d'une guirlande de feu, avait un aspect féerique. A l'in- 
térieur, dans la cour, dont le milieu était orné d'un parterre semé de fleurs , 
les couleurs multicolores des massifs resplendissaient sous la lumière des 
globes. 

Le perron, auquel on parvenait par deux allées carrossières, couvei'tes de 
sable fin, était abrité par une grande marquise, garnie de rideaux de velours 
à franges et à glands d'or. 

De chaque côté du perron, des lampadaires admirablement ciselés proje- 
taient leurs lumières sur les ors des tentures. 

A l'intérieur, tout était illuminé, et les curieux arrêtés sur la place Beau- 
veau regardaient curieusement les fenêtres d'où se projetait la lumière 



LE FILS D'ANTONY. im 



éblouissante dos salons. L"hôtel était comme entouré d'une auréole produite 
par les illuminations. 

La soirée s'annonçait brillante; le ministre n'avait reculé devant aucun 
sacrifice pour donner à ses salons un aspect féerique. Peu d'in«tants avant 
l'heure fixée pour l'ouverture de la soirée, les tapissiers donnaient encore 
leurs derniers coups de marteau, et les jardiniers arrangeaient leurs dernières 
fieurs. 

Les salons, par un raffinement de luxe , avaient été décorés de telle ma- 
nière que les styles des dernières époques, y étaient représentés par des spé- 
cimens authentiques, remarquables par leur beauté et leur haute valeur. 

Dans l'une des pièces, les regards étaient attirés par une pendule repré- 
sentant une nymphe gracieuse , dont les oreilles étaient ornées de deux 
pendeloques d'or. Il suffisait de les tirer à soi, pour voir l'heure se reproduire 
dans les yeux de la statue, en même temps qu'une sonnerie agréable charmait 
les oreilles 

Dans le grand salon, le meuble était en tapisseries des Gobelins. Les scènes 
pastorales de Boucher ornaient les sièges dont les bois, tout dorés, s'harmo- 
nisaient parfaitement avec les tapisseries. 

Plus loin, de vieilles encoignures en laque duGoromandel, style Louis XV, 
supportaient des bronzes artistement ciselés ; d'autre part, d'énormes cloison- 
nés chinois, véritables merveilles, laissaient échapper de leur col des fieurs 
choisies parmi les plus rares. 

Les lustres, en cristal de roche, ajoutaient, parles feux de leurs prismes, 
au chatoiement joyeux des couleurs et donnaient un ton admirable à l'ensemble 
du tableau. 

Plus loin, sur une cheminée en marbre bleu turquie , ornée de pampres , 
de vignes en festons et de têtes diverses , un groupe splendide , dû au ciseau 
d'un sculpteur célèbre du dix-huitième siècle, s'harmoniait parfaitement avec 
l'ameublement du salon. 

Vers onze heures, les équipages commencèrent à affluer sur la place. 
Chacun d'eux, pénétrant par la porte d'honneur et tournant autour d'un mas- 
sif, venait s'arrêter devant le perron, où deux rangées de valets de pied, en 
has de soie, assistaient gravement à l'entrée des invités. 

Chaque voiture, après avoir déposé un couple, retournait par l'autre allée, 
et venait prendre place à la file, déjà longue, installée au dehors de l'hôtel. 

Les salons se remplissaient rapidement. Ce fut bientôt une véritable cohue; 
sur les toilettes brillantes, sur les épaules nues des femmes, tout étincelantes 
de bijoux, tranchaient les habits noirs des hommes. Dans ces vastes pièces, 
tous se coudoyaient ; cependant, autour de certaines beautés, il s'était formé 
des groupe? <ie nombreux admirateurs. 

C'est dans le petit salon mauresque, ou du moins tapissé pour la circons- 
tance à la façon mauresque, — et qui précédait le salon où se tenaient les 



184 LE FILS D'ANTONY. 



hommes qui voulaient éviter la cohue, — que M. le ministre et sa femme re- 
cevaient les invités, que l'huissier annonçait. 
Lorsque la voix de l'huissier dit : 

— M. le comte de Sancy! 

Il y eut un mouvement dans le petit salon. Les amphitryons allaient avec 
empressement au devant du nouveau venu, le ministre lui serrait affectueuse- 
ment les mains, pendant que la femme du ministre allait au devant de îa char- 
mante jeune fille qui l'accompagnait, et la remerciait d'être venue, tout en lui 
reprochant doucement de ne pas répondre plus souvent aux invitations intimes 
qu'elle lui adressait. 

Quand le comte de Sancy dirigea sa nièce Rachel vers le grand salon, tout 
le monde s'écarta respectueusement devant eux, et ce fut un murmure d'admi- 
ration : de la part des hommes, pour l'étrange beauté de la jeune fille; des 
femmes, pour la noble et belle allure du comte. 

Le comte, quittant le bras de sa nièce qui restait à côté de dames de ses 
amies, revenait vers le petit salon, lorsque tout à coup il eut un tressaillement. 
Il s'arrêta, se plaça un peu sur le côté, semblant d'éviter d'être vu, mais regar- 
dant ceux qui allaient entrer. 

Le domestique venait d'annoncer : 

— Madame la baronne d'Hervey. Monsieur Philippe d'Hervey. 

La baronne, s'appuyant sur le bras de son fils, entrait dans le grand salon. 

Le comte, à demi caché derrière la tapisserie, les regardait , l'œil fixe, 
cherchant vainement à dominer le tremblement qui l'agitait. 

La baronne et son fils s'avançaient : ils allaient s'asseoir près de lui. Il se 
recula encore, se cachant tout à fait derrière la tapisserie, et là, plaçant la 
main sur son cœur, comme s'il craignait qu'il n'éclatât, il dit : 

— mon Dieu: quelle étrange sensation j'éprouve! Un jour ou l'autre, je 
devais m'y attendre, cependant. Allons! allons! il faut que je domine cette 
émotion. 

Et, se raidissant, se domptant, le comte rentra dans le salon. 

Après vingt-cinq années, il revoyait celle qu'il avait aimée, celle pour 
laquelle il avait failli perdre la vie; elle était fort bien encore, et un obser- 
vateur attentif n'aurait jamais pu lui donner son âge. Adèle d'Hervey avait 
presque quarante-cinq ans, elle en paraissait dix de moins, on se figurait 
difficilement que le grand et beau garçon qui lui donnait le bras était son fils. 

La baronne était fort jolie. C'était une adorable femme, de taille ordinaire, 
assez forte et cependant fine de ligne, souple et élégante d'attaches ; le cor- 
sage superbe s'attachait bien à ses épaules opulentes, lagorge forte seyait à sa 
taille un peu longue, le col gracieux avait la souplesse du cygne et portait 
bien la tête, il avait ce pli charmant qu'on nomme le collier de Vénus: sous la 
peau blanche et diaphane, fraîche et douce au toucher comme le velours, on 
devinait le sang sain à la clarté du teint. 

Le nez pur de profil, droit et fin, avait des narines roses qui se dilataient 



LE FILS D'ANTON Y. 



185 




— Allons, mon vieux Vernet, prends mon pardessus, vite. (Page 192.) 

aux impressions diverses que la charmante femme Ressentait. La bouche 
fraîche, appétissante, aux lè%'res un peu lourdes, laissait voir dans le sourire 
provoquant qui lui était habituel des gencives roses enchâssant deux rangées 
de dents petites comme des perles, d'un blanc nacré; les yeux étaient admi- 
rables, d'un bleu qui rendait le regard doux et bon. Les cils étaient bruns, les 
sourcils châtains, ce qui adoucissait le visage et donnait un air riant au front ; 
les oreilles étaient toutes petites et d'un rose transparent; l'ovale du visage 
24 



186 LE FILS D'ANTONY. 



était admirable, encadré par une chevelure blonde et soyeuse, qui seyait ù la 
clarté du teint. L'ensemble du visage était fort beau, et comme la baronne 
était admirablement bien faite, c'était bien la plus charmante femme que l'on 
pût voir. / 

Le comte était étonné et ravi ; c'était cette femme qu'il avait aimée jeune 
fille, élégante et svelte î La fleur s'était épanouie, elle était encore une ado- 
rable femme. Quelle émotion singulière il ressentait : est-ce que l'amour 
ancien se rallumait? Non, cela eût été fou. Ce qui l'agitait ainsi, c'était de 
penser que cette femme était la mère de son enfant... que cet enfant c'était 
un grand beau garçon qu'il voyait à son bras, et Philippe d'Hervey ayant 
conduit sa mère vers un groupe de dames de ses amies, en se retirant se tour- 
nant vers lui, il sembla à Antony qu'il se revoyait à l'époque où il avait quitté 
Paris. Cet homme était son portrait vivant. 

Le jeune homme traversa le salon ; en passant près de lui et à son approche^ 
il fut pris d'un tremblement. Il crut un instant que le jeune homme se diri- 
geait vers lui ; il avait l'air embarrassé, il baissait les yeux. Au contraire,, le 
jeune homme, comme s'il avait été froissé de l'attention qu'il lui avait porté 
d'abord, le regardait fixement, et, d'un air provoquant... il passa. 

Et le comte ie Sancy, qui avait senti le rouge lui monter an visage, se 
disait : 

Mon Dieu ! quelle impression ^nguliere lui ai-je faite, qu'il me fixait de ce 
regard méchant.. Quelle étrange sensation j'ai éprouvée. Mon fils! mon filsE 
oh ! que cela est singulier ! 

Et il allait vers les angles du salon, essuyant son front, que la sueur 
mouillait. 

— Je devais m' attendre un jour ou l'autre à les voir tous deux^ pensait-il,, 
en se laissant tomber sur un divan, Étrange destinée! Elle est libre, et je n'ai 
pu l'avoir. Nous aurions vécu heureux — ce fils serait le mien. — Pourquoi 
s'est-elle cachée après ia mort du baron ? pourquoi m'a-t-elle fui lorsqu'elle 
était libre, car c'était moi qu'elle fuyaiL Olivier me Fa dit. Elle ne voulait plus 
me revoir ; elle n'avait plus pour moi qui^'usme haine égale à l'amour qu'elle 
avait eu. Quel est ce mystère ? Je sais qu'elle a soufî'ert — elle a perdu sa fille 
Camille, l'enfant qu'elle avait de lui ; il ne lui reste que ce beau garçon., mon 
fils... 

Il resta un instant rêveur, puis il dit, après quelques minutes : 

— Elle est libre=.. Je suis libre. .. et cet enfant est le nôtre... 

Puis, comme si ce mot était doux à prononcer, comme s'il répondait à un 
de ses rêves, il répéta encore : 

— Mon Qls ! mon fils ! 

Il se levci et se dirigea vers le salon Louis XV, où avaient été dressées des 
tables de jeu. C'est de ce côté qu'il avait vu le baron d'Hervey se rendre. Des 
groupes de joueurs étaient autour des tables. Il se plaça devant c<-îlie où se 
trouvait Philippe d'Hervey. S'il avait osé, il aurait parié pour lui. Le jeune 



LE FILS D'ANTONY. 187 



homme semblait fiévreusement agité, il perdait sans cesse et, mauvais joueur, 
il le laissait voir. A chaque coup de déveine, il cherchait à sourire, en rele- 
vant la tête, pour consoler ceux qui pariaient pour lui. Tout à coup, il ren- 
contra le visage du comte de Sancy; celui-ci lui souriait. Il en fut agacé ; 
c'était ce même homme dont le regard l'avait blessé lorsqu'il avait quitté sa 
mère. Qu'était-ce que cet individu? Est-ce qu'il allait le poursuivre ainsi? 
C'était cet homme au regard singulier qui lui portait la guigne. Il acheva le 
coup, et, ne cherchant pas à dissimuler sa mauvaise humeur, il passa la main 
et se leva en grognant : 

— Qu'est-ce que cet individu-là? — C'est un jettatore... si nous n'étions en 
ce lieu, j'irais lui demander la raison de cette poursuite. Au fait, voyons donc. 

Et il se dirigea vers le groupe avec l'idée bien arrêtée de demander 
absurdement au comte pourquoi il l'avait regardé, et ce qu'il lui voulait. Le 
comte n'était plus là ; il regarda les joueurs, et constata avec rage que depuis 
qu'il avait passé la main cette main gagnait; et comme les joueurs, il conclut ; 

— Ce n'est pas étonnant, il n'est plus là. 

Il retourna près de sa mère et lui offrit son bras pour faire le tour des 
salons; celle-ci accepta souriante. Ils se promenèrent quelques minutes, ils 
revenaient du buffet, causant sur la splendeur de la fête. La baronne lui 
demanda : 

— El: cette charmante personne que tu espérais revoir ici? 

— Chère mère, je ne l'ai pas encore aperçue... Mais je suis assuré qu'elle 
viendra. 

— Sais-tu qui elle est ? 

— Non., je sais qu'elle est étrangère, d'une famille fort honorable; on doit 
me dire tout cela... 

— Tu ne la connais pas... tu las vue seulement, et déjà te voilà préparant 
ton avenir. Mon pauvre Philippe, comme tu es léger. 

Mais point du tout, dis-moi : As-tu besoin de connaître, pour aimer ? II 
suffit pour cela de voir. Je l'ai vue, elle est admirablement belle, le monde au 
milieu duquel je l'ai vue m'assure de ce qu'elle peut être... Je l'ai vue avec 
des amies à toi, chère mère. 

— Eh bien ! tu ne sais pas son nom ? 

— Point encore.. . Je sais son petit nom : Rachcl. 

— Une juive? 

— Je l'ignore... Mais tu ne vas pas voir un obstacle en cela... 

La baronne d'Hervey se tut, et le jeune homme, qui s'aperçut de la 
fâcheuse impression, reprit vite : 

— Je ne crois pas cependant qu'elle soit juive; je sais qu'elle est de famille 
chrétienne. Mais, chère maman, tu dois m'assurer que sa religion ne serait 
pas un obstacle. Au fond, est-ce que nous avons une religion, nous? 

— Veux-tu te taire. 

— Nous faisons le bien quand nous pouvons... Qu'est-ce que tu as donc? 



188 LE FILS D'ANTONY. 



Le jeune homme venait de sentir sa mère lui pincer fortement le bras; il 
la regarda : elle était toute pâle... 

— Mais qu'as-tu donc? 

— Rien, rien... Viens, Philippe; viens, mon enfant; viens vite. 

Elle cherchait à l'entraîner, pendant que le jeune homme cherchait autour 
de lui le motif de l'émotion de sa mère. Apercevant le comte de Sancy, qui 
dardait sur eux un regard de flamme, il s'exclama : 

— Encore cet homme... Oh! je veux en finir avec lui. 

— Ohl malheureux, fit la baronne, viens, viens, ne parle pas à cet 
homme. 

M™^ d'Hervey voulut marcher, mais elle vacilla et tomba dans les bras de 
son fils; elle était évanouie. 

Si la situation de sa mère ne l'avait inquiété et obligé de rester près d'elle, 
Philippe se serait élancé sur cet homme qui, depuis qu'il l'avait aperçu, sem- 
blait apporter le malheur dans ses pas; mais le pauvre garçon, bouleversé 
par l'indisposition subite de la baronne, ne s'occupait que d'elle, ne s'expli- 
quait rien; par cela même, redoutant tout, il eut peur un instant d'une catas- 
trophe. Tout le monde s'était vivement approché d'elle, chacun voulait porter 
secours à la baronne d'Hervey. Philippe avait eu une minute d'épouvante, mais 
il s'était remis aussitôt, et écartant ceux qui l'entouraient, prenant sa mère 
dans ses bras, il la porta dans un petit salon duquel les huissiers éloignaient 
le monde. Plusieurs docteurs présents à la fête avaient suivi le groupe. 

La baronne était assise sur un large fauteuil, près d'une fenêtre ouverte ; 
son fils troublé, inquiet, était à ses genoux, les regards fixés sur son visage, 
tenant les mains de sa mère, attentif à la voir reprendre connaissance. Deux 
médecins s'empressaient autour d'elle. 

Gela avait produit dans les salons un brouhaha général ; tout le monde se 
pressait sur la porte du petit salon, on s'exagérait la situation de la malade, 
on voulait la voir, et, obligé de dégrafer le corsage de dessous la robe de sa 
mère, Philippe souffrait de cette indécente curiosité; il supplia qu'on fermât 
la porte. Gela était impossible. Les portes, pour aider à la circulation dans 
les salons, avaient été retirées, mais de lourdes tapisseries les remplaçaient, on 
les laissa retomber. On put alors soigner plus librement M'""' d'Hervey. Quel- 
ques-uns de ses intimes amis seulement étaient en train de demander au fils 
l'explication de ce malaise subit. 

Philippe répondait qu'il ne pouvait se l'expliquer, et, en lui, il cherchait à 
comprendre ce qu'il avait vu. Le doute n'était pas possible. En voyant cet 
homme étrange, sa mère avait tremblé; elle s'était cramponnée à lui comme 
si un danger la menaçait ; elle avait voulu réagir, et la vue de cet homme 
l'avait terrifiée. Lorsque son fils s'en était aperçu, sa question l'avait troublée, 
la peur l'avait reprise, et c'est d'une voix dont l'intonation le secouait encore 
qu'elle l'avait supplié de « ne pas parler à cet homme. » 

Quel homme était-ce donc? 



LE FILS D'ANTONY. 189 



La belle robe de la baronne d'Iïervey avait été massacrée par les ciseaux ; 
mais les seins libres se soulevaient, la respiration revenait ; à la pâleur qui 
avait couvert le visage succédait un teint plus rosé, la bouche souriante 
s'entr'ouvrait, les yeux restaient clos, pendant que sa main répondait à la pres- 
sion de celle de Philippe, et que ses lèvres prononçaient: 

— Mon fils... mon Philippe! 

Lorsque ses yeux s'ouvrirent, son regard fouilla tout le petit salon, se 
fixant obstinément sur chacun de ceux qui étaient là. Quand elle eut ainsi bien 
envisagé tout le monde, elle fit un effort, leva ses deux bras, qu'elle laissa 
retomber sur l'épaule et sur la tête de son enfant, et lui souriant, caressant 
ses cheveux de ses doigts, elle dit d'une voix indéfinissable : 

— Oh! mon enfant... 

— Mère, mère, qu'as-tu donc?... Tu souffres? 

— Non, je n'ai plus rien, je te revois, je suis heureuse. 

Et se tournant vers ses amis qui la regardaient avec intérêt : 

— Ce n'est rien, un malaise, que je ne m'explique pas... mais, dans ces 
quelques moments, pendant lesquels j'ai perdu connaissance, d'affreuses idées 
ont traversé, mon cerveau, et c'est pour cela que Je suis heureuse de voir mon 
fils. 

— ma chère mère, fit le jeune homme, ému jusqu'aux larmes en se sou- 
levant pour embrasser la baronne. Lorsqu'elle le tint dans ses bras, lorsque 
leurs lèvres se touchèrent, Philippe sentit qu'un frisson secouait le corps de 
sa mère, et il l'entendit répéter encore : 

— mon fils, mon fils, ne me quitte pas. 

• — Mais y penses-tu, maman? Quel idée as-tu donc, ma chère mère? Mais 
je parle de mariage en fou, rien n'est encore arrêté dans ma pensée... Et la 
preuve, c'est que j'y renonce; nous n'en parlerons plus. 

Adèle d'Hervey eut un sourire triste, elle mit ses doigts sur les lèvres de 
son fils et lui dit bas : 

— Tais-toi... il n'est pas question de ton mariage! 

— Gela va mieux, mère... tune souffres plus?... 

— Non, mon enfant. 

Et s'adressant au médecin : 

— Monsieur, que je vous remercie de vos soins; je suis toute honteuse de 
cette faiblesse. 

— Et pourquoi, chère amie? fit une des dames. On étouffait dans les salons. 
C'est véritablement ridicule de prodiguer ainsi les invitations; ce n'est plus 
une fête, c'est une cohue. 

— Et puis, je vais si peu dans le monde maintenant, je suis si peu habituée 
à ce bruit, à cette chaleur... 

— Ma pauvre bonne chère maman, c'est moi qui suis cause de cela, c'est 
moi qui ai exigé que tu vinsses, et pour une folie... je m'en veux. 

— Ne parle plus de ça, mon Philippe... nous la reverrons... 



190 LE FILS D'ANTONY. 



On se bousculait à la porte, on soulevait la tapisserie, on voulait avoir des 
nouvelles, car l'incident allait grossissant; d'abord on avait parlé d'un éva- 
nouissement, puis d'une femme étouffée, écrasée, enfin d'une attaque d'apo- 
plexie, à la suite de laquelle la baronne avait succombé. 

G'es^. un des docteurs qui dut dire : - 

— Messieurs , c'était un évanouissement, IVpe d'Hervey est maintenant 
revenue à elle, mais elle a besoin de repos... et je vous prie en grâce de vous 
éloigner. 

Gela fut long à obtenir, mais enfin, les huissiers aidant, le monde retourna 
vers le grand salon, surtout lorsque les amis de M™^ d'Hervey sortirent. 

Plus tranquille, Adèle envoya chercher son manteau et pria son fils de la 
ramener chez elle. Philippe s'empressa ; il avait eu bien peur et il se trouvait 
bien heureux de revoir sa mère ainsi. Lorsqu'il lui demanda, se disposant à 
partir : 

— Mais qui t'a fait cette impression à la suite de laquelle tu t'es évanouie? 
Sa mère ne répondit pas et demanda : 

— Que t'ai-je dit en sentant que j'allais perdre connaissance? 

— Tu m'as dit : ne parle jamais à cet homme... Que voulais-tu dire ? 
Philippe vit le rouge couvrir le front de sa mère, il vit son embarras, il 

regrettait sa question, lorsqu'elle lui dit : 

— Je ne me souviens pas, j'avais la tête un peu perdue, car je suis si peu 
habituée au monde maintenant, que je me suis sentie mal à l'aise, je ne me 
souviens pas.,, peut-être ai-jecru que tu allais chercher querelle à quelqu'un... 

Philippe lui mettait son manteau sur les épaules. Sans savoir pourquoi, il 
était ennuyé de ce qu'elle lui disait; pour la première il devina que sa mère 
mentait : il y avait dans tout cela un secret qu'elle lui cachait. 

Il lui offrit son bras, après avoir demandé à un valet de pied de les diriger 
afin qu'ils sortissent sans passer par les salons, lorsque sa mère lui demanda 
d'un ton abandonné : 

— Est-ce que tu ne me parlais pas de quelque chose ou de quelqu'un, lors- 
que je me suis évanouie?... 

— Mais non, mère... 

— Je n'ai pu dire cette phrase sans motif. 

Depuis le commencement de la soirée, j'avais remarqué un homme qui 
ne cessait de me dévisager... 

— Ah! 

Et Philippe sentit sur son bras le tressaillement de sa mère. 

— Cet homme, sans cesse devant moi, m'agaçait; le revoyant encore, je 
crus que son regard te gênait, et je dis : Encore cet homme, il faut en finir... 
c'est alors que tu t'es évanouie en disant : 

— Oui, oui, je me souviens... c'est bien cela... Je ne connais pas l'homme 
dont tu parles... J'ai craint une querelle et c'est pour cela que je voulais t'en- 
traîner... en te disant : Ne parle pas à cet homme. 



LE FILS D'ANTONY. 191 



— Ah! fit Philippe, qui ne crut pas un mot de ce que venait de raconter sa 
mère 

Ils étaient sous le péristyle ; le valet de pied, les voyant, courut dans le 
jardin de l'hôtel d'Orsay criant : 

— Baron d'Hervey!... Baron d'Hervey \ 

L'équipage vint promptement se placer devant le péristyle. Philippe aidant 
sa mère à monter en voiture, lui demandait : 

— Tu vas bien, maintenant... tout à fait bien? 

— Pourquoi 1 tu veux me quitter... rentrer à ce bal... Et la baronne était 
toute bouleversée à cette idée... Non! non: je ne sais comment je vais me 
trouver en arrivant. Philippe, je t'en supplie, mon enfant, rentre avec moi... 
je t'en prie. Le jeune homme fronça les sourcils, très étonné de ce qu'il cons- 
tatait ; il se contint et souriant il dit : 

— Tu n'as pas besoin de me prier, mère, tu es indisposée, je rentre avec 
toi... 

Il monta près d'elle... elle lui prit la main et dit : 

-- Merci ! et elle couvrit son visage de son mouchoir... 

— Mais tu pleures... 

— Mais non... je suis exigeante avec toi et tu es si bon... Ce n'est rien... 
<;'est de joie... et c'est nerveux. 

C'est très inquiet que Philippe rentra avec sa mère à l'hôtel d'Hervey. 



CHAPITRE ni 

DES TOURMENTS ET DES INQUIETUDES DE VERNET 



La baronne était fort embarrassée avec son fils, elle voulait éviter de par- 
ler de l'accident à la suite duquel elle s'était évanouie, et cependant elle sen- 
tait que son fils n'était pas sa dupe et ne croyait pas ce qu'elle avait dit. Elle 
voulut parler à Philippe de la jeune fille qu'il devait lui montrer, de ses pro- 
jets de mariage, mais elle avait des phrases maladroites — et le jeune homme 
•tarit ce sujet d'un coup, en disant : 

— Ma chère mère, je suis aujourd'hui fort embarrassé, je vois que tu as 
attaché une grande importance à un projet en l'air. J'avais vu trois fois une 
fille adorable, M'"« de Sirvan m'avait, en plaisantant, dit que cette jeune fille 
était à marier, qu'elle était orpheline, la fille d'un savant massacré lors des 
derniers troubles en Syrie —je m'étais intéressé à elle, sa beauté m'avait 
frappé et ravi... C'est en riant que j'avais dit que }e serais heureux d'être le 
mari d'une si jolie et si intéressante personne. — Vous avez pris ça ru se- 



192 LE FILS D'ANTONY. 



rieux — et je voulais te la montrer... Mais cela n'est pas arrêté comme tu 
parais le croire. J'ignore son nom, j'ignore sa situation... enfin, je vais plus 
loin, momentanément je n'y veux plus penser. 

La baronne n'.osa pas demander à son fils la cause de ce changement ; elle 
redoutait qu'il ne lui répondît : 

— Parce qu'il s'est passé ce soir quelque chose qui me préoccupe au plus 
haut point. Un homme que je ne connais pas, en te regardant, t'a fait pâlir — en 
se dirigeantvers toi, cet homme t'a fait une peur telle que tu t'es évanouie dans 
mes bras. ■ 

Elle se borna à répondre : 

— C'est ma faute, c'est parce que tu m'as vue souffrante que tu ne penses 
plus à cette jeune fille... 

— Non, mère... je ne dis pas que je n'y penserai plus... je dis que je ne 
veux pas que vous croyiez la chose aussi avancée... 

— Mais c'est le contraire de ce que tu me disais en arrivant à ce bal... 
Philippe se mordit les lèvres. 

— C'est vrai!... mère, excuse-moi... je ne sais ce que je dis, j'ai souffert 
de te voir en cet état... j'ai eu peur et j'en suis resté nerveux, agacé. 

Adèle d'Hervey souffrait, elle sentait bien ce qu'il y avait dans tout cela; 
son fils pensait toujours à Antony... Après vingt-cinq ans, la faute reparais- 
sait. Est-ce que la mère allait avoir à rougir devant son enfant? Pour parler 
elle dit : • 

— Tu vas bien dormir, Philippe, bien te reposer pour oublier tout cela, et 
démain nous causerons... 

— Nous causerons de quoi? demanda tendrement le jeune homme. 
Cette question bouleversa Adèle, qui balbutia : 

— Nous causerons de M""* Rachel... de ton mariage... 

— Encore !... fit Philippe... 

— Méchant, fit sa mère en l'embrassant. La femme de chambre entrait 
pour aider la baronne à se dévêtir. Philippe embrassa sa mère et se retira. 

Nos lecteurs connaissent l'hôtel d'Hervey. Les communications entre l'ap- 
partement de la baronne et celui du général avaient été fermées, l'apparte- 
ment de la baronne grandi, et ceux du général étaient devenus un logis fort 
coquet et bien indépendant, qu'habitait Philippe. Sortant de chez sa mère, 
il devait descendre le grand escalier et traverser la cour. C'est ce qu'il fit. 

En entrant chez lui, il trouva, devant la porte de l'antichambre, son valet 
de chambre étendu sur une banquette et ronflant comme un sourd. En enten- 
dant la porte s'ouvrir et se fermer, le valet se leva rapidement et vint se placer 
devant son maître, droit comme un I, et, saluant militairement, il avait l'air 
tout piteux d'être surpris, et il s'attendait aune semonce; son visage s'éclaira 
d'un sourire lorsqu'il entendit : 

— Allons, mon vieux Vernet, prends mon pardessus, vite, les clefs du 



LE FILS D'ANTONY. 



103 




— Bon! pigé, faut-il que je sois maladroit? (Page 193,) 



jardin pour sortir par les Champs-Elysées. Ne fais pas de bruit, afin que ma 
mère n'entende pas. Tu vas m'accompagner. 

—- Je suis prêt, monsieur Philippe... 

Dix minutes après, Vernet, enveloppé dans un grand manteau, traversait 

le jardin, précédant Philippe d'Hervey ; ils sortaient tous les deux parla porte 

des Champs-Elysées. Le jeune homme, suivi de son valet de chambre, traversa 

les Champs-Elysées, la place de la Concorde, longea le Palais-Bourbon et 
25 



194 LE FILS »NY. 

entra de nouveau au ministère des iw. • ^ères ; la nuit s'avançait et 

c'était l'heure où nombre d'invités s<- m h il. 

Philippe dit quelques mots à Veti < lia l'attendre avec les autres do- 

mestiques. Le jeune baron d'Herv^'V t- i l.^s salons; mais, ne se préoc- 

cupant pas de ce qui s'y passait, ne s< m ni au jeu ni à la danse, cher- 

chant partout, Philippe voulait retrouver i i xame devant lequel sa mère avait 
pâli et baissé les yeux. 

; Il chercha dans tous les salons, ci^ fut "U vain; il allait quitter le petit 
salon, où étaient dressées les tables df^ j mi, lorsqu'un de ses amis l'arrêta, 
celui qui avait repris la main lorsqu'il av lil ces^é déjouer. Le jeune homme 
lui dit gaiement : 

— Ahl Philippe, que je te remercia»., tu m'as cédé une jolie main..., j'ai 
gagné six cents louis. C'est bien le moins que je t'en montre ma ^reconnais— 
sance ; nous allons avec Yerset et de Laubat souper, tu en es, c'est moi gui- 
Toffre... 

— Merci I je suis fatigué... agacé... furieux. 
. — Après moi..., à cause de ça... 

— A cause de ça, peut-être, mais, pas après toi!... après celui qui me por^- 
tait la guigne ! 

— Ah bah ! qui est-ce donc... je le connais ? 

— Je ne sais... il était en face de moi lorsque je jouais... un grand, assez 
bien... bien même... un homme de trente-cinq ans environ... l'air distingué, 
hautain, un brun, les cheveux un peu bouclés. 

— Qui était juste en face de toi ?.,. 

— Oui, tu le connais? 

— Je sais son nom, je l'ai va deux ou trois fois au cercle et aux courses, 
c'est le comte de Sancy. On le dit trè^ rich»^: au reste, il est beau joueur, et il 
a nue gaillarde qui lui mange pas mal d'arj«nL 

— Ah! qui donc? 

— Martingale. . . 

— Alice, de la rue Byron... 

— Oui, justement... il l'entretient superbement, ou du moins il est un de 
eeux-là... 

— Ah ! très bien, tu dis qu'il se nomm^ le comte de Sancy.. . 

— Oui, et autant que j'ai pu en juger [undant le peu de temps que je l'ai 
vu, c'est un charmant homme... 

— Connais-tu un de ses amis? 

— Pourquoi me d^mandes-tu cela... rfue veux-tu faire?... 

— Rassure-toi, mon cher, je voulais < oir si c est un Parisien. 

— Mais non, il n'y a que quelques aiu • - ([u'il est fixé à Paris, il y a résidé 
une vingtaine d'années auparavant... il y • .ir étant enfanf... 

— Oui! — Et le jeune homme pen-i ; > iranquille : Il ne peut connaître 
ma mère. Je suis des vôtres, allons soujxjr. 



LK FIL^ D'ANTONY. 1U5 



Les deux jeunes gens se prirent le bras pour se rendre au vestiaire, pre- 
nant, en traversant le grand salon, les deux amis qui devaient les accom- 
pagner. 

Philippe appela Vernet; il fut étonné de voir son serviteur le visage boule- 
versé, la face pâle, les membres agités par un tremblement. 

— Eh bien! qu'est-ce que tu as, toi? 

— Moi, monsieur Philippe, rien, rien. Je vous assure que je n'ai rien... 
j'ai eu froid !... 

— Je ne rentre pas, retourne à l'hôtel et couche-toi... Prends un verre de 
vin chaud... tu entends^ Vernet... tu auras attrapé froid... tu as la figure tout 
à l'envers. 

— Oui, monsieur Philippe, ohl vous êtes trop bon... 

Les jeunes gens montèrent en voiture et Vernet, courant du côté de l'hôtel, 
disait : 

— C'est lui ! ce gredin-là... Je l'ai reconnu... Qu'est-ce que je dois faire?... 
C'est cet Antony, j'en suis certain... En voilà un coup... 

Comme si ce seul nom l'eût bouleversé, le domestique courait, courait à 
travers les Champs-Elysées. Ce grand gaillard, d'allure militaire, dans le 
court trajet qu'il fit, cracha bien tous les jurons et tous les sacrements du 
monde, mais pour répéter sans cesse : 

— Antony, Antony... Voilà vingt-cinq ans que le général est mort, il a Tair 
aussi jeune qu'autrefois. — Que faire? — Dois-je obéir au général? Il n'y a 
pas, son commandement était formel. Bien sûr que je ne puis pas en parler à 
madame... Je le croyais mort. Après la mort du général, on s'attendait à le 
revoir, et rien, — et tout d'un coup le voir là... Le mieux est d'aller voir le 
notaire qui a les papiers. 

Il était arrivé à l'hôtel d'Hervey, il y entra, par la petite porte, sans bruit, 
traversa le jardin —il faisait bien tout ce qu'il pouvait pour n'être pas entendu. 
Il ouvrait la porte des appartements de son maître, lorsqu'il entendit une 
fenêtre s'ouvrir, il se blottit dans l'embrasure de la porte; mais il était trop 
t ird. Le vieux serviteur exclama : 

— Bon! pigé, faut-il que Je sois maladroit? 

La baronne venait d'ouvrir sa fenêtre et disait : 

— C'est vous, Vernet... vous rentrez ? Montez un peu, j'ai à vous parler. 

— Bon! qu'est-ce qu'il y a? grogna le vieux soldat... Et haut : présent, 
madame, je vais à l'ordre. 

Il traversa le jardin et monta chez M"^** d'Hervey. La baronne avait l'air 
bien sévère et Vernet en fut un peu effrayé... Elle demanda aussitôt : 

Vernet, d'où venez-vous? 

Avec un accent de franchise superbe, Vernet, qui était transi, répondit : 

Madame la baronne, je ne pouvais pas fermer l'œil, un mauvais sommeil: 
alors, je me suis dit : Vernet, tu devrais te promener, et je me suis proii^ àe. 
Je jure à madame la baronne que ce n'était pas autre chose. 



i05 LE FILS D'ANTONY. 



— Vous n'êtes pas sorti seul. 

— Moi, madame, seul comme un planton. 

— Allons! ne mentez pas, Vernet; je suis rentrée avec Philippe et aussitôt 
il a été vous prendre; vous êtes partis ensemble. '^ 

— Madame la baronne, c'est monsieur qui ne pouvait dormir... 

— Ne mentez pas, où avez-vous été? 

Le malheureux Vernet ne voulait pas désobéir à sa maîtresse, mais en 
même temps il ne voulait pas trahir son jeune maître et comme en sortant 
celui-ci lui avait dit : 

— Faisons attention pour ne pas réveiller ma mère... 

C'est qu'il désirait que sa promenade du soir ne fût pas connue. Il répon- 
dit donc de ce même ton plein de franchise : 

— Madame la baronne, vous savez, je sors peu, et je ne connais guère 
Paris... dans ces quartiers là-bas... avec ça la nuit, je ne m'y reconnais plus 
du tout... Je ne sais pas... 

— Vernet, ce n'est pas bien de mentir... Vous avez été au ministère des 
affaires étrangères. 

— Ah! madame, ça c'est possible, je n'ai jamais dit le contraire; je vous ai 
dit que je ne connaissais pas du tout la ville de ces côtés, ça peut bien 
être le ministère que vous dites, je ne dis pas non. 

— Vous avez été au ministère, il y avait fête, mon fils est rentré I 

— S'il est rentré.., Oh! à peine, madame... . " - 

— Il ne s'est rien passé... 

A son tour ce fut Vernet qui s'arrêta... Que voulait donc demander sa maî- 
tresse? Savait-elle donc que celui qui avait tenté de l'assassiner et bien autre 
chose était à Paris et à ce bal? Qu'est-ce que ça voulait dire? En tout cas, cela 
changeait la face des choses, la baronne savait qu'il venait du ministère, qu'il 
y accompagnait son fils, il n'avait donc rien à cacher. Il répondit : 

— Non, madame, non; M. le baron a trouvé là des camarades, et il m'a 
dit qu'il partait souper avec eux. 

■ La figure d'Adèle se rasséréna, et elle demanda : 

— Vous ne me mentez pas, Vernet? 

— Oh , madame ! 

— C'est bien vrai, Philippe est retourné là-bas pour y retrouver des amis 
avec lesquels vous l'avez vu partir pour souper. 

— Mfidame, je vous en donne ma parole d'honneur. Ils étaient quatre lors- 
qu'ils sont sortis, et ils avaient l'air très gai. Monsieur m'a dit de rentrer, 
parce qu'il allait souper. 

— Et rien d'extraordinaire ne s'était passé dans les salons. Ne me mentez 

pas, Vernet. 

— Je vous jure que non, madame; monsieur n'est pas resté dix minutes, 
j'en suis certain; car si je ne craignais d'effrayer madame, je lui dirais ; 

— Quoi encore?... Parlez, fit Adèle poliment. 



LE FILS D'ANTONY. 197 



— J'attendais monsieur, lorsque tout à coup un monsieur qui aidait des 
dames à monter en voiture est revenu et a envoyé un des domestiques du 
ministère chercher une voiture. Madame, je viens pour vous dire qui était cet 
homme qui, lui aussi, sortait de ce bal... 

Adèle fît un effort pour dire : 

— Qui était-ce, Vernet, un de nos amis? 

— De vos amis, madame! Ah ! le misérable !... On reçoit du bien drôle de 
monde, dans ce ministère-là... C'était ce coquin qui, une fois, ici, dans cette 
chambre... 

— Ah! oui, oui... je sais... 

— Que madame m'excuse de lui rappeler ce souvenir, mais ça m'a donné 
un tel coup, j'avais envie de l'étrangler. 

— Êtes-vous fou, Vernet?... Mais revenons à mon fils. Quand vous avez vu 
cet homme, Philippe était parti? 

— Non, madame. M. Philippe est entré dans les salons quand ce coquin-là 
était dehors, il s'occupait de ses dames — ça a des dames. —Moi! j'étais si 
surpris que j'ai pu ne pas trouver le temps long, et je ne sais pas absolument 
combien de minutes il est resté. 

Adèle ne cherchait qu'une chose, elle voulait savoir si Philippe s'était 
retrouvé en présence d'Antony, s'ils s'étaient parlé... elle demanda : 

— Philippe est sorti du bal lorsque vous regardiez cet homme, vous lui 
avez dit que c'était lui qui avait tenté de m'assassiner. 

— Oh! non, non, madame. Oh! je n'ai pas parlé de ça à M. Philippe, 
Du reste, quand mon maître est descendu, j'étais tout seul; cet Antony... 

A ce nom, Adèle ne put réprimer un tressaillem^ent. 

— Cet Antony était parti, et c'est alors que monsieur m'a dit de rentrer. 
Madame la baronne, il ne faut pas lui en vouloir. Vous savez, c'est de son 
âge, ça, à M. Philippe, de s'amuser un peu. 

— Vous avez raison, Vernet... A l'avenir, mon ami, ne me mentez pas, vous 
savez bien que je ne tourmente jamais Philippe, je lui laisse faire tout ce qui 
lui plaît et, si je vous interroge, c'est moins par curiosité que par intérêt. 
Si Philippe se trouvait ennuyé, s'il perdait au jeu, je veux le savoir; je lui 
ferais avoir ce dont il aurait besoin. Je l'ai vu jouer ce soir, je sais qu'il a 
perdu , et je craignais que ce ne fût pour cela qu'il retournait au bal du 
ministère. 

— Oh! je ne crois pas, madame. Mais, si ça était, je le saurais et, s'il était 
embarrassé, je le dirais à madame. 

* — C'est cela, Vernet, allez vous coucher, mon ami et, surtout, ne dites pas 
un mot à mon fils de ce que je vous ai demandé ce soir. 

— Ohl pas de danger, madame ; si monsieur savait que j'ai été assez bête 
pour me faire pincer par madame la baronne, j'en recevrais une... 

— Bonsoir, Vernet. 

— Bonsoir, madame la baronne. 



108 LE FILS D'ANTONY. 



Vernet sortit très préoccupé, et, se grattant l'oreille , il grommelait tout 
seul : 

— Il y a quelque chose là-dessous. Ça m'ennuie, d'avoir retrouvé cet 
homme-là et demain j'irai voir le notaire du général : c'est l'ordre. 

Vernet se tournait et se retournait sans cesse dans sa couche, sans pou- 
voir trouver le sommeil. Qu'allait-il faire ? 

L'ordre du général, au fond, il savait bien ce que cela signifiait, il savait 
bien que les papiers qu'il avait laissés étaient menaçants. Jusqu'à ce jour, il 
avait vécu tranquille, et l'orage qu'il voyait poindre l'épouvantait. Et puis, il 
faut tout dire. Lorsque le général d'Hervey avait été tué glorieusement à la 
prise de Blidah, son fidèle soldat avait ramené pieusement en France sa dé- 
pouille mortelle. 

Gomme c'était lui qui avait, au milieu de la mêlée, enlevé le corps de son 
général, qui, sur la brèche, l'avait tenu debout, Vernet, cité à l'ordre du jour, 
avait été décoré. 

C'est la consolation qu'il retrouva en mettant le pied sur la terre de France, 
mais il n'avait pas été peu étonné de trouver, à sa descente du bateau, la 
baronne d'Hervey et sa sœur. 

Il avait raconté les derniers moments du général et , sans s'en apercevoir, 
il avait rassuré la baronne d'Hervey qui avait été épouvantée depuis le jour 
où elle avait reçu la lettre étrange où on lui apprenait que le colonel d'Hervey 
reconnaissait pour son fils celui qu'il savait être né des œuvres d'Antony. 

C'est que Vernet ne savait pas que le colonel avait écrit directement à son 
notaire; il ne pouvait donc pas éclairer la baronne à ce sujet, et celle-ci, 
après les renseignements que Vernet lui avait donnés, était assurée que les 
agissements du général s'étaient bornés à la lettre qu'elle avait reçue. 

Vernet, seul, pleura véritablement le chef de la maison d'Hervey. Nous 
devons reconnaître que ses regrets furent de courte durée. 

Obéissant aux dernières volontés de son chef, il se consacra tout entier 
au jeune Philippe d'Hervey. Ce fut véritablement lui qui l'éleva, car dès qu'il 
put se tenir sur ses petites jambes, le soldat ne cessa de le prendre avec lui. 

Vernet aimait Philippe comme son enfant. Lorsque le jeune homme fut en 
âge de faire ses études, la mère ne voulant pas se séparer de son fils, car elle 
venait de perdre sa fille Camille, on prit des professeurs, ce qui ravit Vernet. 
Ainsi, il ne quittait plus son jeune maître. 

A dix ans, il en avait fait un écuyer, à seize ans, un tireur d'escrime de 
premier ordre. Vernet était en même temps comme les valets des vieilles 
comédies, un domestique et un confident. Vernet était fier de son élève; il n'y 
avait pas un homme au monde qui fût son égaL C'était l'unique affection du 
vieux soldat. 

Le général lui avait bien dit que si jamais il retrouvait, à Paris, l'homme 
qui avait outragé la baronne d'Hervey, il devait aller immédiatement chez le 



LE FILS D'ANTONY. lOi) 



notaire prévenir celui-ci qu'il eût à remettre aussitôt les papiers destines à 
son fils. • 

Vernet, depuis longtemps, croyait avoir deviné tout ce qui s'était passé, 
n était convaincu que, par ordre supérieur, on avait contraint son général à 
ne pas se venger d'Antony. 

Son général obéissait d'abord, mais réservait l'avenir. Brave de sa nature, 
sachant qu'à chaque attaque, il risquait sa vie, ne voulant pas, cependant, que 
celui qui avait outragé sa femme restât impuni, il avait pris ses précnutinns 
s'il venait à mourir, pour que son fils, s'il devenait un homme, prît le soin de 
le venger. 

Pour Vernet, les papiers déposés chez le notaire parlaient de cela. 

Or, toute la nuit, le vieux soldat se demanda si, après vingt-cinq ans, le 
serment qu'il avait fait à son général avait encore de la valeur, et s'il n'était 
pas plus humain de laisser tout en l'état. 

Au fond, que pouvait-il arriver? Des tourments, des ennuis, des tracas, 
pour son jeune maître ! C'était le moins- Ne valait-il pas mioux se taire ? Depuis 
vingt-cinq ans, c'était la première fois qu'il voyait Antony. Peut-être cet 
homme allait-il de nouveau disparaître. A quoi bon remuer tout ce passé? 
Puis, de quelle façon la baronne jugerait-elle la chose? Elle lui avait paru, le 
soir même, peu disposée à ce qu'on revînt sur cette triste affaire. 

Et puis encore, n'était-ce pas bien cruel d'aller apprendre au fils cette vieille 
aventure arrivée à sa mère? 

Lorsque Vernet s'endormait, il était à peu près résolu à ne point donner 
de suite à l'affaire. Enfonçant son nez dans l'oreiller, il disait : 

— Eh ! bon sang de bon Dieu! après vingt-cinq ans, un serment, ça ne tient 
plus. Et puis, à quoi ça sert-il tout cela? La mémoire des gens, est-ce que ça 
existe, ça ? De deux choses l'une : si on se survit, s'il reste quelque chose de 
nous, que le général me le fasse dire! On rêve des bêtises, eh bien! la nuit 
porte conseil, nous allons voir si je rêverai des choses sérieuses. 

Le hussard s'endormit. 



CHAPITRE IV 



LE PETIT -JEUNE 



Les jeunes gens, en sortant du bal du ministère des affaires étrangères, se 
firent conduire au café Rinhe. Les salons étaient pleins. 
Le jeune vicomte de Laubat, qui était monté, dit : 
— Tout est plein et c'est vide. Pas d'amis, pas de femmes 1 



200 LE FILS D'ANTONY. 



De Sercet, remontant dans la voiture, dit : 

— Oh! pas de femmes ; donc, pas de souper. 

Au même moment, une voiture s'arrêta au coin du boulevard. 

Un homme enveloppé de fourrures en descendait, laissant dans la voiture 
trois femmes qui semblaient entassées. 

Les jeunes gens ne l'auraient pas remarqué, si, au moment où il descen- 
dait, ils n'eussent entendu des éclats de rire. 

Laubat, voyant l'homme, dit gaiement : 

— Tiens, c'est le Petit-Jeune. 

Il alla lui serrer la main, et reprit : 

— Où diable vas-tu? et qu'est-ce que c'est que ce chargement que tu as? 

• — Ah ! mon cher bon, ne m'en parle pas; tu devrais m'accompagner. Je 
viens du concert Musard : nous étions six, ils sont tous partis, on me laisse seul, 
et j'ai trois femmes sur les bras . 

Aussitôt, de la voiture des jeunes gens, on entendit : 

— C'est l'affaire, venez avec nous. 

— Qui est là? demanda celui qu'on appelait Petit-Jeune. 
Le jeune Laubat nomma tous ses amis. 

— C'est entendu, reprit l'autre, montons. 

— Ah! impossible, pas un salon de libre. 

— Eh. bien! dit le Petit-Jaune, remontons en voiture, nous irons chez 
Vachette. 

— Peuhl fit Laubat, la maison est perdue! 

— Mais, pas du tout, mon cher, la maison est changée, c'est Brébant qui a 
repris, il a quitté la rue Neuve-Saint-Eustache, la maison est remontée; c'est 
épatant; un galbe ! tu verras ça! 

— Allons-y ! 

Les jeunes gens remontèrent en voiture, le Petit- Jeune en fit autant, et ils 
se firent conduire boulevard Poissonnière. 

Les établissements parisiens se sont tellement multipliés, depuis une tren- 
taine d'années, que nous demandons la permission de dire quelques mots sur 
les grands établissements diurnes et nocturnes de Paris. 

Jadis, nos pères s'extasiaient devant les cafés de la Rotonde du Palais- 
Royal, du café de Foy, du café de la Régence, de Tortoni. Aujourd'hui, les 
cafés les plus simples sont des modèles de luxe à côté de ces établissements. 

Les restaurants d'alors étaient le café Anglais, Tortoni, Philippe, le Rocher 
de Cancale, les Frères Provençaux, les Vendanges de Bourgogne. Aujour- 
d'hui, les restaurants à peine classés dépassent de beaucoup et le luxe de ces 
établissements et la variété de leur cuisine. 

Il a disparu, le cabaret joyeux de nos pères, où l'on passait, pour gagner les 
cabinets et les salons, par la grande cuisine, toute meublée de crédences, de 
bahuts chargés de faïences, de porcelaines et de cristaux, — où les coins 
étaient couverts par une panoplie de lardoirs, de broches et de coutelas, où 



LE FILS DAN TON Y 




Les deux jeunes gens allumèrent, un cigare et remontèrent les boulevards 
dans la direction des Champs-Elysées. (Pa^e 208 ) 
Liv. 26. '^ 



23. 



LE FILS D^ANTONY. 203 



les murs étaient chargés de casseroles édncelantes. la joyeuse salle I 
éclairée à l'autre bout, de fourneaux encombrés de casseroles, par les bras- 
sées de bois qui flambaient dans les cheminées grandes comme des portes 
cochères. Le goût, en entrant, se développait, l'appétit naissait rien qu'aux 
parfums qui s'échappaient des marmites; c'est en reniflant qu'on discutait sa 
carte, — et sur le seuil, dans sa niche de bourriches, l'écaillère appétissante 
vous demandait : 

— Faut-il aussi monter des huîtres? 

Dans un coin de la grande salle, d'un trou sombre comme l'entrée de l'en- 
fer, le sommelier, rouge comme Bacchus, guettait un client. — On sortait de 
la grande salle pour monter dans les cabinets particuliers, les salons de société 
— ou Ton descendait dans le grand jardin, tout entouré de tonnelles discrètes. 
Aujourd'hui, la cuisine est un mystère — elle est cachée comme un labora- 
toire, le jardin n'existe plus, les cabinets particuliers paraissent, tai t ils 
sont étroits, être personnels — les salons de société sont communs. A l'ai- 
sance, au confort a succédé le luxe; le divan est étroit, mais il est de soie; les 
tables sont petites, mais on y mange peu ; les murs sont tendus de tapisseries ; les 
meubles sont superbes... tout étonne les yeux. C'est que, dans les restaurants 
modernes, ce n'est pas pour manger qu'on vient souper — le souper est un 
repas dans lequel l'appétit n'a rien à faire. 

Le Petit-Jeune, en descendant de sa voiture, dit aux jeunes gens qui étaient 
dans l'autre : 

— Messieurs, veuillez offrir vos bras à ces dames, je vais, commander le 
souper. 

Et il courut, monta Tescalier et appela. 

— Philippe!... 
Celui-ci parut. 

— Donne-nous le cabinet du coin de la rue, nous sommes huit. Paul est-il 
là? Qu'il nous fasse un menu, — quelque chose de chic ! 

Dix minutes après, le couvert était dressé, tout le monde était à table. 
Les dames amenées par le Petit-Jeune avaient dit : 

— Ah! tant mieux, je n'avais peur que d'une chose, c'était de souper avec 
lui... Maintenant, on pourra s'amuser. 

Chacun de ces messieurs avait une dame près de lui. Seul, Philippe, préoc- 
cupé, y portait peu d'attention ; on plaisantait, on riait, il restait pensif, assis 
près de Laubat. Il essayait en causant avec lui de ramener la conversation sur 
le bal du ministère ou plutôt sur le comte de Sancy. 

Mais ce fut en vain. Obligé de ne parler qu'indirectement, afin que son ami 
Jules de Choissy ne se doutât pas de l'importance qu'il attachait aux rensei- 
gnements qu'il demandait, le jeune homme ne parlait plus du comte de Sancy, 
très occupé, du reste, de faire les honneurs du souper qu'il offrait. 

Philippe ne renonçait pas à ce qu'il voulait, et il demanda bas à son ami : 

— Qui est-ce donc que celui que vous appelez le Petit-Jenne? 



204 LE FILS D'ANTONY. 



— Tu ne le connais pas? 

— Pas du tout. 

— C'est le duc de Gesvres... 

— Ah! ce vieux satyre ! fit Philippe avec un mouvement de dégoût, c'est cet 
homme, coiffe et fardé comme une fille. 

— Mon cher, c'est le plus charmant convive du monde; comme homme, je 
ne le défends pas, mais nous vivons peu chez lui; dans son intimité, c'est un 
viveur et un gai. Il a du ridicule, mais il le sait, il est le premier à en rire. 

— C'est cet homme que vous appelez le Petit-Jeune! 

— Eh oui,- justement; il ne veut pas vieillir, il est fort, robuste encore, 
quoiqu'il ait mené la vie la plus épouvantable du monde. S'il n'était bien en 
cour, il aurait fini au bagne ou sur l'échafaud ; il n'a aucun scrupule, il no 
juge la vie que pour en jouir ; sa théorie est de dire : Courte et bonne, on ne 
sait pas ce qu'il y a après. 

— Mais il est veuf et père de famille. 

— Oh! si peu, il a une fille, c'est vrai, qui est élevée dans un couvent; 
personne ne la connaît, ne l'a vue, lui pas plus que personne. 

— Cela me gêne de vivre de cette vie, en compagnie de ce vieillard. 

— Mais, pardon, ne dis pas cela du Petit Jeune, si tu l'appelais vieux, il se 
fâcherait et te chercherait une aff'aire... Et, tu sais, sur le terrain, il est moins 
jeune, —je t'assure qu'il est étourdissant; à table, il nous enterre tous; c'est 
la plus belle fourchette que je connaisse; il boit le Champagne comme les 
grands buveurs du pays, il vide la flûte d une gorgée, il est toujours altéré... 
Jamais tu ne le verras sans femme, il en a toujours une ou deux avec lui. 

Philippe était étourdi, il regardait cet homme singulier, ayant plus du 
double de son âge et voulant se persuader qu'il était plus jeune que lui ; il lut- 
tait contre la nature, il était envahi par la graisse; il se sanglait, il n'avait plus 
que de rares cheveux et il couvrait son crâne d'une perruque blonde et frisée; 
l'âge labourait son visage, et il comblait chaque jour les rides par des pâtes, il 
se teignait, il se fardait; il savait que tout cela était visible, sa jeunesse de 
maquillage ne trompait personne, mais elle le trompait, lui, et cela lui suffi- 
sait. Il était myope et, dans sa glace, ne se voyait que d'ensemble : il se trou- 
vait fort bien ainsi, les femmes faciles desquelles il s'entourait achevaient le 
reste en lui affirmant qu'il était le plus aimable et le plus galant. Malgré lui, Phi- 
lippe se sentait pour cet homme la plus vive répulsion. Son ami Jules achevait : 

— Je t'avoue que c'est un ami curieux. Tu ne te figures pas ce qu'il sait : 
une mémoire étourdissante, en causant avec lui tu lis l'histoire mondaine des 
dernières années de l'Empire et de la Restauration; pas une femme à la mode 
de cette époque dont tu ne parles sans qu'il te réponde en clignant de l'œil : 

« Je l'ai connue... très belle..., très piquante..., etc. » 

Mais tu vas pouvoir en juger toi-même, il est très étonnant, nous le ferons 
causer... D'abord, j'oubliais une chose, il faut au moins que vous vous con- 
naissiez. 



LE FILS D'ANTONY. 205 

— Oh ! jG n'y liens pas. 

— II le faut... 
Et tout haut : 

— Dites donc, le Jeune, vous ne connaissez pas nos amis? 

— Pardon... j'ai le plaisir de connaître Laubat et de Versel. 

— Mon cher duc, je vous présente mon ami, le baron d'Iîervey. — Mon 
cher Philippe, M. le duc de Gesvres. 

Le vieux duc tendit la main au jeune homme en lui disant : 

— Ah! cher monsieur d'Hcrvey, je suis enchanté de faire votre connais- 
sance. — Mais votre père était un peu de mes amis. Il était dans l'infanterie, 
moi dans la marine. Un brave soldat, d'Hervey — tué à Blidah — n'est-ce 
pas?... Mais j'ai eu le plaisir de me trouver quelquefois avec votre char- 
mante mère. Ah I nous sommes presque de vieux amis... Je suis bien content 
de me trouver avec vous. 

— Vous êtes trop aimable, monsieur, fit Philippe, gêné. 

— Mon cher Jeune, laissez-moi vous dire d'abord la raison de ce souper... 
On écouta. 

— Mesdames, mon cher duc, c'est moi qui offre le souper, et je tiens à ce 
qu'on fasse grandement les choses. — Ces dames commanderont... 

— On soupera mal, mais ce sera cher, fit le duc de Gesvres... 

— C'est ce que je veux... Je dois mon gain à mon ami d'Hervey, c'est sa 
main qu'il m'a repassée ; il avait la guigne, et moi j'ai eu la veine... C'eût été 
de la cruauté d'empocher cet argent-là. 

— Où étiez-vous donc? 

— Au bal du ministère des affaires étrangères... 

— On s'y est amusé ? 

— On y crevait de chaleur et d'ennui... surtout Philippe, il avait là son 
guignard. Tiens, vous le connaissez peut-être? 

Philippe prêta aussitôt l'oreille. 

— Qui donc? 

— Le comte de Sancy. 

Le duc eut un mouvement, et, après avoir regardé les deux jeunes gens, 
il demanda : 

— Est-ce que c'est sérieusement que vous me demandez cela? 

— Mais certainement, mon cher, qu'y a-t-il donc? 

— Je croyais que vous me faisiez une plaisanterie. 

— Et pourquoi donc, monsieur le duc? demanda Philippe, vivement 
intrigué. 

— Ah! vous ne savez pas cela... Mais il est un peu mon frère... 

— Votre frère... 

— C'est-à-dire que c'est là une erreur de jeunesse de mon père... 

— Ah ! tu voulais des renseignements ? en voilà de précis... 

— Je voulais seulement savoir s'il n'avait pas eu de relations avec ma 



2DÔ LE FILS D'ANTONY. 



famille. Monsieur le duc, voici la chose en deux mots : Ace bal, je remarque 
un homme dont les regards étaient sans cesse fixés sur moi, vous savez ce 
que cela a d'agaçant, ça m'a taquiné, énervé... puis enfin je l'oubliais, et en 
cherchant l'explication je me demande si le comte, ayant connu mon père 
autrefois, ne me regardait pas curieusement ainsi lorsqu'on lui avait dit mon 

nom. 

— Mais certainement qu'il voue connaît... Mais il a eu des histoires avec 

votre famille... 

— Ah! mais tout s'explique î fit de Groissy. 
Philippe avait froncé les sourcils. 

— Vous connaissez cet homme, cette histoire? Voulez-vous me conter cela, 
monsieur le duc?... 

— Si vous voulez ; l'aventure est à la louange do M™^ d'Hervey, au reste... 
Mais, bah!... avez-vous besoin de savoir cela?... Vous avez déjà des préven- 
tions contre cet homme... et moi, mon Dieu ! je serais désespéré de lui nuire 
le moins du monde. Je sais que mon père lui a donné la plus grande partie de 
sa fortune, mais je ne le connais pas. Je l'ai vu une fois: nous ne nous sommes 
jamais parlé... et je désire en rester là de nos relations, vous le comprenezl 

Philippe bouillait d'impatience, il voulait savoir ce qu'était cet homme et à 
quelle aventure sa mère avait été mêlée, il ne voulait point faire voir par 
quelle agitation il était secoué, il souriait, s'eff'orçait d'être calme et aff'ectnit 
de n'avoir pour l'histoire qu'il demandait qu'une curiosité banale, qu'avait 
provoquée seulement le nom de sa mère. Le souper se continua, on ne parla 
du comte de Sancy qu'incidemment. Le souper finissait, le Champagne coulait 
dans les coupes, les dames chantaient. Le duc, fatigué, s'était étendu sur le 
divan pour fumer un cigare, Philippe vint s'asseoir près de lui et lui dit : 

— Monsieur le duc, vous m'avez très intrigué tout à l'heure en me parlant 
du comte de Sancy, d'une aff'aire de famille à laquelle il a été mêlé ; vous 
seriez l'homme le plus gracieux du monde si vous vouliez me conter ça. 

— Oh! mais parfaitement. Nous pourrons causer pendant qu'ils crieront: 
tout à l'heure, ils vont valser... 

— Ils s'amusent!... Ainsi le comte de Sancy est le bâtard de M. le duc de 
Gesvres. 

— Oui, mon cher ami, ~ du moins, c'est la jeune comtesse Antonine de 
Sancy qui l'assura à mon père... fit le Petit-Jeune en riant cyniquement. 

— Il se nomme véritablement le comte de Sancy? 

— Oui, jusqu'à l'âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans, il n'était connu 
dans le monde que sous le nom d'Antony. — C'est seulement à cette époque 
qu'il apprit qa'il avait été reconnu par sa mère, M'^^ Antonine, comtesse de 
Sancy qui, après ses couches, entra au couvent des Filles- de-Dieu. Son 
amant, mon père, surprix; avec elle par le père de la comtesse, avait ét6 
obligé de se battre avec celui-ci. Le comte de Sancy avait été tué — et sa fille, 
une fois mère, s'était retirée dans un couvent, où elle est morte sous le nom 



LE PILS D'ANTONY. 207 



(le sœur Madeleine, laissant à son fils son nom et ses biens. — Mon pèn , 
paraîl-il, ajouta quelques biens à cette fortune. 

— Très bien, je sais ce qu'esl l'homme ; mais cette aventure. 

— Elle est un peu embarrassante à conter,., quoique, j-e vous le répète» 
toute honorable nour M'"" la baronne d'JIervey. 

Philippe était devenu tout rouge, il avait cette douleur qu'un fils éprouve 
toujours à entendre parler de sa mère dans une histoire où d'autres hommes 
que le père pourraient être mêlés. Il insista, cependant, et le duc dit : 

— M""* la baronne était fort belle, alors, c'était une beauté très remarquée 
dans les salons parisiens, citée pour son honnêteté, sa bonté. Un homme 
devint éperdument amoureux d'elle. 

— Le comte de Sancy?... 

— Oui... il se nommait alors Antony. M"^ d'Hervey vivait dans le même 
hôtel que vous habitez aujourd'hui, seule avec sa sœur. Le baron d'Hervey, 
alors colonçl, était en garnison à Strasbourg. Or, il arriva ceci : que ce 
M. Antony, tourmentant sans cesse votre mère, toujours repoussé, voyant 
qu'il ne pouvait réussir près d'elle, essaya d'obtenir par la force ce qu'il ne 
pouvait obtenir par la faiblesse. 

— Ohl mon Dieu! le misérable... Cet homme. 

— Voyez, j'ai eu tort... de vous raconter ça... 

— Monsieur le duc, je vous en supplie au contraire, songez qu'il est néces- 
saire que je connaisse cette histoire; une allusion pourrait être faite devant 
moi, sans que j'y comprisse rien, et comment qualifierait-on ma conduite si je 
ne pouvais relever une calomnie? 

— Mon cher ami, je ne demande qu'à vous être agréable. Cette histoire est 
à la louange de votre mère, et le rôle de M. de Sancy est déplorable; cela 
m'importe peu, je ne me soucie guère de ce frère... de canapé. 

— Vous disiez que, repoussé par la baronne d'Hervey ?... 

— Une nuit, il s'introduisit chez elle... Votre mère, épouvantée, appela au 
secours... On accourut. Le misérable, dites-vous, moi, je dis le fou, perdant 
tout à fait la raison, voulut obtenir par la force ce qu'elle refusait. Votre mère 
se défendit et il la frappa d'un stylet... 

— Mais c'est un monstre, une brute... Oh! oh! 

Et le malheureux garçon, écrasé par la stupide révélation du duc, prenait 
sa tête entre les mains comme s'il craignait qu'elle n'éclatât... Les mots sor- 
taient de sa bouche incohérents, il disait : 

— Ma mère... outragée... cet homme vit... Oh! oh! 

Et, étouffant, il jeta un cri et essaya d'arracher sa cravate ; il tomba en 
arrière. Le duc s'écria : 

— Mais voyez donc, mes boi>s... il s'évanouit comme une jeune fille... 
Mesdames... 

Tout le monde se précipita au secours de Philippe, qui venait de perdre 
connaissance. 



208 LE FILS D'ANTOiNY. 



■ Mais sa défaillance ne fut pas de longue durée, et en se retrouvant dé- 
braillé, étendu sur le divan, entouré de femmes qui s'empressaient autour de 
lui ; en voyant ses amis qui le regardaient avec inquiétude, il cherchait 
vainement à s'expliquer ce qui venait de se passer. Ce n'est qu'en apercevant 
le duc de Gesvres, qui, accoté sur l'appui de la fenêtre ouverte, fumait un 
cigare, qu'il se souvint de ce qu'il venait d'apprendre. 

Il était tout honteux de sa faiblesse; un autre homme, au contraire, aurait 
bondi ; lui, il n'avait eu qu'une défaillance. C'est que Philippe, élevé par les 
femmes, par sa mère et sa tante, avait un peu de leur tempérament; nous 
l'avons vu, sans raison, nerveux et surexcité; au bal, nous l'avons vu s'em- 
portant sans motif, et là, ayant une syncope à la seule idée de la tentative com- 
mise contre sa mère. 

C'était là le premier mouvement de sa nature qui tenait tant à son éduca- 
tion féminine, mais aussitôt son caractère reprenait le dessus, il était calme, 
brave et résolu. . 

Nous disons qu'il avait honte de sa faiblesse, aussi ne s'occupa-t-il, en 
reprenant connaissance, que de lui trouver une explication raisonnable. 

— Mesdames, messieurs, excusez-moi, j'ai été indisposé toute la journée; 
tu as vu, de Croissy, l'état dans lequel j'étais à ce bal, la chaleur, le bruit) 
tout cela a aidé àhâter la crise...Excusez-moi,monsieurleduc, jevous en prie. 

— Mais, monsieur d'Hervey, vcus n'avez pas besoin de vous excuser, 
j'avoue que j'étais un peu surpris, et j'ai craint que mon histoire ne fût cause 
de votre indisposition.,. 

— Oh! pas du tout, dit le jeune homme tremblant de colère... non, la 
chaleur de ce petit salon, la fatigue... 

— Etes-vous sujet souvent à ces crises?... 

— Oui, monsieur le duc..., à la suite de tourments, de contrariété... Mais, 
je vous en prie, ne pensons plus à cela... Mesdames, à table. 

— Oui, oui, il fait soif. 

On monta du Champagne et le souper recommença. 

Le jour naissait lorsque le Petit-Jeune emmena une des dames. Les deux 
autres prirent pour cavaliers de Versel et de Laubat. 
De Croissy dit à Philippe : 

— Partons-nous à pied ? Nous demeurons dans le même quartier. 

— Je veux bien te reconduire, mais je ne rentre pas chez moi. 

— Ah bah!... tu vas tout à fait bien... 

— Conduis -moi toujours, c'est près de chez toi... Je vais rue Byron... 

— Rue Byron!... Comment, te voilà repris par Martingale. 

— PeiTt-êtrG...Elle m'amuse toujours, Alice, et je vais chez elle lorsque je 
suis triste... 

— Eh bien ! partons. 

Les deux jeunes gens allumèrent un cigare et remontèrent les boulevards 
dans la direction des Champs-Elysées. 



LE FILS D'ANTONY. 



Î09 




Duel faial au comte de Sancy. (Page 212.) 



CHAPITRE V 

LA MANIE DE M™*^ DE SIRVAN 



M™* la vicomtesse de Sirvan demeurait rue de la Chaussée- d'Aubin, elle 
occupait tout le premier étage d'un hôtel iiui se trouvait au fond d'une cour. 
La vicomtesse de Sirviin recevait une fois par semaine; ses invitations étaient 
très recherchées par les mamans ayant des demoiselles à marier, par les céli- 



27 



210 LE FILS D'ANTONY. 



bataires désireux de faire un beau mariage. La vicomtesse de Sirvan était 
discrète comme l'obélisque. On lisait difficilement sur son visage. Elle parlait 
toujours et le plus souvent pour ne rien dire. Gela était une grande qualité qui 
entraînait à lui faire des confidences. Elle avait la manie de faire des ma- 
riages. Elle trouvait des héritières, et sans s'adressera la famille, avant qu'on 
fît la demande, elle avait renseigné le demandeur sur la situation, la position, 
la moralité et la fortune de celle qu'on convoitait. 

On disait qu'elle ne s'occupait de cela que pour ses amis; il faut dire que, 
recevant une fois par semaine, elle avait de nouveaux amis presque toutes les 
semaines. . 

La vicomtesse de Sirvan menait grand train de maison ; on ne lui connais- 
sait pas de fortune, cependant. Aussi, les méchantes langues disaient que la 
manie de la vicomtesse était très lucrative. Pourtant, pas un de ses anus 
mariés n'avait eu à payer la vicomtesse, c'était même avec difficulté qu'on 
parvenait à lui faire accepter un bijou, un objet d'art. 

II est bien évident que lorsque la vicomtesse de Sirvan préparait un ma- 
riage, elle ne pouvait pas se déranger pour prendre des renseignements, pour 
s'assurer de la solvabilité de ceux qui promettaient une grosse dot ; du reste, 
elle disait : 

- — Elle aimait unir deux cœurs... et non des sacs d'écus; la question d'ar- 
gent lui répugnait. Mais, elle connaissait un homme d'affaires dans lequel on 
pouvait avoir toute confiance, un brave homme, serviable, discret et dévoué 
et qui, pour ses dérangements, prenait très peu de chose, selon l'importance 
de la dot. 

Or, la vicomtesse ne vous proposait un mariage que lorsqu'elle était très 
renseignée sur l'honorabilité d(-!s gens. L'alliance proposée, c'est-à-dire les 
cœiirs s' entendant, elle donnait aux futurs époux l'adresse de maître Leclaqué 
— ancien huissier — elle disait ancien notaire. — Et, à compter de ce jour, 
elle ne s'occupait plus que de faire faire ses toilettes, pour assister à l'union 
dés t< deux cœurs » qu'elle avait devinés, faits l'un pour l'autre, « battant k 
l'unisson. » 

Le matin du jour où nous conduisons le lecteur chez la vicomtesse de- 
Sirvan, M. Leclaqué, introduit par la fomme de chambre, l'attendait dans le 
petit salon. — La vicomtesse achevait sa toileite. 

Lorsque la vicomtesse parut, M'' Leclaqué salua respectueusement et 
attendit: 

— Dites-moi, Leclaqué, avez-vous fait les comptes de M. de Gerval ? 

— Oui, madame la vicomtesse, j'ai eu l'honneur de les remettre à madame 
la vicomtesse il y a deux mois. 

— Justement, et je vous ai fait observer que vous aviez encore à me donner 
trois mille francs. 

— Oh! madame la vicomtesse n'a pas attentivement regardé le compte. Je 
me souviens de la réclamation, j'ai vérifie el mon compte était exact. J'ai reçu 



LE FILS D'ANTON Y. 211 



quinze mille francs, j'en ai remis fjuatorze à madame la vicomtesse — ne 
gardant que les mille francs convenus pour moi... L'erreur vient de ce que 
madame croyait que j'avais reçu dix-huit mille francs, — mais M. de Gerval 
ne m'en a donné que quinze mille, prétendant que le tant pour cent n'était 
imputable que sur la dot en espèces et non sur les propriétés qui étaient 
grevées. 

— Il a marchandé, mais vous avez touché plus que ça. 

— C'est un autre compte — sur lequel j'ai remis la part à madame. M. de 
Gerval m'avait chargé de racheter ses dettes. 

— Oui, je me souviens. Il faudra que nous revoyions ça ensemble. Avez-vous 
du nouveau sur M. de Sancy? 

— Oh, madame, j'ai maintenant tous les renseignements utiles... et je- lés 
apporte. Madame la vicomtesse a dû recevoir avant-hier la lettre dans laquelle 

. je lui disais que le comte et sa nièce... 

— Ah! c'est sa nièce, décidément ? 

— Oui, madame..., allaient hier soir au ministère. 

— Oui, oui, on a dû y aller hier, le jeune homme devait y mener sa mère 
pour lui montrer M"^ Rachel — et je l'attends aujourd'hui. — C'est pour cela 
qu'il me faut tous les renseignements. 

— C'est, je crois, une chose faite. Je vous les adresserai bientôt..., et, soyez 
adroit, les d'Hervey sont très riches. 

— La jeune fille a une fortune colossale. 

— Donnez-moi tous ces renseignements. 

— Je suis aux ordres de madame la vicomtesse. 

— Qu'est-ce que le comte de Sancy? Car les nombreuses personnes aux- 
quelles j'en ai incidemment parlé ne le connaissent pas du tout. 

— Oui, madame, c'est justement ce qui a rendu mes recherches si difficiles. 
Le comte de Sancy n'est connu de personne dans le monde. C'est avec une 
peine infinie qu'à la fin, j'ai pu savoir au ministère des affaires étrangères 
qu'un comte de Sancy résidait à Paris. 

— C'est un étranger? demanda la vicomtesse. 

— Non, madame; c'est, au contraire, un vieux Parisien. La difficulté à 
avoir des renseignements sur son passé vient de ce qu'il était alors sans nom, 
et peu reçu dans le monde. 

— Que me dites-vous là ? Sans nom ? ^ 

— Le comte de Sancy s'appelait alors Antony, il y a de cela vingt-cinq ou 
trente ans. On le qualifiait dédaigneument d'Antony le bâtard. D une éduca- 
tion bizarre, singulière, il vivait presque isolé. 

— Il n'avait pas de fortune? 

— Une rente relativement considérable lui était servie, paraît-il, sans 
qu'il en connût la source. Cette situation singulière lui nuisait dans le monde. 

— Mais comment a-t-il gagné lïmmense fortune que l'on prétend qu'il pos- 
sède. 



212 LE FILS D'ANTONY. 



— Oh! par un héritage régulier qui, en lui apportant de l'argent, lui a 
donné un nom. 

— Je ne vous comprends pas. 

— Si M"'^ de Sirvan veut me prêter quelques secondes d'attention, je vais, 
avec mes notes , expliquer plus clairement ce qu'est le comte de Sancy. Le 
comte de Sancy est le fils d'une demoiselle Antonine de Sancy, laquelle était 
la maîtresse du duc de Gesvres. 

— Du duc de Gesvres que je connais? 

— Ohl non, madame, son père. Mais il y a vingt-cinq ans, le duc de Gesvres 
était marié. Amoureux fou de M"® de Sancy, une amie de sa femme, il l'enleva 
et l'emmena dans un château, en Touraine. M"^ de Sancy était enceinte des 
œuvres du duc, lorsque le comte de Sancy , qui n'avait que cette enfant, ap- 
prit que son vieil ami le duc de Gesvres, avait emmené sa fille. Il se mit à la 
recherche des deux amants et parvint à les retrouver. Il se passa même une 
scène terrible. Le comte de Sancy, arrivant dès le matin dans la localité où se 
trouvait le château habité par sa fille et le duc de Gesvres , envoya l'ami qui 
l'accompagnait vers le duc, lui disant que le comte de Sancy l'attendait et lui 
demandait une réparation par les armes, pour l'acte infâme qu'il avait commis 
en lui enlevant sa fille. 

Le duc, effrayé en apprenant que le père de sa maîtresse les avait décou-^ 
verts, cacha cette circonstance à la behe Antonine et vint se mettre aussitôt à 
la disposition du comte de Sancy. Quelques heures après, le comte et le duc, 
avec leurs témoins, se trouvaient dans un bois voisin du château. Un duel à 
l'épée avait lieu entre les deux hommes, duel fatal au comte de Sancy qui , 
dans un coup fourré, eut la poitrine percée, pendant que son épée traversait 
le bras de son adversaire. Les témoins ignoraient que la maîtresse du duc fût 
dans le pays. 

Ils firent transporter au château le blessé, qui avait perdu connaissance, 
en même temps que les domestiques, appelés en toute hâte , avaient enlevé le 
corps du comte de Sancy, et le portaient au château , le déposant sur un bil- 
lard, dans un des salons du rez-de-chaussée. Depuis le matin, la jeune châte- 
laine avec remarqué avec inquiétude les agissements du duc. Son état de 
grossesse était fort avancé, et elle redoutait toujours que sa délivrance n'ar- 
rivât pendant l'ahisence du duc. 

Ce matin , prise de sombres pressentissements , elle attendait anxieuse , 
guettant avec inquiétude le retour du duc, absent depuis plus de deux heures. 
Entendant du ûruit au rez-de-chaussée , à la salle de billard, et croyant que 
son amant était de retour, qu'il revenait de la chasse, car, en partant, ii avait 
dit au domestique qu'il allait chasser avec quelques amis, elle descendit, entra 
dans la grande salle que les paysans venaient de quitter. En voyant sur le bil- 
lard une forme humaine couverte d'un linceul, terrifiée, se précipitant, elle 
souleva le drap, toute tremblante , redoutant de voir celui qu'elle cherchait. 



LE FILS D'ANTONY. 213 



En reconnaissant son père , elle jeta un cri terrible et tomba raide sur le 
parquet. 

— Oh! mais c'est épouvantable, fît la vicomtesse en frissonnaut. 

— J'en avais averti madame. Quelques heures après cette catastrophe, 
M"'' Antonine de Sancy, qui avait voulu qu'on la montât dans la chambre où 
était son amant blessé, mettait au monde un fils. C'était Antony, aujourd'hui 
le comte de Sancy. 

— Et qu'est devenue cette femme? 

— Ne pouvant consentir à vivre avec le meurtrier de son père, la comtesse 
de Sancy reconnut son fils et lui laissa une rente considérable. Puis, elle se 
retira dans le couvent des Filles de Dieu, où elle mourut sous le nom de sœur 
Madeleine. 

— Sans avoir jamais reçu son enfant? 

— Je l'ignore. Je sais que l'enfant fut élevé dans le voisinage du château, 
et confié à la surveillance d'un vieil intendant, du nom de Séjourné, qui oc- 
cupe encore, je crois, cette situation chez le duc de Gesvres actuel. C'est cet 
homme qui plaça l'enfant au lycée et lui fit faire ses études. C'est lui qui, 
chaque mois, lui payait sa pension. 

— Mais, comment se fait-il que, reconnu par sa mère, il se faisait appeler 
Antony? 

— La reconnaissance de cet enfant resta mystérieuse. Telle était la volonté 
de ce duc de Gesvres qui ne voulait pas que l'enfant , connaissant le nom de 
sa mère, recherchât sa paternité, et vînt jeter le trouble dans son ménage. 

Antony avait de vingt-deux à vingt-cinq ans , lorsque le duc de Gesvres 
mourut. A sa dernière heure, le vieux duc le fit appeler, lui révéla le mystère 
de sa naissance, et de la main à la main, il lui donna la plus grande partie de 
sa fortune, afin d'éviter une réclamation de son fils légitime. 

— Tout cela est bien singulier. 

— Ce n'est pas tout , madame. Il paraît qu'à l'âge où Antony connut son 
père, il venait de profiter de sa protection. J'ai appris, sans pouvoir en savoir 
la cause, qu'Antony, pour une affaire fort scandaleuse, avait été arrêté. Grâce 
à des protections , il avait été relâché. Une ordonnance de non-lieu avait été 
rendue, et on l'avait obligé de quitter pour quelque temps la France. C'est 
alors qu'il était parti pour faire un voyage d'exploration avec un jeune mé- 
decin de ses amis, le docteur Olivier Delaunay. De ce voyage, ni l'un ni l'autre 
n'étaient revenus. Les deux amis étaient devenus les deux beaux-frères, ils 
avaient épousé les deux sœurs. De toute cette famille, le comte de Sancy est 
le seul qui survit. Son amie , sa femme , sa belle-sœur, leur père avaient été 
massacrés. C'est alors que le comte de Sancy revint seul, avec sa nièce, la 
fille du docteur Olivier Delaunay. Il y a cinq ans qu'il est revenu, mais il y a 
trois ans seulement qu'ils sont tout à fait fixés ici. 

— Et cette demoiselle Rachel, la nièce du comte de Sancy, est la fille du 



214 LE FILS D'ANTONY. 

docteur Olivier Delaimay ? Elle est orpheline, et, par cela, elle a la fortune de 
ses parents ? Le comte étant sans enfants, c'est son unique héritière? 

— Oui, madame. 

— Mais c'est un très beau parti, et il y a là une sérieuse affaire pour 
nous, Leclaqué, si vous savez bien vous y prendre quand je vous les adres- 
serai. 

— Ah! quel intéressant roman je vais raconter à tous ces gens-là, avec 
rémouvante histoire que vous m'avez contée... Ils vont être enthousiasmés. 
Vous recevrez bientôt la visite du Petit-Jeune Philippe, ce sera à vous de 
bien mener l'affaire. 

— Quand madame le voudra, je viendrai prendre ses ordres. 

— Il faudrait, Leclaqué, qu'en même temps que je vous adresserai, moi, 
la famille d'Hervey, vous voyiez qu'il n'y a rien à faire avec M. de Sancy. 
Dans ce que vous m'avez dit, je remarque que le comte de Sancy, en reve- 
nant à Paris, aspire à vivre à son aise, librement, enfin qu'il serait content de 
marier sa nièce. 

— Je le crois, madame, et j'y ai pensé. 

— Savez-vous quel monde le comte de Sancy fréquente? 

— A Paris, personne, madame ; il ne rend guère de visites et n'en reçoit 
que d'étrangers nomades qui ne viennent à Paris que pour passer une sai son. 
Au contraire, il semble même éviter le monde. 

— Mais, cet homme, m'avez-vous dit, paraît jeune et est beau. 

— Oui, madame. 

— Il ne vit pas enfermé chez lui, comme un moine en un cloître. 

— Je ne croyais pas devoir renseigner madame la vicomtesse sur la vie 
privée du comte. 

— Mais vous avez tort, Leclaqué, cela est de la dernière importance. 

— Le comte de Sancy va quelquefois dans un cercle, où il joue, mais peu ; 
en dehors de cela, presque tous les soirs, excepté lorsqu'il accompagne sa 
mère au théâtre, il se rend chez une femme à la mode depuis quelque temps. 

— Une femme à la mode ? 

— Oh! madame la vicomtesse ne peut la connaître, c'est une cocotte, fit 
M^ Leclaqué , presque rougissant pour prononcer le mot; une femme qui de- 
meure rue Byron, et qui mène grand train. 

— Mais il risque de se nuire, avec cette fille? 

— Oh! non, madame, je crois le comte très ordonné, du moins vis-à-vis 
d'elle. Il y va régulièrement le soir, ne l'accompagne au bois que très rarement 
et le plus souvent à la nuit ; il passe là sa soirée pour rentrer chez lui entre 
minuit et une heure de matin. 

— Et cette femme se nomme ? 

— Martingale, ou la belle Alice. - 

— Vous aviez tort de ne point me parler de ça. — Jugez que, parlant dvi 
•comte de Sancy, quelqu'un connaissant ses relations pouvait le dire ; et de là 



LE FILS D'ANTON Y. 215 



une mauvaise impression, si je n'avais pu raconter ce que vous venez de m'ex- 
pliqiier — c'est-à-dire que ce n'était là qu'un caprice passager, nui ne pouvait 
aucunement porter ombrage à l'héritière du comte. 

— Cette Martingale garde peu ses amants. 

— Ses amants? 

— Oui, madame; lorsque pour mon enquête j'ai porté mes inves^tigations 
de ce côté, j'ai appris que M"" Martingale avait une femme de chambre qui 
s'occupait surtout d'éviter que les adorateurs de sa maîtresse se rencontras- 
sent chez elle... et ce n'est pas une sinécure, ajouta M^ Leclaqué souriant. 

— M* Leclaqué, ce matin, avant midi, M. d'Hervey doit venir, et j'ai pro- 
mis de lui donner sur la famille de la belle Rachel tous les renseignements 
nécessaires, vous vous trouverez avec lui dans ce salon, vous l'observerez — 
je lui dirai que vous êtes mon ancien notaire, que vous vous occupez de mes 
affaires, et lorsque l'heure sera venue, je vous l'adresserai; alors vous le 
connaîtrez. 

— Bien, madame. Si, en attendant, vous le vouliez, madame, je vous mon- 
trerais les comptes que j'ai apportés dans mon portefeuille — et il montrait 
une épaisse serviette — j'ai là toutes les factures de nos dernières affaires. 

— Pour le compte de M. de Gerval? 

— Non, non, madame. Je veux parler des remises des fournisseurs que 
nous avions procurés aux jeunes époux... 

— Est-ce que tout cela est liquidé ?... 

— A peu près, mais il y a encore quelques comptes en souffrance, et si ma- 
dame voulait les vérifier, je les ferais toucher et pourrais lui en remettre les 
fonds. 

— Mais d'ordinaire, c'est vous qui faites cela. Yous savez que je ne veux, 
que je ne peux intervenir en quoi que ce soit... 

— Ce n'est pas une chose ordinaire, — pour les meubles, les trousseaux, 
je me suis entendu avec les maisons. Mais c'est pour le bijoutier, et je ne sais 
commuent m'entendre avec le joaillier de madame, car j'ignore, à quelles con- 
ditions elle a traité. 

— Yous savez bien que lorsque je traite moi-même, je n'accepte pas d'ar- 
gent, je compromettrais ainsi ce que nous faisons... J'ai dit au bijoutier qu'il 
me donne une parure, il m'a comprise... 

La vicomtesse de Sirvan vérifia tous les papiers que lui soumettait son 
agent ; elle était très occupée sur une addition lorsque la femme de chambre 
ayant légèrement heurté à la porte entra, apportant une lettre sur un plateau 
d'argent. 

La vicomtesse la prit , la tourna , étonnée de ne pas voir le timbre de la 
poste, et demanda : 

— On vient d'apporter cette lettre? 

— Oui, madame. 

— On attend la réponse? 



216 LE FILS D'ANTONY. 



— Non, madame. 

— Qui l'a apportée?... 

— Un homme ayant l'allure d'un ancien militaire, que je vois pour la pre- 
mière fois. 

— Bien. La femme de chambre sortit et la vicomtesse déchira l'enveloppe. 
A3^ant tout de suite regardé la signature, elle dit ; 

— Ah I c'est de Philippe d'Hervey. 
Elle lut à mi-voix : 

« Chère Madame, 

ce Veuillez m'excuser de ne pouvoir me rendre près de vous ce matin. Je 
dois momentanément renoncer au beau rêve que vous aviez été assez bonne 
de vouloir réaliser. 

« Je ne puis penser à me marier maintenant. 

« Des affaires de la plus haute importance me réclament tout entier. Je vous 
écris ce mot à la hâte, me trouvant dans l'impossibilité de me rendre chez 
vous ce matin. Vous m'excuserez, madame, et m'accorderez quelques jours 
pour avoir le plaisir d'aller vous voir et vous expliquer ce fâcheux contre- 
temps. Un peu plus tard, je viendrai vous supplier de me protéger de nou- 
veau. 

« Je suis, chère vicomtesse, votre "bien reconnaisant et dévoué ami, 

« Philippe d'HERVEY. » 

— Qu'est-ce que cela veut dire ? 

— Qu'y a-t-il, madame? 

— M. d'Hervey ne vient pas... il renonce momentanément à son projet... 
Vous pouvez vous retirer, Leclaqué. 

— Bien, madame. 

— Je vous écrirai si j'ai besoin de vous. Gardez toutes les notes de cette 
affaire. 

— Madame la vicomtesse peut en être assurée. Je vous salue, madame, et 
vous adresse tous mes compliments. 

Et maître Leclaqué, sa serviette sous le bras, tenant par les bords son cha- 
peau sur sa poitrine, se retirait à reculons en faisant la révérence. 
Seule, la vicomtesse de Sirvan se disait : 

— Des affaires de la plus haute importance... le fâcheux contre-temps. — 
J'irai, rendre une visite à la baronne d'Hervey; il faut que j'éclaircisse tout 
ça, et je ne veux pas manquer l'affaire. 



LE FILS D'ANTONY. 



217 




Tout à coup, ce fut Ml'« Martingale qui parut. (Page 218.) 



CHAPITRE VI 
DES ÉTRANGES AMOURS DE PHI-PHI 



Philippe d'Hervey quitta son compagnon au coin des Champs-Elysées et de 
la rue Byron, il alla sonner à la porte d'un petit hôtel qui se trouvait presque 
au milieu de la rue. Il était tard et I'od fut long à répondre, le concierge vint 
lui-même ouvrir. Il connaissait assurément Philippe, car il parut moins 



28 



218 LE FILS D'ANTONY. 



étonné que mécontent, mais celui-ci, lui ayant glissé deux louis dans la main, 
le concierge lui ouvrit la porte toute grande, la referma derrière le visiteur, 
puis se précipita devant lui pour lui ouvrir le péristyle. Philippe demanda : 

— M™^ Alice est-elle seule? 

— Je le crois, monsieur. Madame est rentrée il y a deux heures environ, 
elle était seule... si monsieur le baron le veut, j'irai par la porte de l'escalier 
de service et j'éveillerai M''^ Lise... ainsi, vous seriez reçu tout de suite et 
renseigné... sinon, M. le baron risquerait de rester longtemps à la porte sans 
qu'on vînt lui ouvrir. 

— Oui, c'est cela, allez prévenir Lise. Vous savez mon nom. 

— La générosité de monsieur m'a permis de le remarquer, M. le baron 
d'Hervey. 

Pendant que Philippe montait le grand escalier, le concierge traversait 
la cour et disparaissait dans une petite porte. Arrivé à l'entresol, Philippe 
attendit accoudé sur la rampe. Son attente ne fut pas de longue durée, une 
petite soubrette accorte et gracieuse, mais fort peu vêtue, entrebâilla la porte, 
et, reconnaissant Philippe, lui dit : 

— Mais, monsieur le baron, madame dort, et je ne sais pas si elle serait 
aise d'être réveillée... 

— Elle est seule? 

— Sans cela je ne vous aurais pas répondu. 

La porte s'était tout à fait ouverte, Philippe avait encore, en pressant la 
main de M"^ Lucie, glissé quelques louis dedans. — Or, comme M"^ Louise, 
pour tendre cette main, avait dû lâcher la chemise qu'elle relevait sur ses 
seins — le jeune homme put voir le plus joli tableau du monde, si bien qu'il 
crut devoir prendre la jeune soubrette par la taille, pour embrasser les admi- 
rables épaules qu'on lui laissait voir. — A quoi M"^ Lise, se dégageant et rou- 
gissante ma foi, dit effrontément : 

— Voulez-vous me laisser? Monsieur me prend pour madame. 

Et, se sauvant, elle disparut dans l'appartement, laissant toutefois les 
portes des pièces par lesquelles elle passait toutes grandes ouvertes. 

Philippe la suivit jusqu'au boudoir. 

Tout à coup, ce fut M"^ Martingale qui parut dans le cadre des trpis eries 
qui cachaient l'entrée de sa chambre. Elle éclatait de rire, et, moins ,,ajique 
que sa soubrette, elle se montrait seulement vêtue d'une chemise si diaphane 
qu'on eût pu la croire tissée par des araignées. 

— C'est toi... à cette heure-ci... Mais tu t'es trompé, tu m'as pris pour une 
sage-femme. 11 faudrait mettre une sonnette de nuit, bientôt... 

— Je voulais te surprendre. 

— Ah ! tu as réussi... on ne te voit pas souvent, car quand tu viens, on peut 
s'en souvenir... Et qu'est-ce qui t'arrive ce matin? 

— Je venais te dire que je t'aime. 



LE FILS D'ANTONY. 2iC^ 



Et, en disant cela, il la pressait dans ses bras comme un enfant et la por- 
tait jusque sur son lit dans sa chambre. 

Puis, le plus négligemment du monde, pendant que la belle Martingale, 
accoudée sur un oreiller, le regardait en souriant, il alluma un cigare. 

— Dis-moi, Philippe, ce qui t'amène si matin? 

— Ma chère Martingale, je te l'ai dit, l'amour. 

— Voyons, ne fais pas tes blagues, tu dois avoir une raison, dis-la...; je 
sais bien que tu ne me feras pas l'impolitesse de me dire cela et de t'en aller ; 
d'abord, tu me ferais de la peine, tu sais que tu es peut-être le seul homme 
que j'ai vraiment aimé et que je suis la plus heureuse des femmes, lorsque je 
te vois..., je sais bien que tu as de moi à satiété. 

— Mais, chère Alice, tu te trompes absolument, j'ai pour toi le même 
caprice que j'ai eu la première fois que je t'ai vue, tu sais bien que je n'ai 
jamais eu de maîtresse... et je n'en veux pas... 

— Oui, l'amour d'un jour. 

— C'est cela même, je t'ai aimée lorsque je t'ai vue. Quand je t'ai quittée..^ 

— Tu ne m'aimais plus... 

— Mais si... seulement moins, et chaque fois que je te revois, c'est comme- 
au premier jour... 

— Ainsi, aujou'^'i'hui, tu m'aimes... 

— Et la preuve, ia voilà, c'est qu'à cinq heures du matin, je viens te voir. 

— C'est curieux... il me semble que la première tu fumais moins... 

— Méchante... fit en riant Philippe, qui jeta son cigare et vint près du lit 
pour l'embrasser... Je n'avais qu'une peur, ne pas te trouver... 

— A cette heure-là?.-.. Mais dis-m-oi ce qui t'arrive. 

— Alice, je te jure que je te l'ai dit... et en voici la preuve, en disant cela 
il retirait son habit. Il continua : tu veux la vérité, la voici : Nous avons été à 
un bal au ministère... 

— Ah! tu y étais I 

— Pourquoi? 

— J'y avais des amis. 

— Or, en sortant de là, nous avons été souper. On a parlé de toi, et 
aussitôt je me suis dit : Oh! cette clière Alice, qu'il y a longtemps que je ne 
l'ai vue ! Et me voici... 

— Comme ça... Enfin, cane fait rien, tu sais que tu es toujours le bien- 
venu. 

Tout à coup le jeune homme se plaça devant elle et lui dit: 

— Ce n'est plus cela qu'il fau t me dire. 

— Et quoi donc? 

— Alice, je t'ai dit que je n'avais jamais voulu avoir de maîtresse en titrer 
aujourd'hui, j'ai changé... Comprends cela, explique cela. Je plaisantais en te 
parlant du souper de ce soir. Ce n'est pas là que ton nom a été prononcé.. ► 
Depuis six jours, je lutte contre ce que je te dis... 



220 LE FILS D'ANTONY. 



— Moi, depuis dix minutes, car je n'y comprends pas un seul mot. 

— Ecoute-moi, et en disant cela, comme il avait retiré son habit, son gilet, 
qu'il restait en bras de chemise, il s'assit sur le lit, attira la jeune femme dans 
ses bras et il reprit : 

— Alice, tu es plus belle que tu n'as jamais été. Alice, je t'ai rencontrée 
deux fois au bois, et toi que j'ai aimée, toi qui m'as appartenu, je ne sais de 
quel désir fou je me suis trouvé repris, mais non plus comme avant d'un 
caprice d'un jour; d'un amour vrai, jaloux... J'ai lutté contre moi, parce que 
j'ai senti que j'allais souffrir, je n'ai pu résister... Voici ce que je veux te dire : 
Alice, veux- tu de moi? 

— Mais, mon petit Phi, ce n'est pas sérieux ce que tu me dis là. 

— C'est absolument sérieux. 

— Tu deviens fou. 

— Oh ! ça, je n'y contredis pas, oui... fou de toi... Il y a de la folio dans ce 
que je veux... je veux que tu sois à moi, que tu sois ma maîtresse, je veux que 
tu m'aimes, enfin, comme je t'aime aujourd'hui. 

— C'est sérieux. 

— Absolument. 

— Mais, voyons, tu as déjà vu ça dans les comédies. Une femme comme 
moi, c'est la ruine d'abord, c'est la douleur après. Il faut m'aimer comme tu 
m'aimes; mais ton arrivée de cette nuit, je trouve ça drôle comme tout — tu 
tombes ici comme une bombe, tu veux me voir... C'est très bien. C'eût été 
ennuyeux, si je n'avais pas été seule... 

— Celui qui aurait été près de toi, je l'aur-ais fait'sortir. 

— Ça, ça n'était plus drôle... Aime-moi donc, le jour où tu penseras à moi, 
viens alors m'embrasser — toujours je te recevrai, tu seras libre, tu seras 
heureux, et quand tu parleras de moi, du diras : c'est une bonne fille. Au 
contraire, si tu t'attaches à moi, avant un mois, nous nous battrons. 

— Non, dans un mois, nous nous adorerons. 

— C'était si drôle ça, ton entrée... Lui m'a dit que tu lui avais fait des 
blagues... 

Philippe rougit ; la rouée avait bien besoin de dire ça... 

— Dès que j'ai su que c'était toi, j'ai eu un cri de joie, et vois, la première 
chose que j'ai faite, c'a été de te préparer ton oreiller... Va, Phi-Phi, c'est ce 
qu'il faut faire... Déshabille-toi, il est tard ; demain, nous irons à la campagne, 
nous déjeunerons ensemble, et, le soir, nous nous embrasserons bien en nous 
disant : A une autre fois I 

— Non, Alice ; de ce jour, je reste ici, non à demeure, mais de ce jour je 
suis ton amant, le seul que tu devras recevoir... Ecoute, tu aimes le luxe, tu 
auras tout ce que tu voudras ; mais, dès demain, entends-tu? je veux qu'il 
n'existe pour toi qu'un homme : moi. 1 

Martingale regardait attentivement le jeune homme, se demandant s'il 
n'était pas bien ridicule de discuter ainsi avec lui. Il lui avait dit qu'il avait 



LE FILS D'ANTONY. 221 



soupe, il avait le cerveau bouleversé par quelques bouteilles de Cham- 
pagne, tout cela était un rêve d'ivrogne, assurément en soupant on avait 
parlé d'elle, de sa beauté, de son luxe, et il s'était dit : 

— J'aurai cette femme à moi. Le mieux était de paraître accepter ses pro- 
positions, après un bon somme, le lendemain il n'}' penserait plus. Elle lui dit : 

— Ainsi, mon Phi-Phi, tu me veux tout entière, tu veux que je sois ta 
petite, la seule qui t'aimera..., il faudra que je brise avec tous ceux que je 
connais... 

— Oui, il faudra que cette porte soit fermée à tous, et cela avec éclat. 

— Gomment avec éclat! fit-elle en riant, tu vas mettre ça dans les journaux. 

— Non, je parle sérieusement, nous en causerons et je me charge de ce 
soin. 

— Oui, jeune Phi-Phi, tu feras ce que tu voudras. Je t'aime d'abord, tu me 
veux, je suis à toi... Viens vite te coucher... il est tard et j'ai froid... 

— Tu ne réponds pas sérieusement. 

— Je vais, mon petit chien-chien, te parler sérieusement. Tout ce que tu 
voudras, je l'accepte, — demain, nous terminerons tout cela. Nous serons 
ensemble, je ne vivrai que par toi et pour toi. Mais sois gentil ce matin, ce 
n'est pas l'heure de régler cette affaire-là. Viens vite. 

Philippe lui obéit. 

C'est que c'était une splendide créature que la jeune femme qui était 
voluptueusement étendue sur le lit somptueux de la chambre de la rue Byron, 
une réputation de la galanterie parisienne, la belle Martingale. 

Elle avait de vingt à vingt-deux ans, grande, admirablement faite. La santé 
courait sous sa peau blanche et diaphane. Le maquillage ne salissait pas sa 
franche beauté. L'éclat de ^es yeux n'était pas dû au contraste de cils épaissis 
par le mastic... La peau était fraîche et veloutée. Le teint était clair, les yeux, 
bleu foncé, étaient bordés de longs cils noirs et encadrés d'un cercle de 
bistre qui faisait ressortir leur blancheur nacrée ; le nez fin, aux narines 
roses, relevait à peine au bout. La bouche était un peu grande, mais pleine de 
sourires et de raillerie, les dents fines étaient presque transparentes. Les 
sourcils épais étaient châtains et les cheveux blond doré, mais d une nuance 
franche, indiquant que la teinture n'était pour rien dans leur éclat... Les 
épaules étaient superbes, la gorge forte seyait à la taille un peu longue, mais 
admirablement faite... Il était impossible de voir cette femme sans l'admirer, 
tant sa beauté était remarquable. 

Et c'était un ravissant tableau dans ce grand lit que l'admirable femme 
pour laquelle les dentelles semblaient avoir été créées, tant elles s'harmoni- 
saient au teint superbe de sa chair. 

Alice avait cru que Philippe d'Hervey, en venant si singulièrement chez 
elle, n'avait agi que sous l'influence d'un souper copieux. Elle l'avait écouté 
d'abord avec étonnement, puis patiemment, se disant : 

— Demain, à son réveil, il ne restera plus ^ ien de ce qu'il m'a dit. 



222 LE FILS IV ANTON Y. 



Le jeune homme, très indépendant, n'avait, c'était vrai, jamais eu de 
relations suivies, et toujours on l'avait vu près des femmes les plus remar- 
quées de la galanterie parisienne. Aussi, les propositions étranges qu'il avait 
faites à la jeune femme lui avaient-elles inspiré peu de confiance... 

Au tantôt, l'étonnement de Martingale fut sans bornes, lorsque, "se pré- 
parant tous les deux, il lui avait demandé de venir déjeuner au pavillon d'Ar- 
menonville. Il lui dit : 

— En déjeunant, nous causerons et nous réglerons tout cela. 

— Que veux-tu dire?... 

— Ce que je t'ai dit hier. 

— Mais c'est donc sérieux... 

— Très sérieux... Tu n'as pas, je pense, d'affection profonde que tu ne- 
veuilles briser... Tu n'aimes personne? 

— Je te l'ai dit hier, je n'aime que toi... 

— Eh bien!... 

—Eh bien, puisque tu y reviens ce matin, que je n'ai pas de motifs pour 
croire que tu ne parles pas sérieusement... je vais te parler franchemeat, 
mon petit Phi-phi... Je t'aime bien, et c'est pour cela que je refuse. 

— Tu refuses ! 

— Absolument; quand tu voudras, tu viendras, tu seras toujours le bien- 
venu, tu seras toujours bien reçu... au besoin, j'en abandonnerai cent pour 
venir près de toi... Mais vivre avec toi, jamais... je ne veux pas te ruiner... 

— Ceci est presque une sottise. 

— Mais non... Sois donc raisonnable. Puis, enfin, quel est ton but? 

— Je veux que personne n'ait le droit de se promener à ton bras... 

— D'abord, cela n'arrive guère, et en quoi cela t'ofFusque-t-il, puisque^ 
lorsque tu le veux, tu peux être celui-là? 

— Ce n'est pas cela... Alice, je veux être le seul qui te fasse vivre, je veux, 
être ton amant... je veux que tu renonces à celui avec lequel tu es... 

— C'est impossible. 

— Et pourquoi ? 

— En voilà des bêtises ! Pourquoi, pourquoi penser que je veux rester 
avec lui... 

— Tu l'aimes, alors? 

— Oh ! mais tu as une drôle de façon de me demander cela, tu serais 
jaloux par-dessus le marché... Je l'aime et je ne l'aime pas. Pas comme toi,, 
toujours, il n'est m aussi jeune, ni aussi brave. 

— Mais il est très riche et tu crains de perdre au change. 

— Je ne crains rien... je ne puis et ne veux pas faire ce que tu ma 
demandes. 

— Et moi, je le veux. 

— Ah! voilà qui est fort, par exemple..» . 



LE FILS D'ANTON Y. 223 



— Mais, oui, ma chère, tu as été ma maîtresse, tu m'as appartenu, tuin'as 
fait hier des serments qu'il faut tenir aujourd'hui, je le veux. 

— Mon petit Phiphi, sois raisonnable, tu me fais peur. 

— Enfin, écoute bien, tu vas venir avec moi, nous allons déjeuner 
ensemble. 

— C'est entendu... toute ma journée esta toi. 

— Ce soir, nous reviendrons ensemble... 

— Ça ne se peut pas... 

— Je le veux, dit Philippe d'un ton autoritaire. 

Martingale le regarda étonnée, ne s'expliquant pas ces façons, mais vou- 
lant toujours croire à une plaisanterie, et elle répondit : 

— Tu veux que je te donne la soirée entière, eh bien! soit, et ce sera fait... 
dépêchons-nous, j'ai faim... 

Elle sonna, sacamériste vint aussitôt. 

— Donne-moi du papier à lettres et de l'encre, 

— Que vas-tu faire? 

— Je vais écrire afin d'avoir ma journée pour qu'on ne vienne pas nous 
déranger ce soir... 

— Je ne veux pas que tu écrives... 

— Oh! mais mon cher bon... en voilà assez... ça pouvait être drôle dix 
minutes, mais c'est fini. On ne me parle pas commo ça... Yeux-tu venir 
déjeuner? allons-y. — Veux-tu ce soir que nous soupions ensemble, je veux 
bien, mais j'écris... sinon... 

— Je veux que tu fasses ce que je te demande. 

— Eh bien, mon petit Phi-Phi— alors prends ton chapeau et bonsoir... 
Yoici mon dernier mot, je ne veux rien changer à ma vie... Mon cœur est 
trop grand, ajouta-t-elle en riant, pour n'avoir qu'un seul amour... Je veux 
bien du tien, mais j'ai besoin de l'autre. 

— Et c'est justement cetautre-là que je veux te défendre. 

— Finissons cette plaisanterie-là... 

— Pourquoi ne veux-tu pas faire ce que je te demande ? 

— Tu connais mon amant ? 

— Oui, je le connais. 

— Et c'est par jalousie que tu veux lui enlever sa maîtresse? 

— Oui, c'est cela... 

— Mais il est très jaloux. 

— J'y compte... 

Martingale réfléchit quelques minutes, puis elle dit : 

— Tu ne raisonnes plus, ne discutons pas... Viens déjeuner ; je ferai ce 
que tu voudras. — Je reste avec toi ce soir... es-tu content? 

— A la bonne heure ! 

Et il l'embrassa. Martingale se disait : 

— Il est fou 1 



224 LE FILS D'ANTONY. 



Elle appela Lise, qui attacha son chapeau, mit la dernière main à sa toi- 
lette. La voiture attendait dans la cour. Ils y montèrent et se firent conduire 
au pavillon d'Armenonville. 

Alice avait dit à Lise à part: 

— Fais prévenir le comte que je dîne à la campagne ce soir, que j'y cou- 
che. 



CHAPITRE VII 



LA LETTRE DU GENERAL D HERVEY 



Le matin de ce même jour, Vernet, en sautant de son lit, avait hâtivement 
procédé à sa toilette, en quelques minutes il avait brossé, astiqué et lavé. Il 
avait conservé ses habitudes de soldat, jamais on ne surprenait Vernet en né- 
gligé. Lorsqu'il sortait de sa chambre, il était toujours tiré à quatre épingles. 
Mon Dieu, Vernet n'était pas absolument beau, on le prétendait même laid, 
mais il avait l'air bon. Dans sa physionomie un peu commune on lisait le dé- 
vouement, et nous pouvons au reste le peindre en deux lignes. 

Vernet avait la tête presque ronde, le nez en trompette, l'œil bleu-gris, à 
fleur de tète, signe de bonté, dit-on; la bouche grande, à grosses lèvres bien 
rouges, indiquait une gourmandise de laquelle, du reste, l'ancien hussard 
était fier; les cheveux d'une nuance sans nom étaient toujours coupés à la 
Titus ; les oreilles, immenses et plates, lui servaient de baromètre. Quand l'ex- 
trémité en était rouge, le temps était à la pluie. 

Vernet était un grand garçon, ses épaules étaient larges, les mains étaient 
dignes des épaules. Il se tenait toujours solidement campé sur des pieds 
immenses. Toujours vêtu d'une culotte collante, guêtre jusqu'aux genoux, il 
portait une veste boutonnée par un nombre infini de petits boutons. Le cou 
nerveux était emboîté dans un col de crin duquel ne sortait jamais de linge. 
Il avait supplié son maître pour qu'on le laissât toujours porter un bon- 
net de police ; il ne le remplaçait par une casquette anglaise que pour sortir. 

Vernet, en sortant de sa chambre, était allé s'assurer que son maître 
n'était pas rentré. Tranquille sur ce point, il sortit et traversa presque tout 
Paris pour se rendre dans le quartier de l'Arsenal. 

Il faisait un épais brouillard... Arrivé rue des Lions-Saint-Paul, il se pro- 
mena deux fois dans toute la longueur de la rue, regardant toutes les 
maisons sans pouvoir reconnaître celle qu'il cherchait. Ayant enfin vu briller 
sur l'angle d'une porte deux panonceaux, il s'arrêta et frappa. Aucun bruit 
n'ayant répondu à son appel, il frappa de nouveau en maugréant : 



LE FILS D'ANTONY. 



225 




Mais aussitôt un vigoureux soufflet calma son ai-deur. (Page 2. G.) 



Est-ce que ce gratte-papier n'est pas encore levé? Est-ce qu'ils vont me 
laisser là longtemps à gober ce brouillard qui étouffe? Il ne veut peut-être 
pas m'ouvrir? Attends un peu ! Et aïe donc, là 1 

Cette fois, la porte gémit sous les deux vigoureux coups do poing qui 
rébranlèrent. On entendit un bruit de pas et une voix qui criait : 

— Eh ! bon Dieu>. on va défoncer la porte ! Ne tapez pas si fort, od y va. 

La porte s'ouvrit, et une grosse commère parut en demandant : 
29 



226 LE FILS D'ANTOiNY. 



— Qu'est-co que vous voulez ? 

— Je désire parler à M^ Léguais, fit Vernet se redressant aussitôt et por- 
tant la main à son front pour saluer. 

Le hussard entra et la femme lui dit : 

— Attendez une minute. 

Il se blottit dans l'angle de la porte. 

Quelques instants après elle redescendait et lui demandait : 

— Qui êtes-vous? 

— Vernet, qui vient pour affaire de succession. 

— Montez alors. 

La grosse commère mentant devant, Yernet la suivit derrière. Charmé 
probablement par le tableau qu'elle étalait devant lui, Vernet prit sa taille et 
tenta quelques caresses ; mais, aussitôt, un vigoureux soufflet calma son 
ardeur, et la voix du notaire, qui s'était mépris sans doute à ce bruit, criait : 

— Entrez ! 

C'est sous une pluie d'injures sourdes de la grosse femme qui ouvrait la 
porte, c'est en se frottant la joue que Vernet fit son entrée dans le cabinet de 
M" Léguais. . 

— Vous frappez trop fort, dit M^ Léguais à celui qui entrait. 

— Oui, fit Vernet, en se frottant de plus belle, oui, monsieur le notaire, 
c'est trop fort. 

— Que désirez-vous ? 

Vernet roulait sa casquette dans ses mains, assez embarrassé pour com- 
mencer. Enfin, il dit : 

— Monsieur, je ne me trompe pas, c'est bien, ici l'ancienne étude de 
M*^ Duhamel ? 

— Oui, mais l'étude du notaire n'est plus ici, je ne suis que le représentant 
des intéressés de feu Duhamel. Mais, qui êtes-vous, vous-même? 

— Voilà, monsieur, moi, je suis Vernet. J'étais brosseur et serviteur fidèle 
de mon brave maître, le général d'Hervey. 

— Ah I j'y suis.. . oui, oui l je ne vous aurais pas reconnu, mais il me sou- 
vient. C'est vous qui êtes venu apporter à M. Duhamel les dernières instruc- 
tions du général, il y a vingt et quelques années ? 

— C'est cela même. 

— Oui, vous apportiez une lettre qui vous recommandait. — Le général 
avait en vous toute confiance. 

— Et je n'y ai pas failli, monsieur. 

— Je le crois, mon ami. Asseyez-vous. Je suis très au courant de cette 
affaire, j'étais le premier clerc de M. Duhamel, c'est moi qui ai fait toute 
cette liquidation, vous pouvez donc me parler. Vous avez dit que vous veniez 
pour affaire de succession; est-ce de succession? 

— Non, monsieur, j'ai dit succession, c'est un mot. Je viens pour une clause 



LI-: Fir.S D'ANTONY. 227 



particulière de la lettre que je vous ai apportée, relativement à des papiers 
qui vous avaient été remis directement par le général. 

J'ai une vague idée de ce que vous me dites là, mais il laut q-i»' je voie. 

Attendez une seconde. 

W Léguais se leva et se dirigea vers un cartonnier placé dans l'angle de 
la chambre. En passant devant Vernet, il parut surpris, et se pencha pour le 

regarder. 

Vernet fut tout décontenancé, quand il lui dit : 

— Vous êtes près de la fenêtre, vous attrapez froid ; vous avez la joue 
toute rouge. 

— Non ! non ! c'est pas le froid, faites pas attention, dit Vernet, qui rougit 

jusqu'au front. 

M'' Léguais apporta un volumineux dossier, le compulsa quelques minutes, 
prit une lettre et dit : 

— Oui, voici la lettre que vous avez apportée. J'y vois: 

« Cette lettre devra être remise à mon fils , si une des circonstances, no- 
tées plus haut, se présentait ; dans tous les cas, dès qu'il aura atteint Tàge de 
vingt-cinq ans, on devra la lui faire parvenir. Lorsque mon fils aura dépassé 
l'âge de vingt ans, si mon serviteur Vernet venait demander l'exécution de 
cette remise elle devrait être faite immédiatement à mon fils en mains 
propres. » 

M^ Léguais leva la tête et dit : 

— Cette lettre a dû être écrite furtivement, car tout cela est peu précis. 

— Pour vous, monsieur, mais pas pour moi. Du reste, il n'y a pas de cause 
à vous garder le secret. Puisque mon maître me l'a confié , je puis bien vous 
le confier, et puis, ce n'est pas si grave que cela. Du reste , je ne l'ai jamais 
bien compris : voici la chose. Pendant les dernières heures qu'il a vécu à 
l'ambulance , le général m'a fait ses recommandations au sujet de ses pa- 
piers; il m'a dit : « Lorsque mon fils aura atteint vingt ans , si tu revois, dans 
le monde qu'il fréquentera, telle personne — vous comprenez, monsieur, le 
nom c'est un secret, je ne dois pas le dire — tu iras chez M^ Duhamel ; tu lui 
diras de faire appeler mon fils et de lui remettre immédiatement la lettre que 
je lui ai confiée. Il a des instructions à cet effet, et il te répondra. » 

— Et c'est ce que vous venez faire ? 

— Justement, monsieur. Au reste , bientôt vous aurez à la lui remettre 
quand même, car monsieur aura avant peu vingt-cinq ans ! 

— Mais, il vaut mieux, fit en souriant M^ Léguais, que vous soyez venu, 
car autrement , je n'aurais jamais pensé à cette affaire. Eh bien! monsieur 
Vernet, il sera fait ainsi que vous le désirez, je vais dès aujourd'hui étudier 
ce dossier, relire les lettres, et demain je ferai demander un entretien à M. le 
baron d'Hervey et je lui remettrai la lettre de son père. 

— C'est ça, monsieur; maintenant, je dois vous demander une autie chose: 



228 LE FILS D'ANTONY. 



vous comprenez, j'aime bien mon maître , je Tai vu élever, je l'ai même élevé 
et je ne voudrais pas, le pauvre enfant, qu'il m'accusât de lui avoir fait de la 
peine. Je ne sais pas ce que contient cette lettre. Mais, quoi qu'il arrive, vous 
comprenez, je dois exécuter la volonté de mon général. 

— Mais, mon ami, en agissant ainsi, vous agissez comme un homme loyal 
et honnête que vous êtes. 

— Oui, monsieur, je sais bien, mais je voudrais que cet enfant ne sût 
pas que ça vient de moi. Je vous le dis, il a presque vingt-cinq ans : en rai- 
son de cela, vous le mettez en possession de la lettre du général. 

— Très bien, mon ami, il en sera fait ainsi que vous le désirez. 

— Eh bien ! au revoir, monsieur. 

Il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint pour demander encore : 

— Monsieur, c'est très pressé, vous savez. Moi , j'aurais voulu même que 
ce fût fait tout de suite. 

— Vous êtes juge de l'importance de votre démarche; je vais immédiate- 
ment écrire à M. d'Hervey et l'aviser que j'irai chez lui... 

— Oh! demain, seulement demain, parce que quand je suis parli de l'hôtel 
M. le baron n'était pas là, et je ne sais pas s'il rentrera aujourd'hui. 

— J'irai demain. Au revoir, mon ami. 
Yernet se retira en faisant la révérence. 

Me Léguais avait sonné pour qu'on vînt le reconduire; en se reculant, fer- 
mant la porte, il se heurta à la grosse servante qui l'avait amené. 

— Encore, lit celle-ci. Ah ! brigand ! 
Et elle levait la main. 

— Ah! non, fit Yernet, je défends l'autre. 

Il descendit vivement, la servante lui ouvrit la porte , en lui lançant des 
3^eux farouches. Yernet lui prit les deux bras, l'embrassa sur les deux joues , 
en disant : 

— Plus fraîche qu'en bas, celle-là! 

Et il se sauva en éclatant de rire, pendant que la grosse femme, qui mon- 
trait le poing, le poursuivait de ses injures. 

Yernet, content de lui, le cœur léger, regagnant le faubourg Saint-Honoré, 
se disait : 

— Maintenant, je suis tranquille, mon général peut être content de moi ! 
En arrivant à l'hôtel, Yernet fut tout bouleverse lorsque le concierge lui 

dit que son maître Tavait appelé deux fois. Il courut à l'appartement du baron. 
Le valet de pied, qu'il trouva dans le cabinet de toilette, lui répondit, lorsqu'il 
demanda où était le baron: 

— Monsieur est revenu tout à l'heure , il est furieux de ne pas t'avoir 
trouvé, tu vas être secoué. Il m'a dit de préparer vivement ses effets. Et il est 
monté prendre des nouvelles de madame. 

Yernet, tout sens dessus dessous, se mit à préparer les vêtements, trem- 



LE FILS D'ANTONY. 22^ 



blant et crainkf, embarrassé surtout de ce qu'il dirait pour justifier son absence 
pendant toute la matinée. 

11 aggravait surtout l'importance de sa démarche et redoutait que son 
maître ne découvrît ce qu'il avait fait. Il avait besoin de tout son sang-froid, 
de tout son calme pour s'avouer qu'il n'avait pas mal agi. Le pauvre diable, on 
faisant le bien, craignait d'avoir fait une mauvaise action. C'est tout trem- 
blant qu'il demanda : 

— Est-ce qu'il est en colère, monsieur? avait-il l'air de mauvaise hu- 
meur? 

— Ah! certainement, il n'avait pas l'air d'être content. Il a dit qu'il ne 
comprenait pas pourquoi, dès qu'il n'était pas là, tu avais toujours alTaire au 
dehors. 

— Avait-il l'air de se douter de quelque chose ? demanda le hussard avec 
inquiétude. 

— Se douter de quoi? 

— C'est vrai, tu ne comprends pas, fit Vernet embarrassé. Puisque je suis 
là, va à ton service maintenant, je vais préparer ses affaires. 

Le valet de pied obéit. Vern f,qui se doutait bien qu'il allait être secoué 
d'importance, préférait être seul pour recevoir les reproches. 

Lorsqu'il entendit du bruit dans la chambre de son maître, il s'acharna à 
brosser un chapeau, feignant de ne rien voir, de ne rien entendre, et regar- 
dant en dessous. 

Son maître entra, Vernet trembla. Son jeune maître s'arrêta devant lui. Il 
n'osa lever les yeux et brossa plus fort. Il se figurait qu'il allait entendre cette 
question : « D'où viens-tu ce matin? de chez le notaire, je parie; il faut que tu 
te mêles de mes affaires I » 

Au lieu de cela, c'est avec stupéfaction qu'il entendit Philippe lui dire d'une 
voix émue : 

— Ah ! ah ! te voilà, coureur. Ah çà ! tu as donc des intrigues dans le quar- 
tier. Quelle femme tourmentes-tu par ici? 

Vernet devint tout rouge, mais il exhala un soupir de soulagement. Son 
maître n'était pas fâché après lui. Il se hâta de balbutier : 

— J'ai été faire des courses chez le cordonnier , et pour des raccommo- 
dages chez un tailleur à moi. J'en demande bien pardon à M. le baron, je 
croyais revenir plus tôt. 

— Voyons, c'est bien. Personne n'est venu me demander? 

— Non, monsieur le baron. 

— Hâte-toi de m'habiller. 

— Oui, monsieur le baron. 

Et, pendant que Vernet l'aidait à sa toilette, le jeune homme reprit : 

— Lorsque je t'ai renvoyé hier soir, tu es rentré aussitôt? 

— Oui, monsieur Philippe. 

— Personne ne s'est aperçu ici de notre soi ne et de t.. rcnlréo? 



230 LE FILS D'ANTONY. 



— Encore une fois, le front de l'ancien hussard devint tout rouge. Il était 
gêné pour mentir, et il fit un effort pour répondre : 

— Non, monsieur le baron, personne n'a rien vu ; je suis rentré. .. je me 
'suis couché. 

— Et, ce matin, ma mère n'est pas venue, n'a pas envoyé prendre de mes 
nouvelles? 

— Oh! non, monsieur Philippe, non; ce matin, j'étais levé de bonne heure, 
on n'est pas venu. 

— SiJ'onte faisait demander de chez ma mère si je suis rentré, tu dirais 
que je me suis levé pour aller chez elle; qu'aussitôt après, je suis parti à un 
rendez-vous que j'avais avec mes amis. 

— Bien, monsieur le baron. 

— Si ma mère me faisait demander pour le dîner... ou plutôt, tu iras 
auparavant. Tu diras que, ce soir, je dîne en ville, qu'on prévienne ma mère, 
il est plus que probable que je ne rentrerai pas ce soir. 

— Bien, monsieur Philippe, fit Vernet le regardant avec inquiétude. Mais, 
monsieur le baron sera ici demain? 

— Pourquoi me demandes-tu cela? 

— A cette question toute naturelle, et dite fort simplement, Vernet resta 
tout décontenance, ne sachant que répondre. Il fit un effort pour dire : 

— Si des amis de monsieur le baron venaient dans la journée pour le voir, 
ne le trouvant pas, ils me demanderaient assurément s'ils pourraient le 
trouver demain. 

— C'est vrai. 

Vernet s'informait ainsi, se souvenant que le jour même une lettre de 
M. Léguais devait avertir Philippe qu'il lui rendrait visite le lendemain, afin 
de lui remettre les papiers ainsi qu'il l'avait promis. Aussi Vernet, se repre- 
nant de courage, demanda-t-il encore : 

— S'il arrivait une lettre pressée pour M. le baron , devrais-je la lui 
porter ? 

— Non, non, je la trouverai demain. Aujourd'hui, je vais à la campagne. 

— Mais, monsieur sera ici demain ? 

— Je l'espère. 

S:i toilette était terminée, et le jeune homme qui avait quitté quelques 
minutes Martingale pour rentrer chez lui, se hâta d'aller la rejoindre au bois 
de Boulogne, autour du lac. 

Il l'avait quittée dans les Champs-Elysées, en lui disant : 

— Va faire un tour au bois, dans une demi-heure, je te rejoins au pavillon 
d'Armenonville. 

Et, en effet, il la retrouva qui l'attendait. 

Il y avait environ une heure et demie qu'il l'avait quittée. Martingale 
s'était probablement impatientée, car elle paraissait de fort mauvaise 
humour. 



I.E HLS D'ANTON Y. 231 



Le jeune homme remarqua avec étonnement que Lise, sa loubrette, 
sortait du jardin, juste au moment où il y pénétrait. 

— Lise t'a donc suivie? dit Philippe. 

— Mais, non. J'avais oublié ma fourrure. Lise s'en est aperçue. Craig-nant 
que nous no revenions tard et sachant que nous déjeunions ici, elle est 
venue me l'apporter. 

— Ah! c'est cela, dit Philippe; c'est que tu parais toute maussade. 

— Moi! c'est d'impatience; tu me dis que nous nous trouverions ici dans 
une demi heure. Je la passe dans le bois : je reviens ici, et voilà une h^ure que 
je t'attends. 

— Exause-moi, ma chère Alice, j'ai été retenu, plus que je ne le pensais, 
par ma chère mère. Tu ne m'en veux pas? 

— Non. 

— Allons, viens vite et mottons-nous à table. 

Et ils se dirigèrent dans le cabinet où le couvert avait été dressé. 



CHAPITRE YJII 



L ORDRE POSTHUME 



Pendant tout le temps que dura le déjeuner, Philippe remarqua que, 
contrairement à gê qui s'était passé la veille et le matin même, Alice semblait 
accepter avec joie la proposition qu'il lui avait faite. Elle l'assurait de son 
amour et de sa fidélité. Elle était bien heureuse de rompre avec le passé, enfin 
elle allait pouvoir écouter son cœur, se consacrer entièrement à celui qu'elle 
aimait. 

Philippe était un peu étonné de ce changement; il lui en demanda adroite- 
ment la cause. 

Martingale, se souvenant qu'il lui avait défendu, le matin, d'écrire au 
comte, lui répondit le plus simplement du monde : 

— Eu t'altendant, me promenant autour du lac, seule dans ma voiture, j'ai 
réfiéchi ù ce que tu m'avais proposé et je me suis dit que je devais t'écouter. 
Est-ce que j'aime ceux que je vois? Non ! Ai-je pour toi une véritable affection? 
Oui ! je te l'ai dit souvent. Tu sais bien que dans nos relations l'intérêt ne m'a 
jamais guidée. Je suis franche, je ne veux pas me faire meilleure que je no 
suis, si je devais modifier la vie que je mène, je ne sais pas ce que je ferais; 
je suis habituée à ce luxe, je suis habituée i\ satisfaire A peu près tous mes 
désirs. Mais ce que je n'aurais pas osé te demander, tu me l'as offert. Mais,, 
avant, je t'ai prévenu, je te préviens encore, je suis ruineuse. 



232 



LE FILS D'ANTONY. 



— Ne parlons pas de cela... 

— Eh bien! de ce jour, je suis à toi... 

Philippe regardait Martingale et semblait deviner que ce qu'elle lui disait 
n'était pas la vérité absolue. Elle était trop abandonnée et cédait trop facile- 
ment à ce qu'elle avait défendu le matin même. Il y avait là-dessous quelque 
chose qu'il voulait savoir. Mais il était trop adroit pour insister sur ce point, 
lorsque Martingale était sur la défensive. 

Il sembla accepter de bonne foi tout ce qu'elle lui disait, et ce fut un pré- 
texte pour l'exciter à de joyeuses libations. 

Alice s'abandonnait de plus en plus. 

Déjà elle affirmait par sa tenue qu'elle était tout entière à Philippe. Elle lui 
disait qu'il viendrait tous les soirs chez elle. Elle faisait les plans de joyeuses 
parties, une vie nouvelle enfin que Philippe allait mener. 

On avait déjeuné copieusement. Martingale avait surtout avidement bu. 
Elle était plus tendre et plus bavarde. C'est alors que Philippe répéta : 

— Ainsi, c'est bien entendu, nous ne nous quittons plus pendant quelques 
jours; je suis allé ce matin chez moi pour prévenir. Nous allons enfin com- 
mencer ensemble la vie que je rêve, et pour cela, je veux être toujours près 
de toi. Je suis jaloux et neveux plus personne autour de toi; moi, et c'est 
tout ! 

Alice se pencha sur lui, et, la tête sur son épaule, elle lui dit : 

— Il n'y aura que toi, mon Fifi ; et d'abord, il n'y a que toi que j'aime ! 

Et ses yeux, qu'un commencement d'ivresse animait, avaient des lueurs 
étranges qui ne troublaient point le jeune homme, tout entier à ce qu'il voulait 
savoir. 

— Tu rompras avec tout le monde ? 

— Mais, c'est fait? mon Fifi! 

~ Gomment, c'est fait? fit celui-ci, l'interrogeant du regard... 

— Oui. 

— Quand as-tu écrit? 

— Je n'ai pas écrit. Tu vois, il t'a suffi d'exprimer un désir pour qu'il fût 
exécuté. 

Philippe, étonné, la regardait toujours. 

— Ainsi, tu as écrit ce matin à cet homme, à ce comte, avec lequel on te 
voyait sans cesse? 

Et il tremblait, devenait rouge en parlant ! 

— Ah! le comte ! Pauvre Fifi ! c'est de lui que tu étais jaloux? Veux-tu que 
je te parle franchement? 

Et, avec le cynisme de la femme ivre, elle dit, croyant faire rire Philippe: 

— Le comte! mais c'était bien plus mon banquier que mon amant. 

— Et tu lui as écrit? répéta Philippe. 

— Tu veux la vérité? Je suis bonne fille, je suis franche, je vais te la dire. 
C'est le comte qui m'a écrit, et c'est à cause de toi. 



LE FILS D'ANTONY. 



23;^ 




M"« Rachel était adiûii-ableineat belle. (Page 233.) 



— A cause de moi ? répéta le jeune homme. 

— Mais, oui, à cause de toi. C'est cette lettre que m'a apportée Lise, que 
tu as vue en arrivant. 

— Tu as cette lettre? 

— Oh! non. Jel'aurais, d'abord, je ne te la montrerais pas, pas plus que je 

ne montrerais les tiennes à un autre. 

Et Martingale disait tout cela sans voir le dégoût sur les lèvres de Phi- 
lippe. Elle continua : 
30 



234 LE FILS D'ANTON Y. 



— Lise a gardé la lettre, je n'ai pas de poches. 

— Que disait-il dans cette lettre? • 

— Tu t'en doutes bien ? Il dit que t'ayant reçu ce matin même. .. 

— Il savait cela !... 

— ... Il me priait de l'oublier pour me consacrer à mes amours nouvelles. 
La lettre est genlille, je puis te la dire entière. Et puis, il s'est conduit en 
gentilhomme. 

— Ah ! parce que tu me connais, il t'abandonne ! 

— Ah ! tiens I il avait peut-être les mêmes idées que toi I II voulait 
m'avoir seule. 

La physionomie du jeune homme n'était plus la même ; Alice le remarqua, 
et lui dit : 

— Mais qu'est-ce que tu as, tu es tout changé? 

— Moi ! je n'ai rien. Hâtons-nous 1 

— • Gomment I hâtons-nous I nous avons le temps, mon Fifi, on est bien ici.. 
Il faut commencer gaiement la vie que nous allons mener. 

— Ma chère Alice, j'avais oublié une course très importante, nous allons 
partir, je vais te ramener chez toi, je te verrai ce soir, mais il faut que je 
parte ! 

— Ah I fît Alice, qui le regarda quelques secondes, cherchant à lire sur 
son A'isage. Ah ! c'est comme cela, déjà ! qu'est-ce qu'il y a ? 

Nous avons dit qu'elle était plus que grise. Elle ajouta, avec un mouve- 
ment d'épaules : 

— Tu sais, ça peut être fini aussi vite que ça a commencé. 

— Tli dis des folies I Prépare-toi, nous allons vite retourner chez toi; ce 
soir, nous causerons. 

— Va donc faire tes affaires, fit Alice, et laisse-moi ici. Je suis fatiguée, 
d'abord, je vais me reposer un peu, tu viendras chez moi ce soir, si tu veux.. 
Ne te gêne pas, ne te gêne pas, mon petit. 

— Allons ! voyons 1 viens donc. 

— Non, je ne veux pas ! je m'en irai seule î 

— Eh bien, à ce soir, alors, dit Philippe qui, après avoir réglé l'addition, 
sauta vivement en voiture et se fît conduire chez lui. 

Philippe n'avait rien voulu laisser voir de l'impression qu'il avait ressenr 
tie, en apprenant que le comte de Sancy abandonnait Martingale. 

En revenant chez Alice, en l'assurant qu'il l'adorait, il ne suivait que l'idée 
irraisonnable qui lui avait traversé le cerveau, le matin, à la fin du souper. II 
voulait à tout prix se rencontrer avec le comte de Sancy. Il n'avait rien 
trouvé de mieux que de l'aller chercher chez Alice, sa maîtresse. Là, il 
voulait une rencontre, laquelle entraînerait un scandale qui obligerait à une 
affaire. 

Tout cela était niais, enfantin, et ne pouvait avoir germé que dans un cer- 
veau surexcité par les incidents de la nuit et les libations du souper. Ce plani 



LE FILS D'ANTONY. 235 



de coll^'gien se trouvait tout à coup détruit; le comte de Snncy, apprenant que 
Martingale recevait une autre personne que lui chez elle, rompait aussitôt et 
Tabandoimait. Mais alors, c'était Philippe qui était ridicule : il restait avec 
une femme à laquelle il tenait peu, et qui ne manquerait pas de raconter î'i 
tous son extravagante conduite. Il se sauvait d'elle sans réflexion , 
n'écoutant que ses nerfs, aussi légèrement qu'il était venu frapper à sa porte 
Je matin. 

Peu préoccupé de la grossièreté de son départ, il ne pensait plus h Mar- 
tingale; il n'avait qu'une idée : le comte. Il était étourdi que celui duquel il 
voulait faire son rival sût déjà le soir ce qu'il avait fait le matin. On le suivait 
dune I Peut-être était-ce simplement un homme lassé qui, cherchant une 
occasion de rompre, faisait suivre sa maîtresse, et, apprenant qu'elle avait 
reçu le matin môme le jeune baron, s'empressait de lui donner congé. 

Tout cela augmentait sa rage, sa colère contre l'homme dont la seule vue 
avait fait évanouir sa mère. 

Agacé, nerveux, fébrile, il s'agitait dans la voiture, cherchant le moyen de 
se trouver face à face avec M. de Sancy. C'est vainement qu'il cherchait, il 
ne trouvait rien. Tout à coup, ayant relevé la tête, sa physionomie s'éclaira. Il 
sourit. 

Une voiture allait croiser la sienne, une splendide Victoria, dans laquelle 
était étendue une jeune fille admirablement belle, ayant à ses côtés une mulâ- 
tresse. 

La jeune fille sourit et salua du regard. 

Philippe s'inclina, semblant ravi. C'est que celle qu'il venait de voir était 
adorable; c'était cette jeune lille un peu mystérieuse, qu'il ne connaissait que 
sous le nom de Rachel. Elle méritait bien le mouvement d'admiration qu'il 
avait eu en l'apercevant. 

Nonchalamment étendue sur des coussins, elle se laissait aller au dodeli- 
nement de la voiture. Elle paraissait dix-sept à dix-huit ans. Le front vtait 
superbe, le nez charmant; les yeux immenses et extrêmement noirs avaient 
des regards félins, dont le charme s'augmentait du cercle de bistre ou de 
l'ombre des longs cils d'où ils s'échappaient. La bouche, d'un dessin admira- 
ble, était un pou épaisse; toujours souriante, elle laissait voir des dents 
magnifiques. Cet adorable visage était encadré dans une épaisse chevelure 
dont les anneaux bruns et soyeux retombaient gracieusement sur ses épaules. 
Elle était singulièrement collfèe ; une coilÏLire orientale arrangée par des 
mains parisiennes. 

M"e Rachel était admirablement belle : des épaules robustes d'où naissait un 
cou souple, une gorge de jeune fille dont les contours élégants n'alourdis- 
saient pas la taille. Les hanches étaient voluptueuses et la veulerie de ses 
mouvements donnait à sa personne un charme tout oriental. Ses pieds étaient 
fins et mignons. 



230 LE FILS D'ANTONY. 



La belle créature ! Quels yeux noirs ! Quelle bouche fraîche, tranchant sur 
ce teint mat des Orientaux. 

Elle était très élégamment vêtue d'étoffes singulières, aux couleurs étran- 
ges et de forme un peu bizarre. Quel était ce costume? De quel pays était- 
elle ? On n'auraiv pu le dire. Tout cela était fait à la parisienne. 

Mais, on était forcé de reconnaître que la belle jeune fille avait bien grand 
air sous ce costume étrange. 

Elle passa, et, comme ranimé par ce rayonnement, longtemps Philippe 
resta souriant en pensant toujours à sa belle vision. 

Sa voiture descendait les Champs-Elysées, lorsque, se secouant, il dit : 

— Il ne faut plus penser à cela ! Occupons-nous d'affaires sérieuses. 
D'abord, je ne veux plus retourner chez Martingale, j'enverrai Vernet lui 
porter une lettre. Il faut que maintenant je retrouve absolument cet homme, 
ou au moins que je le rencontre dans un endroit où nous puissions avoir une 
explication, je vais rentrer à la maison, j'irai chez de Groissy après. Il m'a 
dit qu'il fréquentait un cercle, il m'y mènera. Oh! que de haine I que de haine 
j'ai pour cet homme, qui a osé lever les yeux sur ma mère ! 

En arrivant à l'hôtel, Vernet, qui vint au-devant de lui, lui remit une 
lettre. Il la lut et dit tout haut d'un ton étonné : 

— Une lettre de mon père ! Demain ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Enfin, 
nous verrons 

Puis, il demanda à Vernet : 

— A-t-on prévenu ma mère ? 

— Pas encore, monsieur. 

— Bien! je dînerai ici. 
Et il pensa : 

— Je causerai avec ma mère. Si elle me parlait de cet homme, j'essaye- 
rais... 

— Monsieur ne sort plus ce soir? demanda Vernet. 

— Non. 

Et, se souvenant aussitôt de Martingale, il lui dit : 

— Attends, tu vas porter une lettre rue Byron. 

— Ah ! je sais, fit Vernet, chez M"^ Alice. 

— C'est cela. 

Philippe écrivit quelques mots qu'il glissa dans une enveloppe avec une 
liasse de billets de mille francs. Puis, ayant écrit l'adresse, il dit à Vernet : 

— Va porter cela. Je vais écrire un mot que tu trouveras sur ma table, si 
j'étais monté chez ma mère, et qu'à ton retour, tu porteras chez M. de Groissy. 
Tu attendras la réponse. 

— Bien, monsieur, fit Vernet, en faisant le salut militaire. 
Et, prenant la lettre, il partit, grommelant tout bas : 

— Voilà bien des affaires. Il va se jouer quelque chose. Je crois qu'il était 
temps que j'aille voir M^ Léguais. 



LE FILS D'ANTONY. 237 



Philippe se rendit chez sa mère. La femme de chambre lui dit que la baronne 
d'Hervey était avec une de ses amies; toute la matinée M""* d'Hervey avait 
été indisposée, elle n'avait voulu recevoir personne, cela était tout naturel, à 
la suite de l'indisposition de la veille, la baronne avait eu besoin de repos : le 
jeune homme en fut cependant contrarié, tous ces incidents s'enchaînaient, et 
la cause en était toujours le comte de Sancy. 

Que serait-il advenu si le jeune homme avait entendu la conversation de 
la baronne d'Hervey avec une amie — disons vite que cette amie mondaine 
était la vicomtesse de Sirvan — assises toutes deux sur une causeuse dans le 
boudoir. Adèle en toilette du matin, la baronne de Sirvan, très élégante, ren- 
dant ses visites. 

— Oui, ma chère baronne, j'ai appris votre indisposition, votre évanouis- 
sement à la fête du ministère des affaires étrangères, et j'ai voulu savoir si 
cela n'avait pas de suite. Heureusement, je vous retrouve plus fraîche et plus 
belle. Il paraît qu'il y avait un monde fou; il y a eu des scènes au vestiaire ; 
In fin a été grotesque, mais de qui l'on parle surtout, c'est de vous, ma 
chère. 

— Est-ce vrai? a-t-on remarqué cette faiblesse ? 

— Oh non, pas à cause de cela, mais vous ne vous prodiguez pas dans le 
monde, on ne vous voit guère, et votre présence à cette fête a été pour la 
plupart une révélation ; on connaît le beau Philippe d'Hervey — et tout le 
monde parlant de sa maman, se figurait une vieille douairière. — Jugez de la 
surprise, on voit une beauté : Vous avez quarante-deux ans, je vous crois, 
vous en paraissez trente. Coquette, vous savez bien le contraire — on ne par- 
lait que de vous — vous avez été l'étoile. 

— Ma chère vicomtesse, vous êtes bien gracieuse, bien aimable. Mais, sa- 
vez-vous ce que m'a révélé la fête d'hier, où j'ai paru si brillamment? J'ai dû 
reconnaître que ces plaisirs n'étaient plus démon âge, et il a fallu l'insistance 
de Philippe pour que je consentisse à y paraître. Ce n'est qu'extérieuremeùt 
que je suis jeune, le corps a bien son âge, et la preuve, c'est que je me suis 
trouvée malade un instant. 

— C'est justement parce que vous n'êtes pas raisonnable, vous vivez en 
cloître, toujours seule..., à peine vous voit-on au bois, jamais aux bals, aux 
fêtes. 

— Que voulez-vous, je ne trouve là aucun plaisir et, je vous l'assure, 
sans la raison que vous savez, le conseil que vous m'avez donn.é, je n'y serais 
pas allée. 

— Ahl c'est vrai, fit M"»* de Sirvan, c'est vrai; j'oubliais cela, que je suis 
folle! Vous alliez pour vous trouver avec cette adorable jeune fille, que votre 
fils a rencontrée au bal du duc de X..., cette belle Rachel que je vous conseil- 
lais de voir, sous l'inspiration de ce cher Philippe qui n'osait vous le deman- 
der... Eh bien, ma chère Adèle, l'avez-vous vue... la trouvez-vous belle, lui 
avez-vous parlé? 



238 LE FILS D'ANTONY. 



— Mais, non, à peine entrée dans les salons, je me suis trouvée indisposée 
et je n'ai vu personne. 

— Ah ! que cela est regrettable I 

— Oui, ma chère vicomtesse, — car je vais vous parler sincèrement, — 
après l'expérience que j'ai faite hier soir, je vois bien que je dois renoncer au 
monde, je n'y trouve aucun plaisir, au contraire, je souffre et j'y serais ridi- 
cule si je voulais lutter. — Je désire que mon cher Philippe soit marié. Lors- 
qu'il aura une famille, qu'il ne sera plus seul, j'irai vivre dans le petit château 
que nous avons dans le Loiret, et là, j'élèverai mes petits- enfants... Je ne 
veux plus aller dans le monde. 

La baronne disait cela d'un tel ton que M""^ de Sirvan l'observa longue- 
ment, cherchant à deviner le motif de cette résolution ; mais la conversation 
se replaçant sur le terrain sur lequel elle la dirigeait, elle reprit aussitôt : 

— Vous avez tort de songer à vous exiler, vous n'en avez pas le droit à 
votre âge... mais vous avez raison de désirer le mariage de votre fils. Vous 
êtes trop jeune pour vous condamner à vivre en maman près d'un fils de cet 
âge. 

— J'ai tant souff'ert, madame, en perdant successivement et mon mari et 
ma fille !... Ah! si mon visage est resté jeune, comme l'âme est vieille! 

— Ne dites pas cela... un fils de vingt-cinq ans gêne une femme qui paraît 
votre âge ; lorsqu'il sera marié, vous serez seule, libre, et l'on dira : la jeune 
et belle veuve... 

— Ne me dites donc pas cela, vous me fâchez. Je ne désire marier Philippe 
que parce que je veux vivre loin de Paris, parce que je- voudrais avoir des 
petits-enfants à aimer. 

— Eh bien! alors, parlons de ce mariage. Je me suis informée près du duc 
très discrètement, vous le pensez, et je sais qu'elle est de famille noble, très 
riche. Elle est orpheline, c'est la fille du comte de Launay, un savant. C'est 
son oncle qui remplace son père ; il est de vieille noblesse, le comte de Lau- 
nay, allié aux Gesvres, une fortune colossale et l'honnêteté même... 

La baronne d'Hervey souriait, presque étonnée de ce que lui disait la vi- 
comtesse ; elle s'amusait de son étrange manie de vouloir toujours faire des 
mariages, elle se plaisait à l'entendre, à remarquer ses airs de conviction 
lorsqu'elle assurait et l'origine et la fortune d'une famille. 

— Ma chère Adèle, si vous le voulez, c'est là un superbe mariage pour 
votre fils. 

— Ma chère aiiie, Philippe est très réservé avec moi; cette union me plaît, 
faites tout le possible pour cela. Je compte sur votre dévouement et vous laisse 
agir. 

— A la bonne heure. Il me paraissait que ce cher Philippe, si enthousiaste 
d'abord, avait tout à coup changé d'avis et que c'était à cause de vous. 

— Pas du tout... au contraire, et je vous en prie, accusez-vous de 
cela. 



LE FILS D'ANTONY. 239 



— Alors si Philippe semblait vouloir reculer cette union... 

— Non, non, insistez, il l'aime, je le sais, vous avez des rent^ig-nemeiits 
précis. Je vous le répète, ma chère amie, Paris me pèse, je voudrais le fuir, je 
voudrais me retirer à la campagne, et je ne puis et ne veux partir que lors'iue 
Philippe sera marié. 

— Eh bien, comptez sur moi. 

A ce moment la femme de chambre rentra et parla bas à sa maîtresse. 
La baronne d'Hervey dit aussitôt : 

— C'est Philippe. . . qu'il entre. . . 
Puis tout bas, à la vicomtesse : 

— Ne dites pas un mot de cela devant moi; vous lui en parlerez direc- 
tement. 

— Oui, oui! soyez tranquille. 
Philippe entrait. 

En entrant, le jeune homme devina qu'on venait de parler de lui, et il en 
fut gêné, embarrassé. La manie de mariage de la vicomtesse de Sirvan était 
connue de tous, il avait trouvé fort naturel qu'ayant remarqué à un bal où ils 
se trouvaient ensemble la belle Rachel, celle-ci l'ayant entendu parler avec 
admiration de son étrange beauté, de sa nature originale, elle vînt lui conseiller 
un mariage; il en avait ri d'abord, puis s'était laissé entraîner ensuite, insen- 
siblement, et peu à peu il en était arrivé à accepter ce projet. L'incident de 
la fête du ministre des affaires étrangères, la révélation du Petit-Jeune dans 
le cabinet de chez Brébant, avaient tout à coup modifié ses intentions. Il ne 
renonçait pas au mariage, mais il le reculait à une époque où il serait plus 
calme. Il voulait se trouver libre et sans préoccupation dans l'affaire qu'il 
cherchait. 

Et devinant que la vicomtesse n'était venue parler à sa mère qu'à cause de 
ce mariage, il en était très ennuyé. Cependant, il s'efforça de n'en rien laisser 
paraître. 

On causa naturellement de la fête de la veille, et la vicomtesse en raconta 
plusieurs incidents. Philippe s'attendait à l'entendre parler de la jeune fille, 
elle n'en dit pas un mot, il lui sut gré de cette discrétion. Et lorsque, se dispo- 
sant à prendre congé, elle eut dit au revoir à la baronne d'Hervey, Philippe, 
la reconduisant, elle lui dit discrètement : 

— Mon cher ami, vous savez que je vous attends, je ne fais aucun cas de 
votre lettre, il faut que je vous parle... 

— Croyez, madame, que j'aurai bientôt le plaisir de vous rendre visite, 
mais de graves affaires... 

— Oh ! il n'est pas de si grave affaire que celle qui m'occupe, et vous aurez 
beau dire, je n'accepte aucune excuse. Mais, mon cher Philippe, vous ne vous 
figurez pas ce que j'ai fait de pas et de démarches pour vous renseie:ner, et vous 
croyez que tout cela serait perdu. Non pas, je veux que vous veniez, je vous 
raconterai tout cela, le cœur est pris. C'est l'imagiiiation qui va être sens 



240 LE FILS D'ANTON Y. 



dessus dessous. Vous serez étourdi... et charmé de ce que je vous raconterai 
sur cette admirable enfant... Venez demain. 

— Demain, madame la vicomtesse, c'est impossible, je vous rends grâce 
de votre bonté pour moi, votre insistance est d'une véritable amie, et je vous 
en remercie bien. — Accordez-moi quelques jours... ce que je dis, ce n'est 
pas que je rononce à cette union. C'est que j'ai de graves intérêts qui m'oc- 
cupent en ce moment, qu'il faut que ces affaires soient terminées pour que je 
puisse sérieusement m'entendre sur une chose aussi importante... 

— Qu'un mariage, vous avez raison... Ce que vous venez de me dire me 
rassure, j'avais mal compris votre lettre, dans laquelle je croyais deviner la 
recherche d'un prétexte pour abandonner cela. 

— Oh 1 nullement, madame... et à cette heure où nous parlons, je suis 
encore sous le charme de sa vision. 

— Vous l'avez vue? 

— Je l'ai rencontrée, en revenant du Bois, tout à l'heure... 

-— Vous savez qu'elle vous connaît très bien. Il serait mal de dire qu'elle 
pense à vous... mais une jeune fille n'oublie pas facilement un valseur comme 
vous. 

— Ne me dites pas cela... 

— Je vous dis ce que, femme, je crois avoir deviné... Enfin, mon cher ami, 
nous causerons longuement de tout cela quand vous viendrez me rendre visite. 
Mais, quand cela ? 

— Madame de Sirvan, je vous demande de m'accorder une semaine, ce 
n'est pas trop. 

— Non, certainement... Ainsi, cette semaine, je ne vous verrai pas; mais 
je vous verrai dans les premiers jours de l'autre. 

— J'en prends l'engagement. 

— Au revoir... et rêvez d'elle... 

Et, riant, la vicomtesse, après lui avoir serré la main, se retira. 
Philippe revint près de sa mère, qui lui dit en s'efforçant de sourire : 

— Elle vient de te parler de ce mariage? 

— Oui, mère, assurément ce serait la vieille tante de cette jeune fille qu'elle 
ne lui porterait pas plus d'intérêt. 

— C'est une manie chez elle ; elle ne peut voir deux jeunes gens valser 
ensemble sans rêver aussitôt de les marier. 

— Mais elle est veuve, elle? 

— Elle dit qu'elle est veuve. J'ai entendu dire qu'elle était séparée. 

— Et c'est pour cela qu'ayant souffert dans son ménage, elle veut con- 
damner les autres aux tourments qu'elle a endurés ! dit Philippe gaiement. 

— Oh ! je crois que c'est le désir d'être agréable et de faire des heureux 
qui la guide... je ne lui crois pas l'âme si noire. 

Philippe s'assit près de sa mère, et voulant qu'elle ne s'aperçût pas de ses 
préoccupations, il lui dit en souriant : 



LE FILS D'ANTONY 




Outragé dans sa pudeur, par ce qu'il avait vu dans les loges. (Page 245.) 
Liv. 31. 31 



LE FILS D'ANTONY. 



— Ainsi, ma chère maman, tu aimerais à me voir marier... tu accepterais 
que j'aimasse une autre femme que toi... 

— Je sais, mon Philippe, que tu ne m'en aimerais pas moins, et je voudrais 
te voir heureux, je voudrais voir la gaieté, la vie renaître autour de nous, je 
veux avoir des petits enfants à aimer. 

— Chère mère ! Et je n'ai pu te montrer celle dont nous parlions tant. 

— Tu l'aimes et cela suffit ; si tu l'as choisie, c'est que tu l'auras jugée 
honnête et bonne... 

Philippe embrassa sa mère en lui disant : 

— Bientôt, ma chère mère, tu iras demander la main de celle qui sera ta 
fille. 

Philippe avait réussi, la baronne était heureuse, elle était convaincue que 
son fils avait oublié l'incident de la veille. La pauvre femme ne savait pas que 
la preuve que rien n'était oublié, c'est que Philippe ne faisait pas la moindre 
allusion aux événements de la veille, il était d'une réserve extrême et elle 
prenait pour de l'oubli ce qui n'était que de la discrétion... Elle était bien ras- 
surée... le jeune homme avait oublié celui qu'elle avait rencontré la veille, il 
était d'une réserve extrême et elle prenait pour de l'oubli ce qui n'était que de 
la discrétion... Elle était bien rassurée... le jeune homme avait oublié celui 
qu'elle avait rencontré la veille, il n'attachait pas à cette rencontre l'impor- 
tance qu'elle redoutait, il ne savait pas, enfin, il n'avait rien deviné, et elle 
espérait qu'occupé par son mariage il oublierait cela. Son fils marié, elle se 
retirait dans ses châteaux, ce qui ne l'exposait plus à se rencontrer dans le 
monde avec celui qu'elle avait aimé, mais qu'une menace épouvantable du 
général d'Hervey mourant l'avait condamnée à ne jamais revoir. Ce fut une 
bonne soirée pour la baronne qu'elle passa près de son fils ; ils devisèrent 
ensemble et causèrent ensemble l'un et l'autre du mariage projeté, visant tous 
les deux le même but, c'est-à-dire que Philippe parlait de la belle Rachel pour 
que sa mère ne vît pas les tracas qui l'agitaient, et la baronne encourageait 
son fils et ne parlait que de son projet que pour qu'il ne lui rappelât pas les 
incidents de la veille. 

Philippe passa une bonne nuit, il était las, et de la journée et de la nuit, et 
il dormit comme un juste. Il fut réveillé par Vernet, qui, tout bouleversé, vint 
lui annoncer la visite de M<* Léguais, successeur de feu M* Duhamel. Philippe 
sauta vivement du lit en disant : 

— Allons, Vernet, vite, vite, habille-moi... pourquoi ne m'as-tu pas réveillé 
plus tôt? 

— Ahl monsieur était si bien, il dormait d'un si bon sommeil, il riait, il 
parlait en dormant... Je vous demande s'il y a du bon sens à un notaire de 
venir chez le monde à cette heure-ci... j'avais envie de le renvoyer. 

Et en disant cela, il ne mentait pas, l'ancien hussard ; maintenant il était 
effrayé de ce qu'il avait fait la veille, il avait peur de ce qu'il allait arriver, et 
s'il l'avait osé, il aurait dit à M' Léguais : 



244 LE FILS D'ANTONY. 



— Vous pouvez repartir, on n'a plus besoin de vous. 
Philippe reçut M* Léguais, en lui disant : 

— Veuillez vous asseoir, monsieur, j'ai été fort intrigué par la lettre que 
j'ai reçue de vous hier, et j'attendais avec la plus grande impatience d'en 
avoir l'explication. 

— Je vais, monsieur le baron, vous la donner en deux mots. J'étais premier 
clerc de M"* Duhamel. Lorsqu'il mourut, différentes affaires qui ne regardaient 
pas absolument l'étude furent confiées à mes soins. C'est ainsi, qu'ayant été 
chargé de la liquidation dos comptes de la succession du général baron d'PIer- 
vey, je me trouve avoir aujourd'hui en main la lettre que je vous apporte et 
qui termine cette affaire. 

— Une lettre de mon père, dites-vous ? 

— Une lettre du général, oui, monsieur le baron, une lettre d'Algérie, 
adressée quelques jours avant sa mort. La voici ; vous verrez la raison qui 
me fait vous l'apporter aujourd'hui, elle est écrite de sa main, sur l'enve- 
loppe : 

Un peu étonné, le jeune homme lut : 

« Pour remettre à mon fils, lorsqu'il aura atteint l'âge de vingt-cinq ans. » 
Philippe tenait la lettre d'une main tremblante ; il ne voulait pas l'ouvrir. 
Il attendit que M^ Léguais fût parti. Alors il ouvrit la lettre; l'ayant lue, elle 
lui échappa des mains. 

Il était livide — et Vernet, épouvanté, l'entendit dire : 

— Il faut que je tue cet homme. 

Puis, comme s'il parlait au portrait de son père accroché dans sa chambre, 
il étendit la main : 

— Mon père, je vous le jure, je vous obéirai... 

— Allons, Vernet I debout, viens avec moi. 
Et il se rendit chez son ami de Groissy. 



CHAPITRE IX 

LES RECHERCHES DE PHILIPPE 



Dans la journée, Philippe eut une entrevue avec son ami de Croissy. Il 
voulait que celui-ci l'emmenât au cercle où se rendait habituellement, le soir, 
le comte de Gancy. Mais il apprit que depuis quelques jours le comte ne ve- 
nait pas au cercle; il était tous les soirs dans les coulisses d'un théâtre, où 
une dame du corps de ballet recherchait sa société. 

Le soir même, Philippe, accompagné par Vernet, se rendit au théâtre, le 



LE FILS D'ANTON Y. 245 



directeur était de ses amis, de ses obligés même, il se rendit au foyer, et 
passa sa soirée près de la danseuse peu rebelle qu'il savait avoir été distinguée 
par le comte. Elle avait tout promis. Philippe devait l'emmener souper le soir. 
— Et le comte, qu'on avait signalé dans la salle, ne venait pas. A la sortie il 
sérail là, sans doute, et Philippe attendait. 

Vernet, depuis l'instant où il était entré dans le théâtre, s'y était perdu, il 
avait été jusqu'au cintre, puis était redescendu dans les dessous, sans jamais 
pouvoir retrouver son maître, bousculé par celui-ci, par celui-là, manquant 
traverser la scène lorsque le rideau était levé. Outragé dans sa pudeur, par 
ce qu'il avait vu en ouvrant les loges, se trompant de porte, jamais il n'avait 
tant vu de femmes si court vêtues. Il en rougissait jusqu'au bout du nez. Enfin, 
épuisé, il s'était assis près du pompier, abruti, ahuri, n'osant bouger. 

Pauvre gars 1 il avait rêvé les coulisses autrement qu'il les voyait. Les 
coulisses 1 Qui ne s'est fait un monde de ce mot? 

Il nous souvient, à nous, de l'impression ressentie lorsque nous y entrâmes 
pour la première fois, alors que nous étions presque un enfant. Quelle décep- 
tion!... 

Qui ne s'est dit : - Oh! que je voudrais voir les coulisses ! 

Lorsque l'œil est vif, que la joue est rose, que le menton est lisse; lorsque 
l'on croit à tout, que le frou-frou d'une robe fait rêver et que ce rêve empêche 
de dormir; 

Lorsque le drame fait pleurer, qu'on sort du théâtre aimant la jeune pre- 
mière, estimant le jeune premier et haïssant le traître; lorsqu'on a quinze 
ans, enfin, qui ne s'est dit : 

— Si je pouvais entrer dans les coulisses I 

Un soir, après avoir acheté sur le comptoir d'un marchand de vin la pro- 
tection d'un machiniste, je me glissais sur ses pas dans ce couloir sombre de 
ce monde mystérieux: le théâtre. 

Rampant sur les dalles boueuses du corridor pour éviter le guichet du con- 
cierge, je gagnai l'escalier et m'élançai dans le cintre. 

Ma cervelle bouillait, le sang battait mes tempes, mes nerfs fouettaient ma 
peau, je tremblais. 

Caché dans les trucs, j'attendais anxieux le commencement du spectacle. 
Les trois coups frappés, je descendis timidement un étage. 

C'étaient là qu'étaient les figurantes. 

Pauvres filles, elles grelottaient dans leurs maillots de coton. Leurs figures 
plâtrées se refusaient au sourire qui gerce le maquillage et ride le front. 

Leurs costumes, qui du parterre semblaient si riches, si frais, si beaux, 
étaient pauvres, sales et fanés; de leurs bouches, que le carmin faisait si 
jeunes, des mots grossiers tombaient. 

Naïf, je leur souriais. 

Elles rirent, je me sauvais et descendis un étage." 

C'est là que se tenaient les choristes. 



2'^6 LE FILS D'ANTONY. 



Leurs costumes étaient plus riches, leurs maillots étaient de soie, leurs 
broderies de galons dorés... Tout cela était bien encore un peu fané; mais 
enfin, l'ensemble était gracieux. 

Je m'avançai, souriant. 

Leurs yeux estompés, leurs figures peintes, leurs sourires dessinés sur 
leurs joues me firent peur. Je me sauvai. 

L'étage au-dessous était occupé par les danseuses. 

Le ballet venait de finir. 

C'étaient elles... elles, les aimées voluptueuses qui m'avaient brûlé l'âme 
de leurs regards de feu et de leurs poses nonchalantes ! 

Mon cœur battait ma poitrine, un brouillard voilait mes yeux... C'étaient 
elles! .. elles 1... 

J'appuyais mes mains sur mon cœur, l'écrasant comme en une tenaille. 
Une minute se passa ainsi, la force me vint et je m'avançai vers elles. 

Oh ! les belles l 

Horreur I la sueur ruisselait sur leur front que je rêvais si pur, le blanc, le 
rouge et le noir tatouaient les visages que j'avais vus si beaux. 

Ces bouches que j'avais rêvées des nids à sourires, des cassolettes à par- 
fums ; ces bouches contractées avaient peine à laisser échapper leur haleine 
poussive. 

Je me cramponnais à la rampe pour ne pas tomber. 

Elles me regardèrent, surprises d'abord... puis, entre deux oppressements, 
elles dirent en riant : 

— Qu'est-ce qui a apporté ça? 

Honteux, confus, je descendis rapidement les deux étages qui restaient. 
J'étais sur la scène. 

Enfin, j'étais donc dans le monde artiste, ce que je désirais tant voir, près 
de ceux qui m'avaient fait rire et pleurer, près de ceux avec lesquels j'aurais 
voulu vivre. 

Je la vis alors, la jeune première: Qu'elle était belle! Oh! comme elle 
méritait bien les larmes que i'avais versées. Ses cheveux blonds, tordus en 
nattes lourdes, encadraient son visage jeune et rose, ses cils étaient longs et 
bruns, ses yeux brillaient noirs et humides, sa bouche fraîche était le digne 
écrin de ses dents d'une éclatante blancheur. 

Et puis, comme il était bien digne d'elle, son costume ! La soie emprison- 
nait son buste. Le satin jouait sur ses hanches souples, la dentelle couvrait 
ses bras fins et les diamants scintillaient sur son col superbe. 

Elle entra en scène, je me précipitai sur un décor, et par un trou pratiqué 
par les machinistes, je l'admirai. 

Lorsqu'elle sortit pour changer de costume, près d'un portant, indiscret, 
je cherchais à la revoir encore Qu'elle était belle! 

Elle devait, dans un travesti, rentrer vite en scène. Elle se hâtait donc. 

D'abord, elle retira quelques épingles et ses cheveux, et ses beaux che- 



LE FILS D'ANTONY. 247 



veux blonds tombèrent. Elle passa l'éponge sur son visage , et la peau devint 

rude!... 

Quand elle eut changé de costume, elle était maigre, elle était vieille... 

Je me sauvai. 

Mêlé aux oisifs et aux enthousiastes qui attendaient à la porte la sortie des 

acteurs, j'attendis. 

Oh ! si vous saviez ce que tous ces gens-là disaient d'elles I 

Puis elles pas'sèrent une à une. 

Presque toutes maigres, chétives, pauvrement vêtues... ensevelies dans des 
tartans affreux. 

Elles passèrent insoucieuses... les laides emportant toutes nos illusions. 

Elle !... elle surtout, la jeune première à laquelle je n'osais parler... tant je 
la trouvai respectable. 

Et je restai là, seul, seul I 

Cette histoire a vingt ans. 

Aujourd'hui, je regarde autour de moi, je regarde ceux avec lesquels j'ai 
vécu, avec lesquels je vis, et je regrette... mes désillusions d'autrefois. 

Au théâtre , chaque fois , le blanc , le rouge et le costume tombent, le roi 
ou le laquais redeviennent des homme. 

Dans la vie, masque éternel, costume et fard , il faut que le ver le ronge 
dans le tombeau pour qu'ils nous quittent. 

La vie vaut bien plus que le théâtre. 

Heureux le sage qui peut sous l'aile sacrée de la famille, vivre, sans cher- 
cher dans un monde facile la réalisation d'un songe creux ! Et , ma foi ! heu- 
reux le monde, puisqu'on ne peut comme au théâtre, la comédie finie, arracher 
aux acteurs leurs masques et leurs costumes ! Ah! sans cela quel mépris nous 
aurions pour l'humanité ! Vernet avait subi cette impression à rebours, il n'o- 
sait bouger, prenant le pompier pour confident. 

Il entendit son maître qui l'appelait et se précipita vers lui. 

Philippe appelait Vernet afin qu'il allât chercher une voiture. — Quand 
celui-ci revint, le jeune baron descendait, accompagnant la jeune ballerine, 
Philippe passait la petite porte, offrant. sa main à la jeune femme... Mais celle- 
ci prit la main se reculant aussitôt dans le corridor en y entraînant le jeune 
homme — et elle lui dit : 

— Je ne puis partir avec vous, je croyais être libre ce soir et l'on vient me 
chercher, 

Philippe lui prit le bras presque de force en disant : 

— Mais justement, ma belle, et j'ai la prétention que personne n'osera vous 
parler, vous voyant à mon bras. 

— Non, cela ferait une scène... 

— Et justement... Ne vous préoccupez pas de cela... 

— Non, non. Demain, vous viendrez me voir. 

Et la jeune ballerine refusait obstinément de soriir. A la purte du théâtre 



248 LE FILS D'ANTONY. 



stationnait un élégant coupé de maître ; devant la portière ouverte le comte de 
Sancy attendait. Il avait vu apparaître la jeune femme , il avait vu un homme 
qui paraissait la diriger, lui tendre la main; — il avait froncé le sourcil et 
s'était avancé d'un pas. — C'est alors que la jeune femme avait entraîné Phi- 
lippe, et le comte l'ayant reconnu avait eu un soubresaut. Vernet rentrait; en 
voyant le comto, il restait stupéfait devant la porte, tout bouleversé de cette 
nouvelle rencontre. 

Le comte de Sancy s'était reculé et était monté dans son coupé en disant à 
son cocher : . 

— A l'Hôtel! 

Sur la banquette, pendant que la voiture partait, nerveux, impatient, il 
arrachait ses gants, disant : 

— Qu'est-ce que cela signifie?... Lui, lui, l'amant de cette fille , encore... 
mais cela est absurbe. Je le fuis' et le retrouve sans cesse. Il semble que le 
destin nous pousse l'un contre l'autre... Une querelle avec lui... oh! ce serait 
abominable... 

Pendant que le coupé s'éloignait, Philippe, ihsistant, disait : 

— Nelly, je vous en prie, en me quittant là vous me rendez ridicule et n'évi- 
terez rien de ce qui peut arriver, car, je ne permettrai pas à un autre de prendre 
le bras que vous me refusez. 

— Je ne vous refuse pas... sortez seul... je vous jure de vous rejoindre... 

— Non pas... et qu'avez-vous à redouter? 

— Vous le voulez , ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera , vous 
comprenez qu'au moindre scandale je vous quitte le bras et pars seule. 

C'était simplement ce que demandait Philippe , il lui offrit son bras et se 
redressant il l'emmena. Vernet paraissait tout pâle et il balbutia : 

— Monsieur le baron, la voiture est là. 

— Viens ! lui répondit le baron d'un ton sec. 

Vernet se plaça aussitôt près de son maître ; au ton il avait compris que la 
situation était grave ; il commençait à débrouiller dans son cerveau que si 
Philippe l'avait emmené dans ce lieu singulier, c'est qu'il avait un but, et 
qu'il savait devoir rencontrer Antony. C'était bien des émotions après tous les 
tracas qu'il avait eus dans la soirée, mais ces émotions-là lui plaisaient ; au- 
tour de son jeune maître, tout sentait la poudre. 

Philippe était devenu sérieux en sortant , sa compagne un peu eff*rayée, 
tournait la tête de tous les côtés; ne trouvant plus le comte, ne voyant plus le 
coupé, elle éclata de rire. Philippe restait tout décontenancé. Il regarda autour 
de lui, personne. Alors il tendit la main à sa compagne rieuse, pour la faire 
monter dans la voiture, et se tournant vers Vernet, il dit : 

— Cet homme est un lâche , il me fuit. Il n'est brave que devant les 
femmes... Tu le connais toi, tu l'as dû voir... dès ce matin j'ai appris que tu 
savais... mon père t'a donné une mission pour moi. 

— Et je suis prêt à la remplir, monsieur Philippe... 



LE FILS D'ANTONY. 



2\0 




- Je me suis mis à counr aussitôt (Page 253.) 



,. „.ltr.s m ro.le p.ur trouver 1. d.me.r. fc oM b»->«- 

I^ J,une f.mm, penchait la tête; elle res«rJail, >fl»'*- ™' "> 

de lui dire : 

32 



250 LE FILS D'ANTONY. 



— Des reproches que je fais à mon domestique ; nous partons, ma chère. 
Il monta en voiture, et assis près de la jeune danseuse : 

Ma chère belle, excusez-moi. A l'idée que vous m'abandonniez ainsi... 
pour un autre, j'ai été un peu vif... bien grossier... 

— Mais non, je ne vous en veux pas... cela prouve que vous teniez à moi... 
Mais j'ai eu bieiipeur... Vous me diics pour ïin amre, ?.^ais vous savez qu'il 
n'a pas plus de droit que vous sur moi... 

— Je sais bien qu'on n'a jamais que des faveurs. 

— Ce n'est pas cela que je veux dire... Je connais à peine le comte de 
Sancj'... 

— Cependant , il venait vous chercher , et Croissy m'a dit que vous étiez 
hier avec lui. 

— Ah! c'est le petit Croissy qui vous a dit cela... Il m'a vu hier avec le comte, 
c'est vrai, et c'était hier la première foi que je le voyais , il m'a mené à souper, 
et m'a conduite chez moi... me demandant la permission de venir me chercher 
ce soir. Nos relations, vous le voyez, ne sont pas bien étendues. Et c'est pour 
cela que j'aurais été désespérée qu'à cause de moi, il arrivât une querelle... 
Vous me faissiez peur, vous paraissiez la chercher... 

— Oh ! non, le dépit me rendait un peu vif. 

— Le comte a agi en galant homme. 

— Vous dites en galant homme , fit sardoniquement Philippe , parce qu'il 
s'est sauvé en laissant sa maîtresse au bras d'un autre. 

— Mais je vous demande pardon, je ne suis pas la maîtresse du comte, et 
justement il s'est discrètement retiré, croyant que puisque je sortais avec vous, 
c'est vous qui étiez mon amant. 

— Vous ne m'en voulez pas ?... 

— Non, puisque tout s'est bien passé. 

— EhbienI je serai franc, j'aurais voulu justement avoir une affaire par 
vous. 

— Voulez-vous vous taire?... Mais, je veux bien que vous m'aimiez, je vous 
aimerai... très bien, mais cela pour nous aimer, et non pour vous faire tuer. 

— Je vous aime, fit-il en l'embrassant, — la phrase bête de ceux qui n'ont 
rien à dire. On arrivait heureusement devant le restaurant. 

Philippe voulait être gai. Mais ses efforts étaient vains , il était galant. Il 
parlait banalement, ne voulant pas paraître embarrassé près d'une femme,, 
mais sans pouvoir mettre une idée dans ce qu'il disait , ne trouvant que des 
lieux communs, le répertoire éternel du monsieur qui fait sa cour à une femme 
qu'il n'aime pas, qui promet tout , bien convaincu qu'il ne sera jamais obligé 
de tenir ses promesses. 

Le jeune homme, renseigné p?r son ami de Croissy , s'était rendu le soir» 
au théâtre, assuré qu'il y rencon'^^'^riit le comte de Sancy, que l'on avait vu la 
veille avec la jeune Nelly. Il v se trouver près de la ballerine lorsque le 

comte viendrait; d'un mot il feraiL naître une querelle. 



LE FILS D'ANTONY. 251 



C'était donc, préoccupé de cette seule affaire, qu'il avait parlé à M"' Nelly. 
11 ne cherchait pas des relations. Il ne voulait se trouver avec elle que le temps 
nécessaire à exécuter son plan. Or, dans ces conditions, il était gêné pour lui 
parler et ne trouvait que des banalités. 

Plusieurs fois il avait rougi en remarquant que la jeune femme contenait 
son rire, après l'avoir écouté. Il disait des bêtises , enfin ; il fallait bien parler, 
et sa pensée était si loin du genre de phrases qu'il fallait trouver 

En arrivant au restaurant, ce fut pis. Il se sentait un peu ridicule; rien ne 
l'attirait vers la jeune femme, et cependant il ne pouvait brusquement la quit- 
ter. Combien il avait le désir d'être seul , de penser ù la mission dangereuse 
qu'il s'était donnée. Et il fallait rire ; il fallait se montrer empressé, galant ! 
Quelle piteuse mine il faisait ! 

Attablés dans le cabinet particulier où on les avait servis, M'^* Nelly babil- 
lait joyeusement, cherchant à donner un peu de gaieté à son compagnon, de 
plus en plus lugubre. A la fm , lasse de ses efforts impuissants, elle finit par 
lui dire : 

— Ah çà ! est-ce que vous êtes malade? 

— Ma chère enfant, je ne puis vous le cacher, je suis indisposé; des étour- 
dissements, un mal de tête à ne pas voir clair. 

M"« Nelly. qui ne voulait pas qu'une catastrophe arrêtât le jeune homme 
dans le chemin fleuri où elle comptait le mener, dit aussitôt : 

— Si vous êtes malade, mon cher ami, il faut être raisonnable, ne pas rester 
tard à souper. Moi aussi, je suis très lasse, et la petite scène de la sortie m'a 
un peu bouleversée. Vous viendrez me reconduire, vous rentrerez chez vous, 
et demain vous viendrez me voir. 

C'était aller au devant des désirs du jeune homme. Aussi Philippe répondit- 
il tristement: 

— Ma chère Nelly, vous avez raison; puisque vous le permettez, je vous 
conduirai jusque chez vous, et demain je vous rendrai visite. 

— C'est cela! 

Dans ces conditions, on le pense, le souper ne dura pas longtemps. Le gar- 
çon apporta les manteaux. M'^« Nelly s'enveloppa de ses fourrures. 

Philippe, de plus en plus sombre, lui offrit son bras, la mena à la voiture, y 
monta avec elle, et la reconduisit. 

Philippe ayant sonné à sa porte l'embrassa, en lui disant : 

— Excusez- moi, j'ai un mal de tête qui me rendrait fou. A demain ! 

— Oui ! oui! fit-elle. 

Elle entra et poussa la porte. Elle montait chez elle en disant : 

— Oh ! je t'ai assez vu ce soir, toi, tu peux venir demain , c'est ma femme 
de chambre qui te recevra. Ah! non, j'aime mieux le comte, alors. 

En ce moment, Philippe, ayant donné à son cocher l'adresse de sa de- 
meure, remontait dans fa voiture, et se jetait dans un coin, en se disant : 

— Enfin, j'en suis débarrassé! 



252 LE FILS D'ANTONY. 



Quand Philippe arriva chez lui, il trouva, dans l'antichambre de son appar- 
tement, Vernet, vêtu seulement d'uu pantalon et d'un gilet de flanelle. Les 
fenêtres du jardin étaient ouvertes. 

Surpris par l'entrée de son maître, le soldat se redressa et fit le salut mili- 
taire. 

— Ah çà ! que fais-tu là, dans ce déshabillé? demanda Philippe. 
Tout honteux, Yernet répondit : 

— Excusez-moi, monsieur le baron, je me fraîchis; j'ai tant couru ce soir 
que j'en suis tout humide, je me donnais de l'air , à cause de la sueur. Je ne 
ne pensais pas que monsieur rentrerait ce soir. 

Philippe entra dans son salon pendant que l'ancien hussard se hâtait de 
revêtir sa veste pour le suivre. 

Se retournant derrière lui le baron lui demanda : 

— Pourquoi rentres-tu si tard? Qu'as-tu à faire à Paris à cette heure, pour 
te mettre dans cet état ? 

Yernet le regarda tout décontenancé. 

— Quand tu me regarderas comme un imbécile? Je t'avais dit de rentrer 
au plus tôt, afin que tu puisses te reposer, car j'aurai besoin de toi demain. 

— Faites excuse, monsieur Philippe, j'avais pas compris çà. 

Et le malheureux avait l'air si contrit que Philippe reprit aussitôt : 

— Dans la lettre de mon père qui m'a été remise ce matin, il me dit que je 
puis m'adresser à toi pour connaître un homme que je dois poursuivre partout, 
un homme dont tu sais le crime. 

Yernet s'était redressé aussitôt que le jeune homme avait parlé de son 
père. D'un ton grave, il lui répondit : 

— Oui, monsieur le baron, mon général m'a fait jurer , quand vous auriez 
vingt-cinq ans, de vous montrer, si nous le rencontrions jamais, l'homme qui a 
tenté d'assassiner madame la baronne. 

— Et cet homme est bien celui que tu as vu ce soir? 

— Oui, monsieur Philippe. Tenez ! moi, — il ne faut pas mentir, — je vais 
vous dire la vérité ; si le notaire est venu vous apporter cette lettre ce matin , 
c'est parce que j'ai été le voir hier. 

— Toi I fit Philippe surpris. 

— Oui, monsieur Philippe. En allant avec vous l'autre nuit, j'ai vu cet 
Antony qui sortait du bal du ministère. Alors, je me suis rappelé Tordre de 
mon général. Ne sachant comment vous raconter ce qui s'était passé, j'ai été 
trouver le notaire pour lui rappeler qu'à l'âge de vingt-cinq ars une lettre 
devait vous être remise. Yoilà la vérité. Mon général voulait se battre avec cet 
homme-là à son retour d'Afrique. Puisqu'il n'y a plus de justice en France, 
qu'on l'avait libéré, il voulait se faire justice lui-même. Il est mort là-bas et 
vous a laissé ce soin, je ne sais pas pourquoi. J'avais voulu m'en charger, il a 
refusé. 11 m'a fait jurer que je serai toujours avec vt)us jusqu'à cette époque. 
Me voilà prêt, monsieur le baron. 



LE FILS D'ANTONY. 253 



— Tu es un brave garçon, Vernet, de ce jour tu ne me quitteras pas. Il va 
falloir s'occuper dès demain, de savoir l'adresse de cet homme, qui se nomme 
aujourd'hui le comte de Sancy. 

— Comte de Sancy! oh! là! là! Croyez pas ça , monsieur Philippe! il se 
nomme Antony tout court, c'est un bâtard, ça n'a ni père ni mère, et ça vient 
dans les familUs tuer les femmes des autres 1 

— Je sais cela, mais on le connaît sous le nom de comte de Sancy, et il faut 
que demain tu m'aies trouvé son adresse. 

— Mais c'est fait, monsieur? Mais, c'est à cause de cela que je me suis 
mouillé. 

—• Qu'est-ce que tu me dis ? 

— Monsieur Philippe, en sortant du théâtre, vous m'avez dit qu'il fallait 
trouver cet homme. 

— Oui... 

— Je vous ai écouté, je me suis mis à courir aussitôt du côté où la voiture 
était partie. Oh 1 j^avais le petit coupé dans l'œil, je l'ai rejoint sur le boulevard, 
je l'ai suivi, il a passé l'eau et m'a ramené du côté du Corps législatif et est 
entré dans un hôtel de la rue de Bourgogne. 

— Très bien ! Il reste rue de Bourgogne ? 

— Oui. monsieur. 

— Que vais-je faire pour rencontrer cet homme ? s'exclama tout haut 
Philippe. 

— Voilà ce que j'avais intention de faire, monsieur. Dès demain j'irai à 
l'hôtel, je tâcherai de m'informer de ses habitudes, où il va, et je vous le dirai. 

— C'est cela I 

— Demain matin, à votre réveil, soyez tranquille, j'aurai des nouvelles. 
Philippe se fit déshabiller et congédia son fidèle serviteur. Certainement 

qu'il chercha le sommeil ; il était tard, il était fatigué ; il n'avait qu'à moitié^ 
menti en disant qu'il était malade. Sa tête était lourde, la fièvre le faisait fris- 
sonner, ii ne pouvait dormir ; il avait comme une hallucination ; il voyait cette 
femme adorable, cet ange de bonté, ce modèle de vertu, sa mère, dans son 
hôtel même, dans sa chambre, aux prises avec ce misérable, avec ce bâtard ; 
cet homme essayant de l'outrager de ses caresses, de ses baisers, la sainte 
femme se défendant et le bandit, ne pouvant rien obtenir d'elle, la frappant 
de son stylet 1 Et la justice n'avait pas puni cet homme ! Et des protecteurs in- 
connus l'avaient arraché au châtiment ! Depuis vingt-cinq ans, ce crime était 
impuni, ce crime duquel, peut-être, son père était mort ; car le colonel 
d'Hervey n'avait été envoyé en Afrique qu'à la suite de cette affaire et dans 
la prévision d'un scandaleux procès. 

Mais il était là, lui! L'heure de la justice sonnerait. Il serait le châtiment, 
ou, s'il devait succomber, il laisserait derrière lui, pour le venger, le chien 
fidèle, le serviteur ou plutôt l'ami humble que son père lui avait légué, le hus- 
sard Vernet. 



554 



LE FILS D'ANTONY. 



I 



CHAPITRE X 



LE COMTE DB SANGY. 



Le comte de Sancy était rentré chez lui, très agité. Son valet de chambre 
l'observait avec inquiétude. Il devait se passer quelque chose de nouveau, et, 
Louis, le vieux serviteur, n'osait interroger. Antony était un taciturne. De 
l'aventure terrible de laquelle nous l'avons vu si miraculeusement sortir in- 
demne, il lui était resté une tristesse profonde. S'il n'avait été conseillé, sou- 
tenu par son ami le docteur Delaunay, il aurait demandé au suicide la fin de 
cette vie cruelle, qui ne lui inspirait que dégoût. 

Il n'avait consenti à vivre que sur la révélation qui lui avait été faite par 
le docteur que sa maîtresse était enceinte de ses œuvres, et qu'obligée d'ac- 
coucher secrètement et d'abandonner son enfant, elle le chargeait de s'en 
occuper et de l'élever. Alors, il avait senti sourdre en lui un sentiment qu'il 
ignorait... Abandonné par sa maîtresse dont la conduite toute personnelle 
l'avait navré, il pourrait au moins vivre par cette affection inespérée, l'amour 
d'un enfant. 

Antony, fou d'amour, n'ayant qu'une pensée : la femme qu'il aimait, sacri- 
fiant pour la sauver tout ce qu'il avait, la vie et l'honneur, consentant pour 
elle à se faire condamner comme assassin, à passer pour nn misérable que le 
crime n'arrête pas pour assouvir ses brutales passions — consentant à toutes 
les hontes, et acceptant le châtiment, Antony s'était trouvé découragé, humi- 
lié, lorsqu'il avait appris que celle qui avait voulu qu'il la tuât, s'acharnait tant à 
la vie qu'elle consentait à vivre, près de son époux, aimée, respectée et hono- 
rée, quand lui serait mis au ban de la société. Il haïssait les hommes, de ce 
jour il avait méprisé les femmes. Le monde lui faisait horreur ; cette maxime 
de : chacun pour soi — devise de tous, le dégoûtait de l'humanité. Abreuvé de 
dégoût, il n'avait consenti à vivre qu'en caressant l'espoir qu'il aurait bientôt 
à diriger une jeune âme, qu'il façonnerait à sa guise, avec la haine de ce qui 
est mal, non pas au nom du code, mais mal parce que la conscience le réprouve. 
Le bien n'a pas de loi, il n'a que le cœur pour guide. Hélas 1 iJ n'a souvent 
pour récompense «jue l'ingratitude. Ce fils de ses amours criminelles, né de 
ce qu'il avait de plus pur, c'est-à-dire de l'affection de son cœur, de ses rela- 
tions avec celle qu'il aimait assez pour lui sacrifier tout — le sang do son 
sang, il voulait en faire un homme ; c'est dans cette éducation qu'il trouverait 
la consolation de l'ingratitude de la femme. 

Il n'aurait jamais cru Adèle capable de toutes ces bassesses, de ces sacri- 
fices à une société qui n'avait pour elle que du mépris, à une famille qui n'a- 



LE FILS D'ANTON V. 255 



vail pour elle que de l'indifférence. Pour le monde... le monde I elle consen- 
tait à sacrifier l'amant qu'elle aimait pour vivre avec le mari, ce grotesque 
dédaigneux lant occupé de sa carrière, et oubliant le ménage, Elle préférait 
à la vie libre, A la vie d'aisance que réclamait sa carnation superbe et sou 
sang jeune, la vie terne à laquelle le mariage indissoluble et le crime légal de 
la société moderne l'avaient condamnée. 

Elle vivrait sans une tache de près ou de loin au colonel d'Hervey : elle 
était mariée. Le criminel condamné au bagne a l'espoir de la la liberté, il peut, 
par une conduite exemplaire, obtenir sa grâce. Le marié ou la mariée est 
condamné pour la vie, sans espoir de délivrance que la mort... ou le crime 1 
Et Adèle était condamnée. 

Elle avait comploté avec Antony de se sauver, d'aller vivre à l'étranger; 
cela était possible ; elle était enceinte et cela devait l'encourager à cette 
revendication de liberté. Il avait droit d'espérer qu'elle le ferait. Non! non ! 
criminelle elle cacherait sa faute ; femme coupable elle resterait avec celui 
qu'elle avait trompé, il lui suffisait d'avoir la considération des étrangers. Elle 
était sauvée et l'amant sacrifié. Cela était honteux, mais cela était. 
Et le cœur d'Antony, débordant d'amour, s'emplit de mépris. 
Mais le docteur Delaunay était toujours là consolant et défendant la mal- 
heureuse femme. Elle n'était pas coupable d'ingratitude ; elle avait eu peur: 
il fallait lui pardonner pour l'enfant à naître. Quand Antony s'était trouvé à 
Nice, qu'il avait appris qu'Adèle n'était qu'à quelques lieues delui, ses senti- 
ments s'étaient modifiés. Sans scandale, il avait été rendu à la liberté. L'idée 
de la créature qui lui devrait la vie le remplissait de joie — l'espoir de revenir 
à elle lui rendait le courage et il rêvait parfois que la naissance de cet enfant 
serait peut-être une raison pour renouer les relations rompues, et reprendre 
le plan formé quelques mois avant : Adèle étant dégagée de toute influence, et 
Antony se trouvant près d'elle et parlant an nom de l'enfant... Disons plus, 
pour la sauver il n'avait pas reculé devant un crime ; pour la posséder, il ne 
reculait pas devant la force... Il savait qu'il était aimé, et qu'il avait des droits. 
Il était le père de l'enfant... 

Il cachait ses idées à son ami le docteur, craignant de trouver en lui un 
adversaire; il attendait impatiemment l'heure de la délivrance d'Adèle, et 
alors la nuit il viendrait, bravant tout, s'imposer dans la maison, puis il enlè- 
verait la mère et les enfants, comme il avait enlevé Adèle la nuit inoubliable 
où il l'avait rejointe à Ittenheim. 

Ce plan avait été houleversé par l'arrivée du vieux Séjournet, qui l'avait 
mené au lit de mort du vieux duc de Gesvres. 

Quand il avait été libre il avait appris, la naissance de l'enfant et la mort 
du général — et avait eu un grand mouvement de joie. Adèle était libre, lui il 
avait un nom et il était riche, il allait épouser Adèle, il adopterait les enfants... 
Il se mit en route pour retrouver la baronne, il ne put la joindre, — il écrivit, 
et une lettre qu'il reçut en réponse, écrite par une main étrangère, lui disait 



256 LE FILS D'ANTONY. 



qu'il devait renoncer à l'espoir qu'il nourrissait, — la baronne d'Hervey ne se 
remarierait jamais. Il se dit qu'il suffirait de voir la jeune femme pour chan- 
ger cette inconcevable résolution, il lui jetterait à la face ses promesses, ses 
«erments réalisables à cette heure. Il vint à Paris et ne put savoir où était 
partie la baronne avec ses enfants. Sa résidence était tenue secrète. 

C'est alors qu'il retrouva le docteur, qui se disposait à faire une excursion 
scientifique en Asie. Olivier Delaunay, lorsqu'il lui raconta ce qui lui arrivait, 
lui dit aussitôt que la même pensée lui était venue à la nouvelle de la mort du 
général d'Hervey. Il en avait parlé à la jeune femme , mais celle-ci, comme 
effrayée de ce qu'il disait, l'avait conjuré de n'en jamais dire un mot, surtout 
à Antony, qu'elle s'était juré de ne jamais revoir... Il avait insisté , et elle lui 
avait répondu d'un ton singulier : 

— Oli! jamais! jamais! c'est impossible, ce serait notre perte à tous... 
Jamais! jamais! 

Ne comprenant rien, il avait demandé des explications, elle s'était fâchée, 
puis avait pleuré et enfin, le lendemain , Adèle , sa sœur et les deux enfants 
étaient partis, sans que même à l'hôtel on sût vers quels lieux. Alors Antony 
s'était emporté, les sentiments haineux qui s'étaient effacés avaient reparu, 
plus cruels qu'avant; il ne prononçait plus le nom d'Adèle sans le faire suivre 
d'une injure, et ne pouvait s'expliquer son refus de l'agréer il en cherchait la 
raison dans les idées les plus odieuses. 

Antony, de triste, était devenu lugubre, mordant, cruel dans ses apprécia- 
tions, dans ses jugements, prenant en haine la société au milieu de laquelle 
il devait vivre. C'est alors que le docteur lui proposa de l'accompagner en 
Orient, ce qu'il accepta. 

Nous savons le reste; Au retour de ce long voyage, les deux jeunes gens, 
habitués à un monde nouveau, se fixèrent en Syrie , y épousèrent les deux 
sœurs. Victimes de leur dévouement en voulant protéger des malheureux 
qu'on poursuivait, quelques années avant les événements qui motivèrent l'in- 
tervention française, il ne resta de la grande famille qu'Antony et la fille de 
son beau-frère, le docteur Delaunay, la belle Rachel. 

Le comte de Sancy était revenu à Paris, fatigué, désillusionné, ayant tout 
à fait oublié les événements à la suite desquels il s'était expatrié. Le souvenir 
d'Adèle ne restait que comme une page déchirée du livre de sa vie. Il n'avaft 
jamais eu de nouvelles d'elle. Le docteur, dans un but qu'on comprendra faci- 
lement, lui avait dit que l'enfant n'avait pas vécu. Il ne pensait donc plus à cet 
amour vieux de vingt-cinq ans; il croyait que la belle baronne qui, lors de son 
veuvage, l'avait si sévèrement repoussé , s'était mariée depuis et devait être 
une bonne dame, toute confite en dévotion. 

Antony avait peu vécu , sa nature bizarre lui avait donné dans sa vie un 
amour unique, romanesque et malheureux — Adèle. — Il s'était marié en 
Syrie par raison, pour pouvoir se fixer dans une famille, ^égoûté de tout, 



LE FILS D'ANTONY. 



257 




Une jeune fille rencontre un beau garçon. (Page 263,) 

sans désirs, il espérait trouver dans le mariage le bonheur, le calme et le 
repos. 11 avait trouvé le deuil. 

C'est alors que, de retour à Paris, il avait cru satisfaire sa nature en cher- 
chant dans les amours faciles une joie qu'il ignorait; il avait cru à l'esprit , à 
Voriginalité des femmes galantes dont le tout Paris s'occupait. Il fréquentait 
les coulisses. De chaque relation nouvelle il revenait plus déçu, plus navré; 
sa délicatesse farouche se heurtait à ce cynisme, ù c U esprit grossier, à ces 
impudences. Il ne pouvait vivre seul, et il était condamné à cette société. 
33 



-258 LE FILS D'ANTONY. 

Il adorait sa nièce Rachel, il l'aimait comme sa fille ; mais c'était pour un 
homme seul, plutôt un embarras qu'un plaisir. Il désirait au plus tôt la marier. 
-Alors peut-être, il reprendrait ses voyages. Cet homme s'ennuyait partout et 
de tout; il avait manqué sa vie. Cette vie monotone avait été tout à coup bou- 
leversée. Le soir où, à la fête du ministère des affaires étrangères, il avait vu 
Adèle — Adèle toujours veuve et toujours belle, au bras de son fils... à elle et 
à lui... tout son être avait été remué ; depuis ce soir, sa pensée était sans cesse 
occupée d'eux. 

La nuit, en sortant du bal, rentrant chez hii, il avait vainement cherché le 
sommeil. Il se demandait si le jeune homme n'avait pas remarqué qu'il lui 
ressemblait, il se souvenait de ce regard persistant fixé sur lui. Est-ce que 
véritablement la voix du sang existait? Toujours leurs yeux s'étaient rencon- 
trés. Quel beau garçon que ce fils, quel air noble, quelle hardiesse dans la 
tenue, quel air de bravoure dans le regard! Il était fier de lui; pourquoi n'a- 
vait-il pas son afi'ection!... Et elle? Il l'aurait reconnue entre mille, il était 
impossible de lui donner son âge, c'était une véritable beauté , et ce n'était 
pas l'amour ancien qui le rendait partial; car, tout autour d'elle, chacun s'é- 
cartait avec admiration. En la voyant, il avait ressenti la même impression 
qu'autrefois à son seul regard. Son amour s'était rallumé, il avait oublié tout 
le passé, les lâchetés, l'abandon , l'ingratitude, l'oubli , il n'avait pensé qu'à 
celle qui se jetait dans ses bras en lui disant : 

— Je t'aime et je ferai ce que tu voudras. 

Il n'avait pensé qu'à celle qui, après qu'il l'avMt frappée de son stylet, lui 
tendait encore ses lèvres en lui disant : 

— Je t'aime ! 

Cette nuit avait totalement changé sa vie,. Toute la nuit il avait pensé à 
eux; au jour, n'ayant pu trouver le sommeil, il s'était levé, s'-était fait seller 
un cheval, et était parti au Bois.. E avait besoin d'air, il souffrait; il fallait à 
ses souvenirs et à ses pensées un plus vaste hovmQSi, îl cheTauchait dans le 
bois de Boulogne , heureux de mouiller son front brûlant aux branches hu- 
mides de rosée' ; avec cette fraîcheur qui caressait son cerveau, des idées plus 
<llou€^es, des rêves plus gais entouraieM l'avenir. 

Qu'allait-il faire? D'abord, c'était une vie nouvelle, il allait rompre ces re- 
lations mondaines dans lesquelles il cherchait un charme qu'il ne trouvait 
pas... Est-ce qu'il n'était pas fou, à son âge, d'aller chercher l'amour chez ses 
courtisanes? Il bâillait chaque soir dans cette société galante. S'il voulait es- 
sayer de renouer la chaîne du passé, il fallait au plus vite eff"acer le présent. 
S'il pouvait marier sa nièce! Il serait plus libre, c'est vrai, mais il resterait 
seul ; seul, à son âge, cela était elfrayant. 

Ah! le rêve qu'il faisait! Il pouvait n'être plus seul, Adèle était veuve, tou- 
jours veuve..., toujours belle... et elle était devenue pâle , lorsqu'elle l'avait 
vu, elle avait voulu échapper à son regard, puis elle s'était évanouie. 

Il ne lui était donc pas indifférent, puisque sa seule vue avait amené cette 



I 



LE FILS D'ANTONY. 250 



émotion. Emotion que Philippe avait partagée, au reste, car, tout fiéyreux, il 
avait couru dans tous les salons , cherchant sa mère et l'ayant letrouvée au 
bras de M"' de Sirvan, il l'avait, malgré sa résistance^ obligée à partir aus- 
sitôt. 

Il faisait galoper son cheval, comme si l'agitation qu'il avait ressentie le 
reprenait à la seule pensée de sa rencontre. Après une longue promenade, 
il revenait par les Champs-Elysées, se demandant s'il n'irait pas, le matin 
même, voir Martingale, avec laquelle il voulait souper. 

Il allait tourner la rue Byron, il arrêta son cheval, il venait de voir entrer 
Philippe dans le petit hôtel; il l'avait parfaitement reconnu et il exclama : 

— Ah! cela est singulier... 

Gomme le petit hôtel était occupé par plusieurs locataires, il aurait pu 
avoir des doutes, mais il vit presque aussitôt la fenêtre s'ouvrir et M"^*" Lise, 
tout à fait en négligé, pousser un battant de la persienne du boudoir. 

Il rit et dit : . 

— Lui, c'est de son âge, au moins. Gela me raffermit dans ma résolution. 
Je ne puis décemment avoir la même maîtresse, cela me donne un prétexte 
pour rompre. 

Et c'est gaiement qu'il entra à l'hôtel de la rue de Bourgogne. 
Il pensait : 

— Je vais écrire à Martingale ce matin... il faut rompre avec cette vie, qui 
me fatigue sans me donner les joies que j'y cherche. . Ge matin Alice et dans 
deux ou trois jours Nelly. J'en veux finir au plus tôi, je ne sais ce qui se passera 
maintenant, et je serais désespéré si, renseignée sur moi, elle apprenait ces 
liaisons absurdes. 

Gela bien arrêté, le comte écrivit à M"^ Martingale, et chargea son domes- 
tique de porter la lettre. Il était plus calme, il avait fait des rêves d'avenir qui 
le rendaient souriant; mais il était las et il se coucha pour continuer ses 
songes, ses rêves ou plutôt ses désirs. 

Nous avons vu comment M"" Martingale avait reçu son c »ngé, nous savons 
ce qui s'était passé deux jours après à la sortie du théâtre. Le comte était 
furieux. Était-ce un tour que lui jouait M'^^ Nelly? Non, puisque nous savons ce 
qu'il avait décidé à l'égard de la jeune ballerine ; mai» parce que ih il était 
pris en flagrant délit, parce que, s'il avait été reconnu par le.ieuue hunmie, il 
se sentait ridicule. 

Et puis, il se demandait par quel étrange hasard, aprtis avoir vu Philippe 
la veille au niatin,*se rendant chez une de ses maîtresses, ii le retrouvau avec 
M'^*" Nelly. Naturellement il se demandait si c'était là un jeu du hasard ou si ce 
n'était pas un plan arrêté. Mais ceite dernière hypothèse était si pi^u probable! 
Est-ce que ce jeune homme le connaissait? 11 l'avait vu une seule fois, ei pour 
quelmotif jouerait-il ce jeu?... Non, il y avait là le hasard, un hasard bien 
irritant, Antony voulait se persuader que le Jeun» homme. ne layaii pas 
remarqué; s'il avait eu celte assuian^e, il aurait ete calme. G en étail Uni de 



260 LE FILS D'ANTONY. 



M"* Nelly comme de l'autre. Le comte de Saiicy, depuis le jour où il avait vu 
le fils d'Adèle, n'avait qu'une pensée : se rapprocher de lui. Gela faisait partie 
de tout un plan, auquel il avait rêvé en revenant de se promener au Bois le 
matin de la nuit où il l'avait vu pour la première fois. Ce plan, c'était le passé 
se rattachant au présent, c'était l'oubli de la longue séparation, pour vivre en 
époux amoureux, et en père affectueux. Il avait rêvé, presque vu cela dans 
les buées de l'aube; et sous la fraîcheur des rosées du matin, qui donnait le 
calme à son cerveau, il avait vu cet avenir possible et facile à atteindre. 

A son réveil, il avait chargé Louis, son fidèle serviteur, de s'informer des 
maisons que fréquentaient ordinairement la baronne et son fils, il voulait s'y 
faire inviter. Ainsi, ils se trouveraient ensemble, ils se lieraient d'abord, il 
voulait s'en faire un ami, et c'est avec lui qu'il voulait se retrouver près 
d'Adèle. Le mobile de tout cela, c'était l'amour — Antony aimait encore Adèle 
— c'était le bonheur d"avoir à aimer, à chérir son fils. C'était donc un bon 
sentiment qui le guidait; à cause de cela — c'est la loi douloureuse de la vie — 
il était peu probable qu'il pût réussir. La chance appartient plus aux adroits 
qu'aux bons. 

Le matin où nous le retrouvons chez lui, au lendemain de l'escapade de 
M"^ Nelly, le comte de Sancy venait de se lever, Louis venait de tirer les ten- 
tures des fenêtres, et le jour illuminait la chambre somptueuse d'un homme 
de goût. Une chambre Louis XIII avec son grand lit à colonnes sculptées, la 
haute cheminée de marbre jauni, les vieilles tapisseries de Beauvais, le plafond 
à solives, les fenêtres à vitrail... Dans sa grande robe de velours, Antony 
était superbe. Pendant que Louis l'aidait dans sa toilette , le comte lui 
demandait : 

— As-tu du nouveau ? 

— Oui, monsieur le comte, j'ai appris que M"^ la baronne d'Hervey 
n'allait guère dans le monde, une ou deux fois l'an au plus ; le jeune baron, 
Philippe d'Hervey, s'y rend plus souvent, mais il fréquente un monde peu 
sévère... 

— Je savais tout cela; tu n'as pas d'endroit précis? Qu'importe le monde 
où il va?... 

— M""^ la baronne va chez une amie à elle, une veuve, qui écrit dans les 
revues, et qui doit se remarier bientôt avec un diplomate. — A cette occasion, 
assurément, M'"« la baronne et son fils assisteront à la soirée... 

■— Prochainement? 

— Très prochainement, mais j'ignore encore la date. 

— Quel est le nom de cette veuve? 

— Une veuve d'une quarantaine d'années, fort belle encore, dit-on, fré- 
quentant le monde, allant aux courses, aux premières, une dame du monde 
tapageur. 

— Je te demande le nom. 

— Je le cherche, monsieur le comte, je ne m'en souviens pas, je l'ai sur 



4 



LE FILS D'ANTONY. 201 



mon carnet, M™^ la vicomtesse... la vicomtesse de... ah ! M'"Ma vicomtesse de 
Lancy... 

— M"'^ de Lancy 1 

— Oui, monsieur le comte. 

— Ah ! mais cela est parfait. 

— Monsieur le comte. la connaît... 

— Oui, j'irai et je... 

Il s'arrêta aussitôt : il pensa qu'il n'était pas prudent d'aller chez l'intime 
amie d'Adèle qui ne manquerait pas de la prévenir aussitôt, et son plan serait 
déjoué; si Adèle savait devoir, elle ou son fils, se trouver avec lui, et surtout 
dans cette maison pleine pour tous les deux des plus tristes souvenirs, elle 
refuserait d'y venir et défendrait à Philippe de s'y rendre. 

— Non, je risquerais de tout compromettre; il faut que j'agisse prudem- 
ment, pensa-t-il; elle est prévenue contre moi, il faut, pour la convaincre, 
que je me trouve avec lui ou elle, sans que cela paraisse prémédité. 

Il demanda à Louis : 

— C'est tout ce que tu as trouvé ? 

— Monsieur le comte, c'est la seule maison que fréquente M™^ la baronne 
d'Hervey. Mais, M. le baron son fils moins sévère sur ses relations mondaines, 
va fréquemment dans une maison de la Ghaussée-d'Antin où l'on reçoit toutes 
les semaines... 

— Moins sévère ? Pourquoi dis-tu cela ? 

— Oh ! rien de mal, monsieur le comte. Oh ! ce sont de respectables per- 
sonnes, j'entends dire que c'est bourgeois, tandis que chez M"^ de Lancy, les 
invitations lors de ses réceptions sont très recherchées... 

— Et cette dame de la Ghaussée-d'Antin ? 

— Une veuve aussi, monsieur le comte, qu'on invite presque partout, 
mais aux invitations de laquelle on va moins, peut-être parce qu'elle les 
prodigue. 

— Peste I tu es renseigné comme un petit journal. 

— Monsieur le comte me l'avait bien recommandé. 

— Et cette veuve, c'est? 

— C'est M'"* la vicomtesse de Sirvan. 

— M""* de Sirvan. Mais je la connais également, elle m'assomme chaque 
semaine de ses invitations. Et tu es certain que Philippe d'Hervey y va 
souvent ? 

— On me l'a assuré... 

— Bien. Hàte-toi de m'habiller. 

Pendant que Louis coiffait son maître, Antony pensait: 

— Je vais aller porter ma carte chez la vicomtesse de Lancy ; assurément, 
je recevrai une nouvelle invitation et j'irai ; nous verrons si je la rencontrerai 
là. Si je ne l'y vois pas, j'irai rendre une visite à cette chère vicomtesse. Autre- 
fois amie intime d'Adèle, elles se confiaient chagrins et joies... Si cette amitié 



262 LE FILS D'ANTON Y. 



a toujours duré, Adèle a dû la voir, lui raconter notre rencontre au bal du 
ministère ; et ma visite ne la surprendra qu'à demi. En causant avec elle 
adroitement, je puis connaître les véritables sentiments d'Adèle, et, sur ce 
qu'elle me dira, diriger ma conduite ; peut-être sera-ce plus facile que je ne 
le pense ? Je le saurai bientôt. 

Lorsqu'il fut habillé, le coupé était attelé. Il se fit conduire rue de la Ghaus- 
sée-d'Antin, et déposa sa carte chez la vicomtesse de Sirvan. Il avait quelques 
courses à faire, il déjeunait en ville. Il ne rentra à l'hôtel^que vers trois heu- 
res. Le valet de pied lui remit une lettre qu'il lut aussitôt. 

C'était une invitation pour lui et sa nièce à la soirée de la vicomtesse de 
Sirvan. 

Il en fut satisfait, et il se décida à s'y rendre. Enfin, il se trouverait avec Phi- 
lippe, car l'idée de se lier avec lui, de revoir Adèle, ne le quittait plus, il était 
temps d'en finir avec la vie qu'il menait, en se mariant avec celle qu'il avait 
aimée, il rachetait le passé et il retrouvait ce qu'il avait perdu presque en la con- 
naissant, une famille. Mais il lui semblait que ce n'était là que le retour à une 
chose déjà faite ; lorsqu'il avait connu Adèle, elle était libre et par cela entiè-- 
rement à lui. Il lui paraissait tout naturel de la retrouver aujourd'hui. 

Sans savoir pourquoi, cependant, la maison de la vicomtesse de Sirvan ne 
lui inspirait qu'une confiance limitée. Il demanda qui avait apporté la lettre, 
et Louis, ayant été s'informer, répondit: 

— M™^ de Sirvan est venue en voiture, son valet de pied a mis la lettre 
chez la concierge, et a demandé qu'on fît passer la carte de sa maîtresse à 
M'^^ Rachel... Mademoiselle a fait introduire aussitôt la vicomtesse de Sirvan, 
qui est restée quelques minutes avec elle... 

— Bon, fit le comte, assez surpris de la visite, elle aura été près de l'en- 
fant pour l'engager àm'accompagner; mais j'irai seul. Qu'a-t-elle été raconter 
à Rachel ; 

Le comte se dirigea vers les appartements de la jeune fille, il rencontra la 
mulâtresse, la femme de son valet de chambre, qui lui dit que la jeune fille 
avait pleuré. 

— Et pourquoi cela ? fit-il ; à la suite de son entretien avec la 
vicomtesse ? 

— Monsieur le comte, je ne crois pas. Tout à l'heure, en traversant le 
petit salon, j'ai vu mademoiselle, si profondément plongée dans ses pensées, 
qu'elle ne m'a pas entendu entrer ni sortir... Je l'ai regardée en dessous, elle 
tenait un livre à la main qu'elle ne lisait pas, et elle pleurait. 

Antony se hâta d'entrer dans le salon. La jeune fille était à moitié étendue 
sur le canapé et dormait, un livre ouvert à la main. Le comte s'avança sur 
la pointe des pieds; il contempla quelques minutes sa fille adoptive. La belle 
Rachel dormait en souriant, mais ses joues étaient mouillées. Le rêve chas- 
sait la réalité. 

Elle était adorable à voir, la belle Rachel, dans son costume d'intérieur, 



LE FILS D'ANTONY. 263 



un costume oriental bizarre, qui lui allait à ravir et faisait plus valoir son 
étrange beauté. 

Et le cadre allait bien à la jeune Asiatique. Le petit salon, absolument 
copié sur une pièce du pays, était meublé de bibelots rapportés par le comte 
de Sancy ; les étoffes les plus belles tapissaient les murs. Ce petit réduit était 
un coin d'Asie — et cela se noyait dans une demi-teinte pleine de poésie. Le 
soleil ne pouvait entrer ; ses rayons et sa chaleur s'abattaient sur les nattes 
<jui servaient de stores. 

Antony contemplait la jeune fille. Pauvre belle, elle avait tout perdu bien 
jeune ; elle n'avait ni père ni mère, et toute sa famille, c'était lui, lui qui en 
cherchait une autre. 

— Pauvre enfant ! elle a bien souffert déjà. A quoi bon la tourmenter. Mais 
pourquoi ces larmes ? 

Il s'avança près d'elle et, avec toutes les précautions possibles pour ne pas 
éveiller l'enfant, il lui prit doucement le livre. 

C'était un livre de demoiselles, des contes de jeunes filles. 

On voyait encore la trace humide de ses larmes sur le chapitre qu'elle avait 
lu. Antony ne l'éveilla pas, et voulant savoir ce qui avait pu mouiller les beaux 
yeux de Tenfant, il lut : Conseils à une mariée. Le titre le fit sourire ; des idées 
de mariage germaient dans ce jeune cerveau. — Il lut, et à mesure qu'il lisait, 
son émotion redoublait: 

« Parce que les arbres s'habillent à neuf, parce que les graines enterrées 
crèvent leurs écorces pour montrer leur nez vert, parce que ce petit tout nu 
de printemps fait toc-toc sur toutes les poitrines; la jeunessse envahit les 
mairies. 

» Le carême n'y fit rien. 

» Les écharpes municipales sont en haillons, le code est plus déchiré, que 
les contrats qu'il aide à faire. 

» Mairies, adjoints, sous-adjoints, ne mangent plus, ne dorment plus... 
C'est une épidémie. 

» Tout le monde se marie. 

» Se marier, c'est si simple. 

» Sur sa route, une jeune fille rencontre un beau garçon. Les yeux se 
parlent, les mains se touchent, les parents sourient... 

» Et allez donc, monsieur le notaire, et allez donc, monsieur le maire, et 
allez donc, monsieur le curé ! 

» La chose est faite, on s'aime, on s'aimera et pour la vie. 

» C'est juré. 

» Mademoiselle, vous qui, les yeux à demi baissés, laissez glisser dans vos 
blonds cheveux quelques fleurs d'oranger, vous que la sainte mousseline enve- 
loppe, et dont un voile virginal dissimule la timide rougeur, vous que l'écharpe 
municipale attend ,. qui tout à l'heure allez dire le mot terrible et char- 
mant. 



264 



LE FILS D'ANTON Y. 



» — Oui. 

» — Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous réciter ua 
conte ? 

» Je commence : 

» Ils s'étaient connus tout jeunes, Elle et Lui. 

» D'abord, ennemis et méchants comme le sont l'un pour l'autre les enfants 
qui s'aiment. 

» Ensuite, timides et froids, parce qu'ils sentaient en eux un sentiment 
qu'ils voulaient se cacher. 

» Enfin, dix-huit et vingt ans, le printemps des arbres, de l'ombre, de 
solitude... les mains se prennent, les regards se croisent, et, conduits par les 
grands parents, Elle et Lui sortent de chez M. le maire pour aller chez M. le 
curé. Gomme ils s'adoraient I Ils voulaient se faire un nid digne d'eux. 

» Une belle chambre, bleue comme leur avenir, avec un grand lit capi- 
tonné, enveloppé de rideaux discrets. 

» Lui^ il avait dit : 

» __ Nous quitterons la chambre, mais les meubles jamais. 

» Elle avait ajouté : 

» Ils nous ont vus nous unir. Ils nous verront mourir. 

» — Ensemble, n'est-ce pas? 

» Oh, oui... et les lèvres se l'étaient juré. 

» Le lit capitonné était neuf, et comme le bois jouait, il avait grincé. 

» Trois mois l'amour chanta dans l'alcôve sacrée, puis la maladie vint à 
son tour. 

» C'est Lui qu'elle prit et qu'elle cloua sur le lit capitonné. 

» Trois mois Elle resta, nuit et jour, veillant, se multipliant, défendant son 
époux aimé contre la mort. 

» Mais comme la mort est aveugle, elle ne vit ni son teint livide, ni ses 
yeux mouillés. 

« Elle ne vit ni le passé ni l'avenir. 

« La mort voulait quelqu'un, elle le prit. 

« Affolée, perdue, ne pensant pas à Vavenir^ Elle ne voulait plus quitter la 
chambre où il avait rendu le dernier soupir. 

« Elle se plaisait, dans son lit où son corps s'était refroidi, à rêver de celui 
que la mort lui avait volé. 

« Pendant quelques semaines son souvenir fidèle revint chaque jour dans 
l'alcôve. 

« Pendant quelques mois, il y revint quelquefois. 

« Puis, un jour comme les rideaux étaient tristes — le bleu se fane vite... 
on ne se figure pas comme le bleu se fane vite. Elle fit recouvrir le lit. 

« Il fallait la distraire du souvenir qu'elle n'avait plus. La famille s'arran- 
gea de façon à la faire valser avec un jeune homme fort bien et ayant une 
très bonne position... 



I K FILS D'ANTON V. 



205 




— Je vous tuerai, monsieur. (Page 272.) 

« Elle trouva le jeune homme très gentil. 

« Mais elle rit beaucoup de sa famille qui voulait la remarier, ce qui était 
complètement ridicule, n'est-ce pas? Elle avait trop aimé son cher ami. Et... 

« Quatorze mois après que Lui était mort, au bras du jeune homme qui 
était dans une très bonne position. Elle revint devant la même écharpe. 

« Oui! 

« C'était vraiment un homme très comme il faut qu'elle avait épousé.,, et 
34 



266 LE FILS D'ANTONY. 



elle était heureuse... mais heureuse... lorsqu'une nuit, s'éveiilant en sursaut 
pour échapper au cauchemar, elle crut que le lit gémissait. 

« Elle alluma vite sa hougie. 

« Elle eut un frisson... et se pencha pour éveiller son mari... Mais elle se 
recula épouvantée... les yeux hrigarcis... 

« L'homme qui était auprès d'elle, c'était Lui... Lui, le premier... celui 
auquel elle avait dit : 

(( Il nous a vus nous unir... il nous verra mourir. 

(( FAle voulut crier, la voix se mourut dans sa gorge. 

« Il lui sembla que la bougie s'éteignait, que les rideaux de l'alcôve pre- 
naient une forme humaine, que le lit, devenu cercueil, se serrait sur elle. 

« Elle fit un effort surhumain et, bondissant de son lit, elle cria... 

« Son mari se leva inquiet, il lui demanda la cause de ses cris. 

— Il est là, répondit-elle en lui montrant le lit. 
« -—Là ? qui ? 
« — Lui 1 Lui, 

« Le mari croyant à un cauchemar et voulant le faire cesser lui dit : 
(c - Où est- il? 

« Sur son indication, il alla se mettre à la place de la vision... puis, sou- 
riant, il revint vers elle : 

Mais Elle.., reculant haletante, les yeux presque sortis de l'orbite, la bou- 
che convulsive et les bras fiévreux et suppliants, elle râla : 

« — Pardon ! pardon I 

« Quand son mari fut près de l'atteindre, elle bondit et tomba sur le lit... 

« Le pauvre homme épouvanté cria au secours. On vint, il était trop tard. 

« Vous savez, mesdemoiselles, vous qui, les yeux baissés, laissez glisser 
dans vos blonds cheveux quelques fleurs d'oranger, vous dont un voile virgi- 
nal dissimule la timide rougeur... ceci n'est point un conte, c'est une his- 
toire. Je récris ce soir, il est huit heures et je viens de la conduire au 
cimetière... » 

Antony n'avait pas éprouvé la même émotion que sa fille, il replaça le livre 
sur un meuble et, tout songeur, il murmura : 

— Je voudrais qu'Adèle lut ces pages... 
L'enfant s'éveillait, elle exclama, joyeusement : 

— Ah! c'est toi, Antony. Tu viens finir mon rêve, tu viens me dire que tu 
m'emmènes à la fête... 

— Quelle fête, mignonne? fit-il en lui souriant. 

— Oh I ne fais pas le discret. M'»^ de Sirvan m'a dit que tu av is promis de 
te rendre à son invitation... 

— Voyez- vous ça I... c'est une menteuse. 
La jeune fille resta tout interdite et répéta machinalement : -j. 

— Une menteuse I 

— Je n'ai rien promis à M"« de Sirvan, ma belle mignonne, je ne l'ai pas 



LE FILS D'ANTONY. 207 



vue, et ce n'est pas ce jour que je choisirais pour te mener chez elle : A un 
bal prochain nous irons, mais avant je veux voir le monde qu'elle reçoit. 

— Que c'est méchant, cela!... Je lui ai promis que j'irais, que tu faisais 
tout ce que je voulais. 

— Rachel, fit gaiement Antony en lui prenant les deux mains et fixant ses 
grands yeux sur elle. 

— Non, tu ne peux savoir mentir. Ce n'est pas toi qui as demandé, ce n'est 
pas toi qui as promis d'aller à cette soirée. C'est M-"^ de Sirvan qui t'a fait pro- 
mettre que tu me déciderais à venir. 

— Eh bien ! c'est vrai, mon oncle !... Tu parles sérieusement, je réponds 
sérieusement. 

— Que t'a-t-elle dit pour te décider?... 

— Beaucoup de choses qui sont vraies; d'abord, qu'à mon âge je ne 
devais pas rester éternellement cloîtrée ici.. . c'est vrai ça... 

— - Je vous demande un peu en quoi cela peut regarder la vicomtesse. 

— C'est dans mon intérêt qu'elle parlait... 

— Voyez-vous cela !... 

— Oh l tu as beau rire, elle a raison. Elle m'a dit qu'à mon âge, je devrais 
plus souvent aller dans le monde, que je devrais fobliger à m'y mener, que 
là je trouverais... du plaisir enfin... 

— Dis tout... je t'écoute, fit le comte en riant. 

M"* Rachel ne soutint pas le regard gai d'Antony, elle rougit et baissa la 
tête. 

— Tu ne veux pas achever... eh bien! la vicomtesse a ajouté : Vous 
devriez obliger M. le comte à vous produire dans le monde. Vous ne pouvez 
rester éternellement cloîtrée... 

— C'est ce que je t'ai dit, fit Rachel avec embarras. 
Et Antony continua : 

— Il faut que vous pensiez à vous marier... Elle a dit cela, n'est-ce pas? 
Rachel tourna la tête et ne répondit pas. 

— Ce n'est pas en restant toujours chez vous, en ne voyant que des 
voyageurs que vous trouverez un mari... Il faut venir me voir. J'ai dans mes 
amis de charmants garçons, très bien, ayant beau nom, grande fortune... 
J'ai... 

M"" Rachel paraissait très ennuyée de ce que lui disait le comte d'un ton 
plaisant, et elle l'interrompit en répondant franchement : 

— Eh bien ! oui — elle m'a dit tout cela, et toi-même me disais l'autre fois 
qu'il fallait penser au mariage... Elle me paraissait venir affirmer ce que tu 
m'avais dit. 

— Tu as cru cela, ma chère Rachel. 

— Certainement... et lorsque tu dis que tu veux connaître le monde qu'elle 
reçoit, elle m'a cité les plus grands noms... 

— Et quels sont les beaux seigneurs qui seront à cette soirée î 



2G8 LE FILS D'ANTONY. 



— Oh ! je n^aî pas retenu les noms, fit La jeune fille rougissant. 
Antony demanda aussitôt *. 

— Elle t'a cité les Malepreux, les Villedoré, de Gillac, de Gernay. 

— J'ai entendu ces.noms... 

— Les d'Hervey... aussi... 

— Je crois que oui. . . et M"^ Rachel tournait la tête. 

— Je connais à peu près tous ces messieurs. .. 

— Ah!... 

— Et, mademoiselle, vous seriez bien heureuse, si je vous menais à cette 

soirée?.. 

— Oh ! oui, mon petit oncle, fit-elle, redevenant souriante et le prenant 
dans ses bras... 

— Car vous n'avez qu'un désir, rencontrer un jeune homme charmant, 
vous en faire aimer et l'épouser, afin d'abandonner le vieil Antony... 

T'abandonner, toi... Oh! je veux un mari qui ait... pour toi, une affection 
égale à mon amour... 

— Ma chère Rachel, c'est M"**^ de Sirvan, et c'est toi qui avez raison. — Je 
serais un barbare en te refusant ce que tu me demandes... Nous irons à cette 
soirée... fais venir ta couturière. 

— Mon oncle, je l'attends... 

— Gomment, tu l'attends. . . 

— Mais oui, quand M"'* de Sirvan est sortie d'ici, je l'ai envoyé de- 
mander. 

— Bien, tu savais que je t'emmènerais... Mais si j'avais refusé. 

— Je sais que tu es bon, je sais que tu m'aimes. Je sais que tu ne me refu- 
ses rien... Merci, Antony. 

Et M"^ Rachel sauta au cou de son oncle et lui appliqua sur les joues deux 
gros baisers. 



CHAPITRE XI 

UNE SOIRÉE CHEZ M'Pe DE SIRVAN 



Nous savons que M""* la vicomtesse de Sirvan était une marieuse — elle 
voulait le bonheur de la jeunesse, elle ne pensait guère à elle, la chère dame. 
Jeune encore, assez belle, elle avait été très malheureuse en ménage proba- 
blement et s'était empressée de quitter le domicile conjugal. Les femmes sont 
faibles, et ont besoin d'être guidées; aussi la belle vicomtesse n'était-elle pas 
partie seule, elle avait accepté pour partir le bras d'un ami de son mari, et 



LE FILS D'ANTONY. 269 



pour se mettre à l'abri, la demeure du même. — A qui elle jugeait digne de 
ses confidences, elle disait que son mari s'était conduit avec elle comme ua 
misérable et l'avaii abandonnée sans ressources pour vivre. — Ce n'est pas le 
mari, c'est l'amant qui l'avait abandonnée — elle disait abandonnée, parce 
que cela lui semblait plus euphonique que chassée, qui était le mot juste. 

Mais les femmes sans ressources, de l'intelligence de la vicomtesse de 
Sirvan, se retrouvent très vite en très belle situation : c'est ce qui était arrivé. 
M""* de Sirvan n'ayant pas à se louer de son mariage, se vengeait en mariant 
les autres. Nous savons qu'elle était d'une nature très désintéressée, M* Le- 
claqué, son ancien notaire, l'affirmait. 

C'est ce dernier qui répondait à ceux qui lui demandaient des renseigne- 
ments sur la belle vicomtesse, qu'elle était veuve du vicomte de Sirvan, un 
brave officier mort en Afrique ; il ajoutait que la vicomtesse était très riche, et 
dans le monde on appelait la vicomtesse la belle veuve. — Ce qui était vrai, 
c'est que, jeune encore, elle avait très souvent, en cherchant à marier les 
autres, trouvé à se marier elle-même. Elle avait refusé les plus beaux 
partis. 

La vicomtesse, en sortant de chez le comte de Sancy, bien certaine que 
M"° Rachel entraînerait son oncle à la soirée, n'avait pas manqué d'aller 
chez la baronne d'IIervey. Celle-ci était absente. Alors, avec une légèreté 
qu'une veuve seule pouvait se permettre, elle avait demandé à voir M. Phi- 
lippe. Celui-ci était également absent. Elle avait tiré un feuillet de son carnet 
et avait écrit dessus : 

« Ne manquez pas jeudi soir. Le comte de Sancy viendra. Amitiés. » 
La vicomtesse était convaincue qu'à la suite de l'entretien qu'elle avait eu 
avec la mère de Philippe, celle-ci avait aussitôt parlé à son fils de la jeune Ra- 
chel et du comte de Sancy, son oncle: M""^ d'Hervey, depuis la soirée du mi- 
nistère des aff'aires étrangères, avait gardé la chambre, toujours indisposée, 
ou plutôt très préoccupée, ne voyant son fils que quelques minutes, très dési- 
reuse de ne pas avoir sujet de causer longtemps avec lui. Elle voulait que 
les incidents de cette soirée fussent tout à fait oubliés, car elle était aussi 
embarrassée par la discrétion du jeune homme qu'elle l'aurait été par ses 
questions. 

C'est qu'Adèle se souvenait parfaitement qu'en voyant son fils regarder 
d'un œil provocant Antony, elle avait voulu l'entraîner. Philippe l'avaii 
questionnée et, emportée par ses craintes, elle avait répondu légère- 
ment : - 

— Philippe, je t'en prie, ne parle jamais à cet homme, ou une phrase 
à peu près semblable. Or, quelques minutes après, elle s'était évanouie. 
Son fils, elle le savait bien, avait deviné que la cause de cet éva- 
nouissement, c'était cette rencontre. Cependant, il s'était trouvé depuis, tous 
les jours, quelques moments avec sa mère, et pas une seule fois il ne lui avait 
rappelé cette phrase... Aussi redoutait-elle la moindre question. 



270 LE FILS D'ANTONY. 



Le jour où M™** de Sirvan vint pour voir la baronne, Adèle, triste, ennuyée 
de sa contrainte, avait besoin de se confier à une amie, et elle était allée ren- 
dre une visite à sa vieille amie la vicomtesse de Laucy. A celle-là, elle voulait 
tout dire. 

C'est à ces circonstances que M"^ de Sirvan dut d'être obligée d'écrire à 
Philippe, c'est à cause de cela qu'il advint que M'"*' d'Hervey n'apprit pas que 
le comte de Sancy, Toncle de la belle Rachel, de celle qu'aimait Philippe, 
était l'homme qu'elle avait rencontré au ministère : Antony, enfin. 

Mais, continuons. L'on juge facilement de l'étonnement de Philippe, lors- 
que, rentrant chez lui, il trouva les quelques mots que lui avait laissés la vi- 
comtesse. Que voulait dire cela? Pas une minute il ne pensa qu'un lien 
quelconque rattachait la belle jeune fille dont il était amoureux à l'homme 
qu'il avait juré de tuer. M"Ma vicomtesse de Sirvan avait-elle appris, sans en 
savoir le motif, que le jeune baron d'Hervey cherchait à se trouver avec le 
comte de Sancy, et croyant lui être agréable, s'empressait-elle de le préve- 
nir? C'était la seule raison qu'il trouvât. Eh, mon Dieu ! il était homme du 
monde, il trouverait bien un moyen d'avoir avec le comte une affaire sans 
faire scandale, il suffirait d'un mot pour cela... et puis, au fond, il était décidé 
à tout. Il arriverait ce qui devait arriver. Si cela faisait scandale, il avait 
pour se justifier près de la vicomtesse les quelques mots qu'elle lui avait 
écrits. C'était elle qui l'obligeait à venir et qui lui signalait la présence du 
comte. 

Vernet revenait de ses recherches tout penaud : il n'avait rien appris de 
nouveau, il ne savait pas où l'on pourrait rencontrer le comte de Sancy. Il fut 
un peu étonné de voir le peu d'attention que lui portait son maître, qui, tran- 
quillement, avait retiré sa redingote, son gilet, retroussait ses manches, et lui 
dit tout à coup : 

— Va chercher les masques et les fleurets; vite, vite, nous allons tra- 
vailler... 

-— Comment, comme ça !... Vous avez du nouveau. 
. — Allons, dépêche-toi... 

— Tiens, tiens, fit Vernet gaiement, ça va bien... Et il grimpa vivement 
pour chercher les plastrons et les masques, en se disant : Il va me larder ce 
gamin! C'est qu'il est solide maintenant sous les armes — il va se refaire la 
main et, tant pis pour l'autre, il peut faire préparer la charpie. 

Le jeudi suivant, c'est-à-dire trois jours après les scènes que nous venons 
de raconter, à huit heures, lorsque la belle veuve, la vicomtesse de Sirvan 
entrait dans son cabinet de toilette pour s'habiller, les tapissiers donnaient 
les dernieï-s coups de marteau, et les domestiques époussetaient les fleurs de 
serre et les fleurs artificielles qui décoraient les angles des salons. Les invita- 
tions portaient neuf heures, à dix heures les salons étaient envahis, il y avait 
petit concert d'amateurs et bal. — Dans le concert, les jeunes filles à marier 
faisaient valoir leurs défauts sur le piano, et dans le bal leurs vices dans les 



LE FILS D'ANTONY. 271 



valses. Le concert fini, ce fut une indéfinissable cohue de toiletter tapageuses 
et d'habils noirs. 

La vicomtesse faisait les honneurs de son salon avec une grâce et une ama- 
bilité parfaites, présentant tout le monde avec une familiarité toute maternelle. 
Le concert avait été peu écouté, un grand murmure emplissait le salon, les 
dames se plaignaient, ayant hâte de voir le bal commencer. Il était près de 
minuit lorsque les quadrilles se formèrent. 

Partie des hommes, abandonnant le grand salon, allèrent se placer autour 
des tables de jeu, disposées dans un petit fum.oir. 

Antony, souriant, était du nombre. 

Il avait pris place à une table et jouait. Il était là depuis une grande demi- 
heure lorsqu'il vàt au-dessus de son partenaire le visage de Philippe d'Hervey. 
Il lui sembla d'abord qu'il se trouvait devant un miroir qui le rajeunissait; il 
tressaillit et sourit en levant les yeux sur ce jeune homme II remarqua avec 
surprise que Philippe répondait par un regard dédaigneux et un sourire de 
mépris. Antony fronça le sourcil et baissa la tête. Que signifiait cet air pro- 
vocant. Gêné, il aurait voulu quitter la table; il ne le pouvait. 

Le partenaire du comte de Sancy se leva, offBantsa place au jeune homme 
qui semblait s'être placé là, attendant que la partie fût terminée pour jouer à 
son tour. 

Lorsqu'on lui offrît la place, Philippe dit à haute voix. 

— Je vous remercie bien. Je ne joue pas avec ce. . . monsieur. 
Et, grossièrement, il désignait le comte. 

Celui-ci se dressa aussitôt comme mû par un ressort, la face pâle, l'éclair 
dans le regard. 

— C'est de moi que vous parlez, monsieur? 

— Oui, monsieur... 

— Je vous somme, monsieur, de vous expliquer immédiatement... 
Antony faisait des efforts inouïs, visibles au tremblement qui l'agitait, 

et c'est avec peine qu'il ajouta, cherchant une conciliation qu'il n'espérait 
plus : 

— Vous vous méprenez assurément ; vous ne me connaissez pas... 

— Monsieur, je vous connais... on vous nomme ici le comte de Sancy. 

— On me nomme par mon nom. 

Comme tout le monde entourait la table, comme de tous les côtés du salon 
on accourait, Antony, les poings crispés : 

— C'est une querelle que vous cherchez. Vous connaissez mon nom, et, par 
respect pour vous et pour... 

— Oh! monsieur, je n'ai pas de leçons à recevoir de vous... Vous no savez 
pas qui je suis; il suffira de vous dire mon nom pour vous faire comprendre 
que vous devez vous taire quand je parle... 

Philippe n'avait que sa jeunesse pour excuser son inqualifiable sottise ; il 



"^^'-^ LE FILS D'ANTONY. 



vit autour de lui le mauvais effet produit par sa ridicule agression, mais il 
continua : 

— Je suis le fils du général d'Hervey. Comprenez-vous, monsieur? 
Philippe, fier, arrogant, attendait l'effet de ce qu'il venait de dire. Les 

invités, vivement intrigués, se pressaient autour d'eux... 

Le comte de Sancj^ était parvenu à se dominer. Pendant quelques secondes 
il avait appuj^é les mains sur son cœur, comme s'il voulait contenir les paroles 
prêtes à sortir de ses lèvres ; c'est d'un ton solennel qu'il répondit ; 

— Je comprends, monsieur, que vous me cherchiez querelle, je pense que 
le motif qui vous dirige doit rester entre vous et moi. Ce n'est pas le lieu, je 
pense, de parler... à moins que vous n'en jugiez autrement et qu'il vous plaise 
de dire la cause de votre étrange provocation... 

Philippe devint tout rouge, ilcompint;ilne pouvait continuer qu'en mêlant 
le nom de sa mère à la querelle, en faisant revivre une histoire, oubliée ou 
inconnue de la plupart... Il dit avec embarras : 

— Avant d'en arriver à cette extrémité, je vous ai cherché, sans pouvoir 
vous rencontrer... 

— Il vous suffisait de me chercher chez moi. 

— Je le ferai, monsieur. 

Antony, nerveux, avait tiré sa carte de sa poche, et l'avait jetée sur la 
table. 

Les gens s'empressaient autour d'eux. Des amis s'interposaient. A des 
questions un des joueurs avait répondu à mi-voix : 

— C'est une affaire de femme. 

Et Antony, exaspéré, avait eu un méchant rire ; alors Philippe avait voulu 
s'élancer sur lui, on l'avait retenu, et, cruellement, le comte de Sancy .avait 
répliqué : • 

— Je ne devine guère que cela en cette affaire... 

— Vous êtes un misérable ! criait Philippe. 
Antony se retourna frémissant et répondit : 

— Un mot de plus et je crie son nom. 

Philippe, toujours contenu par les gens qui l'entouraient, montra le poing 
au comte de Sancy, criant : 

— Je vous tuerai, monsieur. 

Antony haussait les épaules en s'éloignant. C'était un brouhaha autour 
de la table dans le petit salon, M'"* de Sirvan, qu'on venait de prévenir, 
accourut : 

— Ah ! mon Dieu, monsieur le comte, que se passe-t-il ? 

— Excusez-moi, madame, pour la première fois que j'ai l'honneur de venir 
chez vous, d'avoir été la cause de ce scandale inexplicable. 

— C'est donc vrai, cette querelle ? — M''^ Rachel à qui on vient d'en parler 
vous appelle... 

— Je vais près d'elle, excusez-moi, madame... nous devons nous retirer... 



LE FILS D'ANTONY. 



27;j 




Le fils reprenait la cause, il venait demander reparnion de l'outrage subi par sa mère 

sans défense, (i a^je 21iS.) 

— Je suis au désespoir, monsieur le comte, de ce qui vient d'arriver, 
croyez bien que j'ignorais... 

— Mais, ma chère vicomtesse, c'est moi qui suis désolé d'être un trouble- 
fète... 

La vicomtesse voyait le jeune baron d'Hervey qui cherchait à écarter ceux 
qui le retenaient pour revenir vers Antony. Elle se dirigea rapi'lement \ ers lui 
et lui dit d'un ton assez sec : 
35 



274 LE FILS D'ANTONY. 



— Monsieur le baron, je vous en prie; je suis désolée que vous agissiez 
ainsi. Je croyais être assez considérée par vous pour que vous ne vous livriez 
pas à un pareil scandale chez moi... 

Philippe se remit et balbutia : 

— J'ai eu tort, je le reconnais, madame, et je vous prie de m'excuser; 
depuis longtemps, je cherchais le comte sans pouvoir le rencontrer..., je n'ai 
pu maîtriser ma colère en le voyant, j'en suis désespéré... Je vous reverrai 
demain, madame... et je me retire, ne voulant pas troubler votre fête... 

La vicomtesse cherchait où était le comte; si le jeune homme se retirait, 
elle voulait retenir Antony et sa nièce. 

Antony était rentré dans le salon où l'on dansait ; la scène y était ignorée, 
à part le petit groupe de dames qui entourait M"* de Sirvan et dans lequel se 
trouvait M"* Rachel. Antony était venu rassurer sa nièce, lui disant qu*on 
s'était mépris : il n'y avait eu qu'une légère discussion, et tout le monde l'ayant 
cru, on était rassuré. 

Puis le comte avait été se placer à Textrémité du salon; accoudé sur la 
cheminée, il avait vu passer Philippe accompagné de deux de ses amis, il 
avait feint de ne le pas voir. Celui-ci, au contraire, en passant à quelques 
pas de lui, l'avait regardé des pieds à la tête, dédaigneux et provocant ; il 
était frémissant de colère, et Antony avait pu entendre son ami de Groissy 
lui dire : 

— Je t'en supplie, Philippe, conduis-toi en homme du monde, ne continue 
pas cela... calme-toi. 

— Vous ne comprenez pas l'infamie de cet homme. . . ' 

— Mais veux-tu te taire et venir? 

Et ils l'entraînaient, mais pas assez vite pour que le jeune homme ne pût 
encore se retourner et dire à haute voix... 

— Ce bâtard de Gesvres, je le tuerai comme un chien. 
Antony avait grincé des dents en disant : 

— Bâtard..., il ne l'est même pas, lui I 

La vicomtesse de Sirvan revenait vers lui, l'assurant de ses regrets qu'une 
scène semblable se fût passée, elle croyait ce jeune homme bien élevé, elle 
était très liée avec la mère. 

A ces mots Antony eut un singulier sourire, et il lui dit : 

— Eh bien ! ma chère vicomtesse, faites-moi donc la grâce de lui raconter 
ce qui vient de se passer. 

— Mais vous l'excusez, n'est-ce pas ?... c'est presque un enfant... et... 

— Oui... oui... 

— J'irai lui raconter cela demain, dit la vicomtesse rassurée. 
Quelques minutes après, Antony se retirait emmenant M"« Rachel. 

La jeune fille était nerveuse ; le comte, assis auprès d'elle dans la voiture, 
attribuait son état à l'inquiétude qu'elle avait éprouvée en apprenant que son 
oncle avait eu une querelle; il n'osait Finterroger, redoutant d'être embarrassé 



LE FILS D'ANTONY. 275 



pour répondre à ses questions, car il était bien décidé à ne rien dire de ce 
qui s'était passé; il était résolu à placer comme première condition à imposer 
aux témoins qu'on ne manquerait pas de lui envoyer, la discrétion la plus 
absolue. 

Cependant, il essaya par quelques mots de rassurer la jeune fille, traitant 
de discussion légère, survenue sur un coup de carte, ce qu'on avait qualifié de 
querelle. Il vit aussitôt qu'il se trompait; M'"' Rachel igno:^ait absolument ce 
qui s'était passé; elle avait cru ce qu'on lui avait dit, et elle n'avait aucune 
inquiétude : un coup contesté avait amené des explications qui avaient ter- 
miné le différend. 

Antony fut très heureux de cette constatation ; sa nièce ne savait rien et ne 
saurait rien : il veillerait à ce que personne ne vînt près d'elle pendant les 
quelques jours que cette désagréable affaire resterait en suspens. Chez lui 
cela était la chose la plus facile du monde, et allant au-devant des soupçons 
qui pourraient naître ou des indiscrétions, il affecta d'être le plus gai du 
monde et de s'être très diverti. 

— Mais, ma chère belle, c'est pour toi que je suis allé à ce bal, j'en reviens 
fort satisfait pour ma part; je m'y suis très diverti — et toi, tu semblés toute 
triste. 

— Mon oncle, tu te trompes, je me suis bien amusée... Peut-être y avait-il 
beaucoup de monde; cette cohue, cette chaleur m'ont un peu indisposée, c'est 
lé seul motif de mon abattement. 

— Tu as la migraine. 

— Oui, c'estcela,fît vivement la jeune fille... c'est cela... Oh! une migraine 
atroce. 

— Que ne Tas-tu dit plus tôt, nous serions partis depuis longtemps, et tu te 
reposerais. Oh ! je sais ce que ce mal est douloureux, ce qu'il est pénible de 
rester ayant mal à la tête dans un lieu bruyant... C'est pour cela, ma pauvre 
belle, que tu n'as pas dansé — car, je l'ai remarqué, tu n'as pas dansé. 

— J'ai valsé, mon oncle, la première valse avec M. d'Hervey. 
Antony tressaillit en disant : 

— Avec Philippe d'Hervey... je ne t'ai pas vue... tu connais ce jeune 
homme. 

— J'ai dansé plusieurs fois avec lui déjà... 

— Où donc cela?... 

— Chez Misrah-Bey, chez le comte Santa-Fera... et au ministère des affai- 
res étrangères... 

— Ah !... je ne t'avais pas vue danser... 

Et Antony s'efforçait de dissimuler l'émotion qu'il ressentait. Rachel avait 
valsé avec Philippe ? était-ce après sa querelle ? et celui-ci avait-il parlé de 
leur querellé, était-ce par discrétion que Rachel paraissait ignorer ce qui 
venait de se passer? Il se remit vite, pensant qu'il était impossible que sa nièce 



270 LE FILS D'ANTONY. 



ait pu parler au baron après la querelle, puisqu'il était parti presque aussitôt. 
11 dit légèrement : 

— Je ne croyais pas que tu avais dansé, c'est pendant que je jouais? 

— Oui, presque en arrivant... ^ 

Ce détail, prouvant à Antony que Philippe ignorait que la jeune fille fût sa 
nièce, l'affermit dans son idée de bien lui cacher la désagréable affaire. Dans 
l'état d'exaspération où était le jeune homme et avec son caractère emporté, 
le peu de réserve qu'il avait en affaire délicate, il serait capable, connaissant 
la parenté de Rachel et du comte, de reporter sa colère sur la jeune fille. 
Antony se blottit dans le coin du coupé, réfléchissant à ce qui venait de se 
passer et en envisageant les suites. 

Si le comte de Sancy avait pu lire dans le cœur ardent, mais chaste, de la 
jeune fille il aurait compris tout de suite la cause de son malaise. M""' Rachel 
était humiliée, elle n'était venue au bal que dans l'espoir de se trouver souvent 
avec Philippe. En entrant dans le salon elle était au bras de M"™' de Sirvan ; 
son oncle venait de la quitter lorsque le jeune homme était venu l'inviter 
pour une valse déjà commencée: elle avait acc3pté; le jeune baron, lui disant 
que la valse avait été trop courte, l'avait galamment priée de l'inscrire sur un 
petit carnet pour les deux valses. M"^ Rachel n'aimait que valser ~ et en 
minaudant avait accepté l'engagement. 

On avait dansé, puis poîké. Aux premiers accords de la valse, elle avait du 
regard cherché son cavalier, et ne l'avait pas vu venir. On était venu vingt 
fois l'inviter; elle avait refusé, disant qu'elle avait promis. Et le jeune baron 
n'avait pas paru. Elle était femme, et se promettait bien, lorsque le jeune 
homme paraîtrait, de lui reprocher son oubli. C'est alors qu'on était venu 
parler de discussion dans la salle de jeu entre le baron d'Hervey et un 
inconnu ; elle avait excusé le jeune homme : c'était à cause de cela qu'il n'était 
pas venu; il allait paraître, et, tout honteux, s'excuser; elle l'attendait et com- 
posait ses mines, ses phrases; il ne pouvait tarder, car on venait de dire que 
la discussion était sans importance. Philippe ne paraissait pas... Elle avait 
attendu, Philippe n'avait pas paru, et, très profondément blessée, refusant à 
tout le monde, elle avait été heureuse lorsque son oncle était venu la cher- 
cher pour partir; elle ne savait ce qu'elle aurait dit si Philippe s'était 
présenté, après lui avoir fait l'affront de l'inviter et de ne pas paraître. 

C'est là qu'était la cause de la mauvaise humeur de la jeune fille, et cela 
n'était pas possible à raconter au comte de Sancy; elle n'avait d'autre explica- 
tion à donner qu'une migraine. Cela lui permettait de se taire. Elle était bien 
en colère, la belle enfant; elle était bien humiliée, elle parlait de se venger, 
et au fond de tout cela elle souffrait cruellement. Elle avait envie de pleurer et 
elle avait hâte d*être seule dans f=a chambre pour laisser ses larmes couler. 

N'était-ce pas affreux aussi? Ce jeune homme, qui disait l'aimer, qui le 
premier lui avait glissé ce mot brûlant dans les boucles de ses cheveux en les 
tourbillons d'une valse. Ce mot l'avait brûlée; seule, elle répétait, elle disait : 



LE FILS D'ANTONY. 277 



Il m'aime, il m'aime... Cet amour était pur et chaste, elle ne rougissait pas do 
se l'avouer, car la vicomtesse, sa confidente, y mêlait le mot de .nariage. 

Tout cela n'était que projet, elle avait deviné que Philippe ne cherchait 
qu'une occasion de se déclarer; et "la démarche de la vicomtesse, qui avait 
tant insisté pour décider son oncle à venir à ce bal, sa visite particulière a 
elle, la singulière façon dont elle lui avait dit : 

— Surtout, ma chère enfant, ne manquez pas. Il faut absolument que vous 
décidiez monsieur le comte. 

Elle lui avait dit encore : 

— Je compte sur vous... vous serez la reine du bal. Vous êtes si belle, si 
charmante. La baronne d'Hervey me parlait de vous encore hier, elle vous 
trouve adorable. 

- La baronne d'Hervey? avait répété Rachel en rougissant. 

— Mais oui, la baronne, la mère de M. Philippe d'Hervey... écoutez, je vais 
vous faire une confidence. M™« d'Hervey ne va guère dans le monde mainte- 
nant; c'est son fils qui a exigé qu'elle vînt au bal du ministère. J'avais dit la 
veille que vous deviez venir à ce bal, et c'est le jeune baron qui voulait que sa 
mère vous vît... Depuis ce jour, elle est ravie, elle parle sans cesse de vous. 

Rachel n'avait rien trouvé à dire, elle avait souri plus fort ; mais, aussitôt, 
elle avait pensé que puisque son oncle, qui ne voulait jamais la mener en 
soirée, consentait si facilement à se rendre à celle-là, c'est que la vicomtesse 
s'était entendue avec lui, c'est que la vicomtesse s'était également entendue 
avec M""' d'Hervey; enfin, c'est que ce jour-là M. Philippe lui parlerait de 
graves choses... et elle avait soigné sa toilette, il fallait voir ça ! 

-Gomme le cœur lui battait en se rendant à ce bal ! à peine entrée, M""' de 
Sirvan avait dit au comte : 

Monsieur le comte, confiez-la-moi... 

Et celui-ci avait aussitôt cédé; ça devait être convenu; elle n'avait pas fait 
le tour du salon, que Philippe, l'œil brillant, l'air animé comme elle ne l'avait 
jamais vu, paraissait et l'invitait. — Ça, c'était visible, c'était entendu. — Elle 
n'en doutait pas... Il valsait, et elle sentait qu'il tremblait... Puis il l'invitait 
pour toutes les valses... Elle vivait son rêve... Et puis il disparaissait tout à 
coup. Oh ! cela était affreux I 

Elle avait quitté le bal, résolue à ne plus pensera un homme aussi grossier; 
elle s'était dit qu'au fond elle ne pensait pas plus à lui qu'à un autre. Si elle 
s'était occupée du baron d'Hervey, c'est parce que M"'" de Sirvan lui avait 
souvent parlé de lui, elle n'aur^iit pas de peine à remplacer dans ses pensées 
un monsieur f^xii se conduisait aussi singulièrement. — Elle s'était dit tout 
cela; mais si .j. pauvre enfant avait pu juger l'état de son cœur, elle aurait 
constaté que toutes ses résolutions n'étaient que mensonges. Pour aimer en 
secret elle n'aimait pas moins et elle aimait. - La preuve, c'est qu'.n arrivant 
chez elle— à cause de sa mit'raine elle avait hàlivemeat soubaite la bonne 



278 LE FILS D'ANTONY. 



nuit à son oncle, et rentrée dans sa chambre, elle avait pleuré toutes les larmes 
de son cœur. 

Antony, seul chez lui, résumait froidement la situation : il n'y avait pas de 
doute, le jeune baron d'Hervey avait appris la terrible aventure qui remontait 
à vingt-cinq ans. On lui avait raconté la légende qui avait couru le monde à 
cette époque. Un homme avait voulu posséder sa mère; femme honnête, épouse 
respectée, cet homme, ne pouvant la violenter, ne pouvant satisfaire sa bestiale 
passion, avait tenté de l'assassiner. 

La justice ne l'avait pas frappé, et il était coupable de deux attentats. 
L'époux, appelé par son service hors de France, n'avait pu venger l'outrage. 
Il était mort. Le fils reprenait la cause. Homme, il venait demander réparation 
de l'outrage subi par sa mère sans défense. Que devait-il faire? Dire la vérité, 
c'eût été une infamie, et cependant accepter un duel, c'était épouvantable : 
pouvait-il se battre avec son fils ? 

Cependant, la chose ne pouvait en rester là, l'injure avait été publique, il 
fallait une réparation. 

L'affection ou plutôt la sympathie qu'il avait ressentie la première fois qu'il 
avait vu Philippe était sensiblement atténuée par la façon grossière avec 
laquelle le jeune homme lui avait cherché querelle. Seul chez lui, à cette 
heure, il se demandait si la voix du sang parlerait en lui. La voix était muette. 
Il n'éprouvait qu'un sentiment : la haine; et si, ce qui était probable, le jeune 
homme lui envoyait des témoins, il était résolu à se battre. La sentimentalité 
n'existait pas, c'était le fils d'Adèle et non le sien, on est le fils de qui vous 
élève, vous dirige, de qui vous aime et vous oblige à r'aim.er. 11 se battrait. 
C'est sur cette idée qu'il s'endormit. 

Philippe, en sortant de la soirée de M""'' de Sirvan, était allé souper avec 
les deux amis qui l'accompagnaient, non pour faire un repas, mais pour pouvoir 
causer à l'aise, les restaurants de nuit étant seuls ouverts à cette heure. En 
montant l'escalier de Brébant, il aperçut le duc de Gesvres, celui qu'on 
appelait le Petit-Jeune; ils se saluèrent. Seul avec ses amis, il arrêta ce qu'il 
devait faire. De Croissy lui conseillait d'attendre les témoins du comte de 
Sancy. 

— Le comte de Sancy ne m'enverra pas de témoins ; depuis huit jours, il se 
sauve lorsqu'il me voit. Ceci vous donne l'explication de ma ridicule conduite 
de tout à l'heure. 

— Pour te conseiller, il faut savoir les motifs qui t'ont... 

— Mon cher de Croissy, laisse-moi dire un mot d'abord. La raison pour 
laquelle je veux me battre avec le comte de Sancy ne sera connue de personne. 
Nous nous haïssons mutuellement, je l'ai insulté, voilà tout ce que l'on doit 
savoir. ..Yeux-tu, dans ces conditions, me servir de témoin? 

— Je ferai ce que tu voudras... 

— Je désire prendre pour second témoin le duc de Gesvres. 

— Tu aurais tort, tout le monde sait qu'ils ne peuvent se voir... 



LE FILS D'ANTONY. 270 



— Le monde m'importe peu, je ne me bats pas pour le monde, mais pour 
moi, le duc méprise le comte, c'est justement pour cela que je le choisis, je ne 
veux pas prendre pour témoins des amis de ce monsieur... 

— Je te répète ce que je t'ai dit, je déplore ce qui arrive, mais je ferai ce 
que tu voudras, il n'y a pas à revenir sur ce qui est fait; je te donne tort, 
mais je ne comprendrais pas que tu fisses des excuses, or, je m'abandonne. 
Un véritable ami, en pareil cas, n'a qu'à agir, ce que je ferai. Tu veux le 
duel? 

— Oui... Oh! je sais ce que tu vas me dire : C'est un extravagant qui va 
exagérer la réparation, qui ira plus loin que tune le voudrais... C'est justement 
la raison de mon choix. Toi, je te connais, tu seras calme, sévère; lui, sera 
cruel, extravagant... Vous vous entendrez parfaitement. Il faut dans le choix 
des témoins, un batailleur, un raisonneur. C'est donc parfait, je compte sur toi 
pour prendre toutes les précautions, je compte sur lui pour faire de la rencontre 
un duel sérieux... 

— Qu'entends-tu par sérieux?... 

— Très sincèrement, de Croissy, je veux me battre à mort, je veux que 
l'un de nous reste sur le terrain... 

~ Pour une querelle banale... 

— Voyons, je t'ai dit, tout à l'heure, qu'il y avait dans cette affaire une 
chose grave... qui devait rester un mystère... * 

De Croissy réfléchit quelques minutes; puis, gravement, il dit à son 
ami : 

— Philippe, nous sommes de vieux amis, des amis de collège; tu sais que 
je te suis tout dévoué ; tout à l'heure je te disais encore : je ferai ce que tu 
voudras, et cela parce qu'étant véritablement ton ami, je t'accompagnerai 
sur le terrain avec la volonté d'éviter une catastrophe, d'un côté comme de 
l'autre... Un duel à mort, pour une raison inconnue : j'ai le regret de te dire 
que je refuse. 

Philippe le regarda quelques secondes, et, lui prenant les mains : 

— Écoute; je choisis le due de Gesvres parce qu'il sait le motif qui me fâît 
agir. Je n'ai pas de raison de te cacher à toi une histoire de famille, que tu as 
le devoir de garder secrète... Le duc est ici, nous l'avons vu tout à l'heure; 
fais-le demander par le garçon, va lui raconter ce que je viens de décider; 
demande-lui d'être mon second témoin; répète-lui mes conditions, tu verras 
s'il m'approuve... 

— Le duc, je le sais, acceptera avec le plus grand plaisir. .. et, s'il le pouvait, 
il s'arrangerait à vous faire tuer tous les deux..., et son approbation ne m'en- 
traînera pas. 

— Eh bien ! de Croissy, tu diras au duc de Gesvres de te raconter la cause 
de ce duel, et je m'en rapporte à ton honneur. Si tu juges que la chose exige la 
mort d'un de nous..., m'abandonneras-tu?... 

— Exige la mort d'un de vous... 



280 LE FILS D'ANTONY. 



— Oui. . . Enfin te ferais-tu tuer, ou tuerais-tu celui qui aurait outragé ta 
mère ? 

— Que me dis-tu là?... 

— Et si tu venais me demander de te servir en semblable afTaire, crois-tu 
que je te refuserais ?.. . 

De Groissy, étonné, regardait son ami, cherchant vainement à s'expliquer 
co que voulait dire Philippe. 

— Allons, Groissy, va trouver le duc, qu'il te raconte cette histoire; moi, 
je n'en aurais pas le courage... va, je t'attends... 

De Groissy sortit du petit salon, appela le garçon et fit demander le duc de 
Gcsvres, pendant que Philippe allait se placer à la fenêtre, où l'ami qui 
les accompagnait s'était discrètement accoudé pour les laisser causer à leur 
aise. 

Quelques minutes après, de Groissy rentrait, il était très pâle. 

— Eh bien ! demanda vivement Philippe. 

De Groissy lui serra la main et, la lui serrant affectueusement, il dit : 

— Tu peux compter sur moi... c'est à mort que vous vous battrez et il faut 
que tu tues cet homme. 

— Je savais bien que tu me comprendrais. — Et le duc? 

— Il accepte, il voulait venir te voir tout de suite, mais je l'ai supplié de 
n'en rien faire ; il est avec deux dames. 

— Nous te verrons demain. 

— Oui, et pour que rien ne puisse transpirer chez toi, nous devons aller 
chez lui à six heures. 

— Parfait... eh bien! mes amis, ne parlons plus de ça et soupons. 
Et il sonna le garçon. 



CHAPITRE XII 



DES HISTOIRES DE FEMMES 



Après souper, de Groissy accompagna jusque chez lui son ami d'Hervey,ils 
arrêtèrent longuement ce qui devait être fait le lendemain matin. Phihppe, 
plus calme, plus raisonnable, écoutait les conseils de son ami, et s'en rappor- 
tait entièrement à lui pour donner à l'affaire la marche qu'il convenait. Ils se 
serrèrent la main à la porte de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et de 
Groissy, près de quitter son ami, lui dit : 

•— Gontrairement à ce que tu penses, j'espère rencontrer un homme loyal 



LE FILS D'ANTONY 




Le comte d'Eponnes, capitaine de vaisseau, et sou ami la capitaine d^nfanterieCasenac 



LE FILS D'ANTON Y. 283 



qui, dès les premiers mots, comprendra ce que je veux lui dire, qui se prêtera 
à ce que nous voulons... 

— Je l'espère, mais j'en doute... je t'attends demain dans la matinée... 

— En sortant de chez lui, je viendrai chez toi. 

— C'est cela, nous irons déjeuner ensemble, je veux éviter de me trouver 
avec ma mère tant que ça ne sera pas fini. 

— Tu as raison. — C'est l'affaire de deux jours. 

— Tu vas chez lui avec M. de Gesvres? 

— Non, j'ai Ja carte de de Gesvres, mais demain je ne fais qu'une démar- 
che officieuse. 

— Enfin, nous avons tout entendu. Je m'en rapporte à toi ; à demain. 
Ils se quittèrent. 

Le lendemain matin, Antony s'était levé de bonne heure. Sachant que la 
querelle de la veille aurait des suites graves, il mettait ordre à ses aff*aires. La 
nuit l'avait affermi dans l'idée d'accepter le combat. 11 céderait sur tout, ne 
demandant qu'une chose, qu'on n'ébruitât pas l'affaire, que surtout on en 
cachât soigneusement la cause. Il était presque un père de famille, et cette 
histoire de jeunesse, dont il pouvait être fier, lui qui savait seul la vérité, 
étant très compromettante, comme elle l'était, ne devait pas être connue. 
C'était la réputation d'une femme compromise, tout un passé désagréable 
pour lui, infamant par la légende, remis au jour après vingt-cinq ans. Au 
reste, le fils devait plus que lui désirer que le nom de sa mère-ne fût pas mêli 
à cette affaire. 

Vers dix heures, son valet de chambre vint lui apporter deux cartes. Il lut 
les noms. Envoyant celui du duc de Gesvres, il eut un mouvement de colère 
et dit : 

— Que veut-on?... 

— C'est M. de Croissy qui désire parler à monsieur. Il a ajouté que mon- 
sieur le comte devait attendre ces messieurs. 

Antony ne voulait pas recevoir chez lui le duc de Gesvres. Il dit aussitôt : 
~ Tu vas dire qu'effectivement je comptais sur leur visite ce matin. Je leur 
enverrai l'adresse de mes amis avant midi. 

Louis, assez étonné, sortit pour revenir aussitôt. 

— M. de Croissy insiste et prie monsieur de vouloir le recevoir. 

— M. de Croissy, seul... 

— Mais il est seul, monsieur... 

— Ah ! très bien, fais-le entrer dans mon cabinet. 

Antony respira bruyamment. Il se rendit au devant du jeune homme. Après 
s'être courtoisement salués, Antony, ayant offert un siège au jeune homme, lui 
dit : 

— Monsieur, je vous écoute... 

— Monsieur le comte, vous savez ce qui m'amène, vous m'avez fait dire 
que vous nous enverriez avant midi l'adresse de vos témoins. Tout pourrait se 



28 'i LE FILS D'ANTON Y. 



borner lu. Je serai le témoin de M le baron dUervey. Tantôt, à cette heure, 
je ne suis que son ami, et c'est à ce titre que j'ai insisté pour être reçu près de 
vous. 

Antony écoulait, les sourcils froncés, se demandant oùle jeune liomme 
voulait en venir. Est-ce qu'il avait chargé son ami d'arranger l'affaire et 
venait-il proposer des excuses d'amis? Certes, il n'acceptait une affaire avec 
le fils d'Adèle qu'à contre-cœur... il aurait fait le possible pour l'éviter, mais 
il aurait été désespéré de trouver un lâche, là où il ne voulait voir qu'un 
exalté, mais un brave. Celui qu'il croyait être son sang, lâche I Oh ! quel châ- 
timent I 

Il fut heureux et son visage se rasséréna dès les premières phrases. Il avait 
dit : 

— Expliquez-vous, monsieur. 
Et de Groissy répondit : 

— Mon ami, en me choisissant pour témoin, m'a donné la raison de sa con- 
duite d'hier, que vous seul pouviez comprendre; la cause de cette afïàire est 
une triste histoire de famille... C'est cela, n'est-ce pas, monsieur? Je n'ai pas 
besoin de m'étendre davantage. 

Antony avait senti le rouge lui piquer la peau. Il répondit : 

— Oui, monsieur. 

— Je dois vous dire que M. le baron d'Hervey n'a appris cela qu'il y a dix 
jours. Son père,- mort sans pouvoir vous rejoindre, avait laissé à son fils la 
mission qu'il vient remplir aujourd'hui. 

— - Ah ! très bien... Voici qui déchire un voile. M. le général d'Hervey avait 
laissé à son fils — je puis parler franchement avec vous — le soin de venger 
l'outrage dont je m'étais rendu coupable vis-à-vis de sa mère. 

— Oui ! monsieur. 

— Cela est fort simple. J'accepte la provocation de M. le baron d'Hervey, 
deux amis que je vous désignerai s'entendront avec vous. Je suis à sa disposi- 
tion. 

— Je savais, monsieur, que vous agiriez ainsi. Mais, je vous le répète, ce 
n'est pas le témoin de M. d'Hervey qui vous parle, c'est son ami, l'ami de sa 
famille. 

— Je ne vous comprends pas. 

— Monsieur, c'est une histoire vieille de vingt-cinq ans, qui, si elle est 
connue, va plonger dans la douleur toute une famille. 

— C'est vrai. Mais j'accepte la provocation dans les conditions où elle 
s'est produite, une querelle de jeu. 

— M. d'PIervey veut un duel sérieux... 

— C'est ce que j'exige également, un duel mortel. 

— Fort bien, monsieur. Or, le monde n'acceptera pas la discussion banale 
d'hier comme motif d'une pareille rencontre... M. d'Hervey a refusé de jouer 
avec vous sans me dire la raison... 



* 

•^ 



LE FILS D'ANTON Y. ?p,5 



— Et que vous voulez-vous faire, monsieur? 

— Je viens vous demander, monsieur, si vous ne voudriez pas, par une 
comédie, donner un autre motif à l'affaire. 

— Si ce que vous pensez faire ne peut nous rendre ridicules, si nous 
n'avons pas besoin de recourir à des grossièretés, à des voies de fait, j'y 
consens volontiers. 

— J'étais convaincu en venant ici, monsieur, que je trouverais en vous un 
galant homme et n'aurais pas sans cela consenti à pareille chose. 

— Que pourrions-nous faire? Conseillez-moi. 

— M'"' Alice ? 

— Martingale... Oh ! cela serait peu sérieux... 

— Peu sérieux pour vous, mais pour Philippe, qui est jeune... 

— On ne se bat pas pour Martingale. 

-- Gela dépend. Après la provocation de cette nuit, une nouvelle aventure 
survenant rendrait la querelle plus aiguë. 

— Gomment s'y prendre? Vous pouvez juger plus sainement que moi. 

— Voici ce que je vous proposerais... Philippe y consent. Vous vous ren- 
driez chez Martingale ce soir et dîneriez avec elle; Philippe se présenterait, 
insisterait pour être reçu, et vous le feriez mettre à la porte. 

— Le rôle de M. Philippe est peu agréable. 

— Il l'accepte... tout, plutôt que le nom de sa mère soit prononcé... 
Antony réfléchit quelques instants : il trouvait la comédie qu'on lui proposait 

de jouer bien légère, mais il savait gré à Philippe du sentiment qui le dirigeait 
et qui lui faisait accepter un rôle où les rieurs ne seraient de son côté, qu(^ 
s'il châtiait, le lendemain, son rival. Puis Antony avait hâte d'en finir, il 
répondit : 

— J'accepte, monsieur; ce soir, je dînerai chez Martingale. 

Il fallait tout prévoir. Les gens qui avaient assisté la veille à la singulière 
provocation de Philippe devaient déjà s'y intéresser et se renseigner sur ce 
qui en était advenu. A ceux-là on répondrait que des amis communs étaient 
intervenus pour éviter que cette affaire eût des suites, et, tout naturellement, 
l'incident que l'on avait préparé pour le soir corsait l'affaire et rendait une 
rencontre inévitable; ainsi la journée perdue se trouvait justifiée. 

De Groissy quitta le comte en lui disant qu'il ne le reverrait que le lendemain 
matin. Antony pria le jeune homme de venir seul, il lui dirait le lieu de rendez- 
vous fixé par ses témoins. Les deux hommes se serrèrent la main, et de Groissy 
partit. 

Seul, Antony termina vivement les lettres qu'il était en train d'écrire lors- 
qu'on l'avait dérangé. Pour rassurer sa nièce, il lui fit dire qu'il déjeunerait 
avec elle à l'hôtel. Mais M"« Rachel fit répondre qu'elle garderait le lit; sa 
migraine ne l'avait pas quittée. La vérité est que la pauvre petite avait passé 
une très mauvaise nuit, que depuis le matin elle pleurait, qu'à chaque minute 
elle espérait recevoir la visite de M'"* de Sirvan, qui viendrait justifier l'inqua- 



286 LE FILS D'ANTONY. 



lifiable conduite de son protégé. Elle avait les yeux trop rouges, le cœur trop 
gros, pour se trouver avec son oncle, qui ne cesserait de lui parler du bal, et 
augmenterait ainsi ses douleurs. • > 

Elle était étonnée, la pauvre belle, de ce qu'elle éprouvait ; ce jeune homme, 
elle ne le connaissait pas, c'est à peine s'il lui avait parlé, et il lui semblait que 
s'il avait été là elle l'aurait accablé de reproches, elle croyait avoir des droits. 
Que voulait dire cela? Elle eût été bien en peine pour l'expliquer ou plutôt 
bien gênée; car, elle se l'avouait, elle aimait, et elle devait aimer bien profon- 
dément, pour souffrir autant de cet inexplicable abandon de la veille. 

Elle se disait bien que cela était absurde, et qu'elle devait s'efforcer d'ou- 
blier, mais il lui était plus doux de pleurer et d'espérer. 

Antony, assuré que sa nièce ne se doutait de rien, tranquillisé par l'obli- 
gation dans laquelle la mettait son indisposition de ne pas rendre de visite et 
par cela de ne pouvoir rien apprendre sur le scandale de la veille, se hâta de 
s'habiller pour aller déjeuner au cabaret. 

Tout était décidé, il se battait le surlendemain; il avait devant lui un adver- 
saire sérieux. Il n'y avait plus à chercher si cet homme était fils de son œuvre, 
Philippe ne connaissait qu'un père, le baron d'Hervey. Sa mère lui avait appris 
à mépriser celui qu'elle faisait passer pour un séducteur odieux; il n'était, 
pour ces gens qu'il avait aimés, qu'un objet de mépris. Rien ne l'arrêtait plus 
et il ne retrouverait devant lui que le fils, le représentant de son rival, le 
colonel d'Hervey. Eh, mon Dieu! peut-être c'était seulement Adèle qui dirigeait 
son fils ; elle l'avait élevé en le préparant à un combat, elle était sûre de lui, 
et elle le chargeait de la débarrasser de celui dont elle avait honte depuis la 
naissance de son fils. 11 se souvenait qu'elle l'avait fui quand elle était devenue 
veuve; c'est de ce jour que datait sa haine. Elle voulait qu'il ne vînt pas ren- 
verser la légende par la vérité. Elle avait fini par croire qu'elle n'était pas coi» 
pable, et elle poussait le cynisme de sa haine jusqu'à vouloir faire tuerie père 
par le fils. Et Antony sentait sa rage éteinte se rallumer, il allait se venger du 
dédain et de l'oubli, c'est lui qui tuerait l'héritier des d'Hervey. 

Le soir, il voulait avoir le beau rôle dans la comédie que l'on jouerait, il 
voulait racheter sa réserve de la veille. Le jeune homme sortirait de chez la 
courtisane ridicule comme l'avait été celui dont il portait le nom, lorsqu'il 
avait accepté pour lui l'enfant adultérin. Ce qui augmentait sa haine contre ce 
jeune homme, c'était le choix qu'il avait fait du duc de Gesvres pour lui servir 
de témoin; l'intention était manifeste, puisque la dernière insolence qu'il avait 
bavée la veille, c'était : Bâtard du duc de Gesvres. 

Et ces messieurs ne trouvaient pas cela suffisant pour nécessiter un duel 
mortel, ils ^^oulaient une injure plus sérieuse ; ils l'auraient le soir, avec cette 
différence que c'est Philippe qui la subirait. 

Antony chercha longuement pour trouver qui pourrait lui servir de 
témoins; il ne connaissait presque personne à Pans, il connaissait peu de gens 



IvE FILS D'ANTONY. 287 



assez intimement pour le servir dans une nfraire qui devait î^voir une tcllf- 

gravité. 

Après de grands efforts de mémoire, il se souvint d'un capitaine de vaisseau 
avec lequel il avait longtemps voyagé. Choisissant des militaires, il n'avait 
plus à s'occuper d'intimité. Il se rendit aussitôt chez le comte d'Éponnes, capi- 
taine de vaisseau en congé. En deux mots, il expliqua l'affaire. Le capitaine 
n'était pas un bavard, il lui tendit la main en disant : 

— Vous pouvez compter sur moi... 

— Il me faudrait un second et je ne connais personne à Paris. 

— J'ai un ami. 

— Il acceptera sur votre demande? 

— Oui. 

— Mais il faudrait que je le lui demandasse moi-même. 

— Je vous l'amènerai demain. 

— Fort bien, demain matin, à dix heures chez moi. 

— A dix heures. 

— Et son nom? 

— Gapitaifte Gasenac, un lignard... 

— Très bien. Capitaine, déjeunez-vous avec moi? Je vous parlerai de l'affaire 
d'une façon plus étendue. 

— Oui... 

— Très bien, ma voiture est en bas, nous allons partir. Avez-vous faim ? 

— Oui! 

Ef le capitaine d'Eponnes répondait" d'une voix formidable ses paroles 
partaient comme des coups de feu. 

— Avez-vous un restaurant préféré... 

— Non. 

— Voulez- vous déjeuner chez Bignon? 

— Oui. 

Ils partirent. Dix minutes après ils étaient à table, le capitaine avait ce 
qu'on nomme une belle fourchette ; si courtes que fussent ses phrases, il trou- 
vait qu'elles prenaient trop de temps sans doute, car il ne parla plus du tout. 
Antony put lui raconter dans tous ses détails son affaire et lui recommander 
ce qu'il désirait. Ils se quittèrent, le capitaine pour aller prévenir son ami 
Cazenac; Antony, pour se rendre à la salle d'armes. Depuis son retour ù 
Paris, il n'avait pas touché un fleuret, il avait besoin de s'entraîner ce jour et 
le lendemain. Ce temps suffisait à lui remettre la main, car, nous l'avons dit, 
11 était de première force. 

A cinq heures, il se rendait au Bois. Croisant Martingale dans une Victo- 
ria, il lui fit signe d'arrêter. Celle-ci ob(4t aussitôt. Quand il vint la saluer, 
elle lui diC : 

— Vous vous souvenez donc toujours de moi ? 

— Vous êtes ma seule pensée. 



288 F.E FILS D'ANTONY. 



Martingale éclata de rire. 

— Je vous l'assure, ma mie. 

— Il était bien facile de me le prouver en venant... 

— Je craignais d'être mal reçu. 

— Ah ! voilà une mauvaise plaisanterie, mon cher comte. Vous savez bien 
le contraire. 

— Eh bien ! voulez-vous me donner une place près de vous ?... 

— Ici... dans la voiture, fît-elle étonnée. 

— M;iis oui, emmenez-moi avec vous... et gardez-moi. 

— C'est sérieusement que vous me demandez cela, Antony? 

— Très sérieusement. 

— Mais montez, mon cher ami. 

Il avait ouvert la portière et il monta dans la voiture où il fut presque 
enfoui sous le flot de soie et de dentelles de la belle courtisane. 

— Où allons-nous? lui demanda Martingale. 

— Mais je vous l'ai dit... Je dîne avec vous, chez vous... 

~ Ah I voilà qui est gentil, fit-elle gaiement en lui pï-enant les mains ; et, 
s'adressant au cocher, elle dit : 

— Justin, rentrez chez nous. 

Martingale semblait très satisfaite de se promener au Bois avec le comte 
de Sancy. C'est que depuis dix jours le jeune Philippe avait raconté à tous 
ses amis qu'il lui avait suffi de paraître chez la belle courtisane, pour que le 
comte, qui passait pour son amant en titre, n'osât plus reparaître. — Martin- 
gale n'avait vu dans cette indiscrétion qu'une preuve de plus de la sottise et 
de la grossièreté de celui qu'elle avait véritablement aimé... pendant quelques 
jours. — Mais elle avait été blessée, on plaisantait, et elle était heureuse 
d'affirmer à tous que le jeune d'Hervey s'était flatté à tort. 

Philippe n'était ni fat, ni grossier, il n'avait ébruité son aventure avec 
Martingale que dans l'espérance que son récit arriverait aux oreilles du 
comte, et il espérait par cela faire naître la querelle qu'il cherchait, Alice dans 
tout cela n'était qu'un instrument. 

Mais Martingale ne savait rien de l'intention qu'avait le jeune baron d'Her- 
vey, et dès qu'elle fut avec le comte, elle lui raconta le cancan du jour le plus 
gaiement du monde. Antony en fut d'abord blessé, mais il pensa aussitôt que 
le dépit de la belle courtisane pouvait aider à la scène qu'il cherchait, et le 
plus légèrement du monde il lui dit : 

— S'il en est ainsi, ma chère Alice, je n'ai qu'un désir, c'est que ce jeune 
don Juan s'avise ce soir de venir renouveler sa tentative, et je vous montre- 
rai, ma chère, en quelle afî*ection je vous ai. 

— Que feriez-vous? 

— Je le ferais — si vous me le permettez — jeter à la porte comme un 
laquais. 

— Si je le permettrais, mais je vous y aiderais. 



LE FILS D'ANTONY. 



280 




Loii'lnisit la jeune fille dans une petite plage de bains de mer. (Page '202.) 



— Ce serait inutile, fit le comte en souriant. 

— Mon cher Antony, je vous jure que je désire de tout mon cœur donner 
une leçon à ce petit fat... D'abord, tous savez qu'il ment... C'est un gamin que 
je reçois chez moi, mais qui n'a jamais été pour moi qu'un ami. 

— Pourquoi riez-vous? 

— Je ne ris pas. 

— Vous paraissez douter de ce que je vous dis, j»^ vous assaro qu'il m'a fait 

37 



•290 LE FILS D'ANTONY. 



la cour, il voiulrait... il fait même croire à tout le monde qu'il a été mon 
amant... c'est faux. 

— Ne parlons pas de cela, fit Antony, gêné par l'accent sincère avec lequel 
la jeune femme mentait; si ce monsieur vous ennuie, je le châtierai. 

A ce moment, Martingale jeta une exclamation suivie d'un grand éclat de 
rire. Antony, étonné, la regarde et rougit. 

Martingale regardait Philippe d'Hervey qui passait en voiture accompagné 
de son ami de Groissy. Mais le regard, le rire étaient pleins d'insolence, et 
Antony lui dit aussitôt : 

— Oh! ma chère enfant, je vous en supplie... taisez-vous... 

— Tous reculez, déjà? fit-elle audacieusement. 

Comme dans cette phrase Antony put juger la femme! Lui, Philippe peu 
importait, elle n'aimait ni l'un ni l'autre, mais le scandale que cet antagonisme 
pouvait amener, oh ! comme elle s'en réjouissait ! Les deux hommes se ren- 
contreraient, risqueraieut leur vie, mais ceia était charmant, on parlerait 
d'elle ! Et tout cela était visihle en elle, à ce point que, malgré les observa- 
lions de celui qui l'accompagnait, elle se retourna pour voir si Philippe 
n'avait pas fait arrêter sa voiture et ne venait pas demander des explications. 

Mais le petit phaéton du jeune homme était déjà loin; il était perdu dans 
la foule des voitures qui encombraient les avenues à cette heure. 

— Mon Dieu! ma chère Alice, que vous êtes inconséquente! pourquoi ce 
rire désobligeant? 

— Ah î je vous trouve bon, vous. Est-ce que ce petit monsieur s'est gêné 
avec moi? Et vous croyez que je vais me gêner pour lui?... Vous avez le 
caractère plus doux que je ne le croyais. Je vous dis que ce petit monsieur a 
voulu vous rendre ridicule, et vous trouvez encore des raisons pour le défen- 
dre I 

— Vous vous méprenez. C'est vous, c'est moi que je défends ici. 

— Oui, je sais bien, ce que vous nommez les convenances. — Mais comme 
on n'en a pas avec moi, je n'en ai pas pour les autres. Voyons, ne vous fâchez ■ 
pas ; vous étiez gai, souriant, je vous fais froncer le sourcil... Ne parlons plus 
de ça, nous arrivons chez nous, soyez gai. 

Ce dernier conseil était le meilleur, et c'est celui que suivit le comte de 
Sancy. Ils rentrèrent au petit hôtel de la rue Lord Byron. 
Le lendemain, un journal racontait : 

« Hier, grand scandale chez une de nos élégantes, dans un petit hôtel du 
quartier des Champs-Elysées. Le jeune baron d'H... revenait du cercle, 
croyant trouver bon accueil et bon gîte, mais le comte de S... occupait la 
place, etpar^droit de conquête et par droit... d'ancienneté. Le jeune baron, 
troublant la fête, fut fort mal roçu par le comte et, dit-on, par la belle ; on 
échangea des injures, on alla même plus loin. Nous sommes tenus à la plus 
grande réserve, car les deux rivaux appartiennent au meilleur monde et 



LK FILS D'ANTOxNY. 291 



doivent se battre demain. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l'aven- 
ture. » 

La vicomtesse de Sirvan, en rendant visite à sa chère amie, la baronne 
d'Hervey, avait cru devoir lui montrer l'article du journal, et la vicomtesse 
avait été terrifiée en voyant la baronne d'Hervey jeter un cri et tomber raide 
sur le tapis. 



f IJN DE LA TROISIEME PARTIE 



QUATRIÈME PARTIE 

TU ES Â MOI COMME L'HOMME EST AU MALHEUR 



CHAPITRE PREMIER 



AVANT LE COMBAT 



Anfony était très contrarié du bruit qui se faisait autour de lui, autour du 
double scandale au bal de la vicomtesse de Sirvan et du souper chez Martin- 
gale ; il avait été très désagréablement surpris par les racontars plus ou 
moins vrais des petits journaux ; il n'était pas sans inquiétude, car on lui avait 
dit que plusieurs fois la vicomtesse de Sirvan s'était présentée à son hôtel, 
demandant à voir M''« Rachel : elle avait insisté. Heureusement, le comte de 
Sancy avait donné des ordres pour que personne ne pût arriver près de sa 
nièce. On avait répondu à la vicomtesse que la jeune fille, indisposée depuis 
quelques jours, ne pouvait recevoir. Devant cette insistance, une indiscrétion 
pouvait être commise, qui tourmenterait la jeune fille, dont l'état, depuis 
quelques jours, l'inquiétait vivement. H résolut de l'envoyer, accompagnée 
par la mulâtresse et sa fille qui lui servaient ordinairement de dames de 
compagnie, dans une petite ville de bains de mer, promettant qu'il la rejoin- 
drait quelques jours après. 

Rachel accepta avec joie ; la pauvre enfant, désespérée, souô"rant déjà du 
mal des jeunes filles, l'amour, avait besoin de se déplacer, de rêver seule, de 
tromper ce qu'elle appelait déjà ses illusions perdues. Rachel voulait cacher 
à tous le chagrin qui la minait. Antony parlit un matin, conduisant la jeune 
fille dans une petite ville de Normandie, une plage familiale. L'ayant installée 
avec les dames qui l'accompagnaient, il revint à Paris le même soir, et, dégagé 
de toufe inquiétude de ce côté, il ne s'occupa plus que de la rencontre qui 
devait avoir lieu. 

L'affaire était grave, nouG le savons, grave par l'importance qu'y atta- 
chaient les deux hommes, bien décidés l'un et l'autre à ce que la rencontre 
eût une issue mortelle. Contre leur volonté, le scandale était devenu public ; 
c*est que la scène du petit hôtel Byron avait dépassé le but qu'ils voulaient 



9 
#1 



LK FILS D'ANTON Y. 293 



atteindre. Lorsque Philippe s'était présenté chez Martingale, les portes lui 
avaient été ouvertes pour aider à la scène que Ton cherchait. Q land il parut 
devant la courtisane, en tête à-tête avec le comte, celle-ci le traita avec la 
dernière grossièreté. Se sentant soutenue, Martingale ne reculait devant rien, 
le comté dut se lever et obliger le jeune homme h sortir pour que l'alterca- 
tion ne aégénéràt pas en rixe. Gela avait été grotesque, ridicule ; les deux 
hommes en soullï'aient également, surtout Philippe qui accusait le comte 
d'avoir abusé du rôle qu'on l'avait prié de jouer. Tout le Paris mondain 
racontait la scène on l'exagérant ; il fallait, pour que cette scène grossière ne 
fût pas ridicule, que le duel dont elle était la cause fût sanglant. Les témoins 
du baron d'Hervey en se présentant le lendemain chez le comte de Sancy 
ne lui dissimulèrent pas qu'ils regrettaient la façon dont la comédie de la 
veille avait été jouée; ils auraient voulu un désaveu d'Antony, ce que celui-ci 
ne crut pas devoir faire. Il les mit en relation avec les amis qu'il avait choi- 
sis : le capitaine comte d'Éponnes et le capitaine Gazenac. Antony ayant dit à 
ceux-ci qu'il voulait un duel sérieux, qu'il acceptait toutes les conditions, les 
deux militaires s'entendirent rapidement. Une première entrevue avait eu lieu 
entre les quatre témoins sans cependant que rien fût arrêté, MM. de Gesvres 
et de Groissy ayant demandé à consulter leurs clients avant de rien arrêter 
délînitivehient. 

Pendant cette interminable journée, Antony mettait ordre à ses affaires. 
Louis, son vieux valet de chambre, qui, dès les premiers moments, avait tout 
deviné, lui demanda de vouloir bien l'entendre. Antony estimait son vieux 
serviteur, il le traitait affectueusement et lui dit : 

— Que veux-tu, Louis? 

— Monsieur le comte, excusez-moi si je m'occupe de vos affaires. Vous 
savez que c'est l'affection et le respect que j'ai pour vous qui me dirigent. 

— Oui, mon ami, qu'as-tu à me dire à ce propos ? 

— J'ai appris le soir ce qui s'était passé chez M°'* la vicomtesse de Sir- 
van, et depuis j'ai guetté dans la maison; c'est pourquoi, abusant de l'ordre 
que vous aviez légèrement donné de ne laisser parvenir personne près de 
M"« Rachel, j'ai, malgré les relations établies entre mademoiselle et M™" de 
Sirvan, toujours fait dire à M'"'' la vicomtesse que mademoiselle était malade. 

— Et, tu as fort bien fait. 

— M""' de Sirvan a parfaitempnt deviné le motif qui nous faisait agir, mais 
elle ne s'est point lassée, depuis hier elle est revenue cinq fois. Une fois, elle 
a demandé à voir monsieur ; je lui ai répondu que monsieur le comte ne ren- 
trerait pas de la journée. Là, je di-ais la vérité. Car c'est hier que monsieur 
le comte était allé conduire M"'' R.ichel. Je n'ai pas cru devoir lui dire le 
motif de l'absence de monsieur le conile et j'ai continué à dire que mademoi- 
selle élan, indisposée et ne |iouv;iit r cevoir- [)ersoiine. La vicomtesse a beau- 
coup insisté, me suppliant de Ini dii-e à quelle heure elle pourrait trouver 
monsieur le comte, m'ollVani nuMue de i\a-ciit, luu disanl t^u'elie savait i'af- 



204 LE FTLS D'ANTONY. 



fection que j'avafs pour monsieur, que son insistance avait pour motif 
un intérêt des plus graves ; elle me dit beaucoup de choses encore. Je m'en 
tins à ce que je lui avais dit d'abord; elle me dit alors qu'elle viendrait ce 
matin. ^ 

— Tu as fort bien fait, tu feras ce matin ce que tu as fait hier, je ne veux 
voir absolument personne. Personne, tu entends, rien que MM. d'Éponnes et 
Cazenac. Tu m'as compris? 

Le vieux serviteur Louis hochait la tête en signe d'assentiment, mais res- 
tait embarrassé devant son maître. 

— Qu'as-tn? demanda Antony. 

— Monsieur le comte, cette M""" de Sîrvan est déjà venue ce matin, je lui ai 
dit que monsieur le comte était absent, elle a insisté. Elle m'a remis sa carte, 
me disant de vous la faire passer. J'ai dû affirmer de nouveau que monsieur 
le comte n'était pas là. Alors elle est repartie furieuse, elle vient de revenir, 
elle n'est pas seule. 

— Ah! elle est là. 

— Oui, monsieur le comte, avec une dame qui a également ii^sisté pour 
vous voir, qui m'a remis sa carte. J'ai dit que monsieur le comte était absent. 
M'^'e de Sirvan m'a dit qu'elle était certaine du contraire. Elle sait qu'hier 
monsieur le comte était en voyage, elle sait, je ne sais par qui, que monsieur 
le comte a été conduire sa nièce à la campagne, et elle affirme que monsieur 
le comte est revenu. La dame qui l'accompagne m'a remis alors une carte 
que j'ai prise en disant qu'effectivement monsieur le comte était revenu, mais 
sorti le matin. Je ne pouvais donc remettre la carte qu'à son retour, ces 
dames se sont assises et ont dit qu'elles attendraient monsieur. Elles sont 
dans le petit salon qui sépare l'appartement de monsieur de celui de made- 
moiselle, je ne sais ce que je dois faire. 

Antony eut un mouvement d'impatience : 

— As-tu pris la carte de cette dame? 

— Non, monsieur le comte, je l'ai laissée sur le guéridon, elles auraient 
pu croire que je les avais trompées, que je venais la portera monsieur, mais 
je l'ai lue. 

— Qui est-ce? 

— M"''= la vicomtesse de Lancy. 

~ Que me dis-tu là? exclama Antony. M"** de Lancy, non, non, c'est sur- 
tout celle-là que je ne veux pas recevoir. Et il marchait à grands pas dans 
son cabinet, vivement agité, parlant haut, ne s'occupant pas de Louis dans 
lequel il avait toute confiance, s'écriant : 

— ■ M"'^ de i^ancy, qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que ce monsieur a 
été tout raconter à sa maman? On m'envoie des femmes, maintenant. Des 
témoins le matin, des femmes le soir. Oh! mais tout cela est bien singulier; 
ces gens-là vont prévenir la police. Je ne veux pas que ces dames restent ici. 



LE F£LS D'ANTON Y. 205 



Va dire la véritc'; ; que tu m'as remis leurs cartes et que je refuse- absolument 
de les recevoir. 

Comme Louis ne bougeait pas et semblait plus embarrassé encore : 

— Eh bien ! que fais-tu Jà, tu hésites, veux-tu m'obliger à y aller grossiè- 
rement moi-même? 

— Oh! non, monsieur, c'est que j'ai encore d'autres choses à racontera 
monsieur le comte. 

— Quoi ! dit Antony en relevant la tête. 

— Il m'a semblé, monsieur le comte, que j'avais déjà vu M""" de Lancy.En 
sortant du petit salon, je suis resté quelques minutes derrière la tapisserie, 
pour la voir encore sans qu'elle m'aperçût, cherchant A me rappeler où je 
l'avais vue. 

— Tu l'as vue, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, en revenant de Stras- 
bourg, c'est chez elle que tu vins m'annoneer le retour du colonel d'Hervey. 

— Ah 1 je me souviens, monsieur, oui, oh ! cette dame semblait bien vous 
aimer. 

— Oui, c'était une bonne amie. Mais achève. 

— Or, derrière les rideaux, j'entendis M""^ de Sirvan dire : Chère amie, jo 
crois que vous n'aurez pas plus de chance que moi, il ne vous recevra pas. 

— Il y aurait une chose à faire alors. Si nous pouvons le voir, il faut 
envoyer immédiatement quelqu'un de sûr près de sa nièce, puisque nous 
savons où elle est. On lui dira ce qui se passe; elle reviendra aussitôt et, par 
elle, ils parviendront à éviter ce malheur. 

— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, vous avez une excellente idée, n'in- 
sistons pas ici et occupons-nous d'envoyer quelqu'un là-bas. 

Elle allait se lever, quand Mme de Lancy la retint en lui disant : 

— Attendez, son valet de chambre doit l'avoir été prévenir, s'il est ici. S'il 
revient nous dire encore qu'il n'y est pas, nous agirons. 

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! fit Antony, ces femmes, avec cette rage de 
faire du bien, elles font du mal à tout le monde. 

Il pressait sa tête dans ses mains, disant : Mais c'est odieux cela? Que 
faire ? Il réfléchit quelques instants, puis il dit à Louis : 

— J'ai besoin de toi, tu ne peux me quitter, tu vas me chercher dans la 
maison quelqu'un de sûr, une femme, qui va partir immédiatement et qui por- 
tera une lettre à t-"* femme. Nous éviterons ainsi ce qu'elles pourraient faire. 
Il faut gagner du temps avant qu'elles n'agissent ; en tout cas, tu vas donc 
aller leur dire que, rentré, je suis en conférence avec mes amis, dans l'im- 
possibilité de les recevoir maintenant et qu'elles veuillent bien prendj*e la 
peine de revenir à six heures. Je les recevrai. 

Ainsi, je les tiens jusqu'au soir et les mets dans l'impossibiliié de retrou- 
ver Rachel avant demain, et demain, je l'espère, tout sera fini. 

— Bien, dit Louis qui sortit aussitôt. 

Antony était très ennuyé de l'immixtion de la vicomtesse de Lancy dans 



296 LE FILS D'ANTOiNY. 



cette affaire ; il se refusait à croire ce qu'il avait pensé dans un mouvement 
décolère, que Philippe avait parlé de Tavenlure chez lui: cela n'était pas 
probable et ne s'accordait guère avec le désir exprimé que le nom de sa mère 
ne fût pas prononcé. Ce n'était donc pas à lui qu'il fallait reprocher cette 
indiscrétion, mais bien plutôt à M"* de Sirvan, qui dans tout cela poursuivait 
un but qu'il ne s'expliquait pas. 

Son insistance à le voir, lui ou sa fille, était inconcevable. Que venait faire 
cette femme en tout cela? Il la connaissait à peine. Leurs relations mondai- 
nes, à peine ébauchées, ne justifiaient pas sa conduite; mais ce n'était pas 
l'heure de songer à cela. 

Louis rentra. Ces dames étaient parties, annonçant qu'elles reviendraient 
entre cinq et six heures. 

— Très bien ? fit Antony en se mettant à son bureau. 

Pendant que j'écris la lettre que j'adresse à ta femme, tu vas aller immé- 
diatement chercher la personne qui doit la porter. 

— Si monsieur le comte veut bien s'en rapporter à moi, cela va être fait 
sans qu'il ait besoin de s'en occuper. 

Antony glissa les quelques lignes sous enveloppe ; puis, les ayant remises 
à Louis, il dit : 

— Fais vite le nécessaire, je vais déjeuner dehors et ne reviendrai que ce 
soir. Et il partit. 

Antony ne se trompait pas, M"® de Sirvan avait tout fait, et son but était 
facile à concevoir. Une rencontre entre Antony et M. Philippe, à propos d'une 
querelle arrivée chez elle, nuisait à ses relations; puis, cela brisait le plan 
qu'elle avait conçu de marier M"^ Rachel au jeune baron d'Hervey. 

M"® de Sirvan était sans scrupules et jugeait les autres comme elle. En se 
rendant chez la baronne d'Hervey elle pensait qu'en décidant celle-ci, pour 
empêcher l'affaire entre son fils et le comte, à aller chez ce dernier, de cette 
entrevue il pourrait résulter et un arrangement et la reprise du. petit plan 
matrimonial qu'elle avait conçu. Disons bien vite qu'elle ne croyait pas un mot 
du récit des journaux. On voulait parler de la rencontre projetée et n'en 
sachant pas le motif, on avait inventé le scandale de la rue Lord-Byron. 

Grands furent sa surprise et son efi*roi en voyant la baronne d'Hervey s'éva- 
nouir au premier mot ! La baronne ayant repris connaissance, c'est vainement 
qu'elle voulut lui raconter ce qui s'était passé chez elle. Adèle avait deviné 
que ce n'était qu'un prétexte, elle avait remarqué le changement survenu dans 
les allures de son fils Philippe depuis la soirée du ministère des affaires 
étrangères; elle ne doutait pas que son fils ne sût la vérité. C'était la menace 
posthume de son mari qui s'exécutait, l'enfant avait mission de venger 
son père. 

Qu'allait-elle faire ? Pendant que la vicomtesse de Sirvan lui parlait, elle 
cherchait le moyen d'empêcher la rencontre; il le fallait à tout prix, dût-elle 
se sacrifier elle-même. Elle ne voulut rien dire du passé à l'indiscrète M"** de 



LE FILS D'ANTONY. 



2iJ7 




Or, depuis quatre jours plus de la moitié de la journée se passait à ferrailler. 

(Page 299.) 

Sirvan et, cependant, comme dans les démarches à faire elle pouvait avofr 
besoin d'elle à cause de ses relations avec Antony, elle la pria de vouloir bieu 
l'aider à éviter que la querelle eût des suites. 

La vicomtesse lui conseillait nettement d'aller tout de suite trouver le 
comte de Sancy; elle frémit en l'entendant. 

Se trouver en présence d'Antony, elle ne se sentait pas ce courage. 

A son refus, M"" de Sirvan lui dit : 
35 



298 



LE FILS D'ANTONY. 



— Ma chère amie, alors, qu'allez-vous faire, comment pensez-vous éviter 
cette rencontre ? car il faut l'éviter à tout prix. 

— J'y suis résolue comme vous, dit Adèle, qui réfléchit quelques minutes. 
Puis elle lui dit : 

— Voulez-vous tout de suite me faire la grâce d'aller, en mon nom, chez 
M. le comte de Sancy? vous lui direz que je le supplie de pardonnera mon 
fils. Je m'engage à faire écrire par Philippe une lettre qui désavouera et 
regrettera sa conduite. 

— Oh ! mais fort hien, fit aussitôt M"** de Sirvan; du moment que M. le 
haron écrira cette lettre, tout est fmi, j'en suis certaine. Et, ma chère amie, je 
peux vous le dire maintenant, à la suite de cette inconcevable querelle, M. le 
comte de Sancy, lorsque je lui dis que vous seriez désespérée d'apprendre ce 
qui s'était passé, me dit : 

— Madame, je vous prie de le raconter à sa mère. 

— Ah I fit Adèle en portant vivement la main à son cœur. 
Puis, pour qu'on ne vît pas son émotion, elle reprit vivement : 

— Ma chère amie, je vous en prie, allez bien vite chez M. de Sancy, répé- 
tez-lui ce que je viens de vous dire. Je vous attends. 

— Je m'y rends immédiatement pour revenir aussitôt chez vous. 

— Allez ! 

Elle la reconduisit jusqu'à la porto; il était temps, la vicomtesse étant 
partie. Adèle, accablée, fondit en larmes, puis réagissant contre son émotion, 
elle essuya ses yeux et sonna sa femme de chambre. Adèle pensait qu'elle 
n'avait que deux amies qui savaient son passé. L'une, Clara, en ce moment 
éloignée de Paris, et qui ne pouvait lui servir. L'autre, la vicomtesse de 
Lancy, qui l'avait aidée de ses conseils le jour de la catastrophe. 

C'est chez elle qu'elle voulait se rendre ; redoutant que la démarche de 
M"* de Sirvan fût sans succès, ne voulant pas en tenter une elle-même, elle 
allait demander à M""^ de Lancy, l'ancienne amie d'Antony, de lui rendre ce 
service, convaincue qu'elle serait écoutée. 

Son amie savait tout; elle n'avait plus de pénibles aveux à faire : elle pour- 
rait librement parler à Antony, lui faire comprendre qu'il était impossible 
qu'il se battît avec son fils. 

Elle lui disait la vérité enfin, ce qui avait obligé la mère à son ingratitude, 
et il était impossible que l'homme qu'elle avait aimé ne consentît pas à lui 
faire le sacrifice de son amour-propre pour la vie de son enfant. 

Quand sa femme de chambre rentra, elle lui dit : 

— Donnez l'ordre d'atteler le petit coupé et venez vite m'habiller. La femme 
de chambre allait sortir; elle la. rappela pour lui demander : 

— M. Philippe est-il chez lui ? 

— Non, madame. 

— Est-il sorti seul ou avec Vernet? 

— Monsieur est sorti seul. Depuis quelques jours on le voit à peine à 



LE FILS D'ANTOxNY. 209 



riiôtel; mais Vernet ne peut sortir, nous ne savons ce qu'il a : il a un bandeau 
sur le visage et des douleurs aux jambes et aux bras. 

— Bon, je lui parlerai en revenant. — Faites atteler et dépêchez-» eus. 

En disant que Vernet ne pouvait sortir de rhôtcl parce qu'il était indisposé, 
la femme de chambre était au-dessous de la vérité. 

Le pauvre hussard ne tenait plus debout. Il n'osait plus se regarder dans 
une glace tant il était méconnaissable. 

Nous avons dit que Vernet avait été le professeur d'armes de son jeune 
maître, Philippe d'Hervey. 

Mais l'élève était devenu plus fort que son professeur; ce dont ce dernier, 
du reste, était très fier. 

Vernet, qui savait que la rencontre entre Philippe et Antony devait être 
sérieuse, s'était mis à la disposition du jeune homme pour le remettre en 
main. Or, depuis quatre jours, plus de la moitié de la journée se passait à fer- 
railler. Vernet, qui voulait surtout donner confiance à son maître, se sacrifiait 
volontiers, ce qui, joint à la supériorité du jeune homme, avait contribué à 
mettre le brave hussard dans un piteux état. 

Du ventre au col il était meurtri par les coups de bouton du fleuret, il en 
était gonflé. Changeant de linge après les assauts, quand il se regardait dans 
la glace, il se trouvait les premiers jours l'apparence d'une énorme volaille 
truff'ée. Puis, les coups noirs avaient pris des teintes vertes et violacées. En se 
regardant, il avait été épouvanté. Il s'était dit : Seigneur du bon Dieu, on dirait 
que je me gâte ! 

Mais cela n'était rien, ses vêtements cachaient tout cela. Ce qui était 
visible, c'était un coup paré prime trop mollement qui avait bossue le masque, 
frappé la joue et le nez et gonflé le visage, en lui donnant des teintes étranges. 
Le malheureux avait beau entourer sa figure de foulards, ce qu'on voyait était 
si singulier qu'on lui en éclatait de rire au nez. Mais le brave garçonne regret- 
tait rien; il pensait : 

— Il m'en a assez donné pour savoir comment en donner un bon à 
l'autre. 

Aussi était-il plein de confiance sur l'issue de la rencontre. Mais il dési- 
rait qu'elle eût lieu au plus tôt; car il avait hâte de cesser les leçons. C'est à 
cause de cela que Vernet ne quittait plus lliôtel ; mais comme les domestiques 
riaient, en le voyant, il ne quittait plus la chambre, disant qu'il était malade. 
11 avait aussi pour cela une autre raison. C'est que Philippe lui avait recom- 
mandé la plus parfaite discrétion, surtout vis-à-vis de sa mère. 

Aussi ne redoutait-il rien tant que d'être appelé par M'"*' la baronne d'Her- 
vey. Il aurait été gêné par ses questions et, comme il mentait très maladroi- 
tement, il n'aurait rien pu cacher. Il avait préparé sa réponse, si on le faisait 
demander. Son état, aurait-il dit, l'empêchait de quitter sa chambre. 

De plus, on ne pouvait venir le trouver, à cause des remèdes qu'il prenait 



300 LE FILS D'ANTONY. 



et qui lui avaient été ordonnés par le médecin. Vernet, en somme, ne paraissait 
dans l'appartement que quand son jeune maître Philippe était là. 
Aussi, quand un des domestiques frappa à sa porte, il répondit : •* 

— Qui est là? On ne peut pas entrer, je suis au lit. 
Le domestique dit à travers la porte : 

— Vernet, c'est madame qui te demande; prépare-toi à son retour, ello 
veut te parler. 

— Je ne peux pas, fit-il, je suis couché ! * 

— Lève-toi. 

— Je ne peux me tenir dehout. 

— Il faut absolument que tu descendes, habille-toi. 

— Mais je ne peux m'habiller, j'ai le corps à vif, je suis obligé de rester 
tout nu; c'est pour cela que je m'enferme. Dis-le, parce que si on monte on 
sera forcé de me voir comme ça. 

— Mais qu'est-ce que tu as? 

— Je ne sais pas. 

— Qu'est-ce que t'a dit le médecin ? 

— - Il m'a dit qu'il me défendait de me lever, de m'habiller, de sortir, de 
recevoir, de parler. 

— Mais qu'est-ce que ça? Il a dû te le dire? 

— Il a dit ; C'est très grave. 

— Ça a un nom ? 

— Oui. 

— Lequel? 

— Je ne peux pas le dire, les médecins ça a pour les malades un tas de 
noms baroques qu'on ne comprend pas. 

— Qu'est-ce qu'il t'ordonne? 

— De tout, un tas d^ choses mauvaises à boire et qui m'empêchent de rece- 
voir personne. 

— Mais que faut-il dire à madame ? 

— Il faut lui dire que ça va très mal et que lorsque j'irai mietix, je des- 
cendrai. 

— Bien. 

En entendant le domestique s'éloigner, il avait dit : 

— Enfin, il me laisse tranquille.'., ahl non, que je ne descends pas! Pour 
être questionné et ne savoir que direl Pour sûr que ce n'est pas moi qui vais 
aller raconter cette affaire-là. La pauvre femme n'en dormirait plus. Ça en 
serait du jolil Elle se figurerait que M. Philippe est déjà mort. Et moi de ce 
côté-là je suis tranquille. S'il lui en colle seulement la moitié de ce qu'il m'a 
donné, le bel Antony ne brillera pas. 

Content de lui, Vernet a^'ait bourré sa pipe et la fumait avec délice ; lors- 
qu'il entendit la porte de l'appartement de dessous s'ouvrir et se fermer. 
Il courut aussitôt, car Vernet n'était pas couché, mais tranquillement assis 



LE FILS D'ANTONY. 301 



sur son fauteuil, à la porte du petit escalier de service qui communiquait aux 
appartements de son maître. 

Reconnaissant le pas de Philippe, il descendit aussitôt. Quand il parut, le 
jeune homme lui dit gaiement, d'une gaieté un peu affectée, il est vrai : 

— Eh bien ! mon vieux Vernet, tout est arrangé. 

— Arrangé, fit l'ancien hussard étourdi. 

— Oui; c'est pour demain matin à sept heures. Nous nous battons à mort. 
Si une blessure forçait d'interrom.pre le combat, une nouvelle rencontre aurait 
lieu après la guérison ! 

Vernet eut comme un frisson . 

— Ah I c'est ce que vous appelez arrangé. 

— Arrangé ainsi que je le désire, oui ! Ah! mon pauvre vieil ami, je t'ai 
mis dans un si piteux état que tu ne pourras nous accompagner ; mais, ne crains 
rien, ton élève te fera honneur. 

— Gomment, monsieur, vous pensez que je resterai là I... C'est bien assez 
que je ne puisse être un de vos témoins. Non, vous ne me refuserez pas d'y 
aller. Bon sang de bon Dieu! mais vous m'auriez donné aussi bien autant de 
coups d'épée que de fleurets, je me traînerais plutôt ou je me ferais porter près 
de vous. Non, non, je veux être là, et s'il vous touche, ah ! bon Dieu ! je ne le 
manque pas, moi. 

— Que dis-tu, malheureux, tu es fou? 

— Gomment vous, alors, vous croyez que je vous laisserais abîmer de sang- 
froid et que je ne dirais rien. 

Philippe haussa les épaules en riant : 

— Mon pauvre ami, tu n'entends rien à tout cela. Et lui frappant amica- 
lement sur l'épaule, ce qui fit faire une épouvantable grimace au hussard, il 
ajouta: 

— Vois-tu si, comme je l'espère, je tue ce monsieur... 

— Très bien, comme ça, ça va. , 

— Vois-tu le lendemain, qu'un vieil ami comme toi vienne me trouver, m'o- 
bligeant à me battre avec lui. 

— Non, à celui-là, vous dites : 

— J'en ai tué un, ça fait le compte. 

— Ça ne serait pas juste. 

— Eh bien ! mon pauvre ami , c'est cependant ce que tu voudrais 
faire, ton affection t'égare, il faut ne compter que sur moi. Et crois-le, mon 
vieux Vernet, quand je dis, moi : c'est assez. Oui, oui, je le sens... je le 
tuerai, 

— Vernet était un peti embarrassé. Il reprit cependant: 

— Raison de plus alors, vous ne pouvez refuser de m'emmener. Je sais 
n'être pas présentable ainsi. Mais n'ayez pas peur, je serai beau. Du reste je 
serai loin de vous. Ça n'a rien d'extraordinaire. Vous emmenez votre ordon- 
nance, c'est tout naturel, cela. 



302 



LE FILS D'ANTON Y. 



— C'est bien, console-loi, tu viendras ; mais ma mère ne s'est pas occupée 
de moi ? 

— Non, si... enfin, c'est pas sans peine, eîle aurait voulu s'en occuper, bal- 
butia Vernet, vous m'aviez dit si elle me demandait de lui répondre ça et ça ; 
mais je crains toujours qu'on ne voie que je ne dis pas la vérité. Alors, je l'ai 
évitée. 

— Ah çà ! que me chantes-tu là, que s'est-il passé? 

— Elle m'a envoyé demander, elle voulait me parler et alors..» alors je n'y 
suis pas allé. 

— Comment cela ? Tu n'as pas obéi à ma mère ? 

— J'ai fait dire que j'étais malade. 

— Ah ! ah! très bien, dit Philippe en riant, tu as mieux fait. Ainsi, il n'y 
avait pas d'indiscrétion possible. 

Une voiture sortait de la cour de l'hôtel. 

— Qui sort donc maintenant? demanda Philippe. 
Vernet alla regarder à la fenêtre et dit : 

— C'est Madame. 

En effet, c'était M™" d'Hervey qui se rendait chez la vicomtesse de 
Lancy. 

L'amie de la baronne demeurait, on s'en souvient, dans la partie du fau- 
bourg Saint-Honoré qui commençait autrefois le faubourg du Roule. 

Adèle s^ fit annoncer chez son amie, qui le. reçut aussitôt. En voyant son 
visage bouleversé, la vicomtesse lui dit : 

— Oh ! mon Dieu ! ma chère Adèle, je devine, on vous a appris ce qui se 
passe. 

— Vous le savez déjà, Marie, c'est à vous, ma vraie amie^ que je 
viens aussitôt vous demander d'empêcher cette affaire, qui serait un crime. 

— Je suis d'abord, je vous le déclare, tout à votre disposition. — Je me 
disposais, lorsque l'on m'a raconté cela tout à l'heure, à me rendre chez vous. 
La chose n'a pas eu une grande importance par elle-même, m'a-t-on dit, et 
peut-être tout s'arrangera-t-il. 

— Que me dites-vous là ? Mais vous ne savez donc rien ? fit Adèle d'un air 

égaré . 

— Je sais tout, fit en souriant M"*^ de Lapcy. 

— Assurément, l'on vous a exagéré les faits, Adèle, asseyez-vous et écoutez- 
moi, je vais vous raconter la vérité. 

La baronne obéit comme machinalement, regardant son amie, semblant ne 
pas comprendre ce qu'elle lui disait. 

— Voici ce qui est arrivé, commença la vicomtesse de Lancy. Votre fils, 
notre cher Philippe, est depuis quelque temps amoureux fou d'une belle étran- 
gère que nous avons rencontrée plusieurs fois au bois, mais fou à ce point (il 
n'a peut-être pas osé vous le dire, mais il songe à se marier), — qu'il est de- 
Tenu extrêmement jaloux d'un homme qu'il voyait quelquefois avec elle, qui 



LE FILS D'ANTONY. 30(5 



lui paraissait trop jeune pour être son père et qui du reste ne portait pas son 
nom. Tout cela est peut-être mystérieux, et vous savez que tous les jeunes 
gens aiment le mystère. Bref, M"* de Sirvan donnait, il y a quelques jours, 
une soirée à laquelle assistait votre fils, qui y était venu pour rencontrer son 
adorée. 

Je dois vous dire encore que c'est cette marieuse de vicomtesse de Sirvan 
qui poussait Philippe dans ces idées de mariage, et qui même ne s'en serait 
pas tenue là et en aurait parlé également à la jeune fille. A cette soirée, Phi- 
lippe valsa avec la belle Rachel. La valse finie, il reconduisit la jeune fille près 
de M^^ de Sirvan et la vit quelques minutes après causant avec le comte de 
Sancy. 

Vous jugez de sa fureur. 

Rencontrant quelques minutes après le comte à une table de jeu, il lui cher- 
che une querelle ridicule que, paraît-il, le comte a le bon sens de ne pas pren- 
dre au sérieux. Mais notre jeune chevalier s'était emballé. N'ayant pas réussi 
le soir dans la querelle qu'il cherchait, il va le lendemain et le surlendemain 
poursuivre le comte jusque chez sa maîtresse, une certaine Martingale dont 
vous avez entendu parler parfois, — à propos de Philippe même, ajouta-t-elle 
en riant. De là nouvelle affaire, scandale, envoi de témoins, et l'on doit se battre 
en duel, peu sérieux assurément, car le comte est un homme raisonnable qui 
voudra ne donner satisfaction qu'à notre Philippe. Peut-être vaudra-t-il 
mieux les laisser faire. Philippe assurément un duel cela le pose... comme il 
le fait remarquer. Mais si vous le voulez, chère amie, et c'est ce que je vou- 
lais aller vous dire, il suffit d'un mot pour que Philippe se jette dans les bras 
du comte. 

— Que voulez-vous dire ? fit Adèle en pâlissant, un mot?... 

— Mais oui ; il suffit que vous disiez à notre Philippe : 

<( Mon cher enfant, l'homme avec lequel tu veux te battre est l'oncle de 
celle que tu voudrais épouser, de la belle Rachel, et son assiduité auprès 
d'elle, qui te choque, est une raison de plus pour te le faire estimer. > 

Comm-ie Adèle regardait son amie d'un air singulier, paraissant étourdie de 
ce qu'elle entendait, la vicomtesse reprit : 

— Vous voyez, ma chère amie, que vous avez tort de vous tourmenter, que 
cela finira le plus simplement du monde. 

— Ah ! ma pauvre Marie ! fit alors Adèle, prenant affectueusement les mains 
de son amie et fondant en larmes, vous ne savez rien, rien, rien. Mon fils peut 
être tué. 

— Voulez-vous ne pas pleurer ? Je vous assure que je sais la vérité, et je 
la tiens d'amis particuliers de Philippe et des ses témoins. 

— Vous ne savez rien, i^a vérité, je vais vous la dire d'un mot; vous qui 
savez tout, vous allez le comprendre. Le comte de Sancy, adversaire de Phi- 
lippe, c'est Antony. 

— Ah ! mon Dieu ! que me dites vous là ? 



304 LE FILS D'ANTONY. 



— C'est Antony, revenu en France, ayant repris son nom après la mort de 
sa mère, Li comtesse de Sancy. Antony s'est marié, il est veuf, il était parti en 
Asie, vous vous en souvenez, accompagnant un de vos bons amis, vous vous 
en souvenez. 

— Oui, Olivier. 

— Ils ont épousé les deux sœurs. Olivier est mort. 

— Ah! mon Dieu ! quelle histoire me dites-vous là ? 

Adèle continua d'une voix rapide pour arriver vite au point important de ce 
qu'elle voulait dire. 

— Il y a quatre ou cinq ans, lors des derniers événements de Syrie, ce 
malheureux Olivier, sa femme, la sœur de sa femme furent massacrés, Antony 
restait seul avec la fille d'Olivier, Rachel de Launay. 

— Ah ! c'est vrai, je n'avais pas remarqué le nom. De Launay, ce pauvre 
Olivier 1 

— Philippe ignore absolument que le comte de Sancy est seulement parent 
de la jeune fille. Depuis le bal du ministère où, au bras de mon fils, je me suis 
évanouie en apercevant Antony, Philippe a eu des soupçons : vous vous sou- 
venez que le général d'Hervey, avant de mourir, apprenant mes relations avec 
Antony et ma situation, avait adressé à son notaire une lettre qui devait être 
remise à son fils lorsqu'il aurait vingt-cinq ans. Je sais que Philippe a reçu celle 
lettre. Tout ce que j'avais fait après la mort du général d'Hervey pour éviter de 
rencontrer Antony a été inutile. Depuis vingt-cinq ans, Antony reparaît, et c'est 
mon fils que le colonel a choisi pour le venger. Oui, ma pauvre Marie, Philippe 
se bat pour venger l'honneur du nom qu'il porte. Philippe va se battre avec son 
père. 

Et la malheureuse fondait en larmes. Vainement elle voulait contenir ses 
sanglots. Emue et bouleversée, la vicomtesse de Lancy cherchait vainement à 
la consoler: enfin elle lui dit : 

— Vous avez raison, ce duel est impossible. Il n'aura pas lieu, je vous le 
garantis. Je vais aller trouver Antony. 

— - Ohl Marie, fit la baronne en se jetant dans ses bras et en l'embrassant, 
c'est ce que je venais vous demander. — Ohî n'est-ce pas, vous lui direz que 
c'est impossible... Un père ne peut tuer son enfant. Dites-lui pourquoi je ne l'i i 
pas revu, dites-lui que je lui demande grâce à genoux pour tout ce qu'il a souf- 
fert pour moi... 

— Ne pleurez pas, Adèle, rassurez-vous, je vous le répète encore, ce 
duel n'aura pas lieu. Essuyez vos yeux, qu'on ne voie point que vous avez 
pleuré. Je vais sonner pour me faire habiller et me rendre chez le comte de 
suite. 

Adèle, obéissante, se tut, essuya vivement ses yeux, puis dit : 

— M""« de Sirvan n'a pu réussir à le voir ; mais elle le connaît. Si 
vous vouliez passer la prendre chez elle, elle vous accompagnerait chez 
lui. 



LE FILS D'ANTONY. 



305 




— Et croyez-vous qu'Antony ne tressaillira pas? (Page 312.) 
— Oui, très bien, c'est ce que je vais faire. Mais où vous trouverai-je? chez 



vous? 



— Oh I non, je crains de me trouver en face de Philippe. C'est affreux, ne 
plus oser parler ni regarder son fils, oh I mon Dieu I 

- Adèle, mon amie, du courage; vous allez rester ici, vous dînerez avec 
moi ce soir, vous m'attendrez et tout à l'heure je vais vous apporter une réponse 
satisfaisante. 



39 



306 LE FILS D'ANTONY. 



— Que Dieu vous entende et vous conduise î 

— GhutI voici Justine. 

Quelques minutes nprès, la vicomtesse partait dans le petit coupé de 
M"''' d'Hervey, allait prendre M"'*= de Sirvan et se rendait avec elle chez le 
comte de Sancy. 

Nous avons vu la réception qui leur avait été faite. Moins d^une heure après, 
M"'' de Sancy en informait son amie. 

La vicomtesse lui racontait qu'il leur avait été impossible de voir Antony; 
mais enfin, sur la présentation de sa c irte, après avoir fait dire qu'il n'était 
pas là, il s'était décidé à fixer un rendez- vous pour le soir. Alors, elle était 
partie avec M"** de Sirvan ; elle avait été reconduire cette dame chez 
elle, et M"*' de Sirvan lui avait dit qu'elle ne pourrait revenir raccom- 
pagner le soir, chez le comte de Sancy. Des lettres qu'elle avait trouvées 
à son retour l'obligeaient à rester chez elle. M"** de Lancy terminait en di- 
sant: 

— Ma chère amie, quand j'ai cru voir qu*Antony refusait absolument de 
nous recevoir, que nous n'obtiendrions rien, nous avions pensé à employer 
M^'* Rachel, sa nièce. J'aurais été la trouver, j'aurais été lui raconter ce qui 
se passait, et l'enfant aurait obtenu ce que nous voulons. 

— Et pourquoi n'avez-vous pas fait cela ? 

— Eh [ ma chère Marie, c'est ce qu'il y aurait de mieux à faire encore main- 
tenant. 

— C'est impossible. 

— Et pourquoi? 

Ne voulant pas que sa nièce eût connaissance de cette désagréable 

affaire, Antony l'a prudemment envoyée à la campagne, dans les environs 
de Dieppe. Ce matin il eût été facile de la faire revenir avant demain matin, 
car nous savons où elle est. Maintenant il est trop tard. Or, voici ce que j'ai 
pensé. Je crains qu' Antony ne vous ait fait dire qu'il serait chez lui ce soir 
que pour se débarrasser de nous. Ce soir, il fera ce qu'il a déjà fait avec nous^ 
il ne nous recevra pas ; car, je vous l'ai dit, M"»» de Sirvan ne peut m'accom- 

pagner. 

Il faut prendre les grands moyens,, et il n'y a pas à hésiter. S'il ne me 
reçoit pas, moi, il y aune personne qu'il recevra, c'est vous. Il faudra m'accom- 
pagner. 

— Jamais, ja^riais. 

— Et cela avait été dit d'un ton tel que M'"'' de Lancy la regarda déses- 
pérée. 

Voyons, ma chère amie, je suis incapable de vous donner un mauvais con- 
seil, il faut m'écouter; si pénible que soit cette démarche, il faut la faire. 

— Non, c'est impossible, je ne pourrais me retrouver en sa présence. Je ne 
saurais lui parler. Si vous m'aviez vue à la soirée du ministère des affaires 
étrangères, vous comprendriez ce que je vous dis. A sa vue, je me suis toute 



LE FO-S D'ANTONY. 307 



troublée, je ne puis exprimer ce que je ressens, ce que je souffre pour parler 
justement, je serais incapable de dire un mot ; si je me défaillais devant lui, 
je n'aurais que des larmes. 

— Et, ma chère Adèle, cela suffirait. Vous voyant pleurer, il comprendrait. 
Il sait, lui. 

— Mais c'est justement parce qu'il sait, qu'il veut se battre avec cet enfant, 
et que connaissant le mystère de sa naissance, il sera impitoyable. C'est de 
moi qu'il veut se venger sur Philippe. 

— Vous êtes coupable, et vous allez lui demander grâce, c'est peut-être la 
seule chose qu'il demande, vous voir à ses genoux, lui demandant pardon du 
passé. 

— Non, non, c'est impossible! fit Adèle en fondant en larmes. 

— Mais alors, ma chère amie, que voulez-vous faire? Je vous assure que 
je crois ma visite tout à fait inefficace; je ne doute pas qu'il refuse de me re- 
cevoir. Il n'y a qu'une pei'sonne devant laquelle les portes s'ouvriront, c'est 
vous. 

— Oh I mon Dieu ! mon Dieu ! gémit Adèle. 

Il y eut un silence de quelques instants pendant lequel M'°* de Lancy 
observait son amie, espérant toujours. Envisageant froidement la situa- 
tion, elle se déciderait à ce qu'elle croyait l'unique moyen d'empêcher co 
duel. 

Adèle pleurait, se désolait, mais ne se décidait pas. 

M™° de Lancy reprit : 

— Ma chère amie, il faut prendre une décision, je ne veux pas vous dé- 
sespérer, je vous dis ce que je crois être la vérité, je ferai ce que vous 
voudrez, je retournerai chez Antony, il ne me recevra pas, s'il me reçoit, 
je juge que je ne pourrai pas réussir; au contraire, plus libre avec moi 
pour se justifier, il nous accusera et accusera Philippe, refusant toute conces- 
sion. 

— Mais de quoi voulez-vous qu'il m'accuse? De quoi peut-il accuser Phi- 
lippe? Est-ce que je suis coupable, moi? Nai-je pas été victime en tout ceci? 
Il m'accusera de l'avoir abandonné lorsque j'étais veuve, de l'avoir oublié, 
d'avoir dérobé l'enfant que j'avais promis de lui confier; mais, est-ce ma 
faute, cela? Le général a reconnu son fils contre ma volonté, et je perdais 
l'avenir de mon enfant si j'avais consenti à revoir Antony lorsque j'étais libre; 
puisque le général avait mis cette condition à son silence, à son pardon 
ùi extremis, que je ne reverrais jamais Antony, que je ne me remarierais 
jamais. Si je manquais à cette volonté, la vérité serait connue de tous (les 
ordres avaient été donnés pour cela) et ce scandale me perdait en perdant 
l'avenir de mon enfant. 

— Antony ne sait rien de tout cela, et c'est justement ce qu'il faut que vous 
lui disiez vous-même. 

— Non, non, c'est impossible I 



303 



LE FILS D'ANTONY. 



— Mais, malheureuse I vous voulez donc que ce duel ait lieu? 

— Oh! non. 

— Ne préférez-vous pas vous sacrifier, plutôt que de sacrifier votre 
enfant? 

— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là? exclam.'^ Adèle, dont 
les sanglots redoublèrent. 

— Mon amie, il ne faut pas pleurer ; il faut agir. Ne perdons pas un temps 
précieux. Il faut vous décider pour ce soir. 

Il y eut encore un silence, au bout duquel la baronne d'Her^ey reprit : 

— Vous me parliez tout à l'heure de cette jeune personne. M"* Rachel de 
Launay. Si M"^ de Sirvan ne m'a pas menti, elle aime Philippe. 

— C'est vrai, je le sais, les enfants s'aiment. 

— Il faut à tout prix qu'on voyage cette nuit, qu*on aille chercher cette 
jeune fille. Au besoin j'irai, je parlerai à cette enfant, moi. Oh! elle m'écou- 
jora, je la .ramènerai et vous la conduirez chez son oncle, elle lui dira 
qu'elle aime Philippe, qu'il ne peut pas se battre avec celui qu'elle a choisi 
pour son fiancé. 

— Il ne faut point faire de rêve, dit tristement M"" de Lancy, il faut rester 
dans la réalité. Ce que vous dites est impossible, il est trop tard. 

— Mais non, cette enfant peut être ici demain. 

— Il est trop tard, ma chère Adèle. Il le faut, je vais vous dire toute la vérité. 
Gomme M™* de Lancy avait dit ces derniers mots d'un ton solennel, Adèle, 

essuyant vivement ses yeux, la regarda et d'une voix anxieuse : 

— Oh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il encore ? 

— En revenant de chez le comte de Lancy, je vous ai dit que j'avais recon- 
duit M""» de Sirvan. On l'attendait chez elle... des personnes de ses amis, qui 
nous ont donné des nouvelles de ce duel ; elles sont graves. 

— Parlez, parlez vite, fit Adèle tremblante. 

— Un duel a été décidé, il a lieu demain matin à la première heure, dans 
des conditions terribles. 

Elle s'interrompit pour dire à son amie presque défaillante : 

— Allons, du courage, du courage... Écoutez-moi... 

— J'en aurai , achevez. 

— Ils doivent se battre à mort. Au cas où le duel devrait cesser à cause 
d'une blessure grave, après la guérison du blessé, il recommencerait de nou- 
A eau jusqu'à ce qu'il y ait mort d'homme. 

— Oh I mon Dieu, gémit la baronne livide. 

— Il faut bien que vous sachiez tout, je vous en prie, du courage. Il faut 
donc que ce duel n'ait pas lieu! Il le faut absolument. Pour l'empêcher, c'est 
ce soir qu'il faut agir, je vous l'ai dit, la rencontre a lieu demain matin. Où? 
On l'ignore. Si c'était loin de Paris, il devrait partir dans la soirée. Il ne faut 
donc pas compter sur M""' Rachel. C'est ce soir qu'il faut que vous voyiez 
Antony. Comprenez-vous maintenant? 



LE FILS D'ANTONY. 309 



— Oui, fit Adèle. Comprimant ses sanglots; s'eflforçant de i Jagir contre 
son émotion, se redressant, elle dit : 

— Il le faut, j'irai, il fera de moi ce qu'il voudra, il me tuera, mais il ne se 
battra pas. Marie, vous m'accompagnerez. 

— Oh! oui, ma pauvre Adèle. 

M"* de Lancy la pressa dans ses bras et l'embrassa en pleurant. 



CHAPITRE II 



LE CALVAIRE D UNE FEMME 



Sa résolution prise, la baronne d'Hervey attendait impatiemment l'heure à 
laquelle elle devait, accompagnée par M°« de Lancy, se rendre chez Antony. 
Elle avait hâte d'en finir et cependant elle redoutait cet entretien. Elle était 
fiévreuse, agitée, elle racontait à Marie ce qu'elle dirait au comte de Sancy, 
moins pour chercher ce qu'elle devrait dire que pour tromper sa peur et son 
impatience, cherchant à s'afl'ermir dans sa résolution. M°' de Lancy devinait 
ce qui se passait en elle ; aussi, pour l'encourager, l'entretenait-elle dans cet 
état, approuvant ce qu'elle disait, lui donnant confiance. 

La pauvre femme s'étourdissait de ses paroles, ne voulant pas douter de 
leur efi'et. Comme le désespéré décidé à mourir, qui ferme les yeux pour aller 
au-devant du danger, elle imposait silence à sa raison et n'écoutait que son 
désir. 

La demi-journée lui parut infinie. A l'heure du dîner, elle se mit à table, 
mais ne put manger ; elle avait l'estomac fermé par la fièvre, et lorsque la 
vicomtesse de Lancy lui dit : 

— C'est l'heure ; le coupé est attelé, nous allons partir ! 
Elle se leva et dit d'une voix sèche : 

— Je suis prête ! 

M°* de Lancy, tout en ressentant la vive émotion de son amie, était plus 
maîtresse d'elle-même. Elle jugeait mieux la situation, et, avant de partir, 
voulant éviter une nouvelle déception, elle régla ce qu'elle devait faire. 

— Ma chère Adèle, il faut penser à tout et ne pas risquer de perdre le der- 
nier espoir que nous avons. Vous savez tout, c'est demain qu'ils doivent se 
battre, si la rencontre a lieu à l'étranger ou dans un endroit éloigné de Paris, 
ils partiront ce soir. Il faut donc absolument que nous voyions Antony tout à 



810 LE FILS D'ANTONY. 



l'heure, il ne faut pas risquer de nous heurter comme ce matin à des ordres 
donnés. Antony, en apprenant que je suis allée chez lui, peut penser qu'après 
m'avoir envoyée, vous vous déciderez à venir vous-même. Il a pu donner 
l'ordre de ne pas vous recevoir. C'est contre cela qu'il faut nous préparer. 
Son valet de chambre est celui que vous lui avez connu. 

— C'est Louis. 

-- Oui, il ne faut pas qu'il puisse vous reconnaître. 

— Oh! je suis bien changée, bien vieillie. 

— Non pas, vous n'êtes assurément pas la même qu'à cette époque, mais 
les années ont passé sur vous sans trop vous vieillir. Croyez-moi, ce n'est pas 
l'heure des compliments, je dis la vérité. Louis peut vous reconnaître, c'est ce 
qu'il ne faut pas. Si Antony consent à me recevoir, c'est vous qui entrerez; s'il 
refuse, nous enfreindrons ses ordres et forcerons sa porte. Si vous étiez recon- 
nue, peut-être cela serait-il plus difficile. 

— Je suis prête à tout, à braver sa colère, ses injures, à soutfrir un scan- 
dale ; mais accompagnez-moi, et jusque devant lui ne me quittez pas : aidée, 
j'aurai du courage, - 

— Ce n'est pas ce que je veux dire, je vous connais et je suis sûre de vous. 
Que voulez-vous dire, Marie? Je ferai ce qud vous commanderez. 

La vicomtesse paraissait un peu embarrassée ; enfin ayant amené la baronne 
sur une causeuse, elle s'assit près d'elle, et, lui tendant les mains, elle lui dit 
affectueusement : 

— Adèle, je vous disais que vous êtes peu changée. Faites comme si vous 
deviez aller à une fête; si vous voulez être coquette, vous pouvez vous rajeunir 
de dix ans, paraître presque ce que vous étiez lorsque vous avez connu 
Antony. . - 

«— Mais que pensez-vous donc ? fit Adèle toute rougissante. 

— Je pense qu'il faut que, vous revoyant, Antony éprouve une émotion 
telle qu'il ne puisse vous résister; il faut que ce passé qu'il paye aujourd'hui, 
ce passé qui l'a rendu si heureux, pour le faire tant souffrir après, reparaisse 
devant lui. 

— Ma chère Marie, je n'ose vous comprendre. 

— Il faut me comprendre et m'obéir. — Vous allez passer dans mon cabinet 
de toilette, vous allez vous habiller plus coquettement — il faut dire le mot — 
vous allez vous maquiller, ajouta-t-elle, essayant de rire. Nous serons seules, 
vous n'avez rien à craindre de la médisance, c'est pour l'éviter que je vous dis 
de procéder à votre toilette ici,'au.lieu de retourner chez vous. 

Adèle regardait son amie avec étonnement, ne sachant que penser de ce 
qu'elle lui disait. La pauvre femme n'était plus coquette et ne comptait guère 
sur sa beauté. La vicomtesse insista en disant : 

— Adèle, croyez-moi, faites ce que je vous dis, il faut se hâter. 



LE FILS D'ANTON Y. 311 



— Il me semble que cela est bien inutile... 

•—Faites ce que je vous demande en grâce... Prête, habillée, vous vous 
enveloppez le visage d'un voil« épais. Louis ne vous reconnaî ra pas, vous 
passerez pour M"' de Sirvan... et, une fois chez Antony, il faudra bien qu'il 
vous reçoive. 

— Ma chère amie, je ne veux rien vous refuser, je ferai tout ce que vous 
voudrez, mais je ne peux vous dire combien cette comédie me répugne, com- 
Men je souffre à me préparer. 

— Où voyez-vous une comédie? Vous allez franchement, sincèrement, le 
rappeler à la raison, lui dire que ce qu'il veut faire est impossible et, pour 
cela, vous essayez de frapper son imagination avant de vous adresser à son 
cœur. Croyez-vous, Adèle, que je vous proposerais un moyen indigne de vous? 
Non! Allez-vous chercher à faire revivre en lui l'amour éteint? Nonl Gcst 
celle qu'il vit pour la première fois mourante qu'il doit revoir aujourd'hui. 
Je voudrais que vous fussiez vêtue ainsi que vous l'étiez lorsque, il y a vingt- 
cinq ans, vous sortiez de cette même demeure pour vous rendre chez vous. 
C'est ce passé qui se dresserait devant lui auquel il ne pourrait résister; ce 
n'est plus l'amante qu'il reverrait, c'est la femme qu'il avait perdue, c'est la 
mère de son enfant. Groye?:-moi, allez, n'ayez pas de scrupules pour une 
iieure de coquetterie si utile. Venez avec moil 

— Allons, je ferai ce que vous voudrez. 
Adèle se laissa conduire. 

M*"^ de Lancy la mena dans son cabinet de toilette; elle avait tout fermé 
afin de ne pas être dérangée par les servantes. C'est elle qui chercha une robe 
dans la nuance que lui rappelaient ses souvenirs. Adèle c»": son amie étaient à 
peu près de même taille. En quelques minutes elle fut habillée, aidée par 
M""^ de Lancy qui lui servait de femme de chambre. 

Alors, elle s'assit devant la glace. 

La vicomtesse vit bien qu'elle était incapable de faire son^ visage. 

— Allons, fit-elle en souriant, ne bougez plus; c'est moi qui vais vous 
rajeunir. 

M""* de Lancy était experte en cet art, un petit secret qu'elle gardait pro')r<- 
blement pour elle. Péché -mignon, au reste, d'une jolie femme passant ilu 
vilain côté de la quarantaine. 

Sous ses doigts les cils et les sourcils de son amie devinrent plus soyeux, 
le teint plus frais, le regard parut plus brillant, les lèvres plus rouges. 

Adèle ne bougeait pas; son visage restait immobile, semblable à ces mortes 
que l'on maquille, que l'on farde avant de les mettre au tombeau. 

Quand W^ de Lancy eut terminé, secouant ses doigts maculés de ronge et 
de blanc, frottant ses mains l'une contre l'autre, ellv^ se recula pour voir son 
œuvre au point; et, souriante, contente d'elle, elle dit : 



312 LE FILS D'ANTONY. 



— Maintenant, ma chère belle, venez, donnez-moi la main. 

Elle prit la main d'Adèle obéissante, et la mena devant la grande glace, 
qui la refléta entièrement. 

— Eh bien! reconnaissez-vous maintenant la jeune et belle, l'adorable 
baronne d'Hervey, et croyez-vous qu'Antony ne tressaillera pas en vous 
voyant venir lui reprocher le crime qu'il projette? 

— Vous êtes bonne, merci, ma chère Marie, partons. 

— Prenez ce châle de dentelles; je vous demande un Instant pour mettre 
mon chapeau. 

Quelques minutes après, les deux femmes étaient dans le coupé et se fai- 
saient conduire chez le comte de Sancy. 

Antony attendait ses témoins. Contrairement à ce qui avait été dit à la 
vicomtesse de Lancy, les conditions de la rencontre n'étaient pas absolument 
réglées. 

Les témoins du comte de Lancy n'acceptaient pas qu'une nouvelle ren- 
contre eût lieu lorsqu'un des adversaires blessé serait guéri. 

Ils demandaient qu'on acceptât que le duel cesserait lorsqu'un des com- 
battants serait assez grièvement blessé, et l'honneur serait satisfait. 

Ou on ne se battrait pas à l'épée mais au pistolet, dans des conditions 
sérieuses. C'est à ce propos que les témoins avaient une dernière entrevue 
avec MM. de Croissy et de Gesvres. Il était plus que probable que la rencontre 
ne pourrait pas avoir lieu le lendemain matin , l'affaire se terminerait au plus 
tôt dans la soirée ou le lendemain. 

Obligé de rester chez lui pour attendre ses amis, Antony n'avait pas oublié 
lo rendez- vous pris par M^" de Lancy. Il avait pu refuser de recevoir M"® de 
Sirvan qu'il connaissait peu, mais il ne pouvait agir ainsi avec son ancienne 
amie, Marie de Lancy. 

Qu'allait-il faire? Il n'y avait qu'un moyen, qui lui avait répugné en toute cir- 
constance, mais qu'il n'hésitait pas à employer avec la vicomtesse. Il menti- 
rait, il lui dirait que l'affaire était exagérée par tout le monde ; qu'elle était 
en voie d'arrangement ; qu'en somme il espérait qu'elle n'aurait pas lieu ; il 
promettrait même qu'il serait très conciliant. 

Évidemment M'"'' de Lancy croirait en ce qu'il dirait, car déjà, dans le 
monde, on devait savoir que le duel n'aurait pas lieu le lendemain. La cause, 
les témoins s'étaient engagés à n'en rien dire. C'est sur cette hypothèse qu'il 
établirait ses mensonges. Aussi, quand Louis vint prendre ses ordres, il lui 
rappela la visite attendue en disant : 

— Monsieur, quand ces dames vont venir, M"* Lancy et M""^ de Sirvan, que 
devrai-je leur dire? 

— Tu les recevras; si cela était possible, j'aimerais mieux en recevoir une 
seule, M""* de Lancy. N'importe! tu me préviendras, j'irai les trouver au salon. 



LE FILS D'ANTONY. , 



313 







— aelavez-vous, madama, relevez-vous, je vous prie. (Page 315.) 

Et, en disant cela, il pensait qu'il valait mieux les voir ensemble : M«« de 
Lancy serait ainsi plus gênëe, ne pouvant invoquer le passé ni faire allusion 
a la vérité. 

Le vieux domestique, fort ëtonné, sortit. Le pauvre Louis était bien triste, 
il avait peur pour son maître; il était bien heureux de l'intervention de ces 
femmes. S'il l'avait osé, si M- de Lancy était venue seule le matin, au risc^ue 
d être grondée, il l'aurait priée d'amener la baronne d'Hervey. Quand son 
maître lui ht qu'il recevrait M- de Lancy, il eut une lueur d'espoir. 
40 



314 LE FILS D'ANTONY 



Louis était le confident de son maître, il avait connu ses relations avec la 
baronne d'Hervey (on s'en souvient), mais il n'en avait jamais connu les sui- 
tes. Philippe d'Hervey n'était pour le vieux serviteur que l'adversaire de soa 
maître. ** 

Il se promettait le soir, si la visite de M"* de Lancy n'avait pas les ré- 
sultats désirés, de lui donner le conseil devant lequel il avait reculé le 
matin. 

Quand les deux dames se présentèrent, il les dirigea vers le salon peu 
éclairé, bien convaincu que M"* de Lancy était accompagnée de M""= de 
Sirvan. 

Adèle était enveloppée dans un grand châle de dentelles qui lui cachait le 
visage. Arrivée dans le salon, pendant que Louis allait prévenir son maître, 
Marie voyant Adèle trembler, lui prit la main et lui dit : 

-— Courage, courage î je le verrai d'abord, il faudra bien qu'il vous re- 
çoive. 

Louis reparut, disant : 

— M. le comte prie ces dames d'attendre, il vient. 
Il se retira. 

— Il vaut mieux que vous soyez seule avec lui, dit la vicomtesse. 

— Oh! ne m'abandonnez pas, supplia Adèle. 

— Vous ne pourriez parler libr<îment devant moL Du courage, je vous 
laisse. 

Et elle se retira vivement par la porte par laquelle le domestique était 
sorti. 

On entendait marcher. Adèle leva les yeux au ciel , semblant de- 
iM»der à Dieu la force et l'énergie qui lui faisaient défaut. Elle murmu- 
rait : 
„. — Oh ! mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi du courage. 

Antony entra, il s'avança vers Adèle, un peu surpris de la voir seule, mais 
pJus libre pour lui parler familièrement. 

Il dit : 

— Excusez-moi, ma chère Marie, de ne point vous avoir reçue ce matin, 
il y a si longtemps que je ne vous ai vue que vous ne pouvez douter du désir 
que j'ai de vous voir, et je suis bien heureux que vous ayez consenti à vous 
déranger de nouveau. Dites-moi ce qui me vaut l'honneur et le plaisir de votre 
visite ? 

Gomme la personne à laquelle il s'adressait ne répondait pas, le comte, la 
regardant, remarqua qu'elle* tremblait. 

— Ah ! mon Dieu ! mais qu'avez-vous donc, Marie ? 

— Ce n'est point Marie, Antony, c'est moi, la baronne d'Hervey, arrachant 
le châle qui la couvrait et le jetant loin d'elle, se montrant resplendissante^ 
plus belle de son émotion et de sa peur. 

— Adèle 1 exclama Antony I 



LE FILS D'ANTONY. 315 



En entendant la voix de celui qu'elle avait aimé, en entendant prononcer 
son nom, la baronne, presque défaillante, tomba à genoux, et, les mains jointes, 
elle supplia : 

— Oui, c'est moi, c'est moi qui viens vous demander grâce pour Philippe, 
pour notre enfant; grâce ! Antony, grâce ! 

Le comte de Sancy, stupéfait, restait comme atterré. C'est en vain qu'il 
aurait voulu cacher son émotion, il ne trouvait pas un mot à dire. Il avait étô 
surpris; il ne savait que répondre. 

Il se recula d'abord ; puis, se dominant, il dit d'une voix tremblante : 

— ^ Relevez-vous, madame, relevez-vous, je vous prie. 

Adèle cachait sa tête dans ses mains et pleurait. 

Il y eut un silence d'une longue minute pendant laquelle Antony redevint 
maître de lui-même. 

Alors, calme et froid, il s'avança vers Adèle, lui prit la main, l'obligeant à 
se relever, et lui disant : 

— Madame, je vous en prie, relevez-vous, veuillez vous asseoir, je ne vous 
comprends pas, nous nous expliquerons en quelques mots. Vous me parlez de 
votre enfant, madame ? Je n'ai pas de grâce à faire ; provoqué par lui pour des 
raisons que j'ignore, j'ai dû accepter le combat auquel il m'obligeait, je ne puis 
rien pour l'éviter et je vous avoue franchement que je ne m'explique en rien 
votre démarche. Je ne l'ai pas provoqué, j'ai été insulté par lui, je n'ai pas de- 
mandé réparation de l'injure; c'est lui au contraire qui m'a envoyé des témoins 
pour me demander réparation des injures qu'il m'avait adressées. Je vais où 
il veut me conduire. Il veut se battre, je me battrai. En raison d'un passé dont 
je regrette d'être obligé de parler, je suis forcé de me mettre à sa discrétion. 
Je le fais. Il est impossible d'agir autrement. Que voulez-vous que je fasse, 
madame? ^ 

Adèle s'était assise tremblante ; elle regardait le comte de Sancy, paraissant 
tout étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Elle était bouleversée par son 
attitude ; préparée pour une scène violente dans laquelle Antony lui reproche 
rait amèrement le passé et son ingratitude et son oubli dédaigneux, elle était 
écrasée par son calme. 

Elle ne savait que dire, et comme il lui redemanda de nouveau : 

— Vous êtes juge, madame, de la conduite que je dois tenir, dites, que 
dois-je faire? 

— Vous ne devez pas vous battre avec Philippe. 

— Et, quelle raison trouvez-vous pour cela, madame ? Insulté, provoqué 
par un homme, je me mets à sa disposition. Je ne puis faire autrement. Que 
venez-vous me demander ? De le ménager? A quel titre ? Est-ce que je le 
connais, moi, cet homme ? Pour vous, parce qu'il est votre enfant? Est-ce 
qu'on va me ménager, moi ? Coupable par votre volonté, pris, enfermé, prêt à 
être jugé, condamné, vous êtes-vous intéressée à moi ? J'allais être traité 
comme un assassin. Avez-vous demandé grâce, vous? Je m'étais sacrifié pour 



31G LE FILS D'ANTONY. 



vous, vous ai-je jamais retrouvée depuis? Vous m'avez oublié. Libre et heu- 
reuse, vous n'avez plus pensé à celui qui n'avait été malheureux que pour vous 
et par vous. Vous ne m'avez aimé que comme on aime le fruit défendu. Lors- 
que vous étiez libre, veuve, lorsque vous pouviez légitimer cet amour fait 
de sacrifices, vous avez tout oublié pour chercher sans doute des amours nou- 
velles. 

— Oh î ne dites pas cela. 

— La vérité est cruelle à entendre. Je n'ai pas de ménagements à avoir, 
vous n'en avez pas eu pour moi. 

— Vous m'accusez à tort, je me justifierai quand vous le voudrez, mais 
d'abord renoncez à ce duel. 

— Jamais! jamais! j'ai trop souffert, l'heure de me venger est venue, je 
n'ai pas de grâce à faire, puisque vous n'avez pas eu de pitié. 

— Antony, vous m'accusez ; j'ai indignement agi avec vous ; pour me sauver 
vous n'hésitiez pas à vous sacrifier. Antony, sur mon enfant, je vous le jure, je 
voulais tout quitter pour vous rejoindre. Si je n'avais été surveillée, guettée, 
dirigée, je quittais tout, emmenant ma fille et je me sauvais avec vous, mais 
alors j'étais blessée, afl'aiblie, on m'a emmenée à Strasbourg. De ce jour je 

n'étais plus maîtresse de moi Plus tard, mais alors j'ai été surprise, on 

est venu prendre mon enfant au nom de mon mari. Après, si je me suis 
cachée, si je refusais de vous revoir lorsque, veuve, j'étais libre, c'est que 
M. d'Hervey avait ordonné, si je vous revoyais jamais, de me prendre mon 
enfant... Il l'ordonnait, tous dis-je, dans une lettre qui devait être portée à 
un de ses proches parents, lequel devait, pour l'honneur du nom, faire un 
procès dans lequel on raconterait notre liaison C'était la honte, le déshon- 
neur pour moi. Seule, je vous le jure, je l'aurais fait. Vous m'aimiez.. . ., je 
vous aimais. Mais ce que je ne voulais pas, c'était que la honte de la mère 
fût le châtiment de l'enfant. Je ne voulais pas perdre l'avenir de mes enfants» 
et je me sacrifiais pour l'honneur de celui que vous voulez tuer. 

— Il y a longtemps que cette confession eût dû m'être faite, je n'y crois 
plus. Tout est fini entre nous, madame, c'est vous qui l'avez voulu. Votre fils 
e^t un étranger pour moi. Dieu décidera entre nous deux. Vous ne savez pas, 
vous, ce que j'ai souffert de votre oubli méprisant. Est-ce que, mère, vous ne 
deviez pas veiller, pour éviter ce qui arrive aujourdhui, à ce que votre fils 
eût pour moi quelque considération? Mais non, je suis passé gênant et méprisé 
quand mon nom a été prononcé chez vous : c'était celui d'un cynique, d'un 
misérable, qui n'avait pas reculé devant un crime pour satisfaire la passion 
que vous lui aviez inspirée. Vous étiez la respectable victime et moi le misé- 
rable assassin. Allons! madame, laisse?-nous nous battre : il faut bien que 
je justifie les accusations que vous avez laissé porter contre moi. 

Adèle suppliante s'écria : 

— Antony... insultez-moi, injuriez-moi, méprisez-moi...; mais ne touchez 
pas à notre enfant... 



LE FILS D'ANTONY. 317 



Si vous me refusez, olil je vous le jure, je vous suivrai jusque sur le ter- 
rain du combat, je me jetterai entre les épées et je crierai la vérité, ou vous 
tuerez la mère et l'enfant... le vôtre I 

Ce cri de mère était déchirant. Antony en fi.t ému. Adèle le vit et elle 
reprit : 

— Antony, quoi que vous pensiez, sachez-le, l'amour d'autrefois est tou- 
jours resté dans mon cœur; étouffé, mais non éteint. 

Antony dit vivement : 

— Oh! ne mentez pas, Adèle, ne mentez pas. 

— Je ne mens pas. 

Il la regarda quelques secondes, puis, prenant sa tête dans ses mains, il 
exclama : 

— Oh ! je voudrais vous croire ! 

— Écoutez-moi, fit Adèle. 

Elle allait encore tomber à ses genoux. Il la releva, la fit asseoir, s'assit 
devant elle, et dit : 

— Parlez, dites-moi toute la vérité. 

La baronne d'Hervey lui raconta alors tout ce qui s'était passé, tout ce que 
nous savons, sous quelle crainte perpétuelle elle avait vécu, avec quel soin 
elle avait toujours évité la rencontre qui lui avait été fatale. 

A ce moment, on frappa à la porte. 

Antony, d'une voix douce, pria la baronne d'essuyer ses yeux. 

Adèle lui dit ; 

— Vous allez me quitter, répondez-moi, Antony. Antony... dis-moi que lu 
ne tueras pas notre enfant. 

Le comte de Sancy la prit dans ses bras, l'embrassa au front et lui dit : 

— Adieu, va, je vais essayer d'éviter cette affaire. 

— Oh ! fit-elle, tu cherches à me tromper. 

— Écoute bien, je te jure qu'il n'arrivera rien à Philippe. Adieu. 

Avant qu'elle pût le remercier, peut-être pour échapper à l'émotion dont il 
n'était plus le maître, il s'arracha des bras de M""® d'Hervey et alla ouvrir. 
C'était Louis qui venait lui dire que ses témoins l'attendaient. 
Alors, très cérémonieusement, il salua la baronne d'Hervey en lui disant : 

— Au revoir, madame; vous pouvez compter sur ma parole. 

— A demain I fit à mi-voix Adèle. 

— Oui, répondit-il en lui pressant la main, à demain I 

Et fiévreux, agité, il rentra dans son cabinet, pendant que Louis recondui- 
sait M""^ d'Hervey et M"*' de Lancy. 

Le vieux domestique eut un geste d'étonnement en entendant la baronne 
répondre à une question de la vicomtesse : 

— Il m'a juré que Philippe n'avait rien à craindre. 

Louis, quoiqu'il l'eût désiré, n'osait espérer que la baronne d'Hervey ait 
réussi, dans l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son maître, à empêcher le 



318 LE FILS D'ANTONY. 



duel qu'elle redoutait. Seule, avec M'»'^ de Saiicy dans le petit coupé, Adèle, 
encore toute tremblante d'émotion mais visiblement rassurée, raconta, 
dans tous ses détails, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Antony. Quand 
elle eut fini, la vicomtesse ne paraissant pas partager sa quiétude, elle lui 
demanda ce qu'elle pensait. Et la vicomtesse lui répondit aussitôt : 

— Ma chère Adèle, je ne partage pas votre confiance, ce n'est pas ainsi 
que cette scène devait finir. Je crois qu'Antony, pour échapper à vos suppli- 
cations, vous a trompée. Il n'a pas l'intention d'arrêter l'affaire, et pendant 
que nous repartons, je sais qu'il reçoit ses témoins, peut-être se dispose-t-il à 
partir pour la rencontre de demain matin. 

— Non, c'est impossible, il ne m'a pas trompée; je connais Antony, il ne 
sait pas mentir. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire en prétendant 
que cet entretien ne pouvait se terminer ainsi. 

— Je veux dire, ma chère amie, que si Antony avait en lui le sentiment qui 
vous dirigeait, il aurait partagé votre émotion. Après vos explications, bien 
convaincu que, lors de votre veuvage, il vous avait été défendu, il vous était 
impossible de le revoir, de renouer les relations brisées par une catastrophe, 
il aurait du vous pardonner, vous tendre les bras et vous dire : 

« Allons embrasser notre enfant. » 

Non, au contraire, pendant que vous parliez, assurément il ne pensait qu'à 
hâter la rencontre. 

Vivement troublée, Adèle regardait son amie et lui demandait : 

— Qui vous fait penser cela ? 

— Je vous le répète, si l'intention du comte de Sancy était de ne pas se 
battre, d'arranger l'affaire, vous ne partiriez pas ainsi de chez lui. Tout cela 
est froid, banal, ce n'est pas ainsi qu'une aussi grave affaire peut se terminer. 
Vous seule pouviez être l'intermédiaire entre Philippe et lui. 

— Vous vous trompez, Marie ; il a évité avec soin de voir dans mon enfant 
une autre personne que le fils du général d'Hervey. C'est à cause de Tavenir 
de mon fils que tout cela arrive, et il a évité toutes choses pouvant le compro- 
mettre. Si vous voyez l'impression que j'ai ressentie en le quittant, c'est que 
je puis avoir foi en ses paroles. Philippe n'a rien à craindre; c'est un serment 
qu'il m'a fait. 

~ Il a juré? demanda Marie. 

— Oui, il a juré que je n'avais rien à craindre pour mon fils. Et je vous 
assure qu'à cette heure je suis absolument tranquille sur ce point. Je crois ce 
qu'il m'a dit, il m'a parlé avec un accent qui ne peut tromper. 

La vicomtesse de Lancy pensa quelque minutes. Elle cherchait quel était 
le moyen qu'emploierait Antony pour tenir la promesse qu'il avait faite. Gom- 
ment refuserait-il de se battre au point où en était l'afïaire? 

Pour qui connaissait la nature du comte de Sancy, tin arrangement dans 
ces conditions était bien improbable, car la vicomtesse jugeait qu'Antony ne 



LE FILS D'ANTONV. 



pouvait renoncer à l'affaire qu'en renouant l'amitié brisée avec la baronne 
d'Hervey, qu'en redevenant l'ami intime de la famille. , 

Les deux hommes, dans l'état des choses, ne pouvaient éviter d'aller sur 
le terrain qu'en devenant d'intimes amis, afin qu'on ne pût suspecter le cou- 
rage ni de l'un ni de l'autre. 

Cela n'était pas, puisque le comte de Sancy avait à peine parlé de Philippe, 
et paraissait avoir eu hâte de se débarrasser de la mère. 

Pour s'éclairer sur ces derniers points, M"»^ de Lancy lui demanda quelle 
était l'attitude d'Antony en lui promettant que la vie de son fils serait sauvée. 

Adèle lui raconta fidèlement la scène, ajoutant : 

— Je lui avais tout dit, tout avoué, il reconnaissait que c'était la fatalit^ 
qui m'avait constamment tenue loin de lui, il croyait bien que ma pensée 
l'avait toujours suivi. 

Il pleurait, il était ému, il me pressait affectueusement la main, il détour- 
nait son regard du mien pour cacher l'émotion qu'il éprouvait. 

Il ne savait que faire, il n'osait me refuser, mais il comprenait déjà qiï'jl 
n'avait pas le droit de tuer Philippe. Je l'assurais que s'il sauvait mon enfant 
j'étais prête à tous les sacrifices. *- 

Alors il me regarda longuement, puis il dit : 

— La fatalité veut que nous soyons sans cesse séparés. Il parut avoir 
arrêté un plan dans son cerveau, et de cet air sombre, fatal, que vous lui 
connaissez, qui me le rappela ainsi qu'il était autrefois, il me dit : 

— Ne pleurez plus, Adèle, je vous jure que vous n'avez rien à craindre 
pour votre enfant, et je lui dis: Merci, et j'embrassai ses mains, je lui dis 
au revoir. Il paraissait avoir hâte de finir cette scène, il me dit : Adieu, 
adieu I 

— Il ne vous a pas dit qu'il vous reverrait dans quelques jours, cette affaire 
étant terminée. 

— Non, rien. 

— Ah ! c'est singulier ! dit M'^^ de Lancy d'un ton qui fit relever la tête à 
Adèle pour lui demander : 

-— Que trouvez-vous de singulier à cela ?.0h ! Marie, je vous en prie, que 
pensez-vous? dites-le-moi. 

— Je crains qu'Antony ne vous ait ditla vérité. 

— Que voulez-vous dire? Antony m'a assuré que ce duel n'aurait pas 
lieu. 

— 11 ne vous a pas dit cela, dit vivement M™* de Lancy, ils se bat- 
tront... 

— Mais non ! '. • 

— Ils se battront, vous dis-je ; mais Philippe n'a rien à craindre. Antony,, 
désespéré, se sacrifie ; il se fera tuer. 

— Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous là ? 

— Je vous dis ce qui doit être. 



320 LE FILS D'ANTONY. 



La baronne d'Hervey prenait sa tête dans ses mains ; se souvenant de 
l'attitude d'Antony devant elle, elle s'écriait : 

— Mais oui, mais oui, je comprends maintenant 1 Quand il détournait la 
tête, quand il me disait : Je jure que votre enfant n'a rien à craindre ! oui, il 
était résolu à aller sur le terrain mais à ne pas se défendre... 

Quand je lui disais au revoir, par deux fois il m'a dit;: Adieu I adieu I Oh ! 
exclama-t-elle, je ne veux pas perdre mon enfant, mais je ne veux pas que mon 
fils tue son père. 

Elle fondit en larmes. 

M"* de Lancy lui dit aussitôt : 

— Ce que vous venez de dire, ma chère Adèle, est la vérité. Il ne faut pas 
pleurer ; il faut agir, il n'y a pas de mesure à garder ; la vérité seule peut les 
sauver tous les deux. 

— Mais que faire ? 

— Il faut d'abord nous assurer de ce qui va se passer, rentrons chez vous 
et interrogeons Vernet auquel son maître aura défendu |de parler, mais que 
nous obligerons bien à nous répondre. 

La baronne d'Hervey était épouvantée de ce que lui avait dit son amie , 
elle était forcée de reconnaître la justesse de son raisonnement. 

Depuis qu'elle s'était retrouvée en présence d'Antony, depuis qu'il lui avait 
parlé, qu'il lui avait affectueusement pressé les mains, qu'elle avait senti s^ 
lèvre sur son front, elle n'était plus la même. Elle voulait sauver son fils, mais 
elle ne voulait pas que le père fût sacrifié. Autour d'elle tout le monde avait 
souff*ert, par elle et pour elle. Seule, après la faute, de toutes les accusations 
elle était sortie indemne ; la calomnie qui l'avait poursuivie n'avait servi qu'à 
faire ressortir plus vivement son honnêteté. 

Ses quelques mois d'amour, de bonheur, de passion farouche, Antony les 
avait payés de toute sa vie. 

Le général d'Hervey en était mort, car elle savait que son mari s'était fait 
tuer. 

Aujourd'hui c'était son fils qui pour son passé allait risquer sa vie. 

Il était temps qu'elle payât sa faute ; c'était à son tour de se sacrifier 
pour racheter le mal qui avait été fait; surtout pour éviter celui qui allait 
se faire encore. 

Que ferait-elle ? Elle l'ignorait... Mais elle était décidée à tout ! 

Quand le petit coupé entra dans l'hôtel, lorsque les deux femmes en des- 
cendirent, Adèle fit aussitôt appeler Vernet. Celui-ci refusant de paraître, pré- 
textant toujours de son indisposition, la baronne se rendit dans les appartements 
de son fils. 

C'est M"* de Lancy qui insista, disant qu'il le fallait à tout prix. Mais 
comme il disait ne pas pouvoir marcher, elle donna ordre de le prendre et de 
le conduire au salon. 

Quelques minutes après l'ancien hussard parut, bien préparé à jouer son 



LE FILS D'ANIOXY 




LE FILS D'ANTONY. 323 



rôle, bien costumé, bien grimé surtout : il avait la tête enveloppée de linges 
et boitait en marchant. Pour avancer au milieu du salon, il était presque porté 
par le valet de pied et le cocher. En le voyant en si piteux état, la baronne le 
fit asseoir et lui dit aussitôt : 

— Mon pauvre garçon, si j'ai exigé qu'on vous amenât malgré le doulou- 
reux état dans lequel vous êtes, c'est que j'ai une grave chose à vous deman- 
«der, c'est qu'il y va de la vie de votre maître, de mon fils pour lequel, je le 
sais, vous avez une grande affection. 

— Je suis aux ordres de madame, balbutia Vernet. 

Sur un signe de la baronne les deux serviteurs qui avaient accompagné 
Vernet s'éloignèrent. 

La baronne dit aussitôt : 

— Vernet, je sais que M. Philippe vous a recommandé vis-à-vis de moi la 
plus grande discrétion. 

Depuis quatre jours, je le devine, vous n'évitez ma présence qu'à cause de 
cela. Plusieurs fois je vous ai fait demander sans que vous veniez. 

— Madame la baronne, gémit Vernet, je ne... peux. 

— Ne vous justifiez pas, vous aviez raison en obéissant à votre maître. 9i, 
aujourd'hui, je réclame de vous de mentir à la promesse que vous lui avez 
faite, c'est qu'il y va de sa vie ; plus ! de notre honneur !... 

Vernet comprit la chose à sa façon et, plein de feu, oubliant son rôle, il se 
redressa et dit : 

— Oh I madame la baronne, ne craignez rien : c'est mon élève, son hon- 
neur, il saura le défendre, et c'est cette canaille, ce gredin d'Antony qui payera 
ses crimes passés. Il va le châtier... 

— Taisez- vous, malheureux, fit la baronne, taisez- vous. Parlez plus res- 
pectueusement du comte de Saucy. 

A ces mots, Vernet, tout bouleversé, retomba sur sa chaise, croyant qu'il 
allait véritablement être malade. H n'en pouvait croire ses oreilles. C'était la 
baronne d'Hervey qui réclamait qu'on respectât Antony, le comte de Sancy, 
qui, n'ayant pu réussir à la violer, avait tenté de l'assassiner I 

Son étonnement fut plus grand encore en entendant la baronne d'Hervey 
continuer : 

— Vernet, c'est au nom de votre chef, au nom du général d'Hervey, c'est 
en mon nom que je vous commande de me dire ce qui se passe. Je sais que 
vous êtes la cause de ce qui arrive aujourd'hui; c'est vous qui avez fait 
remettre à Philippe une lettre que j'avais recommandé qu'on ne lui remit 
jamais. C'est vous, vieux serviteur de la famille, qui y avez apporté le trouble, 
peut-être la mort. 

Vernet était épouvanté, il regardait sa maîtresse avec des yeux hagards; 
dans la naïveté de son cœur il croyait à tout ce qu'il entendait et il se croyait 
véritablement coupable. C'est vrai, c'était lui qui, plus soucieux de l'honneur 



324 LE FILS D'ANTONY. 



de la famille elle-même, avait amené par son zèle exagéré la terrible 
affaire. 

A ce moment seulement, il envisageait la mort possible de son jeune maître. 
C'est lui qui en serait la cause. A cette pensée son sang le brûla, il se redressa 
nerveusement, porta la main à sa tête comme pour s'arracher les cheveux, 
faisant tomber et la mentonnière et le bandeau qui lui couvraient le visage, et 
montrant dans son accès de douleur la plus épouvantable grimace. « 

Il avait des larmes aux yeux en répondant : 

— J'obéissais à mon général, madame la baronne, et c'est vrai que c'est 
affreux, pardonnez-moi, commandez-moi, j'obéirai. Oui, c'est vous qui êtes 
ma maîtresse. Que faut-il faire? 

— Dites-moi^a vérité. 

Alors, Vernet, tout à coup transformé, après avoir voulu que son jeune 
maître se battît avec Antony, ne pensait plus qu'à empêcher le combat. 

Il raconta à la baronne d'Hervey tous les préparatifs du duel, lui apprit ce 
que nous savons, que le soir même une nouvelle entrevue des témoins devait 
avoir lieu, dans laquelle on devait décider si au lieu d'une rencontre à l'épée, 
on ne se battrait pas au pistolet. 

Et Vernet gémissait en disant qu'à cette arme, il ne pouvait pas répondre 
de la vie de son maître. C'était ça qu'il fallait éviter. A l'épée l'élève de Ver- 
net ne courait aucun danger. 

Pendant que le brave serviteur se désolait, la vicomtesse de Lancy disait 
à son amie : 

— Comprenez-vous, maintenant, ce qui se passera, Adèle ? Ils se battront 
au pistolet et à courte distance. Vernet vient de vous le dire ; Antony ne tirera 
pas et se laissera tuer par Philippe. Voilà pourquoi il vous a dit adieu. 

— Non, non, cela est impossible, exclama Adèle, ne pensant plus à Vernef. 

— Où allons-nous ? 

— Nous retournons chez le comte de Sancy. 

Vernet regardait les deux femmes bouleversées, tout surpris de ce qu'il 
venait d'entendre. 

Quoi ! les deux femmes s'entendaient avec celui qui devait se battre avec 
Philippe I Elles l'avaient vu et elles y retournaient. Il n'osait parler, mais il 
était atterré. M'"*' de Lancy suivait son amie qui l'entraînait, ne cherchant pas 
à la faire revenir de son projet, comprenant bien que c'était le soir même qu'il 
fallait agir. 

Puisque l'entrevue des témoins avait lieu le soir, c'est que l'on était décidé 
à se battre le lendemain. C'était donc immédiatement qu'il fallait entraver 
l'affaire. 

Adèle ne doutait plus. Quand le petit coupé dans lequel elles venaient de 
monter se dirigea de nouveau vers l'hôtel du comte de Sancy, la baronne 
d'Hervey dit à son amie : 

— Vous aviez raison, le malheureux se sacrifiait encore. Oh! je m'explique 



•r 



LE FILS D'ANTONY. 325 



maintenant son allure, l'accent de sa voix lorsqu'il m'a dit adieu. Jl pensait : 
Son fils n'a rien à craindre; c'est moi qui succomberai. 

La baronne d'Hervey étaif dans un état indescriptible. Ce L'était plus la 
logique et le bon sens qui la dirigeaient ; elle n'obéissait qu'à sa volonté d'empê- 
cher par tous les moyens la rencontre qui devait avoir lieu. Elle pensait fort 
justement que ce n'était plus un combat mais un suicide d'une part, un 
assassinat inconscient de l'autre. 

La vicomtesse de Lancy, tout en partageant son émotion, essayait de la 
calmer; mais Adèle répondait toujours ; 

— J'ai peur! Dieu veuille que nous arrivions avant qu'ils soient partis! 

Lorsque la baronne d'Hervey sortait de chez le comte de Sancy, n^us 
avons dit que celui-ci recevait ses témoins. 

Le capitaine de Gasenac avait proposé que le duel eût lieu au pistolet ; à 
cet effet, il s'était rendu chez le comte de Sancy pour prendre ses dernières 
instructions, et comme on voulait terminer les arrangements le soir pour que 
la rencontre eût lieu le matin à la première heure, le capitaine avait donné 
rendez-vous aux témoins du baron d'Hervey chez Anton3^ 

Dans cette dernière entrevue les conditions seraient arrêtées et le rendez- 
vous pris pour le lendemain. 

Le capitaine Gasenac n'était pas bavard, on l'a vu. H exposa en quelques 
mots à Antony les raisons pour lesquelles le pistolet serait préférable à l'épée. 
A l'épée, avait-il dit, étant tous les deux de première force, après un long 
combat, vous risquez de vous blesser gravement peut-être, mais non mortel- 
lement. Une nouvelle rencontre serait nécessaire qui pourrait amener le 
même résultat. C'est le contraire au pistolet : étant tous deux bons tireurs, 
infailliblement l'un de vous restera sur le terrain. Gela était dit de la façon 
la plus calme du monde. 

Antony l'écouta froidement. On n'aurait pas dit qu'il s'agissait de lui. H ré- 
pondit: 

— Mon cher capitaine, je suis absolument de votre avis. Une rencontre au 
pistolet est préférable. Ges messieurs vont venir tout à l'heure, je me reti- 
rerai, vous les recevrez dans mon bureau. Vous dresserez le procès-verbal de 
votre entrevue. Il faut absolument que nous en ayons fini demain avant dix 
heures. On se battra où ils voudront. Si la rencontre devait avoir lieu à 
l'étranger, il faut que nous partions ce soir, ces messieurs doivent être prêts. 
Sans cela, demain matin, rendez-vous à la première heure. 

— Ce point est entendu, n'est-ce pas, messieurs? 

— Parfaitement, répondit le capitaine. 

— Voici les conditions que j'exige. Naturellement, on échangera autant de 
balles qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce que l'un de nous soit à terre. 

— Oui. 

— A quinze pas... 

— Oui. • 



326 LE FILS D'ANTONY. 



— Tir à volonté... 

— Oui. 

— Chacun des adversaires pourra faire cinq pas... 

Si calme que fût le capitaine, il eut un mouvement en arrière et exclama : 

— Est-ce que vous êtes fou ! Il reste cinq pas ; mais c'est à bout portant l 

— C'est bien cela. 

— Mais c'est impossible. 

— Je le veux. 

Le capitaine regarda fixement Antony, puis échangea un regard avec son 
second et, résigné, il dit : - 

— Soit ! Mais je ne sais ce que vont dire nos adversaires, quand nous 
allons leur faire part de ces conditions. 

— S'ils ont véritablement le désir d'une rencontre mortelle, ils ne peuvent 
refuser. 

— Je ne sais. J'avoue pour moi... je n'ose refuser... mais la chose me 
paraît épouvantable. 

— Allons donc! capitaine, vous-même avez compris qu'une rencontre à 
l'épée menaçait de n'être pas sérieuse. 

— C'est vrai, mais de là au tir à cinq pas, à volonté, tonnerre de Dieu! ça 
change. 

— C'est ma volonté absolue. 

— Cela A^ous regarde. Pour nous, comme à l'heure où vous me l'avez 
demandé, nous marcherons. 

— Merci, fit Antony, en lui prenant la main. 

— Nous ferons notre possi])le pour que la rencontre ait lieu autour de 
Paris. 

— Comme il vous plaira. ■ 

A ce moment Louis frappa à la porte du cabinet, son maître alla lui 
ouvrir. Le vieux serviteur dit : 

— Ce sont ces messieurs qui demandent la capitaine Casenac. 

— Attends, tu les feras entrer tout à l'heure. Et s'adressant au capitaine : 

— Les voici, je vous laisse, je rentre dans ma chambre où je vais terminer 
de mettre ordre à mes affaires. Car, je vous le répète : je compte que nous 
partirons ce soir ou demain matin. 

— Soyez tranquille. 

Antony étant rentré dans sa chambre, Louis introduisit dans le cabinet 
M. de Croissy et le duc de Gesvres. 

Ces messieurs venaient déclarer que leur client, Philippe d'Hervey, accep- 
tait la rencontre au pistolet, et qu'ils venaient en régler les conditions. Au 
premier mot que dit le capitaine Casenac d'une rencontre à quinze pas, avec 
faculté aux deux adversaires de marcher cinq pas et de tirer à volonté, de 
Croissy sursauta et, blême d'épouvante, exclama : 

— Mais c'est de la folie, ce serait un assassinat! 



LE FJLS D'ANTONY. 327 



Le duc de Gesvres, au contraire, se frottant les mains, approuvait de la 
tête en disant : 

— C'est fort bien ; ils veulent une rencontre sérieuse, ils l'auront ainsi. 
De Groissy, se remettant, dit alors : ^ 

— Messieurs, je vous déclare d'abord que, pour ma part, je refuserais ab- 
solument de servir de témoin dans un pareil duel. Mais je ne suis pas seul, 
M. le duc de Grôsvres approuvant, je ne peux aller contre lui. Ces conditions 
sont telles que je crois nécessaire d'en référer à notre client. S'il les accepte, 
je me retirerai, et par cela, forcément, la rencontre devra être remise à 
demain. Je vous demande donc, messieurs, de vouloir bien clore là notre 
entretien, afin de nous permettre de voir ce soir même M. d'Hervey. Nous 
nous retrouverons demain, à dix heures, au rendez-vous que vous fixerez, 
car nous n'étions venus ici que croyant n'avoir que quelques mots à échan- 
ger pour l'heure de la rencontre. Dans ces conditions nouvelles, tout est 
remis, 

— Vous refusez? demanda le capitaine Gasenac. 

— Non pas, fit aussitôt le Petit-Jeune. 

— Non, messieurs, reprit de Groissy, nous vous demandons le temps de 
consulter M. d'Hervey, car, je vous le répète, personnellement, je ne l'accom- 
pagnerais pas dans une semblable affaire. Nous pourrions, si vous le 
voulez, nous entendre en fixant la rencontre à quinze pas, le tir au comman- 
dement. 

— Oh ! non, non, fit vivement le capitaine Gasenac, ces conditions 
sont absolues, M. le comte de Sancy ne se battra pas si l'on ne veut pas les 
accepter. 

— Très bien, messieurs, vous maintenez que M. le comte de Sancy ne se 
battrait pas si ses conditions n'étaient pas acceptées ? 

— Oui, monsieur. 

De Groissy causa à voix bas^e avec le Petit-Jeune. G'est ce dernier qui 
reprit : 

— Messieurs, nous croyons nécessaire, pour dégager notre client de ce qu'il 
peut advenir, de dresser procès- verbal de ce que vous venez de nous déclarer. 
Y consentez-vous? 

— Parfaitement, messieurs. 

— Veuillez le rédigervous-même, dit le capitaine GaSenac en offrant le siège 
placé devant le bureau du comte. 

Le procès-verbal fut dressé à haute voix par de Groissy, les quatre témoins 
le signèrent, puis MM. de Groissy et de Gesvres se retirèrent. 

Antony, prévenu du départ des témoins de son adversaire, vint demander au 
capitaine ce qui était arrêté. 

Il ne cacha pas sa mauvaise humeur en apprenant le remise de l'affaire au 
lendemain. 

Les témoins se retiraient lorsque Louis parut tout bouleversé. 



328 LE FILS D'ANTONY. 



Ayant reconduit ces messieurs, il demanda à son vieux domestique ce qu'il 
voulait. ^ 

— Oh! monsieur, fit Louis, c'est M""* d'Hervey, accompagnée de M"* de 
Lancy, qui revient; elle veut absolument vous parler, elle est dans un état in- 
descriptible. 

— Qu'advient-il encore? fit Antony ennuyé. Ne pouvais-tu dire que j'étais 
absent ? 

— Obi monsieur, j'ai dit cela, mais elles n'ont pas voulu m'entendre. M"« la 
baronne d'Hervey a dit qu'elle voulait vous parler, qu'il le fallait absolument, 
qu'elle resterait ici jusqu'à ce qu'elle vous ait vu. 

Louis mentait de moitié : il avait bien dit à la baronne qu'il croyait que le 
comte de Sancy ne voudrait recevoir personne ce soir-là, mais il lui avait pro- 
mis qu'il allait faire tout son possible pour le décider à venir. Car le vieux ser- 
viteur tremblait sur l'issue de la rencontre, et il n'espérait qu'en M""® d'Hervey 
pour l'empêcher. 

— Allons! j'y vais, fit le comte. Si quelqu'un se présentait à l'hôtel, n'im- 
porte qui, introduis-le aussitôt afin de me débarrasser de ces visites. 

— Bien, monsieur. 

Et le comte se dirigea vers le salon. 



CHAPITRE in 

QUE CELUI d'entre VOUS QUI n'A PAS PECHE LUI JETTE LA PREMIERE PIERRE I 



En sortant de l'hôtel de la rue de Bourgogne, MM. de Gesvres et de Groissy 
se rendirent au faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel d'Hervey, où Philippe leur 
client les attendait. 

Le jeune homme était de mauvaise humeur. Bien convaincu que l'affaire se 
réglerait le soir pour se terminer le lendemain matin et espérant (il le désirait) 
que la rencontre eût lieu à l'étranger, il faisait ses préparatifs pour le voyage. 
Il était de mauvaise humeur, disons-nous, parce qu'il n'avait pas trouvé, dans 
Vernet,le serviteur zélé qu'il rencontrait d'habitude. Celui-ci était toujours ou 
dans sa chambre ou dans une pièce voisine, et chaque fois que le jeune homme 
avait quelque chose à lui dire, il ne pouvait le trouver. Il lui semblait qu'il l'é- 
vitait. 

Était-ce à cause de l'émotion qu'il éprouvait en sachant que le lende- 
main matin le baron qu'il connaissait depuis son enfance allait risquer 
sa vie ? Il le croyait, mais il trouvait le sentiment mal venu à cette 
heure. 



LE FILS D'ANTONY. 



329 




Celui-ci ne s'était relevé qu'en voyant les agents s'éloigner en entraînant l'homme qui 

Tavait attaqué. (Page 326.) 

Attendant d'un moment à l'autre ses témoins et peut-être obligé départir 
aussitôt, Philippe pensa à sa mère. Tout en désirant lui cacher ce qui se pas- 
sait, il ne voulait pas partir sans l'embrasser, car le sort des armes pouvait 
faire de ce baiser son dernier adieu. Tout en préparant ses affaires, sans en 
avoir conscience, il parlait tout haut; il disait : 

■— Pauvre femme ! Je lui laisserais de moi un trop pénible souvenir, il faut 
absolument que je la voie. Que diable I j'aurai bien le courage de me faire une 
42 



830 LE FILS D'ANTONY. 



physionomie gaie pendant quelques minutes. Je vais prévenir ma mère. Alors 
il appela Ve^::.et; contrairement à ce qu'il voyait d'habitude, l'ancien hussard, 
au lieu de s'empresser d'accourir à son ordre, ne répondit pas. Philippe crut 
même qu'il s'éloignait. 

Il ouvrit la porte, et ne le voyant pas, croyant qu'il s'était trompé, pensant • 
que Vernet était remonté dans sa chambre, il appela le valet de pied qui fer- 
mait l'antichambre, et il lui demanda : 

— Savez-vous si M'"*' la baronne d'Hervey est encore chez elle ; si elle est 
couchée ? 

— Monsieur le baron, madame est sortie tout à l'heure. 

— Gomment ! madame est sortie à cette heure-ci ? 

— Oui, monsieur le baron. Madame était rentrée pour parler à monsieur 
le baron, monsieur n'était pas ici, il n'y avait que Vernet. 

Je crois qu'elle l'avait chargé d'une commission pour monsieur le baron. 

— Que me dites-vous là? Ma mère a vu Vernet, et il ne m'a pas dit ça ; il 
m'a dit au contraire qu'il ne pouvait pas se bouger. 

— C'est vrai , monsieur le baron , et sur Tordre de madame, nous 
avons dû, Justin et moi, l'aller chercher dans sa chambre et l'aider à des- 
cendre. 

— Qu'est-ce que vous me dites là ? Gomment! il a joué cette co- 
médie, et il ne m'a rien dit ? Allez mo chercher Vernet, vivement, dans sa 
chambre. , " 

— Je vais dire à Justin de m'accompagner, et nous le porterons. 

— C'est inutile, montez seul, dites-lui que je lui ordonne de venir immédia- 
tement, ou je vais le chercher moi-même. 

— Oh ! mais, monsieur, fit le valet de pied, je vous assure qu'il est très ma- 
lade, nous l'avons porté, il ne tient plus de... 

— Allez ! vous dis-je, et hâtez-vous. 

Et, furieux, Philippe marchait à grands pas dans la chambre. 

Quelques minutes après, Vernet descendait, précédant le valet de pied, 
étourdi du changement qui s'était si subitement opéré dans son état. 

L'ancien hussard était blême. En toute autre occasion Philippe n'aurait 
pas manqué d'éclater de rire en le voyant, tant son visage était transformé et 
par le coup de fleuret qui l'avait gonflé et tuméfié, et par son ahurissement 
craintif. Vernet tremblait de tous ses membres. 

Après avoir parlé à la mère, c'est-à-dire après avoir manqué à la parole 
qu'il avait donnée à Philippe, il allait être obligé de répondre au fils, après 
la parole qu'il avait donnée à la baronne d'Hervey. Dès qu'il parut, Philippe 
s'écria : 

— Eh! que signifie cette comédie, monsieur Vernet? Vous me mentez, vous 
me trompez, vous avez vu ma mère, vous ne m'avez rien dit. Elle vous a 
parlé, vous ne le me dites pas. Ah çà! maintenant, toi aussi tu me trahis? 

— Oh! non, non, monsieur, exclama Vernet, ne dites pas ce mot-là, je ne 



LE FILS D'ANTONY. 



suis pas un traître. Je ne peux cependant pas désobéir à votre mère. Elle m'a 
commandé au nom du général, de votre père. 

— Elle sait tout alors? 

— Oui, monsieur Philippe, tout, tout. Ah! c'est affreux à voir, l'état dans 
lequel elle est. Mais ce n'est pas moi qui lui ai tout dit, je vous le jure. 

— Quel est le misérable qui a été trouver cette pauvre femme? Que t'a-t-elle 
dit? Que veut-elle? 

— Elle veut à tout prix vous empêcher de vous battre. 
Philippe haussa les épaules en disant : 

— Gela est impossible. Elle n'est pas là; elle est pariie? 

— Oui, monsieur, fit Vernet, baissant la tête, redoutant un nouvelle de- 
mande, tremblant d'être obligé de dire où était allée la baronne. 

En ce moment, on frappait à la porte, Vernet s'empressa d'aller ouvrir ; 
c'était le valet de pied qui venait annoncer que MM. de Groissy et de Gesvres 
demandaient à parler au baron d'Hervey. Il les avait fait entrer dans le fumoir 
du baron. 

Aussitôt, Philippe dit : 

— G'est bien, dites à ces messieurs que j'y vais immédiatement. 
Puis, s'adressant à Vernet : 

— Toi, tu vas rester ici; il faut que je te parle. Je suis étourdi de ton 
h^^pocrisie ; je ne te croyais pas cap-able de me tromper. 

— Oh [ monsieur Philippe, protesta l'ancien hussard, ne me dites pas ça ! 
Je vais vous dire tout, tout ! 

— Attends-moi, dit Philippe ; nous causerons tout à l'heure 
Le jeune homme alla rejoindre ses témoins. 

Quand de Groissy lui montra le procès-verbal et lui dit les graves condi- 
tions que l'on exigeait, Philippe se raidit, une large pâleur couvrit son visage; 
mais ce fut un nuage presque imperceptible qui passa sur son front. Il se 
dompta tout aussitôt, et répondit froidement : 

— G'est bien, j'accepte. Terminez ce soir et finissons-en demain. 

— A la bonne heure ! fit le duc de Gesvres, je savais bien que vous accep- 
teriez et que nous pourrions régler l'affaire. 

— Pardon, fit aussitôt de Groissy, mon cher Philippe, je suis trop ton ami 
pour aller plus loin. D'une part,*je désapprouve un duel dans ces conditions: 
puis j'avoue franchement que je ne me crois pas le courage d'y assister. Il est 
encore temps aujourd'hui, ce soir, de trouver un ami qui me remplacera et 
qui terminera l'affaire. 

Philippe regarda son ami avec surprise, puis d'une voie émue il lui dit : 

— Si tu m'abandonnes, de Groissy, de ma vie je ne te pardonnerai. G'est 
parce que j'avais besoin d'un véritable ami que je me suis adressé à toi, c'est 
parce que j'étais certain que lorsque je te révélerais les motifs de ma querelle, 
tu serais prêt à tout, que je t'ai confié le soin de cette affaire... Me refuser 



^ 



332 LE FILS D'ANTONY. 



maintenant, c'est me blesser... reculer parce que les conditions sont sérieuses 
serait une lâcheté, dont tu ne veux pas me rendre coupable... 

De Groissy baissait la tête, il était très embarrassé pour répondre, et 
lorsque Philippe insistant lui dit : 

— De Groissy, réponds-moi... Veux-tu nous fâcher? 

— Non, j'irai jusqu'au bout... Mais de quel éternel remords je serais pour- 
suivi, s'il arrivait un malheur. 

— Ehl sapristi, monsieur de Groissy, fit le Petit-Jeune, vous n'êtes pas 
dans votre rôle... J'accompagne notre ami sur le terrain avec la conviction qu'il 
y couchera son adversaire. 

De Groissy sembla se secouer pour se débarrasser des idées noires qui le 
tourmentaient et s'écria : 

— Vous avez raison... Tu le veux..., soit! 

— Merci, fit Philippe, lui pressant les mains. 

Le Petit-Jeune, après avoir regardé l'heure à sa montre, dit : 

— Il est bien tard pour en finir ce soir. — Nous sommes obligés de remettre 
l'affaire à demain, maintenant. 

— Gela me contrarie, mais puisque vous ne pouvez l'éviter, faites donc 
que cela se termine dans la matinée. 

— Arrêtons définitivement tout ce soir, reprit de Groissy. Puisque tu ac- 
ceptes, nous note reverrons que pour nous rendre sur le terrain. A la première 
heure, demain, nous terminerons avec les témoins. Trouve-toi, à onze heures, 
chez Brébant; l'affaire ne pouvant avoir lieu que dans l'après-midi, nous 
déjeunerons. 

— G'est entendu, à onze heures, chez Brébant. 

— Mais fixons bien tout, dit le Petit-Jeune. On se battra ainsi que l'exigent 
ces messieurs. 

- Oui, oui, j'accepte. 

— Naturellement dans les environs de Paris? 

— Oh ! oui, en partant demain cela remettrait la rencontre à après-demain 
et je ne vous cache pas que je suis las, je ne vis plus, je ne dors plus, dans 
l'état d'énervement dans lequel je suis... 

— Encore un peu de patience. 

^ Nous nous procurerons des armes neuves demain matin. 

— En sortant d'ici, dit le Petit-Jeune, je passe au cercle, où je trouverai le 
docteur et je lui donnerai rendez-vous, il déjeunera avec nous. 

— G'est cela... 

— Au revoir, couche-toi, repose-toi bien pour être dispos... 

— Soyez tranquille, je serai calme et froid. 

Ils se serrèrent la main. Philippe reconduisit ses témoins pour venir re- 
trouver Vernet qui, tout tremblant, l'attendait dans le salon. 

— Maintenant, à nous deux. Malgré ma défense, tu as tout dit à ma mère. 

— Non! monsieur Philippe, je vous jure que je n'ai rien dit. D'abord, 



LE FILS D'ANTONY. 333 



M""^ la baronne savait tout. Elle m'a questionné sur la rencontre. Je lui ai dit 
la vérité, que \e ne savais rien... puis qu'on devait se battre, mais que rien 
n'était encore arrêté. 

— Qu'a-t-elle dit ? 

— Oh! je ne sais pas... M"^ la baronne m'a dit que c'est moi qui étais la 
cause de tout cela... 

Il parut hésiter, puis, comme s'il prenait un parti : 

— Je veux tout vous dire... moi, si j'ai aidé à ça, la vérité, c'est que mon 
général me l'avait ordonné, votre adversaire était un ennemi, et quand j'ai 
prononcé son nom... 

— Le nom de qui? 

— De cet Antony... j'ai dit : M. Philippe tuera ce misérable, ce gredin 
O'Antony... Ah! alors j'ai été bouleversé... M""" la baronne m'a commandé de 
parler plus respectueusement de ce misérable. 

— Que me dis-tu là ? fit Philippe. 

— La vérité, monsieur; mais ce n'est pas tout, j'ai entendu que M"^ la 
baronne disait qu'elle revenait de chez M', le comte de Sancy. 

— Ma mère a été chez le comte de Sancy! exclama le jeune homme, qui 
devint pâle... 

— Oui, monsieur Philippe... 

— Qu'a-t-elle été faire? 

— Je ne sais pas, mais je me doute qu'elle veut empêcher ce duel. 

— Oh! mais cela est atroce... ma mère chez ce misérable ! Quel accueil lui 
a-t-on fait?... l'a-t-il reçue?... 

— Je ne sais, mais elle est partie d'ici ne vous trouvant pas, pour retourner 
chez le comte 

— En ce moment, ma mère est chez lui... 

— Oui, monsieur, j'ai entendu, après l'avoir dit ici, qu'elle donnait l'adresse 
au cocher. 

— Oui, mais, c'est épouvantable... Mais je deviens un lâche, pour lequel 
une femme va demander grâce... Mais je deviens ridicule. Oh ! mon Dieu ! 

Et le jeune homme, bouleversé, fou de rage et de colère, marchait dans 
le salon, arrachant ses cheveux... 

— J'étais là, arrêtant les conditions du combat, pendant qu'elle allait sup- 
plier qu'on m'épargnât... Et tu ne me disais rien, brute, tu me laissais désho- 
norer. 

— Monsieur Philippe, mais ce n'est pas moi qui... 

— Tais-toi, viens, viens avec moi. Oh ! il faudra bien qu'il se batte ; il faut 
que je voie du sang..^ Et devant ma mère, je le souffletterai, le misérable... 

— Voulez-vous des armes? demanda Vernet, se disposante suivre son 
maître. 

— Non, non. H dirait que je veux l'assassiner. Viens, Vernet. 

— Et Philippe se précipita hors de l'hôtel, suivi par son fidèle hussard. 



834 LE FILS D'ANTONY 



Dans Li rue, il héla une voiture et monta dedans. Vernet grimpa près du 
cocher et donna l'adresse du comte. 

La distance est courte du faubourg Sainfc-Honoré à la rue de Bourgogne, la 
voiture ne mit que quelques minutes à la franchir. Lorsqu'elle s'arrêta 
devant l'hôtel du comte de Sancy, Vernet sauta du siège, se précipitant pour 
ouvrir la portière à son maître. Mais celui-ci, que la fièvre brûlait, celui-ci qui 
se tordait d'impatience depuis le départ, avait déjà mis pied à terre. Il entra 
dans l'hôtel en disant à l'ancien hussard : 

— Attends-moi ici, et ne bouge pas. 

En le voyant dans la cour de l'hôtel, cherchant le côi;é par lequel il devait 
se diriger, le portier vint à lui et lui demanda : 

— Que voulez-vous, monsieur? 

— Je veux parler immédiatement au comte de Sancy. 

Le portier allait reconduire; il disait déjà qu'à cette heure, le comte 
ne pouvait recevoir, lorsqu'un valet de pied vint aussitôt dire que le comte 
avait donné l'ordre d'introduire immédiatement ceux qui se présenteraient. 

— Alors, allez, monsieur, dit le portier, indiquant le valet de pied, qui s'in- 
clinait, se disposant à conduire le jeune baron. 

Quand le valet et le visiteur disparurent sous le vestibule, le concierge,, 
maugréant, vint se placer sur l'angle de la porte, comme pour respirer l'air 
du soir. Il remarqua les deux voitures attendant à la porte. Sur l'une d'elles, 
était appuyé Vernet, furieux, grognant, tirant ses moustaches comme s'il vou- 
lait mieux fermer sa bouche pour empêcher les jurons et les sacrements d'en 
sortir, roulant des yeux terribles en regardant le portier, qull considérait 
comme un ennemi. 

Ah ! l'ancien hussard avait de la peine à contenir sa rage. 11 aurait voulu 
satisfaire sa colère sur quelque pékin. Si le "portier avait seulement osé lever 
les yeux sur lui, il n'aurait pas hésité à lui sauter à la gorge. 

Il crispait ses mains, grinçait des dents, regardant toujours autour de lui 
sans trouver personne ; la rue était déserte à cette heure. 

Tout à coup, un homme se glissa le long du mur; il était négligemment 
vêtu, tout en ayant un chapeau haut de ferme, une longue redingote bouton- 
née jusqu'au col. Il portait sous son bras une serviette d'avocat. S'arrêtant 
devant le concierge de l'hôtel, il le salua obséquieusement et lui demanda si 
l'on pouvait voir Baptiste. 

Le concierge répondit qu'il ne savait pas si M. Baptiste était là ; qu'en tout 
cas ce n'était; pas l'heure de rendre visite aux gens de la maison. 

Vernet, en voyant l'homme, l'avait regardé des souliers au chapeau, gro- 
gnant: « Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier-là? Que vient-il faire 
ici?» Il avait un peu penché la tête pour écouter ce qu'il demandait ; il avait 
entendu le concierge réconduire, puis l'individu reprendre alors : 
' — Excusez-moi, monsieur. Puisque je ne peux voir M. Baptiste, jo 



LE FILS D'ANTON Y. 335 



peux alors demandera vous-même le renseignement que je venais réclamer 
de lui. 

— Quel renseignement? dit le portier d'un air hautain. 

— On parle beaucoup d'un duel entre M. le comte de Sancy et M. le baron 
d'Hervey. Connaissant par ses bontés M. le comte de Sancy, ayant pour lui 
une reconnaissante affection, je voulais savoir quand ce duel avait lieu. 
Dep;iis que j'ai connaissance de cette rencontre, je vis dans la plus grande 
inquiétude. Ah ! monsieur, si le malheur voulait qu'un homme aussi bon, aussi 
généreux, tombât victime d'un écervelé... 

L'individu finit sa phrase par un cri que répéta le concierge. C'est que Vernet 
qui écoutait le dialogue, disait en fermant ses poings : « De quoi vient se mê- 
ler ce particulier-là ; qu'est-ce que ça lui fait qu'on se batte? Son bon... son 
généreux..., ça me fait l'effet d'un mouchard ! De quoi ! Qu'est-ce qu'il dit?... 
M. Philippe, un écervelé ! Attends, mouchard. » 

L'ancien hussard s'était précipité sur lui et lui avait asséné un coup de 
poing entre les deux épaules, ce qui avait achevé la phrase ; d'un autre coup, 
il avait envoyé rouler le portier dans la cour de l'hôtel. Il y avait longtemps 
qu'il avait envie de passer sa rage, le brave Vernet, et il s'était tant retenu, 
il voulait se rattraper. Aussi se précipita-t-il sur les deux malheureux qu'il 
avait jetés sur le pavé, et tapant à tour de bras, et sur l'un et sur l'autre, il 
s'écriait pour s'exciter : 

— Ah ! gredins ! ah ! sales pékins ! vous dites du mal de mon maître! ah ! 
l'on dit que je suis la cause de ce qui arrive, ah ! je vais vous faire payer ça. 
Et il tapait, il tapait à s'en fouler le poignet, n'écoutant ni les cris désespérés 
du malheureux concierge qui appelait sa femme à son secours en gémis- 
sant : 

— A l'assassin ! Zénobie, à moi... 

Ni les protestations du malheureux qui criait : 

— Laissez-moi ! je suis maître Leclaqué, ancien notaire, c'est M'''^'^ de 
Sirvan qui m'envoie, vous me payerez cher ce que vous me faites. 

Mais rien n'arrêtait Tancien hussard, il frappait toujours et les deux cochers 
qui se trouvaient à la porte durent sauter de leur siège pour se précipiter sur 
Vernet et l'arracher de dessus le malheureux qu'il frappait. 

M^ Leclaqué, une fois debout, ramassait les papiers qui s'étaient 
échappés de sa serviette, relissait son chapeau du revers de sa manche, on 
disant : 

— Misérable ! je saurai qui vous êtes, vous payerez cher ce monstrueux 
attentat ! 

Le concierge, une fois debout, s'était mis précipitamment à courir du coté 
du Palais-Bourbon. 

M^ Leclaqué se glissait le long du mur pour fuir, effrayé de voir l'ancien 
hussard se débattre entre les bras des cochers, écumant de rage et lui criant: 



336 LE FILS D'ANTONY. 



— Tu veux savoir ce que je suis ? C'est à Vernet, brigadier au 3« hussards,. 
que tu as eu affaire. Tu te sauves, lâche ! mais viens donc ! 

Leclaqué se sauvait, quand le hussard, se débarrassant de ceux qui le 
tenaient, se mit à sa poursuite. 

AP Leclaqué, en voyant le hussard se précipiter de nouveau vers lui, se 
sauvait plein d'épouvante. Les injures et les menaces, les défis que jetait 
Vernet, stimulaient encore plus l'ancien notaire. Qu'avait-il fait à cet homme, 
qui assurément en voulait à sa vie? Cet inconnu augmentait son effroi. 

Il courait, il courait, haletant; mais, moins leste que l'ancien hussard, il 
perdait du terrain, la force allait lui manquer, et déjà il sentait presque der- 
rière lui le souffle de son bourreau. 

Il se heurta tout à coup à un groupe d'hommes qui venait devant lui, et au 
même moment il sentit la lourde main de celui qui le poursuivait s'abattre 
sur lui, il s'écroula presque sur le choc, le malheureux se croyait perdu... il 
était sauvé. 

Il s'était jeté dans un groupe d'agents que venait de requérir le concierge 
de l'hôtel du comte de Sancy. 

Le portier, désignant Vernet aux agents, leur dit : 

— Arrêtez-le! c'est luil le voilà! l'assassin! 

Les agents voulurent s'emparer de l'ancien hussard. C'était tenter une 
rude besogne, car celui-ci, aveuglé par la rage et la colère, ne voyant et ne 
discernant plus, se débattait en invectivant et en frappant ceux qui voulaient 
l'appréhender. Il ne fallut pas moins de cinq hommes, non pour conduire, 
mais pour traîner le malheureux Vernet au poste du Palais-Bourbon, et dans 
quel état, mon Dieu! Déchiré, abîmé, contusionné, Vernet ne sentait rien. 
Son corps était habitué aux coups, depuis les leçons qu'il avait données à son 
jeune maître. 

Quand, épuisé, ne pouvant plus se tenir, il se laissa tomber dans le poste, 
sa veste et sa chemise déchirées, laissant voir son torse, les agents ne furent 
pas peu étonnés de lui voir le corps tout tigré. Ses chairs avaient un peu 
l'aspect de l'estomac d'une dinde truffée. Aussi les agents s'éloignèrent-ils 
vivement après l'avoir traîné dans le violon, s'essuyant les mains en disant : 

— En voilà un qui a une vilaine maladie, ça lui fera du bien d'aller au 
Dépôt. Là, on le guérira. 

Le concierge de l'hôtel faisait sa déposition au brigadier du poste, accu- 
sant Vernet seulement de guet-apens, introduction la nuit dans une maison 
habitée, de tentative d'assassinat, cela dans un but qu'il ignorait, mais qui 
assurément devait avoir le vol pour mobile. 

Dans la bagarre on avait laissé étendu dans le ruisseau M** Leclaqué. Celui-ci 
ne s'était relevé qu'en voyant s'éloigner les agents qui entraînaient l'homme 
qui l'avait attaqué. 

Ah ! le pauvre malheureux était lugubre à voir. C'est avec peine qu'il se 



LE FILS D'ANTONY. 



537 



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— Demain' vous me tuerez, vous! (Page 342 ) 

releva, qu'il s'assit sur le bord du trottoir, s'essuyant avec son mouchoir, 
essayant de remettre ses vêtements en ordre. 

Le chapeau qu'il lissait avec tant de soin ressemblait à un soufflet d'accor- 
déon lorsqu'il le remit sur sa tête. Il rangea avec soin ses papiers ^dans sa 
serviette et se redressa péniblement; c'est à peine s'il pouvait se traîner sur 
«es jambes. Ah! il ne pensait pas à se plaindre, le malheureux Leclaque ! 
Ti ^'oxrou o.i^iir. /ïAcir rio cA rptrmivAr pn Dréseuce de celui qui l'avait si vigou- 



II n'avait aucun désir de se retrouver en présence 
reusement traité. 
43 



338 LE FILS D'ANTONY. 



M* Leclaqué n'avait pas reconnu l'homme qui l'avait frappé, et cependant 
l'attaque dont il avait élé victime ne l'étorinait que médiocrement. On eût dit 
que ce n'était pas la première fois que semblable chose lui arrivait. 

Peut-être M^ Leclaqué avait il dans sa vie fait des misères à de pauvres 
gens ne pouvant lui répondre, mais qui se vengeaient ainsi lorsqu'ils le ren- 
contraient. C'est ce qu'il paraissait croire en disant d'un air résigné : 

— Voilà ce que ça coûte d'avoir été huissier! 

Le malheureux renonçait même à l'espoir de faire punir ceux, qui le trai- 
taient ainsi. C'est que M** Leclaqué n'aimait pas à se trouver en face de la jus- 
tice, môme comme plaignant. Il évitait avec soin tout ce qui pouvait le faire 
aller dans un bureau de police. 

Le malheureux, en marchant, gémissait, se tâtant, se frictionnant et 
disant : 

— Et il faut aller ce soir Chaussée-d'Antin, c'est épouvantable ! Demain, j'en 
suis convaincu, je ne pourrai remuer ni bras ni jambes. Ahî le coquin I quel 
peut être celui-là? Un individu que j'aurai fait vendre et qui me suivait, car 
il me guettait, le misérable! 

En arrivant au quai, il héla une voiture et se fit conduire rue de la Chaus- 
sée-d'Antin. 

Quand il parut devant la vicomtesse de Sirvan, elle exclama : 

— Ah! mon Dieu! Leclaqué, dans quel état êtes-vous, d'où sortez-vous, 
que vous est-il arrivé? 

— C'est pour le service de M"*^ la vicomtesse que j'ai failli me faire assas- 
siner. 

— Ahî mon Dieu! que me dites-vous là, par qui? 

— J'arrivais à l'hôtel du comte de Sancy prendre le renseignement dont 
madame m'avait chargé, afin de savoir si définitivement ce duel avait lieu 
demafftnatin. Au premier mot,, un homme que je ne connais pas s'est rué sur 
moi, n m'a roué de coups, je me suis sauvé, il m'a poursuivi, m'a rejoint et 
m'a riîîs dans cet état, 

— Devant l'hôtel du comte de Sancy, dites-vous; et quel est le misé- 
rable?... 

— Oh! ne cherchez pas, madame, je vais me hâter de vous dire ce que je 
sais et rentrer chez moi me soigner, car je crains bien demain de ne pouvoir 
quitter le lit. 

— Ah! mon pauvre Leclaqué, vous allez vous reposer un peu, vous 
remettre, on va vous soigner ici. 

— Non, madame, je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis un peu 
habitué à cela. Je dois vous dire ce que je sais, madame. Le duel n'a pas lieu 
demain matin, ils se battent au pistolet. Lorsque j'ai été si violemment atta- 
qué, je voulais prier le concierge de me faire savoir demain, ainsi que vous 
me l'aviez recommandé, où le duel aurait lieu, afin que, si cela eût été néces- 
saire, vous puissiez vous y rendre, et vous ne le savez pas, je venais prie?"- 



LE FILS D'ANTONY. 330 



madame d'envoyer demain un autre que moi, je ne me sentirai plus le courage 
de retourner dans cette maison, je ne puis... 

— Oh! cela est impossible, il faut coûte que coûte que vous vous occupiez 
de cela, vous coucherez ici, on vous soignera, demain vous serez en état, 
vous vous ferez accompagner, s'il le faut. Demain malin, la personne que vous 
savez revient avec Rachel, il faut donc absolument que nous sachions l'endroit 
où a lieu la rencontre; j'ignore l'heure de son arrivée. Peut-être n'aurons- 
nous que juste le temps d'arriver sur le terrain pour empêcher un malheur. 
Vous prendrez du monde ici, s'il le faut. Au jour vous les posterez près de 
l'hôtel du comte de Sancy, il faut que je sois renseignée. 

— Madame, je le sens bien aujourd'hui, je serai incapable d'agir demain. 

— Il le faut, vous dis-je; mais, Leclaqué, vous savez bien l'importance de 
cette affaire. Tout dépend de ce qui se passera demain. Si la rencontre est 
évitée ainsi, vous comprenez bien que cela ne peut se terminer que par le 
mariage que nous voulons. Allons , Leclaqué, du courage. Après cette 
affaire, vous aurez de quoi vous reposer. 

— J'obéirai à madame, fit M® Leclaqué avec résignation. 

— A la bonne heure 1 Vous allez vous reposer ici, on va vous soigner et 
avec du repos cela ira mieux ; croyez-moi. 

M® Leclaqué hochait la tête d'un air de doute; mais, se domptant, les 
affaires reprirent le dessus et il dit : 

— Madame la vicomtesse est-elle bien sûre que la personne qu'elle a en- 
voyée ramènera M"® Rachel? 

— J'en suis assurée. Maintenant, on doit être près de la jeune fille, s'ils ne 
sont déjà en route, et ils doivent arriver demain matin à Paris par l'un des 
premiers trains. 

— On aura été bien vite. 

— Il le fallait. Vous comprenez qu'en voyant les hésitations de M""* de 
Lancy, qui hésitait à faire venir la mère, j'ai dû agir, prévoyant ce qui arrive, 
c'est-à-dire que la rencontre aurait lieu demain. Le comte, en refusant de nous 
recevoir le matin, continuait un système qu'il avait commencé avec moi; sa 
promesse de nous recevoir ce soir ne servait qu'à gagner du temps, et ainsi 
nous perdions toutes chances d'entraver cotte affaire. En quittant M"'" de 
Lancy, j'ai fait partir ma femme de chambre, qui est fort adroite, vous la con- 
naissez, avec une lettre rappelant immédiatement M"*" Rachel près de son oncle 
dont la vie est en danger. Pour éviter tout soupçon, je lui disais de ramener 
avec elle les personnes qui l'accompagnent. Demain matin, M"^ Rachel sera 
ici. Il faut que nous sachions où la mener. 

Sur l'ordre de la vicomtesse, M^ Leclaqué fut conduit dans une chambre. 
On s'empressa autour de lui. Lotionné, frictionné, couvert de compresses, on 
le coucha. L'ancien huissier s'endormit comme un juste, sans colère, accep- 
tant la correction qu'il avait reçue par un inconnu sans l'accuser. Dans l'exercice 
de son ministère, il avait fait tant de malheureux qu'il ne pouvait se plaindre 



340 LE FILS D'ANTONY. 



du mal qu'on lui avait fait. Il était fortement convaincu que celui qui l'avait 
frappé était une ancienne victime qu'il avait assaillie à coups de papier tim- 
bré. 11 se consolait en disant que c'était une dette de moins. 

M™^ de Sirvan avait recommandé qu'on l'é^^eillàt au jour. Elle avait dit en> 
outre que deux de ses domestiques accompagneraient M^ Leclaqué, se met- 
traient à sa disposition, obéiraient à ce qull commanderait. La vicomtesse, oik 
l'a vu, n'avait pas perdu une minute. Elle avait deviné les hésitations de^ 
M"^* d'Hervey, elle ignorait le passé et jugeait qu'elle ne pouvait compter que 
sur elle. Aussi, rentrée chez elle, elle avait envoyé sa femme de chambre avec 
mission de ramener M''*" de Saiicy. 

Son plan était des plus simples. Elle savait que Philippe aimait Rachel, 
elle était assurée que Rachel avait remarqué le jeune homme : c'était de cet 
amour qu'elle voulait se servir pour empêcher le duel. Ni le comte, ni Phi- 
lippe, ne pouvaient repousser la jeune fille, tous deux étaient obligés de 
l'écouter, et la situation naîtrait de la rencontre. 

En permettant à Rachel de retourner, dès son arrivée à Paris, chez son 
oncle; en lui laissant le soin de décider le comte de Sancy à renoncer au 
duel, elle risquait de ne pas réussir. 

Le comte, seul avec elle, reprenait son autorité et repoussait la jeune fille, 
refusant d'écouter ses prières; ou il l'éloignait de nouveau en l'assurant que 
l'affaire était arrangée. 

Dans les deux cas, tout était compromis, surtout ce qui dirigeait les agis- 
sements de la vicomtesse, c'est-à-dire le mariage de la jeune fille avec 
Philippe. 

Il ne fallait pas que l'affaire s'arrangeât entre les témoins ; alors le duel 
n'avait pas lieu, mais les adversaires restaient séparés. 

Elle voulait brutaliser la situation, obliger les deux hommes à se tendre la 
main en tenant celle de la jeune fille. 

C'était le lendemain matin que Rachel devait venir. Elle voulait l'aller 
chercher à la gare, lui raconter à sa façon ce qui se passait, l'effrayer et la 
troubler assez pour être entièrement maîtresse d'elle, afin de la diriger à su 
guise. 

C'est après avoir bien arrêté son plan dans tous ses détails, que ^I'^^ de 
Sirvan rentra dans sa chambre. 

Nous avons laissé le comte de Sancy au moment où, quittant ses témoins, 
il se dirigeait vers le salon dans lequel l'attendait la baronne d'Hervey. 
Antony était ennuyé de cette nouvelle visite. Il avait assuré à Adèle que sou 
fils n'avait rien à redouter, que voulait-elle donc? 

Résolu à se rendre sur le terrain pour s'y faire tuer, il aurait désiré n'être 
plus tourmenté, occuper la nuit qui lui restait à mettre ordre à ses aiiaires et 
assurer la situation de sa nièce. 

C'est le front soucieux, l'air ennuyé, qu'il parut dans le salon. 

Aussitôt, Adèl'j se précipita vers lui. Il la regarda quelques secondes, 



LE FILS D'ANTON Y. 341 



étonné du changement qui s'était opéré en elle. Ce n'était plus la femme qu'il 
venait de quUter, toute tremblante d'émotion après la promesse qu'il lui avait 
faite. C'était une femme ardente, le regard flamboyant, rajeunie par la fièvre 
qui colorait son visage. Elle lui fit l'effet d'une apparition. Il la revoyait dans 
son costume de soirée, décolletée, telle qu'il l'avait quittée il y avait vingt- 
cinq ans, lorsqu'elle se jetait dans ses bras en lui disant : 

— Je t'aime 1 tue-moi !... 

Elle s'était élancée vers lui, lui pressait les mains, elle lui parlait avec la 
même chaleur qu'autrefois. C'était Adèle, sa maîtresse, qu'il retrouvait devant 
lui. Elle disait : 

— J'ai tout compris, et je reviens te dire que je ne veux pas de ton sacri- 
fice. Je veux que tu vives, entends-tu, je ne veux pas que tu te fasses tuer par 
ton enfant. Je dirai la vérité à tous, je n'ai plus rien à cacher aujourd'hui, 
c'est à mon tour de racheter le mal que j'ai fait. Non, tu ne te battras pas, tu 
ne te feras pas tuer par ton enfant. Après tout, je suis libre maintenant, je suis 
veuve ; mon fils est un homme. Il ne peut souffrir de ce qu'on dira de sa mère, 
et je dirai à tous que tu étais mon amant. Libre aujourd'hui, je viens te dire 
qu'il faut que tu m' obéisses, car l'amour que j'avais pour toi ne s'est jamais 
éteint. Je l'ai caché, étouffé, pour élever mon fils. Je t'aime toujours, Antony! 
Je ne veux pas que tu meures, entends-tu? Je viens te répéter ce que je te 
disais autrefois : Ta vie est à moi comme l'homme est au malheur. Fais ce que 
tu voudras, mais il faut que ce duel n'ait pas lieu, il le faut ou sinon c'est moi 
qui dirai à Philippe : 

— Épargne cet homme, c'est ton père. 

Antony était tout bouleversé devant ce flot de paroles incohérentes, il res- 
tait sans pouvoir répondre, balbutiant : 

— Tais-toi, Adèle, ce que tu demandes est impossible. 
Alors Adèle passa ses bras autour de son cou et lui dit : 

— Antony, Antony, je sais qu'on viendra te chercher ce soir, je sais que 
vous allez vous battre demain. Je veux que tu viennes avec moi, que tu restes 
avec moi, je ne te quitterai pas! Tu ne peux repousser celle que tu as perdue. 

En la tenant dans ses bras, en sentant glisser sur son visage son haleine 
brûlante, en rencontrant ses regards, en la voyant belle comme autrefois, en 
sentant sous ses mains tressaillir sa chair; ébloui par ses épaules superbes, 
il se rajeunissait, il revoyait celle qu'il avait aimée, plus belle qu'autrefois. 
Son sang le brûlait. Il avait peine à contenir son désir de prendre la jeune 
femme entre ses bras, appuyer ses lèvres pour lui dire : 

— Je t'aime toujours. 

Il fit un suprême effort et essaya de la repousser. 

— Grâce ! criait Adèle, grâce ! pitié, au moins pitié! 

A ce moment la porte du salon s'enfonça, Philippe parut, blême de colère. 
Yoyant sa mère presque dans les bras du comte, le suppliant; en entendant 



:rr2 LE FILS D'ANTON Y. 



erier pitié, grâce, un épouvantable juron sortit de ses lèvres, et il s'élança ea 
s'écriant : 

— Misérable! n'outragez pas la raère pour lui vendre la vie de son fils! 

— Sa main levée allait s'abattre sur le visage du cjomte de Sancy,, mais, 
celui-ci avait vu le mouvement; rapide, il lui saisit le poignet et, d'un mouve- 
ment violent, il rejeta le jeun« homme jusqu'au milieu du salon. 

Alors, fou de colère, aveuglé par l'outrage qui l'avait menacé, il s'écria : 

— Oh! c'en est trop, je vous tuerai demain. 

La baronne d'Hervey, épouvantée, regardait et son fils et Antony. A ce 
dernier mot, elle jeta un cri, et allait tomber sur le tapis, lorsque Philippe, 
s'élançant^ la reçut dans ses bras. 

M"'^ de Lancy et Louis s'étaient précipités dans le. salon et essayaient de 
calmer le comte. Philippe portant sa mère dans ses bras la traînait hors du 
salon. 

Prêt à franchir la porte, il jeta un regard de défi et de mépris au comte de 
Sancy, en lui disant : 

— Demain vous me tuerez, vous ! Vous croyez qu'il est aussi facile de 
tuer un homme dans un combat que d'assassiner une femme, nous verrons 
cela. 

— Misérable ! fit le comte. 

Philippe emporta sa mère jusqu'à la voiture. Il chercha Vernet auquel il 
aurait voulu la confier pour la ramener à l'hôtel, et remonter braver le comte, 
Vernet étant introuvable il dut accompagner sa mère jusqu'à l'hôtel. 

M™^ de Lancy, eff'rayée par l'épouvantable scène à laquelle elle venait d'as- 
sister, essayait de calmer le comte, d'atténuer l'inqualifiable agression de 
Philippe. Mais Antony qui s'était calmé aussitôt lui dit : 

— Tout cela devait finir ainsi un jour ou l'autre. C'est la faute ancienne 
que nous payons aujourd'hui. C'est le châtiment que la justice a refusé à la 
société, et qui nous vient par le destin. Cette femme coupable souffrira par la 
mort de son fils, et moi je me ferai justice moi-même. 

— Antony, vous ne tuerez pas votre enfant. 

— Je le tuerai, vous dis-je. Je me tuerai ensuite. Il faut ce sang pour laver 
l'honneur de cette maison. 

— Oh 1 mais c'est épouvantable ! exclama la vicomtesse de Lancy en pleu- 
rant et en tombant presque défaillante sur un fauteuil. 

Sur un signe fait à Louis par Antony, on s'empressa autour d'elle et ayant 
donné l'ordre à son vieux serviteur de ne plus le déranger il rentra dans ses 
appartements. 



LE FILS D'ANTONY. 3'ir^ 



CHAPITRE IV 



LE PASSE 



Philippe était monté dnnsla voiture avec sa mère. II l'avait assise près de 
lui et la tenait dans ses bras. La baronne d'Hervey était évanouie ; par mo- 
ments ses membres s'agitaient dans des spasmes nerveux, ses lèvres remuaient, 
elle parlait. Philippe écoutait et ne pouvait rien entendre. Il était plus ennuyé 
qu'effrayé de l'état de sa mère, dont la nature nerveuse était souvent sujette à 
ces syncopes. Après une émotion violente, il lui fallait quelques heures de 
repos pour reprendre connaissance. 

— Que s'était-il passé? se demandait Philippe. 

Il regardait sa mère et ne pouvait s'expliquer son costume de soirée. Pour- 
quoi avait-elle revêtu ce costume ? 

Ce ne pouvait être pour se rendre chez le comte de Saney. 

Était-elle en soirée et avait-elle appris par les invités avec lesquels elle se 
trouvait, et la querelle et le duel qui devait avoir lieu le lendemain ? Si cela 
était, sa mère avait dû comprendre aussitôt le motif qui l'avait dirigé ; 
alors elle était revenue à l'hôtel, elle avait interrogé Vernet et avait tout 
appris. 

Mais où diable était passé Vernet? Qa'était devenu cet imbécile? so 
demandait encore Philippe. Les démarches que la baronne d'Hervey avait 
faites avaient exaspéré le jeune homme, mais il se l'expliquait facilement. 
Avant tout, elle était mère, sachant que son fils devait se battre avec le comte 
de Sancy, qui à tort ou à raison passait pour être très adroit dans l'art de 
l'escrime, elle n'avait vu que le danger que courait son enfant, et, avant tout, 
elle s'était résignée, pour empêcher ce duel, à se rendre chez l'homme qui 
l'avait outragée, croyant que cet hom.me, en raison du passé, ne pouvait se 
refuser à ce qu'elle venait demander. 

C'est pour cela qu'il l'avait vue suppliante et demandant grâce. Heureuse- 
ment il était arrivé à temps pour empocher celte démarche d'avoir un résul- 
tat qui l'aurait rendu ridicule. 

Lui qui connaissait la grandeur d'âme de sa mère, lui qui savait quelle 
noble et digne femme elle était, il souffrait à l'idée de l'humiliation qu'elle 
s'étai '^infligée à cause de lui. 

Quand il arriva à Ihôtel, il fit entrer la voiture jusque dans la cour, devant 
le péristyle. Le vieil hôtel était sombre, tout dormait. 

Au valet de pied qui vint pour l'éclairer, il ordonna de se retirer, ne 
voulant pas qu'on vît -sa mère défaillante. Il prit alors la baronne dans ses 



344 LE FILS D'ANTONY. 



bras et Tassit dans un fauteuil qui se trouvait dans un petit cabinet .qui pré- 
cédait sa chambre. 

Alors, il sonna la femme de chambre. Celle-ci vint aussitôt. 

Effrayée en voyant sa maîtresse inanimée, elle s'écria : 

— Oh ! mon Dieu, qu'est-il arrivé à madame la baronne ?... 
Philippe l'interrompit vivement. 

— Ce n'est rien, Lise, nous étions ensemble en soirée, la chaleur a suffo- 
qué M'"'' la baronne. Je me suis empressée de la reconduire; en montant l'es- 
calier, elle s'est évanouie. Ce n'est rien, vous savez que ma mère est sujette à 
ces indispositions. Occupez-vous d'elle vivement. 

La femme de chambre s'avançait pour dégrafer sa maîtresse dont Philippe 
soutenait la tête en lui faisant respirer des sels. 

En voyant Lise regarder la baronne avec surprise, il s'écria : 

— Eh bien ! voyons, vous n'avez pas entendu ? 

— Mais dans quel costume revient madame ? 

— Eh bien, n'est-ce pas vous qui l'avez habillée ? 

— Mais, monsieur, madame en partant était en costume de ville, je ne con- 
nais pas cette toilette. 

Philippe fronça le sourcil, mais il lui déplaisait d'interroger la femme de 
chambre au sujet de sa mère, il se contint, se réservant de s'expliquer plus 
tard ce qu'il venait d'entendre. 

— Que vous importe, Lise ! Hâtez-vous donc, dégrafez ma mère, je ferai 
prendre de ses nouvelles tout à l'heure. 

Et pour laisser la femme de chambre libre de déshabiller la baronne, il se 
retira, murmurant : 

— Qu'est-ce que cela veut dire ? Ma mère ne s'est pas habillée ici dans ce 
costume de soirée pour se rendre chez le comte ? Voilà qui est étrange. Oh I 
je saurai demain ce que cela veut dire. Il faut que dès ce soir j'informe le 
comte de Groissy de ce qui s'est passé ce soir chez le comte de Sancy. 

Je vais me rendre chez lui ; s'il n'y est pas, j'irai à son cercle. Il n'y a pas 
à reculer, il faut que cela finisse et que la rencontre ait lieu demain matin. 

Il remonta dans la voiture qui l'avait amené et se fit conduire chez son 
ami. 

Dans le petit salon qui précédait la chambre de la baronne d'Hervey, 
M^'^ Lise était agenouillée devant sa maîtresse. Ne pouvant la dégrafer, elle 
coupait le corsage, se disant toujours : 

— Voilà qui est bien singulier ! Madame qui a une garde-robe en ville ; 
ce n'est pas un vêtement neuf; on voit bien qu'il a déjà été porté. Mais quelle 
drôle de chose, elle avait l'air toute troublée, en partant, et elle allait se faire 
coiffer, se faire habiller, pour aller en soirée, à un bal peut-être 1 Ces gens-là, 
on ne sait jamais ce qu'ils pencent, fiez-vous donc à leur air candide. Je ne me 
serais jamais doutée que madame avait un appartement en ville. Mais je 
comprends ça, on peut avoir l'air d'une vertu ici, pour aller s'amuser au 






LE FILS D'ANTONY. 



345 




- Chut: pas détruit, on entendrait. Je vais t'en conter une bonne. (Page 3^7., 

La femme de chambre reprit : 

-^ in t, c est révoltant. Mais, regardez-moi comme elle se .erre dans sa robe 
c'est ça qui la suffoque, qui la fait étouffer ' 

Et M"e Lise coupait la ceinture, dénouait les cordons du jupon. La gorgé 



LE FILS D'ANTONY. 



(le la baronne se soulevait. Elle respirait plus facilement. La femme de 
chambre le remarqua et dit en se levant : 

— Ahl voilà qu'elle revient, où a-t-elle mis la potion qu'on lui ordonne 
toujours? Ah! dans sa chambre, peut-être. 

Elle courut dans la chambre do la baronne. 

Adèle ouvrait les yeux, regardant autour d'elle sans se rendre compte de 
l'endroit où elle était, puis, tout à coup, la pen&ée d'Antony lui revint. Elle se 
retrouvait dans le costume où elle était allée chez Antony. Elle se trouvait 
BUY le même fauteuil, dégrafée, où il lui avait dit : 

— A ton dernier soupir, tu ne haïras pas ion assassin? 

— Je te bénirai, mais hâte-toi. 

— Ne crains rien, la mort sera Ici avant lui; mais songes-y, la mort. 

Il lui semblait qu'elle entendait secouer la porte comme lorsqu'elle avait 
répondu : 

— Je la demande, je la veux, je l'implore. Je viens la chercher. 
Antony l'avait embrassée et en disant : 

— Eh bien ! meurs. 

Toute cette scène repassait devant ses yeux. Son impression était telle 
qu'elle porta la main à son sein sur la cicatrice de la blessure, en jetant 
XI n cri. 

La femme de chambre rentra, effrayée, s'écriant : 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'avez-vous, madame ? 
Elle se remit aussitôt et dit : 

— Rien, rien. — Puis regardant autour d'elle : 

— Mais comment suis-je ici? 

En proie à la plus vive émotion, elle prit son front dans ses mains, cher- * 
chant à remettre un peu d'ordre dans ses idées troublées. Sa femme de 
chambre, inquiète, s'empressait autour d'elle. Elle regardait sa toilette sans 

s'expliquer la raison pour laquelle elle s'était ainsi vêtue. Elle tressaillit 

Adèle se souvenait. 

Elle eut un frisson à la pensée de la scène atroce à laquelle elle venait 
d'assister. 

Lise lui dit : 

— Madame attrape froid, elle devrait rentrer dans sa chambre et se 
mettre au lit. 

— Oui, vous avez raison, Lise, j'ai froid, fit-elle en frissonnant encore. 
Elle avait hâte d'être seule dans sa chambre, elle était gênée par la pré-^ 

scnce de sa femme de chnmbre, qui, à mesure qu'elle la déshabillait, legar- 
dait la robe avec surprise, puis les fleurs qu'elle lui retirait de sa coiffure. 

Lise n'osait interroger, mais elle avait de la peine à se contenir. Ce qui 
l'ennuj^ait surtout, était que la femme de chambre remarqua le soin qu'elle 
avait pris de rajeunir son visage. Pour éviter d'être indiscrètement inter- 
rogée, elle dit : 



LE FILS D'ANTONY. 347 



— Hâtez-vous, Lise, je suis brisée; si je tarde à me mettre au lit, je sens 
que je vais de nouveau défaillir. 

M^'^ Lise remit au lendemain la satisfaction de la curiosité qui la dévorait, 
elle aida sa maîtresse encore faible à se rendre dans sa chambre; elle la cou- 
cha. Le lit fait, la petite lampe baissée, après avoir demandé à sa maîtresse si 
elle n'avait plus besoin de ses services, elle se retira. La femme de chambre 
pensait : 

— Il y a l\i-dessous une affaire d'amour. A cet âge-là I Après tout, elle est 
jolie, et comme elle était arrangée, elle ne paraissait pas plus de vingt-cinrj 
ans. Ces femmes-là, comme ça sait monter le coup aux hommes! Assurément, 
elle était allée à un rendez-vous dans une soirée, et le monsieur lui aura fait 
de la peine, alors elle aura eu ses vapeurs; et le grand dadais de fils qui était 
là et qui n'y voit rien, a reconduit maman. 

Et satisfaite de sa généreuse pensée sur sa maîtresse, M"° Lise, après avoir 
tout mis en ordre, alla défaire le lit dans sa chambre, puis, sans bruit, elle 
monta aux étages supérieurs. Elle pensait : 

— Quand on voit ces gens-là de près, ça vous les fait mépriser... C'est que 
tout le monde la croit sage comme une sainte. Ça fait pitié. 

Elle était arrivée devant une petite porte, l'ouvrit sans bruit et elle entra 
en disant : 

— C'est moi, Justin... 

•Le cocher, agréablement surpris de ce réveil, sauta du lit pour venir em- 
brasser M"° Lise. 

— Chut ! pas de bruit, on entendrait. Je vais t'en conter une bonne. 

Et M''^ Lise se hâta de se déshabiller en racontant à mi-voix à Justin ce 
qu'elle avait remarqué dans la conduite de sa maîtresse; elle amplifia un peu 
sur les détails ; elle se mettait au lit en terminant, et M. Justin concluait en 
disant : 

— Toutes ces femmes-là, c'est vicieux comme le péché. 

— Ça dégoûte, n'est-ce pas? disait M"^ Lise. 

La baronne d'Hervey, seule dans sa chambre, s'était assise sur son lit et 
pleurait. Qu'allait.-elle faire? Après la scène qui venait de se passer chez le 
comte de Sancy, il ne fallait plus espérer un arrangement, et cependant elle 
ne pouvait laisser ce crime s'accomplir. Mais que faire?... Où était Philippe? 

Elle pensa un moment à sonner la femme de .chambre pour l'envoyer 
réveiller son fils, mais c'était donner l'éveil aux gens de l'hôtel sur ce qui se 
passait. 

La baronne d'Hervey avait des amis influents au ministère de l'intérieur. 
En avisant la police, on pouvait au moins retarder la rencontre. \^n retard, 
c'était peut-être le temps d'éviter une catastrophe. C'est par cela qu'elle se 
décida à commencer. Elle se leva, revêtit sa robe de chambre, et écrivit au 
ministre. Au matin, on porterait la lettre. 

C'est Philippe qui l'avait ramenée, il devait être chez lui. Elle allait le 



348 LE FILS D'ANTON Y. 



réveiller, lui parler, et avoir une explication avec lui : elle ne pouvait plus 
reculer devant le sacrifice. C'est la vérité qui obligerait son fils à renoncer au 
duel. Gela était épouvantable, mais elle devait s'y résigner. 

Toute tremblante, évitant de faire du bruit, d'éveiller personne dans l'hôtel, 
elle sortit de son appartement par la porte qui servait autrefois aux commu- 
nications avec l'appartement de son mari, lequel était occupé par son fils. 
Dans sa robe de chambre sombre, son flambeau à la main, elle était tragique,, 
superbe encore des restes de sa coiffure de soirée, elle avait une étrange 
physionomie en traversant les couloirs obscurs dans le silence profond de 
la nuit. 

Elle pensait qu'à cette heure son fils, préoccupé de ce qui devait se passer 
le lendemain, était encore debout. Elle le chercha dans le salon, dans le 
bureau; ne trouvant personne, elle s'avança vers sa chambre et écouta à la 
porte. Même silence de plomb. Philippe était brave, et, la veille du combat, il 
reposait , insoucieux du danger , il reposait. Elle frappa à la porte de la 
chambre, puis frappa plus fort. On ne répondait pas. Elle ouvrit alors; s'éclai- 
rant de son flambeau, elle courut jusqu'au lit. Le lit n'était pas défait. 

Son fils absent à cette heure, un doute affreux traversa son esprit. Elle- 
voulut l'éclaircir et se dirigea par le petit escalier de service vers la chambre 
de Vernet. La chambre du vieux serviteur était ouverte, vide, en désordre y 
des masques et des épées mouchetées étaient à terre. 

Elle descendit dans la chambre, appelant, criant. Personne ne venait,- elle 
criait qu'on attelât immédiatement, pour aller où? Elle ne savait; au minis- 
tère, à la préfecture de police, aux Tuileries même. Il fallait qu'on empêchât 
le combat, car elle n'en pouvait plus douter, son fils était parti pour se ren- 
contrer avec le comte de Sancy. 

A ses cris on s'éveillait dans l'hôtel, on entendait les portes s'ouvrir, elle 
se laissa tomber sur un siège, et pressant son front dans ses mains, elle ima- 
gina ce qui s'était passé. Ignorant les usages du duel, elle pensait que son fil& 
ne l'avait rencontrée chez le comte de Sancy que parce qu'il se rendait au- 
devant de son adversaire et venait le chercher pour se battre, lui et ses té- 
moins. 

A cette heure, ils étaient en route ; on avait profité de son évanouissement 
chez le comte pour la ramener chez elle, et les hommes étaient partis. Au 
jour, ils se rencontreraient, le père se battrait avec son fils, cola était épou- 
vantable ! 

Mais qu'était donc devenue son amie Marie de Lancy, qui l'accompagnait? 
Pourquoi l'avait-elle abandonnée, pourquoi avait-elle laissé faire ? Ne pou- 
vant lutter, elle se tordait de douleur et gémissait. Lorsque les domestiques 
entrèrent dans le salon, ils la crurent folle. 

De tous les gens de l'hôtel, seuls M"^ Lise et Justin n'étaient pas présents. 
On s'empressa autour de la baronne. Elle questionnait tout le monde et fui 
rassurée en apprenant que Philippe avait dit au concierge que le lendemai:i 



LE FILS D'ANTONY. 



matin, de très bonne heure, il devait être debout, afin de recevoir sans bruit 
MM. de Groissy et de Gesvres. Le concierge devait aller éveillei M. Philippe 
à leur arrivée. Ainsi Philippe n'était pas parti, elle le reverrait, elle pour- 
rait encore faire une dernière tentative. Elle congédia tous ses gens, en ex- 
pliquant son inquiétude à l'égard de son fils, qu'elle n'avait pas revu le soir. 
Tous les domestiques s'éloignaient, lorsque M"^ Lise parut. Elle dit qu'elle 
dormait profondément ; lorsqu'elle avait entendu du bruit dans l'hôtel elle s'é- 
tait habillée hâtivement. Elle priait sa maîtresse de l'excuser de ne pas avoir 
répondu plus vite à son appel ; elle avait été dans son appartement, n'avait 
trouvé personne et venait seulement d'apprendre qu'elle était chez son fils. 

La baronne venait d'entrer dans son appartement, lorsqu'un coup de son- 
nette se fit entendre. Adèle croyant que c'était son fils qui rentrait recom- 
manda à ses serviteurs de ne rien dire de ce qui s'était passé. Les domesti- 
ques regagnèrent tous leur chambre, et, suivie de sa femme de chambre, elle 
se hâta de se rendre à son appartement, ne voulant pas que son fils la trouvât 
chez lui. 

Elle était à peine dans sa chambre, lorsque le concierge vint lui dire que la 
personne qui avait sonné était M""* de Lancy, qui voulait la voir et qui avait 
dit qu'on l'éveillât, si elle était endormie. 

Adèle donna l'ordre d'introduire immédiatement son amie. En la voyant, 
elle lut immédiatement sur son visage que la vicomtesse avait de graves 
choses à lui dire. Elle congédia sa femme de chambre, lui ordonnant d'atten- 
dre quelques minutes dans le petit salon qui attenait à son cabinet de toilette^ 
afin de reconduire M"^® de Lancy lorsqu'elle se retirerait. 

Seule avec son amie, elle se retira dans sa chambre et, s'étant enfermée^ 
elle lui demanda : 

— Eh bien ! Marie, qu'y a-t-il ? 

La vicomtesse lui raconta ce qui s'était passé, lorsque son fils l'avait 
prise dans ses bras pour la ramener chez elle. 

Elle lui dit qu'il n'y avait plus rien à espérer d'Antony. 

Il s'était enfermé chez lui et avait refusé de la recevoir. 

Il avait déclaré que le combat aurait lieu le lendemain, mais un combat 
épouvantable. 

Il était décidé à tuer son adversaire et résolu à se frapper ensuite. En 
l'écoutant, Adèle tremblait de tous ses membres. Elle regardait son amie 
d'un air égaré. 

Celle-ci disait : 

— Il faut à tout prix empêcher ce duel. — Et elle balbutiait : 

— Oui, oui, il le faut ! Mais comment? 

Alors la baronne raconta qu'elle avait écrit une longue lettre au ministre. 
Maintenant qu'elle savait que le duel ne devait avoir lieu que le lende- 
main matin, on pouvait, si cette lettre était remise la nuit, mettre des gens à 
la porte de l'hôtel du comte de Sancy et, de l'hôtel, les gens suivraient 



350 LE FILS D'ANTONY. 



les deux adversaires jusque sur le terrain, et là ils empêcheraient la ren- 
contre. 

A cette heure, la chose était difficile, mais M™^ de Lançy s'offrit cependant 
à l'exécuter. 

Elle connaissait assez le préfet de police pour ne pas craindre de lui faire 
parvenir la lettre au milieu de la nuit. Elle s'en chargeait^ et Adèle fut rassu- 
rée ainsi sur ce qui avait été convenu pour le matin. Les agents empêchant le 
combat, elle avait ainsi le temps d'agir auprès de son, fils. Son amie L'interro- 
gea sur ce qu'elle devait faire. Elle refusa de le lui dire. Résignée à tout, elle 
était convaincue qu'elle obligerait son fils à renoncer à la rencontre. Il était 
urgent que la vicomtesse se rendît chez le préfet de police, qu'elle avait en- 
core des chances de trouver debout. La vicomtesse se leva, se disposant à 
partir ; c'était la veillée des armes, elle ne se coucherait pas et se tenait à la dis- 
position de son amie. Adèle lui dit qu'elle attendrait le retour de son fils, La 
vicomtesse de Lancy s'engagea à voir le préfet de police, et à obtenir de lui 
ce que la baronne demandait. Les deux femmes s'embrassèrent, et Marie dit à 
Adèle : 

— Du courag*e! C'est Philippe qu'il faut décider, il ne faut plus espérer rien 
d'Antony; du courage! 

Restée seule, la baronne d'Hervey se demanda ce qu'elle allait faire, ou 
plutôt ce qu'elle dirait à son fils. La vérité? Non ! cela était impossible. Elle ne 
pouvait dire à ce jeune homme que le nom qu'il portait légalement n'était pas 
le sien ; qu'il n'était pas le fils de celui pour lequel il voulait sacrifier sa vie. 
En lui disant la vérité, elle pouvait empêcher le duel ; mais quelle situation 
faisait-elle à son fils ? Que devenait-il dans le monde où il vivait? Est-ce que 
l'enfant pourrait supporter le poids de la faute de sa mère et, après l'avoir ar- 
raché aune mort relativement honorable, ne l'obligeait-elle pas, par le ridi- 
cule dont elle allait le couvrir, à un suicide honteux? Et puis, aurait-elle le 
courage de dire à son fils : 

— J'ai trompé celui dont tu portes le nom, tu n'es pas le fils de mon mari, 
tu es le fils de mon amant ; je ne veux pas que tu te battes avec ton père. 

Non, non, cela était impossible. C'est elle seule qui devait se sacrifier, et 
non son fils qu'elle perdait ainsi. 

Elle voulait laisser à son enfant un nom sans tache. 

Il n'était pas coupable de la faute de sa naissance, il ne devait pas en subir 
le châtiment. 

Son fils l'adorait, elle le savait. En se tuant à ses pieds, s'il refusait de re- 
noncer à ce duel, forcément elle l'empêchait. Le scandale de sa mort empê- 
cherait forcément la rencontre d'avoir lieu. Elle éviterait ainsi le combat 
entre le père et le fils, et elle garderait l'honneur du nom. Avec elle, elle em- 
portait dans la tombe le secret de la naissance de son fils. Sa conduite, en 
agissant ainsi, n'était-elle pas toute naturelle? Qui pourrait la condamner? 
La mission des mères n'est-elle pas, même au prix de leur existence, de 



LE FILS D'ANTONY. 35Î 



sauver leur enfant? A ce but, ne doivent-elles pas sacrifier et ^eur fierté et 
leur vie ? Si elle ne voulait pas s'abaisser à l'aveu de sa faute, c'est parce que 
l'honneur qu'elle sacrifiait n'était pas le sien, et qu'elle n'obtenait la vie de 
son enfant qu'en le déshonorant. 

ilîl" se redressa, et forte, de ce qu'elle venait d'arrêter dans son cerveau, 
elle attendit son enfant. Quand il rentrerait elle se rendrait près de lui, elle 
le supplierait de renoncer à ce duel. Si son fils refusait, elle se placerait 
devant lui et elle se tuerait à ses pieds. 

Adèle alla ouvrir un petit meuble qui se trouvait à la tête de son lit. Dans 
im tiroir secret, elle prit un stylet sur le pommeau duquel était gravée cette 
devise : 

— Adesso e sempre. 

C'était l'arme avec laquelle, il y avait vingt-cinq ans, Antony l'avait frappée, 
arme qu'elle avait précieusement conservée, dont la lame encore rouillée par 
son sang était cachée dans une lettre ; lettre que le général, baron d'Hervey, 
lui avait adressée à Cannes, dans laquelle il lui disait qu'il connaissait la faute, 
que pour l'honneur de son nom il la tiendrait cachée, qu'il reconnaîtrait l'en- 
fant, mais qu'il ordonnait à la mère de ne jamais revoir Antony. Elle laissa la 
lettre et ne prit que l'arme, qu'elle cacha dans son corsage. 

Puis, sombre et résolue, elle alla s'appuyer le long de la fenêtre, le coude 
sur l'espagnolette, le front sur la vitre, elle guettait le retour de son fils. 

Il était deux heures du matin lorsque la petite entrée de la porte cochère 
s'ouvrit. A la lueur de la lanterne placée près de la loge du concierge, elle 
reconnut son fils. Il rentrait sans bruit. Elle était prête au sacrifice. Elle se 
redressa et se dirigea vers les appartements du baron d'Hervey. 

Philippe rentrait accablé ; il s'était jeté sur le canapé du salon, et, la tête 
dans ses mains, il pensait à la rencontre qui devait avoir lieu le matin. Il 
quittait ses témoins ; tout était entendu : avant midi, l'affaire serait terminée. 

Était-ce l'influence de la nuit, la gravité de la dernière scène qui avait eu 
lieu entre lui et le comte, ou les nouvelles conditions du combat ? Philippe 
n'avait pas peur, mais il envisageait la mort possible, même probable ; il se 
disait : 

— Je serai tué, mais ma mère sera vengée. 

Pauvre femme ! quelle épouvantable vie je vais lui faire ! J'ai été humilié 
en la voyant ainsi implorer mon adversaire; mais, puis-jc la condamner? 
N'est-ce pas tout naturel l'intervention d'une mère en pareil cas ? 

Est-ce qu'elle comprend les questions d'honneur, elle ? Elle ne pense qu'à 
sauver la vie qui lui est chère, celle de son enfant... Je voudrais la revoir 
encore, l'embrasser ; mais c'est une scène cruelle que je redoute. Il serait 
indigne que j'allasse sur le terrain risquer ma vie sans lui avoir dit adieu. 
Écrire, pour quoi lui dire ? A quoi bon ? Elle sait tout. Si j'étais sûr qu'elle 
dormît à cette heure, je me rendrais près d'elle sans bruit, j'irais l'em- 
brasser. 



352 LE FILS D'ANTON Y. 



Il se secoua comme pour réagir contre la sentimentalité qui Tenvahissait, 
pour imposer silence à son cœur : 

— Il faut agir en homme, dit-il. 

Il prêta tout à coup l'oreille, il lui sembla qu'il entendait marcher dans le 
couloir. On tournait le bouton de la porte du salon. 11 crut que c'était Vernet 
qui venait prendre ses ordres et s'excuser de sa disparition, il tourna la tête, 
et tressaillit en apercevant sa mère dans l'encadrement de la porte. 



CHAPITRE V 



LA VEILLEE DES ARMES 



En abandonnant sa mère aux soins de sa femme de chambre, Philippe 
s'était fait conduire chez son ami de Groissy. Celui-ci n'était pas rentré ; mais 
il apprit par son domestique qu'il avait dîné à son cercle avec le duc de 
Gesvres. Il était probable qu'il y passerait la soirée. 

Le jeune homme se fit conduire au cercle. De Croissy y était retourné après 
son entrevue avec lui; c'est le duc de Gesvres qui l'avait entraîné afin de ren- 
contrer le docteur, qu'ils devaient emmener avec eux le lendemain. Philippe 
emmena de Croissy et le duc de Gesvres dans un coin du salon. Il leur raconta, 
en quelques mots, ce qui venait de se passer à l'hôtel du comte de Sancy. Il 
les supplia, s'il en était temps encore, de se rendre chez les témoins . du 
comte , pour fixer la rencontre au lendemain matin. Il s'attendait à rencontrer 
des objections de la part de Croissy ; mais, au contraire, celui-ci l'approuva. 
Du moment que la mère de Phihppe commençait à agir, on avait tout à re- 
douter. 

Il fallait en finir au plus tôt. De Gesvres avait prié les témoins du comte 
de Sancy de leur fixer un lieu de rencontre au cas où, le soir même, ils 
auraient besoin de les voir. Le capitaine Cazenac avait répondu que jusqu'à 
minuit et demi lui et son partenaire se trouveraient au café du Helder. On 
regarda l'heure. Il était un peu plus de minuit. En se hâtant, on pouvait encore 
les trouver, le cercle étant voisin du café. 

De Gesvres demanda à Philippe de lui donner ses dernières instructions. 
Le jeune homme dit qu'il acceptait tout; il ne demandait qu'une chose : que 
la rencontre eût lieu le matin, à la première heure. 

— Mais, objecta de Croissy, tu n'auras pas le temps de te reposer. 

— Je ne pourrai dormir. Je ne me reposerai que quand tout sera fini. Le 
jour vient tôt, on pourrait partir de. Paris à quatre heures du matin, si ces 
messieurs y consentent. 



LE FILS D'ANTONY. 



35:j 




Et se trouva Lientôt nez à nez avec la soubrette. (Page 355.) 



De Groissy allait encore protester quand de Gesvres dit : 

— Allons, allons, faisons ce qu'il veut, il faut en finir; si nous ne nous 
pressons pas, M'"« d'Hervey, conseillée par des amis, pourrait adresser une 
plainte au préfet de police. Nous deviendrions ridicules. 

— Allons ! fit de Groissy en se levant nous revenons dans quelques minutes, 
si c'est possible, ce sera. 

Ils partirent. 
45 



354 LE FILS D'ANTONY. 



De Groissy se résignait. A la fin il se lassait de ces allées et venues, de ces 
démarches constantes, mieux valait brusquer l'affaire. Puisqu'il acceptait 
d*êLre témoin contre son gré, il avait hâte d'avoir fini. 

Philippe alla se placer devant une table de jeu, il joua, gagnant tout ce 
qu'il voulait 

Au bout d'une demi -heure, de Groissy revint seul. L'affaire était entendue. 
Le capitaine Gazenac s'était chargé défaire prévenir immédiatement Antony; 
et le duc de Gesvres avait déposé de Groissy à la porte pour aller réveiller 
son armurier, afin d'avoir des armes neuves. Il devait venir reprendre de 
Groissy au cercle. On devait se trouver le lendemain entre cinq et six heures 
à Saint-Germain, et la rencontre aurait lieu dans le bois. 

Philippe parla de souper en attendant l'heure du déi)art. De Groissy refusa, 
il dit qu'il exigeait que Philippe rentrât chez lui immédiatement ; ils iraient 
avec de Gesvres le chercher vers quatre heures. Il avait besoin de se vêtir 
autrement. Il lui recommanda de mettre des vêtements noirs, boutonnés jus- 
qu'au col. Enfin, tout fut entendu. Quand de Gesvres revint, il lui serra la main, 
se disposant à sortir. Le Petit-Jeune dit : 

— J'ai renvoyé mon coupé en recommandant qu'on revienne ici dans deux 
heures avec le landau, et tout ce qui sera nécessaire. J'ai fait mettre de bons 
chevaux. Allez vous reposer et attendez-moi. 

Ils se serrèrent la main. PhiUppe sortit, bien disposé à ne pas se reposer, 
voulant lutter contre l'état de fièvre qui le brûlait depuis sa visite chez le 
comte de Sancy. Il rentra chez lui, à pied, suivant lentement les boulevards, 
réfléchissant à ce qu'il avait encore à faire pendant le temps qui lui restait. 
Peut-être passait-il sa dernière nuit; à cette heure, le duel qu'il avait exigé 
lui semblait absurde. 

Pourquoi avait-il fait un point d'honneur de cette affaire morte, oubliée, 
presque méconnue de tous ? 

S'il allait mourir 1 Antony ne serait pas puni, sa vengeance était niaise ; au 
contraire, il laissait sa mère en butte à tous les souvenirs du passé. N'aurait-il 
pas mieux fait de ne jamais parler à cet homme , de ne jamais s'occuper de 
lui ? La vie qu'il risquait de quitter était si belle ; l'avenir s'annonçait si riant. 
Singulière anomalie, toute cette grosse et triste affaire était venue suspendre 
un rêve si heureux. Gette adorable enfant, qu'il n'avait vue que pour l'aimer, 
revenait à sa pensée. Il la Aboyait, belle et souriante, au bal de M"'" de Sirvan, 
plus affable avec lui, ayant su qu'il était question de les marier ensemble. 

G'est pour quitter ce rêve charmant, prêt à devenir une réalité, qu'il avait 
été provoquer le comte de Sancy. 

Quelle était belle, Rachel; comme il sentait son cœur plein d'amour pour 
elle! Est ce que cet avenir était \enu? Est-ce qu'à ses vœux de bonheur ce 
serait la mort qui répondrait? 

11 chassa ces pensées, disant : 

— Eh! mon Dieu, la justice est avec moi. • 



LE FILS D'ANTONY. * 3S5 



Je tuerai cet homme; et pour oublier cette triste aventure, je ne penserai 
qu'A elle. 

Il arrivait près de l'hôtel d'Hervey, il s'arrêta. 

Il ne voulait pas encore rentrer chez lui. 11 craignait que sa mère ne Tat- 
tendît, et à tout prix il voulait éviter une entrevue avec elle. Il avait besoin 
de toute son énergie; que pouvait-il répondre aux larmes de sa mère? 

Il voulait réagir contre la tristesse que la nuit jetait dans son âme. Il eut 
une idée folle. Il pensa à se rendre chez Martingale, pour y passer les der- 
nières heures de cette veillée d'armes. 

Il se disait que la belle courtisane, en apprenant le lendemain la mort do 
l'un des deux adversaires, pourrait être toujours poursuivie par le remords 
d'avoir été la cause du duel. N'était-il pas humain de la rassurer? C'était peut- 
être aussi le moyen de passer plus gaiement les heures qui lui restaient. 

Il s'achemina vers la demeure de Martingale. Assurément, il ne pouvait, 
ce soir-là, rencontrer le comte chez elle. 

Quand il arriva rue lord Byron, il vit à travers les feuillets des persionnes 
filtrer les lumières de la chambre à coucher; Martingale ne dormait pas. 
Il frappa, entra et se trouva bientôt nez à nez avec la soubrette que nous avons 
déjà vue. 

En le voyant, celle-ci eut un geste de surprise; elle exclama : 

— Vous! 

— Oui, fit-il, en lui glissant quelques louis dans la main; il faut que tu 
décides Martingale à me recevoir. 

— Mais, c'est impossible. 

— Pourquoi? Elle m'en veut toujours autant que ça? Je viens lui demander 
pardon. 

— Oh ! ce n'est pas cela. Elle serait enchantée de vous voir, au con- 
traire. 

— Eh bien! elle est là, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. 

— Oui, mais elle n'est pas seule. 

— Gomment ! le comte est ici, demanda vivement Antony. 

— Le comte? Oh! non pas lui, monsieur Philippe, je dirai à madame que 
vous êtes venu, elle sera bien contente, revenez demain. 

— Déjà, dit Philippe en riant; lu lui diras que je l'embrasse. Au revoir. 

Il partit. Il n'y avait pas à hésiter. Il ne pouvait rester ainsi dans la rue, il 
se décida à rentrer chez lui. Il regarda l'heure à sa montre, il lui restait le 
temps de se préparer. 

Ne voulant éveiller personne, il ouvrit lui-même la porte, et évitant d'être 
entendu par le concierge, auquel il avait donné des ordres, avant son départ, 
il se dirigea vers son aiipariement. 

Philippe y rentrait las, fatigué. Il avait regardé le ciel, cherchant à voir 
l'annoace de l'aube; mais une grande heure au moins le séparait du moment 
eii ses témoins viendraient le cii^^rcher. Pour éviter qu'on fît du bruit, lorsque 



356 LE FILS D'ANTONY. 



ces messieurs se présenteraient, il laissa les portes seulement fermées au 
pêne. 

Dans le salon, il ne s'étonna pas de voir de la lumière. Yernet était rentré 
sans doute, et, pour éviter de subir les reproches de son maître, il avait allumé 
les candélabres, et s'était hâté de monter dans sa chambre. Philippe s'était 
jeté sur un canapé. La tête dans ses mains, il pensait aux événements qui 
allaient suivre. Il était résolu. 

Cependant, cette veillée d'armes lui semblait pénible. Il en cherchait la 
cause dans l'énervement de la scène qui s'était passée chez le comte, et dont 
le souvenir l'obsédait. Il était encore sous le coup de l'humiliation qu'il avait 
ressentie, en voyant sa mère aux genoux du misérable qui l'avait jadis outra- 
gée. La victime suppliant le coupable. Il attribuait son impression à cette 
interminable nuit, aux difficultés qu'il avait rencontrées pour arriver à son 
but. Ce n'était rien de tout cela, il n'avait pas peur, mais il avait conscience 
du danger qu'il allait courir, et pour se rendre au combat, le calme lui man- 
quait. Il ne faisait point son devoir, il en était gêné. 

Il redoutait une entrevue avec sa mère et, cependant, il la désirait, il sen- 
tait qu'il ne pouvait ainsi aller risquer sa vie sans aller dire adieu à celle pour 
laquelle il était tout au monde, à celle qui n'avait vécu que pour lui, à celle 
qui n'avait pas craint d'aller s'abaisser devant son adversaire, espérant, au 
prix de cette humiliation, protéger sa vie. 11 souffrait, il était oppressé, parce 
qu'il voulait embrasser sa mère avant de sa rendre au lieu du combat; il avait 
comme un pressentiment que dans ce baiser tenait sa vie. S'il partait sans la 
revoir, on le ramènerait mort à Thôtel d'Hervey, et de quel oubli, de quelle 
ingratitude la malheureuse femme Taccuserait-elle! Quelle épouvantable vie 
il allait lui faire, en lui laissant ce remords, que son fils s'était fait tuer pour 
elle! Elle croirait qu'il ne lui avait pas pardonné d'avoir été chez son adver- 
saire, et puis n'était-il pas plus raisonnable d'obéir à son cœur. 

La baronne d'PIervey savait tout, l'affaire et ses causes; l'explication serait 
courte en réveillant en elle le souvenir de son mari, mort sans avoir pu ven- 
ger l'outrage qu'on lui avait fait. Son mari, soldat, allait au combat sans que 
s DU épouse, jeune et mère, songeât à l'empêcher de faire son devoir. Ce qu'elle 
jugeait que devait faire le père, pouvait-elle forcer l'enfant à ne le pas faire? 

Non, fils de soldat, il devait être fils de son père. Pour la question d'hon- 
neur, il ne faut pas reculer devant aucun sacrifice. Eh mon Dieu! quoi que dit 
sa mère, il aurait bien le courage, si elle lui donnait un conseil indigne de lui 
— conseil de mère — pour ne pas l'écouter; et puis il pouvait lui mentir 
encore, lui faire croire que l'affaire allait s'arranger, justement à cause de la 
visite qu'elle avait rendue au comte de Sancy. Il l'embrasserait : dans ce 
baiser, en lui disant au revoir, il lui donnerait le suprême adieu, et c'est plus 
calme qu'il se rendrait sur le terrain. 

Au fond, il aurait voulu qu'elle dormit, il l'aurait embrassée sans bruit. 
Sur sa table, il laisserait sa carte sur laquelle il écrirait: 



LE FILS D'ANTONY. 357 



— Tu dormais, je t'ai embrassée, bien doucement pour ne pas t' éveiller. 
Je vais me battre plein de confiance, car c'est pour châtier le misérable qui 
t'a insultée. C'est pour obéir à la volonté de mon père. Ton souvenir et ton 
amour me protègent. Ne crains rien, je t'embrasse de tout mon cœur et de 
toute mon âme, ma mère chérie. Au revoir? 

Il concluait ses pensées en disant : 

— Je me rendrais près d'elle sans bruit, j'irais l'embrasser. 

Il se secouait pour réagir contre la sentimentalité qui l'envahissait. Il hési- 
tait encore pour se rendre près d'elle, lorsqu'il entendit marcher dans la pièce 
qui précédait le salon. 

Nous avons dit qu'il avait cru d'abord que c'était Vernet qui, levé de bon 
matin à cause de l'affaire, venait prendre ses ordres, lorsque tout à coup la 
porte s'était ouverte, et il avait vu sa mère sur le seuil. 

Il s'était levé aussitôt, tout tremblant, en voyant l'étrange physionomie de 
la malheureuse femme, dont les yeux étaient hagards, la coiff'ure échevelée 
et dont les lèvres étaient rouges, le front blanc, les joues roses, les sourcils et 
les cils bien noirs : c'était le maquillage enfin qui, comme un masque, cachait, 
son désespoir. La physionomie était étrange, et fit une yive impression sur le 
jeune homme qui s'écria : 

— Mère, c'est toi, à cette heure, oh! mon Dieu! qu'as-tu, que veux-tu? 
Alors Adèle se précipita sur son enfant, le prit dans ses bras, et d'une voix 

qui alla troubler le jeune homme jusqu'au fond de son âme, elle dit : 

— J'ai, que je vais mourir si tu ne veux pas m'entendre. Je veux que tu 
m'écoutes, que tu ne te battes pas avec le comte de Sancy. 

— Mère, ne me demande pas cela, c'est impossible; c'est à l'ombre de mon 
père mort que j'obéis ; c'est pour notre honneur que je me bats. 

— Tu ne te battras pas. 

— Mais, ma mère, il est trop tard maintenant pour que je puisse reculer. 
Je suis le fils d'un soldat, et vous ne voudriez pas que je passasse pour un 
loche. 

— Je ne veux pas que tu te battes, répétait la mère, d'une voix déchi- 
rante, pendue au col de son enfant. 

— Il m'a insulté, il a achevé sur le fils ce qu'il avait commencé sur la 
mère et sur le père. 

— Je ne veux pas que tu te battes. 

— C'est impossible, mère, embrasse-moi. Ton baiser me protégera, em- 
brasse-moi et retire-toi. 

Tout à l'heure on va venir, il ne faut pas qu'on puisse croire que ma mère 
a pardonné au misérable, contre lequel je vais me battre, l'outrage qu'elle a 
subi. Retire toi, ma mère chérie. Tu ne veux pas que ton enfant soit ridicule, 
qu'on rie de lui. 

— Je veux que tu ne risques pas ta vie. Je me moque de leur rire, je me 
moque du ridicule. J'ai assez souffert pour tout braver. Tu es à moi, tu es 



358 LE FILS D'ANTONY. 



mon fils, je t'ai élevé pour moi, je suis resté veuve pour ne penser qu'à mon 
enfant ; tu n'as pas le droit de disposer de ta vie, tu n'as pas le droit de venger 
une injure que tu ignores, qui me regarde, moi, et que j'aipardonnée 

— Mon père n'a pas pardonné, lui. 

— Et que nous importe ton père? exclama Adèle. Tu ne sais rien de tout 
cela. On t'a menti, on t'a trompé. On a faussement accusé le comte de 
Sancy. 

— Que me dis-tu là, mère? dit le jeune homme en fronçant les sourcils, 
blessé de ce qu'on parlât si légèrement de son père. 

— Mais, malheureux, fit la baronne d'Hervey en fondant en larmes, 
mais tu ne comprends donc pas que je ne peux rien dire, que je ne veux rien 
dire ? 

Oh! mon enfant, mon Philippe, crois-moi. 

— Non, ma mère. Femme, vous vous révoltez contre un combat, vous ne 
voulez pas de sang pour venger l'honneur, vous êtes prête à tous les par* 
dons ; mais, homme, c'est l'honneur qui me commande, et si je t'écoutais, je 
serais lâche. Allons, mère, relève-toi. 

— Non, fit Adèle. • 

On entendit la porte de la rue s'ouvrir, puis des pas dans la cour. Phi- 
lippe tressaillit, prit sa mère dans ses bras, et voulut l'entraîner en lui 
disant : 

— Retire -toi, mère, retire-toi, ne crains rien. Dieu veille sur moi. On 
vient me chercher, il ne faut pas qu'on te voie ici. 

En entendant les derniers mots, la baronne d'Hervey eut un geste déses- 
péré, et tombant aux genoux de son fils, ne pouvant contenir ses sanglots, 
elle gémit : 

— Oh ! je t'en supplie, mon enfant, aie pitié de ta mère, écoute-moi. 

— Non, non, c'est impossible. 

Il voulait se reculer pour s'éloigner, afin d'aller au devant de ses témoins. 
Se traînant sur ses genoux, elle suppliait en criant : 

— Pitié î mon enfant, pour ta mère, je ne veux pas que tu te battes avec 
lui. 

— Ne crains rien, il ne me fait pas peur, fit Philippe, se méprenant sur le 
sons du mot. 

Adèle supplia encore, en se cramponnant à ses genoux. 

— Je ne veux pas que vous vous battiez, je ne veux pas que tu le tues, je 
ne veux pas qu'il te tue. 

Sa mère était folle de douleur ; le malheureux garçon avait les larmes aux 
yeux, il sentait l'émotion qui l'attendrissait, il fit un dernier effort, et la re- 
poussa doucement. 

Il courait vers la porte, Adèle vit le mouvement, elle se redressa vive- 
ment, s'élança, et, se plaçant devant lui, elle lui dit : 



LE FILS D'ANTONY. 350 



— Tu ne veux pas écouter mes prières. Alors je te défends do te battre 
avec lui. 

— Laisse-moi. rrère, laisse-moi ! 

Il essaya de la repousser. Alors, tirant le stylet qu elle avait tenu caché, 
elle lui dit : 

— Philippe, si tu sors d'ici, je me tue, entends-tu bien ? je me tue, et tous 
les deux, toi et lui, vous aurez à vous reprocher ma mort. 

Philippe fut effrayé ; il était blessé de ce lui qui revenait sans cosse, à 
chaque phrase, lorsqu'elle parlait du comte de Sancy. Il voulut désarmer sa 
mère. 

— Finissons-en, mère tu n'a plus ton bon sens, donne-moi cette arme. 

Il lui tenait le bras, mais elle se dégagea de l'étreinte, elle vit les témoins, 
qui venaient d'assister à la dernière partie de la scène, ils n'osaient entrer et 
faisaient signe à Philippe de s'échapper. 

Alors elle s'écria : 

-— Puisqu'il faut ma vie pour empêcher que tous les deux vous commettiez 
ce crime, que la volonté de Dieu soit faite. 

Et elle se frappa de son arme. 

Philippe Jeta un cri, et avec les témoins, il se précipita près de sa mère 
qui tomba dans ses bras. 

Philippe regardait sa mère, se refusant à croire à ce qui venait de se 
passer. En la voyant inanimée, il porta vivement la main à son cœur, sa main 
s'emplit de sang ; ne sentant plus de battements, il eut peur, il ciia : 

— Mère, mère réponds-moi. 
Puis il eut un cri déchirant : 

— Elle est morte, mon dieu !... 

De Groissy et de Gesvres prirent la baronne dans leurs bras. Philippe, fou 
de douleur, gémissait. Au bruit, les gens de l'hôtel s'étaient éveillés et accou- 
raient... 

Pendant que le malheureux jeune homme s'était affaissé sur un siège et 
sanglotait en disant : 

— Ma mère ! ma mère ! c'est moi qui suis cause de sa mort ! Oh ! mon dieu ! 
mon dieu ! 

On transporta la baronne dans sa chambre. De Groissy disait, au duc de 
Gesvres qu'il ne pouvait abandonner son ami dans cet état. Il le priait d-e se 
rendre au rendez-vous, il préviendrait ces messieurs de ce qui venait d'ar- 
river, il s'entendrait avec eux pour que l'alFaire fut reculée de quelques 
jours. 

Le vieux duc de Gesvres était fort mécontent, mais cependant il se rendit 
aux conseils de Groissy. 
U partit 
De Groissy, resté seul avec Philippe, n'essaya pas de le consoler'. 11 savait 



360 



LE FILS D'ANTONY. 



Lien qu'il est des douleurs qu'on n'atténue pas, que les larmes seules rendent 
moins aiguës. 

La douleur du jeune homme était de celles-là : elle était trop légitime 
pour qu'il ne la respectât pas. Il laissa Philippe gémir et pleurer et se retira 
sans hruit. 

Il alla questionner les gens de l'hôtel groupés devant la porte des apparte- 
ments de la baronne; il apprit que celle-ci respirait encore. Le valet de pied 
était allé chercher le médecin, et la femme de chambre et une autre servante 
de la baronne étaient près d'elle. 

M""^ d'Hervey n'avait pas repris connaissance, mais son pouls battait en- 
core. 

De Groissy retourna aussitôt auprès de son ami. Il lui dit de reprendre 
courage, de ne point pleurer. 

Celui-ci y répondit d'une voix déchirante : 

— Mais ma mère est morte I Ma mère s'est tuée pour moi ! 

— Ne désespère pas, fit vivement de Groissy ; monte vite chez elle : elle 
n'est que blessée. On est allé chercher un médecin. 

A ces mots, le jeune homme se redressa vivement : 

— Tu ne me mens pas? Est-ce vrai? Oh! mon Dieu? mon Dieu! ne me don- 
nez pas cette douleur I 

Et il se précipita vers les appartements de la baronne. 

En le voyant, les personnes qui attendaient à la porte de la chambre s'écar« 
talent vivement. Il entra, s'avança près du lit où on avait étendu la malheu- 
reuse femme. Il s'agenouilla, lui prit la main, sanglotant. 

— Ma mère, ma mère, réponds-moi, je t'obéirai. 

En posant ses lèvres sur le poignet, il sentit que le pouls battait. 
Il se releva alors, prit sa mère dans ses bras, lui appuya la tête sur sa poi- 
trine, la couvrant de baisers, disant : 

— Tu vivras, ma mère, tu vivras! Je ne veux pas que tu meures ! 

Et il lui sembla que les lèvres se remuaient pour lui répondre, que l'œîl 
s' entr' ouvrait pour le regarder. Il eut un cri de joie, en disant : 

— Oh! mère chérie, pardon, je t'obéirai. 

Le docteur arrivait. On se tut aussitôt. Il se pencha sur la blessée. Philippe 
se recula pendant que la femme de chambre dégrafait la robe et coupait la 
chemise, découvrant la gorge admirable de la baronne. 

La plaie était un peu au-dessus du sein, se dirigeant vers le bras; elle sai- 
gnait abondamment. Pendant que le médecin la regardait attentivement, pres- 
sant les chairs, Philippe l'observait. 

Il lut sur le visage du docteur que la blessure n'était point mortelle. 

Le docteur s'occupa d'abord de rapidement panser la blessée, sans se 
préoccuper de son état de syncope. 

— Quand il eut fini, il dit eu se tournant vers Philippe qui le regardait 
haletant : 



LE FILS D'ANTONY. 




Ne crai«s rien, more; je reste près de toi. (Page 362.) 



— La blessure est cravp moia v\.- -u 

— Dhf rv.. • '^^'^^^' ^^is j ai bon espoir. 



862 LE FILS D'ANTON Y. 



Philippe, en préparant l'encre et le papier, vit sur une tablette une lettre- 
sur laquelle il reconnut la grosse écriture du baron d'Hervey, de son père. 

Assez étonné, il la prit aussitôt et laissa la place au docteur qui se mit à 
écrire son ordonnance. 

Philippe glissa la lettre dans la pocîie de son gilet et retourna près de sa 
mère, qui, peu à peu, reprenait connaissance. 

On avait envoyé faire exécuter l'ordonnance du docteur. Ayant suivi ses 
prescriptions, la blessée, revenue à elle, mais tout à fait affaiblie par le sang 
qu'elle avait perdu, ne pouvant parler, avait remué les lèvres en tournant son 
regard vers Philippe. Elle semblait heureuse de le voir près d'elle. Le jeune 
homme comprit ce qu'elle demandait; prenant sa main, il se pencha sur elle- 
et lui dit : 

— Ne crains rien, mère ; je reste près de toi. 

Le regard anxieux qui demandait plus, il le comprit et il dit : 

— Je te jure, ma mère chérie, que je ne te quitterai pas, je reste à ton 
chevet, je renonce momentanément à ce diiel. Quand tu seras rétablie, quand 
tu seras debout, tu me guideras, j'écouterai tes conseils, je te jure, je t'obét- 
rai. Repose-toi donc, sois calme; je te répète, je te jure, ma mère, que je m*e- 
te quitterai pas. 

Adèle sourit à son fils pour le remercier, elle lui tendit les lèvres, ÎE se- 
pencha sur elle et l'embrassa. 

On fit prendre la potion à la blessée. Elle s'endormit. 

Quand ello reposa, on éloigna tout le monde. Il fallait à la malade q-mel'qTiïes 
heures de repos absolu. Philippe seul resta près de sa mère. 

Le médecin qu'il reconduisit jusqu'à la porte répondit à ses questions^ 
inquiètes, qu'il reviendrait M soir, et qu'alors seulement, il dirait la graviité 
de la blessure; jusqu'alors il ne la jincgeait pas mortelle, il lui paraissait que 
le fer, entré au-dessus du sein, avait glissé &ur une côte, il ne eroyait pas 
qu'aucun organe essentiel fût atteint; mais il ne pourrait être affîrmatif qu'à 
sa seconde visite. 

Jusque-là, il fallait à la malade xm silenxîe absolu, l'empêcher de parler, 
lui épargner toute émotion. 

Le docteur l'interrogeant, Philippe dut raconter ce qui s'était passé. 
Le docteur insista de nouveau, disant qu'il fallait donner des ordres à tous 
ceux qui l'approcheraient, pour qu'ils lui déclarassent, si elle les interrogeait, 
que l'affaire était arrangée, que le duel n'aurait pas lieu; la catastrophe sur- 
venue avait décidé les témoins à s'interposer entre les adversaires. Philippe, 
naturellement, s'engageait à aider par ses déclarations à ce mensonge. Ayant 
reconduit le docteur, il appela la femme de chambre, la seule qui pouvait 
s'approcher de sa mère et lui fit sa leçon. Puis, il rentra dans la chambre ; sa 
mère donnait. 



LE FILS D'ANTONY. 303 



CHAPITRE VI 



AVE MATER 



. Philippe, après s'être assuré que sa mère était calme, se dirigea vers la 
fenêtre qui ouvrait sur les jardins. Il songeait à ce qu'il allait advenir des 
suites de cet incident. Qu'allait penser le comte de Sancy de la baronne d'Her- 
vey, qui préférait se tuer plutôt que de laisser aller son fils sur le terrain. 

Si la situation n'avait menacé d'être tragique, elle eût été ridicule. A cette 
heure, il eût voulu pouvoir causer avec de Groissy, s'entendre avec lui, savoir 
ce que l'on devait faire ; mais de Groissy était parti sans qu'on s'aperçût do 
son départ. 

Peut-être était-il chez lui, et comme les appartements de la baronne cor- 
respondaient avec ceux de son fils, Philippe se dirigea vers le salon, et, ne 
voyant personne, il appela un domestique. On lui dit que M. de Groissy était 
parti depuis longtemps, disant que, si Philippe s'informait de lui, on lui 
répondit qu'il reviendrait dans la soirée. M. le baron n'avait pas besoin de 
penser à ses affaires, on s'en occupait. Il songea alors à Vernet. On lui répondit 
que l'ancien hussard, parti la veille avec lui, n'était pas rentré à l'hôtel. 

— Qu'est-ce que cela veut dire? pensa Philippe. 

Il remonta près de sa mère. On avait fait recommander au concierge de 
refuser toute visite, en disant qu'un accident était arrivé le matin à M'*^ la 
baronne, qui l'obligeait à garder la chambre, son fils était près d'elle et ne 
pouvait recevoir personne. La porte était absolument défendue. 

Philippe, revenant chez sa mère, se trouvait dans la pièce précédant la 
chambre à coucher. 

Ayant entendu sonner à la porte de l'hôtel, et se souvenant de l'ordre 
donné au concierge, il voulut voir quels étaient les visiteurs qui se présen- 
taient, espérant peut-être voir rentrer Vernet ou venir de Groissy. 

Il alla à la fenêtre qui donnait sur la cour et souleva doucement le rideau. 
Sa stupéfaction fut grande ; il eut d'abord un mouvement d'impatience, puis, 
un cri de surprise. Il venait de voir la vicomtesse de Sirvan, c'est ce qui l'im- 
patientait. Mais ce qui le surprit, ce qui le bouleversa, c'est qu'il vit entrer 
avec elle une jeune fille qu'il reconnut, Rachel ! Rachel, amenée jusque chez 
lui par la vicomtesse. Mai? cette femme devenait folle 1 Cette rage de le servir 
l'aveuglait. Il devina ce qu'elle voulait faire. Évidemment elle amenait Rachel 
pour que la jeune fille se joignit à sa mère pour empêcher le duel. Gela deve- 
nait le comble du ridicule, et il sentit le rouge lui îuonter aii visage. Il se hâta 
de fermer la fenêtre et rentra dans la chambre. 



364 LE FILS D'ANTOiNY. 



La baronne d'Hervey reposait doucement ; il se pencha sur elle et fut tout 
à coup tranquillisé sur son état. 

Fiévreux, agité, il avait de la peine à modérer son impatience. Il aurait 
voulu savoir ce qui se passait au dehors, ce qu'avaient fait ses témoins. Il 
espérait que la vicomtesse de Sirvan se retirerait avec Rachel et attendrait ; il 
ne pensait qu'elle pût aller chez le comte de Sancy, carVhilippe ignorait 
absolument que la jeune fille était la nièce du comte. Il ne connaissait Rachel 
que sous le nom de M"o de Launay. 

Plusieurs fois, il avait vu le comte, M. de Sancy près d'elle ; il en avait éprou- 
vé une haine jalouse. Il était singulier déjà que la vicomtesse de Sirvan osât 
amener M^'» de Launay chez sa mère, car, au fond, c'est à peine s'il avait vu 
la jeune-fille. Des projets avaient été formés, il est vrai, mais il n'y avait eu 
aucune entrevue sérieuse. Du moins, il l'ignorait. 

Mais il supposait qu'à cette heure, il n'y avait pas d'autre raison à la dé- 
marche de la vicomtesse, accompagnée de la jeune fille. 

Il resta longtemps accoudé à la fenêtre qui donnait sur le jardin, il pensa 
au bouleversement amené dans sa vie par sa querelle avec le comte. 

Si le comte de Sancy ne s'était pas trouvé devant lui, à la soirée du minis- 
tère des afi'aires étrangères, ce jour-là il présentait Rachel à sa mère. A cette 
heure, au lieu de veiller à la malheureuse femme blessée, il serait avec elle, 
occupé des préparatifs des fiançailles. 

Il se demanda si cette indiscrète et bavarde M"'^ de Sirvan n'avait pas ra- 
conté l'aff'aire à la jeune fille à cette pensée, il était irrité. Il se trouvait niais, 
ridicule. Car, cela était probable, quelle autre raison avait la jeune fille pour 
consentir à venir chez sa mère, seule avec M""^ de Sirvan? Il se secoua pour se 
débarrasser de cette préoccupation. Il allait marcher tout fiévreux dans la 
chambre, mais un mouvement de sa mère l'arrêta. Sans bruit, il vint se repla- 
cer devant la fenêtre, et s'y assit. 11 fallait occuper son temps. 

Machinalement il mit la main dans sa poche, et y trouva la lettre qu'il avait 
ramassée sur le petit meuble, en préparant au docteur ce qu'il fallait pour 
écrire l'ordonnance. Il regarda le papier jauni, et, remarquant la date, il 
dit: 

— Tiens, cette lettre est écrite quelquesjours avant la mort de mon pauvre 
père... C'est à ma mère qu'il écrivait. 

C'est avec une certaine émotion qu'il la déplia. Au premier mot, il eût un 
tressaillement ; 11 continua, et à mesure qu'il lisait, sa main tremblait et son 
visage devenaitlivide. 

Puis la lettre lui glissa des mains, et il s'affaissa dans le fauteuil, portant la 
main à son front, craignant que son cerveau n'éclatât, ses yeux se fermèrent 
et un moment, il crut qu'il allait mourir. 

Il réagit cependant, et les deux coudes sur les bras du fauteuil, le corps 
penché, il resta longtemps le regard fixe; parfois ses dents grinçaient, ses 



LE FILS D'ANTONY. 305 



mains se crispaient, la sueur perlait sur son front, puis tout à coup ses yeux 
s'emplirent de larmes, et sanglotant, il gémit : 

Oh ! mon dieu, mon dieu, c'est épouvantable. 

Philippe venait d'apprendre la vérité, il venait de s'expliquer la phrase 
étrange de sa mère en se frappant : 

— Pour éviter ce crime, je sacrifierais plutôt ma vie. 

La lettre, nos lecteurs l'ont deviné, était celle que le général d'Hervey 
avait adressée à sa femme, en lui annonçant que, pour l'honneur de son nom, 
il cacherait la faute et reconnaîtrait l'enfant. 

La lettre était longue et claire ; elle reprochait à la femme la faute com- 
mise ; elle établissait l'impossibilité de la paternité du général, qui depuis 
plus d'un an n'avait vu sa femme lorsque l'enfant allait naître ; elle racontait 
dans tous ses détails le voyage de Strasbourg, le retour du mari, surprenant 
sa femme avec son amant, la comédie du crime ; ce n'était pas Antony, c'était 
la femme qui s'était frappée. Pour sauver l'honneur de sa maîtresse, Antony 
avait consenti à passer pour un criminel, mais la baronne l'avait protégé 
contre la justice et l'avait sauvé. 

Antony était le père de son enfant ; de celui qu'il condamnait à s'appeler 
le baron d'Hervey, de celui qu'il réclamait pour le faire élever dans la haine 
d'Antony, son père; de celui auquel il donnait la mission, l'ordre plus tard de 
le venger en tuant son père. 

C'était épouvantable enfin, et le jeune homme comprenait à cette heure les 
angoisses de sa mère, ses terreurs lorsqu'elle l'avait vu prêt à aller se battre 
avec Antony... son père. 

Qu'ailait-il faire ? Philippe n'avait jamais connu celui dont il portait le 
nom; il n'avait pas été élevé par lui. Il n'avait jamais eu d'affection pour un 
père, il n'avait eu que de la vénération pour sa mémoire. Au monde un seul 
être s'était dévoué pour lui, c'était sa mère. Sa mère, qui, malgré sa faute, 
n'avait eu qu'un seul souci, l'honneur de son fils. Proclamer la vérité, c'était 
un scandale impossible. Allait-il reprochera sa mère sa faute ? C'eût été odieux ; 
et cependant il sentait que la vie n'était plus possible si sa mère était obligée 
de lui faire l'aveu de son indignité. 

Pleurant, il restait la tête dans ses mains, cherchant un dénouement qui 
ne blesserait pas sa mère, qui lui permettrait de garder éternellement le 
secret qu'elle avait caché jusqu'alors. Il avait l'âme trop haute pour acepter 
qu'une mère pût rougir devant son fils. Pour le monde, il était et resterait le 
baron d'Hervey; la légende pour laquelle il se battait devait toujours rester. 
Il fallait que le monde crût toujours que c'était parce que sa mère auait résisté 
aux violences d'un homme, que cet homme avait tenté de l'assassiner. Il fal- 
lait que ce secret ne fût jamais dévoilé ; qu'il restât enfoui dans la conscience 
de ceux qui le connaissaient. 

Quand Philippe releva la tête et essuya ses yeux, il était résolu. 

Il ramassa la lettre, et sans bruit se dirigea vers la cheminée et la brûla ; 



366 LE FILS D'ANTONY. 



puis se dirigeant vers le lit, il s'agenouilla, prit doucement une des mains de ■ 
la Llessée, y posa ses lèvres et dit : , 

— Ma mère, je vous salue et je vous bénis. 
Au toucher des lèvres, Adèle s'éveilla. Reconnaissant son fils, inquiète, 

elle dit aussitôt : 

— Philippe tu ne me quitteras pas. 

— Mère, dit Philippe, mes témoins sont en ce moment chez M. le comte 
de Sancy, ils lui portent mes excuses. 

— Oh ! mon Philippe, fit Adèle en l'attirant vers elle. 
En l'embrassant, elle sentit que ses joues étaient mouillées. 

— Tu as pleuré ? fit-elle. 

— Oui, de te voir souffrir, mais c'est fini, maintenant, quand tu seras 
debout, nous irons ensemble chez le comte de Sancy, et c'est toi qui m'excu- 
seras pour lui. 

Philippe, calme, lui sourit. Elle fut rassurée. 

La malheureuse femme, à laquelle son fils n'avait répondu qu'en voyant sa 
mine inquiète , avait eu un moment de terreur. 

Le changement qui s'était produit si rapidement dans les intentions de 
Philippe avait-il pour cause la révélation dupasse? Est-ce que, blessée, dans 
un moment de délire, elle avait avoué sa f^iute? Est-ce que son fils savait que 
son père était son adversaire? Elle s'était rassurée en voyant le soupire calme 
du jeune homme, en l'entendant dire qu'à la suite de l'émotion qu'il avait 
éprouvée en voyant sa mère se frapper, dans une crise de larmes, il avait 
cherché la cause de la douleur qui avait pu porter sa mère à cette extrémité. 

La fièvre et la colère qui l'animaient depuis quelques jours était tombée, il 
avait pu juger plus froidement ses actes. Il avait, sans raison, insulté, provo- 
qué son homme, qui s'était conduit, vis-à-vis de lui, en parfait gentilhomme. 
Calme, écoutant sa raison, il était prêt à le reconnaître et à s'en excuser. 
La baronne d'Hervey crut à cette histoire. On croit facilement ce qu'on désire. 
Elle respira plus librement, convaincue que son enfant ne savait rien et assurée 
que Philippe tendrait la main au comte de Sancy. 

Le soir, lorsque le médecin revint, après, avoir observé sa malade, examiné 
la blessure, il dit gaiement : 

- Il n'y a aucun danger, je ne crois même pas nécessaire de vous ordonner 
le repos; ce n'est qu'une piqûre légère, il est vrai que, quelques millimètres 
plus bas elle était mortelle ; reposez-vous donc, madame, demain vous vous 
lèverez sans y penser. 

Philippe embrassa sa mère, qui lui dit encore : 

— Tu ne m'as pas menti, n'est-ce pas, tu as bien renoncé à ce duel? 

— La preuve, ma chère mère, puisque le docteur dit que demain tu ne 
te ressentiras plus de ta blessure; dès le matin, je t'emmène et nous irons, 
déjeuner ensemble. 

Adèle, souriante, eiribrassa son fils et, plus cahne, elle s'endormit. 4 



LE FILS D'ANTON Y. 367 



' Alors, Philippe dit à la femme de chambre de la veiller, se rendit chez 
lui et s'habilla hâtivement. Il allait sortir, lorsqu'il vit entrer Yernet, tout 
piteux. 

Ne pensant plus à Téquipée de l'ancien hussard, tout entier à ce qui l'oc- 
cupait, il lui dit seulement : 

Vernet, viens avec moi. 

— Vernet était effrayé ; il trouvait la voix de son maître bien dure ; il n'était 
pas grondé et il n'en avait que plus de crainte. Assurément, il y avait dans 
tout cela quelque chose de menaçant. 

Il trembla, lorsque, près de sortir, son maître lui dit encore : 

— C'est toi qui es la cause de tout cela ; si tu te contentais de te mêler de 
tes affaires, rien de cette désagréable histoire ne serait arrivé; c'est la juste 
récompense des bontés que j'ai pour toi. C'est une leçon, du reste. 

Vernet baissa la tête et ne répliqua pas. Il était bien évident pour l'ancien 
hussard que son maître lui reprochait son équipée de la veille. Vernet ne 
pouvait pas penser à la démarche qu'il avait faite chez le notaire; pour lui, 
cela était vieux. De plus, il était convaincu que son maître partageait la haine 
qu'il avait pour Antony. Ces reproches ne pouvaient donc porter que sur la 
façon dont il avait traité la veille et l'inconnu et le concierge de l'hôtel ; mais 
il avait payé déjà cela bien largement, puisqu'il avait passé la nuit et une 
partie de la journée au poste, puisqu'on lui avait déchiré tous ses vêtements. 
Il n'avait eu que le temps, en arrivant à l'hôtel, de monter dans sa chambre 
pour se vêtir plus convenablement. 

En lui parlant aussi sévèrement, que pensait donc son maître ; quelle puni- 
lion lui réservait-il ? 

Vernet était convaincu que les gens de police s'étaient présentés à l'hôtel 
et avaient dit pis que pendre sur son compte. A cette heure, il reconnaissait le 
mériter; il se souvenait de la façon dont il avait traité les agents qui l'avaient 
arrêté. On n'était venu à bout de lui que par la force, et en estimant qu'il 
n'avait rendu que ce qu'il avait reçu, ce qui était bien au-dessous de la vérité, 
en en jugeant par ce qu'il avait subi, les agents devaient être dans un 
vilain état. 

On avait probablement dit tout ça à son jeune maître; et celui-ci ne lui 
disait rien; mais assurément il l'emmenait avec lui pour le mener devant le 
commissaire qui allait lui parler de la belle façon. C'est, tout honteux et très 
inquiet, qu'il suivait son maître 

En le voyant, après avoir descendu le faubourg Saint-Honoré traverser la 
place de la Concorde, dans la direction de la rue de Bourgogne, ses appréhen- 
sions redoublèrent. On le menait à l'hôtel de Sancy; qu'avait-il fait; le 
concierge avait-il été mortellement atteint? Et à mesure qu'on avançait, la 
sueur ruisselait sur les joues de l'ancien hussard. 

En arrivant près de l'hôtel, un homme placé dans l'encoignure d'une 



368 LE FILS D'ANTONY. 



porte, et que Vernet reconnut aussitôt, se sauva en criant à quelques per- 
sonnes : 

— Sauvez-vous, sauvez-vous, c'est le fou d'hier. 

C'était M* Leclaqué, qui, épouvanté, fuyait en entraînant les hommes avec 
lesquels, depuis le matin, il observait les gens, qui sortaient de l'hôtel de 
Sancy. 

C'est à peine si Philippe soucieux remarqua l'incident. Vernet se glissait le 
long du mur; il crut défaillir en voyant le baron entrer dans l'hôtel, en lui 
disant : 

— Viens, tu m'attendras en bas. 

Philippe traversait la grande cour, lorsque le concierge apercevant Vernet, 
jeta des cris épouvantables. 

— Fermez les portes, fermez les portes, c'est le foui 

Philippe, étourdi, regardait autour de lui, regardait le concierge, ne s'ex- 
pliquant pas la raison de cet effroi. 

Vernet piteux, la tête basse, le dos courbé, n'osait faire un pas. 

Le concierge courait dans la cour, appelant les domestiques, fermant les 
portes. Philippe entrait sous le péristyle; il disait son nom au valet de pied, 
lorsque la porte s'ouvrit, et le comte de Sancy parut. 

Étonné et inquiet, en apercevant le jeune homme, il dit vivement : 

— Que voulez-vous, monsieur? 

— Quelques minutes d'entretien, si vous voulez me les accorder. 

— Entrez, monsieur. 

Il traversa la pièce qui précédait lo salon, il ouvrit la porte et pria le jeune 
homme d'entrer. 

Au moment où Philippe franchit le seuil, on entendit un petit cri de sur- 
prise. 

Philippe eut un mouvement; c'était Rachel, qui, entendant crier dans 
l'hôtel, accourait près de son oncle. 

Le comte entra vivement et voulut éloigner sa nièce. 

Philippe restait sur le seuil de la porte, tout décontenancé, le rouge au 
front. Ce qu'il avait prévu était arrivé. Jusque chez le comte de Sancy, M"^ de 
Sirvan avait amené celle qu'elle lui avait fiancée. 

Il fut plus surpris et plus embarrassé encore en voyant le comte parler 
familièrement et paternellement à la jeune fille. Rachel était donc une parente 
du comte? Il n'en put douter, en l'entendant dire : 

— Je t'en supplie, mon enfant, laisse nous, tout à l'heure, je t'appellerai. 
Rachel dirigea ses grands yeux pleins de larmes sur le jeune homme, elle 

-eut un regard suppliant en faisant la révérence pour se retirer. 

Philippe était désorienté ; il ne savait quelle contenance tenir. 

Quand le comte revint, après avoir reconduit la jeune fille jusqu'à la porte, 
il se tourna vers lui en lui disant : 

— Monsieur, veuillez prendre un siège, je vous écoute. 



LE FÏLS D'ANTONY 







- Oh ! mademoiselle, suppliait Philippe. (Page 370.) 
P«ia. qui écr„,,„ ,„„ 0.™.. 1 i '•"'""■ ""™ "" "'•'■" '• 

- Oh I monsiPnr fl, I «'^cuser et de me pardonner. 

^onsieur, fit le comte de Sancy, tout tremblant, bouleversé par le 



LE FILS D'ANTONY. 



regnrd et par l'accent du jeune homme, c'est votre mère qui vous oblige ù 
cette démarche et je... 

— Non, monsieur, non, c'est à mon cœur que j'obéis. 

— Que me dites-vous là? fit le comte fixant son regard sur Philippe, cher- 
chant à lire sur son visage l'étendue de la phï'ase qu'il venait de prononcer 

Il vit le jeune homme pâlir, il vit ses yeux se mouiller, deux larmes coûter 
sur ses joues; les lèvres du jeune homme tremblaient lorsqu'il babutia : 

— Ne m'en demandez pas plus, monsieur, je sais, je sais. 
Antony lui prit vivement la main. Philippe tomba à genoux et dit . 

— Pardon. 

— Relevez-vous, relevez-vous, fit vivement Antony, redoutant qu'on n'en- 
trât et qu'on ne vit le jeune homme à genoux devant lui. 

On frappait à la porte. 

— Relevez-vous vite, reprit encore Antony, c'est Racheil, c'est ma nièce. 
Qu'on Jie nous voie pas ainsi. 

— Vûtre nièce! exclama Philippe, se relevant. 

Il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes se serraient affectueu- 
sement la main. 

Philippe souriait, Antony cherchait à contenir ses larmes. Cette scène n a- 
vait duré que quelques minutes, les deux hommes n'avaient échangé que 
quelques mots; cependant ils s'étaient compris tous deux. 

La porte s'ouvrait, et Kachel inquiète entrait, le visage bouleversé, elle 
s'ëlançait^^ers son oncle, et vite, sans lui permettre de l'arrêter, elle dit : 

— Mon oncle, cela n'est jpas vrai, cela est impossible, vous ne vous battex 
pas? Je ne le veui?: pas. 

— Mais, fit aussitôt le comte, tenant toujours la main de Philippe, quelle 
histoire viens-tu nous raconter-là? Nous battre ! à quel propos, mon Dieu? 
Est-ce pour la demande que l'on vient me faire? Tu refuses donc? 

Rachel, toute décontenancée, fixait ses grands yeux clairs sur lès deux 
hommes, n'osant croire à ce qu'on lui disait. Antony sourit .au jeune homme et, 
s'adressant à sa nièce, il dit : 

— M. le baron d'Hervey vient pour me demander la main de M"" Rachel 
de Launay, ma nièce; je disais à M. le baron d'Hervey que ma nièce était 
habituée à m'imposer toutes ses volontés, que je ne pouvais répondre pour 
elle. Tu es entrée à ce moment, et, ma chère enfant, je to laisse ce soin. 

Pendant que M"® Rachel, toute rougissante, ne savait quelle contenance 
tenir, Philippe pressait chaleureusement la main d'Antony, et lui disait : 

— Oh! merci, monsieur le comte, monsieur...», mon père... 

— Chut! fit i^ntony. 

Et s'adressant vivement à Rachel, il dit : 

— Tu vois, il paraît presque sûr de ta réponse, puisqu'il me donne déjà le 
nom par lequel tu m'appelles ordinairement. 

' — Oh! mademoiselle, suppliait Philippe. 



LE FILS D'ANTON Y. 371 



— Monsieur le baron, balbutia llachel, j'obéirai à mon oncle. 

— Voilà qui est entendu. Alors, mon cher baron, embrassez votre fiancée. 
Le soir même, M'*" Rachel, accompagnée par son oncle, se montrait dans 

une loge à l'Opéra. Souvent, elle se penchait pour parler au baron d'Hervey, 
assis derrière eux. Les habitués les regardaient curieusement, se racontant 
qu'à la suite d'une explication, les deux hommes s'étaient réconciliés et que 
cette amitié avait été renouée par le mariage projeté de Rachel de Launay et 
du baron d'Hervey. / 

Le lendemain, la baronne d'Hervey, faible et pâle, était étendue sur une 
chaise longue dans son salon, lorsque le comte de Sancy se présenta chez elle. 
Philippe et M"*^ Rachel assistaient à l'entrevue. Ils ne purent échanger que 
quelques paroles. 

Adèle lui avait dit tout bas lorsqu'il s'était incliné pour lui baiser la main : 

— Pardon! 

Et Antony avait longtemps gardé la main sur ses lèvres» 



DENOUEMENT 



Depuis six mois déjà le baron Philippe d'Hervey avait épousé Rachel de 
Launay, lorsqu'ils partirent tout à coup de Paris. On racontait que ce départ 
était motivé par le mariage de la veuve du général d'Hervey, qui épousait le 
comte de Sancy ; la cérémonie avait lieu dans le château du Loiret qui appar- 
tenait à la baronne. C'était là que le comte devait fixer sa résidence, les 
jeunes époux devant occuper l'hôtel du faubourg "Saint-Honoré. Au-dessus de 
la porte du château, la comtesse avait fait graver : Adesso e sempre. 

Ce fut, pour quelques jours, un motif à propos et à bavardages, puis tout 
s'oublia. 

Un seul homme restait sans s'expliquer le changement arrivé dans la 
famille qu'il avait servie. C'était Vernet qui, lorsqu'on lui" demandait la raison 
du mariage survenu si inopinément après l'affaire du duel, racontait l'histoire 
à sa manière. C'était lui qui, par une lettre de son général, avait été cause ds 
tout cela. La lettre obligeait le fils à faire marier sa mère £ivec l'homme qui 
avait voulu l'assassiner ou il devait tuer cet homme-là. 

Le baron d'Hervey, son maître, respectueux des dernières volontés de son 
père, avait forcé Antony, les armes à la main, à épouser la baronne d'Hervey. 
Comme son maître était un bon enfant, il avait consenti à épouser une petite 
parente de sa famille. 

Le jour où le mariage s'était décidé, un homme s'était prés-^nté à I hôtel, 
venant de la part de M'"^ de Sirvan; c'est Vernet qui l'avait reçu. Le malheu- 



372 LE FILS D'ANTONY. 



reux qui n'était autre que W Leclaqué, en apercevant le hussard, s'était 
lauvl sans rien demander. Ce fut la cause de la brouille de M-' de Sirvan avec 
la baronne, qu'elle qualifia d'ingrate. 

Dans le monde, on cite souvent avec étonnement l'amit.e qui unit le beau- 
père et le gendre, en rappelant que cette amitié a eu pour ongme un duel 
à mort. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIERE PARTIE 

LES SUITES d'une FAUTE 

Prologm, 

I. — Elle me résistait, je l'ai assassinée 3 

II. — Ce qui se passait dans l'hôtel d'Hervey 15 

III. — Où ce qui est vrai devient invraisemblable 35 

IV. — Des étonnements du colonel d'Hervey 48 

V. — Des inquiétudes du colonel d'Hervey 63 

VI. — Ce qui changea tout à fait les idées d'Antony 77 

VII. — La vengeance d'une femme 94 

VIII. — Adesso e semnre i07 

DEUXIÈME PARTIE 

LE FILS ET LE PÈRE 

L — Bonnes œuvres d'une dame de bien 1 17 

IL — Comme on fait du mal au nom du bien 128 

III. — En avant ! 139 

IV. — Les tourments d'une mère 144 

V. — La fin d'un mystère 136 

yi. — La prise de Blidah 164 

TROISIÈME PARTIE 

LE BATARD DU DUC DE GESVRES 

. — Vingt-cinq ans après 167 

IL — Où nous retrouvons notre héros • • • 1^^ 

IIL — Des tourments et des inquiétudes de Vernet 191 

IV. — Le Petit- Jeune *^ 

V. — La manie de M"»« de Sirvan • 209 

VI. — Des étranges amours de Phi-Phi 217 

VII. — La lettre du général d'Hervey 2J k 

VIIL — L'ordre posthume 231 

IX. — Les recherches de Philippe 2" 

X. — Le comte de Sancy 2o» 

XI. — Une soirée chez M™» de Sirvan 268 

XII. — Des histoires de femmes 280 



374 TABLE DES MATIERES. 



QUATRIEME PARTIE 
\ 

TU ES A MOI COMME l'hOMME EST AU MALHEUR 

I. — Avant le combat 292 

II. — Le calvaire d'une femme 309 

III. — Que celui d'entre vous qui n'a pas péché lui jette la première pierre 328 

IV. — Le passé - 343 

V. — La veillée des armes 3o2 

VI. — Ave mater 363 

Déiiouement 371 



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