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Full text of "Le fils du notaire : Jacques Ferron, 1921-1949 : genèse intellectuelle d'un écrivain"




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MARCEL OLSCAMP 



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1921-1949 



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FIDES 



LE FILS DU NOTAIRE 

Jacques Ferron 
1921-1949 



Marcel Olscamp 



LE FILS DU NOTAIRE 

Jacques Ferron 1921-1949 
Genèse intellectuelle d'un écrivain 



FIDES 



Photo de la œuverture: Jacques Ferron vers l'âge de 18 ans. 
Reproduction photographique : Guy Beauchesne 



Données de catalogage avant publication (Canada) 

Olscamp, Marcel 

Le fils du notaire: Jacques Ferron, 1921-1949: genèse intellectuelle d'un écrivain 

Comprend des réf. biliogr. et un index. 

ISBN 2-7621-1982-0 

1. Ferron, Jacques, 1921-1985 - Enfance et jeunesse. 2. Ferron, Jacques, 1921-1985 

Pensée politique et sociale. 3. Ferron Jacques, 1921-1985 - Personnage. 

4. Ferron, Jacques, 1921-1985 - Critique et interprétation. 

5. Écrivains canadiens-français - Québec (Province) - Biographies. 1. Titre. 

PS8511.E76Z82 1997 C843'.54 C97-940584-8 

PS9511.E76Z82 1997 
PQ3919.F47Z82 1997 



Dépôt légal: 3' trimestre 1997 

Bibliothèque nationale du Québec 

© Éditions Fides, 1997 

Les Éditions Fides bénéficient de l'appui du Conseil des Arts du Canada 
et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC). 



À mon père 



Remerciements 



i\ Monsieur Yvan Lamonde, lecteur attentif et chaleureux 
qui possède au plus haut degré Tart de poser les bonnes 
questions au bon moment, je désire d*abord témoigner ma 
profonde gratitude ; grâce à sa rigueur intellectuelle et à ses 
encouragements constants, j'ai pu mener ce travail à terme. 

Mes remerciements vont aussi à la famiUe de Jacques 
Perron, qui gère avec franchise et générosité l'héritage litté- 
raire du grand écrivain : l'ouverture d'esprit exemplaire de 
madame Madeleine Lavallée et de ses enfants me fut très 
précieuse tout au long de mes recherches. 

Une étude comme celle-ci repose en grande partie sur 
les témoignages de nombreux contemporains; qu'il me soit 
permis de souligner ici l'apport décisif de Madeleine, 
Marcelle et Paul Perron, qui ont patiemment évoqué pour 
moi les souvenirs de leur frère aîné. Un merci tout parti- 
culier va à Madeleine qui, en plus de me laisser consulter les 
lettres en sa possession, a aussi accepté de commenter le 
manuscrit du présent ouvrage. Merci enfin à Pierre Vade- 
boncoeur, témoin inestimable, qui a su me faire mieux saisir 
les années d'adolescence de son condisciple Perron. 

Au fil de mes recherches, j'ai pu bénéficier des conseils 
de deux ferroniens passionnés, Pierre Cantin et Luc Gau- 
vreau, qui sont finalement devenus des amis ; ils m'ont aussi 



10 LE FILS DU NOTAIRE 

donné accès à des documents sans lesquels mon étude 
aurait été bien incomplète. Merci, chers comparses! 

La vie quotidienne « avec » le jeune Ferron, personnage 
fantasque, ne fut pas nécessairement de tout repos; c'est 
pourquoi je désire, par-dessus tout, louer la patience et l'en- 
thousiasme communicatif de Lucie Joubert, compagne de 
toujours, qui hérita plus souvent qu'à son tour de mes soirs 
de doute. 

Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la 
Fédération canadienne des sciences humaines et sociales, 
dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en 
sciences humaines du Canada. Je désire aussi remercier, tout 
particulièrement, l'Université du Québec à Trois-Rivières et 
le Syndicat des chargés de cours de la même institution; 
leur programme conjoint de bourses de perfectionnement a 
rendu possible l'aboutissement de mon travail. 



Sigles 



AFJTR Archives des filles de Jésus de Trois- Rivières 

ALC Archives des lettres canadiennes 

ANC Archives nationales du Canada 

AUTR Archives des Ursulines de Trois- Rivières 

BNQ Bibliothèque nationale du Québec (fonds 
Jacques- Ferron) 

BRH Bulletin des recherches historiques 

IMP L'Information médicale et paramédicale 

JF Jacques Ferron 

PUL Presses de l'Université Laval 

PUM Presses de TUniversité de Montréal 

PUO Presses de TUniversité d*Ottawa 

RHAF Revue d'histoire de V Amérique française 

RHLQCF Revue d'histoire littéraire du Québec 
et du Canada français 



Introduction 



l-/'histoire familiale, dans Tœuvre de Jacques Perron, 
semble souvent le fait de personnages un peu plus grands 
que nature. Tantôt, à cause de Técriture toute classique de 
Tauteur et de la hauteur de vues qu elle suppose, la paren- 
tèle ferronienne se trouve comme rehaussée au-dessus 
d*elle-même : la relation des faits et gestes de braves gens de 
la Mauricie devient alors aussi palpitante que la chronique 
des intrigues à la cour du Roi-Soleil, et même une localité 
comme Yamachiche, en amont de Trois-Rivières, peut 
atteindre la stature d'un centre de civilisation grâce à la 
simple présence de Nérée Beauchemin, poète pour ainsi 
dire municipal. Tantôt, Tenfance de l'écrivain paraît au con- 
traire habitée par de sombres paysages bibliques, antérieurs 
à rhistoire : 

Après le détour de la rivière, c'est un autre détour, et mon 
enfance s'enfonce ainsi dans le passé ; elle a un siècle ou deux, 
et même davantage. Elle comporte un commencement du 
monde, un bout du monde. Elle est ma genèse. Au com- 
mencement du monde l'esprit de Dieu planait sur les eaux 
glaiseuses du lac Saint- Pierre. C'était bien avant qu'on se 
mette à parler du comté de Maskinongé'. 



1. JF, In nuit, Montréal, Parti pris, « Paroles, 4 », 1%5, p.83. 



14 LE FILS DU NOTAIRE 

Dans son récit de 1972 intitulé «La créance», Ferron 
relate avec force détails sa propre naissance et en fait un 
événement quasi magique auquel auraient présidé un cer- 
tain docteur Michel Hart, descendant d'une grande dynastie 
trifluvienne « qui avait des lignées dans trois religions diffé- 
rentes^», et Madame Théodora, sage-femme et «prêtresse 
sortie du néant de la troisième rue^ » de Louiseville. S'il est 
vrai de dire que le fils aîné du notaire Joseph-Alphonse 
Ferron « est arrivé triomphalement à la maison avec tout le 
cérémonial d'usage et les personnages prévus"*», comme 
récrit sa sœur Madeleine avec un soupçon d'envie, il appert 
que Madame Théodora, accoucheuse de renom et vague- 
ment sorcière, ne se trouve pas vraiment à sa place au chevet 
de la mère du romancier. Ferron connut effectivement une 
sage-femme portant ce prénom, mais beaucoup plus tard, 
vers 1947, alors que, devenu médecin, il pratiquait lui- 
même des accouchements à Mont-Louis^; nous la retrou- 
verons d'ailleurs, replacée dans son décor gaspésien cette 
fois, dans un conte paru pour la première fois en 1982, «Le 
glas de la Quasimodo^». Ces falsifications historiques et ces 
déplacements biographiques, souvent chargés de significa- 
tion, sont matière courante dans les récits ferroniens ; ils en 



2. JF, Les confitures de coings et autres textes, Montréal, Parti pris, 
« Paroles, 21 », 1972, p. 240. 

3. Ihideniy p. 233. 

4. Madeleine Ferron, Adrienne. Une saga familiale, Montréal, Boréal, 
1993, p. 199. 

5. Mariette Blanchette Lemieux (dir.), Mont-Louis se raconte..., [s.l., 
s.é.], 1984, p. 302. Le D' Paul Pothier, qui vécut dix ans à Mont-Louis, 
confirme que cette dame Théodora Gaudin, de même que quelques 
autres sages-femmes de Mont-Louis, étaient de précieuses auxiliaires lors 
des accouchements à domicile (Paul Pothier à l'auteur, entrevue, 
25 février 1993). 

6. JF, « Le glas de la Quasimodo », dans La conférence inachevée, le pas 
de Gamelin et autres récits, préface de Pierre Vadeboncoeur, édition pré- 
parée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB 
éditeur, 1987, p. 113-144. 



INTRODUCTION I5 

disent long sur la prudence dont doit s'entourer Thistorien 
face à ces textes proprement incertains. Ils indiquent aussi 
— et surtout — que Técrivain entend présenter sa venue au 
monde comme un événement hors de l'ordinaire. 

o 

Sans aller jusqu'à dire que les oeuvres du docteur Ferron 
« ont été littéralement étouffées par la vie et la personnalité 
de leur auteur^ », il faut bien reconnaître qu'une bonne par- 
tie de l'intérêt qu'on leur porte vient précisément du fait 
qu'il s'y est abondamment mis en scène, les expériences 
vécues devenant pour lui une sorte de laboratoire littéraire 
et social. À vrai dire, très peu de romanciers québécois se 
sont aussi ouvertement et clairement inspirés de leur propre 
existence. Ferron a constamment puisé dans sa mémoire et 
ses souvenirs, souvent sans la moindre apparence de trans- 
position; ce qui laisse le lecteur parfois étonné devant la 
franchise de certaines confessions et la dureté des jugements 
de l'écrivain sur sa propre famille. La «curiosité» biogra- 
phique paraît donc légitime dans son cas: grâce à ses 
innombrables allusions autoréférentielles, il attire l'atten- 
tion sur son parcours personnel ; ce faisant, il invite, d'une 
certaine manière, les lecteurs à s'intéresser à son destin. 

Il faut dire que la trajectoire intellectuelle de cet 
homme, qui se retrouva très souvent au cœur de son 
époque, fut loin d'être banale, et cette vie en elle-même a de 
quoi susciter l'intérêt. Né en Mauricie au début des années 
1920, Jacques Ferron se décrivait d'abord et avant tout 
comme un notable de province. Son passage au collège 
Jean-de-Brébeuf aura pour double effet de l'initier aux 
débats idéologiques mouvementés des années 1930, et de 
laisser sur son œuvre l'empreinte indélébile de la culture 



7. Claude Arnaud, « Le retour de la biographie. D'un tabou à lautre », 
Le Débat, n" 54, mars-avril 1989, p. 42. 



16 LE FILS DU NOTAIRE 

française classique. Diplômé de TUniversité Laval en 1945, il 
pratique la médecine dans Tarmée canadienne, puis en Gas- 
pésie où, sympathisant communiste, il a maille à partir avec 
le gouvernement de Maurice Duplessis. De retour à Mont- 
réal en 1948, il fréquente, grâce à sa sœur Marcelle, les 
membres du groupe automatiste, puis milite au sein des 
différents groupements socialistes de l'époque. Plus tard, 
devenu indépendantiste, il rompt avec la gauche cana- 
dienne, participe à la fondation du désormais célèbre Parti 
Rhinocéros (1963), et se porte candidat du Rassemblement 
pour l'indépendance nationale (RIN) aux élections pro- 
vinciales de 1966. Il est Tun des inspirateurs du mouvement 
Parti pris et sert de mentor à plusieurs écrivains gravitant 
autour des Éditions du Jour. Idéologiquement proche des 
jeunes activistes du FLQ, il compte aussi, parmi ses connais- 
sances, des membres de l'intelligentsia anglo-montréalaise, 
comme Frank R. Scott, avec lesquels il entretient des rela- 
tions plutôt mouvementées. Entre 1966 et 1971, il prati- 
quera la médecine dans deux hôpitaux psychiatriques 
(Mont- Providence et Saint- Jean-de-Dieu), ce qui l'amènera 
par la suite à dénoncer violemment le type de traitements 
alors en vigueur dans ces institutions. 

En somme, la vie de Perron semble favoriser l'analyse 
biographique parce qu'elle est intimement liée à son œuvre 
et qu'elle jette un éclairage nouveau sur la société dans 
laquelle il a vécu. Les insertions autobiographiques, dans 
les écrits ferroniens, varient considérablement selon que 
l'auteur aborde l'un ou l'autre des épisodes de son parcours. 
Les textes de la maturité sont presque contemporains des 
événements auxquels ils se réfèrent: La tête du roi, par 
exemple, cette pièce à forte coloration nationaliste publiée 
en 1963, suit de quelques années le départ de Perron du 
Parti social démocrate (PSD) et son adhésion au mouve- 
ment indépendantiste; Vamélanchier, en 1970, est directe- 
ment inspiré par le travail du médecin à Mont- Providence ; 



INTRODUCTION I7 

Les roses sauvagesy roman paru en 1971, puise une bonne 
partie de son intrigue dans un séjour que Técrivain fit en 
Acadie quelques années auparavant. Ces textes constituent 
très souvent des prises de position, celles d*un intellectuel 
qui, au plus fort de son combat politique et littéraire, réagit 
à chaud aux questions qui lui tiennent à cœur. 

Il en va tout autrement lorsque Ferron évoque la pre- 
mière partie de sa vie. Nous connaissons moins bien ces 
années de formation, pour la simple raison que les récits 
d*enfance et de jeunesse de Ferron n*ont évidemment pas le 
même caractère d'immédiateté ou de quasi-simultanéité ; ils 
relèvent plutôt de la mémoire ou du souvenir. D'autre part, 
Técrivain, volontairement ou non, n a jamais laissé rééditer 
ses écrits antérieurs à 1948: à moins d'aller consulter de 
vieux exemplaires du journal Brébeuf ou du Carabin de 
rUniversité Laval, il est difficile de lire les premiers essais 
littéraires du jeune homme et de découvrir cette voix émou- 
vante qui se cherchait encore. De plus, les conceptions 
classiques de Ferron, à ses débuts, laissaient peu de place à 
ce qu il est convenu d'appeler le « récit de soi » ; il faut donc 
avoir recours à d'autres sources pour mieux connaître l'en- 
fant et l'adolescent qu'il fut. 

Bien que Ferron n'ait pas nécessairement falsifié ses sou- 
venirs, il n'en reste pas moins que, passé maître dans l'art de 
l'ambiguïté, il a parfois laissé planer un mystère sur des pans 
entiers de sa jeunesse; il faut donc tenter d'expliquer cer- 
taines omissions et certains silences presque aussi révéla- 
teurs que les récits eux-mêmes. Il s'agira aussi d'éclairer, 
dans la mesure du possible, les épisodes à caractère biogra- 
phique qui se réfèrent à la jeunesse de l'auteur. Selon quelles 
modalités ces passages s'inscrivent-ils dans l'œuvre? À par- 
tir de quel moment le docteur Ferron s'est-il autorisé à pui- 
ser dans ses souvenirs personnels ? Quelle image a-t-il voulu 
en donner et, surtout, à quoi tendent ces récits autobio- 
graphiques ? Notre étude se termine au moment où l'auteur 



l8 LE FILS DU NOTAIRE 

entreprend une nouvelle existence, c'est-à-dire à la fin des 
années 1940; une coupure radicale survient en effet entre sa 
jeunesse et les responsabilités de Tâge adulte. À partir de 
1949, son parcours, jusque-là assez mouvementé, devient 
remarquablement sédentaire, à un point tel que Ferron 
semble n'avoir vécu ses vingt-huit premières années que 
pour pouvoir les écrire au cours des trois décennies sui- 
vantes. 1949 marque aussi la parution du premier ouvrage 
de Ferron, L'ogre; nous laisserons donc le jeune auteur en 
pleine possession de ses moyens et au seuil de son entrée 
dans le monde littéraire. 

Le danger qui guette une telle approche biographique, 
dit rhistorien Claude Arnaud, serait toutefois qu elle se 
referme sur elle-même et tourne au procès: «Partout des 
limiers traquent les novateurs du xx^ siècle, vérifiant leurs 
papiers et interrogeant leur itinéraire: avez-vous été à la 
hauteur de vos théories, ou de votre mythe ? Avez-vous mis 
en pratique vos idées, les excès ou la sagesse que vous reven- 
diquiez par écrit^?» C'est une inquiétude similaire que 
manifestait Ginette Michaud, en 1978, lorsque, dans une 
étude sur l'autobiographie dans l'œuvre ferronienne, elle 
mettait en doute la pertinence de l'approche biographique 
dans ce qui, pour l'écrivain, ne constitue après tout qu'un 
objet de fiction parmi d'autres : « Le lecteur limier traque les 
failles d'une sincérité à la limite impossible, en vérifiant 
l'exactitude historique des textes à travers leur construc- 
tion: il estime alors la relation au passé, et à la mémoire, 
comme une évidente déformation des faits, essentiellement 
négative et limitée^. » 



8. Ibiderriy p. 43. 

9. Ginette Michaud, « L'arrière-texte : lecture de trois fictions autobio- 
graphiques de Jacques Ferron », mémoire présenté à la Faculté des 
études supérieures en vue de l'obtention du grade de Maître es arts 
(M.A.), Université de Montréal, août 1978, p. 7. 



INTRODUCTION ig 

Toutefois, même si G. Michaud tente de rendre compte 
de « rincursion d*un "je" dans le cours de récits fictifs », son 
analyse s'est «surtout attachée à saisir le mouvement de 
Tautobiographie vers la fiction'^». Nous proposons, pour 
notre part, la démarche inverse et complémentaire : ce qui, 
pour G. Michaud, relève du « comment » devient pour nous 
de Tordre du « pourquoi ». Cela implique, dans la mesure du 
possible, un recours aux témoignages de contemporains 
et à d'autres sources documentaires pour découvrir le 
lieu, le moment et la cause de « Tautobiographisation » 
ferronienne. Notre étude obéit donc à un double mou- 
vement: elle sort résolument de Tœuvre pour y retourner 
par la suite. Ce faisant, nous chercherons à remplir — bien 
modestement — Tune des tâches urgentes que Jean Marcel, 
au colloque «Présence de Jacques Ferron» (1992), assignait 
aux « ferroniens » : recueillir des témoignages essentiels « au 
décryptage correct de l'œuvre », et des informations orales 
sur l'homme dont «un temps viendra sous peu où plus 
personne ne sera en mesure [de] rendre compte"». 

« Toute biographie doit se préoccuper de la conception 
de l'individu à l'époque de la vie de son héros*^ », croit pour 
sa part l'historien Jacques Le Goff. Or comme Jacques 
Ferron fut, durant une bonne partie de sa vie, au cœur de 
la vie intellectuelle du pays, il en résulte que son œuvre, en 
plus de ses qualités littéraires intrinsèques, comporte un 
intérêt documentaire certain — à condition bien sûr de 
savoir faire la part de l'imagination foisonnante et des 
orientations idéologiques de l'auteur. Lire Ferron, c'est, 
d'une certaine manière, effectuer une relecture de l'histoire 



10. Ibidem. 

11. Jean Marcel, « Présence de Jacques Ferron », Littératures, n" 9-10, 
1993, p. 13-14. 

12. Jacques Le Goff, «Comment écrire une biographie historique 
aujourd'hui?». Le Débat, n" 54, mars-avril 1989, p. 52. 



20 LE FILS DU NOTAIRE 

intellectuelle et littéraire du Québec pendant le dernier 
demi-siècle. « La biographie sera un moyen de connaissance 
scientifique si elle permet de dépasser Tanecdote et le cumul 
d'événements éclatés et si elle réussit à révéler des phéno- 
mènes structurels'^», écrit pour sa part Yvan Lamonde; 
c'est précisément ce que permet, dans un premier temps, 
une étude à caractère biographique de la jeunesse de 
Jacques Ferron. Sur les traces de cet homme aux multiples 
facettes, il est possible d'éclairer simultanément, de Vinté- 
rieuTy différents mouvements d'idées auxquels pouvait être 
exposé un jeune Québécois de bonne famille durant les 
années 1920 à 1950. On profitera donc du «passage» de 
l'écrivain pour jeter un éclairage sur des aspects moins bien 
connus de l'histoire récente du Québec: quelle idéologie 
véhiculait la bourgeoisie de province dans les années 1920 et 
1930? à quoi ressemblait la vie intellectuelle au collège 
Brébeuf dans l'entre-deux-guerres ? quelles étaient les 
préoccupations des étudiants de l'Université Laval durant 
le deuxième conflit mondial? comment les jeunes idéa- 
listes francophones devenaient-ils communistes? com- 
ment vivait-on en Gaspésie à la fin des années 1940? Nous 
observerons aussi les influences que pouvait subir un 
apprenti-écrivain, de même que les différentes stratégies 
d'émergence qu'il pouvait adopter pour se faire reconnaître 
dans les milieux intellectuels. Étant donné la relative 
exiguïté de l'institution littéraire québécoise, à cette époque, 
la trajectoire ferronienne peut être considérée, sur ce plan, 
comme assez représentative de celle de plusieurs écrivains 
de sa génération. Enfin, il faudra aussi observer l'évolution 
de sa conception de la littérature et de l'écrivain, ce qui 
permettra de découvrir comment il est devenu cet auteur ; 
car Ferron, quoi qu'on en dise, malgré l'absolue et 



13. Yvan Lamonde, Louis- Antoine Dessaulles 1818-1895. Un seigneur 
libéral et anticlérical Montréal, Fides, 1994, p. 298. 



INTRODUCTION 21 

irréductible originalité de son oeuvre, demeure sous bien 
des aspects un écrivain de son époque et un homme de son 
temps'*. 



14. Une partie de la matière des chapitres quatorze et quinze a déjà paru 
sous forme d'article dans Ginette Michaud (dir.), avec la collaboration 
de Patrick Poirier, Vautre Perron, Montréal, Fides — Cetuq, « Nouvelles 
études québécoises», 1995, p. 15-46. 



PREMIÈRE PARTIE 

Maskinongé 



1921-1933 



CHAPITRE I 

Le Chichemayais 



X out au long de sa carrière, Jacques Ferron s*est servi des 
événements de sa propre existence comme d*un matériau 
fictionnel aisément malléable. Au milieu des années 1960 
toutefois, et singulièrement à partir de la publication de La 
nuit en 1965, il s'est penché d'une façon beaucoup plus 
précise sur Thistoire de sa famille et sur sa propre enfance, 
dans des récits au statut générique fort ambigu. Pour qui 
s'intéresse aux antécédents familiaux de Tauteur, le corpus 
ferronien comporte deux « massifs » auxquels il convient de 
s'arrêter plus particulièrement. Le premier est constitué des 
quatre textes qui forment l'ouvrage publié en 1972 sous le 
titre Les confitures de coings et autres textes. Ce singulier 
recueil suscite depuis longtemps l'intérêt de la critique; il 
s'agit vraisemblablement de l'œuvre de Ferron la plus com- 
mentée jusqu'ici. Quant au second, beaucoup moins connu 
parce qu'il n'a jamais été repris en volume, il est formé 
d'une dizaine d'« historiettes » disséminées dans Vinforma- 
tion médicale et paramédicale entre 1976 et 1978. Cette riche 
matière nous servira de guide principal dans le parcours de 
l'enfance de l'écrivain. À ces textes autobiographiques il faut 
ajouter le beau récit de Madeleine Ferron, intitulé Adrienne 



26 LE FILS DU NOTAIRE 

en hommage à sa mère: à partir des mêmes papiers de 
famille que son frère, la romancière cherche elle aussi à 
reconstituer la « saga » de la famille maternelle (les Caron) 
et tente à sa manière de rétablir les faits là où Jacques a pu 
pécher par des jugements un peu expéditifs. Madeleine, par- 
dessus la tête de ses lecteurs, s'adresse manifestement au 
grand frère disparu ; nous assisterons donc, à l'occasion, à 
un étonnant débat où les deux enfants aînés du notaire 
Ferron divergent d'opinion quant à l'interprétation qu'il 
faut donner à certains épisodes de la chronique parentale. 

Quoi qu'il en soit, on ne peut douter du fait que la 
naissance de ce premier enfant, à Louiseville, le 20 janvier 
1921, semble avoir été presque aussi pénible pour le notaire 
Ferron que pour son épouse. L'écrivain raconte, appuyé en 
cela par Madeleine, que son père eut de la difficulté à sup- 
porter les souffrances de sa femme en travail : « il est difficile 
en effet pour un homme valeureux d'assister impuissant au 
labeur de sa pauvre épouse, sans pouvoir en partager la 
peine ». Il fut donc décidé « qu'à l'avenir cela se ferait à son 
insu' » et que les autres enfants verraient le jour à l'hôpital 
de Trois- Rivières^ Cela aurait pour avantage de minimiser 
les risques de complications pour la mère, à la santé fragile, 
et de ménager la trop grande sensibilité du père. 

Notaire — c'est ainsi qu'on l'appelait dans la famille — 
est décrit par ses enfants comme un homme orgueilleux, 
fier de la situation sociale enviable qu'il s'était taillée dans le 
comté de Maskinongé^ Une notice biographique de 1926 
nous le présente comme un personnage «fort avantageu- 



1. « Historiette. Feu Jean- Jacques », IMP, vol. XXVIII, n° 19, 17 août 
1976, p. 10. 

2. Information confirmée par Madeleine Ferron le 18 février 1993. Les 
autres enfants de la famille Ferron sont : Madeleine, née le 24 juillet 
1922 ; Marcelle, née le 29 janvier 1924 ; Paul, né le 19 juillet 1926 ; 
Thérèse, née le 1" décembre 1927 et décédée le 8 juin 1968. 

3. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 



LE CHICHE MAYA I S 27 

sèment connu [qui] s est spécialisé dans les règlements de 
successions, les prêts sur hypothèques et sur débentures [...]. 
Par son application, sa probité et le souci ainsi que la dignité 
de sa profession, il a su mériter la confiance de tous\ » Né 
le 8 juin 1890 à Saint-Léon-le-Grand, il était issu d*une 
lignée établie en Mauricie depuis environ un siècle et demi. 
Son humble famille n*avait jusque-là produit que de 
paisibles cultivateurs; les ancêtres paternels, «restés aussi 
pauvres d'une génération à Tautre^ », vécurent donc la vie 
sans histoire et quasi archétypale des paysans canadiens- 
français. 

Le premier Ferron serait arrivé au Canada durant la 
dernière décennie du Régime français. Après avoir vécu 
quelque temps aux Forges du Saint- Maurice et y avoir pris 
femme, Tancêtre Jean-Baptiste aurait choisi de s'installer 
dans les environs de Yamachiche pour y faire souche d'« une 
engeance qui, tard arrivée, fut lente à sortir du bois^ », écrit 
Jacques ; la fierté du notaire tenait pour une bonne part à ce 
sentiment d'appartenance à une lignée de simples paysans. 
Son fils ira encore plus loin dans cette voie en prétendant 
que «la première génération ascendante est toujours assez 
extraordinaire^»: pleine de vitalité et d'énergie, mais ne 
pouvant compter sur aucun appui extérieur, elle préside 
elle-même à sa propre ascension sociale et n'a de comptes à 
rendre à personne. L'écrivain tenait beaucoup à cette théorie 
d'une soi-disant « parthénogenèse » sociale de son père : on 
en trouve les premières traces dès 1947, dans des lettres qu'il 
adressait alors à sa famille. 



4. Raphaël Ouimet, Biographies canadiennes-françaiseSy Montréal, [s.é.], 
6* année, 1926. p. 39L 

5. Madeleine Ferron, Adrienne. Une saga familialcy Montréal, Boréal, 
1993, p. 83. 

6. JF, « Historiette. Les trois frères et le bout d'un pouce », IMP^ 
vol. XXXI, n» 10, 3 avrU 1979. p. 15. 

7. JF à Jacques de Roussan. entrevue. 9 septembre 1970. 



28 LE FILS DU NOTAIRE 

Les Ferron sortirent littéralement du rang* au tournant 
du siècle, grâce au grand-père de Técrivain, Benjamin, qui 
réussit à faire instruire onze de ses douze enfants en mettant 
en pratique un curieux système que nous explique sa petite- 
fille Madeleine: «Benjamin Ferron [...] s'aperçut qu'il ne 
pouvait pas établir ses cinq garçons sur des fermes, parce 
que les terres, plus rares, devenaient trop chères pour ses 
moyens. [Il fit] instruire les garçons par le travail des filles, 
lequel consisterait justement à enseigner^. » C'est ainsi que 
le jeune Joseph-Alphonse put faire son cours classique au 
séminaire Saint-Joseph de Trois- Rivières (à la même époque 
que Maurice Duplessis'^), compléter ses études de droit à la 
constituante montréalaise de l'Université Laval et être admis 
à la pratique du notariat en 1915. Son frère Emile, pour sa 
part, deviendra avocat, député de Maskinongé puis juge à 
Trois-Rivières. Avant ces deux légistes, le seul personnage 
connu de la famille avait été le grand-oncle Maxime, zouave 
pontifical et chevalier de Pie IX''; mais cette gloire, dira 
Ferron, ne s'étendait guère au-delà du village de Saint-Léon, 
alors que les études de son père et de son oncle marquent 
le premier pas de la lignée hors des paroisses rurales. 



8. Les grands- parents de Jacques habitaient dans un rang de Saint- 
Léon-le-Grand nommé le « Village des Ambroises ». 

9. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 83-84. La version de Jacques 
diffère quelque peu : « En septembre mon grand-père descendait du 
village [...] avec son fils Alphonse [et] deux grands cochons. Il vendait les 
cochons à Louiseville et l'argent servait à l'instruction de ses fils [...] 
dont mon père, ledit Alphonse — qui continuait par train au Séminaire 
de Trois-Rivières. » (JF à Pierre Cantin, lettre, 11 juin 1974.) 

10. Ferron croyait que son père avait été un condisciple du fiitur premier 
ministre ; en réalité, ce dernier précédait Joseph-Alphonse Ferron de 
deux années. Voir Séminaire Saint-Joseph aux Trois-Rivières. Année aca- 
démique 1908-1909y Trois-Rivières, Vanasse & Left^ançois, Imp., troisième 
série, n" 4, 1909, p. 33. 

11. Amanda Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le- 
Grandy Trois-Rivières, Éditions du Bien PubHc, 1916, p. 15. 



LE CHICHEMAYAIS 29 

Madeleine Perron a gardé de son grand-père Benjamin 
le souvenir d'un homme simple et généreux, très peu ambi- 
tieux pour lui-même; ces qualités se retrouvent selon elle 
chez la plupart des membres de la famille Perron et expli- 
quent le comportement que les enfants auront tendance à 
adopter au cours de leur existence: «c*est une espèce de 
bonté naturelle que j'ai toujours remarquée chez les Perron : 
des gens généreux, sans trop d'ambition, aimant la vie'^». 
Ce jugement se trouve corroboré par son frère, qui héritera 
lui aussi, à sa manière, de cette générosité ontologique: 
« mon grand-père n a jamais eu la réputation d'être un gros 
cultivateur et je doute qu'il en ait eu l'ambition ; il fut avant 
tout un éleveur d'enfants'^ ». L'écrivain s'autorisera plus tard 
de ce trait de caractère familial pour tirer des conclusions 
politiques qui auraient bien étonné le bon habitant de 
Saint-Léon. 

Nous savons aussi que cet aïeul avait un don naturel de 
conteur, qu'il avait transmis à ses fils ; ce talent familial eut 
une profonde influence sur le futur écrivain, qui se voyait 
lui-même, sur ce plan, à la frontière exacte entre l'oral et 
l'écrit. Perron enviait d'ailleurs ces parents de n'avoir pas eu, 
comme lui, à édifier une œuvre: «Il n'était pas question 
[pour eux] d'avoir une vue du monde, mais de conter. Y 
aurais-je excellé que je n'aurais peut-être pas écrit'^. » Ce 
talent trouvait bien sûr à s'exercer lors des nombreuses 
réunions familiales, mais Madeleine se souvient aussi que 
les enfants étaient fascinés par «Petit Jean», personnage 
astucieux et rusé du conte traditionnel québécois, dont le 
notaire, soir après soir, leur racontait les aventures. Ce sont 
probablement les premiers récits organisés que les futurs 



12. Madeleine Perron à Tauteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

13. JF, M Historiette. Le père retrouvé », IMP, vol. XXXI, n" 8. 6 mars 
1979. p. 10. 

14. JF à Jean Marcel, lettre, 20 février 1969. 



30 LE FILS DU NOTAIRE 

écrivains de la famille eurent Toccasion d'entendre; Tavè- 
nement de la radio devait cependant y mettre bientôt fin. 
Pour sa part, Jacques se sentira toujours un peu le débiteur 
de ces « diplômés du point du jour*^ » qu il considère avoir 
pillés, et à qui il doit une partie de sa propre réputation de 
conteur. 

À ce riche bagage de culture populaire et pittoresque 
s'ajoutent les très nombreuses histoires de fantômes et les 
superstitions qui, dans le Québec d'autrefois, accompa- 
gnaient presque toujours la religion des paysans. 
Le notaire lui-même avait gardé quelque chose de ces 
croyances puisque, nous dit son fils, il accordait foi aux 
racontars des quêteux de passage qui prétendaient pouvoir 
prédire l'avenir dans les tasses de thé^^. Le goût de Jacques 
Ferron pour les récits merveilleux et les interventions dia- 
boliques vient aussi de cet imaginaire traditionnel, dont il 
déplore déjà la disparition en 1948 dans « Suite à Martine » : 
«Autrefois je n'étais pas un robineux, j'étais quelqu'un de 
plus honorable, j'étais un vagabond [...] connu de toute la 
province, qu'on accueille avec joie, qu'on retient même car 
il apporte dans son sac la sagesse et la fantaisie'^» Nul 
doute que les nombreux clochards qui hantent l'œuvre fer- 
ronienne — des Contes au Ciel de Québec en passant par Les 
grands soleils — ne soient redevables de quelque manière à 
ces mystérieux passants entrevus durant l'enfance. 

Enfin, c'est probablement aussi au contact de sa famille 
paternelle que Ferron aura appris à «québécquoiser», c'est- 



15. JF, Du fond de mon arrière-cuisine^ Montréal, Éditions du Jour, « Les 
Romanciers du Jour, R-105 », 1973, p. 35. 

16. JF et Pierre L'Hérault, « 9 entretiens avec le D' Jacques Ferron 
(automne 1982) », transcription intégrale (Document de travail), inter- 
view et transcription : Pierre L'Hérault, [s.l.], [s.é.], 1990, p. 44. 

17. JF, Contes. Édition intégrale. Contes du pays incertain. Contes anglais. 
Contes inédits, préface de Victor-Lévy Beaulieu, Ville de LaSalle, Éditions 
Hurtubise HMH, 1985, p. 138. 



LE C H I C H EM AYAI S 51 

à-dire à aborder le monde et les institutions avec une 
certaine dose d'impertinence et avec des ruses de paysan 
madré. Pour illustrer cette attitude moqueuse, Técrivain 
donne Texemple — réel ou fictif — de son arrière-grand- 
père qui, vers 1890, aurait été propriétaire d'une vache 
magnifique, championne des foires agricoles et baptisée 
Victoria par la famille : « C'était aussi le nom de la Reine, à 
cette époque. On avait bien de la joie, dans le Grand- Rang, 
à la regarder saillir par un petit taureau du terroir, patriote 
et bas sur pattes [...] C'est cela que j'appelle québécquoiser. 
On le fait entre amis, dans le pays qui a toujours été un 
maquis'*.» Ferron considère que cette disposition d'esprit 
est profondément ancrée dans la personnalité québécoise et 
ne se prive pas, tout au long de son oeuvre, d'y avoir recours. 
Les relations de Jacques Ferron avec sa famille mater- 
nelle sont, à tous points de vue, infiniment plus tourmen- 
tées que celles, plus immédiates, qu'il eut avec son ascen- 
dance ferronienne; nous devrons donc nous y arrêter un 
peu plus longuement. La mère de l'écrivain, Adrienne 
Caron, appartenait à une vieille «dynastie» mauricienne 
dont l'ancêtre, Robert, originaire de la Saintonge, avait fait 
le voyage de la Nouvelle- France en 1636 et s'était installé 
dans les environs de Québec'^. L'un de ses descendants, 
Michel, vint à Yamachiche en 1783 pour établir sur des 
terres nouvelles ses dix garçons. Neuf d'entre eux «se 
fixèrent au même endroit et formèrent le Village des 
Caron^^»y sorte d'enclave d'où essaimèrent les nombreux 
Caron de la région. Vers 1900, nous dit Madeleine Ferron, 



18. JF, « Historiette. Les cieux ne sont pas toujours vides ». /MP, 
vol. XVII. n" 13, 18 mai 1965. p. 18. 

19. Raoul Raymond. « Caron ». Mémoires de la Société généalogique 
canadienne-française, vol. XII, n" 9, novembre 1961. p. 240. 

20. Abbé N|apoiéon) Caron. Histoire de la Paroisse d'Yamachiche (précis 
historique)y Trois- Rivières. RV. Ayotte. Libraire-éditeur. 1892. p. 126. 



32 LE FILS DU NOTAIRE 

les descendants de ces premiers colons auront atteint le 
nombre de six cents^^ 

En apparence, peu de choses semblent différencier les 
ancêtres Caron des Perron: ces deux familles ont connu 
sensiblement la même trajectoire, qui les a conduites à venir 
prendre racine dans les environs de Yamachiche au cours de 
la seconde moitié du xviii*" siècle; c'est pourquoi Jacques 
Perron pourra se prétendre « Chichemayais^^ », même s'il 
n est pas lui-même originaire de cette paroisse. Cependant, 
l'antériorité des Caron en sol canadien conduira l'écrivain à 
échafauder — à tort ou à raison — une théorie selon 
laquelle cette famille était socialement avantagée par cette 
antériorité même et par le patrimoine amassé au fil des 
décennies. Le premier Caron de la Mauricie, dit-il, «ayant 
de la fortune à un moment où l'argent était très rare, a fait 
de sa famille une famille assez considérable dans le clergé et 
les affaires^^ ». Ici prend place l'une des nombreuses diver- 
gences de vues entre Madeleine et Jacques Perron : alors que 
ce dernier ne reconnaît aucun mérite personnel aux Caron 
dans l'édification de leur position sociale avantageuse (ce 
qui, déjà, tend à les discréditer face au courage du notaire 
Perron), sa sœur pense quant à elle que les Caron étaient 
tout bonnement habiles en affaires, ce qui expliquerait que 
dès 1880, «il n'y a plus un seul descendant direct des pre- 
miers occupants pour cultiver les terres au Village des 
Caron^^ » : ils se sont tous enrichis autrement ! 



21. Madeleine Ferron, Adrienney op. cit., p. 37. 

22. Faux gentilé désignant les habitants de Yamachiche dans le conte du 
même nom. ( JF, « Le Chichemayais », dans La conférence inachevée. Le 
pas de Gamelin et autres récits, préface de Pierre Vadeboncoeur, édition 
préparée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB 
éditeur, 1987, p. 95-107.) 

23. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970. 

24. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 38. 



LE CHICHE MAYA I S 33 

Quelle quen soit la cause, le fait est que le «clan» 
Caron, dans la région trifluvienne, produisit un nombre 
impressionnant de hauts personnages qui manifestèrent un 
goût certain pour le pouvoir ; bourgeoise, la famille mater- 
nelle des enfants Ferron semble avoir été de tendance assez 
conservatrice: «La conduite prudente des hommes de la 
famille les amène plutôt à être gens d'Église et serviteurs de 
TÉtat. Ils sont rarement en première ligne des combats idéo- 
logiques mais expriment fidèlement Topinion de leurs com- 
mettants^^. » Jacques Ferron s'inspirera abondamment — et 
très librement — de ces notables, et malgré les apparences, 
ce n'est jamais sans une certaine fierté qu'il énumère les 
grands hommes que la branche maternelle de sa famille 
donna à la Nation. L'aïeul Georges Caron, par exemple, fut 
membre de la Chambre d'assemblée du Canada (1858- 
1863), puis député aux communes de 1867 à 1872^^; mar- 
chand prospère, il fut, entre autres choses, agent pour des 
compagnies forestières qui œuvraient en Mauricie^^ ; c'est ce 
qui lui permit de fréquenter de riches Américains, membres 
d'un club de pêche, et de faire construire comme eux, pour 
sa famille, un chalet à Saint-Alexis-des-Monts. Né en 1862, 
son fils Hector, grand-oncle de Jacques Ferron, fut député 
provincial du comté de Maskinongé durant trois mandats 
(1892-1904)^^ après quoi il sera nommé «Surintendant des 
Mines et des Pêcheries^'». 



25. Ibidem, p. 42. 

26. Amanda Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le- 
Grandy op. cit., p. 1 1 et 69. 

27. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 68-69. 

28. Francis- Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867). Notes 
historiques, statistiques et biographiques. Trois- Rivières, Éditions du Bien 
Public, « Pages trifluviennes, série A, n° 16 », 1934, p. 51. 

29. Germain Lesage, Histoire de Louiseville. 1665-1960, [Louiseville], 
Presbytère de Louiseville, 1%1, p. 318. 



34 LE FILS DU NOTAIRE 

Ce dernier politicien constitue un bon exemple de ce 
que Ferron considérait être la « nature » des Caron. En plus 
de bénéficier d'une carrière politique bien remplie, Hector 
semble avoir aussi été un rude homme d'affaires. Comme 
son père, il prêtait de l'argent aux cultivateurs du comté, ce 
qui n'est pas sans avoir causé un profond malaise chez les 
deux écrivains de la famille Ferron: voilà une activité un 
peu sordide qui dénote une grande absence de compassion ! 
Dans une lettre de 1908 qu'il envoie à sa sœur, alors supé- 
rieure du monastère des ursulines de Trois-Rivières, Hector 
raconte les péripéties de l'une de ses « tournée de rentes » en 
plein hiver chez des cultivateurs de Saint- Justin et de Sainte- 
Ursule : 

lorsqu'il s'est agi de partir les chemins étaient épouvantables 
[...] nous n'avons vu que bien peu de monde la première 
journée, résultat, tout près de cent piastres de moins de 
recettes. [...] Comme tu vois, malgré tous mes efforts, je 
m'attends à ne pouvoir collecter autant que l'hiver dernier^^. 

C'est sans doute en imaginant des scènes comme celle- 
là que Jacques Ferron en vint à dire des Caron qu'ils étaient 
«d'une race de marchands impitoyables envers les pauvres 
gens, qui croyait se racheter par ses Ursulines et ses Ursu- 
linettes alors qu'elle ne perpétrait ainsi que sa sous- 
domination dans le comté de Maskinongé [...]^^>. On voit 
déjà se profiler à l'horizon la figure de Monsieur Pas- 
d' Pouce, ce « négociant, exportateur de grains et de foin^^ » 
qui, dans le conte «Servitude», précipite la ruine d'un 
modeste cultivateur en lui réclamant l'argent qu'il ne peut 
lui rembourser. Madeleine, plus modérée comme à son 



30. Hector Caron à sœur Marie de Jésus, lettre, 17 janvier 1908. AUTR, 
VII-0033-75. 

31. JF, Les confitures de coings et autres textes, Montréal, Parti pris, 
« Paroles, 21 », 1972, p. 325. 

32. JF, Contes, op. cit., p. 5. 



LE CHICHEMAYAIS 35 

habitude, cherche vaguement à excuser le comportement 
des Caron, et émet Topinion que les prêteurs suppléaient 
tant bien que mal aux banques et aux sociétés de colo- 
nisation. La romancière reconnaît cependant que ce côté 
plus sombre de Thistoire des Caron les rend un peu moins 
sympathiques que la paisible famille Ferron: «J'ai beau 
essayer de faire la part des choses, de replacer les activités 
des prêteurs d'argent dans le contexte du temps, j'éprouve 
un malaise et je préfère m'attendrir sur cette société pas- 
torale qui régissait la vie de mes ancêtres paternels [...]".» 
Hector Caron fut aussi, pendant une brève période, 
propriétaire d'un établissement nommé l'Hôtel des 
Sources ; cette auberge fashionable^ où la riche bourgeoisie 
anglophone et l'élite canadienne-française venaient goûter 
aux vertus curatives des sources de la région, était située à 
deux milles du village de Saint-Léon et pouvait accueillir 
300 personnes^^ En 1889, un chroniqueur, parlant du nou- 
veau propriétaire des lieux, annonce aux éventuels clients de 
Fhôtel «qu'il a d'excellentes voitures à la disposition des 
touristes [et] qu'il s'est assuré les services d'un excellent 
cuisinier. [...] M. Caron tient beaucoup à ce que son éta- 
blissement soit visité par les membres du clergé. [Il] tiendra 
sans doute à ce qu'une partie de son personnel sache le 
français [...]^^» À l'époque où l'Hôtel des Sources était en 
pleine gloire, le père de Jacques Ferron était encore un 
garçonnet de Saint-Léon, simple fils de cultivateur. L'enfant 
fut semble-t-il très impressionné par la clientèle anglophone 
de l'hôtel; c'est du moins ce que son fils cherche à nous 
faire comprendre en imaginant que le futur notaire déve- 
loppa une ambition farouche en contemplant de loin le 
riche équipage des vacanciers: 



33. Madeleine Ferron, Adrienne^ op. cit., p. 83. 

34. Frédéric-Alexandre Bailiargé, Coups de crayon^ Joliette, Bureau de 
l'étudiant et du couvent, 1889, p. 110. 

35. Ibidem, p. 141. 



36 LE FILS DU NOTAIRE 

D*âge à marcher au catéchisme, il [...] fut souvent dépassé, 
timide et honteux, par des cavaliers et des écuyères aux bottes 
luisantes, montés sur des bêtes nerveuses, de tout autre allure 
que le petit cheval canadien; ces cavaliers et leurs dames 
cheminaient tout en devisant en anglais [...]. Après leur 
passage, il repartait vers l'église sur le mauvais pied, plein 
d'envie pour ces privilégiés [...]^^. 

Malgré leurs incontestables succès en affaires et dans 
Tarène politique, c'est dans le domaine religieux que les 
Caron laisseront surtout leur marque; à un point tel que 
Ferron pourra dire de cette « famille sacerdotale » qu elle eut 
des «fastes [qui] imprégnèrent toute [s]a jeunesse^^». Dans 
Le Saint-ÉliaSy entre autres, l'auteur met en scène, avec une 
tendresse amusée, M^' Charles- Olivier Caron, ecclésiastique 
qui fut, au milieu du siècle dernier, vicaire-général et cha- 
pelain des ursulines de Trois-Rivières après avoir été succes- 
sivement « supérieur des séminaires de Nicolet et de Trois- 
Rivières^^». En compulsant les vieilles monographies 
paroissiales et les annales des ursulines trifluviennes, Ferron 
s'attendrit sur les nombreuses demoiselles Caron qui furent, 
tour à tour, supérieures de ce vénérable monastère fondé en 
1697. 

Tel un roturier en quête de quartiers de noblesse. Fau- 
teur, alors même qu'il veut les critiquer, ne rate jamais 
l'occasion de mentionner avec un plaisir manifeste les 
hautes fonctions sacerdotales occupées par les membres de 
la branche maternelle de sa famille. On sait par exemple que 
la région trifluvienne fut jadis l'hôtesse de nombreux 



36. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 301. 

37. JF à Pierre Cantin, lettre, 5 juillet 1982. 

38. JF, « Historiette. Le chaînon qui manquait », IMPy vol. XXX, n° 9, 21 
mars 1978, p. 10. En réalité, M»' Charles-Olivier Caron ne fut supérieur 
qu'au Séminaire de Trois-Rivières ; voir les notes explicatives dans JF, Le 
Saint-ÊliaSy édition préparée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Roger 
Blanchette, préface de Pierre L'Hérault, Montréal, Typo, 1993, p. 163. 



LE CHICHEMAYAIS 37 

ecclésiastiques chassés d'Europe par la Révolution fran- 
çaise^^; Perron évoque avec délectation la noble figure de 
l'abbé de Galonné, « fi*ère du ministre de feu le Roi^ » qui 
fiit chapelain des ursulines au moment où la première des 
demoiselles Caron, Mère Saint-Michel, dirigeait la commu- 
nauté. Ce prêtre aurait laissé «un peu du xviii' siècle et 
certaines coutumes de l'Ancien Régime^' » dans le diocèse 
de Trois- Rivières; l'écrivain s'en souviendra lorsqu'il fera 
l'analyse du convoi funèbre de sa mère, marqué selon lui 
par ces coutumes vieillottes. 

Grâce à l'illustre abbé de Galonné, quelques étincelles de 
la gloire de la vieille France rejaillissent donc sur l'aïeule 
religieuse et, par ricochet, sur l'ensemble de la descendance 
des Garon. L'écrivain raconte que Mère Marie-de-Jésus 
(Georgine Garon), supérieure du monastère durant une 
dizaine d'années entre 1896 et 1911, ne pouvait s'empêcher 
de mentionner que cet abbé providentiel «était intervenu 
en faveur du Mariage de Figaro auprès de Louis XVÏ avant 
de venir finir ses jours comme chapelain des Ursulines de 
Trois- Rivières [...]*^». La religieuse se plaisait aussi — et 



39. Ces religieux — une dizaine — arrivés au Canada dans la dernière 
décennie du xviii' siècle, furent placés à divers postes sur le « pourtour 
du lac St- Pierre » ; Yvan Lamonde mentionne même que le diocèse 
reçut, dans les milieux ecclésiastiques, le surnom de « petite France », 
détail que Ferron souligne à plusieurs reprises. (Yvan Lamonde, « Classes 
sociales, classes scolaires : une polémique sur l'éducation en 1819- 
1820 », La Société canadienne d'histoire de l'Église catholique. Session 
d'étude 1974, (Ottawa), [s.é.), 1975, p. 43.) 

40. JF, « Historiette. Le chaînon qui manquait », loc. cit., p. 10. Ordonné 
en 1776, Jacques- Ladislas- Joseph de Calonne arrive au pays en 1799 ; il 
sera missionnaire en Acadie avant d'être nommé chapelain des ursulines 
trifluviennes en 1807. Il mourut en 1822. (M»' Cyprien Tanguay, Réper- 
toire général du clergé canadien. Par ordre chronologique. Depuis la 
fondation de la colonie jusqu'à nos jours, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils, 
imprimeurs-éditeurs, 1893, p. 240.) 

41. JF à Pierre Cantin, lettre, 27 juin 1974. 

42. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 308. 



38 LE FILS DU NOTAIRE 

Jacques Ferron avec elle, n en doutons pas — à rappeler 
incidemment à ses interlocuteurs que Monsieur de Beau- 
marchais lui-même portait le nom de Caron'*^ Avec une 
aussi grandiose généalogie, l'écrivain se trouve marqué, 
avant même sa naissance, par le Siècle des lumières ; à plus 
forte raison lorsqu'on sait que ce lourd héritage culturel fut 
en quelque sorte surdéterminé par une mère qui avait des 
lettres et qui tenait à laisser transparaître ses goûts illicites à 
travers le prénom rousseauiste de son premier fils : 

Mon véritable prénom est Jean- Jacques, avec le trait d'union. 
Ce n'est pas nécessairement un nom de bravoure. Monsieur 
Olier, le fondateur de Saint-Sulpice, l'a porté avec sainteté, 
sinon avec humilité. [Ma mère pensait] au citoyen de Genève, 
le fameux Jean-Jacques Rousseau, moins pieux et recom- 
mandable que Monsieur Olier^'*. 

Il est difficile de savoir si cette anecdote est exacte ; tout 
au plus pouvons-nous dire qu'avec un pareil bagage, l'écri- 
vain était justifié de ressentir une certaine convergence des 
signes. Dans un émouvant article qu'il publia en 1985 à 
l'occasion de son décès, Jean Marcel affirme que Ferron 
affectionnait particulièrement les écrivains mineurs du 
XVI 11^ siècle'*^; faut-il y voir le résultat inconscient d'une 
prédestination? Chose certaine, Pierre Vadeboncoeur ne 
croyait pas si bien dire lorsqu'en analysant le style littéraire 
de Ferron, il eut ces mots particulièrement justes sur la 
tentation constante du xviii^ siècle chez cet auteur: «Des 
siècles sont dans le style de Ferron, particulièrement le 



43. Son véritable nom était, effectivement, Pierre-Augustin Caron. 

44. « Historiette. Feu Jean-Jacques », loc. cit., p. 10. D'après le registre des 
baptêmes, l'écrivain fut effectivement baptisé « Joseph Jean Jacques ». 
(« Extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse 
St-Antoine-de-Padoue, Louiseville, diocèse de Trois-Rivières, pour 
l'année mil neuf cent vingt et un ».) 

45. Jean Marcel, « La grande absence. À la mémoire de Jacques Ferron », 
Lettres québécoiseSy n° 39, automne 1985, p. 8. 



LE CHICHEMAYAIS 39 

xviii*. Cela déborde le style, s*étend à la manière, à Tesprit, 
et fait de lui, artiste, romancier, conteur, écrivain qui a 
pratiqué plusieurs genres, aussi un moraliste'**. » Par ailleurs, 
doit-on se surprendre si Tun des premiers textes de Ferron 
que Vadeboncoeur se souvient d*avoir lu était « un poème à 
l'ancienne, fidèle par la forme, la tendresse et Télégance au 
style des salons du xviii'' siècle"*^»? 

En somme, s*il fallait caractériser en quelques mots les 
rapports que Jacques Ferron entretint avec le langage, il 
faudrait dire que la branche paternelle de sa famille repré- 
sente Voralitéy alors que du côté de sa mère, c'est Vécrit qui 
prédomine. On peut dire aussi, avec quelque vraisemblance, 
que la jeunesse de Tauteur sera en partie consacrée à la 
réconciliation de ces deux tendances contradictoires ; car à 
l'époque, en effet, il fallait choisir. 



46. Pierre Vadeboncoeur, « Préface »», dans Jacques Ferron, La conférence 
inachevée^ op. cit., p. 12. 

47. Ibidem, p. 10. 



CHAPITRE II 

Le chaînon qui manquait 



J^es familiers de Tœuvre ferronienne connaissent bien la 
relation tourmentée que Fauteur entretient avec le souvenir 
de sa mère: héritière d*une lignée prestigieuse, Adrienne 
Caron ne pouvait être qu'« une personne très distinguée' » 
que son fils parera d'abord de toutes les grâces de la 
noblesse. Née le 10 janvier 1899, elle fut, à toutes fins utiles, 
élevée au monastère des ursulines, ce qui signifie déjà, dans 
la région trifluvienne, la garantie d'une éducation de qua- 
lité. Depuis toujours, en effet, cette institution d'enseigne- 
ment est le lieu de passage obligé de la plupart des jeunes 
filles de bonne famille de la Mauricie. Le père d'Adrienne, 
Louis-Georges, fils et frère de député et marchand à Saint- 
Alexis-des-Monts, se devait donc d'envoyer ses trois enfants 
étudier dans cette auguste maison; d'autant plus que sa 
sœur. Mère Marie-de-Jésus, était à cette époque supérieure 
du couvent. 

Louis-Georges Caron perdit très tôt sa femme, en 1901, 
se remaria, puis confia ses fillettes aux bons soins des ursu- 
lines parce que, selon ce qu'on en disait dans la famille, cette 



L JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970. 



42 LE FILS DU NOTAIRE 

seconde épouse aurait eu tendance à maltraiter les enfants^. 
Entrée au pensionnat à Tâge de trois ans (en compagnie de 
ses sœurs Rose- Aimée et Irène), à une époque où trois de 
ses tantes religieuses et plusieurs de leurs cousines s'y trou- 
vaient\ Adrienne fut pour ainsi dire adoptée par la com- 
munauté lorsque son père disparut à son tour six ans après 
sa femme. Les annales manuscrites du monastère, en date 
du 14 septembre 1907, signalent ce décès en précisant que 
les «chères petites Rose- Aimée, Irène et Adrienne devien- 
nent tout à fait nôtres. Les bonnes tantes leur vaudront père 
et mère"*. » L'oncle Hector Caron semble avoir dès lors agi 
comme tuteur des enfants. Les archives ont conservé 
quelques-unes des lettres qu'il fit parvenir à Sœur Marie-de- 
Jésus, toujours supérieure de l'institution; il y donne des 
instructions quant à l'éducation de ses pupilles. Ses propos 
révèlent un homme conscient de ses responsabilités, sou- 
cieux de donner une éducation convenable à celles dont il a 
la responsabilité: 

j'ai appris que la petite Adrienne n'apprenait pas encore la 
musique. Je crois qu'il est temps qu'elle commence ainsi que 
Irène si elle n'a pas déjà commencé. [...] je serai content de 
payer si tu les crois en position de se mettre à la musique^ 

Adrienne avait aussi appris les rudiments de la peinture 
chez les religieuses. Le D' Ferron croyait à ce propos que sa 
mère avait peint un seul tableau dans sa vie, «minutieux, 
bien léché, selon les techniques les plus anciennes et les 



2. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 163. 

3. En plus de la supérieure, les deux autres religieuses Caron portaient 
les noms de Sœur Saint-Georges et Sœur Marie du Saint-Esprit. Amanda 
Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le-Grand, op. cit., 
p. 26. 

4. [Annales manuscrites], 14 septembre 1907. AUTR, n° III-C-2.23-8. 

5. Hector Caron à Sœur Marie-de- Jésus, lettre, 17 janvier 1908. (AUTR, 
VII-0033-74.) 



LE CHAINON QUI MANQUAIT 43 

couleurs les plus conventionnelles^ ». Il conservait d*ailleurs 
pieusement cette œuvre — un paysage de la rivière du Loup 
— dans son cabinet de consultation. Oubli ou omission 
volontaire? Cécrivain néglige de mentionner quil s'était 
déjà enquis auprès de son père du nombre de tableaux 
laissés par Adrienne: «Notre petite maman n*a pas peint 
seulement les deux tableaux du salon mais aussi deux autres 
qui sont dans la salle à manger et un dans la chambre de 
Mimi^ », écrit en effet le notaire à son fils en réponse à une 
question de ce dernier. La tentation est grande de supposer 
que la mémoire maternelle de Técrivain se voulait exclusive 
au point où il voulut s'instituer dépositaire unique de son 
œuvre picturale; la lettre, datant il est vrai de 1936, montre 
au moins que Ferron commença très tôt à se préoccuper de 
son souvenir. 

Madeleine Ferron aime à croire que, sans être néces- 
sairement féministes, les trois filles de Louis-Georges Caron 
furent plus libres que la plupart des jeunes femmes de leur 
époque. Le fait d'avoir été élevées sans père ni mère aurait 
contribué à les rendre plus sûres d'elles-mêmes : « Partager 
la vie de trois tantes religieuses et d'une grand-mère ne 
brima pas leur liberté personnelle. Cela les particularisa. Les 
tantes favorisèrent les études de leurs nièces, plutôt que 
d'essayer de les attirer vers le cloître^. » À sa sortie du pen- 
sionnat, en juin 1916, Adrienne retourna s'installer à Saint- 
Léon chez sa grand-mère. C'est là qu'elle épousera, quatre 
ans plus tard, Joseph-Alphonse Ferron, ce notaire établi à 
Louiseville depuis 1915. Le mariage fut célébré le 15 janvier 



6. JF, La nuit, Montréal, Parti pris. « Paroles, 4», 1965, p. 92. La boîte à 
peinture d' Adrienne serait même à l'origine de la vocation de Marcelle 
Ferron qui, adolescente, se serait « emparée » des tubes de couleurs et des 
pinceaux maternels. (Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 244.) 

7. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 6 mars 1936. BNQ, 1.1.96.18. 

8. Madeleine Ferron. Adrienne, op. cit., p. 182. 



44 LE FILS DU NOTAIRE 

1920, et les époux s^installèrent dans une magnifique mai- 
son de brique rouge sise au numéro 4 de la rue Saint- 
Laurent, tout près du pont de la rivière du Loup. Cette 
demeure, de style « néo-Reine- Anne », avait été construite 
en 1898 et Joseph- Alphonse en avait fait l'acquisition en 
1919'. Voici la description un peu désobligeante qu'en 
donne son fils Jacques : 

C'était [...] une grand^maison prétentieuse, pas mal tara- 
biscotée, qui avait cinq portes [...]. Bref, une demeure qui, 
sans être un château, restait assez impressionnante comme les 
maisons à six ou sept pignons de la Nouvelle- Angleterre, et 
qui n'était vivable que parce que les servantes, à l'époque, ne 
coûtaient pas trop cher et que les infortunés, nombreux, 
faisaient des petits notables de Louiseville des manières de 
barons'^. 

La rue Saint-Laurent étant la principale artère de Loui- 
seville, la maison des Ferron, qui existe encore aujourd'hui, 
se trouvait presque en face de l'église comme il sied aux 
maisons des notables. Elle marquait alors les limites de la 
ville: au-delà du pont, la campagne commençait. Du côté 
est, les abords immédiats de la rivière et de la route étaient 
occupés par des terres agricoles et des maisons de ferme. 

Si l'on se fie au portrait que l'écrivain a laissé de son 
père, la maison de la rue principale était tout à fait à l'image 
de cet homme un peu vaniteux qui incarnait dans sa famille 
la première génération à faire parler d'elle. Dans «La 
créance», Ferron brosse un portrait émouvant de Joseph- 
Alphonse à la toute veille de son mariage ; il nous le dépeint 
comme une sorte de Rastignac du comté de Maskinongé, en 
train de montrer à sa future épouse la maison qui sera bien- 
tôt la leur: «Mon père [...] jubilait, pressé de devenir haut 



9. Ibideniy p. 46. 

10. JE « Historiette. Le vilain petit mouchoir», IMP, vol. XXVIII, n° 2L 
21 septembre 1976, p. 29. 



LE CHAÎNON QUI MANQUAIT 45 

et puissant dans le comté, mêlant Tamour et Tambition 
pour mieux confondre une famille sortie du rang avant la 
sienne".» Madeleine, pour sa part, préfère donner de lui 
Timage d*un doux colosse, profondément amoureux de sa 
jeune épouse'^. Une chose est sûre : les deux écrivains s'en- 
tendent pour dire que leur notaire de père fiit un être 
extrêmement sensible et émotif. 

Jusqu'ici, la relecture que Jacques Ferron a faite de ses 
antécédents familiaux paraît correspondre au schéma 
classique du «roman familial» tel que décrit par le socio- 
logue Vincent de Gaulejac : Tauteur, pour se rehausser à ses 
propres yeux, pour corriger ce que sa parentèle immédiate 
peut avoir de banal, se penche avec ostentation sur la 
« noble » extraction de la famille de sa mère. Par la même 
occasion, Torigine plus « plébéienne » de Tascendance pater- 
nelle se trouve corrigée par « l'introduction d'un père idéal, 
riche, puissant, prestigieux qui permet à l'enfant de s'éle- 
ver'^». Le courage et la détermination de Joseph-Alphonse 
Ferron, de même que son ambition, valent bien la grandeur 
bourgeoise de la dynastie Caron. Or voici que, parallèle- 
ment à cette revalorisation de l'image du père, l'auteur en 
vient peu à peu à critiquer les faits et gestes de la branche 
maternelle de sa famille alors même qu'il semble en appré- 
cier le faste. Il en résulte pour le lecteur un perpétuel sen- 
timent de «douche écossaise» émotive, un peu comme si 
l'écrivain ne pouvait se laisser aller à éprouver de l'enthou- 
siasme sans simultanément décocher quelques flèches à 
l'objet de cet engouement. Après les avoir beaucoup admi- 
rés, l'auteur semble soudain chercher à discréditer les 



11. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 251. 

12. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 238. 

13. Vincent de Gaulejac, «Roman familial et trajectoire sociale», dans 
Philippe Lejeune (dir.), Le récit d'enfance en question, Paris, Université de 
Paris X, Centre de sémiotique textuelle. Cahiers de sémiotique textuelle, 
n» 12, 1988, p. 76. 



46 LE FILS DU NOTAIRE 

Caron. Par une étrange conception des générations comme 
successions de dégénérescences, il laisse d'abord entendre 
que le clan Caron en était arrivé, au moment du mariage de 
sa mère, « au bout de son souffle''* », à la manière d'un arbre 
vieillissant qui aurait depuis longtemps donné ses plus 
beaux fruits. Au moment précis où les Ferron sortaient du 
rang pour entreprendre leur ascension sociale, la famille 
Caron aurait subi, elle, un important déclin. Cette idée sera 
reprise, avec de multiples variantes, dans bien des récits 
autobiographiques de Fauteur; elle constitue un motif 
important — et plutôt insolite — de son histoire familiale. 
Pierre-Louis Vaillancourt a brillamment montré com- 
ment Ferron s'est servi des quatre volumes publiés des 
annales ursuliniennes pour rédiger son «Appendice aux 
Confitures de coings'^». L'histoire du monastère trifluvien 
croise si souvent celle de la famille Caron que l'écrivain a pu 
y observer le comportement de quelques-uns des plus illus- 
tres membres de la branche maternelle de son ascendance. 
Après une analyse comparative fouillée du récit ferronien et 
des documents religieux, Vaillancourt note que ces der- 
nières «jouent un double rôle, génétique pour la compo- 
sition du texte [de Ferron], et herméneutique pour le choix 
de société que fait l'auteur*^»; il en arrive à la conclusion 
que « l'élitisme et le népotisme sont les composantes struc- 
turantes que Ferron relève dans les annales des ursulines'^». 
Alors même qu'il éprouve une fierté légitime en compulsant 
la généalogie des Caron, l'écrivain cherche aussi à y déceler 
les signes du favoritisme familial et les symptômes annon- 



14. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970. 

15. Pierre- Louis Vaillancourt, «Lhéritier présomptif des ursulines», 
Études françaises, vol. 23, n** 3, « J. Ferron en exotopie», hiver 1990-1991, 
p. 79-91. 

16. Ibidem, p. 81. 

17. îbid., p. 85. 



LE CHAINON QUI MANQUAIT 47 

dateurs du déclin, quitte à solliciter quelque peu la réalité 
lorsque le besoin s*en fait sentir. 

Profitant par exemple d'un manque de documentation 
sur le décès de son grand-père maternel, Ferron, à partir de 
quelques déductions, échafaude une théorie voulant que ce 
parent ait été enfermé dans un hôpital psychiatrique et que 
ce déshonneur familial ait été maquillé en décès'® ; il verra 
dans cette supposée folie originelle un défaut, une tare qui 
aura des incidences sur tous les descendants. Or il semble 
bien que le grand-père Caron soit tout simplement décédé 
d'une «maladie de cœur», comme le mentionnent les 
annales manuscrites des ursulines; il fut inhumé à Saint- 
Léon le 16 septembre 1907'^, alors que Ferron laisse 
entendre qu'il survécut jusque vers 1910^^ à l'hôpital Saint- 
Michel Archange de Québec. Dans le souci de sauver l'hon- 
neur des Caron, Madeleine Ferron a montré comment son 
frère a mal interprété certains documents, ce qui a pu lui 
laisser croire à la folie de son grand-père^'. Victor- Lévy 
Beaulieu ne s'y est pas trompé: il voit dans ce personnage 
une incarnation imaginaire de la fureur qui s'empare des 
Québécois après le long enfermement de l'hiver : « Jacques 
Ferron, qui n'a pas véritablement connu son grand-père 
maternel, en [a] fait dans La créance ce personnage fictif qui 
sellait son grand cheval appelé Flambard pour descendre à 
toute vitesse des hauteurs de Saint-Alexis vers Louiseville 
afin d'y perdre sa dignité dans les hôtels de la Grand- 
Rue". » 11 n'en reste pas moins que le choix des modèles 



18. JF, «Historiette. Le chaînon qui manquait», loc. cit., p. 10. 

19. Renseignement fourni par Soeur Fleur- Ange Roy (presbytère de 
Saint-Léon-le-Grand) le 12 mai 1993. 

20. JF, «Historiette. Le chaînon qui manquait», loc, ciU p. 10. 

21. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 168-169. La romancière 
admet tout au plus que, d'après la chronique familiale, Louis-Georges 
Caron aurait eu un penchant pour Talcoolisme. 

22. Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 
1991, p. 44. 



48 LE FILS DU NOTAIRE 

n*est jamais gratuit, et que le processus de «fictionna- 
lisation » du grand-père n a pas été poussé jusqu'à la trans- 
position complète. Le nom de Louis-Georges Caron est 
resté inchangé dans Tœuvre de Ferron ; le lecteur est donc 
en droit de s'attendre à ce que ce personnage comporte un 
certain poids de réalité. Comment imaginer qu un auteur 
puisse sciemment noircir la réputation de son propre 
grand-père ? 

Poursuivant, dans «L'appendice aux Confitures de 
coings», sa relecture critique de l'histoire de sa famille 
maternelle, l'écrivain cherche à démontrer que les trois 
orphelines Caron, pensionnaires chez les ursulines au début 
du siècle, bénéficièrent de traitements de faveur de la part 
de leurs tantes : « On était tout à Dieu mais on n'oubliait pas 
sa famille^^ », dit-il au sujet des innocentes gâteries que les 
religieuses faisaient parvenir à leurs nièces. Madeleine 
Ferron, dans un fascinant dialogue secret avec son frère, 
reprend à peu près les mêmes éléments de l'histoire et tente 
de les présenter à l'avantage de ses grands-tantes : ce serait 
«pour leur sécurité^^» que les trois petites orphelines 
auraient été logées dans le dortoir des religieuses plutôt 
qu'au pensionnat. Une lettre de l'oncle Hector à Mère 
Marie-de-Jésus tend à lui donner raison : elle démontre que 
le tuteur était plutôt soucieux d'éviter les privilèges indus 
dont auraient pu bénéficier les fillettes dans ce couvent 
dirigé par une proche parente : « Je suis surpris d'apprendre, 
écrit-il, que les trois petites nièces ont l'intention d'aller à 
Louiseville jeudi. Est-ce bien vrai! [...] Si déjà vous l'avez 
permis très bien, malgré que je n'approuve pas absolument 
la chose [...]. Mais si c'est une exception, je crois qu'elles 
devraient suivre la règle^^ » 



23. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 304. 

24. Madeleine Ferron, AdriennCy op. cit., p. 164. 

25. Hector Caron à Sœur Marie-de- Jésus, lettre, 10 février 1908. AUTR, 
VII-0033-74. 



LE CHAINON QUI MANQUAIT 49 

Le parti pris iconoclaste de Jacques Ferron est aussi 
apparent lorsqu il aborde la question du mariage de ses 
parents. D'une part, il fait mine de savoir de source sûre que 
la rencontre de son père et de sa mère eut lieu sans Faccord 
de la famille Caron. Cette dernière aurait considéré Tunion 
d'Adrienne avec le notaire Ferron comme une mésalliance : 
comment une demoiselle Caron pouvait-elle, en effet, 
épouser un fils de paysan, même « ennobli » par le notariat 
et une position avantageuse dans le comté ? Cécrivain tire sa 
conviction du simple fait que les épousailles eurent lieu, dit- 
il, «cinq jours après la majorité de [s] a mère^^». Dans l'éco- 
nomie générale de Tceuvre ferronienne, cette alliance, pré- 
sentée comme quasi clandestine, marque une étape impor- 
tante dans l'ascension sociale du clan Ferron: «Par ce 
mariage, amoureux bien sûr, on bousculait les usages, on 
frondait le destin^^ » ; tel David terrassant Goliath, le notaire 
pouvait enfin prendre sa revanche sur Tarrogante famille 
Caron et ses richesses ostentatoires. Or Madeleine, qui eut 
comme son frère accès à la correspondance familiale, pense 
que la réalité fut tout autre et que le mariage de ses parents 
eut lieu dans des circonstances moins romanesques et plus 
conformes aux coutumes: 

Mon père, par fierté sans doute, croyait qu'il ne pourrait pas 
courtiser ma mère, qui était d'un milieu bourgeois alors que 
lui était fils de cultivateurs. [Jacques] dit que la famille 
désapprouvait ce mariage, mais ce n'est pas vrai. J'ai décou- 
vert, dans les lettres de ma grand- mère, qu'elle était plutôt 
fière de ce gendre qu'elle trouvait élégant, avec de belles 
manières". 

Après avoir transformé sa naissance en événement 
magique, Jacques Ferron veut maintenant conférer au 



26. JF, «Historiette. Feu Jean - Jacques », loc. cit., p. 10. 

27. Ibidem. 

28. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 



50 LE FILS DU NOTAIRE 

mariage de ses parents un certain degré d*illégitimité, ce qui 
tendrait à démontrer qu il désirait donner une coloration 
illicite à sa propre venue au monde : « tous les héros légen- 
daires ont une naissance obscure, miraculeuse ou anormale, 
écrit Vincent de Gaulejac. Ils ne sont jamais le fruit d*un 
couple parental légitime et installé^^. » En s'affichant comme 
le rejeton d'un père et d'une mère anticonformistes, l'auteur 
s'autorise à « soulager le poids de sa contingence historique 
et [peut] donc s'imaginer être autre que ce qu'il est vrai- 
ment^». 

Pour discréditer encore la branche maternelle de sa 
famille, l'auteur laisse aussi entendre qu'une sorte de malé- 
diction — la tuberculose — pesait sur elle. Ferron avait une 
conception un peu particulière de cette «maladie sociale, 
[...] très curieuse, qui a disparu précisément après qu'il n'y 
a plus [eu] de contraintes sociales^ ^ ». C'est faire bien peu de 
cas des progrès de la médecine et de l'avènement de la 
streptomycine, cet antibiotique qui contribua après la 
guerre à la quasi-éradication de la tuberculose. Il est vrai, 
cependant, que plusieurs des membres de la famille Caron 
en furent atteints^^ mais on peut cependant douter du fait 
que cette maladie ait été considérée comme une tare lors du 
mariage d'Adrienne avec le notaire. D'après Ferron, un hon- 
teux maquignonnage eut lieu en cette occasion, au cours 
duquel la famille Caron aurait accepté de se «départir» 
d'une fille à cause de la tuberculose qui en diminuait la 
valeur d'échange : « sans cette maladie qui la dépréciait, ma 



29. Vincent de Gaulejac, « Roman familial et trajectoire sociale », loc. cit., 
p. 75. 

30. Ibidem. 

31. JF à l'émission «Pierre Paquette», entrevue, Radio-Canada, 
28 novembre 1975. 

32. Rose-Aimée, l'aînée des trois «petites nièces», mourut de cette 
maladie le 14 janvier 1913, alors qu elle était encore au pensionnat. (Voir 
JF, «Le chaînon qui manquait», loc. cit., p. 10.) 



LE CHAINON QUI MANQUAIT 51 

mère qui était héritière, élevée à la perfection et qui parlait 
même Tanglais [...] aurait trouvé un meilleur parti^^». La 
dynastie des Caron étant en déclin et la source de sa vitalité 
tarie, la chance d'Adrienne Caron aurait donc été d*épouser 
le fils d'une famille vigoureuse, engagée dans un fécond 
processus ascensionnel. 

Ces interprétations ne visent, on le voit, qu'un seul 
objectif: dévaluer socialement la famille d'Adrienne. 
L'aboutissement de ce processus survient à la toute fin de 
r« Appendice aux confitures de coings», au moment où 
Tauteur, dans une scène saisissante, décide de suivre le 
cortège fianèbre de son père («qui parti de rien s'est voulu 
au-dessus de tout ») à la place de celui de sa mère, innocente 
victime « d'une famille ridicule qui se croyait de sang royal 
parce qu'elle était dominée-dominatrice^ ». L'écrivain avait 
l'habitude d'expédier à sa sœur Madeleine un exemplaire 
dédicacé de chacun de ses nouveaux livres ; la seule excep- 
tion survint en 1972 avec ces terribles Confitures de coings 
qui contiennent tant de dures paroles au sujet de la famille 
de leur mère. Selon la romancière, Jacques a sans doute 
voulu, par cette omission, éviter de la peiner^^ Pourquoi, en 
effet, tant de dureté envers une lignée qui n'en méritait pro- 
bablement pas tant? D'où vient ce douloureux boulever- 
sement qui fit passer l'auteur d'une fierté légitime à une 
farouche détestation de sa famille maternelle? Pourquoi, 
comme l'a bien vu Pierre-Louis Vaillancourt, Perron quitte- 
t-il « la position confortable d'appartenance à une élite, fùt- 
elle trompeuse ou sur son déclin^ » ? Encore ici, Vincent de 
Gaulejac apporte un élément de réponse: «Le désir de 



33. JE «Historiette. Feu Jean- Jacques», loc. cit., p. 10. 

34. JF, les Confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 325. 

35. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

36. Pierre-Louis Vaillancourt, «L'héritier présomptif des ursulines», 
loc cit., p. 90. 



52 LE FILS DU NOTAIRE 

corriger la réalité ne sera pas le même si les parents occu- 
pent une position privilégiée ou s'ils sont opprimés. Si la 
position sociale est basse, on peut penser que Tenfant ima- 
ginera plus facilement, le jour où il prendra conscience des 
différentes classes, que ses parents sont "châtelains" [...] 
qu un enfant dont le père est déjà châtelain^^. » 

Le cas de Jacques Ferron est très précisément inverse: 
voici un fils de châtelain, un enfant privilégié qui un jour, 
dans des circonstances qu'il reste encore à découvrir, entre- 
prit un retour sur lui-même pour « relire » son enfance, y 
trouver des racines populaires et effectuer une critique de la 
bourgeoisie nationale à partir de sa propre expérience. Ce 
«Chemin de Damas» social, à partir duquel la vision du 
monde de Fauteur se transforme radicalement, se situe, 
comme on le verra, en Gaspésie, dans l'immédiat après- 
guerre. À ce moment, Ferron entreprendra le long processus 
de révision qui le conduira peu à peu à se sentir solidaire de 
la branche la plus pauvre de sa famille. Dans les années qui 
suivront, l'auteur, cherchant à réinterpréter son histoire 
familiale, développera une certaine mauvaise conscience 
face à la situation avantageuse des Caron, dont il croit avoir 
bénéficié lui-même; il mettra alors en branle cette entre- 
prise de transformation que nous connaissons maintenant 
un peu mieux. « J'ai grandi dans un monde cruel, nanti des 
plus grands avantages et certain de devoir les perdre, écrit- 
il en 1977. S'ils eussent été plus modestes, il m'eût été pos- 
sible de les conserver, même de les augmenter. [...] Mon 
infortune fiit d'être né dans le meilleur^^. » Se détournant 
des célébrités de la famille Caron, l'auteur a définitivement 
choisi le «bon côté des choses», celui de l'humble grand- 
père Ferron et de sa descendance. 



37. Vincent de Gaulejac, « Roman familial et trajectoire sociale », îoc. ciU 
p. 76. 

38. JF, «Historiette. Mon futur collège», IMPy vol. XXIX, n° 24, 
1" novembre 1977, p. 16. 



CHAPITRE III 

Les deux lys 



-Le pays natal de Jacques Ferron, qui englobe la totalité du 
comté de Maskinongé, est devenu, au fil des contes et des 
romans, un royaume un peu mythique vers lequel Fauteur 
retourne inlassablement; Jean-Pierre Boucher a montré 
comment, dans Vamélanchiery cette région pourtant si pai- 
sible fait partie d*un bon côté des choses à partir duquel Léon 
de Portanqueu, doublet fictif du romancier, réussit à orien- 
ter son existence. Or ce bon côté des choses est représenté 
« sous les traits d*un paysage champêtre. Ainsi le paysage de 
Léon, le comté de Maskinongé, [...] est-il décrit comme un 
pays de plaines, de collines, de rivières, de joncs où nichent 
une multitude d^oiseaux'.» Dans La nuity Ferron avait 
d'ailleurs déjà décrit son pays d'enfance comme une sorte 
de jardin sauvage : 

Mon enfance à moi, c'était une rivière, et tout au long de 
cette rivière une succession de petits pays compartimentés 
qui s'achevaient Tun après l'autre par le détour de la rivière. 
Je peux en donner le nom [...]: la rivière du Loup qui se jette 



1. Jean -Pierre Boucher, Jacques Ferron au pays des amélanchiers, 
Montréal, PUM, «Lignes québécoises», 1973, p. 53. 



54 LE FILS DU NOTAIRE 

dans le lac Saint-Pierre et dont le bassin correspond à peu 
près au comté de Maskinongé^. 

Madeleine Perron a elle aussi une vision d*abord tellu- 
rique du coin de pays où elle vit le jour: «Le comté de 
Maskinongé est un immense rectangle de cent cinquante 
milles de longueur sur seize de largeur, que se partagent 
deux grandes régions naturelles : la plaine du Saint-Laurent 
et le plateau Laurentien\ » Située entre Montréal et Trois- 
Rivières, la région est encore aujourd'hui très largement 
rurale. Par bien des côtés, elle ressemble toujours au pays 
paisible où se déroulait la lente intrigue de Trente arpentSy 
œuvre d'un autre célèbre écrivain-médecin de la région, 
Ringuet; chez Perron, le comté de Maskinongé incarne la 
quintessence du Québec « cohérent et clair"* », ce « beau pays 
serein et catholiqueS> qu'il oppose aux régions de coloni- 
sation plus récente. Plus précisément encore — mais non 
exclusivement — le monde de Jacques Perron se trouve à 
l'est du comté, dans «la vallée de la rivière du Loup que 
jalonnent les paroisses de Louiseville, Saint-Léon-le-Grand, 
Saint-Paulin et Saint- Alexis-des-Monts^». Quelques-uns des 
contes ferroniens les plus connus se déroulent dans l'une ou 
l'autre de ces localités auxquelles l'auteur était rattaché par 
de multiples liens. 

Un peu à la manière proustienne des « Noms de pays », 
l'écrivain se fait parfois l'exégète de la toponymie locale, 
qu'il connaît de façon presque innée pour avoir été bercé 
par elle. Ainsi, l'un des personnages du conte «La vache 
morte du canyon» est originaire du rang Créte-de-Coq, 
situé dans la municipalité de Sainte-Ursule^ ; dans « le Chi- 



2. JF, La nuit, op. cit., p. 83. 

3. Madeleine Perron, AdriennCy op. cit., p. 73. 

4. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 290. 

5. JF, Contes, op. cit., p. 225. 

6. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 74. 

7. JF, Contes, op. cit., p. 82. 



LESDEUXLYS 55 

chemayais», le petit Jacques et le mystérieux abbé Surpre- 
nant échangent quelques mots sur la signification du nom 
«Vide-Poche» que les habitants du comté donnent à un 
rang de Yamachiche* ; Faction des contes « Bêtes et mari » et 
« le Déluge » se déroule dans le rang dit « Fontarabie », etc. 
Bien entendu, la connaissance de ce vocabulaire extrême- 
ment localisé peut sembler naturelle chez un écrivain origi- 
naire du lieu ; elle est toutefois soutenue, chez Ferron, par 
une étonnante connaissance de Torigine des termes et de 
leur étymologie, qui démontre que Tauteur a feuilleté bien 
des monographies paroissiales et des ouvrages de petite 
histoire. Le rang Crête-de-Coq, dit-il dans La nuiu «fut 
ouvert par des Écossais. Ils étaient cernés; ils ne tardèrent 
pas à se franciser^. » Il semble en effet, selon un érudit cher- 
cheur du Bulletin des recherches historiques^ que ce nom tire 
son origine « d'un Anglais du nom de Christian Cork, qui 
fut un des premiers habitants de ce rang. Nos bons habi- 
tants trouvant ce nom trop difficile à prononcer désignèrent 
leur voisin anglais sous le surnom de Crête-de-Coq*° ». Pour 
le nom «Vide-Poche», Ferron donne deux graphies possi- 
bles et complémentaires qui font référence à la misère du 
prolétariat rural de la région : la première renvoie aux culti- 
vateurs de Yamachiche qui, « descendus au village avec de 
gros sacs de grains pour les faire moudre au moulin [sei- 
gneurial], se rendaient compte quMls en ramenaient peu de 
farine»; la seconde, «Vie-de- Poche», évoque «une vie peu 
agréable, de poche, non de velours" ». Sur cette question, le 
Bulletin des recherches historiques diffère d*opinion et pré- 
sente une version nettement plus bucolique : 



8. JF, ÎM conférence inachevée^ op. cit., p. 103. 

9. JF, La nuit, op. cit., p. 87. 

10. R. de Lessard, «Crête-de-Coq)», BRH, vol. XII. n" 2, février 1906, 
p. 40. 

11. ]¥, La conférence inachevée, op. cit., p. 103. 



56 LE FILS DU NOTAIRE 

Les premiers colons, en s'éloignant du lac Saint-Pierre pour 
monter plus au nord, côtoyaient les rivages tortueux et 
difficiles de la rivière Yamachiche. Après environ deux lieues 
de marche, ils faisaient halte pour prendre leur collation. Le 
contenu des poches ou sacs de voyage se vidaient pour 
remplir l'estomac. De là, le nom de Vide- Poche est appliqué 
à l'endroit où ils faisaient ainsi cette collation '^ 

Quant au nom «Fontarabie», il semble si exotique 
qu on hésite à croire à sa réalité ; Victor- Lévy Beaulieu s'y est 
d'ailleurs laissé prendre, et avoue avoir pensé, lorsqu'il le lut 
pour la première fois, que Perron «l'avait inventé à cause 
des Mille et une nuits qui a longtemps été son livre de 
chevet. Pour moi [écrit-il], Fontarabie veut dire "fond 
d'Arabie", c'est-à-dire la magie même de l'écriture^^» Le 
nom existe vraiment, ce qui n'enlève rien à son parfum 
oriental, même si « Fontarabie » désigne plus prosaïquement 
un rang de la paroisse de Sainte-Ursule, situé — comme par 
hasard! — dans un fief octroyé en 1701 aux ursulines de 
Trois-Rivières. Les religieuses ont simplement choisi ce nom 
en souvenir de Fontarabie, soldat français tué en 1652 près 
de la rivière Saint-Maurice^"*. 

Au milieu de cette région campagnarde et paisible, la 
cité de Louiseville, où habitaient les Perron, fait figure de 
ruche bourdonnante. C'est d'abord l'agglomération la plus 
importante du comté : à la fin du siècle dernier, « Louiseville 
possède déjà son caractère mi-rural, mi-urbain'S>, écrit 
l'historien de la ville. En 1931, c'est-à-dire au temps de la 
jeunesse du romancier, on y comptait plus de 2300 habi- 
tants, alors que la population des villages avoisinants 



12. H. Lapalice, «L'origine du nom Vide-Poche», ERH, vol. XIV, n° 4, 
avril 1908, p. 124-125. 

13. Victor- Lévy Beaulieu, Docteur Ferron, op. cit, p. 50-51. 

14. Richard Lessard, «Fontarabie», BRH, vol. XL, n° 2, février 1934, 
p. 128. Il existe aussi, à Paris, une rue qui porte ce nom. 

15. Germain Lesage, Histoire de Louisevilky op. cit., p. 297. 



LESDEUXLYS 57 

tournait autour de 1500 âmes'^. C'est aussi, et surtout, un 
chef-lieu où sont regroupés différents services: banques, 
palais de justice, bureau d'enregistrement. On y trouve aussi 
un couvent de filles, dirigé par les sœurs de l'Assomption, 
de même qu'un collège de garçons, l'académie Saint-Louis- 
de-Gonzague, fondé en 1892 et placé sous la responsabilité 
des frères de l'Instruction chrétienne'^. Les cultivateurs de la 
région viennent chaque semaine vendre leur marchandise 
au marché louisevillois, puis se désaltèrent dans l'un des 
trois ou quatre hôtels de la ville avant de retourner à la 
maison. 

Même si Louiseville s'enorgueillit de son statut de 
métropole régionale et que ses industries lui donnent des 
allures de ville industrielle, il n'en reste pas moins que, 
comme dans toutes les localités du Québec traditionnel, la 
vie sociale des citoyens tourne autour de l'église et de son 
curé; Ferron utilise, avec le goût pour le protocole qui le 
caractérise parfois, une jolie image, celle du « théâtre dans le 
théâtre» pour souligner l'importance que revêt, à cette 
époque, la place de chacun dans l'église paroissiale: 

Dans Féglise même où, sans improvisation, selon le rituel, le 
théâtre se trouvait réfléchi sur lui-même, la hiérarchie se 
reformait avec une grande allée qui correspondait à peu près 
à la Grand-Rue; la seule différence résidait dans le fait que le 
comté restait rural [et que] les habitants, absents sur semaine, 
s'amenaient en dernière instance, les jours de fête et le 
dimanche, pour reprendre place dans la paroisse et montrer 
leur importance'*. 

La quatrième église paroissiale de Louiseville — celle 
que Jacques Ferron connut — fut érigée entre 1915 et 1921 



16. Francis- Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867), op. df., 
p. 15. 

17. Germain Lesage, Histoire de Louisevilky op. dt, p. 279. 

18. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. df., p. 236. 



58 LE FILS DU NOTAIRE 

en remplacement de la précédente, devenue vétusté'^. Pour 
construire Tédifice, il avait fallu déplacer les restes de Tan- 
cien cimetière vers un nouveau site^", relativement éloigné 
de Féglise, à une dizaine de minutes de marche environ. 
Ferron dénonçait cet éloignement comme un affront inac- 
ceptable à Tendroit des disparus : « Il n*y a que les églises qui 
donnent une ombre douce aux cimetières. En retour les 
cimetières, lieux remplis de personnes indispensables, don- 
nent une raison d'être aux églises. Or, celui de Louiseville, 
un des premiers déplacés, avait été exilé dans les champs 
sous un soleil intolérable, seul, sans vaisseau amiral, sans nef 
propitiatoire [...]^'.» De nombreux rebondissements mar- 
quèrent par ailleurs la courte histoire de l'église paroissiale ; 
le plus grave est sans contredit son incendie, survenu à 
peine cinq ans après l'inauguration. Dans la nuit du 14 août 
1926, l'édifice de pierre était la proie des flammes, et le petit 
Jean-Jacques Ferron, alors âgé de six ans, put assister à ce 
spectacle terrifiant en compagnie de ses parents, sur le 
perron de la demeure familiale. Dans Vamélanchier, cet évé- 
nement extraordinaire, qui lui permit pour la première fois 
de relier le jour au jour, marque pour le jeune Léon de 
Portanqueu la fin du règne nocturne: 

Ce fut une nuit unique. Les bruits qui m'éveillèrent, le bruit 
sourd des poutres crépitantes qui tombaient alors que les 
flammes fusaient déjà par les trouées du toit [...]. Je me 
revois, la main sur la rampe, descendant le grand escalier. [...] 
Mon père me prit sur ses genoux. L'illumination n'était pas 
au-dehors, mais au-dedans de moi-même. Mon petit théâtre 
intime et personnel commençait". 



19. La bénédiction solennelle de la nouvelle église eut lieu le 13 juin 
1921. (Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. du p- 344.) 

20. Ibidem, p. 267. 

21. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 234. 

22. JF, Vamélanchier, préface de Gabrielle Poulin, édition préparée par 
Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB éditeur, « Cou- 
rant, 1 », 1986, p. 78-79. 



LESDEUXLYS 59 

Cet incendie valut aussi à l'enfant de vivre Tun de ses 
premiers ravissements esthétiques, celui d'entendre, «en 
compagnie de [s] a sœur Merluche [...] les chants choraux 
de la messe qu'on donnait en plein air, sous les grands 
ormes, parce que l'église venait d'être incendiée"». La 
nouvelle église fut reconstruite à même les murs de la 
précédente; l'inauguration officielle eut lieu le 14 octobre 
1928. Il va de soi que la décoration intérieure de ce nouveau 
temple était beaucoup plus modeste que celle de l'édifice 
incendié; pour tout dire, «L'intérieur n'est pas décoré et 
plusieurs pièces indispensables restent à acquérir^^ », déplore 
l'historien de la cité. Cette circonstance, comme on le verra 
plus loin, sera cause de tensions entre le curé du temps et 
certains de ses paroissiens — dont le notaire Ferron. 

Depuis la fin du siècle dernier, de nombreuses petites 
entreprises se sont succédé dans la ville, témoignant du pas- 
sage de la révolution industrielle et donnant à ce gros bourg 
des allures de ville ouvrière: fonderies, beurreries, manu- 
facture d'allumettes, moulin à scie et autres". L'industrie 
forestière était cependant, sur son déclin, selon Ferron, par 
suite du défrichement progressif de toutes les terres arables 
disponibles; si bien que la région était presque complè- 
tement déboisée vers 1930. Cet étiolement du commerce du 
bois explique entre autres pourquoi Louiseville, qui avait 
déjà eu suffisamment de citoyens anglophones pour « faire 
vivre» une église anglicane et une église protestante, avait 
perdu ou assimilé une grande partie de sa population de 
souche anglo-saxonne: 

La rivière alimentait trois ou quatre scieries qui, faute de bois, 
finirent par fermer l'une après l'autre. Ces forêts, ces moulins 



23. JE Du fond de mon arrière-cuisine, op. cit., p. 214. « Merluche» est le 
surnom que Jacques Ferron donnait à sa sœur Madeleine. 

24. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 366. 

25. Ibidem, p. 280-281. 



60 LE FILS DU NOTAIRE 

constituaient une industrie. Fondée sur le pillage, elle ne 
pouvait être qu'anglaise. Mais plus de pins, plus d'Anglais. 
S'en alla alors de Louiseville la petite communauté qui s'y 
était établie, moins quelques vieillards qui attendirent la mort 
sur place [...]". 

Cependant, à partir de 1930, on peut constater une 
légère augmentation de la population anglophone, à cause 
de Timplantation d'une importante manufacture de vête- 
ments, l'Associated Textiles, qui amena à sa suite un certain 
nombre de «cadres» américains ou canadiens-anglais. 
Grâce à cette entreprise, écrit Germain Lesage, les pénibles 
effets de la Grande Crise se firent moins sentir à Louiseville 
qu'ailleurs. L'Associated était venue s'installer à la demande 
expresse des Louisevillois, après qu'un groupe de notables 
de la ville eut, en 1929, effectué des démarches en ce sens. 
Le Conseil municipal ayant voté un montant à cet effet, un 
homme d'affaires de Montréal fut chargé « d'entrer en con- 
tact avec des industriels qui pourraient éventuellement bâtir 
une manufacture quelconque à Louiseville^''». 

À partir de ce moment — pour le meilleur et pour le 
pire ! — le nom de Louiseville fut toujours associé à l'indus- 
trie du textile. Bien que les dirigeants de la compagnie aient 
été assez nombreux pour qu'un «club» social anglophone 
vît le jour dans la ville, il semble que la population anglo- 
saxonne, faute d'enfants, n'ait pu maintenir une école en 
opération^*. La venue d'une entreprise de cette taille favorisa 
'cependant l'éclosion de quelques-unes des tensions sociales 
qui viennent habituellement avec l'industrialisation : ainsi, 
en septembre 1937, une grève paralysa les métiers à tisser de 
la compagnie^^ ; cet arrêt de travail était probablement lié à 



26. JF, La nuit, op. cit., p. 88. 

27. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 370. 

28. Ibidem, p. 374. 

29. îhid., p. 376. 



LESDEUXLYS 6l 

Timplantation, la même année, d'un syndicat international 
parmi les ouvriers. C'est à cette occasion que les enfants du 
notaire Ferron furent pour la première fois témoins de 
manifestations de grévistes^^. 

Comme toutes les petites localités, la ville s'enorgueillit 
d'abriter en ses murs quelques grands hommes, dont la 
gloire rejaillit un peu sur l'ensemble des citoyens. Il faut 
remarquer, à ce propos, que la célébrité et les honneurs 
semblent parfois se transmettre de père en fils, puisqu'il 
n'est pas rare de voir, à Louiseville, des générations de 
notables se succéder les unes aux autres. De 1920 à 1932, 
c'est-à-dire au cours de la période qui couvre l'enfance de 
Jacques Ferron, quatre prêtres occupèrent le presbytère de la 
paroisse Saint- An toine-de-Padoue; le plus célèbre d'entre 
eux fut le chanoine Georges- Elisée Panneton, descendant de 
la vieille famille trifluvienne dont était également issu le 
romancier Philippe Panneton, alias Ringuet. Selon le réper- 
toire des Biographies sacerdotales trifluviennes, cet ecclésias- 
tique, qui fut aussi titulaire à la cathédrale de Trois- Rivières, 
était un « musicien distingué », instigateur du « mouvement 
liturgique et grégorien » dans le diocèse ; on lui doit aussi — 
et surtout, dans une perspective ferronienne — « une messe 
des morts très répandue et fort appréciée^' ». 

Parmi les grands hommes de Louiseville, on trouve 
aussi l'illustre sénateur J.-Arthur Lesage, parent du futur 
premier ministre de la province de Québec ; cet homme, qui 
fut échevin et organisateur du Parti libéral, avait été vice- 
président de la « Commission des liqueurs » et sera nommé 
sénateur en 1944. Sans doute serait- il étonné d'apprendre 



30. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

31. Abbé Antonio Magnan, Biographies sacerdotales trifluviennes. Le 
clergé séculier du diocèse de Trois- Rivières, Thetford Mines, Association 
catholique des voyageurs de commerce, Section des Trois- Rivières, 1936, 
p. 75. 



62 LE FILS DU NOTAIRE 

que Ferron l*immortalisa, dans Le ciel de Québec, sous les 
traits d'un «grand égoutier» du Parti libéral! Une autre 
célébrité locale fiit THonorable Joseph-Hormidas Legris 
qui, durant les années 1920, habitait non loin de la demeure 
des Ferron. Nommé sénateur en 1903, il avait été, de 1888 
à 1903, successivement député à Québec, puis à Ottawa sous 
Wilfrid Laurier^^. Libéral, il semble avoir eu bien des démê- 
lés avec les autorités religieuses du diocèse. Lors de sa pre- 
mière campagne électorale, en 1886, le vieux curé de la 
paroisse prit publiquement parti contre lui^^ Il s'opposa à 
M^' Laflèche sur la question des écoles de TOntario^"*. Dix 
ans plus tard, aux élections fédérales de 1896, un autre curé 
de la paroisse recommandera — moins ouvertement cette 
fois — à un groupe de paroissiens de ne pas voter pour cet 
homme^^. En 1915, il sera parmi les plus farouches oppo- 
sants aux plans de la nouvelle église, dont il trouve les coûts 
exorbitants^^. En 1917, il intente une action en cour supé- 
rieure pour faire annuler le nouveau « rôle de cotisation » de 
la fabrique^^. 

À Tépoque où Ferron fit la connaissance du sénateur 
Legris, ce dernier était déjà à la retraite depuis plusieurs 
années. Dans le court récit intitulé « Les deux lys », Fécrivain 
le présente comme un vieil homme repu de gloire qui, à 
Finstar de Nérée Beauchemin à Yamachiche, se laisse admi- 
rer par ses concitoyens en prenant le frais devant sa maison : 
« Il ne rit jamais et ne parle guère plus, encore figé par le 
grand honneur de représenter son pays dans une capitale 
lointaine, grave et muette. Il s'offre à la vénération de ses 



32. Francis-Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867), op. cit., 
p. 47. 

33. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 264. 

34. Ibidem, p. 286. 

35. Ibid., p. 288. 

36. Ibid., p. 337. 

37. Ibid., p. 338. 



LESDEUXLYS 63 

compatriotes qui le saluent^*.» Le sénateur Legris semble 
représenter, pour Tauteur, une variété inoffensive de nota- 
bles qui, par négligence sans doute, ont trahi les intérêts de 
leur peuple au profit d*une gloriole facilement acquise chez 
les anglo-saxons; c'est pourquoi, dans «Les deux lys», 
Ferron s'est lui-même représenté en train de donner au 
grand homme un bouquet de lys blanc, cadeau d'Adrienne 
Ferron qui cherche ainsi à faire « triompher le lys de France 
contre le lys d'Orange^*^». Par un curieux détour de la 
mémoire, Paul-Émile Caron, un petit voisin de Jacques 
Ferron, se souvient lui aussi du sénateur Legris en l'asso- 
ciant aux fleurs; mais dans son souvenir, c'est le vieillard 
qui les distribue aux enfants : « Nous prenions un raccourci 
à travers sa cour pour nous rendre à l'école. Il nous saluait 
et nous parlait ; il aimait parler aux enfants. Il avait de beaux 
lilas, il nous en donnait quand ils étaient en fleurs ; je me 
souviens de lui à cause de ça. C'était un vrai bon mon- 
sieur^. » L'un des fils du sénateur Legris, Joseph-Agapit, 
devint médecin et revint s'installer à Louiseville pour y 
pratiquer son art; il y était encore dans les années 1930. À 
cette époque, au moins un autre médecin vivait à Louise- 
ville: le docteur Lucien Plante, installé dans la ville depuis 
1920. Ce sont ces deux disciples d'Esculape que nous 
retrouverons bientôt — sous d'autres noms — derrière le 
corbillard d'Adrienne Caron. 

Louiseville n'était cependant pas peuplée que de 
prêtres- musiciens et de notables: on y trouvait aussi une 



38. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 222. 

39. Ibidem. Madeleine se souvient elle aussi de ces « lys de Saint-Joseph » 
que sa mère réussissait à cultiver à force de soins minutieux : « Ils étaient 
courts, immaculés et leurs pistils d'un jaune ardent. » (Madeleine Ferron, 
Adrienne, op. cit., p. 243.) 

40. Paul-Émile Caron à Tauteur, entrevue, 23 juillet 1992. M. Caron dit 
n'avoir aucun lien de parenté direct avec la famille maternelle de Jacques 
Ferron. 



64 LE FILS DU NOTAIRE 

catégorie de citoyens beaucoup moins convenables qui 
auront une grande influence sur l'imaginaire de Jacques 
Ferron. Ces «Magouas» — puisqu'il faut bien les appeler 
par leur nom — «vivaient à l'envers de tout, fascinants 
pour le p'tit garçon né sur le meilleur côté des choses, tenu 
d'y rester, à l'endroit de tout. Avant tout, je devais être tout 
excepté Magoua'*^ » Il convient donc de s'arrêter un peu sur 
ces curieux personnages, qui impressionneront l'écrivain au 
point où sa pensée sociale se développera dans le souvenir 
de l'ostracisme qui les frappait : les Magouas sont en effet à 
l'origine de la fameuse opposition « grand village/petit vil- 
lage » dont l'écrivain fera la démonstration dans Le ciel de 
QuébeCy et dont il dira d'ailleurs qu'elle aura été sa meilleure 
contribution à l'histoire québécoise'*^ 

Le mot « Magoua », qui semble d'origine amérindienne, 
est encore en usage dans la région de Louiseville et de 
Yamachiche ; on l'utilise pour désigner un personnage mal 
habillé, marginal, vaguement idiot. Mais laissons un socio- 
logue nous présenter le village, qui existait encore au début 
des années 1980 : « Le hameau communément appelé "Petite 
Mission de Yamachiche" est un ensemble principalement 
caractérisé par une localisation en périphérie de la munici- 
palité, un isolement de ses habitations par rapport à celles 
de son environnement immédiat et une pauvreté apparente 
de ses résidents [...] à l'intérieur de la municipalité, ce 
hameau constitue une enclave assez homogène^^» Dans 
« La créance », Ferron place le village des Magouas près de la 
troisième rue de Louiseville, là où «jamais notable ni per- 
sonne tant soit peu de considération n'habita'*'* » ; en réalité 



41. JF, «Historiette. Mon futur collège», loc. cit., p. 16. 

42. JF à Jean Marcel, lettre, 15 février 1966. 

43. Jean Comtois, « La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à réno- 
ver », mémoire présenté à Laurent Deshaies, Activité de fin d'études I et 
II, UQTR, 31 mai 1979, p. 1. 

44. JF, les Confitures de coings et autres texteSy op. cit., p. 233. 



LESDEUXLYS 65 

U était situé vers le nord, dans les terres, près de Saint-Léon. 
Ferron, par délicatesse, a probablement voulu éviter de 
localiser publiquement, de manière trop précise, le lieu où 
vivaient ces personnes qui souffraient déjà de Topprobre des 
Louisevillois^^. 

En fait, le village des Magouas se trouve « dans le centre- 
ouest de la paroisse Sainte-Anne-de-Yamachiche et est 
localisé plus exactement sur le chemin de la Rivière-du- 
Loup qui longe la rive gauche de cette rivière^^ ». Qui étaient 
donc ces Magouas? Paul-Émile Caron se souvient d*abord 
qu ils possédaient de nombreux chiens, et qu'ils pronon- 
çaient ce mot à la manière acadienne : « chian^^ ». Il n était 
pas impossible en effet qu ils aient été de cette origine, d'au- 
tant plus qu un groupe d'Acadiens vint s'établir dans la 
région après le «Grand Dérangement» de 1755; de toute 
manière, cette prononciation, surgie tout naturellement de 
la bouche d'un Louisevillois de naissance, prouve de façon 
non équivoque que Ferron s'est directement inspiré du 
hameau des Magouas pour imaginer le village des Chi- 
quettes et le « ruisseau des Chians » du Ciel de Québec; il les 
a simplement situés sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, 
dans les environs de la Beauce. Paul-Émile Caron pense, 
quant à lui, que cette mystérieuse enclave, relevant de Loui- 
seville pour l'administration municipale et de Yamachiche 
pour la paroisse catholique — d'où son nom de «Petite 
Mission de Yamachiche» — était composée, à l'origine, 
d'Amérindiens ayant pris le nom français de « Milette ». Il y 



45. Il !c fera dans une lettre à Pierre Cantin ( 1 1 juin 1974) dans laquelle 
il mentionne que le village des Magouas se trouvait « sur la rive est » de 
la rivière du Loup et «relié à Yamachiche par le chemin dit "de la 
mission** ». 

46. Jean Comtois» «La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à 
rénover», op. cif., p. 1. 

47. Paul-Êmile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992. 



66 LE FILS DU NOTAIRE 

a une vingtaine d'années encore, Jean Comtois notait dans 
cette localité «la présence dominante de 2 familles tels les 
Milette et les Noël [...]. Ainsi plusieurs ménages ont un lien 
de parenté entre eux [...]'*^. » De «Milette» à «Chiquettes» 
il n y a qu'un pas, et on peut fort bien imaginer que dans 
son roman Jacques Ferron a voulu, après avoir dissimulé la 
position géographique de ces gens, maquiller leur nom de 
famille principal. 

Madeleine Ferron est sans doute très près de la réalité 
lorsqu'elle décrit le village des Magouas comme «l'endroit 
où allaient s'installer les marginaux; ils évitaient ainsi le 
blâme et le mépris des villageois. Il y avait des repris de 
justice, des filles-mères, des familles incestueuses, des 
métis^*^. » Cette caractéristique du village des Magouas ne 
date pas d'hier: déjà, en 1892, l'abbé Napoléon Caron, 
ancien vicaire de Yamachiche et historien de la paroisse, ne 
pouvait s'empêcher, malgré son souci d'objectivité, de souli- 
gner le fait que les citoyens de ce hameau formaient une 
catégorie de citoyens bien différents des autres : « Étant pau- 
vres et éloignés de l'église, ils manquent fréquemment la 
messe et vivent dans l'ignorance, mais ils ne sont pas 
méchants. [...] Ils se trouvent heureux dans leurs maison- 
nettes délabrées, et quand ils sont obligés d'émigrer, c'est 
toujours avec un déchirement de cœur incroyable^^. » Le 
hameau des Magouas n'est pas non plus seul de son espèce ; 
à vrai dire, toutes les villes, tous les villages québécois dis- 
posent d'un quartier pauvre, un peu louche, souvent baptisé 
«Petit Canada» ou «Petite Pologne» par les habitants du 
coin. L'apport de Jacques Ferron, sur ce plan, aura surtout 
été de mettre en lumière l'aspect systématique de cette 



48. Jean Comtois, «La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à 
rénover», op. cit., p. 1. 

49. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

50. Abbé N[apoléon] Caron, Histoire de la paroisse d'Yamachichey p. 129. 



LESDEUXLYS 67 

Structure en Amérique du Nord et le rôle de repoussoir 
moral qu elle joue chez les bien-pensants de toutes les caté- 
gories. 

L'éloignement de Téglise, que déplorait discrètement 
Tabbé Caron, est sans doute la raison pour laquelle on 
décida un jour que les habitants de ce « lieu-dit » auraient 
droit à une chapelle, qui serait desservie par le vicaire de 
Yamachiche. Fait cocasse, de 1937 (année où, comme par 
hasard, débute Taction du Ciel de Québec) à 1945, Tabbé 
Paul S. de Carufel, qui a été nommé vicaire administrateur, 
«refuse d'aller à la Mission, prétextant quil a peur des 
chiens et de faire le trajet en voiture à chevaP' » ; on imagine 
facilement que Jacques Ferron ait pu s'emparer de cette 
anecdote pour créer l'inoubliable abbé Louis-de-Gonzague 
Bessette ! Une nouvelle chapelle permanente fut aménagée, 
en 1964, dans une ancienne école; Tévêque trifluvien, 
M^ Georges-Léon Pelletier, vint bénir ce nouveau temple, 
consacrant ainsi l'entrée définitive des Magouas dans la 
civilisation : « Cette chapelle devra intensifier une pratique 
plus ardente de la religion. [...] Je vous invite donc à amé- 
liorer votre société. Si un jour il sortait des vocations sacer- 
dotales d'ici, nous aurions la grande joie de constater que 
vous vous êtes réellement donnés à Dieu [...]". » 

Les chiens semblent avoir toujours été associés aux 
Magouas; à la fin du xix'' siècle, l'abbé Caron notait que, le 
village étant situé à mi-chemin entre Yamachiche et Loui- 
seville, « ces pauvres journaliers devaient faire le trajet ou en 
traîneaux tirés par des chiens, ou chaussés de mocassins 
avec raquettes aux pieds, pour se procurer les comestibles 
de première nécessité. C'est aussi à l'aide de chiens qu'ils 
rapaillaient dans les terres à bois avoisinantes leur bois de 



51. J.-AJide Pelicrin, Yamachiche et son histoire. Trois- Rivières, Editions 
du Bien Public, 1980, p. 282. 

52. Ibidenu p. 283. 



68 LE FILS DU NOTAIRE 

chauffage^\ » Quarante ans plus tard, c'est-à-dire à l'époque 
de Jacques Ferron, le même phénomène se produisait 
encore, selon les dires de Paul-Émile Caron. Maire de la 
paroisse durant de nombreuses années, ce dernier connaît 
bien la région, et a gardé la même opinion que les Louise- 
villois d'autrefois sur ces personnages : « Ce ne sont pas des 
travaillants. Ils quêtent tout le temps... Ils venaient bûcher 
du bois sur nos terres. [Jacques Ferron] les connaît parce 
que son père se faisait voler du bois. Ils avaient des chiens 
et des traîneaux [...] ils partaient du "Petit Village" et pre- 
naient à travers les champs pour venir nous voler du 
bois^"*. » 

Tel était donc le petit univers au milieu duquel Jacques 
Ferron passa ses premières années: un environnement 
encore largement rural peuplé de notables et de paysans, 
une société à première vue étanche, où les «bons» et les 
« mauvais » occupaient tous la place qui leur était réservée 
de toute éternité sans qu'il n'y eut jamais possibilité d'effec- 
tuer des échanges : « Dans ce lieu fermé d'une petite ville qui 
se donnait en spectacle à elle-même, les inégalités de for- 
tune ou de condition, propres à tout théâtre, allaient de soi 
et n'avaient rien d'injuste pour la bonne raison qu'il n'y 
était pas question de justice, ou d'injustice, du moins ici bas, 
mais de destin^^. » C'est contre cet univers manichéen, 
immuable, que l'écrivain s'élèvera plus tard avec une fougue 
inattendue. 



53. Abbé N[apoléon] Caron, Histoire de la paroisse d'Yamachiche, op. cit., 
p. 279. 

54. Paul-Émile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992. 

55. JF, Les confitures de coings, op. cit., p. 235-236. 



CHAPITRE IV 

Le vilain petit mouchoir 



JLa prime enfance de Jacques Ferron semble s*être déroulée 
sous l'influence de deux pôles différents et contradictoires ; 
est-ce Teffet d'une structure profonde de son imaginaire? 
Toujours est-il qu il présente ses premières années comme le 
théâtre d'une lutte entre deux modes de vie, deux attitudes 
différentes devant l'existence; d'une certaine manière, il 
s'agit d'un combat à finir entre l'état de nature et l'état de 
culture. «J'étais un primitif, d'où mon goût pour le 
peuple' », dira-t-il à Jean Marcel, dans un raccourci assez 
étonnant pour cet érudit pétri de classicisme. C'est là, 
croyons-nous, l'expression d'un vœu rétrospectif, car 
Ferron escamote ainsi les premières années de son enfance, 
celles qui précisément se sont déroulées sous le règne de sa 
mère et qui marquèrent à tout jamais l'enfant des signes de 
r« aristocratie». En somme, l'écrivain aurait passé une 
bonne partie de son enfance à vouloir se fondre dans l'ano- 
nymat; malheureusement pour lui, plusieurs facteurs 
viendront empêcher la réalisation de ce souhait. 



1. JF à Jean Marcel, lettre, 20 janvier 1970. 



70 LE FILS DU NOTAIRE 

Ferron se plaît à décrire sa jeunesse louisevilloise 
comme celle ci*un petit sauvage, libre et fier, parcourant à sa 
guise la campagne environnante et les abords du lac Saint- 
Pierre : « Dans ce bas pays, que la crue empêche de clôturer, 
j'allais fureter, libre comme un voyou^ », se rappelle-t-il. À 
l'en croire, cette première enfance se serait écoulée comme 
celle d'un fils d'habitant, habitué au travail de la ferme et 
jouissant de la plus parfaite liberté: «Louiseville [...] c'était 
une petite ville, et de l'autre côté de la rivière, c'était la 
campagne et les amis que j'avais étaient fils de cultivateurs. 
C'est beaucoup plus plaisant de vivre à la campagne qu'à la 
ville, alors [...] j'allais plutôt jouer là que de mon côté 
urbaine » La fréquentation quotidienne des jeunes cultiva- 
teurs, comme le fait de vivre dans un univers champêtre 
auraient même donné au jeune Ferron un vocabulaire 
essentiellement agricole et aussi peu littéraire que possible : 
«Je pouvais parler avec exactitude d'attelage, de charroi, 
d'outils et d'instruments aratoires ; je connaissais les noms 
personnels des vingt-quatre vaches que j'allais chercher 
pour la traite au bout de la terre des Voisard, de l'autre côté 
de la rivière du Loup [...Y. » 

On peut douter que cette vision bucolique corresponde 
totalement à ce que Jacques Ferron a vraiment connu ; l'au- 
teur accentue quelque peu l'intensité de son amitié avec ses 
petits voisins, vraisemblablement pour s'inventer a poste- 
riori des racines populaires compatibles avec l'ascendance 
paysanne de son père. Ce faisant, il prend ses distances de 
l'image maternelle, puisque Adrienne semble au contraire 
avoir été une femme cultivée, doublée d'une lectrice avide. 
Madeleine raconte que durant l'été, sa mère et ses amies 



2. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 100. 

3. JF, entrevue, émission «Délire sur impression», 3 novembre 1978, 
CKRL-FM (Université Laval). 

4. JF, La conférence inachevée, op. cit., p. 105. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR J\ 

avaient Thabitude de se livrer à des «orgies de lecture... 
s'échangeaient des livres... les commentaient longuement 
avant de choisir ceux qu elles emporteraient au pensionnat 
pour les relire^». Parmi ces ouvrages, un bon nombre 
étaient à l'index, ou enfin peu recommandés aux jeunes 
filles, qui devaient user de subterfiiges pour les lire; c'est 
ainsi qu'Adrienne put découvrir les œuvres de Balzac et de 
Victor Hugo en les dissimulant dans des couvertures de 
biographies religieuses. Autre détail très significatif: Jacques 
Ferron déclare avoir été incité à lire les romans de Marivaux 
après avoir pris connaissance de la correspondance entre sa 
mère et sa tante Irène, lesquelles faisaient allusion à ces 
récits^. Ce commentaire tend à renforcer l'hypothèse selon 
laquelle la prédisposition de l'écrivain en faveur du xviii' 
siècle lui serait venue, en partie du moins, par l'inter- 
médiaire de sa mère, tout comme son prénom Jean-Jacques. 
Cet amour de la lecture ne paraît pas s'être transmis de 
façon directe aux enfants : mis à part les ouvrages légaux du 
notaire et les douze volumes d'une encyclopédie pour la 
jeunesse, ni Madeleine ni Marcelle ne se souviennent qu'il y 
ait eu beaucoup d'autres livres à la maison. Adrienne, fré- 
quemment absente à cause de sa maladie, n'aura pas eu 
l'occasion d'inculquer elle-même à ses enfants le goût de la 
littérature. Même un camarade de collège de Jacques remar- 
quera, quelques années plus tard, que chez les Ferron, on 
lisait assez peu^ ; de sorte qu'il faut croire le romancier lors- 
qu'il déclare qu'avant l'âge de 1 1 ans environ, « s'il y avait 
des livres à la maison, jamais je ne les avais ouverts* ». L'écri- 
vain reconnaît cependant — pour aussitôt le déplorer — 
que son tout premier vocabulaire lui venait de sa mère, et 



5. Madeleine Ferron, Adrienne^ op. cit., p. 181. 

6. JF à Jean Marcel, lettre, 5 juin 1974. 

7. Jacques Lavigne à Tauteur, entrevue, 21 septembre 1992. 

8. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309. 



72 LE FILS DU NOTAIRE 

qu*il s*agissait d'une langue « trop belle pour avoir cours^ ». 
Cette langue, littéralement maternelle^ probablement 
développée par Adrienne durant ses longues années de 
pensionnat, n était apparemment pas en usage parmi les 
amis de Jacques; aussi tenta-t-il de s'en défaire afin de 
s'ajuster à son environnement linguistique. Ce fut alors, 
écrit-il, Fépoque du second vocabulaire, conçu « pour courir 
les rues et les bois de Louiseville'^». On imagine mal que cet 
enfant, ft'uit de l'union d'un respectable notaire et d'une 
demoiselle Caron, ait pu se débarrasser aussi facilement de 
sa belle éducation. 

Dès qu'il fut en âge d'aller à l'école, Jacques dut suivre 
le même chemin que la plupart des garçonnets de Louise- 
ville et fréquenter le collège de la ville, l'académie Saint- 
Louis-de-Gonzague ; de 1926 à 1931, il y compléta les cinq 
premières années du cours primaire. Il a malheureusement 
été impossible de retrouver des traces de ce passage dans les 
archives des commissions scolaires de la région; la Biblio- 
thèque nationale du Québec possède cependant deux 
cahiers d'écoliers datant de cette période, qui constituent 
sans doute les plus anciennes traces écrites de l'auteur à être 
parvenues jusqu'à nous^'. Il appert que le jeune Ferron fut 
un élève généralement doué, presque toujours situé au 
premier rang des élèves de sa classe. Dans une « historiette » 
de 1976, l'écrivain, en évoquant ces années lointaines, men- 
tionne au passage le nom de Paul-Émile Caron, personnage 
dont nous avons déjà fait la connaissance; il le présente 
comme « [s] on meilleur ami à l'Académie Saint-Louis-de- 
Gonzague, vu qu'il était premier de classe, moi deuxième^^ ». 



9. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 105. 

10. Ibidem. 

11. Deux cahiers d'écoliers, 1929. BNQ, 9.1. 

12. JF, «Historiette. La bergère», IMP, vol. XXVIII, n« 15, 15 juin 1976, 
p. 22. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 73 

C'est la première fois — mais non la dernière — que Ferron 
tient à laisser de lui-même Timage d*un «second», du 
moins en ce qui concerne les résultats scolaires. Ce curieux 
refus de la première place doit être mis en relation avec le 
mépris de Fauteur pour les privilèges et sa volonté de se 
placer du côté des plus faibles. Toute sa vie, Ferron a traité 
les forts en thèmes et les « premiers de classe » avec condes- 
cendance, les considérant comme de simples bûcheurs sans 
intelligence ni sensibilité. 

Avec le recul, Paul- Emile Caron considère aujourd'hui 
que son ami Ferron était somme toute un écolier un peu 
différent des autres, sans qu il lui soit vraiment possible de 
dire à quoi tenait cette différence. Un peu de timidité, sans 
doute, liée au fait que Fenfant était assez peu sportif pen- 
dant cette période de sa vie. Sa sœur Madeleine précise que 
sous des dehors plutôt discrets, Jacques « était un enfant qui, 
déjà, tenait tête; il était très combatif^». Caron explique 
aussi que, fils de notaire, Ferron n avait pas les mêmes obli- 
gations que ses voisins immédiats, tous fils d'agriculteurs: 
Tété venu, ces derniers étaient réquisitionnés, à partir de 
cinq heures tous les matins, pour les travaux de la ferme, 
alors que Ferron disposait plus librement de son temps'^. 
Mais, somme toute, Jacques Ferron, durant les premières 
années de son existence, fut un enfant plutôt solitaire qui 
partageait surtout les jeux de sa petite sœur : « Papa nous 
appelait "les inséparables", dit cette dernière. Jacques n'avait 
pas beaucoup d'amis; je ne me souviens pas qu'il en ait 
emmené à la maison'^» Même Paul-Émile Caron, que 
Ferron identifiait pourtant comme son meilleur ami, n'a pas 
le souvenir d'être jamais entré dans la demeure du notaire. 
La raison principale de cet isolement résidait dans la tuber- 
culose d'Adrienne, qui souffrait comme on le sait de la 



13. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

14. Paul-Émile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992. 



74 LE FILS DU NOTAIRE 

terrible maladie: ne voulant sans doute pas, d'une part, 
favoriser la contamination des enfants et ayant d'autre part 
besoin de beaucoup de repos, elle fut à l'origine de cette 
situation un peu particulière. 

Jacques Ferron prétend aussi que sa mère fiit pour lui la 
cause indirecte d'un autre sentiment d'étrangeté ou de rejet. 
Les goûts raffinés d'Adrienne cadraient mal avec ceux de 
son fils, qui aurait bien voulu partager la liberté d'action de 
ses camarades. Madame Ferron élevait alors sa famille 
« dans des pays plausibles sans aucun rapport avec le comté 
de Maskinongé'^»; à cause des goûts vestimentaires 
d'Adrienne, inusités pour des enfants de cultivateurs, les 
premières années du fils aîné des Ferron paraissent avoir été 
celles d'un souffre-douleur. «Quand [...] je commençai mes 
classes chez les Frères de l'Instruction Chrétienne [...], j'y 
allai trop bien mis, comme un petit Monsieur, et fus en 
butte à la dérision [...]^^», dira par exemple l'écrivain, 
dénonçant le costume de matelot que sa mère, suivant en 
cela la mode enfantine de l'époque, lui faisait porter. À une 
autre occasion, le souci trop évident de Madame Ferron de 
singulariser son fils valut carrément à ce dernier d'être 
attaqué par des garçonnets jaloux : 

Une fois, il y eut mascarade et ma mère m'avait costumé en 
chat; elle s'y était donné beaucoup de mal. Mon costume 
comportait une longue queue ajustée au fessier [...]. Je me 
méritai un premier prix, assurément, mais en revenant à la 
maison des gamins de mon âge, jaloux à juste titre, tirèrent 
après ce merveilleux appendice de sorte qu'il ne l'était plus 
lorsque j'arrivai, penaud et traînant'^ 



15. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

16. JE Les confitures de coings et autres textes, op. cit.y p. 289. 

17. Ibidem, p. 291. 

18. Ibid. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 75 

Comment se surprendre si, croyant avoir souffert à 
cause de sa mère d*un sentiment de rejet, le jeune Ferron ait 
développé de Tanimosité à son endroit? Cette mauvaise 
humeur n*est pas tournée contre sa personne, mais contre ce 
quelle représente^ c'est-à-dire une certaine manière d*être, 
une classe que ses camarades rejettent ou jalousent, en un 
mot un élitistne bien peu de mise dans une petite commu- 
nauté semi-rurale comme Louiseville. Oubliant même la 
maladie qui obligeait Adrienne à adopter une certaine 
réserve en société, le romancier en viendra à Faccuser de 
snobisme: « [Ma mère] ne s'est jamais mêlée aux Ferron; 
elle était une personne à part. On la respectait beaucoup. 
[...] Elle gardait ses distances. Elle n a jamais plongé dans 
l'ambiance chaleureuse chez les Ferron'*^. » La culture mater- 
nelle devient dès lors un vernis culturel à proscrire, et le 
langage inculqué par la mère doit être remplacé par 
celui, plus costaud, de la campagne louisevilloise: «me 
demandait-on le nom du chien qu elle avait baptisé Fripon, 
je m'en trouvais gêné, je répondais Rover^^ ». 

Encore si sa mère n'avait été que trop bien éduquée; 
mais elle s'y prit de telle façon que son fils éprouva, jusqu'à 
la fin, le regret lancinant de n'avoir pu, à cause de l'édu- 
cation maternelle, faire comme tout le monde. Aussi tard 
qu'en 1982, évoquant une fois de plus le souvenir de cette 
femme aimée-détestée, l'écrivain ne peut s'empêcher de lui 
adresser de nouveaux reproches, qui paraissent bien mes- 
quins si l'on considère que ces condamnations surviennent 
plus de cinquante ans après le fait : « Je faisais rire de moi. 
Je me souviens: j'avais un casque de pompier et il fallait 
toujours être couvert quand on sortait pour la récréation. 
Les frères nous avaient fait sortir et j'avais mon casque de 



19. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. df., p. 36. 

20. JF, La conférence inachevée, op. àt.y p. 105. 



76 LE FILS DU NOTAIRE 

pompier pour jouer. C'était complètement ridicule^'. » 
Fallait-il que le désir de passer inaperçu soit puissant pour 
que Fécrivain s'en souvienne encore après tout ce temps! 
«Ma mère était une personne distinguée et très rancu- 
nière^^», dit encore Jacques Ferron; avouons que le fils 
semble avoir hérité de ce trait de caractère. 

De façon bien involontaire, Joseph-Alphonse Ferron 
contribuait aussi, à sa manière, à singulariser l'ensemble de 
sa famille; il dut parfois susciter une certaine jalousie à 
Louiseville. C'était, on l'a vu, un homme fier de lui-même 
et de ses réussites; au cours des années 1920, c'était aussi un 
notaire prospère à qui avaient échu de nombreuses charges 
administratives reliées à son statut d'organisateur du Parti 
libéral. Secrétaire-trésorier de la ville et du comté, greffier 
de la cour de Circuit", «membre de la Chambre des 
notaires de la province et directeur de l'Association des 
notaires du comté^'* », il avait son bureau au palais de Jus- 
tice. Voici donc un citoyen avantageusement connu, qui 
aime bien faire montre d'une certaine opulence; il habite 
l'une des plus belles maisons de la ville, qui occupe une 
place de choix sur la rue principale, et qui indique de façon 
ostentatoire la position éminente de son propriétaire dans la 
société villageoise : « En quoi croyait- il ? se demande son fils. 
Je pense qu'il ne crut jamais qu'en sa place de banc dans la 
grande allée, ni trop avant pour avoir bonne vue de la 
chaire, ni trop arrière, la meilleure place qui fût, en parfaite 
correspondance dans l'église à sa maison dans la grand- 
rue^^ » Paul Ferron, le frère cadet de Jacques, qui pratiqua 



21. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. dty p. 33. 

22. Ibidemy p. 34. Le souligné est de nous. 

23. Germain Lesage, Histoire de Louiseville^ op. cit., p. 334. 

24. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 200. 

25. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 312-313. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 77 

durant trente ans la médecine à Longueuil en compagnie de 
son aîné, se souvient avec amusement des contrats lucratifs 
dont bénéficiait leur père à cause de ses amitiés libérales : 

Mon père était, à cette époque, un homme à Taise; la 
Shawinigan installait ses pylônes sur les terres du comté, et les 
contrats se faisaient chez le notaire Ferron; à Fépoque de 
Taschereau, les programmes d*aide aux cultivateurs passaient 
entre les mains de l'organisateur libéral, qui se trouvait aussi 
à être le notaire du comté^^... 

Cet homme entreprenant avait aussi à cœur les intérêts 
de sa communauté: en 1929, on le compte parmi les 
hommes d'affaires qui contribuent à Tinstallation d'une 
manufacture de V Associated Textiles à Louiseville. Quelques 
années plus tard, dit son fils cadet, le notaire « s'est aperçu 
que cette compagnie exploitait les ouvriers et que ça n'avait 
peut-être pas été un si bon service à rendre à la ville^^ » ; il 
n'en reste pas moins que ces démarches procédaient d'une 
nature généreuse et étaient motivées par des intentions 
louables; après tout, l'entreprise ne procura-t-elle pas du 
travail à plus de 350 personnes, en pleine crise écono- 
mique^* ? Jacques Ferron explique même que les petits nota- 
bles de l'endroit, qui « se sont cru tout permis aussi long- 
temps que V Associated Textiles ne soit pas venue s'établir à 
Louiseville», perdirent à cette occasion «le pavois qui les 
faisait si hauts^' », grâce à la source de revenus diversifiée 
que représentait cette manufacture. Assez paradoxalement, 
l'Associated Textiles offi-ait une possibilité d'affranchisse- 
ment pour les Louisevillois moins bien nantis, y compris les 
mystérieux Magouas. 



26. Paul Ferron à Tauteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

27. Ibidem. 

28. Germain Lesage, Histoire de Louiseville^ op. dr., p. 370. 

29. JF à Pierre Cantin, lettre, 5 décembre 1971. 



78 LE FILS DU NOTAIRE 

Les Perron furent par ailleurs successivement proprié- 
taires de deux chalets d'été à Saint- Alexis-des-Monts ; le 
premier, au lac Sacacomie, avait longtemps été la propriété 
de la famille Caron ; le notaire avait fini par en faire l'acqui- 
sition, pour permettre à Adrienne et à sa sœur Irène de 
continuer à profiter des étés en pleine nature. Aux dires de 
Madeleine, le site de cette résidence d'été est resté magni- 
fique: «Le lac Saccacomi [sic] est une des splendeurs de la 
région. Il a trois milles de large sur six de long et est bordé 
au nord de plusieurs chaînes de montagnes. Quelques 
monts en premier plan se détachent des autres pour s'avan- 
cer majestueusement dans le lac^". » Malheureusement, ce 
chalet fiit rapidement jugé trop difficile d'accès, puisqu'il 
fallait traverser le lac en canot pour l'atteindre ; c'est pour- 
quoi un second camp fut construit par le notaire, en 1932, 
au lac Bélanger, en association avec deux autres proprié- 
taires pour amortir les coûts d'aménagement^'. 

Marcelle Perron croit que son père était resté nostal- 
gique de sa jeunesse paysanne^^; aussi était-il propriétaire 
d'une ferme, près du lac Saint-Pierre — « avec un fermier y 
habitant" » — et d'un vaste pâturage appelé « le Domaine ». 
Joseph-Alphonse Perron était par ailleurs un amateur pas- 
sionné de chevaux : « Cette passion était perceptible même à 
nos yeux d'enfants^"^», écrit Madeleine, en racontant com- 
ment le notaire, cet homme trop sensible, avait éclaté en 
sanglots devant les membres de sa famille à l'annonce de la 
mort de l'une de ses bêtes. Il faisait régulièrement participer 
ses chevaux à des concours tenus lors des expositions agri- 
coles de la région. Jacques, pour sa part, pense que cet 
attrait immodéré pour les belles montures était venu à son 



30. Madeleine Perron, Adrienne, op. cit., p. 77. 

31. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

32. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. 

33. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 26 juin 1993, 

34. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 167. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 79 

père durant son enfance, à Tépoque où il voyait passer les 
beaux équipages de THôtel des Sources. Un jour vint où lui 
aussi, sans doute pour savourer un peu sa revanche, put 
monter « un grand pur-sang irlandais, un hunter comme il 
disait et qu il ne commanda jamais qu en anglais, connais- 
sant assez cette langue pour le faire, pas plus^^ ». 

Assez vraisemblablement, les magnifiques chevaux de 
Joseph-Alphonse Ferron, de même que sa ferme et son écu- 
rie, contribuèrent aussi à frapper les imaginations et à 
donner de lui une image d'opulence et de richesse dans 
Tentourage. Paul-Émile Caron, par exemple, a gardé du 
notaire le souvenir d*un homme qui «roulait grosse voi- 
ture» et qui menait un grand train de vie; selon Paul 
Ferron, la « grosse voiture » en question pouvait bien être, 
littéralement, un « Sainte-Catherine », carrosse luxueux que 
le notaire utilisait Thiver pour aller rendre visite à sa mère 
à Saint-Léon^^. Une amie trifluvienne de Madeleine, Thérèse 
Héroux, se souvient que les enfants Ferron montaient aussi 
à chevaF^ grâce à des bêtes plus petites que le notaire met- 
tait à leur disposition; c'est ainsi que Jacques put faire de 
Téquitation dès Tâge de cinq ans, en compagnie de son 
père^*. Plus tard, Jacques impressionnera ses amis du collège 
Brébeuf en montant sans bride des chevaux sauvages; 
devenu médecin, il achètera lui aussi des chevaux à ses 
enfants, perpétuant ainsi la passion paternelle de Téqui- 
tation. 

On peut donc penser que les enfants Ferron avaient de 
quoi couler des jours heureux: un père généreux, une 
famille à Tabri des soucis financiers, une enfance paisible 



35. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 313. 

36. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

37. Thérèse Héroux à l'auteur, entrevue, 30 janvier 1993. 

38. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 37. 



80 LE FILS DU NOTAIRE 

dans une petite ville prospère du Québec. Ce serait compter 
sans la terrible maladie d'Adrienne, qui monopolisera 
Tattention de toute la famille au point de déterminer le 
comportement du père et des enfants pendant très long- 
temps. La menace qui pesait sur les Caron, celle qui, selon 
Tinterprétation qu*en fera plus tard Jacques, trahissait 
Tépuisement de la lignée prestigieuse, avait fini par 
s'abattre, comme on l'a vu, sur Adrienne: «ma mère est 
tombée malade de la poitrine, d'une tuberculose qu'elle 
avait tout lieu d'appréhender, qui sévissait dans sa famille 
[...]. Plus qu'une maladie, la tuberculose représentait une 
sorte de destin et Dieu sait que cette fatalité n'aidait pas à 
guérir^^. » Dans ce cas précis, la maladie était justement 
aggravée par l'appréhension qu'on en avait depuis qu'elle 
avait frappé les deux sœurs de la jeune femme. En 1913, 
Adrienne avait déjà perdu Rose-Aimée, l'aînée des trois 
«petites nièces» Caron au monastère des ursulines; une 
quinzaine d'années plus tard, ce fut au tour de son autre 
sœur, Irène, personne d'une grande vitalité qui mourut à 
Montréal en décembre 1927, et dont Adrienne n'accepta 
jamais la perte. Aux dires de Jacques Ferron, qui aimait lui 
aussi beaucoup cette tante, «elle mariait la grâce et le feu, 
trop brillante pour qu'on ait su à qui elle était, ce qu'elle 
voulait. [...] Elle avait la plus grande amitié pour sa cadette, 
ma mère, qui la lui rendait bien, au point d'en perdre le 
courage de vivre après sa mort'^^. » De tous les membres de 
sa famille maternelle, c'est cette tante pleine de vie que 
l'écrivain semble avoir préférée; il écrivit en tout cas de 
magnifiques pages sur elle dans Les confitures de coings, puis 
dans de déchirantes «Historiettes» de 1976 où il se penche 
justement sur la correspondance laissée par cette femme 
audacieuse. 



39. JF, «Historiette. Feu Jean - Jacques », loc. cit., p. 10. 

40. JF, « Historiette. Irène », IMP, vol. XXVIII, n° 16, 6 juillet 1976, p. 1 1. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 8l 

Cherchant à comprendre pourquoi la famille Caron 
était ainsi marquée par le destin, Técrivain en viendra 
comme on sait à « interpréter » la tuberculose comme une 
maladie frappant surtout des personnes qui traversent une 
période d'étouffement social et familial. En d'autres termes, 
comme le souligne avec pertinence Pierre-Louis Vaillan- 
court, «la dénonciation du milieu clos et étouffant passe 
[...] par une accusation médicale: la serre chaude engendre 
la tuberculose [...]'*' ». Suivant cette logique, les demoiselles 
Caron, élevées loin du monde au sein d*une famille où fleu- 
rissaient le népotisme et les privilèges, ne pouvaient qu être 
atteintes par ce mal, qui frappe les êtres en situation de 
contrainte. C'est lorsqu'il sera lui-même atteint de tuber- 
culose, quelque vingt ans plus tard, que l'écrivain mettra au 
point cette théorie. 

À partir du moment où le mal fut identifié, Adrienne 
Caron effectua plusieurs longs séjours au sanatorium du lac 
Edouard. Elle y fut hospitalisée pour la première fois en 
1924 ou 1925 et y séjourna pendant de longues périodes 
entre 1928 et 1930^^. Son fils croit se souvenir du moment 
précis où il eut conscience de la maladie de sa mère. Alors 
qu'il n'avait que quatre ans, le notaire, cet homme sensible, 
vint le trouver: «sans doute fort ému, [il] me montre un 
sale petit mouchoir brunâtre où je vois [...] dans le milieu 
ce que je suppose être un crachat de sang. [Mon père] se 
croira obligé de déclarer: "Un jour, tu comprendras."^^» 
Malgré ce pénible épisode, le garçonnet en vint à considérer 
la maladie d'Adrienne comme un état quasi normal, tant il 



41. Pierre-Louis Vaillancourt, «L'héritier présomptif des ursulines», 
loc. df., p. 90. 

42. Pierre Cantin, Jacques Ferron polygraphe. Essai de bibliographie suivi 
d'une chronobgie^ préface de René Dionne, Montréal, Bellarmin, 1984, 
p. 439, 457. 

43. JF, « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc cit., p. 29. 



82 LE FILS DU NOTAIRE 

est vrai que Tenfant s'adapte naturellement à Tenviron- 
nement qui est le sien depuis sa naissance: «Quant à ma 
pauvre mère, écrit-il, ses séjours au sanatorium m'avaient 
habitué à son absence"*"*. » Sa présence, quant à elle, se faisait 
si discrète qu on peut parler aussi d'une forme d'absence. À 
cette époque, le seul traitement connu de la tuberculose 
était le repos et les séjours au grand air ; le souvenir fugace 
que Paul-Émile Caron a gardé de cette voisine «affable et 
gentille » est donc celui d'une faible convalescente, toujours 
étendue au soleil. 

Nous constations seulement, écrit Madeleine, que notre mère 
était un être particulier. [...] Je savais bien que maman, elle, 
ne nous improviserait pas, avec un reste de pâte, une tarte au 
sucre pour la collation. Nous savions, Jean-Jacques et moi, 
qu'il ne servait à rien de nous quereller, car elle ne sortirait 
pas dans la cour pour nous réprimander"*^. 

Comme on le sait déjà, l'isolement auquel était confinée 
madame Ferron entraîna pour ses enfants l'impossibilité 
quasi totale d'amener des amis à la maison : « elle se consi- 
dérait, elle si charmante et si engageante, une lépreuse, et ne 
se laissait plus approcher"*^». La présence évanescente et 
intermittente de cette grande malade rendra aussi nécessaire 
l'engagement de bonnes pour s'occuper des cinq enfants; 
Ferron, dans son œuvre, a immortalisé deux d'entre elles, 
les sœurs Florence et Marie-Jeanne Bellemare, précisément 
originaires du rang Vide-Poche de Yamachiche. Dans sa 
cruelle volonté de ne pas être fils de Caron, l'auteur écrira 
que ces deux filles d'habitant fiirent ses véritables mères, 
puisqu'il fut élevé par elles à partir de l'âge de six ou sept 
ans^^^ 



44. JF, La conférence inachevée, p. 101. 

45. Madeleine Ferron, Adrienne, p. 238. 

46. JF, La conférence inachevée, p. 101. 

47. JF, À Jean Marcel, lettre, 26 janvier 1972. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 83 

À cause de cette maladie familiale, le notaire Ferron 
vivra avec la peur bien compréhensible que ses enfants, pré- 
disposés par leur mère, ne développent eux aussi le bacille 
de la tuberculose. Comme pour justifier ces craintes, la 
petite Marcelle souffrira d'ailleurs, un peu plus tard, d'une 
tuberculose des os qui nécessitera de longues hospitalisa- 
tions et diverses chirurgies : elle « fut soignée, comme tant 
d'autres, par le réputé docteur Samson à TEnfant-Jésus de 
Québec d'abord, puis au Sacré-Cœur de Cartierville''* ». 
Divers moyens furent pris pour que les risques de contami- 
nation soient réduits au minimum: pièces séparées, ali- 
ments différents, etc. La mesure la plus spectaculaire fut 
sans contredit l'achat d'une vache « personnelle», destinée à 
l'usage exclusif de la famille: «Nous avions une vache, 
derrière la maison, parce que quelqu'un avait dit à mon 
père : "si tu veux sauver tes enfants de la tuberculose, il faut 
éviter qu'ils ne soient contaminés par le lait". Cette vache 
nous accompagnait même quand nous allions [au chalet 
de] Saint- Alexis'*^. » Une autre conséquence de la maladie 
maternelle — beaucoup plus importante, celle-là, pour la 
formation des trois futurs artistes de la famille — fut que les 
enfants Ferron grandirent en pleine nature: pour éviter la 
tuberculose, en effet, on avait aussi conseillé au notaire 
d'élever ses enfants au grand air. Les cinq enfants passaient 
donc chaque été au chalet de Saint-Alexis-des-Monts, en 
compagnie des bonnes et d'un «homme engagé», depuis la 
Saint- Jean- Baptiste jusqu'à la Fête du travail"^. À tous les 
deux jours, le notaire venait ravitailler sa marmaille, si bien 
que les enfants, laissés pratiquement à eux-mêmes durant 
toute la période estivale, connurent là aussi une jeunesse 
différente de celle des autres enfants. Ces séjours prolongés 



48. JE « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc. cit., p. 29. 

49. Paul Ferron à Tauteur, entrevue 8 janvier 1993. 

50. Ibidem. 



84 LE FILS DU NOTAIRE 

favorisèrent, chez les jeunes Ferron, le développement de 
caractères individualistes dotés d*une grande autonomie, de 
même que, chez certains d'entre eux, un goût prononcé 
pour les sciences naturelles. Lorsqu'elle revenait de ses 
séjours au sanatorium, dit Jacques, ma mère «remarquait 
sans doute que je perdais mes bonnes manières et que je 
devenais rustaud [...]^'». Peut-être, à tout prendre, doit-on 
lui donner raison sur ce point (encore que la vie au grand 
air ne soit pas nécessairement incompatible avec la belle 
éducation), sans négliger pour autant le fait que «bonnes 
manières » il y eut d'abord, et que le caractère de l'écrivain 
résulte en grande partie de cette enfance déchirée entre un 
état de nature et une culture plus raffmée. 

Adrienne Caron effectua, vers 1930, un bref séjour au 
sanatorium Cooke de Trois- Rivières, tenu par les Filles de 
Jésus ; après quoi, comme il fallait le redouter, elle fut à son 
tour emportée par la maladie, et mourut chez elle, entourée 
de sa famille, le 5 mars 1931. «Nous étions tous autour de 
son lit quand elle est morte. Avec une douceur si discrète 
que seul son chapelet lui a glissé des mains, la croix d'abord 
et est allé s'immobiliser sur le drap blanc, au creux de sa 
taille encore fine : elle avait trente-deux ans". » Madeleine 
rapporte aussi que le notaire, à ce moment précis, «s'est 
écroulé sur le lit en sanglotant"» et que tous les enfants, 
sauf l'aîné, se sont précipités sur lui. Jacques Ferron avait 
fini par s'adapter à la maladie de sa mère : « c'était pour moi 
sa façon de vivre et je m'y étais si bien habitué que je serai 
tout surpris d'apprendre, le 4 mars 1931, la veille de sa 
mort, qu'elle se mourait^"*». Sur son lit d'agonie, elle aurait 
fait venir son fils aîné près d'elle pour lui faire ses dernières 



51. JF, La conférence inachevée, p. 101. 

52. Madeleine Ferron, Adrienne, p. 245-246. 

53. Ibidem, p. 246. 

54. JF, « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc. cit., p. 29. 



LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 85 

recommandations: «primo, de ne pas me croire plus fin 
qu'un autre, deuxio, de faire comme tout le monde, et 
tertio, de m'appeler Jacques tout court^^». De ce moment 
daterait le changement du prénom de Técrivain, qui jusque- 
là se faisait appeler Jean-Jacques. De nombreux critiques 
ont glosé sur la signification profonde et sur Torigine de 
cette modification ; Madeleine croit pour sa part qu elle fiit 
décidée par Técrivain lui-même. Une chose est sûre, c*est 
sous le prénom de Jacques que le garçonnet sera inscrit, dès 
le mois de septembre suivant, au pensionnat du Jardin de 
Tenfance de Trois- Rivières^. Il lui arrivera encore, à Tocca- 
sion, de signer de son véritable prénom, sans doute par dis- 
traction. Quant aux deux autres recommandations, assez 
étonnantes venant d'une mère qui avait tout fait pour sin- 
gulariser ses enfants, Ferron dira lui-même : « je ne crois pas 
lui avoir aussi bien obéi^^ ». On le comprend : le pli « aristo- 
cratique » étant pris depuis longtemps, il lui sera dorénavant 
impossible, malgré tous ses efforts, de « faire comme tout le 
monde », de redevenir le petit sauvage qu il voudrait avoir 
été. 

Mais pour le moment, le fiitur écrivain n*est qu'un 
enfant désemparé dont l'existence vient d'être bouleversée. 
Madeleine dit encore qu'au moment de la mort d'Adrienne, 
Jacques, « demeuré immobile dans l'embrasure de la porte, 
fixait d'un regard impassible et sévère le visage de sa mère : 
elle ne venait pas de mourir mais de l'abandonner^* ». On 
sait les résonances que cette mort prématurée aura dans les 
récits ferroniens, et les pages pathétiques que la disparition 



55. JF, «Historiette. Feu Jean- Jacques », loc. cif., p. 10. 

56. Il figure en effet sous ce prénom dans la liste manuscrite des élèves 
de la «Troisième Classe A» pour Tannée 1931-1932 du Jardin de 
l'enfance. («Jardin de l'enfance — liste des élèves 1909-1932». AFJTR. 
n» 230-01-29.) 

57. JF, «Historiette. Feu Jean -Jacques», loc, cit., p. 10. 

58. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 246. 



86 LE FILS DU NOTAIRE 

d'Adrien ne susciteront dans l'œuvre de son fils, surtout à 
partir de 1965. Cauteur reviendra sans cesse à cet épisode, 
qui marqua vraiment la fin de son enfance. Peut-être faut- 
il voir après tout, dans le ressentiment de l'auteur contre la 
famille Caron, une sorte de vengeance littéraire contre 
cet abandon maternel jugé inadmissible; car la mort 
d'Adrienne, telle la chute de la première pièce dans un jeu 
de domino, entraîna à sa suite toute une série de consé- 
quences plus dramatiques les unes que les autres, qui 
obligeront l'écrivain à quitter le beau comté de Maskinongé. 



CHAPITRE V 

Feu Jean-Jacques 



^i on en juge par le compte rendu qu en donne Le Nou- 
velliste de Trois-Rivières', les funérailles d'Adrienne, le 
9 mars 1931, furent particulièrement imposantes et tout à 
fait dignes du personnage haut placé qu était devenu le 
notaire Ferron. Le journal trifluvien, à Tépoque, desservait 
une population encore largement rurale, celle d'une région 
qui ne s'appelait pas encore la Mauricien Le lectorat du 
Nouvelliste était composé d'une clientèle captive qui aimait 
prendre des nouvelles des paroisses voisines et des allées et 
venues dans les villages du comté; par conséquent, les 
reportages sur les baptêmes, mariages, et funérailles étaient 
toujours accompagnés d'un luxe de détails comprenant, 
dans les cas les plus illustres, la liste complète des partici- 
pants, le nom de chacun des visiteurs de «l'étranger», les 
envois de télégrammes et de fleurs, etc. 

La relation des obsèques d'Adrienne Caron couvre trois 
longues colonnes d'un numéro du Nouvelliste d'avril 1931 ; 



\. [Anonyme], «Louisevillc rend un dernier hommage à M"* J.-Alp. 
Ferron», Le Nouvelliste, 6 avril 1931, p. 10. 

2. Ce terme sera popularisé dans les années 1930 par Tabbé Albert 
Tessier, à la faveur du mouvement régionaliste trifluvien. 



88 LE FILS DU NOTAIRE 

on peut y lire les noms de toutes les personnes qui, de près 
ou de loin, participèrent aux funérailles de la disparue. 
Ferron, lors de la rédaction de r« Appendice aux Confitures 
de coings », puis dans de nombreux autres fragments auto- 
biographiques, élabore une curieuse étude sociale à partir de 
cet article. Malgré la douleur qu il ressent toujours devant 
cette mort injuste et alors même qu il prétend avoir répudié 
pour lui-même les fastes de la famille Caron, il ne peut 
s^empêcher de ressentir une pointe de fierté en décrivant le 
majestueux cérémonial entourant cette triste circonstance : 

Aux funérailles de ma mère, l'abbé Georges Panneton, repré- 
sentant des Ursulines dont il était alors l'aumônier, chanta la 
messe à l'autel latéral droit. [...] À ces funérailles fut chantée 
la messe des morts du chanoine Élizée [sic] Panneton, saint et 
thaumaturge, de la lignée des banquiers [...]^. 

Fils d'une vieille famille trifluvienne et frère de l'écrivain 
Ringuet, l'abbé Georges-Edouard Panneton était effec- 
tivement, en 1931, assistant-aumônier des ursuHnes'^; il fut 
délégué par les religieuses pour souligner les liens étroits qui 
unissaient la communauté et la famille Caron. À l'autre autel 
latéral officiait l'abbé Grimard, «de l'ÉvêchéS). Quant au 
chanoine Georges-Elisée, rappelons qu'en 1931, il était curé 
de Louiseville; il est donc, pour ainsi dire, normal que sa 
Messe des morts ait été chantée à l'occasion du décès d'une 
paroissienne de qualité comme l'épouse du notaire Ferron. 
Encore que cette œuvre, dira l'écrivain, avait sans doute été 
choisie seulement par «hommage au musicien, non au 
curé », puisque « ce n'est pas Louiseville mais la parenté qui 
avait choisi l'officiant, le diacre et le sous-diacre^». Enten- 



3. JE à Pierre Cantin, lettre, 16 octobre 1974. 

4. Abbé Antonio Magnan senior, Biographies sacerdotales trifluvienneSy 
op. cit., p. 76. 

5. JF, «Historiette. La bergère», loc. cit., p. 22. 

6. Ibidem. 



FEU JEAN-JACQUES 89 

dons par là que les funérailles d'une Caron sont une chose 
trop importante pour être laissée entre les mains des prêtres 
du village; par conséquent, «rien pour le clergé de 
Louiseville^ ». 

Cexégèse ferronienne des funérailles ne s'arrête pas là. 
Le cortège funèbre, de la maison paternelle à Téglise, puis de 
Féglise au cimetière, fera aussi l'objet d'une analyse fouillée 
de la part de l'auteur, et lui permettra de donner toute la 
mesure de ses sentiments ambigus face à la famille Caron. 
L'article du Nouvelliste identifie nommément les quelque 
trois cents personnes qui suivaient la dépouille mortelle; 
Ferron s'intéresse d'abord aux porteurs du cercueil, tous des 
notables de Louiseville: maire, conseillers, etc. Il note 
ensuite qu'au sortir de l'église, le curé de Saint-Léon marche 
en tête du cortège comme pour « bien marquer l'origine* » 
de la défunte. Il se montre finalement intrigué par la pré- 
sence, au premier rang, de deux médecins qui avaient soi- 
gné Adrienne : « Or, à la levée du corps de ma mère, immé- 
diatement en arrière du corbillard qui l'emportait de la 
maison vers l'église toute proche, en avant de moi et de 
mon père, suivaient les successeurs du docteur Hart, les 
docteurs Lionel Dugré et Agapit Livernoche [...]^. » Ferron 
est vivement intrigué par ce détail étrange du protocole 
funéraire ancien ; le prestige sans égal attribué à la profes- 
sion médicale avait certes de quoi impressionner le jeune 
garçon et a pu contribuer plus tard à décider de sa carrière. 
Mais avant tout, l'écrivain s'intéresse à la préséance des 
deux médecins parce qu'il y voit un vestige des coutumes de 
la vieille France, un peu à la manière des petits restes d'ins- 
titutions dont parle Marcel Trudel et qui sont « comme un 



7. Ibid. 

8. Ibid. 

9. IF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 294. 



go LE FILS DU NOTAIRE 

éclat de verre quon a oublié de jeter'^». L'érudition ferro- 
nienne n est cependant pas très sûre : tantôt, il fait remonter 
ce rituel de la procession des médecins directement au 
Régime français''; tantôt, il attribue son implantation à 
Tabbé de Galonné, ce noble ecclésiastique français qui 
devint aumônier des ursulines de Trois- Rivières au début 
du siècle dernier: «comme dans les couvents les choses 
changent peu, il a laissé un peu du xviii' siècle et certaines 
coutumes de FAncien Régime [...]'^». Uauteur attache une 
extrême importance à ce détail et semble s'y accrocher 
comme à une preuve tangible des origines françaises du 
Québec tout entier. 

« On fut très cérémonieux au siècle dernier, formaliste, 
voire pointilleux, non seulement dans le diocèse de Trois- 
Rivières mais dans tout le Bas-Canada'\ » Ce jugement, 
l'écrivain pourrait tout aussi bien se l'appliquer à lui-même, 
tant il semble éprouver de plaisir à étudier de près la 
composition des funérailles maternelles. Jacques Ferron a 
toujours gardé quelque chose du goût classique pour les 
cérémonies courtisanes et les querelles de préséance'^; en 
cela il est resté, parfois à son corps défendant, un homme 
d'Ancien Régime, avec, comme son contemporain Marcel 
Trudel, «une mentalité des dix-septième et dix-huitième 



10. Marcel Trudel, Mémoires d'un autre siècle, Montréal, Boréal, 1987, 
p. 16. 

11. JF, «Historiette. La bergère», loc. cit., p. 22. 

12. JF à Pierre Cantin, lettre, 27 juin 1974. 

13. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 301. 

14. Des années plus tard, en 1972, Ferron, honoré par la ville de 
Longueuil, s'amusera à déterminer l'importance de chacun des récipien- 
daires d'après l'ordre d'attribution des médailles au cours de la céré- 
monie : « je me classais immédiatement après Sa Grandeur M»' Coderre, 
avant les gérants de banque et un chef de police à la retraite [...], après 
un gérant de caisse populaire — ô gloire à moi ! » (JF, « Lettre à Jean- 
Pierre Boucher», Littératures, n" 2, 1988, p. 136.) 



FEU JEAN-JACQUES 9I 

siècles*^». Au tournant des années 1970, il aura beau choisir 
de suivre symboliquement le corbillard de son père, pour 
marquer son adhésion aux vertus de courage et d'ambition 
que ce dernier représentait à ses yeux; il aura beau, dans 
une démarche qui s'apparente parfois à l'autocritique 
marxiste, refaire le parcours de son enfance pour dénoncer 
les privilèges et le népotisme dont il croit avoir bénéficié : il 
restera toujours, pour au moins la moitié de son âme, un 
Carotiy c'est-à-dire un être distingué, un fils de bonne 
famille. La grande originalité de cet « aristocrate » sera, jus- 
tement, qu'il voudra se pencher, comme par un profond 
sentiment de culpabilité, sur les petites gens dont il aimerait 
partager le sort. Mais en 1931, il n'en est pas encore là; c'est 
beaucoup plus tard que l'auteur fera preuve de « révision- 
nisme» biographique. Dans les années à venir, l'éducation 
que recevra le jeune homme, caractérisée par un profond 
respect de la hiérarchie et de l'autorité, sera tout à fait dans 
la lignée traditionnelle. 

Le Jardin de l'enfance de Trois- Rivières était aux gar- 
çonnets ce que le couvent des ursulines est toujours aux 
jeunes filles: une institution réputée, fréquentée par les 
enfants de l'élite régionale. Fondé en 1903 par un groupe de 
Filles de Jésus françaises menacées d'expulsion par la Loi 
Combes'^, ce pensionnat fut implanté à une époque où 
Tévêque trifluvien, M^ Cloutier, pressentant l'industrialisa- 
tion rapide de son diocèse, voulait justement inciter les 
communautés religieuses à créer des institutions d'ensei- 
gnement pour répondre aux besoins d'une population 
toujours plus abondante. Le fait que les Filles de Jésus triflu- 
viennes aient été des « soeurs françaises » n'est apparemment 



15. Marcel Trudel, Mémoires d'un autre siècle, op. àt, p. 32. 

16. Alice Trottier, f.j. et Juliette Fournier, f.j., Les Filles de Jésus en 
Amérique, |s.l.], [s.é.], |1986|, p. 57. Le Jardin de Tenfance trifluvien 
ferma ses portes en 1%7. 



92 LE FILS DU NOTAIRE 

pas étranger à la grande réputation de cette école : toutes les 
vieilles familles de Trois- Rivières confiaient leurs petits gar- 
çons à ces éducatrices expérimentées. «Le Jardin de Ten- 
fance était dans une classe à part [...]. C*était Técole des 
"grandes familles" ; 75 % des élèves venaient des familles du 
centre-ville: fils d'avocats, de juges, de notaires, de méde- 
cins*^ .» Celui qui porte ce jugement le fait en connaissance 
de cause: maire de Trois- Rivières de 1970 à 1990, Gilles 
Beaudoin fut aussi confrère de classe de Jacques Ferron au 
Jardin de Tenfance, durant les deux années oii le jeune 
Louisevillois y séjourna. 

Après le décès de sa femme, Joseph-Alphonse Ferron, en 
homme important qu il était, ne pouvait décemment don- 
ner à ses enfants que ce qu il y avait de meilleur ; il décida 
donc de confier l'éducation de ses deux aînés — celui qui 
porte désormais le prénom de Jacques et sa petite sœur 
Madeleine — aux bons soins respectivement des Filles de 
Jésus et des ursulines de Trois-Rivières. C'est ainsi qu'au 
mois de septembre 1931, le jeune garçon fit son entrée au 
Jardin de l'enfance ; il y ftit inscrit en sixième année, dans la 
classe d'une religieuse appelée Mère Sainte-Emma^^. Pour sa 
part, Madeleine semble avoir jusqu'à un certain point béné- 
ficié, comme sa mère, de la présence, au monastère ursu- 
linien, des grandes-tantes religieuses, ces divinités protec- 
trices de la famille Caron : « Quand je suis arrivée [...], deux 
des trois tantes vivaient encore. La plus jeune, mère Marie 
du Saint-Esprit [...] s'est occupée particulièrement de 
moi'^» Jacques, quant à lui, ressentit cet exil comme une 
véritable déchirure. Fidèle à son interprétation tragique du 
passé, il décrira plus tard cet épisode de sa vie comme un 
brutal enfermement: 



17. Gilles Beaudoin à Tauteur, entrevue, 4 mai 1993. 

18. Sœur Albertine Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993. 

19. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 163. 



FEU JEAN-JACQUES 93 

Je ne savais rien à mon sujet excepté qu'on m'arrachait à tout 
ce que j'avais été, une maison dans la grand-rue de Louise- 
ville, l'école des Frères, la plaine du lac Saint-Pierre, la 
parenté, mon père toujours un peu narquois, Florence et 
Marie-Jeanne, le monde heureux des jours sans lendemain 
[...] une petite bête en uniforme qu'on n'a pas encore dressée, 
voilà tout ce que j'étais^°. 

Gilles Beaudoin, qui était externe, se souvient du Ferron 
de cette époque comme d'un garçon plus grand que la 
moyenne, avec une démarche nonchalante et d'un naturel 
plutôt timide; ce trait de caractère, que partageaient les 
deux élèves, les rapprocha, de même que leur désintérêt 
commun pour les sports d'équipe pratiqués par les autres 
enfants. Mais Ferron a gardé un souvenir si pénible de ce 
séjour au Jardin de Tenfance qu'il paraît avoir oublié tous 
ceux qui furent ses camarades d'école: «Jamais je n'aurai 
tant souffert du froid qu'à attendre la fin d'interminables 
récréations où je ne faisais rien d'autre, n'ayant pas le cœur 
à jouer, ni amis d'ailleurs^'. » 

En plus de Gilles Beaudoin, qui fut quelque peu son ami 
par affinité de caractères, Ferron développera une autre 
amitié, durable cette fois, avec François Lajoie, fils d'avocat 
et futur juge, qui se retrouvera, comme lui, au collège Jean- 
de-Brébeuf puis à l'Université Laval. Un peu comme Paul- 
Émile Caron l'avait été à l'académie Saint-Louis-de- 
Gonzague, ce garçon servira de repoussoir à l'écrivain, qui 
le considère, avec un soupçon de condescendance, comme 
un élève trop exclusivement tourné vers l'étude : « J'ai suivi 
François Lajoie du Jardin de l'enfance à Trois- Rivières, 
jusqu'à l'Université Laval, et durant ces quinze années-là, il 
fiit toujours premier de classe à force de travail [...]". » 



20. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 101. 

2L Ibidem, p. 96. 

22. JF à Pierre Vadeboncocur, lettre, 19 septembre 1980. 



94 LE FILS DU NOTAIRE 

Au cours de sa première année chez les Filles de Jésus, le 
désarroi du jeune Ferron, qui après tout venait de perdre sa 
mère, n échappa à personne, pas même à ses amis: «J'ai 
Timpression qu il n'était pas heureux de vivre en commu- 
nauté avec les autres élèves », dit Gilles Beaudoin, ajoutant 
que «Tobligation quil avait d'être pensionnaire lui causait 
beaucoup de problèmes"». La promiscuité d'un dortoir 
devait effectivement être assez pénible pour un enfant habi- 
tué de vivre au grand air et dans la compagnie quasi exclu- 
sive des membres de sa famille. Si bien que, quand les 
vacances arrivaient, dit encore Beaudoin, « c'était une véri- 
table libération pour lui; il pouvait retourner à la mai- 
son^^». Le bref récit intitulé «Le Chichemayais » rend jus- 
tement compte de ce séjour malheureux et d'une tentative 
infructueuse du garçonnet pour l'abréger, en décembre 
1931. «Aux vacances de Noël, j'étais revenu [à Louiseville] 
tellement ébloui de bonheur que je n'en voyais pas la fm" », 
écrit-il; aussi demanda-t-il, sans succès, à son père de le 
retirer de ce pensionnat tant abhorré. 

Le traumatisme de cet exil fut si grave que l'écrivain dit 
avoir oublié de grands pans de sa prime jeunesse à cause du 
nouveau vocabulaire qu'il lui fallut acquérir auprès des 
«soeurs françaises» de Trois-Rivières : «je n'ai pas de sou- 
venirs de [...] l'école primaire, et c'est probablement parce 
que j'ai quitté Louiseville pour aller pensionnaire à Trois- 
Rivières. Étant habitué de vivre dans un milieu paysan, j'ai 
été oblig d'oublier tout le vocabulaire que j'avais à Loui- 
seville^^. » Il est vrai que l'auteur, pourtant si disert au sujet 
de certains autres épisodes de son existence, demeure 
remarquablement silencieux à propos de ce qu'il appelle sa 



23. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993. 

24. Ibidem. 

25. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 95. 

26. JF, entrevue, émission « Délire sur impression », op. cit. 



FEU JEAN-JACQUES 95 

« seconde enfance^^ », celle qui correspond en gros à ses pre- 
mières années d'école. Tout se passe comme si le séjour 
trifluvien avait contribué à édifier un mur « culturel » entre 
Tauteur et la partie de sa jeunesse dont il a gardé un sou- 
venir enchanté. 

Jacques Ferron a souvent répété que, par un curieux 
phénomène de «contamination» d'une communauté reli- 
gieuse par l'autre, la réputation d'intelligence de sa mère 
s'était répandue des ursulines chez les Filles de Jésus, par 
l'intermédiaire de Mère Marie-de-Jésus d'abord, et ensuite 
par le bref séjour qu'Adrienne fit au sanatorium Cooke de 
Trois-Rivières : « [Mère Marie-de-Jésus] fit à Trois- Rivières 
une réputation d'intelligence à ma mère [...], qui s'était insi- 
nuée au sanatorium Cook[e] tenu par les Filles de Jésus, 
réputation dont je me trouverai investi à mon grand désar- 
roi [...] au Jardin de l'Enfance tenu par les mêmes reli- 
gieuses^* ». Descendant des Caron, « héritier présomptif des 
ursulines », comme le dit si bien Pierre-Louis Vaillancourt, 
l'enfant aurait bénéficié à son tour, bien malgré lui, d'un 
préjugé favorable qui l'oblige à se mettre en évidence alors 
même qu'il cherche à « faire comme tout le monde et à ne 
pas se penser plus fin que les autres », selon les recomman- 
dations de la même Adrienne. 

En réalité, Ferron semble avoir figuré, au Jardin de 
l'enfance comme partout ailleurs, parmi les meilleurs élèves. 
Bien qu'il prétende être arrivé au pensionnat des Filles de 
Jésus comme un petit paysan. Sœur Albertine Gagnon, qui 
enseignait aux petits à cette époque, se souvient de lui, 
même après 60 ans, comme d'un garçon bien élevé, au 
port aristocratique: «[...] je le rencontrais aux heures de 
surveillance, le seul souvenir que je garde de lui, c'est qu'il 
était un jeune homme distingué, très intelligent, d'une 



27. Ibidem. 

28. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 308. 



96 LE FILS DU NOTAIRE 

application soutenue à Tétude. Je me souviens également 
qu il se classait toujours le premier ou Tun des premiers de 
ses classes^^. » Certaines des lettres que le garçonnet envoyait 
à son père nous permettent de constater aujourd'hui que les 
souvenirs de la religieuse sont exacts; on y découvre un 
écolier zélé, ambitieux, et fermement ancré dans la volonté 
de toujours se maintenir en première place : « Je suis encore 
arrivé le premier et je suis en bonne santé^^», écrit-il au 
notaire en janvier 1933. Quelques mois plus tard, il récidive 
avec fierté: «Je suis encore arrivé le premier avec 328.6 sur 
400. J'ai dépassé mon rival de 13 points. Mon bulletin est 
comme d'habitude d'argent. [...] Je suis bien décidé de 
garder mon rang et je vais faire mon possible d'avoir [sic] 
un bulletin doré^^» C'est le début d'une longue tradition 
que Ferron jugera de plus en plus lourde à porter : jusqu'au 
décès du notaire, en effet, le jeune homme se retrouvera 
toujours dans des situations de dépendance qui l'obligeront 
à rendre compte à son père de ses performances acadé- 
miques et, plus tard, de ses dépenses. 

Bien qu'il n'ait jamais lui-même été un cancre, Ferron a 
toujours eu les « premiers de classe » en horreur ; c'est pour- 
quoi il admet avec beaucoup de réticence qu'il fit partie de 
ce groupe d'élite. Dans le cas du Jardin de l'enfance, il laisse 
entendre que le poids moral de la réputation maternelle ftit 
seul responsable de ses bons résultats : « la deuxième année, 



29. Sœur Albertine Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993. 

30. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 16 janvier 1933. BNQ, 1.2.3. 
Ironie du sort, l'un des tout premiers écrits de Jacques Ferron à être 
parvenu jusqu'à nous est une lettre à son père... rédigée en anglais. « / 
Write to you to offer you my best Christmas wishes»y écrit- il au notaire, 
pour lui faire voir ses progrès dans l'apprentissage de cette langue; «for 
I hâve much studied during preceding months. [...] I promise you to work 
still more than in the year will soon ended. » JF à Joseph-Alphonse Ferron, 
lettre, 23 décembre 1932. BNQ, 1.2.3. 

31. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 6 mars 1933. BNQ, 1.2.3. 



FEU JEAN-JACQUES 97 

le préjugé donna à plein et je fus premier en tout. Sans être 
véritablement intelligent, très laborieux dans les abstrac- 
tions, j*avais assez de flair pour percevoir le préjugé favo- 
rable, Tinvestiture héréditaire^^ », écrit-il, comme en s' excu- 
sant d*avoir été bon élève; à Ten croire, son mérite per- 
sonnel n*y serait pour rien. Faut-il voir, dans ce malaise, une 
simple modestie, ou le pendant académique d'une méfiance 
ontologique devant les privilèges? 

La vocation littéraire de Fauteur relèverait aussi de cette 
condamnation au dépassement de soi qu Adrienne Caron 
avait perfidement laissée en héritage à ses enfants. Comme 
d'habitude, Ferron minimise à ce sujet ses qualités propres, 
escamotant ses prédispositions naturelles pour faire reposer 
rentière responsabilité de ses réussites sur la réputation de 
sa mère. Mal adapté à Louiseville à cause de l'éducation 
aristocratique inculquée par Adrienne, il aurait aussi été en 
porte-à-faux au Jardin de Tenfance, cette fois pour les 
raisons inverses : « On disait que j'avais tout lu alors qu'élevé 
par les servantes, petit paysan au fait des travaux agricoles 
et possesseur d'un vocabulaire populaire et terrien qui 
n'avait pas cours dans cette école [...], je n'avais rien lu, 
strictement rien lu^\» Nous savons déjà que les enfants 
Ferron ne lisaient pas beaucoup; d'après Marcelle, c'est 
Jacques lui-même qui se mit soudain, à l'époque du collège, 
à rapporter des livres à Louiseville et à «éduquer» la 
famille^^ Il faut donc prendre l'écrivain au sérieux et ne pas 
l'accuser d'immodestie lorsqu'il déclare : « c'est moi qui ai 
ramené un peu de culture à la maison^^». Au Jardin de 
l'enfance, les religieuses cherchaient à développer chez leurs 
élèves le goût de la lecture en lisant, à voix haute, des 



32. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309. 

33. Ibidem. 

34. Marcelle Ferron à Pauteur, entrevue, 25 janvier 1993. 

35. JF à Jean Marcel, lettre, 26 janvier 1972. 



98 LE FILS DU NOTAIRE 

romans en classe, à raison d'une vingtaine de minutes 
chaque jour : « C'était comme un cadeau que les religieuses 
nous faisaient», dit Gilles Beaudoin, qui se rappelle avoir 
attendu, avec impatience, la lecture quotidienne du Dernier 
des Mohicans. Camour des livres était ainsi transmis aux 
élèves, grâce d'abord aux talents d'éducatrices des Filles de 
Jésus. 

Chez Jacques Ferron, la passion littéraire eut aussi 
l'occasion de se développer par le biais inattendu d'une 
grave maladie qui le frappa lors de son premier trimestre 
d'« exil ». Il semble que l'enfant ait souffert d'une septicémie 
qu'il attribuera plus tard à un traitement médical inappro- 
prié, mais aussi — et surtout — au dépaysement, à la 
douleur d'avoir perdu sa mère, au choc causé par la perte de 
son langage populaire et terrien. Le sentiment de déposses- 
sion fut si profond que l'enfant aurait « protesté » en déve- 
loppant une maladie : « malheureux, je résistais mal au froid 
et à l'infection^^ ». Au bout du compte, il dut garder le lit 
pendant une certaine période: «Les religieuses me don- 
naient une collation spéciale, l'après-midi, et me mirent au 
petit dortoir, plus douillet que le grand. Elles s'avisèrent en 
plus d'appeler le docteur Normand, médecin de renom, qui 
m'injecta dans le bras le vaccin de la diphtérie, fraîchement 
arrivé de Paris^^. » Au pensionnat des ursulines, pendant ce 
temps, la petite Madeleine, par un remarquable phénomène 
de simultanéité, éprouve elle aussi de grandes difficultés à 
être à la hauteur de ce qu'on attend d'elle. Mère Marie-du- 
Saint-Esprit a en effet la fâcheuse manie de projeter sur la 
fillette le souvenir ému de sa mère Adrienne, ce qui ajoute 
encore à son désarroi: «[Elle me parlait] des prouesses 
intellectuelles de ma mère et de ses sœurs et, à travers les 
récits, je percevais une inlassable demande : je devais réussir 

36. JF, La conférence inachevée, op. cit., p. 97. 

37. Ibidem, p. 96. 



FEU JEAN-JACQUES 99 

aussi bien qu'elles. J'éprouvais une telle impuissance à 
satisfaire cette ambition que je n'ai rien trouvé de mieux, 
comme dérivatif, qu'une minable anémie^*. » 

Les sœurs françaises, «femmes de discernement», 
diagnostiquèrent chez le petit Jacques la nostalgie du pays 
natal ; elles le confièrent alors aux soins d'« une petite reli- 
gieuse indigène, originaire du rang Barthélémy qui com- 
mence dans la paroisse de Louiseville, traverse tout Saint- 
Léon et finit à Sainte-Angèle, par conséquent de mon 
pays^'», dit l'écrivain. Pour rendre l'exil moins pénible au 
malade, cette religieuse providentielle vient s'asseoir à son 
chevet tous les soirs pour lui lire «des contes canadiens, 
certains de Louis Fréchette, qui m'émerveillent et m'aident 
à revivre. Du pire naît parfois le meilleur : Fréchette aura été 
le premier de mes auteurs^^. » Ferron attribue donc, comme 
il le fera souvent par la suite, le développement du goût 
littéraire — ici, le sien propre — à des causes extérieures ou 
accidentelles, reliés à l'inaction forcée: tuberculose (pour 
André Gide), oisiveté des fils de famille (pour Saint-Denys 
Garneau), voire polyomyélite (pour Victor- Lévy Beaulieu). 
D'autre part, il n'est pas innocent que l'écrivain dise avoir 
retrouvé le goût de vivre grâce à l'illustre auteur des contes 
de Jos Violon; il cherche sans doute ainsi à fournir une 
explication possible à son propre goût pour les formes 
brèves. Peut-être reconnaissait-il aussi en eux les récits 
traditionnels de son grand-père Benjamin. Une chose est 
sûre, le conte traditionnel, comme genre, lui apparaît déjà 
nimbé d'une coloration positive. 

Mais l'influence de Louis Fréchette sur le jeune homme 
ne s'arrête pas là. Elle fut plus décisive encore, et d'une 



38. Madeleine Ferron, Adrientte, op. ci'r., p. 162-163. 

39. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 96-97. Cette religieuse, décédée 
en février 1993, se nommait Marie-Rose Lacourcière. (Sœur Albertine 
Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993.) 

40. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 97. 



100 LE FILS DU NOTAIRE 

manière encore plus inattendue. Ferron eut au moins un 
autre ami au Jardin de l'enfance, qu'il a malheureusement 
été impossible d'identifier; ce mystérieux garçon, externe 
comme Gilles Beaudoin et François Lajoie, était, dit l'auteur, 
issu comme par hasard d'une famille modeste et l'initia à 
l'autre versant de l'œuvre de Fréchette, celui de la poésie: 

[...] je me liai d'amitié avec un externe qui apporta La légende 
d'un peuple^ de Fréchette, l'édition reliée, qui faisait partie du 
trésor de son humble famille; les jours de pluie, nous la 
lisions avec ferveur, durant les récréations. [...] Fréchette, 
mon premier auteur, c'est le chantre de l'élan initial un peu 
fou que rien ne déçoit, que rien ne rebute, de la victoire qui 
s'accomplit lentement en dépit des défaites [...] c'est le 
chantre de l'obstiné recommencement de la vie'*^ 

Même si toute La légende d'un peuple peut être vue 
comme le « creuset » de la conception ferronienne de l'his- 
toire, l'admiration du jeune homme allait surtout aux 
Patriotes de 1837 qui, sous la plume du «barde national», 
acquièrent une dimension épique. Parmi ces derniers, Jean- 
Olivier Chénier, le héros de Saint-Eustache, exerça une fas- 
cination toute particulière sur le futur auteur des Grands 
soleils; à partir de ce moment, en effet, Ferron sera toujours 
indéfectiblement fidèle à la mémoire de celui qu'il appelle 
«le brave des braves'*^», au point de faire campagne, plus 
tard, en faveur de sa réhabilitation lorsque le chanoine 
Lionel Groulx voudra le remplacer par Dollard Des 
Ormeaux comme modèle national pour les Québécois"^^. En 
1971, dans une «historiette» où il traite entre autres choses 
de la défaite de Saint-Eustache, Ferron fait allusion à une 
coutume barbare des soldats britanniques : « La frousse rend 



41. Ibidem, p. 106. 

42. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit.y p. 195. 

43. En 1958, Ferron donnera même à son fils le prénom de Jean-Olivier. 



FEU JEAN-JACQUES 101 

féroce et il est fort probable que, selon l'usage anglais, on ait 
arraché le cœur du cadavre encore chaud de Jean-Olivier 
Chénier. Dommage qu'on ne Tait pas conservé: Frank 
Anacharsis Scott pourrait le brandir au-dessus du Québec 
[...J^.» Or cet épisode incertain — auquel Ferron, dans le 
Québec d'après la Crise d'octobre, s'empresse d'ajouter foi 
— semble tout droit tiré d'un poème de La légende d'un 
peuple précisément intitulé «Chénier»: «On traîna de 
Chénier le corps criblé de balles; / Un hideux charcutier 
l'ouvrit tout palpitant; / Et par les carrefours, ivres, repus, 
chantant, / Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps 
épiques, / Promenèrent sanglant son cœur au bout des 
piques../^» Une telle image avait certes de quoi impres- 
sionner un garçonnet sensible, et il n'est pas surprenant que, 
près de quarante ans plus tard, Ferron s'en souvienne 
encore. 

Mais pour l'instant, grâce aux vertus « thérapeutiques » 
de Louis Fréchette et au talent des religieuses, celui qui n'est 
encore que le petit garçon du notaire Ferron semble engagé 
dans une course à la lecture qui ne s'arrêtera plus: 

[...] on ne cessait de dire que j'avais tout lu, en tout cas trop 
pour mon âge, que j'étais singulièrement intelligent et ci et 
ça. Désormais, je me gardai de protester et me trouvai 
emporté par la réputation de ma mère fomentée par Mère 
Marie de Jésus, essayant de me rattraper sur mes lectures, 
courant, courant, mais restant loin en arrière de ma répu- 
tation^. 

À partir de sa deuxième année au Jardin de l'enfance, le 
jeune Jacques fit tant et si bien qu'il laissa derrière lui le 
souvenir d'un lecteur boulimique ; il redoubla d'ardeur dans 



44. JF, « Historiette. Le cœur de Jean-Olivier Chénier », IMP, vol. XXIV, 
n" 1, 16 novembre 1971, p. 4. 

45. Louis Fréchette, La légende d'un peuple, introduction de Claude 
Beausoleil, [Trois- Rivières), Écrits des Forges, 1989, p. 205. 

46. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309. 



102 LE FILS DU NOTAIRE 

ses études, au point où son père crut bon, pour une fois, de 
modérer le zèle de ce fils à la santé encore fragile: «Tu es 
bien courageux de vouloir te remettre au travail, lui écrit-il, 
mais d*un autre côté, surveille bien ta santé et ne travaille 
pas lorsque tu seras malade; car la santé avant Tinstruc- 
tion'*'. » Les religieuses, dit Gilles Beaudoin, devaient sur- 
veiller d'une façon spéciale ce solitaire, toujours assis à 
l'écart des autres élèves, un volume à la main : 

Ce n'était pas un élève indiscipliné. Le seul problème qu'il 
posait aux soeurs, c'est qu'elles n'aimaient pas le voir lire tout 
le temps. [...] Il fallait profiter des récréations pour se dis- 
traire et lui, il s'assoyait dans un coin, il lisait quand il pouvait 
et les sœurs le déplaçaient. Elles disaient : « fermez votre livre, 
Monsieur Perron, et accompagnez les autres ». Aussitôt qu'il 
avait un livre, il le dévorait"*^. 

De la lecture à l'écriture il n'y a qu'un pas, que Jacques 
Perron eut tôt fait de franchir. Le principal intéressé prétend 
plutôt que ce sont les religieuses qui le lui firent franchir en 
lui découvrant, toujours dans le sillage de sa mère, un talent 
qu'il n'avait pas. L'ironie veut que cette vocation soit née 
sous les auspices prémonitoires d'un personnage qui 
deviendra la tête de Turc préférée de l'auteur pendant de 
nombreuses années: «Un jour j'eus bien le malheur de 
copier un passage de l'abbé Groulx et me trouvai affligé du 
don d'écrire. Il fallut donc écrire et je le fais encore, quitte 
à me venger de ce pauvre abbé qui n'y était pour rien 

Ce texte de Lionel Groulx, qui valut au garçonnet d'être 
«premier en composition française, un honneur qui [lui] 
donna fort grande satisfaction^^ » (même si sa carrière 



47. Joseph-Alphonse Perron à JP, lettre, 10 janvier 1933. BNQ, 1.1.96.2. 

48. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993. 

49. JP, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 309. 

50. JP à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967. 



FEU JEAN-JACQUES 103 

débutait ainsi par une imposture), était apparemment tiré 
du Cap Blomidoriy second roman d*«Alonié de Lestres» 
paru en 1932 (soit Tannée même où Ferron prétend Tavoir 
lu)^'. Cette œuvre à thèse raconte la reconquête de TAcadie 
par un Canadien français venu récupérer, à force de 
patience et de travail, la terre ancestrale dont ses ancêtres 
avaient été chassés. On constate avec étonnement que, dès 
cette époque, avec Fréchette et Groulx, le jeune Ferron est 
mis en présence des deux visages du nationalisme entre 
lesquels il choisira plus tard, de la façon péremptoire qu on 
lui connaît. 



51. « J*avais copié une page du Cap HlornuUm. Mon protcsscur la tnuiva 
bonne. Il est doux d'être félicité. Je continuai d'écrire. Tant va la cruche 
à l'eau qu'elle s'emplit : je devins écrivain. » « Préface », manuscrit inédit, 
22 mai 1949. BNQ, 2.34.3a. 



CHAPITRE VI 

La créance 



ïl/n 1959, dans le cadre de Tune des redoutables lettres 
ouvertes qu il fait parvenir à l'occasion au Devoir^ Jacques 
Ferron se prononce sur la grève des réalisateurs qui fait 
alors rage à Radio-Canada. On sait que ce conflit de travail 
aura une influence certaine sur l'évolution du nationalisme 
au Canada français; René Lévesque lui-même avouera par 
la suite que cet événement, auquel il participa, fut Famorce 
d'une prise de conscience qui devait le conduire à fonder, 
dix ans plus tard, le Parti québécois. Madeleine Lavallée 
croit quant à elle que la grève eut sensiblement le même 
impact révélateur sur les opinions de son mari : à partir de 
ce moment, en effet, on peut constater que les positions 
nationalistes de Ferron se font de plus en plus précises. 
Cependant, la lettre ouverte de 1959 nous intéresse aussi 
parce que l'écrivain, au beau milieu d'une intervention qui 
porte sur un tout autre sujet, émet soudain un jugement 
très dur à l'endroit de ceux qu'il appelle les « professionnels 
de province » : 

J'ai bien connu l'espèce pour en avoir été, écrit-il, pour avoir 
vu mon père, pour avoir vu des parents en être — et dans 
une région privilégiée. Tout près de l'honorable Duplessis. 



106 LE FILS DU NOTAIRE 

Quand il s*agit de grève, le professionnel de province est un 
misérable, qui est toujours contre les siens, les ouvriers de sa 
langue, au service du patron étranger. Il se fait valoir, il fait la 
belle, et on le paye pour sa trahison'. 

Cette tirade implacable aura pour effet de faire bondir 
Madeleine Ferron, qui semble avoir immédiatement mesuré 
la signification capitale que prenait ce réquisitoire dans la 
pensée de son frère. Elle prend donc la plume — comme 
elle le fera souvent par la suite — pour reprocher à son aîné 
ses prises de position publiques à propos de parents com- 
muns : « Quand j*ai lu ta lettre au Devoir, le sang m'a charrié 
le feu, j'ai sauté de colère ; ton parti pris contre papa m'a 
secouée de révolte. J'ai beau essayer de m' expliquer ce 
mépris que tu portes à mes parents, je n'y arrive pas. [...] 
Pourquoi cette haine^ ? » 

D'où vient, en effet, cette colère, qui n'a qu'un lointain 
rapport avec le sujet alors débattu par Ferron? Pourquoi 
cette animosité contre les élites d'une région que l'écrivain 
a définitivement quittée depuis des années? Et surtout, à 
quel « professionnel » de sa famille l'auteur peut-il bien pen- 
ser? On serait d'abord porté à croire que c'est la famille 
Caron qui essuie les foudres de son descendant, et que cette 
brève sortie préfigure les reproches contenus dans Les confi- 
tures de coings. Mais en y regardant de plus près, on 



1. JF, Les lettres aux journaux, Montréal, colligées et annotées par Pierre 
Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, préface de Robert Millet, Montréal, 
VLB éditeur, 1985, p. 98. Lettre parue originellement dans Le Devoir 
(23 janvier 1959, p. 6) sous le titre: «Il se mépriserait». 

2. Madeleine Ferron à JF, lettre, 26 janvier 1959. BNQ, 1.1.97.29. En 
1972, la romancière semble toutefois avoir renoncé à trouver des 
explications à l'attitude cavalière de son frère devant leur histoire fami- 
liale commune : « Je me suis gardé un père et une mère qui ne sont pas 
les tiens, c'est évident. Que tu méprises les tiens n'attaque pas les miens, 
voilà ce que j'oublie quelques fois.» Madeleine Ferron à JF, lettre, 
14 février 1972. BNQ, 1.1.97.212. 



LACREANCE 107 

s'aperçoit que Tire ferronienne, loin de viser uniquement le 
népotisme un peu vieillot des bonnes ursulines, englobe 
aussi parfois, dans un seul et grand mouvement — bien que 
d'une façon plus allusive — la famille de son père, le nou- 
veau statut que lui a apporté sa propre profession de méde- 
cin, et sa région d'origine. Avant d'accompagner le jeune 
Ferron qui, au sortir du Jardin de l'enfance, s'apprête à fran- 
chir une nouvelle étape de son existence, il nous faut main- 
tenant observer sous un angle différent le monde qu'il va 
quitter pour de bon, et que lui-même nous invite à consi- 
dérer comme un univers de notables provinciaux. Cette 
démarche est essentielle pour mieux comprendre la relation 
ambiguë qui lie Ferron à la région où il est né ; car le monde 
que le futur écrivain va découvrir, en cet automne de 1933, 
s'oppose radicalement au pays de son enfance. 

Trois- Rivières, la capitale administrative de la région 
mauricienne, est assez peu présente dans l'œuvre de Ferron. 
Lorsque par hasard cette ville figure dans l'un de ses écrits, 
c'est toujours comme par accident et sous des dehors assez 
rébarbatifs. Bien sûr, l'écrivain s'est parfois amusé à brosser 
un portrait sympathique de certaines de ses connaissances 
trifluviennes : ainsi, il se moque gentiment, à l'occasion, de 
ses amis originaires de cette ville, « des Godin, des Panne- 
ton, des Lajoie de cette capitale, une engeance crochue et 
peu recommandable, mi-taverne, mi-cathédrale, dont les 
spécieux mélanges et le caribou hilarant ont toujours eu 
raison de la modestie et de la prudence des libres citoyens 
de Maskinongé^ ». Cependant, mis à part le côté pittoresque 
des bonnes familles d'autrefois, la capitale de la Mauricie 
apparaît généralement chez Ferron comme un lieu assez 
étouffant, et le diocèse trifluvien, lui, comme « l'un des plus 
réactionnaires^ » du Québec. À son ami Clément Marchand, 



3. JF, « Historiette, i.es cieux ne sont pas toujours vides», loc. rif., p. 18. 

4. JF, « Historiette. Une dizaine de petits innocents », IMP, vol. XXIV, 
n" 13, 16 mai 1972, p. 19. 



108 LE FILS DU NOTAIRE 

ancien directeur du Bien public et des éditions du même 
nom, Fauteur confesse que le milieu intellectuel de Trois- 
Rivières lui semble «assez déprimant, au sein d'une cam- 
pagne cruelle, sans pitié » ; du même soufQe, il remercie le 
poète des Soirs rouges d'avoir héroïquement tenté, jadis, « de 
faire de Trois- Rivières une capitale littéraire^ » avec la revue 
HorizonSy ce magazine culturel que Marchand dirigea vers la 
fin des années 1930. Dans une lettre à Pierre Vadeboncoeur, 
il se moque des « mondanités assez quelconques » de Trois- 
Rivières, «qui consistent uniquement à montrer son train 
de vie par émulation [...]^». 

Pour tout dire, l'écrivain ne tient pas la capitale mauri- 
cienne en bien haute estime. Cette inimitié trouve probable- 
ment sa source dans les mauvais souvenirs d'exil rattachés 
au Jardin de l'enfance. Par ailleurs Perron, fils d'un orga- 
nisateur libéral et neveu d'un député de même allégeance, 
ne pouvait oublier que Trois- Rivières était aussi le fief de 
Maurice Duplessis ; homme de gauche, il aura à subir per- 
sonnellement les foudres du gouvernement de l'Union 
nationale. Comment, dans ces conditions, ne pas associer la 
ville — qui, ne l'oublions pas, fut aussi celle de l'ultramon- 
tain M^' Laflèche — au conservatisme? 

Malheureusement pour lui, le romancier est peut-être 
plus tributaire qu'il ne le croit du discours social «triflu- 
vien », auquel il fut exposé pendant les premières années de 
son existence. Tout au long des années 1930, en effet, sous 
l'impulsion précisément des notables trifluviens, la région 
mauricienne vivait une forte Renaissance régionaliste et 
cherchait à mettre en valeur sa culture et son histoire parti- 



5. «Correspondance de Jacques Perron et Clément Marchand», 
présentation et notes de Marcel Olscamp, dans Ginette Michaud (dir.), 
avec la collaboration de Patrick Poirier, Vautre Ferron, Montréal, Fides 
— Cetuq, «Nouvelles études québécoises», 1995, p. 344. Lettre de JF 
datée du 6 janvier 1984. 

6. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 19 septembre 1980. 



LACRÉANCE IO9 

culières. Ce mouvement de revalorisation culturelle, qui 
dura une quinzaine d*années environ, atteint son apogée en 
1934 avec les fêtes du Tricentenaire de Trois-Rivières et se 
manifesta d'une multitude de manières: fondation d*une 
société d'histoire, organisation de pèlerinages historiques, 
publication de « Cahiers d'histoire régionale », etc^ La gloire 
tardive de Nérée Beauchemin, ce timide médecin-poète 
auquel Ferron s'identifiera à l'occasion et devant qui son 
père et lui s'inclinaient respectueusement lors de leurs pas- 
sages à Yamachiche, fut l'une des conséquences les plus 
frappantes de cette effervescence : l'abbé Albert Tessier, prin- 
cipal instigateur du mouvement régional mauricien, avait 
orchestré, à l'occasion de la publication de Patrie intime, 
une sorte d'apothéose pour ce vieil « aède » qui avait si bien 
chanté son petit coin d'horizon villageois : « Nérée Beauche- 
min se voit chargé d'honneurs à la sortie de son recueil, 
écrit l'historien René Verrette. Célébration à l'hôtel de ville 
trifluvien, doctorat honorifique de l'Université Laval, 
médaille de l'Académie française et diplôme de "maître es 
Jeux florimontains" soulignent son œuvre de poète régio- 
naliste*. » 

Il n'est évidemment pas question de réduire l'œuvre 
ferronienne à une anthologie du terroir ni de faire de 
l'auteur du Ciel de Québec un émule du poète machichois ; 
cependant, l'état d'esprit qui présida à la rédaction des 
Historiettes et des Contes est- il, au fond, si différent de celui 
manifesté par l'abbé Tessier lorsque ce dernier prétendit, en 
1928, vouloir réveiller «le sens régional, la fierté locale 
fondée sur l'attachement à un long et riche passé'»? 



7. Rémi Tourangeau, Trois-Rivières en liesse. Aperçu historique des fêtes 
du Tricentenairey Trois-Rivières, Éditions Cédoleq, Joliette, Éditions 
Pleins bords, 1984, p. 14. 

8. René Verrette, «Le régionalisme mauricien des années trente», 
RHAFy vol. 47, nM, été 1993, p. 33. 

9. Albert Tessier, cité par René Verrette, Ibidem, p. 34. 



no LE FILS DU NOTAIRE 

Cintérêt passionné de Ferron pour la petite histoire et pour 
les obscures monographies paroissiales se rapproche suffi- 
samment des préoccupations des régionalistes pour que 
rhypothèse d*une influence possible soit au moins envi- 
sageable. Après tout, écrit encore René Verrette : 

Ce courant d'idées a constitué le discours social dominant en 
Mauricie durant les années 1930-1940, discours certes 
énoncé par une petite bourgeoisie soucieuse d'assurer sa 
reproduction sociale, mais également discours fécond pour la 
dynamique régionale. [...] Le régionalisme mauricien a 
constitué un réservoir à fantasmes dans lequel puisa une 
génération confrontée à une réalité difficile^". 

Ferron, issu de cette petite bourgeoisie locale et relié à 
elle de multiples façons, a baigné dans ce « réservoir à fan- 
tasmes » et a pu en nourrir son imaginaire. Sa connaissance 
profonde et minutieuse du milieu mauricien démontre qu'il 
connaissait les nombreuses publications historiques pro- 
duites par les Éditions du Bien public dans la foulée du 
mouvement lancé par Albert Tessier. Lorsque, devenu élève 
des jésuites, il voudra publier son premier poème hors du 
journal de son collège, c'est vers r« institution littéraire» 
mauricienne (incarnée par Clément Marchand et sa revue 
Horizons) qu'il se tournera d'abord. Marchand, alors rédac- 
teur en chef au Bien public, fut aussi, rappelons-le, l'un des 
animateurs du mouvement régionaliste. 

L'écrivain grandit donc sous l'influence de cette société 
bien vivante, active, formée de ce qu'il appellera plus tard, 
avec un peu de dédain, les «professionnels de province», 
façon discrète de se dissocier du groupe tout en ne reniant 
pas tout à fait ses origines. Dans son esprit, on le sait, les 
Ferron sont d'une extraction beaucoup plus « roturière » 
que les Caron, ce qui les rend plus acceptables que ces der- 
niers, dont la supériorité tient à une sorte de prédestination 



10. Ibid., p. 51. 



LACREANCE 111 

nobiliaire. Malgré leur situation privilégiée, il sera beaucoup 
pardonné aux Ferron pour la simple et bonne raison que 
cette famille frondeuse a un côté «sans-culotte» qui 
Toppose à la gloire hiératique et surannée de sa famille 
maternelle. 

Cet aspect libertaire trouve son expression électorale 
dans l'appartenance quasi-séculaire de la famille Ferron au 
Parti libéral. Jacques lui-même, bien qu il prétende être 
venu assez tardivement à la politique, ajoute que Fadhésion 
des enfants à cette formation était en quelque sorte héré- 
ditaire puisque, dans cette société où les choses ne chan- 
geaient guère, «les grandes familles libérales faisaient des 
enfants libéraux"». Cest ainsi que l'écrivain pourra dire, 
avec raison, qu il n est pas né nationaliste et que cette orien- 
tation résulte plutôt chez lui d'un lent cheminement dont 
les premiers échos se feront entendre, précisément, vers 
1959. Ajoutons aussi que la nécessité du nationalisme, dans 
cette bourgeoisie mauricienne éminemment française de 
culture et d'héritage, ne s'imposait pas vraiment : la popu- 
lation anglo-saxonne de Louiseville était assez réduite, et les 
seuls anglophones que Joseph-Alphonse fréquentait dans sa 
ville étaient les propriétaires des chalets voisins du sien, au 
lac Bélanger'^. Quoi qu'il en soit, mise à part une brève 
incursion du côté de l'Action libérale nationale à l'époque 
du collège, les toutes premières prises de position publiques 
de l'écrivain, qui surviendront au cours de ses études de 
médecine, auront lieu sous la houlette du parti d'Adélard 
Godbout. Il ne faut pas s'étonner de cet atavisme tenace, 
puisque les enfants Ferron furent littéralement élevés au 
milieu de la politique la plus «politicienne», à cause des 
qualités d'organisateur de leur père; bien des anecdotes 



11. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970. 

12. Il s'agissait de deux dirigeants de T Associated Textiles. (Madeleine 
Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992). 



112 LE FILS DU NOTAIRE 

savoureuses de Tœuvre ferronienne trouvent leur origine 
dans le souvenir des incidents pittoresques qui animèrent 
les campagnes électorales auxquelles participa le notaire. 

Mais les racines libérales de Jacques Ferron ne se limi- 
tent pas aux activités paternelles: le militantisme dans ce 
parti fut une pratique assez répandue dans toute sa famille. 
À Trois-Rivières, par exemple, l'écrivain avait aussi un 
oncle, Jean-Marie Bureau'\ qui fiit un professionnel de pro- 
vince dans toute la force du terme, et sur la carrière duquel 
il convient de s'arrêter quelque peu. Bien qu'apparenté de 
loin à Maurice Duplessis, cet oncle fut un organisateur actif 
pour le Parti libéral et prit part, à partir de 1924, « à toutes 
les luttes politiques fédérales et provinciales, dans les comtés 
de Trois-Rivières, St-Maurice, Champlain et Maskinongé'^ ». 
Profondément engagé dans la vie sociale de sa région, cet 
avocat, né en 1897, connut la trajectoire de bien des mem- 
bres de l'élite régionale: d'abord élève des «sœurs fran- 
çaises » du Jardin de l'enfance, il compléta par la suite son 
cours classique au séminaire Saint-Joseph, puis poursuivit 
des études de droit à l'Université Laval. Une fois de retour 
dans sa ville natale, il déploya une intense activité dans une 
multitude de domaines; au cours des années 1930, par 
exemple, il participa activement au renouveau mauricien en 
tant que directeur du journal Le Flambeau, organe régiona- 
liste de la jeunesse trifluvienne. Sa disparition, en 1964, lui 
valut, dans Le nouvelliste, un éloge funèbre digne des plus 
grands bienfaiteurs : 

La ville de Trois-Rivières perd en lui l'un de ses fils les plus 
dévoués, un homme dynamique, un brillant avocat [...], un 
citoyen imbu d'esprit civique, un lutteur courageux et tenace 
et surtout un homme dévoué, qui se dépensa sans compter 



13. Époux d'une sœur de son père, Laurence Ferron. 

14. [Anonyme], «M* Jean-Marie Bureau succombe à une maladie de 
plusieurs mois», Le Nouvellistey 3 janvier 1964, p. 19. 



LACREANCE II3 

pour toutes les bonnes causes. Sous Fécorce rude de l*homme 
de loi et du plaideur on découvrait un grand idéaliste, un fin 
lettré, un bon père à Tâme sensible et l'ami fidèle et 
charitable' ^ 

Malgré ces très nombreuses qualités, il semble bien que 
Toncle Jean-Marie soit le mystérieux «parent X'*» dont 
parla Ferron à quelques reprises et qui fit Tobjet, en 1959, de 
sa violente sortie contre les notables provinciaux. Voici ce 
qui explique la rancune de Técrivain : parmi les très nom- 
breux postes cumulés par M^ Bureau, il y avait — pour son 
malheur — celui de «conseiller juridique de plusieurs 
entreprises trifluviennes importantes'^ », ce qui signifie, en 
termes clairs, qu'il fut représentant patronal pendant 
certaines des dures luttes ouvrières qui eurent lieu en Mau- 
ricie dans les années 1950. Il ftit entre autres représentant 
légal de la compagnie de textiles Wabasso, vers 1952, au 
moment où les employés de cette entreprise cherchaient à se 
syndiquer. D'après Ferron, les avocats de province, comme 
cet oncle Jean-Marie ou Duplessis lui-même, détestaient les 
syndicats pour la simple et bonne raison que ces « unions » 
créaient un intermédiaire importun dans les négociations; 
par conséquent, la syndicalisation du prolétariat aurait 
entraîné, pour les juristes québécois, une lourde perte de 
clientèle'*. Dans une lettre à Pierre Vadeboncoeur, Jacques 
Ferron dira aussi de Bureau, par ailleurs très dévot, qu « il 
croyait vraiment servir Dieu en même temps que lui-même 
et la Wabasso"». 



15. Ibidem, p. 3. 

16. JF, «Le refus»», SituationSy 3* année, n" 2, mars-avril 1%1. p. 55. 

17. [Anonyme], «M* Jean-Marie Bureau succombe à une maladie de 
plusieurs mois», loc. cit., p. 3. 

18. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. dr., p. 234. 

1^ ÎF ^ Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 septembre 1980. 



114 "-^ FILS DU NOTAIRE 

Uoncle Jean-Marie semble donc représenter, pour le 
socialiste quest devenu Ferron en 1959, le prototype du 
notable hypocrite qui se désolidarise de son peuple tout en 
travaillant pour les adversaires. Mais dans Tunivers ferro- 
nien, on le sait, la réalité se divise fréquemment en deux 
composantes antithétiques: famille Ferron contre famille 
Caron, M»' Camille contre M^' Cyrille, Frank Scott contre 
François Ménard, «Grand-village» contre « Petit- village », 
bref, «bon côté des choses» contre «mauvais côté des 
choses». Dans ces conditions, il faut donc s'attendre à ce 
que la silhouette négative de Fonde Jean-Marie soit équili- 
brée par un personnage plus positif. Dans Foeuvre publique 
de Fauteur, Fimage de maître Bureau demeure comme une 
ombre sans identité réelle et s'efface devant celle, beaucoup 
plus agréable, de l'oncle Emile Ferron, figure débonnaire du 
« bon » notable provincial avec qui il faut maintenant faire 
connaissance. 

Né en 1896, ce frère cadet du notaire fît lui aussi, 
comme son aîné, ses études au Séminaire Saint- Joseph puis 
à l'Université de Montréal. Reçu avocat en 1923, il s'installa 
à Louiseville, mais fut bientôt saisi par le démon familial de 
la politique : il se porta candidat à une élection fédérale, fut 
élu député libéral du comté de Berthier-Maskinongé en 
1935, puis en 1940^^ grâce, chuchote-t-on, aux bons soins 
de son grand frère Joseph-Alphonse, organisateur che- 
vronné, qui aurait «acheté» des votes en faveur de son 
cadet^'. Emile Ferron a laissé le souvenir d'un homme extrê- 
mement sympathique; son neveu Jacques dit de lui, avec 
une sorte d'admiration attendrie, que son plus grand talent, 
comme député, « était de faire déclarer voies d'eau naviga- 
bles de petites rivières de rien du tout, de sorte que le Fédé- 



20. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 362. 

21. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. M. Lavigne 
tient ces renseignements de Jacques Ferron lui-même. 



LACRÉANCE II5 

rai pouvait entreprendre des travaux inutiles qui appor- 
taient quand même un peu d'argent dans le comté^^». 
L'écrivain apprécie en connaisseur ce bon tour joué aux 
autorités gouvernementales et la petite victoire remportée, 
en catimini, par le notable de Maskinongé sur les pouvoirs 
en place. Ce discret triomphe du petit sur le grand, à Tinsu 
même du principal intéressé, cette ruse paysanne est un 
motif qui plaît toujours grandement à Ferron : Técrivain y 
voit Tun des principaux traits de caractère de ses compa- 
triotes dans rhistoire. 

Au terme de sa carrière de député, Toncle Emile fut 
nommé juge à la Cour supérieure de Trois-Rivières. Les 
témoins s'entendent pour dire que ses qualités de magistrat 
se révélèrent assez limitées. Pour Gilles Beaudoin, dont le 
père fut un ami intime d'Emile Ferron, ce dernier « était un 
homme paresseux: il était juge, et il ne rendait pas ses 
jugements"». «Il n'a jamais pratiqué le droit. Il a été 
nommé juge, à un moment donné, et il n'a jamais rendu un 
jugement», renchérit Paul-Émile Caron, ajoutant que 
Maître Ferron bénéficia de cette faveur parce qu'il était libé- 
ral, condition suffisante à l'époque, dit-il, pour mériter une 
telle nomination^'*. Jacques Ferron reconnaît lui-même que 
son oncle Emile fut un assez mauvais juge, tout en avouant 
que ses blocages étaient dus au fait que cet homme plutôt 
sensible était pris de scrupules au moment crucial de peser 
le pour et le contre". Son accession à la magistrature, de 
toute manière, n'avait pas eu l'heur de lui plaire, si l'on se 
fie à l'anecdote que son neveu relate à plusieurs reprises: 
« Quand il a été nommé juge, la consternation s'empara de 



22. JF à Jean Marcel, lettre, 14 décembre 1967. 

23. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993. 

24. Paul- Emile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992. 

25. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. df., p. 63. 



Il6 LE FILS DU NOTAIRE 

lui : il convoitait le Sénat. Et mon père de lui mettre la main 
sur Tépaule : "Voyons, Emile, il faut bien gagner sa vie."^^ » 

Cet homme un peu irresponsable avait pour lui, on Ta 
dit, un caractère extrêmement attachant qui en faisait un 
invité recherché dans les mondanités trifluviennes. « [Emile 
Perron] était un grand ami de mon père», dit encore Beau- 
doin; «ils allaient à la pêche ensemble, deux fois par 
semaine durant Tété, à Saint-Alexis. Le juge était un type 
tellement agréable que tout le monde Finvitait^^. » L'image 
correspond à peu près à celle qu'en donne Jacques: «Cet 
oncle n a jamais vécu que pour les femmes, la pêche et la 
conversation^*. » Ce sympathique personnage — faut-il s'en 
étonner? — ne connut un bonheur sans mélange qu'au 
moment de sa retraite: « [il] était assez heureux, continuant 
de vagabonder, d'aller ici et là. C'était celui qui, lors des 
mariages, avait un épithalame à réciter. Évidemment, il avait 
beaucoup d'anciennes amies. [...] C'était un homme char- 
mant. Un vagabond^^ ! » 

L'influence de l'oncle Emile sur l'imagination de son 
neveu paraît avoir été assez considérable. Comme le grand- 
père Benjamin et le notaire Joseph-Alphonse, il était 
d'abord le dépositaire d'un don de conteur inégalé, que 
Jacques, comme toujours lorsqu'il est question d'éloquence 
ou de talent oratoire, décrit avec un respect teinté d'envie : 
«l'oncle Emile [est] un homme qui sait plus de choses qu'il 
n'en faut pour écrire. Il n'écrit pas. Il conte. Il a ses écrits, 
ceux des autres, des poèmes: un répertoire^^. » En outre, 
il présente la particularité d'avoir fréquenté le «grand 



26. « Correspondance de Jacques Ferron et Clément Marchand », loc. cit., 
p. 334. Lettre de JF datée du 13 mai 1980. 

27. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993. 

28. JF à Jean Marcel, lettre, 14 décembre 1967. 

29. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 63-64. 

30. JF à Jean Marcel, lettre, 20 février 1969. 



LACREANCE II7 

monde », à Ottawa, où il a recueilli tout un bagage d'anec- 
dotes croustillantes sur les politiciens de son temps. Ses 
talents naturels de conteur s'exercent donc dans un do- 
maine mal connu de Jacques, et le neveu se plaît à recueillir 
cette manne d'informations savoureuses. « [Concle Emile] a 
été un de mes grands informateurs^' », confiera-t-il à Pierre 
L'Hérault en 1982. Le goût ferronien pour l'histoire anec- 
dotique et les petits faits vrais (à proprement parler, pour les 
historiettes), déjà favorisé par le discours social régionaliste 
de son époque, se développa aussi au contact de cet oncle à 
l'esprit moqueur. Bien des épisodes du Ciel de Québec, par 
exemple, sont des transpositions romanesques des souvenirs 
d'Emile, à commencer par les aventures du «p'tit député 
Chicoine», dont la seule ambition politique est de devenir 
sénateur. 

Pour recueillir des anecdotes pittoresques sur le monde 
politique. Perron disposait aussi, à domicile, d'une source 
d'information de première importance: son propre père, 
qui fut longtemps un organisateur irremplaçable pour le 
Parti libéral, « un organisateur regretté parce que c'était lui 
qui achetait les gens à meilleur compte^^ », laisse froidement 
tomber l'écrivain. Il se souvient, à ce propos, du « p'tit blanc 
inaperçu dont [s] on père avait toujours des provisions en 
vue des élections, dans la dépense froide, à l'arrière, [et qui] 
était évidemment de Saint- Pierre-et-Miquelon, de l'alcool 
de contrebande. Ça coûtait moins cher^\ » Ce vieux routier 
de la politique avait aussi, semble-t-il, la faculté de deviner 
la popularité réelle d'un candidat, lors des assemblées, à la 
seule audition des cris de la foule : « quand les gens applau- 
dissaient trop fort, il disait : "Attention, il y a quelque chose 



3L JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron», 
op. àt, p. 64. 

32. Ibidem, p. 104. 

33. Ibid, 



118 LE FILS DU NOTAIRE 

qui ne va pas : on paie le candidat en applaudissement ; on 
ne votera pas pour lui^^ !" » 

Mais la politique n'est pas qu'un simple étalage de 
mœurs pittoresques et n est pas faite que de folklore élec- 
toral. Même si la soif du pouvoir guide parfois les militants 
les plus cyniques, il n en reste pas moins que l'appartenance 
à un parti plutôt qu'à un autre présuppose une certaine 
communauté de pensée, un état d'esprit commun par lequel 
un groupe d'opinion se solidarise tout en s'opposant, sur 
certains points, aux autres groupes. Dans le cas qui nous 
occupe — la famille Ferron — , il faut donc se demander 
dans quelle mesure l'appartenance au Parti libéral peut être 
révélatrice d'un certain état d'esprit, d'une certaine attitude 
devant l'existence. «Mon père était un libéral de Wilfrid 
Laurier, un "Rouge"^^ », dit aujourd'hui Madeleine Ferron ; 
qu'est-ce à dire ? Sans doute est-il abusif de supposer que les 
idées d'un chef de parti peuvent être directement transmises 
aux militants. Laissons quand même au principal intéressé, 
Wilfrid Laurier, le soin d'expliquer ce qu'était, pour lui, le 
libéralisme: «il y a toujours place pour l'amélioration de 
notre condition, pour le perfectionnement de notre nature, 
et pour l'accession d'un plus grand nombre à une vie plus 
facile. Voilà [...] ce qui, à mes yeux, constitue la supériorité 
du libéralisme^^. » Il importe assez peu de connaître le degré 
de radicalité du libéralisme du notaire Ferron et de savoir 
dans quelle mesure il souscrivait aux principes des grandes 
libertés de 1789: sa situation de notable dans une petite 
ville l'obligeait, de toute façon, à faire preuve d'une certaine 
retenue dans l'expression de ses idées, aussi révolutionnaires 
eussent-elles été. Il suffit de savoir que, dans son milieu, il 



34. Ibid. 

35. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

36. Wilfrid Laurier, « Le libéralisme politique », dans Discours à Vétran- 
ger et au Canada, Montréal, Beauchemin, 1909, p. 91. 



LACREANCE II9 

était considéré comme un homme aux idées avancées. Se 
dire libéral, n est-ce pas avant tout se prétendre libéral au 
sens large — c'est-à-dire favorable aux libertés individuelles 
— et défendre des idées tolérantes ? Sur ce point, les témoi- 
gnages sont remarquablement convergents: la famille du 
notaire Ferron bénéficia d'une éducation exceptionnelle- 
ment ouverte pour le lieu et pour Fépoque. Les enfants sont 
d'ailleurs les premiers à reconnaître la grande ouverture 
d'esprit de leur père en ce qui concerne leur formation: 
« Nous avions une très grande liberté de parole, à la maison, 
dit Marcelle ; mon père était très libéral, dans le sens noble 
du mot. On avait droit à nos opinions^^ » Le fils cadet de la 
famille, Paul, abonde dans le même sens : « Nous étions une 
famille libérale au sens large du terme; c'est évident. La 
liberté avec laquelle mon père élevait ses filles pouvait 
même surprendre, pour le temps; elles ont eu les mêmes 
facilités d'éducation que les garçons^*.» Ces jugements a 
posteriori des enfants sur leur jeunesse pourraient n'être que 
des souvenirs enjolivés si d'autres témoins ne venaient 
corroborer, de l'extérieur, ces impressions. Parlant de son 
condisciple Ferron, Pierre Vadeboncoeur utilisera un voca- 
bulaire identique pour décrire ses frères et sœurs : « il avait 
une famille libérale au sens noble du mot, très ouverte. Il 
était, je pense, intellectuellement stimulé par sa famille, 
non-conformiste^*^. » Jacques Lavigne croit lui aussi que les 
Ferron formaient une famille qui aimait la liberté, sans que 
ses membres ne doivent pour autant être qualifiés de libres- 
penseurs^. 

Dans AdriennCy Madeleine Ferron, parlant de son 
grand-père Louis-Georges Caron, lance une petite phrase 



37. Marcelle Perron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. 
( 38. Paul Perron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

39. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. 

40. Jacques Lavigne à l'auteur, entrcvuf. 21 septembre 1992. 



120 LE FILS DU NOTAIRE 

qui peut d'abord sembler anodine, mais qui prend une 
résonance singulière si on tente de l'appliquer à la propre 
famille du notaire: «Quand on a pignon sur la rue 
principale, qu'on est fils de notables, tout geste qui n'est pas 
conventionnel devient aussitôt inconvenant* ^ » L'ouverture 
d'esprit notoire des Ferron, que même les conft-ères mont- 
réalais de Jacques décrivent avec une nuance d'admiration, 
prend une coloration légèrement différente lorsqu'elle est 
évoquée par des voisins ou des amis trifluviens de la famille. 
Marcelle se souvient à cet égard des commentaires de 
certains Louisevillois à l'effet que le notaire allait « rater ses 
enfants » s'il continuait à les élever d'une façon aussi libre ; 
«on n'était pas tout à fait dans le moule'*^», ajoute-t-elle. 
L'absence de mère et un père débordé de travail sont des 
facteurs importants, qui ont pu contribuer aussi à rendre les 
jeunes Ferron plus créatifs et autonomes. Par ailleurs, les 
longs étés de solitude au chalet du lac Bélanger ont donné 
aux enfants du notaire un certain esprit d'indépendance. 
«Au lac Bélanger, nous n'avions rien à faire, donc, nous 
lisions \^^ » dit Marcelle ; c'est toujours ainsi que se forment 
les esprits forts. 

Mais le «libéralisme» de monsieur Ferron comportait 
aussi d'autres composantes qui ont pu façonner le caractère 
de ses cinq rejetons. Le notaire faisait en effet preuve d'un 
anticléricalisme discret, mais réel, qui l'amenait à s'opposer 
au curé sur les questions d'administration paroissiale. Il 
était en cela parfaitement libéral, car ses idées coïncidaient 
avec celles de Wilfrid Laurier: «j'ai trop de respect pour les 
croyances dans lesquelles je suis né, pour jamais les faire 
servir de base à une organisation politique'''* », disait fière- 
ment le premier ministre canadien. La profession du 



41. Madeleine Ferron, Adrienney op. cit., p. 165. 

42. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. 

43. Ibidem. 

44. Wilfrid Laurier, «Le libéralisme politique», loc. cit., p. 100. 



LACREANCE 121 

notaire, de même que ses multiples tâches officielles, Tem- 
pêchaient de s'opposer trop ouvertement au credo de ses 
clients et concitoyens; c'est pourquoi «il a son banc à 
Téglise, assiste à la messe dominicale. Mais s'il écoute atten- 
tivement le sermon, c'est qu'il se donne le droit de le cri- 
tiquer, comme de surveiller la comptabilité de la 
Fabrique''^. » Jacques Ferron raconte que la critique du ser- 
mon hebdomadaire devint même, à la longue, une sorte 
d'exercice familial autour de la table du dimanche. Plus 
encore: «Quand [le notaire] n'était pas d'accord avec le 
sermon du curé, il lui téléphonait après la messe pour lui 
donner sa façon de penser'**.» En province, le monde est 
petit et il arrive souvent que deux personnes, au cours de 
leur vie, aient à se côtoyer dans des contextes différents. Le 
notaire Ferron pouvait d'autant plus facilement s'opposer 
au curé que les deux hommes se connaissaient de longue 
date: avant d'occuper la cure de Louiseville, à partir de 
1932, l'abbé Donat Baril avait en effet été professeur de latin 
au Séminaire de Trois- Rivières'*'^ où il avait eu le jeune 
Joseph-Alphonse comme élève. 

L'une des principales pommes de discorde entre le curé 
et le notaire récalcitrant trouvait son origine dans la déco- 
ration de l'église paroissiale. On se souvient que ce temple, 
achevé en 1921, avait été la proie des flammes à peine cinq 
ans plus tard. Une nouvelle église avait été reconstruite à 
même les murs de la précédente, mais il va sans dire que la 
décoration intérieure avait été réduite au strict minimum, 
puisque la Fabrique se trouvait à devoir payer deux églises 
en même temps. Aux dires de Paul Ferron, il semble que, 
dans ce contexte, le curé Baril ait eu des ambitions trop 



45. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 214. 

46. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

47. Abbé Antonio Magnan, Biographies sacerdotales triftuvienneSt op. nt, 
p. 9. 



122 LE FILS DU NOTAIRE 

fastueuses au goût du notaire: «Mon père [...] avait une 
grande animosité contre lui, qui voulait construire Tinté- 
rieur de l'église en marbre de Carrare. Il trouvait que la 
paroisse n avait pas les moyens. Il téléphonait parfois au 
curé, après le sermon, pour lui dire: "Non, tu ne l'auras 
pas."'** » Cette impertinence contribua peut-être à créer des 
inimitiés au notaire; elle influença en tout cas certains de 
ses enfants. Jacques Ferron dira qu'il avait hérité face au 
clergé de l'ambivalence de son père, qui « tenait bien à avoir 
sa place de banc dans la grande allée», mais qui, d'un autre 
côté, cherchait à « prendre tous les curés en faute"**^ ». 

Mais l'anticléricalisme n'est pas nécessairement associé 
au manque de charité, et le notaire, sur ce plan, manifesta, 
plus souvent qu'à son tour, une réelle sympathie à l'endroit 
des gens démunis ; du moins est-ce l'image que donnent de 
lui ses enfants. «Dans notre famille, nous étions fonda- 
mentalement "de gauche". Je ne sais pas d'où vient cette 
tendance», s'interroge Madeleine. Peut-être, comme elle le 
suggère, cette sensibilité est-elle due au fait que les classes 
sociales sont moins étanches dans les petites agglomérations 
que dans les grandes villes^^. Mais le notaire Ferron était 
aussi, ne l'oublions pas, fils de paysan et, comme l'a sou- 
ligné son fils Jacques, membre d'une génération en pleine 
ascension sociale ; il avait gardé le souvenir de son humble 
origine, et c'est sans doute pourquoi son « rang » nouvelle- 
ment acquis ne l'empêchait pas de sympathiser avec les plus 
pauvres de la paroisse. « Papa nous voulait mieux que lui, 
dans un autre monde que le sien, écrit Madeleine à son frère 
en 1971. Pour réaliser les rêves qu'il faisait pour nous, il ne 
nous a jamais demandé de renier personne. C'est ce qui 



48. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

49. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 106. 

50. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 



LACRÉANCE 123 

explique que nous sommes fort à Taise dans tous les milieux 
sociaux [...]^'. » 

La Grande Dépression de 1929 fournit au notaire 
Toccasion de donner une leçon de choses à ses enfants et 
leur faire prendre conscience de la misère ambiante. Lui- 
même se tira fort bien d'affaire pendant cette période diffi- 
cile, comme le laisse entendre son fils avec une certaine 
désobligeance : «Dans une crise pareille, [pour] ceux qui 
ont du capital, et c'était le cas de mon père, au contraire la 
crise est une source d'enrichissement". » Or, au plus fort de 
la dépression, dit Madeleine, « il nous emmenait porter des 
paniers chez ses protégés. Quand il a fait opérer Marcelle 
(qui faisait de la tuberculose des os), il a aussi fait opérer 
une autre petite fille du village qui en avait besoin mais ne 
pouvait payer^\ » C'est surtout par l'intermédiaire des 
Magouas — ces parias de la société louisevilloise — que le 
notaire semble avoir voulu inculquer à ses enfants une 
attitude respectueuse et compatissante envers les personnes 
les plus démunies de la société. Dans la cosmogonie de 
Jacques Ferron, les habitants de la « Petite mission », on le 
sait, servent de repoussoir à la morale des élites de la ville, 
qui justifient leur comportement en l'opposant à celui de 
ces «méchants» de service; tous les péchés de Louiseville 
étaient ainsi commodément concentrés dans le village des 
Magouas. Ces pauvres ont aussi une autre fonction dans la 
dynamique du village, celle de donner bonne conscience 
aux notables en leur permettant d'exercer à peu de frais des 
vertus charitables: «On les aimait, ces Magouas, on les 
aidait même à rester dans le pire, on leur faisait la charité. 
On ne les empêchait pas de se reproduire, on les aidait par 



5L Madeleine Ferron à JF. lettre. 6 mai 1971. BNQ. 1.1.97.201. 

52. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit.., p. 236. 

53. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 



124 LE FILS DU NOTAIRE 

charité. Mais on ne pouvait tolérer qu ils fissent du recrute- 
ment par débauche dans le grand village^"*. » 

Il est assez difficile de croire que les notables louise- 
villois — dont le notaire Ferron — aient eu Tesprit assez 
retors pour faire preuve d'une telle hypocrisie dans Texer- 
cice de la charité. Le persiflage ferronien — manifestation 
rétroactive d'une mauvaise conscience autrement plus pro- 
fonde — déguise une réalité qui est probablement très 
simple: le père de Técrivain était doté d'une nature géné- 
reuse — la bonté naturelle des Ferron, disait Madeleine — 
et, en bon libéral, il avait aussi à cœur le bien-être et le 
progrès général de tous ses concitoyens. « Mon père a tou- 
jours respecté les Magouas, dit Paul Ferron; il n'a jamais 
parlé contre eux^^ » Madeleine, quant à elle, se souvient que 
le notaire, lorsqu'il devait traverser le hameau en voiture, 
disait à ses enfants de ne pas dévisager ces pauvres gens avec 
trop d'insistance, malgré leur profonde étrangeté: «on ne 
vient pas là pour les regarder comme si on entrait dans un 
cirque^^». Enfin, Marcelle signale que le notaire fut un 
ardent partisan de l'installation d'une unité sanitaire au 
bénéfice des pauvres de Louiseville^^ Pour des raisons stra- 
tégiques et pour les besoins de sa propre autocritique, l'aîné 
de la famille, quant à lui, ne pouvait admettre trop ouver- 
tement que son père, un notable de province, ait fait preuve 
de désintéressement et qu'il ait eu d'autres soucis que son 
propre bien-être. 



54. JF, «Historiette. Mon futur collège», loc. cit., p. 16. 

55. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

56. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 8 décembre 1995. 

57. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. Une unité 
sanitaire fut fondée à Louiseville en mars 1936. Les infirmières, en plus 
d'assurer la vaccination gratuite des enfants et d'effectuer des visites aux 
malades, s'occupaient d'une clinique pour les jeunes mères et leurs 
nourrissons. (Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 374- 
375.) 



LACRÉANCE 125 

Mais Jacques Ferron devra quand même admettre que 
son père avait de nobles impulsions, puisqu'il sera lui- 
même le bénéficiaire et la preuve vivante de la conscience 
sociale paternelle. Cun des plus beaux témoignages sur la 
« pensée » du notaire Ferron nous vient en effet de Jacques 
lui-même, comme à son corps défendant: en 1933, après 
deux ans passés chez les Filles de Jésus, le moment était 
venu de choisir un collège pour que le jeune Jacques puisse 
y poursuivre ses études ; or, pour ce Louisevillois, le choix 
logique aurait été le séminaire Saint-Joseph de Trois- 
Rivières, d'autant plus que cette institution diocésaine, 
fondée en 1860, était aussi VAlma Mater du notaire. «Il 
aurait été plus pratique que j'y allasse à mon tour, surtout 
après les deux années que je venais de passer au Jardin de 
Tenfance des Sœurs françaises^*», dira l'écrivain. Joseph- 
Alphonse Ferron avait toutefois d'autres ambitions pour 
son fils aîné, suscitées par la conscience aiguë d'une sorte de 
devoir envers son pays : « mon père avait des principes, écrit 
Jacques, et il lui fallait me donner plus qu'il n'avait reçu, 
question d'assurer le progrès de l'humanité, ce qui voulait 
dire les prodigieux jésuites de BrébeuP*^ ». Signe infaillible 
de la forte impression que cet épisode fit sur l'auteur : on le 
retrouve à maintes reprises dans son œuvre, sous des formes 
diverses et dans différentes modulations. Ainsi, dans Du 
fond de mon arrière- cuisiney il rapporte, à propos de la 
même anecdote, ces propos paternels : 

Vois-tu, mon fils, c'est très simple: il suffit de faire un peu 
mieux d'une génération à l'autre et le progrès de Thumanité 
est assuré. [...] Mon père, cultivateur au Village des 
Ambroises, a pu me payer le séminaire de Trois- Rivières, je 
suis dans l'obligation de t'envoyer chez les jésuites de 
Montréal". 



58. JF à Pierre Cantin, lettre, 1 1 juin 1974. 

59. îhidem. 

60. JF, Du fond de mon arrière-cuisine^ op. dt, p. 282-283. 



126 LE FILS DU NOTAIRE 

Voilà certes des propos éclairés qui semblent tout droit 
sortis du Siècle des lumières ! ^écrivain aura beau tenter de 
les atténuer, prétendre que cet optimisme, bien révolu 
depuis, n était possible «que parce que [sa] famille, jusque- 
là dans le rang, humble et à Técart du monde [...] se 
trouvait en pleine ascension sociale^' », il ne pourra nier le 
fait que la bourgeoisie de province, malgré son égoïsme et 
sa morale étriquée, a parfois réussi à faire avancer la société. 
Cest ainsi qu à l'automne de 1933, le jeune Jacques Ferron 
fera son entrée au collège Jean-de-Brébeuf, institution de la 
bourgeoisie canadienne-française. 



Au terme de cette incursion initiale dans la jeunesse de 
Jacques Ferron, il importe maintenant de signaler que les 
toutes premières allusions connues du romancier au monde 
de son enfance ne datent que du milieu des années 1940. 
Encore ne s'agit-il que de fugaces évocations, comme si le 
jeune auteur avait craint de se commettre trop ouvertement 
dans son œuvre. La formation littéraire et intellectuelle que 
recevra l'adolescent lui interdira longtemps, comme nous le 
verrons, de se pencher exclusivement sur son coin d'horizon 
natal, ainsi que l'avait fait avant lui son compatriote Nérée 
Beauchemin. Dans «La gorge de Minerve», roman rédigé 
pendant la guerre — au moment où Ferron, après ses 
études, complétait une année de service militaire — , on 
trouve bien une amusante description du comté de Maski- 
nongé, mais elle pourrait tout aussi bien s'appliquer à n'im- 
porte quelle autre région rurale, prospère et catholique du 
monde occidental : 

Les paroisses riches sont toutes ensemble dans une grande 
plaine, près du fleuve. Elles ont des avocats, des notaires, des 



6L Ibidem. 



LACRÉANCE 127 

docteurs, tous messieurs très importants; un gros curé avec 
un ruban violet autour du ventre, qui mange du blanc de 
poulet trois fois par jour et qui vit dans une grande église de 
pierre". 

Au début de la décennie suivante, Técrivain consacre la 
plus grande partie de ses énergies à édifier une œuvre théâ- 
trale dont les référents locaux sont pratiquements absents; 
mais parallèlement à cette «vraie» carrière littéraire, il 
publie, comme pour se distraire, de courts textes dans les 
journaux et les revues, où il s^autorise à Toccasion de brèves 
et discrètes échappées vers le monde de sa jeunesse. Rédi- 
geant une chronique régulière dans Vinformation médicale 
et paramédicale^ il fait de timides allusions à certains per- 
sonnages surgis de sa région natale, comme Nérée Beauche- 
min justement^^, ou à Tun de ses amis, le D' Fleury de Saint- 
Léon. L'écrivain fait aussi paraître, dans Amérique française^ 
des contes où le réfèrent géographique est parfois situé dans 
le comté de Maskinongé. C'est le cas, par exemple, de « La 
vache morte du canyon » et du « Déluge», parus en 1953 et 
1955, où on retrouve des toponymes aussi particularisés que 
« Fontarabie » ou « rang Trompe-Souris ». 

Il faudra cependant attendre le milieu des années 1960 
pour trouver brusquement, dans Toeuvre ferronienne, des 
textes directement consacrés à la prime jeunesse de l'écri- 
vain ou à l'histoire de sa famille. À partir de 1965, on voit 
peu à peu se dessiner, dans les écrits journalistiques de l'au- 
teur, des souvenirs d'enfance, des évocations de la chronique 
familiale et parentale qui formeront ensuite de grands 
« massifs » autobiographiques au cœur même de ses livres. 
« Les portes de la nuit venaient de s'ouvrir sur mon enfance 



62. JF, «La gorge de Minerve», manuscrit inédit, p. 133. Il sera question 
de ce récit plus loin, au chapitre 13. 

63. JE « Chronique dramatique. Docteur Knock », IMP, vol. III, n" 22, 
2 octobre 1951, p. 8. 



128 LE FILS DU NOTAIRE 

oubliée"», déclare le narrateur de La nuit, avant d*évoquer, 
en des pages qui comptent certainement parmi les plus 
belles de Ferron, les paysages et les héros louisevillois dont 
nous venons de brosser Tarrière-plan historico-social. 

«Il y a tant de pays dans nos provinces et tant de 
provinces dans le Québec que j'avais pu me passer du comté 
de Maskinongé. Et voilà: après vingt ans d'exil, j'y reve- 
nais*^ », dit encore le narrateur de La nuit. François Ménard 
ne croit pas si bien dire : à partir de 1965, les retours au pays 
de l'enfance ne se comptent plus dans l'œuvre du roman- 
cier. Parvenu à l'âge mûr et à la pleine possession de ses 
moyens littéraires, l'auteur éprouve le besoin de revenir 
métaphoriquement sur ses pas. En 1968, il publie La char- 
rette, roman montréalais dans lequel, au milieu d'un étrange 
délire onirique, les principaux personnages de la cosmo- 
gonie enfantine de l'auteur — Adrienne (cette « mère 
cadette depuis si longtemps disparue, qu'il a presque 
oubliée^»), M^ Charles- Olivier Caron, les tantes ursulines 
— font une apparition remarquée. Deux ans plus tard, dans 
Vamélanchiery quelques inoubliables chapitres refont, pour 
le bénéfice de la petite Tinamer, la généalogie des Ferron du 
comté de Maskinongé: «Quand j'avais ton âge, Tinamer», 
dit Léon de Portanqueu à sa fille, « il y avait dans le comté 
de Maskinongé un petit garçon qui te ressemblait beau- 
coup*^». En 1972, Ferron livre son oeuvre la plus «mauri- 
cienne». Le Saint-ÉliaSy dans laquelle il donne libre cours, 
avec un plaisir manifeste, à toute son érudition régionale, 
qui s'étend de Batiscan jusqu'à Louiseville en passant par 
l'évéché de Trois-Rivières. La même année, il publie Les 



64. JF, La nuity op. cit., p. 39. 

65. Ibidem, p. 91. 

66. JF, La charrette, préface de Ginette Michaud, avec la collaboration de 
Patrick Poirier pour les notes et l'établissement du texte, [Montréal], 
«Bibliothèque québécoise», 1994, p. 120. 

67. JF, Vamélanchier, op. cit., p. 73. 



LACRÉANCE I29 

confitures de coingSy nouvelle mouture de La nuity qui com- 
porte deux importants ajouts autobiographiques («La 
créance» et «L'appendice aux Confitures de coings») lar- 
gement consacrés à la saga familiale. Finalement, jusqu à la 
fin des années 1970, Fauteur ne cessera plus, dans des 
« historiettes » au ton de plus en plus funéraire, de revenir 
sans cesse à ses origines. 

En somme, on peut dire que, depuis La nuit jusqu'aux 
récits posthumes de La conférence inachevée^ Toeuvre de 
Jacques Ferron, telle qu elle nous apparaît aujourd'hui, 
puise abondamment dans la mémoire enfantine de l'écri- 
vain: les souvenirs déchirants de l'histoire familiale, de 
même que le paysage inaugural du petit Jacques, se répètent 
et s'approfondissent d'un livre à l'autre, comme des leit- 
motive obsédants, et constituent sans nul doute possible 
l'un des principaux axes de l'imaginaire ferronien. Par un 
étrange phénomène de repliement temporel, le «dernier» 
Ferron se superpose donc au « premier » pour réorienter — 
redresser — la mémoire de son enfance selon une trajectoire 
particulière. La vie de l'auteur est cependant un matériau 
textuel fort capricieux ; l'exploitation littéraire des épisodes 
ultérieurs de sa jeunesse s'inscrira dans l'œuvre selon des 
modalités fort différentes. 



DEUXIÈME PARTIE 

L'ombre de Valéry 



1933-1941 



CHAPITRE VII 

Un sale hasard ou deux 



Inondé par les pères jésuites en 1928, le collège Jean-de- 
Brébeuf avait déjà acquis une grande renommée au Canada 
français au moment où le notaire y inscrit son fils aîné. 
L'édifice, pratiquement neuf, était admirablement situé sur 
le mont Royal, en pleine nature, ce qui lui avait valu le titre 
de « collège de la montagne » pour le différencier de l'autre 
établissement jésuite de la métropole, le collège Sainte- 
Marie. Comme Brébeuf était à Montréal, Joseph-Alphonse 
Ferron avait cru bon, pour plus de commodité, de retirer 
Madeleine du pensionnat des ursulines trifluviennes pour 
Tinscrire elle aussi dans une institution de la métropole : le 
couvent des Sœurs de Saint-Anne, à Lachine. La jeune fille 
y arriva vers 1934, suivie un peu plus tard par sa sœur 
Marcelle. 

Dans son essai sur Les collèges classiques au Canada fran- 
çaisy Claude Galarneau cite une lettre du recteur de Brébeuf 
montrant hors de tout doute qu'à cette époque, Télitisme 
s'affichait sans complexes et sans crainte de heurter les sen- 
sibilités populaires: 

Le collège « ne convenait pas aux enfsints, même bien doués, 
qui n'appartiennent pas à une classe aisée. La plupart de nos 



134 LE FILS DU NOTAIRE 

élèves sont élevés dans une certaine opulence et ont des habi- 
tudes de vie qu*il n'est pas bon de faire prendre à des enfants 
de condition plus modeste.» Les prix de la pension et des 
cours sont en outre plus élevés ici qu'ailleurs, ajoutait le 
recteur, et nous ne serions prêts à faire de rabais qu'à des 
enfants de familles de la bonne bourgeoisie' [...] 

Voilà une attitude qui avait au moins l'avantage de la 
franchise ! D'après Ferron, les bons pères ne se privaient pas 
non plus d'inculquer aux élèves eux-mêmes la conviction de 
leur propre supériorité: «il nous ennuyait déjà d'être éli- 
tards ; nous n'y étions pour rien, nous n'avions pas à nous 
en vanter [...]^». Si tous les élèves n'avaient pas au même 
degré cette conscience d'être le fer de lance de la nation, il 
n'en reste pas moins que le sentiment d'appartenance au 
collège, en ces années-là, semble avoir été extrêmement 
développé. Lorsqu'il parle de ses années d'études, le roman- 
cier se départ à l'occasion de sa goguenardise habituelle 
pour se laisser aller à une franche admiration de l'œuvre 
éducatrice des jésuites : « La "grande noirceur", à vrai dire, je 
n'ai jamais très bien compris ce que c'était. Les années lumi- 
neuses de ma vie sont dans la grande noirceur. En par- 
ticulier au BrébeuP. » Mais avec la conscience sociale dou- 
loureuse qu'on lui connaît, l'écrivain se croit tenu de recon- 
naître publiquement que le fait de recevoir une telle for- 
mation, en pleine crise économique, représentait un traite- 
ment de faveur exorbitant : « Il y a toujours un certain plai- 
sir à être privilégié, même si on ne s'en rend pas compte — 



1. Lettre du R.P. Antonio Dragon à M. Aimé Arvisais, citée dans Claude 
Galarneau, Les collèges classiques au Canada français, Montréal, Fides, 
«Bibliothèque canadienne-française, Histoire et documents», 1978, 
p. 156. 

2. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», ÎMP, vol. XXVIII, n° 10, 
6 avril 1976, p. 34. 

3. JF et Pierre L'Hérauh, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron 
(automne 1982)», transcription intégrale (Document de travail), inter- 
view et transcription : Pierre L'Hérault, [s.!.], [s.é], 1990, p. 29. 



UN SALE HASARD OU DEUX 135 

on s'en rend compte longtemps après*!» Toutefois, après 
avoir reconnu son péché d*élitisme, Fauteur, dédouané, 
s'autorise à comparer ses années d'études au Siècle des 
lumières. Rien de moins! 

Ce sentiment de reconnaissance à l'endroit de la forma- 
tion reçue chez les jésuites est généralement partagé par les 
condisciples de Ferron. Jacques Lavigne, qui fut président 
du conventum de Rhétorique, reconnaît lui aussi que ses 
années d'Humanités furent extrêmement enrichissantes et 
qu'elles comptent parmi les plus fécondes de son existence : 
« J'ai fait la belle vie au collège Brébeuf : J'ai été président de 
ma classe, j'ai fait du théâtre, j'ai participé à des débats, j'ai 
été président du journal [...]. Les jésuites de Brébeuf étaient 
des gens qui vénéraient les belles choses et qui leur don- 
naient leur place ; ils les appréciaient tout en les transmet- 
tant aux étudiants^» Les élèves qui, pour une raison ou 
pour une autre, étaient chassés de cette institution avant la 
fin de leurs études — et parmi ceux-ci on compte justement 
Jacques Ferron et Pierre Vadeboncoeur — faisaient des 
pieds et des mains pour y être réadmis; ceux qui ft-équen- 
taient les élèves du collège éprouvaient un agacement 
certain devant les codes brébeuvois qui excluaient d'office 
ceux qui n'en étaient pas. Gérard Pelletier qui, sans étudier 
chez les jésuites, avait quelques-uns de leurs élèves pour 
amis, l'apprendra à ses dépens : 

[...] les «gars du Brébeuf» sont comme ça; ils vous donnent 
toujours l'impression que vous ne savez pas vous habiller... ni 
marcher, ni vivre, ni parler convenablement. Ils ont un style 
qui s'impose, ils font régner autour d'eux une espèce d'ortho- 
doxie mineure. Si vous n'avez pas le secret de leur argot, de 
leurs plaisanteries, si vous n'avez pas lu les même livres 
qu'eux, vous vous sentez inférieur*. 



4. Ibidertu p. 144. 

5. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. 

6. Gérard Pelletier, Les années d'impatience. 1950-1960, [Montréal], 
Stanké, 11983), p. 34. 



136 LE FILS DU NOTAIRE 

En apparence, Brébeuf offrait pourtant à ses quelque 
quatre cents élèves le même programme académique que les 
autres collèges de la province, c'est-à-dire le «cours clas- 
sique » étalé sur huit années d'études divisées à leur tour en 
cours de grammaire (quatre ans), cours de lettres (deux 
ans) et cours de philosophie-science (deux ans). La diffé- 
rence tenait sans doute aux grandes qualités de l'éducation 
jésuite, mondialement reconnue, qui reposait d'abord sur le 
vénérable Ratio Studiorum mis au point par Ignace de 
Loyola et ses successeurs. Le but directement poursuivi par 
la Compagnie de Jésus, peut-on lire dans les Constitutions 
de l'ordre, « est que nous aidions notre âme et celle de notre 
prochain à atteindre la fin ultime pour laquelle elles ont été 
créées»; de cet objectif découlent un certain nombre de 
méthodes pédagogiques éprouvées que les professeurs 
jésuites adaptèrent selon les besoins particuliers des pays où 
la Compagnie dirigeait des écoles: 

[...] insistance sur les humanités, qui seront suivies par la 
philosophie et la théologie; un ordre qui doit être soi- 
gneusement gardé, dans l'étude des différentes branches des 
connaissances; la répétition des matières enseignées, une 
participation active des étudiants à leur propre éducation. On 
devait consacrer beaucoup de temps à développer le don 
d'écrire^ 

Bien entendu, la formation chrétienne des élèves figu- 
rait parmi les tout premiers objectifs de cette éducation; 
c'est pourquoi des cours d'instruction religieuse étaient dis- 
pensés à tous les niveaux du programme d'étude. L'ensei- 
gnement du français, du latin et du grec était prépondérant 
durant les six premières années du cours, depuis les Élé- 



7. Gérard Plante, s.j., Les caractéristiques de Véducation jésuite, 
document élaboré par la Commission internationale de l'apostolat 
jésuite et approuvé par le Père Général le 8 décembre 1986, Édition 
spéciale, Montréal, Collège Jean-de-Brébeuf, juin 1987, p. 64-65. 



UN SALE HASARD OU DEUX 137 

ments latins jusqu'à la Rhétorique. Les autres matières — 
mathématiques, histoire, anglais, géographie, sciences natu- 
relles — se retrouvaient aussi à un moment ou un autre du 
parcours de Tétudiant. Quant aux deux années de Philo- 
sophie — principalement consacrées, comme leur nom 
l'indique, à l'étude des grands courants de la pensée — , on 
y abordait aussi plusieurs autres domaines: histoire natu- 
relle, chimie, physique, cosmographie, mécanique, écono- 
mie sociale, comptabilité*. 

L'adaptation de Jacques Ferron à ce milieu studieux et 
fraternel semble cette fois s'être déroulée tout en douceur. Il 
a un peu vieilli, il a maintenant l'habitude du pensionnat, et 
les pères jésuites savent canaliser la soif de connaître qui 
s'est emparée de lui depuis le Jardin de l'enfance. Qui plus 
est, il apprécie à sa juste valeur l'immense cadeau que lui 
fait son père en l'inscrivant dans ce prestigieux collège; 
aussi tient- il à témoigner par lettre, dès le premier trimestre, 
de sa gratitude filiale et de sa bonne volonté : 

Comme tous les enfants, je vois venir Noël avec joie [...] pour 
pouvoir passer une bonne quinzaine avec vous et toute la 
famille, et pour tâcher de vous témoigner mon affection 
minime en comparaison de tous les sacrifices que vous vous 
êtes imposés pour moi: vous m'envoyez dans un des plus 
beaux collèges de la province et vous me procurez tout ce qui 
m'est nécessaire'. 

Chose plus surprenante, ce jeune homme timide qui, 
chez les Filles de Jésus, ne participait pas aux activités spor- 
tives de ses camarades, s'épanouit soudain et développe ses 
aptitudes physiques, à un point tel qu'il laissera le souvenir 
d'un athlète accompli. Certains élèves du collège, comme le 
fiitur député de Trois- Rivières Yves Gabias, n'ont même 



8. Gérard Plante, s.j., Brébeufpar les dates et par les chiffres, | Montréal), 
collège Jean-de-Brébeuf, mai 1991, p. 36-37. 

9. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 21 décembre 1933. BNQ. 1.2.3. 



158 LE FILS DU NOTAIRE 

gardé de lui que Timage d'un champion de « balle au mur », 
sport que Ferron pratiquait avec beaucoup d*adresse'^. Il est 
vrai que les longs étés en plein air, au chalet du lac Bélanger, 
favorisaient la bonne santé; d'autant plus que le pension- 
naire prit rhabitude de ramener avec lui, à la fin des classes, 
des amis du collège pour de longues excursions en canot sur 
les lacs de la région de Saint-Alexis. Ces expéditions, qui 
duraient parfois plusieurs jours, nécessitaient de durs por- 
tages qui avaient de quoi fortifier les constitutions les plus 
anémiques. 

Les étés dans la nature eurent aussi pour effet de sus- 
citer, chez les deux enfants aînés du notaire Ferron, un 
grand intérêt pour la botanique et, d'une façon générale, 
pour les sciences naturelles. Paul raconte que les tout pre- 
miers souvenirs qu'il a gardés de son grand frère sont reliés 
au jardinage: «Sous la direction de Jacques — il devait 
avoir douze ou treize ans — nous avons planté beaucoup 
d'arbres, que nous allions chercher de l'autre côté du lac. 
Nous avons fait ainsi tout le terrassement autour du cha- 
let".» Dans une lettre à sa sœur, datant de 1937 environ, 
l'aîné échafaude, comme un gros propriétaire terrien, des 
projets d'aménagement paysager pour le printemps suivant ; 
les plans du jeune jardinier ne se réaliseront jamais sous 
cette forme, dit Madeleine, mais on constate que les con- 
naissances de Ferron en la matière semblent déjà assez 
étendues : 

J'ai commencé à réfléchir sur la disposition de mes parterres : 
j'ai des idées qui sont passables: je veux faire cela simple- 
ment, sans profusion, enfin classiquement. [...] Cet automne, 
je ferai planter des arbres; et au printemps (1938) les 
pelouses et les fleurs; quant aux fleurs, d'ailleurs il n'[y]en 
aura que peu ; disons deux ou trois espèces seulement ; assez 



10. Yves Gabias à l'auteur, entrevue, 15 juillet 1992. 

11. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 



UN SALE HASARD OU DEUX 139 

pour avoir des fleurs tout Tété, mais seulement une espèce à 
la fois'^ 

Madeleine et Jacques avaient d'autre part pris Thabitude 
d'herboriser tout Tété et en vinrent ainsi à constituer un 
herbier respectable ; la parution, en 1935, de la Flore lauren- 
tienne fut pour les deux apprentis botanistes un événement 
mémorable, et Madeleine se rappelle encore leur émotion 
commune lorsqu'ils feuilletèrent pour la première fois les 
pages du livre de Marie- Victorin. Selon l'écologiste Pierre 
Dansereau, qui étudia lui aussi chez les jésuites de Montréal, 
Marie- Victorin était, avec Lionel Groulx, «l'un des deux 
modèles [qui] se présentaient aux jeunes des années 
trente'^ » ; peut-être n'est-il pas indifférent, d'ailleurs, que les 
jésuites aient ajouté des cours de sciences naturelles au pro- 
gramme de Belles-lettres et de Rhétorique en 1935, l'année 
même où paraissait l'ouvrage de l'illustre botaniste. La 
profonde connaissance de la végétation du pays, partout 
sensible dans l'œuvre de Jacques Ferron (dans Vamélanchier 
surtout, mais aussi dans «Les salicaires» ou dans la série 
d'« Historiettes » sur le chanvre), vient directement de ces 
années lointaines et témoigne de la grande admiration de 
Ferron pour le scientifique. 

Autre nouveauté des étés ferroniens: les voyages. Le 
notaire, dans le louable souci de parfaire la culture de ses 
enfants, décida, en homme éclairé, de leur faire découvrir 
leur propre pays. C'est ainsi que, de 1935 à 1938, Joseph- 
Alphonse Ferron prit, durant la belle saison, une quinzaine 
de jours de vacances pour emmener sa petite famille en 
voyage'^. C'est de cette manière que les Ferron découvrirent. 



12. (JF à Madeleine Perron), dans Madeleine Ferron, «L'écrivain», 
littératures^ n" 9-10, «Présence de Jacques Ferron», 1992, p. 258-259. 

13. Cité par Yves Gingras, «Hommage à Marie- Victorin », le Devoir, 
19 juillet 1994, p. A6. 

14. Madeleine Ferron à Tauteur, lettre. |30 mai 1993]. 



140 LE FILS DU NOTAIRE 

entre autres, le Saguenay, puisque le notaire, qui avait 
des intérêts financiers dans cette région, joignit Futile à 
Tagréable en transformant un voyage d'affaires en périple 
d'agrément. Les enfants eurent aussi l'occasion de découvrir 
la Gaspésie, région dont Jacques se souviendra sans doute 
quand, une dizaine d'années plus tard, il aura à choisir un 
lieu pour pratiquer la médecine. 

Mais tout n'est pas rose pour M^ Ferron au cours des 
années 1930. En plus de la perte de son épouse, le notaire 
semble avoir eu à subir vers cette époque une série de revers 
financiers dont l'un resta célèbre dans la famille à cause des 
circonstances spectaculaires auxquelles il donna lieu. Cet 
épisode, qui se situe vers 1939 et que Jacques transposera 
plus tard dans l'un de ses romans, avait en effet de quoi 
étonner la population entière de Louiseville et dut ajouter 
un chapitre de plus à la réputation d'excentricité du 
notaire : 

Mon père n'a pas vu venir la mécanisation des fermes, 
explique Paul Ferron ; un jour, il a acheté quarante chevaux 
sauvages, qu il a fait venir de l'Ouest, en pensant que ce serait 
une bonne affaire. J'étais là quand ils sont arrivés, par train ; 
on les a conduits jusqu'à la commune, en traversant le village, 
comme dans un western ! Il a ensuite organisé un encan pour 
les revendre, mais ce ne fut pas un succès'^ 

Dans Le ciel de Québec, Jacques Ferron «annexe» cet 
épisode de la chronique familiale en remplaçant le notaire 
par le docteur Cotnoir. Au lieu de descendre du train à 
Louiseville, les quarante chevaux débarquent à Sainte- 
Catherine-de-Fossambault, puis sont emmenés au village 
des Chiquettes pour participer à la construction de l'église 
de la nouvelle paroisse de Sainte-Eulalie. Quand on sait 
que le village des Chiquettes est inspiré par le hameau 
des Magouas, ce détournement romanesque revêt une 



15. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 



UN SALE HASARD OU DEUX I4I 

signification secrète fascinante: tout se passe comme si 
Ferron, à travers la fiction, avait voulu signifier à son père, 
par-delà les ans, de bien vouloir contribuer à Témancipation 
des Magouas. 

Finalement, comble de malheur pour M* Ferron, la vie 
politique québécoise, jusque-là si profitable aux organisa- 
teurs libéraux, se trouva soudainement bouleversée lors- 
qu en 1936, TUnion nationale prit le pouvoir à Québec. Cet 
événement eut un impact très négatif chez les Ferron, 
puisque le notaire, qui bénéficiait jusque-là de plusieurs 
charges publiques, dut vider ses bureaux du palais de justice 
de Louiseville: «Quand Duplessis a pris le pouvoir, ce fiit 
une catastrophe à la maison ! Tous les contrats du gouver- 
nement venaient de "sauter" : le crédit agricole, le Palais de 
justice... mon père, qui était protonotaire, a dû revenir 
pratiquer à la maison*^. » Bien que ce repli professionnel ne 
touchât pas directement son fils, ce dernier dut certaine- 
ment avoir vent des difficultés paternelles grandissantes et 
des sacrifices auxquels le notaire devait consentir: «[Mon 
père] a gagné son pari de peine et de misère en se rafistolant 
un train de seigneur qui, vu de l'extérieur, a pu paraître 
réussi. Pour moi non : j*en connaissais les dessous. C'était à 
proprement parler, une entreprise théâtrale'^ » 

Mais les années 1930 ne furent pas difficiles que pour le 
notaire Ferron. Le Québec tout entier, frappé de plein fouet 
par la crise boursière de 1929, connut de nombreux boule- 
versements qui le précipitèrent pour ainsi dire dans le 
monde moderne, presque à son corps défendant. La société 
québécoise, jusque-là relativement paisible et ancrée dans 
des certitudes séculaires, eut soudain à faire face à de multi- 
ples problèmes qui nécessitaient des solutions rapides, et 
surtout inédites. Bousculé dans ses fondements, le Canada 



16. Ibidem. 

17. IF à Jean Marcel, lettre. 6 février 1966. 



142 LE FILS DU NOTAIRE 

français se retrouva dans la pénible obligation de remettre 
en question un grand nombre de croyances qu il croyait 
éternelles: «Si les années 30 sont celles de la résignation, 
elles sont aussi celles de la recherche de solutions nouvelles. 
C'est une période de contestation, de revendications à la 
fois idéologiques, sociales et politiques'*.» À Louiseville 
comme partout ailleurs, le climat social se détériora et les 
enfants du notaire Ferron furent, entre autres choses, les 
témoins de grèves assez dures à la manufacture de TAsso- 
ciated Textiles: 

[...] les grévistes parlaient de venir faire du grabuge au chalet 
du gérant de la manufacture, qui était voisin du nôtre, dit 
Madeleine. Papa était inquiet, et il avait été dire aux grévistes 
que le chalet du gérant était celui de droite^ et non celui de 
gauche (le sien). Il était pour les grévistes, c'est certain, mais 
pas au point de monter sur les barricades; un notaire se 
devait de rester neutre'^. 

En somme, que Ton soit à Louiseville ou Montréal, il 
était difficile de ne pas avoir au moins conscience des boule- 
versements consécutifs à la Crise, car cette période se carac- 
térise justement, comme Técrit Catherine Pomeyrols, par 
«une grande activité publique des intellectuels, qui mani- 
festent, pétitionnent, prennent la parole en public, fondent 
des revues et des mouvements de jeunesse^^». Une même 
inquiétude protéiforme — appelons-la paradigme — 
pousse les élites intellectuelles à se déployer dans toutes les 
directions à la fois. C'est une époque où l'on a tendance à 



18. Paul- André Linteau et al. Histoire du Québec contemporain, t. 2, Le 
Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 17. 

19. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

20. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois 
dans rentre-deux-guerres»,Thèse de doctorat sous la direction de 
M"^ Sylvie Guillaume, UFR Histoire, Université de Bordeaux III-Michel 
de Montaigne, janvier 1994, p. 6-7. 



UN SALE HASARD OU DEUX I43 

dresser des bilans plutôt pessimistes de la société : pendant 
qu Albert Lévesque scrute La nation canadienne-française^ 
d'autres se penchent sur Notre américanisation, sur Nos pro- 
blèmes d'éducation, ou tentent de prédire Vavenir de notre 
bourgeoisie. On s'inquiète pour la jeunesse, que la Crise con- 
damne à rinaction forcée ; on craint par-dessus tout le com- 
munisme, qui suscite sur toutes les tribunes des réactions 
passionnées: le 23 octobre 1936, par exemple, une grande 
assemblée en faveur des Républicains espagnols (organisée 
par un jeune professeur de l'Université McGill nommé 
Frank Scott, et à laquelle participait Norman Bethune) dut 
être rapidement remplacée par une réunion beaucoup plus 
confidentielle en raison de la violente opposition des auto- 
rités municipales, du clergé catholique et de la population 
francophone. Le lendemain de cet événement, une gigan- 
tesque marche anticommuniste, à laquelle participèrent 
plus de 100 000 personnes, déferla dans les rues de la ville. 
Pierre Elliott Trudeau, étudiant à Brébeuf, prit part à cette 
manifestation^', en compagnie de son confrère de classe 
Pierre Vadeboncoeur. Ce dernier croit même que tous les 
élèves du collège y étaient" ; et si ce n'était pas le cas, il est 
raisonnable de penser que le bruit de toute cette agitation 
filtrait jusque dans les couloirs du pensionnat où résidait 
Perron. 

Même dans le confort douillet du collège Brébeuf, en 
effet, le jeune Louisevillois avait connaissance des débats 
passionnés qui agitaient la métropole ; il en a gardé toute sa 
vie «l'impression d'une époque bizarre dont les idées 
reçues, d'importation européenne, ne correspondaient à 



21. Sandra Djwa, The Politics of the Imagination: A Life of ER, Scott, 
Toronto, McClelland and Stewart, 1987, p. 173. 

22. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. Détail 
intéressant: en 1934, Pierre Vadeboncoeur eut le «privilège» d'être 
soigné pour une pleurésie par le docteur Bethune lui-même, alors que ce 
dernier était rattaché à l'hôpital Notre-Dame. 



144 LE FILS DU NOTAIRE 

aucune réalité^^ ». Il aurait de toute façon été virtuellement 
impossible d'ignorer les changements en cours, car les insti- 
tutions d'enseignement n échappaient pas non plus à Teffer- 
vescence idéologique qui s'était emparée de la société. Le 
débat, à ce moment, «se déroule essentiellement à Texte- 
rieur des cercles politiques. Étudiants, enseignants, natio- 
nalistes, clergé, groupes d'étude, associations profession- 
nelles, écrivains et journalistes, discutent tous des misères et 
des menaces liées à la Crise^"*. » Les élèves de Brébeuf dispo- 
saient en plus — à domicile pour ainsi dire — de l'un des 
principaux porte-parole du «paradigme» de l'inquiétude 
en la personne du P. Rodolphe Dubé, alias François Hertel, 
professeur de philosophie et auteur de deux ouvrages sur la 
jeunesse : Leur inquiétude et Le beau risque. Comment, dans 
ces conditions, ignorer les grands problèmes du monde? 

Les pères jésuites n'entendent pas, de toute manière, 
laisser leurs élèves dans l'ignorance ; aussi les familiarisent- 
ils avec les idées que, de leur point de vue, il importait de 
défendre. Depuis le début du siècle au moins, toutes les 
institutions d'enseignement offraient un terrain propice aux 
idées nationalistes, et la séduction exercée naguère par 
Henri Bourassa (qui avait encore, selon Pierre Vadebon- 
coeur, «une grosse cote» chez les étudiants de sa géné- 
ration) s'exprime dorénavant sous la forme d'un patrio- 
tisme de plus en plus centré sur le Québec. « Le milieu était 
très nationaliste pour des raisons de culture française, je 
pense. Ce qu'on enseignait, c'était la littérature française, la 
pensée française, la civilisation européenne dans laquelle 
l'histoire est au centre^^ » L'époque se prêtait d'ailleurs mer- 



23. JF, « Historiette. L'échelle de Jacob », ÎMP, vol. XXII, n° 8, mars 1970, 
p. 18. 

24. Susan Mann Trofimenkoff, Visions nationales. Une histoire du 
QuébeCy traduit de l'anglais par Claire et Maurice Pergnier, Saint- 
Laurent, Éditions du Trécarré, 1986, p. 329. 

25. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. 



UN SALE HASARD OU DEUX 145 

veilleusement aux manifestations patriotiques de toutes 
sortes : dès 1934, on commémora dans le faste, à la grandeur 
du pays, le 400^ anniversaire de la fondation du Canada ; en 
1937, d'autres célébrations vinrent souligner le centenaire 
de la Rébellion des Patriotes; enfin, le Tricentenaire de 
Montréal, en 1942, vint clore une décennie fertile en 
démonstrations. Les collégiens, qui participent pleinement à 
ces activités, font preuve d*un bel enthousiasme; il arrive 
même que certains d'entre eux, emportés par la passion 
patriotique, commettent des actes plutôt déplacés. «Lors 
d'une certaine fête que les élèves donnaient à l'extérieur, 
dans les cours du collège, où les parents étaient invités, il y 
a eu des gars qui ont brûlé des drapeaux britanniques [...]. 
Quand les professeurs nous parlaient d'Henri Bourassa, de 
l'Histoire, de la Rébellion, c'était très sérieux^^. » 

Le Brébeufy organe des élèves du collège, témoigne des 
nombreux efforts déployés par les pères jésuites pour sen- 
sibiliser les adolescents à la cause nationale. On y apprend 
par exemple que l'abbé Lionel Groulx est parfois invité à 
donner des conférences dont les titres reflètent le désarroi 
général: «Nécessité de l'Action Nationale^^», «Où en 
sommes-nous^*?», etc. Durant les années 1930, Groubc est 
considéré comme une étoile montante dans la plupart des 
institutions d'enseignement; conformément à l'esprit du 
temps, il a publié deux ouvrages. Orientations et DirectiveSy 
destinés à secouer « notre » apathie et celle de la jeunesse : 
n'est-ce pas lui qui, en juin 1937, à l'occasion d'un Congrès 
de la langue française, avait prononcé des mots célèbres sur 



26. Ibidem. L'un des responsable de ce « forfait », Ambroise Lafortune. 
relate l'épisode dans Je suis un peu fou... Mémoires et confidences^ 
Montréal, Beauchemin, p. 10-15. 

27. [Anonyme], «L'Action Nationale», Brébeuf, vol. I, n" 1, 24 février 
1934, p. 2. 

28. Maurice Huot, « L'Abbé Groulx à l'œuvre », Brébeuf, vol. II. n» 8. 
16 février 1935, p. 4. 



146 LE FILS DU NOTAIRE 

notre État français ? À la faveur des nombreuses activités qui 
sont offertes aux élèves, explique Catherine Pomeyrols, « le 
nationalisme "groulxiste" remplace peu à peu dans les col- 
lèges le nationalisme "bourassiste"^^». L'abbé Groulx est au 
cœur d*un vaste mouvement visant à valoriser la figure de 
DoUard Des Ormeaux comme héros national des Canadiens 
français^^. Cette campagne de propagande, qui se développe 
tout particulièrement dans les collèges, « relève de la cons- 
truction volontariste d'un passé national, de l'invention 
d'une tradition à des fins idéologiques [...]^^>. La détesta- 
tion tenace de Perron contre le héros du Long Sault — et 
contre son principal défenseur — date donc de ces années 
brébeuvoises, et non pas seulement de 1960. 

Certaines lettres de Jacques Perron à son père ont gardé 
quelque chose du cUmat intellectuel fébrile qui régnait dans 
la métropole. « De ce temps-ci en classe, on étudie les res- 
sources naturelles et les industries de la province, écrit-il au 
notaire en mars 1936; j'aime bien cela. [...] Mais dans ces 
études de ressources naturelles, un bon libéral se mord 
souvent les pouces^^. » Quelques semaines plus tard, il note : 
« Lundi dernier, nous avons eu messe et communion pour 
une intention fort peu banal [sic] : notre université ; j'ai bien 
prié, mieux que de coutume même ; c'est si triste de voir se 
dresser à chaque instant devant nos yeux cette université 
inachevée [...], vivant symbole de l'impuissance de la race 
canadienne-française^^ » Rappelons que, pendant les années 



29. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois 
dans l'entre-deux-guerres », op. cit., p. 372. 

30. On trouvera une intéressante analyse des significations de ce culte 
quasi mystique dans l'ouvrage de Michael Oliver, The Passionate Dehate, 
Montréal, Véhicule Press, 1991, p. 93-100. 

31. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois 
dans l'entre-deux-guerres », op. cit.y p. 342. 

32. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 16 mars 1936. BNQ, 1.2.3. 

33. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 2 avril 1936. BNQ, 1.2.3. 



UN SALE HASARD OU DEUX 147 

1930, en raison de la Crise, on avait suspendu la construc- 
tion des édifices de TUniversité de Montréal, tout comme 
celle de TOratoire Saint-Joseph, cet « autre symbole de Fim- 
puissance des Canadiens^^ ». On croit lire, à travers ces cons- 
tats désabusés de Timpuissance nationale, les admones- 
tations de Victor Barbeau, auteur d*un essai pessimiste inti- 
tulé Mesure de notre tailky qui remporte alors un grand suc- 
cès auprès des collégiens. 

L'événement politique qui marqua le plus profondé- 
ment Timaginaire de Jacques Ferron — au point où il pré- 
tendra plus tard avoir écrit Tun de ses romans pour exor- 
ciser ce souvenir — fut une « Semaine sociale », organisée à 
Brébeuf à la fin de 1937 en collaboration avec TÉcole sociale 
populaire (ÉSP)^^. Cet organisme, fondé en 1911 par les 
jésuites eux-mêmes, voulait apporter des solutions aux nou- 
veaux problèmes sociaux et proposait à la population des 
voies autres que celles du communisme : « par des bulletins, 
des tracts, des affiches, des messages radiophoniques, des 
conférences et des cours, TÉcole s'applique à caricaturer et 
à noircir tout mouvement anticapitaliste, et principalement 
le P.C.^ ». À la faveur de la Crise économique et de la publi- 
cation de Tencyclique papale Quadragesimo AnnOy TÉSP 
était passée à la promotion du corporatisme social, parce 
que, selon elle, il ne suffisait plus de lutter contre le commu- 
nisme et de propager le syndicalisme catholique: il fallait 
dorénavant porter aussi la lutte sur le terrain politique. 
Selon Raymond-G. Laliberté, les jésuites, durant Tentre- 
deux-guerres, furent parmi les plus ardents propagandistes 
du corporatisme; l'apparent échec du capitalisme rendait 



34. Ibidem, 

35. La Semaine sociale du Collège Brébeuf eut lieu du 28 novembre au 
4 décembre 1937. 

36. Marcel Foumier, Communisme et anticommunisme au Québec (1920- 
1950), Montréal, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1979, p. 23. 



148 LE FILS DU NOTAIRE 

nécessaire la proposition de nouvelles solutions sociales, 
d'autant plus que le socialisme, par le biais de la Co- 
opérative Commonwealth Fédération (CCF) et du Parti 
communiste, avait déjà commencé à s'implanter au pays : 

Si le corporatisme se présente comme un projet de 
restructuration de la société, c*est parce que Ton sent le 
besoin — directement affirmé — de proposer une idéologie 
de remplacement du communisme. Et ceci parce que Ton 
exprime un constat d'échec du « capitalisme sauvage » d'une 
part, en même temps qu'un refus global de tout socialisme^^. 

La Semaine sociale présentée au collège Brébeuf avait 
pour thème: «Initiation à la doctrine sociale de l'Église 
d'après l'encyclique Quadragesimo Anno^^». Le programme, 
publié dans le journal des étudiants, se composait essentiel- 
lement d'une série de conférences étalées sur sept jours et 
mettant en vedette des personnes en vue de la société 
canadienne-française. En 1937 donc, année même où se 
déroule, ne l'oublions pas, l'intrigue du Ciel de Québec^ « le 
père Meunier ferma son moulin, le père Virgile son latin, le 
père Vibrato sa rhétorique, et, toutes humanités cessantes, 
nous eûmes droit à la vérité durant toute une semaine^^», 
comme le dit ironiquement Perron. Esdras Minville parla 
aux élèves des «Abus du capitalisme moderne»; Léon 
Mercier-Gouin leur révéla « L'illusion du communisme et du 
socialisme » ; et surtout, le R.P. Joseph-Papin Archambault, 
infatigable zélateur de l'Action catholique, vient entretenir 
les collégiens de r« Ordre social chrétien». Les thèmes des 
conférences s'enchaînent savamment les uns aux autres dans 



37. Raymond-G. Laliberté, «Dix-huit ans de corporatisme militant. 
L'École sociale populaire de Montréal, 1933-1950», Recherches socio- 
graphiquesy vol. XXI, n"' 1-2, janvier-août 1980, p. 67. 

38. [Anonyme], «Semaine sociale au collège Jean-de-Brébeuf», Brébeuf, 
vol. V, n°» 2-3-4, 13 novembre 1937, p. [8]. 

39. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit., p. 34. 



UN SALE HASARD OU DEUX 149 

un crescendo, de manière à ce que la solution inévitable aux 
maux de la société s'impose peu à peu aux esprits. Vers la fin 
de la semaine, en effet, le D' Philippe Hamel, célèbre 
membre-fondateur de TAction libérale nationale (ALN), 
vient dire aux collégiens que « le droit de propriété est sapé 
par le capitalisme moderne qui centralise tout le pouvoir 
d'argent dans les mains de quelques financiers. Il reste un 
remède: le corporatisme»; et le journaliste-étudiant qui 
rapporte ces propos dans le Brébeuf conclut: «Il faut avoir 
entendu le D' Ph. Hamel nous parler des abus sans nombres 
de la dictature économique pour ouvrir les yeux^. » 

Ainsi donc, comme le rapporte Perron: «la vérité à 
laquelle nous fumes conviés cette semaine-là, c'était le cor- 
poratisme, un machin assez bâtard, garanti Vatican, dont le 
champion était Salazar^'.» Que pensaient les collégiens de 
tous ces débats? Beaucoup d'entre eux se montrèrent sen- 
sibles aux arguments apportés par le programme à saveur 
corporatiste de l'A.L.N. Ce parti, rappelons-le, proposait 
une série de mesures inspirées justement des idées sociales 
contenues dans Quadragesimo Anno; on y prônait «la libé- 
ration économique et sociale des Canadiens- français, une 
politique ouvrière axée sur les assurances sociales, les con- 
trats collectifs, la lutte contre les trusts, ces "puissances 
d'argent", une restauration de l'agriculture^^». Jacques 
Lavigne, parmi d'autres, dit avoir été séduit par ces idées 
nouvelles; le jeune homme contribua même — selon ses 
modestes moyens d'étudiant — à une cueillette de fonds 
pour ce parti qui, pour la première fois, proposait des amé- 
liorations sociales à la jeunesse*\ 



40. Jacques Durivage, «La Semaine sociale», Brébeuf, n°* 5 et 6, 
22 décembre 1937, p. 5-6. 

41. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit., p. 34. 

42. Denis Monière, le Développement des idéologies au Québec^ Montréal, 
Québec/ Amérique, 20» mille. (1977), p. 266. 

43. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 



150 LE FILS DU NOTAIRE 

Jacques Ferron partagea, pendant un certain temps du 
moins, les opinions de son ami Lavigne ; sa sœur Madeleine 
eut aussi connaissance de grandes discussions entre son 
père libéral et son grand frère devenu soudain partisan de 
Paul Gouin. Ferron reconnaîtra plus tard que Salazar, le 
héros du corporatisme, était « un personnage immangeable, 
mais allez, il fallait bien en manger, et nous en avons mangé, 
vite gavés, il est vrai'*'*». Dans un texte important de 1961 
(publié dans la revue Situations) , l'auteur confesse même 
avoir voulu épater son libéral de père en lui exposant, au 
sortir de ce marathon de conférences socio-politiques, les 
idées en vogue chez les jésuites : 

Je n'avais pas osé lui parler d'encyclique, il m'aurait répondu 
par le parent X qui faisait alors fortune par les papes, devenu 
représentant patronal à cause, justement des encycliques. 
J'étais quand même vexé de ne pas l'impressionner avec ma 
semaine sociale toute fraîche. [...] Alors je lançai le grand 
mot : « Et Salazar? » [...] Mon père haussa les épaules. Salazar, 
il s'en fichait éperdument et il avait bien ^aison'*^ 

On aura reconnu au passage, dans le parent « X » auquel 
il est fait allusion, l'oncle Jean-Marie Bureau, ce prototype 
du notable de province que Ferron n'aime guère. L'écrivain, 
pendant son séjour à Brébeuf, semble donc avoir quelque 
peu dévié de l'orbite idéologique familiale, qui, comme on 
le sait, penchait résolument du côté libéral. 

Malheureusement, la mouvance idéologique où évoluait 
le jeune Ferron avait le grand défaut d'être étroitement 
associée à des politiciens qui, peu après, quand on com- 
mença à parler de guerre mondiale, devinrent beaucoup 
moins présentables : « Il fallait entendre le jésuite bègue que 
nous avions, merveilleux propagateur du frisson fasciste, 
déclamer de longues pages d'Alphonse de Chateaubrian[t] 



44. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit.y p. 34. 

45. JF, «Le refus», SituationSy 3' année, n« 2, mars-avril 1961, p. 55. 



UN SALE HASARD OU DEUX 151 

devant le Saint-Sacrement! [...] Ensuite, durant la semaine, 
un condisciple recueillait des cotisations pour Monsieur 
Adrien Arcand^. » Ferron, après avoir été enthousiasmé par 
la doctrine proposée par les pères jésuites, se sentit peu à 
peu floué quand les événements politiques internationaux 
prirent la tournure que Ton sait. « Sans trop nous en rendre 
compte», dit un Brébeuvois de la première heure, Jean- 
Louis Gagnon, «nous en arrivions à croire à la nécessité 
d'un vague national socialisme^^». Pendant qu'on nous 
abreuvait de corporatisme, écrira pour sa part Ferron à son 
ami John Grube, « les régiments musulmans de Franco, sous 
la bannière du Christ-Roi, écrasaient les républicains espa- 
gnols et quelques Canadiens français qui, avec Bethune, 
étaient allés leur prêter main-forte^ ». Sans vraiment cher- 
cher à cacher l'influence passagère que ces idées de droite 
purent avoir sur lui, il prit bien soin de n'en pas faire trop 
état, du moins dans ses textes autobiographiques les plus 
connus. 

Chose curieuse, on ne trouve aucune allusion politique 
dans les écrits ferroniens des années 1930, ni d'ailleurs — et 
cela est extrêmement révélateur — dans les textes des autres 
collégiens de cette génération qui devinrent par la suite écri- 
vains : les Pierre Vadeboncoeur, Pierre Baillargeon et Jacques 
Lavigne (pour n'en nommer que quelques-uns) manifes- 
tent, dans leurs premiers essais littéraires, un total désintérêt 
face aux débats sociaux, comme si, par nature, ils avaient eu 
tendance à dissocier la littérature de la politique et des 
bruits du monde. Heureusement pour eux, serait-on tenté 
de dire, car d'autres n'ont pas eu cette chance : les pages du 
Br^^ew/ résonnent de mots d'ordres politiques qui font la 



46. Ibidem. 

47. Jean- Louis Gagnon, Les apostasiesy t. 1, Les coqs de village Montréal, 
La Presse, 1985, p. 62. 

48. JF à John Grube, lettre, 30 juin 1980. 



152 LE FILS DU NOTAIRE 

part belle au discours social ambiant, et que leurs auteurs 
préféreraient sans doute ne jamais avoir écrits ! Dès lors, on 
comprend mieux pourquoi Ferron manifesta toujours de 
Tagacement devant ceux qui utilisèrent cet épisode de 
rhistoire idéologique du Québec pour illustrer la soi-disant 
tendance de ses compatriotes à verser dans le fascisme; 
après tout, il s^agit de sa propre jeunesse, et les justifications 
sans fin lui sont odieuses: 

[A]vant de prendre conscience de nous-mêmes [...] nous 
avons été grands importateurs d'idées européennes, en géné- 
ral racistes et antisémites et [...] nous avons pu les répéter 
sans trop les comprendre. Elles sont aujourd'hui malvenues 
et ce ne sont que les malvenants [...] qui déterrent et se 
délectent, en public, de cette viande pourrie^^. 

Mais cette solidarité avec sa génération ne va quand 
même pas jusqu'à Taveuglement. Ferron, qui a horreur 
d'être pris en défaut, pardonnera difficilement aux pères 
jésuites de Tavoir politiquement induit en erreur, et il 
s'arrangera pour leur rendre la monnaie de leur pièce dans 
son œuvre, selon une vieille habitude prise dès ses pre- 
mières armes en littérature: l'écrivain avait-il des raisons 
d'en vouloir à quelqu'un qu'il « l'épinglait » dans un roman 
sous un jour plus ou moins favorable. Ainsi en est-il, par 
exemple, du père Joseph- Papin Archambault, qui eut le 
malheur de figurer parmi les conférenciers de la Semaine 
sociale de 1937. Dans Le ciel de Québec^ Ferron le montre au 
Club de Réforme de Québec, entre les mains de deux libé- 
raux qui le font boire sans qu'il ne s'en rende bien compte. 
Le pauvre jésuite finira complètement soûl et terminera la 



49. JF, Les lettres aux journaux, colligées et annotées par Pierre Cantin, 
Marie Ferron et Paul Lewis, préface de Robert Millet, Montréal, VLB 
éditeur, 1985, p. 468-469. Lettre parue originellement dans Le Devoir 
(31 octobre 1981, p. 18) sous le titre: «Des idées aujourd'hui malve- 
nues ». 



UN SALE HASARD OU DEUX 153 

nuit dans un lieu peu recommandable, surtout pour un 
ecclésiastique ! L* écrivain avait très bien choisi sa cible, car le 
père Papin était en quelque sorte, à lui seul, Tincarnation de 
toute cette entreprise idéologique: fondateur et animateur 
infatigable de TÉSP, il dirigea Torganisme durant près de 
quarante ans^°. 

L'enthousiasme de Perron pour TALN et la rhétorique 
nationaliste semble avoir été plutôt passager, puisque le 
futur écrivain avait en tête des préoccupations d'un tout 
autre ordre. Il nous a laissé du collégien qu il était un por- 
trait, celui d'un jeune homme hautain, « porté sur la poésie, 
mécréant n'ayant pas la moindre idée politique, plutôt 
gourmé de [s] a jeunesse, heureux de vivre et tenant à vivre 
à [s] a guise^' ». Cette description rétrospective de son état 
d'esprit pourrait n'être qu'une façon de masquer ses idées 
sociales du moment, si le jugement n'était corroboré par ses 
condisciples. Denis Noiseux, ami de l'auteur et, comme lui, 
pensionnaire à Brébeuf, abonde dans le même sens : même 
si, croit- il, on peut dire des collégiens de cette époque qu'ils 
étaient tous un peu nationalistes, rien ne laissait deviner que 
son camarade Perron s'impliquerait en politique comme il 
le fit plus tard. Jacques Lavigne, pour sa part, dit avoir été 
lui aussi étonné par les prises de position de Perron à la fin 
des années 1940; à Brébeuf, dit- il, « nous n'avions jamais de 
discussions politiques [...] Perron était plutôt dans un 
monde de poésie^^ ». Il rapporte à ce propos une anecdote 
assez éloquente sur les idées réformistes de son camarade : 
«Au point de vue idéologique [...] je ne peux pas dire que 
Perron était en avance sur son temps à Brébeuf. Je me 



50. Raymond-G. Laliberté, «Dix-huit ans de corporatisme militant». 
loc. cit.y p. 62. 

51. JF, Les lettres aux journaux, op. cit., p. 369. Lettre parue originelle- 
ment dans Le Devoir (21 juillet 1973, p. 18) sous le titre: «Pierre 
Laporte, écrivain ». 

52. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. 



154 LE FILS DU NOTAIRE 

souviens qu il m*avait dit, au Carré Viger : "je jetterais tous 
les chômeurs à l'eau". À cette époque, selon moi, il n avait 
aucune préoccupation sociale". » 

Du point de vue des idées politiques, c'est cette dernière 
image qu'il faut garder du collégien Ferron, comme de la 
plupart de ses amis, tant il est vrai que les adolescents ont 
tendance à prendre l'exact contrepied de ce que leurs maî- 
tres leur demandent. «La décennie de 1930 est témoin, on 
le sait, d'un début d'affirmation du "je", de la personne, de 
l'homme », écrit Yvan Lamonde ; « Saint-Denys Garneau en 
poésie; Jovette Bernier, Rex Desmarchais, Jean-Charles 
Harvey dans le roman [...l^"*». À ces noms d'écrivains il fau- 
dra bientôt ajouter ceux de Jacques Ferron et de quelques 
autres écrivains de sa génération. Car la société québécoise, 
à travers le discours des bons pères, demandait aux élèves 
d'adhérer à un «nous» tonitruant; Ferron et ses amis 
répondront, eux aussi, par un «je» irréductible. 



53. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 

54. Yvan Lamonde, «La modernité au Québec: pour une histoire des 
brèches», dans Yvan Lamonde et Esther Trépanier (dir.), L'avènement de 
la modernité culturelle au Québec, Québec, Institut québécois de 
recherche sur la culture, 1986, p. 306. 



CHAPITRE VIII 



Étape 



l\ partir du moment où Jacques Ferron se trouve au 
collège Brébeuf, son image, comme une photographie, se 
précise: d'abord parce qu'à cet âge, la personnalité s'affer- 
mit et acquiert des traits caractéristiques. Ensuite, parce que 
les témoignages se multiplient et deviennent plus nuancés : 
les condisciples ont connu le futur écrivain à un moment de 
leur vie et de la sienne où la mémoire des événements se fait 
plus nette; enfin, parce que Jacques Ferron commence à 
écrire et laisse des traces de son propre imaginaire. Pour la 
première fois, des documents subsistent qui permettent de 
saisir sur le vif une pensée et une écriture qui se cherchent. 
« À celui qui, lassé du cours bourgeois des choses, veut 
affronter le paradoxe, je recommande Jacques Ferron. La 
recherche de l'originalité alliée à son naturel, lui fait différer 
d'opinion avec la commune'.» Ce portrait, brossé en 1939 
par un condisciple, donne une idée assez juste de la person- 
nalité complexe de Jacques Ferron telle que plusieurs de ses 
amis s'en souviennent. L'impression générale qu'il dégageait 

1 . Jacques Dubuc, « Jacques Ferron. 3*^ conseiller », Brébeuft vol. VI, 
n° 8, 17 mai 1939, (p. 8). 



156 LE FILS DU NOTAIRE 

semble d'abord avoir été celle d'un personnage au maintien 
aristocratique, ce qui tend à confirmer Topinion de sœur 
Albertine Gagnon voulant que le jeune homme ait eu, dès 
le Jardin de Tenfance, une grande distinction naturelle. De 
ce point de vue, le collégien se trouva très rapidement dans 
son élément à Brébeuf : la belle éducation donnée par sa 
mère avait enfin trouvé un lieu où se faire valoir et où elle 
ne détonnait plus. Pierre Elliott Trudeau, qui dirigea le jour- 
nal étudiant vers Tépoque où Perron y publia ses premiers 
essais, devançait l'écrivain d'une année au collège ; il se sou- 
vient de lui comme d'un esprit original, un grand dégin- 
gandé au sourire sceptique. Son surnom, dit-il, était «le 
SubtiF», ce qui laisse deviner la perception qu'avaient les 
élèves de ce singulier camarade. « Je connaissais peu Perron, 
dit pour sa part Pierre Vadeboncoeur, confi-ère de classe de 
Trudeau. On ne se liait pas facilement avec lui, car il était 
timide, grand seigneur, aisément narquois, et nimbé d'une 
sorte de mystère qui lui servait de défense^ » De plus loin 
encore, Pierre Trottier, qui devint par la suite poète et diplo- 
mate, ne connaissait Perron que de vue et de réputation; 
plus jeune que lui de quelques années, il a pourtant gardé 
un souvenir vivace de ce grand garçon qui « flottait » dans 
les couloirs du collège avec un port de tête plein de 
noblesse : « On le voyait dans le réfectoire, marchant, déam- 
bulant la tête en l'air. Il avait quelque chose de sensible, 
d'aristocratique; on sentait le poète en lui, même sans 
savoir qu'il était poète'*. » 

Les plus proches camarades de Jacques Perron confir- 
ment eux aussi ces impressions, en y ajoutant toutefois 



2. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février 
1993. 

3. Pierre Vadeboncoeur, «Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre 
Vadeboncoeur» [présentation], Études littéraires, vol. 23, n° 3, « J. Ferron 
en exotopie», hiver 1990-1991, p. 105. 

4. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 



ÉTAPE 157 

quelques nuances significatives. Pour Denis Noiseux, ce 
Sorelois qui, comme Ferron, était pensionnaire au collège, 
Jacques était un être indépendant et sensible, mais qui savait 
aussi être tranchant à l'occasion ; le trait de caractère domi- 
nant de son ami était la discrétion, qualité qu il appréciait 
par-dessus tout et qu il partageait avec lui^ Cette retenue 
classique dans les sentiments semble avoir été constante 
chez Fécrivain, qui refusa toujours de faire publiquement 
étalage de ses émotions. La réticence est très tôt perceptible 
dans les écrits ferroniens. Déjà, en juillet 1941, dans une 
lettre à Pierre Vadeboncoeur, il s'oppose à la volonté de ce 
dernier qui cherche précisément à percer le mystère de sa 
personnalité: «Si tu veux me comprendre, tu n'as qu'à te 
comprendre; après quoi, cette fantaisie satisfaite chez toi, 
opposons-nous par charité, pour notre orgueil [...]. L'amitié 
est un refus de comprendre. Aussi je suis fâché que tu 
veuilles me comprendre^. » C'est la même pudeur qui ren- 
dra Ferron méfiant devant la psychanalyse ; aussi tard qu'en 
1981, il repoussera avec agacement les offres de Julien Bigras 
qui, à l'occasion d'un échange épistolaire, cherche à 
l'amener sur le terrain des confidences : « je vous prie donc 
de m'excuser de ne pouvoir vous suivre^ », dit-il poliment, 
mais fermement, à l'auteur de Ma vie, ma folie. 

Au collège, le meilleur ami de Jacques fut sans contredit 
le président de son conventum, Jacques Lavigne, futur pro- 
fesseur de philosophie qui publiera plus tard, chez Aubier, 
un essai remarqué intitulé Vinquiétude humaine. Cette 
amitié n'était peut-être pas tout à fait désintéressée puisque 



5. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 14 octobre 1992. 

6. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, (juillet 1941). Parue dans «Dix 
lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur», loc. cit., p. 110. 

7. Julien Bigras et JF, Le désarroi, correspondance, Montréal, VLB 
éditeur, 1988, p. 72. 

8. Jacques Lavigne, L'inquiétude humaine, Paris, Aubier, Éditions 
Montaigne, « Philosophie de l'esprit », 1953, 230 p. 



138 LE FILS DU NOTAIRE 

Lavigne avait découvert que son condisciple louisevillois 
était rheureux frère de charmantes sœurs : « Jacques Lavigne 
était celui de ses amis avec lequel [Jacques] était le plus 
proche. [Il] faisait la cour à Marcelle et à moi aussi, il nous 
écrivait des lettres au ton très précieux^ ! » Au bout du 
compte, à force de fréquenter ces intéressants Ferron, 
Lavigne finit par devenir, selon ses propres dires, « un ami 
de la famille'^». Régulièrement invité à Louiseville, il s'y 
rendait parfois de lui-même, et la porte lui était toujours 
ouverte. Au mois de juin, après la distribution des prix, le 
notaire attendait les deux Jacques qui revenaient ensemble, 
avec lui, à Louiseville puis au lac Bélanger. 

L'opinion de Lavigne sur son ami Ferron revêt un carac- 
tère un peu particulier, puisque c'est lui qui semble l'avoir 
connu de plus près. Or voici le commentaire qu'il livre au 
sujet de son condisciple: 

Je dirais que c'était un élève brillant, quelqu'un qui, au fond, 
peut se permettre toutes sortes d'études spéciales s'il le veut. 
On n'était pas toujours les premiers parce qu'on voulait faire 
autre chose. Jacques et moi avons découvert la culture pour 
elle-même; je dirais cela sans hésitation^'. 

Cette impression correspond parfaitement à l'image de 
dilettante que l'écrivain a toujours voulu donner de lui- 
même, comme s'il y avait eu pour lui une forme de déshon- 
neur à figurer parmi les forts en thème. À Brébeuf comme 
au Jardin de l'enfance, les résultats scolaires de Ferron 
fiarent généralement satisfaisants — du moins les premières 
années — mais l'auteur n'aime guère, nous le savons déjà, 
cette image de « bûcheur » et de tâcheron académique dont 
il affublera a posteriori un Pierre Elliott Trudeau, par 
exemple. Par une tournure d'esprit assez caractéristique 



9. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

10. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. 

11. Ibidem. 



ÉTAPE 159 

partagée, à divers degrés, par tous les collégiens, Fauteur 
tient mordicus à avoir été différent, autre. Dans une lettre à 
Jean Marcel, où il se penche justement sur ses années de 
collégien, il aura cet étrange commentaire sur ses agisse- 
ments d'alors : 

Je jouais double jeu parce que j'en avais les moyens dans la 
vitalité de ma jeunesse. Ce double jeu consistait, tout en me 
considérant inaliénable, [...] à me prendre pour un autre, à 
être un homme parmi les hommes, [...] à bien me comporter, 
à me faire un nom, à être un « autre » remarquable ; bref à 
m*aliéner pour avoir un comportement normal' ^ 

Il y a sans doute une part de vérité dans ce jugement, 
puisque certains de ses amis ont remarqué ce fameux 
masque que leur ami Ferron semblait arborer en tout temps. 
J'avais parfois l'impression — c'était plus ou moins cons- 
cient — qu'il entrait dans un personnage, qui était en même 
temps, pour lui, une protection'^», dit Jacques Lavigne. 
Pierre Vadeboncoeur, dans sa belle préface à La conférence 
inachevée^ se fait un peu plus nuancé, mais il rend compte 
au fond d'une perception similaire: 

[Ferron] a toujours gardé une grande réserve, une certaine 
impénétrabilité, imprécise à mes yeux quant à son sens: 
timidité? orgueil? empire du rêve dans sa réalité quoti- 
dienne? aristocratie naturelle? [...] il était une de ces per- 
sonnes dont l'adhésion au réel est vécue de façon singulière, 
comme c'est le cas de bien des rêveurs'^. 

Mais ces évocations, pour intéressantes qu'elles soient, 
n'en restent pas moins extérieures au personnage. Dans une 
certaine mesure, Ferron lui-même, devenu adulte, est aussi 



12. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966. 

13. Jacques I^vigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. 

14. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans JF, La conférence inachevée^ Le 
pas de Gamelin et autres récits, édition préparée par Pierre Cantin, Marie 
Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB éditeur. 1987, p. 9. 



l60 LE FILS DU NOTAIRE 

un étranger face à Tadolescent qu'il fut: les autoportraits 
« en collégien », qu il esquissera beaucoup plus tard, partici- 
peront d'un certain révisionnisme, d'une stratégie idéolo- 
gique louable, certes, mais qui brouillera quelque peu la 
réalité. Or qu'en est-il vraiment du jeune Ferron « tel qu'en 
lui-même» et de ses sentiments profonds? 

Heureusement pour nous, l'élève a conservé la bonne 
habitude, acquise au Jardin de l'enfance, d'écrire à son père 
pour lui faire part de ses résultats académiques et des 
menus événements de sa vie de pensionnaire; nous avons 
ainsi un aperçu de sa vie quotidienne. Grâce à ces lettres, on 
sait par exemple que le collégien continue à s'intéresser aux 
événements qui surviennent dans son coin de pays natal. 
Son père, sans doute pour lui rendre le dépaysement mont- 
réalais moins pénible, lui a offert un abonnement au 
Nouvelliste, mais la lecture de ce périodique régional n'est 
apparemment pas suffisante pour soulager le mal du pays 
du jeune Louisevillois : « Auriez- vous la bonté de m'envoyer 
[...] "l'Êcho de Saint-Justin" car différents sujets m'intéresse 
[sfc]'S>, écrit-il au notaire en février 1934. Les lettres de 
Jacques à son père ressemblent à celles de n'importe quel 
jeune homme placé devant la nécessité d'écrire à ses 
parents. Plein de zèle et de bonne volonté, il s'efforce de 
donner l'image d'un bon garçon appliqué et respectueux 
des traditions. « Hier, comme c'était la fête de Maman, pour 
son cadeau, je lui ai fait chanter une messe, confie-t-il en 
janvier 1934. Mardi nous avons eu un examen sur l'ortho- 
graphe et aujourd'hui sur l'arithmétique; je crois pouvoir 
arriver un des premiers'^.» Quelques semaines plus tard, 
nouveaux succès : il est arrivé premier en version, deuxième 
en préceptes et analyses, et il est l'heureux récipiendaire de 
la médaille de la classe pour son application. « Aujourd'hui, 



15. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 17 février 1934. BNQ, 1.2.3. 

16. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 11 janvier 1934. BNQ, 1.2.3. 



ÉTAPE 161 

ajoute-t-il [le 5 mars 1934], j'ai bien prié pour le repos de 
Tâme de ma chère maman, morte il y a déjà 3 ans*^ » 

Dans ses réponses, le notaire ne se montre pas en reste 
de bons sentiments. Il s'empresse d'abord d'informer 
Jacques des derniers événements survenus dans la région. 
Comme nous avons affaire à un organisateur électoral 
chevronné, il va sans dire que ces nouvelles sont parfois 
politiques: «Ton oncle Omer a perdu son élection, mais 
cette fois-ci il y aura contestation car mon ami Hector 
Béland, oubliant nos relations amicales, a fait voter des gens 
qui n'avaient pas droit de vote [...]'*», explique-t-il à son fils 
en janvier 1935. Quelques mois plus tard, c'est au tour d'un 
autre parent de bénéficier des talents électoraux du notaire : 
«Nous travaillons pour l'élection de ton oncle Emile et 
nous espérons avoir du succès. Ce dernier fera son premier 
discours dimanche à St-Gabriel-de-Brandon'^. » En d'autres 
occasions, c'est l'amateur de chevaux qui informe son aîné 
des derniers changements survenus dans l'écurie familiale : 
« Je viens t'annoncer que j'ai vendu ton petit "caille" et que 
nous allons dresser pour la selle le blond à la place^°. » Mais 
le notaire n'oublie pas non plus de féliciter son garçon pour 
ses succès scolaires et de lui manifester, à plusieurs reprises, 
sa fierté: « [...] je viens te dire comme je suis content de te 
voir à 13 ans, bien portant et grand comme un homme de 
16 ans, sage et studieux comme un homme de 18 ans, 
économe et d'affaires comme un vrai notaire^' », écrit-il à 
Jacques pour son anniversaire. Il se dit aussi touché de cons- 
tater que son fils entretient aussi pieusement la mémoire de 



17. JF à Joseph-Alphonse Ferron, 5 mars 1934. BNQ, 1.2.3. 

18. Joseph-Alphonse Ferron à JF, lettre, 30 janvier 1935. BNQ, 1.1.96.13. 

19. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 12 septembre 1935. BNQ, 
1.1.%.15. 

20. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 20 mars 1934. BNQ, 1.1.96.5. 

21. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 22 janvier 1934. BNQ, 1.1. %.4. 



l62 LE FILS DU NOTAIRE 

sa mère : « Ton rapport du mois m'a fait réellement plaisir et 
a certes été agréable à ta petite maman, si sensible à tes 
succès, car on dit que Tâme Bienheureuse participe aux joies 
des siens sur la terre^^ » 

Cette correspondance touchante, mais un peu guindée, 
entre un père et son fils se révèle cependant tout à fait pré- 
visible ; les deux protagonistes se sentent tenus de respecter 
un rôle et des conventions qui laissent très peu de place à la 
véritable personnalité de chacun. Il faudra donc chercher 
ailleurs pour découvrir d'autres aspects de la personnalité 
du jeune Jacques. Nous avons vu que Madeleine et Marcelle 
Ferron, pour des raisons de «logistique» familiale, furent 
inscrites dans un pensionnat de Lachine au moment où leur 
frère entrait au collège Brébeuf. Cette proximité des deux 
institutions, du point de vue des principaux intéressés, était 
cependant bien relative, puisque Jacques et Madeleine ne 
pouvaient se voir comme ils l'auraient voulu, d'autant plus 
que leur statut de pensionnaires contribuait à limiter leurs 
déplacements. C'est dans ces circonstances que les deux 
enfants entreprirent eux aussi un dialogue épistolaire qui, 
commencé en 1936, ne devait s'interrompre que cinquante 
ans plus tard, avec la disparition du romancier. On peut 
dater de cette époque lointaine le début de la vocation litté- 
raire des deux enfants. Madeleine a toujours précieusement 
conservé les lettres de son frère, si bien qu'il est encore pos- 
sible, à partir des années de collège, de découvrir de l'inté- 
rieur le «véritable» Jacques sans que l'écrivain ne s'inter- 
pose entre ce qu'il fut et ce qu'il dit avoir été. 

Que disent ces lettres? Elles révèlent un jeune élève 
passablement différent de ce qu'en ont dit ses amis. Qui plus 
est, libéré des convenances épistolaires qu'un fils doit à son 
père, Ferron laisse plus librement vagabonder sa plume. On 



22. Joseph- Alphonse Perron à JF, lettre, 7 novembre 1934. BNQ, 
1.1.96.11. 



ÉTAPE 163 

découvre d'abord, dans cette correspondance fraternelle, un 
grand frère, précisément. Dans la dynamique de toute 
famille, il est courant que Taîné des enfants ait tendance à 
adopter une attitude un peu protectrice vis-à-vis de ses 
frères et soeurs, surtout en Fabsence des parents. Chez les 
Ferron, Jacques se conforma très tôt — et très volontiers — 
à ce comportement classique, en particulier après que la 
mère des cinq enfants fut disparue. C'est lui qui, par 
exemple, avait Thabitude de diriger les activités de la famille 
durant les longs étés au lac Bélanger. Madeleine lui en fut 
toujours reconnaissante : « Sans toi nos vacances à St-Alexis 
auraient été un désert intellectuel, lui écrit-elle en 1976. 
Nous ne l'aurions pas traversé sans être déshydratées à tout 
jamais^^. » À l'adolescence, c'est lui qui encouragea sa sœur 
Marcelle à devenir peintre, comme cette dernière le raconte : 

J'ai été hospitalisée au Sacré-Cœur à l'âge de seize ans. 
Jacques partait de Brébeuf à pied, il venait me voir avec un 
Hvre plein de reproductions du Louvre. Il arrachait les 
illustrations du livre et disait : « Allez, instruis-toi et apprends 
à devenir un bon peintre !» Il a fait de moi un peintre ; il m'a 
donné un coup de pouce^" ! 

Marcelle Ferron ajoute que, règle générale, c'est son 
frère Jacques qui initiait la famille à la «grande culture»; 
c'est ainsi que les Ferron découvrirent les musiciens 
modernes — Stravinski, Fauré — que le collégien avait lui- 
même découverts à Brébeuf. Le même phénomène se pro- 
duisit en littérature, comme le confirme Madeleine: «Il 
nous lisait Mallarmé, Valéry, nous faisant ainsi profiter de 
SCS découvertes". » 

Mais les lettres de cette époque montrent aussi que les 
attentions du grand frère ne se limitaient pas aux trouvailles 



23. Madeleine Ferron à JF, lettre. 8 novembre 1976. BNQ. 1.1.97.255. 

24. Marcelle Ferron à Fauteur, entrevue, 25 janvier 1993. 

25. Madeleine Ferron à Tauteur, entrevue, 18 septembre 1992. 



164 L.E FILS DU NOTAIRE 

littéraires et musicales. Ferron percevait son rôle d*aîné 
comme celui d'un mentor, surtout à partir du moment où 
Madeleine commença à manifester elle aussi des velléités 
littéraires. « Tout d'abord je te félicite sur ta lettre : elle est 
mieux que de coutume. Plus naturelle^^ », lui écrit-il en 
1937. Sa cadette lui fait-elle lire un texte qu'elle vient 
d'écrire? Jacques se montre à la fois paternaliste et impi- 
toyable : « Je serai franc envers toi relativement à ton article, 
ma petite Madeleine; il ne vaut pas grand-chose [...]^^». 
Toujours en vertu de ce droit d'aînesse, le collégien se risque 
même à donner des conseils pédagogiques, bien peu ortho- 
doxes il faut le dire, pour assurer la réussite scolaire de sa 
jeune sœur: 

Travaille avec aisance, lui explique-il en juin 1939; ne te 
courbe pas dans une posture de contrainte sur ton bureau 
lorsque tu écris ; mais tiens-toi bien droite, traite ton devoir, 
ton livre avec un air de condescendance, daigne le gratifier 
d'un sourire amusé, mais ne va pas te pencher sur eux avec 
inquiétude^*. 

Le jeune homme a beau prôner le détachement acadé- 
mique, ses missives trahissent quand même, à côté de cette 
indifférence affectée, une volonté farouche de « réussir » qui 
est comme la préfiguration de l'attitude ambivalente que 
l'écrivain gardera tout sa vie devant la carrière littéraire. 
Quand on sait le peu d'estime qu'il avait pour les élèves 
bûcheurs, on est plutôt étonné de découvrir, à travers ses 
lettres de jeunesse, un Jacques Ferron ouvertement ambi- 
tieux et appliqué, qui développe une saine émulation aca- 
démique avec sa jeune sœur : 

J'arrive très bien dans mes classes ; surtout dans les compo- 
sitions qui comptent pour la fin de Tannée, c'est-à-dire pour 



26. JF à Madeleine Ferron, lettre, [avril 1937]. 

27. JF à Madeleine Ferron, lettre, [1938]. 

28. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939]. 



ÉTAPE 165 

les prix ; je t'avertis donc qu*il va te falloir travailler si tu veux 
en avoir autant que moi: je suis premier en version latine 
(96%), Grammaire Grecque, Racine Grecque et second en 
Version Grecque et Grammaire latine [...]". 

Le collégien prend plaisir à énumérer, pour le bénéfice 
de ses sœurs, les lourds travaux qu*il doit accomplir à 
Brébeuf : versions latines, discours à préparer, compositions, 
etc. 11 conclut cette énumération par un cri du cœur: «je 
suis littéralement écrasé, mais j'aime ça être surchargé 
[...]^». Même enthousiasme quelques mois plus tard, alors 
que son énumération prend, cette fois, une coloration nette- 
ment plus littéraire : « depuis quinze jours j'ai eu beaucoup 
de travail ; je travaillais tant que j'avais la tête, ou plutôt la 
cervelle plate, plate et très sèche; c'était des théorèmes de 
géométrie et des fragments d'Illiade qui y tournaient, 
viraient, et si vite que je craignais certains soirs d'être 
fou^' ». On ne peut pas dire que cette attitude devant le 
travail scolaire soit celle d'un dilettante; les conseils de 
« détachement » académique qu'il servait à sa jeune sœur ne 
semblent pas devoir s'appliquer à lui-même ! 

La correspondance des deux adolescents permet aussi 
de pressentir, en gestation, le redoutable esprit caustique et 
Fironie de Jacques Ferron qui lui vaudront plus tard le joli 
surnom de «Voltaire de la Rive Sud». Dans ses lettres, le 
collégien trouve bien sûr à se moquer, au premier chef, de 
sa destinataire, qu'il va même jusqu'à comparer à un âne: 
«Je viens de lire du Francis Jammefs] », lui écrit-il en 1939; 
«tu te souviens : "Prière pour aller au ciel avec les ânes"" ? 



29. [JF à Madeleine Perron], dans Madeleine Ferron, «L'écrivain», loc. 
cif., p. 257. La romancière croit pouvoir dater cette lettre de 1935 ou 
1936. 

30. JF à Madeleine Ferron, lettre, 22 février 1937. 

31. JF à Madeleine Ferron, lettre, (octobre 1937). 

32. Titre d'un poème de Jammes publié dans Le deuil des primevères, 
recueil paru pour la première fois en 1901. 



l66 LE FILS DU NOTAIRE 

Dans le train ma prière flit exaucée, vous veniez avec moi 
à Louiseville^^. » L* écrivain n épargne pas non plus ses con- 
frères de classe, surtout quand ces derniers sont connus de 
sa sœur. Jacques Lavigne, admirateur de Maurice Blondel et 
philosophe chrétien, est lui aussi égratigné dans cette cor- 
respondance par un Ferron qui pose au mécréant: «[...] je 
crains qu il ne se fasse moine ce bon Jacques ; ce sera triste 
un peu pour moi, mais il fera un si bon confesseur: "Ma 
fille, dira-t-il (j'imagine) allez vous n êtes pas grande péche- 
resse; ces petites fautes vous les expirerez [sic] en relisant les 
lettres de Madame de Sévigné ."^'^ » Avec une hautaine con- 
descendance, Ferron se moque aussi du mouvement de la 
Jeunesse étudiante catholique (JÉC), auquel Madeleine 
venait d'adhérer dans son couvent de Lachine : « tu n'as pas 
la tête qu'il faut pour être jéciste ; être jéciste, c'est être bon 
enfant; un peu imbécile et sans prétention^^ ». 

Devenu adulte, Jacques Ferron apprit un jour que sa 
sœur avait conservé toutes ses lettres d'adolescence ; il con- 
naissait l'importance de ces documents de première main, 
et redoutait un peu ce que la postérité allait en faire. « Les 
papiers s'accumulent dans la famille, écrivit-il à Pierre 
Cantin en 1972. Ma sœur, la Merluche, est en train de clas- 
sifier des lettres qui remontent à son temps de couvent et 
qui sont invraisemblables par leur fatuité^^ » À la lecture de 
ces papiers jaunis, force est d'admettre que pour une fois, ce 
jugement sévère de Ferron sur lui-même comporte une part 
de vérité. On découvre effectivement dans cette correspon- 
dance un jeune homme assez prétentieux, un grand frère 
paternaliste qui adopte parfois un ton terriblement suffi- 
sant : « Je suis toujours un peu gêné lorsque je t'écris, car je 



33. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939]. 

34. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939]. 

35. JF à Madeleine Ferron, lettre, [octobre 1937]. 

36. JF à Pierre Cantin, lettre, 9 janvier 1972. 



ÉTAPE 167 

me sens tenu d*être simple, naturel comme je le puis, et de 
fuir cette érudition que j*ai acquise à la lecture^^ », dit-il à sa 
cadette. À sa correspondante, qui Tenjoint parfois de faire 
preuve d'un peu plus de modestie, le jeune homme 
rétorque : « si je suis orgueilleux je ne le suis pas sottement 
et sans raison — j'ai raison de Fêtre, car j'ai du talent (je dis 
ce que je pense) — D'ailleurs, tu verras plus tard que 
l'orgueil est le grand fond des choses. Si tu avais la permis- 
sion, je t'enverrais les maximes de La Rochefoucauld^*. » 

Ainsi donc, « l'enfant sauvage » de Louiseville et du lac 
Bélanger, qui se plaisait tant à fréquenter ses petits voisins 
paysans, est bel et bien disparu sous le vernis culturel des 
humanités classiques. Comme bien des timides, Jacques 
Ferron semble avoir caché, sous son apparente réserve, un 
orgueil ombrageux. À moins que cette attendrissante vanité 
d'adolescent n'ait été un symptôme de l'effet que l'élitisme 
peut avoir sur un provincial : impressionné de se retrouver 
parmi les patriciens de la nation, le jeune homme aurait-il 
succombé à la douce tentation du snobisme? D'où vient, 
par exemple, que ce garçon élevé au grand air se mette 
soudain à parler de richesse? 

J'aime le luxe [...] il m'est nécessaire tu vois; la lecture, la 
musique en ont besoin; car le luxe est pour moi un beau 
tableau, un fauteuil Louis XV; enfin quelque chose de très 
humain. Le luxe apaise l'homme; si madame Curie l'eut [sic] 
bien goûté, elle eut [sic] préféré son humanité à tout le 
radium du monde^'. 

Au fond, le recteur du collège, dans sa lettre citée au 
chapitre précédent, avait sans doute raison sur un point : la 
fréquentation de Brébeuf pouvait devenir cruelle aux élèves 
qui ne faisaient pas partie, comme la majorité, d'une « classe 



37. JF à Madeleine Ferron. lettre. |octobre 1937]. 

38. JF à Madeleine Ferron. lettre. |1935l. 

39. JF à Madeleine Ferron, leUre. [1935). 



l68 LE FILS DU NOTAIRE 

aisée*^». Fils d*un notaire, on ne peut pas dire que Ferron 
fût dans la gêne; mais Taisance paternelle devait paraître 
bien provinciale en comparaison du raffinement des 
grandes familles de la bourgeoisie montréalaise. « Ses con- 
frères de classe étaient fortunés», dit Madeleine; «d'où le 
rêve d'être riche, sans doute"*' ». C'est ici que la figure de 
Pierre Elliott Trudeau prend tout son sens dans la cosmogo- 
nie ferronienne. On sait quelle animosité l'écrivain nourrira 
plus tard contre son ancien condisciple; au-delà des diver- 
gences politiques qui les éloignèrent par la suite l'un de 
l'autre, la colère de Ferron à l'endroit de l'ex-premier 
ministre plonge ses racines dans leur passé «brébeuvois» 
commun, que le romancier, comme il lui arrive souvent, 
réorganisera rétrospectivement selon un modèle à double 
volet. Dans les écrits ferroniens, Trudeau ne sera jamais 
qu'un fils de parvenu, même si Ferron finira par admettre 
que lui-même, au collège, avait « à peu près la même men- 
talité"*^» que son confrère. 

Pour le moment, on peut dire que les aspirations du 
jeune homme, durant les années 1930, sont tout à fait dans 
la lignée de celles des autres étudiants du collège où il se 
trouve pensionnaire : « Je passai alors à une bourgeoisie sans 
doute cultivée, mais fort dédaigneuse de son pays"*^», 
confessera- 1- il plus tard. Le jeune élève de Brébeuf semble 
en effet se désintéresser progressivement de sa Louiseville 
natale : « J'ai reçu ce midi le "Nouvelliste", écrit- il à son père 
en septembre 1935; si mon abonnement achève, ne me 
rabonne [sic] pas car j'aimerais mieux m'abonner au 



40. Lettre du R.P. Antonio Dragon à M. Aimé Arvisais, cité dans Claude 
Galarneau, Les collèges classiques au Canada français, op. cit., p. 156. 

41. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 17 janvier 1993. 

42. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 29 septembre 1970. 

43. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967. 

44. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 5 septembre 1935. BNQ, 1.2.3. 



ÉTAPE 169 

"Devoir"^^. » Même lorsqu'il revient dans le comté de 
Maskinongé, Ferron éprouve de la peine à se défaire de la 
nouvelle culture qui est la sienne: il utilise maintenant un 
langage châtié qui en étonne plusieurs, et qui n est pas seu- 
lement le résultat des campagnes collégiales de Bon parler 
français. Jacques «voulait tellement se surpasser quil s*est 
mis à parler pointu, dit Madeleine. Quand il revenait à 
Louiseville, on était un peu gênés d'aller avec lui chez les 
amis de Papa^^. » Ce dialecte raffiné, que Tauteur baptisera 
« français brébeuvois » avec quelque ironie^, devait en effet 
détonner au village des Ambroises, et même dans la 
grandVue louisevilloise ! On ne peut s'empêcher de penser 
ici au célèbre veau du conte « Mélie et le bœuf», qui se met 
à parler latin dès qu'on fait mine de l'inscrire au Séminaire. 
Il est maintenant possible de deviner dans ce récit une 
bonne dose d'autodérision. 

Comment ne pas se dire, aussi, que le nouveau langage 
de Jacques Ferron constitue une forme de rejet de ses ori- 
gines ? En 1939, le rhétoricien écrit à sa jeune sœur Marcelle 
ces lignes significatives: «Je suis un peu pédant, mais je 
serais très heureux si je pouvais te garder de ce patriotisme 
qui [projpose à notre gloire ces paysans très aimables 
j'avoue, mais sans importances [sicY\ » Il est encore trop tôt 
pour parler de trahison, même si c'est en ces termes que 
l'auteur jugera plus tard son attitude. Ce que Ferron appelle 



45. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. Le 
romancier croit pour sa part que les inquiétudes du notaire à ce sujet 
étaient d'un tout autre ordre : « Mon père, à cette époque, n'appréciait 
pas trop le langage quelque peu affecté dont nous usions au collège. 
Peut-être craignit-il que je devinsse fifi ? » ((Sans titre), manuscrit. BNQ, 
2.70.3.) 

46. JF, Gaspé-Mattempa, Trois- Rivières, Éditions du Bien Public, 
«Choses et gens du Québec», 1980, p. 17. 

47. JF à Marcelle Ferron, lettre. 11939). 



lyO LE FILS DU NOTAIRE 

son « second vocabulaire », celui qui lui permettait de par- 
courir les champs du comté de Maskinongé, semble en tout 
cas avoir bel et bien été mis au rancart ; les contes du grand- 
père Benjamin ont été remplacés par une culture totalement 
différente, et le collégien mettra des années à les redécou- 
vrir. En lui, la lignée des Perron et celle des Caron luttent 
toujours; le séjour au collège Brébeuf a eu pour effet de 
libérer les potentialités aristocratiques que sa mère lui avait 
inculquées. 



CHAPITRE IX 

Mon herbier 



X aul Ferron, qui suivait Jacques de quelques années à 
Brébeuf, fut un témoin privilégié des étranges mutations 
linguistiques de son aîné. Sa position était particulièrement 
avantageuse, puisqu il voyait son frère au collège et à la 
résidence familiale: il vaut donc la peine quon prête une 
attention particulière à ce qu il dit de la préciosité langagière 
de ce dernier : « Je crois que Jacques, au Brébeuf, s*est mis à 
parler "pointu" parce que dans sa classe, cette année-là très 
précisément, on était plutôt intellectuel, alors que les autres 
groupes étaient plutôt sportifs. Ce fut, pour ainsi dire, une 
mode de parler pointu pendant une année ou deux'.» Si 
Ton en croit cet observateur, il y aurait donc eu au collège 
Brébeuf, vers la fin des années 1930, un groupe d*élèves un 
peu différents des autres, dont aurait fait partie Jacques, et 
dont Tune des singularités résidait dans Tusage d*un langage 
plus affecté que celui ayant cours dans les autres classes. La 
perception de Paul Ferron est analogue à celle de Pierre 



1. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

2. Pierre Vadeboncoeur, «Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre 
Vadeboncoeur » (Présentation], loc. ci/., p. 105. 



172 LE FILS DU NOTAIRE 

Vadeboncoeur, qui fut justement Tun des «acteurs» du 
groupe concerné ; selon l'essayiste, il y aurait eu à Brébeuf, 
vers la fin des années 1930, «un petit milieu intellectuel 
composé de quinze ou vingt élèves sur deux ou trois classes 
qui se suivaient ; milieu restreint, un peu sélect, parfois un 
peu snob, non dépourvu de qualités par ailleurs^». Ce 
« petit noyau », qui semble directement sorti d'un opuscule 
proustien, eut une très profonde influence sur la formation 
de Jacques Ferron, qui gardera toujours un souvenir ému de 
ces amitiés, même s'il cherchera par la suite à structurer 
différemment ses souvenirs. C'est à travers cette camara- 
derie intellectuelle — et avec le concours stimulant des 
pères jésuites  qu'il développera ses goûts esthétiques et 
ses opinions. 

Ce petit monde artificiel, dit encore Vadeboncoeur, était 
composé d'une « quinzaine de jeunes gens, peu liés au fond, 
qui, complaisamment, ne se distinguaient pas très bien de la 
légende littéraire, passée ou courante^». Le seul trait de 
caractère commun de ces jeunes hommes semble avoir été 
un profond individualisme; encore aujourd'hui, les mem- 
bres de ce groupe — qui n'en fut pas vraiment un — se 
défendent d'avoir fait partie d'un cénacle, et c'est ce refijs, 
curieusement, qui les lie et les identifie encore plus sûre- 
ment que leur langage recherché. «Je suis extrêmement 
orgueilleux, indépendant, et individualiste"* », écrit déjà 
Ferron en 1937, avec toute la morgue de ses seize ans. Cette 
génération de solitaires était composée de francs-tireurs qui 
formaient, selon Pierre Elliott Trudeau, une sorte de collé- 
gialité basée sur la confrontation^; non pas que ces étu- 
diants aient systématiquement cherché à s'opposer les uns 



3. Ibidem. 

4. JF à Madeleine Ferron, lettre, [octobre 1937]. 

5. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février 
1993. 



MONHERBIER I73 

aux autres, mais le contexte général de leur formation et de 
leur époque les poussait à valoriser leurs singularités plutôt 
que leurs points communs, comme Texplique Pierre 
Trottier : « On cherchait à se signaler par une lecture d*un 
auteur mal connu [...), par des exploits intellectuels ou 
autres, ou par le pittoresque, Tinusité... Nous étions des 
individualistes forcenés qui voulions nous distinguer en 
ayant une personnalité inclassable^. » 

Cette volonté de distinction éclaire en partie le compor- 
tement ultérieur de Jacques Perron. Déjà indépendant de 
caractère, il verra cet aspect de sa personnalité se renforcer 
pendant les années de collège et laisser sa trace sur les faits 
et gestes de son existence. Jacques Perron ne fera jamais rien 
comme tout le monde, et en cela il ressemble à beaucoup 
d'intellectuels de sa génération ; son parcours tout en rup- 
tures — de même que celui de beaucoup de ses condisciples 
— s'éclaire rétrospectivement par cet individualisme fon- 
dateur. L'élève était lui-même très conscient — pour ne pas 
dire très fier — de sa singularité, au point où on peut le 
soupçonner de l'avoir soigneusement cultivée : « Je suis tou- 
jours le même, toujours à part des autres, pensant toujours 
contrairement aux autres^», confie-t-il candidement à 
Madeleine en 1936. Au lieu de lire Voltaire et Rousseau, 
comme le commun des mortels, il affectera plus tard un 
goût prononcé pour les auteurs mineurs des xvii* et xviii' 
siècles: Rotrou, Cazotte, Antoine Hamilton, Sorel, Talle- 
mant des Réaux... Par intérêt sincère, bien sûr, mais aussi 
par besoin de mystifier ses lecteurs et de s'accaparer un 
champ intellectuel inconnu de la majorité : « Mon goût des 
auteurs mineurs, dit-il, c'est qu'on peut en parler libre- 
ment. J'ai l'impression qu'ils sont à moi [...]\» La carrière 



6. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 

7. JF à Madeleine Perron, lettre, 7 décembre 1936. 

8. JF à Jean Marcel, lettre, 4 février 1969. Cette volonté de posséder un 
savoir littéraire inconnu des « autres >» semble avoir été assez répandue 



174 LE FILS DU NOTAIRE 

politique de Ferron peut aussi être mieux comprise à la 
lumière de ce nouveau « culte du Moi ». Comment expliquer 
autrement son appartenance successive à une multitude de 
groupuscules idéologiques sans lendemains, destinés à une 
mort électorale certaine ? « Il était fomenteur de troubles, dit 
sa sœur Madeleine; quand ça allait bien dans un parti, il 
démissionnait. Je lui écrivais, et je lui disais : "tu as démis- 
sionné de tous les partis ; il va falloir que tu inventes bientôt 
un nouveau mouvement pour pouvoir en démissionner !"^ » 
Même la pratique des sports, chez lui, porte la marque 
d'une forte volonté de se singulariser : « J'ai toujours prati- 
qué les styles assez bizarres: en ski, je faisais du Telemark; à 
la nage, je faisais de Voverarm sidestroke^^ », dit-il. 

Mais l'individualisme, par définition, ne suffit pas à 
assurer la cohésion minimale d'un groupe, aussi peu porté 
soit-il sur la camaraderie. Il faut donc chercher ailleurs l'in- 
térêt commun qui unissait malgré tout ces fortes person- 
nalités. Ce lien, assez lâche pour préserver le quant-à-soi 
de chacun mais assez fort pour constituer un point de 
ralliement intellectuel, se trouvera dans les affinités litté- 
raires et dans la communauté de goûts de ces collégiens. Le 
petit groupe des collégiens dont faisait partie Ferron avait 
en effet mis la littérature française au cœur de ses préoccu- 
pations ; il correspond en cela à la description de Catherine 
Pomeyrols, selon qui les jeunes intellectuels de l'entre-deux- 
guerres se tournèrent vers la littérature pour chercher des 
guides et des modèles. « C'est plutôt chez les littéraires que 



chez les élèves du collège. « Ils adorent déconcerter les nouveaux venus 
dans leur entourage, dit Gérard Pelletier. La semaine dernière encore, j'ai 
rencontré un "gars de Brébeuf " qui a levé les bras au ciel parce que je ne 
connaissais pas Panait Istrati. » (Gérard Pelletier, Les années d'impatience, 
op. cit.y p. 34-35.) 
9. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 
10. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 21. 



MONHERBIER I75 

chez les philosophes que nos jeunes gens ont puisé des 
conceptions du monde, la philosophie thomiste ayant [...] 
écarté la fréquentation et la découverte directe des auteurs 
"classiques" de la philosophie".» À la différence de leurs 
aînés du collège Sainte-Marie, toutefois, avec lesquels ils 
semblent avoir eu très peu d'affinités, les élèves de Brébeuf 
ne ressentirent pas nécessairement le besoin de se rassem- 
bler autour d'un mouvement d'idées, comme l'avaient fait 
avant eux les membres du groupe de La Relève; simplement, 
le cercle informel des «esthètes» gravitait plus ou moins 
autour du journal du collège, dans les pages duquel 
plusieurs s'essayèrent pour la première fois à la littérature. 
Le fait d'écrire dans le Bré^ew/ conférait apparemment aux 
écrivains en herbe, sinon la gloire, du moins une certaine 
notoriété à l'intérieur même des murs de l'institution: 
«Celui qui écrivait dans le journal était déjà un grand 
homme, dit Pierre Trottier; il se distinguait, il avait une 
plume! [...] C'était déjà l'indice d'un tempérament, d'un 
caractère plus défini'^. » Le tempérament individualiste des 
collégiens se devine aussi à travers leurs goûts particuliers 
en matière de littérature et de culture. Bien qu'il prétende 
ne pas avoir fait partie du groupe des «littéraires», Pierre 
Elliott Trudeau, qui fut pourtant directeur du journal, 
avoue que, malgré les divergences politiques qui devaient 
plus tard les séparer. Perron et lui étaient à Brébeuf des 
frères en littérature qui partageaient la même admiration 
pour certains écrivains'\ 

On ne sera pas surpris d'apprendre, en premier lieu, que 
la plupart des modèles littéraires des étudiants étaient 
exclusivement français: «au-delà de ce que nous savions du 

1 1 . Catherine Pomeyrols, « La formation des intellectuels québécois 
dans Tentre-deux-guerres », op. cit., p. 197. 

12. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 

13. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 15 février 
1993. 



176 LE FILS DU NOTAIRE 

français il y avait un ciel français, et nous étions tournés 
vers ce ciel avec une ferveur toute religieuse ''' », écrit Ferron. 
Dans un texte inédit qui semble dater des années 1950, le 
romancier se fait encore plus précis en évoquant, apparem- 
ment pour la première fois, la figure emblématique d'un 
religieux qui représentait alors l'antithèse absolue des goûts 
littéraires des jeunes gens de Brébeuf : « Au collège où je fiis, 
tout le monde s'accordait à dédaigner M^' Camille Roy et sa 
littérature*^ », écrit le futur auteur du Ciel de Québec. Même 
la grande admiration que Ferron portait au frère Marie- 
Victorin se trouvait quelque peu assombrie par les écrits 
régionalistes auxquels le scientifique avait osé se prêter; et 
c'est en grand frère prévenant qu'il conseille à sa petite sœur 
Madeleine de ne pas se laisser contaminer par ces lectures 
peu recommandables : 

[...] évidemment j'estime beaucoup le frère Marie-Victorin 
en tant que savant, en tant qu'un [sic] sérieux botaniste qui 
nous a donné de la province une « Flore » presque définitive, 
quant à ses contes laurentiens, ils ne sont pas renversants. Ne 
les lis que dans quelques années ; ainsi de toute la littérature 
canadienne'^ 

Ce dédain n'est rien en comparaison du mépris dont 
Ferron entoure la personne et l'œuvre de Lionel Groulx, 
autre figure importante du mouvement régionaliste. En 
décembre 1938, apprenant que Madeleine veut faire paraître 
un article à saveur patriotique dans le journal de la JÉC, il 
lui marque sa désapprobation en se moquant de "La leçon 
des érables", poème liminaire des Rapaillages: «Ce pauvre 
abbé me paraît bien piètre. Comme romancier, comme con- 
teur, je le donne pour dix sous; c'est du sentimentalisme 
fade [...] ; je m'imagine cette vieille fille en soutane gam- 



14. JF à Jean Marcel, lettre, 28 mars 1968. 

15. JF, «Les oiseaux et les hommes», manuscrit inédit. BNQ, 2.15. 

16. JF à Madeleine Ferron, lettre, [décembre 1938]. 



MONHERBIER I77 

badant dans les "bruyères roses" et "mâchonnant des vers** 
(c'est forminable) ; puis qui écoute le cours de patriotisme 
des érables. C'est unique à force d*être sot'^. » Plus tard, il 
revient à la charge, histoire de bien montrer à Madeleine 
qu Alonié de Lestres n est qu un représentant de toute une 
littérature à proscrire : « Ne fais pas la petite Tabbé Groubc, 
la petite patriotique. Et peut-être pour toi la meilleure ma- 
nière d'être française c'est de rire de nos ancêtres buveurs 
d'alcool, de toute cette niaise littérature nationale'*. » 

On ne saurait être plus clair: pas de place, dans le 
Panthéon du collégien, pour les poètes du cru. « Nos auteurs 
étaient français, difficiles, baroques, pour ainsi dire 
intraduisibles en canadien'^», se souvient Perron. Quelles 
étaient ces idoles littéraires ? Disons d'abord que la « cons- 
tellation » d'écrivains que le jeune homme lisait se trouvait 
déjà à son apogée dans les années 1930. Bien sûr, les Bré- 
beuvois n'en étaient pas encore à l'existentialisme sartrien ni 
au surréalisme; encore que Perron se vantera, à plusieurs 
reprises, d'avoir lu des textes de Sartre au collège dès 1939. 
De plus, certaines frasques estudiantines laissent à penser 
que l'esprit, sinon la lettre, du dadaïsme et du surréalisme 
avait déjà cours parmi les élèves, comme on le verra. Mais 
en dehors des auteurs classiques, dont l'œuvre était étudiée 
en classe, les écrivains que Perron et ses amis appréciaient 
(avec l'assentiment bienveillant, et parfois l'encouragement 
de leurs professeurs) faisaient quand même partie d'une 
certaine modernité : « Je suis plus moderne que toi en ce que 
mes lectures, que mes poètes préférés, sont des types de nos 
temps [...]^°», écrit fièrement Perron à sa sœur. La moralité 
de ces auteurs élus était à peu près acceptable; même les 



17. JF à Madeleine Perron, lettre, 1" décembre 1938. 

18. JF à Madeleine Ferron, lettre, (1939). 

19. JF, «Les oiseaux et les hommes», op. ciL 

20. JF à Madeleine Ferron, lettre, 7 décembre 1936. 



178 LE FILS DU NOTAIRE 

pensionnaires du collège pouvaient se procurer libre- 
ment leurs livres à la bibliothèque du Gesù ou à la Biblio- 
thèque municipale de MontréaF'. Il s'agissait là, selon 
C. Pomeyrols, d'une véritable stratégie visant à encadrer, 
dans la mesure du possible, la lecture d'œuvres qui de toute 
façon seraient lues : « faute de pouvoir empêcher la diffusion 
de la littérature contemporaine française, l'accès à celle-ci 
est guidé, filtré et trié" ». La plupart de ces auteurs de prédi- 
lection — parmi lesquels on compte Proust, Valéry, Alain, 
Jean Giraudoux, Mallarmé, Péguy, Claudel, l'abbé Bremond 
et quelques autres — étaient alors considérés comme des 
praticiens de la « littérature pure » ; l'essayiste Julien Benda 
regroupera plusieurs d'entre eux dans une étude au titre un 
peu désobligeant, La France byzantine. Détail intéressant — 
et révélateur, par ricochet, des goûts de leurs jeunes lecteurs 
montréalais — , ces auteurs, pour le critique français, 
avaient d'abord en commun de vouloir ériger la littérature 
en un domaine exclusif régi par des lois propres : 

Un fait [...] domine en France toute l'esthétique littéraire de 
ces dernières années : la volonté de la littérature de constituer 
une activité spécifique, avec des buts et des lois spécifiques et, 
à cette fin, de se radicalement libérer des mœurs de l'intel- 
ligence, avec lesquelles jusqu'à ce jour elle était en grande part 
confondue". 

Parmi les idoles littéraires de Perron, la figure de Paul 
Valéry s'impose avec un relief particulier, d'autant plus que 
cet auteur avait atteint, au cours des années 1930, un statut 



21. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 14 octobre 1992. 

22. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois 
dans l'entre-deux-guerres », op. cit., p. 182. 

23. Julien Benda, La France byzantine ou le Triomphe de la littérature 
pure. Mallarmé, Gide, Valéry, Alain, Giraudoux, Suarès, les Surréalistes. 
Essai d'une psychologie originelle du littérateur, Paris, NRF, Gallimard, 
9* édition, 1945, p. 17. 



MONHERBIER I79 

de poète quasi officiel en France, et que son œuvre ne pré- 
sentait aucune entorse sérieuse à la morale. Dans une lettre 
de 1938 à Madeleine, Ferron, après avoir cité un extrait du 
«Cimetière marin», s*exclame: «quelle concision dans le 
discours! quelle évocation! que les romantiques et leurs 
grands lieux communs, et leurs cris sont fades après cette 
lecture [...]^'*». Selon Pierre Trottier, Valéry donnait à cette 
époque Fimage d'« un monsieur qui était émancipé intellec- 
tuellement, tout comme Gide, mais qui n'était pas homo- 
sexuel comme lui, et qui donc était peut-être un peu plus 
fréquentable. Être surpris en train de lire Les nourritures 
terrestres, ce n'était pas très propre », alors que la lecture de 
Charmes ou de Variété, faut-il comprendre, n'avait rien de 
répréhensible. L'admiration pour cet écrivain fiit largement 
répandue dans le «petit noyau» des étudiants littéraires: 
« Nous étions très valéryens, je dirais même que nous étions 
des esthètes^^ », confesse encore Pierre Trottier. Denis Noi- 
seux avoue lui aussi son penchant immodéré pour le poète 
de Sète, tandis que Jacques Lavigne prétend même avoir 
récité de longues tirades du «Cimetière marin» à ses 
bonnes amies du moment^^. 

Mise à part la moralité apparente de leurs livres, qui les 
favorisait sans doute auprès des professeurs, les écrivains 
français que nous venons de nommer avaient-ils autre 
chose en commun qui les singularisait aux yeux des jeunes 
de Brébeuf ? On peut émettre l'hypothèse que les œuvres de 
Valéry, de Mallarmé ou de Claudel, irréductiblement litté- 
raires et tout entières traversées par des préoccupations for- 
melles, étaient par là même radicalement différentes de 
l'idéologie à laquelle les étudiants étaient confrontés dans 
leur vie de tous les jours. « L'entre-deux-guerres, c'était la 



24. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 juin 1938. 

25. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 

26. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 



l80 LE FILS DU NOTAIRE 

génération de Gide, de Bernanos, de Duhamel, de Paul 
Valéry... c'étaient des écrivains très individualistes; ce 
n'étaient pas du tout des gens d'une école^^ » On comprend 
mieux dès lors pourquoi les adolescents de Brébeuf, 
fortement exposés qu'ils étaient à la véhémence du discours 
de leurs élites nationales, se sont volontiers reconnus dans 
ces grands auteurs de la France contemporaine: comme 
tous les adolescents du monde, ils ont cherché, jusqu'à un 
certain point, à contredire leurs aînés en professant une 
grande admiration pour une modernité culturelle aussi 
éloignée que possible du discours social ambiant. «Valéry 
était un homme à la mode. C'était l'homme qui, pendant la 
Première Guerre mondiale, avait publié "La Jeune Parque", 
qui n'est pas un poème patriotique^S>, dit encore Pierre 
Trottier; les collégiens surent donc apprécier ce séduisant 
détachement de l'artiste au-dessus de la mêlée. 

La « tour d'ivoire » intellectuelle oii s'étaient réfugiés les 
jeunes poètes du collège avait aussi pour effet de détourner 
leur attention des questions sociales et politiques. Nous 
avons vu que les étudiants baignaient quotidiennement 
dans un environnement idéologique plutôt chargé, à cause 
des débats sociaux houleux engendrés par la Crise écono- 
mique, mais aussi en raison de la volonté manifeste — 
et pressante — des pères jésuites d'inculquer aux élèves des 
vertus de solidarité nationale. La vision de la société 
canadienne- française qu'on cherchait alors à promouvoir 
empruntait ses principaux traits à l'idéologie groulxienne ; 
elle serait: 

Homogène, que ce soit sur le plan social (évangélisateur, 
défricheur, explorateur), religieux ou biologique (négation 
du métissage), un peuple sain, groupé autour des paroisses 
rurales au sein de familles unies, dont les bourgeois des villes 



27. Pierre Trottier à l'auteur, 13 novembre 1992. 

28. Ibidem. 



MONHERBIER l8l 

ne sont que des exceptions et les coureurs des bois des mar- 
ginaux, d'ailleurs minoritaires. Cette société a une mission 
divine, qui est de faire croître et multiplier en Nouvelle- 
France un peuple catholique^'. 

Rien là de très exaltant pour des jeunes qui ne rêvent 
que de poésie pure! François Hertel lui-même, qui était 
encore à Brébeuf à Tépoque où Ferron y séjourna, publia en 
1939 un roman intitulé Le beau risque^ dans lequel on 
retrouve quelque chose de ces injonctions nationalistes ; on 
y lit, racontée par un narrateur-professeur, la prise de cons- 
cience progressive de jeunes collégiens qui, au sortir de 
Fadolescence, décident de s'attaquer aux « vrais » défis : « De 
Tintellectualisme un peu naïf de leur éveil, mes petits gars 
en sont venus peu à peu à Tétude passionnée des problèmes 
nationaux. Ils sont rendus au seuil de la vie chrétienne, de 
la vie tout court. Ils s'avancent, confiants, vers ce que je me 
plais à nommer le beau risque^^. » L'individualisme littéraire 
avait donc aussi son pendant social, et les suggestions des 
bons pères ne semblent pas avoir suscité chez Ferron et ses 
amis l'adhésion escomptée. Comme le fait remarquer Pierre 
Vadeboncoeur, « [nous étions] aussi individualistes par 
manque de préoccupations sociales, ce qui était sans doute 
un reflet de la condition de la majorité des étudiants du 
collège^' ». Les esthètes de Brébeuf semblent donc avoir 
réagi aux appels du nationalisme par une certaine indiffé- 
rence : 

Si on était de la trempe de Ferron, Trudeau et compagnie, 
Vappel de la race, ça nous semblait un appel de bas étage. On 
était antipatriotiques; on disait même que c'étaient des 



29. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois 
dans Tentre-deux-guerres », op. cit., p. 25. 

30. François Hertel, Le beau risque, roman, Montréal et Paris, Fides, 
18» mille. 1%1, p. 134. 

31. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. 



l82 LE FILS DU NOTAIRE 

patriotards, ces gens-là. Notre esthétisme, notre valéryanisme 
tombaient à pic pour nous définir comme des esthètes, des 
artistes, des poètes^^ 

Si d'aventure un homme politique obtenait quelque 
notoriété auprès de ces adolescents, c'était avant tout pour 
des raisons esthétiques. À en croire Ferron, le succès d'Henri 
Bourassa, par exemple, résidait dans la perfection de son 
langage — sans doute assez châtié pour obtenir l'aval des 
puristes brébeuvois ! — et non dans l'intérêt intrinsèque de 
son discours : « J'ai eu le bonheur de l'entendre une fois [à 
Brébeuf]. Il commençait une période et tu te demandais 
comment il arrivait au point final. Et hop ! il retombait sur 
ses pattes et sa phrase était bien faite, bien articulée. C'était 
une joie pour nous^^ ! » 

Il ne faudrait cependant pas croire que ces goûts et ces 
traits de caractère vinrent aux jeunes Brébeuvois par géné- 
ration spontanée. L'éducation dispensée par les jésuites, 
universellement reconnue, y fut sans doute pour beaucoup, 
et les anciens élèves sont les premiers à le reconnaître : 

On disait à Tépoque que le Brébeuf produisait du meilleur et 
du pire. Du meilleur et du pire, c'est Pierre Trudeau, par 
exemple. [...] Je crois que Ferron, à sa façon, pouvait lui aussi 
réunir le meilleur et le pire. Les bons pères sortaient de nous 
tout ce que nous avions, que ce soit bon ou mauvais. Il y avait 
une ambiance intellectuelle qui favorisait la recherche et 
l'étude^^ 

Deux professeurs, en particulier, eurent une influence 
sur le groupe d'étudiants que fréquentait Ferron. François 
Hertel, dont nous venons de parler, est assez bien connu du 
public ; il n'enseigna pas à Ferron mais son ascendant sur les 



32. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 

33. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit.y p. 103. 

34. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 



MONHERBIER 183 

élèves était tel que le jeune pensionnaire de Louiseville ne 
put faire autrement que d*être intrigué par ce jésuite hors 
du commun. Quelques années après sa sortie du collège, 
pour tromper la solitude de son exil gaspésien, Ferron écrira 
une «sotie» intitulée La barbe de François HerteU dans 
laquelle il donne un portrait plein d*humour de cet homme 
singulier: «J'aperçus deux yeux ronds, une mèche de 
cheveux jaunes, un nez qui dégringole : c'était mon maître 
François Hertel, qui a le cœur d'un ange, l'esprit d'un 
démon, et qui remue comme la puce qui le chatouille !^^ » 
Un autre Brébeuvois de ces années-là, Paul Toupin, décrit 
ainsi, plus sobrement, le maître éclairé qu'il trouva en 
Hertel: 

Religieux déjà marginal, s'il stupéfiait ses collègues, il stimu- 
lait ses élèves. Personne n'était plus animé, vivant, rieur. Il 
aimait ses élèves et était aimé d'eux. Le grec, le latin, il n'en 
faisait pas des langues mortes, mais vivantes, intéressantes. 
Ses étudiants, ce qui est rare, étaient contents d'assister à ses 
cours, et, ce qui est rare aussi, peines d'entendre la sonnerie 
en annoncer la fin^. 

L'un dts principaux attraits de Hertel était son humour 
à toute épreuve, qu'il ne craignait pas de partager avec les 
élèves. À vrai dire, le futur auteur de Pour un ordre person- 
naliste semble avoir été un ami des collégiens, beaucoup 
plus qu'un mentor : « Hertel était accessible à tous, dit Pierre 
Trottier ; il suffisait que vous soyez le moindrement intellec- 
tuel, le moindrement intéressé aux idées, et vous aviez l'au- 
dience voulue. [...] Il réunissait chez lui tous les intellectuels 
en herbe^^» Il avait rassemblé autour de lui un certain 



35. JF, La barbe de François HerteU Montréal-Nord, VLB éditeur, 1981, 
p. 15. 

36. Paul Toupin, cité par Jean Tétreau, Hertel L'homme et Vœuvre^ 
Montréal, CLF, Pierre Tisseyre, 1986, p. 63. 

37. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 



l84 LE FILS DU NOTAIRE 

nombre d'élèves — parmi lesquels Pierre Trudeau et Roger 
Rolland — et s*amusait à étonner la bonne société 
montréalaise avec son «Club des agonisants» dont Pierre 
Vadeboncoeur décrit ainsi la principale activité, qui surve- 
nait le plus souvent dans les salons huppés de la ville : « Ago- 
niser, c'était un jeu, une mystification, une farce. [...] Ce jeu 
consistait à tomber comme une planche par en avant, 
soudain, d'une manière tout à fait inattendue. Les gens 
surpris, saisis, pouvaient croire à une attaque. C'est tout^^. » 
Reconnaissons que ces étranges facéties, qui semblent sor- 
ties tout droit d'un esprit dadaïste, sont très peu compati- 
bles, à première vue, avec l'onction ecclésiastique que l'on 
serait en droit d'attendre d'un père jésuite. Il ne faut pas se 
surprendre si, encouragés par un exemple venant de si haut, 
certains élèves aient poursuivi ces carabinades sur des tri- 
bunes plus sérieuses. Gérard Pelletier raconte à ce propos 
l'anecdote suivante, survenue alors que Trudeau participait 
à un débat à l'auditorium du Plateau : 

Cet exercice académique se termine sur un canular hénaurme 
quand Trudeau brandit soudain un revolver qu'il avait caché 
sous sa toge et tire en l'air quelques cartouches blanches, au 
grand émoi d'un ministre fédéral de l'époque qui préside la 
manifestation. [...] je me souviens que mon militantisme [...] 
refusait de trouver très drôles ces plaisanteries d'enfants 
gâtés^^. 

Le mot « enfants gâtés » paraît en effet assez juste ; on 
peut y déceler un air du temps, une volonté peut-être, chez 
ces fils de bonne famille, de s'étourdir pour ne pas voir le 
monde difficile dans lequel ils s'apprêtaient à entrer. N'ou- 
blions pas que ces bouffonneries survenaient à une époque 
où une grande partie de la population montréalaise vivait 
dans la gêne ! 



38. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 2 août 1993. 

39. Gérard Pelletier, Les années d'impatience, op. cit.y p. 36. 



MONHERBIER 185 

Au collège, comment Ferron, ce jeune homme rêveur et 
plein d'orgueil, percevait- il François Hertel et son groupe de 
joyeux drilles ? « Si Hertel n avait pas été mis à la porte de la 
compagnie, il serait encore jésuite, confîe-t-il à Jean Marcel. 
C'est par dépit d'être renvoyé (et aussi parce qu il n'avait pas 
la foi, d'où sa manie de la règle), qu'il est devenu je ne sais 
quoi^. » À Pierre L'Hérault, qui l'interviewe en 1982, Ferron 
déclare d'entrée de jeu: «Hertel ne m'a pas beaucoup 
impressionné.» Selon les dires de l'ancien Brébeuvois, la 
relation maître/élève, dans leur cas, était même carrément 
inversée ; rien de moins ! 

[Hertel] me faisait lire ses textes, parce qu'il était impres- 
sionné par tout un noyau qu'il ne contrôlait pas, celui du 
Père Bernier, qui avait peut-être plus d'autorité que lui. Je me 
souviens d'avoir lu ses textes d'une façon négligente, lui, 
derrière mon épaule, qui reniflait pour me demander si je 
trouvais ça beau'*'. 

Mis à part l'attitude hautaine que Ferron décrit comme 
ayant été la sienne, nous voyons à l'œuvre, ici encore, la 
tendance manichéenne de sa mémoire autobiographique. 
Comme il oppose les Caron aux Ferron et l'oncle Jean- 
Marie à l'oncle Emile, l'auteur place ici dos à dos deux pro- 
fesseurs qui représentent pour lui les deux versants d'une 
même figure de l'intellectuel. L'un, accessible et drôle, lui 
semble aussi un peu ridicule, c'est pourquoi il se sentira 
autorisé à le «portraiturer» dans un livre. L'autre, dont 
nous allons maintenant faire la connaissance, incarne une 
haute idée de l'artiste, celle, toute valéryenne, que Ferron 
devait partager au collège. 



40. JF à Jean Marcel, lettre, 22 octobre 1968. 

41. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron», 

op. cit., p. 27. 



l86 LE FILS DU NOTAIRE 

Originaire de Saint-Boniface, au Manitoba, le père 
Robert Bernier était, à Tépoque où Ferron fréquenta le 
collège, professeur de Belles-lettres; c'est donc en 1937 que 
le jeune homme fit sa connaissance. Ce religieux exerçait 
une grande fascination sur les collégiens, très différente de 
l'ascendant de François Hertel. D'après Jacques Lavigne, 
Bernier avait pour lui l'avantage de la jeunesse, ce qui le 
rapprochait beaucoup des préoccupations étudiantes"*^ : issu 
de la bourgeoisie francophone du Manitoba (son père était 
juge), il était né en 191 1, ce qui lui donnait à peine dix ans 
de plus que ses élèves'*^ Doté d'« une magnifique personna- 
lité, sensible, séduisante"*"* » et doué de surcroît pour l'élo- 
quence, Bernier n'était pas sans percevoir la forte impres- 
sion qu'il faisait sur les étudiants; aussi calculait-il 
discrètement ses effets. Pierre Trottier se souvient de l'avoir 
vu écraser une larme en récitant le célèbre «Dormeur du 
Val » de Rimbaud ; Ferron et Vadeboncoeur furent eux aussi 
témoins du même phénomène, à un an d'intervalle: « [...] 
une fois ou deux dans l'année, Bernier en discourant était 
saisi d'émotion à ce point, soit à cause du sujet, soit à cause 
de son éloquence, pas facile de le savoir"*^ ». Pierre Trudeau 
rendit lui aussi hommage, à maintes reprises, à cet éduca- 
teur, comme on ne manque pas de le rapporter fièrement 
dans la notice nécrologique du religieux: 

De tout son enseignement, avant ou après sa prêtrise, on peut 
dire qu'il marqua profondément ses élèves. Pierre-Elliot [sic] 
Trudeau, qui l'eut à Brébeuf, en a parlé souvent en public, 
particulièrement au « New Yorker » et au « Times » de New 



42. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 

43. Jean-Paul Labelle, s.j., «Le père Robert Bernier. 1911-1979», Nou- 
velles de la province du Canada français, vol. 58, n° 2, mars-avril 1979, 
p. 70. 

44. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 9 mars 1993. 

45. Ibidem. 



MONHERBIER 187 

York, où il décrit le père Bernier comme « Thomme qui a le 
plus influencé ma vie », « celui qui me donna le goût du beau 
et du noble dans la vie»^. 

Trudeau ajoute aujourd'hui que le père Bernier était un 
homme d'une grande classe et d'une grande émotivité, qui 
avait aussi «l'avantage d'enseigner une matière moins 
ingrate que d'autres"*^ », c'est-à-dire la littérature. 

Si Ferron partagea jamais quelque chose avec son con- 
disciple Trudeau, ce fut cette admiration inconditionnelle 
pour le père Bernier. Devant le souvenir de ce religieux, la 
goguenardise ferronienne s'atténue, remplacée par une gra- 
titude sans réserve. L'écrivain garda toute sa vie l'impression 
d'avoir une dette intellectuelle envers ce professeur, qui 
enseignait apparemment la littérature sans y mettre d'apo- 
logétique^ : « il m'a fait connaître Alain, Valéry, la NRF... et 
Sartre dès 1938 ou 39^^». Cet homme qui, selon Vadebon- 
coeur aurait voulu être un écrivain connu, fut plutôt un 
remarquable éveilleur de consciences, et son influence sur les 
jeunes élèves est sans commune mesure avec les ouvrages 
qu'il a laissés^ ; c'était somme toute « un homme chaleureux, 
communicatif, d'une grande élégance morale, qui me 



46. Jean-Paul Labelle, s.j., « Le père Robert Bernier. 191 1-1979», loc. cit., 
p. 70. 

47. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février 
1993. 

48. [Sans titre], manuscrit. BNQ, 2.95.1. 

49. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967. 

50. Dans les années 1960, Ferron échangea quelques lettres avec son 
ancien professeur. L'une d'entre elles nous révèle que Bernier n'était pas 
doué pour l'écriture: «la moindre rédaction me pesait lourdement, 
écrit-il. Je me demande d'où peut venir la légende selon laquelle j'aurais 
écrit tous mes cours: je n'écrivais pas une ligne! » (Robert Bernier à JF, 
lettre. BNQ, 1.1.25.12.) Notons toutefois que son livre le plus connu, 
L'autorité politique internationale et la souveraineté des États (Montréal, 
Institut social populaire, 1951, 201 p.) aurait, selon Jacques Ferron, 
influencé la pensée politique de Pierre Trudeau. 



l88 LE FILS DU NOTAIRE 

transmit son enthousiasme^' », ajoute encore Ferron. C'est 
par son intermédiaire que Técrivain découvrit des œuvres 
qui allaient être fondamentales pour la formation de son 
esprit. Bernier compte aussi pour beaucoup dans le rejet 
viscéral du nationalisme groulxien par Ferron. À cause de 
son origine franco-manitobaine, il était porté à se méfier du 
nationalisme québécois naissant et affichait un dédain à peine 
voilé à Tendroit des thèses de l'abbé Groulx: « [...] il disait 
avec une désinvolture pire qu'un assassinat: "Cet abbé 
Groulx est assurément un brave homme."^^» Ce discours 
trouvait une audience particulièrement favorable dans le 
groupe de collégiens où évoluait Ferron, qui faisaient juste- 
ment mine, on l'a vu, de se détourner de Groulx : « Le pauvre 
chanoine, le beau repoussoir qu'il nous offrait !^^ » dira plus 
tard Ferron, devenu entre-temps indépendantiste sans 
jamais avoir adhéré aux idées groulxiennes. 

Mais voici que, derrière le père Bernier, se profile déjà 
un autre personnage qui exercera aussi une certaine 
influence sur le fiitur écrivain. Plus vieux que Ferron d'en- 
viron cinq ans (il était né en 1916), Pierre Baillargeon, qui 
étudia à Brébeuf jusqu'en 1938, était, à l'époque où le 
collégien le vit pour la première fois, un personnage assez 
connu dans les milieux littéraires. Il avait publié dans La 
Nouvelle Relève; il avait séjourné à Paris, où il avait pu assis- 
ter aux cours de Paul Valéry au Collège de France ; il avait 
publié un livre (Hasard et moi) et se préparait à fonder une 
revue littéraire [Amérique française). Voilà qui avait certes 
de quoi impressionner un apprenti-écrivain ! Aux yeux du 
jeune Ferron cependant, le plus haut fait d'armes de Baillar- 
geon avait été de réussir à développer une amitié avec le 
père Bernier, au point même d'exercer une influence sur les 



51. JF à Jean Marcel, lettre, 6 février 1966. 

52. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967. 

53. Ibidem. 



MONHERBIER 189 

idées esthétiques du religieux. « [Baillargeon] s'était imposé 
à mon professeur de lettres^ », dit Ferron avec ce qui semble 
bien être une pointe de jalousie. L'admiration passionnée 
des jeunes disciples pour leurs maîtres confine parfois à 
l'exclusivité; Jacques Lavigne se souvient qu'un jour, alors 
que Ferron déambulait avec lui dans les couloirs du col- 
lège, il vit s'approcher Baillargeon, en grande conversation 
avec le père Bernier. « Regarde, lui aurait alors dit Ferron ; 
quand nous parlons avec Bernier, c'est nous qui écoutons ; 
quand Bernier parle avec Baillargeon, c'est Bernier qui 
écoute^^ ». 

On a souvent glosé sur l'apparent détachement de 
Jacques Ferron face à sa propre œuvre. Selon certains de ses 
commentateurs, l'auteur avait en effet l'habitude de rédiger 
ses livres sans se préoccuper de leur mise en marché, se 
refusant à toute démarche mondaine et aux «salamalecs» 
qui auraient entaché sa liberté. Il est vrai que Ferron, à ses 
débuts, se faisait une idée très pure du métier d'écrivain; 
mais cela ne l'a pas empêché de voir en Pierre Baillargeon 
une sorte de médiateur littéraire et, plus tard, de chercher à 
bénéficier de son influence pour « émerger » à son tour dans 
les milieux montréalais. Au lieu de prendre ombrage de 
l'influence de Baillargeon sur Bernier, il décida donc, en 
dernière analyse, d'en tirer leçon et d'agir en conséquence : 
«Je me suis rendu compte que Bernier avait son impor- 
tance, mais que, derrière Bernier, il y avait Pierre Baillar- 
geon. [...] Je suis entré en contact avec Baillargeon et je lui 
ai soumis mes premiers textes^.» Quelques années plus 
tard, au moment de l'exil gaspésien, cette relation s'inten- 
sifiera considérablement, alors que Baillargeon sera devenu, 



54. JF à Jean Marcel, lettre, 6 février 1966. Le souligné est de nous. 

55. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 

56. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 26. 



igO LE FILS DU NOTAIRE 

à cause de réloignement, le seul et unique relais institution- 
nel du jeune médecin. Plus tard encore, l'écrivain ne pourra 
s'empêcher d'ironiser sur la figure pathétique de Baillar- 
geon, allant même jusqu'à laisser entendre que l'auteur des 
Médisances de Claude Perrin lui aurait volé certaines de ses 
idées. C'est souvent le sort que l'impitoyable Ferron réserve 
à ceux qui ont un jour le malheur de lui déplaire après avoir 
suscité son admiration. 

Parmi les autres personnages qui, au collège, purent 
avoir un certain ascendant sur le futur romancier, il reste à 
faire plus ample connaissance avec deux de ses condisciples, 
qui sont présentés ici même si leur nom apparaît à peine 
dans l'œuvre publiée de l'auteur et s'ils ne figurent pas non 
plus comme personnages dans ses romans. Chez Ferron, la 
citation flirtive d'un patronyme, au détour d'une page de 
roman ou d'article, est parfois aussi révélatrice que la pré- 
sence d'un « héros » récurrent dont le nom réapparaît d'une 
œuvre à l'autre. Adrienne Caron, Hector de Saint-Denys 
Garneau ou Jérôme le Royer de la Dauversière font certes 
partie des «obsessions» de l'auteur, et leur nom circule 
abondamment dans ses textes; mais d'autres personnages, 
qui font une apparition fortuite et que l'auteur cite comme 
par mégarde, sont aussi significatifs, et leur quasi-absence 
peut signifier trois choses. La première, que Ferron ne 
ressent pas le besoin de taquiner cette personne, ce qui pour 
lui est déjà le signe d'une certaine considération ; la seconde, 
qu'il éprouve de l'admiration pour la personne en question, 
au point de mentionner son nom, sinon avec déférence, du 
moins avec parcimonie ; il en sera ainsi, par exemple, pour 
Madeleine Parent, Norman Bethune, le D' Daniel Longpré 
ou Pierre Vadeboncoeur. Frank Scott, quant à lui, illustre a 
contrario le même phénomène, puisqu'il ne surgit dans les 
textes ferroniens qu'au moment précis où il déçoit politi- 
quement l'écrivain. Le silence de Ferron sur un individu 
peut aussi signaler que l'auteur, par coquetterie ou par souci 



MONHERBIER I9I 

de préserver la réputation des principaux intéressés, semble 
avoir voulu brouiller des pistes en escamotant certaines de 
ses influences les plus marquantes. 

Jean-Baptiste Boulanger et Denis Noiseux, comme les 
pères Hertel et Bernier, représentent deux types humains 
qui ont frappé secrètement, mais durablement, l'imagina- 
tion de Jacques Ferron. Ils incarnent deux réalités socio- 
politiques qui influenceront par la suite la pensée sociale et 
politique du romancier. Ajoutons qu'ils étaient, comme 
Ferron, pensionnaires du collège, ce qui favorisait à coup 
sûr le développement de leur amitié : « Les cloisons entre les 
classes faisaient obstacle, sauf pour certains individus, sur- 
tout pensionnaires, qui peut-être se fréquentaient plus que 
nous, externes, ne le faisions^^ », dit Vadeboncoeur. 

Le premier de ces amis pensionnaires, originaire 
d'Edmonton, était le fils du docteur Joseph Boulanger, 
fougueux défenseur des francophones albertains. Dans 
Tesprit de Ferron, Jean-Baptiste partageait, avec le père Ber- 
nier et quelques autres élèves^*, la particularité d'être un 
représentant de la diaspora francophone hors-Québec : « À 
Brébeuf, j'avais rencontré une classe d'étudiants cultivés et 
assez intéressants parce que venant de toutes les parties du 
pays^'», dira-t-il à Jacques de Roussan. Venu tard au collège 
(il fut voisin de chambre de Ferron à partir de 1939 
seulement), le jeune Jean-Baptiste arrivait auréolé d'une 
réputation extrêmement enviable : il détenait une « médaille 



57. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 5 juillet 1993. 

58. Notamment Cari Dubuc, fîitur écrivain lui aussi, que Ferron ne 
présentera jamais autrement que comme « un des petits-fils de Sir Joseph 
Dubuc» {Le contentieux de l'Acadie, Montréal, VLB éditeur, 1991. 
p. 161). Rappelons que le juge Joseph Dubuc fut un bras droit de Louis 
Riel et qu'il défendit lui aussi les droits des Canadiens français de 
l'Ouest. Voir Charles Dufresne et ai. Dictionnaire de l'Amérique fran- 
çaise, Ottawa, PUO, 1988, p. 127. 

59. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970. 



192 LE FILS DU NOTAIRE 

de vermeil » que rAcadémie française lui avait décernée « en 
reconnaissance de ses efforts en faveur de la pensée fran- 
çaise^». Dès Tâge de huit ans, il avait commencé à publier 
son propre journal à Edmonton, Le Petit Jour, grâce à son 
père qui lui avait acheté le matériel nécessaire. Qui plus est, 
un professeur de TUniversité de Bordeaux, de passage dans 
la capitale albertaine, fut émerveillé par ce jeune homme 
précoce et fit éditer, en 1937, un texte qu'il venait de rédiger. 
Napoléon vu par un Canadien^K En fait d'exploits intellec- 
tuels, on pouvait difficilement imaginer mieux! 

Inutile de dire que l'arrivée d'un tel prodige fit grand 
bruit à Brébeuf, comme s'en souvient Pierre Vadeboncoeur : 
«Quand Boulanger arriva au collège, il passait de ce fait 
pour un génie. [...] Ce n'était pas une fable, cette prouesse. 
D'où Perron impressionné par le personnage, dont on nous 
avait à l'avance annoncé la venue. Quand on le vit enfin, 
c'était un peu une apparition^^. » Perron, à travers Bou- 
langer, semble avoir été surpris par la qualité intellectuelle 
des Canadiens français venus de l'Ouest : « Le père de Jean- 
Baptiste Boulanger, qui était médecin, affichait: "Ici, on 
parle français, anglais et cri"^^ », dit- il, admiratif La gloire 
de son voisin de chambre inspira aussi le jeune Louise- 
villois, qui campa plus tard une partie de l'intrigue de son 
Ciel de Québec dans les rues d'Edmonton, en n'oubliant pas 
bien sûr d'y faire figurer le docteur Boulanger. 

Boulanger et son compatriote de l'Ouest, le père Ber- 
nier, illustrent à eux deux la profonde ambiguïté du natio- 



60. René Cruchet, « Préface », dans Jean-Baptiste Boulanger, Napoléon vu 
par un Canadien, Bordeaux, Delmas, 1937, p. XLIX. 

61. Voir note précédente. 

62. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 2 août 1993. 

63. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron», 
op. cit.., p. 316. Selon son fils, le D' Boulanger parlait en fait quatre 
langues; au trois susnommées, il faut aussi ajouter l'ukrainien. (Jean- 
Baptiste Boulanger à l'auteur, entrevue, 29 juillet 1993.) 



MONHERBiER I93 

nalisme ferronien. Ces deux Westerners francophones 
semblent d^abord avoir directement contribué, par leur 
existence même, au rejet du nationalisme groulxien par 
Ferron. Pourquoi, en effet, se replier sur la province de 
Québec, alors que Bernier et Boulanger sont la preuve 
vivante que TAmérique française est féconde? Il apparaît 
donc, par ricochet, que l'admiration de Ferron pour Henri 
Bourassa est beaucoup plus profonde qu une simple fasci- 
nation pour ses talents d'orateur ; le fondateur du Devoir ne 
s'opposait-il pas à Groulx précisément sur l'importance à 
accorder aux minorités francophones du Canada? Son 
nationalisme pan-canadien, issu du grand rêve de l'Amé- 
rique française, était sans doute plus exaltant, pour les 
jeunes imaginations du collège, que les idées prônées par 
Groulx^. Par ailleurs, le souvenir des Bernier et Boulanger 
contribua, quelque vingt ans plus tard, à une prise de cons- 
cience inverse du même Ferron, qui crut voir rétrospecti- 
vement, dans la présence à Brébeuf de ces êtres excep- 
tionnels, un symptôme de l'échec de l'Amérique française et 
un repli sur le Québec de ce que le Canada francophone 
avait produit de meilleur: 

Alors j'ai très bien compris qu'il n'y avait de salut pour nous 
que dans la province et que le bilinguisme [...] ne pouvait pas 
nous servir. C'est à la suite de ça que je me suis pour ainsi dire 
replié sur le Québec, acceptant d'être Québécois, acceptant 
difficilement d'être Québécois après avoir été Canadien*'\ 



64. Un indice supplémentaire des opinions politiques du père Bernier 
nous est sans doute donné par le nom de la revue Amérique française qui, 
par son côté « panaméricain », constitue presque un manifeste politique 
antigroulxien. Selon Roger Rolland, cofondateur de la revue, ce nom 
aurait été suggéré à Pierre Baillargeon par le père Bernier. (Roger 
Rolland à Tauteur, entrevue, 15 février 1996.) 

65. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 80. 



194 LE FILS DU NOTAIRE 

Ferron avait aussi un autre camarade, plutôt mal connu 
du public parce qu il ne fit pas carrière dans les lettres et 
parce que Fauteur n'en parle pas dans son œuvre. Il s'agit de 
Denis Noiseux, ce pensionnaire originaire de Sorel dont 
nous avons déjà fait, brièvement, la connaissance. Plus vieux 
que Ferron d'une année («son amitié m'était d'autant plus 
précieuse^^», écrit ce dernier), ce brillant élève semble avoir 
suscité une admiration unanimement partagée chez ses pro- 
fesseurs et ses confrères : « Noiseux, c'était un esprit remar- 
quablement universel », dit par exemple Vadeboncoeur, en 
se rappelant les multiples champs d'intérêt du jeune 
homme^''. Il convient d'achever ce « portrait de groupe » en 
évoquant ce personnage dont l'influence souterraine paraît 
avoir été déterminante dans l'évolution de l'écrivain. C'est, 
pour ainsi dire, l'exemple ultime de ces souvenirs brébeu- 
vois qui soutiennent en secret l'armature intellectuelle de 
Jacques Ferron. 

L'exil partagé, la relative proximité entre Louiseville et 
Sorel (ou à tout le moins la communauté de rives avec le lac 
Saint- Pierre) étaient certes des raisons suffisantes pour rap- 
procher Ferron et Noiseux; ainsi, pendant l'été, le Sorelois 
pouvait facilement rendre visite à son ami en traversant le 
fleuve et en remontant la rivière du Loup jusqu'à la maison 
des Ferron. « Denis, avec une chaloupe Verchères et un petit 
moteur hors-bord, venait me relancer à Louiseville [...]^^», 
écrit l'auteur ; c'est ainsi que Noiseux eut lui aussi, comme 
Jacques Lavigne, le privilège des excursions sur les lacs de 
Saint-Alexis-des-Monts. Mais les deux amis avaient un 
autre intérêt commun. Dans le sillage de la parution récente 
de la Flore laurentienne, ils partageaient la même passion 
pour les sciences naturelles, ce qui étonnait certains de leurs 



66. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1*' février 1979. 

67. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. 

68. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 août 1980. 



MONHERBIER I95 

condisciples: «J'étais mystifié par son goût pour la bota- 
nique^^», dit Pierre Trottier. Noiseux se souvient pour sa 
part qu'il lui arrivait d'avoir des différends amicaux avec 
son ami Perron au sujet de la nomenclature scientifique des 
plantes : ce dernier recherchait les vieux noms français alors 
que Noiseux était plutôt strict sur les dénominations 
latines^^. Le tout premier écrit paru sous la signature de 
Jacques Perron porte d'ailleurs des traces de cette passion 
pour la botanique, même si l'auteur prétendra plus tard que 
ce texte n'était pas de sa plume^'. Intitulé « Mon herbier», ce 
court récit évoque les beaux noms de végétaux que le natu- 
raliste en herbe trouve dans sa collection: Sanguinaire du 
Canada, Bermudienne, Gant de Notre-Dame, Boutons d'or, 
Chèvrefeuille^^ etc. Il faudra attendre encore trois ans pour 
que la prose de Perron paraisse à nouveau dans le journal 
du collège ; cependant, « Mon herbier » sera repris, quelques 
semaines après sa première publication brébeuvoise, dans 
VÉcho de Saint-Justin, avec ce commentaire prémonitoire 
d'un rédacteur du journal : 

Cet écrit, qui dénote de belles dispositions littéraires, est du 
jeune fils du Notaire J.A. Perron de notre ville, qui étudie 
présentement au Collège Jean de Brébeuf, chez les Jésuites de 
Montréal. Il nous fait plaisir d'y accorder la plus large publi- 
cation, car ce jeune talent vaut d'être souligné et encouragé. 
Qu'il marche de succès en succès !... Cet écrit révèle un éton- 
nant esprit d'observation". 



69. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992. 

70. Denis Noiseux à Tauteur, entrevue, 14 octobre 1992. 

71. « Mon premier texte paru dans le Brébeuf en 1935 n était pas de moi. 
mais de mon professeur de Sciences naturelles, le père Desjardins, 
surnommé la "Mère Bibite" dont j'étais le protégé ou le Chat, comme on 
disait.» (JF à Pierre Cantin, lettre, 1" avril 1977.) 

72. JF, «Poésie en herbe. Mon herbier», Brébeuf, vol. Il, n" 10. 2 mars 
1935. p. 2. 

73. RV., « Note de la rédaction », LÊcho de Saint- Justin, vol. XIV. n« 22. 
28 mars 1935, p. 6. Il va sans dire que ce commentaire élogieux rendit 



igG LE FILS DU NOTAIRE 

Denis Noiseux, mélomane averti, était aussi Tinstigateur 
de soirées musicales qu il organisait pour ses amis pension- 
naires; c'est par son entremise que Ferron fut initié aux 
beautés de la musique classique et moderne, qu'il fera à son 
tour partager à sa famille. Grâce à l'argent recueilli lors 
d'une souscription, Noiseux avait procédé à l'achat d'un 
tourne-disques et organisait des séances d'audition qui 
s'apparentaient presque à un rituel sacré. « Mais la musique, 
[...) vous en étiez frustrés, vous, les externes », écrit Ferron 
à Vadeboncoeur ; «C'étaient [d]es concerts clandestins, en 
réalité tolérés par les pères, que Denis Noiseux organisait 
pour nous, les internes, dans la cave^"^. » L'écrivain, qui ne 
revit jamais ce camarade après le collège, évoque son sou- 
venir avec une véritable fascination : 

[Noiseux] était au collège un garçon remarquable, une figure 
de la Renaissance, touchant à tout avec bonheur : botaniste il 
a découvert une plante nouvelle au pays [...], venue du sud 
par le Richelieu, ce qui l'avait fait remarquer par le frère 
Marie- Victorin^^; il avait construit un phonographe dont 
Taiguille était une pointe de cactus et avait fondé un club 
musical clandestin qui se réunissait dans la cave du collège où 
dans le noir le plus complet nous devions entendre les divins 
concerts^^. 



le notaire très fier de son fils: «Je t'envoie sous pli un exemplaire de 
notre journal local, lui écrit-il; [...] le rédacteur met un bon mot en ma 
faveur dont je me glorifie. » Joseph- Alphonse Ferron à JE, lettre, 1" avril 
1935. BNQ, 2.1.1.96. 

74. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979. 

75. Cette plante, la Peltandre de Virginie, ne figurait pas dans la Flore 
laurentienne; Noiseux la découvrit en herborisant près de chez lui. Il 
signala sa découverte au collège, et le Frère Marie- Victorin organisa une 
«expédition» en sa compagnie pour aller l'observer dans son milieu 
naturel. (Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 24 novembre 1993.) 

76. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 août 1980. Denis Noiseux 
poursuivit ses études au Massachusetts Institute of Technology (M.l.T.) où 
il se spécialisa en acoustique ; il vécut une trentaine d'années aux États- 
Unis avant de revenir s'installer à Montréal. 



MONHERBIER I97 

Ces prouesses semblent conformes à ce que nous savons 
de « Tesprit » brébeuvois, qui favorise chez les élèves de cette 
époque une grande volonté de se singulariser. Elles ont 
fortement marqué, en tout cas, Fimagination de Perron: 
non seulement se souvient- il encore de ces concerts après 
quarante-cinq ans, mais une lettre de Madeleine nous 
apprend que le collégien tenta la même expérience d*audi- 
tion musicale avec ses sœurs, à Louiseville: «[...] voilà 
qu un bon jour, écrit-elle, tu deviens ce jeune Français de 
France qui comprend Mallarmé, qui nous donne à entendre 
le "Clair de lune" de Debussy, toute lumière éteinte, sur le 
gramophone à manivelle^^». 

En plus de ses indéniables qualités, Noiseux avait aussi 
Tinestimable avantage d*être originaire d'une famille 
modeste et provinciale, ce qui, dans Toptique ferronienne, 
est un atout non négligeable : cela permettra à Técrivain de 
forger, en esprit, un nouveau couple antithétique en oppo- 
sant le brillant (mais modeste) Denis Noiseux à son illustre 
(mais riche) confrère de classe, Pierre Elliott Trudeau. La 
chose était facile, car ces deux collégiens étaient, selon les 
témoins, en rivalité pour le statut de premier de classe. 
Cependant, Trudeau se décrit lui-même comme un élève 
plutôt «scolaire^*» alors que Noiseux faisait preuve d*un 
plus grand raffinement artistique, ce en quoi il plaisait à 
Ferron qui, comme on sait, détestait les bûcheurs : « Nous, 
petits seigneurs provinciaux, n'étions pas scribes à ce 
point^' », dit-il, en associant sa propre expérience à celle de 
Noiseux. Le principal intéressé se souvient en effet avoir 
ressenti une certaine connivence avec Ferron, contre la 
superficialité prétentieuse de ce qu'il appelle les «milieux 
riches*^» de Brébeuf. 



77. Madeleine Ferron à JF, lettre, |mai 1955). BNQ, 1.1.97.22. 

78. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février 
1993. 

79. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" décembre 1971. 

80. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 24 novembre 1993. 



198 LE FILS DU NOTAIRE 

Il est vrai que Pierre Elliott Trudeau, de son propre 
aveu, dit avoir admiré au collège le groupe des «littéraires», 
ce qui revient à dire qu il n'en faisait pas lui-même partie^'. 
Était-ce suffisant pour le rendre détestable à Perron? À 
Brébeuf, dit Madeleine Perron, Jacques «s'est aperçu que 
Pierre Elliott Trudeau et ses amis étaient des gens qui, en 
fait, étaient méprisables parce qu'ils étaient trop éloignés 
des réalités de la vie^^»; le duo idéologique Noiseux/Tru- 
deau permettra à l'écrivain de détester rétrospectivement, 
sans trop de difficultés, le tâcheron Trudeau, qui demeurera, 
pour toute l'éternité, figé dans son rôle ferronien de 
parvenu méprisant : « Ce fut même en opposant Noiseux à 
Trudeau, que j'ai toujours eu un parti pris contre celui-ci^^ », 
finit-il par avouer. Cette trouvaille lui sera fort utile plus 
tard, alors qu'il ne fera pas bon avoir été le condisciple du 
premier ministre canadien. En vertu de son révisionnisme 
mnémonique, l'écrivain mettra autant de constance à 
«noircir» le souvenir du collégien Trudeau qu'il en met à 
discréditer la famille Caron. Sa figure, comme celle des 
autres collégiens dont nous venons de parler, s'ajoute à 
celles recueillies durant l'enfance; cette galerie de portraits 
en viendra peu à peu à constituer une sorte de cosmogonie 
secrète, un système de référence, une grille d'analyse socio- 
logique. Il nous reste maintenant à voir comment, à partir 
de ce bagage, le collégien Perron est devenu écrivain. 



81. «Il savait manier les mots mais sans facilité», dit son collaborateur 
et ami Gérard Pelletier. «Ses proses les plus limpides [...] exigeaient de 
lui des efforts pénibles. À la moindre de ses chroniques hebdomadaires 
pour le journal Vrai, il consacrait des heures.» (Gérard Pelletier, Les 
années d'impatience, op. cit., p. 132.) 

82. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

83. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979. 



CHAPITRE X 

Le carnet d'un belletrien 



Otimulé par renseignement de grande qualité dispensé à 
Brébeuf, entouré de professeurs et de camarades d*une 
exceptionnelle valeur, prédisposé par Tatmosphère de tolé- 
rance qui régnait dans sa famille, Jacques Ferron avait de 
solides atouts pour s^épanouir intellectuellement. Au cours 
des huit années de son cours classique, il abusera même des 
libertés qui lui seront octroyées et réussira à se faire expulser 
deux fois du collège. Le jeune patricien un peu vantard que 
nous avons découvert dans les lettres à Madeleine prit très 
rapidement le dessus sur le provincial timide, à un point tel 
que rien ni personne ne pourra plus Tempécher d*agir à sa 
guise, quelles qu en soient les conséquences. « Ah ! je sais ce 
que tu penses : tu penses que je suis trop orgueilleux et qu*il 
faudrait me rabaisser — C*est raisonnable mais je ne me 
laisse pas rabaisser comme cela' », écrit avec superbe un 
Jacques Ferron devenu fantasque. 

Les jésuites de Brébeuf avaient pourtant des idées assez 
larges pour leur époque. Ils laissaient aux élèves, même 



1. JF à Madeleine Ferron. lettre. [1935-36?!. 



200 LE FILS DU NOTAIRE 

pensionnaires, une certaine liberté d'action^ suffisante en 
tout cas pour que le futur écrivain ait eu la possibilité, avec 
l*assentiment ou non des bons pères, de développer des 
amitiés féminines. À ce sujet, nous nous contenterons sim- 
plement de noter, dans la mesure où cela peut avoir une 
incidence sur son œuvre à venir, que Ferron connaissait déjà 
«la femme» à Tépoque de Brébeuf; «Jacques fut assez pré- 
coce en la matière^», déclare en effet sa sœur Madeleine. 
Uhomme fut toujours extrêmement discret au chapitre de 
ses conquêtes, se contentant par exemple, au détour d'une 
lettre à Jean Marcel, de se décrire comme un jeune collégien 
«de bonne complexion, élevé à admirer les prouesses 
galantes, porté à plaire comme c'est normal [...]S>. 

Dans une lettre de 1938, il fait toutefois allusion à son 
amie du moment en des termes qui laissent transparaître 
une certaine impertinence de sa part: «Méchante es-tu [...] 
de te moquer de mes amours», écrit-il à Madeleine; «Pau- 
vres amours qui agonisent, car je leur ai porté un coup de 
mort. Mademoiselle m'a montré une œuvre d'elle, que j'ai 
critiquée avec la dernière rigueur^» Un peu plus loin, il 
raconte avoir fait étalage, « sans remords », de sa grande éru- 
dition devant sa chère Marguerite, « qui d'ailleurs la goûte 
plus que toute phrase savoureuse un peu sans prétention 
que j'intercalle [sic] parfois entre deux maximes pédantes^». 
Cette légère misogynie, qui rappelle un peu le paternalisme 



2. Selon Denis Noiseux, il était relativement facile, pour les pension- 
naires, d'aller « en ville » : il suffisait de demander la permission et de se 
faire accompagner par un camarade. (Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 
24 novembre 1993.) 

3. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993. 

4. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966. 

5. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 mai 1938. Selon cette dernière, la 
«demoiselle» en question se nommait Marguerite Plourde; elle serait 
décédée quelques années plus tard alors que Jacques Ferron étudiait en 
médecine. (Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993.) 

6. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 mai 1938. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 201 

avec lequel Ferron traite aussi sa sœur, découle bien évi- 
demment d'une vision profondément littéraire des rapports 
amoureux ; les premiers écrits du jeune Ferron présenteront 
souvent, de la même manière, des personnages féminins 
plutôt frivoles. 

Au point de vue religieux, il semble que les pères jésuites 
aient été, à Brébeuf en tout cas, plus tolérants qu on ne 
pourrait d*abord le croire. Selon ce que Ferron en dit, il était 
même possible, pour les élèves de Philosophie qui le dési- 
raient, de ne pas assister aux célébrations liturgiques^. La 
« faute » de Ferron aura toutefois été, sur ce plan comme sur 
beaucoup d'autres, de vouloir pousser la tolérance des pro- 
fesseurs jusqu à ses extrêmes limites. Le processus d'auto- 
exclusion commença tout doucement, dit-il, par une inno- 
cente expression latine inscrite sur les travaux qu'il remettait : 

Mais je me souviens d'avoir dit au Père Bélanger [...], qui 
était le directeur de conscience en titre du collège: «Com- 
ment pouvez-vous vouloir me diriger ? Vous me connaissez à 
peine. Je suis beaucoup plus à même de me diriger moi- 
même. » [...] Dès la méthode, j'ai remplacé A.M.D.G. par 
« Quid Mihi». Je commençais mes devoirs ainsi. On m'a laissé 
faire. Et à peu de temps de là, incapable de me leurrer du 
ferme propos de ne plus pécher, j'ai trouvé inutile de 
continuer la pratique religieuse*. 

Ces manifestations d'insubordination religieuse ne suf- 
firent pas, à elles seules, à faire expulser Ferron du collège ; 
cependant, comme l'auteur le dit si bien : « Ça m'a désigné 
un peu à l'attention'.» Il est fort possible que les pères 
jésuites se soient mis à exercer une surveillance plus serrée 



7. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 24. Information confirmée par Jean- Baptiste Boulanger, 
29 juillet 1993. 

8. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966. 

9. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron». 
op. cit., p. 18. 



202 LE FILS DU NOTAIRE 

sur ce fomentateur de troubles potentiel. Bien que, de Tavis 
général, Ferron n ait jamais été un chahuteur, son influence 
sur les autres élèves était sans doute plus pernicieuse — et 
par là beaucoup plus dangereuse du point de vue des auto- 
rités. Le jeune homme sera donc puni par où il a surtout 
péché: non pas pour son impiété affichée, non pas pour 
ses fréquentations féminines, mais bien pour des raisons 
intellectuelles. « Jacques a été renvoyé du Brébeuf pour une 
histoire de livre qu*il avait fait entrer au collège^^», se 
souvient son ami Lavigne ; la raison invoquée par les pères 
pour expulser Ferron sera en effet son choix de lectures 
illicites. 

Il faut dire cependant, à la décharge du principal incri- 
miné, que les jésuites étaient eux-mêmes responsables, 
jusqu à un certain point, de la curiosité intellectuelle de leur 
élève. Les bons pères ne se contentaient pas de dispenser un 
enseignement classique solide: ils favorisaient aussi l'éveil 
intellectuel des collégiens en leur permettant de se plonger 
dans une certaine modernité de leur siècle. Malgré ses 
orientations jugées discutables aujourd'hui, la «Semaine 
sociale» de 1937, par exemple, avait au moins pour résultat 
louable de confronter les jeunes aux grandes questions de 
l'heure tout en leur offrant la chance de rencontrer des 
personnalités en vue. Le journal du collège permet en outre 
de constater que des conférenciers venaient régulièrement 
entretenir les élèves de sujets qui pouvaient les intéresser. 
Pierre Vadeboncoeur se rappelle qu'il eut la possibilité de 
suivre «les cours hors-programme que venait donner 
Maurice Gagnon, ex-étudiant de la Sorbonne, sur la pein- 
ture moderne"». La musique occupait aussi une grande 
place dans la vie des collégiens: en plus de bénéficier de 
séances d'audition de disques, ils allaient régulièrement 



10. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 

11. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 15 septembre 1993. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 203 

assister, accompagnés par un père'^ à différents concerts 
présentés en matinée à TAuditorium du Plateau. 

Un collégien intelligent ne pouvait rester indifférent à 
ces stimulations intellectuelles. Ferron, qui avait depuis 
longtemps acquis un goût immodéré pour la lecture, redou- 
bla d'ardeur et se mit à dévorer tout ce qui lui tombait sous 
la main. Le modeste pécule que lui versait son père se révéla 
bientôt insuffisant pour combler sa boulimie culturelle; 
aussi entreprit- il rapidement de relancer ses proches: «Au 
Brébeuf, Jacques et moi, on ne se voyait pas beaucoup, dit 
son frère Paul; il venait parfois m'emprunter de Fargent, 
qu il ne me remettait jamais'^ ! » Madeleine eut aussi à subir, 
plus souvent quà son tour, le harcèlement fraternel: «Il 
venait nous voir à pied, au pensionnat de Lachine, pour 
nous emprunter de l'argent afin d'acheter des livres'^. » On 
retrouve effectivement des traces de ces emprunts dans une 
lettre de reproches que le Brébeuvois fit parvenir à sa sœur 
en mai 1938: «Méchante es-tu [...] de me refuser l'argent 
promis, car tu m'as dit, tu m'as offert toi-même de le 
joindre au mien [...]. Ton premier geste était certainement 
très beau, très généreux, mais que devient- il si tu le renies 
[...]'^ » Le jeune homme, qui dit avoir en sa possession des 
disques de Debussy et de Bach, désire maintenant se pro- 
curer, avec cet argent, des œuvres de Beethoven et de 
Mozart. En plus de ses frères et sœurs. Perron mettra aussi 
ses amis externes à contribution en leur confiant l'achat de 
certains ouvrages qu'il ne pouvait lui-même se procurer. 

Parallèlement à cette passion accrue pour la littérature, 
l'intérêt du jeune homme pour ses études commence à 
décroître, de même que son application au travail. Ses 



12. R.P. Lucien Sauvé à l'auteur, entrevue, 20 septembre 1993. 

13. Paul Perron à Tauteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

14. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

15. JP à Madeleine Perron, lettre, 4 mai 1938. 



204 "-^ FILS DU NOTAIRE 

résultats scolaires connaissent des ratés; il ne se retrouve 
plus aussi souvent au premier rang de ses classes, comme on 
peut le deviner à la lecture des lettres qu il continue à faire 
parvenir à son père pour le tenir au courant de ses progrès. 
« Je vous Tai dit hier, mon rang du mois d'octobre est terri- 
blement bas. [...] c'est [...] une petite malchance'^», confie- 
t-il, déjà, en octobre 1935. «Mercredi quinze jours nous 
avons eu une composition en Version Grecque; je suis 
arrivé le quatrième avec 52», écrit-il en avril 1936, avant 
d'ajouter, laconique: «Je m'efforce de contenter mes pro- 
fesseurs.» Manifestement, le cœur n'y est plus. Dans la 
même missive, on apprend que ce jeune homme si tran- 
quille éprouve aussi des problèmes disciplinaires: «Je me 
proposais à [sic] persévérer durant le mois de mars quand 
j'attrape une mauvaise note pour la conduite à l'étude; 
c'était pour avoir quelque peu parlé ^^ » 

Même s'il en fait peu mention, Ferron éprouva, surtout 
au cours de ses premières années de collège, un intérêt mar- 
qué — mais passager — pour une certaine image du 
romantisme tel qu'elle s'incarnait dans le trio Musset-Sand- 
Chopin; on en trouve des traces un peu partout sur le 
parcours du «premier» Ferron, celui du théâtre. «Je me 
souviens d'avoir acheté pour lui, au collège, la Confession 
d'un enfant du siècle» y dit Jacques Lavigne^^ L'influence de 
Musset expliquerait la conception un peu surannée et 
littéraire que le collégien se fait de la femme, de même que 
les aimables badinages amoureux que constitueront ses 
premières pièces de théâtre. Alfred de Musset sera en tout 
cas la cause indirecte d'une première expulsion de Ferron, 
au trimestre d'automne de l'année 1936-37: le jeune 
homme aurait été surpris en possession d'un ouvrage 



16. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 31 octobre 1935. BNQ, 1.2.3. 

17. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 16 avril 1936. BNQ, 1.2.3. 

18. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 205 

intitulé Les amants de Venise. Cet essai de Charles Maurras, 
dont la lecture était interdite par les pères, évoque les 
amours de Musset et de George Sand. Connaissant Tintérêt 
de Ferron pour Fauteur des Comédies et proverbes^ il est 
douteux que Tachât de cet ouvrage ait été, comme il le laisse 
entendre, une simple étourderie, d'autant plus que, quel- 
ques mois plus tard, dans un autre collège, il prononcera 
avec beaucoup de succès devant sa classe un discours sur... 
Musset, George Sand et Chopin, ce qui suppose un intérêt 
de longue date pour ces amoureux romantiques'^. 

La simple possession d'un livre défendu n'était pas 
nécessairement, au collège, un motif suffisant pour renvoyer 
un élève. Les amants de Venise, toutefois, représentait plus 
qu'un simple ouvrage répréhensible, comme pouvaient 
l'être, par exemple, les pièces de Musset lui-même; cet essai 
biographique faisait partie d'un groupe de quatre livres de 
Charles Maurras que l'Église avait nommément prohibés en 
1914. Cette interdiction avait été reconduite en 1926, alors 
que le Souverain Pontife avait ajouté à la liste le journal de 
Maurras, V Action française^. On peut supposer que l'atti- 
tude de défi intellectuel du jeune homme avait conduit les 
pères à conclure que sa présence au collège pouvait exercer 
une influence néfaste sur les autres élèves. 



19. JF à Jean Marcel, 13 juin 1967; JF à Madeleine Ferron, lettre, |février 
1937]. 

20. «Tous les consulteurs furent unanimement d'avis que les quatre 
œuvres de Charles Maurras, le chemin du paradis, Anthinea, Les amants 
de Venise et Trois idées politiques, étaient vraiment mauvaises et donc 
méritaient d'être prohibées (...).» Cette censure était jugée d'autant plus 
nécessaire qu'il était devenu «difficile d'écarter les jeunes gens de ces 
livres, dont l'auteur leur est recommandé comme un maître dans les 
questions politiques et littéraires (...]>». Canali, assesseur, «Décret 
condamnant certaines oeuvres de Charles Maurras et le journal "L'Action 
française"». Le Devoir, 24 janvier 1927, p. 8. 



206 LE FILS DU NOTAIRE 

Quoi qu*il en soit, le notaire Ferron dut venir de Louise- 
ville au beau milieu de l'année scolaire pour prendre 
« livraison » de son fils aîné et tenter de le placer dans une 
autre institution d'enseignement. Les expulsions de ce genre 
furent fréquentes dans la famille Ferron, aux dires de Made- 
leine, assez en tout cas pour qu elle se souvienne du com- 
portement de son père en pareille occasion : « il demeurait 
serein, devenait très efficace et le transfert du répudié ou [de 
la] répudiée se faisait sans passer par la maison^' ». Le 
R.P. Lucien Sauvé, qui enseignait à Brébeuf en 1936, était 
présent lors de la première expulsion de Jacques ; il rapporte 
que le jeune fanfaron lisait calmement un recueil de poèmes 
pendant que son père discutait des modalités de son renvoi 
avec les autorités du collège^^. 

S'il faut en croire l'écrivain, le notaire, cherchant où 
inscrire son fils, se serait d'abord présenté avec lui, sans 
succès, au Collège de Montréal. «Quand le Sulpicien a 
appris que j'étais un garçon des jésuites, il a dit: "Non!" 
C'était un petit peu insultant^^. » Ferron ressentira ce rejet 
comme un véritable camouflet à son orgueil. Cette leçon 
d'humilité, jamais oubliée, offrira plus tard à l'écrivain une 
possibilité d'exercer des représailles littéraires contre les 
«Messieurs de Montréal» en faisant par exemple de leur 
fondateur, Jérôme le Royer de la Dauversière, un modèle du 
Tartuffe moliéresque^"^. Au bout du compte, Ferron finit par 
se retrouver au collège Saint- Laurent où les pères de Sainte- 
Croix acceptèrent de le prendre; et c'est de là qu'en 
novembre 1936 il envoie une lettre à sa sœur pour lui 



21. Madeleine Perron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993. 

22. R.P. Lucien Sauvé à l'auteur, entrevue, 20 septembre 1993. 

23. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit.y p. 54. 

24. L'hypothèse ferronienne est longuement détaillée dans le recueil des 
Historiettes (Montréal, Éditions du Jour, 1969, p. 60-86.) 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 207 

décrire, avec beaucoup de désinvolture, sa nouvelle 
situation : 

Je t'écris de ma nouvelle résidence — car tu sais, j'ai démé- 
nagé — Pourquoi? [...] Eh bien ! j'étais fatigué de vivre dans 
le moderne — alors j'ai déménagé tout simplement — je me 
suis trouvé assez facilement une nouvelle résidence, qui tout 
naturellement est une antiquité — elle est bâtie paraît-il 
depuis exactement quatre-vingt-dix années — alors tu 
comprends — je suis bien content". 

Cécrivain adopte toutefois un tout autre ton lorsqu'il 
s'adresse à son père ; c'est en fils repentant qu'il s'efforce de 
faire amende honorable. Il a obtenu de bonnes notes en 
conduite, dit-il, et fait de son mieux pour réussir: «J'ai 
beaucoup pensé à Maman ces jours ici [sic] ; je me suis 
promis d'être ce qu'elle m'avait demandé d'être, la dernière 
fois que je la vis, après le souper du mercredi : "un bon petit 
garçon..." J'ai fait des folies, mais ne vaut-il passer par là, 
plus tôt que plus tard^^. » Le séjour de Ferron dans cette 
institution semble avoir été assez heureux: «comme je 
m'étais fait donner des coups de bâton sur la tête, dit-il, je 
me suis appliqué, et finalement, ça allait bien [...]^^». À 
l'époque où il s'y trouve, le théâtre collégial connaît une 
renaissance sans précédent: le père Emile Legault, qui est 
vicaire à Saint-Laurent, assume aussi la responsabilité des 
activités théâtrales au collège. Fervent admirateur du théâtre 
mystico-poétique d'Henri Ghéon, il monte, avec l'aide des 
paroissiens et de nombreux élèves, un grand « jeu mariai » 
pour célébrer le bicentenaire de la paroisse. Cette œuvre, qui 
sera jouée sur le parvis de l'église en août 1937, connaîtra 



25. JF à Madeleine Ferron. lettre, 20 novembre 1936. Fondé en 1847, le 
collège Saint- Laurent s'apprêtait effectivement à célébrer son quatre- 
vingt-dixième anniversaire. 

26. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 18 mars 1937. BNQ. 1.2.3. 

27. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980. 



208 LE FILS DU NOTAIRE 

un succès tel qu elle sera reprise à Téglise Notre-Dame ; c*est 
à la suite de ce spectacle que sera fondée, en septembre de 
la même année, la troupe des Compagnons de Saint- 
Laurent^*. 

Même si Madeleine Ferron croit se souvenir que son 
frère s'est découvert une passion pour le théâtre durant 
cette période^^, on ne peut établir de façon certaine que 
Jacques participa de quelque manière aux activités théâ- 
trales du collège Saint-Laurent. Cependant, comme son ami 
Jacques Lavigne fut membre des Compagnons, on peut 
quand même penser que Teffervescence engendrée par le 
père Legault fut pour quelque chose dans le goût ferronien 
de Tunivers théâtral, puisque même des amis de Brébeuf se 
joignaient à cette expérience nouvelle. Chose certaine, 
Ferron se découvrit, à Saint-Laurent, un goût pour la parole 
publique : « je suis lancé dans l'éloquence, la déclamation — 
que sais-je — Qui aurait pensé cela de moi, eh bien ! j'aime 
beaucoup déclamer^^». Il remporte un succès d'estime 
devant ses condisciples avec le discours sur Musset et 
George Sand, auquel nous avons déjà fait allusion; cette 
performance lui vaudra l'honneur de représenter sa classe 
lors d'un concours devant tous les élèves du collège. Hélas ! 
cette dernière prestation fut plutôt ratée, se souvient-il 
encore trente ans après: «j'avais choisi l'épopée d'Adam 
Dollard Des Ormeaux, en m'inspirant, bien sûr, du cha- 
noine. Eh bien ! ce fut un un échec. Je ne l'ai jamais 
pardonné au dit Sieur Des Ormeaux [...]^^» Autre mauvais 
souvenir, autre représaille littéraire : le vainqueur du Long- 
Sault subira lui aussi, on le sait, les foudres de l'écrivain... 



28. Anne Caron, Le Père Emile Legault et le théâtre au Québec, Montréal, 
Fides, «Études littéraires», 1978, p. 26-32. 

29. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

30. JF à Madeleine Ferron, lettre, 7 décembre 1936. 

31. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967. 



LE CARNET D UN BELLETRIEN 209 

Bien que son séjour chez les pères de Sainte-Croix ait 
été somme toute agréable, Ferron manifeste bientôt le désir 
de retourner au collège Brébeuf, sans doute pour retrouver 
les amis avec lesquels il avait partagé son existence durant 
plus de trois ans. La réadmission de Fenfant prodigue eut 
lieu à l'automne de Tannée suivante et se déroula sans 
heurts, avec une simplicité qui, en notre fin de siècle 
bureaucratique, laisse rêveur: «[...) quand est revenu le 
moment de la rentrée, j*ai dit à mon père : "si on arrêtait au 
Brébeuf pour voir si on me reprendrait pas". Ils m*ont 
repris^^. » On pourrait s'attendre à ce que Jacques, tirant les 
leçons de son exil forcé, ait gagné un peu de modestie; or 
il n en est rien. Le Ferron qui se retrouve au collège Brébeuf 
en septembre 1937 est tout aussi orgueilleux que celui qui 
Tavait quitté en 1936: «C'est avec un peu de regret que je 
quitterai le Saint-Laurent, confie-t-il à Madeleine, car j'y ai 
un très beau nom: [...] en classe, si les élections se recom- 
mençaient (je n'étais pas là quand elles ont eu lieu) on 
m'élirait à coup sûr — On sent cela quand on est estimer 
[sicV\» 

Chez les jésuites, Ferron recevra d'autres compliments 
qui le conforteront dans l'opinion qu'il a de lui-même. Son 
retour à Brébeuf coïncide en effet avec son entrée en classe 
de Belles-lettres ; c'est à ce niveau qu'enseigne le père Robert 
Bernier, pour lequel Jacques éprouve déjà de l'admiration. 
Or il se trouve que ce professeur tant adulé reconnaît immé- 
diatement dans l'élève Ferron l'étoffe d'un véritable auteur ; 
homme de discernement, il se garde bien de louanger direc- 
tement le travail de cet adolescent frondeur, tout en ne lui 
ménageant pas ses conseils. Dans un fragment autobiogra- 
phique datant des années 1970 — qu'il jugea bon de ne pas 
publier — Ferron raconte comment le père Bernier venait le 



32. JF et Pierre UHérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron». 
op. cit., p. 19. 

33. JF à Madeleine Ferron, lettre. (1937). 



210 LE FILS DU NOTAIRE 

chercher en classe pour commenter avec lui les écrits qu'il 
avait soumis à son jugement ; comme cela lui arrive à l'occa- 
sion, Técrivain parle de lui-même à la deuxième personne 
du pluriel, signe certain, chez lui, d'un récit à très forte 
charge émotive: 

Aujourd'hui vous vous rendez compte que vous écrivez (ce 
n*est sans doute qu'une raison parmi d'autres) parce qu'un 
jour un homme, pour lequel vous aviez de l'admiration, vous 
a mis au défi de le faire. Vous seriez porté à croire que, sans 
jamais vous complimenter, trouvant toujours mal ce que 
vous écriviez, il vous y poussait et que vous lui devez 
beaucoup [...]^^ 

Même si Bernier se fait avare de félicitations à l'endroit 
du principal intéressé, il ne se prive pas de confier aux amis 
de Jacques son admiration pour le talent naissant de leur 
jeune condisciple^^. Ce sentiment était largement partagé, 
semble-t-il, par la plupart des collégiens, qui reconnais- 
saient eux aussi, d'emblée, la supériorité littéraire de leur 
confi^ère de classe : « Je me penchais moi-même sur les textes 
de Jacques avec la curiosité précise d'un apprenti, ou 
comme un musicien lit une partition et regarde comment 
c'est fait, pour apprendre. Je m'en rendais compte: j'avais 
affaire à ce qui s'appelle une écriture^^ », écrit Pierre Vade- 
boncoeur. 

Voilà qui n'était pas pour déplaire à Ferron ! Stimulé par 
ces bons augures, il ne tarde guère à envisager la possibilité 
d'entreprendre une carrière dans les lettres. Si, dans son 



34. JF [Sans titre], manuscrit. BNQ, 2.95.1. 

35. À Ferron, qui lui écrit vers la fin des années 1940, Bernier confirme 
une fois de plus ce jugement sur son ancien élève : « Tu ne connais peut- 
être pas encore la joie que j'éprouvais à voir s'ouvir un jeune esprit, lui 
dit-il. Entre tous, je songe au tien, si tôt évolué, si délicat et résistant. » 
Robert Bernier à JF, lettre, [1948]. BNQ, 1.1.25.1. 

36. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans Jacques Ferron, La conférence 
inachevée, op. cit., p. 10. 



LE CARNET d'uN BELLETRIEN 211 



esprit, subsistaient quelques doutes quant à ses talents, les 
éloges de ses pairs — et les encouragements de Bernier — 
contribuèrent à les balayer. Cette nouvelle certitude trans- 
paraît quelque peu dans une lettre datant de cette période : 
Madeleine ayant eu, semble-t-il, Foutrecuidance de com- 
menter Tun de ses écrits, le jeune homme se moque un peu 
d*elle et lui signifie gentiment qu il n a que faire de ses 
recommandations : « Si mon écriture si fière d*elle-même a 
plié devant la leçon, moi naturellement je Taccepte avec 
plaisir, et je fais de grands efforts pour écrire aussi bien que 
ma sœur^^ » Il ne se prive pas non plus de prodiguer à sa 
cadette des conseils de lecture, avec le ton supérieur qu il 
adopte encore parfois avec elle: 

[...] comme tu es intelligente, ton plaisir te mènera vers la 
meilleure littérature, et du Grand Meaulnes tu passeras à 
Baudelaire disons, et lorsque tu pensionneras avec moi, 
étudiants l'un et l'autre, tu seras une gentille lettrée qui 
fréquentera les meilleurs milieux, avec de charmants amis 
comme Jacques Lavigne qui t'expliquera alors la philosophie 
de Bergson et de Saint-Thomas l...]^*. 

Désormais, Jacques Ferron n'entend plus à rire avec la 
chose littéraire; à partir du moment où ses pairs ont 
reconnu ses qualités, sa vie entière s'oriente vers la litté- 
rature, et toutes ses actions tendent, contre vents et marées, 
à favoriser cet objectif. « Au collège, je voulais être écrivain, 
mais je n'étais absolument pas sûr de pouvoir le devenir. 
Surtout, je ne pouvais pas le dire à mon père : ce n'était pas 
une façon de vivre^'. » La très ancienne opposition — quasi 
archétypale ! — entre le Père bourgeois et son fils qui veut 
devenir artiste se reproduit donc, de façon prévisible, entre 



37. JF à Madeleine Ferron, lettre. 22 février 1937. 

38. JF à Madeleine Ferron. lettre, (juin 1939). 

39. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron». 
op. cit., p. 6. 



212 LE FILS DU NOTAIRE 

M* Ferron et son rejeton, comme le montre cette lettre de 
1940 où le notaire laisse éclater sa déception devant les piè- 
tres résultats scolaires de son garçon : 

Conduite générale médiocre, application en classe médiocre, 
points conservés 136 sur 300 [...]. Sois donc digne de ta 
bonne mère, dont la mémoire restera celle d'une personne 
pieuse, érudite, pleine de jugements et de bonté [...]. Si tes 
facultés ne te permettent pas plus de succès, j'en suis attristé, 
mais ce que je tolérerai plus [c'est] une conduite médiocre et 
une application médiocre. À quel titre tu ferais ta formation 
à ta guise lorsque je crois de mon devoir de te payer les frais 
d'un de nos meilleurs collèges de la province [...]'". 

Dans le Québec des années 1930, ce type de désaccord 
entre les pères et les fils est rendu encore plus aigu par le fait 
que les exemples d'écrivains prospères sont pratiquement 
inexistants. Qui plus est, la conception que se fait Ferron de 
Fécrivain Fempêche d'envisager la possibilité même de con- 
cilier écriture et profession. La grande référence littéraire de 
Ferron, l'écrivain devant qui toute son ironie s'éteint, c'est 
Paul Valéry, nous le savions déjà. Devant le poète de 
Charmes, le persiflage ferronien disparaît pour laisser place 
à une totale et franche admiration : 

J'ai lu, relu, étudié « Le cimetière marin ». Je l'ai même déjà su 
par cœur, ce qui représente dans mon cas la plus complète 
acceptation. Il a été mon grand modèle, je n'ai jamais réussi 
à l'entamer. En sa présence tous mes esprits corrosifs étaient 
neutralisés. Je me suis formé dans son admiration'' ^ 

Il est extrêmement rare que Ferron rende ainsi les armes 
sans aucune réserve. Valéry est d'ailleurs le tout premier au- 
teur dont le nom soit cité dans les écrits ferroniens publiés'*^ 



40. Joseph- Alphonse Ferron à JF, [novembre 1940]. BNQ, 1.1.96.1. 
4L JF à Jean Marcel, lettre, 9 mai 1967. 

42. JF, « Je me rase en écoutant la messe en ré », Brébeuf, vol. VII, n" 2, 
11 novembre 1939, [s.p]. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 213 

Cette allusion inaugurale, assez significative, place Toeuvre 
entière sous le signe de Testhétisme. On sait d*autre part 
que les collégiens de cette époque étaient éduqués dans le 
souci de la perfection stylistique. «Au collège, [...] récriture, 
en art, était considérée comme suprêmement importante. 
Vécriture d'abord: c*est ce que nous pensions tous^^. » L*ad- 
miration de Ferron pour Paul Valéry trahit chez lui un souci 
encore plus exclusif, si c'est possible, pour la forme litté- 
raire. Cette haute vision de la littérature est clairement 
visible dans ses premiers écrits « officiels », ceux qu'il publie 
dans le Brébeufà partir de 1938 et qu on peut lui attribuer 
de façon certaine. Ferron avoue aussi, du bout des lèvres, 
avoir été influencé par Pierre Baillargeon, qui fiit pour lui 
une sorte de « truchement canadien'" » de Paul Valéry : « une 
façon d'écrire serré, d'écrire une prose un peu plus dix- 
huitième siècle que la prose moderne'*^». Cette influence 
connaîtra cependant son plein développement quelques 
années plus tard, au moment où Ferron étudiera à l'Univer- 
sité Laval, puis quand il exercera sa profession en Gaspésie. 
Pour l'instant, le prestige de Baillargeon lui vient surtout de 
son amitié avec le père Bernier et de sa situation avanta- 
geuse dans les milieux littéraires montréalais. 

En dernier lieu, il est un autre auteur dont Ferron 
reconnaît volontiers l'influence. Il s'agit du philosophe 
Alain, dont l'œuvre lui fiit révélée par le père Bernier: «J'ai 
eu la chance de connaître Alain qui est à mon avis, enfin 
pour mon niveau d'esprit, un penseur qui me suffit très 
bien. C'était, d'une certaine façon, un vulgarisateur de la 
très grande pensée^. » Cette influence se manifeste de deux 



43. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans JF, La conférence inachevée, 
op. cit., p. 1 1 . 

44. JF à Jean Marcel, lettre, 15 janvier 1%9. 

45. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D» Jacques Ferron». 
op. cit., p. 123. 

46. Ibidem, p. 200. 



214 LE FILS DU NOTAIRE 

façons. D*abord sur les prises de position politiques de 
Fauteur: «[...] à vingt ans, j'avais fait mienne la morale 
d*Alain fondée sur le refus du pouvoir'*''», dit Ferron. 
Qu est-ce à dire ? Cette morale a été résumée par Alain dans 
un petit ouvrage intitulé Le citoyen contre les pouvoirs; elle 
est basée sur Tidée que le citoyen doit s'abstenir d'exercer 
tout pouvoir s'il veut conserver sa liberté et son imagi- 
nation : 

En l'action commune les forces s'ajoutent, mais les idées se 
contrarient et s'annulent. Il reste des moyens de géant et des 
idées d'enfant. Si nous voulons une vie publique digne de 
l'Humanité présente, il faut que l'individu reste individu 
partout, soit au premier rang, soit au dernier. Il n'y a que 
l'individu qui pense ; toute assemblée est sotte'**. 

Il faut reconnaître, en effet, que cette conception un peu 
élitiste de la vie politique dut trouver un terrain fertile dans 
l'esprit d'un jeune homme qui était déjà prédisposé, par 
tempérament, par goût et par formation, à l'individualisme. 
Et que dire de ces suggestions, où l'on voit presque se des- 
siner, en filigrane, le comportement politique à première 
vue erratique que Jacques Ferron adoptera tout au long de 
son existence: 

Il faudrait donc [...] des spectateurs qui gardent leur poste de 
spectateurs, sans aucun projet, sans aucun désir d'occuper la 
scène, car le jugement veut du champ aussi. Et que chaque 
spectateur soit autant qu'il se peut solitaire, et ne se préoc- 
cupe point d'abord d'accorder sa pensée à celle du voisin. [...] 
C'est plutôt par les conversations, en de petits cercles, que 
l'opinion se forme et s'éclaire; et je compterais plutôt sur 
l'écrit que sur la parole'*^. 



47. JF à Jean Marcel, lettre, 12 août 1970. 

48. Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, Paris, Éditions du Sagittaire, 
quatrième édition, 1926, p. 159-160. 

49. Ibidem, p. 160. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 215 

L'ascendant d'Alain, « cet homme studieux » pour lequel 
Ferron éprouvait « une sorte de vénération^ », se traduit 
aussi d'une autre manière dans l'œuvre de ce dernier. 
Ferron ne fut pas sans remarquer, en effet, que l'essayiste 
français avait écrit toute son oeuvre par fragments, pour 
ainsi dire, par le biais de brefs « Propos » publiés au fur et à 
mesure de leur rédaction dans différents périodiques: «Il 
collaborait à des journaux populaires et en même temps, il 
enseignait dans les plus hautes écoles^* », relève-t-il. Même 
les ouvrages les plus volumineux d'Alain (comme son 
Système des beaux-arts) parurent d'abord sous forme de 
courts articles, et leur structure générale s'en ressent gran- 
dement. La similitude avec la façon de procéder de Ferron 
est frappante : l'auteur n'a-t-il pas, lui aussi, publié plusieurs 
de ses livres sous forme de courts écrits dans ^Information 
médicale et paramédicale ou ailleurs? Ferron eut, tout au 
long de sa carrière, le souci constant de se ménager une 
chronique dans un périodique ou dans un autre; mieux 
qu'un banc d'essai pour ses futurs livres, ces pages régulières 
étaient de véritables tribunes d'où il pouvait, comme son 
modèle Alain, observer le monde et faire circuler ses idées. 

C'est donc en grande partie sous l'influence de ces trois 
maîtres littéraires — Valéry, Baillargeon, Alain — que 
Jacques Ferron fait son entrée officielle dans le monde des 
écrivains. Il publiera ses écrits dans le Brébeuf, et lorsqu'il 
repensera plus tard à ces premiers essais de jeunesse, ils lui 
apparaîtront comme un inadmissible rejet de la culture de 
son pays: 

Au début de ma carrière, j'étais un Brébeuvois, dira-t-il à 
Jacques de Roussan. Nous étions des manières d'interna- 
tionaux, et tout ce qui se passait ici était méprisable d emblée. 



50. |F à Jean Marcel, lettre, 8 novembre 1968. 

5L JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 

op. cit., p. 200. 



2l6 LE FILS DU NOTAIRE 

Écrire «rue Sainte-Catherine» dans un texte m'aurait paru 
abject. Nous écrivions dans un style noble, où le pays n'avait 
pas de place. Ce qui fait que j'ai commencé par faire des trucs 
qui ne se passaient pas au pays^^. 

Il est vrai que les premiers textes de Ferron sont, de 
prime abord, aussi éloignés qu il est possible de l'être de la 
littérature du terroir ! Pourtant, Dieu sait si les incitations à 
la « pratique » du régionalisme littéraire se faisaient parfois 
pressantes; témoin ce fameux «Concours intercollégial» 
organisé annuellement, à partir de 1938, par le père Blondin 
Dubé, s.j., en collaboration avec la revue VAction nationale. 
Pour « mobilis[er] les collégiens à la cause nationale » et leur 
permettre, durant Tété, de « travailler au relèvement natio- 
nal », on leur proposait de préparer pendant leurs vacances 
des travaux de recherche — album photographique, récit de 
voyage, monographie de petite histoire locale, enquête 
sociale ou économique, ouvrage de sciences naturelles — 
dont les meilleurs seraient soumis à un jury et primés à 
l'automne suivant^^ L'expérience connut un succès considé- 
rable et contribua même à encourager l'éclosion de talents 
littéraires dans la province. Jacques Lavigne, qui participa 
au concours dès la première année, se mérita une seconde 
place pour une étude sur les « Pêcheurs de Gaspésie » que la 
revue Horizons publia en partie^^. 

Jacques Ferron lui-même s'inscrivit officiellement à ce 
concours à l'été de 1938: «je raconterai le rôle de la rivière 
du Loup dans le développement de notre région — Ça va 
m'amuser durant les vacances», écrit-il à Madeleine avec 
son détachement habituel. Participa-t-il vraiment à cette 



52. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 29 septembre 1970. 

53. Blondin Dubé, s.j., «Concours intercollégial pour les vacances 
prochaines», L'Action nationaky vol. XI, n*» 4, avril 1938, p. 269-278. 

54. Jacques Lavigne, «Pêcheurs de Gaspésie», Le Mauricien, [vol. III], 
n*' 3, mars 1939, p. 15. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 217 

expérience? Étant donné ses dispositions littéraires du 
moment, on peut douter qu il ait pu s*astreindre à rédiger, 
en plein cœur de Tété, un tel pensum régionaliste. « À la fin 
de chaque année j'attendais des vacances qu elles me don- 
nassent le loisir d'entreprendre une œuvre d'envergure. 
Hélas ! Mon projet fondait sous le soleil de Maskinongé^*. » 
Au mois d'octobre suivant, on trouve toutefois sous sa 
plume, dans les pages du journal Brébeufj un texte intitulé 
« Étape » dans lequel il relate une excursion en canot, sur le 
lac Sacacomie, avec l'un de ses amis^. Les détails de l'expé- 
dition sont à peine évoqués, et l'écrivain porte plutôt une 
attention exclusive à ses sensations du moment. On pour- 
rait facilement imaginer que ce bref récit poétique, vague- 
ment situé dans la forêt mauricienne, représente le plus 
haut degré du régionalisme littéraire dont était capable le 
jeune « belletrien » : 

Conde m*avait maté ; les veines gonflées s'étaient effacées de 
ma main, et je frissonnais; je remis mes vêtements et me 
sentis bien ; mais j'étais très las [...]. Sans mot dire, je mangeai 
lentement et par de très petites bouchées dont j'analysais les 
moindres saveurs ; après quoi je m'allongeai auprès du feu et 
j'écoutai les récits du guide ; je comprenais très bien, mais je 
ne sentais en moi aucune réaction [...]". 

L'athlétique Ferron s'inspire donc, quoi qu'il en dise, de 
sa vie quotidienne, même si sa vision des choses s'applique 
au monde d'une façon qu'on pourrait qualifier de radica- 
lement esthétique. Entreprend- il de parler du sport et de ses 
vertus, il le fait de manière telle que le lecteur doit s*y 



55. JF, «Préface», manuscrit. 11950). BNQ, 2.11.41. 

56. Madeleine dit avoir été très impressionnée par ce texte de son frère, 
à cause d'une métaphore spectaculaire: «les veines sorties de leurs 
profondes maisons s'allongeaient sur nos mains, tels des lombrics un 
jour de pluie». (Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 
1992.) 

57. JF, «Étape». Brébeuf, vol. VI. n" 1. 8 octobre 1938. (s.p). 



2l8 LE FILS DU NOTAIRE 

reprendre à deux fois pour bien saisir le thème de Tarticle : 
« Mais le jeu n est pas sport ; celui-ci est une manière d'être 
du corps dans Tamusement alors que dans le jeu tout est 
spirituel pour le triomphe de la tricherie^^. » L'esprit ana- 
lytique du jeune homme transfigure la moindre de ses 
réflexions en expérience esthétique fouillée, ce qui donne 
raison à Vadeboncoeur lorsqu'il écrit que « la vie ordinaire, 
les gestes, les gens, le travail, les attitudes, formaient pour 
lui, sans qu'il le veuille, mais sans qu'il le refuse, dans la 
réalité même, une matière d'art^^». 

L'intérêt soutenu de Ferron pour la musique se devine 
aussi dans ces textes du Brébeuf, au point où l'étudiant con- 
sacre deux articles à cet art qu'il a appris à vénérer grâce aux 
bons soins de son ami Noiseux. Dans «L'audition de la 
musique», il fait part au lecteur des réflexions qui lui sont 
venues en assistant à un concert de musique classique dirigé 
par Sir Ernest MacMillan^^. Encore ici, l'événement n'est 
que le prétexte à une fine auto-analyse de ses sentiments: 

Seuls vous êtes sans délicatesse, sans pudeur, avides; [...] dans 
l'audition de la musique, seul, devant votre radio vous pren- 
drez un maigre intérêt à entendre le Mozart que vous aimez 
tant à un concert: car la foule des auditeurs compose une 
présence lourde dont vous vous gardez, délicats soudain par 
réaction [...]^'. 

Cette analyse du comportement de l'assistance rappelle 
étrangement un texte de Mallarmé dans lequel l'auteur se 
penche pareillement sur les sentiments des spectateurs : 



58. JF, «Le sport et sa vertu», Brébeuf, vol. VII, n° 5, février 1940, [s.p]. 

59. Pierre Vadeboncoeur, «Préface», dans La conférence inachevée, 
op. du p. 10. 

60. Chef de l'Orchestre symphonique de Toronto. 

61. JF, « L'audition de la musique », Brébeuf vol. VI, n° 5, 24 février 1939, 
[s.p]. 



LE CARNET D UN BELLETRIEN 219 

La foule qui commence à tant nous surprendre comme 
élément vierge, ou nous-mêmes, remplit envers les sons, sa 
fonction par excellence de gardienne du mystère! Le sien! 
elle confronte son riche mutisme à Torchestre, où gît la 
collective grandeur. Prix, à notre insu, ici de quelque 
extérieur médiocre subi présentement et accepté par 
l'individu". 

Influence mallarméenne ou non, il est indéniable que, 
jeune, Técrivain Ferron semble tout entier tourné vers lui- 
même. Nous sommes en présence d*un jeune homme atten- 
tif à ses moindres sensations physiques et à la nuance de ses 
sentiments. Ce regard constant sur soi-même influence la 
morale du « personnage » : dans « Le carnet d'un belletrien », 
chronique qui ne survivra que le temps de deux numéros, 
Ferron fait dire à son narrateur, qui vient de donner des 
cigarettes à un mendiant : « Je lis ce temps-ci des livres tou- 
chants [...] et je pose aux gestes touchants".» Pour cet 
incurable esthète, la charité nest quune attitude; elle doit 
se soumettre, comme le reste du monde, à la tyrannie du 
Beau ; et, en cette période de crise, les occasions d'exercer la 
charité se font nombreuses: 

Dans la grande fatalité du monde, pour faire contre-poids à 
rintérêt on a fabriqué la bonté. Ce pauvre petit, il ne se 
pouvait pas qu'il fût toujours blessé. Je n'ai eu aucun mérite 
à lui faire un peu de bien. Et si j'avais agi de façon contraire, 
j'eus posé un acte plus libre que celui-ci, simple corollaire de 
mon tempérament^. 

Ces exégèses sentimentales, inoffensives en soi, dégagent 
un certain malaise lorsqu'on sait qu elles sont pratiquées au 



62. Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, édition établie et annotée par 
Henri Mondor et G. Jean-Aubry, Paris, NRF, Gallimard, « Bibliothèque 
delà Pléiade», 1984, p. 390. 

63. JF, « Le carnet d'un bcllettrien », Brébeuf, vol. V, n* 10- 1 1 - 1 2, 16 avril 
1938, (s.pl. 

64. Ibidem. 



220 LE FILS DU NOTAIRE 

milieu de la misère ambiante; on ne peut s^empêcher de 
penser que de telles réflexions esthétisantes trahissent une 
bonne dose d'inconscience sociale de la part du jeune 
auteur. Est-on si loin, ici, du portrait sévère que Perron 
brosse du poète montréalais Saint-Denys Garneau, « prison- 
nier de sa caste, privilégié de la servitude, étranger dans sa 
ville, circulant dans son pays sans le voir, [...] tourné vers la 
France comme un chien vers la lune^^ » ? Il serait injuste de 
demander à un collégien d'avoir la compassion d'un adulte ; 
l'adolescence est, par définition, un âge où l'on se cherche, 
et Ferron, par ses autocritiques ultérieures, se chargera lui- 
même de rejeter violemment cet aspect de son propre passé 
brébeuvois. Il le fera cependant à sa manière, détournée et 
toujours ambiguë, en s'attaquant à des personnes (Saint- 
Denys Garneau, Pierre Elliott Trudeau) qu'il aura préalable- 
ment érigées en archétypes des fils de bonne famille. 

Au terme de ce séjour au collège Brébeuf, force nous est 
de reconnaître que les préoccupations du jeune Ferron sont 
très loin de celles qui lui viendront quelques années plus 
tard. Sous l'influence de ses maîtres et de ses modèles 
littéraires, il semble être en voie de se forger un art poétique 
qui doit beaucoup à l'esthétique valéryenne: «Quand on 
fera des poèmes comme on fait un parapluie, on ne trou- 
vera pas de plus beaux vers, mais on saura les composer, et 
cela seul importe^^. » Il est devenu un jeune homme sûr de 
lui, conscient de ses talents, et qui a la ferme intention 
d'orienter ses énergies vers la carrière littéraire. Certains 
signes fugaces laissent toutefois à penser qu'il pourrait en 
être autrement dans un avenir prochain. De légers indices 
sont disséminés dans les textes du collégien, qui sont 



65. JF, « Tout recommence en '40 », Le Quartier latitiy vol. XLIV, n** 39, 
27 février 1962, p. 8. 

66. JF, « Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur », îoc. cit.-, 
p. 111. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 221 

comme la préfiguration émouvante des idées du Perron que 
nous connaissons, réconcilié avec son pays. Malgré son irré- 
ductible individualisme et son goût pour une littérature à 
Festhétisme appuyé, le jeune écrivain condescend, en février 
1939, à se laisser attendrir par la civilisation grégaire de son 
peuple, et singulièrement par sa musique, en laquelle il voit 
un élément de cohésion sociale: 

Les paysans dont la culture individuelle est pauvre, font 
cependant de la musique le couronnement de la fête familiale 
(à laquelle notre climat les réduit ;) et pensée ne leur est point 
de l'utiliser à leur jouissance individuelle, pour la bonne 
raison qu'ils n'en jouiraient pas ; ils n'y parviennent que par 
la frénésie causée certes par de fréquentes libations, mais 
surtout par l'émulation que développe la société*^ 

Quelques mois plus tard, il revient sur la question, cette 
fois pour déplorer les effets néfastes de la radio, cette 
invention récente qui a le tort de «verser» brutalement la 
musique sur la population rendue passive, « contrairement 
au temps révolu où la chanson naissait d*un membre du 
peuple, passait de bouche en bouche avant de s'être par elle- 
même propagée dans tout le peuple, de sorte que seules de 
savoureuses chansons sortaient de ce filtre^». 

Disant cela, à quoi pense donc le jeune Perron ? Songe- 
t-il aux veillées familiales chez le grand-père Benjamin? 
S*ennuie-t-il du Village des Ambroises ? Cette soudaine nos- 
talgie pour la transmission orale du folklore, bien peu valé- 
ryenne, est comme la lointaine annonce de ce qui accapa- 
rera bientôt Tesprit de Técrivain. Une chose est certaine : le 
tout premier texte qu*il publie hors du journal Brébeuf — 
mis à part la reprise de «Mon herbier» dans VÉcho de 
Saint-Justin en mars 1935 — est confié, comme on sait, à 
une revue trifluvienne, comme si Perron voulait inaugurer 



67. JF, « L'audition de la musique », loc. cit. 

68. JF, « Je me rase en écoutant la messe en ré », loc. ciL 



222 LE FILS DU NOTAIRE 

sa carrière «extra-collégiale» sous des auspices favorables. 
Clément Marchand, éditeur de ce premier écrit ferronien, 
occupa toujours une place un peu particulière dans la 
cosmogonie de Técrivain. «J'étais pour Ferron», confie le 
poète trifluvien, «dépositaire d'un bien commun à nous 
deux, dans lequel nous puisions, c'est-à-dire ce coin de pays 
avec ses façons, et ses gens, géographiquement délimité, 
auquel il était strictement attaché^^ ». Prosateur régionaliste, 
il avait pourtant, à cette époque, la réputation d'être aussi 
— et avant tout — un grand styliste, ce qui n'était pas le cas 
de tous les écrivains du terroir. Comme Ferron a l'habitude 
de taire ses admirations et de rarement dévoiler ses 
influences réelles, la figure de ce poète- éditeur est pratique- 
ment absente de son œuvre; vers 1970, toutefois, il aurait 
confié au principal intéressé que la lecture de quelques-uns 
de ses contes, publiés vers 1934 dans V ordre d'Olivar Asse- 
lin, avait exercé sur lui une forte impression et qu'il aurait, 
devant cet exemple convaincant, admis la possibilité de 
concilier la « vraie » littérature avec l'inspiration populaire^^. 
En 1939, Marchand, alors directeur de la revue Horizons^ \ 
tenait une chronique intitulée «Le censeur», grâce à 
laquelle il voulait rendre service aux écrivains de la géné- 
ration montante en commentant leurs poèmes. Il reçut un 
jour un petit sonnet de Ferron, «Le reproche du duc de 
Montausier », dont il jugea la forme si parfaite qu'il pensa 
avoir affaire à l'œuvre d'un auteur expérimenté. En voici un 
extrait : « J'ai différé la jouissance / Avec une secrète ruse / 
De rabaisser votre décence / Aux souris des grâces infuses. 
// Mais fière, vous résistâtes / Aux lentes voix de ma licence 



69. Clément Marchand à l'auteur, lettre, 31 janvier 1993. 

70. Clément Marchand à l'auteur, entrevue, 9 février 1994. 

71. Il semble que Ferron ait été un lecteur régulier de cette revue à 
laquelle il était abonné. (Pierre Cantin, «Un sonnet de Jacques Ferron», 
RHLQCF, nMl, hiver-printemps 1986, p. 136.) 



LE CARNET D UN BELLETRIEN 223 

/ Et maladroitement laissâtes / L*âge altérer votre ascen- 
dance^^». Ce poème, signé Jacques FréroUy se réfère bien 
évidemment à la poésie mondaine du Grand Siècle et aux 
maximes d'amour si chères à cette époque galante. On voit 
que Tallemant des Réaux, échotier de la Cour et des salons, 
nest pas loin; Perron lui empruntera d'ailleurs la notion 
d'« historiette » avec la constance que Ton sait. On peut 
aussi considérer ce sonnet inaugural comme une sorte de 
programme ou de manifeste, car il indique à quelle enseigne 
loge le jeune auteur. Pour lui, la vraie littérature, celle qui 
mérite d'être publiée à l'extérieur du journal Brébeuf, est 
d'abord poétique-, cette poésie est d'inspiration résolument 
et irréductiblement française, par la forme et par le fond. 
Comment aurait-il pu en être autrement chez un jeune 
homme frais émoulu du cours classique? 

Pils spirituel à la fois du Village des Ambroises et de 
l'Hôtel de Rambouillet, Jacques Perron doit maintenant 
tenter d'unifier les deux aspects contradictoires de sa per- 
sonnalité. Il s'agit pour le Brébeuvois de réconcilier son 
souci classique de la forme avec la source principale de son 
imaginaire. Pour le jeune francophile qu'il est devenu, la 
tâche n'est pas facile et il faudra encore un certain nombre 
d'années avant qu'il puisse envisager de parler du comté de 
Maskinongé sans rien perdre de son élégante «francité». 
Qui plus est, pour renouer avec le terreau populaire de ses 
origines, il lui faudra aussi occulter tout un pan de sa 
formation, symbolisé par la famille Caron et par son passé 
de collégien dédaigneux de son pays. En 1938, dans une 
étonnante prémonition, il avait déjà prévu le vaste mou- 
vement de retour aux sources qui s'emparera de lui : 



72. JE «Le reproche du Duc de Montausicr •», Horizons, vol. 3, n" II, 
novembre 1939, p. 32. Le Duc de Montausier était l'époux de Julie 
d'Ancennes, inspiratrice de La guirlande de Julie; quant à Fréron, il fiit 
critique littéraire au début du xviii' siècle. 



224 "-E FILS DU NOTAIRE 

Le découvert n*est pas une valeur pour Tinsatisfait, mais 
l'inconnu à découvrir. Pourtant vient le temps où l'esprit se 
fixe, ordonne des conquêtes d'après un critère que je n'ai pas 
encore trouvé. — Je suis libre, mais faut-il le demeurer? La 
règle est bienfaisante, et quand j'en serai harnaché, je décou- 
vrirai mon passé [...]^^ 

o 

Au fil des pages de cette deuxième partie, on aura sans doute 
constaté que Tincidence des souvenirs brébeuvois, dans 
l'œuvre de Ferron, est beaucoup moins marquée que celle de 
ses récits d'enfance ou de son histoire familiale. Le romancier 
a en effet très peu reparlé, dans ses livres, de cette période 
pourtant capitale de son existence, et on ne retrouve prati- 
quement pas, dans ses récits, de passages directement autobio- 
graphiques inspirés de son adolescence. Sauf en ce qui a trait 
à son renvoi définitif du collège — à propos duquel, comme 
on le verra au prochain chapitre, il se fait plus disert — à 
peine l'écrivain daigne-t-il, dans certaines «Historiettes», 
effleurer cette période cruciale, pour évoquer au passage la 
figure du père Bernier ou, le plus souvent, pour condamner 
d'une façon générale les idées politiques et sociales qui circu- 
laient alors. Huit années de cours classique auraient pourtant 
dû offrir à Ferron une riche matière à fiction ; d'autant plus 
que, selon ses propres dires, cette époque compte parmi les 
plus importantes de son existence : « Je garde de l'amitié pour 
les Pères qui ont veillé sur ma jeunesse, dit-il. J'avoue avoir 
trompé leur vigilance et plus tard suivi des voies qui ne sont 
pas les leurs. Quand même c'est auprès d'eux que j'ai pris le 
goût de la littérature^'*. » 

On n'ose imaginer quel superbe roman d'apprentissage 
l'écrivain aurait pu rédiger à partir de ses souvenirs de 



73. JF, « Le carnet d'un belletrien », Brébeuf, vol. V, n° 7-8- [9], 12 février 
1938, [s.p|. Le souligné est de nous. 

74. JF, «Préface», manuscrit, [1950]. BNQ, 2.11.41. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 225 

collège, et quels riches personnages il aurait pu créer à par- 
tir des figures attachantes qui croisèrent son chemin à ce 
moment. Or tout se passe comme si Ferron avait choisi 
d'escamoter cet épisode de sa vie pour plonger presque 
directement dans ses souvenirs de Gaspésie. Comment 
expliquer ce silence au moins aussi significatif que la pré- 
sence envahissante, dans Tceuvre, des souvenirs d*enfance? 
Chypothèse la plus plausible semble être que Ferron, tou- 
jours impitoyable avec lui-même, rCaime pas celui qu'il a été 
au collège Brébeuf, Dans la foulée de ses prises de position 
socio-politiques et littéraires d*homme adulte, il s'interdit 
toute complaisance et ne se sent plus le droit de montrer, 
sous un jour favorable, le jeune patricien orgueilleux qu il 
fiit pendant les années 1930. 

Vu sous un certain angle, en effet, le collégien Ferron 
représente tout ce que le docteur Ferron condamne : enfant 
privilégié durant la Crise, il sera pensionnaire dans un col- 
lège bourgeois où Télitisme fait partie de la vie quotidienne ; 
réducation qu il reçoit l'amène à (brièvement) succomber à 
des idées politiques suspectes, indéfendables lorsque mesu- 
rées à l'aune de ses prises de position ultérieures. Enfin, la 
culture qu'il privilégie à cette époque est essentiellement 
française, ce qui l'amène à adopter une attitude vaguement 
méprisante à l'endroit de ce qui pouvait venir de son pays. 
À peine s'autorisera-t-il parfois, dans La charrette, par 
exemple, à évoquer, par personnage interposé, la passion des 
livres qu'il développa à Brébeuf: « Son culte, ou sa manie, 
lui venait d'aussi loin que le collège [...]. C'était si vrai que 
les livres alors dégageaient une odeur troublante. Il se les 
procurait à tout prix, se privant sur le reste; il les prenait 
par besoin sensue^^» De la même manière allusive, il 



75. JE La charrette, préface de Ginette Michaud, avec la collaboration de 
Patrick Poirier pour les notes et rétablissement du texte. ( Montréal). 
«Bibliothèque québécoise», 1994, p. 96. 



226 LE FILS DU NOTAIRE 

révélera aussi, comme à regret, Tinfluence décisive que Paul 
Valéry aura sur lui à partir du moment où il fit sa décou- 
verte : 

La mode était à Valéry, prince lumineux et cruel auquel il 
s*était soumis, dont il avait remis les vers dans leur lumière 
originelle [...]. Par la suite jamais il ne rencontrera quiconque 
à qui parler de Monsieur Valéry. Cela marqua toutes ses 
lectures; elles furent secrètes et restèrent profondes comme 
un beau verbe sacré dont la présence sous-jacente rendait sa 
parole incertaine et dérisoire^^. 

Mais Jacques Perron, homme habile, a quand même 
trouvé un moyen fascinant de régler ses comptes avec cette 
période trouble de sa vie : il choisit un bouc émissaire qui 
incarnera, sans trop en avoir Pair, ce que lui-même aurait pu 
devenir s'il avait suivi la pente « idéologico-culturelle » bré- 
beuvoise. Cette victime expiatoire, on l'a déjà deviné. Perron 
la trouvera en la personne de Saint-Denys Garneau. L'irrita- 
tion bien connue du romancier face à ce poète n'est pas un 
effet du hasard. À bien y regarder, la situation de Perron, à 
Brébeuf, apparaît étrangement semblable à celle de Gar- 
neau, ce fils de famille que l'écrivain détestera précisément 
parce qu'il fut élitiste, qu'il s'occupa peu (ou mal) de 
politique et qu'il fut tout entier tourné vers la culture 
française. On peut penser qu'une certaine identification 
sociale du romancier au poète a pu jouer ici. 

C'est dans Le ciel de Québec que Perron se libérera, à 
travers le personnage d'Orphée/Saint-Denys Garneau, de sa 
mauvaise conscience. L'auteur a campé l'action du roman à 
Québec, en 1937 et 1938, années où lui-même se trouve 
encore à Montréal, au collège Brébeuf, en train précisément 
de découvrir le corporatisme à la faveur de la Semaine 
sociale des pères jésuites. «D'une certaine façon, écrira 
Perron à Jean Marcel en 1978, Le ciel de Québec, c'était une 



76. Ihidem, p. 96-97. 



LE CARNET DUN BELLETRIEN 227 

grande machine pour régler le cas du Père Papin^ », et aussi 
pour régler son compte à une période assez sombre de 
rhistoire. Nous verrons plus loin comment Fécrivain utilise 
ses propres souvenirs de la Vieille Capitale — où il séjour- 
nera, dans les faits, de 1941 à 1945 — pour y faire évoluer 
le poète des Regards et jeux dans Vespace. Par une curieuse 
interversion géographique et temporelle, Técrivain devance 
sa propre mémoire, ce qui lui permet de brouiller les cartes 
autobiographiques. Il peut ainsi parler de lui-même tout en 
ayant Tair de parler de Saint- Denys Garneau et de ses amis 
de La Relève. Sans s'impliquer directement, Técrivain cri- 
tique durement le jeune présomptueux qu il était devenu à 
la fin de son cours classique : 

Entretenus par leurs parents, ils sont disponibles les uns aux 
autres, écoutant de la musique quand ils ont fini de se saouler 
de littérature et de religion [...1. Ils se gonflent un personnage 
et de la sorte ne perdront pas trop leur temps tout en ne 
faisant jamais grand-chose. Privilégiés d*une société en per- 
dition, gens de loisir et non pas de chômage, capables de 
s*accommoder de la nuance, trop jeunes pour s'affliger de la 
misère générale qui d'ailleurs ne fait que donner plus de 
valeur au peu d'argent dont ils disposent [...]^*. 

Même si Perron garde un souvenir ému de ses années de 
collège, il s*est abstenu de puiser explicitement dans les sou- 
venirs heureux de cette époque de sa vie, sans doute pour ne 
pas avoir Pair de cautionner la formation élitiste qu on y 
dispensait. À première vue, il s'agit donc d'une sorte de 
« trou » autobiographique au cœur de l'oeuvre. Pourtant — 
et c'est là un paradoxe de taille — l'écrivain a quand même 
réussi à consacrer aux années 1930 le roman le plus ambi- 
tieux de sa carrière. 



77. JF à Jean Marcel, lettre, 1 1 mars 1978. 

78. lE U àel de Québec, Montréal -Nord, VLB éditeur. 1979, p. 171. 



TROISIÈME PARTIE 

Le fils du notaire 

1941-1949 



CHAPITRE XI 

Tout recommence en 1940 



l\ partir de 1941, et jusqu'au début des années 1950, la vie 
de Jacques Ferron semble subir une sorte d'accélération, 
tant les accidents de parcours et les coups de théâtre y sont 
nombreux. L'existence du jeune homme est dominée par les 
frasques estudiantines et par une série de « mauvais coups » 
dont il devra, à chaque fois, subir les conséquences. Mais ces 
écarts de conduite sont au fond assez normaux chez un 
garçon de vingt ans ; comment ne pas perdre un peu la tête 
lorsqu'on se retrouve libre de ses mouvements après huit 
années de pensionnat ? Bien des années plus tard, Madeleine 
se plaira à rappeler malicieusement à son frère aîné l'atti- 
tude hautaine qu'il avait adoptée à la fin de son cours clas- 
sique : « je t'ai revu à ta sortie du Brébeuf, superbe, précieux, 
le genre cultivé que j'admirais beaucoup. Tu m'intimidais 
alors et me gênait aussi à cause de ton langage impeccable 
et serré [...]'.» 

À première vue, la trajectoire tout en ruptures du 
collégien n'est guidée par aucune logique interne, sinon par 



1. Madeleine Perron à IF, lettre. [1965]. BNQ, 1.1.97.138. 



232 LE FILS DU NOTAIRE 

celle de la jeunesse ; mais en réalité, une grande cohérence se 
dessine derrière cette instabilité apparente. Depuis son 
année de Belles-lettres — et même avant — les faits et 
gestes de Jacques sont mus par un désir constant : celui de 
devenir écrivain et de favoriser cet objectif, malgré les obli- 
gations académiques ou professionnelles auxquelles il est 
par ailleurs tenu. Il faut dire que Ferron dut, à chaque fois 
qu il en faisait un usage trop abusif, payer assez cher la 
liberté de parole et d'action qu il s'était octroyée dès le col- 
lège. On se souvient que son indiscipline lui valut, en 1936, 
d'être renvoyé une première fois de Brébeuf et de séjourner 
un an au collège Saint-Laurent; en 1941, son insubordi- 
nation sera la cause d'une seconde expulsion, autrement 
plus grave que la première parce que, survenant à la toute 
fm de son cours classique (au second trimestre de l'année 
académique 1940-1941), elle lui interdisait pour toujours 
«l'honneur» de pouvoir se dire Brébeuvois de plein droit. 
L'écrivain prétendra par la suite avoir accueilli ce deuxième 
exil avec philosophie: «M'excluant moi-même, je devais 
m'attendre à être renvoyé du collège. Quand je l'ai été [...], 
je n'ai pas été surpris et j'ai accepté ces renvois sans amer- 
tume^. » En d'autres occasions, cependant, il fait montre 
d'une rancune mal dissimulée à l'endroit des pères jésuites, 
qui vient contredire sa mansuétude officielle. Les causes de 
cette seconde disgrâce sont assez bien connues, car l'auteur, 
sans aller jusqu'à se dire innocent de ce dont on l'accusait, 
tenta à plusieurs reprises d'expliquer ce bannissement. 

Une précieuse lettre que Jacques écrivit à son père en 
cette période trouble nous permet de mieux comprendre 
l'état d'esprit contestataire du jeune homme à la toute fm de 
ses études classiques. Chose curieuse, en cet hiver de 1941, 
Jacques commence par réclamer au notaire le droit d'entre- 
prendre une carrière... de skieur, avant de mettre en doute 



2. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 233 

la validité même du diplôme qu'il se prépare à recevoir; 
après tout, ce papier, écrit-il, n'est qu«un parchemin que 
des milliers d'imbéciles ont eu^ ». Ensuite, l'élève fait une 
étonnante allusion à la chambrette qu'il occupe à titre de 
pensionnaire: par un sentiment de fraternité qu'on ne lui 
connaissait pas, voici que Ferron refuse dorénavant de se 
prévaloir de ce privilège réservé aux étudiants des niveaux 
supérieurs : 

Je m*entête [...] à ne point user de ma chambre; je ne crois 
pas que la solitude soit bonne aux jeunes gens ; surtout en ces 
temps malheureux où le monde étant surpeuplé, la pro- 
miscuité est habituelle, où les entreprises industrielles et 
guerrières réunissent les hommes en troupeau au grand 
plaisir de ceux qui les conduisent. Le dortoir m*est salutaire 
[...] : c'est la solidarité humaine [...]*. 

Que s'est-il passé pour que ce collégien, naguère imbu 
de lui-même et indifférent à tout ce qui n'était pas litté- 
rature, veuille soudain se joindre à l'humanité souffrante? 
S'agit-il simplement d'un subterfuge de potache qui veut 
retrouver ses copains du dortoir ? Il est vrai que la guerre est 
déclarée depuis près de deux ans ; le collège a mis sur pied 
une milice, qui oblige les élèves à subir un début d'entraî- 
nement militaire. On peut penser aussi que Ferron émet des 
idées vaguement subversives et «collectivistes» par pure 
bravade ou par volonté de choquer ses professeurs : car les 
jésuites, on le sait, figuraient parmi les plus ardents critiques 
du communisme. Or au début des années 1940, les Pères en 
étaient justement arrivés à développer le volet « social » de 
leur ministère et tentaient de sensibiliser leurs élèves à la 
misère générale; la revue RelationSy qui remplace le pro- 
corporatiste Ordre nouveau — et dont la première livraison 
paraît précisément en janvier 1941 — témoigne de ce nou- 



3. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, (janvier 19411. BNQ. 1.2.3. 

4. Ibidem. 



234 LE FILS DU NOTAIRE 

veau virage, et délaisse le discours anticommuniste primaire 
pour aborder les problèmes urbains concrets : taudis, alcoo- 
lisme, tuberculose, maladies vénériennes, pauvreté, etc. Le 
père Bernier lui-même semble avoir contribué à ce mouve- 
ment de recentrement social: dès le second numéro de 
Relations (février 1941) il publie un article dans lequel il 
décrit le grand dénuement de certains quartiers défavorisés 
du nord de la métropole^ On peut penser que Ferron fut 
influencé par ce nouveau mot d'ordre, au point de vouloir 
lui aussi se montrer solidaire, à sa façon, du « troupeau » des 
hommes... 

Cependant, la cause immédiate de l'irritation ferro- 
nienne, qui nous est révélée dans cette même lettre de 
janvier 1941, a peu à voir avec les raisons pompeusement 
invoquées par l'étudiant : il se trouve tout bonnement que le 
Père Recteur vient de lui refuser la permission d'aller voir la 
troupe des Ballets russes, alors de passage dans la métro- 
pole^. Ferron expliquera, dans un manuscrit resté signifi- 
cativement inédit, qu'il avait été témoin, quelques jours plus 
tôt, d'une injustice commise à l'endroit d'un condisciple, et 
qu'il avait osé critiquer ouvertement la décision des auto- 
rités du collège; par conséquent, l'interdiction de sortie 
venait châtier cette insolence, jugée inadmissible^. Malgré ce 
refus sans appel des autorités, Ferron ira quand même assis- 
ter au spectacle, ce qui lui vaudra d'être expulsé de Brébeuf 
à quelques mois de la fin de son cours classique. 

En 1972, soit quelque trente ans après les faits, le sou- 
venir de cette expérience le hante encore, au point où il 
ressent le besoin de présenter sa version des événements aux 



5. Robert Bernier, s.j., «"La zone" du Sault», RelationSy V année, 
n° 2, février 1941, p. 47-48. 

6. Cette troupe — en réalité les Ballets de Monte-Carlo — présentait, 
du 3 au 8 février 1941, un spectacle au théâtre Her Majesty's. 

7. Cet épisode est raconté en détail dans un manuscrit sans titre du 
fonds JF (BNQ, 2.94.2). 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 235 

lecteurs de L'Information médicale et paramédicale. En cette 
occasion, il cite intégralement une lettre que le recteur du 
collège fit parvenir au notaire Ferron, à Louiseville, pour lui 
expliquer le renvoi de son fils. Voici un extrait de ce docu- 
ment, que récrivain semble avoir conservé pendant toutes 
ces années: 

Jacques est venu me voir pour me dire qu il désirait [...] 
assister aux ballets russes. [...] Comme il insistait, je lui ai dit 
que la question avait été résolue et que je ne lui accordais pas 
la permission. [...] Malgré mon refus, Jacques est allé aux 
ballets russes. S*il avait eu le bon sens de ne pas s'en vanter 
devant ses amis, aurions-nous encore une fois, par pitié pour 
lui, fermé Toeil, peut-être! Mais nous ne pouvons pas 
indéfiniment Faimer malgré lui. [...] Je vais donc dire à 
Jacques de faire ses malles*. 

Diaprés Ferron, le véritable artisan de son renvoi, celui 
par qui son escapade aurait été rapportée au recteur, fut le 
père Léon Langlois, professeur de philosophie qui apparem- 
ment ne prisait guère la contestation intellectuelle et Tironie 
du jeune homme à son endroit^. Mais ce que Ferron cherche 
aussi à divulguer, c'est le mensonge grâce auquel il avait 
réussi à tromper la vigilance des religieux : 

Rien ne m'empêchait d'obtenir la permission de sortir sous 
un autre prétexte et j'en connaissais un, le passage de mon 
oncle le député à Montréal, en route vers Ottawa, qui aurait 
tenu à souper avec moi. (...) Pour le père Dragon, obséquieux 
envers tout ce qui touchait au pouvoir politique, il était 



8. R.P. Antonio Dragon à Joseph- AJphonse Ferron, lettre, 16 février 
1941. Citée par JF dans « La règle d'or du Sioux >», IMP, vol. XXIV, n" 1 1. 
18 avril 1972, p. 18. 

9. L'année précédente, Pierre Vadeboncoeur avait lui aussi été expulsé 
du collège par ce professeur, titulaire de la classe de Philosophie II. 
« Dans cette affaire, tu avais été mon devancier, mon modèle », écrit plus 
tard Ferron à Vadeboncoeur; «je t'en suis resté toujours (...] reconnais- 
sant». (JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979.) 



236 LE FILS DU NOTAIRE 

quasiment le bras séculier du bon Dieu. C'est avec un 
empressement ingénu qu'il m'accorda la permission de sortir 
[...]. On n'aime jamais être la dupe de ses complaisances pour 
le monde et ses pompes quand on a la prétention d'être un 
homme de Dieu'". 

En révélant ainsi au grand jour «cette flagornerie de 
certains jésuites pour tout ce qui touche au pouvoir poli- 
tique'' », l'écrivain croit ainsi tenir sa revanche et rendre la 
monnaie de sa pièce au père recteur d^autrefois. Ce faisant, 
il montre aussi que la présence d'un oncle député dans la 
famille pouvait lui être bien utile, à lui aussi ! C'est la pre- 
mière fois, mais non la dernière, que Ferron avoue — bien 
qu'indirectement — avoir profité de certains privilèges 
rattachés à son statut de fils de notable. 

Les autorités, cette fois, se montrèrent inflexibles devant 
la nouvelle incartade ferronienne. Jacques ne fut pas réin- 
tégré au collège, comme en témoigne une autre lettre du 
père Dragon au notaire, qui lui demandait de faire preuve, 
une fois de plus, de clémence envers son garçon : « ce serait 
un précédent inacceptable que de le laisser venir comme 
externe, lui répond-il; quant à l'admettre de nouveau 
comme pensionnaire, il n'y a pas à y songer davantage'^ ». 
L'élève devra donc terminer son cours classique ailleurs, en 
l'occurrence au collège de l'Assomption où il fera face à de 
sérieuses difficultés académiques. Son renvoi l'obligeait en 
effet à subir des examens auxquels il n'aurait pas nor- 
malement dû être soumis : à Brébeuf — autre singularité 
des collèges jésuites de Montréal — les notes de chaque 
semestre étaient accumulées au fur et à mesure, tandis que 
dans les autres institutions il fallait subir un examen final 



10. JF, «La règle d'or du Sioux», loc. cit., p. 18. 

11. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979. 

12. R.P. Antonio Dragon à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 18 février 
1941. Coll. Pierre Cantin. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 237 

pour le baccalauréat : « C'était assez grave parce que chez les 
jésuites nous passions le bac année par année et, en me 
retrouvant à TAssomption, j'étais obligé de passer le bac 
de rUniversité de Montréal'\» Ferron devra travailler 
d'arrache-pied pour satisfaire à ces exigences imprévues; 
dans un procès d'intention qui donne la mesure de son 
amertume, il avance même Thypothèse que les jésuites 
avaient machiavéliquement prémédité son expulsion de 
manière à ce qu'il éprouve le plus de difficultés possible. On 
sait peu de choses de ce bref séjour de quelques mois à 
l'Assomption. À vrai dire, Ferron était trop occupé à pré- 
parer ses examens pour s'intéresser à quoi que ce soit 
d'autre, ou même pour songer à la littérature'^. Dans une 
lettre à son père, qu'on peut dater de cette période héroïque, 
l'étudiant, sans doute pour prévenir les coups, confesse, 
dans un touchant euphémisme: «Je ne réussirai pas aussi 
bien que les autres années; tu auras moins de plaisir à 
assister à la distribution des prix'^. » 

Malgré les examens imprévus auxquels il dut se sou- 
mettre, Jacques se tira sans trop de mal de ce mauvais pas 
académique puisque l'automne de 1941, il est admis à la 
Faculté de médecine de l'Université Laval. Sur les raisons de 
ce choix de carrière, une certaine ambiguïté subsiste. Ferron 
se plaît à laisser entendre que sa décision fut prise à la suite 
d'une querelle familiale, son père ayant exigé qu'il soit 
notaire alors que lui-même n'en avait cure: «Mon père 
m'avait inscrit à la chambre des notaires, dit-il en 1975 au 



13. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron 
(automne 1982)», transcription intégrale (document de travail), inter- 
view et transcription: Pierre LHérault, |s.l.|, |s.é.), 1990, p. 20. 

14. «Au Collège de TAssomption, j'avais trop de mal à rattraper le bac 
de l'Université que je ne pensais même pas à écrire. » JF à Pierre Cantin, 
lettre, 1" avril 1977. 

15. JF à Joseph-Alphonse Ferron. lettre, [hiver 1941). Coll. Madeleine 
Ferron. 



238 LE FILS DU NOTAIRE 

journaliste Pierre Paquette; Je me suis fâché contre lui et 
[...] j*ai été médecin pour ça•^» Est-il possible quun choix 
aussi déterminant que celui-là ait été exercé avec tant de 
légèreté ? C'est ce que tend à confirmer la lettre précédem- 
ment citée, dans laquelle Télève manifestait le désir de se 
lancer dans une carrière de skieur. Une autre lettre, de 
Jacques à Marcelle, semble aussi indiquer que le notaire 
Perron aurait aimé que son fils suive ses traces: « [...] me 
voici très sage comme toi, et décider [sic] de tirer mon 
bonheur de la philosophie et du notariat auxquels me lie 
[sic] le désir de Papa, et qui me donnent le plus de chances 
de réussir. J'avoue que je ne sais pas trop quoi faire ; je n'ai 
pas précisément ce qu'on appelle une vocation'^ » Ailleurs, 
Perron présente les choses un peu différemment et laisse au 
contraire entendre qu'il rêvait depuis très longtemps d'exer- 
cer la profession paternelle: «J'avais été si constant dans 
cette vocation enfantine que mon père, avant même que je 
sois bachelier, en avait avisé la Chambre des notaires et payé 
mon inscription^^. » Plus bizarrement encore, selon ce que 
rapporte Paul Perron, c'est même le notaire Joseph- 
Alphonse qui aurait cherché à convaincre ses fils de ne pas 
prendre la même voie que lui: «Mon père ne voulait pas 
que nous soyons notaires, parce qu'il voyait venir la fin du 
notariat tel qu'il l'avait connu; tous les contrats que les 
notaires du village avaient jadis étaient en train de dispa- 
raître à cause des lois sociales. Il ne voyait donc pas d'avenir 
dans le notariat, et il a eu raison^^. » Devant cette divergence 
de la mémoire entre les deux fils Perron, leur sœur Made- 
leine tranche en faveur du cadet; elle se souvient elle aussi 



16. JF à l'émission « Pierre Paquette» [émission radiophonique], Radio- 
Canada, 28 novembre 1975; réalisation d'André Hamelin. 

17. JF à Marcelle Ferron, lettre, [1941]. 

18. JF, «Notaire par le nez», manuscrit. BNQ, 2.77.1. 

19. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 239 

que Joseph-Alphonse suggérait à ses fils de choisir une autre 
carrière. Et à propos de Taîné elle ajoute ceci, qui est beau- 
coup plus significatif: « Jacques voulait s'inscrire en Lettres, 
et Papa lui a dit : "prends une profession, et après tu feras ce 
que tu voudras"^°. » 

Voilà qui explique en partie Fapparente désinvolture 
avec laquelle Perron choisit la carrière médicale. Loin d*être 
une vocation, elle ne représentait alors pour lui qu un pis- 
aller, une voie qu il emprunte sans grand enthousiasme 
parce qu'il est encore financièrement sous Fautorité pater- 
nelle, parce qu il faut bien se préparer à vivre et parce que 
les rêves de carrière littéraire sont irréalisables dans l'immé- 
diat. « Jacques a dû choisir la carrière de médecin par souci 
de préserver son indépendance^'», pense Paul; «il est 
devenu médecin parce que cela devait lui laisser suffi- 
samment de temps libres pour écrire^' », ajoute Marcelle. 
Jacques prétendra par la suite avoir choisi cette profession 
parce qu'il était trop peu sûr de ses talents littéraires et parce 
qu'il n'aurait pas eu l'audace de tout miser sur la littérature, 
comme l'avait fait son modèle de l'époque, Pierre Baillar- 
geon. Plus prosaïquement, il semble plutôt avoir sagement 
obéi aux injonctions paternelles: Joseph-Alphonse Perron, 
comme tous les notables du monde, voulait que son fils aîné 
se fasse d'abord une situation. À tort ou à raison, l'écrivain 
croit que la profession médicale lui permettra d'adopter un 
mode de vie assez souple pour pouvoir se consacrer à sa 
passion littéraire: 

Mon père ne s'opposait pas à ma liberté, bien au contraire, 
puisque c'est par elle que j'allais cesser d'être un crampon. 
Mais cette liberté ne passait pas par les sonnets et les épi- 



20. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

21. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993. 

22. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. 



240 LE FILS DU NOTAIRE 

thalames. Je pouvais écrire, mais ce n'est pas en écrivant que 
je me guérirais de ma dépendance. Il le savait. Je le savais". 

Il nous faut admettre aujourd'hui, en considérant ce 
que fut la carrière de Jacques Ferron, que ce pari semble 
avoir été le bon : Tœuvre abondante et protéiforme de Técri- 
vain — Tune des plus considérables de la littérature québé- 
coise — témoigne de ce que la pratique médicale fut pour 
lui une sorte de mécénat, une façon d'« entretenir » le litté- 
rateur en lui, comme le confirmera celle qui fut son épouse 
pendant 35 ans, Madeleine Lavallée: «La médecine, il Ta 
pratiquée honnêtement, intelligemment, mais ça a été son 
gagne-pain. Il ne la méprisait pas, sauf qu'il trouvait ça un 
peu ennuyant, parfois. Aller au Mont-Providence ou à 
Saint-Jean-de-Dieu, ça Tintéressait, mais prescrire du sirop 
pour la toux, ça ne l'intéressait pas du tout^"*. » La carrière 
médicale lui permet d'avoir les coudées franches et de ne 
dépendre de personne d'autre que de lui-même. Avec une 
grande franchise aussi, il avoue que cette profession ne ftit 
jamais considérée par lui comme une mission, mais comme 
un métier grâce auquel il gagnait honorablement sa vie: 
« On parle de vocation : c'est faux. Il existe une possibilité 
d'adaptation. Après avoir pratiqué la médecine pendant 
trente ans, nécessairement vous êtes devenu médecin. [...] Je 
crois que, même sans vocation, j'ai pu devenir, disons, un 
honnête médecin^^ » 

Il reste maintenant à savoir pourquoi le notaire prit la 
peine d'envoyer son fils à l'Université Laval alors que ses 
enfants étaient déjà installés à Montréal : n'aurait-il pas été 
plus simple que l'aîné poursuive ses études à l'Université de 
Montréal, puisqu'il connaissait déjà la ville ? Apparemment, 



23. JF, «Notaire par le nez», op. cit. 

24. Madeleine Lavallée à l'auteur, entrevue, 3 juin 1993. 

25. JF à l'émission « Pierre Paquette », op. cit. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 24I 

M^ Ferron sollicita d*abord Tavis d'un médecin de sa con- 
naissance : 

Je suis du milieu de la province, à mi-chemin entre Québec 
et Montréal, écrit Jacques; aussi lorsque je voulus me faire 
médecin, je pus choisir entre Tune et Tautre de nos facultés. 
Mon père demanda conseil à un orthopédiste de Montréal, 
qui avait déjà pratiqué à Québec, où Ton n'avait pas su 
reconnaître son mérite; il nous recommanda quand même 
Uval^^ 

La réputation de l'Université Laval, de même que son 
existence déjà ancienne et ses augustes coutumes françaises, 
contribuèrent sans doute aussi à faire pencher la balance en 
faveur de la Vieille Capitale. En 1942, dans un article paru 
dans Le carabin — journal étudiant auquel, comme il fallait 
s'y attendre, il s'est empressé de collaborera^ — Ferron fait 
allusion, avec ironie, à cette décision paternelle : « on nous 
envoya à l'Université... de Montréal? "de Montréal", opi- 
naient discrètement nos sœurs... de Québec? "de Québec", 
décidèrent nos parents qui estimaient les traditions, les 
faux-cols et les pantalons étroits^*.» On peut aussi penser 
que le notaire, devant le comportement assez imprévisible 
de Jacques, se dit que la taille relativement modeste de la 
capitale lui permettrait d'exercer un contrôle plus serré des 
faits et gestes de son rejeton : « Québec, pour mon père, était 
plus recommandable», dit Marcelle, qui fut peu après 
inscrite à l'école des Beaux- Arts de la même ville ; « Laval 
était une bonne université, c'était un milieu plus petit, il 
croyait que nous serions moins perdus^'. » Mais la princi- 
pale raison de ce choix tenait probablement à la durée du 



26. JF, «Les oiseaux et les hommes»», inédit. BNQ, 2.15. 

27. Le Carabin, «Organe officiel des étudiants de Laval», publia son 
premier numéro en septembre 1941. 

28. JF, * Les provinciaux à Québec >», Le Carabin, vol. I. n* 9. 7 février 
1942, p. 4. 

29. Marcelle Perron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. 



242 LE FILS DU NOTAIRE 

programme d^études, plus court à Québec. La Faculté de 
médecine de TUniversité de Montréal était affiliée à la Fon- 
dation Rockefeller, qui finançait en partie les installations de 
l'institution montréalaise. Or, vers cette époque, les Améri- 
cains jugèrent que la préparation scientifique des étudiants 
était insuffisante ; c*est pourquoi les autorités de TUniversité 
crurent bon d'ajouter une année supplémentaire au cours 
de médecine^", ce qui portait la durée totale des études à 
cinq ans. Il est fort possible que le notaire, voyant que le 
programme était plus court d'un an à Québec, ait tout sim- 
plement décidé d'inscrire l'aîné à Laval. 

Toujours est-il que l'écrivain s'installe dans la capitale à 
l'automne de 1941. Il écrit à son père pour lui annoncer 
qu'il vient de dénicher, dans la vieille ville, «la plus belle 
petite chambre du monde^^ ». À l'époque où Jacques entre- 
prend ces études, le Canada est en guerre, on le sait, depuis 
deux ans; cette situation a un impact certain sur la vie 
quotidienne des citoyens de Québec, ville de garnison. Pour 
les étudiants insouciants qui, comme Ferron, ne s'intéres- 
sent guère à autre chose qu'à la littérature, cette présence de 
l'armée s'impose avant tout par la séduction qu'exerce 
l'uniforme militaire sur la gent féminine, comme en fait foi 
l'image suivante: «Nous [...] avons vu la pudique Qué- 
bécoise ; elle se laisse prendre à la taille par son ami l'avia- 
teur; honni soit qui mal y pense, c'est tout simplement 
qu'elle voudrait l'empêcher de monter se casser le cou en 
l'air; elle appuie sur lui de tout son petit poids^^» Plus 
sérieusement, la guerre et la participation canadienne aux 



30. Cette année pré-médicale, appelée «P.C.N.» (pour Physique- 
Chimie-Sciences Naturelles) visait précisément à accroître le niveau de 
préparation scientifique des étudiants. (D' Guy Lamarche à l'auteur, 
entrevue, 26 janvier 1994.) 

31. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3. La chambre 
se trouve au 402, rue Saint-Jean. 

32. JF, « Les provinciaux à Québec », loc. cit., p. 4. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 243 

combats outre-mer suscitent des débats passionnés dans 
Topinion publique, qui se cristallisent autour de la fameuse 
question de la conscription. La province est gouvernée par 
le Parti libéral d'Adélard Godbout qui, avec Taide des libé- 
raux fédéraux, s*est fait élire en 1939 sur la promesse de ne 
pas procéder à Tenrôlement obligatoire. Depuis ce temps, le 
gouvernement fédéral, avec Tappui du gouvernement pro- 
vincial, a réussi à imposer une conscription par étapes, ce 
qui est perçu par la population en général, mais surtout par 
les intellectuels nationalistes, comme une trahison et 
comme un inadmissible rejet des traditions autonomistes 
de la province: «Les libéraux, maîtres du gouvernement 
fédéral, le sont devenus du gouvernement provincial », écrit 
André Laurendeau, Tun des plus fervents animateurs du 
mouvement anticonscriptionniste ; «créature, presque au 
sens propre, des fédéraux, le régime Godbout acceptera 
toutes les formes de collaboration^^». Cette apparente 
démission devant Ottawa vaudra au parti de Godbout de 
subir une cinglante défaite aux élections de 1944. L'acrimo- 
nieux débat sur la conscription sera aussi à Torigine d*un 
long malentendu entre les deux nations fondatrices du pays, 
comme le remarque Laurendeau: 

On se détestait dans les deux camps, avec une égale sincérité, 
le mépris et la haine s'exprimaient. Les Anglo-Canadiens 
nous regardaient comme des traîtres, qui n'avaient pas le 
courage de combattre. Nous voyions en eux l'horrible raison 
du plus fort, nous étions des rebelles en face d'un 
gouvernement que dans nos cœurs nous ne reconnaissions 
plus [...1^ 

En 1940, à la suite de la spectaculaire avancée allemande 
en Hollande et en France, le parlement canadien avait 



33. André Laurendeau. La crise de la conscription, Montréal, les Éditions 
du Jour. « 14», 15' mille. 11962), p. 48. 

34. Ibidem, ip. 101. 



244 LE FILS DU NOTAIRE 

adopté la « Loi de la mobilisation des ressources nationales », 
selon laquelle « tous les hommes et les femmes de 16 à 60 ans 
[étaient] tenus de s'enregistrer^^ ». Cette loi autorisait aussi le 
gouvernement à conscrire et à entraîner des hommes «as 
may be deemed necessary for [...] the défense of Canaday the 
maintenance of public orden or the efficient prosecution of 
war^ ». Même si, dans les faits, cette première conscription 
pour usage « domestique » ne constituait pas à proprement 
parler un acte de mobilisation générale (il n'était pas encore 
question d'envoyer des soldats outre-mer), il n'en reste pas 
moins que les jeunes hommes valides de 21 ans devaient 
subir un entraînement militaire estival : « In October 1940 the 
first draft ofmen of twenty-one years ofage was called to enter 
newly organized Militia Training Centers for thirty days' 
trainin^\» Peu après, au printemps de 1941, on annonça 
que ces jeunes gens seraient maintenus dans les forces 
armées pour assurer la défense du territoire canadien^^. 

Jacques Ferron, à ce moment, n'a pas encore ses 21 ans; 
il les aura en janvier 1942. Son dossier, conservé aux 
Archives nationales du Canada, indique cependant qu'il est 
inscrit comme membre du Canadian Officers Training Corps 
(COTC) dès son arrivée à Québec, en septembre 194P^. 
Implanté à McGill et à Laval depuis 1913, le COTC était un 
corps de milice qui visait à former de futurs officiers pour 



35. Paul-André Linteau et al, Histoire du Québec contemporain, t. 2, Le 
Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 137. 

36. Cité dans George F.G. Stanley, Canadas Soldiers. The Military History 
of an Unmilitary People, Toronto, The MacMillan Company of Canada 
Limited, édition révisée, 1960, p. 383. 

37. Ibidem. 

38. Ibid. 

39. [Anonyme], « Record card », 23 septembre 1941. ANC, Direction des 
documents gouvernementaux, Centre des documents du personnel, 
n° E- 104695. En français, cet organisme portait le nom de «Corps-école 
des officiers canadiens», mais c'est l'abréviation anglaise qui semble 
avoir été retenue par les étudiants francophones. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 245 

Farmée canadienne^. En temps normal, on y subissait deux 
fois la semaine — contre modeste rémunération — un 
entraînement militaire de base tout en s*exerçant au 
maniement et à l'entretien des armes; c*est du moins ce 
dont se souvient le D' Maurice Beaulieu, confrère de lacques 
Perron à la Faculté de médecine de Laval^'. À Tépoque où 
Técrivain s'y présenta, il fallait subir en plus l'entraînement 
d'un mois pendant l'été. Ce qu'il fit en compagnie d'un 
nouvel ami, Robert Cliché, étudiant de droit qui allait 
devenir l'époux de sa sœur Madeleine^^ Contre ces 
quelques concessions à la défense du pays, les étudiants 
pouvaient tranquillement poursuivre leurs études. 

La faculté de médecine de l'Université Laval, durant les 
années 1940, était depuis longtemps reconnue; on y comp- 
tait 62 professeurs et 20 chargés de cours ou assistants. Avec 
ses sept hôpitaux affiliés, elle formait depuis plusieurs 
décennies des générations de médecins fi-ancophones^^. Sa 
sphère d'influence s'étendait surtout aux régions à l'est de 
Montréal (Mauricie, Abitibi, Gaspésie, Saguenay- Lac-Saint- 
Jean), mais elle recrutait des étudiants jusque dans l'Ouest 
canadien et dans les régions ft-ancophones des États-Unis. 
Connaissant l'intérêt modéré que le jeune Perron éprouvait 
pour sa future profession, on ne sera pas surpris d'ap- 
prendre que son séjour à la faculté n'a pas laissé beaucoup 
de traces, même si, dit-il, « [...] j'ai été un très bon étudiant 
la première année à Laval*^ ». Son renvoi du collège Brébeuf 
avait eu pour effet de lui faire adopter, un temps, un 



40. George F.G. Stanley, Canada's Soldiers, op, cit., p. 291. 

41. Maurice Beaulieu à l'auteur, entrevue, 10 décembre 1992. 

42. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 

43. Annuaire de la Faculté de médecine, 1940-1941, |Québec|, |s.é.], 1940. 
passim. 

44. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron», 
op. cit., p. 21. 



246 LE FILS DU NOTAIRE 

comportement plus sage^^ Les lettres qu'il adresse alors à 
son père témoignent de sa bonne volonté et de ses efforts 
pour se familiariser avec les bizarreries de son nouvel 
apprentissage. «Mes études vont bien, écrit-il vers 1941: 
nous avons à ce qu il paraît des machabés [sic] pour jusqu'à 
la fin de Tannée'*^.» Ailleurs, il décrit avec force détails la 
journée épuisante d'un jeune étudiant en médecine : 

Je suis entré ce matin à l'hôpital, non pas pour me coucher 
mais pour passer l'avant-midi debout à regarder. Je suis le 
médecin, il lève la jaquette du malade, il regarde, je regarde, 
il hoche la tête, je hoche la tête et nous passons à un autre lit ; 
ici on ausculte, là on tape sur le ventre et quand on a bien 
ausculté, bien tapé, on sort de l'hôpital à moitié abruti et l'on 
va manger sans appétit''^ 

En somme, on devine bien que le jeune homme ne 
déborde pas d'enthousiasme pour ses études, et l'applica- 
tion toute scolaire qu'il y apporte semble témoigner a con- 
trario d'un esprit quelque peu distrait. D'après Pierre 
Cantin'**, Perron aurait bien participé, à titre de secrétaire 
puis de président, aux activités du Cercle Laënnec, ce 
groupe d'étudiants en médecine qui se réunissaient tous les 
mois et qui voulaient «s'instruire au contact des leurs et 
développer leur sens critique en présentant des travaux ou 
en participant à la discussion"*^». Mais la fréquentation de 
ces camarades ne semble pas avoir plu longtemps à l'écri- 



45. Les résultats scolaires de sa première année oscillent entre 69 % (en 
biologie) et 86% (en biochimie), pour une moyenne générale de 75%. 
JF à Joseph- Alphonse Perron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3. 

46. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3. 

47. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3. 

48. Pierre Cantin, Jacques Ferron polygraphe. Essai de bibliographie suivi 
d'une chronologie, préface de René Dionne, Montréal, Bellarmin, 1984, 
p. 440. 

49. Annuaire de la Faculté de médecine. 1944-1945, [Québec], [s.é.], 
[1945], p. 135. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 247 

vain, puisqu'il les jugea par après très sévèrement: «je me 
suis trouvé au milieu de condisciples tout à fait incultes^ », 
dit-il avec hauteur, en évoquant ses années d'études médi- 
cales. Ferron, à vrai dire, ne fréquenta pratiquement jamais 
les autres étudiants de sa faculté. «On avait des réunions 
sociales entre médecins (à Noël, au Jour de Fan, etc.) et je 
ne Vy ai jamais vu, dit Maurice Beaulieu ; il ne se mêlait pas 
aux autres étudiants en médecine^'. » Ce qui ne Tempêchait 
pas, comme on Fa vu, de se soumettre aux exigences du 
programme avec un certain sérieux : « La médecine me 
vieillit extrêmement, écrit-il à Madeleine; je parle au 
monde profane avec condescendance, car je ne puis regar- 
der personne sans penser qu elle [sic] ne forme qu'un amas 
d'os [...]".» 

Jacques fut particulièrement avare de commentaires sur 
cette période de sa vie, pourtant riche en péripéties de 
toutes sortes, au cours desquelles il mena la vie d'un 
authentique bohème estudiantin. Sans doute jugea-t-il que 
ses carabinades ne méritaient pas de passer à la postérité: 
« il fallait apprendre à vivre — c'est le temps des aventures 
— et en même temps apprendre la médecine. Autrement 
dit, courailler et étudier. Je me suis passé très bien de la 
culture^\ » Sur ce dernier point, il nous faudra cependant le 
contredire puisque, comme nous le verrons, il ne cessa 
jamais d'être littérairement actif, même au milieu des solli- 
citations les plus diverses. Mais le fait est que, dans son 
œuvre connue, on trouve très peu d'allusions à la période 
de ses études médicales. 



50. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970. 

51. Maurice Beaulieu à l'auteur, entrevue, 10 décembre 1992. 11 semble 
que, devenu médecin, Ferron n'ait jamais aimé non plus la fréquentation 
de ses collègues. (Madeleine Lavallée à l'auteur, entrevue, 3 juin 1993.) 

52. JF à Madeleine Ferron, lettre, 11942). 

53. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970. 



248 LE FILS DU NOTAIRE 

Parmi les professeurs que Ferron fréquenta à la faculté, 
un seul est nommément identifié (et encore est-ce à propos 
d*une seule anecdote, toujours la même) : il s'agit du doc- 
teur Louis Berger, anatomo-pathologiste pour lequel l'écri- 
vain éprouva une grande admiration. Ce maître très exi- 
geant, aux dires de Maurice Beaulieu, était professeur 
titulaire de pathologie générale et d'anatomie pathologique. 
Alsacien d'origine, il avait été formé à l'Université de Stras- 
bourg et enseignait à Laval depuis 1924^''. Le respect de 
Ferron pour ce savant a quelque chose à voir avec la fasci- 
nation générale qu'il éprouve pour les scientifiques ; elle est 
de même nature que l'admiration qu'il ressentait à Brébeuf 
pour son condisciple Noiseux, étudiant à l'esprit universel 
qui avait réussi à étonner le frère Marie-Victorin lui-même. 
« La science, je la respecte, mais je n'en suis pas : mon plaisir 
d'abord^^ », dit Ferron à Jean Marcel, avant de décrire ainsi 
le docteur Berger: 

C'était un homme que j'aimais bien que ce professeur et que 
j'ai franchement admiré. Il me fournissait un modèle d'hu- 
manité, le type de ces nouveaux aristocrates que sont les 
savants. Et je l'ai plaint : il était bien seul à Québec, entouré 
de médecins qui lui faisaient des mines d'enfants d'école, 
menacé aussi par la vilenie provinciale, rampante et guettant 
l'occasion de mordre^^. 

Ailleurs il nous le montre enfermé dans son laboratoire, 
«plus intéressé par la pathologie que par la médecine», en 
train d'examiner « les morceaux de viande qu'on lui envoie 
des hôpitaux de Québec, chaque matin. Cela dure depuis 
des années, cela durera jusqu'à sa mort. [...] Un jour peut- 
être il découvrira une maladie nouvelle^^ » Les lecteurs de 



54. Annuaire de la Faculté de médecine. 1940-1941, op. cit., p. 11. 

55. JF à Jean Marcel, lettre, 3 avril 1966. 

56. Ibidem. 

57. JF, «Julio mensis, anno 1945», IMP, vol XXX, n'' 18, V' août 1978, 
p. 19. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 249 

Ferron connaissent tous Tépisode, maintes fois rapporté, 
selon lequel Berger, décelant chez Ferron un talent parti- 
culier pour Tanatomie^*, aurait convoqué ce dernier dans 
son bureau pour lui proposer d'entreprendre une carrière 
dans ce domaine, qui était aussi le sien propre. L'étudiant, 
sans doute flatté de cette distinction, n en répondit pas 
moins au professeur: «Merci, Monsieur, mais j'ai déjà 
choisi la littérature^^ » L'anecdote, véridique ou non, 
indique bien le choix définitif que l'écrivain a fait. 

Même lorsqu'il semble s'intéresser à la médecine, 
Jacques le fait d'une manière telle que son intérêt prédomi- 
nant pour les lettres transparaît malgré lui: dans le tout 
premier texte publié où Ferron daigne parler de son futur 
métier, il trouve le moyen de mettre Paul Valéry à contri- 
bution par le biais d'une citation apocryphe, supposément 
tirée d'un dialogue intitulé « Socrate et son médecin^ ». De 
plus, il est extrêmement révélateur que cet article traite, en 
s'en moquant un peu, de la médecine à travers la figure 
emblématique du docteur Knock. Ce personnage de méde- 
cin, créé par Jules Romains, réussit à persuader les habitants 
d'un village qu'ils sont tous malades, se créant ainsi une 
clientèle régulière; l'intérêt amusé que Ferron prend à ce 
personnage est la preuve que sa propre conception de la 
médecine, profondément « non-interventionniste », se pré- 
cisa dès le début de ses études : « Il est un art de convaincre 
tout homme que le songe qu'il eut est l'indice d'un mal ; il 



58. Au cours de sa première année d'études médicales, Ferron avait 
remporté un prix en anatomie. JF et Pierre L'Hérault, « 9 entretiens avec 
le D' Jacques Ferron», op. cit., p. 21. 

59. JF à Jean Marcel, lettre, 3 avril 1966. 

60. « Socrate et son médecin >* était paru dans le tome F des Œuvres de 
Valéry, publié en 1936. Détail intéressant, ce texte sera réédité dans la 
revue Amérique française (1" année, n" 2, 24 décembre 1941, p. 29-34) au 
moment même où Ferron faisait paraître son pastiche dans Le Carabiru 



250 LE FILS DU NOTAIRE 

est un art de lui ôter cette assurance qui fait de lui un détes- 
table petit jars. Quand tous les hommes seront patients et 
doux, seul le docteur Knock sera le jars, en lui seul vivra 
Tinoubliable Perrin Dandin^^» D'une certaine manière, 
Ferron, dans sa pratique professionnelle, semble avoir été 
un «anti-Knock»; après la guerre, les pages des journaux 
montréalais commenceront d'ailleurs à résonner des redou- 
tables attaques ferroniennes contre certains collègues jugés 
trop cupides. Si Ferron n'aimait pas beaucoup le milieu 
médical, on suppose que ce dernier le lui rendait bien : il est 
rare, en effet, qu'un professionnel se moque ainsi de la cor- 
poration à laquelle il appartient. En 1943, il fourbit ses 
armes et exerce contre sa propre profession une ironie déjà 
alerte : 

La famille soulagée reprend son sens et se félicite que son 
cher défunt soit mort sous la direction d'un habile médecin ; 
grâce aux soins de cet ami de l'humanité, la mort était fatale ; 
tandis que s'il ne les avait pas reçus, même s'il avait trépassé 
beaucoup plus tard, la famille éplorée aurait cru verser ses 
pleurs sur un pauvre suicidé. [...] ce côté de la médecine [...] 
en fait une agence de voyage; elle donne le passeport pour 
l'au-delà, et seule délivre le permis de mort^^. 

Le professeur Berger est pratiquement le seul membre 
de la communauté universitaire médicale à susciter quelque 
intérêt chez Ferron ; l'étudiant préfère — et de loin — fré- 
quenter ses véritables amis, qui sont pour la plupart inscrits 
à la faculté de droit. Ces derniers participent réguHèrement 
aux débats oratoires qui sont sans doute des compléments 



6L JF, «La défense du docteur Knock», Le Carabin, vol. I, n° 5, 
22 novembre 1941, p. 11. Perrin Dandin est un personnage de la comé- 
die Les plaideurs de Racine ; il s'agit d'un juge obsédé par sa profession 
au point d'en devenir fou. 

62. JF, « Une agence de voyage : la médecine », Le Carabin, vol. III, n° 2, 
16 octobre 1943, p. 4. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 25I 

à leur formation d'avocats. Ferron qui, on le sait, éprouve 
aussi depuis longtemps, une curieuse fascination pour Télo- 
quence, se lance aussitôt dans cette aventure, qui le mènera 
à composer des discours et à participer lui-même aux 
débats. On peut se rendre compte, à la lecture du Carabin^ 
que ces concours oratoires furent Tun des passe-temps favo- 
ris des étudiants de Tépoque. En septembre 1941, par 
exemple, on annonce la tenue prochaine d*une joute élimi- 
natoire dans le but de choisir des candidats « aptes à repré- 
senter rUniversité dans les différents débats qui auront lieu 
au cours de Tannée, tant ici qu à Tétranger^^). Ces concours 
sont destinés aux étudiants de première et deuxième années, 
de toutes les facultés, et les sujets débattus sont au choix des 
orateurs. Quelques jours plus tard, un autre débat est 
annoncé^, mettant en vedette trois grands amis de Jacques 
Ferron : Pierre Boucher, qui deviendra plus tard un comé- 
dien bien connu, parle de la « civilisation pan-américaine » ; 
Robert Cliché, pour sa part, traite de «l'individualisme»; 
François Lajoie, ce Trifluvien qui, depuis le Jardin de 
l'enfance, est l'ami de Ferron, entretient son auditoire du 
«Statut de Westminster». D'autres rencontres sociales ont 
lieu à r« École des sciences sociales, politiques et 
économiques » ; on y chante et on y lit des poèmes. Lors de 
l'une de ces soirées culturelles, qui eut lieu le 2 octobre 
1941, les mêmes Pierre Boucher et Robert Cliché prirent 
encore une fois la parole, accompagnés cette fois par un 
certain Doris Lussier*^. 

Ferron ne semble pas avoir participé, comme orateur, 
à ces trois soirées de 1941 ; il est difficile, par ailleurs, de 



63. Paul-Êtienne Bernier, «Débat oratoire», Le Carabin, vol. I. n" 1, 
27 septembre 1941, p. 2. 

64. lAnonyme), «Débat éliminatoire», Le Carabin, vol. I, n- 2. 
11 octobre 1941, p. 7. 

65. Louis-Laurent Hardy, «Ce qu'ils font dans leur "coin**», Le Carabin^ 
vol. I, n" 2, 1 1 octobre 1941, p. 5. 



252 LE FILS DU NOTAIRE 

déterminer avec exactitude les dates où il prit la parole. Ces 
débats étaient, dit-il, «des choses très frivoles, mais qui 
avaient lieu devant un auditoire sympathique; c'était au 
Palais Montcalm, et on remplissait la salle^^ ». Il se souvient, 
pour sa part, avoir débattu de thèmes aussi graves que 
«Camour: remède ou maladie?» ou «L'amour est-il enfant 
de bohème?» Le texte dactylographié de cette dernière 
conférence a pu être retrouvé dans les papiers de Técrivain ; 
on y constate qu en effet, le jeune homme avait Tesprit 
occupé de tout autre chose que de médecine. Dans ce 
document inédit se retrouve tout entier le Ferron « première 
manière», rêveur, attendri, précieux, encore mal affranchi 
de ses influences livresques: 

Une fleur est une chose extraordinaire, rameur est une 
même chose, et les deux, ils enchantent les cœurs enfantins. 
La Bohême, c'est l'enfance prolongée dans l'âge adulte, 
l'enfance insouciante et sans loi, [...] éblouie parce qu'émer- 
veillée. Tout homme qui se sent poète, qui devient amoureux 
ou qu'il est l'un et l'autre [...], qu'il le veuille ou non, qu'il 
dilapide ses sous ou qu'il les thésaurise, tout amoureux est du 
pays de Bohême et qui part pour Cythère s'embarque en 
Bohême^^ 

Les duels oratoires avaient lieu une première fois à Qué- 
bec, puis il arriva à quelques reprises que la « troupe » allât 
reprendre ces soirées en province. Voilà des activités bien 
frivoles, en effet, mais qui permirent à Ferron de développer 
de solides amitiés, entre autres avec Robert Cliché qui fut 
son rival et deviendra son beau-frère. 

Malgré cette existence somme toute assez légère, l'étu- 
diant connaît certaines frustrations parce qu'il n'est pas 
encore tout à fait libre de ses mouvements : « J'ai été dépen- 
dant, j'étais entretenu par mon père et ça a duré jusque vers 



66. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980. 

67. JF, «L'amour est enfant de Bohême», manuscrit. BNQ, 2.11.30. 



TOUT RECOMMENCE EN 1940 253 

les années 42-43 [...]"». Ce jeune individualiste accepte 
difficilement d'avoir encore à répondre de ses actes devant 
le notaire qui, à Louiseville, tient toujours fermement les 
cordons de la bourse. À ce propos, une lettre de Jacques à 
son père montre que M* Ferron fit usage, au moins une fois, 
d*une astuce vieille comme le monde pour que son fils lui 
donne enfin de ses nouvelles: «Mais ce qui m'a bien fait 
rire, c'est ton chèque non signé, j'ai failli rire moins car peu 
s'en fallu [sic] que je me présente à la banque; j'aurais eu 
l'air intelligent. [...] je te renvoi [sic] le chèque; mais 
de grâce n'oublie pas de me le renvoyer^'.» Ailleurs, on 
apprend que le jeune homme doit aussi justifier ses 
dépenses: «Quoi qu'il en soit [écrit-il à Madeleine], remets 
à Papa, ces reçus: $25. (2 livres d'anatomie). L'autre cinq 
dollars passe en livres moins considérables pour lesquels on 
ne donne pas de reçus^^. » Ces petites tracasseries devaient 
paraître bien importunes ; par la suite, à mesure que Ferron 
vieillira, cet agacement se muera en une sorte de remords 
d'avoir profité si longtemps de la générosité paternelle, alors 
que d'autres, autour de lui, avaient plus de difficultés : « J'ai 
été entretenu jusqu'à l'âge de 24 ans [...]. Après ça j'ai gagné 
ma vie. Difficilement, parce que vous savez, quand on est 
entretenu pendant 24 ans, on ne connaît pas beaucoup la 
valeur des choses^'. » Cette culpabilité rétrospective est liée, 
comme toujours, à la mauvaise conscience aiguë d'avoir été 
un jeune homme privilégié : 

[...] je suis resté enfantin plus longtemps que d'autres. Je ne 
saurais comparer ma jeunesse à celle des jeunes gens de nos 
jours qui partent vite, et qui ont des idées claires sur tout. 



68. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 238. 

69. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, (1941). Coll. Madeleine Ferron. 

70. JF à Madeleine Ferron, lettre, (1942). 

71. JF à rémission «Pierre Paquette», op. àt 



254 LE FILS DU NO TA IRE 

Moi j'étais assez confus et mystifié, mais au fond, assez 
heureux de l'être pour pouvoir justement m'occuper de ma 
petite popote personnelle^^ 

Comme nous le verrons au prochain chapitre, Tocca- 
sion de se libérer de la tutelle paternelle surviendra pour 
Técrivain en 1943, de la façon la plus inattendue qui soit. 



72. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970. 



CHAPITRE XII 

Julio Mensis, anno 1945 



i\u plus fort de la guerre, au moment où l'armée cana- 
dienne prévoyait avoir besoin d'un nombre accru de méde- 
cins, elle conclut une entente avec l'Université Laval afin que 
le cours de médecine soit accéléré. Comme l'explique le 
D' Beaulieu : « L'armée nous a dit, en 1943 : "Nous paierons 
vos études si vous acceptez de faire du service militaire" ; on 
pensait alors que la guerre durerait beaucoup plus long- 
temps. On nous a dit: "nous paierons vos études et nous 
demanderons aux universités d'accélérer votre cours ; vous 
serez alors disponibles pour aller au front"'.» Ce système, 
qui fut en vigueur durant deux ans, fonctionnait de la façon 
suivante: l'année scolaire, qui se terminait habituellement 
en mai, fut prolongée, en 1943 et 1944, jusqu'au 15 juin; 
après deux semaines de vacances, les cours reprenaient dès 
le 1" juillet. En échange de ces «études-marathon », les étu- 
diants de médecine, qui dès 1943 étaient automatiquement 
intégrés au service actif de l'armée, recevaient une solde 
d'environ 90$ par mois^; dans le cas de Perron, qui 



1. Maurice Beaulieu à Tauteur, entrevue, 10 décembre 1992. 

2. Ibidem, 



256 LE FILS DU NOTAIRE 

n'habitait pas chez ses parents ni ne vivait en garnison, on 
ajoutait à ce montant des frais de subsistance de 1,50$ par 
jour^. Pour Tépoque, ces sommes constituaient un pécule 
assez respectable, suffisant en tout cas pour assurer une 
relative autonomie financière à un étudiant en mal d'affran- 
chissement familial. C'est ainsi que, le \" juillet 1943, le 
soldat Jacques Ferron prête serment d'allégeance à Sa 
Majesté le roi George VI et est intégré dans le Royal Cana- 
dian Army Médical Corp^. À la fin de son cours de méde- 
cine, il devra servir son pays sous les drapeaux, mais pour 
le moment, il n'a qu'à continuer ses études et à profiter de 
la liberté providentielle que lui procure cette situation 
imprévue : « nous étions payés, comme soldats, avec les frais 
d'entretien, ce qui me permettait de me passer de mon père, 
de faire ce que je voulais, de me marier...^ » 

Pendant son séjour à Québec, Ferron fréquenta plu- 
sieurs jeunes femmes et cohabita même avec certaines^ ; il 
faillit même renoncer à ses études pour suivre l'une d'entre 
elles, Muguette Jobin^, qui retournait à Montréal: «Je lui 
offris de laisser la médecine pour l'aviation (Saint-Exupéry 
venait de passer à Québec), moyen de l'épouser. Elle 
accepta, grave erreur^. » D'après Madeleine Ferron, cette his- 
toire rocambolesque serait survenue vers 1941 ou 1942, au 
début des études de Jacques. L'étudiant aurait un jour fait 



3. [Anonyme], «Record of Promotions, Réductions, Transfers, Casual- 
ties, Reports, etc.», 1" décembre 1944. ANC, Direction des documents 
gouvernementaux, Centre des documents du personnel, n° E- 104695. 

4. [Anonyme], «Armée canadienne. Formation et unités actives. For- 
mule d'enrôlement», 1" juillet 1943. ANC, Ibidem. 

5. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 22. 

6. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 26 juin 1993. 

7. Muguette Jobin épousera en 1944 le poète André Pouliot, dont 
l'unique recueil de poèmes, Modo pouliotico, sera publié à titre 
posthume, en 1957, par les soins de Ferron lui-même. 

8. JF à Jean Marcel, lettre, 20 mars 1967. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 257 

irruption chez son père, en provenance de Québec, pour lui 
annoncer qu'il abandonnait la médecine; «Respecte ta 
liberté, mais à tes dépens », lui aurait en substance répondu 
le notaire. Ferron aurait ensuite poursuivi son chemin vers 
Montréal et passé deux nuits au Carré Viger'. Ce n*est 
qu'après ce salutaire séjour à la belle étoile qu'il aurait 
décidé de revenir à Québec : « Rendu à Montréal, après avoir 
fait mes adieux à mon père [...] j'ai trouvé que Muguette 
m'en demandait trop. [...] Finalement j'étais venu reprendre 
mes études'". » 

Le salaire que lui versait l'armée permit à Ferron de 
s'affranchir d'une autre manière de la tutelle paternelle; cet 
argent lui permettait en effet de se marier, ce qu'il fit le 
22 juillet 1943, vingt jours à peine après s'être enrôlé". 
Cette première épouse, Magdeleine Thérien, était inscrite 
comme étudiante en droit depuis septembre 1942'^; elle 
semble avoir fait partie du tout premier contingent féminin 
inscrit à la faculté de droit de l'Université Laval. Ferron 
l'avait connue lors des fameux débats oratoires auxquels il 
participait en compagnie de ses amis avocats. Originaire de 
Nicolet, Magdeleine était la fille d'un vétéran de la Première 
Guerre mondiale qui travaillait comme agent de douanes au 
bureau de poste de cette ville. Sa mère. Irlandaise d'origine, 



9. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 26 septembre 1993. Jacques 
Lavigne se souvient que Ferron se présenta chez lui, à ce moment, pour 
lui emprunter de l'argent. (Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 
30 novembre 1993.) 

10. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit., p. 56. 

1 1. « Extrait du registre des baptêmes, mariages, sépultures et confirma- 
tions de la paroisse St-Jean-Baptiste de Nicolet, Comté de Nicolet, 
P. Que. L'an mil neuf cent quarante- trois. » 

12. [Anonyme], « Élèves de la Faculté en 1942-1943». dans Annuaire de 
la Faculté de droit de l'Université Laval pour l'année académique 1943- 
1944, n" 12, Québec, Ateliers de L'Action catholique. 1943. p. 45. 



258 LE FILS DU NOTAIRE 

se nommait Ida McCaffrey; on s'exprimait surtout en 
anglais dans la famille. Gérard Pelletier, qui étudia au 
Séminaire de Nicolet, a bien connu les Thérien ; selon lui, le 
père était un homme très libre d'esprit, presque un libre 
penseur : « Il fallait être fonctionnaire fédéral pour avoir la 
liberté d'afficher des convictions comme les siennes dans un 
endroit comme Nicolet'^», ajoute-t-il. Tous les témoins 
s'accordent pour dire que sa fille avait une personnalité hors 
de l'ordinaire. Femme frivole pour les uns, féministe pour 
les autres'"*, son image est auréolée de mystère et semble 
n'avoir laissé personne indifférent. Jacques Lavigne, qui l'a 
connue lui aussi, prétend qu'elle avait en elle la volonté de 
«changer des choses», et s'étonne que la petite ville de 
Nicolet — qui après tout est un évêché — ait pu produire 
une telle créature'^ Madeleine Ferron ne partage pas du 
tout cette opinion sur celle qui fut sa belle-sœur durant 
quelques années ; elle avoue même avoir tenté de dissuader 
son frère de l'épouser: 

Moi, je trouvais que ce n'était pas la femme qu il fallait à 
Jacques, parce qu elle était frivole. Elle aimait la vie mon- 
daine. Je m'étais crue obligée d'aller les voir à Québec et de 
leur dire: «Je pense que vous faites une erreur en vous 
mariant.» Il m'a répondu: «Tu sais, je pense que c'est le 
temps. Il faut se marier un jour.» Et elle ne m'a jamais 
pardonné cette stupide candeur'^ 



13. Gérard Pelletier à l'auteur, entrevue, 16 septembre 1993. 

14. Un détail tendrait à confirmer cette dernière impression. Dans 
V Annuaire de la Faculté de droit de VUniversité Laval pour l'année 1944- 
1945, Magdeleine Thérien est inscrite sous le nom de «M™* Jacques 
Ferron» (p. 45) ; dans l'annuaire de l'année suivante (1945-46), son nom 
de jeune fille a été rétabli, et elle figure sous le nom de « M""' Magdeleine 
Thérien- Ferron » (p. 47). 

15. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. 

16. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 259 

Sur ses relations avec cette première épouse — dont il 
devait se séparer six ans plus tard et divorcer officiellement 
en 1952 — Jacques Ferron a toujours été d*une remarquable 
discrétion; tout au plus pouvons-nous suivre, dans ses 
écrits, révolution métaphorique d'un certain désabusement 
domestique, qui peut se laisser deviner dans de fines allu- 
sions glissées dans les textes du Carabin : « Et dans le fond 
de ton verre, j'ai versé la grande ivresse, l'extraordinaire, la 
prodigieuse qui se dresse, qui chancelle, qui va tomber, qui 
tombe et te ramène vers la terre, car après tout, mon cher, 
ta femme t'attend'^. » Les relations tourmentées de Ferron 
avec cette épouse seraient même à l'origine de la destruc- 
tion de tous les manuscrits ferroniens rédigés avant 1944, 
comme l'explique un «Testament» retrouvé dans les 
archives de l'écrivain : 

Il convient que je mette de Tordre et de la décence dans mes 
papiers. Voilà le but de mon ouvrage. Ma tâche est simplifiée : 
je les ai déjà brûlés en 43 ou 44 pour montrer à ma première 
femme mon désespoir de l'avoir quelque peu trompée. [...] 
Elle ne comprit pas la peine que je me causais en brûlant 
toute la paperasse accumulée depuis le collège'*. 

Même si, au premier coup d'œil, l'œuvre de Ferron — 
celle qu'il a voulu rendre publique — peut sembler parfois 
pleine d'allusions désobligeantes, elle demeure toujours, 
malgré les apparences, relativement discrète au chapitre de 
la famille immédiate. Ses sœurs Marcelle et Madeleine, de 
même que son beau-frère Robert Cliché, sont des person- 



17. JF. «Moralités III», U Carabin, vol. 111, n" 13, 15 avril 1944, p. 2. 

18. JF, «Testament», manuscrit, [19621. BNQ, 2.39.3. Il n'y a aucune 
raison de douter de cette explication : aucun manuscrit antérieur à cette 
époque n'est en effet parvenu jusqu'à nous. Par ailleurs, comme Ferron 
semble avoir conservé la quasi-totalité de ses manuscrits depuis la 
guerre, on imagine mal pourquoi il aurait négligé de le faire pour ses 
écrits des années 1930. On n'est pas fils de notaire pour rien! 



260 LE FILS DU NOTAIRE 

nalités publiques; aussi Fécrivain ne s*est-il pas privé de 
faire allusion à leurs activités, mais toujours dans la stricte 
mesure où elles avaient une importance dans son propre 
cheminement intellectuel. La première femme de Jacques 
Ferron, comme bien d'autres héros de la cosmogonie ferro- 
nienne, est présente dans Fceuvre de l'auteur à cause d'un 
événement, toujours le même, dont elle est la seule à pou- 
voir témoigner ; après avoir été convoqué pour cette unique 
raison, le personnage de Magdeleine Thérien retourne aussi- 
tôt à l'oubli. Il faut dire que ce détail revêt une importance 
capitale, puisqu'il explique en partie l'engagement politique 
de l'écrivain. À l'époque oii il est devenu indépendant de 
son père, «par une sorte d'amalgame, dit-il, c'est à ce 
moment-là que, par ma première femme, j'ai été en contact 
avec le Parti communistes^». 

Il est très difficile d'établir avec exactitude où, quand et 
par l'intermédiaire de qui Magdeleine Thérien fut mise en 
rapport avec les communistes. D'autant plus que Ferron, 
volontairement ou non, se montre particulièrement évasif à 
ce sujet: 

Ma femme était devenue communiste, je ne sais pas trop 
pourquoi, peut-être parce qu'à Nicolet était passée la famille 
Grenier, l'avocat Grenier. [...] Ces Grenier-là, durant la 
guerre, à Nicolet, étaient devenus communistes et, revenus à 
Québec, ça m'avait bien épaté quand j'avais été les voir, sur la 
rue Saint- Cyrille, de trouver dans le salon, à la place du 
portrait de l'évêque, le portrait du maréchal Staline^^ ! 



19. JE et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron», 
op. cit.y p. 238. 

20. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980. Gérard Pelletier, qui 
a bien connu cette famille à l'époque où il étudiait au Séminaire de 
Nicolet, prétend que la réputation que lui fait Ferron est bien surfaite : 
« C'était une maison où il y avait des gens intelligents et des belles filles ; 
alors il y avait beaucoup de monde qui y allait.» (Gérard Pelletier à 
l'auteur, entrevue, 16 septembre 1993.) 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 201 

Il faut dire que Tadhésion au communisme d'une jeune 
personne idéaliste, durant les années 1940, était un peu 
moins mal vue que d*habitude. La guerre, en effet, fut une 
période heureuse pour les mouvements de gauche au Qué- 
bec, qui obtinrent, à cause de la conjoncture politique 
internationale, une audience sans précédent parmi les 
Québécois : 

Quand TURSS devint notre alliée (juin 1941), les Russes 
eurent la cote au Canada, et Ton sentit que la guerre prenait 
un nouveau tournant. [...] Le communisme lui-même deve- 
nait presque sympathique, on parla du camp des «démo- 
craties ». La bourgeoisie, et sauf erreur, quelques membres du 
haut clergé, entrèrent chez les Amis de la Russie^'. 

Même s'il fut illégal jusqu'en 1943, année où il prit le 
nom de Parti ouvrier progressiste^\ c'est durant la décennie 
de 1940 que le Parti communiste connut sa plus forte 
expansion au Québec et que, par conséquent, ses idées 
influencèrent le plus de Canadiens français. Gui Caron, 
alors secrétaire du Parti, a bien connu Magdeleine Thérien 
dans ces circonstances ; même s'il ne se souvient pas exacte- 
ment du moment de son adhésion, il croit pouvoir la situer 
vers cette époque, et dans la foulée de cette nouvelle popu- 
larité des mouvements de gauche: «Étant donné que 
l'URSS était notre alliée, le parti a recruté sérieusement. 
Durant la guerre, il a fait des progrès dans le milieu 
canadien-français chez les ouvriers syndiqués, chez les chô- 
meurs, et chez les intellectuels". » Il est fort possible aussi 



21. André Laurendeau, La crise de la conscription^ op. cit., p. 62. 

22. Bernard Dionne et Robert Comeau, « Le Parti communiste canadien 
au Québec pendant la Seconde Guerre mondiale 1939-1945», dans Ber- 
nard Dionne et Robert Comeau (dir.), Le droit de se taire. Histoire des 
communistes au Québec de la Première Guerre mondiale à la Révolution 
tranquille^ Outremont, VLB éditeur, «Études québécoises, 11», 1989, 
p. 92-93. 

23. Gui Caron à l'auteur, entrevue, 31 octobre 1992. 



262 LE FILS DU NOTAIRE 

que, dans les milieux étudiants de TUniversité Laval, les 
idées véhiculées par les militants communistes aient fini par 
trouver un terreau fertile. 

Une seule chose semble assurée : c'est bien Magdeleine 
Thérien qui introduisit son mari dans les milieux de 
gauche. « Je Tai connu [Ferron] quand il est sorti de Tarmée, 
dit encore Gui Caron; Je connaissais sa "Magdeleine" de 
Tépoque, sa première femme^'*. » Ce n'est cependant que 
quelques années plus tard que Jacques Ferron lui-même 
prendra officiellement position en faveur de Textrême- 
gauche. À vrai dire, l'auteur, au temps de l'Université Laval, 
ne semble pas d'abord avoir apprécié à sa juste valeur les 
activités et les idées avant-gardistes de sa femme; non par 
conservatisme, mais bien par une nostalgie toute littéraire 
pour ce qu'on pourrait appeler r« éternel féminin». Les 
temps changent, en effet: les femmes du Québec ont eu le 
droit de vote en 1940, l'industrie de guerre et le manque de 
main-d'œuvre les amènent à quitter leur foyer pour tra- 
vailler en usine, bref le féminisme est dans l'air; aussi 
Ferron déplore-t-il en 1942, les avancées récentes de ce 
mouvement : 

Les étudiantes, nos condisciples, nous font réfléchir sur le 
féminisme. Et voici ce que nous en avons conclu : les femmes 
sont mieux douées que nous le sommes: en plus d'une 
intelligence qui vaut la nôtre, elles ont le charme. Malheu- 
reusement, à nous imiter, elles peuvent nuire à leur charme, 
témoins les amazones qui, pour tirer de l'arc, durent se 
rendre semblables au dromadaire^^ 

L'étudiant fait quand même preuve, à l'occasion, de 
bonne volonté. Son épouse participe-t-elle à un débat con- 
tradictoire sur le thème « Femmes de carrière », il s'empresse 
de rédiger le texte de son allocution; mais les arguments 



24. Ibidem. 

25. JE, «Les provinciaux à Québec», loc. cit., p. 4. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 263 

qu il présente en faveur des avocates, exposés avec tous les 
ressorts de la rhétorique, ont bien vieilli et feraient frémir 
aujourd'hui la plupart des féministes: 

Un homme d'affaires angoissé choisit comme défenseur une 
femme qui écoutera plus patiemment qu'un homme sa 
longue confidence. [...] Il la sollicitera au besoin de faire 
certains déplacements qu'il n*osera pas demander à un 
homme, tel que d'aller voir son enfant malade [...]. | Un client 
victime d'accident) exigera de son avocate ce qu'on attend de 
l'infirmière qui vous soigne [...] et cela l'avocate le donnera 
avec grand cœur car, comme toute autre femme de carrière, 
elle ne marquera pas au coin de la piastre ses heures de 
labeur, et cela s'explique car l'ambition n'existe généralement 
pas chez elle^^. 

Mais les efforts touchants de Ferron sur la voie du fémi- 
nisme ne sont, pour l'instant, guère concluants. Plus tard, 
quand il aura, à titre de médecin, vécu dans la complicité de 
ses clientes et pratiqué des centaines d'accouchements à 
domicile, il développera une pensée profondément originale 
sur la question. Mais au temps de ses études, ce sont surtout 
les idées plus spécifiquement politiques de son épouse qui 
retiennent son attention : « Hélène a pour étrangeté d'être 
étrangère à son sexe : à la moindre distraction de ma galan- 
terie, elle me parle de politique internationale^^», écrit-il 
dans Le Carabin. Les idées défendues par Magdeleine Thé- 
rien semblent avoir peu à peu fait leur chemin dans l'esprit 
de son époux, déjà prédisposé, par atavisme familial, à la 
compassion. Au collège, on s'en souvient, Ferron, encore 
mal dégagé de ses influences livresques, s'était quand même 
laissé intéresser à la charité, mais d'un point de vue esthé- 
tiqucy si Ton peut dire. De même, on avait pu remarquer 
chez lui, à l'occasion d'une querelle épistolaire avec son 



26. JF, «Femmes de carrière», manuscrit. BNQ, 2.11.45. 

27. JF, «Moralités UN, vol. III, n° 13. 15 avril 1944, p. 2. 



264 "-^ FILS DU NOTAIRE 

père, les manifestations d*une vague conscience sociale et 
un souci nouveau pour la «solidarité humaine». On 
retrouve des préoccupations très similaires dans une lettre 
que Ferron envoie, de Québec, à son camarade Pierre Vade- 
boncoeur; mais cette fois, Ferron attribue la cause de son 
intérêt pour la charité à Tinfluence d'une «amie», quon 
peut facilement identifier comme étant Magdeleine: 

Je suis fort enclin à la charité [...] je suis porté à croire que 
ceux qui ne sont pas bons ne sont pas responsables, et que 
nous sommes impolis d'être meilleurs qu'eux, car après tout, 
de quel droit le sommes-nous? [...] Je te dis ces choses, non 
pour arriver à la parabole du pharisien et du publicain, mais 
à une amie qui n'aime en fait d'animaux que les plus 
pitoyables, les chiens qui mordent lorsqu'on les flatte, les 
chats sales, et moi; rendu dans cet [sic] arche, je me suis 
trouvé à même d'avoir des idées sur la charité ; c'est pourquoi 
j'y suis venu sans à propos^*. 

En somme, une empathie nouvelle pour les malheurs 
du monde s'insinue lentement en lui; est-ce Teffet de son 
nouveau savoir de médecin, qui Toblige, en quelque sorte, à 
côtoyer la souffrance de ses frères humains ? Si tel est le cas, 
Fauteur ne semble pas, en 1943, avoir encore tout à fait tiré 
les conclusions sociales de cette compassion : « Je n'avais pas 
de préoccupations politiques, dira-t-il à Jacques de Roussan 
en 1970 ; je n'avais que des avantages héréditaires, et comme 
j'étais un heureux garçon, bourgeois comme sont tous les 
jeunes, je me laissais porter^^. » Malgré cette mauvaise cons- 
cience rétrospective, des nuances importantes peuvent être 
apportées à cette prétendue désinvolture, et le comporte- 
ment politique de l'étudiant fut beaucoup plus complexe 
qu'il ne veut bien l'admettre. 



28. JF, « Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur », Études 
littéraires, vol. 23, n** 3, « J. Ferron en exotopie», hiver 1990-1991, p. 119. 

29. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 265 

Est-il possible, en effet, qu au beau milieu de la guerre et 
au cœur même des débats houleux qui préoccupaient la 
population québécoise, un jeune homme dans la vingtaine, 
même indifférent, ait pu passer à côté des grandes questions 
de Fheure sans s'y intéresser? Gérard Pelletier, dans ses 
mémoires, est pourtant de cet avis, et croit même que cette 
inconscience était la norme chez les étudiants : « C'était une 
époque de très faible conscience politique, sur les campus 
universitaires. À ce moment-là, manifester voulait dire 
s'amuser. Après mille facéties [...] on finissait par aboutir 
dans une taverne [...]^^» L'extrait suivant (1943), dans 
lequel Ferron se moque des étudiants nationalistes en pasti- 
chant La Bruyère, paraît avoir été tout spécialement écrit 
pour corroborer le jugement de Pelletier ; notons au passage 
le coup de griffe à l'abbé Groulx, éternelle tête de Turc 
ferronienne depuis l'époque du Jardin de l'enfance: 

Le jeune Orgon a de Tappétit, mais le sort a voulu qu'il soit 
nationaliste. Il assiste à la conférence de l'abbé Groulx et, 
naturellement, il en sort affamé de revendications. De reven- 
dications en revendications, il en arrive à celles de son 
estomac et il va boire de la bière en compagnie des cama- 
rades. Le climat, les rudes métiers ont fait que nos ancêtres 
furent de solides buveurs. Orgon, quelle allégresse pour son 
nationalisme! retrouve dans la bouteille la vertu des 
ancêtres^'. 

L'écrivain, toutefois, confesse avoir lui-même participé, 
par inconscience ou étourderie, à une manifestation poli- 
tique qui lui laissera un goût amer, un peu comme l'avait 
fait son adhésion fugace au mouvement corporatiste. En 
juillet 1944, le général de Gaulle, chef de la France libre. 



30. Gérard Pelletier, Les années d*impatience. 1950-1960, (Montréall, 
Stanké. 11983], p. 28. 

31. JF, «Trois tableaux en forme de coeur», Le Carabin, vol. III, n* I, 
2 octobre 1943, p. 5. 



266 LE FILS DU NOTAIRE 

débarque au Canada et passe par la Vieille Capitale. Cette 
visite officielle n*eut pas l'heur de plaire à tout le monde, 
parce que de Gaulle, comme le dit Ferron, paraissait avant 
tout lié à l'Angleterre; or l'Angleterre n'était-elle pas la 
cause indirecte des maux conscriptionnistes du Canada ? « Il 
me semble qu'on souhaita la fin de la guerre, dit André 
Laurendeau, que de Gaulle fut à peine entendu, que, sur- 
tout, la résistance anglaise fut jugée déraisonnable^^ » Dans 
ces conditions, il ne faut pas trop s'étonner que l'accueil 
reçu par le grand homme ait été, cette fois-là, assez tiède; 
avec quelques-uns de ses collègues, Ferron prétend même 
avoir crié « Vive Pétain ! » sur le passage de l'illustre mili- 
taire. « De Gaulle ne pouvait rien contre l'Angleterre dont il 
semblait ainsi la créature. Les apparences le desservaient et 
nous ne cherchions pas à voir plus loin^^ », dira-t-il plus tard 
pour justifier ce comportement jugé aujourd'hui irréfléchi. 
En 1944 aussi, des élections provinciales eurent lieu au 
Québec, et Ferron fut réquisitionné, dit-il, pour aller faire 
des discours en faveur du Parti libéral: 

Sans s'enquérir de mes opinions parce que j'étais de famille 
libérale, le Club de réforme m'avait envoyé dans Monmagny 
[sic]. Je n'avais même pas demandé à y être envoyé. C'était 
beaucoup plus simple ainsi, d'autant plus que je n'avais 
aucune opinion politique. Toutes dépenses payées, j'avais 
vingt dollars du discours. [...] après cette équipée [...] j'étais 
devenu libéral^'*. 

Évidemment, la perspective de gagner un peu d'argent 
supplémentaire devait séduire l'étudiant Ferron, surtout 
s'il pouvait mettre en valeur ses talents d'orateur; encore 
fallait-il que ce jeune homme ait déjà ses entrées au Club de 



32. André Laurendeau, La crise de la conscriptiouy op. cit., p. 55. 

33. JF, «Tout recommence en '40», Le Quartier latin, vol. XLIV, n° 39, 
27 février 1962, p. 8. 

34. JF à Jean Marcel, leUre, 17 mai 1966. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 267 

Réforme pour qu'on Tinvite à prononcer des discours au 
nom du Parti libéral; encore fallait- il aussi quon soit en 
mesure de faire confiance à son « orthodoxie » libérale, sur- 
tout lorsqu'il s'agissait d'aller prononcer des discours dans 
la région natale du premier ministre Godbout lui-même. 

Bien que Jacques Ferron, à Québec, ne paraisse guère 
plus intéressé à la politique provinciale qu'il ne l'était au 
collège, certains textes du Carabin laissent à penser que le 
jeune homme, sans trop savoir ce qu'il voulait vraiment, 
savait à peu près ce quil ne voulait pas. Ses positions — du 
moins ce qu'il nous en laisse deviner — sont antinatio- 
nalistes; c'est ce qu'on peut conclure par exemple de sa 
tenace détestation de l'abbé Groulx. Encore que ce dernier 
subisse aussi la moquerie ferronienne à cause du caractère 
régionaliste de son œuvre littéraire, peu compatible, on l'a 
vu, avec les goûts élevés d'un ancien élève de Brébeuf : « [...] 
tous disent, quand un roman d'Alonié de Lestres les a rasés : 
"Voilà un barbier qui se mêle de littérature"^^ ! » écrit inso- 
lemment le jeune auteur. Mais des propos comme les sui- 
vants, qui égratignent les jésuites sans les nommer, sont on 
ne peut plus clairs sur les opinions politiques de Jacques: 

Dans les collèges où j'ai fait mon cours classique, il ne nous 
était permis de recevoir qu'un journal: Le Devoir. Nous 
avions des prix de faveur et une propagande habile nous 
invitait à le lire. Malheureusement pour quelques-uns d'entre 
nous, ce journal avait le défaut de soutenir des opinions 
différentes de celles que nous avions Vhahitude d'entendre dans 
nos familles. Ce qui fit que nous fumes portés à le critiquer 
[...] On nous fit donc anticléricaux et voltairiens parce que 
nous n'étions pas d'accord avec les religieux qui donnaient 
avec une insouciance difficile à justifier, le prestige de leur 
autorité à un journal contestable |...j^. 



35. JF, « La défense du docteur Knock », lac. cit., p. 1 1 . 

36. JF. « L'éternelle duplicité», le Carabin, vol. III, n° 10, 1- mars 1944. 
p. 12. Le souligné est de nous. À propos du Devoir. Catherine Pomcyrols 



268 LE FILS DU NOTAIRE 

Nous savons à quelles opinions Técrivain fait ici allu- 
sion: avec, dans ses rangs, un organisateur libéral che- 
vronné — son père — et un député libéral — Fonde Emile 
— , la famille Ferron de Louiseville devait en effet être assez 
connue dans la capitale, surtout pendant ces brèves années 
où les libéraux provinciaux étaient au pouvoir. Il ne faut 
donc pas se surprendre si l'un des rejetons de la «tribu», 
étudiant à Québec, ait été en quelque sorte préparé aux 
idées libérales et ait été au moins «passivement» libéral, 
comme il le dit si bien. 

Toutefois, malgré la légèreté dont il accuse rétrospec- 
tivement le jeune homme qu il fut, l'adhésion ferronienne 
aux idées libérales est tout de même plus profonde que s'il 
s'était agi d'un simple automatisme familial. L'étudiant 
croyait aux idéaux progressistes ; et ces idéaux, pour lui, ne 
coïncidaient pas avec la pensée nationaliste du moment: 
« L'autonomie provinciale me semblait une invention rétro- 
grade contre des mesures sociales qui ne manquaient pas 
d'audace, écrit-il. On annonçait déjà l'Assurance-Santé^''. » 
Pendant son mandat, le gouvernement libéral avait effec- 
tivement créé une commission d'étude sur l'assurance- 
santé, système que le futur docteur Ferron approuve et 



note : « La plupart des Prospectus des collèges précisent que les journaux 
sont interdits. Malgré ces interdictions, les collèges tolèrent en règle 
générale la lecture du journal nationaliste de Bourassa [...] ». (Catherine 
Pomeyrols, « La formation des intellectuels québécois dans l'entre-deux- 
guerres», thèse de doctorat sous la direction de M'"*' Sylvie Guillaume, 
UFR Histoire, Université de Bordeaux III-Michel de Montaigne, janvier 
1994, p. 332.) Ce texte de Ferron semble avoir causé quelques problèmes 
à l'étudiant : trois semaines après sa parution, il confie en effet à sa sœur 
Thérèse: « [...] j'ai écrit dans Le Carabin des choses qui ont déplu aux 
autorités, lesquelles autorités m'ont fait tremblé [sic] ; j'ai peur des auto- 
rités, parce que je ne leur plais pas, parce qu'elles m'ont toujours 
considéré comme une mauvaise tête.» (JF à Thérèse Ferron, lettre, [21 
mars 1944].) 
37. JF à Jean Marcel, lettre, 17 mai 1966. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 269 

continuera d'approuver lorsqu'il aura commencé à prati- 
quer. Mais les innovations sociales du régime Godbout ne 
s'arrêtèrent pas là : en plus d'accorder le droit de vote aux 
femmes, les libéraux, dès leur prise du pouvoir en 1939, 
avaient mis en chantier plusieurs autres réformes : fonction 
publique, assurance-chômage, école obligatoire jusqu'à 
14 ans, création d'Hydro-Québec^*, etc. Par contraste, 
l'Union nationale, qui était le parti des nationalistes, faisait 
figure de mouvement rétrograde ; Ferron, qui se souvient de 
ses camarades brébeuvois originaires du Manitoba et de 
l'Alberta, perçoit encore le nationalisme provincial comme 
un recul du Canada français: 

En 1941, on pouvait continuer de rêver au Canada, même si 
la réalité nous renvoyait au Québec. Je crois que nous le 
concevions comme une diminution. Alors que nous y étions 
mis, j*ai entendu bien des gens déclarer : « Allons-nous nous 
laisser mettre dans le Québec comme dans une réserve? 
Sommes-nous des sauvages^'?» 

L'indifférence politique que Ferron dit avoir pratiquée 
au cours de ses années d'études semble donc devoir être 
remise en perspectives. Même si ses convictions ne sont pas 
encore fermement assurées, nous savons maintenant que, 
mise à part la question du nationalisme, l'écrivain porte 
déjà en lui les idées progressistes qui le caractériseront bien- 
tôt ; et s'il n'est pas nationaliste, c'est précisément parce qu'à 
cette époque, les idées réformistes étaient surtout dans le 
camp adverse. Aussi faut- il prendre avec beaucoup de cir- 
conspection ses déclarations ultérieures au sujet de ses 
opinions pendant cette période. D'autant plus que, toujours 
selon ses propres dires, il en vint finalement à souscrire aux 
idéaux du communisme vers 1945, sans toutefois adhérer 



38. Paul-André Linteau et al, Histoire du Québec contemporain, op. cit.. 
p. 142-143. 

39. JF à Pierre Cantin, lettre, 3 novembre 1972. 



270 LE FILS DU NOTAIRE 

officiellement au Parti. Mais pour comprendre ce moment 
crucial de révolution ferronienne, il faut anticiper un peu 
sur les années à venir. 

C'est apparemment en 1948 que Ferron demandera 
officiellement son admission, par une lettre qu il adresse au 
secrétaire du Parti ouvrier progressiste (POP). Ce document 
est assez important, puisque le jeune médecin y résume sa 
pensée politique et jette rétrospectivement un peu de 
lumière sur son évolution au cours de la période 1941-1945. 
Dans cette missive, qui tient de la confession, Fauteur 
explique son cheminement vers le communisme par la 
conscience qui lui vint, durant ses années d'études, des 
horreurs de la guerre; il se serait alors demandé comment 
empêcher la répétition de ce fléau «qui de Tune à l'autre 
fois devient plus destructeur». Il en serait vite venu à la 
conclusion qu'«un même esprit» devait régner sur le 
monde parce que le progrès rendait nécessairement les 
hommes solidaires; par conséquent, il fallait les inciter à 
penser d'une même manière. Après avoir examiné deux 
« philosophies », le christianisme (jugé caduc) et le capita- 
lisme (qui «consiste à abandonner le monde à lui-même, 
advienne que pourra»), l'étudiant aurait finalement opté 
pour la philosophie de Karl Marx, «par élimination des 
deux autres et à cause de sa diffusion rapide ». 

Voilà comment, conclut Ferron, «en l'an de grâce 1945, 
Rodrigue Villeneuve étant Cardinal, je devins communiste. 
Je le devins, oui, mais sans aucun enthousiasme, à contre- 
cœur [sic] et maugréant contre le monde entier"^^. » Si l'on 
en croit l'auteur, c'est donc avant tout par pure détestation 
de la guerre qu'il se serait rapproché des communistes. Il est 
vrai que le ton revendicateur de certains textes du Carabin 
laisse à penser que Jacques a pu être, non seulement anti- 
conscriptionniste, comme on l'était à cette époque au 



40. JF à Gui Caron, lettre, [1948]. BNQ, 2.11.1. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 2/1 

Canada français, mais aussi pacifiste, ce qui implique une 
perception différente, plus large, des enjeux politiques 
internationaux"*'. Cette adhésion au communisme, consen- 
tie de justesse et à son corps défendant, ressemble bien à la 
manière ferronienne : s'il est une constante dans le parcours 
politique de cet intellectuel, c'est en effet la méfiance face 
aux regroupements idéologiques, quels qu'ils soient^^ 
Ferron reste en cela étonnamment fidèle à la pensée de son 
vieux maître, Alain. Il est d'ailleurs significatif que le 
médecin n'ait finalement décidé de joindre officiellement le 
POP qu'en 1948, soit trois ans après avoir adopté ses prin- 
cipes; et encore, cette adhésion officielle n'eut peut-être 
même pas lieu, comme on le verra plus loin. 

Le pacifisme, qui semble donc s'enraciner chez Ferron 
durant ses études, constituera aussi une autre valeur quasi 
immuable de son engagement politique ultérieur. Après la 
guerre, il militera dans différents mouvements pacifistes et 
antinucléaires"*^ ; il semble même que le célèbre Parti Rhino- 



41. Dans un article de 1944, par exemple, Ferron assimile les militaires 
à des singes dressés par les nations pour se battre entre eux à la place des 
hommes... ( JF, « Moralités II », Le Carahiru vol. III, n" 9, 14 février 1944, 
p. 5.) 

42. Ferron éprouvera les mêmes réticences lorsque, plus tard, il se 
rapprochera de la mouvance indépendantiste: «Cela ne veut pas dire 
que je suis né nationaliste, écrit-il en 1981 ; je le suis devenu toute honte 
bue, en cherchant à [le] mettre à gauche.» JF, les lettres aux journaux, 
colligées et annotées par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, 
préface de Robert Millet, Montréal, VLB éditeur. 1985, p. 467. Lettre 
parue originellement dans le Devoir (31 octobre 1981, p. 18) sous le 
titre: «Des idées aujourd'hui malvenues». 

43. Au cours des années 1950 et 1960. Ferron sera membre du bureau de 
direction du Congrès canadien pour la paix, puis d'un mouvement en 
faveur du désarmement nucléaire (Pierre Cantin, Jacques Ferron, 
polygraphey op. cit., p. 442, 445). On trouve d'ailleurs, dans le fonds 
Jacques Ferron de la Bibliothèque nationale, le texte dactylographié (non 
daté) d'une conférence prononcée par l'écrivain sur le thème : « le point 
de vue d'un médecin sur les armes atomiques» (BNQ, 2.11.29). 



272 LE FILS DU NOTAIRE 

céros aurait d^abord été conçu, en 1963, comme un dérivatif 
à la violence, permettant de stigmatiser le fédéralisme tout 
en désamorçant le terrorisme felquiste alors naissanf*"*. On 
peut bien sûr relier cette tendance ferronienne à la «ligne 
officielle» du Parti communiste qui, après la guerre, sera 
résolument pacifiste. 11 n est pas non plus interdit de penser 
que le pacifisme de Jacques Ferron possède des origines 
littéraires : il a pu être influencé par celui de Paul Valéry qui, 
dans ses Regards sur le monde actuel de 1931, s'élevait à sa 
manière feutrée contre la nécessité des conflits interna- 
tionaux. 

La même prudence est de mise lorsque Técrivain parle 
de sa production littéraire de la période 1941-1945. À Ten 
croire, le cours de médecine accéléré accaparait la majeure 
partie de son temps, si bien qu'il n'aurait pour ainsi dire pas 
pu écrire durant ces années de rude apprentissage. La pro- 
duction ferronienne de cette époque, quantitativement par- 
lant, n'a rien de comparable, il est vrai, avec celle des années 
subséquentes, alors que le docteur Ferron, à l'abri de son 
cabinet de consultation longueuillois, édifiera l'œuvre que 
l'on sait. Mais l'étudiant Ferron, qui trouve le temps de 
courir les filles, de faire de la politique, de participer à des 
débats oratoires et de se marier, trouvera aussi, on s'en 
doute, le temps d'écrire et de faire connaître ses écrits. 
N'est-ce pas là son ambition première? 

Le silence que Ferron a maintenu sur la production 
littéraire de ses années d'études est rendu plus opaque par 
le fait que l'auteur a plus ou moins renié les œuvres publiées 
durant cette période. En vérité, c'est tous ses écrits anté- 
rieurs à 1948 — ceux qui ont été conservés — que l'écrivain 
semble avoir voulu laisser tomber dans l'oubli : les textes du 
Brébeuf, ceux du Carabin, les premiers récits parus dans 



44. JF, « Historiette. Le Rhinocéros », IMP, vol. XVI, n° 24, 3 novembre 
1964, p. 26. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 273 

Amérique française, n ont jamais été repris en volumes de 
son vivant. Cela peut donner un indice de plus sur la con- 
ception ferronienne de la littérature. Malgré son apparent 
détachement éditorial, en effet, Técrivain entendait léguer 
aux générations futures une certaine idée de son oeuvre qui 
ne tenait pas compte des textes antérieurs à la période 
gaspésienne. 

Ferron, en bon admirateur de Paul Valéry, aspira 
d'abord à devenir poète, et il est possible que Téchec de cette 
tentative Tait amené à «oublier» ses premiers essais litté- 
raires: «[...] j'étais un peu ligoté par ce maître trop exi- 
geant », dit-il. « D'autant plus que j'ai essayé de faire de la 
poésie, mais ça ne marchait pas [...]^^» Pour lui, comme 
pour bien des écrivains débutants, la poésie représentait 
sans doute un genre littéraire noble, celui par lequel il fallait 
passer à la postérité. Son « échec » dans le domaine le laissa 
longtemps nostalgique, puisqu'il dit n'avoir jamais tout à 
fait renoncé à publier quelques beaux vers à la fin de sa vie : 

[...] je me serais fort bien contenté d'être poète si j'avais pu 
le devenir, mais voilà, tous les poèmes que j*ai écrits étaient 
médiocres. Je fus assez perspicace pour m'en rendre compte 
et dorénavant, faute de poésie, j'errerai dans tous les genres, 
humoriste désinvolte et quelquefois amer. D'ailleurs en ai-je 
fait mon sacrifice, comme on dit ? Pas du tout ! 11 me plairait, 
en effet, de réussir quelques beaux poèmes qui constitue- 
raient en quelque sorte mon testament^. 

Force nous est d'admettre que les poèmes de l'auteur 
datant de la période de l'Université Laval ne brillent pas 
particulièrement par la nouveauté de leur style ni par l'ori- 
ginalité de leur thématique, même s'ils révèlent une con- 



45. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron». 
op. df., p. 30-31. 

46. JF, Du fond de mon arrière-cuisine, Montréal, Éditions du Jour, « Les 
Romanciers du Jour, R-105», 1973, p. 245. 



274 LE FILS DU NOTAIRE 

naissance intime de la prosodie française classique. Tout se 
passe comme si Fauteur tenait la poésie en si haute estime 
qu il se juge indigne, lorsqu il pratique ce genre, de quitter 
les formes antiques et éprouvées^^. Les poèmes ferroniens 
sont de charmantes piécettes qui, comme le « Reproche du 
Duc de Montausier », imitent avec grâce les aimables badi- 
nages poétiques du xvii^ siècle : « Je fus avec douceur Tâme 
de ce dessein ! / Il était qu'un soupir soulevât votre sein / Et 
qu'un sourire fît votre bouche plus belle. / Vous fûtes, plus 
que moi, à vos charmes rebelle'*^ ». D'autres sont plus amu- 
santes que jolies et penchent dangereusement du côté de la 
farce: «Qu'elle soit blonde, brune ou blanche / Ou qu'en 
vert elle se soit teinte, / Qu'elle ait de petites hanches, / De 
grands pieds, une grosse gorge, / Dès qu'une femme me dit 
"Georges!" / Je roule dans un grand vertige [...]'*^». Le 
thème principal en est invariablement l'amour, comme c'est 
aussi le cas de plusieurs autres petites évocations en prose 
du Carabin qui montrent que l'étudiant en médecine avait 
la tête ailleurs: 

Agnès, c'est un brave petit nez retroussé, une bouche sérieuse 
que l'on voudrait instruire et deux grands yeux pâles qui 
servent à sa parure, à son expression et quelque peu à sa 
vision, mais si peu qu'elle est myope. Cette myopie fait sa 
vertu, car elle voit clair dès qu'on la courtise de trop près^°. 



47. Il s'y essaiera pourtant, beaucoup plus tard, dans les curieux passages 
« versifiés » des Contes, de La nuit et de L'amélanchier. 

48. JF, «L'ingénu», Le Jour, 5^ année, n° 29, 28 mars 1942, p. 7. Cette 
pièce offre le tout premier exemple connu du célèbre procédé de « repi- 
quage » que l'auteur utilisera abondamment par la suite — et qui cause 
de nombreux maux de têtes aux éditeurs de Ferron: deux strophes de 
« L'ingénu » ont en effet été reprises et forment, à elles seules, un nou- 
veau poème paru dans Le Carabin et intitulé « Caprice » (vol. III, n** 5, 
1" décembre 1943, p. 9). 

49. JF, «Métamorphose», Le Jour, 6^ année, n"* 27, 13 mars 1943, p. 6. 

50. JF, « Trois tableaux en forme de cœur », loc. cit., p. 5. 



JULIO MENSIS, ANNO 1945 275 

Parallèlement à cette activité d*écriture, Perron a entre- 
pris des démarches visant à « percer » dans les milieux litté- 
raires. Malgré ses études accélérées, son mariage et ses 
devoirs militaires, il trouve encore le temps de « courtiser » 
certains critiques pour rejoindre un public plus vaste que 
celui, sympathique mais artificiel, des publications étu- 
diantes. Après avoir essuyé un refus d*un journal de Québec, 
il envoie à quelques reprises des textes à Charles Hamel, 
critique littéraire au quotidien libéral Le Jour, en lui disant : 
« Tartuffe ne baigne pas dans Tencre de votre journal : savez- 
vous que c*est chose unique en notre province ? je vous en 
estime bien^'. » Le critique montréalais ayant apparemment 
refusé de publier ce premier envoi. Perron lui répond avec 
beaucoup de gentillesse et en le remerciant de ses com- 
mentaires : 

Ce que vous m'écrivez est très aimable et je ne peux qu*y être 
sensible. Qu'un homme en place prenne la peine de 
remarquer ceux qui ne le sont pas, je trouve qu'il pose là un 
geste qui parle: il dit que cet homme garde sa souplesse et 
son attention, que l'habitude ne l'a pas durci comme il 
advient souvent à ceux qui sont en place". 

Comme il était à prévoir, c'est cependant vers la « con- 
frérie » de Brébeuf que le jeune homme finira par se tour- 
ner; c'est probablement le seul groupe qui peut lui assurer 
une légitimité suffisante. En 1941, Pierre Baillargeon avait 
fondé, en compagnie de Roger Rolland, Amérique française^ 
une élégante revue essentiellement littéraire que d'autres 



51. JF à Charles Hamel, lettre, 11 mars 1942. 

52. JF à Charles Hamel, lettre, 20 mars 1942. Apparemment, Hamel finit 
quand même par se laisser attendrir puisque le poème intitulé 
« L'ingénu » parut dans Le Jour{loc. cit). En décembre de la même année, 
il s'excuse de devoir refuser un autre texte, «L'anneau» (BNQ, 2.12.6), 
parce que le censeur du journal, « qui craint les foudres de rarchevéché. 
nous a prié de ne pas publier votre conte, selon lui immoral ! » (Charles 
Hamel à JF, lettre, 15 décembre 1944. BNQ, 1.1.139.) 



276 LE FILS DU NOTAIRE 

anciens du collège (Paul Toupin et François Hertel) dirige- 
ront par la suite^\ On sait que Baillargeon fut le mentor de 
Ferron, le « truchement » canadien par lequel il eut accès à 
la littérature; il était donc normal que Ferron tente sa 
chance auprès de lui. Uune des premières lettres qu il envoie 
à ce prestigieux aîné date probablement de 1942 ; on y voit 
un Ferron obséquieux, qui n a pas encore adopté le ton 
doucement moqueur dont il ne se départira que rarement 
dans ses correspondances ultérieures: 

Je n'entendais pas faire la critique de votre livre, mais sim- 
plement le nommer pour que ceux qui me sont attachés, 
voyant l'estime que j'ai pour lui, songent à la partager. [...] la 
moelle de votre livre, à mon sens, c'est ce ton délicieux où le 
désabusement est dépassé par une espèce d'ironie si délicate 
qu'elle semble se jouer [...Y^. 

Amérique française publiera deux textes de Ferron en 
1942. Le premier, simplement intitulé «Récit», est émou- 
vant parce qu on y devine la conc