r :. ^^S^^^^
'^^'-''v.-rt^^^^
MARCEL OLSCAMP
ils du notaire
arques
Perron
1921-1949
à
f
FIDES
LE FILS DU NOTAIRE
Jacques Ferron
1921-1949
Marcel Olscamp
LE FILS DU NOTAIRE
Jacques Ferron 1921-1949
Genèse intellectuelle d'un écrivain
FIDES
Photo de la œuverture: Jacques Ferron vers l'âge de 18 ans.
Reproduction photographique : Guy Beauchesne
Données de catalogage avant publication (Canada)
Olscamp, Marcel
Le fils du notaire: Jacques Ferron, 1921-1949: genèse intellectuelle d'un écrivain
Comprend des réf. biliogr. et un index.
ISBN 2-7621-1982-0
1. Ferron, Jacques, 1921-1985 - Enfance et jeunesse. 2. Ferron, Jacques, 1921-1985
Pensée politique et sociale. 3. Ferron Jacques, 1921-1985 - Personnage.
4. Ferron, Jacques, 1921-1985 - Critique et interprétation.
5. Écrivains canadiens-français - Québec (Province) - Biographies. 1. Titre.
PS8511.E76Z82 1997 C843'.54 C97-940584-8
PS9511.E76Z82 1997
PQ3919.F47Z82 1997
Dépôt légal: 3' trimestre 1997
Bibliothèque nationale du Québec
© Éditions Fides, 1997
Les Éditions Fides bénéficient de l'appui du Conseil des Arts du Canada
et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC).
À mon père
Remerciements
i\ Monsieur Yvan Lamonde, lecteur attentif et chaleureux
qui possède au plus haut degré Tart de poser les bonnes
questions au bon moment, je désire d*abord témoigner ma
profonde gratitude ; grâce à sa rigueur intellectuelle et à ses
encouragements constants, j'ai pu mener ce travail à terme.
Mes remerciements vont aussi à la famiUe de Jacques
Perron, qui gère avec franchise et générosité l'héritage litté-
raire du grand écrivain : l'ouverture d'esprit exemplaire de
madame Madeleine Lavallée et de ses enfants me fut très
précieuse tout au long de mes recherches.
Une étude comme celle-ci repose en grande partie sur
les témoignages de nombreux contemporains; qu'il me soit
permis de souligner ici l'apport décisif de Madeleine,
Marcelle et Paul Perron, qui ont patiemment évoqué pour
moi les souvenirs de leur frère aîné. Un merci tout parti-
culier va à Madeleine qui, en plus de me laisser consulter les
lettres en sa possession, a aussi accepté de commenter le
manuscrit du présent ouvrage. Merci enfin à Pierre Vade-
boncoeur, témoin inestimable, qui a su me faire mieux saisir
les années d'adolescence de son condisciple Perron.
Au fil de mes recherches, j'ai pu bénéficier des conseils
de deux ferroniens passionnés, Pierre Cantin et Luc Gau-
vreau, qui sont finalement devenus des amis ; ils m'ont aussi
10 LE FILS DU NOTAIRE
donné accès à des documents sans lesquels mon étude
aurait été bien incomplète. Merci, chers comparses!
La vie quotidienne « avec » le jeune Ferron, personnage
fantasque, ne fut pas nécessairement de tout repos; c'est
pourquoi je désire, par-dessus tout, louer la patience et l'en-
thousiasme communicatif de Lucie Joubert, compagne de
toujours, qui hérita plus souvent qu'à son tour de mes soirs
de doute.
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la
Fédération canadienne des sciences humaines et sociales,
dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada. Je désire aussi remercier, tout
particulièrement, l'Université du Québec à Trois-Rivières et
le Syndicat des chargés de cours de la même institution;
leur programme conjoint de bourses de perfectionnement a
rendu possible l'aboutissement de mon travail.
Sigles
AFJTR Archives des filles de Jésus de Trois- Rivières
ALC Archives des lettres canadiennes
ANC Archives nationales du Canada
AUTR Archives des Ursulines de Trois- Rivières
BNQ Bibliothèque nationale du Québec (fonds
Jacques- Ferron)
BRH Bulletin des recherches historiques
IMP L'Information médicale et paramédicale
JF Jacques Ferron
PUL Presses de l'Université Laval
PUM Presses de TUniversité de Montréal
PUO Presses de TUniversité d*Ottawa
RHAF Revue d'histoire de V Amérique française
RHLQCF Revue d'histoire littéraire du Québec
et du Canada français
Introduction
l-/'histoire familiale, dans Tœuvre de Jacques Perron,
semble souvent le fait de personnages un peu plus grands
que nature. Tantôt, à cause de Técriture toute classique de
Tauteur et de la hauteur de vues qu elle suppose, la paren-
tèle ferronienne se trouve comme rehaussée au-dessus
d*elle-même : la relation des faits et gestes de braves gens de
la Mauricie devient alors aussi palpitante que la chronique
des intrigues à la cour du Roi-Soleil, et même une localité
comme Yamachiche, en amont de Trois-Rivières, peut
atteindre la stature d'un centre de civilisation grâce à la
simple présence de Nérée Beauchemin, poète pour ainsi
dire municipal. Tantôt, Tenfance de l'écrivain paraît au con-
traire habitée par de sombres paysages bibliques, antérieurs
à rhistoire :
Après le détour de la rivière, c'est un autre détour, et mon
enfance s'enfonce ainsi dans le passé ; elle a un siècle ou deux,
et même davantage. Elle comporte un commencement du
monde, un bout du monde. Elle est ma genèse. Au com-
mencement du monde l'esprit de Dieu planait sur les eaux
glaiseuses du lac Saint- Pierre. C'était bien avant qu'on se
mette à parler du comté de Maskinongé'.
1. JF, In nuit, Montréal, Parti pris, « Paroles, 4 », 1%5, p.83.
14 LE FILS DU NOTAIRE
Dans son récit de 1972 intitulé «La créance», Ferron
relate avec force détails sa propre naissance et en fait un
événement quasi magique auquel auraient présidé un cer-
tain docteur Michel Hart, descendant d'une grande dynastie
trifluvienne « qui avait des lignées dans trois religions diffé-
rentes^», et Madame Théodora, sage-femme et «prêtresse
sortie du néant de la troisième rue^ » de Louiseville. S'il est
vrai de dire que le fils aîné du notaire Joseph-Alphonse
Ferron « est arrivé triomphalement à la maison avec tout le
cérémonial d'usage et les personnages prévus"*», comme
récrit sa sœur Madeleine avec un soupçon d'envie, il appert
que Madame Théodora, accoucheuse de renom et vague-
ment sorcière, ne se trouve pas vraiment à sa place au chevet
de la mère du romancier. Ferron connut effectivement une
sage-femme portant ce prénom, mais beaucoup plus tard,
vers 1947, alors que, devenu médecin, il pratiquait lui-
même des accouchements à Mont-Louis^; nous la retrou-
verons d'ailleurs, replacée dans son décor gaspésien cette
fois, dans un conte paru pour la première fois en 1982, «Le
glas de la Quasimodo^». Ces falsifications historiques et ces
déplacements biographiques, souvent chargés de significa-
tion, sont matière courante dans les récits ferroniens ; ils en
2. JF, Les confitures de coings et autres textes, Montréal, Parti pris,
« Paroles, 21 », 1972, p. 240.
3. Ihideniy p. 233.
4. Madeleine Ferron, Adrienne. Une saga familiale, Montréal, Boréal,
1993, p. 199.
5. Mariette Blanchette Lemieux (dir.), Mont-Louis se raconte..., [s.l.,
s.é.], 1984, p. 302. Le D' Paul Pothier, qui vécut dix ans à Mont-Louis,
confirme que cette dame Théodora Gaudin, de même que quelques
autres sages-femmes de Mont-Louis, étaient de précieuses auxiliaires lors
des accouchements à domicile (Paul Pothier à l'auteur, entrevue,
25 février 1993).
6. JF, « Le glas de la Quasimodo », dans La conférence inachevée, le pas
de Gamelin et autres récits, préface de Pierre Vadeboncoeur, édition pré-
parée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB
éditeur, 1987, p. 113-144.
INTRODUCTION I5
disent long sur la prudence dont doit s'entourer Thistorien
face à ces textes proprement incertains. Ils indiquent aussi
— et surtout — que Técrivain entend présenter sa venue au
monde comme un événement hors de l'ordinaire.
o
Sans aller jusqu'à dire que les oeuvres du docteur Ferron
« ont été littéralement étouffées par la vie et la personnalité
de leur auteur^ », il faut bien reconnaître qu'une bonne par-
tie de l'intérêt qu'on leur porte vient précisément du fait
qu'il s'y est abondamment mis en scène, les expériences
vécues devenant pour lui une sorte de laboratoire littéraire
et social. À vrai dire, très peu de romanciers québécois se
sont aussi ouvertement et clairement inspirés de leur propre
existence. Ferron a constamment puisé dans sa mémoire et
ses souvenirs, souvent sans la moindre apparence de trans-
position; ce qui laisse le lecteur parfois étonné devant la
franchise de certaines confessions et la dureté des jugements
de l'écrivain sur sa propre famille. La «curiosité» biogra-
phique paraît donc légitime dans son cas: grâce à ses
innombrables allusions autoréférentielles, il attire l'atten-
tion sur son parcours personnel ; ce faisant, il invite, d'une
certaine manière, les lecteurs à s'intéresser à son destin.
Il faut dire que la trajectoire intellectuelle de cet
homme, qui se retrouva très souvent au cœur de son
époque, fut loin d'être banale, et cette vie en elle-même a de
quoi susciter l'intérêt. Né en Mauricie au début des années
1920, Jacques Ferron se décrivait d'abord et avant tout
comme un notable de province. Son passage au collège
Jean-de-Brébeuf aura pour double effet de l'initier aux
débats idéologiques mouvementés des années 1930, et de
laisser sur son œuvre l'empreinte indélébile de la culture
7. Claude Arnaud, « Le retour de la biographie. D'un tabou à lautre »,
Le Débat, n" 54, mars-avril 1989, p. 42.
16 LE FILS DU NOTAIRE
française classique. Diplômé de TUniversité Laval en 1945, il
pratique la médecine dans Tarmée canadienne, puis en Gas-
pésie où, sympathisant communiste, il a maille à partir avec
le gouvernement de Maurice Duplessis. De retour à Mont-
réal en 1948, il fréquente, grâce à sa sœur Marcelle, les
membres du groupe automatiste, puis milite au sein des
différents groupements socialistes de l'époque. Plus tard,
devenu indépendantiste, il rompt avec la gauche cana-
dienne, participe à la fondation du désormais célèbre Parti
Rhinocéros (1963), et se porte candidat du Rassemblement
pour l'indépendance nationale (RIN) aux élections pro-
vinciales de 1966. Il est Tun des inspirateurs du mouvement
Parti pris et sert de mentor à plusieurs écrivains gravitant
autour des Éditions du Jour. Idéologiquement proche des
jeunes activistes du FLQ, il compte aussi, parmi ses connais-
sances, des membres de l'intelligentsia anglo-montréalaise,
comme Frank R. Scott, avec lesquels il entretient des rela-
tions plutôt mouvementées. Entre 1966 et 1971, il prati-
quera la médecine dans deux hôpitaux psychiatriques
(Mont- Providence et Saint- Jean-de-Dieu), ce qui l'amènera
par la suite à dénoncer violemment le type de traitements
alors en vigueur dans ces institutions.
En somme, la vie de Perron semble favoriser l'analyse
biographique parce qu'elle est intimement liée à son œuvre
et qu'elle jette un éclairage nouveau sur la société dans
laquelle il a vécu. Les insertions autobiographiques, dans
les écrits ferroniens, varient considérablement selon que
l'auteur aborde l'un ou l'autre des épisodes de son parcours.
Les textes de la maturité sont presque contemporains des
événements auxquels ils se réfèrent: La tête du roi, par
exemple, cette pièce à forte coloration nationaliste publiée
en 1963, suit de quelques années le départ de Perron du
Parti social démocrate (PSD) et son adhésion au mouve-
ment indépendantiste; Vamélanchier, en 1970, est directe-
ment inspiré par le travail du médecin à Mont- Providence ;
INTRODUCTION I7
Les roses sauvagesy roman paru en 1971, puise une bonne
partie de son intrigue dans un séjour que Técrivain fit en
Acadie quelques années auparavant. Ces textes constituent
très souvent des prises de position, celles d*un intellectuel
qui, au plus fort de son combat politique et littéraire, réagit
à chaud aux questions qui lui tiennent à cœur.
Il en va tout autrement lorsque Ferron évoque la pre-
mière partie de sa vie. Nous connaissons moins bien ces
années de formation, pour la simple raison que les récits
d*enfance et de jeunesse de Ferron n*ont évidemment pas le
même caractère d'immédiateté ou de quasi-simultanéité ; ils
relèvent plutôt de la mémoire ou du souvenir. D'autre part,
Técrivain, volontairement ou non, n a jamais laissé rééditer
ses écrits antérieurs à 1948: à moins d'aller consulter de
vieux exemplaires du journal Brébeuf ou du Carabin de
rUniversité Laval, il est difficile de lire les premiers essais
littéraires du jeune homme et de découvrir cette voix émou-
vante qui se cherchait encore. De plus, les conceptions
classiques de Ferron, à ses débuts, laissaient peu de place à
ce qu il est convenu d'appeler le « récit de soi » ; il faut donc
avoir recours à d'autres sources pour mieux connaître l'en-
fant et l'adolescent qu'il fut.
Bien que Ferron n'ait pas nécessairement falsifié ses sou-
venirs, il n'en reste pas moins que, passé maître dans l'art de
l'ambiguïté, il a parfois laissé planer un mystère sur des pans
entiers de sa jeunesse; il faut donc tenter d'expliquer cer-
taines omissions et certains silences presque aussi révéla-
teurs que les récits eux-mêmes. Il s'agira aussi d'éclairer,
dans la mesure du possible, les épisodes à caractère biogra-
phique qui se réfèrent à la jeunesse de l'auteur. Selon quelles
modalités ces passages s'inscrivent-ils dans l'œuvre? À par-
tir de quel moment le docteur Ferron s'est-il autorisé à pui-
ser dans ses souvenirs personnels ? Quelle image a-t-il voulu
en donner et, surtout, à quoi tendent ces récits autobio-
graphiques ? Notre étude se termine au moment où l'auteur
l8 LE FILS DU NOTAIRE
entreprend une nouvelle existence, c'est-à-dire à la fin des
années 1940; une coupure radicale survient en effet entre sa
jeunesse et les responsabilités de Tâge adulte. À partir de
1949, son parcours, jusque-là assez mouvementé, devient
remarquablement sédentaire, à un point tel que Ferron
semble n'avoir vécu ses vingt-huit premières années que
pour pouvoir les écrire au cours des trois décennies sui-
vantes. 1949 marque aussi la parution du premier ouvrage
de Ferron, L'ogre; nous laisserons donc le jeune auteur en
pleine possession de ses moyens et au seuil de son entrée
dans le monde littéraire.
Le danger qui guette une telle approche biographique,
dit rhistorien Claude Arnaud, serait toutefois qu elle se
referme sur elle-même et tourne au procès: «Partout des
limiers traquent les novateurs du xx^ siècle, vérifiant leurs
papiers et interrogeant leur itinéraire: avez-vous été à la
hauteur de vos théories, ou de votre mythe ? Avez-vous mis
en pratique vos idées, les excès ou la sagesse que vous reven-
diquiez par écrit^?» C'est une inquiétude similaire que
manifestait Ginette Michaud, en 1978, lorsque, dans une
étude sur l'autobiographie dans l'œuvre ferronienne, elle
mettait en doute la pertinence de l'approche biographique
dans ce qui, pour l'écrivain, ne constitue après tout qu'un
objet de fiction parmi d'autres : « Le lecteur limier traque les
failles d'une sincérité à la limite impossible, en vérifiant
l'exactitude historique des textes à travers leur construc-
tion: il estime alors la relation au passé, et à la mémoire,
comme une évidente déformation des faits, essentiellement
négative et limitée^. »
8. Ibiderriy p. 43.
9. Ginette Michaud, « L'arrière-texte : lecture de trois fictions autobio-
graphiques de Jacques Ferron », mémoire présenté à la Faculté des
études supérieures en vue de l'obtention du grade de Maître es arts
(M.A.), Université de Montréal, août 1978, p. 7.
INTRODUCTION ig
Toutefois, même si G. Michaud tente de rendre compte
de « rincursion d*un "je" dans le cours de récits fictifs », son
analyse s'est «surtout attachée à saisir le mouvement de
Tautobiographie vers la fiction'^». Nous proposons, pour
notre part, la démarche inverse et complémentaire : ce qui,
pour G. Michaud, relève du « comment » devient pour nous
de Tordre du « pourquoi ». Cela implique, dans la mesure du
possible, un recours aux témoignages de contemporains
et à d'autres sources documentaires pour découvrir le
lieu, le moment et la cause de « Tautobiographisation »
ferronienne. Notre étude obéit donc à un double mou-
vement: elle sort résolument de Tœuvre pour y retourner
par la suite. Ce faisant, nous chercherons à remplir — bien
modestement — Tune des tâches urgentes que Jean Marcel,
au colloque «Présence de Jacques Ferron» (1992), assignait
aux « ferroniens » : recueillir des témoignages essentiels « au
décryptage correct de l'œuvre », et des informations orales
sur l'homme dont «un temps viendra sous peu où plus
personne ne sera en mesure [de] rendre compte"».
« Toute biographie doit se préoccuper de la conception
de l'individu à l'époque de la vie de son héros*^ », croit pour
sa part l'historien Jacques Le Goff. Or comme Jacques
Ferron fut, durant une bonne partie de sa vie, au cœur de
la vie intellectuelle du pays, il en résulte que son œuvre, en
plus de ses qualités littéraires intrinsèques, comporte un
intérêt documentaire certain — à condition bien sûr de
savoir faire la part de l'imagination foisonnante et des
orientations idéologiques de l'auteur. Lire Ferron, c'est,
d'une certaine manière, effectuer une relecture de l'histoire
10. Ibidem.
11. Jean Marcel, « Présence de Jacques Ferron », Littératures, n" 9-10,
1993, p. 13-14.
12. Jacques Le Goff, «Comment écrire une biographie historique
aujourd'hui?». Le Débat, n" 54, mars-avril 1989, p. 52.
20 LE FILS DU NOTAIRE
intellectuelle et littéraire du Québec pendant le dernier
demi-siècle. « La biographie sera un moyen de connaissance
scientifique si elle permet de dépasser Tanecdote et le cumul
d'événements éclatés et si elle réussit à révéler des phéno-
mènes structurels'^», écrit pour sa part Yvan Lamonde;
c'est précisément ce que permet, dans un premier temps,
une étude à caractère biographique de la jeunesse de
Jacques Ferron. Sur les traces de cet homme aux multiples
facettes, il est possible d'éclairer simultanément, de Vinté-
rieuTy différents mouvements d'idées auxquels pouvait être
exposé un jeune Québécois de bonne famille durant les
années 1920 à 1950. On profitera donc du «passage» de
l'écrivain pour jeter un éclairage sur des aspects moins bien
connus de l'histoire récente du Québec: quelle idéologie
véhiculait la bourgeoisie de province dans les années 1920 et
1930? à quoi ressemblait la vie intellectuelle au collège
Brébeuf dans l'entre-deux-guerres ? quelles étaient les
préoccupations des étudiants de l'Université Laval durant
le deuxième conflit mondial? comment les jeunes idéa-
listes francophones devenaient-ils communistes? com-
ment vivait-on en Gaspésie à la fin des années 1940? Nous
observerons aussi les influences que pouvait subir un
apprenti-écrivain, de même que les différentes stratégies
d'émergence qu'il pouvait adopter pour se faire reconnaître
dans les milieux intellectuels. Étant donné la relative
exiguïté de l'institution littéraire québécoise, à cette époque,
la trajectoire ferronienne peut être considérée, sur ce plan,
comme assez représentative de celle de plusieurs écrivains
de sa génération. Enfin, il faudra aussi observer l'évolution
de sa conception de la littérature et de l'écrivain, ce qui
permettra de découvrir comment il est devenu cet auteur ;
car Ferron, quoi qu'on en dise, malgré l'absolue et
13. Yvan Lamonde, Louis- Antoine Dessaulles 1818-1895. Un seigneur
libéral et anticlérical Montréal, Fides, 1994, p. 298.
INTRODUCTION 21
irréductible originalité de son oeuvre, demeure sous bien
des aspects un écrivain de son époque et un homme de son
temps'*.
14. Une partie de la matière des chapitres quatorze et quinze a déjà paru
sous forme d'article dans Ginette Michaud (dir.), avec la collaboration
de Patrick Poirier, Vautre Perron, Montréal, Fides — Cetuq, « Nouvelles
études québécoises», 1995, p. 15-46.
PREMIÈRE PARTIE
Maskinongé
1921-1933
CHAPITRE I
Le Chichemayais
X out au long de sa carrière, Jacques Ferron s*est servi des
événements de sa propre existence comme d*un matériau
fictionnel aisément malléable. Au milieu des années 1960
toutefois, et singulièrement à partir de la publication de La
nuit en 1965, il s'est penché d'une façon beaucoup plus
précise sur Thistoire de sa famille et sur sa propre enfance,
dans des récits au statut générique fort ambigu. Pour qui
s'intéresse aux antécédents familiaux de Tauteur, le corpus
ferronien comporte deux « massifs » auxquels il convient de
s'arrêter plus particulièrement. Le premier est constitué des
quatre textes qui forment l'ouvrage publié en 1972 sous le
titre Les confitures de coings et autres textes. Ce singulier
recueil suscite depuis longtemps l'intérêt de la critique; il
s'agit vraisemblablement de l'œuvre de Ferron la plus com-
mentée jusqu'ici. Quant au second, beaucoup moins connu
parce qu'il n'a jamais été repris en volume, il est formé
d'une dizaine d'« historiettes » disséminées dans Vinforma-
tion médicale et paramédicale entre 1976 et 1978. Cette riche
matière nous servira de guide principal dans le parcours de
l'enfance de l'écrivain. À ces textes autobiographiques il faut
ajouter le beau récit de Madeleine Ferron, intitulé Adrienne
26 LE FILS DU NOTAIRE
en hommage à sa mère: à partir des mêmes papiers de
famille que son frère, la romancière cherche elle aussi à
reconstituer la « saga » de la famille maternelle (les Caron)
et tente à sa manière de rétablir les faits là où Jacques a pu
pécher par des jugements un peu expéditifs. Madeleine, par-
dessus la tête de ses lecteurs, s'adresse manifestement au
grand frère disparu ; nous assisterons donc, à l'occasion, à
un étonnant débat où les deux enfants aînés du notaire
Ferron divergent d'opinion quant à l'interprétation qu'il
faut donner à certains épisodes de la chronique parentale.
Quoi qu'il en soit, on ne peut douter du fait que la
naissance de ce premier enfant, à Louiseville, le 20 janvier
1921, semble avoir été presque aussi pénible pour le notaire
Ferron que pour son épouse. L'écrivain raconte, appuyé en
cela par Madeleine, que son père eut de la difficulté à sup-
porter les souffrances de sa femme en travail : « il est difficile
en effet pour un homme valeureux d'assister impuissant au
labeur de sa pauvre épouse, sans pouvoir en partager la
peine ». Il fut donc décidé « qu'à l'avenir cela se ferait à son
insu' » et que les autres enfants verraient le jour à l'hôpital
de Trois- Rivières^ Cela aurait pour avantage de minimiser
les risques de complications pour la mère, à la santé fragile,
et de ménager la trop grande sensibilité du père.
Notaire — c'est ainsi qu'on l'appelait dans la famille —
est décrit par ses enfants comme un homme orgueilleux,
fier de la situation sociale enviable qu'il s'était taillée dans le
comté de Maskinongé^ Une notice biographique de 1926
nous le présente comme un personnage «fort avantageu-
1. « Historiette. Feu Jean- Jacques », IMP, vol. XXVIII, n° 19, 17 août
1976, p. 10.
2. Information confirmée par Madeleine Ferron le 18 février 1993. Les
autres enfants de la famille Ferron sont : Madeleine, née le 24 juillet
1922 ; Marcelle, née le 29 janvier 1924 ; Paul, né le 19 juillet 1926 ;
Thérèse, née le 1" décembre 1927 et décédée le 8 juin 1968.
3. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
LE CHICHE MAYA I S 27
sèment connu [qui] s est spécialisé dans les règlements de
successions, les prêts sur hypothèques et sur débentures [...].
Par son application, sa probité et le souci ainsi que la dignité
de sa profession, il a su mériter la confiance de tous\ » Né
le 8 juin 1890 à Saint-Léon-le-Grand, il était issu d*une
lignée établie en Mauricie depuis environ un siècle et demi.
Son humble famille n*avait jusque-là produit que de
paisibles cultivateurs; les ancêtres paternels, «restés aussi
pauvres d'une génération à Tautre^ », vécurent donc la vie
sans histoire et quasi archétypale des paysans canadiens-
français.
Le premier Ferron serait arrivé au Canada durant la
dernière décennie du Régime français. Après avoir vécu
quelque temps aux Forges du Saint- Maurice et y avoir pris
femme, Tancêtre Jean-Baptiste aurait choisi de s'installer
dans les environs de Yamachiche pour y faire souche d'« une
engeance qui, tard arrivée, fut lente à sortir du bois^ », écrit
Jacques ; la fierté du notaire tenait pour une bonne part à ce
sentiment d'appartenance à une lignée de simples paysans.
Son fils ira encore plus loin dans cette voie en prétendant
que «la première génération ascendante est toujours assez
extraordinaire^»: pleine de vitalité et d'énergie, mais ne
pouvant compter sur aucun appui extérieur, elle préside
elle-même à sa propre ascension sociale et n'a de comptes à
rendre à personne. L'écrivain tenait beaucoup à cette théorie
d'une soi-disant « parthénogenèse » sociale de son père : on
en trouve les premières traces dès 1947, dans des lettres qu'il
adressait alors à sa famille.
4. Raphaël Ouimet, Biographies canadiennes-françaiseSy Montréal, [s.é.],
6* année, 1926. p. 39L
5. Madeleine Ferron, Adrienne. Une saga familialcy Montréal, Boréal,
1993, p. 83.
6. JF, « Historiette. Les trois frères et le bout d'un pouce », IMP^
vol. XXXI, n» 10, 3 avrU 1979. p. 15.
7. JF à Jacques de Roussan. entrevue. 9 septembre 1970.
28 LE FILS DU NOTAIRE
Les Ferron sortirent littéralement du rang* au tournant
du siècle, grâce au grand-père de Técrivain, Benjamin, qui
réussit à faire instruire onze de ses douze enfants en mettant
en pratique un curieux système que nous explique sa petite-
fille Madeleine: «Benjamin Ferron [...] s'aperçut qu'il ne
pouvait pas établir ses cinq garçons sur des fermes, parce
que les terres, plus rares, devenaient trop chères pour ses
moyens. [Il fit] instruire les garçons par le travail des filles,
lequel consisterait justement à enseigner^. » C'est ainsi que
le jeune Joseph-Alphonse put faire son cours classique au
séminaire Saint-Joseph de Trois- Rivières (à la même époque
que Maurice Duplessis'^), compléter ses études de droit à la
constituante montréalaise de l'Université Laval et être admis
à la pratique du notariat en 1915. Son frère Emile, pour sa
part, deviendra avocat, député de Maskinongé puis juge à
Trois-Rivières. Avant ces deux légistes, le seul personnage
connu de la famille avait été le grand-oncle Maxime, zouave
pontifical et chevalier de Pie IX''; mais cette gloire, dira
Ferron, ne s'étendait guère au-delà du village de Saint-Léon,
alors que les études de son père et de son oncle marquent
le premier pas de la lignée hors des paroisses rurales.
8. Les grands- parents de Jacques habitaient dans un rang de Saint-
Léon-le-Grand nommé le « Village des Ambroises ».
9. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 83-84. La version de Jacques
diffère quelque peu : « En septembre mon grand-père descendait du
village [...] avec son fils Alphonse [et] deux grands cochons. Il vendait les
cochons à Louiseville et l'argent servait à l'instruction de ses fils [...]
dont mon père, ledit Alphonse — qui continuait par train au Séminaire
de Trois-Rivières. » (JF à Pierre Cantin, lettre, 11 juin 1974.)
10. Ferron croyait que son père avait été un condisciple du fiitur premier
ministre ; en réalité, ce dernier précédait Joseph-Alphonse Ferron de
deux années. Voir Séminaire Saint-Joseph aux Trois-Rivières. Année aca-
démique 1908-1909y Trois-Rivières, Vanasse & Left^ançois, Imp., troisième
série, n" 4, 1909, p. 33.
11. Amanda Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le-
Grandy Trois-Rivières, Éditions du Bien PubHc, 1916, p. 15.
LE CHICHEMAYAIS 29
Madeleine Perron a gardé de son grand-père Benjamin
le souvenir d'un homme simple et généreux, très peu ambi-
tieux pour lui-même; ces qualités se retrouvent selon elle
chez la plupart des membres de la famille Perron et expli-
quent le comportement que les enfants auront tendance à
adopter au cours de leur existence: «c*est une espèce de
bonté naturelle que j'ai toujours remarquée chez les Perron :
des gens généreux, sans trop d'ambition, aimant la vie'^».
Ce jugement se trouve corroboré par son frère, qui héritera
lui aussi, à sa manière, de cette générosité ontologique:
« mon grand-père n a jamais eu la réputation d'être un gros
cultivateur et je doute qu'il en ait eu l'ambition ; il fut avant
tout un éleveur d'enfants'^ ». L'écrivain s'autorisera plus tard
de ce trait de caractère familial pour tirer des conclusions
politiques qui auraient bien étonné le bon habitant de
Saint-Léon.
Nous savons aussi que cet aïeul avait un don naturel de
conteur, qu'il avait transmis à ses fils ; ce talent familial eut
une profonde influence sur le futur écrivain, qui se voyait
lui-même, sur ce plan, à la frontière exacte entre l'oral et
l'écrit. Perron enviait d'ailleurs ces parents de n'avoir pas eu,
comme lui, à édifier une œuvre: «Il n'était pas question
[pour eux] d'avoir une vue du monde, mais de conter. Y
aurais-je excellé que je n'aurais peut-être pas écrit'^. » Ce
talent trouvait bien sûr à s'exercer lors des nombreuses
réunions familiales, mais Madeleine se souvient aussi que
les enfants étaient fascinés par «Petit Jean», personnage
astucieux et rusé du conte traditionnel québécois, dont le
notaire, soir après soir, leur racontait les aventures. Ce sont
probablement les premiers récits organisés que les futurs
12. Madeleine Perron à Tauteur, entrevue, 18 septembre 1992.
13. JF, M Historiette. Le père retrouvé », IMP, vol. XXXI, n" 8. 6 mars
1979. p. 10.
14. JF à Jean Marcel, lettre, 20 février 1969.
30 LE FILS DU NOTAIRE
écrivains de la famille eurent Toccasion d'entendre; Tavè-
nement de la radio devait cependant y mettre bientôt fin.
Pour sa part, Jacques se sentira toujours un peu le débiteur
de ces « diplômés du point du jour*^ » qu il considère avoir
pillés, et à qui il doit une partie de sa propre réputation de
conteur.
À ce riche bagage de culture populaire et pittoresque
s'ajoutent les très nombreuses histoires de fantômes et les
superstitions qui, dans le Québec d'autrefois, accompa-
gnaient presque toujours la religion des paysans.
Le notaire lui-même avait gardé quelque chose de ces
croyances puisque, nous dit son fils, il accordait foi aux
racontars des quêteux de passage qui prétendaient pouvoir
prédire l'avenir dans les tasses de thé^^. Le goût de Jacques
Ferron pour les récits merveilleux et les interventions dia-
boliques vient aussi de cet imaginaire traditionnel, dont il
déplore déjà la disparition en 1948 dans « Suite à Martine » :
«Autrefois je n'étais pas un robineux, j'étais quelqu'un de
plus honorable, j'étais un vagabond [...] connu de toute la
province, qu'on accueille avec joie, qu'on retient même car
il apporte dans son sac la sagesse et la fantaisie'^» Nul
doute que les nombreux clochards qui hantent l'œuvre fer-
ronienne — des Contes au Ciel de Québec en passant par Les
grands soleils — ne soient redevables de quelque manière à
ces mystérieux passants entrevus durant l'enfance.
Enfin, c'est probablement aussi au contact de sa famille
paternelle que Ferron aura appris à «québécquoiser», c'est-
15. JF, Du fond de mon arrière-cuisine^ Montréal, Éditions du Jour, « Les
Romanciers du Jour, R-105 », 1973, p. 35.
16. JF et Pierre L'Hérault, « 9 entretiens avec le D' Jacques Ferron
(automne 1982) », transcription intégrale (Document de travail), inter-
view et transcription : Pierre L'Hérault, [s.l.], [s.é.], 1990, p. 44.
17. JF, Contes. Édition intégrale. Contes du pays incertain. Contes anglais.
Contes inédits, préface de Victor-Lévy Beaulieu, Ville de LaSalle, Éditions
Hurtubise HMH, 1985, p. 138.
LE C H I C H EM AYAI S 51
à-dire à aborder le monde et les institutions avec une
certaine dose d'impertinence et avec des ruses de paysan
madré. Pour illustrer cette attitude moqueuse, Técrivain
donne Texemple — réel ou fictif — de son arrière-grand-
père qui, vers 1890, aurait été propriétaire d'une vache
magnifique, championne des foires agricoles et baptisée
Victoria par la famille : « C'était aussi le nom de la Reine, à
cette époque. On avait bien de la joie, dans le Grand- Rang,
à la regarder saillir par un petit taureau du terroir, patriote
et bas sur pattes [...] C'est cela que j'appelle québécquoiser.
On le fait entre amis, dans le pays qui a toujours été un
maquis'*.» Ferron considère que cette disposition d'esprit
est profondément ancrée dans la personnalité québécoise et
ne se prive pas, tout au long de son oeuvre, d'y avoir recours.
Les relations de Jacques Ferron avec sa famille mater-
nelle sont, à tous points de vue, infiniment plus tourmen-
tées que celles, plus immédiates, qu'il eut avec son ascen-
dance ferronienne; nous devrons donc nous y arrêter un
peu plus longuement. La mère de l'écrivain, Adrienne
Caron, appartenait à une vieille «dynastie» mauricienne
dont l'ancêtre, Robert, originaire de la Saintonge, avait fait
le voyage de la Nouvelle- France en 1636 et s'était installé
dans les environs de Québec'^. L'un de ses descendants,
Michel, vint à Yamachiche en 1783 pour établir sur des
terres nouvelles ses dix garçons. Neuf d'entre eux «se
fixèrent au même endroit et formèrent le Village des
Caron^^»y sorte d'enclave d'où essaimèrent les nombreux
Caron de la région. Vers 1900, nous dit Madeleine Ferron,
18. JF, « Historiette. Les cieux ne sont pas toujours vides ». /MP,
vol. XVII. n" 13, 18 mai 1965. p. 18.
19. Raoul Raymond. « Caron ». Mémoires de la Société généalogique
canadienne-française, vol. XII, n" 9, novembre 1961. p. 240.
20. Abbé N|apoiéon) Caron. Histoire de la Paroisse d'Yamachiche (précis
historique)y Trois- Rivières. RV. Ayotte. Libraire-éditeur. 1892. p. 126.
32 LE FILS DU NOTAIRE
les descendants de ces premiers colons auront atteint le
nombre de six cents^^
En apparence, peu de choses semblent différencier les
ancêtres Caron des Perron: ces deux familles ont connu
sensiblement la même trajectoire, qui les a conduites à venir
prendre racine dans les environs de Yamachiche au cours de
la seconde moitié du xviii*" siècle; c'est pourquoi Jacques
Perron pourra se prétendre « Chichemayais^^ », même s'il
n est pas lui-même originaire de cette paroisse. Cependant,
l'antériorité des Caron en sol canadien conduira l'écrivain à
échafauder — à tort ou à raison — une théorie selon
laquelle cette famille était socialement avantagée par cette
antériorité même et par le patrimoine amassé au fil des
décennies. Le premier Caron de la Mauricie, dit-il, «ayant
de la fortune à un moment où l'argent était très rare, a fait
de sa famille une famille assez considérable dans le clergé et
les affaires^^ ». Ici prend place l'une des nombreuses diver-
gences de vues entre Madeleine et Jacques Perron : alors que
ce dernier ne reconnaît aucun mérite personnel aux Caron
dans l'édification de leur position sociale avantageuse (ce
qui, déjà, tend à les discréditer face au courage du notaire
Perron), sa sœur pense quant à elle que les Caron étaient
tout bonnement habiles en affaires, ce qui expliquerait que
dès 1880, «il n'y a plus un seul descendant direct des pre-
miers occupants pour cultiver les terres au Village des
Caron^^ » : ils se sont tous enrichis autrement !
21. Madeleine Ferron, Adrienney op. cit., p. 37.
22. Faux gentilé désignant les habitants de Yamachiche dans le conte du
même nom. ( JF, « Le Chichemayais », dans La conférence inachevée. Le
pas de Gamelin et autres récits, préface de Pierre Vadeboncoeur, édition
préparée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB
éditeur, 1987, p. 95-107.)
23. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970.
24. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 38.
LE CHICHE MAYA I S 33
Quelle quen soit la cause, le fait est que le «clan»
Caron, dans la région trifluvienne, produisit un nombre
impressionnant de hauts personnages qui manifestèrent un
goût certain pour le pouvoir ; bourgeoise, la famille mater-
nelle des enfants Ferron semble avoir été de tendance assez
conservatrice: «La conduite prudente des hommes de la
famille les amène plutôt à être gens d'Église et serviteurs de
TÉtat. Ils sont rarement en première ligne des combats idéo-
logiques mais expriment fidèlement Topinion de leurs com-
mettants^^. » Jacques Ferron s'inspirera abondamment — et
très librement — de ces notables, et malgré les apparences,
ce n'est jamais sans une certaine fierté qu'il énumère les
grands hommes que la branche maternelle de sa famille
donna à la Nation. L'aïeul Georges Caron, par exemple, fut
membre de la Chambre d'assemblée du Canada (1858-
1863), puis député aux communes de 1867 à 1872^^; mar-
chand prospère, il fut, entre autres choses, agent pour des
compagnies forestières qui œuvraient en Mauricie^^ ; c'est ce
qui lui permit de fréquenter de riches Américains, membres
d'un club de pêche, et de faire construire comme eux, pour
sa famille, un chalet à Saint-Alexis-des-Monts. Né en 1862,
son fils Hector, grand-oncle de Jacques Ferron, fut député
provincial du comté de Maskinongé durant trois mandats
(1892-1904)^^ après quoi il sera nommé «Surintendant des
Mines et des Pêcheries^'».
25. Ibidem, p. 42.
26. Amanda Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le-
Grandy op. cit., p. 1 1 et 69.
27. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 68-69.
28. Francis- Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867). Notes
historiques, statistiques et biographiques. Trois- Rivières, Éditions du Bien
Public, « Pages trifluviennes, série A, n° 16 », 1934, p. 51.
29. Germain Lesage, Histoire de Louiseville. 1665-1960, [Louiseville],
Presbytère de Louiseville, 1%1, p. 318.
34 LE FILS DU NOTAIRE
Ce dernier politicien constitue un bon exemple de ce
que Ferron considérait être la « nature » des Caron. En plus
de bénéficier d'une carrière politique bien remplie, Hector
semble avoir aussi été un rude homme d'affaires. Comme
son père, il prêtait de l'argent aux cultivateurs du comté, ce
qui n'est pas sans avoir causé un profond malaise chez les
deux écrivains de la famille Ferron: voilà une activité un
peu sordide qui dénote une grande absence de compassion !
Dans une lettre de 1908 qu'il envoie à sa sœur, alors supé-
rieure du monastère des ursulines de Trois-Rivières, Hector
raconte les péripéties de l'une de ses « tournée de rentes » en
plein hiver chez des cultivateurs de Saint- Justin et de Sainte-
Ursule :
lorsqu'il s'est agi de partir les chemins étaient épouvantables
[...] nous n'avons vu que bien peu de monde la première
journée, résultat, tout près de cent piastres de moins de
recettes. [...] Comme tu vois, malgré tous mes efforts, je
m'attends à ne pouvoir collecter autant que l'hiver dernier^^.
C'est sans doute en imaginant des scènes comme celle-
là que Jacques Ferron en vint à dire des Caron qu'ils étaient
«d'une race de marchands impitoyables envers les pauvres
gens, qui croyait se racheter par ses Ursulines et ses Ursu-
linettes alors qu'elle ne perpétrait ainsi que sa sous-
domination dans le comté de Maskinongé [...]^^>. On voit
déjà se profiler à l'horizon la figure de Monsieur Pas-
d' Pouce, ce « négociant, exportateur de grains et de foin^^ »
qui, dans le conte «Servitude», précipite la ruine d'un
modeste cultivateur en lui réclamant l'argent qu'il ne peut
lui rembourser. Madeleine, plus modérée comme à son
30. Hector Caron à sœur Marie de Jésus, lettre, 17 janvier 1908. AUTR,
VII-0033-75.
31. JF, Les confitures de coings et autres textes, Montréal, Parti pris,
« Paroles, 21 », 1972, p. 325.
32. JF, Contes, op. cit., p. 5.
LE CHICHEMAYAIS 35
habitude, cherche vaguement à excuser le comportement
des Caron, et émet Topinion que les prêteurs suppléaient
tant bien que mal aux banques et aux sociétés de colo-
nisation. La romancière reconnaît cependant que ce côté
plus sombre de Thistoire des Caron les rend un peu moins
sympathiques que la paisible famille Ferron: «J'ai beau
essayer de faire la part des choses, de replacer les activités
des prêteurs d'argent dans le contexte du temps, j'éprouve
un malaise et je préfère m'attendrir sur cette société pas-
torale qui régissait la vie de mes ancêtres paternels [...]".»
Hector Caron fut aussi, pendant une brève période,
propriétaire d'un établissement nommé l'Hôtel des
Sources ; cette auberge fashionable^ où la riche bourgeoisie
anglophone et l'élite canadienne-française venaient goûter
aux vertus curatives des sources de la région, était située à
deux milles du village de Saint-Léon et pouvait accueillir
300 personnes^^ En 1889, un chroniqueur, parlant du nou-
veau propriétaire des lieux, annonce aux éventuels clients de
Fhôtel «qu'il a d'excellentes voitures à la disposition des
touristes [et] qu'il s'est assuré les services d'un excellent
cuisinier. [...] M. Caron tient beaucoup à ce que son éta-
blissement soit visité par les membres du clergé. [Il] tiendra
sans doute à ce qu'une partie de son personnel sache le
français [...]^^» À l'époque où l'Hôtel des Sources était en
pleine gloire, le père de Jacques Ferron était encore un
garçonnet de Saint-Léon, simple fils de cultivateur. L'enfant
fut semble-t-il très impressionné par la clientèle anglophone
de l'hôtel; c'est du moins ce que son fils cherche à nous
faire comprendre en imaginant que le futur notaire déve-
loppa une ambition farouche en contemplant de loin le
riche équipage des vacanciers:
33. Madeleine Ferron, Adrienne^ op. cit., p. 83.
34. Frédéric-Alexandre Bailiargé, Coups de crayon^ Joliette, Bureau de
l'étudiant et du couvent, 1889, p. 110.
35. Ibidem, p. 141.
36 LE FILS DU NOTAIRE
D*âge à marcher au catéchisme, il [...] fut souvent dépassé,
timide et honteux, par des cavaliers et des écuyères aux bottes
luisantes, montés sur des bêtes nerveuses, de tout autre allure
que le petit cheval canadien; ces cavaliers et leurs dames
cheminaient tout en devisant en anglais [...]. Après leur
passage, il repartait vers l'église sur le mauvais pied, plein
d'envie pour ces privilégiés [...]^^.
Malgré leurs incontestables succès en affaires et dans
Tarène politique, c'est dans le domaine religieux que les
Caron laisseront surtout leur marque; à un point tel que
Ferron pourra dire de cette « famille sacerdotale » qu elle eut
des «fastes [qui] imprégnèrent toute [s]a jeunesse^^». Dans
Le Saint-ÉliaSy entre autres, l'auteur met en scène, avec une
tendresse amusée, M^' Charles- Olivier Caron, ecclésiastique
qui fut, au milieu du siècle dernier, vicaire-général et cha-
pelain des ursulines de Trois-Rivières après avoir été succes-
sivement « supérieur des séminaires de Nicolet et de Trois-
Rivières^^». En compulsant les vieilles monographies
paroissiales et les annales des ursulines trifluviennes, Ferron
s'attendrit sur les nombreuses demoiselles Caron qui furent,
tour à tour, supérieures de ce vénérable monastère fondé en
1697.
Tel un roturier en quête de quartiers de noblesse. Fau-
teur, alors même qu'il veut les critiquer, ne rate jamais
l'occasion de mentionner avec un plaisir manifeste les
hautes fonctions sacerdotales occupées par les membres de
la branche maternelle de sa famille. On sait par exemple que
la région trifluvienne fut jadis l'hôtesse de nombreux
36. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 301.
37. JF à Pierre Cantin, lettre, 5 juillet 1982.
38. JF, « Historiette. Le chaînon qui manquait », IMPy vol. XXX, n° 9, 21
mars 1978, p. 10. En réalité, M»' Charles-Olivier Caron ne fut supérieur
qu'au Séminaire de Trois-Rivières ; voir les notes explicatives dans JF, Le
Saint-ÊliaSy édition préparée par Pierre Cantin, Marie Ferron et Roger
Blanchette, préface de Pierre L'Hérault, Montréal, Typo, 1993, p. 163.
LE CHICHEMAYAIS 37
ecclésiastiques chassés d'Europe par la Révolution fran-
çaise^^; Perron évoque avec délectation la noble figure de
l'abbé de Galonné, « fi*ère du ministre de feu le Roi^ » qui
fiit chapelain des ursulines au moment où la première des
demoiselles Caron, Mère Saint-Michel, dirigeait la commu-
nauté. Ce prêtre aurait laissé «un peu du xviii' siècle et
certaines coutumes de l'Ancien Régime^' » dans le diocèse
de Trois- Rivières; l'écrivain s'en souviendra lorsqu'il fera
l'analyse du convoi funèbre de sa mère, marqué selon lui
par ces coutumes vieillottes.
Grâce à l'illustre abbé de Galonné, quelques étincelles de
la gloire de la vieille France rejaillissent donc sur l'aïeule
religieuse et, par ricochet, sur l'ensemble de la descendance
des Garon. L'écrivain raconte que Mère Marie-de-Jésus
(Georgine Garon), supérieure du monastère durant une
dizaine d'années entre 1896 et 1911, ne pouvait s'empêcher
de mentionner que cet abbé providentiel «était intervenu
en faveur du Mariage de Figaro auprès de Louis XVÏ avant
de venir finir ses jours comme chapelain des Ursulines de
Trois- Rivières [...]*^». La religieuse se plaisait aussi — et
39. Ces religieux — une dizaine — arrivés au Canada dans la dernière
décennie du xviii' siècle, furent placés à divers postes sur le « pourtour
du lac St- Pierre » ; Yvan Lamonde mentionne même que le diocèse
reçut, dans les milieux ecclésiastiques, le surnom de « petite France »,
détail que Ferron souligne à plusieurs reprises. (Yvan Lamonde, « Classes
sociales, classes scolaires : une polémique sur l'éducation en 1819-
1820 », La Société canadienne d'histoire de l'Église catholique. Session
d'étude 1974, (Ottawa), [s.é.), 1975, p. 43.)
40. JF, « Historiette. Le chaînon qui manquait », loc. cit., p. 10. Ordonné
en 1776, Jacques- Ladislas- Joseph de Calonne arrive au pays en 1799 ; il
sera missionnaire en Acadie avant d'être nommé chapelain des ursulines
trifluviennes en 1807. Il mourut en 1822. (M»' Cyprien Tanguay, Réper-
toire général du clergé canadien. Par ordre chronologique. Depuis la
fondation de la colonie jusqu'à nos jours, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils,
imprimeurs-éditeurs, 1893, p. 240.)
41. JF à Pierre Cantin, lettre, 27 juin 1974.
42. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 308.
38 LE FILS DU NOTAIRE
Jacques Ferron avec elle, n en doutons pas — à rappeler
incidemment à ses interlocuteurs que Monsieur de Beau-
marchais lui-même portait le nom de Caron'*^ Avec une
aussi grandiose généalogie, l'écrivain se trouve marqué,
avant même sa naissance, par le Siècle des lumières ; à plus
forte raison lorsqu'on sait que ce lourd héritage culturel fut
en quelque sorte surdéterminé par une mère qui avait des
lettres et qui tenait à laisser transparaître ses goûts illicites à
travers le prénom rousseauiste de son premier fils :
Mon véritable prénom est Jean- Jacques, avec le trait d'union.
Ce n'est pas nécessairement un nom de bravoure. Monsieur
Olier, le fondateur de Saint-Sulpice, l'a porté avec sainteté,
sinon avec humilité. [Ma mère pensait] au citoyen de Genève,
le fameux Jean-Jacques Rousseau, moins pieux et recom-
mandable que Monsieur Olier^'*.
Il est difficile de savoir si cette anecdote est exacte ; tout
au plus pouvons-nous dire qu'avec un pareil bagage, l'écri-
vain était justifié de ressentir une certaine convergence des
signes. Dans un émouvant article qu'il publia en 1985 à
l'occasion de son décès, Jean Marcel affirme que Ferron
affectionnait particulièrement les écrivains mineurs du
XVI 11^ siècle'*^; faut-il y voir le résultat inconscient d'une
prédestination? Chose certaine, Pierre Vadeboncoeur ne
croyait pas si bien dire lorsqu'en analysant le style littéraire
de Ferron, il eut ces mots particulièrement justes sur la
tentation constante du xviii^ siècle chez cet auteur: «Des
siècles sont dans le style de Ferron, particulièrement le
43. Son véritable nom était, effectivement, Pierre-Augustin Caron.
44. « Historiette. Feu Jean-Jacques », loc. cit., p. 10. D'après le registre des
baptêmes, l'écrivain fut effectivement baptisé « Joseph Jean Jacques ».
(« Extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse
St-Antoine-de-Padoue, Louiseville, diocèse de Trois-Rivières, pour
l'année mil neuf cent vingt et un ».)
45. Jean Marcel, « La grande absence. À la mémoire de Jacques Ferron »,
Lettres québécoiseSy n° 39, automne 1985, p. 8.
LE CHICHEMAYAIS 39
xviii*. Cela déborde le style, s*étend à la manière, à Tesprit,
et fait de lui, artiste, romancier, conteur, écrivain qui a
pratiqué plusieurs genres, aussi un moraliste'**. » Par ailleurs,
doit-on se surprendre si Tun des premiers textes de Ferron
que Vadeboncoeur se souvient d*avoir lu était « un poème à
l'ancienne, fidèle par la forme, la tendresse et Télégance au
style des salons du xviii'' siècle"*^»?
En somme, s*il fallait caractériser en quelques mots les
rapports que Jacques Ferron entretint avec le langage, il
faudrait dire que la branche paternelle de sa famille repré-
sente Voralitéy alors que du côté de sa mère, c'est Vécrit qui
prédomine. On peut dire aussi, avec quelque vraisemblance,
que la jeunesse de Tauteur sera en partie consacrée à la
réconciliation de ces deux tendances contradictoires ; car à
l'époque, en effet, il fallait choisir.
46. Pierre Vadeboncoeur, « Préface »», dans Jacques Ferron, La conférence
inachevée^ op. cit., p. 12.
47. Ibidem, p. 10.
CHAPITRE II
Le chaînon qui manquait
J^es familiers de Tœuvre ferronienne connaissent bien la
relation tourmentée que Fauteur entretient avec le souvenir
de sa mère: héritière d*une lignée prestigieuse, Adrienne
Caron ne pouvait être qu'« une personne très distinguée' »
que son fils parera d'abord de toutes les grâces de la
noblesse. Née le 10 janvier 1899, elle fut, à toutes fins utiles,
élevée au monastère des ursulines, ce qui signifie déjà, dans
la région trifluvienne, la garantie d'une éducation de qua-
lité. Depuis toujours, en effet, cette institution d'enseigne-
ment est le lieu de passage obligé de la plupart des jeunes
filles de bonne famille de la Mauricie. Le père d'Adrienne,
Louis-Georges, fils et frère de député et marchand à Saint-
Alexis-des-Monts, se devait donc d'envoyer ses trois enfants
étudier dans cette auguste maison; d'autant plus que sa
sœur. Mère Marie-de-Jésus, était à cette époque supérieure
du couvent.
Louis-Georges Caron perdit très tôt sa femme, en 1901,
se remaria, puis confia ses fillettes aux bons soins des ursu-
lines parce que, selon ce qu'on en disait dans la famille, cette
L JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970.
42 LE FILS DU NOTAIRE
seconde épouse aurait eu tendance à maltraiter les enfants^.
Entrée au pensionnat à Tâge de trois ans (en compagnie de
ses sœurs Rose- Aimée et Irène), à une époque où trois de
ses tantes religieuses et plusieurs de leurs cousines s'y trou-
vaient\ Adrienne fut pour ainsi dire adoptée par la com-
munauté lorsque son père disparut à son tour six ans après
sa femme. Les annales manuscrites du monastère, en date
du 14 septembre 1907, signalent ce décès en précisant que
les «chères petites Rose- Aimée, Irène et Adrienne devien-
nent tout à fait nôtres. Les bonnes tantes leur vaudront père
et mère"*. » L'oncle Hector Caron semble avoir dès lors agi
comme tuteur des enfants. Les archives ont conservé
quelques-unes des lettres qu'il fit parvenir à Sœur Marie-de-
Jésus, toujours supérieure de l'institution; il y donne des
instructions quant à l'éducation de ses pupilles. Ses propos
révèlent un homme conscient de ses responsabilités, sou-
cieux de donner une éducation convenable à celles dont il a
la responsabilité:
j'ai appris que la petite Adrienne n'apprenait pas encore la
musique. Je crois qu'il est temps qu'elle commence ainsi que
Irène si elle n'a pas déjà commencé. [...] je serai content de
payer si tu les crois en position de se mettre à la musique^
Adrienne avait aussi appris les rudiments de la peinture
chez les religieuses. Le D' Ferron croyait à ce propos que sa
mère avait peint un seul tableau dans sa vie, «minutieux,
bien léché, selon les techniques les plus anciennes et les
2. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 163.
3. En plus de la supérieure, les deux autres religieuses Caron portaient
les noms de Sœur Saint-Georges et Sœur Marie du Saint-Esprit. Amanda
Plourde, Notes historiques sur la paroisse de Saint- Léon-le-Grand, op. cit.,
p. 26.
4. [Annales manuscrites], 14 septembre 1907. AUTR, n° III-C-2.23-8.
5. Hector Caron à Sœur Marie-de- Jésus, lettre, 17 janvier 1908. (AUTR,
VII-0033-74.)
LE CHAINON QUI MANQUAIT 43
couleurs les plus conventionnelles^ ». Il conservait d*ailleurs
pieusement cette œuvre — un paysage de la rivière du Loup
— dans son cabinet de consultation. Oubli ou omission
volontaire? Cécrivain néglige de mentionner quil s'était
déjà enquis auprès de son père du nombre de tableaux
laissés par Adrienne: «Notre petite maman n*a pas peint
seulement les deux tableaux du salon mais aussi deux autres
qui sont dans la salle à manger et un dans la chambre de
Mimi^ », écrit en effet le notaire à son fils en réponse à une
question de ce dernier. La tentation est grande de supposer
que la mémoire maternelle de Técrivain se voulait exclusive
au point où il voulut s'instituer dépositaire unique de son
œuvre picturale; la lettre, datant il est vrai de 1936, montre
au moins que Ferron commença très tôt à se préoccuper de
son souvenir.
Madeleine Ferron aime à croire que, sans être néces-
sairement féministes, les trois filles de Louis-Georges Caron
furent plus libres que la plupart des jeunes femmes de leur
époque. Le fait d'avoir été élevées sans père ni mère aurait
contribué à les rendre plus sûres d'elles-mêmes : « Partager
la vie de trois tantes religieuses et d'une grand-mère ne
brima pas leur liberté personnelle. Cela les particularisa. Les
tantes favorisèrent les études de leurs nièces, plutôt que
d'essayer de les attirer vers le cloître^. » À sa sortie du pen-
sionnat, en juin 1916, Adrienne retourna s'installer à Saint-
Léon chez sa grand-mère. C'est là qu'elle épousera, quatre
ans plus tard, Joseph-Alphonse Ferron, ce notaire établi à
Louiseville depuis 1915. Le mariage fut célébré le 15 janvier
6. JF, La nuit, Montréal, Parti pris. « Paroles, 4», 1965, p. 92. La boîte à
peinture d' Adrienne serait même à l'origine de la vocation de Marcelle
Ferron qui, adolescente, se serait « emparée » des tubes de couleurs et des
pinceaux maternels. (Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 244.)
7. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 6 mars 1936. BNQ, 1.1.96.18.
8. Madeleine Ferron. Adrienne, op. cit., p. 182.
44 LE FILS DU NOTAIRE
1920, et les époux s^installèrent dans une magnifique mai-
son de brique rouge sise au numéro 4 de la rue Saint-
Laurent, tout près du pont de la rivière du Loup. Cette
demeure, de style « néo-Reine- Anne », avait été construite
en 1898 et Joseph- Alphonse en avait fait l'acquisition en
1919'. Voici la description un peu désobligeante qu'en
donne son fils Jacques :
C'était [...] une grand^maison prétentieuse, pas mal tara-
biscotée, qui avait cinq portes [...]. Bref, une demeure qui,
sans être un château, restait assez impressionnante comme les
maisons à six ou sept pignons de la Nouvelle- Angleterre, et
qui n'était vivable que parce que les servantes, à l'époque, ne
coûtaient pas trop cher et que les infortunés, nombreux,
faisaient des petits notables de Louiseville des manières de
barons'^.
La rue Saint-Laurent étant la principale artère de Loui-
seville, la maison des Ferron, qui existe encore aujourd'hui,
se trouvait presque en face de l'église comme il sied aux
maisons des notables. Elle marquait alors les limites de la
ville: au-delà du pont, la campagne commençait. Du côté
est, les abords immédiats de la rivière et de la route étaient
occupés par des terres agricoles et des maisons de ferme.
Si l'on se fie au portrait que l'écrivain a laissé de son
père, la maison de la rue principale était tout à fait à l'image
de cet homme un peu vaniteux qui incarnait dans sa famille
la première génération à faire parler d'elle. Dans «La
créance», Ferron brosse un portrait émouvant de Joseph-
Alphonse à la toute veille de son mariage ; il nous le dépeint
comme une sorte de Rastignac du comté de Maskinongé, en
train de montrer à sa future épouse la maison qui sera bien-
tôt la leur: «Mon père [...] jubilait, pressé de devenir haut
9. Ibideniy p. 46.
10. JE « Historiette. Le vilain petit mouchoir», IMP, vol. XXVIII, n° 2L
21 septembre 1976, p. 29.
LE CHAÎNON QUI MANQUAIT 45
et puissant dans le comté, mêlant Tamour et Tambition
pour mieux confondre une famille sortie du rang avant la
sienne".» Madeleine, pour sa part, préfère donner de lui
Timage d*un doux colosse, profondément amoureux de sa
jeune épouse'^. Une chose est sûre : les deux écrivains s'en-
tendent pour dire que leur notaire de père fiit un être
extrêmement sensible et émotif.
Jusqu'ici, la relecture que Jacques Ferron a faite de ses
antécédents familiaux paraît correspondre au schéma
classique du «roman familial» tel que décrit par le socio-
logue Vincent de Gaulejac : Tauteur, pour se rehausser à ses
propres yeux, pour corriger ce que sa parentèle immédiate
peut avoir de banal, se penche avec ostentation sur la
« noble » extraction de la famille de sa mère. Par la même
occasion, Torigine plus « plébéienne » de Tascendance pater-
nelle se trouve corrigée par « l'introduction d'un père idéal,
riche, puissant, prestigieux qui permet à l'enfant de s'éle-
ver'^». Le courage et la détermination de Joseph-Alphonse
Ferron, de même que son ambition, valent bien la grandeur
bourgeoise de la dynastie Caron. Or voici que, parallèle-
ment à cette revalorisation de l'image du père, l'auteur en
vient peu à peu à critiquer les faits et gestes de la branche
maternelle de sa famille alors même qu'il semble en appré-
cier le faste. Il en résulte pour le lecteur un perpétuel sen-
timent de «douche écossaise» émotive, un peu comme si
l'écrivain ne pouvait se laisser aller à éprouver de l'enthou-
siasme sans simultanément décocher quelques flèches à
l'objet de cet engouement. Après les avoir beaucoup admi-
rés, l'auteur semble soudain chercher à discréditer les
11. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 251.
12. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 238.
13. Vincent de Gaulejac, «Roman familial et trajectoire sociale», dans
Philippe Lejeune (dir.), Le récit d'enfance en question, Paris, Université de
Paris X, Centre de sémiotique textuelle. Cahiers de sémiotique textuelle,
n» 12, 1988, p. 76.
46 LE FILS DU NOTAIRE
Caron. Par une étrange conception des générations comme
successions de dégénérescences, il laisse d'abord entendre
que le clan Caron en était arrivé, au moment du mariage de
sa mère, « au bout de son souffle''* », à la manière d'un arbre
vieillissant qui aurait depuis longtemps donné ses plus
beaux fruits. Au moment précis où les Ferron sortaient du
rang pour entreprendre leur ascension sociale, la famille
Caron aurait subi, elle, un important déclin. Cette idée sera
reprise, avec de multiples variantes, dans bien des récits
autobiographiques de Fauteur; elle constitue un motif
important — et plutôt insolite — de son histoire familiale.
Pierre-Louis Vaillancourt a brillamment montré com-
ment Ferron s'est servi des quatre volumes publiés des
annales ursuliniennes pour rédiger son «Appendice aux
Confitures de coings'^». L'histoire du monastère trifluvien
croise si souvent celle de la famille Caron que l'écrivain a pu
y observer le comportement de quelques-uns des plus illus-
tres membres de la branche maternelle de son ascendance.
Après une analyse comparative fouillée du récit ferronien et
des documents religieux, Vaillancourt note que ces der-
nières «jouent un double rôle, génétique pour la compo-
sition du texte [de Ferron], et herméneutique pour le choix
de société que fait l'auteur*^»; il en arrive à la conclusion
que « l'élitisme et le népotisme sont les composantes struc-
turantes que Ferron relève dans les annales des ursulines'^».
Alors même qu'il éprouve une fierté légitime en compulsant
la généalogie des Caron, l'écrivain cherche aussi à y déceler
les signes du favoritisme familial et les symptômes annon-
14. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970.
15. Pierre- Louis Vaillancourt, «Lhéritier présomptif des ursulines»,
Études françaises, vol. 23, n** 3, « J. Ferron en exotopie», hiver 1990-1991,
p. 79-91.
16. Ibidem, p. 81.
17. îbid., p. 85.
LE CHAINON QUI MANQUAIT 47
dateurs du déclin, quitte à solliciter quelque peu la réalité
lorsque le besoin s*en fait sentir.
Profitant par exemple d'un manque de documentation
sur le décès de son grand-père maternel, Ferron, à partir de
quelques déductions, échafaude une théorie voulant que ce
parent ait été enfermé dans un hôpital psychiatrique et que
ce déshonneur familial ait été maquillé en décès'® ; il verra
dans cette supposée folie originelle un défaut, une tare qui
aura des incidences sur tous les descendants. Or il semble
bien que le grand-père Caron soit tout simplement décédé
d'une «maladie de cœur», comme le mentionnent les
annales manuscrites des ursulines; il fut inhumé à Saint-
Léon le 16 septembre 1907'^, alors que Ferron laisse
entendre qu'il survécut jusque vers 1910^^ à l'hôpital Saint-
Michel Archange de Québec. Dans le souci de sauver l'hon-
neur des Caron, Madeleine Ferron a montré comment son
frère a mal interprété certains documents, ce qui a pu lui
laisser croire à la folie de son grand-père^'. Victor- Lévy
Beaulieu ne s'y est pas trompé: il voit dans ce personnage
une incarnation imaginaire de la fureur qui s'empare des
Québécois après le long enfermement de l'hiver : « Jacques
Ferron, qui n'a pas véritablement connu son grand-père
maternel, en [a] fait dans La créance ce personnage fictif qui
sellait son grand cheval appelé Flambard pour descendre à
toute vitesse des hauteurs de Saint-Alexis vers Louiseville
afin d'y perdre sa dignité dans les hôtels de la Grand-
Rue". » 11 n'en reste pas moins que le choix des modèles
18. JF, «Historiette. Le chaînon qui manquait», loc. cit., p. 10.
19. Renseignement fourni par Soeur Fleur- Ange Roy (presbytère de
Saint-Léon-le-Grand) le 12 mai 1993.
20. JF, «Historiette. Le chaînon qui manquait», loc, ciU p. 10.
21. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 168-169. La romancière
admet tout au plus que, d'après la chronique familiale, Louis-Georges
Caron aurait eu un penchant pour Talcoolisme.
22. Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké,
1991, p. 44.
48 LE FILS DU NOTAIRE
n*est jamais gratuit, et que le processus de «fictionna-
lisation » du grand-père n a pas été poussé jusqu'à la trans-
position complète. Le nom de Louis-Georges Caron est
resté inchangé dans Tœuvre de Ferron ; le lecteur est donc
en droit de s'attendre à ce que ce personnage comporte un
certain poids de réalité. Comment imaginer qu un auteur
puisse sciemment noircir la réputation de son propre
grand-père ?
Poursuivant, dans «L'appendice aux Confitures de
coings», sa relecture critique de l'histoire de sa famille
maternelle, l'écrivain cherche à démontrer que les trois
orphelines Caron, pensionnaires chez les ursulines au début
du siècle, bénéficièrent de traitements de faveur de la part
de leurs tantes : « On était tout à Dieu mais on n'oubliait pas
sa famille^^ », dit-il au sujet des innocentes gâteries que les
religieuses faisaient parvenir à leurs nièces. Madeleine
Ferron, dans un fascinant dialogue secret avec son frère,
reprend à peu près les mêmes éléments de l'histoire et tente
de les présenter à l'avantage de ses grands-tantes : ce serait
«pour leur sécurité^^» que les trois petites orphelines
auraient été logées dans le dortoir des religieuses plutôt
qu'au pensionnat. Une lettre de l'oncle Hector à Mère
Marie-de-Jésus tend à lui donner raison : elle démontre que
le tuteur était plutôt soucieux d'éviter les privilèges indus
dont auraient pu bénéficier les fillettes dans ce couvent
dirigé par une proche parente : « Je suis surpris d'apprendre,
écrit-il, que les trois petites nièces ont l'intention d'aller à
Louiseville jeudi. Est-ce bien vrai! [...] Si déjà vous l'avez
permis très bien, malgré que je n'approuve pas absolument
la chose [...]. Mais si c'est une exception, je crois qu'elles
devraient suivre la règle^^ »
23. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 304.
24. Madeleine Ferron, AdriennCy op. cit., p. 164.
25. Hector Caron à Sœur Marie-de- Jésus, lettre, 10 février 1908. AUTR,
VII-0033-74.
LE CHAINON QUI MANQUAIT 49
Le parti pris iconoclaste de Jacques Ferron est aussi
apparent lorsqu il aborde la question du mariage de ses
parents. D'une part, il fait mine de savoir de source sûre que
la rencontre de son père et de sa mère eut lieu sans Faccord
de la famille Caron. Cette dernière aurait considéré Tunion
d'Adrienne avec le notaire Ferron comme une mésalliance :
comment une demoiselle Caron pouvait-elle, en effet,
épouser un fils de paysan, même « ennobli » par le notariat
et une position avantageuse dans le comté ? Cécrivain tire sa
conviction du simple fait que les épousailles eurent lieu, dit-
il, «cinq jours après la majorité de [s] a mère^^». Dans l'éco-
nomie générale de Tceuvre ferronienne, cette alliance, pré-
sentée comme quasi clandestine, marque une étape impor-
tante dans l'ascension sociale du clan Ferron: «Par ce
mariage, amoureux bien sûr, on bousculait les usages, on
frondait le destin^^ » ; tel David terrassant Goliath, le notaire
pouvait enfin prendre sa revanche sur Tarrogante famille
Caron et ses richesses ostentatoires. Or Madeleine, qui eut
comme son frère accès à la correspondance familiale, pense
que la réalité fut tout autre et que le mariage de ses parents
eut lieu dans des circonstances moins romanesques et plus
conformes aux coutumes:
Mon père, par fierté sans doute, croyait qu'il ne pourrait pas
courtiser ma mère, qui était d'un milieu bourgeois alors que
lui était fils de cultivateurs. [Jacques] dit que la famille
désapprouvait ce mariage, mais ce n'est pas vrai. J'ai décou-
vert, dans les lettres de ma grand- mère, qu'elle était plutôt
fière de ce gendre qu'elle trouvait élégant, avec de belles
manières".
Après avoir transformé sa naissance en événement
magique, Jacques Ferron veut maintenant conférer au
26. JF, «Historiette. Feu Jean - Jacques », loc. cit., p. 10.
27. Ibidem.
28. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
50 LE FILS DU NOTAIRE
mariage de ses parents un certain degré d*illégitimité, ce qui
tendrait à démontrer qu il désirait donner une coloration
illicite à sa propre venue au monde : « tous les héros légen-
daires ont une naissance obscure, miraculeuse ou anormale,
écrit Vincent de Gaulejac. Ils ne sont jamais le fruit d*un
couple parental légitime et installé^^. » En s'affichant comme
le rejeton d'un père et d'une mère anticonformistes, l'auteur
s'autorise à « soulager le poids de sa contingence historique
et [peut] donc s'imaginer être autre que ce qu'il est vrai-
ment^».
Pour discréditer encore la branche maternelle de sa
famille, l'auteur laisse aussi entendre qu'une sorte de malé-
diction — la tuberculose — pesait sur elle. Ferron avait une
conception un peu particulière de cette «maladie sociale,
[...] très curieuse, qui a disparu précisément après qu'il n'y
a plus [eu] de contraintes sociales^ ^ ». C'est faire bien peu de
cas des progrès de la médecine et de l'avènement de la
streptomycine, cet antibiotique qui contribua après la
guerre à la quasi-éradication de la tuberculose. Il est vrai,
cependant, que plusieurs des membres de la famille Caron
en furent atteints^^ mais on peut cependant douter du fait
que cette maladie ait été considérée comme une tare lors du
mariage d'Adrienne avec le notaire. D'après Ferron, un hon-
teux maquignonnage eut lieu en cette occasion, au cours
duquel la famille Caron aurait accepté de se «départir»
d'une fille à cause de la tuberculose qui en diminuait la
valeur d'échange : « sans cette maladie qui la dépréciait, ma
29. Vincent de Gaulejac, « Roman familial et trajectoire sociale », loc. cit.,
p. 75.
30. Ibidem.
31. JF à l'émission «Pierre Paquette», entrevue, Radio-Canada,
28 novembre 1975.
32. Rose-Aimée, l'aînée des trois «petites nièces», mourut de cette
maladie le 14 janvier 1913, alors qu elle était encore au pensionnat. (Voir
JF, «Le chaînon qui manquait», loc. cit., p. 10.)
LE CHAINON QUI MANQUAIT 51
mère qui était héritière, élevée à la perfection et qui parlait
même Tanglais [...] aurait trouvé un meilleur parti^^». La
dynastie des Caron étant en déclin et la source de sa vitalité
tarie, la chance d'Adrienne Caron aurait donc été d*épouser
le fils d'une famille vigoureuse, engagée dans un fécond
processus ascensionnel.
Ces interprétations ne visent, on le voit, qu'un seul
objectif: dévaluer socialement la famille d'Adrienne.
L'aboutissement de ce processus survient à la toute fin de
r« Appendice aux confitures de coings», au moment où
Tauteur, dans une scène saisissante, décide de suivre le
cortège fianèbre de son père («qui parti de rien s'est voulu
au-dessus de tout ») à la place de celui de sa mère, innocente
victime « d'une famille ridicule qui se croyait de sang royal
parce qu'elle était dominée-dominatrice^ ». L'écrivain avait
l'habitude d'expédier à sa sœur Madeleine un exemplaire
dédicacé de chacun de ses nouveaux livres ; la seule excep-
tion survint en 1972 avec ces terribles Confitures de coings
qui contiennent tant de dures paroles au sujet de la famille
de leur mère. Selon la romancière, Jacques a sans doute
voulu, par cette omission, éviter de la peiner^^ Pourquoi, en
effet, tant de dureté envers une lignée qui n'en méritait pro-
bablement pas tant? D'où vient ce douloureux boulever-
sement qui fit passer l'auteur d'une fierté légitime à une
farouche détestation de sa famille maternelle? Pourquoi,
comme l'a bien vu Pierre-Louis Vaillancourt, Perron quitte-
t-il « la position confortable d'appartenance à une élite, fùt-
elle trompeuse ou sur son déclin^ » ? Encore ici, Vincent de
Gaulejac apporte un élément de réponse: «Le désir de
33. JE «Historiette. Feu Jean- Jacques», loc. cit., p. 10.
34. JF, les Confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 325.
35. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
36. Pierre-Louis Vaillancourt, «L'héritier présomptif des ursulines»,
loc cit., p. 90.
52 LE FILS DU NOTAIRE
corriger la réalité ne sera pas le même si les parents occu-
pent une position privilégiée ou s'ils sont opprimés. Si la
position sociale est basse, on peut penser que Tenfant ima-
ginera plus facilement, le jour où il prendra conscience des
différentes classes, que ses parents sont "châtelains" [...]
qu un enfant dont le père est déjà châtelain^^. »
Le cas de Jacques Ferron est très précisément inverse:
voici un fils de châtelain, un enfant privilégié qui un jour,
dans des circonstances qu'il reste encore à découvrir, entre-
prit un retour sur lui-même pour « relire » son enfance, y
trouver des racines populaires et effectuer une critique de la
bourgeoisie nationale à partir de sa propre expérience. Ce
«Chemin de Damas» social, à partir duquel la vision du
monde de Fauteur se transforme radicalement, se situe,
comme on le verra, en Gaspésie, dans l'immédiat après-
guerre. À ce moment, Ferron entreprendra le long processus
de révision qui le conduira peu à peu à se sentir solidaire de
la branche la plus pauvre de sa famille. Dans les années qui
suivront, l'auteur, cherchant à réinterpréter son histoire
familiale, développera une certaine mauvaise conscience
face à la situation avantageuse des Caron, dont il croit avoir
bénéficié lui-même; il mettra alors en branle cette entre-
prise de transformation que nous connaissons maintenant
un peu mieux. « J'ai grandi dans un monde cruel, nanti des
plus grands avantages et certain de devoir les perdre, écrit-
il en 1977. S'ils eussent été plus modestes, il m'eût été pos-
sible de les conserver, même de les augmenter. [...] Mon
infortune fiit d'être né dans le meilleur^^. » Se détournant
des célébrités de la famille Caron, l'auteur a définitivement
choisi le «bon côté des choses», celui de l'humble grand-
père Ferron et de sa descendance.
37. Vincent de Gaulejac, « Roman familial et trajectoire sociale », îoc. ciU
p. 76.
38. JF, «Historiette. Mon futur collège», IMPy vol. XXIX, n° 24,
1" novembre 1977, p. 16.
CHAPITRE III
Les deux lys
-Le pays natal de Jacques Ferron, qui englobe la totalité du
comté de Maskinongé, est devenu, au fil des contes et des
romans, un royaume un peu mythique vers lequel Fauteur
retourne inlassablement; Jean-Pierre Boucher a montré
comment, dans Vamélanchiery cette région pourtant si pai-
sible fait partie d*un bon côté des choses à partir duquel Léon
de Portanqueu, doublet fictif du romancier, réussit à orien-
ter son existence. Or ce bon côté des choses est représenté
« sous les traits d*un paysage champêtre. Ainsi le paysage de
Léon, le comté de Maskinongé, [...] est-il décrit comme un
pays de plaines, de collines, de rivières, de joncs où nichent
une multitude d^oiseaux'.» Dans La nuity Ferron avait
d'ailleurs déjà décrit son pays d'enfance comme une sorte
de jardin sauvage :
Mon enfance à moi, c'était une rivière, et tout au long de
cette rivière une succession de petits pays compartimentés
qui s'achevaient Tun après l'autre par le détour de la rivière.
Je peux en donner le nom [...]: la rivière du Loup qui se jette
1. Jean -Pierre Boucher, Jacques Ferron au pays des amélanchiers,
Montréal, PUM, «Lignes québécoises», 1973, p. 53.
54 LE FILS DU NOTAIRE
dans le lac Saint-Pierre et dont le bassin correspond à peu
près au comté de Maskinongé^.
Madeleine Perron a elle aussi une vision d*abord tellu-
rique du coin de pays où elle vit le jour: «Le comté de
Maskinongé est un immense rectangle de cent cinquante
milles de longueur sur seize de largeur, que se partagent
deux grandes régions naturelles : la plaine du Saint-Laurent
et le plateau Laurentien\ » Située entre Montréal et Trois-
Rivières, la région est encore aujourd'hui très largement
rurale. Par bien des côtés, elle ressemble toujours au pays
paisible où se déroulait la lente intrigue de Trente arpentSy
œuvre d'un autre célèbre écrivain-médecin de la région,
Ringuet; chez Perron, le comté de Maskinongé incarne la
quintessence du Québec « cohérent et clair"* », ce « beau pays
serein et catholiqueS> qu'il oppose aux régions de coloni-
sation plus récente. Plus précisément encore — mais non
exclusivement — le monde de Jacques Perron se trouve à
l'est du comté, dans «la vallée de la rivière du Loup que
jalonnent les paroisses de Louiseville, Saint-Léon-le-Grand,
Saint-Paulin et Saint- Alexis-des-Monts^». Quelques-uns des
contes ferroniens les plus connus se déroulent dans l'une ou
l'autre de ces localités auxquelles l'auteur était rattaché par
de multiples liens.
Un peu à la manière proustienne des « Noms de pays »,
l'écrivain se fait parfois l'exégète de la toponymie locale,
qu'il connaît de façon presque innée pour avoir été bercé
par elle. Ainsi, l'un des personnages du conte «La vache
morte du canyon» est originaire du rang Créte-de-Coq,
situé dans la municipalité de Sainte-Ursule^ ; dans « le Chi-
2. JF, La nuit, op. cit., p. 83.
3. Madeleine Perron, AdriennCy op. cit., p. 73.
4. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 290.
5. JF, Contes, op. cit., p. 225.
6. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 74.
7. JF, Contes, op. cit., p. 82.
LESDEUXLYS 55
chemayais», le petit Jacques et le mystérieux abbé Surpre-
nant échangent quelques mots sur la signification du nom
«Vide-Poche» que les habitants du comté donnent à un
rang de Yamachiche* ; Faction des contes « Bêtes et mari » et
« le Déluge » se déroule dans le rang dit « Fontarabie », etc.
Bien entendu, la connaissance de ce vocabulaire extrême-
ment localisé peut sembler naturelle chez un écrivain origi-
naire du lieu ; elle est toutefois soutenue, chez Ferron, par
une étonnante connaissance de Torigine des termes et de
leur étymologie, qui démontre que Tauteur a feuilleté bien
des monographies paroissiales et des ouvrages de petite
histoire. Le rang Crête-de-Coq, dit-il dans La nuiu «fut
ouvert par des Écossais. Ils étaient cernés; ils ne tardèrent
pas à se franciser^. » Il semble en effet, selon un érudit cher-
cheur du Bulletin des recherches historiques^ que ce nom tire
son origine « d'un Anglais du nom de Christian Cork, qui
fut un des premiers habitants de ce rang. Nos bons habi-
tants trouvant ce nom trop difficile à prononcer désignèrent
leur voisin anglais sous le surnom de Crête-de-Coq*° ». Pour
le nom «Vide-Poche», Ferron donne deux graphies possi-
bles et complémentaires qui font référence à la misère du
prolétariat rural de la région : la première renvoie aux culti-
vateurs de Yamachiche qui, « descendus au village avec de
gros sacs de grains pour les faire moudre au moulin [sei-
gneurial], se rendaient compte quMls en ramenaient peu de
farine»; la seconde, «Vie-de- Poche», évoque «une vie peu
agréable, de poche, non de velours" ». Sur cette question, le
Bulletin des recherches historiques diffère d*opinion et pré-
sente une version nettement plus bucolique :
8. JF, ÎM conférence inachevée^ op. cit., p. 103.
9. JF, La nuit, op. cit., p. 87.
10. R. de Lessard, «Crête-de-Coq)», BRH, vol. XII. n" 2, février 1906,
p. 40.
11. ]¥, La conférence inachevée, op. cit., p. 103.
56 LE FILS DU NOTAIRE
Les premiers colons, en s'éloignant du lac Saint-Pierre pour
monter plus au nord, côtoyaient les rivages tortueux et
difficiles de la rivière Yamachiche. Après environ deux lieues
de marche, ils faisaient halte pour prendre leur collation. Le
contenu des poches ou sacs de voyage se vidaient pour
remplir l'estomac. De là, le nom de Vide- Poche est appliqué
à l'endroit où ils faisaient ainsi cette collation '^
Quant au nom «Fontarabie», il semble si exotique
qu on hésite à croire à sa réalité ; Victor- Lévy Beaulieu s'y est
d'ailleurs laissé prendre, et avoue avoir pensé, lorsqu'il le lut
pour la première fois, que Perron «l'avait inventé à cause
des Mille et une nuits qui a longtemps été son livre de
chevet. Pour moi [écrit-il], Fontarabie veut dire "fond
d'Arabie", c'est-à-dire la magie même de l'écriture^^» Le
nom existe vraiment, ce qui n'enlève rien à son parfum
oriental, même si « Fontarabie » désigne plus prosaïquement
un rang de la paroisse de Sainte-Ursule, situé — comme par
hasard! — dans un fief octroyé en 1701 aux ursulines de
Trois-Rivières. Les religieuses ont simplement choisi ce nom
en souvenir de Fontarabie, soldat français tué en 1652 près
de la rivière Saint-Maurice^"*.
Au milieu de cette région campagnarde et paisible, la
cité de Louiseville, où habitaient les Perron, fait figure de
ruche bourdonnante. C'est d'abord l'agglomération la plus
importante du comté : à la fin du siècle dernier, « Louiseville
possède déjà son caractère mi-rural, mi-urbain'S>, écrit
l'historien de la ville. En 1931, c'est-à-dire au temps de la
jeunesse du romancier, on y comptait plus de 2300 habi-
tants, alors que la population des villages avoisinants
12. H. Lapalice, «L'origine du nom Vide-Poche», ERH, vol. XIV, n° 4,
avril 1908, p. 124-125.
13. Victor- Lévy Beaulieu, Docteur Ferron, op. cit, p. 50-51.
14. Richard Lessard, «Fontarabie», BRH, vol. XL, n° 2, février 1934,
p. 128. Il existe aussi, à Paris, une rue qui porte ce nom.
15. Germain Lesage, Histoire de Louisevilky op. cit., p. 297.
LESDEUXLYS 57
tournait autour de 1500 âmes'^. C'est aussi, et surtout, un
chef-lieu où sont regroupés différents services: banques,
palais de justice, bureau d'enregistrement. On y trouve aussi
un couvent de filles, dirigé par les sœurs de l'Assomption,
de même qu'un collège de garçons, l'académie Saint-Louis-
de-Gonzague, fondé en 1892 et placé sous la responsabilité
des frères de l'Instruction chrétienne'^. Les cultivateurs de la
région viennent chaque semaine vendre leur marchandise
au marché louisevillois, puis se désaltèrent dans l'un des
trois ou quatre hôtels de la ville avant de retourner à la
maison.
Même si Louiseville s'enorgueillit de son statut de
métropole régionale et que ses industries lui donnent des
allures de ville industrielle, il n'en reste pas moins que,
comme dans toutes les localités du Québec traditionnel, la
vie sociale des citoyens tourne autour de l'église et de son
curé; Ferron utilise, avec le goût pour le protocole qui le
caractérise parfois, une jolie image, celle du « théâtre dans le
théâtre» pour souligner l'importance que revêt, à cette
époque, la place de chacun dans l'église paroissiale:
Dans Féglise même où, sans improvisation, selon le rituel, le
théâtre se trouvait réfléchi sur lui-même, la hiérarchie se
reformait avec une grande allée qui correspondait à peu près
à la Grand-Rue; la seule différence résidait dans le fait que le
comté restait rural [et que] les habitants, absents sur semaine,
s'amenaient en dernière instance, les jours de fête et le
dimanche, pour reprendre place dans la paroisse et montrer
leur importance'*.
La quatrième église paroissiale de Louiseville — celle
que Jacques Ferron connut — fut érigée entre 1915 et 1921
16. Francis- Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867), op. df.,
p. 15.
17. Germain Lesage, Histoire de Louisevilky op. dt, p. 279.
18. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. df., p. 236.
58 LE FILS DU NOTAIRE
en remplacement de la précédente, devenue vétusté'^. Pour
construire Tédifice, il avait fallu déplacer les restes de Tan-
cien cimetière vers un nouveau site^", relativement éloigné
de Féglise, à une dizaine de minutes de marche environ.
Ferron dénonçait cet éloignement comme un affront inac-
ceptable à Tendroit des disparus : « Il n*y a que les églises qui
donnent une ombre douce aux cimetières. En retour les
cimetières, lieux remplis de personnes indispensables, don-
nent une raison d'être aux églises. Or, celui de Louiseville,
un des premiers déplacés, avait été exilé dans les champs
sous un soleil intolérable, seul, sans vaisseau amiral, sans nef
propitiatoire [...]^'.» De nombreux rebondissements mar-
quèrent par ailleurs la courte histoire de l'église paroissiale ;
le plus grave est sans contredit son incendie, survenu à
peine cinq ans après l'inauguration. Dans la nuit du 14 août
1926, l'édifice de pierre était la proie des flammes, et le petit
Jean-Jacques Ferron, alors âgé de six ans, put assister à ce
spectacle terrifiant en compagnie de ses parents, sur le
perron de la demeure familiale. Dans Vamélanchier, cet évé-
nement extraordinaire, qui lui permit pour la première fois
de relier le jour au jour, marque pour le jeune Léon de
Portanqueu la fin du règne nocturne:
Ce fut une nuit unique. Les bruits qui m'éveillèrent, le bruit
sourd des poutres crépitantes qui tombaient alors que les
flammes fusaient déjà par les trouées du toit [...]. Je me
revois, la main sur la rampe, descendant le grand escalier. [...]
Mon père me prit sur ses genoux. L'illumination n'était pas
au-dehors, mais au-dedans de moi-même. Mon petit théâtre
intime et personnel commençait".
19. La bénédiction solennelle de la nouvelle église eut lieu le 13 juin
1921. (Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. du p- 344.)
20. Ibidem, p. 267.
21. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 234.
22. JF, Vamélanchier, préface de Gabrielle Poulin, édition préparée par
Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB éditeur, « Cou-
rant, 1 », 1986, p. 78-79.
LESDEUXLYS 59
Cet incendie valut aussi à l'enfant de vivre Tun de ses
premiers ravissements esthétiques, celui d'entendre, «en
compagnie de [s] a sœur Merluche [...] les chants choraux
de la messe qu'on donnait en plein air, sous les grands
ormes, parce que l'église venait d'être incendiée"». La
nouvelle église fut reconstruite à même les murs de la
précédente; l'inauguration officielle eut lieu le 14 octobre
1928. Il va de soi que la décoration intérieure de ce nouveau
temple était beaucoup plus modeste que celle de l'édifice
incendié; pour tout dire, «L'intérieur n'est pas décoré et
plusieurs pièces indispensables restent à acquérir^^ », déplore
l'historien de la cité. Cette circonstance, comme on le verra
plus loin, sera cause de tensions entre le curé du temps et
certains de ses paroissiens — dont le notaire Ferron.
Depuis la fin du siècle dernier, de nombreuses petites
entreprises se sont succédé dans la ville, témoignant du pas-
sage de la révolution industrielle et donnant à ce gros bourg
des allures de ville ouvrière: fonderies, beurreries, manu-
facture d'allumettes, moulin à scie et autres". L'industrie
forestière était cependant, sur son déclin, selon Ferron, par
suite du défrichement progressif de toutes les terres arables
disponibles; si bien que la région était presque complè-
tement déboisée vers 1930. Cet étiolement du commerce du
bois explique entre autres pourquoi Louiseville, qui avait
déjà eu suffisamment de citoyens anglophones pour « faire
vivre» une église anglicane et une église protestante, avait
perdu ou assimilé une grande partie de sa population de
souche anglo-saxonne:
La rivière alimentait trois ou quatre scieries qui, faute de bois,
finirent par fermer l'une après l'autre. Ces forêts, ces moulins
23. JE Du fond de mon arrière-cuisine, op. cit., p. 214. « Merluche» est le
surnom que Jacques Ferron donnait à sa sœur Madeleine.
24. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 366.
25. Ibidem, p. 280-281.
60 LE FILS DU NOTAIRE
constituaient une industrie. Fondée sur le pillage, elle ne
pouvait être qu'anglaise. Mais plus de pins, plus d'Anglais.
S'en alla alors de Louiseville la petite communauté qui s'y
était établie, moins quelques vieillards qui attendirent la mort
sur place [...]".
Cependant, à partir de 1930, on peut constater une
légère augmentation de la population anglophone, à cause
de Timplantation d'une importante manufacture de vête-
ments, l'Associated Textiles, qui amena à sa suite un certain
nombre de «cadres» américains ou canadiens-anglais.
Grâce à cette entreprise, écrit Germain Lesage, les pénibles
effets de la Grande Crise se firent moins sentir à Louiseville
qu'ailleurs. L'Associated était venue s'installer à la demande
expresse des Louisevillois, après qu'un groupe de notables
de la ville eut, en 1929, effectué des démarches en ce sens.
Le Conseil municipal ayant voté un montant à cet effet, un
homme d'affaires de Montréal fut chargé « d'entrer en con-
tact avec des industriels qui pourraient éventuellement bâtir
une manufacture quelconque à Louiseville^''».
À partir de ce moment — pour le meilleur et pour le
pire ! — le nom de Louiseville fut toujours associé à l'indus-
trie du textile. Bien que les dirigeants de la compagnie aient
été assez nombreux pour qu'un «club» social anglophone
vît le jour dans la ville, il semble que la population anglo-
saxonne, faute d'enfants, n'ait pu maintenir une école en
opération^*. La venue d'une entreprise de cette taille favorisa
'cependant l'éclosion de quelques-unes des tensions sociales
qui viennent habituellement avec l'industrialisation : ainsi,
en septembre 1937, une grève paralysa les métiers à tisser de
la compagnie^^ ; cet arrêt de travail était probablement lié à
26. JF, La nuit, op. cit., p. 88.
27. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 370.
28. Ibidem, p. 374.
29. îhid., p. 376.
LESDEUXLYS 6l
Timplantation, la même année, d'un syndicat international
parmi les ouvriers. C'est à cette occasion que les enfants du
notaire Ferron furent pour la première fois témoins de
manifestations de grévistes^^.
Comme toutes les petites localités, la ville s'enorgueillit
d'abriter en ses murs quelques grands hommes, dont la
gloire rejaillit un peu sur l'ensemble des citoyens. Il faut
remarquer, à ce propos, que la célébrité et les honneurs
semblent parfois se transmettre de père en fils, puisqu'il
n'est pas rare de voir, à Louiseville, des générations de
notables se succéder les unes aux autres. De 1920 à 1932,
c'est-à-dire au cours de la période qui couvre l'enfance de
Jacques Ferron, quatre prêtres occupèrent le presbytère de la
paroisse Saint- An toine-de-Padoue; le plus célèbre d'entre
eux fut le chanoine Georges- Elisée Panneton, descendant de
la vieille famille trifluvienne dont était également issu le
romancier Philippe Panneton, alias Ringuet. Selon le réper-
toire des Biographies sacerdotales trifluviennes, cet ecclésias-
tique, qui fut aussi titulaire à la cathédrale de Trois- Rivières,
était un « musicien distingué », instigateur du « mouvement
liturgique et grégorien » dans le diocèse ; on lui doit aussi —
et surtout, dans une perspective ferronienne — « une messe
des morts très répandue et fort appréciée^' ».
Parmi les grands hommes de Louiseville, on trouve
aussi l'illustre sénateur J.-Arthur Lesage, parent du futur
premier ministre de la province de Québec ; cet homme, qui
fut échevin et organisateur du Parti libéral, avait été vice-
président de la « Commission des liqueurs » et sera nommé
sénateur en 1944. Sans doute serait- il étonné d'apprendre
30. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
31. Abbé Antonio Magnan, Biographies sacerdotales trifluviennes. Le
clergé séculier du diocèse de Trois- Rivières, Thetford Mines, Association
catholique des voyageurs de commerce, Section des Trois- Rivières, 1936,
p. 75.
62 LE FILS DU NOTAIRE
que Ferron l*immortalisa, dans Le ciel de Québec, sous les
traits d'un «grand égoutier» du Parti libéral! Une autre
célébrité locale fiit THonorable Joseph-Hormidas Legris
qui, durant les années 1920, habitait non loin de la demeure
des Ferron. Nommé sénateur en 1903, il avait été, de 1888
à 1903, successivement député à Québec, puis à Ottawa sous
Wilfrid Laurier^^. Libéral, il semble avoir eu bien des démê-
lés avec les autorités religieuses du diocèse. Lors de sa pre-
mière campagne électorale, en 1886, le vieux curé de la
paroisse prit publiquement parti contre lui^^ Il s'opposa à
M^' Laflèche sur la question des écoles de TOntario^"*. Dix
ans plus tard, aux élections fédérales de 1896, un autre curé
de la paroisse recommandera — moins ouvertement cette
fois — à un groupe de paroissiens de ne pas voter pour cet
homme^^. En 1915, il sera parmi les plus farouches oppo-
sants aux plans de la nouvelle église, dont il trouve les coûts
exorbitants^^. En 1917, il intente une action en cour supé-
rieure pour faire annuler le nouveau « rôle de cotisation » de
la fabrique^^.
À Tépoque où Ferron fit la connaissance du sénateur
Legris, ce dernier était déjà à la retraite depuis plusieurs
années. Dans le court récit intitulé « Les deux lys », Fécrivain
le présente comme un vieil homme repu de gloire qui, à
Finstar de Nérée Beauchemin à Yamachiche, se laisse admi-
rer par ses concitoyens en prenant le frais devant sa maison :
« Il ne rit jamais et ne parle guère plus, encore figé par le
grand honneur de représenter son pays dans une capitale
lointaine, grave et muette. Il s'offre à la vénération de ses
32. Francis-Joseph Audet, Le comté de Maskinongé (1853-1867), op. cit.,
p. 47.
33. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 264.
34. Ibidem, p. 286.
35. Ibid., p. 288.
36. Ibid., p. 337.
37. Ibid., p. 338.
LESDEUXLYS 63
compatriotes qui le saluent^*.» Le sénateur Legris semble
représenter, pour Tauteur, une variété inoffensive de nota-
bles qui, par négligence sans doute, ont trahi les intérêts de
leur peuple au profit d*une gloriole facilement acquise chez
les anglo-saxons; c'est pourquoi, dans «Les deux lys»,
Ferron s'est lui-même représenté en train de donner au
grand homme un bouquet de lys blanc, cadeau d'Adrienne
Ferron qui cherche ainsi à faire « triompher le lys de France
contre le lys d'Orange^*^». Par un curieux détour de la
mémoire, Paul-Émile Caron, un petit voisin de Jacques
Ferron, se souvient lui aussi du sénateur Legris en l'asso-
ciant aux fleurs; mais dans son souvenir, c'est le vieillard
qui les distribue aux enfants : « Nous prenions un raccourci
à travers sa cour pour nous rendre à l'école. Il nous saluait
et nous parlait ; il aimait parler aux enfants. Il avait de beaux
lilas, il nous en donnait quand ils étaient en fleurs ; je me
souviens de lui à cause de ça. C'était un vrai bon mon-
sieur^. » L'un des fils du sénateur Legris, Joseph-Agapit,
devint médecin et revint s'installer à Louiseville pour y
pratiquer son art; il y était encore dans les années 1930. À
cette époque, au moins un autre médecin vivait à Louise-
ville: le docteur Lucien Plante, installé dans la ville depuis
1920. Ce sont ces deux disciples d'Esculape que nous
retrouverons bientôt — sous d'autres noms — derrière le
corbillard d'Adrienne Caron.
Louiseville n'était cependant pas peuplée que de
prêtres- musiciens et de notables: on y trouvait aussi une
38. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 222.
39. Ibidem. Madeleine se souvient elle aussi de ces « lys de Saint-Joseph »
que sa mère réussissait à cultiver à force de soins minutieux : « Ils étaient
courts, immaculés et leurs pistils d'un jaune ardent. » (Madeleine Ferron,
Adrienne, op. cit., p. 243.)
40. Paul-Émile Caron à Tauteur, entrevue, 23 juillet 1992. M. Caron dit
n'avoir aucun lien de parenté direct avec la famille maternelle de Jacques
Ferron.
64 LE FILS DU NOTAIRE
catégorie de citoyens beaucoup moins convenables qui
auront une grande influence sur l'imaginaire de Jacques
Ferron. Ces «Magouas» — puisqu'il faut bien les appeler
par leur nom — «vivaient à l'envers de tout, fascinants
pour le p'tit garçon né sur le meilleur côté des choses, tenu
d'y rester, à l'endroit de tout. Avant tout, je devais être tout
excepté Magoua'*^ » Il convient donc de s'arrêter un peu sur
ces curieux personnages, qui impressionneront l'écrivain au
point où sa pensée sociale se développera dans le souvenir
de l'ostracisme qui les frappait : les Magouas sont en effet à
l'origine de la fameuse opposition « grand village/petit vil-
lage » dont l'écrivain fera la démonstration dans Le ciel de
QuébeCy et dont il dira d'ailleurs qu'elle aura été sa meilleure
contribution à l'histoire québécoise'*^
Le mot « Magoua », qui semble d'origine amérindienne,
est encore en usage dans la région de Louiseville et de
Yamachiche ; on l'utilise pour désigner un personnage mal
habillé, marginal, vaguement idiot. Mais laissons un socio-
logue nous présenter le village, qui existait encore au début
des années 1980 : « Le hameau communément appelé "Petite
Mission de Yamachiche" est un ensemble principalement
caractérisé par une localisation en périphérie de la munici-
palité, un isolement de ses habitations par rapport à celles
de son environnement immédiat et une pauvreté apparente
de ses résidents [...] à l'intérieur de la municipalité, ce
hameau constitue une enclave assez homogène^^» Dans
« La créance », Ferron place le village des Magouas près de la
troisième rue de Louiseville, là où «jamais notable ni per-
sonne tant soit peu de considération n'habita'*'* » ; en réalité
41. JF, «Historiette. Mon futur collège», loc. cit., p. 16.
42. JF à Jean Marcel, lettre, 15 février 1966.
43. Jean Comtois, « La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à réno-
ver », mémoire présenté à Laurent Deshaies, Activité de fin d'études I et
II, UQTR, 31 mai 1979, p. 1.
44. JF, les Confitures de coings et autres texteSy op. cit., p. 233.
LESDEUXLYS 65
U était situé vers le nord, dans les terres, près de Saint-Léon.
Ferron, par délicatesse, a probablement voulu éviter de
localiser publiquement, de manière trop précise, le lieu où
vivaient ces personnes qui souffraient déjà de Topprobre des
Louisevillois^^.
En fait, le village des Magouas se trouve « dans le centre-
ouest de la paroisse Sainte-Anne-de-Yamachiche et est
localisé plus exactement sur le chemin de la Rivière-du-
Loup qui longe la rive gauche de cette rivière^^ ». Qui étaient
donc ces Magouas? Paul-Émile Caron se souvient d*abord
qu ils possédaient de nombreux chiens, et qu'ils pronon-
çaient ce mot à la manière acadienne : « chian^^ ». Il n était
pas impossible en effet qu ils aient été de cette origine, d'au-
tant plus qu un groupe d'Acadiens vint s'établir dans la
région après le «Grand Dérangement» de 1755; de toute
manière, cette prononciation, surgie tout naturellement de
la bouche d'un Louisevillois de naissance, prouve de façon
non équivoque que Ferron s'est directement inspiré du
hameau des Magouas pour imaginer le village des Chi-
quettes et le « ruisseau des Chians » du Ciel de Québec; il les
a simplement situés sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent,
dans les environs de la Beauce. Paul-Émile Caron pense,
quant à lui, que cette mystérieuse enclave, relevant de Loui-
seville pour l'administration municipale et de Yamachiche
pour la paroisse catholique — d'où son nom de «Petite
Mission de Yamachiche» — était composée, à l'origine,
d'Amérindiens ayant pris le nom français de « Milette ». Il y
45. Il !c fera dans une lettre à Pierre Cantin ( 1 1 juin 1974) dans laquelle
il mentionne que le village des Magouas se trouvait « sur la rive est » de
la rivière du Loup et «relié à Yamachiche par le chemin dit "de la
mission** ».
46. Jean Comtois» «La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à
rénover», op. cif., p. 1.
47. Paul-Êmile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992.
66 LE FILS DU NOTAIRE
a une vingtaine d'années encore, Jean Comtois notait dans
cette localité «la présence dominante de 2 familles tels les
Milette et les Noël [...]. Ainsi plusieurs ménages ont un lien
de parenté entre eux [...]'*^. » De «Milette» à «Chiquettes»
il n y a qu'un pas, et on peut fort bien imaginer que dans
son roman Jacques Ferron a voulu, après avoir dissimulé la
position géographique de ces gens, maquiller leur nom de
famille principal.
Madeleine Ferron est sans doute très près de la réalité
lorsqu'elle décrit le village des Magouas comme «l'endroit
où allaient s'installer les marginaux; ils évitaient ainsi le
blâme et le mépris des villageois. Il y avait des repris de
justice, des filles-mères, des familles incestueuses, des
métis^*^. » Cette caractéristique du village des Magouas ne
date pas d'hier: déjà, en 1892, l'abbé Napoléon Caron,
ancien vicaire de Yamachiche et historien de la paroisse, ne
pouvait s'empêcher, malgré son souci d'objectivité, de souli-
gner le fait que les citoyens de ce hameau formaient une
catégorie de citoyens bien différents des autres : « Étant pau-
vres et éloignés de l'église, ils manquent fréquemment la
messe et vivent dans l'ignorance, mais ils ne sont pas
méchants. [...] Ils se trouvent heureux dans leurs maison-
nettes délabrées, et quand ils sont obligés d'émigrer, c'est
toujours avec un déchirement de cœur incroyable^^. » Le
hameau des Magouas n'est pas non plus seul de son espèce ;
à vrai dire, toutes les villes, tous les villages québécois dis-
posent d'un quartier pauvre, un peu louche, souvent baptisé
«Petit Canada» ou «Petite Pologne» par les habitants du
coin. L'apport de Jacques Ferron, sur ce plan, aura surtout
été de mettre en lumière l'aspect systématique de cette
48. Jean Comtois, «La Petite Mission de Yamachiche, un hameau à
rénover», op. cit., p. 1.
49. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
50. Abbé N[apoléon] Caron, Histoire de la paroisse d'Yamachichey p. 129.
LESDEUXLYS 67
Structure en Amérique du Nord et le rôle de repoussoir
moral qu elle joue chez les bien-pensants de toutes les caté-
gories.
L'éloignement de Téglise, que déplorait discrètement
Tabbé Caron, est sans doute la raison pour laquelle on
décida un jour que les habitants de ce « lieu-dit » auraient
droit à une chapelle, qui serait desservie par le vicaire de
Yamachiche. Fait cocasse, de 1937 (année où, comme par
hasard, débute Taction du Ciel de Québec) à 1945, Tabbé
Paul S. de Carufel, qui a été nommé vicaire administrateur,
«refuse d'aller à la Mission, prétextant quil a peur des
chiens et de faire le trajet en voiture à chevaP' » ; on imagine
facilement que Jacques Ferron ait pu s'emparer de cette
anecdote pour créer l'inoubliable abbé Louis-de-Gonzague
Bessette ! Une nouvelle chapelle permanente fut aménagée,
en 1964, dans une ancienne école; Tévêque trifluvien,
M^ Georges-Léon Pelletier, vint bénir ce nouveau temple,
consacrant ainsi l'entrée définitive des Magouas dans la
civilisation : « Cette chapelle devra intensifier une pratique
plus ardente de la religion. [...] Je vous invite donc à amé-
liorer votre société. Si un jour il sortait des vocations sacer-
dotales d'ici, nous aurions la grande joie de constater que
vous vous êtes réellement donnés à Dieu [...]". »
Les chiens semblent avoir toujours été associés aux
Magouas; à la fin du xix'' siècle, l'abbé Caron notait que, le
village étant situé à mi-chemin entre Yamachiche et Loui-
seville, « ces pauvres journaliers devaient faire le trajet ou en
traîneaux tirés par des chiens, ou chaussés de mocassins
avec raquettes aux pieds, pour se procurer les comestibles
de première nécessité. C'est aussi à l'aide de chiens qu'ils
rapaillaient dans les terres à bois avoisinantes leur bois de
51. J.-AJide Pelicrin, Yamachiche et son histoire. Trois- Rivières, Editions
du Bien Public, 1980, p. 282.
52. Ibidenu p. 283.
68 LE FILS DU NOTAIRE
chauffage^\ » Quarante ans plus tard, c'est-à-dire à l'époque
de Jacques Ferron, le même phénomène se produisait
encore, selon les dires de Paul-Émile Caron. Maire de la
paroisse durant de nombreuses années, ce dernier connaît
bien la région, et a gardé la même opinion que les Louise-
villois d'autrefois sur ces personnages : « Ce ne sont pas des
travaillants. Ils quêtent tout le temps... Ils venaient bûcher
du bois sur nos terres. [Jacques Ferron] les connaît parce
que son père se faisait voler du bois. Ils avaient des chiens
et des traîneaux [...] ils partaient du "Petit Village" et pre-
naient à travers les champs pour venir nous voler du
bois^"*. »
Tel était donc le petit univers au milieu duquel Jacques
Ferron passa ses premières années: un environnement
encore largement rural peuplé de notables et de paysans,
une société à première vue étanche, où les «bons» et les
« mauvais » occupaient tous la place qui leur était réservée
de toute éternité sans qu'il n'y eut jamais possibilité d'effec-
tuer des échanges : « Dans ce lieu fermé d'une petite ville qui
se donnait en spectacle à elle-même, les inégalités de for-
tune ou de condition, propres à tout théâtre, allaient de soi
et n'avaient rien d'injuste pour la bonne raison qu'il n'y
était pas question de justice, ou d'injustice, du moins ici bas,
mais de destin^^. » C'est contre cet univers manichéen,
immuable, que l'écrivain s'élèvera plus tard avec une fougue
inattendue.
53. Abbé N[apoléon] Caron, Histoire de la paroisse d'Yamachiche, op. cit.,
p. 279.
54. Paul-Émile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992.
55. JF, Les confitures de coings, op. cit., p. 235-236.
CHAPITRE IV
Le vilain petit mouchoir
JLa prime enfance de Jacques Ferron semble s*être déroulée
sous l'influence de deux pôles différents et contradictoires ;
est-ce Teffet d'une structure profonde de son imaginaire?
Toujours est-il qu il présente ses premières années comme le
théâtre d'une lutte entre deux modes de vie, deux attitudes
différentes devant l'existence; d'une certaine manière, il
s'agit d'un combat à finir entre l'état de nature et l'état de
culture. «J'étais un primitif, d'où mon goût pour le
peuple' », dira-t-il à Jean Marcel, dans un raccourci assez
étonnant pour cet érudit pétri de classicisme. C'est là,
croyons-nous, l'expression d'un vœu rétrospectif, car
Ferron escamote ainsi les premières années de son enfance,
celles qui précisément se sont déroulées sous le règne de sa
mère et qui marquèrent à tout jamais l'enfant des signes de
r« aristocratie». En somme, l'écrivain aurait passé une
bonne partie de son enfance à vouloir se fondre dans l'ano-
nymat; malheureusement pour lui, plusieurs facteurs
viendront empêcher la réalisation de ce souhait.
1. JF à Jean Marcel, lettre, 20 janvier 1970.
70 LE FILS DU NOTAIRE
Ferron se plaît à décrire sa jeunesse louisevilloise
comme celle ci*un petit sauvage, libre et fier, parcourant à sa
guise la campagne environnante et les abords du lac Saint-
Pierre : « Dans ce bas pays, que la crue empêche de clôturer,
j'allais fureter, libre comme un voyou^ », se rappelle-t-il. À
l'en croire, cette première enfance se serait écoulée comme
celle d'un fils d'habitant, habitué au travail de la ferme et
jouissant de la plus parfaite liberté: «Louiseville [...] c'était
une petite ville, et de l'autre côté de la rivière, c'était la
campagne et les amis que j'avais étaient fils de cultivateurs.
C'est beaucoup plus plaisant de vivre à la campagne qu'à la
ville, alors [...] j'allais plutôt jouer là que de mon côté
urbaine » La fréquentation quotidienne des jeunes cultiva-
teurs, comme le fait de vivre dans un univers champêtre
auraient même donné au jeune Ferron un vocabulaire
essentiellement agricole et aussi peu littéraire que possible :
«Je pouvais parler avec exactitude d'attelage, de charroi,
d'outils et d'instruments aratoires ; je connaissais les noms
personnels des vingt-quatre vaches que j'allais chercher
pour la traite au bout de la terre des Voisard, de l'autre côté
de la rivière du Loup [...Y. »
On peut douter que cette vision bucolique corresponde
totalement à ce que Jacques Ferron a vraiment connu ; l'au-
teur accentue quelque peu l'intensité de son amitié avec ses
petits voisins, vraisemblablement pour s'inventer a poste-
riori des racines populaires compatibles avec l'ascendance
paysanne de son père. Ce faisant, il prend ses distances de
l'image maternelle, puisque Adrienne semble au contraire
avoir été une femme cultivée, doublée d'une lectrice avide.
Madeleine raconte que durant l'été, sa mère et ses amies
2. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 100.
3. JF, entrevue, émission «Délire sur impression», 3 novembre 1978,
CKRL-FM (Université Laval).
4. JF, La conférence inachevée, op. cit., p. 105.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR J\
avaient Thabitude de se livrer à des «orgies de lecture...
s'échangeaient des livres... les commentaient longuement
avant de choisir ceux qu elles emporteraient au pensionnat
pour les relire^». Parmi ces ouvrages, un bon nombre
étaient à l'index, ou enfin peu recommandés aux jeunes
filles, qui devaient user de subterfiiges pour les lire; c'est
ainsi qu'Adrienne put découvrir les œuvres de Balzac et de
Victor Hugo en les dissimulant dans des couvertures de
biographies religieuses. Autre détail très significatif: Jacques
Ferron déclare avoir été incité à lire les romans de Marivaux
après avoir pris connaissance de la correspondance entre sa
mère et sa tante Irène, lesquelles faisaient allusion à ces
récits^. Ce commentaire tend à renforcer l'hypothèse selon
laquelle la prédisposition de l'écrivain en faveur du xviii'
siècle lui serait venue, en partie du moins, par l'inter-
médiaire de sa mère, tout comme son prénom Jean-Jacques.
Cet amour de la lecture ne paraît pas s'être transmis de
façon directe aux enfants : mis à part les ouvrages légaux du
notaire et les douze volumes d'une encyclopédie pour la
jeunesse, ni Madeleine ni Marcelle ne se souviennent qu'il y
ait eu beaucoup d'autres livres à la maison. Adrienne, fré-
quemment absente à cause de sa maladie, n'aura pas eu
l'occasion d'inculquer elle-même à ses enfants le goût de la
littérature. Même un camarade de collège de Jacques remar-
quera, quelques années plus tard, que chez les Ferron, on
lisait assez peu^ ; de sorte qu'il faut croire le romancier lors-
qu'il déclare qu'avant l'âge de 1 1 ans environ, « s'il y avait
des livres à la maison, jamais je ne les avais ouverts* ». L'écri-
vain reconnaît cependant — pour aussitôt le déplorer —
que son tout premier vocabulaire lui venait de sa mère, et
5. Madeleine Ferron, Adrienne^ op. cit., p. 181.
6. JF à Jean Marcel, lettre, 5 juin 1974.
7. Jacques Lavigne à Tauteur, entrevue, 21 septembre 1992.
8. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309.
72 LE FILS DU NOTAIRE
qu*il s*agissait d'une langue « trop belle pour avoir cours^ ».
Cette langue, littéralement maternelle^ probablement
développée par Adrienne durant ses longues années de
pensionnat, n était apparemment pas en usage parmi les
amis de Jacques; aussi tenta-t-il de s'en défaire afin de
s'ajuster à son environnement linguistique. Ce fut alors,
écrit-il, Fépoque du second vocabulaire, conçu « pour courir
les rues et les bois de Louiseville'^». On imagine mal que cet
enfant, ft'uit de l'union d'un respectable notaire et d'une
demoiselle Caron, ait pu se débarrasser aussi facilement de
sa belle éducation.
Dès qu'il fut en âge d'aller à l'école, Jacques dut suivre
le même chemin que la plupart des garçonnets de Louise-
ville et fréquenter le collège de la ville, l'académie Saint-
Louis-de-Gonzague ; de 1926 à 1931, il y compléta les cinq
premières années du cours primaire. Il a malheureusement
été impossible de retrouver des traces de ce passage dans les
archives des commissions scolaires de la région; la Biblio-
thèque nationale du Québec possède cependant deux
cahiers d'écoliers datant de cette période, qui constituent
sans doute les plus anciennes traces écrites de l'auteur à être
parvenues jusqu'à nous^'. Il appert que le jeune Ferron fut
un élève généralement doué, presque toujours situé au
premier rang des élèves de sa classe. Dans une « historiette »
de 1976, l'écrivain, en évoquant ces années lointaines, men-
tionne au passage le nom de Paul-Émile Caron, personnage
dont nous avons déjà fait la connaissance; il le présente
comme « [s] on meilleur ami à l'Académie Saint-Louis-de-
Gonzague, vu qu'il était premier de classe, moi deuxième^^ ».
9. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 105.
10. Ibidem.
11. Deux cahiers d'écoliers, 1929. BNQ, 9.1.
12. JF, «Historiette. La bergère», IMP, vol. XXVIII, n« 15, 15 juin 1976,
p. 22.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 73
C'est la première fois — mais non la dernière — que Ferron
tient à laisser de lui-même Timage d*un «second», du
moins en ce qui concerne les résultats scolaires. Ce curieux
refus de la première place doit être mis en relation avec le
mépris de Fauteur pour les privilèges et sa volonté de se
placer du côté des plus faibles. Toute sa vie, Ferron a traité
les forts en thèmes et les « premiers de classe » avec condes-
cendance, les considérant comme de simples bûcheurs sans
intelligence ni sensibilité.
Avec le recul, Paul- Emile Caron considère aujourd'hui
que son ami Ferron était somme toute un écolier un peu
différent des autres, sans qu il lui soit vraiment possible de
dire à quoi tenait cette différence. Un peu de timidité, sans
doute, liée au fait que Fenfant était assez peu sportif pen-
dant cette période de sa vie. Sa sœur Madeleine précise que
sous des dehors plutôt discrets, Jacques « était un enfant qui,
déjà, tenait tête; il était très combatif^». Caron explique
aussi que, fils de notaire, Ferron n avait pas les mêmes obli-
gations que ses voisins immédiats, tous fils d'agriculteurs:
Tété venu, ces derniers étaient réquisitionnés, à partir de
cinq heures tous les matins, pour les travaux de la ferme,
alors que Ferron disposait plus librement de son temps'^.
Mais, somme toute, Jacques Ferron, durant les premières
années de son existence, fut un enfant plutôt solitaire qui
partageait surtout les jeux de sa petite sœur : « Papa nous
appelait "les inséparables", dit cette dernière. Jacques n'avait
pas beaucoup d'amis; je ne me souviens pas qu'il en ait
emmené à la maison'^» Même Paul-Émile Caron, que
Ferron identifiait pourtant comme son meilleur ami, n'a pas
le souvenir d'être jamais entré dans la demeure du notaire.
La raison principale de cet isolement résidait dans la tuber-
culose d'Adrienne, qui souffrait comme on le sait de la
13. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
14. Paul-Émile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992.
74 LE FILS DU NOTAIRE
terrible maladie: ne voulant sans doute pas, d'une part,
favoriser la contamination des enfants et ayant d'autre part
besoin de beaucoup de repos, elle fut à l'origine de cette
situation un peu particulière.
Jacques Ferron prétend aussi que sa mère fiit pour lui la
cause indirecte d'un autre sentiment d'étrangeté ou de rejet.
Les goûts raffinés d'Adrienne cadraient mal avec ceux de
son fils, qui aurait bien voulu partager la liberté d'action de
ses camarades. Madame Ferron élevait alors sa famille
« dans des pays plausibles sans aucun rapport avec le comté
de Maskinongé'^»; à cause des goûts vestimentaires
d'Adrienne, inusités pour des enfants de cultivateurs, les
premières années du fils aîné des Ferron paraissent avoir été
celles d'un souffre-douleur. «Quand [...] je commençai mes
classes chez les Frères de l'Instruction Chrétienne [...], j'y
allai trop bien mis, comme un petit Monsieur, et fus en
butte à la dérision [...]^^», dira par exemple l'écrivain,
dénonçant le costume de matelot que sa mère, suivant en
cela la mode enfantine de l'époque, lui faisait porter. À une
autre occasion, le souci trop évident de Madame Ferron de
singulariser son fils valut carrément à ce dernier d'être
attaqué par des garçonnets jaloux :
Une fois, il y eut mascarade et ma mère m'avait costumé en
chat; elle s'y était donné beaucoup de mal. Mon costume
comportait une longue queue ajustée au fessier [...]. Je me
méritai un premier prix, assurément, mais en revenant à la
maison des gamins de mon âge, jaloux à juste titre, tirèrent
après ce merveilleux appendice de sorte qu'il ne l'était plus
lorsque j'arrivai, penaud et traînant'^
15. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
16. JE Les confitures de coings et autres textes, op. cit.y p. 289.
17. Ibidem, p. 291.
18. Ibid.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 75
Comment se surprendre si, croyant avoir souffert à
cause de sa mère d*un sentiment de rejet, le jeune Ferron ait
développé de Tanimosité à son endroit? Cette mauvaise
humeur n*est pas tournée contre sa personne, mais contre ce
quelle représente^ c'est-à-dire une certaine manière d*être,
une classe que ses camarades rejettent ou jalousent, en un
mot un élitistne bien peu de mise dans une petite commu-
nauté semi-rurale comme Louiseville. Oubliant même la
maladie qui obligeait Adrienne à adopter une certaine
réserve en société, le romancier en viendra à Faccuser de
snobisme: « [Ma mère] ne s'est jamais mêlée aux Ferron;
elle était une personne à part. On la respectait beaucoup.
[...] Elle gardait ses distances. Elle n a jamais plongé dans
l'ambiance chaleureuse chez les Ferron'*^. » La culture mater-
nelle devient dès lors un vernis culturel à proscrire, et le
langage inculqué par la mère doit être remplacé par
celui, plus costaud, de la campagne louisevilloise: «me
demandait-on le nom du chien qu elle avait baptisé Fripon,
je m'en trouvais gêné, je répondais Rover^^ ».
Encore si sa mère n'avait été que trop bien éduquée;
mais elle s'y prit de telle façon que son fils éprouva, jusqu'à
la fin, le regret lancinant de n'avoir pu, à cause de l'édu-
cation maternelle, faire comme tout le monde. Aussi tard
qu'en 1982, évoquant une fois de plus le souvenir de cette
femme aimée-détestée, l'écrivain ne peut s'empêcher de lui
adresser de nouveaux reproches, qui paraissent bien mes-
quins si l'on considère que ces condamnations surviennent
plus de cinquante ans après le fait : « Je faisais rire de moi.
Je me souviens: j'avais un casque de pompier et il fallait
toujours être couvert quand on sortait pour la récréation.
Les frères nous avaient fait sortir et j'avais mon casque de
19. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. df., p. 36.
20. JF, La conférence inachevée, op. àt.y p. 105.
76 LE FILS DU NOTAIRE
pompier pour jouer. C'était complètement ridicule^'. »
Fallait-il que le désir de passer inaperçu soit puissant pour
que Fécrivain s'en souvienne encore après tout ce temps!
«Ma mère était une personne distinguée et très rancu-
nière^^», dit encore Jacques Ferron; avouons que le fils
semble avoir hérité de ce trait de caractère.
De façon bien involontaire, Joseph-Alphonse Ferron
contribuait aussi, à sa manière, à singulariser l'ensemble de
sa famille; il dut parfois susciter une certaine jalousie à
Louiseville. C'était, on l'a vu, un homme fier de lui-même
et de ses réussites; au cours des années 1920, c'était aussi un
notaire prospère à qui avaient échu de nombreuses charges
administratives reliées à son statut d'organisateur du Parti
libéral. Secrétaire-trésorier de la ville et du comté, greffier
de la cour de Circuit", «membre de la Chambre des
notaires de la province et directeur de l'Association des
notaires du comté^'* », il avait son bureau au palais de Jus-
tice. Voici donc un citoyen avantageusement connu, qui
aime bien faire montre d'une certaine opulence; il habite
l'une des plus belles maisons de la ville, qui occupe une
place de choix sur la rue principale, et qui indique de façon
ostentatoire la position éminente de son propriétaire dans la
société villageoise : « En quoi croyait- il ? se demande son fils.
Je pense qu'il ne crut jamais qu'en sa place de banc dans la
grande allée, ni trop avant pour avoir bonne vue de la
chaire, ni trop arrière, la meilleure place qui fût, en parfaite
correspondance dans l'église à sa maison dans la grand-
rue^^ » Paul Ferron, le frère cadet de Jacques, qui pratiqua
21. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. dty p. 33.
22. Ibidemy p. 34. Le souligné est de nous.
23. Germain Lesage, Histoire de Louiseville^ op. cit., p. 334.
24. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 200.
25. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 312-313.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 77
durant trente ans la médecine à Longueuil en compagnie de
son aîné, se souvient avec amusement des contrats lucratifs
dont bénéficiait leur père à cause de ses amitiés libérales :
Mon père était, à cette époque, un homme à Taise; la
Shawinigan installait ses pylônes sur les terres du comté, et les
contrats se faisaient chez le notaire Ferron; à Fépoque de
Taschereau, les programmes d*aide aux cultivateurs passaient
entre les mains de l'organisateur libéral, qui se trouvait aussi
à être le notaire du comté^^...
Cet homme entreprenant avait aussi à cœur les intérêts
de sa communauté: en 1929, on le compte parmi les
hommes d'affaires qui contribuent à Tinstallation d'une
manufacture de V Associated Textiles à Louiseville. Quelques
années plus tard, dit son fils cadet, le notaire « s'est aperçu
que cette compagnie exploitait les ouvriers et que ça n'avait
peut-être pas été un si bon service à rendre à la ville^^ » ; il
n'en reste pas moins que ces démarches procédaient d'une
nature généreuse et étaient motivées par des intentions
louables; après tout, l'entreprise ne procura-t-elle pas du
travail à plus de 350 personnes, en pleine crise écono-
mique^* ? Jacques Ferron explique même que les petits nota-
bles de l'endroit, qui « se sont cru tout permis aussi long-
temps que V Associated Textiles ne soit pas venue s'établir à
Louiseville», perdirent à cette occasion «le pavois qui les
faisait si hauts^' », grâce à la source de revenus diversifiée
que représentait cette manufacture. Assez paradoxalement,
l'Associated Textiles offi-ait une possibilité d'affranchisse-
ment pour les Louisevillois moins bien nantis, y compris les
mystérieux Magouas.
26. Paul Ferron à Tauteur, entrevue, 8 janvier 1993.
27. Ibidem.
28. Germain Lesage, Histoire de Louiseville^ op. dr., p. 370.
29. JF à Pierre Cantin, lettre, 5 décembre 1971.
78 LE FILS DU NOTAIRE
Les Perron furent par ailleurs successivement proprié-
taires de deux chalets d'été à Saint- Alexis-des-Monts ; le
premier, au lac Sacacomie, avait longtemps été la propriété
de la famille Caron ; le notaire avait fini par en faire l'acqui-
sition, pour permettre à Adrienne et à sa sœur Irène de
continuer à profiter des étés en pleine nature. Aux dires de
Madeleine, le site de cette résidence d'été est resté magni-
fique: «Le lac Saccacomi [sic] est une des splendeurs de la
région. Il a trois milles de large sur six de long et est bordé
au nord de plusieurs chaînes de montagnes. Quelques
monts en premier plan se détachent des autres pour s'avan-
cer majestueusement dans le lac^". » Malheureusement, ce
chalet fiit rapidement jugé trop difficile d'accès, puisqu'il
fallait traverser le lac en canot pour l'atteindre ; c'est pour-
quoi un second camp fut construit par le notaire, en 1932,
au lac Bélanger, en association avec deux autres proprié-
taires pour amortir les coûts d'aménagement^'.
Marcelle Perron croit que son père était resté nostal-
gique de sa jeunesse paysanne^^; aussi était-il propriétaire
d'une ferme, près du lac Saint-Pierre — « avec un fermier y
habitant" » — et d'un vaste pâturage appelé « le Domaine ».
Joseph-Alphonse Perron était par ailleurs un amateur pas-
sionné de chevaux : « Cette passion était perceptible même à
nos yeux d'enfants^"^», écrit Madeleine, en racontant com-
ment le notaire, cet homme trop sensible, avait éclaté en
sanglots devant les membres de sa famille à l'annonce de la
mort de l'une de ses bêtes. Il faisait régulièrement participer
ses chevaux à des concours tenus lors des expositions agri-
coles de la région. Jacques, pour sa part, pense que cet
attrait immodéré pour les belles montures était venu à son
30. Madeleine Perron, Adrienne, op. cit., p. 77.
31. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
32. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993.
33. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 26 juin 1993,
34. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 167.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 79
père durant son enfance, à Tépoque où il voyait passer les
beaux équipages de THôtel des Sources. Un jour vint où lui
aussi, sans doute pour savourer un peu sa revanche, put
monter « un grand pur-sang irlandais, un hunter comme il
disait et qu il ne commanda jamais qu en anglais, connais-
sant assez cette langue pour le faire, pas plus^^ ».
Assez vraisemblablement, les magnifiques chevaux de
Joseph-Alphonse Ferron, de même que sa ferme et son écu-
rie, contribuèrent aussi à frapper les imaginations et à
donner de lui une image d'opulence et de richesse dans
Tentourage. Paul-Émile Caron, par exemple, a gardé du
notaire le souvenir d*un homme qui «roulait grosse voi-
ture» et qui menait un grand train de vie; selon Paul
Ferron, la « grosse voiture » en question pouvait bien être,
littéralement, un « Sainte-Catherine », carrosse luxueux que
le notaire utilisait Thiver pour aller rendre visite à sa mère
à Saint-Léon^^. Une amie trifluvienne de Madeleine, Thérèse
Héroux, se souvient que les enfants Ferron montaient aussi
à chevaF^ grâce à des bêtes plus petites que le notaire met-
tait à leur disposition; c'est ainsi que Jacques put faire de
Téquitation dès Tâge de cinq ans, en compagnie de son
père^*. Plus tard, Jacques impressionnera ses amis du collège
Brébeuf en montant sans bride des chevaux sauvages;
devenu médecin, il achètera lui aussi des chevaux à ses
enfants, perpétuant ainsi la passion paternelle de Téqui-
tation.
On peut donc penser que les enfants Ferron avaient de
quoi couler des jours heureux: un père généreux, une
famille à Tabri des soucis financiers, une enfance paisible
35. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 313.
36. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
37. Thérèse Héroux à l'auteur, entrevue, 30 janvier 1993.
38. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 37.
80 LE FILS DU NOTAIRE
dans une petite ville prospère du Québec. Ce serait compter
sans la terrible maladie d'Adrienne, qui monopolisera
Tattention de toute la famille au point de déterminer le
comportement du père et des enfants pendant très long-
temps. La menace qui pesait sur les Caron, celle qui, selon
Tinterprétation qu*en fera plus tard Jacques, trahissait
Tépuisement de la lignée prestigieuse, avait fini par
s'abattre, comme on l'a vu, sur Adrienne: «ma mère est
tombée malade de la poitrine, d'une tuberculose qu'elle
avait tout lieu d'appréhender, qui sévissait dans sa famille
[...]. Plus qu'une maladie, la tuberculose représentait une
sorte de destin et Dieu sait que cette fatalité n'aidait pas à
guérir^^. » Dans ce cas précis, la maladie était justement
aggravée par l'appréhension qu'on en avait depuis qu'elle
avait frappé les deux sœurs de la jeune femme. En 1913,
Adrienne avait déjà perdu Rose-Aimée, l'aînée des trois
«petites nièces» Caron au monastère des ursulines; une
quinzaine d'années plus tard, ce fut au tour de son autre
sœur, Irène, personne d'une grande vitalité qui mourut à
Montréal en décembre 1927, et dont Adrienne n'accepta
jamais la perte. Aux dires de Jacques Ferron, qui aimait lui
aussi beaucoup cette tante, «elle mariait la grâce et le feu,
trop brillante pour qu'on ait su à qui elle était, ce qu'elle
voulait. [...] Elle avait la plus grande amitié pour sa cadette,
ma mère, qui la lui rendait bien, au point d'en perdre le
courage de vivre après sa mort'^^. » De tous les membres de
sa famille maternelle, c'est cette tante pleine de vie que
l'écrivain semble avoir préférée; il écrivit en tout cas de
magnifiques pages sur elle dans Les confitures de coings, puis
dans de déchirantes «Historiettes» de 1976 où il se penche
justement sur la correspondance laissée par cette femme
audacieuse.
39. JF, «Historiette. Feu Jean - Jacques », loc. cit., p. 10.
40. JF, « Historiette. Irène », IMP, vol. XXVIII, n° 16, 6 juillet 1976, p. 1 1.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 8l
Cherchant à comprendre pourquoi la famille Caron
était ainsi marquée par le destin, Técrivain en viendra
comme on sait à « interpréter » la tuberculose comme une
maladie frappant surtout des personnes qui traversent une
période d'étouffement social et familial. En d'autres termes,
comme le souligne avec pertinence Pierre-Louis Vaillan-
court, «la dénonciation du milieu clos et étouffant passe
[...] par une accusation médicale: la serre chaude engendre
la tuberculose [...]'*' ». Suivant cette logique, les demoiselles
Caron, élevées loin du monde au sein d*une famille où fleu-
rissaient le népotisme et les privilèges, ne pouvaient qu être
atteintes par ce mal, qui frappe les êtres en situation de
contrainte. C'est lorsqu'il sera lui-même atteint de tuber-
culose, quelque vingt ans plus tard, que l'écrivain mettra au
point cette théorie.
À partir du moment où le mal fut identifié, Adrienne
Caron effectua plusieurs longs séjours au sanatorium du lac
Edouard. Elle y fut hospitalisée pour la première fois en
1924 ou 1925 et y séjourna pendant de longues périodes
entre 1928 et 1930^^. Son fils croit se souvenir du moment
précis où il eut conscience de la maladie de sa mère. Alors
qu'il n'avait que quatre ans, le notaire, cet homme sensible,
vint le trouver: «sans doute fort ému, [il] me montre un
sale petit mouchoir brunâtre où je vois [...] dans le milieu
ce que je suppose être un crachat de sang. [Mon père] se
croira obligé de déclarer: "Un jour, tu comprendras."^^»
Malgré ce pénible épisode, le garçonnet en vint à considérer
la maladie d'Adrienne comme un état quasi normal, tant il
41. Pierre-Louis Vaillancourt, «L'héritier présomptif des ursulines»,
loc. df., p. 90.
42. Pierre Cantin, Jacques Ferron polygraphe. Essai de bibliographie suivi
d'une chronobgie^ préface de René Dionne, Montréal, Bellarmin, 1984,
p. 439, 457.
43. JF, « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc cit., p. 29.
82 LE FILS DU NOTAIRE
est vrai que Tenfant s'adapte naturellement à Tenviron-
nement qui est le sien depuis sa naissance: «Quant à ma
pauvre mère, écrit-il, ses séjours au sanatorium m'avaient
habitué à son absence"*"*. » Sa présence, quant à elle, se faisait
si discrète qu on peut parler aussi d'une forme d'absence. À
cette époque, le seul traitement connu de la tuberculose
était le repos et les séjours au grand air ; le souvenir fugace
que Paul-Émile Caron a gardé de cette voisine «affable et
gentille » est donc celui d'une faible convalescente, toujours
étendue au soleil.
Nous constations seulement, écrit Madeleine, que notre mère
était un être particulier. [...] Je savais bien que maman, elle,
ne nous improviserait pas, avec un reste de pâte, une tarte au
sucre pour la collation. Nous savions, Jean-Jacques et moi,
qu'il ne servait à rien de nous quereller, car elle ne sortirait
pas dans la cour pour nous réprimander"*^.
Comme on le sait déjà, l'isolement auquel était confinée
madame Ferron entraîna pour ses enfants l'impossibilité
quasi totale d'amener des amis à la maison : « elle se consi-
dérait, elle si charmante et si engageante, une lépreuse, et ne
se laissait plus approcher"*^». La présence évanescente et
intermittente de cette grande malade rendra aussi nécessaire
l'engagement de bonnes pour s'occuper des cinq enfants;
Ferron, dans son œuvre, a immortalisé deux d'entre elles,
les sœurs Florence et Marie-Jeanne Bellemare, précisément
originaires du rang Vide-Poche de Yamachiche. Dans sa
cruelle volonté de ne pas être fils de Caron, l'auteur écrira
que ces deux filles d'habitant fiirent ses véritables mères,
puisqu'il fut élevé par elles à partir de l'âge de six ou sept
ans^^^
44. JF, La conférence inachevée, p. 101.
45. Madeleine Ferron, Adrienne, p. 238.
46. JF, La conférence inachevée, p. 101.
47. JF, À Jean Marcel, lettre, 26 janvier 1972.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 83
À cause de cette maladie familiale, le notaire Ferron
vivra avec la peur bien compréhensible que ses enfants, pré-
disposés par leur mère, ne développent eux aussi le bacille
de la tuberculose. Comme pour justifier ces craintes, la
petite Marcelle souffrira d'ailleurs, un peu plus tard, d'une
tuberculose des os qui nécessitera de longues hospitalisa-
tions et diverses chirurgies : elle « fut soignée, comme tant
d'autres, par le réputé docteur Samson à TEnfant-Jésus de
Québec d'abord, puis au Sacré-Cœur de Cartierville''* ».
Divers moyens furent pris pour que les risques de contami-
nation soient réduits au minimum: pièces séparées, ali-
ments différents, etc. La mesure la plus spectaculaire fut
sans contredit l'achat d'une vache « personnelle», destinée à
l'usage exclusif de la famille: «Nous avions une vache,
derrière la maison, parce que quelqu'un avait dit à mon
père : "si tu veux sauver tes enfants de la tuberculose, il faut
éviter qu'ils ne soient contaminés par le lait". Cette vache
nous accompagnait même quand nous allions [au chalet
de] Saint- Alexis'*^. » Une autre conséquence de la maladie
maternelle — beaucoup plus importante, celle-là, pour la
formation des trois futurs artistes de la famille — fut que les
enfants Ferron grandirent en pleine nature: pour éviter la
tuberculose, en effet, on avait aussi conseillé au notaire
d'élever ses enfants au grand air. Les cinq enfants passaient
donc chaque été au chalet de Saint-Alexis-des-Monts, en
compagnie des bonnes et d'un «homme engagé», depuis la
Saint- Jean- Baptiste jusqu'à la Fête du travail"^. À tous les
deux jours, le notaire venait ravitailler sa marmaille, si bien
que les enfants, laissés pratiquement à eux-mêmes durant
toute la période estivale, connurent là aussi une jeunesse
différente de celle des autres enfants. Ces séjours prolongés
48. JE « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc. cit., p. 29.
49. Paul Ferron à Tauteur, entrevue 8 janvier 1993.
50. Ibidem.
84 LE FILS DU NOTAIRE
favorisèrent, chez les jeunes Ferron, le développement de
caractères individualistes dotés d*une grande autonomie, de
même que, chez certains d'entre eux, un goût prononcé
pour les sciences naturelles. Lorsqu'elle revenait de ses
séjours au sanatorium, dit Jacques, ma mère «remarquait
sans doute que je perdais mes bonnes manières et que je
devenais rustaud [...]^'». Peut-être, à tout prendre, doit-on
lui donner raison sur ce point (encore que la vie au grand
air ne soit pas nécessairement incompatible avec la belle
éducation), sans négliger pour autant le fait que «bonnes
manières » il y eut d'abord, et que le caractère de l'écrivain
résulte en grande partie de cette enfance déchirée entre un
état de nature et une culture plus raffmée.
Adrienne Caron effectua, vers 1930, un bref séjour au
sanatorium Cooke de Trois- Rivières, tenu par les Filles de
Jésus ; après quoi, comme il fallait le redouter, elle fut à son
tour emportée par la maladie, et mourut chez elle, entourée
de sa famille, le 5 mars 1931. «Nous étions tous autour de
son lit quand elle est morte. Avec une douceur si discrète
que seul son chapelet lui a glissé des mains, la croix d'abord
et est allé s'immobiliser sur le drap blanc, au creux de sa
taille encore fine : elle avait trente-deux ans". » Madeleine
rapporte aussi que le notaire, à ce moment précis, «s'est
écroulé sur le lit en sanglotant"» et que tous les enfants,
sauf l'aîné, se sont précipités sur lui. Jacques Ferron avait
fini par s'adapter à la maladie de sa mère : « c'était pour moi
sa façon de vivre et je m'y étais si bien habitué que je serai
tout surpris d'apprendre, le 4 mars 1931, la veille de sa
mort, qu'elle se mourait^"*». Sur son lit d'agonie, elle aurait
fait venir son fils aîné près d'elle pour lui faire ses dernières
51. JF, La conférence inachevée, p. 101.
52. Madeleine Ferron, Adrienne, p. 245-246.
53. Ibidem, p. 246.
54. JF, « Historiette. Le vilain petit mouchoir », loc. cit., p. 29.
LE VILAIN PETIT MOUCHOIR 85
recommandations: «primo, de ne pas me croire plus fin
qu'un autre, deuxio, de faire comme tout le monde, et
tertio, de m'appeler Jacques tout court^^». De ce moment
daterait le changement du prénom de Técrivain, qui jusque-
là se faisait appeler Jean-Jacques. De nombreux critiques
ont glosé sur la signification profonde et sur Torigine de
cette modification ; Madeleine croit pour sa part qu elle fiit
décidée par Técrivain lui-même. Une chose est sûre, c*est
sous le prénom de Jacques que le garçonnet sera inscrit, dès
le mois de septembre suivant, au pensionnat du Jardin de
Tenfance de Trois- Rivières^. Il lui arrivera encore, à Tocca-
sion, de signer de son véritable prénom, sans doute par dis-
traction. Quant aux deux autres recommandations, assez
étonnantes venant d'une mère qui avait tout fait pour sin-
gulariser ses enfants, Ferron dira lui-même : « je ne crois pas
lui avoir aussi bien obéi^^ ». On le comprend : le pli « aristo-
cratique » étant pris depuis longtemps, il lui sera dorénavant
impossible, malgré tous ses efforts, de « faire comme tout le
monde », de redevenir le petit sauvage qu il voudrait avoir
été.
Mais pour le moment, le fiitur écrivain n*est qu'un
enfant désemparé dont l'existence vient d'être bouleversée.
Madeleine dit encore qu'au moment de la mort d'Adrienne,
Jacques, « demeuré immobile dans l'embrasure de la porte,
fixait d'un regard impassible et sévère le visage de sa mère :
elle ne venait pas de mourir mais de l'abandonner^* ». On
sait les résonances que cette mort prématurée aura dans les
récits ferroniens, et les pages pathétiques que la disparition
55. JF, «Historiette. Feu Jean- Jacques », loc. cif., p. 10.
56. Il figure en effet sous ce prénom dans la liste manuscrite des élèves
de la «Troisième Classe A» pour Tannée 1931-1932 du Jardin de
l'enfance. («Jardin de l'enfance — liste des élèves 1909-1932». AFJTR.
n» 230-01-29.)
57. JF, «Historiette. Feu Jean -Jacques», loc, cit., p. 10.
58. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 246.
86 LE FILS DU NOTAIRE
d'Adrien ne susciteront dans l'œuvre de son fils, surtout à
partir de 1965. Cauteur reviendra sans cesse à cet épisode,
qui marqua vraiment la fin de son enfance. Peut-être faut-
il voir après tout, dans le ressentiment de l'auteur contre la
famille Caron, une sorte de vengeance littéraire contre
cet abandon maternel jugé inadmissible; car la mort
d'Adrienne, telle la chute de la première pièce dans un jeu
de domino, entraîna à sa suite toute une série de consé-
quences plus dramatiques les unes que les autres, qui
obligeront l'écrivain à quitter le beau comté de Maskinongé.
CHAPITRE V
Feu Jean-Jacques
^i on en juge par le compte rendu qu en donne Le Nou-
velliste de Trois-Rivières', les funérailles d'Adrienne, le
9 mars 1931, furent particulièrement imposantes et tout à
fait dignes du personnage haut placé qu était devenu le
notaire Ferron. Le journal trifluvien, à Tépoque, desservait
une population encore largement rurale, celle d'une région
qui ne s'appelait pas encore la Mauricien Le lectorat du
Nouvelliste était composé d'une clientèle captive qui aimait
prendre des nouvelles des paroisses voisines et des allées et
venues dans les villages du comté; par conséquent, les
reportages sur les baptêmes, mariages, et funérailles étaient
toujours accompagnés d'un luxe de détails comprenant,
dans les cas les plus illustres, la liste complète des partici-
pants, le nom de chacun des visiteurs de «l'étranger», les
envois de télégrammes et de fleurs, etc.
La relation des obsèques d'Adrienne Caron couvre trois
longues colonnes d'un numéro du Nouvelliste d'avril 1931 ;
\. [Anonyme], «Louisevillc rend un dernier hommage à M"* J.-Alp.
Ferron», Le Nouvelliste, 6 avril 1931, p. 10.
2. Ce terme sera popularisé dans les années 1930 par Tabbé Albert
Tessier, à la faveur du mouvement régionaliste trifluvien.
88 LE FILS DU NOTAIRE
on peut y lire les noms de toutes les personnes qui, de près
ou de loin, participèrent aux funérailles de la disparue.
Ferron, lors de la rédaction de r« Appendice aux Confitures
de coings », puis dans de nombreux autres fragments auto-
biographiques, élabore une curieuse étude sociale à partir de
cet article. Malgré la douleur qu il ressent toujours devant
cette mort injuste et alors même qu il prétend avoir répudié
pour lui-même les fastes de la famille Caron, il ne peut
s^empêcher de ressentir une pointe de fierté en décrivant le
majestueux cérémonial entourant cette triste circonstance :
Aux funérailles de ma mère, l'abbé Georges Panneton, repré-
sentant des Ursulines dont il était alors l'aumônier, chanta la
messe à l'autel latéral droit. [...] À ces funérailles fut chantée
la messe des morts du chanoine Élizée [sic] Panneton, saint et
thaumaturge, de la lignée des banquiers [...]^.
Fils d'une vieille famille trifluvienne et frère de l'écrivain
Ringuet, l'abbé Georges-Edouard Panneton était effec-
tivement, en 1931, assistant-aumônier des ursuHnes'^; il fut
délégué par les religieuses pour souligner les liens étroits qui
unissaient la communauté et la famille Caron. À l'autre autel
latéral officiait l'abbé Grimard, «de l'ÉvêchéS). Quant au
chanoine Georges-Elisée, rappelons qu'en 1931, il était curé
de Louiseville; il est donc, pour ainsi dire, normal que sa
Messe des morts ait été chantée à l'occasion du décès d'une
paroissienne de qualité comme l'épouse du notaire Ferron.
Encore que cette œuvre, dira l'écrivain, avait sans doute été
choisie seulement par «hommage au musicien, non au
curé », puisque « ce n'est pas Louiseville mais la parenté qui
avait choisi l'officiant, le diacre et le sous-diacre^». Enten-
3. JE à Pierre Cantin, lettre, 16 octobre 1974.
4. Abbé Antonio Magnan senior, Biographies sacerdotales trifluvienneSy
op. cit., p. 76.
5. JF, «Historiette. La bergère», loc. cit., p. 22.
6. Ibidem.
FEU JEAN-JACQUES 89
dons par là que les funérailles d'une Caron sont une chose
trop importante pour être laissée entre les mains des prêtres
du village; par conséquent, «rien pour le clergé de
Louiseville^ ».
Cexégèse ferronienne des funérailles ne s'arrête pas là.
Le cortège funèbre, de la maison paternelle à Téglise, puis de
Féglise au cimetière, fera aussi l'objet d'une analyse fouillée
de la part de l'auteur, et lui permettra de donner toute la
mesure de ses sentiments ambigus face à la famille Caron.
L'article du Nouvelliste identifie nommément les quelque
trois cents personnes qui suivaient la dépouille mortelle;
Ferron s'intéresse d'abord aux porteurs du cercueil, tous des
notables de Louiseville: maire, conseillers, etc. Il note
ensuite qu'au sortir de l'église, le curé de Saint-Léon marche
en tête du cortège comme pour « bien marquer l'origine* »
de la défunte. Il se montre finalement intrigué par la pré-
sence, au premier rang, de deux médecins qui avaient soi-
gné Adrienne : « Or, à la levée du corps de ma mère, immé-
diatement en arrière du corbillard qui l'emportait de la
maison vers l'église toute proche, en avant de moi et de
mon père, suivaient les successeurs du docteur Hart, les
docteurs Lionel Dugré et Agapit Livernoche [...]^. » Ferron
est vivement intrigué par ce détail étrange du protocole
funéraire ancien ; le prestige sans égal attribué à la profes-
sion médicale avait certes de quoi impressionner le jeune
garçon et a pu contribuer plus tard à décider de sa carrière.
Mais avant tout, l'écrivain s'intéresse à la préséance des
deux médecins parce qu'il y voit un vestige des coutumes de
la vieille France, un peu à la manière des petits restes d'ins-
titutions dont parle Marcel Trudel et qui sont « comme un
7. Ibid.
8. Ibid.
9. IF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 294.
go LE FILS DU NOTAIRE
éclat de verre quon a oublié de jeter'^». L'érudition ferro-
nienne n est cependant pas très sûre : tantôt, il fait remonter
ce rituel de la procession des médecins directement au
Régime français''; tantôt, il attribue son implantation à
Tabbé de Galonné, ce noble ecclésiastique français qui
devint aumônier des ursulines de Trois- Rivières au début
du siècle dernier: «comme dans les couvents les choses
changent peu, il a laissé un peu du xviii' siècle et certaines
coutumes de FAncien Régime [...]'^». Uauteur attache une
extrême importance à ce détail et semble s'y accrocher
comme à une preuve tangible des origines françaises du
Québec tout entier.
« On fut très cérémonieux au siècle dernier, formaliste,
voire pointilleux, non seulement dans le diocèse de Trois-
Rivières mais dans tout le Bas-Canada'\ » Ce jugement,
l'écrivain pourrait tout aussi bien se l'appliquer à lui-même,
tant il semble éprouver de plaisir à étudier de près la
composition des funérailles maternelles. Jacques Ferron a
toujours gardé quelque chose du goût classique pour les
cérémonies courtisanes et les querelles de préséance'^; en
cela il est resté, parfois à son corps défendant, un homme
d'Ancien Régime, avec, comme son contemporain Marcel
Trudel, «une mentalité des dix-septième et dix-huitième
10. Marcel Trudel, Mémoires d'un autre siècle, Montréal, Boréal, 1987,
p. 16.
11. JF, «Historiette. La bergère», loc. cit., p. 22.
12. JF à Pierre Cantin, lettre, 27 juin 1974.
13. JF, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 301.
14. Des années plus tard, en 1972, Ferron, honoré par la ville de
Longueuil, s'amusera à déterminer l'importance de chacun des récipien-
daires d'après l'ordre d'attribution des médailles au cours de la céré-
monie : « je me classais immédiatement après Sa Grandeur M»' Coderre,
avant les gérants de banque et un chef de police à la retraite [...], après
un gérant de caisse populaire — ô gloire à moi ! » (JF, « Lettre à Jean-
Pierre Boucher», Littératures, n" 2, 1988, p. 136.)
FEU JEAN-JACQUES 9I
siècles*^». Au tournant des années 1970, il aura beau choisir
de suivre symboliquement le corbillard de son père, pour
marquer son adhésion aux vertus de courage et d'ambition
que ce dernier représentait à ses yeux; il aura beau, dans
une démarche qui s'apparente parfois à l'autocritique
marxiste, refaire le parcours de son enfance pour dénoncer
les privilèges et le népotisme dont il croit avoir bénéficié : il
restera toujours, pour au moins la moitié de son âme, un
Carotiy c'est-à-dire un être distingué, un fils de bonne
famille. La grande originalité de cet « aristocrate » sera, jus-
tement, qu'il voudra se pencher, comme par un profond
sentiment de culpabilité, sur les petites gens dont il aimerait
partager le sort. Mais en 1931, il n'en est pas encore là; c'est
beaucoup plus tard que l'auteur fera preuve de « révision-
nisme» biographique. Dans les années à venir, l'éducation
que recevra le jeune homme, caractérisée par un profond
respect de la hiérarchie et de l'autorité, sera tout à fait dans
la lignée traditionnelle.
Le Jardin de l'enfance de Trois- Rivières était aux gar-
çonnets ce que le couvent des ursulines est toujours aux
jeunes filles: une institution réputée, fréquentée par les
enfants de l'élite régionale. Fondé en 1903 par un groupe de
Filles de Jésus françaises menacées d'expulsion par la Loi
Combes'^, ce pensionnat fut implanté à une époque où
Tévêque trifluvien, M^ Cloutier, pressentant l'industrialisa-
tion rapide de son diocèse, voulait justement inciter les
communautés religieuses à créer des institutions d'ensei-
gnement pour répondre aux besoins d'une population
toujours plus abondante. Le fait que les Filles de Jésus triflu-
viennes aient été des « soeurs françaises » n'est apparemment
15. Marcel Trudel, Mémoires d'un autre siècle, op. àt, p. 32.
16. Alice Trottier, f.j. et Juliette Fournier, f.j., Les Filles de Jésus en
Amérique, |s.l.], [s.é.], |1986|, p. 57. Le Jardin de Tenfance trifluvien
ferma ses portes en 1%7.
92 LE FILS DU NOTAIRE
pas étranger à la grande réputation de cette école : toutes les
vieilles familles de Trois- Rivières confiaient leurs petits gar-
çons à ces éducatrices expérimentées. «Le Jardin de Ten-
fance était dans une classe à part [...]. C*était Técole des
"grandes familles" ; 75 % des élèves venaient des familles du
centre-ville: fils d'avocats, de juges, de notaires, de méde-
cins*^ .» Celui qui porte ce jugement le fait en connaissance
de cause: maire de Trois- Rivières de 1970 à 1990, Gilles
Beaudoin fut aussi confrère de classe de Jacques Ferron au
Jardin de Tenfance, durant les deux années oii le jeune
Louisevillois y séjourna.
Après le décès de sa femme, Joseph-Alphonse Ferron, en
homme important qu il était, ne pouvait décemment don-
ner à ses enfants que ce qu il y avait de meilleur ; il décida
donc de confier l'éducation de ses deux aînés — celui qui
porte désormais le prénom de Jacques et sa petite sœur
Madeleine — aux bons soins respectivement des Filles de
Jésus et des ursulines de Trois-Rivières. C'est ainsi qu'au
mois de septembre 1931, le jeune garçon fit son entrée au
Jardin de l'enfance ; il y ftit inscrit en sixième année, dans la
classe d'une religieuse appelée Mère Sainte-Emma^^. Pour sa
part, Madeleine semble avoir jusqu'à un certain point béné-
ficié, comme sa mère, de la présence, au monastère ursu-
linien, des grandes-tantes religieuses, ces divinités protec-
trices de la famille Caron : « Quand je suis arrivée [...], deux
des trois tantes vivaient encore. La plus jeune, mère Marie
du Saint-Esprit [...] s'est occupée particulièrement de
moi'^» Jacques, quant à lui, ressentit cet exil comme une
véritable déchirure. Fidèle à son interprétation tragique du
passé, il décrira plus tard cet épisode de sa vie comme un
brutal enfermement:
17. Gilles Beaudoin à Tauteur, entrevue, 4 mai 1993.
18. Sœur Albertine Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993.
19. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 163.
FEU JEAN-JACQUES 93
Je ne savais rien à mon sujet excepté qu'on m'arrachait à tout
ce que j'avais été, une maison dans la grand-rue de Louise-
ville, l'école des Frères, la plaine du lac Saint-Pierre, la
parenté, mon père toujours un peu narquois, Florence et
Marie-Jeanne, le monde heureux des jours sans lendemain
[...] une petite bête en uniforme qu'on n'a pas encore dressée,
voilà tout ce que j'étais^°.
Gilles Beaudoin, qui était externe, se souvient du Ferron
de cette époque comme d'un garçon plus grand que la
moyenne, avec une démarche nonchalante et d'un naturel
plutôt timide; ce trait de caractère, que partageaient les
deux élèves, les rapprocha, de même que leur désintérêt
commun pour les sports d'équipe pratiqués par les autres
enfants. Mais Ferron a gardé un souvenir si pénible de ce
séjour au Jardin de Tenfance qu'il paraît avoir oublié tous
ceux qui furent ses camarades d'école: «Jamais je n'aurai
tant souffert du froid qu'à attendre la fin d'interminables
récréations où je ne faisais rien d'autre, n'ayant pas le cœur
à jouer, ni amis d'ailleurs^'. »
En plus de Gilles Beaudoin, qui fut quelque peu son ami
par affinité de caractères, Ferron développera une autre
amitié, durable cette fois, avec François Lajoie, fils d'avocat
et futur juge, qui se retrouvera, comme lui, au collège Jean-
de-Brébeuf puis à l'Université Laval. Un peu comme Paul-
Émile Caron l'avait été à l'académie Saint-Louis-de-
Gonzague, ce garçon servira de repoussoir à l'écrivain, qui
le considère, avec un soupçon de condescendance, comme
un élève trop exclusivement tourné vers l'étude : « J'ai suivi
François Lajoie du Jardin de l'enfance à Trois- Rivières,
jusqu'à l'Université Laval, et durant ces quinze années-là, il
fiit toujours premier de classe à force de travail [...]". »
20. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 101.
2L Ibidem, p. 96.
22. JF à Pierre Vadeboncocur, lettre, 19 septembre 1980.
94 LE FILS DU NOTAIRE
Au cours de sa première année chez les Filles de Jésus, le
désarroi du jeune Ferron, qui après tout venait de perdre sa
mère, n échappa à personne, pas même à ses amis: «J'ai
Timpression qu il n'était pas heureux de vivre en commu-
nauté avec les autres élèves », dit Gilles Beaudoin, ajoutant
que «Tobligation quil avait d'être pensionnaire lui causait
beaucoup de problèmes"». La promiscuité d'un dortoir
devait effectivement être assez pénible pour un enfant habi-
tué de vivre au grand air et dans la compagnie quasi exclu-
sive des membres de sa famille. Si bien que, quand les
vacances arrivaient, dit encore Beaudoin, « c'était une véri-
table libération pour lui; il pouvait retourner à la mai-
son^^». Le bref récit intitulé «Le Chichemayais » rend jus-
tement compte de ce séjour malheureux et d'une tentative
infructueuse du garçonnet pour l'abréger, en décembre
1931. «Aux vacances de Noël, j'étais revenu [à Louiseville]
tellement ébloui de bonheur que je n'en voyais pas la fm" »,
écrit-il; aussi demanda-t-il, sans succès, à son père de le
retirer de ce pensionnat tant abhorré.
Le traumatisme de cet exil fut si grave que l'écrivain dit
avoir oublié de grands pans de sa prime jeunesse à cause du
nouveau vocabulaire qu'il lui fallut acquérir auprès des
«soeurs françaises» de Trois-Rivières : «je n'ai pas de sou-
venirs de [...] l'école primaire, et c'est probablement parce
que j'ai quitté Louiseville pour aller pensionnaire à Trois-
Rivières. Étant habitué de vivre dans un milieu paysan, j'ai
été oblig d'oublier tout le vocabulaire que j'avais à Loui-
seville^^. » Il est vrai que l'auteur, pourtant si disert au sujet
de certains autres épisodes de son existence, demeure
remarquablement silencieux à propos de ce qu'il appelle sa
23. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993.
24. Ibidem.
25. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 95.
26. JF, entrevue, émission « Délire sur impression », op. cit.
FEU JEAN-JACQUES 95
« seconde enfance^^ », celle qui correspond en gros à ses pre-
mières années d'école. Tout se passe comme si le séjour
trifluvien avait contribué à édifier un mur « culturel » entre
Tauteur et la partie de sa jeunesse dont il a gardé un sou-
venir enchanté.
Jacques Ferron a souvent répété que, par un curieux
phénomène de «contamination» d'une communauté reli-
gieuse par l'autre, la réputation d'intelligence de sa mère
s'était répandue des ursulines chez les Filles de Jésus, par
l'intermédiaire de Mère Marie-de-Jésus d'abord, et ensuite
par le bref séjour qu'Adrienne fit au sanatorium Cooke de
Trois-Rivières : « [Mère Marie-de-Jésus] fit à Trois- Rivières
une réputation d'intelligence à ma mère [...], qui s'était insi-
nuée au sanatorium Cook[e] tenu par les Filles de Jésus,
réputation dont je me trouverai investi à mon grand désar-
roi [...] au Jardin de l'Enfance tenu par les mêmes reli-
gieuses^* ». Descendant des Caron, « héritier présomptif des
ursulines », comme le dit si bien Pierre-Louis Vaillancourt,
l'enfant aurait bénéficié à son tour, bien malgré lui, d'un
préjugé favorable qui l'oblige à se mettre en évidence alors
même qu'il cherche à « faire comme tout le monde et à ne
pas se penser plus fin que les autres », selon les recomman-
dations de la même Adrienne.
En réalité, Ferron semble avoir figuré, au Jardin de
l'enfance comme partout ailleurs, parmi les meilleurs élèves.
Bien qu'il prétende être arrivé au pensionnat des Filles de
Jésus comme un petit paysan. Sœur Albertine Gagnon, qui
enseignait aux petits à cette époque, se souvient de lui,
même après 60 ans, comme d'un garçon bien élevé, au
port aristocratique: «[...] je le rencontrais aux heures de
surveillance, le seul souvenir que je garde de lui, c'est qu'il
était un jeune homme distingué, très intelligent, d'une
27. Ibidem.
28. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 308.
96 LE FILS DU NOTAIRE
application soutenue à Tétude. Je me souviens également
qu il se classait toujours le premier ou Tun des premiers de
ses classes^^. » Certaines des lettres que le garçonnet envoyait
à son père nous permettent de constater aujourd'hui que les
souvenirs de la religieuse sont exacts; on y découvre un
écolier zélé, ambitieux, et fermement ancré dans la volonté
de toujours se maintenir en première place : « Je suis encore
arrivé le premier et je suis en bonne santé^^», écrit-il au
notaire en janvier 1933. Quelques mois plus tard, il récidive
avec fierté: «Je suis encore arrivé le premier avec 328.6 sur
400. J'ai dépassé mon rival de 13 points. Mon bulletin est
comme d'habitude d'argent. [...] Je suis bien décidé de
garder mon rang et je vais faire mon possible d'avoir [sic]
un bulletin doré^^» C'est le début d'une longue tradition
que Ferron jugera de plus en plus lourde à porter : jusqu'au
décès du notaire, en effet, le jeune homme se retrouvera
toujours dans des situations de dépendance qui l'obligeront
à rendre compte à son père de ses performances acadé-
miques et, plus tard, de ses dépenses.
Bien qu'il n'ait jamais lui-même été un cancre, Ferron a
toujours eu les « premiers de classe » en horreur ; c'est pour-
quoi il admet avec beaucoup de réticence qu'il fit partie de
ce groupe d'élite. Dans le cas du Jardin de l'enfance, il laisse
entendre que le poids moral de la réputation maternelle ftit
seul responsable de ses bons résultats : « la deuxième année,
29. Sœur Albertine Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993.
30. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 16 janvier 1933. BNQ, 1.2.3.
Ironie du sort, l'un des tout premiers écrits de Jacques Ferron à être
parvenu jusqu'à nous est une lettre à son père... rédigée en anglais. « /
Write to you to offer you my best Christmas wishes»y écrit- il au notaire,
pour lui faire voir ses progrès dans l'apprentissage de cette langue; «for
I hâve much studied during preceding months. [...] I promise you to work
still more than in the year will soon ended. » JF à Joseph-Alphonse Ferron,
lettre, 23 décembre 1932. BNQ, 1.2.3.
31. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 6 mars 1933. BNQ, 1.2.3.
FEU JEAN-JACQUES 97
le préjugé donna à plein et je fus premier en tout. Sans être
véritablement intelligent, très laborieux dans les abstrac-
tions, j*avais assez de flair pour percevoir le préjugé favo-
rable, Tinvestiture héréditaire^^ », écrit-il, comme en s' excu-
sant d*avoir été bon élève; à Ten croire, son mérite per-
sonnel n*y serait pour rien. Faut-il voir, dans ce malaise, une
simple modestie, ou le pendant académique d'une méfiance
ontologique devant les privilèges?
La vocation littéraire de Fauteur relèverait aussi de cette
condamnation au dépassement de soi qu Adrienne Caron
avait perfidement laissée en héritage à ses enfants. Comme
d'habitude, Ferron minimise à ce sujet ses qualités propres,
escamotant ses prédispositions naturelles pour faire reposer
rentière responsabilité de ses réussites sur la réputation de
sa mère. Mal adapté à Louiseville à cause de l'éducation
aristocratique inculquée par Adrienne, il aurait aussi été en
porte-à-faux au Jardin de Tenfance, cette fois pour les
raisons inverses : « On disait que j'avais tout lu alors qu'élevé
par les servantes, petit paysan au fait des travaux agricoles
et possesseur d'un vocabulaire populaire et terrien qui
n'avait pas cours dans cette école [...], je n'avais rien lu,
strictement rien lu^\» Nous savons déjà que les enfants
Ferron ne lisaient pas beaucoup; d'après Marcelle, c'est
Jacques lui-même qui se mit soudain, à l'époque du collège,
à rapporter des livres à Louiseville et à «éduquer» la
famille^^ Il faut donc prendre l'écrivain au sérieux et ne pas
l'accuser d'immodestie lorsqu'il déclare : « c'est moi qui ai
ramené un peu de culture à la maison^^». Au Jardin de
l'enfance, les religieuses cherchaient à développer chez leurs
élèves le goût de la lecture en lisant, à voix haute, des
32. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309.
33. Ibidem.
34. Marcelle Ferron à Pauteur, entrevue, 25 janvier 1993.
35. JF à Jean Marcel, lettre, 26 janvier 1972.
98 LE FILS DU NOTAIRE
romans en classe, à raison d'une vingtaine de minutes
chaque jour : « C'était comme un cadeau que les religieuses
nous faisaient», dit Gilles Beaudoin, qui se rappelle avoir
attendu, avec impatience, la lecture quotidienne du Dernier
des Mohicans. Camour des livres était ainsi transmis aux
élèves, grâce d'abord aux talents d'éducatrices des Filles de
Jésus.
Chez Jacques Ferron, la passion littéraire eut aussi
l'occasion de se développer par le biais inattendu d'une
grave maladie qui le frappa lors de son premier trimestre
d'« exil ». Il semble que l'enfant ait souffert d'une septicémie
qu'il attribuera plus tard à un traitement médical inappro-
prié, mais aussi — et surtout — au dépaysement, à la
douleur d'avoir perdu sa mère, au choc causé par la perte de
son langage populaire et terrien. Le sentiment de déposses-
sion fut si profond que l'enfant aurait « protesté » en déve-
loppant une maladie : « malheureux, je résistais mal au froid
et à l'infection^^ ». Au bout du compte, il dut garder le lit
pendant une certaine période: «Les religieuses me don-
naient une collation spéciale, l'après-midi, et me mirent au
petit dortoir, plus douillet que le grand. Elles s'avisèrent en
plus d'appeler le docteur Normand, médecin de renom, qui
m'injecta dans le bras le vaccin de la diphtérie, fraîchement
arrivé de Paris^^. » Au pensionnat des ursulines, pendant ce
temps, la petite Madeleine, par un remarquable phénomène
de simultanéité, éprouve elle aussi de grandes difficultés à
être à la hauteur de ce qu'on attend d'elle. Mère Marie-du-
Saint-Esprit a en effet la fâcheuse manie de projeter sur la
fillette le souvenir ému de sa mère Adrienne, ce qui ajoute
encore à son désarroi: «[Elle me parlait] des prouesses
intellectuelles de ma mère et de ses sœurs et, à travers les
récits, je percevais une inlassable demande : je devais réussir
36. JF, La conférence inachevée, op. cit., p. 97.
37. Ibidem, p. 96.
FEU JEAN-JACQUES 99
aussi bien qu'elles. J'éprouvais une telle impuissance à
satisfaire cette ambition que je n'ai rien trouvé de mieux,
comme dérivatif, qu'une minable anémie^*. »
Les sœurs françaises, «femmes de discernement»,
diagnostiquèrent chez le petit Jacques la nostalgie du pays
natal ; elles le confièrent alors aux soins d'« une petite reli-
gieuse indigène, originaire du rang Barthélémy qui com-
mence dans la paroisse de Louiseville, traverse tout Saint-
Léon et finit à Sainte-Angèle, par conséquent de mon
pays^'», dit l'écrivain. Pour rendre l'exil moins pénible au
malade, cette religieuse providentielle vient s'asseoir à son
chevet tous les soirs pour lui lire «des contes canadiens,
certains de Louis Fréchette, qui m'émerveillent et m'aident
à revivre. Du pire naît parfois le meilleur : Fréchette aura été
le premier de mes auteurs^^. » Ferron attribue donc, comme
il le fera souvent par la suite, le développement du goût
littéraire — ici, le sien propre — à des causes extérieures ou
accidentelles, reliés à l'inaction forcée: tuberculose (pour
André Gide), oisiveté des fils de famille (pour Saint-Denys
Garneau), voire polyomyélite (pour Victor- Lévy Beaulieu).
D'autre part, il n'est pas innocent que l'écrivain dise avoir
retrouvé le goût de vivre grâce à l'illustre auteur des contes
de Jos Violon; il cherche sans doute ainsi à fournir une
explication possible à son propre goût pour les formes
brèves. Peut-être reconnaissait-il aussi en eux les récits
traditionnels de son grand-père Benjamin. Une chose est
sûre, le conte traditionnel, comme genre, lui apparaît déjà
nimbé d'une coloration positive.
Mais l'influence de Louis Fréchette sur le jeune homme
ne s'arrête pas là. Elle fut plus décisive encore, et d'une
38. Madeleine Ferron, Adrientte, op. ci'r., p. 162-163.
39. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 96-97. Cette religieuse, décédée
en février 1993, se nommait Marie-Rose Lacourcière. (Sœur Albertine
Gagnon, f.j., à l'auteur, lettre, 19 juin 1993.)
40. JF, La conférence inachevée^ op. cit., p. 97.
100 LE FILS DU NOTAIRE
manière encore plus inattendue. Ferron eut au moins un
autre ami au Jardin de l'enfance, qu'il a malheureusement
été impossible d'identifier; ce mystérieux garçon, externe
comme Gilles Beaudoin et François Lajoie, était, dit l'auteur,
issu comme par hasard d'une famille modeste et l'initia à
l'autre versant de l'œuvre de Fréchette, celui de la poésie:
[...] je me liai d'amitié avec un externe qui apporta La légende
d'un peuple^ de Fréchette, l'édition reliée, qui faisait partie du
trésor de son humble famille; les jours de pluie, nous la
lisions avec ferveur, durant les récréations. [...] Fréchette,
mon premier auteur, c'est le chantre de l'élan initial un peu
fou que rien ne déçoit, que rien ne rebute, de la victoire qui
s'accomplit lentement en dépit des défaites [...] c'est le
chantre de l'obstiné recommencement de la vie'*^
Même si toute La légende d'un peuple peut être vue
comme le « creuset » de la conception ferronienne de l'his-
toire, l'admiration du jeune homme allait surtout aux
Patriotes de 1837 qui, sous la plume du «barde national»,
acquièrent une dimension épique. Parmi ces derniers, Jean-
Olivier Chénier, le héros de Saint-Eustache, exerça une fas-
cination toute particulière sur le futur auteur des Grands
soleils; à partir de ce moment, en effet, Ferron sera toujours
indéfectiblement fidèle à la mémoire de celui qu'il appelle
«le brave des braves'*^», au point de faire campagne, plus
tard, en faveur de sa réhabilitation lorsque le chanoine
Lionel Groulx voudra le remplacer par Dollard Des
Ormeaux comme modèle national pour les Québécois"^^. En
1971, dans une «historiette» où il traite entre autres choses
de la défaite de Saint-Eustache, Ferron fait allusion à une
coutume barbare des soldats britanniques : « La frousse rend
41. Ibidem, p. 106.
42. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit.y p. 195.
43. En 1958, Ferron donnera même à son fils le prénom de Jean-Olivier.
FEU JEAN-JACQUES 101
féroce et il est fort probable que, selon l'usage anglais, on ait
arraché le cœur du cadavre encore chaud de Jean-Olivier
Chénier. Dommage qu'on ne Tait pas conservé: Frank
Anacharsis Scott pourrait le brandir au-dessus du Québec
[...J^.» Or cet épisode incertain — auquel Ferron, dans le
Québec d'après la Crise d'octobre, s'empresse d'ajouter foi
— semble tout droit tiré d'un poème de La légende d'un
peuple précisément intitulé «Chénier»: «On traîna de
Chénier le corps criblé de balles; / Un hideux charcutier
l'ouvrit tout palpitant; / Et par les carrefours, ivres, repus,
chantant, / Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps
épiques, / Promenèrent sanglant son cœur au bout des
piques../^» Une telle image avait certes de quoi impres-
sionner un garçonnet sensible, et il n'est pas surprenant que,
près de quarante ans plus tard, Ferron s'en souvienne
encore.
Mais pour l'instant, grâce aux vertus « thérapeutiques »
de Louis Fréchette et au talent des religieuses, celui qui n'est
encore que le petit garçon du notaire Ferron semble engagé
dans une course à la lecture qui ne s'arrêtera plus:
[...] on ne cessait de dire que j'avais tout lu, en tout cas trop
pour mon âge, que j'étais singulièrement intelligent et ci et
ça. Désormais, je me gardai de protester et me trouvai
emporté par la réputation de ma mère fomentée par Mère
Marie de Jésus, essayant de me rattraper sur mes lectures,
courant, courant, mais restant loin en arrière de ma répu-
tation^.
À partir de sa deuxième année au Jardin de l'enfance, le
jeune Jacques fit tant et si bien qu'il laissa derrière lui le
souvenir d'un lecteur boulimique ; il redoubla d'ardeur dans
44. JF, « Historiette. Le cœur de Jean-Olivier Chénier », IMP, vol. XXIV,
n" 1, 16 novembre 1971, p. 4.
45. Louis Fréchette, La légende d'un peuple, introduction de Claude
Beausoleil, [Trois- Rivières), Écrits des Forges, 1989, p. 205.
46. JF, Les confitures de coings et autres textes^ op. cit., p. 309.
102 LE FILS DU NOTAIRE
ses études, au point où son père crut bon, pour une fois, de
modérer le zèle de ce fils à la santé encore fragile: «Tu es
bien courageux de vouloir te remettre au travail, lui écrit-il,
mais d*un autre côté, surveille bien ta santé et ne travaille
pas lorsque tu seras malade; car la santé avant Tinstruc-
tion'*'. » Les religieuses, dit Gilles Beaudoin, devaient sur-
veiller d'une façon spéciale ce solitaire, toujours assis à
l'écart des autres élèves, un volume à la main :
Ce n'était pas un élève indiscipliné. Le seul problème qu'il
posait aux soeurs, c'est qu'elles n'aimaient pas le voir lire tout
le temps. [...] Il fallait profiter des récréations pour se dis-
traire et lui, il s'assoyait dans un coin, il lisait quand il pouvait
et les sœurs le déplaçaient. Elles disaient : « fermez votre livre,
Monsieur Perron, et accompagnez les autres ». Aussitôt qu'il
avait un livre, il le dévorait"*^.
De la lecture à l'écriture il n'y a qu'un pas, que Jacques
Perron eut tôt fait de franchir. Le principal intéressé prétend
plutôt que ce sont les religieuses qui le lui firent franchir en
lui découvrant, toujours dans le sillage de sa mère, un talent
qu'il n'avait pas. L'ironie veut que cette vocation soit née
sous les auspices prémonitoires d'un personnage qui
deviendra la tête de Turc préférée de l'auteur pendant de
nombreuses années: «Un jour j'eus bien le malheur de
copier un passage de l'abbé Groulx et me trouvai affligé du
don d'écrire. Il fallut donc écrire et je le fais encore, quitte
à me venger de ce pauvre abbé qui n'y était pour rien
Ce texte de Lionel Groulx, qui valut au garçonnet d'être
«premier en composition française, un honneur qui [lui]
donna fort grande satisfaction^^ » (même si sa carrière
47. Joseph-Alphonse Perron à JP, lettre, 10 janvier 1933. BNQ, 1.1.96.2.
48. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993.
49. JP, Les confitures de coings et autres textes, op. cit., p. 309.
50. JP à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967.
FEU JEAN-JACQUES 103
débutait ainsi par une imposture), était apparemment tiré
du Cap Blomidoriy second roman d*«Alonié de Lestres»
paru en 1932 (soit Tannée même où Ferron prétend Tavoir
lu)^'. Cette œuvre à thèse raconte la reconquête de TAcadie
par un Canadien français venu récupérer, à force de
patience et de travail, la terre ancestrale dont ses ancêtres
avaient été chassés. On constate avec étonnement que, dès
cette époque, avec Fréchette et Groulx, le jeune Ferron est
mis en présence des deux visages du nationalisme entre
lesquels il choisira plus tard, de la façon péremptoire qu on
lui connaît.
51. « J*avais copié une page du Cap HlornuUm. Mon protcsscur la tnuiva
bonne. Il est doux d'être félicité. Je continuai d'écrire. Tant va la cruche
à l'eau qu'elle s'emplit : je devins écrivain. » « Préface », manuscrit inédit,
22 mai 1949. BNQ, 2.34.3a.
CHAPITRE VI
La créance
ïl/n 1959, dans le cadre de Tune des redoutables lettres
ouvertes qu il fait parvenir à l'occasion au Devoir^ Jacques
Ferron se prononce sur la grève des réalisateurs qui fait
alors rage à Radio-Canada. On sait que ce conflit de travail
aura une influence certaine sur l'évolution du nationalisme
au Canada français; René Lévesque lui-même avouera par
la suite que cet événement, auquel il participa, fut Famorce
d'une prise de conscience qui devait le conduire à fonder,
dix ans plus tard, le Parti québécois. Madeleine Lavallée
croit quant à elle que la grève eut sensiblement le même
impact révélateur sur les opinions de son mari : à partir de
ce moment, en effet, on peut constater que les positions
nationalistes de Ferron se font de plus en plus précises.
Cependant, la lettre ouverte de 1959 nous intéresse aussi
parce que l'écrivain, au beau milieu d'une intervention qui
porte sur un tout autre sujet, émet soudain un jugement
très dur à l'endroit de ceux qu'il appelle les « professionnels
de province » :
J'ai bien connu l'espèce pour en avoir été, écrit-il, pour avoir
vu mon père, pour avoir vu des parents en être — et dans
une région privilégiée. Tout près de l'honorable Duplessis.
106 LE FILS DU NOTAIRE
Quand il s*agit de grève, le professionnel de province est un
misérable, qui est toujours contre les siens, les ouvriers de sa
langue, au service du patron étranger. Il se fait valoir, il fait la
belle, et on le paye pour sa trahison'.
Cette tirade implacable aura pour effet de faire bondir
Madeleine Ferron, qui semble avoir immédiatement mesuré
la signification capitale que prenait ce réquisitoire dans la
pensée de son frère. Elle prend donc la plume — comme
elle le fera souvent par la suite — pour reprocher à son aîné
ses prises de position publiques à propos de parents com-
muns : « Quand j*ai lu ta lettre au Devoir, le sang m'a charrié
le feu, j'ai sauté de colère ; ton parti pris contre papa m'a
secouée de révolte. J'ai beau essayer de m' expliquer ce
mépris que tu portes à mes parents, je n'y arrive pas. [...]
Pourquoi cette haine^ ? »
D'où vient, en effet, cette colère, qui n'a qu'un lointain
rapport avec le sujet alors débattu par Ferron? Pourquoi
cette animosité contre les élites d'une région que l'écrivain
a définitivement quittée depuis des années? Et surtout, à
quel « professionnel » de sa famille l'auteur peut-il bien pen-
ser? On serait d'abord porté à croire que c'est la famille
Caron qui essuie les foudres de son descendant, et que cette
brève sortie préfigure les reproches contenus dans Les confi-
tures de coings. Mais en y regardant de plus près, on
1. JF, Les lettres aux journaux, Montréal, colligées et annotées par Pierre
Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis, préface de Robert Millet, Montréal,
VLB éditeur, 1985, p. 98. Lettre parue originellement dans Le Devoir
(23 janvier 1959, p. 6) sous le titre: «Il se mépriserait».
2. Madeleine Ferron à JF, lettre, 26 janvier 1959. BNQ, 1.1.97.29. En
1972, la romancière semble toutefois avoir renoncé à trouver des
explications à l'attitude cavalière de son frère devant leur histoire fami-
liale commune : « Je me suis gardé un père et une mère qui ne sont pas
les tiens, c'est évident. Que tu méprises les tiens n'attaque pas les miens,
voilà ce que j'oublie quelques fois.» Madeleine Ferron à JF, lettre,
14 février 1972. BNQ, 1.1.97.212.
LACREANCE 107
s'aperçoit que Tire ferronienne, loin de viser uniquement le
népotisme un peu vieillot des bonnes ursulines, englobe
aussi parfois, dans un seul et grand mouvement — bien que
d'une façon plus allusive — la famille de son père, le nou-
veau statut que lui a apporté sa propre profession de méde-
cin, et sa région d'origine. Avant d'accompagner le jeune
Ferron qui, au sortir du Jardin de l'enfance, s'apprête à fran-
chir une nouvelle étape de son existence, il nous faut main-
tenant observer sous un angle différent le monde qu'il va
quitter pour de bon, et que lui-même nous invite à consi-
dérer comme un univers de notables provinciaux. Cette
démarche est essentielle pour mieux comprendre la relation
ambiguë qui lie Ferron à la région où il est né ; car le monde
que le futur écrivain va découvrir, en cet automne de 1933,
s'oppose radicalement au pays de son enfance.
Trois- Rivières, la capitale administrative de la région
mauricienne, est assez peu présente dans l'œuvre de Ferron.
Lorsque par hasard cette ville figure dans l'un de ses écrits,
c'est toujours comme par accident et sous des dehors assez
rébarbatifs. Bien sûr, l'écrivain s'est parfois amusé à brosser
un portrait sympathique de certaines de ses connaissances
trifluviennes : ainsi, il se moque gentiment, à l'occasion, de
ses amis originaires de cette ville, « des Godin, des Panne-
ton, des Lajoie de cette capitale, une engeance crochue et
peu recommandable, mi-taverne, mi-cathédrale, dont les
spécieux mélanges et le caribou hilarant ont toujours eu
raison de la modestie et de la prudence des libres citoyens
de Maskinongé^ ». Cependant, mis à part le côté pittoresque
des bonnes familles d'autrefois, la capitale de la Mauricie
apparaît généralement chez Ferron comme un lieu assez
étouffant, et le diocèse trifluvien, lui, comme « l'un des plus
réactionnaires^ » du Québec. À son ami Clément Marchand,
3. JF, « Historiette, i.es cieux ne sont pas toujours vides», loc. rif., p. 18.
4. JF, « Historiette. Une dizaine de petits innocents », IMP, vol. XXIV,
n" 13, 16 mai 1972, p. 19.
108 LE FILS DU NOTAIRE
ancien directeur du Bien public et des éditions du même
nom, Fauteur confesse que le milieu intellectuel de Trois-
Rivières lui semble «assez déprimant, au sein d'une cam-
pagne cruelle, sans pitié » ; du même soufQe, il remercie le
poète des Soirs rouges d'avoir héroïquement tenté, jadis, « de
faire de Trois- Rivières une capitale littéraire^ » avec la revue
HorizonSy ce magazine culturel que Marchand dirigea vers la
fin des années 1930. Dans une lettre à Pierre Vadeboncoeur,
il se moque des « mondanités assez quelconques » de Trois-
Rivières, «qui consistent uniquement à montrer son train
de vie par émulation [...]^».
Pour tout dire, l'écrivain ne tient pas la capitale mauri-
cienne en bien haute estime. Cette inimitié trouve probable-
ment sa source dans les mauvais souvenirs d'exil rattachés
au Jardin de l'enfance. Par ailleurs Perron, fils d'un orga-
nisateur libéral et neveu d'un député de même allégeance,
ne pouvait oublier que Trois- Rivières était aussi le fief de
Maurice Duplessis ; homme de gauche, il aura à subir per-
sonnellement les foudres du gouvernement de l'Union
nationale. Comment, dans ces conditions, ne pas associer la
ville — qui, ne l'oublions pas, fut aussi celle de l'ultramon-
tain M^' Laflèche — au conservatisme?
Malheureusement pour lui, le romancier est peut-être
plus tributaire qu'il ne le croit du discours social «triflu-
vien », auquel il fut exposé pendant les premières années de
son existence. Tout au long des années 1930, en effet, sous
l'impulsion précisément des notables trifluviens, la région
mauricienne vivait une forte Renaissance régionaliste et
cherchait à mettre en valeur sa culture et son histoire parti-
5. «Correspondance de Jacques Perron et Clément Marchand»,
présentation et notes de Marcel Olscamp, dans Ginette Michaud (dir.),
avec la collaboration de Patrick Poirier, Vautre Ferron, Montréal, Fides
— Cetuq, «Nouvelles études québécoises», 1995, p. 344. Lettre de JF
datée du 6 janvier 1984.
6. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 19 septembre 1980.
LACRÉANCE IO9
culières. Ce mouvement de revalorisation culturelle, qui
dura une quinzaine d*années environ, atteint son apogée en
1934 avec les fêtes du Tricentenaire de Trois-Rivières et se
manifesta d'une multitude de manières: fondation d*une
société d'histoire, organisation de pèlerinages historiques,
publication de « Cahiers d'histoire régionale », etc^ La gloire
tardive de Nérée Beauchemin, ce timide médecin-poète
auquel Ferron s'identifiera à l'occasion et devant qui son
père et lui s'inclinaient respectueusement lors de leurs pas-
sages à Yamachiche, fut l'une des conséquences les plus
frappantes de cette effervescence : l'abbé Albert Tessier, prin-
cipal instigateur du mouvement régional mauricien, avait
orchestré, à l'occasion de la publication de Patrie intime,
une sorte d'apothéose pour ce vieil « aède » qui avait si bien
chanté son petit coin d'horizon villageois : « Nérée Beauche-
min se voit chargé d'honneurs à la sortie de son recueil,
écrit l'historien René Verrette. Célébration à l'hôtel de ville
trifluvien, doctorat honorifique de l'Université Laval,
médaille de l'Académie française et diplôme de "maître es
Jeux florimontains" soulignent son œuvre de poète régio-
naliste*. »
Il n'est évidemment pas question de réduire l'œuvre
ferronienne à une anthologie du terroir ni de faire de
l'auteur du Ciel de Québec un émule du poète machichois ;
cependant, l'état d'esprit qui présida à la rédaction des
Historiettes et des Contes est- il, au fond, si différent de celui
manifesté par l'abbé Tessier lorsque ce dernier prétendit, en
1928, vouloir réveiller «le sens régional, la fierté locale
fondée sur l'attachement à un long et riche passé'»?
7. Rémi Tourangeau, Trois-Rivières en liesse. Aperçu historique des fêtes
du Tricentenairey Trois-Rivières, Éditions Cédoleq, Joliette, Éditions
Pleins bords, 1984, p. 14.
8. René Verrette, «Le régionalisme mauricien des années trente»,
RHAFy vol. 47, nM, été 1993, p. 33.
9. Albert Tessier, cité par René Verrette, Ibidem, p. 34.
no LE FILS DU NOTAIRE
Cintérêt passionné de Ferron pour la petite histoire et pour
les obscures monographies paroissiales se rapproche suffi-
samment des préoccupations des régionalistes pour que
rhypothèse d*une influence possible soit au moins envi-
sageable. Après tout, écrit encore René Verrette :
Ce courant d'idées a constitué le discours social dominant en
Mauricie durant les années 1930-1940, discours certes
énoncé par une petite bourgeoisie soucieuse d'assurer sa
reproduction sociale, mais également discours fécond pour la
dynamique régionale. [...] Le régionalisme mauricien a
constitué un réservoir à fantasmes dans lequel puisa une
génération confrontée à une réalité difficile^".
Ferron, issu de cette petite bourgeoisie locale et relié à
elle de multiples façons, a baigné dans ce « réservoir à fan-
tasmes » et a pu en nourrir son imaginaire. Sa connaissance
profonde et minutieuse du milieu mauricien démontre qu'il
connaissait les nombreuses publications historiques pro-
duites par les Éditions du Bien public dans la foulée du
mouvement lancé par Albert Tessier. Lorsque, devenu élève
des jésuites, il voudra publier son premier poème hors du
journal de son collège, c'est vers r« institution littéraire»
mauricienne (incarnée par Clément Marchand et sa revue
Horizons) qu'il se tournera d'abord. Marchand, alors rédac-
teur en chef au Bien public, fut aussi, rappelons-le, l'un des
animateurs du mouvement régionaliste.
L'écrivain grandit donc sous l'influence de cette société
bien vivante, active, formée de ce qu'il appellera plus tard,
avec un peu de dédain, les «professionnels de province»,
façon discrète de se dissocier du groupe tout en ne reniant
pas tout à fait ses origines. Dans son esprit, on le sait, les
Ferron sont d'une extraction beaucoup plus « roturière »
que les Caron, ce qui les rend plus acceptables que ces der-
niers, dont la supériorité tient à une sorte de prédestination
10. Ibid., p. 51.
LACREANCE 111
nobiliaire. Malgré leur situation privilégiée, il sera beaucoup
pardonné aux Ferron pour la simple et bonne raison que
cette famille frondeuse a un côté «sans-culotte» qui
Toppose à la gloire hiératique et surannée de sa famille
maternelle.
Cet aspect libertaire trouve son expression électorale
dans l'appartenance quasi-séculaire de la famille Ferron au
Parti libéral. Jacques lui-même, bien qu il prétende être
venu assez tardivement à la politique, ajoute que Fadhésion
des enfants à cette formation était en quelque sorte héré-
ditaire puisque, dans cette société où les choses ne chan-
geaient guère, «les grandes familles libérales faisaient des
enfants libéraux"». Cest ainsi que l'écrivain pourra dire,
avec raison, qu il n est pas né nationaliste et que cette orien-
tation résulte plutôt chez lui d'un lent cheminement dont
les premiers échos se feront entendre, précisément, vers
1959. Ajoutons aussi que la nécessité du nationalisme, dans
cette bourgeoisie mauricienne éminemment française de
culture et d'héritage, ne s'imposait pas vraiment : la popu-
lation anglo-saxonne de Louiseville était assez réduite, et les
seuls anglophones que Joseph-Alphonse fréquentait dans sa
ville étaient les propriétaires des chalets voisins du sien, au
lac Bélanger'^. Quoi qu'il en soit, mise à part une brève
incursion du côté de l'Action libérale nationale à l'époque
du collège, les toutes premières prises de position publiques
de l'écrivain, qui surviendront au cours de ses études de
médecine, auront lieu sous la houlette du parti d'Adélard
Godbout. Il ne faut pas s'étonner de cet atavisme tenace,
puisque les enfants Ferron furent littéralement élevés au
milieu de la politique la plus «politicienne», à cause des
qualités d'organisateur de leur père; bien des anecdotes
11. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970.
12. Il s'agissait de deux dirigeants de T Associated Textiles. (Madeleine
Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992).
112 LE FILS DU NOTAIRE
savoureuses de Tœuvre ferronienne trouvent leur origine
dans le souvenir des incidents pittoresques qui animèrent
les campagnes électorales auxquelles participa le notaire.
Mais les racines libérales de Jacques Ferron ne se limi-
tent pas aux activités paternelles: le militantisme dans ce
parti fut une pratique assez répandue dans toute sa famille.
À Trois-Rivières, par exemple, l'écrivain avait aussi un
oncle, Jean-Marie Bureau'\ qui fiit un professionnel de pro-
vince dans toute la force du terme, et sur la carrière duquel
il convient de s'arrêter quelque peu. Bien qu'apparenté de
loin à Maurice Duplessis, cet oncle fut un organisateur actif
pour le Parti libéral et prit part, à partir de 1924, « à toutes
les luttes politiques fédérales et provinciales, dans les comtés
de Trois-Rivières, St-Maurice, Champlain et Maskinongé'^ ».
Profondément engagé dans la vie sociale de sa région, cet
avocat, né en 1897, connut la trajectoire de bien des mem-
bres de l'élite régionale: d'abord élève des «sœurs fran-
çaises » du Jardin de l'enfance, il compléta par la suite son
cours classique au séminaire Saint-Joseph, puis poursuivit
des études de droit à l'Université Laval. Une fois de retour
dans sa ville natale, il déploya une intense activité dans une
multitude de domaines; au cours des années 1930, par
exemple, il participa activement au renouveau mauricien en
tant que directeur du journal Le Flambeau, organe régiona-
liste de la jeunesse trifluvienne. Sa disparition, en 1964, lui
valut, dans Le nouvelliste, un éloge funèbre digne des plus
grands bienfaiteurs :
La ville de Trois-Rivières perd en lui l'un de ses fils les plus
dévoués, un homme dynamique, un brillant avocat [...], un
citoyen imbu d'esprit civique, un lutteur courageux et tenace
et surtout un homme dévoué, qui se dépensa sans compter
13. Époux d'une sœur de son père, Laurence Ferron.
14. [Anonyme], «M* Jean-Marie Bureau succombe à une maladie de
plusieurs mois», Le Nouvellistey 3 janvier 1964, p. 19.
LACREANCE II3
pour toutes les bonnes causes. Sous Fécorce rude de l*homme
de loi et du plaideur on découvrait un grand idéaliste, un fin
lettré, un bon père à Tâme sensible et l'ami fidèle et
charitable' ^
Malgré ces très nombreuses qualités, il semble bien que
Toncle Jean-Marie soit le mystérieux «parent X'*» dont
parla Ferron à quelques reprises et qui fit Tobjet, en 1959, de
sa violente sortie contre les notables provinciaux. Voici ce
qui explique la rancune de Técrivain : parmi les très nom-
breux postes cumulés par M^ Bureau, il y avait — pour son
malheur — celui de «conseiller juridique de plusieurs
entreprises trifluviennes importantes'^ », ce qui signifie, en
termes clairs, qu'il fut représentant patronal pendant
certaines des dures luttes ouvrières qui eurent lieu en Mau-
ricie dans les années 1950. Il ftit entre autres représentant
légal de la compagnie de textiles Wabasso, vers 1952, au
moment où les employés de cette entreprise cherchaient à se
syndiquer. D'après Ferron, les avocats de province, comme
cet oncle Jean-Marie ou Duplessis lui-même, détestaient les
syndicats pour la simple et bonne raison que ces « unions »
créaient un intermédiaire importun dans les négociations;
par conséquent, la syndicalisation du prolétariat aurait
entraîné, pour les juristes québécois, une lourde perte de
clientèle'*. Dans une lettre à Pierre Vadeboncoeur, Jacques
Ferron dira aussi de Bureau, par ailleurs très dévot, qu « il
croyait vraiment servir Dieu en même temps que lui-même
et la Wabasso"».
15. Ibidem, p. 3.
16. JF, «Le refus»», SituationSy 3* année, n" 2, mars-avril 1%1. p. 55.
17. [Anonyme], «M* Jean-Marie Bureau succombe à une maladie de
plusieurs mois», loc. cit., p. 3.
18. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. dr., p. 234.
1^ ÎF ^ Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 septembre 1980.
114 "-^ FILS DU NOTAIRE
Uoncle Jean-Marie semble donc représenter, pour le
socialiste quest devenu Ferron en 1959, le prototype du
notable hypocrite qui se désolidarise de son peuple tout en
travaillant pour les adversaires. Mais dans Tunivers ferro-
nien, on le sait, la réalité se divise fréquemment en deux
composantes antithétiques: famille Ferron contre famille
Caron, M»' Camille contre M^' Cyrille, Frank Scott contre
François Ménard, «Grand-village» contre « Petit- village »,
bref, «bon côté des choses» contre «mauvais côté des
choses». Dans ces conditions, il faut donc s'attendre à ce
que la silhouette négative de Fonde Jean-Marie soit équili-
brée par un personnage plus positif. Dans Foeuvre publique
de Fauteur, Fimage de maître Bureau demeure comme une
ombre sans identité réelle et s'efface devant celle, beaucoup
plus agréable, de l'oncle Emile Ferron, figure débonnaire du
« bon » notable provincial avec qui il faut maintenant faire
connaissance.
Né en 1896, ce frère cadet du notaire fît lui aussi,
comme son aîné, ses études au Séminaire Saint- Joseph puis
à l'Université de Montréal. Reçu avocat en 1923, il s'installa
à Louiseville, mais fut bientôt saisi par le démon familial de
la politique : il se porta candidat à une élection fédérale, fut
élu député libéral du comté de Berthier-Maskinongé en
1935, puis en 1940^^ grâce, chuchote-t-on, aux bons soins
de son grand frère Joseph-Alphonse, organisateur che-
vronné, qui aurait «acheté» des votes en faveur de son
cadet^'. Emile Ferron a laissé le souvenir d'un homme extrê-
mement sympathique; son neveu Jacques dit de lui, avec
une sorte d'admiration attendrie, que son plus grand talent,
comme député, « était de faire déclarer voies d'eau naviga-
bles de petites rivières de rien du tout, de sorte que le Fédé-
20. Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 362.
21. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992. M. Lavigne
tient ces renseignements de Jacques Ferron lui-même.
LACRÉANCE II5
rai pouvait entreprendre des travaux inutiles qui appor-
taient quand même un peu d'argent dans le comté^^».
L'écrivain apprécie en connaisseur ce bon tour joué aux
autorités gouvernementales et la petite victoire remportée,
en catimini, par le notable de Maskinongé sur les pouvoirs
en place. Ce discret triomphe du petit sur le grand, à Tinsu
même du principal intéressé, cette ruse paysanne est un
motif qui plaît toujours grandement à Ferron : Técrivain y
voit Tun des principaux traits de caractère de ses compa-
triotes dans rhistoire.
Au terme de sa carrière de député, Toncle Emile fut
nommé juge à la Cour supérieure de Trois-Rivières. Les
témoins s'entendent pour dire que ses qualités de magistrat
se révélèrent assez limitées. Pour Gilles Beaudoin, dont le
père fut un ami intime d'Emile Ferron, ce dernier « était un
homme paresseux: il était juge, et il ne rendait pas ses
jugements"». «Il n'a jamais pratiqué le droit. Il a été
nommé juge, à un moment donné, et il n'a jamais rendu un
jugement», renchérit Paul-Émile Caron, ajoutant que
Maître Ferron bénéficia de cette faveur parce qu'il était libé-
ral, condition suffisante à l'époque, dit-il, pour mériter une
telle nomination^'*. Jacques Ferron reconnaît lui-même que
son oncle Emile fut un assez mauvais juge, tout en avouant
que ses blocages étaient dus au fait que cet homme plutôt
sensible était pris de scrupules au moment crucial de peser
le pour et le contre". Son accession à la magistrature, de
toute manière, n'avait pas eu l'heur de lui plaire, si l'on se
fie à l'anecdote que son neveu relate à plusieurs reprises:
« Quand il a été nommé juge, la consternation s'empara de
22. JF à Jean Marcel, lettre, 14 décembre 1967.
23. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993.
24. Paul- Emile Caron à l'auteur, entrevue, 23 juillet 1992.
25. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. df., p. 63.
Il6 LE FILS DU NOTAIRE
lui : il convoitait le Sénat. Et mon père de lui mettre la main
sur Tépaule : "Voyons, Emile, il faut bien gagner sa vie."^^ »
Cet homme un peu irresponsable avait pour lui, on Ta
dit, un caractère extrêmement attachant qui en faisait un
invité recherché dans les mondanités trifluviennes. « [Emile
Perron] était un grand ami de mon père», dit encore Beau-
doin; «ils allaient à la pêche ensemble, deux fois par
semaine durant Tété, à Saint-Alexis. Le juge était un type
tellement agréable que tout le monde Finvitait^^. » L'image
correspond à peu près à celle qu'en donne Jacques: «Cet
oncle n a jamais vécu que pour les femmes, la pêche et la
conversation^*. » Ce sympathique personnage — faut-il s'en
étonner? — ne connut un bonheur sans mélange qu'au
moment de sa retraite: « [il] était assez heureux, continuant
de vagabonder, d'aller ici et là. C'était celui qui, lors des
mariages, avait un épithalame à réciter. Évidemment, il avait
beaucoup d'anciennes amies. [...] C'était un homme char-
mant. Un vagabond^^ ! »
L'influence de l'oncle Emile sur l'imagination de son
neveu paraît avoir été assez considérable. Comme le grand-
père Benjamin et le notaire Joseph-Alphonse, il était
d'abord le dépositaire d'un don de conteur inégalé, que
Jacques, comme toujours lorsqu'il est question d'éloquence
ou de talent oratoire, décrit avec un respect teinté d'envie :
«l'oncle Emile [est] un homme qui sait plus de choses qu'il
n'en faut pour écrire. Il n'écrit pas. Il conte. Il a ses écrits,
ceux des autres, des poèmes: un répertoire^^. » En outre,
il présente la particularité d'avoir fréquenté le «grand
26. « Correspondance de Jacques Ferron et Clément Marchand », loc. cit.,
p. 334. Lettre de JF datée du 13 mai 1980.
27. Gilles Beaudoin à l'auteur, entrevue, 4 mai 1993.
28. JF à Jean Marcel, lettre, 14 décembre 1967.
29. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 63-64.
30. JF à Jean Marcel, lettre, 20 février 1969.
LACREANCE II7
monde », à Ottawa, où il a recueilli tout un bagage d'anec-
dotes croustillantes sur les politiciens de son temps. Ses
talents naturels de conteur s'exercent donc dans un do-
maine mal connu de Jacques, et le neveu se plaît à recueillir
cette manne d'informations savoureuses. « [Concle Emile] a
été un de mes grands informateurs^' », confiera-t-il à Pierre
L'Hérault en 1982. Le goût ferronien pour l'histoire anec-
dotique et les petits faits vrais (à proprement parler, pour les
historiettes), déjà favorisé par le discours social régionaliste
de son époque, se développa aussi au contact de cet oncle à
l'esprit moqueur. Bien des épisodes du Ciel de Québec, par
exemple, sont des transpositions romanesques des souvenirs
d'Emile, à commencer par les aventures du «p'tit député
Chicoine», dont la seule ambition politique est de devenir
sénateur.
Pour recueillir des anecdotes pittoresques sur le monde
politique. Perron disposait aussi, à domicile, d'une source
d'information de première importance: son propre père,
qui fut longtemps un organisateur irremplaçable pour le
Parti libéral, « un organisateur regretté parce que c'était lui
qui achetait les gens à meilleur compte^^ », laisse froidement
tomber l'écrivain. Il se souvient, à ce propos, du « p'tit blanc
inaperçu dont [s] on père avait toujours des provisions en
vue des élections, dans la dépense froide, à l'arrière, [et qui]
était évidemment de Saint- Pierre-et-Miquelon, de l'alcool
de contrebande. Ça coûtait moins cher^\ » Ce vieux routier
de la politique avait aussi, semble-t-il, la faculté de deviner
la popularité réelle d'un candidat, lors des assemblées, à la
seule audition des cris de la foule : « quand les gens applau-
dissaient trop fort, il disait : "Attention, il y a quelque chose
3L JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron»,
op. àt, p. 64.
32. Ibidem, p. 104.
33. Ibid,
118 LE FILS DU NOTAIRE
qui ne va pas : on paie le candidat en applaudissement ; on
ne votera pas pour lui^^ !" »
Mais la politique n'est pas qu'un simple étalage de
mœurs pittoresques et n est pas faite que de folklore élec-
toral. Même si la soif du pouvoir guide parfois les militants
les plus cyniques, il n en reste pas moins que l'appartenance
à un parti plutôt qu'à un autre présuppose une certaine
communauté de pensée, un état d'esprit commun par lequel
un groupe d'opinion se solidarise tout en s'opposant, sur
certains points, aux autres groupes. Dans le cas qui nous
occupe — la famille Ferron — , il faut donc se demander
dans quelle mesure l'appartenance au Parti libéral peut être
révélatrice d'un certain état d'esprit, d'une certaine attitude
devant l'existence. «Mon père était un libéral de Wilfrid
Laurier, un "Rouge"^^ », dit aujourd'hui Madeleine Ferron ;
qu'est-ce à dire ? Sans doute est-il abusif de supposer que les
idées d'un chef de parti peuvent être directement transmises
aux militants. Laissons quand même au principal intéressé,
Wilfrid Laurier, le soin d'expliquer ce qu'était, pour lui, le
libéralisme: «il y a toujours place pour l'amélioration de
notre condition, pour le perfectionnement de notre nature,
et pour l'accession d'un plus grand nombre à une vie plus
facile. Voilà [...] ce qui, à mes yeux, constitue la supériorité
du libéralisme^^. » Il importe assez peu de connaître le degré
de radicalité du libéralisme du notaire Ferron et de savoir
dans quelle mesure il souscrivait aux principes des grandes
libertés de 1789: sa situation de notable dans une petite
ville l'obligeait, de toute façon, à faire preuve d'une certaine
retenue dans l'expression de ses idées, aussi révolutionnaires
eussent-elles été. Il suffit de savoir que, dans son milieu, il
34. Ibid.
35. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
36. Wilfrid Laurier, « Le libéralisme politique », dans Discours à Vétran-
ger et au Canada, Montréal, Beauchemin, 1909, p. 91.
LACREANCE II9
était considéré comme un homme aux idées avancées. Se
dire libéral, n est-ce pas avant tout se prétendre libéral au
sens large — c'est-à-dire favorable aux libertés individuelles
— et défendre des idées tolérantes ? Sur ce point, les témoi-
gnages sont remarquablement convergents: la famille du
notaire Ferron bénéficia d'une éducation exceptionnelle-
ment ouverte pour le lieu et pour Fépoque. Les enfants sont
d'ailleurs les premiers à reconnaître la grande ouverture
d'esprit de leur père en ce qui concerne leur formation:
« Nous avions une très grande liberté de parole, à la maison,
dit Marcelle ; mon père était très libéral, dans le sens noble
du mot. On avait droit à nos opinions^^ » Le fils cadet de la
famille, Paul, abonde dans le même sens : « Nous étions une
famille libérale au sens large du terme; c'est évident. La
liberté avec laquelle mon père élevait ses filles pouvait
même surprendre, pour le temps; elles ont eu les mêmes
facilités d'éducation que les garçons^*.» Ces jugements a
posteriori des enfants sur leur jeunesse pourraient n'être que
des souvenirs enjolivés si d'autres témoins ne venaient
corroborer, de l'extérieur, ces impressions. Parlant de son
condisciple Ferron, Pierre Vadeboncoeur utilisera un voca-
bulaire identique pour décrire ses frères et sœurs : « il avait
une famille libérale au sens noble du mot, très ouverte. Il
était, je pense, intellectuellement stimulé par sa famille,
non-conformiste^*^. » Jacques Lavigne croit lui aussi que les
Ferron formaient une famille qui aimait la liberté, sans que
ses membres ne doivent pour autant être qualifiés de libres-
penseurs^.
Dans AdriennCy Madeleine Ferron, parlant de son
grand-père Louis-Georges Caron, lance une petite phrase
37. Marcelle Perron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993.
( 38. Paul Perron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
39. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992.
40. Jacques Lavigne à l'auteur, entrcvuf. 21 septembre 1992.
120 LE FILS DU NOTAIRE
qui peut d'abord sembler anodine, mais qui prend une
résonance singulière si on tente de l'appliquer à la propre
famille du notaire: «Quand on a pignon sur la rue
principale, qu'on est fils de notables, tout geste qui n'est pas
conventionnel devient aussitôt inconvenant* ^ » L'ouverture
d'esprit notoire des Ferron, que même les conft-ères mont-
réalais de Jacques décrivent avec une nuance d'admiration,
prend une coloration légèrement différente lorsqu'elle est
évoquée par des voisins ou des amis trifluviens de la famille.
Marcelle se souvient à cet égard des commentaires de
certains Louisevillois à l'effet que le notaire allait « rater ses
enfants » s'il continuait à les élever d'une façon aussi libre ;
«on n'était pas tout à fait dans le moule'*^», ajoute-t-elle.
L'absence de mère et un père débordé de travail sont des
facteurs importants, qui ont pu contribuer aussi à rendre les
jeunes Ferron plus créatifs et autonomes. Par ailleurs, les
longs étés de solitude au chalet du lac Bélanger ont donné
aux enfants du notaire un certain esprit d'indépendance.
«Au lac Bélanger, nous n'avions rien à faire, donc, nous
lisions \^^ » dit Marcelle ; c'est toujours ainsi que se forment
les esprits forts.
Mais le «libéralisme» de monsieur Ferron comportait
aussi d'autres composantes qui ont pu façonner le caractère
de ses cinq rejetons. Le notaire faisait en effet preuve d'un
anticléricalisme discret, mais réel, qui l'amenait à s'opposer
au curé sur les questions d'administration paroissiale. Il
était en cela parfaitement libéral, car ses idées coïncidaient
avec celles de Wilfrid Laurier: «j'ai trop de respect pour les
croyances dans lesquelles je suis né, pour jamais les faire
servir de base à une organisation politique'''* », disait fière-
ment le premier ministre canadien. La profession du
41. Madeleine Ferron, Adrienney op. cit., p. 165.
42. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993.
43. Ibidem.
44. Wilfrid Laurier, «Le libéralisme politique», loc. cit., p. 100.
LACREANCE 121
notaire, de même que ses multiples tâches officielles, Tem-
pêchaient de s'opposer trop ouvertement au credo de ses
clients et concitoyens; c'est pourquoi «il a son banc à
Téglise, assiste à la messe dominicale. Mais s'il écoute atten-
tivement le sermon, c'est qu'il se donne le droit de le cri-
tiquer, comme de surveiller la comptabilité de la
Fabrique''^. » Jacques Ferron raconte que la critique du ser-
mon hebdomadaire devint même, à la longue, une sorte
d'exercice familial autour de la table du dimanche. Plus
encore: «Quand [le notaire] n'était pas d'accord avec le
sermon du curé, il lui téléphonait après la messe pour lui
donner sa façon de penser'**.» En province, le monde est
petit et il arrive souvent que deux personnes, au cours de
leur vie, aient à se côtoyer dans des contextes différents. Le
notaire Ferron pouvait d'autant plus facilement s'opposer
au curé que les deux hommes se connaissaient de longue
date: avant d'occuper la cure de Louiseville, à partir de
1932, l'abbé Donat Baril avait en effet été professeur de latin
au Séminaire de Trois- Rivières'*'^ où il avait eu le jeune
Joseph-Alphonse comme élève.
L'une des principales pommes de discorde entre le curé
et le notaire récalcitrant trouvait son origine dans la déco-
ration de l'église paroissiale. On se souvient que ce temple,
achevé en 1921, avait été la proie des flammes à peine cinq
ans plus tard. Une nouvelle église avait été reconstruite à
même les murs de la précédente, mais il va sans dire que la
décoration intérieure avait été réduite au strict minimum,
puisque la Fabrique se trouvait à devoir payer deux églises
en même temps. Aux dires de Paul Ferron, il semble que,
dans ce contexte, le curé Baril ait eu des ambitions trop
45. Madeleine Ferron, Adrienne, op. cit., p. 214.
46. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
47. Abbé Antonio Magnan, Biographies sacerdotales triftuvienneSt op. nt,
p. 9.
122 LE FILS DU NOTAIRE
fastueuses au goût du notaire: «Mon père [...] avait une
grande animosité contre lui, qui voulait construire Tinté-
rieur de l'église en marbre de Carrare. Il trouvait que la
paroisse n avait pas les moyens. Il téléphonait parfois au
curé, après le sermon, pour lui dire: "Non, tu ne l'auras
pas."'** » Cette impertinence contribua peut-être à créer des
inimitiés au notaire; elle influença en tout cas certains de
ses enfants. Jacques Ferron dira qu'il avait hérité face au
clergé de l'ambivalence de son père, qui « tenait bien à avoir
sa place de banc dans la grande allée», mais qui, d'un autre
côté, cherchait à « prendre tous les curés en faute"**^ ».
Mais l'anticléricalisme n'est pas nécessairement associé
au manque de charité, et le notaire, sur ce plan, manifesta,
plus souvent qu'à son tour, une réelle sympathie à l'endroit
des gens démunis ; du moins est-ce l'image que donnent de
lui ses enfants. «Dans notre famille, nous étions fonda-
mentalement "de gauche". Je ne sais pas d'où vient cette
tendance», s'interroge Madeleine. Peut-être, comme elle le
suggère, cette sensibilité est-elle due au fait que les classes
sociales sont moins étanches dans les petites agglomérations
que dans les grandes villes^^. Mais le notaire Ferron était
aussi, ne l'oublions pas, fils de paysan et, comme l'a sou-
ligné son fils Jacques, membre d'une génération en pleine
ascension sociale ; il avait gardé le souvenir de son humble
origine, et c'est sans doute pourquoi son « rang » nouvelle-
ment acquis ne l'empêchait pas de sympathiser avec les plus
pauvres de la paroisse. « Papa nous voulait mieux que lui,
dans un autre monde que le sien, écrit Madeleine à son frère
en 1971. Pour réaliser les rêves qu'il faisait pour nous, il ne
nous a jamais demandé de renier personne. C'est ce qui
48. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
49. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 106.
50. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
LACRÉANCE 123
explique que nous sommes fort à Taise dans tous les milieux
sociaux [...]^'. »
La Grande Dépression de 1929 fournit au notaire
Toccasion de donner une leçon de choses à ses enfants et
leur faire prendre conscience de la misère ambiante. Lui-
même se tira fort bien d'affaire pendant cette période diffi-
cile, comme le laisse entendre son fils avec une certaine
désobligeance : «Dans une crise pareille, [pour] ceux qui
ont du capital, et c'était le cas de mon père, au contraire la
crise est une source d'enrichissement". » Or, au plus fort de
la dépression, dit Madeleine, « il nous emmenait porter des
paniers chez ses protégés. Quand il a fait opérer Marcelle
(qui faisait de la tuberculose des os), il a aussi fait opérer
une autre petite fille du village qui en avait besoin mais ne
pouvait payer^\ » C'est surtout par l'intermédiaire des
Magouas — ces parias de la société louisevilloise — que le
notaire semble avoir voulu inculquer à ses enfants une
attitude respectueuse et compatissante envers les personnes
les plus démunies de la société. Dans la cosmogonie de
Jacques Ferron, les habitants de la « Petite mission », on le
sait, servent de repoussoir à la morale des élites de la ville,
qui justifient leur comportement en l'opposant à celui de
ces «méchants» de service; tous les péchés de Louiseville
étaient ainsi commodément concentrés dans le village des
Magouas. Ces pauvres ont aussi une autre fonction dans la
dynamique du village, celle de donner bonne conscience
aux notables en leur permettant d'exercer à peu de frais des
vertus charitables: «On les aimait, ces Magouas, on les
aidait même à rester dans le pire, on leur faisait la charité.
On ne les empêchait pas de se reproduire, on les aidait par
5L Madeleine Ferron à JF. lettre. 6 mai 1971. BNQ. 1.1.97.201.
52. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit.., p. 236.
53. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
124 LE FILS DU NOTAIRE
charité. Mais on ne pouvait tolérer qu ils fissent du recrute-
ment par débauche dans le grand village^"*. »
Il est assez difficile de croire que les notables louise-
villois — dont le notaire Ferron — aient eu Tesprit assez
retors pour faire preuve d'une telle hypocrisie dans Texer-
cice de la charité. Le persiflage ferronien — manifestation
rétroactive d'une mauvaise conscience autrement plus pro-
fonde — déguise une réalité qui est probablement très
simple: le père de Técrivain était doté d'une nature géné-
reuse — la bonté naturelle des Ferron, disait Madeleine —
et, en bon libéral, il avait aussi à cœur le bien-être et le
progrès général de tous ses concitoyens. « Mon père a tou-
jours respecté les Magouas, dit Paul Ferron; il n'a jamais
parlé contre eux^^ » Madeleine, quant à elle, se souvient que
le notaire, lorsqu'il devait traverser le hameau en voiture,
disait à ses enfants de ne pas dévisager ces pauvres gens avec
trop d'insistance, malgré leur profonde étrangeté: «on ne
vient pas là pour les regarder comme si on entrait dans un
cirque^^». Enfin, Marcelle signale que le notaire fut un
ardent partisan de l'installation d'une unité sanitaire au
bénéfice des pauvres de Louiseville^^ Pour des raisons stra-
tégiques et pour les besoins de sa propre autocritique, l'aîné
de la famille, quant à lui, ne pouvait admettre trop ouver-
tement que son père, un notable de province, ait fait preuve
de désintéressement et qu'il ait eu d'autres soucis que son
propre bien-être.
54. JF, «Historiette. Mon futur collège», loc. cit., p. 16.
55. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
56. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 8 décembre 1995.
57. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993. Une unité
sanitaire fut fondée à Louiseville en mars 1936. Les infirmières, en plus
d'assurer la vaccination gratuite des enfants et d'effectuer des visites aux
malades, s'occupaient d'une clinique pour les jeunes mères et leurs
nourrissons. (Germain Lesage, Histoire de Louiseville, op. cit., p. 374-
375.)
LACRÉANCE 125
Mais Jacques Ferron devra quand même admettre que
son père avait de nobles impulsions, puisqu'il sera lui-
même le bénéficiaire et la preuve vivante de la conscience
sociale paternelle. Cun des plus beaux témoignages sur la
« pensée » du notaire Ferron nous vient en effet de Jacques
lui-même, comme à son corps défendant: en 1933, après
deux ans passés chez les Filles de Jésus, le moment était
venu de choisir un collège pour que le jeune Jacques puisse
y poursuivre ses études ; or, pour ce Louisevillois, le choix
logique aurait été le séminaire Saint-Joseph de Trois-
Rivières, d'autant plus que cette institution diocésaine,
fondée en 1860, était aussi VAlma Mater du notaire. «Il
aurait été plus pratique que j'y allasse à mon tour, surtout
après les deux années que je venais de passer au Jardin de
Tenfance des Sœurs françaises^*», dira l'écrivain. Joseph-
Alphonse Ferron avait toutefois d'autres ambitions pour
son fils aîné, suscitées par la conscience aiguë d'une sorte de
devoir envers son pays : « mon père avait des principes, écrit
Jacques, et il lui fallait me donner plus qu'il n'avait reçu,
question d'assurer le progrès de l'humanité, ce qui voulait
dire les prodigieux jésuites de BrébeuP*^ ». Signe infaillible
de la forte impression que cet épisode fit sur l'auteur : on le
retrouve à maintes reprises dans son œuvre, sous des formes
diverses et dans différentes modulations. Ainsi, dans Du
fond de mon arrière- cuisiney il rapporte, à propos de la
même anecdote, ces propos paternels :
Vois-tu, mon fils, c'est très simple: il suffit de faire un peu
mieux d'une génération à l'autre et le progrès de Thumanité
est assuré. [...] Mon père, cultivateur au Village des
Ambroises, a pu me payer le séminaire de Trois- Rivières, je
suis dans l'obligation de t'envoyer chez les jésuites de
Montréal".
58. JF à Pierre Cantin, lettre, 1 1 juin 1974.
59. îhidem.
60. JF, Du fond de mon arrière-cuisine^ op. dt, p. 282-283.
126 LE FILS DU NOTAIRE
Voilà certes des propos éclairés qui semblent tout droit
sortis du Siècle des lumières ! ^écrivain aura beau tenter de
les atténuer, prétendre que cet optimisme, bien révolu
depuis, n était possible «que parce que [sa] famille, jusque-
là dans le rang, humble et à Técart du monde [...] se
trouvait en pleine ascension sociale^' », il ne pourra nier le
fait que la bourgeoisie de province, malgré son égoïsme et
sa morale étriquée, a parfois réussi à faire avancer la société.
Cest ainsi qu à l'automne de 1933, le jeune Jacques Ferron
fera son entrée au collège Jean-de-Brébeuf, institution de la
bourgeoisie canadienne-française.
Au terme de cette incursion initiale dans la jeunesse de
Jacques Ferron, il importe maintenant de signaler que les
toutes premières allusions connues du romancier au monde
de son enfance ne datent que du milieu des années 1940.
Encore ne s'agit-il que de fugaces évocations, comme si le
jeune auteur avait craint de se commettre trop ouvertement
dans son œuvre. La formation littéraire et intellectuelle que
recevra l'adolescent lui interdira longtemps, comme nous le
verrons, de se pencher exclusivement sur son coin d'horizon
natal, ainsi que l'avait fait avant lui son compatriote Nérée
Beauchemin. Dans «La gorge de Minerve», roman rédigé
pendant la guerre — au moment où Ferron, après ses
études, complétait une année de service militaire — , on
trouve bien une amusante description du comté de Maski-
nongé, mais elle pourrait tout aussi bien s'appliquer à n'im-
porte quelle autre région rurale, prospère et catholique du
monde occidental :
Les paroisses riches sont toutes ensemble dans une grande
plaine, près du fleuve. Elles ont des avocats, des notaires, des
6L Ibidem.
LACRÉANCE 127
docteurs, tous messieurs très importants; un gros curé avec
un ruban violet autour du ventre, qui mange du blanc de
poulet trois fois par jour et qui vit dans une grande église de
pierre".
Au début de la décennie suivante, Técrivain consacre la
plus grande partie de ses énergies à édifier une œuvre théâ-
trale dont les référents locaux sont pratiquements absents;
mais parallèlement à cette «vraie» carrière littéraire, il
publie, comme pour se distraire, de courts textes dans les
journaux et les revues, où il s^autorise à Toccasion de brèves
et discrètes échappées vers le monde de sa jeunesse. Rédi-
geant une chronique régulière dans Vinformation médicale
et paramédicale^ il fait de timides allusions à certains per-
sonnages surgis de sa région natale, comme Nérée Beauche-
min justement^^, ou à Tun de ses amis, le D' Fleury de Saint-
Léon. L'écrivain fait aussi paraître, dans Amérique française^
des contes où le réfèrent géographique est parfois situé dans
le comté de Maskinongé. C'est le cas, par exemple, de « La
vache morte du canyon » et du « Déluge», parus en 1953 et
1955, où on retrouve des toponymes aussi particularisés que
« Fontarabie » ou « rang Trompe-Souris ».
Il faudra cependant attendre le milieu des années 1960
pour trouver brusquement, dans Toeuvre ferronienne, des
textes directement consacrés à la prime jeunesse de l'écri-
vain ou à l'histoire de sa famille. À partir de 1965, on voit
peu à peu se dessiner, dans les écrits journalistiques de l'au-
teur, des souvenirs d'enfance, des évocations de la chronique
familiale et parentale qui formeront ensuite de grands
« massifs » autobiographiques au cœur même de ses livres.
« Les portes de la nuit venaient de s'ouvrir sur mon enfance
62. JF, «La gorge de Minerve», manuscrit inédit, p. 133. Il sera question
de ce récit plus loin, au chapitre 13.
63. JE « Chronique dramatique. Docteur Knock », IMP, vol. III, n" 22,
2 octobre 1951, p. 8.
128 LE FILS DU NOTAIRE
oubliée"», déclare le narrateur de La nuit, avant d*évoquer,
en des pages qui comptent certainement parmi les plus
belles de Ferron, les paysages et les héros louisevillois dont
nous venons de brosser Tarrière-plan historico-social.
«Il y a tant de pays dans nos provinces et tant de
provinces dans le Québec que j'avais pu me passer du comté
de Maskinongé. Et voilà: après vingt ans d'exil, j'y reve-
nais*^ », dit encore le narrateur de La nuit. François Ménard
ne croit pas si bien dire : à partir de 1965, les retours au pays
de l'enfance ne se comptent plus dans l'œuvre du roman-
cier. Parvenu à l'âge mûr et à la pleine possession de ses
moyens littéraires, l'auteur éprouve le besoin de revenir
métaphoriquement sur ses pas. En 1968, il publie La char-
rette, roman montréalais dans lequel, au milieu d'un étrange
délire onirique, les principaux personnages de la cosmo-
gonie enfantine de l'auteur — Adrienne (cette « mère
cadette depuis si longtemps disparue, qu'il a presque
oubliée^»), M^ Charles- Olivier Caron, les tantes ursulines
— font une apparition remarquée. Deux ans plus tard, dans
Vamélanchiery quelques inoubliables chapitres refont, pour
le bénéfice de la petite Tinamer, la généalogie des Ferron du
comté de Maskinongé: «Quand j'avais ton âge, Tinamer»,
dit Léon de Portanqueu à sa fille, « il y avait dans le comté
de Maskinongé un petit garçon qui te ressemblait beau-
coup*^». En 1972, Ferron livre son oeuvre la plus «mauri-
cienne». Le Saint-ÉliaSy dans laquelle il donne libre cours,
avec un plaisir manifeste, à toute son érudition régionale,
qui s'étend de Batiscan jusqu'à Louiseville en passant par
l'évéché de Trois-Rivières. La même année, il publie Les
64. JF, La nuity op. cit., p. 39.
65. Ibidem, p. 91.
66. JF, La charrette, préface de Ginette Michaud, avec la collaboration de
Patrick Poirier pour les notes et l'établissement du texte, [Montréal],
«Bibliothèque québécoise», 1994, p. 120.
67. JF, Vamélanchier, op. cit., p. 73.
LACRÉANCE I29
confitures de coingSy nouvelle mouture de La nuity qui com-
porte deux importants ajouts autobiographiques («La
créance» et «L'appendice aux Confitures de coings») lar-
gement consacrés à la saga familiale. Finalement, jusqu à la
fin des années 1970, Fauteur ne cessera plus, dans des
« historiettes » au ton de plus en plus funéraire, de revenir
sans cesse à ses origines.
En somme, on peut dire que, depuis La nuit jusqu'aux
récits posthumes de La conférence inachevée^ Toeuvre de
Jacques Ferron, telle qu elle nous apparaît aujourd'hui,
puise abondamment dans la mémoire enfantine de l'écri-
vain: les souvenirs déchirants de l'histoire familiale, de
même que le paysage inaugural du petit Jacques, se répètent
et s'approfondissent d'un livre à l'autre, comme des leit-
motive obsédants, et constituent sans nul doute possible
l'un des principaux axes de l'imaginaire ferronien. Par un
étrange phénomène de repliement temporel, le «dernier»
Ferron se superpose donc au « premier » pour réorienter —
redresser — la mémoire de son enfance selon une trajectoire
particulière. La vie de l'auteur est cependant un matériau
textuel fort capricieux ; l'exploitation littéraire des épisodes
ultérieurs de sa jeunesse s'inscrira dans l'œuvre selon des
modalités fort différentes.
DEUXIÈME PARTIE
L'ombre de Valéry
1933-1941
CHAPITRE VII
Un sale hasard ou deux
Inondé par les pères jésuites en 1928, le collège Jean-de-
Brébeuf avait déjà acquis une grande renommée au Canada
français au moment où le notaire y inscrit son fils aîné.
L'édifice, pratiquement neuf, était admirablement situé sur
le mont Royal, en pleine nature, ce qui lui avait valu le titre
de « collège de la montagne » pour le différencier de l'autre
établissement jésuite de la métropole, le collège Sainte-
Marie. Comme Brébeuf était à Montréal, Joseph-Alphonse
Ferron avait cru bon, pour plus de commodité, de retirer
Madeleine du pensionnat des ursulines trifluviennes pour
Tinscrire elle aussi dans une institution de la métropole : le
couvent des Sœurs de Saint-Anne, à Lachine. La jeune fille
y arriva vers 1934, suivie un peu plus tard par sa sœur
Marcelle.
Dans son essai sur Les collèges classiques au Canada fran-
çaisy Claude Galarneau cite une lettre du recteur de Brébeuf
montrant hors de tout doute qu'à cette époque, Télitisme
s'affichait sans complexes et sans crainte de heurter les sen-
sibilités populaires:
Le collège « ne convenait pas aux enfsints, même bien doués,
qui n'appartiennent pas à une classe aisée. La plupart de nos
134 LE FILS DU NOTAIRE
élèves sont élevés dans une certaine opulence et ont des habi-
tudes de vie qu*il n'est pas bon de faire prendre à des enfants
de condition plus modeste.» Les prix de la pension et des
cours sont en outre plus élevés ici qu'ailleurs, ajoutait le
recteur, et nous ne serions prêts à faire de rabais qu'à des
enfants de familles de la bonne bourgeoisie' [...]
Voilà une attitude qui avait au moins l'avantage de la
franchise ! D'après Ferron, les bons pères ne se privaient pas
non plus d'inculquer aux élèves eux-mêmes la conviction de
leur propre supériorité: «il nous ennuyait déjà d'être éli-
tards ; nous n'y étions pour rien, nous n'avions pas à nous
en vanter [...]^». Si tous les élèves n'avaient pas au même
degré cette conscience d'être le fer de lance de la nation, il
n'en reste pas moins que le sentiment d'appartenance au
collège, en ces années-là, semble avoir été extrêmement
développé. Lorsqu'il parle de ses années d'études, le roman-
cier se départ à l'occasion de sa goguenardise habituelle
pour se laisser aller à une franche admiration de l'œuvre
éducatrice des jésuites : « La "grande noirceur", à vrai dire, je
n'ai jamais très bien compris ce que c'était. Les années lumi-
neuses de ma vie sont dans la grande noirceur. En par-
ticulier au BrébeuP. » Mais avec la conscience sociale dou-
loureuse qu'on lui connaît, l'écrivain se croit tenu de recon-
naître publiquement que le fait de recevoir une telle for-
mation, en pleine crise économique, représentait un traite-
ment de faveur exorbitant : « Il y a toujours un certain plai-
sir à être privilégié, même si on ne s'en rend pas compte —
1. Lettre du R.P. Antonio Dragon à M. Aimé Arvisais, citée dans Claude
Galarneau, Les collèges classiques au Canada français, Montréal, Fides,
«Bibliothèque canadienne-française, Histoire et documents», 1978,
p. 156.
2. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», ÎMP, vol. XXVIII, n° 10,
6 avril 1976, p. 34.
3. JF et Pierre L'Hérauh, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron
(automne 1982)», transcription intégrale (Document de travail), inter-
view et transcription : Pierre L'Hérault, [s.!.], [s.é], 1990, p. 29.
UN SALE HASARD OU DEUX 135
on s'en rend compte longtemps après*!» Toutefois, après
avoir reconnu son péché d*élitisme, Fauteur, dédouané,
s'autorise à comparer ses années d'études au Siècle des
lumières. Rien de moins!
Ce sentiment de reconnaissance à l'endroit de la forma-
tion reçue chez les jésuites est généralement partagé par les
condisciples de Ferron. Jacques Lavigne, qui fut président
du conventum de Rhétorique, reconnaît lui aussi que ses
années d'Humanités furent extrêmement enrichissantes et
qu'elles comptent parmi les plus fécondes de son existence :
« J'ai fait la belle vie au collège Brébeuf : J'ai été président de
ma classe, j'ai fait du théâtre, j'ai participé à des débats, j'ai
été président du journal [...]. Les jésuites de Brébeuf étaient
des gens qui vénéraient les belles choses et qui leur don-
naient leur place ; ils les appréciaient tout en les transmet-
tant aux étudiants^» Les élèves qui, pour une raison ou
pour une autre, étaient chassés de cette institution avant la
fin de leurs études — et parmi ceux-ci on compte justement
Jacques Ferron et Pierre Vadeboncoeur — faisaient des
pieds et des mains pour y être réadmis; ceux qui ft-équen-
taient les élèves du collège éprouvaient un agacement
certain devant les codes brébeuvois qui excluaient d'office
ceux qui n'en étaient pas. Gérard Pelletier qui, sans étudier
chez les jésuites, avait quelques-uns de leurs élèves pour
amis, l'apprendra à ses dépens :
[...] les «gars du Brébeuf» sont comme ça; ils vous donnent
toujours l'impression que vous ne savez pas vous habiller... ni
marcher, ni vivre, ni parler convenablement. Ils ont un style
qui s'impose, ils font régner autour d'eux une espèce d'ortho-
doxie mineure. Si vous n'avez pas le secret de leur argot, de
leurs plaisanteries, si vous n'avez pas lu les même livres
qu'eux, vous vous sentez inférieur*.
4. Ibidertu p. 144.
5. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992.
6. Gérard Pelletier, Les années d'impatience. 1950-1960, [Montréal],
Stanké, 11983), p. 34.
136 LE FILS DU NOTAIRE
En apparence, Brébeuf offrait pourtant à ses quelque
quatre cents élèves le même programme académique que les
autres collèges de la province, c'est-à-dire le «cours clas-
sique » étalé sur huit années d'études divisées à leur tour en
cours de grammaire (quatre ans), cours de lettres (deux
ans) et cours de philosophie-science (deux ans). La diffé-
rence tenait sans doute aux grandes qualités de l'éducation
jésuite, mondialement reconnue, qui reposait d'abord sur le
vénérable Ratio Studiorum mis au point par Ignace de
Loyola et ses successeurs. Le but directement poursuivi par
la Compagnie de Jésus, peut-on lire dans les Constitutions
de l'ordre, « est que nous aidions notre âme et celle de notre
prochain à atteindre la fin ultime pour laquelle elles ont été
créées»; de cet objectif découlent un certain nombre de
méthodes pédagogiques éprouvées que les professeurs
jésuites adaptèrent selon les besoins particuliers des pays où
la Compagnie dirigeait des écoles:
[...] insistance sur les humanités, qui seront suivies par la
philosophie et la théologie; un ordre qui doit être soi-
gneusement gardé, dans l'étude des différentes branches des
connaissances; la répétition des matières enseignées, une
participation active des étudiants à leur propre éducation. On
devait consacrer beaucoup de temps à développer le don
d'écrire^
Bien entendu, la formation chrétienne des élèves figu-
rait parmi les tout premiers objectifs de cette éducation;
c'est pourquoi des cours d'instruction religieuse étaient dis-
pensés à tous les niveaux du programme d'étude. L'ensei-
gnement du français, du latin et du grec était prépondérant
durant les six premières années du cours, depuis les Élé-
7. Gérard Plante, s.j., Les caractéristiques de Véducation jésuite,
document élaboré par la Commission internationale de l'apostolat
jésuite et approuvé par le Père Général le 8 décembre 1986, Édition
spéciale, Montréal, Collège Jean-de-Brébeuf, juin 1987, p. 64-65.
UN SALE HASARD OU DEUX 137
ments latins jusqu'à la Rhétorique. Les autres matières —
mathématiques, histoire, anglais, géographie, sciences natu-
relles — se retrouvaient aussi à un moment ou un autre du
parcours de Tétudiant. Quant aux deux années de Philo-
sophie — principalement consacrées, comme leur nom
l'indique, à l'étude des grands courants de la pensée — , on
y abordait aussi plusieurs autres domaines: histoire natu-
relle, chimie, physique, cosmographie, mécanique, écono-
mie sociale, comptabilité*.
L'adaptation de Jacques Ferron à ce milieu studieux et
fraternel semble cette fois s'être déroulée tout en douceur. Il
a un peu vieilli, il a maintenant l'habitude du pensionnat, et
les pères jésuites savent canaliser la soif de connaître qui
s'est emparée de lui depuis le Jardin de l'enfance. Qui plus
est, il apprécie à sa juste valeur l'immense cadeau que lui
fait son père en l'inscrivant dans ce prestigieux collège;
aussi tient- il à témoigner par lettre, dès le premier trimestre,
de sa gratitude filiale et de sa bonne volonté :
Comme tous les enfants, je vois venir Noël avec joie [...] pour
pouvoir passer une bonne quinzaine avec vous et toute la
famille, et pour tâcher de vous témoigner mon affection
minime en comparaison de tous les sacrifices que vous vous
êtes imposés pour moi: vous m'envoyez dans un des plus
beaux collèges de la province et vous me procurez tout ce qui
m'est nécessaire'.
Chose plus surprenante, ce jeune homme timide qui,
chez les Filles de Jésus, ne participait pas aux activités spor-
tives de ses camarades, s'épanouit soudain et développe ses
aptitudes physiques, à un point tel qu'il laissera le souvenir
d'un athlète accompli. Certains élèves du collège, comme le
fiitur député de Trois- Rivières Yves Gabias, n'ont même
8. Gérard Plante, s.j., Brébeufpar les dates et par les chiffres, | Montréal),
collège Jean-de-Brébeuf, mai 1991, p. 36-37.
9. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 21 décembre 1933. BNQ. 1.2.3.
158 LE FILS DU NOTAIRE
gardé de lui que Timage d'un champion de « balle au mur »,
sport que Ferron pratiquait avec beaucoup d*adresse'^. Il est
vrai que les longs étés en plein air, au chalet du lac Bélanger,
favorisaient la bonne santé; d'autant plus que le pension-
naire prit rhabitude de ramener avec lui, à la fin des classes,
des amis du collège pour de longues excursions en canot sur
les lacs de la région de Saint-Alexis. Ces expéditions, qui
duraient parfois plusieurs jours, nécessitaient de durs por-
tages qui avaient de quoi fortifier les constitutions les plus
anémiques.
Les étés dans la nature eurent aussi pour effet de sus-
citer, chez les deux enfants aînés du notaire Ferron, un
grand intérêt pour la botanique et, d'une façon générale,
pour les sciences naturelles. Paul raconte que les tout pre-
miers souvenirs qu'il a gardés de son grand frère sont reliés
au jardinage: «Sous la direction de Jacques — il devait
avoir douze ou treize ans — nous avons planté beaucoup
d'arbres, que nous allions chercher de l'autre côté du lac.
Nous avons fait ainsi tout le terrassement autour du cha-
let".» Dans une lettre à sa sœur, datant de 1937 environ,
l'aîné échafaude, comme un gros propriétaire terrien, des
projets d'aménagement paysager pour le printemps suivant ;
les plans du jeune jardinier ne se réaliseront jamais sous
cette forme, dit Madeleine, mais on constate que les con-
naissances de Ferron en la matière semblent déjà assez
étendues :
J'ai commencé à réfléchir sur la disposition de mes parterres :
j'ai des idées qui sont passables: je veux faire cela simple-
ment, sans profusion, enfin classiquement. [...] Cet automne,
je ferai planter des arbres; et au printemps (1938) les
pelouses et les fleurs; quant aux fleurs, d'ailleurs il n'[y]en
aura que peu ; disons deux ou trois espèces seulement ; assez
10. Yves Gabias à l'auteur, entrevue, 15 juillet 1992.
11. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
UN SALE HASARD OU DEUX 139
pour avoir des fleurs tout Tété, mais seulement une espèce à
la fois'^
Madeleine et Jacques avaient d'autre part pris Thabitude
d'herboriser tout Tété et en vinrent ainsi à constituer un
herbier respectable ; la parution, en 1935, de la Flore lauren-
tienne fut pour les deux apprentis botanistes un événement
mémorable, et Madeleine se rappelle encore leur émotion
commune lorsqu'ils feuilletèrent pour la première fois les
pages du livre de Marie- Victorin. Selon l'écologiste Pierre
Dansereau, qui étudia lui aussi chez les jésuites de Montréal,
Marie- Victorin était, avec Lionel Groulx, «l'un des deux
modèles [qui] se présentaient aux jeunes des années
trente'^ » ; peut-être n'est-il pas indifférent, d'ailleurs, que les
jésuites aient ajouté des cours de sciences naturelles au pro-
gramme de Belles-lettres et de Rhétorique en 1935, l'année
même où paraissait l'ouvrage de l'illustre botaniste. La
profonde connaissance de la végétation du pays, partout
sensible dans l'œuvre de Jacques Ferron (dans Vamélanchier
surtout, mais aussi dans «Les salicaires» ou dans la série
d'« Historiettes » sur le chanvre), vient directement de ces
années lointaines et témoigne de la grande admiration de
Ferron pour le scientifique.
Autre nouveauté des étés ferroniens: les voyages. Le
notaire, dans le louable souci de parfaire la culture de ses
enfants, décida, en homme éclairé, de leur faire découvrir
leur propre pays. C'est ainsi que, de 1935 à 1938, Joseph-
Alphonse Ferron prit, durant la belle saison, une quinzaine
de jours de vacances pour emmener sa petite famille en
voyage'^. C'est de cette manière que les Ferron découvrirent.
12. (JF à Madeleine Perron), dans Madeleine Ferron, «L'écrivain»,
littératures^ n" 9-10, «Présence de Jacques Ferron», 1992, p. 258-259.
13. Cité par Yves Gingras, «Hommage à Marie- Victorin », le Devoir,
19 juillet 1994, p. A6.
14. Madeleine Ferron à Tauteur, lettre. |30 mai 1993].
140 LE FILS DU NOTAIRE
entre autres, le Saguenay, puisque le notaire, qui avait
des intérêts financiers dans cette région, joignit Futile à
Tagréable en transformant un voyage d'affaires en périple
d'agrément. Les enfants eurent aussi l'occasion de découvrir
la Gaspésie, région dont Jacques se souviendra sans doute
quand, une dizaine d'années plus tard, il aura à choisir un
lieu pour pratiquer la médecine.
Mais tout n'est pas rose pour M^ Ferron au cours des
années 1930. En plus de la perte de son épouse, le notaire
semble avoir eu à subir vers cette époque une série de revers
financiers dont l'un resta célèbre dans la famille à cause des
circonstances spectaculaires auxquelles il donna lieu. Cet
épisode, qui se situe vers 1939 et que Jacques transposera
plus tard dans l'un de ses romans, avait en effet de quoi
étonner la population entière de Louiseville et dut ajouter
un chapitre de plus à la réputation d'excentricité du
notaire :
Mon père n'a pas vu venir la mécanisation des fermes,
explique Paul Ferron ; un jour, il a acheté quarante chevaux
sauvages, qu il a fait venir de l'Ouest, en pensant que ce serait
une bonne affaire. J'étais là quand ils sont arrivés, par train ;
on les a conduits jusqu'à la commune, en traversant le village,
comme dans un western ! Il a ensuite organisé un encan pour
les revendre, mais ce ne fut pas un succès'^
Dans Le ciel de Québec, Jacques Ferron «annexe» cet
épisode de la chronique familiale en remplaçant le notaire
par le docteur Cotnoir. Au lieu de descendre du train à
Louiseville, les quarante chevaux débarquent à Sainte-
Catherine-de-Fossambault, puis sont emmenés au village
des Chiquettes pour participer à la construction de l'église
de la nouvelle paroisse de Sainte-Eulalie. Quand on sait
que le village des Chiquettes est inspiré par le hameau
des Magouas, ce détournement romanesque revêt une
15. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
UN SALE HASARD OU DEUX I4I
signification secrète fascinante: tout se passe comme si
Ferron, à travers la fiction, avait voulu signifier à son père,
par-delà les ans, de bien vouloir contribuer à Témancipation
des Magouas.
Finalement, comble de malheur pour M* Ferron, la vie
politique québécoise, jusque-là si profitable aux organisa-
teurs libéraux, se trouva soudainement bouleversée lors-
qu en 1936, TUnion nationale prit le pouvoir à Québec. Cet
événement eut un impact très négatif chez les Ferron,
puisque le notaire, qui bénéficiait jusque-là de plusieurs
charges publiques, dut vider ses bureaux du palais de justice
de Louiseville: «Quand Duplessis a pris le pouvoir, ce fiit
une catastrophe à la maison ! Tous les contrats du gouver-
nement venaient de "sauter" : le crédit agricole, le Palais de
justice... mon père, qui était protonotaire, a dû revenir
pratiquer à la maison*^. » Bien que ce repli professionnel ne
touchât pas directement son fils, ce dernier dut certaine-
ment avoir vent des difficultés paternelles grandissantes et
des sacrifices auxquels le notaire devait consentir: «[Mon
père] a gagné son pari de peine et de misère en se rafistolant
un train de seigneur qui, vu de l'extérieur, a pu paraître
réussi. Pour moi non : j*en connaissais les dessous. C'était à
proprement parler, une entreprise théâtrale'^ »
Mais les années 1930 ne furent pas difficiles que pour le
notaire Ferron. Le Québec tout entier, frappé de plein fouet
par la crise boursière de 1929, connut de nombreux boule-
versements qui le précipitèrent pour ainsi dire dans le
monde moderne, presque à son corps défendant. La société
québécoise, jusque-là relativement paisible et ancrée dans
des certitudes séculaires, eut soudain à faire face à de multi-
ples problèmes qui nécessitaient des solutions rapides, et
surtout inédites. Bousculé dans ses fondements, le Canada
16. Ibidem.
17. IF à Jean Marcel, lettre. 6 février 1966.
142 LE FILS DU NOTAIRE
français se retrouva dans la pénible obligation de remettre
en question un grand nombre de croyances qu il croyait
éternelles: «Si les années 30 sont celles de la résignation,
elles sont aussi celles de la recherche de solutions nouvelles.
C'est une période de contestation, de revendications à la
fois idéologiques, sociales et politiques'*.» À Louiseville
comme partout ailleurs, le climat social se détériora et les
enfants du notaire Ferron furent, entre autres choses, les
témoins de grèves assez dures à la manufacture de TAsso-
ciated Textiles:
[...] les grévistes parlaient de venir faire du grabuge au chalet
du gérant de la manufacture, qui était voisin du nôtre, dit
Madeleine. Papa était inquiet, et il avait été dire aux grévistes
que le chalet du gérant était celui de droite^ et non celui de
gauche (le sien). Il était pour les grévistes, c'est certain, mais
pas au point de monter sur les barricades; un notaire se
devait de rester neutre'^.
En somme, que Ton soit à Louiseville ou Montréal, il
était difficile de ne pas avoir au moins conscience des boule-
versements consécutifs à la Crise, car cette période se carac-
térise justement, comme Técrit Catherine Pomeyrols, par
«une grande activité publique des intellectuels, qui mani-
festent, pétitionnent, prennent la parole en public, fondent
des revues et des mouvements de jeunesse^^». Une même
inquiétude protéiforme — appelons-la paradigme —
pousse les élites intellectuelles à se déployer dans toutes les
directions à la fois. C'est une époque où l'on a tendance à
18. Paul- André Linteau et al. Histoire du Québec contemporain, t. 2, Le
Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 17.
19. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
20. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois
dans rentre-deux-guerres»,Thèse de doctorat sous la direction de
M"^ Sylvie Guillaume, UFR Histoire, Université de Bordeaux III-Michel
de Montaigne, janvier 1994, p. 6-7.
UN SALE HASARD OU DEUX I43
dresser des bilans plutôt pessimistes de la société : pendant
qu Albert Lévesque scrute La nation canadienne-française^
d'autres se penchent sur Notre américanisation, sur Nos pro-
blèmes d'éducation, ou tentent de prédire Vavenir de notre
bourgeoisie. On s'inquiète pour la jeunesse, que la Crise con-
damne à rinaction forcée ; on craint par-dessus tout le com-
munisme, qui suscite sur toutes les tribunes des réactions
passionnées: le 23 octobre 1936, par exemple, une grande
assemblée en faveur des Républicains espagnols (organisée
par un jeune professeur de l'Université McGill nommé
Frank Scott, et à laquelle participait Norman Bethune) dut
être rapidement remplacée par une réunion beaucoup plus
confidentielle en raison de la violente opposition des auto-
rités municipales, du clergé catholique et de la population
francophone. Le lendemain de cet événement, une gigan-
tesque marche anticommuniste, à laquelle participèrent
plus de 100 000 personnes, déferla dans les rues de la ville.
Pierre Elliott Trudeau, étudiant à Brébeuf, prit part à cette
manifestation^', en compagnie de son confrère de classe
Pierre Vadeboncoeur. Ce dernier croit même que tous les
élèves du collège y étaient" ; et si ce n'était pas le cas, il est
raisonnable de penser que le bruit de toute cette agitation
filtrait jusque dans les couloirs du pensionnat où résidait
Perron.
Même dans le confort douillet du collège Brébeuf, en
effet, le jeune Louisevillois avait connaissance des débats
passionnés qui agitaient la métropole ; il en a gardé toute sa
vie «l'impression d'une époque bizarre dont les idées
reçues, d'importation européenne, ne correspondaient à
21. Sandra Djwa, The Politics of the Imagination: A Life of ER, Scott,
Toronto, McClelland and Stewart, 1987, p. 173.
22. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992. Détail
intéressant: en 1934, Pierre Vadeboncoeur eut le «privilège» d'être
soigné pour une pleurésie par le docteur Bethune lui-même, alors que ce
dernier était rattaché à l'hôpital Notre-Dame.
144 LE FILS DU NOTAIRE
aucune réalité^^ ». Il aurait de toute façon été virtuellement
impossible d'ignorer les changements en cours, car les insti-
tutions d'enseignement n échappaient pas non plus à Teffer-
vescence idéologique qui s'était emparée de la société. Le
débat, à ce moment, «se déroule essentiellement à Texte-
rieur des cercles politiques. Étudiants, enseignants, natio-
nalistes, clergé, groupes d'étude, associations profession-
nelles, écrivains et journalistes, discutent tous des misères et
des menaces liées à la Crise^"*. » Les élèves de Brébeuf dispo-
saient en plus — à domicile pour ainsi dire — de l'un des
principaux porte-parole du «paradigme» de l'inquiétude
en la personne du P. Rodolphe Dubé, alias François Hertel,
professeur de philosophie et auteur de deux ouvrages sur la
jeunesse : Leur inquiétude et Le beau risque. Comment, dans
ces conditions, ignorer les grands problèmes du monde?
Les pères jésuites n'entendent pas, de toute manière,
laisser leurs élèves dans l'ignorance ; aussi les familiarisent-
ils avec les idées que, de leur point de vue, il importait de
défendre. Depuis le début du siècle au moins, toutes les
institutions d'enseignement offraient un terrain propice aux
idées nationalistes, et la séduction exercée naguère par
Henri Bourassa (qui avait encore, selon Pierre Vadebon-
coeur, «une grosse cote» chez les étudiants de sa géné-
ration) s'exprime dorénavant sous la forme d'un patrio-
tisme de plus en plus centré sur le Québec. « Le milieu était
très nationaliste pour des raisons de culture française, je
pense. Ce qu'on enseignait, c'était la littérature française, la
pensée française, la civilisation européenne dans laquelle
l'histoire est au centre^^ » L'époque se prêtait d'ailleurs mer-
23. JF, « Historiette. L'échelle de Jacob », ÎMP, vol. XXII, n° 8, mars 1970,
p. 18.
24. Susan Mann Trofimenkoff, Visions nationales. Une histoire du
QuébeCy traduit de l'anglais par Claire et Maurice Pergnier, Saint-
Laurent, Éditions du Trécarré, 1986, p. 329.
25. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992.
UN SALE HASARD OU DEUX 145
veilleusement aux manifestations patriotiques de toutes
sortes : dès 1934, on commémora dans le faste, à la grandeur
du pays, le 400^ anniversaire de la fondation du Canada ; en
1937, d'autres célébrations vinrent souligner le centenaire
de la Rébellion des Patriotes; enfin, le Tricentenaire de
Montréal, en 1942, vint clore une décennie fertile en
démonstrations. Les collégiens, qui participent pleinement à
ces activités, font preuve d*un bel enthousiasme; il arrive
même que certains d'entre eux, emportés par la passion
patriotique, commettent des actes plutôt déplacés. «Lors
d'une certaine fête que les élèves donnaient à l'extérieur,
dans les cours du collège, où les parents étaient invités, il y
a eu des gars qui ont brûlé des drapeaux britanniques [...].
Quand les professeurs nous parlaient d'Henri Bourassa, de
l'Histoire, de la Rébellion, c'était très sérieux^^. »
Le Brébeufy organe des élèves du collège, témoigne des
nombreux efforts déployés par les pères jésuites pour sen-
sibiliser les adolescents à la cause nationale. On y apprend
par exemple que l'abbé Lionel Groulx est parfois invité à
donner des conférences dont les titres reflètent le désarroi
général: «Nécessité de l'Action Nationale^^», «Où en
sommes-nous^*?», etc. Durant les années 1930, Groubc est
considéré comme une étoile montante dans la plupart des
institutions d'enseignement; conformément à l'esprit du
temps, il a publié deux ouvrages. Orientations et DirectiveSy
destinés à secouer « notre » apathie et celle de la jeunesse :
n'est-ce pas lui qui, en juin 1937, à l'occasion d'un Congrès
de la langue française, avait prononcé des mots célèbres sur
26. Ibidem. L'un des responsable de ce « forfait », Ambroise Lafortune.
relate l'épisode dans Je suis un peu fou... Mémoires et confidences^
Montréal, Beauchemin, p. 10-15.
27. [Anonyme], «L'Action Nationale», Brébeuf, vol. I, n" 1, 24 février
1934, p. 2.
28. Maurice Huot, « L'Abbé Groulx à l'œuvre », Brébeuf, vol. II. n» 8.
16 février 1935, p. 4.
146 LE FILS DU NOTAIRE
notre État français ? À la faveur des nombreuses activités qui
sont offertes aux élèves, explique Catherine Pomeyrols, « le
nationalisme "groulxiste" remplace peu à peu dans les col-
lèges le nationalisme "bourassiste"^^». L'abbé Groulx est au
cœur d*un vaste mouvement visant à valoriser la figure de
DoUard Des Ormeaux comme héros national des Canadiens
français^^. Cette campagne de propagande, qui se développe
tout particulièrement dans les collèges, « relève de la cons-
truction volontariste d'un passé national, de l'invention
d'une tradition à des fins idéologiques [...]^^>. La détesta-
tion tenace de Perron contre le héros du Long Sault — et
contre son principal défenseur — date donc de ces années
brébeuvoises, et non pas seulement de 1960.
Certaines lettres de Jacques Perron à son père ont gardé
quelque chose du cUmat intellectuel fébrile qui régnait dans
la métropole. « De ce temps-ci en classe, on étudie les res-
sources naturelles et les industries de la province, écrit-il au
notaire en mars 1936; j'aime bien cela. [...] Mais dans ces
études de ressources naturelles, un bon libéral se mord
souvent les pouces^^. » Quelques semaines plus tard, il note :
« Lundi dernier, nous avons eu messe et communion pour
une intention fort peu banal [sic] : notre université ; j'ai bien
prié, mieux que de coutume même ; c'est si triste de voir se
dresser à chaque instant devant nos yeux cette université
inachevée [...], vivant symbole de l'impuissance de la race
canadienne-française^^ » Rappelons que, pendant les années
29. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois
dans l'entre-deux-guerres », op. cit., p. 372.
30. On trouvera une intéressante analyse des significations de ce culte
quasi mystique dans l'ouvrage de Michael Oliver, The Passionate Dehate,
Montréal, Véhicule Press, 1991, p. 93-100.
31. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois
dans l'entre-deux-guerres », op. cit.y p. 342.
32. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 16 mars 1936. BNQ, 1.2.3.
33. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 2 avril 1936. BNQ, 1.2.3.
UN SALE HASARD OU DEUX 147
1930, en raison de la Crise, on avait suspendu la construc-
tion des édifices de TUniversité de Montréal, tout comme
celle de TOratoire Saint-Joseph, cet « autre symbole de Fim-
puissance des Canadiens^^ ». On croit lire, à travers ces cons-
tats désabusés de Timpuissance nationale, les admones-
tations de Victor Barbeau, auteur d*un essai pessimiste inti-
tulé Mesure de notre tailky qui remporte alors un grand suc-
cès auprès des collégiens.
L'événement politique qui marqua le plus profondé-
ment Timaginaire de Jacques Ferron — au point où il pré-
tendra plus tard avoir écrit Tun de ses romans pour exor-
ciser ce souvenir — fut une « Semaine sociale », organisée à
Brébeuf à la fin de 1937 en collaboration avec TÉcole sociale
populaire (ÉSP)^^. Cet organisme, fondé en 1911 par les
jésuites eux-mêmes, voulait apporter des solutions aux nou-
veaux problèmes sociaux et proposait à la population des
voies autres que celles du communisme : « par des bulletins,
des tracts, des affiches, des messages radiophoniques, des
conférences et des cours, TÉcole s'applique à caricaturer et
à noircir tout mouvement anticapitaliste, et principalement
le P.C.^ ». À la faveur de la Crise économique et de la publi-
cation de Tencyclique papale Quadragesimo AnnOy TÉSP
était passée à la promotion du corporatisme social, parce
que, selon elle, il ne suffisait plus de lutter contre le commu-
nisme et de propager le syndicalisme catholique: il fallait
dorénavant porter aussi la lutte sur le terrain politique.
Selon Raymond-G. Laliberté, les jésuites, durant Tentre-
deux-guerres, furent parmi les plus ardents propagandistes
du corporatisme; l'apparent échec du capitalisme rendait
34. Ibidem,
35. La Semaine sociale du Collège Brébeuf eut lieu du 28 novembre au
4 décembre 1937.
36. Marcel Foumier, Communisme et anticommunisme au Québec (1920-
1950), Montréal, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1979, p. 23.
148 LE FILS DU NOTAIRE
nécessaire la proposition de nouvelles solutions sociales,
d'autant plus que le socialisme, par le biais de la Co-
opérative Commonwealth Fédération (CCF) et du Parti
communiste, avait déjà commencé à s'implanter au pays :
Si le corporatisme se présente comme un projet de
restructuration de la société, c*est parce que Ton sent le
besoin — directement affirmé — de proposer une idéologie
de remplacement du communisme. Et ceci parce que Ton
exprime un constat d'échec du « capitalisme sauvage » d'une
part, en même temps qu'un refus global de tout socialisme^^.
La Semaine sociale présentée au collège Brébeuf avait
pour thème: «Initiation à la doctrine sociale de l'Église
d'après l'encyclique Quadragesimo Anno^^». Le programme,
publié dans le journal des étudiants, se composait essentiel-
lement d'une série de conférences étalées sur sept jours et
mettant en vedette des personnes en vue de la société
canadienne-française. En 1937 donc, année même où se
déroule, ne l'oublions pas, l'intrigue du Ciel de Québec^ « le
père Meunier ferma son moulin, le père Virgile son latin, le
père Vibrato sa rhétorique, et, toutes humanités cessantes,
nous eûmes droit à la vérité durant toute une semaine^^»,
comme le dit ironiquement Perron. Esdras Minville parla
aux élèves des «Abus du capitalisme moderne»; Léon
Mercier-Gouin leur révéla « L'illusion du communisme et du
socialisme » ; et surtout, le R.P. Joseph-Papin Archambault,
infatigable zélateur de l'Action catholique, vient entretenir
les collégiens de r« Ordre social chrétien». Les thèmes des
conférences s'enchaînent savamment les uns aux autres dans
37. Raymond-G. Laliberté, «Dix-huit ans de corporatisme militant.
L'École sociale populaire de Montréal, 1933-1950», Recherches socio-
graphiquesy vol. XXI, n"' 1-2, janvier-août 1980, p. 67.
38. [Anonyme], «Semaine sociale au collège Jean-de-Brébeuf», Brébeuf,
vol. V, n°» 2-3-4, 13 novembre 1937, p. [8].
39. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit., p. 34.
UN SALE HASARD OU DEUX 149
un crescendo, de manière à ce que la solution inévitable aux
maux de la société s'impose peu à peu aux esprits. Vers la fin
de la semaine, en effet, le D' Philippe Hamel, célèbre
membre-fondateur de TAction libérale nationale (ALN),
vient dire aux collégiens que « le droit de propriété est sapé
par le capitalisme moderne qui centralise tout le pouvoir
d'argent dans les mains de quelques financiers. Il reste un
remède: le corporatisme»; et le journaliste-étudiant qui
rapporte ces propos dans le Brébeuf conclut: «Il faut avoir
entendu le D' Ph. Hamel nous parler des abus sans nombres
de la dictature économique pour ouvrir les yeux^. »
Ainsi donc, comme le rapporte Perron: «la vérité à
laquelle nous fumes conviés cette semaine-là, c'était le cor-
poratisme, un machin assez bâtard, garanti Vatican, dont le
champion était Salazar^'.» Que pensaient les collégiens de
tous ces débats? Beaucoup d'entre eux se montrèrent sen-
sibles aux arguments apportés par le programme à saveur
corporatiste de l'A.L.N. Ce parti, rappelons-le, proposait
une série de mesures inspirées justement des idées sociales
contenues dans Quadragesimo Anno; on y prônait «la libé-
ration économique et sociale des Canadiens- français, une
politique ouvrière axée sur les assurances sociales, les con-
trats collectifs, la lutte contre les trusts, ces "puissances
d'argent", une restauration de l'agriculture^^». Jacques
Lavigne, parmi d'autres, dit avoir été séduit par ces idées
nouvelles; le jeune homme contribua même — selon ses
modestes moyens d'étudiant — à une cueillette de fonds
pour ce parti qui, pour la première fois, proposait des amé-
liorations sociales à la jeunesse*\
40. Jacques Durivage, «La Semaine sociale», Brébeuf, n°* 5 et 6,
22 décembre 1937, p. 5-6.
41. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit., p. 34.
42. Denis Monière, le Développement des idéologies au Québec^ Montréal,
Québec/ Amérique, 20» mille. (1977), p. 266.
43. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
150 LE FILS DU NOTAIRE
Jacques Ferron partagea, pendant un certain temps du
moins, les opinions de son ami Lavigne ; sa sœur Madeleine
eut aussi connaissance de grandes discussions entre son
père libéral et son grand frère devenu soudain partisan de
Paul Gouin. Ferron reconnaîtra plus tard que Salazar, le
héros du corporatisme, était « un personnage immangeable,
mais allez, il fallait bien en manger, et nous en avons mangé,
vite gavés, il est vrai'*'*». Dans un texte important de 1961
(publié dans la revue Situations) , l'auteur confesse même
avoir voulu épater son libéral de père en lui exposant, au
sortir de ce marathon de conférences socio-politiques, les
idées en vogue chez les jésuites :
Je n'avais pas osé lui parler d'encyclique, il m'aurait répondu
par le parent X qui faisait alors fortune par les papes, devenu
représentant patronal à cause, justement des encycliques.
J'étais quand même vexé de ne pas l'impressionner avec ma
semaine sociale toute fraîche. [...] Alors je lançai le grand
mot : « Et Salazar? » [...] Mon père haussa les épaules. Salazar,
il s'en fichait éperdument et il avait bien ^aison'*^
On aura reconnu au passage, dans le parent « X » auquel
il est fait allusion, l'oncle Jean-Marie Bureau, ce prototype
du notable de province que Ferron n'aime guère. L'écrivain,
pendant son séjour à Brébeuf, semble donc avoir quelque
peu dévié de l'orbite idéologique familiale, qui, comme on
le sait, penchait résolument du côté libéral.
Malheureusement, la mouvance idéologique où évoluait
le jeune Ferron avait le grand défaut d'être étroitement
associée à des politiciens qui, peu après, quand on com-
mença à parler de guerre mondiale, devinrent beaucoup
moins présentables : « Il fallait entendre le jésuite bègue que
nous avions, merveilleux propagateur du frisson fasciste,
déclamer de longues pages d'Alphonse de Chateaubrian[t]
44. JF, «Historiette. Un sale hasard ou deux», loc. cit.y p. 34.
45. JF, «Le refus», SituationSy 3' année, n« 2, mars-avril 1961, p. 55.
UN SALE HASARD OU DEUX 151
devant le Saint-Sacrement! [...] Ensuite, durant la semaine,
un condisciple recueillait des cotisations pour Monsieur
Adrien Arcand^. » Ferron, après avoir été enthousiasmé par
la doctrine proposée par les pères jésuites, se sentit peu à
peu floué quand les événements politiques internationaux
prirent la tournure que Ton sait. « Sans trop nous en rendre
compte», dit un Brébeuvois de la première heure, Jean-
Louis Gagnon, «nous en arrivions à croire à la nécessité
d'un vague national socialisme^^». Pendant qu'on nous
abreuvait de corporatisme, écrira pour sa part Ferron à son
ami John Grube, « les régiments musulmans de Franco, sous
la bannière du Christ-Roi, écrasaient les républicains espa-
gnols et quelques Canadiens français qui, avec Bethune,
étaient allés leur prêter main-forte^ ». Sans vraiment cher-
cher à cacher l'influence passagère que ces idées de droite
purent avoir sur lui, il prit bien soin de n'en pas faire trop
état, du moins dans ses textes autobiographiques les plus
connus.
Chose curieuse, on ne trouve aucune allusion politique
dans les écrits ferroniens des années 1930, ni d'ailleurs — et
cela est extrêmement révélateur — dans les textes des autres
collégiens de cette génération qui devinrent par la suite écri-
vains : les Pierre Vadeboncoeur, Pierre Baillargeon et Jacques
Lavigne (pour n'en nommer que quelques-uns) manifes-
tent, dans leurs premiers essais littéraires, un total désintérêt
face aux débats sociaux, comme si, par nature, ils avaient eu
tendance à dissocier la littérature de la politique et des
bruits du monde. Heureusement pour eux, serait-on tenté
de dire, car d'autres n'ont pas eu cette chance : les pages du
Br^^ew/ résonnent de mots d'ordres politiques qui font la
46. Ibidem.
47. Jean- Louis Gagnon, Les apostasiesy t. 1, Les coqs de village Montréal,
La Presse, 1985, p. 62.
48. JF à John Grube, lettre, 30 juin 1980.
152 LE FILS DU NOTAIRE
part belle au discours social ambiant, et que leurs auteurs
préféreraient sans doute ne jamais avoir écrits ! Dès lors, on
comprend mieux pourquoi Ferron manifesta toujours de
Tagacement devant ceux qui utilisèrent cet épisode de
rhistoire idéologique du Québec pour illustrer la soi-disant
tendance de ses compatriotes à verser dans le fascisme;
après tout, il s^agit de sa propre jeunesse, et les justifications
sans fin lui sont odieuses:
[A]vant de prendre conscience de nous-mêmes [...] nous
avons été grands importateurs d'idées européennes, en géné-
ral racistes et antisémites et [...] nous avons pu les répéter
sans trop les comprendre. Elles sont aujourd'hui malvenues
et ce ne sont que les malvenants [...] qui déterrent et se
délectent, en public, de cette viande pourrie^^.
Mais cette solidarité avec sa génération ne va quand
même pas jusqu'à Taveuglement. Ferron, qui a horreur
d'être pris en défaut, pardonnera difficilement aux pères
jésuites de Tavoir politiquement induit en erreur, et il
s'arrangera pour leur rendre la monnaie de leur pièce dans
son œuvre, selon une vieille habitude prise dès ses pre-
mières armes en littérature: l'écrivain avait-il des raisons
d'en vouloir à quelqu'un qu'il « l'épinglait » dans un roman
sous un jour plus ou moins favorable. Ainsi en est-il, par
exemple, du père Joseph- Papin Archambault, qui eut le
malheur de figurer parmi les conférenciers de la Semaine
sociale de 1937. Dans Le ciel de Québec^ Ferron le montre au
Club de Réforme de Québec, entre les mains de deux libé-
raux qui le font boire sans qu'il ne s'en rende bien compte.
Le pauvre jésuite finira complètement soûl et terminera la
49. JF, Les lettres aux journaux, colligées et annotées par Pierre Cantin,
Marie Ferron et Paul Lewis, préface de Robert Millet, Montréal, VLB
éditeur, 1985, p. 468-469. Lettre parue originellement dans Le Devoir
(31 octobre 1981, p. 18) sous le titre: «Des idées aujourd'hui malve-
nues ».
UN SALE HASARD OU DEUX 153
nuit dans un lieu peu recommandable, surtout pour un
ecclésiastique ! L* écrivain avait très bien choisi sa cible, car le
père Papin était en quelque sorte, à lui seul, Tincarnation de
toute cette entreprise idéologique: fondateur et animateur
infatigable de TÉSP, il dirigea Torganisme durant près de
quarante ans^°.
L'enthousiasme de Perron pour TALN et la rhétorique
nationaliste semble avoir été plutôt passager, puisque le
futur écrivain avait en tête des préoccupations d'un tout
autre ordre. Il nous a laissé du collégien qu il était un por-
trait, celui d'un jeune homme hautain, « porté sur la poésie,
mécréant n'ayant pas la moindre idée politique, plutôt
gourmé de [s] a jeunesse, heureux de vivre et tenant à vivre
à [s] a guise^' ». Cette description rétrospective de son état
d'esprit pourrait n'être qu'une façon de masquer ses idées
sociales du moment, si le jugement n'était corroboré par ses
condisciples. Denis Noiseux, ami de l'auteur et, comme lui,
pensionnaire à Brébeuf, abonde dans le même sens : même
si, croit- il, on peut dire des collégiens de cette époque qu'ils
étaient tous un peu nationalistes, rien ne laissait deviner que
son camarade Perron s'impliquerait en politique comme il
le fit plus tard. Jacques Lavigne, pour sa part, dit avoir été
lui aussi étonné par les prises de position de Perron à la fin
des années 1940; à Brébeuf, dit- il, « nous n'avions jamais de
discussions politiques [...] Perron était plutôt dans un
monde de poésie^^ ». Il rapporte à ce propos une anecdote
assez éloquente sur les idées réformistes de son camarade :
«Au point de vue idéologique [...] je ne peux pas dire que
Perron était en avance sur son temps à Brébeuf. Je me
50. Raymond-G. Laliberté, «Dix-huit ans de corporatisme militant».
loc. cit.y p. 62.
51. JF, Les lettres aux journaux, op. cit., p. 369. Lettre parue originelle-
ment dans Le Devoir (21 juillet 1973, p. 18) sous le titre: «Pierre
Laporte, écrivain ».
52. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992.
154 LE FILS DU NOTAIRE
souviens qu il m*avait dit, au Carré Viger : "je jetterais tous
les chômeurs à l'eau". À cette époque, selon moi, il n avait
aucune préoccupation sociale". »
Du point de vue des idées politiques, c'est cette dernière
image qu'il faut garder du collégien Ferron, comme de la
plupart de ses amis, tant il est vrai que les adolescents ont
tendance à prendre l'exact contrepied de ce que leurs maî-
tres leur demandent. «La décennie de 1930 est témoin, on
le sait, d'un début d'affirmation du "je", de la personne, de
l'homme », écrit Yvan Lamonde ; « Saint-Denys Garneau en
poésie; Jovette Bernier, Rex Desmarchais, Jean-Charles
Harvey dans le roman [...l^"*». À ces noms d'écrivains il fau-
dra bientôt ajouter ceux de Jacques Ferron et de quelques
autres écrivains de sa génération. Car la société québécoise,
à travers le discours des bons pères, demandait aux élèves
d'adhérer à un «nous» tonitruant; Ferron et ses amis
répondront, eux aussi, par un «je» irréductible.
53. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
54. Yvan Lamonde, «La modernité au Québec: pour une histoire des
brèches», dans Yvan Lamonde et Esther Trépanier (dir.), L'avènement de
la modernité culturelle au Québec, Québec, Institut québécois de
recherche sur la culture, 1986, p. 306.
CHAPITRE VIII
Étape
l\ partir du moment où Jacques Ferron se trouve au
collège Brébeuf, son image, comme une photographie, se
précise: d'abord parce qu'à cet âge, la personnalité s'affer-
mit et acquiert des traits caractéristiques. Ensuite, parce que
les témoignages se multiplient et deviennent plus nuancés :
les condisciples ont connu le futur écrivain à un moment de
leur vie et de la sienne où la mémoire des événements se fait
plus nette; enfin, parce que Jacques Ferron commence à
écrire et laisse des traces de son propre imaginaire. Pour la
première fois, des documents subsistent qui permettent de
saisir sur le vif une pensée et une écriture qui se cherchent.
« À celui qui, lassé du cours bourgeois des choses, veut
affronter le paradoxe, je recommande Jacques Ferron. La
recherche de l'originalité alliée à son naturel, lui fait différer
d'opinion avec la commune'.» Ce portrait, brossé en 1939
par un condisciple, donne une idée assez juste de la person-
nalité complexe de Jacques Ferron telle que plusieurs de ses
amis s'en souviennent. L'impression générale qu'il dégageait
1 . Jacques Dubuc, « Jacques Ferron. 3*^ conseiller », Brébeuft vol. VI,
n° 8, 17 mai 1939, (p. 8).
156 LE FILS DU NOTAIRE
semble d'abord avoir été celle d'un personnage au maintien
aristocratique, ce qui tend à confirmer Topinion de sœur
Albertine Gagnon voulant que le jeune homme ait eu, dès
le Jardin de Tenfance, une grande distinction naturelle. De
ce point de vue, le collégien se trouva très rapidement dans
son élément à Brébeuf : la belle éducation donnée par sa
mère avait enfin trouvé un lieu où se faire valoir et où elle
ne détonnait plus. Pierre Elliott Trudeau, qui dirigea le jour-
nal étudiant vers Tépoque où Perron y publia ses premiers
essais, devançait l'écrivain d'une année au collège ; il se sou-
vient de lui comme d'un esprit original, un grand dégin-
gandé au sourire sceptique. Son surnom, dit-il, était «le
SubtiF», ce qui laisse deviner la perception qu'avaient les
élèves de ce singulier camarade. « Je connaissais peu Perron,
dit pour sa part Pierre Vadeboncoeur, confi-ère de classe de
Trudeau. On ne se liait pas facilement avec lui, car il était
timide, grand seigneur, aisément narquois, et nimbé d'une
sorte de mystère qui lui servait de défense^ » De plus loin
encore, Pierre Trottier, qui devint par la suite poète et diplo-
mate, ne connaissait Perron que de vue et de réputation;
plus jeune que lui de quelques années, il a pourtant gardé
un souvenir vivace de ce grand garçon qui « flottait » dans
les couloirs du collège avec un port de tête plein de
noblesse : « On le voyait dans le réfectoire, marchant, déam-
bulant la tête en l'air. Il avait quelque chose de sensible,
d'aristocratique; on sentait le poète en lui, même sans
savoir qu'il était poète'*. »
Les plus proches camarades de Jacques Perron confir-
ment eux aussi ces impressions, en y ajoutant toutefois
2. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février
1993.
3. Pierre Vadeboncoeur, «Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre
Vadeboncoeur» [présentation], Études littéraires, vol. 23, n° 3, « J. Ferron
en exotopie», hiver 1990-1991, p. 105.
4. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
ÉTAPE 157
quelques nuances significatives. Pour Denis Noiseux, ce
Sorelois qui, comme Ferron, était pensionnaire au collège,
Jacques était un être indépendant et sensible, mais qui savait
aussi être tranchant à l'occasion ; le trait de caractère domi-
nant de son ami était la discrétion, qualité qu il appréciait
par-dessus tout et qu il partageait avec lui^ Cette retenue
classique dans les sentiments semble avoir été constante
chez Fécrivain, qui refusa toujours de faire publiquement
étalage de ses émotions. La réticence est très tôt perceptible
dans les écrits ferroniens. Déjà, en juillet 1941, dans une
lettre à Pierre Vadeboncoeur, il s'oppose à la volonté de ce
dernier qui cherche précisément à percer le mystère de sa
personnalité: «Si tu veux me comprendre, tu n'as qu'à te
comprendre; après quoi, cette fantaisie satisfaite chez toi,
opposons-nous par charité, pour notre orgueil [...]. L'amitié
est un refus de comprendre. Aussi je suis fâché que tu
veuilles me comprendre^. » C'est la même pudeur qui ren-
dra Ferron méfiant devant la psychanalyse ; aussi tard qu'en
1981, il repoussera avec agacement les offres de Julien Bigras
qui, à l'occasion d'un échange épistolaire, cherche à
l'amener sur le terrain des confidences : « je vous prie donc
de m'excuser de ne pouvoir vous suivre^ », dit-il poliment,
mais fermement, à l'auteur de Ma vie, ma folie.
Au collège, le meilleur ami de Jacques fut sans contredit
le président de son conventum, Jacques Lavigne, futur pro-
fesseur de philosophie qui publiera plus tard, chez Aubier,
un essai remarqué intitulé Vinquiétude humaine. Cette
amitié n'était peut-être pas tout à fait désintéressée puisque
5. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 14 octobre 1992.
6. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, (juillet 1941). Parue dans «Dix
lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur», loc. cit., p. 110.
7. Julien Bigras et JF, Le désarroi, correspondance, Montréal, VLB
éditeur, 1988, p. 72.
8. Jacques Lavigne, L'inquiétude humaine, Paris, Aubier, Éditions
Montaigne, « Philosophie de l'esprit », 1953, 230 p.
138 LE FILS DU NOTAIRE
Lavigne avait découvert que son condisciple louisevillois
était rheureux frère de charmantes sœurs : « Jacques Lavigne
était celui de ses amis avec lequel [Jacques] était le plus
proche. [Il] faisait la cour à Marcelle et à moi aussi, il nous
écrivait des lettres au ton très précieux^ ! » Au bout du
compte, à force de fréquenter ces intéressants Ferron,
Lavigne finit par devenir, selon ses propres dires, « un ami
de la famille'^». Régulièrement invité à Louiseville, il s'y
rendait parfois de lui-même, et la porte lui était toujours
ouverte. Au mois de juin, après la distribution des prix, le
notaire attendait les deux Jacques qui revenaient ensemble,
avec lui, à Louiseville puis au lac Bélanger.
L'opinion de Lavigne sur son ami Ferron revêt un carac-
tère un peu particulier, puisque c'est lui qui semble l'avoir
connu de plus près. Or voici le commentaire qu'il livre au
sujet de son condisciple:
Je dirais que c'était un élève brillant, quelqu'un qui, au fond,
peut se permettre toutes sortes d'études spéciales s'il le veut.
On n'était pas toujours les premiers parce qu'on voulait faire
autre chose. Jacques et moi avons découvert la culture pour
elle-même; je dirais cela sans hésitation^'.
Cette impression correspond parfaitement à l'image de
dilettante que l'écrivain a toujours voulu donner de lui-
même, comme s'il y avait eu pour lui une forme de déshon-
neur à figurer parmi les forts en thème. À Brébeuf comme
au Jardin de l'enfance, les résultats scolaires de Ferron
fiarent généralement satisfaisants — du moins les premières
années — mais l'auteur n'aime guère, nous le savons déjà,
cette image de « bûcheur » et de tâcheron académique dont
il affublera a posteriori un Pierre Elliott Trudeau, par
exemple. Par une tournure d'esprit assez caractéristique
9. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
10. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992.
11. Ibidem.
ÉTAPE 159
partagée, à divers degrés, par tous les collégiens, Fauteur
tient mordicus à avoir été différent, autre. Dans une lettre à
Jean Marcel, où il se penche justement sur ses années de
collégien, il aura cet étrange commentaire sur ses agisse-
ments d'alors :
Je jouais double jeu parce que j'en avais les moyens dans la
vitalité de ma jeunesse. Ce double jeu consistait, tout en me
considérant inaliénable, [...] à me prendre pour un autre, à
être un homme parmi les hommes, [...] à bien me comporter,
à me faire un nom, à être un « autre » remarquable ; bref à
m*aliéner pour avoir un comportement normal' ^
Il y a sans doute une part de vérité dans ce jugement,
puisque certains de ses amis ont remarqué ce fameux
masque que leur ami Ferron semblait arborer en tout temps.
J'avais parfois l'impression — c'était plus ou moins cons-
cient — qu'il entrait dans un personnage, qui était en même
temps, pour lui, une protection'^», dit Jacques Lavigne.
Pierre Vadeboncoeur, dans sa belle préface à La conférence
inachevée^ se fait un peu plus nuancé, mais il rend compte
au fond d'une perception similaire:
[Ferron] a toujours gardé une grande réserve, une certaine
impénétrabilité, imprécise à mes yeux quant à son sens:
timidité? orgueil? empire du rêve dans sa réalité quoti-
dienne? aristocratie naturelle? [...] il était une de ces per-
sonnes dont l'adhésion au réel est vécue de façon singulière,
comme c'est le cas de bien des rêveurs'^.
Mais ces évocations, pour intéressantes qu'elles soient,
n'en restent pas moins extérieures au personnage. Dans une
certaine mesure, Ferron lui-même, devenu adulte, est aussi
12. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966.
13. Jacques I^vigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992.
14. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans JF, La conférence inachevée^ Le
pas de Gamelin et autres récits, édition préparée par Pierre Cantin, Marie
Ferron et Paul Lewis, Montréal, VLB éditeur. 1987, p. 9.
l60 LE FILS DU NOTAIRE
un étranger face à Tadolescent qu'il fut: les autoportraits
« en collégien », qu il esquissera beaucoup plus tard, partici-
peront d'un certain révisionnisme, d'une stratégie idéolo-
gique louable, certes, mais qui brouillera quelque peu la
réalité. Or qu'en est-il vraiment du jeune Ferron « tel qu'en
lui-même» et de ses sentiments profonds?
Heureusement pour nous, l'élève a conservé la bonne
habitude, acquise au Jardin de l'enfance, d'écrire à son père
pour lui faire part de ses résultats académiques et des
menus événements de sa vie de pensionnaire; nous avons
ainsi un aperçu de sa vie quotidienne. Grâce à ces lettres, on
sait par exemple que le collégien continue à s'intéresser aux
événements qui surviennent dans son coin de pays natal.
Son père, sans doute pour lui rendre le dépaysement mont-
réalais moins pénible, lui a offert un abonnement au
Nouvelliste, mais la lecture de ce périodique régional n'est
apparemment pas suffisante pour soulager le mal du pays
du jeune Louisevillois : « Auriez- vous la bonté de m'envoyer
[...] "l'Êcho de Saint-Justin" car différents sujets m'intéresse
[sfc]'S>, écrit-il au notaire en février 1934. Les lettres de
Jacques à son père ressemblent à celles de n'importe quel
jeune homme placé devant la nécessité d'écrire à ses
parents. Plein de zèle et de bonne volonté, il s'efforce de
donner l'image d'un bon garçon appliqué et respectueux
des traditions. « Hier, comme c'était la fête de Maman, pour
son cadeau, je lui ai fait chanter une messe, confie-t-il en
janvier 1934. Mardi nous avons eu un examen sur l'ortho-
graphe et aujourd'hui sur l'arithmétique; je crois pouvoir
arriver un des premiers'^.» Quelques semaines plus tard,
nouveaux succès : il est arrivé premier en version, deuxième
en préceptes et analyses, et il est l'heureux récipiendaire de
la médaille de la classe pour son application. « Aujourd'hui,
15. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 17 février 1934. BNQ, 1.2.3.
16. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 11 janvier 1934. BNQ, 1.2.3.
ÉTAPE 161
ajoute-t-il [le 5 mars 1934], j'ai bien prié pour le repos de
Tâme de ma chère maman, morte il y a déjà 3 ans*^ »
Dans ses réponses, le notaire ne se montre pas en reste
de bons sentiments. Il s'empresse d'abord d'informer
Jacques des derniers événements survenus dans la région.
Comme nous avons affaire à un organisateur électoral
chevronné, il va sans dire que ces nouvelles sont parfois
politiques: «Ton oncle Omer a perdu son élection, mais
cette fois-ci il y aura contestation car mon ami Hector
Béland, oubliant nos relations amicales, a fait voter des gens
qui n'avaient pas droit de vote [...]'*», explique-t-il à son fils
en janvier 1935. Quelques mois plus tard, c'est au tour d'un
autre parent de bénéficier des talents électoraux du notaire :
«Nous travaillons pour l'élection de ton oncle Emile et
nous espérons avoir du succès. Ce dernier fera son premier
discours dimanche à St-Gabriel-de-Brandon'^. » En d'autres
occasions, c'est l'amateur de chevaux qui informe son aîné
des derniers changements survenus dans l'écurie familiale :
« Je viens t'annoncer que j'ai vendu ton petit "caille" et que
nous allons dresser pour la selle le blond à la place^°. » Mais
le notaire n'oublie pas non plus de féliciter son garçon pour
ses succès scolaires et de lui manifester, à plusieurs reprises,
sa fierté: « [...] je viens te dire comme je suis content de te
voir à 13 ans, bien portant et grand comme un homme de
16 ans, sage et studieux comme un homme de 18 ans,
économe et d'affaires comme un vrai notaire^' », écrit-il à
Jacques pour son anniversaire. Il se dit aussi touché de cons-
tater que son fils entretient aussi pieusement la mémoire de
17. JF à Joseph-Alphonse Ferron, 5 mars 1934. BNQ, 1.2.3.
18. Joseph-Alphonse Ferron à JF, lettre, 30 janvier 1935. BNQ, 1.1.96.13.
19. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 12 septembre 1935. BNQ,
1.1.%.15.
20. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 20 mars 1934. BNQ, 1.1.96.5.
21. Joseph- Alphonse Ferron à JF, lettre, 22 janvier 1934. BNQ, 1.1. %.4.
l62 LE FILS DU NOTAIRE
sa mère : « Ton rapport du mois m'a fait réellement plaisir et
a certes été agréable à ta petite maman, si sensible à tes
succès, car on dit que Tâme Bienheureuse participe aux joies
des siens sur la terre^^ »
Cette correspondance touchante, mais un peu guindée,
entre un père et son fils se révèle cependant tout à fait pré-
visible ; les deux protagonistes se sentent tenus de respecter
un rôle et des conventions qui laissent très peu de place à la
véritable personnalité de chacun. Il faudra donc chercher
ailleurs pour découvrir d'autres aspects de la personnalité
du jeune Jacques. Nous avons vu que Madeleine et Marcelle
Ferron, pour des raisons de «logistique» familiale, furent
inscrites dans un pensionnat de Lachine au moment où leur
frère entrait au collège Brébeuf. Cette proximité des deux
institutions, du point de vue des principaux intéressés, était
cependant bien relative, puisque Jacques et Madeleine ne
pouvaient se voir comme ils l'auraient voulu, d'autant plus
que leur statut de pensionnaires contribuait à limiter leurs
déplacements. C'est dans ces circonstances que les deux
enfants entreprirent eux aussi un dialogue épistolaire qui,
commencé en 1936, ne devait s'interrompre que cinquante
ans plus tard, avec la disparition du romancier. On peut
dater de cette époque lointaine le début de la vocation litté-
raire des deux enfants. Madeleine a toujours précieusement
conservé les lettres de son frère, si bien qu'il est encore pos-
sible, à partir des années de collège, de découvrir de l'inté-
rieur le «véritable» Jacques sans que l'écrivain ne s'inter-
pose entre ce qu'il fut et ce qu'il dit avoir été.
Que disent ces lettres? Elles révèlent un jeune élève
passablement différent de ce qu'en ont dit ses amis. Qui plus
est, libéré des convenances épistolaires qu'un fils doit à son
père, Ferron laisse plus librement vagabonder sa plume. On
22. Joseph- Alphonse Perron à JF, lettre, 7 novembre 1934. BNQ,
1.1.96.11.
ÉTAPE 163
découvre d'abord, dans cette correspondance fraternelle, un
grand frère, précisément. Dans la dynamique de toute
famille, il est courant que Taîné des enfants ait tendance à
adopter une attitude un peu protectrice vis-à-vis de ses
frères et soeurs, surtout en Fabsence des parents. Chez les
Ferron, Jacques se conforma très tôt — et très volontiers —
à ce comportement classique, en particulier après que la
mère des cinq enfants fut disparue. C'est lui qui, par
exemple, avait Thabitude de diriger les activités de la famille
durant les longs étés au lac Bélanger. Madeleine lui en fut
toujours reconnaissante : « Sans toi nos vacances à St-Alexis
auraient été un désert intellectuel, lui écrit-elle en 1976.
Nous ne l'aurions pas traversé sans être déshydratées à tout
jamais^^. » À l'adolescence, c'est lui qui encouragea sa sœur
Marcelle à devenir peintre, comme cette dernière le raconte :
J'ai été hospitalisée au Sacré-Cœur à l'âge de seize ans.
Jacques partait de Brébeuf à pied, il venait me voir avec un
Hvre plein de reproductions du Louvre. Il arrachait les
illustrations du livre et disait : « Allez, instruis-toi et apprends
à devenir un bon peintre !» Il a fait de moi un peintre ; il m'a
donné un coup de pouce^" !
Marcelle Ferron ajoute que, règle générale, c'est son
frère Jacques qui initiait la famille à la «grande culture»;
c'est ainsi que les Ferron découvrirent les musiciens
modernes — Stravinski, Fauré — que le collégien avait lui-
même découverts à Brébeuf. Le même phénomène se pro-
duisit en littérature, comme le confirme Madeleine: «Il
nous lisait Mallarmé, Valéry, nous faisant ainsi profiter de
SCS découvertes". »
Mais les lettres de cette époque montrent aussi que les
attentions du grand frère ne se limitaient pas aux trouvailles
23. Madeleine Ferron à JF, lettre. 8 novembre 1976. BNQ. 1.1.97.255.
24. Marcelle Ferron à Fauteur, entrevue, 25 janvier 1993.
25. Madeleine Ferron à Tauteur, entrevue, 18 septembre 1992.
164 L.E FILS DU NOTAIRE
littéraires et musicales. Ferron percevait son rôle d*aîné
comme celui d'un mentor, surtout à partir du moment où
Madeleine commença à manifester elle aussi des velléités
littéraires. « Tout d'abord je te félicite sur ta lettre : elle est
mieux que de coutume. Plus naturelle^^ », lui écrit-il en
1937. Sa cadette lui fait-elle lire un texte qu'elle vient
d'écrire? Jacques se montre à la fois paternaliste et impi-
toyable : « Je serai franc envers toi relativement à ton article,
ma petite Madeleine; il ne vaut pas grand-chose [...]^^».
Toujours en vertu de ce droit d'aînesse, le collégien se risque
même à donner des conseils pédagogiques, bien peu ortho-
doxes il faut le dire, pour assurer la réussite scolaire de sa
jeune sœur:
Travaille avec aisance, lui explique-il en juin 1939; ne te
courbe pas dans une posture de contrainte sur ton bureau
lorsque tu écris ; mais tiens-toi bien droite, traite ton devoir,
ton livre avec un air de condescendance, daigne le gratifier
d'un sourire amusé, mais ne va pas te pencher sur eux avec
inquiétude^*.
Le jeune homme a beau prôner le détachement acadé-
mique, ses missives trahissent quand même, à côté de cette
indifférence affectée, une volonté farouche de « réussir » qui
est comme la préfiguration de l'attitude ambivalente que
l'écrivain gardera tout sa vie devant la carrière littéraire.
Quand on sait le peu d'estime qu'il avait pour les élèves
bûcheurs, on est plutôt étonné de découvrir, à travers ses
lettres de jeunesse, un Jacques Ferron ouvertement ambi-
tieux et appliqué, qui développe une saine émulation aca-
démique avec sa jeune sœur :
J'arrive très bien dans mes classes ; surtout dans les compo-
sitions qui comptent pour la fin de Tannée, c'est-à-dire pour
26. JF à Madeleine Ferron, lettre, [avril 1937].
27. JF à Madeleine Ferron, lettre, [1938].
28. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939].
ÉTAPE 165
les prix ; je t'avertis donc qu*il va te falloir travailler si tu veux
en avoir autant que moi: je suis premier en version latine
(96%), Grammaire Grecque, Racine Grecque et second en
Version Grecque et Grammaire latine [...]".
Le collégien prend plaisir à énumérer, pour le bénéfice
de ses sœurs, les lourds travaux qu*il doit accomplir à
Brébeuf : versions latines, discours à préparer, compositions,
etc. 11 conclut cette énumération par un cri du cœur: «je
suis littéralement écrasé, mais j'aime ça être surchargé
[...]^». Même enthousiasme quelques mois plus tard, alors
que son énumération prend, cette fois, une coloration nette-
ment plus littéraire : « depuis quinze jours j'ai eu beaucoup
de travail ; je travaillais tant que j'avais la tête, ou plutôt la
cervelle plate, plate et très sèche; c'était des théorèmes de
géométrie et des fragments d'Illiade qui y tournaient,
viraient, et si vite que je craignais certains soirs d'être
fou^' ». On ne peut pas dire que cette attitude devant le
travail scolaire soit celle d'un dilettante; les conseils de
« détachement » académique qu'il servait à sa jeune sœur ne
semblent pas devoir s'appliquer à lui-même !
La correspondance des deux adolescents permet aussi
de pressentir, en gestation, le redoutable esprit caustique et
Fironie de Jacques Ferron qui lui vaudront plus tard le joli
surnom de «Voltaire de la Rive Sud». Dans ses lettres, le
collégien trouve bien sûr à se moquer, au premier chef, de
sa destinataire, qu'il va même jusqu'à comparer à un âne:
«Je viens de lire du Francis Jammefs] », lui écrit-il en 1939;
«tu te souviens : "Prière pour aller au ciel avec les ânes"" ?
29. [JF à Madeleine Perron], dans Madeleine Ferron, «L'écrivain», loc.
cif., p. 257. La romancière croit pouvoir dater cette lettre de 1935 ou
1936.
30. JF à Madeleine Ferron, lettre, 22 février 1937.
31. JF à Madeleine Ferron, lettre, (octobre 1937).
32. Titre d'un poème de Jammes publié dans Le deuil des primevères,
recueil paru pour la première fois en 1901.
l66 LE FILS DU NOTAIRE
Dans le train ma prière flit exaucée, vous veniez avec moi
à Louiseville^^. » L* écrivain n épargne pas non plus ses con-
frères de classe, surtout quand ces derniers sont connus de
sa sœur. Jacques Lavigne, admirateur de Maurice Blondel et
philosophe chrétien, est lui aussi égratigné dans cette cor-
respondance par un Ferron qui pose au mécréant: «[...] je
crains qu il ne se fasse moine ce bon Jacques ; ce sera triste
un peu pour moi, mais il fera un si bon confesseur: "Ma
fille, dira-t-il (j'imagine) allez vous n êtes pas grande péche-
resse; ces petites fautes vous les expirerez [sic] en relisant les
lettres de Madame de Sévigné ."^'^ » Avec une hautaine con-
descendance, Ferron se moque aussi du mouvement de la
Jeunesse étudiante catholique (JÉC), auquel Madeleine
venait d'adhérer dans son couvent de Lachine : « tu n'as pas
la tête qu'il faut pour être jéciste ; être jéciste, c'est être bon
enfant; un peu imbécile et sans prétention^^ ».
Devenu adulte, Jacques Ferron apprit un jour que sa
sœur avait conservé toutes ses lettres d'adolescence ; il con-
naissait l'importance de ces documents de première main,
et redoutait un peu ce que la postérité allait en faire. « Les
papiers s'accumulent dans la famille, écrivit-il à Pierre
Cantin en 1972. Ma sœur, la Merluche, est en train de clas-
sifier des lettres qui remontent à son temps de couvent et
qui sont invraisemblables par leur fatuité^^ » À la lecture de
ces papiers jaunis, force est d'admettre que pour une fois, ce
jugement sévère de Ferron sur lui-même comporte une part
de vérité. On découvre effectivement dans cette correspon-
dance un jeune homme assez prétentieux, un grand frère
paternaliste qui adopte parfois un ton terriblement suffi-
sant : « Je suis toujours un peu gêné lorsque je t'écris, car je
33. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939].
34. JF à Madeleine Ferron, lettre, [juin 1939].
35. JF à Madeleine Ferron, lettre, [octobre 1937].
36. JF à Pierre Cantin, lettre, 9 janvier 1972.
ÉTAPE 167
me sens tenu d*être simple, naturel comme je le puis, et de
fuir cette érudition que j*ai acquise à la lecture^^ », dit-il à sa
cadette. À sa correspondante, qui Tenjoint parfois de faire
preuve d'un peu plus de modestie, le jeune homme
rétorque : « si je suis orgueilleux je ne le suis pas sottement
et sans raison — j'ai raison de Fêtre, car j'ai du talent (je dis
ce que je pense) — D'ailleurs, tu verras plus tard que
l'orgueil est le grand fond des choses. Si tu avais la permis-
sion, je t'enverrais les maximes de La Rochefoucauld^*. »
Ainsi donc, « l'enfant sauvage » de Louiseville et du lac
Bélanger, qui se plaisait tant à fréquenter ses petits voisins
paysans, est bel et bien disparu sous le vernis culturel des
humanités classiques. Comme bien des timides, Jacques
Ferron semble avoir caché, sous son apparente réserve, un
orgueil ombrageux. À moins que cette attendrissante vanité
d'adolescent n'ait été un symptôme de l'effet que l'élitisme
peut avoir sur un provincial : impressionné de se retrouver
parmi les patriciens de la nation, le jeune homme aurait-il
succombé à la douce tentation du snobisme? D'où vient,
par exemple, que ce garçon élevé au grand air se mette
soudain à parler de richesse?
J'aime le luxe [...] il m'est nécessaire tu vois; la lecture, la
musique en ont besoin; car le luxe est pour moi un beau
tableau, un fauteuil Louis XV; enfin quelque chose de très
humain. Le luxe apaise l'homme; si madame Curie l'eut [sic]
bien goûté, elle eut [sic] préféré son humanité à tout le
radium du monde^'.
Au fond, le recteur du collège, dans sa lettre citée au
chapitre précédent, avait sans doute raison sur un point : la
fréquentation de Brébeuf pouvait devenir cruelle aux élèves
qui ne faisaient pas partie, comme la majorité, d'une « classe
37. JF à Madeleine Ferron. lettre. |octobre 1937].
38. JF à Madeleine Ferron. lettre. |1935l.
39. JF à Madeleine Ferron, leUre. [1935).
l68 LE FILS DU NOTAIRE
aisée*^». Fils d*un notaire, on ne peut pas dire que Ferron
fût dans la gêne; mais Taisance paternelle devait paraître
bien provinciale en comparaison du raffinement des
grandes familles de la bourgeoisie montréalaise. « Ses con-
frères de classe étaient fortunés», dit Madeleine; «d'où le
rêve d'être riche, sans doute"*' ». C'est ici que la figure de
Pierre Elliott Trudeau prend tout son sens dans la cosmogo-
nie ferronienne. On sait quelle animosité l'écrivain nourrira
plus tard contre son ancien condisciple; au-delà des diver-
gences politiques qui les éloignèrent par la suite l'un de
l'autre, la colère de Ferron à l'endroit de l'ex-premier
ministre plonge ses racines dans leur passé «brébeuvois»
commun, que le romancier, comme il lui arrive souvent,
réorganisera rétrospectivement selon un modèle à double
volet. Dans les écrits ferroniens, Trudeau ne sera jamais
qu'un fils de parvenu, même si Ferron finira par admettre
que lui-même, au collège, avait « à peu près la même men-
talité"*^» que son confrère.
Pour le moment, on peut dire que les aspirations du
jeune homme, durant les années 1930, sont tout à fait dans
la lignée de celles des autres étudiants du collège où il se
trouve pensionnaire : « Je passai alors à une bourgeoisie sans
doute cultivée, mais fort dédaigneuse de son pays"*^»,
confessera- 1- il plus tard. Le jeune élève de Brébeuf semble
en effet se désintéresser progressivement de sa Louiseville
natale : « J'ai reçu ce midi le "Nouvelliste", écrit- il à son père
en septembre 1935; si mon abonnement achève, ne me
rabonne [sic] pas car j'aimerais mieux m'abonner au
40. Lettre du R.P. Antonio Dragon à M. Aimé Arvisais, cité dans Claude
Galarneau, Les collèges classiques au Canada français, op. cit., p. 156.
41. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 17 janvier 1993.
42. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 29 septembre 1970.
43. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967.
44. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 5 septembre 1935. BNQ, 1.2.3.
ÉTAPE 169
"Devoir"^^. » Même lorsqu'il revient dans le comté de
Maskinongé, Ferron éprouve de la peine à se défaire de la
nouvelle culture qui est la sienne: il utilise maintenant un
langage châtié qui en étonne plusieurs, et qui n est pas seu-
lement le résultat des campagnes collégiales de Bon parler
français. Jacques «voulait tellement se surpasser quil s*est
mis à parler pointu, dit Madeleine. Quand il revenait à
Louiseville, on était un peu gênés d'aller avec lui chez les
amis de Papa^^. » Ce dialecte raffiné, que Tauteur baptisera
« français brébeuvois » avec quelque ironie^, devait en effet
détonner au village des Ambroises, et même dans la
grandVue louisevilloise ! On ne peut s'empêcher de penser
ici au célèbre veau du conte « Mélie et le bœuf», qui se met
à parler latin dès qu'on fait mine de l'inscrire au Séminaire.
Il est maintenant possible de deviner dans ce récit une
bonne dose d'autodérision.
Comment ne pas se dire, aussi, que le nouveau langage
de Jacques Ferron constitue une forme de rejet de ses ori-
gines ? En 1939, le rhétoricien écrit à sa jeune sœur Marcelle
ces lignes significatives: «Je suis un peu pédant, mais je
serais très heureux si je pouvais te garder de ce patriotisme
qui [projpose à notre gloire ces paysans très aimables
j'avoue, mais sans importances [sicY\ » Il est encore trop tôt
pour parler de trahison, même si c'est en ces termes que
l'auteur jugera plus tard son attitude. Ce que Ferron appelle
45. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992. Le
romancier croit pour sa part que les inquiétudes du notaire à ce sujet
étaient d'un tout autre ordre : « Mon père, à cette époque, n'appréciait
pas trop le langage quelque peu affecté dont nous usions au collège.
Peut-être craignit-il que je devinsse fifi ? » ((Sans titre), manuscrit. BNQ,
2.70.3.)
46. JF, Gaspé-Mattempa, Trois- Rivières, Éditions du Bien Public,
«Choses et gens du Québec», 1980, p. 17.
47. JF à Marcelle Ferron, lettre. 11939).
lyO LE FILS DU NOTAIRE
son « second vocabulaire », celui qui lui permettait de par-
courir les champs du comté de Maskinongé, semble en tout
cas avoir bel et bien été mis au rancart ; les contes du grand-
père Benjamin ont été remplacés par une culture totalement
différente, et le collégien mettra des années à les redécou-
vrir. En lui, la lignée des Perron et celle des Caron luttent
toujours; le séjour au collège Brébeuf a eu pour effet de
libérer les potentialités aristocratiques que sa mère lui avait
inculquées.
CHAPITRE IX
Mon herbier
X aul Ferron, qui suivait Jacques de quelques années à
Brébeuf, fut un témoin privilégié des étranges mutations
linguistiques de son aîné. Sa position était particulièrement
avantageuse, puisqu il voyait son frère au collège et à la
résidence familiale: il vaut donc la peine quon prête une
attention particulière à ce qu il dit de la préciosité langagière
de ce dernier : « Je crois que Jacques, au Brébeuf, s*est mis à
parler "pointu" parce que dans sa classe, cette année-là très
précisément, on était plutôt intellectuel, alors que les autres
groupes étaient plutôt sportifs. Ce fut, pour ainsi dire, une
mode de parler pointu pendant une année ou deux'.» Si
Ton en croit cet observateur, il y aurait donc eu au collège
Brébeuf, vers la fin des années 1930, un groupe d*élèves un
peu différents des autres, dont aurait fait partie Jacques, et
dont Tune des singularités résidait dans Tusage d*un langage
plus affecté que celui ayant cours dans les autres classes. La
perception de Paul Ferron est analogue à celle de Pierre
1. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
2. Pierre Vadeboncoeur, «Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre
Vadeboncoeur » (Présentation], loc. ci/., p. 105.
172 LE FILS DU NOTAIRE
Vadeboncoeur, qui fut justement Tun des «acteurs» du
groupe concerné ; selon l'essayiste, il y aurait eu à Brébeuf,
vers la fin des années 1930, «un petit milieu intellectuel
composé de quinze ou vingt élèves sur deux ou trois classes
qui se suivaient ; milieu restreint, un peu sélect, parfois un
peu snob, non dépourvu de qualités par ailleurs^». Ce
« petit noyau », qui semble directement sorti d'un opuscule
proustien, eut une très profonde influence sur la formation
de Jacques Ferron, qui gardera toujours un souvenir ému de
ces amitiés, même s'il cherchera par la suite à structurer
différemment ses souvenirs. C'est à travers cette camara-
derie intellectuelle — et avec le concours stimulant des
pères jésuites qu'il développera ses goûts esthétiques et
ses opinions.
Ce petit monde artificiel, dit encore Vadeboncoeur, était
composé d'une « quinzaine de jeunes gens, peu liés au fond,
qui, complaisamment, ne se distinguaient pas très bien de la
légende littéraire, passée ou courante^». Le seul trait de
caractère commun de ces jeunes hommes semble avoir été
un profond individualisme; encore aujourd'hui, les mem-
bres de ce groupe — qui n'en fut pas vraiment un — se
défendent d'avoir fait partie d'un cénacle, et c'est ce refijs,
curieusement, qui les lie et les identifie encore plus sûre-
ment que leur langage recherché. «Je suis extrêmement
orgueilleux, indépendant, et individualiste"* », écrit déjà
Ferron en 1937, avec toute la morgue de ses seize ans. Cette
génération de solitaires était composée de francs-tireurs qui
formaient, selon Pierre Elliott Trudeau, une sorte de collé-
gialité basée sur la confrontation^; non pas que ces étu-
diants aient systématiquement cherché à s'opposer les uns
3. Ibidem.
4. JF à Madeleine Ferron, lettre, [octobre 1937].
5. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février
1993.
MONHERBIER I73
aux autres, mais le contexte général de leur formation et de
leur époque les poussait à valoriser leurs singularités plutôt
que leurs points communs, comme Texplique Pierre
Trottier : « On cherchait à se signaler par une lecture d*un
auteur mal connu [...), par des exploits intellectuels ou
autres, ou par le pittoresque, Tinusité... Nous étions des
individualistes forcenés qui voulions nous distinguer en
ayant une personnalité inclassable^. »
Cette volonté de distinction éclaire en partie le compor-
tement ultérieur de Jacques Perron. Déjà indépendant de
caractère, il verra cet aspect de sa personnalité se renforcer
pendant les années de collège et laisser sa trace sur les faits
et gestes de son existence. Jacques Perron ne fera jamais rien
comme tout le monde, et en cela il ressemble à beaucoup
d'intellectuels de sa génération ; son parcours tout en rup-
tures — de même que celui de beaucoup de ses condisciples
— s'éclaire rétrospectivement par cet individualisme fon-
dateur. L'élève était lui-même très conscient — pour ne pas
dire très fier — de sa singularité, au point où on peut le
soupçonner de l'avoir soigneusement cultivée : « Je suis tou-
jours le même, toujours à part des autres, pensant toujours
contrairement aux autres^», confie-t-il candidement à
Madeleine en 1936. Au lieu de lire Voltaire et Rousseau,
comme le commun des mortels, il affectera plus tard un
goût prononcé pour les auteurs mineurs des xvii* et xviii'
siècles: Rotrou, Cazotte, Antoine Hamilton, Sorel, Talle-
mant des Réaux... Par intérêt sincère, bien sûr, mais aussi
par besoin de mystifier ses lecteurs et de s'accaparer un
champ intellectuel inconnu de la majorité : « Mon goût des
auteurs mineurs, dit-il, c'est qu'on peut en parler libre-
ment. J'ai l'impression qu'ils sont à moi [...]\» La carrière
6. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
7. JF à Madeleine Perron, lettre, 7 décembre 1936.
8. JF à Jean Marcel, lettre, 4 février 1969. Cette volonté de posséder un
savoir littéraire inconnu des « autres >» semble avoir été assez répandue
174 LE FILS DU NOTAIRE
politique de Ferron peut aussi être mieux comprise à la
lumière de ce nouveau « culte du Moi ». Comment expliquer
autrement son appartenance successive à une multitude de
groupuscules idéologiques sans lendemains, destinés à une
mort électorale certaine ? « Il était fomenteur de troubles, dit
sa sœur Madeleine; quand ça allait bien dans un parti, il
démissionnait. Je lui écrivais, et je lui disais : "tu as démis-
sionné de tous les partis ; il va falloir que tu inventes bientôt
un nouveau mouvement pour pouvoir en démissionner !"^ »
Même la pratique des sports, chez lui, porte la marque
d'une forte volonté de se singulariser : « J'ai toujours prati-
qué les styles assez bizarres: en ski, je faisais du Telemark; à
la nage, je faisais de Voverarm sidestroke^^ », dit-il.
Mais l'individualisme, par définition, ne suffit pas à
assurer la cohésion minimale d'un groupe, aussi peu porté
soit-il sur la camaraderie. Il faut donc chercher ailleurs l'in-
térêt commun qui unissait malgré tout ces fortes person-
nalités. Ce lien, assez lâche pour préserver le quant-à-soi
de chacun mais assez fort pour constituer un point de
ralliement intellectuel, se trouvera dans les affinités litté-
raires et dans la communauté de goûts de ces collégiens. Le
petit groupe des collégiens dont faisait partie Ferron avait
en effet mis la littérature française au cœur de ses préoccu-
pations ; il correspond en cela à la description de Catherine
Pomeyrols, selon qui les jeunes intellectuels de l'entre-deux-
guerres se tournèrent vers la littérature pour chercher des
guides et des modèles. « C'est plutôt chez les littéraires que
chez les élèves du collège. « Ils adorent déconcerter les nouveaux venus
dans leur entourage, dit Gérard Pelletier. La semaine dernière encore, j'ai
rencontré un "gars de Brébeuf " qui a levé les bras au ciel parce que je ne
connaissais pas Panait Istrati. » (Gérard Pelletier, Les années d'impatience,
op. cit.y p. 34-35.)
9. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
10. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 21.
MONHERBIER I75
chez les philosophes que nos jeunes gens ont puisé des
conceptions du monde, la philosophie thomiste ayant [...]
écarté la fréquentation et la découverte directe des auteurs
"classiques" de la philosophie".» À la différence de leurs
aînés du collège Sainte-Marie, toutefois, avec lesquels ils
semblent avoir eu très peu d'affinités, les élèves de Brébeuf
ne ressentirent pas nécessairement le besoin de se rassem-
bler autour d'un mouvement d'idées, comme l'avaient fait
avant eux les membres du groupe de La Relève; simplement,
le cercle informel des «esthètes» gravitait plus ou moins
autour du journal du collège, dans les pages duquel
plusieurs s'essayèrent pour la première fois à la littérature.
Le fait d'écrire dans le Bré^ew/ conférait apparemment aux
écrivains en herbe, sinon la gloire, du moins une certaine
notoriété à l'intérieur même des murs de l'institution:
«Celui qui écrivait dans le journal était déjà un grand
homme, dit Pierre Trottier; il se distinguait, il avait une
plume! [...] C'était déjà l'indice d'un tempérament, d'un
caractère plus défini'^. » Le tempérament individualiste des
collégiens se devine aussi à travers leurs goûts particuliers
en matière de littérature et de culture. Bien qu'il prétende
ne pas avoir fait partie du groupe des «littéraires», Pierre
Elliott Trudeau, qui fut pourtant directeur du journal,
avoue que, malgré les divergences politiques qui devaient
plus tard les séparer. Perron et lui étaient à Brébeuf des
frères en littérature qui partageaient la même admiration
pour certains écrivains'\
On ne sera pas surpris d'apprendre, en premier lieu, que
la plupart des modèles littéraires des étudiants étaient
exclusivement français: «au-delà de ce que nous savions du
1 1 . Catherine Pomeyrols, « La formation des intellectuels québécois
dans Tentre-deux-guerres », op. cit., p. 197.
12. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
13. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 15 février
1993.
176 LE FILS DU NOTAIRE
français il y avait un ciel français, et nous étions tournés
vers ce ciel avec une ferveur toute religieuse ''' », écrit Ferron.
Dans un texte inédit qui semble dater des années 1950, le
romancier se fait encore plus précis en évoquant, apparem-
ment pour la première fois, la figure emblématique d'un
religieux qui représentait alors l'antithèse absolue des goûts
littéraires des jeunes gens de Brébeuf : « Au collège où je fiis,
tout le monde s'accordait à dédaigner M^' Camille Roy et sa
littérature*^ », écrit le futur auteur du Ciel de Québec. Même
la grande admiration que Ferron portait au frère Marie-
Victorin se trouvait quelque peu assombrie par les écrits
régionalistes auxquels le scientifique avait osé se prêter; et
c'est en grand frère prévenant qu'il conseille à sa petite sœur
Madeleine de ne pas se laisser contaminer par ces lectures
peu recommandables :
[...] évidemment j'estime beaucoup le frère Marie-Victorin
en tant que savant, en tant qu'un [sic] sérieux botaniste qui
nous a donné de la province une « Flore » presque définitive,
quant à ses contes laurentiens, ils ne sont pas renversants. Ne
les lis que dans quelques années ; ainsi de toute la littérature
canadienne'^
Ce dédain n'est rien en comparaison du mépris dont
Ferron entoure la personne et l'œuvre de Lionel Groulx,
autre figure importante du mouvement régionaliste. En
décembre 1938, apprenant que Madeleine veut faire paraître
un article à saveur patriotique dans le journal de la JÉC, il
lui marque sa désapprobation en se moquant de "La leçon
des érables", poème liminaire des Rapaillages: «Ce pauvre
abbé me paraît bien piètre. Comme romancier, comme con-
teur, je le donne pour dix sous; c'est du sentimentalisme
fade [...] ; je m'imagine cette vieille fille en soutane gam-
14. JF à Jean Marcel, lettre, 28 mars 1968.
15. JF, «Les oiseaux et les hommes», manuscrit inédit. BNQ, 2.15.
16. JF à Madeleine Ferron, lettre, [décembre 1938].
MONHERBIER I77
badant dans les "bruyères roses" et "mâchonnant des vers**
(c'est forminable) ; puis qui écoute le cours de patriotisme
des érables. C'est unique à force d*être sot'^. » Plus tard, il
revient à la charge, histoire de bien montrer à Madeleine
qu Alonié de Lestres n est qu un représentant de toute une
littérature à proscrire : « Ne fais pas la petite Tabbé Groubc,
la petite patriotique. Et peut-être pour toi la meilleure ma-
nière d'être française c'est de rire de nos ancêtres buveurs
d'alcool, de toute cette niaise littérature nationale'*. »
On ne saurait être plus clair: pas de place, dans le
Panthéon du collégien, pour les poètes du cru. « Nos auteurs
étaient français, difficiles, baroques, pour ainsi dire
intraduisibles en canadien'^», se souvient Perron. Quelles
étaient ces idoles littéraires ? Disons d'abord que la « cons-
tellation » d'écrivains que le jeune homme lisait se trouvait
déjà à son apogée dans les années 1930. Bien sûr, les Bré-
beuvois n'en étaient pas encore à l'existentialisme sartrien ni
au surréalisme; encore que Perron se vantera, à plusieurs
reprises, d'avoir lu des textes de Sartre au collège dès 1939.
De plus, certaines frasques estudiantines laissent à penser
que l'esprit, sinon la lettre, du dadaïsme et du surréalisme
avait déjà cours parmi les élèves, comme on le verra. Mais
en dehors des auteurs classiques, dont l'œuvre était étudiée
en classe, les écrivains que Perron et ses amis appréciaient
(avec l'assentiment bienveillant, et parfois l'encouragement
de leurs professeurs) faisaient quand même partie d'une
certaine modernité : « Je suis plus moderne que toi en ce que
mes lectures, que mes poètes préférés, sont des types de nos
temps [...]^°», écrit fièrement Perron à sa sœur. La moralité
de ces auteurs élus était à peu près acceptable; même les
17. JF à Madeleine Perron, lettre, 1" décembre 1938.
18. JF à Madeleine Ferron, lettre, (1939).
19. JF, «Les oiseaux et les hommes», op. ciL
20. JF à Madeleine Ferron, lettre, 7 décembre 1936.
178 LE FILS DU NOTAIRE
pensionnaires du collège pouvaient se procurer libre-
ment leurs livres à la bibliothèque du Gesù ou à la Biblio-
thèque municipale de MontréaF'. Il s'agissait là, selon
C. Pomeyrols, d'une véritable stratégie visant à encadrer,
dans la mesure du possible, la lecture d'œuvres qui de toute
façon seraient lues : « faute de pouvoir empêcher la diffusion
de la littérature contemporaine française, l'accès à celle-ci
est guidé, filtré et trié" ». La plupart de ces auteurs de prédi-
lection — parmi lesquels on compte Proust, Valéry, Alain,
Jean Giraudoux, Mallarmé, Péguy, Claudel, l'abbé Bremond
et quelques autres — étaient alors considérés comme des
praticiens de la « littérature pure » ; l'essayiste Julien Benda
regroupera plusieurs d'entre eux dans une étude au titre un
peu désobligeant, La France byzantine. Détail intéressant —
et révélateur, par ricochet, des goûts de leurs jeunes lecteurs
montréalais — , ces auteurs, pour le critique français,
avaient d'abord en commun de vouloir ériger la littérature
en un domaine exclusif régi par des lois propres :
Un fait [...] domine en France toute l'esthétique littéraire de
ces dernières années : la volonté de la littérature de constituer
une activité spécifique, avec des buts et des lois spécifiques et,
à cette fin, de se radicalement libérer des mœurs de l'intel-
ligence, avec lesquelles jusqu'à ce jour elle était en grande part
confondue".
Parmi les idoles littéraires de Perron, la figure de Paul
Valéry s'impose avec un relief particulier, d'autant plus que
cet auteur avait atteint, au cours des années 1930, un statut
21. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 14 octobre 1992.
22. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois
dans l'entre-deux-guerres », op. cit., p. 182.
23. Julien Benda, La France byzantine ou le Triomphe de la littérature
pure. Mallarmé, Gide, Valéry, Alain, Giraudoux, Suarès, les Surréalistes.
Essai d'une psychologie originelle du littérateur, Paris, NRF, Gallimard,
9* édition, 1945, p. 17.
MONHERBIER I79
de poète quasi officiel en France, et que son œuvre ne pré-
sentait aucune entorse sérieuse à la morale. Dans une lettre
de 1938 à Madeleine, Ferron, après avoir cité un extrait du
«Cimetière marin», s*exclame: «quelle concision dans le
discours! quelle évocation! que les romantiques et leurs
grands lieux communs, et leurs cris sont fades après cette
lecture [...]^'*». Selon Pierre Trottier, Valéry donnait à cette
époque Fimage d'« un monsieur qui était émancipé intellec-
tuellement, tout comme Gide, mais qui n'était pas homo-
sexuel comme lui, et qui donc était peut-être un peu plus
fréquentable. Être surpris en train de lire Les nourritures
terrestres, ce n'était pas très propre », alors que la lecture de
Charmes ou de Variété, faut-il comprendre, n'avait rien de
répréhensible. L'admiration pour cet écrivain fiit largement
répandue dans le «petit noyau» des étudiants littéraires:
« Nous étions très valéryens, je dirais même que nous étions
des esthètes^^ », confesse encore Pierre Trottier. Denis Noi-
seux avoue lui aussi son penchant immodéré pour le poète
de Sète, tandis que Jacques Lavigne prétend même avoir
récité de longues tirades du «Cimetière marin» à ses
bonnes amies du moment^^.
Mise à part la moralité apparente de leurs livres, qui les
favorisait sans doute auprès des professeurs, les écrivains
français que nous venons de nommer avaient-ils autre
chose en commun qui les singularisait aux yeux des jeunes
de Brébeuf ? On peut émettre l'hypothèse que les œuvres de
Valéry, de Mallarmé ou de Claudel, irréductiblement litté-
raires et tout entières traversées par des préoccupations for-
melles, étaient par là même radicalement différentes de
l'idéologie à laquelle les étudiants étaient confrontés dans
leur vie de tous les jours. « L'entre-deux-guerres, c'était la
24. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 juin 1938.
25. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
26. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
l80 LE FILS DU NOTAIRE
génération de Gide, de Bernanos, de Duhamel, de Paul
Valéry... c'étaient des écrivains très individualistes; ce
n'étaient pas du tout des gens d'une école^^ » On comprend
mieux dès lors pourquoi les adolescents de Brébeuf,
fortement exposés qu'ils étaient à la véhémence du discours
de leurs élites nationales, se sont volontiers reconnus dans
ces grands auteurs de la France contemporaine: comme
tous les adolescents du monde, ils ont cherché, jusqu'à un
certain point, à contredire leurs aînés en professant une
grande admiration pour une modernité culturelle aussi
éloignée que possible du discours social ambiant. «Valéry
était un homme à la mode. C'était l'homme qui, pendant la
Première Guerre mondiale, avait publié "La Jeune Parque",
qui n'est pas un poème patriotique^S>, dit encore Pierre
Trottier; les collégiens surent donc apprécier ce séduisant
détachement de l'artiste au-dessus de la mêlée.
La « tour d'ivoire » intellectuelle oii s'étaient réfugiés les
jeunes poètes du collège avait aussi pour effet de détourner
leur attention des questions sociales et politiques. Nous
avons vu que les étudiants baignaient quotidiennement
dans un environnement idéologique plutôt chargé, à cause
des débats sociaux houleux engendrés par la Crise écono-
mique, mais aussi en raison de la volonté manifeste —
et pressante — des pères jésuites d'inculquer aux élèves des
vertus de solidarité nationale. La vision de la société
canadienne- française qu'on cherchait alors à promouvoir
empruntait ses principaux traits à l'idéologie groulxienne ;
elle serait:
Homogène, que ce soit sur le plan social (évangélisateur,
défricheur, explorateur), religieux ou biologique (négation
du métissage), un peuple sain, groupé autour des paroisses
rurales au sein de familles unies, dont les bourgeois des villes
27. Pierre Trottier à l'auteur, 13 novembre 1992.
28. Ibidem.
MONHERBIER l8l
ne sont que des exceptions et les coureurs des bois des mar-
ginaux, d'ailleurs minoritaires. Cette société a une mission
divine, qui est de faire croître et multiplier en Nouvelle-
France un peuple catholique^'.
Rien là de très exaltant pour des jeunes qui ne rêvent
que de poésie pure! François Hertel lui-même, qui était
encore à Brébeuf à Tépoque où Ferron y séjourna, publia en
1939 un roman intitulé Le beau risque^ dans lequel on
retrouve quelque chose de ces injonctions nationalistes ; on
y lit, racontée par un narrateur-professeur, la prise de cons-
cience progressive de jeunes collégiens qui, au sortir de
Fadolescence, décident de s'attaquer aux « vrais » défis : « De
Tintellectualisme un peu naïf de leur éveil, mes petits gars
en sont venus peu à peu à Tétude passionnée des problèmes
nationaux. Ils sont rendus au seuil de la vie chrétienne, de
la vie tout court. Ils s'avancent, confiants, vers ce que je me
plais à nommer le beau risque^^. » L'individualisme littéraire
avait donc aussi son pendant social, et les suggestions des
bons pères ne semblent pas avoir suscité chez Ferron et ses
amis l'adhésion escomptée. Comme le fait remarquer Pierre
Vadeboncoeur, « [nous étions] aussi individualistes par
manque de préoccupations sociales, ce qui était sans doute
un reflet de la condition de la majorité des étudiants du
collège^' ». Les esthètes de Brébeuf semblent donc avoir
réagi aux appels du nationalisme par une certaine indiffé-
rence :
Si on était de la trempe de Ferron, Trudeau et compagnie,
Vappel de la race, ça nous semblait un appel de bas étage. On
était antipatriotiques; on disait même que c'étaient des
29. Catherine Pomeyrols, «La formation des intellectuels québécois
dans Tentre-deux-guerres », op. cit., p. 25.
30. François Hertel, Le beau risque, roman, Montréal et Paris, Fides,
18» mille. 1%1, p. 134.
31. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992.
l82 LE FILS DU NOTAIRE
patriotards, ces gens-là. Notre esthétisme, notre valéryanisme
tombaient à pic pour nous définir comme des esthètes, des
artistes, des poètes^^
Si d'aventure un homme politique obtenait quelque
notoriété auprès de ces adolescents, c'était avant tout pour
des raisons esthétiques. À en croire Ferron, le succès d'Henri
Bourassa, par exemple, résidait dans la perfection de son
langage — sans doute assez châtié pour obtenir l'aval des
puristes brébeuvois ! — et non dans l'intérêt intrinsèque de
son discours : « J'ai eu le bonheur de l'entendre une fois [à
Brébeuf]. Il commençait une période et tu te demandais
comment il arrivait au point final. Et hop ! il retombait sur
ses pattes et sa phrase était bien faite, bien articulée. C'était
une joie pour nous^^ ! »
Il ne faudrait cependant pas croire que ces goûts et ces
traits de caractère vinrent aux jeunes Brébeuvois par géné-
ration spontanée. L'éducation dispensée par les jésuites,
universellement reconnue, y fut sans doute pour beaucoup,
et les anciens élèves sont les premiers à le reconnaître :
On disait à Tépoque que le Brébeuf produisait du meilleur et
du pire. Du meilleur et du pire, c'est Pierre Trudeau, par
exemple. [...] Je crois que Ferron, à sa façon, pouvait lui aussi
réunir le meilleur et le pire. Les bons pères sortaient de nous
tout ce que nous avions, que ce soit bon ou mauvais. Il y avait
une ambiance intellectuelle qui favorisait la recherche et
l'étude^^
Deux professeurs, en particulier, eurent une influence
sur le groupe d'étudiants que fréquentait Ferron. François
Hertel, dont nous venons de parler, est assez bien connu du
public ; il n'enseigna pas à Ferron mais son ascendant sur les
32. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
33. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit.y p. 103.
34. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
MONHERBIER 183
élèves était tel que le jeune pensionnaire de Louiseville ne
put faire autrement que d*être intrigué par ce jésuite hors
du commun. Quelques années après sa sortie du collège,
pour tromper la solitude de son exil gaspésien, Ferron écrira
une «sotie» intitulée La barbe de François HerteU dans
laquelle il donne un portrait plein d*humour de cet homme
singulier: «J'aperçus deux yeux ronds, une mèche de
cheveux jaunes, un nez qui dégringole : c'était mon maître
François Hertel, qui a le cœur d'un ange, l'esprit d'un
démon, et qui remue comme la puce qui le chatouille !^^ »
Un autre Brébeuvois de ces années-là, Paul Toupin, décrit
ainsi, plus sobrement, le maître éclairé qu'il trouva en
Hertel:
Religieux déjà marginal, s'il stupéfiait ses collègues, il stimu-
lait ses élèves. Personne n'était plus animé, vivant, rieur. Il
aimait ses élèves et était aimé d'eux. Le grec, le latin, il n'en
faisait pas des langues mortes, mais vivantes, intéressantes.
Ses étudiants, ce qui est rare, étaient contents d'assister à ses
cours, et, ce qui est rare aussi, peines d'entendre la sonnerie
en annoncer la fin^.
L'un dts principaux attraits de Hertel était son humour
à toute épreuve, qu'il ne craignait pas de partager avec les
élèves. À vrai dire, le futur auteur de Pour un ordre person-
naliste semble avoir été un ami des collégiens, beaucoup
plus qu'un mentor : « Hertel était accessible à tous, dit Pierre
Trottier ; il suffisait que vous soyez le moindrement intellec-
tuel, le moindrement intéressé aux idées, et vous aviez l'au-
dience voulue. [...] Il réunissait chez lui tous les intellectuels
en herbe^^» Il avait rassemblé autour de lui un certain
35. JF, La barbe de François HerteU Montréal-Nord, VLB éditeur, 1981,
p. 15.
36. Paul Toupin, cité par Jean Tétreau, Hertel L'homme et Vœuvre^
Montréal, CLF, Pierre Tisseyre, 1986, p. 63.
37. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
l84 LE FILS DU NOTAIRE
nombre d'élèves — parmi lesquels Pierre Trudeau et Roger
Rolland — et s*amusait à étonner la bonne société
montréalaise avec son «Club des agonisants» dont Pierre
Vadeboncoeur décrit ainsi la principale activité, qui surve-
nait le plus souvent dans les salons huppés de la ville : « Ago-
niser, c'était un jeu, une mystification, une farce. [...] Ce jeu
consistait à tomber comme une planche par en avant,
soudain, d'une manière tout à fait inattendue. Les gens
surpris, saisis, pouvaient croire à une attaque. C'est tout^^. »
Reconnaissons que ces étranges facéties, qui semblent sor-
ties tout droit d'un esprit dadaïste, sont très peu compati-
bles, à première vue, avec l'onction ecclésiastique que l'on
serait en droit d'attendre d'un père jésuite. Il ne faut pas se
surprendre si, encouragés par un exemple venant de si haut,
certains élèves aient poursuivi ces carabinades sur des tri-
bunes plus sérieuses. Gérard Pelletier raconte à ce propos
l'anecdote suivante, survenue alors que Trudeau participait
à un débat à l'auditorium du Plateau :
Cet exercice académique se termine sur un canular hénaurme
quand Trudeau brandit soudain un revolver qu'il avait caché
sous sa toge et tire en l'air quelques cartouches blanches, au
grand émoi d'un ministre fédéral de l'époque qui préside la
manifestation. [...] je me souviens que mon militantisme [...]
refusait de trouver très drôles ces plaisanteries d'enfants
gâtés^^.
Le mot « enfants gâtés » paraît en effet assez juste ; on
peut y déceler un air du temps, une volonté peut-être, chez
ces fils de bonne famille, de s'étourdir pour ne pas voir le
monde difficile dans lequel ils s'apprêtaient à entrer. N'ou-
blions pas que ces bouffonneries survenaient à une époque
où une grande partie de la population montréalaise vivait
dans la gêne !
38. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 2 août 1993.
39. Gérard Pelletier, Les années d'impatience, op. cit.y p. 36.
MONHERBIER 185
Au collège, comment Ferron, ce jeune homme rêveur et
plein d'orgueil, percevait- il François Hertel et son groupe de
joyeux drilles ? « Si Hertel n avait pas été mis à la porte de la
compagnie, il serait encore jésuite, confîe-t-il à Jean Marcel.
C'est par dépit d'être renvoyé (et aussi parce qu il n'avait pas
la foi, d'où sa manie de la règle), qu'il est devenu je ne sais
quoi^. » À Pierre L'Hérault, qui l'interviewe en 1982, Ferron
déclare d'entrée de jeu: «Hertel ne m'a pas beaucoup
impressionné.» Selon les dires de l'ancien Brébeuvois, la
relation maître/élève, dans leur cas, était même carrément
inversée ; rien de moins !
[Hertel] me faisait lire ses textes, parce qu'il était impres-
sionné par tout un noyau qu'il ne contrôlait pas, celui du
Père Bernier, qui avait peut-être plus d'autorité que lui. Je me
souviens d'avoir lu ses textes d'une façon négligente, lui,
derrière mon épaule, qui reniflait pour me demander si je
trouvais ça beau'*'.
Mis à part l'attitude hautaine que Ferron décrit comme
ayant été la sienne, nous voyons à l'œuvre, ici encore, la
tendance manichéenne de sa mémoire autobiographique.
Comme il oppose les Caron aux Ferron et l'oncle Jean-
Marie à l'oncle Emile, l'auteur place ici dos à dos deux pro-
fesseurs qui représentent pour lui les deux versants d'une
même figure de l'intellectuel. L'un, accessible et drôle, lui
semble aussi un peu ridicule, c'est pourquoi il se sentira
autorisé à le «portraiturer» dans un livre. L'autre, dont
nous allons maintenant faire la connaissance, incarne une
haute idée de l'artiste, celle, toute valéryenne, que Ferron
devait partager au collège.
40. JF à Jean Marcel, lettre, 22 octobre 1968.
41. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron»,
op. cit., p. 27.
l86 LE FILS DU NOTAIRE
Originaire de Saint-Boniface, au Manitoba, le père
Robert Bernier était, à Tépoque où Ferron fréquenta le
collège, professeur de Belles-lettres; c'est donc en 1937 que
le jeune homme fit sa connaissance. Ce religieux exerçait
une grande fascination sur les collégiens, très différente de
l'ascendant de François Hertel. D'après Jacques Lavigne,
Bernier avait pour lui l'avantage de la jeunesse, ce qui le
rapprochait beaucoup des préoccupations étudiantes"*^ : issu
de la bourgeoisie francophone du Manitoba (son père était
juge), il était né en 191 1, ce qui lui donnait à peine dix ans
de plus que ses élèves'*^ Doté d'« une magnifique personna-
lité, sensible, séduisante"*"* » et doué de surcroît pour l'élo-
quence, Bernier n'était pas sans percevoir la forte impres-
sion qu'il faisait sur les étudiants; aussi calculait-il
discrètement ses effets. Pierre Trottier se souvient de l'avoir
vu écraser une larme en récitant le célèbre «Dormeur du
Val » de Rimbaud ; Ferron et Vadeboncoeur furent eux aussi
témoins du même phénomène, à un an d'intervalle: « [...]
une fois ou deux dans l'année, Bernier en discourant était
saisi d'émotion à ce point, soit à cause du sujet, soit à cause
de son éloquence, pas facile de le savoir"*^ ». Pierre Trudeau
rendit lui aussi hommage, à maintes reprises, à cet éduca-
teur, comme on ne manque pas de le rapporter fièrement
dans la notice nécrologique du religieux:
De tout son enseignement, avant ou après sa prêtrise, on peut
dire qu'il marqua profondément ses élèves. Pierre-Elliot [sic]
Trudeau, qui l'eut à Brébeuf, en a parlé souvent en public,
particulièrement au « New Yorker » et au « Times » de New
42. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
43. Jean-Paul Labelle, s.j., «Le père Robert Bernier. 1911-1979», Nou-
velles de la province du Canada français, vol. 58, n° 2, mars-avril 1979,
p. 70.
44. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 9 mars 1993.
45. Ibidem.
MONHERBIER 187
York, où il décrit le père Bernier comme « Thomme qui a le
plus influencé ma vie », « celui qui me donna le goût du beau
et du noble dans la vie»^.
Trudeau ajoute aujourd'hui que le père Bernier était un
homme d'une grande classe et d'une grande émotivité, qui
avait aussi «l'avantage d'enseigner une matière moins
ingrate que d'autres"*^ », c'est-à-dire la littérature.
Si Ferron partagea jamais quelque chose avec son con-
disciple Trudeau, ce fut cette admiration inconditionnelle
pour le père Bernier. Devant le souvenir de ce religieux, la
goguenardise ferronienne s'atténue, remplacée par une gra-
titude sans réserve. L'écrivain garda toute sa vie l'impression
d'avoir une dette intellectuelle envers ce professeur, qui
enseignait apparemment la littérature sans y mettre d'apo-
logétique^ : « il m'a fait connaître Alain, Valéry, la NRF... et
Sartre dès 1938 ou 39^^». Cet homme qui, selon Vadebon-
coeur aurait voulu être un écrivain connu, fut plutôt un
remarquable éveilleur de consciences, et son influence sur les
jeunes élèves est sans commune mesure avec les ouvrages
qu'il a laissés^ ; c'était somme toute « un homme chaleureux,
communicatif, d'une grande élégance morale, qui me
46. Jean-Paul Labelle, s.j., « Le père Robert Bernier. 191 1-1979», loc. cit.,
p. 70.
47. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février
1993.
48. [Sans titre], manuscrit. BNQ, 2.95.1.
49. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967.
50. Dans les années 1960, Ferron échangea quelques lettres avec son
ancien professeur. L'une d'entre elles nous révèle que Bernier n'était pas
doué pour l'écriture: «la moindre rédaction me pesait lourdement,
écrit-il. Je me demande d'où peut venir la légende selon laquelle j'aurais
écrit tous mes cours: je n'écrivais pas une ligne! » (Robert Bernier à JF,
lettre. BNQ, 1.1.25.12.) Notons toutefois que son livre le plus connu,
L'autorité politique internationale et la souveraineté des États (Montréal,
Institut social populaire, 1951, 201 p.) aurait, selon Jacques Ferron,
influencé la pensée politique de Pierre Trudeau.
l88 LE FILS DU NOTAIRE
transmit son enthousiasme^' », ajoute encore Ferron. C'est
par son intermédiaire que Técrivain découvrit des œuvres
qui allaient être fondamentales pour la formation de son
esprit. Bernier compte aussi pour beaucoup dans le rejet
viscéral du nationalisme groulxien par Ferron. À cause de
son origine franco-manitobaine, il était porté à se méfier du
nationalisme québécois naissant et affichait un dédain à peine
voilé à Tendroit des thèses de l'abbé Groulx: « [...] il disait
avec une désinvolture pire qu'un assassinat: "Cet abbé
Groulx est assurément un brave homme."^^» Ce discours
trouvait une audience particulièrement favorable dans le
groupe de collégiens où évoluait Ferron, qui faisaient juste-
ment mine, on l'a vu, de se détourner de Groulx : « Le pauvre
chanoine, le beau repoussoir qu'il nous offrait !^^ » dira plus
tard Ferron, devenu entre-temps indépendantiste sans
jamais avoir adhéré aux idées groulxiennes.
Mais voici que, derrière le père Bernier, se profile déjà
un autre personnage qui exercera aussi une certaine
influence sur le fiitur écrivain. Plus vieux que Ferron d'en-
viron cinq ans (il était né en 1916), Pierre Baillargeon, qui
étudia à Brébeuf jusqu'en 1938, était, à l'époque où le
collégien le vit pour la première fois, un personnage assez
connu dans les milieux littéraires. Il avait publié dans La
Nouvelle Relève; il avait séjourné à Paris, où il avait pu assis-
ter aux cours de Paul Valéry au Collège de France ; il avait
publié un livre (Hasard et moi) et se préparait à fonder une
revue littéraire [Amérique française). Voilà qui avait certes
de quoi impressionner un apprenti-écrivain ! Aux yeux du
jeune Ferron cependant, le plus haut fait d'armes de Baillar-
geon avait été de réussir à développer une amitié avec le
père Bernier, au point même d'exercer une influence sur les
51. JF à Jean Marcel, lettre, 6 février 1966.
52. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967.
53. Ibidem.
MONHERBIER 189
idées esthétiques du religieux. « [Baillargeon] s'était imposé
à mon professeur de lettres^ », dit Ferron avec ce qui semble
bien être une pointe de jalousie. L'admiration passionnée
des jeunes disciples pour leurs maîtres confine parfois à
l'exclusivité; Jacques Lavigne se souvient qu'un jour, alors
que Ferron déambulait avec lui dans les couloirs du col-
lège, il vit s'approcher Baillargeon, en grande conversation
avec le père Bernier. « Regarde, lui aurait alors dit Ferron ;
quand nous parlons avec Bernier, c'est nous qui écoutons ;
quand Bernier parle avec Baillargeon, c'est Bernier qui
écoute^^ ».
On a souvent glosé sur l'apparent détachement de
Jacques Ferron face à sa propre œuvre. Selon certains de ses
commentateurs, l'auteur avait en effet l'habitude de rédiger
ses livres sans se préoccuper de leur mise en marché, se
refusant à toute démarche mondaine et aux «salamalecs»
qui auraient entaché sa liberté. Il est vrai que Ferron, à ses
débuts, se faisait une idée très pure du métier d'écrivain;
mais cela ne l'a pas empêché de voir en Pierre Baillargeon
une sorte de médiateur littéraire et, plus tard, de chercher à
bénéficier de son influence pour « émerger » à son tour dans
les milieux montréalais. Au lieu de prendre ombrage de
l'influence de Baillargeon sur Bernier, il décida donc, en
dernière analyse, d'en tirer leçon et d'agir en conséquence :
«Je me suis rendu compte que Bernier avait son impor-
tance, mais que, derrière Bernier, il y avait Pierre Baillar-
geon. [...] Je suis entré en contact avec Baillargeon et je lui
ai soumis mes premiers textes^.» Quelques années plus
tard, au moment de l'exil gaspésien, cette relation s'inten-
sifiera considérablement, alors que Baillargeon sera devenu,
54. JF à Jean Marcel, lettre, 6 février 1966. Le souligné est de nous.
55. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
56. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 26.
igO LE FILS DU NOTAIRE
à cause de réloignement, le seul et unique relais institution-
nel du jeune médecin. Plus tard encore, l'écrivain ne pourra
s'empêcher d'ironiser sur la figure pathétique de Baillar-
geon, allant même jusqu'à laisser entendre que l'auteur des
Médisances de Claude Perrin lui aurait volé certaines de ses
idées. C'est souvent le sort que l'impitoyable Ferron réserve
à ceux qui ont un jour le malheur de lui déplaire après avoir
suscité son admiration.
Parmi les autres personnages qui, au collège, purent
avoir un certain ascendant sur le futur romancier, il reste à
faire plus ample connaissance avec deux de ses condisciples,
qui sont présentés ici même si leur nom apparaît à peine
dans l'œuvre publiée de l'auteur et s'ils ne figurent pas non
plus comme personnages dans ses romans. Chez Ferron, la
citation flirtive d'un patronyme, au détour d'une page de
roman ou d'article, est parfois aussi révélatrice que la pré-
sence d'un « héros » récurrent dont le nom réapparaît d'une
œuvre à l'autre. Adrienne Caron, Hector de Saint-Denys
Garneau ou Jérôme le Royer de la Dauversière font certes
partie des «obsessions» de l'auteur, et leur nom circule
abondamment dans ses textes; mais d'autres personnages,
qui font une apparition fortuite et que l'auteur cite comme
par mégarde, sont aussi significatifs, et leur quasi-absence
peut signifier trois choses. La première, que Ferron ne
ressent pas le besoin de taquiner cette personne, ce qui pour
lui est déjà le signe d'une certaine considération ; la seconde,
qu'il éprouve de l'admiration pour la personne en question,
au point de mentionner son nom, sinon avec déférence, du
moins avec parcimonie ; il en sera ainsi, par exemple, pour
Madeleine Parent, Norman Bethune, le D' Daniel Longpré
ou Pierre Vadeboncoeur. Frank Scott, quant à lui, illustre a
contrario le même phénomène, puisqu'il ne surgit dans les
textes ferroniens qu'au moment précis où il déçoit politi-
quement l'écrivain. Le silence de Ferron sur un individu
peut aussi signaler que l'auteur, par coquetterie ou par souci
MONHERBIER I9I
de préserver la réputation des principaux intéressés, semble
avoir voulu brouiller des pistes en escamotant certaines de
ses influences les plus marquantes.
Jean-Baptiste Boulanger et Denis Noiseux, comme les
pères Hertel et Bernier, représentent deux types humains
qui ont frappé secrètement, mais durablement, l'imagina-
tion de Jacques Ferron. Ils incarnent deux réalités socio-
politiques qui influenceront par la suite la pensée sociale et
politique du romancier. Ajoutons qu'ils étaient, comme
Ferron, pensionnaires du collège, ce qui favorisait à coup
sûr le développement de leur amitié : « Les cloisons entre les
classes faisaient obstacle, sauf pour certains individus, sur-
tout pensionnaires, qui peut-être se fréquentaient plus que
nous, externes, ne le faisions^^ », dit Vadeboncoeur.
Le premier de ces amis pensionnaires, originaire
d'Edmonton, était le fils du docteur Joseph Boulanger,
fougueux défenseur des francophones albertains. Dans
Tesprit de Ferron, Jean-Baptiste partageait, avec le père Ber-
nier et quelques autres élèves^*, la particularité d'être un
représentant de la diaspora francophone hors-Québec : « À
Brébeuf, j'avais rencontré une classe d'étudiants cultivés et
assez intéressants parce que venant de toutes les parties du
pays^'», dira-t-il à Jacques de Roussan. Venu tard au collège
(il fut voisin de chambre de Ferron à partir de 1939
seulement), le jeune Jean-Baptiste arrivait auréolé d'une
réputation extrêmement enviable : il détenait une « médaille
57. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 5 juillet 1993.
58. Notamment Cari Dubuc, fîitur écrivain lui aussi, que Ferron ne
présentera jamais autrement que comme « un des petits-fils de Sir Joseph
Dubuc» {Le contentieux de l'Acadie, Montréal, VLB éditeur, 1991.
p. 161). Rappelons que le juge Joseph Dubuc fut un bras droit de Louis
Riel et qu'il défendit lui aussi les droits des Canadiens français de
l'Ouest. Voir Charles Dufresne et ai. Dictionnaire de l'Amérique fran-
çaise, Ottawa, PUO, 1988, p. 127.
59. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 9 septembre 1970.
192 LE FILS DU NOTAIRE
de vermeil » que rAcadémie française lui avait décernée « en
reconnaissance de ses efforts en faveur de la pensée fran-
çaise^». Dès Tâge de huit ans, il avait commencé à publier
son propre journal à Edmonton, Le Petit Jour, grâce à son
père qui lui avait acheté le matériel nécessaire. Qui plus est,
un professeur de TUniversité de Bordeaux, de passage dans
la capitale albertaine, fut émerveillé par ce jeune homme
précoce et fit éditer, en 1937, un texte qu'il venait de rédiger.
Napoléon vu par un Canadien^K En fait d'exploits intellec-
tuels, on pouvait difficilement imaginer mieux!
Inutile de dire que l'arrivée d'un tel prodige fit grand
bruit à Brébeuf, comme s'en souvient Pierre Vadeboncoeur :
«Quand Boulanger arriva au collège, il passait de ce fait
pour un génie. [...] Ce n'était pas une fable, cette prouesse.
D'où Perron impressionné par le personnage, dont on nous
avait à l'avance annoncé la venue. Quand on le vit enfin,
c'était un peu une apparition^^. » Perron, à travers Bou-
langer, semble avoir été surpris par la qualité intellectuelle
des Canadiens français venus de l'Ouest : « Le père de Jean-
Baptiste Boulanger, qui était médecin, affichait: "Ici, on
parle français, anglais et cri"^^ », dit- il, admiratif La gloire
de son voisin de chambre inspira aussi le jeune Louise-
villois, qui campa plus tard une partie de l'intrigue de son
Ciel de Québec dans les rues d'Edmonton, en n'oubliant pas
bien sûr d'y faire figurer le docteur Boulanger.
Boulanger et son compatriote de l'Ouest, le père Ber-
nier, illustrent à eux deux la profonde ambiguïté du natio-
60. René Cruchet, « Préface », dans Jean-Baptiste Boulanger, Napoléon vu
par un Canadien, Bordeaux, Delmas, 1937, p. XLIX.
61. Voir note précédente.
62. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 2 août 1993.
63. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron»,
op. cit.., p. 316. Selon son fils, le D' Boulanger parlait en fait quatre
langues; au trois susnommées, il faut aussi ajouter l'ukrainien. (Jean-
Baptiste Boulanger à l'auteur, entrevue, 29 juillet 1993.)
MONHERBiER I93
nalisme ferronien. Ces deux Westerners francophones
semblent d^abord avoir directement contribué, par leur
existence même, au rejet du nationalisme groulxien par
Ferron. Pourquoi, en effet, se replier sur la province de
Québec, alors que Bernier et Boulanger sont la preuve
vivante que TAmérique française est féconde? Il apparaît
donc, par ricochet, que l'admiration de Ferron pour Henri
Bourassa est beaucoup plus profonde qu une simple fasci-
nation pour ses talents d'orateur ; le fondateur du Devoir ne
s'opposait-il pas à Groulx précisément sur l'importance à
accorder aux minorités francophones du Canada? Son
nationalisme pan-canadien, issu du grand rêve de l'Amé-
rique française, était sans doute plus exaltant, pour les
jeunes imaginations du collège, que les idées prônées par
Groulx^. Par ailleurs, le souvenir des Bernier et Boulanger
contribua, quelque vingt ans plus tard, à une prise de cons-
cience inverse du même Ferron, qui crut voir rétrospecti-
vement, dans la présence à Brébeuf de ces êtres excep-
tionnels, un symptôme de l'échec de l'Amérique française et
un repli sur le Québec de ce que le Canada francophone
avait produit de meilleur:
Alors j'ai très bien compris qu'il n'y avait de salut pour nous
que dans la province et que le bilinguisme [...] ne pouvait pas
nous servir. C'est à la suite de ça que je me suis pour ainsi dire
replié sur le Québec, acceptant d'être Québécois, acceptant
difficilement d'être Québécois après avoir été Canadien*'\
64. Un indice supplémentaire des opinions politiques du père Bernier
nous est sans doute donné par le nom de la revue Amérique française qui,
par son côté « panaméricain », constitue presque un manifeste politique
antigroulxien. Selon Roger Rolland, cofondateur de la revue, ce nom
aurait été suggéré à Pierre Baillargeon par le père Bernier. (Roger
Rolland à Tauteur, entrevue, 15 février 1996.)
65. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 80.
194 LE FILS DU NOTAIRE
Ferron avait aussi un autre camarade, plutôt mal connu
du public parce qu il ne fit pas carrière dans les lettres et
parce que Fauteur n'en parle pas dans son œuvre. Il s'agit de
Denis Noiseux, ce pensionnaire originaire de Sorel dont
nous avons déjà fait, brièvement, la connaissance. Plus vieux
que Ferron d'une année («son amitié m'était d'autant plus
précieuse^^», écrit ce dernier), ce brillant élève semble avoir
suscité une admiration unanimement partagée chez ses pro-
fesseurs et ses confrères : « Noiseux, c'était un esprit remar-
quablement universel », dit par exemple Vadeboncoeur, en
se rappelant les multiples champs d'intérêt du jeune
homme^''. Il convient d'achever ce « portrait de groupe » en
évoquant ce personnage dont l'influence souterraine paraît
avoir été déterminante dans l'évolution de l'écrivain. C'est,
pour ainsi dire, l'exemple ultime de ces souvenirs brébeu-
vois qui soutiennent en secret l'armature intellectuelle de
Jacques Ferron.
L'exil partagé, la relative proximité entre Louiseville et
Sorel (ou à tout le moins la communauté de rives avec le lac
Saint- Pierre) étaient certes des raisons suffisantes pour rap-
procher Ferron et Noiseux; ainsi, pendant l'été, le Sorelois
pouvait facilement rendre visite à son ami en traversant le
fleuve et en remontant la rivière du Loup jusqu'à la maison
des Ferron. « Denis, avec une chaloupe Verchères et un petit
moteur hors-bord, venait me relancer à Louiseville [...]^^»,
écrit l'auteur ; c'est ainsi que Noiseux eut lui aussi, comme
Jacques Lavigne, le privilège des excursions sur les lacs de
Saint-Alexis-des-Monts. Mais les deux amis avaient un
autre intérêt commun. Dans le sillage de la parution récente
de la Flore laurentienne, ils partageaient la même passion
pour les sciences naturelles, ce qui étonnait certains de leurs
66. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1*' février 1979.
67. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, entrevue, 26 novembre 1992.
68. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 août 1980.
MONHERBIER I95
condisciples: «J'étais mystifié par son goût pour la bota-
nique^^», dit Pierre Trottier. Noiseux se souvient pour sa
part qu'il lui arrivait d'avoir des différends amicaux avec
son ami Perron au sujet de la nomenclature scientifique des
plantes : ce dernier recherchait les vieux noms français alors
que Noiseux était plutôt strict sur les dénominations
latines^^. Le tout premier écrit paru sous la signature de
Jacques Perron porte d'ailleurs des traces de cette passion
pour la botanique, même si l'auteur prétendra plus tard que
ce texte n'était pas de sa plume^'. Intitulé « Mon herbier», ce
court récit évoque les beaux noms de végétaux que le natu-
raliste en herbe trouve dans sa collection: Sanguinaire du
Canada, Bermudienne, Gant de Notre-Dame, Boutons d'or,
Chèvrefeuille^^ etc. Il faudra attendre encore trois ans pour
que la prose de Perron paraisse à nouveau dans le journal
du collège ; cependant, « Mon herbier » sera repris, quelques
semaines après sa première publication brébeuvoise, dans
VÉcho de Saint-Justin, avec ce commentaire prémonitoire
d'un rédacteur du journal :
Cet écrit, qui dénote de belles dispositions littéraires, est du
jeune fils du Notaire J.A. Perron de notre ville, qui étudie
présentement au Collège Jean de Brébeuf, chez les Jésuites de
Montréal. Il nous fait plaisir d'y accorder la plus large publi-
cation, car ce jeune talent vaut d'être souligné et encouragé.
Qu'il marche de succès en succès !... Cet écrit révèle un éton-
nant esprit d'observation".
69. Pierre Trottier à l'auteur, entrevue, 13 novembre 1992.
70. Denis Noiseux à Tauteur, entrevue, 14 octobre 1992.
71. « Mon premier texte paru dans le Brébeuf en 1935 n était pas de moi.
mais de mon professeur de Sciences naturelles, le père Desjardins,
surnommé la "Mère Bibite" dont j'étais le protégé ou le Chat, comme on
disait.» (JF à Pierre Cantin, lettre, 1" avril 1977.)
72. JF, «Poésie en herbe. Mon herbier», Brébeuf, vol. Il, n" 10. 2 mars
1935. p. 2.
73. RV., « Note de la rédaction », LÊcho de Saint- Justin, vol. XIV. n« 22.
28 mars 1935, p. 6. Il va sans dire que ce commentaire élogieux rendit
igG LE FILS DU NOTAIRE
Denis Noiseux, mélomane averti, était aussi Tinstigateur
de soirées musicales qu il organisait pour ses amis pension-
naires; c'est par son entremise que Ferron fut initié aux
beautés de la musique classique et moderne, qu'il fera à son
tour partager à sa famille. Grâce à l'argent recueilli lors
d'une souscription, Noiseux avait procédé à l'achat d'un
tourne-disques et organisait des séances d'audition qui
s'apparentaient presque à un rituel sacré. « Mais la musique,
[...) vous en étiez frustrés, vous, les externes », écrit Ferron
à Vadeboncoeur ; «C'étaient [d]es concerts clandestins, en
réalité tolérés par les pères, que Denis Noiseux organisait
pour nous, les internes, dans la cave^"^. » L'écrivain, qui ne
revit jamais ce camarade après le collège, évoque son sou-
venir avec une véritable fascination :
[Noiseux] était au collège un garçon remarquable, une figure
de la Renaissance, touchant à tout avec bonheur : botaniste il
a découvert une plante nouvelle au pays [...], venue du sud
par le Richelieu, ce qui l'avait fait remarquer par le frère
Marie- Victorin^^; il avait construit un phonographe dont
Taiguille était une pointe de cactus et avait fondé un club
musical clandestin qui se réunissait dans la cave du collège où
dans le noir le plus complet nous devions entendre les divins
concerts^^.
le notaire très fier de son fils: «Je t'envoie sous pli un exemplaire de
notre journal local, lui écrit-il; [...] le rédacteur met un bon mot en ma
faveur dont je me glorifie. » Joseph- Alphonse Ferron à JE, lettre, 1" avril
1935. BNQ, 2.1.1.96.
74. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979.
75. Cette plante, la Peltandre de Virginie, ne figurait pas dans la Flore
laurentienne; Noiseux la découvrit en herborisant près de chez lui. Il
signala sa découverte au collège, et le Frère Marie- Victorin organisa une
«expédition» en sa compagnie pour aller l'observer dans son milieu
naturel. (Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 24 novembre 1993.)
76. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 30 août 1980. Denis Noiseux
poursuivit ses études au Massachusetts Institute of Technology (M.l.T.) où
il se spécialisa en acoustique ; il vécut une trentaine d'années aux États-
Unis avant de revenir s'installer à Montréal.
MONHERBIER I97
Ces prouesses semblent conformes à ce que nous savons
de « Tesprit » brébeuvois, qui favorise chez les élèves de cette
époque une grande volonté de se singulariser. Elles ont
fortement marqué, en tout cas, Fimagination de Perron:
non seulement se souvient- il encore de ces concerts après
quarante-cinq ans, mais une lettre de Madeleine nous
apprend que le collégien tenta la même expérience d*audi-
tion musicale avec ses sœurs, à Louiseville: «[...] voilà
qu un bon jour, écrit-elle, tu deviens ce jeune Français de
France qui comprend Mallarmé, qui nous donne à entendre
le "Clair de lune" de Debussy, toute lumière éteinte, sur le
gramophone à manivelle^^».
En plus de ses indéniables qualités, Noiseux avait aussi
Tinestimable avantage d*être originaire d'une famille
modeste et provinciale, ce qui, dans Toptique ferronienne,
est un atout non négligeable : cela permettra à Técrivain de
forger, en esprit, un nouveau couple antithétique en oppo-
sant le brillant (mais modeste) Denis Noiseux à son illustre
(mais riche) confrère de classe, Pierre Elliott Trudeau. La
chose était facile, car ces deux collégiens étaient, selon les
témoins, en rivalité pour le statut de premier de classe.
Cependant, Trudeau se décrit lui-même comme un élève
plutôt «scolaire^*» alors que Noiseux faisait preuve d*un
plus grand raffinement artistique, ce en quoi il plaisait à
Ferron qui, comme on sait, détestait les bûcheurs : « Nous,
petits seigneurs provinciaux, n'étions pas scribes à ce
point^' », dit-il, en associant sa propre expérience à celle de
Noiseux. Le principal intéressé se souvient en effet avoir
ressenti une certaine connivence avec Ferron, contre la
superficialité prétentieuse de ce qu'il appelle les «milieux
riches*^» de Brébeuf.
77. Madeleine Ferron à JF, lettre, |mai 1955). BNQ, 1.1.97.22.
78. Pierre Elliott Trudeau à l'auteur, entretien téléphonique, 25 février
1993.
79. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" décembre 1971.
80. Denis Noiseux à l'auteur, entrevue, 24 novembre 1993.
198 LE FILS DU NOTAIRE
Il est vrai que Pierre Elliott Trudeau, de son propre
aveu, dit avoir admiré au collège le groupe des «littéraires»,
ce qui revient à dire qu il n'en faisait pas lui-même partie^'.
Était-ce suffisant pour le rendre détestable à Perron? À
Brébeuf, dit Madeleine Perron, Jacques «s'est aperçu que
Pierre Elliott Trudeau et ses amis étaient des gens qui, en
fait, étaient méprisables parce qu'ils étaient trop éloignés
des réalités de la vie^^»; le duo idéologique Noiseux/Tru-
deau permettra à l'écrivain de détester rétrospectivement,
sans trop de difficultés, le tâcheron Trudeau, qui demeurera,
pour toute l'éternité, figé dans son rôle ferronien de
parvenu méprisant : « Ce fut même en opposant Noiseux à
Trudeau, que j'ai toujours eu un parti pris contre celui-ci^^ »,
finit-il par avouer. Cette trouvaille lui sera fort utile plus
tard, alors qu'il ne fera pas bon avoir été le condisciple du
premier ministre canadien. En vertu de son révisionnisme
mnémonique, l'écrivain mettra autant de constance à
«noircir» le souvenir du collégien Trudeau qu'il en met à
discréditer la famille Caron. Sa figure, comme celle des
autres collégiens dont nous venons de parler, s'ajoute à
celles recueillies durant l'enfance; cette galerie de portraits
en viendra peu à peu à constituer une sorte de cosmogonie
secrète, un système de référence, une grille d'analyse socio-
logique. Il nous reste maintenant à voir comment, à partir
de ce bagage, le collégien Perron est devenu écrivain.
81. «Il savait manier les mots mais sans facilité», dit son collaborateur
et ami Gérard Pelletier. «Ses proses les plus limpides [...] exigeaient de
lui des efforts pénibles. À la moindre de ses chroniques hebdomadaires
pour le journal Vrai, il consacrait des heures.» (Gérard Pelletier, Les
années d'impatience, op. cit., p. 132.)
82. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
83. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979.
CHAPITRE X
Le carnet d'un belletrien
Otimulé par renseignement de grande qualité dispensé à
Brébeuf, entouré de professeurs et de camarades d*une
exceptionnelle valeur, prédisposé par Tatmosphère de tolé-
rance qui régnait dans sa famille, Jacques Ferron avait de
solides atouts pour s^épanouir intellectuellement. Au cours
des huit années de son cours classique, il abusera même des
libertés qui lui seront octroyées et réussira à se faire expulser
deux fois du collège. Le jeune patricien un peu vantard que
nous avons découvert dans les lettres à Madeleine prit très
rapidement le dessus sur le provincial timide, à un point tel
que rien ni personne ne pourra plus Tempécher d*agir à sa
guise, quelles qu en soient les conséquences. « Ah ! je sais ce
que tu penses : tu penses que je suis trop orgueilleux et qu*il
faudrait me rabaisser — C*est raisonnable mais je ne me
laisse pas rabaisser comme cela' », écrit avec superbe un
Jacques Ferron devenu fantasque.
Les jésuites de Brébeuf avaient pourtant des idées assez
larges pour leur époque. Ils laissaient aux élèves, même
1. JF à Madeleine Ferron. lettre. [1935-36?!.
200 LE FILS DU NOTAIRE
pensionnaires, une certaine liberté d'action^ suffisante en
tout cas pour que le futur écrivain ait eu la possibilité, avec
l*assentiment ou non des bons pères, de développer des
amitiés féminines. À ce sujet, nous nous contenterons sim-
plement de noter, dans la mesure où cela peut avoir une
incidence sur son œuvre à venir, que Ferron connaissait déjà
«la femme» à Tépoque de Brébeuf; «Jacques fut assez pré-
coce en la matière^», déclare en effet sa sœur Madeleine.
Uhomme fut toujours extrêmement discret au chapitre de
ses conquêtes, se contentant par exemple, au détour d'une
lettre à Jean Marcel, de se décrire comme un jeune collégien
«de bonne complexion, élevé à admirer les prouesses
galantes, porté à plaire comme c'est normal [...]S>.
Dans une lettre de 1938, il fait toutefois allusion à son
amie du moment en des termes qui laissent transparaître
une certaine impertinence de sa part: «Méchante es-tu [...]
de te moquer de mes amours», écrit-il à Madeleine; «Pau-
vres amours qui agonisent, car je leur ai porté un coup de
mort. Mademoiselle m'a montré une œuvre d'elle, que j'ai
critiquée avec la dernière rigueur^» Un peu plus loin, il
raconte avoir fait étalage, « sans remords », de sa grande éru-
dition devant sa chère Marguerite, « qui d'ailleurs la goûte
plus que toute phrase savoureuse un peu sans prétention
que j'intercalle [sic] parfois entre deux maximes pédantes^».
Cette légère misogynie, qui rappelle un peu le paternalisme
2. Selon Denis Noiseux, il était relativement facile, pour les pension-
naires, d'aller « en ville » : il suffisait de demander la permission et de se
faire accompagner par un camarade. (Denis Noiseux à l'auteur, entrevue,
24 novembre 1993.)
3. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993.
4. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966.
5. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 mai 1938. Selon cette dernière, la
«demoiselle» en question se nommait Marguerite Plourde; elle serait
décédée quelques années plus tard alors que Jacques Ferron étudiait en
médecine. (Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993.)
6. JF à Madeleine Ferron, lettre, 4 mai 1938.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 201
avec lequel Ferron traite aussi sa sœur, découle bien évi-
demment d'une vision profondément littéraire des rapports
amoureux ; les premiers écrits du jeune Ferron présenteront
souvent, de la même manière, des personnages féminins
plutôt frivoles.
Au point de vue religieux, il semble que les pères jésuites
aient été, à Brébeuf en tout cas, plus tolérants qu on ne
pourrait d*abord le croire. Selon ce que Ferron en dit, il était
même possible, pour les élèves de Philosophie qui le dési-
raient, de ne pas assister aux célébrations liturgiques^. La
« faute » de Ferron aura toutefois été, sur ce plan comme sur
beaucoup d'autres, de vouloir pousser la tolérance des pro-
fesseurs jusqu à ses extrêmes limites. Le processus d'auto-
exclusion commença tout doucement, dit-il, par une inno-
cente expression latine inscrite sur les travaux qu'il remettait :
Mais je me souviens d'avoir dit au Père Bélanger [...], qui
était le directeur de conscience en titre du collège: «Com-
ment pouvez-vous vouloir me diriger ? Vous me connaissez à
peine. Je suis beaucoup plus à même de me diriger moi-
même. » [...] Dès la méthode, j'ai remplacé A.M.D.G. par
« Quid Mihi». Je commençais mes devoirs ainsi. On m'a laissé
faire. Et à peu de temps de là, incapable de me leurrer du
ferme propos de ne plus pécher, j'ai trouvé inutile de
continuer la pratique religieuse*.
Ces manifestations d'insubordination religieuse ne suf-
firent pas, à elles seules, à faire expulser Ferron du collège ;
cependant, comme l'auteur le dit si bien : « Ça m'a désigné
un peu à l'attention'.» Il est fort possible que les pères
jésuites se soient mis à exercer une surveillance plus serrée
7. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 24. Information confirmée par Jean- Baptiste Boulanger,
29 juillet 1993.
8. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966.
9. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron».
op. cit., p. 18.
202 LE FILS DU NOTAIRE
sur ce fomentateur de troubles potentiel. Bien que, de Tavis
général, Ferron n ait jamais été un chahuteur, son influence
sur les autres élèves était sans doute plus pernicieuse — et
par là beaucoup plus dangereuse du point de vue des auto-
rités. Le jeune homme sera donc puni par où il a surtout
péché: non pas pour son impiété affichée, non pas pour
ses fréquentations féminines, mais bien pour des raisons
intellectuelles. « Jacques a été renvoyé du Brébeuf pour une
histoire de livre qu*il avait fait entrer au collège^^», se
souvient son ami Lavigne ; la raison invoquée par les pères
pour expulser Ferron sera en effet son choix de lectures
illicites.
Il faut dire cependant, à la décharge du principal incri-
miné, que les jésuites étaient eux-mêmes responsables,
jusqu à un certain point, de la curiosité intellectuelle de leur
élève. Les bons pères ne se contentaient pas de dispenser un
enseignement classique solide: ils favorisaient aussi l'éveil
intellectuel des collégiens en leur permettant de se plonger
dans une certaine modernité de leur siècle. Malgré ses
orientations jugées discutables aujourd'hui, la «Semaine
sociale» de 1937, par exemple, avait au moins pour résultat
louable de confronter les jeunes aux grandes questions de
l'heure tout en leur offrant la chance de rencontrer des
personnalités en vue. Le journal du collège permet en outre
de constater que des conférenciers venaient régulièrement
entretenir les élèves de sujets qui pouvaient les intéresser.
Pierre Vadeboncoeur se rappelle qu'il eut la possibilité de
suivre «les cours hors-programme que venait donner
Maurice Gagnon, ex-étudiant de la Sorbonne, sur la pein-
ture moderne"». La musique occupait aussi une grande
place dans la vie des collégiens: en plus de bénéficier de
séances d'audition de disques, ils allaient régulièrement
10. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
11. Pierre Vadeboncoeur à l'auteur, lettre, 15 septembre 1993.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 203
assister, accompagnés par un père'^ à différents concerts
présentés en matinée à TAuditorium du Plateau.
Un collégien intelligent ne pouvait rester indifférent à
ces stimulations intellectuelles. Ferron, qui avait depuis
longtemps acquis un goût immodéré pour la lecture, redou-
bla d'ardeur et se mit à dévorer tout ce qui lui tombait sous
la main. Le modeste pécule que lui versait son père se révéla
bientôt insuffisant pour combler sa boulimie culturelle;
aussi entreprit- il rapidement de relancer ses proches: «Au
Brébeuf, Jacques et moi, on ne se voyait pas beaucoup, dit
son frère Paul; il venait parfois m'emprunter de Fargent,
qu il ne me remettait jamais'^ ! » Madeleine eut aussi à subir,
plus souvent quà son tour, le harcèlement fraternel: «Il
venait nous voir à pied, au pensionnat de Lachine, pour
nous emprunter de l'argent afin d'acheter des livres'^. » On
retrouve effectivement des traces de ces emprunts dans une
lettre de reproches que le Brébeuvois fit parvenir à sa sœur
en mai 1938: «Méchante es-tu [...] de me refuser l'argent
promis, car tu m'as dit, tu m'as offert toi-même de le
joindre au mien [...]. Ton premier geste était certainement
très beau, très généreux, mais que devient- il si tu le renies
[...]'^ » Le jeune homme, qui dit avoir en sa possession des
disques de Debussy et de Bach, désire maintenant se pro-
curer, avec cet argent, des œuvres de Beethoven et de
Mozart. En plus de ses frères et sœurs. Perron mettra aussi
ses amis externes à contribution en leur confiant l'achat de
certains ouvrages qu'il ne pouvait lui-même se procurer.
Parallèlement à cette passion accrue pour la littérature,
l'intérêt du jeune homme pour ses études commence à
décroître, de même que son application au travail. Ses
12. R.P. Lucien Sauvé à l'auteur, entrevue, 20 septembre 1993.
13. Paul Perron à Tauteur, entrevue, 8 janvier 1993.
14. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
15. JP à Madeleine Perron, lettre, 4 mai 1938.
204 "-^ FILS DU NOTAIRE
résultats scolaires connaissent des ratés; il ne se retrouve
plus aussi souvent au premier rang de ses classes, comme on
peut le deviner à la lecture des lettres qu il continue à faire
parvenir à son père pour le tenir au courant de ses progrès.
« Je vous Tai dit hier, mon rang du mois d'octobre est terri-
blement bas. [...] c'est [...] une petite malchance'^», confie-
t-il, déjà, en octobre 1935. «Mercredi quinze jours nous
avons eu une composition en Version Grecque; je suis
arrivé le quatrième avec 52», écrit-il en avril 1936, avant
d'ajouter, laconique: «Je m'efforce de contenter mes pro-
fesseurs.» Manifestement, le cœur n'y est plus. Dans la
même missive, on apprend que ce jeune homme si tran-
quille éprouve aussi des problèmes disciplinaires: «Je me
proposais à [sic] persévérer durant le mois de mars quand
j'attrape une mauvaise note pour la conduite à l'étude;
c'était pour avoir quelque peu parlé ^^ »
Même s'il en fait peu mention, Ferron éprouva, surtout
au cours de ses premières années de collège, un intérêt mar-
qué — mais passager — pour une certaine image du
romantisme tel qu'elle s'incarnait dans le trio Musset-Sand-
Chopin; on en trouve des traces un peu partout sur le
parcours du «premier» Ferron, celui du théâtre. «Je me
souviens d'avoir acheté pour lui, au collège, la Confession
d'un enfant du siècle» y dit Jacques Lavigne^^ L'influence de
Musset expliquerait la conception un peu surannée et
littéraire que le collégien se fait de la femme, de même que
les aimables badinages amoureux que constitueront ses
premières pièces de théâtre. Alfred de Musset sera en tout
cas la cause indirecte d'une première expulsion de Ferron,
au trimestre d'automne de l'année 1936-37: le jeune
homme aurait été surpris en possession d'un ouvrage
16. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 31 octobre 1935. BNQ, 1.2.3.
17. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 16 avril 1936. BNQ, 1.2.3.
18. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 7 septembre 1992.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 205
intitulé Les amants de Venise. Cet essai de Charles Maurras,
dont la lecture était interdite par les pères, évoque les
amours de Musset et de George Sand. Connaissant Tintérêt
de Ferron pour Fauteur des Comédies et proverbes^ il est
douteux que Tachât de cet ouvrage ait été, comme il le laisse
entendre, une simple étourderie, d'autant plus que, quel-
ques mois plus tard, dans un autre collège, il prononcera
avec beaucoup de succès devant sa classe un discours sur...
Musset, George Sand et Chopin, ce qui suppose un intérêt
de longue date pour ces amoureux romantiques'^.
La simple possession d'un livre défendu n'était pas
nécessairement, au collège, un motif suffisant pour renvoyer
un élève. Les amants de Venise, toutefois, représentait plus
qu'un simple ouvrage répréhensible, comme pouvaient
l'être, par exemple, les pièces de Musset lui-même; cet essai
biographique faisait partie d'un groupe de quatre livres de
Charles Maurras que l'Église avait nommément prohibés en
1914. Cette interdiction avait été reconduite en 1926, alors
que le Souverain Pontife avait ajouté à la liste le journal de
Maurras, V Action française^. On peut supposer que l'atti-
tude de défi intellectuel du jeune homme avait conduit les
pères à conclure que sa présence au collège pouvait exercer
une influence néfaste sur les autres élèves.
19. JF à Jean Marcel, 13 juin 1967; JF à Madeleine Ferron, lettre, |février
1937].
20. «Tous les consulteurs furent unanimement d'avis que les quatre
œuvres de Charles Maurras, le chemin du paradis, Anthinea, Les amants
de Venise et Trois idées politiques, étaient vraiment mauvaises et donc
méritaient d'être prohibées (...).» Cette censure était jugée d'autant plus
nécessaire qu'il était devenu «difficile d'écarter les jeunes gens de ces
livres, dont l'auteur leur est recommandé comme un maître dans les
questions politiques et littéraires (...]>». Canali, assesseur, «Décret
condamnant certaines oeuvres de Charles Maurras et le journal "L'Action
française"». Le Devoir, 24 janvier 1927, p. 8.
206 LE FILS DU NOTAIRE
Quoi qu*il en soit, le notaire Ferron dut venir de Louise-
ville au beau milieu de l'année scolaire pour prendre
« livraison » de son fils aîné et tenter de le placer dans une
autre institution d'enseignement. Les expulsions de ce genre
furent fréquentes dans la famille Ferron, aux dires de Made-
leine, assez en tout cas pour qu elle se souvienne du com-
portement de son père en pareille occasion : « il demeurait
serein, devenait très efficace et le transfert du répudié ou [de
la] répudiée se faisait sans passer par la maison^' ». Le
R.P. Lucien Sauvé, qui enseignait à Brébeuf en 1936, était
présent lors de la première expulsion de Jacques ; il rapporte
que le jeune fanfaron lisait calmement un recueil de poèmes
pendant que son père discutait des modalités de son renvoi
avec les autorités du collège^^.
S'il faut en croire l'écrivain, le notaire, cherchant où
inscrire son fils, se serait d'abord présenté avec lui, sans
succès, au Collège de Montréal. «Quand le Sulpicien a
appris que j'étais un garçon des jésuites, il a dit: "Non!"
C'était un petit peu insultant^^. » Ferron ressentira ce rejet
comme un véritable camouflet à son orgueil. Cette leçon
d'humilité, jamais oubliée, offrira plus tard à l'écrivain une
possibilité d'exercer des représailles littéraires contre les
«Messieurs de Montréal» en faisant par exemple de leur
fondateur, Jérôme le Royer de la Dauversière, un modèle du
Tartuffe moliéresque^"^. Au bout du compte, Ferron finit par
se retrouver au collège Saint- Laurent où les pères de Sainte-
Croix acceptèrent de le prendre; et c'est de là qu'en
novembre 1936 il envoie une lettre à sa sœur pour lui
21. Madeleine Perron à l'auteur, lettre, 24 septembre 1993.
22. R.P. Lucien Sauvé à l'auteur, entrevue, 20 septembre 1993.
23. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit.y p. 54.
24. L'hypothèse ferronienne est longuement détaillée dans le recueil des
Historiettes (Montréal, Éditions du Jour, 1969, p. 60-86.)
LE CARNET DUN BELLETRIEN 207
décrire, avec beaucoup de désinvolture, sa nouvelle
situation :
Je t'écris de ma nouvelle résidence — car tu sais, j'ai démé-
nagé — Pourquoi? [...] Eh bien ! j'étais fatigué de vivre dans
le moderne — alors j'ai déménagé tout simplement — je me
suis trouvé assez facilement une nouvelle résidence, qui tout
naturellement est une antiquité — elle est bâtie paraît-il
depuis exactement quatre-vingt-dix années — alors tu
comprends — je suis bien content".
Cécrivain adopte toutefois un tout autre ton lorsqu'il
s'adresse à son père ; c'est en fils repentant qu'il s'efforce de
faire amende honorable. Il a obtenu de bonnes notes en
conduite, dit-il, et fait de son mieux pour réussir: «J'ai
beaucoup pensé à Maman ces jours ici [sic] ; je me suis
promis d'être ce qu'elle m'avait demandé d'être, la dernière
fois que je la vis, après le souper du mercredi : "un bon petit
garçon..." J'ai fait des folies, mais ne vaut-il passer par là,
plus tôt que plus tard^^. » Le séjour de Ferron dans cette
institution semble avoir été assez heureux: «comme je
m'étais fait donner des coups de bâton sur la tête, dit-il, je
me suis appliqué, et finalement, ça allait bien [...]^^». À
l'époque où il s'y trouve, le théâtre collégial connaît une
renaissance sans précédent: le père Emile Legault, qui est
vicaire à Saint-Laurent, assume aussi la responsabilité des
activités théâtrales au collège. Fervent admirateur du théâtre
mystico-poétique d'Henri Ghéon, il monte, avec l'aide des
paroissiens et de nombreux élèves, un grand « jeu mariai »
pour célébrer le bicentenaire de la paroisse. Cette œuvre, qui
sera jouée sur le parvis de l'église en août 1937, connaîtra
25. JF à Madeleine Ferron. lettre, 20 novembre 1936. Fondé en 1847, le
collège Saint- Laurent s'apprêtait effectivement à célébrer son quatre-
vingt-dixième anniversaire.
26. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, 18 mars 1937. BNQ. 1.2.3.
27. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980.
208 LE FILS DU NOTAIRE
un succès tel qu elle sera reprise à Téglise Notre-Dame ; c*est
à la suite de ce spectacle que sera fondée, en septembre de
la même année, la troupe des Compagnons de Saint-
Laurent^*.
Même si Madeleine Ferron croit se souvenir que son
frère s'est découvert une passion pour le théâtre durant
cette période^^, on ne peut établir de façon certaine que
Jacques participa de quelque manière aux activités théâ-
trales du collège Saint-Laurent. Cependant, comme son ami
Jacques Lavigne fut membre des Compagnons, on peut
quand même penser que Teffervescence engendrée par le
père Legault fut pour quelque chose dans le goût ferronien
de Tunivers théâtral, puisque même des amis de Brébeuf se
joignaient à cette expérience nouvelle. Chose certaine,
Ferron se découvrit, à Saint-Laurent, un goût pour la parole
publique : « je suis lancé dans l'éloquence, la déclamation —
que sais-je — Qui aurait pensé cela de moi, eh bien ! j'aime
beaucoup déclamer^^». Il remporte un succès d'estime
devant ses condisciples avec le discours sur Musset et
George Sand, auquel nous avons déjà fait allusion; cette
performance lui vaudra l'honneur de représenter sa classe
lors d'un concours devant tous les élèves du collège. Hélas !
cette dernière prestation fut plutôt ratée, se souvient-il
encore trente ans après: «j'avais choisi l'épopée d'Adam
Dollard Des Ormeaux, en m'inspirant, bien sûr, du cha-
noine. Eh bien ! ce fut un un échec. Je ne l'ai jamais
pardonné au dit Sieur Des Ormeaux [...]^^» Autre mauvais
souvenir, autre représaille littéraire : le vainqueur du Long-
Sault subira lui aussi, on le sait, les foudres de l'écrivain...
28. Anne Caron, Le Père Emile Legault et le théâtre au Québec, Montréal,
Fides, «Études littéraires», 1978, p. 26-32.
29. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
30. JF à Madeleine Ferron, lettre, 7 décembre 1936.
31. JF à Jean Marcel, lettre, 13 juin 1967.
LE CARNET D UN BELLETRIEN 209
Bien que son séjour chez les pères de Sainte-Croix ait
été somme toute agréable, Ferron manifeste bientôt le désir
de retourner au collège Brébeuf, sans doute pour retrouver
les amis avec lesquels il avait partagé son existence durant
plus de trois ans. La réadmission de Fenfant prodigue eut
lieu à l'automne de Tannée suivante et se déroula sans
heurts, avec une simplicité qui, en notre fin de siècle
bureaucratique, laisse rêveur: «[...) quand est revenu le
moment de la rentrée, j*ai dit à mon père : "si on arrêtait au
Brébeuf pour voir si on me reprendrait pas". Ils m*ont
repris^^. » On pourrait s'attendre à ce que Jacques, tirant les
leçons de son exil forcé, ait gagné un peu de modestie; or
il n en est rien. Le Ferron qui se retrouve au collège Brébeuf
en septembre 1937 est tout aussi orgueilleux que celui qui
Tavait quitté en 1936: «C'est avec un peu de regret que je
quitterai le Saint-Laurent, confie-t-il à Madeleine, car j'y ai
un très beau nom: [...] en classe, si les élections se recom-
mençaient (je n'étais pas là quand elles ont eu lieu) on
m'élirait à coup sûr — On sent cela quand on est estimer
[sicV\»
Chez les jésuites, Ferron recevra d'autres compliments
qui le conforteront dans l'opinion qu'il a de lui-même. Son
retour à Brébeuf coïncide en effet avec son entrée en classe
de Belles-lettres ; c'est à ce niveau qu'enseigne le père Robert
Bernier, pour lequel Jacques éprouve déjà de l'admiration.
Or il se trouve que ce professeur tant adulé reconnaît immé-
diatement dans l'élève Ferron l'étoffe d'un véritable auteur ;
homme de discernement, il se garde bien de louanger direc-
tement le travail de cet adolescent frondeur, tout en ne lui
ménageant pas ses conseils. Dans un fragment autobiogra-
phique datant des années 1970 — qu'il jugea bon de ne pas
publier — Ferron raconte comment le père Bernier venait le
32. JF et Pierre UHérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron».
op. cit., p. 19.
33. JF à Madeleine Ferron, lettre. (1937).
210 LE FILS DU NOTAIRE
chercher en classe pour commenter avec lui les écrits qu'il
avait soumis à son jugement ; comme cela lui arrive à l'occa-
sion, Técrivain parle de lui-même à la deuxième personne
du pluriel, signe certain, chez lui, d'un récit à très forte
charge émotive:
Aujourd'hui vous vous rendez compte que vous écrivez (ce
n*est sans doute qu'une raison parmi d'autres) parce qu'un
jour un homme, pour lequel vous aviez de l'admiration, vous
a mis au défi de le faire. Vous seriez porté à croire que, sans
jamais vous complimenter, trouvant toujours mal ce que
vous écriviez, il vous y poussait et que vous lui devez
beaucoup [...]^^
Même si Bernier se fait avare de félicitations à l'endroit
du principal intéressé, il ne se prive pas de confier aux amis
de Jacques son admiration pour le talent naissant de leur
jeune condisciple^^. Ce sentiment était largement partagé,
semble-t-il, par la plupart des collégiens, qui reconnais-
saient eux aussi, d'emblée, la supériorité littéraire de leur
confi^ère de classe : « Je me penchais moi-même sur les textes
de Jacques avec la curiosité précise d'un apprenti, ou
comme un musicien lit une partition et regarde comment
c'est fait, pour apprendre. Je m'en rendais compte: j'avais
affaire à ce qui s'appelle une écriture^^ », écrit Pierre Vade-
boncoeur.
Voilà qui n'était pas pour déplaire à Ferron ! Stimulé par
ces bons augures, il ne tarde guère à envisager la possibilité
d'entreprendre une carrière dans les lettres. Si, dans son
34. JF [Sans titre], manuscrit. BNQ, 2.95.1.
35. À Ferron, qui lui écrit vers la fin des années 1940, Bernier confirme
une fois de plus ce jugement sur son ancien élève : « Tu ne connais peut-
être pas encore la joie que j'éprouvais à voir s'ouvir un jeune esprit, lui
dit-il. Entre tous, je songe au tien, si tôt évolué, si délicat et résistant. »
Robert Bernier à JF, lettre, [1948]. BNQ, 1.1.25.1.
36. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans Jacques Ferron, La conférence
inachevée, op. cit., p. 10.
LE CARNET d'uN BELLETRIEN 211
esprit, subsistaient quelques doutes quant à ses talents, les
éloges de ses pairs — et les encouragements de Bernier —
contribuèrent à les balayer. Cette nouvelle certitude trans-
paraît quelque peu dans une lettre datant de cette période :
Madeleine ayant eu, semble-t-il, Foutrecuidance de com-
menter Tun de ses écrits, le jeune homme se moque un peu
d*elle et lui signifie gentiment qu il n a que faire de ses
recommandations : « Si mon écriture si fière d*elle-même a
plié devant la leçon, moi naturellement je Taccepte avec
plaisir, et je fais de grands efforts pour écrire aussi bien que
ma sœur^^ » Il ne se prive pas non plus de prodiguer à sa
cadette des conseils de lecture, avec le ton supérieur qu il
adopte encore parfois avec elle:
[...] comme tu es intelligente, ton plaisir te mènera vers la
meilleure littérature, et du Grand Meaulnes tu passeras à
Baudelaire disons, et lorsque tu pensionneras avec moi,
étudiants l'un et l'autre, tu seras une gentille lettrée qui
fréquentera les meilleurs milieux, avec de charmants amis
comme Jacques Lavigne qui t'expliquera alors la philosophie
de Bergson et de Saint-Thomas l...]^*.
Désormais, Jacques Ferron n'entend plus à rire avec la
chose littéraire; à partir du moment où ses pairs ont
reconnu ses qualités, sa vie entière s'oriente vers la litté-
rature, et toutes ses actions tendent, contre vents et marées,
à favoriser cet objectif. « Au collège, je voulais être écrivain,
mais je n'étais absolument pas sûr de pouvoir le devenir.
Surtout, je ne pouvais pas le dire à mon père : ce n'était pas
une façon de vivre^'. » La très ancienne opposition — quasi
archétypale ! — entre le Père bourgeois et son fils qui veut
devenir artiste se reproduit donc, de façon prévisible, entre
37. JF à Madeleine Ferron, lettre. 22 février 1937.
38. JF à Madeleine Ferron. lettre, (juin 1939).
39. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron».
op. cit., p. 6.
212 LE FILS DU NOTAIRE
M* Ferron et son rejeton, comme le montre cette lettre de
1940 où le notaire laisse éclater sa déception devant les piè-
tres résultats scolaires de son garçon :
Conduite générale médiocre, application en classe médiocre,
points conservés 136 sur 300 [...]. Sois donc digne de ta
bonne mère, dont la mémoire restera celle d'une personne
pieuse, érudite, pleine de jugements et de bonté [...]. Si tes
facultés ne te permettent pas plus de succès, j'en suis attristé,
mais ce que je tolérerai plus [c'est] une conduite médiocre et
une application médiocre. À quel titre tu ferais ta formation
à ta guise lorsque je crois de mon devoir de te payer les frais
d'un de nos meilleurs collèges de la province [...]'".
Dans le Québec des années 1930, ce type de désaccord
entre les pères et les fils est rendu encore plus aigu par le fait
que les exemples d'écrivains prospères sont pratiquement
inexistants. Qui plus est, la conception que se fait Ferron de
Fécrivain Fempêche d'envisager la possibilité même de con-
cilier écriture et profession. La grande référence littéraire de
Ferron, l'écrivain devant qui toute son ironie s'éteint, c'est
Paul Valéry, nous le savions déjà. Devant le poète de
Charmes, le persiflage ferronien disparaît pour laisser place
à une totale et franche admiration :
J'ai lu, relu, étudié « Le cimetière marin ». Je l'ai même déjà su
par cœur, ce qui représente dans mon cas la plus complète
acceptation. Il a été mon grand modèle, je n'ai jamais réussi
à l'entamer. En sa présence tous mes esprits corrosifs étaient
neutralisés. Je me suis formé dans son admiration'' ^
Il est extrêmement rare que Ferron rende ainsi les armes
sans aucune réserve. Valéry est d'ailleurs le tout premier au-
teur dont le nom soit cité dans les écrits ferroniens publiés'*^
40. Joseph- Alphonse Ferron à JF, [novembre 1940]. BNQ, 1.1.96.1.
4L JF à Jean Marcel, lettre, 9 mai 1967.
42. JF, « Je me rase en écoutant la messe en ré », Brébeuf, vol. VII, n" 2,
11 novembre 1939, [s.p].
LE CARNET DUN BELLETRIEN 213
Cette allusion inaugurale, assez significative, place Toeuvre
entière sous le signe de Testhétisme. On sait d*autre part
que les collégiens de cette époque étaient éduqués dans le
souci de la perfection stylistique. «Au collège, [...] récriture,
en art, était considérée comme suprêmement importante.
Vécriture d'abord: c*est ce que nous pensions tous^^. » L*ad-
miration de Ferron pour Paul Valéry trahit chez lui un souci
encore plus exclusif, si c'est possible, pour la forme litté-
raire. Cette haute vision de la littérature est clairement
visible dans ses premiers écrits « officiels », ceux qu'il publie
dans le Brébeufà partir de 1938 et qu on peut lui attribuer
de façon certaine. Ferron avoue aussi, du bout des lèvres,
avoir été influencé par Pierre Baillargeon, qui fiit pour lui
une sorte de « truchement canadien'" » de Paul Valéry : « une
façon d'écrire serré, d'écrire une prose un peu plus dix-
huitième siècle que la prose moderne'*^». Cette influence
connaîtra cependant son plein développement quelques
années plus tard, au moment où Ferron étudiera à l'Univer-
sité Laval, puis quand il exercera sa profession en Gaspésie.
Pour l'instant, le prestige de Baillargeon lui vient surtout de
son amitié avec le père Bernier et de sa situation avanta-
geuse dans les milieux littéraires montréalais.
En dernier lieu, il est un autre auteur dont Ferron
reconnaît volontiers l'influence. Il s'agit du philosophe
Alain, dont l'œuvre lui fiit révélée par le père Bernier: «J'ai
eu la chance de connaître Alain qui est à mon avis, enfin
pour mon niveau d'esprit, un penseur qui me suffit très
bien. C'était, d'une certaine façon, un vulgarisateur de la
très grande pensée^. » Cette influence se manifeste de deux
43. Pierre Vadeboncoeur, « Préface », dans JF, La conférence inachevée,
op. cit., p. 1 1 .
44. JF à Jean Marcel, lettre, 15 janvier 1%9.
45. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D» Jacques Ferron».
op. cit., p. 123.
46. Ibidem, p. 200.
214 LE FILS DU NOTAIRE
façons. D*abord sur les prises de position politiques de
Fauteur: «[...] à vingt ans, j'avais fait mienne la morale
d*Alain fondée sur le refus du pouvoir'*''», dit Ferron.
Qu est-ce à dire ? Cette morale a été résumée par Alain dans
un petit ouvrage intitulé Le citoyen contre les pouvoirs; elle
est basée sur Tidée que le citoyen doit s'abstenir d'exercer
tout pouvoir s'il veut conserver sa liberté et son imagi-
nation :
En l'action commune les forces s'ajoutent, mais les idées se
contrarient et s'annulent. Il reste des moyens de géant et des
idées d'enfant. Si nous voulons une vie publique digne de
l'Humanité présente, il faut que l'individu reste individu
partout, soit au premier rang, soit au dernier. Il n'y a que
l'individu qui pense ; toute assemblée est sotte'**.
Il faut reconnaître, en effet, que cette conception un peu
élitiste de la vie politique dut trouver un terrain fertile dans
l'esprit d'un jeune homme qui était déjà prédisposé, par
tempérament, par goût et par formation, à l'individualisme.
Et que dire de ces suggestions, où l'on voit presque se des-
siner, en filigrane, le comportement politique à première
vue erratique que Jacques Ferron adoptera tout au long de
son existence:
Il faudrait donc [...] des spectateurs qui gardent leur poste de
spectateurs, sans aucun projet, sans aucun désir d'occuper la
scène, car le jugement veut du champ aussi. Et que chaque
spectateur soit autant qu'il se peut solitaire, et ne se préoc-
cupe point d'abord d'accorder sa pensée à celle du voisin. [...]
C'est plutôt par les conversations, en de petits cercles, que
l'opinion se forme et s'éclaire; et je compterais plutôt sur
l'écrit que sur la parole'*^.
47. JF à Jean Marcel, lettre, 12 août 1970.
48. Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, Paris, Éditions du Sagittaire,
quatrième édition, 1926, p. 159-160.
49. Ibidem, p. 160.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 215
L'ascendant d'Alain, « cet homme studieux » pour lequel
Ferron éprouvait « une sorte de vénération^ », se traduit
aussi d'une autre manière dans l'œuvre de ce dernier.
Ferron ne fut pas sans remarquer, en effet, que l'essayiste
français avait écrit toute son oeuvre par fragments, pour
ainsi dire, par le biais de brefs « Propos » publiés au fur et à
mesure de leur rédaction dans différents périodiques: «Il
collaborait à des journaux populaires et en même temps, il
enseignait dans les plus hautes écoles^* », relève-t-il. Même
les ouvrages les plus volumineux d'Alain (comme son
Système des beaux-arts) parurent d'abord sous forme de
courts articles, et leur structure générale s'en ressent gran-
dement. La similitude avec la façon de procéder de Ferron
est frappante : l'auteur n'a-t-il pas, lui aussi, publié plusieurs
de ses livres sous forme de courts écrits dans ^Information
médicale et paramédicale ou ailleurs? Ferron eut, tout au
long de sa carrière, le souci constant de se ménager une
chronique dans un périodique ou dans un autre; mieux
qu'un banc d'essai pour ses futurs livres, ces pages régulières
étaient de véritables tribunes d'où il pouvait, comme son
modèle Alain, observer le monde et faire circuler ses idées.
C'est donc en grande partie sous l'influence de ces trois
maîtres littéraires — Valéry, Baillargeon, Alain — que
Jacques Ferron fait son entrée officielle dans le monde des
écrivains. Il publiera ses écrits dans le Brébeuf, et lorsqu'il
repensera plus tard à ces premiers essais de jeunesse, ils lui
apparaîtront comme un inadmissible rejet de la culture de
son pays:
Au début de ma carrière, j'étais un Brébeuvois, dira-t-il à
Jacques de Roussan. Nous étions des manières d'interna-
tionaux, et tout ce qui se passait ici était méprisable d emblée.
50. |F à Jean Marcel, lettre, 8 novembre 1968.
5L JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 200.
2l6 LE FILS DU NOTAIRE
Écrire «rue Sainte-Catherine» dans un texte m'aurait paru
abject. Nous écrivions dans un style noble, où le pays n'avait
pas de place. Ce qui fait que j'ai commencé par faire des trucs
qui ne se passaient pas au pays^^.
Il est vrai que les premiers textes de Ferron sont, de
prime abord, aussi éloignés qu il est possible de l'être de la
littérature du terroir ! Pourtant, Dieu sait si les incitations à
la « pratique » du régionalisme littéraire se faisaient parfois
pressantes; témoin ce fameux «Concours intercollégial»
organisé annuellement, à partir de 1938, par le père Blondin
Dubé, s.j., en collaboration avec la revue VAction nationale.
Pour « mobilis[er] les collégiens à la cause nationale » et leur
permettre, durant Tété, de « travailler au relèvement natio-
nal », on leur proposait de préparer pendant leurs vacances
des travaux de recherche — album photographique, récit de
voyage, monographie de petite histoire locale, enquête
sociale ou économique, ouvrage de sciences naturelles —
dont les meilleurs seraient soumis à un jury et primés à
l'automne suivant^^ L'expérience connut un succès considé-
rable et contribua même à encourager l'éclosion de talents
littéraires dans la province. Jacques Lavigne, qui participa
au concours dès la première année, se mérita une seconde
place pour une étude sur les « Pêcheurs de Gaspésie » que la
revue Horizons publia en partie^^.
Jacques Ferron lui-même s'inscrivit officiellement à ce
concours à l'été de 1938: «je raconterai le rôle de la rivière
du Loup dans le développement de notre région — Ça va
m'amuser durant les vacances», écrit-il à Madeleine avec
son détachement habituel. Participa-t-il vraiment à cette
52. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 29 septembre 1970.
53. Blondin Dubé, s.j., «Concours intercollégial pour les vacances
prochaines», L'Action nationaky vol. XI, n*» 4, avril 1938, p. 269-278.
54. Jacques Lavigne, «Pêcheurs de Gaspésie», Le Mauricien, [vol. III],
n*' 3, mars 1939, p. 15.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 217
expérience? Étant donné ses dispositions littéraires du
moment, on peut douter qu il ait pu s*astreindre à rédiger,
en plein cœur de Tété, un tel pensum régionaliste. « À la fin
de chaque année j'attendais des vacances qu elles me don-
nassent le loisir d'entreprendre une œuvre d'envergure.
Hélas ! Mon projet fondait sous le soleil de Maskinongé^*. »
Au mois d'octobre suivant, on trouve toutefois sous sa
plume, dans les pages du journal Brébeufj un texte intitulé
« Étape » dans lequel il relate une excursion en canot, sur le
lac Sacacomie, avec l'un de ses amis^. Les détails de l'expé-
dition sont à peine évoqués, et l'écrivain porte plutôt une
attention exclusive à ses sensations du moment. On pour-
rait facilement imaginer que ce bref récit poétique, vague-
ment situé dans la forêt mauricienne, représente le plus
haut degré du régionalisme littéraire dont était capable le
jeune « belletrien » :
Conde m*avait maté ; les veines gonflées s'étaient effacées de
ma main, et je frissonnais; je remis mes vêtements et me
sentis bien ; mais j'étais très las [...]. Sans mot dire, je mangeai
lentement et par de très petites bouchées dont j'analysais les
moindres saveurs ; après quoi je m'allongeai auprès du feu et
j'écoutai les récits du guide ; je comprenais très bien, mais je
ne sentais en moi aucune réaction [...]".
L'athlétique Ferron s'inspire donc, quoi qu'il en dise, de
sa vie quotidienne, même si sa vision des choses s'applique
au monde d'une façon qu'on pourrait qualifier de radica-
lement esthétique. Entreprend- il de parler du sport et de ses
vertus, il le fait de manière telle que le lecteur doit s*y
55. JF, «Préface», manuscrit. 11950). BNQ, 2.11.41.
56. Madeleine dit avoir été très impressionnée par ce texte de son frère,
à cause d'une métaphore spectaculaire: «les veines sorties de leurs
profondes maisons s'allongeaient sur nos mains, tels des lombrics un
jour de pluie». (Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre
1992.)
57. JF, «Étape». Brébeuf, vol. VI. n" 1. 8 octobre 1938. (s.p).
2l8 LE FILS DU NOTAIRE
reprendre à deux fois pour bien saisir le thème de Tarticle :
« Mais le jeu n est pas sport ; celui-ci est une manière d'être
du corps dans Tamusement alors que dans le jeu tout est
spirituel pour le triomphe de la tricherie^^. » L'esprit ana-
lytique du jeune homme transfigure la moindre de ses
réflexions en expérience esthétique fouillée, ce qui donne
raison à Vadeboncoeur lorsqu'il écrit que « la vie ordinaire,
les gestes, les gens, le travail, les attitudes, formaient pour
lui, sans qu'il le veuille, mais sans qu'il le refuse, dans la
réalité même, une matière d'art^^».
L'intérêt soutenu de Ferron pour la musique se devine
aussi dans ces textes du Brébeuf, au point où l'étudiant con-
sacre deux articles à cet art qu'il a appris à vénérer grâce aux
bons soins de son ami Noiseux. Dans «L'audition de la
musique», il fait part au lecteur des réflexions qui lui sont
venues en assistant à un concert de musique classique dirigé
par Sir Ernest MacMillan^^. Encore ici, l'événement n'est
que le prétexte à une fine auto-analyse de ses sentiments:
Seuls vous êtes sans délicatesse, sans pudeur, avides; [...] dans
l'audition de la musique, seul, devant votre radio vous pren-
drez un maigre intérêt à entendre le Mozart que vous aimez
tant à un concert: car la foule des auditeurs compose une
présence lourde dont vous vous gardez, délicats soudain par
réaction [...]^'.
Cette analyse du comportement de l'assistance rappelle
étrangement un texte de Mallarmé dans lequel l'auteur se
penche pareillement sur les sentiments des spectateurs :
58. JF, «Le sport et sa vertu», Brébeuf, vol. VII, n° 5, février 1940, [s.p].
59. Pierre Vadeboncoeur, «Préface», dans La conférence inachevée,
op. du p. 10.
60. Chef de l'Orchestre symphonique de Toronto.
61. JF, « L'audition de la musique », Brébeuf vol. VI, n° 5, 24 février 1939,
[s.p].
LE CARNET D UN BELLETRIEN 219
La foule qui commence à tant nous surprendre comme
élément vierge, ou nous-mêmes, remplit envers les sons, sa
fonction par excellence de gardienne du mystère! Le sien!
elle confronte son riche mutisme à Torchestre, où gît la
collective grandeur. Prix, à notre insu, ici de quelque
extérieur médiocre subi présentement et accepté par
l'individu".
Influence mallarméenne ou non, il est indéniable que,
jeune, Técrivain Ferron semble tout entier tourné vers lui-
même. Nous sommes en présence d*un jeune homme atten-
tif à ses moindres sensations physiques et à la nuance de ses
sentiments. Ce regard constant sur soi-même influence la
morale du « personnage » : dans « Le carnet d'un belletrien »,
chronique qui ne survivra que le temps de deux numéros,
Ferron fait dire à son narrateur, qui vient de donner des
cigarettes à un mendiant : « Je lis ce temps-ci des livres tou-
chants [...] et je pose aux gestes touchants".» Pour cet
incurable esthète, la charité nest quune attitude; elle doit
se soumettre, comme le reste du monde, à la tyrannie du
Beau ; et, en cette période de crise, les occasions d'exercer la
charité se font nombreuses:
Dans la grande fatalité du monde, pour faire contre-poids à
rintérêt on a fabriqué la bonté. Ce pauvre petit, il ne se
pouvait pas qu'il fût toujours blessé. Je n'ai eu aucun mérite
à lui faire un peu de bien. Et si j'avais agi de façon contraire,
j'eus posé un acte plus libre que celui-ci, simple corollaire de
mon tempérament^.
Ces exégèses sentimentales, inoffensives en soi, dégagent
un certain malaise lorsqu'on sait qu elles sont pratiquées au
62. Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, édition établie et annotée par
Henri Mondor et G. Jean-Aubry, Paris, NRF, Gallimard, « Bibliothèque
delà Pléiade», 1984, p. 390.
63. JF, « Le carnet d'un bcllettrien », Brébeuf, vol. V, n* 10- 1 1 - 1 2, 16 avril
1938, (s.pl.
64. Ibidem.
220 LE FILS DU NOTAIRE
milieu de la misère ambiante; on ne peut s^empêcher de
penser que de telles réflexions esthétisantes trahissent une
bonne dose d'inconscience sociale de la part du jeune
auteur. Est-on si loin, ici, du portrait sévère que Perron
brosse du poète montréalais Saint-Denys Garneau, « prison-
nier de sa caste, privilégié de la servitude, étranger dans sa
ville, circulant dans son pays sans le voir, [...] tourné vers la
France comme un chien vers la lune^^ » ? Il serait injuste de
demander à un collégien d'avoir la compassion d'un adulte ;
l'adolescence est, par définition, un âge où l'on se cherche,
et Ferron, par ses autocritiques ultérieures, se chargera lui-
même de rejeter violemment cet aspect de son propre passé
brébeuvois. Il le fera cependant à sa manière, détournée et
toujours ambiguë, en s'attaquant à des personnes (Saint-
Denys Garneau, Pierre Elliott Trudeau) qu'il aura préalable-
ment érigées en archétypes des fils de bonne famille.
Au terme de ce séjour au collège Brébeuf, force nous est
de reconnaître que les préoccupations du jeune Ferron sont
très loin de celles qui lui viendront quelques années plus
tard. Sous l'influence de ses maîtres et de ses modèles
littéraires, il semble être en voie de se forger un art poétique
qui doit beaucoup à l'esthétique valéryenne: «Quand on
fera des poèmes comme on fait un parapluie, on ne trou-
vera pas de plus beaux vers, mais on saura les composer, et
cela seul importe^^. » Il est devenu un jeune homme sûr de
lui, conscient de ses talents, et qui a la ferme intention
d'orienter ses énergies vers la carrière littéraire. Certains
signes fugaces laissent toutefois à penser qu'il pourrait en
être autrement dans un avenir prochain. De légers indices
sont disséminés dans les textes du collégien, qui sont
65. JF, « Tout recommence en '40 », Le Quartier latitiy vol. XLIV, n** 39,
27 février 1962, p. 8.
66. JF, « Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur », îoc. cit.-,
p. 111.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 221
comme la préfiguration émouvante des idées du Perron que
nous connaissons, réconcilié avec son pays. Malgré son irré-
ductible individualisme et son goût pour une littérature à
Festhétisme appuyé, le jeune écrivain condescend, en février
1939, à se laisser attendrir par la civilisation grégaire de son
peuple, et singulièrement par sa musique, en laquelle il voit
un élément de cohésion sociale:
Les paysans dont la culture individuelle est pauvre, font
cependant de la musique le couronnement de la fête familiale
(à laquelle notre climat les réduit ;) et pensée ne leur est point
de l'utiliser à leur jouissance individuelle, pour la bonne
raison qu'ils n'en jouiraient pas ; ils n'y parviennent que par
la frénésie causée certes par de fréquentes libations, mais
surtout par l'émulation que développe la société*^
Quelques mois plus tard, il revient sur la question, cette
fois pour déplorer les effets néfastes de la radio, cette
invention récente qui a le tort de «verser» brutalement la
musique sur la population rendue passive, « contrairement
au temps révolu où la chanson naissait d*un membre du
peuple, passait de bouche en bouche avant de s'être par elle-
même propagée dans tout le peuple, de sorte que seules de
savoureuses chansons sortaient de ce filtre^».
Disant cela, à quoi pense donc le jeune Perron ? Songe-
t-il aux veillées familiales chez le grand-père Benjamin?
S*ennuie-t-il du Village des Ambroises ? Cette soudaine nos-
talgie pour la transmission orale du folklore, bien peu valé-
ryenne, est comme la lointaine annonce de ce qui accapa-
rera bientôt Tesprit de Técrivain. Une chose est certaine : le
tout premier texte qu*il publie hors du journal Brébeuf —
mis à part la reprise de «Mon herbier» dans VÉcho de
Saint-Justin en mars 1935 — est confié, comme on sait, à
une revue trifluvienne, comme si Perron voulait inaugurer
67. JF, « L'audition de la musique », loc. cit.
68. JF, « Je me rase en écoutant la messe en ré », loc. ciL
222 LE FILS DU NOTAIRE
sa carrière «extra-collégiale» sous des auspices favorables.
Clément Marchand, éditeur de ce premier écrit ferronien,
occupa toujours une place un peu particulière dans la
cosmogonie de Técrivain. «J'étais pour Ferron», confie le
poète trifluvien, «dépositaire d'un bien commun à nous
deux, dans lequel nous puisions, c'est-à-dire ce coin de pays
avec ses façons, et ses gens, géographiquement délimité,
auquel il était strictement attaché^^ ». Prosateur régionaliste,
il avait pourtant, à cette époque, la réputation d'être aussi
— et avant tout — un grand styliste, ce qui n'était pas le cas
de tous les écrivains du terroir. Comme Ferron a l'habitude
de taire ses admirations et de rarement dévoiler ses
influences réelles, la figure de ce poète- éditeur est pratique-
ment absente de son œuvre; vers 1970, toutefois, il aurait
confié au principal intéressé que la lecture de quelques-uns
de ses contes, publiés vers 1934 dans V ordre d'Olivar Asse-
lin, avait exercé sur lui une forte impression et qu'il aurait,
devant cet exemple convaincant, admis la possibilité de
concilier la « vraie » littérature avec l'inspiration populaire^^.
En 1939, Marchand, alors directeur de la revue Horizons^ \
tenait une chronique intitulée «Le censeur», grâce à
laquelle il voulait rendre service aux écrivains de la géné-
ration montante en commentant leurs poèmes. Il reçut un
jour un petit sonnet de Ferron, «Le reproche du duc de
Montausier », dont il jugea la forme si parfaite qu'il pensa
avoir affaire à l'œuvre d'un auteur expérimenté. En voici un
extrait : « J'ai différé la jouissance / Avec une secrète ruse /
De rabaisser votre décence / Aux souris des grâces infuses.
// Mais fière, vous résistâtes / Aux lentes voix de ma licence
69. Clément Marchand à l'auteur, lettre, 31 janvier 1993.
70. Clément Marchand à l'auteur, entrevue, 9 février 1994.
71. Il semble que Ferron ait été un lecteur régulier de cette revue à
laquelle il était abonné. (Pierre Cantin, «Un sonnet de Jacques Ferron»,
RHLQCF, nMl, hiver-printemps 1986, p. 136.)
LE CARNET D UN BELLETRIEN 223
/ Et maladroitement laissâtes / L*âge altérer votre ascen-
dance^^». Ce poème, signé Jacques FréroUy se réfère bien
évidemment à la poésie mondaine du Grand Siècle et aux
maximes d'amour si chères à cette époque galante. On voit
que Tallemant des Réaux, échotier de la Cour et des salons,
nest pas loin; Perron lui empruntera d'ailleurs la notion
d'« historiette » avec la constance que Ton sait. On peut
aussi considérer ce sonnet inaugural comme une sorte de
programme ou de manifeste, car il indique à quelle enseigne
loge le jeune auteur. Pour lui, la vraie littérature, celle qui
mérite d'être publiée à l'extérieur du journal Brébeuf, est
d'abord poétique-, cette poésie est d'inspiration résolument
et irréductiblement française, par la forme et par le fond.
Comment aurait-il pu en être autrement chez un jeune
homme frais émoulu du cours classique?
Pils spirituel à la fois du Village des Ambroises et de
l'Hôtel de Rambouillet, Jacques Perron doit maintenant
tenter d'unifier les deux aspects contradictoires de sa per-
sonnalité. Il s'agit pour le Brébeuvois de réconcilier son
souci classique de la forme avec la source principale de son
imaginaire. Pour le jeune francophile qu'il est devenu, la
tâche n'est pas facile et il faudra encore un certain nombre
d'années avant qu'il puisse envisager de parler du comté de
Maskinongé sans rien perdre de son élégante «francité».
Qui plus est, pour renouer avec le terreau populaire de ses
origines, il lui faudra aussi occulter tout un pan de sa
formation, symbolisé par la famille Caron et par son passé
de collégien dédaigneux de son pays. En 1938, dans une
étonnante prémonition, il avait déjà prévu le vaste mou-
vement de retour aux sources qui s'emparera de lui :
72. JE «Le reproche du Duc de Montausicr •», Horizons, vol. 3, n" II,
novembre 1939, p. 32. Le Duc de Montausier était l'époux de Julie
d'Ancennes, inspiratrice de La guirlande de Julie; quant à Fréron, il fiit
critique littéraire au début du xviii' siècle.
224 "-E FILS DU NOTAIRE
Le découvert n*est pas une valeur pour Tinsatisfait, mais
l'inconnu à découvrir. Pourtant vient le temps où l'esprit se
fixe, ordonne des conquêtes d'après un critère que je n'ai pas
encore trouvé. — Je suis libre, mais faut-il le demeurer? La
règle est bienfaisante, et quand j'en serai harnaché, je décou-
vrirai mon passé [...]^^
o
Au fil des pages de cette deuxième partie, on aura sans doute
constaté que Tincidence des souvenirs brébeuvois, dans
l'œuvre de Ferron, est beaucoup moins marquée que celle de
ses récits d'enfance ou de son histoire familiale. Le romancier
a en effet très peu reparlé, dans ses livres, de cette période
pourtant capitale de son existence, et on ne retrouve prati-
quement pas, dans ses récits, de passages directement autobio-
graphiques inspirés de son adolescence. Sauf en ce qui a trait
à son renvoi définitif du collège — à propos duquel, comme
on le verra au prochain chapitre, il se fait plus disert — à
peine l'écrivain daigne-t-il, dans certaines «Historiettes»,
effleurer cette période cruciale, pour évoquer au passage la
figure du père Bernier ou, le plus souvent, pour condamner
d'une façon générale les idées politiques et sociales qui circu-
laient alors. Huit années de cours classique auraient pourtant
dû offrir à Ferron une riche matière à fiction ; d'autant plus
que, selon ses propres dires, cette époque compte parmi les
plus importantes de son existence : « Je garde de l'amitié pour
les Pères qui ont veillé sur ma jeunesse, dit-il. J'avoue avoir
trompé leur vigilance et plus tard suivi des voies qui ne sont
pas les leurs. Quand même c'est auprès d'eux que j'ai pris le
goût de la littérature^'*. »
On n'ose imaginer quel superbe roman d'apprentissage
l'écrivain aurait pu rédiger à partir de ses souvenirs de
73. JF, « Le carnet d'un belletrien », Brébeuf, vol. V, n° 7-8- [9], 12 février
1938, [s.p|. Le souligné est de nous.
74. JF, «Préface», manuscrit, [1950]. BNQ, 2.11.41.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 225
collège, et quels riches personnages il aurait pu créer à par-
tir des figures attachantes qui croisèrent son chemin à ce
moment. Or tout se passe comme si Ferron avait choisi
d'escamoter cet épisode de sa vie pour plonger presque
directement dans ses souvenirs de Gaspésie. Comment
expliquer ce silence au moins aussi significatif que la pré-
sence envahissante, dans Tceuvre, des souvenirs d*enfance?
Chypothèse la plus plausible semble être que Ferron, tou-
jours impitoyable avec lui-même, rCaime pas celui qu'il a été
au collège Brébeuf, Dans la foulée de ses prises de position
socio-politiques et littéraires d*homme adulte, il s'interdit
toute complaisance et ne se sent plus le droit de montrer,
sous un jour favorable, le jeune patricien orgueilleux qu il
fiit pendant les années 1930.
Vu sous un certain angle, en effet, le collégien Ferron
représente tout ce que le docteur Ferron condamne : enfant
privilégié durant la Crise, il sera pensionnaire dans un col-
lège bourgeois où Télitisme fait partie de la vie quotidienne ;
réducation qu il reçoit l'amène à (brièvement) succomber à
des idées politiques suspectes, indéfendables lorsque mesu-
rées à l'aune de ses prises de position ultérieures. Enfin, la
culture qu'il privilégie à cette époque est essentiellement
française, ce qui l'amène à adopter une attitude vaguement
méprisante à l'endroit de ce qui pouvait venir de son pays.
À peine s'autorisera-t-il parfois, dans La charrette, par
exemple, à évoquer, par personnage interposé, la passion des
livres qu'il développa à Brébeuf: « Son culte, ou sa manie,
lui venait d'aussi loin que le collège [...]. C'était si vrai que
les livres alors dégageaient une odeur troublante. Il se les
procurait à tout prix, se privant sur le reste; il les prenait
par besoin sensue^^» De la même manière allusive, il
75. JE La charrette, préface de Ginette Michaud, avec la collaboration de
Patrick Poirier pour les notes et rétablissement du texte. ( Montréal).
«Bibliothèque québécoise», 1994, p. 96.
226 LE FILS DU NOTAIRE
révélera aussi, comme à regret, Tinfluence décisive que Paul
Valéry aura sur lui à partir du moment où il fit sa décou-
verte :
La mode était à Valéry, prince lumineux et cruel auquel il
s*était soumis, dont il avait remis les vers dans leur lumière
originelle [...]. Par la suite jamais il ne rencontrera quiconque
à qui parler de Monsieur Valéry. Cela marqua toutes ses
lectures; elles furent secrètes et restèrent profondes comme
un beau verbe sacré dont la présence sous-jacente rendait sa
parole incertaine et dérisoire^^.
Mais Jacques Perron, homme habile, a quand même
trouvé un moyen fascinant de régler ses comptes avec cette
période trouble de sa vie : il choisit un bouc émissaire qui
incarnera, sans trop en avoir Pair, ce que lui-même aurait pu
devenir s'il avait suivi la pente « idéologico-culturelle » bré-
beuvoise. Cette victime expiatoire, on l'a déjà deviné. Perron
la trouvera en la personne de Saint-Denys Garneau. L'irrita-
tion bien connue du romancier face à ce poète n'est pas un
effet du hasard. À bien y regarder, la situation de Perron, à
Brébeuf, apparaît étrangement semblable à celle de Gar-
neau, ce fils de famille que l'écrivain détestera précisément
parce qu'il fut élitiste, qu'il s'occupa peu (ou mal) de
politique et qu'il fut tout entier tourné vers la culture
française. On peut penser qu'une certaine identification
sociale du romancier au poète a pu jouer ici.
C'est dans Le ciel de Québec que Perron se libérera, à
travers le personnage d'Orphée/Saint-Denys Garneau, de sa
mauvaise conscience. L'auteur a campé l'action du roman à
Québec, en 1937 et 1938, années où lui-même se trouve
encore à Montréal, au collège Brébeuf, en train précisément
de découvrir le corporatisme à la faveur de la Semaine
sociale des pères jésuites. «D'une certaine façon, écrira
Perron à Jean Marcel en 1978, Le ciel de Québec, c'était une
76. Ihidem, p. 96-97.
LE CARNET DUN BELLETRIEN 227
grande machine pour régler le cas du Père Papin^ », et aussi
pour régler son compte à une période assez sombre de
rhistoire. Nous verrons plus loin comment Fécrivain utilise
ses propres souvenirs de la Vieille Capitale — où il séjour-
nera, dans les faits, de 1941 à 1945 — pour y faire évoluer
le poète des Regards et jeux dans Vespace. Par une curieuse
interversion géographique et temporelle, Técrivain devance
sa propre mémoire, ce qui lui permet de brouiller les cartes
autobiographiques. Il peut ainsi parler de lui-même tout en
ayant Tair de parler de Saint- Denys Garneau et de ses amis
de La Relève. Sans s'impliquer directement, Técrivain cri-
tique durement le jeune présomptueux qu il était devenu à
la fin de son cours classique :
Entretenus par leurs parents, ils sont disponibles les uns aux
autres, écoutant de la musique quand ils ont fini de se saouler
de littérature et de religion [...1. Ils se gonflent un personnage
et de la sorte ne perdront pas trop leur temps tout en ne
faisant jamais grand-chose. Privilégiés d*une société en per-
dition, gens de loisir et non pas de chômage, capables de
s*accommoder de la nuance, trop jeunes pour s'affliger de la
misère générale qui d'ailleurs ne fait que donner plus de
valeur au peu d'argent dont ils disposent [...]^*.
Même si Perron garde un souvenir ému de ses années de
collège, il s*est abstenu de puiser explicitement dans les sou-
venirs heureux de cette époque de sa vie, sans doute pour ne
pas avoir Pair de cautionner la formation élitiste qu on y
dispensait. À première vue, il s'agit donc d'une sorte de
« trou » autobiographique au cœur de l'oeuvre. Pourtant —
et c'est là un paradoxe de taille — l'écrivain a quand même
réussi à consacrer aux années 1930 le roman le plus ambi-
tieux de sa carrière.
77. JF à Jean Marcel, lettre, 1 1 mars 1978.
78. lE U àel de Québec, Montréal -Nord, VLB éditeur. 1979, p. 171.
TROISIÈME PARTIE
Le fils du notaire
1941-1949
CHAPITRE XI
Tout recommence en 1940
l\ partir de 1941, et jusqu'au début des années 1950, la vie
de Jacques Ferron semble subir une sorte d'accélération,
tant les accidents de parcours et les coups de théâtre y sont
nombreux. L'existence du jeune homme est dominée par les
frasques estudiantines et par une série de « mauvais coups »
dont il devra, à chaque fois, subir les conséquences. Mais ces
écarts de conduite sont au fond assez normaux chez un
garçon de vingt ans ; comment ne pas perdre un peu la tête
lorsqu'on se retrouve libre de ses mouvements après huit
années de pensionnat ? Bien des années plus tard, Madeleine
se plaira à rappeler malicieusement à son frère aîné l'atti-
tude hautaine qu'il avait adoptée à la fin de son cours clas-
sique : « je t'ai revu à ta sortie du Brébeuf, superbe, précieux,
le genre cultivé que j'admirais beaucoup. Tu m'intimidais
alors et me gênait aussi à cause de ton langage impeccable
et serré [...]'.»
À première vue, la trajectoire tout en ruptures du
collégien n'est guidée par aucune logique interne, sinon par
1. Madeleine Perron à IF, lettre. [1965]. BNQ, 1.1.97.138.
232 LE FILS DU NOTAIRE
celle de la jeunesse ; mais en réalité, une grande cohérence se
dessine derrière cette instabilité apparente. Depuis son
année de Belles-lettres — et même avant — les faits et
gestes de Jacques sont mus par un désir constant : celui de
devenir écrivain et de favoriser cet objectif, malgré les obli-
gations académiques ou professionnelles auxquelles il est
par ailleurs tenu. Il faut dire que Ferron dut, à chaque fois
qu il en faisait un usage trop abusif, payer assez cher la
liberté de parole et d'action qu il s'était octroyée dès le col-
lège. On se souvient que son indiscipline lui valut, en 1936,
d'être renvoyé une première fois de Brébeuf et de séjourner
un an au collège Saint-Laurent; en 1941, son insubordi-
nation sera la cause d'une seconde expulsion, autrement
plus grave que la première parce que, survenant à la toute
fm de son cours classique (au second trimestre de l'année
académique 1940-1941), elle lui interdisait pour toujours
«l'honneur» de pouvoir se dire Brébeuvois de plein droit.
L'écrivain prétendra par la suite avoir accueilli ce deuxième
exil avec philosophie: «M'excluant moi-même, je devais
m'attendre à être renvoyé du collège. Quand je l'ai été [...],
je n'ai pas été surpris et j'ai accepté ces renvois sans amer-
tume^. » En d'autres occasions, cependant, il fait montre
d'une rancune mal dissimulée à l'endroit des pères jésuites,
qui vient contredire sa mansuétude officielle. Les causes de
cette seconde disgrâce sont assez bien connues, car l'auteur,
sans aller jusqu'à se dire innocent de ce dont on l'accusait,
tenta à plusieurs reprises d'expliquer ce bannissement.
Une précieuse lettre que Jacques écrivit à son père en
cette période trouble nous permet de mieux comprendre
l'état d'esprit contestataire du jeune homme à la toute fm de
ses études classiques. Chose curieuse, en cet hiver de 1941,
Jacques commence par réclamer au notaire le droit d'entre-
prendre une carrière... de skieur, avant de mettre en doute
2. JF à Jean Marcel, lettre, 1" juin 1966.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 233
la validité même du diplôme qu'il se prépare à recevoir;
après tout, ce papier, écrit-il, n'est qu«un parchemin que
des milliers d'imbéciles ont eu^ ». Ensuite, l'élève fait une
étonnante allusion à la chambrette qu'il occupe à titre de
pensionnaire: par un sentiment de fraternité qu'on ne lui
connaissait pas, voici que Ferron refuse dorénavant de se
prévaloir de ce privilège réservé aux étudiants des niveaux
supérieurs :
Je m*entête [...] à ne point user de ma chambre; je ne crois
pas que la solitude soit bonne aux jeunes gens ; surtout en ces
temps malheureux où le monde étant surpeuplé, la pro-
miscuité est habituelle, où les entreprises industrielles et
guerrières réunissent les hommes en troupeau au grand
plaisir de ceux qui les conduisent. Le dortoir m*est salutaire
[...] : c'est la solidarité humaine [...]*.
Que s'est-il passé pour que ce collégien, naguère imbu
de lui-même et indifférent à tout ce qui n'était pas litté-
rature, veuille soudain se joindre à l'humanité souffrante?
S'agit-il simplement d'un subterfuge de potache qui veut
retrouver ses copains du dortoir ? Il est vrai que la guerre est
déclarée depuis près de deux ans ; le collège a mis sur pied
une milice, qui oblige les élèves à subir un début d'entraî-
nement militaire. On peut penser aussi que Ferron émet des
idées vaguement subversives et «collectivistes» par pure
bravade ou par volonté de choquer ses professeurs : car les
jésuites, on le sait, figuraient parmi les plus ardents critiques
du communisme. Or au début des années 1940, les Pères en
étaient justement arrivés à développer le volet « social » de
leur ministère et tentaient de sensibiliser leurs élèves à la
misère générale; la revue RelationSy qui remplace le pro-
corporatiste Ordre nouveau — et dont la première livraison
paraît précisément en janvier 1941 — témoigne de ce nou-
3. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, (janvier 19411. BNQ. 1.2.3.
4. Ibidem.
234 LE FILS DU NOTAIRE
veau virage, et délaisse le discours anticommuniste primaire
pour aborder les problèmes urbains concrets : taudis, alcoo-
lisme, tuberculose, maladies vénériennes, pauvreté, etc. Le
père Bernier lui-même semble avoir contribué à ce mouve-
ment de recentrement social: dès le second numéro de
Relations (février 1941) il publie un article dans lequel il
décrit le grand dénuement de certains quartiers défavorisés
du nord de la métropole^ On peut penser que Ferron fut
influencé par ce nouveau mot d'ordre, au point de vouloir
lui aussi se montrer solidaire, à sa façon, du « troupeau » des
hommes...
Cependant, la cause immédiate de l'irritation ferro-
nienne, qui nous est révélée dans cette même lettre de
janvier 1941, a peu à voir avec les raisons pompeusement
invoquées par l'étudiant : il se trouve tout bonnement que le
Père Recteur vient de lui refuser la permission d'aller voir la
troupe des Ballets russes, alors de passage dans la métro-
pole^. Ferron expliquera, dans un manuscrit resté signifi-
cativement inédit, qu'il avait été témoin, quelques jours plus
tôt, d'une injustice commise à l'endroit d'un condisciple, et
qu'il avait osé critiquer ouvertement la décision des auto-
rités du collège; par conséquent, l'interdiction de sortie
venait châtier cette insolence, jugée inadmissible^. Malgré ce
refus sans appel des autorités, Ferron ira quand même assis-
ter au spectacle, ce qui lui vaudra d'être expulsé de Brébeuf
à quelques mois de la fin de son cours classique.
En 1972, soit quelque trente ans après les faits, le sou-
venir de cette expérience le hante encore, au point où il
ressent le besoin de présenter sa version des événements aux
5. Robert Bernier, s.j., «"La zone" du Sault», RelationSy V année,
n° 2, février 1941, p. 47-48.
6. Cette troupe — en réalité les Ballets de Monte-Carlo — présentait,
du 3 au 8 février 1941, un spectacle au théâtre Her Majesty's.
7. Cet épisode est raconté en détail dans un manuscrit sans titre du
fonds JF (BNQ, 2.94.2).
TOUT RECOMMENCE EN 1940 235
lecteurs de L'Information médicale et paramédicale. En cette
occasion, il cite intégralement une lettre que le recteur du
collège fit parvenir au notaire Ferron, à Louiseville, pour lui
expliquer le renvoi de son fils. Voici un extrait de ce docu-
ment, que récrivain semble avoir conservé pendant toutes
ces années:
Jacques est venu me voir pour me dire qu il désirait [...]
assister aux ballets russes. [...] Comme il insistait, je lui ai dit
que la question avait été résolue et que je ne lui accordais pas
la permission. [...] Malgré mon refus, Jacques est allé aux
ballets russes. S*il avait eu le bon sens de ne pas s'en vanter
devant ses amis, aurions-nous encore une fois, par pitié pour
lui, fermé Toeil, peut-être! Mais nous ne pouvons pas
indéfiniment Faimer malgré lui. [...] Je vais donc dire à
Jacques de faire ses malles*.
Diaprés Ferron, le véritable artisan de son renvoi, celui
par qui son escapade aurait été rapportée au recteur, fut le
père Léon Langlois, professeur de philosophie qui apparem-
ment ne prisait guère la contestation intellectuelle et Tironie
du jeune homme à son endroit^. Mais ce que Ferron cherche
aussi à divulguer, c'est le mensonge grâce auquel il avait
réussi à tromper la vigilance des religieux :
Rien ne m'empêchait d'obtenir la permission de sortir sous
un autre prétexte et j'en connaissais un, le passage de mon
oncle le député à Montréal, en route vers Ottawa, qui aurait
tenu à souper avec moi. (...) Pour le père Dragon, obséquieux
envers tout ce qui touchait au pouvoir politique, il était
8. R.P. Antonio Dragon à Joseph- AJphonse Ferron, lettre, 16 février
1941. Citée par JF dans « La règle d'or du Sioux >», IMP, vol. XXIV, n" 1 1.
18 avril 1972, p. 18.
9. L'année précédente, Pierre Vadeboncoeur avait lui aussi été expulsé
du collège par ce professeur, titulaire de la classe de Philosophie II.
« Dans cette affaire, tu avais été mon devancier, mon modèle », écrit plus
tard Ferron à Vadeboncoeur; «je t'en suis resté toujours (...] reconnais-
sant». (JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979.)
236 LE FILS DU NOTAIRE
quasiment le bras séculier du bon Dieu. C'est avec un
empressement ingénu qu'il m'accorda la permission de sortir
[...]. On n'aime jamais être la dupe de ses complaisances pour
le monde et ses pompes quand on a la prétention d'être un
homme de Dieu'".
En révélant ainsi au grand jour «cette flagornerie de
certains jésuites pour tout ce qui touche au pouvoir poli-
tique'' », l'écrivain croit ainsi tenir sa revanche et rendre la
monnaie de sa pièce au père recteur d^autrefois. Ce faisant,
il montre aussi que la présence d'un oncle député dans la
famille pouvait lui être bien utile, à lui aussi ! C'est la pre-
mière fois, mais non la dernière, que Ferron avoue — bien
qu'indirectement — avoir profité de certains privilèges
rattachés à son statut de fils de notable.
Les autorités, cette fois, se montrèrent inflexibles devant
la nouvelle incartade ferronienne. Jacques ne fut pas réin-
tégré au collège, comme en témoigne une autre lettre du
père Dragon au notaire, qui lui demandait de faire preuve,
une fois de plus, de clémence envers son garçon : « ce serait
un précédent inacceptable que de le laisser venir comme
externe, lui répond-il; quant à l'admettre de nouveau
comme pensionnaire, il n'y a pas à y songer davantage'^ ».
L'élève devra donc terminer son cours classique ailleurs, en
l'occurrence au collège de l'Assomption où il fera face à de
sérieuses difficultés académiques. Son renvoi l'obligeait en
effet à subir des examens auxquels il n'aurait pas nor-
malement dû être soumis : à Brébeuf — autre singularité
des collèges jésuites de Montréal — les notes de chaque
semestre étaient accumulées au fur et à mesure, tandis que
dans les autres institutions il fallait subir un examen final
10. JF, «La règle d'or du Sioux», loc. cit., p. 18.
11. JF à Pierre Vadeboncoeur, lettre, 1" février 1979.
12. R.P. Antonio Dragon à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, 18 février
1941. Coll. Pierre Cantin.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 237
pour le baccalauréat : « C'était assez grave parce que chez les
jésuites nous passions le bac année par année et, en me
retrouvant à TAssomption, j'étais obligé de passer le bac
de rUniversité de Montréal'\» Ferron devra travailler
d'arrache-pied pour satisfaire à ces exigences imprévues;
dans un procès d'intention qui donne la mesure de son
amertume, il avance même Thypothèse que les jésuites
avaient machiavéliquement prémédité son expulsion de
manière à ce qu'il éprouve le plus de difficultés possible. On
sait peu de choses de ce bref séjour de quelques mois à
l'Assomption. À vrai dire, Ferron était trop occupé à pré-
parer ses examens pour s'intéresser à quoi que ce soit
d'autre, ou même pour songer à la littérature'^. Dans une
lettre à son père, qu'on peut dater de cette période héroïque,
l'étudiant, sans doute pour prévenir les coups, confesse,
dans un touchant euphémisme: «Je ne réussirai pas aussi
bien que les autres années; tu auras moins de plaisir à
assister à la distribution des prix'^. »
Malgré les examens imprévus auxquels il dut se sou-
mettre, Jacques se tira sans trop de mal de ce mauvais pas
académique puisque l'automne de 1941, il est admis à la
Faculté de médecine de l'Université Laval. Sur les raisons de
ce choix de carrière, une certaine ambiguïté subsiste. Ferron
se plaît à laisser entendre que sa décision fut prise à la suite
d'une querelle familiale, son père ayant exigé qu'il soit
notaire alors que lui-même n'en avait cure: «Mon père
m'avait inscrit à la chambre des notaires, dit-il en 1975 au
13. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron
(automne 1982)», transcription intégrale (document de travail), inter-
view et transcription: Pierre LHérault, |s.l.|, |s.é.), 1990, p. 20.
14. «Au Collège de TAssomption, j'avais trop de mal à rattraper le bac
de l'Université que je ne pensais même pas à écrire. » JF à Pierre Cantin,
lettre, 1" avril 1977.
15. JF à Joseph-Alphonse Ferron. lettre, [hiver 1941). Coll. Madeleine
Ferron.
238 LE FILS DU NOTAIRE
journaliste Pierre Paquette; Je me suis fâché contre lui et
[...] j*ai été médecin pour ça•^» Est-il possible quun choix
aussi déterminant que celui-là ait été exercé avec tant de
légèreté ? C'est ce que tend à confirmer la lettre précédem-
ment citée, dans laquelle Télève manifestait le désir de se
lancer dans une carrière de skieur. Une autre lettre, de
Jacques à Marcelle, semble aussi indiquer que le notaire
Perron aurait aimé que son fils suive ses traces: « [...] me
voici très sage comme toi, et décider [sic] de tirer mon
bonheur de la philosophie et du notariat auxquels me lie
[sic] le désir de Papa, et qui me donnent le plus de chances
de réussir. J'avoue que je ne sais pas trop quoi faire ; je n'ai
pas précisément ce qu'on appelle une vocation'^ » Ailleurs,
Perron présente les choses un peu différemment et laisse au
contraire entendre qu'il rêvait depuis très longtemps d'exer-
cer la profession paternelle: «J'avais été si constant dans
cette vocation enfantine que mon père, avant même que je
sois bachelier, en avait avisé la Chambre des notaires et payé
mon inscription^^. » Plus bizarrement encore, selon ce que
rapporte Paul Perron, c'est même le notaire Joseph-
Alphonse qui aurait cherché à convaincre ses fils de ne pas
prendre la même voie que lui: «Mon père ne voulait pas
que nous soyons notaires, parce qu'il voyait venir la fin du
notariat tel qu'il l'avait connu; tous les contrats que les
notaires du village avaient jadis étaient en train de dispa-
raître à cause des lois sociales. Il ne voyait donc pas d'avenir
dans le notariat, et il a eu raison^^. » Devant cette divergence
de la mémoire entre les deux fils Perron, leur sœur Made-
leine tranche en faveur du cadet; elle se souvient elle aussi
16. JF à l'émission « Pierre Paquette» [émission radiophonique], Radio-
Canada, 28 novembre 1975; réalisation d'André Hamelin.
17. JF à Marcelle Ferron, lettre, [1941].
18. JF, «Notaire par le nez», manuscrit. BNQ, 2.77.1.
19. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 239
que Joseph-Alphonse suggérait à ses fils de choisir une autre
carrière. Et à propos de Taîné elle ajoute ceci, qui est beau-
coup plus significatif: « Jacques voulait s'inscrire en Lettres,
et Papa lui a dit : "prends une profession, et après tu feras ce
que tu voudras"^°. »
Voilà qui explique en partie Fapparente désinvolture
avec laquelle Perron choisit la carrière médicale. Loin d*être
une vocation, elle ne représentait alors pour lui qu un pis-
aller, une voie qu il emprunte sans grand enthousiasme
parce qu'il est encore financièrement sous Fautorité pater-
nelle, parce qu il faut bien se préparer à vivre et parce que
les rêves de carrière littéraire sont irréalisables dans l'immé-
diat. « Jacques a dû choisir la carrière de médecin par souci
de préserver son indépendance^'», pense Paul; «il est
devenu médecin parce que cela devait lui laisser suffi-
samment de temps libres pour écrire^' », ajoute Marcelle.
Jacques prétendra par la suite avoir choisi cette profession
parce qu'il était trop peu sûr de ses talents littéraires et parce
qu'il n'aurait pas eu l'audace de tout miser sur la littérature,
comme l'avait fait son modèle de l'époque, Pierre Baillar-
geon. Plus prosaïquement, il semble plutôt avoir sagement
obéi aux injonctions paternelles: Joseph-Alphonse Perron,
comme tous les notables du monde, voulait que son fils aîné
se fasse d'abord une situation. À tort ou à raison, l'écrivain
croit que la profession médicale lui permettra d'adopter un
mode de vie assez souple pour pouvoir se consacrer à sa
passion littéraire:
Mon père ne s'opposait pas à ma liberté, bien au contraire,
puisque c'est par elle que j'allais cesser d'être un crampon.
Mais cette liberté ne passait pas par les sonnets et les épi-
20. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
21. Paul Ferron à l'auteur, entrevue, 8 janvier 1993.
22. Marcelle Ferron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993.
240 LE FILS DU NOTAIRE
thalames. Je pouvais écrire, mais ce n'est pas en écrivant que
je me guérirais de ma dépendance. Il le savait. Je le savais".
Il nous faut admettre aujourd'hui, en considérant ce
que fut la carrière de Jacques Ferron, que ce pari semble
avoir été le bon : Tœuvre abondante et protéiforme de Técri-
vain — Tune des plus considérables de la littérature québé-
coise — témoigne de ce que la pratique médicale fut pour
lui une sorte de mécénat, une façon d'« entretenir » le litté-
rateur en lui, comme le confirmera celle qui fut son épouse
pendant 35 ans, Madeleine Lavallée: «La médecine, il Ta
pratiquée honnêtement, intelligemment, mais ça a été son
gagne-pain. Il ne la méprisait pas, sauf qu'il trouvait ça un
peu ennuyant, parfois. Aller au Mont-Providence ou à
Saint-Jean-de-Dieu, ça Tintéressait, mais prescrire du sirop
pour la toux, ça ne l'intéressait pas du tout^"*. » La carrière
médicale lui permet d'avoir les coudées franches et de ne
dépendre de personne d'autre que de lui-même. Avec une
grande franchise aussi, il avoue que cette profession ne ftit
jamais considérée par lui comme une mission, mais comme
un métier grâce auquel il gagnait honorablement sa vie:
« On parle de vocation : c'est faux. Il existe une possibilité
d'adaptation. Après avoir pratiqué la médecine pendant
trente ans, nécessairement vous êtes devenu médecin. [...] Je
crois que, même sans vocation, j'ai pu devenir, disons, un
honnête médecin^^ »
Il reste maintenant à savoir pourquoi le notaire prit la
peine d'envoyer son fils à l'Université Laval alors que ses
enfants étaient déjà installés à Montréal : n'aurait-il pas été
plus simple que l'aîné poursuive ses études à l'Université de
Montréal, puisqu'il connaissait déjà la ville ? Apparemment,
23. JF, «Notaire par le nez», op. cit.
24. Madeleine Lavallée à l'auteur, entrevue, 3 juin 1993.
25. JF à l'émission « Pierre Paquette », op. cit.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 24I
M^ Ferron sollicita d*abord Tavis d'un médecin de sa con-
naissance :
Je suis du milieu de la province, à mi-chemin entre Québec
et Montréal, écrit Jacques; aussi lorsque je voulus me faire
médecin, je pus choisir entre Tune et Tautre de nos facultés.
Mon père demanda conseil à un orthopédiste de Montréal,
qui avait déjà pratiqué à Québec, où Ton n'avait pas su
reconnaître son mérite; il nous recommanda quand même
Uval^^
La réputation de l'Université Laval, de même que son
existence déjà ancienne et ses augustes coutumes françaises,
contribuèrent sans doute aussi à faire pencher la balance en
faveur de la Vieille Capitale. En 1942, dans un article paru
dans Le carabin — journal étudiant auquel, comme il fallait
s'y attendre, il s'est empressé de collaborera^ — Ferron fait
allusion, avec ironie, à cette décision paternelle : « on nous
envoya à l'Université... de Montréal? "de Montréal", opi-
naient discrètement nos sœurs... de Québec? "de Québec",
décidèrent nos parents qui estimaient les traditions, les
faux-cols et les pantalons étroits^*.» On peut aussi penser
que le notaire, devant le comportement assez imprévisible
de Jacques, se dit que la taille relativement modeste de la
capitale lui permettrait d'exercer un contrôle plus serré des
faits et gestes de son rejeton : « Québec, pour mon père, était
plus recommandable», dit Marcelle, qui fut peu après
inscrite à l'école des Beaux- Arts de la même ville ; « Laval
était une bonne université, c'était un milieu plus petit, il
croyait que nous serions moins perdus^'. » Mais la princi-
pale raison de ce choix tenait probablement à la durée du
26. JF, «Les oiseaux et les hommes»», inédit. BNQ, 2.15.
27. Le Carabin, «Organe officiel des étudiants de Laval», publia son
premier numéro en septembre 1941.
28. JF, * Les provinciaux à Québec >», Le Carabin, vol. I. n* 9. 7 février
1942, p. 4.
29. Marcelle Perron à l'auteur, entrevue, 25 janvier 1993.
242 LE FILS DU NOTAIRE
programme d^études, plus court à Québec. La Faculté de
médecine de TUniversité de Montréal était affiliée à la Fon-
dation Rockefeller, qui finançait en partie les installations de
l'institution montréalaise. Or, vers cette époque, les Améri-
cains jugèrent que la préparation scientifique des étudiants
était insuffisante ; c*est pourquoi les autorités de TUniversité
crurent bon d'ajouter une année supplémentaire au cours
de médecine^", ce qui portait la durée totale des études à
cinq ans. Il est fort possible que le notaire, voyant que le
programme était plus court d'un an à Québec, ait tout sim-
plement décidé d'inscrire l'aîné à Laval.
Toujours est-il que l'écrivain s'installe dans la capitale à
l'automne de 1941. Il écrit à son père pour lui annoncer
qu'il vient de dénicher, dans la vieille ville, «la plus belle
petite chambre du monde^^ ». À l'époque où Jacques entre-
prend ces études, le Canada est en guerre, on le sait, depuis
deux ans; cette situation a un impact certain sur la vie
quotidienne des citoyens de Québec, ville de garnison. Pour
les étudiants insouciants qui, comme Ferron, ne s'intéres-
sent guère à autre chose qu'à la littérature, cette présence de
l'armée s'impose avant tout par la séduction qu'exerce
l'uniforme militaire sur la gent féminine, comme en fait foi
l'image suivante: «Nous [...] avons vu la pudique Qué-
bécoise ; elle se laisse prendre à la taille par son ami l'avia-
teur; honni soit qui mal y pense, c'est tout simplement
qu'elle voudrait l'empêcher de monter se casser le cou en
l'air; elle appuie sur lui de tout son petit poids^^» Plus
sérieusement, la guerre et la participation canadienne aux
30. Cette année pré-médicale, appelée «P.C.N.» (pour Physique-
Chimie-Sciences Naturelles) visait précisément à accroître le niveau de
préparation scientifique des étudiants. (D' Guy Lamarche à l'auteur,
entrevue, 26 janvier 1994.)
31. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3. La chambre
se trouve au 402, rue Saint-Jean.
32. JF, « Les provinciaux à Québec », loc. cit., p. 4.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 243
combats outre-mer suscitent des débats passionnés dans
Topinion publique, qui se cristallisent autour de la fameuse
question de la conscription. La province est gouvernée par
le Parti libéral d'Adélard Godbout qui, avec Taide des libé-
raux fédéraux, s*est fait élire en 1939 sur la promesse de ne
pas procéder à Tenrôlement obligatoire. Depuis ce temps, le
gouvernement fédéral, avec Tappui du gouvernement pro-
vincial, a réussi à imposer une conscription par étapes, ce
qui est perçu par la population en général, mais surtout par
les intellectuels nationalistes, comme une trahison et
comme un inadmissible rejet des traditions autonomistes
de la province: «Les libéraux, maîtres du gouvernement
fédéral, le sont devenus du gouvernement provincial », écrit
André Laurendeau, Tun des plus fervents animateurs du
mouvement anticonscriptionniste ; «créature, presque au
sens propre, des fédéraux, le régime Godbout acceptera
toutes les formes de collaboration^^». Cette apparente
démission devant Ottawa vaudra au parti de Godbout de
subir une cinglante défaite aux élections de 1944. L'acrimo-
nieux débat sur la conscription sera aussi à Torigine d*un
long malentendu entre les deux nations fondatrices du pays,
comme le remarque Laurendeau:
On se détestait dans les deux camps, avec une égale sincérité,
le mépris et la haine s'exprimaient. Les Anglo-Canadiens
nous regardaient comme des traîtres, qui n'avaient pas le
courage de combattre. Nous voyions en eux l'horrible raison
du plus fort, nous étions des rebelles en face d'un
gouvernement que dans nos cœurs nous ne reconnaissions
plus [...1^
En 1940, à la suite de la spectaculaire avancée allemande
en Hollande et en France, le parlement canadien avait
33. André Laurendeau. La crise de la conscription, Montréal, les Éditions
du Jour. « 14», 15' mille. 11962), p. 48.
34. Ibidem, ip. 101.
244 LE FILS DU NOTAIRE
adopté la « Loi de la mobilisation des ressources nationales »,
selon laquelle « tous les hommes et les femmes de 16 à 60 ans
[étaient] tenus de s'enregistrer^^ ». Cette loi autorisait aussi le
gouvernement à conscrire et à entraîner des hommes «as
may be deemed necessary for [...] the défense of Canaday the
maintenance of public orden or the efficient prosecution of
war^ ». Même si, dans les faits, cette première conscription
pour usage « domestique » ne constituait pas à proprement
parler un acte de mobilisation générale (il n'était pas encore
question d'envoyer des soldats outre-mer), il n'en reste pas
moins que les jeunes hommes valides de 21 ans devaient
subir un entraînement militaire estival : « In October 1940 the
first draft ofmen of twenty-one years ofage was called to enter
newly organized Militia Training Centers for thirty days'
trainin^\» Peu après, au printemps de 1941, on annonça
que ces jeunes gens seraient maintenus dans les forces
armées pour assurer la défense du territoire canadien^^.
Jacques Ferron, à ce moment, n'a pas encore ses 21 ans;
il les aura en janvier 1942. Son dossier, conservé aux
Archives nationales du Canada, indique cependant qu'il est
inscrit comme membre du Canadian Officers Training Corps
(COTC) dès son arrivée à Québec, en septembre 194P^.
Implanté à McGill et à Laval depuis 1913, le COTC était un
corps de milice qui visait à former de futurs officiers pour
35. Paul-André Linteau et al, Histoire du Québec contemporain, t. 2, Le
Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 137.
36. Cité dans George F.G. Stanley, Canadas Soldiers. The Military History
of an Unmilitary People, Toronto, The MacMillan Company of Canada
Limited, édition révisée, 1960, p. 383.
37. Ibidem.
38. Ibid.
39. [Anonyme], « Record card », 23 septembre 1941. ANC, Direction des
documents gouvernementaux, Centre des documents du personnel,
n° E- 104695. En français, cet organisme portait le nom de «Corps-école
des officiers canadiens», mais c'est l'abréviation anglaise qui semble
avoir été retenue par les étudiants francophones.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 245
Farmée canadienne^. En temps normal, on y subissait deux
fois la semaine — contre modeste rémunération — un
entraînement militaire de base tout en s*exerçant au
maniement et à l'entretien des armes; c*est du moins ce
dont se souvient le D' Maurice Beaulieu, confrère de lacques
Perron à la Faculté de médecine de Laval^'. À Tépoque où
Técrivain s'y présenta, il fallait subir en plus l'entraînement
d'un mois pendant l'été. Ce qu'il fit en compagnie d'un
nouvel ami, Robert Cliché, étudiant de droit qui allait
devenir l'époux de sa sœur Madeleine^^ Contre ces
quelques concessions à la défense du pays, les étudiants
pouvaient tranquillement poursuivre leurs études.
La faculté de médecine de l'Université Laval, durant les
années 1940, était depuis longtemps reconnue; on y comp-
tait 62 professeurs et 20 chargés de cours ou assistants. Avec
ses sept hôpitaux affiliés, elle formait depuis plusieurs
décennies des générations de médecins fi-ancophones^^. Sa
sphère d'influence s'étendait surtout aux régions à l'est de
Montréal (Mauricie, Abitibi, Gaspésie, Saguenay- Lac-Saint-
Jean), mais elle recrutait des étudiants jusque dans l'Ouest
canadien et dans les régions ft-ancophones des États-Unis.
Connaissant l'intérêt modéré que le jeune Perron éprouvait
pour sa future profession, on ne sera pas surpris d'ap-
prendre que son séjour à la faculté n'a pas laissé beaucoup
de traces, même si, dit-il, « [...] j'ai été un très bon étudiant
la première année à Laval*^ ». Son renvoi du collège Brébeuf
avait eu pour effet de lui faire adopter, un temps, un
40. George F.G. Stanley, Canada's Soldiers, op, cit., p. 291.
41. Maurice Beaulieu à l'auteur, entrevue, 10 décembre 1992.
42. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
43. Annuaire de la Faculté de médecine, 1940-1941, |Québec|, |s.é.], 1940.
passim.
44. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Perron»,
op. cit., p. 21.
246 LE FILS DU NOTAIRE
comportement plus sage^^ Les lettres qu'il adresse alors à
son père témoignent de sa bonne volonté et de ses efforts
pour se familiariser avec les bizarreries de son nouvel
apprentissage. «Mes études vont bien, écrit-il vers 1941:
nous avons à ce qu il paraît des machabés [sic] pour jusqu'à
la fin de Tannée'*^.» Ailleurs, il décrit avec force détails la
journée épuisante d'un jeune étudiant en médecine :
Je suis entré ce matin à l'hôpital, non pas pour me coucher
mais pour passer l'avant-midi debout à regarder. Je suis le
médecin, il lève la jaquette du malade, il regarde, je regarde,
il hoche la tête, je hoche la tête et nous passons à un autre lit ;
ici on ausculte, là on tape sur le ventre et quand on a bien
ausculté, bien tapé, on sort de l'hôpital à moitié abruti et l'on
va manger sans appétit''^
En somme, on devine bien que le jeune homme ne
déborde pas d'enthousiasme pour ses études, et l'applica-
tion toute scolaire qu'il y apporte semble témoigner a con-
trario d'un esprit quelque peu distrait. D'après Pierre
Cantin'**, Perron aurait bien participé, à titre de secrétaire
puis de président, aux activités du Cercle Laënnec, ce
groupe d'étudiants en médecine qui se réunissaient tous les
mois et qui voulaient «s'instruire au contact des leurs et
développer leur sens critique en présentant des travaux ou
en participant à la discussion"*^». Mais la fréquentation de
ces camarades ne semble pas avoir plu longtemps à l'écri-
45. Les résultats scolaires de sa première année oscillent entre 69 % (en
biologie) et 86% (en biochimie), pour une moyenne générale de 75%.
JF à Joseph- Alphonse Perron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3.
46. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3.
47. JF à Joseph- Alphonse Ferron, lettre, [1941]. BNQ, 1.2.3.
48. Pierre Cantin, Jacques Ferron polygraphe. Essai de bibliographie suivi
d'une chronologie, préface de René Dionne, Montréal, Bellarmin, 1984,
p. 440.
49. Annuaire de la Faculté de médecine. 1944-1945, [Québec], [s.é.],
[1945], p. 135.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 247
vain, puisqu'il les jugea par après très sévèrement: «je me
suis trouvé au milieu de condisciples tout à fait incultes^ »,
dit-il avec hauteur, en évoquant ses années d'études médi-
cales. Ferron, à vrai dire, ne fréquenta pratiquement jamais
les autres étudiants de sa faculté. «On avait des réunions
sociales entre médecins (à Noël, au Jour de Fan, etc.) et je
ne Vy ai jamais vu, dit Maurice Beaulieu ; il ne se mêlait pas
aux autres étudiants en médecine^'. » Ce qui ne Tempêchait
pas, comme on Fa vu, de se soumettre aux exigences du
programme avec un certain sérieux : « La médecine me
vieillit extrêmement, écrit-il à Madeleine; je parle au
monde profane avec condescendance, car je ne puis regar-
der personne sans penser qu elle [sic] ne forme qu'un amas
d'os [...]".»
Jacques fut particulièrement avare de commentaires sur
cette période de sa vie, pourtant riche en péripéties de
toutes sortes, au cours desquelles il mena la vie d'un
authentique bohème estudiantin. Sans doute jugea-t-il que
ses carabinades ne méritaient pas de passer à la postérité:
« il fallait apprendre à vivre — c'est le temps des aventures
— et en même temps apprendre la médecine. Autrement
dit, courailler et étudier. Je me suis passé très bien de la
culture^\ » Sur ce dernier point, il nous faudra cependant le
contredire puisque, comme nous le verrons, il ne cessa
jamais d'être littérairement actif, même au milieu des solli-
citations les plus diverses. Mais le fait est que, dans son
œuvre connue, on trouve très peu d'allusions à la période
de ses études médicales.
50. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970.
51. Maurice Beaulieu à l'auteur, entrevue, 10 décembre 1992. 11 semble
que, devenu médecin, Ferron n'ait jamais aimé non plus la fréquentation
de ses collègues. (Madeleine Lavallée à l'auteur, entrevue, 3 juin 1993.)
52. JF à Madeleine Ferron, lettre, 11942).
53. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970.
248 LE FILS DU NOTAIRE
Parmi les professeurs que Ferron fréquenta à la faculté,
un seul est nommément identifié (et encore est-ce à propos
d*une seule anecdote, toujours la même) : il s'agit du doc-
teur Louis Berger, anatomo-pathologiste pour lequel l'écri-
vain éprouva une grande admiration. Ce maître très exi-
geant, aux dires de Maurice Beaulieu, était professeur
titulaire de pathologie générale et d'anatomie pathologique.
Alsacien d'origine, il avait été formé à l'Université de Stras-
bourg et enseignait à Laval depuis 1924^''. Le respect de
Ferron pour ce savant a quelque chose à voir avec la fasci-
nation générale qu'il éprouve pour les scientifiques ; elle est
de même nature que l'admiration qu'il ressentait à Brébeuf
pour son condisciple Noiseux, étudiant à l'esprit universel
qui avait réussi à étonner le frère Marie-Victorin lui-même.
« La science, je la respecte, mais je n'en suis pas : mon plaisir
d'abord^^ », dit Ferron à Jean Marcel, avant de décrire ainsi
le docteur Berger:
C'était un homme que j'aimais bien que ce professeur et que
j'ai franchement admiré. Il me fournissait un modèle d'hu-
manité, le type de ces nouveaux aristocrates que sont les
savants. Et je l'ai plaint : il était bien seul à Québec, entouré
de médecins qui lui faisaient des mines d'enfants d'école,
menacé aussi par la vilenie provinciale, rampante et guettant
l'occasion de mordre^^.
Ailleurs il nous le montre enfermé dans son laboratoire,
«plus intéressé par la pathologie que par la médecine», en
train d'examiner « les morceaux de viande qu'on lui envoie
des hôpitaux de Québec, chaque matin. Cela dure depuis
des années, cela durera jusqu'à sa mort. [...] Un jour peut-
être il découvrira une maladie nouvelle^^ » Les lecteurs de
54. Annuaire de la Faculté de médecine. 1940-1941, op. cit., p. 11.
55. JF à Jean Marcel, lettre, 3 avril 1966.
56. Ibidem.
57. JF, «Julio mensis, anno 1945», IMP, vol XXX, n'' 18, V' août 1978,
p. 19.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 249
Ferron connaissent tous Tépisode, maintes fois rapporté,
selon lequel Berger, décelant chez Ferron un talent parti-
culier pour Tanatomie^*, aurait convoqué ce dernier dans
son bureau pour lui proposer d'entreprendre une carrière
dans ce domaine, qui était aussi le sien propre. L'étudiant,
sans doute flatté de cette distinction, n en répondit pas
moins au professeur: «Merci, Monsieur, mais j'ai déjà
choisi la littérature^^ » L'anecdote, véridique ou non,
indique bien le choix définitif que l'écrivain a fait.
Même lorsqu'il semble s'intéresser à la médecine,
Jacques le fait d'une manière telle que son intérêt prédomi-
nant pour les lettres transparaît malgré lui: dans le tout
premier texte publié où Ferron daigne parler de son futur
métier, il trouve le moyen de mettre Paul Valéry à contri-
bution par le biais d'une citation apocryphe, supposément
tirée d'un dialogue intitulé « Socrate et son médecin^ ». De
plus, il est extrêmement révélateur que cet article traite, en
s'en moquant un peu, de la médecine à travers la figure
emblématique du docteur Knock. Ce personnage de méde-
cin, créé par Jules Romains, réussit à persuader les habitants
d'un village qu'ils sont tous malades, se créant ainsi une
clientèle régulière; l'intérêt amusé que Ferron prend à ce
personnage est la preuve que sa propre conception de la
médecine, profondément « non-interventionniste », se pré-
cisa dès le début de ses études : « Il est un art de convaincre
tout homme que le songe qu'il eut est l'indice d'un mal ; il
58. Au cours de sa première année d'études médicales, Ferron avait
remporté un prix en anatomie. JF et Pierre L'Hérault, « 9 entretiens avec
le D' Jacques Ferron», op. cit., p. 21.
59. JF à Jean Marcel, lettre, 3 avril 1966.
60. « Socrate et son médecin >* était paru dans le tome F des Œuvres de
Valéry, publié en 1936. Détail intéressant, ce texte sera réédité dans la
revue Amérique française (1" année, n" 2, 24 décembre 1941, p. 29-34) au
moment même où Ferron faisait paraître son pastiche dans Le Carabiru
250 LE FILS DU NOTAIRE
est un art de lui ôter cette assurance qui fait de lui un détes-
table petit jars. Quand tous les hommes seront patients et
doux, seul le docteur Knock sera le jars, en lui seul vivra
Tinoubliable Perrin Dandin^^» D'une certaine manière,
Ferron, dans sa pratique professionnelle, semble avoir été
un «anti-Knock»; après la guerre, les pages des journaux
montréalais commenceront d'ailleurs à résonner des redou-
tables attaques ferroniennes contre certains collègues jugés
trop cupides. Si Ferron n'aimait pas beaucoup le milieu
médical, on suppose que ce dernier le lui rendait bien : il est
rare, en effet, qu'un professionnel se moque ainsi de la cor-
poration à laquelle il appartient. En 1943, il fourbit ses
armes et exerce contre sa propre profession une ironie déjà
alerte :
La famille soulagée reprend son sens et se félicite que son
cher défunt soit mort sous la direction d'un habile médecin ;
grâce aux soins de cet ami de l'humanité, la mort était fatale ;
tandis que s'il ne les avait pas reçus, même s'il avait trépassé
beaucoup plus tard, la famille éplorée aurait cru verser ses
pleurs sur un pauvre suicidé. [...] ce côté de la médecine [...]
en fait une agence de voyage; elle donne le passeport pour
l'au-delà, et seule délivre le permis de mort^^.
Le professeur Berger est pratiquement le seul membre
de la communauté universitaire médicale à susciter quelque
intérêt chez Ferron ; l'étudiant préfère — et de loin — fré-
quenter ses véritables amis, qui sont pour la plupart inscrits
à la faculté de droit. Ces derniers participent réguHèrement
aux débats oratoires qui sont sans doute des compléments
6L JF, «La défense du docteur Knock», Le Carabin, vol. I, n° 5,
22 novembre 1941, p. 11. Perrin Dandin est un personnage de la comé-
die Les plaideurs de Racine ; il s'agit d'un juge obsédé par sa profession
au point d'en devenir fou.
62. JF, « Une agence de voyage : la médecine », Le Carabin, vol. III, n° 2,
16 octobre 1943, p. 4.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 25I
à leur formation d'avocats. Ferron qui, on le sait, éprouve
aussi depuis longtemps, une curieuse fascination pour Télo-
quence, se lance aussitôt dans cette aventure, qui le mènera
à composer des discours et à participer lui-même aux
débats. On peut se rendre compte, à la lecture du Carabin^
que ces concours oratoires furent Tun des passe-temps favo-
ris des étudiants de Tépoque. En septembre 1941, par
exemple, on annonce la tenue prochaine d*une joute élimi-
natoire dans le but de choisir des candidats « aptes à repré-
senter rUniversité dans les différents débats qui auront lieu
au cours de Tannée, tant ici qu à Tétranger^^). Ces concours
sont destinés aux étudiants de première et deuxième années,
de toutes les facultés, et les sujets débattus sont au choix des
orateurs. Quelques jours plus tard, un autre débat est
annoncé^, mettant en vedette trois grands amis de Jacques
Ferron : Pierre Boucher, qui deviendra plus tard un comé-
dien bien connu, parle de la « civilisation pan-américaine » ;
Robert Cliché, pour sa part, traite de «l'individualisme»;
François Lajoie, ce Trifluvien qui, depuis le Jardin de
l'enfance, est l'ami de Ferron, entretient son auditoire du
«Statut de Westminster». D'autres rencontres sociales ont
lieu à r« École des sciences sociales, politiques et
économiques » ; on y chante et on y lit des poèmes. Lors de
l'une de ces soirées culturelles, qui eut lieu le 2 octobre
1941, les mêmes Pierre Boucher et Robert Cliché prirent
encore une fois la parole, accompagnés cette fois par un
certain Doris Lussier*^.
Ferron ne semble pas avoir participé, comme orateur,
à ces trois soirées de 1941 ; il est difficile, par ailleurs, de
63. Paul-Êtienne Bernier, «Débat oratoire», Le Carabin, vol. I. n" 1,
27 septembre 1941, p. 2.
64. lAnonyme), «Débat éliminatoire», Le Carabin, vol. I, n- 2.
11 octobre 1941, p. 7.
65. Louis-Laurent Hardy, «Ce qu'ils font dans leur "coin**», Le Carabin^
vol. I, n" 2, 1 1 octobre 1941, p. 5.
252 LE FILS DU NOTAIRE
déterminer avec exactitude les dates où il prit la parole. Ces
débats étaient, dit-il, «des choses très frivoles, mais qui
avaient lieu devant un auditoire sympathique; c'était au
Palais Montcalm, et on remplissait la salle^^ ». Il se souvient,
pour sa part, avoir débattu de thèmes aussi graves que
«Camour: remède ou maladie?» ou «L'amour est-il enfant
de bohème?» Le texte dactylographié de cette dernière
conférence a pu être retrouvé dans les papiers de Técrivain ;
on y constate qu en effet, le jeune homme avait Tesprit
occupé de tout autre chose que de médecine. Dans ce
document inédit se retrouve tout entier le Ferron « première
manière», rêveur, attendri, précieux, encore mal affranchi
de ses influences livresques:
Une fleur est une chose extraordinaire, rameur est une
même chose, et les deux, ils enchantent les cœurs enfantins.
La Bohême, c'est l'enfance prolongée dans l'âge adulte,
l'enfance insouciante et sans loi, [...] éblouie parce qu'émer-
veillée. Tout homme qui se sent poète, qui devient amoureux
ou qu'il est l'un et l'autre [...], qu'il le veuille ou non, qu'il
dilapide ses sous ou qu'il les thésaurise, tout amoureux est du
pays de Bohême et qui part pour Cythère s'embarque en
Bohême^^
Les duels oratoires avaient lieu une première fois à Qué-
bec, puis il arriva à quelques reprises que la « troupe » allât
reprendre ces soirées en province. Voilà des activités bien
frivoles, en effet, mais qui permirent à Ferron de développer
de solides amitiés, entre autres avec Robert Cliché qui fut
son rival et deviendra son beau-frère.
Malgré cette existence somme toute assez légère, l'étu-
diant connaît certaines frustrations parce qu'il n'est pas
encore tout à fait libre de ses mouvements : « J'ai été dépen-
dant, j'étais entretenu par mon père et ça a duré jusque vers
66. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980.
67. JF, «L'amour est enfant de Bohême», manuscrit. BNQ, 2.11.30.
TOUT RECOMMENCE EN 1940 253
les années 42-43 [...]"». Ce jeune individualiste accepte
difficilement d'avoir encore à répondre de ses actes devant
le notaire qui, à Louiseville, tient toujours fermement les
cordons de la bourse. À ce propos, une lettre de Jacques à
son père montre que M* Ferron fit usage, au moins une fois,
d*une astuce vieille comme le monde pour que son fils lui
donne enfin de ses nouvelles: «Mais ce qui m'a bien fait
rire, c'est ton chèque non signé, j'ai failli rire moins car peu
s'en fallu [sic] que je me présente à la banque; j'aurais eu
l'air intelligent. [...] je te renvoi [sic] le chèque; mais
de grâce n'oublie pas de me le renvoyer^'.» Ailleurs, on
apprend que le jeune homme doit aussi justifier ses
dépenses: «Quoi qu'il en soit [écrit-il à Madeleine], remets
à Papa, ces reçus: $25. (2 livres d'anatomie). L'autre cinq
dollars passe en livres moins considérables pour lesquels on
ne donne pas de reçus^^. » Ces petites tracasseries devaient
paraître bien importunes ; par la suite, à mesure que Ferron
vieillira, cet agacement se muera en une sorte de remords
d'avoir profité si longtemps de la générosité paternelle, alors
que d'autres, autour de lui, avaient plus de difficultés : « J'ai
été entretenu jusqu'à l'âge de 24 ans [...]. Après ça j'ai gagné
ma vie. Difficilement, parce que vous savez, quand on est
entretenu pendant 24 ans, on ne connaît pas beaucoup la
valeur des choses^'. » Cette culpabilité rétrospective est liée,
comme toujours, à la mauvaise conscience aiguë d'avoir été
un jeune homme privilégié :
[...] je suis resté enfantin plus longtemps que d'autres. Je ne
saurais comparer ma jeunesse à celle des jeunes gens de nos
jours qui partent vite, et qui ont des idées claires sur tout.
68. JF et Pierre L'Hérault. «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 238.
69. JF à Joseph-Alphonse Ferron, lettre, (1941). Coll. Madeleine Ferron.
70. JF à Madeleine Ferron, lettre, (1942).
71. JF à rémission «Pierre Paquette», op. àt
254 LE FILS DU NO TA IRE
Moi j'étais assez confus et mystifié, mais au fond, assez
heureux de l'être pour pouvoir justement m'occuper de ma
petite popote personnelle^^
Comme nous le verrons au prochain chapitre, Tocca-
sion de se libérer de la tutelle paternelle surviendra pour
Técrivain en 1943, de la façon la plus inattendue qui soit.
72. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970.
CHAPITRE XII
Julio Mensis, anno 1945
i\u plus fort de la guerre, au moment où l'armée cana-
dienne prévoyait avoir besoin d'un nombre accru de méde-
cins, elle conclut une entente avec l'Université Laval afin que
le cours de médecine soit accéléré. Comme l'explique le
D' Beaulieu : « L'armée nous a dit, en 1943 : "Nous paierons
vos études si vous acceptez de faire du service militaire" ; on
pensait alors que la guerre durerait beaucoup plus long-
temps. On nous a dit: "nous paierons vos études et nous
demanderons aux universités d'accélérer votre cours ; vous
serez alors disponibles pour aller au front"'.» Ce système,
qui fut en vigueur durant deux ans, fonctionnait de la façon
suivante: l'année scolaire, qui se terminait habituellement
en mai, fut prolongée, en 1943 et 1944, jusqu'au 15 juin;
après deux semaines de vacances, les cours reprenaient dès
le 1" juillet. En échange de ces «études-marathon », les étu-
diants de médecine, qui dès 1943 étaient automatiquement
intégrés au service actif de l'armée, recevaient une solde
d'environ 90$ par mois^; dans le cas de Perron, qui
1. Maurice Beaulieu à Tauteur, entrevue, 10 décembre 1992.
2. Ibidem,
256 LE FILS DU NOTAIRE
n'habitait pas chez ses parents ni ne vivait en garnison, on
ajoutait à ce montant des frais de subsistance de 1,50$ par
jour^. Pour Tépoque, ces sommes constituaient un pécule
assez respectable, suffisant en tout cas pour assurer une
relative autonomie financière à un étudiant en mal d'affran-
chissement familial. C'est ainsi que, le \" juillet 1943, le
soldat Jacques Ferron prête serment d'allégeance à Sa
Majesté le roi George VI et est intégré dans le Royal Cana-
dian Army Médical Corp^. À la fin de son cours de méde-
cine, il devra servir son pays sous les drapeaux, mais pour
le moment, il n'a qu'à continuer ses études et à profiter de
la liberté providentielle que lui procure cette situation
imprévue : « nous étions payés, comme soldats, avec les frais
d'entretien, ce qui me permettait de me passer de mon père,
de faire ce que je voulais, de me marier...^ »
Pendant son séjour à Québec, Ferron fréquenta plu-
sieurs jeunes femmes et cohabita même avec certaines^ ; il
faillit même renoncer à ses études pour suivre l'une d'entre
elles, Muguette Jobin^, qui retournait à Montréal: «Je lui
offris de laisser la médecine pour l'aviation (Saint-Exupéry
venait de passer à Québec), moyen de l'épouser. Elle
accepta, grave erreur^. » D'après Madeleine Ferron, cette his-
toire rocambolesque serait survenue vers 1941 ou 1942, au
début des études de Jacques. L'étudiant aurait un jour fait
3. [Anonyme], «Record of Promotions, Réductions, Transfers, Casual-
ties, Reports, etc.», 1" décembre 1944. ANC, Direction des documents
gouvernementaux, Centre des documents du personnel, n° E- 104695.
4. [Anonyme], «Armée canadienne. Formation et unités actives. For-
mule d'enrôlement», 1" juillet 1943. ANC, Ibidem.
5. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 22.
6. Madeleine Ferron à l'auteur, lettre, 26 juin 1993.
7. Muguette Jobin épousera en 1944 le poète André Pouliot, dont
l'unique recueil de poèmes, Modo pouliotico, sera publié à titre
posthume, en 1957, par les soins de Ferron lui-même.
8. JF à Jean Marcel, lettre, 20 mars 1967.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 257
irruption chez son père, en provenance de Québec, pour lui
annoncer qu'il abandonnait la médecine; «Respecte ta
liberté, mais à tes dépens », lui aurait en substance répondu
le notaire. Ferron aurait ensuite poursuivi son chemin vers
Montréal et passé deux nuits au Carré Viger'. Ce n*est
qu'après ce salutaire séjour à la belle étoile qu'il aurait
décidé de revenir à Québec : « Rendu à Montréal, après avoir
fait mes adieux à mon père [...] j'ai trouvé que Muguette
m'en demandait trop. [...] Finalement j'étais venu reprendre
mes études'". »
Le salaire que lui versait l'armée permit à Ferron de
s'affranchir d'une autre manière de la tutelle paternelle; cet
argent lui permettait en effet de se marier, ce qu'il fit le
22 juillet 1943, vingt jours à peine après s'être enrôlé".
Cette première épouse, Magdeleine Thérien, était inscrite
comme étudiante en droit depuis septembre 1942'^; elle
semble avoir fait partie du tout premier contingent féminin
inscrit à la faculté de droit de l'Université Laval. Ferron
l'avait connue lors des fameux débats oratoires auxquels il
participait en compagnie de ses amis avocats. Originaire de
Nicolet, Magdeleine était la fille d'un vétéran de la Première
Guerre mondiale qui travaillait comme agent de douanes au
bureau de poste de cette ville. Sa mère. Irlandaise d'origine,
9. Madeleine Perron à l'auteur, entrevue, 26 septembre 1993. Jacques
Lavigne se souvient que Ferron se présenta chez lui, à ce moment, pour
lui emprunter de l'argent. (Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue,
30 novembre 1993.)
10. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit., p. 56.
1 1. « Extrait du registre des baptêmes, mariages, sépultures et confirma-
tions de la paroisse St-Jean-Baptiste de Nicolet, Comté de Nicolet,
P. Que. L'an mil neuf cent quarante- trois. »
12. [Anonyme], « Élèves de la Faculté en 1942-1943». dans Annuaire de
la Faculté de droit de l'Université Laval pour l'année académique 1943-
1944, n" 12, Québec, Ateliers de L'Action catholique. 1943. p. 45.
258 LE FILS DU NOTAIRE
se nommait Ida McCaffrey; on s'exprimait surtout en
anglais dans la famille. Gérard Pelletier, qui étudia au
Séminaire de Nicolet, a bien connu les Thérien ; selon lui, le
père était un homme très libre d'esprit, presque un libre
penseur : « Il fallait être fonctionnaire fédéral pour avoir la
liberté d'afficher des convictions comme les siennes dans un
endroit comme Nicolet'^», ajoute-t-il. Tous les témoins
s'accordent pour dire que sa fille avait une personnalité hors
de l'ordinaire. Femme frivole pour les uns, féministe pour
les autres'"*, son image est auréolée de mystère et semble
n'avoir laissé personne indifférent. Jacques Lavigne, qui l'a
connue lui aussi, prétend qu'elle avait en elle la volonté de
«changer des choses», et s'étonne que la petite ville de
Nicolet — qui après tout est un évêché — ait pu produire
une telle créature'^ Madeleine Ferron ne partage pas du
tout cette opinion sur celle qui fut sa belle-sœur durant
quelques années ; elle avoue même avoir tenté de dissuader
son frère de l'épouser:
Moi, je trouvais que ce n'était pas la femme qu il fallait à
Jacques, parce qu elle était frivole. Elle aimait la vie mon-
daine. Je m'étais crue obligée d'aller les voir à Québec et de
leur dire: «Je pense que vous faites une erreur en vous
mariant.» Il m'a répondu: «Tu sais, je pense que c'est le
temps. Il faut se marier un jour.» Et elle ne m'a jamais
pardonné cette stupide candeur'^
13. Gérard Pelletier à l'auteur, entrevue, 16 septembre 1993.
14. Un détail tendrait à confirmer cette dernière impression. Dans
V Annuaire de la Faculté de droit de VUniversité Laval pour l'année 1944-
1945, Magdeleine Thérien est inscrite sous le nom de «M™* Jacques
Ferron» (p. 45) ; dans l'annuaire de l'année suivante (1945-46), son nom
de jeune fille a été rétabli, et elle figure sous le nom de « M""' Magdeleine
Thérien- Ferron » (p. 47).
15. Jacques Lavigne à l'auteur, entrevue, 21 septembre 1992.
16. Madeleine Ferron à l'auteur, entrevue, 18 septembre 1992.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 259
Sur ses relations avec cette première épouse — dont il
devait se séparer six ans plus tard et divorcer officiellement
en 1952 — Jacques Ferron a toujours été d*une remarquable
discrétion; tout au plus pouvons-nous suivre, dans ses
écrits, révolution métaphorique d'un certain désabusement
domestique, qui peut se laisser deviner dans de fines allu-
sions glissées dans les textes du Carabin : « Et dans le fond
de ton verre, j'ai versé la grande ivresse, l'extraordinaire, la
prodigieuse qui se dresse, qui chancelle, qui va tomber, qui
tombe et te ramène vers la terre, car après tout, mon cher,
ta femme t'attend'^. » Les relations tourmentées de Ferron
avec cette épouse seraient même à l'origine de la destruc-
tion de tous les manuscrits ferroniens rédigés avant 1944,
comme l'explique un «Testament» retrouvé dans les
archives de l'écrivain :
Il convient que je mette de Tordre et de la décence dans mes
papiers. Voilà le but de mon ouvrage. Ma tâche est simplifiée :
je les ai déjà brûlés en 43 ou 44 pour montrer à ma première
femme mon désespoir de l'avoir quelque peu trompée. [...]
Elle ne comprit pas la peine que je me causais en brûlant
toute la paperasse accumulée depuis le collège'*.
Même si, au premier coup d'œil, l'œuvre de Ferron —
celle qu'il a voulu rendre publique — peut sembler parfois
pleine d'allusions désobligeantes, elle demeure toujours,
malgré les apparences, relativement discrète au chapitre de
la famille immédiate. Ses sœurs Marcelle et Madeleine, de
même que son beau-frère Robert Cliché, sont des person-
17. JF. «Moralités III», U Carabin, vol. 111, n" 13, 15 avril 1944, p. 2.
18. JF, «Testament», manuscrit, [19621. BNQ, 2.39.3. Il n'y a aucune
raison de douter de cette explication : aucun manuscrit antérieur à cette
époque n'est en effet parvenu jusqu'à nous. Par ailleurs, comme Ferron
semble avoir conservé la quasi-totalité de ses manuscrits depuis la
guerre, on imagine mal pourquoi il aurait négligé de le faire pour ses
écrits des années 1930. On n'est pas fils de notaire pour rien!
260 LE FILS DU NOTAIRE
nalités publiques; aussi Fécrivain ne s*est-il pas privé de
faire allusion à leurs activités, mais toujours dans la stricte
mesure où elles avaient une importance dans son propre
cheminement intellectuel. La première femme de Jacques
Ferron, comme bien d'autres héros de la cosmogonie ferro-
nienne, est présente dans Fceuvre de l'auteur à cause d'un
événement, toujours le même, dont elle est la seule à pou-
voir témoigner ; après avoir été convoqué pour cette unique
raison, le personnage de Magdeleine Thérien retourne aussi-
tôt à l'oubli. Il faut dire que ce détail revêt une importance
capitale, puisqu'il explique en partie l'engagement politique
de l'écrivain. À l'époque oii il est devenu indépendant de
son père, «par une sorte d'amalgame, dit-il, c'est à ce
moment-là que, par ma première femme, j'ai été en contact
avec le Parti communistes^».
Il est très difficile d'établir avec exactitude où, quand et
par l'intermédiaire de qui Magdeleine Thérien fut mise en
rapport avec les communistes. D'autant plus que Ferron,
volontairement ou non, se montre particulièrement évasif à
ce sujet:
Ma femme était devenue communiste, je ne sais pas trop
pourquoi, peut-être parce qu'à Nicolet était passée la famille
Grenier, l'avocat Grenier. [...] Ces Grenier-là, durant la
guerre, à Nicolet, étaient devenus communistes et, revenus à
Québec, ça m'avait bien épaté quand j'avais été les voir, sur la
rue Saint- Cyrille, de trouver dans le salon, à la place du
portrait de l'évêque, le portrait du maréchal Staline^^ !
19. JE et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron»,
op. cit.y p. 238.
20. JF à Pierre Cantin, entrevue, 20 septembre 1980. Gérard Pelletier, qui
a bien connu cette famille à l'époque où il étudiait au Séminaire de
Nicolet, prétend que la réputation que lui fait Ferron est bien surfaite :
« C'était une maison où il y avait des gens intelligents et des belles filles ;
alors il y avait beaucoup de monde qui y allait.» (Gérard Pelletier à
l'auteur, entrevue, 16 septembre 1993.)
JULIO MENSIS, ANNO 1945 201
Il faut dire que Tadhésion au communisme d'une jeune
personne idéaliste, durant les années 1940, était un peu
moins mal vue que d*habitude. La guerre, en effet, fut une
période heureuse pour les mouvements de gauche au Qué-
bec, qui obtinrent, à cause de la conjoncture politique
internationale, une audience sans précédent parmi les
Québécois :
Quand TURSS devint notre alliée (juin 1941), les Russes
eurent la cote au Canada, et Ton sentit que la guerre prenait
un nouveau tournant. [...] Le communisme lui-même deve-
nait presque sympathique, on parla du camp des «démo-
craties ». La bourgeoisie, et sauf erreur, quelques membres du
haut clergé, entrèrent chez les Amis de la Russie^'.
Même s'il fut illégal jusqu'en 1943, année où il prit le
nom de Parti ouvrier progressiste^\ c'est durant la décennie
de 1940 que le Parti communiste connut sa plus forte
expansion au Québec et que, par conséquent, ses idées
influencèrent le plus de Canadiens français. Gui Caron,
alors secrétaire du Parti, a bien connu Magdeleine Thérien
dans ces circonstances ; même s'il ne se souvient pas exacte-
ment du moment de son adhésion, il croit pouvoir la situer
vers cette époque, et dans la foulée de cette nouvelle popu-
larité des mouvements de gauche: «Étant donné que
l'URSS était notre alliée, le parti a recruté sérieusement.
Durant la guerre, il a fait des progrès dans le milieu
canadien-français chez les ouvriers syndiqués, chez les chô-
meurs, et chez les intellectuels". » Il est fort possible aussi
21. André Laurendeau, La crise de la conscription^ op. cit., p. 62.
22. Bernard Dionne et Robert Comeau, « Le Parti communiste canadien
au Québec pendant la Seconde Guerre mondiale 1939-1945», dans Ber-
nard Dionne et Robert Comeau (dir.), Le droit de se taire. Histoire des
communistes au Québec de la Première Guerre mondiale à la Révolution
tranquille^ Outremont, VLB éditeur, «Études québécoises, 11», 1989,
p. 92-93.
23. Gui Caron à l'auteur, entrevue, 31 octobre 1992.
262 LE FILS DU NOTAIRE
que, dans les milieux étudiants de TUniversité Laval, les
idées véhiculées par les militants communistes aient fini par
trouver un terreau fertile.
Une seule chose semble assurée : c'est bien Magdeleine
Thérien qui introduisit son mari dans les milieux de
gauche. « Je Tai connu [Ferron] quand il est sorti de Tarmée,
dit encore Gui Caron; Je connaissais sa "Magdeleine" de
Tépoque, sa première femme^'*. » Ce n'est cependant que
quelques années plus tard que Jacques Ferron lui-même
prendra officiellement position en faveur de Textrême-
gauche. À vrai dire, l'auteur, au temps de l'Université Laval,
ne semble pas d'abord avoir apprécié à sa juste valeur les
activités et les idées avant-gardistes de sa femme; non par
conservatisme, mais bien par une nostalgie toute littéraire
pour ce qu'on pourrait appeler r« éternel féminin». Les
temps changent, en effet: les femmes du Québec ont eu le
droit de vote en 1940, l'industrie de guerre et le manque de
main-d'œuvre les amènent à quitter leur foyer pour tra-
vailler en usine, bref le féminisme est dans l'air; aussi
Ferron déplore-t-il en 1942, les avancées récentes de ce
mouvement :
Les étudiantes, nos condisciples, nous font réfléchir sur le
féminisme. Et voici ce que nous en avons conclu : les femmes
sont mieux douées que nous le sommes: en plus d'une
intelligence qui vaut la nôtre, elles ont le charme. Malheu-
reusement, à nous imiter, elles peuvent nuire à leur charme,
témoins les amazones qui, pour tirer de l'arc, durent se
rendre semblables au dromadaire^^
L'étudiant fait quand même preuve, à l'occasion, de
bonne volonté. Son épouse participe-t-elle à un débat con-
tradictoire sur le thème « Femmes de carrière », il s'empresse
de rédiger le texte de son allocution; mais les arguments
24. Ibidem.
25. JE, «Les provinciaux à Québec», loc. cit., p. 4.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 263
qu il présente en faveur des avocates, exposés avec tous les
ressorts de la rhétorique, ont bien vieilli et feraient frémir
aujourd'hui la plupart des féministes:
Un homme d'affaires angoissé choisit comme défenseur une
femme qui écoutera plus patiemment qu'un homme sa
longue confidence. [...] Il la sollicitera au besoin de faire
certains déplacements qu'il n*osera pas demander à un
homme, tel que d'aller voir son enfant malade [...]. | Un client
victime d'accident) exigera de son avocate ce qu'on attend de
l'infirmière qui vous soigne [...] et cela l'avocate le donnera
avec grand cœur car, comme toute autre femme de carrière,
elle ne marquera pas au coin de la piastre ses heures de
labeur, et cela s'explique car l'ambition n'existe généralement
pas chez elle^^.
Mais les efforts touchants de Ferron sur la voie du fémi-
nisme ne sont, pour l'instant, guère concluants. Plus tard,
quand il aura, à titre de médecin, vécu dans la complicité de
ses clientes et pratiqué des centaines d'accouchements à
domicile, il développera une pensée profondément originale
sur la question. Mais au temps de ses études, ce sont surtout
les idées plus spécifiquement politiques de son épouse qui
retiennent son attention : « Hélène a pour étrangeté d'être
étrangère à son sexe : à la moindre distraction de ma galan-
terie, elle me parle de politique internationale^^», écrit-il
dans Le Carabin. Les idées défendues par Magdeleine Thé-
rien semblent avoir peu à peu fait leur chemin dans l'esprit
de son époux, déjà prédisposé, par atavisme familial, à la
compassion. Au collège, on s'en souvient, Ferron, encore
mal dégagé de ses influences livresques, s'était quand même
laissé intéresser à la charité, mais d'un point de vue esthé-
tiqucy si Ton peut dire. De même, on avait pu remarquer
chez lui, à l'occasion d'une querelle épistolaire avec son
26. JF, «Femmes de carrière», manuscrit. BNQ, 2.11.45.
27. JF, «Moralités UN, vol. III, n° 13. 15 avril 1944, p. 2.
264 "-^ FILS DU NOTAIRE
père, les manifestations d*une vague conscience sociale et
un souci nouveau pour la «solidarité humaine». On
retrouve des préoccupations très similaires dans une lettre
que Ferron envoie, de Québec, à son camarade Pierre Vade-
boncoeur; mais cette fois, Ferron attribue la cause de son
intérêt pour la charité à Tinfluence d'une «amie», quon
peut facilement identifier comme étant Magdeleine:
Je suis fort enclin à la charité [...] je suis porté à croire que
ceux qui ne sont pas bons ne sont pas responsables, et que
nous sommes impolis d'être meilleurs qu'eux, car après tout,
de quel droit le sommes-nous? [...] Je te dis ces choses, non
pour arriver à la parabole du pharisien et du publicain, mais
à une amie qui n'aime en fait d'animaux que les plus
pitoyables, les chiens qui mordent lorsqu'on les flatte, les
chats sales, et moi; rendu dans cet [sic] arche, je me suis
trouvé à même d'avoir des idées sur la charité ; c'est pourquoi
j'y suis venu sans à propos^*.
En somme, une empathie nouvelle pour les malheurs
du monde s'insinue lentement en lui; est-ce Teffet de son
nouveau savoir de médecin, qui Toblige, en quelque sorte, à
côtoyer la souffrance de ses frères humains ? Si tel est le cas,
Fauteur ne semble pas, en 1943, avoir encore tout à fait tiré
les conclusions sociales de cette compassion : « Je n'avais pas
de préoccupations politiques, dira-t-il à Jacques de Roussan
en 1970 ; je n'avais que des avantages héréditaires, et comme
j'étais un heureux garçon, bourgeois comme sont tous les
jeunes, je me laissais porter^^. » Malgré cette mauvaise cons-
cience rétrospective, des nuances importantes peuvent être
apportées à cette prétendue désinvolture, et le comporte-
ment politique de l'étudiant fut beaucoup plus complexe
qu'il ne veut bien l'admettre.
28. JF, « Dix lettres de Jacques Ferron à Pierre Vadeboncoeur », Études
littéraires, vol. 23, n** 3, « J. Ferron en exotopie», hiver 1990-1991, p. 119.
29. JF à Jacques de Roussan, entrevue, 23 septembre 1970.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 265
Est-il possible, en effet, qu au beau milieu de la guerre et
au cœur même des débats houleux qui préoccupaient la
population québécoise, un jeune homme dans la vingtaine,
même indifférent, ait pu passer à côté des grandes questions
de Fheure sans s'y intéresser? Gérard Pelletier, dans ses
mémoires, est pourtant de cet avis, et croit même que cette
inconscience était la norme chez les étudiants : « C'était une
époque de très faible conscience politique, sur les campus
universitaires. À ce moment-là, manifester voulait dire
s'amuser. Après mille facéties [...] on finissait par aboutir
dans une taverne [...]^^» L'extrait suivant (1943), dans
lequel Ferron se moque des étudiants nationalistes en pasti-
chant La Bruyère, paraît avoir été tout spécialement écrit
pour corroborer le jugement de Pelletier ; notons au passage
le coup de griffe à l'abbé Groulx, éternelle tête de Turc
ferronienne depuis l'époque du Jardin de l'enfance:
Le jeune Orgon a de Tappétit, mais le sort a voulu qu'il soit
nationaliste. Il assiste à la conférence de l'abbé Groulx et,
naturellement, il en sort affamé de revendications. De reven-
dications en revendications, il en arrive à celles de son
estomac et il va boire de la bière en compagnie des cama-
rades. Le climat, les rudes métiers ont fait que nos ancêtres
furent de solides buveurs. Orgon, quelle allégresse pour son
nationalisme! retrouve dans la bouteille la vertu des
ancêtres^'.
L'écrivain, toutefois, confesse avoir lui-même participé,
par inconscience ou étourderie, à une manifestation poli-
tique qui lui laissera un goût amer, un peu comme l'avait
fait son adhésion fugace au mouvement corporatiste. En
juillet 1944, le général de Gaulle, chef de la France libre.
30. Gérard Pelletier, Les années d*impatience. 1950-1960, (Montréall,
Stanké. 11983], p. 28.
31. JF, «Trois tableaux en forme de coeur», Le Carabin, vol. III, n* I,
2 octobre 1943, p. 5.
266 LE FILS DU NOTAIRE
débarque au Canada et passe par la Vieille Capitale. Cette
visite officielle n*eut pas l'heur de plaire à tout le monde,
parce que de Gaulle, comme le dit Ferron, paraissait avant
tout lié à l'Angleterre; or l'Angleterre n'était-elle pas la
cause indirecte des maux conscriptionnistes du Canada ? « Il
me semble qu'on souhaita la fin de la guerre, dit André
Laurendeau, que de Gaulle fut à peine entendu, que, sur-
tout, la résistance anglaise fut jugée déraisonnable^^ » Dans
ces conditions, il ne faut pas trop s'étonner que l'accueil
reçu par le grand homme ait été, cette fois-là, assez tiède;
avec quelques-uns de ses collègues, Ferron prétend même
avoir crié « Vive Pétain ! » sur le passage de l'illustre mili-
taire. « De Gaulle ne pouvait rien contre l'Angleterre dont il
semblait ainsi la créature. Les apparences le desservaient et
nous ne cherchions pas à voir plus loin^^ », dira-t-il plus tard
pour justifier ce comportement jugé aujourd'hui irréfléchi.
En 1944 aussi, des élections provinciales eurent lieu au
Québec, et Ferron fut réquisitionné, dit-il, pour aller faire
des discours en faveur du Parti libéral:
Sans s'enquérir de mes opinions parce que j'étais de famille
libérale, le Club de réforme m'avait envoyé dans Monmagny
[sic]. Je n'avais même pas demandé à y être envoyé. C'était
beaucoup plus simple ainsi, d'autant plus que je n'avais
aucune opinion politique. Toutes dépenses payées, j'avais
vingt dollars du discours. [...] après cette équipée [...] j'étais
devenu libéral^'*.
Évidemment, la perspective de gagner un peu d'argent
supplémentaire devait séduire l'étudiant Ferron, surtout
s'il pouvait mettre en valeur ses talents d'orateur; encore
fallait-il que ce jeune homme ait déjà ses entrées au Club de
32. André Laurendeau, La crise de la conscriptiouy op. cit., p. 55.
33. JF, «Tout recommence en '40», Le Quartier latin, vol. XLIV, n° 39,
27 février 1962, p. 8.
34. JF à Jean Marcel, leUre, 17 mai 1966.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 267
Réforme pour qu'on Tinvite à prononcer des discours au
nom du Parti libéral; encore fallait- il aussi quon soit en
mesure de faire confiance à son « orthodoxie » libérale, sur-
tout lorsqu'il s'agissait d'aller prononcer des discours dans
la région natale du premier ministre Godbout lui-même.
Bien que Jacques Ferron, à Québec, ne paraisse guère
plus intéressé à la politique provinciale qu'il ne l'était au
collège, certains textes du Carabin laissent à penser que le
jeune homme, sans trop savoir ce qu'il voulait vraiment,
savait à peu près ce quil ne voulait pas. Ses positions — du
moins ce qu'il nous en laisse deviner — sont antinatio-
nalistes; c'est ce qu'on peut conclure par exemple de sa
tenace détestation de l'abbé Groulx. Encore que ce dernier
subisse aussi la moquerie ferronienne à cause du caractère
régionaliste de son œuvre littéraire, peu compatible, on l'a
vu, avec les goûts élevés d'un ancien élève de Brébeuf : « [...]
tous disent, quand un roman d'Alonié de Lestres les a rasés :
"Voilà un barbier qui se mêle de littérature"^^ ! » écrit inso-
lemment le jeune auteur. Mais des propos comme les sui-
vants, qui égratignent les jésuites sans les nommer, sont on
ne peut plus clairs sur les opinions politiques de Jacques:
Dans les collèges où j'ai fait mon cours classique, il ne nous
était permis de recevoir qu'un journal: Le Devoir. Nous
avions des prix de faveur et une propagande habile nous
invitait à le lire. Malheureusement pour quelques-uns d'entre
nous, ce journal avait le défaut de soutenir des opinions
différentes de celles que nous avions Vhahitude d'entendre dans
nos familles. Ce qui fit que nous fumes portés à le critiquer
[...] On nous fit donc anticléricaux et voltairiens parce que
nous n'étions pas d'accord avec les religieux qui donnaient
avec une insouciance difficile à justifier, le prestige de leur
autorité à un journal contestable |...j^.
35. JF, « La défense du docteur Knock », lac. cit., p. 1 1 .
36. JF. « L'éternelle duplicité», le Carabin, vol. III, n° 10, 1- mars 1944.
p. 12. Le souligné est de nous. À propos du Devoir. Catherine Pomcyrols
268 LE FILS DU NOTAIRE
Nous savons à quelles opinions Técrivain fait ici allu-
sion: avec, dans ses rangs, un organisateur libéral che-
vronné — son père — et un député libéral — Fonde Emile
— , la famille Ferron de Louiseville devait en effet être assez
connue dans la capitale, surtout pendant ces brèves années
où les libéraux provinciaux étaient au pouvoir. Il ne faut
donc pas se surprendre si l'un des rejetons de la «tribu»,
étudiant à Québec, ait été en quelque sorte préparé aux
idées libérales et ait été au moins «passivement» libéral,
comme il le dit si bien.
Toutefois, malgré la légèreté dont il accuse rétrospec-
tivement le jeune homme qu il fut, l'adhésion ferronienne
aux idées libérales est tout de même plus profonde que s'il
s'était agi d'un simple automatisme familial. L'étudiant
croyait aux idéaux progressistes ; et ces idéaux, pour lui, ne
coïncidaient pas avec la pensée nationaliste du moment:
« L'autonomie provinciale me semblait une invention rétro-
grade contre des mesures sociales qui ne manquaient pas
d'audace, écrit-il. On annonçait déjà l'Assurance-Santé^''. »
Pendant son mandat, le gouvernement libéral avait effec-
tivement créé une commission d'étude sur l'assurance-
santé, système que le futur docteur Ferron approuve et
note : « La plupart des Prospectus des collèges précisent que les journaux
sont interdits. Malgré ces interdictions, les collèges tolèrent en règle
générale la lecture du journal nationaliste de Bourassa [...] ». (Catherine
Pomeyrols, « La formation des intellectuels québécois dans l'entre-deux-
guerres», thèse de doctorat sous la direction de M'"*' Sylvie Guillaume,
UFR Histoire, Université de Bordeaux III-Michel de Montaigne, janvier
1994, p. 332.) Ce texte de Ferron semble avoir causé quelques problèmes
à l'étudiant : trois semaines après sa parution, il confie en effet à sa sœur
Thérèse: « [...] j'ai écrit dans Le Carabin des choses qui ont déplu aux
autorités, lesquelles autorités m'ont fait tremblé [sic] ; j'ai peur des auto-
rités, parce que je ne leur plais pas, parce qu'elles m'ont toujours
considéré comme une mauvaise tête.» (JF à Thérèse Ferron, lettre, [21
mars 1944].)
37. JF à Jean Marcel, lettre, 17 mai 1966.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 269
continuera d'approuver lorsqu'il aura commencé à prati-
quer. Mais les innovations sociales du régime Godbout ne
s'arrêtèrent pas là : en plus d'accorder le droit de vote aux
femmes, les libéraux, dès leur prise du pouvoir en 1939,
avaient mis en chantier plusieurs autres réformes : fonction
publique, assurance-chômage, école obligatoire jusqu'à
14 ans, création d'Hydro-Québec^*, etc. Par contraste,
l'Union nationale, qui était le parti des nationalistes, faisait
figure de mouvement rétrograde ; Ferron, qui se souvient de
ses camarades brébeuvois originaires du Manitoba et de
l'Alberta, perçoit encore le nationalisme provincial comme
un recul du Canada français:
En 1941, on pouvait continuer de rêver au Canada, même si
la réalité nous renvoyait au Québec. Je crois que nous le
concevions comme une diminution. Alors que nous y étions
mis, j*ai entendu bien des gens déclarer : « Allons-nous nous
laisser mettre dans le Québec comme dans une réserve?
Sommes-nous des sauvages^'?»
L'indifférence politique que Ferron dit avoir pratiquée
au cours de ses années d'études semble donc devoir être
remise en perspectives. Même si ses convictions ne sont pas
encore fermement assurées, nous savons maintenant que,
mise à part la question du nationalisme, l'écrivain porte
déjà en lui les idées progressistes qui le caractériseront bien-
tôt ; et s'il n'est pas nationaliste, c'est précisément parce qu'à
cette époque, les idées réformistes étaient surtout dans le
camp adverse. Aussi faut- il prendre avec beaucoup de cir-
conspection ses déclarations ultérieures au sujet de ses
opinions pendant cette période. D'autant plus que, toujours
selon ses propres dires, il en vint finalement à souscrire aux
idéaux du communisme vers 1945, sans toutefois adhérer
38. Paul-André Linteau et al, Histoire du Québec contemporain, op. cit..
p. 142-143.
39. JF à Pierre Cantin, lettre, 3 novembre 1972.
270 LE FILS DU NOTAIRE
officiellement au Parti. Mais pour comprendre ce moment
crucial de révolution ferronienne, il faut anticiper un peu
sur les années à venir.
C'est apparemment en 1948 que Ferron demandera
officiellement son admission, par une lettre qu il adresse au
secrétaire du Parti ouvrier progressiste (POP). Ce document
est assez important, puisque le jeune médecin y résume sa
pensée politique et jette rétrospectivement un peu de
lumière sur son évolution au cours de la période 1941-1945.
Dans cette missive, qui tient de la confession, Fauteur
explique son cheminement vers le communisme par la
conscience qui lui vint, durant ses années d'études, des
horreurs de la guerre; il se serait alors demandé comment
empêcher la répétition de ce fléau «qui de Tune à l'autre
fois devient plus destructeur». Il en serait vite venu à la
conclusion qu'«un même esprit» devait régner sur le
monde parce que le progrès rendait nécessairement les
hommes solidaires; par conséquent, il fallait les inciter à
penser d'une même manière. Après avoir examiné deux
« philosophies », le christianisme (jugé caduc) et le capita-
lisme (qui «consiste à abandonner le monde à lui-même,
advienne que pourra»), l'étudiant aurait finalement opté
pour la philosophie de Karl Marx, «par élimination des
deux autres et à cause de sa diffusion rapide ».
Voilà comment, conclut Ferron, «en l'an de grâce 1945,
Rodrigue Villeneuve étant Cardinal, je devins communiste.
Je le devins, oui, mais sans aucun enthousiasme, à contre-
cœur [sic] et maugréant contre le monde entier"^^. » Si l'on
en croit l'auteur, c'est donc avant tout par pure détestation
de la guerre qu'il se serait rapproché des communistes. Il est
vrai que le ton revendicateur de certains textes du Carabin
laisse à penser que Jacques a pu être, non seulement anti-
conscriptionniste, comme on l'était à cette époque au
40. JF à Gui Caron, lettre, [1948]. BNQ, 2.11.1.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 2/1
Canada français, mais aussi pacifiste, ce qui implique une
perception différente, plus large, des enjeux politiques
internationaux"*'. Cette adhésion au communisme, consen-
tie de justesse et à son corps défendant, ressemble bien à la
manière ferronienne : s'il est une constante dans le parcours
politique de cet intellectuel, c'est en effet la méfiance face
aux regroupements idéologiques, quels qu'ils soient^^
Ferron reste en cela étonnamment fidèle à la pensée de son
vieux maître, Alain. Il est d'ailleurs significatif que le
médecin n'ait finalement décidé de joindre officiellement le
POP qu'en 1948, soit trois ans après avoir adopté ses prin-
cipes; et encore, cette adhésion officielle n'eut peut-être
même pas lieu, comme on le verra plus loin.
Le pacifisme, qui semble donc s'enraciner chez Ferron
durant ses études, constituera aussi une autre valeur quasi
immuable de son engagement politique ultérieur. Après la
guerre, il militera dans différents mouvements pacifistes et
antinucléaires"*^ ; il semble même que le célèbre Parti Rhino-
41. Dans un article de 1944, par exemple, Ferron assimile les militaires
à des singes dressés par les nations pour se battre entre eux à la place des
hommes... ( JF, « Moralités II », Le Carahiru vol. III, n" 9, 14 février 1944,
p. 5.)
42. Ferron éprouvera les mêmes réticences lorsque, plus tard, il se
rapprochera de la mouvance indépendantiste: «Cela ne veut pas dire
que je suis né nationaliste, écrit-il en 1981 ; je le suis devenu toute honte
bue, en cherchant à [le] mettre à gauche.» JF, les lettres aux journaux,
colligées et annotées par Pierre Cantin, Marie Ferron et Paul Lewis,
préface de Robert Millet, Montréal, VLB éditeur. 1985, p. 467. Lettre
parue originellement dans le Devoir (31 octobre 1981, p. 18) sous le
titre: «Des idées aujourd'hui malvenues».
43. Au cours des années 1950 et 1960. Ferron sera membre du bureau de
direction du Congrès canadien pour la paix, puis d'un mouvement en
faveur du désarmement nucléaire (Pierre Cantin, Jacques Ferron,
polygraphey op. cit., p. 442, 445). On trouve d'ailleurs, dans le fonds
Jacques Ferron de la Bibliothèque nationale, le texte dactylographié (non
daté) d'une conférence prononcée par l'écrivain sur le thème : « le point
de vue d'un médecin sur les armes atomiques» (BNQ, 2.11.29).
272 LE FILS DU NOTAIRE
céros aurait d^abord été conçu, en 1963, comme un dérivatif
à la violence, permettant de stigmatiser le fédéralisme tout
en désamorçant le terrorisme felquiste alors naissanf*"*. On
peut bien sûr relier cette tendance ferronienne à la «ligne
officielle» du Parti communiste qui, après la guerre, sera
résolument pacifiste. 11 n est pas non plus interdit de penser
que le pacifisme de Jacques Ferron possède des origines
littéraires : il a pu être influencé par celui de Paul Valéry qui,
dans ses Regards sur le monde actuel de 1931, s'élevait à sa
manière feutrée contre la nécessité des conflits interna-
tionaux.
La même prudence est de mise lorsque Técrivain parle
de sa production littéraire de la période 1941-1945. À Ten
croire, le cours de médecine accéléré accaparait la majeure
partie de son temps, si bien qu'il n'aurait pour ainsi dire pas
pu écrire durant ces années de rude apprentissage. La pro-
duction ferronienne de cette époque, quantitativement par-
lant, n'a rien de comparable, il est vrai, avec celle des années
subséquentes, alors que le docteur Ferron, à l'abri de son
cabinet de consultation longueuillois, édifiera l'œuvre que
l'on sait. Mais l'étudiant Ferron, qui trouve le temps de
courir les filles, de faire de la politique, de participer à des
débats oratoires et de se marier, trouvera aussi, on s'en
doute, le temps d'écrire et de faire connaître ses écrits.
N'est-ce pas là son ambition première?
Le silence que Ferron a maintenu sur la production
littéraire de ses années d'études est rendu plus opaque par
le fait que l'auteur a plus ou moins renié les œuvres publiées
durant cette période. En vérité, c'est tous ses écrits anté-
rieurs à 1948 — ceux qui ont été conservés — que l'écrivain
semble avoir voulu laisser tomber dans l'oubli : les textes du
Brébeuf, ceux du Carabin, les premiers récits parus dans
44. JF, « Historiette. Le Rhinocéros », IMP, vol. XVI, n° 24, 3 novembre
1964, p. 26.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 273
Amérique française, n ont jamais été repris en volumes de
son vivant. Cela peut donner un indice de plus sur la con-
ception ferronienne de la littérature. Malgré son apparent
détachement éditorial, en effet, Técrivain entendait léguer
aux générations futures une certaine idée de son oeuvre qui
ne tenait pas compte des textes antérieurs à la période
gaspésienne.
Ferron, en bon admirateur de Paul Valéry, aspira
d'abord à devenir poète, et il est possible que Téchec de cette
tentative Tait amené à «oublier» ses premiers essais litté-
raires: «[...] j'étais un peu ligoté par ce maître trop exi-
geant », dit-il. « D'autant plus que j'ai essayé de faire de la
poésie, mais ça ne marchait pas [...]^^» Pour lui, comme
pour bien des écrivains débutants, la poésie représentait
sans doute un genre littéraire noble, celui par lequel il fallait
passer à la postérité. Son « échec » dans le domaine le laissa
longtemps nostalgique, puisqu'il dit n'avoir jamais tout à
fait renoncé à publier quelques beaux vers à la fin de sa vie :
[...] je me serais fort bien contenté d'être poète si j'avais pu
le devenir, mais voilà, tous les poèmes que j*ai écrits étaient
médiocres. Je fus assez perspicace pour m'en rendre compte
et dorénavant, faute de poésie, j'errerai dans tous les genres,
humoriste désinvolte et quelquefois amer. D'ailleurs en ai-je
fait mon sacrifice, comme on dit ? Pas du tout ! 11 me plairait,
en effet, de réussir quelques beaux poèmes qui constitue-
raient en quelque sorte mon testament^.
Force nous est d'admettre que les poèmes de l'auteur
datant de la période de l'Université Laval ne brillent pas
particulièrement par la nouveauté de leur style ni par l'ori-
ginalité de leur thématique, même s'ils révèlent une con-
45. JF et Pierre L'Hérault, «9 entretiens avec le D' Jacques Ferron».
op. df., p. 30-31.
46. JF, Du fond de mon arrière-cuisine, Montréal, Éditions du Jour, « Les
Romanciers du Jour, R-105», 1973, p. 245.
274 LE FILS DU NOTAIRE
naissance intime de la prosodie française classique. Tout se
passe comme si Fauteur tenait la poésie en si haute estime
qu il se juge indigne, lorsqu il pratique ce genre, de quitter
les formes antiques et éprouvées^^. Les poèmes ferroniens
sont de charmantes piécettes qui, comme le « Reproche du
Duc de Montausier », imitent avec grâce les aimables badi-
nages poétiques du xvii^ siècle : « Je fus avec douceur Tâme
de ce dessein ! / Il était qu'un soupir soulevât votre sein / Et
qu'un sourire fît votre bouche plus belle. / Vous fûtes, plus
que moi, à vos charmes rebelle'*^ ». D'autres sont plus amu-
santes que jolies et penchent dangereusement du côté de la
farce: «Qu'elle soit blonde, brune ou blanche / Ou qu'en
vert elle se soit teinte, / Qu'elle ait de petites hanches, / De
grands pieds, une grosse gorge, / Dès qu'une femme me dit
"Georges!" / Je roule dans un grand vertige [...]'*^». Le
thème principal en est invariablement l'amour, comme c'est
aussi le cas de plusieurs autres petites évocations en prose
du Carabin qui montrent que l'étudiant en médecine avait
la tête ailleurs:
Agnès, c'est un brave petit nez retroussé, une bouche sérieuse
que l'on voudrait instruire et deux grands yeux pâles qui
servent à sa parure, à son expression et quelque peu à sa
vision, mais si peu qu'elle est myope. Cette myopie fait sa
vertu, car elle voit clair dès qu'on la courtise de trop près^°.
47. Il s'y essaiera pourtant, beaucoup plus tard, dans les curieux passages
« versifiés » des Contes, de La nuit et de L'amélanchier.
48. JF, «L'ingénu», Le Jour, 5^ année, n° 29, 28 mars 1942, p. 7. Cette
pièce offre le tout premier exemple connu du célèbre procédé de « repi-
quage » que l'auteur utilisera abondamment par la suite — et qui cause
de nombreux maux de têtes aux éditeurs de Ferron: deux strophes de
« L'ingénu » ont en effet été reprises et forment, à elles seules, un nou-
veau poème paru dans Le Carabin et intitulé « Caprice » (vol. III, n** 5,
1" décembre 1943, p. 9).
49. JF, «Métamorphose», Le Jour, 6^ année, n"* 27, 13 mars 1943, p. 6.
50. JF, « Trois tableaux en forme de cœur », loc. cit., p. 5.
JULIO MENSIS, ANNO 1945 275
Parallèlement à cette activité d*écriture, Perron a entre-
pris des démarches visant à « percer » dans les milieux litté-
raires. Malgré ses études accélérées, son mariage et ses
devoirs militaires, il trouve encore le temps de « courtiser »
certains critiques pour rejoindre un public plus vaste que
celui, sympathique mais artificiel, des publications étu-
diantes. Après avoir essuyé un refus d*un journal de Québec,
il envoie à quelques reprises des textes à Charles Hamel,
critique littéraire au quotidien libéral Le Jour, en lui disant :
« Tartuffe ne baigne pas dans Tencre de votre journal : savez-
vous que c*est chose unique en notre province ? je vous en
estime bien^'. » Le critique montréalais ayant apparemment
refusé de publier ce premier envoi. Perron lui répond avec
beaucoup de gentillesse et en le remerciant de ses com-
mentaires :
Ce que vous m'écrivez est très aimable et je ne peux qu*y être
sensible. Qu'un homme en place prenne la peine de
remarquer ceux qui ne le sont pas, je trouve qu'il pose là un
geste qui parle: il dit que cet homme garde sa souplesse et
son attention, que l'habitude ne l'a pas durci comme il
advient souvent à ceux qui sont en place".
Comme il était à prévoir, c'est cependant vers la « con-
frérie » de Brébeuf que le jeune homme finira par se tour-
ner; c'est probablement le seul groupe qui peut lui assurer
une légitimité suffisante. En 1941, Pierre Baillargeon avait
fondé, en compagnie de Roger Rolland, Amérique française^
une élégante revue essentiellement littéraire que d'autres
51. JF à Charles Hamel, lettre, 11 mars 1942.
52. JF à Charles Hamel, lettre, 20 mars 1942. Apparemment, Hamel finit
quand même par se laisser attendrir puisque le poème intitulé
« L'ingénu » parut dans Le Jour{loc. cit). En décembre de la même année,
il s'excuse de devoir refuser un autre texte, «L'anneau» (BNQ, 2.12.6),
parce que le censeur du journal, « qui craint les foudres de rarchevéché.
nous a prié de ne pas publier votre conte, selon lui immoral ! » (Charles
Hamel à JF, lettre, 15 décembre 1944. BNQ, 1.1.139.)
276 LE FILS DU NOTAIRE
anciens du collège (Paul Toupin et François Hertel) dirige-
ront par la suite^\ On sait que Baillargeon fut le mentor de
Ferron, le « truchement » canadien par lequel il eut accès à
la littérature; il était donc normal que Ferron tente sa
chance auprès de lui. Uune des premières lettres qu il envoie
à ce prestigieux aîné date probablement de 1942 ; on y voit
un Ferron obséquieux, qui n a pas encore adopté le ton
doucement moqueur dont il ne se départira que rarement
dans ses correspondances ultérieures:
Je n'entendais pas faire la critique de votre livre, mais sim-
plement le nommer pour que ceux qui me sont attachés,
voyant l'estime que j'ai pour lui, songent à la partager. [...] la
moelle de votre livre, à mon sens, c'est ce ton délicieux où le
désabusement est dépassé par une espèce d'ironie si délicate
qu'elle semble se jouer [...Y^.
Amérique française publiera deux textes de Ferron en
1942. Le premier, simplement intitulé «Récit», est émou-
vant parce qu on y devine la conc