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Full text of "Le judaïsme comme race et comme religion: conférence faite au cercle Saint-Simon, le 27 janvier 1883"

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I 



M^ 5' J — c— 7 






D 



LE JUDAÏSME 

GOMME RACE ET GOMME RELIGION 



GALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



ŒUVRES COMPLÈTES 

D^ERNEST RENAN 



HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME 

Sept volumes in-8". Prix de chaque volume : 7 fr. 50 



vib de jésus. 
Les Apôtres. 
Saint Paul, avec 
de saint Paul. 

L'ANTECHRIST. 



carie des voyages 



Les Évangiles et la seconde géné- 
ration CHRÉTIENNE. 
L'ÉGLISE CHRÉTIENNE. 
MARC-AURKLE et la FIN DU MONDE 

ANTIQUE. 



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Origines du Christianisme. 

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Le Livre de Job, traduit de l'hébreu, avec une étude sur It) plan, 

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Essais de morale et de critique. Un volume 7 fr. 50 

MÉLANGES d'histoire ET DE VOYAGES. Un VOlumO 7 fr. 50 

Questions contemporaines. Un volume 7 fr. 50 

La Réforme intellectuelle et morale. Un volume 7 fr. 50 

Dialogues et philosophiques. Un volume 7 fr. 50 

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L'Eau de Jouvence, drame philosophique. Un demi-volume. 3 fr. » 

Vie de Jésus, édition illustrée, broché 4 fr.; demi-reliure 7 fr. » 

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La Chaire d'hébreu au Collège de France 1 f r. » 

De la part des peuples sémitiques dans l*histoire de la civilisation... 1 fr. s 

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Cet ouvraee se compose d'un volume de texte, in-quarto, formant 888 pases, et 

d'un album in-folio, contenant 70 planches, avec un titre et une table des 
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VICTOR LE CLERC ET ERNEST RENAN 

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rue bergère, 20, paris. — 3330-3» 



LE JUDAÏSME 



COMME RACE ET COMME RELIGION 



CONFÉRENCE 

FAITE AU CERCLE 8AINT-8IH0N, LE 27 JANVIER 1883 



PAR 



ERNEST RENAN 



Reprodtiction sténographigue 



J^^ 



•CiU 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUS AUBER, 3 

1883 



y^ 



^^-*w* 



^ UNfyFîjgîTy ^ 






LE judaïsme 



COMME RACE ET COMME RELIGION 



Messieurs, 

Votre accueil bienveillant me touche plus que je ne 
saurais dire; mais la solennité de cette tribune me 
trouble un peu. J'avais accepté de parler ce soir de- 
vant vous, à la condition que notre entretien ne serait 
qu'un simple échange de réflexions sans nul artifice 
oratoire. Cet appareil de sténographie m'intimide; car, 
ce que je voulais, c'était simplement de penser en 
quelque sorte tout haut devant vous sur un des sujets 
vers lesquels mes recherches se portent le plus souvent 
depuis quelque temps. Je réclame votre indulgence 
pour un exposé qui ne devait être, dans ma pensée, 
qu'une simple conversation et que votre empressement 
à venir y assister transforme en conférence. Le sujet 

parle de lui-même et me soutiendra. 

1 



2 LE judaïsme 

Je voudrais échanger quelques idées avec vous sur 
la distinction que, selon moi, il importe de faire entre 
la question religieuse et la question ethnographique en 
ce qui concerne le judaïsme* Que le judaïsme soit 
une religion et une grande religion, cela est clair 
comme le jour. Mais on va d'ordinaire plus loin. On 
considère le judaïsme comme un fait de race, on dit : 
« la race juive y> ; on suppose, en un mot, que le 
peuple juif, qui, à l'origine, créa cette religion. Ta 
toujours gardée pour lui seul. On voit bien que le 
christianisme s'en est détaché à une certaine époque ; 
mais on se laisse aller volontiers à croire que ce petit 
peuple créateur est resté toujours identique à lui- 
même, si bien qu'un juif de religion serait toujours un 
juif de sang. Jusqu'à quel point cela est-il vrai? Dans 
quelle mesure ne convient-il pas de modifier une telle 
conception? Nous allons l'examiner. Mais auparavant 
permettez-moi de poser bien nettement la question au 
moyen d'une comparaison. 

Il y a dans le monde, à Bombay, une petite religion 
qui est celle des parsis, l'ancienne religion de la Perse. 
Dans ce cas, la question est bien claire. Le parsisme 
est une religion qui a été nationale à l'origine et qui 
est gardée par une race évidemment plus ou moins 
homogène ; je ne crois pas qu'il y ait jamais eu» en 
effets beaucoup de conversions au parsisme* Voilà donc 
un fait religieux exactement connexe à un fait de 

race* 
Prenons, au contraire, le protestantisme dans les 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 3 

pays OÙ il est en minorité, comme en France. Ici la 
situation est inverse, il n'y a pas de fait ethnographique. 
Pourquoi un homme est-il protestant? Parce que ses 
ancêtres l'ont été. Pourquoi ses ancêtres l'ont-ils été ? 
Parce qu'au xvi® siècle, ils se sont trouvés dans une dis- 
position intellectuelle et morale qui les a amenés à 
adopter la réforme du christianisme. L'ethnographie n'a 
que faire en pareil cas, et c'est vainement qu'on vien- 
drait dire que ceux qui se sont faits protestants au 
xvi« siècle avaient bien pour cela quelque raison de 
race. Ce serait là une subtilité, ou du moins une con- 
sidération d'un autre ordre que celles dont nous nous 
occupons en ce moment. 

Dans le parsisme, au contraire, il y a certainement 
un fait ethnographique ; car, je le répète, il y a très 
peu d'esprit de prosélytisme dans cette petite société 
religieuse parquée à Bombay. 

Eh bien, quelle est la situation du judaïsme? Est-ce 
quelque chose d'analogue au protestantisme, ou bien 
est-ce une religion ethnographique comme le parsisme? 
Voilà le point sur lequel je voudrais que nous réflé- 
chissions ensemble aujourd'hui. 

Il y a un principe fondamental qui ne m'arrêtera 
pas longtemps, messieurs* Je parle devant des person- 
nes au courant de la science, et le principe dont il 
s'agit est en quelque sorte l'a 6 c de la science des 
religions : c*est la distinction des religions nationales 
ou locales et des religions universelles. 

De i*eligions universelles, il n*y en a que trois. G*eat 



4 LE judaïsme 

d'abord le bouddhisme ou, pour mieux dire, l'hin- 
douisme ; car nous voyons très bien maintenant qu'avant 
la propagande bouddhiste, il y eut une propagande hin- 
doue. Les anciens monuments de l'Indo-Chine ne sont pas 
bouddhistes, ils sont brahmanistes, et le bouddhisme 
n'est venu là que plus tard ; mais c'est surtout sous 
la forme bouddhiste, nous le reconnaissons, que la 
religion hindoue a été conquérante. La seconde des 
religions universelles est le christianisme, et la troi- 
sième l'islamisme. Ce sont là trois grands faits qui n'ont 
rien d'ethnographique ; il y a des bouddhistes, des 
chrétiens et des musulmans de toutes les races. Nous 
savons au moins par à peu près la date de l'apparition 
dans le monde de ces trois religions. Le bouddhisme 
remonte à quatre ou cinq cents ans avant Jésus-Christ ; 
ses grandes conquêtes viennent plus tard. Quant au 
christianisme, à l'islamisme, nul doute sur l'époque 
de leur formation. 

Mais, en dehors de ces religions universelles, il y a 
eu des milliers de religions locales et nationales. 
Athènes a eu sa religion, Sparte a eu sa religion, toutes 
les nations de l'antiquité avaient leur religion. Les lieux, 
dans le monde ancien, avaient aussi leur religion. 
C'est ici une des idées les plus enracinées de l'antiquité. 
Au n°, au m® siècle de notre ère, l'éternel raisonne- 
ment de Celse et des adversaires du christianisme 

w 

est que les pays ont des dieux qui les protègent, qui 
s'intéressent à leurs destinées. 
Cette vieille idée est exprimée de la manière la plus 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 5 

naïve dans un récit du second livre des Rois, relatif à la 
situation où se trouvèrent les Cuthéens qui avaient été 
amenés par les Assyriens en Samarie. Il leur arrive 
des mésaventures. Ils sont attaqués par des lions, 
qu'ils regardent comme des émissaires du dieu du pays, 
mécontent de ce qu'il n'est pas adoré à sa manière, 
et ils envoient au gouvernement assyrien une pétition 
se résumant à peu près en ceci : « Le dieu du pays 
nous en veut de ce qu'il n'est pas servi comme il vou- 
drait l'être ; envoyez-nous des prêtres qui sachent 
comment nous pourrions le satisfaire. » Voilà donc 
une idée tout autre assurément que celle du christia- 
nisme et que celle du bouddhisme. Le dieu, en ce cas, 
est essentiellement local et national. 

Toutes les religions nationales ont péri. L'humanité a 
voulu de plus en plus des religions universelles, expli- 
quant à l'homme ses devoirs généraux et ayant la pré- 
tention d'apprendre à l'humanité le secret de ses desti- 
nées. Les religions nationales avaient un programme plus 
limité: c'était le patriotisme, doublé de cette idée que 
chaque pays a un génie qui veille sur lui et qui demande 
à être servi d'une certaine manière. Cette théologie 
étroite a complètement disparu. Elle a disparu devant 
l'idée chrétienne, l'idée bouddhique et l'idée musulmane. 
Cela a été un immense progrès. Je ne vois guère, dans 
l'histoire des nations civilisées, que deux exemples 
d'anciennes religions nationales qui aient survécu : c'est 
d'abord le parsisme (et encore il faut dire que, pour 
ses sectateurs, le parsisme présente, à beaucoup d'égards, 



6 LE judaïsme 

une physionomie universelle), — puis le judaïsme, 
qui, d'après une certaine conception, serait la religion 
d'un pays, le pays d'Israël ou le pays de Juda, con* 
servéepar les descendants des habitants de ce pays. 
Eh bien, je le répète, cela demande à être examiné 
d'excessivement près. Que la religion israélite, que le 
judaïsme ait été à l'origine une religion nationale, 
cela est absolument hors de doute. C'est la religion 
des Beni-Israël, laquelle, pendant des siècles, n'a pas 
été essentiellement différente de celle des peuples voi- 
sins, des Moabites, par exemple. lahveh, le dieu israé- 
Irte, protège Israël, comme Chamos, le dieu moabite, 
protège Moab. Nous savons maintenant fort bien quelle 
était la manière de sentir en religion d'un Moabite, 
depuis la découverte de cette inscription du roi Méscha 
qui est au Louvre, et dans laquelle ce roi du ix® siècle 
avant Jésus-Christ nous fait en quelque sorte ses con- 
fidences religieuses. Je crois bien que les idées de 
David étaient à peu près les mêmes. Il y a une asso- 
ciation intime entre Méscha et son dieu Chamos : 
Chamos intervient dans toutes les circonstances de la 
vie du roi, lui donne des ordres, des conseils ; toutes 
les victoires, c'est Chamos qui les remporte; le roi lui 
fait de beaux sacrifices et traîne devant lui la vaisselle 
sacrée des dieux vaincus. Il rémunère le dieu en pro- 
portion de ce que le dieu lui a donné ; c'est la religion 
du prêté-rendu. La religion d'Israël, elle aussi, a sans 

doute été bien longtemps une religion égoïste, intéres- 
sée, la religion d'un dieu particulier, lahveh. 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 7 

Qu'eàt-oe qui a fait que ce culte de lahveh est de- 
venu la religion universelle du monde civilisé? Ce sont 
les prophètes, vers le viii® siècle avant Jésus-Cbrist, 
Voilà la gloire propre d'Israël. Nous n'avons pas la 
preuve que, chez les peuples voisins et plus ou moins 
congénères des Israélites, chez les Phéniciens par 
exemple, il y ait eu des prophètes. Il y avait sans 
doute des nabis ^ que l'on consultait lorsqu'on avait perdu 
son âne ou que l'on voulait savoir un secret. C'étaient 
des sorciers. Mais les nabis d'Israël sont tout autre 
chose. Ils ont été les créateurs de la religion pure. 
Nous voyons, vers le viii^ siècle avant Jésus-Christ, ap- 
paraître ces hommes, dont Isaïe est le plus illustre, 
qui ne sont pas du tout des prêtres et qui viennent 
dire : « Les sacrifices sont inutiles ; Dieu n'y prend 
aucun plaisir. Comment pouvez-vous avoir une idée 
assez basse de la Divinité pour ne pas comprendre que 
ces mauvaises odeurs de graisse brûlée lui font mal 
au cœur? Soyez justes; adorez Dieu avec des mains 
pures ; voilà le culte qu'il réclame de vous. » Je ne 
crois pas que, du temps du roi Méscha ou du roi Da- 
vid, on ait beaucoup fait ce raisonnement. Dans ce 
temps-là, la religion n'est qu'un échange de bons ser- 
vices et d'hommages entre le dieu et son serviteur ; 
au contraire, les prophètes proclament que le vrai ser 
viteur de lahveh, c'est celui qui fait le bien. La 
religion devient de la sorte quelque chose de moral, 
d'universel ; elle se pénètre de l'idée de justice, et c'est 
pour cela que ces prophètes d'Israël sont les tribuns 



8 LE judaïsme 

les plus exaltés qu'il y ait jamais eu, tribuns 
d'autant plus âpres qu'ils n'ont pas la conception 
d'une vie future pour se consoler, et que c'est ici-bas, 
d'après eux, que la justice doil régner. 

Voilà une apparition unique dans le monde, celle de 
la religion pure. Vous voyez, en effet, qu'une pareille 
religion n'a rien de national. Quand on adore un 
Dieu qui a fait le ciel et la terre, qui aime le bien et 
punit le mal (ceci était assez difficile à prouver sans 
les idées d'outre-tombe; mais enfin on s'en tirait 
comme on pouvait) ; quand on proclame une telle 
religion, on n'est plus dans les limites d'une nationa- 
lité, on est en pleine conscience humaine, au sens le 
plus large. Aussi ces grands créateurs tirent-ils par- 
faitement les conséquences de leur doctrine, consé- 
quences dont la dernière aurait été certainement de 
supprimer les sacrifices et le temple. Ils y seraient 
arrivés; que dis-je! Ils y sont arrivés; les fondateurs 
du christianisme sont les derniers représentants de 
l'esprit prophétique ; or le christianisme proclame 
que les sacrifices sont un fait absolument archaïque 
et qui ne doit plus exister dans la religion selon 
l'esprit. 

Quant au temple, on accusa le fondateur du christia- 
nisme d'avoir parlé contre lui ; l'a-t-il fait réellement ? 
Nous ne le saurons jamais. Mais, en tout cas, un 
événement est survenu qui a tranché la question : 
c'est la destruction du temple par les Romains. Cette 
destruction a été un immense bonheur, parce qu'il 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 9 

est douteux que le christianisme eût réussi à se 
détacher cooiplètement du temple, si le temple eût 
subsisté. 

Je le répète, le premier fondateur du christianisme, 
c'est Isaïe, vers l'an 725 avant Jésus-Christ, En intro- 
duisant dans le monde israélite l'idée d'une religion 
morale, l'idée de la justice et de la valeur secondaire 
des sacrifices, Isaïe a précédé Jésus de sept siècles. A 
l'idée de la religion pure se joint, chez les prophètes, la 
conception d'une espèce d'âge d'or, qui apparaît déjà 

dans l'avenir. L'idée fondamentale d'Israël, c'est l'an- 

• 

nonce d'un avenir brillant pour l'humanité, d'un état 
où la justice régnera sur la terre,oii les cultes inférieurs, 
grossiers, idolâtriques, disparaîtront. Cela se trouve 
dans les parties authentiques d'Isaïe. Vous savez qu'il 
y a une analyse délicate à faire dans les œuvres de ce 
prophète . La dernière partie du livre qu'on lui attribue 
est postérieure à la captivité ; mais les chapitres que 
j'ai en vue, les chapitres xi, xix, xxni, xxxii, par 
exemple, sont indubitablement d'Isaïe lui-même; or 
c'est là qu'on insiste le plus sur la conversion des 
païens de l'Egypte, de Tyr, de l'Assyrie. 

Ainsi l'idolâtrie disparaîtra du monde, elle dispa- 
raîtra par le fait du peuple juif; le peuple juif sera 
alors comme « une bannière » que les peuples verront 
à l'horizon et autour de laquelle ils viendront se rallier. 
L'idéal messianique ou sibyllin est donc arrêté bien 
avant la captivité de Babylone. Israël rêve un avenir de 
bonheur pour l'humanité, un royaume parfait dont la 



10 LE judaïsme 

capitale sera Jérusalem, où tous les peuples viendront 
rendre hommage à TÉternel. Il est clair qu'une pareille 
religion n'est pas nationale. Il y a au fond de tout cela 
une part d'orgueil national, sans contredit : quelle est 
l'œuvre historique où un tel fond ne se retrouve pas ? 
Mais l'idée, vous le voyez, est universelle au premier 
chef, et, de là à la propagande, à la prédication, il n'y 
avait qu'un pas. Le monde, à cette époque, ne se prétait 
pas à une grande propagande comme fut plus tard 
l'apostolat chrétien. Les missions de saint Paul, les 
relations des Églises entre elles n'étaient possibles 
qu'avec l'empire romain. Mais l'idée d'une religion 
universelle n'en est pas moins parfaitement née dans 
le sein du vieil Israël. Elle se manifeste bien plus éner- 
giquement encore dans les écrits de la captivité. Le 
siècle qui suivit la destruction de Jérusalem fut pour le 
génie juif une époque de merveilleux épanouissement. 
Rappelez-vous les beaux chapitres qu'on a mis à la 
suite du livre d'Isaïe : « Lève^toi, resplendis, Jérusalem; 
car la lumière de l'Éternel va se lever sur toi ! » 
Rappelez-vous encore l'image de Zacharie. « Il arrivera 
un jour où dix hommes de toutes les langues s'attache- 
ront aux pans de la robe d'un juif et lui diront : 
« Mène-nous à Jérusalem ; c'est là qu'on fait les vrais 
» sacrifices, les seuls qu'agrée l'Éternel ». La lumière 
émanera donc du peuple juif, et cette lumière remplira 
le monde entier . Une telle idée n'a rien d'ethno- 
graphique ; elle est universelle au plus haut degré, et 
le peuple qui la proclame est évidemment appelé à une 



GOMME RAGK XT GOMME RELIGION 11 

destinée qui dépassera de beaucoup les bornes d'un 
rôle national déterminé. 

Qu'arriva-t-il, au point de vue de la race, pendant 
la captivité et surtout pendant cette longue période de 
la domination perse, depuis Tan 530 environ avant Jésus- 
Christ jusqu'à Alexandre ? Nous ne le savons pas. Y eut-il, 
à cette époque, en Israël, beaucoup de mélanges ethni- 
ques? Il serait téméraire de l'affirmer; mais, d'un 
autre côté, on ne peut s'empêcher d'en reconnaître la 
possibilité. La haie qui entourait Israël dut, pendant ce 
temps de désorganisation, subir plus d'une brèche. Je ne 
vois guère qu'un fait qu'on puisse rattacher à cet ordre 
d'idées : c'est la profonde aversion que les réformateurs 
Néhémie et Esdras manifestent pour les mariages mix- 
tes. C'est chez eux une idée fixe. Il est probable que, 
dans les bandes de juifs qui revenaient de l'Orient, il 
y avait plus d'hommes que de femmes ; ce qui obligea 
les émigranls à prendre des femmes dans les tribus 
voisines. Ces unions sont prohibées au point de vue 
religieux; mais c'est précisément parce qu'elles sont 
sévèrement interdites qu'il est probable qu'elles avaient 
lieu sur une très grande échelle. 

Un fait qui a aussi son importance, est ce que l'on 
raconte du royaume deSamarie, lequel, depuis sa des- 
truction par les Assyriens, aurait été, nous dit-on, 
peuplé par des étrangers. Il y a là probablement quel- 
que exagération. Le pays, d'après les récits des livres 
des Itois, aurait été un désert, ce qui n'est pas proba- 
ble. Il n'est guère douteux cependant que les colons 



12 LE judaïsme 

amenés par les Assyriens n'aient introduit dans la masse 
isréalite beaucoup d'éléments qui n'avaient rien de 
commun avec elle. 

Arrivons à l'époque grecque et romaine. C'est le 
moment où le prosélytisme juif arrive à la plus com- 
plète expansion ; c'est le moment aussi où l'ethnographie 
du peuple juif, jusque-là renfermée dans des limites 
assez resserrées, s'élargit tout à fait et admet une foule 
d'éléments étrangers. Je parle à des personnes trop 
instruites pour qu'il me soit nécessaire d'insister sur 
les détails. Tout le monde sait combien fut active cette 
propagande juive, durant l'époque grecque, à Antioche 
et à Alexandrie. 

En ce qui concerne Antioche, je voudrais appeler 
votre attention sur un passage de Josèphe qui m'a 
toujours paru fort curieux. C'est dans la Gueire des 
Juifs, livre VIP, chapitre m, paragraphe 3. Josèphe 
parle de la prospérité extraordinaire de la juiverie 
d'Autioche, et il dit (je vous traduis littéralement ses 
paroles) : 

« Ayant amené à leur culte un grand nombre d'Hel- 
lènes, ils en firent une partie de leur commu- 
nauté. » 

Il ne s'agit donc pas ici seulement d'hommes menant 
la vie juive, comme cela eut lieu à Rome plus 
tard, de prosélytes incirconcis; non, ce sont des 
Hellènes en grand nombre (ttoVu icXtiôoç), qui se 
convertissent au judaïsme et qui font partie de la 
synagogue. Ce ne sont pas ici des demi-juifs, conune 



GOMME RAGE ET COMME RELIGION t3 

seront les judaïsants de la maison des Flavius; 
ce sont des gens qui se font juifs et qui acceptent 
l'acte capital qui les introduit définitivement dans le 
judaïsme, la circoncision. 

A Alexandrie, ce fut bien autre chose. Certainement 
l'Église juive d'Alexandrie était recrutée en très grande 
partie dans la population égypto-hellénique ; l'hé- 
breu y fut vite oublié. C'est là que se fait cette pro- 
duction énorme de livres de propagande qui a devancé 
le christianisme, tous ces livres sibyllins, ces faux 
auteurs classiques destinés à prêcher le mono- 
théisme. On voulait à tout prix convertir les païens ; 
les propagandistes, dans leur zèle, ne trouvaient 
rien de mieux que de prêter à des écrivains anciens, 
ayant de l'autorité, des ouvrages où les bonnes doc- 
trines étaient enseignées. C'est ainsi qu'ont été fabri- 
qués le PseudO'Phocylide^ le Pseiuio-Héraclite, destinés 
à prêcher un judaïsme mitigé, réduit à une sorte de 
religion naturelle. 

Le fait de cette propagande extraordinaire du ju- 
daïsme, de 150 ans environ avant Jésus-Christ jusqu'à 
200 ans environ après notre ère, est incontestable. 
Mais, me direz-vous, qui prouve trop ne prouve rien . 
Le résultat de ce prosélytisme a été, pour le ju- 
daïsme, religieux bien plus qu'ethnographique. Les 
gens convertis de la sorte se faisaient très rarement 
circoncire. Ce qu'on appelait à Rome vitam judaicam 
agere, c'était simplement pratiquer le sabbat et la 
morale juive. Les gens « craignant Dieu », les metuentes^ 



14 LE JCDAISME 

les «SAjAsvot, judœi improfessi, ne sont pas resté» juifs ; 
ils n'ont fait que traverser le judaïsme pour deveniT 
chrétiens. 

Sans doute, la plus grande partie de ces Hellènes 
qui avaient adopté la vie juive sans la circoncision sont 
devenus ensuite chrétiens. C'est chez eux que le chris- 
tianisme a trouvé son terrain primitif. Mais il est cer- 
tain également qu'un très grand nombre d'entre eux 
devenaient de véritables juifs. 

Vous venez d'en avoir la preuve par le passage de 
Josèphe que je vous lisais tout à l'heure. Je pourrais 
vous citer bien d'autres fails ; ce fait, par exemple, des 
femmes de Damas qui, selon Josèphe, à un moment se 
trouvèrent toutes juives. La Syrie était le théâtre d'une 
propagande immense. Mon savant confrère, M. Joseph 
Derenbourg, l'a parfaitement établi. Nous en avons la 
preuve directe pour Palmyre, pour l'Iturée, pour le Hau- 
ran. Rien de plus connu que l'histoire d*Hélène, reine 
de l'Adiabène, qui se fit juive avec toute sa famille ; et il 
est bien probable qu'une grande partie de la population 
suivit l'exemple de la dynastie. Dans tous ces cas, il 
ne s'agit point de simples ôeôwêitç, de gens « aimant 
les juifs »; il s'agit de juifs parfaits, de juifs circoncis. 

Quand on nierait l'importance des conversions au 
judaïsme pour les pays grecs et latins, on ne saurait 
la nier pour TOrient, pour la Syrie surtout. A Pal- 
myre, par exemple, les inscriptions ont un caractère 
juif très prononcé. 

La dynastie des Asmonéens et celle des Hérodes 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION IS 

contribuèpent beaucoup à ce grand fait, qui entraîna 
dans le judaïsme une masse d'éléments syriens. Les 
Asmonéens furent conquérants ; ils reconstituèrent à 
peu près l'ancien domaine d'Israël par la force. 11 y 
avait là des populations qui n'étaient plus juives , il y 
en avait beaucoup de païennes. Elles] furent conquises 
par Jean Hyrcan, par Alexandre Jannée, et forcées 
d'accepter la circoncision. Il y eut ainsi un compelle 
intrare assez violent. Sous les Hérodes, l'entraînement 
se fit par d'autres motifs. Les Hérodes étaient une 
famille extrêmement riche, et l'appât de beaux ma- 
riages amena beaucoup de petits princes de l'Orient, 
d'Emôse, de Cilicie, de Comagène, à se faire juifs. Il 
y eut ainsi un nombre considérable de conversions ; 
si bien qu'on ne saurait exagérer le degré auquel 
la Syrie a été réellement judaïsée. 

Permettez-moi de vous lire à ce propos un passage 
de Josèphe, dans son traité Contre Apion, II, 39. 

« De là le désir qui s'empara de grandes multitudes 
d'adopter notre culte, si bien qu'il n'y a pas une ville 
grecque ou barbare, qu'il n'y a pas une nation où ne 
se pratique l'usage du sabbat, des jeûnes, des lampes, 
des distinctions de nourriture que nous observons. Ils 
cherchent aussi à imiter notre concorde, nos aumônes, 
notre goût pour le travail (rb çtXepybv èv T<xt(; Té^vatç), notre 
Courage à tout souffrir pour la Loi. Car, ce qu'il y a de 
plus surprenant, c'est que, sans aucun attrait de volupté^ 
la Loi par elle-même a fait ces miracles, et, de môme 
que Dieu pénètre l'univers, ainsi la Loi s'est infiltrée 



16 LE judaïsme 

parmi tous les hommes. Si quelqu'un doute de ma 
parole, je l'engage à jeter les yeux sur sa patrie, sur 
sa famille. » 

Remarquez ce ^tXepybv iv ratç xé^vaiç, « le goût que nous 
portons dans nos métiers ». En effet, les juifs et les 
chrétiens pratiquaient en général de petits métiers. 
C'étaient de bons ouvriers. Là est un des secrets de 
la grande révolution sociale du christianisme. Ce fut la 
réhabilitation du travail libre. 

Il y a dans le passage de Josèphe un peu d'exagéra- 
tion ; Josèphe est très porté à ce défaut ; mais le fait 
général qu'il signale a certainement son côté de vérité. 

Voici maintenant un passage de Dion Cassius, qui 
écrivait vers l'an 225. C'était un homme d'État, un 
sénateur, qui connaissait son temps. Il va parler d'une 
des guerres de Judée : 

« .... Ce pays, dit-il (livre XXXVII, chap. xvnj, se 
nomme Judée, et les habitants s'appellent Juifs. Je ne 
connais pas l'origine de ce second nom ; mais il s'appli- 
que à d'autres hommes qui ont adopté les institutions 
de ce peuple, quoique étant d'une autre race (xateep 
àXXoeôveiç ovtsç). Et il y a parmi les Romains beaucoup 
de gens de cette sorte, et ce qu'on a fait pour les 
arrêter n'a fait que les multiplier; si bien qu'il a fallu 
leur accorder la liberté de vivre selon leurs lois. » 

Ce passage est clair : Dion Cassius sait qu'il y a des 
juifs de race, continuateurs de l'ancienne tradition, 
mais qu'à côté d'eux, il y a des juifs qui ne sont pas 
juifs de sang, qui néanmoins sont absolument sem- 



COMME RAGE ET GOMME RELIGION 17 

blables aux juifs pour les observances religieuses. 

Incontestablement beaucoup de gens attirés vers le 
monothéisme restaient dans cette espèce de déisme 
dont nous trouvons la parfaite expression dans les 
livres sibyllins ou dans le Pseudo-Phocylide^ curieux 
petit livre, sorte de traité de morale fait pour les 
païens, dont nous avons, du reste, comme une édition 
chrétienne dans les prescriptions de ce qu'on appelle 
le concile de Jérusalem. Ce judaïsme mitigé, fait à 
l'usage des gentils, supprimait le grand obstacle aux 
conversions, la circoncision. Il fit, grâce à la prédi- 
cation chrétienne, une fortune extraordinaire. Mais ce 
qu'il faut absolument maintenir, c'est que, d'un autre 
côté, un grand nombre de convertis se faisaient cir- 
concire et devenaient des juifs selon toutes les condi- 
tions imposées aux descendants supposés d'Abraham. 

Laissez-moi vous lire un passage de Juvénal {Sat. 
XIV, vers 95 et suiv.) qui mérite qu'on en pèse tous 
les mots : 

Quidam sorliti metucntetn âabbata patrem 
Nil prœter nubes et cœli numen adorant, 
Nec distare putant humana carne suiilam, 
Qua pater abstinuit, mox et prœputia ponuot; 
Romanas autem soliti contemnere leges 
Judaïcum ediscunt et servant ac metuunt jus^ 
Tradidît arcano quodcumque volumine Moses : 
Non monstrare vias eadem nisi sacra colenti, 
Quœsitum ad fontem solos deducere verpos. 
Sed pater in causa est cui seplima quœque fuit lux 
Ignava etpartem vitœ non attigit ullam.- 

Ainsi cela commence par un père qui est un Srimple 

2 



18 LE judaïsme 

« craignant Dieu » et se borne à pratiquer le sabbat ; 
mais le fils de ce metuens devient un juif selon toute 
la force du terme et môme un juif fanatique, un 
contempteur des choses romaines. 

Ce qu'ajoute Juvénal est probablement une calomnie. 
Je ne crois pas que beaucoup de juifs, à cette époque, 
aient porté le fanatisme jusqu'à ne pas montrer le 
chemin à ceux qui n'étaient pas de leur religion. 
Qu'importe, du reste? Il n'y a pas d'histoire imma- 
culée. L'histoire du peuple juif est une des plus belles 
qu'il y ait, et je ne regrette pas d'y avoir consacré 
ma vie. Mais, que ce soit une histoire absolument 
sans tache, je suis loin de le prétendre; ce serait 
alors une histoire en dehors de l'humanité. Si je 
pouvais mener une seconde vie, certainement je la 
consacrerais à l'histoire grecque, qui est encore plus 
belle, à certains égards, que l'histoire juive. Ce sont là, 
en quelque sorte, les deux histoires maîtresses du 
monde. Or, si j'écrivais l'histoire des peuples grecs, 
cette histoire la plus merveilleuse de toutes, je ne me 
refuserais pas à y signaler de mauvaises parties. On 
peut admirer la Grèce sans se croire obligé d'admirer 
Cléon et les mauvaises pages des annales de la déma- • 
gogie athénienne. De même, parce qu'on trouve que le 
peuple juif a été l'apparition peut-être la plus extraor- 
dinaire de l'histoire, on n'est pas obligé pour cela de 
nier qu'il ne se trouve dans sa longue vie de peuple 
des faits regrettables. 

Prenons donc les allégations de Juvénal pour ce 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 19 

qu'elles valent ; mais suivons son raisonnement. Le 
mal, selon lui, est Tentraînement de la société romaine 
vers le judaïsme. Pourquoi y a-t-il tant de gens qui 
renoncent à la tradition romaine pour adopter la tradition 
des juifs ? C'est la faute de ceux qui ont d'abord embrassé 
les pratiques juives, sans s'astreindre à la circonci- 
sion. Les pères se sont mis à observer le sabbat ; ils ont 
été tout simplement des metuentes, des hommes crai- 
gnant Dieu ; les fils se font circoncire et deviennent 
des juifs ardents. 

Vous voyez que la grande propagande qui s'est faite 
depuis Alexandre jusque vers le ni® siècle de notre ère 
s'est faite surtout (ceci est hors de doute) au profit du 
christianisme, mais s'est faite aussi au profit du ju- 
daïsme étroit, impliquant les pratiques rigoureuses de 
la vieille religion d'IsraëU Oui, le monde, à une cer- 
taine époque, dégoûté des anciennes religions natio- 
nales, s'est converti du paganisme au monothéisme. 
Cette conversion s'est principalement faite par le 
christianisme, mais elle s'est faite aussi par le judaïsme. 
Je vous ai cité quelques textes; je pourrais vous en 
citer d'autres. Transgressi in morem eorum^ dit Tacite, 
idetn usurpant {Hist.^ V, 5i) 11 s'agit là de la circoncision. 
Selon Tacite, ceux qui passaient au judaïsme se fai- 
saient circoncire. Il y avait donc, parmi les cobvértis, 
des gens qui menaient la vie juive sans être circoncis, 
et d'autres qui étaient de véritables juifs. 

tlne distinction profondément significative est celle 
qui est établie par une loi d'Antonin le Pieux^ com- 



âO L£ judaïsme 

mentée par Modestin. Antonin permet aux juifs de cir- 
concire leurs fils, mais leurs fils seulement. Je le répète, 
quand l'autorité est amenée à défendre une pratique, 
c'est que cette pratique est répandue et a pris une 
extension considérable . 

Je crois, Messieurs, que ces faits suffisent pour éta- 
blir qu'à l'époque grecque et à l'époque romaine, il y a 
eu une foule de conversions directes au judaïsme. Il 
en résulte qu'à partir de cette époque le mot judaïsme 
n'a plus une grande signification ethnographique. 
Conformément à la prédiction des prophètes, le ju- 
daïsme était devenu quelque chose d'universeL Tout le 
monde y entrait. Le mouvement qui éloigna du paga- 
nisme, aux premiers siècles de notre ère, les personnes 
animées de sentiments religieux délicats, amena une 
foule de conversions. Le plus grand nombre de ces con- 
versions se fit certainement au christianisme, mais un 
très grand nombre aussi se fit au judaïsme. La plu- 
part des juifs de Gaule et d'Italie, par exemple, 
durent provenir de telles conversions, et la synagogue 
resta, à côté de l'Église, comme une minorité dissi- 
dente . 

Il est vrai qu'après cela se produit la grande réaction 
talmudique, à la suite de la guerre de Bar-Coziba. Il 
en est presque toujours ainsi dans l'histoire : quand 
un grand et large courant d'idées se produit dans le 
monde, ceux qui ont été les premiers à le provoquer 
en sont les premières victimes ; alors ils se repentent 
presque de ce qu'ils ont fait, et, d'excessivement libé- 



GOMME RACE ET COMME RELIGION 21 

raux qu'ils étaient, ils deviennent étonnamment réac- 
tionnaires. (On rit.) Le Talmud, c'est la réaction. Le 
judaïsme sent qu'il a été trop loin, qu'il va se fondre, 
se dissoudre dans le christianisme. Alors il se resserre. 
A partir de ce moment-là, le prosélytisme disparaît; 
les prosélytes sont traités de fléau, de « lèpre d'Israël ». 
Mais, avant cela, je le répète, les portes avaient été 
largement ouvertes. 

Le talmudisme même les a-t-il complètement fer- 
mées? Non, certes; le prosélytisme, condamné par les 
docteurs, n'en continua pas moins d'être pratiqué 
par des laïques pieux, plus fidèles à l'ancien esprit que 
les observateurs puritains de la Loi. Seulement, désor- 
mais, il faut faire une distinction. Les juifs ortho- 
doxes, observateurs rigoureux de la Loi, se serrent 
les uns contre les autres, et, comme la Loi ne se 
peut très bien observer que dans une société religieuse 
étroitement fermée, ils se séquestrent systématique- 
ment du reste du monde pendant des siècles. Mais^ 
en dehors des talmudistes scrupuleux, il y a des juifs 
à idées plus larges. 

Je ne connais rien de plus curieux à cet égard que 
les sermons de saint Jean Chrysostome contre les juifs. 
Le fond de la discussion, dans ces sermons, n'a pas un 
grand intérêt ; mais l'orateur, alors prêtre d'Antioche, 
se montre constamment obsédé d'une idée fixe : c'est 
d'empêcher ses fidèles d'aller à la synagogue pour y 
prêter serment, pour y célébrer la fête de Pâques. Il 
est évident que la distinction des deux sectes, dans 



32 LE judaïsme 

cette grande ville d'Antioche, était, à cette époque, 
encore à peine faite. 

Grégoire de Tours nous a conservé, sur le judaïsme 
dans les Gaules, des renseignements inappréciables. Il 
y avait beaucoup de juifs à Paris, à Orléans, à Cler- 
mont, Grégoire de Tours les combat comme des héré- 
tiques. Il ne se doute pas que ce sont des gens d'une 
autre race. Vous me direz que l'ethnographie n'était 
pas très familière h un esprit aussi simple. Cela est 
vrai; mais d'où venaient ces juifs d'Orléans et de 
Paris? Pouvons-nous supposer que tous fussent les 
descendants d'Orientaux venus de Palestine à une cer- 
taine époque, et qui auraient fondé des espèces de 
colonies dans certaines villes ? Je ne le crois pas. Il y 
eut sans doute, en Gaule, des émigrés juifs, qui 
remontèrent le Rhône et la Saône, et servirent en 
quelque sorte de levain ; mais il y eut aussi une foule 
de gens qui se rattachèrent au judaïsme par conversion 
et qui n'avaient pas un seul ancêtre en Palestine. Et 
quand on pense que les juiveries d'Allemagne et 
d'Angleterre sont venues de France, on se prend à 
regretter de n'avoir pas plus de données sur les 
origines du judaïsme dans notre pays. On verrait pro- 
bablement que le juif des Gaules du temps de Gontran 
et de Chilpéric n'était, le plus souvent, qu'un Gaulois 
professant la religion israélite. 

Laissons de côté ces faits obscurs ; il y en a de beau- 
coup plus clairs, d'abord la conversion de l'Arabie et de 
TAbyssinie, qui n'est niée par personne. Le judaïsme 



COMME RACE ET tîOMME RELIGION 23 

avait accompli en Arabie, avant Mahomet, d'immenses 
conquêtes; une foule d'Arabes s'y étaient rattachés. Il 
n'a tenu qu'à un fil que TArabie ne soit devenue juive. 
Mahomet a été juif à une certaine époque de sa vie, et 
on peut dire, jusqu'à un certain point, qu'il l'est resté 
toujours. Les Falaschas, ou juifs d'Abyssinie, sont des 
Africains, parlant une langue africaine et lisant la Bible 
traduite en cet idiome africain. 

Mais il y a un événement historique plus important, 
plus rapproché de nous, et qui semble avoir eu des 
suites très graves : c'est la conversion des Khozars, 
sur laquelle nous avons des renseignements précis. Ce 
royaume des Khozars, qui occupait presque toute la 
Russie méridionale, adopta le judaïsme vers le temps 
de Gharlemagne. A ce fait historique, se rattachent les 
karaïtes de la Russie méridionale et ces inscriptions 
hébraïques de la Crimée où, dès le via® siècle, on 
trouve des noms tàtars et turcs, tels que Toktamisch. 
Est-ce qu'un juif d'origine palestinienne se serait jamais 
appelé Toktamisch, au lieu de s'appeler Abraham, 
Lévy ou Jacob? Évidemment non ; ce Toktamisch était 
un Tatar, un Nogaï converti ou fils de converti. 

Cette conversion du royaume des Khozars a une 
importance considérable dans la question de l'origine 
des juifs qui habitent les pays danubiens et le midi 
de la Russie. Ces régions renferment de grandes 
masses de populations juives qui n'ont probablement 
rien ou presque rien d'ethnographiquepaent juif. Une 
circonstance particulière a dû amener dans le sein 



24 LE judaïsme 

du judaïsme beaucoup de gens non juifs de race. 
C'est l'esclavage ou la domesticité. Nous voyons 
•que, dans tous les pays chrétiens, surtout dans les 
pays slaves, la grande préoccupation des évêques, 
des conciles, est de défendre aux juifs d'avoir des 
serviteurs chrétiens. La domesticité favorisait le 
prosélytisme, et les esclaves des juifs étaient entraînés 
plus ou moins à la profession du judaïsme. 

Il est donc hors de doute que le judaïsme représenta 
d'abord la tradition d'une race particulière. Il est hors 
de doute aussi qu'il y a eu dans le phénomène de la 
formation de la race israélite actuelle un apport de sang 
palestinien primitif; mais, en même temps, j'ai la con- 
viction qu'il y a dans l'ensemble de la population juive, 
telle qu'elle existe de nos jours, un apport considéra- 
ble de sang non sémitique ; si bien que cette race, que 
l'on considère comme l'idéal de Vethnos pur, se con- 
servant à travers les siècles par l'interdiction des 
mariages mixtes, a été fortement pénétrée d'infusions 
étrangères, un peu comme cela a eu lieu pour toutes 
les autres races. En d'autres termes, le judaïsme à 
l'origine fut une religion nationale ; . il est redevenu 
de nos jours une religion fermée; mais, dans 
l'intervalle, pendant de longs siècles, le judaïsme 
a été ouvert; des masses très considérables de 
populations non israélites de sang ont embrassé le 
judaïsme; en sorte que la signification de ce mot, 
au point de vue de l'ethnographie, est devenue fort 
douteuse. 



GOMME RACE ET GOMME RELIGION 2o 

On m'objectera ce qu'on appelle le type juif. Il y en 
aurait long à dire sur ce point. Mon opinion est qu'il 
n'y a pas un type juif, mais qu'il y a des types juifs. 
J'ai acquis à cet égard une assez grande expérience, 
ayant été pendan t dix ans à la Bibliothèque nationale, 
attaché à la collection des manuscrits hébreux, en sorte 
que les savants israélites du monde entier s'adressaient 
à moi pour consulter notre précieuse collection. Je re- 
connaissais très vite mes clients, et, d'un bout à l'autre 
de la salle, je devinais ceux qui allaient venir à* mon 
bureau. Eh bien, le résultat de mon expérience est 
qu'il n'y a pas un type juif unique, mais qu'il y en 
a plusieurs, lesquels sont absolument irréductibles les 
uns aux autres. Comment la race s'est-elle ainsi can- 
tonnée en quelque sorte dans un certain nombre de 
types ? Par suite de ce que nous disions tout à l'heure, 
par la séquestration, le ghetto, par l'interdiction des 
mariages mixtes. 

L'ethnographie est une science fort obscure ; car on 
ne peut pas y faire d'expérience, et il n'y a de certain 
que ce qu'on peut expérimenter. Ce que je vais dire 
n'est pas pour prouver, c'est seulement pour expliquer 
ma pensée. Je crois que, si l'on prenait au hasard des 
milliers de personnes, celles, par exemple, qui se pro- 
mènent en ce moment d'un bout à l'autre du boulevard 
Saint-Germain, qu'on les suppose déportées dans une 
île déserte et libres de s'y multiplier; je crois, dis-je 
qu'au bout d'un temps donné, les types seraient 
réduits, massés en quelque sorte, concentrés en un 



i6 LE judaïsme 

certain nombre de types vainqueurs des autres, qui 
auraient persisté et qui se seraient constitués d'une 
façon irréductible. La concentration des types résulte 
du fait des mariages s'eflfectuant, pendant des siècles, 
dans un cercle resserré. 

On allègue aussi en faveur de l'unité ethnique des 
juifs la similitude des mœurs, des habitudes. Toutes 
les fois que vous mettrez ensemble des personnes de 
n'importe quelle race et que vous les astreindrez à une 
vie de ghetto, vous aurez les mêmes résultats. Il y a, 
si l'on peut s'exprimer ainsi, une psychologie des 
minorités religieuses, et cette psychologie est indépen- 
dante de la race. La position des protestants, dans un 
pays où, comme en France, le protestantisme est 
en minorité, a beaucoup d'analogie avec celle des 
juifs, parce que les protestants, pendant fort longtemps, 
ont été obligés de vivre entre eux et qu'une foule de 
choses leur ont été interdites, comme aux juifs. Il se 
crée ainsi des similitudes qui ne viennent pas de la 
race, mais qui sont le résultat de certaines analogies 
de situation. Les habitudes d'une vie concentrée, gênée, 
pleine d'interdictions, séquestrée en quelque sorte, se 
retrouvent partout les mêmes, quelle que soit la race. 
Les calomnies répandues dans les parties peu éclairées 
delà population contre les protestants et contre les juifs 
sont les mêmes. Les professions vers lesquelles une 
secte exclue de la vie commune est obligée de se por- 
ter sont les mêmes. Comme les juifs, les protestants 
n'ont ni peuple ni paysans ; on les a empêchés d'en 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION S7 

avoir *. — Quant à la similitude d'esprit dans le 
sein d'une môme secte, elle s'explique suffisamment 
par la similitude d'éducation, de lectures, de pratiques 
religieuses. 

On observe en Syrie un fait qui vient à l'appui de 
ma thèse. Il existe à une douzaine de lieues, au nord 
de Damas, des villages où l'on parle encore l'ancien 
syriaque, qui a presque disparu partout ailleurs, et 
qu'on ne retrouve plus que là et à une grande dis- 
tance au nord, du côté de Van et d'Ourmia. Les gens 
de ces villages sont musulmans et ressemblent à tous 
les musulmans de Syrie sous le rapport des mœurs. 
S'il y a quelque chose de dissemblable au monde, c'est 
le chrétien et le musulman en Syrie : le chrétien, qui 
est la créature la plus timide du monde ; le musulman , 
qui a l'habitude de porter les armes et de dominer. On 
dirait, au premier coup d'œil, qu'il y a là une diffé- 
rence ethnographique bien caractérisée. A propos de 
l'émotion qui eut lieu à Beyrouth il y a quelques mois, 
mon excellent ami, le D^ S ... , m'écrivait que son do- 
mestique rentra en lui disant : « S'il y avait eu là un 
enfant musulman avec un sabre, il aurait pu tuer mille 
chrétiens. » Eh bien, c'est ici que le fait des villages 
aux environs de Damas prend un vif intérêt. S'il y a 



1. Le travail sur les juifs de France dans la première moitié du 
moyen âge, inséré dans le tome xxvii® de VHistoire littéraire de 
la France, montre que, jusqu'aux ordonnances de Philippe le Bel, 
les juifs de France exerçaient les mêmes métiers et professions 
que les autres Français. 



S8 LE judaïsme 

au monde des Syriens authentiques, ce sont ces gens- 
là, puisqu'ils parlent encore leur vieille langue; et 
pourtant ils sont musulmans et ressemblent pour les 
habitudes et les mœurs à tous les autres musulmans. 
La différence qui existe entre eux et les Syriens chré- 
tiens résulte donc de la différence du genre de vie et 
d'une situation sociale prolongée durant des siècles ; 
elle n'a absolument rien d'ethnographique. 

De même, chez les juifs, la physionomie particulière 
et les habitudes de vie sont bien plus le résultat de né- 
cessités sociales qui ont pesé sur eux pendant des 
siècles, qu'elles ne sont un phénomène de race. 

Réjouissons-nous, Messieurs, que ces questions, si 
intéressantes pour l'histoire et l'ethnographie, n'aient 
en France aucune importance pratique. Nous avons, en 
effet, résolu la difficulté politique qui s'y rattache de 
la bonne manière. Quand il s'agit de nationalité, nous 
faisons de la question de race une question tout à fait 
secondaire, et nous avons raison. Le fait ethnographique, 
capital aux origines de l'histoire, va toujours perdant 
de son importance à mesure qu'on avance en civilisa- 
tion. Quand l'Assemblée nationale, en 1791, décréta 
l'émancipation des juifs, elle s'occupa extrêmement peu 
de la race. Elle estima que les hommes devaient être 
jugés non par le sang qui coule dans leurs veines, 
mais par leur valeur morale et intellectuelle. C'est la 
gloire de la France de prendre ces questions par le côté 
humain. L'œuvre du xix® siècle est d'abattre tous les 
ghettos, et je ne fais pas mon compliment à ceux qui 



GOMME RAGE ET GOMME RELIGION 29 

ailleurs cherchent à les relever. La race Israélite a 
rendu au monde les plus grands services . Assimilée 
aux différentes nations, en harmonie avec les diverses 
unités nationales, elle continuera à faire dans l'avenir 
ce qu elle a fait dans le passé. Par sa collaboration 
avec toutes les forces libérales de l'Europe, elle con- 
tribuera éminemment au progrès social de l'humanité. 
(Applaudissements prolongés,) 



FIN 



IH1>RIMER1B CHAIX, ROB BERGÈRE, SO, PARIS. — 3318-3 



L'ISLAMISME ET LA SCIENCE 



L'ISLAMISME 



ET 



LA SCIENCE 



CONFÉRENCE 



rAITB A LA SORBONNB LB 39 HARS 1883 



PAR 



ERNEST RENAN 




PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE .MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUE AUBKR, 3 

1883 

Droits de reproduction et de traduction réservés. 



f^s :i'' V 



• 5 



L'ISLAMISME ET LA SCIENCE 



Mesdames et Messieurs, 



J'ai déjà tant de fois fait l'épreuve de l'attention 

bienveillante de cet auditoire que j'ai osé choisir, pour 

le traiter aujourd'hui devant vous, un sujet des plus 

subtils, rempli de ces distinctions délicates où il faut 

entrer résolument quand on veut faire sortir l'histoire 

du domaine des à peu près. Ce qui cause presque 

toujours les malentendus en histoire, c'est le manque 

de précision dans l'emploi des mots qui désignent les 

nations et les races. On parle des Grecs, des Romains, 

des Arabes comme si ces mots désignaient des groupes 

humains toujours identiques à eux-mêmes, sans tenir 

compte des changements produits par les conquêtes 

militaires, religieuses, linguistiques, par la mode et 

les grands courants de toutes sortes qui traversent 

1 



!2 l'islamisme et la science 

l'histoire de rhumanité. La réalité ne se gouverne 
pas selon des catégories aussi simples. Nous autres 
Français, par exemple, nous sommes Romains par la 
langue, Grecs par la civilisation, Juifs par la religion. 
Le fait de la race, capital à l'origine, va toujours 
perdant de son importance à mesure que les grands 
faits universels qui s'appellent civilisation grecque, 
conquête romaine, conquête germanique, christianis- 
me, islamisme, renaissance, philosophie, révolution, 
passent comme des rouleaux broyeurs sur les pri- 
mitives variétés de la famille humaine et les forcent 
à se confondre en masses plus ou moins homogènes. 
Je voudrais essayer de débrouiller avec vous une 
des plus fortes confusions d'idées que l'on commette 
dans cet ordre, je veux parler de l'équivoque contenue 
daffiifS ees mots : science arabe, philosophie arabe, art 
arabe, aeience musulmane, civilisation musulmane. Des 
idées vagues qu'on se fait sur ce point résultent beau- 
coup de faux jugements et même des entewrs prati- 
ques quelquefois assez graves. 

Toute personne un peu instruite des choses de no- 
tre teffljfxs voit clairement l'infériorité actuellie des pays 
mosuhnans, la décadence des États gouvernés par l'is- 
loHL,. kl nuUU^ intellectuelle des races qui tiennent 
UfiiqueQieEt de eette religion leur eultm^e ei leur 
éducatioa. Tous ceux qui «mt été* en Orient ou en 
Afrique sont firappés de ce qus'a de fatal^enieiit 
boruflé. l'esprit d'uB vrai ei?Dr^nt, de cette espèce de 
ceick de fer <fui enteufe s» têie, la rend absolumeiH 



L'LSLiAMISHE ET LA SGIIHGE 3 

fermée à la science , incapable de rien apprendre ni 
de s'ouvrir à aucune idée nouvelle. A partir de aom 
initiation religieuse, vers l'âge de dix ou douze ans, 
l'enfant musulman, jusque-là quelquefois assez éveillé, 
devient tout à coup fanatique, plein d'une sotte fierté 
de posséder ce qu'il croit la vérité absolue, heureux 
comme d'un privilège de ce qui fait son infériorité. 
Ce fol orgueil est le vice radical du musulman. L'ap- 
parente simplicité de son culte lui inspire un mépris 
peu justifié pour les autres religions. Persuadé que 
Dieu donne la fortune et le pouvoir à qui bon lui 
semble, sans tenir compte de Tinstruction ni du mé- 
rite personnel, le musulman a le plus profond mépris 
pour l'instruction, pour la science, pour tout ce qui 
constitue l'esprit européen. Ce pli inculqué par la foi 
musulmane est si fort que toutes les différences de 
race et de nationalité disparaissent par le &it de la 
conversion à l'islam. Le Berber, le Soudànien, le Cir- 
cassien, l'Afghan, le Malais, l'Égyptien, le Nubien, de- 
venus musulmans, ne sont plus des Berbers, des Soo- 
daniens, des Égyptiens, etc . ; ce sont des musulmans 
La Perse seule fait ici exception ; elle a su garder son 
génie propre ; car la Perse a su prendre dans l'islam 
une place à part ; elle est au fond bien plus chiite 
que oHisulmaiiie. 

Pbur atténuer les fâcheuses mduetions qu'on est juarté 
à tirer de ce fdt si gâséral, contre l'islam, beaucoup 
de personnes^ font Femarquer que cette décad^Me» 
apiès tout, peut n'être qa'un fait transitoire. Paw « 



4 l'islamisme et la science 

rassurer sur l'avenir, elles font appel au passé. Cette 
civilisation musulmane, maintenant si abaissée, a été 
autrefois très brillante. Elle a eu des savants, des 
philosophes. Elle a été, pendant des siècles, la maîtresse 
de l'Occident chrétien. Pourquoi ce qui a été ne se- 
rait-il pas encore? Voilà le point précis sur lequel je 
voudrais faire porter le débat. Y a-t-il eu réellement 
une science musulmane, ou du moins une science ad- 
mise par l'islam, tolérée par l'islam? 

Il y a dans les faits qu'on allègue une très réelle 
part de vérité. Oui ; de l'an 775 à peu près, jusque 
vers le milieu du treizième siècle, c'est-à-dire pendant 
500 ans environ, il y a eu dans les pays musulmans 
des savants, des penseurs très distingués. On peut 
même dire que, pendant ce temps, le monde musul- 
man a été supérieur, pour la culture intellectuelle, au 
monde chrétien. Mais il importe de bien analyser ce 
fait pour n'en pas tirer des conséquences erronées . Il 
importe de suivre siècle par siècle l'histoire de la civi- 
lisation en Orient pour faire la part des éléments di- 
vers qui ont amené cette supériorité momentanée, 
laquelle s'est bientôt changée en une infériorité tout à 
fait caractérisée. 

Rien de plus étranger à tout ce qui peut s'appeler 
philosophie ou science que le premier siècle de l'islam. 
Résultat d'une lutte religieuse qui durait depuis plu- 
sieurs siècles et tenait la conscience de l'Arabie en 
suspens entre les diverses formes du monothéisme 
sémitique, l'islam est à mille lieues de tout ce qui 



l'islamisme £T là science ^ 

peut s'appeler rationalisme ou scieace. Les cava- 
liers arabes qui s'y rattachèrent comme à un pré-» 
texte pour conquérir et piller furent, à leur heure, 
les premiers guerriers du monde; mais c'étaient 
assurément les moins philosophes des hommes. Un 
écrivain oriental du treizième siècle, Aboulfaradj, 
traçant le caractère du peuple arabe, s'exprime ainsi : 
« La science de ce peuple, celle dont il se faisait gloire, 
était la science de la langue, la connaissance de ses 
idiotismes, la texture des vers, l'habile composition 
de la prose. . . Quant à la philosophie. Dieu ne lui 
en avait rien appris, et ne l'y avait pas rendu pro- 
pre. » Rien de plus vrai. L'Arabe nomade, le plus 
littéraire des hommes, est de tous les hommes le 
moins mystique, le moins porté à la méditation. 
L'Arabe religieux se contente, pour l'explication des 
choses, d'un Dieu créateur, gouvernant le monde di- 
rectement et se révélant à l'homme par des prophètes 
successifs. Aussi, tant que l'islam fut entre les mains 
de la race arabe, c'est-à-dire sous les quatre premiers 
califes et sous les Omeyyades, ne se produisit-il dans 
son sein aucun mouvement intellectuel d'un caractère 
profane . Omar n'a pas brûlé, comme on le répète sou- 
vent, la bibliothèque d'Alexandrie ; cette bibliothèque, 
de son temps, avait à peu près disparu ; mais le prin- 
cipe qu'il a fait triompher dans le monde était bien 
en réalité destructeur de la recherche savante et du 
travail varié de l'esprit. 
Tout fut changé, quand, vers l'an 750, la Perse prit 



6 l'islahiske kt la scikhge 

le dessus et fit triompher la dynastie des enfants 
d'Abbas sur celle des Beni-Omeyy a . Le centre de 
rislam se trouva transporté dans la région du Tigre 
et de TEuphrate. Or, ce pays était plein encore des 
traces d'une des plus brillantes civilisations que l'Orient 
ait connues, celle des Perses Sassanides, qui avait été 
portée à son comble sous le règne de Chosroès Nou- 
schirvan. L'art et l'industrie florissaient en ces pays 
depuis des siècles. Chosroès y ajouta l'activité intel- 
lectuelle. La philosophie, chassée de Constantinople, 
vint se réfugier en Perse; Chosroès fit traduire les li- 
vres de l'Inde. Les chrétiens nestoriens, qui formaient 
l'élément le plus considérable de la population, étaient 
versés dans la science et là philosophie grecques ; la 
médecine était tout entière entre leurs mains ; leurs 
évêques étaient des logiciens, des géomètres. Dans les 
épopées persanes, dont la couleur locale est emprun- 
tée aux temps sassanides, quand Roustem veut con- 
struire un pont, il fait venir im djathalik (catholicoSj nom 
des patriarches ou évêques nestoriens) en guise d'in- 
génieur. 

Le terrible coup de vent de l'islam arrêta net, pen- 
dant une centaine d'années, tout ce beau développe- 
ment iranien. Mais l'avènement des Abbasides sembla 
une résurrection de l'éclat des Chosroès. La révolution 
qui porta cette dynastie au trône fut faite par des 
troupes persanes, ayant des chefs persans. Ses fonda- 
teurs, Aboul-Abbas et surtout Mansour, sont toujours 
entourés de Persans. Ce sont en (juelque sorte des Sas- 



L'iSliA^MISUE £T LA SCIENCE 7 

sanides ressuscites ; les conseillers intimes, les précep* 
teurs des princes, les premiers ministres sont les Bar- 
mékides, famille de l'ancienne Perse, très éclairée, 
restée fidèle au culte national, au parsisme, et qui ne 
se convertit à Tislam que tard et sans conviction. Les 
nestoriens entourèrent bientôt ces califes peu croyants 
et devinrent, par une sorte de privilège exclusif, leurs 
premiers médecins. Une ville qui a eu dans l'his- 
toire de l'esprit humain un rôle tout à fait à part, 
la ville deHarran, était restée païenne et avait gardé 
toute la tradition scientifique de l'antiquité grecque; 
elle fournit à la nouvelle école un contingent consi- 
dérable de savants étrangers aux religions révélées, 
surtout d'habiles astronomes. 

Bagdad s'éleva comme la capitale de cette Perse 
renaissante. La langue de la conquête, l'arabe, ne 
put être supplantée, non plus que la religion tout à 
fait reniée; mais l'esprit de cette nouvelle civilisation 
fut essentiellement mixte. Les Parsis, les chrétiens, 
l'emportèrent; l'administration, la police en particu- 
lier, fut entre les mains des chrétiens. Tous ces 
brillants califes, contemporains de nos Carlovingiens, 
Mansour, Haroun al-Raschid, Mamoun sont à peine 
musulmans. lis pratiquent extérieurement la religion 
dont ils sont les chefs, les papes, si l'on peut s'ex- 
primer ainsi; mais leur esprit est ailleurs. Ils sont 
curieux de toute chose, surtout des choses exotiques 
et païennes; ils interrogent l'Inde, la vieille Perse, la 
Grèce surtout. Parfois, il est vrai, les piétistes mu- 



8 l'islamisme et la science 

sulmans amènent à la cour d'étranges réactions ; le 
oalife, à certains moments, se fait dévot et sacrifie 
ses amis infidèles ou libres penseurs ; puis le soufile 
de l'indépendance reprend le dessus ; alors le calife 
rappelle ses savants et ses compagnons de plaisir, et 
la libre vie recommence, au grand scandale des 
musulmans puritains. 

Telle est l'explication de cette curieuse et attachante 
civilisation de Bagdad, dont les fables des Mille et une 
Nuits ont fixé les traits dans toutes les imaginations; 
mélange bizarre de rigorisme officiel et de secret 
relâchement, âge de jeunesse et d'inconséquence, où 
les arts sérieux et les arts de la vie joyeuse fleuris- 
sent grâce à la protection des chefs mal pensants 
d'une religion fanatique; où le libertin, bien que 
toujours sous la menace des plus cruels châtiments, 
était flatté, recherché à la cour. Sous le règne de 
ces califes, parfois tolérants, parfois persécuteurs à 
regret, la libre pensée se développa ; les motecallemîn 
ou « disputeurs » tenaient des séances où toutes les 
religions étaient examinées d'après la raison. Nous 
avons en quelque sorte le compte rendu d'ime de 
ces séances fait par un dévot . Permettez-moi de vous 
le lire, tel que M. Dozy l'a traduit. 

Un docteur de Kairoan demande à un pieux théo- 
logien espagnol, qui avait fait le voyage de Bagdad, 
si, pendant son séjour dans cette ville, il avait assisté 
aux séances des motecallemîn. « J'y ai assisté deux 
fois, répond l'Espagnol , mais je me suis bien gardé 



l'islamisme et la science 9 

d'y retourner. — Et pourquoi ? lui demanda son 
interlocuteur. — Vous allez en juger, répondit le 
voyageur. A la première séance à laquelle j'assistai, 
se trouvaient non seulement des musulmans de toute 
sorte, orthodoxes et hétérodoxes, mais aussi des 
mécréants, des guèbres, des matérialistes, des athées, 
des juifs, des chrétiens ; bref, il y avait des incrédules 
de toute espèce. Chaque secte avait son chef, chargé 
de défendre les opinions qu'elle professait, et, chaque 
fois qu'un de ces chefs entrait dans la salle, tous 
se levaient eu signe de respect, et personne ne 
reprenait sa place avant que ce chef se fût assis. La 
salle fut bientôt comble, et, lorsqu'on se vit au 
complet, un des incrédules prit la parole : « Nous 
» sommes réunis pour raisonner, dit-il. Vous 
» connaissez tous les conditions. Vous autres, musul- 
j> mans, vous ne nous alléguerez pas des raisons 
» tirées de votre livre ou fondées sur l'autorité de 
» votre prophète ; car nous ne croyons ni à l'un ni à 
» l'autre. Chacun doit se borner à des arguments 
» tirés de la raison. » Tous applaudirent à ces 
paroles. Vous comprenez, ajoute l'Espagnol, qu'après 
avoir entendu de telles choses, je ne retournai plus 
dans cette assemblée. On me proposa d'en visiter 
une autre ; mais c'était le même scandale. » 

Un véritable mouvement philosophique et scienti- 
fique fut la conséquence de cp ralentissement 
momentané de la rigueur orthodoxe. Les médecins 
syriens chrétiens, continuateurs des dernières écoles 



10 l'isluiisme et là science 

grecques, étaient fort versés dans la philosophie 
péripatéticienne» dans les mathématiques, dans la 
médecine, Tastronomie. Les califes les employèrent à 
traduire en arabe l'encyclopédie d'Aristote, Euclide, 
Galien, Ptolémée, en un mot tout l'ensemble de la 
science grecque tel qu'on le possédait alors. Des 
esprits actifs, tels qu'Alkindi, commencèrent à spé- 
culer sur les problèmes étemels que l'homme se pose 
sans pouvoir les résoudre. On les appela filsouf 
(philosophos)^ et dès lors ce mot exotique fut pris en 
mauvaise part comme désignant quelque chose 
d'étranger à l'islam. Filsouf devint chez les musulmans 
une appellation redoutable, entraînant souvent la 
mort ou la persécution, comme zendik et plus tard 
farmaçoun (franc-maçon). C'était, il faut l'avouer, le 
rationalisme le plus complet qui se produisait au sein 
de l'islam. Une sorte de société philosophique, qui 
s'appelait les Ikhwan es-safa^ « les frères de la sincé- 
rité, » se mit à publier une encyclopédie philosophique, 
remarquable par la sagesse et l'élévation des idées. 
Deux très grands hommes, Alfarabi et Avicenne, se 
placent bientôt au rang des penseurs les plus complets 
qui aient existé. L'astronomie et l'algèbre prennent, 
en Perse surtout, de remarquables développements. 
La chimie poursuit son long travail souterrain, qui se 
révèle au dehors par d'étonnants résultats, tels que la 
distillation, peut-être la poudre. L'Espagne musul- 
mane se met . à ces études à la suite de l'Orient ; les 
juifs y apportent une collaboration active. Ibn-Badja, 



l'isulmishe et la sgiencj: Il 

Ibn-Tofaïl, Averroès élèvent la pensée philosophique, 
au douzième siècle, à des hauteurs où, depuis l'an- 
liquiié, on ne l'avait point vue portée. 

Tel est ce grand ensemble philosophique, que Ton 
a coutume d'appeler arabe, parce qu'il est écrit en 
^rabe, mais qui est en réalité gréco-sassanide. Il serait 
plus exact de dire grec; car l'élément vraiment 
fécond de tout cela venait de la Grèce. On valait, dans 
ces temps d'abaissement, en proportion de ce qu'on 
savait de la vieille Grèce. La Grèce était la source 
unique du savoir et de la droite pensée. La supériorité 
de la Syrie et de Bagdad sur l'Occident latin venait 
uniquement de ce qu'on y touchait de bien plus près 
la tradition grecque. Il était plus facile d'avoir un 
Euclide, un Ptolémée, un Aristote à Harran, à Bagdad 
qu'à Paris. Ah ! si les Byzantins avaient voulu être 
gardiens moins jaloux des trésors qu'à ce moment ils 
ne lisaient guère ; si, dès le huitième ou le neuvième 
siècle, il y avait eu des Bessarion et des Lascaris ! 
On n'aurait pas eu besoin de ce détour étrange qui 
fit que la science grecque nous arriva au douzième 
siècle, en passant par la Syrie, par Bagdad, par 
Cordoue, par Tolède. Mais cette espèce de providence 
secrète qui fait que, quand le flambeau de l'esprit 
humain va s'éteindre entre les mains d'un peuple, un 
autre se trouve là pour le relever et le rallumer, 
donna une valeur de premier ordre à l'œuvre, sans 
cela obscure, de ces pauvres Syriens, de ces filsouf 
persécutés, de ces Harraniens que leur incrédulité 



12 l'islamisme et la science 

mettait au ban de l'humanité d'alors. Ce fut par ces 
traductions arabes des ouvrages de science et de 
philosophie grecque que l'Europe reçut le ferment 
de tradition antique nécessaire à l'éclosion de son 
génie. 

En effet, pendant qu'Averroès, le dernier philosophe 
arabe, mourait à Maroc, dans la tristesse et l'abandon, 
notre Occident était en plein éveil. Abélard a déjà 
poussé le cri du rationalisme renaissant. L'Europe a 
trouvé son génie et commence cette évolution extraor- 
dinaire, dont le dernier terme sera la complète éman- 
cipation de l'esprit humain. Ici, sur la montagne 
Sainte- Geneviève, se créait un sensonum nouveau pour 
le travail de l'esprit. Ce qui manquait, c'étaient les 
livres, les sources pures de l'antiquité. Il semble au 
premier coup d'œil qu'il eût été plus naturel d'aller 
les demander aux bibliothèques de Constantinople, où 
se trouvaient les originaux, qu'à des traductions sou- 
vent médiocres en une langue qui se prêtait peu à 
rendre la pensée grecque. Mais les discussions reli- 
gieuses avaient créé entre le monde latin et le monde 
grec une déplorable antipathie; la funeste croisade 
de 1204 ne fit que l'exaspérer. Et puis, nous n'avions 
pas d'hellénistes ; il fallait encore attendre trois cents 
ans pour que nous eussions un Lefèvre d'Étaples, 
un Budé. 

A défaut de la vraie philosophie grecque authenti- 
que, qui était dans les bibliothèques byzantines, on 
alla donc chercher en Espagne ime science grecque mal 



l'islamisme et la science 13 

traduite et frelalée. Je ne parlerai pas de Gerbert, 
dont les voyages parmi les musulmans sont chose fort 
douteuse; mais, dès le onzième siècle, Constantin 
l'Africain est supérieur en connaissances à son temps 
et à son pays, parce qu'il a reçu une éducation mu- 
sulmane. De 1130 à HSO, un collège actif de traduc- 
teurs, établi à Tolède sous le patronage de l'arche- 
vêque Raymond, fait passer en latin les ouvrages les 
plus importants de la science arabe. Dès les pre- 
mières années du treizième siècle, TAristote arabe fait 
dans l'Université de Paris son entrée triomphante. 
L'Occident a secoué son infériorité de quatre ou cinq 
cents ans. Jusqu'ici l'Europe a été scientifiquement 
tributaire des musulmans. Vers le milieu du treizième 
siècle, Ja balance est incertaine encore. A partir de 
1275 à peu près, deux mouvements apparaissent avec 
évidence ; d'une part, les pays musulmans s'abîment 
dans la plus triste décadence intellectuelle; de l'autre, 
l'Europe occidentale entre résolument pour Son compte 
dans cette grande voie de la recherche scientifique de 
la vérité, courbe immense dont l'amplitude ne peut 
pas encore être mesurée. 

Malheur à qui devient inutile au progrès humain! 
Il est supprimé presque aussitôt. Quand la science dite 
arabe a inoculé son germe de vie à l'Occident latin, 
elle disparaît. Pendant qu'Averroès arrive dans les 
écoles latines à une célébrité presque égale à celle 
d'Aristote, il est oublié chez ses coreligionnaires. 
Passé l'an 1200 à peu près, il n'y a plus un seul phi- 



14 l'isj-akisbce kt la science 

losophe arabe de renom, La philosophie avait tcmjonrs- 
été persécutée au sein de Tislam, mais d'une façoa 
qui n'avait pas réussi à la supprima. A partir de 1200^ 
la réaction théologique l'emporte tout à fait. La pfcî* 
losophie est abolie dan^ les pays musulmans . Les his- 
toriens et les polygraphes n'en parlent que comme 
d'un souvenir, et d'un mauvais souvenir. Les mannr 
scrits philosophiques sont détruits et deviennent rares^ 
L'astronomie n'est tolérée que pour la partie qui sert 
à déterminer la direction de la prière. Bientôt la race 
turque prendra l'hégémonie de l'islam, et fera prévaloir 
partout son manque total d'esprit philosophique et 
scientifique. A partir de ce moment, à quelques rares 
exceptions près, comme Ibn-Khaldoun, l'islam ne 
comptera plus aucun esprit large ; il a tué la science 
et la philosophie dans son sein. 

Je n'ai point cherché. Messieurs, à diminuer le rôle 
de cette grande science dite arabe qui marque ime 
étape si importante dans l'histoire de l'esprit humain. 
On en a exagéré l'originalité sur quelques points, no- 
tamment en ce qui touche l'astronomie; il ne £aut 
pas verser dans lautre excès, en la dépréciant outre 
mesure. Entre la disparition de la civilisation antique, 
au sixième siècle, et la naissance du génie européen 
au. douzième et au treizième, il y a eu ce qu'on peut 
appeler la période arabe, durant laquelle la tradiitioiii 
de l'esprit humain s'est £aite par les»régioafi conqui^ies^ 
à Fifidau. Cette science dite atabe, qa'a-t-elle d'anbe 
en réalité? La langue, rien que la langue^ Ija conquête 



l'islamisme et la science 15 

musulmane avait porté la langue de l'Hedjaz jusqpcr'au 
bout du monde . Il arriva pour l'arabe ce qui est 
arrivé pour le latin, lequel est devenu, en Occident, 
l'expression de sentiments et de pensées qui n'avaient 
rien à faire avec le vieux Latiam. Averroès, Avicenne, 
Albaténi sont des Arabes, comme Albert le Grand, 
Roger Bacon, François Bacon, Spinoza sont des Latins. 
Il y a un aussi grand malentendu à mettre la science 
et la philosophie arabes au compte de FArabie qu'à 
mettre toute la littérature chrétienne latine, tous les 
scolastiques, toute la Renaissance, toute la science du 
seizième et en partie du dix-septième siècle au compte 
de la ville de Rome, parce que tout cela est écrit en 
latin. Ce qu'il y a de bien remarquable, en effet, c*est 
que, parmi les philosophes et les savants dits arabes, 
il n'y en a guère qu'un seul, Alkindi, qui soit d'ori- 
gine arabe; tous les autres sont des Persans, des 
Transoxiens, des Espagnols, des gens de Bokhara, de 
Samarkande, de Cordoue, de Séville. Non seulement, 
ce ne sont pas des Arabes de sang ; mais ils n'ont rien 
d'arabe d'esprit . Ils se servent de l'arabe ; mais ils en 
sont gênés, comme les penseurs du moyen âge sont 
gênés par le latin et le brisent à leur usage. L^arabe, 
qui se prête si bien à la poésie et à une certaine élo- 
quence, est un instrument fort incommode pour fe 
métaphysique. Les philosophes et les savants arabes 
sont en général d'assez mauvais écrivains. 

Cette science n'est pas arabe. Est-elle du moins mu- 
sulmane? L'îstemîsme a-t-il offert à ces recherches ra- 



16 l'islamisme et la science 

tionnnelles quelque secours tutélaire ? Oh ! en aucune 
façon ! Ce beau mouvement d'études est tout entier 
l'œuvre de parsis, de chrétiens, de juifs, de harraniens, 
d'ismaéiiens, de musulmans intérieurement révoltés 
contre leur propre religion. Il n'a recueilli des musul- 
mans orthodoxes que des malédictions. Mamoun, celui 
des califes qui montra le plus de zèle pour l'introduc- 
tion de la philosophie grecque, fut damné sans pitié par 
les théologiens ; les malheurs qui affligèrent son règne 
furent présentés comme des punitions de sa tolérance 
pour des doctrines étrangères à l'islam. Il n'était pas 
rare que, pour plaire à la multitude ameutée par les 
imans, on brûlât sur les places publiques, on jetât 
dans les puits et les citernes les livres de philosophie, 
d'astronomie. Ceux qui cultivaient ces études étaient 
appelés zendiks (mécréants) ; on les frappait dans les 
rues, on brûlait leurs maisons, et souvent l'autorité, 
pour complaire à la foule, les faisait mettre à mort. 

L'islamisme, en réalité, a donc toujours persécuté 
la science et la philosophie'. Il a fini par les étouffer. 
Seulement, il faut distinguer à cet égard deux pério- 
des dans l'histoire de l'islam ; l'une, depuis ses com- 
mencements jusqu'au douzième siècle, l'autre, depuis 
le treizième siècle jusqu'à nos jours. Dans la première 
période, l'islam, miné par les sectes et tempéré 
par une espèce de protestantisme (ce qu'on appelle 
le motazélisme), est bien moins organisé et moins 
fanatique qu'il ne l'a été dans le second âge, quand 
il est tombé entre les mains des races tartares et 



l'islamisme et la science 17 

berbères, races lourdes, brutales et sans esprit. L'is- 
lamisme offre cette particularité qu'il a obtenu de 
ses adeptes une foi toujours de plus en plus forte. 
Les premiers Arabes qui s'engagèrent dans le mou- 
vement croyaient à peine en la mission du Prophète 
Pendant deux ou trois, siècles, l'incrédulité est à peine 
dissimulée. Puis vient le règne absolu du dogme, 
sans aucune séparation possible du spirituel et du 
temporel ; le règne avec coercition et châtiments cor- 
porels pour celui qui ne pratique pas ; un système, 
enfin, qui n'a guère été dépassé, en fait de vexations, 
que par l'Inquisition espagnole. La liberté n'est jamais 
plus profondément blessée que par une organisation 
sociale où le dogme règne et domine absolument la 
vie civile. Dans les temps modernes, nous n'avons vu 
que deux exemples d'un tel régime : d'une part, les 
États musulmans ; de l'autre, l'ancien État pontifical 
du temps du pouvoir temporel. Et il faut dire que la 
papauté temporelle n'a pesé que sur un bien petit 
pays, tandis que l'islamisme écrase de vastes portions 
de notre globe et y maintient l'idée la plus opposée 
au progrès : l'État fondé sur une prétendue révéla- 
tion, le dogme gouvernant la société. 

Les libéraux qui défendent l'islam ne le connaissent 
pas. L'islam, c'est l'union indiscernable du spirituel 
et du temporel, c'est le^ règne d'un dogme, c'est la 
chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée. 
Dans la première moitié du moyen âge, je le répète, 
l'islam a supporté la philosophie, parce qu'il n'a pas 

2 



18 l'islamisme et là sgiejigs 

pu l'empêcher ; il n'a pas pu l'empêcher, car il était 
sans cohésion, peu outillé pour la terreur. La police 
était entre les mains des chrétiens et occupée principa- 
lement à poursuivre les tentatives des Alides. Une 
foule de choses passaient à travers les mailles de ce 
filet assez lâche. Mais, quand l'islam a disposé de 
masses ardemment croyantes, il a tout étouffé. La 
terreur religieuse et l'hypocrisie ont été à l'ordre du 
jour. L'islam a été libéral quand il a été faible, et vio- 
lent quand il a été forL Ne lui faisons donc pas honneur 
de ce qu'il n'a pas pu empêcher. Faire honneur à l'islam 
de la philosophie et de la science qu'il n'a pas tout 
d'abord anéanties, c'est comme si l'on faisait honneur 
aux théologiens des découvertes de la science moderne. 
Ces découvertes se sont faites malgré les théologiens. 
La théologie occidentale n'a pas été moins persécutrice 
que celle de l'islamisme. Seulement, elle n'a pas réussi, 
elle n'a pas écrasé l'esprit moderne, comme l'islamisme 
a écrasé l'esprit des pays qu'il a conquis. Dans notre 
Occident, la persécution théologique n'a réussi qu'en 
un seul pays : c'est en Espagne. Là, un terrible système 
d'oppression a étouffé l'esprit scientifique. Hâtons- 
nous de le dire, ce noble pays prendra sa revanche. 
Dans les pays musulmans, il s'est passé ce qui serait 
arrivé en Europe si l'Inquisition, Philippe U et Pie V 
avaient réussi dans leur plan d'arrêter l'esprit humain. 
Franchement, j'ai beaucoup de peine à savoir gré aux. 
gens du mal qu'ils n'xml pas pu iaire. Mon; les reli- 
gions ont leurs grandes et belles heures, quand eilea 



l'islamisme et la science 1^ 

consolent et relèvent les parties faibles de notre panvre 
humanité ; mais il ne faut pas leur faire compliment 
de ce qui est né malgré elles, de ce qu'elles ont cherché 
à empêcher. On n'hérite pas des gens qu'on assassine ; 
on ne doit point faire bénéficier les persécuteurs des 
choses qu'ils ont persécutées. 

C'est pourtant là ce que Ton fait quand on attribue 
à l'influence de l'islam un mouyement qui s'est produit 
malgré l'islam, contre l'islam, et que l'islam, heureu- 
sement, n'a pas pu empêcher. Faire honneur à l'islam 
d'Avicenne, d'Avenzoar, d'Averroès, c'est comme si l'on 
faisait honneur au .catholicisme de Galilée. La théolo- 
gie a gêné Galilée ; elle n'a pas été assez forte pour l'ar- 
' rêter ; ce n'est pas une raison pour qu'il faille lui en 
avoir une grande reconnaissance. Loin de moi des- 
paroles d'amertume contre aucun des symboles dans 
lesquels la conscience humaine a cherché le repos au 
milieu des insolubles problèmes que lui présentent 
l'univers et sa destinée! L'islamisme a de belles parties 
comme religion; je ne suis jamais entré dans une 
mosquée sans une vive émotion, le dirai-je? sans un 
certain regret de n'être pas musulman. Mais, pour la 
raison humaine, l'islamisme n'a été que nuisible. Les 
esprits qu'il a fermés à la lumière y étaient déjà sans- 
doute fermés par leurs propres bornes intérieures;; 
mais il a persécuté la libre pensée, je ne dirai pas 
plus violemment que d'autres systèmes religieux, mais 
plus efficacement. Il a fait des pays qu'il a conquis 
un champ fermé à la culture rationnelle de l'esprit. 



^0 l'islamisme et la science 

Ce qui distingue, en effet, essentiellement le musul- 
man, c'est la haine de la science, c'est la persuasion 
(jue la recherche est inutile, frivole, presque impie : 
la science de la nature, parce qu'elle est une concur- 
rence faite à Dieu; la science historique, parce que, 
s'appliquant à des temps antérieurs à l'islam, elle 
pourrait raviver d'anciennes erreurs. Un des témoi- 
gnages les plus curieux à cet égard est celui du cheik 
Rifaa, qui avait résidé plusieurs années à Paris comme 
aumônier de l'École égyptienne, et qui, après son retour 
en Egypte, fit un ouvrage plein des observations les 
plus curieuses sur la société française. Son idée fixe est 
que la science européenne, surtout par son principe 
de la permanence des lois de la nature, est d'un bout • 
à l'autre une hérésie; et, il faut le dire, au point de 
vue de l'islam, il n'a pas tout à fait tort. Un dogme 
révélé est toujours opposé à la recherche libre, qui peut 
le contredire. Le résultat de la science est non pas 
d'expulser, mais d'éloigner toujours le divin, de l'éloi- 
gner, dis-je, du monde des faits particuliers où l'on 
croyait le voir. L'expérience fait reculer le surnaturel 
et restreint son domaine. Or le surnaturel est la base 
de toute théologie. L'islam, en traitant la science comme 
son ennemie, n'est que conséquent ; mais il est dange- 
reux d'être trop conséquent. L'islam a réussi pour son 
malheur. En tuant la science, il s'est tué lui-même, 
et s'est condamné dans le monde à une complète infé- 
riorité. 

Quand on part de cette idée que la recherche es^ 



l'islamisme et la science 21 

une chose, attentatoire aux droits de Dieu, on arrive 
inévitablement à la paresse d'esprit, au manque de 
précision, à l'incapacité d'être exact. Allah aalam, 
« Dieu sait mieux ce qui en est », est le dernier mot 
de toute discussion musulmane. Dans les premiers temps 
de son séjour à Mossoul, M. Layard désira, en esprit 
clair qu'il était, avoir quelques données sur la popula- 
tion de la ville, sur son commerce, ses traditions histo- 
riques. Il s'adressa au cadi, qui lui fît la réponse 
suivante, dont je dois la traduction à une personne 
amie : 

« mon illustre ami, ô joie des vivants! 

» Ce que tu me demandes est à la fois inutile et 
nuisible. Bien que tous mes jours se soient écoulés 
dans ce pays, je n'ai jamais songé à en compter les 
maisons, ni à m'informer du nombre de leurs habitants. 
Et, quant à ce que celui-ci met de marchandises sur 
ses mulets, celui-là au fond de sa barque, en vérité, 
c'est là une chose qui ne me regarde nullement. Pour 
l'histoire antérieure de cette cité, Dieu seul la sait, et 
seul il pourrait dire de combien d'erreurs ses habi- 
tants se sont abreuvés avant la conquête de l'isla- 
misme. 11 serait dangereux à nous de vouloir les 
connaître. 

» mon ami, ô ma brebis, ne cherche pas à con- 
naître ce qui ne te concerne pas. Tu es venu parmi 
nous et nous t'avons donné le salut de bienvenue ; va- 
t'en en paix! A la vérité, toutes les paroles que tu 
m'as dites ne m'ont fait aucun mal; car celui qui parle 



22 l'islamisme et la science 

est un, et celui qui écoute est uo autre. Selon la 
coutume des hommes de ta nation, tu as parcouru 
beaucoup de contrées jusqu'à ce que tu n'aies plus 
trouvé le bonheur nulle part. Nous (Dieu en soit béni!), 
nous sommes nés ici, et nous ne désirons point en 
partir. 

» Écoute, ô mon fils, il n'y a point de sagesse égale 
à celle de croire en Dieu. Il a créé le monde; devons- 
nous tenter de l'égaler en cherchant à pénétrer les 
mystères de sa création? Vois cette étoile qui tourne 
là-haut autour de cette étoile; regarde cette autre étoile 
qui traîne une queue et qui met tant d'années à venir 
et tant d'années à s'éloigner ; laisse-la, mon fils ; celui 
dont les mains la formèrent saura bien la conduire et 
la diriger. 

» Mais tu me diras peut-être : « homme ! retire-toi, 
» car je suis plus savant que toi, et j'ai vu des choses 
» que tu ignores !» Si tu penses que ces choses t'ont 
rendu meilleur que je ne le suis, sois doublement le 
bienvenu ; mais, moi, je bénis Dieu de ne pas chercher 
ce dont je n'ai pas besoin. Tu es instruit dans des 
choses qui ne m'intéressent pas, et ce que tu as vu, je 
le dédaigne. Une science plus vaste te créera-t-elle un 
second estomac, et tes yeux, qui vont furetant partout, 
te feront-ils trouver un paradis? 

» mon ami, si tu veux être heureux, écrie-toi : 
» Dieu seul est Dieu ! » Ne fois point de mal, et alors 
tu ne craindras ni les hommes ni la mort, car ton 
heure viendra. » 



l'islamisme et Là science 23 

Ce cadi est très philosophe à sa manière; mais voici 
la différence. Nous trouvons charmante la lettre du 
cadi, et lui, il trouverait ce que nous disons ici abomi- 
nable. C'est pour une société, d'ailleurs, que les suites 
d'un pareil esprit sont funestes. Des deux conséquences 
qu'entraîne le manque d'esprit scientifique, lasupersti- 
tion ou le dogmatisme, la seconde est peut-être pire 
que la première. L'Orient n'est pas superstitieux; son 
grand mal, c'est le dogmatisme étroit, qui s'impose 
par la force de la société tout entière. Le but de l'hu- 
manité, ce n'est pas le repos dans une ignorance rési- 
gnée; c'est la guerre implacable contre le faux, la lutte 
contre le mal. 

La science est l'âme d'une société ; car la science, 
c'est la raison. Elle crée la supériorité militaire et la 
supériorité industrielle. Elle créera un jour la supério- 
rité sociale, je veux dire un état de société où la 
quantité de justice qui est compatible avec l'essence 
de l'univers sera procurée. La science met la force au 
service de la raison. Il y a en Asie des éléments de 
barbarie analogues à ceux qui ont formé les premières 
armées musulmanes et ces grands cyclones d'Attila, de 
Gengiskhan. Mais la science leur barre le chemin. Si 
Omar, si Gengiskhan avaient rencontré devant eux une 
bonne artillerie, ils n'eussent pas dépassé les limites 
de leur désert. Il ne faut pas s'arrêter à des aberrations 
momentanées. Que n'a-t-on pas dit, à l'origine, contre 
les armes à feu, lesquelles pourtant ont bien contribué 
k la victoire de la. civilisation? Pour moi, j'ai la con- 



24 l'islamisme et la science 

viction que la science est bonne, qu'elle seule fournit 
des armes contre le mal qu'on peut faire avec elle, 
qu'en définitive elle ne servira que le progrès, j'entends 
le vrai progrès, celui qui est inséparable du respect 
de l'homme et de la liberté . 



•H. 



FIN 



IHPRIMBRUS CXNTRALE DES CHEMINS DS FBR. — IMPRIMERIE CHAIX. 
RUE BERaÈRB, 20, PARIS. — 7920-8. 



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