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Full text of "Le levain du calvinisme: ou, Commencement de l'heresie de Geneve"

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HARVARD COLLEGE 




FHOM THE BEQUËST OP 

JOHN AMORY LOWELL 



û.^ 



t 







LEVAIN DY ^m 

CALVINISME, S 

COMMENCEIÙËNT ^H 

DE L'HERESIE DE ^^H 

Faict par Reuerende Sœur leannc de lussie, ^^^H 
lors Religieuse à Saincle Claire de Ge- ' 
neue, et après sa sorlie Abbesse 

au Conuent d'Anyssi. ^J 




^^^S 


1 


^^m 


Pa 


A CHAMBERY, 

■ LES Frères 1)v-Fo\ 
M. DC. XI. 


J 



< 




HARVARD 

UNIVER5ITY 

LIBPAaY 

NOV 18 1966 




L'ÉDITEUR 

Aif Lecteur. 



Sju moment où éclala la Ré format ion 
ide Genève il y avait au tSourg-de- 
i^Four. à la place où s'élève aujourd'hui 
r ^l'hôpital, un monastère habile par un 
^ nombre assez limité de religieuses , sou- 
Kmises à la sévère discipline qu'impose 
drede Sainte-Claire. Ce couvent, fondé, 
J^au dire de Guichenon , par Yolande de 
France, femme d'Ame IX el sœuf de Louis XI, 
ne devait, à ce compte en 1S30, au moment des 
grands événements qui allaient se dérouler, exister 
(]ue depuis un demi-siècle environ; dés lors rien 
ne nouscn eut gardé la mémoire, si l'une des reli- 
gieuses, la sœur Jeanne de Jussy, n'avait eu l'idée 
d'écrire son journal , qui fut imprimé après sa 
mort sous le litre de Lmain du Calvinisme, ou 
Commencement de l'hérésie de Genève 

Quelle fut celte Jeanne de Jussy qui nous fait le 
récit de ses tribulations? Les historiens ne nous 






(lonuenl aucun détail sur le comincnccmcnl de 
son existence, qui, sans la réformation , se serait 
écoulée tout entière sans bruit, à l'ombre du 
cloître et dans les austérités de la pénitence ; son 
éditeur seul nous apprend qu'après la retraite des 
Dames de Sainte-Claire à Annecy, Jeanne y devint 
supérieure de son couvent, où elle mourut, assu- 
re-t-on , presque centenaire. 

Le journal de Jeanne de JUssy, devenu, comme 
l'a dit récemment un auteur que nous aimons à 
citer (Monsieur Sayous), une rareté bibliographi- 
que, a cependant été réimprimé en tout ou en 
partie à différentes reprises, mais généralement 
d'une manière peu exacte , et souvent dans un but 
de controverse qui n'est pas le nôtre. 

Écho de tous les bruits vrais ou faux qui arri- 
vaient jusqu'à elle, ce n'est ni une fidélité histo- 
rique rigoureuse , ni surtout une bien grande 
impartialité qu'il faut chercher dans la sœur 
Jeanne , mais son livre offre un tableau singuliè- 
rement naïf des mœurs du temps, écrit en un 
style peu grammatical , même au point de vue de 
l'époque, lequel toutefois n'en a pas moins gardé 
son charme par le naturel et par certaine vive sa- 
veur locale. 

Nous avons suivi pas à pas , et avec une fidélité 
qui, nous l'espérons, ne pourra être trouvée en 
défaut, l'édition de Chambéry de MDCXI des frè- 
res Dv-FovR , réputée la plus conforme au texte 
original. Nous offrons notre travail à tous les bi- 
bliomanes amateurs de l'histoire de Genève , nous 
l'offrons surtout à nos jeunes compatriotes, et si 



la lecture du Levain du Calmnisme donnait à quel- 
qu'un d'eux l'idée d'étudier nos annales pour en 
tirer un ouvrage , qui , en illustrant le nom de son 
auteur, pût ajouter à la gloire de notre pays, nous 
nous regarderions assurément comme bien ample- 
ment récompensé de nos efforts. Dans un temps 
comme le nôtre , où le présent est triste et l'avenir 
incertain, on aime à se replier vers ee passé, glo- 
rieux héritage que nous ont laissé nos pères, et 
i|ue nul ne peut nous ravir. 

Gustave REVILLIOD. 
Genève, MDCCCLIII. 





A ILLVSTRISSIME 

Prince Victor Ame 

prince de sauoye. 

KT DE PIEDMONT. 




^ON Ame assise en egnlité de ba- 
fjlance, ne pouuoit se résoudre 
£«si V. A. en i'auril de ses ans, 
S* aggreeroil vn siijcct d'assez vieille 
*naissance; vne flatteuse créance 
Jm'a chatouillé de l'opinion, qu'elle 
ne s'offenceroit de prendre le présent de 
mon cœur, par les mains de ce Liure : C'est 
vne Hisioire Tragique, non encores, tant 



Kpisirk 

abysmec dans le ventre de Tancienneié, que 
les picqueures de cps viceraux ennemis de 
la C R o 1 X B L A N c 11 E , ne soient encores ou- 
uertes à iour, et que le Ciel n'en demande 
le poil du Dogue, et l'escrasement du Scor- 
pion pour nostre guarison. le ne sçay quel 
sainct et prognostique Génie m'a suggéré 
dans l'oreille de l'entendement, de repré- 
senter deuant les yeux de Vostre Altesse 
ce naïf Tableau du Leuain, qui a donné 
sur-accroissement aux Hérésies, ensemen- 
cées aux quatre coings de l'Europe, à 
ce que l'impiété de Tobject eschauffe son 
courage à braizes , et flammes , de laisser 
fondre son bras victorieux sur le gibier de 
ces Corbeaux, et Satelites de la saincte 
Foy, et que l'Eglise de nostre Seigneur ne 
soit désormais la spelonque de tels larrons. 
La pureté de la Croix Bla nche au champ 
du pourpre Romain, ne souffrira telles or- 
dures , que sont ces matins abboyans con- 
tre la Lune, soubs la prétendue franchise 
de l'Aigle Impériale, sans que le fouet, et 
le feu y facent leur passade. C'est le motif 



Epistke 
qui m'a occasionné de dédier à Vosire Al- 
tesse l'ouurage d'vne deuole Religieuse, et 
pour me tesmoigner par vne deuotion im- 
mortelle 



Vostre tres-humbic 
Imprimeur, 



HVBEBT DV'FOVR. 





L'IMPRIMEVR 



Av Lectevf 




ïspiiiTs possédez d'vne louable curio- 
l^sité , qui de vos yeux ferez la rcueufi 
^de cest œuure, tirée de dessus le 
^ raoslicr d'vne femme, vous Irouuerez 
Jlvne Histoire Tragique, source du lullie- 
'traDisme, Caluinisme. Bezaismc, et au- 
lires dix mil hérésies, qui onl pullulé de 
j ccsle clouaque, Vne Dame de Saincle Claire 
vous en faicl le rapport tout nud, et sans fard de 
langage , tel que ses yeux et ses oreilles le luy ont 
enseigné, parmy les élémentaires furies de ces 
Aposlatats reniez. Vn Père Cappucin en a esté le 
fidellc dépositaire iusques à présent, ie luy ay 
donné la lumière , el pleine liberté parmy le mon- 
de, ne craignant la censure, ni des âmes plus 
viles, ni des entendemensplusreleuez, par ce que 
la Mnistresse qui a tyssu cesl ouurage au milieu 



(les ténèbres de raboiniiiableGeneiie.eslenroollee 
au Calhi)1oguc des bienheureux, francbe <lc re- 
pruclic.le dépositaire Capucin en a sa descharge me 
l'ayant consigné : le n'y ay preste que vingt cinq 
caractères, diuersement ajancez comme les figures 
d'Euclides, pour vous monstrer l'innombrable di- 
uersité des nionsircs Geneuois : C'est d'vn bon 
zèle que ie vous offre ce qui est du mien, auec 
vue iinmorlclle deuntion, que cueillez les rases. 
sans heurter aux espines , et que me recognoîsslez 
comme eeluy, qui ne désire que de communiquer 
lesfruicts de sa Presse à ceux qui meriteii t en estre 
les vsufructuaires , et me recognoislre au delà des 
siècles , leur plus humble et deuot Serviteur. 




HISTOIRE 



HKHORARLE 



DU COMMENCEMENT DE L HERESIE 



DE GEN'EUË 




o'aiv de l'incarnalion de noslre Sei- 
Kgneur mille cinq cens vingt six. au 
5 mois de Mars, Viodrent à Geneiie 
^Ambassades de Berne, et deFriboiirg, 
5^ pour renouueller les alliances de long 
■^ temps t'aides auec la Cilé de Geneue, 
l^qiii mauuaisement se rebelloient contre 
^rilluslre Prince de Saiioyc, se déniant 
tolallemenl de sa puissance, et seigneurie , mes- 
prisanl lonte la Noblesse. Pour lors esloit Eues- 
que de Geneue vn de la maison de Monreal 
en Bresse, puissant Seignenr, nommé Pierre de la 
Baulme . et disoil-on qu'il donnoil consentement à 
la dictealliance, dont il yeut puis après à souiïrir 
en tout le pais, comme vous verrez cy après vne 
partie escrit en brief i car iamais on ne pourroit 
escrirc moilié de ce qu'a esté faiet. 



2 Commencement de 

Leiêage» L^g prîncipaux (le la Cité, sages, et bien adui- 
uê,o'rtènt. ses , consideranlle meschef , qui se pourroit ensui- 
ure de telle alliance , n'y voulurent consentir, mais 
sortirent de la Cité bien cinquante deux nobles 
Bourgeois, riches marchands et gens de longue 
robbe , de quoi les citoyens furent moult pertur- 
bez: et pour sevenf];er fourragèrent les maisons 
et boutiques, et vendirent tous leurs biens meu- 
bles, grandes marchandises, héritages, et autres 
biens de prix inestimable, au grand détriment et 
dommage des dits sieurs marchands, et gens de 
bien : Et leur imposèrent le nom deTraistres, di- 
sant qu'ils auoient voulu rendre la ville à Mon- 
seigneur, etCwScrit faulses lettres, chose qui n'estoit 
nullement véritable: Leur imposèrent plus, disant 
qu'ils auoient faict faulse mesure en vendant du 
bled et du vin : mais ils ne le peurent prouuer. Et 
d'autant qu*ils estoient sortis pour garder foy et 
loyauté à Monseigneur, ils les appellerent Ban- 
nis et Mamelus, tant gens d'Eglise qu'autres : et 
depuis ils commencèrent à rancuner de plus en 
plus contre Môseigneur, et à despriser les Nobles, 
et gens d'Eglise. 
/5^ L'an mil cinq cens vingt sept. Môseigneur fit 

mirZr défendre soubs grosse peine à tous ses subjets, que 
Momeig, nul dc SOU Daïs u'cust àporlcr aucuns viures en la 
ierjixiren Cité dc Gcnèuc. Et durant celle défence, depuis la 
S. Luciusques à la Conception nostre Dame, que 
tout fusl relasché à la requeste de Berne et de Fri- 
bourg, et retournèrent les viures comme aupara- 
uant. Toute celle année fut grande dissention tant 
entre les citoyens que les circonuoisins. 



4 Geaeue. 



l'H/rrexie de Geweitc. 



U 



En ce temps au mois de Décembre fui mis eii 
prison vn fort ancien et honorable Bourgeois ri- 
che marchand, nommé Sire François Cartellier, 
estant accusé d'être de la bande des Mamelus ; et 
fut détenu prisonnier iusques au mois de Mars, 
après qu'il fut composé par inestimable finance à 
Monseigneur de Geneue . et dicl-on que l'argent 
fut liuré à la mesure de bled : toutefois il fut con- 
damné par le Maiaire de la haute iuslice de la vil- 
le , d'auoir la teste coupée, et son corps en quatre 
quartiers et mis es quatre carres de la ville, com- 
me traisire. Et de faict fut mis entre les mains du 
Carnacier, quitâtost luy mist la corde au col, mais 
par le Maistre d'hostel de Monseigneur de Gene- 
ue, fut déliuré des mains de la commune, qui le 
vouloit occire , et fut remis en prison villainemenl 
par le eômandement du dit Haull iusticier; 
et dépouillé de ses robbes, et bonnet, et fut com- 
mandé au Bourreau de les porter comme siennes 
pour dérision. Ils les voulurent racheter pour le 
prix de treize escus sol, mais il ne les voulut don- 
ner. 

La sainele Sepmaioe de l'an 1528. fut sorty de 
prison ledict marchand, et par le cheuestre fut 
mené par toute la ville, dérisé par les petits en- 
fans, qui lui ieltoient do la boue, et crachoient 
au visage, comme les luifs contre nosire Seigneur. 
Et côme Dieu voulut il eschappa de leurs mains, 
et SI ancien et débile qu'il esloit, print la fuilte, 
lellcment que nul ne le peut attraper. Les parens 
liurerenl pour luy cinq mille escus de rançon , 
et lous ses biens confisquez, tnaÎRon, meubles, 




4 



Commencement de 



Vontei- 
gueur de 

Geneue 
ê'enfuit à 
S. Claude. 



La Confré- 
rie de la 
Cuillier, 
faicte l'an 
1599. 



Le Seign. 
•ie Ponutn- 
re. Prieur 
de la Con- 
frérie de 
la Cuil- 
lier, nuu- 
êocré en 
peuêant à 
Geneue. 



boutique de drapperie. et autres héritages dedans 
les franchises de la ville. Il se retira auec sa femme 
et enfans à Bourg en Bresse , et là il trespassa Tan 
mil cinq cens trente et vn , et fut trouué inno- 
cent de tous les crimes que par fausse enuie luy 
avoient este imposez. 

Geste mesrae année Monseigneur de Geneue 
voyant les tribulations prochaines la nuict de S. 
Pierre ad Vincula, se roba furtiuement par dessus 
le Lac, et se retira en son Abbaye de S. Claude. 

Après l'an 1529. certains nombres de Gentils- 
hommes firent entr'eux vne Confrérie, et l'ap- 
pellerent La Confrérie de la Cuillier, et estoit 
Prieur d'icelle, Môsieur de Ponuoire, noble Che- 
ualier, preux et hardi en Cheualerie : Lesquels 
Gentilshommes s'assemblèrent à Nyon pour faire 
prier Dieu pour le seruice Ecclésiastique, et pour 
la deliurance de leurs prédécesseurs : et ce fut la 
sepmaine après la Naliuité de nostre Seigneur, 
par vn Samedy, iour de Toclaue S. Jean. 

Ledit Chevalier seigneur de Ponuoire, nommé 
Messire François print congé de la Noblesse, pour 
retourner auec Madame sa sœur en sa maison , 
et print son chemin par Geneue , sans nulle mau- 
uaise intention. Quand il fut sur le pont du Ros- 
ne il fut accarré traistreusement, tellement qu'il ne 
se pouuoit deffendre, ses gens se saunèrent : mais 
luy voyant qu'il ne se pouuoit sauner, se voulut 
rendre, suppliant humblement d'estre prisàmer- 
cy : mais il fut frappé de tous costez des mauuais 
garçons de Geneue, et reçeut plus de vingt-cinq 
coups mortels en Testomach, puis fut porté en 



T Hérésie de Genetif. 

; (le I 



rUospilal en la Clinpelle près tie là ou il ful- 
meurlry. Il fui dit qu'ils le dechap|iellerenl tout 
après ([u'il fut mort, et qu'ils luy mirent trois glai- 
uespar le fondement et parties secreltca, par yrâd 
vitupère et moequerie, et là demeura toute celle 
nuicl, et le lendemain qui estoU iour de Dinion- ' 
che toule la iournee. puis fut porlé enseuclir au 
Conucnt des grands Cordeliers, el sans nulle so- 
lennité : ears les pnrens ayans au cœur sa mort, 
ne s'y voulurent trouuer. 

Depuis ce mauvais coup se leua gr:idc noise, et 
tumullc entre Messiiiurs les Nobles, non pas seu- 
lement les parens. mais Ions les nobles du pais, 
contre ceux de Geneue; tellement que les niar- 
ehands n'osoient sortir pour aller en marchâdise. 
de peur d'estre tuez et pillez par les dits Gentils- 
hommes et leurs gens. Neanlmuins le bon Prince 
y fil mettre si bon ordre, que les marcliâds qui 
n'esloient coulpablcs du cas, n'eurent aucun mal 
allant et venant sur son pais. 

Le Caresme après vindrent liuicl cens compa- 
gnons tant de Berne que de Fribourg, clarriuc- 
rcnt le Dimanche de Carcsmc prenant à Geneue , 
pour y tenir garnison, craignant ceux de la ville 
que les gens du pais ne leur fissent dommage. Et 
eu Caresme mangèrent de la chair, et de toute 
viande corne en autre lemps , et enchérirent 
moult tous viures. 

Pour lois fut faict appoinlemcnl enire Mon- 
seigneur et la ville , et les Suisses , puis s'en re- 
tournèrent chacun en sa ville, et pareillement Mcs- 
fieurs les Nobles qui s'esloienl assemblez A Gai- 



Delfence» 
aux Eeclé' 
tioêtique» 
de ne ton- 
ner clo- 
ches. 



Assemblée 

des Gen- 

ttlshommes d 

Gaillard. 



6 Commencement de 

liard pour tenir fort contre ces Suisses . el firent 
grandes despences sur le pais d*enuiron. 

Depuis ce premier Dimanche durant ce temps 
fut défendu à Messieurs de TEglise Cathédrale, 
Paroisses el Conuents estans dans les franchises 
de ne sonner aucunes cloches depuis sept heures 
du soir jusques à sept heures du matin, et raesme 
THorloge de la ville ne frappoit point, et ne son- 
noit-on point les coups, ni les Ave Maria après 
Complie, qui esloit chose bien estrâge, el ressem- 
bloit le temps de Ténèbres. 

Le Mercredy sainct se rassemblèrent grande 
compagnie de Gentilshommes au Chasteau de 
Gaillard, conspirant entv*eux de vouloir secretle- 
menl de nuict escheller la ville, et pour ce faire 
firent mettre grosse garde sur les chemins, qui 
retenoient ceux qui sorloienl de la ville, afin que 
ils ne retournassent dedans. Leur cas estant tout 
appresté pour donner Tassaul à la ville à deux heu- 
res après minuict. 

Le leudy sainct, fesle de l'Annonciation nostre 
Dame , Monseigneur en fut aduerty, et ce bon 
Prince aimant paix, fit marcher en poste, et en 
grande diligence Monsieur de Ballaison, qui mar- 
cha tant quil se trouua à Gailliard enuiron la mi- 
nuict , il présenta et exhiba ses lettres aux Gentils- 
hommes de la part de Monseigneur, défendant 
sur peine de la vie, que personne ne procedast plus 
auant dont les Nobles furent fort marris: car ils 
estoient desiabien mille hommes tant de cheual 
que de pied , prests à marcher : et bien tristes se 
retirèrent chascun en sa maison, obéissant au com- 



l'Hercsic de Geneue. 7 

mandement qui leur avoil esté faict : ceux qui gar- 
daient les chemins {encore qu'il leur raschoil foil) 
se relirerenl aussi. 

Depuis ce temps les Sœurs de Sainte-Claire 
ne soDOoieul point de Matines, combien qu'elles 
les cbantoient à l'heure accoustumee de miouicl, 
iusques à la solennité de Noël , après qu'elles eu- 
rent faict supplication à messieurs du Conseil, que 
ce fust de leur bon plaisir les liceotier de sonner 
Matines, ce qui leur fut octroyé, par tel moyen 
qu'elles ne sonneroient pas longtemps, sinon 
comme pour vn signe. Et viuoient les pauures 
Sœurs en grande crainte , et subieslioii , Dieu seul 
le sçait, 

L'an mil cinq cens et trente au mois de sep- 
tembre, se rassemblèrent les Gentilshommes, et 
sans le sçeu de Monseigneur vouloienl donner 
vne allarme à la ville, et descendirent auprès de 
la Cité, tant deçà que delà lo Rosue, ils pillèrent, et 
emportèrent tout ce qu'ils peurent Irouuer appar- 
tenant à ceux de Geneue, que l'on appeloit Ën- 
Kuenot (c'est vu mot Allemand] e'est-à-dire en 
François Bon-allié : et aussi emmenèrent tout leur 
bestail. et leur portèrent grand dommage. Ceux 
de la ville de ce aduertis , se mirent en defence, et 
subitement desplaterent le pont d'Arue, mais tnn- 
tost fust reparé par les Gentilshommes, tellement 
qu'ils vindrent hardiment iusqucsaux faubourgs 
de la Correterie, près du Conuent de Sainet Do- 
minique, et du coslé de nostre Dame de Gràec, el 
du fauxbourg de sainet Antoine, tellement qu'ils 
lenoient la vil le assiégée de louscoslcï, si bien que 



Comniencdmeni de 



Vingt cinq 
mil Suis- 
ses courent 
le pats de 
Chablais 
et Gene- 
uois. 



Les Ber- 
nois et 
Fribour- 
geois sac- 
cagent le 
pays de 
Monsei- 
gneur. 



nul ne pouuoit, ni osoit sortir, combien que n'y 
firent rien : Car Monseigneur de ce aducrti fit dé- 
loger hastiuement plusieurs de son liostel, pour 
contredire à la dicte entreprinse, sur peine de la 
vie : et à son commandement se retirèrent lesdicts 
Gentilshommes, sans faire autre mal : Mais hélas! 
ce fut au grand dommage du païs, comme vous 
verrez : car les Suisses et Allemands estoient desia 
aduertis de ladicte assemblée, et subitement 
par grande fureur et impétuosité sortirent sur le 
pais de Sauoye enuiron vingtcinq mille (par le 
dire de gens de bien) tous gens de guerre, pour 
secourir leurs alliez de Geneue. 

Le iour de Monsieur S. François vn mardy à 
dix heures du malin arriuerent à Morge, qui est 
vne petite ville du païs de Vaux, les Fourriers des 
Suisses, pour prendre logis pour Tarmee. El quand 
ils furent descendus subitejnent se retirèrent de- 
uers le Lac, et tirèrent à eux vne grande Nef, qui 
esloit chargée à bien mille escus d'or vaillant des 
biens de la ville, qu'ils vouloient retirer de Tau- 
tre coslé du Lac par deuers Thonon , mais par les- 
dicts Suisses fut prise et emmenée à Lausane à 
leur sauuegarde. 

Le Mercredy, leudy, et Vendredy arriuerent 
les deux cantons de Berne et de Fribourg audict 
Morges, et firent de grâds maux, car au partir de 
leur païs , entrèrent sur le païs de Monseigneur, 
et commencèrent à piller, desrober et fourager 
les panures gens, et ne laissoient bleds, vin, chair, 
ni meubles par 1 es maisons et chasleaux des No- 
bles, et puis bruslerent par tout, qui ne fut pas pe- 



l'Heresie de Genme. 9 

lile perte. Quand ceux de Berne furent aniuez 
audict Morgc , vne partie se logea au Conuent des 
Frères Mineurs, el y firent plusieurs grands et in- 
Oieibles maux et lourmens. Ils proplianerenl la 
lerre saincte, car ils lenoient les cheuaus des cliar- tr r™, 
retles dedans le Cloislre el dedans l'Eglise, lus- JifJt 
ques au nombre de deux cens : et eux logèrent au ''^t'â,, 
Conuent au dortoir, et les pauvres Religieux dor- ^^J^^-^ 
mirent sur la lerre froide. 

Celle nuit ces Rernois, comme mauuais lierc- 
liques trouuerent moyen d'ouurir le Chœur de 
l'Eglise, et entrèrent dedans, et au milieu delà 
Nef firent vn grand feu, puis comme desloyaux 
chiens enragés el hors du sens, vont prendre le 
Ciboire auquel reposoil le Iresdigne Sacrement 
du précieux corps de Jésus Chiust nosire Ré- '''„^"j'; 
demptcur, et vont tout mettre en ce grand feu : et /"■ " 
ainsi conculquerenl villainement le prix de nosire fÔHif»" 
Rédemption, comme firent les Salellites de Caï- *''^' 
plie quand ils luy crachèrent en sa précieuse face, 
el leslSergens diaboliques de Pilale qui le llagel- 
lerenl el crucifièrent si ignominieusemêl. En ou- 
tre rompirent le Tableau du grand Autel, moult 
riche , el brusloreiit toutes les Images de bois, el 
rompirent la grande verrière derricr le grand Au- « °Zâ 
lel, qui esloil belle et riche, et par toutes les Cha- "'i"'^ 
pelles où il y auoit des images en taille des glo J^'^'; 
rieux Saincls el Sainctcs , rompirent et gasterenl "»" 
lout , qui esloil chose piloyable à regarder : et par 
toutes les Eglises où ils peurent entrer firent le 
semblable. 

Non conlerits encores ces Héréliqucs de ces 



10 Commencement de 

Le» Frères cnormilez rompirent la Sacreslic , et toutes les ar- 

di^o"e wï^ti^'cs freschemêt faictes, qui estoient moult bien 

«ont pii- composées pour rorncmët de telle maison dediee 

"e?îow** à Dieu : leuerent toutes les serrures et ferremês, 

et prindrent tous les ornements qu'ils trouuerent, 

et emportèrent tout avec Thorologe du Conuent, 

toutes les couuertes et linge des Frères, tellemët 

qu'il n'y demeura chose aucune, sinô Tedifice 

tout vuide. 

£t tous les Prestres qu'ils trouuoient portans 
longue robbe, la leur ostoient, les despoûilloient 
et battoient : à toutes les Images qu'ils trouuoient 
tant en plate peinture, qu'esleuees en bosse, et ta- 
bleaux qu'ils ne pouuoient auoir pour les brusler, 
ils leur creuoiët les yeux auec la pointe de leurs 
piques et espees, et crachoient contre pour les ef- 
facer et défigurer, et estoit chose estrange de voir ; 
ils bruslerent tous les liures de parchemin, tant de 
la châterie qu'autres, fourragèrent toutes les mai- 
sons des Prestres, et emportèrent tout encor brus- 
lerent le pulpitre du lectrier du Côuent, qui estoit 
fort beau, et firent en celle ville de Morge, et tant 
d'autres enormitez qu'on ne le pourroit dire ni 
escrire. 
chasteaux Hg fourragcrent. et puis bruslerent le chasteau 
'^"' de Monsieur de Vuflain, le chasteau d'Allemo- 
gne, le chasteau de Perroil, et aussi celuy de Bi- 
gnin, vne maison du sire Adrian Feste, Chastelain 
de Nyon. Et le Samedy sepliesme d'Octobre celle 
armée deslogea, prenant son chemin droict à 
RouUe deux lieues près de Geneue, pillèrent 
et bruslerèt le chasteau qui estoit extrememët 




rUeresie de Geneae. 
beau. Puis le DiinancliG vindrent eouclier à Nyon, 
et là pillèrent les Eglises et le Côuenl de Sainct 
François et rompirent cl brusiercnt toutes les Ima- 
ges. 

Ce Samedy au soir aucuns mesehans gargons 
de Gcoeuc phndrent vne compagnie do ces Suis- 
ses, et les menèrent au Monastère de Belle-riue, 
des Dames dé Cisleaux près de Gcneue, pour les 
fourrager : iU n'y laissèrent rien, et emportèrent 
tout, iusques à la cloche de l'Eglise, et puis y mi- 
rent le feu ; mais noslre Seigneur y ouura si bien, 
que iamais le feu ne se peut prëdre à l'Eglise : 
mais demeura en son entier malgré eux. Les pan- 
ures Dames Religieuses se snuuercnlxn habit dis- 
simulé , pauures esgarees , chascune en la maison 
de leurs parents : et après se rassemblèrent en leur 
Monastère, pour seruir à Dieu comme deuant. 

Les pauures Religieuses de Madame saincte 
Claire dedan- la cité, voyoyenl le feu dudil Mo- 
nastère depuis leur iardln : el ne faut douter si ce- 
la leur estoil glaiue de douleur, elles n'en atlen- 
doienl pas moins : car ces chiens ne cherchoienl 
que de molester les gens de deuotion. pour an ni- 
chiler Testât de Virginité, el louange diuine. 

Le Dimanche suiuant après midy, fut Taiele 
vne crie à son de trompe, que tous Boulangers 
eussent à cuire une grande quanlilé de pain , et 
que les Boucher.^ eussent â tuer force Lestes, et 
faire prouision de chair, et de tous autres viiirea né- 
cessaires. 

I Ce mesme Dimanche à Vespres fut déterminé 

I par Messieurs les gens d'Eglise, que l'on Termeroit 



M 



Commenremenl de 



La McMxr 

lieffrnduc 

liait* (ir- 

ticue . 



Les Da- 

men de S. 
Claire de 
(ietieuc vi- 
rent en 
grande 
crainte. 



l'Eglise (^alluMlrale de S. Pierre, et toutes les au- 
tres, et que plus ne seroienl ouuerles pour eele- 
brer Messe, ni autre scruiee, iusqucsàee quel'on 
verroil la fin que feroienl ces Suisses, ce que fut 
faict. 

Monseigneur le Vicaire par commandement 
auoil faict porter les Ihresors des Eglises, Parois- 
ses, Couuents, et Monastères en ladite Eglise Ca- 
thédrale , et retirez en la Crotte , afin qu'ils ne fus- 
sent trouuees par les Hérétiques, car bien sça- 
uoient qu'ils les eussent tous gastez. Les mauuais 
garçons de Geneue se tenoient sur les murailles 
pour regarder le feu et fumée des chasteaux et 
Eglises qui brusloient à l'entour de Geneue, venâs 
du païs de Vaux : car combien que Tair fust beau 
et clair, neantmoins il esloit olfusqué par la grade 
fumée : aucuns en estoient marris et piteux, les 
autres ioyeux et se mocquoient mauuaisement. 

Les panures Dames recluses et Religieuses de 
Madame Saincte Claire estoient merueilleuseinêt 
espouuantées de celles gens, craignant qu'ils ne 
leur fissent quelque violence, veu la fureur qu'ils 
monstroient aux gens de deuotion , à raison de 
quoy elles assistoient iour et nuict en oraison , et 
fondans toutes en larmes se congregerent ensem- 
ble au Chapitre, pour aduiser comment elles se 
gouuerneroient en cest alîaire, et firent vue fort 
humble supplication à Messieurs les Syndics, et 
Conseillers (par moy escrite) en ceste manière, et 
de telle substance. 



rueresie de Geneue. 13 

«Magnifiques, noz tr es-ho n nnorez 
Seigneurs, nos Peres, et nos bons 
Protecteurs, Ayant entendu la venue 
des ennemis de Dieu en vostre Cité, et 
maux et insolences qu'ils font en l'E- 
glise de Dieu, et à gens de deuotion, 
sommes moult paureuses: Si vous sup- 
plions, et très humblement prosternées 
en terre a genoux, mains jointes, en 
l'honneur de nostre Redem pteur, et de 
sa douloureuse Passion, de sa Vierge 
Mcre de Monsieur Sainct Pierre, Mon- 
sieur Sainct François, et de Madame 
Saincte Claire, et tous les Saincts et sain- 
ctes du Paradis, qu'il vous plaise nous 
tenir en vostre sauuegarde, et prote- 
cUon, que ces ennemis de Dieu ne nous 
fassent nulle violence ne moleste: car en 
nulle manière ne voulons aucune inno- 
uation de Foy, ni de Loy, ne point dé- 
cliner du diuin seruice: mais sommes 
délibérées viure et mourir en nostre 



14 Commencement de 

saincte vocation icyon noslre ('.onuêl, en 
priant noslre Seigneur pour la paix 
et conservation de ceste noble cité, s*il 
plaist à voz Seigneuries de nous con- 
seruer, el protéger en noslre entier eô- 
ine nos prédécesseurs, ou sinon soit de 
vostre bon plaisir nous permettre sor- 
tir hors de nostre Conuenl, et de vo- 
stre cité sauues, et nous donner person- 
nes pour nous retirer ailleurs pour faire 
le diuin seruice, auquel vous tiendrons 
participas comme noz pères. Supplians 
vostre bon plaisir et response. » 

nesponte La lellrc fut présentée le leudy à Vespres, el le 
^'^uppuca. Vendredy matin trois des Escheuins gouuerneurs 
tettr.' vindrent ouyr Messe au Couuent. el la Messe 
dicte parlèrent au Père Confesseur et à ses compa- 
gnons , pour relater aux Sœurs la Respôce, disant. 
Messieurs et le Conseil ont veu, et regardé Thum- 
ble supplication des Dames, elles ne se doiuent 
melancolier de rien, car la ville les prend en gar- 
de, que nul déplaisir ne leur sera faict, et aussi ne 
se doutent de la Foy, car en nulle manière la ville 
ne veut estre Lutheriëne. De ce furent les panures 
Sœurs vn peu resiouyes, et en cet espoir demeu- 
rèrent en leur Couuent. 



l'Heresie de Geneue. 



4& 



Lé Lundy suiuaot bien matin furent fermées 
toutes les Eglises vniuersellemerU de la cité, et 
n'y fut dicl Messe; ny seruice diuin haut ny bas, 
durant que ces Taux Suisses y furent, sinô au Cou- 
uent de Madame Salucle Claire, que l'Eglise ne 
fut à nul déniée le Pe;e Confesseur cl ses com- 
pagnons disoient Messe portes ouuerles, et plu- 
sieurs bons Chappelains y venoient chanter, et 
portoicnl leurs robbes de Prestre soubs leur bras, 
pour les veslir au Couuent : car les gens d'Eglise 
et Religieux porloient armes pour esire des pre- 
miers en bataille , et y oonuenoil quasi loule la 
ville en deuolion. Et les Soeurs dirent tousiours 
le diuin seruice aux heures accoustumécs, mais 
ce fut rondement sans chant : toutefois les deux 
(remiers iours le disoient en secret au Rofectoir : 
mais après prindrenl courage de le dire à l'Eglise : 
car c'esloit chose bien eslrange de louer Dieu en 
cachette , et de le voir vitupérer en public. 

Ce n'est pas niorueille si la sainte Eglise per- 
met que l'on mette vn Ciboyre en la main de l'I- 
mage de Madame de Saincte Claire, car de nou- 
ueau elle a eu ceste gloire qu'en nulle Eglise la 
Messe n'a esté célébrée, ny le diuin seruice châté , 
dedâs ny en toutes les franchises de Geneue, sinon 
en son couuent : et ce fut faict sansi-ulrc contra- 
diction. 

Ce Luody à buicl heures du malin les Fourriers 
des Suisses vindrent prendre les logis pour l'Ar- 
mée, et les marquèrent en toutes les maisons 
par nombre. Au ConuenI des pauures Sœurs mar- 
quèrent logis pour trois cens, mais les Sœurs s'ad- 



16 



Comtnencemenl de 



Comman- 
dement 
faict aux 
Sœurs de 
abbattre la 
Croix, et 
liurer le 
Crucifix , 
qui estoit 
deuant 
leur Egli- 
se. 



Sortie de 
ceux de 
Geneue. 



uisereni de s'addresser au grand Capitaine , le 
suppliant qu'il luy pleust les exempter de celles 
gens, et remonstrant humblement le grand dan- 
ger où on les mettoit. Le Capitaine contraint de 
pitié y fil loger seulement trenteciuq chenaux, 
(lu'elles furent contraintes loger et nourrir: mais 
nostre Seigneur permit que tous estoient Fribour- 
geois , bons Catholiques , et oyoyent volontiers 
Messe, et en grande deuotion : et à la requeste des 
Sœurs se tenoionl tous à la porte pour défendre 
que les Hérétiques ne fissent £^icun mal durant 
les Messes, et laissoienl entrer par ordonnance le 
monde qui venoit. Et eôbien qu'ils fussent Chre- 
stiens, ils estoient neantmoins aussi bons pillards, 
endommageant les panures gens comme les au- 
tres. Il fut dit aux Sœurs par le grand Capitaine 
de Geneue, nommé Besanscon, que Ton ostast 
vne grande croix qui estoit deuant le Conuent, et 
le beau Crucifix de dessous le portail à l'entrée du 
conuent, et les fallut cacher de peur que ces chiès 
ne les dépeçassent, qui estoit chose bien estrange, 
de cacher le signal de nostre Rédemption. 

Or est-il à sçauoir que le Samedy deuant, ceux 
de Geneue sorlirent en armes au village qu'on 
appelle Meun, et là trouuerent vne compagnie de 
bons paisans tous embastonnez , qui se mirent 
en défense , et se battirent de telle sorte, que bien 
quarante furent morts, et vn enfant de Geneue. 
Et en la maison de sire Michel Nerque tuèrent vn 
de ses fils cruellement, qui iamais n'auoit faict 
desplaisir à personne : mais le panure enfant hum- 
blement à genoux se rendoit à leur pitié et mercy : 



l'Heresie de Cwiew*. 



17 



niuis comme trop oruels. le drcUiip pelèrent par 
(tespit (le son perc, pour ce iju'il estoitdes Tugitif» 
de la ville, qui fut chose douloureuse au pauure 
perc : Us ne laissèrent rien en celle maison, ny en 
tout le village qu'ils ne fourageaasenl, et furent 
les pauures gens tous destruits: et mis à In faim. 

Le Lundy enuiron niidy l'armée entra dedans 
(ieneue. ils menoienldix neuf grosses pièces d'ar- 
tilleries, qu'ils arresterenl vue parlicàSninct Cer- 
nais, et l'autre partie en plant Palais près d'vne 
petite Esliseappellée l'Oratoire, le Canton de Berne 
fust logé en la Reuicre, eten la Corretterie iusques 
près du Pont d'Arue, au côuent de Saincl Domini- 
que furent logés six enseignes tous Luthériens, et 
furent cûtrainta les Religieux abûdonner le Con- 
vt-t, et se retirer en la ville ; l'Eglise demeura fermée 
ri ny tirent aucun mal. sinon qu'ils hrnslerent et 
chaplerent toutes les Images, qui estoieni dehors, 
el parmy le conuent t\n\ osloicnt belles, en la place 
que l'on presche; et au cimetière, elcloislrccsloiël 
logé.<ideux cents eheuaux d'armes, et ny laisseront 
nul viurc. Au couuentdes Augustins. de nostrc Da- 
me de Grâce furent logés grande quantité, et au 
conuent de sainct Frâ;-ois en auoilbien six vingts, 
et fireiit tout ainsi comme aux lacobins quant aux 
viures, el au côuent de Saincle Claire Irètc six 
cheuaux, et firent grosse despenee . ils firent man- 
ger toute la pasture à leurs clieuaux, eten dônoient 
et faisoieni prendre à leurs compagnons, qui cs- 
toient logés en la ville, ils brusiereni toute la pruui- 
sioii de Bois: el tout ce que les pauures Sœurs 
auoient leur dônoient, pour les entretenir et garder 



i 



< 8 Commencejnent de 

d^allerdesroberles pauures gens: maistoutesfois il 
leur esloit force d'apporter pour viure, car il n*y 
auoitqu'un peu de poix en noslre maison pour faire 
la souppe. Ils ne vouloient pas croire que les Sœurs 
fussent si f)auures qu'elles estoient . el vouloient 
rompre les portes et les murailles pour entrer de- 
uers elles. Plusieurs mauuais garçons enyurez et 
teniez de l'cnnemy, vcnoient souuent la nuict 
faire leur effort à l'enlour du Conuent, pensant 
entrer deuers elles pour leur faire du mal . et vio- 
lence : mais noslre Seigneur y mettoit la main 
tellemenl qu'ils trouuoient tousiours quelque em- 
peschement, qui les en gardoit : et par le moyen 
aussi d'vn bon frère Conuers, nommé JVicolas des 
Arnaud, qui les entrctenoil et addoucissoitleur 
rage et fureur ainsi qu'il plaisoit à Dieu, et lequel 
auoit laissé l'habit, parce qu'il n'estoit point as- 
traint de le porter. 

Les Sœurs estant aduerties qu'elles estoient en 
grand danger, trouuerent moyen de faire monter 
leurs dits hostes à la treille , puis toutes assistantes 
auec grande abondance de larmes, et en profonde 
humilité, leur demandèrent miséricorde, se re- 
commandant à eux, qu'il leur pleust les deffen- 
dre et garder de ces Hérétiques. Adonc se mirent 
tous à pleurer disant, Belles Dames, Dieu vous 
vueille reconforter, et consoler comme ses ancel- 
les, car nous ne vous pourrons garder s'ils vous 
veulent nuire, nous auôs promis la foy de ne nous 
faire desplaisir les vns aux autres . quand bien le 
voudrions faire, nous ne pourrions, car ils sont 
pluspuissans que nous, et croyez qu'ils ont grande 



l'Heresie de Genme. 



49 



cnuie de vous venir liouuer, et desia les en auons 
gardé plusieurs fois. Lors les pauiires Sœurs es- 
toient (lemy mortes d'angoisse et Ac paour : dont 
ils en eurent telle pîlic , qu'il leur promirent qu'ils 
les garderoient, et qu'ils metlroîent leur vie pour 
elles, si besoingestoit; et se tindrent depuis au 
Conuenl. pour les garder desdits Hérétiques : et 
Dieu leur fit cestc grâce que iamaîs nul n'y en- 
tra deuers elles. 

Pour lors y estoit Abbesse Vénérable Sœur i^f" 
Louyse Rambo, et Portière Vénérable Soeur Per- °r.ic 
nette de Montluel , fort sage , et qui bien les s^a- '^''' 
uoil enlretenir, et contenter de paroles. 

Quand ils furent dedans la Cité, tous les Pres- 
Ires tani Séculiers que Réguliers posèrent leurs 
robbes, el s'accouslrerenl comme les gens Laiz 
tellement qu'on ne les cognoissoit point entre les ^^' 
mariei!. et portoient tous ladeuise de guerre, qui '*"™' 
estoit vnc Croix blanclie qu'ils portoient deuant '■"" 
l'estornach. et vue derrière les espaulcs : et nulle '"î, 
personne d'Eglise ne s' osoilinonstrerauec sa robbe, 
Neantmoins le Père Confesseur des Sœurs , ny son 
compagnon ne laissèrent iamais leur habit, el va 
Prestre nommé Messire Claude Carlody, qui ne 
sçauoit où aller pour estre en seurelé . se retira au 
Conuent auec les Frères, et tous les iours y dtsoit 
la Messe, el le diuiri seruice dcuotemenl, et plu- 
sieurs gens de bien y venoienl en deuotinn. 

Le Mardy suiuant , enuiron le,** buict heures du 
matin, les Luthériens se firent ouurir ['Eglise Ca- 
thédrale Saincl Pierre ; el eux estana dedans com- 
mencèrent à sonner la cloche episeopalc â branfe 



20 



Comme7icemeni de 



Pillage et 

brtule- 
tnent faict 
à l'entour 
deGeneue 
par les 
Héréti- 
que». 



La ville 
de Gail- 
lard est 
saccagée. 



pour le Sermon': car ils menoient leur maudit Pre- 
dicant, nommé Maistre Guillaume Foret, lequel 
se mit en chaire, et preschoit en langue Alle- 
mande , ses auditeurs sauUoient par dessus les Au- 
tels comme cheures . et bestes brutes , en grande 
dérision de l'Image de nostre Rédemption, et de 
la Vierge Marie , et de tous les Saincts : et tous les 
iours qu'ils demeurèrent se disoit, elle sonnoient 
au son de la cloche, et nulle autre cloche petite, ny 
grande ne sonnoit dans Geneue. 

Ce Mardy après disner coniurerent d'aller au 
pillage sur le pays de Monseigneur, ils pillèrent, 
et bruslercnt le chasteau de Saconay, et vne 
bonne maison auprès. Ils emmenèrent tout le bes- 
tail, et tous les meubles qu'ils trouvèrent partout 
où ils allèrent, et bruslerent l'Eglise. 

Ce mesme iour en vn autre village, nommé 
Cologny, pillèrent la maison de Louys Montjon, 
et y trouuerent forcé bien : la maison ne fui pas 
bruslee, combien qu'elle fut en danger. Ils firent 
de grands maux ce iour là. 

Le Mercredy allèrent piller la ville de Gail- 
lard , et bruslerent le chasteau de Monseigneur, 
fourragèrent celuy de Monsieur de Villette , puis 
le bruslerent, dont ce fut grand dommage. Pareil- 
lemêt firent a Madame de Saint Genis, et a Ma- 
dame de Rossillon vefues, dot les Seigneurs leurs 
enfants estoient encore innocens petits orphelins. 
Apres pillèrent et bruslerent l'Eglise de Villette , 
celle d'Anemace, et les villages d'alentour : il 
en fut tué dix a Villette , et iettez en vn creux com- 
me chiens infâmes en un vn champ. 



tHn-esie de Gennic. 

Ce mesme iour pillèrent le cliasteau de Confi- 
gnoD, ils Dcle bruslerenl pas, carie Capitaine le 
deffendit, qiii cstoil parenl du Seigneur, mais ils 
n'y laissèrent que les murailles : et ainsi ne ccs- 
soient d'endommager le pauure pais. Le soir fut 
crié par le Capilainc , que nul n'eust a sortir 
pour plus piller : mais pourlâl ne s'en abstenoient. 
Les pauuresgens fuioyent deuant eux comme les 
Brebis deuant le Loup : et les pauures Gentils- 
femmes se cachoienl par les bois, et montagnes , 
et fallut passer l'hyuer es maisons des pauures paï- 
sans, et plusieurs y accouchèrent d'enfans bien 
pauurement, taiilque c'estoit cliose pitoyable de 
î'ouyr raconter. 

Monseigneur estant en sa ville de Cliambery, 
fuladuerlyde ce pileux cas, bien marry. manda 
incontinent Beuerend Perc en Dieu l'Euesque de 
Bellay, auec plusieurs grands Seigneurs de sa mai- 
son, pour parler aux Suisses, sçauoir pourquoy 
ilsestoient venus ainsi gaster son païs , et desiruire 
les pauures gens. Lesquels estans arriuez à Sainct 
Iulian , vue lieue près de Geneue, mandèrent les 
Capitaines, et tous les chefs doi'arraee, pour leur 
venir parler, ce qu'ils firent le leudy matin : et li- 
renl crier à son de trompette . que sur peine de la 
vie , nul n'eust à sortir pour piller : mais pour tout 
cela ne s'en gardèrent tant qu'ils trouuerent de 
quoy â l'entour de la ville. 

Lesdits Capitaines estans venus aux Ambassa- 
deurs de Monseigneur, parlementèrent ensemble, 
et iusques au Dimancliej^traicterent l'appointe- 
ment : lesquels relouriiez fut faiclc grosse cric de 



2Î 



Commencement de 



Geneue 
eit en grand 
trouble. 



La tain- 

cte Hostie 

e$t foulée 

aux piedê 



par les ('.apitaini'8, et chef», que chacun se tint 
près de SCS gës pour s'en retourner, et qu'on n*eusl 
à faire aucun desplaisir sur le païs de Môseigneur, 
et que tous payasssent leurs despës iusques en leur 
païs , ce qui fut faicl : mais ceux de Geneue ne 
sçauoient trouuer moyen de les contenter de la 
somme d'argent qu'ils leur auoient promis, dont la 
Cité fut en grand danger d'estre pillée et brusiee, 
pour le courroux qu'ils auoient d'estre venus ga- 
ster le pais sans bonne occasion. 

Durât ce temps les pauures gens estoient com- 
me transsis de peur, et ainsy que Dieu voulut 
luy promirent tant qu'ils, se préparèrent àdesloger. 
Et le leudy après, qui estoit la veille des Onze 
mille vierges, cômença à déloger celle grande 
armée de la Cité, à telle heure qu'ils estoient en- 
trez : et tous ensemble , se retirant chacun en son 
canton ; Mais hélas 1 au moyen de celle guerre tou- 
te l'année furent les viures fort chers, par tout le 
païs. Dieu par sa bonté nous vueille garder à tous- 
iours de telle defortune. 

Ces Suisses Allemands à celle descendue sur le 
païs Grent des maux innumerables, et comme faux 
chiens Hérétiques par tout où ils passèrent ils pil- 
lèrent, etbrùslerent toutes les Eglises, Monastères 
et Religions, ils rompirent tous les Cyboires, où 
reposoit le corps de noslre Seigneur lesus-Christ : 
Ils prenoient les Hosties sacrées, et les concul- 
quoient soubs leurs pieds, autres les jetloient dâs 
le feu, ou dedans quelque fange: aussi prenoient 
les saincles Onctions du sacrement de Baptesme, 
et du sainct Huyie, dont tous bons Chrestiens 




sont oingts à rexlremité de maladie, ut l'espaii- 
choienl surla terre par grande horreur et raespris, 
en telle sorte ([ue les Turcs Matiometistes, et luifs 
În6delles n'eussent sceu faire pis. et espanchoient 
les saincts Fonds, crachoicnt. et se mouchoient 
sans honte fle vergongne , et se lorchoient rfes 
saincts Corporaux- Il fut dict qu'au pais de Vaux 
en vne Eglise ils prindrcnt la sacrée Hostie de de- 
ssus Christ _et la firent manger à une Cheure bestc 
brute, puis direntpargràdc dérision, va t'en mou- 
rir quand tu voudras, car tu as tes sacremens. 

Vu bon Chreslien se Irouua en vue Eglise que 
les Hérétiques pilloient, et tout exprcs se print 
garde qu'ils feroient du sainct Sacrement. Ils rom- 
pirent le Cy boire, et prindrentla Custode, etiet- 
tcrent l'Hostie sacrée à terre dans le Cimetière en 
desdain et raespris VA quand ils se furent dépar- 
tis de là , ce bon Chreslien va regarder la place où 
il leur auoit veu jette l'Hoslie saL-rce pour la cou- 
urir d'vn blanc linge par grande dcuotion, iusques 
à ce qu'ill'eust faict leuer par quelque homme d'E- 
glise, mais il ne la vit depuis, et n'entrouua ensei- 
gne quelconque: et affermoit ce bon et deuut 
Chrestien, qu'il croyoîl fermement que les Anges 
l'aubiêt leuee de ce lieu , et coUoquee en lieu hon- 
neste à nous incogneu. 

Ces chiens, qui de nuicl faisolent le guet sur 
l'artillerie de l'Oratoire, abbatircnt l'Autel de la 
Chapelle, et mirent en pièces la verrière où estoit 
en peinture I imago de Monsieur S. Antoine Ab- 

, et Sainct Sebastien. Ils rompirent aussi totale- 
ment vne belle Croix de pierre, ol dos billons 



24 



Commencement de 



Le» mati- 
raiê gui 
detiroient 
faire mal 
aux Sœur» 
de Saincte 
Claire tont 

miracu- 
leusement 
repouuet 
de Dieu. 



d'icelle faisoicnt selle pour se seoir autour du feu* 
Et au Conuent des Augustins rompirent plusieurs 
belles Images: et au couuent des lacobins en 
rompirent de belles de pierre, et brusierent cel- 
les de Sainct Crespin et Crespinian, et firent plu- 
sieurs autres grands el énormes viluperes contre 
rhonneur de Dieu. 

Durant le temps que ces Suisses demeurèrent 
a Geneue , qui fut onze iours, on ne sonna aucune 
cloche, sinon pour leurs sermons diaboliques; la 
Messe , ny le diuin seruice ny fut célébré, sinon 
au Côuent de Madame Sainte Claire, auquel 
nostre Seigneur ne permit estre faict aucune inso- 
lence, ny ses ennemis n'entrèrent iamais dedans, 
combien qu'ils en fussent incitez de plusieurs mau- 
uais garçons de la ville, comme il fut dicl cy après : 
Car quand ils entroient en la première porte, subi- 
tement leur prenoil tel espouuantement, qu*ilss'en- 
fuyoient hastiuement. Ils venoient souuent espier 
à Tentour du conuent, mais nostre Seigneur leur 
donnoit frayeur, tellement qu'ils n'y peurent ia- 
mais entrer. Les panures Religieuses estoient tou- 
tes les nuicts en vigile, priant Dieu pour la saincte 
Foy, el pour le panure mode , et toutes prenoient 
la discipline après Matines, demâdanl à Dieu mi- 
séricorde : et puis auec cierges de cire allumez dis- 
oient vne partie les beaux Benedicatur droictes, 
en s'mclinant jusques à terre au nom de lÉsus 
Christ. Les autres les Aue bénigne lesu à ge- 
noux, et les autres saluoient les playes de nostre 
Seigneur, et les larmes de la Vierge Marie, et au- 
tres belles oraisons exaudicibles. Et tous les iours 



rileresie de Geneue. 



m 



faisoienl la Procession par le jardin, et souuent 
Jeux fois le iour avec la saincle Litanie , et pieds 
nuds pardessus la blanche gelée, pour impelrer 
miséricorde au pauure monde , et pour elles mes- 
mes, qui cstoient en danger, et noslre Seigneur 
les garda, et nourrit de su grâce, et lit te] miracle, 
que le pain qui par droite raison n'y eu auoil que 
pour deux iours, multiplia tant par le plaisir de 
Dieu , qu'elles en vesquirent ces douze jours auec 
les Bcaux-Peres et seruiteurs, et si en donnèrent à 
leurs hostes : et toulesfois prcnoienl leur réfection 
compétente. 

L'an mille cinq cens trenie et vn, le S. Père le 
Pape Clément Vit à la requeste de Monsieur de 
Casane, Messire Pierre Lambert, et sans le sceu 
ni postulation des Sœurs, donna ie Pardon général 
auConuët de Saincte Claire, le iour de l'Annon- 
ciation de nostre Dame, et furent publiez par le 
pais. Le pauure monde y venoil en grande dé- 
uotion : mais ceux de Geneue fermèrent les por- 
tes de la ville, et ne vouloient laisser entrer per- 
sonne, de quoy le pauure monde esloit fort (rou- 
ble . car ils venoient de loing Ceux du quartier 
du Faussigiiy se firent ouurir, et peu s'en fallut 
qu'il n'y eusl grand meurtre : Et sur le Vespre i^ 
belles espees nues, et gros bastons, vindrent les 
Syndics, auec les Sergens, et furieusement ietle- 
rent dehors tous ceux qui faisoient leur deuolion 
à l'Eglise, et de ce furent les panures gens bien 
désolez, et les panures Religieuses n'y eurent pas 
grand profil. 

Noslre Sainct Perc le Pape en fut aduerty, et de 



26 Commencement de 

la pauureté des Sœurs, et que le monde deciinoit 
en pieté, etdeuotion, dont de rechef il euuoya vn 
autre bulle de pardon gênerai audict conuent, 
sans le seeu , ny requcsle des Soeurs, mais d'inspi- 
ration diuine : commandant que sur peine d'ex- 
communication^ personne n'y eust à contredire, 
ne mettre empeschemcnt , et Monseigneur de 
Geneue, et autres Euesques y mirent leur placet, 
les voulant estre publiées en leur Diœcese. Ceux 
de Geneue. n'y osoient contredire : mais ils se tin- 
drent en armes et faisoient la garde. Les pardons 
finis les Syndics vindrent au côuent, et vouloient 
auoir toute l'offrande : mais aucuns hommes de 
bien y mirent tel ordre ^ que les troncs furent mis 
dedans le conuent, et bien fermez auxjclefs, def- 
fendant aux Sœurs, que nullement y touchassent, 
car Messieurs vouloient bien sçauoir que deuien 
droient. et qu*emporteroient les clefs, et les Da- 
mes n'en furent pas maîtresses d'vne maille. 

Le Dimanche après entrèrent dedans le con- 
uent deuers les Sœurs deux Syndicqs, auec quatre 
notables Bourgeois bons Chrestiens , qui comptè- 
rent l'argent : en somme défendirent aux Sœurs 
que nullement ne l'employassent hors^de^la^ville. 
Mais la Mère Abbesse , et la Portière , comme sa- 
ges , respondirent : Messieurs , afin que ne pensiez 
que voulions aucunemët faire desplaisir à la ville 
nous vous prions, que soyez vous mesmes les dis- 
pensateurs, en contentant noz parens, enuers les- 
quels nous sommes endeptez de telle somme pour 
vn tant de bleds, et du vin qu'auons prins pour 
nostre vie : et puis du résidu faictes nostre proui- 



VJIernie de Geaeae. 



27 



sinn de telle , el telle chose nécessaire à nostre pau- 
lire vie comme vous voyez. Mais voyant que n'y 
Huoit pas si prend somme furent bien conlens , cl 
s'en aîlcrenl. 

Toule celle année fat grande morlalîlé de pesti- 
lenee pour cause d'aucuns qui desîa lenoient de 
l'hérésie, el auoient faict vn complot qu'ils fe- 
roient mourir tous les principaux de la ville pour 
seigneurier en icelle , et de faict ils prenoient l'in- 
fcclion de peste el en froltoièt les verrous des por- 
tes, et ieltoient des fruits par les rues, ou lais- 
aoient lomber quelque mignolise, et ceux qui les 
dressoient estoient frappés: el ainsi moururent 
beaucoup de gens de hien. Au mois de May Dieu 
permit qu'aucuns furent prins de la iuslice et def- 
faicls, par toute la ville, en cliascune rue pincez 
vne grande pièce de chair à grand crochet de fer 
ardent , qui cstoit chose pileuse â voir. Et vne fem- 
me mourut obslinee, que iamais ne se voulut re- 
pentir, ny recognoistre son péché. Vn homme 
nommé Michel Caddo enfant de ville, fut défait 
en la sudicle manière, et print en gré son mar- 
lire, il confessa loute leur cntreprinse et volon- 
té , et que desia deux ans auparanant auoient fai- 
cte ladite pestilence : il confessa Jiussi qu'ilsauoicnt 
faict tout leur pouuoir de fairn mourir les Sœurs 
de Saincle Claire, elles Beaux-Pères, el que du 
conuent ils deliboroient y faire vn beau chasleau 
pour y faire leur résidence: et bien souucnt auec 
rinfeclion csloicnl venus iusqucs au\ portes pour 
les pestiferer: mais inconlincnt qu'ils cuidoient 
entrer dedans, ils voyoient subilement deuât eux 



28 Commencement de. 

tout ilroiol Irois fort beaux, et exeellens Chcua- 
liers. qui se lenoieiil à la porte , et est(»ienl beaux 
et redoutables à merucille, et cbascun d'eux auoit 
vue belle eroix reluisaole au frôt, de quoy estoicnt 
si espouuantees, que iamais ne peurent faire dom- 
mage aux Sœurs ny au Conuent. Et confessèrent 
que durant les Pardons ils estoienl entrez auec le 
monde, et faijznant de gaigner lesdits pardons, ils 
auoient frotté et infecté le Tronc, la Bulle, et le 
Reliquaire, que cbascun en deuoit estre infect: 
mais par le vouloir de Dieu iamais personne n*en 
valut pis. Honneur et louange en soit à Dieu. 
/^^^ ^ L'an mille cinq cens trente deux, au mois de 

ment faict lanuicr, s'assemblèrent à Payerne les Ambassa* 
4 Payerne. ^^y^^^ ç|ç Monscigueur, cc fut illustrc Prince Mon- 
sieur le grand Marescbal de Sauoye Conte de Cba- 
lâd , et autres puissants Seigneurs de la maison de 
Monseigneur. Là se trouua Ambassadeur de la part 
du Très-excellent Empereur Cbarles Cinquiesme de 
ce nom, et celuy du Trés-Chrestien Roy de Fran- 
ce F.ançois premier, et ceux de tous les Cantons 
et partie d'Allemagne , pour traicter quelque bon 
appointement : mais il ne dura par longuement, 
comme vous verrez cy après, à cause de ceux de 
Geneue. 

Monseigneur fil faire crier par tout son païs, 
que ceux de Geneue eussent leur aller et venir li • 
bres dessus ses terres, et que personne ne leur fit 
desplaisir ny à petit ny à grand. Et pareillement 
furent faictes telles cries dedans Geneue , que sur 
peine de la vie nul ne fit aucun desplaisir a per- 
sonne quelconque du païs de Monseigneur, et que 




lous pouuoicnl aller et venir, negotier tan 
en marchandise qu'aulromêf : toulesfois les Gent- 
tilsliiimmes ne sy osoient pas fier, pour cause tle 
la Iraiiison qu'Us firent à Monsieur de Ponuoire, 
Pl sabslindrenl de ne point cnlrer en la Cité pour 
nuls affaires , el sur tout ceux Je la Confrérie de 
la Cuillier. qui sçauolenl bien n'eslrc pas en leur 
bonne grâce, et aussi ne s'y faisoil-ilpas Irup bon 
fier. 

Au mois du luiliel aucuns de Geneue allèrent 
banqueller au poni de Treinbliere en la maison 
de Monsieur de Tboren , qui esloit de leur bande , 
cl alliez. Et après ce banquet, retournant à Gene- 
ue, passèrent dans la ville de Gaillard, dont l'vn 
d'eux rompit la cloche de l'Eglise auee son har- 
qnebuzc, et rompirent vne belle Image de nostre 
Dame, et puis en dérision et mespris de Monsei- 
gneur, et de toute la Noblesse, vont tirer en pein- 
ture aiicc vn charbon de feu, vn Ours qui fientoit 
son ordure sur la noble Croix blanche, qui sont 
les armes et enseigne de Monseigneur, et du pais 
de Sauoie , comme l'on sfail. 

Ces choses estant ainsi dissoluëment Taicles, 
Monseigneur en fut aducriy, lequel incontinent 
manda a Berne, et a Fribourg les iniures et vitu- 
pères que leurs alliez de Geneue auoient faict 
contre Dieu . sa Meie Vierge , et contre lous les 
Saincts et Sainctes, et qu'ils auoient aussi touché 
à son Excellence, et à son pais, demandant iui^licc 
Iny esire sur ce faiclc , et promesses tenues : car au 
Iralcté et accord de Pajerncauoit este déterminé 
que si aucun.s des gens de Monseigneur commen- 



30 



Comrnencemenl de 



L'Eylue 
St. Victor 

abbattue 

dans lie- 

iteue. 



L'Eglite 

S. Lauren» 

ahbatue 

dans Ge- 

nêue. 



Miracle 

faict à Ge 

néue. 



çoientnoisr, hattaillc ou débat, que tout Fc pk» 
de Vaux esloit eonfis(]ué a Berne, et a Fribourg^ 
et la Baronie de Ges a ceux de Geneue , et si ceux 
de (icncue côinençoicnt ils perdroient leurs fran- 
chises et bourgoisies, parquoy des iniures de» 
susdites fut grand bruit par le pais et les Cantô» 
bien marris contre ceux de Geneue, car nulle bou- 
ne intention ne les pouuoit excuser. 

Au mois d* Aoust après en TOctaue de TAssump- 
tion nostre Dame, ceux de la ville firent descen- 
dre les cloches du Priorc de Saincl Victor, et puis 
desrocher, et abbattre iusques au fondement tout 
le Monastère, et vnc belle maison où se tenoil 
le Receueur du Prieuré à l'entrée du Monastère : 
En ce mcsme mois, le iour de la Dccolation de 
sainct lean Baptiste abbattirent vue petite et fort 
iolie Eglise de Sainct Laurens, et vn d'eux, faux 
Luthérien, print l'Image du Benoit saincl, etauec 
son espee lui couppa les bras, puis le ielta de- 
dans les fossez : mais celuy qui fit ce vilain coup 
ne demeura pas longtemps impuny de la diuine 
iustice, car tantosl après il mourut de peste en 
rilospital hors de la ville, mais nostre Seigneur 
qui ne veut la mort du pécheur, le frappa au cœur 
de contrition, et se confessa, cl receut les Saincts 
Sacrements , et retourna a Dieu, et de ce doit-on 
remercier nostre Seigneur. Ce mesme iour de 
sainct lean Baptiste , fut abbatue l'Eglise de Ma- 
dame Saincte Marguerite , et aussi celle de sainct 
Laurens ou se tenoit vue femme recluse toute 
seule pour l'amour de Dieu , faisant pénitence, la- 
quelle fut contrainte se retirer en la maison de sa 



l'Hvresie de Geneue. 



31 



Elle , et tantost après se Iransporta à Chaniliery, el 
y estant arriuee elle s'en alialrouuer Môseigneur, 
et luy fit ses plaintes et doleaiieea, luy taisant en- 
tendre comme les Hérétiques l'auoicnt dechassee : 
dont ce bon Prince luy assigna vne maison , et sa 
vie audit Chambery. 

Vne grade Croix de bois estant plantée deuant 
le conuent de Madame Sainclc Claire, fut tirée 
el iettee dans le Puys par aucuns cbctifz, qui se 
esloient trouuez au desrochemeiit des Eglises. 
el lieux sacrez. Ils ne demeurèrent pas inipuni:^. 
car au mois de Nouemhre trois d'ii'cux furent 
frappez de peste, el moururent à l'Uospital, les 
deux se rclournerenlàDieu, confessant publique- 
ment qu'ils auoîcnl iellé la susdite Croix, et 
commis autres mesehancetez. et en demandèrent 
pardun , el firent fin de bon Chreslien : le truisies- 
me ne voulut iamais reeognoisire son Dieu, et 
mourut en son hérésie, el obstination. 

En ce mois d'Aoust se montra vne grande Co- 
mète au Ciel, qui ietloitsa queue embrasée cotre 
la Trauce. et il fut dicy qu'elle demonstroit la 
mort de Madame la Royne , Dame Louyse de 
Sauoye. sœur germaine, de par le père, de Mon- 
seigneur le Duc Charles, el du Conte de Ge- 
neuois Duc de Nemours, et Mère du Roy Fran- 
çois premier de ce nom, laquelle mourut le 
vingtdeuxicsme du mois de Septembre après, el 
fui portée en sépulture Royale à S, Denis. 

Au mois d'Octobre ensuyuant fust faicle vne 
Urossc guerre entre les Hérétiques et les Catlio- 
liqucs près de la ville de Zurich vn des CaïUos el 



32 



Conutiencetnenl de 



ilummen- 
cement de 
l'Heresie 
de Lu- 
ther. 



Luther ett 

bruslë en 

fantasme 

(i Home. 



nosirc Seigneur dona si bon courage, et force aux 
Catholiques, que sept cens df\sconfirenl neuf mille 
Hérétiques miraculeusement. 

Le Prince, et grand Hérésiarque de celle -dam- 
nable secte, fusl vn Religieux de Saincl Augustin 
nommé Martin Luther, lequel remply d'iniquité, 
et grand orgueil l'an 1517. donna son esprit a tou- 
te malice et erreur, tellement qu'il resucita, et re- 
nouuella toutes les hérésies, quionques furent de- 
puis la mort de noslre Seigneur, et les fit imprimer 
à Basle , et porté par tout, et de son venin empoisô- 
na tous les royaumes et pais de TEglise Chrestien- 
ne , et si les Roys , et Princes n'eussent puny rigo- 
reusement ceux qui vouloient suiure celle maudite 
secte, les âmes rachetées du précieux sang de lesus 
Christ estoient en grand danger de dânation éter- 
nelle , mais Dieu qui iamais ne laisse son Espouse 
l'Eglise, inspire nostre sainct Père le Pape Léon 
dixiesme de le déclarer hérétique, et ennemy de 
la saincte Foy catholique , et l'excommunier et en- 
semble tous ceux qui suyuront, et défendront cel- 
le hérésie, et manda par tous les Royaumes ceste 
bulle plombée, et fit brusier en fanlosme au camp 
de fleur à Rome cest infâme Hérétique perturba- 
teur de toute la Chrestienté : Car par son moyen 
plusieurs Royaumes fleurissâs en deuotiô ont estez 
subuertis, et tombez en hérésie, le Prince et Duc 
de Saxe l'ensuiuil auec tout son pais, et le relira en 
sa sauue-garde : la ville de Basle en fut peruertie, 
et l'Euesque dechassé. et de la ville de Strasbourg 
l'Evesque banny, la ville de Berne, et toute leur 
seigneurie, et celle dcZuriclh et deux autres Can- 



l'Heresie de Cenette. 33 

luns le Conle de NeiifoliaslE). ci plusieurs antres 
villes etpaîs de l' Allemagne, desquels i'ignore 1e 
nom- 

El a présent de nouueau la cité de GencTie en 
Sauoje, combien quelousiours s'y sonltrouuezde 
gens de bien, et bons Catholiques, et pour eesie 
cause grand nombre sont sortis de In Cité, et sont 
tous diuise^ , et le pauuie pais aussi, comme auoil 
des-ia dicl et dirons plus amplement. Au moyen 
de ce meschant (ml esté abollis tous les Sacremens 
et louledeuolion, et lionestctê : ont esté rompues 
les Images eu peintures plaltes, el en busse de 
tous les glorieux saiuclz et sainctcs. et de nostre 
Sauueur.etde sa Vierge Mère : ont Bsté brûlez, tât 
des Eglises el Monastères: pillées et saccagées, 
et abolis les Commûdemens de la saiacle Eglise, 
el toutes les belles cérémonies d'icelle : tout le dî- 
uin seruice, el louange de Dieu : encore non con- 
tent . ce dragon pesliferé de sa perdition , auec sa 
queue venimeuse, voulut tirer après luy gens de 
tout estât, cl alla persuader el pourchasser de 
faire marier gens sacrez, et dédiez au seruice de 
Dieu par le sainct vœu de ebastclé, et luy mesnie 
et ses disciples se sont mariez eslantde l'ordre ré- 
gulier, dont plusieurs Prestres el Religieux ingrats 
et mescognoissans leur Ires-sainclc el sacrée vo- 
cation le suyuirenl. 

Là ou celle hcresie a esté plantée el régné, nul- 
les personnes d'Eglise n'y demeurèrent sans poser 
l'habil , aulremël ils esloient chassez et mis dehors 
de leur pais propre, et souirroiët beaucoup. El l'on 
hien appeler ce temps, le temps de la perse- 



34 Commencement de 

cution de la sainclc Eglise. Il est bien vray que les 
Prélats et gens d'Eglise pour ce temps ne gar- 
doient pas bien leurs vœus et estât , mais gaudis- 
soient dissolument des biens de l'Eglise, tenant 
femmes en lubricité et adultère, et quasi tout le 
peuple estoit infect de cest abominable et détesta- 
ble péché : dont est à sçauoir que les péchez du 
monde abondoient en toutes sortes fie gens qui 
inciloient l'ire de Dieu à y mettre sa punition di - 
uine,etletoulparle moyen deces faux etdesloyaux 
satellites du Diable, affublez en forme d'hommes. 
Et les bons Religieux et Religieuses estoient per- 
sécutez et participoient du secret iugement de 
Dieu auec les coulpables : mais il est a croire que 
ce fut leur salut, et multiplication du mérite en- 
uers Dieu. 

Plusieurs bôs et deuots Monastères furent mis 
en ruine et destruction , mais pour cela les habi- 
tans d'iceux ne furent peruertis , mais se retirèrent 
par le monde, chacun où il pouuoit, pour conti- 
nuer leur saincte vocation : et mesmes à Berne plu- 
sieurs Dames Religieuses lacobines retournèrent 
à leurs parens , et seruoient de chambrières, pour 
ne renoncer à leur estât, et autres se marièrent. Et 
de l'ordre des Chartreux, des Augustins, de sainct 
Bernard, de S. François, de sainct Dominique, et 
de tous les Ordres du monde, il y en eut de per- 
uertis, excepté des Religieuses de Madame Sain- 
cte Claire de la reformation Beatae Collettœ, il 
ne s'est pas trouué que iamais aucune ait esté per- 
uertie ny inconstante , sinon vue seule , qui iamais 
n'entra en Religion par la bonne porte de droicte 



l'fferesie de Ge^neue. 



38 



intention, mais par vue feinte elniaunaise hjpo- 
crisie. Et pour ce comme indigne <iu vray Parc de 
Dostre Seigneur elle fut tantost subuerlie et ostce 
de la Religion , et du (lonuent de Gencue , et tout 
cecy se fisl à l'instance de sa sœur germaine, qui 
estoit de celle secte , et liree violentement (eu es- 
gard à la grande résistance que les Religieuses fai- 
soient pour elle) comme ie le mellray après plus 
amplement . racontant à la vérité la manière de sa 
perucrsion- 

Ceste Religion de Madame Saincte Claire a 
esté grandemèl persuadée de ces hérésies, et prin- 
cipalement de celles de Viuey, d'Orbe, et de Gene- 
ue, situées parmy ces mesclians. 

Le temps de la perseculion de celles d'Orbe, 
touchant à leur personne, el des Religieux qui 
eatoient à leur seruice. commença l'an mil cinq 
cens vingt el vn. le iourde l'Annonciation nostre 
Dame en Caresme : leur Père Confesseur nommé 
Frère Michel Iulian. preschanl audit Conu ont con- 
tre ces hérésies, louant grandement la Virginité, 
fut lire de chaire, et reprins villainemcnl par vn 
chetif Luthérien de ladlcte vide . nommé Chri- 
stoûe llollard , qui auoit son frère Preslre et ma- 
rié. Les femmes ne pcurent en Jurer l'injure qu'on 
fatsuit au seruitcur de Dieu , mais tontes de grand 
courage se jelterenl sur ce mcschant homme, et le 
iraîBerenl par tes cheueux hors de l'Eglise en gi^d 
deshonneur et vitupère: Mais le Père Confes- 
seur, parle commandement du Baillif, fut mis en 
prison, chose qui apporia vn merueilleux regret 
anx Sœurs, et tout incontinent prindrent encre el 



1 



36 Commencement de 

papier, rescriuOl une leltre par les conuêtsel pro- 
uincos , exprimât leur désolation el danger, requé- 
rant pour aide, et réconfort les prières el mérites 
de la Religion , avecques le bon aduis et aide des 
Prélats : el nostre Seigneur permit que ledicl bon 
Père fut rais dehors de prison, mais il fut banny 
de la ville, el oncques depuis ne s*y osa trouuer, 
dont les pauurcs Sœurs furent fort désolées et 
marries. 

Le mois d'Aoust après le Predicant hérétique 
vint à Orbe de par Messieurs de Berne, pour près- 
cher et peruertir la pauure ville, mais nostre Sei- 
gneur ne le voulut permettre : ains la plus grande 
partie tint ferme, et firent grosse resistëce Et com- 
bien que longuement il coutinuast a prescher, ia- 
mais la ville ne fut entièrement subuertie ; les fem- 
mes se comportoient vaillâment, le Baillif le fit 
prescher au conuentlong temps, elles Sœurs es- 
toient contraintes de sonner les sermons, et d*y 
assister à la treille les draps leuez , qui leur esloil 
bien grief, il n'en faut douter. 

Les Sœurs de Geneue ayant d'elles fort grande 
compassion, supplièrent leur Père Confesseur, que 
son bon plaisir fut de les aller voir, et consoler, 
ce qu'il fit volontiers , et il y demeura pour les 
confesser et consoler bien deux semaines du con- 
sentement de cesdictes filles de Geneue , et ius- 
ques a tant que les Prelatz en prinssent le soing et 
charge. Et tant furent persuadées ces pauures 
Dames que pour euiter plus grand danger, par To- 
bedience des Prelatz sortirent du côuent des plus 
ieunes 17. le iour de Saincl Pantaleon en Juillet 



tlieresie de Gêneur. 



37 



à unze heures de Minuict, accompagupes du Père 
Gardien de Nozeret, et autres bons Religieux, et 
se relirerèt à Nozeret par deuers Madame la Prin- 
cesse d'Orenge, quilesreçeul benignemeiit . el 
les St mettre en vne maison auprès de son Clia- 
sleau, etia les nourrit, el fit leur despence iusques 
au dixiesmc iour de May après que la fureur des 
Hérétiques fut terminée, et que la domination 
de la ville demeura aus Chresliens , el furent les- 
dtctes Sœurs rendues en leur Conuent avet-ques 
leurs bonnes Mères pour louiours seruir Dieu en- 
semble. Mais il y en eut cinq qui n'y rclourncrent 
point: ce furent les deux Niepces de tadicte Da- 
me de la noble maison de Ctialon, et vne d'Or- 
be, nommée Sœur Claire Gryuat. qui furent me- 
nées au Conuent de Poligny en Bourgogne: les 
autres deux furent menées a Chambery, vne nom- 
mée Sœur lanne d'Arbie, el l'autre Soeur Claire 
Tauel d'Orbre; et ne permit nostre Seigneur que 
aucune fut peruertie ny séparée , mais à la loiiange 
de Dieu retournèrent en leur Conuent, Nostre 
Seigneuries y vuille conseruer el garder en bon- 
ne consolation et seurelé, combien que tant que 
dureront ces hérésies, elles ny les autres ne seront 
point asseurees , mais tousiours en grand danger, 
pour ce que c'est la Religion de perfection, dont 
ces Hérétiques sont grands ennemis. 

Celle nicsme annce 1532. vne noble Bour- 
geoise par sa deuotion , enfanta vne Fille miracu- 
leusement, car elle auoit demeuré 3t. an auecson 

- Hary sans auoir lignée , et estoit desia fort aagce. 

■^É^ers d'espoir d'auoir enfant. 



38 Cùinmencement de 

Item celle même année mille cinq cens trente 
huict, Monseigneur auec grade Noblesse , et estât, 
vint à Gos faire les Roys, là manda les Supérieurs 
de Berne, et de Fribourg , pour traitler quelque 
bon appointement : mais ils ne voulurent venir à 
raison , dont le bon Prince s'en retourna en sa vil- 
le de Chambery, et fit faire defence par tout son 
pais, et sur grosse peine , que nul ne fust si ozéet 
hardy de porter viure ny aucune cbose à Geneue : 
dont ce fut pitié et f^rande pauureté en la Cité, et 
principalement de bled, et de bois : car les neiges 
et froidures estoient si grandes, que de vingt cinq 
ans n*auoient esté telles : les maisons en tombè- 
rent par terre, tant que c'estoil chose piteuse d'en- 
tendre la clameur et lamentations des panures 
raendians. Ceste defence de ne porter viures dura 
depuis le iour Sainct Sebastien, iusques àla sainct 
Pierre en Chaire, qu'elle furent relaschees du 
Prince. 

En ce mesme mois de Feurier fut de rechef te- 
nu vn autre Conseil entre ceux de Berne et de Fri- 
bourg, et conclurrent ceux de Geneue que nulle- 
ment ne seroient subjects à Monseigneur^ et qu'ils 
tiendroient leur alliance Enguenote , et n'y eut au- 
tre détermination. 

En ce mesmc temps le grand Turc esloit descêr 
du auec grande puissance sur la Chrestienté, et en 
fut faict miraculeusement grande desconfite de la 
part de Monseigneur le Cardinal d'Hongrie, en 
sa ville de Congres , comme fut publié par la te- 
neur de la lettre mandée au Chrestien Royaume 
de France, qui fut telle. 



i'Hertne de Geneue. 



39 



Mon 1res honoré Oncle, Ires-humblemenl à 
vosire bonne grâce me recommande , Kans oublier 
mon Frere Monsieur l'Archeuesque d'Arles : et à 
cause que hante/, la Cour de France, ie vousay 
voulu mander des nonuelles à fin que tes mon- 
striez au Roy oostre Sire , et à tous Princes et Sei- 
gneurs de la Cour, pour sço noir les firands mira- 
cles de la tressacrec Vierpe Marie mère de Dieu , 
les nouvelles de par deçà sont telles. 

Que ce iour S. Matthias 153â. mon Reueren- 
dissime Seigneur Monsieur le Cardinal d'Hongrie 
m'a faict cesl honneur que ie suis son grand Mai- 
stre d'bostel : et luiestiintdaDssavillede Congres, 
a esté assiégé de quatre vingts dix mille Turcs , 
dont il fut fort espouuauté : car il n'auoit point de 
gens de guerre auec luy, que seulement les habitas 
de la ville : et ce nonobstant Mondit Seigneur y a 
mis si bon ordre, ayant son secours et Jlance en 
DiBu et à la sacrée Vierge Marie : il s'en alla à l'E- 
glise Cathédrale, fondée en l'iionneur de Noslre 
Dame, et visita les sainctes Reliques de ladicte 
Eglise, et sur tout trouua vue lianniere. laquelle 
Godefroy de Bilkm purtoil en guerre quand il cô- 
quesla la Cité de Hierusalem, et la terre Sain- 
cle, en laquelle estoit figurée vne belle Image de 
Dostre Dame, et vn Escusson a champs d'argent, 
semé de trois Corunnes d'or : cL dedans laquelle 
Eglise est sépulture ledicl Godefroy. et chascun 
an audit iour de S. Matthias on met ladite Ban- 
nière et enseigne en signe de victoire. Le Reueren- 
dissimc lit faire procession générale , et fil vn Ser- 
mon, incitant le pcu|)lc a bonne deuotlon. allin 




40 Commencement de 

de prier Dieu qu'il luy pleut les deliurer des mains 
de leurs ennemis. Et vn peu après print et deman- 
da conseil comment il pourroit faire pour auoir 
secours et ayde : il fut aduisé qu1l pourroit facile- 
ment sortir par une fosse secrelte qui istoitauchas- 
teau, et pouuoit on sortir par dessous terre deux 
grandes lieues loing de la Cilé* Adonc se partit 
luy cinquiesme, dont i'en estois Tvn , et compor- 
tâmes ladite Bannière ployee auec nous, et lout 
droit allasmes aux Allemagnés, et en cesteconlree, 
mondict Seigneur amassa bien iusques a trente 
mil hommes de pied ; et bien enuiron deux cens 
hommes d'armes, lesquels il conduit en tres-bon 
ordre : et vn soir arriua près de ses ennemis le plus 
secrettement qu'il peut, mais nonobstant lesdicts 
Turcs , qui bien se maintenoiêt en armes, vindrent 
courir sur mondit Seigneur et ses gens, enuiron 
les neuf ou dix heures de minuict, a cause qu'vne 
espie leur auoit reuelé nostre venue. Mais com- 
bien que lesdicts Turcs fussent beaucoup ; et en 
grand nombre plus que nous : ce neantmoins ils 
eurent du pis par le vouloir de Dieu , et de la Be- 
noiste Vierge Marie : car incontinent nostre ensei- 
gne fut déployée. Il commence à faire vn si mer- 
ueilleux temps au Ciel, que la gresle fort grosse, et 
vn vent fort impétueux frappoit lesdicts Turcs 
par deuant, si merueilleusemêt qu'ils estoientcon- 
Iraincls se ietler par terre, et s'entretuoient eux 
mesmes. Et sachez pour tout vray, que nostre Ban- 
nière par la volonté de Dieu , et de nostre Dame , 
rendoit si grande clarté, qu'il sembloit estrc iour 
naturel, et ladicte escarmouche finie, vindrent 



l'Heresie de Geneue. 



41 



cinq Enseignes de Turcs, lesquels se rendirent à 
mondict Seigneur pour les beaux miracles qu'ifs 
auoiciit veu en l'image de la benoiste Vierge Ma- 
rie , et ainssi quatre vingts dix mille Turcs furent 
tous descoQ&ts rendus à môdit Seigneur. Laquel- 
le enseigne nous tenons plus chèrement que Ja- 
mais n'auôsfaict; et de présent estraicle vneClia- 
|>elle au lieu de la bataille , que l'on appelle nostre 
Dame de la victoire, eslût à Congres en Hongrie. 
Par le tout vostre Nepueu laques Gaucoust. 

Sensuit vn autre beau miracle de la Vierge Ma- 
rie, faicten la ville de Tornay l'an 1332, en Avril le 
12 : Mardy de Pasques deuers le soir a l'occasion 
d'vn peruers et mauuais Cbrestien. Cestuy estant 
prest de reueslir la vieille peau de péché, estant 
yure, et retournant a ladicle ville de Tornay, quâd 
il fust près de la porte de saincle Fonlaine, il se 
print a battre vne pauure femme pécheresse, la- 
quelle se voant meurtrie, se print aciier, regardât 
l'Image de la Vierge Marie qui estoit audessus de 
ta porte, disant a haute voix, Benoiste vierge Marie 
ïueillezmoy secourir et ayder. Aces paroles se re- 
lournant deuers l'Image tenant vne pierre en sa 
main cedict peruers homme, il dit a la femme, 
lu es bien folle si tu cuydes qu'elle t'aide : car elle 
n'a nulle puissance . et qu'elle soit Vierge, autant 
que loy qui es putain publique. Lendemain grade 
multitude de peuple s'assembla a la dicle Porte a 
regarder l'image toute ensanglantée au visage, et 
autres lieux . et ruisseloit le sang miraculeux du 
frôl près la coronne iusques audessous de la gorge. 
Ce voyant Messieurs lesGouueincurs, montèrent 



42 Commencement de 

près rimage, et apperceurent que c*estoit sang 
miraculeux. Le yendredy ensuiuant ladicte Image 
fut descendue, et portée en l'Ëglise de la Magda- 
leine, et mise en la trésorerie comme digne reli- 
quaire , et visitée de Messieurs du chapitre de no- 
stre Dame de Tornay, des Augustins , des Corde- 
liers, TAbessc du pré, et des Normans, et du Ca- 
pitaine du Chasteau , et de Messieurs les Gouuer- 
neurs lesquels ont recueilly le sang miraculeux, et 
spécialement Madame TAbbesse a baillé vn beau 
linge de fine toille d'hollande pour torcher, essu- 
yer, etlauer ladicte Image, laquelle fut rendue, 
et la tient Ion pour singulier reliquaire. Et le qua- 
torziesme dudit mois fut faite procession généra- 
le , et après vn beau sermon excitant le monde a 
deuotion , et a prier Dieu et la Vierge Marie pour 
la victoire de l'Empereur Charles cinquiesme co- 
tre ses ennemis : et le lundy fut monstre l'Image au 
peintre pour peindre ladicte Image, et remettre 
en son lieu accoustumé, et sera faict vn tabernacle 
plus beau et somptueux que iamais. 

S'ensuit la teneur des grandes, et merueilleuses 

lettres de deffy du grand Turc enuoyées a nostre 

sainct Père le Pape , et à tous Princes Chresticns, 

transmises au Roy de France par l'Empereur Tao 

1 53SI. au mois de Mars, ausquelles est aussi traictee 

du gouuernement de Turquie. 

Turei et Soutcu Tclliu par la grâce du grand Dieu , et 

dutrai^ P^ l'intercession de Mahomet, et Seminée pro- 

Ture. phetc de nostre Loy, le grâd Empereur de Turquie 

et de Constantinnople, Souldan de Babitone et 



V Hérésie de Geneue. 



43 



de loules les parties Orientales, où régnent 36 Rois 
puissans, soubs (KOlie coronne, cl Maicsté Im- 
périale; Salut à toy Prince desCliresliens, en loy 
aduertissant du grand deffy toucLanl la guerre 
desia commencée contre l'Empereur des Chres- " 
tiens, et Catholiques, Roy d'Ëspaignc, et très puis- 
sant sur la mer Méridionale , auquel de nostre grâ- 
ce auons octroyé Irefue lusqucs au vingtiesme 
iour de May prochain venant : Mais aux fins que 
soyei! cerlain que nous ayant crainte de respan- 
dre le sang de Troye des Chresliens, nous som- 
mes esmus a toy escrire afin que tu donne aduer- 
lissement à tous les Roys, et Princes Chresliens, 
et eroy que nous sommes bien assez puissans 
pour tenir soubs nostre très magnifique eoronne 
Impériale toute la terre : et scaelie que nous cro- 
yons ot estimons qu'il est licite, et conucnable 
de droict, que tout ainsi que règne vn tout 
seul Dieu au ciel, ainsi doiue régner un seul 
Empereur en terre pour eslre craint, et reueré. 
obey de tout le monde, ce que nous espérons de 
nous par nostre puissance beltique : Et pour ce te 
mandons, que tu aduertisse tous les Princes de la 
Chrestienté qu'ils nous ayent à faire hômage de 
leur pays, et Royaumes , ou autrement nous leur 
liureronssi forte balaîllequc par contrainte, for- 
ce , et rigueur de nosire puissance inestimable se- 
rôt contraints : et si la voulonlé de Mahomet estoil 
telle que vous Cbresticns fussiez obeissans à no- 
stre coronne Impériale, nous ne demanderions 
à tous lesdicts Roys leur foy, et hômage qu'vnc 



44 



Commencement de 



Deux Royi 
enuoyez 

pour Àm- 
batsades 

à na Sain- 
cteté. 



Comman- 
dement au 

lioy de 
lihotte de 

se tuer 
ton ambassa- 
de f aie te. 



foy seulement en leur vie, et leurs Cloches et cym- 
bales de leurs Temples et monastères, pour les 
appliquer à nostre exercice de guerre, et sçache 
que ne faisons aucune contrainte de renoncer la 
Loy, mais donnons liberté à chascun de seruir tel 
Dieu qu*il voudra : et pour te raonstrer que ie suis 
craint et obey plus que nul autre, i*enuoie par de- 
uant ta seigneurie Papale deux porte nouuelles, 
c'est asçauoir deux grâds Roys de ma Cour Impé- 
riale, mes grands et féaux amis, donc Tvn est le 
Roy d'ishotte, et l'autre le Roy de Fraulte, dont 
nous commandons audict Roy d^Ishotte au nom 
de Mabom qu'incontinent mes lettres par luy prés- 
entés, et qu'aurez ouy le côtenu d'icelles, qu'in- 
continent, et sans delay, et sur peine de priuation, 
et fraction des Loix de Mahomet , et vray seminee 
ledit Roy d'ishotte aye a se trâspercer le cœur de 
sa turquie de toute sa puissance, tât que mort s'en- 
suyue. Escrit à nostre ville Dauellone, païs de 
Suric, de nostre rogne à la création du monde six 
mille soixante six ans. 

Ce dict Turc après les lettres ouyes, se frappa 
d'vne courte dague en l'estomach, en sorte qu'il 
tomba mort à terre, dont les assistans furent espou- 
uanlez, et dit l'autre Turc, qu'il aimoit mieux mou- 
rir que désobéir a son Prince, et leurs loix estoient 
telles en Turquie : et lors ses seruiteurs le prin- 
drent , et emportèrent à leur logis qui estoit à Bel- 
uedere derrière le palais S. Pierre de Rome. 

Celle mesme année au mois de luin vn Diman- 
che matin certain nombre de mauuais garçons 
plantèrent grands placards en impression par tou- 



l'Ileresie de Geneuc. 



4o 



tes les portes des Eglises de Gencue, esqucis es- 
loient contenus tous les principaux pnîncls de la 
Secte peruerse Lullieriëne , mais des bôs Chresliès 
fureot lantost arrachez. Apres inalioes des Cha- 
noines, vn d'iceux Messieurs Chanoines, comme 
hardy el bon Catholique, dcuant ces Hereli(|ues 
vint arracher le placard qu'ils auoient planlé à 
l'Eglise de saincl Pierre, dont ces meschans furent 
indignés , et \n d'eux tira son espee et le frappa au 
bras, tellemël que peu se faillit qu'il ne perdit 
tout son sang, et en tint longuement la couche, et 
n'y esperoit on point de vie. dont toutes gens de 
bien le plaignoient : neâtmoins par l'aide de Dieu 
pour l'honneur duquel il auoit exposé sa vie, il en 
guérit par le bon gouuernemët des Chirurgiens. Le 
mardy après qui esloit Feste sainct Bernabé fut 
Caict une voix de trompette que plus nul ne tnist 
tels placards, sur peine de trois tours de corde, et 
d'estre banny de la ville pour vn an. 

Le mois de lullct suyuant Monseigneur estant 
a Cbambery reccut lettres de l'Empereur comme 
le grand Turc estoit descendu la veille sainct lean 
Baptiste au Royaume d'Hongrie, dont le Noble 
Prince fut fort marry, et comme vray Chreslien 
pourinuoquerraide de Dieu, par l'intercession de 
la Vierge Marie el des glorieux Saincis, le second 
Dimanche de ce mois feste de Monsieur sainct 
Bonauenturc fit faire grande processsion générale, 
el luy mesme y assista de pied, el teste nue, et son 
fils Loys Monsieur, et Prince de Picdmont. ac- 
compagné de tout son estât . et noblesse , et tout 
le peuple ordôncment et en grande deiiotion, et 



46 



Commencement de 



Sauoiêienne 
va en Hon- 
grie com- 
battre 
pour la 
Foy. 



ir>3î. 

Au mois 
d'Octobre 
l'on prea- 
che à Ge- 
neue secrè- 
tement I. 



les gens d'Eglise portoient les Reliques des glo- 
rieux Saincts reposans es Eglises de sadile ville de 
Chambery. El adonc plusieurs Gentilshommes 
de son pais, et par son bon plaisir, se disposèrent 
d'aller au secours de la saincle Foy : et nostre Sei- 
gneur permit que Noble Empereur eut le meil- 
leur, le Turc se recula, et les Gentilshommes re- 
tournèrent en leur païs. Monsieur d'Allamoigne 
de la Noble, maison de Viry, y mourut de peste 
par le chemin. 

Au mois d'Aousl après, vne grande Comette se 
monstra au ciel deuers Soleil leuant a quatre heu- 
res du malin , et jelloit sa queue de grand feu ar- 
dent tous les iours au mois de Novembre après : 
et moy qui ce escris , Tay veuë, et de la signifiance. 
Dieu le sçait. 

Au mois d'Octobre après vint a Geoeue vn 
chetif malheureux Predicant, nommé Maistre 
Guillaume, natif de Gap en Dauphiné, le lende- 
main de sa venue commença a prescher en son lo- 
gis en vne chambre secrettement, et y assistoit vn 
grand nombre de gens qui estoient aduertis de sa 
venue, et desia infects en son hérésie. 

Monsieur le Vicaire gênerai , nommé Amédé 
de Gingin, Abbé de Bonmont, aduerty de cecy, 
manda a luy tous Messieurs les Chanoines , pour 
conférer contre les Hérétiques : lesquels aduise- 
rcnt de mander quérir ledit Predicant. Il fut man- 
dé de par Monsieur le Secrétaire dudit Seigneur, 
et l'amena a celle heure auec deux de ses compa- 
gnons. Et estant devant ledict Sieur OfBciaU qui 
estoil homme fort sçauant et éloquent, nommé 



fHrrme de Geneiie. 



17 



Maisire Guillaume de Vegio , le va inlerrogcr qui 
l'auflit enuoyé, et pour quelle cause, et quelle 
nuclorité. Le pauure clielif respondit. qu'il esloil 
eouoyé de Dieu . et qu'il venoil annoncer la par- 
ole. Monsieur l'Olfieial luy dil : El comment? lu ne 
monslrcR aucun signe euident que tu sois cnunyé 
de Dieu, comme fit Moyse au Roy Pharaon, qui 
monsiroit par signe euidcnl qu'il estoit enuoyé de 
Dieu , cl quand à nous prescher. lu n'apporte nu- 
cune licence de nosire Beuerendissirae Prclal l'E- 
uesque de Geneue , lamais Prcsclieiir ne prescha 
en son Diœcese sans son autliorité cl bon plaisir : 
et aussi tu ne porte poinl liabil Ici que Tonl ceux, 
qui ont accoustumé de nous ànoncer la parole de 
Dieu , el le suinct Evangile , et toy lu porli-s l'ha- 
biltemenl de gend'arme et briganl. El comment 
es-tu si hardy de preacber? car il est détendu par 
la détermination de la sainotc Eglise, que gens 
laicz ne puissent prescher publiquement, sur peine 
d'excommunication, comme il esl contenu es De- 
crelalas de nostre mère saincte Eglise, parquoy tu 
es vn deceueur et meschant homme. 

Pendant ce procès tous les Prestres de l'Eglise 
Cathédrale s'assemblèrent deuant la maison de 
Monsieur le Vicaire, qui esloient en nombre enui- 
ron quatre-vingts, tous bien armez et embaston- 
nez, pour défendre la saincte foy Catholique, et 
prests de mourir pour icellc , et vouloicnt de raaie 
mort faire mourir ce meschant; et ses complices, 
s'ils s'approchoient Apres qu'il fut bien examiné, 
monsieur le Vicaire luy dit qu'il sortist de sa mai- 
son, et tnul en sa présence, et que dedans six 




48 Commencement de 

heures il vuidast hors de la ville auec ses deux 
compagnons, sur peine du feu. Adonc il deman- 
da lettre testimoniale pour porter à Berne, com- 
me il auoit faict s< n <!e n ir le venir prescher en 
la ville. 11 lui respondit qu'il n'en auroit point, et 
que sans répliquer il eust à sortir tout mainlenât, 
mais il n'osoit pas : car il auoit bien ouy le bruit 
que faisoicnt les gens d'Eglise deuant la porte 
craignant qu'ils ne le missent à mort. Quand on 
vit qu'il ne vouloit sortir, deux des Seigneurs Cha- 
noines le vont menacer par grosses paroles,, disant 
puisqu'il ne vouloit sortir de bon gré, et de par 
Dieu, qu'il sortist de par tous les grands Diables, 
dont il estoit Ministre et seruiteur. Et l'vn d'eux 
]uy donna vn grand coup de pied, et l'autre de 
grands coups de poing sur la teste, et au visage, 
et en grande confusion le mirent dehors auec ses 
deux compagnons. 

A celle heure suruindrent Messieurs les Syn- 
dics, et tout le guet de la ville auec leurs halle- 
bardes, disant à Messieurs d'Eglise qu'ils ne fissent 
aucun mauuais coup, et qu'ils venoient pour faire 
bonne iustice, et sur ce prindrent ce chetif , et le 
conduirent : mais ces bons Prestres ne s'en pou- 
uoient contenter, etquand ils passoientdeuant eux, 
vn d'iceux le cuida transperser au trauers du 
corps, mais vn des Syndics le retira par le bras, 
de quoy plusieurs furent marris que le coup ne 
print bien. Et quand il passoit par les rues, hom- 
mes et femmes crioient qu'on le deuoit ietter de- 
dans le Rosne. Le lendemain iour de sainct Fran- 
çois il fut mis en vn petit bateau, et ses compa- 



tlf^esie de Gcneue. 



49 



{;nons bien malin , de peur qu'ils ne Tussent apper- 
ceus , et se relirii à Montai . ville des alliez et desia 
pcruertie de ces Preseheurs malheureux de l'An- 
lechrisl. 

Ces Hcreliques perseuererent tousiours. Et au 
mois de Decemtire vint vn autre Predicant de na- 
tion Françoise , qui prescboil secretlemenl en vue 
Hostellerie . iusques à la^atiuité noslre Seigneur, 
qu'il cômençaase publier, et se rail en vue grand' 
snle survne table ronde, afQn qu il fust mieux en- 
tendu. Et voyant que iournellement croissoient 
ces Luthériens , le voulurent faire prescher le iour 
de sainci Siluestre a l'Eglise de la Magdaleine a- 
pres disner, mais les Vicaires furent diligens de 
serrer l'Eglise , et d'y résister auec force, dont ils 
voulurent monter aux cloches pour les desro- 
eher ; mais aucuns estans dedans , sonnèrent à l'ef- 
froy. et incontinent le monde y accourut pour se- 
courir l'Église. Les pauvres Dames de Saincte 
Claire estans au disner, ouyrent ce bruit, qui se 
faisoit si près d'elles, sortirent de table pour recou- 
rir au souuerain nostre Seigneur, et faire la proces- 
sion en grande deuotiou et larmes, se doutant fort 
qu'ils ne vinssent deseharger sur elles, que desia 
mcnaçoient de les tirer et faire marier. Messieurs 
les Syndics. etGouuerneurs y suruindrent, et mi- 
rent si bon ordre qu'il n'y eut point de meurtre ni 
violence par la grâce de Dieu. 

Le lendemain premier iour de l'an mil cinq ces 
trente deux, après les sermons ordinaires de Sainct 
Pierre . les Luthériens menèrent leur Idole pour le 
faire presclicr a la grande place du Moinrd. Mon- 




50 Commencement de 

sieur le Vicaire fut aducrty, et incontinent manda 
Messieurs les Syndics pour les empescher : et en- 
unverent Monsieur le Lieulenant leur cômander 
sur grosse peine, de se retirer, et leur idole : à quoy 
n'ozerenl contredire, car ils ne se sentoient encore 
assPzforts.A celle heure McssieurslesGouuerneurs 
tindrent conseil pour y remédier, et arresterent 
que le lencmain ils tiendroient conseil gênerai. 

Le lendemain après auoir proposé deuant les 
(Conseillers la pertinacité de ces Hérétiques, fut 
déterminé que nullement ne vouloient ceste Secte 
régner en leur Cité, et qu'absolument vouloient 
qu'elle fust abolie, et extirpée, et qu'il n'en fusl 
plus prins de question entre e peuple. Et sur ce fut 
faict vn Edict de par Messieurs lesGouuerneurs, et 
Conseillers, que plus prescheur quelcôque n'eust 
à prescher en la cité publiquement ny secretemêt, 
sans la licence de Monseigneur de Geneue, ou de 
son Vicaire , excepté l'ordinaire des lacobins, et 
Cordeliers, et quiconque celeroit en sa maison 
et voudroil fauoriser à ceste Hérésie , seroit mis 
à grosse amande : et fut ordonné grosse punition à 
toutes personnes qui mangeroient chair le Ven- 
dredy, et autre temps deffendu de l'Eglise : et par 
ce moyen fut vn peu appaisée la commotion du 
peuple. 
impoHtmiB En outre fut ordonné à ce conseil, qu'il seroit 
châi'r. ^dunt ïnis impost et gabelle sur les Bouchers, pourl'aide 
cZrTn's- ^^ subside de la ville, et que de toutes leurs bou- 
itenta'tn cherics cusscHt a bailler la douziesme partie, ce 
qu'ils ne voulurent consentir : mais tous d'vn ac- 
cord, le Samedy en l'Octaue des Rois, ne mirent 



tHeresie de Geneue. 



51 



point de chair ea vente . et fallut que ceux qui eu 
voulurent auoir l'allasscnt quérir hors les franchi- 
ses de la ville Ce voyant les Gnuuerncurs le Lun- 
dy suiiiant firent abballre tous les bancs des bou- 
chers, et tout le ^rand mesenu , qui fui grand per- 
le et dommage : et dil-nn que ce fu I faict à cause 
que les dits Bouchers ne vouloienl esire Héré- 
tiques. 

Cesle mesme année 1533. le 'iB iour de Mars , 
qui estoit le Vendredy de la Passion , de rechef se 
fit vn merueilleux tumulte a Gcneuc. a Cause de 
ceste Hérésie . entre les Citoyens: et en ce iour 
loule la matinée se faisoit amas et assemblée de 
gens de celle secte, dont le bruit courut tanlosl 
par la ville , et ne sçauoit-on ({u'ils vouloienl fai- 
re. Binon que l'on s'imaginoit f[c'ils vouloient 
saccager les Eglises, Conuenis. cl Monastères, que 
tant auoient a cuntre-coaur. Sur ce les bons Chre- 
stieos pour y pouruoir s' assemblèrent d'autre co- 
slé ; grande compagnie à l'Eglise de S Pierre auec 
Messieurs les Chanoines, et gens d'Eglise, et tin- 
drenl conseil , pour sçauoir qu'il scrnil bon de fai- 
re. Les Syndics de ce aduerlis, y vindreiil auec le 
guet, voulant sçauoir pourijuoy cestc assemblée 
se faisoil. Le peuple tout d'vn accord respondit. 
nous voulons aller sur ces Luthériens , qui se sont 
assemblez en la riie des Allemands, et ne sçauons 
pourquoy, il nous tiennent tousiours en crainte : 
mais nous en voulons voir la fin , et ne vouions 
plus souflrir telle infection en la Cité : car ils sont 
pires que les Turcs. En disant ces paroles deux 
mauvais garnimen-s vindrent la pour espier les 



52 



Commencement de 



Laurier 

donné pour 

divise aux 

Catholiques. 



Chrosliès, et se tcnoient sur les degrés du Portail, 
el vn d'eux ne se peut tenir qu'il ne dit quelque pa- 
role vilaine, dont lâtosl plusieurs tirerêl leur es- 
pee pour le frapper, mais il fut defFendu par les Syn- 
dics, neantmoins fut iellé à terre, et foulé aux 
pieds, et reeeut vn coup de glaiue dont il fut na- 
uré griefuement iusques à grosse effusion de sang, 
et fut l'Eglise violée, qu*oncques depuis n'y fut 
sonne cloche ny diuin seruice, iusques a ce qu'elle 
fut réconciliée par Monseigneur le Suffraganl, ny 
en nulle autre Eglise ni Religiô, pour ce que la mè- 
re Eglise cessoit: toutesfois les Conuens ne lais- 
sèrent point le diuin seruice. Les Sœurs de Saincte 
Claire chantoienl l'office canonial , et les Frères 
disoient Messe publiquement: toule fois sans 
point sonner cloches. Le compagnon de celuy le 
voyant gésir à terre, print la fuite par deuers les hé- 
rétiques, et raconta le tout, mais les bons Chre- 
sliens furent plus animez que deuant, et se voyans 
grand nombre bien embastonnez, de grand cou- 
rage vouloient sortir, et se combatre contre ces 
canailles. Aucuns Catholiques pour mieux ani- 
mer les autres vont sonner à grand effroy la gros- 
se cloche, dont à ce son toule la Cité fust en armes, 
et esmûe : les vns alloient à S. Pierre, les autres à 
la grand place du Molard. Les Syndics voyant 
qu'ils ne pouuoient garder le peuple de sortir firent 
fermer toutes les portes de l'Eglise, et puis se fi- 
rent porter vn gros fagot de bois de Laurier , et 
en firent donner vne branchette à chascun des Ca- 
tholiques, afin qu'ils se puissent cognoistre entre 
lesmeschans, les vns les attachoient sur leurs te- 



l'Heresie de Geneue. 



53 



sles, les autres le Icnoietit en leur main; qu<ind 
Ions eurent cestc deuise de laurier. Messieurs de 
l'Eglise se vont tous ielter deuant le grand aulel à 
genoux en grande deuotion, el loule la compa- 
gnie aussi en soy recommandant à Dieu, en grande 
abondance de larmes vont chanter Vgxilla 
Régis PaODE:u>T. el se recommandant à la 
glorieuse vierge Marie, qu'il lui pleust intercéder 
(iDur la saincte foy. et pour eux, luy prcscnlerenl 
un Salvl Heoina. Le peuple s'animoil l'vii 
l'autre d'vn grand courage disant . au iour d'huy 
re|ircsenlons le iour que nostre Seigneur voulut 
mourir et respandre son sang pour nous, elpour ce 
n'cspargnons pas de respandre le nosire pour l'a- 
mour, el honneur de luy. en prenant vengeance 
de ses ennemis, qui derechef le crucifient plus ri- 
goureusemêt que les luifs. 11 se faisoit tels cris, 
que c'estoil chose lamentable de l'ouir, et ny auoit 
si bon cœur qui ne Tondit en larmes : le son de la 
cloche fust cessé, et le peuple mis en ordre pour 
batlailler. Messieurs de l'Eglise firent leur bende, 
el Capitaine, les portes fnrët ouuerles par les Syn- 
diques, el la compagnie descendit par la rtie du 
Perron, elvindrent eu la grand place du Molard, 
là estoit desia grosse côpagnie d'hommes el Tem- 
mes bien embastonneit, et delibereit comme les 
autres, en somme si treuuerenlbien deux mille et 
cinq cents hommes sans les femmes, les anciens, 
el eufans. et lors desployêrent l'enseigne de la vil- 
le: adonclc peuple iettavn grand cry, se disposant 
pour aller trcuuer ces hérétiques, lesquels voyans 
'■.atholiques si courageusement venir sur eux 



^)4 



Commencement de 



Le fils bat 

contre le 

père , et la 

fille contre 

la mère. 



Les femmes 
Chrestien- 
nes font la 
guerre aux 
Luthérien- 
nes. 



et qu'il leur conuenoit défendre, ou mourir vilai- 
nement, furent espouuantez, et eussent bien voulu 
n*auoir pas commencé ladance: et parce qu*ilssça- 
uoienl bien que ceux du Bourg de S. Geruais, qui 
estoient Chrestiens, leur venoient sus par derriè- 
re , vont gaigner le pont , et fermèrent la porte con- 
Ir'eux , qu'ils ne peurenl entrer dedans la ville. 

Apres fut faict vne crie à son de trompette par 
toute la ville, que tous estrangers eussent à se reti- 
rer à leur logis . ou sortir bors la ville tout à l'heu- 
re, sur peine de trois coups de corde. Puis les artil- 
leries furent tirées, et posées six grosses pièces de- 
uersle Lac, affustees contre les Chrestiens, et vne 
autre grosse pièce deuers la rue de la Pelliçerie. 
Les Syndics ne les peurêt garder de marcher pour 
prière ni commandement qu'on leur fit. 

A ce trouble auoit si grande inimitié entre les 
deux parties, que l'enfant alloit contre le père, et 
la mère cotre la fille. Vne ayant son père qui estoit 
Luthérien, et voyant son mary Chrestien en arme, 
se print à plorer : son mary luy dit, femme pleure 
tant que tu voudras , que si nous venons à combat* 
tre , et que ie rencOtre ton père , ce sera le premier 
sur qui i'esprouueray ma personne pour le mettre 
à mort , ou luy moy : car c'est vn mesdiant Chre- 
stien renié, et le pire des mauuais que ce malheu-> 
reux Baudichon. 

Les femmes des Chrestiens s'assemblèrent, di- 
sant, s'il aduiët que nos maris se combattent con- 
tre ces infidelles, allons aussi faire la guerre, et tuer 
leurs femmes hérétiques, affin que toute la race 
soit exterminée. En ceste assemblée de femmes il 




l'Herme de Genme. 



5S 



y auoil bien sept cens eiifaiis de douze à quinze 
ans . bien délibérez de faire boD deuoir auec leurs 
mcres : ips femmes portoienl des pierres eu leur 
giron, et la plusparl des enfans portoienl de pe- 
tites rapières, les aulres d'acbons, aulres des pier- 
res en leur sein , cbappeau , et bonnel. 

Messieurs les Preslres se vouloîent mettre des 
premiers pour defeudie leur espouae saincle Egli- 
se . ils estoienl bien sept ou buict vingls : mais Mes- 
sieurs les Syndics voyant telle csmution esloient 
bien esbahis. et craignant respandre le sang hu- 
main, aduiaerent de Irailler quelque bon appoin- 
tement, et pour ce faire deux d"entr'eux allèrent 
deuers les Hérétiques, qui auoienl de grosses 
pièces d"artiilerie, lesquels leur dirent qu'ils ne 
vouloient laisser espancber le sang humain, ny se 
meurtrir l'vn l'autre, frères, enfans de ville, et voi- 
sins : car ce seroit infamie trop vituperable. 

Les Hérétiques sentans bien qu'ils u'estoient 
pas puissans pour résister côlre les bons Cbrcs- 
tiës, se rcsiouyrent, et prindrent trefues pour vn 
autre coup, dont mal fut pour les Chrestiens : car 
depuis leur iirent de grands maux et persécutions, 
et gaigncrenl la domination de la cité, et ongues 
depuis on ne les peut tenir subiects, comme alors on 
les eut légèrement descûiits et mis en subiection. 

L'appoinlement fut, que les Luthériens don- 
noient en ostage trois d'entre eux des principaux 
pour estre gardez en la maison d'vn Chreslien : et 
pareillement les Chrestiens donnèrent vn Cha- 
noine nommé Mcssire François Guast. et deux bôs 






56 



Commencement de 



Vn mar- 
chand pat- 
gant deuant 
l'oêêemblee 
de» Luthé- 
rien» fut 
frappé à 
la te»te , 
dont U 
mourut. 



Seigneurs marchands, et furent mis en la maison 
d*vn peruers Allemand, nomme Gourai, et les 
Luthériens furent mis en la maison d*vn bon Ca- 
tholique nomme Pierre Malboisson, pour lors 
Syndic £t puis fut fait commandement aux deux 
parties de se tenir chacun en sa maison, sans point 
faire noise ni débat, sur peine d'estre pendus. C e 
que fut faict, côbien que moult greuoit aux Chre- 
stiens, et disoient enlr*eux, nous en deurions à ce- 
sle heure depescher le mode, affin que plus n'eus- 
sions crainte d'eux, ni autre fascherie. Et pour di- 
re vray mieux leur eusl esté , que de les laisser vi- 
ure. Neanlmoins obéissant à lustice, se retirèrent 
sans autre bruit pacifiquement. £t pour mieux te- 
nir chacun en paix, fut faicle vne crie par toute la 
ville , sur peine d'auoir du fouël, et d'estre banuy , 
que nul n'eust a chanter chanson ny balade prouo- 
quant a débat, et ainsi furent appaisez. 

Celuy iour ainsi qu'ils s'assembloient , vn bon 
marchand Catholique passant par deuant rassem- 
blée des Hérétiques, fut frappe vilainement sur la 
teste, de sorte qu'il le falut porter en sa maison 
comme mort , et luy fallut tirer des os de la teste , 
et Gnalement en mourut, dont il fut bien lamenté 
des Catholiques, parce qu'il estoit home de bien. 

Les femmes Chrestiennes voyant ce meschant 
coup, ietlerent vn grand cry, et puis se tournè- 
rent vers la femme d'vn Apothicaire qui estoit Lu-- 
therien , et elle aussi , criant a haute voix , Pour le 
commencement de nostre guerre traisnons ceste 
chienne dedans le Rosne : mais elle qui estoit cau- 
teleuse hastiuement s'enferma en sa maison, et ne 



l'Heresie de Geneue. 



57 



la |;eureiil auoir, mais ce qu'elles trouueient eu la 
boutique, et sur le liane, jellereni loiit par terre et 
par la ruB despi Le u semant , et esloiert bien cour- 
roucées de ce qu'elles ne peurent auoir ceste fem- 
me, ny poJDt d'autres. 

Les pauiires Religieuses de Saincte Claire tou- 
te celle iournee furent en larmes et en grande de- 
uoliou, demandant à Dieu miséricorde par l'in- 
tercession de la glorieuse Vierge Marie; et de tous 
les glorieux Saincts, qu'il lui pleust donner vi- 
ctoire aux Chresliens , et réduire les panures des- 
uoyez à la voye de salut. Et pour mieux s'humilier 
et incliner Dieu a faire miséricorde à la pauure 
ville, la Mère Alibessemit les Cendres sur la teste 
de toutes les Religieuses, et puis firent la procea- 
, sion autour du Ctoislre. disant les sainctcs Lit- 
anies . inuoquâl l'intercession de toute la Cour Ce- 
, leste . et puis toutes en croix au milieu du chœur 
I crièrent a haute voix , Miséricorde , et autres de- 
uotions , que je ne mets point en estât, pour cause 
de brieuclé : et faut croire qu'elles estoient fort af- 
fligées et esplorces. Leurs Beaux-Pcres s'allèrent 
présenter a la bataille, auec grande multitude de 
, Religieux , pource que c'esloit pour la foy. 

Aucunes bônes femmes Chresliennes allèrent 
dire aux Sœurs, que si les Hérétiques gaignoient, 
que pour lout vray les feroiêl toutes marier vieil- 
les et ieunes, et toutes à perditiô, desiaen auoient 
'I tenu propos : mais nosire Seigneur permit qu'ainsi 
[ passa celle iournee sans autre ma) ny aucune effu 

iiing. 
nanche fui tenu conseil pour aduiserce 
_ 



58 



Co7nmenceme7il de 



Defence à 

Gen9U$ de 

ne manger 

chair en 

Carestne. 



seroit bon de faire : il fui déterminé de meltre bô- 
ne police, et que ne se feroit point de bataille. Pre- 
mièrement fut ordonné de mettre en liberté ceux 
qui esloienl en ostage. Secondemêt que sur peine 
d'estre pendu et estranglé, nul n*eust amesdire ny 
mespriser l'Eglise, et les diuins Sacremès ni chan- 
ter Ballade contre le Sacrement de l'Autel, com- 
me ils auoient faict au parauant. Tiercement, que 
nul Prescheur n'eust à prescher sans licence de VE- 
uesquc, ou de son Vicaire. Que nuls citoyens de 
quelque estât que ce fust, n'eust à tenir Predicant 
hérétique en sa maison, en secret, ni autrement, 
sur peine de la vie , et quiconque le sçauroil, et ne 
le reueleroit , encouroit ladite peine comme çoul- 
pable Et sur ladite peine que nul ne mâgeast chair 
en Caresme, ni en autre temps défendu, sinô ainsi 
que saincte Eglise Tordonne. Et tous les hostes qui 
feront cuisine de chair esdits temps , seront punis. 
Et que sur peine d'estre banny de la ville, nul ne 
dist iniure, ni faire reproche les vns aux autres, di- 
sant tu es Luthérien, ou Mammelu, comme ils fai- 
soient au parauant : Et d'autres beaux articles fu- 
rent ordonnez. 

Il fut enjoinct aux Dizainiers de la ville qu'ils 
eussent toutes ces choses à prononcer chacun par- 
ticuUerementa leur dizaine, et qu'ils fissent a tous 
leuep la main , protestant et consentant de viure et 
mourir selon la foy de nos prédécesseurs : et s'il y 
auoit homme contredisant, qu'il fust reuelé aux 
Syndics. Incontinent les Dizainiers mandèrent en 
vn lieu assigné toutes leurs dizaines, et leur annon* 
cerent tout ce que dessus est dict, les admonestant 




l'iteresic de Gêneur. 



de viure cliascun en paix, <iinilié, et charité, com- 
me bons frères Cbreslieas, ainsi qu'il auoitjestè 
ordonné par Messieurs du Conseil, et que tous le- 
uassent les mains en signe qu'ainsi le vouloieol, ee 
qu'ils firent, criant qu'ilscncsloicnt cOtens. Il s'en 
Irouuavn en vne dizaine qui ne vouluit leuer la 
main, ni renoncer a son liercsie: les autres pertur' 
hn crièrent que sans mcrcy fust Iraisné an Rosne. 
comme chien mescbanl : luy se voyant en le) dan- 
ger fit corne les autres- Et après Vespres des Cha- 
noines Monsieur le Vicaire General fît appeller 
Me^isieurs de l'Eglise Séculiers et Réguliers à S. 
Pierre , et leur fit faire vne belle collalion en Latin 
et en François, les admonesta de chacun mellre 
peine de bien viure. de bien seruîr Dieu, et faire 
Ig deuoir, et garder leur estât comme bonnes gens 
d'Eglise. 

Celle mcsme Dimanche fut faictc Procession 
générale par la ville , bien ordonnée en grade de- 
uotion, rendant louange a Dieu, que ecsteiournee 
rsloit pacifiée sans effusion de sang. Les Lutheries 
y assistèrent tant hommes que femmes, qui rëdoit 
vn chacun ioyeux, eslimât que lous fussent réduits; 
mais helas I ce n'esloil que feintise , comme ils le 
monslrerenl puis après se deeouurât. et augmen- 
tant leur hérésie peu a peu. 

Le mesme iour. qui esloitle Dimanche des Ra- 
meaux, se faisoit la prédication au ConuentdcH 
Frères Prescheurs, aulrcmentditlacobins, parvn 
Vénérable Religieux dudil Ordre, veiîu d'Aiixer- 
re, homme fort sçauant : el pour la mullilude du 



00 Commencement de 

peuple preschoil en la grande place deuant l'Egli- 
se : et ainsi qu'on n'y prenoit garde, vn Leuraut 
toul vif fut jette parmy le peuple, dont toule la 
compagnie fut troublée : car aucuns crièrent toul 
a haute voix . Fermez les porles, fermez les portes. 
De celle exclamation le peuple fut toul espouuanté, 
craignant quelque trahison. Les hommes com- 
mencèrent a desgainer leurs espees et poignards 
pourse défendre. Le pauurePrescheurcuîdanl que 
ces Luthériens le voulussent mettre a mort, auec 
(oui le peuple , tomba de la chaire a terre tout pas- 
mé : neantmoins n'y eut autre chose , car ceux qui 
auoienl jette le Leuraut pour empescher la parole 
de Dieu , et troubler le peuple en ce saincl iour, se 
retirèrent subitement deuant que le sermon fusl 
acheué, dot chacun fut marry. El depuis il fut bien 
apperceu que ces chetifs estoienl retournez a leur 
vomissemêt, et que leur promesse n'auoilesté que 
pour euiter le danger de leur vie. 

Toute ceste Saincte semaine le peuple fui en 
doute, car on les voyoit aller par grosses bandes, 
et le bruit couroit qu'ils vouloienl empescher le 
diuin Seruice, et que le iour de Pasques ne se di- 
roit point de Messe : parquoy chacun se tenoit en 
armes : et mesmes les Prestres n'osoienl aller par 
les rues sans armes. El pour le moins le peuple se 
cômunia , et fui détermine par Messieurs du Cha- 
pitre que la Passion se prescheroit le Vendredy 
saincl dedans l'Eglise Saincl Pierre, ce que de vie 
d'homme n'auoil esté faict. Les hommes y assistè- 
rent en armes, et*n'y eusl point d'empeschement. 

Le leudy saincl ces luifs s'assemblèrent bien 



l'Heresie de Geneue. 



61 



quatre-viogls, auec plusieurs femmes, en vn jar- 
din pour faire leur Ccne, el pour rnûger l'Agneau 
Pasctial , Vn meschût liomicide el meuririer, pour 
représenter [esus Christ laua les pieds des aulres. 
et puis en figure de paix et vnion, mordaient 
tous l'vn après l'autre en vn morceau de pain el de 
fromage, les Chrestiens en rioien!. 

Le Lundy de Pasques le Beau Père prescheur 
print congé, else relira liasliuementen son païs: 
car ils le vnuloienl inellre à mort. Depuis Ion ne 
presclioit point, cliosetiiiiesloilbicneslrange: car 
de couslumc lous les Dimanches, et fesles soleu- 
nellcson preschoit infailliblement aux Conucnts. 

Le quatriesme du mois de May, qui estoit le Di- 
manche de hibilate, ces Hérétiques s'assemblè- 
rent on la grande place du Molard , et ne sgauoit- 
on pourquoy, le bruit courut qu'ils vouloient fuu- 
rager les Eglises, pourquoylesChreslienss'y assem- 
blèrent d'aulre costé deuers les Halles, cl desplo- 
yerent leurs enseignes, criant. Vrais bons Chre- 
stiens assemblez-vous iey, et ayez bon courage a 
maintenir la sainclefoy ; el fut grand tumulte en- 
tr'eux. A neuf heures du soir fut sonnée la grosse 
cloche par les Chrestiens en grand effroy, dont le 
peuple tut fort effrayé, cl tantost en armes, c'cstoil 
chose fort piteuse d'ouyr les cris par les rues, entre 
les autres Messieurs les Chanoines, et autres gens 
d'Eglise furent des premiers a l'enseigne. 

Vn des Chanoines, bon Cliam|)ion de la Foy. 
natif de Fribourg, nommé Messire Pierre Vcrle, 
qui desia autrefois auoit esté blessé , luy ardant en 
l'amour de Dieu, voyant tous les ioui's multiplier 



I 



62 Coniniencenient de 

celle hérésie, elle mespris des saincts Sacremens, 
et cérémonies delà saincte Eglise , le cœur luy fen- 
doit de les voir maintefois, a S. Pierre (pédant que 
Ion chanloit, ou qu'on sonnoit les orgues) se met- 
tre derrière vne chapelle droict du chœur, et tous 
ensemble se prendre a hurler comme loups enra- 
gez, pour empescher et corrôpre la diuine louan- 
ge. £t quâd on faisoit procession pour prier Dieu 
pour la saincte Foy, et pour les tribulations du 
monde, et que nostre Seigneur les voulust réduire 
a la voye de vérité, ils se mettoient au deuant en 
quelque rue par grosses bandes, disans les vns aux 
autres, donnez des chardons a ces Asnes qui rail- 
lent, et autres grandes dérisions que l'on ne pour- 
roit escrire en vn an. 

Et pour ce bon cheualier Messire Pierre Verle , 
moult expert, fut armé, et n'ayant patiëce ne peut 
attendre les autres Sieurs d'Eglise, mais sortit le 
premier d*vn courage ardant, et s'encourut en la 
place du Molard , où il pensoittrouuer rassemblée 
des Chresliens, criant en sa ferueur, courage bons 
Chrestiens, n'espargnons pointées canailles : mais 
helas I il fut deceu, et se trouua entre ses ennemis, 
qu'il ne cognoissoit pas, car il estoit nuict : et pour 
la grand tumulte qui se faisoit il n apperceut pas 
l'assemblée des Chrestiens qui estoit de l'autre co- 
sté deuers les Halles. Et ses ennemis (qui entre les 
autres l'auoienla cœur) feignirent estre de sa par- 
tie, et pour mieux le trahir le tirèrent a part en vne 
petite rue, puis le chargèrent: il se defendoit vail- 
lamment, mais il ne peut resister^pour l'estroit de 
la place. Ils le désarmèrent, et pourtant ne le pou- 



l'Utrtsie de Gencue. 



(i3 



unîent blesser, si bien el sublilemët il esloit armé. 
Vn meschaot fraisire luy inist son epee par le foD- 
dement.oulre le corps, de sorle qu'il tomba mort, 
bcnoist martyr sacrifié à Dieu- 

Celle Dimanche Ion faisoit la solennité du pré- 
cieux sainct Suaire, et pource qu'il estoit homme 
deuol. bien sçavanl. et fort bon chanlrc. Monsieur 
le Vicaire gênerai luy fit faire l'Office toute la iour 
née, et disoit chacun qu'au monde n'auotl tel of- 
ficier, et que de dixansn'auoient vcu faire si beau 
office a Geneue. Quand ce vilain coup fui faici, ils 
le laissèrent en la place, et y demeura iusques au 
lendemain a neuf heures. 

L'assemblée des Chrestienî faictc Messieurs les 
Prostrés rencontrèrent une bande de Luthériens, 
commencèrent a frapper dessus, tellement que 
ces chiens prindrent la fuilte. Vn autre Chanoine 
. nommé Monsieur de la Viole , fut fort blessé, et vn 
des Messieurs les Syndics. Les Chrestiens toute la 
iiuict furent en armes, cherchant ces mescbaos 
chiens, mais ce fut pour néant : car tous s'estoicnl 
cachez. Et si le meurtre fut s;:eu . la chose ne f ust 
pas passée sans grand scandale : mais les Cliresliens 
n'en sceurent rien iusques au lendemain. Toute la 
cité fut troublée quand on eut trouué le corps, les 
portes de la ville ne furent point ouuertes : et de 
rechef ces Hereliques s'assemhlcrcnl en armes en 
la maison d'vn nommé Baudichon. 

Messieurs lesSyudics firent crier par la ville sur 
grosses peines, que personne de quelque estât el 
condition qu'il fusl ne porlast armes, ni ne fissent 
aucune assemblée ; et fut manifesté a ces chiens , 



64 



Commencement de 



Messieurs 
de Fri- 
bourg man- 
dent à Ge- 
neue pour 
auoir le 
corps de 
Monsieur 
Ver le. 



qui malgré eux se retirèrent. Apres fut visité le 
corps de Messirc Pierre, et porté en sépulture en 
l'Eglise Cathédrale à cinq heures du soir, et Talla 
on quérir dedans la maison deuant le lieu où il 
auoit esté tué : on Tauoit accoustré en son habit de 
Chanoine. Quand on le sortit de celle maison , le 
peuple iella vn grand cry, souspirant et ploranl la 
mort de l'innocent. Il fut porté par les Prostrés , 
accompagné fort honorablement de monsieur le 
Vicaire gênerai , de tous messieurs les Chanoines 
et tous les collèges» de toutes les gens d'Eglise 
auec les Croix des sept Paroisses, et celles des 
Conuents, et toute la cilé y conuint, pour faire 
honneur à ce benoist martyr: et après l'office faict 
fort solcnnellemët, fut mis en terre deuant l'ima- 
ge du Crucifix, pour l'honneur duquel il auoit re- 
ceu mort. 

Vne grande partie des mescreans y assista pour 
voir la façon, se mocquant enlr'eux : regardez vn 
peu qu'il le fait beau voir en son habit d'hypocrite 
au iourd'huy, et hier il estoit gend'arme. 

Le trespas de ce bon Catholique fut tantost an- 
noncé à ses parents à Fribourg , lesquels furent fort 
courroucez, et incontinent mandèrent vn Héraut 
auec le beau-frère du martyr, lesquels arriuez à 
Geneue demandèrent audience de parler au Con- 
seil de par Messieurs de Fribourg, ce que leur fut 
octroyé. Et quand ils furent deuant le Conseil des 
deux cens, leur exposèrent que Messieurs de Fri- 
bourg se recommâdoient a eux, leur mandant que 
ils eussent a déterrer Môsieur Verle , et qu'ils vou- 
loient auoir le corps en leur ville, auec ses parens. 




ce que leur fut octroyé : et ce mesme iour à Irois 
après niîdy fut ouuerte la fosse, ius£|iies à ce 
qu'on voyoit rhabillcraent du Irespassé ; toutes les 
Croix de la eilé y furent conviées, toutes les clo- 
ches sonnant, tous Messieurs de l'Eglise Collégia- 
le, Chanoines cl alleriens, et Preslrea, Religieux, 
lacobins, Cordeliers, et ceux de Madame saincle 
Claire, comme ils auoîenl esté à l'enterrement, 

A cinq heures du soir le corps fui leu de terre 
pour le mettre en vue quaisse. Cliose merueilleu- 
se, et digne de mémoire, et grande approbation 
de nostrc saincle Foy, pour ce que ce corps auoit 
esté meurlry pour maintenir icelle; Dieu le Créa- 
teur le voulut demôstrer clairement, pour.la con- 
fusion des Hérétiques qui l'auoient meurlry, des- 
quels y en auoieni prcsens. il fut leué de la fosse 
tout droici, reueslu en habit de Chanoine, cl incon- 
tinent commença a saigner, et a ruisseler le san° 
clairet aussi frais que s'il fut en vie, et le corps qui 
auoit demeuré cinq iours en terre nauré, et que le 
lempsestoit chaud, estoil aussi frais, vermeil, et 
entier que le premier iour, sans aucune puanlise, 
mais senloit tres-bon (lesmoins plus de liuicl cens 
personnes presens, et bien visité , et approuué.) 

Ilesl à croire que ce beau sang et cler sortàt du 
corps demandoit vengeance à Dieu et au monde- 
il fut mis dans vne quaisse, et porté honorable- 
ment par liuict preslres, accompagné de tout le 
noble Collège de S. Pierre, et de tous Messieurs 
de l'Eglise, des Religieux de S. Benoit, des laeo- 
bins. des Augustins, des Cordeliers, et de ceux de 
madame sainele Claire, de Messieurs les Syndics, 



60 Commencement de 

Gouuerncurs et Conseillers de la ville, des Bour- 
geois, Marchands, et gens de tous estats : e'estoit 
chose pileuse d'ouyr lamëter les gens sur ce corps : 
toutes les cloches furent sonnées solênellement, 
et fut accompagné iusques à la riue du Lac, où il 
fut n)is dans vn bateau, et conduit par ses gens à 
estp^té Fribourg. Et quâd ceux de Fribourgle sceurent, les 
7Ji''d7M gens d'Eglise luy vindrent au deuant, et fut porte 
frère: gp [^ uiaison dc SCS frcrcs, qui le firent leuer droict 
sur vne table : et fut dit qu'ils le gardèrent trois 
ou quatre iours pour le faire visiter, et n'esloit ca- 
ché à petits ny à grands : iamais on ne le vit muer 
ny changer, et demeuroit tousiours en son entier : 
il fut dit que de long temps n*auoit esté faicte si 
grande lamentation en ce Canton que fut alors sur 
sa mort, et principalement de Messieurs ses frères 
et parens Son déterrement fut le Vendredy a 6. 
après son trespas. Dieu nous face participas de ses 
mérites, et vueille conuertir ces pauures infidèles, 
et réduire a la vraye Eglise. 

Depuis cest homicide ces maudits Luthériens 
ne cesseront de trauailler et molester les Eglises, 
et ne cherchoient autre chose qu'à piller, battre, 
massacrer, et tuer, tellemët que les gens d'Eglise 
n'osoienl se monstrer qu'ils ne fussent bien armez 
et embaslonnez par dessous leur longue robbe, et 
estoit lors accompli ce que nostre Seigneur auoit 
dit aux Apostres, au vingt deuxiesme chapitre de 
sainct Luc : Celuy qui n'a point de glaiue, vende 
sa cotte et en achepte, etc. 

Si Messieurs de l'Eglise n'eussent esté courageux 
cl magnanimes en ce temps, ces Loups rauissans 



l'Iîerfsic lie Getieuf. (17 

eiiasriitexlerminéloulcnostresaincteEglisf': mnis 
Dieu ne permelira que leur maudile eiilreprinsc 
•wirle son effecl. 

Le premier iour de Uiiliel après. Monseigneur 
l'Euesque de Geneue (qui de cinq cins naiioil esté 
dans la cité] pour remédier â ses aduersilez . s'y 
transporta, dont les Chreslienson receurenl vne 
prande ioye et consolation, et les Hérétiques vnc 
grande contrition, car ils sçauoienl bien qu'il no 
leur apportoit rien de bon . que de leur nuire tani 
i|u'il pourroil. 

Le lendemain de son nrriure fut comiiiaiidcn 
et proclamée la Procession générale : laquelle Tut 
faiote solennellement, et auee grande deuotion. 
Apres fut sonnée la cloche pour assembler le Cnn 
seil gênerai: Les Bourgeois et Citoyens s'assem- 
lilerenl deuant l'Eglise de sainct Pierre. Quand 
tout le peuple fut congregé , Monseigneur et Pré- 
lat auee sa Noblesse et Messieurs les Syndics, il se 
mit en sa place . et cliscun en son ordre auec silen- 
ce. Monsieur le Baillifde Dole (de la part du dit 
Seigneur) Ri vnc fort belle liararij^ue au peuple, 
comme homme sçauûl cL cloqnenl ; laquelle llnie 
Monseignenr dcGeneue va parler auec vne belle 
et claire voix, et en lâgue intelligible à chacun, 
leur demandant premièrement s'ils le tenoient 
pour leur Prince et Seigneur ; Il.s respôdircnt que 
iiuy. Adonc comme Prélat pour se descharger, et 
|KJur le salul de leurs âmes, il leur fit vnedenole 
['xhorlalion et admonition: Premièrement, qu'ils 
eussent la craiiile de Dieu . en obseruant les coni- 
mnndemens, et en obéissant à la sainete Rfçlise 



L 



<)8 Commotcemenl de 

ospousc (le Icsus Christ comme (^liresliens, et que 
(l'oresnauant vcsquissent en paix les vns auec les 
autres comme bons citoyens, amis et voisins, elle 
(lisoit (l'vne si humble et deuote façon, que cha- 
cun ploroit, et fut fait sans aucune noise ny tu- 
muUe, dont on loi'ia Dieu. 

Le cinquiesme iour de luillet furent pris et mis 
prisonniers dix des principaux de Tlleresie, entre 
lesquels estoit vn Genlilhôme allié à ceux de Ge- 
neue, nommé Monsieur de Thoran : et inconti- 
nent qu'il fut notifié. Très-haut Seigneur Philip- 
P'^ de Sauoye, Comte de Geueuois, fit mettre gar- 
nison , et côfisca à luy toutes les terres et seigneu- 
ries, et Très-excellent Monseigneur le Visconte 
ce qui estoit arrière sa seigneurie, et fut ce pauure 
peruerty dénué de tous ses biens. Et après qu'il 
fut deliuré i! se retira à Berne auec ses alliez. 
Monnei- Ces Hérétiques persécutèrent fort Môseigneur 

^(TeZue de Geneue, le voulât plusieurs fois mettre à mort, 
ênlalluv et levenoiêt assaillir iusques en sa maison la nuit. 
crlf'naùt ^^^^ ^^ voyant en ce danger, et qu'il n'y pouuoit 
^t'entre rcmcdicr, sortit de Geneue et se retira en sa Tour 
de May : de quoy tous les Chrestiens furent gran- 
dement marris, et les prisonniers furent deliurez. 
Les Fribourgeois procedoienl pour auoir iusli- 
ce , et auoient promis de ne cesser qu'ils n'eussent 
faict mourir ceux qui auoient tué le Chanoine, ce 
que fut faict: Car celuy qui traitreusemêt luy auoit 
mis le glaiue par le fondement, fut exécuté le ir». 
d'Aoust, la teste tranchée, et son corps au gibet 
comme meschant Luthérien : mais il fut tant pres- 
ché qu'il se retourna, et mourut en la vraye Foy. 



tué. 




COMMENT 

LE PAPE CLÉMENT VU 

VisT A Marseille L'A?i 1531. 




J^v mois de Se|)lembre le S. Père Pape 
^i^Clemenl Vllvinl. iusquesaMarseilIe, 
Met l'allalrouuer là le Roy de France, 
S'?^François premier de ce nom, de la 
; maison d'Angoulesmc , el de la Très- 
1^^ illustre maisô de Sauoie, de par sa iiieie, 
JLet luy exhiba loul honneur, el côme vray 
^Ohreslien, <;onsideranl que le S. Père re- 
" presentoit noslre Sauuour lesus-Christ , se 
prosterna en terre a genoux, etluy baisa les pieds, 
et le Saincl Père le baisa en la Iremple , et puis le 
Roy luy présenta ses trois fils, Monsieur le Dau- 
phin nommé François, monsieur d'Orléans, nommé 
Henry, môsieurd'Angoulesme nomme Abdenago. 
Puis la Roy ne luy vint faire la reuerence auecqiies 
les deux filles du Roy. Il fut Iraiulé mariage entre 
Môsieurd'OrIcanasecond lilsdu Roy, ellaNiepce 
Aaù'it S. Perc. L'on csliinoit qu'il mettroit quelque 
bon ordre à ces hérésies, maïs il n'y en eut pourlors. 



"ÎO Commencement de 

En la compagnie du Roy estoit Monseigneur 
IMnlippc (le Sauoye Duc de Nemours et Comte 
de Geneuois, lequel mourut d'vne fleure eôtinùe 
a Marseille, dont ce fut grand dommage pour le 
pais, et fut fort plaint. Il fut apporté ensepulturé 
en l'Eglise Collégiale de sa ville d'Anissy. Il auoit 
espousé Iresexcellente Madamoiselle de Dunois 
et de Longe -ville, de laquelle il laissa deuxenfans, 
vn fils et vue fille, que Dieu amené au degré de 
perfection. 

Ce mesmc an 1533. preschoit l'Aduent vn Vé- 
nérable prescheur de l'ordre reformé de S. Domi- 
nique, et du Conuët de Monmelian, près Gham- 
bery, nommé Frère Guy Furby, grâd Théologien : 
et luy fort feruen^, sans nulle crainte ny hypocri- 
sie, preschoit contre tous vices, et surtout contre 
r hérésie Luthérienne: parquoy ils veilloient sur 
luy comme le Chat sur la Souris. Le premier Di- 
manche, et le Lundy nul empeschement ne luy 
fut faict. Le Mardy vn meschant ieune garçon , la 
prédication acheuee , se dressa et commença a 
crier, Messieurs, Messieurs, escoutez ce que ie 
vous veux dire. Quand le peuple eut preste silen- 
ce, il dit a haute voix, Messieurs, ie donne ma vie, 
et me mettray au feu pour maintenir que tout ce 
que cest homme a dict n'est que menterie , et pa- 
roles de l'Antéchrist. Tout aussi lost qu'il eut dit 
cela, le peuple commença a crier. Au feu, au feu, 
et le voulurent prendre : mais il print la fuilte, et 
ne le peurenl attraper. Les femmes, comme enr- 
agées, sortirent après de grande furie, luyjetlant 
forces pierres. 



TTentifi (M uënewf . 

Vil de ses compagnôs de sa secte dit qu'il vou- 
Éuit maintenir sur sa vie i|ue son compagnon a'a- 
uoit dil cLosc qui ne fusl de dire : mais tantosl il 
futprins, cl mené en prison- A ce sermon esloicnl 
bien cenl Luthériens, mais nui ne dist mol, que 
ces deux, qui parlèrent pour tous. 

Apres disner Messieurs les Syndics , auec leurs 
Conseillers ordinaires lindrent Côseil, et ordon- 
nèrent estrc bannis de la Cité perpeluellement 
ces deux Maliomelisics , que dedans vingt quatre 
licures eussent a vuider la ville, sans iamais re- 
tourner. 

La troisiesme semaine des Adueiits, ces Hcrc- 
tiques amenèrent quatre predicanLs en la ville, et 
le quatriesme Dimanche après le Seruice etVes- 
presdictesàS. Pierre, certain nombre de mauuais 
Hérétiques se Irouuerent auec les Chrestiens , et 
uommencerenl a iurer el blasphémer le nom de 
Dieu, disant que leur idole prescheroit en l'Egli- 
se, aussi bien que le presclieur Papiste. Les Chre- 
stiens respondirenl fort magnanimement que non 
feroit . et que plutosl il leur cuusleroit la vie. Ces 
Hérétiques se présentèrent a la bataille : mais les 
Chrestiens bien aduisez, dirent qu'il n'estoit pas 
l'heure, et que bien leur vouloient inonstrer qu'ils 
obscruoient mieux le S. Euangiie qu'eux qui s'ap- 
peloient Ëuangelistes , et que nullement ne vou- 
loient combattre pour rcuerencc du Dimanche , 
s'ils n'y estoient côlraincts pour maintenir la Foy : 
mais aQn que ne nous teniez pour gens de lasctie 
courage, demain matin vous nous Irouuerez prest 
a la grande place , et ne douions point d'exposer 



7:2 Cota tue ncemenl de 

îioslre vie pour deffendre la sainclc Eglise. 

Le Lundy matin , ne voulant manquer à leur 
parole, s'assemblèrent enuiron liuict ou neuf cens 
en la maison de Monseigneur de Geneue, et la se 
disposèrent tous en armes, pour résister d'vn ver- 
tueux courage contre ces mescreans : ils estoient 
tous gens d'apparëce, et bien équipez. Et ainsi di- 
sposez tindrent côseil pour sçauoir ce qu'il seroit 
bon de faire pour remédier a tout cecy. Il fut 
ordonné que deux cens hommes demeureroient a 
S. Pierre, pour venir par derrière quâd ces Héré- 
tiques s'auanceroient. A l'heure de midy sortirent 
tous bien en point et disposez , et ardans en l'a- 
mour de Dieu, tant que c'estoit chose belle de les 
voir, et tât de beaux ieunes hommes exposer leur 
vie pour maintenir la saincte foy, faisoient pitié à 
les voir. 

Geste belle compagnie estoit composée tant de 
gens d'Eglise, Religieux, que de toutes sortes d'e- 
stals , et esloit conduite par le Gapitaine des Pre- 
stres, et vn Noble vaillât, et fort sçauâl aux armes, 
nommé Monsieur l'Escuyer Poësme, homme de 
grande magnanimité, comme plusieurs fois l'a de- 
monstré par sesœuures, et depuis a souCfert de 
grands martyres pour la Foy. 

Quand ils furent en la place du Molard , toute 
la Gité fut esmuë, les Ghresliens y accourroient 
de courage hardy et les femmes par grosses trou- 
pes, portans des pierres, et les enfans délibérez 
comme dessus est dit en la première assemblée du 
mois de Mars. El moy qui ce escris, ay vu de mes 
yeux ce iour plein d'infelicité et ay porté ma part 



l'Heresie de Genttit. 



73 



(le CCS itfllivtions, aiici- ma côpagnic ilt; vingi qua- 
Irp, qui ne pouuoient porter armes rfe fer, mais 
nous perlions les armes d'esperâce. et le bouclier 
(le la Fny : et promets que ie n'escris cbose que îe 
ne sois informée à la vérité, el siîe n'escris pas la 
ilixiesme partie: mais seiilcmêt bien peu du prin- 
cipal pour iremoire, atBn que le temps adiienir 
ceux qui soulTriront pour l'amour de Dieu en ce 
monde, sachent que nos pretjecesseursontsouirert 
auaut que nous , el nous après, et tonsionrs de Ac- 
gré en degré, à l'exemple de nosirc Seigneur et 
Rédempteur Icsus Cbrist, qui a soulTcrt le pre- 
mier, et plus. 

Les Infidelles mescreans s'armeTcnl et s'assem- 
blèrent d'autre costé en la ruP des Allemnns, mais 
se trouuerent encore foibles, et n'osèrent assaillir: 
aussi les Catholiques ne vouloient îamaisoômen- 
cer noise. Les Syndics de recbef ne Toulurent per- 
mettre qu'ils fissent bataille : mais pour garder ef- 
fusion de sang mandèrent (du consentement de 
leur Conseil) le Criant de la ville, commander 
aux deux parties que cbacun se retirast ï<anK se 
faire desplaisir tes vus aux autres, sur peine de la 
vie. Les Cbrestiês respôdirent que desia estoicnl 
trop ennuyez de tant d'esmeules qui se faisoicnt 
sans coup ferir, et qu'il y falloil mettre ordre. 

La response entendue par les Syndics, eux mes- 
nies en personnes y allèrent. Quand les ChrestiOs 
les veirent venir, Messieurs leurs Capitaines leur 
allèrent au deuant faire la reuerenee, et présenter 
leurs iustes et bonnestes excuses pourquoy ils ne 
s'estoient point relirez à leur commandement. F.l 



nf'ruice le 

innr de 

NoCl. 



74 Commencement de 

incontinent la tronipetlc sonne par trois fois, fai- 
sant cdnfimandement de par Monseigneur de Ge- 
neue, cl Messieurs les Syndics et Gouuerneurs, 
que chacun eust à poser los armas, et se retirer sur 
peine de la vie. 

Depuis les deux parties furent vn peu pacifiez, 
mais tantost après ces meschans se vont vanter de 
piller les Eglises, et que le iour de Noël ne se ce- 
/.« nerv- lebreroit point de Messe , ny aucun seruice en au- 
'^Tr«T cune Eglise : mais Dieu dônoit encor si bon cœur 
'vaMilr ^^^ Chrestiens qu'il les faisoient encor trembler : 
de dire la ct malgré eux de vie d*homme n'auoit esté faict si 
'faheîe bcl ofDcc quc cc iour fut fait à S. Pierre, et par tou- 
tes les autres Eglises, et grand nombre de peuple 
se confessa et communia : et après disner le Père 
Prescheur fit vne belle prédication . au contente- 
ment de tout le peuple. 

La veille de Noël, par la subornation des Héré- 
tiques (qui desia auoient tiré de leur party les Syn- 
dics fauorisez) ce sainct Père fut baillé en garde à 
quatre gens du Guet, tellement qu'il ne sortoit ni 
alloit nulle part sans eux, dont les Chrestiens fu- 
rent bien marris. 

Le iour de Sainct Thomas de Canturbie pres- 
cha ledit Père fort constamment, louchant bien 
au vif ces chiens, disant que tous ceux qui suiuenl 
ceste maudite secte, ne sont que gens lubriques, 
gourmands, paillards, ambitieux, homicides» et 
larrons, qui n'aiment sinon leurs sensualitez, et vi- 
uentbestialemêt, sans recognoistre Dieu, ni leurs 
Supérieurs : mais veulent demeurer en leur liberté 
damnable, et autres propos contre eux, dont les 



l'Urresie ih Cfnruc, 73 

Ctircsliôs se rcsiouyssoienl : mais ces caignes 
s'enfloient de grand ire e\ malice coolrc luy, cl ne 
l'osoieiit Jetnonslrer manifeslement. 

Apres ce sermon l'Escuycr de Poësme. Capi- 
taine des bons va trouuer aucc plusieurs dos prin- 
cipaux de sa hâde, ledil Perc Reuerend, le remer- 
cianlde ce qail Icnoit si bon propos conlre ces 
Hereliqnes, le priant de nepoinl craindre, car ils 
le garderoient biê de leurs mains Le maistre Re- 
uerend respond . Monsieur le Capitaine , ie ne Tais 
que mon deuuir : car nous sommes lous tenus d'y 
Irauailler chacun pour soi-mesmc : le vous supplie 
el tous bons fidclles Cbresliens. que teniez bon à 
l'espec. el de mon costé i'employeray l'esprit, el 
ma langue pour ma vie , el pour mainleair la vé- 
rité. 

Le iour de l'An il fil sa prédication en grande 
ferueur et deuotion. et à loules gês de tous estais 
donna vnc belle vertu pour Eslreiue, et puis print 
son congé du peuple si bonnestemenl. el deuolc- 
ment que eliacun plcuroit: les remerciant de la 
bonne compagnie el assistance qu'ils luy auoient 
faîcl, les priant de perseuorer en deuotion , et de 
tenir bon contre ces Hérétiques, et quils se j^nr- 
dassent bien de les laisser dominer, car mal leur 
en pourroit venir, le peuple aussi le remercia. Puis 
leur ayant donné la benedicliun, print congé, pro- 
testant que sur sa vie il vouloil maintenir loul ce 
qu'il auoil prescbé . en loul el par lout, el deuanl 
rVniuersilé de Paris, dont il en esloil Gradué, 
cl Grand maisire en Théologie. Quand il cul ce 
dit se partit el relira en sa chambre, mais nnllcmèl 



76 Conifnenremeni de 

ses gardes ne le laissèrent sortir de la ville : mais 
lanlosl (à l'appelil des Luthériens) fut mis en pri- 
son, et grandement tourmenté et molesté pour le 
faire desdire de ce qu'il auoil parlé cotre la Reue- 
rence de Messieurs de Berne : et pour ce fut mis en 
vn cruel crotton sur la terre nue , et estoit en la 
garde des Heretiqnes qui moult le tourmêtoient. 
iujurioient , et persuadoient continuellement . 
dont les Chresliens en auoient grande douleur et 
desplaisir, et principalement les Dames et Bour- 
geoises, lesquelles faisoientde grands vœus, priè- 
res et deuotion pour sa deliurance , et par vn long 
temps venolent au Conuent par grosses trouppes 
faire dire des Messes de Nostre Dame à son inten- 
tion : et après la Messe les Sœurs chantoient le 
Salue Regina en grande deuotion; et tous bons 
Chrestiens prioient pour luy : mais nostre Seigneur 
Tauoit esleu pour souffrir et pour estre exemple 
au monde de ferme constance, et miroir de pa- 
tience. 

lamais ne se voulut desdire, mais tousiours il 
maintint sa parole, qu'il n'auoit dit que vérité, al- 
léguant viuement la saincte Escriture. Plusieurs 
fois luy fut présenté de disputer auec le Satiiâ Fa- 
ret, mais iamais ne le voulut accepter, disant qu'il 
ne vouloit point mettre sa science diuine douant 
si vil etsi meschât homme, et qu'il ne le daigneroit 
ouyr, de quoy le chetif cuidoit enrager, voyant 
qu'il le tenoit si vil, et se douloient fort qu'ils ne 
le pouuoient gaigner. Ils le tenoient cruellement 
au crotton, luy qui estoit home délicat, et de bon- 
ne maison : mais nostre Seigneur luy fit ce bien 



TUm-Bi 



% de Geneue. 



que Ift femme du Soudan qui le lenoil en garde 
estoil Chreslienne, qui luy faisoit tous les biens 
qu'elle pouuuit ; les Bourgeoises luy donnoienl 
des confilures. et autre bien deqnoy elle le surue- 
noil secretlemenl : mais par infortune elle fut dr- 
cellee et accusée aux Hérétiques, lesquels rigou- 
reusement en firent reprehensioa à son mary, le- 
quel la batloil et mal menoit cruellement : mais 
pour cela ne Heeliil oncques de sa bonlé et deuo- 
lion. 

Et pource que les Religieuses de saiiicle Clai- 
re auoient grand pitié de ce saincl homme . par le 
moyen de ccste bonne femme (seeonde sainclc 
Aiiaslasie) elles luy eseriuoièt des lettres de toute 
consolation à leur pouuoir, et elle luy donnoit de 
lumière secrcltcment, auec encre et papier dût 
il rcscrluoitaux Sœurs de sa consolation, en les ex- 
hortant â bonne constance, et patience ; car bien 
sçauoit que le temps de leur pcrsecutiô estoit pro- 
che , et est à croire pieusement que Dieu luy auoil 
reuelé : car ie ne fais point de doute que Dieu ne 
luy donnast de gi'ande consolation , et qu'il ne le 
fistsouuent visiter par ses Anges, combien que ie 
ne le sçay qu'oecultemeol . mais ie l'afferme pour 
autant que purement pour l'amour de Dieu, pour 
garder vérité, et maintenir la saincte Foy, il estoil 
priuc de toute consolation , et en grande peine de 
sa personne. 

Les Hérétiques tousiours le persuadant, le vou- 
lurent faire presclier le Dimanche de laSeptuage- 
sime . cl luy auoient commandé de crier mercy a 
Messieurs dr Berne deuant tout le peuple, de ee 



À 



78 



Commencement de 



Le Prédica- 
teur en 
faisant le 
signe de la 
Croix est 
tiré de la 
chaire à 
bas , et la 

chaire 

renuersée 

sur luy. 



qu'il auoil mal parlé, et contre leur Reuerenec, de 
les appeler Hérétiques, ce qu'il ne voulut faire : 
toutesifois il consentit de prescher, et de ramen- 
teuoir tous les principaux poincts qu'il auoit pre- 
sché durant l'Aduent : car incontinent qu'il fut en 
chaire, il fit le signe de la croix, faisant dire l'Aue 
Maria , il fut reprins par vn Bernois , disant que s'il 
ne vouloit dire autre chose, qu'il se teust: car il 
n'auoit point charge de dire telles choses, et ainsi 
villainementle reprint. et rudement le tira hors de 
la chaire, et le trailta si mal que peu se fallut qu'il 
ne demeurast mort en la place, et luy firent tom- 
ber la chaire après. Et a ceste mutation le peuple 
fut tellement scandalizé, et espouuanté, que tous 
les Chrestiens sortirent de l'Eglise, sans qu'aucun 
osast mot dire : et le bon Père demeura seul entre 
les mains de ses ennemis [à l'exemple de Iesus 
Christ qui seul demeura au jardin d'Oliuet en- 
tre les mains des luifs^ abâdonné de tous ses amis] 
car ie fus asseurree d'vn certain personnage de nos 
amis, et digne de foy, que iamais n'eut telle co- 
gnoissance de la Passion et prinse de nostre Sei- 
gneur, qu'elle fut renouuellee à celle tradition de 
ce sainct bomme. 

Cela estant faict ils le retournent en ce cruel 
crotton , là où il fut détenu sept mois, et inhumai- 
nement Irailtc : et à la requeste des gens de bien 
futrelasché, et mis en vne chambre, mais assez 
petitement. Plusieurs grands Seigneurs et Dames 
se sont employez de tout leur pouuoir de le faire 
deliurer, mais rien n'a serui. Les Dames et Bour- 



l'Heresie de Geneue. 79 

geoises de la ville en grand nombre , auec beaux 
presens Tonl requis en don, et supplié à Messieurs 
de Berne de le deliurer, mais rien n'y a vallu : car 
par vn infidelle nommé Michel Ballhasard, pour 
lors Syndic, fui côdamné mourir en prison, s'il ne 
vouloit se desdire de vérité, et maintenir erreur, 
ce qu'il ne fera moyennant la grâce de Dieu: car 
il est ferme comme vn rocher pour maintenir la 
vérité de la saincteEscriturc. lusquesauiourd'duy 
il est là en souffrance, le bon lesus luy donne con- 
solation et patience. 

Le lundy de Pentecoste mesme année, les Syn- 
dics douèrent les articles d'erreurs a la Souldane , 
luy enjoignant de les luy présenter, et qu'il se dis- 
posas! de disputer auec trois ou quatre Predi- 
cants , ou Docteurs diaboliques : car quand Ion 
présenta la dispute a Messieurs de l'Eglise, ils di- 
rent qu'ils ne Tacceptoient point si on ne leur de- 
liuroit ce pauure captif, et qu'ils l'elisoient pour 
leur partie , et pour ce luy fut donné ce tillet. 

La pauure Souldane , qui pour crainte de son 
mary, ne luy auoit ozé parler longtemps y auoit. 
luy fit tendre ces articles. Quand le bon Père veit 
ces erreurs, et ne sachant pour quelle occasion 
ils luy estoient donnez, il se pensa que sa bonne 
hostesse estoit peruerlie, et qu'elle luy eust faict 
donner cela pour le cuider tromper et deceuoir, 
et remis cela dehors. Elle sçachant qu'il ne l'auoit 
point voulu accepter, luy remanda par vne sien- 
ne petite fille, luy mandant que c'estoit Messieurs 
les Syndics qui luy enuoyoient, et qu'elle le prioit 
de sa part de le receuoir : mais encor ne le voulut 



80 



Commencement de 



Leli. Père 
cheut pat- 
iné à ter- 
re , quand 
il vit Ca- 
roly êon 
Maestre 
qui eetoit 
Hérétique. 



prondre, dont elle fut marrie: car elle sçauoilbicn 
qifil en scroil rcprins , et elle ne le vouloil pas ac- 
cuser de rébellion : parquoy subtilement par vne 
petite fenestre jetla cela en bas deuers luy, et il le 
releua et mis en pièces, et puis de grand courage 
le foula aux pieds. 

Cedil Lundy de Pentecosle après disner enui- 
ron onze heures, les quatre Syndics menèrent le 
Sathâ Guillaume Faret, Pierre Uiret d'Orbe, au ec 
vn grand Docteur de Paris, nomme Pierre Ca- 
roly, lequel auoil autrefois esté maislre dudit Re- 
uerend Père, et auec plusieurs de leur secte vont 
faire tirer du crotton ledit Père , et venir deuant 
eux en vne chambre, lequel estoit si maigre, foible 
et débilité, que c'estoit pitié de le voir, et non sans 
cause : car desia avoit esté dixsepl mois en prison, 
et longuement auoit esté malade, et gardé la fie- 
ure quarte. 

Quand il vit son maistre de Théologie , et qu'il 
estoit peruerty, tomba pasmé en terre, mais il fut 
reuenu : et ce Caroly luy va dire , et côment Frè- 
re Guy? veux-tu mourir en ton obstination et hé- 
résie ? iusques a maintenant auons esté en erreur, 
et a présent sommes venus a la vérité de l'Euan- 
gile , ne veux-tu point recognoistre ton erreur, et 
toy retourner a Dieu. 

Adonc respond le Père Reuerend, A Dieu ne 
plaise qu'auec mô maistre i'ayc querelte, si ce n'est 
pour maintenir la Foy, le veux mourir en la vérité 
de l'Ecriture Saincle, que i'ay apprins de vous, et 
si i*estois vn petit refaict de ma personne , et que 
i'ayc liurc pour estudier, ie ne refuse point à main- 



PHeresie de Geneue. 



8t 



leiiir la Foy : ic veux mourir en la vérité de l'Escr'r 
lure saincte , que i'ay apprint de vous, et si i'estois 
vn pelil refaicl de ma personne, el que i'ay eliure 
pour csludier, ic ne refuse point à disputer pour 
maintenir la Foy; et s'il faut que ie dispute auec 
ce garçon, pauure idiot Faret, ic veux premiè- 
rement que luysoit oslû le logis de son maistre le 
diable, c'est a dire qu'il soit tondu et razé tout le 
poil de dessus son corps, et moy semblablcment 
sois razê le premier, et (|ue soyons en lieu patent, 
ayant loyaux arbitres : ic dônemaYic si ie ne vaine 
les diables qu'il porte pour ses conseillers: mais 
ils n'en voulurent rien faire. Ils le Irauaillerent 
iusqu'a quatre heures après midy, que le cœur ! uy 
failHl tant esloît débile. El voyant qu'if les vain- 
(juott sans boire ni manger, fut rauallé au crotton, 
(|ni estoil cbose bien cruelle, le I'ay sccu à la véri- 
té par la propre Souldane, qui estoil singulière a- 
mie de moy qui escris cecy. 

Et l'an 1534. preschant le Caresme le Vénéra- 
ble Père Gardien des grands Cordeliers de saincl 
François de Chambcry, Le premier Dimâche, qui 
esloitle premier iour de Mars, après le sermon du 
dit Reuerend Père , les Luthériens egtoient assem- 
blez au Conuenl de Riue, ils se vont pendre à la 
ciccbe, el sonnent cnuirô vne heure, el puis veu- 
lent ou non les Cbrestiens, prindrent la possession 
de prescher, et depuis n'y faillirent nuls iour», el 
toutes les festes el Dimanches deux fois, dont les 
Chresliens estaient bien marris : mais ils commen- 
çoient desia a estre lasche de courage, et de iour 
en iour s'en peruerlissoil Je nouucau , el nul 



82 Commenccmenl de 

Chreslien n'osoit plus dire mot, qu'ils ne fussent 
mis a mort : Car vn iour vn pcruers Hérétique se 
mocquoit de la saincte Eglise, et des diuins Sa- 
cremens, disant paroles trop ignominieuses, vn 
vray Chrestien ne le peut endurer, tira son espee, 
et le tua sur la plaee : mais le Chrestien fut tant 
poursuiuy, qu'il fut prins dans l'Eglise au clocher 
deS. Pierre, et futexeculé le iourdeSaincte Agathe : 
il luy fut présenté que s*il vouloit estre Eu'angeli- 
ste, c'est à dire Luthérien, qu'il ne luy seroit faict 
aucun desplaisir : il respondit que pour la vie tran- 
sitoire ne vouloit eslre sergent d'iniquité : mais il 
supplia que deuant qu'il mourust il pust auoir le 
Père Reuerend qui estoit en prison , ce quMI luy 
fui octroyé, et luy mena on en la prison : et quand 
ils se virent Tvn l'autre ne se peurent tenir de plo- 
rer. Adonc ce bon Catholique se côfessa, et décla- 
ra comment il estoit condamné au gibet pour la- 
mour de Iesus Christ, et se recommâda à ses 
sainctes prières, elle Père Reuerend le baisa, di- 
sant, Sire Claude allez ioyeusement vous resiouir 
est voslre martyre , et ne doutez de rien : car le Ro- 
yaume des Cieux est ouuert, et les Anges vous 
attendent. Adonc fut reprins et mené au lieu où 
il deuoit estre décapité. Et quand il fut deuant le 
Conuent de Saincte Claire il tendit les yeux au 
Ciel , et puis dist à sa sœur germaine qui le suiuoit 
plorant, ma sœur allez dire aux Dames que ie les 
prie de prier pour ma pauure ame, et ne plorez 
plus, car ie m'en vay ioyeusement. Et tantost cela 
fut rapporté aux Sœurs, lesquelles se vouloient 
mellre à table, plusieurs d'elles demeurèrent com- 



l'Heresie de Geneue. 83 

me insensibles, el firent vn dinar d'angoisse. Et 
(|uand il fut au lieu de son martyre il cria mercy 
» Dieu, et tuy recommanda son amc, il auoit sa 
femme qui estoil preste d'accoucher, a laquelle il 
enehargea ses enfans , et qu'elle les nourrist en la 
t-rainte de Dieu, et ainsi en grade feiueur et ver- 
tueuse patience, distal'execuleiirqu'ilfistson of- 
lice . et inconlinêt hiy eouppa la leste, et son corps 
fut mis au gibet. 

Apres qu'il eut demeuré trois iours au gibet, 
on dit qu'il auoit la face aussi vermeille, etlabou- 
clic autant freschc comme s'il cust asté en vie : et 
fut dit que Ion voyoit vne colombe blanche volti- 
ger sur son chef, et autres signes cuidens. Au bout 
He quelque temps aucuns de ses parens, et autres 
bons Chrestiens oslerent son corps du gibet, el le 
mirent en sépulture solenncllernenta nostre Da- 
me de Grâce. 

Ce b« Chrestien icy auoit vn frère qui n'csloil 
pas moins ardêt et zélé a maintenir la saincle re- 
ligion Catholique, car desia auoil esté nauré, et 
les iarets couppe/, qui le faisoit aller vn peu boi- 
teux ; ils faisoientbien leurs eOforIs de faire dehiy 
comme de son frère: mais par le conseil Fiscal il 
se sauua chez vue pauurc femme mendiante, que 
personne ne le sçauoit, sinon lesSœurs de saincle 
Claire, qui luy appresloient cl mandoieiit son vi- 
ure en cachette , il eut conseil de se sauner hors la 
ville, ce qu'il fît: vne nuiet après matines il vint au 
Conuent tout pieds nuds, qu'il gcloit fort, il print 
congé en ploranl amèrement. Puis le matin si tost 
que les porles furcnl ouucrios sortit en habit 



84 



Commoneemetit de 



Vh Secré- 
taire dé- 
capité , 
pour avoir 
porté de» 
lettre» de 
Moniteur 
de Gc- 
ncuc. 



Miracle 

arriué à 

Geneue, 

d'vne fem- 



(lissimulc, el les Coniiers du Conuent luy portè- 
rent ses habillemens après en cachelle : et ainsi fui 
sauuc moyennant la graec de Dieu , qui iamais ne 
défaut a ses amis. 

Pareillement le dixiesmc de Mars fut deeapité le 
Secrétaire de Poltery au lieu des meurtriers et 
malfaieteurs, parce quil auoit porté lettres de 
Monseigneur de Geneue, contenant que là où on 
trouueroit des Luthériens on les pourroit prêdre, 
tuer, ou pendre à vn arbre sans nulle difficulté ny 
doute. Et pource fui martyrisé des mescreans à 
deux heures après midy, et que iamais luslice-nV 
uoit sententié malfaicteur à Geneue après midy, 
parquoy le monde fui fort scandalisé, et fut mené 
grand dueil de luy : car il estoil homme de bien, et 
côme Taulre fit saincte fin , et auoit femme et en- 
fant. Iamais ces chiens ne voulurent permettre 
qu*il fust osté du gibet: mais demeura ce sainct 
corps (comme i'estime) auec les meurtriers et pé- 
cheurs. Il fut dit que Tô voyoil dessus luy de 
beaux signes euidents : mais ie n'en sçay rien au 
vray, par quoy ie ne l'escris point. 

Ce iour fut exécuté vn grand ieune larron et 
brigand de la secte Luthérienne , lequel estant ad- 
monesté des Cordeliers pour le réduire, afin qu'il 
mourust répétant, et en la foy : mais il leur fut osté 
sur le chemin d'entre leurs mains, et fut donné à 
Faret, el à son côpagnon pour le prescher. et 
mourut en ceste hérésie. 

Il arriua chose miraculeuse le quinziesme iour 
de Mars, après ce meurtre, d'vne femme qui auoit 
esté pêdûe au gibet depuis enuiron vn an, laquelle 



i'Hervsie de Geneue- 
esluil mûrie en la foy de nostre saiDcle mère Egli- 
se, miraculeuscmèt se retourne deiiers ce garçon 
Luthérien , qui auoit eHté mis au gibet auprès d'el- 
le, et le moi'doit par le menton a gorge uuuerle; 
et pour ce que c'estoit chose admirable, fut lùlost 
publié par la cîlé, dot plusieurs y coururent pour 
voir la chose, et prouuer la vérité : les Luthériens 
lirent tant auec leurs pieques qu'ils les desassem- 
blerent, pouive que les Chrestiens s'en inoquoiêt; 
mais lousiours la femme se retournoit vers ce gar- 
1,'on. Ce iour y Turent plus de quatre mille person- 
nes , de tous estais , pour \oir ce miracle. 

Le Luudy après vu doâ Messieurs les Syndics 
commanda audit Père Prescheur de se présenter 
(Icuaol le Conseil en la Maison de la ville, lequel 
u'y alla point : mais lieux bons Chrestiens y allè- 
rent pour luy, ctvouloient qu'il preschast selon 
ailuîs. et uon pas selon l'Espiil de Dieu: luy. 
craignant d'estre mis en prisou comme le bon Po- 
re des Adueuts passez, ne preschoit que par leur 
congé, et pource ce Mardy leur Qt vue supplica- 
tion contenant trois aitieles, uijsauoir. s'il plaisoil 
a Messieurs qu'il preschast de la Pcnitèce el Con- 
fession sacramentelle. Le second du S. SacremenI 
de l'Aiilel. Le Iroisiesmc , des Pardôs et Indulgen- 
ces. Il luy Tutrespondu par les Syndics, el des 25. 
principaux Conseillers , qu'il preschast simplemèt 
comme il auoit accoustumè, else prinl garde de 
dire chose ({ui ne soit côleniie au sainct Ëuangile, 
et qu'ils luy promettoientde le garder de tous, et 
cnuers tous, et pource il n'osoit toucher au diuin 
Sacrement, ny parler des perfections el vertus, si- 



86 



Commencement de 



Vn Luthé- 
rien donna 
m coup de 
poing ùton 
frère Re- 
ligieux. 



On com- 
mence à 
batiter à 
la mode 
Luthérien- 
ne. 



noD bien obscurément, autrement il n'eustiamais 
acheué sa Caresme sans dâger de sa personne, 
ainsi que le premier des lacobins. 

Le Vendredy deuant les Palmes au Refecloir 
des grands Frères, fut donné vn grand coup de 
poing sur le visage a vn des Religieux par son frè- 
re germain Luthérien , pource qu'il disputoit du 
sainct Sacrement. 

Et ce mesme iour ce maudit Farolus commen- 
ça à baptiser vn enfant a leur maudite manière, et 
y assista grand nombre de gês , et mesme des bons 
Clirestiens, pour voir leur façon. 

La semaine saincte se passa en grande crainte, 
mais toutesfois [louange soit à Dieu] ne se fit au- 
cun scâdale, et le diuin seruice fut célébré par 
toutes les Eglises. 

Le Dimanche de Quasimodo ce chetif Faret 
commença a espouser homme et femme ensem- 
ble , selon leur forme et tradition, et n'y font au- 
cune solemnitc, ni deuotion : mais seulement leur 
commandent de soy conjoindre^ et de multiplier 
le monde , et dit quelques dissolues paroles que ie 
n'escris point : car au cœur chaste est honneur de 
les penser. 

Le Dimanche de Misericordia, vne riche Da- 
me peruertie Luthérienne, ayant sa sœur germai- 
ne Religieuse au Conuent de Saincte Claire, vint 
pour parler aux Sœurs, et pour ce qu'elles n'estoiêt 
encore certaines qu'elle fust du tout peruertie, elle 
fut menée à la treille, où elle salua les Sœurs assez 
honnestement, puis demanda à parler à sa tante, et 
a sa sœur, ce qu'elle fit : et après quelque peu de 



l'Heresie de Geneue. 
parole» lioniicstcs , elles ne [jcut garder son venin, 
qu'elle ne le vomist aux cœurs des pauures Beli- 
gieuses, en disant que le monde auoil eslé en er- 
reur iusquesaprescnl, et en idolâtries, et (luenoit 
prédécesseurs auoieht mal vescu ,- el auoient esté 
ilcceus : caries Cômandemcns de Dieu n'aiioient 
pas este déclarez à la vcrilc Incontinent la Mcre 
Vicaire , qui assistoit au Heu de la Merc Abbesse , 
qui pour lors estoit malade, luy dit. Dame nous ne 
voulons point ouyr tels propos, si vous voulez de- 
uiser auec nous de nostre Seigneur, et deuotion 
comme auez faict autrefois, nous vous Terôs bon- 
nement compagnie, autrement nous vous ferons 
visage de bois, vostre pcruersion est playe morleiie 
en nos âmes : car nous cognoissons tiien au vray 
que vousauei! beu de la poison de ce maudit Faret, 
dont ce nous poise pour le salut de vostre ame. Ce 
nonosbstanl la chelifue de reelicf se prinl à dire 
paroles exécrables du S. Sacrement , et que ce n'e- 
sloit qu'vo crible, et qu'elle n'y eroiroit iamais. 
Adunc la Mère Vicaire, el sa compagnie luy re- 
monslrerenl qu'elle esloit deçeûe, cl en peu de 
paroles, et amiablemenl, la priant de ne croire à 
ces messagers d'Antéchrist: maisd'ensuiurel'bon- 
nesle vie de son feu père et sa mère, qui auoient 
vescu en gens de bien. AussisatanLeelsasœurluy 
parlèrent bonnestement de la sainete Ecriture, el 
en peu de paroles, et que nullemêt ne vouloienl 
ouyr tel erreur : toutesfois ne laissa de continuer 
lie dire paroles piquâtes , et tantosl la Mère vicaire 
et sa compagnie se dressèrent deuant elle, el luy 
barrèrent la porte au nez, en luy disant que leur 



S8 Comnienceinent de 

Prelal leur auoil de&cndu de ii'escouler poiot ces 
erreurs : ce iieantmoins elle demeura là long têps 
lousiours parlant au bois, disant qu'elle croyoit 
bien que les Sœurs estoient obéissantes au Mini- 
stre des Diables plus qu'à Dieu, et semblables in- 
iures : mais ne luy fut donnée aucune response, de 
quoy elle fut fort courroucée, et depuis ne cessa de 
persuader les Hérétiques contre elles, et de pour- 
chasser à faire sortir sa sœur de la Religion. 

Le Dimanche de lubilate vne fille fut espousec 
à vn Luthérien , selon leur tradition : mais la mère 
de la fille, ni aucun de ses parens ne s'y voulurent 
Irouuer. 

Le premier iour de May vn Citoyen nommé 
Louys Chaneuard, après le sermon entra en l'E- 
glise des Cordeliers, et de la pointe de son espee 
plusieurs fois en donna dans les yeux de l'image 
S. Antoine de Padoûe, en la présence des Reli- 
gieux : et au partir de là il alla au marcher acheter 
les choses nécessaires de la maison, et puis se mil à 
disner sain et ioyeux : mais chose merueilleuse des 
diuers iugemens , incontinent après qu'il fut leuc 
de table subitement il perdit la parole, et rendit 
l'esprit a quatre heures après midy, et fut porté en 
terre comme vne besle. 

Le iour de Saincte Croix, qui estoit vn Dimâ- 
che, vn Religieux de S. François ayant demeuré 
six ans en la Religion , posa l'habit deuant tout le 
monde après le sermon, et despiteusement le fou- 
la aux pieds, chose qui resiouit grâdement les Hé- 
rétiques. 

Cesle mesme semaine vne bône femme Calho- 



tique ai-cciiuclia dvn enfant , son mnry Hcreliquc 
le fit bapliser au nicschant Farci , dont la iiauure 
(lame se pasma quand elle le sceut , et subitement 
mourut de trislesse. 

La veille de Pètecosle à dix heures de nuict les 
Hérétiques coupèrent les testes à six images detiât 
le Portai desCordeliers, puis les jcttcrcnt dedans 
le puits de Saincle Claire, c'estoil chose piteuse 
de voir les corps sans teste 

Le iour de Penlecoste vn Presire sccLilicr. bel 
homme, et fort eseellenl ebanire. qui estoit vn 
lies douze habilitez de sainct Pierre , nommé Mcs- 
sire Louys Bernard, assista au sermon, ctaprcs il 
cria à haute voix qu'il vouloit estre de leurs gens, 
cl tout a l'heure dcspouïlla sa longue robbe. et ve- 
slitvne cappe Espagnole, et puis tous cpux de ce- 
sle secte hommes, femmes, cl cnftins en grande 
ioyelui allèrent faire le hiêuenant et la rciicrêce, 
et puis après le Predicant annonça le mariage de 
liiy. et d'vne jeune femme vcufiic Luthérienne, cl 
le mardy suiuant furent espouscz dont les Chrc- 
stiens furent fort scandalisez, il auoit a deux cens 
florins de bénéfice , et pins. 

Celle nuict arrachèrent deux htaux Animes du 
Cymctiere de la JMagdalcine, et les jelterent de- 
dans le puits de saincte Claire. 

Le iour de ta festc Dieu les Chrcsiiôs prindrenl 
courage de faire la Procession ordinaire par la vil- 
le : plusieurs femmes Lutheriënes portnns le cha- 
peron de velours, se mirent aux fcnesires, afin que 
chacun leur veit filler leurquenoiiitlc, et trauailier 
de VeRguille , et toutes les Fcsles passoicnt la iour- 



90 



Commencement de 



Yn neli- 

fjieux de 

l'Ordre 

de» Freret 

Mineur» 
du Conuent 
d'Orléans 
pose l'ha- 
it it , puis 
s'en rr- 
prnt . 



nec en pleine rue plus qu'es autres jours, dequoy 
les Chrestiens en estoienl forl marris. 

On dit que le lendemain de Pasques elde Pen- 
tecosle plusieurs lauerenl et firent leur buée, et 
quelques bons personnages y allèrent, et mirent 
leur beau linge par le Hosne courant, et ne labou- 
rèrent pas sans peine, car elles Irauaillerent beau- 
coup pour le r auoir. 

Ainsi que la procession passoit quelqu'vn alla ti- 
rer la quenouille du costc d'vne grosse Luthériêne, 
et luy en donna vn grand coup sur la teste, puis la 
jetta dans la fange, et mit le pied dessus, puis se 
mit parmy le peuple, et ne sçeut qui ç*auoit esté, 
tant qu'elle en cuida creuer de douleur de tel vi- 
tupère. 

La surueille de S. lean Baptiste les Luthériens 
de nuict rompirent et brisèrent vne belle image 
de lesus, et monsieur S. Cbristofle deuant TEglise 
de la Magdaleine, qu'il n'y auoit homme viuant 
qu'il luy eust veu metlre : 

Et le Dimanche suiuant vn Frère Mineur Pres- 
tre du Conuent d'Orléans vinl a Geneue, et posa 
l'habit publiquement, puis par le vouloir de Dieu 
eut regret, et vint au conuent de saincte Claire, et 
descouurit son péché au Père Confesseur, et aux 
Sœurs, requérant aide pour le réduire, et retour- 
ner au giron de la S. Eglise. Les Sœurs en eurent 
pitié, et le Père Confesseur alla raconter ce faict 
à vn bon Seigneur de la ville, et à plusieurs des 
Chanoines, et autres bons Catholiques, lesquels 
secretlement vindrent au Conuent, et deuant eux 
recogneul sa coulpe, dont chacun d'eux fit son de- 



rileirsie de Geueue. 



ÏÏF 



iiuir de 'e corriger, el reprendre benigoemèt ; puis 
le bon Père Confesseur pour le dernier hiy rem»- 
slra Irèsbien, el après (aVesC-ple de lesus Christ) 
le rcceul au giron de l'Eglise, et de l'autorité des 
Prélats de l'Ordre luy donna l'absolution géné- 
rale, et fut Irouué de bon vouloir, et contrit: et le 
lendemain de bon matin le Père Confesseur le fit 
sortir de Geneue subtilement, cl le mena à Nissy 
au R. Perc Custode, lequel le mena a Lyon, et le 
reuestil de l'habit, puis s'en alla a Rome, et le Ca- 
resme après presclia a Mont real- Depuis ie ne 
s£ay qu'il deuint. Il se nommoit Frère Michel des 
Garines. Les chiens furent fort courroucez dcl'a- 
uoir perdu, car ils nesçauoiêt qu'il estoit deuenu, 
et s'ils eussent sçeu le moyen, le Perc Confessi iii* 
en eust porté la peine. 

Apres le iour de Sainclc Anne, qui estoit le Di- 
manche, il fut deffendu de ne sonner la Messe . a 
lin den'eiopesclieric Preilleât misérable. El après 
ce inaiidil presche ils brisèrent plusieurs belles 
images, el ahbatlirent entièrement l'Autel de la 
Chapelle de la Royne de Cypre, et brisèrent l'I- 
mage de nostre Dame . qui estoit grande, et excel- 
lemment belle et riche, entaillée en pierre d'alba- 
stre : et prindrcnt le Ciboire où estoit le sainct Sa- 
crement, et remportèrent, et ne sçait-on qu'ils en 
firent. Us abbatlirent aussi les quatre pilliers de- 
uât le grand Autel, dont les Religieux voyant cela, 
estèrent le reste des Images. 

Le penultiesme de luillet ceux de Geneue ap- 

perçeurcnt quelque compagnie de gens auprès de 

' la ville, parquny incontinent fut crié que chascun 



92 



Commencement de 



Deffence 
daiu (iene- 
ue de ne 
êoi.ner aucu- 
ne cloche. 



fui en armes Chrestiens, et Hérétiques ensemble, 
et toute celle sepmaine furent tenues serrées les 
portes de la ville, et fut faicte grosse garde, et fut 
deffendu par toutes les Eglises de ne point sonner 
de iour ny de nuict, ny mesme THorologe de la 
ville iusques a ce qu*il seroit commandé, et ainsi 
viuoit on a Geneue tousiours en crainte , et melâ- 
colie, et surtout les gens de bien , et principale- 
mêt les panures dames de saincte Claire : car tous- 
iours à ces tumultes passoient par deuant leur 
Conuent, et elles oyant le bruit pensoient tou- 
siours qu'on les venoit tirer dehors, ou faire quel- 
que grand mal, et ne faut doubter que leur repos 
ne fust petit et douteux. 

Vne nuict par cas d'auenture, vne des ieunes 
Religieuses en ses oraisons demeura endormie en 
l'Eglise, et par inaduerlance la Mère Vicaire l'en- 
ferma dedans, et toutes les autres ensemble se re- 
tirèrent au dortoir comme esloit leur coustume : 
sur le serain de la nuict entre dix et onze heure la 
pauure ieune Sœur se reueilla, etapperceut des 
trespassez allas par l'Eglise, dont s'estôna. et courut 
a la porte pour cuider sortir, et quand elle trouua 
la porte close n'oza crier de peur de rompre le si- 
lence, mais toute effrayée frappa vn grand coup 
contre la porte, incontinent toutes les sœurs se 
reueillerent soudain, et furent grâdement espou- 
uantees, et de rechef elle frappa deux ou trois 
coups de tout son pouuoir, adonc toutes sortirent 
de la couche si très effrayées, et tremblantes que 
plusieurs demeurerël cômeesperdues, etpasmees, 
estimant que ces Hérétiques auoient desia rompu 



l'Hertsie de Geneuc. 



9i 



le coDuent. elpaïueDUsiusquesàl'Eglise.veuuient 
pour accomplir leur maudite iiilëlion , donl tant 
les auoient menacées, c'est ascauoir de les forcer 
et vioUer touLes vne nuict, et les pauures Sœurs 
ne 5^'auoient que faire, pensaul ne pouuoir auoir 
secours de nul costé, elle ne sçauoient si elles de- 
uotcnt demucrer toutes la encloses pour atten- 
dre le plaisir de Dieu , ou si elles deuoicnt sortir 
poursçauoir ce que pourrolt eslre. Lanière va di- 
re mes chères Sœurs, et mes cliers enfansie vous 
prie et requiers que soyez fermes, et constantes, 
et bataillez vaillamment pour l'amour de Dieu, 
et vous tenez ensemble a la benedlelion de Dieu, 
que ie vous donne de mon pouuoir. et quand â 
moy ie m'en voy seauoir que c'est, s'il vousplaist 
de venir auec moy. celles qui voudront viëdront : 
mais tout premieremenlie veux, seauoir si toutes 
les brebis sont au Irouppeau, et puisd'vn vertiieu\ 
courage visita toutes les couches, el regarda, et fit 
venir toutes les Sœurs vne par vne , et fut trouué 
qu'il en falloit vue, dont fui l'angoisse plus grade, 
nulle n'en scauoit dire nouuetlc , et ne pouuoient 
eslimer où elle estoit, el n'eussent penser l'aduen- 
ture, n'estimant iamais que ce fut elle qui frappoit 
tel coup. Or en ce cnlreualle , derechef elle frappa 
plus fort : adonc au nom de noslre Seigneur (dict 
la Mère Abbcsse) sortons d'icy, et allons a l'Eglise : 
car mieux nous sera d'estre deuant Dieu, qu'au 
dortoir, et le mieux qu'elle peul ouurit la porte, et 
sortant droit a l'Eglise, vont Irouuer celle pautirc 
fille cspouuantee. laquelle quand elle vit la com- 
Binnaulc si esmeiie, et espouuantec, consideranl 



Luthérien- 
ne. 



94 Commencement de 

sa faute auecques la peur qu'elle auoil, tombe aux 
pieds des Sœurs comme transsie, et en eurent grâd 
pitié : plusieurs en tombèrent fort malades, et bië 
souuent auoient de telle peur, et non sans cause 
se doutoient, car trop estoienl menaccees. 

Celle dernière Dimanche de luillet vn Reli- 
gieux des lacobins après que le sermon fut sonné 
pour congreger les gens, deuant celle multitude 
il posa rbabil de sa Religion, et à Tinstant mon- 
vniaco- ta en chaire, puis comme désespéré commença 
ion l"abit, crier mercy a Dieu et au monde, et à se lamenter 
rlJurJs^e disant, que le temps passé il auoit mal vescu , et 
marie, et graudemcut deçeu le mode , en preschant les par- 
^fa'm^e dous , cu loûant la Messe, et les saincts Sacre- 
ments, et cérémonies de TEglise, et qu'il y renon- 
çoit comme choses viles, et nulles; et puis com- 
mença a vilipender la saincte Eglise, et Testât 
de Religion, et Virginité, et de paroles qui ne sont 
pas d'escrire, et puis faict le presche héréti- 
que : et après son sermon il espousa vne femme de 
mauuaise renommée au dire de chascun.' 

La première sepmaine du mois d'Aoust suyuant 
le Monastère de sainct Victor fut tout pillé et fu- 
rent donnez cinquâte florins aux panures Gaigne- 
deniers qui s'aidèrent a descouurir l'Eglise pour 
l'abbattre entièrement auecques tout le Prioré, et 
Monastère, ce que fut faict; et les Religieux se re- 
tirèrent, le ne sçay bonnement où il fut dict que 
vne pièce de temps quand on passoit par là que 
Ion entendoit les panures trespassez se plaindre, 
et lamenter manifestement iour et nuict , que 
c'estoit chose trop pileuse, et non sans cause : car 



rilercsie tk Geneue. 



9o 



maintes personnes y estaienl enseuelis , parceque 
c'esloit la plus aocienne Eglise de Geneue, el voe 
des sept Paroisses, auee le Prieuré S. Benoist. 

La veille de l'Assomption de nostre Dame tul 
prins de nuict des Hérétiques le sire laques Mal- 
boason, grand homme de bien, el vray bô Calbo- 
lique, et pour cela fui mis en prison, donlianiais 
n'en sortit que par mort prendre. 

Celle nuict plusieurs Cbresliens se sauucrent, et 
sortirent dehors la ville : et ce pauure sire lacques 
fut détenu cruellement en prison , combien que 
par force defmance ilauoit la despense de sa mai- 
son, car il esloitricbe marchand. 

Le 17. de Iiiillet de l'an Vi3'à. il fut décapité au 
Molard dedans la ville, et son corps mis en qua- 
tre quartiers cruellement, et porté au gibet, el la 
teste esleuec au Molard vers IcLac, alîn quechas- 
cun la veist. Sa femme ne pouuoit sortir de sa mai- 
son qu'elle ne la vcist, et ne losoit faire osier de 
là. £t quand la pauure Dame, moult belle et dé- 
corée , atloit après son mary que l'on menoît dé- 
coller, toute escheuelee, se lamëlant piteusement 
alloit demandant miséricorde pour sa loyale par- 
lie, estait bien repoussee et rudement, l'appellant 
yurongne, et folle enragée, dont c'esloit glaiue 
• Iresperçant au pauure patient. Quand il fut au 
lieu de son marlirc il demanda licence de parler, 
el va dire , Messieurs, voicy donc que ie m'en vay 
mourir purement pour l'amour de mon Dieu : 
car ie n'olTençay oncques pour mort desseruir, 
et si l'eusse voulu eslre Euangeliste, ie ne mour- 
usse point encor : mais ie prolesle que ii; meurs 



96 Commencement de 

en là foy de mes bôs prédécesseurs, et côme eux, 
reserué que ie ne suis pas muny des diuins Sacre- 
mens : mais ie les confesse vrays, et ie les aduoûe 
mentalement : i'ay tousjours mis ma personne et 
mes biens, comme ont faict mes prédécesseurs, 
pour maintenir la ville, et les franchises d'icelle: 
ie confesse que i'ay faict mon pouuoir de mettre 
dedans la ville Monsieur de Geneue mon Prince, 
afin que par son moy ë les hérésies fussent chassées 
de la ville, et pour ce ie suis condamné, ie le prens 
en gré pour Tamour de mon Dieu , qui pour moy 
a esté crucifié ignominieusement , et pardonne de 
bon cœur ma mort : ie crie mercy a tout le monde, 
combien que ie ne fis iamais dcsplaisir a ceux 
qui me livrent a mort : car ils estoientmes frères, 
amis et voisms : ie prie mes frères Chrestiens d'a- 
uoir pour recômandee ma femme: et luy dire que 
ie luy recommande mes enfans, et qu'elle donne 
vn teston à mon confesseur, qu'elle contente mes 
serui leurs, et tous ceux a qui ie dois. Adonc vo 
grand Hérétique se va aduancer, et dit , tu me dois 
yne telle somme. Il respondit, ie ne me recorde 
point que ie vous doiue vne maille : mais afin que 
mon âme ne soit chargée de rien, ie recomman- 
de que ladite somme vous soit donnée. Et puis re- 
commandant son ame a Dieu, il fut décapité, et 
son corps mis en quatre quartiers.. Chacun le plo- 
roit, et mesmes le Syndic qui Tauoit iugé ne se 
pouuoit tenir de plorer. 

Apres vn petit de temps fut veu sur le chef, qui 
csloit esleué au Molard , vne fort belle Colombe 
blanche comme neige, descendre subitement du 



l'Heresie de Geneue. 



97 



Ciel à la belle Aube ilu jour, et Taisoit sept pro- 
cessions voilant a l'entour de la leste, puis se po- 
soil dessus, battant des ailes en manière de ioye, 
puis se relournoil au Ciel subitement , et demeu- 
roit la face aussi vermeille, belle et fresclie que s'il 
fut en vie : car c'csLoit le plus beau filz de Geneue, 
et icune non plus de 30 ans. Tâlost cesie mcrneil- 
le fut publiée parla ville, et plusieurs gens de bien 
y prindrenl garde, allât le malin pour voir, et ap- 
ereeurenl la vérité par plusieurs iours, et puis tout 
subitement celle leste si belle et Traisclie fut dimi- 
nuée , et la chair csuanouye , et les cheucux, et ny 
demeura que l'os blanc et mondilié, ne ianiais on 
ne sceut que deuint si soutlainemenl , de quoy fu- 
rent tous bien esmerueillés. 

Le premier Dimanche d'Aoust fut publiée vnc 
grande exeommonicalion par tout l'Euesché , de 
par et de l'iiutorilc de Monseigneur de Geneue. 
défendant a tous de son Diocèse de rien apporter 
en la cilé et ne point conuerser aucc eux : de quoy 
ces hérétiques s'enderenl de mal en pis, et mena- 
Coient que pour le plus loing a Noël seroicnt les 
Eglises toutes vaques, et loulc la ville vnie de foy : 
De tout l'Aduent ne fut faict sermon a Geneue 
que des chanls, ce qui n'auoil este de vie d'hom- 
me, etesloîlbien cstrange aux Cbresliens. 

En la pénultième sepmaiue de Septembre ceux i 
de la ville de Geneue commencèrent a dérocher 
et abbalre les Fauxbourgs de la ville, sans espar- 
gncr pauures ny riches ; c'csiuit cliose fort piteuse 
d'ouyr lamenter les pauures : ils commencèrent à 
fausser un iardin ioignani celuy de sainclc Claire. 



98 Commencement de 

pour renforcer les murailles de la ville, et conlrai- 
gnoient les bounes gens grands et petits à porter 
la terre festes et iours ouvriers. Et puis voulurent 
prendre le iardin des panures Dames, rompre la 
muraille et closlure : El de faict le iour de sainct 
lerosme a quatre heures du matin fut annôcé 
aux Sœurs de retirer ce qu'elles auoient au iardin : 
car tout pour vray Messieurs auoient commandé de 
le rompre, dont elles furent grandemêt désolées, 
et non sans cause, et n'auoient aucun reconfort de 
pouuoir recourir à personne pour les maintenir : 
car les gouuerneurs et Supérieurs faisoient faire 
cela. El quand elles escriuoient leurs doléances, 
n*auoient autre response, sinon qu'ils estoient em- 
peschez pour les affaires de la Ville, et qu'ils ne 
pouuoient pas entendre a leur supplication, et 
pource n'auoient recours qu'à Dieu seul , par l'in- 
tercessiou de la Vierge mère , et de tous les be- 
noists Saincts. 

Ce mesme iour après disner vint le Capitaine 
de Berne, nommé Triboulet: grâd Luthérien, qui 
par commandemêt des Bernois ordonnoit par la 
Cité à son plaisir : il vint au Conuent parler a la 
Mère portière, demandant d'entrer dedans, pour 
y visiter, car il auoit authorité de Messieurs pour 
aduiser la partie convenable a rompre , pour 
aller et venir à leur plaisir, et que c'estoil pour 
la commodité de la ville. 

La mère Portière alla quérir la Mère Abbesse, 
et sa Vicaire , qui après l'auoir salué, luy expose- 
ront leur manière de viure, et comme elles estoiêl 
prisonnières, recluses pour l'amour de Dieu, et 



rileresie de Geneiie. 90 

que personne n'enlroil pardeuers elles, luy sup- 
pliant de se vouloir déporter de rompre leur sain- 
cle clausure, et n entrer deuers elles : mais il ne les 
voulut ouyr, dit furieusement que si elles n'obeis- 
soient au commandement de Messieurs de Berne, 
comme Seigneurs et supérieurs de la ville, il rom 
proit, et les en feroit repentir. Adonc les panures 
Dames, craignant plus grand danger, ouurirent 
les portes , entra dedans furieux comme vn Lyon, 
auecques sa compagnie de sa secte : et les panures 
Sœurs ensemblement se retirèrent à TEglise pro- 
sternées hi face en terre , priant Dieu en grande 
abondance de larmes et angoisseuseraent. Et pas- 
sant deuaut TEglise se va arrester àla porte, regar- 
dant les Sœurs, sans nullement entrer dedans, et 
en eut telle pitié qu'il se print à les reconforter, et 
pria la mère Abbesse de les faire dresser. Adonc 
elle, et sa Vicaire se dressèrent, et de leur pouuoir 
luy recommâde ceste panure désolée compagnie, 
et lors commandèrent aux Sœurs de le saluer, et 
demander miséricorde, qu'il luy pleust les laisser 
seruir à Dieu en clauslure entière, et ainsi qu'il 
pleut à Dieu son cœur fut tout transmué de pitié, 
et ne sçauoil que dire, sinon de les reconforter, 
promettant que par luy iamais n'auroient aucun 
desplaisir, mais que de tout son pouuoir les con- 
tregarderoit que personne ne leur feroit dom- 
mage , et s'en retourna tout édifié, sans qu'aucun 
mal leur fut faicl. 

Vn de sa compagnie, citoyen de Geneue, nom- 
mé Claude Testu, se laua les mains en Teau beni- 
ste par grande dérision, mespris, et mocquerie. 



100 



Commencement de 



Ceremo- 

niet que 

font le* 

Luthérien* 

quand il* 

enterrent 

m tre*- 

patté. 



el cracha dedans. Et quand il fut dehors les gens 
luy demandoient de l'eslre des Dames, et qu'il 
auoit fait Ce mauuais garçon se vatoit d'en auoir 
baisé à face descouuerle, mais il mêtoit faussemêt : 
car iamais ne toucha Religieuse de leans, et ne 
leur firent aucun desplaisir. 

Geste semaine esloit trépassée vne riche Bour- 
geoise , bonne et fidelle Catholique, son mary qui 
estoit mauuais Luthérien, la fit enterrer en la sé- 
pulture des Hérétiques , et selon leur tradition , 
malgré ses parens, dont chacun fut bien marry : 
car ils mettent les trespassez en terre tout fraiz, 
nuds, et sans nulle solemnité, et n'y assiste que ceux 
qui portentle corps, si ce n'est pour se mocquer de 
l'hôneur que se font les Chrèsliens : et en les met- 
tant en- terre disent seulement, N. dors iusques à 
ce que le seul Dieu t'appelle. 

Le Vendredy suiuant vn Apothicaire Luthérien 
mourut soudainemët, sa femme estoit bône Chre- 
slienne, quand elle le veit frappé de mort fit son 
deuoir de l'admonester de se retourner à Dieu, et 
se côfesser, mais il ne la voulut ouyr : ains deman- 
doit, et prioit de luy faire venir le maudit Faret : 
mais elle dit que s*il y venoit. elle sortiroit de la 
maison, et qu'elle n'auoit que faire de telle com- 
pagnie, et mourut ainsi: et d'autant qu'il estoit 
mort en son erreur, son père qui estoit Chrestien 
le fit jelter de sa maison, et porter au cimetière 
de la Magdaleine , afin que ses complices le prins- 
sent pour en faire à leur vouloir, car quant à luy 
il ne l'aduoùoit point pour son enfant, sa femme 
non plus n'en tenoit nul côte non plus que d'vn 



l'IIcresie de Gcneue. 



lûf 



chien. Les Hérétiques le |irinJrent cl le mirent (;n 
lerre selon leur coiislnme, puis se retirèrent. 

Les petits enfans Chrcstiens, qui auoient bien 
aduisé comme ils auoient faicl, dirent l'vn a l'au- 
tre, ces gens n'ont point donné d'eau benisle sur 
leur frère , allons luy en donner de telle qu'il mé- 
rite pour réfrigère a son ame, et tous ensemble 
allèrent pisser sur sa fosse. 

Au iour de la Dédicace de sainct Pierre fui ùca- 
rochee l'Eglise du Temple hors la ville, qui esloit 
belle et deuole. 

Le iour de saincl Denis fut descouuerle l'Egli- 
se parrocliiale de sainct Legier, hors la ville, cl 
puis etitieremenl rasée et ahbaliic, et lous les 
Autels rompus et mis en pièces, aucuns en ache- 
lerenl pour faire des lauoirs dans leurs maisons, 
ils rompirent et brisèrent toutes les images, et 
prindrent tout ce qu'ils trouuerent dans l'Eglitie. 
11 y eut entre les autres vu mescbant et peruers en- 
faut de la ville . nommé lean Goulle, qui prinl la 
nacrée Iloslic du précieux corps de lesus Cbrisl , 
et la porta en la gorge de son cbeual, qui menoit 
la charretier mais incontinent, par te vouloir de 
Dieu, la souffla de ses narines, en se reculant par 
manière de crainte. 

Ce ehelif courut au lieu où il l'auoil vcu lo- 
ber, pour la prendre et la donner de recbef a son 
cheual : mais il ne la trouua point a terre , comme 
il pensuit, c'estoil pour demonstrer qu'il n'y auoit 
lieu digne pour se reposer. Et ce mescbant cliien 
desloyal se parforçoit de la prendre, mais soudai- 
nement fut esuannuïe douant ses v'ux, cl Inusles 




1 0i Cojn mencemen t de 

assislans esloienl en grand nombre (ainsi qu*il fut 
dit à moy escriuanle d*vn homme de bien, qui le 
m'affermoit estre vray comme le Paler noster, sur 
la foy de bon Chreslien) et plusieurs autres le ra- 
coulèrent en cesie manière. 

Le Dimanche de TOctaue de sainct François, 
vn ieune homme Herelique estant au sermon, lo- 
ba dessus les degrez et fut tout esceruellé, et onc- 
ques puis ne parla : et quand on Temportoit les 
bons Chresliens petits et grands crioyent à haule 
voix , autant en puisse aduenir à lous ceux de cesle 
secte. 
Le, Hère- Lc iouF dc sainct Simon et lude ne cessèrent 
t^entd^- d'abbatre Eglises, et maisons des Fauxbourgs : puis 
gf^ede% sur Ics vcsprcs que les Sœurs de saincle Claire di- 
ciaire. soicut Ic scruice, les portes de TEglise (par inad- 
vertance) estant demeurées ouuerles , aucunes 
Bourgeoises y esloienl allé visiter les Sœurs, vne 
compagnie de ces chiens entra dedans l'Eglise, et 
puis se retournèrent deuers les Sœurs qui chan- 
' toient Vespres, et tous ensemble leuant les testes, 
et à pleine gorge se mirent à crier, hurler, et bras- 
mer comme Loups enragez, que iamais tels cris 
en enfer, tant fust hideux , ne fust ouy, et le fai- 
soient pour empescher le diuin seruice : maisno- 
stre Seigneur fortifia le cœur des Sœurs, que sans 
faire aucun semblant de les apperceuoir ; mais tou- 
tes ensemble, et de mesme accord haussèrent teur 
voix, tellement qu'ils ne les peurent corrompre, 
ne faire cesser de chanter pour bruit qu'ils fissent, 
et allèrent disant les Pseaumes iusques au Cha- 
pitre. 



l'Hevesie de Genetie. 103 

Quand ces Luthériens virent qu'ils n'en pou- 
uoienl plus, vont descharger leur maudite inten- 
tion sur vue croix de bois, qu'ils mirent par pie- 
ces, et les jetlerent dedans le puits de deuant le 
conuêt, et prindrent vne image de saincte Vrsule, 
qui auoit le pied enchâssé de reliques, car ils y 
faisoient Voffertoire, et la dérochèrent par les de- 
grez et par dessus le paué en la rue pour la rompre, 
et la jetterent aussi au puits, dôt les Sœurs furent 
grandement marries. 

Leur Père Confesseur, et vn de ses côpagnons 
estoient en vne Chapelle enclos, disant leurs Ve- 
spres, et veirent le tout, et cogneurent bien vne 
parlie de ces gens, qui estoient de la ville, et l'au- 
tre partie Allemands, ils ne s'ozerent monstrer, 
ny faire semblant: car pour vray ils leur eussent 
faict dommage. 

En ce mois de Nouembre fut tenue vne iour- 
nee à Tonon. pour traitter la paix pour le bien du 
païs, et le tout à la despense de Monseigneur : le- 
quel (comme vray Prince de paix) nullement ne 
vouloit respandre le sang humain , et luy mesme 
en personne y assista , auec grande et excellente 
Noblesse de son pays , comme Môsieur le Viscon- 
le, son tres-noble Neueu , Monsieur le Mareschal 
de Sauoie, comte de Chaland, le Comte de la 
Chambre, et le Comte de Gruyère, Messieurs les 
Euesques, Monseigneur l'Archeuesque deTaran- 
taisé, et de Bellay, et des principaux Nobles du 
païs. Et là conuindrent Ambassades de tous les 
Cantons des Suisses, et des alliez, chose qui ap- 
porta de grandes coustanges à Mondicl-seigneur, 



404 Commencement de 

el ne se fit aucun appointement car les hérétiques 
nullement n'y voulurent venir a raison, ny renon- 
cer a leur hérésie : parquoy sans nulle ordonnance 
chacun se relira de là, dont tous estoient marris, 
et pource ces Hérétiques furent plus fiers, et arro- 
gans que deuant, et incontinent cessèrent de dé- 
figurer les Images. Et la première sepmaine de 
Décembre rompirent et osterent toutes les croix 
d*alêtour de Geneue , et surtout y en auoit deux 
fort belles et riches de pierre , vne deuant nostre 
Dame de Grâce, et Tautre auprès de TEuesché, 
qui fust grand domage, et tout le demeurèt de 
Tannée fust de grande douleur, et Iribulation. 

Le iour de Noël, pour garder de scandale a Ma- 
tines se despartirent les Sindiûques par les Eglises 
auec certains guets en armes a la porte, iusques a 
ce que le diuin seruice fust acheué. Les Luthé- 
riens ne firent aucune solennité, et s'habillèrent 
de leurs plus pauures habillemens, côme les iours 
ouuriers, et ne firent point cuire de pain blanc, 
pource que les Chrestiens le faisoienl, et disoient 
par mocquerie les Papistes font leur feste, ils man- 
geront tant de pain blanc qu'ils en creueront. Ce 
sainct iour leur predicant leur annonça au sermon 
que le Dimâche suyuant se trouuassent tous en- 
semble au lieu assigné pour faire leur Cène, et fut 
faite en grand nombre de gens. Leur maudit pre- 
dicant les admonesta de tenir bon, et ferme, et 
d'estre constans en leur loy nouuelle, car ils estoient 
au vray chemin de vérité : et après son presche il 
espousa vne seruanle, auec le bastard delean de 
Geneue. 



t Hérésie de Genette. 



105 



Le iour de sainct EstiOne les sœurs Je sainclc 
Claire mandèrent vne supplication a Messieurs les 
Sindiqufs, se recommandaul (ousiours a leur pro- 
tection, et bonnes grâces (comme grandement 
paoureuses de ces tribulations) les priant qu'il 
leur pleust permettre qu'elles peussent sôner Ma- 
tines, et autres heures du iour il leur fusl ocirojé : 
mais qu'elles sonnassent a petits coups, et depuis 
sonnèrent malinesiusquesàcenue de rechefleur 
fut deifendu. 

Le premier iour de l'an 153o- les Luthériens la- 
liourerent toute laiournee, et niesmes leurs bou- 
tique ouuerles, côbien qu'il leur auoil esté def- 
fendu par les Scyndiques. 

Le Uimanclie des Brandons 13 iour de Feurier 
vn maudit Religieux, aposlal de sainct François, 
portant encore l'habit de la sacrée Religion prinl 
possession de preschcr en la paroisse de sainct Ger- 
main a la mode Hérétique . don! les bons estoienl 
marris, mais nul remède y estoil, car le Curé estoil 
de cflle secle. 

Puis le 19, de ce mois le Gardien de Riue vn 
Samedy attacha des tillets par la ville, publiât que 
loul le Carcsme après disner prescheroil l'Evâgile 
courant au grand Befectoir du Côuenl, s'il plaisoJt 
a Messieurs de la ville. La première sepmaine il 
|i prescba, et y assista vn grâd nombre de gens hoin- 

I mes et femmes, Chrestiens et Luthériens. Au coni- 

I raencemenl de son sermon il ne fit point le signe 

!| de la Croix , ny a la fin , dequoy les Chrestiens fu- 

I rcnt scandalisez, et onqucs puis n'y assistèrent, 

r l'iir fortune vn PrcdicanI nommé Pierre Virct 



106 



Coinviencement de 



Le» Lu- 

therien» con- 
traignent 
leurs fem- 
me» d'al- 
ler faire 
la Cène 
auec eux. 



d'Orbe lomba malade , el vn home et vne femme 
furent accusés de Tauoir empoisonné, l'hôme fut 
deliuré, mais grande pièce de temps après, la fem- 
me fust defaicte par iustice. 

Au mois de May suyuant, le Samedy de Pasque 
Florie fust pendu par ceux de Geneue vn bon 
Chreslien d vn village, et iamais ne lui voulurent 
permettre de se confesser à vn Prestre , mais luy 
fust donné vn couslurier qui le prescha grand pie • 
ce de temps, el luy fit dire son Pater noster en 
François, comme eux le dient. mais malgré eux il 
cria mercy à Dieu et au peuple, el en priant tous 
bons Chresliens de luy dire vn Pater nosler, el 
Aue Maria pour son salut, mourut en la foy. 

Le lendemain Dimanche de Pasques Flories 
ces Hérétiques firent leur Cène tous ensemble de 
malin au Conuent, les hommes mariez y menè- 
rent leurs femmes. Mais il y auoil beaucoup 
d'hommes Hérétiques en Geneue que leurs fem- 
mes esloienl bonnes Chrestiennes, elpour main- 
tenir la saincle foy esloienl plus que martyres, car 
elles ne la vouloienl renoncer, dont en estoicLl 
fort greiuemenl battues, et tourmêlées: leulefois 
les femmes se sont Irouuees de tout temps plus 
fermes et constantes en la foy que les hommes, el 
surtout les ieunes filles, el femmes, se sont mon- 
slrees viriles contre ces ennemis Luthériens. 

Vne ieune fille fust côlrainte de son Père d'al- 
ler auec luy a celle Cène, mais elle cognoissant 
par inspiration diuine que totalement n'estoit pas 
obligée d'obéir en ce qui ne peut eslre salutaire, 
pour menasses ny balluresn'y voulut aller, pource 



7 Uereaie de Geneue. 



107 



son Père In inist hors de sa maison, en la desad- 
unûaiil pour Elle, et elle alla seruir maîstressc. 
Trois icunes femmes pareillement n'y voulurent 
aller pour balleurcs ny toiirmeiis que leur fissciil 
leurs maris, parquoy comme félons tous Irois 
d'vn complot a l'instanee des autres Hérétiques, 
mirent ces (rois femmes en prison en vne forte 
Chambre fermée à double clef, disant. Dames 
Papistes vous n'nuez voulu obéir, ne venir à nos- 
Ire Pasque, et Cène solennelle, vous demeurerez 
la encloses sans auoir soulas de personne, iusques 
à ce que la solemnité des Papistes soit passée, et 
ne mangerez pas la ryble , c'est le corps de Dieu , 
comme vous cuidez. Chose merueilleuse de la 
bonté de uostre Seigneur, qui aydc tousiours à ses 
seruiteurs au bcsoîng. Os trois championnes 
de la foy estant toute celle saincte Sepmainc en 
telle iloleunce, et agonie, principalement de ce 
qu'elles ne pouuoient faire comme bônes Catho- 
liques, comme Dieu voulut le Mercredy sainct 
apperçeurët que leurs Maris estoient allez au ser- 
mon , d'vn vertueux et ferme courage, se vôt aual- 
ler l'vne après l'autre par vne fencslre, et toutes 
Irois s'en allcrenl receuoir nostre Seigneur en 
grande douolion. et puis iamais ces chiens n'en 
sçeurenlrien. 

Vne autre icune femme d'vn riche marchand, 
ne voulut aussi iamais aller au sermon ny à celle 
Cène, dont les autres Hérétiques humes et fem- 
mes semocquoientde luy, disant que si sa femme 
estoit toile qu'elle deuroil elle luy obeiroit, cl le 
suiuroit , l'oinme de niisim. De liml cccv l'homme 



i08 



f'.ommenremcul d,- 



r» Luthé- 
rien print 
$ir hommes 
forts auee 
luy pour 
traianer 
sa femme 
faire la 
Cène. 



fui irrilc. et l'alla prendre par les clieueux, lai'ui- 
(lanl Iraisner par forec : mais elle qui auoil fiance 
en Dieu, resisloil de loul son pouuoir: cl faisant 
ileuolemenl sa prière à Dieu , soudainement le feu 
se prinl en vne couche, lellemenl qu'il fut con- 
fraincl de laisser sa femme pour courir au feu, qui 
toutefois luy porta grand dommage. Il ne se tint 
pas conlenl pour cela, mais iura Dieu que Iciour 
de Pasques elle ne mangeroil point la rjble, mais 
qu'elle se trouueroil à leur Cène, elle ne tint con- 
te de ses menaces, mais tousiours se recommâdoit 
a Dieu de tout son cœur. 

Le iour de Pasques venu il print six forts hom- 
mes auec luy, pour la porter par force, et ainsi que 
ils la sortoient de la maison le mary fut soudaine- 
ment saisy de si grande rage de ventre, qu'il pensa 
mourir, et dit hélas! mes amis, entendez a moi. 
car ie meurs : ils furent contraincts laisser la fem- 
me pour emporter Thomme en sa maison. El me 
fut dit outre cela, et afferme par vn homme de bien 
son prochain voisin, qu'il perdit en vn iours a plus 
de cinq cens florins de marchandise. 

Le leudy saincl, et le iour de Pasques firent 
aussi d'autres Cènes : le leudy, Vcndredy, et Sa- 
medi saincls sonnèrent leurs Presches, et plus lon- 
guement qu'en vn autre temps, pource que lors 
les cloches ne doiuenl point sonner ces trois iours 
là, selon l'ordonnance, et coustume de la saincte 
mère Eglise. 

Le sainct iour de Pasques, pensant quQceux de 
la garnison de Pigney fussent occupez au diuin 
Sacrement, et que facilement les pourroienl auoir, 



riltreaie de Ceneue. 109 

sorlirenl de Geneue l)ien trois cens lioimncs en soruedc 
armes pour courir dessus Jesdits Chresliens : mais ''at!',etl 
ils Irouuerent si bon rencontre de deffcnce qu'ils vourtur- 

♦ - . 1 i >- prendre 

s en retournèrent sans faire aucun semblant. Ceux /«?* çhre- 
de Pigney voyant cela , vont faire sur les tours du 
chasteau vn grand feu de paille, comme pour dire 
que s*ils venoient plus près, le feu les receuroil: 
mais de nul costé n y eut autre mal. 

Le leudy sainct après le sermon de quatre beu- 
res après midy le Predicant espousa vn Lutberien 
auec vne seruante Catholique, qui estoit chose 
estrange. 

Depuis ce sainct iour de Pasques ceux de Ge- 
neue firent plusieurs sorties de nuict sur le païs de 
Monseigneur, pour surprendre ceux de la garnison 
de Pigney. 

La première semaine d'Auril prindrent vn Cha- 
noine en sa maison, nomme M. Gonin d'Orsiere. 
et fut mis en prison auec son Prestre. Il auoit vne 
sœur mariée a vn riche A pothicaire, laquelle accou- 
cha d'vn enfant , son mary hérétique le voulut fai- 
re baptiser au satan Faret, et le fit venir en sa mai- 
son. Et ceste begnine fille ieunc de quatorze ou 
quinze ans, voyant son premier fruict entre les 
mains de ces maudits chiens, confirmée en la foy 
cl amour de Dieu , sortit de sa couche, et alla tirer 
son enfant d'entre les bras de ce chetif Faret, cl 
tomba pasmee en la place, tant de la douleur et 
legret, que du trauail de renfantcment. Son mary 
en ayant pitié la fit porter au lict, et fut contrainct 
«le luy laisser son enfant, et elle fit venir le Prestre 
qui le baptisa devant elle. 



110 



Commencement de 



Faret et 
Viret te 
mettent 

enpone^ 
non du 
Contient 

de S. Fran- 
çoit et y 

pretckent. 



La veille de saincl George sortirent de iiuiet de 
Geneue sur le pays, et en vd village Dommé Ber- 
ney prindrent vn bon Prestre , et le menèrent en 
prison, et par force de le tirer et desmembrer, il 
mourut à la corde, que chacun le tint à trop grande 
cruauté. 

Le samedy suyuant sortirent au village de Co- 
ligny, et entrant chez le Seigneur André Gaut 
le prindrent dâs sa couche à neuf ou dix heures de 
nuict et Têmenerent. La panure Dame sa femme 
couroit après criant piteusement , mais prenaus 
plaisir d^aflQiger gens de bien le menèrent iusques 
aux portes de la ville , puis luy donnèrent congé , 
il en fut bien malade. 

Le mois d'Auril le chetif predicant Guillaume 
Faret, et Pierre Viret d'Orbe prindrent possessiô 
et résidence au conuent de sainct François en 
la chambre du Reuerend Père Suffragan, et pource 
qu*il estoient près du Conuent des panures sœurs 
de saincte Claire ils leurs faisoienl faire de grands 
ennuis par ses adherans, les recomandant en chai- 
re à ses auditeurs; disant qu'elles estoient panures 
aveuglées errantes en la foy ; et que pour leursau- 
uement Ton les deuoit mettre dehors de prison, 
et que chacun les deuoit lapider, car ce n*estoit 
que toute paillardise, et hypocrisie, car elles font 
accroire qu'elles gardent Virginité, que Dieu 
n'a point commandé, pour ce qu'il n*estoit pas 
possible de la garder, et elles nourrissent ces 
caffarls Cordcliers à bonnes perdrix, et gras 
chappons, pour coucher de nuict aucc elles, 
et que Messieurs de la Ville ne les deuroienl 



rileresie de Geneue. 



fn 



sotiirrir, mais les mettre debors, et les faire loulcs 
marier selon le commandement de Dieu : et d'au- 
tresfois ils disaient qu'elles metloient diuision à 
'a ville, qu'elles les gardoient de conuerlir le peu- 
ple : car elles se mocquoient de loul ce qu'ils fai- 
soient, el que iamais la ville ne seroit vnie de foy 
qu'elles ne fussent debors, et disaient autres mes- 
cbanles paroles et dissolues d'icelles. et des Reli- 
gieux que Ion n'ozeroit escrire, lellemèt que les 
Hereliques cômencerenl fort à les persécuter lût 
en paroles qu'teuures Car les mauuais gardons 
flç tçnoienl sur les galleries de ia ville droit du 
iardin des Sœurs, et toute la iournee tenoient le 
îeu d'arquebuse, cbanlant chansons deshonestes : 
les Sœurs ne pouuoient entrer en leur iardin, qui 
les vissent, el leur crioicnt de grosses paroles 
desbûnestes, ouiniurieuses, el pouree n'yosoient 
entrer qu'elles ne fussenl plusieurs ensemble, ella 
face lioucliee. Finalement voyant qu'elles ne res- 
ponduient, el ne leur faisoicnt nul semblant, ils 
se prenoièt â leur ieller des pierres pour les meui^ 
trir et blesser, de sorte que plusieurs d'icelles furet 
frappées, cl si Uieu n y cust ouuré ils en eussent 
cscerueilé, et furent contraintes de clore la porte, 
cl de n'y aller plus pour quelque nécessité qui fui. 
ny pour eultiuer, ut labourer, ny pour cueillir lier 
beSj ny autre chose nécessaire, dont elles auuîent 
grand faute. 

Lo Vcndredy dernier du mois d'Auril, le Gar- 
dien des Cordcliers, nommé Frcre laques Ber- 
nard porta des conclusions (contenant cinq arti- 
cles fort hcrctiqurs! qu'il distribua et en donna 



1 1 2 ComiMiiccintiit de 

parloulcs les Eglises, Conuenis, el Mooasteres de 
ville, et mcsmcs personnellement au Chapitre 
de Messieurs de sainet Pierre, Eglise Cathédrale : 
et a toutes gens d'estal, Cleres et lais, séculiers, et 
mesmes par le pais de Môseigneur, et maisons des 
Gentilshommes de la part de Messieurs de la ville, 
présentant, et.enioignant a gens de tous estats de. 
venir disputer le prochain Dimanche après la Tri- 
nité audict Conuent a Geneue sur lesdicts arti- 
cles, qu'il vouloit maintenir sur savie^ dôtchascun 
fut bien esbahy, et en grande perplexité de ce 
qu'ils deuoient faire, car il estoit enioint par es- 
troit commandement de Messieurs de la ville. 
Cela fust incontinent rapporté à Monseigneur de 
Geneue, lequel par bon conseil incontinent man- 
da par son dicecese excommuniant et défen- 
dant a tous fidelles Chrestiens de ne se trouuer 
point a telles disputes, mais qu'on les laissast eux- 
mesmes en leurs erreurs, dont ils furent tous co- 
rne enragez, et menasserent de piller les Eglises et 
Monastères, et mesme du pais de Monseigneur, 
et conspirèrent secrettemêt entr'eux que la nuict 
de TAscêsion de nostre Seigneur, ils iroient as- 
saillir ceux du chasteau de Pigney, ce qu'ils firent, 
pensant les prendre au dcspourueu en la saincte 
solemnité : et les Chrestiens de Geneue ne sça- 
uoient rien de celle entreprise, iusques a la nuict 
veille de l'Ascësion de nostre Seigneur, que subi- 
tement a onze heures de nuict fut faicle grosse 
crie par toute la ville, que toutes personnes eslrâ- 
gers, sur grosse peine ne bougeassent, et ne sortis- 
sent de leur logis pour rien qu'ils ouyssent, dont 



l'fferesie tie Geneue. 
plusieurs pauurcs marchands qui ustoienL allez 
à la ftiire Turent bien cspouuaolez. A celle heure 
furent mandez les ChrcsUens de porte en porte 
(lue tons fussent de boul. prcstz en armes, et se 
présentassent au lieu assigné pour faire ce que leur 
scroil commâdc de Messieurs qui les mandoicnl : 
dequoy tous furent Lien scandalisez, loulesfois 
force leur fusl obéir, nulles cloches ny horolo- 
gc ne sonnoit. 

Les pauures Sœurs ne sçachant rien de cccy 
simplement à l'heure de mlnuict Fonncrerit leur 
matines, dôt furent fort indii^nés : et inconliiicnl 
ntiee impeluosité mandèrent les gens frapper à la 
grand porte si rudemët que tout le Conucnt re- 
tonnoit. les pauures Sœurs qui cstoiêt en l'Eglise 
trembloienl de peur, les mères Porlicres bien es- 
pouuâlees descendirent et oppcllcrent les Frères 
pour sçauoir que c'estoil, mais ils n'auoient pas 
moindre peur que les Sœurs : toutefois les Con- 
uers allèrent scavoir que c'estoil. Adonc ces Sa- 
tellites dirent que trop e^toit campané, de par le 
grand Diable, et qu'elles se gardassent de plus 
sonner, sans licence. 

Apres celles- assemblée d'armes, ils ordonnè- 
rent certain nombre à cbascune porte pour gar- 
der la ville, pui-i sortirent enuiron douze cens 
tous armez aueequcs six pièces de grosses arlll- 
leries, et mirent les Chrestiens deuant pour rc- 
ceuoîr les premiers coups. El après estre deslogé 
arriuerenl deuant ledict Chastea», enuiron trois 
heures après minuict, et là assiégèrent leur artil- 
lerie pour biillre le Chasteau, CcH\ de dedans tjui 



L 



1 1 4 Commencement de 

ne sçauoieiil rien de cesle trahison, estoiêt encore 
couchez : mais oyant le bruit furent tantost prests, 
et sans faire noise ny semblant du monde laissant 
assiéger rarlillerie à leur gré. et plaisir, et se le- 
noient si coyemcnt qu'il sembloit qu'il n'y eust 
personne dans le Chasteau, dont celle bande se 
resioûisoit : et de faici cuydoient desia auoir gai- 
gnc le chasteau, leur Canonnier va charger la 
plus grosse pièce d'artillerie, et mettre le feu 
pour descharger contre le Chasteau : mais ainsi 
que Dieu voulut la pièce tourna contre eux, et se 
fendit par le milieu, blessant grieuement son 
Canonnier et vn autre^ toutefois elle rompit la 
porte du Chasteau : adonc ceux de dedâs se mon- 
strerent appertement, et redressèrent incontinêt 
vne autre porte plus forte que deuant, et les Hé- 
rétiques apperceurent alors que le Chasteau 
n'estoit pas sans gens, et bonne deflense, dont 
furent bien esirillez : et incontinent voulurent 
descharger vne autre pièce, mais Dieu permit 
que nulle pierre n'en sortit, et fut perdu ce secôd 
coup. Tiercement en deschargerent vne autre, 
cuidant tirer contre le Chasteau, et elle frappa 
vne balle de laine qu'eux mesmes portoient pour 
faire vn rempart deuant-eux. Derechef en tirè- 
rent vn autre, dont la pierre rompit, et fut dict 
qu'ils furent si espouuantez qu'ils tombèrent à la 
renuerse bien cent hommes de ceux qui estoient 
à l'enlour auec le Canonnier, et toute leur mu- 
nition de poudre fut bruslée. Adôc ceux du cha- 
steau voyant leur obstination commencèrent à 
descharger canons, et harquebuses sur eux, si vi- 



r Hérésie de Geneiie. 1 1 5 

uemenl, qu'il sembloil pleuuoir, et tiroient si à 
propos , qu'ils ne perdoicnl pas vn coup, qu'ils ne 
missent quelqu'vn à mort, ou blessassent griefuc- 
ment, tût que plusieurs demeurèrent en la place, 
et autres s'en relournoient mourût sur le chemin. 
Eux se voyant ainsi auoir du pire, et qu'ils per- 
doient la veuë du chasleau pour la fumée du ca- 
non, se jeltoient à terre, et soudain retournèrent 
bride contre Geneue. Et ceux du chasteau pour 
plus les mocquer et vilipender, montèrent aux 
créneaux, et prindrent un grâd verre de vin, puis 
deux à deux se promenant et criant à haute voix , 
Canailles de Geneue, allez, allez, ouïr vostre Mes- 
se parrochiale en ceste solënité dç notre redem- 
lion, ou- bien si voulez venir boire au chasteau 
de Pigney, serez plus près: car voicy dequoy. 
Les autres cognoissant leur honte et deshôneur, 
perdoienl toute patience, et eussent bien voulu 
pour grande somme, outre la perte qu'ils auoient 
faict, n'auoir iamais machiné l'enlreprinse. 

A dix heures du matin arriuerent à Geneue 
bien marris^ car ils se doutoient bien que chacun 
se moqueroit d'eux, ce qu'on faisoit : car plusieurs 
d'eux estoient grieuement blessez. Et ce qui leur 
greuoit d'auantage estoit qu'il leur fut'dict que 
lors il n'y auoit que seize hommes dedans le cha- 
steau, qui tant auoient espouuanté vne telle ar- 
mée de plus de Ireze cens hommes, et porté tant 
de dommage, qu'en rien n'auoient pu nuire ny 
greuer à ceste petite compagnie : car Dieu les 
gardoit. Quand ils furent tous deslogez, ceux du 
chasteau sortirent dehors, et vindrent en la place 

p 



1 1 G Commencement de 

pour prendre leur artillerie, et munition qui es- 
toit demeurée là. Ils pendirent à des arbres par 
les pieds sur le grâd chemin les morts qu'ils trou- 
uerent, mais il y en auoit vn qui n'estoit pas tout 
expiré qui parla à eux, et leur déclara toute Ten- 
treprinse de ceux de Geneue, et Tadmonesterent 
de se retirer et reccognoislre son Créateur, et les 
Sacremens de la saincte Eglise : mais il n'en vou- 
lut rien faire, et mourut en son Hérésie, et fust 
pendu auec ses compagnons. CeuiL du Chasteau 
louèrent Dieu de celle belle victoire, auec si petit 
nombre de gens contre ces canailles, qui furent 
fort vilipeadez, et blasmez de chacun par tout. 
Le Mercredy après, ces chiens despendirent 
pendent le, |a clochc dc nostrc Dame de Grâce, et -la iette- 

cloches de» • • i i i i 

EyiiHi'». rent du haut du clocher pour la rompre, et fust 
dit que plusieurs de tout leur pouuoir frappoient 
dessus de coups de pierre, et de marteau : mais 
oncques ne la peurent rompre. Apres visitèrent 
les cloches du Conuent, du Palais, et de la Par- 
roisse de sainct Geruais : car ils en vouloient ra- 
biller, et faire d'artillerie pour faire guerre con- 
tre Monseigneur et les Chrestiens^ et iouroel- 
lement faisoient quelque esclandre de nouueau. 



Leê Luthé- 
rien» dcit- 




L'ORDRE 

QVI FVT TENV ET OBSERVÉ 

A LA 

mSPUTE QUI FUT CY DEUAHT DEHOHCEB. 




|jppBOCHA>T donc le terme ordonné, 
? les Syndiques en personnes comman- 
"derenl au Père Côfesseur des Sœurs 
^de saincle Claire de se Irouuer ie 
pu^Dimaocbe infaîlliblemenl au Conunnt 
EfHëde S. François à la dispute. 

Puis le Vendredy en l'Oclaue de la Fesle 
^^Dieu à cinq heures de nuict, les Sœurs 
estant congregees au Refectoir, pour faire colla- 
tion, vindrent au Tournoir les Syndiques, et plu- 
sieurs autres grands Hérétiques, disant à la mère 
Portière que ils venoient pour annôcer aux Dames 
que le Dimanche prochain eussent à se trouuer 
toutes àla dispute. La mère Portière manda incon- 
tinent ces piteuses nouuelles aux Sœurs, et que 
la mère Abbesse et sa Vicaire leur vinssent parler, 
et faire respOnse, elles y allèrent ensemble. Celles 



lis 



Commencement de 



Les Syn- 
iHque$ com- 
mandent 
aux Reli- 
ffieutei de 
S. Claire 
te trouuer 
d la dis- 
pute. 



qui demeurèrent au refecloir pour tenir cômu- 
nauté, furent abbreuuees en abondance du vin 
d'angoisse, et chantèrent complies de pleurs lamen- 
tablement. La Mère Abbesse, et Vicaire les saluè- 
rent humblement, et ils leur dirent qu'infailli- 
blemêt toutes fussent tenues par le commande- 
ment de Messieurs de se trouuer à la dispute : les- 
quelles respondirent humblemêt, Messieurs vous 
nous auez à pardonner, car à cecy nous ne pou- 
uons obeyr, toute noslre vie auons esté obéissan- 
tes à vos Seigneuries, et commandemens, en ce 
qui nous estoit licite : mais à cecy nous ne deuons 
obtempérer, car nous auôs voué saincte clausure 
perpétuelle, et la voulons obseruer. 

Respondirent les Syndiques, nous n'auôns que 
faire de voz cérémonies, il faut obeyr aux com- 
mâdemens de Messieurs : toutésfois gens de bien 
sont conuoquez à ceste dispute, pour cognoistre , 
et prouuer la vérité de l'Euangile, car il faut ve- 
nir à vnion de foy. Et comment? [dirent la Mère 
Abbesse, et Vicaire) ce n'est pas le mestier des 
femmes de disputer, car Testre n'est pas ordonné 
pour les femmes, vous ne trouuez pas qu'elles 
doiuent disputer, veu que mesmes il est défendu 
aux hommes non lettrez de ne se mesler point de 
déclarer la saincte Escriture, et iamais femme ne 
fut appellee à dispute, ny en tesmoignage, pource 
nous ne voulons commencer, ce ne vous seroil 
pas honneur de nous y vouloir contraindre. 

Alors les Syndiques leur respondirent, toutes 
ces raisons ne nous seruent de rien, vous y vien- 
drez auec vos Beaux-peres, vueillez vous, ou non. 



l* Hérésie de Geneue. \ 19 

La mere Vicaire leur dit. Messieurs, nous vous 
prions au nom de Dieu, déportez vous de nous 
vouloir contraindre à telle chose, et ne nous em- 
peschez point à faire le seruice diuin, nous ne 
croyons point que vous soyez Messieurs les Sin- 
diques, attendu vos simples questions : car nous 
les tenons bien si sages, et aduisez, qu'ils ne dai- 
gneroiët imaginer de nous vouloir faire quelque 
ennuy ou desplaisir : mais ce sont les mauuais 
garçons qui n'ont autre passetemps que de mole- 
ster les seruiteurs de Dieu. 

Le Sindique dit à la Dame Vicaire, ne vous 
cuydez pas iouër de nous, ouurez vos portes, nous 
entrerons leans, et puis vous verrez qui nous 
sommes, et qu'elle authorjlé nous auons : vous a- 
uez leans cinq ou six ieunes Dames, qui ont de- 
meuré en la ville, que quand elles nous verront, 
elles diront bien qui nous sommes : car nous som- 
mes gens de bien , Gouuemeurs , et Conseillers de 
la ville. A la bonne heure , dit la Mere Vicaire : 
mais pour cesV heure ne pouuez pas entrer céans, 
ny parler à celles que vous demandez, parce que 
elles sont à Compiles au diuin seruice, et aussi y 
voulons aller, vous donnant le bon soir. 

Les Sindiques respondirent à la Dame Vicaire, 
elles ne sont pas toutes de vostre cœur : car il y en 
a que vous entretenez leans par force, par vos tra- 
ditions, et subornations, et qui se rendront tâtosl 
à la vérité de l'Euangile, s'il leur estoil presché. Et 
afin que nul ne prétende cause d'ignorance, Mes- 
sieurs ont ordonné cesle dispute dcuant tout le 
mode, et veulent, que toutes ensemble y veniez. 



4 20 Commencement de 

Messieurs [dirêl les Sœurs) sauue vostre grâce : car 
toutes sommes venues inspirées de la grâce du S. 
Esprit, et non par côtrainte, pour faire péniten- 
ce^ et prier pour le monde, et non pour oisiueté , 
et ne sommes point hypocrites, comme vous di- 
tes : mais pures Vierges. 

Alors vn des Syndiques respondit, vous estes 
bien descheuës de vérité : car Dieu n*a point cô- 
mandé tant de reigles , que les hommes ont con- 
trouuc , et pour deceuoir le monde, et soubz ti- 
tre de Religion sont minstres du grand Diable, 
et vous nous voulez faire croire que vous estes 
chastes , chose qui n'est possible en nature : mais 
vous estes femmes toutes corrompues. 

Commet? (dit la mère Vicaire) vous, qui vous 
dites Euangclistes , trouuez-vous en TEuangilo 
que vous deuiez mal dire d^autruy. Le diable en 
peut biê emporter ce qui est bien : mais il n'a nul- 
lement part en nous. LeSindiquedit, vous nommez 
le diable^ et vous vous faictes si saincte^ c*està 
vostre exemple, dit-elle , car vous le nommez par 
plaisir, et moy par vn mespris. Le Sindique dict 
dame Vicaire laisez-vous, et laissez parler les au- 
tres qui ne sont point de nostre opinion : la Mère 
Vicaire dict ie le veux bien, mes Sœurs (dit-elle) 
dictes à Messieurs nostre intention. Adonc les 
trois portières, la Despensiere, et deux Cuisiniè- 
res, et TEnfermiere, et plusieurs des mères an- 
ciênes qui se trouuerenlla pour ouirlacôclusion, 
toutes ensemble crièrent à pleine voix, nous disôs 
comme elle, et voulons viure et mourir en nostre 
saincte vocation. Adonc furent tous estonnez 



ilferesie de Oetieue. ii\ 

'l'ouyr tels cris, disâl l'vn à l'autre oyés Messieuis 
(luel tumulte font ces femmes leans, el qu'elle 
lîicrie il y a. La Mère Vicaire rcspôdit I\le&siGurs 
ce n'est pas grâd'chose . vous en ouyrcz bien d' au- 
lne . si vous nous mcneK en voslrc Syoagoge : car 
quand toutes serôs ensembles, ferons telle noise 
que demeurerôs maistresses. Or (dirent les Sindi- 
(|ues) vous estes de terribles lesles, mais vous y 
viendrez. Rcspôdit la More Vicaire, nous ferons. 
Nous vous y mènerons {direnl-ils] et si ne re- 
tournerez iamais en voslre ferre : car chacun de 
nous en retirera vne en sa maison , que iournelle- 
ment nous mènerons à la prédication : car il faut 
changer sa vie mauuaise, etviure selon Dieu, nous 
uuons vescu meschantemcnl le temps passé, le 
suis (dict le ^indique) esté vn larron , brigand, et 
grand luxurieux , ignorant la vérité de l'Euangilc 
iusques à présent, Respondit la Mcre Vicaire tou- 
tes ces œuures sont mauuaises, et contre le diuin 
cômandement, c'est très bien fait de vous amà- 
dcr, car c'est mal vescu a vous : mais ma côpagnie 
ny moy. la mercy a nostrc Seigntur ne fisnies on- 
qucs meurtres, ny telles ceuures pour prendre 
autre vie, et pource ne voulons nullcmët chan- 
ger, mais continuer au diuin seruicc : et leur par- 
la si viuement auecques la mère Ahhesse. el la 
Portière que tous estoient esmerueillez. Dame 
Vicaire (dit le Sindifiue) vous estes bien arro- 
gante, mais si vous nous faietes mettre en nosire 
cliolere vous en ferons repentir. Messieurs [dict- 
elle) vous ne pouuez que mettre mon corps en 




j— i 



1 22 Commencement de 

peine, c*esl ce que plus ie désire pour Tamour de 
mon Dieu : car pour la sainctc foy, ma compa- 
gnie, ny moy, ne voulons point estre feintes, no- 
stre Seigneur veut qu'on le confesse deuant les 
hommes, et si ie dis rien qui vous desplaise, i*en 
veux porter la peine toute seule ; et afin que sça- 
chiez mieux que ie suis , et que les autres n'ayent 
desplaisir poyr moy, ie me nôme Sœur Pernette 
de Montluel, ou de Chasteau-fort. 

Voyant ces iniques qu*ils perdoient leur têps 
se départirent, disant furieusement pour fin de 
paroles. Nous vous enjoignons de rechef de par 
Messieurs que ne faillez à vous trouuer toutes , 
auecques vos Beaux-peres Dimanche prochain, et 
de honne heure au Conuent de sainct François à 
la susdicte dispute, et n'entendons que Ton vous 
vienne quérir, et ainsi despartirent. 

Eux s'en estant allez , ia Reuerende Mère Ab - 
besse , la Vicaire, et les Portières montèrent à l'E- 
glise auec les autres, puis leuerent le drap de 
la treille pour adorer le sainct Sacrement, qui re- 
posoit sur TAutel , comme est la tres-loûable cou- 
stume, puis toutes ensemble à haute voix, proster- 
nées en terre, se représentant panures pécheres- 
ses, demandant à Dieu miséricorde, c'estoit assez 
pour fendre vn cœur pieux, requérant à ce bon 
lesus, et au benoit Sainct Esprit grâce de pouuoir 
eschapper ces dangers et périls. Puis la mère Ab- 
besse, la mère Vicaire , et les Portières descendi- 
rent au Tournet, pour demander le bon conseil 
et aduis à leur Père Confesseur, et à d'autres no- 
tables Bourgeois Catholiques, qui estoient bien 



l'Heresîe de Geneiie. 
iinarris de voir telles choses : mais ils ae leur pou- 
(■ «ienl 'Jctnilcr aucun conseil ny réconfort sur ce- 
s*le citation: car eux mesmes y esioienl tous ci- 
tez, el n'y auoit autre conseil, que de se bien re- 
commander à Dieu. Ces pauures Sœurs furent 
toute celle iiuict en vigile, discipline , el oraison. 
en piteuse aireclion. Et le Sainedy à quatre heu- 
res du matin , donnèrent licence ans Bcaux-peres 
et Frères Conuers de sortir hors la ville, el sau- 
ner leurs personnes ; et sortit vn des Beaux-peres 
cf deux Conuers, et sur le Vespre le Père Con- 
fesseur deuoit sortir- Toute celle iournee furent 
si angoissées, que l'vne ne sçauoit regarder l'autre 
sans cœur faillir, el non sans cause : car elles es- 
tuient entre les dents des Loups rauissans, et par 
nul moyen ne pouuoient eschapper de leur mains, 
si Dieu ne le fnisoit par euident miracle; elles 
sçauuient bien pour vray qu'ils en ehcrchoient 
plusieurs à deuorer et de les séduire toutes, el 
disperser du diuin seruicc. 

Apres disner leur Père Confesseur monla à la 
treille, pour prendre congé de toutes, se voulant 
retirer hors la ville. L'on ne sçaui-oit raconter les 
plrurs, et le douloureux congé ; car d'vn costé ni 
d'autre ne pouuoient prononcer mot. Vn peu de 
tejnps après la Mère .\bbessc, et la mère Vicaire 
se refaigerent , disant , mon Père voicy vos filles , 
lesquelles, et nous, voyfit le danger ou vous estes , 
lloutes consentent , et vous prient de sauucr vo- 
|Ure personne, car nous ne vous pouuons aider, et 
Hiieux vaut, que périssions seules, que vous péris- 
siez auec nous . puisque vous le pouuez faire . et 



\ ii Comme arc ment de 

priez Dieu pour nous, loules tres-liumblement vous 
erions merey, si iainais vous fismes drsplaisir, ou 
irreuerenee, vous remercions de lous les seruices 
et bonne compagnie que nous auez faict. 

Lors le bon Père pareillement, pleurant amère- 
ment , cria mercy aux Dames, disant , Helas ! mes 
Mères, et mes 1res -chères Filles, combien m'est 
dure ceste départie , angoisses nous sont de tou- 
tes parts : si ie vous laisse en tel péril et danger, ic 
serois infâme, et desloyal , et mô cœur ne le pour- 
roit porter; si ie demeure, ie ne puis eschaper, 
car ie seray mâdé àla dispute, et le monde me tien- 
dra pour excommunié, et suspect d'heresie, et par 
ainsi ic ne peux euiler angoisse, et péril, et ie ne 
sçay pas lequel ie dois eslire pour le mieux. Les 
Sœurs luy dirent de rechef, pour Dieu cher Père , 
sauuez vostre personne, et adonc il leur donna 
sa bénédiction et Tabsolution. Celles qui peurët 
luy dirent à Dieu, Helas I mon Père, que ceste 
iournee est dure, vous nous laissez ensemble : mais 
iamais ne vous y verrez, ores est venu le iour de 
dispersion, et en cest attente prenons le dernier 
congé de vous : et ainsi il descendit fort triste : et 
se pourmenant seul par la nef de l'Eglise, il sem- 
bloit estre tout transporté , ne sçachant qu'il de- 
uoit faire. Et estant en ceste agonie suruindrent, 
comme Dieu voulut, deux bons hommes païsans, 
qui l'interrogèrent de sa tristesse, et il leur racon- 
ta tout par ordre. Sur ce le réconfortèrent, disant 
que pour le plus seur, et honnestc ne deuoit nul- 
lement abandonner les pauures Religieuses en 
telle extrémité, et que ce luy seroit grand blasme 



la tliitpute. 



l'Herme de Geneue. Mo 

deuanl Dieu , et le monde , en le priant de ne se 
douter de rien, et que le lendemain toute la iour- 
nee demeureroient au Conuent auec luy, ce qu'ils 
firent, dôt il fut aecouragé, et print resolu- 
tion de ne s*en aller point , et ainsi se passa eelle 
iournee. 

Le lendemain , qui cstoil le Dimanche ordon- u Vcrt 
né pour la dispute , le bon Père dit Messe deuant ^"u^m 
les Sœurs , laquelle estant acheuee, il fut prins de ,î^^s?r «i 
quatre Sergens, et mené au Conuent de ladicte f?.*'"*',? 
dispute. Les deux païsans demeurèrent au Coq- 
uent.pour voir la fin que Ton feroit des Dames, et 
pensoient parfaitement qu'ils les meneroient 
comme ils avoient délibéré, et promis le Ven- 
dredy précèdent: mais uostre Seigneur leur fit 
oublier, de sorte q.ue de ceste iournee personne 
ne leur fit desplaisir, combien qu'elles atten- 
dissent tousiours en grande douleur, et en conti- 
nuelles prières. 

Ënuiron trois heures après midy retourna le 
Père Confesseur, et auanl boire ny manger mon- 
ta à la treille, et raconta aux Sœurs le premier 
terme de la dispute, comme au commencement 
ce maudict lacques Bernard auoit mis en auant 
les statuts de Religion, en despitant Thabit qu'il 
portoit, sur quoy vn deuot religieux lacobin, nom- 
mé M. Cbapuisi, disputa viuement, et le confon- 
dit. Leièdemain retournèrent, et proposât d'au- 
(res folles questions, fut confondu par ledit laco- 
bin. Us procédèrent toute ceste semaine , et Dieu 
y ouura tellement que tous les assistans cognois- 
soientbien leur feinte doctrine. 



126 



Commencement de 



I.ca Héré- 
tiques 
tiennent 
la Vierge 

Marie 
pour fem 
me pechc- 
reue , et 
le» Sainctê 
comme le» 
autre» hom- 
me» »an» 
autre pui»- 
nance. 



Voyant ces chiens, que Dieu donooil victoire 
pour sa saincte foy, quand le lacobin vouloitres- 
pondre aux questions, tous se prenoient à cracher 
et faire bruit, et les chiens hurloient, de sorte que 
Ton ne pouuoit entendre « dont les Chrestiens 
furent trop marris , et craignant que le dict bon 
Père ne défaillit par ennuy, eurent conseil qull se 
retirast, et que nul Chrestien si trouuast plus pour 
disputer, dont ces faux Hérétiques cuyderent 
enrager, mais pource ne laissèrent de procéder 
entre eux mesme , et dura ceste disputate iour- 
nellement iusques à la S. lean, exterminant gran- 
dement la saincte foy Catolique, et esleuât et se- 
mant de grandes, dangereuses, et damnables er- 
reurs: ils condamnèrent entièrement la saincte 
Messe estre nulle , et le diuin Sacrement de TAu- 
tel comme fiente et chose abominable , et tous au- 
tres Sacrements de la saincte Eglise. 

Ils diuulguerent et mirent la Vierge Marie com- 
me femme de mauuaise vie^ et qu'elle n'auoit 
nulle puissance, ne mérite enuers Dieu; et aussi 
que tous les Saincts , et Sainctes de Paradis ne 
sont estimez par eux non plus que les hommes 
de ce monde, et cncor moins. Derechef condâ- 
nercnt qu'il n'y auoit aucun Purgatoire, et que 
après la mort on ne doit point prier pour les tres- 
passez . disantz qu'ils sont au partir de ce monde 
iugez cl enuoycz en Paradis ou en enfer éternel- 
lement , et tant d'autres hérésies que Ion ne 
sçauroil escrire, cl quant à moy i'ay grand hor- 
reur de les penser et cscrire. 



!■ Hérésie de Geneue. 1 27 

Apres CCS maudites conclusions, lacqucs Ber- 
nard du grand Ordre des Frères de S. François, 
Gardien du Conuent de Riue, prestre et pres- 
cheur, mesprisa et vitupéra vilainement son or~ 
dre, etprint Fhabit séculier le vingtiesme de luil- 
let , et tantost print à femme vne belle ieune fille 
d vn riche Imprimeur. 

Le iour de la Magdaleine , après que la Messe 
fut sonnée solennellement en son Eglise^ et que 
tous ceux de la Parroisse et autres bons Chre- 
stiens de la cité furent là assemblez pour ouyr la 
saincte Messe en grade deuotion , ce malheureux 
Predicant Faret mena tous ses auditeurs, puis 
estans assemblez en leur ordinaire, dans ladicte 
Eglise de la beniste Magdaleine , pour empescher 
la solemnité, et eux dedans fermèrent TEglise, leMiuthc 
cl se tindrent à la porte pour contraindre le peu- "^nênr^"' 
pie d'ouyr ces sermons, dont chascun fut esmeu , f^ï/w-' 
et troublé, et les femmes ietterent un grand cry, '^'J,^^'' 
et firent telle noise que malgré eux sortirent de 
l'Eglise, et fut cessé tout le diuin seruice : mais 
après que ces chiens furent sortis le peuple Chre- 
slien retourna en l'Eglise, et les Prostrés dirent 
la Messe plus solennellement que iamais, et en 
grande deuotion : et à Vespres ces canailles fi- 
rent le semblable, et prindrët possession de celle 
saincte Eglise , et tous les iours depuis fut leur 
ordinaire d'y prescher. Puis en l'Eglise de sainct 
Geruais, et pareillement firent au Conuent des 
lacobins le iour de leur Père sainct Dominique^ 
et en toutes les Eglises ne cessèrent d'empescher 
le diuin seruice, mais sur tout persuadèrent les 



128 



Commencement de 



Les Sin- 
d'tques et 
deux Pré- 
dira m rev- 
ient entrer 
dedant le 
Conuent de 
S. Claire. 



pauuics Sœurs de Madame saiiicle Claire , les- 
quelles pour auoir quelque bon conseil, et recon- 
fort recoururent à leurs bons amis Catoliques, 
mais personne n'y sçauoit donner autre réconfort 
que de plorer auec elles piteusement. 

Le Dimanche dûs les octanes de la Visitation 
de nostre Dame vindrent les Sindiques auec le 
chelif Prédicat Guillaume Faret , et Pierre Viret, 
et vn misérable frère Cordelier, qui ressembloit 
mieux vn Diable qu'vn homme , et des princi- 
paux de la cité vne douzaine tous Hérétiques, 
à dix heures de matin que les pauures Sœurs vou- 
loient disner, vindrent au Conuent, demandant 
d'entrer par deuers nous, pour nostre bien et 
consolation , disant qu'ils estoient nos Pères et 
bons amis. La mère Portière le va dénoncer a la 
Mère Abbesse . et Vicaire qui le dirent à la cômu- 
nauté pour recourir à nostre Seigneur, qui les in- 
spirast à respondre à son honneur, et gloire, car 
elles pensoient bië qu'il y auoit de la trahison et 
tricherie. Les sœurs laissèrent la table, et couru- 
rent à l'Eglise et la Mère Abbesse. et Mère Vi- 
caire allèrent auTournet disant, Messieurs vous 
nous aurez à pardonner, car ce n'est pas nostre 
vocation d'ouurir noz portes : mais s'il vous plaist 
de môter à la treille, nous vous irôs saluer vo- 
lontiers. Le Sindique respôdit. nous sommes les 
Seigneurs de iustice, et voulons entrer, mais ne 
vous doutez, car nous ne vous ferons que tout 
honneur. 

La raere Vicaire rcspondit. Messieurs le cœur 
me dit que vous menez voz Predicants diaboli- 



lUercsk de Gcneue. 129 

ques que ne voulons onyr aucunement: le Sin- 
(lique dicl Dame Vicaire vous nous persuadez 
tousiours, et nous sommes gens de bien, cl n'al- 
lons point par Iricheric, et venons pour voslre 
consolation , el pource ouurez les portes : car nul- 
lement ne pouuez ny deuez refuser. Messieurs dit 
Mère Vicaire, or dites s'il vous plaisl la cause qui 
vous meut d'entrer céans? faicles nous ceste grâ- 
ce de nous laisser seruir à Dieu sans plus d'empê- 
chement : le Sindique respondit par le Seigneur 
Dieu nous y entrerons, et si vous n'ouurez nous 
romprons voz portes el vous en repentirez : La 
Mère Vicaire dict si vous venez pour mal faire il 
sera mieux qu'ayex la peine de rompre , mais ie 
crois que vous estes gens tant bien aduisez que 
ne voudriez faire tel scandale. Le Sindique dict 
Dame Vicaire nous vous auons dicl que venons 
pour bien , et ne voulons entrer que trois ou qua- 
tre de voz bons amis. Ce oyant la mère Abbesse 
et autres Sœurs dirent, il est mieux que leur ou- 
urôs de peur qu'ils ne vous facenl autre meschef , 
dont pour euiter leur furent ouuerles les por- 
tes, ils promirent qu'ils ne meneroient point de 
Predicant, et qu'ils n'entreroient que trois, ou 
quatre, mais ils entrèrent vne quinzaine auecque 
le Père Confesseur qui donna conseil de leur ou- 
urir pour crainte d'eux, et vn autre bon Père son 
compagnon. 

Puis entrèrent tout droit au chapitre , et le Sin- 
dique dit. Mère Abbesse faictes venir icy tou- 
tes voz Sœurs ensemble, et sans contredicl ny 
delay, autrement nous mesmes les irons quérir, 



130 Commencement de 

parleconucni, lors la mère Vicaire dit, hal Mes- 
sieurs vous nous auez Irahy ; ie ne veux point ouyr 
vos sermons de perdition, et fil toutes les excu- 
ses possibles, mais la mère Abbesse, elle Père 
Confesseur contraignerent par saincte obédience 
toutes les Sœurs d'y venir, ieunes et anciennes, 
saines et malades : et toutes estant assemblées 
les ieunes furent mises douant ce maudit Faret, 
et les Euangelistes d'vne pari et d'autres près des 
ieunes pour les flatter et deceuoir. Silence fut 
donné, et ce Faret prinl son ferme désir, gens 
Maria abiit in monlana; disant que la Vierge 
Marie n*auoit point tenu vie solitaire, raaisestoit 
diligente à secourir, et faire seruice a sa Cousine 
ancienne, et sur ce passage degradoit la saincte 
clausure, et Religion, Testât de saincte chasteté, 
et Virginité vituperablement , qui transperçoit le 
cœur des panures Sœurs. Adonc la Mère Vicaire 
voyant que ces séducteurs parlementoient et 
flattoient les Jeunes Sœurs, se leue droicte d'en- 
tre les anciennes disant Môsieur le Sindique 
puisque voz gens ne gardent le silence ie ne le 
garderay non plus, mais ie sçauray ce qu'ils disent 
là à mes Sœurs, et s'alla mettre entre les ieunes 
douant cesgallands, dont puisque vostre Predicant 
est si sainct que n'auez-vous sur sa personne eu re- 
uerence et obéissance, vous estes de mauuais sé- 
ducteurs, mais icy ne gaignerez rien : sur ce tous 
furent indignez , disant quel Diable de femme est 
cecy, Dame Vicaire avez vous le Diable, ou estes 
vous enragée, retournez en vostre place. Non fc- 



l Hérésie de Geneue. 13! 

ray, dit-elle que ces gens ne soyent osiez d'auprès 
de mes Sœurs. 

Le chelif Prédicat estoit tant courroucé ou par 
le vouloir de Dieu si espouuanté qu'il ne scauoit 
tenir propos, mais Irembloil en parlant, et n'a- 
uoit aucune contenance, et les autres deux Pre- 
dicans n'en auoienl pas plus , ne dirent mol. 

Les Sindiques estant troublez, commandèrent 
furieusement que la Dame Vicaire fusl mise de- 
hors, et elle dit vous me faictes grand grâce : car 
ie ne deâire autre que d'estre hors de vostre com- 
pagnie , et ne veux maintenant ouyr voz maudi- 
tes traditions. Lors plusieurs la prindrent, et la 
sortirent hors du Chapitre , et toutes les Sœurs se 
leuerenl pour vouloir sortir après elle , mais la 
porte leur fut fermée, dont se prindrent à plorer, 
criant miséricorde: mais derechef fut comman- 
dé silence par le Confesseur, qui craignoit plus 
qu'elles , et par la mère Abbesse qu'ils tenoient 
entr'eux. Et la panure Mère , fort ancienne et ma- 
lade, obtemperoit à leur commandement de fai- 
re assister les Sœurs : et vne d'entre elles dourant 
leur affection , se va cacher au Dortoir, fermant 
deuers elle : mais force fut de la faire reuehir, et 
mesmes d'y apporter les griefuement malades. 

Alors vn Predicant reprint sa parole dissimu- 
latiue du bien de mariage et liberté, auec propos 
de grands abus et damnables : et quand il parloit 
de corruption charnelle les Sœurs commëçoient 
à crier, c'est menterie, crachant par despit contre 
luy, et sur tout les ieunes Sœurs, qui estoient de- 
uantluy, disant nous ne pouuonsplus ouyr de ces 



132 Commencement de 

erreurs, dequoy le Predicant fut fort indigné, 
disant, et vous Père Confesseur, qui tenez ces 
panures aueuglees en ceste captiuité damnable, 
que ne les faicles vous taire pour ouyr la parole 
de Dieu, mais elles ne la peuuent pas ouyr d'au- 
tant qu'elles ne sont pas de Dieu , ains toutes cor- 
rompues de cœur, feignant de vinre chastement 
encloses, et ainsi abusent le monde: cependant 
nous sçauons bien que plusieurs de ces panures 
ieunes filles viëdroient volôtiers à la vérité de 
TEuangile, et au grand bien du mariage, si vous 
et les vieilles ne les teniez tant de court, et sub- 
iectes : le Confesseur tout espouuanté, et son com- 
pagnon , et la mère Abbesse de rechef cômande- 
rent silence, disant que sainct Paul commande à 
la femme de se taire. 

Mais la Mère Vicaire estant dehors ne se teut 
pas, vint douant le Predicant frappât de ses deux 
poings contre la paroy, de grand force, criant 
hé chetif et maudit home , tu pers bien tes feintes 
paroles, tu n*y gaigneras rien. le vous prie, mes 
Soeurs, que vous n'entendiez rien à luy. De cela 
les Hérétiques furent plus troublez que deuant : 
car elle faisoit tel bruit de ses mains , et crioit si 
fort que le Predicant perdoit sa mémoire et pro- 
pos. 

Les Sindiques iurerent qu'ils la meneroient 
en prison , mais elle auoit si ferme son bon vou- 
loir , qu'elle ne craignoit point la mort pour Thô- 
neur de Dieu : Aucunes des Sœurs âuoient bou- 
ché les oreilles de cire pour ne l'ouyr: dont voyât, 
que nulle n'en faisoit estime le Predicant cessa, et 



l'Ueresie de Geneue. 



138 



â voir sa uonlenance il eust voulu ii'eslre iamais 
entré leans, et ne cuidoit assez tost cstre dehors, 
et moy qui cscry cccy. estant présente, etadui- 
sant curieusement sa cuntenance (en ferme pro- 
pos de ne varier eu l'amour de Dieu , et de ma 
vocation), i'apperceu très-bien que le Diable, et 
tous ses adtierans ne peuuent endurer la compa- 
gnie des vrayea cspouscs de lesus Christ, et le si- 
gne de la saincte Croix, que contiauellemenl 
les Sœurs Taisoient malgré et en dcspit de luy, 
et de tous ses semblables. 

Les Siudiques. et autres vouloient parler aux 
Sœurs, et disputer auec elles , mais la porte du 
Chapitre fut ouuerte, et la Mère Vicaire rappellee 
à la requestc de la Mère Abbesse , et tousiours les 
redarguoit. ne voulant point auoir longs propos 
auec eux. Aucunes des ieunes se cuyderent ca- 
cher à l'Eglise . mais quatre ou cinq de ses mar- 
chands les allèrent trouuer, car ils clierchoient 
principalement les deux de la ville , et celles qui 
y auoient esté à lescolc, (lesquelles ils auoient 
cognoissance ; Et moy estant du nombre fus co- 
gneue d'vn d'iceux qui par force me vouloit des- 
couurir, et voir en la face, el pource que ie ne 
luy voulus permettre se dcspita, disant qu'il ne 
me feroit autre violëce pour lors: mais dans peu 
de temps, ie vous verray. [dit-il) à loisir en pleine 
rue, qui fut parole transpersant mon amc, et de 
mes pauures compagnes : et autant en dit le mes- 
chant Virct Predicant à la pauure Sœur d'Orbe 
qu'il persuaduit bien pour 1a deceuoir, et sur tout 
^^^^^ desiroient de parier en secret à celles de Geneue, 



434 Commencemen i de 

mais la Mère Vicaire les en gardoil bien. La pau- 
ure apposCate fut de bon propos pour ceste heure, 
et les mères anciennes leur respondirent constà- 
ment de la saincie escriture : et furent les panures 
Sœurs trauaillees ceste iournee douloureuse- 
ment, despuis dix heures de matin iusques à cinq 
de soir« et plusieurs, sans boire ny manger, fors 
qu'abondance de larmes. 

Or voyant ces hérétiques qu'ils ne profitoient 
ny gaignoient que de grandes iniures, se retirè- 
rent dehors, et ce maudit Faret commença le 
premier, et s'alla lauer les mains hastiuement 
pour se refraischir, croyant qu'il brusloit de rage, 
et en descendant les degrez ce meschant Corde- 
lier, tout chargé de rongne, estant hydeux à voir 
ne pouuoit deualer, et demeura derrière; etvne 
Sœur allant après le frappoit de ces deux poings 
sur les espaules, disant, chetif Apostat haste toy, 
et t*oste de deuant moy , mais il n'en fist aucun 
semblant , ny oncques dict mol. le croy qu'il 
auoit la langue amortie et liée , et en sortant le 
Syndique dict, nous retournerons souuent pour 
vous annoncer la parole de Dieu , la Mère Vicai- 
re respondit, n'y reuenez pas pour le pris^ car 
iamais ne vous ouurirons les portes. 

Despuis voulurent bien retourner souuente- 
fois, mais Faret oncques ne le voulut, ny aucun 
autre Predicant, disant que tout estoit perdu de 
prescher à ces hypocrites: mais mettez les dehors 
de leurs tanières (disoient-ils) et les contreignés 
de venir aux sermons publics en tant que cela est 
en voslre puissance. 



rueresie île Gencue. 



u: 



Quand ils sortirent du Conuenl il y auuii bien 
trois cens personnes deuant la porte, attendant 
si aucune religieuse sortiroil aueccux, et ne cuy- 
doient pas moins qu'elles ne fussent peruerties, 
et plusieurs maunais pensoicnl en retirer en leur 
maison, pour les mariera leur gré, etmesme vu 
Cordelier renié auoit iuré d'en espouser vne. 

La Sœur de nostre pauure aposlale cuydant 
la faire sortir, eatoit là en attendant, et pour la 
faire venir, et peruerlir, cstoil leuee de gesine 
d'enfant, et n'auoit que luiicl iours qu'elle auoil 
enranlc, et son mary Hérétique auuit porté son 
enfant en son giron, et le tint en baptesme sans 
autre parrain: voyanl. dis-ic celle malLeureuse 
femme que sa Sœur ne sortoit point, alla monter 
à la treille auec d'autres dames Bourgeoises, fai- 
gneant vouloir parler aux Sœurs en bonne ami- 
tié pour sçauoir que leur auoil esté faict par ces 
predicans, puis demanda de parler à sa sœur, la 
Mère Abbesse auec plusieurs discretles leur par- 
lèrent deuotemenl, et lors vne fauce langue ser- 
pentine, predicanle par douces paroles, cuydant 
plus faire que les susdicts Predicants, vacômen- 
cer à parler de l'Euangile disant panures Dames, 
vous estes bien obstinées cl aueuglees, ne sça- 
ués vous pas que Dieu a dit que son ioug est doux 
et soùfue, dit venez â moy tous qui labourez, et 
estes lassez , cl ie vous desebargeray : Et n'a pas 
dicl que l'on s'emprisonne , et tourmente par des 
austères peuilences comme vous faicles. Et puis 
du S. Sacrement disant des parollcs que i'aurois 
horreur d'escrirc, aussi ses parollcs faintes sont 



136 Comnuncement de 

toutes contraires au salut. La mère Abbesse sça- 
chaut bien de la saiocte £scriture, luy respondoit 
viuement, aussi faisoit cette pauure apostate: mais 
toutesfois demonstroit grade amitié et priuaulé 
à sa sœur . qui donna grand soupçon aux Sœurs, 
dont aucunes allèrent prier la mère Vicaire d*y 
aller pour mettre fin à leur propos: laquelle incô- 
tinent alla prendre la mère Abbesse par les bras , 
disant, ma mère voyant que ces bonnes Dames 
ont changé de loy, et ont prins le contraire à sa- 
lut , et à nous , vous ne les deuez pas ouyr : et puis 
dit à ladite Dame^ si vous voulez deuiser icy de 
nostre Seigneur, et de propos honnestes, comme 
autrefois, nous vous parlerons volontiers, mais 
de ces innouations de loy ii*en voulons point 
ouyr parler, parcequ'il nous est deffendu : puis sans 
autre congé ferma la porte , et leur fit visage de 
bois, dont furent fort faschees, et crièrent là plus 
de demie heure, disant;, Ha fausses caffardesi vous 
desprisez la parole de Dieu , et voulez obeïr à 
vos caffards, et ministres du Diable, et puis ce- 
ste malheureuse disoit> vous voyez comme elles 
traittent ma pauure sœur , et tiennent tant sub- 
iette, que la pauure fille n*a ozé déclarer son cou- 
rage^ combien que volontiers elle entendroit à 
nous. 

£t depuis ceste iouruee ne ceifserent seulement 
vn iour qu'ils ne fissent venir quelqu*vn de leur 
secte pour espier et trauailler les pauures Reli- 
gieuses, et souuent disoient paroles infâmes et 
détestables: mais la mère Portière estoil atlrem- 
pee et discrette , et ne leur tenoil point long pro- 



rneresie de Geneue. 137 

pos. qu'elle ne fermist son Tourne! , et si force luy 
esICMt de respondre , elle faisoit venir la mère Ab- 
besse, el la mère Vicaire, et les Sœurs se met- 
toient en oraison , et nostre Seigneur permetoit 
que toosiours respondoient efficacement, et les 
rendoient vaincus et confus. Vray est que sou- 
uenlefois ils menaçoient la mère Vicaire de pri- 
son criminelle, et craignions quelquefois que de 
faict ils ne le fissent : mais aucuns doutoient di- 
sant elle est de trop grande parenté , et pourroit 
estrc cause de quelque grande esmotion contre 
la ville ; aussi le Duc de Savoye les soustient , et 
pource elles ne prient que pour luy : et aussi nous 
seroit reproche de nous prendre à vne femme 
idiote. 

Plusieurs gens de bien nous venoient aduertir 
des menaces qu'ils faisoient de venir prendre les 
ieunes Sœurs pour les marier, et principalement 
la panure peruertie, et que iourneilement sa sœur 
en faisoit supplication à Messieurs de la ville, et 
au Conseil, dont plusieurs Bourgeoises Catho- 
liques, etmesmcs de ses parentes, venoient pleu- 
rer, en les exhortant d'estre constantes , el d*auoir 
bonne patience et perseuerance : car pour le vray 
estoit résolu de nous osier du Conuent et séparer 
Vvne de l'aulre en bref. 

Les panures Sœurs, conseillées de nostre Sei- 
gneur, s'assemblèrent vn iour toutes en chapitre, 
au son de la cloche , inuoquant Taide de nostre 
Sauueur lesus Christ, et du bcnoist S. Esprist , de 
la sacrée vierge Marie , et tout le céleste Exercice, 
cl en telle abondance de larmes que Tvne n'en- 



438 Comïneneement de 

tendoit point l*autre, et fut demandé aux ieunes 
Sœurs si elles vouloient perseuerer, ou se sauuer 
par quelque bon moyë, ainsi qu'il plairoità Dieu 
les inspirer: <?ar certaines bonnes Dames auoient 
présenté de les retirer secrettement , et sauuer 
en habit dissimulé. 

Adonô foutes prosternées enterre, et à haute 
voix et abondance de larmes dirent aux ancien- 
nes, Ha tres-aimees Mères , ayez pitié de nous, et 
nous aidez comme à vos panures enfans en ce 
douloureux danger, angoisse nous est de toutes 
parts: car nous ostant et séparant de vostre com- - 
pagnie ne sommes pas asseurees que ne tombions 
entre les mains de nos ennemis: et demeurant, 
ne pouuons cuiter le péril de nos personnes, si- 
non parTaide diuine^ et pource vous plaise prier 
pour nous, et nous aider de vostre pouuoir, car 
nous auons propos de mourir pour Dieu, et ne 
craignez pas, [s'ils nous vouloient prendre par 
force) de nous retirer de vostre pouuoir, nous ay- 
mons mieux estre desmembrees par pièces que 
de consentir à eux , et vous promettons la foy de 
tout nostre pouuoir: les panures anciennes en- 
tendant cecy pleuroient amèrement, et aucunes 
defailloient. 

Toutes se promirent et donnèrent la foy hors 
la mal-aduisee Sœur Blesine qui fust pensiue , et 
puis se rioit et n'en Qst pas grand estime , il luy 
fust demandé ce qu'elle pensoit de faire, si elle 
n'estoit pas d'aussi bon vouloir que les autres; et 
que si elle vouloit on la sauueroit bien , car elle 
nuoit deux tantes en la ville bien estimées et 



VITerrvie tic (ieneue- 
vraycs callioliques. qui la dcmanJoieut pour la 
sauucr, et mettre hors la ville ea seureté en la mai- 
son de Môsieur le luge de Gels, qui aunil cspou- 
so sa sœur, et des lors ils la vouloient conduire 
en \n eonuent de Viuey bien lionaestemcnt, et 
qu'elle condescendit à cccy, car pour vray elle 
scroil prise des peruers loups rauissans ; mais elle 
respondit qu'elle n'auoit que faire de ses tantes, 
ny beau-frère, et qu'elle scauoit Ircs-bien ce 
qu'elle deuoit faire; Et en ce les pauures Mères 
cugneurenl bieu son mauuais propos, et la dis- 
siiadoient de leur pouuoir, et tant bcnignemenl 
qu'il esloil possible : et les ieunes luy disoient . lié 
IrÈs-aimec compagne, ayez pitié de vostre panure 
a me. croyez le conseil des bônes Mères, car tous 
csics en grand péril , et aussi nous toutes par vus 
slrc moyen. Elle respondit en riant, vous auez 
grand doute, et desirez de vous dclfairc de moy. 
mais ie ne feray pas par le moyen que pensez de 
vous mesmes. 

Ce voyant les Sœurs mâdercnl quérir ses lan- 
Ics. el leur dirent toulos ces paroles, dont elles 
en pleuroient amèrement, et la firent venir par- 
ler à elles, mais n'y voulut venir iiisques à tant 
qu'on luy dilque c'esloit sa sceur hérétique; alors 
incontinent y alla toute ioyeuse. et ses puuures 
tantes la prindrent si doucement et prudëment 
qu'il fust possible, luy promettant de ne luy ia- 
mats faillir, mais de tout ne lenoit conte, dont 
l'vne luy va dire auec grande affcrlion , Ha Sœur 
Blasinc io voy bien vnsire foie opinion, et que 
vous marierez, et serez ciiusc que nous serons 



HO CunDuencement de 

toutes en grand reproche, mais elle s'en partoient 
deuanl elles riant sans congé , dequoy les pauiires 
Dannes furent merueilleusement angoissées, et la 
Mère Vicaire leur dit, mes Daines et noz bônes 
Mères, vous voyez le danger auquel nous som- 
mes au moyen de ceste fille , el nous serez tes- 
moing, comme auons cherché et mis auant tous 
les moyens à nous possibles pour la sauner, elle 
voit bien la bonne et ferme constâce de ses com- 
paignes que vous cognoissez bien, qui sont tant 
panures Religieuses , et pour elle sont en grand 
danger. Vrayment vous dictes vray (dirent ces 
Dames) car nous scauous bien que les mauuais 
ont grand enuie d'auoir vne telle et telle, et les 
prendront par force si nostre Seigneur ny met 
de sa grâce. 

De ces paroles furent les Sœurs plus dolentes 
que deuant, et y auoit angoisse qu*aucnnesfois 
Tvne ne cognoissoit Tautre, disant les vues aux 
autres , Hé Dieu! quel conseil vous plaist il nous 
dôner, nous auez vous tiré du monde pour nous 
perdre, si nous cachôs les ieunes ils martirizeront 
les panures anciennes par despit , et s*ils treuuent 
les ieunes ils les sépareront par violence , et ne 
sçauôs quel moyen tenir sur ceste angoisseuse 
départie et tribulation, et disoient aussi, hé 1 très- 
aimées Mères delà religiô, sçauez-vous point Tan- 
goissè pitoyable, et douloureux danger où sont 
voz panures Sœurs, si vous le sçauiez au moins 
nous aduertiriez par vos prières, et ainsi il n'y 
auoit entre les panures Sœurs que crainte, pleurs, 
et douleurs, et n'y auoit moyë de le faire sçauoir 



' 



i'Heresie de Geneue. 
à personne, car ils n'osoient escrire aucune lellre, 
veti que la ville auott mis Irête sis hommes d'ar- 
mes en la maison de Monsieur de Cudre tout de- 
uant le Conuent, faisant le guet Jour et nuict. 
afin que nulle Religieuse sortit, ny les biens el 
les meubles , et ne passoit pas vn petit enfant, ny 
autre qu'ils ne le visitassent par les lieux de tout 
le corps, et qu'ils ne seeussent l'intention pour 
quoy ils alloienl et venoient . et si aucun par pi- 
tié portoit l'aumosne aux Sœurs ils la relenoient, 
et empesclioienl les bonnes créatures de leur 
faire du bien, et par ce moyen furent destituées 
de tout reconfort, et conseil humain. 

Toutefois par subtil moyen, â l'aide de noslre 
Seigneur auoient faict signifier leur danger et de- 
fortune â Monseigneur te Duc qui leur portoit 
grand amour et pillé, el Madame pareillcnienl, 
qui mandèrent audict luge de Gclz qu'il nous til 
préparer son monastère d'Anissy, cl que ne dou- 
tissions de rien, qu'il le nous donnoit pour nous 
retirer d'entre ces canailles, el qiien'eussiôspen- 
sement que de sauuer noz personnes qu'il nous 
fourniroientde meubles, et toutes nos indigences, 
qui fut vn grand reconfort, et côsolatîon pour 
nous : mais lielas! nous ne pouuions sortir sans 
danger en nulle sorte, pource que le Conuent 
estoit enuironné de tous endroits de gardes el 
toutes les portes de la ville, et ne sortoit ny 
enlroit personne que de leur gré : et pource dou- 
tions qu'à la sortie ne fussions (irinses, el séparées 
par force, comme de faict les mauuais auoient 
délibéré, et pource le meilleur esloit d'attendre 



142 Commencement de 

ensemble le diuin plaisir de noslre Seigneur, qui 
iamais ne délaisse ses amis. 

Le iour de TOctaue de Pelri ad vincula, par vn 
Dimanche ces Hérétiques firent de grandes inso- 
lences à l'Eglise de sainct Pierre, et interrompi- 
rent le diuin seruiee que Messieurs du Colege fai- 
soient, ils les battoient, et deschiroient leurs sur- 
plis, et firent de grandes injures etvilennies, et 
y prindrent leur possessoire damnable pour près- 
cher, et le lendemain prindrent tousjes meubles, 
et thresors, qui estoient estimez plus de dix mille 
escus, rompirent les Images, et belles portraitu- 
res ouurees de beaux et excellens ouurages, n'y 
laissant aucune entreseigne de deuoUon : et de- 
puis ce iour nul seruiee se faisoit en aucune Eglise 
de la cité , fors au Conuent de saincle Claire , où 
les panures Sœurs maintenoient tousiours les 
heures canoniales, mais à portes closes. Les beaux 
Pères disoient tous les iours la Messe , et beau- 
coup de gens y venoient secreltement , qui estoit 
bien dangereux pour les Sœurs. Et la veille de 
saincte Claire fut mandé par grande delFence de 
ne plus sonner ne dire Messe, ny aucun office, qui 
fut glaiue transperçant leurs âmes : toutefois elles 
disoient tousiours TofTice, mais tout bas au mi- 
lieu du Choeur, et quelquefois le disoient dedans , 
le Refectoir. 

Le iour de l'Assomption noslre Dame, après 
Matines les Frères dirent la saincte Messe, et puis 
le Père Confesseur communia toutes les Sœurs, 
pour la dernière fois, et y furent portées les pan- 
ures malades en grande peine, et pleurs, et puis 



l'Heresie de Geneue. 143 

commandèrent à Dieu leur Père Confesseur, qui 
se vouloit départir pour se sauner hors la ville, et 
ses compagnons, craignans d'estre mal traitiez, 
sortirent hors la ville, et demeurèrent les pau- 
ures Sœurs bien desconfortecs, sans conseil ne 
confort de crealure humaine, que d'vn seul pau- 
ure CoDuers, qui esloit bien griefuement mala- 
de, et ne pouuoit aller gueres loin. Elles estoient 
en pitoyables amertumes et angoisses, et n'atten- 
doient iourneliemêt que douleurs et périls : et n'y 
- auoit en ceste panure Congrégation que pleurs 
et lamentations. 





LA VIOLENCE QVl FVT FAICTE 

AU CONVENT. ET AUX RELIGIEUSES 
DE Saikcte Claihe- 




^,E iour de Monsieur Saincl Bartholo- 
Kray Aposire vindrent grades corapa- 
*)gnies tous en armes, el bien embas- 
^lonnez de toules sortes d'armes, et 
s tout paisiblement ils vindreni heurter à 
'a grafld'portf du Conuenl, etlepauure 
|»iConuers va s'enquérir qui ils esloient, et 
^qu'ils demandoienl : vn mauuais meurtrier 
à feindre sa parole , se pronôçant amy de la Reli- 
gion , ouure moy sans doute : car ie suis vu de les 
bons amys, et viens pour la consolation des Sœurs. 
Le pauure Frcre Conuers, en bonne intention 
ouuril la porte, lantost toute ceste multitude fut 
dedans, dont le pauure Conuers demeura com- 
me transsi, et tantosl vont courir par le Cûuent 
es cliambres des Frères, rompant et brisant tout 



l'Heresie de Gêneur. 



lU 



ce i)irilslrouucrent, images, liures, elBreuiaires, 
et Brent pis qu'il n'auoient Taict en aucune autre 
Eglise, et pource que les images estoient ostecs, 
et retirées, ils présentèrent les grésillons aux 
mains du pauure Frerc conucrs s'il ne leur mon- 
slroil. le pauure frère craignant leur ouurit la 
chambre où tout esloil relire, el eux côme Loups 
enragez vont rûpre auec grosses haches, el mar- 
leau\ ces belles images . et principalement du 
benoist Crucifix qui estoit merucilleusemûl beau, 
et de nostre Dame , et n'y laissèrent pièce entière. 

Puis montèrent auec vue eiclieiie à vn grand 
Crucifix de merueilleuse beauté, et pitoyable a 
regarder, et y firent grand effort et tumulte auec 
grosses haches, et troquoises cl tous instnimens, 
et esloienl àl'enlour plus de ulnquanlc, mais ne 
le peurent iamais endômagerny despendre, de- 
qooi furent bien troublez. 

Les pauures Sœurs oyant ce tumulte, furent 
dolentes , et pleines de craintes , el s'allèrent fou- 
les retirer à l'Eglise . demandant l'aide et secours 
de noslrc Seigneur, et ces iniques Sataniques, 
aprcs auoir faiet leur despit dehors . s'en vôt droit 
an lornet des Sœurs, et Pierre Vandelly, el Rau- 
dichon Capitaine de celle pestiférée compagnie, 
se prindrent à frapper de grosses barres de fer que 
ils porloient pour rompre toutes serrures, el auec 
gros hachôs abbatlircnl le tornet qui estoit beau, 
cl fort de bon noyer. La mère portière voyant 
lombé et eseartelé le Tornet, va barrer la porte 
contre, t'appuya de son dos pour garder de l'ou- 
urir ■ mais l'vn d'eux va frapper de son hachon si 



144 Commencement de 

rcrmcment qu'il le mit bien auant, et peu s'en 
fallut qu'il ne le mist au dos de la portière , mais 
Dieu le Créateur la recula miraculeusement, et 
sortit auec ses compaignes de la chambre du 
Tornet, et fermèrent la porte de la chambre qui 
estoit double et forte , et vn autre porte qui es- 
loit encore après la première porte, et toutes 
bien composées et fortes, et puis coururent à 
l'Eglise, et toutes vnies ensemble saines et mala- 
des, se mirent bien ioinctes en vn monceau pros- 
ternées en terre les faces couuertes au milieu du 
Cœur, en pitoyable douleur et souspirs incôpa- 
rables attêdant la mort corporelle, ou le péril de 
Tame, et sans espoir ny reconfort humain ; cepen- 
dant les iniques eurent tantost rompu le tornet, 
et les trois portes , et entrez se vont esparpiller 
parle Conuent à gros troupeau, car ils entrè- 
rent plus de cent cinquante, tous forcenez à mal 
faire, et ne délaissèrent images, ny forme de de- 
uotion au dortoir, à Tenfermerie, ny en aucun 
lieu du Conuent, et venant au chœur où estoient 
les panures Sœurs, vôt deschapeler les belles ima- 
ges deuât leurs yeux, faisant voler les esclapespar 
dessus elles , qui leur donnoient des mauuais 
coups. Ce voyant les pauures Sœurs dVn ardant 
cœur, commençant la mère Vicaire toutes d'vnc 
voix et hauts cris . vont crier miséricorde sans ces- 
ser, et fut tel le cry, et si espouuâtable qu'il fut 
ouy bien loing, dont tout le Conuent retonnoil, 
auec la violence que les iniques faisoient, qui es- 
toient bien estonnez, et crioient aussi à pleine 
voix cotre les Sœurs disant, taisez vous de par le 



l'IIeresie de Genettc. 



Uo 



grand Diable, mais la mère "Vicaire respondil, 
nous crierons à nosLrc benoist Dieu iusques à ce 
que de luy ayons secours el grâce, mais vous 
qui faicles œuures diaboliques , de quel aulliorité 
faiclcs vous telle violence ? sonMIs point icy Mes- 
sieurs les Sindicqueset Gouuerneurs, nous leur 
supplions raison et iustice, et qu'ils nous disent 
qui nous meut à nous tant tourmêter sans raison, 
dequoy aucuns furent aucunement esbahis, mais 
les autres ne laissèrent comme Loups rauissans à 
deuorcr tout ce qu'ils trouuoiêt de dcuolion : plus 
chapclercnt les formes et chaires des Sœurs, qui 
esloicnl belles, et de bon noyer, comme aussi ne 
laissèrent entier le pulpilrc du lettrier, et le Hure 
qui estoit dessus. le croy que iamais ne fut faicte 
si grande insolence, vitupère, et dissolution : El 
ne fui oocques ouy si piteux cry, et lamenlalion 
que faisoient les panures Sœurs, et plusieurs d'an- 
goisse se pasmoicnt et pcrdoicnt la parolle. 

La pauure apostate estoit alors auec les Sœurs , 
cl la mero Abbesse la tenoit auprès d'elle pour 
luy donner bon courage , el quant les Sœurs cri- 
oient miséricorde elle crioit au contraire, paueât 
illi , et non paucam ego , de quoy celles qui estotêt 
auprès d'elle furent bien esbahies , et pource que 
la merc Vicaire constâment demandoit les Syn- 
diques pour sçauoir leur totale intention qu'ils 
vouloient faire de nous : pour celle beurc les ini- 
ques ne lîrent aucun semblât de nulle des Sœurs , 
mais se rassemblèrent, et sortirent dehors vnis 
ensemble, et laissèrent tout le Conuent ouuert, 
que cliacun y pouuoit entrer. 



1 46 Commencement de 

Se voyant les pauures Sœurs tant fatiguées et 
affligées, ne scachant que faire , nostre Seigneur 
inspira deux notables Bourgeoises Catholiques, 
(l'vne femme de leur Apothicaire, nommé Amy de 
la Riue, et l'autre estoit femme d'vn riche Mar- 
chand, nommée Léonarde Vindret) de les 
venirconsoler,etentrerent dedans constamment, et 
quand les Sœurs les virent recommcërent leurs 
cris, miséricorde, pensant que derechef fussent de 
ces canailles, mais les pauures Dames toutes 
chargées de larmes crièrent, ne vous doutez de 
rien . car nous sommes vos amies , et venons pour 
bonne intëtion. Alors les pauures Sœurs se dres- 
sèrent toutes vers elles en pileux souspirs, et la- 
mentation , et furent long temps sans pouuoir di- 
re mot , monstrant par signe l'insolêce et violen- 
ce, et ces pauures Dames disoient: Certes tres- 
cheres Dames il nous desplaist grandement, et 
s'il estoit en notre pouuoir nous amanderions 
bien tout : mais vous sçauez que force n'est pas 
droict; Les mauuais sont maintenant en puissan- 
ce sur les seruiteurs de Dieu , et les bons n'ont re- 
fuge qu'abonne patience, consolez vous en no- 
stre Seigneur, et nous dites priuément s'ils ont 
point touché à vos personnes : Nenny , dit la Mè- 
re Vicaire , ie croy que nostre Seigneur ne leur a 
pas permis. Or prenez bô courage, dirent ces Da- 
mes , car ce n'est que commêcement de douleur. 
Et vous autres ieunes, telle et telle, prenez bon 
cœur, et vous confiez en nostre Seigneur, car vous 
aurez de la bataille. 

Et ainsi qu'elles s'en relournoient veirent ve- 



THeresie de Geneue. liT' 

nir et entrer dedans la mallieureiise Capitaine 
de malice, auec beaucoup de ses plus infectées 
adhérantes, et la multitude des Torsencz, qui fut 
renouucllement d'angoisses incroyables aux pau- 
uresSœurs, disant aux susdites deux Dames, Hé 
nozvrayes meres et amies, pourquoy retournent 
ces malheureux? vous voyez qu'ils ont desia faict 
tout au pis qu'ils ont peu , et que nous veulent-ils 
pkis? Recourez à nostre Seigneur, dirent ces Da 
mes. et ils ne vous délaissera point, etquâtà nous 
vous y aiderons de noslre pouuoir ; et vous Sœur 
Blaisine, ayez bon courage, carvosire sœur gui- 
de ceste troupe pour vous auotr. Et surce la mère 
Abbesse la print par la main disant, mon enfant si 
vous faictes resistence, nous vous aiderons toutes 
iusques à la mort, et ic vous tiendray au milieu du 
troupeau, et s'ils vous cherebent vous serez au 
giron de vostre panure mère. 

La merc Vicaire en gardoil vne entre ses Ïam- 
bes soubs son babit , qu'elle donna en garde à l'v- 
ne de ces dénotes Dames, qui la print volontiers, 
cl la cacba aussi dossoubs sa robbe , et se lenoit là 
comme toute esbabie, et les pauures Sœurs vont 
crier comme deuant de voix enrouées pitoyable- 
ment miséricorde, dequoy ces pauures gens es- 
toienl grandement esmeuz , et ne pouuoient s'en- 
tendre l'vn l'autre, et n'osoient mettre la main 
aux Sœurs, car elles se tenoient si serrées ensem- 
ble, qu'ils ne cognoissoient ieunes ny vieilles, et 
ta Dame (^atboliquc leur remôstroit de son pou- 
uoir, disant, Helas Messieurs, que voulez vous â 
ces pauures Sœurs qui ne nuisent à personne? Da- 



148 Commencement de 

me Hemme regardez bien que vous faicles d'o- 
sier vostre Sœur» gardez que mal ne vous aduien- 
ne. Elle respondit nous ne la voulons pas forcer, 
ny d*autres aussi , si ce n'est de leur gré : mais ie 
scay bien qu'elle voudroit eslre dehors, et que la 
pauure fille y demeure en grand regret . el noslre 
Seigneur donne à chacun son arbitre de bien et 
de mal ; quand nous luy aurons parlé vous verrez 
bien son vouloir, et comme ces caffardes la con- 
traignent, et les autres aussi. Et puis se prindrent 
à chercher, et crier Sœur Blaisine monstrez vous, 
et parlez à nous/ ma Sœur ne vous doutez, car ie 
ne cherche que vostre bien et consolation : mais 
la malheureuse n'osoit respondre. Aussi le cry et 
lamentation des Sœurs donnoit tel espouuante- 
ment que Tvn n'enlendoit Tautre. 

Adonc Vandelly va dire, taisez vous de parle 
grand Diable, et faictes silence : mais de tant plus 
se parforçoient à crier miséricorde. La sœur de la 
malheureuse va dire, Messieurs laissons-les crier 
et enrager, cherchons seulement ma sœur, et pour 
la trouuer et cognoistre descouurôs les vne après 
l'autre veulent elles ou non, ce qu'ils vouloient 
faire : mais la mère Vicaire estant la première , se 
va dresser droicte sur ses pieds, el va dire de grand 
courage. Messieurs, de toucher à nos personnes , 
aduisez bien que vous ferez : car ie vous dis que 
s'il y a homme qui m'approche pour me faire vio- 
lence ie demeureray eh la place où luy, et ce 
furent esbahis, et se vôt regarder Tvn l'autre sans 
mot dire, mais firent signe aux femmes qu'elles 
se missent entre les Sœurs; ce qu'elles firent, et 



l'Herme de Oeneue. 



U9 



vont demandanl à l'vne aprcs l'autre estes vous 
Sœur Itlaisine ï respondoient nenny, et ne le vou- 
drions eslre, allez lacherclier autre part. El fina- 
lement la vont choisir au milieu de toutes auprès 
de la mère Abbesse , qui luy va dire Soeur Blaisine 
mon enfant, iusques à maintenant ie vous ay pre- 
seruee, ie vous prie gardez bien de vous séparer 
du troupeau, et vous monstrez bonne champion- 
ne de nosire Seigneur : car en cesle bataille ie ne 
vous peux secourir, vous avez vostre arbitre du 
bien et du mal. nostre Seigneur soit en vostre 
cœur, et pensée. El sur ce sa malheureuse sœur va 
crier Messieurs, nousauons trouuémasœur: mais 
ces caffardes l'empeschent de vous venir parler, 
et descouurir son vouloir, venez vn peu parler à 
elle. Adonc la vont embrasser el tirer d'entre les 
autres , et la mirent à part pour lui parler. La mè- 
re Vicaire, et plusieurs autres les suyuirenl, disant 
Sœur Blaisine gardez vous bien de consentir, et 
vous monslrez maintenant Clieualiere de nosire 
Seigneur, el ne parlez poiol à eux : mais les raau- 
uais vont dire retirez vous, et nous laissez parler 
à elle : car si elle ne veut sortir de sa bonne volon- 
té, nous ne le luy ferons point de violence, et pour- 
ce retirez vous, de peur que ne soyez cause d'vn 
plus grand mal et de quelque meurtre, carnous 
sçauoDS bien que ne pourriez tenir vos langues 
lie parler. 

A ces paroles les deux bonnes Dames Catho- 
liques prièrent les Sœurs de se tenir quoyes pour 
euiter plus grand malheur, et elles mesmes fai- 
«oient tout leur pouuoir de rappaiser ces faux 



450 Commencenwiit de 

Hérétiques, lesquels parlèrent à part à la dicte 
Blaisine, ie ne scay quelz propos, mais tant fut 
qu'elle se laissoit emmener sans aucune resîstence, 
les bonnes Dames Catholiques vont dire hé ! Mes- 
sieurs que faictes vous? bien vous en aduiëne. 
Adôc les principaux dirent Dame Guillaume , et 
vous toutes scachez qu'elle est icy malgré elle, es- 
treinte, et de long temps nous scauons son vouloir^ 
et vous monstrerons les lettres escrites de sa main, 
par lesquelles nous sçauons son intêtion, et pour 
ce nous sommes requis et priés de sa Sœur de ce 
faire, car nous sommes tenus d'aider les vns aux 
autres à cognoistre la vérité du sainct Euangile: 
il y a long temps que la panure fille en a la cog- 
noissanee et inspiration , mais elle ne l'osoit dé- 
montrer, et pour ce nous ne la prenons pas à force, 
mais de son gré , et en ce disant la menoient deux 
par dessous les bras. 

Adonc les Sœurs leuerent vn grand cry piteux 
criant ha Sœur Blaisine vous laissez vous dece- 
uoir, helasl mère Abbesse elle s'en va et vous 
perdez vne de voz brebis. Mais la mère Vicaire 
courut audeuât, et plusieurs Sœurs disant Sœur 
Blaisine reuenchés vous et si vous voulez nous 
voulons bien mourir pour vous retirer, et la vou- 
loient oster à force d'entre leurs mains , mais sas 
mot dire elle se retiroit plus deuers les mauuais, 
lesquels prindrent de grosses esclapes des formes 
et cuyderent fendre la teste à la mère Vicaire qui 
la vouloit retirer à toute force , et vne ieune Sœur 
print celle pièce de bois , et la ramenoit par les 
espaulcs d'vn d'iceux, mais il retint ie coup et 



l'Heresie de Gmeue. 



131 



eusl Trappe la Sœur si l'vne des Dames ne la reti- 
rast , et mère Vicaire, et plusieurs autres y Tussent 
morles, car elles relîroient de grand Torce celle 
mallieureusc: la mère Porliere y fut renuersec 
par terre et foulée aux pieds vilainement, et par 
force chargèrent la pauure malheureuse et la sor- 
tirent par le tornet qu'ils auoient rompu, et la 
mirenl en la maison d'vn pauure Sauelier pour 
luy osier l'habit de la religion. Ces panures Da- 
mes Calholiques furent tant Irauaillees que plus 
n'en pouuoienl. nostre Seigneur les auoitbien là 
menées, car si ne Tut leur bonne prudence, il y eut 
grand mal et meurtres. 

Apres que toutes celles peruerses compagnies 
Turent sorties, cl qu'ils eurent faict telle violen- 
ce; ces Dames tant Irauaillees se regardoient 
l'vne l'autre en grande abondance de larmes, et 
tant cschaufTces que l'vne enceinte deffailloit 
toute, car elle auoil lousiours esté entre celle 
mesiée, et vertueusement trauaillé pour preser- 
uer les Sœurs, et plus hardiment se mettoit en- 
tre eux disant. Messieurs, ne regardez pas à moy, 
mais au peu que ie porte, et pour ce auoient 
honte de la Trapper rudement ; mais elle estoil si 
lasseé que plus ne pouuoit respirer mais deuenoit 
là demy morte, et l'autre hastiuement la deslassa 
de robbc, et de cotte pour alléger le petit que 
Ion luy voyoit bouger iusques â l'estomacli, et 
pensoient qu'à celle heure elle voulsit deliurer en 
celle place, et à paine se pouuoit reuenir, qui 
estoit nouuelle playe transperçant les pauures 
âmes des Sœurs, et auec oe n'y auoit espoir ny 



152 Commencement de 

réconfort en aucune créature du monde, et fon- 
doient en larmes proslornees deuant Dieu, di- 
sant, Dieu débonnaire, ne veuillez abandon- 
ner vos pauures ancelles, qui pour vostre amour 
endurent ceste peine et douleur. glorieux Père 
sainct François , Madame saincte Claire ne nous 
laissez point périr en vostre Religion. Helasl si 
nos bonnes Mères , et Sœurs de la Religion sça- 
uoient le péril où nous sommes, elles foudroient 
en larmes pour nous implorer vostre miséricorde 
et toutes créatures de deuotion en auroient pi- 
tié. Hé tres-douce Vierge Marie secourez vos 
pauures ancelles, et nous donnez aide et côfort, 
car toute côsolalion humaine nous est faillie ; tels 
et autres piteux regrets faisoienl sans cesse, et la 
mère Vicaire demâdoit tousiours ces Sindiques. 
Us y vindrent quand tout ce mal fut accomply et 
meschante entreprinse, et trouuerent encor ces 
deux bonnes Dames Catholiques se reposant en 
reconfortant les Sœurs. 

Adonc les Sœurs se prosternèrent deuant eux, 
demandant iustice, et sauue-garde : et la mère 
Vicaire print la mère Abbesse par les bras, disant 
Mère demandez vostre brebis, qui violentement 
vous a esté ostee de vostre giron , et leur dist, Ha 
Messieurs, vous auez consenty à nous faire telle 
violence et insolence, vous que nous tenons pour 
noz pères et protecteurs? et n'a pas encore suffit 
de nous rompre toute clausure, et le dommage de 
tout le Ihresor du Conuent : mais ont violente- 
ment rauy vne de nos Sœurs. Vn Sindique respô- 
dil, certes belles Dames il nous desplaist grande- 



t'Heresie de Geneue. 403 

mcnlde vous voir ainsi afiligées, ce n'est pas de 
nosIreconseDlemcnt, ce sont les cnfans de la ville 
qui ne se gouuernent pas par nous, et Messieurs 
de Berne ont cominâdè qu'il nous faut tous viure 
en vnion de foy, et à !a vérité de i'Euangile, vous 
n'estes pas vnies vous tenant icy recluses, et fai- 
sant tant d'hypocrisies : de voslre Sœur prenez en 
patience, car elle n'a pas esté prinse par violence, 
mais de son bô gré : car sa sœur nous venoil tous- 
iours supplier de la faire sortir, et que la teniez 
recluse outre son gré, autant en voudrions faire 
de celles qui voudront venir à la droilte lumière 
de vérité. 

• La mère Vicaire respondit , quant à nous, nous 
le lenons à grande violence , et vous supplions en 
l'hôneur de Dieu que n'y retourniez iamais pour 
tel cas , et croyez certainement qu'il n'y en a au- 
cune de cesle compagnie qui n'ayme mieux mou- 
rir que permettre d'estre séparée : mais nous vous 
supplions nous vouloir maintenir et côseruer en 
nostre estât et saincte clausure, ou de nous donner 
sauf-conduit de sortir de vostre ville toutes en- 
semble, sans violence de nos personnes. Et com- 
ment dirent les Syndiques , et où voulez vous al- 
ler? la ville vous permettra bien de demeurer en 
vostre maison , moyennant que ne soyez plus pri- 
sonnières, et que chacune aye liberté d'entrer et 
sortir à son plaisir, mais vous châgerez d'habit, cl 
ne direz plus d'office , ny Messe . et ne pensez pas 
qu'il vous soit permis de sortir hors la ville à vo- 
stre plaisir, qui fut parole bien douloureuse aux 
oreilles des Sœurs. 



i 



154 Commencement de 

La Mère Vicaire diet encore . helas Messieurs 
pour l'amour de Dieu ayez pilié de noz pauures 
filles, vous voyez côme nous sommes désarmées 
et sans nulle serreure : si ces marmailles venoiët 
de nuict pour nous mal faire qui les gardera, plai- 
se vous ordonner quelque seurlé de sauue-garde. 
Or bien dirent les Syndiques nous aduiserons de 
vous garder : mais ces femmes papistes, qui sont 
icy pourquoy y sont-elles venues? Incontinent les 
deux dames se mirent à genoux, disant Mes- 
sieurs pardonnez nous , car nous y sommes en- 
trées avec la multitude : sortez dehors hastiuemêt 
(dirent les Syndiques) car vous serez plustost 
cause du mal que du bien , ce que firent inconti- 
nent , et sans congé , car leur cœur ne pouuoit re- 
spirer, et furent les pauures Sœurs abandonnées 
et priuees de tout confort, et consolation, plon- 
gées en Tabisme de toute affliction. 

Deux Sergens de ville furent ordonnez au cô- 
uent dans la closure pour garder les Sœurs, et le 
conuent, ce disoient-ils , mais il est à croire qu'ils 
le faisoient plus pour garder que les meubles ne 
fussent pillez, que popr la consolation des Sœurs : 
et outre ceux cy estMent tousiours les susdicts 
Archers douant le conuent veillans iour, et nuict, 
et esloient aucune fois quatre vingts^ ou cent en 
ladicte maison de Monsieur de Coudre : et furet 
les pauures Sœurs par six iours entiers sans portes 
ny clausure , seulement en la garde, et confiance 
de nostre Seigneur : de iour se tenoieut en l'E- 
glise, et le repos de nuict estoit de crainte, et 
inestimable douleur, et estoient soustenues du 



l'iferesie de Geneue. 



153 



pain d'sngoisse. el abbreuuees d'abondance de 
larmes, à tout dire n'y auoil espoir ny moyen de 
réconfort, car en nulle manière ne pouuoient 
signifier leur doleance à personne . el quand bien 
l'eussent faict scauoir, n'en Tust esté aulre chose, 
car personne de noblesse, ny bon catholique n'o- 
soit entrer en la ville sans danger de sa personne , 
el par ce moyen n'y auoit que d'attendre la grâce 
de Dieu. Le lendemain la panure pernerlie Blai- 
sine, et sa malheureuse Sœur vont demander aux 
Syndicques, et conseillers de la viile vne péti- 
tion , demandant de luy faire payer du conuenl 
son mariage , scauoir deux cents escus, robbes, et 
cottes , chaisnes , carquâs , et bordures , allegnans 
que son père l'auoil baillé au Conuent, ce qui 
n'estoit pas vray, car de la cognoisaance de tou- 
tes les S(Biirs n'en auoil pas dôoé vnc seule mail- 
le. Elle demandoil partie en tous les meubles 
de la Religion. Puis demandoit quatre ou cinq 
de SCS compaignes, dônant à entendre qu'elles 
estoient de son mauuais propos de sortir comme 
elle , et qu'elles auoient plusieurs fois eschcllé les 
murailles pour sortir, et que pour crainte des 
aneiénea qui les lenoient subiecles n'osoienl dé- 
clarer leur vouloir, ce que du tout mëtoient faus- 
sement, comme moy qui cecy escris le lesmoi- 
gne, et me nommoil la première. Et pour les au- 
tres mes compagnes , qui sont tant vertueuses , et 
de grande deuotion, iamais ne fusmes ses com- 
pagnes en mauuaises inlenlions, et se gardoil 
bien de donner à cognoistre le venin de sa pësee : 
et par ce moyen elle prncuroîl tout le malheur 





4 56 Commencement de 

qu'elle pouuoil aux pauures Sœurs, et en parloit 
en mêterie et fauceté pour couurir son hypocri- 
sie : mais nostre Seigneur que iam^is ne délaisse 
ses amis à Textremité, et qui ne veut pas nier véri- 
té permit estre vérifiées toutes ses malices au cô- 
traire , comme ie meltray cy après au plus vray 
qu'à moy sera possible , ainsi que fut déterminé. 
Et tout ce Mercredv entendirent tant à elles et à 
leur conseil qu'ils ne firent aucune moleste aux 
Sœurs pour ce iour, mais elles estoient à portes 
ouuertes comment est dit en la garde de ces deux 
sergens seruiteurs de ville , qui toutesfois estoient 
bons Catholiques , et demonstroient grande pitié 
aux Sœurs , et se tenoient dans le tornet au lieu de 
la portière pour garder Tentree et l'issue de tou- 
tes gens, et ne scauoient les pauures Sœurs que 
faire, ny que Ion feroit d'elles, et n'attendoient 
que d'eslre séparées, et peries doloreusement , et 
leur estoit plus languir que viure, et trop plus 
cheré leur eust été la mort. 

Et pource que la bonne mère Abbesse estoit 
fort ancienne , et que par grand esbahissement, 
et douleurs estoit fort malade, elle et toutes 
les Sœurs prièrent la vénérable Mère Vicaire (qui 
tant et si vertueusement se tenoit ferme ^ et ne 
doutoit exposer sa personne pour maintenir l'hô- 
neur de Dieu , et ses compagnes) de vouloir prê- 
dre la charge d'elles , et de respondre pour elles , 
et que toutes se vouloient tenir à sa bonne con- 
duite et discrétion. 

Le leudy estant venu après leur conseil Judaï- 
que vindrent dans le conuent les Sindiques auec. 



l'IIeresie de Geiieue. 



157 



vn gros Pharisien Conseiller de Berne vestii de 
velours, Claude Bernard, et plusieurs autres, et 
la sœur de filaisine, à la manière accoustumee 
toutes les Sœurs coururent à l'Eglise, et Mère Vi- 
caire tenant l'Abbesse près d'elle : Ces Rabbins 
Pharisiens vont faire leur proposition de par la 
mal-heureuse, demandant pour son mariage les 
choses susdictes : Comment, dict mère Vicaire , 
la Blaisinc scait bien que n'auons iamais rcçeuvne 
maille de son père pour son mariage , et aussi 
la Dame Hemme sa seur qu'est icy le scait bien : 
Aquoy respondit l'effrontée, si auez, car mon 
père TOUS l'a baillé quand ma sœur entra céans, et 
que la pauure fille par le moyen do vos ilatteries, 
ignorant la vérité de bien viurc, se rendit, et 
puisque le seul Dieu l'a illuminée de vraye co- 
gnoissance luy faut auoir son bien pour viure, et 
d'auanlage, demande partage à tous les biens 
de la Religion, qu'elle a seruy par l'espace de 
quatorze ans, et y a bien employé son temps. 

Comment (dicl Mère Vicaire} les biens de la 
religion ne sont point à elle , ny à moy. mais à la 
Religion, les bonnes Religieuses trespassees les 
nous ont laissez pour les laisser aux autres , ce ne 
sont pas bien acquis par vsure , ou par nostre tra- 
uail, et labeur, mais sont les aumosnes de bon- 
nes gens pour intention qu'ils seruiront à faire le 
diuin scruicc. Le Liutenât tout courrocé rompt 
son cœur en ces paroUes, Dame Vicaire que ne 
laissez vous prendre la paroltc à Madame l'Ab- 
besse , et ne sonnés mot ; le le veux bien respon- 
dit elle , mais la pauure mcrc est par trop mal de 



« 



158 Commencement de 

sa personne. Messieurs , dit la mère Abbesse, moy 
et mes Sœurs tenons et affermons ce qu'elle fe- 
ra . et elle sçait mieux la vérité de ces choses que 
moy, car elle a esté plus de quinze ans Portière, 
et Testoit du temps que Dominique Yarembert 
mit sa fille céans, et tout ce que venoit au Con- 
uent luy passoit par les mains. 

Or pour abbreger paroles, dirent-ils , faut que 
donniez deux cens escus qu'auez receus d'elle. 
Monsieur le Lieutenant, dit la mère Vicaire, puis 
qu'elle et sa sœur afferment que les auons receus 
qu'elles le monstrent par escrit, et lors se regardè- 
rent Tvne l'autre sans mol dire. Adonc le Lieute- 
nant dit. Dame Hemme, la dame Vicaire parle 
raisonnablement, le scauriez vous monstrer? La 
menteresse respondit que non, que les droictsde 
son père auoienl esté portez à Chambery. Adonc 
ce malheureux Sindique , nommé Michel Baltha- 
sard, va porter faux tesmoignage disant, Dame 
Vicaire , comment osez vous maintenir contre 
vérité? le vous dy certainement qu'vne fois ve- 
nant de Lyon auec Dominique Varembert, il me 
môstra vne bourse où il y auoit deux cens escus 
dedans , et me dit , Seigneur Michel , cecy est pour 
ma fille Blaisine , et luy sera donné quel party 
qu'elle prenne. En bonne heure , dit la Mère 
Vicaire, bien les pouuoit monstrer : mais pour le 
vray il ne les donna pas céans. Le Sindique va iu- 
rer le précieux sang de Dieu , vous me desmentez, 
et ne semblez pas femme pourueûe de sens, et si 
pensois qu'il ne me fust reproché de me prendre 
à vne femme, ie vous ferois repentir. le ne vous 



l'IIeresie de Oeiieur. 



tGl 



cuyde point iniurier. ny faire desplaisir, dit merc 
Vicaire, mais le vous dis vérité. 

Il cstvray que Rambcrta Taicl faire vne Cha- 
pelle céans, s'il cnlendoily employer ledit ma- 
riage, qu'elle le recouure sur les pierres, nous ne 
l'auons pas en lliresor. Il a garny aussi l'Autel de 
sa chapelle d'habillemêt. nous voulons bicu qu'il 
luy soit donué. Vous estes pleine de malice, dit le 
Sindique et le Lieutenant , mais E^i payerez vous ce 
qu'elle demande; vous auez mis dehors vos tbre. 
sors et meubles, mais vous rendrez compte de 
tout. 

Comment, dit mère Vicaire? quels thresors 
demandez vous, qui viuons seulement de men- 
dicité? par quel moyen le pouuons-nous assem- 
bler?Noussçauonsbien, dirent-ils, que vous auez 
caché du bien en plusieurs maisons, et mesme en 
vne telle maison auez vn beau pugeal. Et com- 
ment, dit Mère vicaire, cuidez vous que nous 
nous aidions de poignard, nous n'auons pasglai- 
ue à meurtre. Dame vicaire, dit le Lieutenant, ne 
faictrs pas tant l'esbaliie, nous scauons bien 
qu'vsez de tricherie, Sauuo voslre grâce, dit-elle, 
car tricherie n'est point trouuee en gens de foy, 
et m'esbahis si vous croyez que nous ayons poi- 
gnard, mais de quoy nous en seruiriôs nous, à ba- 
tailler contre les mouches? ie ne crois pas que le 
disiez à bon escient. 

Par Dieu, dit le Lieulenât, Dame Vicaire vous 
estes bien obstinée, mais pour vous faire entêdre 
que nous scauons lùen vostre malice . vous l'aucz 
bien voulu mettre en vne telle maison, auec vn 



462 Commencement de 

fardeau : mais tout est en la Maison de la Ville, 
et Toicy le pugeard dont ie vous parle. Hé beau 
Dieu, dit mère Vicaire, vous me parlez d'vn poi- 
gnard, et c'est Tanneau de TEuesque: mais puis- 
que Tauez, et le tenez en si grande estime^ gardez 
le bien pour le mariage que demâdez; carie pen- 
sois en bône foy que me demandiez vn poignard, 
et de faict elle et toutes les Sœurs l'entendoient, 
et cela faisoit respôdre Mère Vicaire, tant qu'elle 
leur dit que iamais ne fit bataille qu'aux pulces, 
et aux mouches : de quoy leurs aduersaires cuy- 
doient perdre patience, estimant qu'elle parloit 
en mocquerie. Et elle respondoit de bonne affe- 
ction , entendant qu'ils parlassent de poignard, et 
c'estoit d'vn pugeard d'Euesque , qui ne valoit pas 
trois sols : mais pour reuerence du sainct Euesque 
à qui il auoit esté, l'auoient donné en garde à vne 
bonne bourgeoise, comme ie pense le Diable 
leur reueloit tout, et incontinent faisoient porter 
tout à la Maison de ville , et pource ne pouuoient 
conseruer leurs panures besongnes nécessaires. 
Et pour conclusion fut ordôné que Ton prendroit 
ces deux cens escus sur les meubles et vtensiles 
de la Religion. 

Depuis le Conseiller de Berne voulut enten- 
dre de la manière de faire ceste Religion , et 
l'entendant il dit, toutes ces choses ne sont pas 
hypocrisie , mais faut toutes venir à vnion de foy. 
La Mère Vicaire respondît c'est bien dit, quant à 
nous, nous ne voulons point de loy nouuelle, 
mais nous voulons viure et mourir comme nos 
ancestres. Nous le voulons bien, dirent-ils, mais 




l'Utrcsie de Genfiie. 
i ne Irnniciit pas ijui leur enseignait la vérité , 
et n'esloieiit pas illuminez de la yrace de Dieu 
eonimc nous sommes. 

Certes, dit-elle, Messieurs voua estes aueuglez, 
et non illuminez. Mais, dirent-ils, vous autres 
pauures simples femmes, qui soubs l'ombre de 
garder virginité et chasteté, chose qui est impos- 
sible à nature, estes toutes corrompues do pen- 
sées. Ils ne l'a pas commandé, dirent la Mère Ab- 
besse. et mère Vicaire , mais il nous l'a monstre 
par exemple. 

Et comment , respondirent ils , Dieu ne sa mère 
ne se lenoient pas reclus ; mais alloient par le mo- 
de preschanl et enseignant, et ne porloienl pas 
lel habit que vous. 

Pourquoy portez vous ces simples habits de 
telle couleur et façon? Pour ce qu'il nous plaît, dit 
Mère Vicaire; et pourquoy estes vous ainsi vestu 
pompeusement de cesic robbeî Ce n'rst pas res- 
pondit-il pour o.'gueil , mais pour mon plaisir. Et 
aussi fais je moy, dit Merc Vicaire : car ccsto cou- 
leur me plait entre les autres, et la façon comme 
à vous la voslre, et parce que chacun a sa liberté 
gardez la vostre, et nous laissez la nostre : car de 
toutes les choses que nous faisons ne sômes point 
uonlraintes , mais chacune y est de son gré, sans y 
estre forcée, et si ne nous voulez permetlre de vi- 
ure en vostre ville en la sorte qu'ont vescu nos 
bonnes mères trespassces, permettez nous d'en 
sortir ensemble sans danger. Mais où voulez vous 
aller, dirent-ils, là ou Dieu nous conduira, dit la 
merc Vicaire. 



1GA Commencement de 

Nous vous ferons conduire, et rendre chacune à 
vos parens si ne voulez demeurer auec nous selô 
nostre manière de viure : mais celles de la ville y 
demeureront , et celles qui y ont esté escolieres, 
et pour ce faites nous parler à la Sœur Collette, 
et à la Sœur lussie, quia des parens en ceste com- 
pagnie. Vous pouuez bien parler à elle, dit merc 
Vicaire; mais n'y mettez pas la main pour en fai- 
re comme de l'autre, car vous nous mettriez plus 
tost toutes par pièces, veu qu'elles ne sont pas du 
vouloir de Tautre. 

En celle compagnie estoit vne Moine Abbesse 
fausse, riche , et langue diabolique, ayant mary et 
enfans, nômee Marie d'Entière, de Picardie, qui 
se mesloit de prescher, et de peruertir les gens de 
deuotion. Elle se va metire entre les Sœurs pour 
trouuer Sœur Collette Mesuere , et demandoit à 
l'vne, puis à l'autre , estes vous sœur Collette, ma 
fille . nous voulons vous parler : et la première à 
qui elle s'adressa c'estoit elle mesme : mais elle la 
repoussa du costé disant , ie ne suis pas celle que 
tu cherches, va la chercher autre part : et de cha- 
cune auoit quelque reproche disant, val'en Moine 
reniée, et langne enuenimee. Mais pour l'enuie 
qu'elle auoit d'en peruertir aucune, ne faisoit conte 
des reproches, et disoit, hé panures créatures! si 
vous sçauiez qu'il fait bon estre auprès d'vn ioly 
mary, ei comment Dieu l'a aggieable; l'ay long 
temps esté en ces ténèbres et hypocrisie où vous 
estes, mais le seul Dieu jn'a faict cognoistre l'abu- 
siondemachetiue vie, et suis paruenûeàla vraye 
lumière de vérité. Considérant que ie viuois en 



l'Herei 



î de Geneiie. 



I6ij 



regrel : t-ar en ces religions n'y a que cagoleric , 
corruption nicnlclle, fil oysiuelé. et pour ce sans 
différer iepring du lliresor de l'Abbaye iusques â 
cinq ces ducals, el me suis retirée do ce malheur, 
et grâces au seul Dieu , i'ay desia cinq beau\ en- 
fans, et vis sa iutai rement. 

De ces paroles d'erreur el deceptiucs les Sœurs 
auoient grand liorrcur, et luy craehoienl contre 
en detcslalion : mais elle repliquoil, lia fausses 
hypocrites, vous mesprisezla parole de Dieu, car 
vuiis n'estes pas de luy, nous sçauons bien quelle 
vie vous menez, vosirc Sceur de Dieu illuminei; 
nousa bien dit vostre vie diabolique et dissolue , 
el la pauure fille ne l'a peu endurer. Disanl ces 
abominables propos la malheureuse enlendoit 
à en pouuoir lirer quelqu'vnc dehors. 

Le chelif Prcdicanl VJrel faisoit demander 
Soeur Claude de Pierre-fleur d'Orbe , disant que 
il auoil charge de la retirer, pour la rendre à ses 
parens, elde faict lacherchoienl : et voyant qu'ils 
n'en pouuoienl voir aucune en la face, ils dirent à 
la More Abbesse, faites venir Sœur Colleltc, el 
ne doutez que nous luy fassions desplaisir : mais 
seulement voulons sçauoir sa volonté, failes la 
parlera son parent, vous ne luy pouuez rien, et 
si ne le faictes vous vous eu repentirez. 

La pauure merc Abbesse, se confiant à leurs 
paroles de mcnteries, leur commanda parler à 
eux. Sœur Colleltc estant auprès d'elle, el de mè- 
re Vicaire, luy vont demander si elle ne \ouloil 
pas faire comme sa compagne la Blaisinc , el re- 
limrner â ses parens. noua sçauons bien (dircfil- 




166 Comunencement de 

ils) que vous estes iey mal menée pourec que 
esles (le la ville, et elles ne sont que pour le Duc 
de Sauoye, et pource qu'elles sont toutes Gêtiles 
femmes vous n'aurez iamais bon temps, noussô- 
raes bien aduerlis côme la Blaisine et vous estiez 
dejeltees. Respondîl la pauure fille en tremblant 
de peur, et disant iamais desplaisir ne me fut faict 
en la saincte Religion , et y suis autant cher tenue 
que ma Reiierende mère Abbessc, et n'y fut on- 
ques battue, ny mal traittee, et suis en vouoloir 
de continuer au diuin seruice, en leur saincte cô- 
pagnie. Eux respondirent, et comment? elles de- 
mandent de sortir de la ville^ bel pauure fille 
elles vous délaisseront sur les champs, ou feront 
semante, car elles seront bien contraintes de re- 
tourner chez leurs pareus, et panures filles que 
ferez vous nous ne permettrôs point que sorties : 
mais vous remettrons à voz Sœurs, et ne vous 
doutez pas que vous trouuerons bon party: et 
ce disant deux mauuais garçons^ lean Pecolet , et 
Amy Perrin la vont prendre, et tirer à force , et 
la pauure fille se va ietter au giron de la mère 
Abl3esse , criant mes bonnes mères et Sœurs , ie 
me rend a voslre miséricorde, et la mère Abbesse 
la tenant , et disant le Pseaume I u d i c a m e 
Deus et discerne GAvsAM,vn d'iceux mau- 
uais luy va frapper vn rude coup qui luy endor- 
mit le bras, disant ceste fauce vieille l'a enchan- 
tée, et tantost mère Vicaire et vne ieune et forte 
Sœur la retirèrent d'entre leurs mains, disant 
Messieurs pour Dieu laissez nous , car vous n'en 



l'Ui-rcsie lie Geneuc. 1C7 

nurpz point que toutes ne demeurions en la pla- 
ce, et pourcc la laissèrent, rorame toute pasmee 
Je peur, 

El cependant ledit mauuais Claude Bernard 
sermOnoil ; et presclioit Sœur leanne de lussie qui 
esloil bien griefuemenl malade, luy disant qu'il 
auoit charge de par le Conseil de la ville de luy 
présenter, que si elle vouloit on luy donneroit 
parly BufTisant, luy en nommanl plusieurs, et vn 
tel mariage comme à la Blaisine, et queiamais la 
ville ne luy faudroil, et que pour autât qu'elle auoit 
t'slé leur escolliere , et esloit leur circonuoisine ils 
l'auoient autant cliere que les Biles de la ville. 
Et d'auautage, qu'il auoit charge de son oncle 
seigneur Pelicier de la retirer. 

Adonc respondit ladicte Sœur leanne, le Sei- 
gneur Guillaume Pelicier esloit autrefois mon 
oncle pendant qu'il a esté homme de hien : mais 
puisqu'il a changé de Loy, i'aurois honte de l'ap- 
peller qu'il fut mon oncle, cl si ma tante a espousê 
sondit frerc, ce n'est pas parentage pour auoir si 
grand cure de moy, il ne m'a pas mis en cesle 
compagnie, ne aussi pour luy ny pour d'aulres 
semblables à luy n'eu parliray, et Messieurs de la 
ville ne doiuent pas auoir tant de cure, ie ne suis 
pas de vostre ville, et ne voudrois csire. l'ay en- 
core ma tres-honorec niere, femme d'honneur. 
de bonne réputation , et des frcres aussi à qui ic 
dois honneur et obeyssance : mais i'ay renoncé à 
toutes choses mûdaines et voluptueuses de mon 
gré pour seruir à Dieu, et s'il cstoil maintenant 



168 Commencement de 

à faire ie le ferois , car ie ne conuoilit onques ma- 
ry autre que d'eslrc espouse à mon Dieu, à qui i'ay 
donné, et donne ma foy, el tout ie courage de 
ma pensée, et tout Tauoir du monde, ny aussi les 
tormens ne m'en feroienl aller au contraire. 

Adonc ce malheureux reprint la parole de pro- 
pos de flatterie, et douces admonitions, et puis 
de paroles si tres-dissolûes, et abominables que 
i'ay grand horreur de les ramenteuoir, et ne Tose- 
rois escrire : il dit encore qu'elle, et toutes les au- 
tres esloient corrompues : et elle luy dit vous auez 
prins vue belle manière de viure , qui ne sçauez 
parler que de corrupliô, el en faictes vostre Dieu, 
retirez vous de moy, car vous me foulez et estou- 
fez le cœur de votre puante halaine, et vous faic- 
tes autant de me prescher, côme si vous battiez 
la mer, pour en faire beurre, ne ma compagne ny 
moy ne sçauons que c'est de corrruplion. 

Et sur ce vont venir ceux qui auoient laissé 
Sœur Collette disant , Sire Claude côment va, auez- 
vous failly à la proye aussi bië que nous ! il respon- 
dit i'ay trouué ma parente obstinée, mais le seul 
Dieu la vueille illuminer, elle pensera au bien, et. 
grand honneur que Messieurs luy présentent, el 
demain me dira son heureuse responce. Ladicte 
Sœur leanne respôdit vous en auez autât auiour- 
d'huy comme demain , et d'icy à mille ans, et ne 
retournez ia pource , de m'auoir trouué pour vo- 
slre parente , ie m'en fusse autrefois bien cher te- 
nue, mais pour l'infection de vostre loy, ie le nie 
aussi si nia tâte a espousé l'oncle de vostre fem- 
me pource n'estes pas mon parent. 



illeirsii' il'', (ieiiruc. 



IG9 



Qui voiiJroit reeiler les j>r(i|H)s iiifutnt's, d 
pleins (i'abbus qui furent faicts ces jours, loule 
vne grande rame Je papier, ne suiriroil. Ce ines- 
chanl se va Jresser contre ses Compagnons, en 
rccliignniil les deiilz de douleur comme Loups 
nfTamezquine peuueni Irouuer proye, cl se re- 
gardant \'\n l'autre par ennuy, car la nuicl npprn- 
choil, aucuns vont dire qu'ils se vouloiët retirer. 
et tous s'en vont sortir de l'Eglifie : et côme Dieu 
voulut en sortant vont voir vne grande picque. 
que les Sœurs gardoient pour nettoyer le dessus 
(le l'Eglise, ces gens tressaillirent tous de peur, 
disant . lia 1 cornent est ce ? vous auez des basions 
meurtriers; à quelle intention les au ez vous icy 
mis? et les Sœurs qui n'y pensoicnt ne sçauoieni 
rien dequoy ils parloiët : et derechef dit le Lieu- 
tenant. Iiél Dames Bigottes vous auez de l'inlel- 
ligence, pi de peur muèrent tous de face, et au- 
cuns aualerent les degrés deux el quatre, doutans 
que les Soeurs ciissent quelque intelligence de 
les frapper, seulement de voir celle picque rou- 
chce par terre, et aucuns disoient le Diable cjn; 
porte qui plusy retournera, et qui se fiera en elles: 
car il n'est malice, ny cautcle que de femmes, de- 
quoy les Sœurs n'estoient pas marries, et en Ici 
procès malheureux fut employé tout ce iour en 
peine, el regret inestimable, el n'est pas possible 
escrire la qualriesme partie des propos et mena- 
ces, et trauail. 

Le Vendredy pour augmentation de douleurs, 
va venir la pauure malheureuse eonuertie accom- 
piignce lie sa clieliuc Sœur auecques les dessus 



170 Commencement de 

nommez Sindlcqucs, et Gouucrneurs de la Ville; 
elle cstoit vestue de robbe mondaine et plus disso- 
lue que femme vulgaire abandonnée, et de premiè- 
re face n'entrerêt pas dedans mais à la treille, 
et furent coniurees les Sœurs d'y assister : mais ne 
parloit que Monsieur le Lieutenant, et les Sin- 
dicques, et la mal heureuse se tenoit sur les degrés 
oyanl les propos. Le Lieutenant print la parole 
disant or ça belles Dames, la Dame Blaisine.sc 
recommande à vous, et est tousiours à nous im- 
portuner de luy faire raison, auez vous aduisé 
de luy donner ce qu'elle demande , et d'auantage 
nous à faict grandes plaintes, que Tauez battue, 
emprisonnée, et mis les grésillons es mains, et 
fers aux piedz, et sans occasion , et pource il faut 
sçauoir pourquoy vous l'auez ainsi tourmentée, 
ce sont œuures de meurtrier et de larron. Aquoy 
respôdit mère Abbesse, comment luy auons nous 
mis fers, et grésillons , veu que n'en auons point, 
ny de mauuaise prison aussi , et à ce ne deuez pas 
croire. Le Lieutenant respondit, nous la croyons 
mieux que vous, car elle est véritable, et scauons 
pourquoy vous vsez de si cruelle iustice. Lors 
mère Vicaire, print la parole disant,' Monsieur le 
Lieutenant croyez que ne luy a esté faict point de 
rudesse, la prison luy a esté bonne, car ie vous fais 
iuge du bon portement de sa personne. Quant à 
battre, et discipline vous sçauez que partout est 
nécessité de correction et amandement, et aussi 
bien en Religion qu'autre part, et n'a iamais esté 
disciplinée sans bonne occasion, et de ce ne 
vous deuroil parler, mais se deuroit accuser elle 



l'Iteresie tlf (ieiimi'. 
mcsme. elle s'est plus disolplinee d'elle mesme 
que ne liiy a esié dôncc , mais ic crois que mettez 
ces propos auaiil pour manière de passe-lemps. 
plus que par information d'elle, et ne pourrois 
croire qu'elle soit encore lanl vulgaire : le Lieu- 
tenant respondil Dame Vicaire vous ioiicz vous 
à me faire menteur, ie le vous nionslreray, Dame 
Blaisine venez auant et dites vostre raison , adonc 
s'auança la pauurc clietiuc disant pour le premier 
salut, mère Vicaire vous auez toutes menly par 
voslre gorge, car la Sœur de Gento, celle de la 
Fraase , et de Bardeuenclie me battirent tant vne 
fois qu'elles me meurtrirent toute la cliair. Pour- 
quoy vous ballirent elles? pource dit elle, qucic 
n'nuois voulu prendre la Bible aucc elles, et que 
ie Qllois ma quenouille le iour de la feste Dieu , 
c'csloitmal faicl à vous [dit mère Vicaire) en telle 
solennité. 

La Sœur de l'aposlate respondit alors ha! ca- 
pliardcs que vous estes , la pauure iille cstoit des- 
ia illuminée, et vous la lourmenliez : ouy dit elle 
et m'ont tenue en prison pource que ie ne pouuois 
pas endurer leur mauuaisevie. et infâme, et de 
nuict couclioient les Conuers auec elles , et pour- 
ce de moy et de la pauure folle se cachoienl. faa ! 
Biasine (dit merc Vicaire) vous faillez à dire vray, 
mais vous mentez (dit-elle) et mangiez les bous 
morceaux en dernier de moy. et menez mesclian- 
te vie, et viuez pauurcmenl. Vrayenient lu dis 
vray [dit la raero Vicaire) que nous viuons fort 
pouurement de viiire, et bons morceaux, et aulres 



(72 Coinmencemenl de 

tu nous les fais engloutir douloureusement pour 
ta perdition. Il est vrny, dit-elle, que souuèl vous 
auez de la pauuretè . et nccessilc . mais aussi vous 
faictes souueut des bonnes rheres, et viuez tous- 
iours en rancune et noise entre vous, et ie ne le 
pouuois endurer, et pourceque ie vous reprenois 
vous m'auiez enferrée, et emprisonee, et tenu 
comme vnc folle: et cornent (dit mère Vicaire) 
ozerois tu dire que nous ne mangions toutes en 
vne table esgalement , en silence et bonne vnlon , 
et pareillement en l'Eglise, faisant ensemble le 
diuiii seruioc. couchons toutes indifféremment 
en vn dortoir. Ouy (dict elle) et donc il n'est pas 
comme tu dis que sommes tousiours en noise , ce- 
la prouue le contraire : et si par ton moyen ad- 
uenoit quelque parolle entre nous, de quelle hu- 
milité nous réconcilions nous, recognoissant nos 
coulpes en Chapitre, et receuani humblement. 
est ce vie mauuaise? mais vraycment tres-mau- 
uaisc pour toy qui n'en voulsit iamais rien faire, 
et pour ce ne te scroit pas bien séant de la louer, 
ce qui n'est pas à toy de faire : mais ie te dis pré- 
sent la bonne compagnie, que tu nescaurois mes- 
dire de la Religion qu'en mensonge. Respondit 
l'Apostate vous estes des grandes hypocrites, et 
deceuez les panures gens, et disoil infinies au- 
tres parolles dissolues, tant que la compagnie ne 
les pouuoit plus endurer, tant que le Lieutenant 
luy dict taisez vous, et allons voir celle prison, 
el descendant de la treille, toute celle compa- 
gnie entra dedans, et celle mal-heureuse Blaisine 
les alla mener droit en la chambre en laquelle on 



^^r Bie vnc et] 



l'Hérésie de Genève. 



173 



llay Buoit faict vne couche haule toute clause cô- 
ne vne chambrelte chaude, et vne porte serrant 
à la clef , et vne fenestre bien iolie, ferrée d'vne 
croisée de fer, et dedans son coffre, et vne table 
au dessus de sa couche, et treuuerent dedans vn 
pain entier qu'elle y auoit porté le iour de Sainct 
Bartholomy, de beurre, de fromage de deux sor- 
tes, de vin dans des phioles , sa couche bien gar- 
nie de toutes appartenances, et bon oreiller de 
plume, tout en la mesme sorte qu'elle y auoit 
laissé, car nulle Sœur n'y auoit esté, dequoy fu- 
rent bien esbahis , et dirent dame Blaisine est ce 
fostre prison? certes [comment dict Dame Vicaire) 
elle est bonne, et la voudrions bien auoir sembla- 
ble en noz maisons pour le soûlas et aide de noz 
personnes. 

Puis montèrent les degrez, pour aller treuuer 
les Sœurs, et aucuns se tournèrent, disans Dame 
Blaisine lesquelles demandez vous que nous fai- 
sions sortir? la malheureuse respondit ie veux 
auoir ma cbere compagne Sœur leanne de lussie , 
Collette Massure, Françoise Rambo, et Guillau- 
me de la Frasse ; Quoy oyant mère Vicaire, cuida 
pasmer, puis se corrigea , et dit bé I faucc chatte 
ilne sera pas ainsi, et vous Messieurs n'y venez 
pas à telle intêtion : car vous ne les sortirez pas 
vtues, mais toutes mourrons pour elles, puisse 
hasta criant mes enfans Sœur Icannc. Sœur Col- 
lette, Sœur Frâçoise. Sœur Guillaume monstrez 
vous cheualteres. et à Dieu loyales, car eeste 
malheureuse a demandé de vous faire prendre à 
ces gens, iusques à maintenant nous vous auons 



174 Commencement de 

gardées , et garderons de nostre pouuoir, si vous 
estes constantes. 

Ce fut angoisse pitoyable, et transperçant les 
aines des panures désolées Sœurs . et n*y auoit 
conseil ny reconfort qu'à Dieu seul, etfondoient 
en larmes et souspirs : mais nostre Seigneur (com- 
me ie croy) mua leurs fureurs, et ne firent aucu- 
ne violence, ny force à aucune, sinon de parolles 
deceptiues. 

Et reprenant leur propos de mariage, pour con- 
clusion falloit donner ces deux censescus, et fut 
ordonné à la ditte de quatre ou six arbitres, que 
chacune partie pouuoit eslire que mieux luy plai- 
roit. Et fut esleu pour les Sœurs le sire lean Bal- 
lard, ancien, et homme de foy, et le sire Estienne 
Pecolat , vray Catholique et Thresorier de la ville , 
et tenoient les Sœurs pour fait ce qu'ils en ordô- 
neroient. L'apostate et sa sœur prindrent pour 
elles Michel Baplisard , et Claude Bernard , mau- 
uais Luthériens, gens pariures et de faux tesmoi- 
gnage , et qui meltoient toutes dénotions à per- 
dition, ils tindrent plusieurs propos tousiours à 
nostre desaduantage : cette apostate les condui- 
soit par tout le Côuenl, et print ce qu'elle voulut 
sans contredit, et estoit plus eflfrontee que femme 
commune et abandonnée, elle s'alla présenter 
deuant sa tante, pauure mère ancienne de plus de 
quatre-vingts ans, nômee Sœur Claude Lignot, 
et luy dit, Tante Lignotte . regardez moy comme 
ic suis belle fille, ne me trouuez vous pas plus 
belle, maintenant que i'ay trouuélavoye de vé- 
rité? Certes si vous estiez ieune , ie vous conseil- 



l' Hérésie de Geneue. 175 

Icrois de venir auec moy : mais l'on ne sçauroit 
que faire de vous, sinoaque vous seriez conue- 
cendres, et pource vous pouuez bien faire bonne 
chère. 

Et la pauure mère la cuydoit retraire par dou- 
ces paroles, disant ouy ma fllle tu es belle : mais 
encore plus belle auec l'habil de religion : scaches 
mon enfaut que tu es en grand danger, et cesie 
boone mère luy donna du Gilet, et d'autres mi- 
gnotises qu'elle auoil. Elle parla aussi à Sœur le- 
rooyme de Villarseil , et nulle autre ne voulut 
parier à elle, mais s'en esloignoient comme d'v- 
ne charongue infecte. 

Apres grande contrariété, et aRliction sorti- 
rent, et se passa ce îour en telles douleurs, et en 
crainlc inestimable, comme pieusement se peut 
entendre. 





ACTES ABOMINABLES 

QUB FVREKT FAICTS 

\v\ Religieuses de Saincte Glaire. 




r.E iour de Monsieur Sainct Augustin. 
Krelournerent le Lieutenant, auec 
Mix liuict de ces plus fermes Here- 
'-tiqucB, et tous gens d'apparence, et 
K sa sœur l'apostate qui menuit la femme 
!^de Hemme Leuet Apolicaire, qui se mes- 
l^loil de prescliep. Et les pauures Sœurs, à 
_ Éleur manière accoustumee, se vont tou- 
tes retirer à l'Eglise, demandant secours et aide 
à nostre Seigneur. Et après plusieurs propos dou- 
loureux, les Hérétiques vont dire à celle langue 
diabolique. Dame Claude faicles vostre devoir: 
cl tantost se print à sermonner ne tenant propos 
qu'en vilipendant la Vierge Marie, et Saincls. 
etSaincles de paradis, et Testât de Virginité, et 
de toute deuotion, et autres propos, que ie tais. 
pour hônesteté. et ay horreur de les ramëteuoir. 



l' Hérésie de Genme. 



177 



louant l'eslat de mariage, el de liberté, alléguant 
que les Aposlrcs auoient tous esté mariez au Col- 
lège de lesus, et mesmcs saiiict lean, et saincl la- 
ques, et sainct Paul, el que luy mesme a dit que 
c'est bonne chose d'estre marié el d'estrc deux en 
vnecbair, et peruerlissoît la saincle Escrilure tout 
à rebours, et châgeoit le doux miel en venin amer, 
el tant que les Sœurs ne le pouuoient endurer, 
mais luy hoclioient la teste, criant à la grande mê- 
teresse, et fausse Diablesse incarnée, et mère Vi- 
caire leur dit Messieurs ostez noua d'icy cesie lan- 
gleresse el la faictes taire, car toutes auons grande 
Iiorreur de l'ouyr, bà I Dame Vicaire gardez vous 
de l'iniurier [dirent-ils) car c'est vne saincle créa- 
ture illuminée du seul Dieu, et qui fait de grâds 
fruicts par ses snincles prédications et diuines 
doctrines, conuertiasant les pauures ignorans, et 
pour le désir du sauuemenl de leurs âmes prend 
grâd peine, etvoudroitbieo que vous fussiez du nom- 
bre : comment (dit mère Vicaire) appeliez vous 
eonuertir. c'est peruertir de salut à perdition, et 
je m'esmerueille de la pauurcté liorribic de son 
langage déguisé, el s'il n'estoU pour reuerence de 
vous, ie luy presenterois vu pigne pour la pigner 
de mon pouuoîr, et toutes les sœurs la decra- 
choient, de quoy se voyant ces Messieurs baissant 
les lestes combien qu'ils fissent du fier, mais elle 
et sa compagne riduienl laidement de grand ire. 
Or ça dit le Lieutenant vous mespriscz la paro- 
le de Dieu, et nous, mais nous scaurons d'vne à 
vne ce que vous auez dans le cœur, et ferons de 
vous côme bon nous semblera, et sans recalciler. 




178 Commencement de 

consentez à venir comme nous ordonnerons, et 
si ne le faictcs, ie iure que vous tirerons par force 
et vous en ferons repentir : sur ce fut Tangoisse 
des Sœurs irrémédiable. 

Adonc vont coter si toutes y estoient, et Irouue- 
rent quil en manquoit vne, c'estoit une panure 
débile du cerueau que Ton auoit enfermée au Re- 
fecloir, puis se mirent en deux parties, vne partie 
demeura à TËglisc, et Tautre s*en alla asseoir au 
Chapitre pour tesmoings auec les deux femmes : 
et deux estoient ordonnez pour mener les Sœurs 
deuant le Lieutenant au chapitre vne après l'au- 
tre. Ils prindrent premier la Mère Abbesse, chose 
pitoyable, car elle ne sçauoit qu'ils vouloient fai- 
re d'elle, et à voix piteuse crioil miséricorde, helas 
Messieurs quelle chose voulez vous de moy d*a- 
uantage? osiez moi la vie et ne me séparez pas de 
mes aimées Sœurs. Pareillement Mère Vicaire 
prosternée à genoux, demandoit miséricorde, di- 
sant hé Mère qui gardera vos brebis, puisque le 
Pasteur est le premier assailly? pour Dieu Mes- 
sieurs permettez que nous suyuions nostre Mère, 
et toutes faisoient pleurs et lamentations : mais 
de bouger n'estoit question, car ils se mulinoient 
blasphémant le nom de Dieu, et son sang, qu'il 
nous en aduiendroit mal. 

Les Sœurs voyant telles cruaulez se fondoient 
toutes en larmes d'amertumes estimant estre à la 
fin de leur vie, et de iamai^se reuoir l'vne l'autre : 
et fut menée dehors la Mère Abbesse à grâd for- 
ce, et la raere Vicaire qui la vouloit suyure, fut 
bien rudement repousscc et la porte fermée. Pas 



rileresie deOeneuc. 



il: 



vne ne sçauoil ou ils la inenoienl : ils la menèrent 
deuant le Lieulenanl, assis en Ciiapilrc comme 
vn aulre Caïphas : elle fui examinée et interro- 
gée de plusieurs choses, que ie déporte d'escriip 
pour euitcr prolisilé : mais après l'auoir tenue vn 
lôgtèps, ne la retournèrent point vers les Sœurs. 
mais ia descendirent en la cuisine, qui Tut aug- 
mèlation de douleur, car la panure Merc cuidoit 
qu'on l'allast sortir, elle esloit demy morte, et ne 
sçauoit que penser qu'on fcroit de ses pauures f\\ - 
ks. [li les filles de leur mcre. 

Apres, pour augmenter douleur, sans faire sém- 
illant qu'ils en nuoienl faict. vindrent prêdre Mè- 
re Vicaire, qui leur dit, hé Messieurs ie vous prie 
en riiôneur de Dieu dictes moy ce que vous vou- 
lez faire de nous, et si me voulez mettre en pri- 
son, ie ne le refuse pas pour le nom de mon Dieu ; 
si par tourment ou menaces me cuidcz gaigner. 
TOUS estes bien deceus : faicles nous ceste grâce 
de nous occire ensêhle. et ne nous séparez pas 
ainsi. Ils se fascherentfort de ces paroles, disant, 
nous estimez vous meurtriers, ou si vous mocquez 
de nous? venez comme l'autre vieille, puis nous 
aduiserons ce que noua ferons de vous. 

Ces paroles furent hien picquanles au cœur 
des pauures Sœurs, disant, hé inere Vicaire nous 
laissez-vous? et qui nous conduira? Pour l'amour 
de Dieu Messieurs permettez que nous suyuions 
nos bonnes Mères, et que nous mourions ensem- 
ble : né que douloureuse nous est ceste départie ! 
et disoient l'vnc à j'aulre. Orctî est venu le iuur 
d'angoisse, et de séparation. i!é nos tres-cheres 



â 



180 Commencement de 

mères de la Religion de saincte Claire quâd vous 
sçaurez ceste dure séparation, que pourrez vous 
faire, et quand oyrez dire comment voz pauures 
Sœurs sont deuorees des loups rauissans. Lon ne 
sçauroit escrire les piteux regretz et lamentatiôs 
d'icelles, et le piteux congé que prindrent Tvne 
de Tautre, et tant qu'aucuns d'eux ne les pou- 
uoient endurer. 

Mère Vicaire dont fut repoussee, et tirée cômc 
la mère Abbesse : toutesfois les supplia de confor- 
ter les Sœurs, et pria les Sœurs d'auoir bonne pa- 
tience, et ferme constance, et quand elle fut pré- 
sentée deuant le Lieutenant, voyant ces femmes 
assises pour tesmoings^ va dire Monsieur le Lieu- 
tenant si vous voulez auoir responce de moy faic- 
tes sortir ces iangleresses, car ie ne les pourrois 
endurer en ma présence, de quoy elles furent in- 
dignées disâl voicy merueille qu'elle hypocrisie, 
elle n'a pas honte d'estre entre vous hommes, et 
ne peut voir nous autres femmes, ma Sœur Blai- 
sine dit bien vray que c'est vne merueilleuse fem- 
me, toutesfois le Lieutenant les fit sortir disant 
qu'il vouloit entendre le cœur d'vne chascune 
en secret, ou en la manière que luy plairoit, et 
puisque la Dame Vicaire ne veut parler qu'à nous 
sortez d'icy. Et adonc retournèrent à l'Eglise en- 
core se pener d'en pouuoir peruertir quelqu'vne, 
et sans intermission repetoiët ses premières dam- 
nables paroles, puis alloient par l'Eglise s'inclinât 
à l'oreille d'vne chascune, mais elles perdoient 
leur peine : car toutes les Sœurs vnaiiimement les 
rebutloient, les apellant iangleresses, incensees. 



l' Hérésie de G enme. 181 

menleresses, ce nous est grand horreur de vous 
ouyr, et en estoient bien despiteuses. 

Entre les autres il y en auoil vne, nommée 
Claude Pafifé qui de renommée et d*œuure estoil 
Tvne des pires, et plus infectée Luthérienne, qui 
neâtmoins par le diuin vouloir fut esmeûe à pitié 
voyant les Sœurs affligées, dont s'approchant 
d'elles leur dit pourquoy est ce que vous estes 
tant désolées? ne vous tourmentez pas tanl, car 
ie vous dis en foy que nul desplaisir vouis sera fait 
ny séparation, sinon de celles qui voudront de 
leur gré : mais à vous dire le vray vostre Sœur est 
cause de cecy, car elle dit que vos ieunes Reli- 
gieuses voudroient bien estre comme elle, mais 
elles ne Tozcnt déclarer pour crainte des ancien- 
nes. Pour ce nous a commis le conseil de faire, et 
d'en scauoir la vérité d'vne par vne, sans le sceu 
des autres , car celle vieille ne permettroit iaraais 
que sortiez sans scauoir le courage dvnechascunc 
et sans nous remonstrer la voye de vérité : Car 
c'est grand dommage de plusieurs belles ieunes 
filles qui perdent leur ieunesse en oysiueté , qui 
pouroient faire de grands fruictz au monde, cecy 
fut vn petit de reconfort aux Sœurs , pensant que 
puisqu'ils nous laissoient nostre arbitre n'esloit 
pas encore la fin, et séparation, car toutes se 
monstroient de grand vouloir, et constance. Ce- 
pendant mère Vicaire fut interrogée, et examinée 
comme la mère Abbesse , et descendue en la cui- 
sine auec elle, et se voyans s'entrebrasserent de 
ioye de s'estre Irouuees, mais la ioye n*estoit pas 
grande, car elles ne scauoient que seroit d'elles » 



^mmeneemml de 
ny de leurs pauures filles, les reeoinmanilaiit à 
garde de Dieu , et qu'il leur pleusl leur dôner VDI 
parole, etvne bonne parfaite volonté 

Et suyuûl leur inlëlion Turent toutes les Sœui 
en telle sorte présentées , et bien examinées tou- 
tes par ordre vne après l'autre. Le procès de l'esa 
met) seroit trop long à escrire. Le principal qu'il: 
Jemandoient aux anciennes sur fuyde Baptesme, 
et de croyance estoit, comment elles auoient ve- 
scu en pureté de pensée , et de volonté , et si elles 
uontraignoient les ieunes. et les relcnoient outre 
leur gré, et comment la Blaisine auoit esté trait- 
tee et qu'elles manifestassent leur Tbresor de re- 
ligion, car elles l'auoient caché, et pourquoy ne 
se vouloicnt vnir à la \ille (qui si longtemp! 
auoit nourries] et qu'elles deliberoient de faii 

Aux ieunes fut présenté mary et mariage, gri 
honneur et profit, et que iamais bien ne leur fau- 
droit, et qu'elles ne doutassent de priuément de 
clarer leur vouloir, et autres propos qui ne sont 
pas à escrire : car ce ne seroit qu'horreur, et em- 
pescher aux liseurs. Mais nostrc Seigneur, et le 
S. Esprit y ouurerent miraculeusemët, ainsi qu'il 
fut demonslré : car toutes furent d'vne mesme vo- 
lonté, d'vne mesme response, et consentement 
comme s'il fut party tout d'vn cœur, et d'vne voix, 
sans nulle différence; dequoy les aduersaires fu- 
rent grandement csmerueiilez de les voir toutes 
d'vne mesme parole , sans rien sçauoir l'vne de 
l'autre , tellement qu'aucuns en estoient ennuycx 
et faschcz, disant, maudit soit qui vous a fait icy 
venir, nous pouuons bien nous en retourner de, 



ies 



l' Hérésie de Geneue. 183 

par les Diables, car aussi bië n*y faisons nous rien, 
on araolliroit plus facilemët vne enclume d'Or- 
feure , que nulle d'elles, il semble que toutes par- 
lent par vne mesme bouche, le seul Dieu maudisse 
qui pour tel cas y retournera, et en se promenant 
faisoient de grandes admirations entr'eux , toutes 
auoicnt esté interrogées et preschees a part, et se 
retrouuerent toutes ensemble à la cuisine, où elles 
reprindrent vn peu de consolation. 

Cependant ces satellites voulurent parler aussi 
en secret à la panure débile de cerneau , mais elle 
se mit entre deux fenestres au Refectoir, et ne la 
peurent point tirer de là pour belles paroles, ny 
par force, et se couchoit à terre, el quand ils la 
cuidoient prescher. leur repliquoittousiours,mais 
le diable, mais le diable vous porte, fleure quar- 
taine laissez nous en paix, vous feriez mieux de 
donner réfection à mes panures Mères, que vous 
faictes languir par affliction. L*vn deux luy dist 
Sœur lacquemine, le Seigneur Mullelon vous a 
demandé à Messieurs delà Ville, et fera son au- 
mosne de vous nourrir, et luy auons promis vous 
y mener. Elle se print à plorer amèrement, criant 
grand diable , menez luy le diable semblable à 
vous , et me laissez auec mes Mères. Nous les em- 
menons toutes, dirent-ils, et leur ferons prendre 
de beaux marys. Vous en auez mëly, dit-elle, mais 
la fleure quartaine vous soit espousee à femme, 
et leur parla si fermemêt, qu*elle ne sembloit pas 
folle, mais de Dieu illuminée. Et de ce furet encor 
plus esbahis , car elle ne leur respondit à chose qui 
en pouuoit mal venir, et se taisoit comme muette ; 



184 Commencement de 

si est-ce qu'elle n'esloit pas saine de son enten- 
dement, dont les Sœurs la doutoient : et appert 
que Dieu y auoit mis sa main miséricordieuse. Et 
toute celle iournee fut ainsi employée. 

Alors le Lieutenant va dire, Or ça belles Da- 
mes vous estes bien aueuglees, qui ne cognoissez 
la vérité de TEuangile, et estes obstinées en vo- 
stre erreur : mais ie vous enjoint de par Messieurs 
de la Ville que plus ne dites aucun office, haut ny 
bas, et ne vous attendez de iamais ouyr Messe 
dans la ville, ny déplus eslre icy encloses, partant 
aduisez que voulez faire, et Irouuez deux cens 
escus pour contenter la Blaisine, et d*auantagè 
qu'elle ait part en tous les biens de la Religion, 
comme raison le porte. La mère Vicaire respon- 
dit, les biens de la Religion ne sont point à elle, 
ny pour estre partis : mais sont donnez des bonnes 
gens pour faire le diuin seruiçe : nos bonnes Mè- 
res trespassees les nous ont laissez, et nous les lais- 
seront à celles qui viëdront après nous, et la Blai- 
sine n'y a rien apporté, mais sont tous des aumos- 
nes des bonnes créatures : et en telles angoisses 
fut employé tout ce iour, iusques àla nuict, qu'ils 
sortirent. Ce n'estoit pas la nuict de repos pour 
les panures Sœurs, car à peine se pouuoient mot 
dire l'vne à Vautre, tant il y auoit de piteux san- 
glots, larmes, et douleurs comme Dieu sçait. 





LA COXCLÏSIOS 



DOVLOVREVSE DEPARTIE 



Des Soeurs oe Sai.\cte Claire. 




, ^B Dimanche, assez malin . retourne- 

Krenl le Lieulcnâl auec grande com- 

^pagnie. et les arbitres de la mal- 

^'heurcuse, demâdant tousîours deux 

^cens eacus. et grand nombre de io- 

^yau\, accoustremens, et autres choses, 

|2narrê par escril, auecques partie de tous 

Jles biens et meubles de la Retigion. Mère 

Vicaire ayant commission, à grand requesie de 
toutes les Sœurs, se mit à genoux , suppliant croire 
la Tenté, qui par les deus arbitres qu'elles auoienl 
esleu , (gens de foy et bons citoyens) leur sera di- 
cte : car elles leur diroient en vérité lout ce que 
elles pensoient de faire. 

Sur ce se vont retirer en Couseil auec la mal- 
heureuse sœur de la pauure peruertie, cl les dcu\ 
arbitres des Sœurs vont demander en bonc foy 



186 Commencement de 

que leur eussions à dire vérité de lout ce qu'on 
auoit receu de la Blasine^ et que nous gardissions 
Kien d'estre de deux paroles : car il touchoit sur la 
bonne foy, et loyauté demandant de parler vne 
par vne, mais toutes d'vne voix respondirent, 
pour Dieu Messieurs oyez mère Vicaire, qui sçait 
la verilé totale, toutes ces paroles nous vous tes- 
moignons vrayes : adonc elle leur dil, sachez noz 
aimez Pères, que le Père de la Blasine n'a iamais 
donné vaillant vne maille d'argent à la Religion, 
et sa fille fut la plus mal pourueue, que oncques 
fut religieuse, et les accoustremens qu'elle por- 
toit du monde, le père les nous demanda, pour 
donner à sa sœur la iugesse, vray est qu'il a fondé 
céans vne belle Chappelle pour la sépulture, et 
la garnie d'vne chasuble de gros satin blanc, et 
ne sçauons pas ce qu'il a despendu, et quât à nous 
n'en auons point de profit : ce oyant ces bons Sei- 
gneurs se vont présenter deuant Faduerse partie 
pour déclarer leur charge, et les aduersaires se 
vont mutiner disant qu'il n'esloit pas vray, et que 
il falloit restituer le bien de la panure fille, puis- 
que Dieu l'a illuminée de cognoistre la vérité, et 
qu'il falloit maintenir son droit : et retournant en 
conseil d'vne part et d'autre, eurent grand noise 
ensemble. Voyant les deux grands loyaux arbi- 
tres que tous les autres ne pouuoient venir à bon- 
ne raison, et scachant bien tout de ce côme estoit 
passé l'affaire, le conseil des mauuais vont de- 
mander en si grande crainte, et très grande dou- 
leur l'intention des Sœurs. 
Mère Vicaire, inspirée de nostre Seigneur va 



r Hérésie deGeneue. 487 

respondre Messieurs vous estes noz pères et amis 
ie crois que vous nous côseilleriez tousiours pour 
le mieux : le suis d'aduis que nous demandions 
congé et sauf conduyt à Messieurs les Sindicques, 
et que sortions de la ville, puisque plus n*y pou- 
uonsobseruer noslre estât ny faire le diuin seruice 
et en si grand danger de noz personnes , agréant 
de perdre tous les biens de la Religion. Certes 
' (dirent-ils) vous estes bien inspirée, et sera pour le 
mieux à ce que pouuons entendre, combien cer- 
tes que vostre despartie nous sera trop amere, 
mais encor plus grief s'ils vous faisoienl violence, 
comme entendons par leur complot. Or sus au 
nom de Dieu (dit mère Vicaire) faictes venir 
Messieurs qui sont là, et leur dites nostre vouloir. 
Adonc les appellerent disant Messieurs voicy ces 
panures Dames qui pour vray ne nous sçauroient 
donner argent, mais sont contentes vous laisser 
tous leurs meubles et auoir, et elles aller autre 
part. Comment, dit le Lieutenant, belles Dames 
où voulez vous aller? là où Dieu et la vierge Ma- 
rie nous conduira, dit mère Vicaire, seulement 
nous vous supplions de nous donner quelqu'vn 
qui nous conduise sans outrage de noz personnes 
hors de vostre ville, et prenez lé Conuent, et 
tous noz meubles, qui sont de grande estime, tant 
de TEglise qu'autres, lesquels seront visitez et 
estimez par vous et par voz arbitres, et mis par 
inuentaire, lequel sera remis entre les mains de 
Monsieur le Lieutenant, pour le contregarder 
et pour conlenter la Blaisine. 
Côment, dit le Sindique, Dame Vicaire par- 



488 Commencement de 

lez pour vous, et laissez dire le courage des au- 
tres : car celles qui voudront demeurer outre la 
Blaisine auront leur partie, et le Conuenl. Tou- 
tes sont de mon vouloir, dit mère Vicaire, respô- 
dez mes Sœurs, et toutes d*vne voix crierêt, nous 
ne desirons que d*estre hors d*icy pour seruir à 
Dieu en paix, et vous supplions de nous mettre 
hors la ville en seureté, car nous voulons suyure 
Dame Vicaire comme noslre mère quelque part 
qu'elle aille, et tenons pour faict ce qu'elle fera. 
Or donques belles Dames, dit le Sindique, ad- 
uisez le iour que voulez partir, et dites comment 
vous pensez de faire. Certes, dit mère Vicaire, 
nous vous supplions que ce soit demain à la poin- 
te du iour, et vous plaise nous octroyer seulemêt 
nos cottes, et manteaux pour nous garder du 
froid , et à cbascune vn couure-chef pour nous 
reblanchir. Nous le voulons, dit le Sindique. Adôc 
se vont auâcer Michel Baplisard, et Claude Ber- 
nard, disant, comment Tentendez vous? parles 
playes de Dieu elles ne sortiront que la Blaisine 
ne soit contente. Comment, dit mère Vicaire, elle 
et vous vous pouuez bien contenter, quand nous 
vous laissons le Conuent, et tous les meubles, et 
viures qui sont dedans. Ouy, dirént-ils, mais vous 
auez desià retire le meilleur. Vous nous en auez 
bien gardé dit-elle, mais auons amassé tout le vi- 
ure à nous possible, et demandé à nos parens, ne 
pensant iamais sortir de nostre clausure, laquelle 
vous nous auea violentement rompue. Et sur ce 
propos prindrent toutes les clefs du Conuent, et 



l' Hérésie de Geneue. 189 

visitèrent par tous les lieux bien menuement et 
quand ils trouuerenl la Secretanerie bien meu- 
blée, et le grenier bien garny, et de tous autres 
meubles de mesnage, ils furent bien ioyeux, et 
serrèrent tout fermement à la clef, hor mis le 
Dortoir, et TEnfermerie, où les pauures Sœurs se 
retiroient. 

Mère Vicaire se mit à genoux, suppliant de re- 
chef grâce que les Sœurs eussent leurs cottes , 
mâleaux, et couuertes pour leur pauure nécessité, 
et qu*il leur pleust de sortir auec elles. Ha belles 
Dames, dit le Sindique et le Lieutenant, faictes 
vos pacquets chascune de ce que vous voudrez . et 
les mettez a la porte, et nous vous preparerôs huict 
charrettes pour porter tout vostre cas, et vous pro- 
mettons la foy de vous conduire seurement. ius- 
ques au pont d*Arue, hors nos franchises.. 
. En ce fascheux procès se passa toute celle iour- 
nee iusques après Soleil couché; et côbien que les 
pauures Sœurs n'eussent desieusné, nul ne leur 
presentoit à manger ny à boife. Et eux estans 
sortis les pauures Sœurs ne sçauoient que faire : 
toute fois la Mère Vicaire les fit vn peu manger, 
puis permirent à chacune de faire son fardeau : et 
toute celle nuict fut employée en gémissement, 
peine, et labeur. 

Apres minuict s'assemblèrent toutes à TEnfer- 
merie vers la Mère Abbesse, qui estoit bien foi- 
ble, malade, et ancienne, qui les bénit toutes en 
deuotion auec larmes, disant, mes enfans soyez 
de ferme courage, et obéissez a ma mère Vicaire, 
laquelle i'ay prié et supplié de prendre la côduite 



190 Commencement de 

et pourôt prendre quelque peu de vefeclion cor- 
porelle auec la bénédiction de Dieu, et le mérite 
de Tobedience : mais à peine nulle peut passer de 
viande. Mère Vicaire les confortoit, disant mes 
chères mères et Sœurs ayons bon espoir en Dieu 
et ne pensons que de sauuer noz âmes, noz per- 
sonnes toutes nues, ie me confie tant de sa bonté 
qu'il nous fera miséricorde en ce besoing, et en 
toutes noz indigences. Mettez vous toutes en belle 
ordonnance, et deuolion, prestes à partir quand 
ces gens viendront, et vous mettez deux à deux 
par la main fermement, tant près Tvne de l'au- 
tre que nul ne vous puisse séparer, et tenez bon 
silence sans parler pour chose que Ton dise, et 
en ce propos promirent la foy Tvne à Vautre que 
nulle n'espargneroit sa vie, pour garder Tautre. 
La panure débile de teste nommée Sœur Jacque- 
mine Lille estant encore en son lict, fut mandée 
quérir, laquelle nullement ne vouloit sortir, ius- 
ques à ce que Von luy dit que mère Abbesse 
estoit desia perdue. Adonc se print si fort a pleurer, 
que nul ne la pouuoit appaiser, qui estoit si grand 
pitié. 

Entre tant vindrent les arbitres des Sœurs bien 
effrayez disant, pour Dieu, Dame Vicaire, hastez 
vous de sortir d'icy, et ne vous souciez de rien : 
car en vérité tous les iouuenceaux de la ville 
ont délibéré de vous venir trouuer ceste nuict, et 
de couper les habits aux vieilles , et emmener les 
ieunes à leur plaisir, et ont iuré qu'ils ne les laisse- 
ront point sortir de la ville au moins les six plus 



l'Heresie de Geneue- 



19' 



ieuiies, et de ce sommes bien informez. Parquoy 
ne contredisez à chose que Messieurs vous demâ- 
dcrôt, et vous gardez de faire semblant que nous 
vous ayons parlé : par voz gardes sont bonnes 
gens, et noz amis qui n'ont garde nous déceler. 

Eux estants retirez voiey les autres auec noz 
ennemis, el la sœur de l'Aposlate qui tantost va 
tastonner les fardeaux des pauures Soeurs disant 
hà! Messieurs aduisez , aduisez comment ces ca- 
phardesonl tant amassé, et quels trésors elles ont 
assemblé, certes si vous les laissez ainsi, ma pau- 
ure sœur sera fraudée, Mes loyaux arbitres pre- 
nez y garde , à tant mirent la main sus. AdoQc dit 
mère Vicaire Messieurs ne vous repentez point 
de nous auoir donné nosire congé, mais vous 
plaise vous tiaster à nous mettre dehors de bon 
matin auantla presse des gens, nous sommes tou- 
les préparées, et quant à noz biens nous vous 
délaissons tout à voslre pouuoir, et conscience, 
Monsieur le Lieutenant s'il luy plaist il en pren- 
dra la charge, ce qu'il reçeut fort volontiers, et 
cependant que ledit Notaire escriuoit, les Sœurs 
se retirèrent près du cloistre, disant le De pro- 
fundis, prenât le dernier congô des saincles mè- 
res trespassees , les priant à mains ioinctes, età 
grand sanglot d'impetrer. et implorer la grâce de 
Dieu que ce bon Conuent ne fut iamais gasié ny 
violé d'insolence, qui cstoit chose pitoyable à 
voir, et ouyr sanglotter toutes ces pauures Sœurs. 
Et ce estant faict, vindrent ces gens oyant com- 
me ces pauures Sœurs prindrent ce piteux congé 




192 Commencef lient de 

des Sœurs trespassees, comme si elles leur deus- 
sent bien parler, se reculèrent côme espouuan- 
tez et fremissoient iusques les Sœurs eurent Taict 
leur deuotion, qui leur mouuoit tellement le cœur, 
qu'ils ne pouuoient contenir leurs larmes et san- 
glotz piteux. 

Adonc mère Abbesse, et Vicaire s'auancerent 
pour confirmer ce qu'ils auoienl escrit, et fut or- 
donné qu'après que Ion auroit donné à la valeur 
de deux cens escus à la Blaisine , toute la reste se- 
roit gardée , et restituée aux Sœurs , mais ils n'en 
firent rien, car iamais n'en rendirent vne maille 
vaillant, et les panures Sœurs se confiant de leur 
promesse , qu'ils leur rendroient leur petit aflfaire, 
ne prindrent rien que leur Breuiaire soubs leur 
bras, et le plus léger vestement que pouuoient: et 
quand la mère Vicaire demandoit les charretiers 
qu'ils luy auoient promis le soir, il ne s'en trouua 
point, car ils n'auoient pas intention de leur lais- 
ser rien sortir. 

Le bon seigneur Estienne Pecolet courut aux 
oreilles de mère Vicaire, disant en secret, pour 
Dieu mère Vicaire hastez vous de sortir, car mô 
frère qui est le souuerain Capitaine des mauuais 
m'a dict que pour certain ils sont plus de cinq 
cens qui ont iuré de vous perdre , et mettre en 
diuision ceste nuict, et que ne sortirez iamais de 
la ville; Croyez qu'à ceste heure Dieu gouuer- 
nera le cœur de ces Messieurs qui vous veulent 
conduire hors la ville en seureté : et luy mcsme 
alla parler hautement, disant, Seigneurs, Ces 
panures Dames ne peuuent plus viuré ainsi en 
moleste, pource supplient que les mettiez dehors, 



U Hérésie de Geneue. 139 

et puisqu'il le faut faire , le plus tost sera le meil- 
leur, auant qu'il soit publié par la ville : à quoy par 
le diuin vouloir de Dieu furent tous d'accord. 

Et encor que cela se faisoit le plus secrelemêt 
à eux possible « neantmoins le bruit fut tantost es- 
pandu par tout, et s'assembla tant de mode par 
les rues ou elles deuoient passer, etdeuanl le Con- 
uent, et se pressoienl l'vn l'autre petits et grâds. 

Ce cognoissant Mère Vicaire se va mettre à ge- 
noux deuant leSindique, disant, Messieurs nous 
auons délibéré de sortir en silence, sans mot dire 
à personne, .plaise vous faire estroit commande- 
ment à toutes personnes , que nul ne soit si ozé de 
nous parler, toucher, ny approcher, de quelque 
qualité, ou condition qu41s soient, ny pour quel- 
que intëtion qu'ils ayent, pour garder le tumulte 
qui en pourroit aduenir. 

Certes Dame Vicaire, dit le Sindique, vous 
donnez très bon-conseil , et se fera ainsi , ne vous 
douiez de rien : car nous vous conduirons auec la 
garde de la ville, qui estoient enuirô trois cens 
hommes bien armez, et moy mesme vay faire la 
deffence. Il alla commander sur peine d'auoir la 
teste trenchee tout à l'heure , et sans merëy, que 
nul ne dist mot à l'issue des panures Religieuses 
de saincte Claire pour bien ny pour mal : dequoy 
les bonnes rreastures cuydoient défaillir de pitié 
et douleur. Et beaucoup dp gens de bien sorti- 
rent occultement de la ville pour garder la sain- 
cte foy, sans plus y retourner, et disoient entr'eux 
mesmes, HelasI la ville de Geneue perd auiour- 
d'huy tout son bieti, et toute sa lumière, et n'y fe- 



194 Commencement de 

ra pas bon demeuré. Le Sindique retourné, leur 
donna congé de s'en aller, et les vouloient faire 
sortir par la porte du Tournoir qu'ils auoient rô- 
pu, mais les Sœurs ne pouuoient voir Tinsolence 
qu'ils auoient faict à Tentour de l'Eglise à toutes 
les reraembrances de Dieu et de sa Mère, et de 
tous les Saincts et Sainctes; dont Mère Vicaire 
dit, Messieurs permettez nous de sortir par la 
porte du Conuent, dequoy furent contens. Et 
quand tous y furent, la porte fut ouuerte, plusieurs 
des Sœurs cuyderent pasmer de peur, mais Mè- 
re Vicaire print courage, et dit. sus mes Sœurs 
faictes le signe de la Croix, et ayez nostre Sei- 
gneur en vos cœurs, et vous tenez bonne foy et 
loyauté. 

Puis prenant sa sœur (Sœur Catherine) qui 
estoit la plus maladiue^ et tant foible que mer- 
ueille. auec vn bastonnet en sa main, Sœur Céci- 
le TEnfermiere la soustenant d'vne part, sortirent 
les premières de grand courage* Apres Mère Ab- 
besse bien débile d'ancienneté, douleur, et ma- 
ladie, auec vne forte Sœur qui la soustenoit par 
dessous les bras. Puis print Sœur leanne de lussie 
par la main> et la donna à mère Portière Sœur 
Guillaume de Villette, disant tenez sœur Guil- 
laume ie remets vostre niepce entre vos mains, 
ma mère Abbesse et moy l'auons bien gardée ius- 
ques à présent, faictes en tant bonne garde, que 
vous nous la rendiez sauue, 

A ceste parole la pauure mère la print eslroitte- 
ment par le bras, disant. Mère Vicaire, croyez 
que i'en feray aussi bonne garde que de ma pro- 



l'Heresk de Genene. igg 

pre personne, el ne 1 ibandonnenv pour mort 
ny pour vie. Sœur Collelle fut donnée a Sœur 
Françoise, la plus fortf de la compignie Sonur 
Giiillaume de la Frasse fui donnce a sa bonne 
Sœur leannelte, el consenuemmcnt deu\ i deuv 
par la main, loules a'^anl la faïc boucliei, et bien 
religieusement ordonnées, el composées en si- 
lence, qui fut cause de grand bien : car ianiais 
ne fussent sorlies pour la grand foule el lunmlle 
du peuple, qui cstoil chose pitoyable à voir, el 
ouyr les gemissenis el sanglots, qui se ieUoienl 
sans faire semblant de rien. 

Chose admirable, miraculeuse, et digne de 
grande mémoire pour la diuine loiiangc, et pour 
eslre plus certain de la bonlé, el miséricorde de 
Dieu, que Jamais ne laisse ceux, qui de vray cœur 
le serueni, et se contient en sa bonic : car à celle 
heure furent tellement changez, illuminez, cl 
meus do pilié les mauuais, que plus ne desiroienl 
la perdition des Sœurs, aîns furent leurs condu- 
cleurs, cl les gardoicnt des autres ennemis here- 
liques. 

En eeste sorte les panures Sœurs n'auoicnt de 
leurs parens ny amis créature quelconque, ny ré- 
confort qu'en Dieu seul, et en vu pauurc Conuers 
Hômé Frère Nicolas des Arnaux, qui estoil encor 
tant malade qu'il ne se pouuïiit .sousienir; toutes- 
fois il print courage de faire côpagnie aux Sœurs, 
el d'en regarder qu'il en scroil faict d'elles : car 
la chose cstoil bien pitoyable de les voir seu- 
les entre les ennemis de Dieu, et la saincte foy, 




196 Commencemeni de 

et ceux, qui parauant en tous endroits auoient 
procuré leur perdition. Voyant le Sindique, plu- 
sieurs qui ne pouuoient aller, les fit mener par 
hommes puissans pour les ayder à soustenir, et 
d*vn costé, et d*autre le Sindique, le Lieutenant. 
Baptisard, et Peeollet, qui veilloient subtilement 
sur les Sœurs que dômage ne leur fut faict : car 
luy seul de toute leur compagnie estoit bô Chre- 
stien occultement. Et puis au deuant, et à costé 
bien trois cens Archiers bien embastonnez, pour 
la garde des Sindiques, que bien en print : car 
quand les mauuais enfans de ville, qui desia a- 
uoient ordonné de piller, et violler les Sœurs la 
nuict ensuyuant, entendirent leur sortie, ils s'al- 
lèrent assembler hastiuement bien cinq cens en 
nombre, et se vont mettre en la rue de sainct 
Antoine par où les Sœurs passoient, pensant tirer 
cl retenir les ieunes , adôc s'allèrent présenter au- 
deuant, et l'vn d'eux se tira près de la panure sim - 
pie, que merc Vicaire auoil remis à sa partie, pour 
garder qu'elle ne s'esquarlast d'vnc part ny d'au- 
tre, luy disant à l'oreille Sœur lacquemine venez 
ça auecques moy, ie vous feray comment à ma 
Sœur . mère Vicaire respondit, ha ! mauuais gar- 
çon vous auez menty, criant Monsieur le Sin- 
dique aduissez comment vous estes mal obey, 
faites reculer ces garçôneaux arrière de la voye. 
A ceste parole s'arresta ferme, et le Sindique vo- 
yant ceste bande de mauuaise marmaille , par le 
diuin vouloir fut iré grandement, et d'vne voix 
furieuse et horrible , iura le sang de Dieu disant , 
s'il y a homme qui bouge, il aura tout à l'heure 



rUeresie de Gcncwe. 



197 



la Icsle Irenchee sans mercy en la mesme place . 
disant aux arcliiers, gentils compagnons soyez hnr 
dis de bien faire vostre office , s'il est de besoing, 
dont par le diuin vouloir, fureul espouuentez, cl 
rechignant les dents reculèrent, et regardoiël 
les Sœurs de ioing qui clieminoient. tout trem- 
blant de peur, [et n'en faut pas douter} el quand 
elles furent au pont d'Arue , qui finoil les franchi- 
ses de la ville , se vont tous arresler, el les vns par 
mocqueries crioîent comme après nostre Sei- 
gneur, où est ccsle grande noblesse , pour les re- 
ceuoir, et les tentes , et les pauillons pour les gar- 
der de la pluye , et les autres par dérision faignût 
de pleurer disoient, bêlas! Geneue qui te gardera? 
lu pers ta lumière, les autres crioienl à Dieu les 
souris, elles sont sorties du nid, et vont par les 
champs comme pauurcs esgarees. Mais les bons 
pleureroient amèrement à grands sanglots, el mes- 
me le Sindique quand vint à la départie fut meu 
de Iclle pitié, qu'il sanglotloil tout haut, el lar- 
moyoit amèrement, et loulc sa compagnie pre- 
nant les Sœurs par ordre , les mettant sur le pont , 
prenant congé et disant . or à Dieu belles Dames , 
certes vostre despartie me desplait, et disant 
entre luy (comme vn autre Caïphas) hà! Geneue 
à ceste heure lu perds tout biê et lumière. EL 
quand toutes furent sur le pont il frappa ses mains 
disant il est tout conclu, or il n'y a plus de re- 
mède , cl plus n'en faut parler. 

Et furent les Soeurs sur ce pont toutes seules ne 
scachant uù tirer : car nul de la ville n'osoit pas- 
ser, pource qu'il estoit à Monseigneur de Saunie , 



^98 Commencement de 

doutanl qu'il ne se trouuast quelque embuscade 
de gens pour les massacrer : toutefois voyant que 
plusieurs panures anciennes, et malades ne pou- 
noient plus aller donnèrent congé à six ou huicl 
de ceux de la ville, de les mener hors du pont, 
ce qu'ils firent volontiers, tant pour pitié que 
pour espier qui seroit d'elles, et qui en prendroit 
la conduite. 

Sœur Colette auoit vue sœur bône Catholique 
pour lors qui demanda congé de faire compagnie 
à sa pauure Sœur faignant qu'elle la suyuoit pour 
essayer de là retirer, mais en vérité elle luy don- 
noit le meilleur courage qu'elle pouuoit. Et quâd 
elles eurent passé le pont ne trouuerent encore 
personne qui les peut reconforter, ce neantmoins 
auoient grande consolation de se sentir hors des 
franchises de la ville, et riere la .terre de Monsei- 
gneur; lors la mère Vicaire prie ceux qui les a- 
uoient conduites, qu'ils se retirassent en la ville, 
pour toute seureté, les remerciant de leur bon 
seruice, faignant que bien tost auroient grande 
compagnie de gens pour les conduire, et qu'elles 
n'estoient pas loing de là, qui leur donna crainte 
de n'aller plus auant. 

Or de là le pont il y auoit vn Hoste nommé 
Burdet grand hotnme de bien, qui saillit au deuât 
des Sœurs, et les fit entrer seurement en sa mai- 
son, leur présentant de se reposer leans, attendât 
que nostre Seigneur leur enuoyast quelque se- 
cours, mais helas leur ennemis estoient si près 
d'elles, qu'encore ne se pouuoient tenir seures, 
pource le remercioient humblement, les priant de 



rileresie de Geneuc. 199 

les mettre au chemin de saioct luliain, mais le bô 
tiomnie iiira qu'elles ne sortiroient point qu'elles 
n'eussent prins quelque peu de réfection pour cû- 
forter les pauures Sœurs tant désolées , et donna à 
chascune vue bonne miche de pain blanc, et de 
bon fromage vieux, et a chascune vne bonne tace 
du meilleur vin qu'il peust trouucr, disant mâgez 
et demandez si voulez autre chose : car il ne 
vous sera pas espargné, iamais le ne lis aumosne 
de si bon cœur, et vous dy sur ma foy que i'ay 
senly vne consolation indicible à vostrc venue , et 
m'a semblé que Dieu et la sacrée vierge Marie fus- 
sent icy presentalement, qui fut grand reconfort, et 
côsolation aux pauures Sœurs. Et ceste est la ma- 
nière au vray de la pitoyable sortie des pauures 
Sœurs Religieuses de leur Conuent. et de la cité 
de Geneue. qui fut ce mesme Lundy iour de 
Sainct Félix, le 39 d'Aoust <535 à cinq heures du 
matin. 





NOSTRE SEIGNEVR 

CONDVIT 

Les SoËvns de Sainctb Clmre. 
Ensemble l'hoiineur, el le bon recueil qui Icui 
faicl par où elles passent. 




pENDAM que les Religieuses estoient 
g.en cesle Hoslellerie , noslre Seigneur 
^fil entendre leur départie à vn bon 
*Pcre, dcpulé à Jeurseruice, nommé 
^^JFrere Thomas Gnrnier bô et denot Re- 
ffligicux, <|ui se promenoit par les vilta- 
3ges d'alentour de Geneue. pour voir ce 
ïqu'il aduiendroit des pauures Sœurs: et 
lant chemina qu'il les vint Irouuer en cesle hos- 
lellerie , donl elles fuient bien ioyeuses , et luy 
aussi, rendant grandes grâces à Dieu quand il 
sceut que toutes esloient sauues sans violence de 
leur personne , ce que nul ne pouuoit estimer. Le 
pauure Frère Conuers auoil tant cherché, qu'il 
trouua pour arpent vn rliarriol pour melire les 



l'Heresie de Genève. 



901 



;s anciennes et malades, qui defailloienl 
en cbemiii, dequny furcntbien ioyeuses: car elles 
xie demandoienl que d'auâcer chemin , pour s'es- 
loigiierde leurs ennemis, et disoienl, Mère Vicaire 
puisque Dieu nous a donné aide basions nous: 
«ar il ne seroit pas seur ny honneste de séjourner 
à la tauerne , encor que l'hoste soit home de bien , 
et nousa faict grande mispricorde, que ne deuôs 
pas oublier. El en le remercianl vouloîenl pren- 
dre leur chemin àsainct luliati, et en sortant ap- 
percenrenl bien deux cens hommes en armes , de 
mauuais Luthériens, qui cspioyent ce qu'elles fe- 
roieot: il fut dit qu'ils oherclioient de desrobcr 
les Soeurs, qui les rendit fort espouuanlees, ainsi 

» qu'il est pieusement à croire, que nostre Seigneur 
les garda, qu'ils ncpenrentvcnirplus auant: tou- 
Icsfoîs les ieunes Sœurs furent mises tout deuât, 
et les anciennes et pauures malades sur le char, 
cheminant le plus hastluement qu'il leur esloil 
possible, accompagnées seulement du bon Perc, 
et d'vn ieune garçon iils du sire Amy de la Riue 
Apoticaire, qui menoit par dessous le bras vne 
pauure malade, et vne bonne femme de village, 
nommée Louyse des Ilcrmltes, et le CImrreton. 
Le Frère Conuersse mil deuant pour aller annon- 
cer leur venue à S. Iulian. 

C'cstoit chose piteuse de voir cesle saincle com- 
pagnie en tel estât, tant affligée de douleur, et 
de trauail, que plusieurs de failluient etscpasmoient 
par le chemin, et aucc ce qu'il faisoit vn temps 
pluuieux , cl le chemin fangeux , et n'en pouuoient 
Borlir , car toutes csloient de pied , hors mis quatre 



202 Commencement de 

pauures malades, qui csloient sur le charriot : 
il y auoit six pauures anciennes qui auoient de- 
meuré plus de seze ans en la religiô, et les deux 
passé soixante six ans sans auoir iamais rien veu 
du monde, qui se euanouissoient coup à coup, et 
ne pouuoient porter la force de Tair, et quand 
elles voyoient quelque bestail es champs cuidoient 
des vaches que fussent ours, et des brebis lanûes 
que fussent loups rauissans Nul ne rëconlroient 
en la voye, que mot leur peut dire tant esloient 
surprins de compassion , et combien que Mère Vi- 
caire auoit faict donner à toutes de bons souliers 
pour les garder de fouller les piedz, la plus part 
n y sçauoit cheminer, mais les portoient attachez 
à leur ceinture , et en tel estât cheminèrent ius- 
ques près de la nuict depuis cinq heures de matin 
qu'elles sortirent de Geneue iusques à sainct lu- 
lian qui n'est qu'vne petite lieue loing. 

Et rheraut de Monseigneur le Duc , nommé 
sieur lean Faulcon , Monsieur le Chastelain , son 
Frère estas aduertis par le Conuers de leur venue 
firent hastiuement assembler le Clergé , et toute la 
Paroisse qui estoient belle côpagnie pource qu'ils 
faisoient la feste , et solemnité de Monsieur sainct 
Félix, et y auoit grand peuple, venant auecques 
la Croix , et le côfaron , -et clochettes sonnant en 
grade deuotion processionnellementau deuât des 
Sœurs, et lesdicts sieurs Heraux firent disposer 
leur maison^ et vindrent au deuant à faire les ha- 
rangues pour leur Paroisse, et faire la reuerence 
avecque leurs femmes honnorables Dames, et au- 
tres nobles gentils femmes, et leurs seruiteurs 



l'Heresir- de Genriie. 203 

inenani île beaux Cheuaiix bien ornez pour faire 
mon 1er dessus celles qui voiidroient, ils auoient 
desia faict retourner le Conuer» liaslitiementmii- 
dant qu'elles atlendissent la Paroisse qui leur vou- 
loil faire honneur, et reuerence suyunnt l'inten- 
lion de Monseigneur le Duc qui auoit donné com- 
inandemcnl par tous les mandeniës et Parrois- 
ses de son pais, que si le cas aduenoit qu'elles 
sorlissenl de Geneue , qu'elles fussent reçeûes, et 
recueillies comme son Excelêce, et personne en 
toute dciiolion proccssiôncllemcnt : mais quand 
iesveirenlen tel point, se cuyderent pasmer de 
pitié, il y eut vn lel cris que le Clergé perdoil 
l'vsage deletier leurs voix jiloreuses. 

Et les panures Sœurs comme reuestues d'vne 
nouuellû lumière se vont toutes retirer en terre à 
deux genoux les mains tendues au Ciel , et ado- 
rèrent la saincle Croix en rcgraciant nostre Sei- 
gneur lesus Clirist, qui les auoit reduicles enlre 
les bons Chrestiens, et furent grand pièce sans 
pouuoir mot dire d'vne part ny d'autre, el l'Ilc- 
raut lionnorable Seigneur print lu mcre Ablosse. 
son frère, mère Vicaire et puis consequêment le* 
autres Seigneurs, et Dames, d'vne part, et il'au- 
treconduisirentlesSœurslcssoustenât par dessous 
les bras, suyuant la procession iusques dans la 
maison desdicis sieurs Faulcons , qui les re{;eurët 
en grand honneur, et reuerence, et les logèrent , 
et prièrent reposer celle nuict en la châbre qu'ils 
;(uoient faict leans .seulement pour l'Excetlenee 
de Monseigneur !c Duc de Saunye, et firent faire 
grand feu pour hi récréation des Sœurs, et furent 



À 



204 Commencement de 

fort bien ^raillées de viure, cl de toute récréa- 
tion, et puis les deux Sieurs vindrent seuls en 
la chambre auec les deux Dames leurs femmes, 
demandant la manière de leur sortie, et si Dieu 
leur auoit fait grâce de sortir toutes sans violence 
de leur personne, dequoy rendirent grand grâce 
à Dieu , car le mode le tenoit à cliose impx)ssible , 
veu le mal talent que les Hérétiques auoyent sur 
elles : après interrogèrent qu'elles deliberoient 
de faire. Seigneurs (dit merc Vicaire) nous pen- 
sons aller iusques à la première maison de Mon- 
sieur le Baron de Viry, mon Cousin germain. le 
me confie tant de sa bonté, qu'il nous lairra le 
Chasteau, qui est bonne forteresse pour vn peu 
de temps, et y pourons bien faire le diuin seruice 
dans la Chappelle qui est tant belle; etccpendât 
nous ferons scauoir à Monseigneur le Duc nostre 
defortune, afïin qu'il luy plaise nous faire con- 
duire en son monastère d'Anissi qu'il nous a pré- 
senté autrefois : c'est très bien aduisé dit l'Héraut 
faites icy voz lettres narrant à Monseigneur tou- 
tes voz intentions, et mettez y aussi comme nous 
vous présentons ceste maison , et tous noz biens, 
comme à son Excellence, et comme suyuaut son 
bon plaisir, et commandement ceste Paroisse, et 
tout son mandement de Ternier vous a receuës 
en tout honneur, et deuotion , et conduit» hono- 
rablement iusques à ce que soyez hors de ce mâ- 
dement : et estant faicte vostre lettre ie despesche- 
ray vne poste de grâd matin pour la porter à Mô-^ 
seigneur en Piedmont : et ainsi fut fait celle nuict 
sans dormir. Sœur leanne de lussie l'escrinil, qui 



del 

M 

lug 

[ Rel 

■r 

F riot 



l'Uiresie de Geneue. 205 

uterois esluit fort malade de Heure, et aurlic 
î^'vne maladie niorlelle, et narra en cesle lelLre 
tout le procès de leur douloureuse deparlie, etcô- 
mcnt la diuioe bunlé miraculeusement les auail 
toutes preseruees de toutes violences de corps, el 
d'ame , et n'y auoit demeure que la seule fîîle de 
perdition, lu fille de Dominique Varembert qui 
de léger a esté deceùe. Et aussi par le menu tout 
fut escrit à Mudanm la Ducliessc Beatrix do Por- 
tugal, qui portoit grand amour et deuotion k la 
Religion : el les lettres faicles et examinées par 
lesdicts Sieurs (qui les Irouuerenl belles, et bien 
luchees, elles lisant espandoicnt abondance de 
■mes de pilié, et deuotion] furent enuoyees. 
Lendemain qui estoit le dernier iour d'Aousl 
lesdicts sieurs Faulcons firent préparer six ciiar- 
riots bien bonncstes et des bons Guidons, et fut 
maodê par le mandement de Tcrnier, que tous 
du Clergé et d'autre estai vinssent proeessiûnel- 
lement accompagner ces pauurcs Dames, et qui 
pourroient faire du bien, et furent menées à i'E 
glisc honorablement pour ouyr Messe, et puis fu- 
rent contraintes à disner encore cliez lesdicts Faul- 
cons, et firent cuire deux couppes de fromët pour 
leur porter après pour les garder de malaise , et 
d'autres biens. El puis furent montez sur les cha- 
riots et 1res bonoorablement accompagnées de 
toutes manières de gens en belle procession , et 
deuotion iusques à ce qu'ils rencontrent vne autre 
Parroisse qui leur vin) au dcuât , et ainsi firent de 
Parroisse en Parroisse , iusques à ce qu'ils vindrèt 
•au Chasteau de la Perrière , et là le bon sieur Ita- 



20(5 Commencement de 

ron de Viry les reçeut en grade deuotion, et hir- 
mes, et ainsi qu'il descendoit, sa cousine mere 
Vicaire la première le salua, disant, mon Cousin 
i'ay présumé de vous addresscr ces panures déso- 
lées, pour auoir meilleur repos de seureté. 

Adonc le bon Baron print tes clefs du Chasteau 
et les luy donna disant, Madame ma Cousine 
vous estes de céans auant que moy, ie vous aban- 
donne la maison , et tout mon bien , et veux que 
personne n'y entre que par vostre congé, et ne 
vous doutez de rien : car le chasteau est bien 
fourny de bonne artillerie, et moy et mes gens 
ferons bonne garde. Il fit sortir tous ses gens, et 
allèrent loger en la ville, et luy mesme dormoit 
bien peu sus du foing dans vne grange, et faisoit 
faire bon guet, dont bon besoin en estoil : car in- 
continët que ceux de Geneue apperceurent l'hô- 
neur que chacii faisoit à ces panures Sœurs, et que 
ils estoient ioyeux de ce qu'elles estoient hors de 
leur infection , se repentirent de les auoir dechas- 
sees, et proposèrent de sortir vne nuicten armes, 
et de les reprendre, dequoy le Baron fut aduerty, 
et faisoit si bonne garde , que de faict il fit iustice 
de plusieurs espies qu'il trouuoit la nuict enuirô- 
nant le chasteau , combien qu'ils n'en faisoit au- 
cun semblant aux Sœurs. 

Il fit crier par toute la Baronnie de Viry, que 
chacun de son pouuoir aidast à viurc aux anceiles 
et seruiteurs de nostre Seigneur qui estoient là re- 
tirez, destituez de tout bien : incontinent chacun 
y accourut de toutes parts, et furent visitées par 
la Noblesse d'enuiron. 



l'Heresiv de Geneiit. 



207 



Ltis Sœurs prindrent aduis entr'elles Je tenir 
forme de religion à leur possible, Mère Vicaire 
ordonna les Portières â la porte, pour rcceuoir 
les aumosiies , et pour contenter les gens , et fut 
ordonné de chanter le diuin office dans la Chapelle 
qui esloit Tort deuole : et fui ordonné que les 
Sœurs ne se Irouueroienl point douant les gens 
séculiers , s'ils n'estoient gens d'apparence . com- 
mandez par les Prélats. Et se reigloient, et com- 
|iosoienl de tout leur pouuoir, de sorte que per- 
sonne ne les vit en face descouuerte, sinon aucune 
par obédience de l'Abbesse , à la requcste de leurs 
parens et amis. 

De iour se tenoienl ensemble en vne chambre , 
et de niiicl se couchoienl six en vne chambre , et 
six en vne autre ; car il y auoit en ce Cbasteau 36. 
excellentes chambres à faire feu, et garnies de 
beaux Mets bien encortincz de beau Salin blûc et 
rouge, et de bonnes couuerles : car ce chasteau 
auoit esté faict tout neuf du viuant du pcre dudit 
Sieur, oncle charnel de Mère Vicaire, et y auoit 
faict vn logis spécial pour receuoîp tous les Princes 
du monde, garny de tous meubles: mais helas ! 
bien tost après fut brusié par despit par les Héré- 
tiques Allemands. 

En ceste manière se maintenoienl les Sœurs, 
en se reconfortant l'vne Vautre tant qu'il leur es- 
loit possible, moyennant la grâce et miséricorde 
(le nostre Seigneur, et le bon plaisir de Monsieur 
le Baron , et vtuoient tousiours en crainte. Le Père 
Confesseur et ses compagnons cstoienl reliiez à 
part de l'aulrc costé du Cliasleau , et tous les iours 



208 Commencement de 

disoient Messe deuant les Sœurs. Leâ seruanles 
rendues, se tenoient de l'autre costé, et les Sœurs 
preparoient les viures comme faisoient en leur 
Conuent. 

Le leudy après le luge de Gets Noble Fran- 
çois Barret, reçeut lettres de Monseigneur le Duc 
comme il estoit aduerly du bannissement des pan- 
ures Religieuses, luy mâdant de les faire amener 
et conduire honorablement comme en personne 
de son Excellence iusques à Anyssi w son Mo- 
nastère deSaincte Croix, lequel il leur abandônoit 
pour eux retirer, et y faire le diuin seruice. Priant 
aussi le Président d' Anyssi, et toute la ville, de 
les receuoir en deuotion et honneur comme sa per- 
sonne. Incontinent le luge manda son frère Mon- 
sieur le Secrétaire, par vne missiue, qu'il vint 
hastiuemcnt Irouuer les Sœurs. Et quand il eut dé- 
claré pourquoy il venoit, il fut mis .dedans, et tou- 
tes les Sœurs présentes, il fit son salut : puis par 
grande compassion se print à pleurer, tellement 
qu'il ne pouuoit proférer sa charge et commission, 
mais mil ses lettres entre les mains de Mère Ab- 
besse, qui ne les peut lire, tant estoit saisie d'an- 
goisse. Le Père Confesseur fut appelle pour les li- 
re , mais quand il entëdit la cause , il perdit le par- 
ler aussi bien que les autres. Finalement le Secré- 
taire reprint cœur, et leut les lettres palentement, 
auec la Commission qu'il auoit de Monseigneur, 
de les conduire à Anyssi. Sur ce eurent aduis les 
Sœurs entr'elles , qu'elles receussent ce bon vou- 
loir, et que plus seure et honneste chose seroit 
d'estre en vn Monastère, qu'en vn Chasteau rpuis 



l'HereaU de Geneue. 



309 



manderenl audil luge qu'elles se contcntoient 
bien d'eslre conduile^i de luy , et quâd il luy plaî- 
roit les oster de là, luy seroient obéissantes. 

Le Vendredy asseï malin ledil sieur luge arri- 
uaauec sondit Frerc, et le Cliastelain de Gaillard: 
dit sieur Seruanl : el quand ils furent deuant les 
Sœurs, il déclara de rechef sa commission, auec 
ses lettres patentes de Monseigneur, qui conle- 
iioienl la matière pitoyable de leur départie. 

Le Samedy matin vint ledit sieur luge auec sa 
compagnie, el firent desieuner les Sœurs, pour 
mieux porter la peine du chemin, cependanl le 
Baron luy mesme addressoil les chariots , cl or- 
dônoit ses gens. Il lit préparer les plus beaux cbe- 
uaux qu'il eust , el veslil ses plus beaux accoustre- 
mens, el ses gens aussi. Et tous ainsi bien en ordre 
entrèrent en la Chapelle, et le bon Sieur alla ou- 
urir vn coffre là où il y auoil vnc belle pièce de 
chair du précieux corps de Sainct Romain, qui 
esloil frcsche et odoriférante, el le bon Pcre An- 
loinc Guarin le bailla à baiser aux Sœurs, et pois 
en donna la bénédiction à toute la compagnie. 

Et moy qui eseris eecy estois la dctcnùe d'vne 
■nauuaise Genre, el par les mérites du glorieux 
Cheualier de Dieu (duquel ie baisay les sainctcs 
Reliques] fus guérie: cl en mémoire de cecy, ie 
laissay le baslon sur quoy ie ui'appuyoye dans la 
(lile Chapelle : ol lesdites Reliques demeurèrent 
sur l'Autel tant que les Sœurs furent au cbasteau : 
car. comme dit est, il auoil donné ses clefs à Mère 
Vicaire: et durant le peu de temps qu'elles furent 
là Monsieur le Baron leur fit loul l'honneur el 



210 Commencement de 

consolation qu'il peut, ie vous supplie à toutes 
aduenir de Vauoir en bonne souuenance, et re- 
commandation. 

Adonc sortirent les Sœurs et firent reuerence à 
la saincte Croix, et à tout le Clergé et peuple 
qui les attendoit. et prenant congé furent espan- 
dues grand abondance de larmes. les bonnes 
gens crioient helas! à Dieu les sainctes Dames: 
le panure pays perd sa lumière , et qui nous con- 
solera doresnauant? car iamais créature ne par- 
loit a elles que n'en rapportast consolation , tant 
désolée fut elle, et Dieu par leur saincls mérites 
nous a tousiours gardez, et autres pitoyables com- 
plaintes faisoient : et quâd elles furent montées 
dedans les chariots, que le bon Baron luy mesme 
couurit de belles couuertes rouges et blâches, 
firent marcher la procession en belle ordonnan- 
ce , puis les chariots estoient conduits par ordre , 
chascun par quatre honnorables hommes, et il 
y auoit 8 chariots , puis d'vn coslé et d'autre mar- 
choient bellement les Seigneurs , bien montez. 
Ledit Seigneur et son train, et Monsieur le luge 
auec sa compagnie, et ainsi cheminant bône pieccc 
de chemin suruint nouuelle audit Baron de 
certain haslif affaire, auquel en ce iour il luy 
falloit entendre , que le contraint de prendre côgé 
auec grandes larmes, et sanglotz, mère Vicaire 
le remerciant pour toutes ; et pria de faire-retour- 
nerla procession, et toutes les bonnes gens qui 
tant se trauailloient : car il estoit temps pluuieux, 
et nous aurons bonne et noble compagnie, et à 
se retournèrent en leur Parroisse, et les Sœurs 



t 



l'Heresie ik Oeneuc. i\ 1 

(lemeiirercnt en la garde des bons conducteurs, 
et cheminèrent lanl qu'elles approchercÈit l'Ab- 
baye de Bon lieu , et les bonnes Dames Keligieu- 
ses leur vindrent au deuant en belle procession 
et deuotiun. et les receurent volontiers, et des- 
cendirent pour héberger : ear il estoit tard sur la 
nuict, cl fut donne congé à leurs bons charre- 
tons de Viry de s'en retourner, dequoy furent 
marris , car ils auoient grande deuotion de les me- 
ner iusques a Anyssi. Mais Monsieur le luge auoit 
cocnmandement de les faire mener de mandemèt 
en mandement. 

On pésoil que Monsieur de Salle-neufue feroit 
comme le bon Baron : mais il fut autrement : ear 
il se tint mesprisc que les Soeurs n'estoient allées 
descendre à son Chasteau , et comme mal content 
manda son filz Monsieur de sainct Denis aucc vn 
flascon de viu et vn plat de raisins , pour ses deux 
Tantes, mère Vicaire et sa sœur, mandant que le 
Chasfeau esloit bieu fourny de viure pour faire 
bonne cherc dedans : mais non pus pour mander 
dehors . et pourcc ne voulut faire auLrc aide , celle 
nuicl les Sœurs babergerent en celle Abbaye en 
vnc chambre assez mal disposée, reposant leur 
chef l'vne sur l'autre. 

Le Dimanche oyrent Messe deuoleincnt, elles 
Matines des Dames, puis leur fut dûué à disner, 
et Monsieur le luge paya la dcspence qui esloit 
grande: car estoienl enuiron cinquâle personnes, 
et plus de trente besles lant bœufs que chenaux ; 
après disner leur fut amener d'autres chariots, et 
ceux qui les condnisoieni estnieiit fort rudes et 




212 Commencement de 

mal gracieux , et leurs chariots mal en ordre : et 
toutesfois pour le désir qu'elles auoient d'estre 
tantost en lieu de repos , et hors d'entre les sécu- 
liers, prindrenl bien à gré le tout, combien qu'il 
pleuuoit, et n'auoient rien pour s'affubler, elles 
chariots n'estoient couuerls que delinceux. que 
l'Abbesse de Bon lieu leur auoit presié. 

Départant donc dudit Bon-lieu pour aller à 
Anyssi, elles eurent tant de defortunes, qu'elles y 
arriuerenl bien tard. Par tous les villages où elles 
passoient on les receuoit en deuotion, processiô- 
nellement à cloches sonnantes, et tous les che- 
mins pleins de monde qui couroient deuant et 
derrière pour les voir. Quand furent à la Balme, 
vnelieuë d'Anyssi, estoit Soleil couchant, elles 
y furent receûes en grand honneur. 

Les Seigneurs et Dames leur présentèrent de 
dormir là cesle nuict : mais Monsieur le luge ne 
voulut, disant qu'il auoit donné le iour à Anyssi. 
et qu'il n'y vouloit faillir, dequoy furent marris, 
et par force firent arrester les chariots, et côtrai- 
gnoient les Sœurs de boire , et leur donnèrent 
de bon pain et du fromage vieux, et de bon vin 
blanc et rouge , et de bon cœur, c'estoit plaisir de 
les voir seruir. 

Apres cheminèrent contre Anyssi en grande 
diligence, mais quand elles furent à Cran la riuie- 
re estoit grande , et menoit si grand bruit, que ia- 
mais cheual ne bœuf ne voulut passer par dessus 
le pont, et firent là grade pause, et les fallut pas- 
ser Tvne après l'autre , et y en auoit plusieurs qu'il 
fallut porter entre les bras : et puis à bras d'hom- 



l'Hereaie de GeTwitc. 



Îl3 



mes fallut passer les (.-hariols par dessus le pont, 
qui fut cause de les mettre du tout àila nuiet. 

Messieurs d'Anyssi mandoient luminaire, et 
gens iusques là au dciiaat pour les haâler. disant 
que la ville les auoil altëdu toute la iournee. De- 
puis Aoyssi iusques à Cran le ehernin estoit pleiu 
de gens porlans lumières, lorclies, et fiillols, tou- 
tes les cloches soiiuoient mélodieusement, tous 
les hommes sortirent de la ville pour leur aller 
au deuant , les Dames, Bourgeoises , et autres fem- 
mes estoicnt toutes par ordre par les rues auec 
de lumière , et aux feneslres de chasque maison y 
auoit une torche allumée, et sêbloil la ville toute 
en feu, et chascun estoit marry qu'il esloil si 
tard : car ne pouuoient voir et reuerer les Sœurs 
selon leur bon vouloir, ny les Sœurs leur rendre 
leur salut ; mais toutes esloiët à genoux les mains 
ioinctes tendues au Ciel, et non sans larmes, el 
les conducteurs alloient d'vnc part cl d'autre re- 
merciant les bonnes gens: et en telle manière 
cheminèrent chez Monsieur le Président. 

Noble Ancelin de Ponuoire Seigneur de Cha- 
ueroehe qui les atlendoit deuant sa maison auec 
grande Noblesse, el du premier adressa son sa- 
lut en courroux à Monsieur le luge, disant qu'il 
auoit trop tardé, et qu'il n'estoit pas heure con- 
uenable pour faire entrer de telles Dames en ville 
lie Prince Puis pour la première va crier Sœur 
Pcrnelte de Chasteau-fort ma maislresse . où estes- 
vous . autrefois vous m'auez tenu en vosire subie- 
ction, or maintenant vous serez à ma mcrcy : et 
ce disant la descendit , et l'embrassa tendrement 



■214 Commencemenl de 

en plorant : car il raimoil d'amour cordial , el di- 
soit qu'elle esloil cause de son bien : car luy es- 
tât ieune Page de Monsieur de Chasteau-fort , 
elle rendoclrinoit et remonstroitseslegeretez, de- 
quoy luy sçauoit très bon gré : il auoit espousé sa 
cousine germaine, fille de Monsieur de S. Andrieu 
noble Gabrielle de Viry, qui estoit là présente 
pour les receuoir. 

Apres descendit la Reuerende Mère Abbesse , et 
puis toutes Tvne après Tautre en les bien venât 
et consolant. Le luge estant dVne part à les de- 
scendre, en les remettant toutes par la main , di- 
sant Monsieur ie vous rends le nombre de celles 
que i'ay prins en charge, qui sont vingt trois, les- 
quelles ie vous recommande : car quant à moy en 
les vous remettant i'ay accomply la charge , et 
commission que i*auois de Môseigneur, au mieux 
qu'il m'a esté possible, et mis ma personne en grâd 
danger, croyant pieusement que Dieu nous aye 
preserué et gardé par leurs bons mérites : car ma 
compagnie et moy pensions bien estre assaillis 
auant qu'estre icy , et de fait auôs trouué plusieurs 
espions de Geneue venant deuant et après nous : 
mais nous auons si bien frotté les oreilles à au- 
cuns, que les autres ont prins autre chemin, ce 
qu'il disoit vray : car mesmes auoient mandé de 
petits coquins auec leur besace pour espier, les- 
quels estans menacez des verges, confessoient 
leur malice : mais ils en rencontrèrent trois mau- 
uais garçons armez, dont Tvn cautement enuiron- 
nât gueltoit pour tirer son harquebuze sur le lu- 
ge : mais le Secrétaire son frère s'en apperceut et 



t'Heresit de Geneue. 2ili 

luy dit , lia Monsieur marchez deuant fiasiiucmêt, 
et ce disant dressa sa iaiicline. et les autres leurs 
harquebuzes, et ce meschant s'enfuit courant 
comme foudre. 

£t en CCS propos furent les Sœurs introduites 
dedans la maison de Monsieur le Président : mais 
plusieurs esloient tant malades de la force de l'air 
et du trauail du chemin . qu'il les fallut (lorter sur 
le lict. Elles furent très bien venues , car il y auoit 
bon feu pour les chauffer, et force viande prépa- 
rée pour souper : etquûd furent toutes assemblées 
en vne chambre, à la requesie de Mère Vicaire, le 
Président fit retirer de là toute la multitude des 
gens, et puis à leur priuè les lit asseoir, et seruir 
honnornblement de toutes délicieuses viandes, 
sans chair, et de plusieurs sortes de bon vin blanc 
et rouge, et furent bien couchées sur de bonnes 
coutres : mais elles estoîent tant malades et fati- 
guées du chemin, qu'elles ne pouuoient manger 
ni boire : mais neantmoins elles auoient conso- 
lalion d'estre en lieu de seureté, et celle nuict 
dormirent leans. 




APRES 

LE TRAVAIL ET DOLEANCES 

Pavvres Religieuses de Saihcte Claire 




ig \e Lundy tnalin le Président fit porter 
,-*!pam, vin, fromage et autres biens 
fî^^" '*" '''i^'"'*re des Sœurs, pour des- 
^jt^^ieuner celles qui voudroient, et pour 
«les pauures malades. Les bons Pères de 
rObseruance d'Anyssi les vindrël Irou- 
Ruer, faire le bien venant, et puis poiir eoo- 
^lêter la ville, qui leur vouloit faire honneur, 
elles veoir à loisir. Monsieur le Président les con- 
duit en belle compagnie, au Conuent de saincl 
François pour ouyr Mrsse. les Sœurs ne voulu- 
rent pas estre menées par les hommes, mais bien 
ordonnement se prinrenl deux et deux parla main, 
et estoient bien couuerles la face, par telle ma- 
nière, côbien que les gens s'inclinassent pour les 
veoir, ne pouuoient veoir que les yeux, les gens 



l'Herfsie de GmeHC. 
faisoicnl muraille d'vne part, et daulrc tant en y 
auoit Monsieur le Président altoit deunnt auec 
son baslon iiidicia] , faisant Taire place iusques au 
(lit Conuent. et dans vne belle Chapelle qui estoit 
préparée honnorablemenl, et les Religieux presis 
à dire la Messe. 

Là estoit Illustre et Escellent Prince Monsi 
leViseonte ooinmc François de Luxembourg, et 
Messieurs-ses trois Nobles enfans Cbarles Mon- 
sieur, et Basiien Monsieur, etMadamoiselIc Phi- 
lippe auec tout soa noble train, et grade noblesse 
de Gentilshommes du pais attendant les Sœurs: 
et après auoirouy ensemble la sainete Messe de- 
uotemcnt 6rent la reuerence les vus aux autres 
humblement, et le bon Prince les biëuenit beni- 
gneraent et toute la Noblesse , el en sortant de la 
Chapelle, les Dames et Bourgeoises estoient 
assemblées pour les bicnucnir, puis toutes ma- 
nières do gens sans nombre d'vn costé , et d'autre. 

Il fut demandé aux Sœurs si elles vouloicnt 
retourner chez Monsieur le Président, en atten- 
dant que l'on misl le Conuenl en ordre, qui esloil 
tresmal ordonné, mais les Mercs rcspondirenl 
puisque Dieu nous a permis de trouuer vn lieu 
pour faire le diuin scruice, nous vous supplions 
(le nous y mellre sans séjour; car nous ne desi- 
rons cjue d'estre séparées d'entre le monde, de- 
quoy ils furent bien édifiez, clniirenl vn ehascun 
en ordre pour leur faire compagnie. Les Beaux 
pères se mirent tous eu belle procession audeuant 
chantant In exilu Israël de ^gyplo. etc. El Mes- 
sieurs les Enfants après Monsieur le Visconte me- 



218 Commencement de 

noit la Reuerende mère Abbesse pardessous lea 
bras la première. Monsieur le Président, mère 
Vicaire , et eonsequemmeni toutes vne après Vau- 
tre menées par deux Gentilshommes, et après 
tout le peuple . et en telle ordonnance entrèrent 
dans le Conuent droit à TEglise, auquel se pro- 
sternèrent au milieu du Chœur, et d'vne belle 
voix et haulte chantèrent le Salue Regina et au- 
tres suffrages de louange, rendant grâces à Dieu 
qui les auoit conduites au lieu de seureté. 

Monsieur le Visconte , et sa Noblesse se retirè- 
rent, et la presse de gens par son commandement, 
disant qu'on les laissât à leur priué prendre leur 
réfection, laquelle Monsieur le Président fit ap- 
porter toute préparée de sa maison , pain , vin , et 
de plusieurs sortes de bonnes viandes , et leur 
donna bien trente verres pour boire pour com- 
mencement de mesnage , furent encore seruies 
en ce iour des gens séculiers. Apres disner retour- 
nèrent le bon Prince et toute la Noblesse et pria 
humblement que les Sœurs allassent ouyr Vespres 
au Conuent de sainct Dominique pour donner 
de l'eau beniste sur Madame la Yiscontesse , sa 
Mère, et sur Madame de Martigue sa femme 
très excellente, et Noble Charlotte de Bretagne 
qui estoit allée de vie au trespas du mal d'enfan- 
tement n'y auoit qu'vne année , les Sœurs se vou- 
lurent fort bien excuser de n'y aller, disant que 
puisque Dieu leur auoit faict si grand grâce d'es- 
tre retirées en ce bô Conuent que plus ne deuoient 
sortir hors. 

Mais Monsieur le luge et le Président leur dô- 



ritcrcsk (k Ce 



Sitl 



nerent conseil de faire â la deuotion de ce bon 
Prince, disant veu que vous n'esliez pas icy eu 
voslre propre, mais sculcincnl pour entrepos au 
vouloiv du Prince, el ainsi furent Korlies, et me- 
nées au Côuenl de sainct Dominique, et ouyrent 
Vespres des Religieux Apres Vespres furent me- 
nées sur la sépulture desdictes Nobles Princesses, 
et là elles dirent en chœur De profundis, et nuire 
suffrage, dequoy le bon Prince fut conaoié, les 
Religieux, non contons de leur venue n'en firent 
grand estime . dont chacun fut scandalisé , le bon 
Prince les mena à noatre Dame l'allcc , et là furet 
bien veniies des Sieurs Clianoines, et menées 
deuant l'Image de nostrc Dame, et là dirent tes 
Sœurs vn Salue de belle voix, et à ce mesme 
instant vn enfant mort-nay qu'estoit la veille passé 
deux iours miraculeusement Bt grand signe de 
vie. et recul bon Captesme, présent inQny monde, 
et toutes les cloches sonnèrent pour ce miracle. 
Puis furent menées à la sépulture de Monsieur le 
comte Piiilippe de Sauoyc, et diront De profun- 
dis. et les suffrages des morts dcualement, el en 
toute denolion furent retournées audlct Gonuenl 
Kt Monastère de Monseigneur le Duc à elles 
donné pour les retirer, el depuis ne sorlirenl 
plus, mais y Irouuerent mal selon leur estât et 
condition, car il y auoit six portes sans point de 
serrures, el combien qu'il y auoit vne Treille de 
fer, n'y auoit encore nulle porte, ny drap deuani, 
et deiiors nul degrez ny plancher- 

En l'Eglise y auoit grand fcnestre sans verrière 
ny porte, en lieu de dortoir e^loienl 28, petites 



2:20 Commencement de 

chambres séparées, et sans meubles ny chose né- 
cessaire, sinon seulement en chascune vne forme 
(lelict, la cuisine pauure de pierres bien aiguës 
et trenchantes, et n'y auoit aucun lornet pour 
parler selon la forme de noslre vie. La place pour 
faire le lardin subiccte à la ville, et trois portes 
ouuertes pour l'entrage à tous venants ; l'Eglise, 
et tout le Conuent encor prophané, et non bénit, 
de quoy les Sœurs estoient bien esplorees. Celle 
nuict, et tout celuy hyver furent en telle sorte 
bien pauurement, et en grande extrémité, elles 
se mettoient deux et deux en vn lit, sur vn peu 
de paille sans couuertes, et n'auoient cottes ne 
manteaux pour se soulager. 

Le Mardy veille de la Natiuité nostre Dame 
commençoient les grands Pardons généraux à 
Anyssi, et y auoit de monde sans nombre de tout 
le païs, toute la Noblesse entra au Conuent pour 
voir les Sœurs , et le iour de nostre Dame pareil- 
lement, et pour ce que n'y auoit encore point de 
clausure , chascun y couroit , et par tel ordre que 
l'on ne se pouuoit tourner. Les Sœurs se tenoient 
ensemble au Refectoir lant que possible leur es- 
loit en deuote ordonnance, tout le monde pleu- 
roit en leur faisant honneur et reuercnce. 

Celle veille de noslre Dame commencèrent à 
dire Vespres en chœur à l'Eglise, et puis dirêl 
matines en vne châbre , pource que nulle lumière 
ne pouuoit durer à l'Eglise, à cause qu'il n'y auoit 
ny porte, ny verrière, et puis continuèrent audit 
Côuent le diuin office, iour et nuict, iusque au- 
iourd'huy en toute deuotion, et reuercnce. 



l'Heraie ik Genetie. 



2Î\ 



1 



Ledit Sieur Viscontt! fognoissaiil les pauures 
Sueurs tant fatiguées, leur fit toutes les courtoi- 
sies à luy possibic. et durant trois semaioes ve- 
noit tous les iours aucc Messieurs ses enfans, et 
toute la Noblesse, pour faire ioùer les Orgues en 
loute deuolion, pour leur donner Joye et liesse, 
et !g Dimanche faisiil apporter viande, et bon 
vin , et en faisoit gousier aux Sœurs : et tous les 
ans leur fait cncores de grandes aumosnes, dont 
nous luy sommes grandement obligées. 

Il leur fil acbeter à quinze florins de beau fil 
d'espinal blanc, et des aiguilles pour leur faire 
passer le temps, et s'occuper à faire quelque cho- 
se, et leur faisoit tant de cordialilé, qu'il seroit 
impossible les escrire. Et de mesme faisoit ledict 
Sieur Président. 

Dedans peu de iours les Sœurs receurent let- 
tres de Monseigneur le Duc, et de Madame la 
Duchesse sa noble Espouse , par lesquelles les cô- 
soloit de sainctcs admoniliôs et patience , et leur 
ebaudonnoit cedict i\1onas<ere aucc le iardin, le 
verger, la tour, et cômandoit à Monsieur le Mai- 
slre de Butet leur deiiurer des meubles à leur vsa- 
ge, et deux cens florins, cent en viure, et cent 
en argent pour leur consolation, et qu'au surplus 
les auoit tousiours pour recommandées en sa pro- 
tection et bonne sauue-garde, et Madame pareil- 
lement, ce que faisoient tousiours miserlcordieu- 
sement : mais holasi dans peu de temps nosire 
Seigneur les visita de pitoyable doleance , car son 
bon pais de Sauoye [à l'occasion de ceux de Ge- 
neue) fut prins des Allemands Ilcreliques, Lulhe- 



m Commencement de 

riens vne partie , et par force mis en celle hérésie 
damnable. 

La Duché fut prinse et mise en subieetion du 
Roy François son propre Neueu : et furent le bô 
Due , et la Noble Duchesse comme panures ban- 
nis . et exilez de leur pais , ils se retirèrent à Nyee 
et nostre Seigneur voyant leur patience en leur 
souffrance, comme à vn autre lob, adjousta dou- 
leur extrême, prenant à sa part vne fille qu'ils 
auoient, belle et sage Damoiselle, nommée Ma- 
dame Catherine Charlotte, qui estoit leur récréa- 
tion. Et le iour de Noël après , leur fils aisné Mô- 
sieur le Prince, nommé Loys. aagé de douze ans 
ou enuiron, le plus beau Prince du monde, et 
d'vne belle venue, tant vertueux que Ion ne sçau- 
roit dire, estant en Espagne à la Cour de TEmpe- 
reur. 

Apres ces douloureux regrets, la Noble Du- 
chesse fut saisie d'vne grande maladie , et deliura 
d'vn beau fils, qui ne vesquit gueres, et en peu de 
iours trespassa aussi la deuoteJDuchesse en la fleur 
de son aage, et la plus belle que l'on eust pu re- 
garder, et qui faisoit beaucoup de bien aux Reli- 
gieuses de saincte Claire, et principalemêt à cel- 
les de Geneue, et venoit' desguisee auec d'autres 
Dames dans le Conuent, et demeuroit là par de- 
uotion depuis le matin iusques au soir, et disnoit 
à la table des Sœurs et disoil l'office canonial 
comme elles. 

En ce temps trespassa vne bonne mère ancien- 
ne , nommée Sœur lacques de Vy, la bonne Prin- 
cesse voulut estre à son seruice, et entra le matin 



V Hérésie de Geneue. 223 

au Conuent, et ouït tout le seruice, et gardoit le 
corps en baisant les pieds par deuotion , et fit dire 
vn beau Sermon à son Côfesseur, et l'office de 
l'enterrement à lEuesquc de Portugal. Aussi Mon- 
seigneur le Duc y vint en personne, accompagné 
de plusieurs Euesques, Comtes, Barons, et autre 
Noblesse. Et souueut la bône Dame entroit de- 
dans priuémenl pour se garder de toutes vanitez 
ceste iournee, et pour plus deuotement dire son 
office. Ce seroit trop long à reciter son humilité, 
et le bien et consolation qu'elle faisoit à la Reli- 
gion, et aussi celle du bon Duc, lequel pour re- 
uenir à mon propos, en telle sorte fut espreuué 
de nostre Seigneur, qu'en peu de temps perdit 
son pais, femme, et enfans. et demeura auec vn 
seul fils qu'il fit nourrir si vertueusemêt, qu'il est 
maintenant en la maison de l'Empereur Charles 
cinquiesme, renommé l'vn des beaux et sages 
Prince du monde , et se nomme Philibert Ema- 
nuel : auquel Dieu donne toute prospérité, ioye, 
et consolation à Monseigneur, qui tant nous a 
faictdebien, et de reconfort, qu'on ne le'sçau-^ 
roit esçrire , el mesme estant destitué de son pais, 
et constitué entre tant de doléances, ne laissoit 
de nous consoler, et tous ceux qui recouroienl 
àluy. 



F I N. 



Ë 



i 



I 






) 






NOTES. 



Pour lors esloit Euesque de Genèue vn de la 
maison de Monreal , en Bresse puissanl Seigneur, 
nonimé Pierre de la Baulme. 

La famille du dernier évoque de Genève était ancienne et 
illustre ; déjà vers le milieu du douzième siècle florissait un 
preux portant le nom et le titre de Sigebald de la Baume . 
chevalier <l). Nous sa;vons peu de chose sur ce gentilhomme ; 
mais trois de ses descendants immédiats Etienne , Guillaume 
et Jean ont mérité une place distinguée dans les annales de 
la France et de la Savoie. 

Ce premier portait un surnom assez en usage au moyen- 
âge, et toujours pris en bonne part: on l'appelait le Galois 
(Galesius) , c'est-à-dire le gentil, l'aimable, le bien fait, le 
vaillant, le bien disant surtout. Tel était effectivement ce 
chevalier qui, très-jeune encore, sut captiver les bonnes 
grâces du comte de Savoie Amé V, dit le Grand , et en obtint 
le balliage du Chablais. Edouard le Libéral hérita de l'affec- 
tion de son père envers le Galois. Dans les guerres opiniâtres 
de ce prince avec les comtes de Genevois nul chef combattant 
sous la croix blanche ne fut plus distingué de lui , comme nul 



(1) Les armes des La Baume de Monlrevel étaient d'or b la vivre d*azur posée 
en bande. Cimier, un cygne d'ai-gent. Supports , deu» griffons d'or. Le cri était : 
Lb Baume ! 



ij Notes. 

aussi, par sa bravoure et ses talents, ne mérite mieux celte 
distinction. 

« Et vint le dict Galois diesser un gros siège devant 

le chasteau de Balon (près de Colonges sous le fort) réputé 
Tune des plus fortes bastics du pays . où s'estoit renfermé 
ung lieutenant du comte Hugues de Genève , avec six vingts 
de ses plus asseurés soldats , et avec force engins et muni- 
tions- Et y perdit d'abord le Galois bon nombre des siens, et 
mesmcment le quatrième jour au matin son gonfanonier qui 
tomba roide d'un coup d'arbaleste à roue. Ce que voyans, les 
assiégans commençoient à s'esbranler pour faire tourne-vi- 
sage, quand le vaillant chef d'iceulx es mains du défaillant 
saisissant le gonfanon abattu, s'oslança à Teschelle, et au 
milieu des traicts, voire mesme du biteume qu'on lançoit des 
murailles, vint le planter de sa propre dextre sur la bresche. 
Et grand miracle advint que dans le conflit ne fust aultre- 
ment navré que d'un coulp de pertuisanne au bras senestre, 
dont ung fisicien du pays, es si mple^ moult expert , sceut le 
guarir au bout de Luit jours. • 

La prise du château de Balon (1326) fut d'une haute impor- 
tance pour le vainqueur, car, émerveillés de ce beau fait 
d'armes, autant que séduits par la faconde du Galois, la plu- 
part des gentils hommes des environs accoururent jurer fidé- 
lité au comte de Savoie. 

Peu d'années après c^t événement , vint s'offrir à Etienne 
de la Baume une nouvelle occision de faire valoir l'éloquence 
dont il était si heureusement doué. Il s'agissait d'accommoder 
un grave différend survenu à propos de nôtre château de 
risle, entre le comte de Genevois Amé , le comte Edouard de 
Savoie , et notre évoque Pieire. Le castel de Ternier choisi 
pour le lieu des conférences, Etienne de la Baume s'y rendit 
avec le chevalier Amé de Visy , l'oflicial de Genève et Jean de 
Duingt, chanoine de Lausanne, accompagnés de quelques 
autres homm^îs d'église. Ceux-ci se montrant très-récalcitranls, 
les conférences furent longues, et l'aigreur qui commençait à 
s'y manifester menaçait l'assemblée d'une brusque rupture, 
lorsque par un discours chaleureux, autant que par ses for- 



Xoles. iij 

mes aimables et conciliantes, le Galois , fidèle à sod heureux 
surnom, réussit à tout terminer. 

La cour d'Aymon dit le Pacifique n'offrant plus à ce seigneur 
les mômes attraits qu'auparavant , il se décida à passer à celle 
de France, où sa réputation l'avait précédé ; et Philippe de 
Valois lui fit l'accueil le plus gracieux. Comme ce monarque 
n'était déjà plus le Fortuné ^ ainsi que le peuple l'avait sur- 
nommé » et que son étoile commençait à pâlir devant l'astre 
éclatant du vainqueur de Crécy , on sent combien Tacquisi- 
lion d'un brave tel que notre chevalier devenait précieuse à 
son trône. La charge honorable de grand-maître des arba- 
létriers lui fut bientôt conférée, et Froissart nous apprend 
que, peu de temps après, le roi nomma au gouvernement 
de Cambray, Monseigneur le Galois de la Baume excellent 
chevalier de Savoye (1539). Et certes, Philippe n'eut pas à 
regretter un tel choix , car la levée du siège de cette place 
importante en fut l'heureuse conséquence. Edouard, qui l'a- 
vait investie à la tète de quarante mille hommes, se vit par 
les bonnes dispositions des assiégés, contraint de battre en 
retraite. Le Galois fut ensuite nommé lieutenant-général du 
roi pour une expédition en Bretagne (1341), puis, en 1348, 
muni d'un pareil diplôme pour le Languedoc 

Institué par le Testament d'Aymon pour conseiller de son 
fils Amô VI , le célèbre comte Vert , notre do la Baume , peu 
de temps après cette dernière date, revint dans les Etats sa- 
voisiens, et quitta la cour de France. On peut juger des sou- 
venirs honorables qu'il y laissa par la lettre que lui adresse 
en 1352 le malheureux Jean , héritier du trône chancelant de 
Philippe de Valois, son père. Cette missive , qui invite le Ga- 
lois de la manière la plus pressante à venir à l'aide du monar- 
que, se termine par ces mots : « Vous mandons , re(|uérons et 
prions si très affectueusement, comme nous pouvons, et si 
cher comme vous avez nostrc honneur , et de nostre royaume, 
que ces lettres veiies, toutes excusations cessans, vous veniez 
par devers nous avec certain nombre de gens d'armes, et 
vous vueillez avancer sans délay , car, selon les nouvelles que 
avons chascun jour, nécessité en est trop grand. Et à reste 

£e 



iv Notes. 

fois cognoislrons-nous la loyaulté et la vraye amour que vous 
avez envers nous, qui y avons fermement espérance. Donné à 
Saint Germain en Lave, le XXVI jour aoust, l'an de grâce 
MCCCLIÏ. » 

Etienne de la Baume fut nommé par le comte Vert son 
lieutenant-général en deçà des monts, lorsqu'en 1350 ce 
prince se rendit en Piémont- 11 fut le premier des grands 
maréchaux de Savoie, charge instituée par le susdit comte 
en 1353, et supprimée sept années plus tard^ par Emmanuel- 
Philibert- Les Savoisiens lui doivent un précieux souvenir, 
non-seulement pour avoir contribué à l'éducation et à la re- 
nommée du prince le plus brillant de leurs annales , mais 
aussi pour avoir ébauché le mariage de ce même prince avec 
cette excellente et bien nommée Bonne de Bourbon , qui ne 
monta sur le trône de Chambéry que pour faire le bonheur 
de son époux et de ses sujets - 

Le Galois épousa Alix de Chatillon, dame de Montrevel , 
fille aînée de Renaud de Chatillon-lez-Dombes , chevalier, 
jeune personne du plus rare mérite. 

Vers la fin du dix-septième siècle on admirait encore dans 
la chapelle de Montrevel le monument en bronze de ce cou- 
ple intéressant. 

Montrevel , près de Bourg , était originairement une baron- 
nie , que le duc Àmédée VIIl érigea en comté en faveur de 
Jean de la Baume petit-fils du Galois. En 1650 un Ferdinand 
de la Baume y résidait portant le titre de dixième comte du 
lieu. Cette noble famille s'est éteinte de nos jours dans la per- 
sonne de François de la Baume de Montrevel, maréchal de 
camp qui tomba sous le couteau de Robespierre peu de jours 
avant le 9 thermidor. Telle fut l'origine du nom de Montre- 
vel que notre dernier évéque ajoutait au sien. 

Guillaume de la Baume, fils aine du Galois, hérita et des 
qualités de son père et de la faveur dont il jouissait auprès de 
Philippe de Valois- — «Guillaume estoit moult familier du 
Roy, dit un ancien auteur , pour avoir esté norri en sa court, 
et moult aussy luy-môme se complaisoil-il en ce lieu dôlita- 
ble. » Vers 1345 il y occupait le poste de conseiller et cham- 



Notes, V 

bellan de ce monarque. Passant peu de temps après au ser- 
vice du Comte Vert , qui était très-jeune encore , et dont il 
avait été nommé tuteur , il se distingua au-delà des monts, 
et s'empara de la ville de Quiers, première conquête des 
comtes de Savoie en Piémont. 

En Valais, où Amédée VI était allé porter la guerre pour 
rétablir l'ôvôque Edouard de Savoie expulsé de son siège par 
les communautés de cette contrée , Guillaume cueillit de nou- 
veaux lauriers ; et signala sa valeur à la prise de Sion. 

Le. Galois avait ébauché le mariage de Bonne de Bourbon 
avecle comte Vert : son fils eut l'honneur de terminer cette 
importante négociation. L'année 1354 , en grande solennité 
dans l'hôtel Saint-Paul à Paris^ Guillaume de la Baume épousa 
cette princesse par procuration de son souverain , puis il la 
conduisit jusqu'à Pont-de-Vesle , première ville de la Bresse» 
où le sire qe Beaujeu vint la recevoir de la part de son illus- 
tre époux. Un ancien document rapporte une cérémonie qui 
eut lieu à cette réception : sous un dais magnifique dressé au 
bord de la Vesle , le prieur de Brou , assisté de l'évoque do 
Belley , demanda à l'épouse la simple alliance d'or qu'elle 
portait à son doigta et après l'avoir bénie il la jeta dans la 
rivière; puis aussitôt la remplaça par un anneau portant la 
même devise, mais enrichi de précieux diamants. C'était à la 
fois une galanterie du prince et un acte qui indiquait l'adop- 
tion de la nouvelle souveraine par le pays où elle allait ré- 
gner. 

Guillaume de la Baume fut tué en 1360 devant la place de 
Carignan^ dont le comte de Savoie faisait le siège. Son père 
le Galois, qui vivait encore, lui décerna de magnifiques obsè- 
ques à Rivoli , où il fut inhumé. Ce preux s'était uni en pre- 
mières noces à Clémence de la Palud , de cette ancienne 
maison de la Palud , dont la noble devise était : 

Morir plus tost que se souiller. 

Par un second mariage il s'allia avec Coustantiue Aleman 
de laquelle il eut Jean de la Baume, comte de Montrevel ot 



vj Xoks. 

de Cioople en Calabrc Ce dernier titre annonce d'illustres 
services en Italie. Effectivement, Louis I, duc d'Anjou , ayant 
été adopté parla malheureuse Jeanne, reine de Naples, Jean 
de la Baume reçut de sa magnificence cette terre de Cinoplo 
enlevée à l'usurpateur Charles de Duras (1380). Giannone ob- 
seive que cette adoption de Louis devint la source des infor- 
tunes de Jeanne. Le peuple napolitain redoutait de voir ar- 
river un prince français suivi d'une tourbe de gentilshom- 
mes prêts à s'approprier les meilleures terres du pays , et 
cette crainte fit perdre à la reine toute l'affection de ses sujets. 

— Notre Jean de la Baume commandait l'armée de Louis I*', 
et lorsque Louis II succéda à son père , ce prince le retint à 
ses gages pour parachever la conquête desDeux-Siciles (1392). 

L'année qui suit la date que je viens d'indiquer Jean de la 
Baume négocia à Tournus la mariage de Marie de Bourbon 
avec le comte, puis duc de Savoie Amé VIII. Lui-même, neuf 
ans auparavant, s'était allié à Genève avec noble damoisellc 
Jeanne de la Tour. 

En 1404 notre illustre chevalier accompagna le duc de 
Bourgogne dans son expédition contre les Liégeois révoltés. 

— En 1421 il reçoit le bâton de maréchal de France. Puis, 
l'anglais se le voulant acquérir ^ il est honoré du gouverne- 
ment de Paris. 

Jean testa en 1435 , réglant avec la plus grande exactitude 
toute l'ordonnance féodale de ses funérailles. Il demanda d'ê- 
tre inhumé dans la chapelle de Montrevel. et qu'au jour de la 
sépulture on offrît à la grand'messe dix chevaux sur l'un des- 
quels serait monté un homme avec sa cotte d'armes tenant une 
épée nue par la pointe , pour signifier la guerre, et (|ui serait 
présenté par le duc de Savoie ou le prince de Piémont ; un 
deuxième cheval devait être monté par un homme portant 
son timbre, c'est-à-dire son casque, signifiant le tournois. 
Un troisième et un quatrième cavaliers devaient porter ses 
bannières, et ainsi de suite. 

Ln autre Jean, quatrième du nom , et qui fut conseiller de 
Philippe, archiduc d'Autriche et duc de Bourgogne , mérite 
d'être mentionné par nous, moins à cause d'une illustration 



Notes. vij 

personnelle , que pour une circonstance qui se rattache aux 
grands événements de notre histoire du seizième siècle. 

Ce fut à lui que l'empereur Charles V, qui était, comme 
vous savez, beau-frère du duc de Savoie Charles III, s'adressa 
pour engager notre évoque à se défaire de son siège en faveur 
de l'un des enfants de son Altesse. 

« Désirons par tous les moyens convenables et possi- 
bles (lui mande l'empereur en Avril 1532), nous employer à 
l'apaisement, vuidange et bonne fin des dicts différends et 
questions (entre Tévéque et le duc\ tant pour le bien de 
paix, que pour la singulière amour, bienueillance et affection 
quepourtons au dictduc et à sa compaigne , nostre très chiere 
et bien ayraée cousine et belle-sœur pour alliance et paren- 
taige qui nous attiennent » 

Puis il le charge de « tenir la main à ce que le dictevesque 
soit content de délaisser et de remettre son evesché au proufit 
de leur second fils, soit avec récompense convenable , si elle 
se peut bonnement trouver et dresser, ou en asseurant suflî- 
samment le dict evesque de tous les fruicts et revenus de l'e- 
vesché A quoy , il nous semble, il pourra tant plus fa- 
cilement condescendre, ayant égard à ce qu'il est coadjuteur 

et futur successeur de l'archevesché de Besançon — Vous 

parlerez aussi de nostre part , conforme à ce que dessuz, et 
comme verrez convenir au bien de l'affaire , à nostre très cher 
et féal cousin le mareschal de Bourgogne , frère du dict eves- 
que, et lui baillerez nos lettres que à cet effect lui escripvons 
en vostre créance etc. » 

C'est ce môme maréchal de Bourgogne qui, lors de la cons- 
piration de 1534, se proposait àQ passer mr le ventre aux Ge- 
nevois. Il était, ainsi que notre évoque, fils de Guy de la Bau- 
me, quatrième comte de Montrevel, et de Jeanne de Longuy. 

Moréri parle d'un Antoine de la Baume de Montrevel au 
service des rois Charles IX et Henri III, et qui, en 1593» 
commandait un régiment au siège de Genève. C'était l'époque 
où le marquis de Treffort occupait Lancy et attaquait le fort 
d'Arve. Dans un temps plus rapproché, un autre de la Baume. 
Nicolas Auguste»; s'illustra dans les armées de Louis XIV, et y 



viij Noies. 

roQut, comme sou aïeul Jean I^^, le bâton de maréchal. 
. Ce sont les armes et les négociations diplomatiques seules 
qui ont jeté de l'éclat sur les de la Baume de Montrevel. Par- 
mi les hommes d'église de cette race on ne peut nommer que 
le dernier évoque de Genève Pierre , et son neveu Claude, co- 
adjuieurde son oncle à l'archevêché de Besançon, puis arche- 
vêque lui-même en 1545. C'était un fougueux ennemi de la 
Réforme. La capitale de la Franche-Comté n'a pas perdu le 
souvenir de la conduite barbare qu'il y tint en 1575, à pro- 
pos d'une tentative de quelques malheureux exilés pour ren- 
trer dans leur patrie à main armée. Le chapeau de cardinal, 
dont le coiffa le doux Grégoire XIIÏ , devint le prix du sang 
hérétique qu'il Gt verser à cette occasion. 

Gaudy-Le Fort. 
(Promenades historiques dans le canton de Genève J 



Noks. ix 

Ce Samedy au soir aucuns meschant garçons 
de Geneue prindrenl vne compagnie de ces Suis- 
ses, et les menèrent au Monastère de Belle riue , 
des Dames de Cisteaux près de Geneue pour la 
fourrager : etc. etc. 

A trois ou quatre cents pas de cet édifice massif qu'on ap- 
pelle le château de Bellerive, en tirant du côté de l'est, exis- 
tait jadis une célèbre abbaye de dames de Cîteaux. Sa fonda- 
tion , qui remonte au milieu du douzième siècle , est due à 
à un Girold, seigneur de Langin. De beaux noms savoisiens 
figurent dans le rôle des abbesses de ce monastère, des Sale- 
nove, desd'AlUnge, des Menlhon, etc II fut détruit, vers la 
fin de 1530, par les troupes berno-genevoises. Aujourd'hui 
l'on n'aperçoit aucun vestige de l'édifice, mais le terrain porte 
encore le nom de Champ de Vabbaye, et, en remuant la terre, 
divers ustensiles de la communauté ont été retrouvés. 

Il n'y a pas longtemps qu'un particulier de Fribourg mon- 
trait aux curieux un superbe missel portant le nom et les ar- 
mes de Marie de Mondragon , dernière abbesse de Bollerivc. 
Les aïeux de ce particulier tenaient ce livre du général 
Schnevvli, qui , avec Jean d'Erlach , commandait les troupes 
auxiliaires de Berne et de Fribourg en 1530. 

Il nous reste, suivant le capitaine H. Mallet , des dépouilles 
du couvent , une cloche qui a été placée auprès delà Clémence 
dans la tour du Nord , et qui a conservé le nom de Bellerive, 
lequel paraît avoir été substitué à celui de Collette, car on 
lit sur l'inscription^ 

Colette a beau reson. 

Toutefois Senebier prétend que cette cloche était celle du 
couvent des Cordeliers de Bive. Son millésime indique l'année 
14r;9. 

Caudy-Le Fort. 
Promenades historiques.^ 



X Xotes. 

Au conuent des Augustins de Noslre Dame de 
Grâce furent logés grande quantilé, el au conuent 
de Sainct François y en auoil bien six vingt, etc. 

Le faubourg de Saint-Léger (rasé en 1534) était un quar- 
tier très vivant, non-seulement par la raison de sa situation 
entre la ville et une roule fréquentée , mais à cause de la cha- 
pelle de Notre-Dame de Grâce , qui rembellissait, et dont le 
grand renom pour les miracles attirait toujours une foule de 
dévots. Une tradition veut que le nom de Grâce lui fut donné 
en 1503 en commémoration de l'asile qu'y trouvèrent deux 
misérables attachés au gibet de Champel et dont les cordes 
se rompirent miraculeusement. Ces malfaiteurs se réfugièrent 
dans la chapelle « où le prieur Aymé Falquet , qui estait un 
fin gaultier , leur fist vestir Vhahit du couvent , puis évader > 
Le couvent de Notre-Dame de Grâce fut fondé vers la fin 
du quinzième siècle Les registres du Conseil (11 février 
1430) le nomment ÏHermitage; il était alors habité par des 
ermites. En 1494, le bâtard René y fit bâtir une chapelle en 
l'honneur de Notre-Dame et y ordonna des moines Augustins. 
Tl plaça dans cet édifice un tableau auquel on attribuait 
une infinité de miracles en faveur des enfants mort-nés. On 
les apportait devant ce tableau et soudain ils reprenaient 
vie, pour recevoir le baptême- Cette précieuse toile fut brûlée 
en 1535 par ordre du magistrat- 

C'est ce couvent qui reçut la tête de Philibert Berthelier 
décapité le 23 août 1519. Son corps avait été placé au gibet 
de Champel et sa tête clouée à un poteau près de l'Urne. Des 
soldats fribourgeois la portèrent dans l'église des Augustins, 
aucun Genevois n'ayant osé le faire ! 

Notre-Dame de Grâce avait été élevée par le bâtard René, 
non par dévotion, mais avec l'idée d'en faire un jour une 
forteresse destinée à brider notre patrie, « car il l'aimait 
bien sa bonne Genève, dit Bonivard, mais c'estoitde l'amour 
que le friand aime le gras chappon , pour le manger. » 

Malgré la haute réputation de leur couvent, les religieux 
de Notre-Dame de Grâce n'étaient point opulents. A l'entrée 



Notes. xj 

«oleDoelle du duc Charles I^' eo 1484, ils furent totalement 
C'clipsés par la magnificence des jacobins de Palays et des 
cordeliers de Rive, et surtout par les chanoines de Saint- 
Pierre qui marchaient couverts d'or et de soie 
. L'établissement des cordeliers de Rive, Frères mineurs, 
cordeliers de la grand'manche , date de l'année 1268. Le 
couvent étant tombé en ruine depuis la Réformation, le 
gouvernement abergea l'emplacement où l'on a bâti les mai- 
sons qui sont du côté de la porte de Rive. Ce qui restait du 
mooasiôre consistait en cinq jardins , lesquels furent vendus, 
60 I7S5 à Jacques Gallatin ; il fit construire les maisons qu'on 
y voit aujourd'hui , la 'oaXlée du collège réservée. En 1777 on 
démolit ce qui restait de l'église , pour en faire un grenier à 
blé I auquel succéda une caserne. Les troupes de Bubna l'oc- 
cupaîenten 1814. 

• 

Gaudy-Le Fort. 



Vf 



Mj yotes. 

Au raois d'Aousl après en l'Oclaue de T Assomp- 
tion noslre Darae. ceux de la ville firent descen- 
dre les cloches du Prioré de Sainct Victor, et puis 
desrocher et abattre iusques au fondement tout le 
Monastère et vne belle maison où se tenait le Re- 
ceueur du Prieuré à l'entrée du Monastère. 

Les faubourgs de Saint-Victor , de Saint-Léger et de la 
Corraterie partagèrent le sort de celui de Rive ; ce faubourg 
de Saint-Victor le plus considérable de tous, devait se pro- 
jeter à peu près dans la direction des Casemates et de l'Ob- 
servatoire, qui sont en face du spectateur, en tirant du côté 
de Malagnou. Le jardin du Prieuré étant situé sur remplace- 
ment des Contamines , et l'église s'élevait sans doute à l'entrée 
delà principale route, sur le terrain môme du fossé actuel, 
car dans les travaux de fortifications de 1715 on en découvrit 
quelques vestiges. Au reste, il serait inutile de chercher d'au- 
tres traces des faubourgs, puisque tous les matériaux qu'on en 
tira furent employés à l'érection des nouveaux remparts, «c Us 
ont esté arrasés (les faubourgs) pour deux raisons, la première, 
afin que les ennemis ne se fortiûassent pas d'iceux contre la 
ville, la seconde , parce qu'il falloit fortifier la ville; et n'eust- 
on pas trouvé des pierres en souffisance sans les prendre en 
iceux faubourgs. En sorte que pour ce faict, on chercha des 
pierres jusques aux fondements des maisons, et cherche-t-on 
encore de présent (1530) , en sorte que j'entends que devant 
vingt ans, ne se trouvera seulement mémoire des anciens édi- 
fices. » 

L'église de Saint-Victor était d'un grand renom et d'une 
haute antiquité. On attribue sa fondation à une sœur de la 
reine Clotilde , la pieuse Sédeleube, qui la fit construire vers 
la fin du cinquième siècle. Déjà cet édifice existait à l'époque 
où Gondebaud bâtit la première enceinte de Genève Les re- 
liques de Saint-Victor et de Saint-Ours y attiraient un grand 
nombre de dévots; de là, l'établissement du faubourg dont 
nous venons de parler. Cette église était beaucoup plus célè 



Noies. 



Xllj 



bit] i(ue celle de SslDt-PierrB mêoie , cl parUculiâienient en 
vânÈration chez les BourguigDOns. 

A la lin dn diiiâme eiËcle, i'impËratrice Adélaïde viol la 
visiter, et prit des mesures avec l'évflquo Hugues ou Hugo II, 
pour y fonder une communaulé de moines. Le oouvenl fut 
bâti vers le milieu du Biëcle suivant, sous l'épiscopal de Fré- 
dâric II , par l'abbé de Clun; , Odilloo , es mains de qui, 
suivant Besson , le susdit Hugues avait , en 1019, fait dona- 
tion de l'Église de Saiot-Violor. Ce monastère était composé 
d'un prieur, qui prenait rang d'abord après l'âvéque, et de 
neuf religieux. De nombreuses donnCions le rendirent trés- 
opulent. Il possédait plusieurs villages avec k peu près les 
mêmes privilèges dont les clianoinea de Saint'Pierre jouis- 
saieot dans Ipurs terres. Ou pense bien que les vignobles, et 
des meilleurs ptaols , ne formaient pas la moindre partie des 
riches possessions de ces Messieurs. Le prieuré de Saînt-Vic- 
lor eo avait beaucoup sur les eûteaux voisins. Aussi était-ce 
là le point de mire que prenaient pour leurs dâvastations, les 
comtes de Genevois, seigneurs de Fau^igny, dans leurs guer- 
res opÎDiilreB avec tes comtes de Savoie. Nos annales de la 
fin du treizième siècle et du commeacemeot du quator- 
zième , Tonl mention de plusieurs barbares eipéditions 
de ce genre. En 13!3. suivant Savion, ceux du Faucigny 
taillèrent les vignes autour de Genève pour la sixième fois. 
» L'an 1335. dit Jean Sarasin, le comte Amâ donna le reste 
I inx: pauvres vignes de Saint- Victor, de manière que n'est de 
^merveilles, si , en ce quartier le. elles sont rares et de grand 
I prix " Celles de l'évèque n'étaient pss mieui respectées. 

La lecture de nos registres publics nous donne une bien 
FtrÎBle idée de l'état de dégradation oii était tombé le priourf 
fie Saint-Victor lorsque la Rèformation le supprima ; • Les 
Bs, (disent ces registres à la date d'Aoât 1531) leurs 
Eieentsde débaucbeel les prostituées qui habitent au faubourg 
■ ayant dèjï presque tout détruit ce prieuré, et craporlé ses 
neubles, on arrête que le prieuré, l'église et les maisons dn 
t «elte communauté, seront démolis ; ^l on élit pour le- faire 
B tiouia Chabot, Baslien Bessonet, el Boland Raymond, qui sc- 
I jront tenus de rendre bon compte de la dépouille. " 



xiv \otes. 

L'illustre monastère n'expira cependant pas soudainement 
sous les coups de la Réforme > car après la retraite de la plu- 
part de ses religieux auprès de leurs confrères de Contamine 
en Faucigny, nous voyons un Jean de Sales, qui lui fut donné 
pour chef, élire possession de son prieuré sur les masures de 
i édiûce. Des neufis religieux qui le composaient, sept se reti- 
rèrent, comme je viens de le dire, à Contamine, et les deux 
autres embrassèrent la foi de Calvin. 

En ce mesme mois^ le iour de la Decolalion de 
Sainct lean Baptiste abbatlirent vne petite et fort 
iolie église de Sainct Laurens, etc. etc. 

« II y avoit, dit Bonivard, un faubourg du Temple en Ai- 
gues-Vives , depuis la porte de Rive tirant au pré l'Evesque 
jusqu'au lieu dit Hurte-Bise (^Jargonant), 800 pas. Le fau- 
bourg de Rive est appelé du Temple, parce qu'on donnait 
alors ce nom à toutes les habitations des Templiers ; et celui 
d'église et non de temple, aux édifices du culte. Or, en 
ce lieu se trouvait une chapelle de Saint-Jean de Jérusalem 
(]u'on appelait le temple de Rhodes. Ce temple était environné 
de maisons avec plusieurs fontaines, desquelles faisait par- 
tie celle du fossé de Rive nommé le Bomalet. Le faubourg 
renfermait les Eaux-Vives et le Pré-l'Evôque. Il y avait deux 
rues principales et une troisième au bord du lac* La chapelle 
Saint-Laurent le terminait du côté de Chêne. Tout cela suc- 
comt)a aux nécessités de la guerre dans la mémorable année 

1534. 

Gaudy-Le Fort 

Les églises de Sainte-Marguerite et Paul étaient, suivant Leu 
(dictionnaire historique), deux chapelles qui se trouvaient en 
dehors de la ville dans le faubourg de Plainpalais. Dans la 
chapelle de Sainte-Marguerite vivait une recluse ^ qui y était 
entretenue aux frais du chapitre de la cathédrale , daus le 
bufd'y faire pénitence pour les péchés de Messieurs du cha- 
pitre. On enterrait les malfaiteurs auprès delà chapelle Saint- 
Paul et les enfants mort-nés auprès de l'église de Rhode qui 
était une commanderic de l'ordre de Saint-Jean de Jérusa- 
lem. 



DovLoviiEusE DEfAitTiE des SœuFS de Saincle 
Claire. 

Extrait d'après Flournois des registres du con- 
seil relatifs au départ des sœurs de Sainte-Claire. 

Blaisiae , Qlle de Dominique Varambert , soi't du couvent 
de Sainte-Claire et se relire avec &a sœur Aimâe , femme de 
Joseph FaulsoQ. non sans de grandes complaintes des autres 
recluses 

Frère Pierre, rcligieus: de Sainte Claire, supplie de la part 
des Religieuses du dît Couvent, qu'oo leur permette de se 
retirer de la Vilte , puisqu'elles o'y peuvent plus demeurer 
à cause des choses qui sont arrivées depuis peu ; on rdsout 
que MM. les Syndics iront leur parler et leur diront, que le 
Conseil les'veul favoriser autant qu'il pourra et qu'on De les 
veut point chasser dt) la ville mais plutût les BOuI«nir autant 
qu'on pourra, cependant qu'on ne les veut point contraindre 
à demeurer , et ainsi qu'eîles aviseol de demeurer ou de faire 
ce qu'elles trouveront de mieux Après le Conseil, MM. les 
Syndics vont au dit couvent de Sainte-Claire et y entrent, il^ 
disent aux dites Boligieuses ca qu'on avait arrClâ; elles leur 
râpondirent : • Messieurs, pour l'honneur de Dieu qu'il vous 
plaise nous donner congé de nous eu aller, et aous aocompa- 

Igner, d'ici à la Perrière, et de IS nous voulons aller à Anoe- 
oy, car H. le Duc nous a octroyé place , et nous a manda il y 
a passe deux mois , par quelques-uns de dos parents par les 
quels nous l'en avions pria, que notre place était toute prête. - 
Les Syndics leur disent qu'ils en parleront encore au Conseil 
Bt que si on leur vouloit donner congé on le leur notiSerôit- 
Ou parle des dites Roligieuses -, on résout que les Syndics 
les iront voir et qu'ils prendront de» lestiraonlalcs de la ré- 
quisition faite par elles et comme etles ont procuré do s'en 
aller il y a longtemps , et qu'elles s'en vont de leur raouve- 
ment. Qu'ensuite ils les accompaçnerool jusqu'au Pont-d'Arvc, 
et les laisseront aller oij elles voudront. 
Est. Pecolat rnpporlo, que les nouai ns de Sainte-Claire s'i<n 




xvj Noks. 

veulent absolument aller, qu'il les vit hier, et qu'il les pria 
de demeurer et de ne laisser pas notre Ville ; mais qu'elles 
lui avoient répondu qu'elles ôtoient résolues à se retirer, 
priant qu'on leur en donnât la permission : ordonné qu'on les 
laisse aller quand elles voudront, avec leurs habits, livres et 
autres effets. 

Un mois après la départie des Sœurs de Saincte-Claire 
leur couvent étoit transformé en hôpital. 

Délibération du Conseil du 29 Septembre 1535. 

• £n Conseil des 200, on lit des articles faits en faveur des 
« pauvres et pour bâtir les hôpitaux^ et on les approuve ; le 
« principal est qu'on fasse deux hôpitaux, Tun à Sainte-Claire 
« et l'autre au pont du Rhône pour les passans. et que tous 
« les autres hôpitaux seront réduits à ces deux-là. » 



. À Annecy le couvent de Sainte-Claire où furent reçues ies 
Sœurs de Genève ne subsiste plus aujourd'hui que comme 
maison particulière; nous ignorons à quelle époque, en tant 
que corporation religieuse, il a cessé d'exister, nous supposons 
que ça a dû être au temps de la première révolution fran- 
çaise. 



Noies. xvij 

Apres interrogcrent qu'elles ddiberoient de fai- 
re, (dil Mère Vicaire) noua pensons aller iusques 
à la première maison de Monsieur le baron de Vi- 
ry, mon Cousin germain, le me contîe tant de sa 
bonté, qu'il nous laissera le Cbasteau, qui est 
bonne forteresse pour vn peu de temps, et y pour- 
rons bien faire le diuin scruice dans la Cbappelie 
qui est tant belle , etc. etc. 

Viry Ëlait jadis un vasle manoir appartenant à la maison 
du même nom : al'époque de la Rëto relation, le baron Michel 
y re(ut et festoya pendant trois jours toutes les religieuses de 
Sainte-Claire dans leur grand voyage de Genève à .innecy. Ce 
baron Michel Était un ardont ennemi du culte protestant; le 
pouvoir berno-geoevois n'eut jamais aucune prise, ni sur ses 
principes, ni sur sa cooduilo, et sa chapelle de la Perrière nu 
cesse point d'élre ouverte aui catholiques récalcitrants. 

L'anntie 1JS4, le duc Charles I- avait étlgé en baronaie la 
terre de ce nom en faveur d'Ame de Viry. Charles-Emmanuel 
Qt davantage; il concéda le titre de COmtÔ au domaine de Vi- 
ry. La Perrière Tormail alors, k ce qu'il parait, un apanage 
pour les fils de cette noble maison, car les historiens savoi- 
siens font mention d'un baron de la Perrière, fils du comte 
Marin, qui fut tuô dcvan' Hipaillc en 1S89. C'Ëtail un t>eau 
jeune homme de dii-sept ans, de grande espérance , et qui 
sortait des pages du duc. — Le comte François-Joseph de 
Viry, le cËlèbre négociateur de la paix -de I7G3 entre la France 
et l'Angleterre, joignait ordinairement k son titre de comte 
de Tiry ceux de baron de la Perrière et seigneur de la tour 
d'Ogny. 

Lesseigneurs de Viry ont eu longtenops des propriétés dans 
les murs de Genève, telles que le Chiteau-roy^l deSaînt-Ger- 
vais, l'emplacement du collège et l'âdinco de Sainl-Aapre, 
c'est-à-dire le vieux arsenal. Celte dernière propriété fut ac- 
quise par la République vers 1557. L'année suivante on com- 
menta l'arsenal nouveau. En 17^3 ce bitimenl fut dOmoli 



^ 



xviij Notes. 

pour faire place à une caserne ; cette caserne fut mise en ap- 
partements en 1790, et enfîn , en 1803, Messieurs Rigaud l'a- 
chetèrent pour la somme de cent cinquante mille livres, ar- 
gent courant- 

En 1350, un Richard de Viry était vidomne du château de 
rile; et en 1409, un Amédée de Viry seigneur de Prangins. 

En 1432, Amédée de Viry, seigneur de Rolle, grand camé- 
rier de Savoie* et vidomrie du château de Tlle. vendit RoUe 
au comte de Gruyères, et renouvela l'année suivante l'alliance 
de Berne avec la Savoie. 

En 1482, on permit à Claude de A'iry, seigneur des Terreaux, 
de construire une tour près de la maison qu'il édifiait à Saint- 
Gervais (apparemment le susdit Château-Royal) , k condition 
qu'en cas de guerre elle servit à la défense de la ville et du 
bourg. 

Enfin, en 1536, un comte de Viry possédait la terre et le 
château de Coppet. 

Gaudy-Le Fort. 




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