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HARVARD COLLEGE
FHOM THE BEQUËST OP
JOHN AMORY LOWELL
û.^
t
LEVAIN DY ^m
CALVINISME, S
COMMENCEIÙËNT ^H
DE L'HERESIE DE ^^H
Faict par Reuerende Sœur leannc de lussie, ^^^H
lors Religieuse à Saincle Claire de Ge- '
neue, et après sa sorlie Abbesse
au Conuent d'Anyssi. ^J
^^^S
1
^^m
Pa
A CHAMBERY,
■ LES Frères 1)v-Fo\
M. DC. XI.
J
<
HARVARD
UNIVER5ITY
LIBPAaY
NOV 18 1966
L'ÉDITEUR
Aif Lecteur.
Sju moment où éclala la Ré format ion
ide Genève il y avait au tSourg-de-
i^Four. à la place où s'élève aujourd'hui
r ^l'hôpital, un monastère habile par un
^ nombre assez limité de religieuses , sou-
Kmises à la sévère discipline qu'impose
drede Sainte-Claire. Ce couvent, fondé,
J^au dire de Guichenon , par Yolande de
France, femme d'Ame IX el sœuf de Louis XI,
ne devait, à ce compte en 1S30, au moment des
grands événements qui allaient se dérouler, exister
(]ue depuis un demi-siècle environ; dés lors rien
ne nouscn eut gardé la mémoire, si l'une des reli-
gieuses, la sœur Jeanne de Jussy, n'avait eu l'idée
d'écrire son journal , qui fut imprimé après sa
mort sous le litre de Lmain du Calvinisme, ou
Commencement de l'hérésie de Genève
Quelle fut celte Jeanne de Jussy qui nous fait le
récit de ses tribulations? Les historiens ne nous
(lonuenl aucun détail sur le comincnccmcnl de
son existence, qui, sans la réformation , se serait
écoulée tout entière sans bruit, à l'ombre du
cloître et dans les austérités de la pénitence ; son
éditeur seul nous apprend qu'après la retraite des
Dames de Sainte-Claire à Annecy, Jeanne y devint
supérieure de son couvent, où elle mourut, assu-
re-t-on , presque centenaire.
Le journal de Jeanne de JUssy, devenu, comme
l'a dit récemment un auteur que nous aimons à
citer (Monsieur Sayous), une rareté bibliographi-
que, a cependant été réimprimé en tout ou en
partie à différentes reprises, mais généralement
d'une manière peu exacte , et souvent dans un but
de controverse qui n'est pas le nôtre.
Écho de tous les bruits vrais ou faux qui arri-
vaient jusqu'à elle, ce n'est ni une fidélité histo-
rique rigoureuse , ni surtout une bien grande
impartialité qu'il faut chercher dans la sœur
Jeanne , mais son livre offre un tableau singuliè-
rement naïf des mœurs du temps, écrit en un
style peu grammatical , même au point de vue de
l'époque, lequel toutefois n'en a pas moins gardé
son charme par le naturel et par certaine vive sa-
veur locale.
Nous avons suivi pas à pas , et avec une fidélité
qui, nous l'espérons, ne pourra être trouvée en
défaut, l'édition de Chambéry de MDCXI des frè-
res Dv-FovR , réputée la plus conforme au texte
original. Nous offrons notre travail à tous les bi-
bliomanes amateurs de l'histoire de Genève , nous
l'offrons surtout à nos jeunes compatriotes, et si
la lecture du Levain du Calmnisme donnait à quel-
qu'un d'eux l'idée d'étudier nos annales pour en
tirer un ouvrage , qui , en illustrant le nom de son
auteur, pût ajouter à la gloire de notre pays, nous
nous regarderions assurément comme bien ample-
ment récompensé de nos efforts. Dans un temps
comme le nôtre , où le présent est triste et l'avenir
incertain, on aime à se replier vers ee passé, glo-
rieux héritage que nous ont laissé nos pères, et
i|ue nul ne peut nous ravir.
Gustave REVILLIOD.
Genève, MDCCCLIII.
A ILLVSTRISSIME
Prince Victor Ame
prince de sauoye.
KT DE PIEDMONT.
^ON Ame assise en egnlité de ba-
fjlance, ne pouuoit se résoudre
£«si V. A. en i'auril de ses ans,
S* aggreeroil vn siijcct d'assez vieille
*naissance; vne flatteuse créance
Jm'a chatouillé de l'opinion, qu'elle
ne s'offenceroit de prendre le présent de
mon cœur, par les mains de ce Liure : C'est
vne Hisioire Tragique, non encores, tant
Kpisirk
abysmec dans le ventre de Tancienneié, que
les picqueures de cps viceraux ennemis de
la C R o 1 X B L A N c 11 E , ne soient encores ou-
uertes à iour, et que le Ciel n'en demande
le poil du Dogue, et l'escrasement du Scor-
pion pour nostre guarison. le ne sçay quel
sainct et prognostique Génie m'a suggéré
dans l'oreille de l'entendement, de repré-
senter deuant les yeux de Vostre Altesse
ce naïf Tableau du Leuain, qui a donné
sur-accroissement aux Hérésies, ensemen-
cées aux quatre coings de l'Europe, à
ce que l'impiété de Tobject eschauffe son
courage à braizes , et flammes , de laisser
fondre son bras victorieux sur le gibier de
ces Corbeaux, et Satelites de la saincte
Foy, et que l'Eglise de nostre Seigneur ne
soit désormais la spelonque de tels larrons.
La pureté de la Croix Bla nche au champ
du pourpre Romain, ne souffrira telles or-
dures , que sont ces matins abboyans con-
tre la Lune, soubs la prétendue franchise
de l'Aigle Impériale, sans que le fouet, et
le feu y facent leur passade. C'est le motif
Epistke
qui m'a occasionné de dédier à Vosire Al-
tesse l'ouurage d'vne deuole Religieuse, et
pour me tesmoigner par vne deuotion im-
mortelle
Vostre tres-humbic
Imprimeur,
HVBEBT DV'FOVR.
L'IMPRIMEVR
Av Lectevf
ïspiiiTs possédez d'vne louable curio-
l^sité , qui de vos yeux ferez la rcueufi
^de cest œuure, tirée de dessus le
^ raoslicr d'vne femme, vous Irouuerez
Jlvne Histoire Tragique, source du lullie-
'traDisme, Caluinisme. Bezaismc, et au-
lires dix mil hérésies, qui onl pullulé de
j ccsle clouaque, Vne Dame de Saincle Claire
vous en faicl le rapport tout nud, et sans fard de
langage , tel que ses yeux et ses oreilles le luy ont
enseigné, parmy les élémentaires furies de ces
Aposlatats reniez. Vn Père Cappucin en a esté le
fidellc dépositaire iusques à présent, ie luy ay
donné la lumière , el pleine liberté parmy le mon-
de, ne craignant la censure, ni des âmes plus
viles, ni des entendemensplusreleuez, par ce que
la Mnistresse qui a tyssu cesl ouurage au milieu
(les ténèbres de raboiniiiableGeneiie.eslenroollee
au Calhi)1oguc des bienheureux, francbe <lc re-
pruclic.le dépositaire Capucin en a sa descharge me
l'ayant consigné : le n'y ay preste que vingt cinq
caractères, diuersement ajancez comme les figures
d'Euclides, pour vous monstrer l'innombrable di-
uersité des nionsircs Geneuois : C'est d'vn bon
zèle que ie vous offre ce qui est du mien, auec
vue iinmorlclle deuntion, que cueillez les rases.
sans heurter aux espines , et que me recognoîsslez
comme eeluy, qui ne désire que de communiquer
lesfruicts de sa Presse à ceux qui meriteii t en estre
les vsufructuaires , et me recognoislre au delà des
siècles , leur plus humble et deuot Serviteur.
HISTOIRE
HKHORARLE
DU COMMENCEMENT DE L HERESIE
DE GEN'EUË
o'aiv de l'incarnalion de noslre Sei-
Kgneur mille cinq cens vingt six. au
5 mois de Mars, Viodrent à Geneiie
^Ambassades de Berne, et deFriboiirg,
5^ pour renouueller les alliances de long
■^ temps t'aides auec la Cilé de Geneue,
l^qiii mauuaisement se rebelloient contre
^rilluslre Prince de Saiioyc, se déniant
tolallemenl de sa puissance, et seigneurie , mes-
prisanl lonte la Noblesse. Pour lors esloit Eues-
que de Geneue vn de la maison de Monreal
en Bresse, puissant Seignenr, nommé Pierre de la
Baulme . et disoil-on qu'il donnoil consentement à
la dictealliance, dont il yeut puis après à souiïrir
en tout le pais, comme vous verrez cy après vne
partie escrit en brief i car iamais on ne pourroit
escrirc moilié de ce qu'a esté faiet.
2 Commencement de
Leiêage» L^g prîncipaux (le la Cité, sages, et bien adui-
uê,o'rtènt. ses , consideranlle meschef , qui se pourroit ensui-
ure de telle alliance , n'y voulurent consentir, mais
sortirent de la Cité bien cinquante deux nobles
Bourgeois, riches marchands et gens de longue
robbe , de quoi les citoyens furent moult pertur-
bez: et pour sevenf];er fourragèrent les maisons
et boutiques, et vendirent tous leurs biens meu-
bles, grandes marchandises, héritages, et autres
biens de prix inestimable, au grand détriment et
dommage des dits sieurs marchands, et gens de
bien : Et leur imposèrent le nom deTraistres, di-
sant qu'ils auoient voulu rendre la ville à Mon-
seigneur, etCwScrit faulses lettres, chose qui n'estoit
nullement véritable: Leur imposèrent plus, disant
qu'ils auoient faict faulse mesure en vendant du
bled et du vin : mais ils ne le peurent prouuer. Et
d'autant qu*ils estoient sortis pour garder foy et
loyauté à Monseigneur, ils les appellerent Ban-
nis et Mamelus, tant gens d'Eglise qu'autres : et
depuis ils commencèrent à rancuner de plus en
plus contre Môseigneur, et à despriser les Nobles,
et gens d'Eglise.
/5^ L'an mil cinq cens vingt sept. Môseigneur fit
mirZr défendre soubs grosse peine à tous ses subjets, que
Momeig, nul dc SOU Daïs u'cust àporlcr aucuns viures en la
ierjixiren Cité dc Gcnèuc. Et durant celle défence, depuis la
S. Luciusques à la Conception nostre Dame, que
tout fusl relasché à la requeste de Berne et de Fri-
bourg, et retournèrent les viures comme aupara-
uant. Toute celle année fut grande dissention tant
entre les citoyens que les circonuoisins.
4 Geaeue.
l'H/rrexie de Geweitc.
U
En ce temps au mois de Décembre fui mis eii
prison vn fort ancien et honorable Bourgeois ri-
che marchand, nommé Sire François Cartellier,
estant accusé d'être de la bande des Mamelus ; et
fut détenu prisonnier iusques au mois de Mars,
après qu'il fut composé par inestimable finance à
Monseigneur de Geneue . et dicl-on que l'argent
fut liuré à la mesure de bled : toutefois il fut con-
damné par le Maiaire de la haute iuslice de la vil-
le , d'auoir la teste coupée, et son corps en quatre
quartiers et mis es quatre carres de la ville, com-
me traisire. Et de faict fut mis entre les mains du
Carnacier, quitâtost luy mist la corde au col, mais
par le Maistre d'hostel de Monseigneur de Gene-
ue, fut déliuré des mains de la commune, qui le
vouloit occire , et fut remis en prison villainemenl
par le eômandement du dit Haull iusticier;
et dépouillé de ses robbes, et bonnet, et fut com-
mandé au Bourreau de les porter comme siennes
pour dérision. Ils les voulurent racheter pour le
prix de treize escus sol, mais il ne les voulut don-
ner.
La sainele Sepmaioe de l'an 1528. fut sorty de
prison ledict marchand, et par le cheuestre fut
mené par toute la ville, dérisé par les petits en-
fans, qui lui ieltoient do la boue, et crachoient
au visage, comme les luifs contre nosire Seigneur.
Et côme Dieu voulut il eschappa de leurs mains,
et SI ancien et débile qu'il esloit, print la fuilte,
lellcment que nul ne le peut attraper. Les parens
liurerenl pour luy cinq mille escus de rançon ,
et lous ses biens confisquez, tnaÎRon, meubles,
4
Commencement de
Vontei-
gueur de
Geneue
ê'enfuit à
S. Claude.
La Confré-
rie de la
Cuillier,
faicte l'an
1599.
Le Seign.
•ie Ponutn-
re. Prieur
de la Con-
frérie de
la Cuil-
lier, nuu-
êocré en
peuêant à
Geneue.
boutique de drapperie. et autres héritages dedans
les franchises de la ville. Il se retira auec sa femme
et enfans à Bourg en Bresse , et là il trespassa Tan
mil cinq cens trente et vn , et fut trouué inno-
cent de tous les crimes que par fausse enuie luy
avoient este imposez.
Geste mesrae année Monseigneur de Geneue
voyant les tribulations prochaines la nuict de S.
Pierre ad Vincula, se roba furtiuement par dessus
le Lac, et se retira en son Abbaye de S. Claude.
Après l'an 1529. certains nombres de Gentils-
hommes firent entr'eux vne Confrérie, et l'ap-
pellerent La Confrérie de la Cuillier, et estoit
Prieur d'icelle, Môsieur de Ponuoire, noble Che-
ualier, preux et hardi en Cheualerie : Lesquels
Gentilshommes s'assemblèrent à Nyon pour faire
prier Dieu pour le seruice Ecclésiastique, et pour
la deliurance de leurs prédécesseurs : et ce fut la
sepmaine après la Naliuité de nostre Seigneur,
par vn Samedy, iour de Toclaue S. Jean.
Ledit Chevalier seigneur de Ponuoire, nommé
Messire François print congé de la Noblesse, pour
retourner auec Madame sa sœur en sa maison ,
et print son chemin par Geneue , sans nulle mau-
uaise intention. Quand il fut sur le pont du Ros-
ne il fut accarré traistreusement, tellement qu'il ne
se pouuoit deffendre, ses gens se saunèrent : mais
luy voyant qu'il ne se pouuoit sauner, se voulut
rendre, suppliant humblement d'estre prisàmer-
cy : mais il fut frappé de tous costez des mauuais
garçons de Geneue, et reçeut plus de vingt-cinq
coups mortels en Testomach, puis fut porté en
T Hérésie de Genetif.
; (le I
rUospilal en la Clinpelle près tie là ou il ful-
meurlry. Il fui dit qu'ils le dechap|iellerenl tout
après ([u'il fut mort, et qu'ils luy mirent trois glai-
uespar le fondement et parties secreltca, par yrâd
vitupère et moequerie, et là demeura toute celle
nuicl, et le lendemain qui estoU iour de Dinion- '
che toule la iournee. puis fut porlé enseuclir au
Conucnt des grands Cordeliers, el sans nulle so-
lennité : ears les pnrens ayans au cœur sa mort,
ne s'y voulurent trouuer.
Depuis ce mauvais coup se leua gr:idc noise, et
tumullc entre Messiiiurs les Nobles, non pas seu-
lement les parens. mais Ions les nobles du pais,
contre ceux de Geneue; tellement que les niar-
ehands n'osoient sortir pour aller en marchâdise.
de peur d'estre tuez et pillez par les dits Gentils-
hommes et leurs gens. Neanlmuins le bon Prince
y fil mettre si bon ordre, que les marcliâds qui
n'esloient coulpablcs du cas, n'eurent aucun mal
allant et venant sur son pais.
Le Caresme après vindrent liuicl cens compa-
gnons tant de Berne que de Fribourg, clarriuc-
rcnt le Dimanche de Carcsmc prenant à Geneue ,
pour y tenir garnison, craignant ceux de la ville
que les gens du pais ne leur fissent dommage. Et
eu Caresme mangèrent de la chair, et de toute
viande corne en autre lemps , et enchérirent
moult tous viures.
Pour lois fut faict appoinlemcnl enire Mon-
seigneur et la ville , et les Suisses , puis s'en re-
tournèrent chacun en sa ville, et pareillement Mcs-
fieurs les Nobles qui s'esloienl assemblez A Gai-
Delfence»
aux Eeclé'
tioêtique»
de ne ton-
ner clo-
ches.
Assemblée
des Gen-
ttlshommes d
Gaillard.
6 Commencement de
liard pour tenir fort contre ces Suisses . el firent
grandes despences sur le pais d*enuiron.
Depuis ce premier Dimanche durant ce temps
fut défendu à Messieurs de TEglise Cathédrale,
Paroisses el Conuents estans dans les franchises
de ne sonner aucunes cloches depuis sept heures
du soir jusques à sept heures du matin, et raesme
THorloge de la ville ne frappoit point, et ne son-
noit-on point les coups, ni les Ave Maria après
Complie, qui esloit chose bien estrâge, el ressem-
bloit le temps de Ténèbres.
Le Mercredy sainct se rassemblèrent grande
compagnie de Gentilshommes au Chasteau de
Gaillard, conspirant entv*eux de vouloir secretle-
menl de nuict escheller la ville, et pour ce faire
firent mettre grosse garde sur les chemins, qui
retenoient ceux qui sorloienl de la ville, afin que
ils ne retournassent dedans. Leur cas estant tout
appresté pour donner Tassaul à la ville à deux heu-
res après minuict.
Le leudy sainct, fesle de l'Annonciation nostre
Dame , Monseigneur en fut aduerty, et ce bon
Prince aimant paix, fit marcher en poste, et en
grande diligence Monsieur de Ballaison, qui mar-
cha tant quil se trouua à Gailliard enuiron la mi-
nuict , il présenta et exhiba ses lettres aux Gentils-
hommes de la part de Monseigneur, défendant
sur peine de la vie, que personne ne procedast plus
auant dont les Nobles furent fort marris: car ils
estoient desiabien mille hommes tant de cheual
que de pied , prests à marcher : et bien tristes se
retirèrent chascun en sa maison, obéissant au com-
l'Hercsic de Geneue. 7
mandement qui leur avoil esté faict : ceux qui gar-
daient les chemins {encore qu'il leur raschoil foil)
se relirerenl aussi.
Depuis ce temps les Sœurs de Sainte-Claire
ne soDOoieul point de Matines, combien qu'elles
les cbantoient à l'heure accoustumee de miouicl,
iusques à la solennité de Noël , après qu'elles eu-
rent faict supplication à messieurs du Conseil, que
ce fust de leur bon plaisir les liceotier de sonner
Matines, ce qui leur fut octroyé, par tel moyen
qu'elles ne sonneroient pas longtemps, sinon
comme pour vn signe. Et viuoient les pauures
Sœurs en grande crainte , et subieslioii , Dieu seul
le sçait,
L'an mil cinq cens et trente au mois de sep-
tembre, se rassemblèrent les Gentilshommes, et
sans le sçeu de Monseigneur vouloienl donner
vne allarme à la ville, et descendirent auprès de
la Cité, tant deçà que delà lo Rosue, ils pillèrent, et
emportèrent tout ce qu'ils peurent Irouuer appar-
tenant à ceux de Geneue, que l'on appeloit Ën-
Kuenot (c'est vu mot Allemand] e'est-à-dire en
François Bon-allié : et aussi emmenèrent tout leur
bestail. et leur portèrent grand dommage. Ceux
de la ville de ce aduertis , se mirent en defence, et
subitement desplaterent le pont d'Arue, mais tnn-
tost fust reparé par les Gentilshommes, tellement
qu'ils vindrent hardiment iusqucsaux faubourgs
de la Correterie, près du Conuent de Sainet Do-
minique, et du coslé de nostre Dame de Gràec, el
du fauxbourg de sainet Antoine, tellement qu'ils
lenoient la vil le assiégée de louscoslcï, si bien que
Comniencdmeni de
Vingt cinq
mil Suis-
ses courent
le pats de
Chablais
et Gene-
uois.
Les Ber-
nois et
Fribour-
geois sac-
cagent le
pays de
Monsei-
gneur.
nul ne pouuoit, ni osoit sortir, combien que n'y
firent rien : Car Monseigneur de ce aducrti fit dé-
loger hastiuement plusieurs de son liostel, pour
contredire à la dicte entreprinse, sur peine de la
vie : et à son commandement se retirèrent lesdicts
Gentilshommes, sans faire autre mal : Mais hélas!
ce fut au grand dommage du païs, comme vous
verrez : car les Suisses et Allemands estoient desia
aduertis de ladicte assemblée, et subitement
par grande fureur et impétuosité sortirent sur le
pais de Sauoye enuiron vingtcinq mille (par le
dire de gens de bien) tous gens de guerre, pour
secourir leurs alliez de Geneue.
Le iour de Monsieur S. François vn mardy à
dix heures du malin arriuerent à Morge, qui est
vne petite ville du païs de Vaux, les Fourriers des
Suisses, pour prendre logis pour Tarmee. El quand
ils furent descendus subitejnent se retirèrent de-
uers le Lac, et tirèrent à eux vne grande Nef, qui
esloit chargée à bien mille escus d'or vaillant des
biens de la ville, qu'ils vouloient retirer de Tau-
tre coslé du Lac par deuers Thonon , mais par les-
dicts Suisses fut prise et emmenée à Lausane à
leur sauuegarde.
Le Mercredy, leudy, et Vendredy arriuerent
les deux cantons de Berne et de Fribourg audict
Morges, et firent de grâds maux, car au partir de
leur païs , entrèrent sur le païs de Monseigneur,
et commencèrent à piller, desrober et fourager
les panures gens, et ne laissoient bleds, vin, chair,
ni meubles par 1 es maisons et chasleaux des No-
bles, et puis bruslerent par tout, qui ne fut pas pe-
l'Heresie de Genme. 9
lile perte. Quand ceux de Berne furent aniuez
audict Morgc , vne partie se logea au Conuent des
Frères Mineurs, el y firent plusieurs grands et in-
Oieibles maux et lourmens. Ils proplianerenl la
lerre saincte, car ils lenoient les cheuaus des cliar- tr r™,
retles dedans le Cloislre el dedans l'Eglise, lus- JifJt
ques au nombre de deux cens : et eux logèrent au ''^t'â,,
Conuent au dortoir, et les pauvres Religieux dor- ^^J^^-^
mirent sur la lerre froide.
Celle nuit ces Rernois, comme mauuais lierc-
liques trouuerent moyen d'ouurir le Chœur de
l'Eglise, et entrèrent dedans, et au milieu delà
Nef firent vn grand feu, puis comme desloyaux
chiens enragés el hors du sens, vont prendre le
Ciboire auquel reposoil le Iresdigne Sacrement
du précieux corps de Jésus Chiust nosire Ré- '''„^"j';
demptcur, et vont tout mettre en ce grand feu : et /"■ "
ainsi conculquerenl villainement le prix de nosire fÔHif»"
Rédemption, comme firent les Salellites de Caï- *''^'
plie quand ils luy crachèrent en sa précieuse face,
el leslSergens diaboliques de Pilale qui le llagel-
lerenl el crucifièrent si ignominieusemêl. En ou-
tre rompirent le Tableau du grand Autel, moult
riche , el brusloreiit toutes les Images de bois, el
rompirent la grande verrière derricr le grand Au- « °Zâ
lel, qui esloil belle et riche, et par toutes les Cha- "'i"'^
pelles où il y auoit des images en taille des glo J^'^';
rieux Saincls el Sainctcs , rompirent et gasterenl "»"
lout , qui esloil chose piloyable à regarder : et par
toutes les Eglises où ils peurent entrer firent le
semblable.
Non conlerits encores ces Héréliqucs de ces
10 Commencement de
Le» Frères cnormilez rompirent la Sacreslic , et toutes les ar-
di^o"e wï^ti^'cs freschemêt faictes, qui estoient moult bien
«ont pii- composées pour rorncmët de telle maison dediee
"e?îow** à Dieu : leuerent toutes les serrures et ferremês,
et prindrent tous les ornements qu'ils trouuerent,
et emportèrent tout avec Thorologe du Conuent,
toutes les couuertes et linge des Frères, tellemët
qu'il n'y demeura chose aucune, sinô Tedifice
tout vuide.
£t tous les Prestres qu'ils trouuoient portans
longue robbe, la leur ostoient, les despoûilloient
et battoient : à toutes les Images qu'ils trouuoient
tant en plate peinture, qu'esleuees en bosse, et ta-
bleaux qu'ils ne pouuoient auoir pour les brusler,
ils leur creuoiët les yeux auec la pointe de leurs
piques et espees, et crachoient contre pour les ef-
facer et défigurer, et estoit chose estrange de voir ;
ils bruslerent tous les liures de parchemin, tant de
la châterie qu'autres, fourragèrent toutes les mai-
sons des Prestres, et emportèrent tout encor brus-
lerent le pulpitre du lectrier du Côuent, qui estoit
fort beau, et firent en celle ville de Morge, et tant
d'autres enormitez qu'on ne le pourroit dire ni
escrire.
chasteaux Hg fourragcrent. et puis bruslerent le chasteau
'^"' de Monsieur de Vuflain, le chasteau d'Allemo-
gne, le chasteau de Perroil, et aussi celuy de Bi-
gnin, vne maison du sire Adrian Feste, Chastelain
de Nyon. Et le Samedy sepliesme d'Octobre celle
armée deslogea, prenant son chemin droict à
RouUe deux lieues près de Geneue, pillèrent
et bruslerèt le chasteau qui estoit extrememët
rUeresie de Geneae.
beau. Puis le DiinancliG vindrent eouclier à Nyon,
et là pillèrent les Eglises et le Côuenl de Sainct
François et rompirent cl brusiercnt toutes les Ima-
ges.
Ce Samedy au soir aucuns mesehans gargons
de Gcoeuc phndrent vne compagnie do ces Suis-
ses, et les menèrent au Monastère de Belle-riue,
des Dames dé Cisleaux près de Gcneue, pour les
fourrager : iU n'y laissèrent rien, et emportèrent
tout, iusques à la cloche de l'Eglise, et puis y mi-
rent le feu ; mais noslre Seigneur y ouura si bien,
que iamais le feu ne se peut prëdre à l'Eglise :
mais demeura en son entier malgré eux. Les pan-
ures Dames Religieuses se snuuercnlxn habit dis-
simulé , pauures esgarees , chascune en la maison
de leurs parents : et après se rassemblèrent en leur
Monastère, pour seruir à Dieu comme deuant.
Les pauures Religieuses de Madame saincte
Claire dedan- la cité, voyoyenl le feu dudil Mo-
nastère depuis leur iardln : el ne faut douter si ce-
la leur estoil glaiue de douleur, elles n'en atlen-
doienl pas moins : car ces chiens ne cherchoienl
que de molester les gens de deuotion. pour an ni-
chiler Testât de Virginité, el louange diuine.
Le Dimanche suiuant après midy, fut Taiele
vne crie à son de trompe, que tous Boulangers
eussent à cuire une grande quanlilé de pain , et
que les Boucher.^ eussent â tuer force Lestes, et
faire prouision de chair, et de tous autres viiirea né-
cessaires.
I Ce mesme Dimanche à Vespres fut déterminé
I par Messieurs les gens d'Eglise, que l'on Termeroit
M
Commenremenl de
La McMxr
lieffrnduc
liait* (ir-
ticue .
Les Da-
men de S.
Claire de
(ietieuc vi-
rent en
grande
crainte.
l'Eglise (^alluMlrale de S. Pierre, et toutes les au-
tres, et que plus ne seroienl ouuerles pour eele-
brer Messe, ni autre scruiee, iusqucsàee quel'on
verroil la fin que feroienl ces Suisses, ce que fut
faict.
Monseigneur le Vicaire par commandement
auoil faict porter les Ihresors des Eglises, Parois-
ses, Couuents, et Monastères en ladite Eglise Ca-
thédrale , et retirez en la Crotte , afin qu'ils ne fus-
sent trouuees par les Hérétiques, car bien sça-
uoient qu'ils les eussent tous gastez. Les mauuais
garçons de Geneue se tenoient sur les murailles
pour regarder le feu et fumée des chasteaux et
Eglises qui brusloient à l'entour de Geneue, venâs
du païs de Vaux : car combien que Tair fust beau
et clair, neantmoins il esloit olfusqué par la grade
fumée : aucuns en estoient marris et piteux, les
autres ioyeux et se mocquoient mauuaisement.
Les panures Dames recluses et Religieuses de
Madame Saincte Claire estoient merueilleuseinêt
espouuantées de celles gens, craignant qu'ils ne
leur fissent quelque violence, veu la fureur qu'ils
monstroient aux gens de deuotion , à raison de
quoy elles assistoient iour et nuict en oraison , et
fondans toutes en larmes se congregerent ensem-
ble au Chapitre, pour aduiser comment elles se
gouuerneroient en cest alîaire, et firent vue fort
humble supplication à Messieurs les Syndics, et
Conseillers (par moy escrite) en ceste manière, et
de telle substance.
rueresie de Geneue. 13
«Magnifiques, noz tr es-ho n nnorez
Seigneurs, nos Peres, et nos bons
Protecteurs, Ayant entendu la venue
des ennemis de Dieu en vostre Cité, et
maux et insolences qu'ils font en l'E-
glise de Dieu, et à gens de deuotion,
sommes moult paureuses: Si vous sup-
plions, et très humblement prosternées
en terre a genoux, mains jointes, en
l'honneur de nostre Redem pteur, et de
sa douloureuse Passion, de sa Vierge
Mcre de Monsieur Sainct Pierre, Mon-
sieur Sainct François, et de Madame
Saincte Claire, et tous les Saincts et sain-
ctes du Paradis, qu'il vous plaise nous
tenir en vostre sauuegarde, et prote-
cUon, que ces ennemis de Dieu ne nous
fassent nulle violence ne moleste: car en
nulle manière ne voulons aucune inno-
uation de Foy, ni de Loy, ne point dé-
cliner du diuin seruice: mais sommes
délibérées viure et mourir en nostre
14 Commencement de
saincte vocation icyon noslre ('.onuêl, en
priant noslre Seigneur pour la paix
et conservation de ceste noble cité, s*il
plaist à voz Seigneuries de nous con-
seruer, el protéger en noslre entier eô-
ine nos prédécesseurs, ou sinon soit de
vostre bon plaisir nous permettre sor-
tir hors de nostre Conuenl, et de vo-
stre cité sauues, et nous donner person-
nes pour nous retirer ailleurs pour faire
le diuin seruice, auquel vous tiendrons
participas comme noz pères. Supplians
vostre bon plaisir et response. »
nesponte La lellrc fut présentée le leudy à Vespres, el le
^'^uppuca. Vendredy matin trois des Escheuins gouuerneurs
tettr.' vindrent ouyr Messe au Couuent. el la Messe
dicte parlèrent au Père Confesseur et à ses compa-
gnons , pour relater aux Sœurs la Respôce, disant.
Messieurs et le Conseil ont veu, et regardé Thum-
ble supplication des Dames, elles ne se doiuent
melancolier de rien, car la ville les prend en gar-
de, que nul déplaisir ne leur sera faict, et aussi ne
se doutent de la Foy, car en nulle manière la ville
ne veut estre Lutheriëne. De ce furent les panures
Sœurs vn peu resiouyes, et en cet espoir demeu-
rèrent en leur Couuent.
l'Heresie de Geneue.
4&
Lé Lundy suiuaot bien matin furent fermées
toutes les Eglises vniuersellemerU de la cité, et
n'y fut dicl Messe; ny seruice diuin haut ny bas,
durant que ces Taux Suisses y furent, sinô au Cou-
uent de Madame Salucle Claire, que l'Eglise ne
fut à nul déniée le Pe;e Confesseur cl ses com-
pagnons disoient Messe portes ouuerles, et plu-
sieurs bons Chappelains y venoient chanter, et
portoicnl leurs robbes de Prestre soubs leur bras,
pour les veslir au Couuent : car les gens d'Eglise
et Religieux porloient armes pour esire des pre-
miers en bataille , et y oonuenoil quasi loule la
ville en deuolion. Et les Soeurs dirent tousiours
le diuin seruice aux heures accoustumécs, mais
ce fut rondement sans chant : toutefois les deux
(remiers iours le disoient en secret au Rofectoir :
mais après prindrenl courage de le dire à l'Eglise :
car c'esloit chose bien eslrange de louer Dieu en
cachette , et de le voir vitupérer en public.
Ce n'est pas niorueille si la sainte Eglise per-
met que l'on mette vn Ciboyre en la main de l'I-
mage de Madame de Saincte Claire, car de nou-
ueau elle a eu ceste gloire qu'en nulle Eglise la
Messe n'a esté célébrée, ny le diuin seruice châté ,
dedâs ny en toutes les franchises de Geneue, sinon
en son couuent : et ce fut faict sansi-ulrc contra-
diction.
Ce Luody à buicl heures du malin les Fourriers
des Suisses vindrent prendre les logis pour l'Ar-
mée, et les marquèrent en toutes les maisons
par nombre. Au ConuenI des pauures Sœurs mar-
quèrent logis pour trois cens, mais les Sœurs s'ad-
16
Comtnencemenl de
Comman-
dement
faict aux
Sœurs de
abbattre la
Croix, et
liurer le
Crucifix ,
qui estoit
deuant
leur Egli-
se.
Sortie de
ceux de
Geneue.
uisereni de s'addresser au grand Capitaine , le
suppliant qu'il luy pleust les exempter de celles
gens, et remonstrant humblement le grand dan-
ger où on les mettoit. Le Capitaine contraint de
pitié y fil loger seulement trenteciuq chenaux,
(lu'elles furent contraintes loger et nourrir: mais
nostre Seigneur permit que tous estoient Fribour-
geois , bons Catholiques , et oyoyent volontiers
Messe, et en grande deuotion : et à la requeste des
Sœurs se tenoionl tous à la porte pour défendre
que les Hérétiques ne fissent £^icun mal durant
les Messes, et laissoienl entrer par ordonnance le
monde qui venoit. Et eôbien qu'ils fussent Chre-
stiens, ils estoient neantmoins aussi bons pillards,
endommageant les panures gens comme les au-
tres. Il fut dit aux Sœurs par le grand Capitaine
de Geneue, nommé Besanscon, que Ton ostast
vne grande croix qui estoit deuant le Conuent, et
le beau Crucifix de dessous le portail à l'entrée du
conuent, et les fallut cacher de peur que ces chiès
ne les dépeçassent, qui estoit chose bien estrange,
de cacher le signal de nostre Rédemption.
Or est-il à sçauoir que le Samedy deuant, ceux
de Geneue sorlirent en armes au village qu'on
appelle Meun, et là trouuerent vne compagnie de
bons paisans tous embastonnez , qui se mirent
en défense , et se battirent de telle sorte, que bien
quarante furent morts, et vn enfant de Geneue.
Et en la maison de sire Michel Nerque tuèrent vn
de ses fils cruellement, qui iamais n'auoit faict
desplaisir à personne : mais le panure enfant hum-
blement à genoux se rendoit à leur pitié et mercy :
l'Heresie de Cwiew*.
17
niuis comme trop oruels. le drcUiip pelèrent par
(tespit (le son perc, pour ce iju'il estoitdes Tugitif»
de la ville, qui fut chose douloureuse au pauure
perc : Us ne laissèrent rien en celle maison, ny en
tout le village qu'ils ne fourageaasenl, et furent
les pauures gens tous destruits: et mis à In faim.
Le Lundy enuiron niidy l'armée entra dedans
(ieneue. ils menoienldix neuf grosses pièces d'ar-
tilleries, qu'ils arresterenl vue parlicàSninct Cer-
nais, et l'autre partie en plant Palais près d'vne
petite Esliseappellée l'Oratoire, le Canton de Berne
fust logé en la Reuicre, eten la Corretterie iusques
près du Pont d'Arue, au côuent de Saincl Domini-
que furent logés six enseignes tous Luthériens, et
furent cûtrainta les Religieux abûdonner le Con-
vt-t, et se retirer en la ville ; l'Eglise demeura fermée
ri ny tirent aucun mal. sinon qu'ils hrnslerent et
chaplerent toutes les Images, qui estoieni dehors,
el parmy le conuent t\n\ osloicnt belles, en la place
que l'on presche; et au cimetière, elcloislrccsloiël
logé.<ideux cents eheuaux d'armes, et ny laisseront
nul viurc. Au couuentdes Augustins. de nostrc Da-
me de Grâce furent logés grande quantité, et au
conuent de sainct Frâ;-ois en auoilbien six vingts,
et fireiit tout ainsi comme aux lacobins quant aux
viures, el au côuent de Saincle Claire Irètc six
cheuaux, et firent grosse despenee . ils firent man-
ger toute la pasture à leurs clieuaux, eten dônoient
et faisoieni prendre à leurs compagnons, qui cs-
toient logés en la ville, ils brusiereni toute la pruui-
sioii de Bois: el tout ce que les pauures Sœurs
auoient leur dônoient, pour les entretenir et garder
i
< 8 Commencejnent de
d^allerdesroberles pauures gens: maistoutesfois il
leur esloit force d'apporter pour viure, car il n*y
auoitqu'un peu de poix en noslre maison pour faire
la souppe. Ils ne vouloient pas croire que les Sœurs
fussent si f)auures qu'elles estoient . el vouloient
rompre les portes et les murailles pour entrer de-
uers elles. Plusieurs mauuais garçons enyurez et
teniez de l'cnnemy, vcnoient souuent la nuict
faire leur effort à l'enlour du Conuent, pensant
entrer deuers elles pour leur faire du mal . et vio-
lence : mais noslre Seigneur y mettoit la main
tellemenl qu'ils trouuoient tousiours quelque em-
peschement, qui les en gardoit : et par le moyen
aussi d'vn bon frère Conuers, nommé JVicolas des
Arnaud, qui les entrctenoil et addoucissoitleur
rage et fureur ainsi qu'il plaisoit à Dieu, et lequel
auoit laissé l'habit, parce qu'il n'estoit point as-
traint de le porter.
Les Sœurs estant aduerties qu'elles estoient en
grand danger, trouuerent moyen de faire monter
leurs dits hostes à la treille , puis toutes assistantes
auec grande abondance de larmes, et en profonde
humilité, leur demandèrent miséricorde, se re-
commandant à eux, qu'il leur pleust les deffen-
dre et garder de ces Hérétiques. Adonc se mirent
tous à pleurer disant, Belles Dames, Dieu vous
vueille reconforter, et consoler comme ses ancel-
les, car nous ne vous pourrons garder s'ils vous
veulent nuire, nous auôs promis la foy de ne nous
faire desplaisir les vns aux autres . quand bien le
voudrions faire, nous ne pourrions, car ils sont
pluspuissans que nous, et croyez qu'ils ont grande
l'Heresie de Genme.
49
cnuie de vous venir liouuer, et desia les en auons
gardé plusieurs fois. Lors les pauiires Sœurs es-
toient (lemy mortes d'angoisse et Ac paour : dont
ils en eurent telle pîlic , qu'il leur promirent qu'ils
les garderoient, et qu'ils metlroîent leur vie pour
elles, si besoingestoit; et se tindrent depuis au
Conuenl. pour les garder desdits Hérétiques : et
Dieu leur fit cestc grâce que iamaîs nul n'y en-
tra deuers elles.
Pour lors y estoit Abbesse Vénérable Sœur i^f"
Louyse Rambo, et Portière Vénérable Soeur Per- °r.ic
nette de Montluel , fort sage , et qui bien les s^a- '^'''
uoil enlretenir, et contenter de paroles.
Quand ils furent dedans la Cité, tous les Pres-
Ires tani Séculiers que Réguliers posèrent leurs
robbes, el s'accouslrerenl comme les gens Laiz
tellement qu'on ne les cognoissoit point entre les ^^'
mariei!. et portoient tous ladeuise de guerre, qui '*"™'
estoit vnc Croix blanclie qu'ils portoient deuant '■""
l'estornach. et vue derrière les espaulcs : et nulle '"î,
personne d'Eglise ne s' osoilinonstrerauec sa robbe,
Neantmoins le Père Confesseur des Sœurs , ny son
compagnon ne laissèrent iamais leur habit, el va
Prestre nommé Messire Claude Carlody, qui ne
sçauoit où aller pour estre en seurelé . se retira au
Conuent auec les Frères, et tous les iours y dtsoit
la Messe, el le diuiri seruice dcuotemenl, et plu-
sieurs gens de bien y venoienl en deuotinn.
Le Mardy suiuant , enuiron le,** buict heures du
matin, les Luthériens se firent ouurir ['Eglise Ca-
thédrale Saincl Pierre ; el eux estana dedans com-
mencèrent à sonner la cloche episeopalc â branfe
20
Comme7icemeni de
Pillage et
brtule-
tnent faict
à l'entour
deGeneue
par les
Héréti-
que».
La ville
de Gail-
lard est
saccagée.
pour le Sermon': car ils menoient leur maudit Pre-
dicant, nommé Maistre Guillaume Foret, lequel
se mit en chaire, et preschoit en langue Alle-
mande , ses auditeurs sauUoient par dessus les Au-
tels comme cheures . et bestes brutes , en grande
dérision de l'Image de nostre Rédemption, et de
la Vierge Marie , et de tous les Saincts : et tous les
iours qu'ils demeurèrent se disoit, elle sonnoient
au son de la cloche, et nulle autre cloche petite, ny
grande ne sonnoit dans Geneue.
Ce Mardy après disner coniurerent d'aller au
pillage sur le pays de Monseigneur, ils pillèrent,
et bruslercnt le chasteau de Saconay, et vne
bonne maison auprès. Ils emmenèrent tout le bes-
tail, et tous les meubles qu'ils trouvèrent partout
où ils allèrent, et bruslerent l'Eglise.
Ce mesme iour en vn autre village, nommé
Cologny, pillèrent la maison de Louys Montjon,
et y trouuerent forcé bien : la maison ne fui pas
bruslee, combien qu'elle fut en danger. Ils firent
de grands maux ce iour là.
Le Mercredy allèrent piller la ville de Gail-
lard , et bruslerent le chasteau de Monseigneur,
fourragèrent celuy de Monsieur de Villette , puis
le bruslerent, dont ce fut grand dommage. Pareil-
lemêt firent a Madame de Saint Genis, et a Ma-
dame de Rossillon vefues, dot les Seigneurs leurs
enfants estoient encore innocens petits orphelins.
Apres pillèrent et bruslerent l'Eglise de Villette ,
celle d'Anemace, et les villages d'alentour : il
en fut tué dix a Villette , et iettez en vn creux com-
me chiens infâmes en un vn champ.
tHn-esie de Gennic.
Ce mesme iour pillèrent le cliasteau de Confi-
gnoD, ils Dcle bruslerenl pas, carie Capitaine le
deffendit, qiii cstoil parenl du Seigneur, mais ils
n'y laissèrent que les murailles : et ainsi ne ccs-
soient d'endommager le pauure pais. Le soir fut
crié par le Capilainc , que nul n'eust a sortir
pour plus piller : mais pourlâl ne s'en abstenoient.
Les pauuresgens fuioyent deuant eux comme les
Brebis deuant le Loup : et les pauures Gentils-
femmes se cachoienl par les bois, et montagnes ,
et fallut passer l'hyuer es maisons des pauures paï-
sans, et plusieurs y accouchèrent d'enfans bien
pauurement, taiilque c'estoit cliose pitoyable de
î'ouyr raconter.
Monseigneur estant en sa ville de Cliambery,
fuladuerlyde ce pileux cas, bien marry. manda
incontinent Beuerend Perc en Dieu l'Euesque de
Bellay, auec plusieurs grands Seigneurs de sa mai-
son, pour parler aux Suisses, sçauoir pourquoy
ilsestoient venus ainsi gaster son païs , et desiruire
les pauures gens. Lesquels estans arriuez à Sainct
Iulian , vue lieue près de Geneue, mandèrent les
Capitaines, et tous les chefs doi'arraee, pour leur
venir parler, ce qu'ils firent le leudy matin : et li-
renl crier à son de trompette . que sur peine de la
vie , nul n'eust à sortir pour piller : mais pour tout
cela ne s'en gardèrent tant qu'ils trouuerent de
quoy â l'entour de la ville.
Lesdits Capitaines estans venus aux Ambassa-
deurs de Monseigneur, parlementèrent ensemble,
et iusques au Dimancliej^traicterent l'appointe-
ment : lesquels relouriiez fut faiclc grosse cric de
2Î
Commencement de
Geneue
eit en grand
trouble.
La tain-
cte Hostie
e$t foulée
aux piedê
par les ('.apitaini'8, et chef», que chacun se tint
près de SCS gës pour s'en retourner, et qu'on n*eusl
à faire aucun desplaisir sur le païs de Môseigneur,
et que tous payasssent leurs despës iusques en leur
païs , ce qui fut faicl : mais ceux de Geneue ne
sçauoient trouuer moyen de les contenter de la
somme d'argent qu'ils leur auoient promis, dont la
Cité fut en grand danger d'estre pillée et brusiee,
pour le courroux qu'ils auoient d'estre venus ga-
ster le pais sans bonne occasion.
Durât ce temps les pauures gens estoient com-
me transsis de peur, et ainsy que Dieu voulut
luy promirent tant qu'ils, se préparèrent àdesloger.
Et le leudy après, qui estoit la veille des Onze
mille vierges, cômença à déloger celle grande
armée de la Cité, à telle heure qu'ils estoient en-
trez : et tous ensemble , se retirant chacun en son
canton ; Mais hélas 1 au moyen de celle guerre tou-
te l'année furent les viures fort chers, par tout le
païs. Dieu par sa bonté nous vueille garder à tous-
iours de telle defortune.
Ces Suisses Allemands à celle descendue sur le
païs Grent des maux innumerables, et comme faux
chiens Hérétiques par tout où ils passèrent ils pil-
lèrent, etbrùslerent toutes les Eglises, Monastères
et Religions, ils rompirent tous les Cyboires, où
reposoit le corps de noslre Seigneur lesus-Christ :
Ils prenoient les Hosties sacrées, et les concul-
quoient soubs leurs pieds, autres les jetloient dâs
le feu, ou dedans quelque fange: aussi prenoient
les saincles Onctions du sacrement de Baptesme,
et du sainct Huyie, dont tous bons Chrestiens
sont oingts à rexlremité de maladie, ut l'espaii-
choienl surla terre par grande horreur et raespris,
en telle sorte ([ue les Turcs Matiometistes, et luifs
În6delles n'eussent sceu faire pis. et espanchoient
les saincts Fonds, crachoicnt. et se mouchoient
sans honte fle vergongne , et se lorchoient rfes
saincts Corporaux- Il fut dict qu'au pais de Vaux
en vne Eglise ils prindrcnt la sacrée Hostie de de-
ssus Christ _et la firent manger à une Cheure bestc
brute, puis direntpargràdc dérision, va t'en mou-
rir quand tu voudras, car tu as tes sacremens.
Vu bon Chreslien se Irouua en vue Eglise que
les Hérétiques pilloient, et tout exprcs se print
garde qu'ils feroient du sainct Sacrement. Ils rom-
pirent le Cy boire, et prindrentla Custode, etiet-
tcrent l'Hostie sacrée à terre dans le Cimetière en
desdain et raespris VA quand ils se furent dépar-
tis de là , ce bon Chreslien va regarder la place où
il leur auoit veu jette l'Hoslie saL-rce pour la cou-
urir d'vn blanc linge par grande dcuotion, iusques
à ce qu'ill'eust faict leuer par quelque homme d'E-
glise, mais il ne la vit depuis, et n'entrouua ensei-
gne quelconque: et affermoit ce bon et deuut
Chrestien, qu'il croyoîl fermement que les Anges
l'aubiêt leuee de ce lieu , et coUoquee en lieu hon-
neste à nous incogneu.
Ces chiens, qui de nuicl faisolent le guet sur
l'artillerie de l'Oratoire, abbatircnt l'Autel de la
Chapelle, et mirent en pièces la verrière où estoit
en peinture I imago de Monsieur S. Antoine Ab-
, et Sainct Sebastien. Ils rompirent aussi totale-
ment vne belle Croix de pierre, ol dos billons
24
Commencement de
Le» mati-
raiê gui
detiroient
faire mal
aux Sœur»
de Saincte
Claire tont
miracu-
leusement
repouuet
de Dieu.
d'icelle faisoicnt selle pour se seoir autour du feu*
Et au Conuent des Augustins rompirent plusieurs
belles Images: et au couuent des lacobins en
rompirent de belles de pierre, et brusierent cel-
les de Sainct Crespin et Crespinian, et firent plu-
sieurs autres grands el énormes viluperes contre
rhonneur de Dieu.
Durant le temps que ces Suisses demeurèrent
a Geneue , qui fut onze iours, on ne sonna aucune
cloche, sinon pour leurs sermons diaboliques; la
Messe , ny le diuin seruice ny fut célébré, sinon
au Côuent de Madame Sainte Claire, auquel
nostre Seigneur ne permit estre faict aucune inso-
lence, ny ses ennemis n'entrèrent iamais dedans,
combien qu'ils en fussent incitez de plusieurs mau-
uais garçons de la ville, comme il fut dicl cy après :
Car quand ils entroient en la première porte, subi-
tement leur prenoil tel espouuantement, qu*ilss'en-
fuyoient hastiuement. Ils venoient souuent espier
à Tentour du conuent, mais nostre Seigneur leur
donnoit frayeur, tellement qu'ils n'y peurent ia-
mais entrer. Les panures Religieuses estoient tou-
tes les nuicts en vigile, priant Dieu pour la saincte
Foy, el pour le panure mode , et toutes prenoient
la discipline après Matines, demâdanl à Dieu mi-
séricorde : et puis auec cierges de cire allumez dis-
oient vne partie les beaux Benedicatur droictes,
en s'mclinant jusques à terre au nom de lÉsus
Christ. Les autres les Aue bénigne lesu à ge-
noux, et les autres saluoient les playes de nostre
Seigneur, et les larmes de la Vierge Marie, et au-
tres belles oraisons exaudicibles. Et tous les iours
rileresie de Geneue.
m
faisoienl la Procession par le jardin, et souuent
Jeux fois le iour avec la saincle Litanie , et pieds
nuds pardessus la blanche gelée, pour impelrer
miséricorde au pauure monde , et pour elles mes-
mes, qui cstoient en danger, et noslre Seigneur
les garda, et nourrit de su grâce, et lit te] miracle,
que le pain qui par droite raison n'y eu auoil que
pour deux iours, multiplia tant par le plaisir de
Dieu , qu'elles en vesquirent ces douze jours auec
les Bcaux-Peres et seruiteurs, et si en donnèrent à
leurs hostes : et toulesfois prcnoienl leur réfection
compétente.
L'an mille cinq cens trenie et vn, le S. Père le
Pape Clément Vit à la requeste de Monsieur de
Casane, Messire Pierre Lambert, et sans le sceu
ni postulation des Sœurs, donna ie Pardon général
auConuët de Saincte Claire, le iour de l'Annon-
ciation de nostre Dame, et furent publiez par le
pais. Le pauure monde y venoil en grande dé-
uotion : mais ceux de Geneue fermèrent les por-
tes de la ville, et ne vouloient laisser entrer per-
sonne, de quoy le pauure monde esloit fort (rou-
ble . car ils venoient de loing Ceux du quartier
du Faussigiiy se firent ouurir, et peu s'en fallut
qu'il n'y eusl grand meurtre : Et sur le Vespre i^
belles espees nues, et gros bastons, vindrent les
Syndics, auec les Sergens, et furieusement ietle-
rent dehors tous ceux qui faisoient leur deuolion
à l'Eglise, et de ce furent les panures gens bien
désolez, et les panures Religieuses n'y eurent pas
grand profil.
Noslre Sainct Perc le Pape en fut aduerty, et de
26 Commencement de
la pauureté des Sœurs, et que le monde deciinoit
en pieté, etdeuotion, dont de rechef il euuoya vn
autre bulle de pardon gênerai audict conuent,
sans le seeu , ny requcsle des Soeurs, mais d'inspi-
ration diuine : commandant que sur peine d'ex-
communication^ personne n'y eust à contredire,
ne mettre empeschemcnt , et Monseigneur de
Geneue, et autres Euesques y mirent leur placet,
les voulant estre publiées en leur Diœcese. Ceux
de Geneue. n'y osoient contredire : mais ils se tin-
drent en armes et faisoient la garde. Les pardons
finis les Syndics vindrent au côuent, et vouloient
auoir toute l'offrande : mais aucuns hommes de
bien y mirent tel ordre ^ que les troncs furent mis
dedans le conuent, et bien fermez auxjclefs, def-
fendant aux Sœurs, que nullement y touchassent,
car Messieurs vouloient bien sçauoir que deuien
droient. et qu*emporteroient les clefs, et les Da-
mes n'en furent pas maîtresses d'vne maille.
Le Dimanche après entrèrent dedans le con-
uent deuers les Sœurs deux Syndicqs, auec quatre
notables Bourgeois bons Chrestiens , qui comptè-
rent l'argent : en somme défendirent aux Sœurs
que nullement ne l'employassent hors^de^la^ville.
Mais la Mère Abbesse , et la Portière , comme sa-
ges , respondirent : Messieurs , afin que ne pensiez
que voulions aucunemët faire desplaisir à la ville
nous vous prions, que soyez vous mesmes les dis-
pensateurs, en contentant noz parens, enuers les-
quels nous sommes endeptez de telle somme pour
vn tant de bleds, et du vin qu'auons prins pour
nostre vie : et puis du résidu faictes nostre proui-
VJIernie de Geaeae.
27
sinn de telle , el telle chose nécessaire à nostre pau-
lire vie comme vous voyez. Mais voyant que n'y
Huoit pas si prend somme furent bien conlens , cl
s'en aîlcrenl.
Toule celle année fat grande morlalîlé de pesti-
lenee pour cause d'aucuns qui desîa lenoient de
l'hérésie, el auoient faict vn complot qu'ils fe-
roient mourir tous les principaux de la ville pour
seigneurier en icelle , et de faict ils prenoient l'in-
fcclion de peste el en froltoièt les verrous des por-
tes, et ieltoient des fruits par les rues, ou lais-
aoient lomber quelque mignolise, et ceux qui les
dressoient estoient frappés: el ainsi moururent
beaucoup de gens de hien. Au mois de May Dieu
permit qu'aucuns furent prins de la iuslice et def-
faicls, par toute la ville, en cliascune rue pincez
vne grande pièce de chair à grand crochet de fer
ardent , qui cstoit chose pileuse â voir. Et vne fem-
me mourut obslinee, que iamais ne se voulut re-
pentir, ny recognoistre son péché. Vn homme
nommé Michel Caddo enfant de ville, fut défait
en la sudicle manière, et print en gré son mar-
lire, il confessa loute leur cntreprinse et volon-
té , et que desia deux ans auparanant auoient fai-
cte ladite pestilence : il confessa Jiussi qu'ilsauoicnt
faict tout leur pouuoir de fairn mourir les Sœurs
de Saincle Claire, elles Beaux-Pères, el que du
conuent ils deliboroient y faire vn beau chasleau
pour y faire leur résidence: et bien souucnt auec
rinfeclion csloicnl venus iusqucs au\ portes pour
les pestiferer: mais inconlincnt qu'ils cuidoient
entrer dedans, ils voyoient subilement deuât eux
28 Commencement de.
tout ilroiol Irois fort beaux, et exeellens Chcua-
liers. qui se lenoieiil à la porte , et est(»ienl beaux
et redoutables à merucille, et cbascun d'eux auoit
vue belle eroix reluisaole au frôt, de quoy estoicnt
si espouuantees, que iamais ne peurent faire dom-
mage aux Sœurs ny au Conuent. Et confessèrent
que durant les Pardons ils estoienl entrez auec le
monde, et faijznant de gaigner lesdits pardons, ils
auoient frotté et infecté le Tronc, la Bulle, et le
Reliquaire, que cbascun en deuoit estre infect:
mais par le vouloir de Dieu iamais personne n*en
valut pis. Honneur et louange en soit à Dieu.
/^^^ ^ L'an mille cinq cens trente deux, au mois de
ment faict lanuicr, s'assemblèrent à Payerne les Ambassa*
4 Payerne. ^^y^^^ ç|ç Monscigueur, cc fut illustrc Prince Mon-
sieur le grand Marescbal de Sauoye Conte de Cba-
lâd , et autres puissants Seigneurs de la maison de
Monseigneur. Là se trouua Ambassadeur de la part
du Très-excellent Empereur Cbarles Cinquiesme de
ce nom, et celuy du Trés-Chrestien Roy de Fran-
ce F.ançois premier, et ceux de tous les Cantons
et partie d'Allemagne , pour traicter quelque bon
appointement : mais il ne dura par longuement,
comme vous verrez cy après, à cause de ceux de
Geneue.
Monseigneur fil faire crier par tout son païs,
que ceux de Geneue eussent leur aller et venir li •
bres dessus ses terres, et que personne ne leur fit
desplaisir ny à petit ny à grand. Et pareillement
furent faictes telles cries dedans Geneue , que sur
peine de la vie nul ne fit aucun desplaisir a per-
sonne quelconque du païs de Monseigneur, et que
lous pouuoicnl aller et venir, negotier tan
en marchandise qu'aulromêf : toulesfois les Gent-
tilsliiimmes ne sy osoient pas fier, pour cause tle
la Iraiiison qu'Us firent à Monsieur de Ponuoire,
Pl sabslindrenl de ne point cnlrer en la Cité pour
nuls affaires , el sur tout ceux Je la Confrérie de
la Cuillier. qui sçauolenl bien n'eslrc pas en leur
bonne grâce, et aussi ne s'y faisoil-ilpas Irup bon
fier.
Au mois du luiliel aucuns de Geneue allèrent
banqueller au poni de Treinbliere en la maison
de Monsieur de Tboren , qui esloit de leur bande ,
cl alliez. Et après ce banquet, retournant à Gene-
ue, passèrent dans la ville de Gaillard, dont l'vn
d'eux rompit la cloche de l'Eglise auee son har-
qnebuzc, et rompirent vne belle Image de nostre
Dame, et puis en dérision et mespris de Monsei-
gneur, et de toute la Noblesse, vont tirer en pein-
ture aiicc vn charbon de feu, vn Ours qui fientoit
son ordure sur la noble Croix blanche, qui sont
les armes et enseigne de Monseigneur, et du pais
de Sauoie , comme l'on sfail.
Ces choses estant ainsi dissoluëment Taicles,
Monseigneur en fut aducriy, lequel incontinent
manda a Berne, et a Fribourg les iniures et vitu-
pères que leurs alliez de Geneue auoient faict
contre Dieu . sa Meie Vierge , et contre lous les
Saincts et Sainctes, et qu'ils auoient aussi touché
à son Excellence, et à son pais, demandant iui^licc
Iny esire sur ce faiclc , et promesses tenues : car au
Iralcté et accord de Pajerncauoit este déterminé
que si aucun.s des gens de Monseigneur commen-
30
Comrnencemenl de
L'Eylue
St. Victor
abbattue
dans lie-
iteue.
L'Eglite
S. Lauren»
ahbatue
dans Ge-
nêue.
Miracle
faict à Ge
néue.
çoientnoisr, hattaillc ou débat, que tout Fc pk»
de Vaux esloit eonfis(]ué a Berne, et a Fribourg^
et la Baronie de Ges a ceux de Geneue , et si ceux
de (icncue côinençoicnt ils perdroient leurs fran-
chises et bourgoisies, parquoy des iniures de»
susdites fut grand bruit par le pais et les Cantô»
bien marris contre ceux de Geneue, car nulle bou-
ne intention ne les pouuoit excuser.
Au mois d* Aoust après en TOctaue de TAssump-
tion nostre Dame, ceux de la ville firent descen-
dre les cloches du Priorc de Saincl Victor, et puis
desrocher, et abbattre iusques au fondement tout
le Monastère, et vnc belle maison où se tenoil
le Receueur du Prieuré à l'entrée du Monastère :
En ce mcsme mois, le iour de la Dccolation de
sainct lean Baptiste abbattirent vue petite et fort
iolie Eglise de Sainct Laurens, et vn d'eux, faux
Luthérien, print l'Image du Benoit saincl, etauec
son espee lui couppa les bras, puis le ielta de-
dans les fossez : mais celuy qui fit ce vilain coup
ne demeura pas longtemps impuny de la diuine
iustice, car tantosl après il mourut de peste en
rilospital hors de la ville, mais nostre Seigneur
qui ne veut la mort du pécheur, le frappa au cœur
de contrition, et se confessa, cl receut les Saincts
Sacrements , et retourna a Dieu, et de ce doit-on
remercier nostre Seigneur. Ce mesme iour de
sainct lean Baptiste , fut abbatue l'Eglise de Ma-
dame Saincte Marguerite , et aussi celle de sainct
Laurens ou se tenoit vue femme recluse toute
seule pour l'amour de Dieu , faisant pénitence, la-
quelle fut contrainte se retirer en la maison de sa
l'Hvresie de Geneue.
31
Elle , et tantost après se Iransporta à Chaniliery, el
y estant arriuee elle s'en alialrouuer Môseigneur,
et luy fit ses plaintes et doleaiieea, luy taisant en-
tendre comme les Hérétiques l'auoicnt dechassee :
dont ce bon Prince luy assigna vne maison , et sa
vie audit Chambery.
Vne grade Croix de bois estant plantée deuant
le conuent de Madame Sainclc Claire, fut tirée
el iettee dans le Puys par aucuns cbctifz, qui se
esloient trouuez au desrochemeiit des Eglises.
el lieux sacrez. Ils ne demeurèrent pas inipuni:^.
car au mois de Nouemhre trois d'ii'cux furent
frappez de peste, el moururent à l'Uospital, les
deux se rclournerenlàDieu, confessant publique-
ment qu'ils auoîcnl iellé la susdite Croix, et
commis autres mesehancetez. et en demandèrent
pardun , el firent fin de bon Chreslien : le truisies-
me ne voulut iamais reeognoisire son Dieu, et
mourut en son hérésie, el obstination.
En ce mois d'Aoust se montra vne grande Co-
mète au Ciel, qui ietloitsa queue embrasée cotre
la Trauce. et il fut dicy qu'elle demonstroit la
mort de Madame la Royne , Dame Louyse de
Sauoye. sœur germaine, de par le père, de Mon-
seigneur le Duc Charles, el du Conte de Ge-
neuois Duc de Nemours, et Mère du Roy Fran-
çois premier de ce nom, laquelle mourut le
vingtdeuxicsme du mois de Septembre après, el
fui portée en sépulture Royale à S, Denis.
Au mois d'Octobre ensuyuant fust faicle vne
Urossc guerre entre les Hérétiques et les Catlio-
liqucs près de la ville de Zurich vn des CaïUos el
32
Conutiencetnenl de
ilummen-
cement de
l'Heresie
de Lu-
ther.
Luther ett
bruslë en
fantasme
(i Home.
nosirc Seigneur dona si bon courage, et force aux
Catholiques, que sept cens df\sconfirenl neuf mille
Hérétiques miraculeusement.
Le Prince, et grand Hérésiarque de celle -dam-
nable secte, fusl vn Religieux de Saincl Augustin
nommé Martin Luther, lequel remply d'iniquité,
et grand orgueil l'an 1517. donna son esprit a tou-
te malice et erreur, tellement qu'il resucita, et re-
nouuella toutes les hérésies, quionques furent de-
puis la mort de noslre Seigneur, et les fit imprimer
à Basle , et porté par tout, et de son venin empoisô-
na tous les royaumes et pais de TEglise Chrestien-
ne , et si les Roys , et Princes n'eussent puny rigo-
reusement ceux qui vouloient suiure celle maudite
secte, les âmes rachetées du précieux sang de lesus
Christ estoient en grand danger de dânation éter-
nelle , mais Dieu qui iamais ne laisse son Espouse
l'Eglise, inspire nostre sainct Père le Pape Léon
dixiesme de le déclarer hérétique, et ennemy de
la saincte Foy catholique , et l'excommunier et en-
semble tous ceux qui suyuront, et défendront cel-
le hérésie, et manda par tous les Royaumes ceste
bulle plombée, et fit brusier en fanlosme au camp
de fleur à Rome cest infâme Hérétique perturba-
teur de toute la Chrestienté : Car par son moyen
plusieurs Royaumes fleurissâs en deuotiô ont estez
subuertis, et tombez en hérésie, le Prince et Duc
de Saxe l'ensuiuil auec tout son pais, et le relira en
sa sauue-garde : la ville de Basle en fut peruertie,
et l'Euesque dechassé. et de la ville de Strasbourg
l'Evesque banny, la ville de Berne, et toute leur
seigneurie, et celle dcZuriclh et deux autres Can-
l'Heresie de Cenette. 33
luns le Conle de NeiifoliaslE). ci plusieurs antres
villes etpaîs de l' Allemagne, desquels i'ignore 1e
nom-
El a présent de nouueau la cité de GencTie en
Sauoje, combien quelousiours s'y sonltrouuezde
gens de bien, et bons Catholiques, et pour eesie
cause grand nombre sont sortis de In Cité, et sont
tous diuise^ , et le pauuie pais aussi, comme auoil
des-ia dicl et dirons plus amplement. Au moyen
de ce meschant (ml esté abollis tous les Sacremens
et louledeuolion, et lionestctê : ont esté rompues
les Images eu peintures plaltes, el en busse de
tous les glorieux saiuclz et sainctcs. et de nostre
Sauueur.etde sa Vierge Mère : ont Bsté brûlez, tât
des Eglises el Monastères: pillées et saccagées,
et abolis les Commûdemens de la saiacle Eglise,
el toutes les belles cérémonies d'icelle : tout le dî-
uin seruice, el louange de Dieu : encore non con-
tent . ce dragon pesliferé de sa perdition , auec sa
queue venimeuse, voulut tirer après luy gens de
tout estât, cl alla persuader el pourchasser de
faire marier gens sacrez, et dédiez au seruice de
Dieu par le sainct vœu de ebastclé, et luy mesnie
et ses disciples se sont mariez eslantde l'ordre ré-
gulier, dont plusieurs Prestres el Religieux ingrats
et mescognoissans leur Ires-sainclc el sacrée vo-
cation le suyuirenl.
Là ou celle hcresie a esté plantée el régné, nul-
les personnes d'Eglise n'y demeurèrent sans poser
l'habil , aulremël ils esloient chassez et mis dehors
de leur pais propre, et souirroiët beaucoup. El l'on
hien appeler ce temps, le temps de la perse-
34 Commencement de
cution de la sainclc Eglise. Il est bien vray que les
Prélats et gens d'Eglise pour ce temps ne gar-
doient pas bien leurs vœus et estât , mais gaudis-
soient dissolument des biens de l'Eglise, tenant
femmes en lubricité et adultère, et quasi tout le
peuple estoit infect de cest abominable et détesta-
ble péché : dont est à sçauoir que les péchez du
monde abondoient en toutes sortes fie gens qui
inciloient l'ire de Dieu à y mettre sa punition di -
uine,etletoulparle moyen deces faux etdesloyaux
satellites du Diable, affublez en forme d'hommes.
Et les bons Religieux et Religieuses estoient per-
sécutez et participoient du secret iugement de
Dieu auec les coulpables : mais il est a croire que
ce fut leur salut, et multiplication du mérite en-
uers Dieu.
Plusieurs bôs et deuots Monastères furent mis
en ruine et destruction , mais pour cela les habi-
tans d'iceux ne furent peruertis , mais se retirèrent
par le monde, chacun où il pouuoit, pour conti-
nuer leur saincte vocation : et mesmes à Berne plu-
sieurs Dames Religieuses lacobines retournèrent
à leurs parens , et seruoient de chambrières, pour
ne renoncer à leur estât, et autres se marièrent. Et
de l'ordre des Chartreux, des Augustins, de sainct
Bernard, de S. François, de sainct Dominique, et
de tous les Ordres du monde, il y en eut de per-
uertis, excepté des Religieuses de Madame Sain-
cte Claire de la reformation Beatae Collettœ, il
ne s'est pas trouué que iamais aucune ait esté per-
uertie ny inconstante , sinon vue seule , qui iamais
n'entra en Religion par la bonne porte de droicte
l'fferesie de Ge^neue.
38
intention, mais par vue feinte elniaunaise hjpo-
crisie. Et pour ce comme indigne <iu vray Parc de
Dostre Seigneur elle fut tantost subuerlie et ostce
de la Religion , et du (lonuent de Gencue , et tout
cecy se fisl à l'instance de sa sœur germaine, qui
estoit de celle secte , et liree violentement (eu es-
gard à la grande résistance que les Religieuses fai-
soient pour elle) comme ie le mellray après plus
amplement . racontant à la vérité la manière de sa
perucrsion-
Ceste Religion de Madame Saincte Claire a
esté grandemèl persuadée de ces hérésies, et prin-
cipalement de celles de Viuey, d'Orbe, et de Gene-
ue, situées parmy ces mesclians.
Le temps de la perseculion de celles d'Orbe,
touchant à leur personne, el des Religieux qui
eatoient à leur seruice. commença l'an mil cinq
cens vingt el vn. le iourde l'Annonciation nostre
Dame en Caresme : leur Père Confesseur nommé
Frère Michel Iulian. preschanl audit Conu ont con-
tre ces hérésies, louant grandement la Virginité,
fut lire de chaire, et reprins villainemcnl par vn
chetif Luthérien de ladlcte vide . nommé Chri-
stoûe llollard , qui auoit son frère Preslre et ma-
rié. Les femmes ne pcurent en Jurer l'injure qu'on
fatsuit au seruitcur de Dieu , mais tontes de grand
courage se jelterenl sur ce mcschant homme, et le
iraîBerenl par tes cheueux hors de l'Eglise en gi^d
deshonneur et vitupère: Mais le Père Confes-
seur, parle commandement du Baillif, fut mis en
prison, chose qui apporia vn merueilleux regret
anx Sœurs, et tout incontinent prindrent encre el
1
36 Commencement de
papier, rescriuOl une leltre par les conuêtsel pro-
uincos , exprimât leur désolation el danger, requé-
rant pour aide, et réconfort les prières el mérites
de la Religion , avecques le bon aduis et aide des
Prélats : el nostre Seigneur permit que ledicl bon
Père fut rais dehors de prison, mais il fut banny
de la ville, el oncques depuis ne s*y osa trouuer,
dont les pauurcs Sœurs furent fort désolées et
marries.
Le mois d'Aoust après le Predicant hérétique
vint à Orbe de par Messieurs de Berne, pour près-
cher et peruertir la pauure ville, mais nostre Sei-
gneur ne le voulut permettre : ains la plus grande
partie tint ferme, et firent grosse resistëce Et com-
bien que longuement il coutinuast a prescher, ia-
mais la ville ne fut entièrement subuertie ; les fem-
mes se comportoient vaillâment, le Baillif le fit
prescher au conuentlong temps, elles Sœurs es-
toient contraintes de sonner les sermons, et d*y
assister à la treille les draps leuez , qui leur esloil
bien grief, il n'en faut douter.
Les Sœurs de Geneue ayant d'elles fort grande
compassion, supplièrent leur Père Confesseur, que
son bon plaisir fut de les aller voir, et consoler,
ce qu'il fit volontiers , et il y demeura pour les
confesser et consoler bien deux semaines du con-
sentement de cesdictes filles de Geneue , et ius-
ques a tant que les Prelatz en prinssent le soing et
charge. Et tant furent persuadées ces pauures
Dames que pour euiter plus grand danger, par To-
bedience des Prelatz sortirent du côuent des plus
ieunes 17. le iour de Saincl Pantaleon en Juillet
tlieresie de Gêneur.
37
à unze heures de Minuict, accompagupes du Père
Gardien de Nozeret, et autres bons Religieux, et
se relirerèt à Nozeret par deuers Madame la Prin-
cesse d'Orenge, quilesreçeul benignemeiit . el
les St mettre en vne maison auprès de son Clia-
sleau, etia les nourrit, el fit leur despence iusques
au dixiesmc iour de May après que la fureur des
Hérétiques fut terminée, et que la domination
de la ville demeura aus Chresliens , el furent les-
dtctes Sœurs rendues en leur Conuent avet-ques
leurs bonnes Mères pour louiours seruir Dieu en-
semble. Mais il y en eut cinq qui n'y rclourncrent
point: ce furent les deux Niepces de tadicte Da-
me de la noble maison de Ctialon, et vne d'Or-
be, nommée Sœur Claire Gryuat. qui furent me-
nées au Conuent de Poligny en Bourgogne: les
autres deux furent menées a Chambery, vne nom-
mée Sœur lanne d'Arbie, el l'autre Soeur Claire
Tauel d'Orbre; et ne permit nostre Seigneur que
aucune fut peruertie ny séparée , mais à la loiiange
de Dieu retournèrent en leur Conuent, Nostre
Seigneuries y vuille conseruer el garder en bon-
ne consolation et seurelé, combien que tant que
dureront ces hérésies, elles ny les autres ne seront
point asseurees , mais tousiours en grand danger,
pour ce que c'est la Religion de perfection, dont
ces Hérétiques sont grands ennemis.
Celle nicsme annce 1532. vne noble Bour-
geoise par sa deuotion , enfanta vne Fille miracu-
leusement, car elle auoit demeuré 3t. an auecson
- Hary sans auoir lignée , et estoit desia fort aagce.
■^É^ers d'espoir d'auoir enfant.
38 Cùinmencement de
Item celle même année mille cinq cens trente
huict, Monseigneur auec grade Noblesse , et estât,
vint à Gos faire les Roys, là manda les Supérieurs
de Berne, et de Fribourg , pour traitler quelque
bon appointement : mais ils ne voulurent venir à
raison , dont le bon Prince s'en retourna en sa vil-
le de Chambery, et fit faire defence par tout son
pais, et sur grosse peine , que nul ne fust si ozéet
hardy de porter viure ny aucune cbose à Geneue :
dont ce fut pitié et f^rande pauureté en la Cité, et
principalement de bled, et de bois : car les neiges
et froidures estoient si grandes, que de vingt cinq
ans n*auoient esté telles : les maisons en tombè-
rent par terre, tant que c'estoil chose piteuse d'en-
tendre la clameur et lamentations des panures
raendians. Ceste defence de ne porter viures dura
depuis le iour Sainct Sebastien, iusques àla sainct
Pierre en Chaire, qu'elle furent relaschees du
Prince.
En ce mesme mois de Feurier fut de rechef te-
nu vn autre Conseil entre ceux de Berne et de Fri-
bourg, et conclurrent ceux de Geneue que nulle-
ment ne seroient subjects à Monseigneur^ et qu'ils
tiendroient leur alliance Enguenote , et n'y eut au-
tre détermination.
En ce mesmc temps le grand Turc esloit descêr
du auec grande puissance sur la Chrestienté, et en
fut faict miraculeusement grande desconfite de la
part de Monseigneur le Cardinal d'Hongrie, en
sa ville de Congres , comme fut publié par la te-
neur de la lettre mandée au Chrestien Royaume
de France, qui fut telle.
i'Hertne de Geneue.
39
Mon 1res honoré Oncle, Ires-humblemenl à
vosire bonne grâce me recommande , Kans oublier
mon Frere Monsieur l'Archeuesque d'Arles : et à
cause que hante/, la Cour de France, ie vousay
voulu mander des nonuelles à fin que tes mon-
striez au Roy oostre Sire , et à tous Princes et Sei-
gneurs de la Cour, pour sço noir les firands mira-
cles de la tressacrec Vierpe Marie mère de Dieu ,
les nouvelles de par deçà sont telles.
Que ce iour S. Matthias 153â. mon Reueren-
dissime Seigneur Monsieur le Cardinal d'Hongrie
m'a faict cesl honneur que ie suis son grand Mai-
stre d'bostel : et luiestiintdaDssavillede Congres,
a esté assiégé de quatre vingts dix mille Turcs ,
dont il fut fort espouuauté : car il n'auoit point de
gens de guerre auec luy, que seulement les habitas
de la ville : et ce nonobstant Mondit Seigneur y a
mis si bon ordre, ayant son secours et Jlance en
DiBu et à la sacrée Vierge Marie : il s'en alla à l'E-
glise Cathédrale, fondée en l'iionneur de Noslre
Dame, et visita les sainctes Reliques de ladicte
Eglise, et sur tout trouua vue lianniere. laquelle
Godefroy de Bilkm purtoil en guerre quand il cô-
quesla la Cité de Hierusalem, et la terre Sain-
cle, en laquelle estoit figurée vne belle Image de
Dostre Dame, et vn Escusson a champs d'argent,
semé de trois Corunnes d'or : cL dedans laquelle
Eglise est sépulture ledicl Godefroy. et chascun
an audit iour de S. Matthias on met ladite Ban-
nière et enseigne en signe de victoire. Le Reueren-
dissimc lit faire procession générale , et fil vn Ser-
mon, incitant le pcu|)lc a bonne deuotlon. allin
40 Commencement de
de prier Dieu qu'il luy pleut les deliurer des mains
de leurs ennemis. Et vn peu après print et deman-
da conseil comment il pourroit faire pour auoir
secours et ayde : il fut aduisé qu1l pourroit facile-
ment sortir par une fosse secrelte qui istoitauchas-
teau, et pouuoit on sortir par dessous terre deux
grandes lieues loing de la Cilé* Adonc se partit
luy cinquiesme, dont i'en estois Tvn , et compor-
tâmes ladite Bannière ployee auec nous, et lout
droit allasmes aux Allemagnés, et en cesteconlree,
mondict Seigneur amassa bien iusques a trente
mil hommes de pied ; et bien enuiron deux cens
hommes d'armes, lesquels il conduit en tres-bon
ordre : et vn soir arriua près de ses ennemis le plus
secrettement qu'il peut, mais nonobstant lesdicts
Turcs , qui bien se maintenoiêt en armes, vindrent
courir sur mondit Seigneur et ses gens, enuiron
les neuf ou dix heures de minuict, a cause qu'vne
espie leur auoit reuelé nostre venue. Mais com-
bien que lesdicts Turcs fussent beaucoup ; et en
grand nombre plus que nous : ce neantmoins ils
eurent du pis par le vouloir de Dieu , et de la Be-
noiste Vierge Marie : car incontinent nostre ensei-
gne fut déployée. Il commence à faire vn si mer-
ueilleux temps au Ciel, que la gresle fort grosse, et
vn vent fort impétueux frappoit lesdicts Turcs
par deuant, si merueilleusemêt qu'ils estoientcon-
Iraincls se ietler par terre, et s'entretuoient eux
mesmes. Et sachez pour tout vray, que nostre Ban-
nière par la volonté de Dieu , et de nostre Dame ,
rendoit si grande clarté, qu'il sembloit estrc iour
naturel, et ladicte escarmouche finie, vindrent
l'Heresie de Geneue.
41
cinq Enseignes de Turcs, lesquels se rendirent à
mondict Seigneur pour les beaux miracles qu'ifs
auoiciit veu en l'image de la benoiste Vierge Ma-
rie , et ainssi quatre vingts dix mille Turcs furent
tous descoQ&ts rendus à môdit Seigneur. Laquel-
le enseigne nous tenons plus chèrement que Ja-
mais n'auôsfaict; et de présent estraicle vneClia-
|>elle au lieu de la bataille , que l'on appelle nostre
Dame de la victoire, eslût à Congres en Hongrie.
Par le tout vostre Nepueu laques Gaucoust.
Sensuit vn autre beau miracle de la Vierge Ma-
rie, faicten la ville de Tornay l'an 1332, en Avril le
12 : Mardy de Pasques deuers le soir a l'occasion
d'vn peruers et mauuais Cbrestien. Cestuy estant
prest de reueslir la vieille peau de péché, estant
yure, et retournant a ladicle ville de Tornay, quâd
il fust près de la porte de saincle Fonlaine, il se
print a battre vne pauure femme pécheresse, la-
quelle se voant meurtrie, se print aciier, regardât
l'Image de la Vierge Marie qui estoit audessus de
ta porte, disant a haute voix, Benoiste vierge Marie
ïueillezmoy secourir et ayder. Aces paroles se re-
lournant deuers l'Image tenant vne pierre en sa
main cedict peruers homme, il dit a la femme,
lu es bien folle si tu cuydes qu'elle t'aide : car elle
n'a nulle puissance . et qu'elle soit Vierge, autant
que loy qui es putain publique. Lendemain grade
multitude de peuple s'assembla a la dicle Porte a
regarder l'image toute ensanglantée au visage, et
autres lieux . et ruisseloit le sang miraculeux du
frôl près la coronne iusques audessous de la gorge.
Ce voyant Messieurs lesGouueincurs, montèrent
42 Commencement de
près rimage, et apperceurent que c*estoit sang
miraculeux. Le yendredy ensuiuant ladicte Image
fut descendue, et portée en l'Ëglise de la Magda-
leine, et mise en la trésorerie comme digne reli-
quaire , et visitée de Messieurs du chapitre de no-
stre Dame de Tornay, des Augustins , des Corde-
liers, TAbessc du pré, et des Normans, et du Ca-
pitaine du Chasteau , et de Messieurs les Gouuer-
neurs lesquels ont recueilly le sang miraculeux, et
spécialement Madame TAbbesse a baillé vn beau
linge de fine toille d'hollande pour torcher, essu-
yer, etlauer ladicte Image, laquelle fut rendue,
et la tient Ion pour singulier reliquaire. Et le qua-
torziesme dudit mois fut faite procession généra-
le , et après vn beau sermon excitant le monde a
deuotion , et a prier Dieu et la Vierge Marie pour
la victoire de l'Empereur Charles cinquiesme co-
tre ses ennemis : et le lundy fut monstre l'Image au
peintre pour peindre ladicte Image, et remettre
en son lieu accoustumé, et sera faict vn tabernacle
plus beau et somptueux que iamais.
S'ensuit la teneur des grandes, et merueilleuses
lettres de deffy du grand Turc enuoyées a nostre
sainct Père le Pape , et à tous Princes Chresticns,
transmises au Roy de France par l'Empereur Tao
1 53SI. au mois de Mars, ausquelles est aussi traictee
du gouuernement de Turquie.
Turei et Soutcu Tclliu par la grâce du grand Dieu , et
dutrai^ P^ l'intercession de Mahomet, et Seminée pro-
Ture. phetc de nostre Loy, le grâd Empereur de Turquie
et de Constantinnople, Souldan de Babitone et
V Hérésie de Geneue.
43
de loules les parties Orientales, où régnent 36 Rois
puissans, soubs (KOlie coronne, cl Maicsté Im-
périale; Salut à toy Prince desCliresliens, en loy
aduertissant du grand deffy toucLanl la guerre
desia commencée contre l'Empereur des Chres- "
tiens, et Catholiques, Roy d'Ëspaignc, et très puis-
sant sur la mer Méridionale , auquel de nostre grâ-
ce auons octroyé Irefue lusqucs au vingtiesme
iour de May prochain venant : Mais aux fins que
soyei! cerlain que nous ayant crainte de respan-
dre le sang de Troye des Chresliens, nous som-
mes esmus a toy escrire afin que tu donne aduer-
lissement à tous les Roys, et Princes Chresliens,
et eroy que nous sommes bien assez puissans
pour tenir soubs nostre très magnifique eoronne
Impériale toute la terre : et scaelie que nous cro-
yons ot estimons qu'il est licite, et conucnable
de droict, que tout ainsi que règne vn tout
seul Dieu au ciel, ainsi doiue régner un seul
Empereur en terre pour eslre craint, et reueré.
obey de tout le monde, ce que nous espérons de
nous par nostre puissance beltique : Et pour ce te
mandons, que tu aduertisse tous les Princes de la
Chrestienté qu'ils nous ayent à faire hômage de
leur pays, et Royaumes , ou autrement nous leur
liureronssi forte balaîllequc par contrainte, for-
ce , et rigueur de nosire puissance inestimable se-
rôt contraints : et si la voulonlé de Mahomet estoil
telle que vous Cbresticns fussiez obeissans à no-
stre coronne Impériale, nous ne demanderions
à tous lesdicts Roys leur foy, et hômage qu'vnc
44
Commencement de
Deux Royi
enuoyez
pour Àm-
batsades
à na Sain-
cteté.
Comman-
dement au
lioy de
lihotte de
se tuer
ton ambassa-
de f aie te.
foy seulement en leur vie, et leurs Cloches et cym-
bales de leurs Temples et monastères, pour les
appliquer à nostre exercice de guerre, et sçache
que ne faisons aucune contrainte de renoncer la
Loy, mais donnons liberté à chascun de seruir tel
Dieu qu*il voudra : et pour te raonstrer que ie suis
craint et obey plus que nul autre, i*enuoie par de-
uant ta seigneurie Papale deux porte nouuelles,
c'est asçauoir deux grâds Roys de ma Cour Impé-
riale, mes grands et féaux amis, donc Tvn est le
Roy d'ishotte, et l'autre le Roy de Fraulte, dont
nous commandons audict Roy d^Ishotte au nom
de Mabom qu'incontinent mes lettres par luy prés-
entés, et qu'aurez ouy le côtenu d'icelles, qu'in-
continent, et sans delay, et sur peine de priuation,
et fraction des Loix de Mahomet , et vray seminee
ledit Roy d'ishotte aye a se trâspercer le cœur de
sa turquie de toute sa puissance, tât que mort s'en-
suyue. Escrit à nostre ville Dauellone, païs de
Suric, de nostre rogne à la création du monde six
mille soixante six ans.
Ce dict Turc après les lettres ouyes, se frappa
d'vne courte dague en l'estomach, en sorte qu'il
tomba mort à terre, dont les assistans furent espou-
uanlez, et dit l'autre Turc, qu'il aimoit mieux mou-
rir que désobéir a son Prince, et leurs loix estoient
telles en Turquie : et lors ses seruiteurs le prin-
drent , et emportèrent à leur logis qui estoit à Bel-
uedere derrière le palais S. Pierre de Rome.
Celle mesme année au mois de luin vn Diman-
che matin certain nombre de mauuais garçons
plantèrent grands placards en impression par tou-
l'Ileresie de Geneuc.
4o
tes les portes des Eglises de Gencue, esqucis es-
loient contenus tous les principaux pnîncls de la
Secte peruerse Lullieriëne , mais des bôs Chresliès
fureot lantost arrachez. Apres inalioes des Cha-
noines, vn d'iceux Messieurs Chanoines, comme
hardy el bon Catholique, dcuant ces Hereli(|ues
vint arracher le placard qu'ils auoient planlé à
l'Eglise de saincl Pierre, dont ces meschans furent
indignés , et \n d'eux tira son espee et le frappa au
bras, tellemël que peu se faillit qu'il ne perdit
tout son sang, et en tint longuement la couche, et
n'y esperoit on point de vie. dont toutes gens de
bien le plaignoient : neâtmoins par l'aide de Dieu
pour l'honneur duquel il auoit exposé sa vie, il en
guérit par le bon gouuernemët des Chirurgiens. Le
mardy après qui esloit Feste sainct Bernabé fut
Caict une voix de trompette que plus nul ne tnist
tels placards, sur peine de trois tours de corde, et
d'estre banny de la ville pour vn an.
Le mois de lullct suyuant Monseigneur estant
a Cbambery reccut lettres de l'Empereur comme
le grand Turc estoit descendu la veille sainct lean
Baptiste au Royaume d'Hongrie, dont le Noble
Prince fut fort marry, et comme vray Chreslien
pourinuoquerraide de Dieu, par l'intercession de
la Vierge Marie el des glorieux Saincis, le second
Dimanche de ce mois feste de Monsieur sainct
Bonauenturc fit faire grande processsion générale,
el luy mesme y assista de pied, el teste nue, et son
fils Loys Monsieur, et Prince de Picdmont. ac-
compagné de tout son estât . et noblesse , et tout
le peuple ordôncment et en grande deiiotion, et
46
Commencement de
Sauoiêienne
va en Hon-
grie com-
battre
pour la
Foy.
ir>3î.
Au mois
d'Octobre
l'on prea-
che à Ge-
neue secrè-
tement I.
les gens d'Eglise portoient les Reliques des glo-
rieux Saincts reposans es Eglises de sadile ville de
Chambery. El adonc plusieurs Gentilshommes
de son pais, et par son bon plaisir, se disposèrent
d'aller au secours de la saincle Foy : et nostre Sei-
gneur permit que Noble Empereur eut le meil-
leur, le Turc se recula, et les Gentilshommes re-
tournèrent en leur païs. Monsieur d'Allamoigne
de la Noble, maison de Viry, y mourut de peste
par le chemin.
Au mois d'Aousl après, vne grande Comette se
monstra au ciel deuers Soleil leuant a quatre heu-
res du malin , et jelloit sa queue de grand feu ar-
dent tous les iours au mois de Novembre après :
et moy qui ce escris , Tay veuë, et de la signifiance.
Dieu le sçait.
Au mois d'Octobre après vint a Geoeue vn
chetif malheureux Predicant, nommé Maistre
Guillaume, natif de Gap en Dauphiné, le lende-
main de sa venue commença a prescher en son lo-
gis en vne chambre secrettement, et y assistoit vn
grand nombre de gens qui estoient aduertis de sa
venue, et desia infects en son hérésie.
Monsieur le Vicaire gênerai , nommé Amédé
de Gingin, Abbé de Bonmont, aduerty de cecy,
manda a luy tous Messieurs les Chanoines , pour
conférer contre les Hérétiques : lesquels aduise-
rcnt de mander quérir ledit Predicant. Il fut man-
dé de par Monsieur le Secrétaire dudit Seigneur,
et l'amena a celle heure auec deux de ses compa-
gnons. Et estant devant ledict Sieur OfBciaU qui
estoil homme fort sçauant et éloquent, nommé
fHrrme de Geneiie.
17
Maisire Guillaume de Vegio , le va inlerrogcr qui
l'auflit enuoyé, et pour quelle cause, et quelle
nuclorité. Le pauure clielif respondit. qu'il esloil
eouoyé de Dieu . et qu'il venoil annoncer la par-
ole. Monsieur l'Olfieial luy dil : El comment? lu ne
monslrcR aucun signe euident que tu sois cnunyé
de Dieu, comme fit Moyse au Roy Pharaon, qui
monsiroit par signe euidcnl qu'il estoit enuoyé de
Dieu , cl quand à nous prescher. lu n'apporte nu-
cune licence de nosire Beuerendissirae Prclal l'E-
uesque de Geneue , lamais Prcsclieiir ne prescha
en son Diœcese sans son autliorité cl bon plaisir :
et aussi tu ne porte poinl liabil Ici que Tonl ceux,
qui ont accoustumé de nous ànoncer la parole de
Dieu , el le suinct Evangile , et toy lu porli-s l'ha-
biltemenl de gend'arme et briganl. El comment
es-tu si hardy de preacber? car il est détendu par
la détermination de la sainotc Eglise, que gens
laicz ne puissent prescher publiquement, sur peine
d'excommunication, comme il esl contenu es De-
crelalas de nostre mère saincte Eglise, parquoy tu
es vn deceueur et meschant homme.
Pendant ce procès tous les Prestres de l'Eglise
Cathédrale s'assemblèrent deuant la maison de
Monsieur le Vicaire, qui esloient en nombre enui-
ron quatre-vingts, tous bien armez et embaston-
nez, pour défendre la saincte foy Catholique, et
prests de mourir pour icellc , et vouloicnt de raaie
mort faire mourir ce meschant; et ses complices,
s'ils s'approchoient Apres qu'il fut bien examiné,
monsieur le Vicaire luy dit qu'il sortist de sa mai-
son, et tnul en sa présence, et que dedans six
48 Commencement de
heures il vuidast hors de la ville auec ses deux
compagnons, sur peine du feu. Adonc il deman-
da lettre testimoniale pour porter à Berne, com-
me il auoit faict s< n <!e n ir le venir prescher en
la ville. 11 lui respondit qu'il n'en auroit point, et
que sans répliquer il eust à sortir tout mainlenât,
mais il n'osoit pas : car il auoit bien ouy le bruit
que faisoicnt les gens d'Eglise deuant la porte
craignant qu'ils ne le missent à mort. Quand on
vit qu'il ne vouloit sortir, deux des Seigneurs Cha-
noines le vont menacer par grosses paroles,, disant
puisqu'il ne vouloit sortir de bon gré, et de par
Dieu, qu'il sortist de par tous les grands Diables,
dont il estoit Ministre et seruiteur. Et l'vn d'eux
]uy donna vn grand coup de pied, et l'autre de
grands coups de poing sur la teste, et au visage,
et en grande confusion le mirent dehors auec ses
deux compagnons.
A celle heure suruindrent Messieurs les Syn-
dics, et tout le guet de la ville auec leurs halle-
bardes, disant à Messieurs d'Eglise qu'ils ne fissent
aucun mauuais coup, et qu'ils venoient pour faire
bonne iustice, et sur ce prindrent ce chetif , et le
conduirent : mais ces bons Prestres ne s'en pou-
uoient contenter, etquand ils passoientdeuant eux,
vn d'iceux le cuida transperser au trauers du
corps, mais vn des Syndics le retira par le bras,
de quoy plusieurs furent marris que le coup ne
print bien. Et quand il passoit par les rues, hom-
mes et femmes crioient qu'on le deuoit ietter de-
dans le Rosne. Le lendemain iour de sainct Fran-
çois il fut mis en vn petit bateau, et ses compa-
tlf^esie de Gcneue.
49
{;nons bien malin , de peur qu'ils ne Tussent apper-
ceus , et se relirii à Montai . ville des alliez et desia
pcruertie de ces Preseheurs malheureux de l'An-
lechrisl.
Ces Hcreliques perseuererent tousiours. Et au
mois de Decemtire vint vn autre Predicant de na-
tion Françoise , qui prescboil secretlemenl en vue
Hostellerie . iusques à la^atiuité noslre Seigneur,
qu'il cômençaase publier, et se rail en vue grand'
snle survne table ronde, afQn qu il fust mieux en-
tendu. Et voyant que iournellement croissoient
ces Luthériens , le voulurent faire prescher le iour
de sainci Siluestre a l'Eglise de la Magdaleine a-
pres disner, mais les Vicaires furent diligens de
serrer l'Eglise , et d'y résister auec force, dont ils
voulurent monter aux cloches pour les desro-
eher ; mais aucuns estans dedans , sonnèrent à l'ef-
froy. et incontinent le monde y accourut pour se-
courir l'Église. Les pauvres Dames de Saincte
Claire estans au disner, ouyrent ce bruit, qui se
faisoit si près d'elles, sortirent de table pour recou-
rir au souuerain nostre Seigneur, et faire la proces-
sion en grande deuotiou et larmes, se doutant fort
qu'ils ne vinssent deseharger sur elles, que desia
mcnaçoient de les tirer et faire marier. Messieurs
les Syndics. etGouuerneurs y suruindrent, et mi-
rent si bon ordre qu'il n'y eut point de meurtre ni
violence par la grâce de Dieu.
Le lendemain premier iour de l'an mil cinq ces
trente deux, après les sermons ordinaires de Sainct
Pierre . les Luthériens menèrent leur Idole pour le
faire presclicr a la grande place du Moinrd. Mon-
50 Commencement de
sieur le Vicaire fut aducrty, et incontinent manda
Messieurs les Syndics pour les empescher : et en-
unverent Monsieur le Lieulenant leur cômander
sur grosse peine, de se retirer, et leur idole : à quoy
n'ozerenl contredire, car ils ne se sentoient encore
assPzforts.A celle heure McssieurslesGouuerneurs
tindrent conseil pour y remédier, et arresterent
que le lencmain ils tiendroient conseil gênerai.
Le lendemain après auoir proposé deuant les
(Conseillers la pertinacité de ces Hérétiques, fut
déterminé que nullement ne vouloient ceste Secte
régner en leur Cité, et qu'absolument vouloient
qu'elle fust abolie, et extirpée, et qu'il n'en fusl
plus prins de question entre e peuple. Et sur ce fut
faict vn Edict de par Messieurs lesGouuerneurs, et
Conseillers, que plus prescheur quelcôque n'eust
à prescher en la cité publiquement ny secretemêt,
sans la licence de Monseigneur de Geneue, ou de
son Vicaire , excepté l'ordinaire des lacobins, et
Cordeliers, et quiconque celeroit en sa maison
et voudroil fauoriser à ceste Hérésie , seroit mis
à grosse amande : et fut ordonné grosse punition à
toutes personnes qui mangeroient chair le Ven-
dredy, et autre temps deffendu de l'Eglise : et par
ce moyen fut vn peu appaisée la commotion du
peuple.
impoHtmiB En outre fut ordonné à ce conseil, qu'il seroit
châi'r. ^dunt ïnis impost et gabelle sur les Bouchers, pourl'aide
cZrTn's- ^^ subside de la ville, et que de toutes leurs bou-
itenta'tn cherics cusscHt a bailler la douziesme partie, ce
qu'ils ne voulurent consentir : mais tous d'vn ac-
cord, le Samedy en l'Octaue des Rois, ne mirent
tHeresie de Geneue.
51
point de chair ea vente . et fallut que ceux qui eu
voulurent auoir l'allasscnt quérir hors les franchi-
ses de la ville Ce voyant les Gnuuerncurs le Lun-
dy suiiiant firent abballre tous les bancs des bou-
chers, et tout le ^rand mesenu , qui fui grand per-
le et dommage : et dil-nn que ce fu I faict à cause
que les dits Bouchers ne vouloienl esire Héré-
tiques.
Cesle mesme année 1533. le 'iB iour de Mars ,
qui estoit le Vendredy de la Passion , de rechef se
fit vn merueilleux tumulte a Gcneuc. a Cause de
ceste Hérésie . entre les Citoyens: et en ce iour
loule la matinée se faisoit amas et assemblée de
gens de celle secte, dont le bruit courut tanlosl
par la ville , et ne sçauoit-on ({u'ils vouloienl fai-
re. Binon que l'on s'imaginoit f[c'ils vouloient
saccager les Eglises, Conuenis. cl Monastères, que
tant auoient a cuntre-coaur. Sur ce les bons Chre-
stieos pour y pouruoir s' assemblèrent d'autre co-
slé ; grande compagnie à l'Eglise de S Pierre auec
Messieurs les Chanoines, et gens d'Eglise, et tin-
drenl conseil , pour sçauoir qu'il scrnil bon de fai-
re. Les Syndics de ce aduerlis, y vindreiil auec le
guet, voulant sçauoir pourijuoy cestc assemblée
se faisoil. Le peuple tout d'vn accord respondit.
nous voulons aller sur ces Luthériens , qui se sont
assemblez en la riie des Allemands, et ne sçauons
pourquoy, il nous tiennent tousiours en crainte :
mais nous en voulons voir la fin , et ne vouions
plus souflrir telle infection en la Cité : car ils sont
pires que les Turcs. En disant ces paroles deux
mauvais garnimen-s vindrent la pour espier les
52
Commencement de
Laurier
donné pour
divise aux
Catholiques.
Chrosliès, et se tcnoient sur les degrés du Portail,
el vn d'eux ne se peut tenir qu'il ne dit quelque pa-
role vilaine, dont lâtosl plusieurs tirerêl leur es-
pee pour le frapper, mais il fut defFendu par les Syn-
dics, neantmoins fut iellé à terre, et foulé aux
pieds, et reeeut vn coup de glaiue dont il fut na-
uré griefuement iusques à grosse effusion de sang,
et fut l'Eglise violée, qu*oncques depuis n'y fut
sonne cloche ny diuin seruice, iusques a ce qu'elle
fut réconciliée par Monseigneur le Suffraganl, ny
en nulle autre Eglise ni Religiô, pour ce que la mè-
re Eglise cessoit: toutesfois les Conuens ne lais-
sèrent point le diuin seruice. Les Sœurs de Saincte
Claire chantoienl l'office canonial , et les Frères
disoient Messe publiquement: toule fois sans
point sonner cloches. Le compagnon de celuy le
voyant gésir à terre, print la fuite par deuers les hé-
rétiques, et raconta le tout, mais les bons Chre-
sliens furent plus animez que deuant, et se voyans
grand nombre bien embastonnez, de grand cou-
rage vouloient sortir, et se combatre contre ces
canailles. Aucuns Catholiques pour mieux ani-
mer les autres vont sonner à grand effroy la gros-
se cloche, dont à ce son toule la Cité fust en armes,
et esmûe : les vns alloient à S. Pierre, les autres à
la grand place du Molard. Les Syndics voyant
qu'ils ne pouuoient garder le peuple de sortir firent
fermer toutes les portes de l'Eglise, et puis se fi-
rent porter vn gros fagot de bois de Laurier , et
en firent donner vne branchette à chascun des Ca-
tholiques, afin qu'ils se puissent cognoistre entre
lesmeschans, les vns les attachoient sur leurs te-
l'Heresie de Geneue.
53
sles, les autres le Icnoietit en leur main; qu<ind
Ions eurent cestc deuise de laurier. Messieurs de
l'Eglise se vont tous ielter deuant le grand aulel à
genoux en grande deuotion, el loule la compa-
gnie aussi en soy recommandant à Dieu, en grande
abondance de larmes vont chanter Vgxilla
Régis PaODE:u>T. el se recommandant à la
glorieuse vierge Marie, qu'il lui pleust intercéder
(iDur la saincte foy. et pour eux, luy prcscnlerenl
un Salvl Heoina. Le peuple s'animoil l'vii
l'autre d'vn grand courage disant . au iour d'huy
re|ircsenlons le iour que nostre Seigneur voulut
mourir et respandre son sang pour nous, elpour ce
n'cspargnons pas de respandre le nosire pour l'a-
mour, el honneur de luy. en prenant vengeance
de ses ennemis, qui derechef le crucifient plus ri-
goureusemêt que les luifs. 11 se faisoit tels cris,
que c'estoil chose lamentable de l'ouir, et ny auoit
si bon cœur qui ne Tondit en larmes : le son de la
cloche fust cessé, et le peuple mis en ordre pour
batlailler. Messieurs de l'Eglise firent leur bende,
el Capitaine, les portes fnrët ouuerles par les Syn-
diques, el la compagnie descendit par la rtie du
Perron, elvindrent eu la grand place du Molard,
là estoit desia grosse côpagnie d'hommes el Tem-
mes bien embastonneit, et delibereit comme les
autres, en somme si treuuerenlbien deux mille et
cinq cents hommes sans les femmes, les anciens,
el eufans. et lors desployêrent l'enseigne de la vil-
le: adonclc peuple iettavn grand cry, se disposant
pour aller trcuuer ces hérétiques, lesquels voyans
'■.atholiques si courageusement venir sur eux
^)4
Commencement de
Le fils bat
contre le
père , et la
fille contre
la mère.
Les femmes
Chrestien-
nes font la
guerre aux
Luthérien-
nes.
et qu'il leur conuenoit défendre, ou mourir vilai-
nement, furent espouuantez, et eussent bien voulu
n*auoir pas commencé ladance: et parce qu*ilssça-
uoienl bien que ceux du Bourg de S. Geruais, qui
estoient Chrestiens, leur venoient sus par derriè-
re , vont gaigner le pont , et fermèrent la porte con-
Ir'eux , qu'ils ne peurenl entrer dedans la ville.
Apres fut faict vne crie à son de trompette par
toute la ville, que tous estrangers eussent à se reti-
rer à leur logis . ou sortir bors la ville tout à l'heu-
re, sur peine de trois coups de corde. Puis les artil-
leries furent tirées, et posées six grosses pièces de-
uersle Lac, affustees contre les Chrestiens, et vne
autre grosse pièce deuers la rue de la Pelliçerie.
Les Syndics ne les peurêt garder de marcher pour
prière ni commandement qu'on leur fit.
A ce trouble auoit si grande inimitié entre les
deux parties, que l'enfant alloit contre le père, et
la mère cotre la fille. Vne ayant son père qui estoit
Luthérien, et voyant son mary Chrestien en arme,
se print à plorer : son mary luy dit, femme pleure
tant que tu voudras , que si nous venons à combat*
tre , et que ie rencOtre ton père , ce sera le premier
sur qui i'esprouueray ma personne pour le mettre
à mort , ou luy moy : car c'est vn mesdiant Chre-
stien renié, et le pire des mauuais que ce malheu->
reux Baudichon.
Les femmes des Chrestiens s'assemblèrent, di-
sant, s'il aduiët que nos maris se combattent con-
tre ces infidelles, allons aussi faire la guerre, et tuer
leurs femmes hérétiques, affin que toute la race
soit exterminée. En ceste assemblée de femmes il
l'Herme de Genme.
5S
y auoil bien sept cens eiifaiis de douze à quinze
ans . bien délibérez de faire boD deuoir auec leurs
mcres : ips femmes portoienl des pierres eu leur
giron, et la plusparl des enfans portoienl de pe-
tites rapières, les aulres d'acbons, aulres des pier-
res en leur sein , cbappeau , et bonnel.
Messieurs les Preslres se vouloîent mettre des
premiers pour defeudie leur espouae saincle Egli-
se . ils estoienl bien sept ou buict vingls : mais Mes-
sieurs les Syndics voyant telle csmution esloient
bien esbahis. et craignant respandre le sang hu-
main, aduiaerent de Irailler quelque bon appoin-
tement, et pour ce faire deux d"entr'eux allèrent
deuers les Hérétiques, qui auoienl de grosses
pièces d"artiilerie, lesquels leur dirent qu'ils ne
vouloient laisser espancber le sang humain, ny se
meurtrir l'vn l'autre, frères, enfans de ville, et voi-
sins : car ce seroit infamie trop vituperable.
Les Hérétiques sentans bien qu'ils u'estoient
pas puissans pour résister côlre les bons Cbrcs-
tiës, se rcsiouyrent, et prindrent trefues pour vn
autre coup, dont mal fut pour les Chrestiens : car
depuis leur iirent de grands maux et persécutions,
et gaigncrenl la domination de la cité, et ongues
depuis on ne les peut tenir subiects, comme alors on
les eut légèrement descûiits et mis en subiection.
L'appoinlement fut, que les Luthériens don-
noient en ostage trois d'entre eux des principaux
pour estre gardez en la maison d'vn Chreslien : et
pareillement les Chrestiens donnèrent vn Cha-
noine nommé Mcssire François Guast. et deux bôs
56
Commencement de
Vn mar-
chand pat-
gant deuant
l'oêêemblee
de» Luthé-
rien» fut
frappé à
la te»te ,
dont U
mourut.
Seigneurs marchands, et furent mis en la maison
d*vn peruers Allemand, nomme Gourai, et les
Luthériens furent mis en la maison d*vn bon Ca-
tholique nomme Pierre Malboisson, pour lors
Syndic £t puis fut fait commandement aux deux
parties de se tenir chacun en sa maison, sans point
faire noise ni débat, sur peine d'estre pendus. C e
que fut faict, côbien que moult greuoit aux Chre-
stiens, et disoient enlr*eux, nous en deurions à ce-
sle heure depescher le mode, affin que plus n'eus-
sions crainte d'eux, ni autre fascherie. Et pour di-
re vray mieux leur eusl esté , que de les laisser vi-
ure. Neanlmoins obéissant à lustice, se retirèrent
sans autre bruit pacifiquement. £t pour mieux te-
nir chacun en paix, fut faicle vne crie par toute la
ville , sur peine d'auoir du fouël, et d'estre banuy ,
que nul n'eust a chanter chanson ny balade prouo-
quant a débat, et ainsi furent appaisez.
Celuy iour ainsi qu'ils s'assembloient , vn bon
marchand Catholique passant par deuant rassem-
blée des Hérétiques, fut frappe vilainement sur la
teste, de sorte qu'il le falut porter en sa maison
comme mort , et luy fallut tirer des os de la teste ,
et Gnalement en mourut, dont il fut bien lamenté
des Catholiques, parce qu'il estoit home de bien.
Les femmes Chrestiennes voyant ce meschant
coup, ietlerent vn grand cry, et puis se tournè-
rent vers la femme d'vn Apothicaire qui estoit Lu--
therien , et elle aussi , criant a haute voix , Pour le
commencement de nostre guerre traisnons ceste
chienne dedans le Rosne : mais elle qui estoit cau-
teleuse hastiuement s'enferma en sa maison, et ne
l'Heresie de Geneue.
57
la |;eureiil auoir, mais ce qu'elles trouueient eu la
boutique, et sur le liane, jellereni loiit par terre et
par la ruB despi Le u semant , et esloiert bien cour-
roucées de ce qu'elles ne peurent auoir ceste fem-
me, ny poJDt d'autres.
Les pauiires Religieuses de Saincte Claire tou-
te celle iournee furent en larmes et en grande de-
uoliou, demandant à Dieu miséricorde par l'in-
tercession de la glorieuse Vierge Marie; et de tous
les glorieux Saincts, qu'il lui pleust donner vi-
ctoire aux Chresliens , et réduire les panures des-
uoyez à la voye de salut. Et pour mieux s'humilier
et incliner Dieu a faire miséricorde à la pauure
ville, la Mère Alibessemit les Cendres sur la teste
de toutes les Religieuses, et puis firent la procea-
, sion autour du Ctoislre. disant les sainctcs Lit-
anies . inuoquâl l'intercession de toute la Cour Ce-
, leste . et puis toutes en croix au milieu du chœur
I crièrent a haute voix , Miséricorde , et autres de-
uotions , que je ne mets point en estât, pour cause
de brieuclé : et faut croire qu'elles estoient fort af-
fligées et esplorces. Leurs Beaux-Pcres s'allèrent
présenter a la bataille, auec grande multitude de
, Religieux , pource que c'esloit pour la foy.
Aucunes bônes femmes Chresliennes allèrent
dire aux Sœurs, que si les Hérétiques gaignoient,
que pour lout vray les feroiêl toutes marier vieil-
les et ieunes, et toutes à perditiô, desiaen auoient
'I tenu propos : mais nosire Seigneur permit qu'ainsi
[ passa celle iournee sans autre ma) ny aucune effu
iiing.
nanche fui tenu conseil pour aduiserce
_
58
Co7nmenceme7il de
Defence à
Gen9U$ de
ne manger
chair en
Carestne.
seroit bon de faire : il fui déterminé de meltre bô-
ne police, et que ne se feroit point de bataille. Pre-
mièrement fut ordonné de mettre en liberté ceux
qui esloienl en ostage. Secondemêt que sur peine
d'estre pendu et estranglé, nul n*eust amesdire ny
mespriser l'Eglise, et les diuins Sacremès ni chan-
ter Ballade contre le Sacrement de l'Autel, com-
me ils auoient faict au parauant. Tiercement, que
nul Prescheur n'eust à prescher sans licence de VE-
uesquc, ou de son Vicaire. Que nuls citoyens de
quelque estât que ce fust, n'eust à tenir Predicant
hérétique en sa maison, en secret, ni autrement,
sur peine de la vie , et quiconque le sçauroil, et ne
le reueleroit , encouroit ladite peine comme çoul-
pable Et sur ladite peine que nul ne mâgeast chair
en Caresme, ni en autre temps défendu, sinô ainsi
que saincte Eglise Tordonne. Et tous les hostes qui
feront cuisine de chair esdits temps , seront punis.
Et que sur peine d'estre banny de la ville, nul ne
dist iniure, ni faire reproche les vns aux autres, di-
sant tu es Luthérien, ou Mammelu, comme ils fai-
soient au parauant : Et d'autres beaux articles fu-
rent ordonnez.
Il fut enjoinct aux Dizainiers de la ville qu'ils
eussent toutes ces choses à prononcer chacun par-
ticuUerementa leur dizaine, et qu'ils fissent a tous
leuep la main , protestant et consentant de viure et
mourir selon la foy de nos prédécesseurs : et s'il y
auoit homme contredisant, qu'il fust reuelé aux
Syndics. Incontinent les Dizainiers mandèrent en
vn lieu assigné toutes leurs dizaines, et leur annon*
cerent tout ce que dessus est dict, les admonestant
l'iteresic de Gêneur.
de viure cliascun en paix, <iinilié, et charité, com-
me bons frères Cbreslieas, ainsi qu'il auoitjestè
ordonné par Messieurs du Conseil, et que tous le-
uassent les mains en signe qu'ainsi le vouloieol, ee
qu'ils firent, criant qu'ilscncsloicnt cOtens. Il s'en
Irouuavn en vne dizaine qui ne vouluit leuer la
main, ni renoncer a son liercsie: les autres pertur'
hn crièrent que sans mcrcy fust Iraisné an Rosne.
comme chien mescbanl : luy se voyant en le) dan-
ger fit corne les autres- Et après Vespres des Cha-
noines Monsieur le Vicaire General fît appeller
Me^isieurs de l'Eglise Séculiers et Réguliers à S.
Pierre , et leur fit faire vne belle collalion en Latin
et en François, les admonesta de chacun mellre
peine de bien viure. de bien seruîr Dieu, et faire
Ig deuoir, et garder leur estât comme bonnes gens
d'Eglise.
Celle mcsme Dimanche fut faictc Procession
générale par la ville , bien ordonnée en grade de-
uotion, rendant louange a Dieu, que ecsteiournee
rsloit pacifiée sans effusion de sang. Les Lutheries
y assistèrent tant hommes que femmes, qui rëdoit
vn chacun ioyeux, eslimât que lous fussent réduits;
mais helas I ce n'esloil que feintise , comme ils le
monslrerenl puis après se deeouurât. et augmen-
tant leur hérésie peu a peu.
Le mesme iour. qui esloitle Dimanche des Ra-
meaux, se faisoit la prédication au ConuentdcH
Frères Prescheurs, aulrcmentditlacobins, parvn
Vénérable Religieux dudil Ordre, veiîu d'Aiixer-
re, homme fort sçauant : el pour la mullilude du
00 Commencement de
peuple preschoil en la grande place deuant l'Egli-
se : et ainsi qu'on n'y prenoit garde, vn Leuraut
toul vif fut jette parmy le peuple, dont toule la
compagnie fut troublée : car aucuns crièrent toul
a haute voix . Fermez les porles, fermez les portes.
De celle exclamation le peuple fut toul espouuanté,
craignant quelque trahison. Les hommes com-
mencèrent a desgainer leurs espees et poignards
pourse défendre. Le pauurePrescheurcuîdanl que
ces Luthériens le voulussent mettre a mort, auec
(oui le peuple , tomba de la chaire a terre tout pas-
mé : neantmoins n'y eut autre chose , car ceux qui
auoienl jette le Leuraut pour empescher la parole
de Dieu , et troubler le peuple en ce saincl iour, se
retirèrent subitement deuant que le sermon fusl
acheué, dot chacun fut marry. El depuis il fut bien
apperceu que ces chetifs estoienl retournez a leur
vomissemêt, et que leur promesse n'auoilesté que
pour euiter le danger de leur vie.
Toute ceste Saincte semaine le peuple fui en
doute, car on les voyoit aller par grosses bandes,
et le bruit couroit qu'ils vouloienl empescher le
diuin Seruice, et que le iour de Pasques ne se di-
roit point de Messe : parquoy chacun se tenoit en
armes : et mesmes les Prestres n'osoienl aller par
les rues sans armes. El pour le moins le peuple se
cômunia , et fui détermine par Messieurs du Cha-
pitre que la Passion se prescheroit le Vendredy
saincl dedans l'Eglise Saincl Pierre, ce que de vie
d'homme n'auoil esté faict. Les hommes y assistè-
rent en armes, et*n'y eusl point d'empeschement.
Le leudy saincl ces luifs s'assemblèrent bien
l'Heresie de Geneue.
61
quatre-viogls, auec plusieurs femmes, en vn jar-
din pour faire leur Ccne, el pour rnûger l'Agneau
Pasctial , Vn meschût liomicide el meuririer, pour
représenter [esus Christ laua les pieds des aulres.
et puis en figure de paix et vnion, mordaient
tous l'vn après l'autre en vn morceau de pain el de
fromage, les Chrestiens en rioien!.
Le Lundy de Pasques le Beau Père prescheur
print congé, else relira liasliuementen son païs:
car ils le vnuloienl inellre à mort. Depuis Ion ne
presclioit point, cliosetiiiiesloilbicneslrange: car
de couslumc lous les Dimanches, et fesles soleu-
nellcson preschoit infailliblement aux Conucnts.
Le quatriesme du mois de May, qui estoit le Di-
manche de hibilate, ces Hérétiques s'assemblè-
rent on la grande place du Molard , et ne sgauoit-
on pourquoy, le bruit courut qu'ils vouloient fuu-
rager les Eglises, pourquoylesChreslienss'y assem-
blèrent d'aulre costé deuers les Halles, cl desplo-
yerent leurs enseignes, criant. Vrais bons Chre-
stiens assemblez-vous iey, et ayez bon courage a
maintenir la sainclefoy ; el fut grand tumulte en-
tr'eux. A neuf heures du soir fut sonnée la grosse
cloche par les Chrestiens en grand effroy, dont le
peuple tut fort effrayé, cl tantost en armes, c'cstoil
chose fort piteuse d'ouyr les cris par les rues, entre
les autres Messieurs les Chanoines, et autres gens
d'Eglise furent des premiers a l'enseigne.
Vn des Chanoines, bon Cliam|)ion de la Foy.
natif de Fribourg, nommé Messire Pierre Vcrle,
qui desia autrefois auoit esté blessé , luy ardant en
l'amour de Dieu, voyant tous les ioui's multiplier
I
62 Coniniencenient de
celle hérésie, elle mespris des saincts Sacremens,
et cérémonies delà saincte Eglise , le cœur luy fen-
doit de les voir maintefois, a S. Pierre (pédant que
Ion chanloit, ou qu'on sonnoit les orgues) se met-
tre derrière vne chapelle droict du chœur, et tous
ensemble se prendre a hurler comme loups enra-
gez, pour empescher et corrôpre la diuine louan-
ge. £t quâd on faisoit procession pour prier Dieu
pour la saincte Foy, et pour les tribulations du
monde, et que nostre Seigneur les voulust réduire
a la voye de vérité, ils se mettoient au deuant en
quelque rue par grosses bandes, disans les vns aux
autres, donnez des chardons a ces Asnes qui rail-
lent, et autres grandes dérisions que l'on ne pour-
roit escrire en vn an.
Et pour ce bon cheualier Messire Pierre Verle ,
moult expert, fut armé, et n'ayant patiëce ne peut
attendre les autres Sieurs d'Eglise, mais sortit le
premier d*vn courage ardant, et s'encourut en la
place du Molard , où il pensoittrouuer rassemblée
des Chresliens, criant en sa ferueur, courage bons
Chrestiens, n'espargnons pointées canailles : mais
helas I il fut deceu, et se trouua entre ses ennemis,
qu'il ne cognoissoit pas, car il estoit nuict : et pour
la grand tumulte qui se faisoit il n apperceut pas
l'assemblée des Chrestiens qui estoit de l'autre co-
sté deuers les Halles. Et ses ennemis (qui entre les
autres l'auoienla cœur) feignirent estre de sa par-
tie, et pour mieux le trahir le tirèrent a part en vne
petite rue, puis le chargèrent: il se defendoit vail-
lamment, mais il ne peut resister^pour l'estroit de
la place. Ils le désarmèrent, et pourtant ne le pou-
l'Utrtsie de Gencue.
(i3
unîent blesser, si bien el sublilemët il esloit armé.
Vn meschaot fraisire luy inist son epee par le foD-
dement.oulre le corps, de sorle qu'il tomba mort,
bcnoist martyr sacrifié à Dieu-
Celle Dimanche Ion faisoit la solennité du pré-
cieux sainct Suaire, et pource qu'il estoit homme
deuol. bien sçavanl. et fort bon chanlrc. Monsieur
le Vicaire gênerai luy fit faire l'Office toute la iour
née, et disoit chacun qu'au monde n'auotl tel of-
ficier, et que de dixansn'auoient vcu faire si beau
office a Geneue. Quand ce vilain coup fui faici, ils
le laissèrent en la place, et y demeura iusques au
lendemain a neuf heures.
L'assemblée des Chrestienî faictc Messieurs les
Prostrés rencontrèrent une bande de Luthériens,
commencèrent a frapper dessus, tellement que
ces chiens prindrent la fuilte. Vn autre Chanoine
. nommé Monsieur de la Viole , fut fort blessé, et vn
des Messieurs les Syndics. Les Chrestiens toute la
iiuict furent en armes, cherchant ces mescbaos
chiens, mais ce fut pour néant : car tous s'estoicnl
cachez. Et si le meurtre fut s;:eu . la chose ne f ust
pas passée sans grand scandale : mais les Cliresliens
n'en sceurent rien iusques au lendemain. Toute la
cité fut troublée quand on eut trouué le corps, les
portes de la ville ne furent point ouuertes : et de
rechef ces Hereliques s'assemhlcrcnl en armes en
la maison d'vn nommé Baudichon.
Messieurs lesSyudics firent crier par la ville sur
grosses peines, que personne de quelque estât el
condition qu'il fusl ne porlast armes, ni ne fissent
aucune assemblée ; et fut manifesté a ces chiens ,
64
Commencement de
Messieurs
de Fri-
bourg man-
dent à Ge-
neue pour
auoir le
corps de
Monsieur
Ver le.
qui malgré eux se retirèrent. Apres fut visité le
corps de Messirc Pierre, et porté en sépulture en
l'Eglise Cathédrale à cinq heures du soir, et Talla
on quérir dedans la maison deuant le lieu où il
auoit esté tué : on Tauoit accoustré en son habit de
Chanoine. Quand on le sortit de celle maison , le
peuple iella vn grand cry, souspirant et ploranl la
mort de l'innocent. Il fut porté par les Prostrés ,
accompagné fort honorablement de monsieur le
Vicaire gênerai , de tous messieurs les Chanoines
et tous les collèges» de toutes les gens d'Eglise
auec les Croix des sept Paroisses, et celles des
Conuents, et toute la cilé y conuint, pour faire
honneur à ce benoist martyr: et après l'office faict
fort solcnnellemët, fut mis en terre deuant l'ima-
ge du Crucifix, pour l'honneur duquel il auoit re-
ceu mort.
Vne grande partie des mescreans y assista pour
voir la façon, se mocquant enlr'eux : regardez vn
peu qu'il le fait beau voir en son habit d'hypocrite
au iourd'huy, et hier il estoit gend'arme.
Le trespas de ce bon Catholique fut tantost an-
noncé à ses parents à Fribourg , lesquels furent fort
courroucez, et incontinent mandèrent vn Héraut
auec le beau-frère du martyr, lesquels arriuez à
Geneue demandèrent audience de parler au Con-
seil de par Messieurs de Fribourg, ce que leur fut
octroyé. Et quand ils furent deuant le Conseil des
deux cens, leur exposèrent que Messieurs de Fri-
bourg se recommâdoient a eux, leur mandant que
ils eussent a déterrer Môsieur Verle , et qu'ils vou-
loient auoir le corps en leur ville, auec ses parens.
ce que leur fut octroyé : et ce mesme iour à Irois
après niîdy fut ouuerte la fosse, ius£|iies à ce
qu'on voyoit rhabillcraent du Irespassé ; toutes les
Croix de la eilé y furent conviées, toutes les clo-
ches sonnant, tous Messieurs de l'Eglise Collégia-
le, Chanoines cl alleriens, et Preslrea, Religieux,
lacobins, Cordeliers, et ceux de Madame saincle
Claire, comme ils auoîenl esté à l'enterrement,
A cinq heures du soir le corps fui leu de terre
pour le mettre en vue quaisse. Cliose merueilleu-
se, et digne de mémoire, et grande approbation
de nostrc saincle Foy, pour ce que ce corps auoit
esté meurlry pour maintenir icelle; Dieu le Créa-
teur le voulut demôstrer clairement, pour.la con-
fusion des Hérétiques qui l'auoient meurlry, des-
quels y en auoieni prcsens. il fut leué de la fosse
tout droici, reueslu en habit de Chanoine, cl incon-
tinent commença a saigner, et a ruisseler le san°
clairet aussi frais que s'il fut en vie, et le corps qui
auoit demeuré cinq iours en terre nauré, et que le
lempsestoit chaud, estoil aussi frais, vermeil, et
entier que le premier iour, sans aucune puanlise,
mais senloit tres-bon (lesmoins plus de liuicl cens
personnes presens, et bien visité , et approuué.)
Ilesl à croire que ce beau sang et cler sortàt du
corps demandoit vengeance à Dieu et au monde-
il fut mis dans vne quaisse, et porté honorable-
ment par liuict preslres, accompagné de tout le
noble Collège de S. Pierre, et de tous Messieurs
de l'Eglise, des Religieux de S. Benoit, des laeo-
bins. des Augustins, des Cordeliers, et de ceux de
madame sainele Claire, de Messieurs les Syndics,
60 Commencement de
Gouuerncurs et Conseillers de la ville, des Bour-
geois, Marchands, et gens de tous estats : e'estoit
chose pileuse d'ouyr lamëter les gens sur ce corps :
toutes les cloches furent sonnées solênellement,
et fut accompagné iusques à la riue du Lac, où il
fut n)is dans vn bateau, et conduit par ses gens à
estp^té Fribourg. Et quâd ceux de Fribourgle sceurent, les
7Ji''d7M gens d'Eglise luy vindrent au deuant, et fut porte
frère: gp [^ uiaison dc SCS frcrcs, qui le firent leuer droict
sur vne table : et fut dit qu'ils le gardèrent trois
ou quatre iours pour le faire visiter, et n'esloit ca-
ché à petits ny à grands : iamais on ne le vit muer
ny changer, et demeuroit tousiours en son entier :
il fut dit que de long temps n*auoit esté faicte si
grande lamentation en ce Canton que fut alors sur
sa mort, et principalement de Messieurs ses frères
et parens Son déterrement fut le Vendredy a 6.
après son trespas. Dieu nous face participas de ses
mérites, et vueille conuertir ces pauures infidèles,
et réduire a la vraye Eglise.
Depuis cest homicide ces maudits Luthériens
ne cesseront de trauailler et molester les Eglises,
et ne cherchoient autre chose qu'à piller, battre,
massacrer, et tuer, tellemët que les gens d'Eglise
n'osoienl se monstrer qu'ils ne fussent bien armez
et embaslonnez par dessous leur longue robbe, et
estoit lors accompli ce que nostre Seigneur auoit
dit aux Apostres, au vingt deuxiesme chapitre de
sainct Luc : Celuy qui n'a point de glaiue, vende
sa cotte et en achepte, etc.
Si Messieurs de l'Eglise n'eussent esté courageux
cl magnanimes en ce temps, ces Loups rauissans
l'Iîerfsic lie Getieuf. (17
eiiasriitexlerminéloulcnostresaincteEglisf': mnis
Dieu ne permelira que leur maudile eiilreprinsc
•wirle son effecl.
Le premier iour de Uiiliel après. Monseigneur
l'Euesque de Geneue (qui de cinq cins naiioil esté
dans la cité] pour remédier â ses aduersilez . s'y
transporta, dont les Chreslienson receurenl vne
prande ioye et consolation, et les Hérétiques vnc
grande contrition, car ils sçauoienl bien qu'il no
leur apportoit rien de bon . que de leur nuire tani
i|u'il pourroil.
Le lendemain de son nrriure fut comiiiaiidcn
et proclamée la Procession générale : laquelle Tut
faiote solennellement, et auee grande deuotion.
Apres fut sonnée la cloche pour assembler le Cnn
seil gênerai: Les Bourgeois et Citoyens s'assem-
lilerenl deuant l'Eglise de sainct Pierre. Quand
tout le peuple fut congregé , Monseigneur et Pré-
lat auee sa Noblesse et Messieurs les Syndics, il se
mit en sa place . et cliscun en son ordre auec silen-
ce. Monsieur le Baillifde Dole (de la part du dit
Seigneur) Ri vnc fort belle liararij^ue au peuple,
comme homme sçauûl cL cloqnenl ; laquelle llnie
Monseignenr dcGeneue va parler auec vne belle
et claire voix, et en lâgue intelligible à chacun,
leur demandant premièrement s'ils le tenoient
pour leur Prince et Seigneur ; Il.s respôdircnt que
iiuy. Adonc comme Prélat pour se descharger, et
|KJur le salul de leurs âmes, il leur fit vnedenole
['xhorlalion et admonition: Premièrement, qu'ils
eussent la craiiile de Dieu . en obseruant les coni-
mnndemens, et en obéissant à la sainete Rfçlise
L
<)8 Commotcemenl de
ospousc (le Icsus Christ comme (^liresliens, et que
(l'oresnauant vcsquissent en paix les vns auec les
autres comme bons citoyens, amis et voisins, elle
(lisoit (l'vne si humble et deuote façon, que cha-
cun ploroit, et fut fait sans aucune noise ny tu-
muUe, dont on loi'ia Dieu.
Le cinquiesme iour de luillet furent pris et mis
prisonniers dix des principaux de Tlleresie, entre
lesquels estoit vn Genlilhôme allié à ceux de Ge-
neue, nommé Monsieur de Thoran : et inconti-
nent qu'il fut notifié. Très-haut Seigneur Philip-
P'^ de Sauoye, Comte de Geueuois, fit mettre gar-
nison , et côfisca à luy toutes les terres et seigneu-
ries, et Très-excellent Monseigneur le Visconte
ce qui estoit arrière sa seigneurie, et fut ce pauure
peruerty dénué de tous ses biens. Et après qu'il
fut deliuré i! se retira à Berne auec ses alliez.
Monnei- Ces Hérétiques persécutèrent fort Môseigneur
^(TeZue de Geneue, le voulât plusieurs fois mettre à mort,
ênlalluv et levenoiêt assaillir iusques en sa maison la nuit.
crlf'naùt ^^^^ ^^ voyant en ce danger, et qu'il n'y pouuoit
^t'entre rcmcdicr, sortit de Geneue et se retira en sa Tour
de May : de quoy tous les Chrestiens furent gran-
dement marris, et les prisonniers furent deliurez.
Les Fribourgeois procedoienl pour auoir iusli-
ce , et auoient promis de ne cesser qu'ils n'eussent
faict mourir ceux qui auoient tué le Chanoine, ce
que fut faict: Car celuy qui traitreusemêt luy auoit
mis le glaiue par le fondement, fut exécuté le ir».
d'Aoust, la teste tranchée, et son corps au gibet
comme meschant Luthérien : mais il fut tant pres-
ché qu'il se retourna, et mourut en la vraye Foy.
tué.
COMMENT
LE PAPE CLÉMENT VU
VisT A Marseille L'A?i 1531.
J^v mois de Se|)lembre le S. Père Pape
^i^Clemenl Vllvinl. iusquesaMarseilIe,
Met l'allalrouuer là le Roy de France,
S'?^François premier de ce nom, de la
; maison d'Angoulesmc , el de la Très-
1^^ illustre maisô de Sauoie, de par sa iiieie,
JLet luy exhiba loul honneur, el côme vray
^Ohreslien, <;onsideranl que le S. Père re-
" presentoit noslre Sauuour lesus-Christ , se
prosterna en terre a genoux, etluy baisa les pieds,
et le Saincl Père le baisa en la Iremple , et puis le
Roy luy présenta ses trois fils, Monsieur le Dau-
phin nommé François, monsieur d'Orléans, nommé
Henry, môsieurd'Angoulesme nomme Abdenago.
Puis la Roy ne luy vint faire la reuerence auecqiies
les deux filles du Roy. Il fut Iraiulé mariage entre
Môsieurd'OrIcanasecond lilsdu Roy, ellaNiepce
Aaù'it S. Perc. L'on csliinoit qu'il mettroit quelque
bon ordre à ces hérésies, maïs il n'y en eut pourlors.
"ÎO Commencement de
En la compagnie du Roy estoit Monseigneur
IMnlippc (le Sauoye Duc de Nemours et Comte
de Geneuois, lequel mourut d'vne fleure eôtinùe
a Marseille, dont ce fut grand dommage pour le
pais, et fut fort plaint. Il fut apporté ensepulturé
en l'Eglise Collégiale de sa ville d'Anissy. Il auoit
espousé Iresexcellente Madamoiselle de Dunois
et de Longe -ville, de laquelle il laissa deuxenfans,
vn fils et vue fille, que Dieu amené au degré de
perfection.
Ce mesmc an 1533. preschoit l'Aduent vn Vé-
nérable prescheur de l'ordre reformé de S. Domi-
nique, et du Conuët de Monmelian, près Gham-
bery, nommé Frère Guy Furby, grâd Théologien :
et luy fort feruen^, sans nulle crainte ny hypocri-
sie, preschoit contre tous vices, et surtout contre
r hérésie Luthérienne: parquoy ils veilloient sur
luy comme le Chat sur la Souris. Le premier Di-
manche, et le Lundy nul empeschement ne luy
fut faict. Le Mardy vn meschant ieune garçon , la
prédication acheuee , se dressa et commença a
crier, Messieurs, Messieurs, escoutez ce que ie
vous veux dire. Quand le peuple eut preste silen-
ce, il dit a haute voix, Messieurs, ie donne ma vie,
et me mettray au feu pour maintenir que tout ce
que cest homme a dict n'est que menterie , et pa-
roles de l'Antéchrist. Tout aussi lost qu'il eut dit
cela, le peuple commença a crier. Au feu, au feu,
et le voulurent prendre : mais il print la fuilte, et
ne le peurenl attraper. Les femmes, comme enr-
agées, sortirent après de grande furie, luyjetlant
forces pierres.
TTentifi (M uënewf .
Vil de ses compagnôs de sa secte dit qu'il vou-
Éuit maintenir sur sa vie i|ue son compagnon a'a-
uoit dil cLosc qui ne fusl de dire : mais tantosl il
futprins, cl mené en prison- A ce sermon esloicnl
bien cenl Luthériens, mais nui ne dist mol, que
ces deux, qui parlèrent pour tous.
Apres disner Messieurs les Syndics , auec leurs
Conseillers ordinaires lindrent Côseil, et ordon-
nèrent estrc bannis de la Cité perpeluellement
ces deux Maliomelisics , que dedans vingt quatre
licures eussent a vuider la ville, sans iamais re-
tourner.
La troisiesme semaine des Adueiits, ces Hcrc-
tiques amenèrent quatre predicanLs en la ville, et
le quatriesme Dimanche après le Seruice etVes-
presdictesàS. Pierre, certain nombre de mauuais
Hérétiques se Irouuerent auec les Chrestiens , et
uommencerenl a iurer el blasphémer le nom de
Dieu, disant que leur idole prescheroit en l'Egli-
se, aussi bien que le presclieur Papiste. Les Chre-
stiens respondirenl fort magnanimement que non
feroit . et que plutosl il leur cuusleroit la vie. Ces
Hérétiques se présentèrent a la bataille : mais les
Chrestiens bien aduisez, dirent qu'il n'estoit pas
l'heure, et que bien leur vouloient inonstrer qu'ils
obscruoient mieux le S. Euangiie qu'eux qui s'ap-
peloient Ëuangelistes , et que nullement ne vou-
loient combattre pour rcuerencc du Dimanche ,
s'ils n'y estoient côlraincts pour maintenir la Foy :
mais aQn que ne nous teniez pour gens de lasctie
courage, demain matin vous nous Irouuerez prest
a la grande place , et ne douions point d'exposer
7:2 Cota tue ncemenl de
îioslre vie pour deffendre la sainclc Eglise.
Le Lundy matin , ne voulant manquer à leur
parole, s'assemblèrent enuiron liuict ou neuf cens
en la maison de Monseigneur de Geneue, et la se
disposèrent tous en armes, pour résister d'vn ver-
tueux courage contre ces mescreans : ils estoient
tous gens d'apparëce, et bien équipez. Et ainsi di-
sposez tindrent côseil pour sçauoir ce qu'il seroit
bon de faire pour remédier a tout cecy. Il fut
ordonné que deux cens hommes demeureroient a
S. Pierre, pour venir par derrière quâd ces Héré-
tiques s'auanceroient. A l'heure de midy sortirent
tous bien en point et disposez , et ardans en l'a-
mour de Dieu, tant que c'estoit chose belle de les
voir, et tât de beaux ieunes hommes exposer leur
vie pour maintenir la saincte foy, faisoient pitié à
les voir.
Geste belle compagnie estoit composée tant de
gens d'Eglise, Religieux, que de toutes sortes d'e-
stals , et esloit conduite par le Gapitaine des Pre-
stres, et vn Noble vaillât, et fort sçauâl aux armes,
nommé Monsieur l'Escuyer Poësme, homme de
grande magnanimité, comme plusieurs fois l'a de-
monstré par sesœuures, et depuis a souCfert de
grands martyres pour la Foy.
Quand ils furent en la place du Molard , toute
la Gité fut esmuë, les Ghresliens y accourroient
de courage hardy et les femmes par grosses trou-
pes, portans des pierres, et les enfans délibérez
comme dessus est dit en la première assemblée du
mois de Mars. El moy qui ce escris, ay vu de mes
yeux ce iour plein d'infelicité et ay porté ma part
l'Heresie de Genttit.
73
(le CCS itfllivtions, aiici- ma côpagnic ilt; vingi qua-
Irp, qui ne pouuoient porter armes rfe fer, mais
nous perlions les armes d'esperâce. et le bouclier
(le la Fny : et promets que ie n'escris cbose que îe
ne sois informée à la vérité, el siîe n'escris pas la
ilixiesme partie: mais seiilcmêt bien peu du prin-
cipal pour iremoire, atBn que le temps adiienir
ceux qui soulTriront pour l'amour de Dieu en ce
monde, sachent que nos pretjecesseursontsouirert
auaut que nous , el nous après, et tonsionrs de Ac-
gré en degré, à l'exemple de nosirc Seigneur et
Rédempteur Icsus Cbrist, qui a soulTcrt le pre-
mier, et plus.
Les Infidelles mescreans s'armeTcnl et s'assem-
blèrent d'autre costé en la ruP des Allemnns, mais
se trouuerent encore foibles, et n'osèrent assaillir:
aussi les Catholiques ne vouloient îamaisoômen-
cer noise. Les Syndics de recbef ne Toulurent per-
mettre qu'ils fissent bataille : mais pour garder ef-
fusion de sang mandèrent (du consentement de
leur Conseil) le Criant de la ville, commander
aux deux parties que cbacun se retirast ï<anK se
faire desplaisir tes vus aux autres, sur peine de la
vie. Les Cbrestiês respôdirent que desia estoicnl
trop ennuyez de tant d'esmeules qui se faisoicnt
sans coup ferir, et qu'il y falloil mettre ordre.
La response entendue par les Syndics, eux mes-
nies en personnes y allèrent. Quand les ChrestiOs
les veirent venir, Messieurs leurs Capitaines leur
allèrent au deuant faire la reuerenee, et présenter
leurs iustes et bonnestes excuses pourquoy ils ne
s'estoient point relirez à leur commandement. F.l
nf'ruice le
innr de
NoCl.
74 Commencement de
incontinent la tronipetlc sonne par trois fois, fai-
sant cdnfimandement de par Monseigneur de Ge-
neue, cl Messieurs les Syndics et Gouuerneurs,
que chacun eust à poser los armas, et se retirer sur
peine de la vie.
Depuis les deux parties furent vn peu pacifiez,
mais tantost après ces meschans se vont vanter de
piller les Eglises, et que le iour de Noël ne se ce-
/.« nerv- lebreroit point de Messe , ny aucun seruice en au-
'^Tr«T cune Eglise : mais Dieu dônoit encor si bon cœur
'vaMilr ^^^ Chrestiens qu'il les faisoient encor trembler :
de dire la ct malgré eux de vie d*homme n'auoit esté faict si
'faheîe bcl ofDcc quc cc iour fut fait à S. Pierre, et par tou-
tes les autres Eglises, et grand nombre de peuple
se confessa et communia : et après disner le Père
Prescheur fit vne belle prédication . au contente-
ment de tout le peuple.
La veille de Noël, par la subornation des Héré-
tiques (qui desia auoient tiré de leur party les Syn-
dics fauorisez) ce sainct Père fut baillé en garde à
quatre gens du Guet, tellement qu'il ne sortoit ni
alloit nulle part sans eux, dont les Chrestiens fu-
rent bien marris.
Le iour de Sainct Thomas de Canturbie pres-
cha ledit Père fort constamment, louchant bien
au vif ces chiens, disant que tous ceux qui suiuenl
ceste maudite secte, ne sont que gens lubriques,
gourmands, paillards, ambitieux, homicides» et
larrons, qui n'aiment sinon leurs sensualitez, et vi-
uentbestialemêt, sans recognoistre Dieu, ni leurs
Supérieurs : mais veulent demeurer en leur liberté
damnable, et autres propos contre eux, dont les
l'Urresie ih Cfnruc, 73
Ctircsliôs se rcsiouyssoienl : mais ces caignes
s'enfloient de grand ire e\ malice coolrc luy, cl ne
l'osoieiit Jetnonslrer manifeslement.
Apres ce sermon l'Escuycr de Poësme. Capi-
taine des bons va trouuer aucc plusieurs dos prin-
cipaux de sa hâde, ledil Perc Reuerend, le remer-
cianlde ce qail Icnoit si bon propos conlre ces
Hereliqnes, le priant de nepoinl craindre, car ils
le garderoient biê de leurs mains Le maistre Re-
uerend respond . Monsieur le Capitaine , ie ne Tais
que mon deuuir : car nous sommes lous tenus d'y
Irauailler chacun pour soi-mesmc : le vous supplie
el tous bons fidclles Cbresliens. que teniez bon à
l'espec. el de mon costé i'employeray l'esprit, el
ma langue pour ma vie , el pour mainleair la vé-
rité.
Le iour de l'An il fil sa prédication en grande
ferueur et deuotion. et à loules gês de tous estais
donna vnc belle vertu pour Eslreiue, et puis print
son congé du peuple si bonnestemenl. el deuolc-
ment que eliacun plcuroit: les remerciant de la
bonne compagnie el assistance qu'ils luy auoient
faîcl, les priant de perseuorer en deuotion , et de
tenir bon contre ces Hérétiques, et quils se j^nr-
dassent bien de les laisser dominer, car mal leur
en pourroit venir, le peuple aussi le remercia. Puis
leur ayant donné la benedicliun, print congé, pro-
testant que sur sa vie il vouloil maintenir loul ce
qu'il auoil prescbé . en loul el par lout, el deuanl
rVniuersilé de Paris, dont il en esloil Gradué,
cl Grand maisire en Théologie. Quand il cul ce
dit se partit el relira en sa chambre, mais nnllcmèl
76 Conifnenremeni de
ses gardes ne le laissèrent sortir de la ville : mais
lanlosl (à l'appelil des Luthériens) fut mis en pri-
son, et grandement tourmenté et molesté pour le
faire desdire de ce qu'il auoil parlé cotre la Reue-
rence de Messieurs de Berne : et pour ce fut mis en
vn cruel crotton sur la terre nue , et estoit en la
garde des Heretiqnes qui moult le tourmêtoient.
iujurioient , et persuadoient continuellement .
dont les Chresliens en auoient grande douleur et
desplaisir, et principalement les Dames et Bour-
geoises, lesquelles faisoientde grands vœus, priè-
res et deuotion pour sa deliurance , et par vn long
temps venolent au Conuent par grosses trouppes
faire dire des Messes de Nostre Dame à son inten-
tion : et après la Messe les Sœurs chantoient le
Salue Regina en grande deuotion; et tous bons
Chrestiens prioient pour luy : mais nostre Seigneur
Tauoit esleu pour souffrir et pour estre exemple
au monde de ferme constance, et miroir de pa-
tience.
lamais ne se voulut desdire, mais tousiours il
maintint sa parole, qu'il n'auoit dit que vérité, al-
léguant viuement la saincte Escriture. Plusieurs
fois luy fut présenté de disputer auec le Satiiâ Fa-
ret, mais iamais ne le voulut accepter, disant qu'il
ne vouloit point mettre sa science diuine douant
si vil etsi meschât homme, et qu'il ne le daigneroit
ouyr, de quoy le chetif cuidoit enrager, voyant
qu'il le tenoit si vil, et se douloient fort qu'ils ne
le pouuoient gaigner. Ils le tenoient cruellement
au crotton, luy qui estoit home délicat, et de bon-
ne maison : mais nostre Seigneur luy fit ce bien
TUm-Bi
% de Geneue.
que Ift femme du Soudan qui le lenoil en garde
estoil Chreslienne, qui luy faisoit tous les biens
qu'elle pouuuit ; les Bourgeoises luy donnoienl
des confilures. et autre bien deqnoy elle le surue-
noil secretlemenl : mais par infortune elle fut dr-
cellee et accusée aux Hérétiques, lesquels rigou-
reusement en firent reprehensioa à son mary, le-
quel la batloil et mal menoit cruellement : mais
pour cela ne Heeliil oncques de sa bonlé et deuo-
lion.
Et pource que les Religieuses de saiiicle Clai-
re auoient grand pitié de ce saincl homme . par le
moyen de ccste bonne femme (seeonde sainclc
Aiiaslasie) elles luy eseriuoièt des lettres de toute
consolation à leur pouuoir, et elle luy donnoit de
lumière secrcltcment, auec encre et papier dût
il rcscrluoitaux Sœurs de sa consolation, en les ex-
hortant â bonne constance, et patience ; car bien
sçauoit que le temps de leur pcrsecutiô estoit pro-
che , et est à croire pieusement que Dieu luy auoil
reuelé : car ie ne fais point de doute que Dieu ne
luy donnast de gi'ande consolation , et qu'il ne le
fistsouuent visiter par ses Anges, combien que ie
ne le sçay qu'oecultemeol . mais ie l'afferme pour
autant que purement pour l'amour de Dieu, pour
garder vérité, et maintenir la saincte Foy, il estoil
priuc de toute consolation , et en grande peine de
sa personne.
Les Hérétiques tousiours le persuadant, le vou-
lurent faire presclier le Dimanche de laSeptuage-
sime . cl luy auoient commandé de crier mercy a
Messieurs dr Berne deuant tout le peuple, de ee
À
78
Commencement de
Le Prédica-
teur en
faisant le
signe de la
Croix est
tiré de la
chaire à
bas , et la
chaire
renuersée
sur luy.
qu'il auoil mal parlé, et contre leur Reuerenec, de
les appeler Hérétiques, ce qu'il ne voulut faire :
toutesifois il consentit de prescher, et de ramen-
teuoir tous les principaux poincts qu'il auoit pre-
sché durant l'Aduent : car incontinent qu'il fut en
chaire, il fit le signe de la croix, faisant dire l'Aue
Maria , il fut reprins par vn Bernois , disant que s'il
ne vouloit dire autre chose, qu'il se teust: car il
n'auoit point charge de dire telles choses, et ainsi
villainementle reprint. et rudement le tira hors de
la chaire, et le trailta si mal que peu se fallut qu'il
ne demeurast mort en la place, et luy firent tom-
ber la chaire après. Et a ceste mutation le peuple
fut tellement scandalizé, et espouuanté, que tous
les Chrestiens sortirent de l'Eglise, sans qu'aucun
osast mot dire : et le bon Père demeura seul entre
les mains de ses ennemis [à l'exemple de Iesus
Christ qui seul demeura au jardin d'Oliuet en-
tre les mains des luifs^ abâdonné de tous ses amis]
car ie fus asseurree d'vn certain personnage de nos
amis, et digne de foy, que iamais n'eut telle co-
gnoissance de la Passion et prinse de nostre Sei-
gneur, qu'elle fut renouuellee à celle tradition de
ce sainct bomme.
Cela estant faict ils le retournent en ce cruel
crotton , là où il fut détenu sept mois, et inhumai-
nement Irailtc : et à la requeste des gens de bien
futrelasché, et mis en vne chambre, mais assez
petitement. Plusieurs grands Seigneurs et Dames
se sont employez de tout leur pouuoir de le faire
deliurer, mais rien n'a serui. Les Dames et Bour-
l'Heresie de Geneue. 79
geoises de la ville en grand nombre , auec beaux
presens Tonl requis en don, et supplié à Messieurs
de Berne de le deliurer, mais rien n'y a vallu : car
par vn infidelle nommé Michel Ballhasard, pour
lors Syndic, fui côdamné mourir en prison, s'il ne
vouloit se desdire de vérité, et maintenir erreur,
ce qu'il ne fera moyennant la grâce de Dieu: car
il est ferme comme vn rocher pour maintenir la
vérité de la saincteEscriturc. lusquesauiourd'duy
il est là en souffrance, le bon lesus luy donne con-
solation et patience.
Le lundy de Pentecoste mesme année, les Syn-
dics douèrent les articles d'erreurs a la Souldane ,
luy enjoignant de les luy présenter, et qu'il se dis-
posas! de disputer auec trois ou quatre Predi-
cants , ou Docteurs diaboliques : car quand Ion
présenta la dispute a Messieurs de l'Eglise, ils di-
rent qu'ils ne Tacceptoient point si on ne leur de-
liuroit ce pauure captif, et qu'ils l'elisoient pour
leur partie , et pour ce luy fut donné ce tillet.
La pauure Souldane , qui pour crainte de son
mary, ne luy auoit ozé parler longtemps y auoit.
luy fit tendre ces articles. Quand le bon Père veit
ces erreurs, et ne sachant pour quelle occasion
ils luy estoient donnez, il se pensa que sa bonne
hostesse estoit peruerlie, et qu'elle luy eust faict
donner cela pour le cuider tromper et deceuoir,
et remis cela dehors. Elle sçachant qu'il ne l'auoit
point voulu accepter, luy remanda par vne sien-
ne petite fille, luy mandant que c'estoit Messieurs
les Syndics qui luy enuoyoient, et qu'elle le prioit
de sa part de le receuoir : mais encor ne le voulut
80
Commencement de
Leli. Père
cheut pat-
iné à ter-
re , quand
il vit Ca-
roly êon
Maestre
qui eetoit
Hérétique.
prondre, dont elle fut marrie: car elle sçauoilbicn
qifil en scroil rcprins , et elle ne le vouloil pas ac-
cuser de rébellion : parquoy subtilement par vne
petite fenestre jetla cela en bas deuers luy, et il le
releua et mis en pièces, et puis de grand courage
le foula aux pieds.
Cedil Lundy de Pentecosle après disner enui-
ron onze heures, les quatre Syndics menèrent le
Sathâ Guillaume Faret, Pierre Uiret d'Orbe, au ec
vn grand Docteur de Paris, nomme Pierre Ca-
roly, lequel auoil autrefois esté maislre dudit Re-
uerend Père, et auec plusieurs de leur secte vont
faire tirer du crotton ledit Père , et venir deuant
eux en vne chambre, lequel estoit si maigre, foible
et débilité, que c'estoit pitié de le voir, et non sans
cause : car desia avoit esté dixsepl mois en prison,
et longuement auoit esté malade, et gardé la fie-
ure quarte.
Quand il vit son maistre de Théologie , et qu'il
estoit peruerty, tomba pasmé en terre, mais il fut
reuenu : et ce Caroly luy va dire , et côment Frè-
re Guy? veux-tu mourir en ton obstination et hé-
résie ? iusques a maintenant auons esté en erreur,
et a présent sommes venus a la vérité de l'Euan-
gile , ne veux-tu point recognoistre ton erreur, et
toy retourner a Dieu.
Adonc respond le Père Reuerend, A Dieu ne
plaise qu'auec mô maistre i'ayc querelte, si ce n'est
pour maintenir la Foy, le veux mourir en la vérité
de l'Ecriture Saincle, que i'ay apprins de vous, et
si i*estois vn petit refaict de ma personne , et que
i'ayc liurc pour estudier, ie ne refuse point à main-
PHeresie de Geneue.
8t
leiiir la Foy : ic veux mourir en la vérité de l'Escr'r
lure saincte , que i'ay apprint de vous, et si i'estois
vn pelil refaicl de ma personne, el que i'ay eliure
pour csludier, ic ne refuse point à disputer pour
maintenir la Foy; et s'il faut que ie dispute auec
ce garçon, pauure idiot Faret, ic veux premiè-
rement que luysoit oslû le logis de son maistre le
diable, c'est a dire qu'il soit tondu et razé tout le
poil de dessus son corps, et moy semblablcment
sois razê le premier, et (|ue soyons en lieu patent,
ayant loyaux arbitres : ic dônemaYic si ie ne vaine
les diables qu'il porte pour ses conseillers: mais
ils n'en voulurent rien faire. Ils le Irauaillerent
iusqu'a quatre heures après midy, que le cœur ! uy
failHl tant esloît débile. El voyant qu'if les vain-
(juott sans boire ni manger, fut rauallé au crotton,
(|ni estoil cbose bien cruelle, le I'ay sccu à la véri-
té par la propre Souldane, qui estoil singulière a-
mie de moy qui escris cecy.
Et l'an 1534. preschant le Caresme le Vénéra-
ble Père Gardien des grands Cordeliers de saincl
François de Chambcry, Le premier Dimâche, qui
esloitle premier iour de Mars, après le sermon du
dit Reuerend Père , les Luthériens egtoient assem-
blez au Conuenl de Riue, ils se vont pendre à la
ciccbe, el sonnent cnuirô vne heure, el puis veu-
lent ou non les Cbrestiens, prindrent la possession
de prescher, et depuis n'y faillirent nuls iour», el
toutes les festes el Dimanches deux fois, dont les
Chresliens estaient bien marris : mais ils commen-
çoient desia a estre lasche de courage, et de iour
en iour s'en peruerlissoil Je nouucau , el nul
82 Commenccmenl de
Chreslien n'osoit plus dire mot, qu'ils ne fussent
mis a mort : Car vn iour vn pcruers Hérétique se
mocquoit de la saincte Eglise, et des diuins Sa-
cremens, disant paroles trop ignominieuses, vn
vray Chrestien ne le peut endurer, tira son espee,
et le tua sur la plaee : mais le Chrestien fut tant
poursuiuy, qu'il fut prins dans l'Eglise au clocher
deS. Pierre, et futexeculé le iourdeSaincte Agathe :
il luy fut présenté que s*il vouloit estre Eu'angeli-
ste, c'est à dire Luthérien, qu'il ne luy seroit faict
aucun desplaisir : il respondit que pour la vie tran-
sitoire ne vouloit eslre sergent d'iniquité : mais il
supplia que deuant qu'il mourust il pust auoir le
Père Reuerend qui estoit en prison , ce quMI luy
fui octroyé, et luy mena on en la prison : et quand
ils se virent Tvn l'autre ne se peurent tenir de plo-
rer. Adonc ce bon Catholique se côfessa, et décla-
ra comment il estoit condamné au gibet pour la-
mour de Iesus Christ, et se recommâda à ses
sainctes prières, elle Père Reuerend le baisa, di-
sant, Sire Claude allez ioyeusement vous resiouir
est voslre martyre , et ne doutez de rien : car le Ro-
yaume des Cieux est ouuert, et les Anges vous
attendent. Adonc fut reprins et mené au lieu où
il deuoit estre décapité. Et quand il fut deuant le
Conuent de Saincte Claire il tendit les yeux au
Ciel , et puis dist à sa sœur germaine qui le suiuoit
plorant, ma sœur allez dire aux Dames que ie les
prie de prier pour ma pauure ame, et ne plorez
plus, car ie m'en vay ioyeusement. Et tantost cela
fut rapporté aux Sœurs, lesquelles se vouloient
mellre à table, plusieurs d'elles demeurèrent com-
l'Heresie de Geneue. 83
me insensibles, el firent vn dinar d'angoisse. Et
(|uand il fut au lieu de son martyre il cria mercy
» Dieu, et tuy recommanda son amc, il auoit sa
femme qui estoil preste d'accoucher, a laquelle il
enehargea ses enfans , et qu'elle les nourrist en la
t-rainte de Dieu, et ainsi en grade feiueur et ver-
tueuse patience, distal'execuleiirqu'ilfistson of-
lice . et inconlinêt hiy eouppa la leste, et son corps
fut mis au gibet.
Apres qu'il eut demeuré trois iours au gibet,
on dit qu'il auoit la face aussi vermeille, etlabou-
clic autant freschc comme s'il cust asté en vie : et
fut dit que Ion voyoit vne colombe blanche volti-
ger sur son chef, et autres signes cuidens. Au bout
He quelque temps aucuns de ses parens, et autres
bons Chrestiens oslerent son corps du gibet, el le
mirent en sépulture solenncllernenta nostre Da-
me de Grâce.
Ce b« Chrestien icy auoit vn frère qui n'csloil
pas moins ardêt et zélé a maintenir la saincle re-
ligion Catholique, car desia auoil esté nauré, et
les iarets couppe/, qui le faisoit aller vn peu boi-
teux ; ils faisoientbien leurs eOforIs de faire dehiy
comme de son frère: mais par le conseil Fiscal il
se sauua chez vue pauurc femme mendiante, que
personne ne le sçauoit, sinon lesSœurs de saincle
Claire, qui luy appresloient cl mandoieiit son vi-
ure en cachette , il eut conseil de se sauner hors la
ville, ce qu'il fît: vne nuiet après matines il vint au
Conuent tout pieds nuds, qu'il gcloit fort, il print
congé en ploranl amèrement. Puis le matin si tost
que les porles furcnl ouucrios sortit en habit
84
Commoneemetit de
Vh Secré-
taire dé-
capité ,
pour avoir
porté de»
lettre» de
Moniteur
de Gc-
ncuc.
Miracle
arriué à
Geneue,
d'vne fem-
(lissimulc, el les Coniiers du Conuent luy portè-
rent ses habillemens après en cachelle : et ainsi fui
sauuc moyennant la graec de Dieu , qui iamais ne
défaut a ses amis.
Pareillement le dixiesmc de Mars fut deeapité le
Secrétaire de Poltery au lieu des meurtriers et
malfaieteurs, parce quil auoit porté lettres de
Monseigneur de Geneue, contenant que là où on
trouueroit des Luthériens on les pourroit prêdre,
tuer, ou pendre à vn arbre sans nulle difficulté ny
doute. Et pource fui martyrisé des mescreans à
deux heures après midy, et que iamais luslice-nV
uoit sententié malfaicteur à Geneue après midy,
parquoy le monde fui fort scandalisé, et fut mené
grand dueil de luy : car il estoil homme de bien, et
côme Taulre fit saincte fin , et auoit femme et en-
fant. Iamais ces chiens ne voulurent permettre
qu*il fust osté du gibet: mais demeura ce sainct
corps (comme i'estime) auec les meurtriers et pé-
cheurs. Il fut dit que Tô voyoil dessus luy de
beaux signes euidents : mais ie n'en sçay rien au
vray, par quoy ie ne l'escris point.
Ce iour fut exécuté vn grand ieune larron et
brigand de la secte Luthérienne , lequel estant ad-
monesté des Cordeliers pour le réduire, afin qu'il
mourust répétant, et en la foy : mais il leur fut osté
sur le chemin d'entre leurs mains, et fut donné à
Faret, el à son côpagnon pour le prescher. et
mourut en ceste hérésie.
Il arriua chose miraculeuse le quinziesme iour
de Mars, après ce meurtre, d'vne femme qui auoit
esté pêdûe au gibet depuis enuiron vn an, laquelle
i'Hervsie de Geneue-
esluil mûrie en la foy de nostre saiDcle mère Egli-
se, miraculeuscmèt se retourne deiiers ce garçon
Luthérien , qui auoit eHté mis au gibet auprès d'el-
le, et le moi'doit par le menton a gorge uuuerle;
et pour ce que c'estoit chose admirable, fut lùlost
publié par la cîlé, dot plusieurs y coururent pour
voir la chose, et prouuer la vérité : les Luthériens
lirent tant auec leurs pieques qu'ils les desassem-
blerent, pouive que les Chrestiens s'en inoquoiêt;
mais lousiours la femme se retournoit vers ce gar-
1,'on. Ce iour y Turent plus de quatre mille person-
nes , de tous estais , pour \oir ce miracle.
Le Luudy après vu doâ Messieurs les Syndics
commanda audit Père Prescheur de se présenter
(Icuaol le Conseil en la Maison de la ville, lequel
u'y alla point : mais lieux bons Chrestiens y allè-
rent pour luy, ctvouloient qu'il preschast selon
ailuîs. et uon pas selon l'Espiil de Dieu: luy.
craignant d'estre mis en prisou comme le bon Po-
re des Adueuts passez, ne preschoit que par leur
congé, et pource ce Mardy leur Qt vue supplica-
tion contenant trois aitieles, uijsauoir. s'il plaisoil
a Messieurs qu'il preschast de la Pcnitèce el Con-
fession sacramentelle. Le second du S. SacremenI
de l'Aiilel. Le Iroisiesmc , des Pardôs et Indulgen-
ces. Il luy Tutrespondu par les Syndics, el des 25.
principaux Conseillers , qu'il preschast simplemèt
comme il auoit accoustumè, else prinl garde de
dire chose ({ui ne soit côleniie au sainct Ëuangile,
et qu'ils luy promettoientde le garder de tous, et
cnuers tous, et pource il n'osoit toucher au diuin
Sacrement, ny parler des perfections el vertus, si-
86
Commencement de
Vn Luthé-
rien donna
m coup de
poing ùton
frère Re-
ligieux.
On com-
mence à
batiter à
la mode
Luthérien-
ne.
noD bien obscurément, autrement il n'eustiamais
acheué sa Caresme sans dâger de sa personne,
ainsi que le premier des lacobins.
Le Vendredy deuant les Palmes au Refecloir
des grands Frères, fut donné vn grand coup de
poing sur le visage a vn des Religieux par son frè-
re germain Luthérien , pource qu'il disputoit du
sainct Sacrement.
Et ce mesme iour ce maudit Farolus commen-
ça à baptiser vn enfant a leur maudite manière, et
y assista grand nombre de gês , et mesme des bons
Clirestiens, pour voir leur façon.
La semaine saincte se passa en grande crainte,
mais toutesfois [louange soit à Dieu] ne se fit au-
cun scâdale, et le diuin seruice fut célébré par
toutes les Eglises.
Le Dimanche de Quasimodo ce chetif Faret
commença a espouser homme et femme ensem-
ble , selon leur forme et tradition, et n'y font au-
cune solemnitc, ni deuotion : mais seulement leur
commandent de soy conjoindre^ et de multiplier
le monde , et dit quelques dissolues paroles que ie
n'escris point : car au cœur chaste est honneur de
les penser.
Le Dimanche de Misericordia, vne riche Da-
me peruertie Luthérienne, ayant sa sœur germai-
ne Religieuse au Conuent de Saincte Claire, vint
pour parler aux Sœurs, et pour ce qu'elles n'estoiêt
encore certaines qu'elle fust du tout peruertie, elle
fut menée à la treille, où elle salua les Sœurs assez
honnestement, puis demanda à parler à sa tante, et
a sa sœur, ce qu'elle fit : et après quelque peu de
l'Heresie de Geneue.
parole» lioniicstcs , elles ne [jcut garder son venin,
qu'elle ne le vomist aux cœurs des pauures Beli-
gieuses, en disant que le monde auoil eslé en er-
reur iusquesaprescnl, et en idolâtries, et (luenoit
prédécesseurs auoieht mal vescu ,- el auoient esté
ilcceus : caries Cômandemcns de Dieu n'aiioient
pas este déclarez à la vcrilc Incontinent la Mcre
Vicaire , qui assistoit au Heu de la Merc Abbesse ,
qui pour lors estoit malade, luy dit. Dame nous ne
voulons point ouyr tels propos, si vous voulez de-
uiser auec nous de nostre Seigneur, et deuotion
comme auez faict autrefois, nous vous Terôs bon-
nement compagnie, autrement nous vous ferons
visage de bois, vostre pcruersion est playe morleiie
en nos âmes : car nous cognoissons tiien au vray
que vousauei! beu de la poison de ce maudit Faret,
dont ce nous poise pour le salut de vostre ame. Ce
nonosbstanl la chelifue de reelicf se prinl à dire
paroles exécrables du S. Sacrement , et que ce n'e-
sloit qu'vo crible, et qu'elle n'y eroiroit iamais.
Adunc la Mère Vicaire, el sa compagnie luy re-
monslrerenl qu'elle esloit deçeûe, cl en peu de
paroles, et amiablemenl, la priant de ne croire à
ces messagers d'Antéchrist: maisd'ensuiurel'bon-
nesle vie de son feu père et sa mère, qui auoient
vescu en gens de bien. AussisatanLeelsasœurluy
parlèrent bonnestement de la sainete Ecriture, el
en peu de paroles, et que nullemêt ne vouloienl
ouyr tel erreur : toutesfois ne laissa de continuer
lie dire paroles piquâtes , et tantosl la Mère vicaire
et sa compagnie se dressèrent deuant elle, el luy
barrèrent la porte au nez, en luy disant que leur
S8 Comnienceinent de
Prelal leur auoil de&cndu de ii'escouler poiot ces
erreurs : ce iieantmoins elle demeura là long têps
lousiours parlant au bois, disant qu'elle croyoit
bien que les Sœurs estoient obéissantes au Mini-
stre des Diables plus qu'à Dieu, et semblables in-
iures : mais ne luy fut donnée aucune response, de
quoy elle fut fort courroucée, et depuis ne cessa de
persuader les Hérétiques contre elles, et de pour-
chasser à faire sortir sa sœur de la Religion.
Le Dimanche de lubilate vne fille fut espousec
à vn Luthérien , selon leur tradition : mais la mère
de la fille, ni aucun de ses parens ne s'y voulurent
Irouuer.
Le premier iour de May vn Citoyen nommé
Louys Chaneuard, après le sermon entra en l'E-
glise des Cordeliers, et de la pointe de son espee
plusieurs fois en donna dans les yeux de l'image
S. Antoine de Padoûe, en la présence des Reli-
gieux : et au partir de là il alla au marcher acheter
les choses nécessaires de la maison, et puis se mil à
disner sain et ioyeux : mais chose merueilleuse des
diuers iugemens , incontinent après qu'il fut leuc
de table subitement il perdit la parole, et rendit
l'esprit a quatre heures après midy, et fut porté en
terre comme vne besle.
Le iour de Saincte Croix, qui estoit vn Dimâ-
che, vn Religieux de S. François ayant demeuré
six ans en la Religion , posa l'habit deuant tout le
monde après le sermon, et despiteusement le fou-
la aux pieds, chose qui resiouit grâdement les Hé-
rétiques.
Cesle mesme semaine vne bône femme Calho-
tique ai-cciiuclia dvn enfant , son mnry Hcreliquc
le fit bapliser au nicschant Farci , dont la iiauure
(lame se pasma quand elle le sceut , et subitement
mourut de trislesse.
La veille de Pètecosle à dix heures de nuict les
Hérétiques coupèrent les testes à six images detiât
le Portai desCordeliers, puis les jcttcrcnt dedans
le puits de Saincle Claire, c'estoil chose piteuse
de voir les corps sans teste
Le iour de Penlecoste vn Presire sccLilicr. bel
homme, et fort eseellenl ebanire. qui estoit vn
lies douze habilitez de sainct Pierre , nommé Mcs-
sire Louys Bernard, assista au sermon, ctaprcs il
cria à haute voix qu'il vouloit estre de leurs gens,
cl tout a l'heure dcspouïlla sa longue robbe. et ve-
slitvne cappe Espagnole, et puis tous cpux de ce-
sle secte hommes, femmes, cl cnftins en grande
ioyelui allèrent faire le hiêuenant et la rciicrêce,
et puis après le Predicant annonça le mariage de
liiy. et d'vne jeune femme vcufiic Luthérienne, cl
le mardy suiuant furent espouscz dont les Chrc-
stiens furent fort scandalisez, il auoit a deux cens
florins de bénéfice , et pins.
Celle nuict arrachèrent deux htaux Animes du
Cymctiere de la JMagdalcine, et les jelterent de-
dans le puits de saincte Claire.
Le iour de ta festc Dieu les Chrcsiiôs prindrenl
courage de faire la Procession ordinaire par la vil-
le : plusieurs femmes Lutheriënes portnns le cha-
peron de velours, se mirent aux fcnesires, afin que
chacun leur veit filler leurquenoiiitlc, et trauailier
de VeRguille , et toutes les Fcsles passoicnt la iour-
90
Commencement de
Yn neli-
fjieux de
l'Ordre
de» Freret
Mineur»
du Conuent
d'Orléans
pose l'ha-
it it , puis
s'en rr-
prnt .
nec en pleine rue plus qu'es autres jours, dequoy
les Chrestiens en estoienl forl marris.
On dit que le lendemain de Pasques elde Pen-
tecosle plusieurs lauerenl et firent leur buée, et
quelques bons personnages y allèrent, et mirent
leur beau linge par le Hosne courant, et ne labou-
rèrent pas sans peine, car elles Irauaillerent beau-
coup pour le r auoir.
Ainsi que la procession passoit quelqu'vn alla ti-
rer la quenouille du costc d'vne grosse Luthériêne,
et luy en donna vn grand coup sur la teste, puis la
jetta dans la fange, et mit le pied dessus, puis se
mit parmy le peuple, et ne sçeut qui ç*auoit esté,
tant qu'elle en cuida creuer de douleur de tel vi-
tupère.
La surueille de S. lean Baptiste les Luthériens
de nuict rompirent et brisèrent vne belle image
de lesus, et monsieur S. Cbristofle deuant TEglise
de la Magdaleine, qu'il n'y auoit homme viuant
qu'il luy eust veu metlre :
Et le Dimanche suiuant vn Frère Mineur Pres-
tre du Conuent d'Orléans vinl a Geneue, et posa
l'habit publiquement, puis par le vouloir de Dieu
eut regret, et vint au conuent de saincte Claire, et
descouurit son péché au Père Confesseur, et aux
Sœurs, requérant aide pour le réduire, et retour-
ner au giron de la S. Eglise. Les Sœurs en eurent
pitié, et le Père Confesseur alla raconter ce faict
à vn bon Seigneur de la ville, et à plusieurs des
Chanoines, et autres bons Catholiques, lesquels
secretlement vindrent au Conuent, et deuant eux
recogneul sa coulpe, dont chacun d'eux fit son de-
rileirsie de Geueue.
ÏÏF
iiuir de 'e corriger, el reprendre benigoemèt ; puis
le bon Père Confesseur pour le dernier hiy rem»-
slra Irèsbien, el après (aVesC-ple de lesus Christ)
le rcceul au giron de l'Eglise, et de l'autorité des
Prélats de l'Ordre luy donna l'absolution géné-
rale, et fut Irouué de bon vouloir, et contrit: et le
lendemain de bon matin le Père Confesseur le fit
sortir de Geneue subtilement, cl le mena à Nissy
au R. Perc Custode, lequel le mena a Lyon, et le
reuestil de l'habit, puis s'en alla a Rome, et le Ca-
resme après presclia a Mont real- Depuis ie ne
s£ay qu'il deuint. Il se nommoit Frère Michel des
Garines. Les chiens furent fort courroucez dcl'a-
uoir perdu, car ils nesçauoiêt qu'il estoit deuenu,
et s'ils eussent sçeu le moyen, le Perc Confessi iii*
en eust porté la peine.
Apres le iour de Sainclc Anne, qui estoit le Di-
manche, il fut deffendu de ne sonner la Messe . a
lin den'eiopesclieric Preilleât misérable. El après
ce inaiidil presche ils brisèrent plusieurs belles
images, el ahbatlirent entièrement l'Autel de la
Chapelle de la Royne de Cypre, et brisèrent l'I-
mage de nostre Dame . qui estoit grande, et excel-
lemment belle et riche, entaillée en pierre d'alba-
stre : et prindrcnt le Ciboire où estoit le sainct Sa-
crement, et remportèrent, et ne sçait-on qu'ils en
firent. Us abbatlirent aussi les quatre pilliers de-
uât le grand Autel, dont les Religieux voyant cela,
estèrent le reste des Images.
Le penultiesme de luillet ceux de Geneue ap-
perçeurcnt quelque compagnie de gens auprès de
' la ville, parquny incontinent fut crié que chascun
92
Commencement de
Deffence
daiu (iene-
ue de ne
êoi.ner aucu-
ne cloche.
fui en armes Chrestiens, et Hérétiques ensemble,
et toute celle sepmaine furent tenues serrées les
portes de la ville, et fut faicte grosse garde, et fut
deffendu par toutes les Eglises de ne point sonner
de iour ny de nuict, ny mesme THorologe de la
ville iusques a ce qu*il seroit commandé, et ainsi
viuoit on a Geneue tousiours en crainte , et melâ-
colie, et surtout les gens de bien , et principale-
mêt les panures dames de saincte Claire : car tous-
iours à ces tumultes passoient par deuant leur
Conuent, et elles oyant le bruit pensoient tou-
siours qu'on les venoit tirer dehors, ou faire quel-
que grand mal, et ne faut doubter que leur repos
ne fust petit et douteux.
Vne nuict par cas d'auenture, vne des ieunes
Religieuses en ses oraisons demeura endormie en
l'Eglise, et par inaduerlance la Mère Vicaire l'en-
ferma dedans, et toutes les autres ensemble se re-
tirèrent au dortoir comme esloit leur coustume :
sur le serain de la nuict entre dix et onze heure la
pauure ieune Sœur se reueilla, etapperceut des
trespassez allas par l'Eglise, dont s'estôna. et courut
a la porte pour cuider sortir, et quand elle trouua
la porte close n'oza crier de peur de rompre le si-
lence, mais toute effrayée frappa vn grand coup
contre la porte, incontinent toutes les sœurs se
reueillerent soudain, et furent grâdement espou-
uantees, et de rechef elle frappa deux ou trois
coups de tout son pouuoir, adonc toutes sortirent
de la couche si très effrayées, et tremblantes que
plusieurs demeurerël cômeesperdues, etpasmees,
estimant que ces Hérétiques auoient desia rompu
l'Hertsie de Geneuc.
9i
le coDuent. elpaïueDUsiusquesàl'Eglise.veuuient
pour accomplir leur maudite iiilëlion , donl tant
les auoient menacées, c'est ascauoir de les forcer
et vioUer touLes vne nuict, et les pauures Sœurs
ne 5^'auoient que faire, pensaul ne pouuoir auoir
secours de nul costé, elle ne sçauoient si elles de-
uotcnt demucrer toutes la encloses pour atten-
dre le plaisir de Dieu , ou si elles deuoicnt sortir
poursçauoir ce que pourrolt eslre. Lanière va di-
re mes chères Sœurs, et mes cliers enfansie vous
prie et requiers que soyez fermes, et constantes,
et bataillez vaillamment pour l'amour de Dieu,
et vous tenez ensemble a la benedlelion de Dieu,
que ie vous donne de mon pouuoir. et quand â
moy ie m'en voy seauoir que c'est, s'il vousplaist
de venir auec moy. celles qui voudront viëdront :
mais tout premieremenlie veux, seauoir si toutes
les brebis sont au Irouppeau, et puisd'vn vertiieu\
courage visita toutes les couches, el regarda, et fit
venir toutes les Sœurs vne par vne , et fut trouué
qu'il en falloit vue, dont fui l'angoisse plus grade,
nulle n'en scauoit dire nouuetlc , et ne pouuoient
eslimer où elle estoit, el n'eussent penser l'aduen-
ture, n'estimant iamais que ce fut elle qui frappoit
tel coup. Or en ce cnlreualle , derechef elle frappa
plus fort : adonc au nom de noslre Seigneur (dict
la Mère Abbcsse) sortons d'icy, et allons a l'Eglise :
car mieux nous sera d'estre deuant Dieu, qu'au
dortoir, et le mieux qu'elle peul ouurit la porte, et
sortant droit a l'Eglise, vont Irouuer celle pautirc
fille cspouuantee. laquelle quand elle vit la com-
Binnaulc si esmeiie, et espouuantec, consideranl
Luthérien-
ne.
94 Commencement de
sa faute auecques la peur qu'elle auoil, tombe aux
pieds des Sœurs comme transsie, et en eurent grâd
pitié : plusieurs en tombèrent fort malades, et bië
souuent auoient de telle peur, et non sans cause
se doutoient, car trop estoienl menaccees.
Celle dernière Dimanche de luillet vn Reli-
gieux des lacobins après que le sermon fut sonné
pour congreger les gens, deuant celle multitude
il posa rbabil de sa Religion, et à Tinstant mon-
vniaco- ta en chaire, puis comme désespéré commença
ion l"abit, crier mercy a Dieu et au monde, et à se lamenter
rlJurJs^e disant, que le temps passé il auoit mal vescu , et
marie, et graudemcut deçeu le mode , en preschant les par-
^fa'm^e dous , cu loûant la Messe, et les saincts Sacre-
ments, et cérémonies de TEglise, et qu'il y renon-
çoit comme choses viles, et nulles; et puis com-
mença a vilipender la saincte Eglise, et Testât
de Religion, et Virginité, et de paroles qui ne sont
pas d'escrire, et puis faict le presche héréti-
que : et après son sermon il espousa vne femme de
mauuaise renommée au dire de chascun.'
La première sepmaine du mois d'Aoust suyuant
le Monastère de sainct Victor fut tout pillé et fu-
rent donnez cinquâte florins aux panures Gaigne-
deniers qui s'aidèrent a descouurir l'Eglise pour
l'abbattre entièrement auecques tout le Prioré, et
Monastère, ce que fut faict; et les Religieux se re-
tirèrent, le ne sçay bonnement où il fut dict que
vne pièce de temps quand on passoit par là que
Ion entendoit les panures trespassez se plaindre,
et lamenter manifestement iour et nuict , que
c'estoit chose trop pileuse, et non sans cause : car
rilercsie tk Geneue.
9o
maintes personnes y estaienl enseuelis , parceque
c'esloit la plus aocienne Eglise de Geneue, el voe
des sept Paroisses, auee le Prieuré S. Benoist.
La veille de l'Assomption de nostre Dame tul
prins de nuict des Hérétiques le sire laques Mal-
boason, grand homme de bien, el vray bô Calbo-
lique, et pour cela fui mis en prison, donlianiais
n'en sortit que par mort prendre.
Celle nuict plusieurs Cbresliens se sauucrent, et
sortirent dehors la ville : et ce pauure sire lacques
fut détenu cruellement en prison , combien que
par force defmance ilauoit la despense de sa mai-
son, car il esloitricbe marchand.
Le 17. de Iiiillet de l'an Vi3'à. il fut décapité au
Molard dedans la ville, et son corps mis en qua-
tre quartiers cruellement, et porté au gibet, el la
teste esleuec au Molard vers IcLac, alîn quechas-
cun la veist. Sa femme ne pouuoit sortir de sa mai-
son qu'elle ne la vcist, et ne losoit faire osier de
là. £t quand la pauure Dame, moult belle et dé-
corée , atloit après son mary que l'on menoît dé-
coller, toute escheuelee, se lamëlant piteusement
alloit demandant miséricorde pour sa loyale par-
lie, estait bien repoussee et rudement, l'appellant
yurongne, et folle enragée, dont c'esloit glaiue
• Iresperçant au pauure patient. Quand il fut au
lieu de son marlirc il demanda licence de parler,
el va dire , Messieurs, voicy donc que ie m'en vay
mourir purement pour l'amour de mon Dieu :
car ie n'olTençay oncques pour mort desseruir,
et si l'eusse voulu eslre Euangeliste, ie ne mour-
usse point encor : mais ie prolesle que ii; meurs
96 Commencement de
en là foy de mes bôs prédécesseurs, et côme eux,
reserué que ie ne suis pas muny des diuins Sacre-
mens : mais ie les confesse vrays, et ie les aduoûe
mentalement : i'ay tousjours mis ma personne et
mes biens, comme ont faict mes prédécesseurs,
pour maintenir la ville, et les franchises d'icelle:
ie confesse que i'ay faict mon pouuoir de mettre
dedans la ville Monsieur de Geneue mon Prince,
afin que par son moy ë les hérésies fussent chassées
de la ville, et pour ce ie suis condamné, ie le prens
en gré pour Tamour de mon Dieu , qui pour moy
a esté crucifié ignominieusement , et pardonne de
bon cœur ma mort : ie crie mercy a tout le monde,
combien que ie ne fis iamais dcsplaisir a ceux
qui me livrent a mort : car ils estoientmes frères,
amis et voisms : ie prie mes frères Chrestiens d'a-
uoir pour recômandee ma femme: et luy dire que
ie luy recommande mes enfans, et qu'elle donne
vn teston à mon confesseur, qu'elle contente mes
serui leurs, et tous ceux a qui ie dois. Adonc vo
grand Hérétique se va aduancer, et dit , tu me dois
yne telle somme. Il respondit, ie ne me recorde
point que ie vous doiue vne maille : mais afin que
mon âme ne soit chargée de rien, ie recomman-
de que ladite somme vous soit donnée. Et puis re-
commandant son ame a Dieu, il fut décapité, et
son corps mis en quatre quartiers.. Chacun le plo-
roit, et mesmes le Syndic qui Tauoit iugé ne se
pouuoit tenir de plorer.
Apres vn petit de temps fut veu sur le chef, qui
csloit esleué au Molard , vne fort belle Colombe
blanche comme neige, descendre subitement du
l'Heresie de Geneue.
97
Ciel à la belle Aube ilu jour, et Taisoit sept pro-
cessions voilant a l'entour de la leste, puis se po-
soil dessus, battant des ailes en manière de ioye,
puis se relournoil au Ciel subitement , et demeu-
roit la face aussi vermeille, belle et fresclie que s'il
fut en vie : car c'csLoit le plus beau filz de Geneue,
et icune non plus de 30 ans. Tâlost cesie mcrneil-
le fut publiée parla ville, et plusieurs gens de bien
y prindrenl garde, allât le malin pour voir, et ap-
ereeurenl la vérité par plusieurs iours, et puis tout
subitement celle leste si belle et Traisclie fut dimi-
nuée , et la chair csuanouye , et les cheucux, et ny
demeura que l'os blanc et mondilié, ne ianiais on
ne sceut que deuint si soutlainemenl , de quoy fu-
rent tous bien esmerueillés.
Le premier Dimanche d'Aoust fut publiée vnc
grande exeommonicalion par tout l'Euesché , de
par et de l'iiutorilc de Monseigneur de Geneue.
défendant a tous de son Diocèse de rien apporter
en la cilé et ne point conuerser aucc eux : de quoy
ces hérétiques s'enderenl de mal en pis, et mena-
Coient que pour le plus loing a Noël seroicnt les
Eglises toutes vaques, et loulc la ville vnie de foy :
De tout l'Aduent ne fut faict sermon a Geneue
que des chanls, ce qui n'auoil este de vie d'hom-
me, etesloîlbien cstrange aux Cbresliens.
En la pénultième sepmaiue de Septembre ceux i
de la ville de Geneue commencèrent a dérocher
et abbalre les Fauxbourgs de la ville, sans espar-
gncr pauures ny riches ; c'csiuit cliose fort piteuse
d'ouyr lamenter les pauures : ils commencèrent à
fausser un iardin ioignani celuy de sainclc Claire.
98 Commencement de
pour renforcer les murailles de la ville, et conlrai-
gnoient les bounes gens grands et petits à porter
la terre festes et iours ouvriers. Et puis voulurent
prendre le iardin des panures Dames, rompre la
muraille et closlure : El de faict le iour de sainct
lerosme a quatre heures du matin fut annôcé
aux Sœurs de retirer ce qu'elles auoient au iardin :
car tout pour vray Messieurs auoient commandé de
le rompre, dont elles furent grandemêt désolées,
et non sans cause, et n'auoient aucun reconfort de
pouuoir recourir à personne pour les maintenir :
car les gouuerneurs et Supérieurs faisoient faire
cela. El quand elles escriuoient leurs doléances,
n*auoient autre response, sinon qu'ils estoient em-
peschez pour les affaires de la Ville, et qu'ils ne
pouuoient pas entendre a leur supplication, et
pource n'auoient recours qu'à Dieu seul , par l'in-
tercessiou de la Vierge mère , et de tous les be-
noists Saincts.
Ce mesme iour après disner vint le Capitaine
de Berne, nommé Triboulet: grâd Luthérien, qui
par commandemêt des Bernois ordonnoit par la
Cité à son plaisir : il vint au Conuent parler a la
Mère portière, demandant d'entrer dedans, pour
y visiter, car il auoit authorité de Messieurs pour
aduiser la partie convenable a rompre , pour
aller et venir à leur plaisir, et que c'estoil pour
la commodité de la ville.
La mère Portière alla quérir la Mère Abbesse,
et sa Vicaire , qui après l'auoir salué, luy expose-
ront leur manière de viure, et comme elles estoiêl
prisonnières, recluses pour l'amour de Dieu, et
rileresie de Geneiie. 90
que personne n'enlroil pardeuers elles, luy sup-
pliant de se vouloir déporter de rompre leur sain-
cle clausure, et n entrer deuers elles : mais il ne les
voulut ouyr, dit furieusement que si elles n'obeis-
soient au commandement de Messieurs de Berne,
comme Seigneurs et supérieurs de la ville, il rom
proit, et les en feroit repentir. Adonc les panures
Dames, craignant plus grand danger, ouurirent
les portes , entra dedans furieux comme vn Lyon,
auecques sa compagnie de sa secte : et les panures
Sœurs ensemblement se retirèrent à TEglise pro-
sternées hi face en terre , priant Dieu en grande
abondance de larmes et angoisseuseraent. Et pas-
sant deuaut TEglise se va arrester àla porte, regar-
dant les Sœurs, sans nullement entrer dedans, et
en eut telle pitié qu'il se print à les reconforter, et
pria la mère Abbesse de les faire dresser. Adonc
elle, et sa Vicaire se dressèrent, et de leur pouuoir
luy recommâde ceste panure désolée compagnie,
et lors commandèrent aux Sœurs de le saluer, et
demander miséricorde, qu'il luy pleust les laisser
seruir à Dieu en clauslure entière, et ainsi qu'il
pleut à Dieu son cœur fut tout transmué de pitié,
et ne sçauoil que dire, sinon de les reconforter,
promettant que par luy iamais n'auroient aucun
desplaisir, mais que de tout son pouuoir les con-
tregarderoit que personne ne leur feroit dom-
mage , et s'en retourna tout édifié, sans qu'aucun
mal leur fut faicl.
Vn de sa compagnie, citoyen de Geneue, nom-
mé Claude Testu, se laua les mains en Teau beni-
ste par grande dérision, mespris, et mocquerie.
100
Commencement de
Ceremo-
niet que
font le*
Luthérien*
quand il*
enterrent
m tre*-
patté.
el cracha dedans. Et quand il fut dehors les gens
luy demandoient de l'eslre des Dames, et qu'il
auoit fait Ce mauuais garçon se vatoit d'en auoir
baisé à face descouuerle, mais il mêtoit faussemêt :
car iamais ne toucha Religieuse de leans, et ne
leur firent aucun desplaisir.
Geste semaine esloit trépassée vne riche Bour-
geoise , bonne et fidelle Catholique, son mary qui
estoit mauuais Luthérien, la fit enterrer en la sé-
pulture des Hérétiques , et selon leur tradition ,
malgré ses parens, dont chacun fut bien marry :
car ils mettent les trespassez en terre tout fraiz,
nuds, et sans nulle solemnité, et n'y assiste que ceux
qui portentle corps, si ce n'est pour se mocquer de
l'hôneur que se font les Chrèsliens : et en les met-
tant en- terre disent seulement, N. dors iusques à
ce que le seul Dieu t'appelle.
Le Vendredy suiuant vn Apothicaire Luthérien
mourut soudainemët, sa femme estoit bône Chre-
slienne, quand elle le veit frappé de mort fit son
deuoir de l'admonester de se retourner à Dieu, et
se côfesser, mais il ne la voulut ouyr : ains deman-
doit, et prioit de luy faire venir le maudit Faret :
mais elle dit que s*il y venoit. elle sortiroit de la
maison, et qu'elle n'auoit que faire de telle com-
pagnie, et mourut ainsi: et d'autant qu'il estoit
mort en son erreur, son père qui estoit Chrestien
le fit jelter de sa maison, et porter au cimetière
de la Magdaleine , afin que ses complices le prins-
sent pour en faire à leur vouloir, car quant à luy
il ne l'aduoùoit point pour son enfant, sa femme
non plus n'en tenoit nul côte non plus que d'vn
l'IIcresie de Gcneue.
lûf
chien. Les Hérétiques le |irinJrent cl le mirent (;n
lerre selon leur coiislnme, puis se retirèrent.
Les petits enfans Chrcstiens, qui auoient bien
aduisé comme ils auoient faicl, dirent l'vn a l'au-
tre, ces gens n'ont point donné d'eau benisle sur
leur frère , allons luy en donner de telle qu'il mé-
rite pour réfrigère a son ame, et tous ensemble
allèrent pisser sur sa fosse.
Au iour de la Dédicace de sainct Pierre fui ùca-
rochee l'Eglise du Temple hors la ville, qui esloit
belle et deuole.
Le iour de saincl Denis fut descouuerle l'Egli-
se parrocliiale de sainct Legier, hors la ville, cl
puis etitieremenl rasée et ahbaliic, et lous les
Autels rompus et mis en pièces, aucuns en ache-
lerenl pour faire des lauoirs dans leurs maisons,
ils rompirent et brisèrent toutes les images, et
prindrent tout ce qu'ils trouuerent dans l'Eglitie.
11 y eut entre les autres vu mescbant et peruers en-
faut de la ville . nommé lean Goulle, qui prinl la
nacrée Iloslic du précieux corps de lesus Cbrisl ,
et la porta en la gorge de son cbeual, qui menoit
la charretier mais incontinent, par te vouloir de
Dieu, la souffla de ses narines, en se reculant par
manière de crainte.
Ce ehelif courut au lieu où il l'auoil vcu lo-
ber, pour la prendre et la donner de recbef a son
cheual : mais il ne la trouua point a terre , comme
il pensuit, c'estoil pour demonstrer qu'il n'y auoit
lieu digne pour se reposer. Et ce mescbant cliien
desloyal se parforçoit de la prendre, mais soudai-
nement fut esuannuïe douant ses v'ux, cl Inusles
1 0i Cojn mencemen t de
assislans esloienl en grand nombre (ainsi qu*il fut
dit à moy escriuanle d*vn homme de bien, qui le
m'affermoit estre vray comme le Paler noster, sur
la foy de bon Chreslien) et plusieurs autres le ra-
coulèrent en cesie manière.
Le Dimanche de TOctaue de sainct François,
vn ieune homme Herelique estant au sermon, lo-
ba dessus les degrez et fut tout esceruellé, et onc-
ques puis ne parla : et quand on Temportoit les
bons Chresliens petits et grands crioyent à haule
voix , autant en puisse aduenir à lous ceux de cesle
secte.
Le, Hère- Lc iouF dc sainct Simon et lude ne cessèrent
t^entd^- d'abbatre Eglises, et maisons des Fauxbourgs : puis
gf^ede% sur Ics vcsprcs que les Sœurs de saincle Claire di-
ciaire. soicut Ic scruice, les portes de TEglise (par inad-
vertance) estant demeurées ouuerles , aucunes
Bourgeoises y esloienl allé visiter les Sœurs, vne
compagnie de ces chiens entra dedans l'Eglise, et
puis se retournèrent deuers les Sœurs qui chan-
' toient Vespres, et tous ensemble leuant les testes,
et à pleine gorge se mirent à crier, hurler, et bras-
mer comme Loups enragez, que iamais tels cris
en enfer, tant fust hideux , ne fust ouy, et le fai-
soient pour empescher le diuin seruice : maisno-
stre Seigneur fortifia le cœur des Sœurs, que sans
faire aucun semblant de les apperceuoir ; mais tou-
tes ensemble, et de mesme accord haussèrent teur
voix, tellement qu'ils ne les peurent corrompre,
ne faire cesser de chanter pour bruit qu'ils fissent,
et allèrent disant les Pseaumes iusques au Cha-
pitre.
l'Hevesie de Genetie. 103
Quand ces Luthériens virent qu'ils n'en pou-
uoienl plus, vont descharger leur maudite inten-
tion sur vue croix de bois, qu'ils mirent par pie-
ces, et les jetlerent dedans le puits de deuant le
conuêt, et prindrent vne image de saincte Vrsule,
qui auoit le pied enchâssé de reliques, car ils y
faisoient Voffertoire, et la dérochèrent par les de-
grez et par dessus le paué en la rue pour la rompre,
et la jetterent aussi au puits, dôt les Sœurs furent
grandement marries.
Leur Père Confesseur, et vn de ses côpagnons
estoient en vne Chapelle enclos, disant leurs Ve-
spres, et veirent le tout, et cogneurent bien vne
parlie de ces gens, qui estoient de la ville, et l'au-
tre partie Allemands, ils ne s'ozerent monstrer,
ny faire semblant: car pour vray ils leur eussent
faict dommage.
En ce mois de Nouembre fut tenue vne iour-
nee à Tonon. pour traitter la paix pour le bien du
païs, et le tout à la despense de Monseigneur : le-
quel (comme vray Prince de paix) nullement ne
vouloit respandre le sang humain , et luy mesme
en personne y assista , auec grande et excellente
Noblesse de son pays , comme Môsieur le Viscon-
le, son tres-noble Neueu , Monsieur le Mareschal
de Sauoie, comte de Chaland, le Comte de la
Chambre, et le Comte de Gruyère, Messieurs les
Euesques, Monseigneur l'Archeuesque deTaran-
taisé, et de Bellay, et des principaux Nobles du
païs. Et là conuindrent Ambassades de tous les
Cantons des Suisses, et des alliez, chose qui ap-
porta de grandes coustanges à Mondicl-seigneur,
404 Commencement de
el ne se fit aucun appointement car les hérétiques
nullement n'y voulurent venir a raison, ny renon-
cer a leur hérésie : parquoy sans nulle ordonnance
chacun se relira de là, dont tous estoient marris,
et pource ces Hérétiques furent plus fiers, et arro-
gans que deuant, et incontinent cessèrent de dé-
figurer les Images. Et la première sepmaine de
Décembre rompirent et osterent toutes les croix
d*alêtour de Geneue , et surtout y en auoit deux
fort belles et riches de pierre , vne deuant nostre
Dame de Grâce, et Tautre auprès de TEuesché,
qui fust grand domage, et tout le demeurèt de
Tannée fust de grande douleur, et Iribulation.
Le iour de Noël, pour garder de scandale a Ma-
tines se despartirent les Sindiûques par les Eglises
auec certains guets en armes a la porte, iusques a
ce que le diuin seruice fust acheué. Les Luthé-
riens ne firent aucune solennité, et s'habillèrent
de leurs plus pauures habillemens, côme les iours
ouuriers, et ne firent point cuire de pain blanc,
pource que les Chrestiens le faisoienl, et disoient
par mocquerie les Papistes font leur feste, ils man-
geront tant de pain blanc qu'ils en creueront. Ce
sainct iour leur predicant leur annonça au sermon
que le Dimâche suyuant se trouuassent tous en-
semble au lieu assigné pour faire leur Cène, et fut
faite en grand nombre de gens. Leur maudit pre-
dicant les admonesta de tenir bon, et ferme, et
d'estre constans en leur loy nouuelle, car ils estoient
au vray chemin de vérité : et après son presche il
espousa vne seruanle, auec le bastard delean de
Geneue.
t Hérésie de Genette.
105
Le iour de sainct EstiOne les sœurs Je sainclc
Claire mandèrent vne supplication a Messieurs les
Sindiqufs, se recommandaul (ousiours a leur pro-
tection, et bonnes grâces (comme grandement
paoureuses de ces tribulations) les priant qu'il
leur pleust permettre qu'elles peussent sôner Ma-
tines, et autres heures du iour il leur fusl ocirojé :
mais qu'elles sonnassent a petits coups, et depuis
sonnèrent malinesiusquesàcenue de rechefleur
fut deifendu.
Le premier iour de l'an 153o- les Luthériens la-
liourerent toute laiournee, et niesmes leurs bou-
tique ouuerles, côbien qu'il leur auoil esté def-
fendu par les Scyndiques.
Le Uimanclie des Brandons 13 iour de Feurier
vn maudit Religieux, aposlal de sainct François,
portant encore l'habit de la sacrée Religion prinl
possession de preschcr en la paroisse de sainct Ger-
main a la mode Hérétique . don! les bons estoienl
marris, mais nul remède y estoil, car le Curé estoil
de cflle secle.
Puis le 19, de ce mois le Gardien de Riue vn
Samedy attacha des tillets par la ville, publiât que
loul le Carcsme après disner prescheroil l'Evâgile
courant au grand Befectoir du Côuenl, s'il plaisoJt
a Messieurs de la ville. La première sepmaine il
|i prescba, et y assista vn grâd nombre de gens hoin-
I mes et femmes, Chrestiens et Luthériens. Au coni-
I raencemenl de son sermon il ne fit point le signe
!| de la Croix , ny a la fin , dequoy les Chrestiens fu-
I rcnt scandalisez, et onqucs puis n'y assistèrent,
r l'iir fortune vn PrcdicanI nommé Pierre Virct
106
Coinviencement de
Le» Lu-
therien» con-
traignent
leurs fem-
me» d'al-
ler faire
la Cène
auec eux.
d'Orbe lomba malade , el vn home et vne femme
furent accusés de Tauoir empoisonné, l'hôme fut
deliuré, mais grande pièce de temps après, la fem-
me fust defaicte par iustice.
Au mois de May suyuant, le Samedy de Pasque
Florie fust pendu par ceux de Geneue vn bon
Chreslien d vn village, et iamais ne lui voulurent
permettre de se confesser à vn Prestre , mais luy
fust donné vn couslurier qui le prescha grand pie •
ce de temps, el luy fit dire son Pater noster en
François, comme eux le dient. mais malgré eux il
cria mercy à Dieu et au peuple, el en priant tous
bons Chresliens de luy dire vn Pater nosler, el
Aue Maria pour son salut, mourut en la foy.
Le lendemain Dimanche de Pasques Flories
ces Hérétiques firent leur Cène tous ensemble de
malin au Conuent, les hommes mariez y menè-
rent leurs femmes. Mais il y auoil beaucoup
d'hommes Hérétiques en Geneue que leurs fem-
mes esloienl bonnes Chrestiennes, elpour main-
tenir la saincle foy esloienl plus que martyres, car
elles ne la vouloienl renoncer, dont en estoicLl
fort greiuemenl battues, et tourmêlées: leulefois
les femmes se sont Irouuees de tout temps plus
fermes et constantes en la foy que les hommes, el
surtout les ieunes filles, el femmes, se sont mon-
slrees viriles contre ces ennemis Luthériens.
Vne ieune fille fust côlrainte de son Père d'al-
ler auec luy a celle Cène, mais elle cognoissant
par inspiration diuine que totalement n'estoit pas
obligée d'obéir en ce qui ne peut eslre salutaire,
pour menasses ny balluresn'y voulut aller, pource
7 Uereaie de Geneue.
107
son Père In inist hors de sa maison, en la desad-
unûaiil pour Elle, et elle alla seruir maîstressc.
Trois icunes femmes pareillement n'y voulurent
aller pour balleurcs ny toiirmeiis que leur fissciil
leurs maris, parquoy comme félons tous Irois
d'vn complot a l'instanee des autres Hérétiques,
mirent ces (rois femmes en prison en vne forte
Chambre fermée à double clef, disant. Dames
Papistes vous n'nuez voulu obéir, ne venir à nos-
Ire Pasque, et Cène solennelle, vous demeurerez
la encloses sans auoir soulas de personne, iusques
à ce que la solemnité des Papistes soit passée, et
ne mangerez pas la ryble , c'est le corps de Dieu ,
comme vous cuidez. Chose merueilleuse de la
bonté de uostre Seigneur, qui aydc tousiours à ses
seruiteurs au bcsoîng. Os trois championnes
de la foy estant toute celle saincte Sepmainc en
telle iloleunce, et agonie, principalement de ce
qu'elles ne pouuoient faire comme bônes Catho-
liques, comme Dieu voulut le Mercredy sainct
apperçeurët que leurs Maris estoient allez au ser-
mon , d'vn vertueux et ferme courage, se vôt aual-
ler l'vne après l'autre par vne fencslre, et toutes
Irois s'en allcrenl receuoir nostre Seigneur en
grande douolion. et puis iamais ces chiens n'en
sçeurenlrien.
Vne autre icune femme d'vn riche marchand,
ne voulut aussi iamais aller au sermon ny à celle
Cène, dont les autres Hérétiques humes et fem-
mes semocquoientde luy, disant que si sa femme
estoit toile qu'elle deuroil elle luy obeiroit, cl le
suiuroit , l'oinme de niisim. De liml cccv l'homme
i08
f'.ommenremcul d,-
r» Luthé-
rien print
$ir hommes
forts auee
luy pour
traianer
sa femme
faire la
Cène.
fui irrilc. et l'alla prendre par les clieueux, lai'ui-
(lanl Iraisner par forec : mais elle qui auoil fiance
en Dieu, resisloil de loul son pouuoir: cl faisant
ileuolemenl sa prière à Dieu , soudainement le feu
se prinl en vne couche, lellemenl qu'il fut con-
fraincl de laisser sa femme pour courir au feu, qui
toutefois luy porta grand dommage. Il ne se tint
pas conlenl pour cela, mais iura Dieu que Iciour
de Pasques elle ne mangeroil point la rjble, mais
qu'elle se trouueroil à leur Cène, elle ne tint con-
te de ses menaces, mais tousiours se recommâdoit
a Dieu de tout son cœur.
Le iour de Pasques venu il print six forts hom-
mes auec luy, pour la porter par force, et ainsi que
ils la sortoient de la maison le mary fut soudaine-
ment saisy de si grande rage de ventre, qu'il pensa
mourir, et dit hélas! mes amis, entendez a moi.
car ie meurs : ils furent contraincts laisser la fem-
me pour emporter Thomme en sa maison. El me
fut dit outre cela, et afferme par vn homme de bien
son prochain voisin, qu'il perdit en vn iours a plus
de cinq cens florins de marchandise.
Le leudy saincl, et le iour de Pasques firent
aussi d'autres Cènes : le leudy, Vcndredy, et Sa-
medi saincls sonnèrent leurs Presches, et plus lon-
guement qu'en vn autre temps, pource que lors
les cloches ne doiuenl point sonner ces trois iours
là, selon l'ordonnance, et coustume de la saincte
mère Eglise.
Le sainct iour de Pasques, pensant quQceux de
la garnison de Pigney fussent occupez au diuin
Sacrement, et que facilement les pourroienl auoir,
riltreaie de Ceneue. 109
sorlirenl de Geneue l)ien trois cens lioimncs en soruedc
armes pour courir dessus Jesdits Chresliens : mais ''at!',etl
ils Irouuerent si bon rencontre de deffcnce qu'ils vourtur-
♦ - . 1 i >- prendre
s en retournèrent sans faire aucun semblant. Ceux /«?* çhre-
de Pigney voyant cela , vont faire sur les tours du
chasteau vn grand feu de paille, comme pour dire
que s*ils venoient plus près, le feu les receuroil:
mais de nul costé n y eut autre mal.
Le leudy sainct après le sermon de quatre beu-
res après midy le Predicant espousa vn Lutberien
auec vne seruante Catholique, qui estoit chose
estrange.
Depuis ce sainct iour de Pasques ceux de Ge-
neue firent plusieurs sorties de nuict sur le païs de
Monseigneur, pour surprendre ceux de la garnison
de Pigney.
La première semaine d'Auril prindrent vn Cha-
noine en sa maison, nomme M. Gonin d'Orsiere.
et fut mis en prison auec son Prestre. Il auoit vne
sœur mariée a vn riche A pothicaire, laquelle accou-
cha d'vn enfant , son mary hérétique le voulut fai-
re baptiser au satan Faret, et le fit venir en sa mai-
son. Et ceste begnine fille ieunc de quatorze ou
quinze ans, voyant son premier fruict entre les
mains de ces maudits chiens, confirmée en la foy
cl amour de Dieu , sortit de sa couche, et alla tirer
son enfant d'entre les bras de ce chetif Faret, cl
tomba pasmee en la place, tant de la douleur et
legret, que du trauail de renfantcment. Son mary
en ayant pitié la fit porter au lict, et fut contrainct
«le luy laisser son enfant, et elle fit venir le Prestre
qui le baptisa devant elle.
110
Commencement de
Faret et
Viret te
mettent
enpone^
non du
Contient
de S. Fran-
çoit et y
pretckent.
La veille de saincl George sortirent de iiuiet de
Geneue sur le pays, et en vd village Dommé Ber-
ney prindrent vn bon Prestre , et le menèrent en
prison, et par force de le tirer et desmembrer, il
mourut à la corde, que chacun le tint à trop grande
cruauté.
Le samedy suyuant sortirent au village de Co-
ligny, et entrant chez le Seigneur André Gaut
le prindrent dâs sa couche à neuf ou dix heures de
nuict et Têmenerent. La panure Dame sa femme
couroit après criant piteusement , mais prenaus
plaisir d^aflQiger gens de bien le menèrent iusques
aux portes de la ville , puis luy donnèrent congé ,
il en fut bien malade.
Le mois d'Auril le chetif predicant Guillaume
Faret, et Pierre Viret d'Orbe prindrent possessiô
et résidence au conuent de sainct François en
la chambre du Reuerend Père Suffragan, et pource
qu*il estoient près du Conuent des panures sœurs
de saincte Claire ils leurs faisoienl faire de grands
ennuis par ses adherans, les recomandant en chai-
re à ses auditeurs; disant qu'elles estoient panures
aveuglées errantes en la foy ; et que pour leursau-
uement Ton les deuoit mettre dehors de prison,
et que chacun les deuoit lapider, car ce n*estoit
que toute paillardise, et hypocrisie, car elles font
accroire qu'elles gardent Virginité, que Dieu
n'a point commandé, pour ce qu'il n*estoit pas
possible de la garder, et elles nourrissent ces
caffarls Cordcliers à bonnes perdrix, et gras
chappons, pour coucher de nuict aucc elles,
et que Messieurs de la Ville ne les deuroienl
rileresie de Geneue.
fn
sotiirrir, mais les mettre debors, et les faire loulcs
marier selon le commandement de Dieu : et d'au-
tresfois ils disaient qu'elles metloient diuision à
'a ville, qu'elles les gardoient de conuerlir le peu-
ple : car elles se mocquoient de loul ce qu'ils fai-
soient, el que iamais la ville ne seroit vnie de foy
qu'elles ne fussent debors, et disaient autres mes-
cbanles paroles et dissolues d'icelles. et des Reli-
gieux que Ion n'ozeroit escrire, lellemèt que les
Hereliques cômencerenl fort à les persécuter lût
en paroles qu'teuures Car les mauuais gardons
flç tçnoienl sur les galleries de ia ville droit du
iardin des Sœurs, et toute la iournee tenoient le
îeu d'arquebuse, cbanlant chansons deshonestes :
les Sœurs ne pouuoient entrer en leur iardin, qui
les vissent, el leur crioicnt de grosses paroles
desbûnestes, ouiniurieuses, el pouree n'yosoient
entrer qu'elles ne fussenl plusieurs ensemble, ella
face lioucliee. Finalement voyant qu'elles ne res-
ponduient, el ne leur faisoicnt nul semblant, ils
se prenoièt â leur ieller des pierres pour les meui^
trir et blesser, de sorte que plusieurs d'icelles furet
frappées, cl si Uieu n y cust ouuré ils en eussent
cscerueilé, et furent contraintes de clore la porte,
cl de n'y aller plus pour quelque nécessité qui fui.
ny pour eultiuer, ut labourer, ny pour cueillir lier
beSj ny autre chose nécessaire, dont elles auuîent
grand faute.
Lo Vcndredy dernier du mois d'Auril, le Gar-
dien des Cordcliers, nommé Frcre laques Ber-
nard porta des conclusions (contenant cinq arti-
cles fort hcrctiqurs! qu'il distribua et en donna
1 1 2 ComiMiiccintiit de
parloulcs les Eglises, Conuenis, el Mooasteres de
ville, et mcsmcs personnellement au Chapitre
de Messieurs de sainet Pierre, Eglise Cathédrale :
et a toutes gens d'estal, Cleres et lais, séculiers, et
mesmes par le pais de Môseigneur, et maisons des
Gentilshommes de la part de Messieurs de la ville,
présentant, et.enioignant a gens de tous estats de.
venir disputer le prochain Dimanche après la Tri-
nité audict Conuent a Geneue sur lesdicts arti-
cles, qu'il vouloit maintenir sur savie^ dôtchascun
fut bien esbahy, et en grande perplexité de ce
qu'ils deuoient faire, car il estoit enioint par es-
troit commandement de Messieurs de la ville.
Cela fust incontinent rapporté à Monseigneur de
Geneue, lequel par bon conseil incontinent man-
da par son dicecese excommuniant et défen-
dant a tous fidelles Chrestiens de ne se trouuer
point a telles disputes, mais qu'on les laissast eux-
mesmes en leurs erreurs, dont ils furent tous co-
rne enragez, et menasserent de piller les Eglises et
Monastères, et mesme du pais de Monseigneur,
et conspirèrent secrettemêt entr'eux que la nuict
de TAscêsion de nostre Seigneur, ils iroient as-
saillir ceux du chasteau de Pigney, ce qu'ils firent,
pensant les prendre au dcspourueu en la saincte
solemnité : et les Chrestiens de Geneue ne sça-
uoient rien de celle entreprise, iusques a la nuict
veille de l'Ascësion de nostre Seigneur, que subi-
tement a onze heures de nuict fut faicle grosse
crie par toute la ville, que toutes personnes eslrâ-
gers, sur grosse peine ne bougeassent, et ne sortis-
sent de leur logis pour rien qu'ils ouyssent, dont
l'fferesie tie Geneue.
plusieurs pauurcs marchands qui ustoienL allez
à la ftiire Turent bien cspouuaolez. A celle heure
furent mandez les ChrcsUens de porte en porte
(lue tons fussent de boul. prcstz en armes, et se
présentassent au lieu assigné pour faire ce que leur
scroil commâdc de Messieurs qui les mandoicnl :
dequoy tous furent Lien scandalisez, loulesfois
force leur fusl obéir, nulles cloches ny horolo-
gc ne sonnoit.
Les pauures Sœurs ne sçachant rien de cccy
simplement à l'heure de mlnuict Fonncrerit leur
matines, dôt furent fort indii^nés : et inconliiicnl
ntiee impeluosité mandèrent les gens frapper à la
grand porte si rudemët que tout le Conucnt re-
tonnoit. les pauures Sœurs qui cstoiêt en l'Eglise
trembloienl de peur, les mères Porlicres bien es-
pouuâlees descendirent et oppcllcrent les Frères
pour sçauoir que c'estoil, mais ils n'auoient pas
moindre peur que les Sœurs : toutefois les Con-
uers allèrent scavoir que c'estoil. Adonc ces Sa-
tellites dirent que trop e^toit campané, de par le
grand Diable, et qu'elles se gardassent de plus
sonner, sans licence.
Apres celles- assemblée d'armes, ils ordonnè-
rent certain nombre à cbascune porte pour gar-
der la ville, pui-i sortirent enuiron douze cens
tous armez aueequcs six pièces de grosses arlll-
leries, et mirent les Chrestiens deuant pour rc-
ceuoîr les premiers coups. El après estre deslogé
arriuerenl deuant ledict Chastea», enuiron trois
heures après minuict, et là assiégèrent leur artil-
lerie pour biillre le Chasteau, CcH\ de dedans tjui
L
1 1 4 Commencement de
ne sçauoieiil rien de cesle trahison, estoiêt encore
couchez : mais oyant le bruit furent tantost prests,
et sans faire noise ny semblant du monde laissant
assiéger rarlillerie à leur gré. et plaisir, et se le-
noient si coyemcnt qu'il sembloit qu'il n'y eust
personne dans le Chasteau, dont celle bande se
resioûisoit : et de faici cuydoient desia auoir gai-
gnc le chasteau, leur Canonnier va charger la
plus grosse pièce d'artillerie, et mettre le feu
pour descharger contre le Chasteau : mais ainsi
que Dieu voulut la pièce tourna contre eux, et se
fendit par le milieu, blessant grieuement son
Canonnier et vn autre^ toutefois elle rompit la
porte du Chasteau : adonc ceux de dedâs se mon-
strerent appertement, et redressèrent incontinêt
vne autre porte plus forte que deuant, et les Hé-
rétiques apperceurent alors que le Chasteau
n'estoit pas sans gens, et bonne deflense, dont
furent bien esirillez : et incontinent voulurent
descharger vne autre pièce, mais Dieu permit
que nulle pierre n'en sortit, et fut perdu ce secôd
coup. Tiercement en deschargerent vne autre,
cuidant tirer contre le Chasteau, et elle frappa
vne balle de laine qu'eux mesmes portoient pour
faire vn rempart deuant-eux. Derechef en tirè-
rent vn autre, dont la pierre rompit, et fut dict
qu'ils furent si espouuantez qu'ils tombèrent à la
renuerse bien cent hommes de ceux qui estoient
à l'enlour auec le Canonnier, et toute leur mu-
nition de poudre fut bruslée. Adôc ceux du cha-
steau voyant leur obstination commencèrent à
descharger canons, et harquebuses sur eux, si vi-
r Hérésie de Geneiie. 1 1 5
uemenl, qu'il sembloil pleuuoir, et tiroient si à
propos , qu'ils ne perdoicnl pas vn coup, qu'ils ne
missent quelqu'vn à mort, ou blessassent griefuc-
ment, tût que plusieurs demeurèrent en la place,
et autres s'en relournoient mourût sur le chemin.
Eux se voyant ainsi auoir du pire, et qu'ils per-
doient la veuë du chasleau pour la fumée du ca-
non, se jeltoient à terre, et soudain retournèrent
bride contre Geneue. Et ceux du chasteau pour
plus les mocquer et vilipender, montèrent aux
créneaux, et prindrent un grâd verre de vin, puis
deux à deux se promenant et criant à haute voix ,
Canailles de Geneue, allez, allez, ouïr vostre Mes-
se parrochiale en ceste solënité dç notre redem-
lion, ou- bien si voulez venir boire au chasteau
de Pigney, serez plus près: car voicy dequoy.
Les autres cognoissant leur honte et deshôneur,
perdoienl toute patience, et eussent bien voulu
pour grande somme, outre la perte qu'ils auoient
faict, n'auoir iamais machiné l'enlreprinse.
A dix heures du matin arriuerent à Geneue
bien marris^ car ils se doutoient bien que chacun
se moqueroit d'eux, ce qu'on faisoit : car plusieurs
d'eux estoient grieuement blessez. Et ce qui leur
greuoit d'auantage estoit qu'il leur fut'dict que
lors il n'y auoit que seize hommes dedans le cha-
steau, qui tant auoient espouuanté vne telle ar-
mée de plus de Ireze cens hommes, et porté tant
de dommage, qu'en rien n'auoient pu nuire ny
greuer à ceste petite compagnie : car Dieu les
gardoit. Quand ils furent tous deslogez, ceux du
chasteau sortirent dehors, et vindrent en la place
p
1 1 G Commencement de
pour prendre leur artillerie, et munition qui es-
toit demeurée là. Ils pendirent à des arbres par
les pieds sur le grâd chemin les morts qu'ils trou-
uerent, mais il y en auoit vn qui n'estoit pas tout
expiré qui parla à eux, et leur déclara toute Ten-
treprinse de ceux de Geneue, et Tadmonesterent
de se retirer et reccognoislre son Créateur, et les
Sacremens de la saincte Eglise : mais il n'en vou-
lut rien faire, et mourut en son Hérésie, et fust
pendu auec ses compagnons. CeuiL du Chasteau
louèrent Dieu de celle belle victoire, auec si petit
nombre de gens contre ces canailles, qui furent
fort vilipeadez, et blasmez de chacun par tout.
Le Mercredy après, ces chiens despendirent
pendent le, |a clochc dc nostrc Dame de Grâce, et -la iette-
cloches de» • • i i i i
EyiiHi'». rent du haut du clocher pour la rompre, et fust
dit que plusieurs de tout leur pouuoir frappoient
dessus de coups de pierre, et de marteau : mais
oncques ne la peurent rompre. Apres visitèrent
les cloches du Conuent, du Palais, et de la Par-
roisse de sainct Geruais : car ils en vouloient ra-
biller, et faire d'artillerie pour faire guerre con-
tre Monseigneur et les Chrestiens^ et iouroel-
lement faisoient quelque esclandre de nouueau.
Leê Luthé-
rien» dcit-
L'ORDRE
QVI FVT TENV ET OBSERVÉ
A LA
mSPUTE QUI FUT CY DEUAHT DEHOHCEB.
|jppBOCHA>T donc le terme ordonné,
? les Syndiques en personnes comman-
"derenl au Père Côfesseur des Sœurs
^de saincle Claire de se Irouuer ie
pu^Dimaocbe infaîlliblemenl au Conunnt
EfHëde S. François à la dispute.
Puis le Vendredy en l'Oclaue de la Fesle
^^Dieu à cinq heures de nuict, les Sœurs
estant congregees au Refectoir, pour faire colla-
tion, vindrent au Tournoir les Syndiques, et plu-
sieurs autres grands Hérétiques, disant à la mère
Portière que ils venoient pour annôcer aux Dames
que le Dimanche prochain eussent à se trouuer
toutes àla dispute. La mère Portière manda incon-
tinent ces piteuses nouuelles aux Sœurs, et que
la mère Abbesse et sa Vicaire leur vinssent parler,
et faire respOnse, elles y allèrent ensemble. Celles
lis
Commencement de
Les Syn-
iHque$ com-
mandent
aux Reli-
ffieutei de
S. Claire
te trouuer
d la dis-
pute.
qui demeurèrent au refecloir pour tenir cômu-
nauté, furent abbreuuees en abondance du vin
d'angoisse, et chantèrent complies de pleurs lamen-
tablement. La Mère Abbesse, et Vicaire les saluè-
rent humblement, et ils leur dirent qu'infailli-
blemêt toutes fussent tenues par le commande-
ment de Messieurs de se trouuer à la dispute : les-
quelles respondirent humblemêt, Messieurs vous
nous auez à pardonner, car à cecy nous ne pou-
uons obeyr, toute noslre vie auons esté obéissan-
tes à vos Seigneuries, et commandemens, en ce
qui nous estoit licite : mais à cecy nous ne deuons
obtempérer, car nous auôs voué saincte clausure
perpétuelle, et la voulons obseruer.
Respondirent les Syndiques, nous n'auôns que
faire de voz cérémonies, il faut obeyr aux com-
mâdemens de Messieurs : toutésfois gens de bien
sont conuoquez à ceste dispute, pour cognoistre ,
et prouuer la vérité de l'Euangile, car il faut ve-
nir à vnion de foy. Et comment? [dirent la Mère
Abbesse, et Vicaire) ce n'est pas le mestier des
femmes de disputer, car Testre n'est pas ordonné
pour les femmes, vous ne trouuez pas qu'elles
doiuent disputer, veu que mesmes il est défendu
aux hommes non lettrez de ne se mesler point de
déclarer la saincte Escriture, et iamais femme ne
fut appellee à dispute, ny en tesmoignage, pource
nous ne voulons commencer, ce ne vous seroil
pas honneur de nous y vouloir contraindre.
Alors les Syndiques leur respondirent, toutes
ces raisons ne nous seruent de rien, vous y vien-
drez auec vos Beaux-peres, vueillez vous, ou non.
l* Hérésie de Geneue. \ 19
La mere Vicaire leur dit. Messieurs, nous vous
prions au nom de Dieu, déportez vous de nous
vouloir contraindre à telle chose, et ne nous em-
peschez point à faire le seruice diuin, nous ne
croyons point que vous soyez Messieurs les Sin-
diques, attendu vos simples questions : car nous
les tenons bien si sages, et aduisez, qu'ils ne dai-
gneroiët imaginer de nous vouloir faire quelque
ennuy ou desplaisir : mais ce sont les mauuais
garçons qui n'ont autre passetemps que de mole-
ster les seruiteurs de Dieu.
Le Sindique dit à la Dame Vicaire, ne vous
cuydez pas iouër de nous, ouurez vos portes, nous
entrerons leans, et puis vous verrez qui nous
sommes, et qu'elle authorjlé nous auons : vous a-
uez leans cinq ou six ieunes Dames, qui ont de-
meuré en la ville, que quand elles nous verront,
elles diront bien qui nous sommes : car nous som-
mes gens de bien , Gouuemeurs , et Conseillers de
la ville. A la bonne heure , dit la Mere Vicaire :
mais pour cesV heure ne pouuez pas entrer céans,
ny parler à celles que vous demandez, parce que
elles sont à Compiles au diuin seruice, et aussi y
voulons aller, vous donnant le bon soir.
Les Sindiques respondirent à la Dame Vicaire,
elles ne sont pas toutes de vostre cœur : car il y en
a que vous entretenez leans par force, par vos tra-
ditions, et subornations, et qui se rendront tâtosl
à la vérité de l'Euangile, s'il leur estoil presché. Et
afin que nul ne prétende cause d'ignorance, Mes-
sieurs ont ordonné cesle dispute dcuant tout le
mode, et veulent, que toutes ensemble y veniez.
4 20 Commencement de
Messieurs [dirêl les Sœurs) sauue vostre grâce : car
toutes sommes venues inspirées de la grâce du S.
Esprit, et non par côtrainte, pour faire péniten-
ce^ et prier pour le monde, et non pour oisiueté ,
et ne sommes point hypocrites, comme vous di-
tes : mais pures Vierges.
Alors vn des Syndiques respondit, vous estes
bien descheuës de vérité : car Dieu n*a point cô-
mandé tant de reigles , que les hommes ont con-
trouuc , et pour deceuoir le monde, et soubz ti-
tre de Religion sont minstres du grand Diable,
et vous nous voulez faire croire que vous estes
chastes , chose qui n'est possible en nature : mais
vous estes femmes toutes corrompues.
Commet? (dit la mère Vicaire) vous, qui vous
dites Euangclistes , trouuez-vous en TEuangilo
que vous deuiez mal dire d^autruy. Le diable en
peut biê emporter ce qui est bien : mais il n'a nul-
lement part en nous. LeSindiquedit, vous nommez
le diable^ et vous vous faictes si saincte^ c*està
vostre exemple, dit-elle , car vous le nommez par
plaisir, et moy par vn mespris. Le Sindique dict
dame Vicaire laisez-vous, et laissez parler les au-
tres qui ne sont point de nostre opinion : la Mère
Vicaire dict ie le veux bien, mes Sœurs (dit-elle)
dictes à Messieurs nostre intention. Adonc les
trois portières, la Despensiere, et deux Cuisiniè-
res, et TEnfermiere, et plusieurs des mères an-
ciênes qui se trouuerenlla pour ouirlacôclusion,
toutes ensemble crièrent à pleine voix, nous disôs
comme elle, et voulons viure et mourir en nostre
saincte vocation. Adonc furent tous estonnez
ilferesie de Oetieue. ii\
'l'ouyr tels cris, disâl l'vn à l'autre oyés Messieuis
(luel tumulte font ces femmes leans, el qu'elle
lîicrie il y a. La Mère Vicaire rcspôdit I\le&siGurs
ce n'est pas grâd'chose . vous en ouyrcz bien d' au-
lne . si vous nous mcneK en voslrc Syoagoge : car
quand toutes serôs ensembles, ferons telle noise
que demeurerôs maistresses. Or (dirent les Sindi-
(|ues) vous estes de terribles lesles, mais vous y
viendrez. Rcspôdit la More Vicaire, nous ferons.
Nous vous y mènerons {direnl-ils] et si ne re-
tournerez iamais en voslre ferre : car chacun de
nous en retirera vne en sa maison , que iournelle-
ment nous mènerons à la prédication : car il faut
changer sa vie mauuaise, etviure selon Dieu, nous
uuons vescu meschantemcnl le temps passé, le
suis (dict le ^indique) esté vn larron , brigand, et
grand luxurieux , ignorant la vérité de l'Euangilc
iusques à présent, Respondit la Mcre Vicaire tou-
tes ces œuures sont mauuaises, et contre le diuin
cômandement, c'est très bien fait de vous amà-
dcr, car c'est mal vescu a vous : mais ma côpagnie
ny moy. la mercy a nostrc Seigntur ne fisnies on-
qucs meurtres, ny telles ceuures pour prendre
autre vie, et pource ne voulons nullcmët chan-
ger, mais continuer au diuin seruicc : et leur par-
la si viuement auecques la mère Ahhesse. el la
Portière que tous estoient esmerueillez. Dame
Vicaire (dit le Sindifiue) vous estes bien arro-
gante, mais si vous nous faietes mettre en nosire
cliolere vous en ferons repentir. Messieurs [dict-
elle) vous ne pouuez que mettre mon corps en
j— i
1 22 Commencement de
peine, c*esl ce que plus ie désire pour Tamour de
mon Dieu : car pour la sainctc foy, ma compa-
gnie, ny moy, ne voulons point estre feintes, no-
stre Seigneur veut qu'on le confesse deuant les
hommes, et si ie dis rien qui vous desplaise, i*en
veux porter la peine toute seule ; et afin que sça-
chiez mieux que ie suis , et que les autres n'ayent
desplaisir poyr moy, ie me nôme Sœur Pernette
de Montluel, ou de Chasteau-fort.
Voyant ces iniques qu*ils perdoient leur têps
se départirent, disant furieusement pour fin de
paroles. Nous vous enjoignons de rechef de par
Messieurs que ne faillez à vous trouuer toutes ,
auecques vos Beaux-peres Dimanche prochain, et
de honne heure au Conuent de sainct François à
la susdicte dispute, et n'entendons que Ton vous
vienne quérir, et ainsi despartirent.
Eux s'en estant allez , ia Reuerende Mère Ab -
besse , la Vicaire, et les Portières montèrent à l'E-
glise auec les autres, puis leuerent le drap de
la treille pour adorer le sainct Sacrement, qui re-
posoit sur TAutel , comme est la tres-loûable cou-
stume, puis toutes ensemble à haute voix, proster-
nées en terre, se représentant panures pécheres-
ses, demandant à Dieu miséricorde, c'estoit assez
pour fendre vn cœur pieux, requérant à ce bon
lesus, et au benoit Sainct Esprit grâce de pouuoir
eschapper ces dangers et périls. Puis la mère Ab-
besse, la mère Vicaire , et les Portières descendi-
rent au Tournet, pour demander le bon conseil
et aduis à leur Père Confesseur, et à d'autres no-
tables Bourgeois Catholiques, qui estoient bien
l'Heresîe de Geneiie.
iinarris de voir telles choses : mais ils ae leur pou-
(■ «ienl 'Jctnilcr aucun conseil ny réconfort sur ce-
s*le citation: car eux mesmes y esioienl tous ci-
tez, el n'y auoit autre conseil, que de se bien re-
commander à Dieu. Ces pauures Sœurs furent
toute celle iiuict en vigile, discipline , el oraison.
en piteuse aireclion. Et le Sainedy à quatre heu-
res du matin , donnèrent licence ans Bcaux-peres
et Frères Conuers de sortir hors la ville, el sau-
ner leurs personnes ; et sortit vn des Beaux-peres
cf deux Conuers, et sur le Vespre le Père Con-
fesseur deuoit sortir- Toute celle iournee furent
si angoissées, que l'vne ne sçauoit regarder l'autre
sans cœur faillir, el non sans cause : car elles es-
tuient entre les dents des Loups rauissans, et par
nul moyen ne pouuoient eschapper de leur mains,
si Dieu ne le fnisoit par euident miracle; elles
sçauuient bien pour vray qu'ils en ehcrchoient
plusieurs à deuorer et de les séduire toutes, el
disperser du diuin seruicc.
Apres disner leur Père Confesseur monla à la
treille, pour prendre congé de toutes, se voulant
retirer hors la ville. L'on ne sçaui-oit raconter les
plrurs, et le douloureux congé ; car d'vn costé ni
d'autre ne pouuoient prononcer mot. Vn peu de
tejnps après la Mère .\bbessc, et la mère Vicaire
se refaigerent , disant , mon Père voicy vos filles ,
lesquelles, et nous, voyfit le danger ou vous estes ,
lloutes consentent , et vous prient de sauucr vo-
|Ure personne, car nous ne vous pouuons aider, et
Hiieux vaut, que périssions seules, que vous péris-
siez auec nous . puisque vous le pouuez faire . et
\ ii Comme arc ment de
priez Dieu pour nous, loules tres-liumblement vous
erions merey, si iainais vous fismes drsplaisir, ou
irreuerenee, vous remercions de lous les seruices
et bonne compagnie que nous auez faict.
Lors le bon Père pareillement, pleurant amère-
ment , cria mercy aux Dames, disant , Helas ! mes
Mères, et mes 1res -chères Filles, combien m'est
dure ceste départie , angoisses nous sont de tou-
tes parts : si ie vous laisse en tel péril et danger, ic
serois infâme, et desloyal , et mô cœur ne le pour-
roit porter; si ie demeure, ie ne puis eschaper,
car ie seray mâdé àla dispute, et le monde me tien-
dra pour excommunié, et suspect d'heresie, et par
ainsi ic ne peux euiler angoisse, et péril, et ie ne
sçay pas lequel ie dois eslire pour le mieux. Les
Sœurs luy dirent de rechef, pour Dieu cher Père ,
sauuez vostre personne, et adonc il leur donna
sa bénédiction et Tabsolution. Celles qui peurët
luy dirent à Dieu, Helas I mon Père, que ceste
iournee est dure, vous nous laissez ensemble : mais
iamais ne vous y verrez, ores est venu le iour de
dispersion, et en cest attente prenons le dernier
congé de vous : et ainsi il descendit fort triste : et
se pourmenant seul par la nef de l'Eglise, il sem-
bloit estre tout transporté , ne sçachant qu'il de-
uoit faire. Et estant en ceste agonie suruindrent,
comme Dieu voulut, deux bons hommes païsans,
qui l'interrogèrent de sa tristesse, et il leur racon-
ta tout par ordre. Sur ce le réconfortèrent, disant
que pour le plus seur, et honnestc ne deuoit nul-
lement abandonner les pauures Religieuses en
telle extrémité, et que ce luy seroit grand blasme
la tliitpute.
l'Herme de Geneue. Mo
deuanl Dieu , et le monde , en le priant de ne se
douter de rien, et que le lendemain toute la iour-
nee demeureroient au Conuent auec luy, ce qu'ils
firent, dôt il fut aecouragé, et print resolu-
tion de ne s*en aller point , et ainsi se passa eelle
iournee.
Le lendemain , qui cstoil le Dimanche ordon- u Vcrt
né pour la dispute , le bon Père dit Messe deuant ^"u^m
les Sœurs , laquelle estant acheuee, il fut prins de ,î^^s?r «i
quatre Sergens, et mené au Conuent de ladicte f?.*'"*',?
dispute. Les deux païsans demeurèrent au Coq-
uent.pour voir la fin que Ton feroit des Dames, et
pensoient parfaitement qu'ils les meneroient
comme ils avoient délibéré, et promis le Ven-
dredy précèdent: mais uostre Seigneur leur fit
oublier, de sorte q.ue de ceste iournee personne
ne leur fit desplaisir, combien qu'elles atten-
dissent tousiours en grande douleur, et en conti-
nuelles prières.
Ënuiron trois heures après midy retourna le
Père Confesseur, et auanl boire ny manger mon-
ta à la treille, et raconta aux Sœurs le premier
terme de la dispute, comme au commencement
ce maudict lacques Bernard auoit mis en auant
les statuts de Religion, en despitant Thabit qu'il
portoit, sur quoy vn deuot religieux lacobin, nom-
mé M. Cbapuisi, disputa viuement, et le confon-
dit. Leièdemain retournèrent, et proposât d'au-
(res folles questions, fut confondu par ledit laco-
bin. Us procédèrent toute ceste semaine , et Dieu
y ouura tellement que tous les assistans cognois-
soientbien leur feinte doctrine.
126
Commencement de
I.ca Héré-
tiques
tiennent
la Vierge
Marie
pour fem
me pechc-
reue , et
le» Sainctê
comme le»
autre» hom-
me» »an»
autre pui»-
nance.
Voyant ces chiens, que Dieu donooil victoire
pour sa saincte foy, quand le lacobin vouloitres-
pondre aux questions, tous se prenoient à cracher
et faire bruit, et les chiens hurloient, de sorte que
Ton ne pouuoit entendre « dont les Chrestiens
furent trop marris , et craignant que le dict bon
Père ne défaillit par ennuy, eurent conseil qull se
retirast, et que nul Chrestien si trouuast plus pour
disputer, dont ces faux Hérétiques cuyderent
enrager, mais pource ne laissèrent de procéder
entre eux mesme , et dura ceste disputate iour-
nellement iusques à la S. lean, exterminant gran-
dement la saincte foy Catolique, et esleuât et se-
mant de grandes, dangereuses, et damnables er-
reurs: ils condamnèrent entièrement la saincte
Messe estre nulle , et le diuin Sacrement de TAu-
tel comme fiente et chose abominable , et tous au-
tres Sacrements de la saincte Eglise.
Ils diuulguerent et mirent la Vierge Marie com-
me femme de mauuaise vie^ et qu'elle n'auoit
nulle puissance, ne mérite enuers Dieu; et aussi
que tous les Saincts , et Sainctes de Paradis ne
sont estimez par eux non plus que les hommes
de ce monde, et cncor moins. Derechef condâ-
nercnt qu'il n'y auoit aucun Purgatoire, et que
après la mort on ne doit point prier pour les tres-
passez . disantz qu'ils sont au partir de ce monde
iugez cl enuoycz en Paradis ou en enfer éternel-
lement , et tant d'autres hérésies que Ion ne
sçauroil escrire, cl quant à moy i'ay grand hor-
reur de les penser et cscrire.
!■ Hérésie de Geneue. 1 27
Apres CCS maudites conclusions, lacqucs Ber-
nard du grand Ordre des Frères de S. François,
Gardien du Conuent de Riue, prestre et pres-
cheur, mesprisa et vitupéra vilainement son or~
dre, etprint Fhabit séculier le vingtiesme de luil-
let , et tantost print à femme vne belle ieune fille
d vn riche Imprimeur.
Le iour de la Magdaleine , après que la Messe
fut sonnée solennellement en son Eglise^ et que
tous ceux de la Parroisse et autres bons Chre-
stiens de la cité furent là assemblez pour ouyr la
saincte Messe en grade deuotion , ce malheureux
Predicant Faret mena tous ses auditeurs, puis
estans assemblez en leur ordinaire, dans ladicte
Eglise de la beniste Magdaleine , pour empescher
la solemnité, et eux dedans fermèrent TEglise, leMiuthc
cl se tindrent à la porte pour contraindre le peu- "^nênr^"'
pie d'ouyr ces sermons, dont chascun fut esmeu , f^ï/w-'
et troublé, et les femmes ietterent un grand cry, '^'J,^^''
et firent telle noise que malgré eux sortirent de
l'Eglise, et fut cessé tout le diuin seruice : mais
après que ces chiens furent sortis le peuple Chre-
slien retourna en l'Eglise, et les Prostrés dirent
la Messe plus solennellement que iamais, et en
grande deuotion : et à Vespres ces canailles fi-
rent le semblable, et prindrët possession de celle
saincte Eglise , et tous les iours depuis fut leur
ordinaire d'y prescher. Puis en l'Eglise de sainct
Geruais, et pareillement firent au Conuent des
lacobins le iour de leur Père sainct Dominique^
et en toutes les Eglises ne cessèrent d'empescher
le diuin seruice, mais sur tout persuadèrent les
128
Commencement de
Les Sin-
d'tques et
deux Pré-
dira m rev-
ient entrer
dedant le
Conuent de
S. Claire.
pauuics Sœurs de Madame saiiicle Claire , les-
quelles pour auoir quelque bon conseil, et recon-
fort recoururent à leurs bons amis Catoliques,
mais personne n'y sçauoit donner autre réconfort
que de plorer auec elles piteusement.
Le Dimanche dûs les octanes de la Visitation
de nostre Dame vindrent les Sindiques auec le
chelif Prédicat Guillaume Faret , et Pierre Viret,
et vn misérable frère Cordelier, qui ressembloit
mieux vn Diable qu'vn homme , et des princi-
paux de la cité vne douzaine tous Hérétiques,
à dix heures de matin que les pauures Sœurs vou-
loient disner, vindrent au Conuent, demandant
d'entrer par deuers nous, pour nostre bien et
consolation , disant qu'ils estoient nos Pères et
bons amis. La mère Portière le va dénoncer a la
Mère Abbesse . et Vicaire qui le dirent à la cômu-
nauté pour recourir à nostre Seigneur, qui les in-
spirast à respondre à son honneur, et gloire, car
elles pensoient bië qu'il y auoit de la trahison et
tricherie. Les sœurs laissèrent la table, et couru-
rent à l'Eglise et la Mère Abbesse. et Mère Vi-
caire allèrent auTournet disant, Messieurs vous
nous aurez à pardonner, car ce n'est pas nostre
vocation d'ouurir noz portes : mais s'il vous plaist
de môter à la treille, nous vous irôs saluer vo-
lontiers. Le Sindique respôdit. nous sommes les
Seigneurs de iustice, et voulons entrer, mais ne
vous doutez, car nous ne vous ferons que tout
honneur.
La raere Vicaire rcspondit. Messieurs le cœur
me dit que vous menez voz Predicants diaboli-
lUercsk de Gcneue. 129
ques que ne voulons onyr aucunement: le Sin-
(lique dicl Dame Vicaire vous nous persuadez
tousiours, et nous sommes gens de bien, cl n'al-
lons point par Iricheric, et venons pour voslre
consolation , el pource ouurez les portes : car nul-
lement ne pouuez ny deuez refuser. Messieurs dit
Mère Vicaire, or dites s'il vous plaisl la cause qui
vous meut d'entrer céans? faicles nous ceste grâ-
ce de nous laisser seruir à Dieu sans plus d'empê-
chement : le Sindique respondit par le Seigneur
Dieu nous y entrerons, et si vous n'ouurez nous
romprons voz portes el vous en repentirez : La
Mère Vicaire dict si vous venez pour mal faire il
sera mieux qu'ayex la peine de rompre , mais ie
crois que vous estes gens tant bien aduisez que
ne voudriez faire tel scandale. Le Sindique dict
Dame Vicaire nous vous auons dicl que venons
pour bien , et ne voulons entrer que trois ou qua-
tre de voz bons amis. Ce oyant la mère Abbesse
et autres Sœurs dirent, il est mieux que leur ou-
urôs de peur qu'ils ne vous facenl autre meschef ,
dont pour euiter leur furent ouuerles les por-
tes, ils promirent qu'ils ne meneroient point de
Predicant, et qu'ils n'entreroient que trois, ou
quatre, mais ils entrèrent vne quinzaine auecque
le Père Confesseur qui donna conseil de leur ou-
urir pour crainte d'eux, et vn autre bon Père son
compagnon.
Puis entrèrent tout droit au chapitre , et le Sin-
dique dit. Mère Abbesse faictes venir icy tou-
tes voz Sœurs ensemble, et sans contredicl ny
delay, autrement nous mesmes les irons quérir,
130 Commencement de
parleconucni, lors la mère Vicaire dit, hal Mes-
sieurs vous nous auez Irahy ; ie ne veux point ouyr
vos sermons de perdition, et fil toutes les excu-
ses possibles, mais la mère Abbesse, elle Père
Confesseur contraignerent par saincte obédience
toutes les Sœurs d'y venir, ieunes et anciennes,
saines et malades : et toutes estant assemblées
les ieunes furent mises douant ce maudit Faret,
et les Euangelistes d'vne pari et d'autres près des
ieunes pour les flatter et deceuoir. Silence fut
donné, et ce Faret prinl son ferme désir, gens
Maria abiit in monlana; disant que la Vierge
Marie n*auoit point tenu vie solitaire, raaisestoit
diligente à secourir, et faire seruice a sa Cousine
ancienne, et sur ce passage degradoit la saincte
clausure, et Religion, Testât de saincte chasteté,
et Virginité vituperablement , qui transperçoit le
cœur des panures Sœurs. Adonc la Mère Vicaire
voyant que ces séducteurs parlementoient et
flattoient les Jeunes Sœurs, se leue droicte d'en-
tre les anciennes disant Môsieur le Sindique
puisque voz gens ne gardent le silence ie ne le
garderay non plus, mais ie sçauray ce qu'ils disent
là à mes Sœurs, et s'alla mettre entre les ieunes
douant cesgallands, dont puisque vostre Predicant
est si sainct que n'auez-vous sur sa personne eu re-
uerence et obéissance, vous estes de mauuais sé-
ducteurs, mais icy ne gaignerez rien : sur ce tous
furent indignez , disant quel Diable de femme est
cecy, Dame Vicaire avez vous le Diable, ou estes
vous enragée, retournez en vostre place. Non fc-
l Hérésie de Geneue. 13!
ray, dit-elle que ces gens ne soyent osiez d'auprès
de mes Sœurs.
Le chelif Prédicat estoit tant courroucé ou par
le vouloir de Dieu si espouuanté qu'il ne scauoit
tenir propos, mais Irembloil en parlant, et n'a-
uoit aucune contenance, et les autres deux Pre-
dicans n'en auoienl pas plus , ne dirent mol.
Les Sindiques estant troublez, commandèrent
furieusement que la Dame Vicaire fusl mise de-
hors, et elle dit vous me faictes grand grâce : car
ie ne deâire autre que d'estre hors de vostre com-
pagnie , et ne veux maintenant ouyr voz maudi-
tes traditions. Lors plusieurs la prindrent, et la
sortirent hors du Chapitre , et toutes les Sœurs se
leuerenl pour vouloir sortir après elle , mais la
porte leur fut fermée, dont se prindrent à plorer,
criant miséricorde: mais derechef fut comman-
dé silence par le Confesseur, qui craignoit plus
qu'elles , et par la mère Abbesse qu'ils tenoient
entr'eux. Et la panure Mère , fort ancienne et ma-
lade, obtemperoit à leur commandement de fai-
re assister les Sœurs : et vne d'entre elles dourant
leur affection , se va cacher au Dortoir, fermant
deuers elle : mais force fut de la faire reuehir, et
mesmes d'y apporter les griefuement malades.
Alors vn Predicant reprint sa parole dissimu-
latiue du bien de mariage et liberté, auec propos
de grands abus et damnables : et quand il parloit
de corruption charnelle les Sœurs commëçoient
à crier, c'est menterie, crachant par despit contre
luy, et sur tout les ieunes Sœurs, qui estoient de-
uantluy, disant nous ne pouuonsplus ouyr de ces
132 Commencement de
erreurs, dequoy le Predicant fut fort indigné,
disant, et vous Père Confesseur, qui tenez ces
panures aueuglees en ceste captiuité damnable,
que ne les faicles vous taire pour ouyr la parole
de Dieu, mais elles ne la peuuent pas ouyr d'au-
tant qu'elles ne sont pas de Dieu , ains toutes cor-
rompues de cœur, feignant de vinre chastement
encloses, et ainsi abusent le monde: cependant
nous sçauons bien que plusieurs de ces panures
ieunes filles viëdroient volôtiers à la vérité de
TEuangile, et au grand bien du mariage, si vous
et les vieilles ne les teniez tant de court, et sub-
iectes : le Confesseur tout espouuanté, et son com-
pagnon , et la mère Abbesse de rechef cômande-
rent silence, disant que sainct Paul commande à
la femme de se taire.
Mais la Mère Vicaire estant dehors ne se teut
pas, vint douant le Predicant frappât de ses deux
poings contre la paroy, de grand force, criant
hé chetif et maudit home , tu pers bien tes feintes
paroles, tu n*y gaigneras rien. le vous prie, mes
Soeurs, que vous n'entendiez rien à luy. De cela
les Hérétiques furent plus troublez que deuant :
car elle faisoit tel bruit de ses mains , et crioit si
fort que le Predicant perdoit sa mémoire et pro-
pos.
Les Sindiques iurerent qu'ils la meneroient
en prison , mais elle auoit si ferme son bon vou-
loir , qu'elle ne craignoit point la mort pour Thô-
neur de Dieu : Aucunes des Sœurs âuoient bou-
ché les oreilles de cire pour ne l'ouyr: dont voyât,
que nulle n'en faisoit estime le Predicant cessa, et
l'Ueresie de Geneue.
138
â voir sa uonlenance il eust voulu ii'eslre iamais
entré leans, et ne cuidoit assez tost cstre dehors,
et moy qui cscry cccy. estant présente, etadui-
sant curieusement sa cuntenance (en ferme pro-
pos de ne varier eu l'amour de Dieu , et de ma
vocation), i'apperceu très-bien que le Diable, et
tous ses adtierans ne peuuent endurer la compa-
gnie des vrayea cspouscs de lesus Christ, et le si-
gne de la saincte Croix, que contiauellemenl
les Sœurs Taisoient malgré et en dcspit de luy,
et de tous ses semblables.
Les Siudiques. et autres vouloient parler aux
Sœurs, et disputer auec elles , mais la porte du
Chapitre fut ouuerte, et la Mère Vicaire rappellee
à la requestc de la Mère Abbesse , et tousiours les
redarguoit. ne voulant point auoir longs propos
auec eux. Aucunes des ieunes se cuyderent ca-
cher à l'Eglise . mais quatre ou cinq de ses mar-
chands les allèrent trouuer, car ils clierchoient
principalement les deux de la ville , et celles qui
y auoient esté à lescolc, (lesquelles ils auoient
cognoissance ; Et moy estant du nombre fus co-
gneue d'vn d'iceux qui par force me vouloit des-
couurir, et voir en la face, el pource que ie ne
luy voulus permettre se dcspita, disant qu'il ne
me feroit autre violëce pour lors: mais dans peu
de temps, ie vous verray. [dit-il) à loisir en pleine
rue, qui fut parole transpersant mon amc, et de
mes pauures compagnes : et autant en dit le mes-
chant Virct Predicant à la pauure Sœur d'Orbe
qu'il persuaduit bien pour 1a deceuoir, et sur tout
^^^^^ desiroient de parier en secret à celles de Geneue,
434 Commencemen i de
mais la Mère Vicaire les en gardoil bien. La pau-
ure apposCate fut de bon propos pour ceste heure,
et les mères anciennes leur respondirent constà-
ment de la saincie escriture : et furent les panures
Sœurs trauaillees ceste iournee douloureuse-
ment, despuis dix heures de matin iusques à cinq
de soir« et plusieurs, sans boire ny manger, fors
qu'abondance de larmes.
Or voyant ces hérétiques qu'ils ne profitoient
ny gaignoient que de grandes iniures, se retirè-
rent dehors, et ce maudit Faret commença le
premier, et s'alla lauer les mains hastiuement
pour se refraischir, croyant qu'il brusloit de rage,
et en descendant les degrez ce meschant Corde-
lier, tout chargé de rongne, estant hydeux à voir
ne pouuoit deualer, et demeura derrière; etvne
Sœur allant après le frappoit de ces deux poings
sur les espaules, disant, chetif Apostat haste toy,
et t*oste de deuant moy , mais il n'en fist aucun
semblant , ny oncques dict mol. le croy qu'il
auoit la langue amortie et liée , et en sortant le
Syndique dict, nous retournerons souuent pour
vous annoncer la parole de Dieu , la Mère Vicai-
re respondit, n'y reuenez pas pour le pris^ car
iamais ne vous ouurirons les portes.
Despuis voulurent bien retourner souuente-
fois, mais Faret oncques ne le voulut, ny aucun
autre Predicant, disant que tout estoit perdu de
prescher à ces hypocrites: mais mettez les dehors
de leurs tanières (disoient-ils) et les contreignés
de venir aux sermons publics en tant que cela est
en voslre puissance.
rueresie île Gencue.
u:
Quand ils sortirent du Conuenl il y auuii bien
trois cens personnes deuant la porte, attendant
si aucune religieuse sortiroil aueccux, et ne cuy-
doient pas moins qu'elles ne fussent peruerties,
et plusieurs maunais pensoicnl en retirer en leur
maison, pour les mariera leur gré, etmesme vu
Cordelier renié auoit iuré d'en espouser vne.
La Sœur de nostre pauure aposlale cuydant
la faire sortir, eatoit là en attendant, et pour la
faire venir, et peruerlir, cstoil leuee de gesine
d'enfant, et n'auoit que luiicl iours qu'elle auoil
enranlc, et son mary Hérétique auuit porté son
enfant en son giron, et le tint en baptesme sans
autre parrain: voyanl. dis-ic celle malLeureuse
femme que sa Sœur ne sortoit point, alla monter
à la treille auec d'autres dames Bourgeoises, fai-
gneant vouloir parler aux Sœurs en bonne ami-
tié pour sçauoir que leur auoil esté faict par ces
predicans, puis demanda de parler à sa sœur, la
Mère Abbesse auec plusieurs discretles leur par-
lèrent deuotemenl, et lors vne fauce langue ser-
pentine, predicanle par douces paroles, cuydant
plus faire que les susdicts Predicants, vacômen-
cer à parler de l'Euangile disant panures Dames,
vous estes bien obstinées cl aueuglees, ne sça-
ués vous pas que Dieu a dit que son ioug est doux
et soùfue, dit venez â moy tous qui labourez, et
estes lassez , cl ie vous desebargeray : Et n'a pas
dicl que l'on s'emprisonne , et tourmente par des
austères peuilences comme vous faicles. Et puis
du S. Sacrement disant des parollcs que i'aurois
horreur d'escrirc, aussi ses parollcs faintes sont
136 Comnuncement de
toutes contraires au salut. La mère Abbesse sça-
chaut bien de la saiocte £scriture, luy respondoit
viuement, aussi faisoit cette pauure apostate: mais
toutesfois demonstroit grade amitié et priuaulé
à sa sœur . qui donna grand soupçon aux Sœurs,
dont aucunes allèrent prier la mère Vicaire d*y
aller pour mettre fin à leur propos: laquelle incô-
tinent alla prendre la mère Abbesse par les bras ,
disant, ma mère voyant que ces bonnes Dames
ont changé de loy, et ont prins le contraire à sa-
lut , et à nous , vous ne les deuez pas ouyr : et puis
dit à ladite Dame^ si vous voulez deuiser icy de
nostre Seigneur, et de propos honnestes, comme
autrefois, nous vous parlerons volontiers, mais
de ces innouations de loy ii*en voulons point
ouyr parler, parcequ'il nous est deffendu : puis sans
autre congé ferma la porte , et leur fit visage de
bois, dont furent fort faschees, et crièrent là plus
de demie heure, disant;, Ha fausses caffardesi vous
desprisez la parole de Dieu , et voulez obeïr à
vos caffards, et ministres du Diable, et puis ce-
ste malheureuse disoit> vous voyez comme elles
traittent ma pauure sœur , et tiennent tant sub-
iette, que la pauure fille n*a ozé déclarer son cou-
rage^ combien que volontiers elle entendroit à
nous.
£t depuis ceste iouruee ne ceifserent seulement
vn iour qu'ils ne fissent venir quelqu*vn de leur
secte pour espier et trauailler les pauures Reli-
gieuses, et souuent disoient paroles infâmes et
détestables: mais la mère Portière estoil atlrem-
pee et discrette , et ne leur tenoil point long pro-
rneresie de Geneue. 137
pos. qu'elle ne fermist son Tourne! , et si force luy
esICMt de respondre , elle faisoit venir la mère Ab-
besse, el la mère Vicaire, et les Sœurs se met-
toient en oraison , et nostre Seigneur permetoit
que toosiours respondoient efficacement, et les
rendoient vaincus et confus. Vray est que sou-
uenlefois ils menaçoient la mère Vicaire de pri-
son criminelle, et craignions quelquefois que de
faict ils ne le fissent : mais aucuns doutoient di-
sant elle est de trop grande parenté , et pourroit
estrc cause de quelque grande esmotion contre
la ville ; aussi le Duc de Savoye les soustient , et
pource elles ne prient que pour luy : et aussi nous
seroit reproche de nous prendre à vne femme
idiote.
Plusieurs gens de bien nous venoient aduertir
des menaces qu'ils faisoient de venir prendre les
ieunes Sœurs pour les marier, et principalement
la panure peruertie, et que iourneilement sa sœur
en faisoit supplication à Messieurs de la ville, et
au Conseil, dont plusieurs Bourgeoises Catho-
liques, etmesmcs de ses parentes, venoient pleu-
rer, en les exhortant d'estre constantes , el d*auoir
bonne patience et perseuerance : car pour le vray
estoit résolu de nous osier du Conuent et séparer
Vvne de l'aulre en bref.
Les panures Sœurs, conseillées de nostre Sei-
gneur, s'assemblèrent vn iour toutes en chapitre,
au son de la cloche , inuoquant Taide de nostre
Sauueur lesus Christ, et du bcnoist S. Esprist , de
la sacrée vierge Marie , et tout le céleste Exercice,
cl en telle abondance de larmes que Tvne n'en-
438 Comïneneement de
tendoit point l*autre, et fut demandé aux ieunes
Sœurs si elles vouloient perseuerer, ou se sauuer
par quelque bon moyë, ainsi qu'il plairoità Dieu
les inspirer: <?ar certaines bonnes Dames auoient
présenté de les retirer secrettement , et sauuer
en habit dissimulé.
Adonô foutes prosternées enterre, et à haute
voix et abondance de larmes dirent aux ancien-
nes, Ha tres-aimees Mères , ayez pitié de nous, et
nous aidez comme à vos panures enfans en ce
douloureux danger, angoisse nous est de toutes
parts: car nous ostant et séparant de vostre com- -
pagnie ne sommes pas asseurees que ne tombions
entre les mains de nos ennemis: et demeurant,
ne pouuons cuiter le péril de nos personnes, si-
non parTaide diuine^ et pource vous plaise prier
pour nous, et nous aider de vostre pouuoir, car
nous auons propos de mourir pour Dieu, et ne
craignez pas, [s'ils nous vouloient prendre par
force) de nous retirer de vostre pouuoir, nous ay-
mons mieux estre desmembrees par pièces que
de consentir à eux , et vous promettons la foy de
tout nostre pouuoir: les panures anciennes en-
tendant cecy pleuroient amèrement, et aucunes
defailloient.
Toutes se promirent et donnèrent la foy hors
la mal-aduisee Sœur Blesine qui fust pensiue , et
puis se rioit et n'en Qst pas grand estime , il luy
fust demandé ce qu'elle pensoit de faire, si elle
n'estoit pas d'aussi bon vouloir que les autres; et
que si elle vouloit on la sauueroit bien , car elle
nuoit deux tantes en la ville bien estimées et
VITerrvie tic (ieneue-
vraycs callioliques. qui la dcmanJoieut pour la
sauucr, et mettre hors la ville ea seureté en la mai-
son de Môsieur le luge de Gels, qui aunil cspou-
so sa sœur, et des lors ils la vouloient conduire
en \n eonuent de Viuey bien lionaestemcnt, et
qu'elle condescendit à cccy, car pour vray elle
scroil prise des peruers loups rauissans ; mais elle
respondit qu'elle n'auoit que faire de ses tantes,
ny beau-frère, et qu'elle scauoit Ircs-bien ce
qu'elle deuoit faire; Et en ce les pauures Mères
cugneurenl bieu son mauuais propos, et la dis-
siiadoient de leur pouuoir, et tant bcnignemenl
qu'il esloil possible : et les ieunes luy disoient . lié
IrÈs-aimec compagne, ayez pitié de vostre panure
a me. croyez le conseil des bônes Mères, car tous
csics en grand péril , et aussi nous toutes par vus
slrc moyen. Elle respondit en riant, vous auez
grand doute, et desirez de vous dclfairc de moy.
mais ie ne feray pas par le moyen que pensez de
vous mesmes.
Ce voyant les Sœurs mâdercnl quérir ses lan-
Ics. el leur dirent toulos ces paroles, dont elles
en pleuroient amèrement, et la firent venir par-
ler à elles, mais n'y voulut venir iiisques à tant
qu'on luy dilque c'esloit sa sceur hérétique; alors
incontinent y alla toute ioyeuse. et ses puuures
tantes la prindrent si doucement et prudëment
qu'il fust possible, luy promettant de ne luy ia-
mats faillir, mais de tout ne lenoit conte, dont
l'vne luy va dire auec grande affcrlion , Ha Sœur
Blasinc io voy bien vnsire foie opinion, et que
vous marierez, et serez ciiusc que nous serons
HO CunDuencement de
toutes en grand reproche, mais elle s'en partoient
deuanl elles riant sans congé , dequoy les pauiires
Dannes furent merueilleusement angoissées, et la
Mère Vicaire leur dit, mes Daines et noz bônes
Mères, vous voyez le danger auquel nous som-
mes au moyen de ceste fille , el nous serez tes-
moing, comme auons cherché et mis auant tous
les moyens à nous possibles pour la sauner, elle
voit bien la bonne et ferme constâce de ses com-
paignes que vous cognoissez bien, qui sont tant
panures Religieuses , et pour elle sont en grand
danger. Vrayment vous dictes vray (dirent ces
Dames) car nous scauous bien que les mauuais
ont grand enuie d'auoir vne telle et telle, et les
prendront par force si nostre Seigneur ny met
de sa grâce.
De ces paroles furent les Sœurs plus dolentes
que deuant, et y auoit angoisse qu*aucnnesfois
Tvne ne cognoissoit Tautre, disant les vues aux
autres , Hé Dieu! quel conseil vous plaist il nous
dôner, nous auez vous tiré du monde pour nous
perdre, si nous cachôs les ieunes ils martirizeront
les panures anciennes par despit , et s*ils treuuent
les ieunes ils les sépareront par violence , et ne
sçauôs quel moyen tenir sur ceste angoisseuse
départie et tribulation, et disoient aussi, hé 1 très-
aimées Mères delà religiô, sçauez-vous point Tan-
goissè pitoyable, et douloureux danger où sont
voz panures Sœurs, si vous le sçauiez au moins
nous aduertiriez par vos prières, et ainsi il n'y
auoit entre les panures Sœurs que crainte, pleurs,
et douleurs, et n'y auoit moyë de le faire sçauoir
'
i'Heresie de Geneue.
à personne, car ils n'osoient escrire aucune lellre,
veti que la ville auott mis Irête sis hommes d'ar-
mes en la maison de Monsieur de Cudre tout de-
uant le Conuent, faisant le guet Jour et nuict.
afin que nulle Religieuse sortit, ny les biens el
les meubles , et ne passoit pas vn petit enfant, ny
autre qu'ils ne le visitassent par les lieux de tout
le corps, et qu'ils ne seeussent l'intention pour
quoy ils alloienl et venoient . et si aucun par pi-
tié portoit l'aumosne aux Sœurs ils la relenoient,
et empesclioienl les bonnes créatures de leur
faire du bien, et par ce moyen furent destituées
de tout reconfort, et conseil humain.
Toutefois par subtil moyen, â l'aide de noslre
Seigneur auoient faict signifier leur danger et de-
fortune â Monseigneur te Duc qui leur portoit
grand amour et pillé, el Madame pareillcnienl,
qui mandèrent audict luge de Gclz qu'il nous til
préparer son monastère d'Anissy, cl que ne dou-
tissions de rien, qu'il le nous donnoit pour nous
retirer d'entre ces canailles, el qiien'eussiôspen-
sement que de sauuer noz personnes qu'il nous
fourniroientde meubles, et toutes nos indigences,
qui fut vn grand reconfort, et côsolatîon pour
nous : mais lielas! nous ne pouuions sortir sans
danger en nulle sorte, pource que le Conuent
estoit enuironné de tous endroits de gardes el
toutes les portes de la ville, et ne sortoit ny
enlroit personne que de leur gré : et pource dou-
tions qu'à la sortie ne fussions (irinses, el séparées
par force, comme de faict les mauuais auoient
délibéré, et pource le meilleur esloit d'attendre
142 Commencement de
ensemble le diuin plaisir de noslre Seigneur, qui
iamais ne délaisse ses amis.
Le iour de TOctaue de Pelri ad vincula, par vn
Dimanche ces Hérétiques firent de grandes inso-
lences à l'Eglise de sainct Pierre, et interrompi-
rent le diuin seruiee que Messieurs du Colege fai-
soient, ils les battoient, et deschiroient leurs sur-
plis, et firent de grandes injures etvilennies, et
y prindrent leur possessoire damnable pour près-
cher, et le lendemain prindrent tousjes meubles,
et thresors, qui estoient estimez plus de dix mille
escus, rompirent les Images, et belles portraitu-
res ouurees de beaux et excellens ouurages, n'y
laissant aucune entreseigne de deuoUon : et de-
puis ce iour nul seruiee se faisoit en aucune Eglise
de la cité , fors au Conuent de saincle Claire , où
les panures Sœurs maintenoient tousiours les
heures canoniales, mais à portes closes. Les beaux
Pères disoient tous les iours la Messe , et beau-
coup de gens y venoient secreltement , qui estoit
bien dangereux pour les Sœurs. Et la veille de
saincte Claire fut mandé par grande delFence de
ne plus sonner ne dire Messe, ny aucun office, qui
fut glaiue transperçant leurs âmes : toutefois elles
disoient tousiours TofTice, mais tout bas au mi-
lieu du Choeur, et quelquefois le disoient dedans ,
le Refectoir.
Le iour de l'Assomption noslre Dame, après
Matines les Frères dirent la saincte Messe, et puis
le Père Confesseur communia toutes les Sœurs,
pour la dernière fois, et y furent portées les pan-
ures malades en grande peine, et pleurs, et puis
l'Heresie de Geneue. 143
commandèrent à Dieu leur Père Confesseur, qui
se vouloit départir pour se sauner hors la ville, et
ses compagnons, craignans d'estre mal traitiez,
sortirent hors la ville, et demeurèrent les pau-
ures Sœurs bien desconfortecs, sans conseil ne
confort de crealure humaine, que d'vn seul pau-
ure CoDuers, qui esloit bien griefuement mala-
de, et ne pouuoit aller gueres loin. Elles estoient
en pitoyables amertumes et angoisses, et n'atten-
doient iourneliemêt que douleurs et périls : et n'y
- auoit en ceste panure Congrégation que pleurs
et lamentations.
LA VIOLENCE QVl FVT FAICTE
AU CONVENT. ET AUX RELIGIEUSES
DE Saikcte Claihe-
^,E iour de Monsieur Saincl Bartholo-
Kray Aposire vindrent grades corapa-
*)gnies tous en armes, el bien embas-
^lonnez de toules sortes d'armes, et
s tout paisiblement ils vindreni heurter à
'a grafld'portf du Conuenl, etlepauure
|»iConuers va s'enquérir qui ils esloient, et
^qu'ils demandoienl : vn mauuais meurtrier
à feindre sa parole , se pronôçant amy de la Reli-
gion , ouure moy sans doute : car ie suis vu de les
bons amys, et viens pour la consolation des Sœurs.
Le pauure Frcre Conuers, en bonne intention
ouuril la porte, lantost toute ceste multitude fut
dedans, dont le pauure Conuers demeura com-
me transsi, et tantosl vont courir par le Cûuent
es cliambres des Frères, rompant et brisant tout
l'Heresie de Gêneur.
lU
ce i)irilslrouucrent, images, liures, elBreuiaires,
et Brent pis qu'il n'auoient Taict en aucune autre
Eglise, et pource que les images estoient ostecs,
et retirées, ils présentèrent les grésillons aux
mains du pauure Frerc conucrs s'il ne leur mon-
slroil. le pauure frère craignant leur ouurit la
chambre où tout esloil relire, el eux côme Loups
enragez vont rûpre auec grosses haches, el mar-
leau\ ces belles images . et principalement du
benoist Crucifix qui estoit merucilleusemûl beau,
et de nostre Dame , et n'y laissèrent pièce entière.
Puis montèrent auec vue eiclieiie à vn grand
Crucifix de merueilleuse beauté, et pitoyable a
regarder, et y firent grand effort et tumulte auec
grosses haches, et troquoises cl tous instnimens,
et esloienl àl'enlour plus de ulnquanlc, mais ne
le peurent iamais endômagerny despendre, de-
qooi furent bien troublez.
Les pauures Sœurs oyant ce tumulte, furent
dolentes , et pleines de craintes , el s'allèrent fou-
les retirer à l'Eglise . demandant l'aide et secours
de noslrc Seigneur, et ces iniques Sataniques,
aprcs auoir faiet leur despit dehors . s'en vôt droit
an lornet des Sœurs, et Pierre Vandelly, el Rau-
dichon Capitaine de celle pestiférée compagnie,
se prindrent à frapper de grosses barres de fer que
ils porloient pour rompre toutes serrures, el auec
gros hachôs abbatlircnl le tornet qui estoit beau,
cl fort de bon noyer. La mère portière voyant
lombé et eseartelé le Tornet, va barrer la porte
contre, t'appuya de son dos pour garder de l'ou-
urir ■ mais l'vn d'eux va frapper de son hachon si
144 Commencement de
rcrmcment qu'il le mit bien auant, et peu s'en
fallut qu'il ne le mist au dos de la portière , mais
Dieu le Créateur la recula miraculeusement, et
sortit auec ses compaignes de la chambre du
Tornet, et fermèrent la porte de la chambre qui
estoit double et forte , et vn autre porte qui es-
loit encore après la première porte, et toutes
bien composées et fortes, et puis coururent à
l'Eglise, et toutes vnies ensemble saines et mala-
des, se mirent bien ioinctes en vn monceau pros-
ternées en terre les faces couuertes au milieu du
Cœur, en pitoyable douleur et souspirs incôpa-
rables attêdant la mort corporelle, ou le péril de
Tame, et sans espoir ny reconfort humain ; cepen-
dant les iniques eurent tantost rompu le tornet,
et les trois portes , et entrez se vont esparpiller
parle Conuent à gros troupeau, car ils entrè-
rent plus de cent cinquante, tous forcenez à mal
faire, et ne délaissèrent images, ny forme de de-
uotion au dortoir, à Tenfermerie, ny en aucun
lieu du Conuent, et venant au chœur où estoient
les panures Sœurs, vôt deschapeler les belles ima-
ges deuât leurs yeux, faisant voler les esclapespar
dessus elles , qui leur donnoient des mauuais
coups. Ce voyant les pauures Sœurs dVn ardant
cœur, commençant la mère Vicaire toutes d'vnc
voix et hauts cris . vont crier miséricorde sans ces-
ser, et fut tel le cry, et si espouuâtable qu'il fut
ouy bien loing, dont tout le Conuent retonnoil,
auec la violence que les iniques faisoient, qui es-
toient bien estonnez, et crioient aussi à pleine
voix cotre les Sœurs disant, taisez vous de par le
l'IIeresie de Genettc.
Uo
grand Diable, mais la mère "Vicaire respondil,
nous crierons à nosLrc benoist Dieu iusques à ce
que de luy ayons secours el grâce, mais vous
qui faicles œuures diaboliques , de quel aulliorité
faiclcs vous telle violence ? sonMIs point icy Mes-
sieurs les Sindicqueset Gouuerneurs, nous leur
supplions raison et iustice, et qu'ils nous disent
qui nous meut à nous tant tourmêter sans raison,
dequoy aucuns furent aucunement esbahis, mais
les autres ne laissèrent comme Loups rauissans à
deuorcr tout ce qu'ils trouuoiêt de dcuolion : plus
chapclercnt les formes et chaires des Sœurs, qui
esloicnl belles, et de bon noyer, comme aussi ne
laissèrent entier le pulpilrc du lettrier, et le Hure
qui estoit dessus. le croy que iamais ne fut faicte
si grande insolence, vitupère, et dissolution : El
ne fui oocques ouy si piteux cry, et lamenlalion
que faisoient les panures Sœurs, et plusieurs d'an-
goisse se pasmoicnt et pcrdoicnt la parolle.
La pauure apostate estoit alors auec les Sœurs ,
cl la mero Abbesse la tenoit auprès d'elle pour
luy donner bon courage , el quant les Sœurs cri-
oient miséricorde elle crioit au contraire, paueât
illi , et non paucam ego , de quoy celles qui estotêt
auprès d'elle furent bien esbahies , et pource que
la merc Vicaire constâment demandoit les Syn-
diques pour sçauoir leur totale intention qu'ils
vouloient faire de nous : pour celle beurc les ini-
ques ne lîrent aucun semblât de nulle des Sœurs ,
mais se rassemblèrent, et sortirent dehors vnis
ensemble, et laissèrent tout le Conuent ouuert,
que cliacun y pouuoit entrer.
1 46 Commencement de
Se voyant les pauures Sœurs tant fatiguées et
affligées, ne scachant que faire , nostre Seigneur
inspira deux notables Bourgeoises Catholiques,
(l'vne femme de leur Apothicaire, nommé Amy de
la Riue, et l'autre estoit femme d'vn riche Mar-
chand, nommée Léonarde Vindret) de les
venirconsoler,etentrerent dedans constamment, et
quand les Sœurs les virent recommcërent leurs
cris, miséricorde, pensant que derechef fussent de
ces canailles, mais les pauures Dames toutes
chargées de larmes crièrent, ne vous doutez de
rien . car nous sommes vos amies , et venons pour
bonne intëtion. Alors les pauures Sœurs se dres-
sèrent toutes vers elles en pileux souspirs, et la-
mentation , et furent long temps sans pouuoir di-
re mot , monstrant par signe l'insolêce et violen-
ce, et ces pauures Dames disoient: Certes tres-
cheres Dames il nous desplaist grandement, et
s'il estoit en notre pouuoir nous amanderions
bien tout : mais vous sçauez que force n'est pas
droict; Les mauuais sont maintenant en puissan-
ce sur les seruiteurs de Dieu , et les bons n'ont re-
fuge qu'abonne patience, consolez vous en no-
stre Seigneur, et nous dites priuément s'ils ont
point touché à vos personnes : Nenny , dit la Mè-
re Vicaire , ie croy que nostre Seigneur ne leur a
pas permis. Or prenez bô courage, dirent ces Da-
mes , car ce n'est que commêcement de douleur.
Et vous autres ieunes, telle et telle, prenez bon
cœur, et vous confiez en nostre Seigneur, car vous
aurez de la bataille.
Et ainsi qu'elles s'en relournoient veirent ve-
THeresie de Geneue. liT'
nir et entrer dedans la mallieureiise Capitaine
de malice, auec beaucoup de ses plus infectées
adhérantes, et la multitude des Torsencz, qui fut
renouucllement d'angoisses incroyables aux pau-
uresSœurs, disant aux susdites deux Dames, Hé
nozvrayes meres et amies, pourquoy retournent
ces malheureux? vous voyez qu'ils ont desia faict
tout au pis qu'ils ont peu , et que nous veulent-ils
pkis? Recourez à nostre Seigneur, dirent ces Da
mes. et ils ne vous délaissera point, etquâtà nous
vous y aiderons de noslre pouuoir ; et vous Sœur
Blaisine, ayez bon courage, carvosire sœur gui-
de ceste troupe pour vous auotr. Et surce la mère
Abbesse la print par la main disant, mon enfant si
vous faictes resistence, nous vous aiderons toutes
iusques à la mort, et ic vous tiendray au milieu du
troupeau, et s'ils vous cherebent vous serez au
giron de vostre panure mère.
La merc Vicaire en gardoil vne entre ses Ïam-
bes soubs son babit , qu'elle donna en garde à l'v-
ne de ces dénotes Dames, qui la print volontiers,
cl la cacba aussi dossoubs sa robbe , et se lenoit là
comme toute esbabie, et les pauures Sœurs vont
crier comme deuant de voix enrouées pitoyable-
ment miséricorde, dequoy ces pauures gens es-
toienl grandement esmeuz , et ne pouuoient s'en-
tendre l'vn l'autre, et n'osoient mettre la main
aux Sœurs, car elles se tenoient si serrées ensem-
ble, qu'ils ne cognoissoient ieunes ny vieilles, et
ta Dame (^atboliquc leur remôstroit de son pou-
uoir, disant, Helas Messieurs, que voulez vous â
ces pauures Sœurs qui ne nuisent à personne? Da-
148 Commencement de
me Hemme regardez bien que vous faicles d'o-
sier vostre Sœur» gardez que mal ne vous aduien-
ne. Elle respondit nous ne la voulons pas forcer,
ny d*autres aussi , si ce n'est de leur gré : mais ie
scay bien qu'elle voudroit eslre dehors, et que la
pauure fille y demeure en grand regret . el noslre
Seigneur donne à chacun son arbitre de bien et
de mal ; quand nous luy aurons parlé vous verrez
bien son vouloir, et comme ces caffardes la con-
traignent, et les autres aussi. Et puis se prindrent
à chercher, et crier Sœur Blaisine monstrez vous,
et parlez à nous/ ma Sœur ne vous doutez, car ie
ne cherche que vostre bien et consolation : mais
la malheureuse n'osoit respondre. Aussi le cry et
lamentation des Sœurs donnoit tel espouuante-
ment que Tvn n'enlendoit Tautre.
Adonc Vandelly va dire, taisez vous de parle
grand Diable, et faictes silence : mais de tant plus
se parforçoient à crier miséricorde. La sœur de la
malheureuse va dire, Messieurs laissons-les crier
et enrager, cherchons seulement ma sœur, et pour
la trouuer et cognoistre descouurôs les vne après
l'autre veulent elles ou non, ce qu'ils vouloient
faire : mais la mère Vicaire estant la première , se
va dresser droicte sur ses pieds, el va dire de grand
courage. Messieurs, de toucher à nos personnes ,
aduisez bien que vous ferez : car ie vous dis que
s'il y a homme qui m'approche pour me faire vio-
lence ie demeureray eh la place où luy, et ce
furent esbahis, et se vôt regarder Tvn l'autre sans
mot dire, mais firent signe aux femmes qu'elles
se missent entre les Sœurs; ce qu'elles firent, et
l'Herme de Oeneue.
U9
vont demandanl à l'vne aprcs l'autre estes vous
Sœur Itlaisine ï respondoient nenny, et ne le vou-
drions eslre, allez lacherclier autre part. El fina-
lement la vont choisir au milieu de toutes auprès
de la mère Abbesse , qui luy va dire Soeur Blaisine
mon enfant, iusques à maintenant ie vous ay pre-
seruee, ie vous prie gardez bien de vous séparer
du troupeau, et vous monstrez bonne champion-
ne de nosire Seigneur : car en cesle bataille ie ne
vous peux secourir, vous avez vostre arbitre du
bien et du mal. nostre Seigneur soit en vostre
cœur, et pensée. El sur ce sa malheureuse sœur va
crier Messieurs, nousauons trouuémasœur: mais
ces caffardes l'empeschent de vous venir parler,
et descouurir son vouloir, venez vn peu parler à
elle. Adonc la vont embrasser el tirer d'entre les
autres , et la mirent à part pour lui parler. La mè-
re Vicaire, et plusieurs autres les suyuirenl, disant
Sœur Blaisine gardez vous bien de consentir, et
vous monslrez maintenant Clieualiere de nosire
Seigneur, el ne parlez poiol à eux : mais les raau-
uais vont dire retirez vous, et nous laissez parler
à elle : car si elle ne veut sortir de sa bonne volon-
té, nous ne le luy ferons point de violence, et pour-
ce retirez vous, de peur que ne soyez cause d'vn
plus grand mal et de quelque meurtre, carnous
sçauoDS bien que ne pourriez tenir vos langues
lie parler.
A ces paroles les deux bonnes Dames Catho-
liques prièrent les Sœurs de se tenir quoyes pour
euiter plus grand malheur, et elles mesmes fai-
«oient tout leur pouuoir de rappaiser ces faux
450 Commencenwiit de
Hérétiques, lesquels parlèrent à part à la dicte
Blaisine, ie ne scay quelz propos, mais tant fut
qu'elle se laissoit emmener sans aucune resîstence,
les bonnes Dames Catholiques vont dire hé ! Mes-
sieurs que faictes vous? bien vous en aduiëne.
Adôc les principaux dirent Dame Guillaume , et
vous toutes scachez qu'elle est icy malgré elle, es-
treinte, et de long temps nous scauons son vouloir^
et vous monstrerons les lettres escrites de sa main,
par lesquelles nous sçauons son intêtion, et pour
ce nous sommes requis et priés de sa Sœur de ce
faire, car nous sommes tenus d'aider les vns aux
autres à cognoistre la vérité du sainct Euangile:
il y a long temps que la panure fille en a la cog-
noissanee et inspiration , mais elle ne l'osoit dé-
montrer, et pour ce nous ne la prenons pas à force,
mais de son gré , et en ce disant la menoient deux
par dessous les bras.
Adonc les Sœurs leuerent vn grand cry piteux
criant ha Sœur Blaisine vous laissez vous dece-
uoir, helasl mère Abbesse elle s'en va et vous
perdez vne de voz brebis. Mais la mère Vicaire
courut audeuât, et plusieurs Sœurs disant Sœur
Blaisine reuenchés vous et si vous voulez nous
voulons bien mourir pour vous retirer, et la vou-
loient oster à force d'entre leurs mains , mais sas
mot dire elle se retiroit plus deuers les mauuais,
lesquels prindrent de grosses esclapes des formes
et cuyderent fendre la teste à la mère Vicaire qui
la vouloit retirer à toute force , et vne ieune Sœur
print celle pièce de bois , et la ramenoit par les
espaulcs d'vn d'iceux, mais il retint ie coup et
l'Heresie de Gmeue.
131
eusl Trappe la Sœur si l'vne des Dames ne la reti-
rast , et mère Vicaire, et plusieurs autres y Tussent
morles, car elles relîroient de grand Torce celle
mallieureusc: la mère Porliere y fut renuersec
par terre et foulée aux pieds vilainement, et par
force chargèrent la pauure malheureuse et la sor-
tirent par le tornet qu'ils auoient rompu, et la
mirenl en la maison d'vn pauure Sauelier pour
luy osier l'habit de la religion. Ces panures Da-
mes Calholiques furent tant Irauaillees que plus
n'en pouuoienl. nostre Seigneur les auoitbien là
menées, car si ne Tut leur bonne prudence, il y eut
grand mal et meurtres.
Apres que toutes celles peruerses compagnies
Turent sorties, cl qu'ils eurent faict telle violen-
ce; ces Dames tant Irauaillees se regardoient
l'vne l'autre en grande abondance de larmes, et
tant cschaufTces que l'vne enceinte deffailloit
toute, car elle auoil lousiours esté entre celle
mesiée, et vertueusement trauaillé pour preser-
uer les Sœurs, et plus hardiment se mettoit en-
tre eux disant. Messieurs, ne regardez pas à moy,
mais au peu que ie porte, et pour ce auoient
honte de la Trapper rudement ; mais elle estoil si
lasseé que plus ne pouuoit respirer mais deuenoit
là demy morte, et l'autre hastiuement la deslassa
de robbc, et de cotte pour alléger le petit que
Ion luy voyoit bouger iusques â l'estomacli, et
pensoient qu'à celle heure elle voulsit deliurer en
celle place, et à paine se pouuoit reuenir, qui
estoit nouuelle playe transperçant les pauures
âmes des Sœurs, et auec oe n'y auoit espoir ny
152 Commencement de
réconfort en aucune créature du monde, et fon-
doient en larmes proslornees deuant Dieu, di-
sant, Dieu débonnaire, ne veuillez abandon-
ner vos pauures ancelles, qui pour vostre amour
endurent ceste peine et douleur. glorieux Père
sainct François , Madame saincte Claire ne nous
laissez point périr en vostre Religion. Helasl si
nos bonnes Mères , et Sœurs de la Religion sça-
uoient le péril où nous sommes, elles foudroient
en larmes pour nous implorer vostre miséricorde
et toutes créatures de deuotion en auroient pi-
tié. Hé tres-douce Vierge Marie secourez vos
pauures ancelles, et nous donnez aide et côfort,
car toute côsolalion humaine nous est faillie ; tels
et autres piteux regrets faisoienl sans cesse, et la
mère Vicaire demâdoit tousiours ces Sindiques.
Us y vindrent quand tout ce mal fut accomply et
meschante entreprinse, et trouuerent encor ces
deux bonnes Dames Catholiques se reposant en
reconfortant les Sœurs.
Adonc les Sœurs se prosternèrent deuant eux,
demandant iustice, et sauue-garde : et la mère
Vicaire print la mère Abbesse par les bras, disant
Mère demandez vostre brebis, qui violentement
vous a esté ostee de vostre giron , et leur dist, Ha
Messieurs, vous auez consenty à nous faire telle
violence et insolence, vous que nous tenons pour
noz pères et protecteurs? et n'a pas encore suffit
de nous rompre toute clausure, et le dommage de
tout le Ihresor du Conuent : mais ont violente-
ment rauy vne de nos Sœurs. Vn Sindique respô-
dil, certes belles Dames il nous desplaist grande-
t'Heresie de Geneue. 403
mcnlde vous voir ainsi afiligées, ce n'est pas de
nosIreconseDlemcnt, ce sont les cnfans de la ville
qui ne se gouuernent pas par nous, et Messieurs
de Berne ont cominâdè qu'il nous faut tous viure
en vnion de foy, et à !a vérité de i'Euangile, vous
n'estes pas vnies vous tenant icy recluses, et fai-
sant tant d'hypocrisies : de voslre Sœur prenez en
patience, car elle n'a pas esté prinse par violence,
mais de son bô gré : car sa sœur nous venoil tous-
iours supplier de la faire sortir, et que la teniez
recluse outre son gré, autant en voudrions faire
de celles qui voudront venir à la droilte lumière
de vérité.
• La mère Vicaire respondit , quant à nous, nous
le lenons à grande violence , et vous supplions en
l'hôneur de Dieu que n'y retourniez iamais pour
tel cas , et croyez certainement qu'il n'y en a au-
cune de cesle compagnie qui n'ayme mieux mou-
rir que permettre d'estre séparée : mais nous vous
supplions nous vouloir maintenir et côseruer en
nostre estât et saincte clausure, ou de nous donner
sauf-conduit de sortir de vostre ville toutes en-
semble, sans violence de nos personnes. Et com-
ment dirent les Syndiques , et où voulez vous al-
ler? la ville vous permettra bien de demeurer en
vostre maison , moyennant que ne soyez plus pri-
sonnières, et que chacune aye liberté d'entrer et
sortir à son plaisir, mais vous châgerez d'habit, cl
ne direz plus d'office , ny Messe . et ne pensez pas
qu'il vous soit permis de sortir hors la ville à vo-
stre plaisir, qui fut parole bien douloureuse aux
oreilles des Sœurs.
i
154 Commencement de
La Mère Vicaire diet encore . helas Messieurs
pour l'amour de Dieu ayez pilié de noz pauures
filles, vous voyez côme nous sommes désarmées
et sans nulle serreure : si ces marmailles venoiët
de nuict pour nous mal faire qui les gardera, plai-
se vous ordonner quelque seurlé de sauue-garde.
Or bien dirent les Syndiques nous aduiserons de
vous garder : mais ces femmes papistes, qui sont
icy pourquoy y sont-elles venues? Incontinent les
deux dames se mirent à genoux, disant Mes-
sieurs pardonnez nous , car nous y sommes en-
trées avec la multitude : sortez dehors hastiuemêt
(dirent les Syndiques) car vous serez plustost
cause du mal que du bien , ce que firent inconti-
nent , et sans congé , car leur cœur ne pouuoit re-
spirer, et furent les pauures Sœurs abandonnées
et priuees de tout confort, et consolation, plon-
gées en Tabisme de toute affliction.
Deux Sergens de ville furent ordonnez au cô-
uent dans la closure pour garder les Sœurs, et le
conuent, ce disoient-ils , mais il est à croire qu'ils
le faisoient plus pour garder que les meubles ne
fussent pillez, que popr la consolation des Sœurs :
et outre ceux cy estMent tousiours les susdicts
Archers douant le conuent veillans iour, et nuict,
et esloient aucune fois quatre vingts^ ou cent en
ladicte maison de Monsieur de Coudre : et furet
les pauures Sœurs par six iours entiers sans portes
ny clausure , seulement en la garde, et confiance
de nostre Seigneur : de iour se tenoieut en l'E-
glise, et le repos de nuict estoit de crainte, et
inestimable douleur, et estoient soustenues du
l'iferesie de Geneue.
153
pain d'sngoisse. el abbreuuees d'abondance de
larmes, à tout dire n'y auoil espoir ny moyen de
réconfort, car en nulle manière ne pouuoient
signifier leur doleance à personne . el quand bien
l'eussent faict scauoir, n'en Tust esté aulre chose,
car personne de noblesse, ny bon catholique n'o-
soit entrer en la ville sans danger de sa personne ,
el par ce moyen n'y auoit que d'attendre la grâce
de Dieu. Le lendemain la panure pernerlie Blai-
sine, et sa malheureuse Sœur vont demander aux
Syndicques, et conseillers de la viile vne péti-
tion , demandant de luy faire payer du conuenl
son mariage , scauoir deux cents escus, robbes, et
cottes , chaisnes , carquâs , et bordures , allegnans
que son père l'auoil baillé au Conuent, ce qui
n'estoit pas vray, car de la cognoisaance de tou-
tes les S(Biirs n'en auoil pas dôoé vnc seule mail-
le. Elle demandoil partie en tous les meubles
de la Religion. Puis demandoit quatre ou cinq
de SCS compaignes, dônant à entendre qu'elles
estoient de son mauuais propos de sortir comme
elle , et qu'elles auoient plusieurs fois eschcllé les
murailles pour sortir, et que pour crainte des
aneiénea qui les lenoient subiecles n'osoienl dé-
clarer leur vouloir, ce que du tout mëtoient faus-
sement, comme moy qui cecy escris le lesmoi-
gne, et me nommoil la première. Et pour les au-
tres mes compagnes , qui sont tant vertueuses , et
de grande deuotion, iamais ne fusmes ses com-
pagnes en mauuaises inlenlions, et se gardoil
bien de donner à cognoistre le venin de sa pësee :
et par ce moyen elle prncuroîl tout le malheur
4 56 Commencement de
qu'elle pouuoil aux pauures Sœurs, et en parloit
en mêterie et fauceté pour couurir son hypocri-
sie : mais nostre Seigneur que iam^is ne délaisse
ses amis à Textremité, et qui ne veut pas nier véri-
té permit estre vérifiées toutes ses malices au cô-
traire , comme ie meltray cy après au plus vray
qu'à moy sera possible , ainsi que fut déterminé.
Et tout ce Mercredv entendirent tant à elles et à
leur conseil qu'ils ne firent aucune moleste aux
Sœurs pour ce iour, mais elles estoient à portes
ouuertes comment est dit en la garde de ces deux
sergens seruiteurs de ville , qui toutesfois estoient
bons Catholiques , et demonstroient grande pitié
aux Sœurs , et se tenoient dans le tornet au lieu de
la portière pour garder Tentree et l'issue de tou-
tes gens, et ne scauoient les pauures Sœurs que
faire, ny que Ion feroit d'elles, et n'attendoient
que d'eslre séparées, et peries doloreusement , et
leur estoit plus languir que viure, et trop plus
cheré leur eust été la mort.
Et pource que la bonne mère Abbesse estoit
fort ancienne , et que par grand esbahissement,
et douleurs estoit fort malade, elle et toutes
les Sœurs prièrent la vénérable Mère Vicaire (qui
tant et si vertueusement se tenoit ferme ^ et ne
doutoit exposer sa personne pour maintenir l'hô-
neur de Dieu , et ses compagnes) de vouloir prê-
dre la charge d'elles , et de respondre pour elles ,
et que toutes se vouloient tenir à sa bonne con-
duite et discrétion.
Le leudy estant venu après leur conseil Judaï-
que vindrent dans le conuent les Sindiques auec.
l'IIeresie de Geiieue.
157
vn gros Pharisien Conseiller de Berne vestii de
velours, Claude Bernard, et plusieurs autres, et
la sœur de filaisine, à la manière accoustumee
toutes les Sœurs coururent à l'Eglise, et Mère Vi-
caire tenant l'Abbesse près d'elle : Ces Rabbins
Pharisiens vont faire leur proposition de par la
mal-heureuse, demandant pour son mariage les
choses susdictes : Comment, dict mère Vicaire ,
la Blaisinc scait bien que n'auons iamais rcçeuvne
maille de son père pour son mariage , et aussi
la Dame Hemme sa seur qu'est icy le scait bien :
Aquoy respondit l'effrontée, si auez, car mon
père TOUS l'a baillé quand ma sœur entra céans, et
que la pauure fille par le moyen do vos ilatteries,
ignorant la vérité de bien viurc, se rendit, et
puisque le seul Dieu l'a illuminée de vraye co-
gnoissance luy faut auoir son bien pour viure, et
d'auanlage, demande partage à tous les biens
de la Religion, qu'elle a seruy par l'espace de
quatorze ans, et y a bien employé son temps.
Comment (dicl Mère Vicaire} les biens de la
religion ne sont point à elle , ny à moy. mais à la
Religion, les bonnes Religieuses trespassees les
nous ont laissez pour les laisser aux autres , ce ne
sont pas bien acquis par vsure , ou par nostre tra-
uail, et labeur, mais sont les aumosnes de bon-
nes gens pour intention qu'ils seruiront à faire le
diuin scruicc. Le Liutenât tout courrocé rompt
son cœur en ces paroUes, Dame Vicaire que ne
laissez vous prendre la paroltc à Madame l'Ab-
besse , et ne sonnés mot ; le le veux bien respon-
dit elle , mais la pauure mcrc est par trop mal de
«
158 Commencement de
sa personne. Messieurs , dit la mère Abbesse, moy
et mes Sœurs tenons et affermons ce qu'elle fe-
ra . et elle sçait mieux la vérité de ces choses que
moy, car elle a esté plus de quinze ans Portière,
et Testoit du temps que Dominique Yarembert
mit sa fille céans, et tout ce que venoit au Con-
uent luy passoit par les mains.
Or pour abbreger paroles, dirent-ils , faut que
donniez deux cens escus qu'auez receus d'elle.
Monsieur le Lieutenant, dit la mère Vicaire, puis
qu'elle et sa sœur afferment que les auons receus
qu'elles le monstrent par escrit, et lors se regardè-
rent Tvne l'autre sans mol dire. Adonc le Lieute-
nant dit. Dame Hemme, la dame Vicaire parle
raisonnablement, le scauriez vous monstrer? La
menteresse respondit que non, que les droictsde
son père auoienl esté portez à Chambery. Adonc
ce malheureux Sindique , nommé Michel Baltha-
sard, va porter faux tesmoignage disant, Dame
Vicaire , comment osez vous maintenir contre
vérité? le vous dy certainement qu'vne fois ve-
nant de Lyon auec Dominique Varembert, il me
môstra vne bourse où il y auoit deux cens escus
dedans , et me dit , Seigneur Michel , cecy est pour
ma fille Blaisine , et luy sera donné quel party
qu'elle prenne. En bonne heure , dit la Mère
Vicaire, bien les pouuoit monstrer : mais pour le
vray il ne les donna pas céans. Le Sindique va iu-
rer le précieux sang de Dieu , vous me desmentez,
et ne semblez pas femme pourueûe de sens, et si
pensois qu'il ne me fust reproché de me prendre
à vne femme, ie vous ferois repentir. le ne vous
l'IIeresie de Oeiieur.
tGl
cuyde point iniurier. ny faire desplaisir, dit merc
Vicaire, mais le vous dis vérité.
Il cstvray que Rambcrta Taicl faire vne Cha-
pelle céans, s'il cnlendoily employer ledit ma-
riage, qu'elle le recouure sur les pierres, nous ne
l'auons pas en lliresor. Il a garny aussi l'Autel de
sa chapelle d'habillemêt. nous voulons bicu qu'il
luy soit donué. Vous estes pleine de malice, dit le
Sindique et le Lieutenant , mais E^i payerez vous ce
qu'elle demande; vous auez mis dehors vos tbre.
sors et meubles, mais vous rendrez compte de
tout.
Comment, dit mère Vicaire? quels thresors
demandez vous, qui viuons seulement de men-
dicité? par quel moyen le pouuons-nous assem-
bler?Noussçauonsbien, dirent-ils, que vous auez
caché du bien en plusieurs maisons, et mesme en
vne telle maison auez vn beau pugeal. Et com-
ment, dit Mère vicaire, cuidez vous que nous
nous aidions de poignard, nous n'auons pasglai-
ue à meurtre. Dame vicaire, dit le Lieutenant, ne
faictrs pas tant l'esbaliie, nous scauons bien
qu'vsez de tricherie, Sauuo voslre grâce, dit-elle,
car tricherie n'est point trouuee en gens de foy,
et m'esbahis si vous croyez que nous ayons poi-
gnard, mais de quoy nous en seruiriôs nous, à ba-
tailler contre les mouches? ie ne crois pas que le
disiez à bon escient.
Par Dieu, dit le Lieulenât, Dame Vicaire vous
estes bien obstinée, mais pour vous faire entêdre
que nous scauons lùen vostre malice . vous l'aucz
bien voulu mettre en vne telle maison, auec vn
462 Commencement de
fardeau : mais tout est en la Maison de la Ville,
et Toicy le pugeard dont ie vous parle. Hé beau
Dieu, dit mère Vicaire, vous me parlez d'vn poi-
gnard, et c'est Tanneau de TEuesque: mais puis-
que Tauez, et le tenez en si grande estime^ gardez
le bien pour le mariage que demâdez; carie pen-
sois en bône foy que me demandiez vn poignard,
et de faict elle et toutes les Sœurs l'entendoient,
et cela faisoit respôdre Mère Vicaire, tant qu'elle
leur dit que iamais ne fit bataille qu'aux pulces,
et aux mouches : de quoy leurs aduersaires cuy-
doient perdre patience, estimant qu'elle parloit
en mocquerie. Et elle respondoit de bonne affe-
ction , entendant qu'ils parlassent de poignard, et
c'estoit d'vn pugeard d'Euesque , qui ne valoit pas
trois sols : mais pour reuerence du sainct Euesque
à qui il auoit esté, l'auoient donné en garde à vne
bonne bourgeoise, comme ie pense le Diable
leur reueloit tout, et incontinent faisoient porter
tout à la Maison de ville , et pource ne pouuoient
conseruer leurs panures besongnes nécessaires.
Et pour conclusion fut ordôné que Ton prendroit
ces deux cens escus sur les meubles et vtensiles
de la Religion.
Depuis le Conseiller de Berne voulut enten-
dre de la manière de faire ceste Religion , et
l'entendant il dit, toutes ces choses ne sont pas
hypocrisie , mais faut toutes venir à vnion de foy.
La Mère Vicaire respondît c'est bien dit, quant à
nous, nous ne voulons point de loy nouuelle,
mais nous voulons viure et mourir comme nos
ancestres. Nous le voulons bien, dirent-ils, mais
l'Utrcsie de Genfiie.
i ne Irnniciit pas ijui leur enseignait la vérité ,
et n'esloieiit pas illuminez de la yrace de Dieu
eonimc nous sommes.
Certes, dit-elle, Messieurs voua estes aueuglez,
et non illuminez. Mais, dirent-ils, vous autres
pauures simples femmes, qui soubs l'ombre de
garder virginité et chasteté, chose qui est impos-
sible à nature, estes toutes corrompues do pen-
sées. Ils ne l'a pas commandé, dirent la Mère Ab-
besse. et mère Vicaire , mais il nous l'a monstre
par exemple.
Et comment , respondirent ils , Dieu ne sa mère
ne se lenoient pas reclus ; mais alloient par le mo-
de preschanl et enseignant, et ne porloienl pas
lel habit que vous.
Pourquoy portez vous ces simples habits de
telle couleur et façon? Pour ce qu'il nous plaît, dit
Mère Vicaire; et pourquoy estes vous ainsi vestu
pompeusement de cesic robbeî Ce n'rst pas res-
pondit-il pour o.'gueil , mais pour mon plaisir. Et
aussi fais je moy, dit Merc Vicaire : car ccsto cou-
leur me plait entre les autres, et la façon comme
à vous la voslre, et parce que chacun a sa liberté
gardez la vostre, et nous laissez la nostre : car de
toutes les choses que nous faisons ne sômes point
uonlraintes , mais chacune y est de son gré, sans y
estre forcée, et si ne nous voulez permetlre de vi-
ure en vostre ville en la sorte qu'ont vescu nos
bonnes mères trespassces, permettez nous d'en
sortir ensemble sans danger. Mais où voulez vous
aller, dirent-ils, là ou Dieu nous conduira, dit la
merc Vicaire.
1GA Commencement de
Nous vous ferons conduire, et rendre chacune à
vos parens si ne voulez demeurer auec nous selô
nostre manière de viure : mais celles de la ville y
demeureront , et celles qui y ont esté escolieres,
et pour ce faites nous parler à la Sœur Collette,
et à la Sœur lussie, quia des parens en ceste com-
pagnie. Vous pouuez bien parler à elle, dit merc
Vicaire; mais n'y mettez pas la main pour en fai-
re comme de l'autre, car vous nous mettriez plus
tost toutes par pièces, veu qu'elles ne sont pas du
vouloir de Tautre.
En celle compagnie estoit vne Moine Abbesse
fausse, riche , et langue diabolique, ayant mary et
enfans, nômee Marie d'Entière, de Picardie, qui
se mesloit de prescher, et de peruertir les gens de
deuotion. Elle se va metire entre les Sœurs pour
trouuer Sœur Collette Mesuere , et demandoit à
l'vne, puis à l'autre , estes vous sœur Collette, ma
fille . nous voulons vous parler : et la première à
qui elle s'adressa c'estoit elle mesme : mais elle la
repoussa du costé disant , ie ne suis pas celle que
tu cherches, va la chercher autre part : et de cha-
cune auoit quelque reproche disant, val'en Moine
reniée, et langne enuenimee. Mais pour l'enuie
qu'elle auoit d'en peruertir aucune, ne faisoit conte
des reproches, et disoit, hé panures créatures! si
vous sçauiez qu'il fait bon estre auprès d'vn ioly
mary, ei comment Dieu l'a aggieable; l'ay long
temps esté en ces ténèbres et hypocrisie où vous
estes, mais le seul Dieu jn'a faict cognoistre l'abu-
siondemachetiue vie, et suis paruenûeàla vraye
lumière de vérité. Considérant que ie viuois en
l'Herei
î de Geneiie.
I6ij
regrel : t-ar en ces religions n'y a que cagoleric ,
corruption nicnlclle, fil oysiuelé. et pour ce sans
différer iepring du lliresor de l'Abbaye iusques â
cinq ces ducals, el me suis retirée do ce malheur,
et grâces au seul Dieu , i'ay desia cinq beau\ en-
fans, et vis sa iutai rement.
De ces paroles d'erreur el deceptiucs les Sœurs
auoient grand liorrcur, et luy craehoienl contre
en detcslalion : mais elle repliquoil, lia fausses
hypocrites, vous mesprisezla parole de Dieu, car
vuiis n'estes pas de luy, nous sçauons bien quelle
vie vous menez, vosirc Sceur de Dieu illuminei;
nousa bien dit vostre vie diabolique et dissolue ,
el la pauure fille ne l'a peu endurer. Disanl ces
abominables propos la malheureuse enlendoit
à en pouuoir lirer quelqu'vnc dehors.
Le chelif Prcdicanl VJrel faisoit demander
Soeur Claude de Pierre-fleur d'Orbe , disant que
il auoil charge de la retirer, pour la rendre à ses
parens, elde faict lacherchoienl : et voyant qu'ils
n'en pouuoienl voir aucune en la face, ils dirent à
la More Abbesse, faites venir Sœur Colleltc, el
ne doutez que nous luy fassions desplaisir : mais
seulement voulons sçauoir sa volonté, failes la
parlera son parent, vous ne luy pouuez rien, et
si ne le faictes vous vous eu repentirez.
La pauure merc Abbesse, se confiant à leurs
paroles de mcnteries, leur commanda parler à
eux. Sœur Colleltc estant auprès d'elle, el de mè-
re Vicaire, luy vont demander si elle ne \ouloil
pas faire comme sa compagne la Blaisinc , el re-
limrner â ses parens. noua sçauons bien (dircfil-
166 Comunencement de
ils) que vous estes iey mal menée pourec que
esles (le la ville, et elles ne sont que pour le Duc
de Sauoye, et pource qu'elles sont toutes Gêtiles
femmes vous n'aurez iamais bon temps, noussô-
raes bien aduerlis côme la Blaisine et vous estiez
dejeltees. Respondîl la pauure fille en tremblant
de peur, et disant iamais desplaisir ne me fut faict
en la saincte Religion , et y suis autant cher tenue
que ma Reiierende mère Abbessc, et n'y fut on-
ques battue, ny mal traittee, et suis en vouoloir
de continuer au diuin seruice, en leur saincte cô-
pagnie. Eux respondirent, et comment? elles de-
mandent de sortir de la ville^ bel pauure fille
elles vous délaisseront sur les champs, ou feront
semante, car elles seront bien contraintes de re-
tourner chez leurs pareus, et panures filles que
ferez vous nous ne permettrôs point que sorties :
mais vous remettrons à voz Sœurs, et ne vous
doutez pas que vous trouuerons bon party: et
ce disant deux mauuais garçons^ lean Pecolet , et
Amy Perrin la vont prendre, et tirer à force , et
la pauure fille se va ietter au giron de la mère
Abl3esse , criant mes bonnes mères et Sœurs , ie
me rend a voslre miséricorde, et la mère Abbesse
la tenant , et disant le Pseaume I u d i c a m e
Deus et discerne GAvsAM,vn d'iceux mau-
uais luy va frapper vn rude coup qui luy endor-
mit le bras, disant ceste fauce vieille l'a enchan-
tée, et tantost mère Vicaire et vne ieune et forte
Sœur la retirèrent d'entre leurs mains, disant
Messieurs pour Dieu laissez nous , car vous n'en
l'Ui-rcsie lie Geneuc. 1C7
nurpz point que toutes ne demeurions en la pla-
ce, et pourcc la laissèrent, rorame toute pasmee
Je peur,
El cependant ledit mauuais Claude Bernard
sermOnoil ; et presclioit Sœur leanne de lussie qui
esloil bien griefuemenl malade, luy disant qu'il
auoit charge de par le Conseil de la ville de luy
présenter, que si elle vouloit on luy donneroit
parly BufTisant, luy en nommanl plusieurs, et vn
tel mariage comme à la Blaisine, et queiamais la
ville ne luy faudroil, et que pour autât qu'elle auoit
t'slé leur escolliere , et esloit leur circonuoisine ils
l'auoient autant cliere que les Biles de la ville.
Et d'auautage, qu'il auoit charge de son oncle
seigneur Pelicier de la retirer.
Adonc respondit ladicte Sœur leanne, le Sei-
gneur Guillaume Pelicier esloit autrefois mon
oncle pendant qu'il a esté homme de hien : mais
puisqu'il a changé de Loy, i'aurois honte de l'ap-
peller qu'il fut mon oncle, cl si ma tante a espousê
sondit frerc, ce n'est pas parentage pour auoir si
grand cure de moy, il ne m'a pas mis en cesle
compagnie, ne aussi pour luy ny pour d'aulres
semblables à luy n'eu parliray, et Messieurs de la
ville ne doiuent pas auoir tant de cure, ie ne suis
pas de vostre ville, et ne voudrois csire. l'ay en-
core ma tres-honorec niere, femme d'honneur.
de bonne réputation , et des frcres aussi à qui ic
dois honneur et obeyssance : mais i'ay renoncé à
toutes choses mûdaines et voluptueuses de mon
gré pour seruir à Dieu, et s'il cstoil maintenant
168 Commencement de
à faire ie le ferois , car ie ne conuoilit onques ma-
ry autre que d'eslrc espouse à mon Dieu, à qui i'ay
donné, et donne ma foy, el tout ie courage de
ma pensée, et tout Tauoir du monde, ny aussi les
tormens ne m'en feroienl aller au contraire.
Adonc ce malheureux reprint la parole de pro-
pos de flatterie, et douces admonitions, et puis
de paroles si tres-dissolûes, et abominables que
i'ay grand horreur de les ramenteuoir, et ne Tose-
rois escrire : il dit encore qu'elle, et toutes les au-
tres esloient corrompues : et elle luy dit vous auez
prins vue belle manière de viure , qui ne sçauez
parler que de corrupliô, el en faictes vostre Dieu,
retirez vous de moy, car vous me foulez et estou-
fez le cœur de votre puante halaine, et vous faic-
tes autant de me prescher, côme si vous battiez
la mer, pour en faire beurre, ne ma compagne ny
moy ne sçauons que c'est de corrruplion.
Et sur ce vont venir ceux qui auoient laissé
Sœur Collette disant , Sire Claude côment va, auez-
vous failly à la proye aussi bië que nous ! il respon-
dit i'ay trouué ma parente obstinée, mais le seul
Dieu la vueille illuminer, elle pensera au bien, et.
grand honneur que Messieurs luy présentent, el
demain me dira son heureuse responce. Ladicte
Sœur leanne respôdit vous en auez autât auiour-
d'huy comme demain , et d'icy à mille ans, et ne
retournez ia pource , de m'auoir trouué pour vo-
slre parente , ie m'en fusse autrefois bien cher te-
nue, mais pour l'infection de vostre loy, ie le nie
aussi si nia tâte a espousé l'oncle de vostre fem-
me pource n'estes pas mon parent.
illeirsii' il'', (ieiiruc.
IG9
Qui voiiJroit reeiler les j>r(i|H)s iiifutnt's, d
pleins (i'abbus qui furent faicts ces jours, loule
vne grande rame Je papier, ne suiriroil. Ce ines-
chanl se va Jresser contre ses Compagnons, en
rccliignniil les deiilz de douleur comme Loups
nfTamezquine peuueni Irouuer proye, cl se re-
gardant \'\n l'autre par ennuy, car la nuicl npprn-
choil, aucuns vont dire qu'ils se vouloiët retirer.
et tous s'en vont sortir de l'Eglifie : et côme Dieu
voulut en sortant vont voir vne grande picque.
que les Sœurs gardoient pour nettoyer le dessus
(le l'Eglise, ces gens tressaillirent tous de peur,
disant . lia 1 cornent est ce ? vous auez des basions
meurtriers; à quelle intention les au ez vous icy
mis? et les Sœurs qui n'y pensoicnt ne sçauoieni
rien dequoy ils parloiët : et derechef dit le Lieu-
tenant. Iiél Dames Bigottes vous auez de l'inlel-
ligence, pi de peur muèrent tous de face, et au-
cuns aualerent les degrés deux el quatre, doutans
que les Soeurs ciissent quelque intelligence de
les frapper, seulement de voir celle picque rou-
chce par terre, et aucuns disoient le Diable cjn;
porte qui plusy retournera, et qui se fiera en elles:
car il n'est malice, ny cautcle que de femmes, de-
quoy les Sœurs n'estoient pas marries, et en Ici
procès malheureux fut employé tout ce iour en
peine, el regret inestimable, el n'est pas possible
escrire la qualriesme partie des propos et mena-
ces, et trauail.
Le Vendredy pour augmentation de douleurs,
va venir la pauure malheureuse eonuertie accom-
piignce lie sa clieliuc Sœur auecques les dessus
170 Commencement de
nommez Sindlcqucs, et Gouucrneurs de la Ville;
elle cstoit vestue de robbe mondaine et plus disso-
lue que femme vulgaire abandonnée, et de premiè-
re face n'entrerêt pas dedans mais à la treille,
et furent coniurees les Sœurs d'y assister : mais ne
parloit que Monsieur le Lieutenant, et les Sin-
dicques, et la mal heureuse se tenoit sur les degrés
oyanl les propos. Le Lieutenant print la parole
disant or ça belles Dames, la Dame Blaisine.sc
recommande à vous, et est tousiours à nous im-
portuner de luy faire raison, auez vous aduisé
de luy donner ce qu'elle demande , et d'auantage
nous à faict grandes plaintes, que Tauez battue,
emprisonnée, et mis les grésillons es mains, et
fers aux piedz, et sans occasion , et pource il faut
sçauoir pourquoy vous l'auez ainsi tourmentée,
ce sont œuures de meurtrier et de larron. Aquoy
respôdit mère Abbesse, comment luy auons nous
mis fers, et grésillons , veu que n'en auons point,
ny de mauuaise prison aussi , et à ce ne deuez pas
croire. Le Lieutenant respondit, nous la croyons
mieux que vous, car elle est véritable, et scauons
pourquoy vous vsez de si cruelle iustice. Lors
mère Vicaire, print la parole disant,' Monsieur le
Lieutenant croyez que ne luy a esté faict point de
rudesse, la prison luy a esté bonne, car ie vous fais
iuge du bon portement de sa personne. Quant à
battre, et discipline vous sçauez que partout est
nécessité de correction et amandement, et aussi
bien en Religion qu'autre part, et n'a iamais esté
disciplinée sans bonne occasion, et de ce ne
vous deuroil parler, mais se deuroit accuser elle
l'Iteresie tlf (ieiimi'.
mcsme. elle s'est plus disolplinee d'elle mesme
que ne liiy a esié dôncc , mais ic crois que mettez
ces propos auaiil pour manière de passe-lemps.
plus que par information d'elle, et ne pourrois
croire qu'elle soit encore lanl vulgaire : le Lieu-
tenant respondil Dame Vicaire vous ioiicz vous
à me faire menteur, ie le vous nionslreray, Dame
Blaisine venez auant et dites vostre raison , adonc
s'auança la pauurc clietiuc disant pour le premier
salut, mère Vicaire vous auez toutes menly par
voslre gorge, car la Sœur de Gento, celle de la
Fraase , et de Bardeuenclie me battirent tant vne
fois qu'elles me meurtrirent toute la cliair. Pour-
quoy vous ballirent elles? pource dit elle, qucic
n'nuois voulu prendre la Bible aucc elles, et que
ie Qllois ma quenouille le iour de la feste Dieu ,
c'csloitmal faicl à vous [dit mère Vicaire) en telle
solennité.
La Sœur de l'aposlate respondit alors ha! ca-
pliardcs que vous estes , la pauure iille cstoit des-
ia illuminée, et vous la lourmenliez : ouy dit elle
et m'ont tenue en prison pource que ie ne pouuois
pas endurer leur mauuaisevie. et infâme, et de
nuict couclioient les Conuers auec elles , et pour-
ce de moy et de la pauure folle se cachoienl. faa !
Biasine (dit merc Vicaire) vous faillez à dire vray,
mais vous mentez (dit-elle) et mangiez les bous
morceaux en dernier de moy. et menez mesclian-
te vie, et viuez pauurcmenl. Vrayenient lu dis
vray [dit la raero Vicaire) que nous viuons fort
pouurement de viiire, et bons morceaux, et aulres
(72 Coinmencemenl de
tu nous les fais engloutir douloureusement pour
ta perdition. Il est vrny, dit-elle, que souuèl vous
auez de la pauuretè . et nccessilc . mais aussi vous
faictes souueut des bonnes rheres, et viuez tous-
iours en rancune et noise entre vous, et ie ne le
pouuois endurer, et pourceque ie vous reprenois
vous m'auiez enferrée, et emprisonee, et tenu
comme vnc folle: et cornent (dit mère Vicaire)
ozerois tu dire que nous ne mangions toutes en
vne table esgalement , en silence et bonne vnlon ,
et pareillement en l'Eglise, faisant ensemble le
diuiii seruioc. couchons toutes indifféremment
en vn dortoir. Ouy (dict elle) et donc il n'est pas
comme tu dis que sommes tousiours en noise , ce-
la prouue le contraire : et si par ton moyen ad-
uenoit quelque parolle entre nous, de quelle hu-
milité nous réconcilions nous, recognoissant nos
coulpes en Chapitre, et receuani humblement.
est ce vie mauuaise? mais vraycment tres-mau-
uaisc pour toy qui n'en voulsit iamais rien faire,
et pour ce ne te scroit pas bien séant de la louer,
ce qui n'est pas à toy de faire : mais ie te dis pré-
sent la bonne compagnie, que tu nescaurois mes-
dire de la Religion qu'en mensonge. Respondit
l'Apostate vous estes des grandes hypocrites, et
deceuez les panures gens, et disoil infinies au-
tres parolles dissolues, tant que la compagnie ne
les pouuoit plus endurer, tant que le Lieutenant
luy dict taisez vous, et allons voir celle prison,
el descendant de la treille, toute celle compa-
gnie entra dedans, et celle mal-heureuse Blaisine
les alla mener droit en la chambre en laquelle on
^^r Bie vnc et]
l'Hérésie de Genève.
173
llay Buoit faict vne couche haule toute clause cô-
ne vne chambrelte chaude, et vne porte serrant
à la clef , et vne fenestre bien iolie, ferrée d'vne
croisée de fer, et dedans son coffre, et vne table
au dessus de sa couche, et treuuerent dedans vn
pain entier qu'elle y auoit porté le iour de Sainct
Bartholomy, de beurre, de fromage de deux sor-
tes, de vin dans des phioles , sa couche bien gar-
nie de toutes appartenances, et bon oreiller de
plume, tout en la mesme sorte qu'elle y auoit
laissé, car nulle Sœur n'y auoit esté, dequoy fu-
rent bien esbahis , et dirent dame Blaisine est ce
fostre prison? certes [comment dict Dame Vicaire)
elle est bonne, et la voudrions bien auoir sembla-
ble en noz maisons pour le soûlas et aide de noz
personnes.
Puis montèrent les degrez, pour aller treuuer
les Sœurs, et aucuns se tournèrent, disans Dame
Blaisine lesquelles demandez vous que nous fai-
sions sortir? la malheureuse respondit ie veux
auoir ma cbere compagne Sœur leanne de lussie ,
Collette Massure, Françoise Rambo, et Guillau-
me de la Frasse ; Quoy oyant mère Vicaire, cuida
pasmer, puis se corrigea , et dit bé I faucc chatte
ilne sera pas ainsi, et vous Messieurs n'y venez
pas à telle intêtion : car vous ne les sortirez pas
vtues, mais toutes mourrons pour elles, puisse
hasta criant mes enfans Sœur Icannc. Sœur Col-
lette, Sœur Frâçoise. Sœur Guillaume monstrez
vous cheualteres. et à Dieu loyales, car eeste
malheureuse a demandé de vous faire prendre à
ces gens, iusques à maintenant nous vous auons
174 Commencement de
gardées , et garderons de nostre pouuoir, si vous
estes constantes.
Ce fut angoisse pitoyable, et transperçant les
aines des panures désolées Sœurs . et n*y auoit
conseil ny reconfort qu'à Dieu seul, etfondoient
en larmes et souspirs : mais nostre Seigneur (com-
me ie croy) mua leurs fureurs, et ne firent aucu-
ne violence, ny force à aucune, sinon de parolles
deceptiues.
Et reprenant leur propos de mariage, pour con-
clusion falloit donner ces deux censescus, et fut
ordonné à la ditte de quatre ou six arbitres, que
chacune partie pouuoit eslire que mieux luy plai-
roit. Et fut esleu pour les Sœurs le sire lean Bal-
lard, ancien, et homme de foy, et le sire Estienne
Pecolat , vray Catholique et Thresorier de la ville ,
et tenoient les Sœurs pour fait ce qu'ils en ordô-
neroient. L'apostate et sa sœur prindrent pour
elles Michel Baplisard , et Claude Bernard , mau-
uais Luthériens, gens pariures et de faux tesmoi-
gnage , et qui meltoient toutes dénotions à per-
dition, ils tindrent plusieurs propos tousiours à
nostre desaduantage : cette apostate les condui-
soit par tout le Côuenl, et print ce qu'elle voulut
sans contredit, et estoit plus eflfrontee que femme
commune et abandonnée, elle s'alla présenter
deuant sa tante, pauure mère ancienne de plus de
quatre-vingts ans, nômee Sœur Claude Lignot,
et luy dit, Tante Lignotte . regardez moy comme
ic suis belle fille, ne me trouuez vous pas plus
belle, maintenant que i'ay trouuélavoye de vé-
rité? Certes si vous estiez ieune , ie vous conseil-
l' Hérésie de Geneue. 175
Icrois de venir auec moy : mais l'on ne sçauroit
que faire de vous, sinoaque vous seriez conue-
cendres, et pource vous pouuez bien faire bonne
chère.
Et la pauure mère la cuydoit retraire par dou-
ces paroles, disant ouy ma fllle tu es belle : mais
encore plus belle auec l'habil de religion : scaches
mon enfaut que tu es en grand danger, et cesie
boone mère luy donna du Gilet, et d'autres mi-
gnotises qu'elle auoil. Elle parla aussi à Sœur le-
rooyme de Villarseil , et nulle autre ne voulut
parier à elle, mais s'en esloignoient comme d'v-
ne charongue infecte.
Apres grande contrariété, et aRliction sorti-
rent, et se passa ce îour en telles douleurs, et en
crainlc inestimable, comme pieusement se peut
entendre.
ACTES ABOMINABLES
QUB FVREKT FAICTS
\v\ Religieuses de Saincte Glaire.
r.E iour de Monsieur Sainct Augustin.
Krelournerent le Lieutenant, auec
Mix liuict de ces plus fermes Here-
'-tiqucB, et tous gens d'apparence, et
K sa sœur l'apostate qui menuit la femme
!^de Hemme Leuet Apolicaire, qui se mes-
l^loil de prescliep. Et les pauures Sœurs, à
_ Éleur manière accoustumee, se vont tou-
tes retirer à l'Eglise, demandant secours et aide
à nostre Seigneur. Et après plusieurs propos dou-
loureux, les Hérétiques vont dire à celle langue
diabolique. Dame Claude faicles vostre devoir:
cl tantost se print à sermonner ne tenant propos
qu'en vilipendant la Vierge Marie, et Saincls.
etSaincles de paradis, et Testât de Virginité, et
de toute deuotion, et autres propos, que ie tais.
pour hônesteté. et ay horreur de les ramëteuoir.
l' Hérésie de Genme.
177
louant l'eslat de mariage, el de liberté, alléguant
que les Aposlrcs auoient tous esté mariez au Col-
lège de lesus, et mesmcs saiiict lean, et saincl la-
ques, et sainct Paul, el que luy mesme a dit que
c'est bonne chose d'estre marié el d'estrc deux en
vnecbair, et peruerlissoît la saincle Escrilure tout
à rebours, et châgeoit le doux miel en venin amer,
el tant que les Sœurs ne le pouuoient endurer,
mais luy hoclioient la teste, criant à la grande mê-
teresse, et fausse Diablesse incarnée, et mère Vi-
caire leur dit Messieurs ostez noua d'icy cesie lan-
gleresse el la faictes taire, car toutes auons grande
Iiorreur de l'ouyr, bà I Dame Vicaire gardez vous
de l'iniurier [dirent-ils) car c'est vne saincle créa-
ture illuminée du seul Dieu, et qui fait de grâds
fruicts par ses snincles prédications et diuines
doctrines, conuertiasant les pauures ignorans, et
pour le désir du sauuemenl de leurs âmes prend
grâd peine, etvoudroitbieo que vous fussiez du nom-
bre : comment (dit mère Vicaire) appeliez vous
eonuertir. c'est peruertir de salut à perdition, et
je m'esmerueille de la pauurcté liorribic de son
langage déguisé, el s'il n'estoU pour reuerence de
vous, ie luy presenterois vu pigne pour la pigner
de mon pouuoîr, et toutes les sœurs la decra-
choient, de quoy se voyant ces Messieurs baissant
les lestes combien qu'ils fissent du fier, mais elle
et sa compagne riduienl laidement de grand ire.
Or ça dit le Lieutenant vous mespriscz la paro-
le de Dieu, et nous, mais nous scaurons d'vne à
vne ce que vous auez dans le cœur, et ferons de
vous côme bon nous semblera, et sans recalciler.
178 Commencement de
consentez à venir comme nous ordonnerons, et
si ne le faictcs, ie iure que vous tirerons par force
et vous en ferons repentir : sur ce fut Tangoisse
des Sœurs irrémédiable.
Adonc vont coter si toutes y estoient, et Irouue-
rent quil en manquoit vne, c'estoit une panure
débile du cerueau que Ton auoit enfermée au Re-
fecloir, puis se mirent en deux parties, vne partie
demeura à TËglisc, et Tautre s*en alla asseoir au
Chapitre pour tesmoings auec les deux femmes :
et deux estoient ordonnez pour mener les Sœurs
deuant le Lieutenant au chapitre vne après l'au-
tre. Ils prindrent premier la Mère Abbesse, chose
pitoyable, car elle ne sçauoit qu'ils vouloient fai-
re d'elle, et à voix piteuse crioil miséricorde, helas
Messieurs quelle chose voulez vous de moy d*a-
uantage? osiez moi la vie et ne me séparez pas de
mes aimées Sœurs. Pareillement Mère Vicaire
prosternée à genoux, demandoit miséricorde, di-
sant hé Mère qui gardera vos brebis, puisque le
Pasteur est le premier assailly? pour Dieu Mes-
sieurs permettez que nous suyuions nostre Mère,
et toutes faisoient pleurs et lamentations : mais
de bouger n'estoit question, car ils se mulinoient
blasphémant le nom de Dieu, et son sang, qu'il
nous en aduiendroit mal.
Les Sœurs voyant telles cruaulez se fondoient
toutes en larmes d'amertumes estimant estre à la
fin de leur vie, et de iamai^se reuoir l'vne l'autre :
et fut menée dehors la Mère Abbesse à grâd for-
ce, et la raere Vicaire qui la vouloit suyure, fut
bien rudement repousscc et la porte fermée. Pas
rileresie deOeneuc.
il:
vne ne sçauoil ou ils la inenoienl : ils la menèrent
deuant le Lieulenanl, assis en Ciiapilrc comme
vn aulre Caïphas : elle fui examinée et interro-
gée de plusieurs choses, que ie déporte d'escriip
pour euitcr prolisilé : mais après l'auoir tenue vn
lôgtèps, ne la retournèrent point vers les Sœurs.
mais ia descendirent en la cuisine, qui Tut aug-
mèlation de douleur, car la panure Merc cuidoit
qu'on l'allast sortir, elle esloit demy morte, et ne
sçauoit que penser qu'on fcroit de ses pauures f\\ -
ks. [li les filles de leur mcre.
Apres, pour augmenter douleur, sans faire sém-
illant qu'ils en nuoienl faict. vindrent prêdre Mè-
re Vicaire, qui leur dit, hé Messieurs ie vous prie
en riiôneur de Dieu dictes moy ce que vous vou-
lez faire de nous, et si me voulez mettre en pri-
son, ie ne le refuse pas pour le nom de mon Dieu ;
si par tourment ou menaces me cuidcz gaigner.
TOUS estes bien deceus : faicles nous ceste grâce
de nous occire ensêhle. et ne nous séparez pas
ainsi. Ils se fascherentfort de ces paroles, disant,
nous estimez vous meurtriers, ou si vous mocquez
de nous? venez comme l'autre vieille, puis nous
aduiserons ce que noua ferons de vous.
Ces paroles furent hien picquanles au cœur
des pauures Sœurs, disant, hé inere Vicaire nous
laissez-vous? et qui nous conduira? Pour l'amour
de Dieu Messieurs permettez que nous suyuions
nos bonnes Mères, et que nous mourions ensem-
ble : né que douloureuse nous est ceste départie !
et disoient l'vnc à j'aulre. Orctî est venu le iuur
d'angoisse, et de séparation. i!é nos tres-cheres
â
180 Commencement de
mères de la Religion de saincte Claire quâd vous
sçaurez ceste dure séparation, que pourrez vous
faire, et quand oyrez dire comment voz pauures
Sœurs sont deuorees des loups rauissans. Lon ne
sçauroit escrire les piteux regretz et lamentatiôs
d'icelles, et le piteux congé que prindrent Tvne
de Tautre, et tant qu'aucuns d'eux ne les pou-
uoient endurer.
Mère Vicaire dont fut repoussee, et tirée cômc
la mère Abbesse : toutesfois les supplia de confor-
ter les Sœurs, et pria les Sœurs d'auoir bonne pa-
tience, et ferme constance, et quand elle fut pré-
sentée deuant le Lieutenant, voyant ces femmes
assises pour tesmoings^ va dire Monsieur le Lieu-
tenant si vous voulez auoir responce de moy faic-
tes sortir ces iangleresses, car ie ne les pourrois
endurer en ma présence, de quoy elles furent in-
dignées disâl voicy merueille qu'elle hypocrisie,
elle n'a pas honte d'estre entre vous hommes, et
ne peut voir nous autres femmes, ma Sœur Blai-
sine dit bien vray que c'est vne merueilleuse fem-
me, toutesfois le Lieutenant les fit sortir disant
qu'il vouloit entendre le cœur d'vne chascune
en secret, ou en la manière que luy plairoit, et
puisque la Dame Vicaire ne veut parler qu'à nous
sortez d'icy. Et adonc retournèrent à l'Eglise en-
core se pener d'en pouuoir peruertir quelqu'vne,
et sans intermission repetoiët ses premières dam-
nables paroles, puis alloient par l'Eglise s'inclinât
à l'oreille d'vne chascune, mais elles perdoient
leur peine : car toutes les Sœurs vnaiiimement les
rebutloient, les apellant iangleresses, incensees.
l' Hérésie de G enme. 181
menleresses, ce nous est grand horreur de vous
ouyr, et en estoient bien despiteuses.
Entre les autres il y en auoil vne, nommée
Claude Pafifé qui de renommée et d*œuure estoil
Tvne des pires, et plus infectée Luthérienne, qui
neâtmoins par le diuin vouloir fut esmeûe à pitié
voyant les Sœurs affligées, dont s'approchant
d'elles leur dit pourquoy est ce que vous estes
tant désolées? ne vous tourmentez pas tanl, car
ie vous dis en foy que nul desplaisir vouis sera fait
ny séparation, sinon de celles qui voudront de
leur gré : mais à vous dire le vray vostre Sœur est
cause de cecy, car elle dit que vos ieunes Reli-
gieuses voudroient bien estre comme elle, mais
elles ne Tozcnt déclarer pour crainte des ancien-
nes. Pour ce nous a commis le conseil de faire, et
d'en scauoir la vérité d'vne par vne, sans le sceu
des autres , car celle vieille ne permettroit iaraais
que sortiez sans scauoir le courage dvnechascunc
et sans nous remonstrer la voye de vérité : Car
c'est grand dommage de plusieurs belles ieunes
filles qui perdent leur ieunesse en oysiueté , qui
pouroient faire de grands fruictz au monde, cecy
fut vn petit de reconfort aux Sœurs , pensant que
puisqu'ils nous laissoient nostre arbitre n'esloit
pas encore la fin, et séparation, car toutes se
monstroient de grand vouloir, et constance. Ce-
pendant mère Vicaire fut interrogée, et examinée
comme la mère Abbesse , et descendue en la cui-
sine auec elle, et se voyans s'entrebrasserent de
ioye de s'estre Irouuees, mais la ioye n*estoit pas
grande, car elles ne scauoient que seroit d'elles »
^mmeneemml de
ny de leurs pauures filles, les reeoinmanilaiit à
garde de Dieu , et qu'il leur pleusl leur dôner VDI
parole, etvne bonne parfaite volonté
Et suyuûl leur inlëlion Turent toutes les Sœui
en telle sorte présentées , et bien examinées tou-
tes par ordre vne après l'autre. Le procès de l'esa
met) seroit trop long à escrire. Le principal qu'il:
Jemandoient aux anciennes sur fuyde Baptesme,
et de croyance estoit, comment elles auoient ve-
scu en pureté de pensée , et de volonté , et si elles
uontraignoient les ieunes. et les relcnoient outre
leur gré, et comment la Blaisine auoit esté trait-
tee et qu'elles manifestassent leur Tbresor de re-
ligion, car elles l'auoient caché, et pourquoy ne
se vouloicnt vnir à la \ille (qui si longtemp!
auoit nourries] et qu'elles deliberoient de faii
Aux ieunes fut présenté mary et mariage, gri
honneur et profit, et que iamais bien ne leur fau-
droit, et qu'elles ne doutassent de priuément de
clarer leur vouloir, et autres propos qui ne sont
pas à escrire : car ce ne seroit qu'horreur, et em-
pescher aux liseurs. Mais nostrc Seigneur, et le
S. Esprit y ouurerent miraculeusemët, ainsi qu'il
fut demonslré : car toutes furent d'vne mesme vo-
lonté, d'vne mesme response, et consentement
comme s'il fut party tout d'vn cœur, et d'vne voix,
sans nulle différence; dequoy les aduersaires fu-
rent grandement csmerueiilez de les voir toutes
d'vne mesme parole , sans rien sçauoir l'vne de
l'autre , tellement qu'aucuns en estoient ennuycx
et faschcz, disant, maudit soit qui vous a fait icy
venir, nous pouuons bien nous en retourner de,
ies
l' Hérésie de Geneue. 183
par les Diables, car aussi bië n*y faisons nous rien,
on araolliroit plus facilemët vne enclume d'Or-
feure , que nulle d'elles, il semble que toutes par-
lent par vne mesme bouche, le seul Dieu maudisse
qui pour tel cas y retournera, et en se promenant
faisoient de grandes admirations entr'eux , toutes
auoicnt esté interrogées et preschees a part, et se
retrouuerent toutes ensemble à la cuisine, où elles
reprindrent vn peu de consolation.
Cependant ces satellites voulurent parler aussi
en secret à la panure débile de cerneau , mais elle
se mit entre deux fenestres au Refectoir, et ne la
peurent point tirer de là pour belles paroles, ny
par force, et se couchoit à terre, el quand ils la
cuidoient prescher. leur repliquoittousiours,mais
le diable, mais le diable vous porte, fleure quar-
taine laissez nous en paix, vous feriez mieux de
donner réfection à mes panures Mères, que vous
faictes languir par affliction. L*vn deux luy dist
Sœur lacquemine, le Seigneur Mullelon vous a
demandé à Messieurs delà Ville, et fera son au-
mosne de vous nourrir, et luy auons promis vous
y mener. Elle se print à plorer amèrement, criant
grand diable , menez luy le diable semblable à
vous , et me laissez auec mes Mères. Nous les em-
menons toutes, dirent-ils, et leur ferons prendre
de beaux marys. Vous en auez mëly, dit-elle, mais
la fleure quartaine vous soit espousee à femme,
et leur parla si fermemêt, qu*elle ne sembloit pas
folle, mais de Dieu illuminée. Et de ce furet encor
plus esbahis , car elle ne leur respondit à chose qui
en pouuoit mal venir, et se taisoit comme muette ;
184 Commencement de
si est-ce qu'elle n'esloit pas saine de son enten-
dement, dont les Sœurs la doutoient : et appert
que Dieu y auoit mis sa main miséricordieuse. Et
toute celle iournee fut ainsi employée.
Alors le Lieutenant va dire, Or ça belles Da-
mes vous estes bien aueuglees, qui ne cognoissez
la vérité de TEuangile, et estes obstinées en vo-
stre erreur : mais ie vous enjoint de par Messieurs
de la Ville que plus ne dites aucun office, haut ny
bas, et ne vous attendez de iamais ouyr Messe
dans la ville, ny déplus eslre icy encloses, partant
aduisez que voulez faire, et Irouuez deux cens
escus pour contenter la Blaisine, et d*auantagè
qu'elle ait part en tous les biens de la Religion,
comme raison le porte. La mère Vicaire respon-
dit, les biens de la Religion ne sont point à elle,
ny pour estre partis : mais sont donnez des bonnes
gens pour faire le diuin seruiçe : nos bonnes Mè-
res trespassees les nous ont laissez, et nous les lais-
seront à celles qui viëdront après nous, et la Blai-
sine n'y a rien apporté, mais sont tous des aumos-
nes des bonnes créatures : et en telles angoisses
fut employé tout ce iour, iusques àla nuict, qu'ils
sortirent. Ce n'estoit pas la nuict de repos pour
les panures Sœurs, car à peine se pouuoient mot
dire l'vne à Vautre, tant il y auoit de piteux san-
glots, larmes, et douleurs comme Dieu sçait.
LA COXCLÏSIOS
DOVLOVREVSE DEPARTIE
Des Soeurs oe Sai.\cte Claire.
, ^B Dimanche, assez malin . retourne-
Krenl le Lieulcnâl auec grande com-
^pagnie. et les arbitres de la mal-
^'heurcuse, demâdant tousîours deux
^cens eacus. et grand nombre de io-
^yau\, accoustremens, et autres choses,
|2narrê par escril, auecques partie de tous
Jles biens et meubles de la Retigion. Mère
Vicaire ayant commission, à grand requesie de
toutes les Sœurs, se mit à genoux , suppliant croire
la Tenté, qui par les deus arbitres qu'elles auoienl
esleu , (gens de foy et bons citoyens) leur sera di-
cte : car elles leur diroient en vérité lout ce que
elles pensoient de faire.
Sur ce se vont retirer en Couseil auec la mal-
heureuse sœur de la pauure peruertie, cl les dcu\
arbitres des Sœurs vont demander en bonc foy
186 Commencement de
que leur eussions à dire vérité de lout ce qu'on
auoit receu de la Blasine^ et que nous gardissions
Kien d'estre de deux paroles : car il touchoit sur la
bonne foy, et loyauté demandant de parler vne
par vne, mais toutes d'vne voix respondirent,
pour Dieu Messieurs oyez mère Vicaire, qui sçait
la verilé totale, toutes ces paroles nous vous tes-
moignons vrayes : adonc elle leur dil, sachez noz
aimez Pères, que le Père de la Blasine n'a iamais
donné vaillant vne maille d'argent à la Religion,
et sa fille fut la plus mal pourueue, que oncques
fut religieuse, et les accoustremens qu'elle por-
toit du monde, le père les nous demanda, pour
donner à sa sœur la iugesse, vray est qu'il a fondé
céans vne belle Chappelle pour la sépulture, et
la garnie d'vne chasuble de gros satin blanc, et
ne sçauons pas ce qu'il a despendu, et quât à nous
n'en auons point de profit : ce oyant ces bons Sei-
gneurs se vont présenter deuant Faduerse partie
pour déclarer leur charge, et les aduersaires se
vont mutiner disant qu'il n'esloit pas vray, et que
il falloit restituer le bien de la panure fille, puis-
que Dieu l'a illuminée de cognoistre la vérité, et
qu'il falloit maintenir son droit : et retournant en
conseil d'vne part et d'autre, eurent grand noise
ensemble. Voyant les deux grands loyaux arbi-
tres que tous les autres ne pouuoient venir à bon-
ne raison, et scachant bien tout de ce côme estoit
passé l'affaire, le conseil des mauuais vont de-
mander en si grande crainte, et très grande dou-
leur l'intention des Sœurs.
Mère Vicaire, inspirée de nostre Seigneur va
r Hérésie deGeneue. 487
respondre Messieurs vous estes noz pères et amis
ie crois que vous nous côseilleriez tousiours pour
le mieux : le suis d'aduis que nous demandions
congé et sauf conduyt à Messieurs les Sindicques,
et que sortions de la ville, puisque plus n*y pou-
uonsobseruer noslre estât ny faire le diuin seruice
et en si grand danger de noz personnes , agréant
de perdre tous les biens de la Religion. Certes
' (dirent-ils) vous estes bien inspirée, et sera pour le
mieux à ce que pouuons entendre, combien cer-
tes que vostre despartie nous sera trop amere,
mais encor plus grief s'ils vous faisoienl violence,
comme entendons par leur complot. Or sus au
nom de Dieu (dit mère Vicaire) faictes venir
Messieurs qui sont là, et leur dites nostre vouloir.
Adonc les appellerent disant Messieurs voicy ces
panures Dames qui pour vray ne nous sçauroient
donner argent, mais sont contentes vous laisser
tous leurs meubles et auoir, et elles aller autre
part. Comment, dit le Lieutenant, belles Dames
où voulez vous aller? là où Dieu et la vierge Ma-
rie nous conduira, dit mère Vicaire, seulement
nous vous supplions de nous donner quelqu'vn
qui nous conduise sans outrage de noz personnes
hors de vostre ville, et prenez lé Conuent, et
tous noz meubles, qui sont de grande estime, tant
de TEglise qu'autres, lesquels seront visitez et
estimez par vous et par voz arbitres, et mis par
inuentaire, lequel sera remis entre les mains de
Monsieur le Lieutenant, pour le contregarder
et pour conlenter la Blaisine.
Côment, dit le Sindique, Dame Vicaire par-
488 Commencement de
lez pour vous, et laissez dire le courage des au-
tres : car celles qui voudront demeurer outre la
Blaisine auront leur partie, et le Conuenl. Tou-
tes sont de mon vouloir, dit mère Vicaire, respô-
dez mes Sœurs, et toutes d*vne voix crierêt, nous
ne desirons que d*estre hors d*icy pour seruir à
Dieu en paix, et vous supplions de nous mettre
hors la ville en seureté, car nous voulons suyure
Dame Vicaire comme noslre mère quelque part
qu'elle aille, et tenons pour faict ce qu'elle fera.
Or donques belles Dames, dit le Sindique, ad-
uisez le iour que voulez partir, et dites comment
vous pensez de faire. Certes, dit mère Vicaire,
nous vous supplions que ce soit demain à la poin-
te du iour, et vous plaise nous octroyer seulemêt
nos cottes, et manteaux pour nous garder du
froid , et à cbascune vn couure-chef pour nous
reblanchir. Nous le voulons, dit le Sindique. Adôc
se vont auâcer Michel Baplisard, et Claude Ber-
nard, disant, comment Tentendez vous? parles
playes de Dieu elles ne sortiront que la Blaisine
ne soit contente. Comment, dit mère Vicaire, elle
et vous vous pouuez bien contenter, quand nous
vous laissons le Conuent, et tous les meubles, et
viures qui sont dedans. Ouy, dirént-ils, mais vous
auez desià retire le meilleur. Vous nous en auez
bien gardé dit-elle, mais auons amassé tout le vi-
ure à nous possible, et demandé à nos parens, ne
pensant iamais sortir de nostre clausure, laquelle
vous nous auea violentement rompue. Et sur ce
propos prindrent toutes les clefs du Conuent, et
l' Hérésie de Geneue. 189
visitèrent par tous les lieux bien menuement et
quand ils trouuerenl la Secretanerie bien meu-
blée, et le grenier bien garny, et de tous autres
meubles de mesnage, ils furent bien ioyeux, et
serrèrent tout fermement à la clef, hor mis le
Dortoir, et TEnfermerie, où les pauures Sœurs se
retiroient.
Mère Vicaire se mit à genoux, suppliant de re-
chef grâce que les Sœurs eussent leurs cottes ,
mâleaux, et couuertes pour leur pauure nécessité,
et qu*il leur pleust de sortir auec elles. Ha belles
Dames, dit le Sindique et le Lieutenant, faictes
vos pacquets chascune de ce que vous voudrez . et
les mettez a la porte, et nous vous preparerôs huict
charrettes pour porter tout vostre cas, et vous pro-
mettons la foy de vous conduire seurement. ius-
ques au pont d*Arue, hors nos franchises..
. En ce fascheux procès se passa toute celle iour-
nee iusques après Soleil couché; et côbien que les
pauures Sœurs n'eussent desieusné, nul ne leur
presentoit à manger ny à boife. Et eux estans
sortis les pauures Sœurs ne sçauoient que faire :
toute fois la Mère Vicaire les fit vn peu manger,
puis permirent à chacune de faire son fardeau : et
toute celle nuict fut employée en gémissement,
peine, et labeur.
Apres minuict s'assemblèrent toutes à TEnfer-
merie vers la Mère Abbesse, qui estoit bien foi-
ble, malade, et ancienne, qui les bénit toutes en
deuotion auec larmes, disant, mes enfans soyez
de ferme courage, et obéissez a ma mère Vicaire,
laquelle i'ay prié et supplié de prendre la côduite
190 Commencement de
et pourôt prendre quelque peu de vefeclion cor-
porelle auec la bénédiction de Dieu, et le mérite
de Tobedience : mais à peine nulle peut passer de
viande. Mère Vicaire les confortoit, disant mes
chères mères et Sœurs ayons bon espoir en Dieu
et ne pensons que de sauuer noz âmes, noz per-
sonnes toutes nues, ie me confie tant de sa bonté
qu'il nous fera miséricorde en ce besoing, et en
toutes noz indigences. Mettez vous toutes en belle
ordonnance, et deuolion, prestes à partir quand
ces gens viendront, et vous mettez deux à deux
par la main fermement, tant près Tvne de l'au-
tre que nul ne vous puisse séparer, et tenez bon
silence sans parler pour chose que Ton dise, et
en ce propos promirent la foy Tvne à Vautre que
nulle n'espargneroit sa vie, pour garder Tautre.
La panure débile de teste nommée Sœur Jacque-
mine Lille estant encore en son lict, fut mandée
quérir, laquelle nullement ne vouloit sortir, ius-
ques à ce que Von luy dit que mère Abbesse
estoit desia perdue. Adonc se print si fort a pleurer,
que nul ne la pouuoit appaiser, qui estoit si grand
pitié.
Entre tant vindrent les arbitres des Sœurs bien
effrayez disant, pour Dieu, Dame Vicaire, hastez
vous de sortir d'icy, et ne vous souciez de rien :
car en vérité tous les iouuenceaux de la ville
ont délibéré de vous venir trouuer ceste nuict, et
de couper les habits aux vieilles , et emmener les
ieunes à leur plaisir, et ont iuré qu'ils ne les laisse-
ront point sortir de la ville au moins les six plus
l'Heresie de Geneue-
19'
ieuiies, et de ce sommes bien informez. Parquoy
ne contredisez à chose que Messieurs vous demâ-
dcrôt, et vous gardez de faire semblant que nous
vous ayons parlé : par voz gardes sont bonnes
gens, et noz amis qui n'ont garde nous déceler.
Eux estants retirez voiey les autres auec noz
ennemis, el la sœur de l'Aposlate qui tantost va
tastonner les fardeaux des pauures Soeurs disant
hà! Messieurs aduisez , aduisez comment ces ca-
phardesonl tant amassé, et quels trésors elles ont
assemblé, certes si vous les laissez ainsi, ma pau-
ure sœur sera fraudée, Mes loyaux arbitres pre-
nez y garde , à tant mirent la main sus. AdoQc dit
mère Vicaire Messieurs ne vous repentez point
de nous auoir donné nosire congé, mais vous
plaise vous tiaster à nous mettre dehors de bon
matin auantla presse des gens, nous sommes tou-
les préparées, et quant à noz biens nous vous
délaissons tout à voslre pouuoir, et conscience,
Monsieur le Lieutenant s'il luy plaist il en pren-
dra la charge, ce qu'il reçeut fort volontiers, et
cependant que ledit Notaire escriuoit, les Sœurs
se retirèrent près du cloistre, disant le De pro-
fundis, prenât le dernier congô des saincles mè-
res trespassees , les priant à mains ioinctes, età
grand sanglot d'impetrer. et implorer la grâce de
Dieu que ce bon Conuent ne fut iamais gasié ny
violé d'insolence, qui cstoit chose pitoyable à
voir, et ouyr sanglotter toutes ces pauures Sœurs.
Et ce estant faict, vindrent ces gens oyant com-
me ces pauures Sœurs prindrent ce piteux congé
192 Commencef lient de
des Sœurs trespassees, comme si elles leur deus-
sent bien parler, se reculèrent côme espouuan-
tez et fremissoient iusques les Sœurs eurent Taict
leur deuotion, qui leur mouuoit tellement le cœur,
qu'ils ne pouuoient contenir leurs larmes et san-
glotz piteux.
Adonc mère Abbesse, et Vicaire s'auancerent
pour confirmer ce qu'ils auoienl escrit, et fut or-
donné qu'après que Ion auroit donné à la valeur
de deux cens escus à la Blaisine , toute la reste se-
roit gardée , et restituée aux Sœurs , mais ils n'en
firent rien, car iamais n'en rendirent vne maille
vaillant, et les panures Sœurs se confiant de leur
promesse , qu'ils leur rendroient leur petit aflfaire,
ne prindrent rien que leur Breuiaire soubs leur
bras, et le plus léger vestement que pouuoient: et
quand la mère Vicaire demandoit les charretiers
qu'ils luy auoient promis le soir, il ne s'en trouua
point, car ils n'auoient pas intention de leur lais-
ser rien sortir.
Le bon seigneur Estienne Pecolet courut aux
oreilles de mère Vicaire, disant en secret, pour
Dieu mère Vicaire hastez vous de sortir, car mô
frère qui est le souuerain Capitaine des mauuais
m'a dict que pour certain ils sont plus de cinq
cens qui ont iuré de vous perdre , et mettre en
diuision ceste nuict, et que ne sortirez iamais de
la ville; Croyez qu'à ceste heure Dieu gouuer-
nera le cœur de ces Messieurs qui vous veulent
conduire hors la ville en seureté : et luy mcsme
alla parler hautement, disant, Seigneurs, Ces
panures Dames ne peuuent plus viuré ainsi en
moleste, pource supplient que les mettiez dehors,
U Hérésie de Geneue. 139
et puisqu'il le faut faire , le plus tost sera le meil-
leur, auant qu'il soit publié par la ville : à quoy par
le diuin vouloir de Dieu furent tous d'accord.
Et encor que cela se faisoit le plus secrelemêt
à eux possible « neantmoins le bruit fut tantost es-
pandu par tout, et s'assembla tant de mode par
les rues ou elles deuoient passer, etdeuanl le Con-
uent, et se pressoienl l'vn l'autre petits et grâds.
Ce cognoissant Mère Vicaire se va mettre à ge-
noux deuant leSindique, disant, Messieurs nous
auons délibéré de sortir en silence, sans mot dire
à personne, .plaise vous faire estroit commande-
ment à toutes personnes , que nul ne soit si ozé de
nous parler, toucher, ny approcher, de quelque
qualité, ou condition qu41s soient, ny pour quel-
que intëtion qu'ils ayent, pour garder le tumulte
qui en pourroit aduenir.
Certes Dame Vicaire, dit le Sindique, vous
donnez très bon-conseil , et se fera ainsi , ne vous
douiez de rien : car nous vous conduirons auec la
garde de la ville, qui estoient enuirô trois cens
hommes bien armez, et moy mesme vay faire la
deffence. Il alla commander sur peine d'auoir la
teste trenchee tout à l'heure , et sans merëy, que
nul ne dist mot à l'issue des panures Religieuses
de saincte Claire pour bien ny pour mal : dequoy
les bonnes rreastures cuydoient défaillir de pitié
et douleur. Et beaucoup dp gens de bien sorti-
rent occultement de la ville pour garder la sain-
cte foy, sans plus y retourner, et disoient entr'eux
mesmes, HelasI la ville de Geneue perd auiour-
d'huy tout son bieti, et toute sa lumière, et n'y fe-
194 Commencement de
ra pas bon demeuré. Le Sindique retourné, leur
donna congé de s'en aller, et les vouloient faire
sortir par la porte du Tournoir qu'ils auoient rô-
pu, mais les Sœurs ne pouuoient voir Tinsolence
qu'ils auoient faict à Tentour de l'Eglise à toutes
les reraembrances de Dieu et de sa Mère, et de
tous les Saincts et Sainctes; dont Mère Vicaire
dit, Messieurs permettez nous de sortir par la
porte du Conuent, dequoy furent contens. Et
quand tous y furent, la porte fut ouuerte, plusieurs
des Sœurs cuyderent pasmer de peur, mais Mè-
re Vicaire print courage, et dit. sus mes Sœurs
faictes le signe de la Croix, et ayez nostre Sei-
gneur en vos cœurs, et vous tenez bonne foy et
loyauté.
Puis prenant sa sœur (Sœur Catherine) qui
estoit la plus maladiue^ et tant foible que mer-
ueille. auec vn bastonnet en sa main, Sœur Céci-
le TEnfermiere la soustenant d'vne part, sortirent
les premières de grand courage* Apres Mère Ab-
besse bien débile d'ancienneté, douleur, et ma-
ladie, auec vne forte Sœur qui la soustenoit par
dessous les bras. Puis print Sœur leanne de lussie
par la main> et la donna à mère Portière Sœur
Guillaume de Villette, disant tenez sœur Guil-
laume ie remets vostre niepce entre vos mains,
ma mère Abbesse et moy l'auons bien gardée ius-
ques à présent, faictes en tant bonne garde, que
vous nous la rendiez sauue,
A ceste parole la pauure mère la print eslroitte-
ment par le bras, disant. Mère Vicaire, croyez
que i'en feray aussi bonne garde que de ma pro-
l'Heresk de Genene. igg
pre personne, el ne 1 ibandonnenv pour mort
ny pour vie. Sœur Collelle fut donnée a Sœur
Françoise, la plus fortf de la compignie Sonur
Giiillaume de la Frasse fui donnce a sa bonne
Sœur leannelte, el consenuemmcnt deu\ i deuv
par la main, loules a'^anl la faïc boucliei, et bien
religieusement ordonnées, el composées en si-
lence, qui fut cause de grand bien : car ianiais
ne fussent sorlies pour la grand foule el lunmlle
du peuple, qui cstoil chose pitoyable à voir, el
ouyr les gemissenis el sanglots, qui se ieUoienl
sans faire semblant de rien.
Chose admirable, miraculeuse, et digne de
grande mémoire pour la diuine loiiangc, et pour
eslre plus certain de la bonlé, el miséricorde de
Dieu, que Jamais ne laisse ceux, qui de vray cœur
le serueni, et se contient en sa bonic : car à celle
heure furent tellement changez, illuminez, cl
meus do pilié les mauuais, que plus ne desiroienl
la perdition des Sœurs, aîns furent leurs condu-
cleurs, cl les gardoicnt des autres ennemis here-
liques.
En eeste sorte les panures Sœurs n'auoicnt de
leurs parens ny amis créature quelconque, ny ré-
confort qu'en Dieu seul, et en vu pauurc Conuers
Hômé Frère Nicolas des Arnaux, qui estoil encor
tant malade qu'il ne se pouuïiit .sousienir; toutes-
fois il print courage de faire côpagnie aux Sœurs,
el d'en regarder qu'il en scroil faict d'elles : car
la chose cstoil bien pitoyable de les voir seu-
les entre les ennemis de Dieu, et la saincte foy,
196 Commencemeni de
et ceux, qui parauant en tous endroits auoient
procuré leur perdition. Voyant le Sindique, plu-
sieurs qui ne pouuoient aller, les fit mener par
hommes puissans pour les ayder à soustenir, et
d*vn costé, et d*autre le Sindique, le Lieutenant.
Baptisard, et Peeollet, qui veilloient subtilement
sur les Sœurs que dômage ne leur fut faict : car
luy seul de toute leur compagnie estoit bô Chre-
stien occultement. Et puis au deuant, et à costé
bien trois cens Archiers bien embastonnez, pour
la garde des Sindiques, que bien en print : car
quand les mauuais enfans de ville, qui desia a-
uoient ordonné de piller, et violler les Sœurs la
nuict ensuyuant, entendirent leur sortie, ils s'al-
lèrent assembler hastiuement bien cinq cens en
nombre, et se vont mettre en la rue de sainct
Antoine par où les Sœurs passoient, pensant tirer
cl retenir les ieunes , adôc s'allèrent présenter au-
deuant, et l'vn d'eux se tira près de la panure sim -
pie, que merc Vicaire auoil remis à sa partie, pour
garder qu'elle ne s'esquarlast d'vnc part ny d'au-
tre, luy disant à l'oreille Sœur lacquemine venez
ça auecques moy, ie vous feray comment à ma
Sœur . mère Vicaire respondit, ha ! mauuais gar-
çon vous auez menty, criant Monsieur le Sin-
dique aduissez comment vous estes mal obey,
faites reculer ces garçôneaux arrière de la voye.
A ceste parole s'arresta ferme, et le Sindique vo-
yant ceste bande de mauuaise marmaille , par le
diuin vouloir fut iré grandement, et d'vne voix
furieuse et horrible , iura le sang de Dieu disant ,
s'il y a homme qui bouge, il aura tout à l'heure
rUeresie de Gcncwe.
197
la Icsle Irenchee sans mercy en la mesme place .
disant aux arcliiers, gentils compagnons soyez hnr
dis de bien faire vostre office , s'il est de besoing,
dont par le diuin vouloir, fureul espouuentez, cl
rechignant les dents reculèrent, et regardoiël
les Sœurs de ioing qui clieminoient. tout trem-
blant de peur, [et n'en faut pas douter} el quand
elles furent au pont d'Arue , qui finoil les franchi-
ses de la ville , se vont tous arresler, el les vns par
mocqueries crioîent comme après nostre Sei-
gneur, où est ccsle grande noblesse , pour les re-
ceuoir, et les tentes , et les pauillons pour les gar-
der de la pluye , et les autres par dérision faignût
de pleurer disoient, bêlas! Geneue qui te gardera?
lu pers ta lumière, les autres crioienl à Dieu les
souris, elles sont sorties du nid, et vont par les
champs comme pauurcs esgarees. Mais les bons
pleureroient amèrement à grands sanglots, el mes-
me le Sindique quand vint à la départie fut meu
de Iclle pitié, qu'il sanglotloil tout haut, el lar-
moyoit amèrement, et loulc sa compagnie pre-
nant les Sœurs par ordre , les mettant sur le pont ,
prenant congé et disant . or à Dieu belles Dames ,
certes vostre despartie me desplait, et disant
entre luy (comme vn autre Caïphas) hà! Geneue
à ceste heure lu perds tout biê et lumière. EL
quand toutes furent sur le pont il frappa ses mains
disant il est tout conclu, or il n'y a plus de re-
mède , cl plus n'en faut parler.
Et furent les Soeurs sur ce pont toutes seules ne
scachant uù tirer : car nul de la ville n'osoit pas-
ser, pource qu'il estoit à Monseigneur de Saunie ,
^98 Commencement de
doutanl qu'il ne se trouuast quelque embuscade
de gens pour les massacrer : toutefois voyant que
plusieurs panures anciennes, et malades ne pou-
noient plus aller donnèrent congé à six ou huicl
de ceux de la ville, de les mener hors du pont,
ce qu'ils firent volontiers, tant pour pitié que
pour espier qui seroit d'elles, et qui en prendroit
la conduite.
Sœur Colette auoit vue sœur bône Catholique
pour lors qui demanda congé de faire compagnie
à sa pauure Sœur faignant qu'elle la suyuoit pour
essayer de là retirer, mais en vérité elle luy don-
noit le meilleur courage qu'elle pouuoit. Et quâd
elles eurent passé le pont ne trouuerent encore
personne qui les peut reconforter, ce neantmoins
auoient grande consolation de se sentir hors des
franchises de la ville, et riere la .terre de Monsei-
gneur; lors la mère Vicaire prie ceux qui les a-
uoient conduites, qu'ils se retirassent en la ville,
pour toute seureté, les remerciant de leur bon
seruice, faignant que bien tost auroient grande
compagnie de gens pour les conduire, et qu'elles
n'estoient pas loing de là, qui leur donna crainte
de n'aller plus auant.
Or de là le pont il y auoit vn Hoste nommé
Burdet grand hotnme de bien, qui saillit au deuât
des Sœurs, et les fit entrer seurement en sa mai-
son, leur présentant de se reposer leans, attendât
que nostre Seigneur leur enuoyast quelque se-
cours, mais helas leur ennemis estoient si près
d'elles, qu'encore ne se pouuoient tenir seures,
pource le remercioient humblement, les priant de
rileresie de Geneuc. 199
les mettre au chemin de saioct luliain, mais le bô
tiomnie iiira qu'elles ne sortiroient point qu'elles
n'eussent prins quelque peu de réfection pour cû-
forter les pauures Sœurs tant désolées , et donna à
chascune vue bonne miche de pain blanc, et de
bon fromage vieux, et a chascune vne bonne tace
du meilleur vin qu'il peust trouucr, disant mâgez
et demandez si voulez autre chose : car il ne
vous sera pas espargné, iamais le ne lis aumosne
de si bon cœur, et vous dy sur ma foy que i'ay
senly vne consolation indicible à vostrc venue , et
m'a semblé que Dieu et la sacrée vierge Marie fus-
sent icy presentalement, qui fut grand reconfort, et
côsolation aux pauures Sœurs. Et ceste est la ma-
nière au vray de la pitoyable sortie des pauures
Sœurs Religieuses de leur Conuent. et de la cité
de Geneue. qui fut ce mesme Lundy iour de
Sainct Félix, le 39 d'Aoust <535 à cinq heures du
matin.
NOSTRE SEIGNEVR
CONDVIT
Les SoËvns de Sainctb Clmre.
Ensemble l'hoiineur, el le bon recueil qui Icui
faicl par où elles passent.
pENDAM que les Religieuses estoient
g.en cesle Hoslellerie , noslre Seigneur
^fil entendre leur départie à vn bon
*Pcre, dcpulé à Jeurseruice, nommé
^^JFrere Thomas Gnrnier bô et denot Re-
ffligicux, <|ui se promenoit par les vilta-
3ges d'alentour de Geneue. pour voir ce
ïqu'il aduiendroit des pauures Sœurs: et
lant chemina qu'il les vint Irouuer en cesle hos-
lellerie , donl elles fuient bien ioyeuses , et luy
aussi, rendant grandes grâces à Dieu quand il
sceut que toutes esloient sauues sans violence de
leur personne , ce que nul ne pouuoit estimer. Le
pauure Frère Conuers auoil tant cherché, qu'il
trouua pour arpent vn rliarriol pour melire les
l'Heresie de Genève.
901
;s anciennes et malades, qui defailloienl
en cbemiii, dequny furcntbien ioyeuses: car elles
xie demandoienl que d'auâcer chemin , pour s'es-
loigiierde leurs ennemis, et disoienl, Mère Vicaire
puisque Dieu nous a donné aide basions nous:
«ar il ne seroit pas seur ny honneste de séjourner
à la tauerne , encor que l'hoste soit home de bien ,
et nousa faict grande mispricorde, que ne deuôs
pas oublier. El en le remercianl vouloîenl pren-
dre leur chemin àsainct luliati, et en sortant ap-
percenrenl bien deux cens hommes en armes , de
mauuais Luthériens, qui cspioyent ce qu'elles fe-
roieot: il fut dit qu'ils oherclioient de desrobcr
les Soeurs, qui les rendit fort espouuanlees, ainsi
» qu'il est pieusement à croire, que nostre Seigneur
les garda, qu'ils ncpenrentvcnirplus auant: tou-
Icsfoîs les ieunes Sœurs furent mises tout deuât,
et les anciennes et pauures malades sur le char,
cheminant le plus hastluement qu'il leur esloil
possible, accompagnées seulement du bon Perc,
et d'vn ieune garçon iils du sire Amy de la Riue
Apoticaire, qui menoit par dessous le bras vne
pauure malade, et vne bonne femme de village,
nommée Louyse des Ilcrmltes, et le CImrreton.
Le Frère Conuersse mil deuant pour aller annon-
cer leur venue à S. Iulian.
C'cstoit chose piteuse de voir cesle saincle com-
pagnie en tel estât, tant affligée de douleur, et
de trauail, que plusieurs de failluient etscpasmoient
par le chemin, et aucc ce qu'il faisoit vn temps
pluuieux , cl le chemin fangeux , et n'en pouuoient
Borlir , car toutes csloient de pied , hors mis quatre
202 Commencement de
pauures malades, qui csloient sur le charriot :
il y auoit six pauures anciennes qui auoient de-
meuré plus de seze ans en la religiô, et les deux
passé soixante six ans sans auoir iamais rien veu
du monde, qui se euanouissoient coup à coup, et
ne pouuoient porter la force de Tair, et quand
elles voyoient quelque bestail es champs cuidoient
des vaches que fussent ours, et des brebis lanûes
que fussent loups rauissans Nul ne rëconlroient
en la voye, que mot leur peut dire tant esloient
surprins de compassion , et combien que Mère Vi-
caire auoit faict donner à toutes de bons souliers
pour les garder de fouller les piedz, la plus part
n y sçauoit cheminer, mais les portoient attachez
à leur ceinture , et en tel estât cheminèrent ius-
ques près de la nuict depuis cinq heures de matin
qu'elles sortirent de Geneue iusques à sainct lu-
lian qui n'est qu'vne petite lieue loing.
Et rheraut de Monseigneur le Duc , nommé
sieur lean Faulcon , Monsieur le Chastelain , son
Frère estas aduertis par le Conuers de leur venue
firent hastiuement assembler le Clergé , et toute la
Paroisse qui estoient belle côpagnie pource qu'ils
faisoient la feste , et solemnité de Monsieur sainct
Félix, et y auoit grand peuple, venant auecques
la Croix , et le côfaron , -et clochettes sonnant en
grade deuotion processionnellementau deuât des
Sœurs, et lesdicts sieurs Heraux firent disposer
leur maison^ et vindrent au deuant à faire les ha-
rangues pour leur Paroisse, et faire la reuerence
avecque leurs femmes honnorables Dames, et au-
tres nobles gentils femmes, et leurs seruiteurs
l'Heresir- de Genriie. 203
inenani île beaux Cheuaiix bien ornez pour faire
mon 1er dessus celles qui voiidroient, ils auoient
desia faict retourner le Conuer» liaslitiementmii-
dant qu'elles atlendissent la Paroisse qui leur vou-
loil faire honneur, et reuerence suyunnt l'inten-
lion de Monseigneur le Duc qui auoit donné com-
inandemcnl par tous les mandeniës et Parrois-
ses de son pais, que si le cas aduenoit qu'elles
sorlissenl de Geneue , qu'elles fussent reçeûes, et
recueillies comme son Excelêce, et personne en
toute dciiolion proccssiôncllemcnt : mais quand
iesveirenlen tel point, se cuyderent pasmer de
pitié, il y eut vn lel cris que le Clergé perdoil
l'vsage deletier leurs voix jiloreuses.
Et les panures Sœurs comme reuestues d'vne
nouuellû lumière se vont toutes retirer en terre à
deux genoux les mains tendues au Ciel , et ado-
rèrent la saincle Croix en rcgraciant nostre Sei-
gneur lesus Clirist, qui les auoit reduicles enlre
les bons Chrestiens, et furent grand pièce sans
pouuoir mot dire d'vne part ny d'autre, el l'Ilc-
raut lionnorable Seigneur print lu mcre Ablosse.
son frère, mère Vicaire et puis consequêment le*
autres Seigneurs, et Dames, d'vne part, et il'au-
treconduisirentlesSœurslcssoustenât par dessous
les bras, suyuant la procession iusques dans la
maison desdicis sieurs Faulcons , qui les re{;eurët
en grand honneur, et reuerence, et les logèrent ,
et prièrent reposer celle nuict en la châbre qu'ils
;(uoient faict leans .seulement pour l'Excetlenee
de Monseigneur !c Duc de Saunye, et firent faire
grand feu pour hi récréation des Sœurs, et furent
À
204 Commencement de
fort bien ^raillées de viure, cl de toute récréa-
tion, et puis les deux Sieurs vindrent seuls en
la chambre auec les deux Dames leurs femmes,
demandant la manière de leur sortie, et si Dieu
leur auoit fait grâce de sortir toutes sans violence
de leur personne, dequoy rendirent grand grâce
à Dieu , car le mode le tenoit à cliose impx)ssible ,
veu le mal talent que les Hérétiques auoyent sur
elles : après interrogèrent qu'elles deliberoient
de faire. Seigneurs (dit merc Vicaire) nous pen-
sons aller iusques à la première maison de Mon-
sieur le Baron de Viry, mon Cousin germain. le
me confie tant de sa bonté, qu'il nous lairra le
Chasteau, qui est bonne forteresse pour vn peu
de temps, et y pourons bien faire le diuin seruice
dans la Chappelle qui est tant belle; etccpendât
nous ferons scauoir à Monseigneur le Duc nostre
defortune, afïin qu'il luy plaise nous faire con-
duire en son monastère d'Anissi qu'il nous a pré-
senté autrefois : c'est très bien aduisé dit l'Héraut
faites icy voz lettres narrant à Monseigneur tou-
tes voz intentions, et mettez y aussi comme nous
vous présentons ceste maison , et tous noz biens,
comme à son Excellence, et comme suyuaut son
bon plaisir, et commandement ceste Paroisse, et
tout son mandement de Ternier vous a receuës
en tout honneur, et deuotion , et conduit» hono-
rablement iusques à ce que soyez hors de ce mâ-
dement : et estant faicte vostre lettre ie despesche-
ray vne poste de grâd matin pour la porter à Mô-^
seigneur en Piedmont : et ainsi fut fait celle nuict
sans dormir. Sœur leanne de lussie l'escrinil, qui
del
M
lug
[ Rel
■r
F riot
l'Uiresie de Geneue. 205
uterois esluit fort malade de Heure, et aurlic
î^'vne maladie niorlelle, et narra en cesle lelLre
tout le procès de leur douloureuse deparlie, etcô-
mcnt la diuioe bunlé miraculeusement les auail
toutes preseruees de toutes violences de corps, el
d'ame , et n'y auoit demeure que la seule fîîle de
perdition, lu fille de Dominique Varembert qui
de léger a esté deceùe. Et aussi par le menu tout
fut escrit à Mudanm la Ducliessc Beatrix do Por-
tugal, qui portoit grand amour et deuotion k la
Religion : el les lettres faicles et examinées par
lesdicts Sieurs (qui les Irouuerenl belles, et bien
luchees, elles lisant espandoicnt abondance de
■mes de pilié, et deuotion] furent enuoyees.
Lendemain qui estoit le dernier iour d'Aousl
lesdicts sieurs Faulcons firent préparer six ciiar-
riots bien bonncstes et des bons Guidons, et fut
maodê par le mandement de Tcrnier, que tous
du Clergé et d'autre estai vinssent proeessiûnel-
lement accompagner ces pauurcs Dames, et qui
pourroient faire du bien, et furent menées à i'E
glisc honorablement pour ouyr Messe, et puis fu-
rent contraintes à disner encore cliez lesdicts Faul-
cons, et firent cuire deux couppes de fromët pour
leur porter après pour les garder de malaise , et
d'autres biens. El puis furent montez sur les cha-
riots et 1res bonoorablement accompagnées de
toutes manières de gens en belle procession , et
deuotion iusques à ce qu'ils rencontrent vne autre
Parroisse qui leur vin) au dcuât , et ainsi firent de
Parroisse en Parroisse , iusques à ce qu'ils vindrèt
•au Chasteau de la Perrière , et là le bon sieur Ita-
20(5 Commencement de
ron de Viry les reçeut en grade deuotion, et hir-
mes, et ainsi qu'il descendoit, sa cousine mere
Vicaire la première le salua, disant, mon Cousin
i'ay présumé de vous addresscr ces panures déso-
lées, pour auoir meilleur repos de seureté.
Adonc le bon Baron print tes clefs du Chasteau
et les luy donna disant, Madame ma Cousine
vous estes de céans auant que moy, ie vous aban-
donne la maison , et tout mon bien , et veux que
personne n'y entre que par vostre congé, et ne
vous doutez de rien : car le chasteau est bien
fourny de bonne artillerie, et moy et mes gens
ferons bonne garde. Il fit sortir tous ses gens, et
allèrent loger en la ville, et luy mesme dormoit
bien peu sus du foing dans vne grange, et faisoit
faire bon guet, dont bon besoin en estoil : car in-
continët que ceux de Geneue apperceurent l'hô-
neur que chacii faisoit à ces panures Sœurs, et que
ils estoient ioyeux de ce qu'elles estoient hors de
leur infection , se repentirent de les auoir dechas-
sees, et proposèrent de sortir vne nuicten armes,
et de les reprendre, dequoy le Baron fut aduerty,
et faisoit si bonne garde , que de faict il fit iustice
de plusieurs espies qu'il trouuoit la nuict enuirô-
nant le chasteau , combien qu'ils n'en faisoit au-
cun semblant aux Sœurs.
Il fit crier par toute la Baronnie de Viry, que
chacun de son pouuoir aidast à viurc aux anceiles
et seruiteurs de nostre Seigneur qui estoient là re-
tirez, destituez de tout bien : incontinent chacun
y accourut de toutes parts, et furent visitées par
la Noblesse d'enuiron.
l'Heresiv de Geneiit.
207
Ltis Sœurs prindrent aduis entr'elles Je tenir
forme de religion à leur possible, Mère Vicaire
ordonna les Portières â la porte, pour rcceuoir
les aumosiies , et pour contenter les gens , et fut
ordonné de chanter le diuin office dans la Chapelle
qui esloit Tort deuole : et fui ordonné que les
Sœurs ne se Irouueroienl point douant les gens
séculiers , s'ils n'estoient gens d'apparence . com-
mandez par les Prélats. Et se reigloient, et com-
|iosoienl de tout leur pouuoir, de sorte que per-
sonne ne les vit en face descouuerte, sinon aucune
par obédience de l'Abbesse , à la requcste de leurs
parens et amis.
De iour se tenoienl ensemble en vne chambre ,
et de niiicl se couchoienl six en vne chambre , et
six en vne autre ; car il y auoit en ce Cbasteau 36.
excellentes chambres à faire feu, et garnies de
beaux Mets bien encortincz de beau Salin blûc et
rouge, et de bonnes couuerles : car ce chasteau
auoit esté faict tout neuf du viuant du pcre dudit
Sieur, oncle charnel de Mère Vicaire, et y auoit
faict vn logis spécial pour receuoîp tous les Princes
du monde, garny de tous meubles: mais helas !
bien tost après fut brusié par despit par les Héré-
tiques Allemands.
En ceste manière se maintenoienl les Sœurs,
en se reconfortant l'vne Vautre tant qu'il leur es-
loit possible, moyennant la grâce et miséricorde
(le nostre Seigneur, et le bon plaisir de Monsieur
le Baron , et vtuoient tousiours en crainte. Le Père
Confesseur et ses compagnons cstoienl reliiez à
part de l'aulrc costé du Cliasleau , et tous les iours
208 Commencement de
disoient Messe deuant les Sœurs. Leâ seruanles
rendues, se tenoient de l'autre costé, et les Sœurs
preparoient les viures comme faisoient en leur
Conuent.
Le leudy après le luge de Gets Noble Fran-
çois Barret, reçeut lettres de Monseigneur le Duc
comme il estoit aduerly du bannissement des pan-
ures Religieuses, luy mâdant de les faire amener
et conduire honorablement comme en personne
de son Excellence iusques à Anyssi w son Mo-
nastère deSaincte Croix, lequel il leur abandônoit
pour eux retirer, et y faire le diuin seruice. Priant
aussi le Président d' Anyssi, et toute la ville, de
les receuoir en deuotion et honneur comme sa per-
sonne. Incontinent le luge manda son frère Mon-
sieur le Secrétaire, par vne missiue, qu'il vint
hastiuemcnt Irouuer les Sœurs. Et quand il eut dé-
claré pourquoy il venoit, il fut mis .dedans, et tou-
tes les Sœurs présentes, il fit son salut : puis par
grande compassion se print à pleurer, tellement
qu'il ne pouuoit proférer sa charge et commission,
mais mil ses lettres entre les mains de Mère Ab-
besse, qui ne les peut lire, tant estoit saisie d'an-
goisse. Le Père Confesseur fut appelle pour les li-
re , mais quand il entëdit la cause , il perdit le par-
ler aussi bien que les autres. Finalement le Secré-
taire reprint cœur, et leut les lettres palentement,
auec la Commission qu'il auoit de Monseigneur,
de les conduire à Anyssi. Sur ce eurent aduis les
Sœurs entr'elles , qu'elles receussent ce bon vou-
loir, et que plus seure et honneste chose seroit
d'estre en vn Monastère, qu'en vn Chasteau rpuis
l'HereaU de Geneue.
309
manderenl audil luge qu'elles se contcntoient
bien d'eslre conduile^i de luy , et quâd il luy plaî-
roit les oster de là, luy seroient obéissantes.
Le Vendredy asseï malin ledil sieur luge arri-
uaauec sondit Frerc, et le Cliastelain de Gaillard:
dit sieur Seruanl : el quand ils furent deuant les
Sœurs, il déclara de rechef sa commission, auec
ses lettres patentes de Monseigneur, qui conle-
iioienl la matière pitoyable de leur départie.
Le Samedy matin vint ledit sieur luge auec sa
compagnie, el firent desieuner les Sœurs, pour
mieux porter la peine du chemin, cependanl le
Baron luy mesme addressoil les chariots , cl or-
dônoit ses gens. Il lit préparer les plus beaux cbe-
uaux qu'il eust , el veslil ses plus beaux accoustre-
mens, el ses gens aussi. Et tous ainsi bien en ordre
entrèrent en la Chapelle, et le bon Sieur alla ou-
urir vn coffre là où il y auoil vnc belle pièce de
chair du précieux corps de Sainct Romain, qui
esloil frcsche et odoriférante, el le bon Pcre An-
loinc Guarin le bailla à baiser aux Sœurs, et pois
en donna la bénédiction à toute la compagnie.
Et moy qui eseris eecy estois la dctcnùe d'vne
■nauuaise Genre, el par les mérites du glorieux
Cheualier de Dieu (duquel ie baisay les sainctcs
Reliques] fus guérie: cl en mémoire de cecy, ie
laissay le baslon sur quoy ie ui'appuyoye dans la
(lile Chapelle : ol lesdites Reliques demeurèrent
sur l'Autel tant que les Sœurs furent au cbasteau :
car. comme dit est, il auoil donné ses clefs à Mère
Vicaire: et durant le peu de temps qu'elles furent
là Monsieur le Baron leur fit loul l'honneur el
210 Commencement de
consolation qu'il peut, ie vous supplie à toutes
aduenir de Vauoir en bonne souuenance, et re-
commandation.
Adonc sortirent les Sœurs et firent reuerence à
la saincte Croix, et à tout le Clergé et peuple
qui les attendoit. et prenant congé furent espan-
dues grand abondance de larmes. les bonnes
gens crioient helas! à Dieu les sainctes Dames:
le panure pays perd sa lumière , et qui nous con-
solera doresnauant? car iamais créature ne par-
loit a elles que n'en rapportast consolation , tant
désolée fut elle, et Dieu par leur saincls mérites
nous a tousiours gardez, et autres pitoyables com-
plaintes faisoient : et quâd elles furent montées
dedans les chariots, que le bon Baron luy mesme
couurit de belles couuertes rouges et blâches,
firent marcher la procession en belle ordonnan-
ce , puis les chariots estoient conduits par ordre ,
chascun par quatre honnorables hommes, et il
y auoit 8 chariots , puis d'vn coslé et d'autre mar-
choient bellement les Seigneurs , bien montez.
Ledit Seigneur et son train, et Monsieur le luge
auec sa compagnie, et ainsi cheminant bône pieccc
de chemin suruint nouuelle audit Baron de
certain haslif affaire, auquel en ce iour il luy
falloit entendre , que le contraint de prendre côgé
auec grandes larmes, et sanglotz, mère Vicaire
le remerciant pour toutes ; et pria de faire-retour-
nerla procession, et toutes les bonnes gens qui
tant se trauailloient : car il estoit temps pluuieux,
et nous aurons bonne et noble compagnie, et à
se retournèrent en leur Parroisse, et les Sœurs
t
l'Heresie ik Oeneuc. i\ 1
(lemeiirercnt en la garde des bons conducteurs,
et cheminèrent lanl qu'elles approchercÈit l'Ab-
baye de Bon lieu , et les bonnes Dames Keligieu-
ses leur vindrent au deuant en belle procession
et deuotiun. et les receurent volontiers, et des-
cendirent pour héberger : ear il estoit tard sur la
nuict, cl fut donne congé à leurs bons charre-
tons de Viry de s'en retourner, dequoy furent
marris , car ils auoient grande deuotion de les me-
ner iusques a Anyssi. Mais Monsieur le luge auoit
cocnmandement de les faire mener de mandemèt
en mandement.
On pésoil que Monsieur de Salle-neufue feroit
comme le bon Baron : mais il fut autrement : ear
il se tint mesprisc que les Soeurs n'estoient allées
descendre à son Chasteau , et comme mal content
manda son filz Monsieur de sainct Denis aucc vn
flascon de viu et vn plat de raisins , pour ses deux
Tantes, mère Vicaire et sa sœur, mandant que le
Chasfeau esloit bieu fourny de viure pour faire
bonne cherc dedans : mais non pus pour mander
dehors . et pourcc ne voulut faire auLrc aide , celle
nuicl les Sœurs babergerent en celle Abbaye en
vnc chambre assez mal disposée, reposant leur
chef l'vne sur l'autre.
Le Dimanche oyrent Messe deuoleincnt, elles
Matines des Dames, puis leur fut dûué à disner,
et Monsieur le luge paya la dcspence qui esloit
grande: car estoienl enuiron cinquâle personnes,
et plus de trente besles lant bœufs que chenaux ;
après disner leur fut amener d'autres chariots, et
ceux qui les condnisoieni estnieiit fort rudes et
212 Commencement de
mal gracieux , et leurs chariots mal en ordre : et
toutesfois pour le désir qu'elles auoient d'estre
tantost en lieu de repos , et hors d'entre les sécu-
liers, prindrenl bien à gré le tout, combien qu'il
pleuuoit, et n'auoient rien pour s'affubler, elles
chariots n'estoient couuerls que delinceux. que
l'Abbesse de Bon lieu leur auoit presié.
Départant donc dudit Bon-lieu pour aller à
Anyssi, elles eurent tant de defortunes, qu'elles y
arriuerenl bien tard. Par tous les villages où elles
passoient on les receuoit en deuotion, processiô-
nellement à cloches sonnantes, et tous les che-
mins pleins de monde qui couroient deuant et
derrière pour les voir. Quand furent à la Balme,
vnelieuë d'Anyssi, estoit Soleil couchant, elles
y furent receûes en grand honneur.
Les Seigneurs et Dames leur présentèrent de
dormir là cesle nuict : mais Monsieur le luge ne
voulut, disant qu'il auoit donné le iour à Anyssi.
et qu'il n'y vouloit faillir, dequoy furent marris,
et par force firent arrester les chariots, et côtrai-
gnoient les Sœurs de boire , et leur donnèrent
de bon pain et du fromage vieux, et de bon vin
blanc et rouge , et de bon cœur, c'estoit plaisir de
les voir seruir.
Apres cheminèrent contre Anyssi en grande
diligence, mais quand elles furent à Cran la riuie-
re estoit grande , et menoit si grand bruit, que ia-
mais cheual ne bœuf ne voulut passer par dessus
le pont, et firent là grade pause, et les fallut pas-
ser Tvne après l'autre , et y en auoit plusieurs qu'il
fallut porter entre les bras : et puis à bras d'hom-
l'Hereaie de GeTwitc.
Îl3
mes fallut passer les (.-hariols par dessus le pont,
qui fut cause de les mettre du tout àila nuiet.
Messieurs d'Anyssi mandoient luminaire, et
gens iusques là au dciiaat pour les haâler. disant
que la ville les auoil altëdu toute la iournee. De-
puis Aoyssi iusques à Cran le ehernin estoit pleiu
de gens porlans lumières, lorclies, et fiillols, tou-
tes les cloches soiiuoient mélodieusement, tous
les hommes sortirent de la ville pour leur aller
au deuant , les Dames, Bourgeoises , et autres fem-
mes estoicnt toutes par ordre par les rues auec
de lumière , et aux feneslres de chasque maison y
auoit une torche allumée, et sêbloil la ville toute
en feu, et chascun estoit marry qu'il esloil si
tard : car ne pouuoient voir et reuerer les Sœurs
selon leur bon vouloir, ny les Sœurs leur rendre
leur salut ; mais toutes esloiët à genoux les mains
ioinctes tendues au Ciel, et non sans larmes, el
les conducteurs alloient d'vnc part cl d'autre re-
merciant les bonnes gens: et en telle manière
cheminèrent chez Monsieur le Président.
Noble Ancelin de Ponuoire Seigneur de Cha-
ueroehe qui les atlendoit deuant sa maison auec
grande Noblesse, el du premier adressa son sa-
lut en courroux à Monsieur le luge, disant qu'il
auoit trop tardé, et qu'il n'estoit pas heure con-
uenable pour faire entrer de telles Dames en ville
lie Prince Puis pour la première va crier Sœur
Pcrnelte de Chasteau-fort ma maislresse . où estes-
vous . autrefois vous m'auez tenu en vosire subie-
ction, or maintenant vous serez à ma mcrcy : et
ce disant la descendit , et l'embrassa tendrement
■214 Commencemenl de
en plorant : car il raimoil d'amour cordial , el di-
soit qu'elle esloil cause de son bien : car luy es-
tât ieune Page de Monsieur de Chasteau-fort ,
elle rendoclrinoit et remonstroitseslegeretez, de-
quoy luy sçauoit très bon gré : il auoit espousé sa
cousine germaine, fille de Monsieur de S. Andrieu
noble Gabrielle de Viry, qui estoit là présente
pour les receuoir.
Apres descendit la Reuerende Mère Abbesse , et
puis toutes Tvne après Tautre en les bien venât
et consolant. Le luge estant dVne part à les de-
scendre, en les remettant toutes par la main , di-
sant Monsieur ie vous rends le nombre de celles
que i'ay prins en charge, qui sont vingt trois, les-
quelles ie vous recommande : car quant à moy en
les vous remettant i'ay accomply la charge , et
commission que i*auois de Môseigneur, au mieux
qu'il m'a esté possible, et mis ma personne en grâd
danger, croyant pieusement que Dieu nous aye
preserué et gardé par leurs bons mérites : car ma
compagnie et moy pensions bien estre assaillis
auant qu'estre icy , et de fait auôs trouué plusieurs
espions de Geneue venant deuant et après nous :
mais nous auons si bien frotté les oreilles à au-
cuns, que les autres ont prins autre chemin, ce
qu'il disoit vray : car mesmes auoient mandé de
petits coquins auec leur besace pour espier, les-
quels estans menacez des verges, confessoient
leur malice : mais ils en rencontrèrent trois mau-
uais garçons armez, dont Tvn cautement enuiron-
nât gueltoit pour tirer son harquebuze sur le lu-
ge : mais le Secrétaire son frère s'en apperceut et
t'Heresit de Geneue. 2ili
luy dit , lia Monsieur marchez deuant fiasiiucmêt,
et ce disant dressa sa iaiicline. et les autres leurs
harquebuzes, et ce meschant s'enfuit courant
comme foudre.
£t en CCS propos furent les Sœurs introduites
dedans la maison de Monsieur le Président : mais
plusieurs esloient tant malades de la force de l'air
et du trauail du chemin . qu'il les fallut (lorter sur
le lict. Elles furent très bien venues , car il y auoit
bon feu pour les chauffer, et force viande prépa-
rée pour souper : etquûd furent toutes assemblées
en vne chambre, à la requesie de Mère Vicaire, le
Président fit retirer de là toute la multitude des
gens, et puis à leur priuè les lit asseoir, et seruir
honnornblement de toutes délicieuses viandes,
sans chair, et de plusieurs sortes de bon vin blanc
et rouge, et furent bien couchées sur de bonnes
coutres : mais elles estoîent tant malades et fati-
guées du chemin, qu'elles ne pouuoient manger
ni boire : mais neantmoins elles auoient conso-
lalion d'estre en lieu de seureté, et celle nuict
dormirent leans.
APRES
LE TRAVAIL ET DOLEANCES
Pavvres Religieuses de Saihcte Claire
ig \e Lundy tnalin le Président fit porter
,-*!pam, vin, fromage et autres biens
fî^^" '*" '''i^'"'*re des Sœurs, pour des-
^jt^^ieuner celles qui voudroient, et pour
«les pauures malades. Les bons Pères de
rObseruance d'Anyssi les vindrël Irou-
Ruer, faire le bien venant, et puis poiir eoo-
^lêter la ville, qui leur vouloit faire honneur,
elles veoir à loisir. Monsieur le Président les con-
duit en belle compagnie, au Conuent de saincl
François pour ouyr Mrsse. les Sœurs ne voulu-
rent pas estre menées par les hommes, mais bien
ordonnement se prinrenl deux et deux parla main,
et estoient bien couuerles la face, par telle ma-
nière, côbien que les gens s'inclinassent pour les
veoir, ne pouuoient veoir que les yeux, les gens
l'Herfsie de GmeHC.
faisoicnl muraille d'vne part, et daulrc tant en y
auoit Monsieur le Président altoit deunnt auec
son baslon iiidicia] , faisant Taire place iusques au
(lit Conuent. et dans vne belle Chapelle qui estoit
préparée honnorablemenl, et les Religieux presis
à dire la Messe.
Là estoit Illustre et Escellent Prince Monsi
leViseonte ooinmc François de Luxembourg, et
Messieurs-ses trois Nobles enfans Cbarles Mon-
sieur, et Basiien Monsieur, etMadamoiselIc Phi-
lippe auec tout soa noble train, et grade noblesse
de Gentilshommes du pais attendant les Sœurs:
et après auoirouy ensemble la sainete Messe de-
uotemcnt 6rent la reuerence les vus aux autres
humblement, et le bon Prince les biëuenit beni-
gneraent et toute la Noblesse , el en sortant de la
Chapelle, les Dames et Bourgeoises estoient
assemblées pour les bicnucnir, puis toutes ma-
nières do gens sans nombre d'vn costé , et d'autre.
Il fut demandé aux Sœurs si elles vouloicnt
retourner chez Monsieur le Président, en atten-
dant que l'on misl le Conuenl en ordre, qui esloil
tresmal ordonné, mais les Mercs rcspondirenl
puisque Dieu nous a permis de trouuer vn lieu
pour faire le diuin scruice, nous vous supplions
(le nous y mellre sans séjour; car nous ne desi-
rons cjue d'estre séparées d'entre le monde, de-
quoy ils furent bien édifiez, clniirenl vn ehascun
en ordre pour leur faire compagnie. Les Beaux
pères se mirent tous eu belle procession audeuant
chantant In exilu Israël de ^gyplo. etc. El Mes-
sieurs les Enfants après Monsieur le Visconte me-
218 Commencement de
noit la Reuerende mère Abbesse pardessous lea
bras la première. Monsieur le Président, mère
Vicaire , et eonsequemmeni toutes vne après Vau-
tre menées par deux Gentilshommes, et après
tout le peuple . et en telle ordonnance entrèrent
dans le Conuent droit à TEglise, auquel se pro-
sternèrent au milieu du Chœur, et d'vne belle
voix et haulte chantèrent le Salue Regina et au-
tres suffrages de louange, rendant grâces à Dieu
qui les auoit conduites au lieu de seureté.
Monsieur le Visconte , et sa Noblesse se retirè-
rent, et la presse de gens par son commandement,
disant qu'on les laissât à leur priué prendre leur
réfection, laquelle Monsieur le Président fit ap-
porter toute préparée de sa maison , pain , vin , et
de plusieurs sortes de bonnes viandes , et leur
donna bien trente verres pour boire pour com-
mencement de mesnage , furent encore seruies
en ce iour des gens séculiers. Apres disner retour-
nèrent le bon Prince et toute la Noblesse et pria
humblement que les Sœurs allassent ouyr Vespres
au Conuent de sainct Dominique pour donner
de l'eau beniste sur Madame la Yiscontesse , sa
Mère, et sur Madame de Martigue sa femme
très excellente, et Noble Charlotte de Bretagne
qui estoit allée de vie au trespas du mal d'enfan-
tement n'y auoit qu'vne année , les Sœurs se vou-
lurent fort bien excuser de n'y aller, disant que
puisque Dieu leur auoit faict si grand grâce d'es-
tre retirées en ce bô Conuent que plus ne deuoient
sortir hors.
Mais Monsieur le luge et le Président leur dô-
ritcrcsk (k Ce
Sitl
nerent conseil de faire â la deuotion de ce bon
Prince, disant veu que vous n'esliez pas icy eu
voslre propre, mais sculcincnl pour entrepos au
vouloiv du Prince, el ainsi furent Korlies, et me-
nées au Côuenl de sainct Dominique, et ouyrent
Vespres des Religieux Apres Vespres furent me-
nées sur la sépulture desdictes Nobles Princesses,
et là elles dirent en chœur De profundis, et nuire
suffrage, dequoy le bon Prince fut conaoié, les
Religieux, non contons de leur venue n'en firent
grand estime . dont chacun fut scandalisé , le bon
Prince les mena à noatre Dame l'allcc , et là furet
bien veniies des Sieurs Clianoines, et menées
deuant l'Image de nostrc Dame, et là dirent tes
Sœurs vn Salue de belle voix, et à ce mesme
instant vn enfant mort-nay qu'estoit la veille passé
deux iours miraculeusement Bt grand signe de
vie. et recul bon Captesme, présent inQny monde,
et toutes les cloches sonnèrent pour ce miracle.
Puis furent menées à la sépulture de Monsieur le
comte Piiilippe de Sauoyc, et diront De profun-
dis. et les suffrages des morts dcualement, el en
toute denolion furent retournées audlct Gonuenl
Kt Monastère de Monseigneur le Duc à elles
donné pour les retirer, el depuis ne sorlirenl
plus, mais y Irouuerent mal selon leur estât et
condition, car il y auoit six portes sans point de
serrures, el combien qu'il y auoit vne Treille de
fer, n'y auoit encore nulle porte, ny drap deuani,
et deiiors nul degrez ny plancher-
En l'Eglise y auoit grand fcnestre sans verrière
ny porte, en lieu de dortoir e^loienl 28, petites
2:20 Commencement de
chambres séparées, et sans meubles ny chose né-
cessaire, sinon seulement en chascune vne forme
(lelict, la cuisine pauure de pierres bien aiguës
et trenchantes, et n'y auoit aucun lornet pour
parler selon la forme de noslre vie. La place pour
faire le lardin subiccte à la ville, et trois portes
ouuertes pour l'entrage à tous venants ; l'Eglise,
et tout le Conuent encor prophané, et non bénit,
de quoy les Sœurs estoient bien esplorees. Celle
nuict, et tout celuy hyver furent en telle sorte
bien pauurement, et en grande extrémité, elles
se mettoient deux et deux en vn lit, sur vn peu
de paille sans couuertes, et n'auoient cottes ne
manteaux pour se soulager.
Le Mardy veille de la Natiuité nostre Dame
commençoient les grands Pardons généraux à
Anyssi, et y auoit de monde sans nombre de tout
le païs, toute la Noblesse entra au Conuent pour
voir les Sœurs , et le iour de nostre Dame pareil-
lement, et pour ce que n'y auoit encore point de
clausure , chascun y couroit , et par tel ordre que
l'on ne se pouuoit tourner. Les Sœurs se tenoient
ensemble au Refectoir lant que possible leur es-
loit en deuote ordonnance, tout le monde pleu-
roit en leur faisant honneur et reuercnce.
Celle veille de noslre Dame commencèrent à
dire Vespres en chœur à l'Eglise, et puis dirêl
matines en vne châbre , pource que nulle lumière
ne pouuoit durer à l'Eglise, à cause qu'il n'y auoit
ny porte, ny verrière, et puis continuèrent audit
Côuent le diuin office, iour et nuict, iusque au-
iourd'huy en toute deuotion, et reuercnce.
l'Heraie ik Genetie.
2Î\
1
Ledit Sieur Viscontt! fognoissaiil les pauures
Sueurs tant fatiguées, leur fit toutes les courtoi-
sies à luy possibic. et durant trois semaioes ve-
noit tous les iours aucc Messieurs ses enfans, et
toute la Noblesse, pour faire ioùer les Orgues en
loute deuolion, pour leur donner Joye et liesse,
et !g Dimanche faisiil apporter viande, et bon
vin , et en faisoit gousier aux Sœurs : et tous les
ans leur fait cncores de grandes aumosnes, dont
nous luy sommes grandement obligées.
Il leur fil acbeter à quinze florins de beau fil
d'espinal blanc, et des aiguilles pour leur faire
passer le temps, et s'occuper à faire quelque cho-
se, et leur faisoit tant de cordialilé, qu'il seroit
impossible les escrire. Et de mesme faisoit ledict
Sieur Président.
Dedans peu de iours les Sœurs receurent let-
tres de Monseigneur le Duc, et de Madame la
Duchesse sa noble Espouse , par lesquelles les cô-
soloit de sainctcs admoniliôs et patience , et leur
ebaudonnoit cedict i\1onas<ere aucc le iardin, le
verger, la tour, et cômandoit à Monsieur le Mai-
slre de Butet leur deiiurer des meubles à leur vsa-
ge, et deux cens florins, cent en viure, et cent
en argent pour leur consolation, et qu'au surplus
les auoit tousiours pour recommandées en sa pro-
tection et bonne sauue-garde, et Madame pareil-
lement, ce que faisoient tousiours miserlcordieu-
sement : mais holasi dans peu de temps nosire
Seigneur les visita de pitoyable doleance , car son
bon pais de Sauoye [à l'occasion de ceux de Ge-
neue) fut prins des Allemands Ilcreliques, Lulhe-
m Commencement de
riens vne partie , et par force mis en celle hérésie
damnable.
La Duché fut prinse et mise en subieetion du
Roy François son propre Neueu : et furent le bô
Due , et la Noble Duchesse comme panures ban-
nis . et exilez de leur pais , ils se retirèrent à Nyee
et nostre Seigneur voyant leur patience en leur
souffrance, comme à vn autre lob, adjousta dou-
leur extrême, prenant à sa part vne fille qu'ils
auoient, belle et sage Damoiselle, nommée Ma-
dame Catherine Charlotte, qui estoit leur récréa-
tion. Et le iour de Noël après , leur fils aisné Mô-
sieur le Prince, nommé Loys. aagé de douze ans
ou enuiron, le plus beau Prince du monde, et
d'vne belle venue, tant vertueux que Ion ne sçau-
roit dire, estant en Espagne à la Cour de TEmpe-
reur.
Apres ces douloureux regrets, la Noble Du-
chesse fut saisie d'vne grande maladie , et deliura
d'vn beau fils, qui ne vesquit gueres, et en peu de
iours trespassa aussi la deuoteJDuchesse en la fleur
de son aage, et la plus belle que l'on eust pu re-
garder, et qui faisoit beaucoup de bien aux Reli-
gieuses de saincte Claire, et principalemêt à cel-
les de Geneue, et venoit' desguisee auec d'autres
Dames dans le Conuent, et demeuroit là par de-
uotion depuis le matin iusques au soir, et disnoit
à la table des Sœurs et disoil l'office canonial
comme elles.
En ce temps trespassa vne bonne mère ancien-
ne , nommée Sœur lacques de Vy, la bonne Prin-
cesse voulut estre à son seruice, et entra le matin
V Hérésie de Geneue. 223
au Conuent, et ouït tout le seruice, et gardoit le
corps en baisant les pieds par deuotion , et fit dire
vn beau Sermon à son Côfesseur, et l'office de
l'enterrement à lEuesquc de Portugal. Aussi Mon-
seigneur le Duc y vint en personne, accompagné
de plusieurs Euesques, Comtes, Barons, et autre
Noblesse. Et souueut la bône Dame entroit de-
dans priuémenl pour se garder de toutes vanitez
ceste iournee, et pour plus deuotement dire son
office. Ce seroit trop long à reciter son humilité,
et le bien et consolation qu'elle faisoit à la Reli-
gion, et aussi celle du bon Duc, lequel pour re-
uenir à mon propos, en telle sorte fut espreuué
de nostre Seigneur, qu'en peu de temps perdit
son pais, femme, et enfans. et demeura auec vn
seul fils qu'il fit nourrir si vertueusemêt, qu'il est
maintenant en la maison de l'Empereur Charles
cinquiesme, renommé l'vn des beaux et sages
Prince du monde , et se nomme Philibert Ema-
nuel : auquel Dieu donne toute prospérité, ioye,
et consolation à Monseigneur, qui tant nous a
faictdebien, et de reconfort, qu'on ne le'sçau-^
roit esçrire , el mesme estant destitué de son pais,
et constitué entre tant de doléances, ne laissoit
de nous consoler, et tous ceux qui recouroienl
àluy.
F I N.
Ë
i
I
)
NOTES.
Pour lors esloit Euesque de Genèue vn de la
maison de Monreal , en Bresse puissanl Seigneur,
nonimé Pierre de la Baulme.
La famille du dernier évoque de Genève était ancienne et
illustre ; déjà vers le milieu du douzième siècle florissait un
preux portant le nom et le titre de Sigebald de la Baume .
chevalier <l). Nous sa;vons peu de chose sur ce gentilhomme ;
mais trois de ses descendants immédiats Etienne , Guillaume
et Jean ont mérité une place distinguée dans les annales de
la France et de la Savoie.
Ce premier portait un surnom assez en usage au moyen-
âge, et toujours pris en bonne part: on l'appelait le Galois
(Galesius) , c'est-à-dire le gentil, l'aimable, le bien fait, le
vaillant, le bien disant surtout. Tel était effectivement ce
chevalier qui, très-jeune encore, sut captiver les bonnes
grâces du comte de Savoie Amé V, dit le Grand , et en obtint
le balliage du Chablais. Edouard le Libéral hérita de l'affec-
tion de son père envers le Galois. Dans les guerres opiniâtres
de ce prince avec les comtes de Genevois nul chef combattant
sous la croix blanche ne fut plus distingué de lui , comme nul
(1) Les armes des La Baume de Monlrevel étaient d'or b la vivre d*azur posée
en bande. Cimier, un cygne d'ai-gent. Supports , deu» griffons d'or. Le cri était :
Lb Baume !
ij Notes.
aussi, par sa bravoure et ses talents, ne mérite mieux celte
distinction.
« Et vint le dict Galois diesser un gros siège devant
le chasteau de Balon (près de Colonges sous le fort) réputé
Tune des plus fortes bastics du pays . où s'estoit renfermé
ung lieutenant du comte Hugues de Genève , avec six vingts
de ses plus asseurés soldats , et avec force engins et muni-
tions- Et y perdit d'abord le Galois bon nombre des siens, et
mesmcment le quatrième jour au matin son gonfanonier qui
tomba roide d'un coup d'arbaleste à roue. Ce que voyans, les
assiégans commençoient à s'esbranler pour faire tourne-vi-
sage, quand le vaillant chef d'iceulx es mains du défaillant
saisissant le gonfanon abattu, s'oslança à Teschelle, et au
milieu des traicts, voire mesme du biteume qu'on lançoit des
murailles, vint le planter de sa propre dextre sur la bresche.
Et grand miracle advint que dans le conflit ne fust aultre-
ment navré que d'un coulp de pertuisanne au bras senestre,
dont ung fisicien du pays, es si mple^ moult expert , sceut le
guarir au bout de Luit jours. •
La prise du château de Balon (1326) fut d'une haute impor-
tance pour le vainqueur, car, émerveillés de ce beau fait
d'armes, autant que séduits par la faconde du Galois, la plu-
part des gentils hommes des environs accoururent jurer fidé-
lité au comte de Savoie.
Peu d'années après c^t événement , vint s'offrir à Etienne
de la Baume une nouvelle occision de faire valoir l'éloquence
dont il était si heureusement doué. Il s'agissait d'accommoder
un grave différend survenu à propos de nôtre château de
risle, entre le comte de Genevois Amé , le comte Edouard de
Savoie , et notre évoque Pieire. Le castel de Ternier choisi
pour le lieu des conférences, Etienne de la Baume s'y rendit
avec le chevalier Amé de Visy , l'oflicial de Genève et Jean de
Duingt, chanoine de Lausanne, accompagnés de quelques
autres homm^îs d'église. Ceux-ci se montrant très-récalcitranls,
les conférences furent longues, et l'aigreur qui commençait à
s'y manifester menaçait l'assemblée d'une brusque rupture,
lorsque par un discours chaleureux, autant que par ses for-
Xoles. iij
mes aimables et conciliantes, le Galois , fidèle à sod heureux
surnom, réussit à tout terminer.
La cour d'Aymon dit le Pacifique n'offrant plus à ce seigneur
les mômes attraits qu'auparavant , il se décida à passer à celle
de France, où sa réputation l'avait précédé ; et Philippe de
Valois lui fit l'accueil le plus gracieux. Comme ce monarque
n'était déjà plus le Fortuné ^ ainsi que le peuple l'avait sur-
nommé » et que son étoile commençait à pâlir devant l'astre
éclatant du vainqueur de Crécy , on sent combien Tacquisi-
lion d'un brave tel que notre chevalier devenait précieuse à
son trône. La charge honorable de grand-maître des arba-
létriers lui fut bientôt conférée, et Froissart nous apprend
que, peu de temps après, le roi nomma au gouvernement
de Cambray, Monseigneur le Galois de la Baume excellent
chevalier de Savoye (1539). Et certes, Philippe n'eut pas à
regretter un tel choix , car la levée du siège de cette place
importante en fut l'heureuse conséquence. Edouard, qui l'a-
vait investie à la tète de quarante mille hommes, se vit par
les bonnes dispositions des assiégés, contraint de battre en
retraite. Le Galois fut ensuite nommé lieutenant-général du
roi pour une expédition en Bretagne (1341), puis, en 1348,
muni d'un pareil diplôme pour le Languedoc
Institué par le Testament d'Aymon pour conseiller de son
fils Amô VI , le célèbre comte Vert , notre do la Baume , peu
de temps après cette dernière date, revint dans les Etats sa-
voisiens, et quitta la cour de France. On peut juger des sou-
venirs honorables qu'il y laissa par la lettre que lui adresse
en 1352 le malheureux Jean , héritier du trône chancelant de
Philippe de Valois, son père. Cette missive , qui invite le Ga-
lois de la manière la plus pressante à venir à l'aide du monar-
que, se termine par ces mots : « Vous mandons , re(|uérons et
prions si très affectueusement, comme nous pouvons, et si
cher comme vous avez nostrc honneur , et de nostre royaume,
que ces lettres veiies, toutes excusations cessans, vous veniez
par devers nous avec certain nombre de gens d'armes, et
vous vueillez avancer sans délay , car, selon les nouvelles que
avons chascun jour, nécessité en est trop grand. Et à reste
£e
iv Notes.
fois cognoislrons-nous la loyaulté et la vraye amour que vous
avez envers nous, qui y avons fermement espérance. Donné à
Saint Germain en Lave, le XXVI jour aoust, l'an de grâce
MCCCLIÏ. »
Etienne de la Baume fut nommé par le comte Vert son
lieutenant-général en deçà des monts, lorsqu'en 1350 ce
prince se rendit en Piémont- 11 fut le premier des grands
maréchaux de Savoie, charge instituée par le susdit comte
en 1353, et supprimée sept années plus tard^ par Emmanuel-
Philibert- Les Savoisiens lui doivent un précieux souvenir,
non-seulement pour avoir contribué à l'éducation et à la re-
nommée du prince le plus brillant de leurs annales , mais
aussi pour avoir ébauché le mariage de ce même prince avec
cette excellente et bien nommée Bonne de Bourbon , qui ne
monta sur le trône de Chambéry que pour faire le bonheur
de son époux et de ses sujets -
Le Galois épousa Alix de Chatillon, dame de Montrevel ,
fille aînée de Renaud de Chatillon-lez-Dombes , chevalier,
jeune personne du plus rare mérite.
Vers la fin du dix-septième siècle on admirait encore dans
la chapelle de Montrevel le monument en bronze de ce cou-
ple intéressant.
Montrevel , près de Bourg , était originairement une baron-
nie , que le duc Àmédée VIIl érigea en comté en faveur de
Jean de la Baume petit-fils du Galois. En 1650 un Ferdinand
de la Baume y résidait portant le titre de dixième comte du
lieu. Cette noble famille s'est éteinte de nos jours dans la per-
sonne de François de la Baume de Montrevel, maréchal de
camp qui tomba sous le couteau de Robespierre peu de jours
avant le 9 thermidor. Telle fut l'origine du nom de Montre-
vel que notre dernier évéque ajoutait au sien.
Guillaume de la Baume, fils aine du Galois, hérita et des
qualités de son père et de la faveur dont il jouissait auprès de
Philippe de Valois- — «Guillaume estoit moult familier du
Roy, dit un ancien auteur , pour avoir esté norri en sa court,
et moult aussy luy-môme se complaisoil-il en ce lieu dôlita-
ble. » Vers 1345 il y occupait le poste de conseiller et cham-
Notes, V
bellan de ce monarque. Passant peu de temps après au ser-
vice du Comte Vert , qui était très-jeune encore , et dont il
avait été nommé tuteur , il se distingua au-delà des monts,
et s'empara de la ville de Quiers, première conquête des
comtes de Savoie en Piémont.
En Valais, où Amédée VI était allé porter la guerre pour
rétablir l'ôvôque Edouard de Savoie expulsé de son siège par
les communautés de cette contrée , Guillaume cueillit de nou-
veaux lauriers ; et signala sa valeur à la prise de Sion.
Le. Galois avait ébauché le mariage de Bonne de Bourbon
avecle comte Vert : son fils eut l'honneur de terminer cette
importante négociation. L'année 1354 , en grande solennité
dans l'hôtel Saint-Paul à Paris^ Guillaume de la Baume épousa
cette princesse par procuration de son souverain , puis il la
conduisit jusqu'à Pont-de-Vesle , première ville de la Bresse»
où le sire qe Beaujeu vint la recevoir de la part de son illus-
tre époux. Un ancien document rapporte une cérémonie qui
eut lieu à cette réception : sous un dais magnifique dressé au
bord de la Vesle , le prieur de Brou , assisté de l'évoque do
Belley , demanda à l'épouse la simple alliance d'or qu'elle
portait à son doigta et après l'avoir bénie il la jeta dans la
rivière; puis aussitôt la remplaça par un anneau portant la
même devise, mais enrichi de précieux diamants. C'était à la
fois une galanterie du prince et un acte qui indiquait l'adop-
tion de la nouvelle souveraine par le pays où elle allait ré-
gner.
Guillaume de la Baume fut tué en 1360 devant la place de
Carignan^ dont le comte de Savoie faisait le siège. Son père
le Galois, qui vivait encore, lui décerna de magnifiques obsè-
ques à Rivoli , où il fut inhumé. Ce preux s'était uni en pre-
mières noces à Clémence de la Palud , de cette ancienne
maison de la Palud , dont la noble devise était :
Morir plus tost que se souiller.
Par un second mariage il s'allia avec Coustantiue Aleman
de laquelle il eut Jean de la Baume, comte de Montrevel ot
vj Xoks.
de Cioople en Calabrc Ce dernier titre annonce d'illustres
services en Italie. Effectivement, Louis I, duc d'Anjou , ayant
été adopté parla malheureuse Jeanne, reine de Naples, Jean
de la Baume reçut de sa magnificence cette terre de Cinoplo
enlevée à l'usurpateur Charles de Duras (1380). Giannone ob-
seive que cette adoption de Louis devint la source des infor-
tunes de Jeanne. Le peuple napolitain redoutait de voir ar-
river un prince français suivi d'une tourbe de gentilshom-
mes prêts à s'approprier les meilleures terres du pays , et
cette crainte fit perdre à la reine toute l'affection de ses sujets.
— Notre Jean de la Baume commandait l'armée de Louis I*',
et lorsque Louis II succéda à son père , ce prince le retint à
ses gages pour parachever la conquête desDeux-Siciles (1392).
L'année qui suit la date que je viens d'indiquer Jean de la
Baume négocia à Tournus la mariage de Marie de Bourbon
avec le comte, puis duc de Savoie Amé VIII. Lui-même, neuf
ans auparavant, s'était allié à Genève avec noble damoisellc
Jeanne de la Tour.
En 1404 notre illustre chevalier accompagna le duc de
Bourgogne dans son expédition contre les Liégeois révoltés.
— En 1421 il reçoit le bâton de maréchal de France. Puis,
l'anglais se le voulant acquérir ^ il est honoré du gouverne-
ment de Paris.
Jean testa en 1435 , réglant avec la plus grande exactitude
toute l'ordonnance féodale de ses funérailles. Il demanda d'ê-
tre inhumé dans la chapelle de Montrevel. et qu'au jour de la
sépulture on offrît à la grand'messe dix chevaux sur l'un des-
quels serait monté un homme avec sa cotte d'armes tenant une
épée nue par la pointe , pour signifier la guerre, et (|ui serait
présenté par le duc de Savoie ou le prince de Piémont ; un
deuxième cheval devait être monté par un homme portant
son timbre, c'est-à-dire son casque, signifiant le tournois.
Un troisième et un quatrième cavaliers devaient porter ses
bannières, et ainsi de suite.
Ln autre Jean, quatrième du nom , et qui fut conseiller de
Philippe, archiduc d'Autriche et duc de Bourgogne , mérite
d'être mentionné par nous, moins à cause d'une illustration
Notes. vij
personnelle , que pour une circonstance qui se rattache aux
grands événements de notre histoire du seizième siècle.
Ce fut à lui que l'empereur Charles V, qui était, comme
vous savez, beau-frère du duc de Savoie Charles III, s'adressa
pour engager notre évoque à se défaire de son siège en faveur
de l'un des enfants de son Altesse.
« Désirons par tous les moyens convenables et possi-
bles (lui mande l'empereur en Avril 1532), nous employer à
l'apaisement, vuidange et bonne fin des dicts différends et
questions (entre Tévéque et le duc\ tant pour le bien de
paix, que pour la singulière amour, bienueillance et affection
quepourtons au dictduc et à sa compaigne , nostre très chiere
et bien ayraée cousine et belle-sœur pour alliance et paren-
taige qui nous attiennent »
Puis il le charge de « tenir la main à ce que le dictevesque
soit content de délaisser et de remettre son evesché au proufit
de leur second fils, soit avec récompense convenable , si elle
se peut bonnement trouver et dresser, ou en asseurant suflî-
samment le dict evesque de tous les fruicts et revenus de l'e-
vesché A quoy , il nous semble, il pourra tant plus fa-
cilement condescendre, ayant égard à ce qu'il est coadjuteur
et futur successeur de l'archevesché de Besançon — Vous
parlerez aussi de nostre part , conforme à ce que dessuz, et
comme verrez convenir au bien de l'affaire , à nostre très cher
et féal cousin le mareschal de Bourgogne , frère du dict eves-
que, et lui baillerez nos lettres que à cet effect lui escripvons
en vostre créance etc. »
C'est ce môme maréchal de Bourgogne qui, lors de la cons-
piration de 1534, se proposait àQ passer mr le ventre aux Ge-
nevois. Il était, ainsi que notre évoque, fils de Guy de la Bau-
me, quatrième comte de Montrevel, et de Jeanne de Longuy.
Moréri parle d'un Antoine de la Baume de Montrevel au
service des rois Charles IX et Henri III, et qui, en 1593»
commandait un régiment au siège de Genève. C'était l'époque
où le marquis de Treffort occupait Lancy et attaquait le fort
d'Arve. Dans un temps plus rapproché, un autre de la Baume.
Nicolas Auguste»; s'illustra dans les armées de Louis XIV, et y
viij Noies.
roQut, comme sou aïeul Jean I^^, le bâton de maréchal.
. Ce sont les armes et les négociations diplomatiques seules
qui ont jeté de l'éclat sur les de la Baume de Montrevel. Par-
mi les hommes d'église de cette race on ne peut nommer que
le dernier évoque de Genève Pierre , et son neveu Claude, co-
adjuieurde son oncle à l'archevêché de Besançon, puis arche-
vêque lui-même en 1545. C'était un fougueux ennemi de la
Réforme. La capitale de la Franche-Comté n'a pas perdu le
souvenir de la conduite barbare qu'il y tint en 1575, à pro-
pos d'une tentative de quelques malheureux exilés pour ren-
trer dans leur patrie à main armée. Le chapeau de cardinal,
dont le coiffa le doux Grégoire XIIÏ , devint le prix du sang
hérétique qu'il Gt verser à cette occasion.
Gaudy-Le Fort.
(Promenades historiques dans le canton de Genève J
Noks. ix
Ce Samedy au soir aucuns meschant garçons
de Geneue prindrenl vne compagnie de ces Suis-
ses, et les menèrent au Monastère de Belle riue ,
des Dames de Cisteaux près de Geneue pour la
fourrager : etc. etc.
A trois ou quatre cents pas de cet édifice massif qu'on ap-
pelle le château de Bellerive, en tirant du côté de l'est, exis-
tait jadis une célèbre abbaye de dames de Cîteaux. Sa fonda-
tion , qui remonte au milieu du douzième siècle , est due à
à un Girold, seigneur de Langin. De beaux noms savoisiens
figurent dans le rôle des abbesses de ce monastère, des Sale-
nove, desd'AlUnge, des Menlhon, etc II fut détruit, vers la
fin de 1530, par les troupes berno-genevoises. Aujourd'hui
l'on n'aperçoit aucun vestige de l'édifice, mais le terrain porte
encore le nom de Champ de Vabbaye, et, en remuant la terre,
divers ustensiles de la communauté ont été retrouvés.
Il n'y a pas longtemps qu'un particulier de Fribourg mon-
trait aux curieux un superbe missel portant le nom et les ar-
mes de Marie de Mondragon , dernière abbesse de Bollerivc.
Les aïeux de ce particulier tenaient ce livre du général
Schnevvli, qui , avec Jean d'Erlach , commandait les troupes
auxiliaires de Berne et de Fribourg en 1530.
Il nous reste, suivant le capitaine H. Mallet , des dépouilles
du couvent , une cloche qui a été placée auprès delà Clémence
dans la tour du Nord , et qui a conservé le nom de Bellerive,
lequel paraît avoir été substitué à celui de Collette, car on
lit sur l'inscription^
Colette a beau reson.
Toutefois Senebier prétend que cette cloche était celle du
couvent des Cordeliers de Bive. Son millésime indique l'année
14r;9.
Caudy-Le Fort.
Promenades historiques.^
X Xotes.
Au conuent des Augustins de Noslre Dame de
Grâce furent logés grande quantilé, el au conuent
de Sainct François y en auoil bien six vingt, etc.
Le faubourg de Saint-Léger (rasé en 1534) était un quar-
tier très vivant, non-seulement par la raison de sa situation
entre la ville et une roule fréquentée , mais à cause de la cha-
pelle de Notre-Dame de Grâce , qui rembellissait, et dont le
grand renom pour les miracles attirait toujours une foule de
dévots. Une tradition veut que le nom de Grâce lui fut donné
en 1503 en commémoration de l'asile qu'y trouvèrent deux
misérables attachés au gibet de Champel et dont les cordes
se rompirent miraculeusement. Ces malfaiteurs se réfugièrent
dans la chapelle « où le prieur Aymé Falquet , qui estait un
fin gaultier , leur fist vestir Vhahit du couvent , puis évader >
Le couvent de Notre-Dame de Grâce fut fondé vers la fin
du quinzième siècle Les registres du Conseil (11 février
1430) le nomment ÏHermitage; il était alors habité par des
ermites. En 1494, le bâtard René y fit bâtir une chapelle en
l'honneur de Notre-Dame et y ordonna des moines Augustins.
Tl plaça dans cet édifice un tableau auquel on attribuait
une infinité de miracles en faveur des enfants mort-nés. On
les apportait devant ce tableau et soudain ils reprenaient
vie, pour recevoir le baptême- Cette précieuse toile fut brûlée
en 1535 par ordre du magistrat-
C'est ce couvent qui reçut la tête de Philibert Berthelier
décapité le 23 août 1519. Son corps avait été placé au gibet
de Champel et sa tête clouée à un poteau près de l'Urne. Des
soldats fribourgeois la portèrent dans l'église des Augustins,
aucun Genevois n'ayant osé le faire !
Notre-Dame de Grâce avait été élevée par le bâtard René,
non par dévotion, mais avec l'idée d'en faire un jour une
forteresse destinée à brider notre patrie, « car il l'aimait
bien sa bonne Genève, dit Bonivard, mais c'estoitde l'amour
que le friand aime le gras chappon , pour le manger. »
Malgré la haute réputation de leur couvent, les religieux
de Notre-Dame de Grâce n'étaient point opulents. A l'entrée
Notes. xj
«oleDoelle du duc Charles I^' eo 1484, ils furent totalement
C'clipsés par la magnificence des jacobins de Palays et des
cordeliers de Rive, et surtout par les chanoines de Saint-
Pierre qui marchaient couverts d'or et de soie
. L'établissement des cordeliers de Rive, Frères mineurs,
cordeliers de la grand'manche , date de l'année 1268. Le
couvent étant tombé en ruine depuis la Réformation, le
gouvernement abergea l'emplacement où l'on a bâti les mai-
sons qui sont du côté de la porte de Rive. Ce qui restait du
mooasiôre consistait en cinq jardins , lesquels furent vendus,
60 I7S5 à Jacques Gallatin ; il fit construire les maisons qu'on
y voit aujourd'hui , la 'oaXlée du collège réservée. En 1777 on
démolit ce qui restait de l'église , pour en faire un grenier à
blé I auquel succéda une caserne. Les troupes de Bubna l'oc-
cupaîenten 1814.
•
Gaudy-Le Fort.
Vf
Mj yotes.
Au raois d'Aousl après en l'Oclaue de T Assomp-
tion noslre Darae. ceux de la ville firent descen-
dre les cloches du Prioré de Sainct Victor, et puis
desrocher et abattre iusques au fondement tout le
Monastère et vne belle maison où se tenait le Re-
ceueur du Prieuré à l'entrée du Monastère.
Les faubourgs de Saint-Victor , de Saint-Léger et de la
Corraterie partagèrent le sort de celui de Rive ; ce faubourg
de Saint-Victor le plus considérable de tous, devait se pro-
jeter à peu près dans la direction des Casemates et de l'Ob-
servatoire, qui sont en face du spectateur, en tirant du côté
de Malagnou. Le jardin du Prieuré étant situé sur remplace-
ment des Contamines , et l'église s'élevait sans doute à l'entrée
delà principale route, sur le terrain môme du fossé actuel,
car dans les travaux de fortifications de 1715 on en découvrit
quelques vestiges. Au reste, il serait inutile de chercher d'au-
tres traces des faubourgs, puisque tous les matériaux qu'on en
tira furent employés à l'érection des nouveaux remparts, «c Us
ont esté arrasés (les faubourgs) pour deux raisons, la première,
afin que les ennemis ne se fortiûassent pas d'iceux contre la
ville, la seconde , parce qu'il falloit fortifier la ville; et n'eust-
on pas trouvé des pierres en souffisance sans les prendre en
iceux faubourgs. En sorte que pour ce faict, on chercha des
pierres jusques aux fondements des maisons, et cherche-t-on
encore de présent (1530) , en sorte que j'entends que devant
vingt ans, ne se trouvera seulement mémoire des anciens édi-
fices. »
L'église de Saint-Victor était d'un grand renom et d'une
haute antiquité. On attribue sa fondation à une sœur de la
reine Clotilde , la pieuse Sédeleube, qui la fit construire vers
la fin du cinquième siècle. Déjà cet édifice existait à l'époque
où Gondebaud bâtit la première enceinte de Genève Les re-
liques de Saint-Victor et de Saint-Ours y attiraient un grand
nombre de dévots; de là, l'établissement du faubourg dont
nous venons de parler. Cette église était beaucoup plus célè
Noies.
Xllj
bit] i(ue celle de SslDt-PierrB mêoie , cl parUculiâienient en
vânÈration chez les BourguigDOns.
A la lin dn diiiâme eiËcle, i'impËratrice Adélaïde viol la
visiter, et prit des mesures avec l'évflquo Hugues ou Hugo II,
pour y fonder une communaulé de moines. Le oouvenl fut
bâti vers le milieu du Biëcle suivant, sous l'épiscopal de Fré-
dâric II , par l'abbé de Clun; , Odilloo , es mains de qui,
suivant Besson , le susdit Hugues avait , en 1019, fait dona-
tion de l'Église de Saiot-Violor. Ce monastère était composé
d'un prieur, qui prenait rang d'abord après l'âvéque, et de
neuf religieux. De nombreuses donnCions le rendirent trés-
opulent. Il possédait plusieurs villages avec k peu près les
mêmes privilèges dont les clianoinea de Saint'Pierre jouis-
saieot dans Ipurs terres. Ou pense bien que les vignobles, et
des meilleurs ptaols , ne formaient pas la moindre partie des
riches possessions de ces Messieurs. Le prieuré de Saînt-Vic-
lor eo avait beaucoup sur les eûteaux voisins. Aussi était-ce
là le point de mire que prenaient pour leurs dâvastations, les
comtes de Genevois, seigneurs de Fau^igny, dans leurs guer-
res opÎDiilreB avec tes comtes de Savoie. Nos annales de la
fin du treizième siècle et du commeacemeot du quator-
zième , Tonl mention de plusieurs barbares eipéditions
de ce genre. En 13!3. suivant Savion, ceux du Faucigny
taillèrent les vignes autour de Genève pour la sixième fois.
» L'an 1335. dit Jean Sarasin, le comte Amâ donna le reste
I inx: pauvres vignes de Saint- Victor, de manière que n'est de
^merveilles, si , en ce quartier le. elles sont rares et de grand
I prix " Celles de l'évèque n'étaient pss mieui respectées.
La lecture de nos registres publics nous donne une bien
FtrÎBle idée de l'état de dégradation oii était tombé le priourf
fie Saint-Victor lorsque la Rèformation le supprima ; • Les
Bs, (disent ces registres à la date d'Aoât 1531) leurs
Eieentsde débaucbeel les prostituées qui habitent au faubourg
■ ayant dèjï presque tout détruit ce prieuré, et craporlé ses
neubles, on arrête que le prieuré, l'église et les maisons dn
t «elte communauté, seront démolis ; ^l on élit pour le- faire
B tiouia Chabot, Baslien Bessonet, el Boland Raymond, qui sc-
I jront tenus de rendre bon compte de la dépouille. "
xiv \otes.
L'illustre monastère n'expira cependant pas soudainement
sous les coups de la Réforme > car après la retraite de la plu-
part de ses religieux auprès de leurs confrères de Contamine
en Faucigny, nous voyons un Jean de Sales, qui lui fut donné
pour chef, élire possession de son prieuré sur les masures de
i édiûce. Des neufis religieux qui le composaient, sept se reti-
rèrent, comme je viens de le dire, à Contamine, et les deux
autres embrassèrent la foi de Calvin.
En ce mesme mois^ le iour de la Decolalion de
Sainct lean Baptiste abbatlirent vne petite et fort
iolie église de Sainct Laurens, etc. etc.
« II y avoit, dit Bonivard, un faubourg du Temple en Ai-
gues-Vives , depuis la porte de Rive tirant au pré l'Evesque
jusqu'au lieu dit Hurte-Bise (^Jargonant), 800 pas. Le fau-
bourg de Rive est appelé du Temple, parce qu'on donnait
alors ce nom à toutes les habitations des Templiers ; et celui
d'église et non de temple, aux édifices du culte. Or, en
ce lieu se trouvait une chapelle de Saint-Jean de Jérusalem
(]u'on appelait le temple de Rhodes. Ce temple était environné
de maisons avec plusieurs fontaines, desquelles faisait par-
tie celle du fossé de Rive nommé le Bomalet. Le faubourg
renfermait les Eaux-Vives et le Pré-l'Evôque. Il y avait deux
rues principales et une troisième au bord du lac* La chapelle
Saint-Laurent le terminait du côté de Chêne. Tout cela suc-
comt)a aux nécessités de la guerre dans la mémorable année
1534.
Gaudy-Le Fort
Les églises de Sainte-Marguerite et Paul étaient, suivant Leu
(dictionnaire historique), deux chapelles qui se trouvaient en
dehors de la ville dans le faubourg de Plainpalais. Dans la
chapelle de Sainte-Marguerite vivait une recluse ^ qui y était
entretenue aux frais du chapitre de la cathédrale , daus le
bufd'y faire pénitence pour les péchés de Messieurs du cha-
pitre. On enterrait les malfaiteurs auprès delà chapelle Saint-
Paul et les enfants mort-nés auprès de l'église de Rhode qui
était une commanderic de l'ordre de Saint-Jean de Jérusa-
lem.
DovLoviiEusE DEfAitTiE des SœuFS de Saincle
Claire.
Extrait d'après Flournois des registres du con-
seil relatifs au départ des sœurs de Sainte-Claire.
Blaisiae , Qlle de Dominique Varambert , soi't du couvent
de Sainte-Claire et se relire avec &a sœur Aimâe , femme de
Joseph FaulsoQ. non sans de grandes complaintes des autres
recluses
Frère Pierre, rcligieus: de Sainte Claire, supplie de la part
des Religieuses du dît Couvent, qu'oo leur permette de se
retirer de la Vilte , puisqu'elles o'y peuvent plus demeurer
à cause des choses qui sont arrivées depuis peu ; on rdsout
que MM. les Syndics iront leur parler et leur diront, que le
Conseil les'veul favoriser autant qu'il pourra et qu'on De les
veut point chasser dt) la ville mais plutût les BOuI«nir autant
qu'on pourra, cependant qu'on ne les veut point contraindre
à demeurer , et ainsi qu'eîles aviseol de demeurer ou de faire
ce qu'elles trouveront de mieux Après le Conseil, MM. les
Syndics vont au dit couvent de Sainte-Claire et y entrent, il^
disent aux dites Boligieuses ca qu'on avait arrClâ; elles leur
râpondirent : • Messieurs, pour l'honneur de Dieu qu'il vous
plaise nous donner congé de nous eu aller, et aous aocompa-
Igner, d'ici à la Perrière, et de IS nous voulons aller à Anoe-
oy, car H. le Duc nous a octroyé place , et nous a manda il y
a passe deux mois , par quelques-uns de dos parents par les
quels nous l'en avions pria, que notre place était toute prête. -
Les Syndics leur disent qu'ils en parleront encore au Conseil
Bt que si on leur vouloit donner congé on le leur notiSerôit-
Ou parle des dites Roligieuses -, on résout que les Syndics
les iront voir et qu'ils prendront de» lestiraonlalcs de la ré-
quisition faite par elles et comme etles ont procuré do s'en
aller il y a longtemps , et qu'elles s'en vont de leur raouve-
ment. Qu'ensuite ils les accompaçnerool jusqu'au Pont-d'Arvc,
et les laisseront aller oij elles voudront.
Est. Pecolat rnpporlo, que les nouai ns de Sainte-Claire s'i<n
xvj Noks.
veulent absolument aller, qu'il les vit hier, et qu'il les pria
de demeurer et de ne laisser pas notre Ville ; mais qu'elles
lui avoient répondu qu'elles ôtoient résolues à se retirer,
priant qu'on leur en donnât la permission : ordonné qu'on les
laisse aller quand elles voudront, avec leurs habits, livres et
autres effets.
Un mois après la départie des Sœurs de Saincte-Claire
leur couvent étoit transformé en hôpital.
Délibération du Conseil du 29 Septembre 1535.
• £n Conseil des 200, on lit des articles faits en faveur des
« pauvres et pour bâtir les hôpitaux^ et on les approuve ; le
« principal est qu'on fasse deux hôpitaux, Tun à Sainte-Claire
« et l'autre au pont du Rhône pour les passans. et que tous
« les autres hôpitaux seront réduits à ces deux-là. »
. À Annecy le couvent de Sainte-Claire où furent reçues ies
Sœurs de Genève ne subsiste plus aujourd'hui que comme
maison particulière; nous ignorons à quelle époque, en tant
que corporation religieuse, il a cessé d'exister, nous supposons
que ça a dû être au temps de la première révolution fran-
çaise.
Noies. xvij
Apres interrogcrent qu'elles ddiberoient de fai-
re, (dil Mère Vicaire) noua pensons aller iusques
à la première maison de Monsieur le baron de Vi-
ry, mon Cousin germain, le me contîe tant de sa
bonté, qu'il nous laissera le Cbasteau, qui est
bonne forteresse pour vn peu de temps, et y pour-
rons bien faire le diuin scruice dans la Cbappelie
qui est tant belle , etc. etc.
Viry Ëlait jadis un vasle manoir appartenant à la maison
du même nom : al'époque de la Rëto relation, le baron Michel
y re(ut et festoya pendant trois jours toutes les religieuses de
Sainte-Claire dans leur grand voyage de Genève à .innecy. Ce
baron Michel Était un ardont ennemi du culte protestant; le
pouvoir berno-geoevois n'eut jamais aucune prise, ni sur ses
principes, ni sur sa cooduilo, et sa chapelle de la Perrière nu
cesse point d'élre ouverte aui catholiques récalcitrants.
L'anntie 1JS4, le duc Charles I- avait étlgé en baronaie la
terre de ce nom en faveur d'Ame de Viry. Charles-Emmanuel
Qt davantage; il concéda le titre de COmtÔ au domaine de Vi-
ry. La Perrière Tormail alors, k ce qu'il parait, un apanage
pour les fils de cette noble maison, car les historiens savoi-
siens font mention d'un baron de la Perrière, fils du comte
Marin, qui fut tuô dcvan' Hipaillc en 1S89. C'Ëtail un t>eau
jeune homme de dii-sept ans, de grande espérance , et qui
sortait des pages du duc. — Le comte François-Joseph de
Viry, le cËlèbre négociateur de la paix -de I7G3 entre la France
et l'Angleterre, joignait ordinairement k son titre de comte
de Tiry ceux de baron de la Perrière et seigneur de la tour
d'Ogny.
Lesseigneurs de Viry ont eu longtenops des propriétés dans
les murs de Genève, telles que le Chiteau-roy^l deSaînt-Ger-
vais, l'emplacement du collège et l'âdinco de Sainl-Aapre,
c'est-à-dire le vieux arsenal. Celte dernière propriété fut ac-
quise par la République vers 1557. L'année suivante on com-
menta l'arsenal nouveau. En 17^3 ce bitimenl fut dOmoli
^
xviij Notes.
pour faire place à une caserne ; cette caserne fut mise en ap-
partements en 1790, et enfîn , en 1803, Messieurs Rigaud l'a-
chetèrent pour la somme de cent cinquante mille livres, ar-
gent courant-
En 1350, un Richard de Viry était vidomne du château de
rile; et en 1409, un Amédée de Viry seigneur de Prangins.
En 1432, Amédée de Viry, seigneur de Rolle, grand camé-
rier de Savoie* et vidomrie du château de Tlle. vendit RoUe
au comte de Gruyères, et renouvela l'année suivante l'alliance
de Berne avec la Savoie.
En 1482, on permit à Claude de A'iry, seigneur des Terreaux,
de construire une tour près de la maison qu'il édifiait à Saint-
Gervais (apparemment le susdit Château-Royal) , k condition
qu'en cas de guerre elle servit à la défense de la ville et du
bourg.
Enfin, en 1536, un comte de Viry possédait la terre et le
château de Coppet.
Gaudy-Le Fort.
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