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Full text of "Le malheur et la pitié, poëme en quatre chants"

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YUDIN COLLECTION 



$04- 



Zù , 



LE MALHEUR 



ET 



LA PITIE, 



LE MALHEUR 

ET 

LA PITIÉ, 

POËME 

T. 2w QUATRE CHANTS, 

PAR 

M. L'ABBÉ DE LILLE, 

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 



Sur V édition de Londres. 



A BRUNSWICK, 

CHEZ FRÉDÉRIC VIEWSQ. 

ï S o 4. 



-3 



1 M 
4 



AVERTISSEMENT. 



L'espèce de vandalisme, exercé sur ce poème de M. 
{ci-devant l'abbé) de Lille, dans les éditions de Paris, 
est d'autant plus inconcevable , qu'on ne sauroit ï attri- 
buer a la censure d'un gouvernement qui a tout fait 
pour [rappeler V auteur dans sa patrie, et qui Va reçu 
avec les honneurs dûs à la célébrité de sa muse. 

Quelque beaux et touchans que soient les morceaux 
qui , h Paris, ont été retranchés ou défigurés , ils né- 
toient pas plus de nature à jeter des alarmes dans le 
public, que presque tout le reste du poème ou l'auteur 
flétrit les crimes de la révolution, et ou il en célèbre les 
augustes victimes, avec ï 1 intention très-marquée de per- 
pétuer l'horreur des uns, et d'exciter les plus douloureux 
souvenirs et la plus douce pitié pour les autres. 

Il faut donc que quelques vaines terreurs se soient em- 
parées des éditeurs qui ensuite, se sont mis a trancher , 
a tailler, sans voir ou portoient leurs coups, et qui, pour 
remplir les vides, ont été forcés d'avoir recours a des 
morceaux disparates ou tirés même d'autres poèmes de 
l'auteur. 

Quoi qu'il en soit, comme ces amphigouris ont révolté 
tout le monde aussi -bien en France que dans le reste de 
l'Europe, et comme c est précisément ce qui a été sup- 
primé, qui excite davantage Pintérét et la curiosité, il 
en résulte que les éditions de Paris ne sont d'aucun prix 
pour les amateurs. 



De plus ) nous avons entendu les plaintes de nos 
prof esseurs qui , voulant expliquer ce poëme, et n ayant 
que l' édition affoiblie et dégradée , publiée en France , 
y trouvent des lacunes, des incohérences ou des sens 
suspendus qui les ont tout à coup arrêtés: 

Ces morceaux isolés redemandent leurs frères. 

Plaintes d'autant mieux fondées , qu il est peu d' ou- 
vrages plus propres a servir aux lectures publiques. Ce 
ne sont pas ici de vaines fictions, ni un de ces ouvrages 
froidement didactiques dont nous sommes inondés , et 
oh il n'y a rien a saisir que la beauté des vers. C'est un 
poème dont le but est de rendre le malheur intéressant , 
respectable et sacré, et d'exciter dans tous les cœurs des 
sentimens aussi rares dans le siècle oh nous sommes , que 
ceux de la Pitié. 

Nous espérons donc que le public nous saura quelque 
gré d' avoir pris tous les arrangemens nécessaires pour 
pouvoir multiplier , sur le continent , la seconde édition 
de Londres , qui renferme tous les avantages de la pre- 
mière, et ou Von a, eu soin, dans les notes, cPindiquer 
toutes ou du moins les principales altérations qui se trou- 
vent dans les éditions de Paris. 

Nous nous sommes seulement permis de retrancher^ 
clans ces notes , quelques passages qui ne sont pas 
de l'auteur , et qui donnent a son œuvre un air de 
pamphlet. 



PREFACE. 



L'auteur de ce poëme ne se dissimule pas toutes les 
haines que doit lui attirer sa publication. Il attaque un 
million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs bar- 
bares. Aucun regret ni aucun ressentiment personnels 
n'ont conduit sa plume. Il ne s'est jamais permis aucune 
satire , n'a répondu à aucune; et, quand il a réfuté quel- 
ques critiques de ses ouvrages, c'étoit moins pour les 
justifier, que pour dissiper quelques préjugés littéraires, 
ou pour répandre quelques principes de goût trop raé 
connus. Il opposera la même impassibilité au déchaîne- 
ment dont on le menace: il ne peut effrayer celui qui, 
sous les couteaux de Robespierre, lui refusa un hymne 
pour l'Etre Suprême qu'outrageoient ses hommages, que 
calomnioit son existence, et qu'a trop tard justifié son 
supplice. 

Si l'on avoit réuni les voix de ceux dont il défend la 
cause, peut-être cet ouvrage n'auroit point vu le jour; 
mais un homme, profondément indigné de l'injustice, 
ne consulte ni les oppresseurs ailes opprimés; il écoute 



vj PREFACE. 

l'humanité et la justice. A ces motifs s'est joint le sou- 
venir ineffaçable de ce qu'il doit à ses augustes bienfai- 
teurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour 
eux dans les temps de leur prospérité, et qu'il leur a fidè- 
lement conservé dans leur infortune: rien ne meurt pour 
les cœurs reconnoissans. 

Cepoëme n'est pas, comme on pourroit se l'imaginer, 
un ouvrage purement de circonstance. L'auteur , dans 
le 1 er ciiant , peint la pitié exercée par les particuliers 
envers les animaux , les serviteurs , les parens , , les amis , 
et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et 
leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensi- 
bles. Il contient deux épisodes d'un genre et d'un ca- 
ractère différens: dans l'un, il a peint, avec des couleurs 
plus sombres et d'un pinceau plus énergique, les misè- 
res de la ville; dans l'autre, avec des teintes plus douces, 
la misère des campagnes où elle se montre moins effra- 
yante et moins hideuse. Le lieu même de la scène de- 
mandoit un ton différent. De ces deux épisodes, l'un 
est un fait réel, assez intéressant pour que le célèbre 
Danloux se soit proposé, d'après la lecture que l'auteur 
lui en a faite , de lui consacrer l'admirable talent qui a 
rendu si touchant son beau tableau de la Vestale, auquel 
toute l'Angleterre a couru, quoique personne n'en ait 
offert un prix digne de ce chef-d'œuvre. Le second épi- 
sode est tout entier d'imagination; on pourroit l'appeler 
l'espièglerie de la bienfaisance. 



PREFACE. vij 

Le II d chant a pour objet la pitié des gouvernemens , 
exercée dans les établissemens publics de justice et de 
charité, dans les prisons, dans les hôpitaux civils ou mi- 
litaires, dans les guerres de peuple à peuple-, et même 
dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui 
présente un des plus intéressans et des plus terribles ta- 
bleaux que pût tracer la poésie, celui des deux camps 
français delà Vendée, volant l'un vers l'autre dans un 
moment de trêve; toutes les animosités oubliées, toutes 
les fureurs suspendues, la nature et le sang reprenant 
leurs droits, chacun reconnoissant, embrassant son ami, 
son parent, le compagi :on de son enfance; et, au milieu 
de cet attendrissement et de.cette allégresse universelle, 
le signal terrible du retour à leurs drapeaux parricides, ' et 
du renouvellement des massacres. 



Le III e chant a pour sujet la pitié dans le temps des 
proscriptions, et c' est-là que le pcëme prend davantage 
la couleur d'un ouvrage de circonstance; màisJ'àiitèur a 
eu soin d'attacher tous les détails à des idées générales; 
il a cherché les sources de la pitié, il les a trouvées dans 
la grandeur déchue dont on mesure les malhètars par la 
hauteur de sa chute, dans le spectacle de la beauté mal- 
heureuse et de. la vertu proscrite, de la vieillesse et de 
l'enfance persécutées. Les détails et les récits ne sont 
que l'application des faits aux principes et des eifets aux 



causes. 



viij PREFAC E. 

. La peinture des malheurs inouïs de la plus auguste et 
de la plus infortunée des races royales, est naturellement 
amenée par. l'expression des différens genres de pitié 
qu'inspirent les différens malheurs; car, par une incroya- 
ble fatalité, cette famille offre la réunion lamentable de 
tous les désastres qui peuvent affliger une maison royale, 
après 800 ans de gloire et de prospérité. Il y avoit dans 
ce sujet un grand écueil à éviter; c'est la monotonie hor-j. 
nble de ces scènes innombrables de supplices et de mas- 
sacres. Pour donner quelque variété à ces terribles pein- 
tures, l'auteur a tâché d'y mêler quelquefois, sans dispaf 
rate, des images douces et même riantes. Ainsi, dans la 
description de la mort tragique de l'infortuné duc de 
Drissac-, après ce vers, 

Ah! dans ce temps barbare, 

Qui n'aime à retrouver une vertu si rare? 

"-'■'-. ~ . '■<: 

l'auteur ajoute: j 

â.vec moins de plaisir les yeuy d'un voyageur 
Dans un désert brûlant rencontrent une fleur; • 
Avec moins de transports, des flancs d'un roc aride 
L'œil cbàrmé voit jaillir une source limpide. 

De même, dans la peinture du règne de la terreur^ 
il a interrompu un instant cette longue suite de meurtres 



PREFACE. ix 

abominables par ces vers d'un ton plus doux, et d'une 
couleur moins lugubre : 

Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence, 

A qui l'obscurité' garantit l'indulgence'! 

Eh! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ses troupeaux 

Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux? 

Qu'importe le mortel dont la table, champêtre 

Se couronne, le soir des fruits qu'il a fait naître? 

Enfin, pour donner à ce chant toute la variété qu'il pou- 
vait admettre , il l'a terminé >par le juste éloge des fem- 
mes qui, presque toutes, sontmontées sunl'échafaud avec 
Un courage dont l'histoire offre à peine quelques exem- 
ples , , cités sans cesse, et rarement imités. Pour varier 
encore cet épouvantable tableau, de la plus effroxable 
époque du genre humain, il a terminé ce chant par la 
description d'une fête champêtre instituée en l'honneur 
.de ces douze filles de Verdun également intéressantes par 
leur vertu et leur beauté, toutes immolées dans un même 
jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière 
si touchante ce mot charmant, d'un Qrec après une, bataille 
où la jeunesse athénienne périt en fouie: U année a 
perdu son printemps. Par cette description .naturelle- 
ment amenée, le lecteur consolé passe, avec plaisir et sans 
Secousse, des massacres à une fête, de la terreur des 



x PREFACE. 

échafauds aux spectacles délicieux des bocages, des 
fleurs et du printemps. Plus ces images sont inattendues, 
plus l'effet en est sûr. 

Dans le IV e chant enfin, il a peint la pitié dans les 
temps de spoliation et d'émigration. Là, se trouvent en- 
core des idées générales de justice et de morale, oppo- 
sées au despotisme et à la tyrannie. On lira dans ce 
chant un épisode intéressant par sa nouveauté : c'est 
l'histoire de deux jeunes époux qui, voulant fuir bien 
loin du spectacle douleureux de leur patrie opprimée et 
sanglante, se sont établis sur les bords de l'Amazone, y 
ont porté les arts et les productions de leur patrie, y sont 
devenus constructeurs , cultivateurs et fermiers. L'au- 
teur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode imaginé 
par lui pour donner plus d'intérêt à son oavrage, apprit 
avec plaisir que ce récit n'étoit point une vaine fiction, 
mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une famille 
distinguée: seulement le lieu de la scène est différent, et 
le poète se trouve avoir placé, dans l'Amérique méridio- 
nale, un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. 
Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que 
celui de cette espèce de divination. 

Il se hâte de répondre à ceux dont les incroyables et 
pacifiques invitations à la patience et à l'oubli de nos 
calamités, accusent d'avance cet ouvrage destiné à 



PREFACE. xj 

en perpétuer le souvenir, en traduisant, dans leur véri- 
table sens, les déclamations de ces hommes modérés, 
et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté 
et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner eux- 
mêmes. 

Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes cala- 
mités? Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous 
ces tombeaux? Une révolution qui devoit enrichir les 
brigands, comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux 
qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne 
des monarchies. Dans cet écroulement subit , des hom- 
mes avides se sont emparés des dépouilles. N'allez pas 
leur disputer des richesses conquises par leur audace , et 
légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles en- 
core ont spéculé sur les armées, sur les convois, sur les 
tentes, sur les magasins , et, ce qui est plus courageux 
encore , sur les remèdes des malades et le pansement 
des blessés. Des malheurs innombrables ont alimenté 
leur fortune nouvelle; des millions d'hommes ont péri 
pour la consolider: gardez -vous de troubler leur jouis- 
sance; que tant de sang ne soit pas perdu. Pialliez-vous 
au gouvernement, disent d'autres encore : il faut l'aimer, 
car il est terrible; il faut le servir, car il peut vous perdre. 
Ainsi parlent ces apologistes complaisans de tout ce qui 
a fait nos malheurs ; et leurs déclamations ressemblent 
au bruit des tambours et des cymbales qui f dans les sa- 



xij P R E F A C E. 

crifices humains , empècîioient d'arriver aux oreilles des 
mères, les cris des enfans égorgés ou précipités dans 
les flammes. Eh quoi! la plainte n'est- elle plus le 
droit du malheur? Espérez-vous étouffer, par vos con- 
seils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et 
calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans 
doute, la haine doit se taire; mais la vérité doit par- 
ler: elle doit vous apprendre que la dissolution des 
corps politiques , comme celle des corps physiques , 
produit immédiatement cette horrible population qui 
sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres: 
Les récils des calamités et des fautes passées sont le 
patrimoine de l'avenir ; c'est l'instruction des empires 
et des siècles. Pouvez-vous bien nous envier jusqu'aux 
leçons de l'infortune, et nous priver même de nos 
malheurs? Vous avez vaincu: régnez par la force; 
mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, 
mais n'insultez pas, ne commandez pas le silence à 
la douleur et la résignation au désespoir. 

On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévi- 
tables qu'entraînent les grands bouleversemens dans les 
vieux empires, un des plus funestes, des moins remar- 
qués , c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place 
de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile 
des maux de la guerre civile , à la fin du I er livre des 
Géorgiques, l'auteur s'est toujours reproché d'avoir iniidè- 



PREFACE. xiij 

lement traduit quelques mots dont le sens profond n'est 
pas assez senti: 



ubi fas versum atque nefas. 



dit Virgile, le bien et le mal sont confondus. Telle est 
la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut 
des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, 
onpouvoit distinguer le juste de l'injuste: cette consti- 
tution une fois détruite par la violence , l'incertitude 
régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. 
Les uns vouloient le rétablissement de l'ancien gouver- 
nement, les autres la royauté, les autres la dictature. 
Les limites une fois arrachées , personne ne sait plus où 
les replacer: les anciennes fortunes renversées regardent 
avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines; les 
vaincus abhorrent les vainqueurs; ceux-ci s'efforcent d'en 
anéantir ce qui reste; les esprits systématiques enfantent 
des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur 
les autres, et ensevelissent, sous leurs débris, et leurs en- 
nemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les ancien- 
nes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajou- 
ter à ces orages: tout est inquiétude, désordre, animo- 
sité, fureur. Le parti écrasé qui avoit oublié ses injures, 
saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance, jusqu'à ce 
que les haines des factions rivales viennent mourir, de fa- 



xiv PREFACE. 

tigue et d'épuisement, aux pieds du vainqueur qui, bientôt 
dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance, 
s'arme, contre un peuple avili et par sa révolte et par la 
servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il ins- 
pire. Rempublicam fesswn civilibus odiis ^dugustus 
Cœsar excepit. 



Quippè ubi fas versum atque nefas. 



FIN DE LA PREFACE. 



A. V I S 



SUR 



LE DITHYRAMBE SUIVANT. 



CE qu'il faut remarquer principalement 
dans cette ode, cest que l'auteur , ayant 
eu ordre de chanter la liberté , légalité 
et r immortalité de lame, les a célébrées 
dans un sens absolument contraire aux 
principes du jour. Cest V égalité qui nous 
met tous de niveau devant Dieu, cest la 
paisible liberté du sage , l'immortalité 
consolante du juste, et la terrible immor- 
talité du coupable. 






ODE 



L'IMMORTALITE. 



U ou me vient de mon cœur l'ardente inquiétude? 

En vain je promène mes jours , 
Du loisir au travail, du repos à l'étude: 
Rien n'en sauroit fixer la vague incertitude, 
Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours. 

Des voluptés essayons le délire: 
Couronnez-moi de fleurs, apportez-moi ma lyre. 
Grâces, plaisirs, amours, jeux, ris, accourez tous ; 
Que le vin coule, 
Que mon pied foule 
Les parfums les plus doux. 



xviij ODE 

Mais quoi î déjà la rose pâlissante 
Perd son éclat:, les parfums leur odeur; 
Ma lyre échappe à ma main languissante; 
Et les tristes ennuis sont rentrés dans mon cœur, 

Volons aux plaines de Bellone : 
Peut-être son brillant laurier 
A mon cœur va faire oublier 
Le noir chagrin qui l'environne; 
Marchons. Déjà la charge sonne, 
Le fer brille, la foudre tonne, 
J'entends hennir le lier coursier, 
L'acier retentit sur l'acier, 
L'olympe épouvanté résonne 
Des cris du vaincu, du vainqueur, 
Autour de moi le sang bouillonne: 
A ces tableaux mon cœur frisonne, 
Et la pitié plaintive a crié dans mon cœur. 

D'un air moins turbulent l'ambition m'appelle, 
Sublime quelquefois, et trop souvent cruelle: 

Pour commander, j'obéis à sa loi. 
Puissant dominateur de la terre et de l'onde, 
Je dispose à mon gré du monde , 



A L'IMMORTALITE. xîx 

Et ne puis disposer de moi. 

Ainsi, d'espérances nouvelles 
Toujours avide et toujours dégoûté, 

Vers une autre félicité 

Morr-âme ardente étend ses ailes ; 
Et rien ne peut calmer, dans les choses mortelles, 
Cette indomptable soif de l'immortalité. 

Lorsqu'en mourant, le sage cède 
Au décret éternel dont tout subit la loi , 

Un Dieu lui dit: J'ai réservé pour moi 
L'éternité qui te précède; 
L'éternité qui s'avance, est à toi. 

Ah! quedis-je? Ecartons ce profane langage: 

L'éternité n'admet point de partage; 
Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir; 
Dans lui ton existence à jamais fut tracée; 
Et déjà ton être à venir 

Etoit présent à sa vaste pensée. 

Sois donc digne de ton auteur; 
, Ne ravale point la hauteur 
De cette origine immortelle. 



xx ODE 

Hé ! qui peut mieux t' enseigner qu'elle 
À braver des faux biens l'éclat ambitieux? 
Que la terre est petite à qui la voit des cieux! 
Que semble à ses regards l'ambition superbe? 
C'est de ces vers rampans dans leur humble cité, 
Vils tyrans des gazons, conquérans d'un brin d'herbe, 

L'invisible rivalité. 
Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance, 

Que colore la vanité, 
Que sont-ils, aperçus dans un lointain immense, 
Des célestes Hauteurs de l'immortalité? 

C'est cette perspective, en grands pensers féconde, 
C'est ce noble avenir qui, bien mieux que ces lois 
Qu'inventa de Porgueil r l'ignorance profonde, 
Rétablit en secret l'équilibre du monde; 
Aux jeux de l'Eternel égale tous les droits, 
Nos rires passagers, nos passagères larmes; 
Ote aux maux leur trfstesse , aux voluptés leurs charmes ; 
De l'homme vers le ciel élance tous les vœux. 



Absent de cet atome , et présent dans les cieux 
Voit-il, daigne-t-il voir s'il existe une terre; 
S'il y brille un soleil; s'il y gronde un tonnerr 




A L'IMMORTALITE. xxj 

S'il est là des héros, des grands, des potentats; 
Si l'on y fait la paix; si l'on y fait la guerre; 
Si le sort y ravit , ou donne des états ? 

Hé! qui, du sommet d'un coteau 
Voyant le Nil au loin rouler ses eaux pompeuses, 
Détourneroit ses yeux de ce riche tableau 

Et de ces eaux majestueuses, 
Pour entendre à ses pieds murmurer un ruisseau? 

Silence, êtres mortels! Vaines grandeurs , silence! 
L'obscurité, l'éclat, le savoir, l'ignorance, 
La force , la fragilité , 
Tout, excepté le crime et l'innocence, 
Et le respect d'une juste puissance , 
Près du vaste avenir, courte et frêle existence, 
Aux yeux dés en chanteurs de la réalité, 

Descend , de sa haute importance, 
Dans l'éternelle égalité. 

Tel le vaste Apennin, de sa cime hautaine, 
Confondant à nos yeux et montagne et vallon, 

D'un monde entier ne forme qu'une plaine, 
Et rassemble en un point un immense horizon. 



xxij ODE 

Ah! si ce noble instinct, par qui du grand Homère, 
Par qui des Scipions l'esprit fut enfanté, 
N'étoit qu'une vaine chimère, 
Qu'un vain roman par l'orgueil inventé, 
Aux limites de sa carrière, 
D'où vient que l'homme, épouvanté 
A l'aspect du néant, se rejette en arrière? 
Pourquoi , dans l'instabilité 
De cette demeure inconstante, 
Nourrit- il cette longue attente 
De l'immuable éternité? 

Non, ce n'est point un vain système; 

C'est un instinct profond, vainement combattu; 
Et, sans doute, l'Etre suprême 
Dans nos cœurs le grava lui-même, , 

Pour combattre le vice et servir la vertu. 

Dans sa demeure inébranlable, 
Assise sur l'éternité, 
La tranquille immortalité, 
Propice au bon et terrible au coupable, 
Du temps qui sous ses yeux marche à pas de géant, 
Défend l'ami de la justice, 



• 



A L'IMMORTALITE. xxiij 

Et ravit à l'espoir du -vice 
L'asile horrible du néant. 



Oui, vous qui, de l'olympe usurpant le tonnerre, 
Des éternelles lois renversez les autels, 
Lâches oppresseurs de la terre, 
Tremblez : vous êtes immortels. 

Et vous, vous, du malheur victimes passagères, 

Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, 

Voyageurs d'un moment aux terres étrangères, 

Consolez-vous: vous êtes immortels. 

Hé! quel cœur ne se livre à ce besoin suprême? 

L'homme, agité d'espérance et d'effroi, 
Apporte ce besoin d'exister après soi 

Dans l'asile du trépas même. 
Un sépulcre à. ses pieds, et le front dans les cieux, 

La pyramide qui s'élance, 
Jusqu'au trône éternel va porter l'espérance 

De ce cadavre ambitieux; 
Sur l'airain périssable il grave sa mémoire, 

Hélas ! et sa fragilité ; 
Et, sur ces monumens , témoins de sa victoire, 



xxiv ODE 

Trop frêles garans de sa gloire, 
Fait un essai mortel de l'immortalité! 



Vous seuls qu'on admire et qu'on aime, 
Vous seuls , ô mes rivaux, par un pouvoir suprême, 
Dressez des monumens qui ne sont point mortels; 
Doublement investis des honneurs éternels, 
Du talent vertueux vous tressez la couronne; 
Votre front la reçoit, et votre main la donne: 
Homère de ses dieux partagea les autels. 

Si quelquefois la flatterie 

A déshonoré vos chansons, 

Plus souvent vos sublimes sons 
Font respecter les lois , font chérir la patrie ; 
Le barde belliqueux couroit de rangs en rangs 
Echauffer la jeunesse aux combats élancée; v 

Tyrtée embrasoit Mars de feux plus dévorans ; 

Et les vers foudroyans d'Alcée 

Menacent encor les tyrans. 

Que je hais les tyrans! Combien, dès mon enfance, 
Mes imprécations ont poursuivi leur char! 
Ma foiblesse superbe insulte à leur puissance : 



A L'IMMORTALITE. xxv 

J'aurois chanté Caton à l'aspect de César. 

Et pourquoi craindre la furie 

D'un injuste dominateur? ■ 

N'est -il pas une autre patrie 

Dans l'avenir consolateur? 
Ainsi, quand tout fléchit dans l'empire du monde, 

Hors la grande âme de Caton, 
Immobile, il entend la tempête qui gronde; 
Et tient , en méditant l'éternité profonde, 
Un poignard d'une main, et de l'autre Platon. 

Par eux, bravant les fers, les tyrans et l'envie, 
Il reste seul arbitre de son sort; 

A ses vœux l'un promet la mort, 
Et l'autre une éternelle vie. 

Que tout tombe aux genoux de l'oppresseur du Tibre: 
Sa grande âme affranchie à son refuge au ciel. 
Il dit au tyran : Je suis libre; 
Au trépas: Je suis immortel. 
Allez; portez dans l'urne sépulcrale 
Qùl'attendoient ses immortels aïeux 7 
Portez ce reste glorieux, 



xxvj ODE 

Vainqueur, tout mort qu'il est, du vainqueur de Pharsaîe. 

En vain César victorieux 

Poursuit sa marche triomphale: 

Autour de la tombe fatale, 
Libre encore un moment, le peuple est accouru; 
Du plus grand des Romains il pleure la mémoire; 
Le cercueil rend jaloux le char de la victoire : 
Caton triomphe seul, César a disparu. 

Que dis-je? Enfans bannis d'une terre chérie, 

Français , que vos vertus triomphent mieux du sort! 
Sans biens, sans foyers, sans patrie, 
Votre malheur n'appelle point la mort: 
Plus courageux , vous supportez la vie» 

Qui peut donc soutenir votre cœur généreux? 

Ah ! la foi vous promet le prix de tant de peines; 

Au sein de l'infortune elle vous rend heureux, 

Riches dans l'indigence, et libres dans les chaînes; 

Et, du fond des cachots, vous habitez les cieux. 

Loin donc, de l'homme impie exécrable maxime, 

Qui, sur ces deux appuis ébranlez le devoir! 

H faut un prix au juste, il faut un frein au crime: 
L'homme sans crainte est aussi sans espoir. 



A L'IMMORTALITE. xxvij 

Ainsi , par un accord sublime, 
La céleste immortalité 
S'élance, d'un vol unanime, 
Avec sa sœur la sage liberté. 

Et vous , vous que mon cœur adore, 

Faudra-t-il donc vous perdre sans retour? 
Non. Si d'un jour plus beau cette vie est l'aurore, 
Nous nous retrouverons dans un autre séjour. 

O, mes amis, nous nous verrons encore. 
Qu'en nous reconnoissant, nous serons attendris ! 
Du haut des célestes lambris, 

Sur ce séjour de douleur et d'alarmes 

Nous jetterons un regard de pitié; 
Et nos yeux n'auront plus à répandre de larmes, 
Que les pleurs de la joie, et ceux de l'amitié. 

Cependant, exilés dans ce séjour profane, 

Cultivez les arts enchanteurs: 
Ils calmeront les maux où le ciel vous condamne, 
Ils mêleront quelque charme à vos pleurs. 

Mais ne profanez point le feu qui vous anime; 
Laissez-la des plaisirs les chants voluptueux 



xxviij ODE A L'IMMORTALITE. 

Et leur lyre pusillanime. 
Célébrez l'homme magnanime, 
Célébrez l'homme vertueux; 
Et que vos sons majestueux 
Soient sur la terre un prélude sublime 
Des hymnes chantés dans les cieux. 



F I N. 



LE MALHEUR 



ET 



LA PITIÉ, 



CHANT PREMIER. 

JL rop long-temps ont grondé les foudres de la guerre; 
Trop long-temps des plaisirs, corrupteurs de la terre, 
La mollesse écouta les sons voluptueux: 
Maintenant, des bons cœurs instinct affectueux, 
Accours , douce Pitié, sers mon tendre délire; 
Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre, 
Viens prêter à mes vers tes sons les plus touchans: 
C'est pour toi que je chante; inspire donc mes chants. 
Puissent-ils, 'consolant cette terre où nous sommes, 
Etre approuvés des dieux, être bénis des hommes, 
Apprivoiser le peuple, intéresser les rois, 
Rendre à l'heureux des pleurs, au malheureux ses droits! 

5 



'•» . LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Glorieux attribut de l'homme, roi du monde, 
La Pitié de ses biens est la source féconde. 
La force n'en lit point le roi des animaux; 
Non, c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. 
Vers la terre, courbés par un instinct servile, 
Ses sujets n'ont, du ciel, reçu qu'une âme vile; 
Conduits par le besoin et non par l'amitié, 
Ils sentent la douleur, et jamais la pitié. 
L'homme pleure, et voilà son plus beau privilège; 
Au cœur de ses égaux la Pitié le protège. 
Nous pleurons, quand, ravie au bonheur, aux amours, 
La jeune vierge expire au printemps de ses jours; 
Nous pleurons, lorsqu'on proie au ravisseur avide, 
Tombe dans le malheur un orphelin timide; 
Et, lorsqu'aux tribunaux, sa modeste pudeur 
De son front ingénu fait parler la candeur, 
La Pitié, dans notre âme embrassant sa défense, 
Du côté de ses pleurs fait pencher la balance. 
Un instinct de pitié nous apprend à gémir, 
D'un péril étranger nous force de frémir. 
Que dis-je? Du malheur la touchante peinture 
Exerce son pouvoir sur l'âme la plus dure. 
Nous pleurons, quand Poussin, de son adroit pinceau, 
Peint les jours menacés de Moïse au berceau; . 



CHANT I. 

Nous pleurons, quand Danloux, dans la fosse fatale, 
Plonge, vivante encor, sa charmante vestale; 
Vers sa tombe avec elle il conduit la Pitié; 
On ne voit que ses maux, son crime est oublié. 
La Pitié, doux portrait de la bonté divine, 
Piappelle les mortels à leur noble origine. 
Malheur aux nations qui, violant nos droits, 
De la Pitié touchante ont étouffé la voix! 
L'autel de la Pitié fut sacré dans Athènes; 
L'intérêt mieux instruit bénit ses douces chaînes. 
Elle inspire les arts, elle adoucit les mœurs, 
Et le cœur le plus dur s'amollit à ses pleurs. 
C'est peu: du genre humain douce consolatrice, 
De la société tu fondas l'édifice! 
Oui, ce fut sur la foi de ce doux sentiment, 
Plus puissant que les lois, plus fort que le serment, 
Que les hommes, fuyant leurs sauvages asiles, 
Joignirent leurs foyers dans l'enceinte des villes. 
Là, vinrent les mortels, dans les forêts épars, 
Sous de communes lois, dans les mêmes remparts, 
Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes, 
S'aider de leurs talens, de leurs biens, de leurs armes 
Et, rapprochés entr'eux par un besoin pareil, 
S'assurer l'un à l'autre un paisible sommeil. 

5- 



4 LE MALHEEUR ET LA PITIE. 

Mais bientôt tout changea. La fortune inégale 

Vint assigner aux rangs leur utile intervalle; 

Auprès de la richesse on vit la pauvreté, 

Près des tristes besoins la molle oisiveté» 

Alors vint la Pitié , seconde providence. 

Dans les riches monceaux qu'entassa l'opulence, 

La Pitié préleva la part de l'indigent; 

Le luxe fut humain, le pouvoir indulgent; 

Des cœurs compatissans la tristesse eut des charmes; 

Les larmes dans les yeux rencontrèrent des larmes; 

Etj plaçant le bonheur auprès de la bonté, 

La vertu fut d'accord avec la volupté. 

Tel fut l'ordre du monde, et l'arrêt des dieux mêmes. 

Mortels, obéissez à ces décrets suprêmes: 

Ecoutez la Pitié, secourez vos égaux , 

Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux. 

Enfin tout ce qui vit sous votre obéissance, 

Doit sentir vos bienfaits, bénir votre puissance. 

Vous donc, soyez d'abord le sujet de mes chants, 
O vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs î 
Vous êtes nos sujets : le Dieu de la nature 
Vous forma, je le sais, d'une argile moins pure; 
Il ne l'anima point d'un rayon immortel; 
Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel. 



C H A -N T I. 5 

Mais au même séjour nous habitons ensemble; 

Mais par des nœuds communs le besoin nous rassemble. 

Pourtant, quelqu'intérêt que m'inspirent vos maux, 
Je n'irai point, rival du vieillard de Samos, 
Répéter aux humains sa plainte attendrissante; 
Je ne m'écrirai point d'une voix gémissante: 
« Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis- 
» Dont la molle toison a tissu vos habits , 
» La chèvre qui, pendue aux roches buissonneuses, 
» Compose son festin de ronces épineuses? 
» Que vous a fait Foiseau dont la touchante voix 
» Est l'honneur du printemps et le charme des bois? 
» Que vous â fait le bœuf, enfant de vos domaines, 
» Laboureur de vos champs, compagnon de vos peines? 
» Barbares ! pouvez-vous, au sortir du sillon , 
» Quand son flanc saigne encor des coups de l'aiguillon, 
» Frapper du fer mortel, pour prix d'un long- servage, 
» Son front tout dépouillé par le joug qui l'outrage? 
» Quoi! les mets manquent-ils à votre avide faim? 
s) Voyez ces fruits pendans inviter votre main; 
>» Pour vous mûrit le bled; pour vous la sève errante 
» Vient gonfler d'un doux suc la grappe transparente. 
» N'avez-vous pas du miel le nectar parfumé? 
«Du lait qui rafraîchit votre sang enflammé, 



6 LE MALHEUR ET LA PITIÉ. 

» La vache nourricière est-elle donc avare? 

» Ah! cruels, rejetez un aliment barbare, 

» Digne festin des loups, des tigres et des ours; 

>•> La nature en frémit. » Inutiles discours : 

Dès long-temps l'habitude a vaincu la nature; 

Mais elle n'en a pas étouffé le murmure. 

Soyez donc leurs tombeaux, vivez de leur trépas ; 

Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas : 

L'Eternel le défend; la Pitié protectrice 

Permet leur esclavage et non pas leur supplice. 

Cependant, je l'ai vu, j'ai vu des animaux 
Courbés injustement sous d'énormes fardeaux, 
L'homme s'armer contr'eux , et, comme leur*p*i.resse, 
Par de durs traitemens châtier leur foiblesse. 
J'ai vu, les neifs roidis et les jarrets tendus, 
Tomber ces malheureux sur la terre étendus. 
J'ai vu du fouet cruel les atteintes funestes , 
De leurs esprits mourans solliciter les restes; 
Et, de coups redoublés accablant leur langueur, 
Par l'excès des tourmens ranimer leur vigueur. 
Ah! dételez vos chars; qu'heureux auxiliaires , 
Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères, 
O vous ! que le hasard amène dans ce lieu. 
Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu; 



C H A N T h 

Ainsi, portant sa part du joug qui les accable, 
La brute sert la brute, et l'homme son semblable. 
Cent fois plus criminel, et plus injuste encor, 
Celui dont le coursier, pour mieux prendre l'essor, 
Avec art amaigri , bien loin de la barrière , 
Sous l'acier déchirant, dévore la carrière ; 
Et, contraint de voler, plutôt que de courir, 
Doit partir, fendre l'air, arriver et mourir. 
Des vains jeux de l'orgueil épouvantable scène! 

Eh! qui peut, sans rougir de l'injustice humaine, 
Voir ces coursiers rivaux;' ces Violens efforts, 
De la vie à-la-fois usant tous les ressorts; 
Tout leur corps en travail sous le fouet qui les presse; 
Ces longs élancemens, cette immense vitesse 
Dont l'éclair les dérobe aux yeux épouvantés;- 
Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés? 
Et pourquoi? pour qu'un fat, s' appropriant leur gloire r 
Sur leur corps palpitant, crie : A moi la victoire ! 
Ou que d'un vil pari le calcul inhumain, 
De cet infâme honneur tire un infâme gain. 

Eh ! voyez Albion , cette terre chérie , 
Albion, des coursiers indulgente patrie: 
C'est là que, de leur race entretenant l'honneur , 
L'homme instruit leur instinct et soigne leur bonheur. 



S LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Avec moins de plaisir, ces hordes inconstantes 

Qui, près de leurs coursiers , reposent sous leurs tentes , 

D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. 

Le coursier est sensible à ces généreux soins: 

Aussi, que la carrière à ses yeux se présente, 

L'homme à peine contient sa fougue impatiente ; 

Sans le fouet meurtrier, sans l'éperon sanglant, 

Il part, entend son maître, et l'emporte en volant, 

Touche le but, revient, et, lier, levant la tète , 

Semble, d'un pied superbe, applaudir sa conquête. 

Sachez donc dispenser les soins, le châtiment: 
Et-du bien et du mal le vif ressentiment 
Est leur premier instinct; et, grâce à la nature, 
Ainsi que le bienfait, ils ressentent l'injure. 
Ah ! comment l'homme ingrat l'a-t-il donc oublié? 
A-t-on tant de malheurs et si peu de pitié? 
Tel ne fut point Hogart: sa main compatissante 
Traça des animaux l'histoire attendrissante. 
De là, ce noble élan, ces admirables mots 
D'une âme généreuse et sensible à leurs maux, 
Qui, voyant des coursiers torturés par leur maître, 
S'écrie: « O cœur barbare! homme dur, qui peut-être 
» Au sein de ton ami plongerais le poignard, 
» Tu n'as donc jamais vu les peintures d'Hogart! » 



CHANT I. 

Suivez donc son exemple , écoutez ses maximes : 

Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimesw 

Mais c'est à toi surtout que l'on doit la pitié, 

Animal généreux, modèle d'amitié, 

Qui , le jour et la nuit, prodiguant tes services, 

Gouvernes nos troupeaux, ou gardes nos hospices, 

Dont l'œil nous cherche encor de ses regards mourans : 

Sois donc et le sujet et l'honneur de mes chants, 

Otoi! qui, consolant ta royale maîtresse, 

Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse, 

Qui charmois ses malheurs, égayois sa prison; 

O des adieux d'un frère, unique et triste don! 

Hélas! lorsque le sort qui lui ravit son père, 

Pour comble de malheur, la sépara d'un frère, 

Livré seul aux rigueurs d'un destin ennemi, 

Pour elle il se priva de son dernier ami. 

Que dis-je? Des tyrans incroyable caprice! 

Celui qui ht traîner ses parens au supplice, 

Qui l'entoura de morts, l'accabla de revers, 

Lui laissa l'animal, compagnon de ses fers. 

Et moi, qui proscrivis leurs honneurs funéraires, 

J'implore un monument pour des cendres si chères, 

Pour toi qui, presque seul au siècle des ingrats , 

Dans les temps du malheur ne l'abandonnas pas, 



ïo LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Va donc dans l'Elysée, où ton ombre repose, 
Jouir des doux honneurs de ton apothéose! 
Je ne te mettrai point près du chien de Procris; 
J'offre un plus doux asile à tes mânes chéris : 
De Poniatousky , de sa sœur vertueuse , 
Les jardins recevront ton ombre généreuse. 
Là, parmi les gazons, les ruisseaux et les bois, 
Tu dormiras tranquille; et la hlle des rois , 
En proie à tant démaux, objet de tant d'alarmes, 
Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes. 

Il est de la Pitié de plus dignes objets , 
Que Dieu lit nos égaux, et le sort nos sujets. 
C'est vous , qui, sous nos toits serviteurs volontaires, 
Par vos soins assidus méritez vos salaires. 
Non que je veuille ici, préchant l'égalité, 
Dissoudre les liens de la société; 
Dieu lui-même des rangs forma l'échelle immense, 
Qu'un atome finit, que l'Éternel commence. 
Mais n'allez pas, brisant le pacte mutuel, 
De votre autorité faire un abus cruel; 
Songez bien que tout homme, en servant son semblable f 
Sacrifie à son maître un bien inestimable , 
Sa liberté. Lui-même à vos commandemens 
Soumet ses jours, ses nuits, ses heures, ses momens. 



CHANT h ,i 

Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme 

A pu dans un instant renverser un royaume; 

Si, vengeant la nature et les droits des humains, 

Un esclave, autrefois, fît trembler les Romains, 

Et , de ses fers rompus se forgeant une épée, 

Souleva l'Italie, et balança Pompée; 

Jugez combien le ciel, jusques au fond du cœur, 

Grava profondément ce sentiment vainqueur. 

Ne l'outragez donc pas, payez ces sacrifices, 

Qu'on serve vos besoins , et non pas vos caprices. 

Sous un air paternel cachez l'autorité, . 

Et mêlez la douceur à la sévérité. 

Que le maître indulgent, le serviteur iidèle 

Fassent commerce entr'eux de bienfaits et de zèle. 

Ensemble associés par ces soins délicats, 

L'un ne commande point, l'autre n'obéit pas. 

Le cœur a deviné, bien avant qu'on ordonne, 

Grâce à ce doux attrait où l'àme s'abandonne. 

D'un côté le penchant, de l'autre la bonté, 

Donne à l'obéissance un air de volonté: 

L'amitié rend toujours bien plus qu'on ne demande. 

Mais ce que la Pitié surtout vous recommande, 

C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits: 

Du service et des ans allégez-lui le poids. 



Ht LE MALHEUR ET Li PITIE, 

Que chez vous son utile et noble vétérance 
Soit d'un long dévoûment la juste récompense. 
Il veut encor pour vous tout ce qu'il ne peut pas: 
Son exemple vous sert au défaut de ses bras. 
Nestor des serviteurs, son âge leur commande; 
Son sourire applaudit, son regard réprimande; 
Et, quand son zèle, enfin, de viendroit impuissant, 
Verrez-vous sans pitié son déclin languissant? 
Pouvez-vous au besoin, par un oubli funeste, 
De jours usés pour vous abandonner le reste? 
La Pitié le défend, et même l'équité. 
Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité , 
Qu'il Habite vos champs; que, dans ce doux asile, 
Ses vieux ans soient heureux, et son repos utile. 
Et vous , quand les beaux jours vous 7 rappelleront, 
Avec délice encor vos yeux le reverront. 
Témoin de vos plaisirs, de vos maux domestiques, 
Tels que ces monumens des annales antiques , 
Ses vieux ressouvenirs reviendront sur vos pas : 
Ils vous retraceront vos chasses, vos combats, 
De votre grand cartel la mémorable histoire, 
Ce vieux procès gagné, ce siège plein de gloire, 
Où vous fûtes blessé , votre hymen , vos amours ; 
Et ses récits encor vous rendront vos beaux jours. 



CHANT I. 13 

Tairai- je ces enfans de la rive africaine, 
Qui cultivent pour nous la terre américaine? 
Différens de couleur, ils ont les mêmes droits; 
Vous-mêmes contre vous les armez de vos lois. 
Loin de moi cependant ces précepteurs du monde, 
Dont la pitié cruelle, en désastres féconde, 
Déchaînant tout à coup des monstres furieux, 
Dans leurs sanglantes mains mit le fer et les feux! 
O champs de Saint-Domingue! ù scènes exécrables! 1 
Ah! fuyez, sauvez-vous, familles déplorables: 
Les tigres sont lancés ; du soleil africain 
Tous les feux à-la-fois bouillonnent dans leur sein. 
Pour vous leur art cruel rafina les souffrances; 
Robespierre lui-même envîroit leurs vengeances. 
Là, des enfans, portés sur la pointe des dards , 
De leurs noirs bataillons forment les étendards; 
Ici, tombe le fils égorgé sur son père, 
Le frère sur la sœur , la nlle sur la mère. 
Chaque lieu , comme nous, a son noir tribunal; 
Partout la mort moissonne; et le démon du mal, 
Volant d'un pôle à l'autre, et planant sur les ondes, 
Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes. 
Quelle cause a produit ces fléaux désastreux? 
Quelques abus des droits que vous aviez sur eux. 



14 LE MALHEUR ET LA PITIÉ, 

Leur haine s'en souvint; et la noire imposture 
Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir cette injure. 
Ah ! que les deux partis écoutent la Pitié ! 
Qu'entre les deux couleurs renaisse l'amitié! 
Evitez qu'un excès de rigueur, d'indulgence, 
N'encourage l'audace, ou n'arme la vengeance ! 
Et que ce sol enfin, trempé dé leurs sueurs, 
Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs! 

D'un cri plus fort encore et d'un accent plus tendre, 
A votre cœur ému le sang se fait entendre. 
Vos parens malheureux ont droit à vos secours. 
Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours, 
Lorsquen proie aux besoins qui pèsent sur leurs têtes, 
Le cri de leur douleur vous reproche vos fêtes? 
Ah! le remords les venge; et leurs affreux destins 
Attristent vos plaisirs, et troublent vos festins. 
En vain la loi se tait, quand la nature exige. 
Voyez ces rejetons nés de la même tige: 
L'un regorge de sève , et cet autre affamé 
Languit privé d'un suc vainement réclamé. 
Mais le jardinier vient, dont la rigueur féconde 
Dispense également la sève vagabonde; 
Et, pour alimenter leurs frères appauvris , 
Prive du superflu les rameaux trop nourris. 



C H A N T I. ï5 

Dans votre luxe, ingrats ! trompant la providence, 
N'épuisez donc pas seuls votre injuste abondance; 
Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits; 
Et corrigez le ciel, le hasard et les lois. 

Eh! qui ne connoit pas quelle volupté pure 
A ce doux sentiment attacha la nature? 
Fidélia le prouve, elle dont Addisson 
A la postérité transmit l'aimable nom. 
La mort à son enfance avoit ravi sa mère; 
Mais ses traits enchanteurs en offroient à son père 
La douce ressemblance et le vivant portrait; 
De ce père chéri le cœur l'idolâtroit. 
Une épouse , des sens flatte la tendre ivresse, 
Les fils l'ambition, les filles la tendresse ; 
Et pour elles l'amour d'un père vertueux, 
Sans en être moins pur, est plus affectueux. 
Au ciseau de Scopas , même au pinceau d'Apelle, 
La beauté que je chante , eût servi de modèle. 
Un amant l'adoroit, tel que le dieu cFAmour 
L'eût choisi pour charmer les Nymphes de sa cour. 
Elle-même admiroit sa grâce enchanteresse; 
Mais l'amour fdial étouffoit sa tendresse; 
Et d'un père chéri, les douleurs, les besoins, 
Sans remplir tout son cœur, occupoient tous ses soins. 



16 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Son âme, dévouée à ces doux exercices, 

A son vieux domestique envioit ses services. 

Les plus humbles emplois flattoient son tendre orgueil: 

Elle-même avec art dessina le fauteuil 

Qui, .par un double appui soutenant sa foiblesse, 

Sur un triple coussin reposoit sa vieillesse; 

Elle-même à son père oirroit ses vétemens, 

Lui préparoit ses bains, soignoit ses alimens; 

Elle-même, à genoux,, ajustoit sa chaussure; 

Elle-même peignoit sa blanche chevelure, 

Près de lui rassembloit ses meubles favoris, 

Ses amis de l'enfance, et ses livres chéris. 

Souvent, quand la beauté, méditant des conquêtes, 

Se paroit pour le bal, les festins ou les fêtes, 

Elle, auprès du vieillard, au coin de leurs foyers , 

Ecoutoit le récit de ses exploits guerriers; 

Dansoit, pinçoit son luth; tantôt, avec adresse, 

Lui chanioit les vieux airs qui charmoient sa jeunesse; 

Le' soir, le conduisoit au lieu de son sommeil, 

Veilloit à son chevet ,-épioit son réveil, 

Dressoit pour lui la table, et des plantes d'Asie 

Lui versoit de sa main l'odorante ambroisie. 

Vainement ses amis lui disoient quelquefois: 

« Faut-il vivre toujours sous ces austères lois, 



C H A N T I. 

» Et, môme avant l'hymen connoissant le veuvage, 

» En ces pieux ennuis couler votre jeune âge? 

» Hàtez-vous de saisir ces rapides instans; 

» Vous les regretterez, il n'en sera plus temps. 

» Plus prompte que l'éclair, la jeunesse s'envole. 

» De ces tristes devoirs, qu'un époux vous console! » 

« Ah! ma mère n'est plus , disoit-elle; et sa mort 
» D'un père en cheveux blancs m'a confié le sort. 
» De frivoles plaisirs , que la foule s'amuse; 
» Pour moi, mon cœur jouit des biens qu'il se refuse. 
» Je jouis, quand je vois, au sortir du sommeil, 
» D'un rayon de gaité briller son doux réveil. 
« Je jouis , quand , le soir prolongeant ma lecture, 
» J'endors près de son lit les douleurs qu'il endure. 
» Je jouis, quand le jour, appuyé sur mon bras, 
» Mes secoursatten tifs aident ses foibles pas. 
» Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée, 
« Par deux objets chéris se verroit partagée; 
» L'amour lui voleroit une part de mes soins; 
» Je l'aimerois autant, je le soignerois moins. 
» Non, j'en jure aujourd'hui par l'ombre de ma mère, 
3> Piien ne pourra jamais me séparer d'un père. » 
Tel étoit son langage. Et moi, puissent mes chants 
Nourrir, entretenir ces vertueux penchans ! 

4 



i8 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Doux et sublime emploi du bel art que j'adore, 
Art charmant! c'est ainsi que le monde t'honore; 
Et que du luth sacré les sons religieux 
Sont l'amour de la terre et les échos des cieux. 

Et si c'est un ami que le malheur oppresse, 
Un ami! ce mot seul dit tout à la tendresse : 
Vous-même à ce tribut vous vous êtes soumis; 
Le sort fait les parens; le choix fait les amis. 
Le jour qui vous unit d'une chaîne commune, 
L'un à l'autre engagea vos soins, votre fortune; 
Et la loi d'amitié, ce doux contrat des cœurs, 
D'avance à votre charge a mis tous ses malheurs. 
Mais qui sait acquitter cette dette sublime? 
Ah! c'est toi, de mes maux compagne magnanime, 
O toi! l'inspiratrice et l'objet de mes chants, 
Qui joins à mes accords des accords si touchans! 
Kélas! lorsque mes yeux, appesantis par l'âge, 
S'ouvrent à peine au jour, plus d'un charmant ouvrage 
Seroit perdu pour moi; mais à ma cécité. 
Ta secourable voix eu transmet la beauté. 
Des fdles de Milton, qui ne sait la tendresse? 
Je n'eus ni ses talens, ni sa lâche ib iblesse: 
Admirable poëte , et mauvais citoyen , 
Il outragea son maître , et j'ai chanté le mien. 



CHANT I. 

Mais, comme ce grand homme au sein de sa famille, 

En toi , dans mon exil, je retrouve une fille, 

Dont l'organe enchanteur, les sons mélodieux 

Ravissent mon oreille, et remplacent mes yeux. 

Déjà de ton ami douce consolatrice, 

Dirai-je envers les tiens ta bonté bienfaitrice, 

Et comment en secret tes soins attendrissans 

D'un père vertueux soulagent les vieux ans? 

Ah! tu m'en es plus chère, et ta noble indigence 

Rit plus à mes regards que la fière opulence, 

Qui, répandant auloinses flots dévastateurs, 

Va soudoyer le vice, et corrompre les cœurs. 

Tel un torrent fougueux, élancé des montagnes, 

De ses flots débordés va noyer les campagnes; 

Tandis que dans son cours un modeste ruisseau, 

Distribuant sans bruit son mince filet d'eau, 

Dans le champ paternel s'insinue en silence, 

Et de sa pauvreté fait naître l'abondance: 

Les bois, les fruits, les fleurs accompagnent son cours. 

Ainsi, répartissant ses vertueux secours, 
La tendre Pitié souffre et jouit dans les autres. 
Toutefois c'est trop peu de soulager les nôtres: 
L'étranger a ses droits sur un cœur généreux. 
Mais ne l'oubliez pas : toujours le malheureux 

4, 



ao LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Ne vient point au grand jour , dans les places publiques > 

Etaler le tableau de ses maux domestiques. 

Renfermant son secret dans le fond de son cœur, 

Le malheur a sa honte et sa noble pudeur; 

Seul et réfugié dans son asile sombre, 

Aux regards indiscrets il se cache dans l'ombre. 

Sachez donc le trouver dans son réduit affreux ; < 

Epiez les momens et les hasards heureux. 

De la douce Picié la consolante gloire, 

Ainsi que le génie, ainsi que la victoire, 

A ses instans choisis envoyés par le ciel. 

Sachez donc les saisir. Voyez-vous ce mortel 

Qui, les yeux égarés , comme au bord d'un abîme, 

Hésitant, frémissant, reculant près du crime, 

Tout à coup emporté d'un mouvement soudain, 

D'un vol dont il rougit, vient de souiller sa main? 

Il fuit: suivez ses pas; sous le toit du coupable 

Pénétrez avec lui. Quel tableau lamentable! 

Des enfans demi-nus, sur la terre couchés, 

Immobiles de froid, de besoin desséchés, 

Menacés de la mort, si près de leur naissance, 

Ils ignorent les jeux de la folâtre enfance. 

Sur le sein maternel leur frère appelle en vain 

Quelques gouttes d'un lait consumé par la faim. 



CHANT I. 21 

Autour d'eux, des murs nus; hier, un encan funeste 

D'un vil ameublement a dispersé le reste; 

Et, pour comble de maux, de leurs derniers débris, 

D'avides créanciers ont dévoré le prix. 

Partout le dénûmént, le deuil et le silence. 

D'un désespoir muet domptant la violence, 

Leur père à côté d'eux, triste,' pâle et défait, 

Tourmenté par la faim, moins que par son forfait, 

En détournant ses yeux d'un tableau qui l'accable. 

Leur jette, et se refuse un aliment coupable 

Que leurs avides mains se disputent entr'eux; 

Puis, d'un air, d'un regard, d'un accent douloureux, 

Où son cœur déchiré tout à la fois exprime * 

Et l'excès de ses maux, et l'horreur de son crime; 

» O vous ! qui violez, l'asile du malheur, 

» Etranger, venez -vous épier ma douleur? 

« Eh bien! venez, voyez. ces enfans, cette mère. 

3> Suis-je assez malheureux d'être homme, époux et père? 

se Hélas! jusqu'à ce jour, mon sort fut moins cruel; 

» J'étois infortuné, mais non pas criminel. 

» Allez, révélez tout: je bénis mon supplice; 

» Vos lois me feront grâce en me faisant justice. 

■» Que sais-je? Une autrefois, mon funeste de^in 

» Peut-être d'un brigand feroit un assassin. 



2.2 LE MALHEUR ET LÀ PITIE. 

» Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même. » 
A ces mots, il succombe à sa douleur extrême. 
Vous, heureux d'adoucir l'injustice des dieux, 
L'or tombe de vos mains, les larmes de vos yeux; 
Vous consolez ses maux, vous réparez son crime, 
Et recueillez tout bas cette leçon sublime : 
» Qui prévient les besoins, prévient donc les forfaits. 
L'un s'applaudit d'avoir trouvé de vieux palais, 
L'autre un peuple inconnu , l'autre une île féconde, 
Herschel un autre ciel, Vespuce un nouveau monde: 
Et vous, par un hasard plus doux pour votre cœur, 
Vous avez découvert et servi le malheur. 
N'abandonnez donc pas vos recherches heureuses. 
Mais les cris du malheur, ses plaintes douloureuses, 
Au milieu des états et des rangs confondus , 
Dans nos vastes cités trop souvent sont perdus. 
Dans ce pompeux fracas leur voix meurt égarée; 
Dans le sein des hameaux, la douleur éplorée 
Moins souvent se dérobe à l'œil compatissant: 
Cherchez donc, secourez le malheur innocent. 
Je sais que, de nos jours, en crimes trop fertiles, 
Les champs ont imité le désordre des villes: 
Le cuite saint, la paix et la simplicité 
Sont bannis du hameau comme de la cité. 



C H A N T I. 23 

Partout, la soif de l'or, l'audace, la licence, 

De son dernier asile ont chassé l'innocence. 

Et moi , qui célébrai le bon peuple des champs , 

Je ne reconnois plus le sujet de mes chants. 

L'esprit fort, en patois, prêche contre les prêtres; 

Gros Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres ; 

Plus d'un Matthieu Garo s'érige en novateur; 

Lucas est usurier, Colas agioteur; 

Et déjà, des cités affectant l'opulence, 

Ces parvenus des champs en ont pris l'insolence: 

Mais peu se sont souillés de ces excès honteux. 

Plaignez le criminel, aidez le malheureux. 

Que tantôt, du travail l'appareil nécessaire 

Aux mains de l'industrie, écarte la misère; 

Tantôt, qu'un luxe heureux des heureux qu'il a faits, 

Sous un faste apparent déguise les bienfaits; 

Tantôt, de la bonté que la marche secrète 

Surprenne l'indigent au fond de sa retraite. 

C'est peu: les ouragans, et la grêle, et les feux 

Exercent trop souvent leurs fléaux désastreux: 

Alors, ah! c'est alors que le besoin réclame 

La Pitié que le ciel imprima dans notre âme, 

Cette Pitié, du ciel présent consolateur, 

Si douce au malheureux , plus douce au bienfaiteur! 



24 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Le vertueux Mopsus en offre un noble exemple. 

Du bonheur, des vertus, son chaume étoit le temple; 

L'aurore, tous les jours, le voyoit le premier 

Quitter, pour ses travaux, son rustique foyer; 

Le soir, pour son retour, sa femme vigilante 

Préparait du sarment la flamme pétillante; 

Ses enfans l'attendoient, et briguoient sur le seuil 

Et son premier souris, et son premier coup d'oeil. 

Leurs cœurs étoient heureux: quand, d'un noir incendie 

La flamme, dans son cours par les vents agrandie, 

Dévora leur cabane , et dans ses tourbillons 

Engloutit le produit et l'espoir des sillons. 

L'année avoit perdu le prix de sa culture; 

La flamme avoit détruit la semence future; 

Et leurs cœurs, aux regrets mêlant le désespoir, 

N'osoient se souvenir , et trembloient de prévoir. 

Pour comble de malheur, ces animaux utiles 

Qui paissoient dans leurs champs, ouïes rendoieut fertiles, 

Se débattant en vain sous leurs toits embrasés, 

Ensemble avoient péri par leur. chute écrasés. 

Ils pleuroient: quand l'honneur et l'amour du village, 

Le sensible Dormond, dans ce triste ravage, 

Source pour lui de joie ainsi que de douleurs, 

Vit le touchant espoir d'essuyer quelques pleurs. 



C H A N T I. 25 

Tandis que sous ses toits leur misère est soignée, 

Dans le riant enclos d'une ferme éloignée 

Il prépare en secret, par un art tout nouveau, 

Un plaisir pour son cœur, pour ses yeux un tableau. 

Un constructeur arrive , et soudain, ô merveille! 

Une maison s'élève, à leur maison pareille. 

Ses murs, vieillis par l'art, offrent même coup d'oeil; 

Semblable en est l'entrée, et semblable est le seuil; 

C'est leur même buffet, c'est leur modeste table; 

Nombre égal d'animaux a peuplé leur étable; 

Et jusque dans leur cour un nombre égal d'oiseaux 

Est perché sur les toits, ou nage dans les eaux. 

Seulement, leur vieux coq qu'avoient sauvé ses ailes", 

ISe reconnoissoit plus ses amantes nouvelles. 

Le jour arrive enfin; le couple infortuné 

Vient, voit, doute s'il veille , et recule étonné; 

De réduits en réduits leurs yeux charmés s'égarent. 

Tel, si les grands objets aux petits se comparent, 

Des Troyens autrefois jetés sous d'autres cieux, 

Ilion imité charmoit en cor les yeux, 

Et du Xante sacré, sur un autre rivage, 

Leurs coeurs avec transport reconnoissoient l'image: 

Tel le couple admiroit son chaume accoutumé, 

Et son armoire antique, et son âtre enfumé; 



a6 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Et, comme ces remparts qu'Hector ne put défendre, 

Leurs humbles murs aussi renaissoient de leur cendre. 

De ses hochets perdus, son unique trésor, 

Seul* leur plus jeune enfant se désoloit encor; 

On apaise ses cris. Cependant la chaumière 

A repris du travail l'activité première; 

Les roseaux avec art s'enlacent aux roseaux. 

J'entends tourner la roue, et rouler les fuseaux. 

Là, l'heureux fondateur de l'heureuse peuplade. 

Aimoit à diriger sa douce promenade. 

Là, de ses soins touchans il recevoit le prix: 

Sur leur bouche, à sa vue, erroit un doux souris; 

Et l'accent du bonheur, de la reconnoissanee, 

Ainsi que leur hommage, étoit sa récompense. 

Tant, de l'instant propice ardente à se saisir, 

La bonté sait changer un désastre en plaisir! 



FIN DU PREMIER CHANT. 



LE MALHEUR 



ET 



LA PITIÉ, 



CHANT SECOND. 

IVIaintenant, ô Pitié ! redouble de courage ! 

D'un sort plus rigoureux je vais peindre l'image. 

Au sein de ses amis , auprès de ses parens , 

Les plaisirs sont plus doux, et les malheurs moins grands: 

Quelle douleur résiste aux soins d'une famille, 

Aux souris d'une épouse, aux larmes d'une iilîe? 

Je chante l'homme en proie à des maux plus cruels, 

Qui, loin de ses amis et des toits paternels, 

Perdant de ses foyers la douceur domestique, 

Attend ou la justice ou la pitié publique. 

Viens donc, ô ma Déesse! entrons dans ce séjour, 

Où l'homme, dans les fers, languit privé du jour. 



28 LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Hélas! tandis qu'auprès de leurs jeunes compagnes , 

Dans les riches cités, dans les vertes campagnes, 

Ses amis d'autrefois amusent leurs loisirs ; 

Lorsque, donnant à tous le signal des plaisirs, 

L'airain retentissant et l'aiguille muette, 

Du temps qui la conduit vagabonde interprète, 

Marquent au laboureur la fin de ses travaux, 

Aux mineurs harassés une trêve à leurs maux, 

Appellent chaque soir la jeunesse folâtre 

Aux délices du bal, aux pompes du théâtre, 

Ou, . d'un moment plus doux annonçant le retour, 

De l'heure fortunée avertissent l'amour, 

Le temps, par la douleur, lui mesure les heures. 

Réduit, pour seul plaisir, dans ces noires demeures, 

A lire quelques mots , où d'autres , avant lui, 

Sur ces terribles murs ont tracé leur ennui. 

Il est seul, Dans un long et lugubre silence, 

Pour lui le jour s'achève, et le jour recommence; 

Pour lui plus de beaux jours , de ruisseaux , de gazon ; 

Cette voûte est son ciel, ces murs son horizon. 

Son regard , élevé vers le flambeau céleste, 

Vient mourir dans la nuit de son cachot funeste; 

Rien n'égayé à ses yeux sa morne obscurité; 

Ou si, par des barreaux avares de clarté, 



C H A N T H. 29 

Un foible jour se glisse en ces antres funèbres, 
Il redouble pour lui les horreurs des ténèbres ; 
Et, le cœur consumé d'un regret sans espoir, 
Il cherche la lumière , et gémit de la voir. 

Toutefois, en ces lieux, plus d'une cause amène 
Les malheureux captifs gémissant dans leur chaîne. 
D'un créancier cruel jouet* infortuné, 
L'un dans ce noir séjour soupire emprisonné. 
Ah ! rendez-le à son /ils , à sa femme chérie : 
Votre luxe d'un jour peut suffire à sa vie. 
Dieu vous voit; le malheur vous bénit; et ses vœux 
Du fond de son cachot vont retentir aux cieux. 
Non loin est un mortel que la mélancolie 
Ou l'affreux désespoir ont frappé de folie. 
Pouvez-vous , sans pitié pour son malheur affreux, 
Comme un vil criminel traiter un malheureux? 
S'il est infortuné, faut-il être barbares? 
Il est, qui le croiroit ? de ces parens avares 
Qui , par les longs ennuis d'une triste prison, 
Achèvent d'étouffer un reste de raison; 
Dont la feinte pitié qu'un lâche intérêt souille, 
D'un parent relégué s'assure la dépouille; 
Et, de leur sang qui crie , étouffant la douleur, 
Calcule la misère, et jouit du malheur. 



3o LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Ah ! si le ciel a mis la pitié dans votre âme, 

Pour ces infortunés ma muse la réclame. 

Adoucissons leur sort, traitons avec bonté 

Ces malheureux bannis de la société; 

De ces .mânes exclus des scènes de la vie 

Laissons errer en paix la libre fantaisie ; 

Par de durs traitemens ne l'effarouchons pas; 

Que des objets rians se montrent sur leurs pas; 

Entourons-les de fleurs; que le cours des fontaines 

Roule, nouveau Léthé, l'heureux oubli des peines; 

Et, dans des prés fleuris, sous des ombrages verts, 

Oifrons-leur l'Elysée, et non pas les Enfers. 

Le crime même enfin a des droits sur notre âme : 
Souvent, pour expier un. attentat infâme, 
Des pensers généreux le funeste abandon, 
Pour remonter vers eux , n'attend que le pardon; 
Et, le vice épuré par un remords sublime, 
A nos cœurs étonnés sait arracher l'estime. 
Relevez, s'iLsepeut, son courage abattu: 
Le remords quelquefois fait mieux que la vertu. 
Eh ! qui ne comioit pas le consolant spectacle 
Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle, 
Cette Botany-bay, sentine d'Albion, 
Où le vol , la rapine et la sédition 



' CHANT II. 3t 

En foule sont vomis; et, purgeant l'Angleterre, 

Dans leur exil, lointain vont féconder la terre. 

Là, l'indulgente loi, des sujets dangereux 

Fait d'habiles colons, des citoyens heureux ; 

Sourit au repentir, excite l'industrie, 

Leur rend la liberté, des mœurs , une patrie. 

Je vois de toutes parts les marais desséchés, 

Les déserts embellis, et les bois défrichés. 

Imitez cet exemple: à leur prison stérile 

Enlevez ces brigands, rendez leur peine utile; 

Et, qu'arrachant aux fers le remords vertueux, 

Le pardon change en biens des maux infructueux; 

Ou, s'il faut par sa mort que le crime s'expie, 

Ah! préparez son cœur. Sur cette tête impie 

Que la grâce divine épanche ses trésors , 

Et sauve au moins son âme en nous livrant son corps. 

Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime: 

Dieu chérit la vertu, mais mourut pour le crime: 

Par la terre proscrit, son refuge est au ciel. 

Quels qu'ils soient, n'allez pas, stérilement cruel, 

Dans le fatal séjour ou la loi les exile, 

Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile , 

Rendre leurs fers plus lourds, et sans nécessité 

Joindre la solitude à la captivité. 



5a LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Dans ce triste abandon, où lui-même s'abhorre, 
Par ses pensers cruels le malheur se dévore. 
Ah! laissez arriver ses chers consolateurs, 
Et que des pleurs du moins répondent à ses pleurs! 
La justice est coupable alors qu'elle est cruelle. 
Ton âme le connut ce noble et tendre zèle, 
Howard! don^ le nom seul console les prisons. 
Qu'on ne me vante plus les malheurs vagabonds 
De ce roi voyageur, père de Télémaque^ 
Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. 
Avec un but plus noble, un cœur plus courageux, 
Sur les monts escarpés, sur les flots orageux, 
Dans les sables brûlans , vers la zone^ inféconde , 
Où languit la nature aux limites du monde, 
Aux lieux où du croissant on adore les lois , 
Aux lieux où triompha l'étendard de la croix, 
Partout où l'on connoît le malheur et les larmes , 
Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes, 
Le magnanime Howard parcourt trente climats. 
Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas? 
Hélas! dans la prison, triste sœur de la tombe, 
Ta main vient soutenir le malheur qui succombe, 
Vient charmer ces cachots, dont l'aspect fait frémir, 
Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir. 



C H A N T II. 33 

Oubliant et le monde et ses riantes scènes , 
Il marche environné du bruit affreux des chaînes 
De grilles, de verroux, de barreaux sans pitié, 
Que jamais n'a franchis la voix de l'amitié; 
Par cent degrés tournans sous des voûtes horribles 
Plonge jusques au fond de ces cachots terribles, 
Habités par la mort, et pavés d'ossemens, 
D'un funeste trépas funestes monumens; 
Y mène le pardon , quelquefois la justice , 
Et par un court trépas abrège un long supplice ; 
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts . 
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers. 
Tantôt , pour adoucir la loi trop rigoureuse, 
Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse; 
Et, rompant leurs liens pour des liens plus doux, 
Dans les bras de l'épouse il remet son époux , 
Le père à son enfant, l'enfant à ce qu'il aime. 
Par lui , l'homme s'élève au-dessus de lui-même. 
Les séraphins surpris demandent dans le ciel 
Quel ange erre ici -bas sous les traits d'un mortel. 
Devant lui la mort fuit, la douleur se retire, 
Et l'ange affreux du mal le maudit et l'admire. 
Reviens, il en est temps, reviens, cœur généreux: 
Le bonheur appartient à qui fait des heureux* 

5 



34 LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Reviens dans ta patrie, en une paix profonde, 
Goûter la liberté que tu donnois au monde : 
Ton œil chez aucun peuple, au palais d'aucun roi, 
N'a rien vu d'aussi rare et d'aussi grand que toi. 

Toutefois, quelques soins dont ses mains généreuses 
Aient tempéré l'horreur de ces maisons affreuses, 
Je m'éloigne, je vole aux asiles pieux, 
Des besoins, des douleurs abris religieux, 
Où la tendre Pitié, pour adoucir leurs peines, 
Joint les secours divins aux charités humaines. 
Elle-même en posa les sacrés fondemens; 
Mais de sa pitié ces nobles monumens 
Souvent la négligence ou l'infâme avarice 
En font de tous les maux l'épouvantable hospice. 
Là, sont amoncelés dans des murs dévorans, 
Les vivans sur les morts, les morts sur les mourans. 
Là, d'impures vapeurs la vie environnée, 
Par un air corrompu, languit empoisonnée. 
Là , le long de ces lits, où gémit le malheur, 
Victime des secours plus que de la douleur, 
L'ignorance en courant fait sa ronde homicide, 
L'indifférence observe, et le hasard décide. 
Mais la Pitié revient achever ses travaux, 
Sépare les douleurs , et distingue les maux; 



CHANT II. 3 g 

Les recommande à l'art que sa bonté seconde; 

Tantôt, les délivrant d'une vapeur immonde, 

Ouvre ces longs canaux, ces frais ventilateurs, 

De l'air renouvelé puissans réparateurs. 

Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle; 

La propreté soigneuse y préside avec elle. 

La vie est à l'abri du souffle de la mort; 

Grâce à ces soins pieux, sans terreur, sans remord, 

L'agonie en ses bras plus doucement s'achève; 

L'heureux convalescent sur son lit se relève, 

Et revient, échappé des horreurs du trépas, 

D'un pied tremblant encor former ses premiers pas. 

Les besoins, la douleur, la santé la bénissent; 

La terre est consolée, et les cieux applaudissent. 

Que puissent à jamais les maux, la pauvreté 

Dans ces asiles saints bénir la charité! 

Mais quel génie affreux de la France s'empare? 

De la destruction le délire barbare 

Se promène en tous lieux, et, dans ses noirs transports, 

Tourmente les vivans, les mourans et les morts. 

Le berceau, le tombeau, la cké, le village, 

Le temple somptueux, le modeste ermitage: 

Tout subit sa fureur. Vous tombez avec eux, 

Des maux, de l'indigence ô refuges pieux! 



56 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Où des saints fondateurs la charité sublime 

Consacroit la richesse, ou rachetoit le crime. 

Je ne vois plus ces sœurs dont les soins délicats 

Apaisoient la souffrance , ou charm oient le trépas ; 

Qui, pour le malheur seul, connoissant la tendresse, 

Aux besoins du vieil âge immoioient leur j-eunesse. 

Leurs toits hospitaliers sont fermés aux douleurs, 

Et la tendre Pitié s'enfuit les yeux en pleurs. 

Le pauvre, des bienfaits voit la source tarie, 

Et l'enfant vient mourir sur le seuil de la vie. 

Mais, quel secours nouveau , céleste, inespéré, 

A l'exil indigent ouvre un port assuré? 

Salut, ô Sômmerstown, abri cher à la France! 

Là, le malheur encor bénit la providence; 

Là, nos fiers vétérans retrouvent le repos; 

Là,* le héros instruit les enfans des héros; 

Là, près d'un Dieu sévère éclate un Dieu propice. 

Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice? 

A la voix de Carron le luxe s'attendrit, 

Sa vertu les soutient, et son nom les nourrit. 

Par lui, pour l'indigent, la douce bienfaisance 

Trouve le superflu, même dans l'indigence; 

Et, parmi les bannis, ses pieuses moissons 

De l'avare opulence ont surpassé les dons. 



C II A N T IL 3 7 

Et vous, sexe charmant, nourri dans les délices, 
Que vous faites à Dieu de touchans sacrifices'. 
Votre zèle pieux donne l'exemple à tous, 
Affronte les dangers , surmonte les dégoûts , 
Visite des souiîrans les demeures obscures , 
Vient soigner une plaie ou fermer des blessures, 
De cette même main dont Amour eût fait choix 
Pour tresser sa couronne , ou remplir son carquois. ] 
La foi, l'humanité son partout sur vos traces, 
Et le lit des douleurs est veillé par les Grâces. 
Mais quels accens plaintifs ont frappé mes esprits? 
J'entends , je reconnois vos lamentables cris , ; 
Enfans infortunés, famille illégitime, 
Que le crime a fait naître, et qu'immola le crime» 
Ah! si les sages même ont pleuré quelquefois 
L'enfant né sous le dais, dans la pourpre des, rois , 
Et , si , pour lui, du sort ils ont craint les injures, 
Qui peut voir sans pitié ces frêles créatures, 
Ces enfans de l'amour, que la honte a proscrits? 
De leur mère jamais ils n'auront un souris; 
Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père* 
Loin d'eux ces noms si doux et de sœur et de frère: 
Condamnés en naissant, dans leur triste abandon, 
Ils ont reçu le jour, sans recevoir un nom. 



5S LE MALHEUR ET LA PITIE, 

D'autres de leurs aïeux recueillent l'héritage : 

Votre pitié, voilà leur unique partage ! 

Que dis-je ? A leur naissance incertains d'un berceau , 

D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau 

Qui de leurs membres nus écarte la froidure; 

Aîii que la Pitié parle où se tait la : naturel 

Ne la refusez pas à ces infortunés , 

Menacés de mourir au moment qu'ils sont nés. 

Nos frères dans le ciel, ils sont ce que nous sommes; 

Peut-être, ces enfans nous cachent de grands hommes. 

De l'intérêt public écoutez donc la voix. 

Du sage agriculteur voyez les doux emplois : 

De l'orme adolescent il soigne la jeunesse, 

Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse. 

C'est peu: si quelqu'arbuste, à ses regards offert, 

Languit abandonné dans le vallon désert, 

Aux arbres, de son clos enfans héréditaires, 

Il aime à réunir ces tiges étrangères; 

Et la plante orpheline, en son nouveau séjour, 

Avec ses plants chéris partage son amour. 

Sages législateurs , voilà votre modèle. 

Remplacez par vos soins la pitié maternelle; 

Conquérez à l'état ces enfans malheureux; 

Que l'école des arts soit ouverte pour eux; 



CHANT II. 5g 

Donnez, pour les rejoindre à la grande famille, 

Au jeune homme un métier, une dot à la fille. 

Ainsi pour Albion naissent des matelots, 

Des bras pour le travail, pour les camps des héros: 

Ainsi la bienfaisance accueille la misère, 

Le riche est leur parent , la patrie est leur mère. 

Cependant, en ces lieux, aux malheurs consacrés, 
De la tendre Pitié les droits sont plus sacrés. 
Il est, il est des lieux plus étrangers pour elle. 
Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle 
Dans un ordre effrayant range ses bataillons 
Qui de torrens de sang vont noyer les sillons. 
Eh bien ! c'est en ces "lieux que je vais la conduire; 
Mars, le terrible Mars connoîtra son empire. 
Là, la nécessité, dans sa fatale main 
Tenant son joug de fer et ses chaînes d'airain, 
Trop souvent au soldat ordonne le ravage, 
Prescrit l'embrasement et promet le pillage. 
Mais la douce Pitié suit, en pleurant, ses pas ; 
Elle adoucit ses coups, elle arrête son bras; 
Au meurtrier farouche elle arrache les armes , 
Conserve sa chaumière au laboureur en larmes, 
Court disputer au feu les hameaux embrasés. 
Des escadrons tonnans, dans les rangs écrasés, 



4o LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Tantôt elle suspend l'épouvantable orage; 

Quelquefois , réclamant pour ses droits qu'on outrage, 

Elle crie : « Arrêtez , impitoyables cœurs 

« Qui prodiguez le sang: maudits soient les vainqueurs 

« Qui font des malheureux, immolés à leur gloire, 

ce Le marchepied sanglant de leur char de victoire ! » 

Le bronze a-t-il cessé de vomir le trépas? 

Dans les champs du carnage elle porte ses pas , 

Rend des honneurs touchans aux morts quelle console; 

Delà, plus prompte encore , elle part, elle vole 

Vers le lit de douleur de ces braves guerriers , 

Dont le sang des vainqueurs a payé les lauriers; 

Des larmes du regret, du suc heureux des plantes 

Arrose, en gémissant, leurs blessures sanglantes; 

Tantôt, d'un œil craintif, suit l'acier rigoureux 

Qui s'ouvre dans la plaie un chemin douloureux; 

Tantôtleur fonde un temple, et, tout près, un bois sombre 

Semble un autre Elysée où vient errer leur ombre. 

Tel, au bord de la Seine, à nos yeux éblouis, 

S'offre ce monument du plus grand des Louis. 

Tel brille ce Greenwich , où l'œil des vieux pilotes 

Voit partir, revenir, et repartir les flottes. 

Ainsi, parlent encor de camps et de vaisseaux 

Les vainqueurs de la terre et les vainqueurs des eaux. 



C H A N T IL 41 

Tels encor leurs vieux ans content leurs vieux services; 
L'œil voit avec respect leurs nobles cicatrices, 
Leurs maux sont adoucis , leur sang est expié , 
Et la victoire en pleurs embrasse la Pitié. 

Toutefois dans les camps sa voix mal entendue 
Pour des cœurs inhumains est bien souvent perdue. 
O peuples , vantez-nous et vos arts et vos mœurs! 
Mars jamais n'a coûté tant de sang et de pleurs. 
Ah ! que l'affreux Huron, en mugissant de joie, 
Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie, 
Se repaisse en fureur de ses membres tremblans, 
Et boive avec plaisir dans des crânes sanglans; 
Mais quel génie affreux, quel démoin du carnage 
Aux modernes héros souffle toute sa rage? 
Barbares combattans, plus barbares vainqueurs, 
Tout sentiment humain a-t-il fui de leurs cœurs? 
Ces bourreaux beaux- esprits, ses sages sanguinaires 
Au théâtre pleuroient de maux imaginaires; 
Et, dans des flots de sang se noyant à loisir, 
D'un massacre inutile ils se font un plaisir. 
Le front ceint de cyprès , leur hideuse victoire 
Etale aux nations l'opprobre de sa gloire. 
Le succès , le bonheur ne les attendrit pas. 
Sur des captifs tremblans, échappés au trépas. 



42 LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Leur tri omphe cruel dirige son- tonnerre,. 
Et leur perfide paix ensanglante îa terre. 

Ah! si le sort,, un jour , aux malheureux Français 
Envoyoit un moment le pouvoir des bienfaits ! 
O vous, tristes captifs , délaissés par la France, 
Contez-nous quelle main nourrit votre indigence; - 
Dites -nous maintenant si ces nobles proscrits 
Méritoient vos fureurs, méritoient vos mépris 1 
Dans leurs persécuteurs ils n'ont vu que leurs frères, 
Leur misère, en pleurant, a servi vos misères. 
Bannis par l'injustice, et Français par le cœur, 
Vaincus , ils ont donné des larmes au vainqueur. 
L'étranger s'en étonne, et vos jours de victoire 
De notre exil à peine. ont égalé la gloire: 
Ah! la gloire n'est pas où n'est pas la bonté. 

Eh! comment leur triomphe à l'ennemi dompté 
Seroit-il indulgent , lorsque leurs mains perfides 
Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides ? 
De la triste Helvétie écoutez les accens. 
Peuples, jadis heureux, aujourd'hui gémissans, 
Quel bonheur vous manqupit? Dans ses pompes profanes, 
Le luxe des palais envioit vos cabanes; 
L'oreille avec plaisir écoutoit vos torrens ; 
L'œil de vos clairs ruisseaux suivoit les fioLs errans : 



C H A N T IL 43 

Le sommeil se plaisoit au bruit de vos cascades; 
Les arts industrieux habitoient vos bourgades; 
Le sage les aimoit, l'orgueil même, séduit, 
Chez vous, pour ses vieux ans projetoit un réduit. 
Les richesses pour vous couloient moins inégales; 
Vos bras étoient guerriers , et vos mœurs pastorales; 
L'étranger parmi vous s'arrétoit enchanté; 
Et sur vos monts enfin Haller avoit chanté. 
Haller, chantre divin, frais comme vos campagnes, 
Doux comme vos vallons, fier comme vos montagnes , 
Et qui ne prévit pas que son hymen , un jour, 
Du cygne harmonieux feroit naître un vautour. 

Cependant, près de vous grondoit l'affreuse guerre; 
De moment en moment s'approchoit son tonnerre. 
Que faisiez -vous alors? Vos magistrats muets 
Dormoient au bruit flatteur des paroles de paix; 
Et d'un agent vénal la souplesse odieuse 
Bordoit d'un miel trompeur la coupe insidieuse. 
En vain le vieux Steiguer, digne de jours plus beaux, 
Evoquoit vos aïeux du fond de leurs tombeaux; 
En vain vos ennemis, par d'habiles outrages, 
Essay oient vos frayeurs , et tatoient vos courages. 
La paix, le long oubli des efforts vertueux, 
Des folles nouveautés l'amour présomptueux, 



44 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

L'égoïsme, fatal au malheureux qui s'aime, 

Ce monstre, adorateur et bourreau de lui -même, 

Qui, façonnant au joug les peuples abattus, 

Sans oser les forfaits , assoupit les vertus: 

Tout réprimoit des cœurs l'élan patriotique. 

Mais des traces restoient de l'héroïsme antique : 

Plus d'un brave guerrier, plus d'un vieux sénateur, 

Rappeloient vos beaux jours. Le peuple agriculteur 

De la flamme sacrée avoit sauvé les restes; 

L'honneur même enflammoit leurs milices agrestes. 

Pouvoient-ils oublier leurs amis, leurs parens, 

Sous de lâches poignards sans défense expirans? 

Leur sang crioit vengeance , et leurs augustes mânes 

Erroient inapaisés autour de vos cabanes. 

Aussi, l'affreux signal à peine a retenti, 

Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti. 

Soudain, tel que l'on voit le brasier de la veille 

Répondre sous la cendre au souffle qui l'éveille, 

Tout s'enflamme à la fois : femmes , enfans , vieillards, 

Entourent leurs foyers de leurs vivans remparts. 

De leurs monts paternels les rocs inviolables 

Sont moins majestueux et moins inébranlables. 

Des Français un instant les foudres se sont tus, 

Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus. 



CHANT II. 4.5 

Mais Rapinat paroit, et, contre les victimes, 

Promet aux meurtriers l'impunité des crimes. 

Soudain, ce vil ramas qui, souillé de forfaits, 

S'en, vient mêler sa lie au pur sang des Français , 

Vomit ses bataillons dans les champs qu'ils inondent: 

Le fer luit, le sang coule, et les tonnerres grondent* 

L'écho, qui des bergers redisoit la chanson, 

En répète à regret l'épouvantable son. 

Ah! qui pourroit tracer ces scènes de carnage? 

Les vieillards ne sont point protégés par leur âge, 

Le sexe par ses pleurs, les morts par leurs tombeaux, 

Et la férocité veut des crimes nouveaux. 

Du sein qu'a déchiré leur fureur meurtrière, 

L'enfant avant le temps arrive à la lumière; ; 

Sa mère palpitante expire sous leurs pas. 

Du malheureux qui meurt ils hâtent le trépas. 

Prêtres saints , cachez-vous , fermez le tabernacle: 

Epargnez à mes yeux l' effroyable spectacle 

De vos corps déchirés sur vos parvis sanglansl 

De la vierge à genoux leur rage ouvre les flancs, 

S'irrite sans obstacle, égorge sans colère, 

Et, s'il n'est teint de sang, l'or ne sauroit lui plaire. 

Tout ce qui du passé gardoit le souvenir, 

Tout ce qui promettoit un bonheur à venir, 



4$ LE MALHEUR ET LA. PITIE. 

Tout ce qui du présent accroît la jouissance, 
Les monumens des arts , ceux de la bienfaisance: 
Tout subit leur fureur. S'il offre un trait humain, 
L'airain trouve un bourreau, le marbre un assassin. 
En vain , pressant les rangs , et domptant les obstacles, 
Leurs bandes des vieux temps rappellent les miracles , 
C'en est fait, et le nombre accable la valeur. 
Ah! que les arts du moins consacrent le malheuri 
D'un côté, montrez-moi les noms , les noms sublimes 
De ceux qui de l'état ont péri les victimes: 
Qu'ils vivent sur l'airain , que la main des pasteurs 
Les entoure d'ombrage et les pare de fleurs! 
De l'autre, sur un roc stérile, affreux, sauvage, 
De vos champs dévastés épouvantable image, 
Du monstre Rapinat gravez le nom cruel , 
Nom maudit par la terre, abhorré par le ciel. 
Qu'à son funeste aspect les amantes frémissent; 
De loin, en le voyant, que les mères gémissent; 
Que le passant troublé le lise avec horreur; 
Que l'enfant au berceau l'écoute avec terreur; 
Que j'entende la sœur lui demander son frère, 
L'orpeiin s'écrier: « Qu'as-tu fait de mon père? » 
Que puissent tour à tour toutes les nations 
Y porter leur tribut de malédictions; 



C H A N T II. 4 7 

Et qu'enfin sa mémoire, en vengeance féconde, 

Aille irriter la haine, et soulever le monde! 

Mes vœux sont entendus: La touchante Pitié 

Qui, les yeux attendris, le front humilié, 

Pleuroit sur le malheur, consoloit la foiblesse, 

Dès qu'elle est outragée, implacable Déesse, 

Se relève en fureur, et , pour venger ses droits, 

Terrible, au fond des cœurs fait entendre sa voix; 

Va des cieux indignés allumer le tonnerre; 

Des llambeaux à la main, parcourt toute la terre; 

Appelle la vengeance; et de ses défenseurs 

Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs. 

Aux cris de l'Helvétie, ainsi l'Europe en armes 

Sort de son long sommeil et jette un cri d'alarmes. 

Tremblez, vils assassins, lâches déprédadeurs: 

Les maux paîront les maux, les pleurs paîront les pleurs ! 

Plus terribles cent fois , et cent fois plus cruelles 
Ces guerres, où le sang teint les mains fraternelles, 
Où s'arment en fureur, pour le choix des tyrans, 
Sujets contre sujets, parens contre parens. * 
Là, sous des traits hideux s'oifre la race humaine: 
Plus forts sont les liens , et plus forte est la haine. 
Par la main qu'il chérit chacun est égorgé, 
La nature est souffrante, et le sang outragé; 



48 LE MALHEUR ET LA PITIE, 

Son cri meurt étouffé; plus de fils, plus de père: 

L'ami dans son ami, le frère dans son frère, 

Trouvent un assassin; et, dans ce choc affreux, 

Toujours les plus vengés sont les plus malheureux. 

Quand le luxe insolent et l'infâme licence 

Ont d'un Dieu courroucé provoqué la vengeance, 

Alors, laissant dormir la foudre dans ses mains , 

C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. 

En vain Rome à ses lois soumet la terre et l'onde, 

La Discorde, au milieu des dépouilles du monde, 

Lève sa tète affreuse, et, s'emparant des cœurs, 

Du malheur des vaincus vient punir les vainqueurs : 

Tant l'abus du pouvoir amène l'esclavage. 

Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge? 

La Vendée! A ce nom, la nature frémit, 

L'humanité recule , et la Pitié gémit. 

La funeste Vendée , en sa fatale guerre , 

De Français égorgés couvroit au loin la terre, 

Et le sujetdesrois, l'esclave des tyrans, 

De leur sang répandu confondoient les torrens, 

Enfin , entre les camps la trêve se déclare. 

Soudain, tous ont franchi le lieu qui les sépare, 

Volent d'un camp à l'autre. A peine on s'est mêlé, 

t 
La vengeance s'est tue, et le sang a parlé. 



CHANT II. 4 9 

A ces traits, jadis chérs, à ces voix qu'ils connoissent, 
La tendresse s'éveille , et les remords renaissent; 
Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les cœurs ; 
De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs 
Leur montrent leurs parens ou leurs compagnons d'armes, 
Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes, 
Ceux qui de leur hymen préparèrent les nœuds, 
Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux; 
Dans leurs embrassemens leurs transports se confondent; 
Leurs larmes, leurs soupirs, leurs sanglots se répondent; 
Des banquets sont dressés, le vin coule à grands flots, 
Les chants de l'amitié consolent les échos. 
Tout redevient Français, ami, parent et père; 
L'humanité respire et la nature espère. 
Mais du départ fatal le signal est donné; 
Chacun d'eux aussitôt baisse un front consterné. 
Aux cris joyeux succède un lugubre silence: 
Tous, pressentant leurs maux et les maux de la France, 
S'éloignent lentement; et, les larmes aux yeux, 
D'un triste et long regard se sont fait leurs adieux. 
Mais le remords redouble au milieu des ténèbres; 
Leur sommeil est troublé de fantômes funèbres: 
D'un hôte, d'un ami, l'un croit percer le flanc; 
L'autre égorger son frère, et rouler dans son sang. 

6 



5o LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Enfin, le jour renaît, et l'airain des batailles 

Fait entendre ces sons, signal des funérailles. 

Accours, tendre Pitié, préviens ces jeux sanglans; 

Cours, les cheveux épars, vole de rangs en rangs; 

Dis à ces malheureux: « Cruels, qu'allez-vous faire? 

» Vos bras dénaturés déchirent votre mère. 

55 Laissez là ces mousquets , ces piques et ces dards; 

55 La nature a maudit vos affreux étendards. 

» Hélas! hier encore, assis aux mêmes tables, 

55 Votre bouche abjuroit ces lauriers détestables. 

» Avez-vous oublié vos doux sermens d'amour? 

5> Le ciel à vos combats prête à regret le jour. 

5> Et moi, si du malheur vous sentez les atteintes, 

55 Cruels, je fermerai mon oreille à vos plainîes; 

55 Je resterai muette, et vos justes malheurs 

» A mes yeux vainement demanderont des pleurs. 

55 Et vous qui, les premiers, provoquant la vengeance, 

55 Avez des cœurs français rompu l'intelligence , 

55 C'est à vous de donner le signal de la paix: 

55 Vos barbares exploits sont autant de forfaits. 

55 Assez, pour féconder les palmes -de la guerre, 

5) De cadavres sanglans ont engraissé la terre. 

« Ahî revenez à vous, voyez la France en deuil 

55 Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil. 



CHANT II. 

» Le cïiemin qui conduit ces enfans aux conquêtes , 
» Est teint de notre sang et pavé de nos têtes ; 
3> Près d'elle sont assis, sur son char inhumain, 
y> D'un côté le triomphe et de l'autre la faim. 
33 Abjurez, il est temps, vos palmes funéraires ; 
33 Aimez-vous en Français, embrassez-vous en frères; 
35 Et qu'aux chants de la mort succèdent en ce jour 
33 Les cris de l'allégresse et les hymnes d'amour! 



FIN DU CHANT SECOND. 



, 






LE MALHEUR 

ET 

LA PITIÉ. 



CHANT TROISIÈME. 

Xourquoi faut-il toujours, qu'en mes tristes tableaux. 

Ton histoire , ô Pitié, soit celle de nos maux? 

J'ai tracé les horreurs de nos guerres civiles, 

Funestes dans les camps: combien plus dans les villes! 

Les camps sont quelquefois l'école des grands cœurs, 

Et souvent les vaincus embrassent les vainqueurs. > 

Les foudres , les lauriers, l'éclat de la victoire, 

Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire. 

Pour saisir une palme, ils volent aux combats; 

Et l'espoir du triomphe ennoblit le trépas. 

Mais, au sein de nos murs quand les discordes naissent, 

Les pensers généreux, les vertus disparoissent. 



54 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Des licteurs pour soldats, des crêpes pour drapeaux, 

La victoire, pour trône, y veut des échafauds. 

Tout est vil ou cruel , assassin ou victime; 

Et la vertu sans arme y tend la gorge au crime. 
O mes concitoyens , comment ont pu vos cœurs 

Des camps dans les cités surpasser les fureurs ? 

Là, tout parle de meurtre: ici, tout nous rappelle 

A la douce concorde , à la paix fraternelle ; 

Les mêmes tribunaux jugent vos différens; 

Le culte au même autel appelle tous les rangs; 

Le théâtre vous voit rire et pleurer ensemble; 

Dans vos jours solennels même lieu vous rassemble; 

Enfin, tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs, 
Ces spectacles sanglans et ces scènes d'horreurs? 

Ah! de nos propres mains nous creusant des abîmes, 

Nous payons chèrement la dette de nos crimes. 

Tant que d'un Dieu suprême on adore les lois , 

La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix; 

Mais, quand un peuple impie outrage sa puissance, 

Alors elle se tait; et voilà sa vengeance. 

Des vices tout à coup se débordent les flots; 

Les cœurs sont des volcans , et l'empire un chaos : 

Du sang des deux partis la discorde l'inonde, 

Et ses calamités sont la leçon du monde. 



C H A N T III. 55 

Ainsi , le ciel vengeur tour à tour immola 

Scylla par Marius , Marius par Scylla, 

La race des Yorks par celle des Lancastres. 

Mais que sont ces malheurs, auprès de nos désastres? 
Hélas! pour oublier ces funestes tableaux, 
Quelle main du Léthé nous versera les eaux? 
Mais non: que leur récit, au défaut du tonnerre, 
Des chàtimens du crime épouvante la terre; 
Et que l'exemple affreux de nos divisions 
D'un salutaire effroi frappe les nations. 
Dégagée une fois du lien légitime, 
D'abord de maux en maux, bientôt de crime en crime, 
La France a pris l'essor; et, dans ses attentats, 
Sa rapide fureur ne se repose pas. 
Ainsi, quand d'un berger l'imprudence cruelle 
Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle, 
Le feu, nourri du suc dont le bois est enduit, 
Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit; 
Il s'empare du tronc; et, gagnant le feuillage, 
Dévore , en pétillant , l'aliment de sa rage ; 
Il court de branche en branche, il s'élance au sommet 
S'étend de tige en tige, embrase la forêt. 
Lui, du haut d'un rocher, voit leurs touffes brûlantes, 
Et suit d'un œil tremblant les flammes triomphantes. 



56 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Tels furent nos destins: ainsi, dans un moment, 
Naquit d'une étincelle un vaste embrasement. 
A peine la discorde, en ses noirs sacrifices, 
Du sang de l'innocence a goûté les prémices, 
Sa terrible moisson se poursuit en tout lieu: 
Les temples des beaux-arts, les demeures de Dieu, 
Les lieux où nous priions les puissances célestes , 
Des proscrits entassés sont les dépôts funestes. 
Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels. 
Image de ces dieux, la terreur des mortels, 
Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable, 
Que dégouttant du sang de quelque misérable, 
L'idole à qui la France a confié son sort, 
N'accepte que du sang, ne sourit qu'à la mort. 
Femme, enfant, sont voués à son culte terrible; 
L'innocente beauté pare sa pompe horrible; 
La hache est sans repos, la crainte sans espoir; 
Le matin dit les noms des victimes du soir; 
L'effroi veille au milieu des familles tremblantes; 
Les jours sont inquiets , et les nuits menaçantes. 
Imprudent, jadis fier de ton nom, de ton or, 
Hâte-toi d'enfouir tes titres, ton trésor: 
Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse ; 
L'opulence dénonce, et la naissance accuse. 



C H A N T III. 5 7 

Pour racheter tes jours, en vain ton or est prêt ; 

Le fisc inexorable a dicté ton arrêt. 

L'avidité peut vendre une paix passagère; 

Mais elle veut sa proie , et la veut tout entière. 

Ne parlez plus d'amis, de devoirs," de liens; 

Plus d'amis, de parens, ni de concitoyens. 

Le fils épouvanté craint l'abord de son père; 

Le frère se détourne à l'aspect de son frère. 

L'amour même est timide; et, dans cet abandon, 

La nature est sans voix, sous des lois sans pardon. 

Ainsi , quand sur ses pas , semant les funérailles, 

La mort contagieuse erre dans nos murailles, 

Tous les nœuds sont rompus; l'ami dans son ami, 

Le frère dans sa sœur, croit voir un ennemi; 

Et, sur ses gonds muets , triste, inhospitalière, 

Refuse de tourner la porte solitaire. 

Mais quels maux je compare à des malheurs si grands! 

On conjure la peste, et non pas les tyrans. 

Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice; 

Leur crainte, en le fuyant, rencontre le supplice. 

Tous , à leur infortune ajoutant le remord, 

Séparés par l'effroi , sont rejoints par la mort; 

Et, dans un même char, où sa main les rassemble, 

Voisins, amis, parens, vont expirer ensemble,, 



58 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

A moins que, de la vie incertain possesseur, 
L'opprimé tout à coup ne se fasse oppresseur. 
Son heure vient plus tard; mais il aura son heure: 
Le lâche fait mourir , en attendant qu'il meure. 
Ses chefs auront leur tour; leur pouvoir les proscrit; 
Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. 
Robespierre, Danton, iront aux rives sombres 
De leur aspect horrible épouvanter les ombres; 
Et Tainville, après lui traînant tous ses forfaits , 
Va dans des flots de sang se débattre à jamais. 
Partout , la soif du meurtre et la faim du carnage. 
Les arts jadis si doux , le sexe, le jeune âge , 
Tout prend un cœur d'airain : la farouche beauté 
Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ; 
Le jeune enfant sourit aux tourmens des victimes; 
Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes. 
Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux! 
De tous ses élémens seconde nos bourreaux. 
Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie ; 
Le feu dans les hameaux promène l'incendie; 
Et la terre complice, en ses avides flancs, 
Recèle par milliers les cadavres sanglans. 
A peiné elle a peuplé ses cavernes profondes, 
La mort infatigable a volé sur les ondes. 



C H A N T 1 1 1. 5 9 

Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups; 

Le baptême de sang est achevé pour vous. 

Par un art tout nouveau , des nacelles perfides 

Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides; 

Et, le jour et la nuit , l'onde porte aux échos 

Le bruit fréquent de corps qui tombent dans les flots. 

Ailleurs, la cruauté, hère d'un double outrage, 

Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage; 

Et submerge , en riant de leurs civiques nœuds , 

Les deux sexes unis par un hymen affreux. 

O Loire, tu les vis ces hymens qu'on abhorre; 

Tu les vis , et tes flots en frémissent encore. 

Cependant, le trépas s'accuse de lenteur: 

Eh bien! ange de mort, ange exterminateur, 

Va, joins les feux aux flots , joins le fer à la foudre : 

Maison, ville, habitans, que tout soit mis en poudre ; 

Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfans, vieillards , 

Jonchent le sol natal de leurs membres épars. 

Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage; 

Que dis-je? aux premiers Goups du foudroyant orage, 

Quelque coupable encor peut-être est échappé: 

Annonce le pardon; et, par l'espoir trompé, 

Si quelque malheureux, en tremblant se relève, 

Que la foudre redouble, et que le fer achève. 



6o LE MALHEUR ET LA PITIE/ 

Français, vous pleurerez un jour ces attentats: 
Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas. 
Ah! clans ces jours affreux, heureuse l'indigence, 
A qui l'obscurité garantit l'indulgence! 
Eh! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ces troupeaux, 
Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux? 
Qu'importe le mortel, dont la table champêtre 
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître? 
Ah! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré 
Pas un asile sûr, pas un antre ignoré ! 
Pareil à cette énorme et bruyante déesse 
Qui voit tout, entend tout, va, vient, revient sans cesse, 
De la proscription le génie odieux, 
Ayant partout des bras, des oreilles, des yeux, 
Des cités aux hameaux, parcourt la France entière, 
Comme au palais des grands frappe à l'humble chaumière. 
Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux; 
Le pauvre a ses tyrans , le pâtre a ses bourreaux. 

Mais, pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires? 
Assez d'autres ont peint les malheurs populaires. 
Moi-même j il m'en souvient, mes vers compatissans 
Cherchoient pour eux les sons les plus attendrissans. 
Par moi, 4 U laboureur étranger à la gloire, 
Un simple monument honora la mémoire; 



C H A N T III. 61 

J'encourageois les sons de l'humble chalumeau, 

Et portois aux cités les plaintes du hameau. 

Mais pourrois-je des grands oublier la souffrance? 

O vous, cœurs révoltés, que leur éclat offense, 

Vainement à leurs niaux vous refusez des pleurs: 

Plus leur b onh eur fut grand, plus grands sont leurs malh eurs : 

Et moi, qui des bergers ornai jadis la tombe, 

Aujourd'hui, des hauteurs d'où la puissance tombe, 

Je la suis dans le gouffre, et pleure ses débris. 

Que de grands noms éteints, que d'illustres proscrits! 

Lamballe a succombé, Lamballe, dont le zèle 

A sa reine, en mourant, est demeuré iidèle; . 

Et ces cheveux si beaux, ce front si gracieux, 

Dans quel état, ô ciel, on le montre à ses yeux! 

La nature en frémit; et l'amitié tremblante, 

A des traits si chéris, recule d'épouvante. 

O Mouchys ! expiez votre amour pour vos rois : 

Que l'épouse et l'époux périssent à la fois. 

Je ne t'oublierai point, toi, dont l'âme sublime 

Gardoit un cœur si pur sous le règne du crime, 

O guerrier magnanime, et chevalier loyal, 

Digne héritier d'un sang ami du sang royal, 

Respectable Brissac! Ah! dans ce temps barbare, 

Qui n'aime à retrouver une yertu si rare? 



6a LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Avec moins de plaisir, les yeux d'un voyageur, 

Dans un désert brûlant, rencontrent une fleur; 

Avec moins de transports, des flancs d'un roc aride 

L'œil charmé voit jaillir une source limpide. 

Modèle des sujets , et non des courtisans , 

Les vertus du vieil âge honoroient tes vieux ans. 

A son roi malheureux quel sujet plus fidèle? 

Hélas î sous le pouvoir d'une ligue cruelle, 

Tout fiéchisssoit la tête ; et même la vertu 

Baissoit sous les poignards un regard abattu : 

Rien n'altéra ta foi, n'ébranla ton courage; 

Mais enfin, à ton tour, victime de leur rage, 

Tu passes sans regret, ainsi que sans remord, 

Du Louvre dans les fers, et des fers à la mort. 

O ville trop coupable, 6 malheureux Versailles! 

Son sang accusateur souille encor tes murailles. 

Un cortège cruel a feint de protéger 

D'infortunés captifs qu'il va faire égorger. 

Le char est entouré, les sabres étincellent; 

Sur les monceaux de morts les mourans s'amoncellent; 

Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs, 

La tète d'un héros roule aux pieds des brigands. 

O martyr du devoir, du zèle et de la gloire, 

Tant que du nom français durera la mémoire, 



CHANT III, 63 

J'en jure par ta mort, tu vivras dans nos coeurs. 

Mais , combien ton trépas présage de malheurs ï 
Que je plains de l'état la fortune orageuse! 
A peine délaissé par ta main courageuse, 
J'entends tomber le trône; et le sang de nos rois, 
Hélas ! m'offre à pleurer tous les maux à la fois : 
Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence, 
Les malheurs des vieux ans, les malheurs de l'enfance, 
La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris, 
Louis frappe d'abord mes regards attendris. 
O douleurs, ô pitié! quelle grande victime, 
D'un rang plus élevé, descendit dans l'abîme? 
Hélas! le vœu public dictoit ses sages lois, 
Gouvernoit ses conseils, présidoit à ses choix; 
Les ordres de l'état, convoqués par lui-même , 
Sembloient associés à son pouvoir suprême. 
O mon maitre, ô mon roi, comment a pu ton cœur, 
Piespirant les bienfaits, inspirer la fureur? 
O jour, jour exécrable, où des monstres perfides 
Souillèrent son palais de leurs mains homicides! 
J'entends encor ces voix, ces lamentables voix, * 
Ces voix: « Sauvez la reine et le sang de nos rois! » 
La reine, à ce signal, inquiète, troublée, 
Son enfant dans les bras, s'enfuit échevelée; 



64 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Tandis que, de sa porte ensanglantant le seuil > 

Sa garde généreuse expire avec orgueil; 

Et que, la pique en main, la cohorte infernale 

Plonge le fer trompé dans sa couche royale. - 

Le ciel, le juste ciel, a conservé ses jours. 

Ah! puisse-t-il long-temps en protéger le cours! 

Enfin , la mort s'apaise , et le meurtre s'arrête; 

Mais le calme bientôt fait place à la tempête. 

Le bruit affreux redouble; et des sujets sans foi 

Parlent insolemment; de conquérir leur roi. 

Ils appellent triomphe un crime détestable. 

Ah! comment le tracer, ce départ lamentable? 

De leur palais sanglant, ces otages sacrés 

Descendent à travers leurs gardes massacrés. 

Pour suite des brigands, des bourreaux pour cortège, 

lis traversent les flots d'un peuple sacrilège, 

Hérissé de mousquets, de lances et de dards; 

Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards. 

Tout dégouttans de meurtre, et d'ivresse, et de fange, 

Ils marchent: au milieu de l'horrible phalange, 

Vient à pas lent ce char où brillent à la fois 

Le sang des empereurs et celui de nos rois. 

Tout ce que le malheur offre de plus auguste, 

Des mères la plus tendre, et des rois le plus juste, 



C H A N T III. 6;, 

Deux enfans malheureux. O Fille des Césars, 
Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards, 
Ta mère vint s'offrir à leur troupe enflammée, 
Son enfant dans ses bras lui conquit une armée: 
Et, pâle, l'œil en pleurs, tendant ses foibles mains, 
Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains. 
Les uns autour de vous hurlent leurs chants atroces, 
D'autres sur votre char portent leurs mains féroces; 
Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux 
De leurs affreux exploits le trophée odieux, 
Ces fronts défigurés , ces têtes pâlissantes, 
Des flots d'un sang fidèle en cor toutes fumantes. 
Que de cris forcenés , que d'imprécations ! 
Vous marchez au milieu des malédictions. 
Du crime soudoyé l'ignorance barbare 
Prèle sa voix servile au crime qui l'égaré; 
Et , du peuple à son prince imputant le malheur, 
Des maux qu'eux seuls ont faits, accable sa douleur. 
Ah! si par les tourmens sa marche est mesurée, 
Quels siècles en pourroient égaler la durée? 
Abrège, Dieu des rois, ces affreux attentats j 
Avance , char fatal; coursiers, hâtez vos pas. 
Non : la rage, à plaisir, éternise leur route,* 
Et la coupe des maux s'épanche goutte à goutte. 

7 




66 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Cependant, on approche, on découvre ces lieux 

Où l'airain reproduit son aïeul à ses yeux. 

Il les voit; et leur vue, ô douleur lamentable! 

Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable, 

Où, dans ce même lieu, l'hymen pâle et tremblant 

S'enfuit enveloppé de son voile sanglant; 

Et, changeant ses flambeaux en torche sépulcrale, 

Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale. 

Ah! malheureux époux, et plus malheureux roi, 

Puisse être, un jour, ce lieu moins funeste pour toi! 

Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes! 

Enfin, parmi les cris, les dards chargés de têtes, 

Entraînant les débris du trône ensanglanté, 

Le char fatal arrive au Louvre épouvanté. 

Le peuple tient sa proie, et les chefs leur victime. 

Ah! peut-être ses maux désarmeront le crime. 
Non: de son infortune on aggrave le poids, 
Et Louis est captif dans le palais des rois. 
O catastrophe horrible, ô douloureux vo}'age! 
Bien différent de ceux, où, bordant son passage, 
Son peuple, pour ses jours, levoit au ciel les mains, 
Et de fleurs, sous ses pas, parsemoit les chemins. 
Le vieillard consolé bénissoit la lumière; 
L'enfant lui sourioit du seuil de la chaumière,* 



CHANT III. 6 7 

Tous les yeux le cherchoient avec avidité; 
Et, quand fuyoit loin d'eux son char précipité, 
De ce peuple, ennemi d'un maître qui l'adore, 
L'amour, les vœux, les cris le poursuivoient encore. 

Que les temps sont changés! Ovous, sensibles coeurs , 
Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs. 
Du pouvoir avili misérable fantôme, 
Monarque sans sujets, souverain sans royaume, 
Tel qu'un vaisseau battu des flots capricieux, 
Est tantôt dans l'abîme, est tantôt dans les cieux; 
Il passe tour à tour, jouet d'un long orage, 
Des honneurs aux affronts, de l'insulte à l'hommage. 
Dans sa rage hypocrite , un sénat oppresseur 
Mêle à ses cruautés une fausse douceur. 
Tel le tigre, en jouant, dans sa barbare joie, 
Mord , lâche , ressaisit , et dévore sa proie. 
Plus de paix pour son cœur, de trêve à son tourment. 
Dans le jardin des rois s'il respire un moment, 
Il marche environné de surveillans barbares; 
De l'air commun à tous ses tyrans sont avares; 
La haine curieuse assiège son réveil, 
Ses pas, ses entretiens, et jusqu'à son sommeil; 
Et le dernier des rois, le premier des esclaves, 
Quand par lui tout est libre, il est chargé d'entraves. 

7* 



68 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Heureux, lorsqu'en secret, libre dans ses douleurs, 
Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs. 

Eh bien! vous, qu'offensoit sa puissance suprême, 
Des honneurs outrageans de son vain diadème, 
Venez! que tardez-vous de dépouiller son front? 
Terminez , il est temps , cet éclatant affront. 
Tout est prêt: ce n'est plus ce peuple mercenaire, 
Par des cris insolens méritant son salaire: 
Le Louvre est investi; la bassesse et l'effroi 
Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. 
Je vois couler le sang , j'entends gronder la foudre ; 
La France est sans monarque, et le trône est en poudre. 
O toi, qu'ont fait gémir ces illustres malheurs, 
Tendre Pitié, retiens, retiens encor tes pleurs: 
Pour des revers plus grands je réserve tes larmes; 
Les lois vont consacrer ies attentats des armes. 
Hélas! toujours trompé, mais espérant toujours, 
Louis à ses tyrans vient confier ses jours. 
On l'insulte, on l'outrage; et des décrets funestes 
De son titre royal ont déchiré les restes. 
Puisse ne point éclorç un plus terrible arrêt! 
Que dis-je? l'arrêt part, et le cachot est prêt. 

Ovous, vous, murs cruels , demeures désastreuses ! 
Je. tremble à m' enfoncer sous vos voûtes affreuses. 



CHANT III. 69 

Non , les revers fameux de tant de potentats, 

De l'horrible Whitehall les sanglans attentats , 

Ne peuvent s'égaler à cette tour fatale. 

Ce n'est plus ce palais, cette prison royale, 

Où delà majesté quelques tristes lambeaux 

Déguisoient l'infortune, et décoroient ses maux. 

Son malheur, en ces lieux , tout entier se consomme; 

Destructeur du monarque, il persécute l'homme. 

Noirs esprits des enfers! quel conseil ténébreux 

Inventa, dites-moi, ces traitement affreux? 

Chaque heure a son tourment, chaqire instant son ; outrage ; 

La ruse aide la force , et l'art guide la rage. 

O noms sacrés de père, et d'époux et cleills, 

Noms, aujourd'hui cruels, noms, autrefois chéris > 

Vous étiez leurs plaisirs , vous êtes leur torture. 

La haine arme contre eux jusques à la nature. 

Malheureux, hâtez-vous de saisir ces momens; 

Précipitez du cœur les doux épanchemens ; 

Redoublez vos transports, redoublez vos tendresses. 

Quels maux ne s'oubliroient dans vos saintes caresses? 

Mais c'en est fait: ô cœurs, nés pour vous adorer, 

Votre malheur commence, il faut vous séparer. 

Vos tyrans l'ont voulu ; leur sombre inquiétude 

A l'emprisonnement unit la solittide. 



70 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Hélas! au milieu d'eux vos regards consolés 
Distinguoient quelquefois des serviteurs zélés ; 
Et du moins d'un soupir, triste et muet langage, 
A leur roi, dans les fers, ils envoy oient l'hommage. 
Vous ne les verrez plus : sur Louis et sur vous 
Déjà j'entends crier d'inflexibles verroux. 
Non: vous ne pourrez plus , trompant la vigilance > 
Deviner vos soupirs, vos pleurs, votre silence, 
Vous comprendre du geste, et vous parler des yeux. 
Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux, 
Le fils est en exil à Côté de son père, 
L'époux près de l'épouse, et la sœur près du frère. 
Lui seul pleure pour tous. Que dis-je? ô coup du sort! I 
Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort. 
Pour le perdre à jamais les tyrans le leur rendent; 
Les échafauds sont prêts et les bourreaux l'attendent. 
Oh! qui peut concevoir ces scènes de douleurs, 
Ce mélange de cris, de sanglots et de pleurs, 
Ces funestes adieux, pleins d'horreur et de charmes? 
Chaque mot commencé vient mourir dans les larmes; 
Et, par de longs soupirs cherchant à s'exhaler, 
Leurs cœurs veulent tout dire, et ne peuvent parler. 
Ah! moi-même je sens défaillir mon courage. 
D'autres du jour fatal retraceront l'image; 



C II A N T III. 71 

Dans ce vaste Paris, le calme du cercueil; 

Les citoyens, cachés dans leurs maisons en deuil, 

Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance; 

Le char affreux, roulant dans un profond silence; 

Ce char qui plus terrible, entendu de moins près, 

Du crime, en s'éloignant, avance les apprêts; 

L'échafaud régicide et la hache fumante; 

Cette tête sacrée et de sang dégouttante, 

Dans les mains du bourreau de son crime effrayé; 

Ces tableaux font horreur. Et je peins la Pitié ! 
La Pitié pour Louis! il n'est plus fait pour elle^ 
O vous , qui l'observiez de la voûte éternelle , 
Anges , applaudissez : il prend vers vous l'essor. 
Commencez vos concerts, prenez vos lyres d'or. 
Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales; 
Préparez, préparez vos palmes triomphales. 
De sa lutte sanglante il sort victorieux, 
Et l'échafaud n'étoit qu'un degré vers les deux. 

Mais, d'où vient tout à coup que mon cœur se resserre? 
Hélas ! il faut des cieux revenir sur la terre. 
Louis en vain assiste aux célestes concerts; 
Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers. 
O mélange touchant de malheurs et de charmes, 
Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes. . 



7 2 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

O vous, qui des hauts rangs déplorez les malheurs, 

Ah! combien de vos yeux doivent couler de pleurs! 

Lorsque des grands revers l'image douloureuse 

Joint au pouvoir détruit la beauté malheureuse, 

Qui peut voir sans pitié se flétrir ses attraits, 

Et les traits du malheur s'imprimer sur ses traits? 

Français, qui l'avez vue , et jeune, et belle, et reine, 

Répondez: est-ce là l'auguste souveraine 

Qui donnoit tant d'éclat au trône des Bourbons , 

Tant de charme au pouvoir, tant de grâce à ses dons? 

Hélas ! tant qu'elle a pu, dans sa tour solitaire, 

D'un auguste captif partager la misère, 

Tous deux s'aidoient l'un l'autre à porter leurs douleurs; 

N'ayant plus d'autres biens, ils se donnoient des pleurs. 

Une fois arrachée à cet époux fidèle, 

Elle vivoit sans lui, mais il vivoit près d'elle. 

Ah! combien ses malheurs se sont appesantis! 

Elle n'a plus d'époux, et tremble pour un fils. 

Ah ! d'une seule mort si leur rage contente, 

Respectoit dans ses bras cette tète innocente; 

Si, du soin d'élever cette royale fleur, 

Elle pouvoit charmer son auguste douleur! 

Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle; 

Leur prison séparée en devient plus cruelle. 



C H A N T 1 1 1. 73 

Ses pensers désormais vont so partager tous 

Entre les fers d'un fils et l'ombre d'un époux. 

Ali, cruels! désarmez vos rigueurs inhumaines : 

Hélas! elle eut un sceptre, et vous voyez ses chaînes! 

Vains discours : chaque instant vient aggraver son sort. 

Prisonnière à côté du tribunal de mort, 

On l'immole long-temps , et le coup qui s'apprête 

Reste éternellement suspendu sur sa tête. 

A cette attente horrible on joint tous les tourmens, 

Tout ce qui flétrit l'âme, et révolte les sens; 

Sans cesse elle respire une vapeur immonde; 

Le froid glace ces mains qu idolâtroit le monde; 

Un vil grabat succède à des lits somptueux; 

A sa faim qu'éveilloient des mets voluptueux, 

On plaint une grossière et sale nourriture; 

Et la pourpre des rois a fait place à la bure; 

Elle-même, que dis-je? incroyable destin! 

S'impose un vil travail, et, l'aiguille à la main, 

Oubliant et Versaille.et les pompes du Louvre, 

Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre. 

Les besoins sont toujours le signal des refus; 

Et son malheur s'accroît d'un bonheur qui n'est N plus. 

Quoi! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre? 

Et l'aigle des Césars a-t-il perdu la foudre? 



74 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Hélas! partout l'oubli, l'impuissance ou l'effroi. 

Ah! dans cet abandon , tendre Pitié, dis-moi, 

N'est -il pas une issue, une route secrète 

Qui conduise mes pas vers sa sombre retraite? 

Que je puisse, à genoux, adorant ses malheurs, 

Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs? 

Mais il n'en est plus temps : l'affreux conseil s'assemble; • 

On vient, le verrou crie, on l'entraîne, je tremble. 

C'en çst fait : le voici , voici l'instant fatal. 

Hé bien! je vais la suivre au sanglant tribunal. 

Moi-même, à haute voix, je dénonce ses crimes. 

Vous, qui fîtes tomber les plus grandes victimes, 

Juges de votre reine, écoutez ses forfaits. 

Sa facile bonté prodigua les bienfaits; 

Son cœur de son époux partagea l'indulgence; 

Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance. 

« J'ai tout vu; j'ai su tout) et j'ai tout oublié. » 

Ce mot, inconcevable, aux âmes sans pitié, 

Ce mot dont la noblesse encouragea le crime, 

Il fut de son grand cœur l'expression sublime. 

Elle fit des heureux, elle fit des ingrats. 

Tigres, oserez -vous ordonner son trépas? 

Ah! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance. 

Mais je n'attendrai peint l'effroyable- sentence: 



C H A N T III. 75 

Non , je n'atrendrai point qu'une exécrable loi 

Envoie à l'échafaud l'épouse de mon roi. 

Non, je ne verrai point le tombereau du crime, 

Ces licteurs, ce vil peuple, outrageant leur victime, 

Tant de rois, d'empereurs dans elle humiliés, 

Ses beaux bras, ô douleurs! indignement liés, 

Le ciseau dépouillant cette tête charmante, 

La hache , ah! tout mon sang se glace d'épouvante! 

Non : je vais aux déserts enfermer mes douleurs; 

Là, je voue à son ombre un long tribut de pleurs; 

Là, de mon désespoir seule consolatrice, 

Ma lyre chantera ma noble bienfaitrice; 

Et les monts, les vallons, les rochers et les bois 

En lugubres échos répondront à ma voix. 

Et toi qui , parmi nous , prolongeant ta misère , 
Ne vivois ici-bas que pour pleurer un frère, 
D'un frère vertueux ô digne et tendre sœur, 
Recois de la Pitié son tribut de douleur. 
Ah! si dans ses revers la beauté gémissante, 
Porte au fond de nos cœurs sa. plainte attendrissante, 
Combien de la vertu les droits sont plus puissans ! 
Sa bonté la rend chère aux cœurs compatissans; 
Pour son propre intérêt l'homme insensible l'aime: 
Et pleurer sur ses maux, c'est pleurer sur soi-même. 



76 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Aussi, des attentats de ce siècle effréné, 

Ton trépas, ombre illustre, est le moins pardonné. 

O Dieu ! et quel prétexte à ce forfait infâme ? 

Ton nom étoit sans tache aussi bien que ton âme; 

Ton cœur, dans ce haut rang, formant d'humbles désirs, 

Eut les malheurs du trône, et n'eut pas ses plaisirs. 

Seule, aux pieds de ton Dieu, gémissant sur un frère, 

Sur un malheureux fils , un plus malheureux père , 

Tu suppliois pour eux le maître des humains; 

Ce ciel où tulevois tes innocentes mains, 

Etoit moins pur que toi. Dieu ! quels monstres barbares * 

Purent donc attenter à des vertus si rares ? 

Ah! le ciel t'envioit à ce séjour d'effroi. 

Va donc, va retrouver et ton frère et ton roi; 

Porte-lui cette fleur, gage de l'innocence, 

Emblème de tes mœurs , comme de ta naissance; 

Mêle sur ce beau front où siège la candeur, 

Les roses du martyre aux lis de la pudeur. 

Trop long-temps tu daignas, dans- ce séjour funeste, 

Laisser des traits mortels à ton âme céleste. 

Pars, nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux 

Des peuples et des rois; de la terre et des cieùx. 

Non moins dignes de pleurs, quand le sort les offense, 
La débile vieillesse et la fragile enfance. 



CHANT III. 77 

Un enfant, un vieillard! Qui peut les voir souffrir? 
L'un ne fait que de naître, et l'autre va mourir. 
Je pleure avec Priani, quand sa bouche tremblante 
Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante; 
Lorsqu'autour des tombeaux de ses cinquante fds, 
D'Hécube en cheveux blancs les lamentables cris 
Redemandent Paris , Polixène , Gassandre : 
Je partage son deuil, et pleure sur leur cendre: 
Tant cet âge si foible est puissant sur nos cœurs! 
Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs? 
Ah ! dans ce siècle impie et si fécond en crimes, 
Manquons-nous de malheurs? manquons-nous de victimes? 

O filles de mes rois, dans quels lieux pleurez-vous? 
Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous? 
Le ciel vous épargna la douleur d'être mères; 
Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères ! 
Votre exil, vos rois morts, le trône renversé, 
De votre sang royal le reste dispersé. 
Il vous restoit un Dieu, son culte, et vos prières. 
Mais quoi! vos yeux ont vu par des mains meurtrières 
Les temples du Seigneur de carnage souillés, 
Leur pontife proscrit, les autels dépouillés. 
De vos jours fortunés la mémoire importune, 
Hélas ! s'en vient encore aigrir votre infortune. 



78 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

De deux siècles brillans vous vîtes la grandeur; 
Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur; 
Et, pour comble de maux , le sort qui vous outrage, 
Réservoit ces malheurs au déclin de votre âge. 
Quel cœur d'airain pourroit vous refuser des pleurs? 

Mais l'enfance surtout a des droits sur nos cœurs. 
Au hls d'Ochosias que j'ai donné de larmes! 
Pour lui de Josabet je ressens les alarmes; 
J'assemble autour de lui les ministres sacrés. 
Tantôt mes yeux en pleurs , sur le Nil égarés , 
Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage; 
Et je rends grâce au Ilot qui l'amène au rivage: 
Tant cet âge est touchant ! Mais quel sort inhumain 
Du dernier fils des rois égale le destin? 

Je reviens donc à vous , famille infortunée . 
Par quelle inconcevable et triste destinée , 
Hélas! faut-il toujours que mes lugubres vers 
Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers? 
Louis sur l'échafaud a terminé sa vie; 
Son épouse n'est plus , et sa sœur l'a suivie; 
D'effroyables malheurs ont banni ses parens. 
Seul, au fond de sa tour, sous l'œil de ses tyrans, 
Un fds respire encore, il n*a pour sa défense, 
Que ses traits enchanteurs et que son innocence: 



CHANT III. 79 

Contre tant de foiblesse a-t-on tant de courroux? 

Cruels , il n'a rien fait, n'a rien pu contre vous. 

Veille sur lui, grand Dieu, protecteur de sa cause, 

Dieu puissant! c'est sur lui que notre espoir repose. 

Accueille ses soupirs, de toi seul entendus; 

Qu'ils montent vers ce ciel, hélas! qu'il ne voit plus. 

Tu connois ses dangers, et tu vois . c a foiblesse. 

Ses parens ne sont plus, son peuple le délaisse: 

Que peuvent pour ses jours ses timides amis? 

Les assassins du père environnent le fils, 

Sa ruine est jurée. A peine leur furie 

Lui laisse arriver l'air, aliment de la vie. 

Son courage naissant et ses jeunes vertus 

Par le vent du malheur languissent abattus. 

Leurs horribles conseils et leur doctrine infâme, 

En attendant son corps , empoisonnent son âme. 

Déjà même, déjà de sa triste prison 

La longue solitude a troublé sa raison. 

Quoi! n'étoit-il donc plus d'espoir pour sa jeunesse? 

De l'amour maternel l'ingénieuse adresse, 

Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours, 

Etoient-ils sans courage? étoient-ils sans secours? 

Abner sauva Joas ; sous l'œil même d'Ulysse, 

Un faux Astianax fut conduit au supplice. 



8o LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Mais quoi! pour remplacer cet enfant plein d'attraits, 

Quel visage enchanteur eût imité ses traits ? 

L'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère^" 

Et la beauté du fds auroit trahi la mère. 

Aujourd'hui plus d'amis , de sujets , de vengeur; 

Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur. 

Quelles mains ont hâté son atteinte funeste? 

Le monde apprit sa fin, la tombe sait le reste. 

Ah! malheureux enfant, ah! prince infortuné , 

Sous quelque chaume obscur pourquoi n'es-tu pas né? 

Pleurez, Français, pleurez tant de maux et de charmes; 

Il eût tari vos pleurs , ayant versé des larmes ; 

Victime d'un long trouble, il eût aimé la paix. 

Mais je respire enfin, le règne des forfaits 
Est sans doute achevé. De ce sang que j'adore, 
Moins à craindre pour eux, un enfant reste encore. 
Elle a , sans rien prétendre au trône de nos rois , 
Les grâces de son frère, et n'en a pas les droits. 
Bénissons ses malheurs: son sexe est sa défense. 
Peut-être ils feront grâce à sa foible innocence. 
Déjà brille autour d'elle un plus pur horizon. 
Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison! 
Où ses parens sont-ils? qu'est devenu son frère? 
Essuira-t-elle encor les larmes de sa mère ? 



C H A N T III. 8r 

Son père est-il vivant? Conserve-t-il sa sœur? 
Douter de leur destin est sa seule douceur; 
Aucun de ces noms chers n'arrive à son oreille; 
Rien n'apaise sa crainte, hélas! et tout l'éveille. 
Mais quel jour pur se glisse à travers ses barreaux? 
Le ciel veut-il s'absoudre, en terminant ses maux? 
Oui, l'heure est arrivée, un Dieu finit ses peines, 
Et de ses belles mains je vois tomber ses chaînes. 
Fuis, ô fdle des rois ! fuis ces scènes d'horreur, 
Vole aux champs maternels. Hélas ! notre terreur 
Ne peut t' offrir encor , sur ton morne passage, 
Qu'une pitié captive et qu'un muet hommage. 
Mais à peine échappée à ce séjour d'effroi, 
Les cœurs en liberté vont s'envoler vers toi. 
Tous plaindront du malheur l'image attendrissante, 
Ces traits décolorés, cette langueur touchante; 
Et, dans ces yeux long-temps noyés dans les douleurs, 
Chercheront, en pleurant, la trace de tes pleurs. 
Et vous qui, terminant sa triste incertitude , 
Devez de tous les coups lui porterie plus rude, 
Ah! ménagez son âme, et de tout son malheur 
N'allez pas tout d'un coup accabler sa douleur. 
Qu'elle implore le ciel, qu'elle invoque, en ses peines, 
Pourdes maux plus qu'humains,des forces plus qu'humaines; 

8 



82 LE MALHEUR ET LA. PITIE. 

Qu'on la mène aux autels , qu'on lui montre à la fois 
Son père à l'échafaud, et son Dieu sur la croix. 
Ce Dieu servit d'exemple au courage du père; 
Tous deux dans ses malheurs ont soutenu la mère: 
Qu'elle soit digne d'eux en acceptant ses maux. 
Cependant de son deuil égayez les tableaux; 
Que les fleurs, les gazons, de ces tristes demeures 
Lui fassent oublier les languissantes heures. 
Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir. 
Ses traits se ranimer, son front s'épanouir. 
Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre 
Semble insensiblement se dégager de l'ombre, 
Et môle, en- colorant la vapeur qui s'enfuit, 
Les prémices du jour au reste de la nuit. 

Cependant, au milieu de tant de barbarie, 
Lorsque , parmi les maux de ma triste patrie, 
La timide Pitié n'osoit lever la voix, 
Des rayçms de vertus ont brillé quelquefois. 
On a vu des enfans s'immoler à leurs pères; 
Des frères disputer le trépas à leurs frères. 
Que dis-je? Quand Septembre, aux Français si fatal, 
Du massacre partout donnoit l'affreux signal, 
On a vu les bourreaux, fatigués de carnage, 
Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage, 



CHANT III. 

Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux , 
Et tout couverts de sang, s'attendrir avec eux. 
Eh! dans ces jours d'effroi, de ce sexe timide, 
Qui n'a point admiré le courage intrépide? 
Viens, 6 viens terminer cet horrible tableau, 
Toi, qui donnas au monde un spectacle nouveau, 
O toi , du genre humain la moitié la plus chère! 
Une seule dément ton noble caractère ; 
Le reste est héroïque, et passe sans effort 
Des plaisirs aux douleurs, des douleurs à la moït. 
Pas un lâche soupir, pas une indigne larme ; 
Leur courage leur prête encore un nouveau charme. 
Superbe et triomphante à ses derniers momens, 
Chacune se choisit ses plus beaux vétemens; 
Comme aux pompes d'hymen, au supplice s'apprête; 
Et de son jour de mort se fait un jour de fête. 
Notre sexe est jaloux de ces traits généreux; 
Près d'elles du trépas l'aspect est moins affreux. 
La beauté, sur la mort exerçant son empire, 
L'adoucit d'un regard, l'embellit d'un sourire: 
On diroit que le ciel met dans ses foibles mains 
La gloire de la France et l'honneur des humains. 
Telles, dans la nuit sombre, éclatans météores, 
Du pôle nébuleux les brillantes aurores, 

8» 






84 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Consolent du soleil, et remplacent le jour. 

Quel prodige de foi, de constance et d'amour! 

Tarente, que te veut cet assassin farouche? 

A trahir ton amie il veut forcer ta bouche; 

En vain s'offre à tes yeux le sanglant échafaud ; 

Ta reine dans les fers te parle encor plus haut. 

Chaque âge, chaque peuple ont eu leur héroïne: 

Thèbe eut une Antigone, et Rome une Eponine; 

Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. 

Rome, ne vante plus tes triomphes pompeux: 

Ce sexe efface tout; et ton char sanguinaire 

A vu moins de héros que son char funéraire. 

Il eut ses Thraséas, ses Catons, ses Brutus. 

Ah! que la Grèce antique, école des vertus, 

Ait des filles de Sparte admiré le courage; 

Mais vous , charme d'un peuple élégant et volage, 

Qui, dès vos premiers ans, entendîtes toujours 

Le son de la louange et le luth des amours , 

Sans le faste imposant de l'âpreté stoïque, 

Où donc aviez-vous pris cette force héroïque? 

O vierges de Verdun, jeunes et tendres fleurs, 

Qui ne sait votre sort , qui n'a plaint vos malheurs? 

Hélas ! lorsque l'hymen préparoît sa couronne , 

Comme l'herbe des champs, le trépas vous moissonne; 



C H A N T 1 1 1. 85 

Même heure, même lieu, vous virent immoler. 

Ah ! des yeux maternels quels pleurs durent couler ! 

Mais vos noms, sans vengeur, ne seront pas sans gloire; 

Non : si ces vers touchans vivent dans la mémoire, 

Ils diront vos vertus. C'est peu: je veux qu'un jour 

Un marbre solennel atteste notre amour. 

Je n'en parerai point ce funèbre Elysée , 

Qui de torrens de sang vit la terre arrosée. 

Loin les jardins de Flore, et l'impur Tivoli, 

Par ses bals scandaleux trop long-temps avili, ■ 

Où d'infâmes beautés , dans leur profane danse, 

Aux mânes de son maître insultoient en cadence. 

Mais, s'il est quelque lieu, quelques vallons déserts 

Epargnés des tyrans, ignorés des pervers, 

Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante, 

Aimable comme vous, comme vous innocente. 

De là j'écarterai les images de deuil; 

Là, ce sexe charmant, dont vous êtes l'orgueil , 

Dans la jeune saison, reviendra, chaque année, 

Consoler par ses chants votre ombre infortunée. 

« Salut, objets touchans! » diront-elles en chœur, 

« Salut, de notre sexe irréparable honneur! 

« Le temps , qui rajeunit et vieillit la nature, 

« Ramène les zéphirs, les Heurs et la verdure; 



• 



86 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

» Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas 

» Une vertu si rare unie à tant d'appas. 

» Espoir de vos parens , ornement de votre âge , 

» Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage; 

» Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal; 

» Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal : 

» Adieu, touchans objets , adieu. Puissent vos ombres 

» Revenir quelquefois dans ces asiles sombres î 

» Pour vous le rossignol prendra les plus doux sons; 

33 Zéphir suivra vos pas; écho dira vos noms. 

» Adieu: quand le printemps reprendra ses guirlandes, 

» Nous reviendrons encorvous porter nos offrandes; 

» Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs, 

î» Nos hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs. 



FIN DU CHANT TROISIEME. 



LE MALHEUR 



ET 



LA PITIE. 



CHANT QUATRIEME. 

jlx combien de fléaux le ciel livra le monde! 
Ici des champs entiers sont submergés sous l'onde; 
Ailleurs le volcan tonne, et ses horribles flancs 
Dévorent les palais et les temples brûlans ; 
Tantôt les ouragans , plus prompts que le tonnerre 
D'un immense débris couvrent au loin la terre: 
Mais du monde tremblant ces horribles fléaux 
Des révolutions n'égalent pas les maux. 
Au lieu de cette douce et puissante habitude 
Qui de nos passions endort l'inquiétude; 
Au lieu de ce respect, conseiller du devoir, 
Dont l'heureuse magie entoure le pouvoir, 



88 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

D'un injuste oppresseur les lois usurpatrices 

Gouvernent par la peur, régnent par les supplices. 

Quelques abus font place à des malheurs plus grands, 

Et des débris d'un roi naissent mille tyrans. 

La France que le monde avec effroi contemple, 

En offre dans ses chefs l'épouvantable exemple. 

De notre liberté despotiques amis, 

Où sont-ils les beaux jours qu'ils nous avoient promis? 

La misère est pour nous , et pour eux l'opulence; 

Sur la chute du trône élevant leur puissance , 

D'un front jadis rampant, ils affrontent les cieux. 

Un moins hideux spectacle affiigeroit les yeux, 

Si, changés tout à coup en d'informes ruines, 

Les bois baissoient leur tète, et levoient leurs racines. 

Hélas! depuis ce jour si fécond en forfaits, 

Où le crime vainqueur vint s'asseoir sous le dais, 

Où le bonnet sanglant remplaça la couronne, 

Dequels fléaux affreux l'essaim nous environne! 

Par ce premier malheur que de maux enfantés! 

L'œU en pleurs, le sein nu, les bras ensanglantés, 

La France qu'envioient les nations voisines, 

Des ruines du monde accroissant ses ruines, 

De son corps gigantesque étale en vain l'orgueil, 

Assemblage hideux de victoire et de deuil. 



C H A N T I V. 89 

Ses biens de tous les maux renferment la semence, 

Son calme est la fatigue et non l'obéissance. 

Mais hélas! des malheurs où l'état est plongé, 

Le plus affreux n'est pas l'empire ravagé. 

Ses enfans dispersés aux quatre coins du inonde, 

De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde. 

Doublement affligée, elle pleure en son cœur 

L'injustice des uns, des autres le malheur. 

Qu'il est dur de quitter, de perdre sa patrie! 

Absens , elle est présente à notre âme attendrie : 

Alors on se souvient de tout ce qu'on aima, 

Des sites enchanteurs dont l'aspect nous charma, 

Des jeux de notre enfance et même de ses peines. 

Voyez le triste Hébreu, sur des rives lointaines, 

Lorsqu' emmené captif chez un peuple inhumain, 

A l'aspect de l'Euphrate il pleure le Jourdain. 

Ses temples , ses festins, les beaux jours de sa gloire 

Reviennent tour à tour â sa triste mémoire; 

Et les maux de l'exil et de l'oppression 

Croissent au souvenir de sa chère Sion. 

Souvent en l'insultant, ses vainqueurs tyranniques 

Lui crioient : « Chantez-nous quelqu'un de ces cantiques 

» Que vous chantiez aux jours de vos solennités. » 

« Ah! que demandez-vous à nos cœurs attristés? 



go LE MALHEUR ET LA PITIE. 

j> Comment chanterions-nous aux rives étrangères? » 

Rép ondoient-ils en pleurs. « O berceau de nos pères! 

» Notre chère Sion! si tu n'es pas toujours 

» Et nos premiers regrets , et nos derniers amours , 

» Que nous restions sans voix; que nos langues séchées 

» A nos palais brûlans demeurent attachées! 

3> Sion, unique objet de joie et de douleurs , 

» Jusqu'au dernier soupir, Sion, chère à nos cœurs! 

» Quoi! ne verrons-nous plus les tombes paternelles, 

» Tes temples, tes banquets, tes fêtes solennelles? 

» Ne pourrons-nous un jour, unis dans le saint lieu, 

» Du retour de tes fils remercier ton Dieu? » 

Ainsi pleuroit l'Hébreu: mais du moins par ses frères 
Il n'étoit point banni du séjour de ses pères. 
Ah! combien du Français lé sort est plus cruel! 
Chassé par des Français loin du sol paternel, 
Il fuit sous d'autres cieux; et, pour comble de peine, 
De sa patrie ingrate il emporte la haine. 
O ciel! à ce départ, que de pleurs, de regrets! 
Chacun quitte ses biens, ses travaux, ses projets. 
L'un, cent fois s'éloignant et revenant encore, 
Pleure, en fuyant, ses blés qui commençoient d'éclore; 
L'autre de ses jardins les bosquets enchantés, 
L'autre, ses jeunes ceps nouvellement plantés, 



CHANT IV. 

Avant d'avoir pressé, dans la cuve fumante, 
De ses premiers raisins la vendange écumante. 
A ses livres choisis l'autre fait ses adieux; 
L'autre baigne de pleurs son réduit studieux; 
Et, loin du lieu chéri, confident de ses veilles, 
De sa muse exilée emporte les merveilles. 
Bientôt d'affreux encans dispersent au hasard 
Les Chefs-d'œùvres du goût, les prodiges de l'art. 
Souvent pour un vil prix, pour un plus vil usage, 
Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage. 
Un Raphaël échoit au magister du lieu; 
Racine d'un manant alimente le feu; 
En piles sont vendus les Buffons, les Voltaires, 
Leurs tomes isolés redemandent leurs frères; 
Et, vengeant une fois Pelletier consolé, 
En cornets à son tour Despréaux est roulé. 
Le dieu du mal sourit à ces honteux ravages. 
Mais que sont de nos arts ces hideux brigandages 
Près du viol affreux de la propriété? 
O toi, premier appui de la société, 
Qui, seul des immortels restant au capitole, 
Après le roi des dieux, fus sa première idole, 
Dieu Terme! que dis-tu de ces barbares lois 
Qui, du premier contrat violant tous les droits, 



92 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Et des usurpateurs consacrant l'injustice, 
Du pacte social renversent l'édifice? 
Vous! allez maintenant , complaisans possesseurs; 
D'avance enrichissez vos heureux successeurs ; 
Appelez les brebis des nations lointaines; 
Epurez par le choix les races indigènes : 
Voilà pour quelles mains vous soignez vos troupeaux, 
Vous fécondezvos champs , vous plantez vos coteaux. 
Ah! contre leur injuste et triste jouissance 
Je n'irai point des lo.U invoquer la puissance. 
Viens, ô tendre Pitié, viens! pour toucher les cœurs, 
J'ai besoin de ta voix, j'ai besoin de tes pleurs. 
Disons-leur: « Vous blessez les lois de la nature. 
« Pouvez-vous être heureux, quand l'équité murmure? 
» Maudits soient ces mortels qui se font avec art 
a» Du malheur une proie et des lois un poignard I 
» Barbares, remplissez vos celliers et vos granges: 
» Vos guérets usurpés, vos coupables vendanges 
» Déposent contre vous. » Mais j'entends des flatteurs 
Démentir lâchement mes vers accusateurs. 
« Tout est changé, ?? dit-on, « et le pouvoir répare 
» La longue iniquité d'un régime barbare. » 
Sans doute, le Français, malheureux dépouillé, 
Peut rentrer sur un sol de carnage souillé; 



C H A N T I V. 93 

Peut errer sous les murs habités par ses pères, 

Voir ses blés moissonnés par des mains étrangères , 

Et, par ses souvenirs déchiré de plus près , 

Joindre à tant d'autres maux le tourment des regrets. 

Ah ! quel exil affreux égale ce supplice ! 

La justice imparfaite est encor l'injustice. 

Oh! si je vous contois tous les fléaux divers 

Dont ce vil brigandage a rempli l'univers, 

Ma voix dans votre cœur porteroit l'épouvante. 

Je vous dirois: Ces biens qu'une loi révoltante 

Arracha par la force à leurs vrais possesseurs, 

Ont inondé la France et de sang et de pleurs, 

Ont séduit l'avarice, ont acheté les crimes, 

Sur les deux continens entassé les victimes, 

Soudoyé les bourreaux, engraissé les tyrans, 

Soulevé les sujets, divisé les parens, 

Desséché le commerce, étouffé l'industrie, 

Et, par ses propres mains , égorgé la patrie. 

Ces tableaux font horreur. ... Et vous qui sans remords, 

Recevez des bourreaux la dépouille des morts, 

Avez-vous oublié cette touchante histoire 

Dont Virgile en beaux vers retraça la mémoire? 

Au fils du vieux Priam un monstre, affamé d'or, 

Avoit, avec la vie, arraché son trésor ; 



9 4 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Cent traits l'avoient percé. La foret meurtrière 
Bientôt de verts rameaux ombragea sa poussière. 
Par le prince troyen sur la tombe penché, 
Un de ces arbrisseaux à peine est arraché , 
L'arbuste tout sanglant aussitôt l'épouvante: 
Sa main veut redoubler ; une voix gémissante 
Lui crie: «Epargne-moi, jeune et noble Troyen:- 
» Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mien. 
» Pourquoi d'un attentat souiller des mains si pures? 
>> Viens-tu troubler ma paix et rouvrir mes blessures? 
» Arrête! . ... A ces accens, à ces cris douloureux, 
Un saint effroi saisit le héros généreux; 
Il fuit: et loin de lui sa main épouvantée 
Rejette avec horreur la tige ensanglantée. 
Et vous , de la Pitié repoussant les leçons , 
Vous poursuivez en paix vos barbares moissons; 
Et, parmi les cercueils, vos iniques enchères 
Se disputent des champs teints du sang de vos frères! 
Ah! cruels, osez-vous, engraissés de trépas, 
Moissonner sur la tombe? Et ne craignez-vous pas 
Que vos gerbes, vos fleurs, de meurtres dégouttantes, 
Ne distillent du sang entre vos mains tremblantes ? 
Le cri de la nature est du moins écouté : 
Dans le temps du malheur, la tendre parenté 



CHANT IV. 95 

•Des secours mutuels doit resserrer les chaînes, 
Mettre en commun ses biens, ses larmes et ses peines. 
Mais non: à l'intérêt tout est sacrifié, 
Tout lien est rompu, tout devoir oublié. 
Aux besoins de l'exil le fils livre sa mère, 
Le frère s'enrichit des dépouilles du frère. 
O honte! le lion protège son enfant, 
Son amour le nourrit, sa fureur le défend; 
Le tigre affreux lui-même écoute la nature, 
A sa famille horrible il porte sa pâture: 
Et, barbare héritier de ses enfans bannis, 
Le père sans horreur boit le sang de ses fils. 
Lâches diffamateurs de la nature humaine, 
De votre dureté vous porterez la peine: 
Je flétrirai vos noms , hommes vils ; et mes vers 
Iront de votre crime effrayer l'univers: 
Ma muse réunit , en fille de mémoire , 
La coupe du mépris et celle de la gloire; 
L'opprobre vous attend: oui, son juste courroux, 
Barbares , à grands flots la répandra sur vous ; 
Et le remords rongeur, la honte vengeresse, 
Au milieu de votre or vous poursuivront sans cesse. 
Allez donc, délaissez vos amis, vosparens: 
Moi, je cours, je m'attache à leurs destins errans. 




96 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Aïi! des champs paternels quand le sort les exile, 

Muse, à ces malheureux nous devons un asile: 

Viens donc à la Pitié prêter encor ta voix; 

Attendris les sujets, intéresse les rois. 

Que de les accueillir chacun brigue la gloire; 

Raconte de leurs maux l'attendrissante histoire; 

Dis combien du malheur les titres sont sacrés; 

Qu'ils trouvent sous leurs pas tous les cœurs préparés. 

Eh ! c'est à vous, d'abord, à vous que je m'adresse, 

Français, jadis en proie à la même détresse, 

Quand des dogmes rivaux le choc religieux, 

Vous bannit par milliers du sol de nos aïeux. 

O France, des partis déplorable théâtre! 

Que maudit soit le jour où ta haine marâtre, 

En foule, de ton sein, rejeta tes enfans! 

De ton affreux succès nos voisins triomphans, 

Reçurent nos guerriers, nos arts, notre industrie; 

Et cette plaie horrible est à peine guérie , 

Que le parti vaincu, de son pouvoir surpris, 

Du vainqueur en cent lieux disperse les débris: 

Tant de l'âme ulcérée, étouffant l'indulgence, 

La vengeance toujours enfante la vengeance. 

Quoi donc! trop peu de maux affligent-ils nos jours? 






La vie est si pénible, et ses plaisirs si courts : 



C H A N T I V. 97 

' Tout tremble, tout gémit dans ce lieu lamentable; 
Hélas! et sur les bords du gouffre inévitable 
Suspendus un instant, les mortels furieux 
Se poussent dans l'abîme, ou s'égorgent entreux» 
Insensés! laissez là vos luttes désastreuses, 
Des ligues tour à tour victimes malheureuses ; 
L'un à l'autre aujourd'hui pardonnez vos malheurs, 
Et que vos souvenirs soient noyés dans vos pleurs. 

Mais c'est vous, rois du monde, oui, c'est vous qu'intéresse 
Le sort de ces proscrits. Cette brave noblesse, 
Ces prêtres, ces prélats dispersés en tout lieu, 
Souffrent, vous le savez, pour leur roi, pour leur Dieu. 
Vous leur devez un port au milieu de l'orage; 
Et pour eux et pour vous honorez leur courage; 
Celui dont le respect vous adresse sa voix, 
Aux jours de son bonheur, accueilli par les rois, 
Oublié dans ses maux, vous demeura fidèle; 
Mais tous, n'en doutez point, n'ont pas le même zèle. 
Non, non: le temps n'est plus, où la soumission, 
D'un amour idolâtre heureuse illusion, 
Environnait le trône : une raison hardie, 
De ce vieil univers nouvelle maladie, 
Calcule ses devoirs, et discute vos droits; 
Sous la pourpre avilie interroge les rois; 

9 



98 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Désenchante Fesprit , et paralyse l'âme ; 

Du feu chevaleresque éteint la noble flamme ; 

De l'état social désordonné les rangs; 

Des grands et des petits, des amis, des parens, 

Du prince et des sujets , brise l'antique chaîne. 

Gardez-vous donc d'offrir la scandaleuse scène 

De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois : 

L'avenir, du présent se venge quelquefois. 

Un faux amour de paix enfante les orages, 

Et la faute d'un jour pèse sur tous les âges. 

Piedoutez du moment le conseil mensonger: 

Un excès de prudence est souvent un danger. 

Des affronts faits aux siens, qu'il combat et qu'il aime, 

Le Français , croyez-moi , s'indigneroit lui-même. 

Pour n'être point trahis, ne soyez point ingrats. 

Et toi, tendre Pitié, parcours tous les états; 

Va, parle; et, s'il en est que la terreur arrête, 

Dis-leur: « N'espérez pas conjurer la tempête; 

« Du monstre à votre tour vous sentirez les coups, 

« Et leurs maux dédaignés retomberont sur vous. » 

Laissez donc de l'effroi la molle complaisance; 

Par votre courageuse et noble bienfaisance, 

Obtenez des bons cœurs un généreux retour, 

Et semez les bienfaits^ pour recueillir l'amour. 



C H A N T IV. 99 

Que d'autres, des guerriers éternisent la gloire, 
Attellent la terreur au char de la victoire: 
Bien plus heureux celui qui chante l'amitié, 
La vertu généreuse, et surtout la Pitié! 

O Virgile, ô mon maître, ô délices du monde! 
Je reviens donc à toi. Dans ta muse féconde, 
D'autres admireront le langage des dieux, 
Ta force, ta douceur", ton vers mélodieux; 
Mais ce qui te rend cher aux âmes bienfaisantes, 
Ah! c'est de la Pitié tes peintures touchantes. 
Eh ! regardez Didon; lorsqu'aux bords lybiens, 
Un orage a poussé le héros des Troyens, 
«Pour la mieux préparer à plaindre sa misère, 
Sous des traits empruntés, l'Amour, son jeune frère, 
Le plus beau des enfans, le plus puissant des dieux, 
A cette reine encor n'a pas lancé ses feux. 
Elle n'a pas encor, dans sa veille amoureuse, 
Ecouté du héros l'histoire douloureuse; 
Mais déjà le Malheur est sacré dans sa cour, 
Et la Pitié chez elle a devancé l'amour. 
« Venez , nobles bannis , » leur dit-elle avec joie; 
« Carthage hospitalière est l'asile de Troie. 
« Le destin vous poursuit, c'est assez pour mon cœur; 
« Malheureuse r j'appris à plaindre le malheur. » 

9* 



ioo LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Pour ces mêmes bannis, jouets d'un sort funeste, 
Qui ne connoît l'accueil du généreux Aceste? 
Bon roi, tendre parent, il n'a pas oublié 
Que les chaînes du sang avec eux l'ont lié. 
A peine il les a vus du haut de la colline, 
Vers eux à pas pressés, le vieillard s'achemine; 
Ses trésors, ses palais, ses ports leur sont ouverts; 
Il gémit sur leurs maux, console leurs revers, 
Encourage leurs jeux, solennise leurs fêtes. 
Sont-ils prêts à braver de nouvelles tempêtes? 
Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux, 
Et ses regards long-temps les suivent sur les eaux. 
Récits charmans, pourquoi n'étes-vous que des fables? 
Mais Virgile exprimoit des plaisirs véritables. 
Ah! sans doute il sentoit ce qu'il chantoit si bien, 
Et dans le cœur d'Aceste il nous peignoit le sien. 

Et même entre ennemis, que son vers, plein de charme, 
Peint bien cette Pitié dont la voix les désarme ! . 
Qui ne sait d'Ilion les terribles combats, 
Quand Achille aux Troyens envoyoit le trépas , 
Les poussoit dans leurs camps, ou contre leurs murailles 
Ecrasoit leurs débris échappés aux batailles? 
On combattit dix ans. Mais contre la Pitié, 
Que peut des nations la longue inimitié? 



CHANT IV. ior 

Avec peine échappé des coups de Poliphème, 
Le Grec Achéménide, en sa misère extrême, 
Arraché par la faim du fond de son rocher, 
Voit le chef des Troyens, et tremble d'approcher. 
Quelques tristes lambeaux qu'attachent des épines, 
Composent ses habits ; des glands et des racines 
Alimentent ses jours; sur ses pieds chancelans, 
Maigre et pale fantôme, il se traîne à pas lents; 
Tout à coup il s'écrie: «Abrégez mon supplice, 
« O Troyens ! vous voyez un compagnon d'Ulysse. 
« Percez-moi de vos traits, plongez-moi dans les flots : 
« Vous me devez la mort. » Le Troyen , à ces mots, 
S'émeut, verse des pleurs , le recueille avec joie; 
Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie. 
Tant la Pitié touchante a de droits sur nos cœurs! 
Vous donc, de mon pays généreux bienfaiteurs, 
Acceptez mon encens. Qu'à travers cette scène 
De partis turbulens, de discorde et de haine T 
Avec un son plus tendre et des accens plus doux, 
Nos vœux reconnoissans arrivent jusqu'à vous. 

Pontife des Liégeois, accepte mon hommage; 
Le plus près du volcan , tu défias l'orage : 
Tes états sont bornés, et tes dons infinis. 
La Haie, Anspach, Neuwied, sont peuplés de bannis. 



xoa LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Salut, murs de Constance 1 et toi, daigne m' entendre, 

Waldeck, homme éclairé, prince aimable, ami tendre! 

Je ne te vis jamais. Par l'estime dicté, 

Mon vers par tes faveurs n'est point décrédité. * 

Tu ne commandes point à de vastes provinces ; 

Mais mon cœur t'a choisi dans la foule des princes. 

Lorsque vingt nations dévoroient nos débris, 

Dans un encan barbare achetés à bas prix, 

Leurs remparts se fermoient à la France exilée; 

L'humanité te vit et sourit consolée. 

D'autres ont des jardins, des palais somptueux; 

Le monde entier vient voir leur parcs voluptueux; 

Mais des pas d'un Français l'on n'y voit pas l'empreinte : 

On craindroit que ses maux n'en souillassent. l'enceinte. 

Ah! ces jardins pompeux et ces vastes palais 

Valent-ils un des pleurs taris par tes bienfaits? 

Tombez devant ce luxe, altières colonnades; 

Croulez, fiers chapitaux, orgueilleuses arcades ; 

Et que le sol ingrat d'un ingrat possesseur 

Soit sec comme ses yeux, et dur comme son cœur! 

Mais vous, soyez bénis, vous, peuples magnanimes, 

Qui de nos oppresseurs réparâtes les'crimes! 

Toi surtout, brave Anglais, libre ami de tes rois, 

Qui , mettant ton bonheur sous la garde des lois, 



. 



CHANT IV. 103 

Des partis dans ton sein vois expirer la rage, 
Ainsi que sur tes bords vient se briser. l'orage 1 
Ce ne sont plus ici ces asiles cruels , 
Où des brigands cachés à l'ombre des autels, 
Où l'assassin souillé du sang de sa victime, 
Demandoient aux lieux saints l'impunité du crime. 
Contre le vil brigand et l'infâme assassin, 
Albion au malheur ouvre aujourd'hui son sein. 
Là, viennent respirer de leur longue souffrance 
Ces dignes magistrats, oracles de la France; 
Là, des guerriers fameux embrassent leurs rivaux; 
Là, ces ministres saints , échappés aux bourreaux, 
Protégés par la loi , gardent leur culte antique : 
Sion dans son exil chante le saint cantique. 
Et l'une et l'autre église abjurent leurs combats, 
Et la fille à sa mère ouvre, en pleurant, les bras. 
Pour corriger encor la fortune ennemie, 
JDu vénérable Oxford l'antique académie 
Multiplia pour vous ce volume divin, 
Que l'homme infortuné ne lit jamais en vain; 
Qui, du double évangile ancien dépositaire, 
Nous transmit de la foi le culte héréditaire ; 
Vous montre un avenir; fait, des palais du ciel, 
Dans vos humbles réduits, descendre l'Eternel; 



io4 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Console votre exil; charme votre souffrance; 
Nourrit la foi , l'amour, la céleste espérance: 
Présent plus précieux , et plus cher mille fois 
Que les trésors du monde et les bienfaits des rois. 
Plus de rivalité, de haine, ni d'envie: 
Au banquet fraternel Albion nous convie ; 
Son sein s'ouvre pour tous , et ne distingue plus 
Les fils qu'elle adopta, de ceux qu'elle a conçus. 
Telle, une terre heureuse à tous les plants du monde 
Se montre hospitalière ; et sa sève féconde 
Nourrit des mêmes sucs l'arbre qu'elle enfanta, 
Et le germe étranger que l'orage y porta. 
Poursuis, iière Albion, fais bénir ta puissance: 
Tous les honneurs unis forment ta gloire immense; 
Le monde tributaire entretient ton trésor; 
Le nord nourrit tes mâts; l'onde mûrit ton or; 
La France avec ses vins te verse l'allégresse; 
Tes lois sont la raison; tes mœurs sont îa sagesse, 
Tes femmes la beauté, leurs discours la candeur, 
Leur maintien la décence, et leur teint la pudeur; 
Tu joins les fruits des arts aux dons de la fortune, 
Le tonnerre de Mars au trident de Neptune. 
Tantôt, foulant aux pieds l'athée audacieux, 
C'est Minerve s'armant pour la cause des dieux; 



CHANT IV. 105 

Tantôt, fille des mers, belle, fraîche et féconde, 
C'est Vénus s'élevant de l'empire de l'onde. 
Jouis, fière Albion. Mais, dans ta noble ardeur, 
Mets un frein à ta force, un terme à ta grandeur. 
Carthage, attaquant Piome, expia cet outrage; 
Rome hâta sa chute, en renversant Carthage. 
Les Indes, les deux mers, tout a subi ta loi: 
Il ne te reste plus qu'à triompher de toi. 

Parmi les bienfaiteurs de ma triste patrie, 
Pourrois-je t'oublier, terre que j'ai chérie, 
O malheureuse Suisse ? Eh ! comment oublier 
Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier? 
Non, non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse ; 
Beau lieu qui nourrissoit ma poétique ivresse! 
J'ai juré sur tes monts, et je tiens mon serment, 
De payer mon hommage à ton site charmant. 
Amoureux des torrens, des bois, des précipices, 
Dans quel ravissement je goûtois leurs délices ! 
De leurs âpres hauteurs lentement descendu, 
Que j'aimois ce beau lac à mes pieds étendu, 
Ces bosquets de Saint -Pierre, lie délicieuse, 
Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse! 

O bords infortunés! en vain nos oppresseurs 
Nous ont de votre asile envié les douceurs; 



io6 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Et, menaçant de loin vos frêles républiques, 
Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques : 
Chacun de vos rochers cachoit un malheureux. 

Mais hélas! pour la France ils n'avoient que leurs vœux: 
Des femmes, des enfans, des vieillards et des prêtres, 
Que pouvoient-ils de plus que prier pour leurs maîtres? 

Choisis, Muse, choisis tes plus nobles accens: 
Les héros de Condé te demandent des chants; 
Laisse de la Pitié le luth mélancolique; 
Dis leur exil armé, leur malheur héroïque. 
Ce ne sont plus ici ces belliqueux essaims 
Dont les croisés en foule inondoient les lieux saints. 
Si leur nombre est moins grand, leur cause est aussi belle; 
De leur Dieu, de leurs rois ils vengent la querelle. 
Sparte, ne parle plus de tes trois cents guerriers : 
Un seul de leurs combats égale tes lauriers. 
Là, la France exilée en armes vient se rendre; 
Là, pour mieux s'élever, tous sont fiers de descendre. 
Tous dans un grade obscur n'en ont que plus d'éclat; 
Tout soldat vaut un chef, plus d'un chef est soldat. 
Les d'Hector, les d'Aymar, portent avec* courage* 
Le poids du havre-sac et le fardeau de l'âge. 
Leur zèle a pour la tente oublié leurs vaisseaux; 
Ils servent sur la terre, ils régnoient sur les eaux. 



CHANT IV. 107 

Là, vit le feu sacré, l'amour de la patrie 

Et de l'antique honneur la noble idolâtrie. 

La France est dans leurs camps. Ainsi , delà les mers > 

Loin de ce capitole où se forgeoient leurs fers, 

Utique rassembloit, sous les lois d'un seul homme, 

La fleur de la patrie et le pur sang de R.ome. 

Angouléme, Berri soutiennent leur grand nom. 

Qu'on ne me vante plus ce triple Gérion 

Dont trois âmes mouvoient la masse épouvantable: 

J'aime à voir, surpassant les récits de la fable, 

Un même esprit mouvoir trois héros à la fois. 

Condé, Bourbon, Enghien se font d'autres Rocrois; 

Et, prodigues d'un sang chéri de la victoire, 

Trois générations vont ensemble à la gloire. 

Tel l'arbre aux pommes d'or, de la même liqueur 

Forme le fruit naissant, le fruit mûr et la fleur. 

Eh ! quels transports nouveaux, quels momens pleins de charmes, 

Quand parut votre roi, votre compagnon d'armes ; < 

Quand, fort de votre amour, paré de son malheur, 

D'un regard , d'un sourire il payoit la valeur, 

Distribuoit ces mots où la bonté respire, 

Que le cœur seul entend, que le cœur seul inspire! 

Tout votre sang s'émut; et ce sang glorieux 

Soliicitoit l'honneur de couler sous ses yeux. 



io8 LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Hélas î le sort jaloux peut vous être infidèle ; 
Mais il reste une palme et plus rare et plus belle. 
Si Mars dans les combats trahit votre valeur, 
Eh bien! par la vertu subjuguez le malheur; 
Et, de tant de revers quand le poids vous opprime. 
Français, privés de tout, gardez du moins l'estime. 
Si tous ne sont pas nés pour combattre en héros, 
Tous peuvent par leurs mœurs consacrer leur repos. 
Supportez vos défauts, entr'aidez vos misères; 
N'allez pas étaler, aux terres étrangères, 
De l'animosité les scandaleux éclats: 
On ne plaint pas long-temps ceux qu'on n'estime pas. 
Mais surtout des bienfaits usez avec noblesse: 
L'honneur est une fleur que peu de chose blesse. 
Gardez-vous d'ajouter! à tant d'autres fléaux, 
Le malheur bien plus grand de mériter vos maux. 
Armez d'un juste orgueil votre illustre infortune: 
La Pitié se retire alors qu'on l'importune. 
Faites plus : s'il se peut , ne devez rien qu'à vous; 
Luttez contre le sort; que d'un regard jaloux, 
Même au sein du malheur, le luxe vous contemple : 
Déjà plus d'un banni vous en donne l'exemple. 
Combien l'Europe a vu d'illustres ouvriers 
S'exercer avec gloire aux plus humbles métiers ! 



±\ 



CHANT IV. 109 

La beauté que jadis occupoit sa parure, 

Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure; 

L'une brode des fleurs, l'autre tresse un chapeau; 

L'une tient la navette, et l'autre le pinceau. 

Le marquis sémillant au comptoir est tranquille; 

Plus d'un jeune guerrier tient le rabot d'Emile; 

Le modeste atelier, au sortir du saint lieu, 

Reçoit avec respect le ministre de Dieu. 

Que dis-je? ce poème où je peins vos misères , 
, Doit le jour à des mains noblement mercenaires; 

De son vêtement d'or un Caumont l'embellit, 

Et de son luxe heureux mon art s'enorgueillit. 
*» Tairai-je ces mortels qui, las d'un long orage, 

Et de leur désespoir empruntant leur courage, 

Bien loin de cette Europe en proie aux factions, 

Loin des débris sanglans de tant de nations, 

Dans un autre univers portant leur industrie, 

Ont par un long adieu salué leur patrie? 

Ah! quand ces malheureux doublement exilés, 

Vont chercher un asile en des bords reculés, ... 

Sur eux, tendre Pitié, tu veilleras sans doute: 

Pourvois à leurs besoins , et dirige leur route ; 

Sauve-les desécueils, des flots capricieux; 

Et, si des bords lointains présentent à leurs yeux 



no LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Quelqu'heureux coin de terre où des bois, une source, 
Offrent un doux hospice, arrête là leur course. 
Là, profitant du ciel , du site et des hasards, 
Qu'instruit par les besoins, l'homme invente les arts; 
Ah! puissent autour d'eux, dans un beau paysage, 
Les coteaux, les vallons, et les eaux et l'ombrage, 
Par quelque doux rapport, retracer à leurs yeux 
De leur séjour natal l'aspect délicieux ! 
Pour rendre , s'il se peut, leur triste exil moins rude, 
Que des enfans chéris charment leur solitude; 
Que leur mère avec eux console leurs revers: 
Avec ce doux cortège il n'est plus de déserts. 
Un joui peut-être, un jour, sur ce lointain rivage, 
Quelque, banni viendra, suspendant son voyage, 
Chercher les pas de l'homme; et de leurs longs travaux, 
Tous deux, en les contant, soulageront les maux. 
Et, si c'est un Français , Dieu! quelle douce ivresse! 
Que de transports de joie, et de pleurs d'allégresse, 
De récits commencés, suspendus et repris ! 
Ah! si de tels moraens on sent partout le prix, 
Combien ils sont plus chers, si loin de sa patrie! 
Telle je nourrissois ma douce rêverie, 
Lorsque de deux Français le sort miraculeux 
M'apprend que le destin réalise mes vœux. 



CHANT IV. m 

Craignant de son pays la discorde fatale, 
Un Français avoit fui de sa terre natale; 
Il l'aimoit; et cent fois vers ces climats chéris, 
En parlant, il tourna ses regards attendris. 
Mais, pour mieux oublier leur misère profonde, 
Son cœur, entr'eux et lui, mit les gouffres de l'onde. 
Il partit, il courut, d'un regard curieux, 
Reconnoître la terre, étudier les cieux. 
De nombreux végétaux, dans sa course intrépide, 
Avoient déjà grossi son portefeuille avide. 
Il observoit les vents , interrogeoit les mers , 
Leurs rives , leurs reflux et leurs courans divers. 
Tantôt, de l'océan ramené sur la rive, 
Le mercure captif, à sa vue attentive, 
Des monts , entre ses mains , mesuroit la hauteur 
Et des vagues de l'air jugeoit la pesanteur; 
Tantôt, lesmonumens, les ruines antiques, 
Les animaux divers, sauvages, domestiques, 
Les mœurs des nations, leur commerce, leurs lois, 
De mille objets nouveaux lui présentoient le choix; 
Tantôt, quittant la plage , et revenant sur l'onde, 
Sa main tenoit la montre, et l'aiguille, et la sonde; 
Et la nature, et l'homme, et la terre, et les eaux, 
Varioient à ses yeux leurs mobiles tableaux. 




ii2 LE MALHEUR ET LA PITIE, 

i 

Enfin il touche aux bords où des peuples sauvages 

De l'immense Amazone habitent les rivages : 

Magnifique séjour où des champs plus féconds, 

Des fleuves plus pompeux, de plus superbes monts, 

Dans toute sa grandeur étalent la nature. 

Un jour que dans ces lieux il erre à l'aventure, 

Il trouve tout à coup , par un heureux hasard, 

Un chemin tortueux tracé des mains de l'art. 

Il avance, étonné, sous des voûtes d'ombrage; 

Par degrés s'adoucit la nature sauvage ; 

Déjà même un logis se présente à ses yeux, 

Qu'environné l'enclos d'un verger spacieux. 

Il s'arrête enchanté. Tout à coup , ô merveille! 

Les sons d'un chant français ont frappé son oreille. 

Trois fois, plein de surprise, il écoute; et trois fois 

Arrive jusqu'à lui cette touchante voix. 

Son cœur bat de plaisir, ses yeux versent des larmes: 

Jamais accent humain n'eut pour lui tant de charmes. I 

« Des Français sont ici, s'écria-t-il soudain; 

« Je verrai des Français !» 11 dit, suit son chemin; 

Il approche, il arrive auprès d'un humble hospice; 

Il entre, ii aperçoit une belle génisse; 

Une femme charmante , assise à ses côtés , 

Exprimoit de son lait les ruisseaux argentés; 



C H A N T IV. n3 

Avec un air de nymphe, un habit de bergère, 
Un maintien distingué sous sa robe légère; 
Tout l'étonné : du lis son teint a la fraîcheur, 
Du lait quelle exprimoit ses mains ont la blancheur, 
Tous deux se sont fixés dans un profond silence; 
Enfin, un double cri des deux côtés s'élance: 
Quoi! c'est vous! quoi! c'est vous! viens, accours, cher ami! 
.C'est notre cher Frémon, c'est lui-même, c'est lui. 
Le jeune époux accourt. Dieux! quels élans de joie! 
Dans leurs embrassemeiis tout leur cœur se déploie. 
Les pleurs que tous les deux l'un pour l'autre ont versés, 
Et leur bonheur présent , et leurs malheurs passés , 
Sur ces bords éloignés leur rencontre imprévue: 
Tout accroît leur transport. Durant cette entrevue, 
Le vieux chien du logis , en des temps plus heureux 
Leur compagnon de chasse et témoin de leurs jeux, 
Par des cris, par des bonds, marquant son allégresse, 
Revient de l'un à l'autre et pleure de tendresse. 
A peine à l'étranger, défaillant de langueur, 
Un modeste repas eut rendu sa vigueur, 
Aux bras de son ami tout à coup il s'élance: 
« Cher ami , satisfais à mon impatience ; 
« Conte-moi ton départ, ton exil, ton bonheur; 
»Oui, je veux tout savoir, tout entendre: mon cœur 

10 



m 



114 LE MALHEUR ET LÀ PITIE. 

» Déjà vole au-devânt des récits que j'implore. : 

» Ah! mon plus grand bonheur est de te voir encore, 

» Le plus grand de mes maux de douter de ton sort! » 

« Tu veux savoir le mien; ami , je suis au port. 

» Vois ces riches coteaux, cette belle campagne, 

» Ce fruit de nos amours, ma fidèle compagne, 

» Le hasard fortuné qui t'amène en ces lieux: 

» Cher ami , puis- je assez remercier les dieux ? 

» Mais, puisque sur mon sort, sur tout ce qui me touche, 

» Tu veux que l'amitié s'explique par ma bouche, 

» Je raconterai tout. Quand la mort, la terreur 

» Eurent changé la France en théâtre d'horreur, 

» Ces spectacles sanglans fatiguèrent mon âme. 

» Avec peine échappé de ce séjour infante, 

» Je partis. Ces beaux lieux, empire du soleil, 

m Ces monts majestueux, ce ciel pur et vermeil, 

» Ces fleuves à grand bruit précipitant leurs ondes , 

» Le sol luxuriant de ces plaines fécondes, 

« Dès long-temps m'enilammoient du désir curieux 

» De voir, de parcourir, d'interroger ces lieux. 

» Un vaisseau m'apporta sur cet heureux rivage; 

» L'accueil hospitalier d'un simple et bon sauvage 

» Releva mon espoir; et, tandis qu'à Paris, 

» Des brigands policés dévoroient mes débris, 



CHANT IV. n5 

L'ignorante bonté vint soulager mes peines. 
Cependant je voulus, dans ces fertiles plaines, 
Comme aux champs paternels fortuné possesseur, 
De la propriété connoître la douceur. 
Le fameux Piobinson revint à ma mémoire; 
•Son roman fut mon sort, sa fable est mon histoire. 
Que ne peut en effet le travail excité 
Par l'aiguillon pressant de la nécessité! 
Des instrumens des arts j'étudiai l'usage; 
Moi-même par degrés j'en fis l'apprentissage; 
Je plantai mon jardin, je bâtis ma maison; 
Des moissons, des labours, je connus la saison; 
L'air libre du vallon, l'abri de la montagne, 
M'offrirent vingt climats dans la même campagne. 
Des plantes avec nous avoient passé les mers; 
Ce sol connut les fruits de deux mondes divers, 
Le nectar de Bordeaux, la figue de Provence; 
Et dans un sol étroit je parcourois la France. 
Trop foible illusion! A mes champs paternels, 
Hélas ! aurois-je fait des adieux éternels? 
Mais enfin dans ces bois les passions se taisent; 
De nos troubles passés les tumultes s'apaisent. 
Le travail en ces lieux est mon premier trésor: 
» Les plaisirs du travail manquoient à l'âge d'or. 

10 ,. 



n6 LE MALHEUR ET LÀ PITIE. 

» T'en hais l'oisiveté, j'en aime l'innocence. 

» Tout seconde mes soins; des troubles de la France 

» Victime, ainsi que nous, ce bon vieux serviteur, 

» Laboureur comme moi, comme moi constructeur, 

» N'a connu qu'en ces lieux l'égalité première. 

» Nous sommes journaliers; mon épouse est fermière. 

« Le laitage du soir et celui du matin 

« Nous paroissent plus doux, présentés par sa main. 

» Les vrais plaisirs sont ceux que l'on doit à soi-même, 

» Et les fruits les plus doux sont les fruits que l'on sème. 

« Quelquefois revenus à nos premiers plaisirs, 

« Des arts plus élégans amusent nos loisirs. 

» Le Dieu, maçon dans Troie, et berger chez Admète, 

» Ne tenoit pas toujours l'équerre et la boulette: 

» Souvent dans son exil, comme au séjour des dieux, 

» Ses doigts divins touclioient son luth mélodieux. 

» Nous avons imité cet exilé céleste : 

:» Les arts charment souvent notre labeur agreste; 

» La harpe, les crayons reviennent, chaque soir, 

» Remplacer le marteau, la bêche et l'arrosoir; 

» Et notre douce vie, en délice féconde, , 

» Aux goûts des temps polis joint ceux du premier monde. 

» Tel est mon sort. Un bien manquoit à mes désirs: 

» Viens , en les partageant , achever mes plaisirs. 



C H A N T I V. 117 

-» Qu'une seconde fois le bonheur nous rassemble. 

« Nous vécûmes heureux, eh bien! mourons ensemble. » 

Comme il disoit ces mots, ce sauvage ingénu 

Que par des bienfaits seuls son hôte avoit connu, 

Avec un air mêlé de candeur et d'audace, * 

Entre, tenant en main les tributs de sa chasse; 

Il les jette, et repart: « Cher ami, tu le vois, 

« La bonté simple et franche habite dans ces bois. 

» Oîi! ce n'est qu'à Paris que sont les vrais sauvages ! 

» Consens donc d'être heureux sur ces heureux rivages. » 

Il dit: sa femme en pleurs seconde ce discours; 

Tous trois dans ces beaux lieux coulent encor leurs jours; 

Et des arts et des champs l'agréable culture, 

Pour eux d'un double charme embellit la nature. 

Et vous! qu'un foible espoir retient près du séjour 

Où vivoient nos aïeux, où nous vîmes le jour, 

Je retourne vers vous. Que votre impatience 

N'affronte pas encor le chaos de la France!. 

Vous confier trop tôt à ce ciel orageux, 

Ne seroit qu'imprudent, et non pas courageux. 

Un démon désastreux plane encor sur vos tètes. 

Attendez que les dieux aient calmé les tempêtes; 

Alors vous reverrez l'asile paternel; 

Mais ce bienfait encor cache un, piège cruel. 



nS LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Tel que l'affreux serpent à la prunelle ardente , 

Fixe, attire et saisit sa proie obéissante, 

De mon triste pays le prestige assassin, 

Pour dévorer ses fils, les appelle en son sein, 

Où , telle que Carybde, en ses grottes profondes, 

Engloutit tour à tour, et rechasse les ondes, 

La France impitoyable, en ses horribles flancs, 

Attire tour à tour et vomit ses enfails. 

Hé! comptez-vous pour rien ce que la gloire ordonne? 

L'honneur est-il muet? Ah! sans doute on pardonne 

Au besoin affamé , qui , parmi les tombeaux , 

S'en va, pâle et tremblant, saisir quelques lambeaux. 

Mais loin ces vils mortels qui, parlant de courage, 

Vont, les mains pleines d'or, mendier l'esclavage; 

Et veulent recueillir, dans leur lâche bonheur, 
. Les profits de la honte et le prix de l'honneur! 
Ainsi, jeté moi-même aux rives étrangères, 

Je chantois la Pitié, je peignois nos misères. 

Souris à mes accens, ô Prince généreux! 

A qui je dus ma gloire en. des temps plus heureux, 

Toi, l'âme de mes chants, mon appui tut élaire, 

Qu'adore le Français et que l'Anglais révère; 
. Toi, dont le cœur loyal à nos yeux -attendris 

Fait briller un rayon du plus grand des Henris ; 



CHANT IV. 119 

Qui, sûr de notre amour, as conquis notre estime: 

Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime, 

Modèle de la grâce, exemple de l'honneur! 

Tu t'en souviens peut-être ; aux jours de mon bonheur, 

Je chantai tes bienfaits: et, quand la tyrannie 

Nous faisoit de son joug subir l'ignominie, 

J'enatteste le c iel, dans ces momens d'effroi, 

Je m'oubliois moi-même, et volois près de toi. 

Oui: d'autres lieux en vain bénissoient ta présence y 

Le doux ressouvenir ne connoît point l'absence. 

Au milieu de l'exil et de l'adversité, 

Toujours tu fus présent à ma fidélité. 

Ainsi l'adorateur du grand astre du monde, 

Quand le ciel s'obscurcit, quand la tempête groiidey 

Par la pensée encore accompagne son cours , 

Le suit sous son nuage et l'adore toujours. 

Mais que dis-je! au milieu des malheurs de l'empire, 

Un rayon de bonheur vient du moins te sourire. 

Par les nœuds de l'hymen ton œil voit réunis 

La fdle de ton frère , et ton auguste fils. 

C'est l'espoir de l'état: leur union féconde 

Doit des appuis au trône et des héros au inonde, 

O couple vertueux! ô fortunés époux! 

Si long-temps séparés , que votre sort est doux 1 



iao LE MALHEUR ET LA PITIE. 

Tels deux jeunes ruisseaux, nés de la même source, 
Après de longs détours se joignent dans leur course; 
Et, dans le même lit, sous les mêmes berceaux, 
Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. 
A leur hymen heureux les oiseaux applaudissent, 
Autour naissent les fleurs, et les troupeaux bondissent; 
Et de leurs flots unis le cours délicieux 
Fertilise la terre et répète les cieux. 

C'est ton heureux pays qui vit former leurs chaînes, 
Toi, qui du nord charmé viens de saisir les rênes, 
Jeune et digne héritier de l'empire des Czars! 
Sur toi le monde entier a fixé ses regards. 
Quels prodiges nouveaux vont signaler ta course! 
Tel que l'astre du nord, le char brillant de l'ourse, 
Toujours visible aux yeux dans ton climat glacé, 
Comme un phare éternel par les dieux fut placé. 
Ton regard vigilant, du fond du pôle arctique, 
Sans cesse éclairera l'horizon politique. 
Ta sagesse saura combien est dangereux 
Le succès corrupteur des attentats heureux. 
Oui, tu protégeras ce prince déplorable, 
Que relève à tes yeux une, chute honorable; 
Qui , d'un œil paternel pleurant des fils ingrats , 
L'olive dans la main en vain leur tend les bras. 



CHANT IV. 

Quel malheur plus touchant, quelle cause plus juste 

Réclament le secours de ta puissance auguste? 

Souviens-toi de ton nom: Alexandre autrefois 

Fit monter un vieillard sur le trône des rois. 

Sur le front de Louis tu mettras la couronne: 

Le sceptre le plus beau c'est celui que l'on donne. 



FIN T>V QUATRIEME ET DERNIER CHANT. 



NOTES. 



J-JE poëme que nous offrons aujourd'hui au public, est achevé 
depuis près de deux ans. L'auteur le commença en France 
sous le règne de Robespierre, et vint y mettre la dernière 
main sur une terre libre. C'est en Angleterre, que les édi- 
teurs ont acheté de M. l'Abbé de Lille son manuscrit qu'ils 
ont fait imprimer sous ses yeux, et dont il a revu lui-même 
toutes les épreuves, à l'exception des huit dernières pages 
qui n'avoient pas encore été livrées à la presse, lorsque le dé- 
périssement de sa santé lui fit quitter ce pays hospitalier. 

Nous garantissons donc notre édition comme originale, et 
exactement conforme au poëme que M. l'Abbé de Lille étoit 
dans l'intention de publier avant que les censeurs consulaires 
l'eussent forcé de retrancher les plus beaux morceaux de 
son ouvrage. 

Nous devons à la justice de déclarer ici que M. l'Abbé de Lille 
est absolument étranger aux notes qui ne sont pas marquées 
d'une étoile : celles-ci sont malheureusement en très-petit nom- 
bre; les autres n'ont été rédigées que long-temps après son 
départ d'Angleterre, et n'ont pu lui être communiquées. 

Du reste, cet ouvrage étant un monument qui appartient 
presque autant à l'histoire qu'à la poésie , les éditeurs se sont 
attachés scrupuleusement à ne dire que la vérité, et à ne 
citer aucun fait qui ne fût authentique. 



NOTES, 



PREMIER C H A NT. 



PAGE I, VERS J. 
Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire» 

« La main du printemps couvre la terre de fleurs, « dit le 
» bramine inspiré: telle est, à l'égard des fils de l'infortune, 
» la Pitié sensible et bienfaisante. Elle essuie leurs larmes. 
» elle adoucit leurs peines. Vois cette plante surchargée de 
» rosée : les gouttes qui en tombent donnent la vie à tout ce 
» qui est autour d'elle; elles sont moins douces que les pleurs, 
» de la compassion. « Encyclopédie. 

PAGE 2, VERS g. 

L'homme pleure, et voilà son plus beau privilège. 

L'enfant nouveau-né, dit M. de Buffon, ne commence à 
entendre et à rire qu'au bout de 4° jours: c'est aussi le temps 
qu'il commence à pleurer; car, auparavant, les cris et les gé- 
missemens ne sont point accompagnés de larmes. Le rire et 
les larmes sont des. produits de deux sensations intérieures 
qui toutes deux dépendent de l'action de l'âme: aussi ces 



NOTES DU PREMIER CHANT. 125 

signes sont-ils particuliers à l'espèce humaine pour exprimer 
le plaisir ou la douleur de l'âme: tandis que les cris, les 
mouvemens et les autres signes des douleurs et des plaisirs du 
corps, sont communs à l'homme et à la plupart des animaux. 

Hlu. Naturelle. 

page 5, vers 1. 

Nous pleurons, quand Danloux dans la fosse fatale 
rionge, vivante encor, sa charmante vestale. 

Nous prions le lecteur de voir à ce sujet la préface. 
page 3, vers g. 

L'autel de la Pitié' fut sacré dans Athènes. 

Il y avoit dans la place publique d'Athènes un autel consa- 
cre* à cette déesse. Eh! comment ne règneroit-elle pas dans 
tous les cœurs? ' 

La vie de l'homme, dit'Pausanias, est si chargée de vicis- 
situdes, de traverses et de peines, que la miséricorde est la 
divinité qui mériteroit d'avoir le plus de crédit; tous les par- 
ticuliers, toutes les nations du monde devroient lui offrir des 
sacrifices, parce que tous les particuliers, toutes les nations 
en ont également besoin. Son autel chez les Athéniens étoit 
un lieu d'asile où les Héraclides se réfugièrent, lorsque Hé- 
ristée les poursuivoit après la mort d'Hercule, et les privilèges 
de cet asile subsistèrent long-temps. Encyclopédie, 

page 5, vers 5. 

Pourtant, quelque inte'rêt que m'inspirent vos maux, 
Je n'irai point, rival du vieillard de Samos, 
Pie'pe'ter aux humains sa plainte attendrissante. 

Pythagore naquit à Samos, vers l'an 59 3 avant J. C. Ce 
philosophe, devenu très-célèbre, forma beaucoup de disciples 



126 NOTES DU PREMIER CHANT. 

auxquels il défendit l'usage de la viande, et ne vouloit pas 
qu'on tuât les animaux. Cette défense étoit une suite dé son 
système delà métempsycose, c'est-à-dire, la transmigration 
des âmes des corps dans un autre. C'étoit le dogme principal 
de sa philosophie. 

Nous croyons que nos lecteurs nous sauront gré de citer le 
passage d'Ovide sur ce sujet, que M. de Lille a imité: 

Parcite mortales dapibus temerare nefandis 
Corpora. Suntfruges: sunt deducentia ramos 
Pondère poma suo , tumideeque in vitibus uvœ: 
Sunt herbas dulces: sunt, quae mitescere flammâ 
Moîlirique queant. Nec vobis lacteus humor 
Eripitur, nec niella thymi redolentia florem. 
Prodiga divitias alimentaque mitia tellus 
Suggerit; atque epulas sine cœde et sanguine praebet. 
Carne fera? cédant jejunia 



Quid meruistis, oves, placidum pecus, inque tuendos 
Natum homines, pleno quœ fertis in ubere nectar? 
Mollia quae nobis vestras velamina lanas 
Prœbetis: vitâque magis quàm morte juvatis. 
Quid meruere boves, animal sine fraude dolisque 
Innocuum, simplex, natum tolerare labores? 
Immemor est demùm, nec frugum munere dignus, 
Qui potuit curvi demto modo pondère aratri 
Ruricolam mactare suum. 



Métamorphoses d'Ovide, Livre i^. 



NOTES DU PREMIER CHANT. 127 

PAGE 7, VERS g. 
Doit partir, fendre l'air, arriver et mourir 

L'auteur fait ici allusion à une course de chevaux qui eut 
lieu enFrance, en 1^85- La distance étoit de Paris à Fontaine- 
bleau. Les paris étoient considérables; le coursier qui rem- 
porta la victoire la paya de sa vie; il expira de fatigue en arri- 
vant au but. 

page 8, vers 1. 

Avec moins d? plaisir, ces hordes inconstantes 

Qui, près de leurs coursiers, reposent sous leurs tentes, 

D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. 

Les Arabes du désert aiment singulièrement leurs chevaux; 
ils les traitent doucement, parlent et raisonnent avec eux, 
et les font coucher dans leurs tentes. On remarque que ces 
animaux (jumens et poulains) semblent n'oser remuer de peur 
de faire du mal à leurs hôtes (hommes, femmes, enfans), et 
i|s sont si habitués à vivre pêle-mêle dans cette familiarité, 
qu'ils souffrent toute sorte de badinages. Biiffon. Hist. Nat. 

page 8? vers 7. 

Sans le fouet meurtrier, sans l'e'peron sanglant, 

Il part, entend son maître, et l'emporte en volant. 

Lorsque l'Arabe monte son cheval, sitôt qu'il le presse lé- 
gèrement ou qu'il lui chatouille le flanc avec le coin de l'étrier, 
il part subitement, et va d'une, vitesse incroyable. Il saute 
les haies et les fossés aussi légèrement qu'une biche. 

Bujfon. Hist. Nat. 



"d NOTES DU PREMIER CHANT. 

PAGE 8, VERS II. 
Sachez donc dispenser les soins, le châtiment. 

On doit conclure des observations de M. de Buffon que le 
soin est aussi nécessaire aux chevaux que la mourriture; qu'a- 
yec de la familiarité et des caresses, on en tire beaucoup plus 
que par la force et les châtimens; et qu'enfin leur habitude et 
leur naturel dépendent beaucoup des soins, et de l'éducation 
qu'on leur donne. Valmont de Bomare. 



PAGE 8, VERS 17. 

Tel ne fut point Hogart. Sa main compatissante 
Traça des animaux l'histoire attendrissante. 

Guillaume Hogart, peintre anglais, mort à Londres en 
1764, avoit fait graver une estampe dans laquelle il avoit ex- 
primé avec énergie les différens tourmens qu'on fait éprouver 
aux animaux. Un charetier fouettoit un jour ses chevaux, avec 
beaucoup de dureté; un bonhomme, touché de pitié, lui dit; 
Misérable! tu n'as donc pas vu l'estampe d'Hogart? 

Mercure de France zd voL Janvier 1^70. 

PAGE g, VERS 3. 

Mais c'est à toi surtout que l'on doit la pitié', 
Animal généreux, modèle d'amitié'. 

Le chien, dit M. de Buffon, est un domestique sûr et vio- 
lant, toujours prêt à défendre, au péril de ses jours, les ïrit<M 
rets et la vie de son maître. Tantôt il fait la ronde, avertit 
parsesaboiemens, donne l'alarme, écarte les importuns, les 
combat, suit partout son maître, lui fait compagnie, le /latte- 



NOTES DU PREMIER CHANT. 12g 

tantôt il garde les troupeaux, les rassemble dans un pâturage 
limité, épie, court, va et vient; toujours prêt à exécuter les 
ordres du berger ou du bouvier, il garantit le mouton timide 
de la gueule du loup ravisseur, rappelle la brebis errante ou 
le bœuf récalcitrant. Fidèle par nature, rien ne peut le cor- 
rompre. Insensible aux appas d'une condition meilleure, il 
reste constamment attaché au maître le plus pauvre, le plus 
indigent, le plus misérable. Il est le seul qui, lorsqu'il a 
perdu son maitre, et qu'il ne peut le retrouver, l'appelle par 
ses gémissemens: en un mot, pour tout ce qui, dans les 
effets de l'instinct, imite l'esprit, et dans le sentiment, res- 
semble à des vertus, le chien, entre tous les animaux, est le 
chef d'œuvre de la nature. C'est un ami serviable que l'homme 
a trouvé dans le chien. Buffon, Hist. Naturelle. 

page g, vers g. 

O toi! qui, consolant ta royale maîtresse, 
Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse. 

Marie-Thérèse-Charlotte avoit reçu de son frère un chien, 
qu'elle emmena avec elle en sortant du Temple. Ce fidèle 
compagnon de ses infortunes l'avoit suivie jusqu'en 1801: 
étant' tombé du haut d'un balcon, dans le palais de Ponia- 
towski, à Varsovie, il expira sous les yeux de sa maîtresse. 
Il ne sera peut-être pas hors de propos de rappeler ici quelques 
exemples de fidélité donnés par les chiens, dans les jours mal- 
heureux de la révolution. Une brochure, publiée en ijg6, 
parle ainsi d'un chien qui avoit appartenu à la reine: 

« Marie- Antoinette avoit au Temple un chien qui l'avoit 
« constamment suivie. Lorsqu'elle fut transférée à la Con- 
» ciergerie, le chien y vint avec elle; mais on ne le laissa 
» pas entrer dans cette nouvelle prison. Il attendit long- 
» temps au guichet, où. il fut maltraité par les gendarmes, 
» qui lui donnèrent des coups de baïonnettes: ces mauvais 
» traitemens n'ébranlèrent point sa fidélité: il resta toujours 

11 



i3o NOTES DU PREMIER CHANT. 

» près de l'endroit où étoit sa maîtresse; et, lorsqu'il se sen- 
» toit pressé par ia faim, il alloit dans quelques maisons voi- 
» sines du Palais, où il trouvoit à manger; il revenoit ensuite 
» se coucher à la porte de la Conciergerie. Lorsque Marie- 
» Antoinette eut perdu la vie sur l'échafaud , le chien veilloit 
» toujours à la porte de sa> prison; il continuoit daller cher- 
» cher quelques débris de cuisine chez les traiteurs du voisi- 
» nage; mais il ne se donnoit à personne, et il revenoit tou- 
» jours au poste où sa fidélité l'avoit placé: il y étoit encore 
» en 1795, et tout le quartier le désignoit sous le nom de 
■» chien de la reines 

Un boucher avoit été condamné à mort par le tribunal révo- 
lutionnaire; son chien accompagna la fatale charrette jusqu'à 
la place de la révolution: il suivit son maître des yeux jusqu'à 
ce qu'enfin il disparut sous la hache du bourreau. Après 
l'avoir cherché long-temps , il accompagne de nouvpau la 
charrette jusqu'à la Conciergerie; il attend à la porte de la 
prison; et, le lendemain, il suivoit encore la charrette: il la 
suivit ainsi pendant près d'un mois. Ce fait, attesté par plu- 
sieurs témoins oculaires, a été consigné dans plusieurs mé- 
moires du temps. 

M. D... étoit en prison: deux enfans en bas âge alloient 
voir tous les jours leur père; ils n'avoient d'autre conducteur 
que le chien de la maison, qui leur servoit de Mentor dans 
leur voyage. Il veilloit sur eux, avoit soin de les faire 
éloigner des voitures, faisoit écarter lespassans, et les rame- 
noit toujours par le même chemin, sans qu'ils aient jamais 
éprouvé le moindre accident. 

On pourroit citer beaucoup' d'autres traits de la fidélité des 
chiens. On a parlé de faire l'histoire de ces animaux pendant 
la révolution; mais l'humanité auroit peut-être trop à rougir. 



PAGE Q, VERS 2 1. 
Et moi qui proscrivis leurs honneurs funéraires, 
J'implore un monument pour des cendres si chères. 



NOTES DU PREMIER CHANT. i3i 

Surtout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice, 
Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice. 
Loin ces vains monumens d'un chien ou d'un oiseau: 
C'est profaner le deuil, insulter au tombeau. 
À dit notre Poète. Quatrième Chant des Jardins. 



page 10, vers 3. 
Je ne te mettrai point près du chien de Procris. 

Procris, fille d'Erectée avoit épousé Céphale auquel elle fit 
présent d'un chien et d'un javelot, dont son mari la blessa 
mortellement par une funeste méprise. Céphale n'eut pas 
plus tôt découvert son erreur, qu'il se perça de désespoir avec 
le même dard. Jupiter les métamorphosa en astres. 



page 10, vers 5- 

De Poniatowsky, de sa sœur vertueuse, 
Les jardins recevront ton ombre généreuse. 

La princesse Poniatowsky, chez laquelle Madame la Du- 
chesse d'Angoulême eut le malheur de perdre cet intéressant 
animal, lui fit élever dans ses jardins un monument, dont M. 
l'Abbé de Lille fit quelque temps après l'inscription. 



PAGE ÎO, VERS 1$. 

Non que je veuille ici, 'prêchant l'égalité, 
Dissoudre les liens de la société. 

Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable 
esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême. 



ï32 NOTES DU PREMIER CHANT. 

Dans l'état de nature les hommes naissent bien dans l'éga- 
lité; mais ils n'y sauroient rester: la société le leur fait per- 
dre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois. Montes- 
quieu, esprit des lois, liv. 8, ch, 3. # 

PAGE I I , VERS 4* 
Un esclave autrefois fît trembler les Romains. 

Pompée ramena son armée victorieuse en Italie (an de Ro- 
me 680). Spartacus, gladiateur, y avoit excité une guerre 
dangereuse. Ce gladiateur, homme de courage, s'échappa 
de Capoue, où il étoit gardé avec 70 de ses camarades. Il 
les exhorta ensuite de sacrifier leur vie, plutôt pour la défense 
de leur liberté que pour servir de spectacle à l'inhumanité de 
leurs patrons. Un grand nombre d'esclaves fugitifs se joigni- 
rent à lui. Il se mit à leur tête l'an 72 avant J. G. et battit 
successivement les préteurs Valerius Glaber et Publius Valerius 
qu'on avoit envoyés contre lui. Enfin, après avoir dispersé 
l'armée de Lentulus dans l'Apennin, forcé le camp de Gassius 
près Vlodène, il se proposoit de venir mettre le siège devant 
Rome, alarmée de son approche, lorsque, mis en fuite par 
Licinius Grassus, il périt en héros dans l'Abruzze, après avoir 
fait trembler l'Italie pendant près de trois ans. Fertot, Révo- 
lutions de la République Romaine, livre 11. 

PAGE 13, VERS 4« 

Vous-mêmes contre vous les aimez de vos lois. 

Le code noir. * 

PAGE ï3, VERS g. 
O champs de Saint-Domingue, ô scènes exécrables! 

Nous n'offrirons point ici le tableau des scènes de dé- 
sordre et de carnage auxquelles cette colonie a été en proie. 



NOTES DU PREMIER CHANT. 133 

Dans un ouvrage destiné à célébrer les douces émotions de 
la pitié, on ne doit rien recueillir de ce qui inspire l'horreur. 
Il est des détails trop connus, pour qu'on les rappelle; il en 
est de trop déchirans, pour qu'on s'y appesantisse. Qu'il 
suffise de savoir, qu'au moment où l'on dérouloit aux yeux de 
la France épouvantée, la liste des crimes de Carrier, • un 
nommé Joseph, député des noirs à la convention, dite na- 
tionale, s'étonnoit de voir accuser ce monstre, et disoit froi- 
dement: <■<■ Moi en avoir fait bien d'autres à St.-Domingue! » 

PAGE II, VERS 7. 

Fi délia le prouve, elle dont Addisson 
A la poste'rite' transmit l'aimable nom. 

Ce morceau est imité du No. 449 du Spectateur. 
page 11, vers 17. 

Au ciseau de Scopas, même au pinceau d'Apelle 
La beauté' que je chante eût servi de modèle. 

Scopas, sculpteur, de l'île de Paros, vivoit vers l'an 43© 
avant J. C. Il excella dans son art. 



PAGE 18, VERS 21. 
Des filles de Milton, qui ne sait la tendresse? 

Miîton est trop connu comme poëte , pour qu'il soit néces- 
saire ici de parler des ouvrages qui ont illustré ce grand 
homme et le pays qui lui donna naissance. 

Milton naquit à Londres, le g Décembre ■ 1608. L'excès 
du travail auquel il s'étoit livré, dès son enfance^ lui a voit 
fait perdre la vue dans un âge peu avancé. Trois filles, fruit 
de différens hymens, réparèrent par leur tendresse et leur 



i34 NOTES DU PREMIER CHANT. 

zèle, cette perte affreuse pour un homme qui faisoit son uni- 
que bonheur de l'étude. Elles apprirent à lire et à bien pro- 
noncer huit langues qu'elles n'entendoient pas, afin d'être en 
état de faire à leur père les lectures dont il avoit besoin. 



PAGE 18, VERS 2,/y. 
Il outragea son maître, et j'ai chanté . le mien. 

La mort de Charles I, arrivée en 164& n'étonna point Mil- 
ton, naturellement audacieux et républicain. Les factieux le 
choisirent pour justifier leur attentat. Cet écrivain, échauffé 
par l'esprit du temps et par le feu des guerres civiles, entre 
autres coups qu'il porta à l'autorité royale, composa un ou- 
vrage sous ce titre: Défense pour le peuple Anglais, imprimé 
en latin en 1651- On regrette qu'un pareil écrit soit sorti de 
la plume de ce grand homme. * 

PAGE 30, VERS J. 
Sachez donc le trouver clans son réduit affreux. 

« Ce pauvre traîne sa misère de lieu en lieu , dit encore le 
» Bramine inspiré: il n'a ni yêtemeut, ni demeure; mets-le 
« à l'abri sous les ailes de la pitié: il transit de froid; ré- 
» chauffe-le: il est accablé de langueur; ranime ses forces, 
» prolonge ses jours , afin que ton âme vive. » 

page 20, vers A. 

Voyez-vous ce mortel 

Qui, les yeux égarés, comme au bord d^un abîme, 
Hésitant, frémissant, reculant près du crime, 
Tout à coup emporté d'un mouvement soudain, 
D'un vol dont il rougit, rient de souiller sa main? 



NOTES DU PREMIER CHANT. 135 

Ce trait, rapporté par M. de Salo, pr^mipr auteur du jour- 
nal des sa vans, a été le sujet d'un drame joué au théâtre Fey- 
deau, sous le titre de la famille indigente. 



PAGE 23, VERS 3. 

Et moi qui célébrai le bon peuple des champs, 
Je ne reconnois plus le sujet de. mes chants. 

On lit dans le i er . chant des Géorgiques françaises: 

Et quel spectacle, o Dieu! vaut celui d'un village 
Qu'édifie un pasteur, et que console un sage? 
Non, Rome-j subjuguant l'univers abattu, 
Ne vaut pas un hameau qu'habite la vertu. 



page 20, 'vers 6, 

Gros Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres; 
Plus d'un Matthieu Garo s'érige en novateur. 

« C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré 
» Au conseil de celui que prêche ton curé; 
» Tout en eût été mieux; » 

La Fontaine, fable 112. 



PAGE 25, VERS ig. 

Des Troyens autrefois, jetés sous d'autres cieux, 

Ilion imité charmoit encor les yeux; 

Et du Xante sacré, sur un autre rivage, 

Leurs cœurs avec transport reconnoissoient l'image. 



i36 NOTES DU PREMIER CHANT. 

Tout le monde connoit ce passage du 5 m e. livre de l'Enéide, 
où Virgile peint l'imitation intéressante qu'Andromaque avoit 
faite de Troye, sa patrie, et de tous les objets qui lui avoient 
été chers. 

Procedo, et parvam Trojam, simulataque magnis 
Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum 
Agnosco ; Scaeseque amplector limina portas, 
Nec non et Tçucri sociâ simul urbe fruuntur. 



NOTES 

z> u 

■ 

SECOND CHANT. 



PAGE 3o, VERS Zq. 
Cette Eotany Bay, sentine d'Albion? 

Botany Bay, ainsi appelée à cause de la grande quantité 
de plantes qui s'y trouvent, fut découverte par le célèbre na- 
vigateur Cook, à la fin d'Avril 1770. 'Elle est située sur la 
côte de la Nouvelle Hollande. Le climat en est bon, égale- 
ment à l'abri des extrêmes de la chaleur et du froid. Le pays, 
dont le sol est formé d'un sable humide et léger, est agréable- 
ment coupé de bois et de prairies. 

En 1787, le Gouvernement britannique désigna Botany Bay 
pour y planter une colonie qui seroit composée de ces mem- 
bres nuisibles à la société, dont il est nécessaire de la pur- 
ger, sans cependant que leurs crimes méritent positivement 
la mort. Le 20 Janvier 1788 la flotte expédiée d'Angleterre 
à cet effet, arriva à sa destination, après un passage de 36 se- 
maines. Les nouveaux colons eurent d'abord bien des diffi- 
cultés à surmonter, tant du côté des entréprises des naturels 
du pays, que de la disette qu'ils éprouvèrent. Aujourd'hui 
tous les détails que l'on reçoit de ce pays tendent à en donner 
une idée avantageuse; et Ton peut assurer, à l'honneur des 
malheureux qui composent la colonie, que leur conduite en 
général a toujours été, depuis leur arrivée dans ce lieu d'ex- 
piation, infiniment supérieure à ce que l'on avoit droit d'at- 



i.38 NOTES DU SECOND CHANT. 

tendre d'un pareil rassemblement. Voici ce qu'on lit à ce 
sujet dans les mémoires de George Barin^ton. 

ce Je commençai, dit-îl, à visiter les différentes classes 
» d'ouvriers; je les trouvai tous pHis attentifs à leur besogne, 
*> plus respectueux envers leurs surveillans, que je ne l'eusse 
» imaginé. Les uns étoient employés à faire des briques et 
« des tuiles ; les autres; à .bâtir des magasins, des cabanes; 
■>■> d'autres à déblayer, à aplanir le terrain, à porter des pou- 
» très, à former des chemins. Une autre classe étoit com- 
y> posée d'ouvriers exerçant leurs métiers: c'étoient des for- 
» gérons, des chaudronniers, des boulangers, des tailleurs, 
» des jardiniers; il y en avoit aussi qui étoient destinés à gar- 
» der les malades. Lés heures des travaux s^ont depuis le le- 
» ver du soleil jusqu'à onze .heures et demie qu'on les fait 
v appeler pour diner. A deux heures, ils se remettent à 
.» l'ouvrage jusqu'au coucher du soleil; la fin de leurs, travaux 
.» leur est annoncée par le bruit du tambour qui bat la re- 
» traite. Pour les encourager à la culture de leurs jardins, 
» on leur abandonne le samedi; on donne même une prime 
» à ceux qui recueillent une plus grande quantité de légumes. 
>> Les femmes, tous les matins, neitqient les huttes, et ap- 
.» prêtent le diner des hommes; elles ramassent le linge sale, 
.» le lavent, le raccommodent, et le rendent à chacun, le 
v dimanche. Ce jour, personne n'est exempt d'assister au 
» service divin qui se célèbre à onze heures; tous les con- 
.» damnés sont obligés d*y paraître en linge propre; et je 
» dois dire qu'ils. y sont d'une manière plus convenable, et 
» même plus dévotieuse qu'on n'aurait lieu de l'attendre. » 

Les condamnés, le temps de leur exil expiré, obtiennent 
des terres du gouvernement, dans la proportion suivante: 
trente acres pour un homme seul, cinquante pour celui qui 
est marié, avec. dix de plus pour chaque enfant. Pendant les 
..dix-huit premiers mois, les magasins du roi leur fournissent 
encore des provisions et des vêtemens. On leur donne en 



NOTES DU SECOND CHANT. 139 

outre tous les outils et toutes les choses nécessaires à un cul- 
tivateur, avec des grains pour ensemencer la première année. 
La plupart de c^s condamnés, devenus ainsi propriétaires, 
donnent l'exemple des vertus domestiques. Plusieurs ont 
mérité, par leur conduite, d'obtenir des emplois; et l'on a 
vu plus d'un bandit condamné parles tribunaux d Angleterre, 
devenir juge de paix a Botany Bay, et rendre la justice avec 
une probité qui pourroit servir dé modèle à lios magistrats 
d'Europe. 

PAGE 32, VERS 6. 

Ton âme le connut ce noble et tendre zèle, 
Howard dont le nom seul console les prisons.* 

* L'auteur, ayant à chanter un Anglais, bienfaiteur _ de 
l'humanité, s'est cru permis, ou plutôt s'est imposé la loi 
d'emprunter dans un poëte de cette nation les idées principa- 
les de ce morceau, qui semble absolument étranger à son 
poème, et qui se lie parfaitement au sujet traité par le poëte 
français. 

John Howard, l'ami infatigable du pauvre et de l'infortuné, 
naquit à Hackney, près Londres, en 1726. Il r se dévoua 
tout entier, dès sa jeunesse, au soulagement de l'humanité 
souffrante. Après avoir visité toutes les prisons, tous les 
hôpitaux delà Grande Bretagne, il fit, dans le même dessein, 
trois voyages en France, quatre en Allemagne, cinq en Hol- 
lande, deux en Italie, un en Espagne et en Portugal, et enfin 
un dans les états de l'est et la Turquie. C'est dans l'espace 
de 1775 à 1787, qu'il fit ces généreuses visites ; et il se dispo- 
soit à parcourir une seconde fois la Russie et la Turquie, lors- 
qu'il périt, victime de sa philantropie sans bornes. Ayant été 
voir un malheureux attaqué d'une fièvre maligne épidémique, 
il fut atteint de la même maladie qui le mit au tombeau le 20 
Janvier 1790. 



i4o NOTES DU SECOND CHANT. 



PAGE 35, VERS iy. 

Mais quel génie affreux de la France s'empare? 
: De la destruction le délire barbare 

Se promène en tous lieux, et, dans ses noirs transports, 
Tourmente les vivans, les mourans et les morts. 
Le berceau, le tombeau, la cité, le village, 
Le temple somptueux, le modeste ermitage, 
Tout subit sa fureur. 

Ce tableau n'est malheureusement que trop vrai; mais ce 
que la postérité aura surtout peine à croire, c'est que les cen- 
dres des morts, respectées religieusement par les peuples les 
plus barbares, n'aient point été à l'abri de l'aveugle fureur 
des révolutionnaires. Tout le monde sait que le cadavre de 
Turenné, que des monstres arrachèrent de son mausolée, 
à été retrouvé à la ménagerie, parmi les ossemens des animaux. 
Nous avons sous les yeux un petit poè'me de M. Legouvé, 
où ce nouveau genre de crime est peint avec des couleurs si 
fortes, que nous croyons faire plaisir à nos lecteurs, en le 
donnant ici. 

Oj sont ces vieux tombeaux et ces marbres antiques 

Qui des temples sacrés décoroient les portiques? 

O forfait! ces brigands dont îa férocité 

Viola des prisons l'asile épouvanté, 

Coururent, tout sanglans, de nos aïeux célèbres 

Profaner, mutiler les monumens funèbres, 

Et commettre, à la voix d'un lâche tribunat, 

Sur des cadavres même, un autre assassinat. 

Gloire, talens, vertus, rien n'arrêta leur rage. 

O guerriers généreux, dont le mâle courage 



NOTES DU SECOND CHANT. 

De l'état ébranlé releva le destin, 
Vengeurs du nom français, Turenne, du Guesclin, 
Vous vîtes par leurs mains vos cendres dispersées 
Errer au gré des vents, de vos urnes chassées. 
La beauté ne put même adoucir l^ur courroux: 
Sévigné, dans la mort tu ressentis leurs coups. 
C'en est donc fait: brisant les tombes révérées, 
Ils ont désenchanté nos enceintes sacrées. 
Nous y cherchons en vain ces marbres inspirans. 



page 36, vers 3. 

Je ne vois plus ces sœurs, dont les soins délicats 
Apaisoient la souffrance, ou charmoient le trépas. 

Les sœurs grises dont il est ici question, honoroient éga- 
lement et leur sexe et leur fondateur, St. Vincent de Paul. 
A St.-Germaiîi en Laye, on a vu des soldats du Directoire 
entrer à l'hospice de la charité, furieux contre les sœurs, et 
blasphémant contre Dieu même, en sortir, pleins de vénéra- 
tion et de reconnoissance pour ces saintes filles. 



page 36, vers r j. 

Leurs toits hospitaliers sont ferme's aux douleurs, 
Et la tendre pitié s'enfuit les yeux en pleurs. 

Toutes les institutions de charité ont été détruites pendant 
la révolution: les propriétés des hôpitaux n'ont point été à 
l'abri de la rapacité des prétendus amis du peuple; elles ont 
été vendues et dilapidées. 



i4at KOTES DU SECOND CHANT. 

PAGE 36, VERS ig. 

A la voix de Garron le luxe s'attendrit, 

Sa vertu les soutient, et son nom les nourrît. 

M. L'Abbé Carron, porté par son cœur, et appelé par son 
état à soulager les malheureux, en perdant ses moyens, avoit 
conservé ses habitudes; et ses compagnons d'infortune de- 
vinrent le premier objet de ses pensées. Forcé comme tant 
d'autres de quitter la France, il n'avoit de ressources que ce 
qu'il pouvoit attendre du gouvernement anglais; n'importe: 
faire le bien, étoit pour lui un besoin irrésistible; il com- 
mença sans savoir où il iroit. 

Il forma d'abord une école; bientôt ses soins, son zèle, le 
spectacle de ses vertus attirèrent sur son établissement les 
soins et les secours du gouvernement britannique; de riches 
Anglais souscrivirent pour des sommes considérables; ceux 
des émigrés qui avoient sauvé quelques débris du naufrage, 
ou que les bienfaits du gouvernement plaçoient dans une po- 
sition plus favorable, s'empressèrent de venir au secours de 
leurs compagnons d'exil. Enfin M. l'Abbé Carron, qui 
avoit commencé par une école de petites filles, se trouve au- 
jourd'hui possesseur de cinq maisons situées à Sommerstown, 
à l'extrémité de Londres, en pleine campagne et en bon air. 

Dans l'une de ces maisons est une école de petits garçons, 
où sont élevés les enfans des émigrés pauvres. L'Abbé Car- 
ron est à la tête de cette école, comme de tout le reste de 
rétablissement. Les sous-maîtres sont tous d'anciens militaires 
français, émigrés, la plupart décorés de la croix de Saint-Louis. 
Les uns enseignent aux enfans le latin, le dessin, les mathé- 
matiques; d'autres couchent dans les chambres. La seconde 
maison est occupée par une école pour les filles d'émigrés. 
Toutes les maîtresses sont des Françaises autrefois riches, qui 
donnent à leurs élèves les talens utiles ou agréables qu'elles 



NOTES DU SECOND CHANT. ï#I 

avoient autrefois cultivés pour leur plaisir. La troisième mai- 
son est un séminaire, où l'on instruit les jeunes Français qui 
se destinent à l'état ecclésiastique. Dans la quatrième, on 
reçoit les Françaises qui n'ont pas la possibilité de se faire 
soigner chez plies dans leurs couches. La cinquième est desti- 
née aux vieillards, toujours Français, qui ont passé quatre- 
vingts ans. Ils y sont nourris, soignés dans leurs maladies. 
On leur y fournit tout jusqu'aux vêtemens, et ce qui peut 
donner quelque agrément à leur vie. M. l'Abbé Carron d'ail- 
leurs n'est pas bien sévère sur la règle des quatre-vingts ans; 
il a trop de bonté pour être parfaitement exact. Cette bonté 
paroit si naturelle en lui, qu'on seroit tenté d'oublier qu'elle 
doit quelque chose à ses principes religieux, si sa piété recon- 
nue, attestée d'ailleurs par plusieurs ouvrages de religion, et 
les conversions extraordinaires qu'il a faites, ne faisoient ré- 
vérer en lui le prêtre zélé autant que l'homme bienfaisant; 
mais sa piété est douce, et son zèle est tendre. 

Nous finirons cet article par quatre vers que M. De Lille a 
faits pour mettre au bas d'un tableau que l'on destinoit à la 
famille de M. l'Abbé Carron, où ce respectable ecclésiastique 
est peint au milieu de ses établissemens. 

Chef-d'œuvre de son zèle et de sa bienfaisance, 
De sa famille allez charmer les yeux; 
Et que ces monumens pieux 
Accusent à la fois, et consolent la France! 

Après le nom de M. l'Abbé Carron, se présentent naturelle- 
ment ceux des personnes des deux sexes qui se sont si géné- 
reusement associées à ses nobles travaux. L'imagination, fa- 
tiguée des crimes de la révolution, se reposera avec plaisir 
sur les noms de ces bienfaiteurs de l'humanité. 

L'école des demoiselles a pour institutrices. 
Mde. la comtesse du Quengo; Mesdemoiselles de Lucinière, 



i44 NOTES DU SECOND CHANT. 

Mademoiselle de Villier est à la tête de l'hospice des dames. 

M. l'Abbé de Fajolà à l'hospice des vieillards. 

M. M. l'Abbé de Guerry, ancien officier au régiment du roi; 
l'Abbé de Verdun, ancien officier au régiment de Bas- 
signy; du Rumédon, chevalier de l'ordre royal et mili- 
taire de St.-Louis, consacrent tout leur temps aux soins de 
la jeunesse. 

page 4°> Vers ig. 

Tel au bord de la Seine, à nos yeux éblouis 
S'offre ce monument du plus grand des Louis. 

L'Hôtel des Invalides, fondé par Louis XIV. 



PAGE 4° ? VERS 21. 

Tel brille ce Grenwich, où l'œil des vieux pilotes 
Voit partir, revenir, et repartir les flottes. 

Maison magnifique sur les bords de la Tamise, fondée par 
la reine Anne pour la réception des matelots estropiés ou 
surannés. 

page 4* > vers 23. 

Le succès, le bonbeur ne les attendrit pas. 
Sur des captifs tremblans, échappe's au tre'pas, 
Leur triomphe cruel dirige son tonnerre, 

Robespierre fit décréter qu'on ne feroit plus de prisonniers. 
Si cette loi barbare n'a point eu son exécution, l'humanité et 
l'honneur français la doivent au brave Pichegru qui refusa 
avec horreur de s'y conformer. Le général Willot la rejeta 
également dans la Vendée: voyez sa correspondance dans le 
moniteur. 



NOTES DU SECOND CHANT. 145 

PAGE 4 2 > VERS 5. 

O vous, tristes captifs, délaissés parla France, 
Contez-nous quelle main nourrit votre indigence. 

... Personne n'ignore que le gouvernement français, fatigué de 
nourrir et d'entretenir environ 30,000 hommes qui lui étoient 
devenus inutiles, puisqu'ils étoient dans les prisons d'Angle- 
terre, discontinua tout à coup de faire passer à ses agens les 
fonds nécessaires à l'entretien de ces malheureux. Cet abandon 
atroce livra les prisonniers français à toutes les horreurs de la 
misère, la plupart d'entr'eux étoient nus. Mgr. I'Evêque de 
St. Pol ouvrit une souscription pour eux, et engagea les prê- 
tres français à leur envoyer tous les vêtemens dont ils pour- 
voient strictement se passer eux-mêmes. Ces généreux ecclé- 
siastiques ne laissèrent pas échapper une aussi belle occasion 
de rendre le bien pour le mal. Les envois qu'ils firent d'une 
partie de leur linge et de leurs vêtemens, furent si considé- 
rables, que leur poids excéda S 000 ? et q ue l'on fut obligé d'ou- 
vrir une nouvelle souscription pour acheter les caisses qui dé- 
voient les contenir, et en payer le port jusqu'à leur destina- 
tion , ce qui fut exécuté sur-le-champ. De tels exemples de 
bienfaisance de la part de gens, eux-mêmes dans la détresse, 
envers leurs persécuteurs, peuvent seuls consoler l'humanité 
affligée des calamités et des. crimes de, la révolution. 



'o 



PAGE 43? VERS 12. 

Cependant près de vous grondoit l'affreuse guerre. 
De moment en moment s'approcboit son .tonnerret 
Que faisiez-vous alors? vos magistrats muets 
Dormoient au bruit flatteur des paroles de paix. 

Le grand conseil de Berne qui, presque seul, donnoit l'ex- 
emple et l'impulsion aux autres cantons, s obstinoit à conqué- 

12 



j46 notes du second chant, 

rir la bienveillance du directoire. Les considérations fondées 
qui justifioient la neutralité, étoient toutes subordonnées aux 
circonstances; on les convertit en raison d'état invariable. 
Séduit par la douceur d'un repos momentané, tandis que les 
ravages de la guerre se faisoient sentir ailleurs, le corps hel- 
vétique se livra tout entier à l'espoir chimérique d'une sû- 
reté sans dépense et sans trouble, et se crut invulnérable, 
tant qu'il ne seroit pas appelé à combattre les Français. Au 
lieu d'accoutumer le peuple à l'idée de la guerre, on ne l'en- 
tretint que des charmes de la paix. Ce vertige, dont la durée 
a conduit la Suisse au dernier terme de l'humiliation et du 
malheur, gagna successivement la majorité des régences* 
Vainement quelques magistrats, plus éclairés et plus fermes 
que les autres, pénétrèrent dans l'avenir, et sentirent l'illu- 
sion de leurs collègues; une opposition victorieuse triompha 
de toute politique qui eût tendu à affermir l'indépendance de 
la patrie, sur d'autres bases que l'amitié française et les belles 
promesses de M. Barthélemi. Semblables aux adorateurs des 
dieux malfaisans, ils se prosternèrent devant le directoire, 
avec l'offrande de leur amitié, sans considérer qu'un seul sa- 
crifice pouvait les satisfaire, celui des constitutions, de l'in- 
dépendance et des richesses de la Suisse. 

C'est au mois de Septembre 1797, que le directoire paroit 
avoir définitivement fixé son plan d'usurpation; mais il fal- 
loit inventer quelques p ^textes d'invasion et s'ouvrir le che- 
min par des expédiens révolutionnaires. Engager les Suisses 
dans quelque résolution qu'ils pussent calomnier, pour établir 
sur celte calomnie le prétexte de l'agression , devint l'étude 
des directeurs, et le travail de leurs agens. Prolonger la con- 
fiance des Suisses par des: protestations pacifiques ; menacer 
un seul canton, pour détacher les autres de ses intérêts; divi- 
ser les membres de la ligue et le sein de chaque régence; en- 
vironner le peuple de suborneurs; répondre aux ombrages par 
des embrassemens ; provoquer des innovations qui affaiblis- 



NOTES DU SECOND CHANT. 147 

sent l'autorité et la concorde; étouffer la Suisse par elle-même, 
pour l'accabler à son agonie: tel fut le plan du directoire. 

page 43 > vers ig. 
En vain le vieux Steiguer, digne de jours plus beaux, 
Evoquoit vos aïeux du fond de leurs tombeaux. 

Le vénérable Avoyer, de Steiguer, vieillard plein de génie 
et d'expérience, ne fut point la dupe des artifices des agens du 
directoire. Préférant la patrie à sa conservation personnelle, 
et les combats à la mort graduelle où se traînoit la républi- 
que, il soutint de toutes ses forces, de toute la fermeté de 
son caractère, le destin chancelant de l'état, et repoussa 
constamment les délibérations pacifiques qui lui ont été si 
funestes, avec un stoïcisme qu'il sut inspirer à 96 de ses col- 
lègues dans les deux conseils. Incapable, malgré ses efforts, 
d'arrêter le torrent, il alla se réunir au brave général d'Erlach, 
à Frruibrunnen qui étoit menacé par Shawenbourg. Ni les 
périls de tout genre qu'il avoit à courir, ni le poids de 6g ans, 
ni la supériorité de l'armée ennemie: rien n'ébranla son cou- 
rage. Il harangua sa petite troupe, la pénétra de son exemple 
autant que de ses exhortations, la conduisit lui-même, et ne 
quitta point le feu pendant les cinq combats qui précédèrent 
la reddition de Berne. 

page 44-> vers ig. 
Tout s'enflamme à la fois : femmes, en fans , vieillards, 
Entourent leurs foyers de leurs vivans remparts. 

Les petits cantons avoient conservé leur indépendance, au 
milieu de la servitude générale; ils se montroient inébran- 
lables dans leur refus d'immoler leur liberté à la constitution 
que le directoire imposoit aux Suisses. Irrité de cette résis- 
tance, il ordonne à Shawenbourg d'aller venger ce mépris de 
son ordre suprême. 



i4S NOTES DU SECOND CHANT. 

Le ciel cette fois ne permit pas le triomphe de l'iniquité. 
Conduits par deux officiers distingués, M. M. de Paravicini et 
iUoïs de Reding, ces intrépides montagnards bravèrent l'in- 
solence, les commandemens et les cohortes de Shawenbourg. 
Menacés de toutes parts, leur enthousiasme tira de nouvelles 
forces de leurs dangers; « Que nous reste-t-il maintenant, » 
dîsoit-on dans les rangs des soldats, et si ce n'est à mourir de 
» la mort glorieuse de nos pères? » Les vieillards, les enfâns 
vouloient partager la gloire de succomber avec la patrie^ Des 
femmes et des filles s'employèrent à traîner les canons, et les 
transportèrent par- dessus d^s rochers, et par des chemins 
affreux. Presque toutes armées, elles l'étoient, la plupart, de 
massues. Partout où il se trouvoit un lâche qui cherehoit à se 
dérober par la fuite aux dangers de la patrie, elles J'arrêtoient 
et le forçoient de retourner à la frontière et de reprendre sa 
place dans les rangs de l'armée. 

Aloïs Reding sut entretenir ce généreux dévouement et par 
son exemple et par ses paroles; on se rappelle la harangue 
qu'il adressa à ces intrépides montagnards. 

« Braves camarades, chers concitoyens, nous voici bientôt 
y> au moment décisif. Entourés d'ennemis, abandonnés 
« de nos amis , il ne reste plus qu'à savoir si nous 
y> voulons courageusement imiter l'exemple que nos pères 
» nous donnèrent autrefois à Morgarten. Une mort presque 
» certaine nous attend. Si quelqu'un la craint, qu'if se retire: 
*> aucun reproche de notre part ne le suivra. Ne nous en im- 
■» posons pas mutuellement dans cette heure solennelle. J'aime 
» mieux avoir cent hommes déterminés à tout événement, et 
« sur lesquels je puisse compter, que cinq cents qui, prenant 
•» la fuite, amèneront la confusion, et, par leur retraite per- 
« fide, immoleront inutilement les braves qui voudroient en- 
« core se défendre. Quant à moi, je vous promets de ne vous. 
-» point abandonner, même dans le plus grand péril. La 
» mort y et point dei-etraite. Si vous partagez ma résolution, 



NOTES DU SECOND CHANT. 



-19 



V faites sortir deux hommes de vos rangs, et qu'ils viennent 

» me jurer, en votre nom, que vous serez fidèles à vos 

» promesses. « 

A peine Reding eut-il cessé de parler, que mille voix se firent 

entendre; « Nous voulons partager votre sort, nous ne vous 
» abandonnerons jamais, » s'écrièrent tous les soldats à la fois. 
Fidè'e à son serment, cette armée de bergers se battit tou- 
jours avec la plus grande intrépidité, et tua à Shawenbourg, 
dans une guerre de trois semaines, 5000 hommes, et le força 
à la retraite par un traité qui lui ferma les petits cantons pour 
quelque temps, car ils dévoient bientôt aussi devenir le théâ- 
tre de toutes les horreurs qui désoloient la Suisse. 

page 45? vers 1. 
Mais Rapinat paroît, et, contre les victimes. 
Promet aux meurtriers l'impunité' des crimes. 

Voici ce que Mallet du Pan nous apprend de ce commissaire 
du directoire. 

La tyrannie fiscale marche aussitôt sur les traces de la tyran- 
nie armée. Le Carlier, juge trop humain, cède le sceptre des 
déprédations aux commissaires liouhière et liapinat. 

Ce dernier, chef de l'expédition, chargé des instructions 
secrètes, choisi par Rewbell, et son allié, ouvre un nouvel 
enfer. Totila et Alaric furent miséricordieux, à côté de ces 
déprédateurs modernes, élevés dans les lycées de Paris. 

Des cris s'élèvent, ce sont ceux de l'impuissance. Com- 
ment, avec quoi solder cette profusion de rapines? 

La fureur publique accuse le lâche silence de ïa législature 
helvétique; elle le rompit, s'émut, intercéda, remontra: 
mais Rapinat inflexible poursuit ses vols; Shawenbourg et ses 
soldats les protègent. De concert ils font taire les plaintes et 
le désespoir: la Suisse écrasée passe sous un système de ter- 
reur; la prison, la confiscation , l'inquisition, l'échafaud at- 
tendent les murmures et la première résistance. 



150 NOTES DU SECOND CHANT. 

En un mot, une oppression si effrénée aliénoit jusqu'aux Ja- 
cobins les plus immoraux, et le directoire se vit forcé de fein- 
dre de désavouer et de rappeler Piapinat. Mercure Bric. vol. 
d eI . z5o et suivantes. 



PAGE 45? VERS g. 
Ah! qui pourroit tracer ces scènes de carnage? 

Tous les journaux du temps nous assurent que ce tableau 
n'est point exagéré. Dans le canton de Berne plus de 3o vil- 
lages, un espace de plusieurs lieues,, furent mis au pillage; 
châteaux, maisons bourgeoises, fermes, maisons rustiques, 
dévastées de fond en comble; on tuoit les bestiaux, on bri- 
soit les meubles qu'on ne pouvoit emporter. On a trouvé 
dans les bois les cadavres déplus de cent femmes qui, mortes 
victimes de la brutalité la plus infâme, y avoient été jetées 
pour servir de pâture aux oiseaux et aux bêtes féroces. 

page 4^, vers g. 

D'un côte' montrez-moi les noms, les noms sublimes 
De ceux qui de l'e'tat ont péri les victimes. 

Parmi les sénateurs on compte MM. Effinguer etHerbort. 
On regrette dans les membres du grand conseil de Berne. 
MM. Bûcher, capitaine, tué, 

Daxelhofer, 

Le général d'Erlach, 

De Gumoens, colonel, 

Graifenried de Viîars, 

Grouber, capitaine, 

Ryhiner, colonel, 

De Werdt d'Arberg. 



NOTES DU SECOND CHANT. 15. 

PAGE 48, VERS 17. 

Où s'arment en fureur, pour le choix des tyrans, 
Sujets contre sujets, parens contre païens. ¥ 

L'auteur n'a pas prétendu s'attribuer ce dernier vers; il l'a 
emprunté de Corneille, comme particulièrement consacré à 
peindre la guerre civile, et devenu proverbe. 

PAGE ^8, VERS l3. 

LaVende'e! à ce nom, la nature frémit. 
L'humanité recule, et la Pitié gémit. 

Nous n'avons encore aucun mémoire authentique et cir- 
constancié sur cette guerre. Tout ce que l'on sait à cet égard, 
c'est qu'elle fut alimentée parle comité de salut public; nous 
renvoyons nos lecteurs aux discours de Barrère et de Charîier 
dans le moniteur. Personne n'ignore les atroces décrets qui 
livrèrent ce malheureux pays au pillage et aux flammes, et 
transformèrent des campagnes peuplées et fertiles, en déserts 
et en décombres. 



NOTES 



CHANT TROISIEME. 



PAGE 54) VERS 17. 

Tant que d'un Dien suprême on adore les lois , 
La Pitié' dans les cœurs fait entendre sa voix ; 
Mais, quand un peuple impie outrage sa puissance, 
Alors elle se tait: et voilà sa vengeance. 

• , . . « Tout se tourne en révolte et en pensées séditieu- 
» ses, » dit le prince des orateurs français, « quand l'autorité 
» de la religion est anéantie. Mais pourquoi chercher des 
» preuves d'une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par 
» une sentence manifeste? Dieu même menace les peuples 
» qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer du milieu 
>> d'eux, et par-là de les livrer aux guerres civiles. Ecoutez 
» comme il parle par la bouche du prophète Zacharie: Leur 
» âme, dit le Seigneur, a varié envers moi; et je leur ai 
» dit: Je ne serai plus votre pasteur. Que ce qui doit mourir, 
v> aille à la mort ; que ce qui doit être retranché^soit retranché. 
» Et que ceux qui demeureront , se dévorent les uns les autres. 
» Zach. 1 1,9. » 

Bossuet. Oraison funèbre de la reine d'Angleterre. 



i54 NOTES DU TROISIEME CHANT. 

Aussi ces hommes sans Dieu, comme les appelle Pascal, 
eurent-ils grand soin de détruire la religion , ou au moins d'en 
détourner le cours. De là leurs blasphèmes contre tout ce 
qu'il y a de plus sacré; de là leurs temples, leurs autels, leurs 
hommages à la déesse de la raison; en un mot, toutes les fêtes 
honteuses qu'ils substituèrent au saint culte du Dieu vivant. 



Page 56, vers 17. 

La hache est sans repos, la crainte sans espoir; 
La matin dit les noms des victimes du soir. 

L'auteur fait allusion à ces journaux du matin qui procla- 
moient, dans tout Paris, les noms des victimes égorgées juridi- 
quement le soir de la veille. 

Il y avoit aussi des journaux du soir qui proclamoient les 
noms des victimes du matin du même jour. 



page 56, vers 24. 

L'opulence de'nonce et la naissance accuse. 

Si, dans les commencemens de la révolution, la noblesse 
avoit été principalement en butte à toutes les fureurs du parti 
populaire, la classe des bourgeois riches ne tarda pas à s'aper- 
cevoir que la naissance n'étoit qu'un prétexte de persécution, 
et que le parti triomphant en vouloit au moins autant à la for- 
tune qu'à la noblesse. La convention leva enfin tout-à-fait le 
masque, en lançant un décret de mort contre tous ceux qui 
n'apporteroient pas leur argent à la monnoie. Pour donner plus 
d'effet à cette loi, il fut décrété que les dénonciateurs des per- 
sonnes qui ne s'y conformeroient pas ; partageroient avec le 
comité. 



NOTES DU TROISIEME CHANT. i55 

Rabaud de St- Etienne fut découvert par un homme qui 
croyoit que la retraite où ce député proscrit étoit caché, recé- 
loit quelque trésor: enfin on a vu une jeune fille dénoncer son 
père. 



page $8, vers £• 

Ses cheFs auront leur tour; leur pouvoir les proscrits 
Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. 

On se rappelle ces paroles prophétiques de d'Epréménil à 
Pétion qui venoit de l'arracher tout sanglant, des mains d'une 
populace acharnée à sa mort: «Comme vous l'êtes aujourd'hui^ 
» monsieur, j'ai été porté en triomphe , et vous me voyez 
■» maintenant en proie aux fureurs du peuple: ne vous fiez 
■>•> point à sa faveur, ni à votre fortune actuelle. » Pétion ne 
tarda pas à justifier cette prophétie; ceux qui l'avoient immolé 
l'ont suivi de près, et ceux-ci n'ont que précédé ceux qui les 
avoient sacrifiés; ainsi l'expérience nous prouve que tel est le 
sort que la justice divine réserve à tous ceux qui appuient leur 
puissance usurpée sur la faveur populaire. 



PAGE 08, VERS 17. 

Les arts aident le meurtre, et célèbrent les crimes. 

On sait qu'il n'étoit point de fête révolutionnaire où l'on ne 
chantât des hymnes en l'honneur de la liberté, de l'égalité , de 
la raison et de toutes les divinités du jour. Le premier peintre 
de Paris n'a pas rougi de prostituer son art en faveur des régi- 
cides; ses trop fameux tableaux de Michel Peltier et de Mara, 
proclameront à la postérité le talent de David et son in- 
famie. 



i56 NOTES DU TROISIEME CHANT. 

PAGE 5g, VERS 3 = 

Par un art tout nouveau, des nacelles perfides 
De'robent sous vos pas leurs planchers homicides. 

Dans le procès de J. B. Carrier, condamné à mort le iS Dé- 
cembre 1794? pour les crimes dont ce député s'étoit rendu 
coupable à Nantes, on trouve, entr'autres dépositions, 
celle-ci. 

Naudy dépose que, se trouvant un jour chez Carrier avec 
quelques généraux, il entendit Grandmaison leur dire: « En 
» voilà sgoo d'expédiés; « et, sur la demande de l'explication 
de ce propos, Carrier répondit: « Quoi! vous n'entendez pas 
■>■> ce que cela veut dire ? que j en ai fait descendre agoo dans 
» la baignoire nationale. » 

Quatre-vingts prêtres, condamnés à la déportation, furent 
conduits à une gabare qui étoit censée devoir les transporter 
au lieu de leur exil: mais leurs bourreaux leur abrégèrent le 
fatal voyage. Les malheureuses victimes, liées deux à deux, 
furent précipitées à fond de cale ; les conducteurs chavirèrent la 
gabare, après avoir fermé l'écoutille ; les charpentiers soule- 
vèrent les sabords; le fond s'ouvrit, tout fut englouti. 

page 5o, vers Ji 

Ailleurs la cruauté' fière d'un double outrage. 
Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage. 

L'anecdote suivante que nous tenons d'un témoin respec- 
table, prouvera la vérité de ces deux vers. 

M. Arbouin, négociant anglais établi à Bordeaux, se trouva, 
en 1793» incarcéré avec tous ceux de sa nation, qui se 
trouvoient dans cette ville, dans un couvent où on les laissa 
manquer de tout. La guillotine étoit renfermée dans une 



NOTES DU TROISIEME. CHANT: 3gp 

chambre voisine de celle qui leur servoit de prison. Qu'on se 
peigne, s'il est possible, l'état de ces malheureux étrangers, 
en entendant tous les jours le bruit de cette affreuse* machine, 
répété, prolongé sous les voûtes sonores de cette lugubre fa- 
brique. Peut-être leur tour étoit-il venu; on rouloit peut-être 
l'instrument de leur supplice! Un jour, au. milieu de cette idée 
horrible, leur porte s'ouvre avec fracas, un officier républicain 
se présente devant eux; il jouit d'abord de la frayeur, des 
transes mortelles fortement exprimées sur leurs visages pâles 
et défaits, et se retire en leur disant avec un sourire ironique: 
« Mpssieurs, vous devez vous trouver bien heureux ici, car les 
» Anglais aiment beaucoup la solitude!!! » 

page 5g, vers g. 

Et submerge en riant de leurs civiques nœuds, 
Les deux sexes unis par un hymen affreux. 

Carrier est accusé par Philippe Fronjoly et plusieurs autres 
témoins, d'avoir provoqué les mariages républicains , qui con- 
sistoient à suspendre , pendant une demi-heure , un jeune 
homme, avec une jeune femme, à leur donner ensuite un 
coup de sabre sur la tête, et à les précipiter enfin dans l'eau. 

Voici ce que dit, à ce sujet, l'accusateur public dans son 
exposé des crimes de Carrier et ses complices, le 16 Octobre 
*794- 

« Jamais la lime du temps n'effacera l'empreinte des forfaits 
■>■> commis par ces hommes atroces; la Loire roulera toujours 
» des eaux ensanglantées , et le marin étranger n'abordera 
■>■> qu'en tremblant sur les côtes couvertes des ossemens des 
» victimes égorgées par la barbarie, et que les flots indignés 
■» auront vomis sur ses bords. » 



s58 NOTES PU TROISIEME CHANT. 

PAGE 5g, VERS 20. 

Que dis-je! Aux premiers coups du foudroyant orage, 
Quelque coupable encor peut-être est échappé; 
Annonce le pardon ; et, par l'espoir trompé, 
Si quelque malheureux en tremblant se relève, 
Que la foudre redouble, et que le fer achève. 

Après le siège de Toulon, un grand nombre de citoyens 
de cette ville furent réunis sur une place. Les ordres furent 
donnés pour tirer sur eux à mitraille. Un membre de la con- 
vention, qui assistoit à cette terrible exécution, se promena froi- 
dement sur ce champ de mort, et, s'étant aperçu qup quelques- 
unes des victimes avoient échappé à la mitraille, il s'écria tout 
haut : Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent , la républi- 
que leur pardonne. Quelques-uns de ces malheureux se rele- 
vèrent en effet, et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fu- 
siller. La même scène, à quelques circonstances près, s'est 
répétée à Lyon. 



PAGE 60, VERS 2j. 

Par moi, du laboureur, étranger à la gloire. 
Un simple monument honora la mémoire ; 

M. Delille propose d'élever un monument en faveur des la- 
boureurs, dans son Poëme des Jardins. 

Ah!, si d'aucun ami vous n'honorez la cendre, 
Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont se rendre 
Ceux qui, courbés pour vous sur des sillons ingrats , 
Au sein de la misère espèrent le trépas. 



NOTES DU TROISIEME CHANT. »5 9 

Rougiripz-vous d'orner leurs humbles sépultures? 

Vous n'y pouvez graver d'il] us tres aventures, 

Sans d.-ute; depuis l'aube où le coq matinal 

Des rustiques travaux leur donne le signal, 

Jusques à la veillée où leur jeune famille 

Environne avec eux le sarment qui pétille, 

Dans les mêmes travaux coulent en paix leurs fours; 

Des guerres, des traités n'en marquent point le cours: 

Naître, souffrir, mourir, c'est toute leur histoire. 

Mais leur cœur n'est point sourd au bruit de Ieurmémoire. 

Quel homme vers la vie, au moment du départ, 

Ne se tourne, et ne jette un triste et long regard ; 

A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme * 

Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme? 

Pour consoler leur vie, honorez donc leur mort. 

Celui qui de son rane faisoit rougir le sort , 

Servit son Dieu, son roi, son pays, sa famille; 

Il grava la pudeur sur le front de sa fille : 

D'une pierre moins brute, honorez son tombeau; 

Tracez-y ses vertus et les pleurs du hameau; 

Qu'on y lise: « Ci-git le bon fils, le bon père, 

» Le bon époux. » Souvent un charme involontaire 

Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux. 

Et toi, qui viens chanter sous ces arbres pieux, 

Avant de les quitter, Muse, que ta guirlande 

Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande; 

Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté , 

Que leur muse, toujours ivre de volupté, 



àfefe NOTES DU TROISIEME CHANT. 

Ne se montre jamais qu'un myrte sur la tête, 
Qu'avec ses chants de joie et ses habits de fête: 
Toi, tu dis au tombeau des chants consolateurs, 
Et ta main la première y jeta quelques fleurs. 

page 61 , VERS 1 1. 

Lamballe a succombé, Lamballe, dont le zèle 
A la reine, en mourant, est demeure' fidèle; 
Et ces cheveux si beaux, ce front si gracieux. 
Dans quel e'tat, ô ciel ! on le montre à ses yeux! 

La princesse de Lamballe avoit été trop désignée aux bour- 
reaux, pour leur échapper. Amie delà reine dans ses jours 
de bonheur, elle fut aussi compagne fidèle et dévouée dans ses 
longues calamités. Menacée de la proscription, elle n'a voit 
point songé à fuir: elle espéroit être enfermée avec la reine, 
et lui donner toutes les consolations de l'amitié. Elle ne goûta 
pas long-temps cette faveur ; ellefut renfermée à la petite Force. 
Lorsque les assassins,, venus pour l'égorger, la virent,, ils pa- 
rurent oublier, un moment, leur cruauté. Mais, bientôt re- 
venus à eux-mêmes, ils l'accablèrent d'invictives; et, pour la tour- 
menter encore plus, ils couvrirent d'opprobre le nom de la 
reine. On veut qu'elle répète ces outrages: <c Non, non, » 
s'écria -t-elle , « jamais, jamais! » En même temps elle se sent 
défaillir, ses yeux se ferment, etic'est en ce moment qu'elle 
fut frappée. Son corps sanglant est bientôt déchiré parlés as- 
sassins et les furies qui les suivent; sa tête est portée au bout 
d'une pique, et cet horrible trophée est conduit devant le tem- 
ple , prison de la famille royale ! ! ! 



NOTES DU TROISIEME CHANT. iGi 

PAGE 6l , VERS 2.1. 

O guerrier magnanime : et chevalier loyal, 
Digne he'ritier d'un sang, ami du sang royal, 
Respectable Brissac! 

Ces vers ont été changés dans l'édition de Paris. Voici 
ce qu'on y a substitué: 

Chevalier magnanime et guerrier généreux, 
Digne héritier du sang de nos antiques preux, 
Respectable Brissacl 

PAGE 62, VERS 21. 

Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs, 
La tête d'un he'ros roule aux pieds des brigands. * 

* Une même action a presque commandé le même vers, 
celui-ci est visiblement tiré de la fameuse description de la 
mort de Coligny. Il semble que ce soit le sort des grands 
hommes d'inspirer ou de rappeler les beaux vers. 

page 63, vers 17. 

O mon maître ! ô mon roi, comment a pu ton cœur, 
Respirant les bienfaits, inspirer la fureur? 

Lorsque, dans le conseil, on proposoit quelques projets nou* 
veaux, la première question du roi étoit: « Cela rendra-t-il 
•>■> mon peuple heureux? cela fera-t-il le bonheur de mes su- 
» jets? » Sur l'affirmative, le monarque adoptoit tout. Ce fuC 

*3 



i6a. NOTES DU TROISIEME CHANT. 

dans* cette intention, qu'il fit la remise du droit de joyeux avè- 
nement* qu'il supprima la servitude dans ses domaines ; qu'il 
rappela les parlemens exilés parMaupeou • qu'il abolit la ques- 
tion préparatoire; qu'il supprima les prisons du Fort-1'Evêque 
et du petit Châtelet. 

Dans l'édition de Paris on a substitué au vers original , 

O mon maître, ô mon roi! comment a pu ton cœur, 

- 

celui-ci: 

O prince malheureux ! comment a pu ton cœur , 

Les noms de maître et de roi ont un son désagréable à des 
oreilles républicaines. 



page 65, yers ai. 

J'entends encor ces voix, ces lamentables voix, 

Ces voix : « Sauvez la reine et le sang de nos rois ! » 

* L'auteur ne se dissimule pas que ces vers ne soient en- 
core une imitation. 



page 65, vers lo« 

Du crime soudoyé l'ignorance barbare 

Prête sa voix servile au crime qui l'e'gare; 

Et, du peuple à son prince imputant le malheur, 

Des maux qu'eux seuls ont faits, accable sa douleur. 

Le trait suivant peut donner une idée des moyens em- 
ployés pour perdre l'infortuné monarque. Les Jacobins s'indi- 
gnoient, quelques jours avant le 10 Août, que des hommes du 



NOTES DU TROISIEME CHANT. 163 

peuple demandassent encore quelquefois quel prétexte on 
avoit pour l'insurrection. « Eh bien! » s'écria un jour Cha- 
bot, au -milieu d'une délibération des conjurés, «ils veu- 
» lent un prétexte, ma mort peut le leur fournir. » On l'é- 
couta avec étonnement. « Oui, » répondit-il, « le moyen est 
» tout simple. Je me trouverai pendant la nuit dans une rue 
y> détournée: que quelques-uns de vous s'y rendent; qu'ils 
» me tuent; que sur-le-champ on répande parmi le peuple, 
» que la cour a payé des assassins pour m'immoler; que mon 
•» corps sanglant soit porté dans tous les lieux publics: -la 
» vengeance éclate sur-le-champ, le peuple est rempli de fu- 
» reur , l'insurrection se décide, et le château des Tuileries 
•»•> est abattu. » Cet atroce dévouement fut rejeté. 

Précis hist. de la révolution par la Crécelle. 

PAGE 66, VERS 3. 

.... Et leur vue , ô douleur lamentable! 

Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable, 

Où, clans ce même lieu, l'hymen, pâle et tremblant, 

S'enfuit enveloppe' de son voile sanglant. 

C'est la place Louis -XV. Au milieu de. cette place étoit 
une statue équestre de Louis XV. C'est là, qu'au mariage de 
Louis XVI, un grand nombre de personnes furent étouffées 
idans la foule innombrable qui se pressoit sur son passage. 
« Combien je suis malheureux » dit ce bon prince, accablé 
de douleur en apprenant cet affreux accident, « je renonce-» 
» rois volontiers à la couronne qui m'est destinée > pour que 
» cela ne fût pas arrivé. » 



i3 



i64 NOTES DU TROISIEME CHANT. 

PAGE 66, VERS ig. 

O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage! 
Bien différent de ceux où, bordant son passage, 
Son peuple, pour ses jours , levoit au ciel les mains, 
Et de fleurs, sous ses pas, parsemoitles chemins. 

Au mois du Juin 1786, Louis XVI visita Cherbourg. Le peu.. 
pie français, libre encore, déploya, en cette occasion, son 
caractère national, dont l'amour pour ses rois étoit un des 
principaux traits. Louis voyagea comme un bon père entouré 
de ses enfans sensibles et reconnoissans. Témoins des trans- 
ports qui éclatèrent partout sur son passage , nous ne ferons 
point de rapprochement, le contrastre seroit trop accablant. 

page 68, vers 3. 

Eh bien! vous qu'offensoit sa puissance suprême, 
Des honneurs outrageans de son vain diadème, 
Venez : que tardez-vous de de'pouiller son front ? 

L'assemblée, dite constituante, a voit dépouillé le trône dé 
toute splendeur, de toute dignité, de tout ce qui agit sur l'ima- 
gination des peuples ; elle avoit tenu le roi dans une captivité 
honteuse , et brisé tous les liens qui attachent le peuple à son 
souverain; la royauté avoit été avilie et rendue odieuse* 
il ne restoit plus qu'un pas à faire pour mettre le comble à ces 
attentats; l'assemblée qui la suivit, s'en chargea ; elle commença 
par la journée du 20 Juin, et celle du 10 Août consomma les 
désastres de la France. 

Précis de la révolution, par la Crétélle. 



NOTES DU TROISIEME CHANT. 165 

PAGE 6S, VERS 17. 

He'Ias ! toujours trompe , mais espérant toujours, 
Louis à ses tyrans vient confier ses jours. 
On l'insulte, on l'outrage, et des de'crets funestes, 
De son titre royal ont déchire' les restes, 

A l'approche des brigands qui venoient forcer son palais, 
l'infortuné monarque s'étoit retiré avec toute sa famille dans le 
sein de l'assemblée. Celle-ci, incertaine encore du succès de 
la journée, sembla respecter ces augustes victimes. Le roi se 
plaça à côté du président. Mais cette première impression dura 
peu. Un député (*) fit l'observation ironique et barbare, que 
l'assemblée ne pouvoit délibérer en présence du roi. Louis fut 
obligé de descendre du fauteuil qu'il occupoit à côté du prési- 
dent; on le plaça, lui et sa famille, dans une loge de journa- 
listes, derrière le bureau. C'est là qu'il étoft condamné à dévo- 
rer les plus sanglans outrages dont jamais le cœur d'un homme 
ait été abreuvé. C'est là qu'il entendit Vergniaud lire, et l'as- 
semblée adopter sur-le-champ , le décret qui portoit sa sus- 
pension provisoire. Ibid, 

page 6g, vers 2. 

De l'horrible Wbitehall les sanglans attentats» 

Ancien palais des rois d'Angleterre, où Charles I fut quel- 
que temps prisonnier, et d'où, il sortit pour monter sur l'é- 
chafaud. L'anniversaire de la mort de ce prince est religieuse- 
ment observé par les Anglais, comme un jour de jeûne, d'ex^i 
piation et de deuil. Tous les bureaux, tous les théâtres sont 
fermés!!! 

C) Tkuriot* 



i6G NOTES DU TROISIEME CHANT. 

PAGE JO, VERS 31. 

D'autres du jour fatal retraceront l'image, 
Dans ce vaste Paris le calme du cercueil, 
Les citoyens cache's dans leurs maisons en deuil, 
Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance; 

Lorsque îe roi sortit du Temple, Paris ressembloit a une 
vaste solitude; les rues étaient désertes, et l'on ne rencontrent- 
que des piquets ou des patrouilles armées. Un ordre sévère 
avoit prescrit de fermer les croisées. Un temps néouleux, un 
brouillard froid ajoutoient à la tristesse, à l'inquiétude géné- 
rale. Le roi seul, dans ce moment, étoit le moins agité: tout 
entier à la religion , il ne voyoit que le ciel. 



PAGE 73, VERS 17. 

Ali ! combien ses malheurs se sont appesantis! 
Elle n'a plus d'e'poux, et tremble pour un fds. 

La reine étoit la meilleure des mères; lorsqu'on la sépara 
de son fds, elle fut dans la plus grande affliction. « Souvenez - 
3i vous, mon fils, » lui dit-elle, en l'embrassant pour la der- 
nière fois, « souvenez-vous d'une mère qui vous aime; soyez 
« sage, doux et honnête. » 



PAGE 73, VEPtS 1 1. 

Sans cesse elle respire une vapeur immonde; 
Le froid glace ces mains qu'itlolâtroit le monde. 
Un vil grabat succède à des lits somptueux; 
A sa faim qu'éveilloient des mets voluptueux, 
On plaint une grossière et sale nourriture, 
Et la pourpre des rois a fait place à la bure. 



NOTES DU TROISIEME CHANT. ,Ç 7 

Lorsque la rpine fut traduite à la Conciergerie, on la plaça 
dans une chambre (la chambre appelle du Conseil), qui est 
regardée comme la plus malsaine de cette affreuse prison, "tou- 
jours humide et infecte. Sous prétexte de lui donner quelqu'un 
à qui elle put demander ce dont elle pouvoit avoir besoin, on 
lui envoyoit, pour lui servir d'espion (de mouton, en termes 
de prison), un homme d'une figure et d'une voix effroyables , 
qui étoit c'iargé d'ailleurs, dans la Conciergerie, des travaux 
les plus dégoûtants et les plus malpropres. Cet homme se nom- 
moit Barassin , voleur et assassin de profession, qui avoit été 
.condamné à quatorze années de fers par jugement du tribunal 
criminel. Le concierge qui avoit besoin d'un chien supplémen- 
taire qui eut la parole, avoit obtenu que Barassin, coquin 
très -intelligent, resteroit a la Conciergerie où il tiendroit 
son banc de galérien. Tel étoit l'honnête personnage qui tenoit 
lieu de valet de chambre à la reine de France. (Cependant, 
quelque temps ayant sa mort, on lui avoit ôté son oxicieux 
voleur de grands chemins , et on avoit placé dans l'intérieur de 
sa chambre une sentinelle (un gendarme), qui veilîoit jour et 
nuit autour d'elle, et dont elle n'éloit séparée, même pendant 
son sommeil, sur un lit de sangle, que par un mauvais para- 
vent en lambeaux. La Elle des empereurs romains avoit, dans 
ce séjour affreux, pour tout vêtement 9 . une mauvaise robe 
noire qu'elle étoit obligée de raccommoder tous les jours, 
pour ne pas être exposée nue aux regards de ceux qui venoient 
la visiter. Elle n'avoit point de souliers. Tel a été le sort deMa- 
rie-Antoinette , devant qui toute l'Europe a fléchi le genou, à 
crui tous les honneurs qui puissent être rendus à une mortelle, 
ont été prodigués .j po*.- qui tous les trésors du monde ont été 
ouverts. 



i68 N.OTES DU TROISIEME CHANT. 

PAGE 74? VERS 7. 

- Mais il n'en est plus temps, l'affreux conseil s'assemble'; 
On vient, le verrou crie; on l'entraîne, je tremble. 

Jamais la reine ne s'est montrée plus grande, qu'en cet ins- 
tant fatal où des sujets rebelles osèrent la faire compa- 
roître devant un tribunal de sang. ce J'étois reine, » dit -elle 
à ses bourreaux, « et vous m'avez détrônée; j'étois épouse» 
» et vous avez fait périr mon mari; j'étois mère, et vous m'ai 
» vez arraché mes enfans : il ne me reste que mon sang, abreu- 
» vez-vous-en j mais ne me faites pas souffrir plus long-temps. >» 



page 76, vers 1. 

Aussi, des attentats de ce siècle effre'ne', 

Ton tre'pas, ombre illustre, est le moins pardonne. 

L'anecdote suivante prouvera que le peuple français ne fut 
point coupable de cet horrible forfait: non. madame Eliza- 
beth périt victime de quelques monstres pour lesquels le crime 
étoit un besoin, et la vertu un tableau insupportable. Lorsque, 
ïe 30 Juin 1793, le peuple, égaré par d'infàrnes conjurés , eut 
forcé la palais de son roi, le souvenir de la scène du 5 Octobre 
donna de vives inquiétudes sur le sort de la reine. Elle vouloit 
rester auprès de son époux: il l'a conjura de se retirer'dans sei 
apparternens. Madame Elizabeth l'y a voit suivie, et parut la 
première aux yeux de la multitude. On la prit pour la reine; 
on la chargea d'invectives et de menaces; tout annonçoit du 
péril pour ses jours. La sœur de Louis ne voulut point dissiper 
une méprise qui n'exposoit qu'elle ; elle se trouvoit heureuse 
de détourner par ses propres dangers , ceux de la reine. Aver- 
tie de cette scène alarmante, celle-ci accourut, et se présenta 
à la multitude. L'effervescence étoit déjà calmée ,• le généreux 



NOTES DU TROISIEME CHANT. 16g 

dévouement de madame Elizabeth avoit jeté dans les âmes de 
l'attendrissement, de l'admiration; et ses vertus avoient dé- 
sarmé le crime. 



page 7g , vers i5. 

Leurs horribles conseils, et leur doctrine infâme, 
En attendant son corps, empoisonnent son âme. 
Dujà même, de'jà «le sa triste prison 
La longue solitude a troublé sa raison. 

On avoit placé, auprès du fils de Louis XVI, un nommé Si- 
mon, cordonnier: ce Simon , aidée de sa femme, forçoit son 
élève à chanter la Carmagnole et d'autres couplets infâmes. Ce 
malheureux enfant avoit une figure céleste; mais il avoit le 
dos courbé, et comme accablé du fardeau de la vie. Il avoit per- 
du presque toutes ses facultés morales; le seul sentiment qui 
lui restât, étoit la reconnoissance, non pas pour le bien qu'on 
lui faisoit, mais pour le mal qu'on ne lui faisoit pas. Sans pro- 
noncer une seule parole, il se précipitoit au-devant de ses 
gardiens, leur serroit les mains, etbaisoitle pan de leur habit. 
11 couchoit, comme le dernier des malheureux, sur un lit 
qui n'étoit jamais remué; car il n'en avoit pas la force. Sa 
foibiesse et ses malheurs ne désarmoient point ses gardiens 
qui chaque jour redoubloient de cruauté à son égard. Voici 
un trait d'une espèce unique, qui appartient aux membres de 
la commune, à ce modèle de la démocratie qui devoit fixer à 
Paris toutes les libertés civiles et politiques , toutes les vertus, 
toute la gloire de la superbe Rome, tous les arts, toute l'urba- 
nité de la Grèce. Après la retraite du fameux Simon, savetier 
de son métier et gouverneur du jeune fils de Louis XVI, 
deux hommes, ou plutôt deux dogues de cette commune, 
veilloient jour et nuit autour de la chambre de cet enfant. Dès 
que le jour cessoit, on lui ordonnoit de se coucher, parce 



170 NOTES DU TROISIEME CHANT. 

qu'on ne vôuloit pas lui donner de lumière. Quelque temps 
après, lorsqu'il étoit plongé dans son premier sommeil, un de 
ces cerbères, craignant que le diable ou les aristocrates r\e 
l'eussent enlevé à travers les voûtes de sa prison , lui crioit 
d'une voix effroyable: « Capetl où es-tu P dors- tu ? » — a Me 
■» voilà, » disoiî l'enfant moitié endormi, et tout tremblant. — 
« Viens ici, que je te voie. » Et le petit malheureux d'accou- 
rir tout suant et tout nu: « Me voilà ; que me voulez-vous? » — 
« Te voir; va, retourne te coucher: housse. » — Deux ou 
trois heures après, l'autre brigand recommencoit le même ma- 
liège, et le pauvre enfant étoit obligé d'obéir. 

II est mort couvert d'ulcères. On crut, dans le temps , qu'il 
avoit été empoisonné, et c'est encore aujourd'hui l'opinion la 
plus générale. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on avoit offert, 
sous. Robespierre, une somme de cent mille écus à un apothi- 
caire de Paris , pour avoir le secret d'un poison lent et efficace. 
Après le g Thermidor, un député, nommé Brivaï, osa repro- 
cher au comité de salut public, d'avoir commis beaucoup de 
crimes inutiles , et d'avoir oublié celui-là. Le fils de Louis XVI 
mourut peu de jours après. 



page Si i vers ig. 

• 

Et vous, qui, terminant sa triste incertitude, 
Devez de tous les coups lui porter le plus rude, 
Ali! me'nagez son âme, et de tout son malheur 
N'allez pas tout d'un coup accabler sa douleur. 

Madame royale ignoroitla mort de sa mère, de sa tante et 
de son frère, lorsqu'elle sortit du Temple. 



NOTES DU TROISIEME CHANT. i 7 i 

PAGE 82, VERS l5. 

Cependant au milieu de tant de barbarie, 
Lorsque, parmi les maux de ma triste patrie, 
La timide Pitié n'osoit lever la voix, 
Des rayons de vertus ont brillé quelquefois. 
On a vu des enfans s'immoler à leurs pères, 
Des frères disputer le tre'pas à leurs frères. 

Parmi des traits sans nombre de générosité, on peut citer 
ici tfelui de Loiseroles qui mourut pour son fils condamné 
par le tribunal révolutionnaire de Paris, et celui de mademoi- 
selle de Maillé qui s'immola pour sa belle-sœur. 

page 82, vers ai. 

Quand Septembre, aux Français si fatal, 

Du massacre partout donnoit l'affreux signal, 
On a vu les bourreaux , fatigués de carnage , 
Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage, 
Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux ; 
Et, tout couverts de sang s'attendrir avec eux. 

Mademoiselle de Sombreuil se précipita au travers des bour- 
reaux pour sauver son père. Cet héroïsme de la piété filiale 
désarma les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par 
eux en triomphe. Mademoiselle Cazotte parvint aussi à sauver 
son père, vieillard octogénaire; mais M. Cizotte fut ensuite 
reconduit en prison, et la justice de ce temps là fut moins 
compatissante que les assassins des prisons. M. Cazotte a péri 
sur l'échafaud. On pourroit citer plusieurs autres exemples de 
ce mélange de barbarie et d'humanité parmi les agens subal- 
ternes delà révolution. 



17s NOTES DU TORISIEME CHANT. 

PAGE &3, VERS 7. 

O toi, du genre humain la moitié la plus chère! 
Une seule clément ton noble caractère. 

Madame du Barry, arrivée au pied de î'échafaud, jeta un 
cri d'effroi. Son courage l'abandonna entièrement, et elle ne put 
s'empêcher de s'écrier: M. le bourreau, encore un moment. 
Madame du Barry a été îa seule femme qui ait montré cette foi- 
blesse; toutes les autres ont fait preuve d'une résignation hé- 
roïque. Parmi les femmes qui ont honoré leur mort par un 
courage plus qu'humain, on peut citer les Carmélites de Royal- 
lieu, près de Compiègne: elles furent condamnées toutes en- 
semble par le tribunal révolutionnaire. Enchaînées sur la fa- 
tale charrette, et conduites à travers un peuple furieux, elles 
chantoient le Salve, regina, avec la même tranquillité, que si 
elles avoient été encore dans leur église. Lorsqu'une d'elles fut 
montée à I'échafaud, les autres continuèrent leurs chants reli- 
gieux; et ce concert céleste ne fut interrompu, que lorsque 
l'abbesse qui fut exécutée la dernière, succomba sous la hache 
du bourreau. Le courage sublime de ces religieuses avoit tel- 
lement frappé et attendri le peuple, que, dès ce moment il 
cessa d'applaudir aux exécutions, et peu à peu l'esprit popu- 
laire se dirigea vers des sentimens d'humanité. 



'O 



PAGE 8{ï VERS 3. 

Tarente, que te veut cet assassin farouche? 
A trahir ton amie , il veut forcer ta bouche. 

La princesse de Tarente , traduite devant les juges-bour- 
reaux du 2 Septembre, retrouva toute son énergie, lorsqu'elle 
vit que les interrogatoires qu'on lui faisoit, tendoient à obtenir 






NOTES DU TROISIEME CHANT. 173 

d'elle, des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta 
si victorir-usement toutes les calomnies sur lesquelles elle étoit 
interroge , que l'opinion de tout l'auditoire, hautement pro- 
noncée, força ses juges a la déclarer innocente. 



page Si, vers 21. 

O vierges de Verdun , jeunes et tendres fleurs! 

Qui ne sait votre sort? Qui n'a plaint vos malheurs? 

Trente-huit habitans de la ville de Verdun furent traînés à 
Paris, et jugés par le tribunal révolutionnaire. Parmi ces vic- 
times se trouvoienl des femmes qui n'avoient d'autre crime, que 
d'avoir porté des bonbons et des bouquets au roi de Prusse, 
lors de son entrée à Verdun. Tous les yeux se portoient avec 
attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe Watrin, jeu- 
nes, aimables et vertueuses sœurs , fdles d un militaire parvenu 
aux grades supérieurs par de longs et importans services: leur 
innocence, leur candeur et leur beauté intéressoient les bour- 
reaux eux-mêmes. Elles étoient accusées d'avoir prêté de l'ar- 
gent aux émigrés. Fouquier-Tinville leur fit insinuer qu'elles 
n'avoient qu'à nier le fait, et qu'elles obtiendroient leur liber- 
té. Bien persuadées d'avoir fait une bonne action, elles refusè- 
rent de se prêter à un désaveu; leur mort fut un des crimes de 
cette époque révolutionnaire, qui excitèrent le plus d'indigna- 
tion, et qui préparèrent la chute des tyrans. 



iy4 NOTES DU TROISIEME CHANT. 

PAGE 85, VERS g. 

Loin les jardins de Flore , et l'impur Tivoli, 
Par ses bals scandaleux trop long-temps avili, 
Où d'infâmes beaute's , dans leur profane danse , 
Aux mânes de son maître insultent en cadence ! * 

* Le jardin de Tivoli appartenoit à M. Boutain qui a été 
décapité sous le règue de la terreur. 



NOTES 



QUATRIÈME CHANT. 



PAGE 88, VERS I. 

D'un injuste oppresseur les lois usurpatrices 
Gouvernent par la peur, régnent par les supplices. 
Quelques abus font place à des malheurs plus grands; 
Et des débris d'un roi naissent mille tyrans. 
La France que le monde avec effroi contemple. 
En offre dans ses chefs l'épouvantable exemple. 

Dès que le trône fut renversé, l'autorité se partagea entre 
les membres de la convention et ceux de la commune de Paris. 
Je suis las de ma portion de tyrannie , s'écria un jour le dé- 
puté Pvabaut de St-Etienne. Il n'étoit point de club qui ne 
s'associât aussi à l'exercice de la puissance, et la France en 
comptoit plus de vingt mille. Depuis que le peuple avoit été 
proclamé souverain , tout le monde vouloit être peuple, cha- 
que groupe se considéroit comme le peuple souverain ; et nous 
avons va tout à coup s'élever plus de cent mille peuples, tous 
égaux en droits, tous rivaux de pouvoirs, et toujours prêts à 
appuyer leurs prétentions par la violence. Au milieu de cet 



176 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

épouvantable chaos , chaque commune avoit un gouvernement, 
chaque quartier son tyran; et toutes les factions, toujours di- 
visées entr' elles, ne sembloient se réunir que pour donner 
la mort. 



page $8, vers g. 

La misère est pour nous, et pour eux l'opulence. 
Sur la chute du trône e'ievant leur puissance, 
D'un front jadis rampant, ils affrontent les cieux. 

En effet, tandis que les plus illustres maisons de France traî- 
nent leur misère, ou dans l'exil , ou près de leurs anciens do- 
maines qu'on leur a permis de revoir, rien n'égale le faste des 
nouveaux parvenus. 



page 88, vers si. 

La France qu'envioient le,s nations voisines, 
Des ruines du monde accroissant ses ruines , 
De son corps gigantesque étale en vain l'orgueil , 
Assemblage hideux de victoire et de deuil. 

« C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses hu- 
« maines. Qu'on voie, dans l'histoire de Rome, tant de 
» guerres entreprises, tant de sang répandu, tant dépeuples 
» détruits, tant de triomphes, tant de politique, de constance, 
» de courage; ce projet d'envahir tout, si bien soutenu, si 
» bien fini, à quoi aboutit-il, qu'à assouvir le bonheur de 
» cinq ou six monstres ? . Quoi! ce sénat n'avoit fait évanouir 
» tant de rois, que pour tomber lui-même dans le plus bas 
» esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens, et 
» s'exterminer par ses propres arrêts! On n'élève donc sa 
ç puissance que pour la voir mieux renversée! Les hommes 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. i~ n 

» ne travaillent à augmenter leur pouvoir, que pour le voir 
» tomber contre eux - mêmes dans de plus heureuses 
» mains! » 

Montesquieu. Grandeur et Décadence des Romains, Ckap.15. 



page gx, vers g. 

Souvent pour un vil prix, pour un plus vil usage, 
Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage. 

Il y a ici 88 vers supprimés dans l'édition de Paris. Le 
tableau que M. l'Abbé de Lille fait des malheurs causés par 
les spoliations, auroit pu exciter l'inquiétude ou le remords 
dans l'âme de ceux qui en ont profité. 



P A G E g I , VERS 15. 

Et, vengeant une fois Pelletier consolé, 
En cornets à son tour Despréaux est roulé. 

Du Pelletier, parisien, étoit un misérable riment dont 
l'occupation étoit de composer des sonnets à la louange de 
toutes sortes de gens. Voici, entre autres épigrammes, que 
Bqileau a lancées contre lui, ce qu'il en dit dans sa troisième 
satire: 

...... Et j'ai tout Pelletier 

Pioulé dans mon office en cornets de papier. 



*4 



i8o NOTES DU QUATRIEME CHANT. 



PAGE gi , VERS 20. 

O toi, premier appui de la socie'té. 
Qui, seul des immortels, restant au Capîtole, 
Après le roi des dieux , fus sa première idole. 
Dieu Terme! que dis-tu de ces barbares lois? 

Le dieu Terme étoit la divinité qui présidoit aux limites des 
champs. Lorsque les dieux voulurent céder la place du Capi- 
tole à Jupiter, ils se retirèrent dans les environs par respect; 
mais le dieu Terme demeura à sa place. On ne lui ofïroit au- 
cun sacrifice sanglant, comme étant un dieu de paix et de 
concorde; mais sa vengeance étoit dénoncée contre ceux qui 
osoient empiéter sur les biens d'autrui. 



page 92, vers 3. 

Vous, allez maintenant, complaisans possesseurs ; 
D'avance enrichissez vos heureux successeurs.' 

« Sylla donna les terres des citoyens aux soldats, et il les 
» rendit avides pour jamais; car, dès. ce moment, il n'y eut 
*> plus un homme -de guerre qui n'attendît une occasion qui 
» pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains. Il 
» vint après lui un homme qui ne confisqua pas seulement les 
« biens des particuliers, mais enveloppa dans la même cala- 
« mité des provinces entières. « 

Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, Chap.z* 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. z8i 



page' g3, vers ai. 

Avez-vous oublié cette touchante histoire 

Dont Virgile, en beaux vers, retraça la me'moire? 

Tout le monde connoît le sort funeste du jeune Polydore, 
égorgé par Polymnestor, auquel l'infortuné Priam l'avoit con- 
fié. Rien de plus touchant que cet épisode qui commence le 
troisième chant de X Enéide. 



page Q7, vep^s g. 

Mais c'est vous , rois du monde, oui, c'est vous qu'inte'resse 
Le sort de ces proscrits. Celte brave noblesse, 
Ces prêtres, ces prélats, disperse's en tout lieu, 
Souffrent, vous le savez, pour leur roi, pour leur Dieu: 
Vous leur devez un port au milieu de l'orage; 
Et pour eux et pour vous honorez leur courage. 

Souffrir pour son Dieu, pour son roi, n'est pas un grand 
mérite aux yeux de certains censeurs; cela n'a p.u, dans 
leur opinion, donner aux émigrés aucun droit à l'intérêt que 
l'auteur sollicite pour eux; ils n'en ont d'autres que ceux que 
donne Je malheur, sur des âmes compatissantes. Aussi ont-ils 
changé les vers précédens en ceux-ci t 

G vous que le destin fît les maîtres du monde, 
Princes, Rois, c'est sur vous que notre espoir se fonde: 
La vertu malheureuse et cachant ses douleurs, 
Vous demande un asile et non pas des vengeurs. 



i82 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

PAGE 98, VERS 5. 
De l'état social désordonné les rangs. 

Malheureusement pour la société, l'expérience de tous les 
jours nous prouve l'existence de cette affreuse manie dont 
l'impunité augmente chaque jour les ravages. 

page 98, vers g. 

Un Faux amour de paix enfante les orages, 
Et la faute d'un jour pèse sur tous les âges. . 

Lorsqu'on voit, dit Montesquieu, deux grands peuples se 
faire une guerre longue et opiniâtre, c'est souvent une mau- 
vaise politique de penser qu'on peut demeurer spectateur 
tranquille. Les Romains eurent à peine dompté les Carthagi- 
nois, qu'ils attaquèrent de nouveaux peuples, et parurent 
dans toute la terre pour tout envahir. 

Grandeur et Décadence des Romains. 

page gg, vers 21. 

« Venez, nobles bannis, leur dit-elle avec joie; 

r> Cartbage hospitalière est l'asile de Troie, 

y> Le destin vous poursuit, c'est assez pour mon cœurj 

» Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. » 

Quare, agite, 6 tectis, juvenes, succedite nostris. 
Me quoque per multos similis fortuna îabores 
Jactatam hâc demum voluit consistere terra. 
Non ignara mali, miseris succurrere disco. 

AEn. Lib. I. carm. 927 et seq. 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. 



PAGE IOO, VERS II. 

Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux, 

Et ses regards long-temps les suivent sur les eaux. 

Aceste qui régnoit dans une partie de la Sicile, fit le meil- 
leur accueil à la flotte d'Enée, lorsqu'elle aborda dans ses 
états. Virgile en parle ainsi dans le cinquième chant de 
X Enéide, vers 35: 

At procul excelso miratus vertice montis, 

Adventum sociasque rates, occurrit Acestes, 

Horridus in jaculis et pelle Libystidis ursœj 

Trojà Crimiso conceptum flumine mater 

Quem genuit. Veterum non immemor ille parentum, 

Gratatur rednces; et gaza Iastus agresti 

Excipit, ac fessos opibus solatur amicis. 

page ioi, vers g. 

« Abre'gez mon supplice, 

y> O Troyens ! vous voyez un compagnon d'Ulysse; 
» Percez-moi de vos traits, plongez-moi dans les flots ' 
r> Vous me devez ïa mort. » 

Achéménide étoit un des compagnons d'Ulysse, qui avoit 
été retenu dans la grotte de Polyphème. Virgile raconte ainsi, 
au troisième chant de l'Enéide, son apparition devant Enée, 
dans l"ile des Cyclopes; 

Quum subito e sylvis, macie confecta suprèmâ 
Ignoti nova forma viri, miserandaque cultu, 
Procedit, supplexque manus ad littora tendit. 
Respicimus: dira illuvies, immissaque barba, 



*S4 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Consertura tegumen spinis 

• mox sese ad ïittora prasceps 

Cura iletu precibusque tulit: per sidéra testor, 
Per superos, atque hoc cœli spirabile lumen, 
Tollite me, Teucri, quascumque abducite terras, 
Hoc sat erit. Scio me Danais e classibus unum, 
Et bello Uiacos fateor petiisse pénates, 
Pro quo si sceleris tanta est injuria nostri, 
Spargite me in fluctus vastoque immergite ponto. 

Sipereo, hominum manibus periisse juvabit, 

Sum patriâ ex Jthacâ, cornes infelicis Ulixi, 
No m en Achemenides. 

AEn. Lib. III. car m. 5oo. 



PAGE 102, VERS I. 

, Et toi ! daigne m'entendre, 

Walcleck, homme e'clairé prince aimable, ami tendre. 

Je ne te vis jamais; par l'estime dicte', 

Mon vers par tes faveurs n'est point décre'dite'. * 

* On voit que dans ces vers, comme dans d'autres pas- 
sages, la même idée a nécessité la même expression. 

page 102, vers ai. 

Mais vous, soyez be'nis, vous, peuples magnanimes, 
Qui de nos oppresseurs re'paràtes les crimes! 
Toi, surtout, brave Anglais, libre ami de tes rois. 

Il étoit naturel dépenser que, parler de vertu, de justice 
et de loyauté à des hommes sans Dieu, sans humanité, sans 
principes, exciteroit leur fureur: aussi M. l'Abbé de Lille 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. i85 

avoit-il bien prévu, en nous livrant son poëme,j que, dès 
qu'il paroitroit, toute la tourbe jacobine s'élèveroit en masse 
contre lui. C'est ce qui est arrivé. Mais ce 'que ces hon- 
nêtes gens lui pardonnent encore moins que le reste, c'est 
le juste tribut de reconnoissance et d'éloges qu'il donne â 
l'Angleterre. 

Ce passage a donc excité la fureur, et tous les Zoïles de 
France se sont déchainés contre le poète qui a osé chanter les 
bienfaits d'une nation grande et généreuse. 

page 103, vers 17. 

Pour corriger encor la fortune ennemie. 
Du ve'ne'rable Oxford l'antique académie 
Multiplia pour vous ce volume divin, 
Que l'homme infortuné ne lit jamais en vain; 
Qui, ê 1 double évangile ancien dépositaire, 
Nous transmit de la foi le culte héréditaire. 

L'université d'Oxford a fait imprimer la bible, pour en 
distribuer les exemplaires aux ecclésiastiques français qui se 
trouvoient en Angleterre. 

v'PAGE I05, VERS 13. 

Non, non: je l'ai promis à l'aimable Glairesse; 
Beau lieu qui nourrissoit ma poétique ivresse. * 

* Glairesse est un village sur le lac de Bienne, dont le 
paysage est très-pittoresque. 

page io5, vers 21. 

Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse, 
Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse! 



i86 NOTES DU QUATRIEME CHANT. . 

« De toutes les habitations où j'ai demeuré, » dit Rousseau 
dans sa huitième promenade, « aucune ne m'a rendu aussi 
» véritablement heureux, et ne m'a laissé de si tendres regrets 
» que l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Cette 
» petite île, qu'on appelle à Neufchàtel l'île de la Motte, est 
» bien peu connue, même en Suisse; aucun voyageur, que je 
» sache, n'en fait mention. Cependant elle est très-agréable 
» et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui 
» aime à se circonscrire; car, quoique je sois peut-être le 
*> seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi, je ne 
» puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique 
» je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nul autre. 

v> Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus 
» romantiques que celles du lac de Genève, parce que les 
*> rochers et les bois y bordent l'eau de plus près; mais elles 
to ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture, de 
» champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a 
» aussi plus de verdures naturelles, plus de prairies, d'asiles 
« ombragés, de bocages, de contrastes plus fréquens et des 
» accidens plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heu- 
» reux bords de grandes routes comniodes pour les voitures, 
« le pays est peu fréquenté par les voyageurs; mais il est 
» intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à 
» s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se re- 
» cueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit, 
» que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques 
« oiseaux, et le roulement des torrens qui tombent de la 
y> montagne. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, 
» enferme dans son milieu deux petites îles, l'une habitée et 
» cultivée, d'environ une demi- lieue de tour; l'autre plus 
» petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin 
» par les transports de la terre qu'on en ôte sans cesse, pour 
» réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. 187 

• grande. C'est ainsi que la substance du foible est toujours 

» employée au profit du puissant. 

» Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, 

» agréable et commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, 

» ainsi que l'île, et où loge un receveur avec sa famille et ses 

« domestiques; il y entretient une nombreuse basse- cour, 

■» une volière et des réservoirs pour le poisson. L'île, dans 

» sa petitesse, est tellement variée, dans ses terrains -et ses 

» aspects, qu'elle offre toutes sortes de sites, et souffre tou- 

» tes sortes de cultures; on y trouve des champs, des vignes, 

» des bois, des vergers, de gras pâturages, ombragés de bos- 

•>•> quets et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord 

» des eaux entretient la fraîcheur. Une haute terrasse, plan- 

» tée de deux rangs d'arbres, borde l'île dans sa longueur; 

» et, dans le milieu de cette terrasse, on a bâti un joli salon, 

•>•> où les habitans des rives voisines se rassemblent, et vien- 

» nent danser les dimanches durant les vendanges. « 



page io5, vers 23. 

O bords infortunés! en vain nos oppresseurs 
Nous ont de votre asile envié les douceurs; 
Et, menaçant de loin vos frêles républiques, 
Ont envoyé contr'eux leurs arrêts tyranniques. 

Le directoire a souvent poursuivi les émigrés jusque sur' les 
terres étrangères: et plus d'une fois le gouvernement de la 
Hollande et celui de la Suisse reçurent l'ordre de les chasser 
de leur territoire. 



page 106, vers 7. 

Choisis, Muse, choisis tes, plus nobles accens : 
Les héros de Condé te demandent des chants, 



i88 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Ce passage, contenant 4^ vers, est entièrement sup- 
primé dans l'édition de Paris. On a bien permis qu'on 
donnât quelques regrets aux augustes victimes de la féro- 
cité des factieux, qu'on jetât quelques fleurs sur le tombeau 
de l'infortuné monarque dont la mort a plongé la France dans 
l'abîme; mais on n'a pas voulu qu'on parlât de celui que la 
Providence a conservé pour l'en retirer un jour. On n'a pas 
dû prononcer le nom des membres précieux qui nous restent 
de cette illustre maison. 



PAGE 106, VERS l£. 

Sparte, ne parle plus de tes trois cents guerriers, 
Un seul de leurs combats e'gale tes lauriers. 

Toute l'Europe a parlé de l'armée de Condé, nous ne cite- 
rons donc qu'une seule des nombreuses actions qui ont égale- 
ment signalé sa valeur et sa générosité. 

Le 1 g Juillet 170.3, quatre- vingts gentilshommes, comman- 
dés par M. le Chev. de Salgues , maréchal de camp, reprirent 
à la baï'onette la redoute de Belheim, défendue par un ba- 
taillon de grenadiers. L'armée de Condé fit pour la première 
fois des prisonniers. Ceux-ci qui avoient été témoins de la 
férocité avec laquelle on avoit massacré les camarades des 
braves gens à qui la Providence les hvroit, s'attendoient à être 
les victimes d'un droit de représailles qui leur paroissoit 
naturel et inévitable; lorsque S. A. S. Monseigneur le prince 
de Condé, après avoir visité ses blessés, se rendit au milieu 
d'eux, il leur parla avec une bonté rassurante, et ordonna de- 
vant eux aux chirurgiens de les traiter avec les mêmes soins, 
que les gentilshommes et les soldats de son armée. 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. ig 9 



PAGE I07, VERS 17. 

Eh! quels transports nouveaux, quels momens pleins de charmes, 
Quand parut votre roi, votre compagnon d'armes! 

Au mois d'Avril 1^96, Louis XVIII se rendit à l'armée de 
Coudé. La présence de ce monarqne fit oublier à ces braves 
guerriers toutes leurs fatigues, et sa bonté leur fit regretter 
de ne pas avoir l'occasion de s'exposer à de plus grands périls 
pour sa cause sacrée. Le roi daigna adresser la parole à 
quelques-uns de ses enfans égarés, dont un détachement 
n'étoit séparé de Sa Majesté que par une petite rivière: ces 
malheureux, enchaînés par la crainte, témoignèrent leur 
respect, sans oser faire éclater leurs transports; libres, ils 
auroient volé aux pieds de leur maître ou plutôt de leur père. 



page 108) vers 23. 

Combien l'Europe a vu d'illustres ouvriers 
S'exercer avec gloire aux plus humbles me'tiers ! 
La beauté' que jadis occupoit sa parure, 
Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure; 
L'une brode des fleurs, l'autre tresse un chapeau; 
L'une tient la navette, et l'autre le pinceau. 

Plusieurs émigrés ont su employer dans leur exil les talens 
que l'éducation leur avoit donnés; quelques-uns ont em- 
brassé des professions mécaniques; d'autres ont enseigné le 
dessin et la musique; les hommes instruits ont appris aux 
étrangers les principes de la littérature et de la langue 
française. 



igo NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Les femmes émigrées ont fait connoitre aux étrangers nos 
arts agréables; elles leur ont donné nos goûts; et les talens 
qu'elles avoient cultivés, sont devenus pour elles une ressource- 
dans les malheurs de l'exil. 



page iog, vers g. 

Que dis-je? ce poëme où je peins vos misères, 
Doit le jour à des mains noblement mercenaires : 

M. de Fontaine-Mervé, gentilhomme de la province d'An- 
jou, victime de la révolution, comme tant d'autres, auxquels 
elle a tout enlevé, fors l'honneur, avoit embrassé le com- 
merce de la librairie, à Londres, lorsqu'il acheta de M. de 
Lille le poëme du Malheur et de la Pitié, tel qu'il l'offre au 
public. Peut-être les lettres lui ont-elles l'obligation de cet 
ouvrage, qui, vraisemblablement, sans sa persévérance, n'au- 
roit jamais vu le jour. 



page iog, VERS II. 
De son vêtement d'or un Caumont l'embellit. 

M. le comte de Caumont, maréchal des champs et armées 
du roi, a mis en pratique ce précepte de l'auteur: . 

Armez d'un jus^e orgueil, votre illustre infortune, 
et pour ne rien devoir qu'à lui y il s'est fait relieur. Il excelle 
dans son art. 

PAGE IIO, VERS 22. 

Telle je nourrissois ma douce rêverie, 
Lorsque de deux Français le sort miraculeux 
M'apprend que le destin re'alise mes vœux. * 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. 191 

* M. de Lille, après avoir terminé cet épisode, apprit que 
tout ce qu'il a voit imaginé étoit arrivé, avec la différence ce- 
pendant, qu'il place la scène dans l'Amérique méridionale, 
sur les rives de l'Amazone, et qu'elle s'est passée dans l'Amé- 
rique septentrionale. 

page 1 185 Vers g. 

Hé! compter- vous pour rien ce que la gloire ordonne? 
L'honneur est-il muet? 

Il y a ici 8 vers retranchés dans l'édition de Paris. 
page 118? vers 17. 

Ainsi jeté' moi-même aux rives étrangères, 

Je chantois la Pitié', je peignois nos misères. 

Souris à mes accens, ô Prince ge'ne'reux, 

A qui je dus ma gloire en des jours plus heureux! 

S. A. R. Monseigneur le comte d'Artois, aujourd'hui Mon- 
sieur, s'étoit déclaré le Mécène de notre poète, quelque 
temps après la publication de sa traduction des Géorgiques. 
L'abbaye de St-Séverin, en Poitou, fut un des bienfaits du 

I Prince dont le poète reconnoissant a plus d'une fois chanté 
les bontés. 

La reconnoissance r J a jamais été la vertu des républiques 
en général; le tableau si touchant qu'en fait M. l'Abbé de Lille, 

• ne pouvoit être agréable à des censeurs républicains; aussi 
ont-ils retranché cet intéressant passage qui contient vingt- 
deux vers. 

page 11g, vers 18. 

Mais, que dis-je? au milieu des malheuri [de l'empire, 
Un rayon de bonheur vient du moins te sourire. 



iga NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

L'horoscope qui se trouve dans l'épithaïame des augustes 
époux que le ciel a, sans doute, destinés à remplir un jour le 
trône de leurs aïeux, ne pouvoit convenir à des censeurs 
républicains: aussi ont -ils proscrit ici seize des plus beaux 
vers du poème. 



PAGE 120, VERS g. 

C'est ton heureux pays quî vit former leurs chaînes, 
Toi, qui du Nord charmé viens de saisir les rênes, 
Jeune et digne he'ritier de l'empire des Czars ! 

Le mariage de Monseigneur le duc d'Augoulême et de Ma- 
dame Royale s'est fait à Mittau, en Courtaude. 

Par les mêmes raisons que nous avons données plus haut, 
vingt-deux vers qui composent ce morceau ont subi le sort 
des précédons. 



L'épisode qu'on va lire termine l'édition de Paris, et rem- 
place une partie de ce qui en a été retranché. Entre plus de 

vingt-cinq mille vers que' M. l'Abbé de Lille nous a donné le 

i • • j • i • ■ • ' ; '' ','•+ 

plaisir de copier pour lai, nous reconnaissons ceux-ci , qu il 

appeloit, en badinant, ses rogatons, et qui appartenoient 
au poème de I Imagina twn. 

■ ■ Ce tableau qui étoit' parfaitement adapté au cadre d'où 
1 auteur la retire, a valu a celui-ci, dans le nouvel enca- 
drement où il l'a placé, le reproche d'incohérence, en un 
mot, d'être en contradiction avec lui-même. En effet le ton 
qui règne dans les 2,60 derniers vers de la Pitié, est si diffé- 
rent de celui que l'on remarqué dans ceux qui les précèdent, 
qu'ils n'ont pas l'air d'appartenir au même ouvrage; 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. i 9 3 

Mais ces jours ne sont plus, Dieu juste! tu l'emportes: 
La patrie aux Français vient de rouvrir ses portes; 
Elle ne peut encore, au gré de nos souhaits , 
Achever la justice, et combler ses bienfaits; 
Mais, d'un œil attendri vous pourrez reconnoître 
Le sein qui vous nourrit, le ciel qui vous vit naître; 
Et, des biens les plus chers retrouvant les douceurs , 
Embrasser vos enfans, vos frères et vos sœurs. 
Vous pourrez, revenus des terres étrangères, 
Retrouver et l'église, et la foi de vos pères. 
Non, non, le temps n'est plus où la religion 
Sous le poids du mépris et de l'oppression , 
D'une tremblante main relevant ses bannières , 
Dans l'ombre des forêts, dans le creux des tannières, 
Loin des autels détruits et des temples déserts, 
Adoroit en tremblant le Dieu de l'univers. 
Déjà de sa splendeur quelques traits reparoissent, 
Son temple se relève , et ses fêtes renaissent. 
Je les revois enfin, ces tribunaux où Dieu 
Ecoute du remords l'attendrissant aveu; 
Ces vases du baptême où les chefs des familles 
Viennent purifier et leurs fils et leurs filles. 
Même de vos clochers l'airain consolateur, 
Que pour un vil profit un bras profanateur 
Fit descendre à leurs pieds, remonté vers leur faite, 
Du patron du hameau proclame encor la fête. 
Il vous appelle encore au chant religieux 
Qui monte de la terre à la voûte des cieux , 



i 9 4 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Au sacrifice auguste, à la sainte tribune , 

Où l'orateur chrétien console l'infortune; 

Demande encor des vœux pour les mortels souffrans, . 

Pour l'enfant nouveau-né, pour les vieillards mourans; 

Guide eneorle berger, errant dans la campagne, 

Qu'attendent ses enfans et sa chère compagne, 

Qui, parmi les frimats, égaré dans la nuit, 

Bénit, en avançant, le son qui le conduit, 

Et, sur le coq doré, l'honneur de son village, 

Vers le toit paternel dirige son voyage. 

Enfin, las de se fondre en canons, en mousquets, 

Il sonne vos travaux, il sonne vos banquets. 

Allez donc, d'un cœur pur et d'une âme soumise, 

Ensemble jetez-vous dans les bras de l'église: 

C'est là qu'il faut porter, dans vos pieux transports. 

Le juste ses malheurs, le méchant ses remords. 

Allez; et, bénissant le Dieu qui vous rassemble, 

Chantez, priez, pleurez, consolez-vous ensemble» 

C'est peu. Depuis long-temps, l'auguste piété 

Abandonnoit la terre à sa fécondité: 

Enfin, on la revoit, dans la saison nouvelle, 

Cette solennité, si joyeuse et si belle 

Où la religion, pour un culte pieux, 

Seconde des hameaux les soins laborieux; 

Et, dès que Mai sourit, les agrestes peuplades 

Reprennent dans les champs leurs longues promenades. 

A peine de nos cours le charïtre matinal, 

De cette grande fête a donné le signal. 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. ioÇ 

Femmes, enfans , vieillards, rustique caravane, 

En foule ont déserté le château, la cabane. 

A la porte du temple, avec ordre rangé, 

En deux files déjà le peuple est partagé. 

Enfin, paroit du lieu le curé respectable, 

Et du troupeau chéri le pasteur charitable. 

Lui-même il a réglé l'ordre de ce beau jour, 

La route, les repos , le départ, le retour. 
Ils partent, des zéphirs l'haleine printannière 
Souffle , et vient se jouer dans leur riche bannière; 
Puis vient la croix d'argent; et leur plus cher trésor, 
Leur patron enfermé dans sa chapelle d'or, 
Jadis martyr, apôtre ou pontife des Gaules: 
Sous ce poids précieux fléchissent leurs épaules. 
De leurs aubes de lin, et de leurs blancs surplis, 
Le vent frais du matin fait voltiger les plis; 
La chappe aux bosses d'or, la ceinture de soie, 
Dans les champs étonnés en pompe se déploie; 
Et de la piété l'imposant appareil 
Vient s'embellir encore aux rayons du soleiL 
Le chef de la prière, et l'âme de la fête, 
Le pontife sacré, marche et brille à leur tête, 
Murmure son bréviaire, ou renforçant ses sons, 
Entonne avec éclat des hymnes, des réponds. 
Chacun charme à son gré le saint itinéraire ; 
Dans ses dévotes mains l'une a pris le rosaire : 
Du chapelet pendant l'autre parcourt les grains; 
Un autre, tour à tour invoquant tous les saints, 

i5* 



i 9 6 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Pour obtenir des cieux une faveur plus grande , 

Epuise tous les noms de la vieille légende; 

L'autre, dans la faveur de ses pieux accès, 

Du prophète royal entonne les versets. 

Leurs prières, leurs vœux, leurs hymnes se confondent, 

L'olympe en retentit, les coteaux leur répondent ; 

Et, du creux des rochers, des vallons et des bois, 

L'écho sonore écoute, et répète leurs voix; 

Leurs chants montent ensemble à la céleste voûte. 

Ils marchent: l'aubépine a parfumé leur route; 

On côtoie, en chantant, le fleuve, le ruisseau; 

Un nuage de fleurs pleut de chaque arbrisseau; 

Et leurs pieds , en glissant sur la terre arrosée, 

En liquides rubis dispersent la rosée. 

On franchit les forêts, les taillis, les buissons, 

Et la verte pelouse, et les jaunes moissons. 

Quelquefois, au sommet d'une haute colline 

Qui sur les champs voisins avec orgueil domine, 

L'homme du ciel étend ses vénérables mains ; 

Pour la grappe naissante et pour les jeunes grains, 

Il invoque le ciel. Comme la fraîche ondée 

Baigne, en tombant des cieux, la terre fécondée. 

Sur les fruits et les blés nouvellement éclos , 

Les bénédictions descendent à grands flots. 

Les coteaux, les vallons, les champs se réjouissent, 

Le feuillage verdit, les fleurs s'épanoyissent; 

Devant eux, autour d'eux, tout semble prospérer; 

L'espoir guide leurs pas: prier c'est espérer. 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. 197 

L'espérance au front gai plane sur les campagnes, 

Sur le creux des vallons, sur le front des montagnes. 

Trouvent-ils en chemin, sous un chêne , un ormeau, 

Une chapelle agreste, un patron du hameau, 

Protecteur de leurs champs , fondateur de leur temple, 

Que toute la contrée avec respect contemple ; 

Soit ce fameux Hubert, qu'au son bruyant du cor , 

Le chasseur dans les bois tous les ans fête encor; 

Ou Roch, accompagné de son dogue fidèle, 

Qui chasse et les brigands et la peste cruelle ; 

Ou quelqu'enfant cloîtré des Maurs et des Benoîts, 

Qui fécondoient les monts, ou défiïchoient les bois, 

Ou, d'un auteur ancien déchiffrant le volume, 

Ont transmis jusqu'à nous les doux fruits de sa plume; 

Ou l'austère Bruno, dont les enfans muets 

Mêlèrent leur silence à celui des forêts; 

Ou ce bon Nicolas, dont l'oreille discrète 

Ecoute des amans la prière secrète; 

Et , des sexes divers le confident chéri, 

Donne à l'homme une femme, à la femme un mari: 

Là, s'arrêtent leurs pas; le simulacre antique 

Reçoit leurs simples vœux et leur hymne rustique. 

La nuit vient: on repart, et, jusques au réveil, 

Des songes fortunés vont bercer leur sommeil. 

Un rêve heureux remplit leurs celliers et leurs granges 

D'abondantes moissons, de fertiles vendanges; 

Et, jusques à l'aurore, ils pressent, assoupis, 

Des oreillers de fleurs et des chevets d'épis. 



i 9 8 NOTES DU QUATRIEME CHANT. 

Ils pensent voir les fruits, les gerbes qu'ils attendent, 

Etjouissent déjà des trésors qu'ils demandent. 

O riant Chanonat! 6 fortuné séjour! 

Je croirai voir encor ces beaux lieux, ce beau jour, 

Où, fier d'accompagner le saint pèlerinage, 

Enfant, je me mêlois aux enfans du village. 

Hélas.' depuis long-temps je n'ai vu ces tableaux:, 

Mais enfin, leur retour ranime mes pinceaux. 

Leur souvenir me plaît, et de ma décadence 

Je reviens avec joie aux jours de mon enfance. 

Et vous, que l'on a vus sur des bords étrangers , 

Endurer tant de maux, braver tant de dangers, 

Par l'oubli mutuel les âmes rapprochées, 

Vos malheurs adoucis et vos larmes séchées, 

Le présent plus heureux, l'avenir plein d'espoir, 

Les passions dormant sous le joug du devoir t 

Du culte renaissant voilà le vrai miracle. 

Venez donc assister à ce touchant spectacle: 

Vous avez parcouru la lice de l'honneur; 

Moi je viens vous ouvrir la route du bonheur. 

Il n'appartient qu'aux lévites du Seigneur, de toucher à l'arche 
sacrée; nous nous interdirons donc toute discussion sur la re- 
ligion dont notre poète célèbre le prétendu rétablissement. 
Des écrits nombreux, des réclamations imposantes ont prouvé 
que le Souverain Pontife avoit été indignement trompé. Et 
puis, nous l'avouerons , il nous auroit suffi que le Consul eût 
semblé désirer notre rentrée pour nous faire rester à notre 
poste , et répéter d'après le bon la Fontaine: 



NOTES DU QUATRIEME CHANT. 19g 

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle; 

Ne vous pressez donc nullement: 
Ce n'étoit pas un sot, non , non , et croyez-m'en, 

Que le chien de Jean de Nivelle. 

Mais si nous avons été dans la lice de V honneur > nous 
croyons bien y être encore, et nous ne l'abandonnerons ja- 
mais: la route du bonheur nous en paroit inséparable. 

« Pour moi, » dit Tacite, «plus je repasse les événemens 
» anciens ou nouveaux, plus ils me montrent une puissance 
» supérieure , qui se joue des hommes et de leurs projets. Il 
» n'y a voit personne, que la voix, l'espérance et la vénération 
» du public n'eussent appelé à l'empire, au préjudice du sujet 
» obscur que la fortune y destinoit. » 

Ann. Liv. III. Traduc. de la Blétrie. 

F I N. 



Auszug mis dem Hamburgischen Correspondent en. 
(Anno i8o5- Den 20 August. Nom. 135.) 

Braunschweig , bei Vieweg : » Pràktiscker und mecha- 
nischer Unterricht in der FranzôsischenSprache; oder : 
Die Kunst , dièse Sprache stufenweise nach einer neue?i 
Lchrart und Folge von Regeln, ihrer EigenthumlicJikeit 
gemcifs zu erlernen ; wobei die abgekûrzt e GescJ/i chte des 
G IL BLAS zur Grundlage derUebungen dienb; von 
dem Abbè J. JD. Grandmottet. » 

Unter den vielen , seit einigen Iahren in Deutéchland 
gemachten Versuchen , den Unterricht in der Franzosi- 
schen Sprache dem Anfànger zu erleichtern , und die Re- 
geln der Sprachlehre durch unmittelbare praktische An- 
wendung nùtzlicher und fruchtbarer zu machen verdient 
die gegenwârtige eine vorzugliche Aufmerksamkeit und 
Empfehlung. Man sieht ûberall dafs der Verf. seines Ge- 
genstandes vollkommen màchtig, und dafs seine Arbeit 
die Frucht eines reifen Nachdenkens ist. Eigne Erfah- 
rung hat ihn auf eine Méthode geleitet, die gewifs sehr 
viel zur Erleichterung dièses Studiums beitragen wird 
weil es vornâmlich auf anschauliche Darstellung des 
Sprachgebrauchs angesehen war, etc. etc. 






si 



- 

- 




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