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Full text of "Le mendiant de Saint-Roch"

Qass ' , . 

Book ^_ 

71 fi 



LE MENDIANT 



SAINT-ROCH 



PAR 



EMILE SOUVESTRE 






m 

* v ? 



PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

BUE VIVIENNE, 2 BIS 

1859 

Reproduction et traduction réservées 



LE 



MENDIANT DE SAINT-ROCH 



LE GRAND PORTAIL DE SAINT-ROCH 

On était en l'an de grâce 1723, et sous le règne de 
ce Louis, quinzième du nom, que le peuple aimait 
comme les mères aiment l'enfant qu'elles ont failli per- 
dre, moins pour les espérances qu'il fait naître que 
pour les inquiétudes qu'il a données. Le régent était 
mort depuis un an, et le duc de Bourbon, qui l'avait 

i 



g LE MENDIANT 

..:■ placé au ministère, n'avait guère signalé son ap- 
parition que par un renouvellement de rigueurs con- 
tre les protestants. 

Ceux-ci, qui commençaient à respirer, s'étaient vus 
attaqués encore une fois dans leurs intérêts ou dans 
leurs personnes, et,, tandis que quelques-uns, à bout 
de patience, abandonnant une patrie où la tolérance 
ne pouvait s'acclimater, allaient enrichir de leur in- 
dustrie la Suisse, l'Allemagne, la Hollande et l'Angle- 
terre, le plus grand nombre suspendait toutes ses 
affaires et se retirait à l'écart, dans l'espoir d'être 
oublié. 

Il en était résulté an sensible amoindrissement dans 
l'activité commerciale et manufacturière ; mais, depuis 
Colbert, les ministres de la France étaient de trop 
grande naissance pour prendre garde à ces intérêts 
roturiers. La monarchie donnait son festin de Baltha- 
zar! Enivrée de parfums et de 'voluptés, elle ne voyait 
pas la main mystérieuse qui commençait à graver la 
mençante inscription sur les murs de la salle de fête. 

L'aveuglement, à vrai dire, n'était pas moindre à la 
ville qu'à la cour. Les philosophes donnaient tous les 
matins quelques coups de pioche à l'édifice social, au 
grand amusement de la noblesse, qui en occupait les 



DE SAINT-ROCH. 3 

premiers étages, et à la grande surprise du peuple qui, 
logé dans les combles, écoutait le bruit de la sape sans 
comprendre. Mais personne ne prenait trop au sérieux 
l'attaque, pas même les assaillants. C'était pour eux 
une gymnastique divertissante, une sorte de tournoi, 
où les représentants des principes qu'ils combattaient 
leur distribuaient généreusement la gloire et les ré- 
compenses. On faisait la petite guerre à la religion, à 
l'aristocratie, à la royauté, sans s'apercevoir que les 
armes étaient chargées à balles, et que tous les coups 
tirés faisaient des blessures ! 

Et comment l'aurait-on soupçonné, en voyant cette 
société si gaie et si paisible ? Rien n'y était changé en 
apparence. A Versailles, la cour donnait des bals 
et des petits soupers; à Paris, on allait au spectacle 
et à la Courtille. Au fond, tout menaçait ruine; 
mais, h la surface, tout avait le même air que par le 
passé. 

Nous nous trompons, tout semblait en meilleur état. 
Jamais noblesse n'avait laissé tomber plus abondam- 
ment cette pluie d'or dont s'enrichissaient les bour- 
geois ; jamais la foule affamée qui vit de corruption 
n'avait trouvé plus riche curée ! Le règne de Louis le 
Désiré semblait un long carnaval pendant lequel l.a 



4 LE MENDIANT 

France se laissait aller joyeusement à tout faire et à 
tout dire, sans s'occuper du lendemain. 

La vieillesse dévote du grand roi avait surtout con- 
tribué à cette folle réaction ! On se dédommageait des 
tragédies sacrées de Saint-Cyr, des retraites forcées et 
des sermons de cour! Les danseuses de l'Opéra avaient 
remplacé les directeurs. 

On comprend que, par suite, leséglises se trouvaient 
abandonnées : on n'y allait plus pour voir le roi, mais 
seulement pour Dieu, ce qui avait singulièrement ré- 
duit le nombre des fidèles. 

Au moment où commence notre récit, le curé de 
Saint-Roch venait d'en avoir une preuve qui, sans 
être nouvelle, lui semblait toujours aussi mortifiante. 
En descendant de l'autel, il avait promené son regard 
autour de lui, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de 
paroissiens, pauvrement vêtus pour la plupart, et dis- 
persés autour des bancs fermés et vides des gentils- 
hommes, de la magistrature et de la bourgeoisie ! Il 
ne put retenir un soupir, et regagna la sacristie, en 
mêlant à sa dernière prière un anathème contre l'im- 
piété toujours croissante. 

Mais, tandis qu'il se contentait de le murmurer au 
fond du cœur, d'autres voix le répétaient tout haut, 



DE SÀINT-ROCH. 5 

sur les tons de la plainte ou de la colère ; c'étaient 
celles des mendiants attitrés de la paroisse, qui se 
trouvaient rassemblés sous le grand portail de l'église. 
Le moyen âge, qui s'était principalement appuyé 
sur le système des associations partielles, formant au- 
tant de bataillons distincts dans l'armée sociale, avait 
légué à la monarchie absolue la plus grande partie de 
ses corporations. Celle des bons pauvres, connue sous 
le nom de grande guémanderie, n'était pas une des 
moins importantes : elle se distinguait des corpora- 
tions de la libre aumône, de la truanderie, et de quel- 
ques autres d'ordre inférieur, qui, de proche en pro- 
che, finissaient par se rattacher aux associations les 
plus criminelles ou les plus corrompues. La confrérie 
des bons pauvres formait une sorte de haute noblesse 
de la gueuserie, qui, comme toutes les noblesses, avait 
ses privilèges et surtout ses vanités. Protégés par les 
fabriques des paroisses, ses membres étaient tenus à 
une moralité apparente dont ils se dédommageaient 
sous le manteau. Beaucoup d'eux joignaient, dit-on, 
aux bénéfices de leurs charges les profits d'intrigues 
privées dont ils se faisaient les agents directs, et les 
libéralités du lieutenant de police, qui les regardait 
comme de précieux auxiliaires d'espionnages. 



6 LE MENDIANT . 

Cette aristocratie de la mendicité formait donc, à 
tout prendre, une association médiocrement respecta- 
ble, et nous éprouverions quelque embarras à intro- 
duire le lecteur en pareille compagnie, si notre histoire 
ne nous en faisait une nécessité : mais il en est des 
récits comme des voyages ; on subit la route, on ne la 
choisit pas. Avant d'arriver aux vallées riantes et aux 
riches cités, il faut souvent traverser la fange des 
marécages ou des faubourgs. — On nous pardon- 
nera, j'espère, ce passage involontaire 'par les rues 
basses que nous ne pouvions éviter. Tout n'est point, 
d'ailleurs, à dédaigner dans de semblables traversées. 
Les personnalités infimes d'une époque la révèlent 
mieux peut-être que les personnalités élevées; il ne 
faut regarder l'homme ni les sociétés à la tête, mais 
aux pieds, pour savoir ce qu'il y a de boue dans le che- 
min qu'ils suivent. 

Les mendiants alors réunis sous le grand portail de 
Saint-Roch étaient au nombre de trois, outre deux 
jeunes enfants. Ils avaient vu passer successivement 
les fidèles qui venaient d'écouter la messe, sans avoir 
reçu d'autre aumône que quelques liards acompagnés 
de demandes de prières. Chacun de ces maigres dons 
avait été accompagné de grimaces de mépris on de 



DE SÀIST-ROCH. 7 

sourdes malédictions, bientôt interrompues pour re- 
prendre les supplications psalmodiées qui consti- 
tuaient l'exercice de leur profession. 

Une vieille femme en haillons, qui sortit à son 
de l'église, leur fit signe de se taire : 

— Vous égosillez donc pas davantage, pauvres 
gens, dit-elle d'une voix aigre ; tout le monde est parti; 
il n'y a plus là-dedans que monsieur le curé et le be- 
deau ! 

A cette annonce, le mendiant qui se trouvait le plus 
près du bénitier, se souleva sur ses béquilles, et, les 
faisant passer toutes les deux dans la même main, il 
se mit à se secouer et à allonger ses membres à la 
manière des chiens qui s'éveillent. 

— Pour lors, mettons-nous à l'aise, dit-il ; d'être 
paralytique, ça finit, à la longue, par vous engourdir. 

— En voilà une matinée de misère ! s'écria un se- 
cond mendiant à la voix enrouée ; voyez-moi un peu 
ca! trois liards doubles ! — Et il les faisait tinter dans 
le creux de sa main. — Que Dieu me pardonne ! il 
n'y a plus dans le monde que des païens... Ah ï maî- 
tre Miroton, la religion s'en va, et, avant. peu, la 
place de bon pauvre ne rapportera pas seulement de 
l'eau à boire. 



8 LE MENDIANT 

— Pour lors, nous nous contenterons de vin, mon- 
sieur Riflou! dit le prétendu paralytique qui avait tou- 
jours le mot pour rire, et qui tira de sa gibecière une 
petite bouteille plate qu'il emboucha courageusement. 

— Oui, oui, c'est bon de plaisanter, reprit la vieille 
femme; mais, pas moins c'est un scandale, savez- 
vous! faire des journées de deux ou trois livres quand 
on est pauvre de la paroisse, patenté de la fabrique, 
et gradé dans la corporation de la guémanderie ! Non, 
voyez-vous, monsieur Miroton, je dis, moi, que ça fi- 
nira mal pour le peuple de Paris ! faudra que Dieu et 
la Vierge fassent un exemple! S'il venait tant seule- 
ment de petite vérole ou un tout petit peu de peste, 
vous verriez les Parisiens faire des cierges à tous les 
autels, et les blancs marqués tomberaient dans notre 
giron comme la grêle en avril ! Aussi faut-il espérer 
qu'un jour ou l'autre la Trinité montrera comment 
elle châtie! 

— Que tous les saints vous entendent, mère Ros- 
signol, reprit Riflou, qui laissa glisser les trois doubles 

' liards dans son gousset. Le diable m'emporte! si je 
ne fais pas dire une messe pour demander un bon 
fléau et corriger ces mauvais chrétiens ! —Les fléaux, 
c'est notre gagne-pain. 



DE SAINT-ROCH. 9 

Une querelle qui se fit entendre à l'autre bout du 
porche les interrompit : c'était une mendiante qui 
gourmandait les deux jeunes enfants déguenillés 
assis à ses pieds dans une attitude languissante. 

— Eh bien! s'avisent-ils pas déjouer à cette heure! 
disait-elle en les secouant rudement ; vous ne pensez 
donc pas qu'on peut vous voir, petits marauds; vite, 
voyons, reprenez l'air triste, ou je tape ! 

Madame Rossignol se retourna au bruit et parut 
surprise. 

— Tiens, dit-elle, comment donc ça se fait-il? ma- 
demoiselle Céleste n'a plus que deux enfants. 

La mendiante redressa la tête. 

— Je crois bien, reprit-elle; pensez que ces gueux 
de parents veulent me les louer maintenant six de- 
niers de plus!... Ils abusent de leur position. 

— Et encore on dit qu'il n'y a pas de frais dans 
notre état! fit observer Riflou. 

— Ah! je ne suis pas à me repentir d'avoir pris les 
rôles de mère de famille, dit Céleste, c'est bien moins 
avantageux! 

Miroton se pencha vers la mère Rossignol. 

— Elle aimerait mieux continuer ceux qu'elle jouait 
quand elle était comédienne de campagne, mumura- 

1* 



10 LE MENDIANT 

t-il; mais le temps de rire est passé! l'âge lui a mar- 
ché sur la figure, comme on dit; il a laissé au coin 
de l'œil la marque de ses deux pattes d'oie, et ça suf- 
fit, prétend la chanson : 

Pour effaroucher les amours. 

— Voulez-vous bien vous taire, mauvais sujet ! in- 
terrompit madame Rossignol avec un sourire édenté; 
si on allait vous entendre ! 

— Il n'y a pas de risque ! dit le faux paralytique 
en jetant un regard vers rentrée; nous n'aurons per- 
sonne aujourd'hui. 

— C'est pas comme mardi dernier! fit observer 
Riflou. 

— Mardi ! répéta Miroton ; ah! Dieu me sauve! 
voilà un grand miracle ! On savait que monsieur le duc 
de Richelieu viendrait à l'office; toutes les dames de la 
ville et de la cour étaient accourues ! C'est comme 
quand le régent l'avait fait enfermer à Vincennes, 
vous vous rappelez bien? A l'heure où il se prome- 
nait au haut du donjon, toutes celles qui avaient eu 
des bontés pour lui venaient le voir, et ça faisait une 
foule qui remplissait le faubourg Saint-Antoine. 



DE SAINT-ROCH. 41 

— Oui, oui, continua mademoiselle Céleste qui 
s'était approchée, monsieur de Fronsac est la fleur 
des gentilshommes; grandes dames, petites bour- 
geoises, simples grisettes, tout lui est bon ; il mène 
dix affaires d'amour en même temps. 

— Aussi, dit madame Rossignol, quand sa voiture 
paraît dans un quartier, faut voir la terreur : 
mères, des tantes, des maris! C'est comme si, on criait 
au feu ! chacun regarde si l'incendie est chez soi. 

— Eh bien, fit observer Riflou, ils vont être tran- 
quilles à cette heure que le duc part pour l'armée. 

— C'est donc certain ? demanda Céleste» 

— Puisqu'il a fait vendre tous ses équipages de 
ville ; même qu'hier vous avez pu voir son petit car- 
rosse orange qui a été acheté par monsieur Moreau... 
Vous connaissez bien?... l'intendant de Saint-Lazare, 

— Oui, oui; un vrai saint homme du bon Dieu l 

— Qui est lancé dans les grandes affaires avec les 
fermiers généraux. 

— Tiens! interrompit Riflou qui s'était avancé à 
l'entrée du porche; ce que c'est que de parler des 
gens!... le voici! 

— Monsieur Moreau ! répéta Miroton en se racor- 
nissant sur ses béquilles; peut-être bien qu'il vient h 



12 LE MENDIANT 

l'église! Faut pas avoir l'air désœuvré, les enfants, re- 
prenons nos infirmités ! 

Tous s'étaient remis en place, l'air dolent et rési- 
gné, comme il convenait à leur profession; les femmes 
armées de leurs chapelets et les hommes murmurant 
à demi-voix des prières d'un latin singulièrement mo- 
dernisé, quand l'intendant de la prison de Saint-La- 
zare parut à quelques pas du porche. 

Monsieur Moreau ne paraissait avoir guère plus de 
cinquante ans, encore ses manières et son costume 
devaient-ils vieillir sa figure. Vêtu de drap noir, il ne 
portait ni bijoux ni dentelles; mais un simple jabot 
d'organdi, une cravate roulée de mousseline épaisse 
et une canne à pomme d'écaillé. Le tricorne rabattu 
sur les yeux, les deux mains dans ses manches, et 
rasant les maisons, il semblait moins marcher que se 
glisser. Toute sa personne , tous ses mouvements 
avaient quelque chose de timide, et pour ainsi dire de 
fuyard. Il vous parlait toujours à trois pas de distance, 
les yeux baissés, d'une voix humble et embarrassée. 
Sa piété était de notoriété publique. Alors que tout le 
monde quittait Jéhovah pour Baal, monsieur Moreau 
avait persisté dans ses saintes pratiques, et, bien qu'on 
l'eût raillé d'une pareille bizarrerie, la confiance s'en 



DE SAINT-ROCH. 43 

était accrue. Les plus audacieux incrédules voyaient 
avec plaisir que leur homme d'affaires eût de la reli- 
gion; aussi nobles et bourgeois lui apportaient-ils 
leurs fonds a^ec un égal empressement. La corpora- 
tion de la grande quémanderie faisait elle-même 
partie de sa clientèle, et c'était à lui que les bons 
pauvres de presque toutes les paroisses de Paris con- 
fiaient leurs épargnes, sous la seule garantie de sa 
bonne renommée. 

Le dévot intendant de Saint-Lazare arriva jusqu'aux 
marches de l'église sans être sorti de sa méditation ; 
la voix de madame Rossignol, qui le saluait par son 
nom en multipliant les souhaits de bonheur, finit 
pourtant par l'y arracher. Il releva la tête en tressail- 
lant; une expression de contrariété crispa ses traits; 
mais ce fut un éclair. La placidité soumise qui était 
le caractère habituel de sa physionomie reparut aus- 
sitôt; il sourit d'un air de bénignité, porta une main 
à son tricorne et l'autre à la poche de sa veste. 

Les mendiants, qui avaient compris la signification 
de ce dernier geste, se rapprochèrent tous avec de 
grands témoignages de respect : monsieur Moreau mit 
dans la main de chacun une petite pièce d'argent, mu- 
nificence qui fit éclater autour de lui les bénédictions. 



14 LE MENDIANT 

— En vous remerciant, mon cligne monsieur, dit 
Riflou, qui porta la pièce à ses lèvres. 

— Que Dieu vous le rende dans son Paradis ! con- 
tinua Céleste. 

— Qu'il vous conserve la santé ! gémit Miroton re- 
plié en double. 

— Et qu'il donne un bon mari à votre fille ! acheva 
madame Rossignol. 

Monsieur Moreau remercia d'un ton d'humilité et 
entra dans l'église. 

Dès qu'ils eurent cessé d'entendre le bruit de ses 
pas, les bons pauvres se remirent à l'aise. 

— Parbleu ! votre souhait vient trop tard, madame 
Rossignol, dit gaiement Miroton en se tournant vers 
la mendiante, le bon mari que vous demandez pour 
mademoiselle Moreau est trouvé depuis longtemps. 

— Elle est donc promise? demanda la vieille femme. 

— Au pupille de l'intendant, monsieur Gaston de 
Vignolles. 

— Je le connais, interrompit Céleste ; c'est un beau 
jeune homme... 

— Qui a des qualités solides, poursuivit Miroton... 
Vingt mille écus de rente ! 

Et baissant la voix : 



DE SAINT-ROCH. 15 

— Après ça, reprit-il, monsieur Gaston était obligé 
de reconnaissance. Il paraît que maître Moreau a 
rendu autrefois un grand service à sa mère... — J'ai 
entendu parler de ça quand j'étais porteur de cédules 
chez mon procureur du Châtelet... — C'est pourquoi 
madame de Vignolles l'avait choisi, au lit de mort, 
pour tuteur de son fils, et maintenant celui-ci achève 
de payer la dette en devenant son gendre... 

— Tant il est vrai, dit sentencieusement mademoi- 
selle Céleste, qu'un bienfait n'est jamais perdu ! 

Riflou haussa les épaules. 

— On dit ça dans les pièces de théâtre et au ser- 
mon, répliqua-t-il brusquement; mais à la pratique, 
bonsoir, c'est autre chose ! A preuve, moi qui vous 
parle, que j'ai introduit le vétéran dans la corpora- 
tion, et qu'à cette heure il ne me considère pas plus 
que le cheval de bronze du Pont-Neuf! 

— Ah ! ne me parlez pas du vétéran, s'écria made- 
moiselle Céleste ; quand vous pensez qu'à la dernière 
distribution qui a été faite l'autre jour, à la noce du 
contrôleur des fermes, on nous a donné à chacun 
une pièce de quinze sous, tandis que lui a eu un pe- 
tit écu ! 

— - Eh bien, ça ne m'étonne pas! reprit Miroton ; il 



46 LE MENDIANT 

y a des gens, voyez-vous, qui sont destinés à réussir ; 
on naît avec la chance comme avec un nez aquilin. 
Qui est-ce qui aurait dit qu'un bon pauvre du petit 
porche comme le vétéran gagnerait plus à lui seul 
que nous tous, les ceux du grand portail? 

— Dame! fit observer Riflou, c'est un vieux sol- 
dat... qui a des cheveux blancs sans perruque, dix- 
sept blessures pour de bon, qui est manchot et quasi- 
aveugle!... Vous comprenez; il abuse de ses avan- 
tages ! 

— Et voilà pourquoi on Ta fait syndic de la corpo- 
ration, dit Céleste. 

— 11 peut se vanter de n'avoir pas eu ma voix ! ré- 
pliqua son interlocuteur; — un ladre qui ne vous 
ferait jamais une politesse au cabaret ! . . . qui parle 
morale quand on n'est qu'entre soi ! 

— Et qui a empêché de recevoir mon neveu Co- 
quillard parmi les bons pauvres! s'écria madame 
Rossignol. — Le garçon le plus adroit de tous les va- 
lets de place de Versailles ! — Car il n'y a pas son pa- 
reil pour remettre un billet sans qu'on le voie, et sa- 
voir ce qui se passe dans une maison ; — enfin, c'est 
ce qu'on appelle un sujet! 

— Ouï, oui, il a tout plein de moyens! dit sérieu- 



DE SAINT-ROCH. 17 

sèment Miroton ; s'il évite la corde, il fera son che- 
min ! c'est une vraie bonne graine de coquin ! 

— Plaît-il? Qui est-ce qui parle de moi? s'écria 
une voix joviale. 

Et un gros garçon de bonne mine, portant la sou- 
quenille des laquais de louage, frappa sur l'épaule de 
Miroton. Les mendiants se retournèrent. 

— Tiens, le neveu ! s'écria madame Rossignol. 

— À vous rendre mes devoirs si j'en étais capable, v 
répondit le nouveau venu en saluant du pied comme 
les serviteurs qui voulaient se donner l'air naïf des 
campagnards. 

— Et par quel hasard te trouves-tu à Paris ? de- 
manda la vieille femme. 

— C'est pas un hasard! répliqua le garçon de 
place confidentiellement : je suis venu pour un par- 
ticulier qui m'a demandé des renseignements, et 
comme il me donnait rendez-vous dans une église, 
j'ai choisi Saint-Roch, rapport que ça me procurait 
l'occasion de causer de mon affaire avec vous... 

— Ah, ah ! tu veux donc toujours entrer dans notre 
corporation? demanda le faux paralytique, qui prit 
Pair protecteur. 

Coquillard plia les épaules. 



18 LE MENDIANT 

— Dame! vous concevez, monsieur Miroton, dit-il 
d'une voix câline, je voudrais être reçu pauvre... pour 
me trouver plus à mon aise. 

— Possible ! reprit madame Rossignol ; mais on 
t'oppose que tu es trop jeune et que tu as un état. 

— Un état! répéta le valet de place, puisque je le 
quitterai, j'en aurai plus! et quant à la jeunesse, c'est 
un défaut dont je me corrigerai tous les jours. 

Les mendiants se mirent à rire. 

— Allons ! tu es un bon drille ! s'écria Riflou en lui 
frappant sur la joue. 

— C'est connu, ajouta Miroton; mais ça ne suffit 
pas! Pour être admis à la mendicité, faut avoir de 
l'argent? Une place de bon pauvre, ça se vend comme 
une charge au Parlement. 

— Je sais, je sais, dit Coquillard; aussi j'avais pro- 
posé d'acheter à la veuve la survivance du manchot 
qui est mort le mois dernier. Ils m'ont opposé que 
j'avais mes deux bras, comme si c'était une raison 
quand on ne veut pas s'en servir!... Mais je viens de 
savoir qu'il y avait un sourd et muet ambulant qui 
s'est noyé hier... Celui qui jouait du flageolet... Et je 
me suis dit que je pourrais le remplacer ! 

— Faudrait avoir la protection du syndic, objecta 



DE SÂINT-ROCH. 19 

madame Rossignol, et il est contre toi! J'ai eu beau 
lui parler, inutile ! Le vétéran est un vrai tigre, vois- 
tu ! Il oppose toujours la justice, la conscience... 

—Il parle de conscience? s'écria Coquillard; alors, 
'c'est qu'il veut de l'argent. Je connais la chose, tante 
Rossignol; je m'en sers aussi au besoin... 

— Delà conscience? 

— Non, du mot. — Si je pouvais seulement parler 
au syndic, gage que ça s'arrangerait. 

— Pour lors, tu n'as qu'à voir, il doit être au petit 
porche. 

— Eh bien, c'est dit! Je vais le trouver; je re- 
viendrai vous raconter ce qu'il m'aura répondu; 
et si je réussis, je paye un vin épicé Au Chat qui 
file. 

Miroton lui fit de la tête et de la main un geste 
d'approbation. 

— A la bonne heure, dit-il, tu as mon estime, Co- 
quillard! Va, mon petit, va, nous t'attendons. 

— Un moment ! reprit madame Rossignol en se 
rapprochant de son neveu et parlant h demi-voix; 
dans le cas où le vieux ne voudrait rien entendre, 
viens me chercher. Depuis hier, je sais quelque chose 
qui peut-être bien le rendra plus gentil. 



20 LE MENDIANT 

— Quoi donc? demandèrent les mendiants qui prê- 
taient l'oreille. 

La vieille femme regarda autour d'elle. 

— Eh bien, voilà ! dit-elle, tout est mystère avec 
ce vétéran ! Aussi il y avait longtemps que j'avais des 
soupçons. Je me disais toujours, un bon pauvre qui 
a l'air si rangé, si honnête, c'est louche!... Avec ça 
qu'on ne peut dire d'où il vient, où il va, ni ce qu'il 
fait de son argent. — Faut qu'il cache quelque vice ! 

— Ou quelque bonne action, hasarda Coquillard. 

— Vaut mieux croire que c'est un vice, répliqua 
sentencieusement madame Rossignol ; c'est plus na- 
turel! — Et puis, comme je vous disais, j'ai fait une 
découverte! Vous savez que le syndic demeure là aux 
mansardes de la maison qui fait le coin des deux 
rues... Hier soir, je voulais lui parler en particulier 
rapporta Coquillard; je monte chez lui, j'arrive au 
corridor d'en haut, je cherche sa porte, et, avant de 
frapper, je regarde au trou de la serrure, — par dis- 
crétion! — Au lieu du vétéran, savez-vous bien ce 
que je vois ? 

— Une vétérante? demanda Miroton ironiquement. 

— Non, reprit la vieille femme; un bourgeois en 
lunettes, en culottes de velours et en habit violet. 



DE SAINT-ROCH. 21 

Les mendiants firent un geste de surprise. 

— Vous comprenez que ça m'interloque ! continua 
madame Rossignol; je crois que je me suis trompée 
et je vais aux autres portes, — personne ! — Pour 
lors je reviens à la première, je regarde encore, et, 
qu'est-ce que j'aperçois cette fois ? le vétéran vêtu de 
son vieil uniforme ! 

— Et le bourgeois? demandèrent en même temps 
mademoiselle Céleste et Riflou. 

— Disparu ! répondit la pauvresse avec une énergie 
mystérieuse. 

— Sans qu'on l'ait vu sortir? demanda Coquillard. 

— Et j'avais pas quitté le corridor ! acheva sa tante. 
Les bons pauvres se regardèrent en poussant une 

exclamation de surprise. 

— Vous comprenez qu'au premier moment ça m'a 
confondue! continua la vieille femme; mais à la ré- 
flexion je me suis dit : c'est incompréhensible, ça 
m'explique tout ! Si le vétéran se déguise, c'est pour 
se cacher, et s'il se cache, il fait quelque chose qu'il 
ne veut pas qu'on sache. Donc j'ai barre sur lui, et 
faudra qu'il file doux ! 

— C'est clair ! répondirent toutes les voix. 

— Seulement, continua madame Rossignol, comme 



22 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

il faut parler avant de mordre, je veux que Coquillard 
essaye encore les moyens de douceur et les petits écus ; 
si ça ne prend pas, je ferai savoir au syndic qu'on 
connaît son numéro ! 

— Vrai, ma tante, s'écria Coquillard avec une ad- 
miration singulière, vous êtes une femme..., mais une 
femme... qui serait digne d'être un homme ! 

— C'est bon! interrompit la pauvresse d'un ton 
péremptoire; ne t'attarde pas et va faire ce que tu 
as dit. 

— Voilà! dit le valet de place tournant les talons. 
Et il entra dans l'église pour la traverser et gagner 

plus vite le petit porche où se tenait le vétéran. 



Ij 



LA CHAPELLE DES TREPASSES 



Lorsque monsieur Moreau était arrivé, environ un 
quart d'heure auparavant, les derniers fidèles dont les 
prières s'étaient prolongées au delà de l'office avaient 
tous disparu, et l'église se trouvait déserte. Le soleil, 
qui n'avait pu se dégager du brouillard ce jour-là, ne 
répandait dans la nef qu'une lueur douteuse encore 
assombrie par l'ombre des colonnes, et les chapelles 
latérales formaient ça 'et là des retraits obscurs où 
descendait un vague rayon teint parles vitraux colo- 
riés. Le parfum de l'encens flottait au-dessus de ces 
demi- ténèbres, enveloppant les aulels et les saintes 
images d'une légère vapeur, 



24 LE MENDIANT 

L'intendant traversa d'abord l'église de son pas 
mesuré ; puis il promena un regard perçant et rapide 
autour de lui, comme s'il eût voulu s'assurer de sa 
solitude, gagna la chapelle des trépassés et s'age- 
nouilla devant la balustrade de fer qui entourait les 
marches de l'autel. 

Il y demeura quelque temps, le front appuyé sur ses 
mains jointes et murmurant à voix basse une prière ; 
enfin, l'accent faiblit; les paroles devinrent plus con- 
fuses; il y eut comme des intermittences pendant 
lesquelles ses lèvres continuaient à s'agiter sans faire 
entendre aucun son. 

Qui eût pu apercevoir alors ses traits cachés, eût 
été saisi de leur âpre expression d'angoisse; mais qui 
eût entendu les mots inarticulés qu'il entremêlait à sa 
prière, eût bientôt deviné la cause de son agitation ! 

Ces mots étaient des chiffres qu'il combinait en vain 
pour la millième fois san§ pouvoir y trouver autre 
chose que la constatation d'une ruine amenée par ses 
audacieuses entreprises. 

En renonçant volontairement aux voluptés mon- 
daines, l'intendant de Saint-Lazare avait reporté ail- 
leurs son activité et ses ambitions. Ce que d'autres . 
donnaient aux plaisirs bruyants, il l'avait donné aux 



DE SAINT-ROCH. 25 

spéculations hasardeuses ; c'était là que s'étaient con- 
centrées toutes ses ardeurs. Le roman que chaque 
homme bâtit en imagination avec les joies de l'amour, 
de la puissance ou de la sensualité, lui l'avait bâti 
avec des nombres ! Devenir le plus riche financier du 
royaume; remuer les millions d'un trait de plume, 
recommencer ce Jacques Cœur ou ce célèbre Ango, 
qui faisait la guerre au Portugal pour son compte, et 
régner par le crédit de l'or comme le roi par droit de 
naissance, tel avait été son unique rêve! Il l'avait 
poursuivi avec la ténacité silencieuse des gens qui 
n'ont qu'une idée et qui y subordonnent tout le reste. 
Monomane téméraire, il était allé droit vers sa chimère, 
sans s'inquiéter de ce qu'il fallait fouler aux pieds, et, 
dans sa course au clocher vers cet étrange idéal, tous 
les sentiments d'honneur, de tendresse et de pitié, 
s'étaient successivement éteints dans son âme. Pareil 
au sauvage qui, pour frapper l'ennemi, multiplie les 
artifices et épuise les trahisons, il n'avait reculé devant 
aucun moyen ; le devoir à ses yeux et ai t devenu le succès ! 
C'était pour l'assurer qu'il avait revêtu ces habitudes 
de piété apparente qui doublaient la confiance et atti- 
raient l'argent des dépositaires. La religion n'avait été 
pour lui qu'un instrument de crédit. 



26 LE MENDIANT 

Et ce crédit, il le voyait perdu sans retour ! Encore 
quelques semaines, au plus quelques mois, et les per- 
tes jusque-là connues de lui seul allaient être révélées ; 
les dernières ressources qui l'aidaient à déguiser son 
désastre seraient épuisées; à bout d'expédients, il 
devrait tout avouer! Cet édifice de fortune, si longue- 
ment construit pierre à pierre, croulerait dans la 
honte ! 

A cette pensée, tout son être se révoltait. Tant 
d'obstacles surmontés, de si durs sacrifices, une si 
longue patience ! tout inutile, faute d'un répit qui 
permît de retrouver la chance plus heureuse ! Il ne 
voulait point y croire, il ne pouvait l'accepter ! 

C'est que quelques jours auparavant rien n'était 
encore désespéré. L'union de sa fille avec son pupille 
qu'il prenait pour associé lui apportait une somme 
avec laquelle il pouvait faire face aux premiers embar- 
ras, masquer ses pertes, s'en relever presque certai- 
nement. Cette union, convenue depuis longtemps, 
n'attendait que la fixation d'une époque pour s'accom- 
plir. Monsieur Moreau feignit de céder à l'impatience 
supposée des fiancés et choisit un terme très-prochain, 
en engageant Gaston à hâter ses préparatifs ; mais, à 
son grand étonnement, le jeune homme parut se 



ÙE SAINT-ROCH. 27 

troubler, balbutia de vagues objections et finit par 
demander un délai. 

Monsieur Moreau n'insista pas; comprenant que 
ces tergiversations inattendues cachaient quelque 
mystère, il s'informa avec adresse et apprit que depuis 
deux mois monsieur de Vignolles faisait de fréquents 
voyages à Versailles sans qu'on pût lui en expliquer 
les motifs. Il mit aussitôt en campagne un de ses 
hommes de confiance, Lavarane, et découvrit que 
Gaston se rendait chez une dame Armand qui habitait 
seule avec sa nièce l'impasse la plus solitaire d'un des 
faubourgs. Tremblant de comprendre, mais voulant 
pousser jusqu'au bout, il prit prétexte d'un procès 
dans lequel le jeune homme se trouvait intéressé, pour 
l'envoyer à Orléans où l'affaire devait se juger, et, sûr 
d'avoir le champ libre pendant son absence, il chargea 
Lavarane de tout découvrir. 

Trop connu pour se présenter lui-même, ce dernier 
eut recours au neveu de madame Rossignol dont il 
avait déjà expérimenté l'adresse, et c'était lui que 
monsieur Moreau attendait à Saint-Roch. 

En traversant l'église, comme nous l'avons dit, pour 
gagner le petit porche, Coquillard passa devant la 
chapelle des trépassés et aperçut l'intendant âge- 



28 LE MENDIANT 

nouille à la grille de l'autel. Bien qu'il ne l'eût jamais 
vu, le lieu, l'attitude et le costume semblaient lui 
indiquer la personne désignée par Lavarane. Il tira 
du gousset de sa culotte de panne une grosse montre 
de cuivre, et reconnaissant que l'heure du rendez- 
vous était sonnée depuis longtemps, il ralentit le pas 
en hésitant. Quelle que fût l'utilité de son entrevue 
avec le vétéran, celle pour laquelle il venait à Paris 
avait une importance plus immédiate ; en la retardant 
il risquait de la manquer, et, par suite, de perdre la 
récompense convenue ! Cette dernière raison lui parut 
décisive. Ajournant sans balancer sa négociation avec 
le syndic de la corporation des bons pauvres, il s'ap- 
procha de l'autel et s'agenouilla à côté de monsieur 
Moreau. 

Celui-ci fit un léger mouvement, mais ne changea 
point d'attitude. Coquillard, qui s'était signé, se mit 
à murmurer à demi-voix une prière avec une sorte de 
sincérité naïve. Chez lui, comme chez la plupart de 
ses pareils, la corruption n'avait point supprimé les 
pratiques pieuses, et, en perdant ses croyances, il 
avait gardé sa dévotion! Ce fut seulement après 
l'oraison achevée qu'il se pencha vers l'intendant de 
Saint-Lazare et dit à demi-voix : 



DE. SÀINT-ROCH. 29 

— Que Dieu protège les hommes de bonne vo- 
lonté! 

— Qui vous envoie? demanda monsieur Moreau 
très-bas. 

— Lavarane ! 

L'intendant tressaillit, se redressa brusquement et 
enveloppa d'un regard le valet de place, comme s'il 
eût voulu s'assurer de son identité. 

Qui l'eût remarqué quelques instants auparavant, 
au moment de son entrée dans l'église, l'eût à peine 
reconnu. La sérénité composée de ses traits avait fait 
place à une expression de dureté inquiète; ses yeux 
s'étaient arrondis et allumés; un tremblement d'im- 
patience agitait ses lèvres .v 

— Eh bien, que sais-tu? parle ! dit-il en élevant la 
voix et en avançant le bras vers le valet de louage. 

Celui-ci regarda derrière lui pour s'assurer qu'on 
ne pouvait les entendre. Ce mouvement rappela mon- 
sieur Moreau à sa prudence. Il s'interrompit brusque- 
ment, porta la main à ses lèvres comme un homme 
qui se rappelle lui-même au silence, et, faisant 
signe à Coquillard, il appuya de nouveau son front 
sur la balustrade, dans l'attitude d'une méditation 
t pieuse. 

2* 



30 LE MENDIANT 

Le valet de place comprit son intention et se pen- 
cha lui-même vers la grille en disant : 

— Le bourgeois n'a rien à craindre; il n'y a per- 
sonne. 

— N'importe, répliqua monsieur Moréau du ton 
bas et monotone de la prière; ne me regardez pas, 
ayez l'air de faire vos dévotions et n'élevez point la 
voix. 

Coquillard tira de sa poche un chapelet garni de 
médailles de cuivre qu'il se mit à égrener d'un air de 
componction. 

— Vous vous êtes bien fait attendre, reprit l'inten- 
dant. 

— Je viendrai plus vite si le bourgeois veut me 
payer le coche de Versailles! répondit le valet de 
louage, qui ne perdait jamais une occasion de recom- 
mander ses intérêts. 

— Enfin... quesavez-vous? interrompit monsieur 
Moreau. 

— Tout ! répliqua Coquillard ; rapport que j'ai lié 
connaissance avec la servante, moyennant mes agré- 
ments personnels, et qu'à cette heure je suis employé 
comme commissionnaire dans la maison... où j'ai pé- 
nétré le fond des choses. 



DE SAINT-ROCH. 31 

— Vite, alors, voyons ! 

— Eh bien, d'abord et d'un ! le jeune gentilhomme 
que vous appelez monsieur Gaston n'est connu chez 
madame Armand que sous le nom de monsieur Hu- 
bert. 

L'intendant tressaillit. 

— Hubert ! répéta-t-il en redressant la tête, pour- 
quoi ce changement?... dans quelle intention? 

— Minute ! vous allez le savoir, reprit le valet de 
place; mais tenez-vous tranquille, si vous ne voulez 
pas qu'on nous voie causer. 

Monsieur Moreau reprit sa pose méditative. 

— Pour lors donc, continua le valet de place, mon- 
sieur Hubert est maître de dessin et donne des leçons 
à la nièce de madame Armand... une jolie blonde qui. 
est très-portée à la peinture, faut croire, car ces le- 
çons font son bonheur. 

— C'est-à-dire... qu'ils s'aiment? demanda mon- 
sieur Moreau d'une voix altérée. 

— Si fort que, depuis huit jours que le maître n'est 
pas venu, l'écolière en est triste à mourir, sans que 
madame Armand devine pourquoi. 

— Et quelles sont ces femmes? d'où viennent-elles ? 
que font-elles? 



32 LE MENDIANT 

— Inconnues! depuis deux ans qu'elles habitent 
Versailles, ça vit retiré comme les escargots dans 
leurs coquilles. Ni famille, ni amis,— sauf monsieur 
Marc, un vieux particulier dont ils parlent tous au 
logis, comme de leur saint patron, mais que je n'ai 
pas encore vu. 

— Ainsi vous ne savez rien autre chose? 
Le valet de place fit un mouvement. 

— Eh bien, mais ! dites donc, répliqua-t-il, m'est 
avis qu'en voilà pas mal comme ça, et plus que mon- 
sieur Lavarane ne m'en avait demandé. J'espère que le 
bourgeois s'apercevra que j'ai pas regardé h ma peine 
quand il payera la bonne-main. 

Monsieur Moreau ne répondit pas. Il était facile de 
voir à son agitation qu'il se trouvait en proie à une 
perplexité douloureuse. .Évidemment son esprit ba- 
lançait entre plusieurs résolutions. Il y eut une 
pause assez longue; enfin Coquillard le regarda de 
côté : 

— Et à cette heure, demanda- 1— il, n'y a-t-il rien de 
plus à faire pour le service du bourgeois?... C'est-il 
monsieur Lavarane qui donnera les nouvelles instruc- 
tions?... Et qui payera?... Il avait parlé d'un louis... 
mais... 



DE SAINT-ROCH. 33 

— Veux-tu en gagner quatre? interrompit monsieur 

i 
Moreau qui parut avoir enfin pris son parti. 

— Moi! s'écria Coquillard que la proposition fit 
sursauter... Parlez, notre maître, qu'est-ce qu'il faut 
faire ? 

— Il faut, dit l'intendant qui appuyait sur ses pa- 
roles, que tu me conduises chez madame Armand. 

Coquillard redressa la tête. 

— Chez madame Armand, répéta-t-il ; mais le pré- 
texte? 

— C'est à toi de le trouver. 

— Bien ! pour lors je préparerai la chose de lon- 
gueur. 

— Non, non, je veux profiter de l'absence de Gas- 
ton... de monsieur Hubert, comme tu l'appelles... 
Il faut que tu trouves moyen de m'introduire au- 
jourd'hui même... sans quoi j'aurai recours à quelque 
autre. 

— Un moment... attendez! j'ai votre affaire! in- 
terrompit le valet de place dont l'imagination s'exal- 
tait à l'idée de la récompense promise; madame 
Armand veut quitter le pavillon de Y Impasse Verte ; 
l'écriteau y est de ce matin ; monsieur peut se présen- 
ter pour louer. 



34 LE MENDIANT 

— Parfait! dit monsieur Moreau; tu dis Impasse 
Verte. 

— C'est le pavillon du fond..., qui a un jardin en- 
tre les deux routes. 

— J'y serai dans deux heures; repars sur-le- 
champ; il faut que je t'y trouve.... Je puis avoir be- 
soin de toi. 

Il s'était levé et se dirigeait déjà vers le petit portail ; 
Goquillard le suivit en jouant rembarras. 

— Pardon, excuse, bourgeois, reprit-il à demi- 
voix; mais pour être là-bas dans deux heures, faudrait 
prendre un carrosse de louage. 

— Tu en prendras un, dit l'intendant, qui conti- 
nuait à marcher; il y en a aux deux porches. 

— Je sais, je sais, dit le valet de place; mais vu 
que je devais recevoir de monsieur Lavarane un 
à-compte..., je suis parti sans argent... 

L'intendant tira de la poche de son gilet deux louis 
qu'il glissa entre les doigts de Coquillard. Celui-ci re- 
connut l'or au tact, referma la main avec un empres- 
sement convulsif et voulut remercier; monsieur Mo- 
reau l'interrompit par un signe. 

— Le reste, ce soir... si je suis content, dit-il, mais 
il ne faut pas qu'on nous voie ensemble ; remonte 



DE SAINT-ROCH. 35 

vers la sacristie et prends la porte de service ; je sorti- 
rai parle petit porche. 

Le valet de place rebroussa vivement chemin sans 
autre observation, atteignit l'entrée des sacristains et 
disparut. 

L'intendant, qui avait attendu sa sortie, passa alors 
la main sur son visage comme s'il eût voulu en effa- 
cer l'expression soucieuse; ses traits semblèrent re- 
prendre à commandement leur sérénité modeste ; ses 
paupières abaissées éteignirent son regard, ses cou- 
des se rapprochèrent, son pas prit une allure plus rac- 
courcie, et quand il reparut au grand jour, il était 
redevenu tel qu'on avait l'habitude de le voir, c'est- 
à-dire la personnification de l'humilité calme et sou- 
riante. 



III 



LE PETIT PORCHE 



Le petit porche par lequel monsieur Moreau allait 
sortir donnait sur un carrefour encombré de mar- 
chands criant leurs denrées, de mules, de litières et 
de voitures de louage dont les conducteurs offraient 
leurs services aux passants, de messagers faisant re- 
tentir leurs clochettes ou leurs crécelles et distribuant 
aux portes les missives avec les paquets. Il en résul- 
tait un mouvement et un tumulte qui frappaient dou- 
blement au sortir delà solitude silencieuse de l'église. 
Le petit porche était une sorte de vestibule commun 
qui ouvrait d'un côté sur l'agitation', de l'autre 
sur le repos. Un vieillard semblait garder cette en- 



LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 37 

trée de deux mondes contraires; c'était le vétéran! 
Il portait le costume militaire du règne précédent. 
Rien dans son extérieur ne révélait la misère qui 
s'étale et violente pour ainsi dire la pitié; loin de là, 
son habit, bien qu'il accusât un long usage, n'avait 
point perdu sa propreté presque élégante; la haute 
guêtre militaire, qui montait au-dessus du genou, ne 
laissait voir ni accroc ni souillure; sa chaussure était 
cirée avec soin, ses cheveux ramenés en arrière par 
un ruban; et si la poudre leur manquait, c'est que 
l'âge, en les blanchissant, l'avait rendue inutile. Assis 
sur le banc de pierre qui longeait les deux côtés du 
porche, il avait près de lui son feutre de grenadier, 
dans lequel on pouvait voir toutes les offrandes re- 
cueillies depuis le matin, comme si en faisant chacun 
juge de ses ressources, il eût voulu donner plus d'in- 
dépendance à la charité. — Aussi pouvait-on dire que 
l'aumône perdait avec lui son caractère habituel pour 
prendre celui d'un don spontané. Ce n'était point un 
secours accordé à l'indigence ou à la plainte ; c'était 
un témoignage de sympathie amicale ; on ne croyait 
pas le sauver de la faim, mais lui rendre la vie plus 
douce : il n'y avait ni sollicitation d'une part, ni de 
l'autre surprise; on donnait au vétéran pour le plaisir 

3 



38 LE MENDIANT 

de lui donner; iî avait ennobli le présent par la ma- 
nière de recevoir! 

Et comment, en effet, passer avec indifférence de- 
vant ce noble et franc visage que sillonnaient de glo- 
rieuses cicatrices ? Qui n'eût été ému par le vague 
regard de ces yeux menacés d'aveuglement? Le moyen 
de ne pas s'attendrir à la vue de ce bras droit dont la 
main avait disparu? Aussi, en laissant tomber une 
offrande, obéissait-on à un intérêt plus élevé que la 
pitié et semblait-on bien moins faire acte de généro- 
sité que réparer un oubli de la patrie. 

Monsieur Moreau ne manqua pas de joindre une 
petite pièce blanche à celles que le vétéran avait déjà 
reçues, en murmurant selon son habitude un souhait 
compatissant; le vieillard se contenta d'incliner la 
tête avec le remerciement grave qui lui était ordinaire ; 
mais quand l'intendant eut franchi le seuil, une mar- 
chande d'images, dont l'étalage occupait l'encoignure 
du petit porche, avança la tête vers l'intérieur en cher- 
chant du regard l'ancien soldat. 

— Eh ! monsieur Michel, dit-elle, est-ce là tout ce 
que vous faites d'accueil à l'homme de confiance de 
votre corporation? 

— Qui cela, dame Berthet? demanda le vétéran 



DE SAINT-KOCH. 39 

dont la voix avait l'accent timbré du Gévaudan, mais 
avec des inflexions moins précipitées et plus douces. 

— J'étais sûre que vos pauvres yeux vous avaient 
empêché de le reconnaître, reprit la marchande; et 
de fait, on ne le voit guère à notre paroisse; mais le 
digne homme ne saurait passer devant une église sans 
y entrer. 

— Parlez-vous de monsieur Moreau? demanda Mi- 
chel en redressant la tête. 

— Et de qui donc? reprit madame Berthet; quel 
autre que lui saluerait ainsi les pauvres gens? — Dieu 
le conserve! Si tous les riches lui ressemblaient, on ne 
songerait point à jalouser leurs carrosses nileurs hôtels ! 

Le vétéran ne répondit rien, et son visage conserva 
une complète impassibilité. La marchande d'images 
en parut surprise. 

— N'est-ce pas l'avis de nonsieur Michel, demandâ- 
t-elle d'un ton d'insistance, et aurait-il quelque chose 
contre l'intendant, qu'il n'en dit mot? 

— Pardon, dame Berthet, répliqua le vétéran avec 
un léger sourire; mais le prophète Amos dit que 
<c l'homme prudent doit se tenir en silence; » seu- 
lement il ne parle pas de la femme..., ce qui vous 
autorise h émettre votre opinion. 



40 LE MENDIANT 

— Eh ! Seigneur! c'est celle de tout le monde ! re- 
prit madame Berthet ; ne savez-vous pas que nul ne 
donne avec plus de générosité aux quêtes des cou- 
vents, aux pauvres et aux hospices? 

— Ceci lui sera compté quand Dieu viendra juger 
les vivants et les morts! répliqua sérieusement 
Michel. 

— Et vous pouvez ajouter que monsieur Moreau 
aura sa place marquée aux premiers rangs des élus ! 
continua la marchande; à moins que les juges du 
Ciel ne voient de travers comme ceux du Chàtelet. 

Le vétéran secoua la tête. 

— Ne craignez rien, dame Berthet, dit-il; l'arrêt 
sera porté selon l'équité; mais le laboureur seul con- 
naît bien la terre qu'il cultive, et saint Paul l'a dit : 
« L'homme est le champ de Dieu ! » 

— Sur mon âme! vous parlez comme le curé au 
prône, reprit la marchande avec une sorte d'admira- 
tion, et je m'étonne toujours de vous entendre citer 
de saintes paroles pour chaque occasion. C'est à 
croire que vous avez autrefois étudié dans quelque 
collège ! 

Le soldat sourit. 

— Mon collège a été la cabane de ma mère-grand, 



DE SAINT-ROCH. 41 

devers Marjevols, dit-il, et c'est là que j'ai entendu 
répéter les versets qui sont restés dans ma mémoire!... 

Puis, comme s'il eût craint de pousser plus loin 
les explications sur ce sujet, il se leva pour couper 
court, prit son chapeau et s'avança vers l'ouverture 
extérieure du porche. 

Un messager portant la gibecière de sa profession 
venait de s'arrêter à quelques pas, une lettre à la 
main, en regardant à droite et à gauche. Le vétéran, 
qui l'aperçut à travers le nuage dont ses yeux étaient 
couverts, saisit l'occasion de changer l'entretien, et le 
montra à la marchande en demandant ce qu'il fai- 
sait là. 

— Eh ! c'est le Gascon, le messager de Versailles ! 
dit-elle; Dieu me sauve! il a l'air de chercher quel- 
qu'un. 

L'homme à la gibecière l'entendit et se retourna. 

— Capdious ! voici mon affaire, s'écria-t-il avec le 
geste d'un homme que frappe un trait de lumière; 
c'est mon saint patron qui vous a mise là, dame 
Berthet : dites-moi un peu voir si vous connaissez le 
bourgeois à qui je dois remettre ce billet? 

— Vous l'appelez?... demanda la marchande. 

— Monsieur Hubert. 



42 LE MENDIANT 

— Qu'est-ce qu'il fait? 

— L'adresse dit qu'il est peintre. 

— Et vous êtes sûr que c'est ici? 

— Voyez vous-même, carrefour Saint-Roch. 

— Fallait au moins mettre le nom de la maison, 
fit observer madame Berthet, qui regardait la lettre... 
Hubert, peintre ! Avez-vous vu au logis des Armes de 
Portugal ? 

— J'en viens. 

— Et à la maison Morice ? 

— Aussi. 

— Pour lors, je ne saurais que vous dire, reprit la 
marchande qui regardait l'une après l'autre les mai- 
sons du carrefour, comme pour en rappeler les habi- 
tants à sa mémoire... J'ai beau penser... Il n'y a point 
de monsieur Hubert... Faudrait voir peut-être rue 
Saint-Honoré. 

— Mordioux! en voilà assez, s'écria le messager; 
j'ai eu beau chercher depuis une heure : j'y renonce. 

— Ne désespérez point encore, fit observer Michel, 
vous touchez peut-être à la découverte ; saint Mathieu 
dit que « celui qui persévérera jusqu'à la fin sera 
sauvé! » Qui sait si la lettre n'est pas d'importance et 
impatiemment attendue?... 



DE SÀINT-ROCH. 43 

— Ça doit être de quelque dame, reprit la mar- 
chande qui continuait à regarder l'adresse. 

Le Gascon se retourna vers elle. 

— Eh! péchaire! à quoi reconnaissez-vous ça? de- 
manda- t— il . 

— Au papier de Hollande et à la cire d'Espagne, 
répondit madame Berthet, sans parler de ces je 
petites lettres si bien rangées qu'on dirait les barbes 
d'un épi de blé. 

Le messager fit un geste d'émerveillement. 

— Que saint Sechaire m'épargne! s'écria-t-iî, ja- 
mais chien braque n'a mieux éventé le gibier. — Cap- 
dioux! la mère, il ne serait pas facile de vous en faire 
accroire. — C'est vrai que la lettre m'a été remise par 
une jolie blonde. 

— Voyez-vous ça ! dit la marchande flattée de la 
justice rendue à sa perspicacité; et peut-être ■ 
vous l'a-t-on donnée en cacheminette? 

— Peuh! je n'oserais jurer du contraire, répliqua 
le messager qui cligna de l'œil ; c'est vrai que la de- 
moiselle m'attendait à la petite porte rouge du jardin. 

Le vétéran, qui n'avait prêté jusqu'alors à la con- 
versation qu'une oreille distraite, devint plus at- 
tentif. 



44 LE MENDIANT 

— C'est bien à Versailles? demanda-t-il. 

— Eh! mordioux, où donc? reprit le Gascon; je 
ne suis messager ni de Pontoise, ni de Gonesse. Par 
les vertus de la Vierge, je crois encore voir cette pe- 
tite sur le seuil, m'appelant du doigt... 

— C'est sans doute quelque dame de la cour? fit 
oî3server Michel. 

— Non, non, le quartier n'est point celui des gens 
de qualité. 

— Où donc... ravez-vous vue! 

— Ne vous l'ai-jepas dit?... Au coin de la rue des 
Réservoirs... 

Le vétéran tressaillit. 

— Et vous êtes sûr que c'est à la porte d'un jardin . . . 
reprit-il vivement, une porte rouge?... 

— Per jov! je le dis parce que c'est la vérité. Et 
maintenant que je me souviens... on a appelé la chère 
créature pendant qu'elle me donnait la lettre. 

— - Vous avez entendu son nom? 

— Certainement. Attendez donc ; il me semble 
qu'on criait quelque chose comme... Henriette. 

Michel laissa échapper une exclamation. 

— Vous la connaissez? demanda madame Ber- 
thet. 



DE SAINT-ROCH. 45 

— Je le crois... dit-il en paraissant hésiter... ou 
plutôt j'en suis certain... 

Et comme s'il réunissait par la pensée les différen- 
tes indications données par le messager : 

— Oui, continua-t-il, il est impossible de douter... 
c'est bien cela!... Et cette lettre... donnez. 

Il avait tendu la main vers le messager qui lui re- 
mit le billet; il l'approcha assez près de ses yeux af- 
faiblis pour en reconnaître l'écriture. 

— C'est sa main ! murmura- t-ii avec une sorte de 
saisissement. 

— Oui-dà, reprit le Gascon sans prendre garde à 
son trouble... pour lors, vous savez peut-être où trou- 
ver le particulier que je cherche. 

— Hubert? 

— Juste. Si vous médisiez comment lui faire tenir 
la lettre... 

— Je m'en charge! interrompit Michel, qui glissa 
le billet dans sa poche d'uniforme et fit un mouve- 
ment pour rentrer sous le porche; — mais le mes- 
sager l'arrêta. 

— En douceur, vétéran! s'écria-t-il; je réponds de 
ce qui m'a été confié, capdious!... si la petite blonde 
allait me demander ce que j'ai fait de sa lettre... 

3* 



46 LE MENDIANT 

— Vous répondrez qu'elle est à son adresse, répli- 
qua le vétéran. 

— Encore faut-il que j'en sois assuré, reprit notre 
Gascon. 

— Puisque je vous le dis ! répliqua Michel qui 
gagnait la porte de l'église. 

— Péchaire! j'entends bien! s'écria le messager; 
mais on a ses scrupules, vétéran! dans notre état, 
pour avoir la conscience tranquille, faut savoir que 
le message est à son adresse et pour cela il n'y a 
qu'une preuve... 

— Laquelle? 

— Le payement du port! 

Michel porta vivement la main au chapeau qu'il 
tenait de son bras mutilé, et y prit une pièce d'argent 
qu'il présenta au Gascon ; celui-ci fit un mouvement 
pour la prendre, puis, comme gagné par la honte, il 
parut hésiter,.. 

— Mais avez-vous foi qu'on vous le rendra, vété- 
ran? demanda- t-il. 

— Ne vous inquiétez de rien et prenez ! répliqua 
brusquement Michel. 

Le messager ne se le fit pas répéter; il fit sauter la 
pièce dans la poche de sa ceinture de cuir. 



DE SÀINT-ROCH. 47 

— C'est donc par obéissance, dit-il ; pour lors le 
message est à votre compte et je ne réponds plus de 
rien. Dieu vous conduise, vétéran! et vous, mère 
Berthet, adiousias ! 

Il reprit sa crécelle qu'il se mit à tourner bruyam- 
ment et disparut au coude de la rue Saint-Honoré. 

Michel n'avait point attendu son départ pour quitter 
le porche ; poussant avec une impatience agitée la 
porte de l'église, il traversa rapidement la nef et ne 
s'arrêta qu'à l'entrée du chœur, près du pilier auquel 
était accrochée la lampe de veille. Il se plaça sous 
son rayon le plus vif, regarda encore une fois l'a- 
dresse de la lettre, puis, brisant le cachet, il se mit 
à la parcourir avec une visible angoisse. 

Mais son demi-aveuglement lui rendit la tache 
longue et pénible. Forcé de s'interrompre presque à 
chaque ligne, il laissait paraître tour à tour sur ses 
traits le sentiment éveillé par les mots auxquels il 
avait dû s'arrêter. Son visage exprimait tantôt une 
anxiété poignante, tantôt une sorte de soulagement 
épanoui. Quand il eut achevé, il relut une seconde 
fois plus facilement, mais sans que cette seconde lec- 
ture parût dissiper ses inquiétudes. Le front plissé, 
la tête penchée et laissant échapper tout bas des mots 



48 LE MENDIANT 

entrecoupés, il demeura quelque temps à la même 
place, comme un homme qui cherche la lumière et 
ne trouve que les ténèbres. Enfin, il sembla sortir de 
cette délibération douloureuse par une résolution 
subite ; il se redressa, dit à demi-voix : — Allons ! et 
quitta l'église d'un pas précipité. 

A peine fut-il sorti qu'un témoin jusqu'alors invi- 
sible sortit de l'ombre projetée par le pilier le plus 
proche : c'était la tante de Coquillard, la pauvresse 
du grand portail. Surprise de ne point voir revenir 
son neveu qu'elle croyait occupé à convaincre le vé- 
téran , elle avait voulu traverser l'église à son tour 
pour le rejoindre au petit porche, et s'était arrêtée à 
la vue du vieux soldat debout sous la lampe de ser- 
vice. Elle avait observé ses changements de physio- 
nomie à la lecture de la lettre mystérieuse, elle avait 
remarqué son hésitation tourmentée et sa brusque 
sortie ; après la découverte de la veille , c'était plus 
qu'il n'en fallait pour surexciter sa curiosité mal- 
veillante. Aussi courut-elle sur-le-champ au grand 
portail pour avertir les autres bons pauvres de ce 
' qu'elle venait de voir, et pour tenir conseil. 

Il parut évident à tous qu'il y avait là quelque se- 
cret dont on pourrait s'armer contre le vétéran, et 



DE SAINT-ROCH. 49 

l'envie les rendit unanimes sur la nécessité de le pé- 
nétrer à tout prix. Riflou se rendit sur-le-champ au 
petit porche afin de commencer l'enquête ; mais il y 
apprit de la marchande d'images que Michel venait 
de rentrer chez lui. 

Son absence à une pareille heure était trop préju- 
diciable à ses intérêts et trop inusitée pour ne pas 
confirmer les soupçons des mendiants. En consé- 
quence, madame Rossignol et Miroton se décidèrent 
à lui rendre visite. Us s'acheminaient vers la ruelle 
obscure qui conduisait à son logis, lorsque la vieille 
femme s'arrêta tout à coup et saisit le bras de son 
compagnon. 

— Voyez! voyez! s'écria-t-elle à demi- voix en 
montrant l'entrée de l'étroit passage. 

— Quoi donc? demanda Miroton... 

— Ce monsieur en culotte de velours et en habit 
violet ! 

— Eh bien!... 

— Plus bas! le voici!... faut pas avoir l'air de le 
regarder. 

Les deux mendiants se retournèrent et le vieux 
bourgeois désigné par madame Rossignol s'avança 
vers eux. 



30 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

Il portait un chapeau h larges bords qui lui om- 
brageait le visage, une perruque rousse et de larges 
lunettes à doubles verres. Ses deux mains étaient ca- 
chées par des gants de fin poil de castor ; mais tandis 
que la gauche tenait une haute canne à pomme 
d'ivoire, la droite pendait immobile à son côté. 

Au moment où il passa près des deux mendiants, 
il parut tressaillir, s'avança plus vivement vers un 
carrosse de louage, y monta et dit au cocher d'an 
accent précipité : 

— A Versailles ! 

A ces mots, Miroton qui arrivait près de la portière 
se redressa avec un léger cri ; il avait reconnu la voix 
du vétéran, et c'était lui que la voiture emportait sous 
ce déguisement. 



IV 



L IMPASSE VERTE 



Pendant que monsieur Hubert, ou plutôt Gaston 
de Vignolles, mettait ainsi en mouvement les princi- 
paux acteurs de notre drame, lui-même s'était échappé 
d'Orléans et avait regagné Paris. 

Évitant la grande route de Sèvres où il eût pu 
rencontrer quelque connaissance, il avait tourné le 
faubourg Saint-Germain, traversé Vaugirard, et il ga-, 
lopait dans la direction de Versailles en suivant un 
des chemins de chasse tracés à travers les bois de 
Meudon. Mais quel que fût son empressement, il dut 
permettre à sa monture de reprendre le pas en arri- 



52 LE MENDIANT 

vant au ravin de Viroflay. Il laissa aller les rênes, re- 
leva la tête et promena les regards autour de lui. 

L'automne commençait à diaprer la cime des arbres 
de ses plus riches teintes; à chaque raffale une pluie 
de feuilles tourbillonnaient sous les arcades de la fu- 
taie et allaient se perdre parmi les mousses. On n'en- 
tendait, dans le silence du bois, que le cri rauque des 
oiseaux aquatiques qui tournoyaient au-dessus des 
étangs, ou le roulement éloigné d'un chariot sur le 
pavé des Gardes. Gaston suivit quelque temps la mon- 
tée raboteuse sans que son œil parût s'arrêter sur 
aucun objet; mais, près d'atteindre la crête de la col- 
line, il tressaillit tout à coup à la vue d'un sentier 
perdu qui perçait le fourré vers sa gauche, arrêta 
brusquement sa monture et plongea son regard au 
fond de Fespèce,de fissure ouverte dans le feuillage. 

Quelque souvenir bien puissant venait, sans doute, 
de s'éveiller chez lui à cet aspect, car il parut oublier 
un instant son impatience : on eût dit qu'il s'effor- 
çait de reconnaître les lieux dans leurs moindres dé- 
tails, qu'il y cherchait quelqu'un dont la présence les 
eût complétés, qu'il écoutait la brise arrivant du fond 
des vais, comme si elle eût dû lui apporter un bruit 
de voix. 



DE SA1NT-R0CH. 53 

Cependant, après une halte de quelques minutes, 
il laissa de nouveau aller la bride, et le cheval se re- 
mit en marche. 

Seulement il ne le força point à reprendre sa course 
emportée ; son esprit avait changé de direction ; il 
s'était détourné du but de son voyage pour se replier 
en arrière. Plongé dans une rêverie demi-mélanco- 
lique et demi-souriante, il repassait, depuis le pre- 
mier chapitre, le roman commencé quelques mois 
auparavant à cette même place. 

Il se voyait gravissant la ravine aux lueurs empour- 
prées du soleil couchant; il croyait entendre au fond 
du fourré des accents confus, puis comme des appels! 
Il mettait pied à terre, il prêtait l'oreille, et tout à 
coup les voix devenaient plus distinctes, deux femmes 
haletantes apparaissaient à l'entrée du sentier, pous- 
saient à sa vue un cri de joie et accouraient à sa ren- 
contre. — Parties de Versailles pour une promenade 
dans les bois, elles s'étaient insensiblement égarées, 
et en voyant la nuit venir, la tante avait été prise 
d'épouvante; mille récits de meurtre et d'enlèvement 
s'étaient réveillés dans sa mémoire; c'était elle dont 
les cris venaient d'être entendus de Gaston, 

Celui-ci l'avait rassurée en s'offrant à la reconduire, 



S4 LE MENDIANT 

proposition accueillie par la vieille dame avec em- 
pressement. Quant à la jeune fille, renfermée dans un 
silence modeste, elle n'avait d'abord frappé Gaston 
que par sa beauté. Mais lorsqu'un peu plus familia- 
risée avec leur nouveau compagnon de route, elle 
avait enfin parlé, le jeune homme s'était senti fasciné 
par le charme de sa voix ! C'était comme la traduc- 
tion de sa physionomie fraîche et suave ; elle sem- 
blait la confirmer en la complétant! 

Un bras passé dans la bride de sa monture et mar- 
chant à petits pas près des deux femmes, il rayait 
longtemps écoutée dans une sorte d'extase! A mesure 
que le jour tombait, la jeune fille semblait s'enhardir. 
On entendait sa parole s'élever plus sonore, et retentir 
à l'oreille comme une mélodie, tandis qu'elle-même 
glissait dans l'ombre des feuillées, vision svelte et 
fuyante! 

Peu à peu l'isolement et la longueur de la route 
avaient amené les confidences. Les deux femmes 
avaient dit comment elles vivaient seules à Versailles, 
dans une humble retraite ; la nièce s'était mise à ra- 
conter les soins donnés à ses fleurs et à sa volière ; 
leurs promenades dans les bois dont elle dessinait 
les plus beaux sites; ses lectures à haute voix pen- 



DE SAINT-ROCH. 55 

dant les longues soirées d'hiver! Plus elle parlait, 
plus Gaston se sentait pris au piège de cette grâce 
tour à tour expansive et contenue ! Près de trois heures 
s'étaient écoulées ainsi, et, lorsqu'ils avaient atteint les 
premières maisons de Versailles, il lui avait semblé 
qu'il était arraché en sursaut à un rêve enchanteur. 

La tante l'avait remercié, et sur sa demande de les 
visiter, s'était excusée en répondant qu'elles ne rece- 
vaient personne. 

Mais trop ravi pour renoncer à revoir la jeune fille, 
il les avait secrètement suivies jusqu'à V Impasse 
Verte, où il était revenu dès le lendemain, dans l'es- 
pérance d'apercevoir Henriette. 

Vaine tentative! — La maison était restée close et 
nul n'avait paru ! A plusieurs reprises il avait inutile- 
ment renouvelé ses tentatives; la voix de la jeune fille 
s'était seule fait entendre dans le jardin, chantant un 
vieux air de Lulli. 

C'était assez pour redoubler les désirs de Gaston, 
mais non pour lui fournir le moyen de les satisfaire! 
Il cherchait en vain par quel détour il pourrait pé- 
nétrer dans cette demeure fermée, lorsque le hasard 
lui fit rencontrer le vieux maître de dessin d'Henriette 
qui avait été également le sien. 



56 LE MENDIANT 

Monsieur Sauron était un de ces artistes dressés 
par les mœurs de l'époque à toutes les fructueuses 
complaisances. Plus d'un homme de cour avait glissé 
dans son carton de modèles le billet qu'il ne pouvait 
faire parvenir à quelque beauté trop bien gardée : 
plus d'une marquise avait secrètement posé chez lui 
pour un portrait dont le mari ne devait rien savoir. 
L'adresse et la discrétion du vieux peintre avaient 
fait sa réputation ; afin de profiter de ses services on 
avait vanté ses talents! 

Gaston n'eut pas de peine à obtenir de lui les 
moyens d'arriver jusqu'à Henriette. Monsieur Sau- 
ron, un peu alourdi par les années, se faisait rempla- 
cer, de loin en loin, près de ses élèves bourgeoises, 
par un neveu qu'il préparait ainsi à lui succéder. Il 
fut convenu que Gaston prendrait sa place , et son 
nom près de la jeune fille qui ne l'avait jamais vu. 
Un billet écrit par le vieux professeur fit savoir à la 
tante que des travaux pressés le retenaient à Paris, 
et annonça la visite de son neveu Hubert, dont il ré- 
pondait comme d'un autre lui-même. 

En reconnaissant leur guide inconnu dans les bois 
de Viroflay, les deux femmes avaient poussé un cri 
de surprise, mais sans soupçonner la supercherie* 



DE SAINT-ROCH. 57 

Accepté pour maître, Gaston était revenu d'abord 
deux fois par semaine, puis presque tous les jours, 
à la grande satisfaction de la tante qui admirait son 
zèle, et de la nièce pour qui sa présence devenait in- 
sensiblement un besoin. 

Quant à lui, l'irrésistible attrait qui l'avait attiré 
s'était vite transformé en une véritable passion. Après 
quelques hésitations il l'avait avouée, et la réponse 
d'Henriette, bien qu'entrecoupée de réticences balbu- 
tiantes et effrayées, ne lui avait point permis de dou- 
ter qu'elle fût partagée. 

C'était au milieu même du trouble joyeux qui de- 
vait nécessairement accompagner une pareille décou- 
verte, que monsieur Moreau l'avait forcé à partir pour 
Orléans. Ne pouvant revoir la jeune fille, il avait écrit 
pour lui tout expliquer. Il ignorait que la lettre, in- 
terceptée par l'intendant, n'était point parvenue à 
Y Impasse Verte. Il espérait y trouver la jeune fille 
attristée, mais non inquiète de son absence. 

Cependant, à la vue des toits de Versailles qui com- 
mençaient à poindre au-dessus des arbres, il sortit 
brusquement de la rêverie rétrospective dans laquelle 
il s'était oublié, et, se redressant sur son cheval, 
qu'il éperonna, il reprit le galop. 



58 LE MENDIANT 

Il eut bientôt atteint une petite auberge bâtie à 
l'entrée de la route de chasse, où il laissa sa mon- 
ture, puis, descendant jusqu'aux grandes avenues qui 
conduisent au château, il les traversa rapidement et 
se dirigea vers l'impasse habitée par madame Ar- 
mand. 

Celle-ci se trouvait dans ce moment assise à Tune 
des fenêtres du petit salon du rez-de-chaussée tourné 
vers le jardin. Elle tenait sur ses genoux un de ces 
tambours à dentelles, en serge verte, hérissé de cour- 
tes épingles au-dessous desquelles pendaient les bo- 
bines de fil que ses doigts faisaient mouvoir avec une 
dextérité merveilleuse. 

Le bruit d'un pas sous lequel criait le sable des 
cillées lui fit relever la têle ; elle aperçut Coquillard 
tenant un écriteau de location sur lequel une main 
exercée avait écrit, en bâtarde magistrale : 

PAVILLON A LOUER AVEC JARDIN. 

Elle se pencha en dehors de la fenêtre et appela le 
valet de place. A sa voix celui-ci tressaillit et s'efforça 
de dissimuler l'écriteau. 

— Que faites-vous donc là? demanda-t-elle en indi- 



DE SAINT-ROCH. 59 

quant du regard l'affiche que le neveu de madame Ros- 
signol montrait seulement de profil. 

— Pardon, excuse! j'avais pas vu madame, dit-il 
de cette voix lente et obséquieuse qu'il ne manquait 
jamais de prendre quand il se trouvait embarrassé ; 
je viens de scier le bois pour Françoise..., du vrai 
cœur de faillard... c'est dur comme fer!... 

Madame Armand l'interrompit. 

— Je vous demande où vous portez cet écriteau, 
dit-elle. 

— Ah ! l'écriteau ! répéta Goquillard en balbutiant. . . 
pardon, excuse... je l'ai trouvé là. 

— Vous n'allez pas le remettre à la grille au moins, 
reprit la vieille dame ; Françoise a dû vous dire que 
le propriétaire reprenait le bail, et que, par consé- 
quent, le pavillon n'était plus à louer. 

—Voyez-vous ça ! dit le valet de place, sans répon- 
dre directement; et pour lors madame a consenti?... 
madame n'a pas préféré chercher un locataire pour 
la remplacer! 

— Quel avantage pourrais-je y trouver? 

— Ah! Sainte Vierge! quel avantage? s écria Go- 
quillard ; madame ne sait donc pas comme nos gen- 
tilshommes recherchent à cette heure les petites mai- 



60 LE MENDIANT 

sons qui sont cachées comme celle-ci au fond des 
impasses!... surtout quand il y a plusieurs sorties... 
et madame en a trois... Gage qu'elle aurait sous-loué 
avec surenchère... sans compter les épingles!... 

— Au fait..., il a peut-être raison! dit madame Ar- 
mand, se parlant à elle-même. 

— J'en suis sûr ! répliqua Coquillard qui s'appro- 
cha; à la cour, il n'y a pas d'homme de qualité qui 
n'ait deux ou trois pavillons pareils à celui-ci pour 
ses petits soupers, il y en a même d'aucuns qui en 
ont dans tous les quartiers... à preuve monsieur de 
Fronsac. 

Madame Armand fit un signe de la main en gros- 
sissant les yeux, et regarda si Henriette était là. 

— Chut! dit-elle à demi-voix; je vous défends de 
parler jamais de cet homme, Coquillard ! 

— Madame le connaît? demanda le valet de louage 
un peu surpris. 

— Que trop ! répéta la vieille dame avec un regard 
lancé vers le ciel... sans l'avoir jamais rencontré pour- 
tant!... Je n'ai vu que l'équipage de l'infâme!... Un 
joli petit carrosse orange traîné par des chevaux su- 
perbes ! ... Il m'a donné assez d'inquiétude quand nous 
demeurions à Paris. 



DE SAINT-IIOGH. 61 

— Vrai ! interrompit Coquillard en se rapprochant ; 
c'était donc rapport à la demoiselle !... 

Madame Armand lui imposa de nouveau silence. 

— Songez, reprit-elle, que pendant près de quinze 
jours son carrosse s'arrêtait tous les matins au bout 
du faubourg Saint-Antoine, presque à notre porte !... 
sans qu'on pût deviner pour qui il venait dans le 
quartier!... Enfin on a su que c'était pour cette pau- 
vre madame Michelin. 

— La mercière qui s'est tuée de désespoir ? 

— Juste ! Vous comprenez^ quel bruit ça a dû faire 
dans le faubourg ! Tout le monde répétait que ce mon- 
sieur de Fronsac était un monstre; mais on ne s'oc- 
cupait plus d'autre chose devant Henriette!... Et je 
connais les jeunes filles; elles sont naturellement 
portées pour cette espèce de monstres-là!... Aussi 
j'ai déménagé au prochain terme et je ne veux plus 
qu'elle en entende parler ! 

— Ça suffit, madame Armand, dit Coquillard avec 
déférence; on s'y conformera!... mais, pas moins, 
lui ou quelque autre aurait pu louer ce pavillon... 

— Taisez-vous ! voici Henriette. 

La jeune fille venait en effet de paraître au tournan 
d'une des allées du jardin. Elle arrivait en courant, 

h 



62 LE MENDIANT 

un petit carton à dessin sous le bras, le visage coloré, 
l'œil brillant et ses beaux cheveux blonds sans pou- 
dre soulevés par le vent. 

— Eh bien! qu'y a-t-il donc? demanda madame 
Armand frappée de son agitation. 

— C'est lui! je l'ai aperçu du petit pavillon! s'é- 
cria la jeune fille haletante. 

— Qui cela? 

— Monsieur Hubert! 

— Monsieur Hubert! répéta la tante; ah! cette 
lois je n'aurai pas à le complimenter sur son exacti- 
tude. — Coquillard, vite, allez lui ouvrir la petite 
porte ! 

Mais le valet de place avait profité de l'arrivée 
d'Henriette pour s'éclipser avec Fécriteau, et n'avait 
entendu ni l'annonce de la- jeune fille ni l'ordre de 
madame Armand. Avant qu'on eût pu le rappeler, 
Gaston parut à l'entrée de la charmille. 

La jeune fille monta vivement le perron pour re- 
joindre sa tante dans le petit salon : lorsque Gaston 
y entra, elle paraissait sérieusement occupée à prépa- 
rer le guéridon qui lui servait habituellement pour 
dessiner, et elle répondit à peine au salut du jeune 
homme. 



DE SAINT-ROCH. 63 

En revanche, madame Armand, qui s'était levée, 
s'avança à sa rencontre. 

— Enfin, monsieur, s'écria-t-elle, enfin ! 

— Voilà un mot, madame, qui est tout un accueil, 
dit Gaston en s'inclinant; croyez qu'il n'y a pas de 
ma faute si j'ai dû rester si longtemps loin de Paris... 

— Vous avez quitté Paris? demandèrent en même 
temps Henriette et sa tante. 

Le jeune homme les regarda avec surprise. 

— Ma lettre ne vous en avait-elle point averties? 
s'écria-t-il. 

— Quelle lettre? dit vivement Henriette. 

— Quoi! n'auriez-vous rien reçu? 

— Rien. 

Gaston fit un geste de surprise. 

— Est-ce possible? reprit-il; ainsi, vous ignoriez la 
cause de mon absence? 

— Et nous pouvions tout supposer, continua la 
jeune fille. 

— Tout, excepté l'oubli, j'espère ! acheva vivement 
Gaston. Ah! dites-moi que vous n'y avez point cru, 
que vous ne pouviez y croire! J'ai besoin de savoir 
qu'ici, du moins, on n'a pas douté de moi ! 

Bien que ces mots parussent adressés à madame 



64 LE MENDIANT 

Armand, la jeune fille comprit, à l'émotion de la voix, 
qu'ils étaient prononcés pour elle seule ; la sincérité 
de l'accent la fit rougir de son doute; elle baissa les 
yeux sans oser répondre; mais la tante, qui n'avait 
rien compris à l'intention du jeune homme, se hâta 
de le rassurer. 

— Soyez tranquille, cher monsieur, dit-elle avec une 
bonhomie protectrice; on connaît votre exactitude; 
mais vous avez donc fait un voyage? 

Gaston déclara qu'il arrivait d'Orléans où l'avait 
appelé une affaire de famille. La perte du billet par 
lequel il en avait prévenu la tante n'était point alors 
chose assez rare pour qu'on pût s'en étonner long- 
temps, L'inexactitude du service et les accidents for- 
tuits auraient suffi pour l'expliquer, alors même 
que la main de la police n'eût point fouillé, à chaque 
instant, dans les correspondances privées ouvertes 
au hasard et détruites aussitôt, lorsqu'elles n'avaient 
rien appris. 

Pendant ces explications, qui justifiaient évidem- 
ment le jeune homme, Henriette avait tout préparé 
pour la leçon. Madame Armand la montra déjà assise 
et le crayon à la main. 

— Allons, vous êtes absous ! dit-elle en souriant à 



DE SAINT-ROCH. 65 

Gaston ; mais il faut réparer le temps perdu. Henriette 
vous attendait avec tant d'impatience!... Aussi a-t- 
elle été tout à l'heure la première à vous apercevoir. 
—Est-ce vrai? dit vivement Gaston, qui se retourna 
de son côté. 

— Mon Dieu!... parce que j'étais à la fenêtre, ré- 
pliqua Henriette embarrassée. 

— Tu attendais monsieur Hubert? 

— Du tout, je dessinais. 

— Ah ! c'est juste, reprit la tante; depuis votre dé- 
part elle passait des journées entières au pavillon pour 
copier l'échappée que nous avons sur la route de Paris. 
Mais que le Ciel me conserve ! depuis que vous étudiez 
ce paysage, il doit être achevé, ma chère ! 

— Pas encore... tout à fait... balbutia la jeune fille 
confuse. 

Et comme madame Armand s'approchait pour 
examiner le travail de ces huit jours passés à la croi- 
sée du kiosque, elle voulut recouvrir vivement son 
dessin ; mais la tante l'arrêta, et mit ses lunettes afin 
de mieux voir : elle ne distingua sur la feuille de vélin 
que quelques lignes vaguement indiquées. 

— Eh bien! s'écria-t-elle ; mais... , mais rien n'est 
même commencé ! 



66 LE MENDIANT 

— Oh! pardonnez-moi, interrompit Henriette 1 qui 
avait beaucoup rougi; vous voyez que j'ai indiqué les 
places... Voici où seront les maisons... là, le coteau, 
et au bas... la route... 

— Quoi! ce petit trait noir c'est une route ? 

— Celle de Paris. 

— Le moyen de s'en douter ! vous n'y avez même 
pas mis un voyageur ! 

— C'est que... je ne voyais personne venir! dit la 
jeune fille, qui jeta à la dérobée un regard vers Gaston. 

— Par exemple, s'écria la vieille dame, entendez- 
vous ce qu'elle dit là, monsieur Hubert? 

— Parfaitement, madame ! 

— Et vous trouvez une pareille raison?... 

— Excellente. 

Madame Armand haussa les épaules. 

— Allons, allons, vous êtes un flatteur, répliqua- 
t-elle en regagnant son fauteuil, vous ne trouvez ja- 
mais rien à reprendre dans ce que fait ni dans ce que 
dit cette petite. — Au reste... cela vous regarde ! Si 
vous êtes content, c'est bien... — Je vous avertis seu- 
lement qu'il faudra que votre élève ait quelque chose 
d'achevé à la fin du mois pour montrer à ce bon 
monsieur Marc. — Vous ne le connaissez point en- 



DE SAINT-ROCH. 67 

core?... Il ne vient à Versailles que tous les trimes- 
tres. — Un homme de l'âge d'or, cher monsieur!... 
et qui, pour sa pupille Henriette, se ferait tirer à 
quatre chevaux! 

Gaston ne répondit pas : il savait qu'une fois sur 
le chapitre de monsieur Marc, la vieille dame ne ta- 
rissait plus. Renfermée dans un cercle d'idées et de 
sentiments très-restreint, elle y tournait comme l'écu- 
reuil dans sa cage. C'était une de ces excellentes 
créatures à qui Dieu n'avait point accordé le charme 
de son utilité, et que l'on pouvait comparer à un meu- 
ble journalier dont on se sert sans y prendre garde. 

Elle continua à parler quelque temps du bon mon- 
sieur Marc, et à répéter sur son compte vingt anec- 
dotes déjà racontées; mais personne ne lui ren- 
voyant la parole, elle se lassa de cette espèce de par- 
tie de volant qu'il fallait jouer toute seule; le métier 
à dentelles fat repris, et les bobines recommencèrent 
à faire entendre leur cliquetis. 

Par malheur, ce travail silencietix manquait rare- 
ment son effet. Dès qu'elle cessait de parler, madame 
Armand ne pensait plus, et une sorte de langueur 
somnifère se répandait dans tout son être. Elle com- 
mença par bailler à bouche close, puis le mouvement 



68 LE MENDIANT 

de ses doigts se ralentit, ses yeux se fermèrent insen- 
siblement, sa tête tomba sur sa poitrine, et elle s'en- 
dormit. 

Pendant ce temps, Gaston s'était assis à quelques 
pas d'Henriette, un petit album sur ses genoux, 
comme s'il eût voulu dessiner le paysage qu'elle co- 
piait elle-même; mais, en l'observant avec soin, on 
se fût aperçu que son regard, au lieu de chercher le 
modèle, se fixait toujours sur la jeune fille. De loin 
en loin, seulement, il le retournait vers madame Ar- 
mand pour s'assurer qu'elle ne quittait point son 
tambour. Enfin, sa respiration régulière et bruyante 
lui apprit qu'il n'avait rien à craindre. Il se leva alors 
doucement et s'approcha d'Henriette. 

En le sentant au-dessus de son épaule, la jeune fille 
rougit, mais resta immobile. Il y eut un assez long 
silence. Enfin Gaston se pencha presque jusqu'à son 
oreille, et murmura : 

— Doutez-vous donc de ce que je vous ai dit tout à 
l'heure, Henriette, et m'en voulez-vous toujours? 

— Non... plus maintenant! répondit-elle d'un ac- 
cent si bas qu'il eut peine à l'entendre. 

— Ainsi, vous m'avez d'abord accusé ! reprit le jeune 
homme sur le ton du reproche. 



DE SÀINT-ROCH. 69 

Elle parut embarrassée, et hésita à répondre. 

— Comment ne pas s'étonner! dit-elle enfin; vous 
étiez parti en promettant de revenir le lendemain, et 
vous ne reparaissiez plus... Les deux premiers jours, 
j'ai pris patience; mais le troisième, je n'ai plus 
douté qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur... Je 
ne rêvais que maladie, meurtre, Bastille, que sais-je! 
tout me faisait peur! 

— Mon Dieu ! dit Gaston, que l'accent de la jeune 
fille troublait à son tour, et cette letttre, cette lettre 
qui vous eût tout expliqué !.... 

— Je l'attendais en vain, reprit Henriette. J'avais 
décidé ma tante à écrire à monsieur Sauron ! mon- 
sieur Sauron ne répondait pas ! Je ne savais plus à 
qui m'adresser. Enfin, ce matin, à bout de patience et 
de courage, je vous ai écrit. 

— A moi? interrompit le jeune homme alarmé ; et 
où cela?... 

— Ne m'aviez-vous pas dit que vous habitiez à Pa- 
ris le carrefour de Saint-Roch? Je n'en savais pas 
davantage; mais le messager qui s'est chargé du billet 
m'a juré qu'il découvrirait la maison. 

Gaston se pencha sur la jeune fille, qui sentit son 
haleine lui effleurer la joue. 



70 LE MENDIANT 

— Chère créature! dit-il avec un amour attendri, 
et c'est moi qui, sans le vouloir, vous ai causé toutes 
ces inquiétudes ! 

— Prenez garde! interrompit Henriette en se re- 
tournant effrayée. 

Le jeune homme lui montra madame Armand pro- 
fondément endormie, et dont la tête reposait sur son 
métier h dentelle. 

— Vous voyez qu'on ne peut ni nous entendre ni 
nous observer, dit-il ; ah ! laissez-moi profiter de cette 
occasion pour vous dire combien moi aussi j'ai souf- 
fert de cette absence! Quelle lenteur dans les jour- 
nées! quelle tristesse dans tout ce qui m'entourait ! 
La joie et le soleil étaient restés à Versailles! tout 
avait perdu son intérêt ; les hommes passaient devant 
moi comme des ombres; leurs voix n'étaient pour 
mon oreille qv'un vain bruit; j'assistais là-bas à la 
vie à la manière de ces fantômes qui, dans les vieilles 
romances, s'assoient aux festins sans en prendre leur 
part; vous aviez gardé ici mon âme tout entière! 

— Alors... pourquoi partir? fit observer Henriette 
avec un accent de tendre reproche. 

— Ah ! vous avez raison ! vous avez raison ! reprit 
Gaston emporté par son amour, je ne veux plus 



DE SAINT-ROCK. 71 

m' exposer à ces cruelles séparations ; je ne veux plus 
vivre ainsi à côté du bonheur sans pouvoir en jouir ! 
— À quoi bon de plus longs retards, puisque nos 
deux cœurs sont d'accord?... Car je ne me suis pas 
trompé, Henriette, vous aussi vous m'aimez?... — Oh! 
répétez-le moi, je vous en conjure ; dites que ce pro- 
jet d'union est, comme la mienne, votre espérance, et 
que vous le hâtez de vos désirs ! 

— N'est-ce pas vous qui avez parlé d'obstacles? 
murmura Henriette. 

— Je les briserai ! répliqua vivement Gaston ; oui, 
aujourd'hui même je veux que tout s'explique... et 
demain, Henriette, je serai libre! je pourrai parler à 
votre tante, je pourrai tout vous dire...; demain, une 
nouvelle existence s'ouvrira pour nous. 

Il pressait contre ses lèvres les mains de la jeune 
fille qui, troublée et palpitante, résistait à peine, 
quand la porte du salon s'ouvrit brusquement; tous 
deux se retournèrent avec une exclamation. 

— Mon tuteur! s'écria Henriette, qui se leva. 
Michel était debout sur le seuil, dans le costume 

de ville décrit par madame Rossignol. La jeune fille 
courut à sa rencontre. 

— Ah! cher monsieur Marc, quelle surprise! 



72 LE MENDIANT 

s'écria-t-elle en parlant très-vite, comme quelqu'un 
qui veut déguiser son trouble. — Entrez donc, de 
grâce... Savez-vous que c'est merveille de vous voir 
ainsi avant l'époque ordinaire...— Prenez ce fauteuil, 
nous étions si loin de vous espérer! 

— En effet, dit Michel, qui avait répondu à l'em- 
pressement d'Henriette avec une sorte de déférence 
respectueuse; je suis venu aujourd'hui par extraordi- 
naire; et, — il jeta un regard sur Gaston, — je crois 
bien qu'on ne m'attendait pas. 

— Cependant, ajouta la jeune fille qui continuait à 
cacher son trouble sous un entrain de paroles, il y a 
quelques instants nous parlions de vous. 

— Vraiment ! répliqua le tuteur en promenant au- 
tour de lui ses yeux affaiblis, qui ne distinguaient 
qu'à la longue et avec peine ; c'est donc cela qui aura 
endormi madame Armand. 

— Plaît-il? bégaya celle-ci réveillée en sursaut par 
le bruit, qui est-ce qui me demande? 

Et, reconnaissant le nouveau visiteur : 

— Dieu nous protège! s'écria-t-elle, c'est ce digne 
monsieur Marc ! 

— Comme vous voyez, dit le vétéran, qui s'était 
levé en saluant; vous avez bien dormi, chère dame? 



DE SAJiN T-UOCH. i J 

— Moi, dormi? répéta la tante d'Henriette, qui se 
frottait les yeux; du tout, du tout... — Seulement, 
quand vous êtes arrivé, je rêvais... c'est-à-dire je ré- 
fléchissais... 

— Les yeux fermés ? 

— Pour me recueillir... Au reste, il n'y avait pas 
d'impolitesse. ..Henriette tenait compagnie àmonsieur 
Hubert. 

Et comme si elle se fût ravisée tout à coup : 

— Mais, au fait, vous ne l'avez point encore vu, 
notre monsieur Hubert, reprit-elle; c'est le nouveau 
maître de dessin d'Henriette, un élève de monsieur 
Sauron. 

Gaston s'inclina devant Michel qui, les yeux fixés 
sur lui, rendit faiblement le salut. 

— Et avez-vous le plaisir de connaître monsieur 
depuis longtemps? demanda-t-il. 

— Mais, il y a bien environ trois mois, répliqua 
madame Armand ; figurez-vous que notre première 
rencontre a eu lieu dans la forêt... Une véritable ren- 
contre de roman... Je vous conterai ça!... Monsieur 
Hubert, qui nous avait reconduites jusqu'ici avec 
de grandes politesses, avait demandé à nous revoir, 
mais j'avais naturellement répondu que nous ne rece- 

5 



74 LE .MENDIANT 

vions personne; quand, 'huit jours après, monsieur 
Sauron nous annonce qu'il envoie son neveu pour 
donner leçon à sa place, et nous avons vu entrer 
qui?... notre inconnu des bois de Viroflay. 

— Voilà, en effet, un hasard qui a l'air d'avoir de 
l'intention ! dit Michel en continuant à observer le 
jeune homme ; et monsieur vient depuis? 

— Presque tous les jours, au grand contentement 
d'Henriette, qui a maintenant une passion de peinture ; 
quand vous êtes entré, le maître et l'élève étaient au 
travail. 

— C'est ce qui m'a semblé, dit Michel en se levant 
et s'approchant du fauteuil sur lequel Gaston avait 
posé son album; monsieur dessinait quelque chose... 

— Oh ! rien... un paysage, répliqua le jeune homme 
qui voulut étendre la main vers l'album; mais le 
vétéran s'en était déjà emparé et le regardait de très- 
près... 

— En effet, reprit-il ironiquement, c'est un paysage. . . 
où il n'y a encore qu'une tête de femme ! 

— Comment ! une tête de femme ! s'écria madame 
Armand. 

— Qui ressemble même beaucoup à mademoiselle 
Henriette ! regardez plutôt. 



DE SÀINT-ROCH. /5 

La vieille dame s'approcha. 

— C'est ma foi vrai ! s'écria-t-elle ; on dirait son 
portrait ! 

— Mon Dieu ! balbutia Gaston embarrassé, ce n'est 
qu'un premier plan... il y aura dans le fond de l'eau..., 
des arbres..., des nuages..., vous comprenez. 

— Qu'alors le portrait deviendra une vue de cam- 
pagne, acheva Michel ; parfaitement, monsieur ! Aussi, 
que je ne vous dérange point, de grâce; continuez la 
leçon comme si je n'étais point là. 

— J'espère, dit madame Armand, que M. Marc nous 
reste jusqu'à ce soir! 

— Si vous le permettez. 

— Alors, Henriette va vous tenir compagnie pen- 
dant que j'irai donner quelques ordres; allons, ma 
chère, reprenez votre crayon pour montrer à votre 
tuteur ce que vous savez faire; et vous, monsieur 
Hubert, donnez-lui l'exemple; je reviens tout à, 
l'heure. 

La vieille dame sortit en trottinant, et le maître et 
l'écolière reprirent leur place avec un visible em- 
barras. 

Le vétéran s'était assis en face des deux jeunes 
gens et promenait son regard de l'un à l'autre. 



76 LE MENDIANT 

Qui eût pu étudier ce regard sous le double verre 
de lunettes qui le cachait, eût été frappé de ses expres- 
sions successives et opposées. Chaque fois qu'il s'ar- 
rêtait sur Henriette, il semblait exprimer la tendresse 
et le respect; mais lorsqu'il revenait à Gaston, on le 
voyait s'assombrir et un éclair d'indignation le tra- 
versait. 

Depuis le départ de madame Armand, il n'avait 
point prononcé un seul mot : ce silence obstiné aug- 
mentait, d'instant en instant, le malaise des deux 
jeunes gens. Gaston avait en vain essayé de le rom- 
pre par quelques conseils donnés à Henriette sur le 
paysage qu'elle continuait à crayonner au hasard ; 
enfin, il se décida à y échapper en se retirant. 

Il referma son album, se leva et dit qu'il reviendrait 
le lendemain. Michel, qui jusqu'alors avait paru obser- 
ver sans prendre de parti, se redressa comme un 
homme qui se décide, et regardant le prétendu pro- 
fesseur : 

— J'espère, dit-il, que ma venue n'a point fait 
abréger la leçon. Je serais désolé de nuire aux progrès 
que mademoiselle Henriette ne peut manquer de faire 
sous la direction d'un maître aussi habile que mon- 
sieur Hubert. 



DE SAINT-ROCH. 77 

Gaston s'inclina avec un Remerciement embarrassé. 

— C'est un vrai coup du Ciel pour madame Armand, 
continua Michel dont l'œil ne quittait pas son inter- 
locuteur; avoir trouvé un homme de votre âge, en. 
qui elle peut mettre sa confiance... et incapable de la 
trahir! 

— J'ose espérer... qu'elle n'en doute point, balbutia 
Gaston. 

— Et cependant la défiance serait permise, fit obser- 
ver le tuteur d'Henriette; car nous vivons à une 
époque où la ville et la cour sont peuplées de jeunes 
gentilshommes qui ne s'imposent d'autre tâche que 
la séduction , qui ne cherchent d'autre gloire que la 
honte des femmes assez crédules pour croire à leur 
honneur. 

Il y avait dans l'accent du vétéran, dans la fixité du 
regard qu'il appuyait sur le jeune homme, une sorte 
d'intention soupçonneuse qui troubla celui-ci. Son 
changement de nom aurait-il été découvert? allait-il 
être démasqué avant d'avoir pu tout déclarer de son 
propre mouvement? Cette pensée lui causa un saisis- 
sement qui fut remarqué d'Henriette. Elle regarda 
avec surprise Gaston, puis Michel qui continua: 

— Triste tâche, monsieur, que celle de veiller au 



78 LE MENDIANT 

repos d'une jeune fille, lorsqu'elle est poursuivie par 
la honteuse préférence d'un de nos seigneurs ! La pru- 
dence a beau se mettre en garde ; s'il veut pénétrer 
dans une humble et honnête maison, — comme 
celle-ci, par exemple, — il saura profiter d'une 
rencontre, se faire recevoir sous quelque dégui- 
sement... 

A ce dernier mot, l'embarras de Gaston devint plus 
visible, et l'étonnement de la jeune fille se changea en 
inquiétude. 

— Un déguisement! répéta-t-elle. Que voulez-vous 
dire?... Je ne puis comprendre... 

—M. Hubert irîe comprend, lui! reprit le vétéran 
avec intention ; il connaît les principes de la grande 
école de M. de Fronsac. 

— Pardon ! balbutia le jeune homme..., ces princi- 
pes..., croyez que je ne les juge pas moins sévèrement 
que vous-même. 

— Prenez garde! monsieur, reprit Michel dont la 
voix s'élevait; saint Jean nous recommande « de ne 
pas nous juger les uns les autres; » tôt ou tard la 
vérité se découvre, et quelle que soit l'habileté de nos 
roués, le hasard finit toujours par les trahir. Il suffit 
pour cela qu'ils prolongent une absence..., que celle 



DE SAIXT-ROCH. 79 

qui s'est accoutumée à les voir s'inquiète, qu'une lettre 
soit écrite par elle..., et tout est découvert! 

— Comment cela? s'écria Henriette, qui ne pouvait 
plus douter de l'intention de son tuteur et qui respi- 
rait à peine. 

— Tout est découvert ! reprit-il avec force; parce 
que l'adresse indiquée se trouve fausse, parce que le 
messager ne peut rencontrer celui qu'il cherche, parce 
que voici la lettre écrite à monsieur Hubert au carre- 
four Saint-Roch..., et que ce nom est un mensonge î 

Michel présentait le billet de sa pupille au prétendu 
professeur qui rougit, puis devint très pâle. Henriette 
reconnut son écriture, joignit les mains et poussa un 
cri. 

— Ainsi, ce n'est pas le nom... de monsieur!... 
reprit-elle; et... cette parenté avec monsieur Sau- 
ron..., cette absence pour affaire..., tout ce qu'il nous 
a dit... depuis trois mois... 

— N'était pas plus sincère ! acheva le vétéran. 

La jeune fille recula avec une exclamation si poi- 
gnante qu'elle arracha Gaston à son saisissement. 

— Àh ! ne le croyez pas! s'écria-t-il, en faisant un 
pas vers elle; non, je n'ai point voulu vous tromper ! Si 
pour être reçu chez votre tante j'ai eu recours h un 



80 LE MENDIANT 

faux titre et à un faux nom, c'est que je n'avais pas 
d'autre moyen d'arriver jusqu'à vous, et si j'ai tardé 
atout avouer, c'est... que je voulais..., c'est que je 
devais écarter d'abord des obstacles... Mais ma réso- 
lution était prise et j'allais parler... 

— Qui me le prouvera, monsieur? dit Henriette 
dont la voix tremblait. 

— Ah! écoutez -moi, de grâce, s'écria Gaston, vous 
saurez tout... 

— Et comment saurai-jé qu'aujourd'hui j'entends 
la vérité? interrompit la jeune fille dont, le cœur 
blessé traduisait sa douleur en indignation; trompée 
une fois, n'ai-je pas le droit de douter toujours? 

— Je vous jure..., s'écria Gaston. 

— Tout à l'heure aussi vous juriez! dit-elle avec 
une impétuosité amère; je vous ai cru..., et vous abu- 
siez de ma confiance. 

Il voulut protester de nouveau. 

— Assez, monsieur, ajouta-t-elle, en se raidissant 
contre sa propre émotion pour n'écouter que son 
ressentiment ; vous m'avez trop bien prouvé la né- 
cessité de la prudence... Désormais, je laisserai à de 
plus sages le soin de vous entendre et de démêler la 
réalité de la fiction ! 



DE SAINT-ROCH. 81 

A ces mots, elle courut vers la porte d'entrée et 
s'élança dans le jardin. 

Le jeune homme, qui s'était efforcé de la retenir, 
voulut la suivre. Michel, silencieux et debout à la 
même place, avait jusqu'alors tout écouté d'un air 
sombre; mais au mouvement de Gaston, il lui barra 
brusquement le passage. 

— Restez, monsieur, dit-il avec une sévérité pres- 
que menaçante; quel que soit votre véritable nom, 
n'oubliez pas que vous êtes ici chez mademoiselle 
Henriette; qtfelle seule peut vous donner le droit de 
lui parler, et que ce droit, elle ne l'accordera qu'à 
l'homme dont les intentions seront honorables et 
avouées. 

— Elles le sont, monsieur, reprit vivement Gaston, 
et je puis vous dire... 

— Rien, interrompit Michel qui avait repris son 
chapeau; jusqu'ici, les paroles ne vous ont servi qu'à 
tromper ; désorm-ais, il nous faut des preuves et nous 
les attendrons. 

Il salua gravement et sortit à son tour. 

En se trouvant seul, Gaston demeura d'abord 
étourdi de tout ce qui venait de se passer; mais après 
le premier moment de trouble, il se rassura. On ne 

5* 



82 LE MENDIANT DE SAINT-ROGH. 

lui demandait, après tout, que ce qu'il était lui-même 
décidé à faire. La découverte du tuteur d'Henriette 
hâtait une explication indispensable et déjà trop re- 
tardée; toutes les preuves qu'on lui demandait pou- 
vaient être fournies; il allait les recueillir sur-le- 
champ, et dès le lendemain il serait justifié. 

D'ici là, seulement, Henriette devait douter, et cette 
pensée lui poignait le cœur! il ne pouvait accepter 
d'être soupçonné par elle, de la laisser toute une 
nuit livrée aux angoisses de la défiance; il eût voulu 
la rassurer par quelques mots, lui donner au moins 
une espérance en attendant la justification! Ne pou- 
vant lui parler, il se décida à lui écrire. 



LE CARROSSE ORANGE DE MONSIEUR DE FRONSAC 



Nous avons vu comment Coquillard avait profité 
de, l'apparition d'Henriette pour quitter furtivement 
madame Armand. Son premier soin fut' d'aller repla- 
cer à la grille l'écriteau de location qui devait servir 
de prétexte à la visite de monsieur Moreau. Lui-même 
resta en sentinelle derrière la charmille, afin d'atten- 
dre l'intendant et de l'introduire. Il ne sut rien ainsi 
de l'arrivée de Gaston ni de celle de Michel, qui 
étaient entrés tous deux par la petite porte rouge. 

Près de deux heures s'écoulèrent. Enfin monsieur 
Moreau parut enveloppé dans un surtout garni de 
queues de renard et coiffé d'un chapeau aux ailes ra- 
battues, qui le vieillissaient d'un quart de siècle. 



84 LE MENDIANT 

A sa vue, Coquillard, que sa longue attente com- 
mençait à déconcerter, fit un geste de soulagemenfet 
courut ouvrir la grille. 

— Dieu me sauve! notre bourgeois, j'ai cru que 
j'avais mal compris, dit-il à demi- voix, et que la visite 
n'était point pour aujourd'hui. 

— Il a fallu prendre mes mesures, fit observer l'in- 
tendant; j'ai amené mon carrosse et mes gens; ils 
attendent dans la petite ruelle au bout du jardin. 

— Pourquoi faire? demanda Coquillard étonné. 

— Je n'en sais rien, répliqua Moreau; mais j'ai 
voulu les avoir là sous la main, à tout hasard... 
Maintenant, montre-moi le chemin de la maison. 

Le valet de louage passa devant, et tous deux sui- 
virent l'allée tortueuse d'une charmille qui formait 
labyrinthe. Ils allaient en atteindre l'extrémité, lors- 
que Coquillard s'arrêta avec une interjection de sur- 
prise. Il venait d'apercevoir, sur la terrasse, Gaston 
qui regardait autour de lui comme s'il eût cherché 
quelqu'un. A la vue du neveu de madame Rossignol, 
il descendit vivement les marches et vint à sa ren- 
contre. Monsieur Moreau, prévenu par son guide, 
eut à peine le temps de se jeter derrière un massif de 
verdure. 



DE SAINT-ROCH. 85 

Le jeune homme semblait très-agité et tenait à la 
main une lettre. Il demanda à Coquillard où était la 
servante. 

— Françoise ! répéta celui-ci ; faites excuse, mais 
j'en ignore. 

— Et madame Armand,... mademoiselle Henriette? 

— Ah ! pour la demoiselle, je viens de la voir tra- 
verser le jardin et prendre la route du pavillon. 

Gaston regarda du côté qu'on lui indiquait et parut 
hésiter; mais, prenant enfin son parti : 

— Non, murmura-t-il, la voir serait inutile! 
Et élevant la voix : 

— Porte-lui ce billet sur-le-champ, ajouta-t-il : de- 
main, avant midi, je serai de retour. 

Il» glissa dans la main du valet de place la lettre 
qu'accompagnait un petit écu, lui fit, du doigt, un 
signe de discrétion et s'éloigna d'un pas rapide. 

A peine eut-il disparu, que M. Moreau sortit de 
derrière le massif et saisit le billet. 

— Un moment, bourgeois, s'écria Coquillard en 
voulant le reprendre; c'est pour la demoiselle... 

— Silence! dit à voix basse l'intendant qui déca- 
chetait. 

— Mais, permettez... 



86 LE MENDIANT 

— Regarde s'il ne vient personne ! 

L'ordre était donné d'un ton si absolu, que Coquil- 
lard obéit par habitude; il s'avança pour observer le 
tournant de l'allée, tandis que M. Moreau, qui avait 
reculé jusqu'à l'un des coins de la charmille, ouvrait 
la lettre et lisait : 

«Vous n'avez point voulu m'entendre; votre tuteur 
» demande des preuves pour me croire! Demain, je 
» vous les apporterai toutes. 

» Vous saurez alors comment un engagement im- 
» posé par la reconnaissance et pris avant de vous 
» connaître, m'a empêché de parler jusqu'à ce mo- 
>> ment. Je reculais à le rompre par honte ou par fai- 
» blesse ! Mais ce qui vient de se passer m'oblige à 
» sortir enfin de ce douloureux embarras par une 
» franche explication. 

» Ce soir même je vais tout avouer, me faire libre, 
» et demain, Henriette, je viendrai m'expliquer en 
» présence de monsieur Marc et de madame Armand; 
» demain, je pourrai vous offrir, en échange du nom 
» mensonger d'Hubert, celui de 

» Gaston de Vignolles. » 



DE SAINT-ROCH. 87 

L'intendant resta un moment étourdi ! Quelles 
qu'eussent été ses craintes, elles se trouvaient toutes 
dépassées. Il avait espéré que l'amour de son ancien 
pupille serait une de ces passions destinées à demeu- 
rer dans l'ombre et qui, d'après les habitudes du 
temps, pouvaient se concilier avec un mariage offi- 
ciel; au lieu de cela, il trouvait l'annonce d'une rup- 
ture qui lui enlevait sa dernière chance de salut! 
C'était sa fortune et son nom que Gaston offrait à la 
pupille de madame Armand ! Retourné à Paris pour 
une explication définitive, il allait, selon son expres- 
sion, se faire libre, et, dans quelques heures, les 
espérances de M. Moreau seraient ruinées à jamais; 
sa perte se consommait! 

Il se raidit contre ce dernier coup. Plus le péril 
était extrême, plus il réveilla vivement l'audace de 
cette imagination ambitieuse. Poussée à bout, elle 
courut aux remèdes extrêmes. 

Ce n'était point la première fois que l'intendant 
avait dû se sauver par de brusques résolutions; dans 
cette existence de dissimulation prolongée et de 
hasardeuses entreprises , il s'était accoutumé aux 
prompts expédients; il en gardait toujours quelques- 
uns en réserve dans un coin du cerveau. Aussi, après 



88 LE MENDIANT 

une courte délibération, parut-il avoir pris son parti. 
Courant à Coquillard, il lui saisit le bras et l'entraîna 
à l'écart. 

— Écoute et réponds tout bas , dit-il d'une voix 
brève ; ne m'as-tu pas dit que cette petite demeurait 
seule ici avec sa tante? 

— Je F ai dit, répliqua le neveu de madame Rossignol . 

— Il n'y a qu'une servante? 

— Françoise; mais elle est sortie. 

— Où sont la nièce et la tante dans ce moment? 

— La tante doit être au logis. 

— Et la nièce? 

— Au bout du jardin, dans le petit pavillon. 

— Celui qu'on voit de la ruelle où j'ai laissé Lava- 
rane avec le carrosse? 

— Juste. 

— N'y a-t-il pas une porte rouge par laquelle on 
peut entrer et arriver à ce pavillon? 

— C'est la vérité véridique. 

— Tu as moyen de l'ouvrir. 

— Aussi facilement que je tire mon chapeau. 
L'intendant regarda autour de lui. 

— Allons, murmura-t-il ; l'habitation est isolée..., 
la nuit commence..., il n'y a pas à balancer. 



DE SAINT-ROCH. 89 

— Quoi donc? demanda Coquillard ; est-ce que le 
bourgeois aurait quelque nouvelle idée?... 

— Silence! interrompit Moreau d'un accent impé- 
rieux; je vais demander à voir madame Armand..., 
je me charge de la retenir... ; toi, pendant ce temps, 
tu ouvriras la petite porte rouge..., tu trouveras La- 
varane dans la ruelle..., tu le feras entrer avec ses 
gens..., tu les conduiras au pavillon 

— Où est mademoiselle Henriette? 

— Oui. 

— Pourquoi faire? , 

— Parce qu'il faut que dans une heure elle soit à 
ma petite maison de Boulogne. 

— Que dites-vous?... la demoiselle? C'est impos- 
sible. 

— U y a dix louis pour toi si je l'y trouve. 
Coquillard fit un soubresaut. 

— Dix louis, répéta-t-il; sainte Geneviève! Elle y 
sera, bourgeois; faut qu'elle y soit ! 

— Transmets mon ordre à Lavarane et laisse-le 
tout conduire. 

Ils étaient arrivés à l'entrée du labyrinthe ; le valet 
de place s'arrêta. 

— Madame Armand, dit-il en montrant la tante 



90 LE MENDIANT 

d'Henriette qui se préparait à descendre le perron. 

— Cours au pavillon, murmura l'intendant, je 
l'empêcherai de vous rejoindre. 

En quittant l'ombre de la charmille, il s'avança ré- 
solument vers la vieille dame, tandis que Coquillard 
exécutait l'ordre qui lui avait été donné. 

Le visage de M. Moreau, transformé à commande- 
ment, avait repris la bénigne placidité dont il avait 
l'habitude. Il rejoignit madame Armand qui, surprise 
à la vue d'un étranger, attendait sur la première 
marche. 

Il y avait dans les traits et dans les manières de 
l'ancien tuteur de Gaston une honnêteté sereine à 
laquelle tout le monde se laissait prendre ; dès le 
premier coup d'œil, on se sentait disposé à la con- 
fiance. 

La tante d'Henriette subit l'inévitable influence de 
cette heureuse physionomie, et répondit au salut de 
.l'intendant par sa plus belle révérence. Celui-ci s'ex- 
cusa à plusieurs reprises de sa visite tardive, exprima 
la crainte de déranger, et multiplia à tel point les po- 
litesses, que madame Armand, ravie de ses manières, 
dut lui offrir d'entrer. 

Monsieur Moreau, qui ne voulait que gagner du 



DE SAINT-ROCH. 91 

temps, accepta, non sans avoir encore demandé par- 
don ; il s'extasia en arrivant au salon, qu'éclairait le 
soleil couchant, parut frappé à la vue des desseins 
d'Henriette qui garnissaient quelques-uns des pan- 
neaux de boiserie, et demanda le nom des fleurs éta- 
gées par ses soins sur la vieille console de gaïac. 

Tout cela était fait avec une bonhomie si simple et 
si caressante, que madame Armand répondait à cha- 
que question sans s'apercevoir que son interlocuteur 
ne lui avait point encore fait connaître le motif de sa 
visite. Il parut s'en souvenir le premier et interrom- 
pant tout à coup sa revue admirative. 

— Eh ! je n'y pense pas ! s'écria-t-il ; j'abuse là de 
vos moments sans justifier la hardiesse que j'ai eue de 
me présenter ici..., de vous interrompre...; évidem- 
ment je m'oublie, madame... Ce que votre bienveil- 
lante politesse explique sans l'excuser!... Je ne sais, 
en vérité, comment me faire pardonner!... Si vous le 
permettez, je vous expliquerai ce qui m'amène. 

Madame Armand avait montré un fauteuil; l'inten- 
dant ne voulut l'accepter que lorsqu'elle-même fut 
assise. Il s'y installa avec de nouvelles excuses et se 
décida enfin à parler. 

Au premier mot de location, la tante d'Henriette 



92 LE MENDIANT 

l'interrompit en répétant ce qu'elle avait déjà dit à 
Coquillard; l'écriteau avait été remis par celui-ci 
malgré ses ordres; elle devait rendre la maison au 
propriétaire, et c'était à lui seul qu'il fallait s'adresser 
pour une nouvelle location. 

Cette déclaration parut d'abord déconcerter mon- 
sieur Moreau; il se récria sur un malentendu qui 
l'avait exposé à être importun, et se livra à une ex- 
pansion de regrets et d'excuses qui forcèrent ma- 
dame Armand à une réponse polie dont il prit acte 
pour prolonger l'entretien. Si ce n'était plus à elle de 
louer la maison isolée de ['Impasse Verte, elle pouvait 
au moins le renseigner. L'intendant connaissait, dit- 
il, assez le monde pour savoir à qui il s'adressait; dès 
le premier coup d'œil, il avait reconnu tout ce qu'il y 
avait chez elle d'expérience, de franchise et de bien- 
veillance; il s'en remettait complètement à son juge- 
ment et ne voulait se conduire que d'après ses con- 
seils. 

Cette verbeuse confiance avait un air de sincérité 
qui ne pouvait manquer de prendre madame Armand. 
Pour l'esprit et le caractère, elle appartenait à l'in- 
nombrable famille des corbeaux de la fable, dupes pré- 
destinées de tous les renards. Voulant répondre digne- 



DE SAliNT-ROCH. 93 

ment à la bonne opinion de son visiteur inconnu, elle 
se mit à lui détailler les inconvénients et les avanta- 
ges du logis, dont elle entreprit la description com- 
plète. Monsieur Moreau avait soin de prolonger celle-ci 
en ouvrant, par intervalles, quelque longue paren- 
thèse qui retardait d'autant, et se faisant complice de 
toutes les digressions de la vieille dame. Ravie de 
trouver un auditeur qui ne la forçait point d'abréger 
(chance singulièrement rare), elle se livrait avec en- 
thousiasme à la fécondité de sa verve ; c'était comme 
une digue longtemps fermée et qui donnait enfin pas- 
sage à des flots jusqu'alors arrêtés. 

L'intendant semblait écouter avec un intérêt tou- 
jours croissant; mais, malgré les interjections appro- 
bativés et les points d'interrogation dont il entrecou- 
pait, de loin en loin, le partage de son interlocutrice, 
il était facile de voir, à une sorte d'agitation contenue 
et aux regards furtifs qu'il jetait vers le jardin, que 
son attention était ailleurs . 

Madame Armand, tout entière à son improvisation, 
n'y prit point garde; elle venait d'achever l'aperçu 
topographique de la maison et proposait à mon- 
sieur Moreau de la visiter, lorsqu'un cri se fit enten- 
dre au dehors. 



94 LE MENDIANT 

La vieille dame, qui avait ouvert la porte du salon, 
se retourna saisie. 

— Écoutez, dit-elle en prenant le bras dû tuteur de 
Gaston. 

— Quoi donc? répéta celui-ci qui était devenu pâle, 
mais qui feignait de n'avoir rien entendu. 

Un second cri s'éleva» 

— C'est Henriette, reprit madame Armand épou- 
vantée. 

L'intendant voulut nier : il n'en eut pas le temps : 
de nouveaux cris, poussés cette fois par plusieurs voix, 
que dominait pourtant celle de la jeune fille, venaient 
de retentir derrière les massifs de verdure. La tante 
d'Henriette y répondit en s'élançant d'où ils étaient 
partis. Monsieur Moreau courut à la fenêtre du salon 
et se pencha pour mieux voir. 

L'ombre du soir qui assombrissait les allées ne lui 
permit d'abord de rien distinguer; il lui sembla seu- 
lement entendre un débat entrecoupé d'exclamations 
et de menaces; enfin quelqu'un tourna brusquement 
les charmilles en courant, et il reconnut Coquillard 
qu'il appela. 

Le valet de place lui imposa silence par un geste 
effrayé. 



DE SAINT-ROCH. 95 

— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda monsieur Mo- 
reau en baissant la voix. 

— Il y a que le coup est manqué ! répliqua le valet, 
haletant. 

— Malédiction ! vous avez pourtant trouvé la petite 
au pavillon? 

— Oui; mais à la vue de vos hommes elle a eu 
peur, elle a crié.... 

— Qu'importe! il fallait l'enlever. 

■— C'est ce qu'ils faisaient quand le vieux est ac- 
couru. 

— Quel vieux? 

— Eh bien, le tuteur..., monsieur Marc !.. . 

— Il était ici? 

— Entré par la porte rouge, faut croire. 

— Et vous n'avez pu lui arracher cette enfant? 

— Par la raison qu'il aurait fallut le tuer... et qu'il 
n'y avait pas d'ordre ! 

Monsieur Moreau ne put retenir une imprécation. 

— Ainsi Lavarane est parti? reprit-il. 

— Et le mieux est de faire comme lui, ajouta Co~ 
quillardqui, en entendant un bruit de voix derrière les 
charmilles, se retourna avec inquiétude; voici qu'on 
vient, bourgeois... ; vous êtes averti; sauve qui peut ! 



96 LE MENDIANT 

Il enfonça son chapeau, tourna sur ses talons et 
prit sa course vers la grille. — Au détour de l'allée, il 
heurta Michel qui ramenait Henriette. 

Tous deux reculèrent avec un cri; mais le vété- 
ran, qui avait reconnu un des ravisseurs de la jeune 
fille, s'élança pour ie saisir et l'atteignit au pied du 
perron, sous la fenêtre même à laquelle se tenait l'in- 
tendant. Ce dernier n'eut que le temps de s'accroupir 
en ramenant le rideau. Coquillard, collé au mur, avait 
la tête à son niveau, et il n'en était séparé que par la 
serge verte qui le cachait. 

Le valet de place, que Michel tenait de la main gau- 
che, voulut d'abord protester de son innocence; mais 
celui-ci l'interrompit en s'écriant qu'il l'avait vu parmi 
les gens qui s'efforçaient d'entraîner Henriette, et 
cette dernière confirma l'accusation. C'était Coquil- 
lard qui avait ouvert la porte du pavillon ; elle l'avait 
entendu encourager de la voix ceux qui tentaient de 
lui faire violence; nul doute qu'il ne se fût introduit 
depuis quelques semaines dans la maison pour en 
connaître les dispositions et favoriser leur projet. 

Malgré son effronterie, Coquillard demeura décon- 
certé et ne put que balbutier des excuses sans suite. 
Le vétéran, qui tremblait de colère, serra plus forte- 



DE SAINT-ROCH. 97 

ment le collet de sa souquenille, comme s'il eût voulu 
l'étrangler. 

— Tu entends, misérable! s'écria-t-il ; il est inu- 
tile de nier davantage...; si tu veux éviter la cravate 
de chanvre, réponds sans mentir... — Toi et ces scé- 
lérats qui ont pris la fuite, vous veniez pour enlever 
mademoiselle Henriette ! . . . . n'est-ce pas la vérité. . . . , 
parle? 

— C'est... c'est la vérité ! bégaya le valet, qui res- 
pirait avec peine. 

— Et par qui étiez-vous envoyé ? 

— Par un bourgeois... que je connais point. 

— Tu mens ! 

— Que notre saint Père m'excommunie, si je sais 
son nom ! 

— Eh bien! je te le dirai, moi ! tu étais envoyé par 
le prétendu monsieur Hubert ! 

Coquillard releva la tête d'un air étonné. 

— Moi! s'écria : t-il: foi d'homme, il y a erreur, 
monsieur Marc. 

— Il n'y a pas erreur, j'en suis sûr ! reprit Michel 
avec force; mais comme tu sais son véritable nom, je 
veux que tu nous le fasses connaître. 

— C'est inutile ! interrompit d'une voix haletante 

<3 



98 LE MENDIANT 

madame Armand, qui arrivait l'air effaré et la coif- 
fure en désordre; je le connais, moi, ce nom, et je puis 
le dire!... 

— Vous! demandèrent en même temps le vétéran 
et Henriette. 

— Oui! répéta la tante d'un ton mystérieux...; 
tout à l'heure, quand |j'ai entendu des cris, je suis 
accourue..., des gens s'échappaient par la petite 
porte!... Je me suis précipitée sur la terrasse et j'ai 
regardé dans la ruelle. 

— Eh bien ! 

— Eh bien, je les ai vus s'enfuir vers le carrosse 
dans lequel il comptaient emmener Henriette,... et ce 
carrosse,... je l'ai reconnu... 

— Reconnu? 

— C'était celui de monsieur de Fronsac ! 

A cette révélation inattendue, trois cris partirent. 
Henriette recula en pâlissant, Michel lâcha Coquillard 
et celui-ci se redressa stupéfait. 

— Monsieur de Fronsac ! répéta le vétéran... ; mais 
alors... ce prétendu neveu de monsieur Sauron?... 

— Était ce le duc lui-même. 

La jeune fille étendit les mains, chancela, et aurait 
glissé à terre si madame Armand ne l'eût soutenue. 



DE SAINT-ROCH. 99 

Michel la prit dans ses bras et aida à rasseoir sur les 
marches du perron. 

— Seigneur Dieu! qu'y a-t-il donc? demanda la 
tante épouvantée. 

— Rien... rien ! répéta le vétéran d'une voix alté- 
rée... elle a été saisie... par cette brusque découverte... 
Vite, madame Armand, un peu d'eau ! 

— J'ai sur moi un flacon de sels. 

— Donnez, alors..., cela suffira..., elle revient 
déjà à elle. . . Mademoiselle Henriette, au nom de Dieu ! 
remettez -vous. 

Les paupières de la jeune fille se soulevèrent avec 
effort; elle regarda un instant devant elle sans paraî- 
tre rien voir, puis sa pensée se réveilla ; un frémisse- 
ment douloureux traversa ses traits et elle porta les 
deux mains à son front. 

— 'Monsieur... de Fronsac! bégaya-t-elle éperdue. 

— Oui, répéta Michel, et remercions le Ciel de 
l'avoir appris quand il était encore temps ! Car, vous 
le voyez, ne comptant plus sur la ruse, il avait recours 
h la violence î 

— Et où donc le scélérat voulait-il la conduire ? 
s'écria madame Armand. 

— C'est ce que nous allons savoir ! répliqua Michel 



100 LE MENDIANT 

qui abandonna la jeune fille pour se retourner vers 
Coquillard. 

Mais ce dernier avait profité du court évanouisse- 
ment d'Henriette pour disparaître. Le vétéran voulut 
courir à sa poursuite ; les supplications de madame 
Armand l'arrêtèrent. 

— Au nom du Ciel! restez, monsieur Marc, 
s'écria-t-elle; si vous nous abandonnez, nous sommes 
perdues. 

— Craignez-vous donc qu'ils ne reviennent? de- 
manda le vétéran. 

— J'en suis sûre! répliqua la tante épouvantée; 
monsieur de Fronsac n'est pas homme à se découra- 
ger; s'il a échoué aujourd'hui, il peut revenir de- 
main. 

— Que Dieu nous pardonne! c'est la vérité, dit 
Michel en regardant autour de lui avec une visible 
inquiétude. 

— N'est-il pas riche et puissant, ajouta la vieille 
dame, dont l'effroi grandissait ; que pourraient contre 
lui deux pauvres femmes sans protection ! 

Henriette se redressa. 

— Mais alors, comment échapper? s'écria-t-elle 
éperdue. 



DE SAINT-ROCH. 101 

— Il n'y a 'qu'un moyen, reprit vivement le vété- 
ran, c'est de quitter Versailles, de vous cacher si bien 
qu'il ne puisse vous retrouver. Mais venez, ajouta-t-il, 
en voyant le mouvement de la jeune fille, ce n'est 
point ici que l'on peut causer de choses pareilles; 
rentrons, de grâce, j'ai un projet que je veux vous 
expliquer. 

Il offrit son bras à Henriette et tous deux montè- 
rent le perron, suivis de madame Armand. 

Moreau, qui avait jusqu'alors tout écouté sans faire 
un mouvement, écarta le rideau avec précaution, et 
dès qu'il entendit leurs pas dans le corridor, il en- 
jamba la fenêtre, sauta dans le jardin et gagna les 
charmilles. * 

L'erreur à laquelle venait de donner lieu le carrosse, 
qu'il avait acheté au duc de Fronsac quelques jours 
auparavant, et le brusque départ conseillé par le tu- 
teur de la jeune fille, pouvaient encore tout sauver. 
La question était de savoir si le parti qu'allaient 
prendre la nièce et la tante serait assez prompt pour 
prévenir une nouvelle entrevue avec Gaston. Tout 
était là désormais. Par malheur, l'intendant ne pou- 
vait rien sur cette résolution. Les ressources de son 
esprit se trouvaient ici inutiles ; le résultat allait dé- 

6* 



402 LE MENDIANT 

pendre de cette espèce de consultation à laquelle il 
était contraint de rester étranger. 

Debout derrière un des massifs de feuillage, il te- 
nait les yeux fixés sur le salon où Michel et les deux 
femmes étaient entrés. À travers la fenêtre qui venait 
de s'éclairer, il pouvait suivre tous leurs mouvements. 
Il les vit quelque temps groupés, comme des gens qui 
se consultent ; puis madame Armand sortit vivement, 
revint avec sa mante et celle d'Henriette. Évidem- 
ment elles se préparaient à quitter la maison. 

L'intendant eut peine à retenir un cri de joie; il se 
glissa derrière une touffe de lilas plus rapprochée de 
la fenêtre, afin de mieux voir. 

Henriette avait son mouchoir pressé sur ses lèvres, 
comme si elle eût voulu étouffer ses sanglots. Ma- 
dame Armand et Michel, penchés vers elle, semblaient 
l'encourager ; enfin, ils lui prirent chacun un bras et 
l'emmenèrent doucement. M. Moreau les vit descen- 
dre le perron, gagner la grille, monter dans le carrosse 
de louage qui avait conduit Michel et qui repartit. 

Il voulut voir la route qu'ils prenaient; mais la 
grille était fermée. Il fut quelque temps avant de pou- 
voir l'ouvrir, et quand il eut enfin réussi, le carrosse 
avait disparu. 



DE SAINT-ROCH. 103 

En le cherchant dans l'ombre qui commençait à 
s'assombrir, son regard en rencontra un autre, arrêté 
au coude de l'impasse et à demi caché dans un ren- 
foncement; il crut le reconnaître et fit entendre 
un sifflement particulier auquel Lavarane accourut. 

— C'est vous, monsieur, dit-il à demi-voix; ah! 
Dieu soit loué ! nous vous attendions pour savoir ce 
qu'il fallait faire. 

— Au diable les maladroits ! interrompit l'inten- 
dant, manquer une occasion unique ! 

— Si vous saviez ce qui est arrivé... 

— Je sais tout... Ne venez-vous point de voir une 
voiture partir? 

— Oui. 

— Par quel chemin ? 

— Par l'avenue de Paris. 

— Vite, faites approcher l'équipage ; si je puis la 
rejoindre et savoir où elle s'arrête, rien n'est encore 
désespéré ! 

Lavarane courut avertir le cocher, monsieur Mo- 
reau monta rapidement et le carrosse orange partit, 
dans la direction indiquée, de toute la vitesse de ses 
chevaux. 



VI 



UN EXPEDIENT DE MONSIEUR MOREAU 



Tous les efforts de monsieur Moreau, d'abord pour 
suivre les traces de madame Armand et de sa nièce, 
puis pour découvrir leur retraite, avaient été inutiles. 
Soit heureux hasard, soit habiles précautions, toutes 
deux avaient échappé aux recherches combinées de 
Lavarane et de Coquillard. 

Il n'était point douteux pourtant qu'elles se ca- 
chaient dans Paris, et leur présence y était d'autant 
plus dangereuse que Gaston pouvait les y rencontrer, 
et qu'au premier mot d'explication, tout devait s'é- 
claircir. Douloureusement surpris de la disparition 
d'Henriette, le jeune homme ne négligeait d'ailleurs 
aucun moyen pour la retrouver. L'intendant avait 



LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 4 05 

primitivement voulu lui expliquer cette disparition, 
et plusieurs combinaisons s'étaient présentées à son 
esprit inventif; la crainte d'éveiller les soupçons de 
son ancien pupille l'avait retenu. Évidemment, le 
plus sûr était de paraître tout ignorer, en mettant à 
profit le découragement et la tristesse de Gaston pour 
le ramener à son premier projet de mariage. 

Mais pour cela il fallait avant tout lui enlever la 
chance de revoir Henriette. Aussi Lavarane avait-il 
reçu ordre de continuer ses perquisitions. 

Il venait précisément d'en rendre compte à l'inten- 
dant, qui, renversé dans un fauteuil, les yeux à demi 
fermés et l'air soucieux, l'avait écouté sans l'inter- 
rompre. Lorsqu'il eut achevé, il se fit un silence; 
monsieur Moreau réfléchissait; enfin il fit entendre 
une espèce de grognement inarticulé qui semblait 
une réponse à ses propres pensées, et, regardant La- 
varane de côté : 

— Ainsi, reprit-il à demi voix, lui aussi il cherche 
à découvrir ce que la tante et la nièce sont deve- 
nues ? — Très-bien ! — Il faut en finir avec ces 
créatures ! J'ai heureusement des blancs seings qui 
permettront de les cloîtrer dans quelque couvent de 
province d'où elles ne sortiront que sous le drap 



406 LE MENDIANT 

mortuaire ! — Mais avant tout, il faudrait les re- 
trouver ! 

— J'ai quelque espérance depuis ce matin, fit obser- 
ver Lavarane; Coquillard assure qu'il a reconnu 
Françoise, leur servante, au petit marché des Inno- 
cents. 

— Et l'a-t-il suivie? 

— Jusqu'à l'entrée du Pont-Neuf, où un embarras 
de carrosses les a séparés; mais, maintenant du moins, 
nous ne battrons pas [au hasard tous les quartiers de 
Paris ; nous savons dans quel canton se cache le gi- 
bier ; il ne reste plus qu'à trouver la piste et le terrier. 

— Surtout n'allez pas me l'effaroucher une seconde 
fois, reprit vivement monsieur Moreau ; songez bien 
qu'il faut mettre à ceci le même soin que si c'était af- 
faire du roi! Je veux qu'avant huit jours tout soit fini 
de ce côté ! — J'ai à m'occuper d'autre chose. 

— Monsieur l'intendant ne peut pas douter de no- 
tre bonne volonté, fit observer Lavarane. 

— Au diable! interrompit monsieur Moreau, qui 
se redressa en frappant sur le bras du fauteuil; il ne 
s'agit pas de bonne volonté, mais de réussite ! Je ne 
vous demande pas des sentiments, je vous demande 
de l'adresse. 



DE SAINT-ROfcH. 4 07 

— Sauf le respect que je dois à monsieur l'inten- 
dant, j'espère que je n'en ai jamais manqué, reprit 
Lavarane d'un ton piqué; quand on a été pendant 
dix ans garde de cabanons à Bicêtre... 

— D'où on s'est fait chasser! interrompit monsieur 
Moreau. 

— Non pas comme maladroit! objecta TaflB.de vive- 
ment. 

— Alors, c'est comme fripon ! acheva l'intendant, 
et il y a toujours sottise à le laisser voir.., — Mais il ne 
s'agit point de cela; — je ne me suis point chargé de 
l'éducation de M. Lavarane; c'est à lui de me prouver 
qu'elle est achevée ! 

Il s'était levé et avait fait quelques pas vers son 
bureau ; Lavarane comprit que c'était une manière de 
le congédier; il salua en reculant jusqu'à l'entrée de 
l'espèce de couloir que formait le paravent dressé de- 
vant la porte. M. Moreau se retourna. 

— Vous avez bien compris, ajouta-t-il en élevant 
la voix avec une impatience impérieuse ; il est temps 
d'en finir! Je vous donne huit jours. A la fin de la se- 
maine, il faut qu'on ait retrouvé madame Armand et 
sa nièce... 

Une exclamation l'interrompit, et la feuille du pa- 



108 LE MENDIANT 

ravent placée en face fut brusquement repoussée. 
Gaston, qui venait d'entrer sans être vu, avait en- 
tendu ces dernières paroles. 

Monsieur Moreau recula d'un pas et devint très- 
pâle. 

— Qu'est-ce donc, que vous voulez? demanda-t-il 
avec une impatience de saisissement. 

— Pardon ! dit le jeune homme troublé; il n'y avait 
personne dans l'antichambre..., la porte était en- 
trouverte..., j'ai cru pouvoir me présenter..., et... 
veuillez m'excuser, monsieur... Quand je suis entré, 
vous prononciez deux noms... ceux de madame Ar- 
mand et de sa nièce. 

— Vous avez entendu?... 

— Que vous donniez ordre de les chercher. 
M. Moreau tressaillit. 

— Pardon, monsieur, reprit le jeune homme qui 
regardait son ancien tuteur avec une sorte d'angoisse 
étonnée; ainsi..., vous les connaissez? 

— Permettez!... 

— Ah! répondez-moi, monsieur! Qui les a fait 
quitter Versailles? que sont-elles devenues? courent- 
elles quelque danger? Dites-moi ce que vous avez pu 
apprendre? 



DE SAINT-RQCH. 4 09 

— Vous vous préoccupez donc beaucoup de ces 
deux femmes? demanda l'intendant, qui commençait 
à se remettre. 

— Mais, vous-même, monsieur, dit Gaston em- 
barrassé, ne disiez -vous pas qu'il fallait les retrouver 
à tout prix? 

— Moi ! reprit monsieur Moreau redevenu maître 
de lui-même, j'ai des raisons particulières ! 

Gaston fit un mouvement. 

— Des raisons... que je ne puis révéler, ajouta-t-il. 

— Qui vous en empêche? demanda le jeune homme. 

— Mon devoir. 

— Ainsi, vous connaissez la cause de leur fuite? 

— Peut-être! 

— Ah! je veux la savoir! s'écria Gaston; au nom 
du Ciel! dites-moi ce qui s'est passé; ne me cachez 
rien ! je vous en conjure à mains jointes. 

— Un moment! interrompit monsieur Moreau qui 
le regarda fixement; j'ai peine à comprendre tant 
d'insistance ! A mon tour, je demanderai quel inté- 
rêt si vif vous pouvez prendre à deux malheureuses 
créatures. 

Gaston tressaillit. 

— Prenez garde! monsieur, s'écria-t-il ; vous ne 



110 LE MENDIANT 

me parlez point, sans doute, de madame Armand et 
de mademoiselle Henriette? 

— Qui vous le fait croire? 

— Ce que j'ai vu, ce que je sais ! 

— Et que savez-vous? 

— Que toutes deux méritent le respect. 
Monsieur Moreau saisit le bras du jeune homme et 

le regarda en face. 

— Parlez-vous sérieusement? dit-il d'un accent 
étonné. 

— Quel motif avez-vous d'en douter? demanda 
Gaston. 

— Quel motif! répéta l'intendant avec une stupé- 
faction si bien jouée que le jeune homme se sentit 
froid jusqu'au cœur ; mais alors vous ignorez ?. . . mais 
vous n'avez donc pas deviné... que si je fais recher- 
cher ces deux femmes... 

— Eh bien ! 

— C'est que toutes deux sont échappées de Saint- 
Lazare ! 

Gaston recula éperdu. 

— De Saint-Lazare ! répéta-t-il; Henriette..., ma- 
dame Armand!... c'est impossible! il y a quelque 
malentendu, monsieur. 



DE SAINT-ROCH. 111 

— Je le voudrais! ditMoreau en secouant la tête, — 
car votre trouble me prouve combien ces malheureuses 
vous intéressent; — mais voyons, s'agit-il de deux 
femmes qui habitaient à Versailles Y Impasse Verte? 

— Justement ! 

— La plus vieille a cinquante ans... 

— La plus jeune est blonde... 

— Elles étaient protégées par un monsieur Marc. 

— C'est cela ! c'est cela ! 
L'intendant plia les épaules. 

— Alors le doute n'est plus permis, reprit-il ; ce 
sont nos fugitives; elles se cachaient là-bas par pru- 
dence. Un agent de monsieur le lieutenant de police 
qui est, je crois, valet de place à Versailles, les a dé- 
noncées; nous avons été avertis, mais quand nos 
gens se sont présentés, la tante et la nièce, qui avaient 
soupçonné le danger, étaient parties. 3 'ai lieu de 
croire qu'elles ont gagné la Hollande, où il leur sera 
plus facile de rétablir, sous quelque nom supposé, un 
de ces salons équivoques dans lesquels vont se rui- 
ner et se perdre les fils de famille. — Il faut remer- 
cier^Dieu de nous en avoir délivrés. — Mais qu'avez- 
vous, Gaston? comme vous voilà pâle. .. Vierge sainte ! 
que vous arrive-t-il? 



412 LE MENDIANT 

Le jeune homme ne put répondre. La révélation de 
son ancien tuteur l'avait si douloureusement et si su- 
bitement frappé, que ses yeux s'étaient couverts d'un 
nuage, les forces l'avaient abandonné. 

En le voyant chanceler, monsieur Moreau se hâta 
d'avancer un fauteuil dans lequel il se laissa tomber. 
Ses lèvres essayèrent en vain de balbutier quelques 
mots. Le choc avait été trop rude pour ce cœur ten- 
dre que ne soutenait point l'énergie d'un caractère. 
Gaston était un de ces hommes dont l'acceptation est 
toute la force, et qui, le coup reçu, croisent les mains 
sur la blessure plutôt que de chercher à la guérir. — 
Êtres charmants, mais sans défense, qui ne trouvent 
leur place que dans une vie toujours abritée. 

L'intendant connaissait de longue main cette nature 
incapable de résister à la violence et de déjouer la 
ruse. Il savait de quels réseaux il fallait l'envelopper 
pour lui ravir jusqu'à la volonté. S'il ne l'avait point 
fait jusqu'alors, c'est qu'il n'en avait point trouvé le 
temps et n'en avait pas senti la nécessité. Mais, cette 
fois, il épuisa toutes ses séductions pour obtenir l'en- 
tière confiance de Gaston. L'occasion ne pouvait être 
plus favorable. Aux heures où notre rêve favori fait 
naufrage, les espérances les mieux cachées poussent 



DE SAINT-ROCH. 113 

un cri de détresse et demandent à tout ce qui les en- 
toure une chance de salut. Livré à son trouble dou- 
loureux, le jeune homme ne sut rien cacher. 

Monsieur Moreau reçut ses aveux avec une dou- 
ceur compatissante qui ne fit qu'exalter son expan- 
sion. Tout en ne lui laissant aucune illusion sur celle 
qu'il aimait, il se montra si désintéressé pour son 
propre compte, si prêt à pardonner l'espèce de trahi- 
son de son ancien pupille, si uniquement préoccupé 
de le consoler, qu'au milieu même de son désespoir, 
celui-ci en fut frappé et attendri. Pressant dans ses 
mains les mains de monsieur Moreau, il entremêlait 
ses témoignages de reconnaissance d'expressions de 
repentir que l'habile consolateur se hâta d'inter- 
rompre. 

— Ne parlons point de cela, dit-il, en donnant à 
sa voix une vibration qui faisait supposer des larmes 

contenues; ne pensez point à moi... ni à ma fille 

Louise a du courage...; elle pourra souffrir, mais 
sans se plaindre ni s'irriter ; le cœur des femmes est 
inépuisable dans sa miséricorde. 

— Que dites-vous? s'écria Gaston; ah! j'espérais 
au moins qu'elle ne serait point attristée! je n'ai rien 
fait pour mériter sa préférence. 



114 LE MENDIANT 

— Aussi n'est-ce point un payement, mais un don 
gratuit, répliqua l'intendant avec un triste sourire; 
ne savez-vous pas que les femmes se ruinent en gé- 
nérosités de ce genre ; elles donnent toute leur âme 
avant de savoir si elles pourront seulement obtenir 
un remerciement en retour... Mais ne pensons point 
à cela, ne nous occupons que de vous. — - Voyons, 
cher enfant, vous voulez guérir, n'est-il pas vrai? 
mais pour cela il faut oublier ! 

— Oublier ! répéta Gaston avec une angoisse déses- 
pérée; et le moyen! quand tout me parle de ce que 
je voudrais éloigner de mon souvenir; quand, chaque 
matin, je cours malgré moi à cette maison déserte, 
comme si j'espérais l'y retrouver; quand la grille, 
les arbres de la terrasse, les toits du vieux logis, me 
rappellent tant de projets et d'espérances! —Non, 
non, je le sens; aussi longtemps que je resterai en- 
touré de ce qui m'entretient d'elle, tous mes efforts 
seront inutiles! il faut que je brise ce cercle d'en- 
chantements, que je parte, que je m'étourdisse dans 
le mouvement et le bruit ! 

Un éclair de joie traversa l'œil de monsieur Mo • 
reau, mais s'éteignit à l'instant. 

— Hélas! le mal est-il donc si grand! dit-il avec 



DE SAINT-ROCH. 115 

aiïliction; avez-vous laissé prendre un tel empire a 
cette triste passion qu'il faille nous quitter peur la 
combattre! 

Gaston cacha son visage dans ses deux mains sans 
répondre. 

— S'il en est ainsi, reprit l'intendant avec effort et 
du ton d'un homme qui se sacrifie, faites ce que vous 
croyez nécessaire. Quelque douloureuse que puisse 
être la séparation, je n'essayerai point de vous retenir. 
Mais je dois pourtant vous rappeler les intérêts tem- 
porels que vous laissez derrière vous. 

— Que m'importe ! interrompit Gaston. 

— Oubliez-vous ce procès poursuivi à Orléans et 
qui peut compromettre une partie de votre fortune? 

— Et que ferai-je maintenant de cette fortune? 
Monsieur Moreau lui posa une main sur l'épaule. 

— Allons , vous êtes un enfant , dit-il avec une 
compassion caressante; plus tard, quand vous aurez 
retrouvé le calme, vous comprendrez que la richesse 
est un instrument de bonheur pour les autres et pour 
nous-mêmes ; qu'on ne doit point la négliger quand 
on est sage et chrétien ! Mais je ne ne veux pas vous 
gronder aujourd'hui. Partez, cher enfant : je prends 
les soins à ma charge; je veillerai sur tout. 



116 LE MENDIANT 

— Ah ! comment reconnaître tant d'indulgence et 
de dévouement! s'écria le jeune homme ému. 

— En nous revenant guéri, répliqua l'intendant 
avec douceur; ne tardez pas davantage. Si vous hési- 
tiez, peut-être manquerais-je moi-même de courage 
et voudrais-je vous retenir!... Puis, je crains vos 
adieux à Louise..., épargnez-lui cette épreuve. Par- 
tez sans rien dire;... je vous excuserai. 

La voix de monsieur Moreau était entrecoupée 
comme s'il eût fait un effort pour comprimer son 
attendrissement; Gaston lui prit les mains. 

— Oh ! dit-il d'un accent pénétré ; dans ce moment 
je ne puis vous dire combien votre bonté me touche ; 
mais croyez que je la comprends, que je l'apprécie. 

— Bien, bien! interrompit l'intendant qui essuya 
du bout du doigt une larme invisible; en voilà assez, 
Gaston..., il ne s'agit pas de s'attendrir, mon fils... 
Partez, vous dis-je, et que Dieu vous conduise!... 

Puis, comme s'il se ravisait tout à coup. 

— Seulement, j'y pense, ajouta -t-il; pour vous 
remplacer ici, j'aurais besoin d'une procuration géné- 
rale... Je cours avertir le notaire, et demain nous 
irons la signer. Du courage, mon enfant; Dieu n'a- 
bandonne jamais ceux qui souffrent ! ayez confiance 



DE SÀINT-ROCH. 117 

dans sa miséricorde!...— Je vais faire libeller la pro- 
curation. 

Il serra la main du jeune homme, poussa un sou- 
pir et sortit en levant les yeux au ciel. 

Mais à peine eut-il franchi le seuil que ses traits 
composés se détendirent, une expression de triomphe 
les illumina, il ne put retenir un geste de folle joie, 
et frappant de sa canne le parquet : 

— Sauvé! pensa-t-il; avec la procuration, je puis 
disposer de deux cent mille écus; c'est assez pour 
faire face aux échéances et maintenir mon crédit. 



7* 



VII 



LE VIEUX SERVITEUR 



La muse du romancier ressemble à ce démon de 
Le Sage, qui transporte successivement son protégé 
d'une demeure à Fautre et ouvre à son regard les ré- 
duits les plus secrets. Il n'est pour elle ni distance ni 
mystère. D'un bond, elle franchit l'espace, elle sait 
ouvrir toutes les portes, comprendre tous les lan- 
gages, traduire tous les gestes, deviner toutes les pen- 
sées, et on pourrait lui appliquer ce qu'un poëte an- 
glais dit de la muse épique : « Le monde est son 
champ et les sentiments humains sa moisson. » 

Nous profiterons des ressources que nous offre 
cette ubiquité pour nous échapper avec elle de l'hôtel 



LE MENDIANT DE SÀINT-ROCH. 119 

de monsieur Moreau et pénétrer dans la chambre la 
plus reculée d'une maison située à l'extrémité du 
faubourg Saint-Jacques. 

Il pouvait être neuf heures du matin : un rayon de 
soleil, glissant à travers les petites vitres verdàtres 
d'une haute croisée, semblait éteindre la lumière 
d'une bougie qui achevait de se consumer sur une 
table de Boule, devant laquelle Henriette était assise. 
Sa tête, rejetée en arrière, s'appuyait au dossier du 
fauteuil, ses yeux étaient fermés, et l'égalité de sa 
respiration prouvait que le sommeil venait enfin de 
la surprendre. 

Une porte sous tenture s'ouvrit tout à coup à l'au- 
tre extrémité de la chambre, et Michel y parut, con- 
duit par madame Armand. A la vue de la jeune fille 
endormie, tous deux s'arrêtèrent. 

— Voyez ! dit la tante qui montra la bougie près 
d'enflammer la bobèche de papier ; elle a encore passé 
la nuit sans se coucher. 

— Et ce n'est pas la première fois? demanda le vé- 
téran. 

— Hélas ! cher monsieur Marc, depuis que nous 
avons quitté Versailles, sommeil, appétit, gaieté, tout 
a disparu ! sa tristesse augmente chaque jour. Rien 

k 



120 LE MENDIANT 

ne fait pour la distraire ; elle reste des heures entières 
assise à la même place, une tapisserie à la main, sans 
lever la tête, sans rien dire ; on croirait qu'elle tra- 
vaille; mais si Ton s'approche on voit son aiguille im- 
mobile et de grosses larmes qui roulent de ses joues 
sur le canevas. 
Michel fit un geste de tristesse découragée. 

— Ah ! je la reconnais, murmura-t-il ; c'est le cœur 
de son père, aimant tout bas, mais pour jamais. Les 
autres oublient ou se consolent ; elle, vous verrez 
qu'elle ne saura que mourir ! 

— Jésus ! ne dites point ca ! interrompit madame 
Armand ; c'est une crise à passer. A la longue, il 
faudra bien que le souvenir de ce prétendu maître de 
dessin (que Dieu confonde !) finisse par s'user, d'au- 
tant que le hasard nous favorise. Ce fils de Satan, 
qui semble né pour notre perdition à nous autres 
pauvres femmes, a décidément rejoint l'armée. 

— Oui ! répliqua Michel ; car je viens d'entendre 
les crieurs de nouvelles annoncer la part qu'il avait 
prise à l'attaque de je ne sais quel fort. Mais si nous 
sommes à l'abri de ses poursuites, madame Armand, 
nous ne sommes pas à l'abri de son souvenir. 

— Seigneur, mon Dieu! je le sais bien, dit la vieille 



DE SAINT-ROCH. 121 

dame qui avait fait un pas vers la table; regardez ! la 
malheureuse fille aura encore passé la nuit à écrire. 

— C'est donc une habitude? 

— Depuis que nous sommes ici, je la vois toujours, 
dès qu'elle est seule, une plume à la main. 

— Correspondrait-elle avec le dehors? 

— Impossible! elle n'est point sortie et je suis sûre 
de Françoise. Vous voyez, d'ailleurs, sur le parquet ces 
papiers en morceaux; elle-même déchire ainsi tout ce 
qu'elle écrit. 

— Je comprends, murmura Michel qui semblait se 
parler, elle fait ses confidences au papier, faute de 
quelqu'un à qui elle puisse tout dire... Il faut pour- 
tant que je l'amène à s'expliquer; cela ne peut con- 
tinuer ainsi. 

Et se retournant vers la tante. 

— Pardon, madame Armand, ajouta-t-il; j'ai pensé 
que des fleurs égayeraient mademoiselle Henriette, 
et je suis passé chez le jardinier du grand clos pour 
en choisir. On va les apporter dans un instant; ayez 
la bonté de les recevoir et de les faire ranger sur le 
petit belvédère. 

— C'est ça, dit la vieille dame ; et quand elle s'éveil- 
lera, vous la conduirez pour les voir. 



122 LE MENDIANT 

Ah ! sainle Vierge Marie ! que de tourments vous 
avez pris avec cette enfant, cher monsieur Marc ! 

Le vétéran lui imposa silence de la main; elle 
poussa un soupir, leva les yeux au ciel et sortit. 

Dès qu'elle eut disparu, Michel s'approcha douce- 
ment de la jeune fille et se mit à la regarder. 

Ce n'était plus ce riant et lumineux visage que 
nous avons entrevu dans le petit salon de Y Impasse 
Verte; la fraîcheur rosée qui semblait transluire à 
travers l'albâtre de son teint avait fait place à une li- 
vidité maladive; les joues s'étaient creusées, un cer- 
cle brun estompait ses yeux profondément enchâssés : 
le nez, devenu plus fin, semblait crispé par une souf- 
france contenue, et les lèvres pâlies étaient agitées 
d'un léger tremblement. 

Le désordre du sommeil avait encore ajouté à l'ex- 
pression de cet ensemble douloureux. La blonde 
chevelure de la jeune fille s'était échappée du réseau 
de soie qui la retenait et avait roulé jusqu'à ses épau- 
les. Quelques boucles dorées voilaient à demi son vi- 
sage comme pour en cacher la tristesse, et, sous ses 
longs cils humides, une dernière larme se tenait sus- 
pendue. 

Michel, debout et immobile, regarda longtemps ce 



DE SAIiNT-ROCH. 123 

visage sitôt ravagé par les orages du cœur. Une ex- 
pression de pitié désolée se mêlait sur ses traits à 
une sorte d'indignation. Enfin, il prit son front à 
deux mains, comme s'il eût voulu fixer ses idées et 
se forcer lui-même à réfléchir. Mais sa méditation 'fut 
courte. Il sembla tout à coup se décider, laissa échap- 
per un geste de résolution irrévocable et fit un pas 
vers Henriette. 

Il allait la réveiller, lorsque ses yeux rencontrè- 
rent une feuille froissée sur laquelle la jeune fille 
avait tracé quelques mots ; après un peu d'hésitation 
il la saisit et s'approcha de la fenêtre pour la lire. 

A ce moment, une voix lointaine se fit entendre 
dans une des rues qui aboutissaient au faubourg. 
D'abord confuse, elle ne tarda pas à devenir plus dis- 
tincte, et Michel reconnut le crieur de nouvelles qui 
répétait : 

— Demandez, demandez tous, voilà ce qui vient 
d'arriver! 

Il se retourna vers la jeune fille; elle avait fait un 
mouvement. 
Il y eut une pause, puis la voix reprit plus élevée : 

— Bulletin de l'armée du roi ! 

Henriette rouvrit les yeux et prêta l'oreille comme 



124 LE MENDIANT 

si elle eût reçu, à travers l'engourdissement du som- 
meil, une perception incertaine. 
La voix reprit : 

— Victoire remportée par les troupes françaises. 
La jeune fille se redressa. 

— Part prise à l'action par monsieur le duc de 
Fronsac! 

Elle se souleva en tressaillant. 

— Sa bravoure et sa blessure ! 
Henriette poussa un grand cri. 

— Blessé ! dit-elle en se levant pour courir à la 
fenêtre. 

Mais elle s'arrêta à la vue de Michel et ne put que 
répéter : 

— Blessé ! 

— Seulement au bras et légèrement, acheva le 
vieux soldat; rien que ce qu'il faut pour avoir les 
honneurs de la journée; je viens d'entendre lire la 
dépêche affichée aux portes de toutes les églises : 
elle annonce que monsieur de Richelieu doit rappor- 
ter lui-même dans quelques jours les drapeaux pris 
sur l'ennemi ! — Plût à Dieu que mademoiselle Hen- 
riette pût guérir aussi facilement. 

La jeune fille tressaillit. 



DE SAINT-ROCH. 125 

— Moi, guérir, reprit-elle; et... de quel mal? 

— De celui qui vous fait regarder la vie comme 
un fardeau trop lourd à porter, répliqua Michel tris- 
tement. 

Henriette voulut protester. 

— Oh ! ne le niez pas, continua-t-il ; c'est écrit ! 
écrit de votre main ; voyez plutôt ! 

Il lui montrait la page trouvée sur la table un ins- 
tant auparavant. La jeune fille rougit en la recon- 
naissant, fit un geste pour la reprendre, puis devint 
plus pâle. 

— Et... comment... ce papier est-il tombé entre 
vos mains? demanda- t-elle d'une voix tremblante. 

— Je l'ai pris là encore mouillé de vos pleurs ! ré- 
pondit Michel avec un accent de reproche tendre. 

Henriette tressaillit; une contraction de dépit irrité 
crispa ses traits. 

— Ainsi, dit-elle d'un ton amer, le secret que je 
n'avais confié à personne, monsieur Marc a cru pou- 
voir le surprendre ? Je n'ai plus la liberté de ma dou- 
leur? On entre de force dans mon âme; on y lit mal- 
gré moi, sans que je puisse même savoir dans quel 
but et de quel droit ? 

Michel fit un mouvement. 



126 LE MENDIANT 

— De quel droit ! répéta-t-il ; oh ! c'est juste ! Ma- 
demoiselle Henriette ignore celui que je puis avoir 
sur ce qui l'intéresse ; elle ne sait rien de notre passé 
à tous deux. Je ne suis pour elle qu'un étranger. 

— Pardon ! interrompit la jeune fille qui regrettait 
déjà sa vivacité ; je n'aurais pas dû oblier votre titre 
de tuteur!... 

— Et si ce titre ne m'appartenait pas ! reprit Michel 
en la regardant.* 

— A vous ! s'écria Henriette ; mais ne vous est-il 
pas donné par ma tante elle-même? 

— Et si elle avait également usurpé celui qu'elle 
porte ! 

— Comment ? 

— Si vous étiez une orpheline qui ignore jusqu'à 
son nom ! 

— Ciel ! que voulez-vous dire ? 

— Ce que j'ai cru devoir taire longtemps par pru- 
dence ; ce que vous ne sauriez point encore aujour- 
d'hui, si je n'avais^ besoin de me justifier, de gagner 
votre confiance par la mienne, de relever votre cou- 
rage en vous disant ce que vous êtes et ce qu'on doit 
attendre de vous. 

— Ah, parlez! parlez ! dit la jeune fille dont le vi- 



DE SAINT-ROCH. 127 

sage avait repris ses couleurs et qui, à demi soulevée 
de son siège, fixait sur le vétéran des yeux qu'une 
flamme subite avait ranimés. 

Ce dernier l'invita à se rasseoir par un geste res- 
pectueusement impératif; lui-même prit *une chaise 
et se plaça de l'autre côté du pupitre. Son émotion 
était visible. Il passa plusieurs fois la main sur son 
front et parut hésiter; mais enfin il fit un effort. 

— Avant de parler à mademoiselle de ce qui la re- 
garde, je suis forcé de lui parler de moi-même, dit-il, 
vu qu'il faut prendre les choses au commencement. 
Je lui dirai donc que je suis né dans une pauvre ca- 
bane du Gévaudan, et que je n'ai jamais connu que 
ma grand'mère, une chrétienne dont les catholiques 
auraient fait une sainte si elle avait été de leur église, 
mais qui lisait la Bible et priait debout. Mon père et 
ma mère étaient morts presque dès ma naissance ; ils 
m'avaient laissé à la digne femme qui m'éleva en 
grande misère, mais avec les consolations de l'Évan- 
gile. A chaque épreuve, elle savait trouver un passage 
du livre saint qui donnait patience. 

Cependant la charge serait devenue trop forte sans 
la charité d'un généreux gentilhomme qui était, 
comme nous, de la religion et demeurait dans le voi- 



428 LE MENDIANT 

sinage. Monsieur le chevalier de Barmont nous prit 
chez lui, et ma grand'mère mourut sous son toit en 
me recommandant de rester fidèle à Dieu et à mon 
maître. 

Pour ce dernier, la recommandation était inutile, 
car mon cœur m'y portait d'inclination. Aussi, quand 
monsieur le chevalier partit pour l'armée du roi, je 
demandai à le suivre et à servir dans sa compagnie. 

J'ai fait avec lui les grandes campagnes de mon- 
sieur de Turenne, et assez bien rempli mon devoir 
pour qu'on m'ait cru digne d'un sabre d'honneur. Je 
l'ai dû aux sollicitations de monsieur de Barmont ; 
jamais meilleur maître n'eut (j'ose le dire) plus fidèle 
serviteur. Dans la bataille, je combattais à ses côtés, 
au bivouac, je dormais à ses pieds; je le respectais 
comme mon chef et je l'aimais comme mon père ! 

Il le savait bien, et me rendait en confiance ce que 
je lui donnais en dévouement. Ce fut la cause de ma 
perte. Les officiers inférieurs me jalousaient et cher- 
chaient toutes les occasions de me pousser à bout. 
J'étais trop accoutumé à la bonté de monsieur le 
chevalier pour ne pas supporter avec impatience leur 
brutalité. Un jour (c'était après une accusation qu'ils 
n'avaient pu justifier), l'un d'eux s'emporta plus fort 



DE SAINT-ROCH. 129 

que d'habitude et leva la main pour me frapper. 
J'étais à bout de patience; le sang me monta au cer- 
veau et je prévins le coup en frappant moi- 
même! 

Henriette, qui avait écouté jusqu'alors avec une 
attention avide, ne put réprimer un geste et une ex- 
clamation. 

— Vous devinez la gravité d'une pareille faute, 
continua Michel ; la discipline n'admettait aucune 
excuse ; j'allais être condamné à mort ! Il ne restait 
qu'un seul moyen de salut : monsieur le chevalier 
gagna des médecins qui me déclarèrent fou, et il me 
fit envoyer à Bicêtre! 

Il avait promis de ne point m'y abandonner. Quel- 
ques mois devaient suffire pour que je fusse oublié, 
et alors il devait obtenir mon élargissement ou faci- 
liter ma fuite. Mais, hélas! il ne songeait pas que lui- 
même avait tout à craindre. 

La persécution contre les huguenots s'était réveil- 
lée. Revenu au pays, monsieur de Barmont se trouva 
naturellement le recours de tous les persécutés. C'é- 
tait à lui qu'on demandait protection ou conseil. Son 
manoir était devenu le rendez-vous commun ; on y 
allait pour chercher les consolations des pasteurs 



130 LE MENDIANT 

proscrits et cachés. Le gouverneur en fut averti. Un 
détachement de dragons arriva au moment du prê- 
che, et, comme quelques jeunes gens voulaient ré- 
sister, l'officier ordonna de faire feu! Monsieur et 
madame de Barmont, qui s'étaient jetés en avant pour 
protéger leurs hôtes, tombèrent frappés à mort; le 
reste prit la fuite. Quelques vieillards et quelques 
enfants furent seuls faits prisonniers. 

— Et pendant ce temps vous restiez retenu à Bicê- 
tre? demanda Henriette dont les regards impatients 
semblaient vouloir hâter le récit de Michel. 

— Pendant ce temps, j'avais moi-même réussi à 
gagner un des gardiens et à m'échapper, reprit le 
vieux soldat. Je savais que le plus sûr moyen de me 
dérober aux recherches était de me cacher dans la 
foule de la grande ville ; j'allai, en conséquence, m'éta- 
blir au faubourg Saint-Marceau parmi les ouvriers 
pour huis et serrures, dont le métier m'avait toujours 
fait envie. M. le chevalier, qui battait lui-même le fer 
avec une rare adresse, s'était bien souvent servi de 
moi à la forge du manoir; aussi me fis-je recevoir sans 
peine compagnon serrurier. Au bout de quelques 
mois, le goût et la bonne volonté aidant, j'éiais recher- 
ché par les plus habiles maîtres. On me confiait la 



DE SAINT-ROCH. 131 

fabrication des fermetures à secret pour les petits 
meubles des grandes 'dames et les coffres des finan- 
ciers; mon salaire n'était plus proportionné au tra- 
vail, mais au besoin qu'on avait de mon adresse, et je 
relevais presque à volonté. 

J'avais plusieurs fois essayé d'obtenir quelques nou- 
velles de monsieur de Barmont et de lui en donner, mais 
sans réussir. Je n'osais point écrire, de peur de com- 
promettre mon ancien maître ou de faire deviner ma 
retraite, et je ne connaissais personne qui pût me ser- 
vir d'intermédiaire. Enfin, le hasard me fit rencontrer 
un compagnon qui arrivait de Javoulx et qui me 
raconta la triste aventure du manoir de Barmont. 

Depuis la mort de ma grand' mère, je n'avais point 
reçu de coup si rude. Mon procès et le cabanon de 
Bicêtre n'étaient rien en comparaison de ce malheur» 
Pendant dix-huit ans que j'avais vécu près du cheva- 
lier, je m'étais habitué à le chérir comme mon pro- 
tecteur et à le respecter comme mon maître. Dans ce 
long service, il n'y avait pas eu une heure de dépit ou 
de refroidissement. On aurait pu, à chaque instant, 
me demander ma vie pour monsieur de Barmont et je 
me serais trouvé content, de la donner. A la nouvelle 
de son malheur, je restai d'abord terrassé. Mais un 



132 LE MENDIANT 

souvenir traversa tout à coup ma peine. Monsieur et 
madame de Barmont avaient une fille! tous deux 
morts, qu'était-elle devenue? Le compagnon qui 
m'avait raconté leur triste sort ne put me rien dire, 
sinon que les enfants faits prisonniers au manoir 
avaient été conduits d'abord à la prison de Marvejols, 
puis dirigés sur Paris. Il ne m'en fallait pas davantage 
pour me mettre en quête. Après beaucoup de démar- 
ches, j'appris qu'on avait conduit les orphelins hugue- 
nots à Saint-Lazare, pour être convertis. Je pris des 
informations. Parmi eux se trouvait bien une petite 
fille de cinq à six ans qui arrivait du Midi ; on me 
permit de la voir, et (jugez de ma joie! ) c'était la fille 
du chevalier ! c'était vous ! 
Henriette se redressa. 

— Moi ! s'écria-t-elle saisie: ai-je bien entendu, 
grand Dieu !... êtes-vous sûr?... moi, fille de mon- 
sieur de Barmont? 

— Et j'en ai les preuves, ajouta vivement Michel; 
car en vous arrachant aux mains de vos geôliers, je 
voulais être certain que je sauvais l'enfant de mon 
maître. 

— Mais comment pûtes-vous réussir? 

— Je me rappelais avoir entendu dire à monsieur 



DE SÀINT-ROCH. 133 

le chevalier, qui le savait par expérience, que l'inten- 
dant de Saint-Lazare vendait à prix d'argent les orphe- 
lins confiés à sa garde ; j'avais des épargnes que je fis 
offrir et qui furent acceptées. 

— Ainsi, interrompit la jeune fille, c'est à vous que 
je dois ma délivrance ! 

— Oui, reprit le vétéran qui sembla remué par ce 
souvenir; oh ! je vivrais mille années que je n'oublie- 
rais jamais ce moment! C'était un soir d'hiver; le 
gardien m'avait donné rendez-vous à l'une des petites 
portes du jardin. Dix heures sonnaient quand je l'en- 
tendis venir, Il vous portait dans ses bras tout endor- 
mie et vous remit dans les miens qui alors étaient 
robustes et entiers. Je ne lui dis pas un seul mot, 
mais je lui donnai la somme convenue qu'il compta ; 
puis je vous enveloppai dans mon tablier de travail 
pour vous garantir du froid et vous cacher. J'étais si 
joyeux que mes jambes tremblaient sous moi. Je pris 
par les rues les plus désertes et j'arrivai au nouveau 
logement que j'avais loué. — Ah! je me souviens 
encore de tout comme si c'était hier! — Je vous cou- 
chai sur le petit lit préparé pour vous près de la 
miniature de votre père, qu'il m'avait remise au mo- 
ment de le quitter, et sous le sabre d'honneur gagné 



134 LE MENDIANT 

en Allemagne. J'avais ainsi, dans le même coin de ma 
mansarde, toutes mes richesses et tous mes bonheurs ! 
Je sentis alors mon cœur se gonfler..., les larmes me 
vinrent aux yeux; je me mis à deux genoux devant le 
petit lit et je restai là, bien longtemps, à regarder 
dormir l'enfant de celui dont j'avais été le serviteur et 
le soldat ! 

— Cher monsieur Marc! dit Henriette en tendant 
la main au vétéran ; et jusqu'ici vous m'avez laissée 
ignorer ce que je vous devais ! 

— Vous ne me devez rien, reprit Michel, je ne fai- 
sais que payer une dette, mais il fallait la payer tout 
entière; car je ne voulais point laisser déchoir la 
dernière descendante des Barmont ; il fallait qu'elle 
fût élevée comme une fille de gentilhomme. C'était 
mon devoir, mon honneur! puisque j'étais là, elle ne 
devait plus paraître orpheline. 

— C'est alors que vous m'avez confiée à madame 
Armand? 

— Afin de vous faire retrouver des soins de mère. 
J'avais toujours peur qu'on ne vous reconnût pour 
une des orphelines de Saint-Lazare; qu'on ne vous 
arrachât d'entre mes mains pour vous emprisonner 
au fond de quelque couvent. Je cachai votre nom à 



DE SAINT-ROCH. 135 

madame Armand elle-même, qui consentit à vous 
élever comme sa nièce. Moi j'étais robuste et habile 
ouvrier; en redoublant de travail, je pouvais fournir 
à tous vos besoins. J'étais fier de vous voir grandir, 
belle, contente, et ne manquant de rien. 

Henriette l'interrompit par une exclamation d'at- 
tendrissement et de reconnaissance, 

— De sorte que cette aisance qui m'a entourée dès 
mon enfance, dit-elle, je la devais à votre travail. 

— Hélas! reprit Michel dont le visage s'était assom- 
bri, mes forces ne répondirent pas longtemps à ma 
volonté. Depuis quatre années je travaillais sans 
relâche; pendant tout ce temps, le soleil ne s'était 
guère couché [pour moi; je sentis subitement qu'il 
allait disparaître. Une blessure que j'avais autrefois 
reçue au front se rouvrit, ma vue s'affaiblit; je deve- 
nais aveugle ! 

La jeune fille joignit les mains. 

— Aveugle ! répéta le vétéran ; comprenez-vous tout 
ce qu'il y avait de désespoir dans ce mot? Aveugle! 
quand mon travail de toutes les heures pouvait à 
peine suffire. Aveugle ! c'est-à-dire prisonnier dans 
une nuit sans fin; inutile, impuissant ! L'épreuve 
était trop forte; je ne voulais point l'accepter ! je me 



136 LE MENDIANT 

raidis contre le mal ; je me dis que j'arriverais à le 
vaincre à force de courage. Je continuai mon travail 
acharné. Au lieu de reconnaître comme Salomon 
dans l'Ecclésiaste : « Qu'on ne saurait rien ajouter ni 
rien diminuer de ce que Dieu a voulu } » je luttai 
contre lui en me confiant à mes seules forces. La 
punition ne se fit pas attendre. Un jour que l'éclat de 
la forge avait accru mon aveuglement, j'avançai la 
main vers l'enclume, sans voir le marteau levé d'un 
de mes compagnons; la main fut broyée du coup ! On 
me porta à la plus prochaine infirmerie, d'où je sortis 
deux mois après... tel que vous me voyez. 

Michel avait retiré le gant qui déguisait habituel- 
lement sa blessure et montrait son bras mutilé. Hen- 
riette joignit les mains avec un cri de surprise et de 
douleur; le vétéran continua : 

— Ma dernière espérance était perdue; non-seule- 
ment le jour s'éteignait pour moi, mais Dieu venait 
de briser l'instrument dans lequel je m'étais jus- 
qu'alors confié. Si j'avais été seul, j'aurais pu me 
résigner; mais cette tâche que j'avais entreprise, il 
faudrait donc y renoncer? La fille de mon maître allait 
retomber aux mains de ses ennemis ou subir tous les 
tourments du besoin ! Je cherchais en vain quelque 



DE SAINT-ROCH. 137 

expédient; les jours se succédaient sans rien appor- 
ter. Madame Armand m'avait écrit deux fois pour 
me dire que ses dernières ressources étaient épui- 
sées : je reçus une troisième lettre qui m'avertissait 
que vous étiez au lit, atteinte de la contagion qui 
ravageait alors Paris, sans médecin, sans remèdes et 
sans argent. 

À cette nouvelle, je sentis mon courage faiblir et 
ma raison se troubler. Privé de secours et d'espoir, 
je fus près de laisser là ma vie inutile comme un far- 
deau devenu trop lourd. Pendant quelques instants, 
je ne songeai qu'à m'échapper d'ici-bas et à me réfu- 
gier avec Job dans le sépulcre « pour y dormir mon 
sommeil! » Mais au milieu de mon désespoir, le sou- 
venir des enseignements de ma vieille grand'mère me 
revint : je me rappelai la parole de saint Paul aux 
Corinthiens : «Béni soit Dieu qui nous console pour 
que nous partagions ensuite cette consolation à 
ceux qui souffrent! » et je me dis ; puisque ton Père 
céleste t'a laissé la vie , c'est qu'il veut se servir de 
toi, mais c'est à lui seul de choisir la manière dont il 
désire t'employer. Tant que tu as eu des forces, tu as 
demandé tes ressources au travail ; maintenant que tu 
les a perdues, demande-les à la générosité de tes frères. 



138 LE MENDIANT 

Et comme l'orgueil humain se révoltait en moi, le 
souvenir du chevalier sembla se réveiller et prendre 
la parole pour me dire : — À tout prix, il faut que 
lu sauves l'orpheline de ton maître du froid et de la 
faim. Quand tu étais soldat, tu n'as jamais reculé 
devant la fatigue ni le danger ; maintenant, rappelle- 
toi que tu es chrétien pour ne pas reculer devant l'hu- 
miliation. 

Je me parlai ainsi tout le jour. Enfin, le soir venu, 
mon cœur fit violence à mon orgueil, je descendis 
mon haut escalier à tâtons, j'arrivai dans la rue, et 
là, sans rien dire, la rougeur au front, des pleurs de 
îionte à chaque paupière..., je tendis la main. 

La jeune fille l'interrompit par une exclamation si 
poignante qu'il releva les yeux ; elle avait la tête re- 
jetée en arrière, les mains jointes, et le visage couvert 
de larmes. 

— Vous ! murmura-t-elle d'une voix balbutiante ; 
et c'était... pour moi! 

— Dieu voulut me récompenser, reprit Michel; 
favais fermé les yeux afin de ne rien voir; mais, au 
bout d'un instant, j'entendis quelqu'un s'arrêter avec 
une interjection de pitié ; mon uniforme (seul habit 
qui me restât et que j'avais dû prendre) venait de le 



DE SAINT-ROCH. 139 

frapper, et je sentis qu'il me glissait dans la main une 
pièce d'or. En toute autre occasion, j'aurais rougi de 
cette première aumône ; eh bien ! je ne pus retenir 
un cri de joie en pensant que c'était pour vous. 

— Ah! c'est trop! s'écria Henriette qui saisit la 
main du vétéran et la pressa sur son cœur ; comment 
pourrai-je jamais reconnaître?... Et vous m'aviez lais- 
sée ignorer jusqu'ici tant de dévouement ! 

— Parce que j'en étais assez récompensé par votre 
bonheur, reprit Michel; Dieu m'avait pris sous sa 
protection ; il avait changé ma misère presque en ri- 
chesse, et j'avais pu vous faire une existence selon 
mes souhaits. En vous voyant près de madame Ar- 
mand, joyeuse et ne manquant de rien, je me disais 
orgueilleusement, comme David après sa victoire sur 
les Philistins : « Dieu m'a donné selon mes mé- 
rites! » votre joie était le luxe de ma pauvreté. Mais 
depuis, tout est changé ; un moment a détruit l'ou- 
vrage de quinze années. A la place de ce sourire qui. 
me coulait dans le cœur, comme un rayon de soleil, 
je ne trouve plus qu'un visage pâli par les veilles. 

La jeune fille tendit les mains. 

— Non, balbulia-t-elle ; monsieur Marc... Si vous 
saviez..., mon Dieu ! mon Dieu! 



140 LE MENDIANT 

Les larmes qui la gagnèrent lui coupèrent la voix 
et elle se cacha le visage. 

Le vétéran soupira en secouant la tête avec tris- 
tesse. 

— Vous voyez, dit- il : je vous fais encore pleurer ; 
il eût mieux valu ne point parler!... mais mon cœur 
s'est ouvert malgré moi. Je me suis dit : — Quand 
elle saura ce que j'ai fait, elle comprendra que son 
repos m'appartient, que j'y ai droit ; elle ne voudra 
pas que tous mes efforts aient été inutiles; qu'il ne 
me reste rien de tant d'espérances ! elle tâchera de 
guérir pour que j'aie encore une raison de vivre; elle 
aura pitié d'un vieux serviteur qui n'a jamais attendu 
d'autre récompense que le bonheur de la fille de son 
maître, et qui le lui demande... à genoux. 

En parlant ainsi, Michel s'était levé, les yeux hu- 
mides, les lèvres tremblantes, et s'était agenouillé 
près du fauteuil d'Henriette. Celle-ci, qui éclatait en 
sanglots, le força à se relever et se jeta sur sa poi- 
trine. Elle eût voulu le remercier, le rassurer; l'émo- 
tion était trop forte. Pendant un moment, tous deux 
ne purent que confondre leurs larmes. Enfin, le 
vétéran se dégagea avec une sorte de modestie res- 
pectueuse, et essuyant ses yeux : 



DE SAINT-ROCH. 141 

— Si seulement, dit-il, mademoiselle me promet- 
tait de prendre courage !... 

— Ah! je vous le promets..., s'écria Henriette; 
oui..., oui..., je veux reconnaître tant de généro- 
sité... ; ne craignez rien; j'oublierai..., j'oublierai... 

Les larmes lui coupèrent la parole; Marc fit un 
geste désolé. 

— Non, reprit-elle plus vivement en essuyant ses 
yeux... ; je ne pleure pas..., cher monsieur Marc, — 
c'est nerveux. — ■ Désormais je veux être tout entière 
à la reconnaissance, au bonheur que je vous dois. 

— Alors, reprit le vétéran d'un ton de prière, 
pourquoi refuser les moindres distractions? 

— Je ne les refuserai plus, interrompit la jeune 
fille précipitamment et comme quelqu'un qui cherche 
à s'étourdir; je serai gaie, monsieur Marc; je vous le 
jure. 

— Eh bien! prouvez-le-moi, dit le vieux servi- 
teur, en vous occupant des fleurs que j'ai fait porter 
pour vous sur la petite terrasse. 

— Des fleurs! répéta Henriette; ah! je veux les 
soigner moi-même..., vous verrez...: je les aimerai 
comme celles d'autrefois!... 

Ici, sa voix s'éteignit au souvenir du parterre cul- 



142 LE MENDIANT 

tivé à Versailles et qui lui rappelait tant de douces 
images ; mais en voyant le nuage qui passa sur le 
front du vétéran, elle reprit aussitôt d'une voix entre- 
coupée. 

— Pardon..., monsieur Marc..., ce n'est rien..., 
absolument rien...; —je vous assure que c'est ner- 
veux!... Tenez, voilà mes larmes essuyées...; —je 
veux aller voir vos fleurs. — Ah ! il ne faut pas m'en 
vouloir..., il faut être indulgent...; vous verrez que 
j'aurai du courage..., que je serai digne de vous. 

Elle serra encore la main de Michel et courut à la 
terrasse, autant pour laisser un libre cours à son 
émotion que pour visiter le présent de son protec- 
teur. 

Celui-ci la suivit un instant du regard. Il la vit 
s'approcher des caisses de fleurs, aller lentement de 
l'une à l'autre, essuyant une larme à chaque station, 
et s'accouder enfin sur la balustrade, les yeux perdus 
dans le long faubourg où tourbillonnait une foule 
agitée. 

Le vétéran secoua la tête et tomba lui-même dans 
une sombre méditation. Il cherchait les moyens d'ar- 
racher la jeune fille à sa préoccupation, de détourner 
son cœur en occupant son esprit, de profiter de la 



DE SAINT-ROCH. 
I 

soumission attendrie que sa révélation venait de lui 
inspirer, pour obtenir d'elle quelque résolution éner- 
gique. Il flottait encore entre plusieurs projets, lors- 
que madame Armand parut à la porte du salon. 

La vieille dame portait sur tout son visage l'expres- 
sion d'une surprise effrayée; ses pas étouffés ei 
mains étendues annonçaient la crainte d'être décou- 
verte. À l'exclamation quelaissa échapper Michel en l'a- 
percevant, elle lui imposa silence par un geste répété* 

— Qu'y a-t-il donc? demanda le vétéran à voix 
basse et en Rapprochant. 

Madame Armand lui prit la main, l'entraîna vers 
une petite porte vitrée par le haut, écarta un rideau 
de toile de Bergame et lui montra un homme en veste 
occupé dans le corridor à détacher de son crochet u 
caisse de fleurs. 

— Voyez! murmura-t-elle à son oreille. 

— Eh bien? dit Michel qui ne pouvait comprendre 
ce mystère ; c'est sans doute un des garçons jardin: 
du voisin. 

— Vous ne le reconnaissez donc pas ? 

— Mais... non. 

Elle le ât reculer de quelques pas, dans la crainte 
d'être entendue. 



444 LE MENDIANT 

— Vous vous rappelez, n'est-ce pas, ce prétendu 
valet de place, qui s'était introduit chez nous à Ver- 
sailles et qui n'était qu'un agent déguisé de monsieur 
de Fronsac? 

— Sans doute; mais quel rapport peut avoir ce 
garçon jardinier? 

— C'est lui! 

— Que dites-vous? 

— Je m'en suis assurée, ce sont les mêmes traits, 
la même voix... Je l'ai aperçu écoutant aux portes, 
regardant autour de lui pour se mettre au fait du lo- 
gis... — et, tenez, tenez... il s'approche de la ter- 
rasse...; voyez son geste de joie..., il a aperçu Hen- 
riette... N'en doutez pas, c'est monsieur de Fronsac 
qui l'envoie... 

— Monsieur de Fronsac?... répéta Michel étonné; 
comment le croire, quand il est absent? 

Un cri poussé par Henriette l'interrompit; la jeune 
fille s'élança dans le salon, pâle et haletante, en appe- 
lant : — Madame Armand, monsieur Marc? 

— Qu'est-ce donc? demandèrent-ils en même 
temps. 

— Elle les prit par la main, et les entraînant vers 
la terrasse : 



DE SAINT-ROCH. Î45 

— Là, regardez! s'écria-t-eile, à la portière de ce 
carrosse arrêté devant la maison du notaire, ces deux 
hommes ! 

— Il me semble, reprit Michel, que le plus vieux 
est monsieur Moreau. 

— Mais l'autre, l'autre!.. 
Madame Armand avança la tête : 

— Que Dieu nous fasse miséricorde ! interrompit- 
elle; c'est le prétendu monsieur Hubert. 

— Oui, reprit vivement Henriette; monsieur Hu- 
bert ici, quand nous savons que le duc de Fronsac 
est à l'armée, qu'une blessure l'y retient. 

— Mais alors, fit observer le vétéran, nous avons 
été trompés; celui que vous receviez à Versailles 
n'était point le duc. 

— C'est ce que ce vaurien pourrait nous dire, in- 
terrompit madame Armand en montrant Coquillard 
qui venait d'avancer la tête à la porte vitrée. 

Michel courut à lui, le saisit au collet et le força k 
entrer. 

Le valet de place fut d'abord déconcerté, et répon- 
dit en balbutiant aux premières questions du vétéran; 
mais après l'avoir examiné, il parut se rappeler tout 
à coup un souvenir, et comme Michel, qui continuait 

9 



146 LE MENDIANT 

à le secouer, lui répétait de déclarer le véritable nom 
de l'homme par qui il était envoyé, il s'écria à son 
tour : 

— Un moment ! Commencez par me laisser, sans 
quoi j'en dirai peut-être plus que vous ne voulez. 

— Et que diras-tu? demanda le vétéran. 

— Je dirai, reprit le valet de place en clignant de 
l'œil, ce que m'a appris madame Rossignol. 

Michel tressaillit. 

— Madame Rossignol? répéta-t-il en baissant la 
voix et prenant le valet à part; tu la connais donc? 

— Comme un neveu connaît sa tante. 

— Quoi! tu serais... 

— Nicolas Coquillard, candidat à la place de sourd 
et muet..., et je sais l'histoire du vétéran qui est éta- 
bli au petit portail de Saint-Roch... 

Michel lui mit la main sur les lèvres. 

— Tais-toi, malheureux, dit-il. 

— A la bonne heure, reprit Coquillard ; mais le 
syndic voit, comme dit cet autre, « qu'on est gardé à 
carreau ! » 

— Soit! reprit le vétéran, qui venait de rencontrer 
les regards d'Henriette et de madame Armand, sur- 
prises de cet étrange aparté ; mais réponds à ce que 



DE SAINT-ROCH. 147 

je te demande. Tu connais celui que madame Armand 
recevait à Versailles sous le nom d'Hubert. 

— Possible! répliqua Coquillard; seulement j'ai pro- 
mis le secret, et une pro messe c'est sacré ; aussi c'est inu- 
tile de m'interroger ; je serai muet comme un poisson. 

Le vétéran lui saisit le bras : 

— Écoute, dit-il ; tu sollicites une place dans notre 
corporation? 

— Oui. 

—Tu sais qu'il dépend de moi de te faire agréer? 

— Et je sais aussi que vous me refusez votre pro- 
tection. 

— Eh bien ! je te l'accorde. 

— Est-ce possible? 

— Je te fais recevoir, si tu veux répondre franche- 
ment à mes questions. 

Le valet de place fit un saut en arrière. 

— Vrai ! s'écria-t-il joyeusement; je n'ai qu'à par- 
ler pour passer sourd et muet ! Eh bien tant pis ! je 
dis la vérité. 

— Ah! enfin, interrompit madame Armand qui 
s'était approchée et avait entendu l'exclamation de 
Coquillard; voyons; vite, alors!... Ce monsieur Hu- 
bert?... 



148 LE MENDIANT 

— Se nomme Gaston de Vignolles, répliqua le va- 
let de place. 

— Et c'est lui qui a tenté l'enlèvement d'Henriette? 

— Du tout, c'est son ancien tuteur, monsieur Mo- 
reau. 

— L'économe de Saint-Lazare? s'écria le vétéran. 

— Juste! reprit Coquillard; il a tout conduit à 
l'insu du jeune homme. 

— Mais dans quel intérêt? demanda Henriette. 

— Dans quel intérêt ! répéta le neveu de madame 
Rossignol; au fait, la demoiselle ne sait pas... L'in- 
tendant a une fille qui était promise à monsieur Gas- 
ton ; quand le père a vu que son futur gendre cher- 
chait une femme ailleurs, il a voulu faire place nette. 

— Ainsi, monsieur Hubert n'y était pour rien? 

— Du tout ! à preuve que depuis la disparition de 
la demoiselle, il l'a cherchée partout. 

— Moi? 

— Que depuis qu'il a perdu l'espoir de la retrou- 
ver, il dépérit de tristesse. 

— Se peut-il? 

— Et que monsieur Moreau va lui faire quitter la 
France, sous prétexte de le distraire. 

— Ah ! ne le permettez pas, monsieur Marc ! s'écria 



DE SAINT-ROCH. 149 

Henriette qui avait repris ses couleurs et dont les 
yeux brillaient; au nom du Ciel! détrompez-le ; rete- 
nez-le! que je ne le revoie plus s'il le faut; qu'il en 
épouse... une autre; mais qu'il reste ici... qu'il soit 
heureux. Oh ! maintenant que je sais qu'il ne m'a 
point trompée, j'aurai du courage..., je puis me rési- 
gner à tout; son bonheur me consolera du reste. 
Monsieur Marc! oh ! je vous en prie à mains jointes, 
ne le laissez point partir. 

— Non, dit le vétéran, qui semblait réfléchir; que 
mademoiselle soit sans inquiétude; je saurai bien em- 
pêcher ce départ, et peut-être même...; oui, j'en 
ai l'espérance..., peut-être pourrai-je faire davan- 
tage. 

Henriette le regarda sans oser l'interroger; il parut 
hésiter un instant, puis, lui prenant la main : 

— Mademoiselle veut-elle faire ce que je lui deman- 
derai? ajouta-t-il brusquement; aura-t-elle le courage 
de m'aider à défendre son bonheur ? 

— Je l'aurai ! répliqua la jeune fille. 
Michel fit un geste de résolution. 

— Eh bien! s'écria-t-il, c'est chose dite; tout à 
l'heure notre sort sera décidé. Que mademoiselle se 
prépare à me suivre; madame Armand, donnez vite 



150 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

la mantille et faites demander un carrosse de 
louage. 

— Jésus! que voulez-vous faire ?^demanda la vieille 
dame, qui obéit toute saisie. 

— Vous le saurez, interrompit le vétéran en cher- 
chant son chapeau ; ceci va être, comme dit l'apôtre, 
« un jugement de Dieu! » Priez, madame Armand, 
priez pour la réussite, tandis que moi je vais y tra- 
vailler. 



VIII 



TEL MAITRE, TELS VALETS 



En sortant de chez madame Armand avec Henriette, 
le vétéran ordonna d'abord au cocher de les conduire 
chez monsieur le Rivelle, ancien avocat au Châtelet, 
autrefois employé par monsieur de Barville dans le 
procès militaire qui avait failli coûter la vie à Michel. 
C'était entre ses mains qu'avaient été déposés par ce- 
lui-ci les différents papiers remis avec l'orpheline quand 
il l'avait rachetée de Saint-Lazare et qui constataient 
son identité. 

Pendant ce temps, Coquillard courut chez monsieur 
Moreau. Prévoyant une explication orageuse entre 
l'intendant et Michel, il tenait à en décliner d'avance 



152 LE MENDIANT 

la responsabilité en avertissant le premier, comme il 
avait averti le second; en même temps qu'il s'assurait 
ainsi deux récompenses, chacune de ses trahisons 
masquait l'autre. 

Il fit donc demander Lavarane, lui annonça que 
non-seulement il avait découvert la demeure de la 
tante et de la nièce, mais qu'une conversation enten- 
due par hasard lui avait appris que toutes deux 
avaient réussi à découvrir la vérité et préparaient 
•quelque chose contre monsieur Moreau. Lavarane 
effrayé allait conduire le valet de place à l'intendant 
pour qu'il pût lui répéter ces importantes révélations, 
lorsque le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la 
grande porte attira l'attention de Coquillard; il écarta 
le rideau, et fit un mouvement. 

— Dieu nous sauve! les voici! s'écria-t-il. 

— Qui cela? demanda Lavarane. 

— La demoiselle et son protecteur..., vous savez..., 
«selui qu'elles appellent monsieur Marc. 

— L'affidé de l'intendant avança la tête et regarda à 
travers les vitres. 

— Tu es sûr? demanda-t-il. 

— Aussi sûr que de mon nom, répliqua Coquil- 
lard; tenez, tenez ; c'est lui qui aide la petite à des- 



DE SAINT-ROCH. 153 

cendre...; il a l'air de la rassurer...; le voilà qui se 
retourne ; il n'y a pas à s'y tromper, c'est le syndic en 
personne. 

— Lavarane, penché à la fenêtre, regardait Michel 
avec une attention singulière : plus il l'examinait, 
plus il semblait frappé d'une ressemblance ; lorsqu'il 
le vit prendre le bras d'Henriette et s'avancer vers 
la grande porte, il laissa échapper une excla- 
mation. 

— Il n'y a pas à douter! s'écria-t-il, sa figure..., 
sa démarche... : c'est lui, c'est bien lui! 

— Vous le connaissez? demanda Coquillard. 

— Comme un ancien pensionnaire de Bicêtre! ré- 
pliqua Lavarane. 

— Bah ! mais c'est, soi-disant, un vieux soldat. 

— Qui a fait les guerres d'Allemagne? 

— Juste ! même qu'il porte d'habitude son uniforme 
et qu'on l'appelle le vétéran. 

— C'est cela, c'est cela. Ah! le diable vient à notre 
aide. 

— Le voici qui entre, fit observer le neveu de ma- 
dame Rossignol, penché à la fenêtre. 

— Il ne faut pas qu'il ressorte avant mon retour, 
interrompit Lavarane ; tu vas le recevoir, Coquillard ; 

9* 



154 LE MENDIANT 

tu le retiendras, sans lui permettre de voir monsieur 
Moreau!... / 

En parlant ainsi, il avait pris son chapeau et 
courait vers une porte donnant sur le petit escalier. 

— Un moment! s'écria Coquillard qui le suivait, 
comment le faire attendre? 

— Comme tu voudras ! 

— Mais s'il refuse? 

— Nous n'aurons plus besoin de tes services. 
Lavarane avait prononcé ces derniers mots sur le 

seuil et disparut dans l'escalier. Le valet de place 
resta murmurant et indécis. 

— On n'aura plus besoin de mes services..., ré- 
péta-t-il tous bas... : ils n'ont que ça à vous dire!... 
Faudrait faire l'impossible!... Après tout, je ne deman- 
derais pas mieux que d'avoir plus besoin d'en rendre de 
ces services..., le syndic n'a qu'à tenir sa parole!... 

Et comme si cette pensée lui ouvrait une nouvelle 
voie : 

— Tiens, au fait, pourquoi non? reprit-il entre 
ses dents : voici une occassion..., faut en profiter. 

Il fut interrompu par la voix de Michel qui insis- 
tait près d'un valet de garde dans l'antichambre et 
demandait avoir monsieur Gaston de Vignolles. 
# 



DE SAIXT-ROCH. 155 

— Je vous répète que monsieur de Vignolles est oc- 
cupé, objectait le valet. 

— J'attendrai, répondit le vétéran. 

— C'est inatile, monsieur de Vignolles ne pourra 
recevoir; il part dans une heure. 

Michel sentit le bras d'Henriette tressaillir sur le sien* 

— Je ne sortirai pas sans l'avoir vu ! reprit-il d'un 
accent ferme : où est-il dans ce moment? 

— En conférence avec monsieur l'intendant. 

— Avec monsieur Moreau? très-bien; annoncez- 
nous à tous deux. 

Le valet semblait hésiter; Coquillard poussa la 
porte entr'ouverte. 

— Pardon, excuse! dit-il de son air le plusaimable ? 
si monsieur Marc veut entrer. 

— Toi ici ! s'écria le vétéran surpris. 

Le valet de place lui imposa silence par un geste, 
l'introduisit avec Henriette et referma soigneusement 
la porte. 

— Comment se fait-jl que je te retrouve chez mon- 
sieur Moreau ? demanda Michel d'un ton soupçon- 
neux ; et que venais-tu y faire ? 

— Vous rendre service! répliqua Coquillard : 
vu que sans moi vous n'arriverez jamais ni à mon- 



H56 LE MENDIANT 

sieur de Vignolles ni à l'intendant; il y a défense. 

— Et toi, tu peux nous les faire voir? reprit le vé- 
téran. 

Coquillard posa un doigt sur ses lèvres et l'attira 
près de la fenêtre. 

— Parlons bas, syndic, dit-il en regardant autour 
de lui ; je vous ai déjà donné des renseignements pour 
lesquels vous m'avez promis votre protection. 

— Et je te la promets encore. 

— Merci, mais vous savez le proverbe : « Les pro- 
messes sont nourriture pour gens qui ont bien dîné. » 
Il me faudrait quelque chose de plus substantiel. 

— Explique-toi, mais vite; je n'ai pas de temps à 
jperdre. 

— Eh bien, voici la chose ! j'ai là ma demande à la 
corporation des bons pauvres pour succéder au sourd 
et muet; mettez-y seulement votre seing, je serais en 
règle et je pourrais entrer en fonctions. 

— Est-ce là ce que tu veux? 
— - Exactement, syndic. 

— Donne ta demande ? 

— La voici. 

— De l'encre, une plume?.. 

— Vous trouverez tout sur le guéridon. 



DE SAINT-ROCH. 157 

Michel parcourut rapidement le papier que lui avait 
remis Coquillard, s'approcha de la petite table et signa 
avec quelque difficulté de la main qui lui restait. 

Dès qu'il eut la pièce, le valet de place ne put retenir 
un geste de joie, et la faisant disparaître dans la large 
poche de sa souquenille : 

— A cette heure, dit-il en -baissant la voix, atten- 
tion à vous, -syndic. Vous apercevez bien, au bout de 
ce corridor, la porte ouverte qui laisse voir un petit 
salon? 

— Oui. 

— Entrez-y; au fond est le cabinet de mon- 
sieur Moreau. 

— Et tu es certain qu'il s'y trouve? 

— Avec monsieur Gaston ; je les ai vus entrer tous 
deux. 

— Allons! dit Michel, c'est Dieu qui les a réunis. 
Il ne nous abandonnera pas, car c'est lui qui a dit : 
« La justice gardera celui qui est intègre dans sa 
voie. » Venez, mademoiselle, et répétez en vous- 
même, avec David : « Dieu est mon rocker et ma for- 
ter esse. » 

La voix du vétéran avait une fermeté hardie ; son 
œil brillait d'une confiance religieuse. Il présenta la 



158 LE MENDIANT 

main à Henriette qui tremblait, et se dirigea avec elle 
vers la porte indiquée. 

Elle conduisait bien réellement à la pièce retirée où 
l'intendant avait l'habitude de travailler seul, loin de 
tout dérangement. 

Il y avait pourtant introduit cette fois son ancien 
pupille, en sortant de chez le notaire où il venait de 
lui faire signer une procuration générale. Avant de le 
laisser quitter Paris, l'intendant avait voulu resserrer 
les liens de gratitude qui plaçaient le jeune homme 
dans une sorte de dépendance morale, en lui révélant 
certaines circonstances qu'il avait réservées pour le 
moment où leur révélation pourrait le servir. Gaston 
était assis devant une table couverte de lettres, autre- 
fois écrites par sa mère, et qu'il venait de parcourir 
avec un étonnement et une émotion dont on retrou- 
vait encore l'expression sur son visage. Le front ap-' 
puyé à une de ses mains, il relisait les dernières, tandis 
que l'intendant, debout devant la cheminée, l'obser- 
vait du regard. 

— Vous devez enfin comprendre, cher enfant, re- 
prit-il après un long silence, tout ce qui, jusqu'à ce 
moment, avait pu vous paraître obscur dans la vie de 
votre malheureuse mère. Cette vie a d'abord été celle 



DE SAINT-ROGH. 159 

d'une foule de pauvres filles riches de notre bourgeoi- 
sie, que l'orgueil des parents sacrifie à une noble al- 
liance. Mariée à monsieur de Vignolles, elle fut bien- 
tôt délaissée par lui. Vous veniez de naître, et l'amour 
d'un enfant ne pouvait suffire à un cœur si jeune, 
enrichi par des épargnes de tendresse jusqu'alors sans 
emploi. La rencontre du chevalier de Clémenti éveilla 
tous ses rêves. Monsieur de Vignolles, parti pour 
l'Amérique, avait, dit-on, péri avec le navire qui le 
portait. Par malheur, le veuvage ne put être cons- 
taté; la disparition du mari prouvait seule sa mort. 
Des difficultés inextricables s'élevèrent pour une se- 
conde union, et celui qui avait tourmenté votre mère 
pendant sa vie, semblait destiné à lui interdire le bon- 
heur, même après sa mort. Elle n'eut point le courage 
d'accepter ce nouveau chagrin; un mariage secret 
l'unit au chevalier. Mais son union fut de courte du- 
rée. Le ilouvel époux, qui semblait destiné à lui faire 
(ramier les afflictions d'un premier mariage, fut bientôt 
emporté par le fléau qui ravageait Paris. 

— Oui, dit Gaston dont les yeux s'étaient remplis 
de larmes ; voici les lettres dans lesquelles ma mère 
vous apprend le coup qui fa frappée... 

— Hélas ! l'épreuve n'était point achevée, reprit 



160 LE MENDIANT 

monsieur Moreau en soupirant; celles qui suivent 
vous font connaître le retour inattendu de monsieur de 
Vignolles et le procès intenté à votre mère pour la dé- 
pouiller de l'administration de ses biens, que son con- 
trat de mariage lui avait prudemment réservée. 

— Et c'est alors surtout que vous êtes venu à son 
secours ! fit observer Gaston; je trouve à chaque pas, 
dans cette correspondance, l'expression de la recon- 
naissance de ma mère et de nouveaux motifs pour 
vous remercier. 

— Ne songez pas à moi, interrompit monsieur Mo- 
reau ; votre mère avait gardé des faibles services que 
j'avais pu lui rendre un souvenir qui a été ma ré- 
compense; c'est à lui que je dois les dispositions de 
son testament, en vertu desquelles je suis devenu vo- 
tre tuteur, et qui exprimaient l'espoir d'une union.... 
dont je ne veux plus vous parler maintenant. — Ma 
fille et vous, êtes encore jeunes, cher enfant : le temps 
décidera de vos sentiments ultérieurs. Quelle que soit 
la volonté de Dieu, j'espère m'y soumettre. 

— - Ahl je ne puis répondre à tant d'indulgence, re- 
prit Gaston d'une voix entrecoupée; les mots me man- 
quent! Croyez bien seulement que mon silence n'est 
point de l'ingratitude, mais de l'impuissance; et per- 



DE SAINT-ROCH. 161 

mettez-moi encore une question. — Dans une des 
lettres que vous venez de me faire lire, je trouve une 
allusion que je n'ai pu comprendre. C'est ici; voyez!.. 
Il avait posé le doigt sur un passage et l'intendant 
se penchait pour lire, quand trois coups lents, mais 
fermes, furent frappés à la porte du cabinet. Presque 
au même instant celle-ci fut ouverte et le vétéran 
entra. 



IX 



LE CABINET DE MONSIEUR MOREAU 



L'intendant ne reconnut pas Michel au premier 
abord; mais Gaston, qui s'était retourné, se leva saisi. 

— Monsieur Marc! s'écria-t-il. 

A ce nom, monsieur Moreau fit un pas en arrière. 

— Marc ! répéta-t-il. 

Et reconnaissant alors les traits de l'homme qu'il 
avait aperçu à la petite maison de Y Impasse Verte, il 
s'écria : 

— Que vous faut-il? qui vous a permis d'entrer? 
qui demandez- vous? 

— Ceux que je vois ici, répliqua Michel, en regar- 
dant alternativement monsieur de Vignolles et l'in- 
tendant. 



LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 163 

— Si vous avez à me parler, venez ! reprit vive- 
ment celui-ci, qui voulut entraîner le vétéran vers un 
second cabinet. 

Mais Gaston l'arrêta du geste. 

— Non! s'écria-t-il ; puisque le hasard me fait ren- 
contrer cet homme, qu'il reste; je veux que tout s'ex- 
plique. 

— Je viens pour cela, répliqua le vétéran. 
Monsieur Moreau voulut l'interrompre. 

— Ah ! laissez ! s'écria le jeune homme pâle et trou- 
blé ; il faut que je sache la vérité tout entière. 

Et s'approchant de Michel : 

— Parlez, continua-t-il impétueusement; où est 
celle dont vous étiez le protecteur? que je sache pour- 
quoi, lorsque je venais de lui écrire pour me justifier 
et me faire connaître, vous ne m'avez répondu que 
par la fuite? 

— Pourquoi? répéta le vétéran-, demandez à ceux 
qui, après avoir sans doute intercepté votre lettre, 
ont essayé contre mademoiselle Henriette la violence 
et se sont dits envoyés par vous. 

— Par moi ! 

— Interrogez celui qui , en employant dans cet 
essai d'enlèvement le carrosse de monsieur de Riche- 



164 LE MENDIANT 

lieu, nous a fait croire que le duc lui-même s'était ca- 
ché sous le faux nom d'Hubert et nous a ainsi forcés 
à nous cacher. 

— Mais qui donc a osé?... 

— L'homme dont votre préférence pour mademoi- 
selle Henriette dérangeait les plans. 

— Que dites-vous? ce serait?... 

— Celui que vous écoutiez là tout à l'heure; qui, 
pour débarrasser sa fille d'une rivale, n'a reculé de- 
vant aucun moyen; qui allait vous faire partir de 
peur qu'une rencontre, une explication, ne dévoilât 
ses mensonges...; et si vous en doutez encore, regar- 
dez ! son trouble suffira pour le trahir ! 

Monsieur Moreau semblait, en effet, anéanti. Im- 
mobile, l'œil errant et les lèvres tremblantes, il s'ef- 
forçait en vain d'interrompre Michel par quelques 
mots entrecoupés: Son hypocrisie avait été prise évi- 
demment au dépourvu ; il sentait le masque lui glis- 
ser du visage et ne savait comment le retenir. Ce 
trouble fut pour Gaston un trait de lumière. 

— Quoi ! s'écria-t-il en joignant les mains avec une 
sorte de doute mêlé d'horreur : tout aurait été con- 
duit par... Non, c'est impossible! Au nom du Ciel! 
parlez, monsieur, justifiez-vous ! 



DE SAINT-ROCH. 4 65 

— A quoi bon ! puisque l'accusation d'un inconnu 
suffit pour vous faire oublier tout le passé ! dit mon- 
sieur Moreau qui tâchait de gagner du temps, afin de 
préparer tout bas un plan de défense. 

— A quoi bon, en effet, répéta Michel ironique- 
ment, lorsque les faits parlent trop haut pour qu'on 
puisse les contredire! lorsque, grâce à votre tentative 
et à Terreur qui en a été la suite, celle qui faisait 
obstacle à vos espérances a failli succomber de dou- 
leur! 

— Que dites-vous! s'écria Gaston; quoi, Hen- 
riette... 

— Ce matin encore elle voulait mourir, répondit le 
vétéran avec une émotion involontaire, et c'est seule- 
ment en découvrant que monsieur Hubert n'était 
point le duc de Richelieu, qu'elle a repris le courage 
de vivre. 

Le jeune homme fit entendre une exclamation d'at- 
tendrissement. 

— Et vous êtes dupe de pareilles histoires ! cher en- 
fant, dit l'intendant qui commençait à se reconnaître. 
— Vous voilà tout troublé du prétendu désespoir de 
cette petite! Vous croyez ce que vous dit cet homme? 

— Ah! je savais qu'on le mettrait en doute, inter- 



166 LE MEZVDIAZST 

rompit Michel qui recula de quelques pas; aussi ai-je 
voulu avoir des preuves. Vous pouvez nier ce que 
j'ai dit de celle qui souffre pour vous depuis si long- 
temps ; mais peut-être ne nierez-vous pas au moins 
sa pâleur et ses ïarmes. 

Il avait regagné la porte qu'il ouvrit, et courant au 
petit salon qui précédait le cabinet de monsieur Mo- 
reau, il reparut en tenant par la main Henriette. 

Les traces laissées par le chagrin sur son visage 
sillonné étaient si visibles, que le cri de joie qu'avait 
poussé Gaston à sa vue sembla s'éteindre dans la sur- 
prise et la douleur. La jeune fille tremblante se sou- 
tenait à peine. Michel la fit avancer lentement. 

— Me croyez-vous maintenant? demanda-t-il en 
fixant les yeux d'abord sur monsieur Moreau, puis 
sur Gaston. 

Celui-ci fit un geste de désespoir et s'élança vers la 
jeune fille en criant : 

— Henriette!... 

— Pardon ! interrompit Michel avec une gravité 
respectueuse : mademoiselle est la comtesse de Bar- 
mont. 

L'intendant et ïe jeune homme firent un mouve- 
ment. 



DE SAINT-ROCH. 167 

— La comtesse de Barmont! reprit Gaston; mais 
alors... ce que m'a dit monsieur Moreau est impos- 
sible... — Ah! ma tête se perd au milieu de ces con- 
tradictions. — Henriette ! au nom de Dieu! éclairez- 
moi, répondez-moi! J'en appelle à votre loyauté; je 
ne veux croire que vous. Ce que vient de dire mon- 
sieur Marc est-il vrai? 

— C'est la vérité! répliqua Henriette d'une voix 
tremblante, mais qui ne pouvait laisser de doute. 

Le jeune homme se prit le front à deux mains. 

— Alors, qui donc me trompe ici? continua-t-il 
avec une angoisse déchirante. — Henriette!... si vous 
saviez!... — Maintenant..., je rougis de le répéter!... 
Tandis que pour vous j'étais le duc de Richelieu, 
pour moi..., vous n'étiez qu'une malheureuse con- 
damnée par arrêt à la captivité de Saint-Lazare. 

Henriette poussa un grand cri d'horreur. 

— Infamie! balbutia-t-elle ; et l'auteur de men- 
songe?... 

— Le voici ! acheva Michel en désignant l'inten- 
dant; mais cette fois, sans le savoir, monsieur Mo- 
reau avait presque dit la vérité. 

Gaston se retourna vers lui stupéfait. 

— Quoi ! s'écria-t-il, la maison de Saint Lazare?... 



168 LE MENDIANT 

— A été le premier asile de mademoiselle Hen- 
riette, continua Michel, car en même temps qu'elle 
était la prison des filles perdues, on en avait fait le 
refuge des orphelines protestantes arrachées à leurs 
familles. 

— Ainsi, interrompit l'intendant, cette jeune fille?... 

— Est l'enfant que je vins chercher voilà quinze 
années, et qui me fut vendu par un de vos gens. Ne 
cherchez point à le nier ; j'ai les preuves écrites, les 
voilà ! 

Il avait retiré de la poche de son surtout un porte- 
feuille de maroquin noir, dans lequel il prit plusieurs 
papiers qu'il remit à Gaston. Celui-ci les déplia d'une 
main tremblante et se mit à les parcourir pendant 
que Michel conduisait mademoiselle de Barmont jus- 
qu'à un fauteuil et l'y faisait asseoir. 

Monsieur Moreau, qui s'était avancé derrière Gas- 
ton, semblait examiner, par-dessus son épaule, les 
titres remis par le vétéran ; mais cette lecture n'était 
qu'un prétexte pour se recueillir et chercher un ex- 
pédient. Avec cette rapidité de réflexion qui naît des 
circonstances extrêmes, il repassa tous les plans pré- 
cédemment projetés, cherchant dans ce vaste arsenal 
de mensonges préparés et de ruses ourdies, quelque 



DE SAINT-ROCH. 169 

moyen d'échapper au nouveau danger qui le mena- 
çait. Son regard, fixé sur les papiers que lisait Gaston, 
n'exprima, pendant quelques instants, que l'âpre con- 
centration d'un esprit qui réunit toutes ses ressour- 
ces ; mais enfin un éclair le traversa; il se retourna 
lentement vers Michel et vers Henriette immobile à 
quelques pas. 

— Alors, dit-il, mademoiselle est bien l'enfant qui 
fut livré à un vieux serviteur de la famille de Bar- 
mont? 

— Et ce vieux serviteur, c'était moi ! ajouta Michel. 

— Ces papiers sont ceux qui vous furent alors re- 
mis pour constater l'identité de l'orpheline? 

— Précisément. 

— Et vous n'en avez point d'autres? 

— Monsieur Moreau prétendrait-il contester leur 
authenticité? 

— En aucune façon, reprit l'intendant; maisj'avais 
besoin de cette confirmation. 

Et joignant les mains avec l'air de componction 
qu'il savait si bien prendre : 

— Les destins de Dieu sont immuables! dit-il; il 
a voulu confondre ma prudence, que sa volonté soit 
faite! J'avais en vain espéré jusqu'ici éviter une ex- 

10 



170 LE MENDIANT 

plication douloureuse pour tout le monde; mainte- 
nant elle est devenue indispensable. 

— Cette explication n'a point, j'espère, pour but 
de contester ce que je viens de dire, fit observer Mi- 
chel ; j'avertis monsieur l'intendant que je puis four- 
nir tous les témoignages... 

— C'est inutile, c'est inutile ! reprit Moreau : je le 
sais bien, hélas! Tout ce que vous venez de nous ré- 
véler n'est que trop vrai ! 

Gaston fit un mouvement. 

— Alors, vous convenez que vous m'avez trompé ! 
s'écria-t-il. 

L'intendant plia les épaules en soupirant. 

— Il le fallait, cher enfant, dit-il tristement ; — 
l'intention justifie les moyens ! — Je les aurais tous 
acceptés pour vous séparer de celle que le hasard avait 
si fatalement placée sur votre chemin. 

— Vous l'avouez ! reprit le jeune homme; ainsi en 
flétrissant mademoiselle de Barmont à mes yeux, 
vous n'aviez d'autre but que de me séparer d'elle? 

— Quand vous connaîtrez mes motifs, fit observer 
l'intendant d'un air paterne... 

Mais Gaston ne le laissa point achever; le sang lui 
était monté au visage et ses yeux étincelaient. 



DE SAINT-ROCH. 171 

— Ah ! je les devine, s'écria-t-il en reculant d'un 
pas; maintenant je m'explique tout! Votre essai d'en- 
lèvement, vos recommandations à Lavarane pour re- 
trouver mademoiselle de Barmont, le mensonge qui 
la déshonorait et votre empressement à me faire quit- 
ter Paris ! — Mille détails me reviennent à la mémoire 
etm'éclairent.-— Mon amour contrariait des espérances 
qu'il fallait réaliser à tout prix, et pour cela, on n'a 
reculé ni devant la violence, ni devant la fraude, ni 
devant la calomnie! —Mais Dieu soit loué, monsieur, 
tout est enfin éclairci, et, avec la connaissance de la 
vérité, je prends possession de moi-même. 

Il courut vers mademoiselle de Barmont, dont il 
saisit les deux mains et devant laquelle il se laissa 
tomber à genoux. 

— Pardon, Henriette, continua-t-il d'une voix 
dans laquelle se mêlaient les expressions contraires de 
l'indignation, de la tendresse et de la joie; oh! par- 
don d'avoir pu vous méconnaître un seul instant ! ma 
vie entière sera employée à vous faire oublier cette 
coupable faiblesse ; car, maintenant que je vous ai 
retrouvée, rien ne pourra nous séparer. 

En parlant ainsi, il baisait les mains de la jeune 
fille qui, étouffée par les larmes, ne pouvait que mur- 



172 LE MENDIANT 

murer son nom. Michel les regardait dans un atten- 
drissement silencieux. Le jeune homme se releva 
tout à coup et saisissant le bras d'Henriette : 

— Venez, continua-t-il vivement; votre place n'est 
point ici, et la mienne est désormais où vous serez. 

Il avait forcé Henriette à se lever et s'avançait avec 
elle vers la porte d'entrée. Moreau, resté jusqu'alors 
le front dans ses deux mains , comme un homme 
qui demande h Dieu la force, releva tout à coup la 
tête. Une sorte de transfiguration s'était opérée en 
lui. Tous ses traits avaient pris une fermeté austère et 
son attitude une expression de commandement. Il 
arrêta les deux jeunes gens par un geste impérieux. 

— Restez, dit-il; vous l'aurez voulu!... il faut que 
je parle ! J'ai écouté jusqu'ici l'insulte avec patience ; 
vous écouterez ma justification! Puisqu'on m'a re- 
proché des détours qui n'étaient que pitié et pru- 
dence, vous subirez la vérité. 

Gaston et Henriette le regardèrent. 

— Monsieur l'intendant ne se trompe-t-il point en- 
core? demanda ironiquement Michel, et est-ce bien 
cette fois la vérité vraie? 

Moreau lui jeta un regard de dédain. 

— Monsieur de Vignolles en jugera, dit-il froide- 



DE SÀINT-ROCH. 173 

ment; car je ne puis la faire connaître qu'à lui et à 
mademoiselle de Barmont. 

— Je n'ai rien de caché pour monsieur Marc! ob- 
jecta vivement Henriette. 

— Pardon ! reprit l'intendant avec gravité ; mais ce 
secret a été confié à mon honneur; je suis seul juge 
de ce qu'il m'impose ; quand il vous appartiendra, 
vous en userez selon votre conscience. 

La jeune fille et Gaston regardèrent Michel; il y 

eut un moment d'hésitation; enfin, celui-ci parut 
prendre son parti. 

— Soit, dit- il, je me retire ; mais je serai là, dans la 
pièce voisine, et j'attendrai. 

Il jeta encore un regard autour de lui, comme s'il 
eût voulu s'assurer qu'il n'y;avait rien à craindre 
pour Henriette ; la recommanda par un signe à Gaston 
et sortit. 



10* 



X 



UNE REVELATION DE L INTENDANT 
DE SAINT-LAZARE 



Resté seul avec les deux jeunes gens, monsieur 
Moreau demeura quelques instants immobile. Enfin, 
il s'avança vers la porte par laquelle le vétéran avait 
disparu, poussa le verrou afin de s'assurer contre 
toute tentative de retour, montra deux sièges à Gaston 
et à Henriette, et, s'approchant d'un bureau placé 
dans un des coins du cabinet, il ouvrit un tiroir caché, 
y chercha quelque temps et, après y avoir pris des 
papiers froissés et jaunis, il revint vers le milieu de la 
pièce et se mit à se promener d'un air pensif. Gaston 
fut le premier à rompre le silence. 

— Nous voici seuls, monsieur, et nous attendons 



LE MENDIANT DE SAINT-ROGH. 175 

vos confidences, dit-il du ton d'un homme que le 
retard irrite. 
Moreau lui jeta un regard sévère. 

— Prenez patience, dit-il lentement : vous saurez 
toujours assez tôt ce que j'ai à vous apprendre ; que 
Dieu vous pardonne de m'avoir obligé à vous le faire 
connaître ! 

La jeune fille ne put réprimer un tressaillement : 
Gaston la rassura du geste. 

— Parlez, monsieur, dit-il à l'intendant. 

Celui-ci approcha un fauteuil, s'assit et passa la main 
sur son front. 

— Pour vous faire ce douloureux récit, reprit-il 
lentement, je suis forcé de remonter très-loin dans 
mes souvenirs. Il y a de cela environ dix-huit années, 
une femme était là, devant moi, comme vous l'êtes 
en ce moment, mais les mains jointes, étouffée de 
sanglots, noyée de larmes ! 

Il s'arrêta comme si ce souvenir eût réveillé son 
émotion. 

— Et d'où venait cette douleur? demanda Gaston. 
j— Vous le savez, monsieur, reprit l'intendant; car, 

il y a un instant, j'avais commencé à vous révéler 
cette triste histoire ! 



176 LE MENDIANT 

— -A moi? 

— Avez-vous oublié cette femme mariée à un gen- 
tilhomme dont elle fut abandonnée, et qui, se croyant 
libre, contracta un mariage secret, bientôt suivi d'un 
second veuvage? 

— Comment?... 

— Ne vous souvenez-vous plus de ce retour du 
premier mari venant réclamer ses droits ? 

— Pardon, monsieur; vous-même m'avez dit tout à 
l'heure comment il essaya de dépouiller celle qu'il 
avait délaissée; la correspondance qui raconte ce 
procès est encore là ! 

— Oui, reprit Moreau en avançant la main vers la 
table et cherchant parmi les lettres dont elle était 
couverte; mais reste à vous expliquer cette allusion à 
une tierce personne inconnue que vous vous plaigniez 
tout à l'heure de ne pas comprendre. 

— Eh bien, monsieur, parlez! interrompit Gaston 
avec impatience; cette personne était?... 

— Un enfant né du second mariage avec le cheva- 
lier de Clémenti. 

— Ciel! 

— Or, je vous l'ai dit, ce mariage n'avait aucune 
consécration légale. Célébré en secret par un prêtre, 



DE SAINT-ROCH. 177 

il pouvait être justifié devant Dieu, mais non devant 
les tribunaux; on l'eût vainement invoqué pour légi- 
timer la naissance de l'enfant ! Cette naissance décou- 
verte, l'indigne époux pouvait s'en armer contre la 
malheureuse mère, y trouver la preuve de l'oubli de 
ses devoirs, et, en la faisant condamner comme adul- 
tère, la dépouiller de ses biens et l'envoyer mourir au 
fond d'un couvent. 

— Ah ! je comprends, s'écria Gaston qui avait pris 
la lettre et qui relisait le passage dont l'obscurité 
l'avait frappé; oui, c'est bien cela! 

— La malheureuse femme sentit le danger, reprit 
l'intendant; entourée d'espions, toujours près d'être 
trahie, elle vint me supplier de cacher l'enfant qu'elle 
m'apportait dans ses bras. 

— Le cacher, vous, monsieur! et par quel moyen? 

— Grâce aux vides que la mort faisait chaque jour 
à Saint-Lazare parmi les orphelines protestantes qui 
nous étaient confiées. En substituant la filie du che- 
valier de Clémenti à l'une des victimes qui venaient 
d'être frappées, je la dérobais d'une manière certaine 
à toutes les recherches, jusqu'au jour où la mère 
pourrait la reprendre sans danger. 

— Et cette substitution eut lieu? 



178 LE MENDIANT 

— En voici la preuve, dit monsieur Moreau en re- 
mettant à Gaston un des papiers qu'il avait pris dans 
le tiroir secret; un billet écrit par la mère elle-même, 
qui me demande les moyens de revoir son enfant 
sans éveiller de soupçons. 

— Achevez, monsieur. 

— Elle le revit, en effet, plusieurs fois ; mais tant 
d'épreuves avaient épuisé ses forces! Au moment 
même où son persécuteur, tué dans un duel, la faisait 
libre et allait lui permettre de reprendre ses droits de 
mère, elle fut emportée dans quelques heures, me 
laissant ostensiblement votre tutelle et secrètement 
celle de l'eiïfant que je cachais à Saint-Lazare sous le 
nom d'un autre. 

— Et cet enfant, monsieur, interrompit Gaston 
avec une impatience fébrile, qu en avez-vous fait? 
qu' est-il enfin devenu ? 

L'intendant plia la tête. 

— Hélas ! nous touchons au plus triste moment de 
cette confidence, dit-il ; j'avais toujours favorisé les 
efforts des familles pour reprendre les orphelines 
confiées à ma garde. De loin en loin, quelques-unes 
d'elles étaient secrètement rendues à des parents ou à 
des amis, et, comme la persécution avait perdu sa 



DE SAINT-ROCH. 179 

première ardeur, on fermait les yeux sur ces infrac- 
tions. Les gardiens, qui le savaient, se laissaient faci- 
lement persuader. Or, pendant une de mes absences, 
un ancien serviteur du comte de Barmont vint récla- 
mer la fille de son maître, autrefois conduite à Saint- 
Lazare. 

— C'était monsieur Marc! interrompit Henriette. 

— Oui, répliqua l'intendant ; il réussit à gagner une 
des surveillantes. 

— Et la fille du comte lui fut livrée? demanda 
Gaston. 

L'intendant secoua la tête. 

— La fille du comte, non, monsieur, reprit-il len- 
tement; car depuis plusieurs mois elle n'existait plus' 

— Que dites-vous? s'écria Henriette. 

— Et qui donc alors fut remis à monsieur Marc ? 
demanda le jeune homme. 

— Celle qui avait pris la place de la morte, répon- 
dit monsieur Moreau ; la fille du chevalier de dé- 
menti. 

Les deux jeunes gens se levèrent en poussant deux 
cris ; mais celui d'Henriette était de surprise, celui 
de Gaston d'épouvante. 

— Ainsi, reprit vivement la première, le serviteur 



180 LE MENDIANT 

qui m'a recueillie a été trompé? ce nom d'Henriette 
de Barmont ne m'appartient pas, et je suis Henriette 
de Clémenti ? 

Gaston, qui était devenu livide, lui posa une main 
sur les lèvres. 

— Non, s'écria-t-il éperdu; c'est impossible ; c'est 
une erreur... un mensonge !... on veut encore nous 
tromper !... mais maintenant je suis sur mes gardes...; 
il me faudra des preuves ! 

— Vous les aurez, monsieur, dit Moreau avec di- 
gnité. 

— Certaines, irrécusables ! cria Gaston. 

— Signées de celle qui m'avait confié son enfant. 
— Les voici. 

— Une lettre ? 

— Écoutez ! 

L'intendant avait déplié le billet qu'il tenait à la 
main et lut à haute voix : , 

« Cher monsieur Moreau, 

» Avant que tout finisse pour moi, je vous recom- 
» mande encore une fois la fille que vous avez su dé- 
» rober jusqu'ici à tous les yeux. Mon vœu le plus 
» cher est qu'elle ignore les malheurs de sa mère ; 



DE SAINT-ROCH. 181 

» mais si quelque jour elle devait tout apprendre, ces 
» lignes écrites dans la prévision d'une mort pro- 
» chaine vous serviront de témoignage près d'elle et 
» près du fils dont la naissance, du moins, n'a pas 
» besoin d'être cachée et auquel je confie l'avenir de 
» sa sœur ! » 

— Et qui m'assurera de l'authenticité de cette 
lettre? dit Gaston éperdu. 

— Vous-même, dit Moreau ; car vous en connais- 
sez l'écriture. 

Il avait tendu le billet au jeune homme qui le sai- 
sit, s'approcha de la fenêtre comme pour mieux voir ; 
mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il chancela. 

— L'écriture... de ma mère! bégaya-t-il. 
Henriette, qui avait jusqu'alors tout vu et tout 

écouté sans comprendre, se redressa. 

— De... sa mère! répéta-t-elle en regardant mon- 
sieur Moreau. 

— Oui, reprit l'intendant avec force ; et mainte- 
nant est-il besoin de vous expliquer le reste? Ne 
comprenez- vous point comment celui qui avait cru 
emmener de Saint-Lazare Henriette de Barmont, fit 
tous ses efforts pour la cacher et put échapper à mes 

11 



482 LE MENDIANT 

recherches? Si, plus tard, quand le hasard m'a fait 
découvrir-votre retraite à Versailles, j'ai voulu vous 
faire disparaître aux yeux de monsieur de Vignolles ; 
si je me suis efforcé de le détacher de vous ; si j'allais 
le faire partir, c'est que j'espérais rompre ainsi des 
liens funestes ; c'est que je comptais sur le temps 
pour amener l'oubli ; c'est que j'espérais pouvoir évi- 
ter cette explication cruelle et n'avoir point à dire à 
celui que je regardais comme un fils : — La femme 
que tu as choisie, que tu aimes, que tu veux épou- 
ser..., c'est ta sœur! 

Henriette n'en entendit pas davantage ; elle ouvrit 
les bras en poussant un cri étouffé et retomba dans 
le fauteuil. Un instant ses sanglots cherchèrent à se 
faire passage; mais, comme étouffée parle saisisse- 
ment, elle laissa bientôt retomber sa tête en arrière; 
son corps se raidit, ses yeux se fermèrent et elle 
s'évanouit. 

Gaston, la tête cachée dans ses deux mains, ne 
s'en aperçut pas ; la déclaration de monsieur Moreau 
l'avait foudroyé. Il s'efforçait en vain de reprendre 
possession de lui-même; son esprit n'était qu'un 
tourbillon de sensations poignantes, au milieu des- 
quelles ce mot retentissait comme un glas funèbre : 



DE SAINT-ROCH. 183 

sa sœur ! sa sœur ! Au trouble déchirant de tout son 
être, il lui sembla d'abord que sa raison le quittait. Il 
ferma les yeux, appuya sa tête contre la muraille et 
demanda à mourir. 

Cependant sa voix et celle d'Henriette, en s'élevant, 
avaient frappé l'oreille de Michel qui épiait dans la 
pièce voisine ; il entendit les deux cris, puis les gé- 
missements inarticulés de la jeune fille..., et poussa 
vivement la porte pour entrer ; le verrou résista. 

— Ouvrez, ouvrez ! cria-t-il en frappant avec vio- 
lence. 

Et ne recevant point de réponse, il appuyait son 
épaule contre le frêle battant qui allait fléchir, quand 
Lavarane parut, suivi de trois hommes à mines sinis- 
tres. Au bruit de leurs pas, Michel se retourna, re- 
connut son ancien geôlier et ne put retenir une ex- 
clamation de surprise. 

— Poing de fer! ici l s'écria-t-il. 

— Vous voyez qu'il sait mon nom de geôle! s'écria 
l'affidé de l'intendant; lui-même s'est trahi! — Al- 
lons, vite, qu'on lui mette la main au collet et qu'on 
l'emmène. 

— ■ Qui? moi! s'écria Michel en reculant vers le 
coin du salon ; et de quel droit ? 



484 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

— Du droit que donne la loi sur un fou fugitif! ré- 
pliqua Lavarane en s'élançant sur le vétéran. 

Celui-ci jeta un cri et voulut se débattre; mais, 
saisi par huit bras vigoureux, il fut aussitôt terrassé 
et il se sentit rapidement bâillonné et garrotté. Après 
Tavoir ainsi condamné au silence et à l'immobilité, 
les trois inconnus l'enlevèrent, et il entendit la voix 
de l'ancien geôlier murmurer : 

— Aux cabanons de Bicêtre î 



XI 



UN CABANOx\ DE BIGETRE 

Deux jours entiers se sont écoulés depuis les faits 
rapportés dans le chapitre précédent. Au fond d'un 
des cachots destinés aux prisonniers importants ou 
furieux, Michel est étendu sur une paillasse presque 
vide. Au chevet de cette misérable couche, deux an- 
neaux scellés au mur laissent pendre des bouts de 
chaînes armées d'un cadenas; ce sont les points d'at- 
tache de la camisole de force, lorsque le captif doit 
être privé de tout mouvement. Une cruche de terre, 
une écuelle de hêtre et un lourd escabeau composent 
tout le mobilier du cabanon. 

Au moment où nous y introduisons le lecteur, un 
vif rayon du soleil à son déclin pénètre à travers le 
soupirail grillé et semble barrer l'obscurité d'une 
ligne de flamme. Le vétéran a le dos appuyé à la mu- 



486 LE MENDIANT 

raille, la tête penchée sur sa poitrine et les bras 
pendants. Son costume est remplacé par l'espèce de 
sarrau de gros drap grisâtre adopté pour les pen- 
sionnaires de Bicêtre, et par la chemise de toile roussi 
dont le col entrouvert laisse voir la poitrine encore 
robuste de l'ancien forgeron. 

Longtemps immobile, il vient d'être atteint par le 
sillon lumineux qui traverse la cellule ; son front se 
relève et il regarde autour de lui. 

Quel changement opéré dans ces deux jours ! Ce 
visage naguère ferme et calme a pris une expression 
d'inquiétude égarée. Les joues amaigries et livides 
sont marbrées de taches rougeâtres, un frémissement 
convulsif agite les lèvres contractées, et, au fond des 
yeux toujours en mouvement, étincelle une rage mal 
contenue. 

A la vue de son cabanon vaguement éclairé par le 
soleil couchant, il s'est redressé en tressaillant; il a 
fouillé du regard, pour la millième fois, les moindres 
recoins de son cachot, comme s'il espérait découvrir 
quelque moyen de salut. Depuis deux jours qu'il se 
débat entre ces quatre murs humides, il n'a pu ac- 
cepter encore la réalité de son emprisonnement. 
Exalté par le désespoir et l'indignation, il flotte dans 



DE SAINT-ROCII. 181 

ce demi-délire qui ôte au fait lui-même son caractère 
irrévocable ; il ne peut croire à ce qui lui arrive ; il 
attend un réveil ou un miracle! A chaque instant, 
il lui semble qu'une voix va rappeler pour lui dire : 
— Tu es libre ! qu'une porte mystérieuse va s'ouvrir 
dans le mur pour lui livrer passage. Il a tant appelé 
Dieu à son aide, il a si longuement repassé, dans sa 
mémoire, tous les motifs de délivrance, il s'est rap- 
pelé tant de gens que sa disparition doit occuper et 
qui travailleront à rouvrir son cachot, qu'il ne peut 
cesser d'espérer et d'attendre. 

Mais les heures ont succédé aux heures : c'est la 
troisième fois que les rayons du soir viennent éclairer 
son cabanon, et aucun libérateur n'a paru. Il voit 
toujours autour de lui ces murs où des ongles furieux 
ont creusé la pierre, où le désespoir a gravé de dou- 
loureuses inscriptions et de funèbres images de mort; 
il entend toujours, à travers le grillage de sa porte 
ferrée, les hurlements insensés de ses compagnons de' 
captivité mêlés aux murmures des geôliers, au bruit 
du fouet s'éteignant dans les chairs meurtries ! 

11 s'agite quelques instants, en proie à une an- 
goisse progressive, puis un cri lur échappe, un cri de 
désolation et de fureur. Son poing fermé se relève et 



188 LE MENDIANT 

il s'en frappe le front, comme s'il voulait se punir 
lui-même de ses folles espérances. Des mots entre- 
coupés lui échappent ; monologue incomplet qui s'a- 
chève dans le silence de la pensée : — Non, non, 
répète-t-il tantôt à demi-voix, tantôt en lui-même, les 
misérables ont raison, je suis fou!... fou de croire 
qu'on se souviendra de moi ; qu'on songera à me dé- 
livrer! — Sur qui puis-je compter désormais? Sur 
ma corporation? elle ne sait rien de moi; elle ne 
peut soupçonner ce qui m'arrive, et, lors même qu'elle 
en serait instruite, qui voudrait perdre son temps à 
me secourir? Ma disparition ne retourne-t-elle pas au 
profit des autres? c'est un héritier de moins au par- 
tage ! Reste donc madame Armand. Mais elle-même 
ignore mon passé : et que pourrait d'ailleurs une 
femme sans famille, sans protecteurs ! Qui sait si elle- 
même a échappé aux pièges de monsieur Moreau? s'il 
n'aura point réussi à enlever ce dernier appui à made- 
moiselle Henriette?... Mademoiselle Henriette!,., ah! 
malheureux ! c'est à elle surtout que tu devrais pen- 
ser ! — Que s'est-il passé dans cette entrevue secrète 
avec monsieur de Vignolles et l'intendant? Pourquoi 
ce cri entendu à travers la porte refermée? Qu'est 
devenue celle que tu avais juré de défendre ? 



DE SA1NT-R0CH. 189 

Ici la pensée de Michel s'arrêtait comme interrom- 
pue par un élan de désespoir. Le vieux soldat s'agitait 
sur sa couche de paille avec des exclamations entre- 
coupées. L'idée d'Henriette livrée sans protection à la 
méchanceté du directeur de Saint-Lazare troublait sa 
raison. Il sentait dans son cerveau comme un tourbil- 
lon douloureux ; il appuyait sa tête sur ses genoux en 
fermant les yeux et en appelant à lui sa volonté vacil- 
lante pour dissiper cette espèce de vertige. Sa voix 
s'élevait et il se parlait à lui-même en s'encourageant. 

— Allons !... il ne s'agit pas de désespérer, repre- 
nait-il : point de faiblesse!... pense à ce que tu dois 
faire!... à tout prix il faut sortir d'ici..., retrouver 
mademoiselle Henriette. — mon Dieu! donne-moi 
la présence d'esprit et le courage ! Tu as dit, par la 
bouche de Samuel : « L'homme ne sera pas le plus 
fort par la force ! » Fais donc que le triomphe soit à 
la justice! Mais, pour cela, il faut savoir accomplir son 
devoir ! tu ne veux aider que celui qui s'aide lui-même. 
Voyons ! que faire ? à qui m'adresser ? J'ai écrit hier à 
monsieur Moreau : j'avais espéré que si je le voyais, je 
pourrais l'effrayer, l'attendrir..., que sais-je! obtenir 
ma délivrance à quelque condition. Il n'est point venu , 
il ne viendra pas : je n'ai plus qu'un recours, M. Le 

11* 



190 LE MENDIANT 

Rivelle. Mais si je lui écris directement, j'éveillerai 
des soupçons: aucun geôlier ne voudra faire parvenir 
ma lettre à un avocat du Châtelet. Il vaut mieux écrire 
à madame Armand : elle-même ira le trouver : elle 
lui dira tout ce qu'elle sait; elle le pressera. Oui..., 
c'est le seul moyen ; ne perdons pas un instant ! 

En parlant ainsi , il avait retiré de sa paillasse un 
portefeuille heureusement dérobé aux recherches 
des gardiens de cabanons : il en arracha une page 
blanche et se mit à écrire au crayon. Ce fut pour lui 
chose longue et difficile. % Sa main gauche, peu exer- 
' cée, avançait lentement : le rayon qui l'éclairait par le 
soupirail s'était raccourci et allait s'éteindre. Il monta 
sur l'escabelle afin de se rapprocher de l'étroite ou- 
verture pour mieux voir. 

Dans ce moment, un bruit confus arriva à son 
oreille. Il dressa la tête ; le bruit arrivait par le sou- 
pirail et venait, du dehors : c'était un retentissement 
de pas sur la terre battue, puis des rumeurs confuses 
de voix, des sifflements cadencés d'ouvriers revenant 
du travail. Il n'en pouvait douter, une ruelle longeait 
sa prison et passait, sous l'espèce de fenêtre qui l'éclai- 
rait. La communication avec le dehors n'était donc 
pas impossible; en jetant un billet à travers les bar- 



DE SAINT-ROCâ. 191 

reaux, le hasard pouvait le faire tomber entre des 
mains généreuses qui le porteraient à son adresse. 
Rien n'empêchait au moins de solliciter ce service : 
c'était une chance à courir. 

Le vétéran ne voulut pas la négliger. Il écrivit à la 
hâte quelques mots sur une seconde feuille dont il en- 
veloppa un plâtras enlevé à la muraille, et il attendit 
pour le lancer à travers les barreaux qu'il entendît 
passer quelqu'un. 

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans aucun bruit. 
Le soir était venu et les dernières lueurs s'étaient éva- 
nouies. Michel commençait à craindre qu'il ne fût trop 
tard pour qu'on se hasardât dans la ruelle déserte, 
quand le son d'un flageolet s'éleva dans le lointain. 
Aux notes aiguës et fausses qui semblaient s'égrener 
dans les airs sans que l'oreille la plus attentive pût y 
retrouver l'apparence d'une mélodie, le syndic des bons 
pauvres ne put retenir un mouvement de surprise. Si 
le sourd et muet qui avait l'exploitation de la petite 
banlieue ne fût mort depuis plusieurs semaines, 
il eût cru le reconnaître. Le son approchait de plus 
en plus, et, à chaque instant, la ressemblance parais- 
sait plus complète ! Enfin, le bizarre solo retentit à 
quelques pas du soupirail : Michel ne balança plus, 



192 LE MENDIANT 

et, prenant son moment, il lança le billet au dehors. 

Il lui sembla entendre une exclamation, puis le son 
du flageolet s'arrêta. 

Il y eut pour lui un moment d'attente affreuse. Le 
billet avait-il été relevé? Le lisait-on? Quel secours 
attendre de celui à qui le hasard venait de le livrer? 

Pendant qu'il s'adressait encore ces questions, il 
entendit le bruit d'un frottement contre le mur du 
dehors ; on semblait faire quelque tentative qu'il ne 
s'expliqua point au premier moment ; mais par un 
mouvement machinal, ses regards allèrent chercher le 
soupirail, et il y vit d'abord paraître une main, puis un 
bonnet, enfin une face grimaçante qui le fit reculer. 

— Le neveu de madame Rossignol ! s'écria-t-il. 

Coquillard sembla d'abord avoir quelque peine à dis- 
tinguer les objets dans l'obscurité du cabanon ; mais 
enfin ses yeux s'y accoutumèrent et il reconnut Michel. 

— Vous ici, syndic ! dit-il à son tour. 

— Fais donc semblant de l'ignorer, scélérat ! inter- 
rompit Michel avec un geste menaçant. 

— Que je sois pendu si j'en savais un mot, reprit 
vivement l'ancien valet de place; comment la chose 
est-elle donc arrivée? — Grâce à celui que tu sers. 

— Monsieur Moreau? — Qui donc? 



DE SAINT-ROCH. 193 

— D'abord vous saurez qu'il ne m'est plus de rien, 
fit observer Coquillard ; depuis hier je suis entré dans 
l'exercice de mes fonctions. 

— Que veux-tu dire? 

— Eh bien ! que j'ai commencé à être sourd et 
muet, parbleu! Vous n'avez donc pas entendu mon 
flageolet?... — Comment, c'était toi? 

— Est-ce que vous n'avez pas reconnu l'air? Je 
regagnais le gîte, quand ce billet est tombé à mes 
pieds.— Tu l'as lu ? 

— Certainement. — Alors tu sais que tu peux me 
rendre un service ? 

— Oui, vous aider à sortir de cage, pas vrai? 

— Aurais-tu un moyen? 

— Dame, syndic, j'ai toujours entendu dire que 
quand on ne pouvait pas sortir par la porte, il fallait 
prendre le chemin de la fenêtre. 

— Celle-là est au-dessus de la ruelle? 

— De huit pieds. 

— Ainsi, tu crois qu'on pourrait la franchir? 

— S'il n'y avait pas ces barreaux de fer. 

— On peut les scier. 

— Si on avait une lime : mais faudrait de plus une 
corde pour descendre commodément dans la ruelle. 



494 LE MENDIANT 

— Et une arme pour se défendre au besoin. 

— Ça fait trois choses, syndic. 

— Oui, dit Michel qui s'était élancé sur l'escabeau 
pour être plus près de Coquillard et qui baissait la voix; 
trois choses que tu vas me procurer tout à l'heure. 

— Moi? 

— Tu ne peux me refuser ! 

— Mais, au contraire, je refuse ! interrompit Co- 
quillard vivement; diable! comme vous y allez, vété- 
ran ! je ne veux pas me compromettre pour vous ! 

— Misérable! oublies -tu que c'est moi qui t'ai 
donné ton brevet de bon pauvre? 

— Justement, justement; je tiens à le garder, syn- 
dic; et pour cela faut pas que je me compromette. 
Puisque monsieur Moreau a eu la puissance de vous 
encager à Bicêtre, il aurait celle de m'en faire autant, 
si je me mêlais de vos affaires, et, comme ça, je per- 
drais mon état. Il y a quelques jours, j'aurais pu me 
hasarder ; mais vous comprenez, à cette heure que j'ai 
le droit de mendier, me voilà un homme public ! je 
ne veux pas me mettre mal avec les gens en crédit. 

—Quoi! s'écriaMichel en tendant vers lui son poing 
fermé, tu aurais la lâcheté de m'abandonner ici ! 

— Du tout, reprit Coquillard ; foi d'homme, je m'in- 



DE SAINT-ROGH. 195 

téresse h vous ; aussi je vous promets de faire dire en 
votre intention une petite messe... A l'honneur de 
vous revoir, syndic; j'entends du bruit ; j'ai peur qu'il 
ne vienne quelqu'un; bonne santé et bonne patience ! 

Michel voulut le retenir en l'appelant; mais la tête 
de l'ancien valef de louage disparut et il l'entendit 
redescendre. 

11 se laissa aller la face contre le mur avec un gé- 
missement de douleur. A peine une espérance avait- 
elle brillé, qu'il la perdait; il y avait sur lui une ma- 
lédiction! 

Il se fit dans le cabanon un silence sinistre qui fut 
interrompu par la voix de Coquillard. Il venait de re- 
paraître à la lucarne et appelait tout bas le vétéran . 

— Pourquoi revenir? Que te faut-il encore? de- 
manda celui-ci. 

— Ne croyez pas au moins que j'y mette de la mau- 
vaise volonté, reprit le neveu de madame Rossignol; 
je ne demanderais pas mieux que de vous servir, si 
ça me servait! 

— C'est-à-dire, alors, que tu veux me vendre ton 
secours, reprit Michel; eh bien soit, parle ! 

— Pour lors donc, voici la chose, reprit Coquil- 
lard : grâce à vous, syndic, je suis passé sourd et 



196 LE MENDIANT 

muet; certainement c'est une position : mais les pau- 
vres ambulants, ça n'est encore que du peuple, tandis 
que vous autres, les douze bons pauvres de Saint- 
Roch, vous êtes comme qui dirait les douze pairs de 
France delagueuserie ! 

— Après! après! interrompit le vétéran avec impa- 
tience. 

— Après !. reprit son interlocuteur : je vous dirai, 
syndic, que moi aussi j'ai l'ambition d'être un jour 
parmi les pairs de France, et ça dépend de vous. 

— Comment cela? 

— Vous n'avez qu'à me choisir d'avance pour vous 
succéder; vous, vous serez le roi, je serai le dauphin. 

— Et à cette condition, tu travailleras à me tirer 
d'ici? 

— Et je vous en tirerai ! 
Michel tendit la main vers lui. 

— Convenu, dit-il; tu as ma parole.— Vrai! s'écria 
Coquillard avec un geste de joie : eh bien, syndic, ça 
me suffit ; vous allez avoir ce qu'il vous faut. 

Il fit un mouvement pour redescendre, puis, comme 
s'il se ravisait : 

— Au fait, on ignore qui vit et qui meurt, reprit-il : 
savez-vous, syndic, j'aimerais mieux tenir votre parole 



DE SAINT-ROCH. 197 

sur papier; ça me donnera le plaisir d'avoir de votre 
écriture. 

— Soit, interrompit Michel qui courut à son por- 
tefeuille: je vais te faire un billet; mais, donnant, don- 
nant, tu ne l'auras que contre ce que tu m'as promis. 

— C'est juste, c'est juste ! dit Coquillard : il faut 
des deux côtés une égale confiance. Attendez seule- 
ment un moment; vous allez avoir ça en poste. 

Il lâcha les barreaux, sauta à terre, et Michel l'en- 
tendit courir. 

Cette fois, tout semblait favoriser le prisonnier; les 
gardiens étaient ailés souper, la nuit venait de des- 
cendre : il avait le temps de limer ses barreaux et de 
fuir avant la ronde de minuit! il se hâta d'écrire le 
billet promis à Coquillard. Comme il l'achevait, un 
bruit de clef retentit dans le corridor, les verrous fu- 
rent tirés bruyamment et la porte du cabanon s'ouvrit. 

Michel voulut cacher son portefeuille et son crayon, 
mais il avait été aperçu du gardien. 

— Ne vous gênez donc pas, compère, dit-il avec 
cette familiarité que les gens grossiers prennent pour 
de la bonne humeur; le règlement permet l'écriture à 
vos pareils. Vous pouvez entretenir une correspon- 
dance avec la lune ou la reine de Saba; je me charge- 



198 LE MENDIANT 

rai même de faire parvenir les lettres à leur adresse. 

— Que vous faut-il? que demandez-vous? interrom- 
pit Michel qui voulait couper court. 

Mais le gardien du cabanon était un homme jovial 
qui avait toujours quelques plaisanteries en réserve et 
qui tenait à leur placement. 

— Oh ! oh ! on est donc dans le feu de la composi- 
tion, dit-il en Rapprochant; c'est peut-être à une tra- 
gédie que travaille monsieur? Pour lors, il y a déjà ici 
dés confrères, car, Dieu me pardonne, on dirait qu'il 
suffit d'être fou pour devenir homme de lettres : nous 
avons des poètes dans presque tous les cabanons; dès 
qu'un cerveau tourne, les vers s'y mettent ! 

Le gardien s'arrêta à ce trait, espérant qu'il ne pas- 
serait point inaperçu ; mais voyant que Michel n'y 
avait point pris garde, il se décida à s'applaudir lui- 
même par un long éclat de rire. Le vétéran l'interrom- 
pit en lui demandant de nouveau ce qui l'amenait à 
cette heure. 

— Allons, vous êtes bien pressé, reprit le porte- 
clefs un peu piqué de son échec ; on vous dit des farces 
et vous ne vous y prêtezpas. Décidément la boule est 
perdue, compère; faudra des douches à mort ! 

— Finissons! interrompit Michel, qui craignait 



DE SAINT-ROGH. 199 

que Coquillard ne revînt et dont l'œil se tournait à 
chaque instant vers la lucarne. 

— Eh bien donc, en route, répliqua brusquement le 
gardien ; on vous attend au grand guichet. 

— Moi? qui donc? — L'économe de Saint-Lazare. 

— Monsieur Moreau ! que peut-il me vouloir ? 
Le geôlier le regarda en face. 

— Ah bien ! en voilà une bonne ! s'écria-t-il ; ce 
qu'il veut? Mais, folâtre que vous êtes, avez-vous donc 
oublié que vous lui avez écrit pour qu'il vienne? 

Michel ne répondit rien ; il pensait avec perplexité 
aux conséquences de cette visite intempestive. Si Co- 
quillard revenait pendant son absence ! si, ne le trou- 
vant point, il partait sans retour ! 

Cependant le porte-clefs, qui avait regagné la 
porte, se lassait d'attendre et appelait en jurant. Le 
vétéran, après avoir hésité quelques instants, allait le 
suivre; mais il s'arrêta tout à coup. Le son aigre et 
faux du flageolet venait de se faire entendre au bout 
de la ruelle; il recula brusquement et déclara qu'il 
ne voulait plus voir monsieur Moreau. Le gardien 
essaya d'insister jusqu'au moment où Michel, qui 
tremblait que le neveu de madame Rossignol ne pa- 
rût à la lucarne, s'arma de son tabouret en le me-" 



200 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

naçant de lui briser le crâne s'il ne le laissait en 
repos, ce que notre homme s'empressa défaire. 

Dès qu'il fut parti, le vétéran courut à la fenêtre et 
appela doucement Coquillard. 

— Présent, répliqua celui-ci, qui se montra pres- 
que au même instant entre les barreaux. 

— As-tu ce qu'il me faut? demanda précipitam- 
ment Michel. 

— Voilà, répondit le sourd et muet, en montrant 
la lime et le couteau liés à Tune des extrémités de la 
corde; mais le billet ? — Voici ! 

— Pour lors, attachez à l'autre bout. — C'est fait. 

— A cette heure, laissez venir à moi le papier ; je 
laisserai descendre à vous les outils ; ce sera comme 
vous disiez, syndic : donnant, donnant ! 

La chose fut exécutée, et au moment même où le 
billet arrivait à Coquillard, Michel saisissait la lime 
et le couteau. 

Il fut interrompu par un bruit de voix qui se faisait 
entendre dans le corridor. Il n'eut que le temps 
d'avertir Coquillard, qui s'éclipsa, et de courir à sa 
paillasse sous laquelle il cacha son trésor. Dans ce 
moment même, la porte du cabanon se rouvrit et le 
gardien reparut, accompagné deM. Moreau lui-même. 



XII< 



UN EXPEDIENT DE PRISONNIER 



L'intendant de Saint-Lazare portait par-dessus son 
costume ordinaire une espèce de douillette, se soie pi- 
quée ; son chapeau galonné était penché en avant, de 
manière à ombrager le haut du visage et à cacher son 
regard ; appuyé de la main droite sur une canne un 
peu haute qu'il tenait au-dessous du pommeau pour se 
donner un air de pacifique bonhomie, il avait la main 
gauche plongée dans la vaste poche de son surtout. 

A sa vue, Michel s'était reculé lentement vers le 
mur placé au chevet de sa couche de prisonnier; 
monsieur Moreau s'arrêta à quelques pas, en clignant 
des yeux, comme si l'obscurité du cabanon l'eût em- 
pêché de bien distinguer. Le gardien éleva la lan- 
terne qu'il tenait à la main et en dirigea le rayon 
lumineux sur le vétéran. 



202 LE MENDIANT 

— Voilà notre paroissien, dit-il du ton grossière- 
ment jovial qui lui était habituel ; hier, il deman- 
dait monsieur l'intendant comme un amoureux de- 
mande sa maîtresse ; aujourd'hui, il ne veut plus 
en entendre parler. 

— Est-ce vrai, mon bon monsieur Michel, dit le 
visiteur d'un accent doucereux : j'ai pourtant reçu de 
vous un billet qui réclamait un entretien immédiat, 
et j'ai dû penser que vous aviez quelque chose d'im- 
portant à me communiquer. 

— Monsieur l'intendant s'est trompé, répliqua 
brusquement le prisonnier. 

— Vous aviez pourtant une intention en m'écrivant! 

— Peut-être ; mais j'en ai changé. 

L'intendant lui jeta un regard scrutateur qui cher- 
chait à pénétrer le motif da ce subit changement. 
L'expression de Michel avait quelque chose de sombre 
et de contenu dont il fut frappé : il pensa qu'en se 
ravisant, il avait renoncé à quelque révélation d'a- 
bord projetée, et qu'il désira d'autant plus connaître. 

Il s'approcha donc lentement et prit sa voix la plus 
sympathique. 

— A la bonne heure, dit-il doucement; je vois que 
dans ce cas ma visite était inutile pour monsieur Mi- 



DE SAINT-ROCH. ' 203 

chel : j'avais pensé, en recevant son billet, qu'il vou- 
lait réclamer contre son envoi à Bicêtre ; il me sem- 
blait qu'il devait «e trouver mal ici. 

— Moi, répliqua Michel avec une ironie amère; 
pourquoi cela, monsieur ? n'est-ce donc pas ma place? 
Enfermé dans cette maison, je ne gêne plus per- 
sonne; on peut impunément tromper ceux que j'aver- 
tissais, sacrifier celle dont j'étais l'appui, joindre à la 
violence l'hypocrisie! Me sachant sous les verrous, 
on va rattacher son masque, certain que je ne pourrai 
venir l'arracher. 

L'intendant se tourna vers le gardien. 

— Toujours la tête qui travaille! dit-il avec un 
soupir de compassion. 

Le vétéran ne put retenir un mouvement. 

— Oui, oui, feignez de croire h une folie qui vous 
sert, reprit-il d'un accent de sourde indignation : qui 
sait si, à la longue, le mensonge ne deviendra pas la 
vérité? Vous espérez que le cabanon de Bicêtre finira 
par faire son office! On sait bien qu'ici la démence 
se respire dans l'air, qu'elle suinte des murailles ! Le 
jour, la nuit, elle vous assaille et vous enveloppe : on 
la sent venir dans les cris des malheureux que le bâ- 
ton punit de leurs souffrances. On retient en vain sa 



LE MENDIANT 

raison avec épouvante ; ces flots de délire qui vous 
entourent finissent par l'emporter, et on se sent de- 
venir fou de la folie des autres ! — Non, non : le lieu 
est bien choisi pour les plans de monsieur Moreau ; 
c'est ici que je dois rester, et nulle autre prison ne 
conviendrait aussi bien. 

— C'est-à-dire qu'au contraire toute autre vous 
conviendrait mieux , cher monsieur Michel , reprit 
l'intendant de son même ton caressant : ce lieu vous 
rappelle un passé fâcheux; vous y revenez sans cesse 
aux mêmes idées; aussi, en passant tout à l'heure 
chez le directeur, ai-je appris avec plaisir que vous 
alliez changer d'air. 

— C'est donc pour ça qu'on prépare le panier à sa- 
lade? demanda le gardien. 

— Que voulez-vous dire? s'écria Michel. 

— Eh bien, parbleu ! qu'on a ordonné d'atteler la 
carriole des condamnés de conséquence! — Un' 
carrosse rembourré de fer et cadenassé à triple ser- 
rure, où l'on voyage sans craindre les coups d'air ! 

— Et où donc veut-on me conduire? demanda le I 
vieux soldat saisi. — Dans un endroit où vous 
n'entendrez jamais parler de- ce qui vous a tour- 
menté jusqu'ici, reprit l'intendant avec une inten- 



DE SAINT-ROGH. 205 

tion qui donnait* un double sens à ses paroles; aux 
îles Sainte-Marguerite , en Provence. 
Michel poussa un cri. — Ciel ! et c'est aujourd'hui? 

— A l'instant même ; monsieur le directeur vient 
de me remettre l'ordre de départ. 

En parlant ainsi, il retira la main jusqu'alors ca- 
chée dans la poche de son surtout et montra un papier 
qui portait le timbre du roi. Michel recula jusqu'à 
l'angle du cabanon, comme s'il eût aperçu un reptile. 

< — C'est impossible ! balbutia-t-il, je n'ai point de- 
mandé ce changement de prison : qu'on me laisse où 
je suis; je me soumettrai à tout, je ne me plaindrai 
pas; que peut-on craindre de moi dans ce cachot? 

Mais l'intendant n'écoutait point et parlait bas au 
gardien. Celui-ci s'approcha du prisonnier. 

— Allons, soyons gentil, dit-il avec sa gaieté habi- 
tuelle; il s'agit d'un voyage d'agrément entrepris dans 
l'intérêt de la santé de monsieur ; son équipage est 
prêt dans un instant. 

— Je veux rester; je n'irai pas ! interrompit Michel, 
qui saisit convulsivement, de la seule main qui lui 
restait, les chaînes soudées à la muraille, comme s'il 
eût voulu s'y retenir. 

Le porte-clefs haussa les épaules. 

12 



206 LE MENDIANT 

— Je ne veux pas ! répéta-t-il en imitant l'accent du 
prisonnier; eh bien, dites donc, le roi est moins fier, 
savez-vous ; il dit, lui : Nous ne voulons pas ! — Croyez- 
moi* mon cher, ne perdons pas notre temps à faire des 
façons. Pour avoir une cervelle de lièvre, on n'est pas 
incapable de tout raisonnement. Vous savez bien que 
si vous ne venez point de bonne volonté, il faudra venir 
de force ; je n'ai qu'à appeler mes enfants de chœur 
qui vont arriver pour me donner un coup de main. 

Il désignait le corridor dans lequel se promenaient 
plusieurs porte-clefs ; monsieur Moreau s'entremit. 

— C'est inutile, fit-il observer d'un ton conciliant: 
monsieur Michel comprend bien que la résistance est 
inutile; mais peut-être veut-il le temps de se recon- 
naître et revient-il à sa première intention de s'entre- 
tenir avec moi.* 

Le vétéran tressaillit et regarda l'intendant; ses yeux 
s'allumèrent comme si une idée subite avait traversé 
son esprit; il sembla hésiter un instant, puis se décida. 

— Oui, reprit-il brusquement, il faut que je parle 
h monsieur Moreau, mais à lui seul; qu'on nous 
laisse ensemble. 

— C'est bien, dit l'intendant qui se retourna vers 
le gardien; votre directeur m'a autorisé à retarder le 



DE SAINT-ROCH. 207 

départ; je vous remettrai Tordre d'extradition après 
l'entrevue. 

— A votre aise ! répliqua le porte-clefs qui déposa 
sa lanterne sur l'escabeau ; voici de quoi vous voir 
parler ! Quand vous en aurez assez de la conversation 
de monsieur, vous n'aurez qu'à appeler par le guichet, 
je suis là avec les autres dans le corridor. 

A ces mots il sortit, referma la porte et poussa les 
verroux. 

Michel resta immobile jusqu'à ce qu'il eût disparu, 
et écouta le bruit de ses pas se perdre sous les voûtes. 
A mesure qu'il s'éloignait, lui-même s'était lentement 
rapproché de l'entrée du cabanon. Lorsqu'on n'en- 
tendit plus rien, il se trouva debout devant la porte, 
en face de monsieur Moreau qui le regardait avec 
un peu de surprise. Il y eut une courte pause. 

— Nous voilà seuls, dit enfin l'intendant, et on ne 
peut nous entendre.— Mais on peut encore nous voir î 
répondit à demi- voix Michel, qui du geste indiquait' 
le coin obscur de la cellule. 

— Soit, dit monsieur Moreau en reculant de quel- 
ques pas vers l'endroit indiqué; maintenant, parlez; 
qu'avez-vous à me dire? 

— Ce que j'ai à vous dire, répéta le vétéran qui jeta 



208 LE MENDIANT 

un dernier regard vers le guichet ouvert ; c'est que 
vous êtes maintenant à ma merci ! 

Et s'élançant vers son interlocuteur, il le saisit si brus- 
quement de la main qui lui restait, qu'il le força à recu- 
ler jusqu'à la couche de paille qu'il rencontra et sur la- 
quelle il tomba en arrière. Il voulut pousser un cri, mais 
Michel avait déjà un genou sur sa poitrine et sa main 
fouillait dans la paille sur laquelle il l'avait renversé. 

— A moi, à moi! bégaya l'intendant suffoqué. 

— Silence ! ou vous êtes mort, dit le vieux soldat, 
qui venait de saisir le couteau remis par Coquillard. 

Monsieur Moreau en vit la lame scintiller dans 
l'ombre et s'écria : 

— Malheureux ! voudriez-vous m'assassiner? 

— Pourquoi non? interrompit le prisonnier les 
dents serrées ; ne suis-je point fou? en me faisant 
conduire ici, ne m'avez-vous pas ôté la responsabi- 
lité de mes actions? Je me trouve désormais en de- 
hors de la morale et de la loi; tout m'est possible, 
tout m'est permis : je suis fou ! 

— Mais enfin, que vous faut-il? demanda Moreau, 
qu'épouvantait la voix stridente et le regard enflammé 
du vétéran.— Ma délivrance! répliqua-t-il. 

L'intendant voulut promettre. 



DE SAINT-ROCH. 209 

— Oh! c'est inutile! interrompit Michel, vous me 
tromperiez encore : je veux ne la devoir qu'à moi seul ; 
et pour cela, livrez-moi d'abord le costume dont j'ai 
besoin..., cette canne..., ce chapeau..., ce surtout... 

Et à mesure qu'il désignait un des objets, il en dé- 
pouillaitmonsieurMoreauqui s'y prêta sans résistance. 

— Est-ce tout, enfin? demanda l'intendant. 

Le prisonnier ne répondit pas : il avait retrouvé la 
corde cachée un instant auparavant; il venait de la 
passer aux anneaux scellés dans la muraille, et mon- 
sieur Moreau sentit qu'il s'efforçait de le lier à la 
place où il se trouvait. 

— Que faites- vous? s'écria-t-il en se débattant. 

— Ne résistez point, dit 'Michel haletant, je dois 
m'assurer contre toute trahison. 

Mais monsieur Moreau avait dégagé un de ses bras 
et s'efforçait de se relever en appelant au secours d'une 
voix étouffée. Michel se jeta sur lui à corps perdu. 

— Tu ne comprends donc pas que je veux être 
libre, fût-ce aux dépens de ta vie ! reprit-il d'une voix 
que la résolution rendait terrible... 

— On m'a entendu..., on vient! balbutia l'inten- 
dant qui continuait à se débattre...; les gardiens sont 
là dans le corridor... tout près... 

12* 



210 LE MENDIANT 

— Moins près que mon couteau de ta poitrine ! 
acheva le vétéran; songe que je n'ai rien à risquer, 
que l'impunité m'est assurée, que je puis frapper 
sans qu'on me demande compte du sang répandu ! je 
suis fou ! je suis fou ! 

Le visage pâle et menaçant du vieux soldat s'était 
abaissé sut ce lui de M. Moreau, qui sentit contre sa poi- 
trine le froid de l'acier. Un frisson le parcourut; il de- 
meura immobile en murmurant : je me tais ! je me tais î 

Dans ce moment même, le gardien qui avait en- 
tendu quelque bruit avança la tête au guichet ; mais 
le pâle rayon de lumière projeté par la lanterne n'ar- 
rivait point jusqu'à la couche du prisonnier. Il ne vit 
que deux ombres confusément groupées dans les té- 
nèbres, tandis que Michel, l'œil fixé sur le guichet 
lumineux, l'apercevait distinctement; il y eut pour lui 
un moment d'attente suprême; l'intendant, glacé de 
terreur, frissonnait sous le couteau qui s'appuyait 
toujours davantage comme une menace muette. En- 
fin le gardien disparut. 

— Il est parti..., murmura monsieur Moreau, et 
vous le voyez... j'ai gardé le silence... 

— Oui, reprit le vétéran à voix basse en se servant 
de sa main et de ses dents pour lui lier les deux bras 



DE SÀ1NT-R0CH. 21 1 

en arrière ; mais je ne veux pas que vous puissiez dé- 
noncer ma fuite avant que je l'aie assurée... Sur votre 
vie, pas de résistance ! je n'ai point de temps à per- 
dre!... non seulement je veux vous empêcher de me 
suivre, mais d'appeler ! 

Il avait dénoué la cravate de celui qui était devenu 
son prisonnier, et il l'en bâillonna sans que ce dernier 
pût opposer aucune résistance. Se relevant alors vive- 
ment, il s'enveloppa dans le surtout de soie piquée, 
s'empara de la canne, rabattit le chapeau sur ses 
yeux, puis s'avança vers la porte du cabanon. 

Mais près de l'atteindre, sa résolution sembla fai- 
blir; il sentait que cette chance extrême était pour lui 
la dernière; le sort d'Henriette et le sien allaient dé- 
pendre du hasard d'un instant! Pâle, les lèvres trem- 
blantes, il joignit les mains, et levant les yeux au ciel : 

— Mon Dieu ! dit-il avec un inexprimable élan de 
prière, ne m'abandonne point dans le péril! rappelle- 
toi les paroles du psalmiste : « Ils se sont tous attrou- 
pés contre l'âme du juste et ils ont condamné le sang 
innocent! » montre-leur que tu es leur maître, toi 
qui protèges les faibles et les opprimés. J'ai fait tout 
ce que pouvaient l'adresse et la prudence humaine, à 
toi le reste. 



212 LE MENDIANT DE SAINT-ROCH. 

A ces mots, il ramena les pans du large surtout, 
enfonça le chapeau sur son front et frappa à la porte 
du cabanon. Le gardien ouvrit. 

— Eh bien, est-ce fini, demanda-t-il, etavez-vous 
fait entendre raison à notre locataire? 

— Chut i murmura Michel en baissant la voix, il 
vient d'avoir une crise... 

— Ah ! ah ! est où est-il ? 

— Là-bas sur la paille, il sommeille. 

— Je veux voir ça ! dit le porte-clefs qui se baissa 
pour relever la lanterne. 

Le vétéran n'eut que le temps de la repousser du 
pied; elle alla heurter le mur contre lequel le verre 
se brisa et elle s'éteignit. 

Michel laissa le gardien la chercher en maugréant 
dans l'obscurité, et se glissant jusqu'à la porte, il 
gagna le corridor éclairé, puis le grand guichet qui 
lui fut ouvert, puis la cour et enfin la campagne. 

La nuit était close et le chemin désert; il dépouilla, 
en un clin d'œil, le déguisement qui venait de faciliter 
sa délivrance, et, se jetant dans un champ à droite, 
il traversa en courant les terres labourées, prit un 
sentier de traverse et arriva à la route de Fontenay, 
par laquelle il se dirigea sur Paris. 



XIII 



CHEZ MADAME ARMAND 



Pendant que Michel échappait à ses gardiens de 
Bicêtre, comme nous l'avons rapporté dans le chapi- 
tre qui précède, d'autres événements s'accomplissaient 
dans la petite maison du faubourg Saint-Jacques, oc- 
cupée par madame Armand. 

Celle-ci avait attendu avec une impatience pleine 
d'angoisse le retour d'Henriette et de son protecteur; 
elle ignorait la résolution prise par le vétéran : mais 
ses dernières paroles, dans lesquelles il avait parlé 
d'un jugement de Bleu, l'avaient saisie et presque 
effrayée : elle allait sans cesse de la porte h la fenêtre , 
épiant les moindres bruits, et priant Dieu tout bas 



214 LE MENDIANT 

(comme le lui avait recommandé Michel) pour le 
succès de son entreprise inconnue. 

Cependant plusieurs heures se succédèrent sans 
ramener ceux qu'elle attendait; aussi avait-elle atteint 
les dernières limites de l'inquiétude, lorsqu'elle enten- 
dit enfin le bruit d'une voiture ; elle descendit préci- 
pitamment l'escalier : Henriette venait d'être déposée 
sur le seuil, et la voiture repartait! 

La jeune fille était pâle comme une morte, et avait 
dans le regard quelque chose d'égaré; mais elle 
s'avança vers madame Armand d'un pas rapide, 
s'excusa avec une volubilité fébrile de l'avoir inquié- 
tée en revenant si tard, et monta sans attendre la 
réponse. 

— Jésus ! d'où venez-vous, et qu'est-ii arrivé à 
monsieur Marc, pour qu'il ne vous ait pas reconduite? 
demanda la vieille dame lorsqu'elles furent au salon. 

Monsieur Marc! répéta Henriette, en cherchant au- 
tour d'elle comme si elle se fût aperçue pour la pre- 
mière fois qu'elle était seule; ah! oui; il sera resté 
chez monsieur Moreau ! 

— Vous venez de chez monsieur Moreau? grand 
Dieu! et qu'y alliez-vous faire? que s'y est-il passé? 

Un frissonnement parcourut le corps de la jeune 



DE SAINT-ROCH. 215 

fille ; elle se couvrit le visage de ses deux mains avec 
un cri étouffé ; puis se rendant maîtresse d'elle-même : 

— Rien, murmura- t-elle... rien que je doive dire... 
que vous puissiez savoir... 

Et comme elle vit madame Armand près d'insister: 

— Au nom de Dieu ! ne m'interrogez pas ! ajoutâ- 
t-elle les mains jointes... Plus tard... je tâcherai..., 
mais maintenant... c'est impossible! 

Il y avait dans son geste, dans son expression, dans 
sa voix, une supplication si déchirante, que madame 
Armand crut prudent d'ajourner toute question. La 
jeune fille tremblait de tous ses membres, ses lèvres 
étaient sèches et enflammées, ses yeux fixes, son teint 
pâle marbré de taches rougeâtres. Madame Armand 
rengagea à se mettre au lit, et voulut faire demander 
le médecin; mais Henriette s'y refusa énergiquement; 
elle soutint qu'elle n'avait besoin d'aucuns soins, 
et se retira chez elle après avoir souhaité le bonsoir à 
sa tante adoptive. 

Cette dernière écouta quelque temps en approchant 
l'oreille de la cloison qui la séparait de la jeune fille; 
n'entendant rien, elle se rassura un peu et finit par 
s'endormir. 

Le lendemain, Henriette parut à l'heure ordinaire : 



2 j 6 LE MENDIANT 

elle semblait plus calme, mais ce calme sentait l'ef- 
fort. Les muscles de son visage, visiblement contenus 
par une volonté puissante, avaient la fixité d'un mas- 
que ; il y avait quelque chose de si redoutable et de si 
fatal dans cette tranquillité factice, que madame Ar- 
mand n'osa point renouveler son interrogatoire de la 
veille : elle s'empressa autour d'Henriette comme au- 
tour d'un enfant malade, avec mille attentions muettes 
et mille paroles caressantes; mais ce fut en vain, la 
jeune fille n'y prit point garde : retirée en elle-même, 
et devenue de marbre pour le monde extérieur, elle 
semblait poursuivre, dans le secret de son âme, quel- 
que méditation solennelle, ou chercher la solution de 
quelque problème douloureux. 

Deux jours se passèrent ainsi. Madame Armand, ne 
pouvant plus supporter l'angoisse de ses incertitudes, 
rompit enfin le silence et posa péremptoirement les 
questions déjà faites. 

-— Qu'était devenu monsieur Marc? pourquoi n'avait- 
il point reparu depuis cette fatale soirée ? qu'était-il 
arrivé à Henriette, et quelle était la cause de son muet 
désespoir? 

La jeune fille répondit qu'elle ignorait le motif de 
la disparition de son prolecteur. Séparée de lui un 



DE SÀINT-ROCH. 217 

instant, elle ne l'avait point revu, et n'en était pas 
moins surprise que madame Armand. Quant à la dou- 
loureuse préoccupation qui l'accablait, elle ne pouvait 
la faire connaître sans avoir consulté monsieur Marc 
lui-même, et elle suppliait madame Armand d'atten- 
dre son retour. 

* Il fallut se contenter de cette réponse faite d'un 
accent bref et distrait, qui ne permettait point d'en 
espérer une autre. 

Cependant on était à la fin du troisième jour, et le 
vétéran n'avait donné aucun signe de vie; la tristesse 
concentrée d'Henriette semblait grandir et s'exalter 
dans le silence. Son œil avait pris je ne sais quoi de 
résolu et de hagard, qui tenait madame Armand dans 
une sorte de tremblement intérieur. Elle venait de 
quitter le fauteuil qu'elle occupait habituellement 
près de la fenêtre, et, déposant le tricot qu'elle tenait 
à la main, elle s'était approchée d'une petite porte- 
sous tenture qui conduisait à la chambre d'Henriette ; 
elle appliqua l'œil au trou de la serrure, et aperçut la 
jeune fille assise à l'extrémité de la pièce ; elle cache- 
tait plusieurs lettres posées devant elle. Son profil amai- 
gri, faiblement éclairé par une seule bougie, se décou- 
pait sur l'obscurité de l'alcôve qu'elle avait à sa droite. 

13 



218 LE MENDIANT 

C'était toujours la même expression de douleur in- 
flexible mêlée d'une animation fiévreuse. Après avoir 
achevé, elle se leva avec une lenteur qui avait quelque 
chose de solennel, prit la lumière et se dirigea vers la 
porte qui conduisait au salon. 

Madama Armand n'eut que le temps de se rejeter en 
arrière : la jeune fille entra. 

Il y avait dans toute sa personne une sorte de majesté 
sinistre dont il était impossible de ne pas demeurer saisi . 
Elle semblait avoir grandi dans ces trois derniers jours, 
et ses traits avaient pris cette expression de mélancolie 
presque hautaine qui repousse toutes les consolations. 

Cependant, à la vue de madame Armand, ses traits 
se détendirent, un éclair traversa son regard. 

Elle demanda si l'on n'avait reçu aucune nouvelle 
de monsieur Marc. 

— Aucune, chère enfant, répondit la vieille dame 
qui, effrayée de l'air de sa nièce, eût voulu à tout prix 
l'amener à quelque confidence ; mais, en y réfléchis- 
sant, j'ai cessé de m'en inquiéter. Vous savez qu'il 
reste souvent plusieurs jours sans nous rendre visite; 
et s'il n'a rien de particulier à vous apprendre?... 

Elle s'arrêta, attendant une réponse; la jeune fille 
alla s'asseoir en silence près de la fenêtre. 



DE SAINT-ROCH. 219 

Il y eut une 'pause; enfin madame Armand reprit 
en s'approchant : 

— Peut-être l'entrevue de monsieur Marc avec mon- 
sieur Moreau l'a-t-elle obligé à quelques démarches. 
Qui sait s'il ne s'occupe point de vous, chère enfant?... 
s'il n'a pas vu monsieur de Vignolles?... 

A ce nom Henriette fit un mouvement; une de ses 
mains se replia vers son cœur comme pour en com- 
primer les battements ; mais elle garda le silence. 

—A chaque heure, à chaque instant, on peut le 
voir paraître, reprit la vieille dame en insistant; et 
avec quelque bonne nouvelle, je l'espère...; il nous 
ramènera monsieur Gaston... 

Un léger cri de la jeune fille l'interrompit. Elle avait 
les yeux fermés comme quelqu'un qui résiste à une 
émotion trop forte. 

— Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ? s'écria la tante 
en s'approchant. 

— Au nom du Ciel!... madame Armand!... balbutia 
Henriette, ne prononcez jamais ce nom ! 

— Alors c'est lui qui vous chagrine! reprit vivement 
la vieille dame; nos premiers soupçons se sont confir- 
més? ce prétendu monsieur Hubert nous a trompées? 

— Assez, assez, interrompit la jeune fille ; par grâce, 



220 LE MENDIANT 

par pitié! qu'il n'en soit jamais question... Oh! si 
vous saviez ce que je souffre ! 

— Mon Dieu, chère enfant, s'écria madame Armand 
effrayée de voir pâlir encore sa nièce, je n'ai pas voulu 
vous affliger ! 

— Non, je le sais, répliqua celle-ci; mais, si vous 
le voulez bien, ne parlons jamais du passé! enseve- 
lissons-le dans l'oubli. 

— Ah ! Seigneur ! je ne demande pas mieux ; je suis 
heureuse de vous entendre parler ainsi, chère Hen- 
riette ; vous avez enfin compris qu'il fallait avoir le 
courage de tester un effort, n'est-ce pas? 

— Oui, interrompit précipitamment la jeune fille...; 
vous avez raison..., il suffit d'un effort... et je le ferai. 

Ces derniers mots étaient prononcés d'un accent 
ferme qui frappa la vieille dame ; Henriette rencontra 
son regard surpris, et tendant vers elle les deux bras : 

— Bonne madame Armand ! continua-t-elle avec- 
un fléchissement dans la voix, comme je vous ai tour- 
mentée ! 

— Ne parlons point de cela, interrompit la tante. 
Mais la jeune fille lui prit les mains. 

— Je veux en parler, au contraire, dit-elle avec 
émotion ; je veux penser aux soins dont vous m'en- 



DE SAINT-ROCH. 221 

tourez depuis tant d'années ; à cette tendresse qui ne 
m'était pas due et que j'ai souvent mal récompensée. 

— Henriette! 

— Ah ! pardonnez-moi, pardonnez-moi ! si je n'ai 
pas été assez reconnaissante, si j'ai pu jamais mécon- 
naître votre dévouement, froisser votre cœur ou trou- 
bler vos joies de quelque amertume... Dites que vous 
me pardonnez. 

Elle avait jeté un bras autour du cou de madame 
Armand et avait appuyé une joue à la sienne : la 
vieille tante attendrie l'embrassa. 

— Vous pardonner! reprit-elle : non, non; je vous 
aime, et rien ne me manquerait si je pouvais vous 
voir heureuse. 

Henriette cacha son visage sur le sein de celle qui 
lui parlait ; une larme venait de mouiller ses pau- 
pières. Évidemment elle luttait contre un attendris- 
sement involontaire, et peut-être son cœur allait-il 
s'ouvrir, lorsque l'entrée de Gertrude arrêta son épan- 
chement. 

Madame Armand se dégagea avec impatience en 
demandant à la servante ce qu'il lui fallait. 

— Pardon, maîtresse, dit celle-ci avec un peu d'hési- 
tation, c'est une lettre qu'on vient d'apporter pour vous. 



222 LE MENDIANr 

— Qui cela? 

— Un sourd et muet, soi-disant, mais qui parle et 
qui entend aussi bien que vous et moi. 

— Que voulez-vous dire? 

La servante lui fit signe et l'attira à l'écart. 

— C'est ce mauvais sujet de Coquillard, dit-elle 
tout bas; il est à cette heure de la confrérie des bons 
pauvres. Le billet est, à ce qu'il assure, de monsieur 
Marc. 

Madame Armand lui imposa silence en jetant un 
regard vers Henriette et se hâta d'ouvrir la lettre. 

C'était celle que le vétéran avait écrite avant de 
fuir et qui, jetée à travers les barreaux, avait été re- 
levée par l'ancien valet de place. Michel y annonçait 
à la tante d'Henriette son emprisonnement, la priait 
de courir sans retard chez monsieur Le Rivelle, et lui 
expliquait en quelques mots ce qu'elle devait lui dire. 

A la première ligne madame Armand n'avait pu 
retenir une exclamation qui, heureusement, ne fut 
point entendue de la jeune fille, retombée dans sa 
rêverie. Elle en profita pour quitter le salon, prit sa 
pelisse, et après avoir recommandé à Gertrude de 
ne point parler à Heûriette de la letlre reçue, et de 
l'avertir, si elle la demandait, qu'elle serait bientôt 



DE SAINT-ROCH. 223 

de retour, elle se rendit en courant chez l'ancien avo- 
cat au Châtelet. 

Gertrude rentra au salon sous prétexte de demander 
à sa jeune maîtresse si elle avait quelque ordre à lui 
donner, mais en réalité pour l'observer et lui parler. 
Elle aussi avait remarqué le changement subit qui 
s'était fait dans la jeune fille, et la curiosité se joi- 
gnait à l'intérêt pour lui faire désirer d'en découvrir 
la cause. 

Henriette l'ayant assurée qu'elle n'avait besoin de 
rien, elle tourna quelque temps autour du salon, fei- 
gnant de remettre les sièges à leur place, de reculer 
le paravent , de ranger les vases de porcelaine sur le 
marbre de la cheminée, en entrecoupant le tout de 
réflexions à haute voix, qui n'avaient d'autre but que 
d'engager la conversation. 

— Tiens ! dit-elle en regardant les fleurs rangées 
sur une de ces petites étagères que l'on appelait alors 
des hollandaises ; les anémones de mademoiselle - 
sont près de fleurir. — Mademoiselle reste ici , sans 
doute?... — elle veut peut-être lire... — faut alors que 
j'apporte une seconde lumière... — je vais toujours 
fermer les volets. 

Elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit. 



224 LE MENDIANT 

De Vautre côté de la rue les vitres de la maison qui 
faisaient face à celle de madame Armand étaient splen- 
didement illuminées; on voyait passer des ombres 
parées, et le bruit des instruments se faisait entendre. 
Gertrude poussa une interjection d'émerveillement. 

— Eh ! sainte Vierge ! je Vavais oublié, reprit-elle ; 
c'est aujourd'hui la noce de la fille du conseiller... 
Regardez donc, regardez donc, mademoiselle, comme 
ils dansent! 

Et voyant, en se retournant, qu'Henriette était 
restée la tête penchée sans avoir rien entendu : 

— Au fait, continua- t-elle comme si elle se ravi- 
sait, ça ne peut pas intéresser beaucoup mademoi- 
selle... ; — quand on est triste, la joie des autres vous 
donne envie de pleurer... — J'ai éprouvé ça, moi... 
— aussi je vais fermer les rideaux pour qu'on ne 
puisse rien voir ni rien entendre. 

Elle fit ce qu'elle avait annoncé, et se retourna pour 
savoir si Henriette y avait pris garde ; mais elle n'était 
déjà plus là ! 

La servante secoua la tête d'un air de dépit, et allait 
regagner sa cuisine, quand on frappa à la porte don- 
nant sur le palier. 

Elle courut ouvrir. Un homme enveloppé d'un 



DE SAINT-ROCH. 225 

manteau et le chapeau rabattu sur les yeux entra. 

— Madame Armand? demanda-t-il. 

— C'est ici, monsieur, répliqua Gertrude intimidée. 
Le jeune homme avança de quelques pas. 

— Avertissez votre maîtresse, dit-il, que je veux lui 
parler. 

— Faites excuse, reprit Gertrude, madame Armand 
vient justement de sortir. 

— Mais elle rentrera? 

— Bientôt, je l'espère. 

— Alors j'attends, dit le jeune homme qui jeta son 
chapeau sur un fauteuil et se dégagea de son man- 
teau ; et..., en tout cas..., je peux lui écrire. 

— Il y a là tout ce qu'il faut, dit la servante en 
montrant le guéridon. 

L'étranger fit un signe de remerciement, s'assit de- 
vant la petite table et prit une plume. Gertrude voulut 
ajouter quelques mots; mais il lui fit brusquement 
signe qu'il n'avait besoin de rien, et elle dut se retirer. 



13* 



XIV 



UNE DERNIERE ENTREVUE 



Resté seul, Gaston se laissa tomber dans un fau- 
teuil, tira de sa poche un papier recouvert d'une en- 
veloppe, y écrivit l'adresse de madame Armand, puis 
resta le front appuyé dans ses deux mains. 

Il y eut un long silence pendant lequel on n'enten- 
dit dans le salon, faiblement éclairé, que le bruit mo- 
notone de la pendule, entrecoupé de loin en loin par 
quelques murmures d'instruments qui venaient de la 
maison du conseiller. 

Enfin, le jeune homme se leva et se mit à se pro- 
mener d'un pas inégal, en s'arrêtant à chaque objet 
qui rappelait Henriette : fleurs préférées, corbeille de 



LE MENDIANT DE S AINT-RO C H. 221 

travail, dessins commencés, tout le ramenait aux 
souvenirs de Versailles, et son agitation semblait s'ac- 
croître devant ces réminiscences du passé ! Deux ou 
trois fois il s'arrêta, en proie à une visible incertitude; 
puis secouant la tête, comme pour se refuser à lui- 
même ce qu'il semblait désirer, il reprenait sa mar- 
che fébrile en fermant les yeux. 

Il venait de s'arrêter à l'extrémité du salon, dans le 
coin le plus obscur, et là, les bras croisés, la tête re- 
tombée sur sa poitrine, il semblait poursuivre quelque 
sombre réflexion, lorsque la porte de la chambre d'Hen- 
riette s'entr'ouvrit lentement. 

A la vue de la jeune fille, Gaston se redressa en re- 
culant, mais retint le cri près de lui échapper. 

Henriette avait quitté la petite mantille de taffetas 
qu'elle portait habituellement ; ses cheveux à demi 
défaits retombaient sur son cou, et son justaucorps à 
manches courtes laissait voir ses bras nus. 

Elle semblait encore plus pâle; un tremblement 
nerveux agitait ses lèvres, et elle s'avança jusqu'au 
milieu du salon en chancelant. Elle tenait à la main 
droite une lettre, et de la gauche un de ces petits fla- 
cons de cristal à fermoirs d'or, destinés aux cordiaux 
ou aux parfums. 



228 LE MENDIANT 

Elle s'arrêta un instant comme si la résolution lui 
manquait; puis, faisant un effort, elle alla droit à la 
porte d'entrée, et la ferma au verrou. Sûre ainsi de ne 
pouvoir être surprise, elle s'approcha de la cheminée, 
y déposa la lettre, puis se laissant tomber à genoux,, 
sa tête s'inclina sur ses mains croisées, et au bout 
d'un instant Gaston la vit se rejeter en arrière en je- 
tant un léger cri ! 

Jusqu'alors, il avait suivi tous ses mouvements avec 
une surprise mêlée d'angoisse; à ce cri, il fit un pas 
vers la jeune fille; mais elle s'était déjà redressée, et 
sa main, tendue vers la cheminée, y avait repris la 
lettre qu'elle pressait contre ses lèvres avec des paro- 
les entrecoupées. 

— Oui..., oui..., balbutiait-elle d'un accent égaré, 
Gaston me comprendra...; il me pardonnera!... De- 
main... il recevra cette lettre... 

— Il l'a reçue ! interrompit le jeune homme en la 
saisissant. 

Elle se rejeta en arrrière, épouvantée. 

— J'étais là... ; j'ai tout vu ! reprit-il; que vouliez- 
vous faire, Henriette?... répondez, de grâce! 

Il avait forcé la jeune fille à se lever. Elle lui mon- 
tra la lettre. 



DE SAINT-ROCH. 22£ 

— Vous voyez, balbutia-t-elle d'abord..., j'ai voulu 
écrire à monsieur Marc..., noble cœur, qui croyait se 
dévouer à la fille d'un maître et qui se dévouait à une 
étrangère !... Il était temps, de le délivrer d'un fardeau 
accepté par erreur. 

— En effet, dit Gaston : mais ce n'est point assez, 
Henriette ; il faut qu'il soit dédommagé de tant de 
soins, récompensé, enrichi, et je vous en apportais les 
moyens. — Vous ! 

— Je balançais à vous demander, et j'étais venu 
pour parler à madame Armand... Mais Dieu soit béni 
de m'avoir donné encore une fois la joie de vous re- 
voir avant de partir ! 

— Vous pariez ! 

— Ne l'aviez-vous donc point prévu ? Oui, aujour- 
d'hui même je quitte la France pour toujours. 

— Que dites-vous ? 

— Ce qu'il faut, ce que je dois, ce que je ferai, 
Henriette ! 

En voyant la jeune fille joindre les mains et près de 
l'interrompre : 

— Ah ! ne cherchez pas à me dissuader, à me rete- 
nir, ajouta-t-il impérieusement; ne ccmprenez-vous 
donc point que je ne puis choisir? Quand cet horrible 



230 LE MENDIANT 

secret nous a été révélé, quand on m'a dit : — C'est 
ta sœur ! mon cœur aurait dû changer! eh bien, tous 
mes efforts pour cela ont été inutiles ! je sens là tout 
ce que je sentais ! — Gaston ! 

— Je ne voulais point vous le dire; vous m'y avez 
forcé ! Comprenez-vous maintenant que je ne puis res- 
ter? qu'il faut que je disparaisse de votre vie? Aussi 
est-ce la dernière fois, Henriette, que je vous entends, 
que je vous vois! Mais avant de vous quitter... pour 
toujours..., j'ai voulu accomplir le vœu de ma mère ; 
assurer votre avenir. 

Il montra le paquet déposé sur le guéridon. 

— Ceci, continua-t-il, renferme mes volontés... Je 
vous assure la jouissance d'une fortune qui vous sera, 
j'espère, plus utile qu'à moi ! 

Henriette se redressa et le regarda en face. 

— C'est-à-dire que vous n'en avez plus besoin pour 
vous-même, s'écria- t-elle; Gaston! vous me trompez : 
vous ne partez pas ; vous voulez mourir ! 

Il essaya de protester. 

— Vous voulez mourir ! répéta-t-elle avec énergie, 
je le sais, j'en suis sûre. 

— Adieu ! dit Gaston qui voulait couper court. 
La jeune fille se leva d'un bond. 



DE SAIXT-ROCH. 231 

— Et vous avez pensé que j'accepterais ce présent ! 
s'écria-t-elle ; vous avez cru que j'aurais la force de 
survivre! Mais vous n'avez donc pas deviné?... mais 
vous ne soupçonnez donc pas ?... Mais ce que vous 
voulez faire, je l'ai déjà fait, moi ; regardez !... 

Elle montrait entre ses doigts crispés le flacon en- 
core ouvert, et Gaston crut reconnaître l'odeur acre 
qui s'en exhalait ! Il voulut le lui arracher, mais elle 
secoua la tête. 

— Il est trop tard, murmura-t-elleavec un lugubre 
sourire ; tout à l'heure, quand vous m'avez vue là, à ge- 
noux, j'ai pris congé delà vie en demandant pardon à 
Dieu, et je sens encore sur mes lèvres le goût du poison. 

— Malheureuse ! s'écria le jeune homme éperdu. 
Elle lui saisit les deux mains. 

— Non pas maintenant, dit-elle d'une voix pleine de 
douceur; pas maintenant que je vois le terme! C'était 
hier, c'était les jours d'avant qu'il fallait m'appeler de 
ce nom ; mais désormais l'épreuve est finie! béni soit 
Dieu qui m'a permis de vous voir une dernière fois ! 

— Et de nous voir pour ne plus nous séparer! 
acheva Gaston avec une explosion exaltée. 

— Que dites-vous? 

— Je dis, Henriette, que nous nous étions rencon- 



232 LE MENDIANT 

1res dans la même pensée, que je ne partais que pour 
mourir ailleurs, pour donner à cette mort l'apparence 
du hasard et ne pas laisser une trace sanglante dans, 
votre souvenir; car moi aussi, après la révélation qui 
nous a fait connaître l'un à l'autre, j'ai senti que le 
monde devenait vide, que tout devait finir pour moi ! 
— Puisqu'à tous deux la blessure est inguérissable, 
eh bien ! que notre sort s'accomplisse ! L'amour n'a 
pu nous réunir dans la vie, que le désespoir nous 
réunisse dans la mort! — Henriette! donne-moi ce 
qui reste de ce poison. 

— Oh! jamais! s'écria la jeune fille en lui échappant. 

— Il le faut ! reprit Gaston qui s'efforçait de saisir 
sa main et de lui arracher le flacon de cristal, veux-tu 
donc que la délivrance soit pour toi seule? Henriette, 
ne me refuse pas la douceur de m'endormir avec toi ; 
Henriette, tu le dois ; Henriette, je le veux ! 

Il poursuivait la jeune fille qui s'était enfuie et ve- 
nait de s'élancer vers la fenêtre pour jeter au dehors 
le flacon ; dans ce moment, la musique du bal éclata 
en joyeuses fanfares. Henriette s'arrêta brusquement. 

— Entendez-vous, Gaston ! dit-elle ; ce sont les 
joies de la terre qui élèvent la voix, qui vous appel- 
lent et vous disent de vivre! 



DE SAINT-ROCH. 233 

— Et savez-vous d'où viennent ces joies ? s'écria le 
jeune homme, qui repoussa brusquement les volets et 
montra les vitrages illuminés derrière lesquels pas- 
saient les ombres des danseurs : regardez là, Hen- 
riette, regardez ce couple heureux arrêté devant nous ; 
c'est une fiancée au bras de celui qu'elle aime. 

Henriette se couvrit les yeux avec un gémissement. 

— Là, continua Gaston d'un accent emporté, le de- 
voir n'est point l'ennemi du bonheur; là, nul n'est 
venu séparer les cœurs qui s'étaient choisis ! 

— Ah ! taisez-vous ! taisez-vous ! murmura la jeune 
fille gagnée par les larmes. 

— Et quand je me tairais, reprit-il plus amère- 
ment, le bonheur des autres ne me rappellera-t-ii 
point sans cesse celui qui m'est défendu ! Partout où 
je verrai désormais les douces images de l'amour et 
de la famille, n'entendrai-je pas une voix me crier : 
— Rien de cela n'est pour toi ! 

Henriette se tordit les mains. 

— Mon Dieu! mon Dieu! mais que faire alors? 
s'écria-t-elle. 

— Renoncer à des bonheurs qui nous sont défen- 
dus, répliqua Gaston ; Henriette, là, à quelques pas 
de nous, c'est la vie avec tous ses enivrements, toutes 



234 LE MENDIANT 

ses espérances, — n'y regardons pas (et à ces mots il re- 
ferma les volets) . — Ici, au contraire, c'est la mort avec 
son suprême soulagement; acceptons-la telle que Dieu 
nous l'envoie, et laisse-moi l'attendre à tes côtés. 

En parlant ainsi, il avait arraché le flacon de cris- 
tal à la jeune fille et l'avait vidé d'un trait. Elle poussa 
un cri ettombadans un fauteuil presque évanouie. De 
Vignolles s'agenouilla sur un tabouret à ses pieds, et 
appuya la tête contre ses genoux; Henriette tressaillit. 

— Oh ! ne crains rien, reprit-il doucement, c'est ton 
frère qui demande à rester là, à tes pieds, à s'endor- 
mir sous ton regard, en tenant la main de sa sœur. 

Henriette joignit les mains. 

— Ah ! pourquoi le malheur nous a-t-il séparés dès 
la naissance? sanglota-t-elle; pourquoi n'avoir pas 
grandi l'un près de l'autre, sous les yeux de notre 
mère, heureux d'une amitié avouée? nous aurions été, 
vous ma force, moi votre consolation ! 

— Non, interrompit Gaston qui l'enveloppait de ses 
bras, ohï non; dis plutôt: Pourquoi ne sommes-nous 
pas nés étrangers l'un à l'autre et unis seulement par 
le choix de nos cœurs? Henriette! ah ! te souviens-tu 
de ce temps où nous pouvions espérer sans re- 
mords ! 



DE SAINT-ROCH. Î9f5 

— Il me le demande ! dit la jeune fille étouffée de 
larmes. 

— Regarde, reprit Gaston qui promenait autour de 
lui un regard attendri : tout semble encore nous en 
parler! Ces dessins copiés à Versailles pendant mes 
longues visites; ces fleurs dont les parfums me rap- 
pellent nos promenades sous les charmilles du jar- 
din ; ces livres que nous lisions ensemble en nous in- 
terrompant pour mêler nos rêves à ceux du poète !... 

— Oui, balbutia Henriette, qui continuait à pleu- 
rer; l'avenir alors nous semblait si beau! 

— Et Dieu ne l'a point voulu ! ajouta Gaston avec 
amertume ; il nous avait tous deux marqués pour les 
épreuves ! d'autres avaient failli, il a puni les innocents ! 

Henriette lui posa une main sur les lèvres. 

— Ah! ne blasphémez pas, Gaston...; n'offensez 
pas celui devant qui nous allons paraître ; ne sentez- 
vous donc pas que le moment approche? 

— Oui, reprit le jeune homme, qui commençait à 
s'alanguir; mes paupières sont plus lourdes... mes 
idées plus confuses... — C'est la mort qui vient ! inter- 
rompit Henriette avec un cri d'effroi et en s'efforçant 
de se lever ; mais elle retomba aussitôt ; Gaston la reçut 
dans ses bras, et se penchant vers elle : 



236 LE MENDIANT 

— Qu'elle soit donc la bienvenue, reprit-il d'un accent 
moins net, puisque je dois... la recevoir... près de toi ! 

— Oui... la bienvenue! continua la jeune fille avec 
un dernier effort; mais il faut qu'elle nous trouve... à 
genoux!... Gaston! une dernière prière! 

Elle s'était laissée glisser de son fauteuil sur le par- 
quet; son frère la soutenait à demi dans ses bras. 

— Mon Dieu ! murmura-t-elle d'une voix à peine ar- 
ticulée, pardonnez-moi, pardonnez-lui. . . etdu moins. . „ 
dans votre ciel... que nous ne soyons plus séparés !... 

— Oh! non...; ensemble... toujours! répondit le 
jeune homme. Henriette, ta main? 

— Gaston... attends-moi! balbutia-t-elle comme 
si elle eût craint que le jeune homme ne la précédât 
et en laissant glisser la tête sur son épaule. 

Celui-ci l'attira à lui, posa les lèvres sur ses che- 
veux et la tint serrée dans un long embrassement ; 
puis sentant que les forces l'abandonnaient à son tour, 
il bégaya : 

— Ma mère..., nous allons... te rejoindre; et se 
laissa glisser avec Henriette sur le parquet. 

Pendant quelque temps on n'entendit que leur res- 
piration toujours plus faible, entrecoupée de quelques 
soupirs; Tunique lumière dont le salon était éclairé 



DE SAINT-ROCH. 237 

s'obscurcissait lentement; enfin, la mèche consumée 
s'éteignit, et le silence se fit au milieu des ténèbres. 
Cependant, après une courte attente, un bruit de pas 
et de voix retentit vers le corridor abandonné qui 
donnait sur le petit escalier de service : une clef 
grinça dans la serrure de la porte bâtarde que cachait 
la tenture, et madame Armand entra suivie de Michel. 

Celui-ci, en arrivant à Paris, s'était rendu chez 
maître Le Rivelle où il avait trouvé la vieille dame, et, 
après une rapide explication, tous deux avaient gagné 
la petite maison du faubourg Saint-Jacques. En pas- 
sant, le vétéran avait eu l'idée de monter chez lui, et 
là il avait trouvé la lettre écrite par Henriette qui lui 
faisait tout connaître. Saisi de douleur et d'effroi, 
il accourait avec madame Armand, dont le trouble 
se trahissait par de continuelles exclamations. 

Ils trouvèrent le salon plongé dans une obscurité 
qui les força de s'arrêter. 

— Un moment, monsieur Marc, un moment, dit la 
vieille dame qui cherchait à s'orienter à tâtons. — 
Jésus! qui aurait jamais supposé rien de pareil I — 
Voici la sonnette... 

Elle l'agita, puis craignant de ne pas être entendue 
de Gertrude', elle chercha la porte, essaya en vain de 



238 LE MENDIANT 

Touvrir, et s'aperçut enfin qu'on avait poussé le ver- 
rou ; elle venait de le tirer, lorsque la servante entra 
avec une lumière qu'elle protégeait de la main contre 
le vent. A la vue du vétéran qu'elle n'avait point vu en- 
trer, elle laissa échapper une exclamation de surprise. 

— Chut! interrompit madame Armand, personne 
ne doit savoir que monsieur Marc est ici. 

— Personne ! dit Gertrude ; ah ! sainte Vierge, et le 
jeune gentilhomme qui était là tout à l'heure ! 

— Un jeune gentilhomme? 

— Je l'avais laissé là à cette table, occupé à vous écrire. 
Elle s'approcha du guéridon. 

— Et tenez, ajouta-t-elle, voici une lettre ! 
Madame Armand la prit et reconnut que le paquet 

était à son adresse, avec ces mots tracés en plus gros 
caractères : MON TESTAMENT! 

— Un testament! s'écria Michel, donnez. Il appro- 
cha l'adresse de ses yeux. — C'est l'écriture de mon- 
sieur de Vignolles. 

— Monsieur de Vignolles ici! interrompit vive- 
ment madame Armand saisie. 

— Il faut que je lui parle, dit Michel ; où est-il ? 
Gertrude tressaillit; ses yeux, en cherchant dans 

l'ombre, venaient d'apercevoir à droite, aux pieds du 



DE SAINT-ROCH. 239 

fauteuil, le jeune homme et la jeune fille étendus 
sans mouvement.— Seigneur! regardez là! s'écria-t- 
elle en prenant la lumière et s'approchant. 

Madame Armand et Michel poussèrent un grand 
cri; tous deux se précipitèrent en même temps; mais 
le pied du vétéran rencontra le petit flacon de cristal 
qui avait échappé à la main de Gaston : l'odeur qui 
s'en exhalait lui fit tout comprendre. 

— Empoisonnés ! s'écria-t-il ; vite ! vite ! un médecin ! 

Gertrude s'élança vers la porte ; elle y fut arrêtée 
par monsieur Moreau lui-même, suivi de Lavarane et 
de gens de justice. 

L'intendant avait été entendu des gardiens peu 
d'instants après la fuite du vétéran. Sorti de Bicêtre, 
il s'était fait conduire, au galop de ses chevaux, chez 
le lieutenant de police, et soupçonnant que le fugitif 
se serait d'abord rendu chez mademoiselle de Bar- 
mont, il y était venu avec Lavarane. 

Il repoussa la servante dans le salon, en criant de 
ne laisser sortir personne, et entra suivi de tous ses 
gens; mais à la vue de Michel qui, à genoux près 
d'Henriette, s'efforçait de la ranimer, il s'arrêta stu- 
péfait et demanda ce qu'il y avait. Le vieux soldat re- 
leva la tête. 



240 LE MENDIANT 

— L'intendant! s'écria-t-il. Ah! venez, venez voir 
votre ouvrage! mademoiselle Henriette..., monsieur 
Gaston ! 

— Eh bien ! 

— Morts tous deux ! 

— Gaston? répéta monsieur Moreau qui venait 
d'apercevoir son pupille; c'est impossible! et se pen- 
chant vers le jeune homme, il s'efforça de le soulever 
dans ses bras ; mais le cadavre inerte lui échappa : il 
ne put retenir un cri d'horreur. 

— Mort! répéta-t-il; et comment? 

— Vous le demandez ! reprit Michel avec un éclat 
de désespoir, quand vous leur avez révélé le secret 
qui devait leur rendre la vie odieuse ! N'avez-vous 
donc pas deviné qu'en faisant un crime de leur 
amour, vous les pousseriez à s'en punir eux-mêmes, 
et que vous ne leur laissiez de ressources que le poi- 
son ! Ils Font trop bien compris ! 

— Est-ce possible ? murmura l'intendant qui re- 
cula et devint pâle; ainsi ce serait moi... 

— Qui les avez tués ! acheva le vétéran hors de lui ; 
et Dieu veuille que ce ne soit point avec un men- 
songe ! car cette révélation de parenté, il nous en fau- 
dra la preuve, monsieur. Mais en tout cas, le Ciel 



DE SÀINT-ROCH. 241 

est juste. Vous avez été sans pitié pour ces enfants, et 
le coup dont vous les avez frappés retombe sur vous : 
en voulant vous assurer à tout prix la fortune d'un 
gendre, vous l'avez perdu , et avant d'avoir- été 
épouse, votre fille est veuve ! 

L'intendant ne répondit pas; mais cette destruction 
complète d'espérances pour lesquelles il avait tout sa- 
crifié, était une épreuve trop rude et trop inattendue; 
il chercha un fauteuil, dans lequel il se laissa tomber 
sans force et sans voix. Pendant ce temps, madame 
Armand, aidée du médecin que Gertrude avait heu- 
reusement rencontré, transportait le jeune homme et 
la jeune fille dans une chambre voisine. L'officier de 
justice, qui avait jusqu'alors gardé le silence, s'appro- 
cha de l'intendant. 

— Croyez, monsieur, dit-il avec déférence, que je 
respecte la légitime douleur qui vous accable; j'étais 
venu ici sur votre demande seulement pour arrêter 
cet homme (il montrait Michel qui, les bras pendants 
et la tête basse, semblait transformé en pierre) ; mais 
le malheur imprévu dont nous venons d'être témoins 
m'impose de nouveaux devoir?; il faut que j'interroge 
d'abord tous ceux à qui monsieur de Vignolles peut 
avoir déclaré les motifs de sa funeste résolution, 



242 LE MENDIANT 

ou fait connaître au moins ses dernières volontés. 

— Ses dernières volontés ! répéta Michel en tres- 
saillant; les voici, monsieur. 

— Un testament! s'écria M. Moreau qui se ranima. 

— Confié à madame Armand par monsieur de Vi- 
gnolles, fit observer le magistrat qui lisait l'adresse. 

— Permettez... l'acte est-il bien authentique? 

— Monsieur Moreau doit reconnaître l'écriture, dit 
le vétéran. 

— Du tout, du tout! répliqua l'intendant; je ne re- 
connais rien. 

— En tout cas, l'acte n'est point scellé et on peut 
en prendre connaissance. 

— Soit; mais vous vous rappellerez, monsieur, que 
j'ai fait mes réserves ! 

L'officier de police s'inclina, retira le testament de 
son enveloppe, fit observer que la date était déjà 
vieille de plusieurs mois, et lut tout haut : 

« Moi, Gaston de Vignolles, jouissant de toute ma 
» raison et de toute ma liberté, mais pouvant être ap* 
» pelé chaque jour à paraître devant Dieu et voulant 
» m' acquitter envers monsieur Moreau, je déclare lui 
» laisser, comme à mon légataire universel, tout ce 
» que je posséderai au moment de ma mort. » 



DE SAINT-ROCH. 243 

L'intendant, qui avait changé deux ou trois fois de 
couleur, laissa tomber sa canne et son chapeau. 

— Il y a cela! s'écria- t-il éperdu. 

— Voyez, dit l'officier de justice, qui pencha le pa- 
pier vers lui. — « Tout ce que je posséderai! » bé- 
gaya monsieur Moreau haletant. 

— Et c'est écrit de la main même de monsieur de 
Vignolles? demanda Michel. 

— Oui! s'écria l'intendant; je reconnais parfaite- 
ment l'écriture : l'acte est authentique; je le soutien- 
drai envers et contre tous ! 

— Alors, reprit le magistrat, on ne peut contester 
davantage le codicille ! 

— Il y a un codicille ? 

— Daté d'aujourd'hui ; le voici : « Éclairé par la 
» confidence de mon ancien tuteur, laquelle m'im- 
» pose de nouvelles obligations, je révoque la dona- 
» tion précédente, et je choisis pour mon héritière 
» universelle l'orpheline élevée à Saint-Lazare sous le 
» nom de Catherine démenti ! » 

— Disposition nulle! cria l'intendant; Catherine 
Clémenti n'existe plus. 

Michel se retourna. 

— Que dites-vous? Alors cette soeur de M. Gaston?... 



244 LE MENDIANT 

— Est sous terre depuis près de dix-huit ans. 

— Est-ce vrai ? 

— J'en ai la preuve ! des lettres de la mère de ma- 
demoiselle de Vignolles constatant que sa fille était 
morte plusieurs mois avant elle. 

— De sorte que Catherine démenti n'avait rien de 
commun avec mademoiselle Henriette? — Rien. 

— Et celle-ci est bien mademoiselle de Barmont ? 

— Sans aucun doute ! 

Le vétéran s'avança vers M. Moreau les mains levées : 

— Infâme ! s'écria-t-il, tu as trompé ces enfants ! 
L'officier de justice s'entremit. 

— Arrêtez, monsieur, dit-il en barrant le passage à 
Michel; que parlez-vous d'une tromperie?... 

— Non, non, je n'ai point dit le vrai mot! reprit le 
vétéran hors de lui; il s'agit d'un assassinat, car cet 
homme s'est armé d'un secret confié à son honneur, 
il l'a trahi en le dénaturant : il a fait mentir la tombe, 
il a persuadé à monsieur de Vignolles que mademoi- 
selle de Barmont qu'il aimait était la même que Ca- 
therine démenti ; il a dressé entre eux le fantôme 
d'une mère qui leur a crié : — Vous êtes frère et sœur ! 

L'officier de justice fit un mouvement. 

— Tous deux ont cru sa parole, continua Michel; 



PE SAINT ROCH. 2-io 

ils ont pris en épouvante leur amour, et ne pouvant 
supporter la perte de toutes leurs espérances, ils ont 
voulu mourir. 

— C'est donc là le motif? 

— Oui! et pendant qu'ils accomplissaient cette fu- 
neste résolution, moi, leur seul serviteur dévoué, moi 
qui aurais pu les éclairer, les avertir, les empêcher de 
désespérer de Dieu, j'étais muré dans un cabanon de 
fous, toujours par cet homme ; et quand l'heure de la 
délivrance est enfin venue, quand j'ai pu courir vers 
mademoiselle Henriette et monsieur Gaston que je 
sentais en danger, là où j'espérais trouver assez de 
bonheur pour me dédommager de toutes mes épreu- 
ves, je n'ai trouvé que des yeux éteints et des cœurs 
qui ne battaient plus ! 

L'officier de justice se tourna vers monsieur Moreau. 

— Avez- vous entendu, monsieur?... dit-il avec une 
certaine sévérité. 

— J'ai entendu les insolences d'un fou! répliqua 
avec précipitation l'intendant, et je demande qu'on 
m'en délivre. Vous êtes venu ici pour arrêter cet 
homme et non pour l'écouter; veuillez faire votre de- 
voir, monsieur ; je maintiens que c'est un échappé de 
Bicêtre, et qu'il est aussi sûr d'y retourner que moi 

14* 



246 LE MENDIANT DE SÂINT-ROCH. 

d'être déclaré seul et légitime héritier de Gaston. 

— Qui cela? interrompit madame Armand qui se 
précipitait dans le salon, qui prétend ici hériter de 
monsieur de Vignolles?... est-ce vous, monsieur? 

— Pourquoi non, madame? 

— Pourquoi? répéta la vieille dame; parce qu'il 
faut pour cela qu'une succession soit ouverte, et qu'on 
n'hérite pas des vivants ! 

Il y eut une exclamation générale. 

— Des vivants ! répéta Michel, qui croyait avoir 
mal compris; que voulez-vous dire, madame Armand? 
qu'y a-t-il? parlez! 

— Eh bien ! s'écria la vieille dame en saisissant les 
mains du vétéran et ne pouvant retenir ses larmes, il 
y a que nous avons désespéré trop tôt de la bonté de 
Dieu, cher monsieur ; que le médecin est encore ar- 
rivé à temps et que nos enfants sont sauvés ! 

Michel n'en entendit pas davantage ; il étendit les 
deux bras avec un grand cri, et se précipita vers la 
chambre où Henriette et Gaston avaient été portés. 



XV 



CONCLUSION 



Un mois après les événements racontés dans le cha- 
pitre précédent, les bons pauvres de Saint-Roch étaient 
tous rassemblés sous le grand portail, comme au dé- 
but de cette histoire. Rifflou, dont la voix était plus 
éraillée que jamais, avait ajouté, en guise d'embellis- 
sement, un emplâtre de taffetas sur son œil gauche ; 
Miroton se courbait plus que d'habitude sur ses bé- 
quilles, mademoiselle Céleste avait deux enfants de 
renfort, et Coquillard préparait son flageolet. Quant 
à madame Rossignol, elle s'était avancée jusqu'au mi- 
lieu de la rue et regardait au loin. Tout à coup, elle 
poussa une exclamation, fit aller ses bras à la manière 
des télégraphes, et accourut vers ses compagnons. 



LE MENDIANT 

— Les voilà! les voilà! s'écria-t-elle ; il y a six car- 
rosses pomponnés de rubans ; cette fois, pour sûr, 
c'est la noce ! 

— Enfin! c'esfpas malheureux, grommela Miroton, 
depuis deux heures qu'on se fatigue là à les attendre 
les bras croisés ! pourvu du moins qu'ils soient re- 
connaissants de la chose. Ah çà, Coquillard, pas de 
bêtises : tu sais que tu n'as pas droit à la recette; tu 
n'es ici que comme amateur; s'il pleut des petits écus, 
tu resteras sous le parapluie. 

— Je sais, répliqua le sourd et muet; mais peut- 
être bien que monsieur de Vignolles et que mademoi- 
selle Henriette me reconnaîtront et qu'ils voudront me 
faire une politesse particulière. Pauvres gens ! ont-ils 
eu de la misère avant d'arriver au conjungo! Foi de 
sourd et muet, quand je les ai vus tarder, j'ai cru 
qu'il y avait encore quelque farce de monsieur 
Moreau. 

— L'intendant de Saint-Lazare! dit Rifflou; ah! 
bien, mais vous ne savez donc pas, vous autres, qu'il 
est à la prison du Châtelet ? 

— Si c'est possible! 

— Aussi possible que de boire un verre de vin. Il 
aurait, soi-disant, fait des fautes d'orthographe dans 



DE SAINT-ROCH. 249 

ses comptes. Mais chut ! voici les carrosses. . . Attention , 
vous autres, c'est le moment solennel! 

La première voiture, qui renfermait Henriette, ve- 
nait en effet de s'arrêter devant le portail. Madame 
Armand mit pied à terre et aida la jeune fille à des- 
cendre. 

Celle-ci était seule et semblait un peu troublée. 
Jusqu'au dernier instant, elle avait attendu le vétéran 
pour la conduire : près de parlir, un billet l'avait 
avertie qu'elle le trouverait à l'église. 

Elle regardait autour d'elle avec une sorte d'inquié- 
tude ftt s'informait à Gaston qui l'avait rejointe, lors- 
que Michel parut tout à coup à l'entrée du grand por- 
tail. 

Il portait son vieil uniforme et se tenait près du bé- 
nitier, à la place habituellement occupée par le plus 
vieux mendiant. Henriette hésita un instant à le re- 
connaître, puis s'élança vers lui. 

— Vous ici, et sous ce costume! s'écria-t-elle. 

— C'est celui que je porte depuis le jour où les 
forces m'ont manqué, répondit le vétéran avec émo- 
tion ; ne pouvant plus compter sur moi seul, je me 
suis adressé aux bons cœurs, et, grâce à eux, la dette 
contractée envers le père, j'ai pu l'acquitter envers la 



230 LE MENDIANT 

fille ! Après de dures épreuves, vous voilà enfin riche 
et heureuse ; je puis me retirer désormais, car vous 
avez un protecteur qui ne vous abandonnera plus. 
Que Dieu et monsieur Gaston se chargent de l'avenir 
de votre sort; moi, ma tâche est terminée. 

— Ah! pas encore, s'écria Henriette; pas encore, 
car il vous reste à remplir votre devoir le plus doux, 

— Et lequel donc? 

— Celui de me conduire à l'autel. 

En parlant ainsi, la jeune fille, couverte de perles 
et de soie, avait pris la main du mendiant. Il poussa 
une exclamation de surprise et regarda monsieuF de 
Vignolles ! Mais celui-ci, s'inclinant avec une respec- 
tueuse tendresse, lui montra la porte de l'église en 
souriant. Alors Michel serra la main de la jeune fille 
sur sa poitrine, et levant les yeux au ciel : 

— Dieu m'a payé, dit-il d'une voix entrecoupée de 
larmes. 

Et, franchissant les marches avec Henriette, il la 
conduisit à lachapelle où le prêtre les attendait. 

Lorsqu'il repassa en tenant le bras de la jeune épou- 
sée, tous les bons pauvres se pressèrent sur son pas- 
sage avec des vœux de bonheur et des bénédictions. 
Gaston leur jeta une poignée de pièces d'argent. Pen- 



DE SAINT-ROCH. 251 

dant qu'ils le partageaient, Coquillard s'approcha à 
son tour, et présenta au vétéran la promesse signée à 
Bicêtre. Celui-ci sourit. 

— J'entends, dit-il, le dauphin voudrait devenir roi ! 
Eh bien, sois satisfait : j'abdique! Tu peux prendre 
une place au petit portail. 

A ces mots, Coquillard poussa un hourrah joyeux, 
et, courant à la vieille mendiante qui comptait les 
pièces d'argent qu'elle venait de recevoir : 

— Tante Rossignol! s'écria-t-il, ma fortune est 
faite! me voilà bon pauvre! 



FIN 



TABLE 



Pages 

Le grand portail de Saint-Roch j 

La chapelle des Trépassés 23 

Le petit porche , 36 

L'Impasse Verte 50 

Le carrosse orange de M. de Fronsac 82 

Un expédient de M. Moreau 104 j 

Le vieux serviteur. H8 fj 

Tel maître, tels valets 151 m 

Le cabinet de M. Moreau 162 fg 

Une révélation de l'intendant de Saint-Lazare 174|| 

Un cabanon de Bicêtre 1S3 fl 

Un expédient de prisonnier 201 ] 

Chez madame Armand 213 

Une dernière entrevue 226 j 

Conclusion 247 



FIN DE LA TABLE 



Paris. — Imprimerie A. Wittersheim, rue Montmorency, 8. 



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Neutralizing agent: Magnésium Oxide 
Treatment Date: Feb. 2008 

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