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Full text of "Le Ménestrel"

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http://www.archive.org/details/lemnestrel57pari 



LE 



MÉNESTREL 



JOIJENAL 



MONDE MUSICAL 



MUSIQUE ET THÉATEES 



57'^ ANNÉE — 1891 



BUREAUX DU MÉNESTREL : S bis, RUE VIVIENNE, PARIS 
HEUGEL et C", Éditeurs 



TABLE 



JOUEISrAL LE MÉNESTEEL 



57" ANNÉE — 1891 



TEXTE ET MUSIQUE ^"^''H^ 



X°I. 



- i janvier 1891. — Pages 1 à 8. 



I. Notes d'un librettiste : Victor Massé ( 34= article ), 
Louis Gallet. — II. Semaine théâtrale : Récapitula- 
tion, H. MoRESo; première représentation de r06s(acfe, 
au Gymnase , Paul - Emile Chevalier. — 111. Une 
famille d'artistes: Les Saint - Aubin (4° article), 
Arthur Pougin. — IV. Revue des Grands Concerts. 
— V. Nouvelles diverses et nécrologie. 

Piano. — Théodore Dubois.'^ 

Clair de lune. 



!%' 2. 



11 janvier 1891. — Pages 9 à 16. 



I. Notes d'un librettiste.- Victor lla.'ssé (35" article)' 
Louis Gallet. — 11. Semaine théâtrale : A propos 
d'une reprise de Pairie, II. Moreno. — III. Une 
famille d'artisles: Les Saint-Aubin (5° article), Arthur 
PouGiN. — IV. Nouvelles divtrses et nécrologie. 

Chant. — CI. Blauc et Ei. Dauphin. 

Les volants (la Chanson d£à Joujoux). 

X" 3. — 18 janvier 1891. — Pages 17 à24. 

I. La mort de Léo Delibes, Henri Heugel. — II. Se- 
maine théâtrale : Courrier de Belgique, première 
représentation de Siegfried, au Théâtre de la Jlonnaie, 
Lucien SoLv.u; reprise des JauœBoiis/iommes, à rOdéon, 
Paul-Émile Chevalier. — 111. Une famille d'artistes : 
Les Saint-Aubin (6" article), Arthur Pougin. — 
IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles 
diverses et nécrologie. 

BE Piano. — Antonin .^lai'montel. 



A'° '1. — 25 janvier 1891. — Pages 25 à 32. 

I. Les Obsèques de Léo Delibes, II. M. — II. Semaine 
théâtrale : le nouveau cahier des charges de l'Opéra, 
H. MoRENO ; veprise de l'Hôlet Gorfe?of, à la Renaissance, 
premières représentations de les Cenei, au Théâtre 
d'Art, et de Paris-Folies, aux Folies -Dramatiques, 
Paul-É.uile Chevalier. — III. Courrier de Belgique, 
Lucien Solvat. — IV. Académie des Beai;x-Arts : 
Rapport sur les envois de Rome. — V. Revue des 
Grands Concerts. — VI. Nouvelles diveTses et nécro- 
logie. 

Chant. — ■ Théoilore Dubois. 



La terre i 



sa robe blanche. 



X° 5. — 1'=' février 1891. — Pages 33 à 40. 

I. Notes d'un librettiste: Musique contemporaine 
(36° article), Louis Gallet. — II. Semaine Iheâtrale: 
Le centenaire d'Herold , H. M.; premières repré- 
sentations de Tliermidor, à la Comédie-B'rançaise, de 
Jeanne d'Arc, au Châtelet, et des Coulisses de Paris, aux 
Nouveautés, Paul-Ejiile Chevalier. — III. Une fa- 
mille d'artistes: Les Saint-Anbin (7" article), Arthur 
Pougin. — IV. Revue des Grands Concerts. — 
V. Nouvelles diverses et nécrologie. 

Piano. — liéon Roques. 

Les Douze Femmes de Japhel, quadrille. 



SI» G. — S février 1891. — Pages 41 à 48. 

I. Notes d'un librettiste: Musique contemporaine 
(37" et dernier article), Louis Gallet. — II. Semaine 
théâtrale: Une première à Londres; Ivanhoé, opéra 
de sir Arthur Sullivan, A. G. N. — III. Une famille 
d'artistes: Les Saint-Aubin (8" article). Arthur Pou- 
gin. — IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — II. Baltliasai'-Floi'eiicc. 

Si l'amour prenait racine. 



X' 



15 février 1891. — Pages 49 à 56. 



I. L\ Messe eu si mineur de J.-S. Bach (1" article), 
Julien Tiersot. — II. Semaine théâtrale : Critique fin 
Ile siècle; les modes du langage. Oscar Cojiett.-int. 
— III. Une famille d'artistes; Les Saint -Aubin 
i9' article), Arthur Pougin. — IV. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

Piano. — Philippe Falirbach. 

Nulle autre qu'elle, polka. 



X» 8. — 22 février 1891. — Pages 57 à 6'(. 
I. La Messe en si mineur do J.-S. Bach (2° article), 
Julien Tiersot. — IL Semaine théâtrale: Les candi- 
dats à la direction de l'Opéra, H. Moreno. — III. Une 
famille d'artistes : Les Saint-Aubin (10° article), Arthur 
Pougin. — IV. Reconstruction de l'Opéra-t^omique, 
Ph. g. — V. Revue des Grands Concerts. — VI. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — CI. Blanc et L. Dauphin. 
Muguets et Coquelicots (Rondes et chansons d'avril). 

iA'° 9. — 1" mars 1691. — Pages 65 à 72. 
I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (3" article), 
Julien Tiersot. — II. Semaine théâtrale: Choses et 
autres, II. Moreno ; premières représentations de les 
Joies de la paternité, au Palais-Royal, de l'Heure du 
berger et de l'Union libre, an Théâtie Moderne, Paul- 
Ëmile CHEv,iLiER. — III. Une famille d'artistes : Les 
Saint-Aubin (11° aiticle), Arthur Pougin. — IV. Un 
curieux autographe d'Auber, J.-B. Weckerlin. — 
V. Revue des Grands Concerts. — VI. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Paul Rouguon. 
■Sous les tilleuls, valse alsacienne. 

i\° 10. — 8 mars 1891. — Pages 73 à 80. 
I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (4° article), 
Julien Tiersot. — II. Semaine théâtrale: La retraite 
de il. Paravey ; M. Carvalho, directeur de l'Opéra- 
Comique, H. Moreno ; premières représentations de 
Passionnément, à l'Odéon, Musotte, au Gymnase, la 
Petite Poueette, à la Renaissance, Paris port de mer, 
aux Variétés, et reprise de Camille Desmoidins, au 
Châtelet, Paul - Emile Chevalier. — III. Une famille 
d'artisles: Les Saint-Aubin (12" article), Arthur Pou- 
gin.— IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles 
diveises, concerts et nécrologie. 

Chant. — II. Bnlthasar-Floreucc. 
iVe 2>arle pasl 

i\° 11. — 15 mars 1891. — Pages 81 à 88. 
I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (5° et dernier 
article). Julien Tiersot. — IL Semaine théâtrale : 
Conte d'avril, à l'Odéon, H. Moreno; première repré- 
sentation du Petit Savoyard, aux Nouveautés, et 
reprise du Petit Poucet, à la Gaîté, Paul-Emile Cheva- 
lier. — III. Une famille d'artistes: Les Saint- Aubin 
(13= article), Arthur Pougin. — IV. Revue des Grands 
Concerts. — V. Nouvelles diverses , concerts et 
nécrologie. 

Piano. — Philippe Fahrbach. 
Plus heureux cfiun roi! polka. 

IN'° 12. — 22 mars 1891. — Pages 89 à 96. 
I. Histoire de la seconde salle Favart, 2" partie (1" ar- 
ticle), Alrert Soubies et Ch.arles Malherre. — 
II. Semaine théâtrale; Le Mage, H. Moreno; pre- 
mière représentation de Mariage blanc, a. la Comédie- 
Française, Paul-Emile Chevalier. — III. Une famille 
d'artistes: Les Saint-Aubin (14= et dernier article), 
Arthur Pougin. — IV. Revue des Grands Concerts. 
— V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Chant. — Cl. Blanc et !■. Dauphin. 
Bobotl'se marie (Rondes et chansons d'avril). 

i\» 13. — 29 mars 1891. — Pages 97 à 104. 
1. Histoire de la seconde salle Favart, 2« partie (2« ar- 
ticle), Alrert Souries et Charles Malherre. — 
II. Semaine théâtrale ; Néron, à l'Hippodrome, H. 
M.; première représentation do l'Oncle Célestin, aux 
Menus-Plaisirs, reprises de Coquin de printemps, aux 
Nouveautés, et de la Boule, au Palais-Royal, Paul- 
Emile Chevalier. — III. Napoléon dilettante (!«' ar- 
ticle), Edsiond Neukomm et Paul d'Estrée. — IV. Re- 
vue des Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses 
concerts et nécrologie. ' 

Piano. — Tliéodore Eiack. 
Chant d'avril. 

X' 11. — 5 avril 1891. — Pages 105 à 112. 
I. Histoire de la seconde salle Favart ( 3» article ) , 
Albert Souries et Charles Malherbe. — H. Bulletin 
théâtral, H. M. — III. Napoléon dilettante (2» aplicle), 
Edmond Neukomm et Paul n'EsTiiÉE. — IV. Revue 
des Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses et 
concerts. 

Ch.ant. — 1.CO Delibes. 

Faut-il chanter ?... 1 



X° 13. — 12 avril 1891. — Pages 113 à 120. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (4« article), 
Albert Souries et Charles Malherre. — II. Semaine 
théâtrale : Début de M"» Vuillaume, à l'Opéra-Comique ; 
festival Delibes au Cercle de l'Union artistique ; 
five o'clock du Figaro, H. Moreno; première repré- 
sentation de Juaniia, aux Folies-Dramatiques, P.aul- 
Emile Chevalier. — III. Napoléon dilettante (3« article) : 
Napoléon et la musique italienne, Edmond Neukomm 
et P.ALL d'Estrije. — IV. Revue des Glands Concerts. 
— V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Piano. — Ch.-JI. IVidor. 
Guitare (Conte d'avril). 
;\° 16. — 19 avril 1891. — Pages 121 à 128. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (5« article), 
Alrert Souries et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: première représentation des Folies amou- 
reuses, à rOpéra-Comique, H. Moreno. — III. Napo- 
léon dilettante (4« article), Edmond Neukomm et Paul 
d'Estrée. — IV. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Chant. — liéo Delibes. 

Le meilleur moment des amours. 

X' n. — 26 avril 1891. — Pages 129 à 136. 

I. Histoire de la seconde salle Favart (6» article!, 

Alrert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 

* théâtrale : La nouvelle direction de l'Opéra et son 

état-major, H. Moreno. — III. Napoléon dilettanle 

(5» article), Edmond Neukomm et P.iUL d'Estrée. — 

IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles 

diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Ch.-M. ^Tidor. 
Romance (Conte d'avril). 
iX° 18. — 3 mai 1891. — Pages 137 à 14i. 
I. Hi -toire de la seconde salle Favait (7» article), 
Albert Souries et Chaules Malherbe. — II. Bulletin 
théâtral: Derniers projets de MM. Ritt et Gailhard, 
H. M. ; première représentation d'.l moureuse, à l'Odéon', 
Paul-Emile Chevalier. — III. Napoléon dilettante 
(6« article), Edmond Neukomm et Paul d'Estrée. — 
IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — CI. Blauc et Li. Dauphin. 
Madame l'hirondelle (Rondes et chansons d'avril). 
]\' 19. — 10 mai 1890. — Pages 145 à 152. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (8" article), Albert 
Soubies et Charles .Malherbe. — IL Semaine théâ- 
trale : la centième représentation de Lakmé, à l'Opéra- 
Comique, H. Moreno ; première représentation de la 
Famille Vénus, à la Renaissance, reprises du Parfum, 
au Palais-Royal, et de Paris fin de siècle, au Gymnase, 
Paul-Ehile Chevalier. — III. Napoléon dilettante 
(7" article), Edmond Neukomm et Paul d'Estrée. — 
IV. Nouvelles diverses et concerts. 

Piano. — Robert Fischhof. 
Sérénade rococo. 
X' 20. — 17 mai 1891. — Pages 153 à 160. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (9» article), Albert 
Souries et Charles Malherre. — II. Bulletin théâtral, 
H. Moreno ; première représentation de Grisélidis, à 
la Comédie-Française, Paul-Emile Chev.alier. — ill. 
La musique elle théâtre au Salon des Champs-Elysées 
(1" article), Camille Le Senne. — IV. Napoléon di- 
lettante (8" article), Edmond Neukomm et Paul d'Estrée. 
— V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Chant. — Ch.-B. Ijysberg^. 
I^uisqu'ici-bas, 
X' 21. — 24 mai 1891. — Pages 161 à 168. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (IC article), Albert 
SoDBiEs et Charles Malherre. — II. Bulletin théâtral : 
Reprise du Pelit Faust, à la Porte-Saint-Martin, H. 
Moreno; le Cœur de Sita, à l'Eden, Paul-Emile Che- 
valier. — III. La musique et le théâtre au Salon des 
Champs-Elysées (2« article), Camille Le Senne. — 
IV. Napoléon dilettante (9" arlicle), Edsiond Neukomm 
et Paul d'Estrée. — V. Nouvelles diverses, concerts 
et nécrologie. 

Piano. — .Vntonin Marniontel. 
Autrefois, musette. 
X° 32. — 31 mai 1891. — Pages 164à 176. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (If article), Albert 
Souries et Ch.arles Malherbe. — II. Semaine théâ- 
trale : Une préface de Ludovic IIalévy à propos de 
Georges Bizet. — III. Lu musique et le théâtre au 
Salon des Champs-Elysées (3« article), C.4mille Le 
Senne. — IV. Napoléon dilettante (10= article), Edmond 
Neukomm et P.4ul d'Estrée. — V. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

Chant. — H. Balthasar-FIorence, 
Berceuse. 



X' 23. — 7 juin 1891. — Pages 177 à 184. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (12» article), 
Albert Soubies et Chables Malherbe. — II. Semaine 
théâtrale : L'Opéra à Trianon, Julien Tiersot ; ren- 
trée de M"" Arnoldson à l'Opéra-Comique, H. M. ; 
premières représentations du Rez-de-Chaussée et de 
Rosalinde, h. la Comédie-Française, et do la Plantation 
Thomassin, aux Folies-Dramatiques, Paul-Emile Che- 
valier. — III. La musique et le théâtre au Salon 
du Champ-de-Mars (1" article), Camille Le Senne. 

— IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Philippe Fahrbacii. 
Battons le fer, polka. 

A» 34. — 14 juin 1891. — Pages 185 à 192. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (13« article )> 
Albert Souries et Charles Malherbe. — 11. Semaine 
théâtrale: Israël en Egypte, oratorio d3 Hfendel, Julien 
Tiersot. — m. La musique et le théâtre au Salon du 
Champ-de-Mars (2« article), Camille LeSense. — IV. 
Napoléon dilettante (11» article), Edmond Neuko.mm et 
Paul d'Estrée. — V. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Chant. — Ch.-ïe. I/j'sberg. 
La Captive, 

TK' 35. — 21 juin 1891. — Pages 193 à 200. 
1. Histoire de la seconde salle Favart (14° article), 
Albert Soubies et Ch.arles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : première représentation à l'Opéra-Comique 
du Rêve, drame lyrique de M. Bruneau, Arthur Pougin ; 
première représentation de Tout Paris, au théâtre du 
Châtelet, Paul-Émile-Chevalier. — III. Napoléon di- 
lettante (12' ariicle). Edmond Neukohm et Paul d'Estrée. 

— IV. Nouvelles diverses, concerts et néorofogie. 

Piano. — Kolicrt FiscUhof.; 



M» 36. — 28 juin 1891. — Pages 201 à 208. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (15° article). 
Alhebt Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: Le banquet du Rêve, H. Moreno; premières 
représentations des Aventures de M. Martin, à la Gaîté, 
et des Héritiers Guichard, aux Variétés, Paul-Emile- 
Chevalier. — III. Napoléon dilettante (13« article), 
Edmond Neukomm et Paul d'Estrée. — IV. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — Cl. Blanc et li. Dauphin. 
Aux cerises prochaines (Roades et Chansons d'avril). 

IV° 2î. — 5 juillet 1891. — Pages 209 à 216. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (16° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: Louis Lacombe, Louis Gallet. — 111. Na- 
poléon dilettante (14° article], Edmond Neukomm et 
Paul d'Estrée. — IV. Nouvelles diverses, concerts 
et nécrologie. 

Piano. — Théodore Dubois. 
Réveil, allegretto scherzando. 

i«» 38. — 12 juillet 1891. — Pages 217 à 22i. 

I. Histoire de la seconde salle Favart (17° article), 

Albert Souries et Charles Malherbe. — 11. Semaine 

théâtraie : Un acte de vandalisme musical au xviir 

siècle, H. de Curzon. — III. Napoléon dilettante (15° 

article), Edmond Neuko.mii et Paul d'Estrée. — IV. 

Nouvelles diverses, coucens et nécrologie. 

Chant. — H Blaltîiasar-Fioi-ence. 

Aimer! 

iV° 29. — 19 juillet 1891. — Pages 225 â 232. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (18° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : Les représentations gratuites du 14 Juillet ; 
débuts du barytonRenaud à l'Opérai première reçré-. 
sentation de l'Article 331, à la Comédie-Française," 
Paul-Emile Chevalier. — III. Napoléon dilettante 
(16° article), Edmond Neukohm et P.iUL d'Estrée. — 
IV. Nouvelles diverses et concerts. 

Piano. — 'B'héodore Lack. 
Myosotis, romance sans paroles. 

A" 30. — 26 juillet 1891. — Pages 233 à 2i0. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (19° article), 
Albebt Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: A Bayreuth, Julien Tiersot. — III. Napoléon 
dilettante (17° article), Edmond Neukomm et Paul 
dEstrée. — IV. Nouvelles diverses, concerts et né- 
crologie. 

Chant. — J. Ilassenct. 

Chant iouranien (le Mage). 

]\° 31. — 2 aotit 1891. — Pages 241 à 248. 

I. Histoire de la seconde salle Favart (20° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Bulletin 
théâtral: Choses et autres, H. M.; reprise de Za 
GoQuette, aux Folies-Dramatiques, Paul-E.mile Che- 
valier. — III. Histoire anecdotique du Conservatoire 
(l« article), André M.artinet. — IV. Nouvelles diver- 
ses, concerts et nécrologie. 

Piano. — J. .Wassenet. 
Trois Airs de ballet (le Mage). 

X' 33. — 9 août 1891. — Pages 249 à 256. 
1. La Distribution des Prix au Conservatoire, Arthur 
Pougin. — IL Semaine théâtrale : Tannhàuser h Bay- 
reuth, Julien Tiersot ; reprise de Jeanne d'Are à 
l'Hippodrome, Paul-Émile-Chev.u,ier. — III. Nouvel- 
les diverses et nécrologie. 

Ch.\.nt. — Alph. Ouvernoy. 
Mélodie, 



X' 33. — 10 aoiit 1891. — Pages 257 à 264. 

I. Histoire de la seconde salle Favart (21« article), 

Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Bulletin 

thMÙtral : Petites nouvelles de l'Opéra, Jules Ruelle; 

reprise du Voyage en Suisse, aux Folies-Dramatiques, 

Paul-Emile Chevalier. — III. Histoire anecdotique 

du Conservatoire (2° article), André Martinet. — 

IV. Nouvelles diverses et nécrologie. 

Piano. — Ch. ]\eustedt* 

Marie-Louise, gavotte. 

;\° 34. — 23 août 1891. — Pages 265 à 272. 
1. (Histoire de la seconde salle Favart (22° article), 
Albert Soubies et Charles JIalherbe. — IL Semaine 
théâtrale... espagnole, Arthur Pougin. — III. His- 
toire anecdotique du Conservatoire (3° article), André 
Martinet. — IV. Nouvelles diverses et nécrologie. 
Chant. — Charles Grisart. 
Un baiser. 

X' 35. — 30 août 1891. — Pages 273 à 280. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (23° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: Notes sur la reprise de quelques instru- 
ments anciens : la viole d'amour, Léon Pillaut. — 
m. Histoire anecdotique du Conservatoire (4° arti- 
cle), André Martinet. — IV. Nouvelles diverses et 
nécrologie. 

Piano. — Philippe Fahrbach. 
L'Étudiant en goguette, marche. 

.^"° 36. — 6 septembre 1891. — Pages 281 à 288. 
L Histoire de la seconde salle Favart (24° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — II. Semaine 
théâtrale : Une dynastie dansante, Arthur Pougin; 
première représentation de Madame Agnès, au Gym- 
nase, Paul- Emile Chevalier. — III. Histoire anec- 
dotique du Conservatoire (5° article), André Mar- 
tinet. — IV. Nouvelles diverses et nécrologie. 
Chant. — Paul Uougnon. 
Pour vous ! 

K' 37. — 13 septembre 1891. — Pages 289 à 296. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (25° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — H. Semaine 
théâtrale : Les Théâtres de Paris il y a cent ans, 
Arthur Pougin; Carmen, à l'Opéra-Comique, Paul- 
ÉMiLE Chevalier. — 111. Hisioire anecdotique du 
Conservatoire ^6° article), André Martinet. — IV. 
Nouvelles diverses et nécrologie. 

Piano. — \. Dolinefsch. 
Gaillarde . 

i\-o 3g. _ 20 septembre 1891. — Pages 297 à 304. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (26° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — 11. Semaine 
théâtrale ; première représentation de Lohengrin, à 
l'Opéra, Arthur Pougin; première représentation do 
Compère Guilleri, aux Jlenus; Plaisirs; reprise de Cen- 
drillon, au Châtelet, Paul-Émile Chevalier. — III. 
Histoire anecdotique du Conservatoire (7° article), 
André SIartinet. — IV. Nouvelles diverses et nécro- 



Chant. 



.foauni Perronnet. 

Dell! 



i\° 39. — 27 septembre 1891. — Pages 305 à 312. 
l. ITistoire de la seconde salle Favart (27° article), 
Albert Souries et Cdarles Malherre. — II. Semaine 
théâtrale : Premières représentations de^ l'Herbager, à 
l'Odéon, des Marionnettes de l'Année, à la Renais- 
sance, du Mitron. -dixa Folies - Dramatiques, et de 
un, rue Pigalle, au Palais-Royal, Paul-Émile Che- 
valier. — III. Histoire anecdotique du Conservatoire 
(8° article), André M.vrtinet. — IV. Nouvelles di- 
verses et nécrologie. 

Piano. — Ed. Broustet. 
Trieotets. 

.V 40. — 4 octobre 1891. — Pages 313 à 320. 
1. Histoire de la seconde salle Favart (28° article), 
Alrert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : LoMngrin devant le public parisien, H. 
MoBENO ; reprises de Numa Raumestan, au Gymnase, 
de la Cigale, aux Variétés, et du Voyage de Suzette, 
à la Gailé, Paul-Ëmile Chevalier. — III. Histoire 
anecdotique du Conservatoire (9° article), André Mar- 
tinet. — IV. Nouvelles diverses et nécrologie. 
Chant. — Ed. Chava^nat. 
Papillon. 

X' 41. — 11 octobre 1891. — Pages 321 à 328. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (29° article), 
Albert Soubies et Charles Malhebbe. — IL Semaine 
théâtrale : .A propos de Manon, li. M.; premières repré- 
sentations de la Mer, à l'Odéon, et de VAmi de la mai- 
son, 'a. la Comédie-Française, Paul-Ëmile Chevalier. — 
111. Histoire anecdotique du Conservatoire (10° arti- 
cle), André Martinet. — IV. Nouvelles diverses et 
nécrologie. 

Piano. — Paul Rougnon. 
Parmi le thym et la rosée, idylle. 

i«° 43, — 18 octobre 1891. — Pages 329 à 336. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (30° article), 
Albert Soubies et Ciiarles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : Reprise de Manon , à l'Opéra-Comique, 
Arthur Pougin; reprise de Kean, à l'Odéon, Paul- 
Emile Chevalier. — III. Histoire anecdotique du Con- 
servatoire (11" article), André Martinet. — IV. Nou- 
velles diverses et nécrologie. 

Ch.anï. — Robert Fischhof. 
Aa rossignol. 



IX' 43. — 25 octobre 1891. — Pages 337 à 344., 
I. Histoire de la seconde salle Favart (31° article), 
Albert Souries et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: Scaramouche, ballet de MM. André Messa- 
ger et Georges Street; réouverture du Casino de Paris, 
Paul-Emile Chev.alier. — III. Histoire anecdotique 
du Conservatoire (12° article), André Martinet. — 
IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Piano. — Robert Fischhof. 
Carillon, petite pièce. 

\'° 44. — 1" novembre 1891. — Pages 345 à 352. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (32° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — II. Semaine 
théâtrale: A propos du centenaire de Meyerbeer, 
Arthur Pougin ; première représentation de le Coq, 
aux Menus-Plaisirs, Paul-Émile Chevalier. — 111. 
Histoire anecdotique du Conservatoire (13° article), 
André Martinet. — IV. Nouvelles diverses, concerts 
et nécrologie. 

Chant. — J. Slassenet. 
Beaux yeux que j'aime. 

X' 45.-8 novembre 1891. — Pages 353 à 360. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (33° article), 
Alrert Souries et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : Premières représentations de Norah la 
dompteuse, aux Nouveautés, de la Fille de Fanchon 
la Vielleuse, aux Folies-Dramatiques, du Collier de 
saphirs, au Nouveau-Théâtre, et de Mon Oncle Bar- 
hassoii, au Gymnase, Paul-Emile Chevalier. — III. 
Histoire anecdotique du Conservatoire (14° article), 
André Martinet. — IV. Nouvelles diverses, concerts 
et nécrologie. 

Piano. — Antonin Marnioutel. 
Par les bois, scherzo. 

IV° 46. — 15 novembre 1891. — Pages 361 à 368. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (34° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale : La subvention de l'Opéra; le centenaire 
de Meyerbeer, H. Moreno. — 111. Histoire anecd■^- 
tique du Conservatoire (15° article), .André Martinet. 

— IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — tV. Faure. 
Regarde-toi ! 

X' 4Ï. — 22 novembre 1891. — Pages 369 à 376. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (35° article), 
Albert Souries et Charles Malherbe. — II. Semaine 
théâtrale : premières représentations de la Mégère 
apprivoisée, à la Comédie-Française, de Pinces / aux 
Variétés, de Monsieur l'Abbé, au Palais-Royal, et re- 
prise de Coquard et Bieoquet, aux Nouveautés, Paul- 
Emile Chev.\lier. — 111. Musique de table : Chez les 
anciens (1°° article), Edmond Neukomm et Paul d'Es- 
trée. — IV. Nouvelles diverses, concerts et nécro- 
logie. 

Pl.lNO. — Paul Wachs. 
Sur le pont d'Avignon, fantaisie. 

X° 48.-29 novembre 1891. — Pages 377 à 384. 
I. Histoire de la seconde salle Favart (36° article), 
Albert Soubies et Charles Malherbe. — IL Semaine 
théâtrale: le centenaire de M. Ritt, H. Moreno; 
premières représentations de Voyages dans Paris, à 
la Porte-Saint-Martin , et de Mademoiselle Asnjodée, à 
la Renaissance, reprise de Michel Strogo/f, au Châ- 
telet, Paul-É-mile Chevalier. — III. Musique de table : 
Chez les anciens (2° article), Edmond Neuko.mm et 
Paul d'Estrée. — IV. Nouvelles diverses, concerts 
et uéorologie. 

Chant. — Raoul Pugno. 
Fabliau (Mon Oncle Barbassou). 

A° 49. — G décembre 1891. — Pages 385 à 392. 
I. La musique et ses représentants (1°^ article), Antoine 
RoBi.NSTEiN.— IL Bulletin théâtral, H. M. — III. Mu- 
sique de table : En Orient (3° article), Edmond Neu- 
komm et Paul d'Estrée. — " IV. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

Piano. — Théodore Dubois. 
Danse des Nymphes, 

X' 50. — 13 décembre 1891. — Pages 393 à 400. 
I. La musique et ses représentants (2° article), Antoine 
Rubinstein. — II. Bulletin théâtral, H. Moreno; pre- 
mière représentation de Que d^eaul que d'eau! aux 
Menus-Plaisirs, Paul-Ëmile Chevalier. — III. Mu- 
sique de taille : En Orient (4° article), Edmond Neu- 
komm et Paul d'Estrée. — IV. Revue des Grands Con- 
certs. — V. Nouvelles diverses, concerts et nécro- 
logie. 

Chant. — «B. llassenet. 
Le Poète et le Fantôme. 

X' 51. — 20 décembre 1891. — Pages 401 à 408. 
I. La musique et ses représentants (3° article), Antoine 
Rubinstein. — IL Bulletin théâtral, H. M. ; première 
représentation de la Vertu de Lolotte, aux Nouveautés, 
Paul-Émile Chevalier. — 111. Musique de lable : En 
Orient (5° article), Edmond Neukomm et Paul d'Estrée. 

— IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. Théodore Ijack. 
Danse slave. 

.\"° 52. — 27 décembre 1891. — Pages 409 à 416. 
I. La musique et ses représentants (4° article), Antoine 
Rubinstein. — IL Bulletin théâtral, H. Moreno ; 
primiëie représentation de l'Enfant Jésus, s.afbéi.tie 
d'Application, P.aul-Emile Chevalier. — III. Musique 
de table: Autour du Monde (6° article), Edmond Neu- 
komm et P.\UL d'Estrées. — IV. Revue des Grands 
Conceris. —V. Nouvelles diverses, concerts et nécro- 
logie. 

Chant. — Cl. Blanc et 1,. Dauphin. 
ics Crécelles (la Chanson des Joujoux). 



Ciuqiiaiite-liultlèm.o année d© pntolicatlon 



PRIMES 1892 DU MÉNESTREL 

JOURNAL DE MUSIQUE FONDÉ LE 1" DÉCEMBRE 1833 

Paraissant tous les dimanches en huit pages de texte, donnant les comptes rendus et nouvelles des Théâtres et Concwts, des Notices biographiques et Études sur 

les "-rands compositeurs et leiirs œuvres, des séries d'articles spéciaux sur l'enseignement du Uiant et du Piano par nos premiers professeurs, 

'^ des correspondances étrangères, des chroniques et articles de fantaisie, etc., 

oubliant en dehors du texte, chaque: dimanche, un morceau de choix (inédit) pour le CHASII' ou pour le PIASiO, de moyenne difficullé, et offrant 

à ses abonnés, chaque année, de beaux recueils-primes CHAXT et PIAIVO. 



PIANO 

Tout abonné à la musique de Piano a droit GRATUITEMENT à l'un des volumes in-S" suivants 



J, MASSENET 
LE MAGE 

OPÉRA EN 5 ACTES 
Partition pînuo solo 



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CONTE D'AVRIL 

Sur le Poème d'A. DORCHAIN 
parlilion iil-8° 



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LE RÊVE 

BALLET EN 2 ACTES 
Partition piauo solo 



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LA REVERENCE 

PANTOMIME EN 1 ACTE 
Partitiou piauo solo 



OU à l'un des volumes m-8° des CLASSIQUES-MARMONTEL: MOZART, HAYDN, BEETHOVEN, HUMMEL, CLEMENTI, CHOPIN, ou à l'un des 
recueils du PIANISTE -LECTEUR, reproduclion des manuscrits autographes des principaux pianistes - compositeurs, ou a l'un des volumes du répertoire de 
STRAUSS, GUNG'L, FAHRBACH, STROBL et KAULICH, de Vienne. 



CHANT 



Tout abonné à la musique de Chant a droit GRATUITEMENT à l'une des primes suivantes: 



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artition CHANT et PIANO 



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REPRÉSENTAI, CHACUNE, LES PRIMES DE PIAAO ET DE CIIA^T REUMS, POUR LES SEULS AROl'ÉS A l'ARONffllENT COMPLET : 



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J. MASSENET 



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CHANT ET PIANO 



LA CHANSON DES JOUJOUX 



Poésies de JULES JOUI 



MUSIQUE DE 



CLAUDIUS BLANC et LÉOPOLD DAUPHIN 

Vingt petites cliansons avec cent illustrations en coaileurs et aq^uai^elles d'A-DRIEIV ïMAPlIE 
FMclie reliure avec fer-s de JULES CHÉRET 

NOTA IMPORTANT. — Ce» primes sont délivrées ?raluitcmeiit dans nos bnreaui, a bis, rue ViTieuue, à partir du 1" Jauvier 1892, à tout aucien 
ou nouTel abonné, sur la présentation de la quittance d'abonnement au MEAESTKEJL pour l'année 1S93. Joindre au prix d'abonnement uu 
supplément d'CSI ou de OEUX francs pour l'envoi franco de 1» prime simple ou double dans les départements. (l*our l'Etranger, l'envoi franco 
des primes se règle selon les frais de Poste.) 

LesabonnésauChail peureul prendre la prime Piano el yice yersa.- Ceux au Piano el au Clianl réunis odI seuls droit à la grande Prime.- Les abonnés au texlc seul n'onl droil à aucune prime . 

CHANT CONDITIONS D'ABONNEIÏIENT AU « MÉNESTREL - PIANO 

2" tjoded'aboniiement: Journal-Texte, tous les dimanches; 26 morceaux de piano: 
Fantaisies, Transcriptions, Danses, de quinzaine en quinzaine ; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an ; 20 francs; Étranger : l'rais de poste en sus. 



1" Mode d'abonnement : Journal-Texte, tous les dinianclies ; 26 morceaux de chant : 
Scènes, Mélodies, Romances, paraissant de quinzaine en quinzaine; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger, Frais de poste en sus. 



CHANT ET PIANO RÉUNIS 

3" Mode d'abonnemenl contenant le Texte complet, 52 morceaux de cliant et de piano, les 2 Recueils-Primes ou une Grande Prime. — Uu au : 30 francs Paris 

et Province; Étrauger ; Poste en sus. — On souscrit le 1" de cliaquejuois. — Les 52 uuméros de chaque année forment collection. ' ' 

4° Mode. Texte seul, sans droit aux primes, un an : 10 francs. 

Adresser franco un bon sur la poste à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne. 



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Dimaiielie i Janvier I89i'. 



PARATT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser franco à M. Hemii HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 Ir.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 Ir., Paris et Provmce. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIEE-TEXTE 



. Notes d'un librettiste : Victor liasse (34° article), Louis Gallet. — II. Senaaine 
théâtrale : Récapitulation, H. Moreso; première représentation de l'Obstacle, au 
Gymnase, Paul-Emile Chevalier. — III. Une famille d'artistes : Les Saint- 
Aubin (4° article), Arthur Pougix. — IV. Revue des Grands Concerts. — 
V. Nouvelles diverses et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

CLAIR DE LUNE 

de Théodore Dubois. — Suivra immédiatement : Au matin, d'AxiONix 

Marmomel. 

CHANT 
Nous publierons dimanche procliain, pour nos abonnés à la musique 
de chant: les Volants, n" IS de la Chanson des Joujoux, poésies de Jules 
Joi'Y, musique de Claudius Blanc et Léopold Dauphin. — Suivra immé- 
diatement : La li'rre a mis sa robe blanche, nouvelle mélodie de Théodore 
Dubois, poésie de J. Bertheroy. 



IX 



Dans r impossibilité de répondre à l'obligeant envoi de toutes les cartes 
de nouvelle année qui nous parviennent au Ménestrel, de France et de 
l'Étranger, nous venons prier nos lecteurs, amis et correspondants, de 
vouloir bien considérer cet avis comme la carte du Directeur et des Colla- 
borateurs semainiers du Ménestrel. 



NOTES D'UN LIBRETTISTE 



VICTOR MASSÉ 



Gomme je songeais à tant de travail perdu, à tant de peines 
endurées pour un résultat absolument négatif, un désir m'a 
pris de savoir de quelle façon cette partition des Saisons 
était née et aussi de. connaître le procédé du compositeur, 
sa manière d'être à l'égard de ses collaborateurs. 

Mes questions posées à celui qui pouvait le mieux y ré- 
pondre, ayant vécu dans l'inlimité laborieuse de Victor Massé, 
ont fait écrire à Jules Barbier une lettre dont je retiens 
presque tout le texte au profit de ces notes. 

« Les renseignements originaux me font détaut, dit-il, 
j'en avais quelques-uns sans doute, mais la guerre en a 
tapissé les allées de mon jardin d'Aulnay, ainsi que de tous 
mes autres papiers et mmuscrits antérieurs à 1870. C'est 
donc à ma mémoire seulement que je puis m'adresser. 



..En ce qui regarde les Saisons, peu ou point de détails 
d'un intérêt paiticulier. La genèse en est très simple. M. Per- 
rin, après le succès de Galatée et des Noces de Jeannette, jugea 
à propos de nous demander trois actes. François le Champi 
et Claudie venaient d'installer la paysannerie au théâtre; 
nous crûmes le moment favorable pour la transporter à 
rOpéra-Gomique. La vérité de nos paysans (vérité relative, 
car, depuis, on a confondu la vérité dramatique avec la 
grossièreté et la platitude) fut, en ce temps-là, une har- 
diesse qui n'agréa qu'à moitié au public enrubanné de la 
salle Favart; on reprocha à M. Perrin et aux auteurs leurs 
sabots bourrés de paille, et la pièce, malgré l'estime dont 
elle fut entourée, n'atteignit que trente-huit représentations. 

» Quel effet produirait-elle aujourd'hui? Je l'ignore et 
j'avoue que je serais curieux de le savoir. Ce qui paraissait 
jadis si hardi semblerait maintenant peut-être vieillot et 
démodé. Pourtant il y avait, en dehors des formules, une 
telle sève de mélodie, de tendresse et de passion dans la 
partition de Massé que je serais bien étonné qu'elle ne pro- 
duisit pas une impression très vive, en dépit de toutes les 
tendances et de tous les partis pris... 

» D'ailleurs, Massé a passé les derniers mois de sa vie à 
rajeunir son œuvre et à l'habiller de neuf. Il lui a fait comme 
une armature d'harmonie et d'instrumentation nouvelle. 
Sept cents pages d'orchestre, tel a été le suprême effort de 
ce cerveau, dont la mort seule a arrêté le travail. 

» En étudiant les Saisons, on serait bien étonné d'y découvrir 
au milieu des formules consacrées d'autrefois, quantité de 
recherches et de nouveautés dont les successeurs de Massé 
s'attribuèrent l'initiative et recueillirent l'honneur. Depuis 
ses Chants d'autrefois, que nul n'a dépassés, il fut véritable- 
ment un précurseur. 

» Sauf à revenir ensuite sur son travail pour en parfaire 
les contours, Massé composait de premier jet; tout lui venait 
de i'àme; la muse chantait en lui; son cœur était un clavier 
dont il jouait; pas de formes préconçues, rien que l'impres- 
sion qu'il recevait de son poème et qu'il communiquait à 
son auditeur. C'était un vrai musicien et non un algébriste ; 
quand le fameux inotif conducteur, que les autres croient avoir 
inventé, venait sous sa plume, ce n'était pas le résultat d'une 
combinaison mathématique, mais celui d'une inspiration na- 
turelle, commune à tous les musiciens dignes d'écrire pour 
le théâtre. 

» Quant à demander des changements à son librettiste, 
jamais!... C'est là une habitude prise par les musiciens qui 
aiment à faire le métier des autres, au lieu de faire le leur, 
et qui, naturellement, le font mal. Un compositeur qui refait 
les rythmes de son poète a neuf chances sur dix de se 
tromper. 11 fait ce qu'il veut, mais ce qu'il veut est mauvais. 



LE MENESTREL 



Sua cuiqiii'. Jamais Ambroise Thomas ni Gounod n'ont asservi 
le vers à la musique; c'est la musique qu'ils ont asservie au 
vers; ainsi faisait Massé. » 



En lisant ces réflexions de Jules Barbier, je me suis dit 
pour la centième fois peut-être, qu'un article serait bien 
intéressant à écrire, ayant pour objet le sens littéraire chez 
les musiciens. Que de curieuses constatations à faire en 
feuilletfint les partitions publiées depuis Gluck, par exemple, 
touchant la façon dont les divers compositeurs dont s'honore 
notre théâtre ont manipulé la matière musicale ! 

Pour un qui a le respect de la forme pure, combien la 
tordent et la défigurent comme à plaisir ! 

Cet article, je me risquerai peut-être à l'écrire un jour, en 
l'appuyant de quelques exemples, ce qui ne sera pas la partie 
la moins épineuse de la tâche. 

En attendant, j'ai consigné dans mon petit dictionnaire de 
poche, en m'inspirant d'une règle à laquelle il est heureu- 
sement d'agréables exceptions, la définition que voici : 

Poème Lyrique. — Ouvrage en vers que l'on confie à un 
musicien pour qu'il en fasse de la prose. 



Je ne sais rien de la genèse de Paul et Virginie qui mit un 
consolant rayon sur cette carrière à son déclin. J'ai mieux 
connu ce qui se rapporte à une Nuit de Cléopâtre, à laquelle 
Victor Massé travailla jusqu'à sa dernière heure pour ainsi 
dire et qui lui apporta au milieu de ses souffrances le récon- 
fort et l'apaisement. 

L'ouvrage inspiré de quelques pages datant de la jeunesse 
de Théophile Gautier était formellement destiné à l'Opéra. 
Mais Vaucorbeil avait Aïda. — Il l'avait du moins pour pré- 
texte. 

Il ne devait être joué qu'à l'Opéra-Comique et après la 
mort du musicien. Une campagne avait été vainement entre- 
prise de son vivant pour le faire arriver au théâtre. 

« Dans tout ceci, avait-il écrit précédemment, à propos des 
Saisons, je trouve le guignon qui me poursuit depuis quelque 
temps. » 

Le même guignon semblait s'attacher à sa dernière œuvre ; 
mais s'il lui enlevait ses espérances, il ne pouvait entamer 
sa foi et c'était toujours du même cœur ardent qu'il tra- 
vaillait ! 



Dans ses lettres de cette époque, les deux partitions ont 
une part presque égale. Il mène de front la revision de l'une, 
la création de l'autre. 

« Félicitons-nous, écrit-il encore à son éditeur, félicitons- 
nous de votre décision à propos de notre ouvrage aimé les 
Saisons. J'approuve complètement vos idées concernant l'ins- 
trumentation, seulement la grande partition devant me servir 
pour édifier la partition piano et chant, je ne vous remettrai 
l'une que lorsque l'autre sera terminée. 

» Pour aller plus vite et vu les difBcultés, je désire faire 
moi-même cette réduction au piano.... Je vais attaquer l'ou- 
verture nouvelle le plus tôt possible 

» J'approuve complètement vos idées sur la campagne de 
Cléopâtre. Bravo ! Il n'y aura donc pas qu'Heugel qui s'occu- 
pera de ses compositeurs ! 

» Seulement, une observation importante : Ne mêlez 
jamais les questions de santé aux questions artistiques; l'art 
doit toujours être sain et bien portant. Henri Heine était 
paralytique et pourtant il faisait des livres charmants ! Qui 
est-ce qui connaissait ces deux faits si dissemblables? » 

Ce souci des questions de santé n'est pas ici marqué pour 
la première fois, s'alliant à cette coquetterie ou pour mieux 
dire à cette dignité de l'artiste qui ne veut pas que son corps 
endolori compte pour quelque chose devant la vigueur juvé- 
nile de son esprit. 



Je le retrouve encore dans une autre lettre : 

« Je suis très sensible à votre préoccupation affectueuse 
sur l'état de ma santé. Certes, je ne vais pas bien, mais je 
peux vivre encore cent ans avec ma névrose, et cela pour 
faire enrager mes confrères. » 

Evidemment, on l'agace, on l'énervé, en lui parlant tou- 
jours de son état; il voudrait qu'on ne lui parlât que de son 
art, de cet idéal qu'aucune faiblesse n'altère et qui est le 
souverain bien, le seul désormais dont il jouisse purement. 

Et alors il s'échappe en une boutade comme celle que je 
viens de transcrire. Frappé du même mal qu'Henri Heine 
dont il admirait la double vertu, il devait, comme lui, garder 
jusqu'à la fin l'indépendance de sa pensée. 

(A suivre.) Louis Gallet, 

SEMAINE THEATRALE 



RÉCAPITULATION 
C'est l'heure où il convient de jeter un coup d'œil rapide sur 
l'année musicale qui vient de s'écouler et d'y chercher ce qui a pu 
se produire d'intéressant dans nos théâtres lyriques. Ce n'est pas 
une année grasse, tant s'en faut. 

A rOpÉRA, c'est Ascanio qui se présente tout d'abord. On peut y 
trouver l'intérêt qui s'attache naturellement aux œuvres d'un musi- 
cien aussi remarquable que M. Saint-Saëns, mais, à tout prendre, 
c'est une partition d'une inspiration vraiment trop discrète, avec de 
fort jolis détails cependant. On ne peut la mettre, croyons-nous, ni 
à côté d'Henri VIII, qui lui reste supérieur, ni à côté de Samson et 
Dalila, que nous retrouverons plus tard au Théâtre-Lyrique. 

Après Ascanio est venue l'œuvre méritoire d'un débutant à la scène, 
Zaï)'e, de M. Véronge de la Nux. On a été généralement beaucoup 
trop sévère pour ces deux actes, qui dénotent chez leur auteur 
d'excellentes qualités. Il y avait là souvent d'heureuses idées bien 
mises en œuvre et un coloris charmant. 

Il n'est pas besoin de rappeler avec quel mauvais vouloir MM. Ritt 
et Gailhard se sont décidés, forcés par la presse et l'opinion, à re- 
présenter ces deux opéras. On sait tous les chagrins que les directeurs 
ont causés à M. Saint-Saëns, qui s'en est enfui jusqu'aux îles Cana- 
ries, on sait la pression qu'ils ont voulu exercer sur M. Véronge de la 
Nux pour lui faire signer des papiers compromettants, on sait les 
amendes qu'ils ont encourues à ce propos de la Société des auteurs 
pour avoir manqué à leurs engagements. Toutes ces tristes his- 
toires sont étalées au long dans les colonnes du Ménestrel et il n'est 
pas besoin d'y revenir à nouveau. 

En revanche, M. Ritt a représenté avec une véritable joie un ballet 
de son vieil ami Gastinel, qui doit être un compositeur selon son 
goût. On a vu le Rêve, et l'œuvre a paru assez anodine. 

Le fait le plus intéressant de la saison à l'Opéra reste la reprise 
de Sigurd, — un ouvrage que les directeurs paraissaient trop dé- 
daigner, — avec la rentrée de M"" Garon, sa remarquable interprète. 
Inutile d'ajouter que c'est encore à leur corps défendant que celte re- 
prise et cette rentrée ont été faites. Il a fallu que la presse se mette 
de la partie et réclame chaque jour l'une et l'autre pour amener 
MM. Ritt et Gailhard à composition. Aujourd'hui Sigurd fait des 
recettes ; ils doivent en être bien marris l'un et l'autre. 

Le soulèvement d'ailleurs a été général, cette année, contre cette 
funeste direction. Non seulement la presse a donné avec ensemble, 
mais les Chambres elles-mêmes se sont émues. La subvention n'a été 
maintenue qu'à une très faible majorité, et encore sous l'espèce de 
promesse qu'a faite le ministre que prompte justice serait faite des 
deux maltôtiers, qui n'ont songé à faire de l'art musical qu'une 
marchandise vulgaire. Cette promesse sera-t-elle tenue ? Ce serait 
la plus belle étrenne qu'on puisse donner aux musiciens en cette 
année 1891, qui serait vraiment « de grâce », si elle nous débar- 
rassait de MM. Ritt et Gailhard. 



Les choses ont-elles été beaucoup mieux à I'Opéra-Comique ? Ma 
foi, non ! Il y a là encore une curieuse direction, dont il est diffi- 
cile de pénétrer les mystères. Quels sont les fils qui la font agir? 
Nous ne voulons pas trop les démêler, mais, ce qu'il y a de 
certain, c'est que le souci de bien faire parait fort indifférent à 
M. Paravey. Est-ce faiblesse ? Est-ce pure bonté d'âme? Toujours 
est-il qu'il donne volontiers sa parole aux premiers venus mais 



LE MENESTREL 



la retire aussi volontiers. Les bonnes âmes, qui ne manquent 
jamais en ce monde, disent qu'il a pour cela d'excellentes raisons, 
des raisons très sonnantes. Nous ne voulons rien en croire, car s'il 
en était ainsi, il n'est pas douteu.\ que la direction des beaux- 
arts. 

Qui sait tout. 

Qui voit tout, 

s'empresserait d'économiser la subvention de 240.000 francs qui 
est attribuée à l'Opéra-Comique. puisqu'elle se trouverait, en fait, 
avanta sensément remplacée par les subventions particulières que 
M. Paravey s'allouerait sur le dos de ses compositeurs favoris. Il 
n'en est donc rien assurément, et la conscience si pure du directeur 
doit être lavée de tout reprocbe de ce genre. 

Au surplus, il est bien clair que ce ne sont ni M. Benjamin 
.Godard, ni M. Eugène Diaz, auteurs de Dante et de Benvenuto Cellini, 
dont on pourrait suspecter la bourse. Pour ceux-ci tout au moins, 
il est hors de doute que M. Paravey a dû marcher franchement, et, 
s'il s'est trompé lourdement dans le choix qu'il a fait de ces deux 
ouvrages, c'est à son goût seul qu'il faut s'en prendre. 

Qu'avons-nous eu avec ces deux partitions d'ambitieuse envergure? 
Une toute petite opérette, la Basoche de M. André Messager, habile 
musicien sans grande originalité, qui réussira par cela même à une 
époque où l'on n'aime guère les idées nouvelles. Gela n'a été 
qu'un feu de joie, mais la joie et le feu y étaient. C'était déjà quelque 
chose. 

Quoi encore? Colomhine! Jetons un voile sur cette gentille personne, 
que les auteurs avaient faite bien maussade. 

Pour finir l'année, le trente et un décembre tout au juste, le 
sémillant directeur s'est avisé de représenter l'Amour vengé de 
M. de Maupeou, un prix Crescent qui attendait son tour depuis vingt 
mois, bien que ces sortes "de prix apportent avec eux une subvention 
légitime de dix mille francs. Ce dédain de la forte somme prouve 
surabondamment que M. Paravey est un directeur heureux, qui ne 
court pas après l'argent. 

Nous ne donnerons pas une longue analyse de l'Amour venrié. Ju- 
piter a condamné l'amour à rester enchaîné pour quelques méfaits 
de sa façon ; l'amour se venge eu rendant Jupiter amoureux de la 
jeune Anlhiope qui le dédaigne. Cette histoire est fort simple et 
pourtant elle ne comporte pas moins de deux actes développés. C'est 
vous dire assez que l'auteur du livret, M. Auge de Lassus, a le vers 
facile. Il y met même de l'esprit comptant parfois. Mais quoi? Ces 
sujets mythologiques sont toujours diablement langoureux et, depuis 
la Belle Hélène, on ne peut plus supporter qu'ils soient traités sérieu- 
sement. 

Le, compositeur, M. de Maupeou, est assurément un gentilhomme 
fort adroit, et il sait ce métier de musicien autant qu'homme du 
monde. Il y a du faire dans sa partition et même de la maturité. 
■Cela tient plus malheureusement du pastiche et de la manière des 
maîtres en vogue que d'une œuvre vraiment originale et personnelle. 
Enfin on y trouve le plaisir de se retrouver en pays de connais- 
sances ; pas de surprises, il est vrai, mais non plus pas d'équi- 
voque. 

M"<^' Chevalier et Bernaert, MM. Fugère et Carhonne se sont char- 
gés de présenter au public cet aimable badinage et ils l'ont fait 
très agréablement. 

Voilà le bilan de l'Opéra-Comique pour cette année 1890. Ajou- 
tons-y une intéressante reprise de Dimilri; après quoi il faut tirer 
l'échelle et passer au 

Théâtre-Lyrique. Car nous avons eu une nouvelle tentative de 
résurrection de cette scène utile, si vainement réclamée par tous 
ceux qui s'intéressent aux choses de la musique. Il n'a fait que 
passer encore une fois, mais non sans jeter quelque éclat, puis- 
qu'il nous a donné la seule œuvre vraiment intéressante de l'année : 
SamsoH et Dalila, de M. Saint-Saëns. Nous avons eu déjà l'occasion 
de dire tout le bien que nous en pensions. Mais quoi ? Pour les 
lendemains, M. Verdhurt, — c'est le nom de l'audacieux directeur 
qui tenta cette entreprise — M. Verdhurt eut l'idée fâcheuse d'aller 
repêcher une partition tombée et justement oubliée de Georges Bizet. 
Il pensait ce nom tout magique auprès des spectateurs qui dressent 
en ce moment des statues à l'auteur de Carmen. Mais il n'y a aucune 
espèce de rapport entre cette œuvre si colorée et si vivante et la 
Jolie Fille de Perth, si pâle et si languissante. 

Il fallut bientôt fermer les portes et nous voilà encore sans 
Théâtre-Lyrique. 



Quoi encore? Une très curieuse exhibition musicale... à l'Hippo- 
OROME avec la Jeanne d'Arc de M. Widor : de la musique équestre 
brossée à grands coups de pinceau. La tentative a réussi et va 
être continuée avec un Néron dû à M. Edouard Lalo. On voit que 
les directeurs de l'Hippodrome s'adressent à des compositeurs mar- 
quants et que leur initiative est digne de toute attention. 

Parlerons-nous de la fameuse Société des grandes auditions musicales 
de France qui devait tout casser et dont on n'entend déjà plus 
parler? Elle nous a donné la joie inefifable d'écouter Béatrice et Bé- 
nédict de Berlioz, en quoi elle a fait montre peut-être de quelque 
imprudence. Si on prétendjouer trop souvent du Berlioz, si on entend 
le prodiguer à tout propos, on ne tardera pas à lui faire perdre de son 
prestige. Elles sont rares, les œuvres vraiment complètes de ce 
génie très inégal, qui ne procédait guère que par soubresauts d'ins- 
piration pour retomber bientôt dans l'ordinaire marécage des idées 
courantes et banales. On l'a vu dans Béatrice et Bénédict; on le 
verra dans d'autres œuvres encore, si l'on n'agit pas à leur égard 
avec la plus grande circonspection. Nous avons un grand musicien; 
soyons ménagers de sa gloire et ne la compromettons pas en de 
folles aventures. 

H. MORENO. 

Gymnase : L'Obstacle, pièce en quatre actes de M. Alphonse Daudet. 

L'atavisme est fort à l'ordre du jour à notre époque nourrie de 
scepticisme et d'indéniable indifférence, et les médecins ne sont 
point les seuls à s'être préoccupés des maladies héréditaires. Le 
roman d'abord s'est emparé de ces cas de pathologie générale, le 
théâtre est venu ensuite, s'essayant à des œuvres nées aux pays 
froids où l'individu, victime du climat et d'une civilisation moins 
hâtive que la nôtre, semble plus tenir de l'animal inconscient que 
de l'être doué d'une volonté et d'une force pensante. De ces études 
découlaient forcément des idées qui n'étaient pas sans entraîner 
après elles comme une sorte de démoralisation des masses à qui 
l'on enseignait que, dans la vie, lutter contre la fatalité est chose 
impossible. 

C'est contre de telles théories que M. Alphonse Daudet a voulu 
s'élever en écrivant l'Obstacle, que le Gymnase a représenté l'autre 
samedi. Et, de fait, la nouvelle pièce du renommé romancier est 
toute spiritualiste. Didier d'Alein est fiancé à M"« Madeleine de 
Remondy, orpheline mineure confiée à la garde d'un jeune tuteur, 
M. de Castillan. Ce M. de Castillan aime sa pupille et refuse son 
consentement au mariage, donnant comme prétexte que le père de 
Didier est mort fou après plusieurs années d'une existence horrible 
et pour lui-même et pour les siens. En vain, M""" d'Alein, aidée du 
vieux professeur de son fils, Horuus, affirme que la folie de son 
mari ne s'est déclarée que deux années après la naissance de l'en- 
fant, M. de Castillan reste inébranlable et Madeleine entrera au 
couvent jusqu'à sa majorité. Tout ce que peut obtenir la pauvre 
mère, c'est que l'on cache à son fils le vrai motif du refus. Mais 
Didier ne peut pas adm.eltre que sa fiancée lui ait ainsi, sans 
raison, enlevé son amour; c'est de sa bouche -même qu'il veut s'en- 
tendre dire qu'il n'est plus aimé et il se fait introduire au couvent, 
où Madeleine, stylée et surtout effrayée par son tuteur, avoue qu'elle 
ne veut plus se marier. Didier, dans un moment de colère insulte 
M. de Castillan, qui, refusant sa provocation, lui dévoile la vérité. 
Le jeune homme alors se retire à la campagne et cherche à pénétrer 
le terrible secret de l'hérédité. Sa mère, qui devine ou croit deviner 
les pensers de son fils, veut absolument l'arracher à l'idée fixe dont 
elle le sent possédé et, par un mensonge surnaturel, elle espère 
arriver à ses fins, lorsque Didier déclare de lui-même, qu'il se croit, 
en tant qu'homme, assez fort pour lutter contre le germe maladif 
qui peut être en lui et doué d'une volonté assez puissante pour le 
détruire. « C'est ce qui nous différencie de la brute ! » conclut 
Hornus. Telle est la morale très consolante et très fortifiante de la 
pièce de M. Daudet. J'ajouterai, pour les âmes sensibles, qu'à sa 
majorité Madeleine sort du couvent et devient M""" Didier d'Alein. 

L'œuvre nouvelle de l'auteur de Saplio a remporté nu très légitime 
succès, surtout dans les deux premiers actes qui sont de beaucoup 
supérieurs aux deux seconds. Dans la seconde moitié de son œuvre 
M. Daudet semble s'être laissé par trop entraîner dans les sentiers 
battus; ce qui n'empêche que, là encore, les qualités maîtresses 
de l'auteur conservent au drame tout son intérêt. L'interprétation 
est de tout premier ordre en ce qui concerne M'"=^ Pasca, Sisos, 
MM. Duflos et Lafontaine, M">°* Desclauzas, Darlaud. MM. Pauj 
Plan et Léon Noël contribueront aussi, pour une très large pari, à 
la carrière brillante que ne saurait manquer d'avoir l'Obstacle. 

Paul-Émile Chevalier. 



LE MÉNESTREL" 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

(Suite.) 
III 

Mais pendant que M"" Saint-Aubin établissait ainsi d'une façon 
solide sa réputation, émerveillant le public par la souplesse et la 
Yariété d'un talent qui se renouvelait chaque jour et dont les res- 
sources semblaient inépuisables, son mari, moins heureux, ne par- 
venait pas à conquérir la situation à laquelle pourtant lui donnaient 
droit ses qualités indéniables et des aptitudes dont nui ne parais- 
sait se rendre compte. Ce n'est qu'à la suite de tentatives répétées, 
d'efforts de toutes sortes, qu'il réussit enfm à rompre la malchance 
qui paraissait s'acharner après lui. 

Il avait dû, ainsi qu'on l'a vu, entrer à la Comédie-Ttalienne dès 
1786, en même temps que sa femme, et dans ce but il avait de- 
mandé à l'Opéra la résiliation de son engagement, qui lui a?ait été 
refusée. Ce qui n'empêche pas que lorsque cet engagement prit fin 
en 1788, il ne fut pas renouvelé. Rappelé alors à Lyon, oii il avait 
laissé d'escellents souvenirs, il s'y rend dans les derniers jours de 
celte année 1788 et y demeure jusqu'à la clôture de Pâques de 1790. 
De retour à Paris, nous le voyons effectuer deux débuts au théâtre 
Favart, le 8 mai dans le rôle de Cliton de l'Ami de la Maison, et le 
11 dans celui d'Apollon du Jugement de Midas, appartenant l'un et 
l'autre à l'emploi des hautes-contre et à ce que nous appellerions 
aujourd'hui les premiers téoors. Pourtant il n'est pas engagé, et le 
1" octobre suivant il débute au théâtre Feydeau dans la première 
représentation de l'Ile enchantée, opéra-comique en trois actes de 
Sedaine et Bruni dont le succès fut médiocre. Il porte sans doute 
en partie la peine de ce fâcheux résultat, puisqu'il ne fut pas plus 
engagé à FejJeau qu'il ne l'avait été à Favart. De nouveau alors il 
retourne à Lyon, où on le retrouve dès la fin de 1790 et oîi il reste 
encore en 1791 et 1792. Enfin, le 12 avril 1793, il fait une seconde 
tentative au théâlie Favart, où il se présente dans le rôle de Dalin 
de la Fausse Magie. Cette fois, abandonnant l'emploi jeune et bril- 
lant, il abordait finalement celui des Laruettes et des caricatures, 
dans lequel il était appelé par la suite à rendre de très utiles ser- 
vices. Il fut enfin admis comme sociétaire, d'abord à trois huitièmes 
de part, et en 1794 à part entière. 

Mais si ses camarades lui rendirent justice, il s'eu faut que le 
public et la critique agissent de même, et il fallut à Saint-Aubin 
une longue suite d'efforts et une constance à toute épreuve pour 
forcer l'estime des spectateurs et obtenir leur suffrage, dans un 
emploi qui pourtant, tout en étant fort utile, n'est après tout que 
d'un ordre secondaire. Un recueil spécial du temps, l'Opinion da par- 
terre, nous renseigne d'une façon précise à son sujet et nous montre 
que plus de douze ans après son entrée au théâtre Favart (devenu 
théâtre impérial de l'Opéra-Comique), cet excellent artiste était en- 
core considéré par quelques-uns comme une nullité, malgré les 
services qu'il rendait chaque jour : « Saint-Aubin, inutilité com- 
plète, dit l'écrivain en 1806, faible roseau qui n'eût jamais eu de 
consistance à son théâtre, si sa femme n'eût été le chêne protec- 
teur à l'ombre duquel il a connu le repos. » Même jugement en 
1807: « Saint-Aubin joue tranquillement ses baillis et quelques rôles 
de remplissage. Il a dans son théâtre une protection toute-puis- 
sante : le nom de sa femme. » En 1808, on veut bien condescendre 
à lui accorder quelque talent: « Saint-Aubin commence à se dis- 
tinguer dans plusieurs rôles joués ci-devant d'une manière très 
originale par Dozainville, notamment dans celui de Francisque 
d'ioîc Folie. Il serait singulier que ce fut à la fin de sa course que 

cet acteur trouvât plus de forces et méritât plus de succès » 

Le revirement s'accuse d'une façon plus ample en 1809 : « Saint- 
Aubin, qui marchait si péniblement quand il entra dans la carrière 
du théâtre, parait disposé à courir, actuellement qu'il en voit presque 
le bout. Il eut longtemps besoin de l'égide protectrice de madame 
Saint-Aubin. Forcé de s'en passer aujourd'hui (elle venait de se 
retirer), il vole de ses propre ailes, et remplit fort bien son mo- 
deste emploi. Le publie ne se lasse point de l'applaudir dans le 
rôle de Marsyas (du Jugement de Midas). S'il en exécute le chant 
avec une extrême originalité, son jeu ne gâte rien, et sa figure est 
si plaisante qu'on croit voir un des bergers de l'Astrée. » Enfin la 
glace est rompue, et quelques années après, en 1813, voici comment 
le critique rend justice complète à l'artiste : « Saint-Aubin, qui fut 
longtemps au nombre des sujets que le public souffre par nécessité. 



s'est placé depuis quelques années parmi ceux qui sont les plus 
nécessaires à l'Opéra-Comique. Il n'excite point de transports, mais 
on le voit toujours avec plaisir; c'est un bon acteur, et quoiqu'il 
soit actuellement bien apprécié, son mérite sera encore mieux senti 
lorsqu'il ne sera plus au théâtre. Tel et tel qui aspirent à le rem- 
placer se chargeront de son éloge ». 

Il avait fallu vingt ans au brave artiste pour en arriver là ! Et 
l'on peut dire qu'il n'avait épargné ni peines ni soins pour forcer 
les sympathies d'un publie rebelle à ses efforts et qui fut si long à 
le récompenser de la conscience et du talent qu'il déployait chaque- 
jour. Je ne parle pas de ses créations ; elles ne furent pas très nom- 
breuses, et les plus importantes se trouvent dans lllhal, le Jeune- 
Henri, le Diable à quatre, l'Auteur malgré lui, Aline, le Grand-Père, 
D'auberge en auberge, une Matinée de Frontin, le Nouveau Seigneur de 
village, Fanny Morna et Annette et Lubin. Mais Saint-Aubin, qui 
s'était plié à tout, était entré dans le répertoire par toutes les 
portes, et avait repris un nombre considérable de rôles dans une 
foule d'ouvrages de tout genre : Richard Cœur de Lion, le Comte- 
d'Albert, l'Amoureux de quinze ans, le Tableau parlant, la Fausse 
Magie, Zora'ime et Zidmare, les Deux Petits Savoyards, Une Folie, Raoul' 
Barbe-Bleue, la Mélomanie, les Deux Journées, Paul et 'Virginie, Fanfan 
et Colas, Renaud d'Ast, les Trois Fermiers, la Rosière de Salency, 
Héléna, le Prisonnier, Lodoïska, la Dot, les Deux Tuteurs, Anibroise,- 
Philippe et Georgette, la Fée Urgéle, les Sabots, Félix, Biaise et Babet, 
Alexis, les Deux Avares, etc. On voit qu'il avait su se rendre utile,, 
et que son activité tout au moins ne fit jamais défaut. 

S'était-il vu pourtant un moment découragé par la froideur que 
le public lui témoigna pendant trop longtemps ? Je le croirais vo- 
lontiers d'après une lettre de sa femme, qui indique de sa part le 
désir de quitter l'Opéra-Comique et d'abandonner complètement la 
scène, pour se reprendre à son premier métier de graveur. Celte 
lettre, dont le destinataire est inconnu et qui est datée simplement" 
du « 22 frimaire, y me paraît devoir être reportée à l'an 1803, c'est- 
à-dire dix ans après l'entrée de Saint-Aubin au théâtre Favart. Je 
n'en connais pas le texte exact, mais voici l'analyse qui en a été 
donnée dans un catalogue d'autographes : — « M""' Saint-Aubin. 

Lettre autographe signée, à M 23 frimaire. Sur une demande 

qu'elle adresse au minisire en faveur de son mari, qui n'est point 
d'âge à recommencer sa carrière théâtrale dans les départements,- 
et qui se déterminerait à se retirer s'il obtenait 6,000 livres comp- 
tant et une pension assurée parle gouvernement; cela lui procu- 
rerait les moyens d'essayer à reprendre son aucien état de gra- 
veur, etc., etc. (1) 1). 

Ce projet de retraite n'eut pas de suites, puisque nous savons que 
la carrière de Saint-Aubin à l'Opéra-Comique se prolongea pendant; 
vingt-quatre ans, et qu'il ne quitta ce théâtre qu'en 1817. Cette 
carrière, si elle ne fut pas aussi brillante qu'il l'eût sans doute 
désiré, ne laissa pas, en somme, que d'être extrêmement hono- 
rable, et un biographe la résumait en ces termes : — « Saint- 
Aubin, comme acteur, avait de l'intelligence, de la correction et 
une bonne tenue, mais il était un peu froid. Il chantait avec plus 
de goût et de pureté que d'expression, mais son goût n'était pins 
à la mode. Sa voix avait eu de la fraîcheur, de la justesse et de la 
flexibilité ; lorsque l'âge l'eut rendue un peu nasillarde, il prit 
l'emploi de La Ruette, vacant par la mort de Dozainville, et s'y 
distingua plus utilement que dans celui de première haut-contre. 
Il se grimait fort bien, et il était fort plaisant dans plusieurs rôles, 
tels que Marsyas dans le Jugement de Midas, Dalsain dans la Fausse 
Magie, le chef des eunuques dans Aline, les baillis, tels que celui 
du Nouveau Seigneur, qu'il créa avec beaucoup d'originalité. Du reste, 
son zèle était sans bornes, et il se chargeait de tous les rôles que 
les autres refusaient. Cet acteur se recommandait d'ailleurs par les 
qualités les plus estimables. Il était honnête homme, ami sûr et, 
excellent père de famille (2) ». 

(.i suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Si l'excellent Pasdeloup revenait en ce monde, il serait sans doute, 
surpris et chagrin de voir que ses successeurs aient si bien et si complè- 
tement abandonné ses généreuses traditions. En eS'et, nos jeunes compo- 
siteurs, si heureusement encouragés par lui naguère, sont singulièrement 

(1) Catalogue des Autograplies de feu M. le baron de Tiémont, 2" supplément, 
Paris, Laverdet, 1853. in-8". 

(2) Biographie universelle et portative des Contemporains. 



LE MENESTREL 



délaissés aujourd'hui, soit au Cirque des Champs-Elysées, soit au Chàtelet, 
et doivent le regretter amèrement. C'est fort bien de jouer Wagner et de 
jouer Berlioz, mais peut-être, tout en les jouant, y aurait-il autre chose 
à faire, et pourrait-on, de temps à autre, penser aux jeunes artistes qui 
ont besoin de se faire entendre et de se faire connaître. Il me semble qu'un 
morceau sur cinq consacré à ce soin, au moins de loin en loin, ne dépa- 
rerait pas un programme, et que l'administration des beaux-arts estime- 
rait qu'à, ce prix ses encouragements ne seraient pas trop mal placés. Il 
se trouve aujourd'hui que c'est la Spciété des concerts du Conservatoire 
qui se donne le luxe d'exécuter des œuvres inédites, alors que ses jeunes 
émules ne font plus aucun effort en ce sens. Elle nous a fait entendre 
ainsi, à sa troisième séance, une œuvre pleine d'intérêt, et par le genre 
auquel elle appartient, et par sa valeur propre, et par le nom de son au- 
teur. Ce n'est ni plus ni moins qu'une symphonie dans la forme régulière^ 
Taraavis! une symphonie en sol mineur, due à la plume de M. Edouard 
Lalo. Depuis assez longtemps nos compositeurs ont usé et abusé de la 
suite d'orchestre, cette fantaisie instrumentale d'une trop grande facilité 
relative ; il est temps enfin qu'on en revienne aux formes classiques et 
sévères, où il n'y a pas à biaiser avec soi-même et où il faut que le savoir 
paie argent comptant. La symphonie de M. Lalo est donc divisée en quatre 
parties, dont le premier allegro, solidement construit mais sans grande 
originalité, est précédé de quelques mesures d'introduction. Le second 
morceau est un allegretto en mi [i, à quatre temps, qui sert de prologue et 
d'épilogue à un joli andante dont le chant large, spianato, bien établi par 
les violons, acquiert beaucoup de puissance lorsqu'il s'étend à toutes les 
forces de l'orchestre; l'allégretto reprend ensuite, et le motif, traité sym- 
phoniquement alors avecbeaucoup de nerf et de grandeur, va, après un grand 
forte, s'éteignant progressivement pour finir dans un pianissimo complet. 
C'est là un excellent morceau. Uandantino à 9/8, eu si \>, m'a paru plus 
froid, sans que l'idée initiale et principale, quoique traitée un peu en 
style dramatique, amène l'émotion. Mais le finale est charmant; il est 
construit solidement et développé avec beaucoup d'art sur un thème 
léger, exposé d'abord par les instruments de bois et qui ferait un déli- 
cieux air de ballet. En résumé, la symphonie de M. Lalo est une œuvre 
fort intéressante, d'une forme très châtiée, et dont l'orchestre, tout en- 
semble très riche, très coloré, très sonore, produit les plus heureux effets. 

— Dans cette même séance, M. Delaborde a exécuté, avec la sûreté de 
mécanisme et le beau style qu'on lui connaît, le concerto en so/ de Beetho- 
ven, celui qui, si je ne me trompe, porte le n» 4 et qui, composé en 1806, 
publié en 1808 et dédié à l'archiduc Rodolphe, son élève et son ami, fut 
entendu pour la première fois aux concerts de l'Augarten, àVienne, dans 
l'été de 1808. Cette œuvre magnifique esttrop connue pour quej'aie besoin 
d'insister sur ses beautés. Je me bornerai à constater le succès très légi- 
time que son exécution si franche et si sentie à valu à M. Delaborde. Le 
programme du concert était complété par le très joli chœur du Pauius 
de Mendelssohn- que la Société connaît depuis si longtemps, par la 43" 
symphonie d'Haydn, dont la forme est si ingénieuse et si charmante, et 
par l'admirable Marche du Tannhduser, qui n'a pour moi qu'un défaut, 
celui d'avoir été écrite par "Wagner en collaboration avec l'ombre de We- 
ber. Il est certain qu'en mettant au monde cette page si éclatante de lu- 
mière, et dont la sonorité est si prodigieuse, le futur auteur de Siegfried 
et de Parsifal était singulièrement hanté par les souvenirs du Freischûtz, 
A'Eunjanthe et à'Oberon. A. P. 

— Concerts du Chàtelet. — Roma, symphonie posthume de Bizet, est une 
œuvre très attachante, bien mélodique et parfaitement claire dont la fac- 
ture, sans être très originale, n'a rien de vulgaire, et dont l'ensemble 
soutient l'attention sans laisser à l'auditeur un moment de lassitude. Les 
phrases sont heureusement développées, parfois d'une façon un peu som- 
maire, mais il y a, surtout dans le finale, beaucoup d'entrain et de jeunesse. 

— L'aria de la suite en ré de Bach, dit avec un charme exquis, est une 
de ces inspirations ravissantes dont les maîtres rencontrent l'équivalent 
deux ou trois fois dans leur vie; c'est l'idéal dans le simple. — Très simple 
aussi et très délicate est la musique de M. G. Fauré pour le drame de 
Caligula : très peu saillante dans ses contours mélodiques, recherchant 
surtout les teintes dégradées et les coloris atténués, elle possède par 
instants une saveur particulièrement douce et pénétrante. Cela n'est peut-être 
pas entièrement applicable au Conte mystique intitulé Enprièi e, dont la mélodie 
ressort très souple et très nettement dessinée sur un accompagnement de 
harpes. Les trois autres numéros des Contes mystiques ont obtenu, comme 
le précédent, un succès d'attendrissement. Le Premier Miracle de Jésus de 
M. Paladilhe est une mélodie vocale drapée sur un accompagnement 
expressif et juste; le Non credo de M. Widor se rapproche du récitatif 
mesuré, d'abord et, après quelques incursions dans le domaine de la 
déclamation lyrique, s'achève sur une péroraison d'un effet mélodique 
certain; le cantique de M. Fauré, En prière, reste dans le domaine du 
chant pur à peine soutenu par quelques accords arpégés ; enfin un prélude 
d'orchestre: Ce que l'on entend dans la nuit de Noël, par M"" Augusta Holmes, 
a des qualités de naïveté et de coloris que l'on a bien appréciées. Les 
trois cantiques dont nous venons de parler ont été chantés avec beaucoup 
de sentiment et de style par M"« de Montalaut, qui s'est montrée excellente 
dans le duo de Béatrice et Bénédict, de Berlioz, qu'elle a dit délicieusement 
avec M"" Lavigne. — Les fragments célèbres du Songe d'une nuit d'été de 
Mendelssohn ont terminé brillamment le concert. 

Ajiédke Boutakel. 



— Concerts Lamooreux. — L'ouverture â'Esthcr, de M. Coquard, est une 
des meilleures choses que nous ayons entendues de ce compositeur : Les 
idées sont claires, bien conduites, l'instrumentation nerveuse ; il ne règne, 
dans cette œuvre, aucune des préoccupations wagnériennes qui hantent 
les cerveaux de la plupart de nos modernes compositeurs. — La Sym- 
phonie en la de Beethoven a été remarquablement exécutée, sauf le finale, 
dans lequel la trompette a exécuté ses mi réitérés avec une telle violence 
qu'elle réussissait à annihiler tous les autres instruments. C'est décidément 
la disposition de l'orchestre de M.Lamoureux qui est cause de semblables 
résultats : ses instruments de cuivre sont perchés à une telle hauteur 
qu'ils dominent les étages inférieurs et écrasent tout de leur bruyante 
sonorité. — Le Prélude du troisième acte de Tristan et Yseult, de "Wagner, 
consiste en un interminable solo de cor anglais précédé de quelques me- 
sures d'orchestre. On a applaudi le talent de M. Doré ; mais, comme mu- 
sique, cela est bien inférieur à un effet à peu près semblable que l'on trouve 
dans le ilanfred de Schumann. — Le scherzo du Songe d'une nuit d'été de 
Mendelssohn a produit son eft'et accoutumé. Après ce délicieux morceau, 
venait l'ouverture d'I/craînnn et Dorothée, de Schumann. Ce n'estpas sur cette 
œuvre qu'il faudrait juger le grand génie du compositeur. Cette ouverture 
est médiocre ; elle est écrite dans les tons sourds empruntés au médium 
des instruments qu'affectionnait Schumann, elle manque de souffle : la 
Marseillaise fait mauvais effet dans ce style bucolique ; elle ne prête qu'aux 
grandes explosions. Dans un cadre plus restreint, dans les Deux Grenadiers 
de H. Heine, elle est bien mieux amenée et provoque une réelle émotion. 
Le Venusberg du Tannhiiuser, composé après coup sur des motifs familiers 
à ceux qui ont entendu si souvent l'ouverture de cet opéra, doit faire un 
grand effet avec la figuration qui l'accompagne ; elle perd dans un concert. 
Sa fin languissante provoque l'ennui ; on sait que "Wagner, en introduisant 
cet intermède dansé dans son œuvre, entendait faire un sacrifice à la 
dépravation française, qui ne saurait se passer de ballet même dans une 
œuvre sérieuse. Quant à la Marche du Centenaire, c'est de la musique 
d'exportation, bruyante, interminable et coulée dans le même moule que 
toutes les marches de "Wagner, aussi bien celle du Tannhauser que celle 
des Maîtres Chanteurs, etc.. qui sont du reste toutes plus ou moins imitées 
de Weber. En somme tout le succès du concert a été pour la Symphonie 
en la et le scherzo du Songe, ce dont il ne faut pas se plaindre. 

H. Barbedette. 

— Aujourd'hui, par suite des fêtes du jour de l'an, il n'y aura pas de 
concert du dimanche, ni chez M. Colonne, ni chez M. Lamoureux. 

— La Société nationale a donné, samedi 27 décembre, son premier 
concert de la saison, salle Pleyel. Le programme était entièrement com- 
posé d'œuvres de musique de chambre de César Franck, qui, depuis plu- 
sieurs années, était président de la Société, et, depuis longtemps, lui avait 
réservé presque toutes les premières auditions de ses œuvres. L'on a donc 
entendu pour la seconde fois le quatuor à cordes, qui n'avait été donné 
jusqu'ici qu'à l'un des derniers concerts de la saison précédente ; puis le 
quintette, qui forme depuis plusieurs années un des plus magnifiques 
morceaux du répertoire de la Société ; le Prélude, choral et fugue, pour 
piano ; enfin deux chœurs pour voix de femmes : la Vierge à la crèche et 
un fragment i'ihdda, opéra inédit. Un public nombreux et recueilli a 
acclamé avec enthousiasme ces œuvres, dont il n'est pas une qui n'ait sa 
place parmi les chefs-d'œuvre de la musique, et qui, devant un audi- 
toire accoutumé à leurs beautés, prenaient une sorte d'allure classique 
qu'elles ne perdront plus. Remarquable exécution des pièces instrumen- 
tales par M.'^" George Hainl, M. Chevillard et le -quatuor de la Société, 
MM. Heymann, Gibier, Balbreck et Liégeois, et par les chœurs sous la 
direction de M. Vincent d'Indy. Julien Tiersot. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 

Dépêche de Naples : Hanilct vient d'obtenir un grand succès au San 
Carlo, avec Maurel et M"» Calvé. On a fait beaucoup d'ovations aux deux 
excellents artistes. 

— Si les journaux de son pays disent vrai, l'auteur de la bienheureuse 
Cavalleria rusiicana, le jeune maestro Pietro Mascagni, donnerait des 
preuves d'une fécondité qui pourrait finir par lui être fatale. Non content 
d'écrire l'opéra qui lui a été commandé, tes Rantzau, il en aurait déjà un 
tout prêt, Guglielino Radcliffe, et il travaillerait en ce moment à un troi- 
sième, la Filandn. Il nous parait que c'est beaucoup. 

— La Cavalliera rusticana de M. Mascagni, après avoir fait fortune en 
Italie, et parcouru toute la Péninsule, commence son tour d'Europe. Dans 
le courant de la prochaine saison on va la représenter, traduite en alle- 
mand sur neuf théâtres : "Vienne, Buda-Pesth, Prague, Berlin, Munich. 
Francfort, Mannheim, Stuttgard et Hambourg. En même temps on la 
donnera, en italien, sur diverses autres scènes étrangères: Saint-Péters- 
bourg, Moscou, Madrid, Valence et Trieste. Puis elle continuera sa marche 
triomphale dans sa patrie, où déjà vingt villes vont l'avoir acclamée, ce 
qui amène cette réflexion du Truvatorc: « En admettant que la location 



LE MENESTREL 



de la partilion ait été calculée sur le pied d'une moyenne de 10,000 francs, 
ce serait une somme de 200,000 francs qui aurait été gagnée déjà jusqu'à 
ce jour entre l'éditeur et l'auteur. » Le succès, d'ailleurs, est loin d'être 
épuisé, car à Ancone, qui n'est certes pas une ville de premier ordre, la bien- 
heureuse Cavallm'a ne vient pas d'obtenir une s érie de moins de quinze 
représentations. 

— Quelques nouveaux ouvrages italiens qui ne demandent, comme tant 
d'autres, qu'à voir le l'eu de la rampe : Jeflc, drame lyrique, de M. Bruno- 
Barzilai, qui, dit-on, pourrait bien être joué au théâtre Goldoni, de 
Venise, au cours de la prochaine saison de printemps : Viaggo cli Nozze, 
opéra-comique en trois actes, de M. Antonio Lozzi; el Principe di Leida, 
opérette du maestro Riccardo Matini, et Lili, autre opérette du même. 

— Il fait bon ouvrir des concours, mais il ne faut pas y perdre d'argent. 
C'est ce qu'a pensé un éditeur de musique de Palerme en organisant un 
concours pour une grande valse à l'occasion de la prochaine Exposition 
qui doit avoir lieu en cette ville. L'œuvre couronnée recevra un prix de 
JOO francs, mais,., chaque concurrent devra envoyer avec son manuscrit 
une somme de deux francs. Les affaires sont les affaires. 

— La cantatrice Medea Borelli, l'une des plus renommées de l'Italie 
actuelle, doit épouser prochainement un jeune noble d'Ascoli, le comte 
Angelini. Mais, au rebours de tant d'autres, elle ne quittera point le 
théâtre et continuera sa carrière. 

— Le célèbre chef d'orchestre Hans de Biilow, qui a toujours marque 
une très grande prédilection pour les œuvres de la nouvelle école fran- 
çaise, vient de diriger au dernier concert philharmonique de Hambourg, 
la deuxième symphonie (la mineur) de M. Camille Saint-Saèns. Cet ou- 
vrage a obtenu un très vif succès, et la critique allemande lui est très 
favorable. La Muzik-Zeilung de Hambourg cite à ce propos un mot de 
J. Brahms sur l'auteur de Sniiison et Dalila. « Ah ! si tous nos compositeurs 
allemands voulaient donner à leurs travaux un peu du soin et de l'atten- 
tion que Saint-Saëns a mis à écrire tous ses ouvrages! » On se rappelle, 
dit-elle encore, que Bûlow avait déjà dit un jour de Saint-Saêns qu'il était 
le, meilleur « compositeur allemand » de l'époque! Nous ne saisissons pas 
très bien le sel de cette dernière remarque. 

— On annonce à Berlin, dit le Guide musical, une série de concerts qui 
ne peut manquer d'intéresser vivement: le célèbre violoniste Sarasate a 
proposé de donner un cycle de récitals de violon, dans lesquels il passera 
en revue les œuvres les plus remarquables du répertoire du violon, depuis 
son origine jusqu'à nos jours. On se rappelle que Rubinstein avait déjà 
organisé, il y a trois ans, des séances analogues pour piano. Le succès de 
ces concerts historiques fut énorme à Saint-Pétersbourg, à Berlin et à 
Paris. 

— Le compositeur tchèque, Antoine Dvorak vient de recevoir de l'Uni- 
versité de Cambridge, en Angleterre, le titre honorifique de docteur ès- 
musique. 

— On a donné le 7 décembre à l'Opéra royal hongrois de Buda-Pesth, 
sous le titre de Czardas, un nouveau ballet en trois actes, qui semble être 
le pendant de celui qu'on représentait récemment à Vienne sous celui de 
Wiener Waher. C'est une sorte d'histoire en action de la Czardas, plus 
brillante, plus fantastique et plus originale que cette histoire dansée de la 
valse, et qui pourrait bien, dit un chroniqueur, faire son tour d'Europe, 
grâce à son charme et à son originalité. Le scénario est dû à M. Luigi 
Mazzantini, maître de ballet de l'Opéra, qui,_ pour étudier à fond les 
czardas, a fait un voyage de plusieurs mois dans les provinces de la Hon- 
grie et en Transylvanie. La musique est l'œuvre d'un jeune compositeur, 
M. Eugène Stojanovicz, et est pleine, dit-on, de motifs personnels char- 
mants et d'un grand efl'el, entremêlés de quelques-unes des plus belles 
chansons nationales. Le premier acte du ballet représente l'arrivée des 
Tsiganes en Hongrie, avec musique et danses d'une couleur éminemment 
orientale; le second acte transporte le spectateur, plusieurs sièales plus 
tard, au milieu du camp du célèbre Rakoczy, dont la marche a été rendue 
si fameuse par Berlioz; enfin, le troisième se déroule de nos jours, en 
Transylvanie, où les danses hongroises se mêlent aux danses nationales 
des Roumains et des Saxons. En résumé, cet ouvrage a obtenu un succès 
d'enthousiasme, et excite à chacune de ses apparitions des applaudisse- 
ments frénétiques. 

— L'Opéra royal de Dresde inaugurera dans quelques jours un cycle 
d'opéras de Gluck qui se déroulera dans l'ordre suivant : Alcestc, Orphée, 
Armide, Iphigénie en Aulidc, iphigénie en Tcmridc. 

— Une correspondance de Saint-Pétersbourg, reçue par le Journal de 
Magdt'bourg, donne les explications suivantes au sujet de la retraite de 
Rubinstein, comme directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg : 
« M. Rubinstein a abandonné ce poste uniquement parce que le ministère 
de la Cour ne lui donnait pas les moyens de maintenir l'institution sur 
un pied digne du gouvernement russe. Pour arriver à un pareil résultat, 
en Russie, il faut faire antichambre en tous lieux et s'abaisser à des solli- 
citations humiliantes. Rubinstein n'était pas l'homme d'une telle situa- 
tion. » 



— On ne dira pas que le Théâtre-Royal de Liège n'en donne pas pour 
leur argent à ses spectateurs. Le dimanche 28 décembre, l'affiche de ce 
théâtre offrait à ceux-ci un opéra-comique en trois actes et... un grand 
opéra en cinq actes : le Docteur Crispin, des frères Ricci, et la Muelle de 

Portici, d'Auber. 

— Les journaux espagnols annoncent comme prochaine la première 
représentation, au théâtre du Liceo de Barcelone, d'un opéra nouveau du 
compositeur Felipe Espino, intitulé Zahra. Le sujet de l'ouvrage est espa- 
gnol, et l'action se passe dans le courant du ix" siècle. 

— Nous annoncions récemment la prochaine apparition, au théâtre de 
la Trinité de Lisbonne, d'une opérette nouvelle intitulée Moira de Silvcs, 
due à un jeune compositeur, M. Joâo Guerreiro da Costa. L'ouvrage est 
en effet en pleines répétitions, mais le jeune artiste, atteint d'une maladie 
grave, vient de mourir avantd'en avoir pu voir la première représentation. 

— Selon un journal italien, le Cosmorama, le théâtre du Lyceo de Bar- 
celone serait en ce moment en proie à une crise financière aiguë. Une 
des premières artistes de la troupe italienne. M™* Giuseppina Pasqua, 
serait déjà partie, après avoir appelé la direction devant les tribunaux, et 
d'autres seraient tout disposés à la suivre de près. 

— Nous avons dit que c'est par un drame lyrique de M. Arthur Sulli- 
van, Ivanhoé, que devait s'ouvrir le nouveau théâtre construit à Londres 
par les soins de M. d'Oily Carte, déjà directeur du Savoy-Théâtre. C'est 
au 10 janvier qu'est fixé le jour de cette inauguration. On annonce déjà 
qu'après Ivanlioé, M. d'Oily Carte doit donner un ouvrage nouveau de 
M. Goring Thomas, l'auteur applaudi de Nadejda et à'Esmeralda. 

— On annonce qu'au cours de récentes fouilles opérées en Egypte, Un 
M.Flinders Pétrie aurait découvert, dans une tombe féminine, entre autres 
objets, une flûte double égyptienne. Récemment, à Londres, devant un 
auditoire choisi, cet artiste auraitexécuté divers merceaux sur l'instrument 
en question, dont l'âge respectable ne représenterait pas moins de trois 
mille années. Si les renseignements publiés à ce sujet sont exacts, le son 
de cette flûte antique, au lieu de ressembler à celui de la flûte moderne, 
se rapprocherait de celui de l'instrument connu en Italie sous le nom de 
zampogna. D'autre part, on fait cette remarque intéressante, que les diverses 
notes de son échelle sont identiques à celle de la gamme européenne 
moderne, ce qui prouverait que notre système musical était connu des 
anciens Egyptiens. 

— A l'Empire-Théâtre, de Londres, première représentation du Ballet 
des jouets, scénario de M'"^ Ratti-Lanner, musique de M. Léopold de 'Wenzel, 
avec M"=s Paladino et de Sortis pour principales interprêtes. 

— L'Opéra allemand de New- York vient d'effectuer sa réouverture avec 
VAsraël de Franchetti, dont c'était la première représentation en Amérique. 
La presse locale critique cet ouvrage assez sévèrement, se bornant à re- 
connaître au compositeur un don très prononcé d'assimilation. L'interpré- 
tation, qui comprenait presque exclusivement des artistes nouveaux pour 
l'Amérique, a produit une impression très favorable. Le chef d'orchestre, 
M. A. Seidl, avait monté l'ouvrage avec un soin minutieux. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

Comme d'ordinaire à Paris, dans nos églises, la musique a eu sa 
part très importante dans la célébration des fêtes de iVoél, qui sous ce 
rapport ont été extrêmement brillantes. A Saint-Louis d'Antin, exécution, 
avec petit orchestre, de la messe en sol de Weber (soli par MM. Clément, 
Merglet et Bœtig) ; à l'Offertoire, composition religieuse de M. Loret pour 
violon, violoncelle, hautbois et orgue (MM. Lefort, Georges Papin, Bou- 
lard et l'auteur). — A Saint-Eustache, à la messe de minuit, messe en ut 
de" Mozart et Noël d'Adam (M. Dulin); pendant la grand'messe, oratorio 
de Lesueur, avec orchestre. — A Saint-Augustin, à la messe de minuit, 
r Oratorio de Noël, de M. Saint-Saëns, et à la messe du jour, messe deM. J. 
Hochstetter (chanteurs: MM. Auguez, 'V\''armbrodt, Villard etBernaërt; 
instrumentistes: M^t. Franck, Loeb et Bas; au grand orgue: M.Eugène 
Gigout). — A Notre-Dame- des-Victoires, Messe de Lesueur, sous la di- 
rection de M. Pickaert. — A la Trinité, Messe du Sacre de Cherubini, 
sous la conduite de M. Bouichère (chanteurs : MM. l'ontaine et Giraud ; 
instrumentistes : MM. Paul Viardot, Franck et Gauthier.) —A Saint-Ger- 
main-des-Prés, Messe en «i d'Haydn, sous la direction de M. Minard 
jeune. —A Notre-Dame-de-Lorette, Messe de Sainte-Cécile, de M. Gounod 
(harpiste: M"» Momas). — A Saint-Philippe-du-Roule, Messe des Rois 
Mages, de Pilot; M. Gillet, hautbois, et M. Berthelier, violon, se font 
■ entendre pendant les offices. — A Saint-Thomas-d'Aquin, Messe de divers 
auteurs (Kyrie et Gloria de Niedermeyer, Sanctus de M. Ambroise Thomas, 
Sahdaris de M. Gounod, Agmis Dei de Cherubini). — A Saint-Sulpice, 
à la messe de minuit, messe de Pilot, composée sur d'anciens Noëls 
(instrumentistes: MM. Georges Papin etClerc); à la messe du jour. Messe 
de Beethoven et Bencdictus de M. Bellenot, chanté par M. Auguez; au 
grand orgue, M. VVidor. — A Saint-Eugène, Kyrie et Gloria de la Messe 
de Sainte-Cécile de M. Gounod, Credo de M. Samuel Rousseau, et Sanctus 
de M. Raoul Pugno (M»«= Leroux-Ribeyre et M. Bernaërt; à l'orgue M. Xa- 
vier Leroux). — A Saint-Roch, à la messe de minuit, A'oèi de M. Darnaud, 
et Ave Maria de M. Perran ; à la messe du jour, oratorio de Lesueur et 
Credo de la Messe solennelle de M. Gounod. — A la Madeleine, Kyrie 



LE MÉNESTREL 



d'Haydn, Gloria de M. Gounod, Salutaris de M. Saint-Saëns et Agnus Dei 
de Dietsch (MM. Ballard et Barrot) ; au grand orgue, M. Théodore Dubois, 
à l'orgue d'accompagnement, M. Manson. — A Sainte-Clotilde, Messe de 
Pilot, pour soii, chœur et orchestre, et Offertoire de M. Samuel Rousseau 
(chanteurs: MM. Fournest et Mazalbert; instrumentistes: MM. Nobeis, 
Loeb et Carillon ; au grand orgue, M. Gabriel Pierné). 

— Il y a quelques mois, on s'était justement ému à Paris de l'article 
d'un petit reporter musical nantais qui prêtait au grand maestro Verdi 
une conversation, des plus malveillantes, à l'égard de nos compositeurs 
français. Nous n'avons jamais fait allusion à cet article de reportage, pen- 
sant bien qu'il devait être tout au moins singulièrement exagéré, étant 
donné le noble caractère de l'interwievé. Bien nous en a pris. Le baryton 
Victor Maurel livre, en effet, aujourd'hui, à la publicité, une lettre qu'il reçut 
à cette époque du maitre italien et qu'il n'a pas communiquée plus tôt au 
public parisien parce qu'il n'y étaitpas autorisé. Cette lettre, nous sommes 
heureux de la reproduire ici. 

Milan, 25 avril 1890. 
Cher Maurel, 

i< Je voudrais que cette lettre vous fût remise avant que voua quittiez Gênes. 

» Dans le Figaro du 21, il y a un entrefilet à propos d'une conversation qui 
aurait eu lieu entre un monsieur X... et moi et au cours de laquelle j'aurais 
parlé très sévèrement de trois de nos compositeurs français, Saint-Saëns, Tho- 
mas, Gounod. J'espère que vous me croirez facilement si je vous dis que cette 
narration a été dénaturée dans un sens odieux, car ce que j'ai pu direne pouvait 
être une offense pour personne. 

» Muzio m'écrit que je dois répondre. Pour rien au monde... Mais je serais 
très affligé si ces messieurs, et spécialement Thomas, croyaient à ces paroles. 
Vous savez l'estime que j'ai pour cet homme, et il est impossible qu'une parole 
blessante pour lui puisse sortir de ma bouche. Si vous lui écrivez, racontez-lui 
ce désagréable incident. 

» Bon voyage et prompt retour. 

]) Votre affectionné, 

G. Verdi. 

— M. Bourgault-Ducoudray vient de terminer sa partition de Thamara, 
sur un livret en deux actes de M. Louis Gallet. La lecture en aura lieu 
à l'Opéra le jeudi 8 janvier prochain. 

— Les conservatoires de province ne sont pas oubliés par notre admi- 
nistration des beaux-arts. La Semaine musicale de Lille nous apprend que 
M. le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts a expédié à 
l'École nationale de musique de cette ville, une trompette et un cornet à 
piston, comme don gracieux. Par arrêté du 16 décembre, il a en outre ac- 
cordé un encouragement de trois cents francs aux élèves suivants de 
l'École de Lille, admis au Conservatoire national de musique et de décla- 
mation : M. Hérauard, M"=s Ray et de Kisch . 

— II n'est peut-être pas sans intérêt de constater que le beau drame de 
M. Alphonse Daudet, l'Arlésienne, aidé de la charmante musique de Bizet 
exécutée par l'orchestre Lamoureux, a atteint dimanche dernier, à l'Odéon , 
sa cent quatre-vingtiitme représentation. 

— A l'Opéra-Comique, les fonctions de maîtresse de ballet, devenues 
vacantes par la mort de M"'' Louise Marquet, sont confiées à W^" Elise 
Parent, dont on n'a pas oublié la brillante carrière chorégraphique à 
l'Opéra, où elle a laissé les meilleurs souvenirs, et comme femme et comme 
artiste. M"" Parent s'est mise aussitôt en fonctions, en réglant le ballet de 
l'Amour vengé, qui a été représenté cette semaine. 

— L'Association des Artistes musiciens vient d'être autorisée à accepter 
le legs de 20,000 francs qui lui avait été généreusement fait par M"^' Erard. 
Dans sa deuxième séance, le Comité de l'Association a fait choix du 
rapporteur chargé de présenter à la prochaine assemblée générale le 
compte rendu des travaux de la Société pour l'année 1890. C'est M. Arthur 
Pougin qui a été élu. 

— Dimanche a eu lieu l'assemblée générale annuelle de la Société natio- 
nale de musique, sous la présidence de M. G. Fauré. Après une allocu- 
tion du secrétaire, qui a rendu hommage à la mémoire de César Franck, 
et le compte rendu du trésorier, on a procédé au renouvellement du 
comité. Ont été nommés: MM. Fauré, V. d'Indy, Chabrier, Ernest Chaus- 
son, Camille Benoit, Paul Vidal, P. de Bréville, GheviUard et Charles 
Bordes. 

— Voici qu'on annonce le prochain mariage d'une jeune artiste dont 
nous avions l'occasion de parler récemment, M"^ Adélaïde Milanollo, vio- 
loniste, avec M. Roeder, littérateur et publiciste à Dresde. Nous savons 
aujourd'hui, de façon certaine, que cette artiste, ainsi que sa sœur Clo- 
tilde, violoniste comme elle, est cousine de M"" la générale Parmentier, 
née Teresa Milanollo, et qu'elles sont loin d'avoir à regretter cette parenté. 
L'une et l'autre ont été pendant quelque temps, au Conservatoire, auditrices 
dans la classe de M. Massart. Ces deux jeunes filles ont fait en France, 
sous la conduite d'une imprésario nommé Sainti, une tournée artistique qui 
n'a pas toujours été brillante, si ce n'est a Nantes, où leur succès a été très 
accentué et fructueux. L'une d'elles, Glotilde, a fait sa première commu- 
nion en cette ville, grâce aux soins de M. Arnoux Rivière, qui, après 
l'avoir placée pendant un certain temps à ses frais chez les religieuses de 
Saint-Vincent-de-Paul, lui a fait cadeau d'un fort beau violon. 



— Charmante réunion, cette semaine, chez M. et M'"= Eugène Fischhof. 
Elle avait surtout pour but de présenter, aux amis de M. Eugène Fischhof, 
son frère, lé célèbre virtuose compositeur viennois, M. Robert Fischhof. 
Malheureusement, au dernier moment, celui-ci a été retenu à Vienne 
par une assez grave indisposition, ce qui l'oblige à retarder son voyage 
à Paris et à remettre à une date indéterminée les concerts annoncés à la 
salle Erard et chez M. Colonne. En son absence. M""! Montigny de Serres 
et M. Louis Diémer ne nous en ont pas moins fait entendre ses merveil- 
leuses Variations pour deux pianos, qui sont tout à fait de premier ordre ; 
l'allure en est d'un beau style classique, mais avec des détails d'un ralE- 
nement moderne exquis. Il n'est pas besoin d'ajouter que les deux inter- 
prètes se sont montrés, dans l'exécution de cette œuvre, des artistes tout 
à fait remarquables, selon leur habitude. A la même soirée, on a entendu 
encore W^" Krauss, qui a chanté délicieusement le Soir, d'Ambroise 
Thomas, et la petite Naudin, cette enfant d'une précocité extraordinaire, 
qui chante l'Enfant au jardin, de Faure, à vous tirer toutes les larmes des yeux. 

— Très intéressante audition des élèves de M"" Guéroult, l'excellent 
professeur bien connu, à la salle Gaveau. En dehors du répertoire classique, 
M™" Guéroult a fait exécuter des œuvres d'auteurs modernes : MM. Godard, 
Bourgeois, Barbedette, etc. Grand succès pour M"" Grosrichard, qui a fort 
bien interprété l'Impromptu, de M. Barbedette, et l'Agilato pour piano et 
violon, du même auteur. Grand succès aussi pour la Marche triomphale, de 
M. Bourgeois, exécutée par M"''s Laçasse, Legendre, Halbanach et Gros- 
richard. Le violon était tenu par M. P. Lemaître, qui a tenu ses audi- 
teurs sous le charme accoutumé. Signalons une charmante enfant, la 
petite Jeanne Numa, qui promet de devenir une artiste distinguée. 

— M. Edouard Guinand, le président de la célèbre société chorale 
Guillot de Sainbris et M'°'= Guinand ont donné dans leur hôtel de la rue 
Dumont-d'Urville une soirée musicale dont leurs invités conserveront un 
souvenir charmant. Les ténors Maz Alberty et Devillers, le violoniste 
White, le violoncelliste Liégois, la cantatrice M"^ Fanny Lépine, les com- 
positeurs Gh. Lefebvre et Ch. René, le poète Jean Rameau ont tour à tour 
défrayé un très intéressant programme. 

— Au dernier concert de l'Association artistique d'Angers, la Société 
musicale la plus active assurément et la plus vivante de toute la province, 
M. Jules Bordier a fait entendre avec un vif succès une composition nou- 
velle, Loreley, ballade pour chœur d'hommes et orchestre, écrite sur un 
texte imité de Henri Heine par M. H. Durand. L'auteur, qui dirigeait en 
personne l'exécution de sou œuvre, a été de la part du public l'objet 
d'une manifestation particulièrement flatteuse. Quelques jours auparavant, 
M. Jules Bordier avait remporté un autre succès au concert populaire de 
Nantes, où l'on avait accueilli avec une grande faveur son ouverture de 
Nadia et la suite dansante extraite du ballet l'Anneau de fer. 

— M. Gabriel Sinsoilliez, chef d'orchestre du théâtre de Lille, vient d'être 
choisi comme premier chef du Casino de Boulogne, pour l'été 1891. 
M. Sinsoilliez compte faire représenter au Casino une œuvre importante, 
les Salviati, grand opéra en quatre actes et cinq tableaux, à laquelle il met 
la dernière main en ce moment. La presse sera conviée à la première 
des Salviati, 

NÉCROLOGIE 

Cette semaine est mort, à l'âge de soixante-neuf ans, un galant homme 
qui fut un homme de grand talent et certainement l'un des écrivains les 
plus lus de ce siècle. Octave Feuillet, dont les débuts-littéraires remontaient 
à 1845, a succombé dans sa résidence de Saint-Lô, qu'il ne quittait plus 
guère en ces dernières années, aux suites de la maladie nerveuse dont il 
était depuis longtemps atteint. Les succès de l'auteur dramatique ont 
égalé, chez Feuillet, ceux du romancier. Après avoir donné d'abord à 
l'Odéon, en collaboration avec Paul Bocage, deux ou trois drames, entre 
autres Échec et mat, il fit jouer, au Gymnase et à la Comédie-Française, 
une série de proverbes pleins de grâce qui n'étaient pas une imitation, 
mais certainement une inspiration de ceux de Musset; c'était la Crise, le 
Pour et le Contre, le Village, la Partie de dames... Vinrent ensuite les grandes 
œuvres dramatiques dont les succès furent si éclatants, si retentissants et 
si prolongés : Dalila, le Roman d'un jeune homme pauvre. Rédemption, le Sphinx, 
etc. Feuillet a même touché, par accident en quelque sorte, à la musique. 
Sur la prière d'un jeune musicien, désireux de se produire, M. Hémery, 
organiste de Saint-Lô, il avait transformé en un livret d'opéra-comique 
une des petites saynètes écrites par lui naguère presque au courant de la 
plume, la Fée, et ce petit ouvrage fut représenté au théâtre Favart il y a 
quelque douze ans. Les romans d'Octave Feuillet ont été traduits dans toutes 
les langues, ses pièces ont été jouées en tous pays, et il nous faisait assu- 
rément plus d'honneur, à l'étranger, que tel ou tel écrivain « naturaliste » 
qu'on pourrait nommer. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

Pour paraître prochainement chez les éditeurs MAGKAR et NOËL: 
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LE MÉNESTREL 



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JOURNAL DE MUSIQUE FONDÉ LE l^"- DÉCEMBRE 1833 

Paraissant tous les dimanches en huit pages de texte, donnant les comptes rendus et nouvelles des Théâtres et Concerts, des Notices biographiques et Études sur 

les grands compositeurs et leurs œuvres, des séries d'articles spéciaux sur l'enseignement du Chant et du Piano par nos premiers professeurs, 

des correspondances étrangères, des chroniques et articles de fantaisie, etc., 

publiant en dehors du texte, chaque dimanche, un morceau de choix (inédit) pour le CIIAXT ou pour le PIAi¥0, de moyenne dilficulté, et offrant 

à ses abonnés, chaque année, de beaux recueils-primes CHAUT et WAtV'O. 



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supplément d'UNl ou de DEUX francs pour l'envoi franco de la prime simple ou double dans les départements. (Pour l'Etranger, l'envoi franco 
des primes se règ:le selon les frais de Poste.) 

LesabonnésauChanlpemenlpreudrelaprimePianoelvice versa.- Ccui au Piano el au Chanl réuuis onl seuls liroil à la grande Prune. - Les abonnés au lexle seul n'onl droil à aucune prime. 

CHANT CONDITIONS D'ABÛNNE,\1E.U AU «■ MÉNESTREL » PIANO 



l" Moded'abonnement ; Journal-Texte, tous les dimanches ; 23 morceaux de cu,4ni : 
Scènes, Méloilies. Komincei, paraissant di qnin/aine en quinzaine; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an : 20 franes ; Étranger, frais de poste en sus. 



2» Moied'aboiiiieiiieiit: Journal-Texte, tous les dimanches; 26 morceaux de piano: 
Fantaisies, Transcriptions, Danses, de quinzaine eu quinzaine; 1 Recueil- 
Prioie. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger : Frais de poste en sus. 



CHANT ET PIANO RÉUNIS 

3* Moie d'ahonneinsiii contenant le Texte complet, 52 morceaux de chant et de piano, les 2 Recueils-Primes ou une Grande Prima. — Uu an : 30 francs. Paris 

el Province,- Étranger: Poste en ans. — On souscrit le 1" de chaque mois. — Les 52 numéros de chaque année forment collection. 
4° Mode. Texte seol, sans droit aux primes, un an : 10 francs. 

Adresser franco un bon sur la poste à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienoe. 



Dimanche 11 Janvier 1891. 



3119 - 57-»' mM — 1\» 2. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser franco à M Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivieane, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 
Adresser f»»"^^" ; ^^ ^^^^^^ ^^^.^ ^^ Province. - Texte et Musique de Cliant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, -20 fr., Pans et Province. 
Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. - Pour l'Etranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIEE-TEXTE 



I. Notes d'un librettiste: Victor Massé (35° article), Louis Gallet. — II. Semaine 
théâtrale : A propos d'une reprise de Patrie, H. Moreno. — III. Une famille 
d'artistes; Les Saint-Aubin (5» article), Arthlr Pougin. — IV. Nouvelles diverses 
et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 
Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour • 
LES VOLANTS 
n" IS de la Chanson des Joujoux, poésies de Jules Jouy, musique de 
Claudius Blanc et Léopold Dauphin. — Suivra immédiatement : La terre 
a mis sa robe blanche, nouvelle mélodie de Théodore Dubois, poésie de 
J. Bertherov. 

PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de piano: Au matin, d'ANTONiN Marmontel. — Suivra immédiatement ; 
les Douze Femmes de JapJiet, quadrille brillant par LÉON Roques, sur l'opé- 
rette de Victor Roger, le dernier succès du théâtre de la Renaissance. 

PRIMES POUR L ANNÉE 1891 

NOS ABONNÉS EN TROUVERONT LA LISTE A LA 8= PAGE DE NOS PRÉCÉDENTS NUMÉROS 



NOTES D'UN LIBRETTISTE 



VICTOR MASSE 



Les lettres de Victor Massé, celles du moins que j'ai pos- 
sédées, sont généralement courtes, précises; on n'y rencontre 
point de ces épanchements faits pour éclairer ceux qui les 
lisent sur la réelle tournure d'esprit, sur la manière de con- 
cevoir, sur les procédés de travail de leur auteur, détails si 
abondants chez certains autres compositeurs, dont la corres- 
pondance éclaire largement la vie intellectuelle. 

J'ai pu toutefois connaître un Massé plus expansif, s'aban- 
donnant mieux à la vivacité naturelle de son exprit, formu- 
lant sur son art des vues personnelles; il m'a fallu, pour 
cela, l'aller chercher, l'étudier dans un document fort inté- 
ressant et peu répandu: la notice qu'il consacra à Auber, son 
prédécesseur à l'Institut, et qu'il vint lire, le 13 mars 1875, 
à l'Académie des Beaux-Arts. 

Il y a dans ce travail, d'une libre allure qui en tempère 
la gravité académique, des traits que j'aime à noter au pas- 
sage. 

Dès le début il explique ainsi comment Auber ne fut qu'un 
pseudo-Normand : 



« Daniel-François-Esprit Auber vint au monde à Gaen, le 
29 janvier 1782... Le compositeur parisien par excellence 
devait naître à Paris, aux petites écuries du Roy, faubourg 
Saint-Denis, oii son père habitait comme ofBcier des chasses 
de Louis XVI, et ce fut le hasard d'un voyage qui le fit nor- 
mand. 

« Je ne puis m'empècher^de remarquer ce singulier pré- 
nom : Esprit, qui est toute une prédestination et qui semble 
lui être donné, comme dans les contes d'autrefois, par la 
bonne fée, sa noarraine. 

« Cet Anacréon de la musique recherchait surtout la société 
des femmes; en France la réputation de vert-galant n'a ja- 
mais nui à personne. Son esprit est resté proverbial, et pour- 
tant Auber ne soutenait jamais une conversation; il y prenait 
part sans doute, mais, comme un habile archer derrière une 
palissade, il attendait le moment voulu pour lancer le trait 
qui résumait et terminait la conversation. » 



Dans un autre passage, c'est une phrase à la gloire de la 
musique française et aussi un franc regret d'une situation 
dont on sentait qu'il avait personnellement souffert : 

« La date du 29 février 1828 n'est pas seulement glorieuse 
dans la carrière d'Auber; elle l'est aussi dans l'histoire de 
notre musique nationale. En effet, à cette époque, Gluck, 
Spontini et Rossini avaient seuls donné des œuvres remar- 
quables sur notre première scène lyrique; la Muette était donc 
le premier grand opéra d'un musicien français, pouvant mar- 
cher de pair avec les œuvres de ses illustres devanciers. 

» De tout temps une manie de notre cher pays a été d'ac- 
cueillir les étrangers au détriment de nos nationaux: cour- 
toisie que du reste, les premiers ne nous rendent jamais. 
Chose mélancolique à constater, ce sont eux qui font nos 
opéras. Les partisans de celte hospitalité exagérée y cherchent 
un hommage i-endu à la France; il n'en est rien; le coucou, 
en déposant ses œufs dans le nid des autres, a aussi de ces 
hommages-là! Un de ces étrangers expliquait ainsi, devant- 
moi, leur assiduité à venir chercher fortune chez nous : — 
« La France est une bonne trompette! » — L'aveu est bon 
à noter. Quant à moi, je suis de ceux qui croient que Méhul 
aurait pu faire la Vestale et Herold les Huguenots. Réjouissons- 
nous de ce que quelques bons poèmes aient été détournés 
de leur route habituelle pour êlre confiés à des compositeurs 
français; sans cela nous n'aurions ni la Muette, ni la Juive, 
ni Faust, ni Hamlet. » 

A ces citations empruntées au compositeur lui-même et 
qui, à propos d'Auber, nous laissent voir un peu de sa phy- 



10 



LE MENESTREL 



sionomie morale personnelle, je veux en ajouter deux, prises 
dans un travail de M. le vicomte Henri Delaborde, qui vint, 
le 20 octobre 1888, parler à son tour de Victor Massé à celte 
même tribune de l'Académie des beaux-arts, où quelques 
années auparavant Victor Massé était venu parler d'Auber. 

D'abord, un mot sur son talent, mot de tbèse générale, mais 
visant directement le modèle : 

« Le naturel dans l'art peut, en même temps, être l'exquis; 
l'expression musicale de la douleur ou de la joie, de la mé- 
lancolie ou de la passion, peut tantôt se raffiner jusqu'à 
l'extrême élégance, tantôt s'élargir et s'exalter jusqu'au lyrisme, 
sans pour cela cesser d'être vrai ». 

Ensuite une observation sur son caractère : 

« Il était chef du chant de l'Opéra depuis 18S2, tâche 
pénible et délicate à laquelle il apportait un zèle et une 
abnégation d'autant plus méritoires qn'il se trouvait ainsi 
servir, par état, la cause de ses rivaux, quelquefois même 
celle d'un art peu conforme à ses propres inclinations et à 
ses doctrines. » 

Ce rêveur, ce simple, en qui à première vue on devinait 
la sainte terreur de la foule, cet artiste aux allures modestes 
devait avoir un jour sa statue! — Les Lorientais l'ont voulu 
posséder, sur un piédestal, au milieu de l'une des places 
de leur ville, oii il est né. 

Cet hommage lui était dû; mais voilà de ces spectacles, 
de ces brusques contrastes, qu'il appartenait à cette fin de 
siècle de nous réserver: cet homme que nous avons connu 
si familier, parisieu parisiennant, sans pose! nous dire tout 
à coup qu'il est là-bas, figé pour jamais, tout en marbre, 
sur une place de marché quelconque ! 

Nous ne l'aurions jamais rêvé ainsi, ~ et notre simplicité 
s'en étonne, en y applaudissant. — Et sans doute, s'il en 
avait eu la vision, personne ne s'en serait plus étonné que 
lui-même. 

M. Jules Simon a dit, devant cette statue, inaugurée le 
4 septembre 4887, ces paroles bien justes, ce me semble, sur 
la carrière et sur l'œuvre de Victor Massé : 

« Il était populaire à trente-deux ans, — c'était réussir trop tôt. 
— On s'habitue aisément au succès. Un temps d'arrêt, s'il se 
produit, et il se produit toujours, est douloureux pour les 
orgueilleux et inquiétant pour les modestes. Ni les Saisons, 
ni Fior d'Aliza, ne furent mis par le public à leur véritable 
place. Certaines natures ombrageuses et délicates soutTrent 
plus d'un caprice de la foule qu'elles ne jouissent de ses 
caresses. Il avait beau sentir que son inspiration, sans rien 
perdre de sa grâce, prenait une ampleur nouvelle; il ne 
retrouva que deux fois le succès de Galatée : avec la Reine 
Topaze et avec Paul et Virginie. 



Philippe Cille qui, avant d'être le gendre de Victor Massé, 
était son ami le plus cher, raconte de lui bien des traits 
intéressants ou charmants. 

Le futur compositeur des Saisons avait été au Conserva- 
toire un travailleur acharné. Devenu pensionnaire de la 
villa Médicis, il se montra à Rome un peu paresseux et ce 
fut très lentement qu'il fit les envois réglementaires. 

Nonobstant cette paresse douce qui lui donnait d'agréables 
heures en la compagnie de ses camarades d'école Cabanel, 
Cavelier, Hébert, Barrias le peintre et Cuillaume, on lui 
attribua la paternité d'ua petit opéra la Favorite et l'Esclave 
représenté à Venise. 

Gela le mit dans une belle colère qui devait avoir de nom- 
breuses occasions de renaître, car, malgré son désaveu for- 
mel, on n'en persista pas moins à le désigner comme l'au- 
teur de' cet ouvrage, dans lequel il est absolument démontré 
qu'il n'était pour rien. 



A mesure qu'il avançait dans la vie, à la paresse des pre- 
tniers jours et aux éclatants succès des premières œuvres, 
succédait cette terrible peur de produire, qui n'est rien autre 
chose qu'une manifestation de la haute conscience de l'artiste. 

Le travail était devenu pour lui comme une fonction sacrée 
qu'il accomplissait avec un soin religieux, un souci constant 
de l'intégrité de ses facultés. — Je relève, à propos d'une Nuit 
de Cléopâtre, son dernier ouvrage, ce détail, bien caractéris- 
tique de son état d'esprit, qu'il ne travaillait à cette partition 
que durant les accalmies de son terrible mal, ne voulant pas 
que son œuvre subit l'influence ou portât la trace de sa 
maladie. 

* * 

Avec une rare conscience, il s'ingéniait, en paysagiste mu- 
sical sincère, à noter et à reproduire les grandes harmo- 
nies de la nature. — C'est ainsi que, travaillant à sa par- 
tition de Paul et Virginie, il voulut absolument aller au bord 
de l'Océan, un jour de grande tempête. 

Philippe Gille l'accompagnait. C'était l'hiver, par un froid 
terrible et, pendant que sur la falaise le musicien écoutait 
tranquillement les gémissements des flots, son compagnon se 
morfondait, à demi gelé. 

— Mais venez donc, suppliait-il de temps en temps, venez 
donc, vous en avez assez entendu, n'est-ce pas? 

Et Victor Massé ne bougeait pas. Il resta là, impitoyable- 
ment, toute la matinée. 

Matinée perdue, avoua-l-il, du reste, de bonne grâce, car 
de tout ce fracas des vagues, en lutte contre les souffles dn 
ciel, il n'avait retenu qu'un « rythme extrêmement régulier ». 

Quand vinrent les heures suprêmes et qu'il entrevit pro- 
chain le but de cette voie douloureuse, où il se traînait 
depuis cinq ou six ans, il eut des paroles touchantes et d'un 
esprit bien parisien en leur modestie : 

— Pas de musique au service ! recommanda-t-il expressé- 
ment. Rien que du plain-chant. Et surtout, ah ! surtout, pas 
de trémolo, de voix humaine à l'orgue, c'est toujours une note 
fausse. 

» Et puis, pas de discours au cimetière ! — 

Ce clair et vif esprit obéissait là, évidemment, à l'horreur 
de la banalité officielle. Et je pense qu'il entendait déjà très 
distinctement les orateurs le nommer le « gracieux auteur 
des Noces de Jeannette et de Galatée », sans songer à lui comp- 
ter ses œuvres plus fortes, celles pour lesquelles il gardait 
une prédilection juste : Fior d'Alisa, Paul et Virginie et les 
Saisons, et qu'en leur commandant le silence il leur voulait 
épargner ce lieu commun et cet oubli. 



Il demanda encore une sépulture isolée et simple. Il lui 
plaisait de dormir dans le recueillement et le silence. 

Dès son enfance, il avait aimé ces rosiers blancs, comme il y 
en a beaucoup dans les jardins de Lorient, sa ville natale. — 
Son désir fut d'en avoir un, qui fleurirait près de lui dans ce 
coin du cimetière Montmartre où il se préparait à aller se 
reposer de la vie. 

— Et pas de buste, n'est-ce pas? concluait-il. On a l'air de 
regarder tout le temps du même côté et de dire aux passants: 
Que me veulent ces gens-là ! 

Une urne marque donc seule maintenant la place où repose 
le chantre des Saisons, une urne que parfument, l'été venu, 
les roses blanches de sa Bretagne. 



Mais, au lieu du buste qui épouvantait son esprit parisien, 
la statue s'est élevée comme l'on sait. Heureusement, elle, 
nous le montre sous son aspect familier, dans ce costume 
sans façon de maître ouvrier musical sous lequel je le vis 
m'apparaitre à notre première rencontre. 

— C'est seulement comme cela, dit Philippe Gille, qu'il 



LE MENESTREL 



11 



eût souffert la vue de sa propre image, s'il avait pu être 
consulté. 



Une exquise bonté était en lui. Il avait un petit chien qui 
ne pouvait pas souffrir la nausique. Alors, Victor Massé s'abs- 
tenait de se mettre au piano devant lui, pour y essayer ses 
compositions. 

Et philosophiquement il disait : 

— Il n'aime pas ça! II a peut-être raison 1 



Georges Bizet aura sa statue à Paris, comme Victor Massé 
a la sienne à Lorient. Mais cet hommage que son pays natal 
rend à un compositeur illustre n'est pas le seul que ses 
contemporains lui doivent accorder. Il en est un autre dont 
l'élément principal est dans son œuvre même. Les maîtresses 
pages de Georges Bizet sont et resteront honorées comme 
elles mérilent de l'être; il faudrait que cette partition des 
Saisons, faite pour mettre le nom de Victor Massé à une place 
qu'il ambitionnait, fut à son tour rendue à la lumière. Elle 
manque au musée de l'école française. 

(A suivre.) Louis Gallet. 



SEMAINE THEATRALE 



A I'Opéra, cette semaine, iniéressaute reprise de Patrie. La par- 
tilion de M. Paladilhe avait conservé une partie de ses inlerprèles 
de la création : MM. Lassalle, Duc, Bérardi, M"" Bosman, que 
nous avons retrouvés comme nous les avions laissés, sinon doués 
d'une bien grande puissance de talent, non dépourvus, du moins, 
■de quelque agrément. Dans le rôle du duc d'AIbe, M. Edouard de 
Reszké était remplacé sans désavantage par M. Pol Plançon, qui est 
ua artiste tout à fait remarquable; M. Vaguet jouait La Trémoille 
au lieu et place de M. Muralet ; il n'était pas très sûr de son rôle 
à ce qu'il nous a semblé, et s'est trompé de-ci de-là dans quelques 
rentrées vocales. Mais on n'en est pbs à cela près à l'Opéra de 
MM. Ritt et Gailhard. A la pauv.e et belle M'"'= Adiny incombait la 
lourde succession de M"" Krauss, dans le personnage d'ailleurs assez 
ingrat de Dolorès. N'insistons pas. 

Mulgré ses défaillances, la soirée peut donc encore être comptée 
parmi les bonnes de l'Académie nationale de musique. Ce qu'il faut 
aller voir aujourd'hui, pour se rendre compte de l'éial de décalence 
de notre première scène, ce sont les représentations du répertoire 
courant, celles de l'Africaine entre autres. C'est absolument navrant. 
Pourquoi le ministre des Beaux-Arts, s'il y en a un, ne s'égare-t-il 
pas de temps à autre dans ces mauvais parages? Il pourrait se 
rendre compte par lui-même du triste usage que font les directeurs 
de la grosse somme mise tous les ans à leur disposition par les 
contribuables, dans l'espoir de posséder une scèae musicale digne 
de son passé et qui puisse jeter sur la France quelque éclat artis- 
tique. Peut-être alors comprendrait-il qu'il lui est impossilde de 
songer à renommer encore pour sept années des gens qui iiniront 
par exterminer tout à fait la musique française, si on les laisse 
faire. Et, dans le désir de remplir tous ses devoirs, le ministre 
s'empresserait de se délivrer des pressions qu'on tente d'exercer sur 
lui, pour ne s'occuper, en ce moment critique, que du véritable in- 
térêt de la musique. C'est pour cela qu'on l'a installé rue de Valois 
et non pour satisfaire le bon plaisir de tels ou tels ministres, ses 
collègues, qu'ils soient de l'intérieur ou d'autre part. Car ce régime 
de la République, si beau et si droit eu théorie, dévie toujours dans la 
pratique. La chose publique y devient, comme sous toutes les autocra- 
ties, la chose de quelques-uns qui ne pensent qu'à leurs plaisirs, à leurs 
appétits particuliers, à leurs protégés, à leurs « pays » enfin de 
Toulouse ou d'ailleurs, plutôt qu'au bien général de tous. Ils traitent 
la France en terre conquise, et jamais Louis XIV ou Napoléon n'en 
ont fait davantage. 

Ceux qui nous gouvernent ont volontiers à la bouche le mol de 
« République athénienne ». C'est là ce qui semble leur idéal, le 
but vers lequel tendent tous leurs efforts. Le meilleur moyen d'y 
atteinrire ne serait-il donc pas de débarrasser cette républii|ue de tous 
les Béotiens qui l'obscurcisseut ? A ce titre, MM. Ritt et Gailhard ont 
tous les droits pour être jetés hors l'Opéra. Ils n'ont absolument rien 



d'athénien, ni l'un ni l'autre. Que M. Bourgeois y songe sérieu- 
sement. 

Mais que nous voilà loin de la reprise de Patrie, dont nous avons dit 
d'ailleurs à peu près tout ce que nous avions à en dire ! Ajoutons cepen- 
dant que cette reprise a eu l'étrenne d'une nouvelle modification dans 
la disposition de l'orchestre. On ignore peut-être que jusqu'ici le 
plancher des musiciens a subi déjà trois transformations. On l'a élevé 
ou abaissé selon le caprice des directeurs qui se sont succédé à la tête 
de notre « Académie ». De là, trois niveaux déjà. Il y a eu d'abord le 
niveau de l'architecte, M. Garnier ; puis le niveau de M. Halanzier ; 
puis celui de M. Vaucorbeil. MM. Ritt et Gailhard ont voulu avoir 
le leur; il est naturellement le moins élevé de tous. M. Gailhard a 
tenu à ce qu'on abaisse de trente centimètres le plancher oii se 
meuvent d'ordinaire les contrebasses; puis, il a fait éloigner de la 
scène d'un mètre 30 environ, le fauteuil du chef d'orchestre. Ce n'est 
là qu'un commencement, paraît-il ; toutes les semaines, on éloignera 
davantage M. Vianesi, jusqu'à ce qu'il se trouve sur la place de l'Opéra, 
tout à fait en dehors du monument. M. Gailhard croit que c'est le 
meilleur moyen de s'en débarrasser, petit à petit et sans brusquerie: 
« comme cela, dit-il, le maestro ne pourra plus du moins se cram- 
ponner à la rampe ». La fête serait encore plus complète si le di 
recteur restait sur la place en compagnie de son chef d'orchestre. 

H. MORENO. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

(Suite.) 

IV 

Lorsqu'on 1793 Saint-Aubin, venant subir à l'Opéra-Comique une 
seconde épreuve, réussit enfin à se faire admettre dans le personnel 
de ce théâtre, son aimable femme s'était mise tout à fait hors de 
pair et était entrée en pleine possession de la faveur du public. 
Les auteurs, comprenant tout le parti qu'ils pouvaient tirer, pour 
le bien de leurs ouvrages, d'un talent si précieux et de facultés si 
multiples, lui confiaient de nombreuses créations, qui pour la plu- 
part lui avaient valu des succès retentissants. Parmi les ouvrages 
à l'interprétation desquels elle avait pris une part importante , on 
peut surtout citer pour cette époque Roméo et Juliette, Camille ou le 
Souterrain, Agnès et Olivier, PliiUppe et George tte, Ambroise ou Voilà 
ma journée, de Dalayrac; Jean et Geneviève, de Solié; Lodoïska, Char- 
lotte et ^¥erlher, Paul et Virginie, de Rodolphe Kreutzer, etc. 

Précisément à propos de Paul et Virginie, oîi le jeu touchant et 
pathétique de M™' Saint-Aubin obtenait un véritable succès de 
larmes, on trouve, dans le Journal de Paris du S décembre 1791, 
une lettre assez originale adressée « au parterre de la Comédie-Ita- 
lienne » par un amateur qui reproche à cet être collectif et imper- 
sonnel son intolérance et sa mauvaise tenue en présence de l'impres- 
sion produite sur la partie féminine du public par le talent émouvant 
de l'actrice; j'extrais de la lettre en question ce fragment singulier 
et caractéristique: — « ... Mercredi dernier vous avez poussé l'intolé- 
rance, vous qui vous piquez de tolérantisme, jusqu'à vouloir empêcher 
les beaux yeux des femmes sensibles de verser des larmes; il falloit 
donc empêcher Virginie-S'-Aubin de les faire répandre. Et cela de 
quelle manière! dans quel langage!... A bas les mouchoirs!... 
Le diable te mouche!... Mâtin de nez!... Mouche ton groin !.. . Vous 
conviendrez avec moi. Monsieur, à présent que vous avez eu le moment 
de la réttexion, que ces expressions ne sont pas d'un bon genre. . . ». 
Ceci ne donne pas, en effet, une haute idée de la courtoisie et des 
convenances du parterre de la Comédie-Italienne, mais nous ren- 
seigne sur la puissance pathétique de M°>= Saint-Aubin (1). 

Malgré une santé très délicate, délicate à ce point qu'à diverses 
reprises la maladie l'éloigna de la scène pendant un plus ou moins 
long temps et qu'elle fut cause de sa retraite prématurée, M""= Saint- 

(1) A rapprocher de ce fait, pour constater la diversité du talent de l'actrice, ce 
passage d'au article de la célèbi'e comédieane M~° Louise Fusil, intitulé Souvenirs 
de l'Opéra-Comique elpnblié dans le Supplément du Constilutionnel du 13 mars 1842. 
Ici, c'est le côté plaisant du jeu de M""° Saint-Aubin qui est mis en évidence : — 
«... Je ne finirais pas de citer si je voulais nommer tous les rôles dans lesquels 
elle a brillé. Je parle plus particutièremeut de ces rôles dont le caractère était 
diamétralement opposé les uns aux autres, pour prouver combien son talent se 
prêtait aux diU'érents genres ; mais celui où elle était ravissante, c'était la petite 
paysanne dans Ambroise ou Voilà ma journée, Fanchette, où elle était si adroite- 
ment gauche ; sa maladresse était si gentille, qu'on aurait voulu lui donner 
toutes ses assiettes, afin de les lui voir casser ainsi n 



42 



LE MÉNESTREL 



Aubin se montrait infatigable, toujours sur la brèche, et ne mar- 
chandait pas ses services au thoàtre dont elle était devenue l'un 
des plus fermes soutiens. Le publie lui savait gré d'ailleurs de son 
courage, de son assiduité, de son empressement à lui plaire, et 
l'excellente artiste, aussi estimée comme femme qu'elle était aimée 
et admirée comme actrice, se voyait à chaque instant l'objet des 
manifestations touchantes de la sympathie de tous. Nous en aurons 
plus d'un exemple. Et la faveur dont elle jouissait est d'autant plus 
remarquable qu'elle était serrée de près par des rivales nombreuses, 
et qu'en un temps oîi le théâtre Favart comptait dans son personnel 
féminin des artistes telles que M'""' Gonthier, Gavaudan, Créf.u, 
Carline Nivelon, Renaud-d'Avrigny, M"" Desbrosses, Armand, Philis, 
Pingenet, il fallait que la supériorité de M™ Sainl-Aubin sur des 
émules si heureusement douées fût bien éclatante pour être aussi 
incontestée. Aux ouvrages créés par elle et que je citais il n'y a 
qu'un instant, il faut ajouter, pour les années qui suivirent, Mèlidore 
et Phvosine et le Jeune Henry, de Méhul, Andros et Almona, de Lemière 
de Corvey, Az-éhne, de Rigel, h Jockey et la Femme de 45 ans, de Solié, 
Lisbeth, de Grétry, où son succès fut si grand que le peintre Bouchet 
exposa, au Salon de l'an VI, son portrait dans le costume de Lisbeth, 
puis Adèle el Dorsan, Marianne, et la Maison isolée ou le Vieillard des 
Vosges, de d'Alayrac. Pour d'Alayrac, elle était, on peut le dire, son 
interprète favorite et particulièrement recherchée, car je n'ai pas 
relevé moins de seize rôles établis par elle dans les opéras de ce 
compositeur. Encore ne suis-je pas certain que la liste en soit 
complète (1). 

Il n'est pas inutile de faire remarquer que M™" Saint-Aubin, au 
plus fort de ses succès et de sa renommée, n'hésitait pourtant jamais 
à accorder l'appui de son talent aux jeunes auteurs qui débutaient 
à la scène et dont elle affermissait ainsi les premiers pas. C'est que 
c'était une véritable artiste, qui non seulement avait le respect du 
public et le respect d'elle-même, mais qui pensait qu'on ne saurait 
encourager d'uoe façon trop efficace les jeunes artistes qui abordent 
la carrière et qui ont besoin, pour y réussir, du concours de ceux-là 
surtout qui ont la connaissance et l'expérience du danger. C'est 
ainsi qu'on la vit se charger de rôles importants dans Euphrosine, 
premier ouvrage de Méhul, dans le Prisonnier, premier ouvrage de 
Délia Maria, dans le Rêve, Fanny Morna, la Dame voilée, qui étaient 
les débuts à l'Opéra-Comique de Gresniek, de Persuis et de Men- 
gozzi. Pour Délia Maria, dont la carrière, commencée d'une façon 
si brillante, devait être si courte, elle l'avait pris en vérital)le affection, 
el elle prit part à l'interprétation non-seulement du Prisonnier, dont 
ellepartagea l'éclatant succès, mais des quatre autres ouvrages compo- 
sés par lui : l'Opéra-Comique, l'Oncle valet, la Fausse Duègne et Jacquot ou 
l'Ecole des mères. Et l'on peut supposer qu'à ce moment elle était à 
même, sous ce rapport, d'agir à peu près à sa guise et à sa volonté : en 
possession de la faveur constante du public, jouissant auprès de ses 
camarades d'une iufluence légitime, sociétaire à part entière et, de 
plus, faisant partie, avec Chenard, Solié, Philippe et Carline Nive- 
lon, du comité des cinq administrateurs de l'Opéra-Comique, elle 
avail évidemment toute liberté de choisir ses rôles, et sans doute 
eût pu se récuser à l'occasion sans que personne y trouvât à redire. 
Mais elle ne voyait que le bien du théâtre, l'intérêt des auteurs et 
la satisfaction du public. Trouverait-on aujourd'hui beaucoup d'ar- 
tistes de la valeur et du renom de M°"= Saint-Aubin, pour agir avec 
autant de conscience, de délicatesse et de modestie?... 

En 1797, pendant une longue fermeture que des circonstances 
particulièrement difficiles imposèrent à l'Opéra-Comique, nous voyons 
M°" Saint-Aubin aller donner des représenlatious eu province avec 
sou mari et deux de ses camarades (2). De retour à la fin de l'année, 

(1) Elle était intimement liée avec d'Alayrac, comme elle l'était avec Méhal, 
comme elle le fut avec Boieldieu et la plupart des composileurs aux succès des- 
quels elle contribuait si puissamment. Pour d'Alajrac, on va voir ce qui en était 
par le ton tout familier de ce fragment d'une lettre qu'il lui adressait du Havre, 
le 2 Prairial an VU (22 mai 1800), à l'époque où le malheureux Michu, l'ancien 
ténor si renommé du théâtre Favart, avait eu la malencontreuse idée de prendre 
la direction de celui de Rouen, ce qui fut cause de sa ruine et de son suicide : 
— I... Si tu avais jamais envie de te faire directrice, ma chère amie, j'userais 
des tristes droits que tu veux bien sans doute laisser à un ancien ami, pour t'en 
empêcher; on dit que le pauvre Michu ne tardera pas à être ruiné si cela con- 
tinue; les Rouanais [sk) n'en doutent pas, et ils y font ce qu'ils peuvent- ils 
vont peu au spectacle ; nous avons vu à l'autre salle Talma et M-» Petit dans 
Othello et quoiqu'il» ayent joué à merveille, il y avait à peine cinq cents francs et 
le directeur leur en donne 800 : 500 au mâle et 300 à la femelle., .i (Voy. Cata- 
logue des autographes du baron de Trémonl, Paris, Laverdet, 1852, in-8.) 

(2) MM. Gbenard et Sollier, M. et M'" Saint-Aubin, du théâtre des Italiens, 
sont actuellement à Lyon, et se proposent de donner une douzaine de représen- 
tations. Ils ont déjà paru dans liaoul de Créqtii, Philippe el Georgetk, Lodoislia 
Rose et Colas. Ces quatre artistes, en quittant cett3 ville, doivent se rendre à 
Marseille. — {Quotidienne, du 9 Messidor, an V — 27 juin 1797.) 



elle crée en 1798, entre autres ouvrages, la Dot de Suzette, de Boiel- 
dieu, et dès les premiers jours de 1799 elle obtient un brillant et 
nouveau succès dans un nouvel opéra de Grétry, Elisca ou l'Ainour 
maternel. C'est, je crois, à la troisième représentation de cet ouvrage, 
que se produisit un incident d'autaut plus flatteur pour elle qu'il 
était rare à cette époque, et qui était ainsi rapporté par le Journal 
d' Paî'is : — « L'opéra d'Elisca attire toujours un grand nombre de 
spectateurs. Quelques coupures faites au dialogue ayant donné plus 
de rapidité à l'action, l'ensemble de cet ouvrage ne laisse plus 
maintenant rien à désirer. Avant-hier, au moment oîi l'on baissoit 
la toile, une couronne de myrthe et de lauriers est tombée des 
loges sur le théâtre. Elle étoit destinée à la C"'= Saint-Aubin, et le 
public, partageant la juste admiration de celui qui l'avoit tressée, a 
voulu qu'on la remît sur-le-champ à son adresse. La C°= Saint- 
Aubin a donc été amenée et couronnée sur la scène, et l'enthou- 
siasme général a été porté à son comble (1). » 

C'est dans cet opéra d'Elisca que parut pour la première fois à la 
scène, dans un rôle d'enfant, la seconde fille de M""» Saint-Aubin, 
Alexandrine, qui ne devait débuter sérieusement à l'Opéra-Comique 
qu'en 1809, çioq ans après sa sœur. On lisait à ce propos, dans le 
Journal des Théâtres du 31 janvier : 

Couplet pour Zizine Saint-Aubin, enfant de cinq ans, fait après la 7° re- 
présentation d'Élisca, où Zizi avait été extrêmement applaudie : 
Air : Pour passer doucement la vie. 
Zizine, au bon cœur de ta mère, 
Tu joins ses grâces, ses attraits. 
L'esprit, la douceur de ton père ; 
En toi l'on voit leurs deux portraits. 

Le même journal, dans le même numéro, rendait au talent si souple 
et si varié de M™" Saint-Aubin l'hommage que voici: 

La citoyenne Saint-Aubin, cette charmante actrice, dont le talent em- 
brasse tous les genres avec une égale perfection, a donné, le 8 de ce mois, 
jour d'une première représentation, une nouvelle preuve de zèle, qui doit 
ajouter à sa réputation, et dont le public, qui ne la voit jamais assez, 
malgré son travail assidu, lui a marqué sa satisfaction. Elle a joué, le 
même jour, dans les trois pièces, trois rôles d'un caractère opposé, d'un 
genre différent, avec le même succès. Aimable, sensible et modeste dans 
la Dot de Suzette, remplie de finesse, de gaîté et d'esprit dans la soubrette 
du liiîve, joli opéra nouveau, elle a reparu enfin dans Jean et Geneviève, 
sous le travestissement d'un petit commissionnaire, qu'elle a joué avec 
autant d'espièglerie et de grâce que de sensibilité. Aussi le public, qui 
ne laisse jamais échapper l'occasion de lui faire quelqu'application flat- 
teuse, a-t-il beaucoup applaudi dans la Dot de Suzette, lorsque Chenu dit, 
en parlant de sa sœur: « Partout où elle paroit, on la voit toujours avec 
plaisir. » 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 



De notre correspondant de Belgique {S janvier). — La première de 
Siegfried a été de nouveau retardée ; elle est finalement annoncée pour 
lundi, 12; mais un nouveau retard se produira sans doute, ce sera alors 
pour mardi ou pour jeudi. Les répétitions se succèdent, tout autre travail 
cessant, pour ainsi dire ; on est tout à Siegfried, et la salle est naturellement 
depuis longtemps louée. Ce sera une première à sensation. Un de nos 
confrères, wagnériste convaincu et érudit, M. Edmond Evenepoele, a 
profité de la circonstance pour mettre en vente un très intéressant volume 
sur le Wagnérisme hors d'Allemagne (en Belgique et à Bruxelles). Il a réuni les 
documents les plus curieux, qui lui permettent de suivre les progrès que 
la musique de Wagner a faits dans le public et dans la presse depuis le 
jour de son apparition chez nous, en 18.5.5. C'est un livre à lire et à con- 
sulter. Car, malgré l'esprit d'exclusivisme dans lequel il est conçu, l'au- 
teur a su rester de bonne foi et impartial, ce qui n'est pas un mince 
mérite pour un apôtre du wagnérisme. Le premier concert populaire, 
décidé pour le 18, sera le concert jubilaire de l'institution, qui compte, 
vous le savez, vingt-cinq ans d'existence. On y exécutera la sixième 
symphonie de M. Adolphe Samuel, le fondateur des concerts, et divers 
fragments de "Wagner, Borodine, Beethoven, etc. Le violoniste Isave 
jouera un concerto de Vieuxtemps. Et le soir, un banquet par souscription 
sera offert à MM. Samuel et Joseph Dupont. — J'ai à vous signaler 
enfin l'apparition de la deuxième partie de l'admirable Coio-s méthodiqiu: 
d'orchestration, de M.Gevaert. Cette seconde partie complète l'ensemble du 
grand travail entrepris par le savant écrivain sur l'instrumenlation au 

(1) Journal de Paris, du 18 Nivôse an VII — 8 janvier 1799. — Un critique 
dirait, dans la Revue des Théâtres : « L'inimitable Saint-Aubin a été sublime dar» 
le rôle d'EUsca ». 



LE SlENESTREL 



13 



prix de plusieurs années de labeur incessant. Elle est particulièrement 
intéressante, car elle traite du « grand orchestre de symphonie » et, en 
particulier des trois formes d'orchestration de Wagner, sujet tout moderne, 
tout d'actualité, dirais-je, que M. Gevaert a étudié à fond, et dont il 
parle avec sa grande compétence. L. S. 

— Il y a conflit entre les autorités militaires et les sommités musicales 
de Vienne, au sujet de l'adoption du nouveau diapason dans les musiques 
de l'armée autrichienne. Jusqu'à présent, une seule de ces musiques, celle 
du 84= régiment d'infanterie, a changé ses anciens instruments contre 
d'autres accordés au nouveau diapason. Afin de juger de l'effet de cette 
musique, comparée à celle des autres corps, une expérience a eu lieu ces 
jours derniers au Prater, devant les officiers de la garnison de Vienne et 
plusieurs professeurs éminents, entre autres M. Joseph Hellmesherger, 
premier maître de chapelle de la Cour, le professeur Grùn, du Conserva- 
toire, et le chef d'orphéon Kremser. On fit défiler musique en tête, et 
alternativement, les 84"= régiment d'infanterie (nouveau diapason) et le i9' 
(ancien diapason). Puis le 49° défila au son de la musique du 84* et vice- 
versâ. L'opinion de la plupart des officiers est que l'ancien diapason doit 
être conservé; ils basent leur déclaration sur ce fait qu'avec ledit diapason 
la musique s'entend de beaucoup plus loin. Les professeurs, par contre, 
affirment qu3 le nouveau diapason est préférable, comme occasionnant 
moins de fa'igue aux exécutants sur les instruments à pistons. D'ailleurs, 
ont-ils ajouté, on peut facilement obtenir la force et l'éclat désirables en 
renforçant les orchestres de quelques instrumentistes, par exemple en 
employant 48 hommes par musique au lieu de 46. 

— Il vient de se fonder, concurremment avec le Mozarieum de Salz- 
bourg, une Association Mozart qui a déjà établi une agence à Londres et 
dont voici le but principal : entretenir le musée organisé dans la maison 
natale de Mozart, subventionner l'école publique du Mozarteum, organiser 
des festivals pour l'audition des œuvres de Mozart; contribuer aux frais 
d'érection d'un théâtre modèle à Salzbourg, consacré au répertoire clas- 
sique. 

— La maîtrise royale de la cathédrale de Berlin vient de donner une 
très intéressante séance de musique, au programme de laquelle figuraient 
plusieurs compositions d'auteurs ignorés ou oubliés de la génération 
actuelle et qui avaient été exhumées tout exprès des cartons de la biblio- 
thèque royale. Les plus remarquables étaient un motet à neuf voix de 
Giuseppe Gorsi, maître de chapelle de l'église Santa Maria Maggiore 
de Rome, en 1667, et un choral de H. Léo Hassler. Parmi les œuvres de 
compositeurs plus connus, il y avait un Misericordias, de Durante, un 
motet à quatre voix de Bach et un hymne de Gluck. Le concert était 
dirigé par le professeur A. Becker, qui a fait entendre deux pièces de sa 
composition, peu intéressantes d'ailleurs : un Gloria et un motet sur le 
121'' psaume. 

— Le théâtre municipal de Hambourg va mettre prochainement en répé- 
titions un opéra nouveau de M. P. Geisler, intitulé les Naufragés. 

— On vient de découvrir dans la bibliothèque de l'Hôtel de Ville de 
Zwickau, déjà très riche en livres et manuscrits précieux, toute une série 
d'incunables musicaux du xvi= siècle, entre autres le premier recuejl des 
madrigaux à quatre voix de Francesco Gorteccia, publié à Venise en 
lbi4, et les madrigaux de Ragazzoni. Ces découvertes éclairent, parait-il, 
d'un jour tout nouveau l'histoire du madrigal musical. 

— On a compté que dans la seconde quinzaine du mois de novembre 
dernier, les divers théâtres de Moscou ont été fréquentés par tout près de 
cent mille spectateurs, exactement 97,670 personnes. 

— A Tillis on signale la première représentation d'un opéra nouveau, 
Asra, du compositeur Ippolitow Ivanow, dont c'est le second ouvrage dra- 
matique. A Saint-Pétersbourg on parle vaguement de la future appari- 
tion du premier opéra d'un autre jeune musicien russe, M. Serge Youfé- 
row, connu déjà par diverses pièces de piano et quelques jolies mélodies 
vocales. Cet ouvrage a pour titre Myrrha. Enfin, l'ouvrage de M. Arensky, 
un Songe sur le Volga, doit passer très prochainement à l'Opéra russe de 
Moscou. 

— Voici la liste des ouvrages nouveaux représentés en Italie au cours 
de l'année 1890. 1. Sposete vu moje, opérette en dialecte romanesque, de 
M. Cesare Pascucci (Rome, th. Rossini); —2. OccAioc/i Knce, opérette-féerie, 
de M. Buongiorno (Naples, Fenice); — 3. la Risorse di Popo, vaudeville, de 
M. Galeazzi (Nocera, Société philodramatique); — 4. Catilina, drame ly- 
rique, de M. Cappellini (Vérone, th. Philharmonique); — 5. la Modella, 
de M. Bimboni (San Remo, th. du Prince Amédée); — 6. Loreley, « action 
romantique », de M. Alfredo Gatalani (Turin, th. Regio); — 7. gli Studenti 
di carnavale, vaudeville, paroles et musique de M. Carlo Mor (Assise); — 
8. V J sola incanlanta, opérette féerie, deM.Raimondo Rossi (Naples, Fenice); 
— 9. Béatrice di Svezia, drame lyrique, de M. Tomaso Benvenuti (Venise, 
Fenice); — 10. il Genio bene/ico, opérette fantastique, de M. Raimondo 
Rossi (Naples, Fenice) ; — 11. Guerra « tempo di pace, opérette, de 
M. Urzi (Catane, th. du Prince de Naples); — 12. Mala Pasqua, drame 
lyrique, de M. Gastaldon (Rome, th. Costanzi); — 13. la Zingara, opérette, 
de M. Buongiorno (Naples, Fenice); — 14. Trioiifo d'ainore, id., de M. Vin- 
cenzo D'Aloe (PoUenza); — 15. la Regina di Toinon, opéra-comique, de 
M. Prestreau (Naples, th. Philharmonique); — 16. Donna Joli; opérette, 



paroles et musique de M. Giacomo Queirolo (Sampierdarena); — 17. Gine- 
vra di Monreale, drame lyrique, de M.Bonavia(Malle, th. Royal);— 18. Labilia, 
de M. Spinelli (Rome, th. Costanzi); — 19. Cavalleria rusticana, de M. Mas- 
cagni (id., id.); — 20. Morinette, « idylle, » de M. A. DEste (Rome); — 
21. Gringoire, opérette, de M. Scontrino (Milan); — 22. Makmus, id., de 
M. Ed. Sassone (Naples, Politeama) ; — 23. t Bue Santardli, opérette en 
dialecte romanesque, de M. Cesare Pascucci (Rome, th. Manzoni); — 
24. Rudello, de M. Vicenzo Ferrari (Rome, th. Costanzi); — 23. il Veggente, 
de M. Bossi (Milan, th. Dal Verme); — 26. Editta, de M. Pizzi (id., id.); 

— 27. Raggio di luna, de M. Franco Leoni (Milan, th. Manzoni); — 28. 
un Bacio alla regina, opéra-comique, de M. De Nardis (Naples, th. Sannaz- 
zaro); — 29. Anna di Dovara, drame lyrique, de M. Zilioli (Milan, th. 
Philodramatique) ; — 30. Pm-ta fortuna, opérette, de M. Quintavalle (Aquila); 
—31. laSpedizionedeicoscrittiper l'Africa, id., de M. Carmelo Preita (Casti- 
glione délie Stiviere); — 32. le Damigelle di Saint-Cyr, opéra-comique, de 
M. Cesare Bacchini (Turin, th. Alfîeri); — 33. Guglielmo embriaco, de 
M. Penco (Gênes) ; — 34. i Diavoli délia cmte, opérette, de M. Oreste Garlini, 
(Turin, th. Alfieri); — 35. l'Ambasciatore, id., paroles et musique de 
M. Luigi Mantegna (Milan, th. Pezzana); — 36. Non toccate la regina, 
opéra-comique, de M. Scarano (Milan, th. Manzoni) ; — 37. la Zingara di 
Granata, drame lyrique, de M. Bartolucci (Sant'Arcangelo di Forli); — 
38. Diavolina, opérette, de M. Raimondo Rossi (Naples, Fenice); — 39. la 
Fille mal gardée (sic), id., de M. Dom. Bertaggia (id., id.) ; — 40. Alburn- 
massara, opérette en dialecte romanesque, anonyme (Rome, th. Manzoni) ; 

— 41. Fiamma, opéra-ballet, de M. Rovera (Alexandrie, th. Municipal); 

— 42. Arrabiate pe'marito, opérette en dialecte romanesque, de M. Cesare 
Pascucci (Rome, th. Rossini); — 43. Treno lampo, id., id. (id., id.); — 
44. una Gita di jiiacere, ovvero Treno lumaca, id., de M. Mascetti (Rome, th. 
Métastase); — 45. Treno tropea, id., (sans indications); — 46. la Pellegrina, 
drame lyrique, paroles et musique de M. Filippo Clementi (Bologne, 
th. Communal); — 47. Andréa del SarCo, id., de M. Baravalle (Turin, th. 
Carignan); — 48. gli Arimanni, id., de M. Trucco (Gènes, tfi. Paganini); 

— 49. Gemma di sole, opérette fantastique, de M. Italo De Vita (Naples, 
Fenice); — 50. Amor la vince, opéra-comique, de M. Vincenzo Galassi 
(Naples, th. Bellini); — 51. Anfttrione, opérette, de M. Mattia Forte 
(Naples, Politeama) ; — 52. le Nozza der marchese der grillo, opérette en 
dialecte romanesque, de M. Mascetti (Rome, th. Métastase); — 53. un 
Carnevale ai tempi der marchese der grillo, id., de M. Pascucci (Rome, th. 
Rossini); — 54. il Talismano, opérette, de M. Luigi Ricci. 

— Une anecdote relative à Verdi et à son élève et ami le regretté Mu- 
zio, mort récemment, racontée par le Secolo : — « Il arriva un jour que, 
l'emploi d'organiste àBusseto se trouvant vacant. Verdi écrivit aux membres 
du municipe pour leur conseiller la nomination de Muzio, qui se trou- 
vait alors dans une situation difficile. Des jalousies de clocher et de 
sacristie se mirent à la traverse, et malgré la recommandation du grand 
maestro, l'emploi fut donné à un autre. Verdi se le tint pour dit, et par 
dévouement à son ami ne fit pas voir sa mauvaise humeur. Mais par la 
suite il ne voulut plus se montrer dans la petite ville, bien qu'elle ne 
fut distante que de quelques kilomètres de son domaine de Sant'Agata, 
et cela même pour l'inauguration du nouveau théâtre, au sujet duquel il 
se contenta d'envoyer 10,000 francs. » 

— Nous recevons l'intéressant Annuario scolastisco del Liceo musicale Ros- 
sini de Pesaro, pour la huitième année de l'existence de cet établissement, 
dû, on le sait, à la munificence posthume de Rossini, dont Pesaro était 
la ville natale. Le Lycée musical, placé sous l'hahile direction de l'excel- 
lent compositeur Carlo Pedrotti, l'auteur de Fiorina et de Tutti in maschera, 
ne cesse de progresser. Pendant l'année écoulée les élèves étaient au 
nombre de 116, confiés aux soins de 20 professeurs chargés de 33 classes 
diverses. L'enseignement est complet et embrasse toutes les branches de 
l'art, si bien que le Lycée de Pesaro est devenu l'un des Conservatoires 
les plus importants de l'Italie. — Disons à ce propos que la municipalité 
de Pesaro, qui jusqu'à ce jour a semblé quelque peu oublieuse de la gloire 
et des bienfaits de Rossini, songe enfin à réparer cet oubli, et se prépare, 
dit-on, à fêter comme il conviendra le centième anniversaire de la nais- 
sance du maître, qui tombe au mois de février 1892. 

— Un chanteur italien, le baryton Antonio Farini, vient d'avoir une 
idée singulière, mais qui peut avoir beaucoup de succès chez les excen- 
triques yankees. Il a organisé une compagnie chantante internationale, avec 
laquelle il se propose de donner des concerts « cosmopolites » dans les 
principales villes des États-Unis. Cette compagnie comprend les artistes 
dont voici les noms : miss Marie Selik (créole) ; miss Hettie Durand, con- 
tralto (négresse); M. Heinrich Schiller, ténor (allemand)'; M. Velasco, 
baryton (des îles Hawaï); M. Armand, pianiste (français); enfin, le direc- 
teur lui-même, M. Farini (italien). Une tour de Babel musicale, quoi ! 

A la Scala de Milan, première représentation et insuccès comple t 

d'un nouveau ballet, il Tempo, scénario de M. Pogna, musique de 
M. Boniccioli, l'un et l'autre manquant absolument d'attrait, de charme 
et de nouveauté. — Le Cid de M. Massenet n'y a pas réussi davantage. 

— On a dû exécuter au Théâtre-Royal de Madrid, le 2 janvier, premier 
anniversaire de la mort du fameux ténor Gayarre, la Messe de Requiem 
de Verdi. 

Cette fois-ci, cela parait irrévocable. Les capitaux nécessaires à l'achat 

du théâtre de Sa Majesté à Londres ont enfin pu être recueillis, et l'im- 



14 



LE MENESTREL 



meuble sera livré à la pioche des démolisseurs vers la lin de la présente 
année 1891. Une dernière saison italienne sera donnée cet été sous la 
direction de M. Lago, puis le silence se fera à tout jamais sur cette scène 
célèbre où brillèrent jadis les Garcia, les Malibran, les Catalani, les 
Titjiens, les Mario, les Sontag et tant d'autres. 

— A Londres, la mode est toujours aux petits virtuoses prodiges. Le 
nombre des pianistes et violonistes en enfance qui se sont abattus cette 
année sur la capitale anglaise est vraiment fantastique. Cela devenait une 
épidémie, rapidement enrayée, cependant, par l'apparition du jeune Gé- 
rardy, vio)oncelliste de douze ans et demi, dont le talent précoce fait 
actuellement sensation dans les concerts de Londres et éclipse, parait-il, 
tous ses confrères du piano et du violon. Les qualités d'exécution de est 
enfant sont celles qu'on rencontre chez les maîtres, et le sentiment péné- 
trant de son jeu impressionne fortement l'auditeur; cela tient du surnatu- 
rel, et la presse anglaise envisage avec crainte l'avenir de ce petit phé- 
nomène. 

— Au dernier concert populaire de M. Théodore Thomas, à New- York, 
les honneurs de la séance ont été pour les fragments de Lakmé : airs de 
danse {Terana, Rektah, Persian, Goda) et la scène et légende, brillamment 
enlevée par M"'' Clémentine De Vere. 

— A San Paolo du Brésil, une compagnie d'opéra italien vient de 
mettre à la scène, coup sur coup, trois ouvrages de trois compositeurs 
brésiliens : Carinosina, de M. Gomès d'Araujo; Bug /«rga/, de M.Malcher, 
directeur de ladite compagnie : et Moemo, de M. Pacheco-Notto, musicien 
amateur. 

— Si l'on en croit les dernières nouvelles du Japon, une révolution 
viendrait de s'opérer dans les théâtres de ce pays. L'empereur a signé un 
décret autorisant les femmes à jouer la comédie en même temps que les 
hommes. Jusqu'à présent, les acteurs de sexe différent ne pouvaient se 
montrer que l'un après l'autre, ce qui rendait les scènes d'amour assez 
difEciies à jouer. 

PARIS ET DEP4RTF.MENTS 
Dans la dernière séance de lAcadémie des beaux-arts, M. Ambroise 
Thomas, après une année de présidence, a remis son fauteuil à son suc- 
cesseur, M. Meissonier, après avoir remercié ses confrères de leur 
constante bienveillance à son égard. Parmi les communications faites à 
l'Académie par le nouveau président, nous remarquons celle relative au 
concours Rossini , pour lequel neuf partitions ont été envoyées. 

— Les contempteurs de notre Conservatoire pourraient faire leur profit 
de la petite correspondance que voici, adressée de Leipzig à un de nos 
confrères. Ils verront que les choses vont là-bas, en Allemagne, beaucoup 
plus mal que chez nous, et que le public lui-même en perd sa faculté 

de jugement: « Que plusieurs artistes de talent, dit le correspondant, 

aient quitté le théâtre sans être remplacés d'une façon satisfaisante; que 
le Gewandhaus, dirigé par des personnes au bout de leur carrière, décline 
de jour en jour, ce sont là des faits indiscutables; mais ce qui nous sur- 
prend, c'est que le goût du public s'abaisse aussi rapidement que la qua- 
lité de ce qu'on lui offre, que de mauvaise musique, qui eût été silflée 
et chutée il y a si peu de temps, reçoive des acclamations générales. La 
presse ne tente nullement, par des critiques sincères et aptes à amener 
le lecteur dans la voie du progrès, d'empêcLer cette descente rapide du 
goût; elle s'ingénie à louer tout avec des phrases banales, pour s'éviter les 
embarras sans doute. On épargne surtout l'institution qu'il faudrait attaquer 
avec le plus de vivacité, parce que d'elle dépend l'avenir de l'art : le Conser- 
vatoire. De plus, le Conservatoire, au lieu d'être dirigé par des musiciens 
de valeur, a à sa tête un directorium composé de notables de la ville, de 
riches commerçants par exemple, qui n'entendent rien à la musique et 
par conséquent conduisent fort mal l'institution. L'étude du chant surtout 
est absolument déplorable. Au lieu de développer d'abord la voix des 
élèves d'une façon systématique et, après deux ou trois ans de cette étude, 
de leur permettre seulement de chanter des airs, etc., on fait juste le 
contraire; on force les malheureux à se briser la voix sur les notes trop 
hautes des parties qu'on leur donne, ou à se la déplacer en chantant trop 
bas. Nous pourrions citer des douzaines de cas où l'ignorance des pro- 
fesseurs de chant de ce Conservatoire a ruiné la voix des élèves les mieux 
doués ; quand l'organe a été assez solide, on est parvenu encore à le sau- 
ver, mais c'est rare. Il fallait un grand effort pour nous convaincre qu'une 
institution renommée pût commettre de pareilles erreurs ; la dernière 
« représentation » donnée par ses élèves en a fourni la preuve. Nous ne 
nous arrêterons, pas à apprécier la mimique de ces jeunes gens; elle est 
d'un bout à l'autre manquée et ridicule, mais on ne peut beaucoup exiger 
des personnes qui n'ont pas l'habitude de la scène. Quant à leurs voix, 
ce sont des débris, des ruines. L'un chante du nez, l'autre de la gorge ; 
ils s'arrachent avec peine des sons trop hauts ou trop bas, faux, indécis, 
chevrotants. Ce serait suprêmement risible si l'on ne devait se dire : voilà 
le résultat d'un enseignement officiel sur une jeunesse qui a demandé un 
enseignement artistique et qui est arrivé ici, pleine de dispositions. 'Voilà ce que 
la réclame officielle d'un établissement renommé peut faire: faire perdre à 
ses élèves leur temps, leur argent — et leurs dons naturels, la voix par 
exemple. Voilà ce que la critique encourage en donnant raison aux applau- 
dissements des mères, des sœurs et des tantes, qui, ignorantes, admirent 
les ruines officielles de leurs fils et de leurs filles. — Qu'est-ce que ceux- 



ci feront dans l'avenir? L'art est pour eux une impasse qu'ils encombrent 
et dont ils ne sortiront pas. Us feront descendre peu à peu son niveau 
jusqu'au leur. » 

— Il y a quelques années notre collaborateur Arthur Pougin publiait 
à la librairie Gharavay, sous ce titre : les Vrais Créateurs de l'opéra français, 
un travail de restitution et de réhabilitation artistiques, comme il le 
disait lui-même, dont le succès fut très vif. « Il est convenu depuis long- 
tem.ps, ajoutait l'auteur, et depuis longtemps passé en article de foi que 
Quinault et Lully sont, l'un pour les paroles, l'autre pour la musique, 
les créateurs de l'opéra en France; qu'eux seuls ont droit à ce titre et 
qu'il constitue une partie de leur gloire. » Rien n'est pourtant plus con- 
traire à la vérité et ce n'est assurément pas diminuer la valeur de ces 
deux grands artistes que de leur enlever cet honneur pour le reporter 
à ceux qui le méritent réellement : à Perrin et à Cambert. C'est ce thème 
qu'a repris et développé notre collaborateur dans la très intéressante 
conférence qu'il vient de faire, le 2 janvier, au Théâtre d'Application de 
la rue Saint-Lazare. Érudition solide mais non pédante, anecdotes nom- 
breuses, portraits piquants et ressemblants bien que peu flattés, excel- 
lents spécimens enfin des œuvres analysées, tels étaient les principaux 
attraits de cette conférence, qui a été très goûtée et très applaudie. Ajou- 
tons que M. Pougin étiit secondé dans sa tâche délicate par M""Vidand- 
Lacomhe, qui a chanté avec goût des fragments de Ptinone, de Cadmus, 
d'Amadis et d'Armide; par M. Auguez, qui a brillamment enlové l'air 
d'Hidraol : « Armide est encore plus charmante », enfin par M"'= Juliette 
Barat, qui a joliment exécuté une charmante passacaille du même 
ouvrage. Dans une péroraison chaleureuse, M. Pougin a conclu par un 
rapide aperçu critique du génie musical de Lully et unevéri table apologie 
de ses facultés multiples et de son étonnante valeur comme directeur de 
l'Opéra. 

— M. Robert Fischhof, le renommé compositeur-virtuose viennois, est 
arrivé cette semaine à Paris. Il fera entendre aujourd'hui dimanche, au 
concert du Châtelet, ses belles Variations pour deux pianos avec le précieux 
concours de M™" Montigny-de Serres. Le concert qu'il donnera ensuite à 
la salle Erard est fixé à mercredi prochain, avec le concours de M""^^ Krauss 
et de Serres et de M. Marsick. Le programme sera exclusivement composé 
des œuvres de M. Robert Fischhof. 

— L'administration préfectorale vient de faire apposer, en exécution 
des délibérations du conseil municipal, des plaques commémoratives sur 
un certain nombre de maisons de Paris. Voici l'indication de deux d'entre 
elles qui nous intéressent particulièrement. Sur la façade du marché Saint- 
Germain, rue Clément : 

,LA FOIRE SAIKT-GERMAIN 

OCCUPA 

jusqu'à la fin du XVIIl^ SIÈCLE 

l'emplacement 

de ce marché 

Sur la façade d'un pavillon d'angle de la gare de l'Est, rue d'Alsace : 

la FOIUE SAINT-LAURENT 

ÉTABLIE AU X II" SIÈCLE 

SE TINT SUR CETTE PLACE 

DE 1662 
A LA FIN DU XVIll'î SIÈCLE 

On sait que les foires Saint-Germain et Saint-Laurent, les deux plus 
célèbres de Paris, furent le berceau de nos théâtres. C'est là que com- 
mença à vagir notre Opéra-Comique, qui n'était d'abord qu'une scène de 
vaudeville et de parodies, et que rendirent bientôt fameux les pièces de 
Le Sage, de Fuzelier, de d'Orneval, de Favart, de Piron,, de Panard, de 
Carolet, en attendant que nos premiers musiciens, D'Auvergne, Duni, 
Philidor, Monsigny, Grétry, lui apportassent la gloire et la fortune. C'est 
là aussi qu'on vit naître les théâtres de Nicolet etd'Audinot, qui s'instal- 
lèrent plus tard sur l'ancien boulevard du Temple, où ils devinrent la Gaité 
et l'Ambigu-Comique. 

— M. Camille Bellaigue, notre excellent confrère de la Reoue des Deux 
Mandes, vient de faire paraître son nouveau volume de l'Année musicale (Gh. 
Delagrave, éditeur), qui va d'octobre 1SS9 à octobre 1890. En reprenant 
le titre employé naguère par l'un de ses prédécesseurs à la Revue, P. Scudo, 
M. Bellaigue en a retrouvé le succès, et c'est fort bien fait. Son livre est 
fort aimable, sa critique est fine et délicate, et si je ne partage pas abso- 
lument toutes ses idées, du moins suis-je souvent en communion avec 
lui. En dehors des chapitres de critique courante et de compte rendu qu'on 
trouve forcément dans ce volume, il en est quelques autres, tout à fait 
charmants, que je recommande à l'attention et à la sagacité des curieux 
et des amateurs. Tel celui intitulé l'Opéra idéal, tel encore celui qui a pour 
titre : Pantomimes, et aussi la Lettre de cinquantaine à Verdi et la jolie bio- 
graphie critique d'Edward Grieg. Voilà des pages solides, instructives, 
suggestives, pour me servir d'un mot à la mode et fort expressif d'ailleurs, 
qu'il fait bon lire et qui font penser et réfléchir. L'Année musicale a déjà 
fait son chemin dans le monde, — j'allais dire dans les deux mondes; 
elle le fera de plus en plus. A. P. 

— M. Louis de Romain vient de réunir en une élégante brochure ainsi 
intitulée: le Don Juan * Mozart jugé par Gounod, la série d'élégants articles 
publiés par lui, dans Angers-artiste, sur le livre récent que l'auteur de 



LE MENESTREL 



i5 



Faust a consacré au chef-d'œuvre de Mozart. Cette analyse d'une analyse 
ne saurait elle-même être longuement analysée. Il faut se borner à consta- 
ter, après avoir exprimé les éloges qu'appelle la forme très littéraire et 
très châtiée de cet opuscule, que l'écrivain, malgré ses louanges admira- 
tives pour le livre de M. Gounod, n'en fait pas moins des réserves for- 
melles sur l'opinion générale émise par le maître au sujet de Don Juan. 
Cela n'a rien qui doive surprendre. N'est-ce pas lui qui ne craignait pas 
d'écrire dernièrement cette phrase que nous avons citée: » Non seulement 
j'aime mieux entendre Sigunl et Manon que Bobert le Diable ou la Flûte 
enchantée, mais encore j'ose très simplement le dire » ? D'où il appert que^ 
d'après M. de Romain, MM. Reyer et Massenet doivent être classés au- 
dessus de Mozart. Ni l'un ni l'autre ne s'en plaindront sans doute, mais 
le jugement peut passer pour audacieux. A. P. 

— L'éditeur J.-B. Ferreyrol, 49, rue de Seine, vient de faire paraître les 
Chansons fîn de siècle, par Jules Oudot, un de nos jeunes poètes-chanson- 
niers de l'école moderne. C'est un joli recueil de spirituelles satires et 
d'amusantes fantaisies, toutes empreintes d'une verve bien parisienne. Le 
texte est accompagné de la musique et rehaussé par des dessins inédits de 
Lunel, Forain, Gray, Cohl, etc., etc. La couverture en couleur est signée 
F. Lunel. Ce sera, en somme, une des publications les plus intéressantes 
de la saison. 

— La Hollande musicale à Paris. — Un concert sans précédent à Paris 
et qui promet d'être fort intéressant, est celui qui sera donné le samedi 
soir 17 de ce mois, dans les salons Pleyel, au bénéfice de la Société de 
Bienfaisance hollandaise de Paris et de l'Association des Artistes musi- 
ciens de France. Dans ce concert, dont nous avons lu le curieux et plan- 
tureux programme (21 numéros!) il ne sera exécuté que de la musique de 
compositeurs hollandais modernes, par des virtuoses hollandais également. 
C'est ainsi que se trouve justifiée l'appellation de cette séance toute spé- 
ciale — Concert Néerlandais — dans laquelle figureront trente-deux noms 
de compositeurs et d'exécutants dont presque tous sont absolument incon- 
nus du monde musical parisien. On n'a pas oublié les concerts de musique 
Scandinave qui furent donnés à Paris il y a quatre ans au bénéfice de 
l'Association des artistes musiciens, par notre confrère Oscar Comettant, 
et dans l'un desquels Christine Nilsson se fit entendre pour la dernière 
fois à Paris. C'est aussi à M. Comettant que nous devons le Concert 
Néerlandais, dont il conçut la pensée à son dernier voyage en Hollande. 
Tout Paris musical et toute la colonie hollandaise seront le 17 janvier à 
la salle Pleyel. 

— Concert Lamoureux. — La symphonie en ul mineur est, de tous les 
ouvrages de Beethoven, celui dans lequel sa puissante individualité se 
révèle à nous de la façon la plus complète. D'autres ouvrages, la Sym- 
phonie pastorale, celle en la et la dernière, plusieurs sonates de piano et 
certains quatuors, sont dignes d'une égale admiration et peuvent être 
considérés comme des œuvres plus avancées, plus puissantes même; 
mais dans aucune, Beethoven ne s'est dépeint lui-même en traits plus 
vigoureux et dans un relief plus intense. Au point de vue exclusivement 
musical, on peut dire que le procédé employé dans cette composition 
consiste dans la superposition de fragments mélodiques très courts et dont 
l'accumulation produit peu à peu l'effet d'ensemble le plus grandiose. 
L'impression est produite par le résultat de toutes les forces mélodiques 
superposées, qui agissent sur l'oreille à peu près comme un travail de 
mosaïque agit sur les yeux. Si l'on excepte l'andante, il n'y a pas un seul 
thème dans la symphonie en ut mineur que l'on puisse isoler sans lui 
enlever tout son rayonnement ; encore n'est-il pas bien sur que l'andante 
puisse résister à l'amputation du motif persistant des instruments à vent 
sans tomber immédiatement dans la catégorie des œuvres merveilleuse- 
ment ouvragées, sans doute, mais néanmoins de second ordre. — Le 
Menuet « extrait d'une suite dans le style ancien » de M. A. Magnard, 
est bien construit, sur une idée mélodique simple et douce présentée dans 
une parure orchestrale d'une discrétion voulue. — On a beaucoup ap- 
plaudi le long solo de cor anglais exécuté par M. Dorel dans le prélude 
du troisième acte de Tristan et Yseult. — L'ouverture de Manfred, de 
Schumann, qui renferme des passages où l'impression de tristesse va 
jusqu'à l'horreur, a été parfaitement rendue; l'œuvre est des plus saisis- 
santes, mais l'absence des effets de masse dans l'orchestre en rend la com- 
préhension quelque peu ardue. — Il y a toujours quelque sécheresse dans 
la Marche des Pèlerins d'Harold en Italie ; cela doit tenir aux dimensions 
du local, que la fine sonorité de ce tissu musical exquis ne parvient pas 
à remplir. — Le ballet du premier a;te de Tannhâuscr nous paraît être un 
des ouvrages de Wagner où la pensée mélodique est faible et sans carac- 
tère. Au surplus, ce morceau et le suivant, la Chevauchée des Walkijries, 
ne sauraient être présentés en dehors de leur cadre scénique sans en être 
considérablement amoindris. Amméuée Boutarel 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire : Relâche. 

Châtelet, Concîrt Colonne : Symphonie écossaise (Mendelssohn) ; air de la Naïade 
à'Armidc fGluck) et Villanelte (Berlioz), chaulés par 51"" de Montalant; Orientale 
(V. Dolmeiscb); variations et fugue pour deux pianos (R. Fischhof), par M" Ca- 
roline de Serres et l'auteur ; fragments de Sigurd (Reyer) ; Contes mystiques : I. Pré- 
lude (A. Holmes), H. Premier Miracle de Jésus (Paladilhe), III. Non credo (Widor), 
IV. En i,rière (G. Fauré), chantés par M"° de Monlalant ; Jocelyn, fragments syin- 
phoni^ues (B. Godard). 



Cirque des Champs-Élyse'es , Concert Lamoureux : Symphonie pastorale 
(Beethoven) ; A Marie endormie (Gn y Ropartz) ; concerto eu ré pour piano (Riibinstein), 
par M"- Cécile Silberberg; A. Rêverie (Saint-Saëns), et B. Si tu veux, mignonne 
(Massenet), chantés par M"° Landi ; fragments symphoniques de Manfred (Schnmann) ; 
marche funèbre du Crépuscule des Dieux (Wagner) ; ouverture de Tannh'âmer 
(Wagner). 

— Le jeune pianiste Staub, le brillant lauréat de la classe de Louis 
Diémer au Conservatoire, fait en ce moment les délices de Nice. On se 
l'arrache un peu partout, dans tous les salons où l'on fait de la musique. 
C'est un interprète remarquable de la Romance hongroise de Léo Delibes, de 
la Chaconne de Théodore Dubois, de la Valse arabesque de Lack, et des déli- 
cieuses compositions de Scharwenka : Conte, Papillon, Berceuse et Mazurka. 

— M. Ducarre, le directeur du concert des Ambassadeurs, vient de 
s'assurer, pour toute sa saison d'été, du nouveau chanteur à la mode, 
Kam-Hill, qui fait tourner toutes les têtes à l'Eldorado. Pour une fois, 
en fait de café-concert, la mode n'a pas tort. Car M. Kam-Hill a bien du 
talent, un de ces talents qui le font rechercher aussi dans les salons, où 
il n'y a plus de bonne fête sans lui. Il n'a pas son pareil pour interpréter 
les chansons de Mac Nab. Oh! ce Pendu, tout un poème dans sa bouche 
spirituelle! 

— M. Joseph White, l'excellent violoniste, annonce pour le 21 janvier, 
salle Érard, la première des trois séances de musique de chambre qu'il 
doit donner avec le concours de M"*^ Cécile Monvel, de MM. Diémer et de 
La Nux (piano), de MM. Parent (violon), Trombetta (alto), Rabaud, Del- 
sart et Loeb (violoncelle). Le programme curieux de cette séance com- 
prend le 10^ quatuor pour instruments à cordes de Beethoven, une sonate 
pour violoncelle de Boccherini, une chaconne pour violon de Bach, et 
une sonate pour piano et violon de M. Diémer. 

— La dernière matinée donnée par M"^'' Cadot-Archainbaud a été très 
brillante. Vingt-cinq élèves se sont fait entendre dans différentes pièces 
de Chopin, de Marmontel, etc. La séance était présidée par M. Boellmann. 

— A la dernière conférence-cours de M""» Lafaix-Gontié, divers mor- 
ceaux ont été chantés par de très bonnes élèves de cet excellent professeur, 
qui a analysé ces mêmes morceaux d'une façon très intéressante. On a fort 
applaudi, entre autres, !a fine et gracieuse mélodie que M. Diémer a 
composée sur l'exquise poésie d'Alfred de Musset : A liinon. 

— A l'une des dernières séances de musique classique qui ont lieu le 
jeudi soir à l'À.uberge des Adrets, M.Arthur Dodement lauréat, du Conserva- 
tetoire, s'est chaleureusement fait applaudir en exécutant la grande Valse 
joyeuse et Ballerine, œuvres élégantes pour le piano, de son ancien maître 
Paul Rougnon. 

— La -semaine dernière a eu lieu chez M""» J. C. une très brillante soi- 
rée musicale au cours de laquelle on a fait fête à la petite Marguerite 
Naudin, qui a dit avec tout le sentiment que l'on sait l'Enfant du Jardin, 
de Faure, à M. Viterbo qui a très bien chanté Mignonne, que désirez-vous? 
du même compositeur, et à M"== Cerisier qui a ravissamment enlevé VAlle- 
luia d'Amour ; M""» Cerisier et M. Viterbo, se sont aussi beaucoup fait 
applaudir dans le ravissant duo de Wekerlin, Colinette. 

— Les soirées de l'Association amicale des Enfants du Nord et du Pas- 
de-Calais sont toujours très suivies. Mardi dernier figurait au programme 
M. Gobalet, dont le succès a été très grand avec les Yeux, une ravissante 
mélodie de Paladilhe. On a fort applaudi aussi M"= Tachel, son élève, 
dans l'air de Lakmé « Pourquoi? », puis M"« Evel, MM. Galipaux, Laut, 
Perret (qui a brillamment exécuté la Chanson du Nautonier de Diémer), et 
un chanteur humoristique plein de verve, M. Marcel Lefèvre, qu: a pro- 
voqué le rire général avec sa sérénade espagnole et son concert arabe à 
l'Exposition. 

— On vient de jouer au théâtre" de Lunéville un opéra-comique inédit 
en trois actes, ta Reine des Korrigans, paroles de M. Gassien-Frogier, 
musique de M. Gaspar. La partition surtout a eu un grand succès. 
M. Gaspar est professeur de musique à Lunéville. 

— En rendant compte de la brillante reprise de Sigurd qui vient d'avoir 
lieu à Marseille, M. Charles Vincens nous apprend, dans son feuilleton 
musical de la Gazette du Midi, que le buste de M. Ernest Reyer doit être 
prochainement inauguré dans le foyer du Grand-Théâtre. On sait que 
Marseille est la ville natale de l'auteur de Sigurd et de Salammbô. 

— U. Montaubry, l'ancien ténor de l'Opéra-Gomique, depuis quelque 
temps déjà fixé à Angers comme professeur, vient d'être nommé profes- 
seur de chant au Conservatoire de Nantes. On assure que M. Montaubry 
n'a accepté ces fonctions qu'à la condition de pouvoir garder son domicile 
à Angers. 

— Dernièrement a eu lieu, à la mairie de Nanterre, une grande mati- 
née musicale donnée au profit des pauvres de la commune. Le succès de 
la journée a été pour M. Caron, qui a dit superbement Hymne aux astres, 
de M. Faure. On a beaucoup applaudi aussi M'"* Lemeignan dans l'air du 
Songe dune nuit d'été. La fête s'est terminée par le drame émouvant de 
M. Eugène Manuel, les Oum-iers, très bien joué par M""» Marie Laurent, 
M. Truffier, M"" Morel et M. Léotaud. 

— Le journal Sainte-Cécile, de Reims, avait ouvert un concours pour la 
composition d'un i\ocl sur des paroles de M. C. Schwingrouber. Sur qua- 



d6 



LE MENESTREL 



rante-quatre manuscrits e nvoyés, le jury, présidé par M. Dallier, l'excel- 
lent organiste de Saint-Eustache, en avait réservé sept. Le prix a été 
décerné à l'unanimité à M. Charles Kiembé, à Lyon. Une première men- 
tion a été attribuée à M. A. Straub, à Lons-Ie-Saulnier ; une seconde men- 
tion à M. V. Rousseaux, à Reims. 

— Nous avons le plaisir d'annoncer les nouveaux cours de l'Institut 
moderne de musique et de déclamation, 20, rue Ghaptal. Ces cours sont 
placés sous la direction artistique de l'excellent professeur du Conserva- 
toire, M. Romain Bussine. Citons parmi les principaux professeurs : 
MM. Paul Rougnon et René Cbansarel pour le piano, M. Delahaye pour 
l'harmonie, M. Bussine et M"'^ Boidin-Puisais pour le chant, M. H. -P. 
Toby pour l'orgue-harmonium, M. Léon Déjardins pour le violon, etc. 

— La Société chorale d'amateurs VEulerpe, fondée en 1886, a repris ses 
séances. Elle a pour but l'étude et l'exécution des chefs-d'œuvre de la 
musique chorale ancienne et moderne. Elle est dirigée par M. A. Duteil 
d'Ozanne. Les répétitions ont lieu chaque semaine, le mercredi, dans une 
des salles de la maison Érard. Rappelons que la société a déjà fait entendre, 
outre plusieurs œuvres de Schumann, la Messe en si mineur de Bach, le 
premier acte à'iphigénie en Tauride de Gluck, les Poèmes d'amour de Brahms, 
la Lyre et la Harpe de M. Saint-Saëns, etc. 

NÉCROLOGIE 

La Comédie-Française vient encore de subir une perte cruelle. Après 
Jeanne Samary, la toujours regrettée, c'est Céline Montaland qui vient 
d'être enlevée en peu de jours, et presque aussi rapidement, par dévoue- 
ment pour un de ses enfants, dont elle avait, en le soignant, contracté la 
maladie. Céline Montaland était âgée de quarante-sept ans. Fille de comé- 
diens de province, elle avait pratiqué la scène dans ses plus jeunes 
années, et créé quelques rôles d'enfant à la Comédie-Française (Gabrielle, 
Charlotte Corday) et au Palais-Royal (Mam'zelle fait ses dents, et la Fille bien 



gardée), après quoi on l'exploitait quelque peu eu province et à l'étranger. 
Devenue jeune fille, elle revint à Paris et commença sérieusement sa car- 
rière, se montrant tour à tour à la Porte-Saint-Martin, au Gymnase, aux 
Nouveautés, au théâtre Taitbout, à l'Odéon, et enfin, après un voyage en 
Russie, venant débuter avec succès à la Comédie-Française, le 13 décem- 
bre 1884. Elle y avait été reçue sociétaire il y a deux ans. | 

— Cette semaine est morte à Paris, dans un âge avancé, une femme 
bien oubliée qui avait été une artiste remarquable, la veuve du grand 
chanteur Delsarte, dont la renommée fut si grande il y a un demi-siècle. 
Mme Delsarte (et non Del Sarte, comme quelques-uns s'obstinent à 
l'écrire), était elle-même d'une famille d'artistes, et sœur du chanteur 
Andrien, qui sous le nom d'Adrien fut un des sujets les plus remarquables 
de l'Opéra, ainsi que de M"" Thérèse "Wartel, dont la renommée fut 
grande comme pianiste. Elle avait fait d'excellentes études au Conserva- 
toire, où elle avait obtenu plusieurs récompenses, et, pianiste aussi dis- 
tinguée que musicienne accomplie, elle s'était consacrée à l'enseignement. 
Elle était la tante do Georges Bizet. On peut donc bien dire que cette 
excellente femme tenait à l'art de .tous côtés. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

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SOMMAIRE -TEXTE 



L La mort de Léo Delibes, Hesbi Heugel. — IL Semaine théâtrale : Courrier de 
Belgique, première représentation de Siegfried, au Théâtre de la Monnaie, 
LiciEN SoLVAï, reprise des Faux Bonshommes, à l'Odéon, Pall-Êmile Chevalier. 
— III. Une famille d'artistes: Les Saint-Aubin (6" article), Arthur Pougis. — 
IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour: 

AU MATIN 

d'ANTONiN Marmontel. — Suivra immédiatement : les Douze Femmes de 
Japhet, quadrille brillant par Léon Roques, sur l'opérette de Victor Roger, 
le dernier succès du théâtre de la Renaissance. 

CHANT 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de chant; La terre a mis sa robe blanche, nouvelle mélodie de Théodore 
Ducois, poésie de J. Bertheroy. — Suivra immédiatement : Si l'amour 
prenait racine, nouvelle mélodie de H. Balth.asar-Florence, paroles de 
C. Fl'Ster. 



IL.SO i>sx.i:b£:s 



Au moment où nous allions insérer ici même le dernier 
chapitie des Notes si intéressantes de notre collaborateur 
Louis Gallet, qui voulait passer en revue, dans une sorte de 
résumé, toutes les forces vives de la Musique contempoi'aine, — 
c'était le titre du chapitre — la plus triste des nouvelles 
nous parvenait, frappant en plein cœur cette « musique con- 
temporaine ') dont nous nous disposions à entretenir nos 
lecteurs. 

Léo Delibes était mort! 

Oui, ce remuant, cet exubérant de santé et de talent, cet 
artiste qui restait si réellement français, avec toutes les qua- 
lités de sa race, au milieu d'une tourmente musicale qui 
semble devoir emporter la plupart de nos musiciens vers la 
côte allemande, Léo Delibes avait cessé de vivre, enlevé, 
arraché à nous tous en quelques minutes par une congestion 
foudroyante... Et nous avons vu, couchée sur l'oreiller, sa 
tête pâle jadis si mobile, si animée, maintenant calme, pai- 
sible, avec cette expression de repos qu'elle n'avait jamais 
connue pendant la vie. Eternel repos, hélas! 

Il avait dîné la veille chez son ami Philippe Gille, tout en 
joie de se trouver dans cette intimité qu'il aimait, il avait 
essayé sur le piano quelques-uns des motifs de sa nouvelle 
partition, Kassya, « pour amuser le petit Victor », le fils de 
Gille et son filleul, puis, après le dîner, un peu fatigué, il 



s'était assoupi sur un canapé. Mais, de temps en temps, il 
ouvrait un œil : «Vous savez, disait-il, je suis là; j'ai l'air de 
dormir, mais je vous écoute. » Puis il regagna son logis, 
passa une nuit paisible, et, le lendemain matin, voulut se lever 
pour assister à un examen de chant du Conservatoire. Mais 
il se sentit la tête lourde, et dut se recoucher. Dix minutes 
après nouvel effort pour sortir du lit et violentes douleurs au 
cerveau. En un instant le mal accomplissait son œuvre et 
le foudroyait sur place. 

C'est certainement la perte la plus sensible qui put frapper 
notre jeune école musicale; son talent sain, tout de clarté 
et de verve gauloise, réagissait avec bonheur contre les 
brumes germaniques qui tentent d'obscurcir aujourd'hui 
toutes les cervelles, toutes les imaginations de nos musi- 
ciens, dont la jeunesse est fortement troublée par la grande 
ombre de Richard Wagner. Mais ce n'est pas ce que nous 
voulons discuter aujourd'hui. 

Nous ne voulons pas davantage retracer ici la carrière 
déjà glorieuse, bien que brusquement interrompue, de l'au- 
teur de Sylvia et de Coppélia, de Lakmé, du Roi Va dit et de 
Jean de Nivelle. Nous ite nous en sentons pas le courage, 
frappé douloureusement par la perte de cet excellent ami, 
nous dirions presque de ce frère aine avec lequel nous avions 
pris la douce habitude de vivre presque côte à côte, de 
penser tout haut, et dont nous ne verrons plus le bon sourire 
et les yeux malicieux. Et de quel doux air il nous grondait 
quand notre plume, trop libre et trop indépendante à son 
gré, s'était permis quelque incartade un peu forte I Enfin, 
il n'est plus et, bien que son existence d'artiste ait été plus 
heureuse que celle de Georges Bizet, nous pensons qu'après 
sa mort on lui rendra encore une justice plus éclatante, 
comme il est arrivé à l'auteur de Carmen. C'est quand des 
artistes de cet ordre disparaissent qu'on voit mieux leur 
taille au vide qu'ils laissent après eux. 

Il aura d'ailleurs pour défendre sa mémoire, en dehors de 
ses œuvres déjà connues, une dernière partition qu'il laisse 
complètement achevée, cette Kassya qu'il chérissait tant et 
à laquelle il s'est consacré jiisqu'à sa dernière heure. 
L'œuvre est terminée; l'orchestration seule, menée jusqu'à 
la moitié du second acte, devra être confiée pour son achè- 
vement aux mains pieuses d'un des amis dévoués que Léo 
Delibes comptait parmi les musiciens militants de son époque. 

C'est tout ce que nous avons la force d'en dire aujourd'hui. 

Henri Heugel. 



Les obsèques de Léo Delibes seront célébrées demain lundi à midi en 
l'église Saint-Roch. M. Widor tiendra le grand orgue. M. Faure chantera 
à la Maîtrise. L'orchestre de l'Opéra-Gomique fera entendre quelques 
fragments des œuvres du regretté compositeur. 



LE .^lENESïRËi: 



SEMAINE THEATRALE 



COURRIER DE BELGIQUE 

Théâtre roval de la Monnaie. — Première représentation de Siegfried, 
drame lyrique de Eichard Wagner; traduction de M. "Victor Wilder. 

Bruxelles, 15 janvier 1891. 

Ba,fin nous l'avons eu, ce Siegfried tant désiré, tant attendu! 
Voilà trois ans~ qu'on en parlait. Une fatalité semblait s'acharner 
contre lui et empêcher qu'il ne vit le jour. Les diverses directions 
de la Monnaie avaient beau l'annoncer, il ne venait jamais; tantôt, 
c'était la faute de l'interprétation, impossible à composer comme il 
le fallait; tantôt c'était la faute de l'éditeur. Peut-èlre les direc- 
tions n'étaient-elles pas pressées de monter Siegfried et n'avaient- 
elles qu'une demi-confiance. Mais les -svagnériens réclamaient si 
fort, qu'il fallut bien s'exécuter. On n'avait pas mis tant de résis- 
tance à monter, à la Monnaie, les diverses œuvres wagnériennes qui 
y ont été successivement représentées, le Tannh'ùuser, le Vaisseau 
fantôme, Lohcngrin, les Maîtres Chanteurs et la Walkyrie... (Vous 
voyez que la liste en est déjà longue!) C'est que, plus que toutes 
celles-là. Siegfried forme, avec les opéras da répertoire courant, un 
contraste absolu; il y a encore de « l'action » dans ces œuvres-là, 
des choses capables de saisir le commun des spectateurs. Et encore, 
après des premières journées glorieuses, les Maîtres Chanteurs et la 
Walkyrie, pour ne citer que les dernières en date, avaient été bien 
abandonnées du public lorsque, la curiosité étant satisfaite, on se 
hasarda à en faire des '•. reprises ». Comment le public accueillerait- 
il Siegfried, une pièce dont l'amour est presque tout entier banni, 
et qui se passe « entre hommes » presque exclusivement?... Ah ! c'est 
qu'il tient à ses habitudes, le public! 

Sans vouloir préjuger de l'avenir, ni garantir que la foule fera à 
Siegfried un succès de longue haleine, et par conséquent, un succès 
d'argent, disons tout de suite que les craintes que les directeurs de la 
Monnaie avaient nourries, se sont bien vite dissipées : Siegfried,]\mà\, 
a triomphé avec éclat. L'accueil fait à l'œuvre a pris même les 
proportions d'une véritable manifestation wagnérienne. Il fallait s'y 
attendre. Il y a depuis longtemps, ici comme à Paris, un petit 
clan qui ne laisse passer aucune occasion de faire tout ce qu'il peut 
pour compromettre la cause qu'il défend. Plus ardents que les 
■wagnériens les plus sérieux, les plus sincères, ceux de la veille, ces 
néophytes croient naïvement avoir le monopole de toutes les admi- 
rations. Un de nos plus spirituels confrères, très wagnérien lui- 
même, disait, l'autre jour, à leur sujet: « Ces gens-là me dégoûtent 
de mon opinion ». Mais aujourd'hui, on n'y fait plus guère atten- 
tion ; ce sont des maniaques, qu'il vaut mieux ne pas contrarier; et 
dans leurs discours et dans leurs écrits, — car ils ont aussi leur 
place dans le journalisme, — leurs exaltations et leurs injures n'ex- 
cilent plus que le sourire. 

Indépendamment donc de ces allures inutilement batailleuses, le 
succès de Siegfried a été très réel. Les grandes pages de l'œuvre, 
d'un jet si puissant, d'une si incomparable richesse d'instrumenta- 
tion, ont produit un irrésistible effet. 

Siegfried occupe, dans la tétralogie wagnérienne, une place culmi- 
nante; il en est comme le rayon de soleil, avec sa fantaisie radieuse, 
et ses élans superbes de jeunesse ; et mieux que l'Or du Rhin, mieux 
même que la Valkyrie, mieux surtout que le Crépuscule des dieux, il a, 
dans sa conception poétique, je ne sais quelle couleur, quelle haute 
portée, qui lui donnent une éloquence spéciale, — pourvu naturel- 
lement que le spectateur y aide un peu par sa propre imagination. 

Et, certes, celle aide-là est singulièrement nécessaire pour la 
compréhension des drames ^Tagnériens. Vous savez quelle ardeur 
mettent les « disciples » à prétendre que Vi'"agner n'est pas seule- 
ment un maître musicien, mais qu'il est aussi un maître dramaturge. 
Malheur à qui s'avise de trouver ennuyeuse l'inextricable affabula- 
tion des Niebeliingen, supérieure, selon eux, aux drames les plus pal- 
pitants de l'antiquité et des temps modernes ! Malheur à qui se 
hasarde à dire que tout cela n'est pas scénique, dans les moindres 
détails ! 11 faut tout accepter ; tout est sublime. Et il en est, je l'avoue, 
qui ont un vrai talent à vous présenter tout cela sous un jour tout 
à fait séduisant. Lisez leurs commentaires, leurs amplifications ; cette 
ténébreuse histoire de dieux, de nains et de géants s'éclaire tout à 
coup; cette lutte féroce pour la conquête de l'anneau magique, ces 
crimes, ces astuces, ces incestes, dont est pleine la légende, ils 
leur prêtent des significations curieuses; les faits les plus puérils 
se grandissent à la hauteur de symboles énormes. Écoulez, par 



exemple, ce que devient Siegfried, qui se prête particulièrement à 
ces interprétations : « Le premier acte est épique, le second est 
lyrique, le troisième est dramatique et purement humain. Le pre- 
mier acte ne met pas en scène Siegfried et Mime, et leurs querelles 
intérieures, et la jalousie et les appréhensions de Wotan. Il met en 
scène la naïve et héroïque âme allemande, à ses sources barbares 
et enfantines, se forgeant à elle-même le glaive qui sera l'instru- 
ment victorieux de l'émancipation de la race, et cela malgré toutes 
les forces contraires, l'astuce et la perfidie d'un côté, la puissance 
de l'autre. Et tout cela transporté dans le monde mythologique et 
sombre des commencements. C'est tout le monde primitif qui doit 
apparaître, et de là ces longs récils sur les races, sur la cosmogonie 
imaginaire et symbolique de la Germanie, avec ses races de nains, 
de héros et de dieux, ses légendes, ses mystères. » 

Vous le voyez, c'est un vrai cours de philosophie poétique et de 
théogonie. Et, certainement, la Tétralogie a bien cette port3e-!à, 
que Wagner a voulu lui donner et qu'il faut savoir dégager. En 
puisant ses sujets dans les mythes anciens, en remontant aux sources 
des traditions nationales, Wagner a bien fait; il a élevé son œuvre; 
il l'a rendue plus forte, plus durable et plus savoureuse ; et il a indi- 
qué en même temps la vraie voie à suivre à toute l'école moderne; 
. c'est en puisant à des sources pareilles que l'Art peut être sincère, 
vivant, réellement puissant, à condition de ne pas y puiser super- 
ficiellement, sans intelligence ni pénétration. .. 

Malheureusement, on pourrait dire de tous ces ingénieux commen- 
taires, gloses et explications, ce que l'on dit souvent de plans 
magnifiques en théorie, irréalisables en pratique: — « C'est fort 
beau... sur le papier. » Le théâtre ne s'adresse guère à l'imagina- 
tion, qui peut aisément synthétiser : il s'adresse surtout aux yeux; 
c'est un art très matériel, qui paie comptant et ne se nourrit pas 
de phrases, un art qui ne s'adresse pas seulement aux esprits culti- 
vés, mais aux esprits moyens, ignorants de philosophie, un art enfin 
qui, étant, de quelque manière que ce soit, la représentation de 
la vie des hommes, avec leurs passions et leurs actions, veut avant 
tout de la vie et du mouvement et n'intéresse que par cela. 

Or, c'est précisément ce qui manque, — on aura beau se récrier, 
— aux drames wagnériens; et notamment, à la Tétralogie. Et cela 
leur manque principalement pour nous, gens de races latines, dont 
les mœurs, le caractère, la tournure naturelle des idées sont assu- 
rément fort différents de ceux des races germaniques. Il se peut que 
l'Allemagne se plaise à ces contes à dormir debout, — et j'en doute 
un peu, à voir l'empressement qu'elle a toujours mis à accueillir 
vos opéras et vos opérettes... Mais il est certain que la France, et 
aussi la Belgique, tout en les acceptant, tout en les admirant dans 
leurs côtés admirables, ne s'y plairont jamais. 

Non, quoi qu'on puisse dire, ce n'est pas du théâtre, parce que ce 
n'est pas humain. « Tout doit concourir, dans le drame lyrique, 
enseignent les wagnéristes, à donner au public une impression d'en- 
semble, de force, de charme et de grandeur, non pas la musique 
seule, mais la mise en scène, le poème, le chant, et les acteurs; le 
spectacle doit compléter l'audition. » Hélas ! que de choses, dans 
les drames wagnériens, viennent détruire justement cette impression, 
par l'impossibilité qu'il y a de les réaliser à la scène, de façon à 
rendre l'illusion complète! Que de détails matériels compromettent 
l'effet et font sourire au moment même où l'émotion devrait se pro- 
duire ! Parmi ces détails, je me bornerai à citer l'enfantine zoo- 
logie qui tient tant de place dans la Tétralogie; le dragon et 
l'oiseau qui parlent, dans Siegfried, en sont les types les plus remar- 
quables, et ils ont eu, cette fois encore, à Bruxelles, leur succès 
inévitable d'hilarité. 

La gloire de Wagner, comme musicien, ne se trouvera pas dimi- 
nuée de celte diminution de sa gloire comme poète. Bien au con- 
traire, un artiste moins génial que lui eût été inévitablement 
écrasé sous le poids de ses poèmes ; lui, malgré tout, subsiste et 
triomphe. Et ce qui le fait triompher ainsi, ce sont justement, dans 
ses drames touffus, les pages oîi surgissent des situations vraiment 
théâtrales, où éclate la passion, où les héros agissent au lieu de 
discourir, où le pittoresque sollicite l'inspiration luxuriante du 
compositeur. Ces situations-là, il sait en tirer un si merveilleux 
parti qu'elles emportent tout le reste avec elles. Telles, la magni- 
fique scène d'amour, la chevauchée et la scène du feu de la 
Walkyrie ; tels aussi, dans Siegfried, la scène de la forge, les 
« murmures de la forêt » et le réveil de Brunnhilde, que fout 
paraître plus splendides encore, dirait-on, toutes les broussailleuses 
longueurs qui les entourent... Oui, des longueurs, dussent nous 
maudire les wagnériens féroces, longueurs toujours intéressantes, 
certes, musicalement, par leur travail extraordinaire et sans cesse- 



LE MENESTREL 



19 



expressif, mais inutiles et fatigantes, scéaiquement, par la faute 
du poète, trop souvent prolise, aux dépens même de l'intérêt dra- 
matique. 

Est-il besoin maintenant de suivre pas à pas la marche de 
Siegfried, de ce large poème idyllique, aux. naïvetés duquel les 
âmes naïves trouveront, qui sait? quelque plaisir, et où les 
raffinés découvriront un sens caché, plus attachant et non sans 
grandeur : la glorification de la jeunesse et de la force libre, vic- 
torieuse du mal, maîtresse de la nature, et s'épanouissant dans 
l'Amour ? Je crois cette tâche superflue. Faut-il insister, d'autre 
part, sur la conception musicale de la partition, étroitement en- 
chaînée à celle des deux autres qui la précèdent, et dont il est 
indispensable qu'on se souvienne, l'Or du Rhin et la Walkyrie, sur 
cette orchestration éblouissante, sur ces richesses d'expression, de 
couleur et de sentiment, que le maître a répandues tout le long de 
ces trois longs actes, dont chacun dure une heure un qaart ? L'es- 
pace me fait défaut; ce que j'ai voulu donner ici doit se borner, 
d'ailleurs, à un simple bulletin de combat, à la notation franche 
des impressions produites sur le public et, — avec toutes les réserves 
possibles, — sur moi-même, par la représentalion de Siegfried à 
la Monnaie. 

Il serait trop long aussi, voire inopportun, de discuter ici la 
valeur de la version française de M. Victor Wilder, et de recher- 
cher jusqu'à quel point cette version traduit vraiment l'original, 
dans son allure, sa forme de langage et sa tournure poétique, si 
elle ne « trahit » pas, en bien des endroits, le poète et, par conséquent, 
le musicien dans leurs intentions réciproques et formelles d'être 
étroitement liés l'un à l'autre, et si le traducteur n'eût pas mieux 
fait de s'en tenir à de la prose rythmée, au lieu de lancer sa raison 
à la poursuite vaine de la rime... Nous préférons ne louer que 
l'opiniâtre et intelligent labeur de M. Wilder, dans cette œuvre 
d'adaptation ingrate et désespérante, et les services qu'il a rendus 
en permettant au public français d'apprécier, sur la scène fran- 
çaise, les œuvres les plus colossales de la musique contemporaine. 

L'interprétation de Siegfried à la Monnaie est aussi bonne qu'on 
pouvait le désirer; du côté des chanteurs, elle a dépassé même 
l'attente générale. M. Lafarge est un admirable Siegfried, sous tous 
les rapports; il a joué et chanté ce rôle écrasant en grand artiste. 
M. Isouard fait un Mime un peu triste, pas assez « en dehors », 
mais très consciencieux; MM. Bouvet CWotan), Badiali (Alberich) 
et M"', Garrère (l'Oiseau) sont excellents; M"" Maurelli (Edda) et 
M. Vérin (Fafner), satisfaisants; et enfin M""^ Langiois, avec sa voix 
généreuse et étendue a suppléé autant qu'elle a pu, par sa vaillance, 
à ce qu'elle n'a pas en autorité et en expérience : il est regrettable qu'on 
ait fait appel à une débutante pour remplir ce rôle important, qui avait 
laissé un souvenir profond dans la mémoire de ceux qui l'avaient en- 
tendu il y a huit ans, à la Monnaie, chanté par M""' Materna. Quant 
à l'orchestre, dirigé par M. Franz Servais, s'il a laissé à désirer u n 
peu sous le rapport de la variété du coloris, il n'a rien laissé à dé- 
sirer sous celui du soin et de la correcition. La mise en scène s'est 
efforcée d'être aussi « illusionnante » qu'à Bayreuth, dont elle a 
suivi respectueusement les indications; les décors sont superbes. Je 
n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a un rideau qui s'ouvre, — 
comme à Bayreuth, — au lieu de se lever, et que la salle — toujours 
comme à Bayreuth — est plongée dans une profonde obscurité : il 
n'est pas possible sans cela, vous le savez, de bien goûter la musique 
de Wagner. 

Lucien Solvay. 

Odéon. — Les Faux Bonhommes, comédie en quatre actes, de Th . 
Barrière et E. Gapendu. 

Péponnet, Bassecoutt, Dufouré, Vertillac, Lecardonel, les jeunes 
Raoul et Anatole, M""" Dufouré, quelle joyeuse théorie d'étonnants 
fantoches, et comme, malgré leur acte de naissance qui n'est point 
daté d'hier, ils sont toujours bien vivants et aussi divertissants! Et 
puis aussi l'espiègle Eugénie, la sentimentale Emmeline, l'amoureux 
Octave, et le grand raisonneur Edgar, ils n'ont pas encore trop de 
cheveux blancs non plus; pourtant ceux-ci semblent de constitution 
moins forte que les premiers. Tout cela parait tout récemment écrit, 
et le cairicaturisle Edgar Thévenot aurait eu le bonheur d'avoir 
l'onglée en cet hiver boréal de 1891, qu'il trouverait encore tous 
ses modèles sur le boulevard ; il en trouverait peut-être beaucoup 
d'autres, il est vrai, mais les Faux Bonhommes de Barrière et Gapendu 
seraient certainement ceux qu'il s'amuserait à croquer tout d'abord. 

La pièce n'a donc point vieilli quant à ses personnages ; je crois que 

la forme n'a pas été beaucoup plus atteinte, et je doute que les 

, plus adroits parmi nos auteurs contemporains pussent traiter avec 



plus de vivacité et de bonhomie naturelle ce sujet d'allures très 
simples. Pourtant l'effet produit sur le public de l'Odéon n'a pas 
été aussi vif que s'y attendaient nos aînés, et nous-même n'avons, 
pas retrouvé toute la joyeuse humeur qui secouait la salle lors de 
la dernière reprise faite au Vaudeville. Je ne pense pas qu'il faille 
attribuer cet amoindrissement de l'effet comique à la troupe de l'Odéon 
qui, en employant des moyens tout autres, est loin d'être inférieure 
à celle du Vaudeville ; la vraie cause en est tout simplement que le 
cadre du second Théâtre-Français est trop vaste pour ce genre de pièce 
et que M. Porel, pourtant très adroit metteur en scène, a eu le tort 
de faire planter des décors d'intérieur si spacieux que les acteurs 
semblent sans cesse courir les uns après les autres ; il fallait, au 
contraire, resserrer la scène de façon que les effets ne s'éparpillas- 
sent point de droite et de gauche. Nous espérons que, le jour où 
les Faux Bonhommes entreront à la Gomédie-Française, on se gardera 
de tomber dans la même erreur. M. Daubray, qui débutait par le 
rôle de Péponnet, et, ce faisant, posait très légitimement sa candi- 
dature au titre de pensionnaire de la maison de Molière, s'est montré 
comédien très fin, à son ordinaire, bien que, dans une salle aussi 
grande, beaucoup de ses amusants effets de physionomie passent ina- 
perçus. M"" Déa-Dieudonné a joué avec élégance et non sans une 
aimable originalité le rôle d'Eugénie. M""' Grosnier, Duluc, MM. Mont- 
bars, Gornaglia, Maury, Dumény, Matra t,Duard etNuma s'acquittent 
consciencieusement de leur tâche. 

Paul-Émile Ghevalieu. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

IV 

(Suite.) 

Gette année 1799 devait être particulièrement favorable à M'"'' Saint- 
Aubin, et pour elle féconde eu succès. A la suite d'Elisca, elle créa 
coup sur coup une demi-douzaine d'ouvrages qui furent pour elle 
autant de triomphes. Après le Rêve, de Gresnick, ce fut successive- 
ment Adolphe et Clara, de d'Alayrae, où avec EUeviou elle attira la 
foule à rOpéra-Gomique ; le Chapitre second, de Solié; Fanny Morna 
ou l'Écossaise, de Persuis, l'une des rares pièces où on la vit paraître 
auprès de M'"' Dugazon; Laure ou l'Actrice chez- elle, dont elle sauva, 
par sa grâce pleine de charme, le poème assez maladroit; enfin, la 
Dame voilée, de Mengozzi, où elle partagea le succès du composi- 
teur. 

M""» Saint-Aubin était absolument exquise dans ce rôle d'ingénue 
à! Adolphe et Clara, où son jeu piquant et chaste à la fois enchanta 
littéralement les spectateurs; les éloges qui lui furent prodigués au 
sujet de cette bleuette charmante indiquent qu'elle y était la per- 
fection même. Le Chapitre second, de Solié, fut pour elle l'occasion 
d'un hommage assez singulier. G'est l'éditeur, même de la pièce, 
dans laquelle elle jouait le rôle de Céleste, qui, en tête du livret, 
lui adressa le madrigal suivant : 

A Céleste Saint-Aubin. 

Voici le Chapitre second. 
Daignez en accepter l'hommage. 
Partout où l'on voit votre nom, 
G'est toujours un heureux présage. 
Que ne pouvais-je, en rimprimanl, 
Joindre au mérite de l'ouvrage 
Vos grâces et votre talent! 
J'en vendrais vingt fois davantage. 

Cet imprimeur galantin était un poète médiocre. Il n'importe; on 
peut lui pardonner en faveur de l'intention, et surtout pour la rareté 
du fait. 

Dans Fanny Marna, où M"° Saint-Aubin se montrait sous un tout 
autre aspect, sa fillette Alexandrine paraissait de nouveau auprès 
d'elle, et le succès de la mère et de l'enfant ne laissait rien à dési- 
rer, ainsi que le prouve ce fragment d'une lettre que le poète Vigée, 
le frère de l'excellent peintre M°"^ Vigée-Lebrun, adressait au Courrier 
des spectacles : — « Trouvez bon que j'ajoute quelques mots au compte 
que vous avez rendu de la première représentation de Fanny Morna. 
Cet ouvrage a eu du succès ; il devait en avoir, parce que le fond 
est intéressant, que la situation des personnages est attachante, que 
les scènes sont conduites avec assez d'art, et que, s'il est de 
légers défauts qu'on puisse reprocher à l'auteur du poème, ils sont 
couverts par le jeu parfait des acteurs. La citoycnns Dugazon, dans 



20 



LE MENESTREL 



cette pièce, a'a riea perdu de ce beau laleut qu'on admirait dans \i- 
colette, dans Xina. etc. La charmante Saint-Aubin est, dans son rôle, 
ce qu'elle est dans tous les rôles que les auteurs ont le bonheur de 
lui confier, sensible, aimable, et vraie surtout. Et sa jolie enfant, 
dont vous n'avez rien dit! est-ce qu'elle n'annonce pas les plus heu- 
reuses dispositions? est-ce qu'elle n'a pas déjà les grâces naïves de 
sa mère? Laissez-moi, je vous prie, réparant un oubli sans doute in- 
volonlaire, la féliciter de ce qu'elle semble nous promettre une autre 
Saint-Aubin »... 

Eu écrivant cette lettre, Vigée oubliait sans doute que la jeune 
Alexandrine avait été, au sujet de Fanmj Monia, l'objet de la pièce 
de vers suivante, que le Courriel- des Spectacles avait insérée quel- 
ques jours auparavant : 

Lorsqu'on te voit, aimable enfant, 

Peindre si bien le sentiment, 

Tous les cœurs volent sur tes traces, 

Et l'on s'écrie en t'écoutant : 

« Oui, de sa mère elle a les grâces ! » 
Quand tu dis à Fanny, la pressant dans tes bras : 

« Tu nous aimeras, n'est-ce pas? » 
Les spectateurs charmés sont près de te répondre, 
Les bravos et les pleurs paroissent se confondre. 

Ah! poursuis tes brillans essais, 
Adopte sans frayeur une belle carrière : 

Ta douce voix, tes jolis traits 

T'assurent les plus grands succès. 
Et n'as-tu pas d'ailleurs les leçons de ta mère? 

Pour réussir, voilà tes droits. 

Heureux de te voir auprès d'elle, 

Nous applaudissons à la fois 

Et la copie et le modèle (1). 

Après Fannij Morna, après la Dame voilée, qui ne fut pas moins 
favorable. M""" Saint -Aubin trouva encore l'occasion d'un grand 
succès dans un ouvrage assez important de Tarchi, D'auberge en 
auberge, puis elle conjura le mauvais sort d'un petit opéra de Plan- 
tade, Zoé ou la Pauvre Petite, dont la valeur était mince. Ensuite, 
et vers la fin de l'année 1800, elle s'éloigna du théâtre Favart, pour 
aller, je pense, donner, comme elle l'avait déjà fait, quelques repré- 
sentations en province, ce qui faisait dire à un chroniqueur : — 
« Le départ de M'"" Saint-Aubiu fut le premier coup porté à cet 
ancien établissement. Il suspendit presque toutes les pièces du 
répertoire, ou du moins celles qui attiraient le plus de specta- 
teurs (â). » 

(A suivre.) Arthur Pougin. 

REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts du Chàtelet. — La Symphonie écossaise de Mendelssohn 
ne peut être considérée comme une œuvre de grande originalité. Bien 
construite et bien équilibrée, élégante et claire, elle ne possède ni la 
limpidité lumineuse des symphonies de Mozart, ni le coloris intense de 
celles de Beethoven, de Berlioz et de Sebumann. Entre les symphonies 
de ces maîtres et celles de Mendelssohn, il semble qu'il y ait la même 

(1) C'était le temps heureux des petits couplets, des petits vers et des fades 
madrigaux médiocrement rimes. Il en pleuvait littéralement sur M"" Saint-Aubin. 
En voici deux échantillons, que j'emprunte à l'Indicateur dramatique pour l'an VU' 
d'abord ce quatrain anonyme, qui lai était adressé à propos d'une reprise à'Am- 
broise ou Voilà ma journée : 

A ton sourire aimable, à ton regard flatteur, 
Ne reconnaît-on pas la timide innocence ? 
Et ne croit-on pas voir la vertu, la candeur. 
Accompagnant l'amour près de la bienfaisance? 
Puis cette pièce, que Dupaly, dont elle avait été plusieurs fois l'interprète, pu - 
bliait lors d'une reprise d'Adèle el Dorsan : 

Avez-vous vu Saint-Aubin dans Adèle? 
C'est bien ainsi qu'Adèle a dû souffrir, 
Du sentiment c'est bien là le modèle; 
Le cœur s'y trompe en la voyant gémir. 
De Saint-Aubin l'on connaît la finesse. 
Le goût exquis, ces riens charmans 
Toujours si vrais et toujours si piquans. 
Cette candeur, cette délicatesse 
Qu'en chaque rôle on nous voit applaudir. 
En chaque rôle ausai l'on ne voit qu'elle ; 
Prodige de son ort, en la voyant soutl'rir 
"Vous oubliez Saint-Aubin pour Adèle. 
Autour de vous en vain tout vous rappelle 
Que l'art tout seul a créé ses douleurs, 
La nature au talent paie un tribut de pleurs. 
Mais il est un secret que personne n'ignore : 
Pour ramener le plaisir dans les cœurs 
Qu'elle a troublés par de fausses terreurs. 
Hors de son rôle. . . il faut la voir encore. 
{2) Année théâtrale pour l'an X. 



différence qu'entre un tableau que nous voyons immédiatement sous nos 
yeux et la copie plus ou moins dégradée de ce tableau. La musique de 
Mendelssohn semble avoir toujours pour point d'appui une pensée étran- 
gère et ne présente souvent qu'un reflet affaibli des impressions d'où 
elle est née. — ^Orientale de M. Dolmetsch a produit une bonne impres- 
sion; c'est mélodique et simple, sans emphase et sans recherches instru- 
mentales de mauvais goût. — Les Variations et Fugue pour deux pianos, de 
M. Robert Fischhof constituent un morceau simple et d'excellente facture, 
parfaitement écrit, bien gradué, et présentant un grand nombre d'effets 
pianistiques brillants et variés sous la forme attrayante de variations 
concises qui se succèdent rapidementcomme de ravissantes petites minia- 
tures. M"'= Caroline de Serres (Montigny-Rémaury) et M. Robert Fischhof 
ont exécuté ce morceau avec une merveilleuse correction de style et un 
jeu d'une clarté parfaite. Ils ont été longuement acclamés. — Les Contes 
mystiques ont retrouvé le succès de la première audition. Le prélude de 
M™' A. Holmes représente bien, par un joli contraste musical, les voix de 
la terre et les voix du ciel pendant la nuit de Noël. Le Non credo de M.Ch. 
M. Widor forme un petit poème charmant qui ne manque ni de force, 
ni d'élévation dans la pensée, et qui affecte même une certaine allure 
dramatique. Premier Miracle de Jésm, par M. Paladilhe, et En prière par 
M. Fauré ont été aussi fort appréciés. M"' de Montalant a chanté, avec 
ces Contes mystiques, l'air de la Naïade dans VArmide de Gluck et la Villa- 
nelle de Berlioz. Des fragments de Sigurd, ouverture. Sommeil de la Wal- 
ki/rie, et Pas guerrier qui a été bissé, la gavotte si fine et si légère de 
Jocelyii et la Scène du bal du même opéra, ont obtenu un accueil des plus 
chaleureux. Amédée Boutarel. 

— Concerts Lamoureux. — M. Lamoureux a donné deux excellentes audi- 
tions, l'une de la Symphonie pastorale de Beethoven, l'autre des fragments 
symphoniques de Manfred, de Schumann. Dans cette dernière œuvre, 
M. Dorel a été fort applaudi dans le solo de cor anglais (Ranz des Vaches), 
bien supérieur à l'interminable solo similaire du prélude de Tristan et 
Xseult de Wagner. Une composition que l'on entend toujours avec grand 
plaisir, c'est ce beau prélude du Délugj, de Saint-Saëns. 'Voilà de la mu- 
sique bien pensée, bien écrite, et nous ajouterons « bien exécutée », sur- 
tout lorsque M. Iloufllack lui prête le concours de son beau talent de 
violoniste. — La marche funèbre du Crépuscule des Dieux est une des œuvres 
de la dernière manière de "Wagner que l'on peut écouter. Le style en est 
noble, suffisamment clair et relevé par des effets de sonorité intéressants. — 
M"= Cécile Silberberg, que nous avions entendue aux concerts de M. Lamou- 
reux, il y a déjà quelques années, et dont nous avions salué la bienvenue, 
a fait énormément de progrès : elle a exécuté avec aisance et une maestria 
des plus remarquables le concerto en ré de Rubinstein. C'est là une 
page superbe, dont certaines parties, le premier allegro surtout, sont, 
d'une noblesse de style incomparable. Le piano, malheureusement, est 
presque toujours écrasé par l'orchestre, sauf dans quelques ravissants pas- 
sages de cet orchestre, et il faut un rare talent d'exécutant comme celui de 
M"" Silberberg pour le faire surnager au-dessus de la tempête orchestrale. 
Dans la somme d'idées que Rubinstein a dépensée pour cette œuvre, il 
y avait de quoi faire une superbe symphonie et un incomparable solo de 
piano. Ce n'est ni l'un ni l'autre, et nous nous demandons si Mozart dans 
ses inimitables concertos n'avait pas mieux compris la manière de 
traiter ce genre de morceau. M"'= Silberberg a eu un grand succès, bien 
mérité. — Le concert se terminant par l'ouverture du Tannhduscr, quelques 
personnes ont tenté de se retirer avant la terminaison du morceau. M. La. 
moureux a fait arrêter son orchestre. Quelques timides, foudroyés par son 
regard de Jupiter tonitruant, ont timidement rejoint leur place; d'autres, 
plus hardis, s'en sont allés. Sans doute, il n'est pas convenable de causer 
du scandale pendant l'exécution d'un morceau, mais il nous sera bien 
permis de dire qu'un morceau, tant beau qu'il soit, dégénère bien vite en 
scie lorsqu'on l'entend à presque tous les concerts; M. Lamoureux a telle- 
ment abusé de l'ouverture du Tannhduscr que, la grande ombre dé "Wagner 
dût-elle en tressaillir dans sa tombe, il ne nous empêchera jamais de 
nous en aller lorsque nous nous ennuierons. H. B.irl:edette. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
"Conservatoire : Symphonie en la mineur (Mendelssohn) ; fragments de Sapho 

(L. Lacombe), solo chanté parE. "^'armbrodt; concerto pour violoncelle (Saint- 
Saëns), par M. Jules Delsart; chœur des Prisonniers de Fidelio (Beethoren); 
Carnaval (Guiraud). 

Chàtelet, Concert Colonne : ouverture du Roi d'Ys (Laloj; symphonie en /a, n°S 
(Beethoven); air ieCaron, tiré d'Afcesle (LuUy), chanté par M. Boudouresque ; pièces 
pour orchestre (Th. Dubois); Fautaisie hongroise pour piano (Liszt), par M°'° Roger- 
Miclos; fragments ie^Maitres-Chanleurs (Wagner) ; /es fleîu- Gre/iat/iecs (Sebumann), 
orchestrés par M. E. Guiraud, chantés par M. Boudouresque; prélude du Déluge 
(Saint-Saëns); Marche troycnne (Berlioz). 

Cirque des Champs-Elysées, Concert Lamoureux : ouverture de Rttij Blas 
(Mendelssohn) ; symphonie en ré mineur, n» 4 (Schumann) ; la Forit enchantée {Vin- 
centd'Indy); Danse macabre (Saint-Saëns); marche funèbre du Crépuscule des 
Dieux ("W'agner); introduction du troisième acte de Lohentjrin (Wagner); Espana 
(Chabrier), 

— Jeudi a eu lieu, au Cercle Saint-Simon, une audition de musique slave 
donnée par une brillante pianiste d'origine serbe, élève de Liszt et de 
Smetana, M™"! Stoikovitch, qui a exécuté des œuvres de Balakirew, Rubin- 
stein, Dvorak, Smetana, Tschaïkowski, "Wieniawski, etc., écrites pour la 
plupart sur des thèmes populaires; M""" Stoikovitch y avait joint deux 



LE MENESTREL 



21 



rapsodies composées par elle sur des mélodies et chansons ou danses nup- 
tiales de la Serbie. Tout cela, bien que tous les morceaux ne fussent pas 
d'égale valeur, était plein de couleur et de vie : peut-être, à la longue, 
cette continuité d'effets particuliers, mais à peu près toujours les mêmes, 
finirait-elle par fatiguer un auditoire ordinaire ; mais le public du Cercle 
Saint-Simon est tout particulièrement friand de ce pittoresque musical : 
c'est pour lui qu'ont été données les premières auditions de mélodies 
populaires françaises qui ont eu, depuis lors, de si nombreux lendemains. 
— Dans un intermède, M. Louis Léger, professeur de langues slaves au 
Collège de France, a, dans une causerie familière et instructive, parlé 
des hymnes nationaux des différents peuples de la race slave, tchèques de 
Bohême, bulgares, serbes, polonais et russes, chants que M. Julien Tiersot 
faisait entendre à tour de rôle; et cette partie du programme n'a pas été 
celle qui a obtenu le moins de succès. 

— Mercredi, à la salle Erard, M. Robert Fischhof, déjà si applaudi le 
dimanche au concert du Chàtelet, a donne une séance où se pressait toute 
l'aristocratie viennoise et parisienne, pour l'audition de quelques-unes de 
ses œuvres. On y a entendu de nouveau, avec le plus grand plaisir, ses 
ravissantes Variations pour deux pianos, délicieusement interprétées par 
M""> Caroline de Serres et l'auteur, puis une sonate pour piano et violon 
dont les thèmes sont remarquablement développés ; c'est l'excellent vio- 
loniste Marsick qui a fait les honneurs de cette sonate. Une succession 
de petites pièces pour piano, entre autres un Menuet de style charmant et 
un Carillon des plus pittoresques, a fait envisager le talent de l'auteur 
sous un tout autre aspect. Il nous a donné là une note spirituelle exquise. 
Quelques lieder de belle tournure ont achevé de mettre le feu aux 
poudres ; c'est M°" Krauss qui les interprétait avec son talent magnifique. 
Sur cinq mélodies on lui en a bissé trois. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 



Correspondance de Madrid. — La ^Société des concerts de Madrid 
vient d'inaugurer dimanche dernier sa saison au Théâtre-Royal. D'abord 
il y a eu au sein de la société une crise fort importante. Le comte de 
Morphy, président démissionnaire, a été remplacé par l'éminent maître 
Arrieta, directeur du Conservatoire ; et M. Breton, direcleur, a quitté sa 
place, que M. Luigi Mancinelli occupe maintenant. Le premier concert a été 
tout un événement, dont on parle et dont on parlera encore pendant long- 
temps. On a exécuté pour la première fois une légende musicale de Chapi, 
âos Gnomes de la Alhambi-a, que le plus populaire et le plus admiré de tous 
les maîtres espagnols contemporains avait écrite pour un concours qui 
eut lieu à Grenade pour les fêtes du couronnement du poète Zorrilla, en 
1889. Le jury ne jugea digne de récompense aucune des partitions pré- 
-sentées au concours — il y en avait huit — et les 5,000 francs ofl'erts pour 
l'œuvre couronnée retournèrent tranquillement à la caisse de la muni- 
-cipalité. Or, le public de Madrid a fait à la légende de Chapi, refusée par 
le jury de Grenade, un accueil dont rien ne peut donner une idée. 
Des trois parties de la légende, deux ont été bissées au milieu d'un en- 
thousiasme qui touchait à la folie. Chapi a été rappelé six fois, acclamé 
par toute la salle, un triomphe en somme, qui comptera dans sa glorieuse 
•carrière. La presse acclame aussi l'auteur des Gnomes de la Alhambra, en 
vantant les qualités hors ligue de la partition, la fraîcheur, la poésie 
■et le coloris instrumental, qui sont, sans hyperbole, d'une beauté exquise. 
■C'est, je vous dis, l'événement musical de Madrid. Le plus piquant de 
l'affaire, c'est que M. Breton était membre du jury de Grenade qui n'a pas 
su lire la partition de Chapi et l'a méprisée. Vous entendez d'ici les com- 
mentaires 1 A la fin du concert, Mancinelli a été l'objet d'une immense 
ovation. Le célèbre maestro, félicité par tous, était vraiment ému. — Au 
Théâtre Royal, rien de particulier. Cavalleria rusticana a remporté un succès 
d'enthousiasme. On prépare le nouvel opéra du maître espagnol Serrano, 
Ire7ie d'Otranto. Après cet opéra, encore un autre, espagnol aussi, du maî- 
tre Santamaria. Titre ; Naquel. Deux opéras espagnols dans la saison, 
c'est assez; c'est peut-être trop !... A. P. Y G. 

— C'est le cœur plein d'amertume que Rubinstein abandonne son poste 
de directeur du Conservatoire et sa résidence de Saint-Pétersbourg. Dans 
une lettre adressée à son ami, le musicologue Baskin, le maître russe 
exhale ses plaintes contre l'indifférence du public, l'apalhie de la société 
russe et l'attitude hostile de la direction des théâtres royaux vis-à-vis du 
■Conservatoire. «Cette hostilité contre mes œuvres, remarque Rubinstein, 
m'est tout à fait inexplicable. On croirait vraiment que j'ai commis des 
méfaits. Je vais très probablement me retirer du Conservatoire, car, en 
définitive, le premier venu peut, aussi bien que moi, signer des docu- 
ments!... » Et plus loin: « Nous n'avons pas, à proprement parler, de 
musique. Nous n'avons que des cabales et des applaudissements de com- 
mande ; nous ne savons rien faire sérieusement. Nous voyons bien aussi 
à l'étranger des camps opposés, des rivalités artistiques, mais il n'y a 
que chez nous que les intérêts de l'art sont ainsi sacrifiés aux convoitises 
et aux rancunes personnelles. » 



— Voici, d'après le Signale, do Leipzig, la liste des ouvrages lyriques 
qui ont vu le jour, en 1890, sur les différents théâtres d'Allemagne et 
d'Autriche-Hongrie. Opéras : Die Almohaden, 4 actes, tirés du drame les 
Cloclies d'Àlmudaina, de don Juan Palon y CoU, musique de M. J.-J. Albert 
(Leipzig, 13 avril); Jolanthe, 3 actes, paroles et musique de M. W. Milhl- 
dorfer (Cologne, 12 avril) ; la Fille du roi René, musique de M. R. Fischer 
(Regensburg, mars) ; les Roses d'Helga, musique de M. R. Thomas (Olmùtz, 
avril); la Rose de StrasiMurg, i actes, livret de M. F. Ehrenberg, musique 
de Victor Nessler (Munich, 3 mai); A qui la couronne? et Jean le Paresseux, 
opéras en un acte de M. A. Ritter CWeimar, 8 mai); Cei-tova stena (la Mu- 
raille du diable) opéra posthume de F. Smetana (théâtre tchèque de Prague, 
12 mai). — Opéras-comiques : le Page, un acte, paroles et musique de 
G. Kulenkempff (Brème, 24 janvier); le Prince malgré lui, livret de 
M. R. Senberich, musique de M. 0. Lohse (Riga, 27 février); le Mariage 
secret, paroles et musique de M. P. Gast (Dantzig, mars); le Juge du Village, 
un acte, musique de M. H. Xahn (Breslau, 3 avril) ; la Guerre des femmes, 
3 actes, paroles et musique de M. F. von Woyrsch (Hambourg, 12 avril); 
l'Alcade de Burgos, livret de M. R. Galle, musique de M. H. Dûtschke 
(Burg, avril); la Chanteuse des rues, un acte, livret de M. Julius Bachmann, 
musique de M. J. Dobler (Gotha, avril) ; la Princesse d'Athènes, 2 actes, 
livret, d'après Aristophane, de M. J. Jacoby, musique de M. F. Lux 
(Francfort, 31 octobre); Turandot, livret et musique de M. Rehbaum 
(Dessau, 25 novembre); l'Épée du roi, 3 actes, livret de M. F. Bittong, 
musique de M. Th. Hentschel (Brème, 2b décembre). Nous compléterons 
cette liste par celle des opérettes, qui est exceptionnellement longue. 

— Un branle-bas général est signalé à Sondershausen parmi les fonc- 
tionnaires musicaux de la cour. Cela a commencé par le renvoi du maî- 
tre de chapelle de la cour, M. Ad. Schulze, qui est en même temps 
directeur du conservatoire ducal. Il a été congédié à la suite de dissen- 
timents avec l'intendant major Borke. Quelque temps après, on a appris le 
suicide de ce dernier. Voici maintenant que la Gazette du Gouvernement 
annonce la mise à la retraite, par retrait d'emploi, de deux excellents mu- 
siciens estimés de tous : le maître de concerts de la cour, Willy Burmes- 
ter, et le violoncelliste Grùtzmacher. La note ajoute que les deux artistes 
devront quitter le service sur-le-champ, bien que la date officielle de leur 
congé soit le 1'='' avril prochain. C'est une véritable hécatombe, comme on 
voit. 

— Une souscription a été ouverte, on s'en souvient, à l'effet d'ériger un 
monument à Richard Wagner dans sa ville natale, à Leipzig. Divers 
projets avaient été soumis au comité et l'un d'eux, celui du sculpteur 
Schaper, à Leipzig, avait été agréé ; mais depuis qu'il a été exposé, il est 
l'objet de si véhémentes critiques que, probablement, il ne sera pas mis 
à exécu.tion. En attendant, la municipalité de Leipzig vient d' accorder. le 
terrain pour l'emplacement du monument. Cet emplacement est situé en 
face de l'ancien théâtre de la ville, sur les boulevards extérieurs. La sta- 
tue de Wagner fera vis-à-vis à la statue du docteur Hahnemann, l'inven- 
teur de l'homéopathie. Est-ce pour conseiller de ne prendre qu'à petites 
doses la musique de Wagner? 

— A Vienne, la société Ambrosius a célébré, le 16 décembre, le jubilé du 
pape Grégoire le Grand, et cette solennité a présenté un très grand inté- 
rêt. Après l'hymne Veni Creator et l'antiphonie Lumen et revelationem, exé- 
cutés par l'école de chant infantile, après l'antiphonie Asperges et le chœur 
à quatre voix d'Arcadelt, Ave Maria, exécutés par l'Académie chorale, 
Mgr Antoine Ditko, camérier papal honoraire et euré à Langenlois, a fait 
une conférence fort intéressante sur le rôle important joué par le pape 
Grégoire le Grand dans l'histoire de la musique sacrée tout spécialement, 
et dans l'histoire de la musique en général. Après son discours, les en- 
fants ont chanté un motet à quatre voix de Breidenstein et la mélodie de 
Mendelssohn : Abschied der Zugvœgel, et la fête s'est terminée avec le chœur 
de Joseph Haydn : Die Himmel erzâlilen, chanté par l'Académie chorale. 

— On doit donner prochainement, au Théâtre-Royal de Dresde, un 
cycle d'opéras de Gluck, comprenant précisément les cinq ouvrages com- 
posés par le maître pour la scène française, c'est-à-dire Alceste, Orpliée, 
Armide et les deux Iphigénies. Et, tandis qu'on fait à Dresde cet effort, 
aussi intelligent qu'intéressant, notre Opéra, avec ses 800,000 francs de 
subvention, ne peut même pas essayer de nous rendre Armide, dont on 
parlait si fort il y a quelques années et qui a disparu" du répertoire 
depuis soixante-quinze ans. Quelle admirable Armide ferait pourtant 
M""" Rose Caron, et quel bel Hidraot, M. Plançon! 

— En se faisant traduire en hongrois pour être jouée au théâtre de 
Buda-Pesth, la Cavalleria rusticana du jeune Pietro Mascagni a pris un 
titre un peu rébarbatif pour des oreilles latines. Elle s'appelle ainsi dans 
la langue de sainte Elisabeth et de Petœfi : Parassbecsiiletl 

— Au théâtre flamand de Bruxelles (Vlaamsche Schouwbuig), on vient 
de représenter une nouvelle opérette flamande dont voici le titre, un peu 
barbare pour nos oreilles françaises : Eene. Vromv uit Mahrapoera. 

— Le Théâtre-Royal d'Anvers veut décidément se distinguer par la 
composition substantielle et solide de ses spectacles. Le dimanche 4 jan- 
vier, son affiche comprenait les trois ouvrages suivants : /eBarto'rfeSci'«/te, 
le Sourd et les Dragons de Villars, soit dix actes d'opéra-comique. On assure 
qu'à la fin de la soirée, des cas sérieux d'hydrophobie se manifestaient 
dans l'orchestre. 



LE MENESTREL 



— Eu constatant que le total des abonnements pour la saison présente 
au Théâtre Communal de Trieste s'élève à la somme de 120,000 francs, 
le rrouaiorc déplore fort justement que ce chiffre ne dépasse pas cette année, 
pour la Seal a de Milan, celui de -42,000 francs. La comparaison n'est pas 
brillante, en effet. 

— Deux opérettes nouvelles en Italie, qui décidément se voue à l'opé- 
rette un peu plus qu'il ne faudrait: au théâtre Métastase, de Rome, il 
Gallo délia Chccca, musique de M. Mascetti; àCariano, ilMercatodiMalmantile, 
musique du maestro Morandi, jouée par une société d'amateurs. 

— Au Théâtre principal de Madrid on a donné la première représen- 
tation d'un « épisode national lyrique » en deux actes et onze tableaux, 
Trofalgar, poème (en vers) de M. Xavier de Burgos, musique de M. Jéro- 
nime Jimenez. L'ouvrage a reçu un accueil favorable. 

— On vient de représenter au Théâtre Principal de Valence un opéra 
nouveau, Sagvnto, dont la musique est due à un compositeur de cette ville, 
M. Salvador Giner, et qui parait avoir obtenu un très grand succès. L'ou- 
vrage, qui est en trois actes, est d'un caractère très dramatique et se ter- 
mine par l'incendie de Sagonte. L'auteur des paroles est M. Cebrian; les 
interprètes sont M^^Zilli, MM. Lazzarini, Ventura, Yecchio et Dominguez. 

— On ne compte pas en ce moment, à Lisbonne, moins de neuf théâtres 
en exercice: le San Carlos, où l'on joue l'opéra italien; le théâtre de la 
rua de Condes et le Dorato, consacrés à l'opérette; puis le théâtre Dona 
Maria II, la Trinidade, le Gymnase, le théâtre Principe Real, l'Avenide 
et l'Alegria, pour les spectacles de comédie. 

— L'Opéra allemand de New-York n'a pas mieux réussi avec sa 
deuxième nouveauté qu'avec la première : le Vassal de Szigelh, de M. Sma- 
reglia, a eu le même sort lamentable que VAsi-ael de M. Franchetti, mal- 
gré une interprétation supérieure, à la tête de laquelle brillaient 
M. Reichmann et M"'^ SchoUer. 

— Nous avons parlé du concours de valses ouvert par le New-York 
Herald entre tous les compositeurs américains. Les résultats de ce con- 
cours viennent d'être publiés. Le premier prix de cent dollars a été dé- 
cerné à M. Isidore Moquist, et des mentions ont été accordées à MM. Ame- 
rico Gori, de New-York, et E. Leibling, de Chicago. Les trois œuvres 
couronnées ont paru dans le New-York Herald, qui a, de plus, signalé au 
public les envois de treize autres concurrents par ordre de mérite. L'in- 
térêt soulevé là-bas par ce concours est extraordinaire, avec la note ex- 
centrique familière aux Y'ankees. On croit que, cédant aux sollicitations 
de ses lecteurs, le New-York Herald livrera à la publicité les vingt ou 
trente meilleures valses qui lui ont été présentées. 

— Une cantatrice américaine, bien connue dans sa patrie ainsi qu'en 
Angleterre non seulement pour son talent, mais aussi pour ses excentri- 
cités, miss Emma Abbott, vient de mourir presque subitement à New-York, 
au moment où elle se préparait à aller se faire admirer par les Mormons, 
à Sait Lake City. C'est elle dont le puritanisme intransigeant et burlesque 
avait transformé à son usage le caractère de la Traviata de Verdi. Violetta 
n'était plus la Marguerite Gauthier qui a rendu célèbre en vingt-quatre 
heures le nom de M. Alexandre Dumas fils. Elle en avait fait une enfant 
chaste et platoniquement amoureuse, qui, mortellement frappée de tuber- 
culose, s'éteignait en chantant, au lieu de : Addio del passato, un hymne 
religieux : Nearer iity God, to Thee (Plus près de toi, mon Dieu!;. C'est elle 
aussi qui, récemment, avait chargé M. Edmond Audran de lui écrire un 
opéra dont le genre se rapprochât de la Mignon de M. Ambroise Thomas. 
Le prix convenu était de 80,000 francs, et elle n'eût pas eu de peine à 
s'exécuter à ce sujet si, comme on l'atErme, miss Abbott laisse en mourant 
une fortune qu'on peut évaluer â près de deux millions de dollars, soit en- 
viron dix millions de francs. Beau pays, que l'Amérique ! — Le corps de 
la défunte a été embaumé et envoyé de New-York à Chicago. 

— On a représenté à la Nouvelle-Orléans un opéra-comique nouveau, 
the Kedive, livret de MM. Louis et Miah Blake, musique de M. Harry 
Edward et Miah Blake, déjà nommé. Cela paraît être un opéra de famille. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

M. et M""' Ambroise Thomas, en raison de la mort subite de Léo 
Delibes, qui les a si durement éprouvés, ne recevront pas aujourd'hui 
dimanche au Conservatoire, comme c'était leur habitude après chaque 
concert. 

— C'est avec un véritable plaisir que nous enregistrons la promotion 
de notre ami et collaborateur Albert Soubies au grade d'officier de l'Ins- 
truction publique. Nul assurément ne méritait mieux cette distinction 
que l'auteur du si précieux et si curieux Alnianach des Spéciales parvenu 
aujourd'hui à sa seizième année, du livre intéressant intitulé une Première 
par jour, et de divers autres travaux publiés en collaboration avec 
M. Charles Malherbe, parmi lesquels l'Histoire de la salle Favart, que les 
lecteurs de ce journal n'ont certainement pas oubliée. 

— Voici la liste des promotions et nominations faites dans l'Instruction 
publique, en ce qui concerne la musique et le théâtre. Sont nommés 
ofîEciers de l'Instruction publique; M°"^ Rose Garon, artiste de l'Opéra; 
M""^ Suzanne Reichenberg, sociétaire de la Comédie-Française ; MM. Adam , 
professeur de musique à l'École normale d'instituteurs de Tarbes : Adrien 



Bernheim, inspecteur des théâtres ; Bourgeois, chef du chant et chef d'or- 
chestre à l'Opéra-Comique ; Albert Carré, directeur du Vaudeville ; Cousin, 
directeur du Conservatoire de Versailles : Léon Gastinel, compositeur; Phi- 
lippe Gille, publiciste, auteur dramatique ; Minard, professeurde chantdans 
les écoles communales de la Ville de Paris ; JulesTruffier, homme de lettres, 
auteur dramatique, sociétaire de la Comédie-Française. — Sont nommés 
officiers d'Académie: M°" Adiny, artiste de l'Opéra; MM. Acoulon, direc- 
teur de la fabrique d'instruments de musique Thihouville-Lamy ; Bernardel, 
compositeur et professeur; Boisbourdin, artiste musicien; Bouvet, pro- 
fesseur de violon; Bureau, auteur dramatique; M""^ Collier, artiste lyrique; 
M°"= Camut, professeur de musique ; M. Gadilhon, caissier principal à la 
maison Erard ; M°"= Delacour, professeur de musique ; M™" des Vernois, 
professeur de musique ; MM. Demarle, professeur de musique , Doutrelon 
de Try, président de l'Union orphéonique de Lille; de Dubor, critique , 

musical; M"" Galli-Marié, artiste lyrique; M'i' Hadamard, artiste de la m 

Comédie-Française. Nous terminerons cette liste dans le prochain numéro. '.; 

— M. Camille Saint-Saëns, dont on annonçait, il y a quelques jours, le 
départ pour Ceylan, est arrivé à bon port. Une dépêche reçue cette 
semaine nous apprend son heureux débarquement à Colombo. 

— C'est aujourd'hui que la Société des concerts du Conservatoire devait 
exécuter pour la première fois la messe en si mineur de Bach, dont les 
études ont été faites avec tant de soin et qui est attendue avec tant d'im- 
patience. Au dernier moment, une indisposition de M"^ Landi, par 
laquelle cette artiste se trouvait dans l'impossibilité de chanter, a néces- 
sité un changement de programme complet, et fait remettre à plus tard 
l'exécution de la messe de Bach. 

— La Société des compositeurs de musique a tenu, jeudi dernier, son 
assemblée générale annuelle. En l'absence de son président, M. Camille 
Saint-Saëns, en ce moment hors de France, la séance était présidée par 
M. Ernest Altès, vice-président. Lecture a été donnée du rapport de 
M. Ludovic de Vaux sur les travaux de la Société pendant l'année écoulée. 
Après l'audition de ce rapport, on a procédé à l'élection de onze membres 
du Comité. Ont été nommés : MM. Altès, Colomer, Danbé, Grizy,Nibelle, 
Arthur Pougin, Rahaùd, Hector Salomon, Ludovic de Vaux, Wekerlin, 
Winée. 

— Notre confrère du XIX" Siècle trahit un secret qui nous était connu 
déjà depuis quelque temps, mais qu'on nous avait prié de ne pas dévoi- 
ler encore. C'est souvent comme cela; on vous confie des événements sous 
le sceau du mystère et d'autres, moins scrupuleux, arrivent, qui vous 
coupent la nouvelle sous la plume. Bornons-nous donc à reproduire ici 
notre indiscret confrère, très bien renseigné en cette circonstance, nous 
pouvons le certifier. « Une nouvelle candidature à la direction de l'Opéra, 
et non des moins sérieuses, vient de se produire, celle de M. Bertrand, 
le sympathique directeur des Variétés. M. Bertrand a de vastes projets, 
qu'il expose dans un mémoire fort intéressant dont le ministre des Beaux- 
Arts va prendre connaissance. Voici un résumé de ces projets : M. Ber- 
trand ne veut pas de la direction de l'Opéra dans les conditions actuelles. 
« Avec le régime actuel, dit-il, personne ne pourra faire mieux que 
MM. Ritt et Gailhard, et je n'entrerai pas en concurrence avec eux, car 
ils ont sur moi la supériorité incontestable de connaître à fond tous les 
rouages de cette machine si vaste et si compliquée, a Mais M. Bertrand 
pense qu'il y a des tentatives nouvelles et intéressantes à faire avec 
l'Opéra, et il propose d'abord d'adjoindre à l'Académie nationale de mu- 
sique une sorte de théâtre d'application, dans lequel on essayerait les 
ouvrages et les artistes nouveaux, qui n'entreraient à l'Opéra qu'après 
avoir été consacrés par le succès sur cette scène d'essai. Dans les deux 
grands foyers de ce théâtre d'application, qui ne serait autre que l'Eden, 
on pourrait, en outre, aménager un nouveau magasin de décors pour 
l'Opéra, le magasin de la rue Richer étant devenu insufffisant. Il faudrait 
environ 300,000 francs pour l'aménagement complet de' l'Eden, et M.Ber- 
trand est prêt à faire lui-même cette dépense. Pour l'exploitation des 
deux théâtres, il aurait une commandite de 1 million 500,000 francs. » 
Ajoutons que M. Bertrand songerait à s'adjoindre, pour la direction de 
cette vaste entreprise, un a homme du bâtiment », qui ne serait autre que 
M. Campocasso, directeur du Grand-Théâtre de Marseille. 

— Le bail conclu entre la Ville et l'État pour la location de l'ancien 
Théâtre-Historique, où se trouve actuellement l'Opéra-Comique, expire au 
mois d'octobre prochain. Il y a quelques jours M. Bourgeois, ministre de 
l'instruction publique, a écrit au préfet de la Seine pour lui demander 
qu'un nouveau bail de trois ans lui soit consenti. La demande de l'État 
sera soumise au Conseil municipal à sa prochaine session. 

— M. Emile Pessard, professeur au Conservatoire, vient d'être nommé 
directeur de l'enseignement musical dans les maisons d'éducation de la 
Légion d'honneur, en remplacement de M. Masset, démissionnaire après 
trente ans d'excellents services. 

— Vient de paraître à la librairie Savine un petit volume de M. Alfred 
Prost, intitulé le Comte de Ruolz-Montchal musicien. On sait que le comte de 
Ruolz ne fut pas seulement le chimiste fort distingué auquel est dû le 
procédé d'argenture que chacun connaît. Elève de Berton, de Lesueur et 
de Paër, il fut aussi un compositeur de talent, fit représenter au théâtre 
San Carlo de Naples Lara, à l'Opéra la Vendelta, lit exécuter à Orléans, en 
collaboration avec SchneitzhœlTer. une cantate sur Jeanne d'Arc, et publia 



LE MENESTREL 



23 



■quelques aulres compositions importantes. On trouvera, dans le petit 
livre que nous signalons ici, tous les détails relatifs à l'intéressante car- 
rière musicale de cet homme fort distingué, qui mourut le 30 septembre 
1887, à l'âge de 79 ans. 

— Au moment où le Thermidor de M. Victorien Sardou va faire son 
apparition à la Comédie-Française, il y a double intérêt, l'intérêt histo- 
rique et l'intérêt d'actualité, à lire le travail très curieux- que notre colla- 
borateur Arthur Pougin vient de publier sous ce titre : Labussière et les 
artistes de la Comédie-Française en 4793, dans le Temps des 15 et 17 janvier. 
C'est le récit complet et absolument authentique, avec documents à l'appui, 
de la conduite et des efforts grâce auxquels Labussière parvint à sauver 
de l'échafaud, au prix des plus grands dangers pour lui-même, les Comé- 
diens-Français qui avaient été arrêtés en masse par ordre du Comité de 
Salut public, le 3 janvier 1793, à la suite des représentations effroyable- 
ment orageuses de la Paméla de François de Neufchàteau. 

— On prépare au Grand-Théâtre de Nantes la représentation d'un ballet 
inédit, les Conscrits de Jazenne, dont la musique est due à l'un des artistes 
■de l'orchestre, M. F. Bollaërt. Il pourrait se faire aussi, dit-on, que dans 

le courant de la saison on exécutât la belle Ode triomphale de M"<= Augusta 
Holmes. 

— Le violoniste Edouard Nadaud annonce la reprise de ses intéressantes 
séances. Nous ne doutons pas de l'attrait des programmes; au premier 
iàgurentdes œuvres inédites de MM. Rabuteau etLenormand et la première 
audition des ravissantes pièces concertantes de Th. Dubois : Duettino 
d'amore, Cantabile, Cavaiine, Saltarello. Au programme également, le septuor 
de Saint Saëns. 

— Le conseil municipal de Bordeaux a voté cette semaine, après une 
très vive discussion, la mise à la disposition du maire de Bordeaux d'une 
somme de 2b, 000 francs, qui pourra être attribuée, jusqu'à concurrence de 
lo,.581 fr. 93 c, au déficit constaté dans l'exploitation de la Société des 
artistes du Grand-Théâtre, du 1»^ octobre au 31 décembre 1890. Le solde 
étant destiné, le cas échéant, à parer aux insuffisances de la somme 
afi'ectée par la Ville au payement intégral de l'orchestre et des chœurs. 

— Du Nouvelliste de Bordeaux : « C'est un véritable triomphe que vient 
de remporter aujourd'hui la Société de musique des instruments à vent; 
jamais accueil plus chaud, plus enthousiaste : des rappels, des bis fré- 
quents; tous ont eu leur part de ce grand succès, qui prouvera aux instru- 
mentistes parisiens que les Bordelais sont amateurs du grand art et qu'ils 
savent apprécier les grands artistes; M. Diémer, qui a tenu si brillam- 
ment la partie de piano, et notre violoncelliste local, André Hekking, ont 
participé à ces étonnantes exécutions en musiciens de premier ordre. 
Enfin la journée a été bonne, excellente pour la Société, et aussi pour 
l'assistance, qui conservera longtemps le souvenir du trop court passage 
de ces artistes parmi nous. » 

— Au théâtre des Arts de Rouen, après Lohengrin, qui doit passer à la 
fin de ce mois, on montera la Velléda de M. Charles Lenepveu, dont, on se 
le rappelle, le rôle principal fut créé à Londres, il a quelques années, par 
M""" Adelina Patti. 

— A Versailles, l'autre soir, M"'= Laure Taconet, l'excellente professeur, 
élève elle-même de M"'' Viardôt, a réuni le chœur de ses gracieuses 
élèves pour l'exécution vraiment remarquable de différentes œuvres, entre 
autres de cette petite scène exquise : l'Etoile, de M. H. Maréchal. Une très 
nombreuse assistance a fêté comme il convient ces pages d'une si ravis- 
sante fraîcheur. M. Maréchal dirigeait lui-même, et les soli ont été chan- 
tés par M"" Taconet et M. Dérivis. A citer aussi divers fragments de 
M. Charles Lefebvre (Judith, Meika, etc.) et une très heureuse adaptation 
chorale, par M. Dérivis, de la Pileuse de Mendelssohn. Grand succès enfin 
pour MM. Léon Delafosse, Jobeit, Pelletier et M"'= Riéma, qui a dit des 
vers charmants de notre confrère Paul CoUin. 

— Le ténor Rondeau donnera le 26 janvier, salle Erard, sa 4" audition 
de musique moderne, avec le concours de M°>=s Kerchoff-Mélodia, Lavigne, 
Lancenot, Magnien, Courrier, MM. G. Pierné, Dimitri, A. Pierret, 
Fordyce, etc. Les chœurs seront chantés par des dames du monde. On y 
entendra une série des Mélodies populaires recueillies par M. J. Tiersot, 
des fragments à'Endytnion, de M. Albert Gahen, des œuvres de MM. Pierné, 
de Kervéguen, Ed. Diet, Gilbert Des Roches, Godard, Sarasate,Ch. Dancla, 
Alex. Georges, etc. Ajoutons à cette occasion que M. Rondeau vient d'être 
nommé officier d'Académie. 

— M"" C. Carissan vient d'obtenir de nouveaux succès avec sa belle 
séance de musique Scandinave, ainsi qu'avec ses nouvelles mélodies, 
chantées samedi au concert de la Société Nationale par M"« Éléonore 
Blanc. 

— M™ Gayrard-Pacini a donné dimanche dernier, dans les salons de 
l'éditeur Choudens, une matinée d'élèves fort réussie. Citons parmi les 
élèves qui se sont particulièrement signalées : M"" Amaury qui a joué, très 
élégamment V Album polonais àe Scharwenka, et chanté avec goût Cecchino 
de Badia, puis M}^'^^ Marie Berthier et Sandford. La seconde partie du 
lirogramme était défrayée par d'excellentes artistes : M"* Caria Dagmar, 
très applaudie après l'air d'Ophélie {d'Hamlel), et M"= Marthe Petrini, de 
l'Opéra royal de Stockholm, qui a fait apprécier de remarquables qualités 
dans l'air des clochettes de Lakmé. Dans son ensemble, la séance a fait 



honneur à l'enseignement de M'™ Gayrard-Pacini, qui, de plus, s'y est 
révélée comme pianiste et accompagnatrice de talent. 
" — Voici en quels termes, M. Jules Ghymers, l'éminent professeur du 
Conservatoire royal de Liège, apprécie dans la Gazette de Liège, dont il est 
le critique attitré, les quatre mélodies nouvelles de H. Balthasar-Florence 
qui viennent de paraître au Ménestrel : « Le titre de mélodies nouvelles 
adopté par l'auteur n'est pas un vain mot; chacune d'elles est un petit 
poème musical, dont la pensée mélodique répond à merveille aux paroles 
qu'elles traduisent. Jamais peut-être, dans ce genre, les qualités d'imagi- 
nation et de style, dont M. Balthasar-Florence a déjà donné tant de 
preuves, ne se sont élevées plus haut que dans les bijoux empruntés au 
brillant écrin de cet artiste et qui ont pour titre : Si l'amour prenait racine; 
Ne parle pas; Berceuse; Aimer. Ces charmantes mélodies sont de véritables 
modèles de sentiment dramatique et de douce mélancolie. Les élégantes et 
rêveuses poésies de MM. C. Fuster et Félix Bernard, qui les ont inspirées, 
ne pouvaient rencontrer une interprétation plus digne et plus complète, n 



NÉCROLOGIE 



LE BARON HAUSSMA 



mJ 



Le Ménestrel a été particulièrement éprouvé cette semaine. On a vu 
plus haut la perte si grande et si douloureuse qu'il avait faite, en même 
temps que toute la musique française, en la personne de Léo Delibes; il 
a été frappé encore dans ses afi'ections intimes par la mort du baron 
Haussmann, qui fut de ses plus chères et de ses plus précieuses relations. 
Il peut en être fait mention ici, car le gran(^réfet n'était pas seulement, 
comme on se l'imaginait, un simple dilettaiM en musique, dont le goût 
était fort apprécié, mais il avait fait des études musicales sérieuses au Con- 
servatoire, au temps de Cherubini et de Reicha, qu'il eut pour professeurs. 
Car, à cette époque, il avait quelque velléité de devenir compositeur, mais 
les goûts et les destinées sont changeants. Peu de temps avant sa mort 
il nous disait qu'il n'avait rien oublié des préceptes musicaux qui lui 
avaient été inculqués par les grands maîtres que nous venons de nommer 
et qu'il se faisait fort d'écrire encore dans les règles tout un quatuor, si 
on le voulait : « Il n'en garantissait pas l'inspiration, mais bien la par- 
faite correction ». Le baron Haussmann était d'ailleurs membre de l'Aca- 
démie des beaux-arts. A ce titre, nous pouvions donner, dans ces colonnes 
mêmes, un dernier souvenir à l'illustre homme d'Etat qui voulut bien 
nous honorer de son amitié. 

— A Bologne vient de mourir un artiste fort distingué, Federico Pari- 
sini, bibliothécaire du Lycée musical de cette ville, où il était né en 182S. 
Compositeur et écrivain musical, Parisini avait fait son éducation au 
Lycée, alors dirigé par Rossini. Il n'avait que 17 ans lorsqu'il fit exécuter 
sa première messe, suivie de plusieurs autres et de nombreuses composi- 
tions religieuses, toutes fort estimées. Il s'était beaucoup occupé de l'ins- 
truction musicale des enfants, et avait écrit à leur usage spécial non 
seulement beaucoup de chœurs, mais trois farse ou opérettes destinées 
particulièrement aux maisons d'éducation: le Sartine, Jenny et una Burla. 
Il fit représenter aussi deux véritables opéras bouffes : il Maestro di scuola 
(1869), et i Fanciulli venduti (1876). On lui doit aussi plusieurs Méthodes 
d'enseignement. Parisini avait en portefeuille deux grands opéras non 
encore représentés, et il avait entrepris simultanément, en ces dernières 
années, la publication de trois ouvrages fort importants, que sa mort va 
peut-être laisser inachevés. L'un est la Correspondance précieuse du P. 
Martini, l'autre, le Catalogue annoté de la très riche bibliothèquedu Lycée 
musical de Bologne, le troisième, le Catalogue de l'importante collection 
d'autographes de musiciens léguée à cet établissement par le P. Massean- 
gelo Masseangeli. 

— L'Allemagne vient de perdre un des artistes les plus remarquables 
d'une génération dont il ne reste que peu de représentants. Charles-Gott- 
fried-Wilhelm Taubert, compositeur fécond, ancien chef d'orchestre de 
l'Opéra de Berlin, membre de l'Académie royale des beaux-arts de Prusse, 
est mort la semaine dernière, à l'âge de près de 80 ans. Il était né le 
3 mars 1811, reçut dés leçons de Neitharut pour le piano, de Louis Berger 
pour le violon, de Bernard Klein pour la composition, et se distingua de 
bonne heure comme virtuose, comme professeur et comme compositeur; 
il eut lui-même pour élèves Théodore KuUak, Alexandre Fesca etSchlot- 
termann. Il n'avait que 30 ans lorsqu'il fut nommé chef d'orchestre de 
l'Opéra de Berlin, où il avait déjà fait représenter avec succès un ouvrage 
important. Nous ne saurions donner ici la liste de toutes ses œuvres: 
symphonies, quatuors, trios, concertos, sonates, lieder d'une saveur péné- 
trante, pièces de piano, psaumes, motets, etc., et nous nous bornerons i 
donner les titres de ses compositions dramatiques : la Kermesse, opéra-co- 
mique ; leBoiiémieii, opéra en quatre actes ; Marquis et voleur, un acte ; Joggeli, 
opéra en trois actes ; Macbeth, opéra en cinq actes ; Cesario, opéra ; mu- 
sique pour le Petit homme gris, drame de Devrient, pour la Médée d'Eu- 
ripide, pour le Chat botté de Ludvi'ig Tieck, pour la Barbe-Bleue, du même, 
pour Phèdre; ouvertures pour Macbeth, Othello et la Tempête, de Shakes- 
peare; et plusieurs cantates fort importantes. 

— Cette semaine est morte, à BatignoUes, M^x^ Irma Marié, l'une des 
quatre filles de l'excellent "chanteur Marié de l'Isle, la sœur de M'""* Galli- 
Marié et Paola Marié. Élégante et jolie, douée d'une voix agréable, elle 



LE JIÉNESTRI-L 



s'était fait remarquer sur divers théâtres. EUe avait appartenu aux BouiTes- 
Pai'isiens d'Olïenbach, où on l'avait distinguée dans la Chanson de Fortunio 
et dans les Bergers; elle avait créé ensuite, à l'Athénée, Fleur de Tlié, de 
M. Charles Lecocq ; plus tard, engagée à l'Opéra-Comique, elle s'y était 
montrée tout aimable dans le Char, de M. Emile Pessard; enfin, il y a 
quelques années, elle jouait à l'Opéra-Populaire du Chàteau-d'Eau le rôle 
d'Effie du Brasseur de Presto». 

— Un musicien bien connu du public français qui fréquentait Bade il 
y a vingt-cinq ans, le chef d'orchestre autrichien Miloslaw Kœnemann, 
est mort ces jours derniers. Ancien chef renommé de musique militaire, 
Koenemann avait été engagé par M. Bénazet pour diriger l'orchestre de 
la Conversation, de Bade, ce qu'il fît avec beaucoup d'habileté pendant 
plusieurs années, durant lesquelles il fit exécuter, avec beaucoup d'éclat, 
de nombreuses œuvres de compositeurs français, notamment de Berlioz et 
de M. Reyer. Il était l'auteur de ce fameux Fremersberg, qui figura si long- 
temps au répertoire de tous les concerts en plein vent. 

— De Florence on signale la mort d'un compositeur distingué, Emilie 
Cianchi, qui fut pendant longues années secrétaire de l'Institut royal de 
musique de cette ville et de l'Académie musicale. Auteur d'un oratorio 
intitulé Giuditta, d'une Messe qui fut exécutée il y a quelques années à 
Turin pour la cérémonie commémorative de la mort du roi Charles-Albert, 
d'un Bequiem qui fut exécuté en IST-Î à Florence, il a tourné aussi ses 



efforts du coté du théâtre et fait représenter les 'ouvrages suivants : 
1° Salmtor Rasa (Florence, 1835); 2° il Sallimbanco (Florence, 1856); 3° là 
T'enrfrtta (Florence, 1857); i" Leone ] saura (Turin, 1862). Cianchi était né à 
Florence le 21 mars 1833. 

— M""" la baronne Jules Legoux, née Chausson, bien connue comme com- 
positeur amateur sous le pseudonyme de Gilbert des Roches, est morte presque 
subitement cette semaine, à peine âgée de 47 ans. Tous ceux qui s'occu- 
pent de musique connaissaient cette physionomie charmante et pleine 
d'élégance, qu'on savait retrouver à toutes les premières et à toutes les 
solennités intéressantes. M'"' Legoux avait écrit une assez grande quantité 
de musique. Elle avait pris part, sans résultat, à l'un des concours Ros- 
sini, et avait fait exécuter sa cantate, Armide et Renaud, aux conceits du 
Chàteau-d'Eau. On se rappelle toutes les vicissitudes subies par son opéra 
de Joël, qui chaque année devait être représenté à l'Opéra-Comique, et qui 
pourtant jusqu'ici n'a pu réussir à voir le jour. 

— Nous avons encore le regret d'annoncer la mort de 11""^ Alexandre 
Grus, mère de l'éditeur Léon Grus. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 



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Dimanche 25 Janvier 1891. 



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(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



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Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIRE -TEXTE 



. [.es Obèques de Léo Delibes, H. M. — II. Semaine théâtrale: le nouveau 
cabiev dc^ charges de l'Opéra, H. Moheno ; reprise de l'Hûlel Gocklot, k la Renais- 
faiicc, premières représentations de les Cenci, au théâtre d'Art, et de Paris- 
/'ofief, aux Fûiies-Diamatiques, Paul-É.mile Chevalier. — III. Courrier de Bel- 
giqii', I uciE.N SoLVAY. — IV. Académie des Beaux-Arts: Rapport sur les envois 
de Rome. — V. liovue des Grands Concerts. — VI. Nouvelles diverses et 
nàiîroloç!ie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour: 
LA TERRE A MIS SA ROBE BLANCHE 

jiouvelle mélodie de Théodore Dubois, poésie de J. Bertheroy. — Suivra 
immédiatement : Si l'amour prenait racine, nouvelle mélodie de H. Bal- 
ïhasar-Florence, paroles de C. Fuster. 

pia.no 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de PIA^o : les Douze Femmes de Japhet, quadrille brillant par Léon Roques, 
sur l'opérette de Victor Roger. — Suivra immédiatement : Nulle autre 
quelle, nouvelle polka de Philippe F.ahrbach. 

Nous continuerons, dimanclie prochain, les intéressan- 
tes « Notes d'un Librettiste », de M. Louis Gallet, ainsi que 
la curieuse étude de notre collaborateur Arthur Pougin, 
sur «les Saint- Aubin». 



OBSÈQUES DE LÉO DELIBES 



Les obsèques de Léo Delibes ont été ce qu'elles devaient 
être, profondément recueillies et attendrissantes. Il ne s'y 
trouvait pas d'indifférents et chacun était ému jusqu'au fond 
du cœur de cette mort subite qui venait de frapper, non seu- 
lement un grand musicien français dans le plein épanouis- 
sement de son talent, mais encore l'homme charmant que 
tous avaient connu, l'ami excellent que beaucoup avaient à 
pleurer. Jamais on ne vit de visages plus attristés, ni de lar- 
mes plus sincères. 

Et c'était un véritable amoncellement de fleurs, venues de 
tous les coins de la France, comme si on eut voulu cacher 
sous les couronnes et les palmes vertes tout ce deuil et toute 
cette douleur qui pesaient lourdement et malgré tout, sur 
ceux qui menaient le cher Delibes vers sa dernière demeure. 

De tous ces amis fidèles et désolés, nous ne vous dirons 
pas les noms. Ils étaient tous là. C'étaient Philippe Gille et 
Charles Grisart, les deux plus intimes amis du maître si re- 
gretté, qui conduisaient le deuil. Les cordons du poêle étaient 
tenus par M. G. Larroumet, directeur des Beaux-Arts, M. le 
vicomte Delaborde, MM. Ernest Reyer, E. Guiraud, Victorin 
Jonciùrcs et Ritt. 



Pendant le service funèbre, M. Gh. Widor tenait les gran- 
des orgues; il a fait entendre l'un des préludes de Kassya, 
la dernière œuvre laissée par Delibes, quelque chose de 
triste et de profond qui a fait grande impression. La Neige, 
c'est le titre de ce prélude. Puis Faure a chanté un Pie Jesu, 
dont on avait adapté les paroles sur une des plus touchantes 
mélodies du maître ; le grand chanteur a été admirable et il 
a su communiquer à tous l'émotion qui l'avait saisi lui- 
même; il était certainement un des plus anciens camarades 
de Léo Delibes, puisque tous deux, dans leurs premières 
années, avaient été enfants de chœur à la même église. C'est 
ce souvenir, sans doute, qui donnait à sa voix une teinte de 
mélancolie et de tristesse tout à fait saisissante. L'orchestre 
de rOpéra-Comique était là aussi pour interpréter quelques 
pages des œuvres de Delibes, celles qui pouvaient se mieux 
prêter à la triste cérémonie qu'on célébrait. 

Sur la tombe, plusieurs discours ont été prononcés. Voici 
d'abord celui de M. Larroumet, qui nous donne la phy- 
sionomie bien complète de l'artiste que nous avons tant à 
regretter : 

Messieurs, 
Au milieu des deuils répétés qui atteignent en ce moment l'art français 
et qui marquent presque chaque jour par une perte nouvelle, la mort de 
M. Léo Delibes a eu le privilège d'exciter un des étonnements les plus 
douloureux et une des sympathies les plus profondes que nous ayons 
éprouvées : l'âge du maitre et la vigueur de sa nature semblaient lui assu- 
rer une longue carrière ; il était dans la pleine fécondité du talent et il 
nous promettait une œuvre nouvelle, caressée avec amour, attendue avec 
confiance. Quelques heures ont suffi et il n'est plus. La France perd un 
des artistes qui exprimaient avec le plus de charme et de vérité un élé- 
ment essentiel de son génie national ; une source de vive et légère inspi- 
ration est tarie, une fantaisie gracieuse s'éteint et tous ceux qui se pres- 
sent autour de ce cercueil perdent un ami. 

" Élève d'Adam, Léo Delibes se rattachait directement à cette lignée de 
musiciens français qui, au milieu du dernier siècle, créèrent l'opéra- 
comique et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos 
jours cette marque d'esprit et de gaité, de sentiment et de poésie familière 
pour laquelle nous sommes ingrats, dans nos heures d'injustice, mais à 
laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image. Nous avons 
beau la railler, nous savons bien que le jour où la France y renoncerait 
elle perdrait une part d'elle-même. L'opéra-comique n'est pas toute la 
musique, mais c'en est une part nécessaire, chez nous plus que partout 
ailleurs et nous y excellons. Par-dessus la brillante invasion italienne, 
qui, avec Rossini, s'était installée dans notre domaine, Léo Delibes repre- 
nait donc ce que Mousigny et Grétry, Lesueur et Méhul, Dalayrac et 
Boieldieu, Herold et Halévy, Auber et Victor Massé nous avaient légué de 
facilité ingénieuse, de franchise, de justesse délicate et de simplicité. Ce 
sont là messieurs, des qualités françaises par excellence, et nous devons 
de la reconnaissance à ceux qui, en mettant le plus mystérieux des arts 
et l'un des plus élevés à la portée de tous, ont satisfait et développé une 
part de ce qu'il y a de plus original dans l'àme de notre pays. A ces dons 
qu'il tenait de sa race, Delibes joignait ses qualités personnelles de gaieté 
et d'ironie, de grâce rêveuse et de tendresse. Initié de bonne heure a la 
scène par une pratique de chaque jour, il en avait à la fois l'instinct et 
la science; symphoniste habile, il mettait en œuvre avec un art très sur 



26 



LE MENESTREL 



ce que l'abondance de sa verve et l'entrain de son Inspiration lui suggé- 
raient de claires mélodies et d'inventions spirituelles; il les relevait par 
un sens de l'élégance et une sûreté de goût bien rares à un tel degré ; il 
avait enfin la couleur, le mouvement et la fantaisie. 

Cet ensemble de dons s'est développé au cours d'une carrière toujours 
en progrès, qui l'avait conduit, par de sûres étapes, des formes les plus 
accessibles aux côtés les plus élevés de son art. Il avait commencé par 
des opérettes, gaies sans vulgai'ité, familières sans bassesse, où le futur 
compositeur d'opéras-comiques se laissait entrevoir déjà ; il s'élevait 
bientôt au ballet et y donnait, après la Source, qui ne lui appartenait qu'à 
moitié, mais où sa part est de premier ordre, deux œuvres charmantes, 
deux petits chefs-d'œuvre, Coppélia et Stjlvia, qui resteront pour notre 
temps ce qu'ont été la Sylphide, la Somnambule et Giselle. Il avait tout ce 
qu'il faut pour exceller dans ce genre exquis, joie légère de l'oreille, 
des yeux et de l'esprit, où la poésie naît du mouvement et où la musique 
est si intimement unie à l'action qu'elle la crée au lieu de la subir, 
comme il arrive ailleurs. Enfin, il abordait l'opéra-comique et s'y affirmait 
comme un maître avec le Roi l'a dit, d'un tour si spirituel, d'une couleur 
si vive et d'une veine si franche. Dans Lakmé, sans prétention ni ambi- 
tieux programme, il suivait les tendances modernes de la musique et, 
avec son aisance habituelle, il en aidait l'évolution dans une voie plus 
originale et plus savante, rencontrant la nouveauté et évitant la bizar- 
rerie, demeurant lui-même, c'est-à-dire français, et montrant que son 
souple talent n'était rebelle à aucun progrès. Ses dernières années ont été 
consacrées à une œuvre de prédilection, Kassya, dans laquelle il voulait 
se mettre tout' entier, avec ce qu'il avait réalisé déjà et ce dont il se sen- 
tait encore capable, c'est-à-dire une inspiration facile et large, savante 
et aisée. Nous entendrons Kassya ; elle est aux mains d'un collaborateur 
qui, déjà gardien d'une chère mémoire, mettra la même fidélité pieuse au 
service de ce talent fauché dans sa fleur ; mais Delibes n'entendra pas 
son œuvre favorite, et cette nouvelle couronne sera voilée d'un crêpe. S'il 
n'a pas connu l'injustice de son vivant, si la vie lui a été facile et riante, 
la mort s'est montrée cruelle pour lui comme pour Bizet, frappé au seuil 
de la gloire. Avec l'auteur de Carmen, celui de Lakmé prend place dans 
ce groupe douloureux des jeunes talents, à qui l'existence trop courte n'a 
pas donné tout ce qu'ils méritaient et pour qui la sympathie se mêle 
d'attendrissement. 

Récompensé de son talent et de ses efforts par le succès, Léo Delibes avait 
reçu de ses confrères et de l'Etat tous les honneurs qu'ils peuvent décer- 
ner. Membre de l'Académie des Beaux-Arts et professeur au Conservatoire, 
il s'était voué avec son ardeur habituelle aux diverses obligations que ce 
double titre lui créait. Des paroles autorisées vont vous dire ce qu'il était 
à l'Institut et au Conservatoire; pour moi, je remplis un devoir en rap- 
pelant que l'administration des Beaux-Arts n'avait pas d'auxiliaire plus 
sûr ni plus dévoué. Dans l'enseignement, comme dans les examens et les 
concours, il se donnait pleinement à sa tâche, il était bienveillant et juste, 
soucieux de découvrir et de développer le talent, aimé de tous, chefs, 
collègues et élèves, suscitant les qualités dont il était lui-même un 
modèle : le sentiment de l'art, l'amour du travail, la cordialité. 

Messieurs, le maître que nous allons laisser ici a mérité de se survivre 
par un nom durable ; il a fait aimer par la France un talent qui ressem- 
blait à notre pays, il a étendu pour sa part à l'étranger l'influence et le 
renom de nos qualités nationales; il a bien servi l'État. Au nom du 
ministre des Beaux- Arts, je le salue d'un adieu reconnaissant. 

Après M. Larroumet, le vicomte Delaborde, brisé par l'é- 
motion, — car il portait à Léo Delibes une affection toute 
particulière — a parlé au nom de l'Institut; il l'a fait du 
mieux qu'il a pu, mais sa parole, souvent coupée par les 
sanglots, n'arrivait que difficilement jusqu'à l'oreille des au- 
diteurs. Ses larmes valaient le plus éloquent des discours. 
M. Ernest Guiraud a dit ensuite quelques paroles excellentes 
pour le Conservatoire, où Léo Delibes laisse un si grand vide. 
M. Guiraud remplaçait M. Ambroise Thomas, alité à la suite 
d'un coup de pied de cheval qu'il avait reçu, quelques jours 
auparavant. Puis, est venu le tour de M. Victorin Joncières, 
qui parlait au nom de la Société des auteurs dramatiques ; 
nous donnons un fragment important de son excellent dis- 
cours : 

.... A mesure qu'il avance dans la carrière, il progresse sans cesse; 
avec ses adorables partitions de la Source, de Coppélia, de Sylviat il trans- 
forme la musique du ballet et élève le genre, jusqu'alors un peu infé- 
rieur, à la hauteur de la symphonie. Là, il s'affirme du premier coup 
comme un maître incontesté, comme un chef d'école, dont devront s'ins- 
pirer tous ceux qui s'essayeront dans la musique chorégraphique . 

Quel esprit, quelle élégance, quelle invention dans Coppélia, un vérita- 
ble chef-d'œuvre, acclamé aussi bien sur les scènes de l'étranger que sur 
celle de l'Opéra. Et Sylvia, cette poétique évocation de l'antiquité, qui 
nous ramène aux mythes du temps passé, avec une intensité de coloris 
qui ferait croire, chez l'artiste, comme à une révélation mystérieuse 
d'une musique disparue ! 

A rOpéra-Comique, il n'est pas moins heureux: il y débute avec le Roi 



l'a dit, d'une si saine gaieté, d'une allure si française, d'une clarté si 
éblouissante, où la science se dissimule sous les grâces de l'inspiration. 

Jean de Nivelle, d'un style plus sérieux, lui conquiert l'estime de ceux 
qui ne voulaient voir en lui qu'un compositeur de musique légère. L'ou- 
vrage eut cent représentations consécutives. 

Je n'ai pas besoin de faire l'éloge de Lakmé, dont les poétiques et 
suaves mélodies chantent dans toutes les mémoires. Ces plaintes tou- 
chantes, ces accents passionnés, ces amoureuses cantilènes de la jeune 
prêtresse hindoue, viendront bientôt caresser encore nos oreilles attentives 
et émouvoir nos cœurs attendris. 

Bientôt aussi, nous entendrons cette Kassya inconnue, cette œuvre qu'il 
avait ciselée avec amour pendant plusieurs années, et dont il m'entrete- 
nait, il y a juste aujourd'hui huit jours, m'exprimant ses espérances, et, 
le dirais-je? ... ses craintes, avec une modestie qui révélait la con- 
science de l'artiste, toujours préoccupé d'un idéal plus élevé. 

Qui m'eût dit alors, qu'à peine une semaine écoulée, je viendrais dans 
ce triste asile, adresser à mon pauvre ami un éternel adieu ! 

La désolation peinte sur les visages de ceux qui m'entourent dit, mieux 
que mes paroles, l'amertume des regrets que laisse Léo Delibes. C'était, 
un grand artiste, c'était un grand cœur. Son souvenir restera toujours 
gravé dans nos mémoires, comme son œuvre redira sans cesse le nom 
glorieux qu'il lègue à son pays. 

Puis le jeune M. René, le premier « prix de Rome » sorti 
de la classe de Léo Delibes, au Conservatoire, s'est avancé 
tout ému pour prononcer ces quelques paroles: 

C'est à moi, cher et regretté maître, qu'incombe le douloureux devoir 
de vous dire, au nom de vos élèves, un suprême adieu! 

Nul maître ne fut plus ardent, plus actif, plus aimant; nul ne fut aimé- 
davantage. 

Il y a six jours à peine, vous étiez encore parmi nous, debout, vail- 
lant, plein de bonne humeur et d'entrain, et, à cette heure, il ne nous 
reste plus que le souvenir du maître vénéré, de l'ami fidèle et dévoué qui 
guida nos travaux, encouragea nos premiers essais ! 

Ce souvenir, nous le garderons pieusement; votre enseignement restera 
gravé dans nos cœurs ; ce sera notre ligne de conduite dans l'avenir. 
Mais, hélas ! où retrouverons-nous cette affection paternelle, ce dévoue- 
ment à toute épreuve qui vous faisait, si souvent, oublier vos propres 
travaux pour les nôtres. 

La mort, qui vous a si brutalement terrassé, nous permet cependant. 
d'espérer, de croire que vous êtes encore avec nous, parmi nous : c'est 
notre seule, notre suprême consolation 

Adieu, cher et bien-aimé maître... Adieu ! 

Faut-il dire quelque chose du discours extraordinaire pro- 
noncé ensuite par M. Gailhard, sorte d'allocution militaire où 
il n'était question que de « tambour battant le rappel » et 
dont on n'a pas bien saisi l'à-propos? En toute autre circons- 
tance on aurait pu s'en amuser. Mais ici l'impression a sur- 
tout été pénible. Tartarin pouvait rester chez lui sans incon- 
vénient. 

Tout était fini. Léo Delibes dort à présent de l'éternel som- 
meil, mais inoublié et toujours vivant dans l'œuvre qu'il 
nous a laissé. 

H. M. 



SEMAINE THEATRALE 



LE NOUVEAU CAHIER DES CHARGES DE L'OPÉRA 
La « commission des théâtres » s'est réunie mercredi dernier au 
ministère de l'Instruction publique, sous la présidence de M. Léon 
Bourgeois, pour la discussion du nouveau cahier des charges qui 
devra être imposé a la direction nouvelle de l'Opéra, quand le pri- 
vilège de MM. Ritt et Gailhard aura pris fin, c'est-à-dire le 1" dé- 
cembre prochain. Le ministre a ouvert la discussion par l'allocution 
suivante : 

Messiecrs, 

Au mois de juin dernier, je priais la commission consultative des 
théâtres de me donner son avis sur l'interprétation et l'application du 
cahier des charges de l'Opéra. Je ne saurais oublier avec quel empresse- 
ment et quel zèle elle me prêta, dans cette occasion, le concours de sa 
haute compétence. Chacun de vous, messieurs, a fait une étude particulière 
de l'art dramatique, de ses rapports avec l'État et des conditions légales 
ou administratives dans lesquelles il s'exerCe. A la suite d'un examen 
aussi laborieux que délicat, vous avez perinis.à mon administration d'a- 
dopter les solutions les plus équitables. 

Au moment où la concession actuelle de l'Opéra touchait à sa fin, j'ai 
dû me préoccuper de rédiger un cahier des charges d'où fussent écartées 
le plus possible les causes d'incertitude et de conflit qui ont préoccupé 



LE MENESTREL 



27 



mes honorables prédécesseurs et moi-même. C'est dans cet esprit qu'ont 
été rédigées les clauses relatives au matériel, à son usage et à son entretien. 
En outre, il nous a paru nécessaire de prescrire un partage équitable 
des bénéfices qui garantisse l'État, dans l'avenir, contre le retour de ces 
difficultés. Mais ce n'était là qu'une partie de ma tâche, et j'ai dû envi- 
sager la question à un autre point de vue. 

L'Opéra court aujourd'hui divers risques, et, si l'on ne se préoccupait 
d'y remédier, ils pourraient entraîner dans un avenir prochain la ruine 
de l'institution. Il donne un trop petit nombre d'ouvrages; il ramène sans 
cesse devant le public quelques pièces fort belles, mais anciennes, que 
l'on écoute d'une oreille déjà distraite et bientôt lassée. 

De là, le mécontentement des compositeurs, qui n'ont pas des occasions 
suffisantes de se produire ; du public, qui souhaiterait une série de spec- 
tacles moins uniforme, plus hardie et plus souvent renouvelée ; de la 
presse, qui voudrait défendre l'Opéra et qui trouve trop à lui reprocher; 
du Parlement, qui se demande s'il répond bien à sa raison d'être et aux 
sacrifices qu'il coûte à l'État. D'autant plus que dans un régime démo- 
cratique comme le nôtre, le caractère spécial de ce genre de spectacle 
semble en faire une institution de luxe et le réserver à une seule classe 
-de spectateurs. 

Il est urgent, messieurs, de remédier à cet état de choses et de conce- 
voir autrement l'Opéra, si nous voulons le conserver. Pour moi, j'estime 
qu'il devrait répondre à un triple but : d'abord, constituer une sorte de 
musée des chefs-d'œuvre de l'art musical, semblable à celui que constitue 
la Comédie-Française pour les chefs-d'œuvre de l'art dramatique; puis, 
offrir aux œuvres nouvelles de nos compositeurs comme une exposition 
permanente, aussi souvent renouvelée que possible ; enfin, donner aux 
artistes une école pratique où passeraient un plus grand nombre de sujets. 
Ainsi, l'Opéra serait vraiment une forme de l'enseignement national de 
la musique, un encouragement à la production artistique nationale, une 
école d'artistes du chant. 

Pour arriver à ce résultat, je n'ai vu d'autres remèdes que la liberté. 
Il importait, en effet, de simplifier l'extrême complication d'un cahier des 
charges qui mêle sans cesse l'administration à la direction, en déplaçant 
les responsabilités et en imposant à chacune des obligations ou des en- 
traves qui les gênent également au détriment de l'une et de l'autre; il 
importait de donner au directeur la plus grande liberté possible dans sa 
gestion, et, pour cela, de limiter les prescriptions du cahier des charges 
à la stricte sauvegarde des droits de l'État. 

Nous allons entrer ensemble, messieurs, dans l'examen de ce cahier des 
charges, que je résume simplement par l'énoncé des principes qui ont 
inspiré sa rédaction : liberté dans le choix des pièces, sans autre réserve 
que de jouer chaque année un certain nombre d'actes de compositeurs 
français; liberté dans l'emploi du matériel appartenant à l'État, sans autre 
obligation que de rendre à l'État une quantité de décors égale en valeur 
à celle que la direction a reçue; liberté dans l'établissement du prix des 
places de luxe. En échange de ces avantages, l'administration ne deman- 
derait au directeur que de jouer le plus possible d'œuvres nouvelles et 
de donner un plus grand nombre de représentations. 

Telles sont, messieurs, les lignes générales du nouveau cahier des 
charges. Je le soumets en toute confiance à votre examen, assuré d'avance 
qu'il sortira de vos délibérations un projet de contrat dans lequel les in- 
térêts de l'art français, ceux du directeur et ceux de l'État seront égale- 
ment sauvegardés. 

Il convient, tout d'abord, de féliciter le ministre de ce ferme lan- 
gage et de ses bonnes dispositions. La longue série d'Excellences qui 
«e sont succédé aux Beaux-Arts depuis plus de vingt ans ne nous a 
pas habitué à tant de sollicitude pour la musique ; on semblait tou- 
jours la considérer coname une quantité négligeable au milieu de 
tous les Arts et de toutes les Instructions que ces Excellences avaient 
mission de protéger. Ah ! la pauvre, on ne s'en inquiétait guère ; 
«lie pouvait bien pousser comme elle voudrait. Le cahier des char- 
ges pour l'Opéra? On le regardait d'un œil distrait; c'était toujours 
le même depuis le déluge; c'est à peine si on daignait y ajouter 
quelques clauses bienveillantes, quelques accommodements, quel- 
ques termes ambigus pour favoriser le développement d'un Ritt ou 
d'un Gailhard, véritables forbans imaginés pour la perte même de 
la musique. 

Ce sera un honneur pour M. Bourgeois d'avoir tenté de réagir contre 
ces habitudes d'indifférence et même de tolérance. Oui, il faut infu- 
ser du sang nouveau à cette vieille « Académie de musique », si on 
ne veut la voir crouler de toutes parts, dans un avenir très pro- 
chain. Oui, il faut plus de variété dans son répertoire. Le cycle éter- 
nel de la dizaine d'opéras, chefs-d'œuvre si l'on veut, qu'on répète à 
satiété, ne peut plus suffire aux goiits et aux appétits modernes. Il 
faut qu'on remette à la scène de nombreux ouvrages qui n'auraient 
jamais dû en disparaître. Quand on pense que sur un théâtre national 
qui reçoit de l'État plus de 800,000 francs à l'année, l'œuvre admi- 
rable de Gluck n'est même pas représenté par une seule de ses 
partitions, n'est-ce pas grotesque et misérable? Nous allons peut- 
être avoir le Fidelio de Beethoven, niais il a fallu plus d'un demi- 
siècle pour en arriver à une manifestation aussi simple ! 



N'est-il pas juste aussi qu'on ouvre la porte toute grande aux chefs- 
d'œuvre étrangers qui peuvent se produire? Eh! quoi, un "Wagner, 
un Verdi, un Rubinstein et tant d'autres intéressants musiciens 
écrivent de superbes partitions, et Paris, qui se prétend la ville de 
toutes les lumières, n'est pas à même de les entendre, sous prétexte 
de misérables « cahiers des charges » qui limitent les efforts de nos 
directeurs aux seules productions françaises. Craint-on que la repré- 
sentation de Lohengrin. à'Olello, de Néron soit faite pour diminuer 
le prestige de notre première scène lyrique? M. Bourgeois ne l'a 
pas pensé ainsi, et il a eu raison de rompre en visière avec de vieilles 
habitudes qui ne sont plus de notre temps. 

Le nouveau cahier des charges que propose le ministre est donc 
une véritable œuvre de rajeunissement et il faut l'en féliciter. 

C'est su.r ce premier point, sur la plus grande variété du réper- 
toire que la commission a eu d'abord à se prononcer, et elle a re- 
connu qu'il y avait lieu d'y insister auprès des nouveaux candidats 
qui pourront se présenter pour recueillir la succession de MM. Ritt 
et Gailhard. Il a été admis qu'on laisserait au nouveau directeur 
toute latitude pour représenter les œuvres qui lui conviendraient, 
qu'il pourrait les prendre là où il y trouverait son compte, aussi 
bien à l'étranger qu'en France. Il sera tenu seulement à représenter, 
chaque année, six actes de compositeurs français. Pour le reste, il 
agira à sa guise. « Il pourra jouer 7oMte les sortes de drames et de 
ballets, exception faite seulement des genres réservés à l'Opéra- 
Comique. » 

Pour suffire aux exigences de ce nouveau programme, à son en- 
vergure plus large, on a décidé en principe que le nombre des re- 
présentations devrait être considérablement augmenté; on en don- 
rait six par semaine, cinq au minimum. C'est encore une excellente 
mesure. A quoi bon en effet laisser fermée et inutile, trois fois par 
semaine, une salle qui a coûté si cher à l'Etat? On a vu, pendant 
la période de l'Exposition, combien MM. Ritt et Gailhard, alléchés 
par le gain, avaient pu facilement arriver à ce nombre augmenté 
de représentations qu'ils avaient prétendu si longtemps une chose 
impossible. Il n'y aura qu'à continuer ce qu'ils avaient commencé. 
On ne fait pas autrement d'ailleurs à Vienne et à Berlin, avec un- 
répertoire toujours changeant et composé de plus de soixante ou- 
vrages divers. Sommes-nous donc plus apathiques et moins malins 
que les Allemands ? 

Le nouveau projet accordera encore au directeur la faculté 
d'employer à sa guise le matériel, sans affectation spéciale à telle 
ou telle pièce, à la seule condition pour lui de le tenir en bon état 
de réparation (des inventaires auront lieu à cet effet tous les deux 
ans), et de rendre une valeur de décors égale à celle qu'il aura 
reçue. Dans l'ancien cahier des charges, au lieu du mot valeur, il y 
avait le mol nombre, ce qui a donné lieu aux difficultés qui divisent 
en ce moment la direction de l'Opéra et l'administration des beaux- 
arts. On sait même qu'un procès est imminent à ce propos. 

Le « tarif des places » a été aussi l'objet d'une longue discussion. 
L'ancien cahier des charges limitait le tarif de toutes les places ; le 
nouveau ne fixe que le prix des petites places, comme il suit : 



Bureau. Location. 



Stalles de parterre ^ 

TROISIÈMES 

Avant-scène ^ 

do s 

Loges de face 8 

Entre-colonnes 8 

De côté ^ 



3 ') 



3 « 

2 SO 



QUATRIÈMES 

Avant-scène 2 » 

Loges de face 3 » 

Loges de côté 2 » 

Fauteuils d'amphithéâtre .... 3 » 

Stalles d'amphithéâtre 2 » 

Stalles de côté 2 » 

CINQUIÈMES 

T 2 » 3 » 

Loges " " 

Pour les « grandes places », le directeur, aura le droit d'en élever 
le prix à sa volonté. Le tarif devra seulement en être fixe et affiché 
au début de chaque année, et il ne pourra plus être augmente, en 
aucune circonstance, dans le courant de la même année. Il serait 
même question de permettre au directeur de mettre en . adjudica- 
tion limitée » certaines places de luxe. Ainsi, au cas ou une loge 
d'abonnement devenant libre, plusieurs personnes 



28 



LE MENESTREL 



raient pour on briguer la succession, la direction pourrait la mettre 
en adjudication entre ces diverses personnes. Ceci n'est pas sans 
offrir quelque danger et pourrait bien, dans un temps donné, modi- 
fier complètement la ligne géométrique de l'abonnement à l'Opéra. 
De verticale qu'elle était, il y aurait fort à craindre qu'elle ne prit 
peu à peu des airs plus penchés, pour verser à la fin complètement 
dans rborizoutalismc. C'en serait fait alors des belles manières et 
du bon ton à l'Académie nationale de musique. 

Un point important encore du nouveau cahier des charges est 
celui qui spécifie qu'à l'avenir les bénéfices de l'exploitation devront être 
partagés entre le directeur et l'État. Ce ieToieraonsacrerail les sommes 
qui pourraient lui revenir de cette e.'péce d'association (dans le gain 
seulement) à la réfection et à la réparation du matériel. C'est une 
sorte de retour à l'ancien cahier des charges de M. Halanzier. Ici, 
seulement, le partage ne se ferait qu'au-dessus de la somme de 
S0,000 francs. Les comptes seraient établis tous les deux ans et 
le versement des bénéfices effectué tous les quatre ans. Par suite, 
la durée du privilège serait portée de sept à huit années. 

Enfin, au lieu des deux années réglementaires jusqu'ici, l'Opéra 
aura le droit de retenir pour une durée, même supérieure à trois ans, 
les élèves du Conservatoire, qu'il aurait réclamés à la sortie de 
l'école. 

Mercredi prochain, la commission entrera dans le détail du projet, 
article par article, et elle compte avoir terminé son travail en deux 
ou trois séances. 

Voilà donc du nouveau en perspeclive. Espérons qu'il sortira de 
tout cela le relèvement de notre première scène, et qu'on trouvera 
pour y coopérer un directeur intelligent et tout dévoué aux intérêts 
artistiques. Cela nous changerait agréablemont de MM. Ritt et 
Gailhard. 

H. MORENO. 



Renaissance : motel Godelot, comédie en trois actes, de MM. V. 
Sardou et H. Crisafulli. — Théâtre d'Art : Les Cenci, tragédie en 
'cinq actes et quinze tableaux, de Shelley, traduction de M. Félix 
Rabbe. — Foues-Dr.uiatiques : Paris-Folies, revue en trois actes et 
six tableaux, de MM. Vély et Mock. 

Lors de sa première apparition au Gymnase, en 1876, l'Hôtel 
Godelot, en fils bien né, n'avait qu'un père, M. Crisafulli ; en re- 
paraissant à la Renaissance, théâtre d'ordre moindre, ce vaudeville 
n'ose plus entièrement cacher sa nombreuse paternité et avoue 
M. Sardou. Peut-être bien que si, dans une quinzaine d'années, il 
prend à un directeur nouveau fantaisie de remonter cette pochade, la 
lignée paternelle trouvera légitimement moyen de s'accroître encore. 
Mes graùds confrères ont essayé de nous expliquer ce phénomène de 
multiplication d'auteurs ; je crois, pour ma part, que si M. Sardou 
a laissé, cette fois, mettre son nom devant celui de M. Crisafulli, 
c'est qu'il n'était point fâché, avant la grande bataille de Thermidor, 
de prouver au public qu'il est homme à trouver dans son sac 
d'autre mouture que celle de Cléopâtre. Et de fait, je donnerais toutes 
les divines reines d'Egypte et autres grandes productions exporta- 
tives, dernièrement enfantées par l'auteur des Pattes de mouche et de 
Divorçons, pour le premier acte si franchement gai de cet Hôtel Godelot. 
Le sujet de cette folie, trop gravement dénommée comédie, vous le 
savez: un Parisien, voyageant en province, prend la maison d'un 
ami de son père pour une auberge quelconque, et, mécontent du 
service et des airs par trop protecteurs de ceux qu'il prend pour de 
simples gargotiers, met tout sens dessus dessous dans cet intérieur 
paisible et bourgeois. Dès le début, la méprise est absolument plai- 
sante et divertissante, et, bien que fort invraisemblable, n'est point 
sans une certaine tenue. Mais il ne faut pas abuser même des 
meilleures choses, et, dans les deux derniers actes, la plaisanterie, 
qui demeure toujours la même, s'émousse forcément et perd de son 
attrait ; ce qui n'empêche d'ailleurs le public de s'amuser de très 
bon cœur. C'est M. Francès, le créateur du rôle de Godelot au 
Gymnase, qui le joue encore à la Renaissance et qui s'y montre 
très bon comédien. ¥'"= Carlix, prix de comédie au dernier concours 
du Conservatoire, a très aimablement débuté dans l'emploi d'ingénue. 
MM. Regnard, Gildès, Ed. George, Bellot et M"'^ Aubrys et Dezoder 
forment un ensemble divertissant. 

Le « Théâtre d'Art », précédemment Théâtre Mixte, a donné la 
semaine dernière, au théâtre Montparnasse, une représenta tion des 
Cenci, une tragédie romantique de Shelley, traduite par M. Félix 
Rabbe. Shelley, ce poète d'humeur vagabonde que sou caractère et ses 
idéessubversives forcèrent à s'exiler d'Angleterre, fut longtemps dé- 
daigné plus que déraison par ses compatriotes qui, tout dernièrement. 



ont tenté d'en faire presque un rival puîné de Shakespeare. Danste 
Cenci, qui restent comme l'oeuvre accomplie du jeune auteur, mort 
en 1822 âgé à peine de trente ans, nous retrouvons l'histoire de 
cette famille romaine, vivant au xvi» siècle, dont le père, après 
avoir fait périr deux de ses fils et abusé de sa fille Béatrice, rendue 
célèbre par la toile du Guide, mourut assassiné par cet'e même fille 
aidée de sa mère. Clément VII, alors pape, fit mourir par la hache 
les survivants de cette malheureuse famille. Le drame, d'une con- 
ception hardie mais discutable, est saisissant en plus d'une scène, 
et, même au travers de la traduction, on sent passer souvent le 
souffle lyrique d'un poète de race. Son défaut capital est d'être 
d'une longueur démesurée et inutile et d'une coupe hachée, qui, 
calquée sur celle du grand Will, n'est nullement dans les usages 
de notre théâtre. — Je ne vois à citer dans la troupe du « Théàlre 
d'Art » chargée d'interpréter les Cenci. que M. Prad, qui a donné do' 
l'allure au personnage de Franccsco Cenci, et M"" Camée, qui, dans 
le rôle complexe et très difficile de Béatrice, a fait courageusement 
tout ce qu'elle a pu. 

Est-ce le dégel qui nous vaut ce reflux de revues, ou bien, sont-ce 
ces revues elles-mêmes dont l'annonce seule a amené le dégel? 
Question fort embarrassante à résoudre et dont nous laissons le soin 
à Haut et Très Puissant Seigneur, sa Rondeur l'Observatoire. Quoi 
qu'il en soit, voici les Folies-Dramatiques, devançant les Nouveautés 
et les Variétés, qui ouvrent ce feu nouveau avec Paris-Folies, de 
MM. Mock et Vély, Adrien tous deux, applaudis déjà, en ce genre 
de spectacle, au petit Cercle Pigalle. Ici point d'intrigue et aucune 
raison au défilé des actualités de l'année : le Briseur de chaînes et 
l'Argent, s'ennuyant de leur état inamovible d'afiiches illustrées, se 
détachent du mur et se promènent au hasard dans Paris. Il va de 
soi qu'ils rencontrent, sans le voir, le funiculaire de Belleville, qu'ils 
ont le bonheur de lier connaissance avec la jolie personne qui pos- 
sède un tendre morceau de son médecin sur la joue, — un des 
clous de la revue, — qu'ils sont mêlés à une étourdissante pantomime 
anglaise qui se passe sur les toits, — un autre clou, — cl qu'ils 
assistent à la parodie des principales pièces de l'année, 'fout le reste 
demeure plus ou moins palpitant d'intérêt; mais on s'amuse franche- 
ment aux joyeuses pitreries de M. Gobin et ou ne se lasse pas de 
regarder la jolie M"" Pierny. M. Guyon s'est mouiré aussi très amu- 
sant; il s'est taillé un succès de musicien en conduisant l'orflijstre. 
avec une maestria digne de M. Baggers lui-même, et en jouant un 
solo de hautbois. Paris-Folies est l'héritage laissé par M. Micheau à 
son successeur, M. Vizentini, qui a maiu'enBut la parole. 

Pall-Émile Chevalier. 



CORRESPONDANCE DE BELGIQUE 



La mort de Léo Delibes a causé à Bruxelles une profonde et doulou- 
reuse impression. Non seulement on uimoit lieaucoup l'homme si cordial, 
si ouvert, mais on adorait ici, méaie dan" les camps les plus intransi- 
geants, la musique de ce maître exquis de la grâce et de l'esprit français 
par excellence. Alors quebien d'autn'S sont discutés, celui-là était acrepto 
par tous, parce que tous reconnaissairnt en lui des qualités originales si 
franches, si primesautières, une forme si |arfaitement d'accord avec les 
idées qu'il exprimait, qu'il eût été luen diffiTile, en effet, de les lui con- 
tester, elles qui lui avaient fait dans l'i cole contemporaine une place si 
absolument à part. Léo Delibes élail peut-être même le seul que nos 
wagnéristes féroces épargnassent (i.-ins leurs hécatombes; ils saluaient 
avec respect cette personnalité iiuiifculable, qui semblait incarner son 
siècle et sa race dans ses moindres chost-s, si joliment ciselées, d'allure 
si sincère, et toutes faites d'élégance, du grâce et de lumière. Vous savc:; 
quelle place occupaient et ont toujours occupé les œuvres de Delilies 
dans le répertoire de. la Monnaie. Coppélia ne l'a pour ainsi, dire jamais 
quitté ; Sylvia y est restée longtemps ; Jean de Nivelle a été souvent repré- 
senté, et il n'y a pas de saison où l'on ne reprenne Lakiné. Quant au Roi 
l'a dit, vous vous rappelez quelle triomphale reprise nous en eûmes, il y 
a deux ans, avec M""= Landouzy, et combien nous vengeâmes le petit 
chef-d'œuvre de l'indifférence des Parisiens. L'autre soir, la terrible nou- 
velle de la mort du maître aimé est arrivée à la Monnaie juste au mo- 
ment où l'on allait commencer Coppélia, justement affichée ce jour-là, par 
une singulière coïncidence. Vous jugez de l'émotion que cette .nouvelle, 
si peu attendue, a produite sur tous. Depuis quelque temps aussi, on 
était tout aux répétitions de Lakmé, dont la reprise aura lieu lundi pro- 
chain. M"!* Sanderson avait étudié, je crois, le rôle avec Delibes ; celui-ci 
avait promis de venir assister aux dernières répétitions ; tout le monde 
l'attendait avec impatience... Hélas! quel coup de foudre! La reprise aura 
lieu sans le maître; mais son cher souvenir, bien certainement, animera 
ses interprètes. 



LE MENESTREL 



.29 



Sans être aussi bruyant qu'à la première, le succès de Siegfried s'est 
confàrmé aux représentations suivantes. L'interprétation n"a rien perdu de 
ses mérites, et elle s'est afïïrmée en quelques-uns de ses côtés faibles. 
Dans la presse, ce succès n'a guère été discuté ; et je dois dire aussi que, 
chose absolument e.xtraordinaire, il n'y a eu aucun échange d'injures 
entre gens d'opinions adverses. On s'est trouvé, assez généralement 
d'accord pour admirer sans conteste la musique en dépit des longueurs 
du poème. Un critique n'a trouvé, d'ailleurs, qu'un seul argument pour 
défendre ou excuser celles-ci : « Les reprocher à Wagner, a-t-il dit, c'est 
lui faire grand honneur, en lemettant au niveau de Shakespeare, d'Eschyle 
et de Sophocle ! » La défense est maladroite. L'avocat de Wagner- 
poète a oublié ce petit détail, c'est que Shakespeare, Eschyle et Sophocle 
vivaient à des époques où la mise en scène était dans l'enfance de 
l'art et où ils ne s'en souciaient guère, tandis que le théâtre de Wagner 
est du théâtre d'aujourd'hui, avec des prétentions à une mise en scène 
parfaite et à une recherche pour ainsi dire absolue de l'illusion scé- 
nique. Si Shakespeare, Eschyle et Sophocle ne sont guère jouables au- 
jourd'hui, ce n'est pas cela qui constitue leur génie ; ce qui doit être 
admis ou excusé chez eux ne saurait l'être pour des motifs semblables 
chez Wagner. Du reste, insister là-dessus serait oiseux; tout le monde 
est unanime sur ce point, même ceux qui feignent de ne pas vouloir 
l'être. Et, comme je le disais la semaine dernière, cela ne diminue en 
rien les mérites du musicien, qui sont énormes et s'imposent malgré 
tout. 

Ce que je tiens à constater aussi, c'est précisément cette accalmie des 
esprits, cet accord même qui s'est établi, — les résistances vaincues d'une 
part, les outrances apaisées de l'autre. Et cela c'est tant mieux, surtout 
pour la cause wagnérienne, si souvent compromise par ses propres dis- 
ciples. Quel dommage que, dans le livre documentaire de M. Evenepoel 
sur II' Wagnirisme en Belgique, dont je vous parlais l'autre jour, ne se 
trouve pas, à côté de l'histoire de la conversion lente des esprits au nou- 
veau dogme musical, la notation de quelques-uns des côtés amusants de 
cette propagande wagnérienne, parfois si maladroite! C'est surtout en 
Belgique que la moisson eût été grande. A combien de scènes curieuses 
nous avons assisté, depuis le jour où, tout à coup, un tas de braves gens, 
absolument ignares dans les choses de la musique, se sont mis à se pro- 
clamer les plus ardents champions d'un système dont ils ne comprenaient 
certainement pas le premier mot! Nous avons fait maintes fois cette 
remarque que les plus acharnés d'entre les wagnériens ont été rarement 
des musiciens. Nous nous rappelons encore les chaudes soirées des repré- 
sentations allemandes des Niebelungen, à la Monnaie, en 1883. Il y avait, 
dans la bande des admirateurs à tout casser, un bataillon de peintres, à 
qui l'on avait dit : — « Il faut aller voir ça... Quelle couleur! » Et, 
partis de cette idée que la musique des Niebelungen était « colorée », ils 
débordaient d'enthousiasme. Leur métier de- peintres ne leur en faisait-il 
pas un devoir? Gare aux bourgeois assez audacieux pour ne pas penser 
comme eux!... Un de ces enflammés prosélytes poussait le délire jusqu'au 
rafûnement, ne se contentant pas de passer simplement pour un admira- 
teur de Wagner, mais voulant aussi passer pour un connaisseur. Et il 
passait pour tel, réellement. Le malheureiix ne savait pas, n'avaitjamais 
su une note de musique. Mais voici comment il se tirait d'affaire : Il 
s'était amusé, avec une patience d'ange, à noter, sur les partitions de 
Wagner qu'il possédait, tous les leiimoliv qui caractérisent les person- 
nages et leurs sentiments, au moyen de traits de couleurs différentes, 
faits au pinceau. Il y avait une couleur pour chaque personnage et pour 
chaque sentiment. Chaque fois que le leiimoliv revenait, il le reconnais- 
sait, non pas aux notes dont il se compose, mais à l'arrangement matériel 
des notes, à la forme, et non pas au son, qu'il n'aurait pu distinguer, ■ — 
et il le marquait. Cela demandait un œil exercé; le sien l'était considé- 
rablement. Ses partitions avaient fini ainsi par présenter l'aspect, très 
joli, très original, de véritables aquarelles! Il ne songeait pas que, s'il 
avait été musicien, rien ne lui eût été plus facile que de reconnaître à 
première vue les leiimolio et leurs transformations, et qu'aucune annota- 
tion n'était nécessaire. Mais n'importe. Ce détail ne l'inquiétait guère. Il 
allait, montrant à tout le monde sa musique si bien peinte, en disant : 

— c( Voilà ce que devrait faire tout bon wagnérien ! » 

Je l'ai retrouvé, aux dernières répétitions de Siegfried, et à la « pre- 
mière », une partition à la main, — une de ses fameuses partitions-aqua- 
relles, — très absorbé et très fier. 

Le premier Concert-Populaire de la saison a eu lieu, comme je vous 
l'avais annoncé, dimanche après-midi, dans la salle de la Monnaie. C'était 
en même temps le concert jubilaire. Le succès a été considérable. On a 
fêté avec enthousiasme M. Adolphe Samuel, le fondateur de l'institution, 
et M. Joseph Dupont, qui, après une absence d'un an, causée par les 
incidents personnels que vous savez, reparaissait au pupitre du chef d'or- 
chestre. On leur a fait à tous deux d'interminables ovations, bien méri- 
tées du reste, — par M. Samuel, pour sa remarquable symphonie (n» (5), 
exécutée sous sa direction, — et par M. Dupont, pour sa merveilleuse 
interprétation d'œuvres diverses de Beethoven, de Wagner et de Berlioz. 
La symphonie de M. .Samuel est d'une superbe facture, à la fois très clas- 
sique et très neuve, et d'une grande élévation d'idées. Quant à M.Joseph 
Dupont, il se devait à lui-même d'avoir la coquetterie de remporter, pour 
sa réapparition, une victoire plus brillante que toutes celles qu'il eût 
remportées encore; c'était bien naturel; et l'on n'attendait pas moins de 
son talent. Enfin, n'oublions pas M. Eugène Ysaye, qui a joué à ce même 



concert, — admirablement, — un concerto pour violon de Henri Vieux- 
temps. — Le soir, un banquet a réuni, sous la présidence de M. Gevaert, 
plus de cent convives; on a toasté longuement à l'avenir et à la prospé- 
rité des Concerts populaires, désormais victorieux de tous les obstacles 
et de tous les jaloux. 

Lucien Solvay. 



ACADEMIE DES BEAUX-ARTS 



RAPPORT SUR LES ENVOIS DE MM. LES PENSIONNAIRES DE l'aCADÉMIE 

DE FRANCE A ROME EN 1890 

COMPOSITION SIUSICALE 

M. Savard (If année). — L'envoi de M. Savard roDsiste dans la troisième el 
dernière partie d'une grande symphonie dont les deux premières ont été anté- 
rieurement présentées à l'Académie. Les détauis déjà signalés dans ces deux 
premières parties se retrouvent malheureusement dans la troisième. 

M. Savard, on doit le reconnaître, a beaucoup de talent ; mais l'Académie ne 
peut approuver l'usage qu'il en fait. Elle a, au contraire, le devoir de lui signaler 
les dangers de la voie dans laquelle il s'est engagé. Sa symphonie est un résultat 
de la triste influence que peuvent avoir sur des natures bien douées, mais sans 
expérience encore, les idées lépandues par des gens qui, en mHlière musicale, 
prennent pour de l'originalité ce qui n'est en réalité qu'une banalité prétentieuse. 
Ici, l'orcbestralion, s-i savante en apparence, est lourde et monotone, la forme 
incohérente. Des modulations volonlairemcnt désagréables, un chaos haimonique 
protendant à la richesse, voilà tout ce qui caractérise cet ouvrage. Comme l'auteur 
sait très bien son métier et qu'il n'est pas dure intelligence ordinaire, l'Académie 
espère que, instruit par l'expérience, il écrira plus taid d'un autre slyle et qu'il 
recevra de l'avenir d'utiles conseils. 

M. Chaiipentier (3° année). — M. Charpentier a soumis à l'examen de l'Acadé- 
mie une Symphonie pittoresque en cinq parties, c'est-à-dire une suite d'impressions 
de voyage, de tableaux détachés : A la fontaine, A mule, Sur les cimes etc., que 
relie un sentiment persistant de mélancolie. 

Cet envoi est des plus remarquables. On y trouve des inspirations vraiment 
poétiques, de l'originalilé sans bizarrerie, de l'babilelé dans la facture et dans le 
maniement des modulations, une ingéniosité singulière, excessive peut-être par 
moments, dans l'instrumentalion. S'il y a des défauts dans l'œuvre de M. Char- 
pentier, ils sont de cens qui tiennent à la jeunesse et qui, en raison de cela même, 
ne justifieraient guère ici les reprochis. Il convient d'ajouter quedanssaSi/mp/io- 
nie pittoresi^ue M. Charj^cntitr a utili;é plusieurs ibèncs populaires, mais que 
quand ces thèmes manquent de distinction, il réussit à en relever les formes par 
des perl'ectionncmenls inattendus et par des finesses de haut goût. 

M. Eni.AiSGKn [2'- année). — Le prologue et le premier acte d'un opéra intitulé 
Elianc forment l'envoi de M.Erlanger. C'est là un travail considérable, qui atteste 
de la part do l'auteur des efforts dont l'Académie lui sait gré, mais qui, à cSté 
de réels mérites, trahit de l'inexpérience dans le maniement des voix et de l'or- 
chestre, et même nue cerlaire insuffisance de l'instinct seénique. V.n outre son 
œuvre est souvent alourdie par des longueurs. En résume, l'envoi ilt M. Erlanger 
révèle beaucoup de travail, beaucoup de bonnes intentions et un tempérament 
d'artiste qui autorise de sérieuses espérances. Il sera nécest.-u c toutefois que 
M. Erlanger, dans ses futurs ouvrages, s'applique à développer ses idées mélo- 
diques et qu'il recherche soigneusement la justesse de la doc'amation. 

Pour copie certifiée conforme: 

Le feerélaire perpétuel de IWcadèmij dus beaux-arts, 
Comte Henri Uli.acoiîde. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



La dernière séance de la Société des concerts du Conservatoire s'ou- 
vrait par la symphonie en la mineur 4e Mendeissohn, dont le premier 
morceau est bien languissant, dont le scherzo est ab.-olument exquis, et 
dont l'allégro final est gâté par l'introduction de ce vulgaire motif populaire 
à six-huit, que son rythme banal aurait dû proscrire d'une œuvre sympho- 
nique sérieuse. On a peine à comprendre comment Mendeissohn, ce mu- 
sicien dont la délicatesse confinait parfois à la iiréciosité, a pu se rendre 
coupable d'un tel méfait. Apres la symphonie, nous avons entendu d'im- 
portants fragments d'une importante composition de I ouis Lacombe, Sapho, 
écrite sur l'élégie de Lamartine (poésie des chœurs, de François Barrillot). 
Ces fragments comprenaient: Hymne au dieu Pan; Complainte des vierges de 
Lesbos; Chanson du Paire, dite par M. Warmbrodt; le leverdu Soleil; Finale. Le 
final surtout, avec sa sonorité très ample, son accent majestueux et sa 
conclusion grandiose, a produit un heureu.x effet. M. Jules Delsart, le 
maître violoncelliste, est venu exécuter ensuite, avec son talent si sobre 
et si pur, le concerto de violoncelle de M. Saint-Saëns, qui n'est certaine- 
ment pas la meilleure œuvre du compositeur. Dans cette production un peu 
pâle, un peu incolore, et où l'on a peine à retrouver les puissantes qualités 
de l'auteur, se trouve pourtant un épisode charmant, une sorte d'intermezzo 
d'une couleur exquise et d'un caractère tout à fait symphonique, qui pro- 
duit une impression délicieuse. Le succès de M. Delsart a été très grand 
et très mérité. Le concert se terminait par le beau chœur des prisonniers 
de Fidelio, dont le plein effet ne peut vraiment sortir qu'à la scène, au 
milieu de la situation dramatique dont il est un des éléments les plus 
puissants, et par le Carnaval de M. Ernest Guiraud, véritable chef-d'œuvre 
de sonorité, d'éclat instrumental, et, si l'on peut dire, de gaité et de bonne 
humeur sympboniques. A. P. 



30 



LE MENESTREL 



— Concerts du Chàtelet. — On ne saurait refuser à M. E. Colonne l'art de 
composer ses programmes. Comme ils ne répondent jamais à un parti pris 
d'école, ils sont variés, intéressants, jamais ennuyeux et attirent un nom- 
breux public, celui qui ne croit pas faire étalage de scjence et de distinc- 
tion en n'applaudissant que certaines œuvres plus ou moins contestables. 
Nous avons applaudi tour à tour la belle ouverture du Roi d'Ys, de M. Lalo, 
qui, avec M. Saint-Saêns, tient la tête de nos modernes symphonistes, 
et la symphonie en /a de Beethoven; ce n'est pas une des plus grandes; 
mais elle fourmille d'effets ingénieux, de combinaisons délicates, et elle 
est très difïlcile à bien dire. Les trois pièces d'orchestre de i\I. Th. Dubois sont 
fort jolies, très courtes et très spirituellement écrites. Les fragmeuts des 
Maîtres chantevrs de Wagner que nous a donnés l'orchestre de M. Colonne 
sont, bien certainement, ce qu'il y a de mieux dans la partition, ils ont, 
malgré cela, paru un peu longs. Grand succès pour le prélude du Déluge, de 
M. Saint-Saëns, qui a été exécuté dans la perfection. C'est bien là une page 
de premier ordre. M. Pennequin a été très applaudi dans le solo de violon. 
La Marche troyenne de Berlioz est fort belle, mais elle ne produit pas 
l'effet de maintes autres pièces similaires du grand compositeur français. — 
Venons aux solistes. Dans deux compositions de genres bien différents, 
M. Auguez, qui remplaçait, presque au pied levé, M. Boudouresque, a 

obtenu un très grand et très légitime succès. L'air de Caron, tiré de YAlceste 
de Lully, dont il ne restait comme accompagnement que la basse chiffrée, 
a été, au point de vue de l'orchestration, reconstitué par M. "Weckerlin. 
En tenant compte de l'époque où ce morceau a été écrit, du style alors 
accepté, on ne saurait lui refuser un caractère fort noble et presque drama- 
tique. M. Auguez l'a remarquablement fait valoir. Mais il a eu un succès 
bien plus considérable dans les Deux Grenadiers de Schumann, pièce pleine 
de soulïle et de passion, qu'il a dite d'une façon excellente. M. Guiraud 
avait orchestré l'accompagnement de piano avec le talent qu'on lui connaît 
pour ce genre d'adaptation; le public des concerts Colonne sait combien il 
avait merveilleusement transcrit pour orchestre la Chanson de printemps et ta 
Fileuse de Mendelssohn. — M""» Roger-Miclos a exécuté avec une rare vir- 
tuosité la Fantaisie hongroise si connue de Liszt, drôle de musique, mélange 
de grandeur et de trivialité, mais que la merveilleuse exécution de 
Mme Roger-Miclos a su rendre agréable. H. Barbedette. 

— Concerts Lamoureux. — La symphonie en re mineur de Schumann a 
été composée pièce à pièce, pendant les années où le compositeur subis- 
sait les atteintes de plus en plus violentes de la maladie nerveuse qui 
nécessita sa retraite dans une maison de santé, aux environs de Bonn, où 
il mourut en 1856. La symphonie, qui fut achevée en 1851, est d'un senti- 
ment triste et concentré, malgré des efforts visibles pour atténuer la persis- 
tance de cette impression. Chaque morceau, excepté la romance, dont le 
caractère élégiaque ne se dément pas, renferme des motifs d'une allure 
passablement brillante et robuste suivis de contre-motifs empreints d'une 
mélancolie maladive et pénétrante. Comme sonorité, l'œuvre est sobre et 
peu brillante, plutôt sombre, mais, étant de dimensions restreintes, elle 
ne paraît pas monotone et tient l'attention toujours en éveil par le charme 
des développements et la beauté des thèmes. — La Forêt enchantée, légende- 
symphonie d'après une ballade de Uhland, par M. Vincent d'Indy, est une 
œuvre écrite depuis déjà quelques années. Elle rentre dans la catégorie 
des compositions descriptives avec programme non obligé. Considéré au 
point de vue purement musical, l'ouvrage est suffisamment mélodique, les 
idées sont nobles et distinguées, l'orchestration ravissante, fine, colorée et 
presque toujours discrète. Comme facture, la seconde partie de l'œuvre 
satisfait pleinement; on en suit avec facilité les motifs et leurs dévelop- 
pements; c'est clair, plein de lumière et de charmantes voix instrumen- 
tales. Le début semble destiné à poser le cadre du tableau et se compose 
d'appels d'instruments dont les timbres se mélangent d'une façon souvent 
intéressante. — La Danse macabre de M. Saint-Saêns a produit son effet 
accoutumé. L'EsjmTia de M. Em. Chabrier, toute pleine de verve et de jeu- 
nesse, a été fort bien enlevée et très applaudie. L'orchestre a, en outre, 
exécuté supérieurement l'ouverture de Ruy Blasde Mendelssohn, la marche 
funèbre du Crépuscule des Dieux et l'introduction du 3° acte de Lohengrin. 

Amédée Boutarel. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire : Même programme que dimanche dernier. 

Concert Colonne : Symphonie en si bémol (Schumann); le Réveil de Ga- 
lathée, (G. Pierné) par M"° Marcella Pregi; la Vision de Jeanne d'Arc (Paul 
Vidal): Concerto pour violon (Wieniawski), par M"= Juliette Dantin; Syl- 
via (Léo Delibes); Haï Luli (A. Goquard), par M"» Marcella Pregi; les 
Maîtres chanteurs (R. Wagner); Marche troyenne (H. Berlioz). 

Concert Lamoureux : Ouverture de Brocéliande (Lucien Lambert); Sym- 
phonie en ré mineur (Schumann); la Captive (Berlioz), par M"" Landi; la 
Forêt enchantée (Vincent d'Indy); Ouverture du Vaisseau fantôme (Wagner); 
Rêoei-ie (Saint-Saëns), par M"» Landi; Sylvia (Léo Delibes); Espaïia (E. Cha- 
brier). 

— La Société de musique française, fondée par M. Edouard Nadaud, a 
donné mardi dernier, ialle Pbîyel, sa première séance, avec le concours 
de M°'» Roger-Miclos, de M. Théodore Dubois et de MM. Gros Saint-Ange, 
Laforge, G ibier. Teste et de Bailly. Un quatuor de M. A. Rabuteau et le 
trio, op. 30, de M. René Lenormand, ont paru d'un bon style, bien mélo- 
diques, et d'une facture claire et concise. Le septuor de M. Saint-Saêns 
a été supérieurement rendu et largement applaudi. Quant aux pièces 



concertantes de M. Théodore Dubois, ce sont de petits morceaux d'un 
caractère tout intime et d'une facture exquise, qui ont laissé la plus 
délicieuse impression. Parmi les interprètes, nous devons citer avec 
M. Théodore Dubois et M. E. Nadaud, M™" Roger-Miclos, qui s'est mon- 
trée aussi excellente musicienne que pianiste possédant à fond le méca- 
nisme etl'artde varier à l'infini les sonorités. Am. B. 

— LA HOLLANDE MUSICALE A PARIS. — Ce n'était Certes pas un concert vul- 
gaire que celui auquel nous avons assisté le samedi 17 de ce mois de 
janvier, dans les salons de la maison Pleyel ouverts à toutes les harmo- 
nies des nouvelles couches musicales de Hollande. 

Le « concert néerlandais » organisé par notre confrère et ami Oscar 
Comettant, au bénéfice de l'Association des artistes musiciens de France 
et de la Société de bienfaisance hollandaise à Paris, était une curiosité 
artistique des plus attrayantes. Musique et exécutants, tout était hollan- 
dais et tout a été très apprécié et très applaudi. 

Si la musique moderne hollandaise n'est pas empreinte d'un caractère 
essentiellement original, le royaume des Pays-Bas compte cependant, 
parmi ses compositeurs vivants, des musiciens de grand talent et quel- 
ques personnalités bien tranchées. On est toujours de son pays, en musi- 
que, comme en littérature et comme en peinture, et je relève ce passage 
dans le dernier feuilleton de Lapommeraye qui, rendant compte du con- 
cert qui nous occupe dit fort justement: « Je ne trouve pas juste la for- 
mule : l'art n'a pas de patrie. Cette formule n'est pas toujours bien ap- 
pliquée socialement parlant, elle l'est encore plus mal sous le rapport 
artistique. En effet, il me semble que la musique, comme tous les autres 
produits de l'esprit humain, a bien une patrie, qui est celle des composi- 
teurs qui la produisent. Pour que l'on put dire que l'art n'a pas de patrie, 
il faudrait que les hommes fussent de même race, qu'ils sentissent de la 
même façon, avec des mœurs et des usages semblables. » Cela est évident: 
et il serait bien regrettable qu'il en fût autrement, que tous les artistes 
de tous les pays ayant le même sentiment du beau, la même esthétique, 
le même genre d'imagination, la même éducation et les mêmes besoins 
moraux à satisfaire, il n'y eût plus au monde qu'un seul genre de litté- 
rature, d'architecture, de peinture, de sculpture et de musique. 

En fait, la musique de chaque pays porte encore, et fort heureusement, 
l'empreinte du génie de la nation qui la produit. Si, par exemple, trop 
de jeunes Français se font, à cette heure, les servîtes imitateurs des pro- 
cédés de composition de la nouvelle école allemande, le génie musical de 
la France ne s'en trouve pas atteint. Ces imitateurs d'un art étranger, si 
souvent contraire à l'esprit français, ne peuvent avoir, par bonheur, aucune 
influence sur les destinées de notre musique nationale. Le goût dans les 
arts se forme et se maintient par les hommes de génie, c'est-à-dire par les 
créateurs, jamais par les imitateurs si habiles, techniciens qu'ils puissent 
être. Et puisqu'il est certain que la musique de chaque peuple n'est pas 
celle de tous les peuples, le concert néerlandais était tout plein de pro- 
messes qu'il a tenues. 

La plupart des noms de compositeurs qui figuraient sur le programmé 
sont encore absolument inconnus du public parisien. Si, dans de rares 
circonstances, nous avons vu figurer sur nos programmes de concert les 
noms de Nicolai, de Verhulst, de Richard Hol, de de Hartog, de Franz 
Coenen, de Rosen, de Van Gœns et de Louis Coenen, vit-on jamais ceux 
de Marins et Willem Brandts Buys, de de Lange, de Kes, de Verbey, de 
Van Groningen, de Bouman, de Heyden, de VanBrucken Fock, de Tibbe, 
de Martinus Sieveking? 

L'analyse des morceaux exécutés — musique instrumentale et vocale — 
nous conduirait trop loin. Disons que l'impression d'ensemble du concert 
a été très favorable aux compositeurs néerlandais et à leurs interprètes. 
Ceux-ci étaient au nombre de quatorze, cinq violonistes : MM. Johannès 
Wolff, Kosman, Ten Brink, Herzberg et M"^ Freddy Yrrac; deux violon- 
cellistes : MM. Hollman et Van Goens ; cinq pianistes: MM. Louis 
Coenen, Van Groningen, Martinus Sieveking, Blitz et Salmon ; enfin deux 
chanteurs : M™^ Lydia HoUm et M. Bruske. Il faut ajouter la Société de 
musique de chant d'ensemble « l'Union néerlandaise. » 

Il y a eu des applaudissements bien mérités pour tous, notammeni 
pour le violoncelliste Hollman, qui a fait entendre son troisième concerto 
encore inédit, et pour le violoniste Johannès Wolff, qui, avec sa Habanera, 
a eu les honneurs du bis malgré la longueur du programme. Le tout s'est 
terminé par l'hymne national hollandais chanté à l'unisson. A. K. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

Les représentations des Troyens continuent, à Carlsruhe, ave c un 
succès considérable. La Prise de Troie et les Troyens à Carthage sont donnés 
en deux soirées, à un jour d'intervalle, et sans la moindre coupure. Il 
n'est pas inutile de signaler ce respect des Allemands pour nos chefs- 
d'œuvre, au moment où l'on prépare, à Nice, cette étrange combinaison 
de la Prise de Troie avec une partie des Troyens à Carthage!... Les repré- 
sentations de Carlsruhe n'ont, certes, rien de commun avec cette fantaisie 
de casino. Un de nos collaborateurs, qui, dernièrement, assistait à la 
troisième, est revenu émerveillé et de la grandeur de l'œuvre et de l'in- 



LE MENESTREL 



31 



telligence qui préside à son exécution. L'orchestre, nous dit-il, est admi- 
rable de tous points, les chœurs sont bien disciplinés, et deux cantatrices 
viennoises extrêmement remarquables, M^^es Reuss et Mailhac, tiennent 
les deux rôles dominants de Gassandre et de Didon. M™" Reuss, surtout, 
dans celui de Gassandre, est extraordinaire d'élan et de passion fougueuse. 
Mais l'âme de tout cela, celui qui communique à tous, depuis les mer- 
veilleuxinstrumentistes jusqu'aux plus modestes comparses, l'enthousiasm e 
de l'œuvre et le sens intime de la musique de Berlioz, c'est le directeur 
même du Théâtre grand-ducal. M.. Félix Mottl, un grand artiste (viennois 
lui aussi) qui, très jeune encore, n'en est pas moins l'un des premiers 
chefs d'orchestre de l'Allemagne. M. Mottl a dirigé, à Bayreuth, les 
représentations de Tristan et Yseult et, parait-il, d'une façon supérieure. 
Mais sa passion pour Wagner n'a rien de commun avec l'étroite mono- 
manie des wagnériens de Paris, car il a en même temps, pour notre Ber- 
lioz, une admiration sans limites. Il y a plusieurs années déjà qu'il a 
mis au répertoire du théâtre de Garlsruhe Benvenuto Cellini et Béatrice et 
Bénédict. Il prépare maintenant, pour le printemps prochain, une grande 
solennité, la Semaine de Berlioz, où il fera entendre, dans un espace de 
cinq soirées, les quatre opéras du maître. Gette fête française eu Alle- 
magne a, nous semble-t-il, quelque chose d'aussi touchant qu'inattendu. 

— Nouvelles théâtrales d'AUemagne. Garlsruhe : Une décision de l'in- 
tendance du théâtre de la Gour vient de rendre inamovible le siège du chef 
d'orchestre, Félix Mottl, en reconnaissance des services rendus par le 
célèbre Kapellmsister. — Dresde : La place de premier fort, ténor laissée 
vacante au théâtre de la Cour par suite du départ de M. Gudehus, vient de 
recevoir un titulaire. Deux ténors s'étaient présentés pour recueillir ce 
lourd héritage : M. Léo Gritzinger, de Hambourg, et le docteur Seidel, de 
Cologne. Chacun d'eux avait passé une audition également favorable 
devant le public et la presse. Pourtant, le choix de la direction s'est porté 
sur M. Gritzinger, qui a sur son concurrent l'avantage de posséder à fond 
le répertoire wagnérien. Il a été engagé pour trois ans. — Hambourg : La 
concession du théâtre municipal vient d'être renouvelée pour trois ans à 
M. PoUini. — Stuttgart : Un avis placardé aux portes du théâtre de la 
Cour défend, sous peine d'expulsion, les sifflets et en général toutes ma- 
nifestations hostiles. — Vienne : A l'Opéra, on annonce comme prochaines 
les reprises du Tribut de Zamora de Gounod, avec M""' Materna, et du 
Néron de Rubinstein, avec M'"' Beeth et M. Winkelmann dans les rôles 
principaux. 

— Depuis le iS décembre dernier il se publie à Buda-Pesth, sous la" 
direction de M. Eugène Sztojanovits, un nouveau journal de musique en 
langue hongroise, qui pour titre Zenrvilag. 

— Nouvelles de Londres : 

Après diverses remises, la date de la première représentation du nouvel 
opéra de sir Arthur Sullivan, Ivanhoé, est main- tenant fixée au 31 janvier , 
poui; l'inauguration du magnifiue théâtre construit par M. d'Oyly Carte 
et baptisé Opéra national anglais. On sait qu'avant de chercher des succès 
faciles dans le domaine de l'opérette, sir Arthur Sullivan avait produit 
toute une série d'œuvres très distinguées embrassant tous les genres de la 
musique symphonique et chorale. Son premier opéra sérieux est donc 
attendu avec un vif intérêt. 

Il paraît que le projet d'une tournée de l'orchestre Lamoureux en 
Angleterre, annoncé il y a quelque temps, est abandonné. M. Schurman 
est venu lui-même à Londres pour tàter le terrain et s'occuper au besoin 
de la location d'une salle de concert. Pour diminuer les frais, il aurait 
voulu donner six concerts à Londres dans une seule semaine, en pleine 
saison et au milieu d'attractions multiples. C'était aller au-devant d'un 
désastre certain. Déjà cet hiver, en pleine disette musicale, les deux seules 
entreprises orchestrales de la capitale ont failli sombrer. Sir Charles 
Halle et sa superbe phalange ont dû réduire le nombre de leurs séances 
de six à quatre. Quant à M. Henschell, ce n'est qu'après un appel suprême 
au public accompagné d'une réduction de prix qu'il s'est décidé à pour- 
suivre ses concerts. Le succès de concerts symphoniques à Londres est 
avant tout une question de saison, de mode et de personnes. En présence 
des dispositions actuelles du public et de la malveillance de la presse 
pour tout ce qui est musique française — en suite des agissements de la 
Société d'auteurs dont M. Souchon est l'agent trop bouillant — il est préfé- 
rable que M. Lamoureux et ses excellents musiciens ne s'exposent pas à 
une aventure dont j'avais dès l'origine signalé les dangers. 

On avait attribué à M. Harris, devenu locataire de la salle de Govent- 
Garden pour toute l'année, l'intention de faire précéder sa grande saison 
d'opéra italien d'une courte saison de printemps à des prix populaires. Ce 
projet a été abandonné, mais la saison régulière commencera un mois 
plus tôt, en avril, et durera près de quatre mois. 

Puisque les journaux parisiens s'occupent beaucoup du Capitaine Thérèse, 
il convient de rappeler que la version anglaise de cette opérette fut jouée, 
il y a quelques mois, au Prince of Wales Théâtre et n'obtint qu'un succès 
d'estime, bien que la musique de M. Planquette fut jusqu'alors très goûtée 
à Londres. A. G. N. 

— Le Daily News annonce que M. Harris prépare un bal masqué au 
théâtre de Govent-Garden pour le mercredi 28 courant. Il serait (£uestion 
de M. Waldteufel pour le diriger. Voilà une nouvelle vraiment faite pour 
surprendre tous ceux qui sont au courant des habitudes anglaises. 



— Mme Albani-Gye, que Paris a applaudie naguère comme cantatrice, 
vient de se révéler comme écrivain : elle publie dans une revue anglaise, 
Ladies Home Journal, des souvenirs sur la reine Victoria, et elle découvre 
la musicienne dans l'impératrice des Indes. La reine Victoria a appris la 
musique avec Mendelssobn et le chant avec Lablache; elle goûte fort l'art 
italien, mais elle n'en a pas moins l'esprit ouvert à toutes les manifes- 
tations de la musique moderne. 

— On annonce pour les premiers jours du mois de février, au théâtre du 
Prince de Galles, à Londres, la première représentation d'un opéra-comi- 
que en 3 actes qui s'intitule Robin Hood et dont le compositeur est M. Regi- 
nald de Koven, de Chicago. 

— On lit dans le Trovatore : « Savez-vous ce que le gouvernement ita- 
lien dépense pour l'art musical"? 969,859 livres et 83 centimesl Cela se 
subdivise ainsi : institutions d'instruction musicale, 348,307 fr. 6S c. ; 
compensations au personnel enseignant, administratif et suppléant, 
17,400 francs ; délégations pour institutions et ofEce du diapason uni- 
forme (!) Ii6,300 francs ; académie de Sainte-Cécile de Rome, 41,290 francs ; 
pensions d'encouragement à quatre élèves de l'Institut musical de Flo- 
rence et subsides à ses élèves et artistes musiciens, 7,162 francs (sans 
centimes !). » 

— La discorde est au sein... du Comité musical de l'Exposition natio- 
nale de Palerme.Nous avons annoncé qu'on avait chargé le jeune maestro 
Pietro Mascagni, l'auteur de Cavalleria rusticana, d'écrire la musique de 
l'hymne inaugural de l'Exposition. Mais voici que la majorité du comité, 
qu'on avait sans doute négligé de consulter, se prononce contre cette dé- 
cision, et voudrait que ce soin fût confié au compositeur Platania, qui est 
Sicilien. De là une crise très grave et dont l'esprit se refuse à envisager 
les conséquences. 

— On ne cesse d'ailleurs, en Italie, de s'entretenir du jeune composi- 
teur qui est toujours le lion du jour. Voici le dernier détail que nous 
donne à son sujet l'un de nos confrères de ce pays : — « On dit 
que l'éditeur Edoardo Sonzogno a fait offrir au maestro Mascagui 
130,000 francs pour la cession complète de la Cavalleria rusticana. On ne sait 
encore si Mascagni a accepté; mais jusqu'à présent on peut dire que ce 
serait un nigaud de refuser une si belle offre ! 130 et 50 qu'il a déjà ga- 
gnés avec le tant pour cent sur les représentations données jusqu'à ce 
jour font 200,000 francs, ce qui n'est pas peu de chose. Combien de temps 
a dû mettre Verdi, combien d'opéras a-t-il dû écrire, que de fatigues et 
de douleurs, avant de pouvoir gagner 200,000 francs ! » Le fait est que 
200,000 francs pour un simple opéra en un acte constituent une assez jolie 
récompense du travail accompli et du talent déployé. C'est bien le cas de 
dire qu'il y a des êtres qui entrent dans la vie par une porte dorée ! 

— A Rome, où, dit le Trovatore, « on fabrique les opérettes à la vapeur, » 
on vient de représenter au théâtre Rossini un nouvel ouvrage de ce ^^enre 
en dialecte romanesque. Titre : l'Amore pe' H tetti ; auteur, le maestro 
Zucconi. 

— Une pianiste australienne, M""^ Fiorenza Menck-Meyer, se prépare à 
donner à Rome plusieurs concerts, et fait annoncer à cette occasion 
qu'elle est l'auteur du poème et de la musique d'un opéra intitulé Victo- 
rine, qui doit être joué prochainement. Nous pensons que M™° Menck- 
Meyer se flatte, à moins que ce ne soit là de sa part une petite réclame 
bien sentie, comme on en use peut-être à Melbourne. 

— Un fait assez fâcheux se produit en ce moment à Saint-Pétersbourg. 
Il paraît que la plupart des artistes des théâtres de cette ville sont atteints 
d'une sorte d'épidémie ophtalmique. On considère que ce fait est dû à la 
crudité et à l'excès de la lumière dégagée par les lampes électriques. 

— Les journaux de Saint-Pétersbourg annoncent comme prochain l'exé- 
cution d'une nouvelle œuvre de Pierre Tschaïkowsky. Il s'agit d'une ouver- 
ture et d'entr'actes écrits par le compositeur pour l'Hamlet de Shakespeare. 

— Voiciqu'après MM. Paul Carrer et Spiro Samara. on annonce la venue 
d'un troisième compositeur dramatique de nationalité grecque. Celui-ci 
se nomme Georgis, et l'on assure qu'il a remis à la direction de l'Opéra 
russe de Saint-Péterbourg la partition de son premier opéra, l'Impératrice 
des Balkans, qui sera représenté sous peu à ce théâtre, en présence du 
czar et du prince de Monténégro. Le livret de cet opéra est tiré, paraît-il 
d'un ouvrage littéraire du prince, écrit sous le même titre. 

— S'il faut en croire des nouvelles de New- York, le célèbre chef d'or- 
chestre Théodore Thomas, si fameux dans toute l'Amérique et qui depuis 
de longues années dirige, avec un talent tout à fait supérieur, l'orchestre 
le plus important de la ville, songerait à quitter celle-ci pour aller émi- 
grer à Chicago, où ou lui fait des offres extrêmement brillantes. Ce serait 
là une grosse perte pour New- York et pour son mouvement artistique. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

Nous avons aujourd'hui de bonnes nouvelles à donner de la santé 
de M. Ambroise Thomas, dont on s'est un peu inquiété ces jours derniers. 
L'excellent directeur du Conservatoire, sortant d'un des examens de rëcole 
un des jours de la semaine dernière et voulant traverser le boulevard , 
s'était trouvé pris dans un embarras de voitures et avait reçu, sur la 
cheville, un coup de pied de cheval.. Il rentra chez lui et, sans trop faire 
attention d'abord à cet accident, voulut dès le lendemain, continue r ses 



32 



LE MÉNESTREL 



occupations ordinaires. Resseulant cependant au pied atteint une douleur 
de plus en plus vive, force lui fut de faire appeler un médecin, qui pres- 
crivit le traitement à suivre et ordonna surtout un repos absolu. M. Am- 
hroise Thomas, qui n'était nullement malade, dut donc prendre le lit 
pour obéir à la faculté. Il est aujourd'hui beaucoup mieux, et l'on est 
certain que l'accident n'aura aucunes suites fâcheuses. 

— Un groupe des plus importants compositeurs russes a adressé à 
M. Ambroise Thomas la dépêche suivante : 

Paris de Pétersbourg, 19 janvier. 
Ambroise Thomas, Conservatoire, Paris. - 
Veuillez être l'interprète de nos condoléances à cause de la perte djuloureuse 
qui vient de frapper l'art fiançais dans la personne de Léo Delibes. 

Cul, RiaSKÏ-KORSAKOW, 

Glazounow, Liadow, LAvaoFF, Beleff. 
M. Ambroise Thomas a répondu en ces termes : 

Gui, compositeur, Saint-Pétersbourg. 
Touché de la délicate expression de sympathie des maîtres russes pour notre 
cher Delibes, les remercie cordialement. 

Ambroise Thomas. 
19 janvier 1891. 

■ — On lit dans la correspondance viennoise du Figaro : « Tous les jour- 
naux ont parlé de la mort de ce pauvre Delibes. Il était très aimé à Vienne, 
et l'on peut dire que dès son premier ouvrage (le Roi l'a dit, représenté à 
rOpéra-Gomique, plus tard Ringthéàtre) il avait gagné la popularité. Avec 
Jean de Nivelle, il passa au Grand-Opéra, où l'on jouait également et joue 
encore tous ses ballets, Coppélia, Sylvia, ta Source. En somme, depuis 1S81, 
le nom de Delibes s'est trouvé lo3 fois sur les affiches du Grand-Opéra 
de la cour. » 

— Il y a quelques mois déjà que notre collaborateur Arthur Pougin 
rappelait, dans ce journal et dans plusieurs autres, que l'anniversaire- 
centenaire de la naissance d'Iïerold tombait le 28 janvier 1891, et expri- 
mait le désir de voirl'Opéra-Gomique célébrer dignement, par une solennité 
vraiment artistique, une date si intéressante dans l'histoire de la musique 
française et si glorieuse pour un de nos plus grands musiciens. L'idée 
mise en avant par notre ami fut vivement soutenue dans la presse, et 
notamment par M. Alphonse Duvernoy dans la Republique française et par 
M. Albert Soubies dans le Soir. M. Danbé, de son côté, en parla chaleu- 
reusement à M. Paravey, qui promit de faire tout son possible pour 
fêter comme il convenait l'anniversaire. Malheureusement, l'importance 
des travaux en cours ne permettait pas, comme l'eût désiré tout d'abord 
M. Paravey, de remettre à la scène l'un des trois grands chefs-d'œuvre 
d'Herold, 3larie, disparu du répertoire depuis si longtemps. Il fallut se 
borner à une représentation particulièrement soignée du Pré aux Clercs, 
avec l'intermède obligé, et c'est à quoi l'on s'est définitivement arrêté. 
C'est donc mercredi prochain, 28 janvier, que sera donnée à l'Opéra-Go- 
mique, pour célébrer le centenaire d'Herold, cette représentation solen- 
nelle du Pré aux Clercs. Entre le second et le troisième acte de ce chef- 
d'œuvre aura lieu la cérémonie du couronnement du buste d'Herold, 
entouré de tous les artistes, cérémonie pendant laquelle sera dite une 
ode au compositeur, intitulée la France à Herold, dont l'auteur est M. Lucien 
Pâté, à qui l'on doit les stances sonores récitées l'année dernière à Màcon, 
lors de l'inauguration de la statue de Lamartine. Tout nous fait donc 
esp érer que la soirée de mercredi sera intéressante à l'Opéra-Gomique, 
et que la manifestation provoquée par notre collaborateur sera digne de 
l'illustre artiste qui en est l'objet. 

— Les rigueurs de la température sibérienne dont nous jouissons de- 
puis quelques semaines, sont loin, comme on le croit sans peine, d'être 
favorables aux théâtres. A Paris, nos théâtres savent à quoi s'en tenir 
sur ce point; à Lyon, à Nîmes, plusieurs d'entre eux ont dû suspendre 
leurs représentations et fermer momentanément leurs portes; à Rome, 
dimanche dernier, la neige tombait si abondamment que le Théâtre 'Valle 
et le Théâtre Métastase se sont vus dans l'obligation de faire relâche, 
tandis qu'à l'Argentina, nous dit l'Italie, « les artistes ont chanté Faust en 
famille, c'est-à-dire devant un public très clair-semé dans la salle. » Les 
affaires de l'Argentina vont d'ailleurs si mal en ce moment, qu'on prête 
au directeur, M. Canori, l'intention de fermer très prochainement ce 
théâtre. 

— Par décret, i-endu sur la pioposition du ministre des affaires étran- 
gères, M. Masset (Nicolas-Jean-Jacques), sujet belge, professeur au Conser- 
vatoire, en retraite, ancien directeur de l'enseignement musical à la mai- 
son d'éducation de Saint-Denis, est promu au grade d'olEcier de l'ordre 
national de la Légion d'honneur. 

— Dimanche dernier a eu lieu l'inauguration solennelle du grand orgue 
de l'église de Charenton, construit par M. Cavaillé-CoU. Pendant la céré- 
monie on a entendu M. Widor, qui a joué et improvisé avec sa maestria 
habituelle, MM. Escalaïs et Caron, de l'Opéra, qui ont fortement impres- 
sionné l'auditoire avec le Crucifix, de Faure, M. Caron seul dans l'Hymne 
aux astres, la jeune et remarquable violoniste M"'= Juliette Dantin et 
M"« L'Hermitte, un soprano de talent. M""= Lureau-Escalaïs, qui devait 
chanter le Sancta Maria, de Faure, en a été empêchée, au grand désappoin- 
tement de tous, par une défense venant de l'archevêque. 



— - Ce même dimanche, la chambre syndicale de la bijouterie-imita- 
tion a donné un très beau concert dans lequel M. Caron a encore triomphé 
avec VHymne aux astres, de Faure, et le Crucifix, qu'il a dit cette fois avec 
M. Lauthier. M''^^ du Minil, Marie Garnier, Théol, MM. Fontbonne, Tervil 
et Franck ont eu aussi leur bonne part de succès. 

— Bordeaux (22 janvier 1891).— Hier a eu lieu au grand théâtre de Bordeaux 
la première représentation du Roi de Lahore. L'œuvre et le mailre, qui l'a 
dirigée en personne, ont obtenu un succès des plus flatteurs. Sans être 
parfaite, l'interprétation a mis en relief les beautés remarquables de la 
partition; elle témoignait des efforts qui avaient été faits par la direction 
pour obtenir un ensemble satisfaisant. Les deux grands triomphes de la 
soirée ont été pour M. Massenet, qui compte à Bordeaux de chauds et nom- 
breux admirateurs, et pour M"» Baux, qui s'est absolument surpassée. 
Le dernier acte surtout lui a valu des applaudissements chaleureux. 

— La ville de Dôle (Jura) organise, pour les i7 et 18 mai 1891, un 
concours international d'orphéons, de musiques d'harmonie, de fanfares et 
de quatuors à cordes. De nombreuses récompenses, dont plusieurs en es- 
pèces de 100 à 500 francs, sont affectées à ce concours, qui promet d'être 
particulièrement brillant. Les sociétés qui, par suite de renseignements 
insuffisants, n'auraient pas reçu de lettre d'invitation, sont priées d'adres- 
ser leurs réclamations à M. le président du concours, à Dôle. 

NÉCROLOGIE 

Un comédien fort distingué, qui fut souvent un auteur applaudi et le 
collaborateur de beaucoup de nos musiciens, M. Joseph-Philippe Simon, 
dit Lockroy, père du député de Paris, est mort lundi dernier, à Paris, à 
l'âge de 88 ans. Lockroy avait eu, comme acteur, de grands succès au 
Vaudeville, a la Porte-Saint-Martin, à l'Odéon et même à la Comédie- "* 

Française, dont il fut un instant, en 18i8, administrateur général. Fils d'un 
ancien officier de l'Empire, il avait cependant commencé par être avocat, 
mais la passion du théâtre l'avait emporté chez lui sur tout autre goût. Il 
quitta la scène en 1840, mais sans renoncer à s'y présenter comme auteur. 
Il obtint des succès retentissants dans divers genres : pour le drame, avec 
Perinet Leclerc, un Duel sous Richelieu, la 'Vieillesse d'un grand roi, les Jours 
gras sous Charles IX; pour le vaudeville, avec Passé minuit, Trois Épiciers, 
le Chevalier du guet; enfin, pour l'Opéra-Comique, où il donna avec 
Grisar Bonsoir Monsieur Pantalon et le Chien du Jardinier, avec Maillart les 
Dragons de Villars, avec Victor Massé la Fée Carabosse et la Reine Topaze, 
avec Th. Semet Ondine, etc. En 1870, malgré son grand âge, M. Lockroy a 

n'hésita pas à s'engager comme volontaire dans un bataillon de marche, M 

celui que commandait son fils, il fit bravement le coup de feu, et le 2 dé- 
cembre, à Champigny, reçut dans la jambe une balle qui nécessita un 
repos de six mois. 

— Cette semaine est morte à Levallois-Perret, dans la maison Greffulhe, 
une artiste qui eut quelque renom à l'Opéra il y a tout juste un demi- 
siècle. M"'' Nau, qui était née en 1818, avait été élève de M"= Daraoreau au 
Conservatoire, où elle avait obtenu un premier prix de chant en 1835. 
L'année suivante elle débutait presque à l'improvists à l'Opéra, par suite 
de l'indisposition d'une artiste, dans le rôle du page des Huguenots. C'est 
elle qui, quelques années plus tard, ayant Duprez pour partenaire, créa 
Lucie de Lammennoor, lorsque cet ouvrage, chanté d'abord en français à la 
Renaissance, passa au répertoire de l'Opéra. Parmi ses autres créations à 
ce théâtre, il faut citer fe Lac des Fées, le Freischiilz, Marie Stuart, de Nieder- 
meyer, David, deM^rECiet, l'Aine enpeine,laBouquetiére, etc. Mi'i^ Nau, qui était 
fort jolie, était douée d'une voix agréable, mais manquant un peu de corps 
et de puissance. Elle quitta l'Opéra vers 1848, et alla faire en Amérique une 
tournée fructueuse. Depuis lors, on n'en entendit plus parler. Si nous avons" 
bonne mémoire, une fille de cette artiste fit à l'Opéra, il y a douze ou quinze 
ans, une apparition fugitive, ou plutôt un début qui n'eut pas de suites. 

Henri IIeugel, directeur-gérant. 



ON DÉSIRE acheter alto et violoncelle. - 
M. Ch. Duber, il, boulevard de la Madeleine, Paris. 



Écrire ou s'adresser à 



MM. RIGHAULT et G'", éditeurs de musique, demandent un jeune 
homme de 15 à 16 ans, ayant bonne écriture, pour aider à la comptabi- 
lité. — S'adresser par lettre, i, boulevard des Italiens, Paris. 

Vient de paraître chez Mackar et Noël, 22,. P. des Panoramas, Paris : 
LEFEB'VRE, Charles, op. 88. Quatuor en sol mineur pour instruments à 

cordes, en trois parties, prix net : 6 francs. 
MARÉCHAL, Henri. Suite d'orcliestre sur des Feuillets d'Album d'A. 
CiiAivi'T. Partition d'orchestre, net: 5 francs. Parties séparées, net: 6 l'r. 
Parties supplémentaires, cordes, chaque, net : 1 franc. Piano seul, 
par A. Ghauvet, net : 3 francs. 

TSCHAIKO'WSKy. La Dame de Pique, partitions piano et chant, 
piano seul, divers arrangements à deux et quatre mains. 

LA MAISON REUCHSEL Jeune et BATIAS, 13, rue Gentil, à 
Lyon, demande de suite un bon accordeur-réparateur. 



3122 



ir 



Dimanche I'' Février 1891. 



- '^" S- PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Direcieur 

Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnemenU 

Un an. Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement com[)let d'un an. Texte, Musique de Cliaiit et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les trais de poste en sus. 



SOMMAIRE -TEXTE 



I. Noies d'un librettiste: Musique contemporaine (36' article), Louis Gallet. — 
II. Semaine Ihéàtrale: Le centenaire d'Herold, H. M.; premières représenta- 
tions de Thermidor, à la Comédie-Française, de Jeanne d'Arc, au Châtelet, et des 
Cotdisses de Paris, aux Nouveautés, Paul-Emile Chevalier. — III. Une famille 
d'artistes: Les Saint-Aubin (7" article), Arthur Pougi.n. — IV. Revue des 
Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

LES DOUZE FEMMES DE JAPHET 

quadrille par Léon Roques, sur l'opéreUe de Victor Roger. — Suivra 
immédiatement : Nulle autre quelle, nouvelle polka de Philippe Fahrbach. 

CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de CHANT : Si Vamour prenait racine, nouvelle mélodie de H. Balth.asar- 
Florence, paroles de C. Fuster. — Suivra immédiatement : Muguets et 
Coquelicots, n" 1 des Rondes et Chansons d'amil, de Cl. Blanc et L. Dauphin, 
poésies de G. Auriol. 



NOTES D'UN LIBRETTISTE 



MUSIQUE CONTEMPORAINE 



J'ai vu en Georges Bizet le porte-étendard de la jeune 
musique, tombé le premier en avant des rangs, après avoir 
pris position sur un sommet lumineux. En Eugène Gautier, 
j'ai lappelé un compositeur homme d'esprit, ayant, au 
moins théoriquement, marqué sa place parmi les coopéra- 
teurs de l'évolution contemporaine. La figure de Jean Conte 
n'est venue dans ces notes que comme un mélancolique 
témoin de l'inanité des gloires officielles. Pour Louis La- 
combe, musicien aux larges vues, il aura été le vivant et 
triste exemple de la funeste action de l'isolement sur la 
destinée d'un homme. Alexis de Gastillon chez qui s'accusait 
une incontestable force, a succombé prématurément. Victor 
Massé, talent tout de grâce naturelle, a disparu à la veille 
peut-être de recueillir sa meilleure moisson. 

Tous furent les ouvriers, glorieux ou modestes, mais con- 
sciencieusement actifs, de cet édifice de l'art national que 
leurs survivants, maîtres ou disciples, contribuent à élever 
par une production incessante. De ceux-là, je ne sais s'il me 
sera donné un jour de parler librement, en interrogeant 
l'intimité de leur vie laborieuse ; je veux toutefois en faire 
aujourd'hui une revue sommaire, en me souciant moins de 



leur individualité que du contingent de force que leur 
groupe assure à la suprématie artistique de notre pays. 

Depuis environ vingt ans, un déplacement considérable des 
idées et des tendances s'est produit dans le monde musical. 
Le centre autour duquel se mouvait autrefois la composition 
dramatique n'est plus le même. 

Il y avait, à l'époque à laquelle me reporte ma pensée, 
deux hommes : en France, Hector Berlioz, en Allemagne, 
Richard Wagner, dont la valeur restait encore très discutée, 
dont les œuvres demeuraient l'objet du dédain, parfois même 
de l'hostilité des foules. 

L'influence de l'école italienne, pourtant, achevait de s'é- 
teindre, et déjà Verdi, son représentant le plus illustre et 
le plus militant de nos jours, tâchait d'assouplir son fougueux 
tempérament aux formules d'un art plus sévère et plus pur. 

Berlioz, pour ne parler que de celui qui nous touche de 
plus près, devait disparaître sans voir la réelle glorification de 
son œuvre. Bien qu'il eut goûté jusqu'alors quelques vraies 
joies d'artiste, il n'avait pas été sans les payer de beaucoup 
d'amertume. On était loin encore de ces triomphales exécu- 
tions de la Damnation de Faust qui devaient, quelques années 
après sa mort, mettre son nom au premier rang. 

Je me souviens de la première représentation des Troyens, 
au Théâtre-Lyrique, soirée égayée de quolibets, traversée de 
cris d'animaux, exécution pourtant remarquable, achevée au 
milieu des rires et des plaisanteries; les spectateurs des ga- 
leries entonnant dans un entr'acte, en manière de protesta- 
tion, le chœur des soldats de Faust, les interpellations se 
croisant devant le rideau baissé, sans pitié pour l'auteur 
qui voyait, scène par scène, crouler son œuvre. 

Trois pages à peine demeurèrent debout au milieu de ce 
désastre. 

On remettra quelque jour les Troyens surl'afliche. Et, parmi 
les gens qui se pâmeront devant l'œuvre, il y aura plusieurs 
de ceux qui naguères la dédaignaient. 

La raison, ce sera d'abord que Berlioz est mort et que, 
suivant cette théorie de Georges Bizet que j'ai déjà citée, rien 
ne vaut un mort pour faire un illustre; qu'en le glorifiant 
on ne risque plus de lui donner le moindre plaisir, ni en le 
dédaignant de lui faire la moindre peine, — double consi- 
dération parfaitement humaine ; — c'est enfin que la mode 
s'en est mêlée. 

« A notre époque, me disait récemment un critique 

musical d'une rare conscience, on ne goûte plus, on gobe! » 

C'est à certain élément mondain du public que ce mot 
s'adressait dans la pensée de son auteur; mais combien est 



34 



LE MENESTREL 



minime la fraction à laquelle il ne saurait être justement 
appliqué, élite prise dans toutes les classes sociales, aimant 
réellement la musique, la jugeant sainement, la goûtant en 
ses manifestations diverses, hors de toute influence étrangère. 
C'est à cette minorité éclairée, convaincue et tenace, im- 
posant peu à peu son goût aux masses, dont la réceptivité 
musicale est très douteuse, ou tout au moins leur traçant le 
programme de ce qu'il faut « trouver bien », qu'a été ou que 
sera dû le triomphe définitif de beaucoup d'œuvres dont les 
commencements furent si laborieux. 

Telle Carmen, tels les Troijens, tels les principaux ouvrages 
de Richard Wagner. Car ce n'est point tout d'abord que la 
renommée de Richard Wagner s'est faite; il a connu lui 
aussi, comme Berlioz et à peu près en même temps que Berlioz, 
les sifflets et les huées du Cirque, avant d'en connaître les 
victorieuses acclamations. 

-* 

* * 

Cet homme est un colossal génie : grand peintre, grand 
poète musical, unique et inimitable, figure lumineuse que 
les vraiment forts savent contempler et détailler non en vue 
d'une servile imitation, mais pour une application de sa puis- 
sante esthétique à leurs ressources personnelles; autour de 
laquelle grouille» en revanche tout un obscur microcosme 
condamné à l'éternelle stérilité dans l'éternel mouvement. 

Richard Wagner a affirmé en ses œuvres une poétique nou- 
velle, bien allemande, peut-on dire, et, comme de parti 
pris, tout à fait contraire à notre génie latin. — Nous avons 
pour cette poétique des admirations qui ne vont point sans 
réserves ; notre tempérament ne saurait l'accepter complète- 
ment. — Et même si, cédant à de tardives considérations 
d'orgueil patriotique, Richard Wagner n'eût point écrit les 
œuvres qui en procèdent uniquemeat pour des Allemands, il 
est probable qu'il ne les eût point écrites telles qu'elles sont. 

Je ne puis m'empêcher de penser par exemple, que si 
Tannhàuser, donné à l'Opéra, y avait obtenu un éclatant succès 
au lieu d'y être coulé bas de parti pris, cet événement aurait 
eu sur l'avenir, sur la manière de Wagaer, la plus décisive 
influence. 

Il aurait pu aspirer à prendre, il aurait pris certainement 
sur notre première scène une place analogue, supérieure 
même à celle de Meyerbeer; il ne serait point parti de chez 
nous le cœur gonflé de fiel, n'aurait point déserté un instant 
les hauteurs radieuses de l'art pour les bas-fonds de la po- 
litique, se serait dispensé d'écrire cette sotte brochure : une 
Capitulation, à qui il a dû tant de haines encore mal éteintes, 
et très certainement son «faire» se serait francisé au lieu de 
se germaniser. 

Les œuvres que nous tenons de lui, il les aurait écrites 
vraisemblablement en prenant pour objectif notre théâtre; 
elles auraient été inspirées sans doute par les mêmes sujets, 
elles auraient eu la même grandeur et le même charme, 
mais elles auraient recherché aussi cette mesure, cette har- 
monie de proportions qui sont de pure essence française, et 
un jour la Mecque wagnérienne aurait été Paris au lieu d'être 
Bayreuth. 

L'hypothèse est risquée ; est-elle déraisonnable? 
*, 

Mais il est un bien caché au fond de tous les événements 
que la destinée amène. L'influence de Richard Wagner, encore 
très haute, eût été formidable et peut-être destructive si 
Paris avait fait du compositeur saxon un de ses grands 
hommes. Nous y aurions perdu peut-être, noyés dans le 
torrent de l'imitation, bien des talents à qui maintenant une 
réserve salutaire a conservé leur saveur à peu près franche. 

* 

* * 

Au commencement de ce qu'on pourrait appeler l'hégire 
■wagnérienne, bien des nôtres ont pris en main et médité le 
koran germain. Il en est resté quelques traces dans leurs 
œuvres. Les plus jeunes et des plus brillants de cette époque 



primitive ont fait voir quelque goût pour cette nouvelle 
formule, comme aussi, à l'occasion, pour celle de Schumann; 
mais, du moins, n'ont-ils jamais réellement abdiqué leur 
originalité. 

Cette influence de Wagner n'a pas cessé et n'est pas près 
de cesser; mais elle s'exerce actuellement surtout hors du 
cercle dans lequel se meuvent les compositeurs réellement 
militants. Ces derniers comprennent qu'on ne recommence pas 
plus Richard Wagner qu'on ne recommence Victor Hugo ; ils 
savent qu'on ne saurait prendre d'une telle grandiose entité 
que ses défauts. Sans avoir la prétention de faire mieux, ils 
s'efforcent de faire autre chose. 

C'est pourquoi, en Europe, à côté de l'influence tout idéale de 
Richard Wagner, s'étend, depuis bon nombre d'années, l'in- 
fluence tout effective de l'école française, école où dominent 
les qualités de grâce, de clarté, d'esprit et de force, parlant 
pour ainsi dire toutes les langues résumées en son idiome 
natif; je veux dire apportant à tous les peuples l'expression 
musicale la plus conforme à leurs passions, à leurs goûts, 
avec la recherche de la forme la plus raffinée ef la plus 
haute. 

Cette influence ayant appartenu longtemps à la musique 
italienne et dans une certaine mesure à la musique allemande, 
la France l'a conquise et la détient maintenant sans conteste. 

Yieux ou jeunes , légers ou graves, ceux par qui elle 
s'exerce deviennent, chaque jour, plus nombreux, encore que 
les encouragements manquent aux derniers venus dans notre 
pays même, peut-être à cause de cela. 

Les roules leur ont été, en effet, ouvertes parfois plus 
larges hors de nos frontières que chez nous. Samson et Dalila, 
Hérodiade, Sigurd, Salammbô, et autres œuvres de diverses 
valeur, toutes honorables pour notre école, ont vu le jour 
sur une scène étrangère. 

Ce qu'au siècle dernier et au commencement de ce siècle, 
les Italiens et les Allemands faisaient pour notre première 
scène ou pour le théâtre de la Cour, nous le faisons pour 
toutes les scènes européennes. L'Amérique même veut la 
primeur de nos compositions; elle a l'orgueil des choses 
d'art et les ressources nécessaires pour la satisfaction de cet 
orgueil. 

(A suivre.) Louis Gallet. 



SEMAINE THEATRALE 



LE CENTENAIRE D'HEROLD 
Très grand succès mercredi dernier, à l'Opéra-Comique, pour la 
représentation donnée en l'honneur du centenaire d'Herold. Le spec- 
tacle était annoncé pour sept tieures trois quarts, et à huit heures 
la salle était littéralement comble. Nous ne savons pourquoi, le 
premier acte de Zampa ouvrant la soirée, on avait jugé à propos 
d'en supprimer l'ouverture, pour la reporter au moment de la céré- 
monie. Toujours est-il que le public, fàclieuseruent surpris, a ré- 
clamé et, interrompunt l'introduction, a demandé à grands cris l'ou- 
verture. Après un instant d'hésitation il a bien fallu se rendre à ses 
désirs, l'ouverture a été exécutée, superbement d'ailleurs, et accueillie 
par un immense tonnerre d'applaudissements. Quelques voix deman- 
daient même bis. Le succès du Pré aux Clercs, dont c'était la 1482* 
représentation, a été colossal aussi, et, entre autres, l'adorable trio 
du second acte, merveilleusement chanté par M"^ Sinionnet, M"" Che- 
valier et M. Fugère, a transporté la salle et valu aux interp'-ètes 
une véritable ovation. Entre le second et le troisième ac^e, le rideau 
s'est levé, présentant aux spectateurs le buste d'Herold, qui allait 
être couronné. Tout auprès se tenait M"« Dudlay, de la Comédie- 
Française, personnifiant la France, pour dire les stances de M. Lu- 
cien Pâté : la France à Herold. Sur les côtés de la scène étaient 
groupés, dans leurs costumes respectifs, d'une part les interprètes 
de Zampa, de l'autre ceux du Pré aux Clercs. Lorsque M"" Dudlay 
eut dit avec beaucoup de chaleur les beaux vers de M. Lucien 
Pâté, elle posa sur le buste la palme qu'elle tenait en main, et 
tous les artistes défilèrent à leur tour devant l'image du maître 



LE MENESTREL 



33 



illustre, aux applaudissements unanimes du public, heureux de voir 
rendio un hommage digne de lui à l'un des plus grands artistes 
dont s'honore la France, à l'un de ceux dont la gloire est la plus 
pure, la plus vivace encore et la plus incontestée. 

Nous regrettons que la dimension de la pièce de vers de 
M. Lucien Pâté, l'auteur déjà applaudi du David Téniers de l'Odéon 
(en collaboration avec M. Edouard Noël), ne nous permette pas de 
la reproduire ici eu entier. Mais nous voulons du moins en citer 
l'éloquente péroraisou : 



Le mal contre toi faisait rage; 
Mais la lutte te retrempa, 
Et tu puisas dans ton courage 
Ce fier défi qui fut Zmnpa ! 

Le génie est enfin le maître, 

Il te courbe sous ses genoux. 

Tu voudrais l'affranchir peut-être : 

II commande et dit : « Hàtons-nous!. . 

« Ouvre à' mes pieds toutes tes sources, 

Je veux d'un seul coup les tarir. 

— Mais... — Nous ne ferons plus d'autres courses, 

Ne sens-tu pas qu'il faut mourir. . . ? » 

Allons, sortez, ô mélodies, 
Envolez-vous, notes, accords. 
Partez, les ailes agrandies. 
Répandez-vous, joyaux, trésors... 

Lugubre bruit du vent qui pleure. 
Du flot qui porte un corps glacé. 
Dont j'ai frissonné tout à l'heure 
Lorsque ton Gomminge a passé. 

C'était pour toi la plainte sombre. 
Pour toi, dans la barque couché :... 
C'était toi que Mergy, dans l'ombre. 
De sa rapière avait touché ! 

Mais la barque allait aux étoiles... 
La gloire t'attendait au port. . . 
Prête à gonfler ses larges voiles... 
Et tu triomphais dans la mort!.. 

Tu mourais, le front plein de choses. 
En plein génie, et l'on put voir. 
Sous tes paupières déjà closes, 
Bouler des pleurs de désespoir. . . 

Va... la Patrie a des tendresses 
Pour ses fils morts avant le temps. 
Gloire au jeune fiont que tu dresses. 
Ce soir, dans ces feux éclatants. 

Dans la clarté qui l'environne. 

Plus jeune, il est plus radieux... 

Une larme sur ta couronne ! 

Qui meurt jeune est aimé des Dieux!... 

Et vous, qui lui prêtez votre àme. 
Vos voix, pour un culte immortel, 
Gardez pieusement la flamme 
Que j'allume sur son autel ! 

H. M. 

Comédie-Française. Thermidor, drame en quatre actes, de M. V. Sardou. — 
Chatelet. Jeanne d'Arc, drame historique en cinq actes et quatorze ta- 
bleaux, de M. Joseph Fabre, musique de M. Benjamin Godard. — Nou- 
veautés. Les Coulisses de Paris, revue en trois actes et quatre tableaux, de 
MM. M. Froyez, J. Oudot, Duret et de Gorsse. 

Vraiment nous étions bien loin de nous douter en assistant, l'autre 
samedi, paisiblement assis dans notre fauteuil, à la première repré- 
sentation de Thermidor, que le drame nouveau de M. Sardou serait 
l'occasion de tout ce tapage mené dans les cercles politiques et même 
dans la rue, et nous n'avons pas moins été étonné en apprenant que 
l'interdiction de la pièce était due peut-être aux petites rancunes 
particulières d'un seigneur tout-puissant du ministère, enchanté de 
saisir cette méchanle occasion pour essayer de jeter bas une autre 
personnalité menaçant de lui porter ombrage. Comme nous ne sommes 
point ici pour nous faire l'historiographe de ces démêlés de cabinet, 
mais bien pour donner, à nos lecteurs, notre impression sur la pièce 
jouée à la Comédie-Française, nous n'approfondirons pas davantage 
cette ridicule question, nous contentant de regretter, avec tous les 
gens de bon sens, à quelque opinion politique qu'ils appartiennent, 
que Paris soit, une fois de plus, à la merci d'une poignée de 
braillards et que son plaisir puisse dépendre du caprice d'un homme 
bien placé. 



Donc nous sommes au IS thermidor, de grand matin, aux bords 
déjà tout ensoleillés de la Seine, à l'entrée de l'île Louviers. Le co- 
médien Labussière, aidé de son commis Lupin, jette, avec mille 
précautions, des papiers à la rivière, lorsqu'il est interrompu dans 
sa besogne par l'arrivée de Martial Hugon, commandant d'artillerie, 
qui vient de se battre à Fleurus. Anciens camarades, ils causent 
naturellement de l'horreur dans laquelle est plongée la ville et, ré- 
publicains sincères, blâment grandement les infamies commises par 
la Terreur. — (C'est là que se placent les deux longues tirades, cause 
première du bruit fait à la seconde représentation et qui, en dispa- 
raissant, n'auraient apporté que profit à l'oeuvre de M. Sardou.) — 
Tout à coup des cris et des huées s'échappent d'un bateau-lavoir 
amarré au quai, et une horde de mégères se rue sur une jeune fille 
effarée à laquelle elle ferait un mauvais parti sans l'intervention des 
deux hommes. Martial, éloigné de Paris depuis longtemps, recon- 
naît aussitôt sa fiancée, Fabienne Lecoulteux, qu'il savait devoir 
retrouver là, et, aidé de Labussière à qui son emploi de commis au 
Comité de Salut public donne quelque importance, la soustrait à la 
fureur des Tricoteuses. Fabienne est cachée dans une maison amie; 
mais elle est accusée d'une tentative de crime imaginaire et il s'agii^ 
celte fois, de la sauver de l'échafaud. Avant qu'elle ne soit arrêtée, 
Martial la décidera à passer en Belgique. Aux instances de son fiancé, 
la jeune fille se dérobe; pressée de questions, elle finit par avouer 
que, croyant mort celui qu'elle aimait, elle s'est donnée à Dieu. 
Martial redouble alors d'éloquence et, l'amour l'emportant, Fabienne 
est décidée à fuir lorsqu'elle est arrêtée et conduite à la Concierge- 
rie. Martial court annoncer la fatale nouvelle à son ami Labussière 
en le suppliant de l'aider encore. Et ici se trouve une scène abso- 
lument belle, d'un sentiment dramatique intense, comme nous n'en 
connaissons pas d'autre dans le théâtre de M. Sardou. Labussière, 
à qui est confiée la garde des dossiers des accusés et qui, coura- 
geusement, en détruit tous les jours un certain nombre, n'aura qu'à 
faire également disparaître les pièces concernant Fabienne. Or, celles- 
là sont justement recommandées spécialement à son attention. Que 
faire ? Profiter d'une similitude de nom et remplacer ce dossier par 
un autre. C'est cela! Mais au moment d'accomplir la substitution, 
le cœur manque au comédien, qui ne se croit pas le droit d'envoyer 
à la guillotine une innocente ou une oubliée. Martial pleure et im- 
plore en vain, quand les autres commis du Comité font irruption 
dans le cabinet et annoncent que Robespierre vient d'être mis hors 
la loi. Labussière et Martial se précipitent à la Conciergerie et arri- 
vent au moment oii la dernière charrette va emporter les dernières 
victimes. Ils conjurent Fabienne, pour gagner un temps précieux 
et faire surseoir à l'exécution, de déclarer qu'elle est enceinte; ce 
mensonge répugne à la jeune fille, qui se laisse mener à la mort. 
Martial, fou de douleur, cherche à l'arracher aux mains des gardes 
et tombe la poitrine trouée par une balle de pistolet. 

Tel est, dans ses grandes lignes, ce drame que M. Sardou a fait 
représenter à la Comédie-Française et que le public se trouve, 
aujourd'hui, empêché d'aller voir. Dépouillée, bien entendu, de 
beaucoup de scènes inutiles et trop longues,- débarrassée de détails 
érudits étalés souvent avec trop de complaisance, l'œuvre demeure 
forte en plus d'une scène et intéressante toujours. Deux des inter- 
prèles de Tliermidor se sont montrés au-dessus de tout éloge : M. Co- 
quelin et M"'' Baitet. Le premier étonnant de souplesse et d'émotion 
dans Labussière, la seconde merveilleuse de tendresse et de rési- 
gnation dans Fabienne. M. Marais a fait montre de qualités dans le 
rôle trop mélodramatique de Martial. M. Jean Coquelin s'est montré 
plein de fougue et M"= Lynnès pleine d'entrain. Nommer les autres 
interprètes m'entraînerait trop loin; tous ont été excellents. Je ne 
voudrais point terminer ce compte rendu sans dire un mot, tout au 
moins, de la mise en scène particulièrement remarquable et 
réussie. 

Ce qui a gâté beaucoup de notre plaisir à Thermidor, nous l'a 
gâté encore davantage dans la Jeanne d'Arc de M. Fabre. Trop 
d'érudilion aux dépens dii drame. Je ne veux pas vous faire à 
nouveau le récit des faits glorieux mis à l'actif de notre vaillante 
Lorraine ; je vous dirai simplement que l'auteur nous montre succes- 
sivement Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Patay, Reims et la pri- 
son, le tribunal et le bûcher de Rouen. Tout cela est d'une précision 
historique scrupuleuse et animé d'un souffle patriotique absolument 
louable. M"" Segond-Weber a cherché dans la force des efl'ets que 
jjmo Sarah Bernhardt réclamait delà douceur; son interprétaiion du 
rôle de Jeanne n'est pas sans intérêt. MM. Deshayes, Brémont, 
Segond, Mévisto, Sarter et M"" Cogé forment un bon ensemble et 
les décors de M. Floury un cadre très luxueux. M. B. Godard a 
écrit, pour ce drame, une assez importante partition de belle cou- 



36 



LE MENESTREL 



leur et d'effet certain; on a surtout remarqué la marche du sacre, 
celle du supplice et les deux dicts, que chante très bien M. Morlet. 

Nous avons déjà eu occasion de dire tout le bien que nous pen- 
sions des Coulisses de Paris lorsqu'elles furent données au Cercle des 
Mathurins. MM. Froyez, Oudot, Duret et de Gorsse les ont légère- 
ment agrandies pour le théâtre des Nouveautés, oii elles ont trouvé 
bon accueil. Le gros succès de la soirée a été pour M. Tarride, à 
qui on a bissé tous ses amusants couplets. M. Guy, en compère, 
M"" Gilberte, en commère, et M. Germain, dans ses difTérents ava- 
tars, ont été aussi souvent applaudis. 

Paul-Émile Chevalier. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

(Suite.) 

Y 

A l'époque où nous sommes arrivés, la situation des deux grandes 
scènes d'opéra-comique qui existaient alors, Favart et Feydeau, 
était devenue extrêmement difficile. L'une et l'autre ne battaient 
plus que d'une aile, pour me servir d'une expression populaire, et 
leur rivalité leur était mortelle. Mortelle en effet, car, vers le mi- 
lieu de 1801, et à pou de semaines de distance, toutes deux se 
voyaient réduites à fermer leurs portes. C'est alors qu'on songea 
sérieusement à la réalisation d'un projet qui couvait depuis long- 
temps dans de certains esprits, celui d'une fusion des deux troupes 
en une seule, et de leur réunion en un théâtre unique. Ce projet 
finit par aboutir, et l'inauguration du théâtre de l'Opéra-Comique 
— c'était le titre officiellement adopté — eut lieu dans la salle Fey- 
deau, sous les auspices du gouvernement, le 16 septembre 1801. 

A ce moment, la santé de M"'' Saint-Aubin était fort ébranlée, 
par suite surtout des fatigues extrêmes qu'elle s'était imposées par 
dévouement à ses devoirs, et, bien que l'acte de société qui réunis- 
sait en un seul corps de troupe les artistes des anciens théâtres 
Favart et Feydeau stipulât qu'aucun de ces artistes ne pourrait se 
séparer de la société avant trois années écoulées, elle se vit obligée 
par l'état de sa santé de demander à ne s'engager que pour deux 
aus, à l'expiration desquels elle pourrait obtenir, avec la pension de 
retraite à laquelle elle aurait droit, la remise de ses fonds sociaux 
(16,000 francs). Ses camarades avaient trop d'intérêt à la conserver 
au milieu d'eux pour ne pas faire en sa faveur l'exception qu'elle 
sollicitait. Ils consentirent donc à la laisser ne s'engager que pour 
deux années, ce qui d'ailleurs ne voulait pas dire qu'elle se reti- 
rerait forcément ensuite, mais simplement qu'elle aurait la faculté 
de le faire. En réalité, elle poursuivit encore sa carrière pendant 
sept ans. 

Il va sans dire que M""= Saint-Aubin retrouva sur les planches du 
théâtre Feydeau le succès qui pendant quinze ans ne lui avait 
jamais fait défaut sur celles du théâtre Favart. Mais elle avait sans 
doute trop présumé de ses forces, car au bout de peu de temps une 
grave et douloureuse maladie vint pendant plusieurs mois l'éloigner 
delà scène. Elle ne put s'y représenter que dans les premiers jours 
de juin 1802, et son retour fut une véritable fête pour le public, 
dont elle avait conservé toute l'estime et l'aCTection. Un de ses admi- 
rateurs adressait à ce sujet cette lettre au Courrier des Spectacles 
(27 Prairial an X): 

M"^ Saint-Aubin, qu'une longue maladie avait éloignée du théâtre dont 
elle fait l'ornement, est enfin rendue aux vœux du public. Cette char- 
mante actrice, le modèle des amoureuses de l'opéra-coraique, a été reçue 
avec transport, dès son entrée en scène, et a prouvé qu'elle n'avoit riea 
perdu de la perfection de son jeu et du charme de sa voix. Votre journal 
n'ayant pas encore parlé de cet événement dramatique, je m'empresse 
d'être l'écho du public à cet égard, et de féliciter le théâtre Feydeau de 
la rentrée de Thalie-Saint-Aubin. 

Demoncï (1). 

Sa santé remise, on voit M°'= Saint-Aubin recouvrer toute sa vi- 
gueur, toute sa conscience, toute son activité passées. Elle continue 
de jouer son répertoire ordinaire, en même temps qu'elle prend part 

(1) Et on lisait ces ligaes dans l'Année théAtrale de l'an XI, à propos de sa 
réapparition lors de l'ouverture du théâtre Feydeau et de son retour à la suite 
de sa maladie : — « Elle eut deux fois dans l'année le plaisir de voir sa pré- 
sence donner une nouvelle vie à l'Opéra-Comique, car lorsqu'elle reparut après 
une longue maladie, on se porta en foule aux pièces qu'elle seule est en pos- 
session de jouer. » 



à la création de nombreux ouvrages : en 1802, la Fausse Daèr/ne, de 
Délia Maria, Astolphe et Alba, de Tarchi, Michel-Anf/e, de N'icolo; en 
1803, Zélie et Terville, de Blangini, Ma tante Aurore, de Boieldieu, les 
Confidences, de Nicolo, Aline, reine de Golconde, de Berton, le Baiser et 
la Quittance. 

C'est au mois de septembre de cette année 1803 qu'expirait l'en- 
gagement que M'"" Saint-Aubin avait contracté pour deux ans avec 
ses camarades de la nouvelle société de l'Opéra-Comique. Elle comp- 
tait alors dix-sept ans de services à ce théâtre, de « bons et loyaux 
services », on peut le dire, et elle fixait, pour consentir à les conti- 
nuer encore, certaines conditions particulières, entre autres la liqui- 
dation immédiate de la partie de sa pension à laquelle elle avait 
droit et qu'elle pouvait cumuler avec sa part de sociétaire. Elle 
écrivit en ce sens au Comité, et j'ai retrouvé, dans le registre des 
délibérations de l'ancienne administration de l'Opéra-Comique, le 
texte de la résolution prise par ce Comité au sujet de la demande 
de M™ Saint-Aubin; il me semble intéressant de la reproduire ici: 

COMITÉ DE l'oPÉRA-COMIQUE. 

Séance du 26 messidor an XI (1). 

Le Comité, lecture faite d'une lettre de Mad<^ S'-Aubin qui observe 
que les deux années pour lesquelles elle s'était engagée expirent dans 
deux mois et quelques jours, qui prie en conséquence le Comité de ter- 
miner avec elle et qui demande les trois points suivans : l" sa pension 
assurée par le Comité; 2» la pension du gouvernement dont elle fait son 
affaire, en priant seulement le Comité de lui donner, en tems et lieu, un 
certilicat de ses longs et bons services; 3° le congé dont il avait été déjà 
question avec elle et dont elle désire que le tems soit fixé; 

Considérant qu'il est comptable envers tous ceux dont il tient ses pouvoirs, 
qu'il est lié par l'acte de Société et par les règlemens, et qu'il doit s'y 
conformer, que sur la 1'= demande relative à la pension de la Société, sa 
réponse est dictée par les règlemens, art. 4, chap. 8 : Des Pensions de re- 
traite, qui porte que tout sociétaire admis à continuer ses services au delà 
de 15 ans jouira des deux tiers de sa pension de 15 à 25 ans et ensuite 
de la totalité jusqu'à sa retraite, et appliquant cette clause àMad« S'-Aubin 
qui n'a pas les 25 ans de service nécessaires pour jouir de la totalité de 
la pension, arrête qu'il ne peut assurer à Mad= S'-Aubin que mille livres 
de pension. 

Sur la 2''<: demande d'un certificat de ses services, arrête que le Comité 
lui donnera toutes les attestations qu'elle mérite et qui lui seront néces- 
saires pour obtenir la pension du gouvernement. 

Sur la 3"" demande d'un congé à époque fixe, voulant donner à Mad"= S'- 
Aubin un témoignage de sa considération particulière et de toute l'estime 
qu'il a pour son talent, arrête que, sans nuire aux justes prétentions et aux 
droits de tous les camarades à des congés, il consent à ce que Mad"= S'- 
Aubin prenne un congé après le retour de Gavaudan, et qu'alors il réglera 
d'accord avec elle le moment le moins nuisible au répertoire et le plus 
favorable aux intérêts de Mad" S'-Aubin, à qui le secrétaire donnera 
connaissance de la présente délibération. 

Signé: SoLiÉ, Martin. Juliet, Dozainville, Chexard, Rézicourt, seC''. 

La situation de M°'= Saint-Aubin fat certainement réglée selon ses 
désirs, puisqu'elle continua de rester à l'Opéra-Comique, qu'elle ne 
devait quitter qu'en 1808. C'est peu de temps après avoir fait ainsi 
fixer de nouveau sou état, qu'elle remporta l'un des succès les plus 
éclatants de son heureuse carrière : le 20 mars 1804 elle créait un 
nouveau petit ouvrage de d'Alayrae, une Heure de mariage, et dans 
ce rôle d'aimable ingénue. M"'" Saint-Aubin, alors âgée de quarante 
ans moins quelques mois, produisit encore l'illusioa la plus complète 
et causa aux spectateurs un véritable enchantement. Et, chose assez 
singulière et presque touchante, deux mois après qu'elle eut paru 
pour la première fois dans ce personnage de toute jeune amoureuse, 
oîi elle semblait ne révéler que l'âge qu'elle devait avoir, sa fille 
aînée, M"" Cécile Saint-Aubin, venait débuter sur la scène de l'Opéra- 
Comique et faire sa première apparition devant ce public qui depuis 
près de vingt ans ne cessait de l'acclamer et de l'applaudir. Ce fut, 
paraît-il, comme une sorte de fête, sur la scène et dans la salle, et 
plus encore quelques jours plus tard, lorsque la mère et la fille se mon- 
trèrent ensemble dans le même ouvrage. Mais ce premie-' séjour de 
M"' Cécile Saint-Aubin à l'Opéra-Comique fat de très courte durée, 
et elle ne commença véritablement sa carrière à ce théâtre que le 
jour même où sa mèi'e y terminait la sienne. Nous la retrouverons 
alors. 

Après avoir mentionné trois nouvelles créations faites par M""' Saint- 
Aubin dans trois petits ouvrages, un Quart d'heure de silence, de Ga- 
veaux, la Ruse inutile, de Nicolo, et les Deux Aveugles de Tolède, de 
Méhul, je rappellerai un incident intéressant dont elle fut l'héroïne 
avec Grétry. Ou était à l'époque où les premiers ouvrages (et les 

(1) 15 juillet 1803. ■ - 



LE MENESTREL 



37 



meilleurs) de ce maître charmant, abandonnés et délaissés depuis 
plusieurs années, retrouvaieut auprès du public leur faveur d'autre- 
fois. On les reprenait à l'envi, les uns après les autres, pour la 
plus grande joie d une génération de spectateurs à laquelle ils étaient 
inconnus. C'est ainsi qu'on avait remis à la scène, le 17 juin 180S, 
avec un grand succès, le Tableau parlant, joué par EUeviou, Solié, 
Lesage, M™' Saiot-Aubin et une toute jeune fille, M"'= Marceline 
Desbordes, qui devait plus tard se faire une si grande renommée 
comme poète sou^ le nom de M"' Desbordes-Valmore ; c'est ainsi 
que le 16 mars 1806 on faisait reparaître Raoul Barbe-Bleue, avec Ghe- 
nard, Saint-Aubin, Paul, Allaire, Richebourg, Leroux et W-' Pinge- 
net, et qu'enfin quatre jours après, le 20 mars, l'afflelie annonçait 
Richard Cœur de Lion, qui n'avait pas été joué depuis le 10 août 1792. 
Les rôles principaux étaient tenus par Gavaudan (Richard), Eileviou 
(Blondel), Gaveaux (Florestan), Cheiiard (Williams), M""" Saint-Aubin 
(Lautette), M"' Pingenet aîoée (Marguerite) et M"'" Gavaudan (An- 
tooio). Une foule énorme avait envahi le théâtre pour cette reprise, 
attirée tout à la fois par la renommée du chef-d'œuvre et par une 
interprétation que l'on jugeait d'avance devoir être excellente. Le 
succès fut colossal; on rappela les acteurs, on exigea la présence 
du compositeur, tous parurent ensemble sur la scène, et lorsqu'ils 
furent devant le public une superbe couronne vint tomber aux pieds 
de M"" Saint-Aubin, qui la ramassa aussitôt et qui la posa, avec 
une grâce charmante, sur la tète du vieux maître, aux acclamations 
et aux bravos d'une salle vraiment ivre de joie et d'enlhousiasme. 
C'est à cette occasion que Grétry adressa à M"" Saint-Aubin la lettre 
suivante, qui est peu connue : 

Il me serait difficile, ma chère et belle Laurette, de vous témoigner 
toute ma reconnaissance. La couronne que vous avez posée sur la tête de 
votre vieil ami sera conservée dans ma famille. Puissiez-vous rester encore 
longtemps au théâtre pour y protéger par vos talens inimitables mes pro- 
ductions musicales, que nul artiste n'apprécie et ne fait valoir plus que 
vous. Je vous embrasse tendrement et de tout mon cœur. 

Grétry. 
Paris, 24 mars 1806. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts du Chàtelet. — La symphonie en si bémol est un des rares 
ouvrages de Schumann où se révèle, dans son efQorescence native, son 
imagination pénétrée d'eflluves juvéniles, enivrée de lumière, confiante 
dans la réalisation des rêves entrevus. Cette symphonie marque un état 
d'âme particulièrement intéressant dont nous retrouvons, dans d'autres 
œuvres du maître, des traces de plus en plus rares, à mesure que la ma- 
ladie mentale devenait plus envahissante. — Le Réveil de Galathée de 
M. G. Pierné a reçu un accueil très chaleureux. L'œuvre, simplement 
mélodique, clairement orchestrée, pleine de charme, agréable et pourvue 
d'une péroraison d'un système peu compliqué, suffit au plaisir de l'audi- 
teur sans exiger de lui aucun effort d'initiation préalable. M"= Marcelle 
Pregi a chanté cette scène lyrique avec une voix suffisamment pleine et 
étoffée, un excellent style et une diction délicate et fine. Elle a égale- 
ment rendu avec un sentiment profond la ballade élégiaque de M. Arthur 
Coquard : Ea:i Luli, inspiration d'un caractère plaintif, malgré deux ou 
trois accents de révolte intérieure que la musique a soigneusement notés. 
Le dernier vers de chaque strophe est écrit sur une série diatonique 
descendante de six tons (deux tritons consécutifs) qui produisent une im- 
pression étrangement triste. — La Vision ds Jeanne d'Arc, poème sympho- 
nique de M. Paul Vidal, est une œuvre d'un réel intérêt musical. Le 
défaut capital consiste dans la fragilité des contours d'un thème qui 
semble impuissant à supporter l'instrumentation un peu forte et la sono- 
rité tumultueuse qui interviennent dans le courant du morceau. A cer- 
tains moments le dessin musical se désagrège et s'effondre. C'est là une 
erreur d'optique bien excusable et qui ne saurait nous empêcher de rendre 
pleine justice aux grandes qualités mélodiques et à la science orchestrale 
de l'auteur. — M'"' Juliette Dantin a été acclamée dans le concerto de 
Wienawski. Cette jeune violoniste a entièrement acquis depuis quelques 
mois beaucoup d'assurance dans le coup d'archet, plus de dextérité dans 
l'exécution des traits et une virtuosité que rien ne rebutera désormais 
— La suite d'orchestre sur Sijlvia, de Léo Delibes, a obtenu un accueil 
enthousiaste. On a redemandé la valse lente elle Pizzicatti, qui seul a été 
recommencé après une tempête de bravos. On a entendu ensuite trois 
fragments des Maîtres chanteurs de Wagner, comprenant la valse des ap- 
prentis, page peu musicale et sèche s'il en fut jamais, Enfin, la superbe et 
très musicale Marclie troyenne de Berlioz a ravi l'assistance par ses accents 
tour à tour empreints de grandeur héroïque ou remplis d'un charme 
pénétrant. Amédée Boutarel. 

— Concert Lamoureux. — L'ouverture de Brocéliande est l'œuvre d'un 
tout jeune compositeur, élève de M. Massenet. Cette ouverture est assez 



courte; elle est pleine de promesses pourl'avenir. Pour le présent, M. Lam- 
bert adopte les clichés de la nouvelle école, le chant dit par tous les 
violoncelles, le crescendo terminé par un fortissimo de trombones, les 
leit-moliv qu'on se contentait autrefois d'appeler des motifs, etc. N'était 
le thème breton qui est d'une rare vulgarité, l'ouverture de Brocéliande est 
agréable à entendre et digne d'être applaudie. — La symphonie en ré mineur 
de Schumann, quoique portant le n" i, a été presque entièrement conçue 
en 1841, immédiatement après la première, en si bémol; mais Schumann 
l'a soumise plus tard à un remaniement pour l'orchestration et ne l'a pu- 
bliée qu'en iSbl. On trouve des détails sur cette symphonie dans Wasie- 
lewski (p. 211 et 277). M. Grove s'exprime ainsi dans son grand diction- 
naire musical : « La passion s'y montre plus que dans la symphonie en 
si bémol; la forme aussi est nouvelle et heureuse, les quatre sections se 
suivent consécutivement et sans pause, en sorte que l'œuvre entière semble 
ne consister qu'en un seul et grand mouvement. Schumann avait d'abord 
projeté de lui donner le titre de Fantaisie symphonique; car, là aussi, de 
poétiques peintures semblent voltiger autour de lui de tous côtés: il y 
renonça, on ne sait pourquoi ». A cette œuvre nerveuse et passionnée, on 
ne peut faire qu'un seul reproche, celui d'être écrite d'une façon trop per- 
sistante dans les tons un peu sourds du médium. — L'ouverture du Vaisseau 
fantôme est une -des belles pages de Wagner (le Wagner de la première 
manière). Cette tempête continue, au-dessus de laquelle planent tous les 
dessins mélodiques de la partition, impressionne vivement; mais je crois 
que les vrais wagnériens dédaignent cette œuvre de jeunesse. — Avec la 
Forêt enchantée de M. d'Indy, nous voguons dans les sphères supérieures 
auxquelles tout le monde n'atteint pas. Nous renvoyons à l'excellent 
compte rendu que notre confrère, M. Boutarel, a fait de ce morceau des- 
criptif. — Nous sommes plus aptes à comprendre la suite de Sylvia, du 
regretté Delibes; voilà de la vraie musique française, mélodieuse, claire, 
alerte. C'est un éblouissement pour les pauvres d'esprit. Nous avons aussi 
très bien compris EspaTia, de M. Chabrier. Cette fantaisie espagnole est 
bien une des choses les plus amusantes que l'on puisse entendre. Mille 
compliments à M"» Laudi pour l'art remarquable avec lequel elle a inter- 
prété ta Captice, de Berlioz, et la Rêverie de M.Saint-Saêns. H. Barbedette. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche: 

Consercatoire : symplionie en sol mineur (Mozart); te Déluge (Sainl-Saëns), soli 
par M""" Cogoault et Lavigne, MM. Vergnet et Auguez ; sympfionie en ut mineur 
(Beetlioven). Le concert sera dirigé par M. Garciu. 

Chàtelet, concert Colonne : symphonie en si bémol (Schumann) ; prélude de la 
Reine Berthe (Joncières); fragments de Tristan et ïseult (Wagner), chantés par 
M"" Fursch-Madi ; concerto en ut mineur (Be ihoven), exécuté par M. E. Rii-ler; 
ta Vision de Jeanne d'Arc (Paul Vidal) ; fragments de Rnlemption (C. Franck), chan- 
tés par M"" Fursch-Madi; Sous les tilleuls, fragment des Scènes alsaciennes (Màsse- 
net) ; Marclie liéroique (Saint-Saëns) . 

Cirque des Champs-Elysées, concert Lamoureux ; ouverture de concert (Grieg); 
symphonie en la, n° 7 (Beethoven); prélude du Déluge (Saint-Saëns); Noce villa- 
geoise (Goldmark) ; ouverture du Vaisseau fantôme (Wagner) ; Sylvia (Léo Delibes), 

— Musique de chambre. — Un grand calme règne encore dans nos salles 
de concerts, et bien rares sont les programmes dont l'intérêt soit assez 
grand pour attirer le public. De ces derniers était pourtant celui d'une 
séance donnée chez Erard par M. White, le renommé violoniste, avec le 
concours de MM. Diémer, Delsart et Van Waefelghem. On y a entendu 
comme morceaux d'ensemble le 10« quatuor de Beethoven et une sonate de 
M. Diémerj qui a joué, seul, trois pièces avec sa prestidigiteuse technique ; 
M. White a interprété, avec la correction et l'autorité qui distinguent son 
talent, la Chaconne de Bach, et M. Delsart a su se faire vivement applaudir 
après une sonate de Boccherini. — Un autre concert, dont le succès artis- 
tique a été brillant, a été donné par MM. Puguo, Viardot et HoUmann. Au 
programme se trouvaient inscrits, à côté du beau trio en ré de Schumann, 
le quatuor de Rheinberger, œuvre agréable et qui a produit une bonne 
impression, et l'intéressante sonate pour piano et violoncelle de Grieg. 
M™» Leroux a chanté avec charme des mélodies de M. Xavier Leroux, dont 
une, la Mort de l'enfant, a particulièrement plu.— M. Mendels a fait entendre, 
dans une de ses dernières matinées, le quatuor à cordes de M. Charles 
Lefebvre. Le succès en a été réel et légitime. Il y a, dans les quatre 
morceaux dont il se compose, beaucoup de poésie et un grand charme, et 
l'ensemble en est fort intéressant. L'exécution a été bonne. — Un pianiste 
néerlandais, M. Van Groningen, a donné, salle Pleyel, un récital de piano. 
Il a soutenu avec vaillance un long et difficile programme. Son jeu a de 
l'énergie et de la solidité, mais paraît manquer de souplesse. Il a tort 
bien rendu quelques-uns des préludes de Chopin et la sonate en ré mineur 
de Beethoven. l. Phiupp. 

— La prochaine séance de musique de chambre donnée parM. J. White 
aura lieu le i février, salle Érard. 



NOUVELLES DIVERSES 

ÉTRANGER 

De notre correspondant de Bruxelles (29 janvier) : La mort du prince 
Baudouin a amené la fermeture de la plupart des théâtres et particulière- 
ment de la Monnaie, qui, étant le théâtre royal par excellence, subven- 
tionné par la cour, a fait relâche pendant toute cette semaine. Il s'en- 



38 



LE MENESTREL 



suit que la reprise de Lakmé a été remise de liuit jours et n'aura lieu 
que lundi prochain. Cet événement a eu une autre conséquence assez 
curieuse : Il y a, dans les engagements d'artistes, une clause qui permet 
à la direction, en cas de calamité ou de deuil public, de faire relâche 
pendant un certain temps et de diminuer les appointements du personnel 
suivant la durée de la suspension du service. Cette cause était applicable 
en cette occasion. MM. Stoumon et Calabresi l'ont appliquée d'une façon 
originale, profitable à leurs intérêts et aussi, je me hâte de le dire, à 
ceux de leurs artistes. Au lieu de supprimer purement et simplement une 
semaine d'appointements, ils ont demandé aux artistes de prolonger 
d'une semaine la durée de leur engagement, à la fin de la saison théâ- 
trale : de telle sorte que cette saison, au lieu de finir le 2 ou le 3 mai, 
ne finirait que le 10 mai. Tous ont accepté et signé. Les artistes ne 
perdront pas d'argent; et la direction, qui n'aurait pas fait un sou si elle 
avait joué cette semaine, est à peu près assurée, en revanche, de faire 
de belles recettes à la fin de l'année, toujours très productive à la veille 
de la clôture, qu'ils avaient depuis longtemps demandé en vain à la Ville 
de pouvoir reculer. Gela nous prouve que ces messieurs ne sont pas 
moins bons administrateurs qu'excellents directeurs. L. S. 

— De toutes les opérettes allemandes écloses en 1890, une seule peut 
être considérée comme un véritable succès, c'est /e Pauvre Jonathan (3 actes, 
livret de MM. H. "Wittmann et L. Bauer, musique de M. G. Millôcker), 
représenté pour la première fois à Vienne le i janvier et joué depuis sur 
vingt scènes différentes. Voici les titres des autres opérettes qui ont reçu 
le baptême de la rampe en 1890 dans les théâtres d'Allemagne et d'Autriche- 
Hongrie : dcr Allé Dessauer, livret de M. Max Henschel, musique de M. 0. 
Findeisen (Magdebourg, 16 janvier); Gôdollô, livret de M. Gross, musique 
de M. A. -H. Mayer (Presbourg, 18 janvier); la Fiancée du soldat, musique 
de M. G. Schumann ("Wiener-Mustadt); le Roi Loustic, 3 actes, livret de 
M. G. Grome-Schwiening, musique de M. X.-A. Platzbecker (Leipzig, 
9 janvier); Monsieur l'Abbé, 2 actes, livret de MM. Léon et Brackl, musique 
de M. Alfred Zamara (Francfort, 24 janvier); le Petit Chat, musique de 
M. H. Félix (Lemberg, 23 janvier); Angelor, un acte, livret de M. I. Horst, 
musique de M. G. W^einberger (Troppau, 15 février); le Major Lumpus, 
trois actes, livret de M. 0. Stoklaska, musique du marquis Max de Wild- 
feld (Olmûtz, février); le Roi des Escrocs, livret de MM. Ewald et W. Ben- 
necke, musique de M. F. Baier (Gassel, 6 mars); les Royalistes, trois actes, 
livret de M. A. Philipp, musique de M. L Manas (Hambourg, 26 avril); 
Marinella, livret de M. H.Bohrmann, musique deM.O.Schulz (Nuremberg, 
avril) ; le Convive pâle, trois actes, livret de MM. V. Léon et H. von 'Wald- 
berg, musique de MM. A. Zamara et I. Hellmesberger (Hambourg, 6 sep- 
tembre); le Gouverneur, livret de MM. Karpa et Legwarth, musique de 
M. E. von Taund (Gratz, 18 octobre); le Page Fritz, trois actes, livret de 
MM. A. Landsberg et R. Gênée, musique de MM. A. Strasser et M. von 
Keinzierl (Brûun, octobre) ; le Courtier de mariages, musique de M. Max 
Gabriel (Hanovre, 16 novembre); Casanova, trois actes, livret de MM. von 
Born et Hattendorf, musique de M. B. Pulvermacher (Liegnitz, 21 novem- 
bre); l'Adjudant, un acte, livret de M. A. Ruprecht, musique de M. Wein- 
berger (Vienne, 22 novembre); Madame le Diable, trois actes, livret de 
M. Herzl, d'après MM. Meilhac et Mortier, musique de M. A. MûUer 
(Vienne, 22 novembre); Szinân basa, musique de M. R. Raimann (Totis, 
théâtre du château d'Esterhazy). 

— Les nouveautés chorégraphiques ont été peu nombreuses en 1890 
dans les théâtres allemands. On n'en signale que trois. Ge sont Soleil et Terre, 
de MM. Gaul et Hastreiter (Berlin, théâtre Frédéric-Guillaume, 8 novembre), 
un Conte chorégraphique, quatre actes, quatorze tableaux, scénario, de 
MM. Gaul et Hastreiter, musique de M. J. Bayer (Opéra de Vienne, 19 dé- 
cembre) et Porcelaine de Misnie, un acte et un prologue, scénario de M. J. 
Golinelli, musique de M. J. Hellmesberger jeune (Leipzig, 26 janvier). 

— La municipalité d'Osnabruck, où Lortzing a exei-cé pendant de lon- 
gues années les professions de comédien, de chanteur et de compositeur, 
a décidé de placer une inscription votive à la mémoire du regretté musi- 
cien sur la façade de la maison qu'il habita autrefois, Tharmstrasse, 8 bis. 
Le théâtre de la ville s'est associé à es projet eu organisant une représen- 
tation de gala, composée de l'opéra Hans Sachs, de Lortzing, et d'un prolo- 
gue de circonstance. 

— On sait que les représentations du théâtre wagnérien de Bayreuth 
comprennent cette année les trois ouvrages suivants : Parsifal, Tristan et 
Yseult et le Tannhduser. Voici comment sont fixées les dates des représen- 
sentations de ces trois ouvrages : Parsifal, les 19, 23, 26 et 29 juillet, 2, 6, 
9, 12, 16 et 19 août; Tristan et Yseult, le 20 juillet, les S et 13 août; 
Tannhduser, les 22, 27 et 30 juillet, 3, 10, 13 et 18 août. On voit donc que 
le nombre total des représentations est de 20, dont 10 pour Parsifal, 
7 pour Tannhduser et 3 seulement pour Tristan et Yseidt. 

— Une exposition d'électricité doit avoir lieu l'année prochaine à Franc- 
fort, dans laquelle la musique aura une pari importante. On assure en 
effet qu'un grand nombre de téléphones seront placés dans les salles de 
cette exposition, grâce auxquels les visiteurs pourront entendre non seu- 
lement les concerts qui se donneront au Jardin public, mais encore ceux 
des villes voisines, telles que Wiesbaden, Spa, Hambourg, Bade, etc. On 
espère même pouvoir mettre quelques téléphones en communication avec 
les théâtres de Munich et de Mannheim. 



_ jyXmo pa m est annoncée comme devant paraître au prochain concert de 
la Philharmonie de Berlin, qui sera donné le 4 février. Toutes les jilaces 
ont été enlevées dès l'ouverture du bureau de location. 

— On écrit de Leipzig à VAllgemeine Musikzeitung de Berl n, i ue le 
comité pour l'érec ion du monument de Wagner ne parvient toujours pas 
.1 se mettr.' d'accord sur la forme à donner à ce monument. La principale 
raison du dissentiment ( st le manque de ressources dont dispose le comité. 
Tous les moyens de persuasion ont été épuisés pour attirer les souscrip- 
teurs. On va t nter à présent d'un concert monstre à l'Alberthalle et, en cas 
lie non-réussite, d'une représentation modèle d'un o .vrage de Wagner au 
théâtre municipal. D'autre part, li Berliner Liederlafel a promis d'organiser 
un concert à Leipzig au profit de cet infortuné monument. 

— Il vient de se former à Berlin un comité qui se donne pour mission 
de provoquer en cette ville l'érection d'un monument à la mémoire de 
Mozart. La présidence de ce comité a été offerte à l'illustre Joachim, qui 
l'a acceptée. 

— On télégraphie de Saint-Pétersbourg que M™"^ Melba a chanté ven- 
dredi soir, pour la première fois, le rôle de Juliette, dans l'opéra de Gounod, 
et que son triomphe a été complet. Le succès de Jean de Reszké, dans le 
rôle de Roméo, n'a pas été moins grand que celui de sa partenaire. 

— Dépêche d'un journal italien. « Saint-Pétersbourg, 19 janvier. Saison 
opéra italien, théâtre Panaieff, close avec deux représentations, une 
diurne, avec Carmen, une le soir, avec Hamlet. Fête énorme à tous les 
artistes, comblés de fleurs, de couronnes, d'objets précieux. Adèle Borghi 
Carmen, renouvelé triomphes, très bien secondée par Repetto, ténor d'An- 
drade, baryton PoUi. Dans Hamlet ont fait furore Van Zandt, Kaschmann, 
Lubatovitch. » 

— A Moscou, la saison des concerts de la Société Impériale russe est 
dirigée cette fois par M. Wassily Safonofî, à la tête d'un orchestre de 
90 musiciens. Dans une des dernières séances, dont le programme était 
particulièrement intéressant, on a entendu une jeune pianiste, M""^ Pos- 
nansky, qui a exécuté avec un très grand succès le concerto en ré mineur 
de Rubinstein, les Variations en ut mineur de Beethoven et une romance 
de Tschaïkowsky. 

— Les théâtres continuent de ne pas être florissants en Italie. On sait 
qu'à Rome, la situation de l'Argentina n'est rien moins que brillante. A 
Ravenne, à la suite d'un gros scandale et de manifestations tumultueuses 
de la part du public, le théâtre a dû être fermé. Le Trovatore se console 
en constatant que tous les sujets de l'empereur François-Joseph ne sont 
pas plus heureux sous ce rapport que ceux de M. Grispi, ce qui ne sau- 
rait lui causer, en somme, qu'une joie négative : « Si l'Italie pleure, dit- 
il, l'Autriche ne rit pas. Le Théâtre-National de Prague aurait fait ban- 
queroute si l'empereur ne l'avait régalé de 42,000 florins; et à Debreczin 
les directeurs du théâtre ont suspendu leurs paiements : les artistes et 
les masses ne sont point payés, et la caisse de l'entreprise est vide. » 

— On n'est jamais trahi que par les siens... Voici comment un journal 
italien, la Cronaca d'arte, apprécie la critique des journaux de Milan : — 
« La critique milanaise est une critique superficielle, opportuniste, le plus 
souvent bête et crétine, qui se laisse éblouir par le succès, qui plaisante 
de mauvaise foi, et qui verse le venin sur ses feuilles et détruit sans 
respect toute œuvre d'art qui n'a pas rencontré la faveur du public; c'est 
une critique qui écrit avec une plume trempée dans la couleur politique 
de son propre journal et qui a des "aresses de ralBan (carrezze ru/fiane) 
pour le public qui lui porte la contribution quotidienne d'une pièce de 
monnaie, critique de boutique, en somme. » Voilà, si ce portrait est a'ussi 
exact que sévère, qui n'est pas pour inspirer aux étrangers une grande 
confiance dans les jugements exprimés par la presse milanaise. 

— Le Teatro illustrato nous donne la liste complète des dis-huit villes 
qui ont représenté jusqu'ici la fortunée Cavalleria ru^ticana, de M. Pietro 
Mascagni ; ce sont les suivantes : Rome, Livourne, Florence, Turin, Bo- 
logne, Ancône, Palerme, Vérone, Madrid, Buda-Pesth, Milan, Hambourg, 
Prague, Gènes, Parme, Naples, Dresde et Brescia. Un autre journal ajoute 
que l'ouvrage sera prochainement mis eu scène à Venise, Novare, Berlin, 
■Prieste, Saint-Pétersbourg, Moscou, Stockholm, Vienne, Munich, Gratz, 
New-York et... Paris. Pour Paris, nous nous permettons d'émettre un 
doute, attendu que jusqu'ici il n'a point été question d'y jouer la Caval- 
leria rusticana. 

— A Rome, comme à Gênes, on se propose de fêter aussi l'anniversaire 
de Ghristophe Golomh en 1892. Là, ce serait le comité des sociétés catho- 
liques qui provoquerait le mouvement et qui projetterait de faire élever 
un monument au grand navigateur, et de faire représenter l'opéra de 
Morlacchi, Cristoforo Colombo, dont la première apparition eut lieu à Gênes 
en 1828. 

— On annonce, au théâtre royal de Madrid, la prochaine apparition d'un 
autre opéra nouveau espagnol, qui serait mis en scène aussitôt après 
celui de M. Serrano, Irène d'Otranlo. Gelui-ci aurait pour titre Xaquel et 
pour auteur M. Santamaria. 

— La compagnie d'opéra anglais Garl Rosa commencera le 9 février, à 
Leeds, une grande tournée dans la province anglaise, avec le concours de 
M"": Marie Rôze. La cantatrice se fera entendre dans ses meilleurs rôles : 
Carmen, Mignon et Fidelio. 



LE MENESTREL 



39 



PARIS ET DEPARTEMENTS 

La Commission supérieure des théâtres s'est réunie vendredi dernier 
sous la présidence du ministre des Beaux-Arts, M. Bourgeois, pour la 
discussion du nouveau cahier des charges de l'Opéra. Nous avons déjà 
donné le sens général de ce cahier des charges et indiqué toutes les modi- 
fications qu'il allait apporter dans la nouvelle gestion de notre Académie 
nationale de musique. Nous ne croyons donc pas avoir à revenir, pour 
le moment tout au moins, sur le détail de chaque article. Les douze 
premiers de ces articles ont déjà été votés à l'unanimité par la Commis- 
sion. M. Gaston Calmette donne dans le Figaro un intéressant résumé de 
toute la discussion. Nous nous associons pleinement aux conclusions qu'il 
en tire et que nous sommes heureux de reproduire ici: «Quand le cahier 
aura été adopté, on s'occupera de désigner les successeurs de MM. Ritt 
et Gailhard. Ce sera l'achèvement de cette réforme si longtemps attendue 
et dont tout Paris se préoccupe. Espérons que les incidents politiques vont 
laisser à M. Bourgeois et à M. Larroumet le loisir et la tranquillité néces- 
saires pour continuer, à l'Opéra, l'œuvre qu'ils ont entreprise et qui ne 
tend à rien moins qu'à sauver cette institution, compromise et déviée par 
la faute de ceux qui la dirigent actuellement. Le ministre est un esprit 
net et juste, qui sait ce qu'il veut et qui va droit devant lui; le directeur 
des Beaux-Arts a montré qu'il est un fonctionnaire éclairé et courageux, 
connaissant son devoir et le faisant en honnête homme, et quoi qu'il puisse 
lui en coûter. Tous deux ont entrepris une tâche difficile; cette tâche est 
en bonne voie; il faut qu'ils la mènent jusqu'au bout. M. Bourgeois a 
déclaré, l'autre semaine, qu'il traitait la question de l'Opéra « en dehors et 
au-dessus de toutes les questions de personnes »; il a raison et c'est par- 
ler en ministre. Mais le public a le droit de penser que la question de 
principe n'aurait pas acquis cette gravité sans les personnes qui étaient 
en cause. D'ailleurs, le ministre doit savoir à cette heure à quoi s'en 
tenir. Que la Commission des théâtres agisse et termine; elle fait de bonne 
besogne. Mais, il faut bien le dire aussi, le cahier des charges qu'elle vote 
si libéral et si prévoyant qu'il soit, n'aura de valeur que par l'homme qui 
sera désigné pour l'appliquer. Toute la question de l'Opéra se résume 
donc dans le choix du directeur de l'Opéra ». 

— Suite et En des nominations d'officiers d'académie faites à l'occasion 
du l"' janvier: M. Germain Laurens, compositeur; M"= Lemoyne, profes- 
seur de musique ; M°"= Lavielli-Goulon, artiste lyrique, ex-artiste de l'Opéra ; 
jjBie Yeuve Jeanne Meyer, violoniste, professeur d'accompagnement à la 
maison d'éducation de Saint-Denis; M. Parés, chef de musique des équi- 
pages ie la flotte ; M. Paul, professeur de musique à l'Institut national 
des Jeunes-Aveugles; M. Péricaud, artiste dramatique et régisseur général 
du théâtre de l'Ambigu ; M. Plançon, artiste du théâtre de l'Opéra ; 
M. Ratez, compositeur; M. Rondeau professeur de chant, M. Sellier, ar- 
tiste lyrique ; M. Soulacroix, professeur de musique (nous avons des raisons 
de croire qu'il y a erreur dans la qualification, et qu'il s'agit ici de l'e.x- 
cellent artiste de l'Opéra-Comique) ; M. Tisserand, artiste lyrique. 

— Nouvelles de l'Opéra. On va s'occuper, paraît-il, de la reprise 
d'Henri VIII, avec M/^"' Adiny et Domenech : brillante distribution! Quant 
à Fidelio, dont les études ont été reprises ces jours-ci, il ne sera donné 
que fin mars, M. Gevaert se trouvant retenu impérieusement à Bruxelles 
jusqu'à cette époque. La reprise de la Tempête, le ballet d'Ambroise Tho- 
mas, accompagnera Fidelio sur l'affiche. Puis, on s'occupera de Salammbù, 
qu'on voudrait jouer avant le mois de juin. On parle également de remon- 
ter Sylvia de Léo Delibes. Mais voilà si longtemps qu'on en parle! 

>= — M'"= Sibyl Sanderson a signé hier un engagement avec la direction de 
l'Opéra. Elle ne débutera toutefois qu'après avoir achevé la saison de 
Bruxelles, c'est-à-dire vers le l"juin. 

— M. Harris, le directeur de Covent-Garden, plus avisé que MM. Ritt et 
Gailhard, vient d'engager pour sa prochaine saison le superbe contralto 
que nous leur avions signalé, M"^ Risley, élève de M™ Marchesi. Il en 
sera pour celle-ci comme pour M™ Melba. Dédaignée tout d'abord par les 
étonnants directeurs « qui ridiculisent l'Opéra », comme dit si bien M. Ma- 
gnard du Figaro, elle nous reviendra cependant ramenée par ses succès 
de l'étranger. M. Harris a engagé du même coup la charmante M"« Eames, 
de l'Opéra, autre élève de M""^ Marchesi, fort en progrès en ce moment. 

— A rOdéon on va reprendre prochainement Conte d'avril, la charmante 
comédie de M. Dorchain, avec toute une i^ouvelle partition musicale e 
M. "Widor, qui sera interpr tée par Torche tr; de M. Lamoureux.il ne s'y 
trouve pas moins de quinze numéros. 

— Nous annoncions dernièrement le don de divers instruments qui 
avait été fait au Conservatoire de Lille par le ministère des beaux-arts 
Nous apprenons que le Conservatoire de Nantes, dont l'excellent directeur 
est M. Woingaortner, vient d'être l'objet d'une libéralité du même genre. 
Il a reçu pour sa part deux magnifiques instruments de MM. Gand et 
Bernardel : un alto et un violoncelle, plus une fort belle clarinette et une 
trompette à pistons. 

— Une surprise faite aux Parisiens. On assure que M'"° Adelina Patti 
viendra se faire entendre le Vendredi saint au Cirque des Champs-Elysées, 
dans le concert spirituel donné par M. Charles Lamoureux. 

— Après une première tournée en Hollande, dont le succès a dépassé 
foutes les prévisions, M. Lamoureux vient de traiter pour une nouvelle sé- 



rie de concerts d'orchestre en Hollande et en Belgique aux dates suivantes : 
1"' avril, la Haye; 2, Rotterdam; 3, Amsterdam; i, la Haye; S, Amster- 
dam; 6, Rotterdam; 7, Arnheim ; 8, Utrecht; 9, Anvers; 10, Liège; II, 
Bruxelles; 12, Gand. 

— M"" Andrée Lacombe vient de recevoir de Genève la lettre suivante: 

Madame, 
Notre directeur artistique, M. Dauphin, avait espéré pouvoir monter dans le 
courant de cette saison l'œuvre si remarquable de votre regretté mari, et nous 
nous étions nous-mêmes associés à cette idée avec l'espoir que cet ouvrage, au 
souffle patriotique si puissant, remporterait un grand succès sur notre scène. 
Malbeurousement, nous nous heurtons à des difficultés très sérieuses au point 
de vue do l'exécution des décors, qui doivent être absolument conformes à l'his- 
toire et à la nature du pays où se déroule ce drame lyrique ; nos constructeurs 
(dont vous trouvez sous ce pli le rapport), demandent quatre mois pour mener k 
bien cet important travail, ce qui nous conduit à la fia de la saison. Dans ces 
conditions, notre administration ne peut donner suite à ce projet pour la saison 
actuelle ; mais nous tenons, madame, à vous donner l'assurance que Winkdried 
sera l'un des premiers ouvrages mis à l'étude la saison prochaine. Vous com- 
prendrez facilement les motifs qui nous font ajourner le projet de notre direc- 
teur, qui a pu se convaincre qu'il serait imprudent de lancer cet ouvrage dans 
des conditions qu> pourraient en compromettre l'entière réussite. De tous côtés 
de la Suisse on viendra entendre l'œuvre du regretté maître, et nous voulons 
que la mise en scène soit digne de la musique qu'il a composée pour retracer 
la vie d'un héros de notre histoire nationale. Agréez, madame, l'assurance de ma 
considération distinguée. 

Le conseiller administratif délégué au théâtre, 
F. Dupont. 

— Le crâne de Mozart. On sait que Joseph Ilyrtl, le grand anatomiste 
autrichien, aujourd'hui âgé de 91 ans, a reçu des mains de son frère le 
crâne — authentique — de Mozart. Une information relative à cette pré- 
cieuse relique, publiée par le Nouveau Tagblatt de Vienne il y a quelques 
jours, avait été mise en doute par un certain nombre de lecteurs de la 
feuille viennoise. Pour en avoir le cœur net, le journal adressa au savant 
vieillard une lettre dans laquelle il priait M. Hyrtl de donner au public 
quelques détails sur le crâne de Mozart, et de lui dire s'il était vrai qu'il 
avait l'intention d'en faire cadeau au musée de la ville de Vienne. 
Mme Hyrtl vient d'écrire au journal la lettre suivante, datée de Perchtold- 
dorf, près Vienne, où le savant séjourne la plus .grande partie de l'année: 
« Vous pouvez affirmer que le crâne de Mozart, remis à mon mari par 
son frère, se trouve effectivement en sa possession, mais tous les vœux 
tendant à sa cession à la ville de Vienne peuvent être considérés comme 
devant rester infructueux, mon mari ayant légué le crâne de Mozart, 
suivant son testament, à la ville de Salzbourg. » 

— M. Emile Bohn, déjà connu par une très soigneuse bibliographie des 
imprimés musicaux, antérieurs à 1700, existant à Breslau, vient de con- 
sacrer trois années au dépouillement, au classement et au catalogue des 
manuscrits musicaux de la même époque, possédés par la bibliothèque 
publique de la même ville. Le fort volume, résultat de ce long travail — 
die musikalischen Handschriften des XVI und XVII Jahrhunderts in der Stadt- 
bibliothek zu Breslau, Breslau, Hainauer, 1890, in-8", XVI-423 p.) — offre un 
grand intérêt non seulement à cause du nombre des œuvres musicales 
qu'il énumère, mais encore parce que, étant un des premiers en son genre, 
il peut guider d'autres auteurs dans la confection difficile de semblables 
inventaires. Le plan conçu et adopté par M. Bohn mérite ■ donc une sé- 
rieuse attention. Une première division (p. 1-194), contient le catalogue 
proprement dit des .356 manuscrits, avec les indications nécessaires de 
format, de date, d'écriture, et le relevé du contenu de chacun. L'inventaire 
semble donc complètement terminé : or, c'est précisément ici que com- 
mence la partie la plus neuve du travail de M. Bohn, sous la forme, il est 
est vrai, un peu compliquée d'une série de tables qui envisagent succes- 
sivement sous tous leurs aspects, les manuscrits précédemment catalogués, 
La première classe, par langues et par ordri alphabétique de textes, les 
compositions vocales contenues dans les manuscrits ; il n'est pas besoin 
d'avoir feuilleté beaucoup de manuscrits semblables pour savoir combien 
y sont souvent omis les noms d'auteur; par de minutieuses recherches, 
M. Bohn est parvenu à distinguer dans un nombre considérable de cas les 
morceaux déjà imprimés et à rétablir, pour une très grande quantité 
d'entre eux, les noms d'auteurs ; la notation sommaire en lettres, usitée 
quelquefois en Allemagne, lui a permis de donner les premières notes du 
thème des compositions dont l'auteur restait inconnu. Viennent ensuite 
la liste des œuvres musicales imprimées auxquelles renvoyaient les abré- 
viations précédentes, puis une table des morceaux anonymes et une des 
noms d'auteurs, et enfin une description spéciale du manuscrit 3S6, recueil 
important de mélodies de maîtres chanteurs formé en 1384 par Adam 
Puschmann. — La multiplicité de ces tables et l'emploi inévitable d'abré- 
viations nombreuses rendent au premier abord le maniement du livre un 
peu pénible. Cependant, qui n'achèterait au prix de quelques instants 
d'allées et de venues, d'une partie du livre à l'autre, les sûrs renseigne- 
ments qu'en fin de compte il est certain de trouver? et qui oserait se 
plaindre de dépenser à leur recherche quelques minutes de trop, en con- 
sidérant les heures qu'a coûté une telle tâche à son auteur? 

M. Bbenet. 

— De 1876 date à Ratishonne la fondation d'un annuaire de la musique 
religieuse allemande, d'abord intitulé Cœcilienkalender, puis, à partir de 
1886, Kirchenmusikalisches Jahrbuch.ha. seizième année, qui vient de pa- 



40 



LE MÉNESTREL 



raitre, forme un volume grand in-8° de 132 pages, imprimées à deux 
colonnes. Cette publication, modeste à son origine, s'est peu à peu élevée 
à un rang des plus honorables dans la littérature musicale historique; 
c'est aujourd'h'ji un recueil annuel de travaux inédits, très sérieux et très 
approfondis pour la plupart, préssntés dans un ordre à la fois logique et 
varié. Parmi les études renfermées dans ce seizième volume, il nous 
suffira de citer l'article du R. P. KornmuUer, résumé clair et concis de la 
doctrine de la polyphonie chez les théoriciens du moyen âge ; le travail 
très complet et très neuf de M. F.-X. Haberl sur Giovanni-Maria Nanino, 
travail accompagné très heureusement de la reproduction en partition 
des belles Lamentations à quatre voix de ce mai'ré, un des plus illustres 
conteniporains de Palestrina ; un relevé analytique des lettres inédites 
d'Orlando de Lassus au prince de Bavière; d'autres extraits des archives 
bavaroises, concernant divers musiciens du XVIP et du XVIIP siècle, 
Agostino Steffani, les deux Bernabei et autres. Le volume se termine par 
une série de comptes rendus d'ouvrages nouveaux concernant l'histoire 
de la musique, publiés en diverses langues, et par trois descriptions 
d'orgues existant à la cathédrale d'Ulm, à l'église de Passau, et au collège 
de Saint-Patrick à Maynooth (Irlande). M. Brenet. 

— • Bordeaux, qui est bien la seconde ville de France au point de vue 
artistique et surtout musical, Bordeaux, qui dès le 28 janvier 1877 se sou- 
venait de l'anniversaire de la naissance d'Herold, qu'elle célébrait avec éclat, 
ne pouvait oublier le centenaire du maitre inspiré. De sorte que mercredi 
dernier, tandis que l'Opéra-Gomique donnait, à cette occasion, la l-iS^" re- 
présentation du Pré aux Clercs, le Grand-Théâtre de Bordeaux offrait à ses 
habitués une reprise de l'adorable chef-d'œuvre, joué et chanté par M'"<^Rose 
Delaunay, dont le succès a été très grand, M""!» Savine et Benoît-Faure, 
MM. Queyla, Nerval, Yasser et Schmidt. L'effet a été superbe. Gomme ici, 
le rideau s'est relevé entre le deuxième et le troisième acte, aux sons de 
l'ouverture de Zampa, le buste d'Herold (dû au sculpteur Granet) a été 
couronné sur la scène, et des strophes ont été dites à la mémoire d'Herold. 
Ces strophes étaient dues à M. Paul Berthelot, l'un des rédacteurs de 
la Gironde, et c'est M. Queyla qui les a récitées. Voici les dernières, qui 
peuvent donner une idée de l'ensemble du morceau : 

Maître, nous sommes las des sombres agonies 

Oii passent les amours surhumaines des dieux, 

La légende sacrée et les cosmogonies. .. 

Nous n'avons plus souci d'escalader les cieux. 

Ta mélodie eu fleur volera sur nos lèvres 

Quand nous succomberons sous le fardeau trop lourd. 

Et toujours nous dirons, pour endormir nos fièvres. 

Ta douce cantilène et tes soupirs d'amour. 

Tu ne connaîtras pas, dans l'oiobre oii tu rayonnes, 

L'oubli, qui de la Mort semble une trahisou, 

Et vers toi tu verras, en gerbes, en couronnes, 

De notre souvenir monter la floraison. 

La tene a dévoré ta dépouille mortelle. 

Mais ton âme respire en ton œuvre enchanté, 

Et nos petits-neveux, se courbant devant elle, 

Salueront comme nous ton immortalité! 

— On vient de donner à Nice la première représentation de Richard III, 
opéra en quatre actes, paroles de M. Emile Blavet, musique de M. Sal- 
vayre, qui, on s'en souvient, avait été donné pour la première fois à Saint- 
Pétersbourg en 1883. L'ouvrage parait avoir obtenu un grand succès. Le 
livret, tiré du drame de Shakespeare, renferme des situations très drama- 
tiques, et l'on cite, dans la partition, plusieurs pages qui font, par leur 
puissance et leur accent, le plus grand honneur au compositeur. L'inter- 
prétation de Richard III est d'ailleurs fort remarquable, confiée qu'elle est 
à M^iis Renée Richard, Félix d'Alba et Vaillant-Couturier, à MM. Devoyod 
et Saléza. On dit aussi le plus grand bien, dans le divertissement, d'une 
première danseuse charmante, M"= Monti. C'est M. Salvayre qui, lui- 
même, dirigeait l'orchestre. 

— La première représentation de Lohengrin au théâtre des Arts, de Rouen, 
paraît définitivement fixée au jeudi 5 février. Quand pourrons-nous en dire 
autant en ce qui concerne l'Opéra? 

— Une très intéressante soirée littéraire et dramatique a été donnée, 
dernièrement, au Cercle des beaux-arts de Nantes, par M™"^ Reichen- 
berg et Pierson, MM. de Féraudy et Paul Mounet, de la Comédie-Fran- 
çaise. Le petit drame d'Eugène Manuel, les Ouvriers, a valu un succès consi- 
dérable à tous les interprètes ; la poésie de Victor Hugo, les Pauvres Gens, a 
été dite d'une façon remarquable par M. Paul Mounet ; enfin, dans deux 
saynètes, un Causeur agréable et le Volapûck en dix leçons, M. de Féraudy a 
fait preuve de toute la souplesse de son talent. 

— Au dernier concert de l'Association artistique d'Angers, véritable 
grand succès pour la Rapsodie cambodgienne et le Chant laotien de M. Bourgault- 
Ducoudray. Ovations et rappel pour l'auteur, qui dirigeait lui-même 
l'orchestre. 

— M. Jules Bordier, l'excellent président de l'Association artistique des 
concerts populaires d'Angers, continue le cours de ses succès de compo- 
siteur en province, et même àl'étranger. M. Jules Bordier a fait exécuter 
sous sa direction, aux concerts populaires de Lille, deux de ses dernières 



œuvres : Adieii suprême et Danses hongroises, qui ont été fort bien accueillies, 
et il a fait applaudir à Anvers son beau choeur de Lorely. 

— Nous apprenons avec plaisir que M. Arsandaux vient d'être nommé 
professeur do la classe de chant que tenait M. Salomon au Conservatoire 
de Lyon. C'est là un excellent choix, M. Arsandaux étant non seulement 
un artiste de talent, mais encore un maître émérite. 

— Les concerts du ténor Rondeau prennent par leur périodicité et leur 
physionomie spéciale le caractère d'une véritable institution. A la séance 
de lundi dernier, donnée salle Érard. il y avait plusieurs numéros d'un 
mérite réel. En première ligne il faut citer un chant allégorique de 
M. Alexandre Georges pour soprano et chœurs intitulé les Cloches, que 
le public a bissé d'acclamation, puis des mélodies de M. Pierné chantées 
par M. Rondeau et M"° Lavigne et les fragments i'Endijmion, de M. Albert 
Gahen. Le concert se terminait par l'audition d'une série de « mélodies 
populaires des provinces de France », recueillies et harmonisées par 
M. Julien Tiersot. Cette audition, pour laquelle on avait réuni un chœur 
4e voix féminines jeunes et fraîches, sous la direction de M. Tiersot, a 
éveillé au plus haut degré l'attention du public. Les plus applaudies de 
ces mélodies ont été : le Mois de mai, dont les soli ont été dits à ravir par 
M"= Julia Lancenot, Là-haut sur la montagne, dont M. Rondeau a merveil- 
leusement fait ressortir le charme poétique, la Mort du roi Renaud et la 
Mort du Mari, chantés par M"» Lavigne, enfin En passant par la Lorraine, 
qui a valu un succès mérité à M'"" Mélodia-Kerchkoff, une artiste constam- 
ment en progrès. M. Rondeau annonce une nouvelle séance pour une 
date très prochaine. L. Sch. 

— Le 16 février prochain, salle Erard, M"« Kara Chatteleyn donnera un 
grand concert avec orchestre, sous la direction de M. Ch. Lamoureux. 

NÉCROLOGIE 

De Hollande nous arrive la nouvelle de la mort de Jean-J.-H. Ver- 
hulst, le nestor et le plus féccmd des compositeurs de ce pays, où il avait 
conquis une situation exceptionnelle. Directeur de la musique particulière 
du feu roi de Hollande, président, directeur et chef de plusieurs sociétés 
musicales, chef d'orchestre des concerts populaires d'Amsterdam, Verhulst, 
qui était né à La Haye le 19 mars 1816, avait été l'élève et l'ami de Char- 
les Hanssens. le célèbre chef d'orchestre du théâtre de la Monnaie de 
Bruxelles. Il fut pendant de longues années l'àme de la musique en Hol- 
lande, par son activité, son énergie et le talent qu'il déployait en toutes 
circonstances. Il avait visité la Belgique, la France et l'Allemagne, et, à 
Leipzig, s'était particulièrement lié avec Mendelssohn, auquel il dédia 
deux de ses quatuors. Parmi ses très nombreuses compositions publiées, 
on remarque : trois ouvertures de concert : un grand intermède pour or- 
chestre; une symphonie; trois quatuors pour instruments à cordes; Chant 
de la Fêle de Rembrandt, pour chœur d'hommes et orchestre ; une messe de 
Requiem pour voix d'hommes, orgue et orchestre ; une messe à quatre 
voix, chœur et orchestre ; plusieurs hymnes et motets ; Koning en Vaderland 
(Roi et Patrie), hymne et chœur pour quatre voix d'hommes ; Florii de 
vijfde (Florent V), poème pour ténor et chœur; plus de deux cents chants 
à une, deux, trois et quatre voix seules ou chœur, avec ou sans accom- 
pagnement, etc., etc. 

Hexri Heugel, directeur-gérant. 

Vient de paraître chez Mackar et Noël, 22, P. des Panoramas, Paris: 
LEFEB'VRE, Charles, op. 80. Quatuor en sol mineur pour instruments à. 

cordes, en trois parties, prix net : 6 francs. 

MARÉCHAL, Henri. Suite d'orchestre sur des Feuillets d'Album d'A. 

Chauvet. Partition d'orchestre, net: S francs. Parties séparées, net: 6 fr. 

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par A. Chauvet, net : 3 francs. 

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piano seul, divers arrangements à deux et quatre mains. 

LA MAISON REUCHSEL Jeune et BATIAS, 13, rue Gentil, à 

Lyon, demande de suite un bon accordeur-réparateur. 



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Prélude, Fugue, Marche religieuse. Intermezzo, Choral, Elégie, Carillon, 
deux Versets de procession sur k l'Adoro te », Canzona dans la tonalité 
grégorienne, Adagietto, Paraphrase sur un « Laudate Dominum » 

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2= Impromptu, Aubade, 2"= Valse, Feuillet d'Album, Berceuse (à -i mains) 

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PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 




NESTREL 



MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Mèsestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonuemenU 
Un an, Texte seul : Kl francs, Paris ut Province. — Texte et Musique de Chant, 20 Ir.; TexLe et Musique de Piano, 20 [r., Paris et Province. 
Abonnement complel d'un .in, Tuxlc, Musique, de r.h.inl et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en s 



SOMMi.IEE- TEXTE 



I. Notes d'uu librettiste: Musique contemporaine (37" et dernier article), Louis 
Gallet. — II. Semaine tliéàtrale : Une première à Londres; Ivunhoé, opéra de 
sir Arthur Sullivan, A. G. N. — IIL Une famille danistes : Les Saint-Aubin 
(8° article). Arthur Pougis. — IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

SI L'AMOUR PRENAIT RACINE 

nouvelle mélodie de H. Balthasar-Florence, paroles de G. Fuster. — 
Suivra immédiatement : Muguets et Coquelicots, n" i des Rondes et Cliansoiis 
d'aiiil, de Cl. Blanc et L. Dauphin, poésies de G. Auriol. 

PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de piano: Nulle autre qu'elle, nouvelle polka de Philippe Fahrdach. — 
Suivra immédiatement; Soits les tilleuls, nouvelle valse alsacienne de Paul 

ROUGNON. 



NOTES D'UN LIBRETTISTE 



MUSIQUE CONTEMPORAINE 



Geu.\ qui appartiennent à ce qu'on pourrait nommer en 
musique l'école normale française, se rangent aujourd'hui 
autour des membres de la section spéciale de l'Académie des 
Beaux-Arts ou, plus jeunes, s'échelonnent à leur suite. Ces 
illustres de l'Institut : Ambroise Thomas, Charles Gounod, 
Ernest Reyer, Camille Saint-Saëns, Jules Massenet et Léo 
Delibes ont leur place déjà faite ihias l'histoire de ce temps; 
ils constituent comme la gamme brillanLe des notes diverses 
de l'art national, comme la palette des tons remarquable- 
ment variés dont il dispose. 

Hier encore, ils étaient au grand complet. Un vide s'est 
fait tout à coup au milieu d'eu.x : Léo Delibes a disparu, 
subitement enlevé comme Georges Bizet. Sa mémoire restera 
chère à tous ceu,\ qui aiment la musique purement 
française et que charma sa muse gracieuse et riante. Lakmé 
sera probablement pour lui ce qu'a été Carmen pour Bizet. 
Plus heureux encore que ce dernier, dont la mort, comme 
on sait, a réduit à néant la dernière partition: Don Rodrigue, il 
a laissé une œuvre qui lui survivra, qui sera comme son 
testament musical, cette Kassya à laquelle il ne manquait 
plus qu'une faible partie de sa parure iustrumentale. 

Dans l'immédiat voisin. ige de C9 groupe, app;iraissent 



Ernest Guiraud, le frère aîné de cette génération musicale 
nouvelle, maître harmoniste très supérieur, qu'en dehors de 
ses œuvres de théâtre une admirable suite d'orchestre a fait 
justement célèbre; Paladilhe, qui, encore presque enfant, prit 
triomphalement le chemin de l'école de Rome, et, depuis, 
compositeur dramatique pur, a pu donner, dans Patrie, la 
mesure de sa valeur; Benjamin Godard, musicien de race, 
infatigable travailleur, plein de conflance en sa force ; Vic- 
torin Joncières, esprit d'un large éclectisme, poursuivant 
ardemment un idéal très haut; le délicat coloriste Théodore 
Dubois, auteur entre autres œuvres remarquables de la Faran- 
dole, un des plus agréables et vivants ballets de l'Opéra; 
Gh.-M. Widor qui, avec la Korrigane, triompha sur la même 
scène dans le même genre; Alphonse Duvernoy, que tout 
son œuvre marque clairement pour le théâtre; Gaston Sal- 
vayre, généreux tempérament latin ; le spirituel et tendre 
Henri Maréchal, Lenepveu, Lefebvre, E. Pessard, E. Diaz, 
Wormser, Hector Salomon, les frères Hillemacher, Georges 
Marty, Puget et tant d'autres dont j'ai déjà parlé au courant 
de mes souvenirs, comme J. Duprato et Ferdinand Poise, 
ou que j'ai vus de moins près, mais dont le public sait les 
noms, a jugé les œuvres; enfin, toute une pléiade de jeunes, 
de nouveaux venus, poetœ minores, connus de leurs seuls 
maîtres, ensevelis présentement dans une retraite laborieuse 
et dont plusieurs doivent compter à leur tour peut-être parmi 
les lumières de l'école. 

Edouard Lalo, l'auteur du Roi d'Vs, s'est fait sa large place 
à part, hors de leurs rangs. Avant tout, homme de bonne foi, 
à tort classé, par quelques-uns, parmi les purs adeptes de 
Richard Wagner, il a longuement peiné avant d'arriver au 
grand jour du théâtre. 

Je dois, pour compléter cet état des forces de la musique 
française, mentionner encore ces troupes légères, dont les 
chefs sont Hervé, E. Audrau, un petit-fils des vieux maîtres 
del'opéra-comique, Gh. Lecocq, G. Serpette, R. Pugno, Varney, 
Victor Roger, Plauquette, etc. Beaucoup de ces noms sont 
populaires et l'eiuportent en France, et surtout à l'étranger, 
dans la mémoire du public, sur le nom de plus d'un illustre. 



Maintenant, mes regards se tournent vers une école indé- 
pendante de toute attache académique et dont le chef fut 
César Franck, maître musicien, d'une valeur très haute, 
d'un génie très austère, homme vivant et travaillant avec la 
touchante et superbe naïveté d'un primitif. 

Il a passé, entouré d'admiration et de respect, ayant assuré- 



LE MENESTREL 



ment un très noble sentiment de sa valeur, mais heureux, 
reconnaissant, honnêtement louché de la moindre marque de 
sincère estime. Ses œuvres les plus connues : Rnth, Rédemp- 
tion, les Béatitudes, toutes empreintes d'une grande sérénité, 
l'ont classé au premier rang. 11 a produit aussi deux ouvrages 
dramatiques, connus de ses seuls intimes. 

César Franck a été, de son vivant, un ignoré de la foule, 
un lévite fervent perdu dans l'ombre mystérieuse du sanc- 
tuaire musical. Le prestige de la mort commence à revêtir 
de lumière cette figure: il suffira de peu de temps pour 
lui faire au soleil une place qu'après tant d'années de patient 
labeur on ne lui eût certainement pas accordée s'il avait ou 
la maladresse de vivre. 

*- » 

Il a été beaucoup admiré et beaucoup aimé par une élite. 
Louis de Fourcaud, critique d'art sincère qui s'est toujours 
fait le soutien des nobles causes et des talents méconnus, 
qui a coopéré largement à la destinée heureuse de l'œuvre 
maîtresse d'Edouard Lalo, parle toujours de César Franck 
avec une ferveur émue. 

« Dans notre école, me disait-il tout récemment, nous 
avons de grands musiciens incontestablement; mais nous 
n'avons qu'un saint: César Franck. C'est un vrai saint de 
musique, — un Bach français et moderne — un ascète qui a 
senti même la tendresse et la grâce humaine avec une pré- 
cieuse sainteté. Ses Béatitudes sont un chef-d'œuvre unique en 
son genre, — un chef-d'œuvre de profondeur humaine et de 
religieuse intimité. Dans la musique de chambre il a peu de 
rivaux. C'est un fier classique, avec une sérénité, une sim- 
plicité même dans la complexité des dispositions, qui éton- 
nent et qui touchent. Le domaine des harmonies lui a révélé 
de rares trouvailles. Et puis, toujours, partout, il porte sa 
large et tranquille auréole paradisiaque, sans qu'il s'en doute 
un instant. Et puis encore, il répand autour de lui, par la net- 
teté de l'enseignement, par l'autorité de l'exemple, le goût, 
l'amour, le sens de la forte et substantielle musique. Je ne 
crois pas que le théâtre fut son fait, quoiqu'il ait écrit des 
pages qui honoreraient toutes les scènes » 

Les œuvres de César Franck ne sont pas sa seule fortune. 
Il laisse beaucoup d'élèves. Tout n'est pas d'or pur dans cette 
succession : quelques-uns du moins ont déjà fait leurs 
preuves parmi ces disciples : Arthur Coquard, Henri Duparc, 
Vincent d'Indy, Albert Cahen, Augusta Holmes, que Saint- 
Saëns a sacrée de ses louanges sincères, Camille Benoit, Ju- 
lien Tiersot: à ces noms s'ajoutent ceux des compositeurs 
ralliés à l'école de César Franck, tels que le fougueux et fan- 
taisiste Emmanuel Chabrier, Gabriel Fauré et Paul Yidal. 
D'autres, comme Alfred Bruneau, d'abord élève de J. Masse- 
net, ont simplement accusé, en certaines œuvres, quelques 
tendances vers cette doctrine. Et encore, ayant eu l'occasion 
d'étudier de près ce compositeur, serais-je tenté plutôt d'éta- 
blir que son critérium est tout personnel. 

s^ ' * 
J'attacherai une mention analogue au nom de Bourgault- 
Ducoudray, professeur de l'histoire de la musique au Con- 
servatoire, qui, en pleine carrière, s'est tourné vers la com- 
position dramatique. Il a beaucoup observé, beaucoup réfléchi. 
Je tiens l'œuvre inédite que je connais de lui pour l'une de 
celles qui marqueront l'un des pas les plus rationnels et 
les plus fermes du mouvement moderne. 

Cette école nouvelle, qu'elle s'iospire de Richard Wagner 
ou de César Franck, qu'elle procède, si l'on veut, d'un en- 
semble de principes sans origine nettement définie, on nous 
l'a dépeinte parfois comme absolument intransigeante, peu 
inclinée à l'indulgence pour les autres, disant volontiers : 
« Hors de notre église, point de salut! > 



En réalité, vue à l'œuvre, elle n'est point tant radicale. 
Entre les principes et les actes, il y a toujours, en matière 
d'art dramatique surtout, une très sensible divergence. 

On a fait un peu partout, et là plus que partout peut-être,, 
en ces dernières années, de solennelles et assez pédantesques 
théories sur la véritable forme lyrique, sur le drame musical, 
on a montré ce drame inséparable de la musique ; et puis, 
en réalité, quand un de ces théoriciens a été en présence du 
fait, quand il a pu, par hasard, aborder le théâtre, il a été 
tout de suite ressaisi impérieusement par son tempérament, 
par la force du sang de sa race, et il s''est mis à travailler 
sur des poèmes oij le réalisme et le lyrisme se mêlent dans 
cette exacte proportion constituant tout justement la lumineuse 

formule française. 

* 
*- * 

S'il ne faut pas, certes, que le poème soit dominateur, il 
ne faut pas davantage qu'il soit servile. Il semble indispen- 
sable que la musique ait à tenir quelque chose de lui, dont 
elle ne puisse se passer. Il est le germe générateur de la 
musique, quelque soit le sujet choisi, légende, histoire, fan- 
taisie, humanité; il faut donc toujours que ce poème ait son 
activité propre; les sentiments en seront, si l'on veut, d'une 
hauteur surhumaine, le rêve y ouvrira largement ses ailes, 
la symphonie y assurera aux situations, aux impressions, une 
intensité que la mélodie est impuissante à donner aux mots; 
mais avant tout, il vivra, il agira ! Il ne sera point pure- 
ment spéculatif, comme on nous l'a quelquefois présenté. 

Shakespeare, je crois, fournit des types admirables de ce 
double caractère réaliste et lyrique. 



Le mouvement de l'esprit des hommes les entraine vers 
tout progrès ; il est également vrai qu'il les entraîne vers 
toute décadence, qui n'est parfois que l'exagération d'un 
progrès, comme certains vices peuvent n'être que l'excès 
d'une vertu. Cela dépend du terrain de culture, pour em- 
ployer le langage mis à la mode par les bactériologistes. 

Richard Wagner et Hector Berlioz, et Georges Bizet, et César 
Franck, les glorieux morts et les vivants illustres, seront 
quelque jour, pour certains, des arriérés. Toutes les expres- 
sions de l'art pratique étant épuisées et toutes les admira- 
tions rebattues, il se lèvera une phalange qui jugera les 
hommes et les exécutera comme les formes. N'y a-t-il pas 
eu déjà en Allemagne une sorte de clan anti-wagnérien ? Il 
y aura de même chez nous, n'en doutons pas, même déjà, affir- 
ment quelques-uns, en gémissant, il y a en musique, comme 
en peinture, comme en littérature, une tribu de décadents 
hypnotisés par la contemplation incessante de leur moi et 
venus complaisamment à se figurer qu'ils sont le centre de 
l'univers intellectuel. 

Cela leur fait plaisir et ne fait de mal à personne. L'éter- 
nellement vrai, l'éternellement beau n'en saurait souffrir. 
Tout ce que l'art pur a marqué de son signe demeure. Il n'est 
plus de divisions d'école devant les chefs-d'œuvre. 



La vraie musique française évoluera donc tranquillement, 
modifiant, perfectionnant sa forme, tout en gardant le respect 
de l'enseignement des maîtres immortels. C'est là le fait de 
sa foncière honnêteté; et cette honnêteté est sa force. Elle 
Fempêche de dédaigner de parti pris aucun des éléments, 
aucun des documents capables d'aider à son incessant per- 
fectionnement. 

Et si, depuis de longues années déjà, son influence collec- 
tive s'impose en Europe, à coté, quelquefois au-dessus de 
celle de cette unité formidable qui est Richard Wagner, elle 
le doit à une précieuse faculté d'assimilation résidant en 
elle et qui, à ses qualités originelles, lui fait ajouter les 
ressources puisées hors d'elle-même dans l'étude des sys- 
tèmes et des œuvres. Toujours selon la méthode de Molière, 



LE MENESTREL 



43 



■elle prend son bien où elle le trouve; mais elle fait étroite- 
ment sien ce qu'elle emprunte, en l'animant de son souffle 
personnel. 

Et c'est par toutes ces forces éparses sur lesquelles je viens 
de jeter un rapide coup d'oeil, par toutes ces personnalités 
actives travaillant à présenter de toutes les formules de l'art 
une synthèse harmonieuse et simple, que continuera à s'af- 
fermir l'action de l'école française sur le mouvement mu- 
sical de ce temps. 

Je le crois fermement. C'est par cet acte de foi que je 
veux terminer ces notes. 

Louis Gallet. 
22 Janvier 1891. 



SEMAINE THEATRALE 



UNE PREMIÈRE A LONDRES 
« IVANHOÉ », OPÉRA DE SULLIVAN 

C'est une tâche as3urément fort ingrate que de devoir jeter une 
note discordante au milieu du concert d'éloges qui vient d'accueillir 
la nouvelle œuvre de sir Arthur Sullivan. C'est à la presque unani- 
mité que la critique locale a proclamé le triomphe du compositeur 
et l'avènement d'une ère nouvelle pour la musique dramatique eu 
Angleterre. Certes, l'occasion était des plus solennelles : un direc- 
teur hardi n'avait pas épargné l'argent pour l'édification d'un théâtre 
modèle, destiné à devenir le temple national par excellence ; et 
■c'est au plus éminent des musiciens anglais qu'il s'était adressé pour 
fournir l'œuvre initiale d'un répertoire nouveau. Il ne faut donc pas 
s'étonner si, par un chauvinisme bien naturel en la circonstance, 
on a exagéré les résultats obtenus. 

La critique impartiale reprochera moins à M. Sullivan ce qu'il a 
fait que ce qu'il n'a pas voulu faire. On aurait tort de ne voir en 
lui, à l'étranger, qu'un compositeur de musique légère abordant pour 
la première fois un genre plus élevé. L'opérette n'a été qa'une étape 
dans sa carrière bien remplie, qui compte des œuvres diverses et 
fort distinguées : ouvertures, symphonies, concertos, musique de 
scène, oratorios, etc. M. Sullivan est en pleine maturité de talent : 
il n'a que quarante-huit ans. On pouvait donc attendre de lui un 
effort sérieux dont se serait dégagée quelque formule nouvelle pour 
toute la jeune école anglaise. Les plus récentes tentatives en ce 
genre, Thorgrim et Esmeralda, étaient des œuvres de transition pleines 
de promesses et constituaient un progrès marqué sur l'ancien réper- 
toire anglais se réduisant aux opéras de Balfe, Wallace et Benediet, 
qui relèvent de la manière d'Adolphe Adam. Malheureusement, 
M. Sullivan a manqué d'ambition et a cherché avant tout à ne pas 
effaroucher ses clients ordinaires. En cela il a eu grandement tort, 
parce que la docilité avec laquelle le public avait accepté de lui une 
dizaine de variantes de la même opérette le plaçait dans la position 
enviable de pouvoir faire faire un véritable pas en avant à la mu- 
sique dramatique en Angleterre. 

Le sujet d'Ivanhoé se prêtait à une partition pittoresque, pleine de 
mouvement, de passion et de contrastes. Je suis persuadé que le 
librettiste n'a fait que ce qu'on lui a demandé, et dans la tâche dif- 
ficile de condenser en l'espace de dix tableaux le roman célèbre de 
Walter Scott, si le caractère des personnages manque de relief, si 
le développement de l'irtrigue devient difficile à suivre, c'est qu'à 
chaque instant l'action est interrompue par l'introduction de quelque 
hors-d'œuvre. Ivanhoé est avant tout un opéra découpé en romances, 
rêveries, ballades, berceuses, chansons à boire. Chaque personnage 
chante la sienne, et le roi Richard lui-même, armé de son luth, 
devient un vulgaire troubadour. Tout cela est d'une facture élégante, 
d'une grande facilité mélodique, sans grande individualité et coulé 
dans les vieux moules, avec reprises et points d'orgue. Dans les 
deux ou trois situations dramatiques de l'opéra, le compositeur a 
prouvé qu'il ne manquait ni d'autorité ni de souffle. Mais ce sont 
des éclairs passagers dans une œuvre grise et monotone. 

La déclamation est molle, défaut grave dans un milieu de che- 
valerie. L'orchestre, habilement traité par un homme du métier, est 
trop discret et abdique le rôle que la symphonie doit jouer dans le 
drame lyrique moderne. Les chœurs sont pour la plupart à l'unisson, 
et les ensembles rares et d'une sonorité médiocre. 

Une analyse détaillée de la partition oflrirait peu d'intérêt. Une 
dizaine de morceaux pourraient en être détachés et former un 
recueil de mélodies à l'usage des salons. Le reste, généralement 



dépourvu de couleur et de mouvement, renferme peu d'éléments do 
vitalité. L'opéra, dans son ensenible, est un anachronisme flagrant. 
C'est l'erreur étrange d'un homme de grand talent, erreur qui, je 
le crains, sera d'une portée considérable pour l'entreprise à. laquelle 
Ivanhoé devait donner l'élan. Les satisfaits prétendent que c'est de 
la vraie musique anglaise : dans tous les cas, cela ne répond plus 
aux exigences de la musique dramatique moderne. 

L'interprétation, fort inégale si l'on considère la troupe double 
engagée pour chanter l'ouvrage tous les soirs, présente, au point do 
vue vocal, des choses excellentes. Je ne signalerai que celles-là. 
M"° Macintyre, qu'on a souvent entendue à l'opéra-itaiien, est une 
juive peu nature, mais elle a toujours une très jolie voix et elle 
déploie beaucoup de chaleur. Qu'elle se mette en garde seulement 
contre des éclats trop stridents : elle aura bientôt fait de compro- 
mettre ses notes élevées, qui sont déjà atteintes.. M''"' Thudichum, 
la seconde Rebecca, est une débutante, élève de M™ Viardot. Voix 
de bonne qualité, mordante et dramatique. C'est une artiste d'avenir. 
M. Ben Davis a une voix courte de ténor, excellente dans le mé- 
dium et dirigée avec beaucoup de goût. C'est un très joli chan- 
teur, qui ne possède pas les qualités héroïques du rôle fort sacrifié, 
du reste, d'Ivanhoé. M"' Lucille Hill, une très jolie Américaine, 
chante d'une voix charmante le rôle de Rowena. Les honneurs de 
la pièce reviennent à M. Eugène Oudin, un jeune Français de 
New-York, élève, je crois, de M. Bouhy. Doué d'une voix souple 
de baryton martin, M. Oudin est un chanteur de style et un co- 
médien consommé, qui me semble tout désigné pour faire un jour sa 
trouée à Paris. Un peu d'exagération peut-être dans le rôle à ten- 
dances mélodramatiques du templier, dont il fera bien de se cor- 
riger. Orchestre excellent, ainsi que les chœurs, dont la tâche est 
•des plus simples. 

La mise en scène est brillante et pittoresque, mais on pourrait y 
reprendre bien des détails qui choquent la vraisemblance ou l'har- 
monie des couleurs. La scène du tournoi particulièrement est tout 
à fait manquée, même si l'on tient compte de l'exiguïté du cadre. 
C'est comme pour le nouveau théâtre, très somptueux et très mo- 
derne dans ses recherches à assurer le confort des spectateurs, qui 
pèche au point de vue de la conception artistique. Une chose en 
outre me parait certaine : la scène est trop petite pour un théâtre 
lyrique. 

Voici le mot de la fin, cherché un peu à côté à'ivanhoé. Il y a 
quelques mois le Musical World, le plus ancien organe musical de 
Londres, arrivé à sa So'-' année de publication, posait la question 
suivante à ses lecteurs : « Les Anglais sont-ils une nation musicale? » 
Les réponses affluaient chaque semaine, lorsqu'au beau milieu de 
la discussion, le Musical World lui-même a cessé de paraître. Ré- 
sultat concluant de ce nouveau plébiscite. 

A. G. N. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

V 

(Siute.) 

C'est peu de jours après ce petit événement, le 26 mars, qu'un", 
grande représentation au bénéfice de M™" Saint-Aubin avait lieu 
dans la salle de l'Opéra, sans doute à l'occasion des vingt ans du 
service accomplis par elle. Le Journal de Paris donnait ainsi le pro- 
gramme de cette soirée : — « Académie nationale de musique. Au béné- 
fice de M""-' Saiat-Aubin, les artistes réunis de l'Académie impériale 
de musique, du Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique donneront 
les Templiers, tragédie; Ma tante Aurore, opéra-comique en 2 actes; 
et un divertissement [de chant et de danse] dans lequel M""= Duret- 
S.-Aubin chantera 2 airs. Prix des places : Balcons, 24 fr., orchestre 
et amphithéâtre, 20 fr., parterre, 6 fr. 60 c, i""'' de côté, 3 fr. » (1). 
Le résultat de cette représentation ne parait malheureusement pas 
avoir été aussi satisfaisant qu'on eût pu le souhaiter. « Cette 
soirée fut peu productive pour madame Saint-Aubin, disait l'Opi- 
nio7i du parterre, et l'on doit avouer aussi que ses camarades, 

(1) Le registre d'administration de l'Opéra-Comique porte cette note à la date 
du 26 mars : — « Relâche pour la représentation au bénéfice de madame S'-Aubin 
sur le théâtre de l'Académie impériale de musique. On donne les Templiers, Ma 
Tante Aurore, un ballet, M"' Durel y chante, et on finit i minuit. » M— Duret 
n'était autre que M"° Cécile Saint-Aubin, qui, depuis sa première apparition à 
l'Opéra-Comique, avait épousé le jeune violoniste Marcel Duret, qui avait obtenu 
le premier prix dans la classe de Rode, au Conservatoije, eu 1803. 



44 



LE MENESTIŒL 



et les acteurs des deux autres théâtres, n'en avaient point usé 
généreusement envers elle, en ne lui accordant, dans un jour où 
l'on doit exciter vivement la curiosité du public si Ton veut qu'il ne 
soit pas rebuté de la cherté des places, qne des pièces sur lesquelles 
il était blasé, et un divertissement mesquin. » Peut-être aussi la 
bénéficiaire s'élait-elle volontairement contentée de peu, comptant trop 
sur son nom et sur la sympathie ordinaire du public à son égard. 

Nous avons à enregistrer encore quelques créations au compte 
de M'"= Saint-A.ubin, dont une au moins. Deux mots ou une Nuit dans 
la Forêt, de d'Alayrac, fut de nouveau pour elle l'occasion d'un 
triomphe éclatant, bien qu'elle u'eùt dans cet ouvrage ni à parler 
ni à chanter. « Le rôle de M"'= Saitit-.4.ubin, disait un critique, se 
réduisait à deux mots ; mais sa pantomime fut admirable. » Nous 
trouvons ensuite, pour l'année 1806, Gabrielte d'Estrées, de Méhul, et 
les Maris garçons, de Berton, pt pour 180" François P' ou la Fêle mys- 
térieuse, de Kreutzer, et les Rendez-vous bourgeois, de Nicolo, où elle 
jouait d'une façon adorable le joli rôle de la servante. Puis, nous 
arrivons au terme de la carrière de cette actrice enchanteresse, dont 
le nom pourtant continuera, pendant douze ans encore, de briller 
sur l'affiche de l'Opéra-Comique. grâce à son mari et surtout à ses 
lilles, qui, avec un talent très réel, bénéficieront néanmoins du brillant 
souvenir laissé par elle. M"" Saint-Aubin se retira en 1808, dans 
tout l'éclat d'un talent qui n'avait rien perdu de sa grâce, de son 
charme et de sa fraîcheur, en laissant au public le regret de la voir 
s'éloigner de lui alors qu'elle aurait pu lui procurer encore de pures 
ot vives jouissances. Mais, trop intelligente pour ne pas comprendre 
que son physique élégant et mignon la mettait dans l'impossibilité 
de modifier sa carrière, comme l'avait fait M"" Dugazon, comme 
.M"« Desbrossos s'apprêtait à le faire, M"'= S ànt-Aubin avait cette 
coquetterie bien naturelle — et pourtant trop rare chez les comédiens 
— de vouloir prendre congé de ce public qui l'adorait avant qu'il 
.-e fût lassé d'elle et qu'il lui donnât à entendre que l'heure de la 
lotraite avait sonné. Elle aimait mieux faire dire qu'elle partait trop 
tjt que de s'entendre dire qu'elle partait trop tard. 

M"'" Saint-Aubin fixa au samedi 2 avril 1808 le jour où elle devait 
iiaraitre pour la dernière fois sur ce théàlie témoiu de ses longs 
succès; et comme il était bien certain que le public accourrait en 
loule, elle voulut mettre à profit cette circonstance pour en faire 
l'objet d'uuobonue action. Son camarade DozainviUeéiait mort depuis 
un peu plus d'un au, à la fin de décembre 180G, et l'Opéra-Comique 
songeait à organiser une représentation au bénéfice de sa veuve: 
elle obtint que cette représentation fût précisément celle où elle 
forait ses adieux, et elle s'arrangea de telle sorte que l'attrait en fût 
encore doublé pour les spectateurs. On va le voir par cette note 
que publiait le 1" avril le Journal de l'Empire et qui, malgré sa date, 
n'était point une mystification:' — «... Les derniers moments de 
M™' Saint-.\ubin sont précieux à recueillir: les amateurs qui ne 
veulent en rien perdre n'ont qu'à se trouver samedi de très bonne 
heure au théâtre Feydeau ; ils y verront pour la dernière fois M°"= Saint- 
Aubin, entre ses deux filles, dont l'une (M"'« Duret) rentre au théâtre, 
1 1 l'autre ( Alexandrine Saint-Aubin), encore très jeune, s'y présente 
seulement pour faire un essai ce jour-là. La mère jouera la fille 
lans l'Opéra-Comique; dans le Prisonnier elle fera la mère, et la 
cadette la fille; M"" Duret reparaîtra dans le Coneert, pièce où elle 
avoit autrefois débuté. Ce sera une fête de famille d'autant plus inté- 
ressante, que le produit en doit être appliqué au béuéficede M"" Dozain- 
\ille, veuve d'un acteur dont le nom est toujours cher à ce théâtre. ■> 

Le 30 mars, pour son avani-derniëre représentation. M"' Saint- 
Aubin, par une sorte de galanterie envers le public, avait tenu à 
^e montrer trois fois, dans trois des ouvrages où celui-ci l'avait 
toujours particulièrement applaudie avec transports : une Heure de 
mariage, Adolphe et Clara, et Ambroise ou Voilà ma journée. On vient 
lie. voir de quelle façon était composé son dernier spectacle. C'est 
encore au Journal de l'empire que j'emprunterai le compte-rendu de 
Lette curieuse soirée : 

Le bénéfice de madame Dozainville étoit la moindre circonstance de cette 
représentation : si la gloire est un bénéfice, c'est au bénéfice de madame 
ïjaint-Aubin que le spectacle se donnoit: tout étoit au nom de madame 
Saint-Aubin, madame Saint-Aubin étoit partout: on ne voyoit qu'elle, on 
ii'entendoit qu'elle, elle se multiplioit dans ses deux filles. Retraite de 
madame Saint-Aubin la mère; rentrée de mademoiselle Cécile Saint- 
Aubin la fille ainée; entrée de mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin la 
fille cadette; une mère qui se retire en cédant son fonds à ses enfans, un 
rtablisseraent de famille : voilà les grands et importans objets dont la 
jmblic s'est occupé ce jour-là, beaucoup plus que du souvenir de Dozain- 
ville et de l'intérêt de sa veuvo (1). 



(1) Cette petite raillerie d'un écrivain trop désireux de se montrer spirituel 



L'assemblée étoit nombreuse et brillante; presque tout le monde étoit 
persuadé que c'étoientles adieux de madame Saint-Aubin, qu'absolument 
on ne la reverroil plus; et les regrets pour l'avenir, se mêlant au plaisir 
présent, le rendoient encore plus vif; on jouissoit comme pour la dernière 
fois. Il y avoit cependant quelques entêtés, qui ne vouloient pas croire à 
une retraite définitive : à les entendre, madame Samt-Aubin ne jouoit pas 
pour la dernière fois, parce que ce n'êtoit pas la première fois qu'elle se 
retiroit, sans aucun autre effet que celui d'attirer la foule : ils se flattoient 
de la voir encore embellir l'Opéra-Comique pendant quelques années, et 
montrer la route à ses filles: une triste expérience apprendra bientôt à 
ces incrédules que cette l'ois la retraite est sérieuse, et que le théâtre fait 
une perte trop réelle. 

On a commencé par l'Opéra-Comique, petite pièce dont l'idée est ingé- 
nieuse, la musique agréable et légère, madame Saint-Aubin a joué le rôle 
de Laure, jeune fille de 17 à 18 ans ; et la manière dont elle l'a joué est 
capable de faii-e tomber nos historiens dans de grands anacbronismes. 
Celte première pièce a été suivie du Prisonnier, charmant ouvrage de 
M. Duval, que le succès n'a pu encore user. Madame Saint-Aubin y a 
joué longtemps le rôle d'une ingénue de quinze ans, avec une grâce par- 
faite ; mais cette fois elle a cédé ce rôle à sa fille cadette, M"" Alexandrine 
Saint-Aubin, âgée de quatorze ans. Elle a pris pour elle celui de la mère, 
et c'est pour la première fois qu'elle l'a joué... On n'a pas trop remar- 
qué de quelle manière madame Saint-Aubin remplissoit ce personnage 
insignifiant : les regards étaient fixés sur sa fille, et je crois que la mère 
en étoit aussi plus occupée que de son rôle. G'étoit un spectacle intéres- 
sant de voir cette jeune aurore se lever sur l'horizon de l'Opéra-Comique, 
au moment où l'astre à qui elle doit le jour est prêt à se coucher. 
M"'^ Alexandrine Saint-Aubin ressemble beaucoup à sa mère pour la 
taille, la figure et la voix; elle promet une ressemblance plus heureuse 
encore avec son talent : son jeu est la nature même ; c'est la véritable 
naïveté de l'enfance ; il n'y a encore ni art, ni imitation. Cette nature est 
trop simple pour notre goût : elle a besoin d'être ornée ; mais en vou- 
lant l'orner, il faut bien prendre garde de la gâter. On eût désiré plus 
de vivacité, plus de jeu, de physionomie : la voix est un peu foible. 
L'embarras du début est pour beaucoup dans ces petits défauts ; mais il 
faut mettre sur le compte de la bonne éducation de la débutante l'avan- 
tage qu'elle a de n'avoir point de mauvaises habitudes, de ne pas multi- 
plier les gestes, d'être simple et naturelle : on s'aperçoit qu'elle est née 
dans une bonne école. 

Enfin, on est arrivé au Concert {[), opéra-comique où il y a quelques 
situations plaisantes et deux jolis rôles d'olTiciers. Madame Duret a lait les 
honneurs de la pièce, et en a glorieusement rempli le titre ; car il n'y a 
point de concert qui ne fût orgueilleux d'une pareille cantatrice... La 
France peut l'opposer hardiment au-X étrangers qui viennent ici faire 
trophée de leur mélodie. Le théâtre Feydeau pourra se servir utilement 
de madame Duret dans quelques pièces où il va beaucoup de chant. Si elle 
devient actrice, ce sera un surcroit de bonheur sur lequel il ne faut pas 
compter : il est très rare que les deux talens se réunissent, sur-tout dans une 
femme. Les actrices qui ont laissé un grand nom à l'Opéra-Comique ne 
passoient pas pour cantatrices, quoiqu'elles eussent l'art de chanter à la 
scène d'une manière à faire oublier toutes les cantatrices de l'Italie... 

C'est bien définitivement, on l'a vu, que M'"'= Saint-Aubiii quittait 
la scène qui avait été le témoin de ses succès, on peut presque 
dire de sa gloire. C'était chez elle une résolution bien arrêtée de 
terminer ainsi son heureuse carrière au plus fort de ses triomphes, 
et toutes instances faites pour la retenir la trouvèrent inébranlable. 
Certains biographes ont prétendu qu'elle se retirait du théâtre parce 
qu'elle était fatiguée des tracasseries et des contrariétés que lui 
causait la jalousie de plusieurs de ses camarades. Il faut avouer 
qu'en ce cas elle aurait attendu quelque temps pour s'en aperce 
voir, puisque ses services à la Comédie-Italienne, devenue l'Opéra- 
Comique, se prolongèrent pendant vingt-deux ans. J'ajouterai que 
sa conduite si empreinte de délicatesse et de désintéressement était 
plutôt de nature à provoquer la sympathie et l'affection qu'à exciter 
de fâcheux dissentiments. En effet, lorsqu'au plus fort de la Révo- 
lution, et alors que la situation de l'Opéra-Comique était loin d'être 
prospère, quelques-uns des plus importants artistes de ce théâtre 
renoncèrent à leur qualité de sociétaires pour exiger des traite- 
ments fixes considérables et bien supérieurs à ce que pouvait rap- 
porter la part entière dont ils jouissaient. M"'" Saint-Aubin, autant 



n'était pas en la circonstance d'un bon goût absolu, et cette image d'une actrice 
« cédant son fonds à ses enlans ■> aurait pu sans inconvénient être négligée par 
lui. Ce qu'il est beaucoup plus intéressant de savoir, c'est que M"" Saint-Aubin, 
en agissant ainsi qu'elle le faisait, n'était pas tout à fait inutile à M"' Dozainville, 
à qui celte petite opération rapportait une quinzaine de mille francs. Voici en 
effet les cliiBres que je trouve dans les registres de l'Opéra-Comique, pour cette 
soirée du -2 avril 1808 : « Représentation au bénéfice de madame veuve Dozain- 
ville: retraite de madame Saint-Aubin, rentrée de madame Duret, début de 
Mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin. Recette: 13,439 fr. ; avec les suppléments : 
14,78J fr. N'est paj comprise la loge de Sa Majesté, non encore payée. » Voici qui 
est p'us éloquent que toutes les railleries. 
(I) Le Concert interrompu, de Berlon. 



LE MENESTREL 



4o 



qu'eux aimée du public, en possession d'une influence égale à la 
leur, toujours dévouée et sur la brèche, n'émit jamais aucune pré- 
tention de ce genre ; et taudis qu'EUeviou et M""= Gontier se fai- 
faient allouer ainsi 12,000 Irancs d'appointements, Martin 14,000, 
et M"" Dugazon jusqu'à 18,000, M""= Saint-Aubin, qui certes eût 
pu les imiter, se contentait des 6 ou 7,000 francs qu'à grand'peine 
alors rapportait la part. Elle se montrait d'ailleurs en toute circons- 
tance bonne et obligeante, serviable pour tous, et loujours prête à 
être utile et agréable à autrui, comme ou l'a vu à propos de 
M""= Dozainville. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



C'est l'exquise et délicieuse s5-mphonie en sol mineur de Mozart, l'un 
des chefs-d'œuvre du maître enchanteur, qui ouvrait le dernière séance 
de la Société des concerts du Conservatoire. Elle a été di e en perfection 
par l'orchestre, avec une délicatesse de style, une finesse d'accent et un 
sentiment des nuances vraiment incomparables. Aussi le public en a-t-il 
manifesté sa satisfaction d'une façon très expressive. Le programme portait 
ensuite l'une des œuvres les plus importantes de M. Saint-Saëns, le Déluge, 
qu'on n'avait encore jamais entendue au Conservatoire. Les idées ont 
marché depuis quinze ans, on n'en saurait disconvenir. On se rappelle 
qu'à cette époque ou environ, lorsque le titre du Déluge parut pour la pre- 
mière fois sur l'alfiche des concerts du Chàtelet, l'audition fut loin de 
passer sans encombre et donna même lieu à l'un de ces beaux tapages 
comme on avait coutume d'en entendre, alors, aux concerts du regretté 
Pasdeloup. Si je ne craignais de faire-un médiocre jeu de mots, je dirais 
que c'est 1' « orage » surtout qui déchaîna la tempête, et dans toute son hor- 
reur. Les sifflets et les protestations partaient a la fois de divers côtés de 
la salle, tandis que d'autre part les applaudissements faisaient rage, et que 
les exclamations, les interpellations, les objurgations se croisaient entons 
sens. Les admirateurs pourtantlinirent par avoir le dessus, et le morceau fut 
bissé, sur leur demande, au milieu de l'émotion qui avait gagné toute la salle. 
Aujourd'hui, on se demande, non sans quelque étonnement, ce qui avaitpu 
faire naître cette émotion si vive. Il est certain que dimanche dernier le 
public du Conservatoire, qui ne saurait assurément passerpour révolution- 
naire au point de vue musical, non seulement a écouté avec le calme 
le plus parfait l'orage du Déluge, mais l'a accueilli par des applaudisse- 
ments très nourris. En vérité, le morceau est extrêmement curieux, con- 
struit, on peut le croire, de main de maître, et d'une puissance d'effet 
parfois surprenante. Il est assez intéressant de se rendre compte de la com- 
position particulière de l'orchestre que l'auteur a employé d ns cette page 
si originale: la petite llùte se joint aux deux grandes flûtes, les deux cla- 
rinettes ordinaires sont remplacées par deux petites clarinettes en mi bémol, 
les trompettes sont au nombre de quatre, do même que les timbales, les 
trombones sont renforcés par une contrebasse en cuivre, un tam-tam vient 
augmenter la batterie, et enfin il y a aujourd'hui une partie d'orgue qui 
n'existait certainement pas quand nous avons entendu l'œuvre naguère au 
Chàtelet. Le Déluge est d'ailleurs aujourd'hui trop connu pour que je croie 
devoir faire une analyse détaillée de cette vaste et puissante composition. 
Je constaterai seulem.nt tout le charme du prélude, dont le joli solo de 
violon a été joué d'une façon si adorable par M. Berthelier, que toute la 
salle a voulu l'entendre une seconde fois. (Et à ce propos, je dirai qu'il 
est souverainement injuste, pour ne pas dire presque inconvenant, que, 
lorsqu'il s'agit d'un solo de cette importance et de cet intérêt, le nom de 
l'artiste ne soit pas inscrit au programme ; outre que ce serait là une satis- 
faction légitime offerte au talent de l'exécutant, ce serait un renseigne- 
ment utile à donner au public, qui est bien aise de savoir qui le charme 
et qui il applaudit.) Il n'y a que des éloges à adresser aux chanteurs, sur- 
tout à M"« Lavigne, à MM. 'Vergnet et Auguez ; quant à M"": Alice 
CognaUlt, dont le talent est indiscutable, il faut la mettre en garde contre 
certaines intonations dont la justesse n'est pas toujours comme son talent. 
En résumé, l'exécution du Déluge a produit sur l'auditoire parfois un peu 
gourmé de la rue Bergère une impression excellente et qu'on peut presque 
qualifier d'inattendue. Cela prouve ce que je disais plus haut, que les idées 
ont marché depuis quinze ans. — La séance s i terminait par la sympho- 
nie en ut mineur de Beethoven, dont je n'ai pas besoin de faire ressortir 
une fois de plus la magnifique interprétation. C'est un des triomphes les 
plu.- éclatants de l'orchestre de la Société. A. P. 

— Concert Colonne. — Après une bonne interprétation de la délicieuse 
symphonie en si bémol de Schumann. l'orchestre du Chàtelet nous a fait 
entendre le prélude de la Reiiie Berthe, une des meilleures pages de M. ■\'ic- 
torin Joncières, dont la dernière audition remontait déjà à pas mal d'an- 
nées. C'est finement orchestré et très mélodique. — Le jeune Risler a dit 
avec un goût parfait, une remarquable sobriété d'expression et une mé- 
thode irréprochable le concerto en ut mineur de Beethoven. Ajoutons 
qu'il a été merveilleusement accompagné. L'ensemble était fait pour 
charmer les vrais musiciens. Pour notre goût personnel, nous 'regrettons 
qu'a la place de la cadence très intéressante qu'il a exécutée, il n'ait pas 
donné celle de Moschelès, qui est superbe. Nous félicitons vivement 



M. Risler de son succès mérité. — M. Vidal a en lui l'étolTe d'un mélodiste 
qu'il étouffera bien certainement s'il se laisse aller par trop aux préoccu- 
pations wagnériennes. A certains moments de son poème symphonique de 
Jeanne d'Arc, il nous semblait qu'on recommençait le prélude de Tristan, 
précédemment dit par l'orchestre : il lui était si facile d'être lui-même! 
Comme, par moments, sainte Marguerite et sainte Catherine jouaient 
agréablement du violon et du violoncelle, et quel joli talent que celui de 
l'archange saint Michel sur la trompette! Mais tout cela tournait court. 
Allons : un bon mouvement, monsieur Vidal, faites un peu moins de mu- 
sique descriptive et faites-nous une bonne symphonie, — une vraie — vous 
le pouvez. — Nous attendions avec une vive appréhension les fragments de 
Rédemption, de César Franck. Ce que nous connaissions des dernières com- 
positions de ce remarquable artiste nous le révélait comme un adepte 
intransigeant des théories modernes. Ces théories, pour la plus grande part, 
ne correspondent nullement à notre conception de la musique, conception 
établie sur une base sévèrement classique, sans que nous proscrivions, 
pour cela, les progrès nécessaires. La mélodie continue n'a pas le don de 
nous émouvoir et nous aimons dans la musique, comme dans tous les 
arts, les contours arrêtés, la symétrie et la belle ordonnance. Les fragments 
de Rédemption, bien dits par M"°" Fursch-Madi, nous ont néanmoins saisi 
par leur caractère de grandeur. C'est écrit d'un style ému et l'orchestration 
en est admirable, nourrie et forte sans jamais être bruyante; c'est là une 
belle œuvre. — Grand succès, comme toujours, pour Soux les Tilleuls, de 
Massene!, admirablement interprété par MM. Boutmy, clarinettiste, et 
Baretti, violoncelliste, et aussi pour la belle et dramatique Marche héroïque 
de Saint-Saëns, à la mémoire d'Henri Regnault. H. Barbedetpe. 

— Concerts Lamoureux. — L'ouverture de concert: « En automne », de 
M. Edouard Grieg, dont le plan ne semble pas dessiné par des lignes 
d'une netteté parfaite, doit-elle être appréciée au point de vue purement 
musical? Nous dirons alors que la mélodie nous en a paru peu caracté- 
ristique, l'instrumentation incolore et déséquilibrée par des caprices d'un 
goût contestable. S'agit-il, au contraire, d'un poème descriptif comme le 
sous-titre de l'ouvrage semble l'indiquer? En ce cas, le tableau nous 
paraît un peu dépourvu de coins lumineux, un peu vague et indécis. .— 
Avec l'ouverture du Vaisseau fantôme, où M. Lamoureux introduit des oppo- 
sitions de ff. et de pp., qui en accentuent le sens descriptif, nous savons 
du moins à quoi nous en tenir, et si, dans les deux ouvertures, il y a de 
l'incohérence, les causes qui l'ont justifiée dans la pensée des deux com- 
positeurs ne sont pas, dans les deux cas, également précises. — La Noce 
villageoise de M. Cari Goldmark est une suite d'orchestre en cinq parties : 
Marche nuptiale. Chant de ta fiancée, Sérénade, Au jardin, Danse. La symphonie 
en la de Beethoven, qui figurait sur le même programme, et dont trois 
morceaux ont été rendus avec une précision et un ciselé merveilleux, 
tandis que le dernier a paru un peu grêle et sec par suite d'une exécu- 
tion trop affinée, a été donnée, le 26 janvier 1862, aux concerts Pasde- 
loup, avec les titres suivants: une Noce villageoise: Arricée des villageois 
Marche nuptiale, Danse des villageois. Festin et Orgie. Il est superflu de dire 
que les deux compositions symphoniques ne se ressemblent que par ce 
côté fantaisiste. D'autre part, si l'idée attribuée à Beethoven n'a jamais 
hanté son imagination, il n'en reste pas moins vrai que le programme 
rédigé pour son œuvre s'y applique aussi bien que celui de la Noce villa- 
geoise de M. Goldmark à l'ouvrage de ce dernier. Ce rapprochement 
curieux une fois signalé, nous ajouterons que l'œuvre de M. Goldmark 
ne nous offre guère que des motifs dont le caractère vieillot et bourgeois 
nous reporte au temps où les formes musicales n'étaient pas encore agran- 
dies, et que la plupart des thèmes nous ont paru manquer de l'ampleur, 
de l'élévation et de la flexibilité nécessaires pour soutenir l'attention pen- 
dant la durée moyenne d'un morceau de symphonie. — On a beaucoup 
applaudi le prélude du Déluge, dont le solo de violon a été bien rendu par 
M. Houffiack. —La suite sur Sylvia, ie Léo Delibes, a été interprétée dans 
la perfection : la Valse lente avec un charme captivant, une grâce indolente, 
un laisser-aller vaporeux, et les Pizzicati ayec une ténuité ravissante. Cela 
parle à l'imagination comme si l'on voyait le spectacle. 

Amédée Boutarel. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Couscrvatoire: symphooie en sol mineur (Mozarl); le Délwje (Saint-Saëns), aoli 

par M""" Coguault et Lavigne, MM. Vergnet et Auguez ; sjmphoaie en ut mineur 
(Beelhoven). Le concert sera dirigé par M. J. Garcia. 

Chàtelet, Concert Colonne: relâche. 

Cirque des Champs-lîlysécs, Concert Lamoureus : Noce villageoise (Goldmark); 
air de Fidelio (Beethoven) par M"" LiUi Lehmann; ouverture de concert (Grieg); 
Rêves (Wagaer), par M'"" Lilli LehmaaQ ; concerto en mi t)émo! pour piano 
(Beethoven], par H'"- Sophie MeLter;air d'Odcroii (Weber), par M'"' Lilii Lehmann; 
ouverture du Carnaval romain (Berlioz). 

— Musique de chambre. — S'il arrive [larfois au critique musical d'être 
embarrassé par les nouveautés que lui offrent à la fois les concerts d'un 
même soir, et de se prêter ainsi à une peu flatteuse comparaison avec 
l'âne de Buridan, son hésitation n'était guère possible mardi dernier, où 
un seul concert, — donné par MM. Heymann, Gibier, Balbreck et Lié- 
geois, offrait de l'intérêt. Après l'audition du 7° quatuor à cordes de Bee- 
thoven, dans lequel les quatre artistes ont su être à la hauteur de leur 
tâche, ce qui n'est pas en faire un mince éloge, on a fort goûté la belle 
voix de M'"" Soubre, interprétant avec beaucoup d'art des mélodies de 
Grieg, et vivement applaudi une charmante composition pour harmonium 



46 



LE MENESTREL 



et piano de César Franck; pour terminer, une œuvre nouvelle, un qua- 
tuor pour piano et cordes de M. Ch.-M. Widor, est venu forcer encore et 
captiver l'attention. Le succès en a été aussi considérable que mérité. 
Dès le thème initiai, si clair et si caractéristique, du premier allegro, — 
thème qui relie entre eux les quatre morceaux — on se sent subjugué; 
radagio est d'une inspiration mélodique personnelle et élevée, et le scherzo 
d'une grâce légère et piquante, d'une délicatesse harmonique extrême, 
avec, partout, d'ingénieux détails de sonorité; le finale, très vigoureux 
d'accent, très coloré, construit avec un art consommé, forme une brillante 
conclusion à une œuvre infiniment intéressante, qui comptera parmi les 
meilleures de M. ^Vidor. Elle a été supérieurement rendue par l'auteur 
au piano, et par MM. Heymann, Balbreck et Liégeois. I. Philtpp. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 



La presse musicale étrangère est unanime, on peut le dire, dans l'ex- 
pression des regrets que lui inspire la mort si inattendue et si cruelle de 
Léo Delibes. Les journaux de tous pays, Italie, Allemagne, Belgique, 
Angleterre, Espagne, Portugal, et jusqu'en Pologne, ont tous consacré au 
grand artiste que la France vient de perdre des articles empreints d'une 
sympathie touchante et formant un véritable concert d'éloges. En Hollande 
aussi, ce douloureux événement a produit une profonde impression, dont 
nous trouvons la trace dans ces lignes d'une correspondance d'Amsterdam 
adressée à la. Fédération artistique de Bruxelles: — » La mort de Léo Delibes, 
le célèbre compositeur français, a produit dans toute la Hollande une vive 
impression. Sa musique y jouit de la plus grande popularité ; Lakmé qst 
un des opéras favoris du public néerlandais et ses adorables ballets Sijloia 
et Goppélia sont considérés ici (même par la coterie allemande) comme de 
Trais chefs-d'œuvre dans leur genre. Aux Concerts philharmoniques de Kes, 
le meilleur moyen de retenir le public jusqu'à la fin du concert c'est de 
terminer celui-ci par un ouvrage de Delibes, qui depuis la mort de Bizet 
est le seul compositeur contemporain qui soit resté véritablement fran- 
çais. » 

— De notre correspondant de Belgique {S février). — Le pauvre Léo 
Delibes aurait bien souffert s'il avait assisté, lundi, à la reprise de Lakmé, 
que la Monnaie nous a donnée ce jour-là. On pouvait espérer que, pour 
rendre hommage à cette mémoire glorieuse, la direction aurait tenu à 
entourer l'œuvre charmante du maitre regretté des soins les plus attentifs, 
les plus minutieux. Elle a cru peut-être que ce x dont elle l'a gratifiée 
sutiiraient. La distribution des rôles, surtout des rôles secondaires, était 
bonne, et, à ce point de vue, on ne pouvait faire mieux. Mais, si quel- 
ques parties de l'interprétation ont été sufEsan es, si, notamment. M"" Sy- 
bil Sanderson a droit à de très vifs éloges, l 'interprétation d'ensemble, 
tout ce qui contribue à traduire un-- œuvre, avec sa couleur, son mouve- 
ment 1 1 son caractère, a laissé beaucoup à désirer. Je ferais volontiers 
bon marché de ce qui manque à M. Yallier pour être irréprochable dans 
le rôle du père de Lakmé, que M. Renaud chantait si magistralement, et de 
ee qui manque à M. Delmas pour être parfait dans celui de Gérald, où 
M. Engel était si remarquable ; l'un et l'autre ont de jolies voix, et ce 
n'est pas de leur faute s'ils n'ont pas l'autorité nécessaire de chanteurs et 
d'artistes pour effacer le souvenir de leurs prédécesseurs; ils ont du moins 
fait preuve de bonne volonté. Mais encore, à ce qu'ils n'ont pas donné, 
un chef intelligent aurait pu suppléer. Les ensembles, les chœurs, l'or- 
chestre, tout cela a été médiocre ; les chœurs chantaient faux, les ensem- 
bles étaient lourds, l'orchestre prenait des mouvements trop lents. J'ai dit 
que M"= Sanderson méritait d'être louée en cette circonstance. Il n'est 
que juste de lui rendre justice. Elle a été une Lakmé tout à fait charmante, 
d'une grâce touchante, tendrement émue ; elle a dessiné très délicatement 
le personnage ; elle en a fait ressortir le caractère doucement dramatique, 
plein de mélancolie et de passion aimable. Les progrès de la jeune artiste 
sont marquants ; de jour en jour, son intelligence scénique se développe 
et s'accentue. Dans ce rôle de Lakmé, elle a donné certainement tout ce 
qu'on espérait d'elle, et plus peut-être. Je ne parle pas de la virtuosité; 
sa voix haut perchée devait tout naturellement briller, dans les notes 
piquées et les contre-jni de l'air des Clochettes. Mais ce n'est pas cela 
qui lui a valu le meilleur de son succès ; et c'est tant mieux, en somme. 

Quelques nouvelles des concerts, maintenant. Dimanche, au deuxième 
concert du Conservatoire, continuation de la série de symphonies de 
Beethoven, avec le concours de M. Arthur De Greef, qui exécutera une 
suite de petites pièces pour le piano, choisies parmi les moins connues 
et les plus légères de l'œuvre du naître. Et prochainement, deuxième 
Concert populaire, consacré en partie aux œuvres de César Franck. — 
De province, m'arrive la nouvelle du vif succès obtenu à Tournai par l'ora- 
torio de Gounod, Rédemption, exécuté, à la Nouvelle Société de musique, d'une 
façon véritablement très remarquable; — et aussi la nouvelle du non 
moins vif succès remporté au deuxième concert du Conservatoire, à Liège, 
par les fragments du Parsifal de "Wagner, et l'audition de la pianiste 
russe. M"' Sophie Menter, qui a littéralement transporté d'enthousiasme 
le public liégeois. L. S. 



— De A'amur : Nous avons assisté mardi soir, dans la salle du théâtre, 
à une audition musicale où l'on ne comptait pas moins de 300 exécutants, 
symphonistes et chanteurs. Mais aussi, à la tête de cette brillante pha- 
lange, se trouvait un artiste passionné pour son art, homme d'intelligence 
et d'énergie peu communes, et qui est à Namur l'àme de cette renais- 
sauce musicale. M. Balthasar-Florence est à la fois compositeur de mérite, 
facteur d'instruments de musique et inventeur. Il nous a fait entendre 
hier plusieurs compositions intéressantes, dont la principale, une cantate 
en trois parties, est d'un effet puissant. Au finale, tous les auditeurs se 
sont levés spontanément aux accents de la Brabançonne, jouée par une double 
fanfare placée au fond de la salle et accompagnée par l'orchestre et par le 
chœur. Nous avons entendu aussi avec le plus grand plaisir M"« Clotilde 
et Amélie Balthasar, deux jeunes violonistes faisant honneur à leur père; 
M'i= Clotilde Balthasar joue avec une correction et une justesse impec- 
cables et elle ne recule point devant les morceaux les plus difficiles des 
■virtuoses du violon. 

— La bienheureuse Cavalleria rusticana du jeune maestro Mascagni, après 
avoir soulevé l'enthousiasme de toute l'Italie, fait maintenant son tour 
triomphal en Allemagne. Les journaux de Munich, où elle vient d'être 
représentée, sont unanimes dans les éloges prodigieux qu'ils adressent au 
compositeur. A Saint-Pétersbourg aussi, l'ouvrage a obtenu un succès 
éclatant. Voici exactement la liste des villes où Cavalleria rusticana doit être 
jouée très prochainement: Moscou, Varsovie, Vienne, Berlin, Leipzig, 
Stockholm, Stuttgard, Nuremberg, Kœnigsberg, Francfort, Mannheim, Gratz, 
Hanovre, Schvverin, Brûnn, Barcelone, Valence, Séville, Saragosse, Bilbao, 
Londres, New- York, Montevideo, Buenos-Ayres, etc. 

— A Naples, à la suite des représentations de son opéra, un banquet 
d'honneur a été ofîert au maestro Mascagni, qui, le moment des toasts ar- 
rivé, s'est mis au piano et a fait entendre quelques morceaux de sa nouvelle 
partition, /es iîan{2a«. 

— On a donné ces jours derniers, à Rome, deux nouvelles opérettes en 
dialecte romanesque: l'une, l'Àbate Luigi, musique de M. Mascetti, l'autre, 
H Tre Bbocci innamorati, de M. Gabrielli, cette dernière au théâtre Rossini. 

— Au théâtre Victor-Emmanuel de Messine, on vient de donner une 
série de vingt-quatre représentations de YEamlet de M. Ambroise Thomas. 
On annonce maintenant la mise à la scène, à ce théâtre, de Cavalleria 
rusticana. 

— Les directeurs de notre Académie nationale de musique s'émeuvent 
parfois des critiques dont leurs façons d'être, de faire et d'agir sont l'objet 
dans certains journaux. Que diraient-ils donc s'ils étaient en Italie, où on 
les ménagerait moins encore peut-être ? Un journal de Naples, la Gazzetta 
teatrale, publiait en gros caractères, dans son dernier numéro, la note sui- 
vante : « Par suite du manque d'espace, nous sommes obligés de remettre 
au prochain numéro la suite des. Cochonneries du théâtre San Carlo (Porcherie 
del S. Carlo) V.'. n Précédemment, en effet, le journal avait publié plusieurs 
articles sous ce titre. 

— Les étudiants romains s'amusent, comme leurs confrères de tous 
pays. Ils préparent en ce moment un spectacle excentrique qu'ils se pro- 
posent de donner prochainement au théâtre Valle. Ce spectacle comprendra 
d'abord une « aetion-mimico-chorégraphico-dansante » intitulée il Ratio 
dei Sabini (l'Enlèvement des Sabins), puis une comédie : Lumt stranieri, ou 
Âmbulanza, ou Mala Pasqua, ou C.walleri.i tosco-umbro-sabello-siculo-romano- 
piemontese-ciociaro rusticana, qui, on le voit, vise l'opéra de M. Mascagni, 
le grand succès du jour au delà des Alpes. Le tout accompagné d' « une 
symphonie écrite expressément, toute flambant neuve et d'un maestro 
étudiant. •> 

— Grand scandale, dit un journal italien, parmi les béguines et les 
cagots de Scandiano (province de Reggio), parce qu'un organiste a imaginé 
de jouer à l'église l'Hymne de Garibaldi. Le fait peut passer au moins pour 
insolite, et je ne sache pas qu'aucun organiste se soit avisé chez nous 
d'introduire dans la musique du service divin la Marseillaise, qui n'est pas 
encore admise dans la liturgie. 

— Tandis qu'ici une commission présidée par le ministre des beaux- 
arts s'occupe — enfin ! — d'une réorganisation de l'Opéra, on s'occupe 
aussi à Milan d'une reconstitution de la Scala. « On vient de nommer à 
Milan, dit un journal de cette ville, une commission pour s'occuper des 
cose délia Scala, commission dont font partie plusieurs personnes distin- 
guées : propriétaires, industriels, sénateurs, avocats, mais pas une qui 
soit au courant de la pratique du théâtre 1 Un vrai emplâtre sur une 
jambe de bois ! » 

— Nouvelles théâtrales d'Allemagne. — Berlin : Le Vaisseau, fantôme de 
Wagner vient de fêter sa centième représentation à l'Opéra royal. La pre- 
mière avait eu lieu le 7 janvier 1844. — Hamdourg : On signale au théâtre 
CarlSchultz la réussite d'une opérette intitulée Saint Cyr, dont la première 
représentation a eu lieu le 10 janvier. Auteurs: MM. 0. Walther et R. 
Dellinger. — Leipzig : M. F. Schrodter, de l'Opéra de Vienne, vient de 
débuter d'une façon très heureuse au théâtre municipal dans le rôle de 
"Wilhelm de Mignon. — Lubeck: Aida a efl'ectué le 17 janvier sa première 
apparition au théâtre municipal. Succès de partition et d'interprétation. — 
Stralsl-nd : M. Dibbern, chef d'orchestre du théâtre municipal, vient de 
faire représenter sur cette scène, une opérette nouvelle en 3 actes de sa 



LE MENESTREL 



composilion inlitulée Momieur l'Arrogance, quia remporté un certain succès. 
— Vienne : Le public du ttiéâtre Ander Wien a accueilli très chaleureusement 
une nouvelle opérette intitulée l'Oiseleur, dont MM. West et Held ont écrit 
le livret et M. L. Zeller, la musique. 

— Le comité du monument Mozart à Berlin, dont nous avons annoncé 
la formation, vient de tenir une séance importante. li y a été décidé que 
le monument projeté serait érigé non pas seulement en l'honneur de 
Mozart, mais à la gloire de la célèbre trinité musicale Haydn-Mosart-Belho- 
ven. L'emplacement choisi pour ce monument serait une des allées du 
Thiergarten. Une souscription publique va être ouverte. 

— La Société Liederkranz, à Mannheim, vient de se signaler par une audi- 
tion très remarquable du Désert, sous la direction du maître de chapelle 
de la Cour M. Sanger. Le chef-d'œuvre de Félicien David a remporté à 
Mannheim son triomphe accoutumé, 

— Le Quatuor Rosé, de l'Opéra impérial de Vienne, se propose de faire, 
a la fin de ce mois, une tournée artistique en Italie, pour se faire entendre 
à Venise, Milan, Bologne, Turin, Rome et Naples. Ce quatuor est ainsi 
composé : MM. Arnold Rosé, concert-meisler à l'Opéra de Vienne ; Sigismond 
Bachrich, soliste à l'Opéra et professeur au Conservatoire ; Augusie Siebert, 
membre de la chapelle impériale et de l'orchestre de l'Opéra; Renaud Hum- 
mer, soliste à la chapelle et à l'Opéra. 

— On signale la déconfiture de plusi eurs directions théâtrales allemandes. 
A Breslau, le directeur du théâtre municipal, M. Forster, après s'être vu 
obligé d'engager une danseuse de corde pour attirer le public, a déclaré 
ne plus pouvoir continuer l'entreprise. D'autre part, on annonce la fer- 
meture imminente du théâtre de la cour d'Altenberg. Enfin, à Ulm. le 
directeur du théâtre municipal vient de déposer son bilan. 

— A Porto, les insurrections militaires n'ont pas empêché qu'on repré- 
sente Lakmé au théâtre de la ville, avec M™ Nevada et le ténor Del Papa. 
Opiniond'un critique portugais: « Le poème de MM. Gondinet et Philippe 
Gille est magnifique et va droit au cœur. Quant à la musique de Delibes, 
elle transporte. Le tout est présenté avec une correction parfaite. On reste 
sous le charme du délire pendant toute l'interprétation. Emma Nevada 
a été remarquable comme jamais! Elle a fait une ravissante créature des 
Indes. Ses yeux, ses gestes, sa voix sont surprenants. On se croirait dans 
un autre monde. » 

— On a représenté au théâtre de la Trinité, de Lisbonne, l'opéra-comi- 
que : A Maria de Silves, dont nous avions annoncé la prochaine appari- 
tion en faisant connaître que le compositeur, M. Joao Guerreiro da Costa, 
était mort avant de voir son ouvrage parvenir à la lumière. Les paroles 
sont de M. Lorjo Tavares ; quant à la partition, elle n'était pas complète- 
ment orchestrée, et une bonne partie du second et du troisième acte a dû 
être terminée, sous ce rapport, par le professeur Fialho et par M. Gazul, 
chef d'orchestre du théâtre. L'ouvrage paraît d'ailleurs avoir obtenu un 
brillant succès. 

— A Londres, signalons quelques nouveautés chorégraphiques, un peu 
en retard sur les fêtes de Noël, date ordinaire de l'apparition des ou- 
vrages de ce genre. Pour l'Alhambra, c'est un ballet d'action, la Belle au_ 
bois dormant, avec musique très réussie de M. Jacoby, décors de M. Ryan, 
costumes de M. Alias, et danses, bissées chaque s.oir, de M"'= Lignani et 
de M. Vicenti. Pour l'Empire-Théàtre, c'est Dolhj, ballet-pantomine en 
cinq tableaux, avec danses de M"" Katie Lanner et musique un peu pâle 
de M. L. de Wenzel. Au théâtre du Prince-of-Wales, c'est/a Rose et l'An- 
neau, opéra boufTe-pantomime, dont le succès est très grand grâce à la 
musique légère de M. Slaughter et à une mise en scène très curieuse. 
Le Surrey-Theater, le Britannia, le Pavillon et le Grand-Théâtre ont 
aussi donné des ouvrages nouveaux du même genre. 

— Du danger de rendre compte d'un spectacle... avant qu'il soit pro- 
duit. Le tribunal de Londres a condamné un journal de cette ville, le 
aunday Times, à 200 livres sterling (S, 000 francs) de dommages-intérêts 
pour avoir publié un télégramme de New-York constatant la froideur qui 
avait accueilli le début de l'acteur Terris, alors que ce début n'avait eu 
lieu que quarante-huit heures après. Ce que c'est que de vouloir être 
informé rapidement! 

— L'annuaire musical anglais, qui vient de paraître, ne contient, cette 
année, pas moins de dix mille adresses de professeurs, tant chanteurs 
qu'instrumentistes. A Londres seul, on compte plus de sept cents violo- 
nistes, environ cent flûtistes et autant de cornettistes. Par contre, la 
famille des joueurs d'ophicléide n'a qu'un unique représentant dans la 
capitale anglaise. Une autre particularité de l'annuaire de 1891 est la pre- 
mière appavition, dans cette publication, du nom d'un professeur de viola 
di gamba. Le catalogue général des œuvres musicales anglaises publiées 
dans l'année accuse: un grand opéra (Thorgrim), cinq opéras-comiques ou 
opérettes, cinquante oratorios ou cantates et environ treize cents mélodies 
et ballades. 

— On sait que deux des théâtres les plus importants de New-York ont 
récemment disparu dans les flammes. Du rapport puljlié au sujet de cette 
double catastrophe, il résulterait que les incendies auraient eu pour pre- 
mière cause la combustion des fils électriques, qui n'étaient pas sutïisam- 
ment isolés. Ce serait donc à dire qu'il n'y aurait pas plus de sécurité 
avec la lumière électrique iju'avec le gaz? 



A New- York, un certain nombre de dilettantes et d'amateurs de mu- 
sique se sont réunis en congrès pour aviser aux moyens de fonder en 
cette ville un Conservatoire national de musique. Tout donne lieu de 
croire que ce projet ne tardera pas à être mis à exécution. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

Cette semaine, la commission supérieure des théâtres a continué la 
discussion du nouveau cahier des charges de l'Opéra Un membre, qu'on 
ne nomme pas, a prétendu qu'il y avait quelquefois désaccord entre les 
principes généraux exposés par le ministre et le détail des articles du 
cahier des charges. Il demandait en conséquence la nomination d'une 
sous-commission, qui ferait un rapport et « apporterait à la commission 
des solutions conformes à ses vœux ». Si on était retombé dans ces rap- 
ports et ces sous-commissions, dont on fait un si fâcheux abus en France, 
on peut dire que la « question » était de nouveau enterrée. C'est peut-être 
d'ailleurs ce que désirait le « membre » qu'on ne nomme pas. Le ministre 
s'est élevé avec raison contre cette proposition. Il a été seulement décide 
qu'après la première lecture des articles, on procéderait, comme à la 
Chambre, à une deuxième délibération qui permettrait de reviser les 
articles votés. On a ensuite voté les articles 1"2 â 16. Sur l'article 17, qui 
concerne le prix des places, une longue discussion s'est engagée. Il a été 
décidé que l'abonnement ne serait pas mis en adjudication, comme il 
était proposé, et que, parmi les petites places, celles du parterre ne 
seraient pas diminuées, afin de ne pas mêler au public des grandes 
places des personnes qui pourraient n'être pas habillées chez le tailleur 
Dusautoy. Notre collaborateur Moreno reviendra prochainement sur toutes 
ces questions, quand le cahier des charges aura été complètement arrêté! 
En attendant, continuons de nous associer aux péroraisons éloquentes 
des articles si intéressants que M. Gaston Calmette consacre dans le Figaro 
à ces discussions d'actualité. Comme l'ancien Caton, M. Calmette a, lui 
aussi, son delenda Cartliago, et il y tient, avec raison : « Rien n'est encore 
décidé quant à la nomination du nouveau directeur de l'Opéra. Il faut, 
avant tout autre examen, que le cahier des charges soit terminé, et il ne 
le sera pas avant deux semaines encore. Mais ce qui est certain, c'est 
qu'il y aura un « nouveau » directeur. MM. Ritt et Gailhard, qui refusaient 
énergiquement, il y a trois mois, de consentir au paiement des 300,000 
francs que l'État réclamait pour la réfection des décors, seraient, paraît-il, 
tout disposés maintenant â payer cette somme. Cette générosité posthume 
ne peut rien modifier d'ailleurs. Ou ces messieurs doivent les 300,000 
francs et ils ne donnent rien : ils font une simple restitution. Ou ils ne 
doivent rien, et il faut que les profits soient énormes pour qu'ils consen- 
tent à un pareil sacrifice. L'argument légal était la destruction du maté- 
riel; mais les vraies raisons étaient dans le délabrement artistique de 
l'Opéra auquel les 300,000 francs ne remédieront pas. Il ne faut pas l'ou- 
blier. » 

— Aujourd'hui, à l'Opéra, représentation populaire à prix réduits. On 
donnera Sigurd. Cette ssmaine, chez MM. Ritt et Gailhard on a fait une 
reprise du Cid avec M"^ Caron et le ténor Duc, tous deux fort applaudis. 

— « Et l'Opéra-Gvmique? dit M. Magnard dans le Figaro. Va-t-on laisser 
éternellement subsister dans le quartier le plus central de Paris le cloaque 
où fut jadis le temple de l'art si éminemment français? Va-t-ou recom- 
mencer place Boieldieu ce qui s'est passé pour la Cour des Comptes, dont 
les ruines et le sol sont restés improductifs depuis vingt ans? Il faut que 
le o-ouvernement prenne une résolution, qu'il se décide soit à reconstruire 
le théâtre incendié, soit â aliéner les terrains et à y laisser édifier des 
maisons de rapport. » Justes objurgations. Mais les Parisiens auront 
peut-être avant peu — mieux vaut tard que jamais — satisfaction au sujet 
de la reconstruction d'un théâtre qui leur est cher. Un plan des plus 
ingénieux, que M. Magnard connaît aussi bien que nous à cette heure, 
a été soumis au ministre des Beaux-Arts et paraît avoir son approbation. 
Si les Chambres ne. mettent pas d'obstacle à ce projet très avantageux, 
Paris aura bientôt son nouvel « Opéra-Comique ». 

— Le Comité de la Société des, compositeurs de musique vient de re- 
nouveler son bureau pour l'année 1891 de la façon suivante : 

Président: M. Victorin Joncières ; —Vice-présidents: MM. Altès, Guil- 
mant, Pfeiffer et Weckeiiin; — Secrétaire-rapporteur: M. Arthur Pou- 
gin ; — Secrétaire général : M. Balleyguier ; — Secrétaires : MM. Lavello, 
Michelot , de la Tombelle, A. Vinée, — Bibliothécaire-archiviste : 
M. Weckerlin ; — Bibliothécaire-adjoint et trésorier: M. Limagne. 

— Cette semaine a eu lieu, au Conservatoire, l'examen trimestriel pour 
les pensions à accorder par le ministère des beaux-arts. Ont obtenu la 
pension : M. Fenoux et M"= Suger, élèves de M. Maubant; M. Esquier et 
M"": Dufresnes, élèves de M. Worms; M"=s Dux et Haussman, élèves de 
M. Got. 

— Nous avions déjà le Faust de Gounod, la Damnation de Faust d Hector 
Berlioz, et un Faust de Spohr, sans compter celui de Schumann ; nous 
avions aussi le ilefistofele de Boito ; nous allons avoir un Méplustophétés, 
grande pièce à spectacle, avec ballet, chœurs, soli, duos, etc., etc., dont 
le livret a été tiré par MM. Armand Silvestre et Léonce Détroyat, de la 
légende de Faust d'Henri Heine, et dont la musique sera écrite par cinq 
prix de Rome. Le premier acte de cette pièce, qui comportera une grande 
mise en scène, est confié en efl'et à M. Samuel Rousseau; le second, â 
à M. Piernê ; le troisième, à M. Gabriel Marty ; le quatrième, à M. Georges 



I.E MÉNESTREL 



Hue ; le cinquième, à M. Paul Vidal. Où, maintenant, cette pièce sera- 
t-elle jouée? Quel est le directeur qui acceptera de la monter? C'est ce que 

nous ne saurions dire. Mais il y aurait certainement là, de la part d'un 

directeur, une tentative intéressante et curieuse. 

— Notre collaborateur et ami Arthur Pougin vient de réunir et de faire 
paraître en une fort élégante brochure de 120 pages (Fischbacher, éditeur), 
la série d'articles si intéressants et si curieux qu'il a publiés dans ce 
journal sur le Théâtre à l'Exposition universelle de 1889. Les lecteurs du 
Ménestrel n'ont pas oublié cette étude si vivante et si variée sur tout ce 
qui concernait l'art théâtral à l'Exposition, étude qui n'a été faite dans 
aucun autre recueil, et qui a été pour l'auteur une occasion de réunir et 
de grouper sur le théâtre une foule de renseignements précieux, qu'on 
chercherait vainement dans une autre publication. Selon son habitude, 
d'ailleurs, M. Pougin a remanié son travail pour le présenter au public 
sous cette forme nouvelle et définitive, etil l'a augmenté encore de détails 
complémentaires et pleins d'intérêt. 

— On sait le succès qu'obtiennent depuis trois ans les représentations si 
piquantes et si vraiment artistiques du Cercle funambulesque, qui s'est 
créé dans le but de remettre en honneur la pantomime classique française 
et tout ce qui se rattache à l'ancien spectacle de la Foire, si curieux et si 
original. Deux des membres du Cercle, deux écrivains experts eu la ma- 
tière, MM. Félix Larcher et Paul Hugounet, se sont proposé, à leur tour, 
de tracer ses annales et de reproduire les hauts faits d'une entreprise 
absolument désintéressée et dont les résultats artistiques sont aujourd'hui 
si vivement appréciés. C'est sous la forme d'élégants fascicules in-S", fort 
joliment illustrés, que les Soirées funambulesques paraîtront désormais, à 
intervalles indéterminés, mais le jour même de chaque nouvelle représen- 
tation. Le premier est tout à fait charmant et fait bien augurer de la suite 
de la série. 

— L'orgue de chœur de Notre-Dame de Paris a été restauré et trans- 
formé récemment avec le plus grand soin par MM. Merklin, d'après le 
nouveau système électro-pneumatique, he Rapport de la commission d'exper- 
tise sur cet instrument, tout à son éloge et à celui des habiles factem-s, 
vient de paraître en une élégante brochure illustrée, à l'imprimerie 
De Soye. 

CONCERTS ET SOIRÉES 

Il n'est pas d'école de musique privée qui ait jamais donné de 
meilleurs résultats que l'Institut Musical fondé et dirigé par M. et M"= Oscar 
Comettant et qui vient d'entrer dans sa vingtième année d'existence. 
Nous avons assisté, le samedi -31 janvier, salle Pleyel, à l'audition des 
élèves des cours que fait lui-même notre éminent professeur M. Marmontel, 
père, et nous sommes sortis charmés de cette soirée d'élèves dont quel- 
ques-unes sont déjà de véritables virtuoses. Chez toutes on voit l'em- 
preinte de la belle méthode Marmontel, qui caractérise à un si haut degré 
notre école française du piano, à la fois élégante, correcte et classique. Nos 
plus sincères compliments à M''''^ Sanchez, Mériel. Boghen, Brunel, Tan- 
guy, Sicard, Marthe et Marguerite Le Sidaner, Frantz, Heimann, Mathias, 
Marchand, Arnold, Rosa Bonheur, Lucien et Duquesnoy. A cette audi- 
tion se sont fait entendre le violoncelliste M. F. Ronchini, dont les mor- 
ceaux de genre ont le pouvoir de séduire le public, et un jeune chanteur, 
ténor d'avenir, M. Léon David. 

— Dimanche dernier a eu lieu chez M"'« Rosine Laborde une très intéres- 
sante audition d'élèves qui a fait le plus grand honneur t l'enseignement 
du renommé professeur. M"'= Maugé, dans 1 air de Lakmé, et M"<= Ledant, 
dans l'arioso du Prophète, ont été très fêtées. On a beaucoup applaudi aussi 
M"' OIstein et M. Depère dans le duo du Roi l'a dit. M'" de la Blanche- 
tais dans une romance de M. G. Pfeiffer, Pour mon liieti-aimé, et M"' Lévy 
dans la chanson mauresque i'Aben-Hamet. Ces deux dernières ont réuni 
leurs jolies voix pour dire la prière de ce même Aben-Hamet, dont 
M"« Vassalio et Meignant ont également très bien ch'anté le duettino. En 
résumé, succès pour les charmantes élèves, pour leur excellent maître et 
pour le programme, très heureusement^combiné. 

— Mardi dernier, M. et M""> Louis Diémer donnaient leur première soi- 
rée musicale, qui a très brillamment inauguré la série annoncée pour cet 
hiver. Au programme, M^e Krauss, toujours cantatrice lyrique merveilleuse 
et qui a produit grand effet dans des lieder de Schumann, l'air d'Alceste et 
le Cavalier, de M. Louis Diém.er, M"« M. Pregi, pleine de grâce, MM. Mar- 
sick, Loys, Guidé, de Bailly, Risier et, bien entendu, le maître de la mai- 
son, qui a joué plusieurs morceaux classiques avec la perfection que l'on 
sait. La soirée, commencée par le quintette de Schubert, la Truite, s'est 
terminée, au milieu des bravos de tous, par les Danses norvégiennes, de 
Grieg, jouées à quatre mains par M. Louis Diémer et M. Risier. 

— Concerts et soiiiées. — Brillante réunion musicale des élèves de M— Rouffe- 
David, dans ses salons, rue Rochechouart, 45. L excellent professeur de chant et 
de piano a obtenu, ainsi que ses élète.T, un vit succès. — Dimanche dernier, à 
Neuilly, dans la salle des Fêtes de l'Hôtel de Ville, grande malince-concert au 
profit de l'Association des Dames françaises. Cilons, parmi les arlisles, M"' Au- 
doussel, qui a très bien interprété, avec le concours de MU. Binon et BelviUe, 
un trio de Mendelssohn et deux charmants morceaux d'Elis Borde: Prélude cl 
Valsc-Cunccrt, qui ont eu un vif succès. Très applaudis aussi M"= S. Delaunay et 



M. Calmettes, qui prêtaient leur concours à cette brillante matinée. — Au der- 
nier concert du Cercle Militaire, organisé par M. Cobalet, on a grandement fètc' 
M"" Taohel, dont la jolie voix a fait merveille; on lui a bissé le sonnet de 
M. Duprato: Il élnit nuit déjà. MM. Rondeau, Griner, Damaré, Tervil, Dubois, 
Raynette et M"» Gpsy ont eu aussi leur bonne part de bravos. — Le grand con- 
cert annuel que le compositeur A. Decq a donné ces jours derniers salle Érard a, 
comme les années précédentes, complètement réussi. Un public nombreux et 
choisi était venu applaudir la virtuosité et les œuvres nouvelles du maestro, très 
bien exécutées par le ténor Quinet, la basse Pélaga, M"" Lal'arge et M"" Marguerite 
Gay. — Très brillant concert de début donné, lundi 2 février, à la salle Eiard, par 
M"' Henriette Le Clerc, élève de M. G. Pierné, avec le concours de son profes- 
seur et de MM. A. Lefort et Casella. Un public nombreux et distingué a chaude- 
ment applaudi la jeune artiste. — Mercredi dernier a eu lieu, dans un des salons _B 
de la maison Pleyel, une audition d'élèves de M"" Marie Jaëll. On a beaucoup 
remarqué le toucher délicat et poétique de la plupart d'entre eux et l'on a parti- 
culièrement encouragé une toute petite élève âgée de dix ans, qui a joué le n" 1 
des h'reissieriana, de Schumann. — Dimanche dernier, chez M'"° Hermann, 9, rue 
Gounod, matinée musicale des plus intéressantes, dans laquelle l'éminent pro- 
fesseur a exécuté, devant un public .choisi, la ballade en sol mineur de Chopin, 
ainsi que le quinlette de Schumann, avec MM. Rémy, Guidé, Parent et Casella. 
M"'°Deléage a chanté avec un goût exquis deux mélodies de Saint-Saêns ; M. Ciampi, 
un air charmant de F. Godefroid ; l'aimer, qui lui a été bissé. — A la dernière 
matinée du ministre de 1 intérieur, où M"" Constans portait cette fois c une ravis- 
sante robe en velours gris soutachée de perles », nous disent les reporters, le 
jeune et remarquable pianiste Léon Delafosse, a obtenu le plus grand succès avec 
te Chant d' Avril d& Th. Lack, qu'on lui a bissé, la Valse r.ipide du même auteur, le 
Réveil de Théodore Dubois, une Polonaise de Chopin et une Gavotte de Bach. — 
La dernière matinée d'élèves de Louis Diémer a élé des plus brillantes. Parmi les 
sujets les plus applaudis cilons MM. A. Bonnel, Louis Aubret, Gabriel Gaudoin, 
Despringalle et surtout MM. Pierrot et Quévremont, qui ont exécuté avec une 
verve et un brio remarquables la belle suite concertante pour deux pianos de 
Théodore Lack sur Syluia, de Léo Delibes. — M""^ Burguet-Duminil vient de 
donner un concert salle Pleyel. KUe a joué toute une série de pièces de Bach, 
Uaendel, Mendelssohn, Chopin et Liszt, avec un talent très sérieux. On a applaudi, 
et c'était justice, la correction de son style et l'aisance de son mécanisme. 
MM. Rémy et Loeb, qui prêtaient leur concours à ce concert, ont été, eux aussi, 
fort appréciés, le premier dans le Rondo capriccioso de Saint-Saëns et le second 
dans deux pièces de M. G. Fauré. 

— Lundi prochain, salle Erard, à 4 heures du soir, audition de musique clas- 
sique donnée par M"" N. Janotha, une pianiste de réputation en Angleterre. 

NÉCROLOGIE 

Une artiste qui avait fourni une très honorable carrière à l'Opéra 
et qui, tout récemment encore, au trop fugitif Théâtre-Lyrique de 
M. Verdhurt,, avait remporté un succès très franc dans Samson et Dalila de 
M. Saint-Saèns, M'"= Rosine Bloch, est morte presque subitement, di- 
manche dernier, à Nice, où elle était allée pour assister à la représentation 
de l'opéra de M. Salvayre, Richard lll. En rentrant en voiture de Nice à 
Monaco, après le spectacle, elle avait été saisie par le froid ; à peine au 
lit, elle fut prise d'une fièvre intense, une congestion pulmonaire se 
déclara le lendemain, et dimanche matin elle expirait. Rosine Bloch avait 
fait ses études au Conservatoire, dans la classe de Battaille pour le chant, 
dans celle de Levasseur pour l'opéra. En 1865 elle obtenait le premier 
prix de chant (avec M"^* Mauduit et Marie Roze) et le premier prix d'opéra 
(avec M"° Mauduit), ;:t le 10 novembre de la même année elle débutait de 
la façon la plus heureuse, à l'Opéra, dans le rôle d'Azuceua du Trouvère, 
où le superbe métal de 'sa voix faisait merveille. Son succès s'accentua 
encore dans le rôle de Fidès du Prophète, et surtout dans Léonor de la 
Favorite, où rayonnait son opulente beauté Israélite. Elle créa, en 1866, la 
Fiancée de Corinthc. de M. Duprato, et en 1S72, la Coupe du roi de Thulé, de 
M. Eugène Diaz. L'un des derniers ouvrages dans lesquels elle se montra 
à ce théâtre fut Aida. Elle quitta l'Opéra il y a quelques années et l'on 
croyait qu'elle avait dît complètement adieu à la scène, lorsqu'on la vit 
reparaître il y a quelques mois, comme nous l'avons dit, au Théâtre- 
Lyrique, dans tout l'éblouîssement encore de sa beauté vraiment sculp- 
turale. M"^ Bloch était, dit-on, âgée de quarante-deux ans. 

— On nous annonce de Bruxelles la mort, après une courte maladie, du 
baryton Emile Blauwaert, auquel son talent de chanteur et de comédien 
avait valu une renommée rapide. Blauwaert, qui était Belge, avait fait d'a- 
bord carrière en Belgique el en Hollande. Venu à Paris il y a une dizaine 
d'années, il fut, avec son compatriote Van Dyck, un des chanteurs préfé- 
rés des Concerts Lamoureux. Il acheva de s'y former, surtout au style 
wagnérien. Blauwaert fut l'un des interprètes de la superbe et unique 
représentation de Lohengrin à l'Éden. Son renom l'avait fait engager au 
théâtre de Bayreuth, où il reprit, avec une grande supériorité, le person- 
nage de Gurnemanz dans Parsijal. Blauwaert avait encore chanté à Lon- 
dres, à Vienne, à Berlin. L'œuvre qu'il préférait, avec celles de Wagner 
et de Peter Benoit, était la Damnation de Faust, et Méphistophélès lui a 
valu de grands succès de chanteur et de diseur. 

— D'Italie nous apprenons la mort du marquis Giuliano Capranica 
del Grillo, époux de la célèbre tragédienne M"'= Adélaïde Ristori. Son 
frère, Luigi Capranica, était mort lui-même peu de jours auparavant. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



Dimanche IS Février 1891. 



3!24 - 57- ANrâ - IN^ 7. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉA^TRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser fkanco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un on Texte seul • 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste ea sus. 



SOMMAIRE -TEXTE 



I. Lï Messe en si mineur de J.-S. Bach (1" article), Julien Tiersot. — II. Semaine 
théâtrale : Critique fin de siècle ; les modes du langage. Oscar Comettant. — 

III. Une famille d'artistes : Les Saint- Aubin (9' article), Arthur Pougin. — 

IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 
Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le*numéro de ce jour : 
NULLE AUTRE QU'ELLE! 

nouvelle polka de Philippe Fahriiach. — Suivra immédiatement: Sous les 
tilleuls, valse alsacienne de Pail Rougnon. 



CHANT 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de chant: Muguets et Coquelicots, n" 1 des Rondes et Chansons d'avril, de Cl. 
Blanc et L. Dauphin, poésies de Georges Auriol. — Suivra immédiate- 
ment : Ne parle pas, nouvelle mélodie de H. Balthasar-Florence, paroles 
de C. FusTER. 



LA MESSE EN SI MINEUR 

DE J.-S. BACH 



Dimanche prochain 22 février '1891, la Société des concerts 
du Conservatoire doit faire entendre enfin, pour la première 
fois en France, la Messe en si mineur de Sébastien Bach, une 
des plus magnifiques œuvres du maître incomparable. C'est 
un assez grand événement artistique, et qui nous sort assez 
heureusement des banalités de notre vie musicale habituelle, 
pour que nous n'hésitions pas à fixer dès aujourd'hui sur lui 
toute notre attention. Nous allons donc, dans une étude 
préliminaire, déterminer du mieu.x qu'il nous sera possible 
les circonstances historiques dans lesquelles cet ouvrage a 
été produit; après audition, nous considérerons l'œuvre en 
elle-même et dégagée de tout élément extérieur. 

*"* 
Bach était depuis une dizaine d'années fixé à Leipzig, où, à 
l'âge de trente-huit ans , il avait enfin trouvé une position 
stable, lorsqu'il conçut la première idée de cette œuvre mu- 
sicale et en réalisa en partie l'exécution. Jusqu'à celte année 
1723 qui vit son installation définitive dans la ville saxonne, 
il avait, véritable Juif errant musical, parcouru dans tous 
les sens l'Allemagne du nord, d'abord pour étudier, puis 
pour trouver une fonction digne de lui. Ses pérégrinations 
commencèrent tôt. Agé de dix ans, son père meurt, et, quit- 
tant Eisenach, il s'en va chercher asile chez un frère aîné, 
à Ohrdruf, bourgade des montagnes de la Thuringe: il s'en 



échappe à quinze ans, et, accompagné d'un seul camarade 
du même âge que lui, s'en va bravement par les routes, à 
pied, tout au nord de l'Allemagne, à quatre-vingts lieues de 
son pays, à Lùnebourg, près de l'embouchure de l'Elbe et de 
la mer; il y gagne sa vie à chanter au chœur de l'église et 
à faire une partie de violon d'orchestre. Les journées que le 
métier lui laisse, il les emploie à aller à Hambourg, où il 
sait qu'il entendra un organiste, Reinken, auprès duquel il 
pourra trouver du nouveau et faire des progrès : ce sont 
quarante kilomètres à faire à pied , autant pour le retour; 
mais qu'est-ce cela? A la même distance à peu près est une 
autre petite ville, Zelle, où l'on exécute parfois de la musique 
d'orchestre française : cela pique la curiosité de notre vaga- 
bond musicien; il va s'y promener aussi, et, gravement, 
étudie et analyse le mouvement musical de l'Ecole de Zelle. 
Enfin il a dix-huit ans: il est temps qu'il revienne au pays 
natal, ou tout au moins qu'il s'en rapproche; il va d'abord à 
'^''eimar, jouer du violon à l'orchestre ducal; puis une nou- 
velle occasion le ramène en Thuringe : il est nommé orga- 
niste à Arnstadt, ville de dix mille habitants; il y reste 
quatre ans. Entre temps, il regarde de nouveau vers le nord : 
à Lubeck est un célèbre organiste, un maître, Buxtehude, 
dont il n'a jamais encore eu l'occasion d'étudier le talent et 
les procédés: Lubeck est bien plus loin encore que Lune- 
bourg et Hambourg, ce sont quelque cinq cents kilomètres 
à faire, et nous sommes un siècle et demi avant les chemins 
de fer: il n'importe ; Bach va à Lubeck et y reste quatre 
mois ; il y resterait même davantage et y prendrait volon- 
tiers la succession de Buxtehude , qui est vieux et veut se 
retirer; mais, en même temps que l'orgue, il faut prendre 
aussi la fille de l'organiste : c'est une condition sine quel non ! 
Bach la trouve un peu austère , il revient à Arnstadt. Ce 
n'est pas pour longtemps : une ville un peu plus importante, 
Mulhausen, lui offre une position supérieure; il n'y reste 
d'ailleurs que juste une année et devient organiste de la 
Cour de Weimar. Là, pour la première fois, il reste tran- 
quiUe et stationnaiie pendant neuf années; puis, âgé de 
trente-deux ans, il passe au service du prince d'Anhalt- 
Côthen, où il reste jusqu'à sa trente-huitième année. Les 
princes d'Anhalt sont de la plus vieille noblesse allemande; 
mais il faut avouer que leur capitale, Côthen, n'a jamais 
été un centre d'aucune chose: à ne regarder que le chiffre 
des habitants, elle ne se tient guère au-dessus du niveau de 
nos plus médiocres chefs-lieux de départements français; 
cependant, Bach y eut passé peut-être toute sa vie s'il y avait 
trouvé toujours la cordialité et l'admiration que lui témoi- 
gnait le prince durant les premiers temps de son séjour. 
Mais enfin il fallut partir: il vint à Leipzig et fut nommé 
cantor, c'est-à-dire directeur de l'enseignement musical, dans 



50 



LE MÉNESTREL 



la principale école de cette ville, la Thomas-schule; et, son 
ambitioa étant pleinement satisfaite par l'obtention de cette 
place qui lui rapportait en ildO, à quarante-cinq ans, la 
somme annuelle de 700 thalers (1) — 2625 francs, si je sais 
bien compter, — il y reste vingt-sept ans , jusqu'à sa 
mort. 

Pour qui est familier avec la vie des musiciens français, 
une pareille existence, qui était celle de tous les musiciens 
allemands , est presque incompréhensible. Les Français, 
malgré tout ce que leur caractère peut avoir de capricieux et 
changeant, sont cependant gens éminemment stables en 
matière de résidence ; il est vrai que, pour l'artiste français, 
il n'en est qu'une possible, Paris. Voyez, dans le même 
temps où Bach courait patiemment à travers l'Allemagne, 
comment vivait chez nous son digne contemporain Rameau: 
exilé par les nécessités de la vie (car c'était pour lui un 
véritable exil) dans une ville de province, il y étouffe; son 
génie veut se manifester, il le sent, mais il lui faut pour 
cela un autre milieu que celui de Clermont-Ferrand : c'est à 
Paris seul qu'il le trouvera et il fait tout au monde pour y 
revenir. Un demi-siècle plus tard, c'est encore à Paris que 
viendra Gluck, Dans un pays voisin, une autre capitale, 
Londres, attire Haendel. Et pendant ce temps, Bach vit en 
des villes dont les plus populeuses ont à peu près l'impor- 
tance de Reims ou d'Amiens, dont les autres sont approxi- 
mativement équivalentes à Rambouillet, Provins ouEtampes! 

C'est que si en Allemagne il n'y a pas de Paris, en revanche 
toutes les villes sont des capitales. Toute la force intellec- 
tuelle de la nation ne vient pas, comme en France, converger 
en un seul point, mais reste également distribuée sur les dif- 
férentes parties du territoire. Toutes les villes allemandes 
peuvent devenir, à un moment donné, des centres musicaux 
d'où partent des œuvres destinées à rayonner sur le monde 
enVwT. Don Juan est né à Prague, le Freischiitz à Dresde, Lohen- 
grin à Weimar. Aujourd'hui encore, bien que l'esprit de 
centralisation ait commencé à envahir l'empire allemand, 
Bayreuth est considéré par beaucoup comme la ville sainte 
de la musique, et Carlsruhe donne asile à de grandes œuvres 
françaises dédaignées par nous-mêmes. Ajoutons à cela qu'à 
l'époque de Bach les formes musicales étaient infiniment 
moins variées, les genres moins nombreux : des oratorios et 
des cantates destinées à rehausser l'éclat des cérémonies 
publiques, religieuses ou civiles; de la musique d'orchestre 
et des œuvres vocales pour les concerts; enfin, des composi- 
tions instrumentales, de la musique de chambre pour les 
exécutions intimes, telles étaient les seules ressources que 
les traditions nationales permettaient aux compositeurs : de 
musique dramatique, il n'en était pas encore question chez 
les purs musiciens allemands, et si l'opéra avait commencé 
à s'installer dans quelques villes, il n'en était pas moins resté 
le domaine presque exclusif des Italiens. En composant les 
Passions, les Messes, et ces innombrables cantates, parfois 
improvisées en quelques jours, faites pour être exécutées une 
seule fois, puis mises dans un tiroir, sur un rayon de biblio- 
thèque, aussitôt oubliées, — chefs-d'œuvre où cependant 
l'on retrouve encore, avec une surprise toujours renaissante, 
une imagination si abondante, une vie si intense, une si 
étonnante variété, — Bach n'avait pas d'autre idéal à réaliser 
que l'envie de satisfaire aux exigences de ses fonctions : 
passer pour un organiste habile, un bon directeur de musique, 

(1) C'est le chiffre qu'il indique lui-même dans une lettre écrite le 28 octobre 
1730, lettre dans laquelle se trouve la phrase adorable que voici : 

€ Mon traitement ici est de sept cents thalers, et, lorsqu'il y a plus d'enterre- 
ments que de coutume, le casuel augmente en proportion; mais l'air est très sain 
à Leipzig, et l'année dernière le casuel des enterrements a été en déficit de cent 
thalers. » Voyez E. David, la Fio et tes Œuvres deJ.-S. BaOi, p. 208. 

Dans la Vie de J.-S. Bach, de Forkel, traduite et accompagnée de notes et éclair- 
cissements nombreux par M. Félix Grenier, l'on trouve (p. 123) le détail de ce que 
Bach touchait à la Thomas-schule de Leipzig ; en additionnant les divers chiares, 
l'on est loin d'atteindre les 700 thalers indiqués par le principal intéressé. 11 est 
vrai qu'en outre de ses appointemenls et indemnités diverses, il était logé et re- 
cevait des prestations en nature. 



faire entendre fréquemment des compositions nouvelles aux 
fidèles de son église, telles étaient ses seules préoccupa- 
tions. 

Il menait identiquement la même vie que les autres mu- 
siciens, et n'avait pas ces allures superbes que prennent 
volontiers, dans d'autres pays, les compositeurs en renom, 
gens tout à fait extraordinaires et en dehors du commun. 
Pour lui, il vivait avec ses confrères sur le pied d'une égalité 
parfaite. Que, dans telle circonstance où la musique était 
jugée nécessaire, pour une fête publique ou une cérémonie 
imprévue, il se trouvât empêché de composer, il ne voyait 
aucun inconvénient (on en a des exemples) à ce qu'up autre 
tînt momentanément sa place, — et peut-être peu de gens 
s'apercevaient-ils de la substitution! Un certain Gôrner, or- 
ganiste à Leipzig, homme intrigant, rempli d'orgueil autant 
que dénué de talent, prétendait lui disputer la direction du 
mouvement musical à Leipzig : leurs querelles occupèrent 
plusieurs années de la vie de Bach, et il ne s'en fallait pas 
de beaucoup que la galerie fût pour Gôrner I Un autre, 
Hurlebusche, vint un jour pontifier chez lui et faire la leçon 
à ses fils, leur présentant ses propres compositions comme 
les modèles qu'il fallait suivre : et pourquoi Bach n'aurait-il 
pas aussi pris les conseils de Hurlebusche? Il l'aurait fait 
certainement si, par aventure, quelqu'un de ces conseils eût 
été bon. Au fond, c'était un bon bourgeois de Leipzig, irré- 
prochable par sa conduite comme par la façon dont il exerçait 
son art, et ne cherchant rien au delà. Il n'eut pas la gloire, 
mais ne fut pas non plus un méconnu; toutes les satisfactions 
qu'il rêvait, il les obtint; mais, à nos yeux, combien ses 
ambitions étaieat modestes! Il ne rechercha pas la fortune : 
après lui, ses fils gagnèrent honnêtement leur vie comme il 
l'avait gagnée lui-même, et une de ses filles mourut dans la 
misère. S'il eut conscience qu'il fût supérieur — quelques 
privilégiés le devinèrent aussi, — ni eux ni lui ne se dou- 
tèrent que cette supériorité fût si grande, la différence entre 
lui et les autres si énorme. C'est étonnant comme les con- 
temporains se rendent peu compte de la dislance réelle qui 
sépare la médiocrité du génie! Enfin il ne fut jamais hanté 
par des rêves de gloire posthume, d'immortalité (l'on ne 
songeait pas à cela de son temps) et ne crut pas laisser à 
l'avenir des monuments impérissables : qu'avait-il fait dans 
toute sa vie que ne fissent tous les autres musiciens, que ne 
dussent faire ceux qui allaient venir après? Il se disait cela 
lui-même, dans la candeur de son âme d'artiste et l'incon- 
science de son génie ; mais il se trompait. Ce qu'il avait de 
plus que les autres, c'est que lui seul était Bach. 

Il nous a semblé qu'il était nécessaire, pour arriver à com- 
prendre le véritable sens de son œuvre maîtresse, de le 
replacer ainsi tout d'abord dans son milieu réel, si différent 
de ceux qui nous sont familiers et où nous sommes habi- 
tués à voir, soit dans le passé, soit au temps présent, se 
mouvoir et graviter les compositeurs. 



On se tromperait d'ailleurs singulièrement si, après cela, 
l'on considérait Bach comme un rêveur romantique, ou sim- 
plement comme une figure de primitif, figée dans une hiéra- 
tique immobilité. Pour n'avoir pas cherché à entretenir le 
monde de ses faits etgestes, Bach n'en fut pas moinsun être 
essentiellement agissant. Autoritaire et colérique, il avait un 
véritable tempérament de lutteur, et occupa en querelles 
variées la plus grande partie des heures de sa vie qu'il ne 
consacra pas à la musique ! Ici encore, le grand homme per- 
drait de son prestige si nous ne l'avions déjà considéré sous 
son aspect familier et dénué de toute pose affectée. Il nous 
faut conter une de ces querelles, car c'est à elle que nous 
devons la composition de la Messe en si mineur. 



(A suivre.) 



Julien Tiersot. 



LE MENESTREL 



5.1 



SEMAINE THEATRALE 



CRITIQUE FIN DE SIECLE 

LES MODES DU LANGAGE 

SUR LES MOTS « ÉCRITURE » ET « SINCÈRE » EN MUSIQUE ET SUR QUELQUES 
AUTRES MOTS DÉMODÉS 

Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que les compositeurs, quand 
ils ne trouvent pas de jolis chants, en parlent avec dédain comme 
d'une forme usée et font du contrepoint. 

De même, quand les littérateurs manquent d'idées et de philoso- 
phie, ils condamnent l'imagination avec la raison et tracent à la plume 
des tableaux des choses et des hommes qu'ils ont vus de leurs yeux, 
avec autant de mots peu usités qu'ils ont pu en trouver dans les 
dictionnaires. 

Au demeurant, dans les arts, on ne fait pas toujours ce que l'on 
voudrait faire, on fait ce qu'on peut. Le point important est de 
faire ou d'avoir l'air de faire du nouveau... n'en fût-il plus au 
monde. 

Pour rajeunir leur art, certains critiques musicaux fin de siècle 
(on sait que de ce siècle, il n'y a de bon que la fin) affectent de 
fausser la valeur de quelques termes, ce qui les rend parfois incom- 
préhensibles. D'autre part, et pour moderniser leur style, ils n'écri- 
vent pas dix lignes sans y glisser le mot psychologie et sans par- 
ler avec admiration de « thèmes initiaux » et de « motifs conduc- 
teurs ». Ces excellents critiques « dans le mouvement »,ou mieux, 
« dans le train », n'ont pas l'air de se douter que les thèmes ini- 
tiaux et les motifs conducteurs appartiennent aux procédés de la 
fugue, une forme de musique qui ne date pas d'hier. 

Si, lorsque ces terribles « fin de siècle » faussent le sens des mots, 
il vous arrive de ne pas les comprendre, tant mieux. Ils ne gagnent 
pas beaucoup le plus souvent à être compris, et ils ne perdent rien 
à se montrer incompréhensibles, au contraire. Vous ne les devinez 
pas, c'est la preuve que vous n'êtes pas à leur hauteur. Eh bien, 
soit, ils sont placés haut, très haut, leur tête olympienne émerge 
sur la foule et ils ont l'esprit en l'air. Mais la supériorité des gens 
commande l'indulgence auprès des inférieurs, et je ne vois pas que 
les critiques musicaux auxquels je fais allusion aient jamais péché 
par excès d'indulgence. La plus enviable condescendance dont ils 
pourraient faire preuve envers le commun des martyrs, leurs lec- 
teurs, ce serait de consentir à donner aux mots dont ils se servent 
leur acception usuelle, de ne pas poser des énigmes. 

Par exemple, ils vous disent quand ils ont reconnu chez un compo- 
siteur du style et de la science, que ses œuvres sont « d'une belle 
écriture ». Ou a une belle écriture, non point parce qu'on est 
un habile calligraphe, mais parce qu'on est bon contrepointiste, qu'on 
instrumente bien et qu'on prodigue les dissonances, sans prépara- 
tion, — c'est vieux jeu — et souvent sans résolution. 

La plus belle écriture est celle de Wagner. 

L'écriture de Beethoven laisse aujourd'hui beaucoup à désirer. 
Aussi Wagner, toujours bon enfant, comme on sait, l'a-t-il remaniée 
dans la neuvième symphonie. 

Quant à l'écriture de Rossini dans Guillaume Tell comme dans le 
Barbier, elle est à crever de rire. Car il y a des écritures crevantes, 
et ce ne sont pas toujours celles que telles on pourrait croire. 

Ainsi donc, les partitions laborieusement travaillées, patiemment 
combinées suivant une esthétique nouvelle ou soi-disant nouvelle, 
ces partitions sont d'une belle écriture, fussent-elles horriblement 
griffonnées. Et les professeurs de composition musicale sont deve- 
nus, de par la mode du langage, des maîtres d'écriture. 



Autre chose. 

Les qualités qui font la belle écriture d'un compositeur, font aussi 
la sincérité de ses œuvres. Un ouvrage est sincère quand il est d'une 
belle écriture, il est d'une belle écriture quand il est sincère. Vous 
ne comprenez pas bien, et vous cherchez dans Littré un supplément 
d'instruction qui vous éclaire. 

Mais plus vous êtes éclairé, moins vous comprenez. En effet, il 
résulte des explications que vous donne Liltré au mot sincère, qu'on 
fait preuve de sincérité quand on dit tout ce qu'on pense, tout ce 
qu'on sent, qu'on ne dissimule rien, qu'on ne ment pas. 

La musique sincère est donc celle dans laquelle on n'aperçoit 
aucune dissimulation, pas le plus petit mensonge. 



Par contre, la musique qui n'est pas sincère est celle où l'auteur 
ne dit pas une note de ce qu'il a pensé et dissimule ses sentiments 
tout le long de sa partition. 

Et vous prenez désespérément votre tête entre vos deux mains, 
vous demandant comment ces choses-là peuvent se faire. Vous tor- 
turez votre intellect pour deviner par quel phénomène il se peut 
qu'un musicien dissimule sa pensée en musique, qu'il mente pour 
la? cacher et quel intérêt il pourrait avoir à le faire si c'était possible. 
Que l'on puisse déguiser sa pensée par le moyen des mots qui ont 
un sens précis, on le comprend, mais il n'en est pas de même en 
composition musicale ; la musique n'exprimant rien de positif, n'a 
rien à déguiser et ne peut pas mentir. 

Elle est par essence de toute sincérité. On ne voit qu'un seul cas 
où un compositeur pourrait manquer de sincérité; c'est celui où, 
ayant à écrire sous le nom d'un autre, il ferait mal eiprès, pour 
lui jouer un mauvais tour. 

Que si l'on entend par une œuvre musicale sincère, une œuvre 
faite avec tout le talent dont on est susceptible, une œuvre médiocre 
est sincère à l'égal d'un chef-d'œuvre, si l'auteur de l'œuvre mé- 
diocre y a mis tous ses soins, toute son imagination, tout son cœur 
et tout le talent qu'il possède. La sincérité est indépendante du 
talent. Quel est donc le compositeur qui n'apporte pas dans l'ou- 
vrage qu'il doit présenter au public, qui lui donnera, s'il est bien, 
gloire et argent, qui ne lui rapportera rien et l'humiliera s'il est 
mauvais, tous ses soins, tout son savoir, toutes ses facultés ? Si 
l'écriture de sa partition est faible, n'est-il pas évident que la raison 
de cette faiblesse est son incapacité à mieux faire? Si ses mélodies 
manquent de distinction, si ses harmonies sont banales et son ins- 
trumentation sans relief, peut-on en faire un crime à sa sincérité, 
et n'est-il pas clair pour tout le monde que s'il avait en lui des mé- 
lodies originales, des harmonies personnelles, une instrumentation 
riche en inventions, ce sont celles-ci et non pas celles-là dont il 
ferait usage ? 

Non, on ne saurait mettre en doute la sincérité en matière de 
composition musicale. 

Quant à ce qu'on appelle des concessions au mauvais goût du 
public, cela n'existe pas plus que le manque de sincérité dans les 
arts. On fait ce qu'on peut, on écrit ce qu'on pense, en littérature 
comme en musique. Belmontet était aussi sincère et ne faisait pas 
plus de concession au mauvais goût quand il faisait ses vers que 
Victor Hugo quand il écrivait ses poésies. Strauss est aussi sincère 
quand il écrit une valse que Beethoven l'était quand il composait 
une symphonie. 

Ce qu'on entend à cette heure par une œuvre de musique sincère, 
c'est une œuvre très contrepointée, bâtie avec les procédés qu'on 
appelle de la nouvelle école et qui sont empruntés à la fugue ; c'est 
une œuvre sans aucun chant déterminé, dans une forme vague, 
pétrie de tronçons mélodiques, auxquels on attribue un sens sym- 
bolique ; c'est une œuvre sans rythme, le plus souvent sans aucun 
repos de cadence ni de demi-cadence, d'un caractère mystique, my- 
thologique, féerique ou spiritique, surcharg'ée d'accords altérés et 
d'une belle longueur; pour tout dire enfin, c'est une œuvre qui appar- 
tienne au seul genre que Voltaire n'admet pas en li Itéra lure. J'ai 
entendu beaucoup d'ouvrages « sincères « depuis quelques années, 
et ces longs discours sonores m'ont rappelé ce vers de Boileau : 

Un discours trop sincère aisément nous outrage. 

Si l'on voit apparaître souvent dans les articles de certains jeunes 
critiques musicaux fort avancés les mois écriture et sincère employés 
mal à propos, en revanche on n'y trouve jamais les mots joli, gra- 
cieux, chantant, vocal, spirituel, aimable, qui ont vieilli et ne trouvent 
pas leur application dans la musique sincère. La musique à laquelle 
peuvent s'appliquer ces qualificatifs a vieilli et ne doit plus repa- 
raître. 

Il y a quelque temps, un jeune musicien — bien dans le mouve- 
ment, celui-là, — me disait avec conviction qu'il ne pouvait plus 
entendre la musique de Mozart et que celle de Mendelssohn le fai- 
sait bâiller. « Il me faut, ajouta-t-il, une musique qui m'empoigne, 
m'étreigne, me secoue violemment, faite de beautés cruelles, et me 
torde les boyaux. » — Vous avez, jeune homme, lui répondis je, les 
boyaux difficiles à contenter. 

Mais qui aurait pu prévoir qu'avec les progrès du temps, la mu- 
sique aurait pour objet de tordre les boyaux des dilettanti? 

Oscar Gomettant. 



LE MENESTREL 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 
V 

(SuUe.) 

Mais au lieu d'insister sur ce s'ijet, j'aime mieux reproduire ce 
jugement fort intéressant d'un de ses contemporains sur le talent 
si original et si rare de celle artiste charmante, qui semble vraiment 
n'avoir pas trouvé sa pareille depuis qualre-vingls ans qu'elle a 
disparu Je la scène : 

On appelle M"" Ivlars la perle du Théâtre-Français; M™ Saint-Aubin 
était aussi la perle de la Comédie-Italienne et de l'Opéra-Comique. Per- 
sonne, pas même M"" Mars, n'a mieux nuancé les différents caractères 
d'ingénuité, suivant l'âge, l'éducation, le rang, l'état, la situation des per- 
sonnages qu'elle avait à représenter. La nature semblait véritablement 
l'avoir formée exprès pour les rôles déjeunes filles; mais M™ Saint-Aubin 
en avait reçu aussi une rare intelligence, une imagination vive, un tact 
sûr, une âme brûlante et expansive, une physionomie extrêmement mobile. 
Avec tant d'avantages, il ne lui eût fallu que deux ou trois pouces de 
plus pour être la première actrice dans tous les genres, même dans la 
tragédie et dans la pantomime. Elle a égalé M'"= Dugazon dans la plupart 
des beaux rôles que celle-ci avait créés dans sa jeunesse, et elle a tou- 
jours su se préserver de cette décadence, de cette sorte de dégradation 
dans le ton et dans les m.anières que M"« Dugazon avait contractées &ans 
les dernières années de sa carrière théâtrale. 

M"" Saint- Aubin ne sortait jamais du ton le plus vrai de la nature. Son 
comique spirituel était aussi éloigné de l'afféterie que de la trivialité. 
Son débit était si facile qu'il semblait absolument dépourvu d'art. Dans 
la douleur, ses cris étaient déchirants sans être forcés. Elle avait enfin le 
rare talent, dans la même pièce et souvent dans la même scène, de faire 
rire et pleurer tour à tour. Saisissant avec sagacité les plus fines inten- 
tions des auteurs, elle a assuré le succès de plusieurs ouvrages qui peut- 
être seraient tombés sans elle, et dont quelques-uns n'ont pu se soutenir 
lorsqu'elle les a abandonnés. Il en est, comme dans l'Amoureux de quinze 
ans, où elle a joué à diverses époques trois rôles différents. Comme canta- 
trice, elle était sans doute moins parfaite; mais si sa voix était un peu 
faible, elle en tirait adroitement parti, suppléant à la force par le goût 
et l'esprit: jamais on n'a chanté la romance avec plus d'expression. . . 

A ce jugement artistique, l'écrivain ajoute ce portrait moral : 

Si M""" Saint-Aubin, par la franchise et la vivacité de son caractère, ou 
par la supériorité de ses talents, a blessé quelque amour-propre ou ex- 
cité quelque envie, elle n'en a pas moins de droits à l'estime publique, à 
la tendresse de sa famille, à la reconnaissance de ceux qu'elle a obligés, 
et à l'amitié de ceux qui savent apprécier ses excellentes qualités. Chargée 
d'une nombreuse famille qu'elle a élevée avec soin, elle a fait des pensions 
à son père, à deux de ses sœurs, jusqu'à leur mort : elle en fait encore 
à ses deux frères. Econome, mais désintéressée, elle n'a jamais affiché ce 
luxe scandaleux qu'on reproche généralement aux actrices. . . (1). 

On n'en finirait pas si l'on voulait reproduire tous les témoignages 
d'admiration que le talent si étonnamment varié de M"» Saint-Aubin 
inspirait à ses contemporains. Je ne résiste pourtant pas au désir 
de reproduire ici quelques-uns des éloges que lui adressait alors un 
critique fort expert en choses théâtrales, Fabien Pillet, feuilletoniste 
du Journal de Paris et auteur d'un petit recueil spécial, VOpinion du 
Parterre: on verra qu'ils concordent entièrement avec ceux qui 
précèdent: « J'épuiserais toutes les formules de l'éloge, disait cet 
écrivain, si je prétendais exprimer comme je le sens l'admiration 
que m'inspirent les rai-es talens de celle charmante actrice, et si je 
ne me bornais pas à dire que je ne fais que me conformer à l'opi- 
nion générale, au suffrage unanime du public, dont elle est l'idole. 
Aimable Saint-Aubin, quand vous débutiez avec tant de succès, je 
présageais déjà la hauteur à laquelle vous deviez vous élever, mais 
j'avoue que vos talens étaient plus grands que ma vue n'était fine 
et que vous avez passé toutes les espérances... Marine dans la 
Colonie, Denise de l'Épreuve villageoise, furent ses rôles de début 
et justifièrent l'enthousiasme qu'elle fit naître. Comme il n'était 
point de commande, que des talens sublimes, joints à la plus jolie 
figure, l'avaient lait naître, il subsiste toujours, comme les avantages 
qui l'excitèrent ; et dans les ingénuités comme dans les "randes 
coquettes, dans les épouses tendres et fidèles comme dans les filles 
passionnées, dans tous les rôles enfin qu'elle créa, nous admirons 
l'actrice universelle et digne de tous les suffrages (2). » 

Et plus loin: — « ... Celle actrice étonnante et comparable aux pre- 



|1) Biographie universelle et portatioe des contemporains. 
(2) Opinion du Parterre, an XIII (1805). 



miers talens de la scène Française, ne paraît en scène que pour y 
cueillir une moisson toujours nouvelle d'applaudissemens. Elle 
justifie dans tous ses rôles l'enthousiasme qu'elle ne cesse d'exciter. 
Il y a presque vingt années qu'elle embellit l'Opéra-Comique. Elle 
est inimitable dans tout, fait le succès des ouvrages nouveaux, et 
soutient au même degré sa haute réputation (1). » 

Plus loin encore, après avoir parlé des autres artistes de ce théâtre : 
— « ... Mais la perle de l'Opéra-Comique, c'est vous, aimable 
Saint-Aubin, vous qui jouissez du rare privilège d'une jeunesse per- 
pétuelle, vous, qui remplissez avec tant de charme tant de rôles 
différens, et que l'on applaudit tour à tour avec la même ivresse 
dans les soubrettes, les travestissemens, les ingénuités, les amou- 
reuses et les grandes coquettes. Rappeler la haute réputation dont 
jouit madame Saint-Aubin, c'est faire en deux mots son éloge: tout 
ce qu'on ajouterait de plus serait superflu (2). » 

J'en pourrais citer long ainsi. Je me bornerai maintenant à 
constater que le souvenir du talent de M'"" Saint-Aubin persista 
longtemps dans le publie, et j'en donnerai pour preuve ce quatrain 
que Scribe, qui s'y connaissait, faisait en 1821 pour la petite 
Léonline Fay (plus tard M""= Volnys), qui, encore toute enfant, ob 
tenait au Gymnase, dans une de ses pièces, le Mariage enfantin, 
qu'elle jouait avec Virginie Déjazet, un succès qui faisait courir 
tout Paris à ce théâtre : 

Vous qui rêvez une actrice parfaite, 
Accourez voir Léontine... et soudain 
Vous reverrez Contât et Saint-Aubin 
En retournant votre lorgnette. 

Accoler le nom de M""" Saint-Aubin à celui de Louise Contai, la 
reine de la Comédie-Française, cela suffit à faire apprécier son talent 
exceptionnel et son exceptionnelle valeur (3). 

VI 

Nous avons vu qu'en quittant l'tlpéra-Comique et en faisant ses 
adieux au public, M""- Saint-Aubin laissait à l'un et à l'autre une 
héritière de son nom, qui devait hériter en partie de son talent. Je 
dis : « en partie », parce que, malgré sa valeur très réelle. M"" Du- 
ret-Saint-Aubin, quoique fort bien accueillie de tous, ne remplaça 
jamais tout à fait sa mère dans les faveurs de la foule et dans l'af- 
fection des vrais connaisseurs. Cantatrice plus remarquable et mieux 
instruite, elle élait loin de la valoir comme comédienne. Ce n'en 
était pas moins pourtant une artiste fort distinguée et qui sut, mal- 
gré le poids du nom qu'elle portait, obtenir des succès nombreux et 
flatteurs. 

M"" Saint--\ubin avait eu trois filles, dont deux, comme elle, sui- 
virent la carrière théâtrale : Cécile (M™° Duret), qui élait née à Lyon 
au mois d'octobre 1785, et Alexandrine, qui fut plus tard M""= Joly, 
et qui naquit à Paris en avril 1793. La troisième, dont j'ignore le 
prénom, devint la femme d'Eugène de Planard, l'auteur dramati- 
que, et eut elle-même une fille qui épousa le librettiste de Leuven, 
que nous avons connu directeur de l'Opéra-t^oraique. Ces trois fil- 
les avaient un frère aîné, Jean-Denis d'Herbez Saint-Aubin (on se 
rappelle que d'Herbez était le véritable nom de la famille), lequel 
élait né à Lyon le 8 décembre 1783. Celui-ci avait fait au Conser- 
vatoire des études de violon, d'harmonie et de contrepoint, et plus 
tard était devenu dans cet établissement professeur de l'élude des 
rôles. « Vers 1809, dit Félis, il publia de sa composition six qua- 
tuors pour deux violons, alto et basse, op. 1, et trois sonates pour 
piano et violon, op. 2. Ces productions semblaient annoncer du ta- 
lent ; mais Saint-Aubin mourut peu de temps après les avoir fait 
paraître. » Cette dernière assertion, précisée encore par Lassabathie, 
qui dans son Histoire du Conservatoire assure que Jean-Denis Saint- 
Aubin est « mort vers 1810, » est tout ù fait inexacte. Ce qui le 
prouve, c'est que l'Indicateur général des Spectacles pour 1822-23 men- 

(1) Opinion du Parterre, 180G. 

(2) Opinion du Parterre, 1807. 

(:!) Je retrouve la trace d'une lettre que Lesueur, l'illustre auteur des Bardes, 
écrivait à M"' Saint-.luliin (de Virj-sur-Orge, le 2 ventôse an Vllt), et dans la- 
quelle il lui exprimait son adtairation. Lesueur, qui semblait alors relever de 
maladie, l'entretenait d'un rôle qu'il lui préparait dans un ouvrage en trois actes, 
qui d'ailleurs ne fut jamais joué : — « Me voilà encore, ma toute aimable. Quoi- 
que je m'éloignois bien fort du pays des vivans, quoique je n'espérois guëres 
revenir voir mon nouvel opéra prendre du lustre de l'éclat renvoyé de vos rares 
talens dramatiques, il me souvient néanmoins qu'il me réstoit encore toute la 
chaleur de l'âme pour les chérir, les regretter, et aimer toujours votre aimable 
personne que je sentois s'échapper comme l'espoir de vous revoir jamais... Vous 
vous effarouchez, je crois, sur cette admiration si franche'? Eh! mon Dieu I elle 
n'est que celle de tout Paris. Tout Paris a mes yeux... » [Catalogue des autogra- 
phes du baron de Trémont, Paris, Laverdet, 1852, in-8".) 



LE MENESTREL 



83 



lionne, comme « professeur de répétilion des rôles » au Conserva- 
toire « M: Saint-Aubin, rue Bleue, 6, » et que ÏAlmanach des Spec- 
tacles pour 1820 porte encore, pour les mêmes fonctions, « M. Saint- 
Aubin, rue de La Rochefoucauld, 6. » D'ailleurs, il y a toutes 
raisons de croire que Jean-Denis Saint-Aubin vivait encore en 1839, 
lors du crime commis chez sa mère par François Filleul, car les 
débats du procès font connaître que l'accusé avait servi, peu de 
mois auparavant, comme domestique chez M. d'Herbez, fils de 
M"^ d'Herbez Saint-Aubin et résidant comme elle ù Nogent- 
sur-Marne (1). Mais nous n'avons pas davantage à nous occuper 
de celui-ci, dont l'existence artistique est resiée obscure : après la 
disparition de M'°° de Saint-Aubin, rintér<it s'attache uniquement 
à ses deux sœars. 

(A suidre.) Arthur Pougin. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

Nouvelles de Londres : Maid Marian, la nouvelle opérette que vient de 
monter le Prince of Wales's Théâtre, nous arrive par exception des États- 
Unis. La pièce est basée sur la légende de Robin Hood, et on y retrouve 
quelques-uns des personnages à'Ivanhoé. La musique a pour auteur M. Regi- 
nald de Koven, un jeune Américain d'origine franco-hollandaise, qui a 
passé par le Conservatoire de Paris dans la classe de Delibes. M. de Koven 
s'est inspiré de tous les maîtres du genre et sa partition abonde en rémi- 
niscences, mais en revanche elle est fort entraînante et soigneusement 
orchestrée. A signaler aussi quelques jolies romances et la Légende des 
cloches, d'une facture distinguée. Bonne interprétation et brillante mise en 
scène. En somme, un succès. — Afin d'utiliser Covent Garden pendant le 
carême, M. Auguste Ilarris inaugure cette semaine une série de grandes 
auditions musicales, avec VElie de Mendelssohn. Orchestre et chœurs, 
600 exécutants. La prochaine soirée sera consaciée à la Léjjende dorée, 
l'œuvre maîtresse de sir Arthur Sullivan. La date d'inauguration de la 
saison d'opéra est fixée au G avril. M. Jean de Reszké s'est mis à la dis- 
position de son directeur dès le 13 avril. La principale nouveauté dç la 
saison sera une version italienne du Siegfried de Wagner, avec M. Jean de 
Reszké dans le rôle principal. ^ M. Joachim vient de faire sa rentrée 
aux Concerts populaires. Une polémique s'est engagée dernièrement dans 
les journaux au sujet de ces concerts, portant sur l'exécution souvent molle 
du quatuor, dont le personnel n'est pas assez renouvelé. On devrait s'en 
prendre aussi au répertoire stéréotypé de cette antique institution, qui 
feint complètement d'ignorer la musique de chambre française. Comment 
expliquer en effet qu'on accueille si facilement les œuvres de Sgambati, 
Rheinberger et même d'un illustre inconnu tel que Emanuel Mon-, tandis 
que les noms de Saint-Saëns, Widor, César Franck sont proscrits des 
programmes ! — On nous promet à Pâques une série de représentations 
diurnes de l'Enfant prodigue, avec la distrihution parisienne. Pour éviter 
toute confusion avec ce qu'on est convenu d'appeler pantomime en Angle- 
terre, ce nouveau spectacle est désigné sous le nom i'opéra sans paroles. 

A. G. N. 

— M™ Patti vient de traiter avec un imprésario anglais pour quarante- 
six concerts qui devront être donnés sur le continent, du mois de mars 
au mois de mai de cette année et du mois de janvier au mois de mai de 
l'année prochaine. L'itinéraire comprend "Vienne , Prague , Pesth , 
Trieste, etc., au prix de treize mille sept cent cinquante francs par 
soirée!... 

— On lit dans la correspondance berlinoise du Figaro. « M'"^ Adelina 
Patti a remporté, dans son concert de vendredi dernier, un de ces triom- 
phes auxquels elle est habituée. Mais ce qui a été plus nouveau pour 
elle, c'est la visite de l'huissier qu'elle a reçue le lendemain. Ce n'était 
nullement, comme on pourrait le croire, un huissier mélomane venant 
présenter ses respectueux hommages à, la diva, c'était bel et bien d'une 

(1) J'ai découvert l'existence de trois autres Saint-Aubin appartenant au théâ- 
tre, mais sans pouvoir dire s'ils se rattachent d'une façon quelconque à la famille 
célèbre dont je m'occupe ici. Daus le programme du Courrier des Spectarlcs du 
15 septembre 1805 pour l'Opéra-Comique, on lisait: « M. Charles Saint- Aubin, qui 
n'a pas encore paru sur ce théîilre, débutera par le rôle de Dalin dans ta Fausse 
Magie, et de Francisque dans mie Folie. » Qui était celui-là? je ne saurais le dire. 
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il se montrait dans un rôle, celui de Dalin, 
qui était particulièrement l'un des meilleurs de Saint-Aubin. D'ailleurs, il n'en 
fut plus jamais question par la suite. D'autre part, le 16 juin 1815, on voit débu- 
ter, encore à l'Opéra-Comique, une M"' Saint-,Vubin-Solié dans Alix de lllaise et 
Bahet et Aurore de Ma Tante Aurore, par conséquent dans l'emploi des duègnes. 
S'agirait-il ici d'une fille de Solié qui aurait épousé Jean-Denis Saint-Aubin'? 
C'est encore ce que je ne saurais dire. De celle-là non plus on n'entendit plus 
parler ensuite. Enfin, un troisième Saint-Aubin, qui semble avoir été un acteur 
assez distingué, appartint, de 1832 à 1838, au personnel du Gymnase, qu'il 
quitta en cette deinière année pour aller au théâtre français de Berlin. Celui-ci 
était-il un fils de Jean-Denjs Saint Aubin? Je laisse encore à d'autres le soin de 
résoudre celte question. 



saisie qu'il s'agissait. Vous devinez l'émotion de M""' Patti, qui, tout 
d'abord, crut que l'otficîer ministériel s'était trompé de porte; mais nul- 
lement. M""= Patti avait, parait-il, signé, en septembre dernier, un enga- 
gement pour douze représentations en Russie, moyennant un cachet de 
20,000 francs par soir. L'imprésario, un nommé Zeth, avait déposé la 
somme totale à la Banque du Commerce de Saint-Pétersbourg et envoyé 
10,000 francs de frais de voyage à M""" Patti. C'est du moins ce qu'il pré- 
tend. M™ Patti, cependant, changea d'avis et exigea un nouveau traité 
dont Zeth ne voulut pas entendre parler. Au lieu d'aller en Russie, 
M"'" Patti vint à Berlin. C'est là que l'attendait Zeth, qui a fait saisir la 
grande artiste au moment où celle-ci allait quitter l'hôtel et se mettre en 
route pour Nice. M™<^ Patti a du, pour partir, verser une somme de 
8,400 marks. Ceci est la première phase d'un procès qui ne manquera 
pas sans doute de faire quelque bruit. » 

— Un compositeur de musique établi à Cologne, le docteur Otto Neîtzel, 
tourmenté par l'envie de connaître la somme d'efforts dépensée par un 
pianiste de concert dans l'exercice de ses fonctions, vient de consacrer 
à la recherche de ce singulier problème tout un long article que publie 
la Gazette de Cologne. M. Neîtzel s'est basé, dans ses calculs, sur le poids 
minimum nécessité pour enfoncer complètement une touche du clavier et 
il est arrivé à cette conclusion que pour obtenir un son de la nuance ppp. 
Icggiero, c'est-à-dire la plus discrète possible, il fallait une pression du 
doigt équivalant à cent dix grammes : la même nuance esp-essivo nécessite 
un effort de 200 grammes ; on peut ainsi arriver à 3,000 grammes en jouant 
fortissimo. Ces chiffres ne s'appliquent qu'aux sons pris isolément. Pour 
les accords, le poids réclamé par chaque son dans une nuance déterminée 
est en raison inverse du nombre de ces sons. Par exemple, si un son 
exige une pression de 2,000 grammes, quatre sons frappés simultanément 
ne représenteront ensemble qu'un effort de 5 à 6,000 grammes, au lieu de 
8,000. M. Neitzel analyse ensuite, au point de vue spécial de l'effort, quel- 
ques fragments d'œuvres connues. Ainsi, il y a certain passage de la 
Marche funèbre de Chopin où se rencontre toute la gamme des nuances, 
depuis le piano pianissimo ]usqa'a.\i fortissimo le plus accentué. Ce passage 
exécuté fidèlement réclame du pianiste un effort de 381 kilos dans l'es- 
pace d'une minute et demie. Et c'est la nuance pianissimo qui domine! 
L'étude n" 12 op. 2o du même compositeur renferme un passage qui dure 
deux minutes cinq secondes et ne pèse jias moins de 3,130 kilos. Enfin, 
selon M. Neitzel, ce n'est pas être hardi que d'afQrmer qu'un Rubinstein 
ou une Carrefio abattent leurs mille quitilaux à l'heure. Passant du sévère 
au plaisant, M. Neitzel termine son article par ce propos fantaisiste : « La 
foi dans l'avenir est assurément permise aux pianistes, car lorsque l'heure 
de la révolution sociale aura sonné et que l'anarchiste promènera sa torche 
incendiaire à travers les demeures des riches, il s'arrêtera devant le pia- 
niste et lui dira : Tu seras sauvé ! C'est à la force du poignet, c'est par 
l'effort de tes muscles, que tu as gagné ton pain : dans mes bras, citoyen 
pianiste, dans mes bras ! » 

— D'une lettre adressée à la Gazette, de Bruxelles, par son correspon- 
dant berlinois, nous extrayons les intéressants renseignements que voici 
concernant le théâtre de Wagner : — « On a joué, l'année dernière, en 
Europe et en allemand, des pièces de Wagner en 79 villes, dont 62 villes 
allemandes, 5 autrîc'niennes, 4 hollandaises, 3 russes, 3 suisses et 
2 belges : Anvers et Gand. En 1889, Wagner n'avait été joué, en alle- 
mand, qu'en 62 villes. Il y a donc eu progrès sous ce rapport. De toutes 
les villes d'Allemagne, c'est Berlin maintenant qui donne le plus de 
Wagner : 64 représentations en 1890. Puis vient Munich avec S4 repré- 
sentations, Dresde avec SL Vienne avec 48, Leipzig avec 39, Prague 
avec 29, Francfort avec 2S, etc. Les chiffres tombent rapidement alors. 
Breslau, Magdebourg, Nuremberg et Weimar ne donnent plus que 12 re- 
présentations, Darmstadt 11, Stuttgard 9, Lubeck 7, Stettin i, Amsterdam, 
Saint-Pétersbourg, Rotterdam 3, Bàle, Bonn, etc., 2, Anvers, La Haye, 
Metz, Goerlitz, Colmar, Utrecht, etc., une seule. En somme, Wagner a 
été représenté 967 fois, en allemand, en 1887, 883 fois en 1890. En langues 
étrangères il a été représenté, en 1889-1890, 8 fois à Bruxelles, 9 fois à 
Londres, 10 fois à Genève, 70 fois en Italie (à Bologne, Modène, Venise, 
Bari, Gênes, Ravenne, Rome et Turin), 28 fois en Espagne et 20 fois en 
Hongrie. Voici le tableau des représentations, en allemand, des différents 
opéras dans les 79 villes indiquées plus haut : Rienzi 31 fois, k Vaisseau 
fantôme 101 fois, le TannIUiuser 189 fois, Lohengrin a48 fois, Rheingold 37, la 
WalHyrie 80, Siegfried 41, le Crépuscule 48, Tristan 30, te Maîtres Chanteurs Go, 
et les Fées, qu'on ne donne qu'à Munich, 9 fois. C'est donc Lohengrin qui 
tient la corde; puis vient le Tannhiiuser, puis le Y aisseau fantôme. La Tétra- 
logie réassit moins. » 

— M. Hans de Bûlow a fait exécuter à Berlin, au dernier concert de 
la Société philharmonique, une œuvre de jeunesse du grand violoniste 
Joachim. Cette composition est une ouverture pour le Henri IV de Sha- 
kespeare, et elle présente cette particularité qu'elle remonte à une époque 
où les convictions musicales de Joachim étaient de tous points différentes 
de celles qu'il professe aujourdhui. Concertmeisler alors à Weimar, il se 
montrait l'un des plus ardents et des plus bouillants défenseurs des doc- 
trines wagnérienncs. Depuis lors il est passé au camp ennemi avec armes 
et bagages, et l'on peut dire que le wagnérisme n'a pas d'adversaire plus 
ardent, plus résolu, plus impitoyable que le directeur de la Hoohsschule de 
Berlin, où défense formelle et absolue est faite aux élèves déjouer jamais 



54 



LE MENESTREL 



une seule note de l'auteur de Lohengrin et do la Tétralogie. Brahms lui- 
même n'est pas plus intransigeant que Joachira dans son horreur pour 
Wagner et sa musique. C'est peut-être pour cela que le public de Berlin, 
qui est le plus wagnérien de toute l'Allemagne, a fait un succès à l'ouver- 
ture de ffenri /r, dont la facture et l'inspiration sont si souverainement 
contraires aux idées qui lui sont chères actuellement. 

— C'est maintenant au tour de la Russie d'acclamer l'opéra du maestro 
Mascagni, Cavalleria rusticana. Joué au Petit-Théâtre, où il avait pour in- 
terprètes M"™ Borghi-Mamo et Polacco-Drog, MM. Masini et Magini- 
Coletti, l'ouvrage y a obtenu un véritable succès d'enthousiasme, et on 
n'en a pas bissé moins de quatre morceaux. 

— On est en train de construire à Bucharest un nouveau théâtre pour 
l'opéra. Ce sera un monument d'un genre particulier, un théâtre double, 
si l'on peut dire, avec une scène mobile, aménagé de telle façon que 
l'hiver il sera entièrement clos, avec des loges, et que l'été il formera 
un théâtre ouvert, avec larges galeries et un jardin dans le parterre. La 
salle pourra contenir l'hiver, quinze cents spectateurs ; l'été, deux mille 
cinq cents. 

— Mardi prochain, 17 février, a lieu à Bruxelles une vente exception- 
nellement intéressante, celle de l'importante et remarquable collection 
d'instruments de musique de M. E. Mandolci, de Sienne, dont le catalogue 
fait suffisamment ressortir la valeur. Parmi les instruments à cordes, cette 
collection ne comprend pas moins de 24 violons, dont plusieurs de la 
grande école italienne de lutherie : Guarnerius, Guadagnini, Nicolas et 
Antoine Amati, Testore, Grancino, puis 2 Jacob Stainer, un Kloz, et deux 
violons français de luthiers obscurs : Breton et Meriotte. A ces violons 
il faut ajouter un par-dessus de viole <t attribué » à Jacob Stainer, et trois 
violons d'amour allemands. Ensuite, un alto de Nicolas Amati, une viola 
dagamba italienne à sept cordes, une basse de viole allemande à six cordes, 
deux violoncelles italiens, dont l'un de Nicolas Amati, l'autre de Gra n- 
cino, un violoncelle français de Bocquay, etc. Pour les autres instruments, 
on trouve trois vielles françaises du sviii= siècle, enferme de luth ou de 
guitare, plusieurs mandolines espagnoles ou napolitaines, un luth-théorbe, 
des cistres, de nombreuses guitares françaises, signées Nicolas, Deleplanque, 
Lambert, Thouvenet le jeune, plusieurs harpes des xvii= et xviii'' siècles, 
des tympanons allemands et italiens. Parmi les instruments à clavier, une 
épinette de sérénade du xvii* siècle, un clavicorde portatif à quatre octaves, 
un grand clavecin à cinq octaves, à trois rangs de sautereaux', signé 
Dulkens, et divers pianos. Enfin, diverses espèces de clarinettes et de fla- 
geolets, des flûtes traversières, flûtes douces, flûtes-cannes, flûtes de Pan, 
hautbois ordinaires et de chasse, bassons, un oliphant de chasse en ivoire, 
une trompette de cavalerie allemande du wn" siècle, une corne pleine en 
ivoire sculpté, une musette écossaise et une musette française du xvii° siècle, 
trois orgues de formes diverses du xvn" et du xvin'' siècle, deux tambours 
français, décorés, du xvi" siècle, un petit tambour arabe, une mandoline 
arabe... On voit que les amateurs auront le choix, selon leurs goûts, 
leurs besoins et leurs desiderata. 

— A Bâle, le directeur du Conservatoire, M. Selmar-Bagge , vient 
d'ouvrir une série de conférences, que l'on dit fort intéressantes, sur 
l'origine et le développement de la sonate. Il appuie ses paroles d'expli- 
cations pratiques sur les œuvres de ce genre pour piano dues aux 
grands maîtres, et particulièrement à Beethoven. 

— Ouvrages nouveaux annoncés en Italie : au théâtre Manzoni, de 
Milan, Gennarello, opéra de M. Cipellini; à Cortone, Gineora, opéra écrit 
par le maestro Giuseppe Vigoni sur un livret de M™ Maria Vivanti. D'autre 
part, M. Alfredo Catalan! écrit la musique d'un opéra intitulé la Valle, et 
les faiseurs d'opérettes ne s'endorment pas. M. Bacchini en prépare une 
sous le titre de la GiarretUera, et M. Ricoardo Matini n'en a pas moins de 
deux sur le chantier : Lili et il Principe di Leidà. 

— Les journaux italiens reçoivent de Gênes, disent-ils, la nouvelle que 
Verdi aurait déclaré dans un cercle d'intimes que la première représen- 
tation de son nouvel opéra, Falstaff, aurait lieu non à la Scala de Milan, 
comme on l'avait dit d'abord, mais au théâtre Carlo-Felice de Gênes, à 
l'occasion des fêtes en l'honneur de Christophe Colomb que cette ville 
célébrera en 1892. 

— L'Académie de l'Institut royal de musique de Florence a décidé 
dans sa dernière séance, sur la proposition d'un de ses membres, 
M. Riccardo Gandolfi, de célébrer eu 1894 le troisième centenaire de la 
création du drame lyrique à Florence, due aux efforts de la camerala des 
Bardi et effectuée par la représentation du la Dafne. Afin de donner à 
cette commémoration une solennité plus complète, l'Académie a résolu 
de faire des démarches auprès du comité formé pour le transport des 
cendres de Rossini à l'église Santa Croce (le Panthéon italien), ainsi 
qu'auprès de l'Académie de Sainte-Cécile de Rome, initiatrice du monu- 
ment à élever au grand maître, dans le but de faire coïncider l'inaugu- 
ration de ce monument avec la célébration du tricentenaire projeté. 

— M™= Teresa Tua, l'excellente violoniste, qui préluda naguère à ses 
brillants succès européens par le beau premier prix qu'elle remporta à 
notre Conservatoire dans la classe de M. Massart, vient de faire sa rentrée 
devant le public de Rome à la suite d'une longue absence causée par une 
grave maladie d'abord, par son mariage ensuite. C'est dans un concert de 



bienfaisance, dont elle faisait tous les frais avec M. Sgambati, que 
M"" Tua, aujourd'hui comtesse Franchi Vernay délia Valletta, a renoué 
connaissance avec ses admirateurs. Entre autres morceaux, elle a joué 
avec M. Sgambati la sonate de Grieg pour piano. et violon, puis deux 
compositions nouvelles de M. Sgambati lui-même, Andarde cantabile et 
Serenata napolitana, qui ont valu au compositeur et à la virtuose un très 
grand succès. 

— Au Théâtre municipal de Modène on a donné la première représenta- 
tion d'un opéra nouveau en trois actes, Rancisval, dont l'auteur est le maestro 
Enrico Bertiiii et qui a reçu du public un accueil très encourageant. On 
reproche au poème un trop grand fond de tristesse. La musique est l'œuvre | 
d'un musicien plus instruit peut-être qu'inspiré, mais qui sait néanmoins 
produire des effets puissants et à qui l'on doit de sincères éloges. Les 
interprètes sont MM. Maina, Coda, Astillero et De Stefani, M""' Gabrielli- 
Poggi et Bail. — A Matelica on a représenté une nouvelle" <i opérette 
comique, » gli Innamorati di Nella, paroles de M. Vincenzo Boldrini, musi- 
que de M. Possenti, qui parait avoir eu du succès. 

— L'Opéra allemand de New- York vient de remporter son premier succès 
de la saison avec Fidelio. Le chef-d'œuvre de Beethoven avait pour inter- 
prètes principaux M""" Antonia Melke (Léonore), Islar (Marceline), MM. Gu- 
dehus (Florestan), Fischer (Rocco) et Luria (Pizarro), qui tous ont été 
très applaudis. Les merveilleux et célèbres chœurs des prisonniers ont 
été superbement enlevés et l'orchestre, sous la direction de M. Seidl, a 
exécuté avec une rare perfection l'ouverture de Léonore {nP 3). 

— On écrit de New- York : « La ville de New-York a eu jusqu'ici son 
Opéra allemand, subventionné par les gros millionnaires de la grande 
métropole américaine. Comme résultats financiers ce n'était pas brillant. 

La saison de 1889-1890 a produit 206,500 dollars, soit 1,030,000 francs. Les ] 

70 actionnaires ont eu à verser en plus 210,000 dollars, soit un million 
cinquante mille francs. Les deux millions ont passé en dépenses d'en- 
tretien du personnel: du directeur et du régisseur qui sont Américains, 
puis des artistes allemands, choristes, figurants, etc. Les actionnaires du 
Metropolitan Opéra House, parmi lesquels il n'y a pas un Allemand, ont 
trouvé que c'était trop; ils ontdécidéla suppression de l'Opéra allemand,, 
qui sera remplacé par un Opéra italien-français ». 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

La commission des théâtres s'est réunie vendredi dernier, sous la 
présidence de M. Bourgeois, pour reprendre la discussion du nouveau 
cahier des charges de l'Opéra. Le Temps dit, à ce propos, que le ministre a 
été un peu surpris du reproche que certaines personnes lui ont adressé. 
On a dit que plusieurs articles avaient été rédigés de façon à contrecarrer 
telle ou telle candidature et à n'en faciliter qu'une seule. On a parlé par 
exemple d'articles qui, à priori, écarteraient soit des candidats associés, 
soit des candidats ayant signé des livrets ou traductions. M. Bourgeois 
n'entend nullement ni empêcher, ni favoriser à l'avance aucune candida- 
ture. Il compte même demander à la commission d'examiner très soi- 
gneusement avec lui les articles visés, de façon qu'aucun doute ne soit 
possible à cet égard. Nous tenons de lui-même, ajoute M. Aderer, qu'il 
veut laisser le champ absolument libre à toutes les candidatures sérieuses; 
il a posé, dans le discours qu'il a prononcé en ouvrant la première séance 
de la commission des théâtres, les principes qui lui paraissaient être les 
meilleurs pour la bonne administration à venir de l'Opéra. Ces principes 
ont été admis unanimement par la commission. Le ministre tient à ce que 
le cahier des charges, dont la direction des beaux-arts a réuni les élé- 
ments, soit très exactement conforme à ces principes, et à ce qu'aucune 
équivoque ne soit possible dans le détail. 

— Les députés et conseillers municipaux du neuvième arrondissement ont 
été reçus par le ministre des travaux publics qui, en son nom, et au nom 

de son collègue des Beaux-Arts, leur a promis de déposer prochainement -a 

à la Chambre un projet de reconstruction de l'Opéra-Comique. Il y a une I 

combinaison très avantageuse proposée à l'État, dont nous connaissons * 
tous les détails et dont nous parlerons en temps et lieu. 

— Les compositeurs de musique qui désirent prendre part au concours 
ouvert par la ville de Paris, entre tous les musiciens français, pour la 
composition d'une œuvre musicale avec soli, chœurs et orchestre, sont 
prévenus que leurs manuscrits devront être déposés à l'Hôtel de Ville, 
bureau des beaux-arts, escalier D, du 2 février au 16 mars prochain (di- 
manche 13 excepté), de dix heures du matin à quatre heures du soir. Les 
partitions devront être complètement instrumentées. Une réduction au 
piano devra être fournie en un cahier séparé. 

— De M. Louis Besson de l'Événement : « La succession de M. Vianesi 
est virtuellement ouverte à l'Opéra, le chef d'orchestre actuel de l'Acadé- 
mie de musique ayant signé un engagement à Pétersbourg à partir du 
l"' mai prochain. Peut-être la direction de l'Opéra sera-t-elle même amenée 
à remplacer M. Vianesi avant cette date, au cas où M. Massenet, par 
exemple, demanderait que le Mage ne fût pas conduit par un chef qui 
quitterait le service avant la dixième représentation de son ouvrage. Tou- 
jours est-il que, jusqu'à présent, M. Madier de Montjau seul a posé offi- 
ciellement sa candidature. En sa qualité de second chef, il demanle, con- 
formément à certains précédents, à remplacer son chef de file. Mais d'aTJtres 
cand idats sont également en présence, comme on sait: notamment M. Du- 



LE MENESTREL 



55 



pont, ancien chef d'orchestre de la Monnaie, dont les rares mérites sont 
universellement reconnus. M. Dupont ne fera pas acte de candidat, mais 
il acceptera vraisemblablement les ouvertures qui pourraient lui être 
faites, s'il était sûr d'avoir l'appui et les sympathies du ministère et du 
public. Un autre candidat sera M. Alexandre Luigini, chef d orchestre à 
Lyon, très aimé, très capable, et relativement très jeune. Sans parler 
d'autres candidatures plus ou moins sérieuses, nous croyons que M. Gui- 
raud ne se décidera point à accepter l'emploi, et que MM. Lamoureux et 
Colonne ne se présenteront pas, occupés qu'ils sont par ailleurs avec leurs 
sociétés de concerts. » 

A rOpéra-Comique, en même temps qu'on répète les Folies amoureuses, 

de M. Emile Pessard. on s'occupe de remettre à la scène Esclarmonde, de 
M. Massenet, pour les débuts de M"«Vuil!aume, qui auront lieu la semaine 
prochaine. Les répétitions d'orchestre des Folies amoureuses commenceront 
la semaine prochaine, et en même temps les études de Lakmé, le bel 
ouvrage de Léo Delibes, dont la reprise aurait lieu dans les premiers jours 
du mois de mars. 

Oh! ce Massenet, les grandes étoiles américaines ou autres ne lui 

suffisent plus, voici qu'il s'adresse aux toutes petites constellations. Notre 
confrère Jennius, de la Liberté, annonce que l'auteur A'Hérodiade a été telle- 
ment frappé des talents de la petite Naudin qu'il s'est déjà mis à l'œuvre 
pour lui composer un opéra-comique en un acte, destiné aux Bouffes- 
Parisiens. Après l'Opéra, les Bouffes! Gela devait arriver. 

Le théâtre des Bouffes-Parisiens donnera tous les jeudis, à deux 

heures et demie, des matinées funambulesques. La première matinée aura 
lieu jeudi prochain 18 février. Le programme se compose de trois panto- 
mimes: la Révérence, de M. Le Corbeiller, musique de M. Paul Vidal; 
Pour une bouffée de tabac, monomime de M. Galipaux, musique de M. Da- 
clin ; Doctoresse, de MM. Paul Hugounet et Gaston Neubourg, musique de 
M. Edmond Missa. 

— M. Camille Bellaigue a fait mercredi dernier, au théâtre d'Applica- 
tion, une fort intéressante conférence sur Herold, qui lui a valu un suc- 
très vif et très mérité. II a analysé le génie du maître français, qu'il 
considère avec raison comme le premier de nos musiciens dramatiques 
(bien qu'il soit mort trop jeune, en nous laissant le regret de n'avoir pas 
donné sa pleine mesure), avec un goût très sûr, une grande finesse et 
parfois une émotion tout à fait communicative. Faisant jusqu'à un cer- 
tain point bon marché de ses commencements, M. .Bellaigue s'en est tenu 
aux trois oeuvres maîtresses d'Herold : Marie, Zampa et le Pré aux Clercs, 
dont il a su faire ressortir les beautés avec une clarté lumineuse. Son 
discours était, selon son habitude, relevé par des citations des œuvres 
analysées, dont l'exécution était confiée à M""^ Molé-TrufQer, à MM. Sou- 
lacroix et Clément et à deux jeunes élèves du Conservatoire dont nous 
regrettons de ne pas nous rappeler les noms. Le succès de la séance a 
■été tel que M. Bellaigue doit faire, vendredi prochain 20 février, une 
nouvelle conférence sur Herold. — Au théâtre d'Application aussi, la se- 
conde conférence de notre collaborateur Arthur Pougin est fixée au mer- 
credi 4 mars ; elle aura pour sujet Rameau et la réforme de l'opéra français. 
Plusieurs morceaux de Castor et Pollux, d'Hippolyte et Aricie et des Fêtes 
d'Hébé seront chantés par M"'^ Bilbaut-Vauchelet et Du Wast et M. Du 
Wast. 

— Nouvelle transformation à l'Eden-Théâtre ! Les clowns, pitres et dan- 
seuses ont repris possession de la scène occupée tout dernièrement par 
Talazac, Bouhy et cette pauvre Rosine Bloch. Le morceau de résistance, 
pour la soirée d'ouverture, était un ballet de MM. Jaime etDuval, musique 
.de M. Auvray, la Tentation de saint Antoine. Le libretto traite avec une 
ifantaisie très cavalière la légende sainte, et la musique se réclame 
bruyamment de l'école italienne à qui nous devons Excelsior. Quelques 
jolies personnes dans le corps de ballet et nombre de jambes bien 
tournées; on n'en peut demander plus pour un début. P.-E. C. 

— L'engagement de M™^ Simon-Girard expirant à la fin de cette saison, 
■c'est M"« Clara Lardinois qui sera l'étoile de la troupe de M. Debruyère, 
pour la prochaine campagne théâtrale. Pour M"° Samé,elle vient de signer 
un engagement avec le théâtre des Bouffes. 

— La première représentation de Lohengrin a eu lieu l'autre samedi au 
théâtre des Arts de Rouen, avec un très grand succès et — fort heureu- 
sement — sans l'ombre même d'une manifestation quelconque. Les deux 
principaux interprètes pourtant, M. Reynaud (Lohengrin) et M"= Jane 
Guy (Eisa), fatigués sans doute par les études et les répétitions, n'étaient 
pas, à cette soirée, en possession de tous leurs moyens. Ils se sont rat- 
trapés à la seconde, le mardi suivant, qui a été irréprochable. M"' de 
Béridez est une Ortrude excellente. Les autres rôles sont tenus par 
MM. Montfort, Mondaud et Lequien. Chœurs et orchestre — celui-ci sous 
la direction de M. Flon — excellents. L'ouverture a été accueillie par 
une triple salve d'applaudissements. Inutile de dire que la salle était 
comble, et que le « tout Rouen » assistait à cette solennité. Quelques 
■critiques parisiens s'étaient aussi rendus à Rouen à cette occasion. Cons- 
tatons d'ailleurs que le théâtre des Arts se donne le luxe de frayer avec 
ceux de Paris, et qu'il fait afficher les représentations de Lohengrin sur 
les colonnes Morris, La troisième et la quatrième ont eu lieu jeudi et 
samedi ; la cinquième est annoncée pour demain lundi. 



— L'admirable cantatrice M™» Gabrielle Krauss vient d'entreprendre 
une grande tournée dans les départements, qui ne connaissent pas en- 
core cette artiste incomparable. Elle a dû partir hier pour Liège, d'où 
elle se rendra successivement à Rouen, Lille, Reims, Nancy, Nantes, 
Angers, Orléans, Rennes, Tours, Marseille, Lyon, Montpellier et 
Bordeaux. 

— L'église Saint-Gervais, voisine du quartier du Marais, était au temps 
jadis une paroisse à la mode et presque un centre musical: à son orgue 
se succédèrent presque tous les membres de la dynastie des Couperin, sans 
interruption depuis le règne de Louis XIII jusqu'au commencement du 
xix" siècle. Aujourd'hui, où le quartier n'est plus aussi brillamment habité 
qu'autrefois, Saint-Gervais semble cependant reprendre son importance mu- 
sicale, grâce à l'activité de son jeune maître de chapelle. M. Charles Bordes. 
Plusieurs solennités musicales, avec orchestre et chœurs, y ont eu déjà 
lieu : nous ne saurions passer sous silence la plus récente, qui a consisté 
en une exécution intégrale de la Messe posthume de Schumann, pour soli, 
chœurs et orchestre, qui n'avait jamais été entendue en France. C'est une 
œuvre d'un fort beau caractère, expressive et d'apparence plutôt sévère 
que brillante : si elle ne tient peut-être pas dans l'œuvre de Schumann 
la même place que le Faust ou Manfred, elle n'en était pas moins digne 
d'être entendue. Son exécution, qui avait attiré une foule nombreuse, a- 
été remarquablement dirigée par M. Gh. Bordes. J. T. 

On écrit à l'Espress, de Mulhouse, qu'un certain nombre d'amateurs 

deniusiquedeSainte-Croix-aux-Mines avaient projeté de donner un concert 
dans quelques jours. Le programme fut soumis au directeur de l'arrondis- 
sement de Ribeauvillé. Le fonctionnaire allemand raya d'autorité tous les 
morceaux de chant français qui figuraient sur la liste. Le concert a été 
contremandé. 

CONCERTS ET SOIRÉES 

Concert Lamoureux. —Concert cosmopolite, cette fois. Musique hon- 
groise représentée par Goldmark, Scandinave, par Grieg, allemande, par 
Wagner, française, par Berlioz. Si l'appellation de symphoniste appar- 
tient à Goldmark, on a le droit d'être sévère pour sa Noce villageoise, qui 
n'est en quoi que ce soit une symphonie dans le sens classique du mot. 
C'est une suite d'orchestre, ou plutôt une série de suites d'orchestre, 
puisque le premier morceau en constitue une à lui tout seul ; dans cette 
interminable succession de peintures descriptives, on note d'agréables 
pensées, des idées claires et bien exposées : il y a là un charmant inter- 
mezzo, un bel andante ; mais le plan est défectueux et l'audition devient 
fatigante à la longue.— /.'Automne, ouverture de Grieg, pour le génie duquel 
nous avons une profonde admiration, est une de ses plus médioeres ins- 
pirations ; beaucoup d'efforts, peu d'idées. Nous ne comprenons pas la 
sympathie de M. Lamoureux pour cette œuvre inférieure, auprès de 
laquelle l'ouverture du Carnaval romain, de Berlioz, brille de tout l'éclat 
de sa merveilleuse facture et de sa verve endiablée.— M"": Sophie Menter 
a joué avec un talent remarquable le concerto en mi bémol de Beethoven. 
Le jeu de M^^ Menter nous parait avoir subi une notable transformation 
depuis les premiers débuts, à Paris, de l'éminente pianiste; il est devenu 
plu.s ample, plus sévère, il s'est dépouillé de cette nervosité qui le dé- 
parait un peu. Nous nous plaisons à constater cette transformation et 
nous joignons nos applaudissements sincères à ceux qui ont accueilli la 
célèbre artiste russe. Il est impossible de mieux dire l'œuvre si caracté- 
ristique du plus grand des compositeurs.— M. Lamoureux avait fait une 
place considérable à une cantatrice allemande. M™» Lilli-Lehmann, dont 
la voix fatiguée possède encore quelques notes élevées dont elle a pu faire 
emploi dans l'air si beau et si difficile d'Obéron, de Weber, et dans l'air 
de Fidelio, de Beethoven, qu'on lui a assez mal accompagné, du reste. EUe 
a dit aussi un morceau de Wagner, le Rêve, qui a le mérite de ne pas être 
long et de ne pas faire beaucoup de bruit. M"» Lehmann chante en 
italien et en allemand. Le public de M. Lamoureux écoute avec plaisir 
ces langues exotiques, qu'il ne comprend pas toujours, mais qui n'en ont 
que plus de mérite à ses oreilles. H. Barbedette. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire : relâche. 

Concerts Colonne: Réformation symphonie (Mendelssohn) ; le Réveil de Galatliée 
(G. Plerné), par M'" Marcella Pregi ; Scènes d'enfance (R. Schumann); Fantaisie 
(Peiilhou), par M. Diémer; Le Roi s'amuse (Léo Delibes); le Rouet dOmphale C. 
Saint-Saëns); Hai Luli (Arth. Coquard),par M"" Marcella Pregi; les Maîtres chan- 
teurs (R. Wagner). 

Concerts Lamoureux: symphonie en fa (Beethoven); air d'Obéron (Weber), par 
M"" Lilli Lehmann ; Rapsodie cambodgienne (Bourgault-Ducoudcay) ; Tristan et 
Yseult (2' acte) (Wagner), par M. Kalisoh, M"" LiUi Lehmann et Mangin; ouver- 
ture du Carnaval romain (Berlioz). 

— Concerts et musique de chambre. — M"^ Natalie Janotha, qui vient 
de donner un concert chez Érard, est née en 18SS à Varsovie, et s'est for- 
mée à l'école de U""> Clara Schumann. Après s'être fait entendre en Alle- 
magne, elle alla s'établir à Londres, où, protégée par son éminent pro- 
fesseur, dont l'iniluence dans les cercles musicaux anglais est toute- 
puissante, et par MM. Chappel, les organisateurs des Saturday and Monda;i 
Popular concerts, elle sut se faire très vite une excellente situation. Son jeu 
a de grandes qualités de finesse et de rapidité, mais manque essentielle- 
ment d'accent et de rythme. C'est ainsi qu'elle a fait de la berceuse de 



o6 



LE MÉNESTREL 



Chopin un susurrement, saps caractère, et du rondo capriccioso, de Mendels- 
sohn, une aride élude de vélocité; elle a joué, par contre, avec beaucoup 
d« poésie l'odai/io de la sonate en ut dièse mineur de Beethoven et un 
nocturne de Chopin. — Encore que sortant de notre Conservatoire tant 
décrié, M"» Petit-Gérard, une jeune pianiste de grand avenir, n'est point à 
ignorer. Elle a su démontrer, dans un programme habilement composé, 
qu'elle joint à une nature musicale distinguée, une technique des plus 
remarquables. Elle a particulièrement fait plaisir dans le premier morceau 
de la Fantaisie de Schumann, dit avec un sentiment très poétique et très 
juste, et dans deux pièces de Liszt. — M. Salmon, l'excellent violoncelle- 
solo des Concerts Lamoureux, a donné une séance de musique de chambré 
avec le concours de MM. Turban, Rivarde, Mas et Kosman. Il a fait 
entendre deux quatuors à cordes de Haydn et de Beethoven (op. .59, n" 1), 
interprétés tous deux avec une grande correction de style, et les trois mor- 
ceaux de fantaisie pour clarinette et piano dans lesquels M. Turban s'est 
de nouveau affirmé comme un virtuose de tout premier ordre. I. Pu. 

— M™« Gabrielle Krauss a donné, le 7 février dernier, une soirée très 
brillante dans laquelle M. Diémer a exécuté avec une vélocité prestigieuse 
et une égalité vraiment stupéfiante la valse chromatique de M. B. Godard. 
M. "White a joué sur un Stradivarius aux splendides sonorités l'aria de 
la Suite en ré de Bach. On a entendu aussi l'excellent violoncelliste 
M. Casella. M""" Krauss a chanté des mélodies de MM. Fauré et Thomé, 
l'Hommage, de Schumann, le Roi des Aunes, et le Cavalier, de M. Diémer. La 
voix chaleureuse, la diction pleine de noblesse et d'ampleur et le style 
simple de la grande artiste ont produit une profonde impression. A. B. 

— Très brillante réunion chez M. et M°"= de Serres, qui ont adopté la 
mode viennoise des réceptions dans l'après-midi. — Au programme, 
MM. Diaz de Soria, Diémer, White et la maîtresse de la maison : on a 
entendu du Mozart, du Beethoven, du Schumann, du Godard, du Massenet 
et de l'Ambroise Thomas. — le classique et le moderne admirablement 
interprétés, par chacun. — Après la musique, thé des plus animés. 

— Jeudi dernier, bi'illante matinée musicale chez M'"= la baronne, de 
Bonnefoux. En plus des excellents artistes qui, chaque semaine, se font 
entendre à son jour de réception, les invités ont eu hi bonne fortune d'en- 
tendre pour la première fois deux jeunes artistes dont le talent prodigieux 
a le privilège de faire courir tout Paris. Ce sont les deux jeunes filles du 
célèbre ténOrNaudin, de l'Opéra, M"':!' Emilie et Marguerite Naudin, âgées, 
l'une de dix-sept ans et l'autre de douze ans. qui ont hérité de la voix et 
de la méthode de leur père. Leur chant tendre et pénétrant a vivement 
ému l'auditoire. M"" Marguerite Naudin, dans l'Enfant au Jardin, et 
M"" Emilie, dans Pavera Mamma, ont causé une telle impression que des 
larmes coulaient de beaucoup de jolis yeux. 

— Les élèves du cours de chant et de piano de M. et M™'' Amand Chevé 
ont présenté de très brillants échantillons de leurs talents à la soirée 
donnée par eux le 28 janvier. Parmi les pianistes, nous avons remarqué 
M"=^ Alice Thounerien {Badinage , de Thomé), Garris (Chant d'avril, de 
Lack), de Bonsignac (3° scherzo de Marmontel), M°"= Grégoire (fe Retour, 
de Bizet), enfin M"=^ L. Dupré et V. de Rauzegat, qui ont enlevé avec 
brio la sonatine à deux pianos de Th. Lack. Du côté des chanteurs, 
M. Ghaix s'est signalé dans les soit de l'Hymne nu feu sacré, chœur* de 
M. Bourgault-Ducoudray. 

— CoNCEiiTS ET SoiiiKES.— Au concert donné à la salle Erard par M"* Spencer- 
Owen, on a fort applaudi deux mélodies de Faure ; Hymne nui astres et Espoir en 
Dieu, remarquablement interprétées par M.Caron, — la dernière de ces mélodies 
avec accompagnement de cor par M. Brémond, qui y a obtenu personnellement 
un grand succès. Le lendemain, M. Caron interprétait à Nanterre une autre mé- 
lodie de Faure, Charité, qui lui a été bissée au milieu d'acclamations. — L'audi- 
tion à la salle Pleyel des élèves de la classe d'opéra de M-" Marie Ruefl' a été 



des plus intéressantes. Parmi les élèves les plus remarqués il faut citer M""De- 
larue et Genoud, MM. Jules Gogny etDauval. M. Gogny est un jeune tcnor déjà 
très apprécié, que nous entendrons bientôt sur une de nos grandes scènes lyriques. 

— Toujours grande afflucnce salle Erard, à la séance donnée par M. G. Falken- 
berg pour produire quelques élèves artistes ou se destinant à la carrièie artistique; 
cette audition a été un nouveau et grand succès pour l'excellent professeur. Le 
Passepie:! du cber et regretté Delibes a produit son effet accoutumé. L'habile 
cantatrice M'" Fanny Lépine a été vivement fêtée, ainsi que le fin violoniste 
Montardon, remplaçant M. Devilliers, empêché. — La deuxième séance d'élèves 
donnée dimanche salle Pleyel par M"' A. 'W^eingaertner, a fort réussi et a permis 
de constater Vesceîlence de son enseignement. Une mention toute spéciale à sa 
charmante fillette, véritable phénomène de virtuosité et do brio. Plusieurs solos 
de violon, exécutés par M. Weingacrlner avec la noblesse et le cbarme qui dis- 
tinguent le talent de ce remarquable artiste, ont profondément ému l'auditoire. 

— Dans les deux séances musicales données à l'institution Sainte-Croix (de 
Neuilly), le 8 et le 9 février, on a apprécié de nouveau la parfaite exécution des 
chœurs et des morceaux d'ensemble sous l'excellente direction de M. A. Trojelli. 
Très grand succès notamment pour VEntr'ade-Gavotte de Mignon, qu'on a db 
bisser, et pour le morceau de piano : Dansons la tarentelle, joué par une élève de 
l'auteur (A. Trojelli) et accompagné par l'orchestre de l'institution. 

— La « Fondation Beethoven », société de musique de chambre des- 
tinée surtoulàl'exécution des derniers quatuors de Beethoven et formée de 
MM. Geloso (1™ violon), Tracol (2' violon), Fernandez (alto), Schnéklud 
(violoncelle) et Camille Chevillard (piano), va commencer la série de ses 
séances de seconde année. Ces séances, au nombre de dix, auront lieu 
dans les salons Rudy, 6, rue Royale, aux dates suivantes : 20 et 27 février, 
6, 13 et 20 mars, 3, 10, 17, et 24 avril et l"' mai. 

— M. Sig. Stojowski, jeune premier prix du Conservatoire des classes 
de M.L. Diémer et du regretté Léo,Delibes, donnera mardi 17 février,salle 
Érard, une audition de ses œuvres avec le concours de l'orchestre Colonne. 

— Mardi 16 février, salle :Pleyel, deuxième séance de la société de mu- 
sique française, fondée par M. Ed. Nadaud, avec le concours de MM. Dela- 
borde, Gillet, Gros Saint-Ange et Laforge. 

— Le violoniste White donnera sa troisième et dernière séance de mu- 
sique de chambre le mercredi 18 de ce mois, à 9 heures du soir, salle 
Érard. 

NÉCROLOGIE 

A Brest, vient de mourir presque subitement d'une congestion pul- 
monaire un musicien fort distingué, quoique fort modeste, Théodore 
Lécureux, auteur d'un certain nombre de pièces de piano qui sortent tout 
à fait du banal ordinaire. Il était depuis fort longtemps établi à Brest 
comme professeur de piano, et ses leçons étaient très recherchées. Fort 
aimé et apprécié, tant pour ses qualités artistiques que pour ses qualités 
charmantes d'homme privé, sa mort est un véritable deuil pour toute la 
ville. 

Hexki Heugel, directeur-gérant. 

M"« CAROLINE BERNAMONT, élève de Marmontel, et M"* Cla- 
risse Bernamont, artiste peinti-e, ont l'honneur de faire savoir à leur clien- 
tèle qu'après la perte douloureuse qu'elles viennent d'éprouver en la personne 
de leur mère, elles ne reprendront leurs cours et leçons particulières chez 
elles, ", rue Coëtlogon, Pai'is, qu'au premier mars prochain. 

Vient de paraître chez LUDWIG DOBLINGER 
(B. IIebzsunskt), éditeur de musique. Vienne 

ROBERT FISGHHOF 

Op. 47. — Sonate pour PIANO et VIOLON. — Prix : 10 francs. 



En vente, Azi Ménestrel, 2'-"; rue Vivienne, HEKEI HEUGEL, éditeur. — DÉPÔT EXCLUSIF 

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. 20, nUE UERGURE, 



3125 — 57™ A^ÉE — N" 8. 



Dimanche 22 Février 1891. 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 

MÉNESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

C« an. Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Cliant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr. , Paris et Province. 

Aionnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMÂIEE- TEXTE 



•I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (2- article), Julien Tiersot.— IL Semaine 
théâtrale: Les candidats à la direction de l'Opéra, H. Moreno. — IlL Une 
famille d'artistes : Les Saint-Aubin (10° article), Arthur Pougin. — IV. Recons- 
truction de rOpéra-Comique, Ph. G. — ^V. Revue des Grands Concerts. — 
VL Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

MUGUETS ET COQUELICOTS 

n° 1 des Rondes et Chansons d'airil, de Cl. Blanc et L. Dauphin, poésies 
de George Auriol. — Suivra immédiatement : A'e farle pas, nouvelle 
mélodie de H. Balïhasar-Florence, paroles de G. Fuster. 

PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de PlA^o: Sous les tilleuls, valse alsacienne de P.wl Rougnon. — Suivra 
immédiatement: Plus heureux qu'un roi ! nouvelle polka de Philippe Fahrbach. 



LA MESSE EN SI MINEUR 

DE J.-S. BACH _ 
(Suite) . 



La fonction de Bach à l'école Saint-Thomas de Leipzig élait 
-celle de cantor, survivance du moyen-âge, où, dans les écoles 
religieuses, la musique occupait une place tellement prépon- 
dérante que l'on n'était pas étonné de voir donner le litre 
de «■ chantre » ou « préchantre » au maître chargé de la 
direction générale, enseignant à la fois aux élèves, outre 
la musique, la grammaire, la philologie, la théologie et la 
dialectique. Or, l'école Saint-Thomas, qui n'était pas, comme 
on le pourrait croire par le rôle que Bach y joua, une école 
spéciale de musique plus ou moins analogue à nos Conser- 
vatoires, mais bien ce que nous appellerions aujourd'hui un 
établissement d'enseignement secondaire, était gouvernée par 
des règlements surannés où toutes les pratiques des anciens 
temps avaient conservé leur vigueur. A la vérité, le canlor n'y oc- 
cupait pas la première place, comme le préchantre des maîtrises 
du moyen-âge; il n'était plus que le troisième dans l'ordre 
hiérarchique, ayant au-dessus de lui le rector et le co-rector ; 
mais il avait gardé ceci des traditions d'autrefois qu'il ne devait 
pas se borner au seul enseignement musical: d'abord il était 
chargé, concurremment avec le rector et le co-reclor, du service 
de semaine pour la surveillance de l'école : cela l'occupait, 
une semaine sur trois, à des besognes administratives très 
peu musicales ; en outre, il devait enseigner aux classes terlia 
et quarta l'écriture, la grammaire, les CoUoquia Corderii et le 



cathéchisme luthérien. Bach professeur de rudiment, quel 
rêve 1 Et qu'il devait être beau à voir faisant la classe de 
latin, expliquant à la quatrième, peu attentive, les morceaux 
classiques des Géorgiques ou les Orationes de Gicéron!... La 
vérité m'oblige à dire qu'au bout de quelques années il se 
fit remplacer dans cette partie de ses fonctions, mais il la 
remplit tout d'abord, et avec quelle conscience, c'est ce que 
tout le reste de sa vie nous permet de deviner! 

Par ces détails, nous pénétrons de plus en plus intimement 
dans le monde où Bach passa les années les plus fécondes de 
sa vie, monde dans lequel le pédanlisme le plus parfait régnait. 
11 nous est resté, de ce temps-là, des écrits administratifs de 
Bach tout hérissés de mots d'un latin barbare, d'étonnantes 
formules scolastiques : c'était le style dans lequel il fallait 
s'exprimer, absolument. Un des rares parmi ses collègues ou 
supérieurs qui aient senti son mérite, le rector Gesner, a laissé 
une page intéressante, et qui lui fait honneur, où il fait 
l'éloge du génie du cantor; mais il écrit cela sous la forme 
d'une apostrophe adressée à... Quintilien ! L'on ne saurait 
mieux caractériser les personnages qui jouèrent leur rôle 
dans la vie aux côtés de Sébastien Bach qu'en les comparant 
à ceux des Maîtres chanteurs : mêmes décors d'église, d'école, 
d'ancienne ville allemande; écoliers turbulents et indisci- 
plinés; maîtres formalistes, entêtés dans leurs vieilles doc- 
trines; querelles bouffonnes commencées avec solennité, mais 
où peu à peu les plus graves finissent par perdre tout pres- 
tige; horions échangés, menaces de coups de bâton, comme 
dans la scène nocturne de Nuremberg; — pas de Walther, Bach 
étant le Hans Sachs, quelques Beckmesser, mais surtout une 
collection nombreuse de Kothner,Ortel, Moser, Zorn, Nachtigall, 
braves gens au fond, mais sans génie, et n'y voyant pas plus 
loin que le bout de leur nez, — tout cela nous le retrouvons, 
au dix-huitième siècle, dans la Thomas-schulc de Leipzig. 

Les querelles de Bach, dans ce lieu prédestiné, commen- 
cèrent à son arrivée dans la ville. Nous avons déjà parlé de 
l'organiste Corner, qui avait cru pouvoir se poser en concur- 
rent et rival de l'auteur de la Passion : la vérité est qu'il avait 
pris cette attitude dès le premier jour de sa venue. Entre la 
mort du prédécesseur de Bach et la nomination de celui-ci, 
ce Corner avait été chargé par intérim de la direction de la 
musique à l'église de l'Université, fonction qui, depuis long- 
temps, était dévolue au cantor de la Thomas-schule ; et Bach y 
tenait d'autant plus que l'Université de Leipzig, dont la re- 
nommée était européenne, représentait un monde supérieur 
à celui de l'école Saint-Thomas, et l'élevait à ses propres 
yeux. D'ailleurs son titre de cantor lui apparaissait déjà comme 
trop subalterne, et, de sa propre autorité, il s'était attribué 
celui de director mus/ces, indiquant par là qu'il attachait moins 
d'importance à ses occupations scolaires qu'au rôle qui lui 



58 



LE MENESTREL 



était dévolu dans les deux principales églises de la ville, 
Saint-Thomas et Saint-Nicolas, où, de par ses fonctions, il 
était chargé de la direction musicale des cérémonies. Gomme 
ce fut pour ces exécutions qu'il composa la plus grande 
partie de ses oratorios et cantates sacrées, nous n'y contre- 
dirons en aucune façon. 

Donc, Bach trouva la place prise, Gôrner bien installé, bien 
défendu de toutes parts, et manifestant clairement qu'il 
n'avait aucune intention d'en sortir, bien qu'il y n'eût aucun 
droit. Plein d'astuce, Bach patiente d'abord; mais, sans faire 
semblant de rien, il mine sourdement la position, prépare 
ses batteries en silence et dans un bel ordre, car il est ha- 
bile à toutes les combinaisons savantes ; puis, le moment 
venu, il les démasque ! Il s'est fait un parti dans l'Université; 
il s'adresse au roi de Saxe ; enfin, c'est la guerre I Disputes, 
échanges de lettres comminatoires ; l'Université réclame au 
roi contre Bach, Bach riposte et confond l'Université : il faut 
lire la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le style du 
philosophe Marphurius, avec des raisonnements en barbiton, 
en barbara, des distinguo témoignant d'une dialectique éton- 
nante, des mots d'un latin dont Virgile dut tressaillir d'hor- 
reur en son tombeau du Pausilippel C'est un modèle du 
genre. Il était d'autant plus âpre à la discussion que ce n'était 
pas seulement l'influence que lui dérobait son rival, mais 
aussi les honoraires, et cela le touchait non moins! La légende 
rapporte qu'un jour, comme Gôrner jouait faux à l'orgue de 
Saint-Thomas, Bach lui jeta sa perruque à la tête en criant: 
«Ne ferait-il pas mieux de se faire savetier! » — Peu après, 
nouvel orage, plus menaçant que le premier, car il vient de la 
direction même de l'école. Le redoc étant mort, durant le temps 
ds la vacance, le conseil des gouverneurs, composé de cinq 
conseillers municipaux et cinq entrepreneurs de bâtisses, 
imagine d'examiner si Bach faisait son service musical avec 
compétence ; ils s'attaquent à son budget, qu'ils réduisent 
notablement : ils grattent sur les honoraria, le salarium, sup- 
priment tout ou partie du gratial et même des « petits béné- 
ficia j> ; même ils prétendent réduire les dépenses consacrées 
aux exécutions musicales. Notez bien que cela se passait au 
temps on Bach produisait la Passion selon saint Mathieu, VOra- 
torio de Noël, ceux de l'Ascension et de Pâques, ses plus 
belles cantates profanes, tous ses chefs-d'œuvre 1 — Plus 
tard enfin, conflit avec le rector, un certain Ernesti, plus têtu 
que lui, si c'était possible : là se succèdent jour par jour 
les scènes les plus bouffonnes. La cause, moins que rien : 
Bach a donné l'ordre qu'on châtiât des écoliers indisciplinés; 
il faut croire que le subalterne chargé de ce soin a la férule 
un peu dure, car les écoliers vont se plaindre au directeur. 
Ravi d'être désagréable à Bach, celui-ci condamne ledit 
subalterne, une façon de pion, à être battu à son tour, et ce 
devant toute l'école. G'é'ait ainsi qu'on en agissait encore 
au xvm'' siècle dans les écoles allemandes. Or, ces coups de 
bâton atteignaient moralement le cantor, puisque c'était d'un 
ordre donné par lui qu'était né l'incident. La querelle devient 
épique; le conflit prend des proportions indéfinies; le rector 
et le cantor vont jusqu'à s'invectiver en pleine classe, devant 
les élèves; on va de nouveau au conseil communal, qui 
donne tort à Bach; Bach n'en tient aucun compte, et de son 
côté il écrit au roi. Gela se passait en '1736. Or, trois ans 
auparavant, il lui avait déjà adressé la lettre suivante : 

Au très glorieux Prince et Seigneur, Seigneur Frédéric- Auguste, Prince 
royal de Pologne et Lithuanie, duc de Saxe, mon très gracieux Seigneur. 

Très glorieux Électeur, 
Très gracieux Seigneur, 

A Votre Altesse royale j'offre avec la plus profonde Dévotion le 
présent petit travail de la science à laquelle j'ai atteint en Musique, 
avec la prière très humble de vouloir Lien le considérer non d'après 
sa mauvaise Composilim, mais, par Votre Clemenz illustre dans tout 
le monde, de le regarder avec les yeux les plus indulgents, et de 
de me prendre en outre sous votre puissante Proteiîon." J'ai, depuis 



quelques années et jusqu'à maintenant, eu le Directorium de la 
Musie dans les deux églises cathédrales de Leipzig, et pendant ce 
temps des injustices répétées ont été cause qu'il m'a fallu subir 
une diminution des Accidentien (bénéfices, casuel) attachés à cette 
Function; mais cela ne pourrait pas subsister si V. A. R. voulait 
me témoigner sa faveur et me conférer un Prédicat dans la Cha- 
pelle de Sa Cour, et, par l'octroi d'un Décret pour cela, donner un 
ordre supérieur à qui de droit. Un si gracieux consentement à mon 
humble prière, m'obligerait à un respect sans fia, et je m'offerire 
en la plus absolue obéissance, chaque fois que V. A, R. en aura 
le très gracieux désir, à employer mon zèle infatigable à la compo- 
sition de Musique d'église aussi bien que à'Orchesti'e, et à mettre 
toutes mes forces à Son service, attendant dans la plus infinie 
fidélité, de V. Altesse Royale très humble et très obéissant serviteur, 

Jean-Sébastien Bach. 
Dresde, le 27 juillet 1733. 

Cette requête, que nous traduisons enserrant le texte d'aussi 
près que possible, écrite de la main d'un copiste en une 
grosse écriture ronde, conformément aux élégances du temps, 
agrémentée de mots latins ou français, quelques-uns ornés 
de désinences allemandes, en lettres latines (en italiques 
dans le texte ci-dessus), avec la signature et les mots « très 
humble et très obéissant serviteur » de la main de Bach, 
accompagnait un cahier de musique oiîert en hommage par 
le compositeur au prince pour s'attirer ses bonnes grâces. 
Dédicace et partition peuvent se voir encore à Dresde dans 
la bibliothèque musicale du roi de Saxe. Et quelle était cette 
musique, ce « petit travail, » cette « mauvaise composition » ? 
Le Kyrie ei le Gloria de la Messe en si mineur. Oui, c'est pour 
accompagner une pétition en vue d'obtenir de l'avancement 
que Bach a produit le chef-d'œuvre ; c'est en guise de com- 
pliment de bienvenue qu'il l'a envoyé à son prince, comme 
font les enfants bien sages qui, pour la fête de leur papa, lui font 
cadeau d'une belle page d'écriture, avec des rubans roses I 
Et c'est aux pédagogues de la Thomas-sclmle que nous en 
sommes, au fond, redevables, puisque c'est par suite de 
leurs attaques que Bach l'a composé, n'y voyant d'abord,, 
semble-t-il, qu'une arme défensive à leur opposer. Braves 
pédagogues de la Thomas-sclmle ! 

Le présent, non plus que la lettre, ne fut d'ailleurs d'au- 
cun effet : le roi ne daigna pas regarder la musique de 
Bach ; il ne parait pas avoir exprimé le moindre désir de 
l'entendre, et l'on n'a pu trouver aucune trace d'exécution, 
même fragmentaire, à Dresde, de la Messe en si mineur. Pour 
en finir avec les querelles (après quoi nous reviendrons à 
l'œuvre pour ne la j)lus quitter), bornons-nous à dire qu'en 
1736 Bach eut de nouveau recours au roi, qui, cette fois, lui 
conféra le titre qu'il sollicitait, mais qu'au fond cela ne 
changea rien, ou pas grand'chose, aux dispositions de ses 
collègues et supérieurs de Leipzig, qui, s'ils le laissèrent peut- 
être vivre un peu plus tranquille, ne modifièrent aucune- 
ment leurs sentiments à son égard. Et, quand il passa de 
vie à trépas, les conseillers de l'école, dans une séance tenue 
une semaine après sa mort, laissèrent entendre que c'était 
un bon débarras, que la Thomas-sclmle n'avait pas besoin d'un 
Cappelmeister, mais d'un cantor, et que si « Monsieur Bach » 
avait été un grand musicien, c'était, en tout cas, un fort 
mauvais professeur ! 

En replaçant Bach dans le milieu où il passa les plus glo- 
rieuses années de sa vie, en montrant même, jusqu'à un 
certain point, qu'il put dans sa manière d'être extérieure en 
subir aussi l'influence, je ne pense pas avoir diminué son 
prestige aux yeux de qui que ce soit. Il me semble au con- 
traire qu'il grandit lorsqu'on le voit, entouré de pareils 
gens et ayant lui-même d'aussi prosaïques préoccupations, 
produire ce qu'il produit, et que par là s'accuse encore 
davantage la robustesse de sa nature et la sublime grandeur 
de son génie. 

(A suivre.) Julien Tiersot. 



LE MENESTREL 



5.9 



SEMAINE THÉÂTRALE 



Oa continue de s'agiter autour de la « question del'Opéra». Nous 
•en sommes arrivés au point psychologique où, l'examen du nouveau 
cahier des charges étant terminé par la Commission dite supérieure 
des théâtres, il va falloir procéder à la désignation d'un nouveau 
directeur, — hesogne assurément embarrassante pour un ministre 
qui, avant d'entrer en fondions, savait probablement de la musique 
"tout ce qu'il en faut pour distinguer Tai du bon tabac à'Aii clair de 
la lune. Mais par sa seule nomination au poste de régent des Beaux- 
Arts en France, il est convenu qu'il doit être infaillible ; c'est le 
pape de la double croche, delà palette etdel'ébauchoir. M. Bourgeois, 
qui est au moins un homme de boa sens et de bon vouloir, doit 
donc en prendre son parti et se résigner à un choix redoutable 
parmi les divers candidats qui se présentent plus nombreux qu'on 
ne pouvait le supposer à la première heure. Il semble d'ailleurs, — 
est-ce bien vrai? — vouloir se débarrasser de toutes influences 
politiques ou autres. Ce serait déjà un excellent point de départ. Si 
les dernières directions de l'Opéra ont été si désastreuses, c'est 
qu'elles étaient dues plus à la pression de quelques personnalités 
députaillantes ou ministrables qu'à l'intérêt véritable des choses de 
l'art. M. Vaucorbeil fut choisi parce qu'il était l'ami de M. Jules 
Ferry ; M. Gailhard l'a été parce qu'il était celui de M. Gonstans. Si 
M. Bourgeois se décidait à nommer un directeur qui fût simple- 
.ment l'ami de la musique, ce serait une nouveauté qui pourrait 
porter ses fruits. 

Ce qui nous plaît jusqu'ici en M. Bourgeois, c'est qu'il a voulu 
innover en la matière du cahier des charges. Il n'a pas eu pour 
■cette question la noble indifférence de ses devanciers et ne s'est 
pas confiné comme eux, immuable et inamovible, dans la poussière 
d'une routine commode et consacrée par une mauvaise expérience 
de plus d'un demi-siècle. Je sais que beaucoup l'ont taxé de témé- 
rité, en prétendant qu'il allait détruire l'Opéra. Nous l'espérons bien. 
L'Opéra, tel qu'il est constitué, est un monument cher, mais essen- 
tiellement inutile. Il ne répond à aucune espèce de besoin artis- 
tique. C'est un salon de luxe, un cercle oii « la belle société » aime 
à se rencontrer, à se montrer, à parader, à se rendre visite, à 
jacasser de mille choses, à s'intéresser à tout excepté à la musique. 
Ce qu'on appelle « l'abonnement » peut être une sécurité financière 
pour l'entreprise, mais c'est aussi le plus grave danger artistique 
qu'on puisse lui faire courir. On ne peut présenter une œuvre d'art 
devant un public plus détestable, plus futile, plus occupé d'autre 
chose, moins préparé aux sérieuses manifestations. Et c'est pourquoi 
le plu? mince théâtre lyrique ferait beaucoup mieux notre affair.! et 
rendrait bien d'autres services. Il est absolument absurde que lE'tat 
subventionne aussi largement un centre de réunion pour le « beau 
inonde. » Le « beau monde » est assez riche par lui-même pour 
■subventionner de ses propres deniers un théâtre établi selon ses 
goûts et ses commodités. Il avait dans le temps, pour ce genre de 
■divertissements, des théâtres italiens qu'il pourrait relever sans que 
les artistes y vissent aucun inconvénient. 

Donc, rapprocher le plus possible l'Opéra, théâtre inutile, du 
Théâtre-Lyrique, théâtre utile, est une besogne louable. Et c'est en 
ce\a que M. Bourgeois nous paraît être entré dans une voie excel- 
lente. Le nouveau cahier des charges, en multipliant les représen- 
tations, en permettant l'importation des œuvres étrangères, en don- 
nant de plus grandes facilités pour l'emploi du matériel, nous laisse 
espérer une plus grande variété de répertoire, un cycle d'œuvres 
plus intéressantes. Il est donc une amélioration sur l'ancien. On 
avait parlé de mettre les loges d'abonnement à l'enchère ; on ne l'a 
pas fait, de crainte de tuer cet abonnement. Nous ne l'aurions pas 
■regretté, pour les raisons que nous avons données plus haut. 

Donnons maintenant la liste rapide des diverses candidatures qui 
se mettent en avant, et même de celles dont on parle seulement 
dans la coulisse, mais qui pourraient bien démasquer tout à coup 
leurs batteries. 

Il y a d'abord MM. Ritt et Gailhard, qui s'obstinent, sans com- 
prendre qu'ils sont devenus odieux à tout le monde. Ils ont pour 
unique soutien M. Gonstans, qui d'ailleurs peut suffire à les main- 
tenir envers et contre tous. C'est que le Mazarin de Toulouse n'est pas 
seulement un homme d'État puissant, c'est encore un dilettante raffiné 
qui se pique de musique autant que de belle politique. M""" Gons- 
tans a ses « dimanches », comme M"" Gharbonneau avait ses jeudis, 
et on y pince delà lyre entre trois et cinq heures. M. Gailhard lui- 
même ne dédaigne pas, k l'occasion, d'y chanter, entre Kam-Hill 
et Yvette Guilbert, quelques-uns de ces boléros qui ont le don de 



faire pâmer son Excellence. Les robes que porte M"' Gonstans à 
ces matinées artistiques sont célébrées dans les gazettes ; elles 
sortent de chez le grand couturier et leurs nuances assorties font 
pâlir de jalousie celles qu'arbore à l'Elysée M'"" Carnet elle- 
même. La voilà bien, la République athénienne! Gomment résister 
à une candidature recommandée par Périclès en personne? 

Cependant, pour alléger le bâtiment qui porte la fortune de Gailhard, 
peut-être se décidera-t-on à jeter à la mer son vieux complice, M. Ritt, 
dont on ferait le bouc émissaire de toutes les turpitudes qui se sont 
commises à l'Opéra depuis bientôt sept années. Et en ce cas, pour 
redonner quelque prestige au survivant de la direction Ritt et 
Gailhard, on songerait à lui adjoindre un honnête homme comme 
M. Halanzier. Nous espérons que ce dernier saura se défendre 
d'une pareille combinaison. M. Halanzier compte beaucoup de sym- 
pathies à Paris. Il aurait bientôt fait de les perdre par une alliance 
inavouable. 

Nous avons ■ ensuite M. Victor "Wilder, dont nous avons donné 
les plans par le menu (1) — candidature combattue par les compo- 
siteurs français, qui craignent une invasion trop exclusive sur la 
scène de l'Opéra du répertoire de Richard Wagner, dont notre 
éminent confrère est le soutien naturel en même temps que le 
fidèle traducteur. C'est peut-être là une crainte chimérique. En sup- 
posant même à M. Wilder des projets aussi subversifs, il est à 
croire que les intérêts de la recette, peut-être aussi la reconnais- 
sance, le ramèneraient rapidement vers les œuvres de son pays 
d'adoption. Car il n'est pas prouvé du tout que le publie parisien 
soit mûr encore pour ces manifestations terriblement germaniques 
et si contraires à son tempérament. 

Une autre candidature qui semble gagner beaucoup de terrain, 
c'est celle de M. Bertrand, l'aimable directeur du théâtre des Varié- 
tés. Son programme, d:ins le principe, consistait à mener de front, à 
réunir dans une seule entreprise la direction de l'Opéra et celle de 
l'Eden, qui se seraient ainsi soutenues l'une l'autre. L'Eden serait 
devenu comme une sorte de succursale de l'Académie nationale de 
musique, en tenant lieu du théâtre lyrique si désiré de tous. Mais 
cela était un peu bien compliqué et on pouvait y voir comme une 
manœuvre destinée à sortir d'une situation difficile le Ihéâtre de 
l'Eden, où M. Bertrand se trouve précisément avoir de gros iutérêts. 
Aussi, celui-ci semble-t-il avoir renoncé à cette double combinaison. 
Il s'en tiendrait, assure-t-on, à la seule direction de l'Opéra, ce 
qui est en effet suffisant, et s'adjoindrait même pour associé un 
homme de métier et d'expérience comme M. Gampocasso, un direc- 
teur de l'école pratique de M. Halanzier. 

Eu tête des candidats qui se trouvent dans les coulisses et qui 
seraient peut-être bien aises qu'on les y vienne chercher, se trouve 
M. Porel. Le très intelligent directeur de l'Odéon ne veut pas s'expo- 
ser à un refus, mais se laisserait faire une douce violence, si on 
l'en priait beaucoup. M. Porel a donné assez de preuves de son goût 
pour la musique, qu'il a trouvé moyen d'introduire dans presque 
toutes les pièces de l'Odéon, pour laisser supposer qu'il pourrait être 
un excellent directeur de l'Opéra. 

On prêle aussi à M. Paravey des intentions sur notre première 
scène lyrique. Voilà qui serait fâcheux pour l'Opéra-Comique, dont 
le jeune directeur conduit si brillamment les destinées et qu'il aban- 
donnerait ainsi en pleine prospérité financière et artistique. Ne le 
laissez pas partir, Monsieur Bourgeois ! Il est trop précieux là où 
il est. 

Qui encore? Depuis hier, on commence à parler de la candidature 
de M. Emile Blavet, un de nos plus charmants confrères. Parfait, 
s'il n'y a pas quelque anguille sous roche et si M. Blavet ne nous 
ramène pas, par un moyen détourné, l'éternel Gailhard, dont il a été 
si longtemps le secrétaire dévoué. 

On ne parle plus du tout en revanche de la candidature de M. Clè- 
ves, l'ancien directeur du Ghâtelet, qui, dans le principe, s'était mis 
aussi sur les rangs. 

Que sortira-t-il de tout cela, quand le quart d'heure de Rabelais 
aura sonné, c'est-à-dire quand il s'agira de justifier devant le ministre 
des 800,000 francs nécessaires à l'exploitation : 400,000 pour le cau- 
tionnement et 400,000 pour le fonds de roulement? Nous verrons alors 
bien des candidatures s'évanouir en fumée. Nous venons d'énumérer 
huit combinaisons différentes. Le gâteau sera peut-être alors pour 
une neuvième. 

H. MORENO. 

p. -S. En attendant la première représentation, en France, de Juanita, 

de Franz Suppé,— avec M"» Ugalde dans le rôle principal, — qui doit inau- 



(1) Voir le Ménestrel à 2 novembre 1890. 



60 



LE MENESTREL 



gurer réellement sa direction, M. Vizentini vient de faire, aux Folies- 
Dramatiques, une très bonne reprise des Mousquetaires au Couvent, le tou- 
jours amusant opéra-comique de MM. Ferrier et Prével agrémenté de 
la partition très réussie de M. Louis Varney. M. Morlet a repris le rôle 
de Brissac, dans lequel nous avions déjà eu l'occasion de l'applaudir, et 
s'y est montré chanteur séduisant et comédien agréable. M. Ch. Lamy 
est un charmant Contran. M. Gobin, malade, n'a pu jouer l'abbé Bridaine; 
il a été remplacé au pied levé par M. Bellucci, qui a fait de son mieux. 
Sous la robe de pensionnaire de Marie, nous avons revu avec plaisir 
M"° Blanche Marie ; M"» Yvonne Fréder s'est taillé un petit succès de bon 
aloi dans le rondeau de « la curieuse » et M"'' Zélo Duran nous a donné une 
Simone appétissante. Voilà qui va permettre au sympathique directeur de 
ne point se presser de monter son nouveau spectacle. 

Paul-Émile Chevalier. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 
V 

(Suite.) 

L'aînée, Cécile, douée d'une fort belle voix dont on vantait tout 
ensemble le timbre flatteur, la justesse et la flexibilité, avait pris 
pendant trois années des leçons du compositeur Tarchi, auteur de 
plusieurs jolis opéras-comique.', lorsqu'elle entra au Conservatoire, 
pour s'y perfectionner dans la classe de Garât. Elle en sortit pour 
venir débuter à l'Opéra-Comique, le M mai 1804, dans le Concert in- 
terrompu, de Berlon, oli elle obtint un éclatant succès de canta- 
trice (1). Après sa troisième apparition dans cet ouvrage, le Cour- 
rier des Spectacles publiait les lignes que voici : — « M"" Saint- 
Aubin continue toujours d'être l'objet de l'enthousiasme général. 
Elle est redemandée à la suite de chaque représentation, et comme 
on est généralement persuadé que c'est aux soins particuliers de sa 
mère qu'elle doit le brillant développement de ses talens, on ne 
manque jamais de demander M""^^ Saint-Aubin avec sa fille. II ne 
resloit plus pour satisfaire le public que de les voir jouer l'une et 
l'autre dans la même pièce ; c'est ce qui doit avoir lieu incessam- 
ment. Mad. et W" Saint-Aubin joueront ensemble ians Michel-Ange. 
L'on ajoute, dit-on, à celte pièce un air pour M"= Saint-Aubin. El- 
leviou chantera avec elle un duo nouveau. Il ne faut point douter 
que les loges et toutes les parties de la salle ne soient remplies le 
jour de celte brillante représentation (2). » La mère et la fille pa- 
rurent ensemble, en effet, dans Michel-Ange, de Nicolo, puis, la jeune 
Cécile se montra dans Montana et Stéphanie, de Berton, qui écrivit 
expressément pour elle un nouvel air avec récitatif, placé au com- 
mencement du troisième acte, et qu'elle chanta d'une façon 
superbe (3). 

Pourtant, et malgré son heureux résultat, M"" Cécile Saint-Aubin 
interrompit brusquement et tout à coup ce premier essai, sans qu'on 
ait jamais pu démêler la cause de cette détermination inat- 
tendue. Toujours est-il qu'après quatre ou cinq mois de séjour à 
rOpéra-Gomique elle quitta soudainement ce théâtre, pour n'y repa- 
raître qu'après une absence de quatre années environ (4). Fétis dit 
qu'elle rentra alors au Conservatoire, et cela semble en effet probable, 
car on la voit prendre part à celte époque aux coneerls-exercices 
de l'école. Ce qui est certain, c'est que c'est à ce moment que se 
place son mariage. Le lundi 26 septembre 1804 (.3) elle épousait 
l'excellent violoniste Marcel Duret, qui avait remporté l'année pré- 
eédeîite un brillant premier prix dans la classe de Rode, et qui 
faisait partie déjà de l'orchestre de l'Opéra, oîi il resta jusqu'aux 
environs de 1830 (6). 



(1) La recette de ce jour s'éleva à 4,490 livres 10 sous. 

(2) Courrier des Spectacles, du 15 juin 1804. 

(3) Voy. Courrier des Spectacles du 23 juillet 1804.— On voit, parées dates, que 
Fétis s'est trompé en plaçant au mois de juin 1805 le début de M"" Cécile Saint- 
Âiibin à rOpéra-Coinique. 

(4) Le seul renseignement qu'on trouve à ce sujet est contenu dans ces lignes 
de l'Opinion du Parterre pour l'an XIIl : — » M"» Saint-Aubin a débuté daas fe 
Concert, et successivement dans Montana et Uicliel-Ange. Elle reproduisit ces trois 
rôles jusqu'à satiété, pendant trois ou quatre mois; mais n'ayant pu vivre en 
bonne intelligence avec sa société, elle lui fit signifier par huissier oon projet de 
la quitter ; sa démission fut acceptée sans beaucoup de regrets, parce qu'elle ne 
réunissait point les talents de l'actrice à ceux de la cantatrice. Elle est actuelle- 
ment attachée à la musique de l'empereur. » 

(5) 'Voy. Correspondance des rimideurs tnusiciens du 3 octobre 1804. 

(6) Duret s'est produit aussi quelque peu comme compositeur, d'abord par 
quelques œuvres publiées pour son instrument, puis par un ouvrage en un acte: 
la Leçon d'une jeune femme, représenté à l'Opéra-Comique le 6 mai 181D. Le 



Mais dès l'année suivante elle occupait de nouveau le public de 
sa personne et remportait un succès que le Journal de Paris dans 
dans son n° du 3 avril 180o, constatait en ces termes enflammés : — 
« Il n'est bruit dans Paris que du dernier exercice public du Con- 
servatoire, où M""" Duret-Saint-Aubin, l'une des élèves les plus dis- 
tinguées de cet établissement a, dit-on, chanté admirablement un 
morceau de Sémiramis {de Catel). l'air d'Azéma, et un air italien de 
Nasolini. Tous les amateurs que nous avons vu revenir de celte 
séance en étoient enchantés ; c'étoit un enthousiasme tenant du 
délire. Notez que M'"" S. Aubin la mère étoit témoin du triomphe de 
sa fille, et que sa sensibilité vivement émue n'a pas manqué de se 
communiquer à l'assemblée. Il eût fallu un cœur de marbre pour 
demeurer froid à un pareil spectacle. » 

C'est trois ans après ce triomphe purement musical que M"'= Cécile 
Saint-Aubin, devenue M™ Duret, se décida à reparaître sur la scène 
de l'Opéra-Comique. On a vu, dans le chapitre précédent, comment 
ellei et sa sœur Alexandrine avaient pris part, le 2 avril 1808, à la 
représentation de retraite de leur mère, qoi était donnée au bénéfice 
de la veuve deDozainville. Pour la jeune Alexandrine, qui n'avaitpas 
encore accompli sa quinzième année, ce n'était qu'un essai destiné 
à la préparer à une épreuve prochaine et plus sérieuse ; pour 
jjme Duret, c'était le prélude d'une véritable rentrée, ou plutôt d'une 
nouvelle série de débuis. Elle joua le 4 et le 7 avril Montano et 
Stéphanie, le 9 le Concert interrompu, et continua une suite de repré- 
sentations de ces deux ouvrages, après quoi elle fit une création 
assez importante dans un opéra nouveau de Nicolo, Cimarosa, puis 
reprit avec beaucoup de succès le rôle de Zémire dans Zémire et 
Azor. Un critique disait alors : — « L'admiration dont M"°° Duret- 
Saint-Aubin pénètre les spectateurs chaque fois qu'elle paraît tient 
à un genre de perfection que sa mère ne posséda point. Actrice 
réellement inimitable. M'"'' Saint-Aubin fut une médiocre cantatrice, 
et quoique de sa famille. M""" Duret lui ressemble on ne peut moins ; 
c'est déjà une cantatrice inimitable; je crains qu'elle ne soit long- 
temps une médiocre comédienne. On assure qu'elle avait peu de 
goût pour cet état. Quoi qu'il en soit, le même jour où le public 
perdit M"^ Saint-Aubin, il eut la satisfaction de voir reparaître 
jjme Duret, et depuis il a vu cette jeune personne prendre peu à peu 
plus d'assurance, et jouer enfin Zémire d'une manière fort satisfai- 
sante. Il y a tout lieu d'espérer qu'avec les leçons de sa mère, 
M""' Duret, sans devenir peut-être une actrice très distinguée, par- 
viendra bientôt à remplir très passablement les rôles de son emploi; 
sa voix délicieuse fera le reste ; elle a bien moins besoin qu'une 
autre du talent d'actrice. Ou remarque avec plaisir, dans la figure 
et l'accent de M""' Duret, une forle ressemblance avec son aimable 
mère ; elle a beaucoup de modestie et de limidité : ce sont d'heureux 
présages (1). » C'est précisément cette timidité, ou peut-être l'effroi 
que lui causait le public, qui fut, dit-on, l'une des causes de la 
retraite précoce de M"'" Duret. 

Quoi qu'il en soit, elle avait déjà conquis lout à fait les bonnes 
grâces de ce public, lorsque sa sœur Alexandrine vint la rejoindre 
et les solliciter à son tour. Il y avait dix-huit mois environ que 
cette jeune personne avait fait, aux côtés de sa mère, une fugitive 
apparition dans le Prisonnier, lorsqu'elle vint, le 3 novembre 1809, 
débuter sérieusement au théâtre Favart, précisément dans deux des- 
rôles qui avaient valu à sa mère le plus brillant succès, l'ingénue 
de l'Opéra- Comique et la soubrette d'Ambroise ou Voilà ma journée. 
Elle surprit étonnamment les spectateurs, non seulement par sa 
grâce et sa gentillesse, mais parce que tout chez elle : taille, phy- 
sionomie, accent, geste, démarche, intonations, rappelait sa mère 
d'une façon frappante. En fermant les yeux, disait un chroniqueur, 
on croil entendre encore M""= Saint-Aubin, et quand on les rouvre, 
la ressemblance de figure et de laille est si complète que l'illusion 
s'accroît et qu'on est frappé d'élonnement. Et l'on rapporte ce mot 
d'une des plus grandes actrices de la Comédie-Française, à qui l'on 
demandait son impression sur la débutante et qui répondit : — Ma 
foi ! jusqu'à présent je n'ai vu que la mère; maintenant, pour la^ 
juger, je voudrais bien voir un peu la fille. 

Il y avait sans doute dans cette ressemblance, avec une part due 
au naturel, une autre part due à l'imilalion — inconsciente ou 
cherchée. Après Ambroise et l'Opéra-Comique, M"' Alexandrine Saint- 
Aubin se montra dans Rose et Colas, le Roi et le Fermier, puis dans 
plusieurs autres ouvrages créés naguère par sa mère : le Prisonnier, 
Fanchette, Michel-Ange, Paul et Virginie, une Heure de mariage, etc. C'est 

livret de ce petit ouvrage avait pour auteur un écrivain fort obscur nommé 
Charbonnier. 
(1) Opinion du Parterre, 1809. 



LE MENESTREL 



61 



alors que Nicolo songea à tirer parti de son talent et des sympathies 
dont elle était l'objet en lui confiant le rôle principal de son opéra 
de Cendrillon, dont il venait d'écrire la partition sur un poème 
d'Etienne. Paris, qui a toujours été cancanier en matière de théâtre, 
Paris, à qui l'on n'eut garde de laisser ignorer que la jeune 
Alexandrine allait jouer Cendrillon et que ses deux sœurs seraient 
représentées par M""= Duret et M"° Regnault (qui venait aussi de 
débuter avec un énorme succès), Paris bientôt ne s'entretint plus 
que de cela, les salons s'en occupaient, les journaux en parlaient 
chaque jour, le public ne tarissait pas à ce sujet, et l'on peut dire 
que d'avance Cendrillon faisait tourner toutes les têtes. L'impatience 
était d'autant plus excitée que, comme toujours lorsqu'il s'agit d'un 
ouvrage important, différentes causes vinrent retarder la première 
représentation, dont une était ainsi rapportée par une feuille de 
modas et de théâtre, le Journal de Flore : — « Les répétitions sont 
suspendues. Cendrillon s'est trop approchés du feu, elle a mis ses 
petits pieds trop près de la cendre, et elle a des engelures qui 
l'empêchent de chausser la pantouile verte; ce relard ne nuira pas 
au succès de la pièce... » 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



RECOiNSTRUGTION DE L'OPÉRA-COMIQUE C) 



On parle beaucoup en ce moment d'un projet de reconstruction de l'Opèra- 
Comique, avec façade sur le boulevard. Bien d'autres bruits circulent aussi 
à ce sujet, dont la plupart sont erronés. Voici la vérité sur le point où en 
est cette affaire. 

Il ne s'agit pas, présentement, de la reconstruction de l'Opéra-Gomiquo 
avec façade sur le boulevard, mais bien de la reconstruction de ce théâtre 
sur le terrain qu'il occupait, avec une emprise sur la place Boieldieu. Une 
façade sur le boulevard entraînerait des dépenses plus considérables, puis- 
qu'il faudrait acquérir la maison qui y est en bordure et en exproprier les 
magasins. 

Les plans présentés par M. Guillotin, l'ex-président du Tribunal de com- 
merce, sont entièrement terminés et remplissent, au point de vue de la 
beauté du monument et de la sécurité des spectateurs, toutes les conditions 
désirables. Vingt-cinq portes de sortie permettent au public de s'écouler 
'sans encombrement et en toute sécurité, même en cas d'alerte. La salle 
s'éclairant de l'extérieur autant que de l'intérieur, il n'y aura donc plus à 
redouter de la voir plongée tout à coup dans une obscurité complète par 
un accident quelconque. 

Deux grands escaliers monumentaux", montant du vestibule jusqu'au 
dernier étage, communiquent à toutes les places ; quatre grands escaliers 
latéraux desservent la salle du haut en bas: mêmes dispositions pour la 
partie réservée aux artistes. A tous les étages des loges sont placés de 
grands balcons qui vont aboutir aux escaliers ; enfin, la réserve des décors 
est absolument isolée et débarrasse la scène des décorations qui l'encom- 
braient. 

Quant au projet financier qui vient d'être soumis à M. le ministre de l'ins- 
truction publique, il est d'une extrême simplicité et permet à l'État de 
faire construire ce théâtre et de se l'approprier sans bourse délier, 

Voici, grosso modo, le plan dont il s'agit : 

M-. Guillotin propose de construire sur l'emplacement de l'ancien théâ- 
tre de rOpéra-Comiquu une salle conforme aux plans qu'il a soumis. Le 
théâtre, achevé dans le délai de vingt mois, deviendrait immédiatement 
la propriété de l'État au moyen de 70 annuités de 130,000 francs chacune 
souscrites au profit de M. Guillotin. 

Pour que l'État n'ait pas à supporter les dépenses d'une reconstruction, 
il faut qu'il trouve dans un loyer imposé au directeur concessionnaire l'é- 
quivalent de l'annuité qu'il aura pris l'engagement de payer au construc- 
teur et toutes les garanties qui assurent la perception de ce loyer. Le con- 
cessionnaire de ia salle s'obligerait donc ; 

1° A payer à l'État un loyer annuel égal au montant d'une annuité. La 
perception de ce loyer serait faite chaque soir, au moyen d'un prélèvement 
de bOO francs sur la recette, soit tS,000 francs par mois, soit 150,000 francs 
pour dix mois, de telle sorte qu'en dix mois l'État serait en possession du 
montant de l'annuité venant à échéance deux mois plus tard ; 

2° A verser par avance le prix de six mois de loyer ; 

3° A effectuer le dépôt d'un cautionnement de 2S,000 francs garantissant 
les effets de l'occupation. 

Pour plus de sûreté encore, il sera stipulé qu'à la fin de chaque saison 
théâtrale, en vérifiant les comptes de gestion, l'inspecteur des finances dé- 
légué par le ministre devra constater l'existence d'une encaisse de 100,000 
francs au moins, résultant effectivement de la comptabilité. — Ces cent 

(1) Nous empruntons au Figura ces renseignements sur un projet de recons- 
truction de rOpéra-Comique, et nous en pouvons garantir la parfaite exactitude. 
L'idée est ingénieuse et elle nous avait été communiquée depuis plusieurs mois. 
On nous avait demandé de n'en point parler, et c'est ainsi que nous nous trou- 
vons devancés par le Figaro. Les discrets ont toujours tort. 



mille francs, liquides, devant être affectés comme fonds de roulement à 
l'exercice suivant. 

Telle est, à peu de détails près, l'économie du projet financier de la re- 
construction de rOpéra-Comique réclamée si justement par tout un quar- 
tier. Ph. g. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concert du Châtelet. — Le dernier concert de M. Colonne s'ouvrait par 
la symphonie de la Réformation de Mendelssohn. Ce n'est pas une des meil- 
leures du maître; elle est très belle, néanmoins, et son délicieux scherzo 
produit toujours un grand effet. L'orchestre du Châtelet a dit avec un goût 
exquis et une grande perfection trois œuvres qui brillent par la délicatesse 
de la pensée, l'ingéniosité des effets et le sentiment poétique qui les a 
inspirées : les Scènes d'enfant de Schumann sont d'une brièveté extrême, 
mais tout est relatif et, dans leur tout petit cadre, chacun de ces tableaux 
de chevalet est une œuvre parfaite. Nous sommes tellement épris de la 
forme unie à la perfection de la mélodie que nous ne craignons pas de 
proférer une énormité en disant que, dans maintes petites pages de Schumann, 
il y a plus de musique que dans toute l'œuvre de certains autres maîtres 
d'outre-Rhin plus bruyamment acclamés. — Les Scènes d'enfant ont été très 
délicatement et très ingénieusement orchestrées par M. Benjamin Godard. 
Le succès des airs de danse du Roi s'amuse (Léo Delihes) n'a pas été moins 
grand. Nous en dirons autant du Rouet d'Omphale, le poème symphonique 
si connu de M. Saint-Saëns. Comme solistes, citons M. Diémer, qui a dit, 
avec sa netteté et sa maestria habituelles, une assez belle Fantaisie de 
M. Perilhou, pour piano et orchestre, et M"" Marcella Préji, qui a inter- 
prété avec talent une scène de M. Pierné intitulée le Réveil de Galatliée et 
une ballade de M. Arthur Coquard, Haï lulli, qui a un très beau caractère 
dramatique. Le concert se terminait par une suite des Ma'itres chanteurs de 
Wagner, déjà bien des fois entendue. H. Barrkdktte. 

— Concerts Lamoureux. — La symphonie en fa de Beethoven, jouée 
finement et fidèlement quant à la letti-e, n'a pas laissé l'impression de 
gaité entraînante et de vivacité gracieuse qui devrait s'en dégager. — La 
Rapsodie cambodgienne de M. Bourgault-Ducoudray produit l'eifet d'une 

peinture aux nuances peu fondues. La première partie a satisfait 

beaucoup plus que la seconde. — La scène d'amour du deuxième acte de 
Tristan et Yseult a été rendue par l'orchestre avec beaucoup de chaleur et 
d'exubérance; de son côté, M°"= Lilli Lehmann possède une voix robuste, 
étendue, bien timbrée, solide, homogène et d'une expansion puissante, qui 
résiste victorieusement à l'orchestre dans tous les cas où le déchaînement 
instrumental n'atteint pas les dernières limites de la violence. D'autre 
part, M. lialisch a lutté vaillamment, c'est incontestable. Pourtant, si le ■ 
succès s'est affirmé par des acclamations prolongées et répétées, il n'en 
est pas moins vrai qu'iln'apas été unanime. Ceux qui savaient que la scène 
exécutée est un chef-d'œuvre de véhémente passion tempérée de rêverie 
et incidentée de maladives langueurs, ceux qui savaient que le début de 
cette scène et le crescendo qui la termine renferment les plus formidables 
élans d'amour et de bonheur que l'on ait mis au théâtre, ceux-là ont 
applaudi de confiance et ils ont eu raison, car il ne dépendait de personne 
de transporter au milieu du Cirque l'orchestre couvert, la mise en scène 
et les accessoires de Bayreuth. Quant au.x auditeurs non initiés, peu nom- 
breux d'ailleurs, ils ont été désorientés en écoutant des mélodies vocales 
dont on n'entendait que certaines notes prises -comme point d'attaque, 
principalement par le ténor, qui se sentait impuissant à sauver autre chose 
de l'inondation orchestrale. La voix de soprano de M™° Lilli LeLmann 
soutenait mieux la lutte. Résultat : grand succès, succès mérité pour 
M°"^ Lilli Lehmann, qui joint à un organe exceptionnel un style empreint 
de grandeur et de simplicité; succès aussi pour IVI. Kalisch, dont la tâche 
était plus qu'ingrate; mais, en ce qui concerne l'œuvre -n'agnérienne, 
l'expérience prouve une fois de plus que le maître avait raison d'attacher 
tant d'importance aux conditions matérielles d'exécution, à l'orchestre 
couvert, à l'obscurité de la salle, etc. L'exécution du Cirque d'été, que 
l'on ne peut blâmer puisqu'il n'y en a pas d'autre possible en ce moment 
à Paris, ne donne pas une idée vraie de l'ouvrage de Wagner. — M"" Lilli 
Lehmann a chanté avec une ctialeur communicative et une magnifique 
intensité d'accent l'air d'Oberon. Enfin l'ouverture du Carnaval romain, si 
claire, si riche d'idées et d'orchestration, a été acclamée. 

Amédée Boutarel. 

— Programme des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Grande messe en si mineur (J.-S. Bach) ; soli par M""*' Lépine, 
Boidin-Puisais, Landi, MM. Warmbrodt et Auguez. Le concert sera dirigé par 
M. J. Garcin. 

Châtelet, concert Colonne: Dans la forêt (J. RalT); cinquième concerto (Bach), 
piano tenu pjr M. Louis Diémer, flûte : M. Cantié, violon : M. Pennequin ; Le 
Roi s'amuse (Léo Delibes) ; concerto pour violoncelle (Saint-Saëns), par M. Jules 
Delsart ; ouverture de Coriolan (Beethoven) ; Dernier Printemps (Grieg) ; fantaisie 
pour piano et orchestre (Perilhou), par M. Louis Diémer ; prélude et introduction 
du troisième acte de Lohenrjrin (R. Wagner). 

Cirque des Champs-Elysées, concert Lamoureux : ouverture de Coriolan (Bee- 
thoven) ; n'alters l'reisliod des Maitres-Clianteurs (Wagner), chanté par M. Kalisch; 
allegretto de la huitième symphonie (Beethoven) ; air de l'Enlèvement au sérail 
(Mozart), par M"° Lilli Lehmann ; PItaéton (Saint-Saëos) ; grande scène du deuxième 



62 



LE MENESTREL 



acte de Tristan et Iseiilt (Wagner), chantée par M"" Lilli Lehmann, Mangin et M. Ka- 
lisch ; Rapsodie norvégienne (Lalo). 

— Concerts et musique de chambre. — Le programme de la Société 
nouvelle, fondée par MM. Pugno, Viardot et HoUman, portait une inté- 
ressante nouveauté : un trio pour piano, violon et violoncelle de M. E. 
Bouichère, qui a produit sur le public un excellent effet. Une vraie per- 
sonalité se dégage de l'œuvre, et c'est, par le temps qui court, un rare 
compliment à adresser à un compositeur. Des quatre morceaux remar- 
quables, du reste, qui composent le trio, j'aime surtout VA7idante quasi 
adagio et le scherzo, très finement ciselé. L'exécution par MM. Pugno, 
Viardot et Dressen a été brillante. — Le même soir, MM. Bémy, Parent, 
Waeffelgbem et Loeb (ce dernier remplaçantM. Delsart, absent) donnaient 
la première des six séances annoncées par eux pour l'audition des six 
derniers quatuors de Beethoven et de musique moderne française. Lorsque 
Beethoven, après VHérdique, se consacra, de plus en plus à la musique 
d'orchestre, il délaissa la musique de chambre, l'orchestre lui offrant 
une langue plus puissante. Il est d'autant plus àremarquer qu'il revient 
dans sa dernière période au quatuor. Si nous comptons que cette dernière 
période dure de 1817 à 1827, c'est dans celle-là qu'il a produit ses œuvres 
les plus sublimes : la Symphonie avec chœurs, la Grande messe, les der- 
nières sonates pour piano, deux sonates pour violoncelle, les cinq derniers 
quatuors et la fugue op. 133. Le premier de ces quatuors, qui sont en 
quelque sorte son testament musical, est peut-être le plus dilïicile d'in- 
terprétation matérielle et idéale, « Un musicien est un poète » a dit un 
jour Beethoven. L'exécution de la note, quelque brillante qu'elle soit, 
ne peut donner, en effet, qu'une image peu fidèle de ces productions. 
MM. Rémy, Parent, Van Waffelghem et Loeb, ont joint à la virtuosité 
un style très correct et une compréhension approfondie de l'œuvre. Le 
troisième trio de M. Lalo, avec M. Diémer comme pianiste, était le mor- 
ceau moderne choisi pour cette séance : l'exécution en a été absolument 
parfaite. — M. Blumer, professeur au Conservatoire de Strasbourg, vient 
de donner un concert avec le concours de M. J. Loeb. Sou talent, fait 
d'un mécanisme impeccable allié à un style élégant et délicat, a été très 
apprécié dans divers morceaux de Rubinstein, Saint-Saëns et Brassin. 
M. Loeb a joué avec un beau son et une justesse absolue deux pièces de 
Bach et de Schubert et l'Élégie de M. G. Fauré. — M'-e Depecker est une 
des plus brillantes élèves de M. Alph. Duvernoy. Elle a de grandes qualités 
de virtuosité et un jeu léger, fin, élégant, que l'on a particulièrement goûté 
dans le concerto en ut mineur de Beethoven et dans le scherzo da concerto 
en sol mineur de M. Saint-Saëns. Elle a fait aussi vivement applaudir une 
œuvre de son maitre, un Morceau de concert fort intéressant, oi'chestré d'une 
•façon très pittoresque, et dont, sans tarder, va s'enrichir le répertoire déjà 

si riche du piano. M. Colonne dirigeait l'orchestre à ce concert. I. Ph. 

— M. Joseph White a fait entendre mercredi dernier, salle Erard, avec 
le concours de MM. de la Nux, Parent, Priore, Trombetta et Loeb, le déli- 
cieux quintette en sol mineur de Mozart, le quatuor op. 67 de Brahms 
qui renferme, avec de curieux effets de sonorité, beaucoup d'idées mélodi- 
ques, un quatuor de M. Ch. Lefebvre et l'air de la suite en ré de Bach. 
Cet air, joué tout entier sur la quatrième corde et dans la tonalité à'ut, 
d'après l'arrangement de M. "Willelmj, a produit une impression telle par 
la splendeur de la sonorité, l'ampleur du style et l'expression que l'artiste 
a su lui donner, qu'il a dû le jouer deux fois de suite sans parvenir à 
satisfaire le public, qui eût voulu l'entendre encore. Am. B. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

De notre correspondant de Belgique (19 février). — Nous avons eu 
cette semaine, à la Monnaie, une nouveauté, un ballet en deux actes, joué 
déjà à Marseille et à Genève : Fleur des neiges,, scénario de M. Ricard,' mu- 
sique de M. Albert Cahen. L'œuvre, de prétentions fort honorables,' a été 
accueillie avec une sympathique réserve. On y a retrouvé des souvenirs 
nombreux de Delibes et de plusieurs autres maîtres aimés qui ont fait 
pourtant quelque plaisir. La mise en scène est soignée, et l'orchestre, 
dirigé par M. Léon Dubois, s'est conduit très remarquablement. Pour lé 
reste, les représentations de Siegfried poursuivent doucement leur car- 
rière, non sans accidents, çà et là, et non sans compromettre un peu la 
marche du répertoire courant, M. Lafarge ayant dû abandonner tous ses 
autres rôles pour celui-là. On nous annonce cependant pour bientôt Don 
Juan, avec M"»"^ Dufrane, Carrère et de Nuovina, MM. Bouvet, Lafarge et 
Sentein, et Obéron suivra de près. M"» Sybil Sanderson, après Lahné, 
chantera Mireille. Et ce sera tout, je crois, cette année. — Les concerts 
offrent, en ce moment, plus d'intérêt que les théâtres. Exécution admi- 
rable il y a huit jours, au Conservatoire, de la cinquième symphonie de 
Beethoven et de diverses petites pièces pour piano par M. Arthur de 
Greef ; dimanche prochain, troisième concert, consacré à la sixième sym- 
phonie et à VEginonl , dont M"» Dudlay dira le poème ; au concert sui- 
vant, on entendra la septième et la huitième, ainsi que les lieder chantés 
par M-"» Cornélis-Servais ; et au cinquième concert (supplémentaire) nous 
aurons la neuvième, au bénéfice de l'Association des artistes musiciens. 
— Le cercle des jeunes peintres, les XX, a, de son côté, repris ses séances 
musicales annuelles, dirigées par MM. Vincent d'Indy et Ysaïe. La pre- 



mière, qui a eu lieu mardi, était consacrée tout entière à César Franck ; 
le programme portait un quatuor inédit, un quintette, des morceaux 
pour piano et plusieurs petits chœurs à deux voix. Succès artistique 
très vif et exécution tout à fait remarquable. — A Liège, le musée 
Grétry, fondé par M. Théodore Radoux, et dont je vous ai déjà entre- 
tenu, vient d'être installé au Conservatoire même, d'une façon digne de 
lui. Cela seul a sufû pour lui attirer de nouveaux dons, que l'on espère 
bien voir suivis de nombreux autres. Avis aux personnes généreuses 
qui auraient en leur possession quelque objet se rapportant à la vie ou 
aux ouvrages du célèbre compositeur. Et puisque je vous parle de Liège, 
sachez que le Grand-Théâtre de cette ville a, très malheureusement, 
fermé ses portes au public, le directeur, M. Jourdain, n'ayant pu faire 
face à ses engagements. La direction est donc vacante dès à présent. Le 
candidat préféré, surtout des artistes, paraît être M. Bussac, qui a des 
capacités musicales et... des capitaux. L. S. 

— Il faut bien convenir que les "wagnèriens allemands sont moins in- 
transigeants et surtout plus intelligents que leurs excellents congénères 
du pays de France. Tandis que ceux-ci, dans leur exclusivisme farouche, 
dans leur rage de tout démolir dans le passé pour ne laisser subsister 
que la statue de leur idole, n'ont pas, entre autres, assez d'injures et de 
mépris à exhaler sur la mémoire de Meyerbeer, voici qu'à Berlin la direc- 
tion de l'Opéra, loin d'oublier qu'il a existé un admirable artiste de ce 
nom, se prépare à célébrer comme il convient le centième anniversaire 
de sa naissance, qui tombe le 5 septembre 1891. A cette occation, l'in- 
tendance se propose de remettre à la scène les principaux ouvrages du 
maître, et de donner, au début de la prochaine campagne, ce qu'on appelle 
là-bas un « cycle » de représentations de ces ouvrages. On jouera ainsi 
les Huguenots, le Prophète, l'Étoile du Nord, le Pardon de Ploêrmel et l'Africaine. 
Quels cris, grands dieux! et quels grincements de dents, si l'on s'avisait 
ici d'une telle énormité ! On aurait bientôt fait de ridiculiser les chefs- 
d'œuvre en question sous l'appellation si méprisante d' « opéras-concerts, » 
et les adeptes de la Société nationale s'en gausseraient pendant toute une 
saison. 

— Le musée Beethoven, à Bonn, vient de recevoir une précieuse reli- 
que : le portrait de la comtesse Thérèse de Brunswick, la jeune fille qui fut 
aimée de Beethoven et qui faillit l'épouser. C'est ce portrait qui fut trouvé 
dans le secrétaire de Beethoven avec des mèches de cheveux et le paquet 
des lettres brûlantes adressées par le maitre à sa fiancée, qu'on a cru 
pendant longtemps être la comtesse Guicciardi. Ce portrait apparte- 
nait jusqu'ici à M. Hellmesberger, le maitre de chapelle de la Cour, qui 
l'avait reçu directement des héritiers de Beethoven. M. Hellmesberger 
vient d'en faire don au musée de Bonn. 

— Amour et suicide. A Sprottau, dans la Silésie prussienne, une jeune 
pianiste bien connue à Berlin, M"°Hedwige Bartell, après avoir été déposer 
trois couronnes sur la tombe de celui qu'elle aimait, mort récemment, est 
rentrée à son hôtel et s'est tiré trois coups de revolver, sans pourtant réus- 
sir à se tuer. 

— La direction du Théâtre-Royal de Copenhague vient de recevoir, 
pour le mettre prochainement à l'étude, un opéra nouveau d'un composi- 
teur encore peu connu, M. Enna. Cet ouvrage a pour titre la Sorcière. Le 
compositeur Johann Svendsen, qui porte un grand intérêt à son jeune 
confrère, fait grand bruit, dit-on, autour de son ouvrage, et affirme qu'on 
en peut hardiment comparer l'instrumentation à celle des meilleures 
œuvres de Wagner. 

— Une fenille satirique de Saint-Pétersbourg, la. Slrékosa, consacre une 
amusante boutade à la constellation d'étoiles vocales qui brille au ciel 
lyrique de cette capitale et qu'elle compare aux sept notes de la gamme : 
Ut: la Sembrich. Ré: le ténor Masini. Mi: la Melba. Fa et sol: les deux 
frères de Reszké. La : le baryton Kaschmann. Si : le baryton Gotogni. Ce 
sont là les bécarres, les touches blanches. Voici les dièses, ou les bémols, 
à votre gré : M. et M""" Fiegner, la Litvinne, la Ferni-Germano et la Van 
Zandt. Suit une antithèse barytcnante : Le baryton Kaschmann est un vi- 
goureux Dalmate, de ceux qui mangent les aigles crus et qui coupent le 
tabac avec des poignards empoisonnés. Ses poumons sont si puissants que 
d'un souffle il a fait partir un train courrier qui n'a pu être arrêté qu'à 
Louga! Quant à Gotogni, il débite du velours sous toutes ses formes — 
costumes, manières, notes de baryton... 

— Voici les wagnèriens d'Italie plus wagnèriens aujourd'hui que les 
wagnèriens d'Allemagne. Cette semaine, au Lycée musical Benedetto 
Marcello, de Venise, on a célébré le huitième anniversaire de la mort de 
l'auteur de Tristan et Yseult par un concert dont sa musique faisait exclu- 
sivement les frais. C'est une bonne leçon donnée aux wagnèriens fran- 
çais, qui ont laissé passer obscurément cette date fatidique. 

— On lit dans le Trovatore : « Celle-ci est à crever de rire ! Le journal 
Ro7na, de Naples, raconte que les musiciens de l'orchestre du théâtre San 
Carlo se sont vu retenir, au règlement de la quinzaine, deux francs chacun 
à titre d'amende, par l'ordre de la Commission théâtrale, celle-ci trouvant 
que l'orchestre avait joué trop fort à la première représentation du ballet 
de la Fille mal gardée I Le chef d'orchestre protesta, affirmant que l'orches- 
tre avait joué comme il devait le faire, mais la Commission, intelligentis- 
sime en fait de musique, maintint l'amende! ! Nous recommandons cette 
Commission au Pasquino pour le grand cordon de son Ordre de l'Oie ! » 



LE MENESTREL 



63 



— Autre incident, d'un autre genre, au théâtre San Carlo, mis par le 
Trovatore sur le compte de la jettalura. Le soir de la première représenta- 
tion de RigoleUo, une série de chutes émailla le spectacle. Ce fut d'abord 
Victor Maurel, qui, dans son costume de bouffon, glissa en entrant en 
scène et s'étala tout de son long à la face du public; puis, ce fut un cho- 
riste qui perdit à son tour l'équilibre ; et, en dernier lieu, une pauvre 
coryphée qui tomba, comme les précédents, mais d'une façon si fâcheuse 
qu'elle se blessa grièvement et qu'on dut la transporter à l'hôpital. 

— On a représenté à Bassano, dans une institution de jeunes gens, une 
opérette inédite en deux actes, imo Sludente aW Ospedale dei pazzi (un Étu- 
diant à l'hospice des fous), paroles de M. Luigi Vinânti, musique d'un jeune 
compositeur napolitain, M. A. Miglio. — A la Fenice, de Venise, on a 
donné récemment le prologue d'un opéra nouveau, il Paradiso e la Péri, 
dont la musique est due à un jeune artiste de cette ville, M. Carlo Ser- 
nagiotto, à qui le public a fait un excellent accueil. 

— Quelques opéras prêts à voir le jour en Italie. A la Scala de Milan, 
dans la première semaine de carême, Condor, du maestro Carlos Gomes, 
l'auteur applaudi deGuaranyi. — Au théâtre Gostanzi, de Rome, aux pre- 
miers jours de la saison de printemps, Pler Luigi Farnese, paroles de 
M. Arrigo Boito, musique de M. Costantino Palumbo, de Naples. — Au 
théâtre Gavour, de Porto Maurizio, Ollona, opéra présenté en 1888 au 
concours Sonzogno, et qui sera joué en carême. — Enfin, on annonce que 
le maestro Renzo Masoutto, chef de musique au 23° régiment d'infanterie, 
termine un opéra-comique intitulé : Dal.detlo al fatto passa un gran tratto. 

— II est d'usage au Théâtre-Royal de Madrid, pendant le carnaval, de 
donner un opéra travesti pour célébrer les joies de la saison. Cette fois, 
le choix s'était fixé sur le Barbier de Rossini, qui a été représenté le 9 ds 
ce mois avec une interprétation exclusivement féminine, les rôles étant 
ainsi distribués: Rosine, M™ Pacini ; Almaviva, M™" Tetrazzini ; Figaro, 
M™° Gemma Bellincioni ; Basilic, M™» Amelia Stahl ; Bartholo, M"" Olim- 
pia Guercia. Que deviennent l'harmonie et l'agencement naturel des voix 
dans une exécution composée ainsi d'organes uniquement féminins ? c'est 
ce que nous ne saurions dire. Mais le public n'y regarde pas, ou, pour 
mieux dire, n'y entend pas de si près. Il a pris, parait-il, un très grand 
plaisir à ce travestissement (aussi musical que scénique), et a fait un 
véritable triomphe à toutes les interprètes de ce singulier Barbier. 

— Ce que sont parfois les troupes d'opéra dit anglais, l'actuelle compa- 
gnie Cari Rosa nous le prouve suffisamment. Dans cette compagnie on 
trouve quatre Américaines, les miss Fabris, deLussan, Sanders et Dicker- 
son ; deux Françaises, M™^ MarieRôze et Lablache; une Australienne, miss 
Sherroin ; un Russe, la basse Abramofî; un Roumain, M. Dimitresco; deux 
Italiens, MM. Runcio et Montegriffo ; deux Irlandais, MM. Mac-Guckin et 
Leslie Crotty; enfin un Allemand, M. Max Eugène. Les seuls Anglais authen- 
tiques se réduisent à trois, qui sont MM. Marsh, Celli et M™" Burns. C'est 
proprement l'Opéra de la tour de Babel. 

— Les théâtres neufs vont pleuvoir à ."jondres, pour peu que cela 
continue. Voici qu'on annonce que pour sa prochaine saison d'opéra ita- 
lien, qui commencera au printemps, l'imprésario Lago inaugurera un 
grand théâtre nouvellement construit dans le West End et qui prendra le 
titre de Lago's Opéra House. C'est M. Marine Mancinelli qui sera le chef 
d'orchestre de la nouvelle troupe, dont on ne donne pas encore la com- 
position. 

— On sait que le nouveau théâtre d'opéra anglais s'est inauguré à Londres 
avec un opéra inédit de M. Arthur Sullivan, qui a pour sujet et pour titre 
Ivanhoé. Le Punch en profite pour appeler le compositeur : sir Arthur SuUi- 
vanhoé. 

— Parlez-nous des directeurs américains, pour être agréables à ceu x 
qui fréquentent leur théâtre ! Au théâtre du Casino de New-York, on a 
distribué aux spectateurs, à la centième du Pauvre Jonathan, opérette de 
Milloecker, des « boîtes » à musique jouant les principaux airs de la par- 
tition. Un avis, au bas de l'affiche de la représentation, invitait fort 
sagement les spectateurs à ne pas se servir des boites à musique pendant 
la pièce. A la sortie du spectacle, chacun a pu tourner sa manivelle et 
moudre la valse de Jonathan. 

— Un peu de statistique australienne et... pianistique, d'après le Figaro. 
Un de nos amis nous écrit de Sidney, déplorant que nos compatriotes met- 
tent si peu d'empressement à exporter les produits français à l'étranger 
et, comme preuve à l'appui, il nous donne les chiffres suivants : eu 1890, 
il a été importé à Sidney seulement trois mille cinq cent quatre-vingt-quatre 
pianos, sur ce nombre la France en a fourni cinquante-six ! ! ! contre deux 
mille cinq cent trente-sept expédiés par les Allemands ' 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

On a fait courir, cette semaine, dans les journaux de Paris, divers 
bruits relatifs à une « représentation scandaleuse » qu'aurait donnée à 
Saint-Pétersbourg M"« Marie Van Zandt. On parlait avec complaisance 
d'incidents en tout semblables à ceux qui avaient signalé la malheureuse 
représentation donnée à Paris, dont on se souvient encore, et au sujet de 
laquelle on se livra à tant de commentaires variés, à tant d'accusations 
qui n'ont jamais été prouvées. Eh ! bien, cette fois encore, on parait s'être 
laissé égarer par des notes perfides... envoyées par qui? Le saura-t-on 



jamais? Voici en effet la dépêche que nous recevons de Pétersbourg. Elle 
est signée de M. Mamontoff, un directeur des plus honorables : « Prière de 
démentir infâmes calomnies. Rien exact. Van Zandt très grand succès.. 
Hier encore vingt rappels après styrienne de Mignon». Que conclure de tout 
ceci? Que c'est un fichu métier que celui d'artiste, puisqu'on y est exposé 
à tant de cruautés. 

Le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts a nommé au 

Conservatoire national de musique et de déclamation : professeur de com- 
position, M. Th. Dubois, en remplacement de Léo Delibes ; professeur 
d'harmonie, M. Albert Lavignac, en remplacement de M. Th. Dubois ; 
professeur titulaire de solfège, M. Edouard Mangin, professeur agrégé de 
solfège; professeurs agrégés de solfège, MM. Paul Rognon et de Martini, 
répétiteurs. 

— L'Académie des beaux-arts a procédé, dans sa dernière séance, à la 
nomination des jurés adjoints pour le concours de composition musicale 
(grand prix de Rome). Ont été nommés : jurés, MM. Charles Lenepveu, 
Paladilhe et Lalo; jurés supplémentaires, MM. Théodore Dubois et 
V. Joncières. 

— On a essayé cette semaine à l'Opéra la plantation des décors du Mage. 
Les répétitions générales du nouvel ouvrage de M. Massenet commenceront 
à partir de samedi. On compte passer dans la première semaine de mars. 
M. Massenet s'oppose formellement à ce que ies répétitions générales 
soient publiques. Il veut seulement la critique, mais pas d'étrangers. La 
direction de l'Opéra, au contraire, tiendrait à une répétition semblable à 
celles de Patrie et A'Ascanio. 

— La première représentation de la reprise de Conte d'Avril, à l'Odéon, 
semble définitivement fixée au lundi 2 mars. On sait que M. "Widor a 
composé, pour la poétique comédie en vers de M. A. Dorchain, une petite 
partition qui ne compte pas moins de 19 numéros et qui sera exécutée par 
l'orchestre de M. Lamoureux. C'est M"" A. Lody, retour de Saint-Péters- 
bourg, qui reprendra le joli rôle de Viola, créé en 1883, par M"'= Barety. 

— M. Louis Gallet vient de recevoir, de son collaborateur M. Saint- 
Saëns, une longue lettre datée de Ceylan, 22 janvier. M. Saint-Saëns passe 
son temps là-bas à faire une version nouvelle et définitive de son opéra 
Proserpine. II trouve que Ceylan est un paradis terrestre, mais il en revient 
tout de même... par l'Egypte. 

— M. Paravey, directeur de l'Opéra-Gomique, vient d'être condamné par 
la première chambre du tribunal civil de la Seine à 3,000 francs de dom- 
mages-intérêts envers MM. Morel-Retz et Wekerlin, auteurs du Sicilien 
— pièce en deux actes, imitée de Molière — acceptée par M. Carvalho. 
Le jugement porte que M. Paravey s'était engagé à jouer les ouvrages 
reçus par son prédécesseur, et que, dès lors, il devait mettre à la scène 
le Sicilien. 

— La distribution de Lakmé, dont la reprise est imminente à l'Opéra- 
Comique, est arrêtée de la façon suivante : 

Gérald MM. Gibert. 

Nilakantha Renaud 

Frédéric Gollin 

Lakmé jyi™^ Simonnet 

Mistress Bentson Pierron 

Mallika Rhodé 

Ellen - Falize 

Rose Elven 

— Kam Hill, le joyeux chanteur dont la vogue est si grande à l'Eldorado 
et aux Folies-Bergère, est obligé de prendre quelques jours de repos à la 
suite d'un léger mal de gorge. Mais il fera sa rentrée très prochainement 
avec tout un bagage de nouvelles chansons à sensation : l'Oncle de Célestiu, 
dont Pierre Véron a signé les paroles, l'Omnibus de la préfecture, Elle a son 
Brevet supérieur, chansons posthumes de Mac Nab tout à fait étonnantes. 

— Nous apprenons avec plaisir que notre collaborateur, M. I. Philipp, 
un pianiste de grand talent, vient d'être nommé officier de l'instruction 
publique. 

— M. Cobalet, de l'Opéra-Comique, vient d'être nommé lieutenant au 
23= régiment territorial. 

— M. Emile Bourgeois, de l'Opéra-Comique, vient d'être nommé direc- 
teur artistique et chef d'orchestre, pour la saison d'été, du Casino muni- 
cipal de Royat. 

— Un comble ! M. Bessel, l'éditeur de musique russe qui trouve si 
naturel de piller tout à son aise les catalogues des éditeurs français, n'ad- 
met d'aucune façon la réciproque, même de la part de ses compatriotes. 
Un de ses confrères de Saint-Pétersbourg, M. Bernard, s'étant permis, à 
tort il est vrai, d'intercaler dans un recueil donné en prime gratuite aux 
abonnés de son journal une romance empruntée au Démon, de Rubinstein, 
opéra qui est la propriété de M. Bessel, s'est vu intenter un procès. 
Il n'y va pas de main morte, M. Bessel, quand on touche à ses droits. !I 
réclame tout simplement à M. Bernard la jolie somme de cinq mille rou- 
bles. S'il voulait seulement donner la moitié pour chaque morceau qu'il 
a pris dans les catalogues des éditeurs français, ceux-ci feraient rapide- 
ment fortune. 



64 



LE MÉNESTREL 



— Le succès des conférences de tous genres laites au thédtie d'apjilica- 
tion, et notamment la vogue de celles de M. Hugues Le Boux avec le 
concours de l'originale Yvette Guilbert, vaut à M. Bodinier de très étranges 
propositions. Entre autres, un monsieur, qui vient de faire un livre sur la 
danse, a écrit à l'aimable directeur de la petite salle de la rue Saint- 
Lazare pour lui proposer une série de causeries sur l'art de Terpsichore, 
très modernisé sans doute, avec IVI"" Grille-d'Égout, comme interprète! 

— h'Otello de Verdi vient d'être représenté pour la première fois en 
France, et c'est le Casino de Nice qui a eu la primeur de la dernière 
œuvre du maitre, en attendant que Paris puisse la connaître à son tour. 
Cette première représentation a été triomphale. Il estvrai de dire qu'Otello, 
c'était Tamagno, tandis que Victor Maurel personnifiait Yago et que 
M°"= Musiani faisait Desdemona en remplacement de M™' Meyer, précé- 
demment désignée pour ce rôle. Ceux de Cassio et de Boderigo étaient 
tenus par MM. Paroli et Coralupi. L'ensemble, parfaitement dirigé par le 
chef d'orchestre Mascheroni, a été excellent. On comprend qu'avec de tels 
moyens d'exécution, le prix des places au Casino avait du subir une 
notable augmentation ; de fait, les loges étaient taxées à 350 francs et les 
fauteuils à SO. Nous ne reviendrons pas aujourd'hui sur la valeur de la 
partition de Verdi, qui a été suiEsamment appréciée dans ce journal à 
diverses reprises, lors de sa première apparition, et nous nous bornerons 
à constater le grand succès qu'elle vient d'obtenir devant le grand public 
cosmopolite de Nice. 

— Peu de jours avant l'apparition à'Otello au Casino, le théâtre muni- 
cipal de Nice triomphait de son côté avec M""= Adelina Patti, qui venait 
chanter la Lucia ili Lammermoor de Donizetti en compagnie de l'excellent 
ténor Engel, dans lequel elle trouvait un partenaire fort distingué. Inutile 
de dire que la salle était absolument comble, l'assistance fort élégante, et 
que la cantatrice a obtenu son succès accoutumé. Applaudissements, fleurs, 
bis, rappels, rien n'a manqué à son triomphe. 

— Callirohé, le charmant ballet de M'i^Chaminade, déjà représenté à Mar- 
seille, et dont une suite d'orchestre jouée aux concerts Colonne et Lamou- 
reux a fait connaître les principaux passages, vientd'obtenir à Lyon le plus 
franc succès. L'œuvre est montée avec soin, et l'orchestre, sous l'habile 
main de son chef Luigini, a fait merveille. 

— Les journaux de Nantes annoncent que M""' Krauss ira donner, dans 
le courant du mois de mars, deux représentations au Grand-Théâtre de 
cette ville. Il se pourrait aussi que quelques représentations fussent don- 
nées au même théâtre par M""* Bichard et Fursh-Madi. 

— Concours de Dôle, 17 et 18 mai 1891. — Pour se rendre au désir d'un 
certain nombre de sociétés qui, pour des raisons diverses, n'ont pu envoyer 
leur adhésion avant le IS février, le comité a décidé de reculer au 10 mars 
prochain le délai d'inscription. 

— Le grand orgue de l'église Saint-Ferdinand de Bordeaux a été restauré, 
transformé et perfectionné récemment par la maison Merklin et C'°. Dimanche 
dernier, M. Daene, le célèbre organiste de cette ville, dans une audition 
toute spéciale, a fait apprécier les qualités de puissance, de variétés d'effets 
et de timbres des jeux de l'instrument, avec un talent tout à fait remar- 
quable. 

— On nous prie d'annoncer que M. Paul Gutbmaun, compositeur de 
musique à la Bochelle, a terminé la partition d'un opéra-comique en un 
acte, intitulé Persévéranoe d'amour, dont le livret a été tiré de Balzac par 
MM. Henri Sonnet, neveu du regretté Landrol, et Victor Tantet. 

— M"' JaneDuran, premier prix de chantetpremier prix d'opéra-comique 
du Conservatoire, a repris ses leçons de chant chez elle, 12, rue de Strasbourg. 

CONCERTS ET SOIRÉES 

Mercredi dernier, soirée musicale chez M""= Juliette Adam, en l'hon- 
neur d'un. « ami russe » qui n'était autre que Achinoff, l'ataman des 
Cosaques libres. On a entendu là, avec le ténor Duchesne, dans l'air des 
« Cloches » de Dimitri, et un jeune pianiste hollandais, M. Martinus Sieve- 
king, deux contralti : M""= Devisme, qui a dit d'une belle voix et d'un 
style irréprochable un air de Samson et Dalila et une charmante mélodie de 
M.Widor, etM™= de Lyda, cantatrice russe, dont l'organe remarquablement 
étendu a fait valoir un ou deux airs populaires de son pays. L'Opéra se 
plaignait naguère de manquer de contralti. Ils abondent depuis que l'Opéra 
n'en a plus besoin. 

— Très intéressante matinée, dimanche dernier, chez l'excellent profes- 
seur M""» Bosine Laborde, pour l'audition de ses élèves. On y a remarqué 
particulièrement M"|= Ebstei", M"<= Maugé, qui a chanté avec une rare ha- 
bileté un air de Dimitri, de M. Joncières, M"« Ledant, qui est douée d'un 
contralto superbe et qui promet une artiste. Le duo de Lakmé a été chanté 
à ravir par M"= Maugé et M. Bondeau. Le clou de la séance consistait en 
un petit opéra-comique à deux personnages, un Brevet de capitaine, paroles 
de M. Ed. Guinand, musique de M. Ch. Silver, fort joliment exécuté par 
M"">' Julia de la Blanchetais et Noémie Marcus. et qui a obtenu le plus 
vif succès. Ce petit ouvrage fera certainement la joie de tous les casinos. 

— A Bordeaux, un des professeurs les plus distingués. M""" Gally-Laro- 
chelle a eu l'idée de donner une audition de la partition presque entière 



à'Ahen-Hamet, la fort belle œuvre de Théodore Dubois. Le succès, comme 
partout où on l'a essayée, a été éclatant. Tous les journaux de Bordeaux, 
du plus grand au plus petit, constatent cette brillante réussite, et, en fai- 
sant l'analyse de la partition, s'étonnent que nos scènes théâtrales ne 
s'emparent pas d'une œuvre de cette haute valeur. Ils ont raison. Il en sera 
d'Aben-Hatnet comme de Samson et Dalila. Quelque jour on l'essaiera, et on 
sera tout étonné de l'avoir si longtemps dédaigné. 

— A Tavant-dernier concert de l'orchestre municipal de Strasbourg on 
a fait un accueil plein de chaleur à l'une de nos plus jeunes et de nos 
plus remarquables pianistes françaises. M"" Clotilde Kleeberg, qui s'est 
fait vigoureusement applaudir en exécutant le concerto en la mineur de 
Schumann et divers morceaux de Liszt, de Chopin et de Bizet. A ce même 
concert la troisième symphonie de Brahms, en fa majeur, a obtenu le 
plus brillant succès. C'est M. Talîanel qui a été le héros de la séance 
suivante, dont le public d'avance se promettait merveilles. C'est vérita- 
blement de l'enthousiasme qu'a excité notre grand flûtiste en exécutant 
avec le goût, la virtuosité et le style qu'on lui connaît, le concerto en sol 
de Mozart et trois jolies pièces de M. Benjamin Godard, auxquels il a 
ajouté, après un double rappel et en guise de remerciement, une valse 
de Chopin, qui a excité les transports des auditeurs. On voit que l'art 
français n'en est pas encore à Strasbourg sur son déclin., 

NÉCROLOGIE 

Un artiste bien oublié, le chanteur Bouché, qui fit pendant quelques 
années partie du pei-sonnel de l'Opéra, où, entre autres, il établit en 1841 
le rôle de Caspar du Freischiitz, vient de mourir à Nogent-le-Botrou. Il était 
né àVillemeux, près Dreux , le 29 décembre 1807, avait fait de bonnes études 
au séminaire de Chartres, puis, au moment d'entrer dans les ordres, avait 
abandonné ce projetpouraccepter les fonctions d'instituteur publicà Frazé. 
C'estlà qu'on le voyait en 183i, et où on l'entendait, aux jours des grands 
offices, paraphraser le plain-chant à l'église avec une superbe voix de basse. 
Ce fut même là ce qui décida de sa future carrière. Les châtelains et les 
châtelaines du voisinage, qui se donnaient rendez-vous pour l'entendre à 
l'église de Frazé, lui conseillèrent enfin de se rendre à Paris. Il le fit, se 
vit admettre à la suite d'un concours à la maîtrise de Saint-Eus tache, 
puis bientôt à celle de Notre-Dame, où sa voix fut aussi remarquée, et en 
définitive fut engagé à l'Opéra. Il n'y resta que quelques années, et s'en 
alla faire carrière en Italie, se produisant avec succès à Florence, Milan, 
Venise, puis à Vienne, à Lisbonne, à Madrid, et jusqu'à Bio de Janeiro. 
A la suite de ces pérégrinations, il revint se retirer à Nogent-le-Botrou, 
dont il fut maire du 28 avril 1881 au 30 avril 1882, et où il s'est éteint 
doucement, à l'âge de 83 ans. Bouché avait publié un écrit ainsi intitulé: 
De l'art du chant, théorie nouvelle basée sur l'appréciation des éléments consti- 
tutifs de la voix (Nogent-le-Botrou, impr. Gouverneur, 1872, in-12). 

— De Marseille on annonce la mort, des suites d'une chute faite sur la 
glace, du compositeur Jean-Baptiste de Croze-Magnon, qui avait rempli 
naguère les fonctions de maître de chapelle à la cour de l'ancien duché 
de Pirme, et plus tard à la cathédrale de Marseille. De Croze avait fait 
représenter au Grand-Théâtre de Marseille, le 30 mai 1854, un opéra en un 
acte intitulé Louise de Charolais, et plus tard, sur une scène d'amateurs, le 
théâtre Michel, un opéra biblique en cinq actes, la Moabiie. Il avait plu- 
sieurs autres ouvrages dramatiques en portefeuille, entre autres un opéra 
fantastique en cinq actes, Harokl, un autre opéra biblique, Saiil, et enfin 
un opéra-comique en trois actes, la Chèvre d'or, que le Grand-Théâtre s'ap- 
prête, dit-on, à mettre à l'étude. J.-B. de Croze avait aussi publié un cer- 
tain nombre de mélodies vocales, de morceaux pour piano et violon et de 
musique de danse. 

— A Vienne est mort un artiste distingué, Julius Sulzer, qui fut pen- 
dant dix-sept ans chef d'orchesire du Burgthéâtre. Il était le fils du célèbre 
chanteur Salomon Sulzer, qui fut le créateur de la liturgie israélite et qui 
mourut lui-même l'an dernier, à l'âge de 86 ans. Julius Sulzer avait écrit 
la musique de plus de 200 pièces pour le Burgthéâtre, entre autres des 
ouvertures pour toutes les tragédies royales de Shakespeare. 

— Ce n'est point le marquis Giuliano Capranica del Grillo, époux de 
la grande tragédienne Adélaïde Bistori, qui est mort récemment, ainsi 
que nous l'avons annoncé par erreur d'après les journaux italiens eux- 
mêmes, mais son frère, Luigi Capranica. 

— De Corfou on annonce la mort par suicide, à la suite d'un désespoir 
amoureux, d'un musicien napolitain, N. Siré, directeur du Conservatoire 
et de la Société philharmonique de cette ville. Le malheureux s'est préci- 
pité dans la mer, en ayant eu soin préalablement de s'attacher une pierre 
au cou. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

Vient de parailre chez LVDWIG DOBLINGER 
(B. IlEnzMANSKïj, éditeur de musique, Viesne 

ROBERT FISGHHOF 

Op. 47. — Sonate pour PIANO et VIOLON. — Prix: 10 francs. 



; DE FER. — I 



lIMEniE CIÏAIX, 20, RL'E BERGERE, 



Dimanche l'' Mars 189i. 



MiH — 57- mWÊ — W 9. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Dn an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Cliant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIRE -TEXTE 



I. La Messe en s/ mineur de J.-S. Bach (3" article), Julien Tiersot. — IL Semaine 
théâtrale: Choses et autres, IL Moreno; premières représentations de les Joifs 
de la patemité, au Palais-Royal, de l'Heure du berger et de l'Union libre, au 
Théâtre Moderne, Paul-Émile Chevalier. — III. Une famille d'artistes : Les 
Saint-Aubin (11= article), Arthur Pougi\. — IV. Un curieux autographe d'Auber, 
J.-B. Wecserlin. — V. Revue des Grands Concerts. — VI. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

MUSIQUE DE PIANO 
Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 
SOUS LES TILLEULS 

valse alsacienne de Paul Rougnon. — Suivra immédiatement: Plus licureiix 
qu'un roi! nouvelle polka de Philippe Fahrbach. 

CHANT 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de chant : Ne parte pas , nouvelle mélodie de H. Balthasab - Florence, 
paroles de C. Fuster. — Suivra immédiatement : BoboW se marie, n" S 
des Rondes et Chansons d'avril, musique de Cl. Blanc et L. Dauphin, 
poésies de George Auriol. 



LA 



ESSE EN SI MINEUR 

DE J.-S. BACH 

(Suite) . 



L'histoire de la conception et de la réalisation de la Messe 
en si mineur n'a jamais été, que je sache, racontée dans au- 
cun ouvrage français ; mais un écrivain allemand contem- 
porain, M. Spitta, nous donne à cet égard tous les renseigne- 
ments désirables et, vraisemblablement, tous ceux que l'on 
possédera jamais, car dans les deux volumes, d'environ 
mille pages grand in-octavo chacun, qu'il a consacrés à 
Bach (1), véritable monument élevé à la mémoire du cantor 
de Leipzig, d'ailleurs très digne de lui, il a rassemblé tout ce 
qui, même par les plus infimes détails, pouvait aider à éclairer 
la connaissance de sa vie et de ses œuvres, e.xpliquant et 
commentant les textes à l'aide des procédés les plus subtils 
de la critique moderne. C'est à ce livre, ainsi qu'à la pré- 
face écrite par M. J. Rietz pour l'édition de la Messe en si 
mineur dans la collection Breitkopf et Hârtel, que nous em- 
pruntons tous les détails qui vont suivre. 

L'on a vu plus haut que Bach avait présenté le Kyrie et le 
Gloria au roi de Saxe en juillet 1733; la composition de ces 
deux morceaux est donc antérieure à cette date. Il se pourrait 
même qu'ils n'eussent pas été écrits spécialement pour' cette 

(1) Ph. Spitta, Johann Sébastian Bach, Leipzig, Breitjiopf et Hârtel, 1873-1880. 



circonstance, et que Bach ail eu d'abord la pensée de les 
faire entendre à Leipzig. Un détail d'apparence secondaire 
vient appuyer cette hypothèse. On sait que le Gloria in excelsis, 
tel qu'il se chante dans les églises catholiques, renferme 
la phrase suivante : Domine fiU unigenite Jesu Christe, Domine 
Deus, etc. Dans la liturgie luthérienne, on intercalait après 
Jesu Christe le mot altissiine. Or, ce mot se trouve dans la messe 
de Bach. Les églises de Dresde étant catholiques et celles de 
Leipzig luthériennes, il a paru de ce fait à M. Spitta que le 
Gtom n'avait pas été écrit spécialement en vue de Dresde (1). 
Quoi qu'il en soit, et même en admettant tout cela, il n'est 
pas moins certain que la composition du Kyrie et du Gloria 
ne remonte pas notablement plus haut que la date indiquée. 
La plupart des biographes, connaissant les circonstances 
dans lesquelles le Kyrie et le Gloria ont été offerts au roi de 
Saxe, ont pensé que Bach n'avait eu tout d'abord l'intention 
d'écrire qu'une messe brève, comme il l'avait déjà fait dans 
d'autres occasions, et que ce ne fut que plus tard qu'il résolut 
de compléter son œuvre. Sur cette question encore M. Spitta 
vient jeter des doutes. A son avis, Bach a eu l'idée de faire 
une messe entière avant 1733, et l'avènement d'un nouveau 
prince ne fut pour lui que l'occasion, le prétexte de mettre 
la dernière main à une œuvre à laquelle il avait déjà tra- 
vaillé. Et il le prouve non seulement par l'observation, déjà 
rapportée, que le Gloria, composé sur le texte propre à la 
liturgie luthérienne de Leipzig et non à la liturgie catholique 
des églises de Dresde, fut fait pour Leipzig et peut-être assez 
longtemps avant qu'il songeât à sa démarche du 27 juillet 1733, 
mais encore par l'affirmation que le Credo est lui-même antérieur 
au Kyrie et au Gloria. Ce dei'nier point, il l'établit par les mêmes 
procédés dont la paléographie se sert pour déterminer 
les dates des manuscrits du moyen-âge : il a constaté que 
certaines œuvres de Bach dont on connaît l'époque étaient 
écrites sur un certain papier, et il en infère que les autres 
œuvres écrites sur le même papier appartiennent à la même 
période. C'est ainsi que, du 15 octobre 1727 jusqu'à 1736, sa 
musique est écrite sur un papier ayant pour filigrane les 
lettres MA. Les 13, 1§ et 19 août 1736 (voilà qui est précis!) 
le filigrane change : au lieu de lettres, c'est un cavalier 
jouant d'un cornet de postillon; cependant le papier au fili- 
grane MA ne disparait pas encore; on le retrouve jusqu'en 
1737, après quoi il est tout à fait abandonné. Il est remplacé 
par un papier dont le filigrane est une demi-lune, papier 
dont Bach avait eu déjà quelques cahiers en 173S, et dont 
il ne cesse plus de faire usage jusqu'à sa mort. A la vérité, 

(1) L'on ne peut s'empêcher de remarquer cependant que dans le Credo, qui ne 
fat pas composé pour Dresde, se trouvent les mots suivants, que Bach, Ijien que 
bon luthérien, a accentués avec une autorité singulière ; Et in imam catholicam 
et apostolicam ecclesiam. 



66 



LE MENESTREL 



il y avait eu déjà un papier à demi-lune ayant servi de 1723 
à 1726, mais celui-ci présentait des signes particuliers qu'on 
ne jugera peut-être pas indispensable que nous définissions 
plus longuement ici. Enfin, trois cantates écrites vers la fin 
de 1731 sont sur un papier qui porte des marques spéciales 
que M. Spitta appelle diplomatisclie Merkzeichen : or, on les 
retrouve précisément sur le manuscrit autographe du Credo. 
En faut-il plus pour en déteiminer la date? Peut-être quel- 
ques preuves plus solides ne seraient pas superflues; mais 
cette indication étant la seule et unique que nous possédions, 
il faut bien s'en contenter : admettons donc que le Credo de 
la Messp en si mineur fut composé, comme le dit M. Spitta, vers 
l'année 1732. 

Dans VAgnus on trouve encore de loin en loin quelques 
traces du même filigrane, mais non d'une façon assez signi- 
cative pour que l'on en puisse inférer que ce morceau, sous 
sa forme dernière, est aussi antérieur au Kyrie; d'autres indi- 
ces semblent, au contraire, le reporter au même temps que 
VHosanna, et, d'autre part, il n'y a aucune raison de suppo- 
ser que ce dernier, faisant partie intégrale du Sanctus, ait été 
fait à une époque antérieure. Or, pour le Sanclus, on a quel- 
ques indications plus précises. D'abord, la partition originale 
est écrite sur le papier au filigrane à demi-lune dont nous 
savons que Bach ne fît usage que depuis 1735 ; en outre, 
nous savons que le morceau avait été envoyé par Bach en 
Bohème, au comte Sporck, qui mourut le 30 mars 1738; comme, 
par suite des usages des églises luthériennes , un Sanctus 
n'avait pu être fait qu'en vue d'une fête de Noël, on doit en 
rapporter la première exécution à décembre 1735, 36 ou 37; 
et c'est probablement, d'après M. Spitta, la première date 
(1735) qui est la bonne, cela pour des raisons que ceux qui 
les \oudront connaître trouveront longuement, très longue- 
ment déduites dans son savant et substantiel ouvrage. Pla- 
çons donc encore le Sanctus, avec VAgmts et VHosanna, dans 
l'année 1735, et nous aurons ainsi, comme dates extrêmes 
de la composition de la Messe en si mineur, les années 1732 
à 1735. 

Au reste, tous les morceaux n'en sont pas originaux : plu- 
sieurs ont été composés d'abord pour des cantates, sur des 
paroles allemandes, et replacés par Bach dans sa grande 
œuvre religieuse en y adaptant les paroles liturgiques. M. J. 
Rietz en signale quatre dans sa préface de l'édition Breitkopf : 
le Ch-atias et sa répétition sur les mots Bona nohis pacem à la 
fin de la messe, le Cruci/îxus, VHosanna et VAgnus Dei. Le pre- 
mier est emprunté à une cantate pour célébrer l'élection du 
conseil municipal de Leipzig le 27 août 1731: les deux ver- 
sions ne diffèrent que par quelques modifications dans l'écri- 
ture. Le Crucifixus figurait d'abord dans la cantate du diman- 
che Juhilate, exécutée pour la première fois le 30 avril 1724; 
déjà précédemment le thème, le rythme et le mouvement 
général en avaient été mis dans une cantate profane compo- 
sée en l'honneur du renouvellement du conseil de Mulhau- 
sen, en 1708; dans la Messe, le morceau a été transposé, 
développé et modifié en plusieurs endroits. h'Hosanna est tiré 
d'une Cantata gratulatoria in adventum régis datant du 5 octo- 
bre 1734 : il ne diffère que par l'introduction d'un prélude 
instrumental et quelques changements de figures. VAgnus 
est un air de la cantate de F Ascension, plus développé d'ail- 
leurs dans la cantate et ayant subi des remaniements nota- 
bles pour la Messe. 

A ces quatre fragments M. Spitta en ajoute deux autres : 
le Qui tollis, qui n'est autre que la première partie du chœur 
d'entrée de la cantate du lO""" dimanche après la Trinité, et 
le second chœur du Credo, qui à l'origine était dans une 
Cantate du Jour de l'an exécutée pour la première fois le pre- 
mier janvier 1729. 

Les sources originales qui ont pu être mises à contribution 
pour la constitution de la forme définitive de- la Messe en si 
mineur dans l'édition Breitkopf et Hàrtel sont, en tant que 



manuscrits autographes, le Kyrie et le Gloria, restés à la cour 
du roi de Saxe et actuellement encore dans sa bibliothèque 
privée, et le Sanctus, dont la Bibliothèque royale de Berlin 
possède la partition originale. M. Spitta cite un autre docu- 
ment plus important encore et qui semble avoir été décou- 
vert postérieurement à la publication de Breitkopf: ce n'est 
rien moins que la partition autographe complète de l'œuvre, 
propriété de la Bibliothèque royale de Berlin. L'on en con- 
naît en outre plusieurs copies dont certaines, exécutées à 
l'époque même de Bach et par des hommes tels que Kirn- 
berger, présentent les plus sérieuses garanties d'authenticité. 
Enfin, à la fin du XV1II'= siècle ou au commencement du 
nôtre, quand la gloire de Bach commença à apparaître, la 
Messe fut publiée, en deux parties séparées, l'une chez l'édi- 
teur Simrock, à Bonn, l'autre chez Nageli, à Zurich. 

Un détail observé à la lecture de la partition d'orchestre 
va montrer avec quel soin tout particulier Bach avait écrit 
le Kyrie et le Gloria qu'il offrit au roi de Saxe. L'on sait que 
ses œuvres chorales sont toujours accompagnées, outre l'or- 
chestre, par une partie d'orgue dont la basse seule, doublée 
par les basses du quatuor à cordes, est notée sous le nom 
de Continuo. Le plus souvent, comme c'était Bach lui-même 
qui exécutait cette partie, il négligeait d'écrire les chiffres 
indiquant l'harmonie à réaliser — ce qui, pour les exécutions 
modernes, peut être cause, il faut l'avouer, de fâcheuses 
interprétations. Or, dans la Messe en si mineur, il n'y a pas un 
seul chiffre depuis le Credo jusqu'à la fin ; mais par contre, 
dans le Kyrie et le Gloria, qui, dans la pensée de Bach, de- 
vaient être accompagnés par les organistes de Dresde, le 
chiffrage est indiqué avec une abondance de détails et une 
précision dont je ne crois pas que Bach ait donné beaucoup 
d'autres exemples dans ses œuvres similaires. 



Pour en finir avec l'histoire de la Messe en si mineur, il nous 
reste à parler de ses premières auditions. Cette partie de 
notre travail sera d'autant plus réduite que l'on pourrait 
dire, en quelque sorte, qu'elle n'eut pas de première audi- 
tion! Du moins a-t-on pu établir que, du vivant de Bach, 
elle ne fut jamais donnée intégralement. A Dresde, d'abord, 
il paraît démontréque le /fi/rje etle C(orw ne furent pas exécu- 
tés : il n'en est resté en tous cas aucune trace, et tous les 
biographes de Bach s'accordent à dire que l'œuvre était à la 
fois trop difficile et trop longue pour pouvoir être interprétée 
dignement par le personnel musical de la Chapelle royale de 
Saxe et pour entrer dans le cadre des cérémonies de l'église 
catholique. Et dans ce temps-là on n'eiit jamais songé à 
exécuter une messe en dehors de l'église, au concert. 

Si quelques fragments en furent entendus du vivant de 
Bach, ce fut à Leipzig et sous sa propre direction. Bien que 
les églises de Leipzig fussent luthériennes, la coutume auto- 
risait cependant, pour certaines fêtes de l'année, l'usage du 
texte latin de la messe. Telle notamment la nuit de Noël, où 
l'on chantait le Gloria et le Sanctus. A cette fête, en 1740, 
Bach fit entendre son Gloria: encore ne put-il le donner tout 
entier, vu sa longueur; il fallut couper: l'on en a retrouvé, 
parmi les manuscrits de Bach, un arrangement fait en vue 
de cette exécution et comprenant le chœur d'entrée : Gloria 
in exuelsis, le duo avec la flûte : Domine fili unigemte , dont les 
paroles sont changées pour celles du Gloria patri et filio et- 
Spiritui sancto, et le chœur final , sur Sicut erat, etc. Pour le 
Sanctus, on sait par une lettre de Bach que les parties en 
furent copiées et même envoyées en Bohème, au comte 
Sporck; l'on peut en inférer qu'il fut exécuté tant à Leipzig 
qu'à la cour de ce seigneur , sans avoir d'ailleurs aucun 
autre renseignement. L'Agnus peut avoir été chanté à Leipzig 
à quelque grande fête, l'usage étant, ces jours-là, de chanter 
Agnus Dei pendant la communion; mais ici encore aucune 
preuve. Le Kijrie paraît trop long à M. Spitta lui-même 
pour avoir figuré jamais dans les cérémonies de la fête de la 



LE MENESTREL 



67 



Réformation ou du premier dimanche de l'Avent, où l'usage 
permettait cette prière; il croit cependant, mais c'est une 
simple hypothèse, qu'il put être chanté le dimanche Esta 
mihi, au commencement du carême. De même le Credo était 
admis pour la Trinité : peut-être Bach fit-il entendre le sien 
à une de ces fêtes, mais ce n'est qu'un peut-être. Et, au 
fond, toutes ces exécutions fragmentaires ne pouvant donner 
■en aucune façon l'impression de l'œuvre , on peut en con- 
clure, même si elles eurent lieu, que la Messe de Bach est 
demeurée pour ainsi dire inédite durant toute la vie de son 
auteur. 

Au reste, même de nos jours, ses exécutions n'ont pas 
été fréquentes: elle a toujours contre elle sa longueur et sa 
difficulté, qui est extrême. Le Conservatoire en avait fait 
entendre seulement quelques fragments il y a quinze ans et 
plus ; le Gesangverein de Bâle en a donné, il y a quelques 
années, une audition intégrale à laquelle assistèrent plu- 
sieurs musiciens et amateurs français ; elle est parfois exé- 
cutée en Allemagne, dans des occasions solennelles ; à 
Londres, me dit-on, on l'a entendue assez récemment dans 
un grand festival. Je la trouve encore mentionnée dans le 
dernier annuaire du Conservatoire de Bruxelles, aux concerts 
duquel, dans la saison dernière, on a joué le Credo, le Sanctus 
et VAgnus. Pour la France, l'exécution de dimanche a été une 
^vraie première. 

Et cette première a été magnifique : une solennité, une fête 
■de l'art, et dont, malgré des craintes que l'événement a 
montrées mal fondées, le public du Conservatoire a compris 
toute la portée, car il a écouté l'œuvre, d'abord dans un re- 
cueillement profond, puis, peu à peu, avec un véritable en- 
thousiasme, toujours grandissant. C'est un triomphe éclatant 
pour la Société des concerts, particulièrement pour ceux 
qui y combattent le bon combat en l'honneur de l'art élevé, 
des œuvres nobles et grandes et des tendances avancées. 

L'exécution d'ensemble, sous la vaillante direction de 
M. Garcin, a été admirable, d'une homogénéité absolue, d'une 
-étonnante sûreté. On n'a pas eu à y relever une seule de ces 
indécisions toujours fréquentes aux premières exécutions des 
■œuvres nouvelles, même au Conservatoire. Les chœurs no- 
tamment, d'une très grande difficulté, avec leurs formes in- 
triguées, leurs rythmes fortement accentués, leurs longues et 
iardies vocalises s'enchevêtrant dans un ensemble polypho- 
nique parfois d'une extrême complication, ont été superbes 
d'assurance, de souplesse, de vie ; il est vrai qu'ils étu- 
diaient leurs parties depuis deux ans et plus, et que 
M. Heyberger avait mis à cette préparation un soin, un dé- 
vouement que lui inspiraient une admiration et une intelli- 
gence profonde de l'œuvre de Bach. A M. Garcin et à lui 
revient la plus belle part de l'honneur de cette exécution, et 
j'estime que c'est un fort grand honneur. 

Ils ont été dignement secondés par les solistes : ceux du 
chant d'abord , ^1'"= Fanny Lépine , M"ie Boidin-Puisais, 
M"« Landi, MM. Warmbrodt et Auguez, et ceux de l'orchestre, 
dont le rôle n'est ni moins apparent ni moins considérable : 
M. Teste, qu'il faut nommer en premier, car il nous a fait 
connaître des sonorités d'orchestre tout à fait nouvelles ; 
sur sa petite trompette en ré aigu, il escalade des hauteurs 
-impratiquées, se tient constamment dans les régions suraiguës, 
dominant toute la masse sonore par ses notes claires et vi- 
brantes ; M. Gillet, qui nous a fait entendre pour la pre- 
mière fois le hautbois d'amour, instrument tombé en désué- 
tude , que M. Mahillon a construit, d'après les anciens 
types, spécialement en vue de cette exécution, et auquel, si 
je suis bien informé, M. Gillet a apporté lui-même quelques 
modifications: de deux tons plus grave que le hautbois, il est 
intermédiaire entre lui et le cor anglais, et, par sa sonorité, 
se rapproche plutôt de ce dernier. M. Gillet en a joué avec 
son autorité coutumière, comme M. Taffanel a fait pour le 
solo de flûte du Gloria, et M. Berthelier pour ses deux solos 



de violon, qui lui ont valu un succès personnel très vif. Enfin, 
M. Guilmant, à l'orgue, n'a pas cessé de faire mon admiration 
par sa réalisation très juste, sobre et riche à la fois, des 
harmonies de la basse continue, qu'on peut donner comme un 
modèle du genre, et par l'appropriation toujours parfaite des 
jeux de l'orgue aux sonorités des instruments et des voix. — 
J'ai cité tout le monde: c'est que tout le monde a contribué 
dignement au succès de cette journée, qui marquera une 
date dans l'histoire de la Société des concerts, ne fût-ce que 
par le fait matériel que, pour la première fois depuis sa 
fondation, on a vu un programme entièrement rempli par 
une œuvre et consacré à un seul auleur. L'on ne pouvait, 
certes, inaugurer plus heureusement cette nouvelle manière. 
Nous étudierons l'œuvre dimanche prochain. 

(A suivre.) Jclien Tiersot. 



BULLETIN THEATRAL 



CHOSES ET AUTRES 

Les jours du 3Iage sont proches à l'Opéra. On en est déjà à se 
préoccuper des accessoires à sensation. C'est ainsi que les journaux 
nous annoncent gravement que celte semaine on a essayé dans 
Bigoletto — mais pour les introduire plus tard, après expérience, dans 
le Mage loi-même — des « éclairs » d'une nouvelle façon, rapportés 
de Londres par M. Lapissida, non pas de simples lueurs comme dans 
l'ancien bon temps, mais de véritables « zigzags aveuglants » qui 
donnent l'illusion de la foudre elle-même. On les a donc essayés, 
disions-nous, dans iJ/joteito; c'est ce qu'on appelle procéder in am'wa 
vili. Mais il y a dans l'œuvre de Verdi quelques autres éclairs dont 
nous aimerions à trouver aussi l'équivalent dans la partition du Mage, 
nous voulons parler des pages débordantes de passion que le maître 
italien a su y marquer de sa griffe puissante. Après tout, nous ne 
voulons pas médire de ce que nous ne connaissons pas encore. Et 
il se peut très bien qu'en celle circonstance M. Massenet triomphant 
ait réussi à mettre à la fois dans sa poche Verdi et "Wagner réunis. 
Souhaitons-le, en constatant que jusqu'ici ses éclairs étaient surtout 
à la vanille ou au chocolat. Les dames d'ailleurs aiment assez ce 
genre de pâtisserie, et n'eùt-il que celte clienlèle, M. Massenet serait 
encore assuré de tenir la lêle des compositeurs de son temps. Ne 
sont-ce pas les dames qui mènent le monde et les arts? 

On remarque d'ailleurs l'altitude distraite de M. Gailhard à ces 
repétilions du Mage. Il n'écoute que d'une oreille les suaves éma- 
nalions du génie de M. Massenet. L'autre est toujours tendue du côté 
de la rue de Valois, vers le bureau du ministère des Beaux-arts, oîi 
s'agile le nouveau cahier des charges dans les dernières affres de 
son achèvement. Qu'en sortira-t-il ? La réélection de M. Gailhard, 
ou son éloignement ? L'ami Pedro a bien tort de s'inquiéter. Il n'y 
a que deux solutions qui s'imposent, parce qu'elles sont l'une et 
l'autre profondément immorales : ou le maintien pur et simple de 
M. Gailhard, ou alors la nomination de M. Paravey, qui présente- 
rait ce double avantage de sortir celui-ci de la situation embar- 
rassée oii il se trouve à l'Opéra-Comique entre un agent Ihéàtral 
qui le domine et un chef de claque qui le pressure, et de laisser 
libre un autre théâtre également subventionné qu'on donnerait en 
compensation au pauvre Gailhard, si méchamment évincé de l'Aca- 
démie nationale de musique. Comme vous voyez, la combinaison est 
bien simple, et elle aurait l'avantage de satisfaire tous les patrons 
politiques qui s'intéressent si fortement à ces deux fortunés can- 
didats. Et la musique"? que devient-elle en tout ceci, m'objeclerez-vous 
si vous êles encore un illusionné i Monsieur, vous répondrai-je, elle 
est l'humble servante de la politique souveraine. Gonstans est roi. 

Voyez avec quelle aimable désinvolture agit M. Paravey, et comme 
il se sent fort et sûr de n'être point inquiété dans ses petites ma- 
nœuvres. Nous comptions avoir la semaine prochaine la première repré- 
sentation des Folies «mo-u/'eMses, l'œuvre nouvelle si vivement attendue 
de M.Emile Pessard. Eh bien ! nous ne l'aurons pas. Pourquoi? Tout 
simplement parce qu'il plaît à M. Paravey d'envoyer chauler l'un des 
interprètes de la pièce, M. Fugère, à Monte-Carlo. Gela fait ses 
affaires et celles de l'agent qui l'opprime. Voilà ! Et il ne s'en cache 
pas: il nous en instruit par des petites notes très correctss insérées 
dans les journaux. Toute l'année, la troupe de l'Opéra-Comique fait 
ainsi la navette entre Paris et Monte-Carlo. Gela est passé dans 



68 



LE MENESTREL 



les mœurs du théâtre et il n'y a personne au ministère pour s'en 
étonner. Bien fort, ce Paravey ! Tenez, il promet la croix de la 
Légion d'honneur — rien que cela ! — à l'agent qui le dirige pour le 
14 juillet, et vous verrez que cet agent l'aura. Ce que c'est que 
d'être bien en cour ! Seulement, c'est la claque, qui ne sera pas 
contente. N'y aura-t-il pas au moins quelque ruban violet pour 
son chef honoré? Au fait, il l'a peut-être déjà. 

Est-ce parce que M. Fugère se lasse d'être ainsi envoyé comme un 
colis complaisant de Paris à Monte-Carlo, qu'il annonce son intbntion 
de quitter l'Opéra-Comique au mois de juin, terme de son engage- 
ment? En tous les cas, c'est une perte sérieuse pour l'Opéra- 
Comique. C'était le dernier de la belle troupe réunie par M. Gar- 
valho. Aujourd'hui, elle est éparpillée aux quatre vents. 

H. MORENO. 

Palais-Royal. — Les Joies de la paternité, comédie en 3 actes, de 
M. Bisson et Vast-Ricouard. — Théâtre-Moderne. — L'Heure du 
berger, pantomime en un acte, de M. Piazza, musique de M. G. 
Paulin ; l'Union libre, comédie parisienne en 3 actes, de M. Champ- 
vert. 

Les Joies de la paternité dormaient depuis plusieurs années déjà 
dans les cartons directoriaux du Palais-Royal, lorsque MM. Boyer 
et Mussay eurent l'idée de relire le manuscrit de MM. Vast et 
Ricouard, disparus tous deux aujourd'hui. La pièce n'était pas sans 
avoir retenu une quantité notable de vieille poussière et il était 
impossible de la présenter ainsi au public ; aussi s'adressa-t-on à 
un favori du succès, M. Bisson, qui fat chargé de prendre son 
meilleur plumeau et d'épousseter tant qu'il pourrait , les princi- 
paux intéressés ne se trouvant plus là pour se livrer à ces soins 
ménagers que, d'ailleurs, ils avaient jugés inutiles, paraît-il, du 
temps de leur vivant. L'auteur du Député de Bombignac se mit 
donc à la besogne et si l'objet est demeuré légèrement gris, il ne 
faut pas s'en prendre à son éuergie. 

C'est l'histoire d'un enfant imaginaire que se disputent deux maris 
en proie aux épigrammes de leurs épouses. Un poupon, amené là 
par le hasard, vole de bras en bras, jusqu'au moment oii le vrai père, 
domestique dans la maison, se démasque et réclame son bien. L'his- 
toire est tellement compliquée qu'il me faudrait plusieurs colonnes 
de ce journal pour l'expliquer et, encore, je ne sais si je parviendrais 
bien à me faire comprendre. Le premier acte a paru un peu froid; le 
second a été très égayé par l'originalité hilarante de M™ Lavigne, en 
nourrice, et le troisième, adroitement présenté, a fait rire en plus 
d'un endroit. MM. Daubray et Saint-Germain jouent avec finesse les 
rôles des deux faux pères; peut-être bien n'ont-ils déployé, ni l'un 
ni l'autre, assez de fantaisie; M. Pellerin demeure le modèle passé, 
présent et futur des domestiques de théâtre. J'ai nommé déjà 
M"' Lavigne ; je dois des compliments très mérités aussi à M""^ Ma- 
thilde, une réjouissante belle-mère, à M"" Gheirel, une charmante 
future petite mère et à M"° Dolci, une bonne d'une allure très per- 
sonnelle. M"" M. Durand a paru aimable mais d'un goût bizarre 
dans ses toilettes. 

Le Théâtre Moderne, dont l'existence première avait été si éphé- 
mère, vient de rouvrir ses portes au public. Avant de parler du 
spectacle de réinauguration, je voudrais qu'il me soit permis de 
m'étonner du peu d'empressement que mes confrères ont mis à se 
rendre à la salle du faubourg Poissonnière. Pourquoi ? Je ne connais 
absolument personne dans la maison et ne suis nullement comman- 
ditaire de l'affaire; je ne saurais donc être accusé de défendre des 
amis ou d'essayer de rentrer dans mon argent ; mais je trouve que 
l'idée d'un théâtre bon marché, — les fauleoils d'orchestre coûtent 
trois francs, — en plein cœur de Paris, vaut la peine qu'on s'y 
arrête et même qu'on la soutienne. Il est bien évident que le Théâ - 
tre Moderne, avec ses ressources, qui doivent être assez minimes, 
et ses recettes qui, même en atteignant le maximum, resteront tou- 
jours modestes, ne jouera ni du Meilhae, ni du Sardou, ni même, 
peut-être, du Gandillot, et n'aura pas en vedette, sur ses affiches, 
jes noms d'artistes aux cachets fantastiques ; mais, s'il est tant soit 
peu aidé et défendu, il peut arriver à se former une troupe d'ensem- 
ble convenable, et mettre, de temps à autre, la main sur des spec- 
tacles intéressants. Il y a là un débouché de plus pour les jeunes 
auteurs et les jeunes artistes, et il y a aussi une concurrence directe 
et intéressante au café-concert, contre l'envahissement duquel on a 
tant et si justement réclamé. Je crois donc qu'on devrait s'occuper 
de l'idée, au lieu de se montrer si indifférent. 

Le succès de la prem^ière soirée semble avoir été pour l'Heure du 
berger, une aimable pantomime de M. Piazza, pour laquelle M. G. 



Pauli n a écrit une parlitionnette gracieuse. La comédie de M. Ghamp- 
vert , qui met en scène l'hisloire des fameux mariés de Monlro«ge, 
n'est point sans qualités ; nous attendrons, pour le juger, que l'auleur 
s_e^ trouve en face d'un sujet plus original. La troupe actuelle du 
Théâtre Moderne a'besoin de se sentir les coudes davantage et, 
surtout, _de jouer moins tristement. 

Paul-Émile Chevalier. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

V 

(Suite.) 

Enfin elle parut, cette Cendrillon tant désirée, tant attendue, et ce 
fut bien pis après qu'avant, et le succès tourna à la folie, etftout 
Paris s'en montra coiffé, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par-la 
boutade que voici ; 

Les débuts de mesdemoiselles Regnault et Alexandrine Saint-Aubin ont 
commencé à remettre l'Opéra-Comique en vogue : Cendrillon lui a rendu 
ses plus beaux jours. Tout Paris a vu Cendrillon; on est accouru des pro- 
vinces voisines pour voir Cendrillon; soixaute-dix-huit représentations en 
moins d'un an n'ont pu émousser la curiosité publique pour Cendrillon; 
trois cents mille francs et plus ont passé dans la caisse de l'Opéra-Comique 
par Cendrillon; le libraire Vente a débité deux éditions de Cendrillon; enfin 
le nom de Cendrillon a volé dans toutes les bouches, et a été répété bien plus 
souvent encore qu'il ne l'est dans cette phrase, où je ne l'ai point épargné. 

Le succès de cette pièce ne peut se comparer qu'à ceux qu'obtinrent 
antérieurement le Mariage de Figaro, Fancfion la vielleuse, la Famille des Inno- 
cents et le Pied de mouton, tous ouvrages parvenus victorieusement aux cent 
représentations de suite. Les bijoutiers ont inventé des bijoux à la Cen- 
drillon ; ils ont eu presque autant de succès que la pièce ; les dessinateurs 
ont publié plusieurs portraits de M"° Alexandrine Saint-Aubin; ils ont 
trouvé des acheteurs, quoiqu'ils ressemblassent presque tous à des carica- 
tures ; les marchands de musique ont fait graver la partition, les airs sépa- 
rés de la pièce ; on y a couru comme au feu, et tous les orgues de Bar- 
barie répètent actuellement ce refrain devenu populaire : Voilà pmirquoi l'on 
m'appelle la petite Cendrillon; Martinet a donné les costumes de mademoi- 
selle Alexandrine Saint- Aubin et de Juliet; les musards de la rue du Coq 
ont assiégé plus que jamais les carreaux de sa boutique; enfin tous les 
théâtres, à l'exception de l'Académie impériale de musique et de la Comé- 
die-Française (qui avait pourtant dans M"« Mars la perle des Cendrillons,) 
ont joué des imitations de cette fameuse pièce ; elles ont toutes obtenu du 
succès ; il en est une surtout qui semble constituée de manière à subir 
aussi vigoureusement que son aînée l'épreuve des cent représentations. 

Quelques bonnes gens qui croient pieusement que le succès d'une pièce 
de théâtre tient uniquement à son mérite, ont soumis celle de M. Etienne 
à une critique exacte, et ne trouvant point dans l'ouvrage d'un auteur aussi 
distingué par son talent et aussi spirituel autant d'esprit, de gaieté, de 
comique et d'originalité qu'ils l'espéraient, entendant répéter aux connais- 
seurs en musique que celle de M. Nicolo était d'une faiblesse excessive et 
n'avait point de couleur, ils sont demeurés stupéfaits en considérant la 
prodigieuse réussite de Cendrillon. 

Bonnes gens ! bonnes gens ! eh ! ne voyez-vous pas qu'un acteur qui a la ' 
vogue sufBt pour faire courir tout Paris quand il est employé d'une ma- 
nière conforme à ses moyens? Que sera-ce si la même pièce présente la 
réunion de trois talens généralement chéris, dont deux au moins sont du 
premier ordre? 

Que l'on a montré de sagesse en confiant les rôles des deux sœurs à 
mesdames Duret et Regnault ! Elles ne chantent pas de trop bonne musi- 
que à la vérité, mais cette musique paraît excellente tant qu'elles la chan- 
tent. Joignez à cela les grâces naïves de la jeune Saint-Aub-in, sa danse 
avec le tambour de basque au troisième acte de cette féerie, en voilà plus 
qu'il n'en faut pour expliquer un succès que vous trouvez inouï (i). 

Ce succès de Cendrillon, dont on peut se faire une idée par ces 
lignes ironiques, et qui était dû pour beaucoup à riulerprélation 
féminine et surtout à la présence de la jeune Saint-Aubin, se pro- 
longea pendant plus de cent représentations; c'était un fait rare à 
celte époque, particulièrement à l'Opéra-Comique. Un jour pourtant, 
ou plutôt an soir d'été, comme l'ascension d'un ballon de Garnerin 
attirait au dehors une foule immense et faisait dans les salles de 
spectacle un vide fâcheux pour la recette, le vieux régisseur Came- 
rani. qui était monté avec quelques-uns de ses camarades sur le 
faite du théâtre pour voir le fameux aéronaute, s'écria avec dépit, 
dans son langage comique : — « Ces fissous Parisiens, que s'en vont 
voir ce moussu dans son panier à salade, et qui laissent là neutre 
Saint-Aubin, oune çarmante petite fille, et zolie comme oune anze ! 

{IJ Opinion rf« parterre, 1811. 



LE MENESTREL 



60 



Perche ? Parce qu'elle a zoué cent fois la même soze ! G'est-y oune 
raison, ça ! (1) » 

VII 

La carrière des deux sœurs se poursuivit parallèlement pendant 
quelques années, tandis que leur père lui-même terminait la sienne 
sur ce théâtre de l'Opéra-Gomique, où la famille avait pris pied 
depuis si longtemps et où chacun de ses membres s'était toujours 
vu bien accueilli. Non plus pour l'une que pour l'autre cependant 
elle ne devait beaucoup se prolonger, car des raisons de sauté 
mirent M"" Duret dans l'obligation de se retirer en d820, et dès 
1817 Alexandrine, devenue M"" Joly, avait, pour d'autres motifs, 
quitté prématurément la scène (2). 

Si l'existence artistique de M°"= Duret ne dépassa pas douze an- 
nées, on peut dire du moins qu'elle fut bien remplie et fort active. 
Cantatrice véritablement remarquable, à la voix étendue et souple, 
aux sons bien posés, à la vocalisation brillante et hardie, elle avait 
été distinguée par Nicolo, dont elle était devenue l'interprète favo- 
rite, et elle fut aiguillonnée par le voisinage d'une autre artiste d'un 
talent exceptionnel aussi, M"'= Regnault (plus tard M"» Lemonnier), 
qui avait débuté peu de temps après elle et qui, de son côté, avait 
conquis toutes les bonnes grâces de Boieldieu revenant de Russie. 
La rivalité qui, dès le retour de Boieldieu à Paris, s'établit entre 
les deux compositeurs, se doublait de celle des deux cantatrices, et 
les mauvaises langues assuraient même que l'intérêt que ceux-là 
portaient à celles-ci n'était pas aussi... désintéressé qu'on eût pu le 
croire. Bref, tandis que Nicolo écrivait spécialement pour M"'" Duret 
les rôles principaux de Lully et Qidiiault, du Billet de loterie, de Jeannot 
et Colin, du Magicien sans magie, Boieldieu confiait à M"'' Regnault 
ceux de Jean de Paris, de la Jeune Femme colère, du Nouveau Seigneur 
de village, de la Fête du village voisin... Cette lutte directe et courtoise 
des deux grands artistes, secondés par leurs interprètes, fut loin 
d'être sans profit pour eux, pour l'art et pour le public : Boieldieu 
et Nicolo y virent certainement grandir leur talent, en même temps 
que M""" Duret et M"= Regnault faisaient, de leur côté, tous leurs 
efforts pour conquérir, chacune à leur avantage, les suffrages du 
public. 

Parmi les autres ouvrages dans lesquels M""^ Duret créa des rôles 
importants, je citerai encore Ciinarosa, la Dupe de son art, l'Intrigue 
au sérail, Rien de trop, le Charme de la voix, la Victime des arts, l'Homme 
sans façons, les Aubergistes de qualité, les Deux Maris. Quant à ceux 
qu'elle reprit, pour la plupart avec grand succès, on peut signaler 
surtout Félix, Sylvain, l'Amitié à l'épreuve, Zémire et Azor, Palma, l'Au- 

(Ij Un type, ce Camerani, qu'il serait biea curieux de faire revivre, et qui était, 
on peut le dire, l'une des colonnes les plus solides du théâtre, auquel il appar- 
tenait alors depuis quarante-quatre ami II avait, venant de Venise, sou pays 
débuté en 1767 à la Comédie-Italienne, dans les Soapins du répertoire italien.' 
Reçu sociétaire en 1769, la disparition successive de presque toutes les pièces 
italiennes avait fini par le laisser à peu près sans emploi, lorsqu'en Î780 ses cama- 
rades eurent l'idée d'utiliser les rares qualités administratives dont il avait donné 
des preuves. On lui proposa donc de renoncer à la scène tout en conservant sa 
situation de sociétaire et de prendre les fonctions, créées pour lui, de semainier 
perpétuel, équivalentes en quelque sorte à celles d'administrateur général. Il les 
conserva jusqu'au 24 avril 1816, époque de sa mort, ayant accompli presque un 
demi-siècle de service à la Comédie-Italienne, devenue l'Opéra-Comique. Tout 
ensemble bourru, grognon, probe et intelligent, il était devenu, grâce à ses répar- 
ties singulières, exprimées dans un baragouin franco-italien d'une saveur étrange, 
une des célébrités et des curiosités excentriques du Paris artistique. On citait de 
lui une foule de mots cocasses. On raconte, entre autres, qu'un jour, allant chez 
le caissier pour savoir à quel chiffre se monteiait la part de sociétaire pour le 
mois fini de la veille, il apprend que la caisse est à sec en ce moment, l'agent des 
auteurs l'ayant vidée au profit de ses commettants. Furieux à cette nouvelle 
Camerani monte alors au foyer, oii le comité était en séance, entre comme une 
bombe et s'écrie tout haletant, dans son jargon ordinaire : — «i Mes amis, ces au- 
tours, ils sont des misérables ! Ils ont pris tout l'arzent, tout ! si bien qu'il ne reste 
plus rien I Zé vous l'ai déza dit : tant que vous soufîrirez des autours dans votre 
théâtre, zamais la massine elle ne pourra marcer ! <> 

(2) C'est en 1812 qu'Alexandrine Saint-Aubin épousa un excellent acteur du 
Vaudeville, Joly, dont le talent égalait la réputation. Beaucoup plus âgé qu'elle, 
celui-ci était né en 1769 et avait d'abord embrassé la carrière des armes; mais 
ayant élé gravement blessé lors d'une des premières campagnes de la Révolution, 
il quitta le service et prit le lliéâtre, oii il connut de brillants succès. Après plu- 
sieurs années passées au Vaudeville, il fit partie de la troupe des Nouveautés, 
pour rentrer plus tard au Vaudeville, où le public l'avait en grande atlection. 
Joly n'était pas seulement un excellent comédien; c'était un artiste distingué 
en divers genres: dessinateur remarquable, surtout dans la forme de la caricature, 
écrivain à ses heures (il donna en 1827, aux Nouveautés, une pièce en trois ta- 
bleaux intitulée Parh et Londres), il était aussi mécanicien habile et en donna la 
preuve en montant, à l'époque de sa retraite, un petit théâtre pour les entants. 
On citait surtout la façon remarquable dont il avait créé les rôles principaux de 
certaines pièces fameuses alors : les Deux Edmond, Gaspard l'avisé, Lantara. Joly 
mourut au mois de novembre 1839, à Lormes (Nièvre), dans une propriété où il 
s'était retiré avec sa femme. 



berge de Bagnères. Mais si M"" Duret brillait incontestablement au 
premier rang comme cantatrice, il n'en était pas tout à fait de même 
en ce qui concerne les qualités scéniques proprement dites, et on 
le remarquait volontiers en un temps où le public de l'Opéra-Comique 
se montrait, sous ce rapport, beaucoup plus exigeant qu'il ne l'est 
aujourd'hui. Cela tenait, d'une part, à une timidité extrême et à une 
trop grande défiance de ses qualités naturelles, de l'autre au peu 
de goût qu'elle avait, dit-on, pour une profession qu'elle n'aurait 
embrassée que par déférence pour les désirs des siens. Les critiques 
contemporains sont unanimes à cet égard, et on peut les en croire, 
car aucun ne cesse d'être sympathique à cette artiste d'ailleurs fort 
distinguée. « Comme actrice, disait l'un d'eux, elle a laissé beaucoup 
à désirer. Une extrême timidité qu'elle n'a jamais pu vaincre nuisit 
beaucoup à ses moyens et lui donnait un air embarrassé. Pourtant son 
débit, quoique généralement froid, ne laissait pas d'être juste (1)... » 
iA suivre.) Arthur Pougin. 



UN CURIEUX AUTOGRAPHE D'AUBER 



Ni l'étis, ni Jouvin n'ont pu indiquer avec exactitude l'époque où Auber 
lit ses études de contrepoint et de fugue avec Gherubini. Le volume 
qui aurait pu les renseigner à cet égard était entre les mains d'Auber 
lui-même, qui ne le communiquait pas. C'est le cahier même qui 
contenait tous ses devoirs de cette époque. 

Ce n'est donc qu'après sa mort, quand on vendit son mobilier à l'Hôtel 
Drouot, que j'ai pu apercevoir ce fameux volume vert, in-4» oblong. Je 
l'avais ajouté à un lot de vieille musique sans grande valeur, et on allait 
me l'adjuger pour la somme de 4 fr. SO c, quand un M. Durand, joueur 
célèbre dans les cercles, se mit à surenchérir. Ce Durand suivait volontiers 
les ventes, et il achetait les volumes ou la musique qu'il voyait poussés 
par des connaisseurs, convaincu que cela ne pouvait être une mauvaise 
acquisition. 

Je sentis bien que je ne pourrais soutenir la lutte avec un partenaire 
beaucoup plus en fonJs que moi: on lui adjugea donc le volume pour 
85 francs, au grand étonnement de la galerie, qui ne pouvait s'expliquer 
mon acharnement pour des bouquins qui semblaient dignes de la boite 
aux ordures. Il est vrai que le M. Durand ne s'en doutait pas davantage. 

Quelques mois après cette vente, le célèbre joueur, qui ne trouvait 
jamais le temps d'examiner ses achats et qui les entassait tout simplement 
les uns sur les autres (ce que je savais) vint à mourir à son tour. On vendit 
sa bibliothèque à l'Hôtel Drouot. Je ne manquai pas de m'y trouver; mais 
cette fois, pour ne pas donnei- l'éveil à d'autres amateurs qui se trouvaient 
là, entre autres mon ami Marmontel, je laissais adjuger à 19 francs sans 
rien dire, un immense tas de musique de piano, polkas, valses, contre- 
danses, au milieu desquelles j'avais vu dégringoler le bienheureux volume 
vert : c'était un brocanteur qui en était l'adjudicataire. La vente finie, 
j'offris cent sous au brocanteur pour le volume en question, il l'ouvrit, le 
feuilleta un instant, puis me le remit avec une satisfaction visible : il ne 
se doutait pas de la mienne. 

Après avoir gardé ce trésor dans ma bibliothèque pendant plus de vingt 
ans, je me suis décidé à l'offrir au Conservatoire, sa vraie place. 

J.-B. Weckerlin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts du Chàtelet. — La symphonie de Raff, Dans la Forêt, ne 
dénote pas une très puissante originalité dans la forme mélodique. Assez 
souvent, l'auteur se laisse hypnotiser par une formule connue et la ressassé 
à plaisir; d'autres fois, il fait siennes des mélodies dont l'invention appar- 
tient à d'autres. L'exemple le plus frappant se rencontre dans l'Andante, 
dont le début reproduit le motif de la Damnation de Faust : Bientôt, soiisun 
voile d'or et d'azur... et dont un autre passage fait songer à Lohengrin. Ce 
qui reste en propre à Rafî, c'est la grande phrase enveloppante, très une 
dans sa tonalité, qui enserre la Chasse fantastique et forme l'entrée et la 
péroraison du finale. "Ce qui est encore bien à lui, c'est la richesse du 
coloris orchestral et la facture libre, hautaine, altière de l'ensemble. — Le 
concerto de Bach (n" S), pour clavecin, flûte, violon et orchestre, renferme 
un premier morceau superbe, un bel Adagio et un finale auquel son 
rythme à six-huit enlève l'attrait de la nouveauté. Le jeu d'une irrépro- 
chable netteté de M. Diémer, son mécanisme littéralement impeccable et 
le charme des sonorités qu'il obtient dans la demi-teinte, lui assurent une 
place à part parmi les pianistes, notamment parmi ceux qui exécutent 
la musique de Bach; aussi a-t-il rencontré une approbation aussi écla- 
tante qu'unanime, surtout après la grande cadence du premier morceau, 
qu'il a magistralement rendue. MM. Cantié et Pennequin ont été juste- 
ment associés à son succès. Il a fait entendre à la fin du concert une 
Fantaisie pour piano et orchestre de M. Périlhou. — Le concerto pour 



(1) Bilnographie portative et i 



rselle des Conlempo 



70 



LE MÉNESTREL 



violoncelle de M. Saint-Saëns, écrit depuis une vingtaine d"années, a été 
rendu par M. Delsart avec une belle qualité de son, beaucoup d'aisance 
dans les passages de virtuosité, beaucoup d'expression et un style d'une 
correction parfaite. L'œuvre est toujours intéressante, bien mélodique et 
agrémentée de jolies combinaisons rythmiques. Parfois l'instrument est 
employé à l'exécution de traits rapides et prolongés, qui semblent peu 
d'accord avec le caractère plutôt grave de sa sonorité, mais auxquels il 
peut être utile de faire une place dans un concerto. Le programme com- 
prenait encore la superbe ouverture de Coriolan, deux fragments de Lohen- 
grin. Dernier Printemps, de M. Grieg, et les ravissants airs de danse du Roi 
s'amuse, de Léo Delibes, Gaillarde, Scène du Bouquet, Madrigal, Passepied, qui 
ont obtenu leur succès habituel et dont le dernier a été bissé. 

Amédée Boutarel. 

— Concert Lamoureux. — Le morceau de début du 16° concert de M. La- 
moureux était la belle ouverture de Coriolan do Beethoven, dont l'exécution 
a été excellente; nous n'en dirons pas autant de l'allégretto de la 8" sym- 
phonie, qui a été dit mollement et sans la délicatesse de touche que ce 
morceau exige. Il perd d'ailleurs à être dégagé du reste de l'œuvre ; c'est la 
première fois que, dans un concert sérieux, nous entendons donner des sym- 
phonies de Beethoven au détail. — M. Kalisch aune belle voix, une grande 
franchise de diction : on l'écouterait avec plaisir, n'était ce langage germa- 
nique que l'on n'entend qu'aux concerts Lamoureux, qui n'a rien d'abso- 
lument musical, et qui, lorsque la phrase est précipitée, donne l'illusion 
de noix secouées dans un panier à salade. L'effet était moins saisissant 
dans l'air des Maîfres Chantturs (Walthers preislied), qui ne manque ni 
d'ampleur ni de mélodie, mais très sensible dans les passages un peu ra- 
pides du grand duo de Tristan et Yseull. M. Kalisch et M"''' Lilli Lehmann 
ont déployé beaucoup de talent dans cette œuvre qui débute avec un grand 
éclat, mais se perd peu à peu dans un clair obscur sans fin. Quand arrive 
l'explosion finale, on se sent dégagé d'un grand poids en songeant que 
c'est fini. Nous sommes de l'avis de notre confrère M. Boutarel, qui estime 
que cette musique gagnerait beaucoup à être jouée dans un profond sous- 
sol; après tout, ceux qui sont imbus de l'esprit français, fait de clarté et 
amoureux des formes arrêtées, ne sont pas faits, peut-être, pour apprécier 
une musique qui relève d'un tempérament tout autre; rien ne ressemble 
moins à l'esprit des races latines que l'esprit des races germaniques. Mais 
ces considérations nous emporteraient trop loin,. — M™= Lilli Lehmann 
était plus en voix que le premier jour où nous l'avons entendue; elle a, 
dans les registres supérieurs, une série de notes magnifiques auxquelles ne 
répondent pas malheureusement celles du registre inférieur. Elle n'a pas 
dit [l'air de l'Enlèvemenl au Sérail, de Mozart, avec l'accent doucement péné- 
trant que demande la musique de ce maître, mais elle a donné aux notes 
presque toujours élevées de ce morceau un éclat extraordinaire. — Notons, 
pour finir, une exécution très satisfaisante du Phaéton de M. Saint-Saëns et 
de la Rapsodie norvégienne de M. Lalo. Ces œuvres claires, bien conduites, 
pleines de mélodie, semblaient là pour prouver que nous savons faire aussi 
bien, sinon mieux que les compositeurs d'outre-Rhin. H. Barbedette. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire: Grande messe en si mineur (J.-S. Bach), soli par M'"" Lépine, 

Boidin-Puisais, Landi, MM. Warmbrodt et Auguez. Le concert sera dirigé par 
J. Garcin. 

Châtelet, concert Colonne : Symphonie fantastique (H. Berlioz); suite en si mi- 
neur (Bach) ; le Chasseur maudit (César Franck) ; fragment de Sier/fried (R. Wagner) ; 
le Rouet d'Om.phale ( Saint-Saëns) ; les Eiinnyes ( J . Massenet) . 

Cirque des Ctamps-Élysées, concert Lamoureux ; Ouverture de Sakountnla 
(Goldmark); symphonie en mi bémol (R. Schumanu) ; concerto en la pour le 
violon (Saint-Saëns), exécuté par M. Rivarde; Paysatjeel Ronde lnntasliqne{E. Ber- 
nard); fra,jments des Maitres Chanteurs (R. "Wagner); Rapsodie norvégienne (Lalo). 

— Concerts et musique de chambre. — La Société des instruments à vent 
vient de reprendre ses belles séances. A la première, qui a eu lieu jeudi, 
on a entendu un divertissement de M. A. Périîhou, le très habile organiste 
de Saint-Séverin.Ce divertisement est formé d'une série de courts morceaux, 
reliés par un thème unique, très simples de lignes et d'une sonorité char- 
mante. M. Périîhou, élève de Saint-Saëns, tient de ce maître éminent 
l'élégance de la forme et la clarté de l'écriture. Son œuvre, supérieure- 
ment exécutée, — il est inutile de l'affirmer — a été accueillie avec une 
faveur marquée. Le sextuor de M. Thuille, dont on a parlé ici même 
l'année dernière, a produit une agréable impression. MM. Taffanel et 
Diémer ont dit d'une façon tout à fait merveilleuse une des intéressantes 
sonates pour flûte piano de Bach, et MM. Gillet, Longy et Bas se sont fait 
vigoureusement applaudir après la charmante interprétation du trio pour 
deux hautbois et cor anglais, œuvre de jeunesse de Beethoven. — M. J. 
Stojowski, un jeune pianiste et compositeur, sorti avec deux brillants prix 
de fugue et de piano du Conservatoire, vient de donner, chez Érard, un 
concert pour l'audition de ses œuvres. Au programme se trouvaient ins- 
crits un concerto pour piano et orchestre, des pièces pour piano seul, deux 
mélodies et deux fragments d'une Suite pour orchestre. Toutes ces œuvres 
révèlent une nature d'artiste délicat et cherchant du nouveau, mais sont 
d'une tendance trop marquée au mièvre, au précieux. Chopin et Liszt 
semblent être les modèles que M. Stojowski affectionne particulièrement, et 
ceci frappe surtout dans les deux premières parties du concerto. Le finale 
1res remarquable de cette œuvre est, je crois bien, ce que le jeune artiste 
a produit de plus personnel. — La sixième séance de MM. Lefort, Guidé, 
Giannini et Casella, avec le concours de l'excellente pianiste M""" .Tacquard, 



a été des plus réussies. Ou y a entendu un trio do Schubert et le dixième 
quatuor de Beethoven. M. "Warmbrodt a dit avec une grande sûreté musicale 
une mélodie de M. Boellmann, la Rime et l'Épée, dont le caractère franc et 
vigoureux a fait plaisir. — Il est presque impossible de parler de tous les 
concerts de solistes qui ont lieu en ce moment. Il faut cependant dire un 
mot d'un récital donné par M. S. Riera, élève de M. Ch. de Bériot, qui a 
su soutenir avec talent et vaillance un programme long et difficile, où se 
lisaient les noms de Beethoven, Schumann, Chopin, Liszt, Rubinslein et 
Saint-Saëns. I. Phiupp. 

— Mercredi dernier a eu lieu, salle Pleyel, le premier des quatre con- 
certs de musique classique qui doivent être donnés par M""' George HainI, 
MM. Marsick et Loys, avec le concours de MM. Brun et Laforge. On a en- 
tendu le quatuor n» 10 de Beethoven, la sonate en ré pour piano et violon- 
celle de Rubinstein, œuvre bien mélodique dont la partie de piano pré- 
sente un attrait tout particulier, enfin le trio en ut mineur de Brahms. 
L'andante de ce dernier morceau, présenté sous forme de dialogue libre 
entre le violon et le violoncelle jouant ensemble et alternant avec une 
partie de piano délicieusement écrite, peut passer pour un pur chef- 
d'œuvre.' Un auditoire très chaleureux a fait fête aux interprètes, dont les 
qualités brillantes s'unissent pour constituer un ensemble homogène et 
d'une harmonie parfaite. Am. B. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 

De notre correspondant de Belgique (^7 février). — En attendant la 
première de Don Juan à la Monnaie, je n'ai que des nouvelles de concerts 
à vous donner. Très grand succès dimanche dernier, au Conservatoire, 
pour la Symphonie pastorale, pour VEgmont et pour M"= Dudlay, qui, outre 
les récits de cette dernière œuvre, a dit une pièce de vers inédite, écrite 
par M. Jules Guilliaume, le secrétaire de l'établissement, et l'un de nos 
littérateurs depuis longtemps les plus appréciés. Cette pièce, intitulée Beetho- 
ven, est d'une îoHhette allure, et le sujet en est vraiment ingénieux. — Grand 
succès également, mardi, pour la deuxième séance musicale des XX, di- 
rigée, comme la première, par M. Vincent d'Indy, et consacrée encore à la 
jeune école française. La plupart des noms de cette école figuraient au 
programme, avec des œuvres de caractère varié, vocales et instrumentales. 
Une vraie exposition de l'art jeune, d'un très vif intérêt. On a applaudi 
particulièrement un quatuor inédit de M. Vincent d'Indy, d'un sentiment 
intense et très original ; la musique de scène écrite par M. Ernest Chaus- 
son pour la Tempête, le drame de Shakespeare, joué récemment à Paris sur 
le théâtre des marionnetr.es ; des chœurs et des mélodies pour voix de 
femmes, de MM. Camille Benoit, Fauré, Pierre de Bréville, Tiersot et Vidal. 
On a entendu aussi une transcription pour deux pianos, jouée par MM. Vin- 
cent d'Indy et Octave Meus, du poème symphonique, Lénore, de M. Henri 
Duparc, et deux Valses romantiques endiablées de M. Emmanuel Chabrier. 
L'exécution de tout cela a été tout à fait remarquable. — Dimanche pro- 
chain, le deuxième concert populaire, dirigé par M. Joseph Dupont, sera 
consacré à la musique russe contemporaine, avec M. Padere'wski comme 
soliste. L. S. 

— Nouvelles de Londres. 

On n'a pas oublié que, découragé par l'abstention du public, sir Charles 
Halle avait abandonné la seconde moitié de sa saison de concerts à Lon- 
dres. Ce n'est que sur les instances du prince et de la princesse de Galles, 
qui avaient exprimé le désir d'y assister, qu'un dernier concert a été 
décidé. Ce concert a eu lieu vendredi, devant une salle absolument comble. 
Le programme n'offrait nul attrait exceptionnel, mais il était devenu de 
bon ton de s'y montrer, et la badauderie du public de Londres s'est affirmée 
une fois de plus. On ne devrait que s'en féliciter cependant, si cela 
pouvait entraîner une nouvelle série de concerts par ce superbe orchestre 
de Manchester pendant la prochaine saison d'hiver. 

Le public, devenu méfiant à l'égard des enfants prodiges, avait com- 
mencé par accueillir le jeune violoncelliste belge Jean Gerardy avec une 
certaine réserve. Mais on s'est vite aperçu qu'on se trouvait cette fois-ci 
en face d'un talent sérieux, d'un véritable tempérament artistique, et le 
succès n'a fait que s'accentuer à chaque nouvelle audition. Jean (xerardy 
n'est que dans sa treizième année, et cependant il joue déjà de son instru- 
ment d'une façon remarquable. Joli son. exécution brillante et facile, du 
sentiment et du style, voilà les qualités principales de ce jeune violon- 
celliste, qui est dès à présent un artiste. Son dernier concert nous a aussi 
fait entendre M. Eugène Oudin, le farouche templier d'Ivanhoé. Cet excel- 
lent chanteur s'est également fait applaudir dans le Vallon, de Gounod, et 
dans deux liedrr de Kjerulj. 

M. Auguste llarris ne tardera sans doute pas à nous -faire connaître le 
programme de sa prochaine saison d'opéra. En attendant, on lui attribue 
déjà l'intention de monter Cavalleria rusticana et Eliane, un opéra inédit de 
M. Bemberg. Je voudrais croire que ce dernier choix n'est pas définitif et 
que M. Harris, qui a déjà tant fait pour le répertoire français à Londres, 
ne laissera pas passer cette nouvelie saison sans offrir à ses habitués une 
des œuvres typiques de l'école moderne. S'il n'ose pas aborder Salammbô 
ou le Mage, pourquoi ne pas s'arrêter à Samson etDaliln. qui trouverait dans 



LE MENESTREL 



71 



M"" Richard, Jean de Rezské et Lassalle des interprètes dignes de l'œuvre? 
Une reprise qui paraît aussi s'imposer est celle de Lakmé avec M™" Melba. 
Il est temps que le chef-d'œuvre de Delibes prenne la place qui lui revient 
au répertoire. ^- "• -N- 

— L'Opéra royal de Berlin vient de représenter sa première véritable 
nouveauté de la saison : l'opéra en quatre actes et un prologue de M"» Inge- 
borg de Bronsart, ffifo-ne (livret de MM. Hans de Bronsart etF. Bodenstedt). 
L'œuvre a fait une excellente impression sur le public, tant par le carac- 
tère dramatique du livret que par le charme de la partition, à laquelle 
pourtant on reproche l'abus de formules surannées. 

— Un chef d'orchestre qui dirige une représentation sur le sommet 
d'une montagne est une rareté digne d'être signalée. L'empereur d'Alle- 
magne, lui-même, a été témoin du fait pendant son récent séjour au 
château de Blankenburg, où il était l'hôte du prince régent de Brunswick. 
Plusieurs représentations théâtrales ont été données dans la salle de 
spectacle du château en l'honneur du souverain. Les spectateurs ont été 
émerveillés, paraît-il, du luxe et de l'élégance de cette salle, mais ce qui 
les a le plus particulièrement frappés, c'est la vue d'un fragment de 
roche émergeant du milieu de l'orchestre des musiciens. C'était la pointe 
extrême de la montagne Blankenstein, sur laquelle a été érigé le château 
de Blankenburg. A cause de sa conformation spéciale et de sa position 
dans la salle, on avait utilisé cette pointe comme siège pour le chef 
d'orchestre. Qu'il devait donc y être à son aise ! 

— On a exécuté pour la première fois à Leipzig une composition nou- 
velle importante de M. Félix Draeseke, Colombus (Christophe Colomb), pour 
chœurs et orchestre. C'est le Pauliner-Gesangverein, société dirigée par 
M. Kretzschmer, qui a eu la primeur de cet ouvrage. M. Félix Draeseke, 
qui est un artiste d'un talent éprouvé, met en ce moment la main à une 
autre œuvre importante, une chanson en ut dièse mineur, aussi pour 
chœurs et orchestre. 

— Nous annonçons plus loin la mort imprévue de M"' Joséphine de 
Reszké, sœur des deux chanteurs de ce nom. On télégraphie de Saint- 
Pétersbourg qu'en considération du deuil qui les frappe d'une façon aussi 
soudaine, la direction des théâtres impériaux a immédiatement résilié 
l'engagement des frères de Reszké jusqu'à la fin de la saison. Les deux 
frères ont appris la triste nouvelle au moment où ils allaient entrer en 
scène. 

— A la Scala, de Milan, a eu lieu la première représentation du nouvel 
opéra de M. Carlos Gomes, Condor, que nous annoncions récemment et qui 
était attendu avec une certaine impatience par le public, toujours très sym- 
pathique à l'auteur de Guarany. L'ouvrage n'a pas tenu ce qu'on s'en pro- 
mettait d'avance, et cela, il faut le dire, beaucoup par la faute du livret, 
qui n'offre ni chaleur ni intérêt, et dont l'insuffisance a certainement nui 
à l'inspiration du compositeur. Condor a été accueilli par les spectateurs 
avec courtoisie, écouté avec attention, mais il est facile de voir qu'il n'y 
a pas là le succès qu'on avait espéré. 

— Au théâtre Quirino, de Rome, apparition de l'adorable ballet du 
regretté Léo Delibes, Coppélia, avec la charmante danseuse Virginia Zucchi 
dans le rôle principal. L'ouvrage, fort bien monté sous tous les rapports, 
a obtenu un grand succès. L'Italie le constate en disant : « Coppélia est un 
spectacle pour les personnes de goût, comme nous en avons rarement dans 
les principaux théâtres; nous avons remarqué dans les loges plusieurs 
dames de la meilleure société qui n'ont pas l'habitude d'aller au Quirino. 
Gela prouve encore une fois qu'il dépend toujours de l'imprésario d'avoir 
un public d'élite, qui ne manque jamais aux bons spectacles. » 

— Vif succès à Rome, au théâtre Rossini, pour une nouvelle opérette 
eu dialecte romanesque, Gheianaccio, paroles de MM. Sabatini et Zanazzo, 
musique de M. Zuccani , musique gaie, allègre et parfaitement adaptée 
au sujet, dit l'Italie. 

— Un chanteur distingué, le baryton Franceschetti, a donné récemment 
à Rome un concert de musique ancienne, du XV!!"! et du XVIII= siècle, 
qui a obtenu un' grand succès. Au programme une villanelle d'Andréa 
Falconieri, une chanson de Barbara Strozzi ; Amor dormiglione, un air 
bouffe de Farinelli (le Carlo Broschi de la Part du Diable), une canzonetta 
de Domenico Visconti, une sonate pour violon de Veracini, exécutée par 
M. Furino, etc. 

— Chose assez singulière ! les Huguenots de Meyerbeer n'ont jamais été 
joués encore à Gatane. Ils vont paraître pour la première fois, un de ces 
jours prochains, au théâtre Bellini de cette ville. 

— Au Théâtre-Royal de Madrid a eu lieu, le 18 février, la première re- 
présentation d'un opéra nouveau, Irène Otranto, dû à un compositeur espa- 
gnol, M. Serrano. Le succès paraît avoir été très grand pour l'œuvre, que 
l'on dit d'un caractère très mélodique, et pour ses interprètes, M"^'' Tetraz- 
zini et Guercia, MM. Lucignani, Tabuyo et Borucchia. 

— On assure que les fameux entrepreneurs Abbey et Grau ont déjà con- 
clu les engagements suivants pour la grande campagne d'opéra français et 
italien qu'ils doivent faire à New-York pendant la saison 1891-92: M"^'' Melba, 
Marie Van Zandt, Renée Richard, Amélia Stahl et les sœurs Ravogli, 
MM. Jean et Edouard de Reszké et Lassalle. 

— Les journaux étrangers sont remplis de détails au sujet de miss, ou 
plutôt misstress Abbolt, la fameuse cantatrice américaine dont nous annon- 



cions récemment la mort. Fille d'un pauvre, très pauvre musicien de 
Chicago, Emma Abbott était née dans cette ville en 18S0. Son enfance 
s'était écoulée dans les plus dures privations. Dès l'âge de huit ans, elle 
donnait des sortes de petits concerts de chant et de guitare, en compagnie 
de son frère Georges, pianiste modeste, dans les petits pays du Wild West. 
A seize ans, lassée de cette existence, elle se faisait institutrice élémen- 
taire, puis bientôl., ne se sentant pas une vocation assez robuste pour 
continuer indéfiniment à enseigner l'alphabet aux enfants, elle s'engagea 
dans une troupe de chanteurs nomades, qui ne tarda pas à se trouver en 
plan dans une ville du Michigan. Douée d'une rare énergie, la jeune 
Emma Abbott réunit trois de ses camarades avec lesquels elle entreprit 
de se rendre à New-York en donnant, dans chaque ville ou village du 
parcours, des concerts dont le produit leur permettait de ne pas mourir 
de faim. Arrivée à New-York, elle eut la chance de voir une cantatrice 
alors célèbre, miss Clara Kellogg, s'intéresser à elle et lui faire apprendre 
le chant à ses frais. Elle fut ensuite envoyée, aux frais d'un comité de 
dames, à Milan d'abord, puis à Paris, auprès de M. Wartel, pour parfaire 
son éducation. En 1876, prête à aborder la scène, elle allait débuter à 
Londres dans la Fille du Régiment. Son succès, négatif d'abord, s'accentua 
bientôt, la réputation se Ht, et en 1880 elle retournait en Amérique, où 
ses compatriotes la reçurent avec enthousiasme. C'est alors qu'elle forma 
une troupe d'opéra anglais avec laquelle, pendant dix ans, elle parcourut 
toutes les villes des États-Unis, amassant une fortune qu'on évalue au- 
jourd'hui à dix millions. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

On sait que Léo Delibes était originaire de la Sarthe. Le petit vil- 
lage où le compositeur de Lakmé est né, Saint-Germain-du-Val. est situé 
à deux kilomètres environ de la ville de La Flèche. Les habitants de La 
Flèche ont pensé avec raison que Léo Delibes méritait d'avoir sa statue 
sur l'une de leurs places publiques. Un comité est en train de se former, 
et une fois les souscriptions recueillies, la statue sera commandée au 
sculpteur. 

— Lettre de M"^ Van Zandt adressée aux journaux qui avaient fait 
courir sur son compte de méchants bruits. Nous en prenons le texte dans 

le Gaulois : 

Saînt-Pélersbourg, le 7/19 février. 
Cher monsieur, 
Je viens de recevoir le Gaulois, qui contient un article marqué au crayon, dans 
lequel on me calomnie d'une cruelle manière. La représentation de Mignon a eu 
lieu le 2 janvier, et, dans le journal du 10 février, à Paris, on rend compte de la 
représentation — je ne crois pas que, si un tel scandale avait eu lieu, on aurait 
attendu plus d'un mois pour l'annoncer à l'étranger. Non seulement j'ai chanté 
tout l'opéra, mais on m'a bissé la Styrienne et, pendant la soirée, j'ai été rappelée 
vingt fois. Après la triste affaire de Paris, Van Zandt ne peut jamais être un peu 
soiiiîranle sans qu'on l'attribue à autre chose. 

Je vous serais infiniment reconnaissante, cher monsieur, si vous vouliez bien 
me dire de quelle source vous avez eu vos informations, car vous devez bien 
comprendre qu'il faut que je me défende contre mes jaloux et implacables enne- 
mis — je prouverai le contraire de ce qu'on vous a écrit. 
Acceptez, je vous prie, mes sincères compliments. 

Sincèrement, 
Marie Van Zandt. 

— On a donné samedi dernier, à l'Eden-Théâtre. un petit ballet-panto- 
mime nouveau en un acte. Pierrot surpris, scénario de M. Maisonneuve, 
musique de M. Adolphe David. 

— Mercredi 4 mars, au Théâtre d'application, à trois heures, deuxième 
conférence de notre collaborateur Arthur Pougin : La seconde période histo- 
rique de l'opéra français. Rameau et ses œuvres. M""' Bilbaut-Vauchelet, 
M"°= du "VVast et M. du Wast chanteront divers morceaux à'Hippolyte et 
Aricie, de Castor et Pollux et des Fêtes d'Hébé. 

— Après Rouen, Angers, après Angers, Nantes. Dans ces deux dernières 
villes on vient aussi de représenter Loherigrin, avec un succès très appré- 
ciable et au milieu d'un calme complet. A Nantes, c'est une excellente 
artiste, M'"= Laville-Ferminet, qui remplissait le rôle d'Eisa, joué déjà par 
elle à Gand et à Milan, et qui y remportait un triomphe personnel. C'est 
le ténor Bucognani qui était chargé de celui de Lohengrin, dont il s'est 
tiré à son honneur. 

— Au dernier moment, nous apprenons que Lohengrin vient de faire 
aussi son apparition à Lyon, où le succès de la première représentation 
semble peut-être moins accentué. Les principaux rôles sont tenus par 
M^ss Janssen et Bessy, MM. Massart et Bourgeois, et l'interprétation est 
excellente. Mise en scène superbe, orchestre remarquable. D'autre part, 
à Bordeaux, Tçuvrage est prêt à être offert, au public. Lohengrin va faire 
certainement son tour de France. Il n'y a décidément que Paris qui ne 
pourra pas l'entendre. 

— Au Grand-Théâtre de Bordeaux, première représentation et vif succès 
d'un ballet nouveau en un acte, Oaliane, scénario de M. de Jacquin, musi- 
que, charmante et fort remarquable, dit-on, de M. Charles Haring. 

— La Rapsodie cambodgienne de M. Bourgault-Ducoudray continue son 
chemin triomphalement. Au dernier concert classique de Perpignan, elle 
était le « clou de la soirée » dit l'Indépendant, de cette ville, à qui nous 
empruntons les quelques lignes qui suivent : « Le public choisi qui écou- 
tait cette première audition y a pris un plaisir extrême et nous ne serions 
pas surpris qu'il eu réclamât une deuxième, tellement M. BourgauU- 



LE MÉNESTREL 



Ducoudray a su le captiver par le charme pénétrant de sa Rapsodie. L'or- 
chestre, sous l'habile direction de M. Baille, a droit à nos félicitations, car 
c'est grâce à lui que l'œuvre a pu se manifester dans toutes ses beautés. » 

— On répète activement à Saint-Eustache la nouvelle messe de M. Félix 
Godefroid, qui sera exécutée le 29 mars prochain, jour de Pâques. Plus 
de soixante exécutants prendront part à cette solennité musicale. A l'OfTer- 
toire, 10 violoncelles accompagnés de 12 harpes, rediront l'hymne au 
Seigneur que l'auteur placera décidément dans cette nouvelle œuvre reli- 
gieuse. 

— Nous recevons la communication suivante : « Le maire de la ville de 
Rouen a l'honneur de porter à la connaissance des intéressés que la direc- 
tion du théâtre des Arts sera vacante à partir du 16 mai 1891. Les demandes 
relatives à l'exploitation de ce théâtre sont reçues dès à présent à la 
mairie. » 

CONCERTS ET SOIRÉES 
Jeudi dernier 19 février, Marmontel père, le doyen et le promoteur 
de l'École moderne des pianistes français, réunissait dans ses salons un 
groupe nombreux de ses élèves particulières. Nous avons rarement assisté 
à une audition spéciale aussi intéressante; il est juste de reconnaître que 
presque toutes ces jeunes filles possèdent déjà une exécution brillante, 
un style irréprochable. Elles ont interprété les maîtres anciens et les maîtres 
modernes avec un goût parfait et le sentiment exact des nuances que seuls 
possèdent les artistes expérimentés et habiles. Les œuvres de Beethoven, 
Weber, Mendelssohn, Hummel, ont alterné avec les compositions de 
Schumann, Chopin, Heller, Saint-Saëns, Thalberg, Prudent, Moskoswski, 
A. Duvernoy, B. Godard, Marmontel, Brahms, Liszt, etc. Voilà un ensei- 
gnement éclectique au suprême degré, car si les classiques y tiennent le 
premier rang, du moins ils n'occupent pas exclusivement la part d'in- 
térêt dû aux modernes, aux romantiques, qui seront plus tard classés parmi 
les maîtres. 

— Mardi dernier, autre brillante matinée chez M. Marmontel père. M""' Van 
Arnhem, cantatrice américaine, formée à l'école de M'"'^ Anna de Lagrange, et 
]yiiie Pignat, une pianiste russe d'un grand talent et l'une des meilleures 
élèves de M. Marmontel, ont fait preuve d'un véritable talent. Toutes deux 
ont obtenu un succès très mérité. 

— La dernière matinée des élèves des cours de M. Charles René à l'Ins- 
titut Rudy a été, comme les précédentes, fort réussie. Citons, au nombre 
des morceaux les plus applaudis, les Scènes de Bal du Roi s'amuse, de Léo 
Delibes, le Caprice et la Valse de concert de M. Diéraer et plusieurs des 
études artistiques de M. B. Godard, Jonglerie, Conte joyeux, etc. Parmi les 
trente-deux jeunes pianistes qui se sont fait entendre à cette séance, beaucoup 
sont déjà des artistes qui font honneur à un excellent enseignement. 

— Soirées et concerts. — Une brillante assemblée d; notabililés artistiques et 
mondaines se pressait dans les salons hospitaliers de M. et M"" Guinand pour 
leur deuxième réception de la saison. Parmi les morceaux les plus applaudis, 
nous devons citer deux délicieuses mélodies de M. Th. Dubois, le Baiser et Par 
le sentier, très délicatement rendues par M— Mélodia-KerchkoS, et un Duefto cham- 
pêtre, composé sur les paroles de M. E. Guinaud par M. Léon Schlesinger et 
dont les interprètes étaient M"" Mélodia et M, Rondeau. — Le baryton Ch. Lepers 
vient, dans un concert donné par lui jeudi à la salle Pleyel, de renouer connais- 
sance avec le succès. Il a chanté avec un art partait et une fantaisie charmante 
l'air de Raymond, d'Ambroise Thomas. A côté de lui on a applaudi M"'° Gramac- 
cini-Soubre dans la mélodie de M.Diémer, les Aites, une véritable perle musicale, 
M. Plançon, de l'Opéra, les séduisants chanteurs-mandolinistes Alfred et Jules 
Cotlin, le violoncelliste Dumoulin, le chanteur comique Baret et enfin, M"° Mar- 
the Lepers et ses frères, Gaston et Paul. — La Société Sainte-Cécile, de Lyon, 
si habilement dirigée par M. Pieuchsel, a fait entendre dimanche dernier avec 
succès, à l'église Saint-Bonaventure, le Stabal de M"" de Grandval. — Grand 
succès au cercle des Beaux-Arts de Nantes, pour la pianiste M"Sophie Monter, qu'on 
a couverte d'applaudissements.— M"° Thuillier a donné dernièrement, dans ses salons 
de la rue Le Peletier, une très intéressante audition de ses élèves de piano, qui 
ont une fois de plus prouvé toute l'excellenoe de l'enseignement de leur pro- 
fesseur. Le programme, composé exclusivement d'œuvres de M. Benjamin Godard, 
qui présidait la séance, a été souvent interrompu par des applaudissements mé- 
rités. Parmi les morceaux les plus goïités et aussi les mieux exécutés, citons 
particulièrement Jonglerie et les Fuseaux. L'auteur, enchanté, a vivement félicité 
maître et exécutants. — L'« American Students Association» a donné le 21 février, à 
l'occasion de l'anniversaire de Washington, un très brillant concert dans lequel 
se sont tait applaudir plusieurs de leurs compatriotes, parmi lesquels M. Holman- 
Black avec la Charité, de Faure, M"° Mello et MM. Bicknell, Swope, Cauldwell, 
Wurpel, Connollj et Hausbalter. — Dimanche dernier, 22 février, M"° Herman 
a donné une matinée des plus brillantes. Parmi les morceaux les plus applaudis, 
citons la Légende slave de M. Bourgault-Ducoudray, dont l'exécutjon a été saluée 
d'un c bis » unanime. L'êminente pianiste donnera le 10 mars, salle Pleyel, un 
concert dont le programme sera un véritable régal pour les amateurs. — Le dernier 
concert de M"" Sieiger, à la salle Pleyel, a été eu tous points remarquable; jamais 
la jeune pianiste n'avait été en plus complète possession de ses moyens; aussi 
bravos et rappels lui ont-ils été prodigués, ainsi qu'à M"° Lépine, qui lui prêtait 
son gracieux concours. M. Godard, en l'absence de M. Colonne, indisposé, a 
conduit l'orchestre avec son autorité habituelle. — Lundi, à la salle Erard, grand 
succès pour M"' Kara Ghatteleyn. La remarquable pianiste a exécuté des œuvres 
de caractère didérent qui lui ont permis de faire valoir ses qualités diverses. — 

La première séance de musique de chambre de MM. Guarnieri et Huck a été 
des mieux réussies et a valu à la jeune et charmante pianiste, M"" Madeleine 
Barthels, un grand et légitime succès. — Mercredi a eu lieu dans la salle Erard 



un intéressant concert du pianiste Charles Fœrster, qui a interprété avec 
une rare distinction la sonate op. 81 de Beethoven et plusieurs morceaux 
de Chopin et de Schumann. Le nombreux auditoire a aussi vivement applaudi le 
concerto en ré majeur pour deux pianos de Bach, que M. Fœrster jouait avec 
M"' Jacountchi Kofl', une toute jeune flUe de beaucoup d'avenir. Une jeune élève 
russe de M""' Viardot, M"" Zabel Rachatte, a charmé l'assistance par la fine et 
élégante interprétation de plusieurs mélodies françaises et russes, dont le 
public a redemandé plusieurs. 

— On nous écrit de Rennes que le concert d'adieu, au bénéfice d'une 
bonne œuvre, donné par M"= Pilet-Comettant après quarante-cinq ans de 
professorat dans cette ville, a été un véritable événement. Les meilleurs 
artistes virtuoses et tout l'orchestre, sous l'habile direction de M. Tappon- 
nier-Dubout, avaient tenu à honneur d'offrir gracieusement leur concours à 
Mme pilet, si appréciée par son talent, si grandement estimée par son 
caractère. Le triomphe de M™" Pilet a été complet dans le concerto qu'elle 
a joué avec orchestre et chœur, dans les compositions pour deux pianos 
exécutées avec M, Tapponnier et dans le beau trio de Mendelssohn avec 
deux artistes du plus grand mérite, le violoniste M. Confesse et le violon- 
celliste M. Montecchi. 

— Au bénéfice de l'Association des Dames françaises. M™ Montigny de 
Serres, l'êminente pianiste, donnera un concert à la salle Erard le ven- 
dredi soir, 6 mars, avec le concours de MM. Whife, Taffanel et Goquelin 
aîné. Au programme, le concerto de Beethoven, accompagné par l'orchestre 
conduit par M. Taiïanel, et diverses pièces empruntées au répertoire clas- 
sique et moderne. On peut trouver des billets à la salle Érard et chez les 
éditeurs Durand et Schœnewerk, (Prix : 20, 10 et S francs.) 

— Mardi 3 mars, dans la salle des fêtes du Grand-Hôtel, soirée de bien- 
faisance donnée par MM. Kahne, mandoliniste, avec le concours de 
M^^s de Lys, Julia Delépierre, Ballières, Ferrari, Fursch-Madi, Galitzin, 
de Gradowski, Nathalie Lévy, et de MM, Mounet-SuUy, Delaquerrière et 
Gçsselin. 

NÉCROLOGIE 
Une dépêche de Varsovie a apporté cette semaine à Paris la nouvelle de la 
mort de la baronne de Kronenberg, que les habitués de l'Opéra se rappellent 
bien avoir connue sous le nom de Joséphine de Reszké. Cette chanteuse fort 
distinguée, à la beauté si opulente, avait fait, croyons-nous, son éducation 
musicale en Italie. C'est à Milan que M. Halanzier, alors directeur de 
l'Opéra, avait été l'engager, et c'ost le 21 juin 187S qu'elle avait débuté à ce 
théâtre, d'une façon très brillante, dans le rôle d'Ophélie i'Hamlet, qui lui 
avait valu de vifs éloges de la part de M. Ambroise Thomas, après quoi 
elle joua Guillaume Tell et Faust. Bientôt elle parut, toujours avec le même 
succès, dans les grands rôles dramatiques du répertoire, les Huguenots, la 
Juive, l'Africaine, Don Juan, puis elle créa le personnage de Sita dans le 
Roi de iMliore de M. Massenet. C'est à la suite de cette création quelle 
disparut tout à coup de la scène. Elle s'était mariée, avait épousé le baron 
de Kronenberg, et avait renoncé complètement aux triomphes du thêâtr-; 
et aux applaudissements du public. Elle a succombé, ces jours derniers, aux 
suite d'une couche terrible, 

— Un des artistes les plus actifs et les plus instruits de l'Italie, Giulio 
Roberti, vient de mourir à Turin, à l'âge de soixante-sept ans. Né à Barge 
le 14 novembre 1823 et destiné d'abord au barreau, il l'abandonna pour 
suivre son goût pour la musique, et fut élève de Luigi-Felice Rossi. Com- 
positeur, écrivain fort distingué, didacticien passionné, il parcourut sa 
carrière tour à tour en Italie, en Angleterre et en France. On lui doit deux 
opéras : Pier de' Médici (Turin, 1849), et Petrarca alla corle d'amore (id., 18SS), 
une messe à quatre voix, des mélodies vocales, des chœurs, diverses com- 
positions religieuses, deux quatuors pour instruments à cordes, etc. Comme 
écrivain spécial, il a collaboré à la Gazzelta d'Italia et à la Gazzetta musicale, 
et il a publié un livre plein d'intérêt: Pagine di buona fede a proposilo di 
musica, écrit avec vigueur et vivacité. Il est aussi l'auteur d'un Corso ele- 
mcntare di musica vocale. Giulio Roberti a été dans son pays l'un des pro- 
pagateurs les plus actifs et les plus infatigables du chant choral, pour 
lequel il s'était pris d'une véritable passion. 

— Un artiste distingué, à la fois virtuose remarquable et compositeur, 
le violoncelliste belge Jules de Svi'ert, vientde mourir subitement à Ostende, 
de la rupture d'un anévrisme. Né à Louvain le 15 août 1843, de Swert 
avait été un des meilleurs élèves de Servais au Conservatoire de Bruxelles, 
où il remporta, en 18S8, un brillant premierprix ; pendant plusieurs années 
il ht à l'éBranger de grandes tournées artistiques, qui lui valurent beau- 
coup de succès. Il avait le titre de violoncelle-solo de l'empereur d'Alle- 
magne, et était directeur de l'Académie de musique d'Ostende. Il a écrit 
pour son instrument de nombreuses compositions, entre autres deux con- 
certos avec orchestre, ainsi qu'un drame lyrique, les Albigeois, qui a eu du 
retentissement. 

HE^■RI Heugel, directeur-gérant. 

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(B. Herzmanskï), éditeur de musique, Viense 

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Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de posta en sus. 



SOMMAIEE- TEXTE 



I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (4' article), Julien Tiersot. — II. Semaine 
théâtrale: La retraite de M. Paravey; M. CarTalho, directeur de l'Opéra-Comique, 
H. MORENO; premières représentations de Passionnijinent, k l'Odéon, Mtisotte, au 
Gymnase, la Petite Poacette, à la Renaissance, Paris port de mer, aux Variétés, 
et reprise de Camille Desmoulins, au Ghâtelet, Paul-Emile Chevalier. — IIL Une 
famille d'artistes : Les Saint-Aubin (12" artiolej, Arthur Pougin. — IV. Revue des 
Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de ch.\nt recevront, avec le numéro de ce jour: 

NE PARLE PAS 

nouvelle mélodie de H. Balïhasar - Florenxe, paroles de C. Fuster. — 
Suivra immédiatement : BoboW se marie, n" S des Rondes et Chansons 
d'avril, musique de Cl. Blanc et L. Dauphin, poésies de George Auriol. 



PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de piano: Plus heureux qu'un roi! nouvelle polka de Philippe Fahrbach. — 
Suivra immédiatement: Chant d'avril, de Théodore Lack. 



LA 



MESSE EN SI 

DE J.-S. BACH 

(Suite) . 



MINEUR 



L'œuvre de Bach apparaît au premier abord comme un 
superbe monument musical, aux proportions grandioses, d'une 
superbe ordonnance, chargé d'une profusion d'ornements 
exécutés par la main d'un maître, jamais semblables, tou- 
jours renouvelés, et cependant en merveilleuse harmonie avec 
le style général. Ce n'est pas, pour employer une expression 
familière aux écrivains descriptifs, de « symphonie de la 
pierre » qu'il s'agit ici, mais d'une véritable symphonie de 
voix et d'instruments, évoquant l'idée d'une cathédrale ou 
tout au moins donnant, par les sons, une toute semblable 
impression. 

Le Kyrie eleison s'élève comme un portique. Nulle entrée ne 
saurait le surpasser en majesté ni en grandeur. Toutes les 
voix du chœur et de l'orchestre s'élèvent ensemble, dès la 
première note, en un accord large et puissant. Elles mon- 
tent, se répondant et se combinant sur un mouvement lent, 
qui presque aussitôt s'arrête. Et, après ces quatre mesures 
qui font pénétrer l'auditeur, comme de force, dans l'atmos- 
phère musicale dans laquelle se déroulera l'œuvre entière, 
l'orchestre attaque, sur un nouveau rythme, un thème sévère 
et expressif, d'une grande beauté de forme, sur lequel s'écha- 
•faudera toute la suite du morceau, l'un des plus développés 



qu'ait écrits Bach. Les instruments à anche et les flûtes 
dialoguent et se combinent avec les violons, mélangeant leurs 
sonorités en un ensemble harmonieux ; après un long prélude, 
les voix entrent successivement, calmes, malgré l'abondance 
des notes qui s'accroît à mesure que le morceau s'avance. 
Il se développe largement, d'un soufQe qui grandit suivant 
une progression constante et régulière et semble ne devoir 
s'arrêter jamais. Sur une cadence subite des voix, l'orchestre 
rebondit : il reprend, en les modifiant, les dessins du pré- 
lude ; sur quoi les voix, rentrant de nouveau, forment comme 
un second étage qui s'élève symétriquement au-dessus du 
premier épisode, reproduisant les mêmes motifs mais avec 
une disposition toujours nouvelle, jusqu'à ce qu'enfin, le 
développement normal étant épuisé, les voix, l'orchestre et 
l'orgue s'unissent une dernière fois en un élan harmonieux, 
montant vers le ciel et formant au monument musical un 
couronnement admirable et d'une incomparable élévation. 

Ou entre, et à mesure qu'on avance on est étonné par la 
richesse des ornements, l'abondance des motifs, la beauté du 
style fleuri, aussi bien que par la magnifique ordonnance de 
l'ensemble. Ce sont partout des arabesques infiniment 
variées accompagnant les figures principales, souvent même 
plus apparentes, mais s'harmonisant toujours à merveille. 
Ici, dans le Christe eleison, les violons, simplement sou- 
tenus par les basses et les harmonies de l'orgue, exécutent 
un dessin en notes égales, aux formes souples et élégan- 
tes, se combinant avec les voix des soprani chantant en 
duo. Plus loin, dans le Laudamus (e, un seul violon, dans un 
chant divinement expressif, concerte avec la voix de second 
dessus, et souvent absorbe pour lui-même le plus clair de 
l'attention. Une flûte dialogue avec les violons en sourdines 
et les pizzicali des basses, puis avec le ténor et le premier 
soprano, dans le Domine fili unigenite aux tons clairs et lumi- 
neux. Puis, c'est l'expressif hautbois d'amour qui chante avec 
la voix d'alto dans le Qui sedes ad dextram patris, où l'abon- 
dance des notes vocalisées ne fait qu'ajouter à la beauté 
plastique des harmonies et des formes. On a supprimé au 
Conservatoire un air : Quoniam tu solus sanctus, où la basse 
concerte avec un cor et deux bassons, par crainte que cette 
combinaison singulière de sonorités ne parût anormale et peu 
sérieuse : en quoi je pense qu'on a eu tort, la sonorité en 
question ne pouvant être au contraire, ce me semble, que 
curieuse et nouvelle pour nous. Les soli sont moins nom- 
breux dans le Credo que dans le Gloria : il n'y a à citer là 
que le solo de basse : Et in spiritum sanctwn, accompagné par 
deux hautbois d'amour, dont le thème initial fait songer par 
avance à Mozart (comparez le duo des Noces de Figaro : SuH' 
aria, etc.), et le duo pour voix de femmes : Et in iinum dmninum, 
qui ne me paraît pas être parmi les morceaux les plus inté- 



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LE MENESTREL 



ressants de la Messe. Avec le /ienedictus (du Sancias) pour voix 
de ténor, dont l;i partie de violon-solo rappelle par le carac- 
tère et le rythme les plus belles sonates pour violon de Bach, 
et l'admirable Agnus Dei pour contralto, avec ses répliques 
graves et sérieuses par tous les violons, nous aurons cité tous 
les morceaux isolés de voix seules concertant avec les ins- 
truments qui paraissent, dans l'architecturegénérale de l'œuvre, 
comme des colonnes aux formes diverses, chargées d'orne- 
ment nombreux, sur lesquelles, de loin en loin, l'attention 
s'arré'e et se repose. 

Mais les parties qui se détachent avec le plus d'éclat de 
l'ensemble de l'édifice musical, ce sont les morceaux où toutes 
les voix du chœur et de l'orchestre sont réunies. Ceux-ci ont un 
éclat prodigieux. Les chœurs, écrits presque tous à cinq 
même à six parties, se combinent avec les instruments, qui, 
loin de doubler servilement les voix, les accompagnent pres- 
que toujours par des dessins et des rythmes indépendants ; 
et quand ces parties innombrables, entonnées tour à tour, 
sont unies en un ensemble polyphonique d'une prodigieuse 
richesse, voilà qu'entrent enfin les trompettes, qui, par leurs 
dessins hardis exécutés dans la région suraiguë de l'instru- 
ment, viennentajouler encore aux splendeurs de la sonorité. 
Gomme dit un personnage de Shakespeare décrivant une 
chasse et le tumulte des cors : « Jamais je n'entendis un 
désaccord aussi musical, un si harmonieux fracas. » 

Pourtant ce n'est pas la seule beauté des combinaisons 
sonores, pas même l'intérêt du travail polyphonique, qui cons- 
tituent le principal intérêt de ces morceaux : des thèmes 
admirables impriment à chacun d'eux leur caractère parti- 
culier, toujours très accusé, et leur communiquent leur 
beauté tour à tour superbe, éclatante et sereine. Le Gloria in 
excelsis commence ainsi par un mouvement véhément et cha- 
leureux; puis, après le développement d'un motif d'allure 
assez scolastique, les éclats des voix et des instruments 
s'apaisent et laissent se dérouler un nouveau chant au 
rythme ondulant, à !a tonalité un peu vague, doux et expres- 
sif et aux contours très purs. Ce chant, qui tout d'abord 
faisait partie d'un ensemble harmonique, se détache bientôt, 
et, chanté d'abord par les voix féminines, devient un sujet de 
fugue : fugue étonnante, dont le thème a la beauté calme 
d'un chant de prière, dont les contre-sujets en style fleuri 
ont une grâce fine et délicate, et qui se développe, limpide 
et calme, toujours, dans le même mouvement soutenu. « Et 
in terra pax hominibiis bonœ voluntatis, » chantent les voix- et 
leur mélodieuse fugue donne, en effet, l'impression d'une paix 
profonde. Vers la fin, les trois trompettes répondent partrois fois, 
très doucement, comme un écho, aux cadences progressives 
des voix, et cela est d'une sonorité délicieuse, d'une couleur 
à demi éteinte, mais toujours lumineuse et très nette, d'un 
charme véritablement séraphique. 

Tout autre est le Cum sancto spiritu, qui renferme aussi une 
fugue à cinq voix, mais cette fois sur un thème fortement 
rythmé, très en dehors, lourdement martelé par les voix, et 
qui se déroule en une énorme masse sonore, d'un seul bloc. 
Le premier morceau du Credo, bâti sur le thème de l'into- 
nation liturgique, introduit tour à tour par toutes les voix et 
soutenu par un dessin massif et continu des basses en notes 
égales, forme une entrée grandiose au chant du Symbole, et 
le Resiirrexit, avec son thème franc, bien rythmé par 'les 
batteries de l'orchestre, son luxe extraordinaire de notes s'en- 
chevêtrant et s'harmonisant entre les diverses parties, ses 
triomphants éclats de trompettes, forme un digne pendant 
au premier chœur ou au finale du Gloria. 

Mais le plus beau modèle du genre est peut-être encore le 
premier mouvement du Sanctus, à six voix, d'une plénitude 
de sonorité et d'une force de rythme incomparables, sans 
recours aux procédés artificiels de la fugue, avec un sentiment 
intime d'allégresse et de grandeur, toutes choses qui en font 
une page absolument à part dans l'œuvre de Bach. Et, après 
les divers morceaux composant la suite du Sanctus et VArjnus, 



la messe s'achève sur un chœur contrepointé : Dona nabis 
paceni (la même musique avait été déjà entendue dans le 
Gloria sur les paroles Gratias agimus tibi, etc.) de style noble 
et sévère, à la conclusion duquel les trompettes, doublant 
les voix aiguës, viennent donner un nouvel et dernier éclat. 
L'on pénètre enfin au cœur de l'œuvre, on atteint à la plus 
grande profondeur du sentiment dont elle est intimement 
animée lorsqu'on aborde les morceaux lents, où l'accent de 
la prière domine, où vit une religiosité plus sincère et plus 
ardente. Ce sentiment s'était déjà montré dans le Gloria, lors- 
qu'après le mélodique duo du Domine fili unigenite les voix du 
chœur, chantant : Qui lollis peccata mundi, s'épandaient en 
larges ondes harmonieuses au-dessus desquelles se dérou- 
laient, dans une sorte de calme hiératique, les fines broderies 
de la flûte. Mais c'est dans les épisodes du milieu du Credo 
que l'art de Bach atteint à sa plus sublime élévation : dans 
le mystique Incarnatus est, où un dessin persistant des violons 
accompagnant les lents accords des voix, met un accent aus- 
tère et grave, et le Crucifixus, si douloureusement expressif 
avec ses harmonies chromatiques, ses plaintes voilées de la 
flûte, émouvant par sa seule beauté, sans aucun effet exté- 
rieur, sans nul effort de recherche théâtrale. Et c'est enfin 
le dernier morceau, formé de trois mouvements difi'érents à 
travers lesquels tour à tour se déroule, avec une puissance 
singulière, le dernier épisode du drame de la vie et de la 
mort. D'abord un chœur dans le style a capella, accompagné 
seulement par les basses et l'orgue, grave, bien posé, sans 
d'ailleurs présenter un caractère spécialement tranché ; mais 
quand les voix arrivent aux paroles : Et expecto resurrectionem 
mortuorum, soudain résonne un accord inattendu et profon- 
dément troublant : le mouvement ralentit, les harmonies 
s'enchaînent avec un accent de terreur et de supplication, 
implacables, fatales. Bien des musiques ont été écrites pour 
le Lies irœ ; aucune, il me semble, ne donne une impression 
plus juste du vers : Quantus treinor est juturus, et cela sans 
trémolos, sans trompettes, rien que par la force des harmo- 
nies, du mouvement et de l'expression musicale. Cependant, 
cette idée de la résurrection ne nous est pas montrée définitive- 
ment comme si terrible : tandis que les voix repètent encore 
leurs paroles fatales, l'orchestre entre enfin tout entier, sur 
un mouvement vif et brillant, semblant célébrer cette résur- 
rection comme une victoire, chanter par avance les gloires 
de la vie future. 

* ' * 
Cette analyse, que je ne pensais pas, en l'entreprenant, 
devoir prendre un si grand développement, appelle , sur le 
sentiment intime de l'œuvre de Bach, des réflexions complé- 
mentaires que je suis obligé de renvoyer à un dernier ar- 
ticle. Je termine celui-ci en signalant le succès , peut-être 
plus considérable encore, de la seconde audition de la Messe 
au Conservatoire. Chœurs et orchestre ont rivalisé d'entrain 
et d'éclat, comme la première fois. M'"^ Landi et M. Auguez 
ont, dans leurs airs respectifs, obtenu tout particulièrement 
les applaudissements du public, non moins nombreux, atten- 
tif et enthousiaste qu'au premier concert. M. Warmbrodt, 
indisposé, avait été remplacé presque au pied levé, dans les 
soli de ténor, par M. Delaquerrière. 

L'on me prie de rectifier une erreur contenue dans mon 
dernier article. Le hautbois d'amour, dont on se sert au Con- 
servatoire n'a pas été construit par M. Mahillon, mais par 
M. Lorée, de Paris, sur les indications de M. Gillet, lequel 
travaille à reconstituer la famille entière des hautbois, depuis 
le type le plus aigu jusqu'au hautbois basse. M. Mahillon 
avait bien fabriqué un hautbois d'amour pour des exécutions 
similaires qui ont eu lieu à Bruxelles, mais ni M. Gillet ni 
M. Bas (qui a exécuté sa partie de deuxième hautbois d'amour 
sur le cor anglais), n'en ont fait usage. 

Je sais être l'interprète d'un nombre considérable du musi- 
ciens etd'amateurs en demandant au Conservatoire une nouvelle 
audition publique, en dehors de l'abonnement, de la Messe en 



LE MENESTREL 



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si mineur, les uns voulant l'entendre, d'autres la réentendre. 
Comme il y a à cela des précédents (la J/esse eti ré de Beethoven, 
la Symphonie en ut mineur de M. Saint-Saens), il ne parait pas 
douteux qu'un désir si légitime et si général reçoive satisfac- 
tion. L'on dit cependant que le comité de la Société des 
concerts, déjà consulté, se serait prononcé pour la négative. 
Mais nous ne pouvons pas le croire : pour quelle raison la 
Société voudrait-elle s'arrêter en présence d'un pareil succès? 
Ce serait absolument le monde renversé ! Nous voulons donc 
penser encore que les bruits qui ont couru à ce sujet sont 
sans fondement, ou tout au moins que la résolution du comité, 
si elle est telle, n'est pas définitive. 

(A suivre.) Julien Tiersot 



SEMAINE THEATRALE 



LA. RETRAITE DE M. PARAVEY 
M. CARVALHO DIRECTEUR DE L'OPÉRA- COMIQUE 

C'e^t huit jours après tous nos confrères de la presse, — voilà 
rinconvéuient des journaux hebdomadaires — que nous avons la 
douleur de vous annoncer un changement dans la direction de 
rOpéra-Comique. M. Paravey a été mis en demeure par le ministre 
des Beaux-Arts d'avoir à donner sa démission. Cet événement était 
d'ailleurs prévu et attendu depuis plusieurs mois ; on savait que 
M. Paravey en était réduit aux expédients les plus divers, s'ap- 
puyant d'un côté sur une agence tliéàtrale , qui avait fait de ce 
théâtre d'État une véritable maison de tripotages, et de l'autre sur une 
entreprise de claque qui ne donnait pas pour lien ses services 
financiers. M. Paravey était de forme aimable, mais de fond peu so- 
lide; il n'avait qu'une idée très imparfaite de la droite ligne et du 
souci qu'on doit avoir de ses engagements. Nous fûmes à même de 
nous en apercevoir très peu de temps après son entrée aux affaires 
et nous n'avons jamais pensé que sa direction eût en perspective des 
jours longs et prospères, — ayant cette conviction, qu'on traitera 
peut-être de naïve, que le meilleur moyen d? roussir en toutes choses 
est encore de rester honnête homme. M. Paravey s'en va, ne le re- 
grettons pas. 

Regrettons-le d'ajulant moins que M. Bourgeois, avec une louable 
décision, lui a trouvé un successeur en moins de huit jours, et 
que ce successeur, chose peu ordinaire, se trouve être le candidat 
de l'opinion publique. On a remis en place M. Carvalho, le directeur 
auquel nous devons à peu près toutes les œuvres qui ont laissé 
une trace lumineuse dans l'histoire musicale de notre temps. On 
l'avait dépossédé un peu brutalement et sans raison d'un théâtre 
qu'il avait rendu prospère. On le lui rend au moment oîi la ruine 
s'y mettait. Tout est bien et on n'a que des félicitations à donner à 
M. Bourgeois. Puisse-t-il avoir la main aussi heureuse pour l'Opéra ! 

Il va sans dire qu'il y avait, comme toujours, une nuée de can- 
didats sur les rangs. Il serait inutile d'en donner ù présent la liste 
complète. M. Gunzbourg en était naturellement ; cet étonnant 
imprésario, qui jouait à Saint-Pétersbourg les opéras des compo- 
siteurs français, sans leur reconnaître de droits, même au mépris 
des engagements pris avec les éditeurs de ces opéras, semble 
pourtant bien mal venu à prétendre à la direction d'une scène sub- 
ventionnée de Paris. Signalons-le d'une façon toute particulière à 
la méfiance du ministre des Beaux-Arls, quand il s'agira de pour- 
voir à la vacance de la direction de l'Opéra. 

H. MORENO. 

Odkon. Passionnément, comédie en quatre actes, de M. A. Delpit. — 
Gymnase. Musotte, pièce en trois actes, de MM. Guy de Maupassant et 
S. Normand. — Chatelet. Camille Desmoulins, drame historique en six 
actes, de MM. Blanchard et Mailland. — Renaissance. La Petite Poucette, 
vaudeville-opérette en cinq actes, de MM. Ordonneau et Hennequin, 
musique de M. Raoul Pugao. — Variétés. Paris part de mer, revue en 
trois actes et sept tableaux, de MM. Monréal et Blondeau. 

C'est dans un de ses romans, qui obtint une très grande vogue, 
que M. Delpit a découpé les quatre actes montés par M. Porel. 
Comme je présume qu'il n'y a que fort peu des lecteurs de ce journal 
qui n'ait lu Passionnément, je demande la permission de ne point 
vous raconter l'histoire de Maud Vivian et ses petites canailleries. 
C'est d'ailleurs toujours un peu le même fait divers que celui de 
l'aventurière se faufilant dansle monde pour y affoler les fils, y rui- 
ner les maris et finalement se faire épouser par un brave homme 
na'if qui n'aura, le jour oîi il s'apercevra du piège dans lequel il est 



tombé, qu'à jeter à la porte la malfaisante créature. Le roman, avec 
tous ses développements, ses analyses et ses descriptions, peut va- 
rier la thèse jusqu'à l'infini ; le théâtre, plus réservé dans ses 
moyens d'une durée limitée, n'a point de telles ressources, aussi la 
comédie nouvelle nous a-t-elle laissé une impression de déjà vu qui 
n'a pas été sans lui nuire considérablement. L'interprétation 
donnée à Passionnément n'est d'ailleurs pas, malheureusement, pour 
en faire valoir les mérites; exceptant M"« Déa-Dieudonné et Kesly, 
MM. Calmettes et Reney, la pièce nous a semblé assez modeste- 
tement défendue. 

Si l'Odéon ne parait pas avoir été très heureux, le Gymnase, au 
contraire, paraît tenir un grand et légitime succès avec Musotte, de 
MM. Guy de Maupassant et Jacques Normand. C'est non seulement 
un succès d'auteurs dramatiques que les deux écrivains ont rem- 
porté, mais c'est aussi un succès de lettrés fins et délicats, d'ana- 
lystes subtils et francs, de philosophes et de moralistes protonds. 
Si le drame, en soi, est d'un intérêt poignant, la forme toujours 
exquise naturellement et raffinée simplement, ne fait qu'augmenter 
l'attrait du spectacle, de même encore que la mise en œuvre très 
adroite et sans aucune recherche, sans aucun subterfuge, sans au- 
cune invraisemblance flagrante, fait, une fois le point de départ 
admis et laissant de côté quelques menus détails, fait marcher l'ac- 
tion droit à son but avec une simplicité, une netteté, une vérité et 
un intérêt indéniables. Je sais bien qu'il se trouvera des esprits 
chagrins pour dire que le second acte apparaît, avec ses histoires 
de sage-femme ex-danseuse et de nourrice normande, d'une utilité 
contestable, je sais encore que ces mêmes épilogueurs chercheront 
à démontrer que la conduite du héros n'est point absolument sym- 
pathique en ce qui regarde Musotte, je sais toujours que cette pauvre 
Musotte pourra donner prise à leur critique infinitésimalement éplu- 
cheuse à propos d'une décision un peu tardive ; mais ce que je sais 
bien aussi, c'est que la salle entière, le soir de la première, a été 
absolument subjuguée, empoignée, sans qu'il lui soit possible de 
se reprendre une seconde seulement et qu'il en sera très certaine- 
ment ainsi à toutes les représentations. La pièce de MM. Maupassant 
et Normand n'est peut-être point tout à fait un chef-d'œuvre, mais 
c'est réellement une œuvre dans l'acception noble du mot: œuvre 
essentiellement d'analyse, pleine de pitié, d'amour, de sagesse, de 
droiture, de délicatesse et d'abnégation dont la brillante réussite 
semble démontrer comment, dans notre théâtre moderne, il faut 
entendre l'observation psychologique si fort en honneur. 

Voici l'argument, résumé le plus brièvement possible. Jean Mar- 
tinet, le soir même de son mariage avec Gilberte de Petitpré, au 
moment oîi il va prendre congé des siens, emmenant sa fiancée, 
apprend qu'une pauvre orpheline qu'il a séduite et avec laquelle 
il a vécu trois années, est à l'agonie, après avoir mis au monde un 
fils qu'elle jure être de lui, et désire ardemment le voir une dernière 
fois. Jean cbnnaît Musotte et la sait la plus honnête, la plus loyale, 
comme elle fut la plus tendre des amies. Il court au chevet de la 
mourante qui lui fait promettre qu'il s'occupera de l'enfant et même 
demandera à sa jeune femme protection pour lui. Musotte morte, 
Jean vient annoncer la vérité avec tant de sincérité, et une telle 
noblesse de sentiments, que Geneviève malgré les hésitations des 
siens, malgré la jalousie qu'a pu faire naître l'évocation de Musotte, 
se jette dans les bras de son mari dont elle élèvera le fils. 

La troupe du Gymnase a joué excellemment cette pièce très déli- 
cate. Je doute qu'on puisse trouver ailleurs un ensemble aussi 
séduisant. M""== Pascd, Raphaël Sisos, Darlaud, Desclauzas et 
MM. Duflos, Noblet, Nertann, Noël et Plan, ne méritent que des 
éloges et peuvent s'attribuer, à bon droit, plusieurs des rappels qui 
ont suivi le baisser du rideau. 

Profitant de tout le tapage fait autour de l'interdiction de Tlier- 
midor, M. Floury, en directeur malin, s'est empressé de remiser 
Jeanne d'Aro aux magasins des décors et accessoires, pour monter 
Camille Desmoulins, un vieux drame de MM. Blanchard et Mailland 
qui date des environs de 1830, fut repris en 1850 et eut l'honneur 
d'être joué à la Comédie-Française. C'était un défi porté aux mes- 
sieurs qui s'amusent à jeter des sifflets sur la scène et aux partisans 
« du bloc » et pourtant tout s'est bien passé. Desmoulins, Robes- 
pierre, Danton et leurs acolytes ont pu lancer sans encombre leurs 
phrases redondantes mais pas bien méchantes, on n'a fait que les 
applaudir sous les traits de MM. Brémont, Bouhyer, Raymond, 
Deshayes,Scipion, Alexandre, M"- Désirées et Montcharmont traver- 
sent fort agréablement l'action à laquelle M. Floury a su donner 
un cadre très curieux, surtout dans les lableaux représentant le 
Tribunal révolutionnaire et la cour de la Conciergerie. 



76 



LE MENESTREL 



Au théâtre de la Renaissance nous avons eu un nouveau vau- 
deville-opérette de la façon de MM. Ordonneau et Hennequin, agré- 
menté de musique par M. Raoul Puguo : la Petite Poucette. Agréable 
soirée, en somme, passée en compagnie d'une toute petite artiste, 
M"" Mily-Meyer, qui a du piquant et de l'esprit. La pièce n'est faite 
que pour elle, mais personne ne s'en plaint. Les époux Roumigoux, 
charbonniers à Aurillac, ont sept iîlles dont ils éprouvent le besoin 
de se séparer, n'ayant plus de quoi subvenir à leurs besoins. Ils 
les dirigent alors sur Paris sous la conduite de leur petite sœur 
cadette, la forte tête de la famille, qui saura bien les préserver 
de toutes les embûches et leiîr trouver des situations. La Petite 
Poucette n'y manque pas, en effet, et elle arrive à son but au milieu 
des plus étonnantes aventures que vous puissiez imaginer. La mu- 
sique de M. Pugno contient quelques bonnes pages et des couplets 
qu'on a fait bisser à M"" Mily-Meyer, la grande triomphatrice de 
la soirée. Enveloppons ses camarades d'ombre et de mystère. 

Aux Variétés, Ma Cousine a fini par céder le pas à Paris port de mer 
et si M. Meilhac a lieu de n'en être point très enchanté, tandis que 
MM. Monréal et Blondeau peuvent s'en réjouir, M. Bertrand, lui, 
n'a qu'à se frotter les mains avant, pendant et après. Une revue, 
fût-elle la plus amusante du monde, ne se raconte pas ; aussi ne 
vous ferai-je pas suivre Paris pilotant dans sa bonne ville la Manche 
qu'il tient à garder chez lui. Tout au plus me contenterai-je de vous 
énumérer, parmi les clous nombreux de la soirée, ceux qui ont porté: 
les plaques d'égout électrisées, l'arrivée sur terre de Cupidou Las- 
souche qui vient pour essayer de remédier à la dépopulation, la 
« barque du Dante » de Delacroix, en tableau vivant, les doléances 
du concierge des ruines de la Cour des Comptes, les pérégrinations 
de l'ouvreuse (Albert Brasseur). . . du fameux chalet de nécessité, le 
mariage civil fait en musique par Baron, les peintres express Favraut 
et Rouby, Cooper en professeur de baisers, le fameux truc des courses 
de chevaux, le duel des gendarmes belges et hollandais (Duplay et 
Raiter ) les parodies de l'Obstacle avec l'impayable Albert Bras- 
seur, A. Guyon, Marcelin et Petit, de Miss Helyctt avec M"' Saulier 
et Florent, et, enfin, le pas ultra-moderne dansé par la suggestive 
Larive. J'ai cité chemin faisant, pas mal de noms, j'y ajouterai 
celui de la belle M"= Lender, et de l'amusant Raimond, la commère 
et le compère, de MM. Ghalmin, Brunais, Darras, de M"'^ Crouzet 
et de M"' FoUeville conduisant tout un bataillon de jolies femmes. 

Paul-Émile Chevalieiî. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 
VII 

Ces raisons, et aussi un certain ébranlement de sa santé, déter- 
minèrent M"^* Durot à se retirer dans toute la force de la jeunesse. 
Elle avait été reçue sociétaire en 1811. Dès les premiers jours de 
1819, elle adressait en ces termes sa démission à ses camarades : 
A Messieurs les memires du Comité du théâtre royal de l'Opéra- Comique. 

Paris, le 8 janvier 1819. 
Mes chers camarades, 
Ma santé délabrée au dernier point me met dans la nécessité de prendre 
ma retraite. Je ne m'y suis décidée qu'après avoir épuisé tous les moyens 
de soulagement. 

J'ose espérer que vous ne verrez aucun obstacle à ce projet, et j'attends 
de votre justice que ma pension de retraite soit fixée par vous au taux de 
quinze cents francs. C'est celui déterminé par Messieurs les gentilshommes 
de la chambre pour la pension dont le roi daigne me gratifier (1). 

Si vous le jugez nécessaire, je ferai communiquer au comité les certificats 

des divers oCSciers de santé que j'ai dû obtenir, et qui sont passés sous les 

yeux de Monsieur le duc d'Aumont et de Monsieur le marquis delaFerté. 

Aussitôt que nous serons fixés sur ces préliminaires, je remettrai ma 

' démission dans la forme prescrite par notre règlement. 

Je suis bien cordialement, mes chers camarades, 

votre très humble servante, 

F= DURET S'-AUEIN. 

Le Comité ne voulut pas sans doute consentir à accepter la 
démission de M°"= Duret, et il semble qu'un débat assez long se 
soit engagé à ce sujet, car, quelques jours après, elle faisait, par 
le billet suivant, évidemment adressé à l'un des régisseurs, demander 
la réunion d'une assemblée générale des sociétaires : 

(1) M"° Duret faisait partie de la chapelle royale, comme elle avait fait partie de 
la chapelle impériale. 



Ce 18 janvier 1819. 
Monsieur, 
Je vous prie de vouloir bien demander en mon nom une assemblée géné- 
rale à mes camarades, pour demain. Vous m'obligerez infiniment. 
J'ai l'honneur de vous saluer, 

C. DUUET S'-AUBIN. 

Il est supposable que M""= Duret se proposait d'insister, dans cette 
assemblée, sur l'acceptation de sa démission. Quoi qu'il en soit, 
qselques jours après, la lettre suivante, qui avait sans doute pour 
destinataire le duc d'Aumont, gentilhomme de la chambre, spécia- 
lement chargé de la surveillance de l'Opéra-Comique, semble in- 
diquer que dès ce moment M"" Duret a consenti à retirer sa 
démission : 

Monseigneur, 
Avant d'avoir reçu la notte que Votre Excellence a eu la bonté de me 
faire remettre, je connaissais sa détermination, elle m'avait déjà été 
transmise de la part de Monsieur de la Ferté. 

Je soumets à Votre Excellence le modèle de la lettre que je me propose 
de faire insérer dans les journaux. J'y ai supprimé le paragraphe qu'elle 
a bien voulu m'indiquer, et j'espère qu'elle sera maintenant conforme à 
ses désirs. 

Je reste avec le regret bien profond d'avoir été l'objet d'une discussion, 
dont les résultats ne pourront, j'ose l'espérer, ni influer sur votre bien- 
veillance, ni altérer votre bonté pour moi. 
Je suis avec respect, 
Monseigneur, 

De Votre Excellence, 

La très humble et très 
obéissante servante. 
F'= Duret Saint-Aubin (1). 
Paris, ce 27 janvier 1819. 

Les résistances que les camarades de M'™ Duret opposèrent à 
l'offre de sa démission montrent en quelle estime ils tenaient son 
talent et quelle valeur ils attachaient à ses services. Elle consentit 
donc à la retirer. Mais bientôt un incident douloureux vint lui faire 
reprendre le projet auquel elle n'avait renoncé qu'en présence de 
leurs instances affectueuses. Le chagrin causé par la perte d'un fils 
unique, venant porter un coup terrible à sa santé, dont l'état était 
toujours languissant, la détermina à la retraite, et cette fois d'une 
façon absolue. « M""" Duret, disait le Journal de Paris du 2ô sep- 
tembre 1820, vient de donner sa démission, motivée sur l'état de sa 
santé. Les sociétaires de Feydeau ont longtemps hésité à l'accepter, 
mais ils y ont été contraints par les instances réitérées de M™" Duret. 
Le public perd une cantatrice distinguée, et dont l'âge semblait 
encore faire espérer un assez long service. » A ce moment en effet,. 
M'"" Duret n'avait pas encore tout à fait accompli sa trente-cinquième 
année. Elle n'en persista pas moins dans sa résolution de quitter 
non seulement la scène, mais aussi la chapelle royale, fit régler sa 
pension de l'un et de l'autre côté, et renonça définitivement à tout 
service actif. « Ses talents, disait alors un biographe, ne sont pour- 
tant pas entièrement perdus pour le public, car elle transmet à ses 
élèves la bonne tradition de chant qui lui avait mérité une si belle 
réputation. » Toujours est-il que plus jamais on ne la revit au 
théâtre. 

Déjà à cette époque sa sœur, quoique plus jeune d'âge et de 
carrière, avait depuis trois ans quitté l'Opéra-Comique et dit adieu, 
à la scène, oîi ses services, malgré tout l'éclat des premiers jours, 
avaient été moins brillants que ceux de son aînée. Alexandrine Saint- 
Aubin, devenue M""= Joly, n'avait pas vu s'affermir, dans ses nou- 
velles créations, la renommée qu'elle s'était acquise si rapidement 
dans le rôle de Cendrillon, et ceux qu'elle établit successivement dans 
la Victime des arts, dans Jean de Paris, dans les Rivaux d'un moment, 
Lully et Quinaull, les Béarnais, les Rosières, ne semblèrent pas justifier 
l'espoir que tout d'abord on avait mis en elle. Cependant, par égard 
sans doute pour le nom qu'elle portait, ses camarades avaient décidé 
de la recevoir au nombre des sociétaires, lorsqu'un affront qu'elle 
reçut précisément à ce sujet vint la déterminer à prendre prématu- 
rément sa retraite. Un écrivain contemporain, en appréciant ses ser- 
vices ainsi qu'on va le voir, nous met au courant de cette intrigue 
de coulisses peu édifiante : — « Son succès dans le rôle de Cen- 
drillon fut prodigieux et presque sans exemple : mais elle ne réalisa 
point entièrement les espérances qu'on avait conçues de son talent 
naissant. Avec des grâces et de la gentillesse, elle n'avait cependant 
ni l'âme, ni la verve de sa mère, ni la voix de sa sœur, et ne parais- 
sait point appelée à soutenir une aussi haute réputation. Une injus- 
tice qu'elle éprouva d'un homme qui retint l'ordre de réception 

(1) Ces trois lettres sont inédites. 



LE MENESTREL 



77 



qu'elle avait pour le théâtre Feydeau, et fit recevoir à sa place une 
actrice fort médiocre, pour laquelle il avait une bienveillance parti- 
culière, détermina M'"'= Joiy, en 1817, à renoncer à la carrière dra- 
matique... » (1). 

Il est probable que « l'homme » dont il est ici question n'était 
autre que le marquis de La Ferté, personnage bien connu par sa 
nature intrigante et peu scrupuleuse, et que sa situation officielle 
rendait tout-puissant à l'Opéra-Comique; quant à 1' « actrice fort 
médiocre » dont le nom n'est pas prononcé, ce ne pouvait guère 
être que M""- Paul Michu, qui fut en effet reçue sociétaire en 1817, 
au mépris des droits de M""' Joly, plus ancienne qu'elle, comme 
pensionnaire, de quelques années. Quoi qu'il en soit. M'"" Joly ne 
crut pas de sa dignité de supporter une injustice qu'elle pouvait 
envisager comme une injure; elle se retira simplement, sans éclat, 
mais non sans regrets peut-être, préférant briser une carrière qu'elle 
considérait désormais comme impossible. 

(A suivre.) Arthur Pougi.n. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts du Chàtelet. — Le 18" concert de l'Association artistique 
a été un des plus parfaits de la saison ; tous les morceaux ont été rendus 
avec un style excellent et un ensemble merveilleux: depuis la première 
note jusqu'à la dernière, nous ne croyons pas qu'il y ait eu une seule imper- 
fection à relever. Les œuvres interprétées appartiennent toutes au style 
descriptif, sauf l'adorable Suite en si mineur de Bach, dans laquelle l'excel- 
cellent flûtiste M. Cantié a obtenu son succès accoutumé. Il n'y a plus à 
analyser la Symplionie fantastique de Berlioz, sur laquelle tout a été dit ; 
elle a été 'rendue avec une grande intensité d'expression et une exacti- 
tude irréprochable. C'est une œuvre que l'on ne peut s'empêcher d'admi- 
rer lorsque l'exécution est parfaite, mais qui, si elle était dite avec négli- 
gence, ne provoquerait qu'un effet d'énervement et de souffrance morale. 
Entre l'œuvre maîtresse de Berlioz et le Chasseur maudit de César Franck, 
il y avait l'épaisseur des Murmures de la forêt de Wagner. Cette énorme 
fumisterie a laissé le public assez froid, il ne s'est pas laissé aller aux 
enthousiasmes délirants qu'on remarque chez les habitués de M. Lamou- 
reux ; en revanche, il a accueilli par des applaudissements réitérés l'œuvre 
de César Franck, qui est autrement écrite et autrement suggestive (pour 
employer le mot fin de siècle) que l'œuvre de "Wagner. Nous ne sommes 
qu'un admirateur modéré du maître français, nous trouvons que dans les 
derniers temps de sa vie, il a trop cédé aux influences d'outre-Rhin ; 
mais quelle entente merveilleuse de l'orchestre ! comme tout cela est écrit 
d'une façon magistrale, et force l'attention des esprits les plus prévenus ! 
Nous ne savons à quelle époque de sa vie Franck a écrit le Chasseur mau- 
dit; nous avons un vague souvenir de l'avoir entendu aux concerts de 
Pasdeloup; mais il ne nous avait pas frappé, comme au concert du 
Chàtelet, grâce à l'exécution remarquable de l'orchestre Colonne. Il y aurait 
à dire, sur cette œuvre remarquable, bien des choses que ne comportent 
pas les proportions restreintes de ce compte rendu. Après cette musique 
intense, on a écouté, comme toujours, avec un sentiment de détente phy- 
sique et de contentement intellectuel, le Rouet d'Omphale de M. Saint-Saëns, 
écrit avec cette sobriété, cette limpidité toutes françaises qui font le 
charme de bien des œuvres de ce compositeur. Le concert se terminait 
■çaxlesErinnyes, qui furentune des premières œuvres de M. Massenet et des 
meilleures. Avec Marie-Madeleine et les Scènes pittoresques, les Erinnyes reste- 
ront peut-être les meilleurs titres à la renommée que puisse invoquer 
M. Massenet. H. Barbedette. 

— Concerts Lamoureux. — La symphonie en mi bémol de Schumann a 
pour point culminant sa quatrième partie « écrite dans le caractère d'un 
morceau de musique destiné à figurer dans une cérémonie solennelle ». 
Le reste de l'ouvrage gravite pour ainsi dire autour de ce fragment, d'une 
prodigieuse ampleur et d'un coloris instrumental sombre et imposant. La 
phrase, d'abord à quatre temps, s'élargit pour entrer dans un rythme ter- 
naire et reparait à la fin sous son premier aspect dans un mouvement 
plus large. On s'explique le sentiment que Schumann a voulu produire 
par ces progressions grandioses quand on sait que ce morceau magistral 
lui a été inspiré par la vue de la cathédrale de Cologne et qu'il avait pro- 
bablement en vue la possibilité de son exécution sous les voûtes de cet 
édifice au moment de l'élévation au cardinalat d'un haut fonctionnaire de 
l'Eglise. La première partie de la symphonie est d'une envergure superbe ; 
on y remarque une transition enharmonique au ton de si majeur qui ramène 
le motif d'une façon assez inattendue. Le scherzo et le finale détonnent un 
peu, par leur allure joyeuse et familière, avec le caractère plus grave du 
reste, mais Schumann, prévoyant l'objection, a dit qu'il avait voulu introduire 
dans son œuvre quelques éléments populaires et qu'il croyait avoir eu en 
cela une heureuse idée. La troisième partie est un délicieux andante pour 
quatuor, instruments de bois et cors. Cette symphonie, dite lUiénane, a été 
écrite en cinq semaines et exécutée à Dusseldorff en 185L — M. Rivarde 

(1) Biographie universelle et portative des contemporains. 



a obtenu un beau succès dans l'exécution du concerto en la, pour violon, 
de M. Saint-Saëns. La composition est intéressante, bien que parfois un 
peu pénible à entendre par suite de l'attention qu'elle exige. Le virtuose 
l'a jouée avec distinction, dans un style sobre et avec une jolie sonorité. 
— Paysage et Ronde fantastique, de M. Emile Bernard, forment un tableau 
descriptif en deux panneaux, quelque chose comme un Puvis de Chavannes 
musical. La première partie est excellente, en ce sens qu'elle dépeint 
exactement et musicalement ce que l'auteur a voulu nous montrer ; quant 
à la seconde, elle est bruyante, peu originale, et ne nous présente plus 
que des images très effacées. La musique peut décrire un paysage, mais 
non pas l'action qui s'y passe. La Ronde fantastique de M. Bernard nous 
laisse l'impression d'un effort méritant, mais stérile, pour élargir le domaine 
descriptif de la musique. On a entendu au même concert l'ouverture de 
Sakountala, de M. Goldmark, le premier morceau de la Rapsodie norwégienne 
de M. Lalo et des extraits des Maîtres chanteurs, parmi lesquels se trouvait 
l'ouverture, qui ressemble à une brillante improvisation, bien que le plan 
en soit assez rigoureusement indiqué. Amédée Boutarei. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Au Conservatoire, Symphonie pastorale (Beethoven ); Ca/igu/a (G. Fauré;) Concerto 
pour violon (Max Bruch), par M. Hayot ; le Chanteur des bois (Mendelssohn) ; 
ouverture du Carnaval romain (Berlioz). Le concert sous la direction de M. Garcin. 

Au concert Colonne, ouverture des Francs Juges (H. Berlioz); Symphonie italienne 
(Mendelssohn); Eloa (Ch. Lefebvre), par M. Portejoie; le Chasseur maudit (César 
Franck) ; Au pays bleu (A. Holmes) ; concerto en mi mineur (Chopin), par M. Otto 
Hegner; fragment de Siegfried (R. Wagner): les Erinnyes (J. Massenet). 

Au concert Lamoureux, Sj-mphonie en mi bémol (R. Schumann) ; le Chêne et le 
Roseau (C. CheviUard) ; Danse macabre (Saint-Saënî-) ; Introduction du 3° acte de 
Lohengrin (R. Wagner); Prélude de Parsifal (R. Wagner); le Camp de Wallenstein 
(V. d'Indy); Prélude el Marche triomphale {M. Sieveking). 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 

a Nouvelles de Londres. — Les nombreux amis de sir Arthur Sullivan 
se sont félicités de cet exemple frappant de sa popularité à Londres : 
samedi dernier, trois de ses œuvres y étaient exécutées simultanément 
dans trois théâtres différents: à l'Opéra national loanhoe, au Savoy les Gon- 
doliers, et à Govent-Garden la Légende dorée. Il est vrai que le succès artis- 
tique d'Ivanhoe reste toujours fort contesté et que les Gondoliers sont loin 
d'être la meilleure des opérettes de l'auteur. Par contre la Légende dorée 
est une œuvre absolument distinguée et qui mérite la haute estime dans 
laquelle elle est tenue en Angleterre. C'est une cantate dramatique pour 
soli et chœurs basée sur un poème de Longfellow. L'œuvre est intéressante 
et pittoresque, si elle manque quelque peu d'individualité. Il n'y a rien 
d'étonnant après tout qu'ayant à traiter un sujet fantastique, dont Lucifer 
est un des personnages, le souvenir de Berlioz ait hanté sir Arthur Sulli- 
van. — Les Concerts populaires nous ont fait entendre lundi soir le nouveau 
quintette de Brahms, op. 111, en sol majeur, œuvre sombre et confuse. 
M. Joachim, très en forme, a exécuté avec un style admirable la fameuse 
chaconne de Bach. — La Société Philharmonique inaugure ce soir sa nou- 
velle saison de concerts par un programme peu intéressant. Du reste, il 
est convenu qu'on sera très avare de nouveautés, cette année-ci, la prin- 
cipale devant être une Symphonie-Epithalaine de Sgambati.— AuCristdl-Palace 
on exécutera samedi le troisième acte de Tannhàuser en entier et pour la 
première fois un concerto pour piano de Burmeister (?; et la Mort d'Ophélie 
de Berlioz. — M. Auguste Harris s'est rendu acquéreur des droits pour 
l'Angleterre de Manon et de Philémon et Baucis, qui seront probablement 
exécutés en français pendant la saison prochaine. Il est question du ténor 
Van Dyck pour le rôle de Des Grieux, qu'il a créé à Vienne. D'un autre 
côté, M. Harris a cédé à M. Carte et pour une somme très ronde, les droits 
anglais de la Basoche, qui suivra ou peut-être alternera avec Ivanhoé à 
l'Opéra national anglais. On assure également que M. Carte est en pour- 
parlers avec M. Beraberg pour l'acquisition de son opéra Elaine. Voilà ce 
qui venge la musique française de bien des perfidies locales. La partition 
d'Ivanhoé vient enfin de paraître, probablement après quelques retouches. 
Les éditeurs ont publié une note dans les journaux, par laquelle ils an- 
noncent avec une certaine fierté que le poids de la première éditioti dépasse 
quatre tonnes. Etrange façon d'apprécier la valeur d'une œuvre musicale... 
Au poids, alors? » A. G. N. 

— On sait que les lois autrichiennes ne garantissent plus la propriété 
artistique dix ans après le décès des auteurs. En conséquence, les œuvres 
de Wagner tomberont dans le domaine public, en Autriche-Hongrie, le 
13 février 1893. En prévision de cette échéance fatale, M°"= Cosima Wagner 
s'est rendue dernièrement à Vienne pour négocier avec l'intendance du 
théâtre de la Cour un traité de prolongation pour le monopole de Parsifal. 
Cette œuvre n'a été jouée jusqu'à présent qu'à Bayreuth, en vertu du droit 
d'exclusion accordé par Wagner au Festspielhaus, lequel droit s'étend 
pendant trente années à dater du jour de la mort de l'auteur. Parsifal cessant 
d'être protégé, en Autriche, à partir du 13 février 1893, M"'" Wagner a 
voulu obtenir des autorités autrichiennes qu'on respecte cette exclusion à 
laquelle son mari tenait tant. Les journaux ne disent pas si elle a réussi 
dans sa mission. 



78 



LE MENESTREL 



— Voici une anecdote qui remonte à l'époque difficile de la carrière de 
Richard "Wagner, et où l'on verrales moyens singuliers que lefutur auteur 
de la Tétralogie était obligé d'employer pour réussir à ne pas mourir de 
faim : En 183G, Richard Wagner était chef d'orchestre au théâtre de Mag- 
debourg, sous la direction de M. Bethmann. Ce dernier payait les appoin- 
tements très irrégulièrement; de fait, ses règlements se trouvaient toujours 
en retard. Wagner émargeait pour une somme insignifiante, avec laquelle, 
pourtant, il lui fallait subvenir à tous ses besoins, ne possédant pas le 
moindre avoir. Et avec cela toujours obligé d'attendre qu'il plaise au 
directeur de lui solder ses appointements. — « Il faut absolument trouver 
un remède à la situation », pensa Wagner; et, un soir qu'on ne jouait 
pas au théâtre, il se rendit chez le directeur Bethmann. Celui-ci n'était 
pas chez lui; il était allé au cabaret du Prince de Priisfe faire une partie de 
cartes avec quelques amis. Wagner courut l'y rejoindre et s'assit tranquil- 
lement auprès de son directeur, qui ne fit pas attention â lui, absorbé 
qu'il était, par son jeu. Bethmann venait de gagner: il ramassait l'argent 
et l'ajoutait à celui qui était déjà posé devant lui, sur la table, quand tout 
à coup Wagner se leva et rafla le tout, en glissant à l'oreille du directeur 
interdit: «A compte sur mes appointements, mon cher patron «.Bethmann 
regarda son chef d'orchestre d'un air qu'il s'efforçait de rendre souriant 
■ et tira, en silence, sa bourse de sa poche pour poser une nouvelle mise. 
Mais, de nouveau, Wagner abattit sa main sur l'argent en murmurant les 
mêmes paroles à son directeur. Il renouvela cette manœuvre tous les soirs, 
jusqu'à ce que le directeur se soit décidé — afin de pouvoir jouer aux 
cartes tranquillement — à lui solder régulièiement son dû. 

— Si le fait est vrai, il est au moins étrange, et il donne la preuve d'une 
singulière exaltation morbide. Les journaux de Vienne rapportent qu'une 
fort belle jeune fille de cette ville, qui étudiait le chant avec passion, 
s'est versé sur le visage le contenu d'un flacon de vitriol, se mettant dans 
un état à faire pitié. La raison qu'elle a donnée de cet acte de folie est 
qu'elle voulait vivre seulement pour l'art ! 

— La petite ville de Deventer, en Hollande, s'est offert le luxe d'une pre- 
mière représentation. Il s'agit d'un opéra-comique en trois actes, intitulé 
Caïla Laps, joué sous la direction du compositeur M. Henri van den Berg. 
L'auteur du livret est M. W. A. Liermur. 

— Des nouvelles de Saint-Pétersbourg apportent de nouveaux détails 
relatifs à la mort si regrettable de M"'= Joséphine de Reszké et à la façon 
presque dramatique dont ses frères ont appris cette triste nouvelle. Nous 
avons dit que l'ex-cantatrice, devenue baronne de Kronenberg, était morte 
brusquement à Varsovie, de suites de couches. Ce jour même, MM. Jean 
et Edouard de Reszké dînaient joyeusement, en compagnie, à Saint-Péters- 
bourg, et au dessert un des convives eut l'idée de porter un toast à 
M"" de Reszké, leur sœur, toast qui lui fut immédiatement expédié par télé- 
gramme. Une heure après, un autre télégramme arrivait à son tour de 
Varsovie. Chacun crut que c'était la réponse au toast, mais que l'on juge 
de la stupéfaction douloureuse des assistants, lorsqu'après l'ouverture de 
la dépêche, on y lut ces mots : « M""= Joséphine de Kronenberg, née de 
Reszké, est morte. » 

— M. Georgis, un compositeur de nationalité grecque, vient de présenter 
au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg un opéra de sa façon, qui a été 
accepté. Le titre de l'ouvrage est F Impératrice des Balkans; le sujet est tiré 
d'une nouvelle du prince de Monténégro. 

— Vient de paraître à Gand, à l'imprimerie Annoot-Braeckman, la 
3° livraison du tome II de l'excellent Catalogue descriptif et analytique du musée 
instrumental du Conservatoire royal de Bruxelles, rédigé avec le soin, la com- 
pétence et la clarté qu'on lui connaît par M. Victor-Charles Mahillon, 
conservateur du Musée, et orné de nombreuses gravures. 

— Signalons le très grand succès' qu'obtient en ce moment à Milan 
M""! Sigrid Aruoldsoa. Salle comble tous les soirs et ovations sans fin. 

— Les journaux italiens nous apprennent que le grand violoniste Baz- 
zini, directeur du Conservatoire de Milan, est en ce moment très sérieuse- 
ment malade. 

— Voici que cetie déplorable coutume de la claque, si fâcheusement 
vivace chez nous, s'implante décidément en Italie, après une série d'es- 
sais qui, jusqu'à ce jour, étaient reêtés à peu près infructueux. Voici com- 
ment le Trovatore termine son compte rendu de Condor, le nouvel opéra 
du maestro Gomes, représenté ces jours derniers à la Scala de Milan : — 
« Je ne peux clore cette chronique sans une protestation contre l'indécente 
etaque, qui, désormais officiellement organisée et stratégiquement disposée, 
a pris possession même du parterre de la Scala, jusqu'à ces derniers temps 
encore vierge de cette indigne importation d'outre- Alpes. » Le fait est que 
nos voisins auraient pu nous emprunter quelque chose de plus propre et 
de plus intelligent. 

— L'un des plus célèbres théâtres d'Italie, célèbre par son passé glorieux, 
celui de la Fenice de Venise, s'apprête à célébrer, l'an prochain, le cen- 
tième anniversaire l'e son existence. A cet effet il songe à remettre à la 
scène et à oll'rir à son publicl'opéra qui servit à son inauguration en 1792. 
Cet opéra, i Giuochi d'Agrigento, avait pour auteur Paisiello, l'émule, fameux 
de Guglielmi, de Sarti et de Ciraarosa. 



— A Florence, parles soins et sur l'initiative de la Société philharmo- 
nique, on se prépare à célébrer dignement cette année le centenaire delà mort 
de Mozart, et l'année prochaine le centenaire de la naissance de Rossini. 

— Au théâtre Cavour de Porto Maurizio on a donné, le 22 février, la 
première représentation d'un opéra en deux tableaux intitulé Oitona, dont 
l'auteur est M. Gorradi, lequel n'a que médiocrementà se louerdu résultat 
qu'il a obtenu, ce qui n'a pas lieu d'étonner, si l'on s'en rapporte à ces 
premières lignes du compte-rendu d'un journal italien : « Un opéra nou- 
veau, même de modestes proportions, est toujours un événement, événe- 
ment qui suffit à piquer la curiosité, et aussi à soulever de nombreuses 
critiques lorsqu'il s'agit, comme pour l'auteur à'Oitona, d'un maestro qui, 
sans connaître ni l'harmonie ni le contrepoint, en a écrit la musique, 
qui sans être lettré en a imaginé le livret, et qui, pour comble, en a 
même peint les décors! ...» Toute la lyre, quoi ! Mais cet homme univer- 
sel a conçu un ouvrage exécrable, dont l'exécution d'ailleurs a été horrible, 
et a produit un fiasco colossal. 

— Encore un lot d'opéras nouveaux qui n'attendent, en Italie, que le 
grand jour de la rampe. Alarico, il sanguinario, paroles de M. Romolo Cas- 
tagne, musique de M. Sanagli, qui doit être représenté au théâtre du 
Corso, de Bologne; Vindice, opéra en trois actes, musique de M. LTmberto 
Masetti, qu'on espère voir jouer au théâtre Brunetti, de la même ville ; 
A Santa Lucia, livret de M. Goffredo Cognelti, musique de M. Pierantonio 
Tasca; Graziella, paroles de M. Tommasi (et peut-être un peu aussi de 
Lamartine), musique de M. Vincenzo Maltese; Mariska, opéra en trois 
actes, paroles de feu Vincenzo Valle, musique de M. Giulio Tanara; Pier 
Luigi Farnese, paroles de M. Arrigo Boito, musique de M. Gostantino 
Palumbo; enfin, Tecla, musique de M. Alfredo Torri. — Ouf! 

— Una maestra concertatora e direttoressa d'orchestra, s'écrie le Trovatore! 
C'est un cas unique, au moins en Italie, un orchestre dirigé par une 
femme! C'est au théâtre Ravivati, de Poggibonsi (Toscane), que cala se 
voit. La directrice d'orchestre s'appelle Maria Eponina Rieschi. 

— M'"" Jeannette Thurber, qui a déjà doté New- York de si utiles insti- 
tutions musicales et qui poursuit avec une ardeur infatigable la tâche de 
créer un art national aux Etats-Unis, s'occupe actuellement de recruter 
un orchestre permanent pour New- York sur le modèle de celui de Boston. 
Cette nouvelle fondation prendrait le litre d'Orchestre symphonique national 
et serait placée sous la direction artistique de M. Max Erdmannsdôrfer. 

— En Amérique comme en Europe, on songe à fêter avec éclat le qua- 
trième centenaire de Christophe Colomb. Déjà, à New-York, un composi- 
teur italien est à l'œuvre, et tout occupé en ce moment à écrire la partition 
d'un grand drame lyrique, Cristoforo Colombo, qu'il espère faire représenter 
l'année prochaine à cette occasion. Cet artiste est M. Carlo Brizzi. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

La Commission des théâtres a terminé hier soir, à six heures, l'étude 
du cahier des charges destiné au nouveau directeur de l'Opéra. Un seul 
détail restait à fixer dans cette dernière séance : les rapports de l'Opéra 
avecle Conservatoire. Après une discussion fort longue, il a été décidé que 
le directeur de l'Opéra, dans les six mois qui suivront son entrée en fonc- 
tions, étudierait les moyens d'établii' une classe de chœurs analogue aux 
classes de danse déjà existantes. 

— La liquidation de la Caisse des retraites de l'Opéra se poursuit dans 
des conditions de régularité qui donnent une sécurité absolue pour l'ave- 
nir. C'est du moins ce qui ressort du troisième rapport présenté au minis- 
tère des Beaux-Arts par la commission chargée de cette liquidation. Nous 
en donnons un bref résumé avec chiffres à l'appui. 

L'avoir de la Caisse des retraites était, au {" janvier 1890, de 3 millions 
639,809 fr. 01. Au 1" janvier 1891, cet avoir était de 3,703,424 fr. 17. Cette 
augmentation de 66,615 fr. 16, pendant l'année qui vient de s'écouler, est 
due pour 31,675 fr, 1-5 à une hausse sur les valeurs et, pouf le reste, à la 
différence entre les recettes et les dépenses. En 1890, les recettes se sont 
réparties de la sorte : 

Intérêts et remboursement des rentes et obligations Fr. 144.286 88 

Subvention de l'État (timbre de 0,25 déduit) 29.997 » 

Subvention de la direction de l'Opéra 20.000 » 

Produit des retenues 32.201 90 

Produit des amendes 3.660 90 

ToT.iL Fr. 230.146 68 

En 1889, ces recettes s'étaient élevées à 229,679 fr. 08, Les dépenses de 
1890 sont ainsi justifiées : 

Arrérages de pensions Fr. 194.464 63 

Remboursement de retenues 533 94 

Frais divers (impression de rapports, etc.) 20S 10 

Total Fr. 195.206 67 

Excédent de recettes 34.940 » , 

En 1889, les dépenses avaient été de 187,982 fr. 7b, l'excédent des recettes 
de 41,696 fr. 33. Il a été inscrit pour 1890: dix pensions d'ancienneté 
(MM. Perrot, Lancien, Lalliet, Dihau, Dumas, Ponchaut, Merante; W^'=^ 
Jousset et de Bondé) ; quatre pensions de veuve (M"'=s Douchez, Germain, 
Gabiot, Lepinoy) ; une pension de réforme (M. Girard). 



LE MENESTREL 



79 



Au 31 décembre, le nombre des pensionnaires était de 186. A la même 
date, le nombre des tributaires est réduit à 240, ainsi répartis : 

Administration 2 

Silène 5 

Chant => 

Ballet 18 

Orchestre ''^ 

Danse 14 

Chœurs ''o 

Contrôle ^^ 

Bâtiment 2 

Costumes 5 

Décoration 16 

Figuration 1 

Le montant des retenues, calculé sur les traitements pendant le mois de 
décembre (46,740 francs) s'élève à 2,337 francs, soit, pour une année, à 
28,044 francs. La réduction s'accentue chaque année, non seulement par 
suite de la diminution dans le nombre des tributaires, mais encore par ce 
fait que ceux qui se retirent sont en possession de traitements plus élevés. 

— Parmi les causes qui ont amené la chute de M. Paravey à l'Opéra- 
Comique, quelques-uns de nos confrères mettent en avant le déficit laissé 
par la direction provisoire de M. Jules Barbier. Il est bon de préciser 
que ce déficit se montait en tout — on peut consulter les livres — à la 
somme de trente-sept mille francs. La réouverture du théâtre, qui devait 
avoir lieu le 1='' octobre, ne put être effectuée que le 15 du même mois, d'où 
soixante mille francs de fraisa payer sans aucune recette pour lescontre- 
balancer. Si on veut bien mettre en dehors ces soixante mille francs de 
perte, qui ne sont pas du fait de M. Jules Barbier, on trouvera alors que 
son administration, dans les plus mauvais mois de l'année, a donné 
23,000 francs de bénéfice, au lieu d'un déficit quelconque. C'était un point 
bon à éclaircir. 

— La seconde conférence que notre collaborateur Arthur Pougin a faite, 
mercredi dernier, au Théâtre d'application, sur Rameau et ses œuvres, a 
obtenu le même succès que celle qu'il avait consacrée précédemment à 
Lully et aux commencements de l'opéra français. Le conférencier a raconté 
en termes excellents là vie et la carrière de Rameau, il a montré les dilh- 
cultés et les obstacles de tout genre que le grand homme avait dû surmonter 
pour parvenir à se faire connaître, il a lavé sa mémoire des calomnies 
dont elle a été l'objet, il a fait saisir l'importance du rôle de réformateur 
joué par Rameau dans la nature et la contexture de l'opéra français et qui 
a si bien préparé la venue de Gluck et de ses chefs-d'œuvre, enfin il a 
insisté sur ce fait que Rameau, musicien français, né et élevé en France, 
a des droits tout particuliers à notre respect et à notre reconnaissance. 
Chemin faisant, le conférencier interrompait son discours pour donner, par 
une citation intéressante, plus de poids à ses jugements et à ses affirma- 
tions. C'est ainsi qu'il a fait entendre, successivement, un duo superbe 
é'Hippolyte et Aricie, chanté par M. et M""= du "Wast; l'air célèbre de Castor 
et Pollux: « Tristes apprêts, pâles flambeaux », superbement dit par M°"= du 
Wast; celui de Castor, fort bien chanté par M. du Wast; un air adorable 
des Fêtes d'Hébé, délicieusement détaillé par M"» Bilbaut-Vauchelet, et un 
duo exquis du même ouvrage, par M'""'^ Bilbaut-Vauchelet et du Wast; 
sans compter le charmant Tambourin si fameux, fort joliment exécuté par 
M'"' Juliette Barat. Le conférencier et ses interprètes ont été l'objet des 
manifestations sympathiques et des applaudissements du public. 

— M"'" Melba est de retour à Paris, après une saison des plus brillantes 
au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg. On annonce sa prochaine rentrée 
à l'Opéra de Paris dans Rkjoletto. 

— Signalons deux études fort intéressantes qui viennent d'être consacrées 
au regretté Léo Delibes dans deux publications importantes : l'une, de 
M. Francis Thomé, dans la Revue de famille àm^&s par M. Jules Simon ; 
Vautre, de notre collaborateur Arthur Pougin, dans le numéro 6 de la 
Revue encyclopédique, recueil très luxueux et fort intéressant. Cette dernière 
est accompagnée d'un fort joli portrait de l'auteur de Laknié, d'un auto- 
graphe et d'un fac-similé de son écriture musicale, ainsi que de la liste 
complète et détaillée de ses œuvres, telle que nulle part elle n'a été 
publiée. 

— M. Henri Kaiser, second grand prix de Rome, est nommé professeur 
de solfège au Conservatoire, en remplacement de M. Lavignac, qui, comme 
nous l'avons annoncé, succède comme professeur d'harmonie à M. Théodore 
Dubois, nommé lui-même à la classe de composition du regretté Léo Delibes. 

— C'est jeudi et vendredi que M™ Krauss a donné, au Grand-Théâtre 
de Nantes, les deux représentations que nous avions annoncées. Elle a 
chanté le premier jour l'Africaine, elle second, Faust. Le triomphe de la 
grande cantatrice a été complet, et les Nantais lui ont fait un accueil 
enthousiaste. 

— A Marseille, c'est M"" Adelina Patti, (jui jeudi, a triomphé. Elle avait 
été engagée, au prix de douze mille francs, dit-on, pour un concert donné 
au théâtre Valette. La salle était archi-comble, le succès do la diva a 
été colossal et la recette a dépassé 22,000 francs. 

— On a donné dimanche dernier, au Grand-Théâtre de Nantes, la pre- 
mière représentation d'un ballet nouveau en trois tableaux, les Consci-its 
de Jagennc, dont la musique a été écrite par M. BoUaërt, première con- 
trebasse à l'orchesire de ce théâtre. 



— M. Gigout fera entendre chez lui, le mardi-saint, les élèves de son école 
d'orgue. Les récitals que le maître organiste a l'habitude de donner en 
Angleterre, chaque année, au mois de mars, auront lieu, cette année, en 
avril, M. Gigout étant attendu le 14 et le 16 mars à Bordeaux, le 19, à 
Nantes, et ayant également promis son concours dans d'autres villes pour 
des saluts de charité. C'est M. Boëlmann qui, pendant l'absence de M. Gi- 
gout, suppléera le maître à son cours d'orgue. 

CONCERTS ET SOIRÉES 

Samedi dernier, à la salle Erard, audition très intéressante d'œuvres 
de M""= Augusta Holmes. La première partie était composée d'œuvres 
détachées, dont la plupart étaient connues : la seconde était exclusive- 
ment consacrée à l'Hymne à la Paix, composée pour les fêtes de Florence. 
Les chœurs étaient conduits par M. Colonne; les pianos d'accompagne- 
ment tenus par M"'° Holmes et M. Maton. — Dans la première partie, 
M">= Edouard Colonne a obtenu un grand et légitime succès dans plusieurs 
mélodies; on a admiré l'excellente méthode et le beau talent de l'éminent 
professeur. Le succès a été également très grand pour les autres interprètes 
qui ont fait valoir les œuvres de U'"' Holmes. H. B. 

Le 27 février dernier, très brillant concert donné par M'"" Roger- 

Miclos. M. Fournets, dans un air de Bizet et dans plusieurs mélodies de 
Tagliafico qui ont été plusieurs fois bissées, s'est fait applaudira outrance, 
et M. Rémy a joué, sur le violon, une sonate de Beethoven et Vlntroduction 
et Rondo capriccioso de M. SaintSaëns qui lui ont valu un fort beau succès. 
M™ Roger-Miclos avait composé un programme de nature à mettre en 
relief les divers aspects que peut présenter son talent. Elle a étonné ceux 
mêmes qui ont le plus l'habitude de l'entendre. Nous avons apprécié tout 
spécialement la manière dont elle a rendu le Carnaval de Schumann, plu- 
sieurs pièces de Chopin, un Caprice de M. Pfeiffer, une jolie piécette de 
M. B. Godard, la Fée de M. Le Borne, et la H' Rapsodie de Liszt. 

Am. b. 

— Nous lisons dans l'Événement sous la signature de M. Louis Besson : 
« La dernière séance donnée par Marmontel avait spécialement pour but 
de faire connaître deux artistes étrangères, M™^ Van Arnhem, cantatrice 
américaine, dont l'éducation vocale fait le plus grand honneur à M^^ de 
Lagrange et à M. Pluque, de l'Opéra, pour la mise en scène. Bien rare- 
ment il nous a été donné d'entendre une voix d'un timbre aussi sympa- 
thique et conduite avec autant d'art. M™' Van Arnhem possède le charme, 
la bravoure ; nous lui prédisons de grands succès. La seconde artiste étran- 
gère présentée par Marmontel était M"* Pignat, jeune pianiste russe, du 
Conservatoire de Moscou, qui, à la recommandation du célèbre artiste Da- 
vidofï', suit depuis trois ans les leçons de Marmontel. A l'heure présente, 
M"" Pignat est une des plus vaillantes virtuoses formées à l'école de ce 
maître, qui compte à son avoir presque toutes les célébrités modernes 
du piano. Expression, style, entente parfaite des nuances, bravoure impec- 
cable, M'i" Pignat possède toutes ces qualités, et très certainement son 
talent hors pair lui vaudra de grands succès, maintenant surtout que la 
critique parisienne lui a décerné son diplôme de virtuosité. » 

— L'Institut musical continue le cours de ses intéressantes séances d'é- 
lèves à la salle Pleyel. 11 y a peu de temps c'était l'audition très remar- 
quable des élèves du cours que fait à l'institut de M. et M°"= Oscar Comet- 
tant, notre maître éminent Marmontel père; cette semaine, c'était aux 
élèves du cours du distingué professeur M. Dolmetsch à se faire entendre. 
Citons M""!' Coindriau dans un morceau de Rubinstein, Vincent dans le 
Passepied de M. Dolmetsch, Versini dans la Fanlaisie-Valse du même com- 
positeur, Trubert, Dussol, Masson, Lefort, etc., qui, toutes, ont témoigné 
d'un excellent enseignement. Une mention spéciale est due à la char- 
mante fille de M. Jules Cohen, qui a joué à ravir, ainsi que son jeune frère 
Jules. M"= Andrée a chanté ensuite, de manière à mériter les honneurs 
du bis, une jolie mélodie. Un chœur de Victor Massé a été fort bien chanté 
par les élèves du cours de solfège que fait, à l'Institut musical, M""= Louise 
Gomettant. Un ténor doué d'une voix exceptionnellement jolie, M. Des- 
champs, et M. Ten Brink, le jeune et brillant violoniste, prêtaient à cette 
audition leur concours gracieux. 

— Très brillante audition, dimanche dernier, des élèves du cours de 
l'excellent maître. M'"" Julien. Plusieurs de ces jeunes filles sont déjà de 
véritables artistes; citons parmi celles qui ont été le plus applaudies : 
M"" Panton, dans l'allégro de concert de Guiraud et dans Autrefois, une 
charmante pièce d'Antonin Marmontel; M»" Fauvei dans un prélude de 
Mendelssohn; M" Engrand, dans l'alIegro de Saint-Saëns: M"' Tisserand, 
dans la Chanson slave d'Antonin Marmontel; M"'= Gillette qui a joué d'une 
façon délicieuse une bourrée de Bach et l'Impromptu d'.4.ntonin Marmontel, 
et enfin, le fils de la maison, jeune enfant, qui a très bien rendu une valse 
de Chopin et qui donne l'espérance de devenir un véritable artiste. 

— De Bordeaux. Le septième concert de la Société Sainte-Cécile a eu 
lieu avec le concours de M. I.Philipp, de Paris, un musicien remarquable 
que nous entendions pour la première fois à Bordeaux. M. Philipp a in- 
prété avec une éclatante virtuosité et avec un style personnel bien inté- 
ressant la Fantaisie hongroise, de Liszt, et a montré l'extrême finesse, la 
grâce presque féminine de son jeu dans plusieurs pièces de Chopin. Son 
succès a été très grand et d'autant plus flatteur qu'il était obtenu peu de 
jours après celui de M'"" Menter. E. R. 



80 



LE MÉNESTREL 



Soirées et i.oncerts. — Audition très brillante, dimanche dernier, salle Pleyel, 
des nombreuses et excellentes élèves de M"" Donne. 11 est difficile de faire un 
choix parmi toutes ces jeunes filles, chez qui l'on trouve les qualités que donne 
une éducation solide et sérieuse. Nous avons cependant remarqué surtout M"" Del- 
dicq, Ziègler, t'ernet, Ejtmiu, Jozin.Degouy, Desplats, Bareillier, et deux jeunes 
Russes, M""' Goldenweiser, qui ont dit d'une façon remarquable la jolie taren- 
telle à deux pianos de M. Georges Pfeiffer. Une mention spéciale est due à 
M"" Juliette Barat, qui a joué avec beaucoup de délicatesse un aimable Impromptu 
de M. Grandjany. ainsi qu'à M"° Got qui a exécuté avec elle, d'une façon très 
remarquable, le Scherzo de M. Saint-Saëns. — L'excellent professeur, M"« Turgis, 
a consacré une matinée d'audition aux œuvres de M. Georges Pfeiffer. Parmi les 
morceaux les plus applaudis, nous ciLeroi]s la Séix'iiadc tunisienne, Bruits d'ailes, 
Imjuiétude, mélodie, etc., interprétées par les jeunes pianistes de façon à faire le 
plus grand honneur à l'enseignement de M'"'' Turgis. — Lundi 2 mars, très inté- 
ressante soirée à l'École classique de musique el de déclamation delà rueCharras. 
Ont été particulièrement applaudis les élèves de MM. Sadi Pely et Chautard, les 
excellents professeurs de déclamation, M. Lancien et ses élèves. M"" llardel, 
harpiste de talent, élève de M"^' Laudaux, M"" Louise Martin et M™" Gallois, élèves 
de M. Chavagnat, M"" Vuillaume dans la romance de.W/ffiioii, M"" Vives et M"'°Tal- 
bom Richard, dans le solo du chœur de la Mandragore de Jem de Nivelle, élèves 
de M. Marcel, le remarquable professeur de chant. — Mardi dernier, au Grand 
Véfour, nombreuse réunion de la Dvtlernve, présidée par M. Paul Dislère, conseiller 
d'État. Après le dîner, concert des plus réussis. Le jeune compositeur Charpen- 
tier, retour de Rome, a été chaleureusement fêté après l'audition de plusieurs de 
ses œuvres interprétées par M. Lauwers, M"" Vaudeville, Olin, Campion et 
M""" Lauwers. Le Crucifij: de Faure a été admirablement chanté par MM. Lauwers 
et Gogny, qui ont dii le bisser. — Très grand succès pour M"° Blondelat, au 
concert de bienfaisance organisé au Mans par M"° la comtesse de Saial-Guilhem. 
La jeune pianiste a interprété avec beaucoup de goiit une polonaise de Chopin et 
la ravissante bluette de Lack, l'Oismu-ilouelic. — M. André Bloch,le jeune premier 
prix du Conservatoire, a été doublement fêlé à son concert du 21 février, à la 
salle Érard. Comme pianiste d'abord, en interprétant d'une façon charmante un 
programme assez long où brillaient la Vakc-Caprive de Rubinslein et la marche 
funèbre de Chopin; comme compositeur ensuite, avec une5«i/<' orientale en trois 
parties pour violon, rendue par M"' Magdeleino Godard, accompagnée par l'auteur. 
La parlie vocale du concert était confiée à M"* Eléonore Blanc. 



NECROLOGIE 

Nous avons le regret d'annoncer la mort de M. Louis-Antoine Yidal, 
dilettante fort distingué, violoncelliste amateur et à ce titre ancien élève 
de Franchomme, qui s'est fait remarquer par la publication d'un ouvrage 
extrêmement important et par sa nature et par le luxe matériel dont il 
avait su l'entourer : les Instruments à archet, les feseurs, les joueurs d'instru- 
ments, leur histoire sur le continent européen, suivi d'un catalogue général de la 
musique de chambre (Paris, Glaye, 1876-78, 3 vol. in-4° avec 120 eaux-1'ortes). 
Cet ouvrage, qui n'était pas à l'abri de toute critique, est néanmoins le 
premier qui ait été publié en Europe sur ce sujet et qui ait été conçu sur 
un plan aussi vaste. Il est d'ailleurs bourré de documents, et les eaux- 
fortes qui l'accompagnent et qui sont l'œuvre de feu Prédéric Hillema- 
cher, constituent elles-mêmes une série de documents précieux, reprodui- 
sant un grand nombre de portraits historiques dont la réunion aujour- 
d'hui serait à peu près impossible. Vidal, qui avait publié depuis lors un 
autre ouvrage intéressant, la Luthei'ie et les Luthiers (1889, in-8°), avait pré- 
paré tous les éléments d'une histoire du piano, à laquelle il travaillait 
activement en ces dernières années. Il avait formé une collection très 
curieuse et très précieuse d'étiquettes d'anciens luthiers, dont il avait 
donné de nombreux fac-similé dans son grand ouvrage. Vidal était né à 
Rouen le 10 juillet 1820. A. P. 

— Un artiste modeste et excellent, Charles-Victor Boulart, ancien vio- 
lon-solo de l'orchestre de l'Opéra-Comique et ancien membre de la Société 
des concerts du Conservatoire, est mort cette semaine à Paris, à l'âge de 
68 ans. Il avait obtenu le premier prix au Conservatoire, vers 1845, à peu 



près à l'époque où sa sœur, M"" Boulart, qui devait épouser plus tard 
M. Mayer, régisseur général de l'Opéra, obtenait elle-même un premier 
prix de chant et débutait de la façon la plus brillante à l'Opéra-Comique, 
pour aller faire ensuite les beaux jours du théâtre de la Monnaie, de 
Bruxelles. 

— ■ Les journaux italiens enregistrent les suicides de deux musiciens. 
A Parme, s'est tué un jeune élève du Conservatoire de cette ville, Al- 
fredo Muna'ri, né à Reggio d'Emilie, qui était doué d'une magnifique voix 
de basse et à peine âgé de 22 ans. A Trieste, un corniste nommé Leo- 
poldo Cagnoli, né à Cento et âgé de 36 ans, s'est précipité du haut du 
couloir des secondes loges du Théâtre-Communal dans le vestibule du 
rez-de-chaussée, et est resté mort sur place. 

— On annonce la mort, à Naples, d'une cantatrice qui jouit naguère en 
Italie d'une renommée éclatante, due à un talent solide et châtié, Rita 
Gabussi, sœur cadette du compositeur Vincenzo Gabussi, artiste fort dis- 
tingué, qu'on appela le Schubert de l'Italie, et dont la quasi-célébrité 
s'établit bien plus, en effet, par ses mélodies chaudes et pénétrantes que 
par quelques opéras d'une valeur très secondaire. Le Trovatore, compatriote 
de Rita Gabussi, se trompe à son sujet d'une façon étrange en la faisant 
débuter en 1822 et en la disant âgée à sa mort de 81 ans. La vérité est que 
l'année 1822 est celle de sa naissance à Bologne, et que lorsqu'elle créa 
au théâtre San Carlo de Naples la Medea de Mercadante, en 18ol, elle avait 
seulement 29 ans, tandis qu'elle en aurait eu bO au compte de notre confrère. 
L'erreur de celui-ci est manifeste d'ailleurs, puisqu'elle épousa le baryton 
Achille de Bassini, lequel était né lui-même en 1820. C'est en 1842 que 
la Gabussi débuta au théâtre Re, de Milan, aujourd'hui dispai'u, dans un 
opéra de Coppola qui eut jadis un grand succès, Nina pazza pcr amore. Elle 
se fit entendre ensuite sur les principales scènes italiennes, notamment à 
la Scala de Milan et au San Carlo de Naples. Sa carrière fut, on peut 
le dire, aussi courte que brillante, et depuis longues années elle s'était 
retirée et fixée en cette dernière ville. 

— De Florence on annonce la mort d'un chanteur qui jouit naguère 
d'une véritable renommée, le ténor Gaetano Pardini, dont les succès 
furent retentissants surtout dans les opéras de Rossini. Né en 1809, Par- 
dini, qui avait paru triomphalement sur la plupart des grandes scènes 
italiennes, chantait encore VOtello de Rossini à la Scala de Milan en 1870, 
et le Barbier en 1872. Ce qui ne l'a pas empêché de s'éteindre misérable- 
ment, à l'âge de 82 ans, dans une maison de refuge de Florence ! 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

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SOMMITRE- TEXTE 



I. La Messe en si mineur de J.-S. Bach (5° et dernier article), Jui.itN Tiersot. — 
IL Semaine théâtrale : Coiiie d'avril, à l'Odéon, H. Mokeno; première représen- 
tation du Petit Savoyard, aux Nouveautés, et reprise du Petit Poucet, à la Gaîté, 
Paul-Emile Chevalii£ii. — IIL Une famille d'artistes: Les Saint- Aubin (13' article.i, 
Akthuk PouGiN. — IV. Revue des Grands Concerts. — V. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. * 

MUSIQUE DE PIANO 
Nob abonnés à la musique de PIA^o recevront, avec le numéro de ce jour : 
PLUS HEUREUX QU'UN ROI ! 

nouvelle polka de Philippe Fahhiiach. — Suivra immédiatement : Chanl 
d'avril, de Théodore Lack. 

' CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de chant: BobolV se marie, •a." S des Rondes et Chansons d'am-il, musique 
de Cl. Blanc et L. Dauphin, poésies de George Auriol. — Suivra immé- 
diatement : Faut-il rlianler?. . . dernière mélodie de Léo Delibes, poésie 
du V"= DE Borelli. 



LA MESSE EN SI MINEUR 



DE J.-S. BACH 
(Suite) . 



Cependant, si admirable que soit l'œuvre de Bach au point 
de vue de la beauté plastique, elle n'exercerait pas entière- 
ment sur nous son invincible attraction si elle ne valait que 
par les formes extérieures. Mais, so'js l'apprêt des combinai- 
sons infinies, elle cache une âme, et une âme qui vibre avec 
une rare puissance : c'est l'âme même de Bach, qui fut bien, 
certes, une des plus grandes qui aient existé sur notre 
monde terrestre ; c'est celle de toute une race et de tout un 
siècle, qui trouvèrent en lui, sans s'en douter, l'interprète 
de ce qu'ils ressentaient de plus grand et de plus fort. 

Je lisais récemment un nouveau livre d'études littéraires 
dont l'auteur est un des représentants les plus en vue de 
notre jeune critique contemporaine, M. Emile Fâguet, et là, 
dans une étude développée consacrée à M'"" de Staël, se 
trouvait résumé et. commenté ce livre: De l'Allemagne, qui 
révéla pour la première fois aux lecteurs français quelque 
chose du génie d'un peuple qui, jusqu'alors, leur était de- 
meuré à peu près complètement inconnu. Notons bien que 
le livre de M™ de Staël, écrit au commencement de ce 
siècle, au moment où Goethe enfantait ses premiers chefs- 
d'œuvre mais avant qu'il eut acquis la grande popularité qui 
suivit, antérieurement à Schiller et à tout le mouvement 
littéraire de son temps, à un moment où l'influence de la 



Révolution française, si déjà elle s'exerçait efficacement sur 
une élite, n'avait pas encore pénétré dans les masses, nous 
ouvre par là des vues intéressantes sur l'esprit allemand du 
dix-huitième siècle, évidemment encore vivace dans le peuple 
et ayant survécu jusqu'alors. 

Or, dans ces observations qui semblaient s'appliquer uni- 
quement à l'ancienne littérature allemande ou plus généra- 
lement à l'esprit national allemand, je retrouvais les traits 
les plus caractéristiques de Bach et de son œuvre. Rien 
d'étonnant, d'ailleurs, à ce que la musique d'un artiste de 
génie reflète avec cette fidélité l'état d'esprit du milieu dans 
lequel il vit, surtout s'il s'agit d'un musicien allemand. 
Victor Hugo, voulant caractériser par le nom d'un grand 
homme le génie particulier des nations européennes, a, pour la 
plupart, choisi un poète: il cite, pour l'Italie, Dante; pour 
l'Angleterre, Shakespeare; pour l'Espagne, Cervantes; pour 
la France, Voltaire. Pour l'Allemagne, il désigne Beethoven. 
L'auteur de la neuvième symphonie représente évidemment 
un esprit plus moderne; mais Bach, venu près d'un siècle 
avant lui, n'est pas un moins fidèle ni moins glorieux inter- 
prète de l'esprit allemand dans ce qu'il a d'originel et de 
véritablement national. 

« En France, le public commande aux auteurs, » observe 
M""* de Staël; et, en cela, elle constate une première différence 
entre l'esprit des deux races. Nous n'écrivons point pour nous, 
mais pour un public. Nous voyons toujours, en face de nous, 
le lecteur qui écoute, et nous -foulons lui plaire plutôt qu'à 
nous. L'écrivain allemand est un « solitaire ». Il ne connaît 
guère ni « règles » ni « modèles », n'imiie point, ne légifère 
point. Sa littérature, se rattachant parfois directement aux 
traditions du moyen âge, le plus souvent « prenait conscience 
d'elle en elle-même, et s'inspirait de soi ». 

A ces premiers traits Bach n'est-il pas déjà parfaitement 
reconnaissable? Solitaire, il l'était certainement, lui qui n'eut 
jamais de maître, se forma seul, guidé par son instinct, choi- 
sissant lui-même, parmi les musiciens nationaux, les modèles 
capables de féconder son génie, le plus remarquable type 
lïaulodidacti qui se soit jamais vu. Le public, il n'en n'avait 
cure : ses plus beaux chefs-d'œuvre, il les composa pour 
être exécutés une seule fois en présence de quelques amis 
et des paroissiens de son église : on en parlait une journée, 
ou peut-être on n'en parlait pas du tout : et puis il n'en était 
plus jamais question. Ne cherchant pas à plaire au public, 
Bach se bornait donc à exprimer ce qu'il sentait, et il le 
faisait d'autant plus spontanément et naturellement que lui 
non plus n'a point « légiféré » et qu'il semble, en écrivant, 
n'avoir obéi qu'à des principes vagues et obscurs que son 
génie, bien plutôt que sa volonté, a puissamment illuminés. 
Poursuivons. La littérature allemande est éminemment 



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LE MÉNESTREL 



« subjective ». Il en est de même de la musique de Bach, 
et la 3Iesse en si mineur nous en apporte des preuves éclatantes. 
Non seulement Bach n'écrit pas pour le publie, c'est-à-dire 
qu'il ne se préoccupe pas de rechercher les formes musicales 
propres à le séduire, mais encore il ne cherche pas la source 
de l'inspiration dans une idée extérieure, dans un texte 
littéraire à commenter et à traduire. En cela, il est tout 
l'opposé de Gluck qui, dans la préface d'Alceste, la véritable 
profession de foi de tout musicien « objectif », veut que la 
véritable fonction de la musique soit d'être «.réduite à secon- 
der la poésie». Dans la musique de Bach, les poésies tiennent 
fort peu de place : il se contente d'en indiquer le sentiment 
général, gai ou triste, calme ou véhément, mais ne cherche 
pas au delà. Cela ne l'empêche pas, assurément, de trouver 
des chants profondément expressifs et aussi troublants — 
davantage, pour certaines natures — que n'importe quelle 
musique de théâtre ; mais ces chants sont l'expression de 
sentiments intimes, d'ailleurs rarement définis avec préci- 
sion, et non la traduction d'idées primitivement étrangères 
à son esprit. 

A vrai dire, dans la ilesse en si mineur, quelques morceaux 
sembleraient venir infirmer cette thèse : par-dessus tout, cet 
admirable Expecto resurrectionem mortuorum , évocation si puis- 
sante des terreurs du jour du Jugement, puis la fugue du 
Gloi'ia : Et in terra pax hominihus, si belle dans son expression 
de sérénité et de paix éternelle ; quelques autres mouvements 
encore, notamment le début du Sanctus. Mais combien d'autres, 
même parmi les plus admirés, ne tirent pas leur origine 
première du texte sacré ? N'avons-nous pas vu que le beau 
chant de FAgnus Dei était emprunté à une cantate précédemment 
écrite par Bach sur des paroles allemandes ? que le Qui tol- 
lis, si harmonieusement suppliant, avait figuré aussi dans 
une œuvre du même genre? mieux encore, que le Crucifixus, 
l'un des plus poignants épisodes du Credo, avait appartenu 
non seulement à une cantate sacrée sur texte allemand, mais 
encore, en premier lieu, à une cantate profane destinée à 
célébrer l'élection du conseil municipal d'une petite ville 
saxonne ! Sans doute les paroles de la cantate sacrée ne sont 
pas sans rapport avec celles de la messe: « Pleurs, plaintes, 
peine, désespoir, angoisse et détresse sont du Christ le pain 
trempé de larmes » ; mais ce ne sont pas cependant ces 
paroles mêmes ; la traduction musicale n'est plus qu'une 
approximative adaptation. Ce n'est pas ainsi qu'en eût agi 
Beethoven qui, dans le suave et mystérieux Incarnatus est et 
le Crucifixus profondément pathétique de la Messe en ré, serre 
le texte d'infiniment plus près; ni Berlioz qui, dans son 
Requiem, nous fait une description complète du jour de la 
résurrection et du Jugement dernier. Bien entendu je ne cite 
pas ces noms pour exprimer une préférence — étant de ceux 
qui pensent qu'il est possible d'apprécier également des beau- 
tés de genres très différents, pourvu qu'elles soient également 
supérieures, — mais pour bien marquer le caractère parti- 
culier de l'œuvre de Bach comparé à celui d'œuvres plus 
modernes et dont l'esprit nous est plus familier. 

Enfin, dernier trait propre à la littérature allemande du 
XVI1I<= siècle: elle suivait son développement naturels sans 
avoir eu de Renaissance, trait singulier qui la met à part en 
Europe ». Or, comme le fait observer l'auteur du livre déjà 
cité, <! c'est la tradition de la Renaissance qui est une fausse 
route. Remarquez-vous que la littérature française n'est point 
une littérature populaire? Si elle ne l'est pas, c'est que nos 
littérateurs ont formé comme un monde à part, factice, inin- 
telligible à la foule. Dans un pays chrétien, ils ont été les 
disciples d'artistes païens ». L'art de Bach, au contraire, se 
rattache intimement aux traditions du moyen âce. Notons 
bien d'ailleurs que la musique, le plus jeune de tous les 
arts, ne subit que beaucoup plus tard une influence analogue 
à celle que la Renaissance eut sur les lettres et les autres 
arts en Italie et en France : ce n'est qu'au commencement 
du XVII« siècle que l'esprit de l'antiquité envahit son domaine. 



par la création de l'opéra en Italie; en Allemagne ce mouve- 
ment commençait seulement à se faire sentir à l'époque de 
Bach, et nous savons que lui-même y fut étranger. Il demeure, 
au contraire, fidèle aux anciennes traditions nationales, et 
l'on peut dire que son œuvre est l'expression dernière, la 
suprême manifestation de la musique comme l'avait conçue 
les vieux maîtres du XV« et du XYÏ^ siècle, les Josquin des- 
Prés, les Palestrina, les Roland de Lassus. Seulement, de son 
temps, l'instrument s'est perfectionné et enrichi ; à la poly- 
phonie vocale qui seule était pratiquée dans les temps anté- 
rieurs vient se joindre un élément instrumental qui en double 
la richesse et la puissance; et, dans cette forme admirable, 
que l'on n'a pas surpassée, que, dans son genre, on ne sur- 
passera jamais, il élève le monument définitif préparé par les 
siècles ; par un sublime et dernier effort, il porte cet art à 
son complet et absolu développement. 

Et, tout en s'appuyant sur le passé , l'œuvre de Bach 
rayonne sur l'avenir, et avec quelle intensité, nous le sa- 
vons. Incompris des hommes de son temps, c'est par l'admi- 
ration des maîtres ses successeurs qu'il parvient peu à peu 
à la gloire. Mozart le découvre; Beethoven, Mendelssohn,. « 
Schumann, révèrent en lui le Maître; Wagner n'est satisfait ■ 
de son œuvre qu'après que, par les Maîtres chanteurs, il a pu * 
montrer qu'il était de la même grande famille. Aujourd'hui 
l'école avancée l'acclame. Il n'est plus l'homme du dix- 
huitième siècle, le modeste cantor de Leipzig; pas davan- 
tage l'homme du passé, l'interprète élu des siècles écoulés: 
il est de notre temps; il est de tous les temps; il est éter. 
nel. 

Une autre audition, toute récente, vient de nous le mon- 
trer encore sous un jour nouveau. La Société nationale a m 
fait entendre dans son concert de samedi dernier, pour la '^ 
première fois publiquement en France, sa Cantate pour la fête 
de Pâques, une de ces innombrables cantates d'église dont on 
a déjà publié dix-sept volumes (de dix chacun) et dont on 
ne verra jamais la fin. Ces cantates, formées ordinaire- 
ment d'un chœur d'introduction développé, d'un ou deux 
airs avec récitatif, et d'un choral final, se chantaient les 
jours de fête au commencement de l'office de midi, au lieu 
et place du motet qui suffisait au cérémonial des dimanches 
ordinaires. Celle de Pâques que nous avons entendue n'est 
pas dans la forme habituelle : elle commence bien par un 
chœur contrepointé et se termine par un choral, mais les 
morceaux intermédiaires sont plus nombreux que dans la 
généralité des cantates, et, au lieu de renfermer des airs et 
des récitatifs, l'œuvre est entièrement chorale (on a fait exé- 
cuter un des versets par un ténor seul , mais simplement à 
cause des difficultés de l'exécution que le chœur n'eût vrai- 
semblablement pas rendue d'une façon satisfaisante.) 

Cette cantate est entièrement composée sur le thème d'un 
choial luthérien, qui lui-même n'est autre que le chant de 
la prose catholique : Victimœ paschali laudes, adapté au nouveau 
culte. Bach l'a traité, varié et transformé avec son art inépui- 
sable. Dans le premier chœur, le chant, posé par les soprani, 
est accompagné par les contrepoints des autres parties, lar- 
gement d'abord, puis dans un mouvement rapide où les voix, 
chautant AlleluiO; se répondent sur un rythme fortement mar- 
qué, avec l'expression d'une allégresse un peu lourde mais 
très communicative. Dans les versets suivants, chaque partie 
reprend à son tour le thème du choral dans un sentiment 
différent et avec des accompagnements variés. D'abord les voix 
de femmes, sur un mouvement de marche lente, se renvoient 
l'une à l'autre les notes chromatiques du début de la mé- 
lopée : puis les ténors entrent à leur tour, plus vivement, 
accompagnés par les broderies toujours souples et expres- 
sives des violons ; à un moment, le mouvement se ralentit 
à l'évocation de l'idée de la mort, puis il reprend plus rapide, 
mais toujours grave et sérieux. Dans le quatrième verset, 
toutes les voix chantent ensemble, en style fleuri; ensuite les 



LE MENESTREL 



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I 



'basses s'avancent, redisant l'hymne à l'unisson, lui donnant 
une expression de plus en plus sévère ; et toujours revient 
l'idée de la mort, avec des sonorités sombres et des accords 
douloureusement expressifs ; une dernière fois encore les 
soprani et les ténors alternent et unissent leurs voix en des 
arabesques aussi pures de forme que d'accent. C'est comme 
un cortège dans lequel chaque choeur défilerait à son tour, 
■chantant le même cantique, mais sur des tons et dans des 
mouvements différents, jjjsqu'à ce qu'enfla, tout le monde 
étant entré, toutes les voix s'unissent en un choral grandiose 
qui résume le sentiment de l'œuvre entière. 

La Cantate de Prfçifes est écrite pour les instruments à cordes 
et l'orgue, auxquels se joignent, par une combinaison sin- 
gulière, un cornet et trois trombones doublant les quatre 
parties vocales dans le premier chœur et le choral. Cela 
n'est d'ailleurs pas un fait isolé dans l'œuvre de Bach, et 
beaucoup d'autres de ses cantates sont accompagnées ainsi. 
M. Gevaert nous explique, dans son Nouveau Traité d'inslru- 
mentation, l'origine de ce système. « Un trait de mœurs propre 
à l'Allemagne était de faire exécuter, le dimanche et les 
jours de fête, par une bande de cornettistes et de trombo- 
nistes placés dans la tour de l'église principale, les chorals 
de l'église luthérienne. J.-S. Bach transporta cette combinai- 
son instrumentale dans ses cantates d'église, tantôt à titre de 
simple renforcement du chœur, tantôt en guise de quatuor 
obligé indépendant des autres parties orchestrales et vocales. » 
Ainsi employés, les instruments, s'ils ont parfois l'inconvé- 
nient de couvrir les voix, donnent au choral une puissance 
et un agrandissement considérables. 

La Société nationale n'a pas à sa disposition des moyens 
d'exécution comparables à ceux que la Société des concerts 
avait pu mettre en œuvre pour la Messe en si mineur ; ces 
éléments sont cependant supérieurs encore à ceux dont Bach 
disposait lui-même pour ses plus grandes exécutions musi- 
cales. Un chœur de douze voix était tout ce qu'il lui fallait, 
et on a de lui un écrit dans lequel il déclare que, s'il tient 
à avoir trois voix par partie, c'est afln d'être sûr d'en avoir 
au moins deux, au cas où l'un des chanteurs serait malade ! 
Quant à son orchestre, il se contente de deux ou trois pre- 
miers violons, et le reste à l'avenant. Il y avait plus d'exé- 
cutants que cela l'autre soir à la Société nationale, où les 
chœurs et l'orchestre, sous la direction de M. Vincent d'Indy, 
ont interprété dignement l'œuvre. 

Bach est une source inépuisable où se retrempera la mu- 
sique de tous les temps. Les musiciens de notre jeune école 
française le savent mieux que personne ; leurs hommages 
réitérés au vieux maître sont une preuve que, tout en regar- 
dant de préférence vers l'avenir, ils ne méconnaissent pas 
l'œuvre du passé dans ce qu'elle a de grand et de fort. 

Julien Tiersot. 



SEMAINE THÉÂTRALE 



CONTE D'AVRIL A L'ODÉON 
On vient de reprendre à l'OJéon cette jolie fantaisie du jeune 
poète Dorcliain, imitation très libre d'une comédie de Shakespeare, 
le Soir des Rois, laquelle était elle-même tirée d'une nouvelle de 
Bandello. Quand ce petit poème d'amour fut donné pour la pre- 
mière fois (en 1883, si notre mémoire est fidèle), ce fut un vrai 
régal pour tous les délicats. C'est qu'il est charmant dans sa forme 
vague et pour ainsi dire flottante comme un rêve, avec soa frais 
parfum de jeunesse, ses tours et ses détours exquis. Il nous réap- 
paraît aujourd'hui enveloppé de toute une nouvelle partition du 
musicien Widor, ce qui lui donne encore plus de séduction. Il ne 
s'agit plus cette fois, comme dans le principe, de quelque musique 
de scène vaporeuse écrite pour souligner le dialogue aux moments 
les plus tendres, sortes de mélodrames otx le musicien d'ailleurs 
avait su déjà se faire remarquer. Nous avons pour le coup toute une 
petite symphonie en règle, des ouvertures, des entr'actes, dix-neuf 
numéros au total, qui n'ont pas exigé moins que le déplacement de 



M. Charles Lamoureux avec tout son orchestre: soixante musiciens, 
c'est sur l'affiche. 

Passons rapidement en revue l'œuvre de M. "Widor ; elle vaut 
certainement qu'on s'y arrête. L'ouverture, le morceau le plus dé- 
veloppé de la partition, est aussi celui qui affiche le plus de pré- 
tentions ; ce n'est pas néanmoins celui que nous préférons, non 
plus que V appassionato qui sert d'entr'acle au troisième tableau. 
Ce sont là deux morceaux de la même famille, non dépourvus 
d'une certaine puissance, mais qui ne peuvent arriver à se tenir 
toujours dans la sphère élevée où on voudrait les tenir. L'orches- 
tration n'en est pas assez fondue et elle affecte parfois des tons 
crus qui ne satisfont pas pleinement l'oreille. Il fallait peut-être 
d'ailleurs ces contrastes violents pour faire mieux ressortir la grâce 
et l'originalité de certains autres passages. Voici par exemple une 
sérénade illijrienne, toute pimpante, une aubade d'une tendresse et 
d'une poésie exquise, une guitare, traitée en pizzieati, dont la pé- 
roraison inattendue est vraiment une charmante inspiration; voici 
encore une romance pour flûte tout à fait délicieuse, qu'on peut 
mettre à côté des plus jolis nocturnes de Chopin, et enfin une 
marche nuptiale, qui commence d'une façon un peu grêle, mais dont 
les développements superbes viennent couronner dignement cette 
petite partition, qui est l'œuvre d'un musicien peu banal, jamais à 
court d'idées neuves. Quand on retrouvera toutes ces pièces réunies 
en suite d'orchestre dans nos concerts symphoniques, on en appré- 
ciera encore davantage l'originalité et la saveur. 

La soirée s'est donc passée des plus agréablement jeudi dernier à 
rOdéon, et l'interprétation de Conte d'avril peut réclamer aussi sa 
part du succès. M"" Alice Lody, qui nous revient de Pétersbourg 
après une longue absence, a été ravissante de grâce émue dans le 
personnage de Viola. Elle a tenu sous le charme tous ses auditeurs. 
M. Marquet est beau cavalier, MM. Duard et Numa ont de la verve, 
M"" Dheurs a de la beauté et M"" Marty de la malice. Tout est 
donc pour le mieux dans le meilleur des Odéons, et M. Porel vient 
de faire une fois de plus œuvre de véritable artiste. 

H. MORENO. 

Nouveautés. Le Petit Savoyard, pantomime en quatre actes et cinq 
tableaux, de MM. Michel Carré et Henri Rémond, musique de 
M. André Gédalge. — G.utè. Le Petit Poucet, féerie en quatre actes et 
trente-deuK tableaux, de MM. Leterrier, Mortier et Vanloo, musique 
nouvelle de MM. L. Vasseur et Ben-Tayoux. 

Aux Nouveautés, spectacle très approprié à la saison de giboulées 
que nous subissons en ce moment. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il 
fasse chaud puis froid, M. Micheau s'en moque absolument n'ayant 
point à craindre pour ses pensionnaires les bronchites, rhumes, 
enrouements, coryza, influenza, et cœtera qui pourraient les empê- 
cher de chanter ou même de parler; car, durant une longue soirée 
de près de trois heures, on ne prononce pas un seul mot sur la 
scène de ce coquet théâtre oîi l'on était accoutumé d'entendre les 
calembredaines de nos vaudevillistes en vog^je ou les couplets de 
nos maestrinos d'opérette. Que le public ne soit pas un peu étonné 
de cette transformation capitale, et vraisemblablement passagère, 
je n'oserais l'affirmer, d'autant que, le soir de la première du Petit 
Savoyard, quand M. Tarride est venu annoncer, suivant l'usage an- 
tique et solennel, le nom des auteurs, la salle entière, à l'initial 
mouvement des lèvres du mime, a poussé un soupir de contente- 
ment qui en disait bien long. L'artiste, évidemment étonné de cette 
attitude, et déshabitué déjà du langage sonore, a légèrement 
bafouillé. Qui sera-ce, grands dieux, si la pantomime se joue 
encore quelque temps ? 

Le sujet de ces quatre actes gesticules ? Vous le trouverez tout au 
long dans la complainte si connue d'Alexandre Guiraud, MM. Carré 
et Rémond s'étant contentés de la moderniser en ses détails. Pierrot, 
pastoureau dans un coin de forêt de Savoie, est amoureux d'Yvette, 
la fille du bûcheron Mathias; mais il ne l'épousera que lorsqu'il 
aura amassé quelque argent. Nanti de son seul chalumeau, le 
Savoyard part pour la grande ville, où il périrait de froid sous la 
neio-c! sans la bonté d'une irrégulière qui le recueille chez elle. Grisé 
par le luxe et la gaîté qui l'entoure, Pierrot oublie les montagnes 
et sa fiancée. Un rêve d'ivresse le rappelle à la réalité, et il arrive 
juste à temps au pays pour épouser Yvette qui allait prendre le 
voile. Tout cela est plutôt triste, et l'on pourrait justement repro- 
cher aux deux auteurs d'avoir trop négligé tout le côté charme et 
esprit. Le même reproche s'adresserait aussi assez justement à 
M. Gédalge, le musicien chargé d'occuper les oreilles pendant le 
spectacle. Sa partition nous a paru beaucoup trop sérieuse et, critique 
plus grave encore, sans bien grande originalité. Symphoniste qui 



LE MEINESTREL 



connaît son inélier, M. Gédalge semble avoir eu peur de donner 
libre cours à son inspiration et, si je cherche à me rappeler les pas- 
sages saillants, je ne vois à citer que la scène de la déclaration, au 
premier tableau, bien venue et dans la manière de Gounod, la scène 
d'ivresse, d'un rythme très franc, et la phrase de violon du dernier 
acte pendant la bénédiction paternelle. Les interprètes se sont res- 
sentis de cette sorte de sévérité observée par les auteurs; ils ont joué 
sans fantaisie. M. Micheau a monté avec infiniment de goùl ce 
Pelit Savoi/ard, qui, nous en avons peur, ne marchera pas très loin 
sur les traces de l'Enfant Prodigue. 

La Gaité a fait cette semaioe une très brillante reprise du Petit 
Poucet. Interprétation absolument nouvelle avec MM. Vauthier, Fu- 
gère, Simon-Max et M"''' J. Thibault, Gélabert et Maury. A M"'' Bianoa 
Duhamel succède nue autre petite jeune personne, M'"' Mignot, tout à 
fait charmante, douée d'une jolie voix et faisant montre de beaucoup 
d'aisance. Souhaitons-lui le succès à venir que remporte aujourd'hui 
sa devancière. La mise en scène est aussi luxueuse qu'aux premiers 
jours, avec sa forêt à transformation, son palais des bottes, son pays 
des contes et son île des mioches. Voilà, en perspective, de bonnes 
soirées à passer pour les enfants sages, soirées auxquelles les parents 
ne seront pas sans prendre quelque intérêt. 

Paul-Émile Chevalier. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 
(Suite.) 
YIII 

Entre la retraite de M""^* Joly et celle de M"" Duret se place la 
mort de leur père. L'excellent Saint-Aubin, qui avait fini par se 
faire à l'Opéra-Gomique une situation non seulement honorable, 
mais importante, dans un emploi secondaire si l'on veut, mais qu'il 
remplissait avec une véritable originalité, se sentait fatigué après 
une carrière de près de quarante années, dont vingt-quatre passées 
à ce théâtre. Peut-être l'injustice faite à sa fille Alexandrine hâta- 
t-elle le désir qu'il pouvait avoir de se retirer et pressa-t-elle sa 
détermination; peut-être aussi n'y eùt-il là qu'un effet du hasard et 
une simple coïncidence de faits : toujours est-il qu'il prit sa retraite, 
comme elle, en 1817, regretté du public, qui l'avait pris en sincère 
affection, et regretté plus encore de ses camarades, qui savaient 
qu'en lui les plus hautes qualités morales s'alliaient à de rares 
facultés artistiques. 

Comme tout sociétaire ayant au moins accompli vingt années de ser- 
vices, il avait droit à une représentation de retraite à son bénéfice. Cette 
représentation eut lieu à l'Opéra-Comique, le 7 novembre 1818, avec 
tout l'éclat qu'on lui pouvait souhaiter; c'est-à-dire que les artistes 
des trois grands théâtres subventionnés se réunirent pour en faire 
une véritable solennilé, digue couronnement d'une carrière bien 
remplie. Tandis que l'Opéra-Comique lui-même participait à la fête 
avec une Heure de mariage, les acteurs de la Comédie-Française se 
montraient dans Hector, tragédie de Luce de Lancival, et les dan- 
seurs de l'Opéra venaient terminer le spectacle avec l'un des ballets 
dont les spectateurs se montraient le plus friands, le Carnaval de 
Venise. Mais ce n'est pas tout, el l'on peut supposer que l'attrait le 
plus puissant peut-être de la soirée était la réapparition inattendue et 
tout exceptionnelle de M'"'= Saint-Aubin, qui, volontairement éloignée 
de la scène depuis près de dix années, venait une dernière fois, dans 
une Heure de mariage, se montrer à un public qu'elle avait tant charmé 
naguère et qui ne l'avait point oubliée. Il est juste de constater que 
le résultat ne fut pas au-dessous de l'effort, car la recette s'éleva 
au chiffre respectable — el rare — de 21,000 francs, le prix des 
places ayant, il est à peine besoin de le dire, été notablement 
augmenté pour la circonstance. 

Mais le brave Saint-Aubin ne devait ni profiter de cette heureuse 
chance, ni jouir longtemps d'un repos que pourtant il avait si bien 
mérité. La mort venait le frapper trois semaines après cette dernière 
joie artistique, le 1" décembre 1818, et précisément le jour du trente- 
cinquième anniversaire de son mariage, célébré à Lyon le 1" dé- 
cembre 1782. Agé de soixante-trois ans, il laissait deriière lui la 
réputation d'un parfait nonnêle homme, d'un confrère dévoué et 
d'un excellent chef de famille, en même temps que celle d'un artiste 
vraiment distingué dans les deux genres qu'il avait cultivés : le 
théâtre et la gravure. « Il y a peu d'années, disait un chroniqueur 
eu annonçant sa mort, il j a peu d'années que dans ses loisirs, il 



maniait encore le burin... C'est avec M. Auguste Delvaux, fils de 
M. Delvaux, son ancien camarade chez Lemire. que M. Saint-Aubin, 
a gravé les portraits de M°"'^ Duret et Joly, ses filles, que l'on voit 
aux numéros 7 et 8 de VAnnuaire. L'âme de M. Saint-Aubin était 
cependant de beaucoup supérieure à ses talens. Ses parens et ses 
amis ne cesseront pas de le pleurer (1). » Ces lignes, on le voit, ren- 
dent hommage au caractère de l'homme autant qu'au talent de l'ar- 
tiste. 

La mort de Saint-Aubin et la retraite prématurée de M""« Joly lais- 
saient M™" Duret seul et dernier représentant d'une famille qui avait 
tenu une si large place dans les annales de l'Opéra-Comique. Lors- 
qu'à son tour M°'= Duret eut pris sa retraite en 1810, il ne resta plus 
à ce théâtre que le souvenir de cette famille si féconde en excellents 
artistes et qui, dans un espace de cinquante-cinq an?, ne lui avait 
par fourni moins de huit sujets plus ou moins distingués : i" M"* Fré- 
déric (Schrœder) aînée, plus tard M"" Moulinghen ; 2° M"= Frédéric 
cadette; 3° M"= Lambert (Frédéric Schrœder 3") ; 4" le danseur Fré- 
déric ; 5° M"'= Saint-Aubin; 6° Saint-Aubin (d'Herbez) ; 7° Cécile 
Saint-Aubin, plus tard M"" Duret; 8° Alexandrine Saint- Aubin, plus 
lard M°"= Joly. Et je ne parle pas de Moulinghen, mari de M"'= Frédéric 
aînée, qui ne parut jamais sur la scène, mais qui durant près d'un 
demi-siècle fit partie de l'orchestre de la Comédie-Italienne el de 
l'Opéra-Comique. On peut croire sans peine que le souvenir de cette 
longue dynastie ne s'effaça pas en un jour de la mémoire de tous. 

Aussi, pour ne parler que de M"'= Saint-Aubin, peut-on dire que 
la gloire de cette incomparable artiste n'est pas éteinte, en dépit 
du caractère fugitif qui distingue l'action du comédien sur le pu- 
blic, son talent ne laissant aucune trace matérielle et n'ayant en 
sa faveur d'autre témoignage que l'écho de l'admiration des contem- 
porains. Mais, en ce qui la concerne, ce témoignage était demeuré 
si vif que lorsqu'elle mourut, quarante-deux ans après sa disparition 
de la scène, il semblait que son nom fût encore dans toutes les : 
bouches, et toute la presse recommença de chanter ses louanges, i 
comme on faisait au plus fort de ses succès. 

C'est le 11 septembre 18.o0 que M"'= Saint-Aubin disparut de ce 
monde, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Elle avait survécu trente- 
deux ans à son mari et soixante-dix ans à sa sœur aînée, M""" Mou- 
linghen, ce qui est réellement un fait exceptionnel. Bien que d'or- 
dinaire elle habitât Nogent, c'est à Paris qu'elle mourut, dans une 
maison de santé alors annexée aux bains de Tivoli, et ou sans 
doute elle s'était fait transporter. Ses funérailles eurent lieu le 14,. 
et voici comment un journal alors fort répandu, le Moniteur du Soir^ 
en rendait compte le jour même : 

Aujourd'hui ont eu lieu, dans l'église de Saint-Louis d'Antin, les ob- 
sèques de la célèbre M"" Saint-Aubin, décédée à l'âge de 87 ans (2), dans 
la maison de santé de Tivoli. En voyant passer le très modeste corbillard 
qui emportait au Père-Lachaise le cercueil de cette femme qui fit pen- 
dant 30 ans les délices de la capitale, qui se serait douté que c'était là 
une des célébrités les plus brillantes de la République, du Consulat et 
des grands jours de l'Empire? 

M"'" Saint-Aubin, qui régnait sur le théâtre Favart en souveraine pen- 
dant les terribles luttes de 91 et 93, reçut les hommages des plus illustres 
Girondins, de Marat, de Robespierre, de Gollot d'Herhois. Malgré la su- 
périorité de son talent, elle trouva grâce devant les dictateurs du Comité- 
de salut public. Elle eut même le courage, très grand alors, d'employer 
sa célébrité à sauver de la misère, de la prison et de l'échafaud une 
foule de victimes destinées au triangle de la fraternité républicaine. Marat 
lui disait souvent : Citoyenne, tu n'as donc jxis peur d'être si bonne ? — Je n'ai 
qu'une peur, répondait-elle hardiment, c'est de manquer de faire une bonne 
action quand je puis la faire. Je suis femme et Française ! (3). 

Elle était adorée de la foule. On n'a pas d'idée aujourd'hui de cette, po- 
pularité des grands talents qui prenaient leur renommée au sérieux et qui 
voyaient autre chose que la fortune dans les faveurs du public : les grands - 
noms étaient estimés parce qu'ils s'estimaient. 

(1) Annuaire dramatique ou Elreiines théâtrales, pour t819. C'est, en eûet, dans 
l'année 1811, la septième de ce petit recueil, que parut le gentil portrait 
d' Alexandrine Saint-Aubin, et dans le volume suivant que fut publié celui de sa 
sœur. Je remarque, en feuilletant ces deux volumes, que Saint-Aubin et sa femme, 
leurs deux filles ainsi que Duret , mari de Cécile, demeuraient tous alors dans la- 
même maison, rue Feydeau, 30. Cela semble indiquer une union rare dans toute la 
famille. Cette union ne dura pas toujours en ce qui concerne le jeune ménage, car- 
en parcourant le volume de 1819 je vois que Duret demeure rue Vivienne, 18, tan- 
dis que sa femme habite 2, rue Neuve-Saint-Marc. 

(2) 11 y a là, une légère erreur. C'est bien 85 ans, ainsi que je l'ai dit. M'"" Saint- 
Aubin étant née le 29 décembre 1764. 

(3) Ce fait a été raconté plus d'une fois. Je ne l'ai pas reproduit parce que je 
n'en ai pu établir l'absolue exactitude; mais je dois dire qu'il est en quelque sorte 
légendaire. Toutefois, j'ai peine à cruire, tout au moins, que la toute simple et 
tout aimable M'°" Saint-Aubin ait employé, en parlant à 1' «ami du peuple» un 
langage aussi prétentieux et aussi cmp'.-atique. 



LE MENESTREL 



83 



M"» Saint-Aubin se retira de la gloire à l'âge de i2 ans. Elle disait : il 
faut quitter le monde avant qu'il ne vous quitte. Sa réputation de femme 
d'esprit et de cœur la suivit dans sa retraite. L'impératrice Joséphine la 
nomma pour être une de ses lectrices. Elle lisait comme un ange : on 
venait la chercher en tout temps, comme un oracle de goût et d'inspira- 
tion. Sa iille lui succéda dans sa renommée. Ce fut elle qui obtint ce 
succès fabuleux dans le rôle de Cendrillon. 

Dire le bien que M"": Saint-Aubin a fait pendant les longues périodes 
de cette vie si pleine, serait impossible. Elle était tout âme et tout cœur. 
Elle laisse une postérité nombreuse. On dit qu'elle a soixante enfants. 
M""= j'ianard est une de ses filles et M""" R. de Leuven une de ses petites- 
filles. 

Quelques rares amis ont suivi son modeste convoi. Cette gracieuse cé- 
lébrité, qui fit autant de bruit que M'": Mars, qni vit des monarques à 
ses pieds, s'en est allée au cimetière sans pompe, sans bruit, et presque 
sans suite. Voilà ce que c'est que la gloire au théâtre 1 L'excellente femme 
n'a gardé derrière son cercueil que quelques fidélités intimes. Les artistes 
de la capitale ont presque tous manqué au cortège de M™" Saint- Aubin; 
ils brillaient par leur absence, excepté MlW.Ponchard, Sainte-Foy, Carafa, 
Doche et Milhé, qui se sont bien gardés d'imiter l'ingrat oubli de tant 
d'autres. Ils étaient là, en habit de deuil. La littérature était représentée 
par deux amis de la noble défunte : M. Arsène Houssaye représentait le 
Théâtre-Français et M. Belmontet la littérature dramatique (!). Quelques 
dames sont venues à l'église jeter de l'eau bénite sur ces restes d'une 
grande renommée et d'un grand cœur. 

Le corps a été déposé non loin des Duchesnois, des Mars, des Talma. 
Tant d'émotions, tant de triomphes, tant de couronnes, tant d'applaudis- 
sements de toute une génération pour un De ■profuitdis en faux-bourdon 
et pour un coin de terre!... Faites du bruit après cela! (1). 

Le cortège qui suivait le eonvoi de M""= Saint-Aubin n'était ce- 
pendant pas tout ù fait aussi pauvre que ces lignes tendraient à le 
faire croire. Le Moniteur universel aoas l'apprend, en rendint compte 
de son côté de la cérémonie : « L=. deuil, dit ce journal, était conduit 
par M. Houdaille, gendre de M"'= Saint-Aubin, il. Planard fils, son 
petit-fils, et M. de Leuven, son petit-gendre. Parmi les assistants, on 
remarquait MM. Carafa et Ambroise Thomas, compositeurs ; 
MM. Mocker, Sainte-Foy, Hermann-Léon, Jourdan, Davernoy et M°"'= 
Révilly, Lemercier, Miolan, artistes de l'Opéra-Comique, et M. Pon- 
cbard père, artiste retiré du même théâtre.... » EL d'autre part, Adol- 
phe Adam, consacrant, dans son feuilleton de l'Assemblée nationale, 
quelques lignes d'ailleurs sans intérêt à la mémoire de M""^ Saint- 
Aubin, fait cette remarque, qui explique et fait comprendre nombre 
d'abstentions involontaires: — « La lettre de faire-part qui annonçait 
la mort de M"'» Saint-Aubin n'indiquait pas où ses obsèques devaient 
avoir lieu. Beaucoup de ses anciens amis se seraient empressés de 
s'y rendre, car tous appréciaient l'esprit, la vivacité et la mémoire 
prodigieuse que M"'= Saint-Aubin avait conservés dans l'âge le plus 
avancé. » 

Par tout ceci, on voit qu'il n'y a pas lieu sans doute de prononcer, 
à propos des funérailles de M°'= Saint-Aubin, les grands mots d'in- 
gratitude et d'oubli. Alliée d'ailleurs, comme elle l'était, à diverses 
familles appartenant à la scène militante et tiès répandues alors,, 
aux de Planard, aux de Leuven, il est à supposer que ce qu'on 
n'eût pas fait pour elle, malgré sa gloire et son grand nom, on l'eût 
fait du moins pour les siens, et que les égards dus à ceux qui res- 
taient eussent pris au moins la forme d'un hommage rendu à celle 
qui partait. On sait, d'autre part, que chez nous les artistes sont 
loin d'être oublieux de leurs grandes renommées, et qu'ils tien- 
nent justement à honneur de leur rendre les devoirs qu'elles méri- 
tent. De ces réflexions on peut donc conclure que l'explication don- 
née par Adam est très légitime et fort naturelle. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



La dernière séance de la Société des concerts du Conservatoire s'ouvrait 
par la Symphonie pastorale de Beethoven, qui, exécutée avec la perfection 
habituelle de ce magnifique orchestre, a obtenu son succès ordinaire. 
Nous avons entendu ensuite la musique écrite récemment par M.Gabriel 
Fauré pour la reprise à l'Odéon du drame d'Alexandre Dumas, Caligula. 
Cette musique, qui comprend divers mélodrames, plusieurs chœurs et un 
air de danse, avait été conçue d'abord, en vue de l'Odéon, pour un orches- 
tre réduit; l'auteur la réorchestra ensuite entièrement pour la faire en- 
tendre à la Société nationale de musique, après quoi on l'exécuta aux 
concerts du Ghâtelet. Voici qu'aujourd'hui nous pouvons la juger au Con- 
servatoire, où, je dois le dire tout d'abord, elle ne me parait pas à sa 
place. Non qu'elle soit sans mérite, et ce n'est point là ce que je veux 



(1) Moniteur du i 



du 14 septembre lfi50. 



faire entendre : on connaît le talent fin, délicat, un peu précieux, de 
M. Fauré, qui ne livre rien au hasard et qui ne laisse sortir de sa plume 
que des œuvres sérieusement travaillées et achevées au point de vue de la 
forme. Mais précisément ce talent se montrait, dans la circonstance, un 
peu fin, un peu délicat, un peu trop précieux pour le milieu où il se pro- 
duisait. La musique pour Caligula, très aimable d'inspiration, très serrée 
de forme et de travail, manque évidemment d'ampleur, de puissance et 
d'éclat, et ne saurait, par ce qu'on pourrait appeler son intimité, brdler 
au milieu des œuvres mâles et sévères qui forment le répertgire ordinaire 
de la Société des concerts. Il est certain que le chœur des Heures du Jour 
et aes Heures de la Nuit est plein de grâce et de délicatesse, que celui « des 
roses vermeilles » est d'une inspiration aimable et parfum.ée, que l'air de 
danse est d'un rythme très piquant pour n'être pas absolument nouveau. 
Mais tout cela, je le répète, ne m'a pas paru à sa place, et le public n'a 
pas fait à cette musique l'accueil qu'elle eût mérité, se produisant dans 
d'autres conditions. Le succès, on pourrait dire le triomphe de la séance, 
a été pour un jeune violoniste, membre de la Société, M. Hayol, qui est 
venu exécuter, avec une rare élégance et une véritable maestria, le con- 
certo très inégal et très brillant de Max Bruch, dont le principal défaut 
est d'être trop souvent écrit d'une façon gauche pour l'instrument. 
M. Hayot, l'un des meilleurs élèves de la classe de M. Massart, a ob- 
tenu un brillant premier prix il y a quelques années, en IS83. C'est un 
artiste doué, et en même temps un travailleur acharné, musicien ins- 
truit, pianiste habile et, dit-on, improvisateur remarquable. Depuis long- 
temps ses collègues de la Société m'en avaient parlé avec le plus grand 
avantage et sans le moindre accent de jalousie, reconnaissant en lui une 
incontestable supériorité, et affirmant que son apparition serait une ré- 
vélation. Je ne saurais dire encore ce qu'il en sera d'une façon absolue 
car ce n'est pas sur une seule audition que l'on peut juger de toute la 
valeur d'un virtuose, mais il est certain que celui-ci n'est pas un artiste 
ordinaire. Justesse irréprochable, doigts solides, belle sonorité, archet 
très obéissant et bien à la corde, jeu posé et sans charlatanisme, avec 
cela style très pur et goût exquis dans le phrasé, voilà l'ensemble de 
qualités, certes peu communes, qui lui ont valu de la part du public un 
accueil presque enthousiaste et un double rappel bien mérité. M. Hayot 
fera certainement parler de lui, mais j'avoue que je voudrais l'entendre 
dans autre chose que le concerto de Max Bruch, celui de M. Lalo, par 
exemple, qui est autrement écrit pour l'instrument. — Le concert se ter- 
minait par le Clianleur des bois, chœur sans accompagnement de Mendels- 
sohn, et l'étrange et étincelante ouverture du Carnaval romain, de Berlioz 

Arthur Pougin. 

— Concerts du Chàtelet. — Aupaijs bleu, suite symphonique pour orches- 
tre et VOIX, par M""' Augusta Holmes, a obtenu un de ces triomphes écla- 
tants qui modifient la physionomie d'une salle de concert. Le premier 
morceau, Oraison d'aurore, est d'un coloris éblouissant. La phrase musicale 
se développe lentement et retarde sa conclusion pour ajouter aux lignes 
du tableau plus d'ampleur, plus d'étendue. Le deuxième morceau. En mer, 
a été bissé d'enthousiasme, malgré ses dimensions assez considérables. 
Son originalité consiste dans l'adjonction à l'orchestre de voix perdues 
dans la coulisse, qui battent le rythme sans articuler de paroles. Ce pro- 
cédé, déjà mis en œuvre par Berlioz, produit ici une impression de fraî- 
cheur délicieuse en se mêlant à un dialogue d'orchestre d'une sonorité 
charmante. Le troisième morceau, Une fête à Sorrente, est construit sur un 
rythme de tarentelL' qui n'a pas permis à l'idée musicale de s'élever au 
même niveau. En somme, œuvre hautement poétique, pleine de caractère, 
d'une coloration intense, d'ailleurs très simple de facture et pas bruyante 
du tout. — Excellent accueil pour les fragments d'£toa, de M. Ch. Lefebvre. 
M. Rondeau a chanté au pied levé la partie du récitant et a su mettre en 
relief plusieurs passages particulièrement réussis. On peut dire qu'il s'est 
acquitté avec distinction et non sans talent d'une tâche difficile. — Nous 
ne pouvons voir dans le Chasseur maudit, de César Franck, que l'erreur, 
cruelle pour nous, d'un grand artiste projeté violemment sur une fausse 
piste et qui n'a pas toujours eu, vis-à-vis de ses œuvres, le coup d'œil juste 
et froid qui condamne à jamais les pages mal venues. — M. Otto Hegner 
a joué avec une grande assurance le concerto en mi, de Chopin. Ce jeune 
pianiste, né à Bàle le 18 novembre 1876, y a reçu, dès l'âge de sept ans, 
des leçons de M. Hans Huber. Il s'est fait entendre à Bàle en I88b, 
en Angleterre en 1887-68, en Amérique en 1889-90, et vient de Berlin 
et de Leipzig, où il a été très remarqué. L'aisance et la facilité du mé- 
canisme sont chez lui chose extraordinaire. Son jeu a la correction, la 
netteté, peu d'imprévu, peu d'expression. Il a le sentiment des nuances 
et sait les graduer, mais ne communique pas au clavier la vibration in- 
tense qui permet de dire que l'instrument se modifie et se transforme 
selon les impressions que ressent l'exécutant. L'accentuation du dessin 
mélodique est très accusée, ce qui compense en partie le manque de vo- 
lume et d'ampleur du son. Ce virtuose de quatorze ans a écrit quelques 
compositions intéressantes. — On a entendu au même concert l'ouverture 
des Francs-luges, la Symphonie italienne,, un fragment de Siegfried et le finale 
des Erinnyes, de M. Massenet. Amédée Boutarel. 

— Concerts Lamoureux. — La symphonie en mi bémol de Schumann est 
une œuvre splendide, empreinte, par moments, d'un sentiment religieux 
très intense, et sur laquelle on s'est hâté de bâtir une légende. L'œuvre 
est superbe, et l'exécution n'a pas été à la hauteur de la conception du 
maître. — Après ce morceau nous avons été, plus que jamais, en proie à 



86 



LE MENESTREL 



la musique descriptive. Je ne sais où l'on s'arrêtera dans cette voie ; lors- 
qu'une réaction salutaire sera survenue, on rira bien des programmes 
actuels. Si la musique est apte à peindre tant de choses, à quoi bon cette 
prose explicative? Il fut un temps où l'on accordait à la musique le don 
d'exprimer des idées générales très simples : la joie, la douleur, la con- 
templation calme de la nature ; on se permettait de peindre une chasse, 
une tempête ; il y avait pour cela des formules convenues, mais on n'allait 
pas plus loin. On se contentait de vocables modestes indiquant le sens de 
l'œuvre ; aujourd'hui on a la prétention de créer une langue nouvelle, qui 
exprime tout d'une façon absolue; ne mettez pas en doute qu'à un moment 
donné il viendra un musicien qui décrira avec exactitude la lymphe de 
Koch et les inoculations de Brown-Séquard. Autrefois, c'était bien plus 
commode, un morceau avait cette simple épigraphe, Con dolore ; combien 
l'imagination était à l'aise ! On pouvait supposer un chagrin d'amour ou 
une douleur d'estomac. Maintenant les programmes précisent, témoin 
celui de M. Chevillard, un musicien qui avait donné beaucoup à espérer. 
Voilà qu'il donne aux fables de La Fontaine de terribles commentaires : 
tout d'abord un paysage ; puis le basse tuba, caractérisant le chêne, fait 
un discours ; le cor anglais, caractérisant le roseau, en fait un autre ; puis 
la tempête obligée, qui n'a rien de commun avec celle de la Symphonie 
pastorale ; vient enfin la mort du chêne, qui doit arracher des larmes aux 
plus endurcis, tandis que le roseau triomphe discrètement. Que d'efforts 
pour si peu de chose, et comme la fable de La Fontaine est préférable dans 
sa courte et éloquente expression ! — M. V. d'Indy, lui aussi, peint beau- 
coup de choses: mais combien il nous est difficile, après avoir lu le Wal- 
lenstein de Schiller, de reconnaître le tumulte d'un camp dans la première 
partie de l'œuvre de M. d'Indy; ce papillotage musical est absolument 
dépourvu de grandeur, et nous ne nous sentons pas la force d'admirer le 
passage où deux moines déguises en bassons (c'est le programme qui le' 
dit), sous prétexte de sermons burlesques, se livrent à d'inconvenantes 
plaisanteries musicales. Il nous semble que le dédaigné Meyerbeer avait 
mieux exprimé, dans l'Étoile du Nord et dans le Prophète, des situations 
analogues. — Après la Danse macabre, de Saint-Saëns, toujours applaudie, 
la marche nuptiale de Lohengrin et le prélude de Parsifal, empreint d'un 
beau caractère religieux, M. Lamoureux nous a donné une' œuvre de 
M. Sievaking, jeune compositeur hollandais. La première partie, Prélude, 
est tout à fait remarquable : facture excellente, beau sentiment dramati- 
que, orchestration irréprochable : voilà de la belle et bonne musique. La 
seconde partie, Marche triomphale, nous a moins plu, non que l'œuvre soit 
inférieure comme travail, mais parce que la pensée maîtresse nous a paru 
moins distinguée, moins noble d'e.xpression. Somme toute, l'œuvre de 
M. Sieveking, si elle est un début, est un début qui promet et auquel 
nous ne marchandons pas nos éloges. H. Baubedette. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire ; Symphonie pastorale (Beellioven); Caligula (G. Fauré); concerto 

pour violon (Max Bruch), par M. Hayot; le Chanteur des bois (Mendeissohn)- 
ouverture du Carnaval romain (Berlioz). 

Chàtelet, concert Colonne : symphonie en vl mineur n" 5 (Beethoven) ; Eloa 
(Ch. Lefebvre), le récitant: M. Rondeau; air de Lucifer (Hœndelj, chanté par 
M. .^.uguez; concerto en sol mineur (Mendeissohn) , exécuté par M"° Louise 
Steiger; Au pays bleu (A. Holmes); le Chant du lieitre (Grandval), chanté par 
M. Auguez; ballet d'Ascanio (C. Saint-Saéns). 

Cirque des Champs-Elysées, concert Lamoureux : ouverture de Coriolan (Bee- 
thoven); le Chêne et le Hoseau (C. Chevillard i ; Phaéton (Saint-Saëns); deuxième 
scène du deuxième acte de Lohengrin (R. Wagner) : M"'" BrunetLafleur (Eisa) 
M"" Maierna (Orlrude) ; prélude de Parsifal \R. Wagner/; scène finale du Crépus- 
cule des Dieux (Wagner) : Brunehilde, M"" Materna; Uarclie hongroise (BeTlioz). 

— Une nouvelle tentative de vulgarisation de l'œuvre de César Franck 
vient de réussir brillamment. Un concert entièrement consacré à son œuvre 
a été donné jeudi, dans la grande salle des Sociétés savantes, par le Cercle 
Saint-Simon: il a attiré un public qui a manifesté un véritable enthou- 
siasme. Après quelques paroles prononcées par MM. Gabriel Monod et Julien 
Tiersot, M. Chevillard et le quatuor de la Société nationale ont exécuté le 
Quintette en fa mineur; puis on a chanté des fragments de Ruth, un air àe Ré- 
demption, et des mélodies, tout cela interprété par M^^Montégu-Montibert 
i^ucs pregi et Thérèse Roger; enfin, MM. Vincent d'Indy et Chevillard ont 
exécuté une transcription pour harmonium et piano d'une admirable pièce 
d'orgue. A signaler notamment le succès obtenu par le Panis Angelicus, qui 
a trouvé en M"= Th. Roger une interprète de grand style et d'un art tout 
à fait supérieur. 

— M"": Sophie Monter vient de donner deux récitals de piano chez 
Erard. Si au premier de ces concerts elle a semblé fatiguée ou souffrante 
elle a pris une éclatante revanche au second. M""= Monter est une virtuose 
de race, pour qui tout ce qu'on est convenu d'appeler les difficultés du 
mécanisme est jeu d'enfant; elle joint à cette impeccable technique une 
superbe sonorité, aussi moelleuse dans la vigueur qu'exquise dans la 
douceur, et un stylo dégagé de toute espèce d'exagération ou d'aiféterie. 
Dire qu'une artiste aussi accomplie a su faire valoir les œuvres de Beetho- 
ven (sonate op. 109), de Liszt et de Rubinstein qui étaient inscrites à son 
programme, est au moins inutile. Cependant on ne saurait ne pas louer 
spécialement son interprétation étourdissante de l'ouverture de Tannhauser 
arrangée par Liszt, et l'exécution si remarquable d'imprévu, de verve et 
de fantaisie de la treizième Rapsodie du même auteur. Il faut citer aussi 
mais cette fois sans enthousiasme aucun, un arrangement à l'allemande 



des Variations symphoniques, avec coupures ad «stmi des pianistes plus ou 
moins médiocres de l'école de M""' Clara Schumann, arrangement ou plu- 
tôt dérangement indigne d'une Monter. Pour terminer, une remarque : 
M"= Monter a cru devoir placer sur ses programmes deux incolores élu- 
cubralions d'un de ses élèves, lorsqu'elle en exclut les noms de Saint- 
Saëns, Alkan, "Widor. Fauré, j'en oublie et des bons. Il me semble 
que le répertoire de piano de ces maîtres a assez de valeur pour que l'on 
daigne y puiser... I. Ph. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 

De notre' correspondant de Belgique (12 mars) : — A la puissance 
des ténèbres wagnériennes a succédé la clarté mélodique du doux Mozart. 
Siegfried, contrarié par de successives interruptions, s'arrête en chemin, 
ne parvenant pas à doubler le mince cap delà dixième ; et voilà que Don 
Juan, plus allègrement, vient d'entreprendre un voyage qui parait devoir 
être moins accidenté, — à moins que la grippe aussi ne vienne l'assaillir. 
Don Juan n'avait plus été joué à Bruxelles depuis vingt ans. C'est surtout 
à la présence de M. Bouvet que nous devons la reprise actuelle, qui, je 
me hâte de le dire, a complètement réussi. M. Bouvet caressait depuis 
longtemps l'idée de paraître dans ce rôle si séduisant; et il avait raison, 
car il y a obtenu un plein succès ; il n'a eu qu'à suivre la tradition de 
Faure, avec qui son talent a de nombreux points de ressemblance, pour 
y être excellent ; il a eu la légèreté, la grâce et l'aisance voulues, dans 
toutes les parties du rôle où se dessine la galanterie tout à la fois ai- 
mable et perfide du héros; et, quand la comédie devient drame, dans 
l'admirable scène finale qui couronne' l'œuvre, il a eu des accents tra- 
giques très émouvants. Le reste de l'interprétation est, en général, non 
seulement satisfaisant, mais même remarquable. Et, sous ce rapport, 
nous constatons avec plaisir les soins apportés à cette intéressante 
reprise ; si la direction avait été aussi soucieuse d'art dans toutes les 
autres reprises qu'elle a faites cette année, elle se serait épargné plus 
d'un mécompte. Les trois rôles de femme, dans Don Juan, sont remplis 
par M"= Carrère, M""^"^ Dufrane et de Nuovina. M"" Carrère est une donna 
Elvire d'autant plus digne de louanges que le rôle n'est guère favorable 
dans sa continuelle pleurnicherie et qu'il est fort difficile à chanter; elle 
y a été dramatique et émouvante, avec une grâce simple et une sincérité 
d'expression pleine de charme ; on a constaté une fois de plus les progrès 
considérables faits par cette jeune cantatrice, devenue aujourd'hui une 
artiste de style et d'autorité et dont la voix, extraordinairement étendue, 
pouvait seule venir à bout, avec tant de souplesse, d'une tâche si diffé- 
rente de celle à laquelle l'astreint d'habitude son emploi. M'""= Dufrane 
est, depuis longtemps, en possession de cette autorité ; il est regrettable 
que la voix ait perdu quelque peu de son timbre; mais son grand style 
compense largement cette perte; elle a dit d'une façon remarquable le 
rôle de donna Anna, qu'elle avait déjà joué à Paris, et son succès, à elle 
aussi, a été très vif. Quant à M™ de Nuovina, c'est une Zerline assuré- 
ment très gracieuse et très souriante, et elle a détaillé le duo du deuxième 
acte avec des intentions de finesse vraiment délicates; mais il y a dans 
cette grâce et dans ces délicatesses bien de l'affectation et bien de la 
mièvrerie. 

Et ce n'est pas ainsi que parle la nature, 
dirait Molière. — Leporello, c'est M. Sentein, qui est excellent de toutes 
manières, avec un peu de lourdeur, qui ne gâte pas grand'chose. 
M. Vérin fait un très bon Commandeur, plastiquement, et M. Challet un 
Mazetto très satisfaisant. Les chœurs et l'orchestre se sont bien comportés; 
et l'ensemble de cette reprise est, en somme, tout à fait méritant. 

En ce qui concerne les concerts, voici le bilan de ces derniers jours : 
quatrième concert du Conservatoire consacré aux septième et huitième 
symphonies de Beethoven avec, comme intermède, des lieder très bien 
chantés par M'"^ Cornelis-Servais; — deuxième concert populaire consacré 
à la musique russe, avec M. Paderewsky, naturellement acclamé; — ma- 
tinée musicale aux XX. également pour la musique russe; — et enfin, 
concert du Cercle des Arts et de la Presse, en l'honneur de M"" Roger- 
Miclos, qui n'avait pas encore joué à Bruxelles, et où l'on a entendu 
toute une série de très jolies mélodies de M. Fernand Le Borne, chantées 
par M"= Rachel Neyt, de la Monnaie, — le tout très applaudi. Il y en a 
eu encore bien d'autres ; mais je ne crois pas qu'ils vaillent la peine 
d'être signalés. L. S. 

— Nouvelles théâtrales d'Allemagne. — Berlin: Le ténor d'opérette Philipp, 
vient d'être engagé en représentations à l'Opéra royal. II abordera pour 
la première fois le grand répertoire dans la Croix d'or. Mignon et Carmen; 
si l'épreuve est satisfaisante, il restera à titre définitif à l'Opéra. — 
Hambourg: Santa Chiara, l'opéra du duc Ernest II de Saxe-Cobourg-Gotha, 
vient de remporter un grand succès au théâtre municipal. Le public a 
rappelé trois lois l'auteur, qui, dans sa joie, a fait pleuvoir une nuée de 
décorations sur tout le personnel: directeur, chef d'orchestre et artistes 
des deux sexes. Voilà une manière de témoigner sa satisfaction qui n'est 
pas à la portée de tous les compositeurs ! — Mannhedi : En l'honneur de la 
fête de l'empereur Guillaume, le théâtre de la Cour a donné pour la 
première fois Roméo et Juliette de M. Gounod, sous la direction du kapell- 



LE MENESTREL 



87 



meister Langer. L'œuvre du maître français a été couverte d'applaudisse- 
ments. Le choix de cet opéra, dans une semblable occasion, ne peut s'ex- 
pliquer que par le désir du directeur de flatter la politique gallophile (elle 
l'était alors) du souverain. — Stuttgart : Au théâtre de la Cour le public a 
fait un excellent accueil à un nouvel opéra-comique en un acte, Kalixula, 
dont la partition, particulièrement réussie, est l'œuvre de M. A. Doppler, 
fils du chef d'orchestre du théâtre. — Vienne ; Le théâtre de la Cour a 
donné dernièrement la première représentation d'un opéra-comique en 
trois actes, les Fugitifs, livret de M. Buchbindcr, musique de M. Raoul Mader, 
qui est diversement apprécié par la presse locale. En général, le carac- 
tère un peu carnavalesque de la pièce paraît avoir causé quelque stupé- 
faction au public habituel du théâtre de la Cour. La musique est agréable 
à entendre ; on y rencontre, dit la Musikalische Rundschau, de sréminiscenoes 
d'Auber, d'Halévy, de Delibes, Lortzing, Millôcker, Strauss et Suppé. 
Somme toute, l'auteur pouvait plus mal choisir ses modèles. — M™ Judic 
vient de donner au Cari Theatcr une série de représentations de la Roussotte, 
qui ont été pour la diva une série de triomphes. — Weimar : Le théâtre de 
la Cour célébrera le 7 mai le centenaire de sa fondation; on reconstituera 
pour la circonstance le spectacle d'inauguration, qu'on fera suivre d'une 
série de représentations de gaAa. sous la direction du kapellmeisler Lassen. 

— La ville de Salzbourg est tout aux préparatifs des fêtes en l'honneur 
de Mozart. En même temps que le centenaire de la mort du compositeur, 
on célébrera celui de ses œuvres de la dernière année : la Clémence de Titus, 
la Flûte enchantée et le Requiem, toutes produites en 1791. On donnera à la 
manifestation le caractère le plus élevé et le plus solennel; toutes les cor- 
porations y prendront part. Les fêtes seront placées sous le patronage 
direct de l'État, de la municipalité, du gouvernement régional et du 
Mozarteum. C'est cette dernière institution qui est chargée des soins de 
l'organisation générale. 

— Le correspondant de Munich de la Gazette de Francfort fait en ces 
termes, à ce journal, le récit d'un incident assez curieux dont M. Gha- 
brier et sa musique ont été la cause : — « L'Académie musicale de Munich, 
dit l'écrivain, avait inscrit sur le programme du concert qu'elle devait 
donner EspaJia, du compositeur français Emmanuel Ghabrier. A cette 
occasion, un incident tumultueux s'est produit. Des amis de la musique 
classique ont pensé que cette composition était déplacée dans la noble 
salle de l'Odéon et ont manifesté leur sentiment en sifflant vigoureu sè- 
ment ce morceau. Les sifflets ont provoqué un tonnerre d'applaudisse- 
ments du côté des amis du compositeur français, et les applaudissements 
ont déterminé le chef d'orchestre à faire jouer le morceau une seconde 
fois. A la répétition, la même protestation s'est fait entendre ; un specta- 
teur des galeries ' a même crié de la façon la plus distincte : « Fi ! au 
diable! » Ce manifestant a été expulsé. » 

— On lit dans le Guide musical : « Nous avons annoncé l'année dernière . 
que l'illustre violoniste Joachim, à l'occasion du cinquantième anniversaire 
de son premier concert, avait reçu d'un groupe d'admirateurs un don de 
20,000 marks (23,000 francs). Le grand artiste, avec cette somme, a constitué 
le capital d'une fondation qui portera son nom. Les intérêts du capital 
serviront à acheter en faveur d'artistes distingués mais peu fortunés, des 
instruments de prix (violon ou violoncelle), et seront distribués sous forme 
de dons en espèces aux lauréats des classes de violon de l'Académie de 
Berlin. De deux en deux ans on achètera des instruments à cordes. Cette 
fondation vient de recevoir l'approbation de l'autorité supérieure. Elle sera 
administrée par trois curateurs, dont le fondateur, M. Joachim, sera natu- 
rellement le premier président. » 

— A Saint-Pétersbourg, très brillante clôture des concerts de musique 
nationale organisés et dirigés par M. Rimsky-Korsakoiî, qui a fait exé- 
cuter entre autres œuvres, à cette dernière séance, des fragments de son 
opéra inédit : Miada, Ces fragments ont été applaudis avec beaucoup de 
chaleur, bien qu'on leur reproche parfois certaines réminiscences d'œuvres 
connues. Les Concerts populaires ont aussi terminé avec beaucoup d'éclat 
leur saison, sur les programmes de laquelle avaient brillé nombre de 
compositions d'artistes français, toujours fort bien accueillies. Le public 
a fait, à l'occasion de cette séance d'adieu, de longues ovations à 
M. Hiavatsch et aux principaux solistes de l'excellent orchestre qui l'a 
si merveilleusement secondé au cours de sa brillante campagne. 

— Une dépêche de Saint-Pétersbourg, qui fait le tour de la presse ita- 
lienne, annonce que l'excellent pianiste napolitain Beniamino Gesi, qui, 
depuis plusieurs années, est professeur (et non directeur, comme plu- 
sieurs de nos confrères l'ont dit par erreur) au Conservatoire de cette ville, 
vient d'être, pour la seconde fois, frappé d'une attaque grave de paralysie 
générale. Son fils, mandé aussitôt, est arrivé de Naples pour reconduire 
son père dans sa ville natale. 

, — Au théâtre Parthénope, de Naples, on a donné récemment la pre- 
mière représentation d'une grande opérette fantastisque en trois actes, il 
Tempiodi Yenere, dont l'auteur est M. Santi-MoUica, qui en a écrit les pa- 
roles et la musique. 

— Nous avons annoncé déjà que la ville de Pirauo, en Istrie, se prépa- 
rait à élever un monument à un de ses plus illustres enfants, le célèbre 
violoniste et compositeur Giuseppe Tartini, l'auteur légendaire de la Sonate 
du Diable. Voici les nouvelles que le Trovatore nous apporte à ce sujet: — 
« Le sculpteur Antonio Dal Zolto, de Venise, s'est rendu à Pirano dans le 



courant de l'automne dernier, et après avoir visité l'endroit désigné pour 
l'érection du monument, après s'être entretenu avec diverses personnes, il 
s'est attaché, sans pour cela avoir reçu aucune mission spéciale, à étudier 
la belle figure de Tartini, et il a mis ses idées à exécution dans une esquisse 
qui a excité l'admiration d'un des plus compétents et des plus difficiles 
critiques d'art, M. Camille Boito. En fait, M. Boito a adressé à l'avocat 
Giorgio Baseggio, président du comité qui recueille les fonds pour l'œuvre 
projetée, une lettre par laquelle il se déclare stupéfait de la beauté du 
monument conçu par M. Antonio Dal Zotto. » 

— M. A. Harris, qui est déjà shéritf de la ville de Londres, directeur 
de Drury-Lane et de Covent-Garden, ainsi que de plusieurs théâtres de 
province, ne sera content que lorsque tous les théâtres de l'empire bri- 
tannique seront sous sa domination. Il vient d'acquérir le théâtre « lier 
Majesty » pour en faire une salle de concert plus grande que Saint- 
James's Hall, mais moins immense que l'Albert-Hall; et il est aussi à la 
tête d'une combinaison pour donner à Olympia, l'Hippodrome de Londres, 
de grands ballets sur une scène de 27 mètres de large, comme on en fait 
en Amérique. 

PARIS ET DEPIRTEMENTS 
Dans la séance du 7 mars de l'Académie des beaux-arts, le secré- 
taire-perpétuel a donné lecture des lettres des candidats qui se présentent 
pour occuper le fauteuil laissé vacant par la mort de Léo Delibes. Ces 
candidats sont au nombre de quatre: MM. Ernest Guiraud, Victorin 
Joncières, Paladilhe et Emile Pessard. C'est dans la séance d'hier samedi, 
que la section de musique a dû faire le classement des candidats. 

— La commission des auteurs et compositeurs dramatiques s'est vive- 
ment émue de la situation faite aux auteurs et compositeurs français par 
la dénonciation des conventions littéraires franco-suisse et franco-belge. 
Ces dénonciations, qui sont une première réponse au projet de tarif pro- 
tectionniste que propose la Commission générale des douanes, semblent 
non seulement devoir être suivies par d'autres gouvernements européens, 
mais leur résultat immédiat sera la suppression des droits des auteurs et 
compositeurs français à l'étranger. En présence de ce danger, la commis- 
sion des auteurs a pris l'initiative, d'accord avec la Société des gens de 
lettres, de provoquer une réunion de délégués des diverses sociétés litté- 
raires et musicales dans le but de protester auprès du gouvernement contre 
l'adoption d'un projet préjudiciable à leui-s intérêts. La réunion de cette 
commission aura lieu mercredi prochain, à deux heures, au siège de la 

■ Société des auteurs, 8, rue Hippolyte-Lebas. Pendant la séance de la Com- 
mission des auteurs dramatiques, M. Camille Doucet a reçu la dépêche 
suivante, qui intéresse tout particulièrement les auteurs et compositeurs 
dramatiques : 

Mon cher président. 
Je viens de voir M. de Kératry, qui m'annonce qu'en Amérique la loi protec- 
trice des intérêts des auteurs dramatiques français est promulguée. 
Mille amitiés. 

V. Sardou. 

La Commission a reçu hier M. Carvalho pour lui faire signer le traité 
avec la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Toutes les condi- 
tions nouvelles ont été acceptées par M. Carvalho et l'on s'est quitté en 
échangeant force poignées de main. 

— M. Carvalho a été installé définitivement à l'Opéra-Comique, diman- 
che dernier, par M. Larroumet, le directeur des Beaux-Arts, qui l'a pré- 
senté à tout le personnel de la maison. M. Carvalho s'est mis de suite 
courageusement à la besogne, pour réorganiser un théâtre où bien des 
abus s'étaient glissés en ces derniers temps. Les commencements seront 
difficiles surtout à cause du grand nombre de congés accordés aux ar- 
tistes sous la direction précédente, ce qui vi:tnt entraver à chaque pas la 
marche des spectacles. De plus, quelques chanteurs, comme M. Renaud, 
par exemple, s'imaginant qu'ils se trouvent libres par suite de la retraite 
de M. Paravey, n'ont pas craint de signer des engagements avec d'autres 
théâtres. On va être forcé de les rappeler au sentiment exact de leurs de- 
voirs. Mais que penser de M. Gailhard, qui prête la main à ces fantaisies 
d'artistes et s'est empressé d'accueillir favorablement la requête de 
M. Renaud? Ce n'est vraiment pas d'ailleurs au moment précis où sa 
position personnelle est mise en question, que M. Gailhard devrait se mettre 
en quête d'engagements nouveaux. Qu'il attende donc d'abord qu'on lui 
renouvelle son privilège. La confiance toulousaine n'a pas de bornes. 

— Par la lettre suivante adressée au Figaro qui, comme nous, avait 
fait remarquer que la gestion provisoire de M. Jules Barbier à l'Opéra- 
Comique n'avait pas donné le déficit de 200,000 francs déclaré par M. Pa- 
ravey, celui-ci conteste en ces termes l'exactitude de nos renseignements : 

Monsieur le rédacteur en chef. 

Voulez-vous m'accorder rhospilalilô pour répondre aux erreurs évidemment 
involontaires de M. P.-J. Barbier? 

Le 27 décembre 1887, j'acceptai de prendre à ma charge les résultats tant 
actits que passifs de l'exploitalion provisoire, à partir du 1" octobre précédent 
jusqu'au 31 décembre 1887, après la vérification des comptes, faite par un inspec- 
teur des finances. M. P.-J. Barbier vient de m'en donner la preuve, ne se doutant 
pas plus que moi du résultat de cette vérification. Sa bonne foi n'est pas en 
cause ! 

Dès le 31 décembre 1887, c'est-à-dire la veille de mon entrée en fonctions le 
ministère avançait 43,000 francs pour parfaire le paiement de fin d'année, et se 
trouvait dans la nécessité de m'en appliquer le remboursement. 



88 



LE MÉNESTREL 



Quelque temps après, le rapport de l'inspecteur étant terminé, le ministre m'in- 
vitait : 1° à rembourser à la gestion provisoire 3",575 fr. 60 c. ; 2" à payer 
54,617 fr. OC) c. de factures non payées par ladite gestion. Si j'ajoute qu'on m'avait 
obligé à rembourser aux marchands de billets, MM. Denyau et Fournier, 32,415 fr. 
60 c. en places quotidiennes et à leur donner, suivant les conventions faites avec 
la gestion provisoire, 35,710 IVancs de places pour le service de la claque pendant 
six mois, du 1" janvier au 30 juin 1S!<8, j ai le droit de dire que la gestion pro- 
visoire a fait supportera mon administration la somme de 203,318 fr. 25c. dont 
voici la récapitulation : 

Remboursement à l'État Fr. 43.000 » 

Dito à la gestion Barbier 37.575 60 

Dito factures de ladite gestion 54.617 05 

Marchands de billets 32.415 60 

Service de claque (traité de la gestion provisoire) . . 35.710 » 

Total Fr. 203.318 25 

J'ai, bien entendu, toutes les pièces justificatives. 

Je vous prie d'agréer, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments 
les plus distingués. 

Paravet . 

Voici à présent la réponse de M. Jules Barbier aux arguments de M. Pa- 
ravey : 

Paris, 11 mars 1891. 
Mon cher ami. 

Peu de mots suffiront pour répondre aux allégations produites par M. Paravey, 
au sujet du prétendu déficit laissé par ma gestion provisoire del'Opéra-Comique. Je 
n'avance cette fois aucun chiffre qui ne me soit fourni par l'administration des 
beaux-arts ou le caissier du théâtre. 

Remboursement à l'Etal, pour complément des appointements du personnel, j)endant 
le mois de décembre ltSS7 : 43,000 francs. — (Somme à prendre par M. Paravey sur 
l'ensemble de son matériel, à la fin de son entreprise.) 

Participation de rOpéra-Comi'jtie au paiement du loyer, jusqu'à la fin de Vcxercicc 
ISS'-ISSS : 37,575 fr. 60 c. — Réduits par une encaisse de 1,562 francs à la somme 
de 36,023 fr. 50 c. 

(Or, ma gestion ne représente qu'un loyer de trois mois, le quart de l'exercice; 
donc, M. Paravey doit garder à son compte les trois quarts de cette somme, et il 
ne doit m'en attribuer qu'un seul quart pour les trois mois de ma direction, soit 
9,035 fr. 87 c. 

Factures de la gestion provisoire. — Par suite d'un oubli regrettable, M. Paravey 
avance le chifïre de 54,617 fr. 05 c. Comment ne se souvient-il pas que cette 
somme a été réduite par lui-même au chiHre de 42,931 fr. 15 c.?... Cet argent 
représente les dépenses faites pour la reconstitution du matériel avant même que 
je n'entrasse en fonction. Or, qui a profité de ce matériel'? moi, pendant trois mois 
et M. Paravey pendant trois ans! La part qui m'en incomberait, si l'on entrait 
dans de pareils comptes, ne devrait donc pas dépasser 3.577 fr. 59 c. 

Créance Dcnijau : 32,415 fr. 60c. — Ici, nous entrons en pleine fantaisie!... Cette 
somme représente un prêt fait par la maison Denyau à la direction du théâtre de 
Paris, Lacressonnière et C"". Cette charge, que l'État avait dû accepter, résultait 
de la sous-location du théâtre, et c est l'Etat lui-même qui l'avait transmise à 
M. Carvalho, avant le commencement de ma gestion. — Cette somme était rem- 
boursable, à raison d'un abandon quotidien de 157 francs de places, à la maison 
Denyau. 

Créance du service de claque : 35,710 francs. — Encore un héritage du théâtre de 
Paris, héritage que M. Carvalho avait été obligé d'accepter comme le précédent. 
Car, ce que je tiens à établir, c'est que je suis resté absolument étranger à ces 
transactions, que M. Paravey attribue» tort à ma gestion provisoire. 

Si donc on additionne les seuls chiffres qui me soient imputables, on trouvera 
avec les 43,000 francs payés par l'État, une somme de 9,005 fr. 89 c. pour ma 
part de loyer, et une autre de 3,577 fr. 59 c. pour ma part de matériel ; au total 
55,583 fr. 46 c. 

Il y a loin de là, vous le voyez, aux 203,318 fr. 25 c. dont M. Paravey m'attribue 
si généreusement la responsabilité. 

Et je fais observer de nouveau que, le théâtre n'ayant ouvert ses portes que 
le 15 octobre, j'ai dû payer au personne) pour les quinze premiers jours de ce 
mois, une somme d'environ 60,000 francs, sans aucune recette pour me récupérer. 

Faites la balance et concluez. 

A TOUS cordialement, 

P.-J. Barbier. 

— Extrait des Petites-A/ficlies : « Mise en liquidation judiciaire de la 
société en commandite L. Paravey et C, ayant pour objet l'exploitation 
d'un théâtre, avec siège à Paris, avenue Victoria, lo, composée de : 1" Pa- 
ravey (Louis), demeurant au siège social; 2° et de commanditaires ». 

— L'engagement de M"" Eames, à l'Opéra, expire à la fin du mois et ne 
sera pas renouvelé, parait-il. La charmante artiste va se diriger sur Londres 
à Covent-Garden, où elle est engagée pour la saison d'été. Elle nous revien- 
dra quand nous verrons à la tête de l'Opéra une direction plus prévoyante 
et plus intelligente. 

— M"" Melba a fait, cotte semaine, une très brillante rentrée à l'Opéra, 
dans le rôle de Gilda, de lUgoletto. Demain lundi, dit-on, première repré- 
sentation du Mage, le nouvel opéra dû à la collaboration de MM. Jean 
Eichepin et Jules Massenet. 

— La Société des compositeurs de musique a porté son jugement sur 
les œuvres qui lui ont été transmises pour les concours ouverts par elle 
en l'année 1890 : 1» Une Suite pour piano, avec accompagnement d'or- 
chestre. Prix unique de 500 francs. (Fondation Pleyel-Wolff) : M. Paul 
Lacombe, de Carcassonne. — 2" Un Trio pour piano, violon et violoncelle. 
Prix unique de 300 francs, offert par la Société : M. Léon Bœllmann. — 
3° Une Scène pour soli et chœurs, avec piano remplaçant l'orchestre. Prix 



unique de 300 francs offert par la Société. Le prix n'est pas décerné. Une 
mention honorable est accordée à la partition portant pour épigraphe 
Fluctuât nec mergitur. (L'enveloppe renfermant lo nom de l'auteur ne sera 
décachetée que sur la demande de celui-ci.) — La Société des compositeurs 
de musique met au concours pour l'année 1891 : 1° Un Septuor en trois ou 
quatre parties (l'auteur pourra enchaîner les parties entre elles) pour piano, 
violon, alto, violoncelle et trois instruments à vent, au choix du compo- 
siteur. Prix unique de 500 francs. (Fondation Pleyel-Wolf.) Les parties 
séparées devront être jointes à la partition, i" Une Scène à deux ou trois 
personnages, avec accompagnement de piano, et dont le poème devra 
présenter un certain intérêt dramatique. Le poème est laissé au choix du 
compositeur. Prix unique de 500 francs, offert par M. Ernest Lamy. Les 
parties vocales séparées devront être jointes à la partition. 3° Une Sonate 
pour piano. Prix unique de .300 francs, oiïert par la Société. Clôture du 
concours le 31 décembre 1891. Pour tous renseignements, s'adresser à 
M. D. Balleyguier, secrétaire général, Entrepôt de Bercy, pavillon Gré- 
pied. 

— La Société des grandes auditions musicales n'est pas morte encore. 
On n'en entendait plus parler, il est vrai; mais voici qu'elle se réveille. 
Elle annonce pourlemois de mai prochain, au Trocadéro, un oratorio de 
Bach, à moins qu'il ne soit de Hicndel. On tirera au sort dans un cha- 
peau. La société l'avait bien dit, qu'elle allait marcher de l'avant. Elle 
marche, elle marche à toute vapeur... vers les siècles passés. 

— A la dernière soirée de la princesse Alexandre Bibesco, la petite 
jVaudin a chanté, d'une façon merveilleuse, une mélodie de Léo Delibes, 
laissée par lui dans les papiers qu'on a trouvés après sa mort. Faut-il 
chanter? c'est le titre de cette mélodie, a remporté un véritable succès 
d'émotion. 

— M. Ludovic Halévy vient d'écrire pour les Annales du théâtre et de la 
musique une étude très intéressante et très curieuse intitulée : Uiie directrice 
de la Comédie-Française. Cette étude paraîtra prochainement en tète du 
16" volume (année 1890) de MM. Edouard Noël et Edmond Stoullig à la 
librairie Charpentier. 

— Mme Andrée Lacombe vient d'être nommée Présidente d'honneur de 
l'Orphéon la Prévoyante du Cher. C'est un hommage que les membres 
de cette Société ont voulu rendre autant à la mémoire de Louis Lacombe 
qu'à la vaillante femme qui la défend avec tant d'énergie. On sait que 
Louis Lacombe était citoyen de la ville de Bourges. 

— Nous avons dit le très grand succès obtenu à Nantes par M'^» Krauss 
dans Faust et dans l'Africaine. Son triomphe a été tel que l'admirable 
artiste a dû donner une troisième représentation. Elle a ion é dimanche les 
Huguenots, devant une salle enthousiaste. Mercredi prochain, elle doit chan- 
ter Faust à Rouen. 

— Le Grand-Théâtre dé Nantes doit avoir prochainement la primeur d'une 
grande scène lyrique intitulée Vision d'amour, dont l'auteur est M. AUard, 
organiste de l'église Saint-Simisien et du lycée, connu déjà par un certain 
nombre de compositions. C'est M™ LaviUe-Ferrainet qui sera l'interprète 
de cette scène lyrique dont l'accompagnement d'orchestre, avec harpe, 
est renforcé par une importante partie d'orgue. 

NÉCROLOeiE 

Nous avons le regret d'annoncer la mort de l'excellent violoncelliste 
Fischer, qui, on se le rappelle, avait été frappé naguère d'aliénation 
mentale. C'est à l'asile Sainte-Anne, où dès ce moment le pauvre artiste 
avait dû être transporté; qu'il a terminé son existence perdue pour l'art. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

En vente chez Mackaii et Noël, éditeurs : 

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N"' 4. — Op. 75. N" 2. Cortège villageois. ... — 6 » 

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Dimanche 22 Mars 1891. 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-paste d'abonnemenL 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Cliant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste eo sus. 



SOMMIIEE- TESTE 



I. Histoire de la seconde salle Favart, 2*^ partie (1^^ article), Albert Souries et 
Charles Malherbe. — II. Semaine théâtrale: Le Mage ou beaucoup d^ bruit 
pour rien, H. Moreno; première représentation de Mariage bfanc, à la Comédie- 
Française, Paul-Emile Chevalier. — III. Une famille d'artistes : Les Saint-Aubin 
{14"' et dernier article), Arthur Pougin. — IV. Revue des grands concerts. — 
V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 
BOBOTT' SE MARIE 
n" 3 des Rondes et Chansons d'avril, musique de Cl. Blanc et L. Dauphin, 
poésies de George Auhiol. — Suivra immédiatement : Faut-il chanter?.,. 
dernière mélodie de Liîo Délires, poésie du Vif de Borrelli. 

PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
à.evixt.o:Chantd'amil, de Théodore Lack. — Suivra immédiatement: Guilan: 
pièce extraite de Conte d'avril, musique de Ch.-M. Widor. 



HISTOIRE DE LA SECONDE SALLE FAVART 



Albert SOUBIES et Charles MIALHERBE 



DEUXIEME PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

DEUX ANNÉES CRITIQUES (1860-1861) 

Au moment où nous reprenons, après une interruption de 
quelques mois, l'histoire de la seconde salle Favart, une 
circonstance fortuite donne à notre travail un intérêt inat- 
tendu d'actualité. M. Garvalho qui — ainsi que nous le ver- 
rons dans le présent chapitre — fut sur le point d'être 
nommé directeur de TOpéra-Gomique il y a trente ans, vient 
d'être appelé pour la seconde fois à la tête de ce théâtre. Il 
est en outre résolu à activer par tous les moyens possibles 
la reconstruction de la salle Favart et présente, à cet effet, 
un projet très avantageux pour l'Etat, dont le Méneslrel a 
indiqué les lignes essentielles. En écrivant les premiers cha- 
pitres de notre ouvrage nous nous bercions, il y a deux ans, 
de l'espoir de voir réédifler, au cours de notre travail, le 
théâtre dont nous racontons l'histoire. Notre espoir a été 
trompé. Puisse-t-il ne pas l'être une seconde fois. 



Nous nous sommes arrêtés, en terminant la première par- 
tie de notre livre, au seuil de l'année 1860. Alors, disions- 



nous, l'Opéra-Gomique venait d'obtenir avec le Pardon cl,i 
Ploërmel un grand succès, mais plus artistique en somme que 
lucratif. Un malheureux changement de direction allait com- 
promettre, encore une fois, la fortune de ce théâtre; en outre, 
de nombreuses mutations dans le personnel tendaient à 
désorganiser la troupe et ne pouvaient manquer d'en altérer 
l'homogénéité. 

De tous ces déplacements et départs d'artistes, le plus 
fâcheux fut assurément celui qui marqua les premiers mois 
de la nouvelle année. Après sept ans et demi d'un séjour 
glorieux à l'Opéra-Gomique, Faure s'éloignait, attiré provi- 
soirement par la carrière italienne, ati-delà de laquelle il pré- 
voyait à brève échéance cette entrée à l'Opéra que dès 1858, 
après Quentin Durward, Alphonse Royer lui avait offerte. Le 
directeur Roqueplan semblait presque aller au-devant des 
désirs de son pensionnaire quand il avait songé en 1859 à 
remonter Don Juan pour lui. C'est Perrin qui devait réaliser 
ce rêve, rue Le Peletier, sept années plus tard ; en effet, 
Don Juan ne fut pas plus joué à l'Opéra-Comique qa'Armide 
à l'Opéra, Armide dont on parlait à cette époque et qu'on 
attend encore. L'ambition de Faare était légitime, car peu 
de serviteurs auront plus honoré par leur talent la maison à 
laquelle ils appartenaient; aussi nous pardonnera-t-on de 
publier ici la liste complète des rôles qu'il a tenus, et tous, 
on peut ajouter, avec une réelle autorité; c'est presque résu- 
mer sous cette forme l'histoire de la salle Favart et de ses 
succès pendant près de huit années : 
20 octobre 1852. Galathée, rôle de Pygmalion (début). 
12 novembre 1852. Le Caïd, rôle du tambour-major (2'=début). 
20 mars 1853. La 7orie^/(', rôle de PietroManelli (création) 

5 juillet 1853. Haydée, rôle de Malipieri (3'= début). 

2 septembre 1853. Marco Spada, rôle de frère Borromée. 
25 octobre 1853. Le Chalet, rôle de Max. 

Le Songe d'une nuit d'été, rôle de FalstafF. 

3Iarco Spada, rôle du baron de Torrida. 

L'Etoile du Nord, rôle de Peters. 

Le Chien du jardinier, rôle de Justin (création). 

Jenny Bell, rôle du duc de Greenwich 
(création). 

Manon Lescaut, rôle du marquis d'Erigny 
(création). 
27 novembre 1856. Le Sylphe, rôle du marquis de Valbreuse 
(création). 
Joconde, rôle de Joconde, chanté par lui 

une centaine de fois. 
Quentin Durward, rôle de Crèvecœur (créa- 
tion). 
Le Pardon de Ploërmel, rôle d'Hoël (création). 



24 avril 1854. 
26 août 1854. 
4 novembre 1854. 
16 janvier 1855. 
2 juin 1855. 

23 février 1856. 



25 avril 1857. 
25 mars 1858. 
8 avril 1859. 



En tout, seize rôles dont sept créations, auxquelles on 



90 



LE MÉNESTREL 



pourrait ajouter la cantate d'Adolphe Adam, Victoire, chantée 
le 13 septembre 1855 à l'occasion de la prise de Sébastopol, 
et le Cousin de Marivaux, opéra-comi^iue en deux actes, paroles 
de L. Battu et \,. Halévy, musique de V. Massé, pièce écrite 
spécialement pour lui et représentée à Bade le lo août 1837. 
De tels états de services justifiaient des appointements éle- 
vés ; Faure, en effet, gagnait alors 40.000 francs pour dix 
mois. Roqueplan, qui songeait à céder sa direction, trouva- 
t-il cette charge trop lourde? Le fait est qu'en mars 1860 il 
offrit à son pensionnaire de résilier. Celui-ci accepta d'au- 
tant plus volontiers qu'il avait en poche un engagement à 
Covenl-Garden pour la saison italienne, dans le cas où il 
recouvrerait sa liberté, et c'est ainsi que le 10 avril 1860 il 
chantait, pour la première fois, à Londres, le rôle d'Hoël en 
italien. Ce succès ne fut que le prélude de ceux qui l'atten- 
daient sur notre première scène, puisqu'il a réuni à peu 
près tous les genres de mérite qui font le chanteur et le co- 
médien, charme de la voix, élégance de la personne, distinc- 
tion du jeu, et qu'aux dons de la nature il a su joindre tout 
ce qui s'acquiert par le travail. 

Par une coïncidence digne de remarque, l'éminent chanteur 
quittait l'Opéra-Gomique au moment où reparaissait le com- 
positeur qui devait, quelques années plus tard, lui écrire 
pour l'Opéra l'un de ses rôles les plus célèbres. Ambroise 
Thomas, en effet, avait donné lé 4 février 1860 le Roman 
d'Elvire, une pièce en trois actes sur laquelle on devait 
d'autant plus compter que les librettistes étaient gens d'es- 
prit, et le musicien, dans ses ouvrages précédents, n'avait 
pas toujours eu cette bonne fortune. La fable imaginée par 
Alexandre Dumas et de Leuven ressemblait fort à la pièce 
qu'ils avaient précédemment écrite pour Lafont et M"« Déja- 
zet, un Conte de Fées. C'est l'histoire fort singulière d'une 
marquise amoureuse qui court après un jeune libertin et ne 
trouve rien de mieux pour îe conquérir que de simuler une 
vieille de soixante ans, de le circonvenir, de le pousser au 
jeu et de l'y faire se ruiner, pour lui offrir sa main 
comme planche de salut. L'amour conjugal termine honnê- 
tement ce Roman d'Elvire, ainsi baptisé à cause d'un livre qui 
portait ce titre, et dont on lisait un fragment au cours de la 
pièce, alors qu'aux répétitions on l'annonçait sous un nom 
plus en rapport avec l'action, Fantaisie de Marquise. Au lende- 
main de la première, Gustave Bertrand écrivait, et presque 
toute la presse pensait comme lui : « C'est un triple succès 
de pièce, de musique et d'exécution.... C'est un ouvrage qui 
ne quittera jamais le répertoire. » Paroles imprudentes sous la 
plume d'un critique ! Dès le début, une indisposition de 
Montaubry d'abord, puis de M"« Monrose, mit de longs in- 
tervalles entre les premières représentations, et, quand l'ou- 
vrage reprit son cours régulier, il alla jusqu'au chiffre 33 et 
ne put le dépasser. 

Château- Trompette eut un sort analogue, puisqu'il s'arrêta au 
chiffre de io, en dépit des prédictions du même Gustave 
Bertrand, qui écrivait bravement: « Je ne ■^eux pas assigner 
de bornes, si éloignées qu'elles soient, au succès de Château- 
Trompette, c'est une pièce de répertoire. » Ce titre, simple 
enseigne d'un cabaret à Bordeaux, comme celui des Perche- 
rons à Paris, n'expliquait pas l'ouvrage, où l'on voyait le 
gouverneur de la Guienne, le maréchal duc de Richelieu, 
mystifié par une simple grisette qui, prenant la défense de 
la morale et usant de stratagème, finissait par faire confes- 
ser publiquement au vieux libertin la vertu pure et sans 
tache d'une honnête femme dont le nom passait pour 
être inscrit sur ses tablettes amoureuses. Cormon et Michel 
Carré avaient écrit cette agréable comédie en trois actes, dont 
le principal rôle d'homme, destiné à Couderc, échut finale- 
ment à Mocker par suite de la maladie de son camarade a 
l'époque de la première représentation, 23 avril 1860. On cri- 
tiqua bien un peu le sujet, sous prétexte que le maréchal en 
son temps jouait des tours aux autres plus souvent que. les 
autres ne lui en jouaient; mais sur ce point les auteurs se 



rencontraient avec Octave Feuillet et Bocage, lesquels, en 
1848, avaient donné à la Comédie-Française une comédie 
assez inégale, mais spirituelle en somme, où le même per- 
sonnage éprouvait une disgrâce du même ordre. Ajoutons, 
pour la satisfaction des bibliophiles, qu'Octave Feuillet n'a 
jamais fait à cette pièce l'honneur d'une édition nouvelle, et 
que la brochure où elle est contenue partage le privilège de 
la rareté avec quelques autres de ses premiers essais 
comme Palma, York et le Bourgeois de Rome. Quant au com- 
positeur de Château-Trompette, Gevaert, il avait montré non 
seulement de la science et du goût, comme toujours, mais 
encore plus de finesse et de légèreté que d'habitude; sa par- 
tition compte plus d'un morceau charmant, et l'on comprend 
que plus d'une fois il ait été question de reprendre cet ou- 
vrage sur une scène de genre. Un tel projet attend encore 
sa réalisation. 

(A suivre.) 



SEMAINE THEATRALE 



LE MAGE 

Un. musicien d'esprit — il y fn a — me contait un jour qu'il 
venait de visiter l'atelier d'un peintre symboliste, qui doit avoir 
du talent puisqu'il est de l'Iaslitut, mais qui, en tous les cas, se 
plait fort à composer des tableaux hiéroglyphiques dont il n'est 
pas toujours très facile de saisir le sens : « Mon Dieu, me disait 
mon musicien, non sans malice, tout d'abord oa ne comprend pas 
graud'ehose à toutes ces peintures, mais l'auteur vous les explique 
avec beaucoup de bonne grâce. » 

Peut-être se trouverait-on dans un même embarras en face du 
poème du Mage, si M. Jean Richepin n'avait pris la précaution de 
faire distribuer aux spectateurs des notes explicatives qui sont 
d'une grande utililé pour démêler tous les fils d'une intrigue assez 
compliquée. 

Nous pouvons donc vous dire que le guerrier Zoroastre, 
que M. Richepin appelle Zarastra pour les besoins de l'euphonie 
musicale, vient, au lever du rideau, de remporter une grande vic- 
toire sur les Touraniens, les ennemis séculaires de l'Iran. Voici 
son camp, lo butin et tous les prisonniers qu'il a faits. Il va ren- 
trer en triomphaleur à Bakhdi, capitale de la Bactriane, où l'attend 
le roi pour le féliciter. Les prisonniers chantent, en attendant le 
jour, des chants langoureux de leur pays : 

Par les monts, par les vaux, 

Pour trouver des cieux nouveaux. 

Au roulis des chevaux 
La tribu passe. 

Où va-t-elle en rêvant"? 

Où s'en va la poudre au vent. 

Mais toujours de l'avant, 
Et vers l'espace ! 

Réveil du camp et arrivée de Varedha, prêtresse de la Djahi 
(Déesse de la volupté) qui vient tout simplement déclarer à Zaras- 
tra qu'elle est follement éprise Je lui et déploie toutes ses séduc- 
tions pour conquérir ce conquérant. Varedha est belle assurément, 
mais Zarastra est possédé d'un autre amour et repousse avec indi- 
gnation les propositions libertines de Varedha. Celle qu'il aime, 
c'est Anahita, la reine des Touraniens, sa captive. Il se prosterne 
à ses genoux et lui jure fidélité élernelle. Mais Amrou, grand 
prêlre des Dévas, 

Dieux de la ruse et des ombres, 

Amrou, père de Varedha, ne veut pas que sa fille soit malheureuse; 
il saura ramener vers elle l'amant qui la dédaigne. 

Arrêtons-nous sur ce premier tableau, qui a été particulièrement 
favorable au musicien. Nous ne le trouverons plus par la suite en 
aussi heureuse veine. C'est qu'ici, M. Massenet se trouve bien 
dans la sphère naturelle à son talent. Il excelle à donner aux mé- 
lodies ce tour mièvre et gracieusement maladif qui convient aux 
amoureuses langueurs ; et cette fois encore, il n'a pas manqué 
de trouver dans son sac, pour peindre la passion naissante d'Ana- 
hita et de san vainqueur, de ces phrases d'un charme envelop- 
pant qui ont fait lo meilleur de sa réputation. Il a donc écrit 
là un duo qui ne déparera certes d'aucune façon la collection de 
ceux que nous lui devons déjà dans la même manière délicate et 



LE MENESTREL 



9d 



tendre II a nalurellement prêté à Varedha, la servante des volup- 
tés, des accents plus tourmentés et plus troublants; ce n'est plus 
l'amour pur et chaste d'Anahita. La nuance a été très bien saisie 
et rendue par le musicien. Le chant des prisonniers touraniens 
a beaucoup de couleur dans sa tristesse et l'invocation d'Ararou 
aux dieux Dévas ne manque pas d'ampleur. Voilà donc un pre- 
mier tableau complet, qui posait bien l'œuvre dès le début et 
nous donnait l'espoir d'une véritable série d'enchantements. Quel- 
ques solides qualités qu'on puisse reconnaître au reste de la par- 
tition, il faut cependant reconnaître que cet espoir a été légèrement 
déçu. 

Le tableau qui suit n'est pas d'une grande utilité pour la marche 
de l'action. Il nous montre Varedha descendant dans les souterrains 
du temple de Djahi, pour ne plus entendre les cris de victoire et 
les fanfares qui annoncent l'entrée de Zarastra vainqueur dans la 
ville de Bakhdi : 

Ah! comme ils déchirent mon creur ces cris de fête! 
Ils semblent railler ma détaite. 



Descendons plus bas, 

Encore plus bas dans les ténèbres ! 

Varedha veut mourir, quand Ararou survient, et lui annonce 
que sa vengeance est prochaine. Scènes de pure déclamation. Nous 
savons qu'il en faut dans la contexture du drame lyrique moderne 
tel qu'on le comprend aujourd'hui, et M. Massenet n'y est certes 
pas plus maladroit qu'un autre. Mais pour nous, ces scènes décla 
matoires, oli certains affectent de se complaire, ne sont pas de 
l'essence même de la musique, et ce n'est pas là qu'on peut dé- 
couvrir ni la valeur réelle ni la véritable inspiration d'un maître. 
C'est donc avec un certain soulagement que, le décor changeant à 
vue, nous sortons de ces souterrains et de ces ténèbres pour nous 
retrouver on pleine lumière sur la place de Bakhdi, où trône le roi 
dans l'attente du général victorieux. Assurément, vous vous atten- 
dez à un défilé; vous l'avez en effet. Ce sont d'abord des hérauts 
et des trompettes, puis « les chefs des terribles guerriers » qu'on 
vient de subjuguer, « les vierges prisonnières », les richesses de 
toutes sortes arrachées à l'ennemi, enfin tout ce qui peut contri- 
buer à la composition d'une marche guerrière de belle dimen- 
sion. La dimension y est en effet; mais combien pauvre est l'ins- 
piration ! Il y a une marche qui ressemble beaucoup à celle-ci 
dans Aïda, et Verdi a trouvé pour la caractériser un chant de 
trompettes qui n'est pas d'une distinction rare, — ce n'eût pas été le 
cas — mais qui est bien typique et d'une sonorité populaire qui 
reste dans les oreilles. Que retient-on du défilé bruyant et terne 
à la fois de M. Massenet? N'imporle! Zarastra arrive à son tour. 
Il ne paraît aucunement incommodé de cette mauvaise musique 
et, s'inclinant devant la majesté de M. Martapoura (c'est le roi !i. 
il lui fait don de tout le butin pris à l'ennemi : 

Tous ces trésors, je te les donne ; 
Mais j'ai gardé ceci 1 

Ceci, c'est Anahila elle-même : 

Parais, astre de mon ciel ! 

Abeille d'or dont l'amour est le miel! 

Soulève l'ombre de ces voiles 

Cachant ton front gracieux. 

Que je montre à tous les yeux 

Ton visage d'aurore et tes regards d'étoiles. 

A ce madrigal, Anahila répond par un autre madrigal, et nous 
avons là deux aimables pages d'album, auxquelles le roi, qui ne veut 
pas demeurer en reste, s'empresse d'en ajouter une troisième. Il ex 
plique en termes galants qu'il aurait bien gardé Anahita pour lui- 
même, mais qu'il ne veut pas en priver son vainqueur, et il va pro- 
céder à leur union quand le terrible Amrou, survenant tout à coup, 
déclare que ce n'est pas possible, que Zarastra est l'amant de sa 
fille Varedha et qu'il lui a promis le mariage. Varedha opine du 
bonnet, bien qu'elle l'ait jeté depuis longtemps par-dessus les mou- 
lins (y en avait-il à cette époque?). Bien plus, il y a là une petite 
bande de prêtres païens qui n'ont jamais reculé devant un faux ser- 
ment et qui affirment qu'Amrou a dit la vérité. Que peuvent-ils eu 
savoir? L'affaire ne s'en gâte pas moins pour Zarastra. Le roi, qui 
paraît décidément avoir de roses desseins sur Anahita, déclare que 
Zarastra doit épouser Varedha. Alors Zarastra maudit tout le monde, 
et déclare que, puisqu'il eu est ainsi, il renonce à la gloire, à ses 
pompes, à la musique de M. Massenet, et qu'il va se retirer « dans 
la solitude ». 



Ces scènes successives ne sont pas sans provoquer le déchaîne- 
ment d'un finale construit dans toutes les règles de l'art et qui fait 
un tapage infernal. Quand les idées viennent à lui manquer, 
M. Massenet aime à faire du bruit pour s'étourdir et pour étourdir 
les autres. Or, il y a beaucoup de bruit tout le long de la parlition 
du Mage; c'est un mauvais signe. 

Reprenons le fil de notre narration. 

Zarastra s'est, en effet, retiré sur la montagne sainte, où il 
occupe ses loisirs à chanter des chansons napolitaines (déjà !) en 
même temps qu'à fonder une religion nouvelle basée sur des lois 
de vérité. Il cause avec les éclairs et rapporte de ces conversations 
fulgurantes des préceptes certains qu'il inculque à ses nombreux 
disciples : 

Heureux celui dont la vie 

Pour le bien aura lutté toujours ! 

C'est le début d'une sorte de prière qui n'est pas sans grandeur, 
et restera comme l'un des bons passages de la partition. Le mage 
n'est pas toutefois sans avoir souvent en son esprit des retours trop 
humains vers le passé. Il n'a pas oublié les grâces d'Anahita, 
encore qu'il essaie de les refouler de son souvenir. La nerfide Va- 
redha, toujours attachée à sa proie, vient le retrouver jusque dans 
son désert pour les lui rappeler. C'est un long discours qu'elle lui 
tient, où elle lui explique que le trône de l'Iran est à lui, s'il le 
veut avec elle pour reine, qu'Amrou lui a créé des partisans prêts 
à renverser le roi, qu'Anahita l'a oublié et qu'elle va en épouser 
un autre. Tout ce verbiage est liés long, je vous l'ai dit, mais il est 
traversé par une phrase charmante. C'est lorsque Zarastra, au 
comble de la fureur, lève la main sur Varedha et va pour la 
frapper : 

Sous les coups tu peux briser 

Tout mon corps qui t'aime. 

Dans mon cœur voux-tu puiser 

Tout mon sang qui t'aime? 

Ce sera comme un baiser 

Pour ma chair qui t'aime. 

C'est un des moments où le musicien a été le mieux inspiré. 

Varedha n'en est pas moins repoussée avec horreur. 

Cinquième tableau. — Voici l'heure du ballet. On l'attendait 
avec une certaine impatience. C'est là où d'habitude M. Massenet, 
qui est un symphoniste habile, sème les fleurs avec profusion ; 
cette fois son bouquet a paru quelque peu fané. Certes il y a là 
toujours des effets de timbres curieux, des accouplements d'instruments 
ingénieux; à certain moment même l'antique bouquin éclate en 
sons rauques, comme dans les fêtes du dieu Pan. Il ne s'agit pour- 
tant ici que de célébrer les fêtes de la déesse Djahi, qui s'accommo- 
derait mieux déplus de mollesse et d'idées voluptueuses. Le ballet 
n'a pas fait sensation. Après les danses, on va procéder à la célébra- 
tion du mariage d'Anahita avec le roi. Malgré les plaintes et les 
protestations d'Anahita, le roi l'exige, et Amrou va bénir leur 
union, quand les Touraniens révoltés envahissent le temple, brû- 
lent et massacrent. Anahita délivrée pousse elle-même le cri de 
guerre. Dans tout ce tableau, nous retrouvons les sérieuses qualités 
de facture qui dominent dans la partition ; mais les idées neuves 
et originales n'y foisonnent pas plus que dans les actes précé- 
dents. A signaler pourtant la cantilène rêveuse soupirée par Anahita 
et qui est d'un charme étrange : 

Vers le steppe aux fleurs d'or 
Laisse-moi prendre l'essor ; 
Laisse-moi voir encore 
Mon beau ciel pâle. 
Où la neige en neigeant 
Sous la lune à l'œil changeant , 

Fait germer dans l'argent 
Des fleurs d'opale. 

Nous voici arrivés au terme du voyage. Le théâtre représente 
le temple de la Djahi en ruines et encombré de cadavres. Zaras- 
tra y vient pleurer sur les malheurs do la patrie. Anahita triom- 
phante ne tarde pas à l'y rejoindre. Duo d'amour interrompu par 
Varedha toute sanglante, qui se relève d'entre les cadavres pour 
les maudire une dernière fois et invoquer la déesse Djahi, qu'elle 
charge de sa vengeance. prodige! l'incendie qu'on croyait éteint 
se rallume et entoure les deux amants ! C'en serait fait d'eux si Zarastra, 
à son tour, n'invoquait le dieu de vérité dont il est le mage. Les 
flammes s'écartent et laissent passer les amoureux, tandis que 
Varedha expire dans un cri de rage. 

L'air de Zarastra sur les ruines du temple n'est pas ce qu'il 



9û 



LE MEl^ES^llEL 



devrait être; le duo d'amour est gracieux, mais il n'a pas non plus 
la graudeur qui conviendrait à la situation. La sorte d'incantation 
da feu proférée par Varedha est au contraire un morceau de carac- 
tère, et nous trouvons là des procédés d'orchestration excessivement 
curieux. Ce serait certainement la plus belle page de la par- 
tition, si malheureusement Richard "Wagner, avant Massenet, n'avait 
écrit lui-même pour la Valkyrie une incantation de même sorte qui 
me remet en mémoire un autre trait du musicien d'esprit dont j'ai 
par'é au commencement de cet article. C'était à l'époque d'Esclar- 
monde: « On est vraiment bien dur pour ce pauvre Massenet, me 
disait-il. — On va jusqu'à prétendre qu'il n'atteindra jamais à la che- 
ville de "Wagner. Allons, allons, il y arrive, il y ari'ive. » M. Mas- 
senet y est encore arrivé cette fois. 

Voilà la nouvelle partition de l'auteur de Mai-ie-Magdeleine. k 
tout prendre nous la préférons, encore au Cid, qui fut une pure 
fontaine d'eau claire, ou à Esdarmonde, qui fut une œuvre de faus- 
seté. Le Mage, lui, est un opéra scieutifique, oîx aucune règle de la 
pesanteur n'a certes été négligée. Nous l'aimerions mieux rempli 
d'inspiration et d'idées neuves, mais il faut du moins constater ici un 
grand s>)uci de la forme, une facture remarquable et une tenue de 
style peu ordinaire. M. Massenet incline chaque jour davantage vers 
le drame qu'on préconise aujourd'hui, celui cîi la déclamation joue 
le plus grand rôle et qui s'écarte de plus en plus de la musique 
proprement dite. C'est dommage; à ce jeu, les imaginations se des- 
sèchent et perdent en fraîcheur et en invention ce qu'elles gagnent 
peut-être lu côté de ce qu'on appelle la vérité dramatique. La note 
d'art disparait, et nous devenons la proie d'une légion de Vadius et 
de Trissotins qui remplacent les musiciens que nous avions autre- 
fois. Ils sont peut-être beaucoup plus «forts», comme ou dit, mais 
aussi combien plus ennuyeux ! 

Du poncif redondant, voilà la caractéristique du Mage. Nous pré- 
férions beaucoup, à ce système voulu de lourdeur et de prétention, 
la poétique séduisante de Manon ou à'Hérodiade. M. Masseuet est 
évidemment à une époque de trouble, qui ne lui permet plus de 
voir clairement la voie oîi il s'était engagé si heureusement à son 
début. Comme pour son héros Zarastra, une période de recueillement 
s'impose à lui. Il tera bien de se retirer sur la montagne sainte et 
d'y méditer sur les dangers d'une production trop hàiive. Il nous 
reviendra alors plus fort et retrempé pour des luttes nouvelles. Nouo 
sommes en droit de beaucoup attendre de M. Massenet, le compo- 
siteur le plus merveilleusement doué peut-être de notre époque ; 
nous avons donc le devoir de lui épargner des paroles sucrées qui 
régareraient encore davantage. 

Il nous reste à dire quelques mots de l'interprétation. M. Vergnet, 
dans le rôle du mage, s'est montré très remarquable. "Voix géné- 
reuse et talent de chanteur des plus distingués. Il est très curieux 
qu'après avoir déjà possédé cet artiste anciennement à l'Opéra, on 
ait cru ensuite pouvoir s'y passer si longtemps de ses services. Les 
ténors de son mérite ne courent pas les théâtres. M"" Lureau-Es- 
cahiïs, qui personnifiait le personnage gracieux d'Anahita, a eu les 
honneurs de la soirée. Elle a été parfaite de tous points. Elle a 
chanté avec un art exquis et une grande finesse. On l'a beaucoup 
fêtée et cela a été vraiment un plaisir pour tous de voir enfin une 
aussi excellente artiste appréciée à sa juste valeur. M""* Fierens 
possède de grandes qualités dramatiques et un tempérament ardent 
qui la pousse un peu à l'exubérance. Il y a abus dans les gestes 
et, à fo ce d'être poussée, la voix devient parfois chevrotante. Mais 
il y a tant de jeunesse et d'entrain dans l'ensemble du talent de 
M"' Fierens, qu'on passe volontiers sur ces quelques défauts. Il serait 
préférable toutefois qu'ils n'existassent pas. M. Delmas fait flèche 
de sa belle vois. C'est à peu près tout ce qu'il peut faire dans le 
personnage assez iïigrat d'Amrou. Si le ballet avait pu être sauvé, 
la grâce de la toute charicaute M"" Mauri y aurait suffi. 

Quelques beaux décors à l'actif de MM. Ritt et Gailhard. 

H. MORENO. 

Comédie-Française. — Mariage blanc, drame en 3 actes, de M. Jules 
Lemaitre. 

Si M. Jules Lemaltre s'est décidé relativement assez lard à 
écrire pour le théâtre, il semble vouloir regagner le temps perdu 
et cette sorte de hâte dans la production, le poussant à prendre les 
sujets premiers venus qui lui tombent sous la plume, ne paraît devoir 
lui être qu'assez préjudiciable. Nous avons loué, ici même, comme il 
convient, le talent exquis de l'écrivain que nous retrouvons toujours 
tel ; nous avons aussi signalé^ lors de l'apparition de Révoltée à 
rOdéon, des qualités d'autour dramatique très réelles, mais qui lais- 
saient entrevoir des œuvres tout autres que ce Mariage blanc que 



nous ne saurions tenir pour tout à fait digue de celui qui l'a 
écrit. Que M. Lemaître prenne garde, la place très prépondérante 
qu'il occupe dans les lettres modernes ne lui donne pas le droit de 
se contenter d'à-peu-près, il faut absolument qu'il fasse bien ou qu'il 
s'abstienne. 

Mariage blanc est né d'une nouvelle de quelques lignes. Jacques 
de ïhièvre, ariivé à quarante-cinq ans après avoir usé et abusé de 
la vie, rencontre à Menton une pauvre jeune fille qui se meurt de la 
poitrine. Poussé par la curiosité, peut-être encore par bonté d'âme, 
il épouse Simone, voulant lui donner pour des jours qui sont 
comptés, l'illusion de la vie heureuse des femmes aimées. Il sera 
le mari de la petite mourante sans l'être, et, comme il tombe sur 
un esprit de naïveté absolue, il joue son rôle sans bien grandes' 
difficultés jusqu'à l'heure oir, étouffée par une émotion trop forte, la 
pauvre petite mariée s'endort pour toujours du sommeil de'j inno 
cents. 

Le défaut capital de la pièce nouvelle de M. Jules Lemaître, lais- 
sant de côté la donnée même dont la vraisemblance est sujette à 
caution, c'est que cette figure de Jacques de Thièvre nous est fort 
insuffisamment expliquée; nous ne savons à quel mobile il obéit. 
Est-ce un viveur blasé en quête d'émotions nouvelles ? Est-ce, au 
contraire, vfn être exclusivement bon et charitable? Il fallait le ro- 
man pour permettre à l'auteur de se faire bien comprendre et d'ana- 
lyser, comme il convenait, ce cerveau complexe et évidemment 
maladif. Et le roman même nous aurait peut-être permis de jouir 
plus profondément du bonheur factice donné à la condamnée et 
nous aurait certainement aidé à accepter les scènes pénibles oij l'on 
nous montre une sœur jalouse de Simone. Le drame est raerveil- 
leusement joué par M"' Reichenberg, d'une candeur, d'une finesse 
et d'une chétivité étonnantes, et par M. Febvre. M""^^ Pierson, 
Marsy et M. Laroche tiennent les rôles secondaires avec autorité et 
talent. 

Paul-Emile Chevalier. 



UNE FAMILLE D'ARTISTES 



LES SAINT-AUBIN 

(Suite et fin.) 

VIII 

J'aurais voulu faire connaître, avec plus de détails que je n'en 
puis donner, la nature intime de M"" Saint-Aubin, faire apprécier 
selon ses mérites le grand et généreux cœur de cette femme char- 
mante, qui, ne se contentant pas d'être une grande artiste, fat en- 
core une fille excellente, uns sœur dévouée, une épouse modèle et 
une mère de famille incomparable, et qui, en dehors même des siens, 
se montrait toujours prête à obliger et à servir autrui (1). Malheu- 
reusement, si les témoignages généraux sont unanimes à ce sujet, 
si certains faits sont suffisamment connus, les particularités man- 
quent le plus souvent, et ne laissent pas le loisir de s'étendre même 
sur les p'us intéressants. J'ai déjà fait remarquer que, plus artiste 
à ce point de vue et plus désintéressée que bien d'autres qui n'a- 
vaient pas les mêmes charges de famille. M"' Saint-Aubin, à une 
époque oîi l'action qu'elle exerçait sur le public la rendait en quel- 
que sorte indispensable à son théâtre et ou celui-ci traversait une 
crise difficile, se contentait pourtant de sa part alors bien modeste 
de sociétaire, tandis que tels et tels de ses camarades renonçaient à 
cette situation pour se faire allouer d'énormes appointements fixes. 
J'ai rappelé la générosité si ingénieuse dont elle fit preuve envers la 
veuve de Dozainviile, en faisant fixer au jour de sa der/iière apparition 
la représentation donnée au bénéfice de celle-ci. J'ai constaté ailleurs 
que c'est elle qui, avec le concours dévoué de Méhul et grâce 
à de pressantes démarches, réussit à mettre à l'abri du besoin les 
derniers jours de Monsigny devenu vieux (2). C'est elle encore qui, avec 
son camarade Chenard, obtint des sociétaires de l'Opéra-Comique, 
en 1"99, qu'ils missent pour quelques soirées la salle de ce théâtre 
à la disposition des artistes de l'Odéou, qui venait d'être détruit par 
un incendie (3). 

(1) «... Chargée d'aue nombreuse famille qu'elle a élevée avec soin, elle a fait 
des pensions à deux de ses sœurs jusqu'à leur mort; elle en fait encore à ses 
deux fièi'es. Économe, mais désintéressée, elle n'a jamais affiché ce luxe scan- 
daleux qu'on reproche généralement aux actrices... » (Biographie universelle et por- 
tative des contemporains.) 

(2) On peut lire à ce sujet une lettre de Méhul, que j'ai publiée dans mon livre 
sur Mèliul, sa vie, son (jcnie, son caractère. 

(:î) C'est peut-être ici le cas de reproduire cette anecdote que le trop fameux 



LE MENESTREL 



93 



Je pourrais rapporter vingt traits de cette nature. Par malheur, 
les quelques lettres de M™'= Saint-Aubin que j'ai en ma posses- 
sion n'oflfrent sous ce rapport qu'un intérêt secondaire, les person- 
nages dont il y est question étant à peu près complètement inconnus. 
Or, c'est dans la correspondance surtout que se révèlent les élans 
des cœurs généreux. Je veux pouitant citer au moins une de ses 
lettres, parce qu'elle rappelle le souvenir d'un jeune musicien dont 
le nom est resté presque fameux en raison de sa situation particu- 
lière et de sa mort prématurée. Ce musicien est le jeune Androt, 
le premier qui ait obtenu le grand prix de composition musicale 
à l'Institut lors de la fonviation du concours de Rome (18u3), et qui 
mourut en cette ville après y avoir fait un court séjour et donné de 
grandes espérances qu'il ne devait pas être appelé àréaliser. Androt 
avait été élevé par un oncle qui lui servit de père, et c'est en faveur 
de cet oncle que M"' Saint-Aubin intercédait auprès du destina- 
taire inconnu de la lettre qu'on va lire : 

Vous m'avez témoigné trop de bienveillance, Monsieur, pour ne pas 
m'obliger dans cette circonstance. Je porte le plus vif intérêt à M. Androt, 
oncle, ou, pour mieux dire, père, par sa conduite, de ce jeune Androt 
mort à Rome et regreté (sic) par toutes les personnes de mérite. Je n'ai 
cessé d'être là consolation de ce brave bomme; lorsque j'ai eu l'honneur 
de vous recevoir chez moi, vous aviez la bonté de vous occuper de mon 
petit neveu, et je n'osai vous demander votre protection pour M. Androt. 
J'ai eu bien tort, car il serait sûrement en place. Votre bonté pour moi 
m'encourage à vous prier de lever, s'il est possible, les dilficultés qui se 
présentent. J'ai des obligations très grandes à M. Androt, comme con- 
naissant parfaitement les affaires; il m'a fait rentrer une somme d'argent 
que je croyais perdue; je me trouverais bien heureuse de pouvoir à mon 
tour lui être agréable. Le comte Renaud (Regnault) de St-Jean d'Angcly 
s'intéresse à lui, et plusieurs autres personnes que vous connaissez par- 
faitement vous sauraient un gré infini de ce que vous voudrez bien faire 
pour M. Androt. Pardon, Monsieur, mais je retourne demain à Paris et 
vous fatiguerai par mes instances. 

Ma jeune Alexandrine débute bientôt ; j'espère que vous voudrez bien 
disposer d'une loge qui vous est réservée; j'attache un grand prix aux 
encouragements qu'une personne aussi distinguée par son mérite voudra 
bien lui donner. 

Je suis, Monsieur, avec la plus parfaite considération, votre très 
humble servante. 

V S'-AuBiM- (1). 

En regard de cette lettre inédite, j'en voudrais pouvoir repro- 
duire une autre, d'un autre genre, qu'elle écrivait quarante ans 
plus tard, alors qu'elle en avait quatre-vingt-quatre, et qu'elle 

adressait à Aubei'. « Cette charmante lettre (datée du 20 juin 1849, 

quinze mois avant sa mon) est le portrait le plus ressemblant de 
ses sentiments alTeelueui et de son esprit, » lisait-on dans le 
Catalogue des aidograplies du baron de Trémonl, en la possession de 
qui elle était venue. C'est ce catalogue qui me permet d'en ciier 
au moins les lignes suivantes : — « ... Hélas! je suis venue trop 
tôt dans ce monde. Si j'avais eu un rôle de vous et de Scribe, 
vous auriez donné à mon faible talent de grands moyens de gloire, en 
suivant vos inspirations. — Ma vie est toute de regrets, puisqu'il en 
me reste que peu de jours à vivre pour vous aim^r de toute monàme. » 

Quelque brillant qu'il soil,' un artiste n'est jamais complètement 
satisfait du lot qui lui est échu dans ce rude combat de la vie. 
Avouons pourtant que M""' Saint-Aubin aurait eu tort de se plaindre 
trop amèrement de la part que lui avaient faite les circonstances. 
L'adoration du public, la confiance et l'affection des auteurs, vingt- 
cinq années de succès ininterrompus, une renommée immense et 
que le temps n'a pu eutamer, voilà qui pouvait assurément suffire à 
talmer les quelques regrets que certains faits lui faisaient éprouver. 

M""» Duret avait atteint déjà la vieillesse lors de la mort de sa 

journaliste Charles Maurice, son contemporain, a consignée dans ses Épaves, a 
la date de 1810, c'est-k-dire deux ans après que M"' Saint-Aubin eut quitté 
rOpéra-Comique : — « Madame Saint-Aubin, de l'Opdra-Comique, arrivant à Metz 
pour y donner des représentations, y trouva TEcole d'artillerie privée du plaisir 
d'aller au théi'ilre pour y avoir fait du bruit. Informée de cela, la charmante artiste 
sollicita, mais vainement, la levée de la consigne dont elle s'était flattée dans la 
visite qu'elle avait reçue des élèves. Alors, elle signifia au directeur qu'elle ne 
donnerait point fies représentations et lui paie ait le dédit stipulé. Une dèmarcbe 
près du préfet fat plus heiireuse. Puis, elle apprit au général que les jeunes gens 
demandaient à rester en retenue pendant toute une année, si l'on voulait leur per 
mettre d'assister à ses représentations. Celte dernière partie de la requête fu 
enfin accordée et même sans aucune resiiiction. C'était par Eupkrosiiie et Corad'm 
que commençaient ces soirées. Un infinissable tonnerre d'applaudissements éclata 
à ces mots ; « A tous les prisonniers je rends la liberté. " Et ce ne fut qu'après avoir 
accepté des élèves une fête suivie de bal, que madame Saint-Aubin put quitter 
la ville. — (1810.) » 

(1) La date approximative de cette lettre nous est fournie par le détail relatif 
au début d'Alexandrine. Ce début ayant eu lieu le 2 novembre 1809, la lettre 
qu'on vient de lire doit être de la seconde quinzaine d'octobre de cette année. 



mère, puisqu'à cette époque elle était âgée de soixante-cinq ans. 
Elle en avait soixante-dix-sept lorsqu'elle mourut elle-même, le 
29 novembre 1862, à Paris, qu'elle n'avait jamais quitté. Et sa sœur 
Alexandrine en avait tout juste soixante-quatorze quand elle dis- 
parut à son tour de la scène du monde, au mois d'avril 1867. 
Devenue, en 1839, veuve de l'excellent acteur Joly, celle-ci avait 
épousé en secondes noces un riche marchand de bois de Nevers, 
nommé Houdaille (I), auquel elle survécut aussi. Elle vivait, depuis 
longtemps déjà, retirée à Saint-Saulge, pelit pays du département 
de la Nièvre. 

C'est ainsi que finit une génération d'artistes qui durant plus d'un 
demi-siècle avaient jeté un si vif éclat sur l'une de nos grandes 
scènes parisiennes, et qui, par leurs alliances, avaient donné du 
relief au nom de diverses familles. Les Schrœder, les Moalinghen, 
les Saint-Aubin, les Doret, les Joly, ont leur place marquée dans 
l'histoire du théâtre en France, cette histoire sous tous les rapports 
si brillante et si honorable. Mais de tous ces noms, celui qui res- 
tera le plus fameux, celui qui plane au-dessus de tous les autres 
et qui les absorbe dans son rayonnement lumineux, c'est le nom 
de Saint-Aubin, parce qu'il fut celui d'une femme charmante, d'une 
comédienne exquise, d'une véritable grande artiste, au talent 
.souple, varié, multiple, plein tout ensemble de grâce et de vigueur, 
d'élégance et d'originalité, d'une artiste sédui-ante au possible, qui 
fut l'idole du public, l'enchantement de tous ses contemporains et, 
on peut le dire sans excès, l'nne des gloires de la scène française 
il y a tantôt un siècle. 

FIN Arthur Pougin. 



I 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts du Cbàtelet. — Après une bonne exécution de la sympho- 
nie en ut mineur de Beethoven, M. Colonne a donné une seconde audition 
des fragments à'Eloa, le poème lyrique de M. Ch. Lefebvre. C'était M. Au- 
guez qui remplissait cette fois le rôle du récitant ; il s'en est acquitté 
avec une maestria sans égale. Nous avons été charmé de cette a'ùdition. Il 
est si doux, api-ès les débordements musicaux de ces derniers temps, 
d'entendre des harmonies naturelles, de beaux chants, quelque chose de 
bien fondu, de bien nourri, sans l'inévitable fracas des trombones ! La 
musique de M. Lefebvre renferme tout cela. C'est de la musique qui 
semble composée sans effort, qui a au plus tiaut point le cachet d'une 
poésie sincère. Celle de M™ Holmes a de plus hautes visées. Sou Voyage 
au paijs bleu débute par un lever de soleil sous forme de crescendo. Jamais 
un lever de soleil ne se décrit autrement, et je me demande sous quelle 
autre forme on pourrait le décrire. La seconde partie, En mer, nous a un 
peu surpris : nous croyons entendre au début un motif bien connu des 
Pécheurs de perles de' Bizet. Mais après cette réminiscence, nous avons res- 
senti une impression dee plus agréables : La barcarolle, accompagnée dans 
la coulisse par un chœur pianissimo, pendant que les violons en sour- 
dine et les violoncelles se répondent, est une inspiration de premier 
ordre et d'un effet délicieux. Nous aimons moins la Tarentelle, qui est, 
néanmoins, pleine de vigueur et d'entrain. — Le ballet d'Ascanio, de 
M. de Saint-Saëns, est intéressant et finement ciselé, mais nous connais- 
sous des œuvres meilleures du maître français. — Venons aux solistes : 
M. Auguez a dit, avec son grand style, l'air si beau et si difficile de 
Hfendel (air de Lucifer dans l'oratorio de la Résurrection) et une très belle 
œuvre de M""= de Grandval, le Chant du Reitre, d'un caractère sauvage et 
saisissant. Nos félicitations, pour en finir, à une jeune pianiste, 
M"' Steiger. Quoiqu'elle fût un peu couverte par l'orchestre etqu'elle 
eût sous les doigts un piano qui manquait de sonorité, elle a dit avec 
un goût irréprochable, une netteté incomparable et un style excellent 
le concerto en sol mineur de Mendelssohn ; elle a été couverte d'ap- 
plaudissements, et c'était justice. M"« Steiger a en elle l'étoffe d'une 
véritable artiste, et nous sommes heureux d'enregistrer son succès. 

H. Barbedette. 

— Concerts Lamoureu.x.'J— M. Chevillard,3 en prenant pour sujet d'un 
poème symphonique le Chêne et le Hoseau de La Fontaine, semble vouloir 
exagérer les tendances de l'école descriptive ; mais ce n'est là peut-être 
qu'une apparence, car certaines fables assurément peuvent légitimement 
donner naissance à des poèmes sympboniques. L'essentiel est de ne pas 
demander à l'orchestre de nous montrer, par exemple, le Chêne et le Ro- 
seau comme on les voit sur le tableau du peintre Diday au musée de 
Genève. A chaque art sa compétence propre. La première partie du 
poème de M. Cbevillard exprime le frémissement du vent sur les eaux ; 
une harmonie un peu vague et saus assises puissantes, une petite phrase 
élégiaque de cor anglais suffisent à l'évocation du paysage. Tout cela n'est 
pas vraiment sans grâce. Dans la suite, on entend parler le chêne; ayant 
la basse-tuba pour porte-voi-t, tandis que l'humble roseau n'a pour lui 

(2) Et non Oudaille, comme je l'ai dit par erreur dans le Supplément de la 
Biograpliie universellf des musiciens de Fêlis. 



94 



LE MÉNESTREL 



répondre que Tanche du cor anglais, ce qui constitue un dialogue d'une 
valeur musicale discutable. Le tout finit par une tempête, au cours de 
laquelle se dénoue le drame.' En somme, le dialogue et le drame ne fon t 
pas oublier le paysage, qui reste ce qu'il y a de mieux dans la petite 
œuvre de M. Chevillard. — M""' Brunet-Lafleur a chanté avec un grand 
charme poétique la seconde scène du deuxième acte de Lohengrin. Le 
timbre charmant do sa voix et son style correct lui ont mérité des témoi- 
gnages d'approbation unanime. Elle était secondée par M"'" Materna, qui 
avait accepté le rôle dramatique, mais ingrat d'Ortrude. M""' Materna 
dont la voix, qui a conservé beaucoup de netteté, retrouve par instants 
des notes d'un timbre pénétrant et même une certaine ampleur, a dit la 
scène finale du Crépuscule des Dieux. Cette voix coule avec une fluidité 
merveilleuse, absolument pure, mais dégagée de tout rayonnement comme 
une étoile qu'on verrait au télescope. C'est le torrent transformé en filet 
de cristal. — L'ouverture de Coriolan, Pliaéton de M. Saint-Saëns, le pré- 
lude de Parsifal et la Marche hongroise de Berlioz ont été rendus avec 
précision et avec le respect des nuances et de caractère spécial de 
chaque composition. Amédée Boutarel. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire: Relâche. 

Chàtelet, concert Colonne: ouverture de rann/inuser (R. Wagner); h Chant du 
retire (Grandvall , chanté par M. Auguez; Marine (G. 'Pfeiffer); Infelice (Mendels- 
sohn), chanté par M°" Katherine 'Van Arnhem ; A la musique (E. Chabrier), chœur 
pour voix de femmes avec solo par M"'° I.eroux-Ribeyre ; Aupays bleu (A. Holmes) : 
concerto en sol mineur (.Mendelssohn), exécuté par W Louise Steiger; l'Arté- 
sienne (G. Bizel). 

Cirque des Champs-Elysées, concert (série B), programme : symphonie en nu 
bémol (Mozart); adagio et rondo du premier concerto pour violon (Vieuxtemps), 
par M. Houtflack ; deuxième scène du deuxième acte de Luhenijrm (Wagner) : 
M"' Brunet-Lafleur (Eisa), M"" Materna (Ortrude); ouverture de Léonore n° 3 
(Beethoven); scène finale du Crépuscule des dieux (Wagner).- Brunehilde, M"'° Ma- 
terna ; marche hongroise de la Damnation de Faust (Berlioz). 

— Musique de chambre. — La Société de musique de chambre pour 
instruments à vent a donné son deuxième concert avec le concours de 
M. G. Pierné, renplaçant M. Diémer. Au programme se trouvaient ins- 
crits le délicieux quintette de Mozart, la Sinfonietta de Raff, une des 
œuvres vraiment intéressantes de ce grand artiste si étonnamment iné- 
gal, et la spirituelle tarentelle de M. Saint-Sauns, exécutés avec la per- 
fection et la pureté de style que l'on ne trouve réunies que dans cette 
association de virtuoses. Un-; nouveauté à cette séance était une Can- 
zonetta pour clarinette de M. G. Pierné, court morceau d'un charmant 
effet, brillamment interprêté par M. Turban accompagné par l'auteur. 
— La dernière séance de M. Mendels a été particulièrement réussie. 
M. Paul Fournier était le pianiste. Il a exécuté avec MM. Mendels. 
Waeiîelghem et Gasella l'admirable quatuor de M. Saint-Saëns et joué seul, 
avec la technique si pure et impeccable qu'on lui connaît, la Pileuse de 
Raff et un presto finement ouvragé de sa composition. M. Van Waef- 
felghem a fait entendre sur la viole d'amour, l'instrument qu'il manie 
avec une habileté consommée, une jolie romance de sa façon, et une 
gavotte dé Boismortier, datant de 1736. Sim succès a été brillant; aussi 
brillant que celui de M. Warmbrodt, interprète très remarquable d'un 
séduisant lied. Calme de la nuit, de M. S. Lazzari, et de deux mélodies 
(Marguerite des lois et Berceuse) aussi gracieuses de forme que d'idée de 
M. Boellmann. j_ ^py^ 

— Le concert donné l'autre jeudi, salle Erard, par la Société chorale 
d'amateurs, offrait entre autres attractions la première audition à'Hylas, 
scène lyrique de M. Théodore Dubois. Le succès en a été considérable! 
Le poème de M. Guinand est disposé de façon à faire tenir en quelques 
pages des situations variées dont le compositeur a su profiter avec beau- 
coup d'habileté et de bonheur. Citons surtout le début très poétique, le 
Chœur à Bacchus, d'un beau mouvement, puis, après le chœ^r et la Danse 
des nymphes, d'une couleur charmante, Varioso qui, merveilleusement rendu 
par M. Martapoura, a produit beaucoup d'eff'et. Le finale, un peu court 
peut-être, est pourtant d'une belle sonorité dramatique. Une mention 
d'honneur est due à M™ la vicomtesse de Trédern, qui, d'ailleurs, s'est 
chargée des soli pendant presque toute cette soirée el y a recueilii des 
bravos sans fin. — Avec cette première, il y avait des reprises : celle d'a- 
bord d'un petit chef-d'œuvre de Léo Delibes, la Mort d'Orphée, qu'il écrivit 
en '1877 pour la société. Malgré l'absence, irréparable, hélas! de son 
auteur, cette scène (est-il besoin de le dire?) n'a pas reçu du public un 
accueil moins chaleureux, ni de ses interprètes une exécution moins ]iar- 
faite qu'autrefois; et c'est avec une émotion sincère qu'on a applaudi ces • 
pages où vibrent si intenses le sentiment de l'antiquité et l'amour de la 
nature et qui se terminent par cette belle plainte: « Il est mort le poète 
aimél » à laquelle, ainsi qu'on l'a justement remarqué, les circonstances 
prêtaient une trop regrettable actualité. M. Gogny a fort bien chanté l'air 
dfOi-phée. La place nous manque et pourtant il faut constater le grand 
plaisir qu'a fait la reprise de la Ronde des songes, l'une des plus séduisantes 
pairtitions de M"" de Grandval sur l'un des plus jolis poèmes de M. Païul 
Collin et dont le succès est toujours sur. M'"^ Leroux-Ribeyre en a inter- 
prété les gracieux soli avec infiniment de charme. Enfin, de superbes 
fragments du Requiem de Verdi, deux chœurs tout à fait réussis de 
W" Cha;rainade et, dans un intermède, le cor magique de M. Brémond, 



ont brillamment complété le programme de cette soirée, par laquelle des 
éloges sans restriction sont dus aux impeccables et élégants choristes 
mondains si bien dirigés par M. Maton. Remv Doré 

— Société nationale. — Nous avons rendu compte dans le dernier 
numéro de l'exécution de la Cantate de Pâques, de Bach, donnée au concert 
avec chœur et petit orchestre, salle Erard, le samedi 9 mars. Au même 
concert, outre un concerto du même Bach et deux morceaux de 
M. G. Fauré, exécutés avec un excellent style par une jeune pianiste, 
M'" Ten Ilave, on a entendu pour la première fois un Hymne rédigue, de 
M. Ernest Chausson, sur une poésie de Leconte de Lisle, composition 
chorale d'une large envergure et par moment d'un très grand caractère ; 
kl Nativité, de M. Paul Vidal, musique de scène du mystère de M. Mau- 
rice Bouchor, qui a obtenu un si grand succès cet hiver au théâtre des 
marionnettes : transportée au concert, elle n'a pas produit une moins 
bonne impression; les parties chorales y ressortent très clairement (le 
chœur final, avec la berceuse de la Vierge, est vraiment d'un bien joli 
sentiment et d'une forme charmante dans sa simplicité); on aurait pu 
seulement supprimer quelques morceaux de musique de scène, qui n'ont 
pas beaucoup d'importance et paraissaient trop nombreux ; enfin une 
mélodie de César Franck, et le Chant de Blancheflor, complainte gothique, 
par M. de Polignac, composition qui, bien que la forme n'en apparaisse 
pas très nettement à la première audition, n'est pas sans caractère. 
M"'= Leroux-Ribeyre l'a chanté avec beaucoup de charme et de talent, 
comme elle avait fait déjà pour les soli de la Nativité, où elle était remar- 
quablement secondée par M"" Lavigne. Aux séances précédentes, dont 
nous avons négligé de rendre compté, il n'y a guère eu, en fait de nou- 
veautés, que des œuvres d'une importance secondaire; signalons seule- 
ment un quatuor remarquable de forme et sérieusement pensé, de 
M. Ch. Lefehvre, un Préltide et fugue pour instruments à cordes, de 
M. E. Mourant, deux mélodies de M. Wiernsberger, et difl'érents morceaux 
religieux de MM. L. Husson, Gh. Bordes, E. Chausson, Samuel Rousseau, 
Fauré et P. de Bréville : ces derniers ont été exécutés dans une séance 
de musique religieuse donnée à l'église Saint-Gervais. séance dont le 
morceau capital a été le Psaume d'Alexis du Castillon, le même dont 
M. Louis Gallet parlait récemment dans ce journal au cours de ses inté- 
ressantes Notes d'un librettiste. C'est, en effet, une fort belle composition 
oui mériterait d'être entendue intégralement (on n'avait pas pu en don- 
ner le finale, trop compliqué pour les ressources de la Société) et devant 
un public plus étendu, car c'est certainement une œuvre qui compte 
parmi celles qui font le plus d'honneur à notre école française. — J. T. 

— Jeudi prochain 26 mars (jeudi saint) à' i heures et demie aura lieu à 
l'église Saint-Gervais une audition du Stabat mater à double chœur de 
Palestrina et du Miserere d'AUegri, deux vieux chefs-d'œuvre que l'on 
n'entend plus jamais, même en Italie. Les deux chœurs, placés sur deux 
tribunes de chaque côté de la nef, seront dirigés par MM. Charles Bordes, 
maître de chapelle de Saint-Gervais, et Julien Tiersot. 



NOUVELLES DIVERSES 



ETRANGER 



De notre correspondant de Belgique ('IS mars). — Après un repos 
mérité, la Monnaie vient de reprendre la série interr.impue des représen- 
tations de Siegfried; et, à cette occasion, de fortes coupures ont été opérées, 
notamment dans le rôle de Wotan. Je serais bien curieux de savoir ce 
qu'en pensent les xvagnérions. Lundi, nous aurons la reprise d'Obéron, qui 
n'a plus été jouée depuis six ans, et, bientôt après, une reprise de Mireille 
avec M"' Sanderson. Ce sera le dernier rôle que chantera la gracieuse 
Américaine, avant de nous quitter pour Paris, où l'attend son engagement 
à l'Opéra, ou plus probablement, nous assui-e-t-on, à l'Opéra-Gomique : 
car rien n'est encore, paraît-il, tout à fait décidé à ce sujet. Pour la rem- 
placer la direction a engagé M"" Eames, qui retrouvera certainement à la 
Monnaie, l'an prochain, le succès qu'elle a trouvé à ses débuts à l'Opéra 
de Paris. EL puisque j'en suis à vous parler de départs et d'engagements 
j'ajouterai, parmi ceux qui s'en vont, M. Bouvet, qui sera particulière- 
ment regretté et que remplacera probablement M. Seguin, un ancien et 
excellent pensionnaire de la Monnaie, M"' Nardi et M"" Archainbaud ; et 
parmi ceux qui nous resteront, M""= de Nuovina, M"' Gan-ère, MM. Lafarge 
Badiali et Sentein. Ce sont là les premiers renseignements connus sur ce 
que sera la troupe de l'année prochaine et ils sont inédits. L. S. 

— Avec un retard de cinq années, provenant d'une foule de difficultés 
de toutes sortes, on vient enfin de célébrer à Venise le second centenaire 
de l'illustre Benedetto Marcello, né en cette ville le 24 juillet 1686. A cette 
occasion on a donné un grand concert dont le programme était exclusive- 
ment composé d'œuvres du vieux maître, à l'exception d'une composition 
en écrite son honneur par M.Rieginaldo Grazzini sur des vers de M. Pelle- 
grinoOreffioe;/nno-Con(a(nBe(ie(totoajl/arceHo.Voici quel était ce programme 
Chœur à quatre voix, avec piano et instruments à cordes; duetto pour 
soprano et contralto ; i" sonate (en sol mineur) pour piano et violon ; 
X' psaume (In domino confido) à quatre voix et soli; i" concerto à cinq 
instruments (premier et second violon, alto, violoncelle et piano); Et incur- 



LE MENESTREL 



95 



I 



natus, chœur, et soli de soprano et contralto, ténor et basse, avec orgue ; 
enfin, ariette pour soprano de la Sérénade à trois voix avec intruments à 
cordes et piano. On a applaudi dans la partie vocale M""'* Biliotti, Ban, 
Décima, Paduan, Svicher et Nisetti, MM. Gremonini et Gromberg, dans la 
partie instrumentale MM. Tirindelli, Dini, Giarda, Lancerotto et Piermar- 
tini. Les chœurs comprenaient, avec les élèves du Lycée musical Mar- 
cello et de nombreux choristes de profession, beaucoup d'amateurs des 
deux sexes. On a surtout accueilli comme une œuvre sublime le concerto 
à cinq instruments, d'ailleurs merveilleusement exécuté. Tout ce qu'il y 
avait de plus riche, dit un journal, de plus intelligent, de plus beau à 
Venise, a tenu à honneur d'assister à cette superbe manifestation artis- 
tique, dont le succès a été tel qu'on a dû redonner ce concert quelques 
jours après et qu'une troisième audition paraissait probable. 

— Le Théâtre National de Rome prépare pour sa prochaine saison de 
printemps la représentation d'un ouvrage nouveau, le Nozze in prlgionc, 
opéra bouffe de M. Usiglio. Parmi les autres ouvrages inscrits au réper- 
toire, on cite il Turco in Italia, opéra aujourd'hui bien oublié de Rossini, 
le Domino noir d'Auber, Tutti in Maschera de Pedrotti, les Joyeuses Commères 
(te Windsor, de Nicolaï, et Dinorali (le Pardon de Ploërmel). 

— Les Italiens ont décidément de singuliers sujets de ballets. Au Po- 
liteama de Naplès, on en prépare un grandiose, sous ce titre: le Débarque- 
ment de Garibaldi à Marsala. Tout le personnel de la troupe sera employé 
dans cet ouvrage, et on lui adjoindra encore 2i coryphées, 100 comparses 
et. .. 20 chevaux. 

— Dépêche de Vienne: Première CaufiHei'M rusticana de Mascagni à l'Opéra 
impérial. Succès retentissant. Salle comble. L'Empereur et toutes les nota- 
bilités de l'aristocratie, des arts et de la critique assistaient au spectacle. 

Orchestre parfait. Interprétation excellente. 

— Nous avons annoncé il y a quelque temps que M. Hans de Bûlow 
avait reçu d'un groupe d'amis et d'amirateurs, à l'occasion de son soixan- 
tième anniversaire, un don de dix mille marks avec la prière d'en disposer 
dans un but utile à l'art musical. Le maître a, lui-même, chargé son ami 
le docteur Chrysander de rechercher le meilleur emploi à faire de cette 
somme, et voici ce qui a été décidé : il sera affecté 2,-500 marks à la re- 
production phototypique de la partition autographe du Messie, ce prodige 
de composition, accompli en vingt-trois jours ; les 7.S0O marks restant 
seront employés à l'achat d'instruments de musique des dix-septième et 
dix-huitième siècles, destinés à être offerts au musée de Hambourg. Dans 
l'esprit du donateur, ces instruments devront être choisis en vue d'être 
réunis en groupes pouvant servir à illustrer l'histoire de la musique dans 
les principaux pays pendant les deux derniers siècles. 

— Le Gonservatoire de Vienne vient de fêter dignement le centenaire 
de la naissance de Charles Czerny, le célèbre pianiste, né à Vienne le 
21 février 1791. L'administration du Gonservatoire s'était adjoint, pour les 
soins de l'organisation du centenaire, la Société Czerny et la Société des 
amis de la musique. Les meilleurs élèves du Gonservatoire ont pris part à 
la séance donnée dans la soirée et consacrée exclusivement aux œuvres 
de Czerny. Un discours a été prononcé par M. Mandyczweski, archi- 
viste du Conservatoire. On sait que Czerny a publié plus de huit cent 
cinquante ouvrages, qui sont pour la plupart des collections d'études ou 
exercices pour piano. Et dans ce chiffre ne sont pas comprises ses nom- 
breuses compositions non classées faute de numéros d'œuvres. Le secret 
de cette activité vraiment phénoménale, Czerny l'expliquait lui-même 
dans cette simple déclaration dont se souviennent ses familiers des der- 
nières années : « Du plus loin que vont mes souvenirs, j'ai toujours 
donné douze heures de leçons par jour; je consacrais régulièrement quatre 
heures à la composition, une heure à la lecture, une heure aux repas et 
six heures au sommeil ». En d'autres termes, c'est dans le don de savoir 
organiser son temps que réside l'art de produire beaucoup. 

— C'est les 17, 18 et 19 mai prochain, à Aix-la-Chapelle, qu'aura lieu 
•cette année le festival rhénan de la Pentecôte, sous la direction de M.Schuoh , 
maître de la chapelle du roi de Saxe, et de M. Schwickerath, directeur de 
musique à Aix-la-Chapelle. Les solistes seront : M"^" Pia van Sicherer (so- 
prano), de Munich, "M™ Wirth (contralto), de Cologne, MM. Von Zur 
Mûhlen (ténor), Birrenkoven (fort ténor), et Perran (basse chantante) ; enfin 
ile pianiste Eugène d'Albert. Voici la composition définitive du programme 
des trois journées : 1<"' jour : Symphonie en ut mineur (n" S), de Beetho- 
ven ; les Saisons, oratorio d'Haydn; — 2« jour : concerto pour deux orches- 
tres, de Haendel; concerto de piano en mi bémol, de Beethoven, par 
M. Eugène d'Albert; scènes tirées du Faust de Schumann ; — 3° jour : ou- 
verture i'Obéron, de Weber ; syrhphonie en fa majeur (n" 3) de Johannes 
Brahms: prélude et scène finale de Tristan et Yseult, de Richard "Wagner : 
ouverture du Carnaval romain, de Berlioz; scènes finales des Maîtres chan- 
teurs, de "Wagner; divers solos. 

— Au théâtre Marie, de Saint-Pétersbourg, pour la soirée de bénéfice 
d'une charmante danseuse. M™» Joukowa, on a donnéla première représen- 
tation d'un ballet nouveau, Cakabrino, scénario de M. Tschaïkowsky, écri- 
vain distingué et frère du compositeur de ce noip, musique de M. Minkous 
qui tut naguère, à Paris, le collaborateur de Léo Delibes pour le ballet de 
laSowce. Au divertissement de cet ouvrage, M"" Joukowa a dansé avec 
:un très grand succès une mazurka dont la musique, indépendante de la 
partition, est due à M. Kouznétsovi'. 



— Ressuscitée à Paris par l'initiative du Cercle funambulesque, la 
pantomime va-t-elle faire son tour d'Europe? Voici qu'on annonce la 
prochaine apparition, à l'Alcazar de Bruxelles, d'une pantomime inédite, 
l'Epreuve, avec musique de M. Maurice Lefèvre, dont les deux principaux 
rôles seront joués par M™ Leroy et M"= Renée Amond. 

— A Londres, M. d'Ogly Carte, le directeur du nouveau « Royal- English- 
Opera » vient de commander trois ouvrages à trois compositeurs anglais, 
M. Goring Thomas, l'auteur applaudi d'ifsmeî'aida, M Frédéric Gowen, connu 
déjà par plusieurs productions importantes, etM.IIamish Mac Gunn, dont 
le nom, nous semble-t-il, est moins répandu que celui de ses deux con- 
frères. C'est l'opéra de M. Goring Thomas qui doit être représenté le pre- 
mier, lorsque disparaîtra de l'affiche VIvanhoé de M. Arthur Sullivan. 

PARIS ET DEPARTEMENTS 

Nous avons fait connaître les noms des quatre candidats qui se pré- 
sentent pour recueillir, à l'Académie des Beaux-Arts, la succession du 
regretté Léo Delibes. Le classement des candidats s'est fait dans la séance 
du 14 mars. La section de composition musicale a présenté : en pre- 
mière ligne, M. Ernest Guiraud ; en seconde ligne, ex œquo, MM. Victorin 
Joncières et Paladilhe. L'Académie a ajouté à ces trois noms celui de 
M. Emile Pessard. C'est dans la séance d'hier samedi qu'on a dû procéder 
à l'élection. 

— L'élection des jurés du concours musical de la Ville de Paris, laissés 
au choix des concurrents, a eu lieu à l'Hôtel de Ville, sous la présidence 
de M. Armand Renaud, inspecteur en chef des Beaux-Arts et des travaux 
historiques, délégué de M. le Préfet de la Seine, assisté de MM. Boll, 
Longuet et Stupuy, conseillers municipaux. Ont été élus : MM. Guiraud, 
d'Indy, Chabrier, Th. Dubois, Massenet, Widor, Fauré et M"'° Augusta 
Holmes, membres du jury; MM. Benjamin Godard, Emile Pessard, Pala- 
dilhe et P. I-Iillemacher, jurés supplémentaires. 

— Voici les dates relatives au concours de composition musicale pour 
le grand prix de Rome. Concours d'essai : entrée en loges le samedi 9 mai; 
sortie le vendredi 15; jugement (au Conservatoire), le samedi 16. Concours 
définitif: entrée en loges, le samedi 23 mai; sortie le mercredi 17 juin; 
jugement (à l'Institut), le samedi 27 juin. 

— La pnopmÉTÉ littéraihe et artistique. — Ainsi que nous l'avons an- 
noncé, une importante réunion a eu lieu cette semaine au siège de la Société 
des auteurs et compositeurs dramatiques, sous la présidence de M. Camille 
Douoet. Étaient représentés : la Société des gens de lettres, par MM. de 
Moiiy, Diguet et L. Collas, la Société des auteurs dramatiques, par MM. L. 
Halévy, V. Joncières. Paul Ferrier, V. Sardou, G. Roger et Debry ; l'Asso- 
ciation internationale littéraire et artistique, par MM. J. Lermina, Pouillet, 
Bœtzmann et Henri Lévéque ; l'Association des compositeurs de musique, par 
MM. Pradels, Souchon et Darras ; l'Association de la Presse républicaine, par 
MM. Alphonse Humbert, Bertol-Graivil et Ch. Henry; le Syndicat des édi- 
teurs, par MM. Templier, Ollendorff, Lavallée et Delalain. — Le thème de 
la discussion — qui n'a pas duré moins de deux heures — a été le sui- 
vant : les tarifs douaniers qui viennent d'être préparés par la commission 
générale des douanes et qui vont être bientôt mis en discussion devant la 
Chambre des députés, modifient si profondément les relations économi- 
ques et commerciales que la France entretient avec ses voisins, que de 
tous côtés des inquiétudes se manifestent et que les gouvernements 
étrangers voient leur commerce et leur industrie tellement menacés qu'ils 
cherchent par quels moyens ils pourront non seulement se défendre mais 
encore user de représailles vis-à-vis de la France. Dans ces conditions, il 
est indispensable de grouper toutes les forces vives de la littérature et des 
arts pour protester, pendant qu'il en est temps encore, contre un courant 
qui aura pour premier résultat de faire perdre aux écrivains et aux édi- 
teurs, aux compositeurs et à tous les artistes français, les avantages si la- 
borieusement et si péniblement obtenus au point de vue de la reconnais- 
sance de la propriété littéraire et artistique. Pour arrêter définitivement 
les mesures à prendre afin de sauvegarder les intérêts littéraires et artis- 
tiques qui sont menacés, la réunion a décidé qu'il y avait lieu de réunir 
d'urgence une sous-commission chargée d'élaborer une note qui serait 
soumise aux pouvoirs publics.. 

— C'est M. Ernest Guiraud qui a bien voulu se charger du soin pieux 
d'achever l'orchestration de Kassya, l'œuvre dernière laissée par Léo De- 
libes. Son amitié pour le cher regretté le désignait tout naturellement 
pour ce travail si délicat, et nul mieux que lui ne pouvait entreprendre de 
le mener à bonne fin. M.Carvalho se préoccupe beaucoup de l'achèvement 
prochain de cette orchestration, car il veut faire de Kassya l'œuvre capi- 
tale de sa prochaine saison à l'Opéra-Gomique. 

— Fidelio vient de reparaître au tableau des études de l'Opéra. On 
attend l'arrivée prochaine, à Paris, de M. Gevaert pour activer les der- 
nières répétitions du chef-d'œuvre de Beethoven, que l'on pourra en- 
tendre sans désavantage, même après les représentations du Mage, de 
M. Massenet. 

— A rOpéra-Comique, M. Garvalho procède à la reconstitution d'une 
troupe que M. Paravey avait laissée dans un singulier état de délabre- 
ment. Le différend avec M. Renaud est clos à l'aide d'une transaction 
acceptée des deux parts. M. Renaud reste acquis à FOpéra-Comîque jus- 



96 



LE MÉNESTREL 



qu'à la fin de la saison. M. Bouvet, l'excellent baryton, est engagé à 
nouveau, de même la charmante M"""^ Degrandi. dont on regrettait de 
ne plus voir le charmant visage. Nouveaux engagements probables : ceux 
de M"» Merguillier et du ténor Lubert. On parle aussi de M"« Samé et de 
M'ue Thuillier-Leloir. D'autres surprises nous sont encore réservées. 
M"° Vuillaume fera, avant qu'il soit longtemps, son début dans Mireille. 

— Voici des renseignements sur la pantomime de Néron, dont la pre- 
mière représentation à l'Hippodrome est fixée au samedi, veille de Pâques. 
M. E. Lalo a écrit une partition spéciale pour cette pantomime, qui com- 
porte trois grands tableaux. 1" tableau : le Palais d'or de Néron ; mort 
de Britannicus; l'Orgie (ballet). 2= tableau : Le Cirque, Combats, etc. (C'est 
dans ce tableau que devait avoir lieu la scène des combats de lions qui 
se trouve supprimée momentanément par suite de l'accident arrivé à l'une 
des répétitions). 3= tableau : Le Forum; mort de Néron; entrée des légions 
victorieuses de Galba. L'orchestre symphonique compte près de 200 musi- 
ciens. Les chœurs, dirigés parM. Marty, ont une importance considérable. 
Le ballet, composé et réglé par M. Danesi, comporte 90 danseuses. On dit 
des merveilles de la mise en scène, costumes et décors. 

— M. Pierre Tschaïl^owsky, le célèbre compositeur russe, est attendu 
ces jours-ci à Paris, d'où il se rendra très prochainement à New- York, où 
il est attendu pour l'inauguration d'une nouvelle salle de concerts. Tou- 
tefois, pendant son séjour ici, M. Tschaïlcowsky fera entendre, le 
S avril, au concert du Chàtelet, plusieurs de ses œuvres, dont il dirigera 
lui-même l'exécution. 

— M. Gunzborg, l'étincelant directeur du théâtre municipal de Nice, 
paie de sa personne sur son propre théâtre. Il vient d'y jou;t, non pas 
Arnold de Guillaume Tell ou Raoul des Huçjuenots, mais bien Gaspard des 
Cloches de Comeville et Pontsablé de Madame Favart. Voilà qui est bien pour 
un futur directeur de notre Opéra! On sait que M. Gunzborg pose, sans 
rire, sa candidature à la direction de l'Académie nationale de musique. 
Il saurait assurément en varier et en égayer le répertoire. 

— Le jeudi et le samedi saints de cette semaine, on donnera à l'Opéra- 
Gomique deux auditions du Requiem de Verdi, interprété par M""* Simon- 
net et Risley, MM. Gibert et Fournets. M"' Risley, qui prête gracieusement 
son concours à M. Carvalho, est un des plus brillants contralti qui soient 
sortis de la classe de M"" Marchesi; elle doit chanter à Londres, cette 
saison, au théâtre de Covent-Garden. 

— Le bel oratorio de M. Théodore Dubois, les Sept Paroles du Christ, sera 
exécuté simultanément à Paris, le vendredi saint, dans les églises suivantes 
la Madeleine, Saint-Augustin, Saint-François-de-Sales, Saint-Louis-Saint- 
Paul et Saint-Pierre de Chaillot. En même temps beaucoup d'exécutions 
du même ouvrage auront lieu en province, notamment à Nantes, sous la 
direction personnelle de l'auteur, à Reims, à Dole, à Cette, etc. 

— Le jour de Pâques, à l'église Saint-Eustache, aura lieu la première 
exécution de la Jfose de la Résurrection de M. Félix Godefroid, dirigée par 
M. Jules Steenman. Soli par MM. Giampi et Bermont ; à l'Offertoire 
l'Hymne au Seigneur, pour 10 harpes et tous les violoncelles. 

— Aujourd'hui, dimanche des Rameaux, M. Georges Blondel, maître 
de chapelle à Saint-Jacques-du-HautPas, fera entendre en cette église, à 
8 heures et demie et à 11 heures, la musique qu'il a composée pour les 
vingt tutti du chant de la hassion de Saint Mathieu. 

— Vendredi saint, à une heure, aura lieu à Saint-Eustache l'exécution 
du Stabat Mater de Rossini. L'orchestre et les chœurs sous la direction de 
M. Steennman, maître de chapelle. M. Rémy exécutera, après l'allocution 
pastorale, une Contemplation pour violon principal et orchestre de la com- 
position de M. Dallier. Cette même Contemplation sera exécutée en l'église 
de Saint-Mandé, le même jour, par les soins de M. Ribey. 

— Le bal ^nnuel au bénéfice de l'Association de secours mutuels des 
artistes dramatiques, fondée il y a cinquante ans par M. le baron Taylor, 
aura lieu dans la salle du grand Opéra, le samedi M avril. 

— C'est du Nord aujourd'hui que nous vient... la décentralisation. Nous 
en avons deux essais à enregistrer coup sur coup. A Dunkerque, c'est 
l'apparition, le o mars, d'un opéra-comique en un acte, le Triomphe des 
cryptogames, joué par MM. Simon et Noël, M°"s Vaillant et Simon, et 
dont la musique est due à un amateur de la ville, M. Herprech. A 
Douai, c'est la représentation d'une œuvre d'un genre plus sérieux, 
David, drame biblique en un acte, musique d'un compositeur douaisien, 
M. Charles Duhat, chanté par M"' Derville, MM. Gluck et Miranda. la 
partie chorale étant confiée aux orphéonistes de Douai. 

CONCERTS ET SOIRÉES 

Le concert donné par M"= Caroline de Serres (Montigny-Rémaury) à 
la salle Erard, au profit de l'Association des Dames françaises, aura été, 
sans contredit, l'un des plus brillants de la saison. Outre l'éminente pia- 
niste, dont les brillantes qualités de style et d'exécution ont soulevé, 
chaque fois qu'elle a joué, les applaudissements d'un auditoire nombreux 
et choisi, on a entendu M. Taffanel, le merveilleux flûtiste, qui s'est révélé 
aussi excellent chef d'orchestre en conduisant diverses pièces, parmi les- 



quelles la ballade et le thème slave de Coppélia, M. White, le très brillant 
violoniste, et enfin M. Coquelin aîné dans deux monologues dits avec la 
maestria qu'on lui sait. 

— Les conférences-cours que fait à l'institut Rudy l'excellent'professeur 
de chant M'"" Lafaix-Gontié vont être clôturées le vendredi saint par 
une séance de musique religieuse, où l'on entendra, entre autres morceaux, 
la belle mélodie de Faure : Espoir en Dieu, M"" Lafaix-Gontié se consa- 
crera ensuite à la préparation de la matinée d'élèves qu'elle donne annuel- 
lement salle Erard et qui est toujours si brillante. 

— Jeudi prochain, 26 mars, salle Erard, concert de M. Rodolphe La- 
vello, avec le concours de M"'' Lyven, de l'Opéra-Gomique, de MM. Jo- 
seph White, Léon Delafosse, Ranchini et Jean Bretan. 

— Soirées et CoxcEnTS. — M"" Barbier-Jussy vient de donner une très intéres- 
sante audition de ses élèves. Maître et disciples ont été maintes fois l'objet des 
applaudissements flatteurs d'uQ public nombreux. Parmi les morceaux les plus 
goûtés, citons : Vahc-sérénade de M. Antotiin Marmoutel, .iti' ingarese et 
2° Gavotte de M. Bourgault-Ducoudray, Mazurke éolienne de M. Théodore Lack, 
Ballet des Nymphes de M. Ed. Ghavaguat, Valse de M"" M. Jaël, Marche cosaque à 
quatre mains de M. G. Mathias, Jonglerie de M. B. Godard, et enfin les belles 
Variations pour deux pianos de M. R. Fisebhof. — M. Baume, l'excellent professeur 
de musique et le père du brillant premier prix de piauc du Conservatoire, avait 
convié lout dernièrement la haute société de Toulon à une audition de ses 
élèves qui a pleinement réussi et démoatré Texcellence de son enseignement. 
Od y a fort applaudi la Romance de Rubinstein, Sclierzetto, Pulcinella et Valse 
mineure de M. Raoul Pugno, VaUc-S'-réa^id'', â" Scherzo, Intermezzo et Scher- 
zello de M. Anlonin Marmontel, la fantaisie sur les Noces de Figaro de M. Ch. 
Neustedt, très bien interprétés par de jeunes pianistes au jeu sûr et élégant. — 
La matinée de M" MUlet-Fabreguettes, qui a eu lieu salle Pleyel, a été très 
brillante ; des élèves artistes se sont fait virement applaudir, principalement dans 
la valse de Coppélia. les Chasseresses de SijliMa, et la marche danoise d^Homtet, ces 
deux derniers morceaux joués à deux pianos, et dans le joli chœur des Vendan- 
geuses de Jean de Nivelle, très bien dirigé par M. Fournier-Alix. M"" Conneau, 
M"" du Minil, MM. P. LaugLer et Parent prêtaient leur brillant concours. 
— Signalons aussi deux très brillantes matinées données l'une par M'"^ 
Chené, professeur au Conservatoire, dans laquelle on a entendu entre autres 
morceaux. Danse des lutins de M. Th. Dubois, Valse rapide et Chant d'avril de 
M. Th. Lack, Valse de concert de M. L. Diémer, Caprice badin, Valse lente de 
M. R. Pugno et Autrefois et .1» malin de M. Anlonin Marmnntel ; l'autre par 
M"" Ducatel-Lévj', entièrement consacrée aux œuvres de M. Th. Lack, parmi 
lesquelles nous avons tout particulièrement remarqué Premier solo de concours, 
Mimietto en si mineur, Myosotis, Valse de la main gauche, Tzigamji, l'Oiseau-mouche, 
Chant d'avril, Cloches lointaines et Mazurke éolienne. — Les conférences-cours de 
M""° Lafaix-Gontié, à l'institut Rudy, sont de plus en plus suivies par un très 
nombreux auditoire, très attentif aux excellentes analyses fdites sur les mélodies 
chanléea. A la dernière réunion, M"° Vételet et M"" Girard ont fait entendre avec 
succès des compositions de MM. Maréchal, Lefebvre, A. Duvernoy, La terre a 
mis sa robe blanche de M. Th. Dubois, Vous ne m'avez- jamais souri de M. G. Ver- 
dalle, Si l'amour prenait racine de M. Balthasai -Florence, etc., très judicieuse- 
ment commentées par M""^ Lafaix-Gontié. — M"' Riquier, une des bonnes 
élèves de M. G. Malhias, vient de donner une séance musicale au cours de 
laquelle elle s'est montrée fort habile pianiste. Parmi les compositions portées 
au programme et si brillamment interprétées figuraient le Concerto et plusieurs 
intéressantes pièces de M. G. Mathias, la charmante et spirituelle Valse caprice sur 
des thèmes de Strauss de M. I. Pbilipp, et un joli presto de M. P, Fournier. 

NÉCROLOGIE 

M. Ghennevières, un jeune ténor qui appartenait, il y a quelques 
années, à la troupe de l'Opéra-Gomique, venait de débuter au théâtre de 
Montpellier. Mercredi matin, on l'a trouvé mort dans sa chambre. M. Ghen- 
nevières avait été vu, la veille, en parfaite santé. On trouvera peut-être 
l'explication de cette mort subite daùs ce fait que l'artiste débutant venait 
d'être refusé par le public. 

— Un violoniste de grand talent, M. Albert Courtois, vient de mourir à 
Saint-Quentin. Sa virtuosité y fut toujours très appréciée, et cet artiste 
distingué ne voulut jamais d'autres succès. Il se contenta do vivre et de 
mourir au milieu de ses concitoyens. 

— On annonce la mort, à Munich, du baryton Kindermann, l'un des 
plus illustres chanteurs de l'Allemagne. Né en 1817, il avait débuté en 
1836, à Berlin, dans les chœurs; le compositeur Lachner l'y distingua et 
lui fit chanter un grand rôle pour la première fois à Munich, C'est là qu'il 
a fait toute sa carrière, chantant, dans l'espace de cinquante ans, près de 
cent cinquante rôles. Il avait paru plus de trois mille fois sur la scène. 
En 1886, on fêta son cinquantenaire de chanteur. Depuis il tint encore, 
pour son plaisir, quelques petits rôles, tels que celui de Titurel, dans Par- 
sifal, à Bayreuth : puis il se retira définitivement. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



NICE. — GRAND OPÉRA FRANÇAIS 

La direction de l'Opéra de Nice est vacante 
Adresser les propositions à M. Le Maire 



3130 



57- AWE — I\° 13. 



Dimanche 29 Itlars 1891. 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2 bis, rue Vivienne) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 



MENESTREL 

MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 

Adresser fbanco à M. Henhi HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'aboniieraenL 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMIIEE- TEXTE 



L Histoire de la seconde salle Favart, 2« partie (2« article), Albert Souries et 
Charles Malherre. — II. Semaine théâtrale: Nch-on, à l'Hippodrome, H. M.; 
première représentation de l'Onde Célesiin, aux Menus-Plaisirs, reprises àe 
Coquin de printemps, aux Nouveautés, et de la Boule, au Falais-Royal, Paul- 
Emjle Chev.alier. — III. Napoléon dilettante (1" article), Edmond Neukomm et 
Paul d'Estrée. — IV. Revue des grands concerts. — V. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

MUSIQUE DE PIANO 
Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec lenuméro de ce jour: 
CHANT D'AVRIL 
de Théodore L.4CK. — Suivra immédiatement: Gititarc, pièce extraite de 
Conte d'avril, musique de Ch.-M. Widor. 

CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique 
de chant: Faut-il chanter?... dernière mélodie de Léo Déliées, poésie du 
V"î DE BoRRELLi. — Suivra imniédiatement: Le meilleur moment des amours, 
mélodie de Léo Delidiîs, poésie de Sully- Prudiiomme. 



HISTOIRE DE LA SECONDE SALLE FAVART 



Albert SOXJBIES et'Cliarles MALHERBE 



DEUXIEME PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

DEUX ANNÉES CRITIQUES (1860-1861) 

(Suite.) 

L'attente est, du reste, un mal ordinaire o,t traditionnel au 
théâtre; Rila ou le Mari battu en fournirait un exemple, puisque 
ce petit acte avait été reçu par Crosnier quelque seize ans 
auparavant. Bisset avait succédé à Crosnier, Perrin à Basset; 
entre temps, l'auteur était mort, et ce fut, en quelque sorte, 
une exhumation dont s'avisa Roqueplan, lorsqu'il monta cet 
ouvrage qui semblait oublié. La légende voulait que Donizetti 
l'eût improvisé en une semaine, tour de force que sa facilité 
naturelle rendait bien possible, et qu'il accomplissait après 
tant d'autres émules, Rossini, Halévy, Adam, etc. Des néces- 
sites de combinaisons de spectacles en avaient d'abord relardé 
la mise à l'étude; puis la maladie était venue; Donizetti avait 
quitté la France, et, à sa mort, ses papiers se trouvèrent mis 
sous scellés. Les héritiers consentirent, non sans peine, à 
livrer le manuscrit à Perrin; enfin, Roqueplan fit sonner 
l'heure de l'exécution, après avoir constitué un véritable 



jury qui eut mission de coDstater l'authenticité de la parti- 
tition. Munie de son certificat, fiila parut enfin le 7 mai 1860 
et fit applaudir un livret que son auteur, Gustave Waëz (de 
son vrai nom Van Nieuwenhuisen), avait établi assez gaie- 
ment. Rita, l'aubergiste, avait un premier mari qui la battait; 
elle en prend un second, qu'elle bat; mais le premier, qu'on 
croyait mort en un lointain voyage, reparait, et la malheu- 
reuse se trouve entre deux époux, dont ni l'un ni l'autre ne 
se soucie plus de mariage. Il faut qu'elle s'engage à ne plus 
frapper, et le second consent à demeurer, tandis que le pre- 
mier s'éloigne pour offrir son cœur et sa main à certaine 
étrangère qu'il a rencontrée au cours de ses pérégrinations. 
Le principal rôle était confié à M™ Faure-Lefebvre, qui s'y 
montra charmante, comme toujours, si l'on en juge d'après 
ce compliment que lui adressa, au lendemain de la première, 
un critique influent : « Nous n'avons remarqué qu'une grosse 
invraisemblance dans cette pièce : c'est que deux hommes, 
assez heureux pour avoir épousé M™ Faure-Lefebvre, 
veuillent tous deux la quitter : ce n'est pas admissible. » La 
partition fut, comme l'interprète, l'objet d'un enthousiasme 
feint ou réel parmi quelques critiques; Scudo, en particulier, 
la proclamait un chef-d'œuvre. Sans aller jusqu'à ce mot, 
on pourrait supposer qu'elle contenait une certaine dose de 
vitalité, puisqu'elle fut l'objet d'une reprise, après dix-neuf 
ans d'interruption, lorsqu'en 1879, sous la direction Martinet 
et Husson, la Gaité avait pris le nom d'Opéra-Populaire ; ses 
interprètes s'appelaient alors Raoult, Reynold et M"" Angèle 
Legault. Rita n'avait eu que dix-huit représentations à sa 
naissance; elle en eutving-sixà sa réapparition. La différence 
n'était pas assez sensible pour faire admettre qu'elle eût beau- 
coup gagné en vieillissant. 

A l'œuvre posthume d'un maître succédait, le 16 mai 1860, 
le premier ouvrage dramatique d'un amateur, Paul Lagarde. 
Sous le titre : l'Habit de Milord, les librettistes Sauvage et de 
Léris avaient imaginé une intrigue dont le plus grand mérite 
n'était pas la nouveauté; savoir : l'échange de vêtements 
entre deux personnes de condition différente, un noble pour- 
suivi par raison d'État, et un garçon coiffeur. La musique 
n'offrait rien de plus rare que le libretto; c'était celle d'un 
agent de change qui a des loisirs, et pourtant l'ouvrage se 
maintint au répertoire avec un total de trente-six représen- 
tations. 

A côté de ces premières représentations, quelques soirées 
méritent d'être rappelées, par exemple : deux débuts, le 
() mars, dans Zerline de Fra Diavolo, M'"= . Tuai, élève de 
Masset et de Moreau-Sainti, sortie du Conservatoire en 18S9, 
avec un deuxième accessit de chant et un premier accessit 
d'opéra-comique , gentille et accorte chanteuse , mais qui 
demeura au second plan à la salle Favart; et le 31 mars, 



98 



LE MENESTREL 



dans Betly du Chalet, M"^' Breschon, qui joua trois fois son 
rôle et disparut sans retour. Un bal, le 10 mars, au profit 
de l'Association des artistes dramatiques. Une matinée, le 
3 mars, au profit de M. Mayer, contrôleur du théâtre, retraité 
après trente années de service. Une cantate, France et Savoie, 
interprétée, les ii et 17 juin, par Jourdan et les chœurs; le 
territoire venait de s'augmenter de deux départements, et 
M. Masson avait cru devoir composer la musique d'un mor- 
ceau de circonstance dont le poète ne s'était pas nommé. 
Cette création fut la dernière à laquelle présida Nestor Roque- 
plan. Le '18 juin, un arrêté du ministre d'État annonçait sa 
démission volontaire et son remplacement par Alfred Beau- 
mont. 

La raison nous en est donnée par Malliot, dans son curieux 
livre la Musique au Théâtre. La commandite était en perte et, 
dès le 10 mai, les commanditaires Gustave Delahante, de 
Salamanca et le duc de Morny avaient décidé de se retirer, 
subissant de bonne grâce les pertes et obligations de Roque- 
plan, et demandant seulement, en échange, pendant la durée 
du privilège nouveau, de Salamanca, la baignoire d'avant- 
scène de droite; Delahante, les baignoires d'avant-scène de 
gauche, n°= 2 et 3. Cet échange, réglé, par acte du 28 mai, 
le ministre n'eut plus qu'à agréer Beaumont, secondé par un 
commanditaire espagnol, M. de Juadra. La nouvelle comman- 
dite, comme la précédente, comportait 500,000 francs, repré- 
sentés pour 300,000 francs par le théâtre, les décors, les cos- 
tumes, etc., et, pour le surplus, par un capital dont plus de 
60,000 francs étaient mis tout d'abord à la disposition du 
nouveau directeur. 

M. Beaumont s'empressa d'affirmer son autorité en modi- 
fiant son personnel administratif. Il garda bien Achille 
Denis, chargé des rapports avec la presse, mais il lui adjoi- 
gnit comme secrétaire général Dutertre, auteur dramatique 
et ancien secrétaire de la Porte-Saint-Martin. Mocker rem- 
plaça M. Leroy comme régisseur en chef; il est vrai qu'au 
mois de novembre Mocker donna sa démission pour se con- 
sacrer plus complètement à sa classe au Conservatoire, et le 
même M. Leroy reparut; seulement, l'année suivante, ce fut 
Mocker à son tour qui revint pour lui succéder. En outre, 
Beaumont suspendit les entrées de faveur et décida que les 
amendes versées alimenteraient pour deux tiers la caisse de 
secours des employés du théâtre et pour un tiers celle de 
l'Association des artistes dramatiques. Il ordonna même 
l'emploi de la carteronie ou procédé Garteron, invention nou- 
velle qui devait rendre ininflammables les décors et les cos- 
tumes, diminuant ainsi les chances d'incendie ; l'avenir de- 
vait, hélas ! se charger de démontrer l'inefificacité de la me- 
sure directoriale ou du procédé chimique. Il entendait tout 
réglementer, et, par exemple, exigea que les musiciens de 
l'orchestre fussent, comme à l'Opéra, soumis au régime de 
la cravate blanche. Un peu moins de fantaisie et plus de 
prudence aurait mieux valu, car, à peine installé, il com- 
mençait à recevoir des ouvrages que, pour une cause ou 
pour une autre, il n'était pas sûr de monter, par exemple : 
trois actes de Sardouet de Roqueplan, musique de Duprato et 
d'Offenbach, la Villa Médicis, qui valut au public la première 
lettre de M. Battu, demandant s'il ne s'agissait pas là d'une 
pièce que son fils, Léon Battu, mort depuis, avait jadis con- 
fiée au directeur, et une réponse de Sardou, affirmant par 
la voie du Figaro que les deux pièces n'avaient rien de com- 
mun... que le titre ; puis trois actes de Dumanoir, musique de 
Victor Massé, le Lutrin; enfin un opéra comique de Paul 
Dupuech, la Belle Chocolatière. Qui connaît aujourd'hui ces 
œuvres? Leurs auteurs, dont quelques-uns vivent encore, en 
ont-ils même gardé le souvenir? C'est le secret des porte- 
feuilles, et la mort seule, en les ouvrant, permettra un jour 
de le connaître. 

(A suivre.) 



SEMAINE THEATRALE 



NÉRON A L'HIPPODROME 

Les manifestations'de l'Hippodrorûe deviennent très intéressantes 
pour les musiciens. L'an dernier nous avions déjà eu une .haime 
d'Arc, dont il fut beaucoup question, autant pour la partition remar- 
quable dont l'avait illustrée M. Charles Widor que pour les splen- 
deurs de sa mise en scène. Cette fois c'est M Lalo, l'auteur du Roi 
d'Ys, qui enfourche le Pégase qu'on tient désormais à la disposi- 
tion de nos compositeurs les plus en renom dans les écuries de 
l'Aima, pour nous chanter l'histoire de Néron. 

Comme on avait fait pour l'épopée religieuse de Jeanne d'Arc, on 
a résumé l'épopée romaine du règne de Néron en trois tableaux 
principaux. 

Le premier tableau, c'est le palais d'or de l'empereur : fêtes et 
orgies, danses, jeux de mimes et baladins. Autour de Néron, comme 
personnages principau.t, Brilannicus, Agrippine, Junie, Locuste. 

Au deuxième tableau, ce sont les jeux du cirque et le supplice 
des chrétiens présidés par Néron. Ingénieux décor de Lemercier, 
où le public de l'Hippodrome se trouve figurer le public du cirque 
romain, malheureusement en fracs noirs et en robes à taille. Pour 
bien faire il eût fallu distribuer des toges aux spectateurs (1). 

Au Iroiiième tableau, l'incendie historique de la ville de Rome. 
Nous voyons le Forum avec ses temples, ses arcs de triomphe, ses 
palais, ses colonnades. L'empereur domine sur une haute terrasse 
et donne le signal de l'incendie. Tout brûle et tout s'écroule, jus- 
qu'au moment où l'un des chrétiens qu'il destine au dernier supplice 
s'approche de Néron et le frappe d'un poignard vengeur. La séance 
se termine par l'entrée victorieuse des légions de Galba. 

De la partition de M. Lalo, il n'y a malheureusement pas beau- 
coup à diie. On en entend bien peu de chose dans cette sorte d'au- 
dition en plein vent. Les dimensions de l'Hippodrome sont telles 
qu'un orchestre d'harmonie militaire peut seul arriver à y donner 
l'illusion d'une sonorité suffisante. M. Widor l'avait bien compris 
pour Jeanne d'Arc, ce qui lui avait permis de pousser jusque dans 
l'oreille de l'auditeur les motifs de circonstance qui firent le succès 
de sa partition. M. Lalo, habitué à maoier les masses symphoniques, 
n'a voulu rien sacrifier de ses habitudes et il en est revenu aux violons. 
Tous les détails de son œuvre ont donc été perdus. Cela fait l'effet 
d'un paysage qu'enverrait à travers une buée débrouillard. C'est dom- 
mage, car il n'est pas douteux qu'avec son grand talent, l'auteur du 
Roi d'Ys a dû écrire là quelques pages qui eussent mérité d'être en- 
tendues. Beaucoup de marches funèbres, ce qui se comprend puisque ce 
terrible Néron avait coutume de tuer tout le monde en manière 
d'amusement; il faut bien enterrer ses nombreuses victimes. Toute 
la fin du ballet de l'orgie est construite sur des thèmes du Roi d^Ys, 
M. Lalo ayant fait resservir à cette occasion des projets de divertis 
sèment qu'il avait pour sa maîtresse partition en vue des théâtres 
de l'Étranger. C'était son droit; il en a usé, mais peut-être au dé- 
triment de la couleur qu'il eût fallu conserver à cette fête essen- 
tiellement romaine. Un beau chœur, celui de « la Croix » qui termine 
le premier tableau. 

Le succès de la soirée est resté pour le ballet très bien habillé 
et réglé avec beaucoup de goût par M. Danesi. H. M. 

Menus-Plaisirs. L'Oncle Célestin, opérette bouffe en trois actes, de 
MM. M. Ordonneau et H. Kéroul, musique de M. Edmond Audran. 
— NouvEAtTÉs. Coquin de printemps, vaudeville en quatre actes, de 
MM. A. Jaime et G. Duval. — Pal^us-Royal. La Boule, comédie en 
quatre actes, de MM. H. Meilhac et L. Halévy. 

M. deLagoanère a repris, cette semaine, possession et du fauteuil 
directorial et du fauteuil de chef d'orchestre au théâtre des Menus- 
Plaisirs, et, par une très louable coquetterie, il a voulu que ses 
invités, revenant chez lui, pussent garder le souvenir d'une agréable 
soirée passée confortablement. Aussi, non content de faire appel, 
pour sa première bataille, à des auteurs aimés du publie et favoris 
du succès comme MM. Ordonneau, Kéroul et Audran, a-t-il encore 
appelé à la rescousse des escouades de peintres, tapissiers, électri- 
ciens qui ont rendu digne d'un public qu'il saura ramener, cette 
salle de spectacle qui semblait abandonnée depuis longtemps déjà. 

L'oncle Célestin est un aubergiste qui meurt laissant une ron- 
delette fortune de deux millions à ses héritiers, son neveu Pontaillac 

(1) A la suite de la 2' répétition générale, ce tableau a été supprimé, par suite 
de l'absence des lions, qui avaient fait des leurs au cours des études, en dévorant 
ou à peu près l'un des dompteurs. Ce tableau se trouvait donc privé de son 
attnit principal, il était froid et terne. Il a fallu l'enlever. 



LE MÉNESTREL 



99 



et la femme de celui-ci, a la condition expresse que, pendant un 
temps déterminé, ils exploitent en personne, et sans désemparer, 
sa guinguette du Point-du-Jour. Or, Pontaillac, avoué à Gorbeil, 
a des idées de grandeur; dès qu'il a su le chiffre respectable auquel 
s'élevait l'héritage, il a planté là sa modeste étude, a acheté un hôtel 
en plein faubourg Saint-Germain, se fait appeler baron de Pontaillac 
et caresse le doux espoir de donner sa fille Clémentine comme 
épouse au blasonné vicomte des Acacias. Mais la fâcheuse obli- 
gation du testament le force, pour ne point voir échapper les beaux 
sacs d'écus, à aller s'installer au Point-du-Jour avec les siens. 
Afin de no pas être reconnus, tous trois s'affublent d'accoutrements 
bizarres et troquent momentanément le beau nom de Pontaillac 
contre un vocable roturier quelconque; si bien que le jour où le 
notaire, chargé de vérifier si les clauses imposées par l'oncle Gé- 
lestin ont bien été tenues, se présente à l'auberge, personne ne 
peut certifier que l'hôtelier et Pontaillac ne sont qu'une seule et 
même peisonne. Comme le délai de rigueur est expiré, les millions 
auraient une autre destination, si un bienheureux hasard ne voulait 
qu'on retrouvât une lettre de feu Célestin qui, en bon oncle, et pour 
le cas oîi Pontaillac n'obéirait pas de point en point aux ordres du 
testament, lègue sa fortune entière à sa petite-nièce Clémentine, 
qui, seule de la famille, s'est toujours montrée fort aimable avec lui. 
Vous voyez que le conte de MM. Ordonneau et Kéroul est on ne 
peut plus moral, puisqu'une fois; de plus il nous est démontré que 
la vertu est toujours récompensée; j'ajouterai qu'il est amusant en 
plus d'un endroit et que les auteurs y ont su trouver plusieurs 
scènes très drolatiques. M. Audran ne nous a pas semblé s'être 
mis en grands frais d'imagination pour écrire une partitionnette 
qui, si elle manque de relief et d'originalité, a du moins l'immense 
avantage de n'être point prétentieuse. Fuyant les romances senti- 
mentales, il n'a composé que des morceaux de café-concert d'un 
rythme populaire, qui ne seront probablement pas sans aider à la 
réussite de la pièce ; c'est ainsi qu'au second acte on a trissé un 
duo comique, bissé un terzetto amusant dont le second couplet est 
simplement mimé et trissé encore une chanson villageoise. C'est 
Mlle Yvonne Stella, entrevue déjà dans des rôles secondaires, qui 
porte crânement sur ses mignonnes épaules tout le poids de ces 
trois actes, et c'est à elle qu'est allé tout le succès. Il est impossible 
d'être plus gentiment canaille d'allures, de gestes et de diction. 
MM. Vandenne, Verneuil, Montcavrel, Vavasseur, Ternet, M""='= F. 
Génat et Augier n'ont eu qu'à profiter des applaudissements prodi- 
gués à leur nouvelle camarade. 

J'ai à vous parler encore de deux très excellentes reprises qui 
ont eu lieu cette semaine. Aux Nouveautés, Coquin de printemps, 
l'amusant vaudeville de MM. Jaime et Duval, qui va retrouver la 
vogue qu'il avait eue aux Folies-Dramatiques. M. Colombey a gardé 
son rôle de Landurin, dans lequel il est tout à fait drôle, et MM. Ger- 
main, Guy, M™"* Pierny et Carina font preuve de tout l'entrain 
désirable. 

Au Palais-Royal, nous avons revu avec infiniment de plaisir la 
Boule, cette étincelante comédie de MM. Meilhac et Halévy, toujours 
aussi spirituelle qu'aux premiers jours. Interprétation tout à fait 
exquise de la part de MM. Saint-Germain, Calvin, Milher, Pellerin, 
M.""' Malhilde et Cheirel, très bien entourés par M™"^' Clem, Netty, 
M. Durand, Diony et MM. Hurteaux, Chameroy, Maudu, Monval et 
Garon. 

Paul-Émile Chevalier. 



NAPOLÉON DILETTANTE 



Sur la foi de quelques esprits chagrins, toujours prêts à dénigrer 
tout ce qui touche à l'épopée napoléon ienne, la croyance s'est 
établie que le vainqueur d'Austerlitz n'aimait pas la musique. C'est 
une grave erreur! Aucun souverain, en France, n'a, autant que 
NapoléoQ I", favorisé l'essor musical et protégé les artistes. Son 
goût, très sûr et très délicat, ses conseils et ses ordres, toujours 
marques au coin d'un dilettantisme éclairé, et ses encouragements 
et ses rétributions, dignes d'un Mécène couronné, détruisent d'eux- 
mêmes une légende issue, comme tant d'autres, d'un ordre de choses 
savamment combiné. 

Disons-le de suite : Napoléon fut un grand artiste, en musique 
comme en beaucoup d'autres choses. Il dirigea ses musiciens 
comme ses soldats, recruta ses phalanges harmoniques avec le 
même soin que ses légions guerrières et ne ménagea pas plus aux 



unes qu'aux autres ses ordres du jour et sesbulletins.de victoire. 

De son enfance musicale, nous ne savons rien. Il est inconnu 
qu'il ait joué d'aucun instrument, et, si l'on en juge par ce qu'on a 
dit dans la suite, il faut se dire qu'il chantait d'une façon déplo- 
rable. Sur ce point, tous ses contemporains sont unanimes. Et 
comme, dans le nombre, il est des courtisans, auxquels aucune 
flatterie ne répugnait, on peut les croire sur parole. 

La baronne Durand, femme de chambre de Marie-Louise, nous 
apprend que l'empereur « aimait à chanter, quoiqu'il eût la voix 
très fausse et qu'il n'ait jamais pu mettre une chanson sur l'air. » 
Il avait, paraît-il, beaucoup de jAaisir à débiter : Ah! c'en est fait, 
je me meurs ou Si le roi m'avait donné Paris sa grand' ville. 

Bourrienne, ancien camarade de Napoléon à Brienne, et son 
secrétaire particulier, confirme l'opinion de M°" Durand, et cela 
dans une circonstance tout à fait caractéristique. C'était pendant la 
formation du gouvernement consulaire, après le coup d'Etat du 
18 brumaire : 

« Pour se rendre dans la salle des délibérations, il fallait que 
Bonaparte traversât la cour du Petit-Luxembourg et montât le grand 
, escalier. Cela lui donnait de l'humeur, d'autant plus qu'il faisait 
alors un très mauvais temps. Cet ennui dura jusqu'au 2o décembre, 
et ce fut avec une vive satisfaction qu'il s'en vit débarrassé. En 
sortant du Conseil, il rentra dans son cabinet en chantant..., et 
Dieu sait s'il chantait faux ! » 

Bourrienne ne nous dit pas ce que son ancien camarade chantait; 
mais il est probable que c'était un air du Devin de village ou de 
quelqu'autre opéra ancien; car c'était là, d'après ce que raconte le 
baron de Meuneval dans ses Souvenirs historiques, le fond de son 
répertoire, « quand toutefois il n'avait pas de sujets de contrariété, 
ou quand il était satisfait de l'objet de ses méditations ». 

Le même auteur nous fait assister aux concerts intimes que Napo- 
léon se donnait à lui-même dans le silence du cabinet. Quand il 
était las de réciter des tragédies, il se mettait à chanter d'une voix 
forte, mais fausse. Une de ses chansons de prédilection avait pour 
sujet une jeune fille guérie par son amant de la piqûre d'un insecte 
ailé. C'était une espèce d'ode anaeréontique qui n'avait qu'une stro- 
phe et finissait par ce vers : 

Un baiser de sa bouche en fui le médecin. 

Quand il était dans une disposition d'esprit plus grave, c'étaient 
des strophes d'hymnes ou de cantates consacrées, comme le Chant 
du Départ, Veillons au salut de l'Empire, — ou bien encore il modu- 
lait ces deux vers : 

Qui veut asservir l'univers 
Doit commencer par sa patrie. 

La première mention du goût de Napoléon pour la musique se 
trouve dans les anecdotes de l'abbé Audierne. Le jeune Bonaparte 
pouvait avoir dix-sept ans à cette époque. Il vit et entendit à Mar- 
seille la célèbre cantatrice. M'"" Saint-Huberti, dans le rôle de Didon. 
Transporté et profondément ému, il improvisa ces vers qu'il fit 
remettre à la bénéficiaire : 

Romains, qui vous vantez d'une illustre origine. 
Voyez d'où dépendit votre empire naissant. 
Didon n'eut pas d'attrait assez puissant 
Pour arrêter la fuite où son amant s'obstine. 
Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux. 

Eût été reine de Garthage, 
U eût, pour la servir, abandonné ses dieux. 
Et votre Ijeau pays serait encor sauvage. 

Dans la suite, Bonaparte montra une grande prédilection pour 
la musique italienne, et pour les cantatrices du même pays. La 
voix humaine lui allait profondément au cœur, et souvent il en 
donna des marques non équivoques. Dans une représentation de 
Roméo et Juliette, de Zingarelli, aux Tuileries, en 1808, l'entrée de 
Crescentini au troisième acte, sa prière, ses cris de désespoir, l'air 
Ombra adorata, aspetta, furent d'un effet tel que l'empereur fondit 
en larmes, et que, ne sachant comment exprimer sa satisfaction au 
grand artiste, il lui envoya la croix de l'ordre de la Couronne de 
Fer. 

Cette distinction, sans précédent, montre à quel point Napoléon 
savait encourager les efforts artistiques. Pour se procurer les meil- 
leurs maîtres et les virtuoses les plus renommés, rien ne lui coû- 
tait. Nous aurons souvent à citer, à ce sujet, des traits de sa mu- 
nificence. 

L'anecdote de Crescentini montre un coin de l'impression produite 
par la musique sur son auguste protecteur ; mais il en est d'autres, 
qui ne sont pas moins curieux, et dont la bizarrerie contraste avec 



100 



LE MENESTREL 



l'opinion qu'on se fait généralement de la nature et du caractère 
de Napoléon. L'un d'eux surtout réside dans la rêverie qui s'empa- 
rait de lui, lorsqu'il entendait une musique qui lui conveuait. 
C'était comme un charme qui le tenait, et dans lequel il se laissait 
bercer délicieusement. Bourrienne raconte que pendant quelques 
semaines que sa femme passa k Paris, en 1793, elle allait souvent 
avec Bonaparte et sou frère Louis à des concerts très suivis que 
donnait Garai rue Saint-Marc : « (l'étaient les premières réunions 
brillantes depuis la mort de Robespierre. La foule s'y portait et fai- 
sait assaut d'applaudissements et de cris enthousiastes. Aussi Bona- 
parte, auquel ces effusions déplaisaient fort, quittait-il souvent, 
avec sa brusquerie ordinaire, la société des dames, « pour aller, 
soit aux secoodes, soit aux troisièmes, rêver tout seul dans une 
loge. X 

Plus tard, cette disposition ne lit que s'accentuer. M'°'= de Rémusat, 
qui fut dame du palais, nous a laissé, à ce sujet, un petit tahleau 
qui montre le premier consul, à ce moment grand favori de la vic- 
toire, sous un jour tout à fait inattendu : 

j Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon 
de M"" Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les 
bougies d'une gaze blanche ; il nous prescrivait un profond silence 
et se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires 
de revenants ; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents 
et doux, exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement 
d'un petit nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait 
alors tomber dans une rêverie que chacun respectait, n'osant ni 
faire un mouvement, ni bouger de sa place. Au sortir de cet état 
qui semblait lui avoir procuré une sorte de détente, il était ordi- 
nairement plus serein et plus communicalif. Il aimait alors assez 
rendre compte des impressions qu'il avait reçues. Il expliquait l'effet 
de la musique sur lui, préférant toujours celle de Paisiello, parce 
que, disait-il, elle est monotone et que les impressions qui se répè- 
lent sont les seules qui sachent s'emparer de nous. » 

Paisiello était, en effet, le dieu de la musique pour Napoléon, 
et Cimarosa son prophète. Un habitué de la cour a tracé ce croquis 
de l'empereur, assistant à une représentation du Malrimonio segreto : 
« A le voir respirer les parfums qui s'exhalaient de ces mélodies, 
vous auriez dit un aigle, qui, descendu des hauteurs du ciel ou 
des cimes des montagnes, vient, dans les vallons, écouler les amou- 
reuses romances des fauvettes et des rossignols. » 

Quelquefois, il confondait ces deux idoles. Un jour qu'il assistait, 
à Saint-Cloud. avec l'impératrice, à une représentation des Ziiiijari in 
fiera de Paisiello, qui était dans la loge impériale, il s'extasiait à 
chaque morceau et faisait ù l'auteur des compliments d'autant plus 
flatteurs qu'il n'ignorait pas que la bouche qui les prononçait n'en 
était pas prodigue. A un moment, à un morceau qui avait été inter- 
calé dans la partition, sans qu'on en eût prévenu le public, l'empe- 
reur se retourne et dit avec transport, en prenant la main de 
Paisiello : 

— Ma foi, mou cher, l'homme qui a composé cet air peut se pro- 
clamer le plus grand musicien de l'Europe. 

— Il est de Gimarosa, articula faiblement Paisiello. 

— J'en suis fâché; mais je ne puis reprendre ce que j'ai dit. 
Hâtons-nous de le dire: cetamourdela musique italienne n'était 

pas exclusif. Napoléon favorisait toutes les tentatives et toutes les 
innovations, lorsqu'elles lui paraissaient devoir servir à relever le 
niveau de l'arl. C'est ainsi que nous trouvons, dans sa Correspondance, 
cette lettre datée de Boulogne, 4 messidor an XIII (23 juin 1805): 

(t Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que c'est 
qu'une pièce de Don Juan qu'on veut donner à l'Opéra, et pour la- 
quelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense. Je désire con- 
naître votre opinion sur cette pièce sous le point de vue de l'esprit 
public. » 

Quelque temps après, le 12 vendémiaire an XIII (4 octobre 1805), 
l'empereur s'occupant du même sujet malgré les préoccupations de 
sa nouvelle campagne, écrit de Ludwigsbourg à son frère Joseph : 

« Mon frère, je pars celte nuit. Les événements vont devenir tous 
les jou's plus intéressants. Il suffit que vous fassiez mettre dans le 
Moniteur que l'empereur se porte bien, qu'il était encore vendredi 
12 vendémiaire à Ludwigsburg, que la jonction de l'armée avec les 
Bavarois est faite. J'ai entendu hier, au théâtre de cette cour, l'opéra 
allemand de Don Juan; j'imagine que la musique de cet opéra est la 
même que celle de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort 
bonne ». 

Enfin, chemin faisant, il adresse à Champagny, ministre de l'inté- 
rieur, ce billet laconique, oii tant d'éléments divers se heurtent en 
si peu de mots : 



« Monsieur de Champagny, je