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Full text of "Le Ménestrel"

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JOUENAL 



MONDE MUSICAL 






MUSIQUE ET THÉATEES 



67"= ANNÉE — 1901 



BUREAUX DU MENESTREL : 2 bis, RUE VIVIENNE, PARIS 



HEUGEL et C'^ Editeurs 



TABLE 

JOUENAL LE MS]Î^E8TKEL 



67<= ANNÉE — 1901 



TEXTE ET MUSIQUE 



IV" 1. — 6 janvier 1901. — Pages 1 à 8. 
1. Peintres mélomanes (9" ai-licle) : Vapothéose de .Mozart et 
le violon d'Ingres, Raymond Bouyer, — II. Le théâtre et 
les spectacles à l'Exposition {13" article) : la rue de Paris, 
Arthur Pougin. — III. Ethnographie musicale, notes prises 
à l'Exposition (13* article) : la musique chinoise et indo- 
chinoise, Julien Tiersot. — IV. Re\'ue des grands concerls. 

— Y. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Théodore E<ack. 
Valse pimpante. 

X" 2. —13 janvier 1901. — Pages 9 à 16. 
I. Peintres mélomanes (10" article) : la musique peinte, 
Raymokd Bouyer. — II. Semaine théâtrale : premières 
représentations du Bon Juge au Vaudeville et du Covp 
de fouet aux Nouveautés, Maurice Froyez ; première repré- 
sentation du Bon Pasteuj-au Théâtre-Cluny, H. JI.; reprise 
de (a Mascotte à la Gaité, 0. Bn. — 111. Ethnographie 
musicale, notes prises à FExpoaition (14» article) : la mu- 
sique chinoise et indo-chinoise, Julien Tiersot. —IV. Le 
théâtre et les spectacles à l'Exposition (14° article) : la rue 
de Paris, Arthur Pougin. — V. Revue des grands con- 
certs. — VI. Nouvelles diverses, concei-ts et nécrologie. 
Chant. — J. Massenet. 
Ce que disenl les cloches. 

M» 3. — 20 janvier 1901. — Pages 17 à 24. 

1. Peintres mélomanes (11" article) : Lithographies musicales, 

Raymond Bouyer. — II. Le théâtre et les spectacles à VEx- 

position (15' article) : la rue de Paris, Arthur Pougin. 

— III. Ethnographie musicale, notes prises à TExposi- 
tion (15*= article) : la musique chinoise et indo-chinoise, 
Julien Tiersot. — IV. Revue des grands concerts. — 
V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

PfANO. — Théodore Dubois. 
Prcludio paletico. 

1^" 4. — 27 janvier 1901. — Pages 25 à 32. 
I. Verdi, par Arthur Pougin. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations de 3r«mo(/rau Palais-Royal et 
d'jErnfêieàrAthénée,PAUL-EMiLE Chevalier. — III. Ethno- 
graphie musicale, notes prises à TExposition (18° article): 
la musique chinoise et indo-chinoise, Julien Tiersot. — 

IV. Le théâtre et les spectacles à l'Exposition (16" article) : 
la rue de Paris, Arthur Pougin. — V. La reine Victoria 
et Félix Mendelssohn, J. T. — VI. Revue des grands con- 
certs. — VII. Nouvelles diverses et concerts. 

Chant. — Théodore Dubois. 
Au bord de l'eau fn" 3 des Vaines tendresses). 

]%" 5,-3 février 1901. — Pages 33 à 40. 
I. Peintres mélomanes (12" article) : d'après Beethoven, 
Raymond Bouyer. — ÏI. Semaine théâtrale : première 
représentation de les Bouges et les Blancs k la Porte-Saint- 
Martin, 0. Berggroen; première représentation de la 
Cavalière au théâtre Sarah-Bernhardt, Paul-Emile Che- 
valier. — III. Verdi, sa mort, ses funérailles, Arthur 
Pougin. — IV. La reine Victoria et les musiciens allemands, 
0. Berggruen. — Y. Revue des grands concerts. — VI. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Théodore L<ack. 
La Romaïlca. 

%o 6. — 10 lévrier 1901. — Pages 41 à 48. 
1. Peintres mélomanes (13° article) : Autour de Bayreulh,' 
Raymond Bouyer. — II. Le théâtre et les spectacles à 
l'Exposition (^17' article) : la rue de Paris, Arthur Pougin. 
— III. Verdi, notes et souvenirs, A. P. — IV. Revue des 
grands concerts. — V. Nouvelles diverses, concerls et 
nécrologie. 

Chant. — A. Périlhou. 
Complainte de saint Nicolas (n" 4 des Chants de France), 

W ■?. — 17 février 1901. — Pages 49 à 56. 
I. Peintres mélomanes (14" article) : Silhouettes contem- 
poraines, Raymond Bouyer. — H. Semaine théâtrale : 
première représentation d'Astarlé à l'Opéra, Arthur Pou- 
gin; première représentation du Domaine au Gymnase, 
Maurice Froyez. — III. Le Tour de France en musique : 
Chansons tourangelles, Edmond Neukomm. — IV. Revue 
des grands concerls. — V. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Piano. — Théodore Dubois. 
Preludio Saltarello. 

W 8. — 24 février 1901 . — Pages 57 à Gî. 
I. Peintres mélomanes (15" et dernier article) : Musique des- 
criptive et peinture musicale, Raymond Bouyer. — 

II. Semaine théâtrale : première représentation de la 
Fille de Tabarin à l'Opéra-Comiquc, Arthur Pougin. — 

III. Le théâtre et les spectacles à 1 Exposition (18" article), 
Arthur Pougin. — IV. Revue des grands concerts. — 

V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — tï. Massenet* 
On dit. 



X" 9.-3 mars 1901. — Pages 65 à 72. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles (1""^ ar- 
ticle), P.YUL d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : première 
représentation de Pour être aimé à l'Athénée, Paul-Émile 
Chevalier ; première représentation du Liseronk la Renais- 
sance, 0. Bn. — III. Le théâtre et les spectacles à l'Expo- 
sition (19° article), Arthur Pougin. — I V . Revue des grands 
concerts. — V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — J. Alasseuet, 

Simple phrase. 

i\» 10. — 10 mars 1901. — Pages 73 à 80. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(2'' article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
première représentation de Charlotte Corday à l'Opéra- 
Populaire, Arthur Pougin ; première représentation des 
Travaux d'Hercute aux Bouffbs-Parisiens, Paul-Émile 
Chevalier. — III. Le théâtre et les spectacles à l'Exposi- 
tion (20" article), Arthur Pougin. — IV. Le Tour de France 
en musique; Bourgogne : les temps héroïques, Edmond 
Neukomm. — V. Revue des grands concerts. — VI. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — ThOodore Dubois. 

Enfantillage (n" 4 des Vaines tendresses}. 

X° 11. — 17 mars 1901. — Pages 81 à 88. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(3° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine tliéâtrale : 
reprise de Mireille à l'Opéra-Comique, Arthur Pougin; 
reprise de Patrie à la Comédie- Française, H. Moreno; 
première représentation des Aînants de Sasy au Gymnase, 
Paul-Émile Chevalier. — III. Le théâtre et les spectacles 
à l'Exposition (21= article), Arthur Pougin. — IV. Revue 
des grands concerts. — V. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Piano. — Théodore Liack. 
Danse galicienne. 



JV» 12. —24 mars 1901. 



Pag 



ï. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(4" article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations de Quo Vadis? à la Porte-Saint- 
Martin, de ta Pente douce au Vaudeville et de l'Écriteau 
au théâtre Cluny, Paul-Emile Chevalier. — III. Le théâ- 
tre et les spectacles à l'Exposition (22' article), Arthur 
Pougin, — IV. Revue des grands concerls. — V. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — A. Périlhon. 

Pastorale du XVII" siècle (n" 5 des Chants de France). 



I\" 13. — 31 



1901. 



ges 97 à 104. 



I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(5" article), Paul d'Estrées. — II. Le théâtre et les ppec- 
tacles ù l'Exposition (23° article), Arthur Pougin. — III. Le 
Tour de France en musique; Bourgogne : les temps héroï- 
ques (suite), Edmond Neukomm. — IV. Revue des grands 
concerts. — V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Piano. — A. Périlhou. 
Pastorale du XVIP siècle. 



!%" 14. 



7 avril 1901. — Pages 105 à 112 



I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(6*^ article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premiére^.rÇpoê^eE"(nt!r>iis ti'^iCnpHaihs ThétèSê'A'^aG^'ïlé, 
delà reinC.'aûx'.VaïMél '^ v\ Oc S'in-p'LX'ontie-TîiM liilâ's- 
Royal, PAUl-EstitE Cii ^ \i.n n, lil. •l.'.i^nlir'i'itr^e* et les 
spectacles à l'Exposiiioa 'liV ;niMli';.. Arthur Pougin. — 
IV. Revue des grands o^inccds.; — V.-51'^uVelles diverses, 
concerts et nécrologie. " ■ ' ' ""' 

'•' : -.•Aifirii^çsi*<i4i^uteux','*J \ : ; ■ '" 

IV" 15. — 14 avril 1901. — Pages 113 à 120. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(7° article), Paul d'Estrées. — 11. Bulletin théâtral : pre- 
mière représeniation de Ghetto et de Modem style aux 
Escholiers, Paul-Emile Chevalier; reprise de Durand et 
Durand et première représentiition des Idées de M. Coton 
à la Renaissance, 0. Bn. — III. Le théâtre et les spec- 
tacles à l'Exposition {25« article), Arthur Pougin. — IV. Le 
four de France en musique : Les Noëls de La Monnoye, 
Edmond Neukomm. — V. Petites notes sans portée : Résur- 
rection de la musique, Raymond Bouyer. — VI. Revue 
des grands concerts. — Vil. Nouvelles diverses et concerts. 

Piano. — Louis liacombe. 

Menuet m" 10 des Na'ives). 



1%" 16. — 21 avril 1901. — Pages 121 à 128. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(8" article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations de Pour l'amour/ â l'Odéon, 
de la Course du flambeau au Vaudeville, de la Joie du 
talion et de SO.OOO dmes au Gymnase, Paul-Emile Cheva- 
lier. — III. Le théâtre et les spectacles à TExposition 
(26" et dernier article), Arthur Pougin. — IV. Le Tour 
de France en musique : la Suehe, Edmond Neukomm. — 
V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Chant. — Reyuaido Ilahn. 
Quand la nuit n'est pas etoilce. 

]\" 17. — 28 avril 1901. — Pages 129 à 136. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(9" article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
première représentation du Boi de Paris à POpéra, Ar- 
thur Pougin; premières représentations du VÉrtige à 
l'Athénée, de la Petite fonctionnaire aux Nouveautés, de 
la Dame du commissaire au Théâtre-Cluny, Paul-Emile 
Chevalier. — III. La musique et le théâtre aux Salons 
du Grand-Palais (1" article), Camille Le Senne. — IV, Re- 
vue des grands concerts. — V. Nouvelles diverses et con- 
certs. 

Piano. — Paul 'W^achs. 
Le Baptême d'Yvonnettc. 

I¥- 1 8. — 5 mai 1901. — Pages 137 à 144. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(10" article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
première représentation de l'Ouragan à l'Opéra-Comi- 
que, Arthur Pougin; reprise du Tour du Monde au Chfi- 
telet, P.-E. C. — III. La musique et le théâtre aux Salons 
du Grand-Palais (2° article), Camille Le Senne. — IV. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrobgie. 

Chant. — A. Périlhou. 
Brunette (1703) (n" 7 des Chants de France), 

]\'- 19. — 12 mai 1901. — Pages 145 à 152. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 

(11° article), Paul d'Estrées. — IL Bulletin théâtral : 

première représentation de Ma fée! à l'Odéon, Paul-Emile 

Chevalier. — III. La musique et le théâtre aux Salons du 

Grand-Palais (3" article), Camille Le Senne. — IV. Le 

nouveau Conservatoire de Moscou, Ch.-M. Widor. — 

V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — ILouis I^acombe. 

Souvenir m" 9 des Naives\. 

li" 20. — 19 mai 1901. — Pages 153 à 160. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(12*' article), Paul d'Estrées. — II. La musique et le théâ- 
tre aux Salons du Grand-Palais (4'' article), Camille Le 
Senne. — III. Petites notes sans portée : les enseigne- 
ments de la saison, Raymond Bouyer. — IV. Nouvelles di- 
verses, concerts et nécrologie. 

Chant. — «I. Hlassenet. 
Au très aimé. 

iX" 21 . — 26 mai 1901. — Pages 161 à 168. 
I. L'Art musical et ses interprèles depuis deux siècles 
(13" article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations du Presse au Gymnase et de 
la Pipe à la Renaissance, Paul-Emile Chevalier. — llI.La 
musique et le théâtre aux Salons du Grand-Palais {b' ar- 
ticle), Camille Le Senne. — IV. Le Tour de France en 
musique: le parrain Biaise, Edmond Neukomm. — V. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Krnest niorct. 
Impression de Neige i tirée du Poèmv du silence), 

X" 22. — 2 juin ISOl. — Pages 169 à 176. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
114"» article), Paul d'Estrées. — II. Bulletin théâtral : 
première représentation tle Pour le monde, ù l'Athénée, 
Paul-Emile Chevalier. — 111. La musique et le théâtre 
aux Suions du Grand-Palaîs (6" article), Camille Le Senne. 
— IV. Le Tour de France en musique : musique d'église 
et de ville, Edmond Neukomm. — V. Nouvelles diversesj 
concerts et nécrologie. 

Chant. — Eruest Xloret. 
Rêverie m" 3 du Poème du silence). 

:\- 33. — 9 juin 1901. — Pages 177 à 184. 
I, L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(15" article), Paul d'Estrées. — II. La musique et le 
théâtre aux Salons du Grand-Palais (7" article), Camille 
Le Senne. — m. Le Tour de France en musique: musique 
d'église et de ville, Edmond Neukomm. — IV. Pensées et 
Aphorismes d'Antoine Rubinstein. — V. Nouvelles diverses, 
concerls et nécrologie. 

Piano. — A. Périlhou. 
Promena le. 



X' 24. — 10 juin 19Û1. — Pages 185 à 192. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis Jeux siècles 
(IB" article), I'acl d'Esthées. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations de Conte de fée et de l'Ile heu- 
reuse, au théâtre des Escholiers, Paul-Emile Chevalier. 
— III. La musique et le théâtre aux Salons du Grand- 
Palais (8° article), Camille Le Senne. — IV. Petites noies 
sans portée : Bourses de voyages wagnériennes, Ravmond 
BouYEB. — V. Le Tour de France en musique : la fête de 
l'une, Edmond Neuromm. — VI. Nouvelles diverses et con- 
certs. 

Chant. — Kejiialdo Ilahu. 
La Chère blessure. 
K' 25. — 23 juin 1901. - Pages 193 à 200. 
I. L'Art musical et ses interprèles depuis deux siècles 
(17' article), Paul n'EsTnÉES. — II. Bulletin théâtral : 
l'Auierge du Tohu-Bohu à la Gaité, P.-E. C. — III. La 
musique et le tliéiUi-e aux Salons du Grand-Palais (9" et 
dernier article), Camille Le Senne. — IV. Petites notes 
sans portée : Méditation devant Thah, au musée Guimet, 
Raymond BouvEn. — V. Pensées et Aphorjsmcs d'Antoine 
Rubinslein. — VI. Nouvelles diverses, concerts et nécro- 
logie. 

Piano. — Théodore Lack. 
Menuel rococo. 

X' 20, — 30 juin 1901. — Pages 201 à 208. 
I L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(18" article), Paul d'Estoles. — II. Bulletin théâtral : 
reprise du Papa de Franeine à Parisiana, P.-E. C. — 

III. Petites notes sans portée : Mozart inconnu, Raymond 
BouYER. — IV. Le Tour de l'i'ance eu musique : Eho! 
Eho! Eho! Edmond Neukomm. — V. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

Chant. — Ernest Moret. 
Soir d'été in" 2 du Poème du silence). 

IV" 2ff. — 7 juillet 1901. — Pages 209 à 216. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(19° article), Paul d'Estrées. — II. Schumann révolu- 
tionnaire, O. Bercgruen. — III. Le Tour de France en 
musique : Bonum vinum, Edmond Neuromm. — IV. Pen- 
sées et Aphorismes d'Antoine Rubinslein.— V. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — .V. l*érilliou. 
Sons bois. 

%• 3S. — 14 juillet 1901. — Pages 217 à 224. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(20" article), Paul d'Estrées. — H. Semaine théâtrale : 
premières représentations du Légataire uniuersel et de 
ta Saïur de Jocrisse, à l'Opéra-Coinique, Anuiuii Pougin ; 
reprises de la Case de l'oncle Tom, à la Porte-Saint-Mar- 
lin, et des Provinciales à Paris, à Cluny, Paul-Emile 
Chevalier. — 111. Petites notes sans portée : Mozart et 
Wagner, Raymond Bouyer. — IV. Le Tour de France en 
musique ; En justes nopces, Edmond Neurom^l — V. Nou- 
velles diverses et nécrologie. 

Ch.\nt. — A. Périlhou. 
hchia. 

X' 29. — 21 juillet 1900. — Pages 225 à 232. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(21" article), IPaul d'Estrées. — II. Les Concours du Con- 
servatoire, Arthur Pougin. — III. Le Tour de France en 
musique : Chansons bressanes, Edmond Neuko.mm. — 

IV. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Charles Slalherbe. 
Landler alsaciens iV'-' Suite). 

X" 30. — 28 juillet 1901. — Pages 233 à 240. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(22" article), Paul d'Estrées. — II. Les Concours du Con- 
servatoire, Arthur Pougin. — 111. Nouvelles direrses et 
nécrologie. 

Chant. — l'aiil l*uget. 
Mes vœux. 

1«" 31 . — 4 août 1901. — Pages 241 à 248. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux sièc'es 
(23" article), Paul d'Estrées. — II. La distribution des 
prix au Conservatoire, Arthur Pougin. — III. Le Tour de 
France en musique : Chansons bressanes ('swife^, Edmond 
Neukomm. — IV. Pensées et Aphorismes d'Antoine Ru- 
binslein. — V. Nouvelles diverses. 

Piano. — Charles Alalherbc. 
Landler ahaciens i2" Suite). 

X' 32. — 11 ?oùt 1901. — Pages 249 à 256. 

I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 

(24" article), Paul d'Estrées. ^ H.' Notes d'ethnographie 

musicale: la Musique dans l'Inde (1"' article), Julien Tier- 

soT. — III. Le Tour de France en musique : le Canut, 

Edmond Neuromm. — IV. Nouvelles diverses et nécrologie. 

Chant. — •loauui Perronnct. 

Les Portraits. 

X' 33. — 18 aoiit 1901.— Pages 257 à 264. 

I. L'Art musical et ses interprèles depuis deux siècles 

(25e article), Paul d'Estrées. — II. jîulletin théâtral : 

reprises de Prête-moi ta femme! et de Joies du foyer, à 

Cluny, P.-E. C. — 111. Notes d'ethnographie musicale : 

la Musique dans l'Inde (2" article), Julien Tiersot. — 

IV. Petites notes sans portée : Une reprise qui s'impose, 

Ray.mond Bouyer. — V. .Nouvelles diverses et nécrologie. 

Piano. — \. Périlhou. 

La Fliite et le Luth. 

X' 34. — 23 août 1901. — Pages 26:- à 272. 
I. L'.Art musical et ses interpixtes depuis deux siècles 
(26" article), Paul d'Estrées. — 11. Notes d'ethnographie 
musicale: la Alusiquedans l'Inde (3i=article), Julien Tier- 
sot. — 111. Petites notes sans portée : une Musicienne, 
Raymond Bouyer. — IV. Le Tour de Fi-ance en musique : 
la « Vogue « du Cheval fol, Edmond Neukomm. — V. L'i- 
nauguration du Théâtre wagnérien de Munich, R. T. — 
VI, Nouvelles diverses et nécrologie. 

Chart. — I. Phlllpp. 
Seule l 



X' 33. — 1" septembre 1901. — Pages 273 à 280. 
I. L'Art musical et ses inlcrprèles depuis deux siècles 
(27« article), Paul d'Estrées. — II. Courte monographie 
delà Sonate (1" article), Arthur Pougin. — III. Notes 
d'ethnographie musicale ; la Musique dans Flnde (4" ar- 
ticle), Julien Tiehsot. — IV. Le Tour de France en mu- 
sique ; Guignol, Edmond Neukomm. — V. Nouvelles di- 
verses, concerts et nécrologie. 

Piano. — Paul liVacbs. 
La Fête des Vignerons. 
X' 3G. — 8 septembre 1901. — Pages 281 à 288. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(28' article), Paul d'Estrées. — II. Courte monographie 
de la Sonate (2° article), Arthur Pougin. — III. Notes 
d'ethnographie Musicale : la musique dans l'Inde (5" ar- 
ticle), Julien Tiehsot. — IV. Petites notes sans portée : 
La statue de Mozart, Raymond Bouyer. — V. JNouvelles 
diverses et nécrologie. 

Chant. — Kcynalilo Ilahu. 
.1 une étoile. 

X' 3Î. — 15 septembre 1901. — Pages 289 à 296. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(29" article), Paul d'Estrées..— II. Bulletin théâtral : pre- 
mière repi'ésenlation de l'Elude Tocasson aux Folies- 
Dramatiques, A. P. — m. Petites notes sans portée : 
Mozart a Paris, Raymono Bouyer. — IV. Le Tour de 
France en musique : un Concours académique, Edmond 
Neuromm. — V. Courte monographie de la Sonate (3" et 
dernier article), Arthur Pougin. — VI. Nouvelles divei-ses, 
concerts et nécrologie. 

Piano. — A. Périlhou. 
'Valse en sourdine. 

X' 38. — 22 septembre 1901 . — Pages 297 à 304. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(30° article), Paul d'Estrées. — II. Bulletin théâtral : 
Sada Yacco à la Renaissance, A. P. — III. Notes d'ethno 
graphie musicale : Quelques mois sur les musiques de 
l'Asie centrale ; les chants de FArménie (6° article), Ju- 
lien Tiersot. — IV. Pelites notes sans portée : Mozart 
et la musique française, R.vymond Bouyer. — V. Le Tour 
de France en musique : le Paysan lyonnais, Edmond Neu- 
ROM.M. — VI. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Chant. — iV'ocl Ocsjoj'eauv. 
Cloches d'automne. 

X' 39. — 29 septembre 1901. — Pages 305 à 312. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(31° article), Paul d'Estrées.— II. Bulletin théâtral : pre- 
mière représentation de BichetJe au Palais-Royal, A. P. ; 
première représentation du Fils surnaturel au Théâtre- 
Cluny, H. M. — III. Petites notes sans portée : Berlioz et 
Delacroix à propos de Mozart, Raymond Bouyer — IV. No- 
tes d'ethnographie musicale : Quelques mots sur les mu- 
siques de FAsie centrale; les chants de l'Arménie (1° ar- 
ticle), Julien Tiersot. — V. Pensées et Aphorismes 
d'Antoine Rubinslein. — VI. Nouvelles diverses, concerts 
et nécrologie. 

Piano. — .1. Périlhou. 
Chanson à danser. 

X' 40. — 6 octobre 1901. - Pages 313 à 320. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(32° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premièi*es représentations de Manoune et à^Bermance a 
de la vertu au Gymnase, premières représentations des 
Maugars et de Faille route à FOdéon, Maurice Fboyez; 
premières représentations de la Vie en voyage iu Vaude- 
ville et de l'Instantané aux Bouffes-Parisiens, H. M. — 

III. Notes d'ethnographie musicale : Quelques mots sur 
les musiques de l'Asie centrale, les chants de l'Arménie 
{8° article), Julien Tiersot. — IV. Le Tour de France en 
musique : les Jasseries du Forez, Edmond Neuromm. — 
V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — Liéopold Dauphin. 
Le récit de l'Aurore in" 2 des Chansons couleur du temps). 

X' 41.-13 octobre 1901. — Pages 321 à 328. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(33° article), Paul d'Estrées. — II. Petites notes sans 
portée; La statue de Gluck, musicien franjais, R.iïmond 
Bouyer.- III. Le Tour de France en musique : En pays 
noir, Edmond Neukojih. — IV. Richard Wagner révolu- 
tionnaire, 0. BEnacRUEN. — V. Nouvelles diverses, con- 
certs et nécrologie. 

Piano. — lleinrîch Slrohl. 
Le Diable au corps, polka. 

X" 42. — 20 octobre 1901. — Pages 329 à 336. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(34° article), Paul d'Estrées. — H. Semaine théâtrale : 
premières représentations du Roi, à la Comédie-Fran- 
çaise, et du Soghun, à l'Athénée, Paul-Emile Chevalier: 
g' remière représentation du Billet de logement, aux Folies- 
ramatiques, A. P.; première représentation de l'Amour 
du prochain, aux Bouffes-Parisiens, 0. Bn. — III. Petites 
notes sans portée : Schumann critique musical, Raymond 
Bouyer. — IV. Le Tour de France en musique : la Reboule, 
Edmond Neuromm. — V. Nouvelles diverses. 
Chant. — André Messager. 
Chanson d'automne. 

X' 43. — 27 octobre 1901. — Pages 337 à 344. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(35° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale: 
première représentation des Barbares à l'Opéra, Arthur 
Pougin; premières représentations de Brignol et sa fille 
et de Point de Lendemain à l'Odéon, et du Curé Vincent à 
la Gaité, Paul-Emile Chevalier. — III. Petites notes 
sans portée : L'art des programmes, Raymond Bouyeh. — 

IV. Revue des grands concerts. — Y. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

Piano. — Théodore Eiaek. 
ValiC capricnnte. 



X' 44. ■ 



3 novo 



1901, — Pages 3'i5 à 352 



I. L'Art musinil n -,- ,„( , ', . .;, ,,:, , -.tI^-s 

(36" article], I'm l. l.l.-iiui- :. - , ii;ilo : 

première rf|iri -tiii.iiiMn .1 ) - ,, \ ,., , ■ iniso 

du Voi/ar/e ilr .Sf/,-<v/r ,mi (:l,.ihl,i, iv|,ii.r,l. ,■ l]„ijie 
auThéâtre-Déjazet, première rci»n:senLal)nii do lu Bascule 
au Gymnase, Paul-Emile Chevalier. — III. Petites notes 
sans portée : Le renouvellement des concci-ts, Raymond 
Bouyer. — IV. Pensées et Aphorismes d'Anloine Rubins- 
lein. — V. Revue des grands concerts. — VI. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — Gabriel Verilalle. 
Le Marquis à la Marquise. 

X' 4S. — 10 novembre 1901. — Pages 353 â 360. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(37" article), Paul d'Estrées. —.11. Semaine théâtrale : 
premières représentations de l'Enigme, à la Comédie- 
Française, de le Nez gui remue, aux Bouffes-Parisiens, et 
de A nous lu reine, à la Cigale, Paul-Emile Chevalier. 
— III. Petites notes sans portée : Souvenirs et évocations, 
Raymono Bouyer. — IV. Le Tour de France en musique ; 
Cliansons de vignes, Ed:mond Neuromm. — V. Revue des 
grands concerts. — VI. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Piano. — Théodore Lack. 
Scaraniovche, caprice. 

X" 46. — 17 novembre 1901. — Pages 361 à 368, 
I. L'Art musical et ses interpi-ctes depuis deux siècles 
(38" article), Paul d'Estrées. — H. Semaine théâtrale.; 
premièi'es représentations du Bon. moyen ! aux Nouveautés, 
et de la Pompadour, à la Porte-Saint-Martin, Paul-Emile- 
Chevalier. — 111. Les Chansons populaires des Alpes fran- 
çaises (l""" article), Julien Tiersot. — IV. Petites notes 
sans portée : Où les Parisiens réclament un Gevvandhaus, 
RAY.MOND Bouyer. — V. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Chant. — Camille Erlangc-r. 
Berciwe. 

X' 4Î . — 24 novembre 1901. — Pages 369 à 376. 
1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(39° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
première représentation de Grisétidis à l'Opéra-Comîque, 
Arthur Pougin ; première i-eprésentation de l'Auréole à 
l'Athénée, Paul-Emile Chevalier. — III. Les Chansons 
populaires des Alpes françaises (2° article), Julien Tier- 
sot. — IV. Petites notes sans portée ; Berlioz vengé par 
Flaubert, Raymond Bouyer. — V. Revue des grands con- 
certs. — VI. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 
Piano. — «ï. Massenet. 
Enlr'acle-hlylle (extrait de Grisétidis). 

X' 48. — 1°' décembre 1901. — Pages 377 à 384. 

I. L'Art musical et ses interprèles depuis deux siècles 

(40° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale: 

premières représentations de la Maison et de Hors la loi à 

l'Odéon, Paul-Emile Chevalier. — III. Peliles notes sans 

portée : le Diable â Paris, Raymond Bouyer. — IV. Les 

Chansons populaires des Alpes françaises (3" et dernier 

article), Julien Tiersot. — V. Revue des grands concerts. 

— VI. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — J. Massenet, 

Il partit au printemps (extrait de Grisétidis). 

X' 49.-8 décembre 1901. — Pages 385 ù 392. 

1. L'.4rt musical et ses interprèles depuis deux siècles 

(41° article), Paul d'Estrées. — II. Bulletin théâtral : 

première représentation de Sainte-Galette au Vaudeville, 

P.-É. C. — IH. Petites notes sans Dortée: l'Enfer musical, 

Raymond Bouyer. — IV. Richard Wagner, Liszt et Cosima, 

0. Bercgruen. — V. Revue des grands concerts. — 

VI. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 

Piano. — •!, Massenel, 

Valse des Esprits (extraite de Griséli-lis'. 

iV" 50, — 15 décembre 1901. — Pages 393 à 400. 

1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 

(42° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâlrale : 

premières représentations de Nelly /îosieraux Nouveautés 

et de la Revue des Variétés, Paul-É»ile Chevalier; reprise 

du Maître de Forges à la Porte-Saint-Martin, 0. En. — 

111. Pelites notes sans portée : Pourquoi .Mendelssohn 

a-t-il vieilli? R»ï.mond Bouyer. — IV. Revue des grands 

concerts. — V. Nouvelles diverses et concerts. 

Chant. — J, Massenet, 

Rappelle-toi (extrait de Grisélidis). 

i\° 51. — 22 décembre 1901. — Pages 401 à 4C8. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles 
(43° article), Paul d'Estrées. — II. Semaine théâtrale : 
premières représentations du Nuage, à la Comédie-Fran- 
çaise, et de l'Inconnue, au Palais-Royal, Paul-Emile Che- 
valier; reprise de Bébé, lu Vaudeville, 0. Bv. — III. Pe- 
tites notes sans portée : une Exposition musicale, Raymond 
Bouyer. — IV. Le Tour de France en musique : les Chaiils 
populaires du Vivarais, Edmond Neuromm. — V. Revue 
des grands concerts. — VI. Nouvelles diverses, concerts et 
nécrologie. 

Piano. — J, Massenet. 
'Jhanson d^Avigion (extraite de Grisélidis), 

X' 52. — S9décembre '.9n. — Pages 403 à 416. 
I. L'Art musical et ses interprètes depuis d.;:ix siècles 
(44° article!, Paul d'Estrées. —11. Semaine iheàtrale;: 
première représentation de Madame flirt à l'Athénée el 
du Puits d'amour à Cluny, Paul-Emile Chevalier. — III. 
Petites rotes sans portée : les « Noéls français » au théâ- 
tre Raymono Bouyer.— IV. I.e Concours international de 
Milan. — V. Revue des grands concerts. — VI. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 

Chant. — •!. .Massenet. 
L'oiselet est tombé du nid (Grisélidis). 



Solxante-liialtième anné© cl© publication 



PRIMES 1902 DU MÉNESTREL 

JOURNAL DE MUSIQUE FONDÉ LE 1"^ DÉCEMBRE 1833 

Paraissant tous les dimanches en huit pages de texte, donnant les comptes rendus et nouvelles des Théâtres et Concerts, des Notices biographiques et Études sur 

les grands compositeurs et leurs œuvres, des articles d"eslhélique et ethnographie musicales, des correspondances étrangères, 

des chroniques et articles de fantaisie, etc., 

publiant en dehors du texte, chaque dimanche, un morceau de choix (inédit) pour le CBBA^'T ou pour le PIAIVW et offrant à ses abonnés, 

chaque année, de beaux recueils-primes cnA\T et l'IAXO. 



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Tout abonné à la musique de Chant a droit GRATUITEMENT à l'une des primes suivantes : 



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danses de JOHANN STRAUSS, GUNG'L, FAHRBAGH, STROBL et KAUL.ICH, de Vienne, ou OLIVIER MÉTRA et STRAUSS, de Paris. 

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J. MASSENET 



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NOTA IMPORTANT. — Ces primes sont délivrées gratuitement dans nos bureaux, Z bh. l'ue Vivicune, à partir du 20 Oéecnibre 1901, à tout ancien 
ou nouvel abonné, sur la présentation de la quittance d'abonnement au .MÉi^'KSTREIj pour l'année 1903. doindre au prix d'abonnement un 
supplément d'Ul« ou de DEUX francs pour l'envoi franco dans les départements de la prime simple ou double. (Pour l'Étranger, l'envoi franco 
des primes se règle selon les frais de Poste.) 

Les abonnés iut Clianl pciivcnl prendre la prime Piano el viceversa. - Cenx an Piano el au Chanl rénnis on! scnls tlroil à la grande Prime. - Les abonnés an lesle seul n'onl droil àaiicuneprime. 

CHANT CONDITIONS D'ABONNE,fiENT AU « MÉNESTREL » PXANO 



1" Modo d'abonnement : Journal-Texte, tous les dimanches ; 26 morceaux nE chant ; 
Scènes, Mélodies, Eomances, paraissant de quinzaine en quinzaine; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger, Frais de poste en sus. 



2' Mode d'abonnement: Journal-Texte, tous les dimanches; 26 morceaux de piano 
Fantaisies , Transcriptions , Danses , de quinzaine en quinzaine ; 1 Recueil 
Prime. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger : Frais de poste en sus. 



CHANT ET PIANO RÉUNIS 

3" Mode d'abonnement contenant le Texte complet, 52 morceaux de chant et de piano, les 2 Recueils-Primes ou une Grande Prime. 

et Province; Étranger : Poste en sus. 

4° Mode. Te.xte seul, sans droit aux primes, un an : 10 francs. 

On souscrit le V^ de chaque mois. — Les 52 numéros de cliaque année forment collection. 

Adresser franco un hon sur la poste à M. Henri HEUGEL, diiecteur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne. 



: 30 francs, Paris 



— (Eacre LoriileiJi). 



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Dimanche 6 Janvier 1901. 



(Les Bureaux, 2"'", me Yivieime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 



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MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



Le HuméFO : îf. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bà, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr.. Pans et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. - Pour l'Etranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIRE-TEXTE 



I. Peintres mélomanes (9° article) : l'apothéose de Mozart et le violon d'Ingres, Raïmoxd 
BouvER. — H. Le théâtre et les spectacles à l'Exposition (13» article) : la rue de Paris, 
Arthur Pougin. — III. Ethnographie musicale, notes prises à l'Exposition (13° article) ■. 
la musique chinoise et indo-chinoise, Julien Tiersot. — IV. Revue des grands concerls. 
— V. ^'ouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 
Nos abonnés "à la musique de piano recevront, avec le numéro de cejour : 
VALSE PIMPANTE 

de Théodore Lack. — Suivra immédiatement : Preludio-patetico de Théodore 
Dubois. 

MUSIQUE DE CHANT 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de chant: 
Ce que disent les cloches, nouvelle mélodie de J. Massenet, poésie de Jean de 
LA Vinotrie. —Suivra immédiatement : Au bord de l'eau, n" 3 des Vaines ten- 
dresses, nouvelles mélodies de Théodore Dubois, poésies de Sdlly-Prudhojime. 

PRIMES GRATUITES DU MÉNESTREL 

pour l'année 1901 

Voir à la S= page du journal. 



"b. 



Dans l' impossibilité de répondre à l'obligeant envoi de toutes les cartes 
de nouvelle année qui nous parviennent au Ménestrel, de France et de 
l'Étranger, nous venons prier nos lecteurs, amis et correspondants, de 
vouloir bien considérer cet avis comme la carte du Directeur et des Colla- 
borateurs semainiers du Ménestrel. 



PEINTRES MÉLOMANES 



IX 

l'apothéosp:: de mozart et le violon d'ingres 

Une après-midi d'avril 1849, en voiture, à la barrière, avec 
Chopin très affaissé dont il adorait la musique et qui détestait 
sa peinture, Eugène Delacroix devise du monde musical, cause 
harmonie et conlre-poinl, et conclut : « Berlioz plaque des accords 
et remplit comme il peut les intervalles. » Puis, sans transition : 
« Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieu.x 
être bêtes que ne pas avoir l'fwV grave! Appliquer ceci à Ingres 
et à son école... » Afin de punir le peintre mélomane de son 



rapprochement aussi cruel qu'inattendu, nous Talions comparer 
lui-même à M. Ingres en personne! Ne se sont-ils pas réconciliés 
à leur insu dans la religion de Mozart? Ces deux tempéraments 
si contradictoires, l'un, réservé dans son œuvre et passionné dans 
sa vie, l'autre, d'inspiration tumultueuse et d'allure hautaine, 
Ingres et Delacroix pouvant fraterniser I Le beau paradoxe et la 
véridique leçon! 

Oublions que le Salon de 1824 opposait le Vœu de Louis XIII 
au Massacre de Scio; ne considérons que deux âmes. Delacroix 
vieilli dira, plus tard : « Quelle vie que la mienne!... Au lieu 
de penser à des affaires, je ne pense qu'à Rubens ou à Mozart : 
ma grande affaire pendant huit jours, c'est le souvenir d'un air 
ou d'un tableau. » M. Ingres, il est vrai, nomme Rubens « le 
Génie du mal » et jamais ne mariera dans son cœur la perfec- 
tion quelque peu fluette avec ce mauvais riche ! Mais écoutez 
notre jeune Delacroix, dès le 12 octobre 1822 : « Je rentre des 
Nosze, tout plein de divines impressions! » En 1824 : « J'ai acheté 
Don Juan, j'ai repris mon violon » (lui aussi!). Puis, ce défi : 
« Qu'est-ce que les modernes ont à mettre à côté des Mozart et 
des Cimarosa? » Comment? Cimarosa près de Mozart? Sans doute, 
et le « divin » Mariage secret lui semble « la perfection même » 
et « plus dramatique que Mozart... » On se sent moins embarrassé 
quand le peintre s'enivre de la reprise de Don Giovanni, en 1847 : 
Itfozart lui devient comme une cime sereine d'où il mesure toute 
la perspective musicale; auprès de Mozart, Rossini le délecte 
encore, surtout après les Baigneuses rougeaudes de Courbet, mais, 
chez l'Italien déjà, « l'ornement domine l'expression » ; malgré 
sa sublime vieillesse, auprès de Mozart Gluck sent un peu le 
« plain-chant » ; Mendelssohn et Berlioz « manquent d'idées » ; 
Weber, fantastique, est le plus digne héritier de Mozart. Son cher 
petit Chopin lui-même a des « faiblesses » à côté du maître divin. 
Déjà Meyerbeer est condamné. Quant à Schubert, le rêveur, il 
l'a pris en grippe : c'est « l'école de l'amour malade » ; et vivent 
les Chasses de Rubens! « Je les adore de tout mon mépris pour 
les sucrées et les poupées qui se pâment aux peintures à la mode 
et à la musique de M. Verdi... » La musique « mince » de M. Gou- 
nod ne convient guère non plus aux temps héroïques, et quand 
un compositeur fait un Faust, « il n'oublie que Y enfer... Don Juan 
est compris autrement; je vois toujours au-dessus du libertin la 
griffe du diable qui l'attend » (1863). Depuis la byronienne 
jeunesse jusqu'aux derniers jours plus purs, c'est l'apothéose de 
Mozart. 

Le peintre didactique de VAfolhéose d'Homère serait contraint 
d'approuver son rival. « Il n'y a que les Grecs! », c'est entendu; 
mais, par amour de la contradiction, faudrait-il ajouter que 
Mozart, comme Raphaël, n'est qu'un âne auprès des anciens? 
Quand Poussin disait cela de Raphaël, il plaisantait profondément. 
Selon la doctrine classique, qui n'admet point les variations du 
Beau, ces génies modernes sont des demi-dieux en regard de 



Lli IHÉNESTREL 



la décadence contemporaine : « Le style moderne est mauvais » ; 
c'est rhorrLble emphase des Barbares, c'est l'invasion des Huns 
dans les lettres et les arts. Et c'est encore Delacroix qui parle! 
M. Ingres, décidément, est vaincu dans son temple même ; et 
l'air grave est contagieux... 

Ceux qu'attire à Montauban le Vœu de Louis 'X// ont tous 
visité le « petit musée » où l'on viendra, disait-il, « parler de 
moi et de mes ouvrages » : là, dans une vitrine d'honneur, fut 
déposé, par son expresse volonté, le violon d'Ingres. Ces deux 
mots sont tout un art poétique. Le violon d'Ingres, c'est-à-dire 
la cuisine de Beethoven, ajouteront les méchantes langues dont 
l'enfer est encore mieux pavé que de bonnes intentions. C'est-à- 
dire aussi le réconfort du vieux peintre, le discours abstrait et 
vibrant qui plane sur les créations des arts silencieux : telle sera 
la réplique des bonnes âmes qui divinisent la musique. Un dis- 
ciple des Grecs devait adorer les deux profils de Polymnie; dès 
son enfance, la forme plastique et la forme aérienne avaient 
partagé son culte : « J'ai été élevé dans le crayon rouge », a dit 
M. Ingres; « mon père, musicien et peintre, me destinait à la 
peinture, tout en m'enseignant la musique comme un passe- 
temps... Elève de M. Roques, à Toulouse, j'exécutai sur le 
théâtre de cette ville un concerto de violon de Viotti, en 1793, 
année de la mort du Roi. » L'enfant avait douze ans. A Paris le 
futur prix de Rome jouera du violon, le soir, au théâtre de 
Doyen, car, d'abord, il faut vivre: aussitôt libre, il court accom- 
pagner une jeune pianiste et songe au mariage : mais la donzelle 
contrarie sa doctrine, et le peintre s'exile à Rome. Le méridional 
répète, avec un accent : « Les miens soutiennent que je suis 
aussi fort pour la couleur que pour le dessin. Je fais aussi bien 
que le premier venu des tons' rouges, verts, bruns, oUvàtres, et 
je les dispose dans une juste relation; mais ce qui me préoccupe 
le plus, c'est la forme. » Cette fwme éternelle, son inspiratrice, 
il l'invoquera toujours en prenant son violon; son orgueil ne 
délaisse le pinceau que pour l'archet; dans son atelier froid se 
réunissent des quatuors; le peintre y fait sa partie, sans trêve, et 
,ne s'arrête soudain que pour exalter sentencieusement les maî- 
tres... Ary Scheffer, Berlin, Jean Gigoux, Amaury Duval, et 
vous, Alard, Maurin, Ghevillard, Batta, Franchomme, — auditeurs 
bienveillants ou disciples émus, — amateurs ou virtuoses, — 
vous n'êtes plus pour nous ressusciter les ardeurs de ce violon 
solennel et de cette « manie musicante » ! Votre art fugitif ne 
vit plus que sous quelques fronts blanchis, dans un souvenir ; et 
les paroles plus brèves se sont dispersées comme des feuilles 
d'automne ! Mais si le violon s'est tu pour toujours, nous avons 
les lettres, cataloguées pour ainsi dire comme de rares estampes 
ou de purs crayons, par la savante piété d'un admirateur (1); 
nous avons les portraits, qui parlent. 

Réalité touchante ou comique, ce violon d'Ingres est un sym- 
bole : c'est l'àme à J3,mais envolée de l'artiste à qui ses détrac- 
teurs ont refusé l'âme, c'est sa conviction tenace et robuste qui 
veillait son œuvre et chantait sa foi ; à Rome, vers 1810, en cette 
Ville Eternelle dont il faisait sa patrie, quand il avait élu pour 
atelier l'église ruinée de la Trinita del monte afin d'y brosser sa 
vaste fresque homérique Aq Ronmlus vainqueur d'Acron, il se repré- 
senta dans une petite aquarelle où son fidèle violon voisine avec 
sa palette : « On évoque ainsi », dit l'humoriste (2), « les jour- 
nées solitaires du jeune peintre grignotant sa grande page, et de 
temps', en temps, par manière de distraction, prenant son archet 
pour régaler d'un filet de vinaigre les échos de la Trinité... » 
Mais cette distraction même est majestueuse; le classique peut 
gasconner : « Ingres est, aujourd'hui, ce que le petit Ingres était 
à douze ans !» Et le doctrinaire est conséquent avec ses principes : 
dès qu'il prend la plume, c'est pour exprimer ce qui doit être, 
pour confesser l'idéal, pour vanter une musique sœur de la ligne 
et qui soit elle-même « une probité de l'art ». Plus de contra- 
dictions, ni de jolies palinodies 1 Oui, Mozart est encensé comme 
Raphaël, et ces anges terrestres ont trouvé leur prêtre : mais 
« l'abus de la grâce » est honni chez ce brillant Rossini qui 

(1) Inches, sa Vie, ses Travaux, sa Doctrine, par le comte Henri Delaborde. 

(2) Francis Wey, Roue, desoriplion et souvenirs, page 475. 



disait continuer le chevalier Gluck « à sa manière » ; et, malgré 
ses révoltes et ses flammes, l'àme prométhéenne de Beethoven 
est intelligible à la raison passionnée du peintre : M. Ingres parle 
volontiers de ses « admirables » symphonies et, particulièrement, 
de la symphonie en ut mineur, qui est « peut-être » son chef- 
d'œuvre... Vous entendez, Eugène Delacroix? Les romantiques 
violoneux d'Hoffmann, le conseiller Krespel ou le musicien 
Kreisler, ne renieraient plus M. Ingres, un beethovénien. 

Et pendant six années, depuis 1834, le directeur de l'Académie 
de France unit le précepte à l'exemple ; ses crayons sont des 
camées bourgeois; et les musiciens apparaissent. Voici Gounod, 
le jeune lauréat, immortalisé dès lors en un pur contour daté de 
1841 (1), et qui spirituellement se dit « élève d'Ingres » : un 
méplat puissant de la joue osseuse traduit à souhait cette aus- 
térité première. Voici Louise Berlin romanesque, Liszt juvénile, 
Paganini décharné, « le bon Thomas », « le jeune Thomas », 
dont le talent fait de loyauté plait au maître : « Courage, Tho- 
mas! Les Mozart ne commencent point par Don Juan! » Et la Villa 
Médicis retentissait du piano discret qui est à l'orchestre ce que 
la gravure est à la toile : un critérium infaillible. « C'est par les 
gravures qu'on juge des tableaux et de leur mérite... En vérité, 
je crois que, pour bien connaître un chef-d'œuvre, c'est au piano 
qu'il faut l'entendre! » Tel fut le credo de M. Ingres. Son chef- 
d'œuvre parmi ces portraits de musiciens, vous l'avez nommé : 
c'est Cherubini couvé par la Muse (Paris, 1842). Un symbole encore, 
cette étrange Muse au sourire craquelé, repeint sur le fond neu- 
tre, auprès de ce vieillard enfoui dans son carrick, ame chagrine 
et magistrale, confiante en l'avenir et désabusée de la vie, talent 
qu'avait respecté le génie de Beethoven. Est-ce son Requiem qui 
faisait d'Ingres un prophète, quand le peintre voulait « qu'on ne 
vît point les musiciens pour que rien ne vint distraire des effets 
mêmes de la musique dans un sujet si terrible et si solen- 
nel »? (2). En tout cas, le vieillard vulgaire qui peignait con amore 
la Source virginale pouvait reprendre son violon pour se dire à 
soi-même : « C'est comme du Mozart! » 

(A suivre.) Raymond Bouyer. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A. L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 19O0 

(Suite.) 



LA RUE DE PARIS 

Le Grand Guignol. — Encore un café-concert, celui-ci agrémenté d'un 
cinématographe ; c'est le seul détail qui le distingue de ses congénères. 

Salle et scène suffisamment grandes, celle-cî avec un rideau qui, je 
crois, a la prétention de reproduire le Gilles de Watteau. La salle elle- 
même a une décoration Pompadour d'un agréable ton pâle : feuillages 
verts SUT fond crème. Elle offre un assez vaste parterre d'environ 
250 places, qui s'étend jusqu'au fond, où se trouvent six petites loges. 
Au-dessus de ces loges, un promenoir. Dans le vestibule, cet écriteau : 
« On trouve en vente ici toutes les chansons de IMM. les chansonniers 
montmartrois. » Merci! je n'y ferai pas de tort. Mais ceci indique la 
note de l'établissement: d'une part, la « rosserie »; de l'autre, la... 
disons grivoiserie. 

De fait, un de mes confrères rendait compte en ces termes de l'inau- 
guration de ce temple de l'art, inauguration qui avait lieu en présence 
de M. le Directeur des Beaux-Arts, placé dans une loge d'honneur : 

« Le répertoire du Grand Guignol comprend des parades et des 

farces accommodées au goût du jour. On nous donna hier soir /'Éternel 
Cocu, le Petit Champ et la Marchande de pommes, qui furent applaudies. 
La censure avait été cette fois tout à fait maternelle, et les étrangers 
sévères qui visiteront ce théâtre en entendraient de raides s'ils parve- 
naient, à comprendre le langage imagé de ces nouveau.x Léandre, 
Sganarelle et Cassandre. Le dictionnaire qu'ils pourront ouvrir les ren- 
seignera mal sans doute sur la valeur de certaines expressions dont le 
sens pourra leur échapper. » C'est ça qui devait donner aux étrangers 
une crâne idée de l'esprit français ! 



(1) Centennale de 1900, dessins; n° 1089. 

(2) Voir le Ménesirel du 31 janvier 1897, page 36, 



LE MENESTREL 



Pour moi, je n'ai pas eu la chauce de voir et d'entendre ces mer- 
veilles. Je suis tombé sur un spectacle simplement idiot, mais idiot k 
faire pleurer, et tel que l'envie ne m'a pas pris de recommencer. C'était 
d'abord un bonhomme qui faisait des transformations, mais qui, il 
faut l'avouer, aurait été vaincu dans une lutte avec Fregoli. Puis, une 
demoiselle paraissant très cgntente d'elle, ce qui prouve son bon carac- 
tère et son peu d'exigence, qui venait débiter deux chansons dont il 
était impossible de saisir un traître mot. Après ces deux exliibitions, 
séance de cinématographe, je veu-x dire à'Ameiican Biograph, ce qui a 
beaucoup plus de chic tout en disant la même chose. Et enfin, pour 
terminer, deux messieurs montmartrois qui, l'un après l'autre, toujours 
les mains dans les poches et avec leur incommensurable sang-froid, 
viennent nous régaler de leurs petites rosseries. 

Il parait qu'on a joué encore au Grand Guignol quelques autres 
petites pièces, la Peur des coups, de M. Georges Courteline, Fleur d'an- 
tichambre, de M. Maurice Magnier, etc., avec, comme interprètes, 
MM. G. Barbier, Casa, Milcamps, M"'* G. Moreau, L. Faury et quelques 
autres. Je ne sais ce que cela pouvait être, mais ce que je sais bien, 
c'est que ce que j'ai vu était inénarrable, lamentable et pitoyable. 

Théâtî'e des Auteurs gais. — Celui-ci n'a pas été l'un des plus heureux 
de cette rue de Paris si pimpante, si bruyante, si grouillante et si 
animée, car il mourut avant l'heure et disparut prématurément. Ses 
débuts pourtant avaient été brillants, si l'on se rapporte à cette note 
d'un journal qui applaudissait de la sorte à ses commencements : — 

« Il faut louer M. Pierre Woliî. l'auteur si applaudi du Béguin. 

d!avoir eu l'heureuse conception du Théâtre des Auteurs gais.- Ce 
joyeux établissement vient à peine d'ouvrir ses portes en pleine rue de 
Paris qu'il a déjà son public et sa célébrité. C'est plaisir de retrouver 
en cette coquette salle, l'une des mieux comprises de l'Exposition, la 
foule élégante du Paris des premières à côté des provinciaux et des 
étrangers qui viennent goûter les mets de l'esprit spécialement salés 
par les Allais, les Pierre Wolff, les Donnay, les Courteline, les Redels- 
perger et les Capus. Mais ce spectacle n'est pas seulement piquant par 
lui-même, il est précédé d'une parade qui est "un modèle du genre. Sur 
l'estrade, entre des musiciens superbes en soldats de l'Empire et des 
animaux savamment empaillés, défilent pierrettes et clownesses, 
Auguste et Arlecjîuin. Dans celte parade merveilleuse, les femmes sont 
jolies et les hommes ont de l'esprit. Et la rue de Paris s'emplit, et la 
coquette salle déborde, pendant que les spectateurs applaudissent à 
tout rompre les auteurs gais. C'eût été vraiment dommage que ne fût 
pas instituée cette fête continuelle du rire et de l'esprit. » 

C'était, à la vérité, une gentille baraque que celle des Auteurs gais, 
tout plein souriante, avenante au possible, et d'un luxe remarquable 
en son genre. Les gentils panneaux qui l'entouraient étaient peints par 
Bellery-Desfontaines, et le théâtre était le seul de tous ceux de la rue 
de Paris qui fût à ciel ouvert avec la facilité de se fermer en cas de pluie. 
Seulement, voilà : si le plumage était séduisant, le ramage était un peu 
trop cru, et l'on peut croire que les auteurs, pimentant à l'excès leur 
gaité, avaient un peu trop négligé de se censurer eux-mêmes. Or, le 
public de l'Exposition n'était pas celui des hauteurs de Montmartre, et 
lorsqu'on lui faisait entendre des choses trop vives, ou il ne com- 
prenait pas ou il comprenait trop, si bien qu'à la fin il finit par déserter. 
Il arriva un moment où cette désertion du public fit réfléchir les 
directeurs, MM. Pierre Wolff et Tiribillot, qui ne partageaient plus la 
gaité de leur répertoire. Us résolurent alors d'abandonner la partie et 
se décidèrent à louer leur théâtre, partie au fameux jeûneur Succi, qui 
ne demandait qu'à épater les spectateurs cosmopolites de l'Exposition, 
partie à la ménagerie Corvi, dont les singes et les chiens savants 
devaient faire la joie des amateurs. Mais on sait le différend qui s'éleva 
alors entre certains exploitants malheureux de la rue de Paris et la 
direction de l'Exposition. Bref, le théâtre des Auteurs gais dut se 
résigner à fermer ses portes, en se réservant de réclamer au commis- 
sariat général une indemnité qu'il n'estimepas à moins de 300:000 francs. 
L'affaire est encore pendante. 
Pauvres Auteurs gais ! 
(A suivre.) Arthur Pougin. 



ETHNOGRAPHIE MUSICALE 

Notes prises à l'Exposition Universelle de ,19O0 (Siiiic) 



IV. — MUSIQUE CfflNOISE ET INDO-CHINOISE 
Un missionnaire français qui passa de longues années à Pékin dans 
le milieu du XVIII'' siècle, le Père Amiot, a consacré à la musique des 
Chinois un livre important, qui certainement est ce qu'on a écrit de 



mieux sur la matière (1). Ayant la compétence très suffisante d'un 
amateur éclairé et passionné pour la musique, observateur patient et 
consciencieux, il a pénétré bien plus au fond du sujet qu'aucun de ceux, 
très rares, et en tout cas très superficiels, qui sont venus après lui. 
Aussi bien, la date déjà ancienne à laquelle remonte son ouvrage, loiu 
de le rendre moins digne de notre estime, ne fait qu'en rehausser l'in- 
térêt. A l'époque où l'auteur vivait en Chine, aucune influence étrangère 
n'avait encore pénétré dans ce grand Empire. Depuis lors, si rebelles 
qu'y soient les Chinois, ils ont reçu des peuples européens quelques 
visites qui, sans leur avoir été sans doute fort agréables, les ont con- 
traints à voir d'autres visages, entendre d'autres langues et d'autres 
sons, et rien ne dit ipe la pureté de leurs principes n'en ait été déjà 
quelque peu contaminée. Au contraire, le XVIIP siècle dut être une 
époque très favorable pour l'étude de ces traditions que, depuis les 
temps antiques, les artistes chinois avaient maintenues dans une im- 
mobilité complète. Loin donc de mériter le reproche de n'être pas à la 
hauteur des investigations modernes, on peut dire que le P. Amiot est 
venu au meilleur moment : le seul grief que nous pourrions lui adresser 
serait de n'avoir pas été encore assez complet, en nous privant presque 
entièrement de notations musicales. Mais les livres et écrits théoriqaes 
des musiciens chinois sont étudiés et commentés avec soin dans son 
livre, et ce résumé d'une littérature musicale très importante nous est 
précieux pour la connaissance de l'art chinois. 

Dès le début de son Discours préliminaire, l'auteui' rapporte une anec- 
dote où se peint au naturel l'état d'esprit habitué! des gens qui, mis en 
présence de formes d'art inaccoutumées, y restent complètement insen- 
sibles. Il raconte qu'à son arrivée en Chine, ayant été admis à la Cour 
et dans la société des Lettrés, il pensa faire leur conquête en les char- 
mant par les sons de la musique française : 

« Je savois passablement la musique, dit-il; je jouois de la flûte tra- 
versière et du clavecin; j'employai tous ces petits talens pour me faire 
accueillir. 

» Dans les diverses occasions que j'eus d'en faire usage pendant les 
premières années de mon séjour à Péking, je n'oubliai rien pour tâcher 
de convaincre ceux qui m'écoutoient que notre musique l'emportoit de 
beaucoup sur celle du pays. Au surplus, c'étoient des personnes ins- 
truites, en état de comparer et de juger; des personnes du premier rang 
qui, honorant les Missionnaires François de leur bienveillance, ve- 
noient souvent dans leur maison pour s'entretenir avec eux de quelques 
objets concernant les sciences ou les arts cultivés en Chine. 

» Lrs Sauvages, les Cyctopes (2), les plus belles sonates, les airs de 
flûte les plus mélodieux et les plus brillans du recueil de Blavet, rien 
de tout cela ne faisoit impression sur les Chinois. Je ne voyois sur leur 
physionomie qu'un air froid et distrait qui m'annoncoit que je ne les 
avais rien moins qu'émus. Je leur demandai un jour comment ils 
trouvaient notre musique, et les priai de me dire naturellement ce 
qu'ils en pensoient. Ils me répondirent le plus poliment qu'il leur fut 
possible que Nos airs n'étant point faits pour leurs oreilles, ni leurs oreilles 
pour nos airs, il n'étoit pas surprenant qu'ils n'en sentissent pas les beautés 
comme ils sentaient celle des leurs. Les airs de noire musique, ajouta un 
Docteur, de ceux qu'on appelle Han-lin, et qui étoit pour lors de ser- 
vice auprès de Sa Majesté, les airs de. notre musique passent de l'oreille 
jusqu'au cœur, et du cœur jusqu'à l'âme. NoUs les sentons, nous les cowr- 
prenons : ceu£c que vous venez de jouer ne font pas sur nous cet effet. Les 
airs de notre ancienne musique étaient bien autre chose encore, il suffisait de 
les entendre pour être ravi. Tous nos livres en font un éloge des plus pom- 
peux; mais ils nous apprennent en même tems que nous avons beaucoup 
perdu de l'excellente métliode qu'employaient nos Anciens pour opérer de si 
merveilleux effets, etc. » 

D'esprit moins obtus que ses interlocuteurs, l'abbé se dit qu'il lui 
fallait connaître cette musique chinoise qui avait tant de charmes pour 
les amateurs du Céleste Empire, et il s'efforça d'en pénétrer les ai'canes. 
C'est â cette heureuse et intelligente curiosité que nous devons son 
livre. Que, comme tous les auteurs épris de leur sujet, il en soit venu 
à déclarer que la musique chinoise est la plus antique, la plus précieuse, 
la plus savante et lapins belle, cela ne peut nous étonner. C'est ainsi 
que nous fûmes toujours, nous autres Français : tandis que les autres 
peuples se tiennent renfermés dans leurs petites habitudes locales et 
séculaires, nous, dès qu'une chose arrive de loin, nous l'admirons 
de confiance et lui sacrifions volontiers ce qui se produit de meilleur 
autour de nous. Ne prenons donc des appréciations du P. Amiot que 
ce qu'il en faut prendre, et contentons-nous de résumer d'après lui les 
notions essentielles que les Chinois ont de l'art musical. 



(1) Mémoire sur la musique des Chinois tant anciens f/tte moUeriies, par M. A.mioï, Mis- 
sionnaire à Példn. Tome VI des Mémoires eoncernantles Chinois. Paris, 1779. 

(2) Célèbres pièces de clavecin de Rameau. 



LE MÉNESTREL 



C'est d'abord, au début du livre, une longue étude du son, le sou en 
général, le son « en soi ». Et cela est très bien. Nous, dans nos traités de 
musique, sitôt que nous avons défini le son, — effet produit par les 
vibrations des corps sonores, — nous passons cà d'autres sujets : intona- 
tion, durée, etc. Et pourtant le son est la base de toute musique et sa 
raison d'être essentielle : n'est-il donc pas naturel que le premier soin 
du théoricien musical soit d'en étudier en détail le principe et l'eîFet, 
et d'en considérer les manifestations les plus diverses ? Ainsi font les 
Chinois, et ici je suis bien près de partager l'admiration du P. Amiot 
pour l'e-xcellence de leur méthode. Avec une rare acuité de perception, 
d'ailleurs en mêlant à des observations pénétrantes des naïvetés parfois 
comiques ainsi que des considérations d'un symbolisme déconcertant, 
lears théoriciens distinguent les diverses qualités du son, qu'ils clas- 
sent suivant les phénomènes principaux de sa production, traitant tour 
à tour du son de la peau, du son de la pierre, du son du métal, du sou 
de la terre cuite, du son de la soie, du son du bois, du son du bambou, 
du son de la calebasse. C'est, en somme, la connaissance des sonorités 
(conséquemment des instruments destinés à les produire) proposée 
antérieurement à l'étude des autres éléments de l'art. Cela est-il donc 
si maladroit? Le timbre n'est-il pas, de toutes les qualités du son, la 
plus apparente"? Celui qui entend pour la première fois une symphonie 
n'est-il pas plus frappé par les effets multiples des instruments que par 
la hauteur ou la durée des sons? Cette espèce de prééminence est très 
légitime, et les soi.xante pages que le P. Amiot consacre à cette partie 
du sujet sont, ce me semble, les plus intéressantes et les plus originales 
de son livre. 

Dans la seconde partie, il considère la théorie des Lu : étude aride et 
abstraite, d'où se dégage la vérité scientifique de la génération do la 
gamme par quintes successives, produisant la division de l'octave en 
douze demi-tons. Car, on a beau faire et beau dire, les principes natu- 
rels sont les mêmes toujours : qu'il s'agisse ou des antiques théoriciens 
chinois, ou de Pythagore, ou de nos modernes savants, la base reste 
immuable. 

Et de même, la pratique nous offre partout les mêmes particularités. 
A la gamme théorique complexe elle substitue une gamme simplifiée. 
Celle qui forme la base de toute la musique d'Extrême-Orient, et que 
les Chinais ont pratiquée depuis la plus haute antiquité, est la gamme 
de cinq notes, sans demi-tons : fa sol la do ré-fa. Ce n'est pas que le si 
et le mi soient inconnus ni proscrits : ces deux notes sont au contraire 
désignées sous un nom particulier, pien, et la réunion des cinq Ions et 
des deux pieu forme ce que les Chinois appellent les Sept principes, — 
en leur langue : Tsi-clié. La réunion de ces sept notes n'est autre que 
l'échelle naturelle, et la gamme de cinq tons qu'une simplification de 
notre majeur'. 

« Si les Cliiiwii connaissent, ou ont connu antérieiirentent, ce que nous 
appelons contrepoint ? » Cette question forme le titre d'un chapitre. 
L'auteur y répond par les considérations les plus vaporeuses : la con- 
clusion en donnera une suffisante idée. Faisant parler les Chinois eux- 
mêmes, il écrit: « Lorsque nous voulons exprimer ce que nous sen- 
tons, nous employons, dans nos paroles, des tons hauts ou bas, graves 
ou aigus, forts ou faibles, lents ou précipités, courts ou de quelque durée. 
Si ces tons sont régies par les lu, si les instruments soutiennent la voix et 
ne font entendre ces tons ni plus fort, ni plus tut, ni plus tard qu'elle..., 
si les danseurs, par leurs attitudes et toutes leurs évolutions, disent 
aux yeux ce que les instruments et les voix disent à l'oreille, si celui 
qui fait" les cérémonies en l'honneur du .Ciel, ou pour honorer les 
Ancêtres, montre, par la gravité de sa contenance et par tout son 
maintien, qu'il est véritablement pénétré des sentiments qu'expriment 
et le chant et les danses : voilà l'accord le plus parfait ; voilà la véritable 
harmonie. Nous n'en connaissons point et n'en avons jamais connu d'autre. » 
Cela est un peu long, mais parfaitement net, pom- répondre que les 
Chinois ne connaissent aucunement « ce que nous appelons contre- 
point. )) Quant à l'harmonie, purement esthétique, des sons et de la 
danse, c'est aussi la seule harmonie qu'aient connue les Grecs, et l'on 
sait avec quelle supériorité ils l'ont pi-atiquêe : il est intéressant d'en 
retrouver une définition aussi conforme dans un livre consacré cà la 
musique des Chinois. 

(A suivre.) Julien Tiersot. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Lamoureux. — Une nouvelle audition de la Sijmplionie pastorale 
me fournit l'occasion de montrer, comme suite à mon article du 23 décembre, 
de quelle manière Beethoven comprenait la musique à programme. Voici d'abord 
quelques annotations significatives des carnets du maître: « Sinfonia caracle- 



Tislica ou bien souvenir de la vie des cliamps. — On laissera à l'auditeur le soin de 
découvrir les situations. — Toute peinture, poussée trop loin dans la musique instru- 
mentale, s'évanouit. — Sinfonia pastorella. Qui a la 7noindre idée de la vie des 
champs peut se représenter, sans avoir besoin de longs commentaires, ce que fauteur 
a voulu faire ». Un exemple maintenant : Beethoven a noté sons ce titre : Mur- 
mure du ruisseau, six mesures à douze-huit comprenant douze croches chacune. 
Les trois premières renferment la note do répétée trente-trois fois et les trois 
dernières la note fa répétée autant de fois. Une remarque suit: Plus le ruisseau 
devient grand, plus le son devient grave. Or, d'après la relation scientifique de 
Schaffhouse, près des chutes du Rhin, des savants experts, chargés de déter- 
miner les sons que produit l'eau projetée en cascades, sont arrivés à ce résultat: 
L'eau, en tombant, fait entendre les trois notes de l'accord do misol accompa- 
gnées du son plus grave fa, étranger à cet accord. On perçoit ce fa même 
derrière des parois de montagne ou derrière d'épaisses forêts quand les autres 
sons ne parviennent plus à l'oreille. Le do, le sol et le fa sont très saisissables: 
le ni! est faible et disparait quand la cascade est petite. Les quatre sons em- 
brassent plusieurs octaves dans les chutes considérables. On n'a pas décou- 
vert d'autres notes. (Remarquons ici que l'accord do mi sol, placé sur un fa 
forme une agglomération contraire aux règles do l'harmonie; que cette 
agglomération existe dans la nature ; que Beethoven l'a employée au début 
du dernier morceau de la Symphonie pastorale, mesures S, 6, 7 et 8). D'autre 
part, la Scène au bord du ruisseau n'est écrite ni en do, ni en fa, mais en si 
bémol: la note fa y est prépondérante à titre de dominante du ton et à titre 
de tonique passagère dans les modulations à la dominante, lesquelles sont 
amenées par l'accord majeur de do : mais ni l'accord de do, ni la note fa ne 
jouent ici un rôle descriptif spécial. « S'attacher davantage au sentiment qu'à la 
peinture » a écrit Beethoven. En effet, ce morceau vaut par le sentiment. Tou- 
tefois, et ceci est capital, le sentiment n'aurait pu naître dans l'âme de 
Beethoven ni passer dans la nôtre, s'il n'existait ni sources, ni ruisseaux, ni 
cascades. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la communication de l'âme 
humaine avec la nature et, par conséquent, la musique à programme. M. Che- 
villard nous a donné une exécution de la Symphonie pastorale en réel progrès 
sur la précédente, plus fine et plus assouplie. L'ouverture d'Egmont a sonné 
magistralement. Dans la partie wagnérienne du concert, onasurtout acclamé 
Prélude et mort d'Vseult et aussi le solo de cor anglais, formant entr'acte, très 
bien joué par M. Gundstoëtt. Amédke Boutarel. 

— Dimanche dernier, M. Colonne donnait au Châtelet une troisième 
audition du Fami de Schumann. Nous n'avons pas à y revenir, nos collabo- 
rateurs Barhedette et Boutarel ayant déjà rendu compte des deux premières 
auditions. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 
Conservatoire ; ttelàclie. 

Châtelet, concert Colonne ; La Damnation de Faust (Berlioz), soli par JMM. Cazeneuve, 
llallard, Challet et M"" Marcetla Pregi. 

Nouveau-Théâtre, concert Luraoureux : Ouverture d'Euryanthe (Weber). — Concerto 
pour piano en sol majeur, n° 4 (Beethoven), par M. Alfred Cortot. — Deux airs d'Alceste 
(Gluck), par M"" Blanche Jlarchesi. — Deuxième concerto pour violoncelle (Hollmann), 
par l'auteur. — Deux Nocturnes (Debussy). — Lorelei (Liszt), par Jl"" Blanche Marches!. 
— Introduction du 3"' acte de Lohengrin (Wagner). 



NOUA^ELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



De notre correspondant de Belgique (3 janvier 1901). — La première repré- 
sentation de laMaladetta, conduite par l'auteur, M. Paul Vidal, a obtenu à la 
Monnaie un véritable succès, non moins à cause de l'agrément de la 
musique qu'à cause du luxe et du pittoresque de la mise en scène et de 
l'excellence de l'interprétation. M. Saracco y a déployé toutes les ingéniosités 
de son talent chorégraphique, et décorateurs et costumiers se sont surpassés. 
Ajoutez à cela l'intérêt que présentait la lutte (plus ou moins pacifique) de 
deux étoiles rivales, M"<= Sarcy et M"'=Dethul, qui remplissaient les rôles prin- 
cipaux et entre lesquelles s'est livré un véritable match, extrêmement émou- 
vant. La victoire est restée indécise; ou plutôt elle s'est partagée également 
entre les deux rivales, toutes deux acclamées, toutes deux triomphantes. On 
a pu éviter ainsi de graves événements. — Le même soir on a écouté avec 
curiosité le joli petit acte, un peu mince pour le cadre de la ÎNIonnaie, du 
jeune Mozart, Bastien et Bastienne, chanté par M"« Friche, MM. Forgeur et 
Danse. — Puis, nous avons eu une bonne reprise de Mignon, avec M°"=* 
Thiéry et Leclercq (celle-ci engagée spécialement pour le rôle de Philine), 
MM. David, Pierre d'Assy, etc. Succès pour M""<: Thiéry et M. David. — ' Enfin, 
ce soir même je sors de la représentation de Don Juan, dont le résultat le 
plus intéressant a été de révéler au public bru.xellois une jeune artiste, parais- 
sant pour la première fois sur la scène et déjà en possession d'un remar- 
quable talent de cantatrice lyrique, M"»Paquot. Lors de son dernier concours 
au Conservatoire, je vous l'avais signalée, pour sa voix merveilleuse et son 
instinct dramatique. Ses débuts, ce soir, dans le rôle de donna Anna, ont 
montré tout ce qu'on peut attendre de ces dons naturels et de cette intelli- 
gence, doublés d'une rare sûreté et d'un remarquable acquis. M"" Maubourg 
a été aussi très applaudie dans le rôle de Zerline, qu'elle a dit d'une façon 
charmante. M. Mondaud a des qualités un peu ternes dans celui de Don 
Juan. Le reste est assez médiocre. Je ne parle pas de l'orchestre, qui a été 



I.E MÉNESTREL 



délicieux. Les récitatifs étaient accompagnés au clavecin, et cela a beaucoup 
contribué à alléger l'exécution de cette partition, étrangement coupée et trop 
souvent alourdie et transfigurée par d'incompréhensibles défroques. MM. Kuf- 
ferath et Guidé se sont appliqués à nous rendre l'œuvre — qui n'avait plus 
été jouée à la Monnaie depuis 1891 — dans sa presque absolue intégrité : et là 
n'a pas été le moindre intérêt de cette reprise, sinon très brillante, à cause 
de l'inégalité de la distribution, du moins très soignée dans son ensemble. 

Au Concert Ysaye, dimanche dernier, M. Arthur De Greef a joué avec un 
mécanisme étourdissant et un charme exquis un concerto de Mozart, le con- 
certo pour piano en ut mineur, qui n'avait, je crois, jamais été joué: — ou 
du moins, cela doit se perdre dans la nuit des temps ; — et ce concerto, terri- 
blement difficile sans qu'il y paraisse, est délicieux. M. De Greef l'a fait vivre 
dans son esprit, sa grâce et sa fraîcheur. Puis, comme contraste, il a exécuté 
le concerto en sol mineur de M. Saint-Saëns ; et autant il avait mis, dans le 
premier, de délicatesse et de raflinement, autant il a mis, dans le second, de 
chaleur et d'entrain. Le public enthousiasmé lui a fait d'interminables ova- 
tions. LIne symphonie, très fantaisiste et très colorée, de M. Glazounow, et 
des variations dans le style ancien, très françaises, de M. Grieg, et l'exécu- 
tion d'une cantate enfantine de M. Emile Agniez, chantée par deux cents 
enfants des écoles communales, complétaient le programme. — Il devait y 
avoir aussi, la semaine dernière, à l'Association artistique, un concert dirigé 
par M. Ghevillard; mais au dernier moment, M. Ghevillard n'est pas venu. 
C'a été une grosse déception. L. S. 

— Depuis le jour de l'an l'armée prussienne compte un musicien de cou- 
leur, un nègre superbe, qui est né dans une colonie allemande de l'Afrique. 
L'empereur Guillaume II s'est intéressé à ce sujet exotique et a ordonné de lui 
donner l'éducation nécessaire pour qu'il pût remplir les fonctions assez diffi- 
ciles de tambour de la garde à cheval. Le brave nègre est arrivé bien vite à 
traiter son instrument selon les règles de l'art et avec un sentiment du rythme 
que maint de ses collègues blancs pourrait lui envier, mais il lui a fallu une 
longue éducation pour qu'il pût guider son cheval uniquement avec ses jam- 
bes, ses mains étant occupées d'autre part. Actuellement il est irréprochable 
comme tambour et comme cavalier; on lui a donné l'uniforme voyant des 
hussards de la garde et on l'a placé sur un cheval blanc magnifique: à la 
revue du l''' janvier il s'est montré pour la première fois et a réuni tous les 
sufi'rages. 

— La « Société d'essai d'opéras » de Berlin (Opern-Probebûhne- Verein), société 
qui a pour but l'exécution d'ouvrages de compositeurs allemands qui n'ont 
encore jamais été représentés, a commencé, sous la direction de son fonda- 
teur et directeur, M. Widowski, les répétitions d'un opéra en deux actes inti- 
tulé Wahntmd, dont l'auteur est M. Ferdinand Rudolph. La représentation de 
cet ouvrage doit avoir lieu vers la fin du présent mois de janvier sur le 
Thalia-Théàtre de Berlin. 

— Le concours pour un monument à Richard Wagner vient d'être ouvert. 
En même temps, le comité a institué un jury international dans lequel nous 
trouvons les noms de M. Antonin Mercié, le grand sculpteur français, et de 
son cîlèbre confrère belge, M. Van derStappen. On espère pouvoir inaugurer 
le monument au printemps de 1903, à l'occasion du 90= anniversaire de la 
naissance de Richard Wagner. 

— La nouvelle partition de M. Siegfried Wagner est déjà terminée. Elle 
est intitulée, comme nous l'avons annoncé, le Jeune duc étourdi (Herzog Wild- 
faiig). Il parait que l'éditeur, M. Max Brockhaus, de Leipzig, qui a aussi 
publié le Baerenhaeuter, possède déjà des exemplaires de la partition gravée et 
du livret, mais qu'il tient toute l'édition soigneusement enfermée. Un jour- 
naliste de Dresde a cependant réussi à se procurer un exemplaire du poème 
et en a reproduit l'argument. Impossible de trouver la moindre ressemblance 
entre le livret de M. Siegfried Wagner et celui des Mailres chanteurs, unique 
opéra-comique de son père; il est plutôt dans le genre de ceux que Lortziug 
et Nicolaï ont mis en musique. L'action se passe vers 1760 dans la rési- 
dence d'un principicule allemand, où le jeune duc régnant se conduit comme 
un Louis XV au petit pied. Sa Dubarry à lui est également bien exigeante, 
et le jeune duc, après avoir fait flèche de tout bois, eu arrive à vendre 
ses fidèles sujets à l'Angleterre, qui a besoin de soldats pour l'Amérique, 
absolument comme jadis le fameux électeur de Hesse. Ce petit commerce 
finit par exaspérer les fidèles sujets, qui se révoltent et chassent le petit duc. 
Deux conseillers du prince, un mauvais et un bon, entrent en action; le der- 
nier possède une fort jolie fille à laquelle tout le monde fait la cour pour le 
bon motif, même le duc. Mais la petite a déjà promis sa main à un jeune 
voisin qu'elle aime et qui est absent pour le moment. Il revient à temps pour 
battre ses concunents et gagner la main de la bien-aimée. Le peuple trouve 
que le jeune duc a du bon quand il n'est plus eu puissance de son mauvais 
conseiller et rappelle le père de la petite patrie. Ce livret rentre légèrement 
dans le domaine de l'opérette, et nous sommes curieux de voir comment 
M. Siegfried Wagner l'aura traité musicalement. 

— Le prix annuel de 2.000 couronnes ofi'ert par la Société des philharmo- 
niques de Vienne à l'auteur de la meilleure œuvre symphonique présentée 
au concours, a élé attribué à M. Franz Schmidt, artiste appartenant à l'or- 
chestre de l'Opéra impérial. Les concurrents étaient au nombre de sept. 

— .tohann Strauss III a été chargé de la musique de danse aux bals de la 
cour de Vienne pendant ce carnaval. Il a ainsi beaucoup de chance de suc- 



céder à son oncle Johann Strauss II dans la charge de directeur de la mu- 
sique de danse à la Cour d'Autriche, charge dont l'auteur du Beau Danube 
bleu avait jadis hérité de son père. 

— L'intendant des théâtres royaux de Munich, M. de Possart, vient de 
faire une conférence sur le nouveau théâtre du prince-régent, construit, 
comme on sait, selon le plan du théâtre de Bayreuth. Ce nouveau théâtre 
sera inauguré le 20 août 1901; il donnera en été une vingtaine de représen- 
tations modèles du répertoire de Richard Wagaer. Dans les années où l'on 
jouera à Bayreuth, le théâtre du prince régent s'abstiendra de représenter les 
œuvres choisies par la ville franconienne, afin de ne pas faire une concur- 
rence déloyale à celui du maitre. En dehors de cette exception, le théâtre du 
prince régent jouera toutes les œuvres de Wagner, hormis Parsifàl. 

— Encore un opéra en un acte en Allemagne I Le théâtre royal de Munich 
vient de jouer Noël, drame lyrique, paroles d'après M. Righetti, musique de 
M. Alberto Gentili. Le public a fait un assez bon accueil à cette petite 
œuvre, mais la critique la traite fort mal et dit qu'elle ne serait jamais 
arrivée à l'honneur d'être j ,uée à l'opéra de Munich si elle n'était dédiée au 
prince Louis-Ferdinand de Bavière, lui-même grand dilettante et composi- 
teur à ses heures. M. Gentili est italien de nationalité et n'a que 2G ans; il a 
été élève de M. Martucci. 

— Le conseil municipal de Nuremberg vient de décliner la proposition 
que lui faisait la communauté catholique de cette ville d'acheter l'église 
Sainte- Catherine pour la rendre au culte. Actuellement, cette église, 
devenue célèbre dans le monde entier par le premier acte des Maîtres Chan- 
teurs et que les peintres décorateurs ont partout reproduite avec une exacti- 
tude remarquable, ne sert plus au culte depuis longlemps. Récemment, le 
conseil municipal de Nuremberg a fait restiurer cette jolie église et a décidé 
d'y conserver les objets d'art que la ville possède; elle deviendra ainsi un 
musée comme la chapelle Saint-Maurice, qui abrite la petite mais fort inté- 
ressante collection de tableaux qui appartiennent à la ville. On a aussi l'in- 
tention à Nuremberg d'ériger dans l'église Sainte-Catherine un monument à 
Hans Sachs, et le conseil municipal est déjà saisi du projet. 

— Grand succès au théâtre grand-ducal de Darmstadt pour Mignon avec 
Mme Arnoldson comme protagoniste. On lui a bissé le duo des Hirondelles, 
la romance : Connais-tu ?... et la Styrienne. Après la représentation, le grand- 
duc a remis en personne à l'artiste le diplôme lui conférant le titre de can- 
tatrice de chambre, distinction excessivement rare. 

— Une revue de Hambourg raconte une jolie histoire sur Brahms. Vers 
1870 l'artiste avait l'habitude de prendre son souper à la viennoise avec 
quelques amis au petit restaurant de « la belle Lanterne » ; une table lui 
était toujours réservée. En arrivant un soir à son restaurant, l'artiste y trouva 
un giand remue-ménage; une chanteuse de café-concert qui jouissait à cette 
époque d'une vogue énorme, la belle Fiaker-Milli, donnait une soirée à ses 
amis. Brahms, de fort méchante humeur, faisait déjà mine de partir, lorsque 
le propriétaire de l'établissement s'approcha pour lui dire que la Fiaker-Milli 
avait ordonné de respecter sa table et qu'elle lui était réservée comme à 
l'ordinaire. Cette attention fut loin de déplaire à l'artiste, qui observait avec 
plaisir la gaieté exubérante de la Fiaker-Milli et de ses invités, modistes, 
blanchisseuses, cochers de fiacre et autres dames et seigneurs de même 
importance. Le souper de la société était terminé et on attendait le pianiste 
ordinaire de la chanteuse pour danser la première valse, lorsqu'un messager 
arriva annonçant que ledit pianiste était tombé malade et ne pouvait pas venir. 
Impossible de trouver un remplaçant parmi les invités, et la tristesse était 
grande. La Fiaker-Milli se risqua d'aller demander à Brahms l'exécution 
d'une valse et s'approcha de l'artiste à la tète d'une théorie déjeunes et jolies 
filles. Sans proférer un mot, Brahms ouvrit le piano et se mit à jouer une 
danse de son ami Johann Strauss avec un brio extraordinaire. Pendant trois 
heures les valses, polkas, mazurkas et quadrilles se succédèrent rapidement; 
Brahms jouait avec un entrain admirable. Mais il faut dire qu'après la pre- 
mière valse la Fiaker-Milli Tavait récompensé en l'embrassant trois fois, et 
qu'après chacune des danses suivantes, l'une des jolies filles s'était approchée 
pour lui rendre le même hommage. Brahms était ravi et déclarait qu'il 
s'était amusé comme un roi. 

— Télégramme de Turin : « Véritable triomphe pour Cendrillon au théâtre 
royal. L'œuvre de Massenet, que nous venons d'entendre pour la première 
fois, a enthousiasmé l'auditoire tout entier : rappels innombrables après 
chaque acte et plusieurs bis. M°"= Bel Sorel et Toresella ont été couvertes 
d'applaudissements et fleuries à souhait. Excellente direction par le vaillant 
chef d'orchestre Ferrari ; mise en scène ravissante et somptueuse (sfarzosa). s> 

— M. Antoine Smaregha est en train de terminer un opéra intitulé Océana, 
qui doit être joué à Venise au printemps. Le compositeur souffre toujours 
d'une grave maladie d'yeux et est obligé de dicter sa partition, ce qui lui 
cause naturellement une grande perte de temps. 

— On signale à Naples l'apparition d'un nouveau recueil artistique, la 
Rivista teatrale itatiana d'arte lirica e drammatica, qui vient de lancer son pre- 
mier numéro. Ce journal est publié par les soins d'une Société en comman- 
dite formée par les amateurs de l'art théâtral. 

— Grand succès à Mantoue pour la Manon de Massenet. Los protagonistes, 
M"* Trapani et M. AUemani, ont été acclamés et ont dû bisser le duo à 
Saint-Sulpice. 



LE MENESTREL 



— Nouvelles zarzuelas à Madrid. Au théâtre Eslava, Sandias y iiKlones, 
paroles de il. Arniches, musique de M. Eladio Montero, à qui l'on reproche 
trop de modestie, parce qu'il se refuse toujours à paraître sur la scène lors- 
qu'on l'applaudit ; les compositeurs italiens devraient bien suivre cet exemple. 
— Los Estudiantes, ■paroles de M. MichelEchegaray, musique de M. Fernandez 
Gàballero, dont le succès a été mince, s'il faut s'en rapporter à ces paroles de 
la Espana artislka, qui déclare qu'elle n'en parlera pas « par respect pour 
réminent et vétéran Gàballero et par considération pour D. Miguel Echega- 
ray. » — La Motinera, livret « en prose et trivial à l'extrême », de MM. Mo- 
rales del Campo et Soriano, musique de M. Ghalons. — Enfin, la Ditmmita, 
qui n'est que la refonte en un acte d'un ouvrage précédemment représenté 
sous le titre de El Grito del pueblo, paroles de M. Salvador Maria Granés, 
musique de M. Cereceda. 

— Une vente assez importante d'instruments des anciennes écoles ita- 
liennes a eu lieu récemment à Londres et avait attiré un certain nombre 
d'amateurs. Deux violons de Gian-Battista Guadagnini ont été vendus res- 
pectivement 1 i.o et 13b livres sterling (3.623 et 3.873 francs). Gian-Battista 
Guadagnini, fils et élève de son père, qui avait été lui-même élève de Stradi- 
varius, était un luthier de talent, qui fît honneur à l'école de Grémone. On a 
payé 400 livres (10000 francs) un violoncelle de Ferdinando Gagliano, petit - 
fils d'Alessandro Gagliano, qui fut le fondateur de l'école de Naples. Enfin, 
un violoncelle de Giovanni Battista Rugeri a trouvé acquéreur à 36 livres, 
soit 1.400 francs. Rugeri, qui travailla à Grémone depuis 1670 jusqu'au com- 
mencement du dix-huitième siècle, avait été l'un des bons élèves de Nicolas 
Amati. 

— Nous apprenons de Londres que M"^ Patti serait sur le point de vendre 
sa magnifique propriété de Craig^y-Nos au prix de quatre millions de 
francs environ, pour aller se fixer en Suède, la patrie de son troisième mari, 
le baron de Cederstroem. Nous enregistrons cette nouvelle sous toutes 
réserves, car le climat de la Suède est bien rigoureux pour un rossignol qui 
n'a pas encore renoncé à l'exploitation de «es vocalises. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Quelques promotions et mutations dans le haut personnel du service des 
théâtres au ministère des beaux-arts : 

M. Adrien Bernheim, commissaire du gouvernement près les théâtres 
subventionnés, prend rang d'inspecteur général, tout eu conservant les impor- 
tantes fonctions où il s'est signalé jusqu'ici. 

L'aimable chef du bureau des théâtres, M. Des Ghapelles, a demandé à 
prendre sa retraite après trente-cinq années de remarquables services. C'est 
une perte qui sera vivement ressentie par tous ceux qui eurent affaire avec 
ce fonctionnaire gentilhomme, si plein de tact et d'obligeance, et comme on 
en rencontre peu par les temps démocratiques où nous vivons. Il aura pour 
successeur M. d'Estournelles, qui était chef du bureau de la comptabilité. 

Enfin M. Oudinot, sous-chef des théâtres, étant nommé inspecteur général 
des palais nationaux, est remplacé dans ses premières fonctions par M. Du- 
montier. 

— A l'Opéra, on a commencé les premières lectures à l'orchestre de la 
partition à'Astarlé de M. Xavier Leroux, dont la direction voudrait donner la 
première représentation vers la fin du mois. 

— A rOpéra-Gomique, on va reprendre dès cette semaine Fidelio avec 
M">° Raunay. Au tableau des études figure 'également l'/p/ugénie de Gluck, 
toujours pour la belle artiste. 

— Spectacles d'aujourd'hui à l'Opéra-Comique : en matinée, les Dragons de 
Villars, le Maître de Chapelle ; en soirée, la Vie de Bohème, Phœbé. 

— M. Gustave Charpentier a quitté Paris vendredi pour se rendre à Alger, 
où il va surveiller les dernières études de Louise, qu'on compte donner le 
14 de-ce mois. Alger sera donc la première ville, après Pai'is, à monter 
l'œuvre nouvelle. Après Alger, l'heureux auteur traversera hâtivement Paris 
pour se rendre à Bruxelles, où on l'attend également pour ioîfise, et delà, tou- 
jours dans le même but, il ira successivement à Lille, Marseille et Nice, où 
il a promis de se rendre à des dates déjà fixées, et tout cela sans compter 
Milan, Nîmes, Budapest et d'autres villes qui n'ont point encore absolument 
arrêté les dates auxquelles elles joueront. 

— Spectacles de la semaine prochaine, à l'Opéra-Populaire : lundi, Paul et 
Virginie; mardi, Zampa; mercredi, la Traviata; jeudi, Paul et Virginie; 
vendredi, la Traviata ; samedi, la Reine de Saba ; dimanche ; matinée, Paul et 
Virginie; soirée, la Traviata. 

— Le vaillant petit cercle des Escholiers, cette poignée d'amateurs de 
théâtre qui pourrait en remontrer à plus d'mi de nos directeurs de grandes 
scènes régulières, vient de faire représenter dans la salle du Nouveau- 
Théâtre, et très bien représenter, une pièce inédite de M. Romain Rolland, 
dont le titre seul, Danton, dit suffisamment le sujet. Si l'oeuvre nous apparaît 
dans son ensemble de tendances mauvaises, en ce qu'elle est susceptible de 
déchaîner, parmi des spectateurs populaires, des discussions malsaines et 
haineuses, — encore qu'il soit assez difficile de dire exactement de quel côté 
se porte l'auteur — il n'en est pas moins vrai que, sauf peut-être en son 
deuxième acte un peu traînant, elle s'affirme de très grand intérêt, de faire 
tout à fait adroit et de belle ardeur juvénile. Et il ne faut pas seulement féli- 
citer les Escholiers du souci avec lequel ils cherchent le « nouveau », mais 
encore des efforts très grands qu'ils dépensent sans compter pour mener à' 



bien ce qu'ils entreprennent. Danton a été donné avec un soin de mise eu 
scène et une recherche de distribution tout à fait louables. M. Henry Perrin 
absolument étonnant de masque, d'allure et d'organe en Danton, M. Burguet 
excellent eu Robespierre, M. iPaul Capellani ^passant avec justesse de la 
fougue ardente à l'abattement pusillanime de Gamille Desmoulins, M. Sé- 
ruzier un Yadier cauteleux et fielleux, sont à, la tète d'une très bonne inter- 
prétation où se font encore remarquer U"'^ Marie Marcilly, Fontaine, 
MM. Baner-Valin, Carlo. Lamothe et Schneider. — Le spectacle avait com- 
mencé par un petit acte de psychologie amoureuse dû à M"» Paule Evian, 
une gentille artiste et une femme charmante, qui n'a point hésité à être sa 
séduisante interprète en cette menue histoire, plutôt aimable, d'une rupture 
pour rire. M. VaUières donne agréablement la réplique à M"'' Paule Evian 
dans cette Indécision, que l'auteur aura vraisemblablement souvent l'occasion 
de jouer dans les salons. Pall-Émiie Chev/Vlier. 

— M. Charles Malherbe, bibliothécaire de l'Opéra, qui vient de doter notre 
Académie nationale de musique d'une collection d'autographes musicaux 
unique au monde, tout simplement en demandant ces autographes aux com- 
positeurs célèbres — et plus de huit cents se sont empressés de répondre à 
cet appel — ouvre aujourd'hui une nouvelle série de documents. C'est aux 
artistes lyriques cette fois qu'il s'adresse. On sollicite leur photographie ; ils 
sont libres d'y joindre quelque pensée, et même une notice sur leur carrière 
théâtrale. Ces envois d'artistes français et étrangers seront exposés à la 
bibliothèque de l'Opéra, dans les mêmes vitrines où l'on voit aujourd'hui les 
autographes musicaux. 

— La question des chapeaux féminins au théâtre, qui a pris depuis quelques 
années un caractère si aigu, n'est pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire, 
non plus que celle des marchands de billets, qui, elle aussi, préoccupe. le 
public. On n'a, pour s'en rendre compte, qu'à lire cette lettre que le lieutenant 
de police Lenoir adressait sur ce double sujet, il y a juste cent dix-sept ans, 
aux artistes sociétaires de la Comédie-Italienne. On y verra que les choses 
n'ont guère changé depuis lors: 

A Paris, le 6« janvier 1784. 

Malgré l'avertissement porté dans le Journal de Paris au moment de l'ouverture du 
Théâtre-Italien, messieurs, et même des delfenses qui ont été faites depuis, on voit jour- 
nellement à Forohestre des femmes dont les coefîures et chapeaux, chargés de plumes, de 
rubans et de fleurs, et d'une étendue considérable, interceptent la vue des spectateurs au 
parterre et donnent lieu à des plaintes qu'il importe de faire cesser promptement. Vous 
voudrés donc bien dorénavant faire refuser l'entrée de l'orchestre à toutes celles qui contre- 
viendront aux deffenses qu'elles ne peuvent méconnaître et dont plusieurs ont reçu nouvel 
avertissement il y a plus de quinze Jours, Pour éviter tout éclat, vous aurés soin de les 
faire prévenir encore; mais dés à présent, bien informés que la consigne a été donnée à 
la garde française, et que j'ai. <l6 mon côté, donné des ordres à l'offii'i'T do police, vous 
voudrés liien y l'aire tenir la main et ordonner aux personnes chargées d'ouvrir les portes 
de n'y laisser entrer dans l'orehesti-e que les femmes dont les coelTiires ne gêneront 
aucunemenl la vue des spectateurs, autrement qu'elles seront renvoyées à se placer de 
manière qu'elles ne puissent nuire au coup d'œil du spectacle. Vous devés sçavoir qu'à 
l'Opéra on ne souffre dans l'amphitéâtre aucuns chapeaux ni grands bonnets, et qu'à la 
Comédie-Françoise il n'entre aucune femme dans l'orchestre. II faudra recourir à un 
pareil moyen si on ne parvient -pas autrement à faire cesser un abus dont le public se 
plaint avec raison. 

Je suis instruit que, par suite des billets qui se distribuent aux acteurs et actrices, dan- 
seurs et danseuses, il s'ensuit un trafic par les mains de domestiques savoyards et par 
l'entremise des garçons de cafTés, à qui on les donne en paiement et qui les revendent. Ces 
manœuvres sont honteuses et sûrement désapprouvées. Peut-être, pour y mettre ordre, 
serait-il nécessaire de faire cesser l'usage de donner chaque jour des billels aux acteurs, 
actrices, etc, Mais auparavant d'employer les moyens que je croirai nécessaires, je désire 
que vous me proposiez très incessamment ceux que vous croirez plus capables de réprimer 
un pareil désordre. 

Je suis, messieurs, entièrement à vous, 

I.EN0IB, 

î\Iessieurs les comédiens du Théâtre-Italien, 

— Il ne faudrait pas croire que les- musiciens sont tellement absorbés par 
le culte de leur art qu'ils se désintéi'essent des progrès scientifiques. Témoin 
la double nouvelle qui nous est transmise par un de nos confrères, le Musical 
News. Celui-ci nous apprend, d'une part, que le violoniste Hofmann vient 
d'imaginer une automobile à moteur électrique qu'il a fait construire à ses 
frais et dont on dit merveille, et-, d'autre part, que le fameux pianiste Sieve- 
kinga inventé une machine volante qu'il a l'intention de soumettre prochai- 
nement à l'examen d'un jury d'ingénieurs. 

— Connaissez-vous les Mille et une Nuits? connaissez-vous les Contes fantas- 
tiques d'Hoffmann? connaissez-vous les Histoires extraordinaires d'Edgar Poê? 
connaissez-vous les Soirées de l'orchestre d'Hector Berhoz? Il y a un peu de 
tout cela dans le gentil petit volume que M. Laurent de RiUé, qui est un 
malin, vient de publier sous ce titre h l'apparence énigro atique : la Nuit de 
Zumarraga, pour piquer par avance la curiosité du lecteur (Paris, OllendorlT, 
in-12). Ce petit livre forme un recueil d'une quinzaine de contes, les uns 
fantastiques, d'autres humoristiques, ceux-ci naïfs (oh! non, pas naïfs, ceux 
qui connaissent l'auteur ne me croiraient pas), ceux-là presque politiques, 
tous aimables, rapides, écrits d'une plume alerte et vive, et se faisant lire 
avec intérêt et curiosité. Comme j'ai été naguère le parrain de l'un d'eux, 
je les recommande tous à l'attention de ceux qui voudront passer en leur 
compagnie une soirée agréable. Il va sans dire qu'il y en a là-dedans 
quelques-uns dont la musique fait les frais : tels la Harpe de David, la Flûte 
de Pan, le Piano de Mab, etc., et il serait beau de voir un compositeur qui 
ne s'occuperait pas de musique même en faisant de la littérature ! Il y en a 
d'autres qui sont de simples contes de fées, comme l'Ane, la Pioche d'argent, 



LE MENESTREL 



Hamreh.... D'ailleurs point de symboles, point d'obscurités, point d'études 
psychiques, physiologiques, psychologiques ou autres choses en iques. IMais 
des récits lestes, pimpants, vivaces, qui n'ont d'autre prétention que de 
distraire, de charmer, et d'amuser — et qui y réussissent. C'est assurément 
tout ce que l'auteur et le lecteur peuvent désirer. A. P. 

— Je suis un peu en retard pour annoncer la publication du 2= Supplément 
au Catalogue du Musée du Conservatoire national de musique, qui a paru à la 
librairie Fischbacher, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire, surtout 
quand il s'agit de choses utiles. Ce 2« Supplément est rédigé, comme le i", 
publié eu 1894, par M. Léon Pillant, l'excellent conservateur du Musée. Nous 
apprenons par lui que celui-ci se maintient en excellent état, et qu'Une cesse 
de s'enrichir, puisque l'ensemble du Catalogue comprend aujourd'hui près de 
1.500 numéros, exactement 1.463. Le Musée instrumental du Conservatoire 
reste donc l'un des premiers de son genre en Europe. Le malheur est que 
comme la Bibliothèque, comme le Conservatoire lui-même, il est trop à l'étroit, 
trop resserré, que ses richesses y sont trop entassées, sans qu'on leur puisse 
donner l'air et l'espace nécessaires. Quand donc nos ministères consentiront- 
ils enfin à s'entendre pour le transfert et la réédification du Conservatoire, 
ce Conservatoire digne d'Augias et qui est une honte pour la France ? 

A. P. 

— M. Albert Soubies vient de publier, à la librairie Flammarion, le 
28« volume de son Almanach des Spectacles. Ce joli volume, à l'aspect pim- 
pant et plein d'élégance, comme les précédents, est, comme eux aussi, orné 
d'une charmante eau-forte de Ml Lalauze. L'éloge n'est plus à faire de cette 
utile publication, devenue en quelque sorte classique, si fertile en renseigne- 
ments, et qui nous donne chaque année le résumé exact et fidèle des travaux 
de tous nos théâtres. 

— Vient de paraître, à la librairie OUendorff, la vinfçt-cinquième année 
des Annales du Théâtre et de la Musique de notre distingué confrère Edmond 
StouUig. Ou connaît la réelle valeur de cette très intéressante publication, 
et on sait la considération dont elle jouit si justement dans le monde qui 
s'occupe des choses du théâtre. Le nouveau volume s'ouvre par une spirituelle 
et mordante préface, le Prix Monbinne, signée de M'. Albert Carré, directeur 
de rOpéra-Comique. 

— Les meilleurs artistes de l'Opéra, de la Comédie-Française, de l'Opéra- 
Comique, de l'Odéon, etc., et des principaux cabarets parisiens donneront 
le 1"' février, à la Renaissance, une représentation extraordinaire au bénéfice 
de M°"= Camille Bias, la doyenne de nos nouvellistes et de nos romancières. 
M"= Florence Gromier, 3b, rue de Bellefond, et M. Alfred-H'eni7 Rossi, 26, 
rue Washington, organisent cette œuvre de solidarité littéraire et artistique. 

— L'aimable ville d'Arbois (Jura), célèbre par son joli petit vin blanc, aussi 
traître qu'il est e.xcellent, est en train d'acquérir un autre genre de notoriété. 
Parmi les récents décrets promulgués le !>"' jauvier et autorisant diverses 
villes à percevoir des taxes en remplacement des droits d'octroi sur les bois- 
sons hygiéniques, nous remarquons' ladite ville d'Arbois, qui remplace ces 
droits par... une taxe de 10 francs sur les pianos. MM. les conseillers muni- 
cipaux d'Arbois n'ont donc point de filles? ou, s'ils en ont, elles ne jouent 
donc pas de piano ? car en ce cas. ils ne se seraient certainement pas taxés 
eux-mêmes; on ne tire pas comme ça sur ses troupes. De toute façon, on 
peut dire de ces braves conseillers qu'ils ne sont que médiocrement mélo- 
manes. 

— Dimanche dernier, dans la chapelle du château de Versailles, nous avons 
entendu un charmant noël de M. Derivis; les chœurs étaient chantés par les 
élèves du distingué professeur, les soli par M"«* Genicoud et Caron. \Ja Panis 
angelicus de M. Th. Dubois, largement interprété par M"» Louise Genicoud, 
belle voix et beau style,, a produit le meilleur effet. 



— De Nimes : Très grand succès remporté par Cendrillon, dont on vient de 
donner la première représentation; succès dû d'abord à l'admirable musique 
dont M. Massenet a enveloppé le poème de M. Henri Cain, et ensuite aux 
soins minutieux apportés par le directeur, M. Valcourt, aidé de son régisseur, 
M. Plain, par tous les artistes. M"™ Frémont, Faure, Darloff, Privât, 
MM. Gaspard, Rouard, et par l'excellent chef d'orchestre, M. Tartanac, pour 
conduire l'œuvre charmante à. la victoire. — On va s'occuper maintenant de 
la Louise de M. Gustave Charpentier, qui sera l'autre nouveauté sensation- 
nelle de la saison., 

— De Chàlons-sur-Màrne : La Société amicale des Alsaciens-Lorrains vient 
de donner, pour sa tête de l'Arbre de. Noël, une très bonne audition de la 
Terre promise, le nouveau drame biblique de M. J. Massenet. Très bonne 
exécution sous la vaillante direction de M. Félix Huet et si gros succès qu'il 
est question de redonner tout prochainement une seconde audition. 

— Soirées et Concerts. — Le sympathique professeur et compositeur M. Charles 
René a. consacré une des séances du cours supérieur d3 piano qu'il dirige à la salle Rudy 
à l'audition, par ses brillantes élèves, de la collection complète des Études de Théodore 
Lack. Professeur et élèves ont' été très chaleureusement compfimentés par l'auteur, pré- 
sent à cette intéressante et très pianistique séance. — Une intéressante audition d'élèves 
consacrée à Schumann vient diavoir lieu au cours Sauvi-ezis. On y a applaudi les tout 
petits et aussi des élèves doués déjà de qualités de style. Une brèie notice sur Schumann 
complétait cette séance liistoriqne; — Ctiez M"' Huet, bonne audition d'élèveS' de la 
Société de musique d'ensemble; on applaudit celle-ci dans les Norvégiennes de Delîbes et 
dans des fragments de Marie Magdeleine de Massenet; le solo confié à, JP'" Rousseau. On 
remarqua aussi justement M. Simon dans l'air à^Hérodiade de Massenet, M""" Musy et 
M. Simon dans le duo d'Bamlet d'Ambroise Tiiomas, M'"" Musy dans un air de Manon et 
dans un air d'Héi-odicule de Massenet, M™^ de Kaaz dans Élégie et Noël pdien de Massenet 
et M. d'Einbrodt dans une pièce pour violoncelle, également de Massenet. — Jeudi der- 
nier brillante matinée chez M"" Marie Roze, qui faisait entendre ses élèves. La célèbre 
artiste, qui doit donner prochainement en Ecosse une série de 18 concerts, n'abandonnera 
que très momentanément ses cours. Parmi les nombreuses élèves qui se sont fait entendre, 
nous citerons W" iMac Kaye, qui a chanté les Stances de Sapho de Gounod avec un senti- 
ment profond et une diction parfaite, ainsi qu'une charmante berceuse de M. Rosen, qui 
l'accompagnait au piano; M"" de Laforcade, qui a dit avec un charme infini le duo de 
Xavière de Théodore Dubois avec le ténor Ducot; Miss Taber, qui a fort bien chanté l'air 
de Guillaume Tell « Sombres forets »; cette jeune fiUe fait de grands progrès. M. Martin, 
qui a chanté Pair du Roi Jean de Saint-Saëns, a une voix de basse superbe. A côté de 
lui JL Xavier de Laforcade, jeune baryton de 17 ans, s'est fait applaudir en chantant 
a le Veau d'or » de Faust. M"'^^ Breu et Amanry, toutes deux douées de belles voix de 
contralto, ont obtenu un grand succès, l'une dans des mélodies de Schumann et l'autre 
dans l'air de Méala de Paul et Virginie. M"^*Gregory, Picot Gueiyesse, d'Aoglas, Cartaux, 
ont fait apprécier des qualités et une méthode parfaite. Le ténor Ducot, très en' progrès, 
a chanté l'air de la Walkyrie. Pour finir, M"^' Lyon a produit une profonde impression 
en disant la Fille du timbalier de Victor Hugo . 

— Cours et Leçons. — Au cours Sauvrezis, 44, rue de la Pompe, étude historique de 
la sonate, du XVIP siècle à nos jours. Une série de six séances par abonnement commen- 
cera le 19 janviei" à 4 h. 1/4 : sonates pour piano et violon par M"" Alice Sauvrezis et 
M. Armand Parent; notices analytiques. Intermèdes de musique vocale par M""* Marie 
Mockel, M"" Yvonne Borghez, Joly de laMare,Raulin, Sandre, GaëtaneV'icq, MM.Challet, 
Dantu, Mazalbert. 

'nécrologie 

Nous annonçons avec regret la mort, à l'âge de bO ans environ, d'un aimable 
écrivain, M. Auguste Baluffe, qui avait compté accidentellement au nombre 
des collaborateurs du Ménestrel. Il avait dirigé pendant plusieurs années 
l'Artiste, fondé naguère par Arsène Houssaye, mais s'était surtout fait 
connaître par un certain nombre de travaux sur Molière, dont plusieurs 
avaient été réunis par lui en un volume intitulé Autour de Molière (Paris, Pion, 
1889, in-12). M. Baluffe est mort ces jours derniers à Montpellier. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 



Pour paraître prochainement AU MÉNESTREL (tirage limité) 

LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 

— DOCUMENTS HISTORIQUES & ADMINISTRATIFS — 

Recueillis , établis ou rédigés 

P.VR 

Sous-chef du Secrétariat, lauréat de l'Imlitut. 
Un fort volume în.-4'> carré de 1060 pages, iJut>né par* l'Impr-imene nationale. 



DOCUMENTS HISTORIQUES 

I. L'Ecole royale de chant, 1784-1793; — II. L'École royale dramatique, 1786-1789; — III. La musique et l'École de la garde nationale, 1789-1790; 
IV. L'Institut national de musique, 1793-1793; — V. Le Conservatoire, 179b-lS15; — VI. L'Ecole royale de musique, 1816-1822. 

DOCUMENTS ADMINISTRATIFS 
VII. Actes organiques : règlements, arrêtés, rapports concernant l'enseignement; projets de réorganisation; — VIII. Conseils d'enseignement et comités d'examens, 
arrêtés, états périodiques, liste alphabétique; — IX. Personnel administratif et enseignant, 179S-1900, états périodiques, liste alphabétique; — X. Exercices des 
élèves : notice historique, programmes 1802-1900; — XI. Palmarès des concours, liste des professeurs et lauréats par branches d'études, morceaux de concours; 
dictionnaire des lauréats (6.090 notices biographiques); statistiques, élèves, aspirants, classes, concours, repartition des lauréats par lieux d'origine; 
— XII. Distributions des prix; discours 1797-1864; programmes des concerts 1797-1900; — XIII. Budgets : crédits, dépenses ; — XIV. Legs et donations en 
faveur des élèves; — XV. Écoles de musique des départements. — Tables chronologique, analytique et des noms. 
Prix en souscription, jusqu'au 25 janvier : ao francs, net. 
Adresser tes demandes AU MÉNESTREL, HEUGEL ET C'", 2 bis, rue Vivienne, à Paris. 



LE MENESTREL 



Soixante-septième année de publication 



PRIMES 1901 DU MÉNESTREL 

JOURNAL DE MUSIQUE FONDÉ LE 1=^ DÉCEMBRE 1833 

Paraissant tous les dimanches en huit pages de texte, donnant les comptes rendus et nouvelles des Théâtres et Concerts, des Notices biographiques et Études sur 

les grands compositeurs et leurs œuvres, des articles d'esthétique et ethnographie musicales, des correspondances étrangères, 

des chroniques et articles de fantaisie, etc., 

publiant en dehors du texte, chaque dimanche, un morceau de choix (inédit) pour le CHAXT ou pour le PIAIVO et offrant à ses abonnés, 

chaque année, de beaux recueils-primes CHAKT et PIA^'O. 



O -HL A. JN T d" MODE D'ABONNEMENT) 
Tout abonné à la musique de Chant a droit GRATUITEMENT à l'une des primes suivantes : 



J. MÀSSENET 

LA TERRE PROMISE 

ORATORIO BIBLIQUE EN 3 PAhTIES 
Paititicn chant et piano in-S", 



G. CHARPENTIER 

POÈMES CHANTÉS 

16 D"' (2 tons à choisir). 

Vol, in-So avec portrait de l'auteur. 



LEO DELIRES 

SEIZE MÉLODIES 

ET UN CHŒUR 
2" Recueil, nouvellement publié. 



RETNÀLDO HÂHN 

Études latines (10 numéros) et 

AUGUSTA HOLMES 

Les Heures (4 numéros) 



Ou à l'un des quatre Recueils de Mélodies de /. Massmet 
ou à la Chanson des Joujoux, de C. Blanc-ei L. Dauphin (20 n"), un volume relié in-8°, avec illustrations en couleur d'ADRIEN IIIARIE 

-P JL A. JN O & MODE D'ABONNEMENT) 
Tout abonné à la musique de Piano a droit GRATUITEMENT à l'une des primes suivantes : 



J. MASSENET 

PHÈDRE 

OUVERTURE, ENTR'aCTES, MUSIQUE DE SCÈNE 
Partition piano Eolo 



GEORGES RIZET 

LES CHANTS DU RHIN 

SIX I.IEDER POUfï PIANO 
en DEUX SUITES A 4 MAINS 



A. DE CÀSmLON 

PENSÉES FUGITIVES 

Vingt-quatre numéros. 
Un recueil grand in-4''. 



THEODORE DUBOIS 

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dédiée à MM. YSAYE et FDGNO. 



OU à l'un des volumes in-S- des CLASSIQ0ES-MARMONTEL. : MOZART, HAYDN, BEETHOVEN, HUMMEL, CLEMENTI, CHOPIN, ou à lun des 
recueils du PIANISTE-LECTEUR, reproduction des manuscrits autographes des principaux pianistes- compositeurs, ou à Tun des volumes du répertoire de 
danses de JOHANN STRAUSS, GUNG'L, FAHRBACH, STROBL et KAULICH, de Vienne, ou OLIVIER MÉTRA et STRAUSS, de Paris. 



OI^^^Nr>E F»FtI]\J:E 



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A L'ABONilMEJ 



THÉÂTRE 



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Loxnsixi x]a.-u.sîc£il exi 4 a,ctes et S t£i,lDleei.ix3c THEATRE 



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PARTITION CHANT & PIANO 



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NOTA IMPORTANT. — Ces primes sont délÎTrées gratuitement dans nos bureaux, 2 bh, rue Viïienne, à partir du 15 Décembre 1900, à tout ancien 
ou nouTel abonné, sur la présentation de la quittance d'abonnement au iUÉKES>TREI> pour l'année 1901. Joindre au prix d'abonnement un 
supplément d'U.ll ou de DEIL\ francs pour l'envoi franco flans les départements de la prime simple ou double. (Pour l'Étraugcr, l'envoi franco 
des primes se règle selon les frais de Poste.) 

les abonnés au Clianl peuvent prendre la prime Piano el viceversa. - Ceux au Piano el au Cbant réunis ont seuls droit à la grande Prime. - les abonnés au leile seul n'oni droil àaucuucprime. 



1" Mode d'abonnement : Journal-Texte, tous les dimanches; 26 morceaux de chant ; 
Scènes, Mélodies, Romances, paraissant de quinzaine en quinzaine ; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger, Frais de poste en sus. 



CONDITIONS D'ABDNNEIHENT AU « MÉNESTREL » PIANu 

2' Mode d'abonnement : Journal-Texte, tous les dimanches; 26 morceaux dl piano 
Fantaisies , Transcriptions , Danses , de quinzaine en quinzaine ; 1 Recueil- 
Prime. Paris et Province, un an : 20 francs ; Étranger ; Frais de poste en sus. 



CHANT ET PIANO RÉUNIS 

; d'abomiement contenant le Texte complet, 52 morceaux de chant et de piano, les 2 Recueils-Primes ou une Grande Prime. 

et Pi'ovince; Étranger : Poste en sus. 

4° Mode. Texte seul, sans droit aux primes, un an ; 10 francs. 

On souscrit le 1" de chaque mois. — Les 52 numéros de chaque année forment collection. 

Adresser franco un hon sur la poste à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne. 



3642. - 67- mu - îi" 2. pj^R^IT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanche 13 Janvier 1901. 



(Les Bureaux, S"'", rue Tivienue, Paris) 
(Les mamiscrils doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux 



MÉNESTR 




le Haméfo : îp. 30 



MUSIQUE ET THEATRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie lïaméFo : iv. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bi», rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul: 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de C!hant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sua. 



SOMMAIEE-TESTE 



. Peintres mélomanes (10° article) : la musique peinte, Raymond Bouïer. — H. Semaine 
théâtrale ; premières représentations du Bon Juge au Vaudeville et du Coup de fouet 
aux Nouveautés, Maurice Froïez ; première représentation du Bon Pasteur au Théâtre- 
Cluny, H. Jl.; reprise de la Mascotte à la Gaité, 0. Bn. — 111. Ethnographie musicale, 
notes prises à rExposition (H" article) : la musique chinoise et indo-chinoise, Julien 
TiERSOT. — IV. Le théâtre et les spectacles à l'Exposition (14" article) : la rue de Paris, 
Arthur Pougin. — V. Revue des grands concerts. — VI. Nouvelles diverses, con- 
certs et né 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

CE QUE DISENT LES CLOCHES 

nouvelle mélodie de ,T. Massenet, poésie de Jean de la Vingtrie. — Suivra 
immédiatement : Au bord de l'eau, n" 3 des Vaines tendresses, nouvelles mélo- 
dies de Théodore Dubois, poésie de Sully-Prudhomme. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano : 
Preludio-patetico de Théodore Dubois. — Suivra immédiatement : la Romaïka, 
souvenir de Smyrne, de Théodore Lack. 



PRIMES GRATUITES DU MENESTREL 

pour l'année 1901 

Voir à la S' page des précédents numéros. 



PEINTRES MÉLOMANES 



LA MUSIQUE PEINTE 

— Je redemande la Fée des Alpes, dit une voix Jeune. 

— Et moi, je réclame le Balletdes Sylphes... 

. . . Autour du piano, du monumental Erard qui accentuait sa 
double rangée d'ivoire et d'ébène dans l'enveloppante intimité 
des lumières, nous étions, l'autre soir, un petit cercle recueilli 
d'amateurs, jouant, applaudissant, discutant tour à tour, fami- 
lièrement Beethoven, Schumann, Brahms, Berlioz et Wagner ; 
un compositeur original, excellent pianiste et qui ne chante pas 
en public, nous ravissait par une interprétation chaleureuse, 
variée, spirituelle, vivante : c'est un original, en effet, puisqu'il 
aime assez la musique pour savourer jusqu'aux larmes les par- 
titions des autres! 

— Sans le secours du téléphone ni du rusé phonographe, nous 
revoici donc à nos bien-aimés concerts... 



— Sans doute. Madame, mais depuis quelques minutes, dit un 
fervent collectionneur, je crois être à l'ancienne exposition des 
Champs-Elysées : le tableau que nous formons à notre insu, je 
l'ai vu jadis au Salon. Et n'était votre présence, ajouta-t-il en 
s'inclinant gaiement vers le groupe rieur des pâles toilettes, je 
préférerais l'art à la nature, car ce vrai chef-d'œuvre, si 
simple . . . 

— De Fantin-Latour, n'est-ce pasV interrompit la jolie voix 
friande de Schumann. Un grand portraitiste. . . 

— Vous l'avez deux fois nommé, Madame. 

— Autour du piano... Je me souviens ! C'était au Salon de 188S. 
Ne peut-on pas manifester quelque mémoire des dates, quand il 
s'agit de belles choses qui ne sauraient vieillir?... Et j'entends 
encore la glose murmurée d'un amoureux d'art : « 11 y a prise 
de possession par le musicien ; on écoute comme on écouterait 
la Bible, dans le silence profond et l'immobilité absolue. » J'en- 
tends encore ou plutôt je revois la silencieuse harmonie qui 
flottait dans cette atmosphère puritaine, je revois la bonne face 
rubiconde d'Emmanuel Ghabrier se retournant vers l'ami le plus 
proche de son austère auditoire. Le jeune Vincent d'Indy se 
tenait droit, tout pâle. Mais l'artiste s'est-il représenté dans ce 
groupe cordial de portraits masculins? 

— Nullement. Ce grand portraitiste, qui est en même temps 
le plus poétique de nos peintres, est un original, lui aussi, un 
artiste de la vieille roche, un artiste, tout court et sans phrases, 
dont la belle âme modeste a toujours pratiqué jusqu'à l'ascétisme 
le conseil du poète au poète : 

Ami, cache ta vie, et répands ton esprit... 

L'avez-vous jamais rencontré dans une soirée oflBcielle? Ètes- 
vous poursuivie par sa photographie dans les vitrines éblouis- 
santes, entre deux divettes de café-concert? Lisez-vous quelque 
interview fraîchement prise à sa personne ? Au monde où l'on 
s'ennuie, l'artiste préfère les placides joies du home. « Il est 
sincère, quelles délices ! » a dit joliment M. Jean Dolent, qui tra- 
duisait si bien votre impression sereine autour du piano. Mais 
vous. Mesdames, à qui M. Octave Feuillet lui-même a prêté 
volontiers une indulgence comme attendrie pour les mauvais 
sujets, ne serez- vous pas fort désappointées en apprenant par 
son exemple que l'on peut être un maître indépendant sans rien 
garder de la bohème aventureuse ? 

— Vous me navrez, Monsieur, lança la voix chaude qui avait 
réclamé le Ballet des Sylphes. Il me semble toujours mieux aimer 
l'œuvre lorsque j'ai vu son auteur. 

— Plus d'un philosophe partagerait gravement votre badine 
opinion. Madame. Mais M. Fantin-Latour, sur ce point, ne satis- 
fera jamais la curiosité des psychologues ni la vôtre. Depuis 
plus de trente ans Adèle à sa rue morose, à sa chère rive gauche, 
la rive des penseurs, il vit seulement dans ses œuvres et pour 
elles. Il n'existe que pour les intimes. Combien ne l'ont aperçu 



10 



LE MÉNESTREL 



que dans son Hommage à Delacroix, régal des musées futurs? 
L'auteur s'est représenté là, tel quel, de profil, en tenue d'ate- 
lier, petit avec de grands cheveux, plutôt blond et pâle, avec sa 
bonhomie quasi narquoise, avec la discrétion de l'affectueuse 
ironie qu'il a toujours, quajid il dit, par exemple, l'excellent 
peintre, après avoir effleuré quelques virtuoses anonymes : « Oh! 
les pianistes qwi n'ont pas de doigts! » 

— En ce groupe d'artistes autour d'un portrait du maître, 
n'est-ce pas le poète Théophile Gautier qui s'étonnait de ren- 
contrer l'image, au reste admirable, d'un Baudelaire à la fois 
sarcastique et rêveur, du plus romantique des poètes parmi les 
néophytes du réalisme? 

— Oui, dans sa merveilleuse Préface des Pleurs du Mal, où le 
magicien-ès-lettres nous accordait par avance que les idées de 
Baudelaire l'avaient qrielque temps orienté « vers l'école réaliste 
dont Courbet est le dieu et Manet le grand-prêtre » ; mais il 
ajoutait souverainement (je retrouve la page) que « Delacroix 
avec sa passion fébrile, sa couleur orageuse, sa mélancolie poé- 
tique, sa palette de soleil couchant et sa savante pratique d'ar- 
tiste de la décadence fut et demeura son maître d'élection ». 
Delacroix, voyez-vous, c'était le dieu de Baudelaire, et c'était, 
dès lors aussi, le dieu de Fantin-Latour. Le jeune réaliste de 1864 
était un poète en puissance, puisqu'il chérissait déjà la musique. 
Mais à cette heure transitoire, tous les novateurs n'étaient-ils 
point dits réalistes, même « M. "Wagner », le compositeur » hyper- 
romajitique » ? 

— Le mot est de Gautier? 

— Non, de Champfleury, le railleur qui fait partie de l'Hom- 
mage. Et ses Grandes figures d'hier et d'aujourdliui ne craignaient 
point de confronter Gérard de Nerval et Balzac, M. Wagner et 
M. Courbet. L'avocat du Réalisme se passionnait pour le Prélude 
de Lohengrin aux trois concerts des Italiens, et l'année suivante, 
au printemps, pour Tannhauser. Ce Tannliàuser sifflé, notre jeune 
peintre ne devait l'entendre au Grand Opéra que trente-quatre 
ans plus tard, car il avait pris son billet pour la « quatrième », 
qui fut interdite : mais déjà la poétique volupté du Venusberg 
hantait ses rêves. Son crayon gras vibrait sur la pierre... 

— Un réaliste, un admirateur de Courbet, de Millet, d'Hervier, 
traduire de prime abord, et si poétiquement, ses adorations 
musicales, n'est-ce pas un prodige? 

— Pas du tout! Pour saisir le talent subtil de Fantin-Latour. 
talent nourri de réel et de songe, il faut revivre le milieu com- 
plexe où se forma sa jeunesse. L'âme a des saisons, comme la 
nature : il y a quelque trente ans, chaque dimanche d'hiver, les 
premiers concerts Pasdeloup attiraient la foule tapageuse et les 
amateurs pensifs; Schumann et Beethoven, Wagner et Berlioz, 
— chaque programme était une révélation! Ce qui nous charme 
ce soir était sifflé par les uns, applaudi par les autres, comme un 
miracle du Saint-Graal. La date du 27 octobre 1861, l'année de 
Tannhauser, semblait lumineuse, à l'égal des Phares que Baude- 
laire avait chantés. Et, déjà, Fantin-Latour était un fanatique de 
symphonies. Le coloriste qui germait en lui ne se contentait 
point d'avoir copié plusieurs fois les Noces de Cana dans le Salon 
Carré du Louvre, ni d'exalter son cher Delacroix, que sa hautaine 
Immortalité célébrait naguère encore : il puisait sans trêve des ins- 
pirations inédites en écuutant la poésie du Romantisme à travers 
le prisme merveilleux des accords et des timbres. Et vers le 
même temps, le jeune homme indépendant pressentait l'impres- 
sionnisme aux premiers entretiens du café Guerbois ; mais à 
Londres, avec James Whistler, il avait étucUé sur place la flore 
si curieusement locale du Préraphaélitisme anglais. Telles sont 
ses origines intellectuelles. Toutefois, son penchant pour la 
musique a des racines profondes en son caractère même. Intel- 
lectuellement, Schumann est l'un des siens. Le peintre estime 
sa tendresse ûère et sa discrète exaltation. Son atmosphère est 
saturée de cette àme. Il adore les fleurs. Il comprend mieux que 
personne » le langage des fjeurs et des choses muettes », l'artiste 
qui chérit surtout dans la musique le souvenir d'un passé lumi- 
neux qui pleure en souriant. Ce mélancolique sourire est tout 
son œuvre. Et vous paraissiez regretter, Madame, de ne le point 



connaître, vous m'en vouliez un peu de partager sa délicatesse 
et ses scrupules, en restant muet sur l'homme. Mais l'œlivre est 
là, tout près de vous, dans votre souvenir, dans vos yeux, 
miroir brillant où persiste la grâce évanouie de la Brodeuse de 
la CenteBitale : déjà tel portrait plein d'àme est une mélodie; 
ces roses blondes, entrevues dans la pénombre ou sous la voi- 
lette, n'évoquent-elles pas les Charlottes idéalisées par les cahiers 
des Werthers? Un mélomane seul pouvait deviner ces reines de 
l'intimité. Ce n'est pas tout. Le peintre des portraits pensifs est 
en même temps le créateur des songeries vaporeuses; or, il 
travaille d'après Schumann et Brahms, d'après Wagner et Berlioz : 
telle est son originalité propre ! 

— Enfin, le voilà donc, le vrai peintre mélomane! 

— Patience, Mesdames! Il y a, certes, plusieurs façons de se 
montrer peintre mélomane ; on peut être musicien, comme l'im- 
mortel interrogateur de la Joconde; ami de la musique, eoua'iae 
Delacroix; amoureux de l'orchestre, la plus prestigieuse des 
palettes, comme Franz Liszt, qui voyait tant de choses dans les 
timbres ; inspiré soudainement, touché de la grâce au théâtre, 
comme notre Corot rentrant cVOrphée. Eh bien, cette inspiration, 
passagère chez l'admirateur de M'"' Viardot, devient une seconde 
nature chez Fantin-Latour : à ses yeux, la musique devient 
femme et revêt des formes. Le peintre la voit et l'exprime. Elle 
est sa Muse. Ce n'est pas lui qui, musicien, défendrait la mau- 
vaise humeur de Berlioz pré fendant que le Jugement dernier de la 
Sixtine était resté sans influence sur le colossal émoi de son 
Requiem; peintre, il a trouvé de bonne heure, dans la commotion 
musicale, un noble prétexte de rêverie, le renouvellement sou- 
haité des plus poétiques légendes : 

Sur des sujets anciens, faisons des vers nouveaux... 

N'est-ce point la tradition même de Schumann, qui, féru des 
maîtres, mais jaloux de son libre arbitre, a rajeuni les formes 
classiques en les drapant de son rêve? Et la troisième partie 
mystique de son Faust n'est-elle pas un oratorio transfiguré ? 
Les allégories de M. Fantin sont des âmes sœurs, dans le décor 
des trompettes et des palmes. Illustrons musicalement notre idée 
en rejouant la Rédemption de Faust. 
(A suivre.) Raymond Bouyer. 



SEMAINE THEATRALE 



Théâtre du Vaudeville. Le Bon Juge, comédie en trois actes, de M. Alexandre 
Bisson. — Théâtre des Nouveautés. Le Coup de fouet, comédie en 3 actes, 
de MM. Henneijuin et Duval. 

Le théâtre du Vaudeville vient de nous donner une pièce des plus 
amusantes. M. Porel semblait avoir abandonné la comédie légère pour 
nous offrir une série d'œuvres plus ou moins psychologiques et plus ou 
moins heureuses. Avec le Bon Juge, le bon et sympathique directeur 
est revenu à la joyeuse tradition qui assura à son théâtre les succès 
centenaires des Surprises du divorce, du Conseil judiciaire, de Tête de 
linotte, j'en passe et des meilleurs. De pareils spectacles, quoi qu'on en 
dise, délassent l'esprit des tracas de la vie journalière, le reposent des 
comédies trop subtiles et d'une analyse trop énervante, qu'une certaine 
école voudrait exclusivement nous imposer, en bannissant, de tout 
théâtre d'ordre, le rire, qui est le propre de l'homme et surtout le 
propre du Parisien. 

Le nouveau succès de M. Bisson est une sath'e ou une charge, 
comme vous le voudrez, de nos excellents magistrats. Sans vouloir 
comparer en rien cette pièce à la Robe rouge, il est assez piquant de 
voh- la magistrature portée sur la même scène par deux maîtres de 
talent et de genre si différents, et de rapprocher le tableau plein de vé- 
rité de M. Brieux de la pochade pleine de fantaisie de M. Bisson. 

Le Plantin est le bon juge d'instruction qui use et abuse de son 
pouvoir discrétionnaire de la façon la plus étonnante ; il fait arrêter 
tout le monde et il est incapable de rendre une ordonnance de non-lieu 
en faveur de ses victimes, puisqu'il ignore, la plupart du temps, la cause 
de leur arrestation. 

Après mille péripéties plus réjouissantes les unes que les autres, 
après des évasions inénarrables, nous voyons les victimes du bon juge 
former un syndicat avec la propre femme du volage Le Plantin et avec 



LE MÉNESTREL 



11 



sa belle -mère, aân de lui rendre la monnaie de sa pièce. Ils le font 
arrêter à son tour, et lui font subir toutes les tracasseries dont il se 
montrait si prodigue envers les prévenus; notre homme est donc puni 
par où il a péché (c'est là l'idée tout à fait plaisante de cette comédie) ; 
il reconnaît ses fautes et il donne sa démission de magistrat. 

On pourra peut-être reprocher au dernier acte quelques analogies 
avec le troisième acte du Contrôleur des wagons-lits; la situation évi- 
demment offre quelques ressemlîlances ; mais l'auteur de ces deux 
pièces nous a montré qu'un homme d'esprit peut, d'une situation iden- 
tique, tirer deux actes absolument différents l'un de l'autre et pleins de 
cette force comique qui a placée M. Bisson au premier rang de nos 
-auteurs gais. 

Le Bon Juge est monté avec le goût et le soin que M. Porel, un maître 
de la mise en scène, apporte à toutes les œuvres qu'il nous donne. La 
pièce est jouée par MM. Huguenet, Numès, Numa, Barou fils, Gildès 
et M'"''* Daynies-Grassot, Thomassin et Bernin. 11 suffit de les nommer, 
leur éloge n'est plus à faire. 

Le Coup de fouet sera certainement un des plus grands succès du 
théâtre des Nouveautés ; ce n'est pas là un éloge banal, chacun sait le 
sort heureux de la plupart des comédies montées par M. Micheau, 
l'enfant chéri de la victoire. 

Dans cette pièce l'on parle souvent de M. Scribe ; et du haut du ciel, 
sa demeure dernière, le vieux maître doit être content de l'habileté scé- 
nique vraiment merveilleuse dont MM. Hennequin et Duval ont fait 
preuve en écrivant leur vaudeville. Il n'est encore rien de tel poui- di- 
vertir le public qu'une pièce bien faite, et celle-ci l'est de main de 
maître. 

Le point de départ du Coup de fouet est tout à fait ingénieux. Un 
certain Baricart a trouvé un truc infaillible pour tromper sa femme sans 
qu'elle puisse s'en douter. Il s'est inventé un sosie! Et voici comment : 
il a commencé par envoyer à son épouse des lettres anonymes le dénon- 
çant comme se livrant à la noce la plus folle justement aux jours et 
aux heures où, mari vertueux, il n'avait pas quitté M"' Baricart. Celle- 
ci, étonnée d'abord, s'imagine avoir la clé de ces dénonciations calom- 
nieuses le jour où son époux lui raconte qu'il a été pris dans la rue 
pour un marseillais auquel il ressemble, paraît-il, d'une façon étonnante. 
Plus de doute possible ; l'auteur des lettres anonymes a confondu Baricart 
avec le marseillais ! On pourra désormais affirmer à M°"^ Baricart que 
son mari lui est infidèle, elle pourra même le rencontrer avec une 
femme, elle demeurera persuadée que le coupable est le fameux sosie de 
son époux. 

Malheureusement une de ses amies, très ferrée sur les ruses des 
maris , — elle est la nièce de Scribe et connaît tout son répertoire, — flaire 
quelque manigance et met en doute l'existence même du commode 
marseillais. 

Pour sauver la situation, Baricart paye d'audace et se présente chez 
lui sous le nom et avec l'accent de son sosie. Après mille vicissitudes 
et après avoir assumé sa réelle existence, il s'apprête à se retirer pour 
pouvoir rentrer ensuite sous son véritable nom, lorsqu'il est subitement 
pris d'un coup de fouet à la jambe et dans l'impossibilité de faire un 
pas. Vous jugez quelles scènes imprévues peuvent naître de cette si- 
tuation réellement nouvelle ; les quiproquos les plus étourdissants dé- 
coulent les uns des autres avec cette logique implacable qu'exige le 
vaudeville pour pouvoir réellement nous divertir. 

A la fin tout s'arrange, bien entendu selon les lois de la morale et 
pour la plus grande joie des spectateurs. 

La troupe des Nouveautés a enlevé ces trois actes avec un brio et un 
mouvement remarquables, on sentait qu'elle marchait à une victoire 
certaine. M. Germain a trouvé dans la double incarnation de Baricart 
un de ses meilleurs rôles, il peut y déployer ses réelles qualités de 
comédien sans avoh- recours à des grimaces souvent trop faciles ; 
M. Torin est un commandant plein d'entrain et d'autorité. M'"" Manuel 
une veuve de colonel bien moderne. M"' Chevilly une maîtresse de 
piano comme on en souhaiterait. M"'*' Lender et Burty sont plus que 
jamais les jolies femmes et les charmantes comédiennes que l'on sait, 
M""' .Tenny Rose est l'artiste sure et consciencieuse que nous aimerions 
à retrouver souvent dans des rôles moins sacrifiés. J'aurai porté tout le 
monde à l'ordre du jour quand j'aurai félicité comme il convient 
MM. Colombey et Marcel Simon. 

Maurice Froyez. 
* * 

Cluny. Le Boi. Pasteur, vaudeville en trois actes de MM. Maurice Ordonneau 
et Broadhurst. 

C'est une fantaisie épileptique et clownesque comme on les aime sur 
les bords de la Tamise; car nous imaginons, sans en être bien certain, 
que M. Broadhurst doit être un de ces « humouresques » anglais, dont 



l'esprit est quelquefois très tin et le plus souvent très fou. Comme 
M. Ordonneau avait déjà trouve là-bas une certaine Marraine de Cliarley, 
dontil avait tiré une adaptation française qui eut du succès (pourquoi?) 
à ce même théâtre de Cluny, il a pensé sans doute qu'il devait de 
nouveau tenter la chance du même côté avec une pièce de même nature. 

Mais, cette fois, il avait beaucoup neigé et la route était difficile pour 
gagner ces parages éloignés; le public et les journalistes sont arrivés 
de mauvaise humeur et ils n'ont point voulu trouver drôle une farce 
ouLrancière qui les aurait peut-être amusés dans d'autres circonstances 
atmosphériques. Et voilà à quoi tient le sort de ce genre de pièces, qui 
ne reposent pas sur un fond solide : à une simple disposition du spec- 
tateur, à quelques flocons de neige qui l'ont fouetté au visage, à un 
mauvais verglas qui l'a fait glisser sur le trottoir. Et le dégel est arrivé 
trop tard! H. M. 

f '* 
Théâtre de la Gaîté. Reprise de la Mascotte. 

Malgré son existence déjà longue, la partition de la Mascotte, que le 
théâtre de la Gaîté vient de repreudi-e, ne montre encore que peu de 
rides, qui d'ailleurs nous gênent aussi peu que les fines craquelures 
dans les tableaux des vieux maîtres. Grâce à cette fraîcheur relative, 
à la splendeur de la mise en scène qui rend la cour de Laurent XVII 
digne de celle de Laurent de Médicis, et à l'excellente distribution, la 
Mascotte des auteurs pom-rait bien en devenir une pour le directeur de 
la Gaîté. C'est surtout la distribution qui a mis le public en belle hu- 
meur et la partie était gagnée dès le joli duo d'amour du premier acte que 
M'"" Germaine Gallois, l'accorte gardienne de dindons, détaillait d'une 
façon charmante avec M. Lucien Nocl, le berger de son cœur. Le prix 
dechant leur était d'ailleurs disputé avec succès par M. Soums, qui, dans 
le rôle du prince, conduit son agréable voix de ténorino avec une habi- 
leté dont les chanteurs d'opérettes modernes ne sont guère coutumiers. 
M. Paul Fugère, le roi Laurent, a fait la joie de l'assistance par le na- 
turel et la vis comica de son jeu et par quelques improvisations destinées 
à donner à la pièce un vernis moderne; on s'esclaffait lorsque ce roi 
d' Yvetot i talien annonçait gravement qu'il allait décréter une surtaxe sur 
l'alcool pour doter sa fille, et lorsqu'il se nommait un « Chamberlain » 
en la personne amusante de M. Vavasseur. Un agréable divertissement, 
avec l'agile M'" Julia Duval comme étoile, a contribué au grand succès 
de la reprise, qui prouve que le genre de l'opérette n'est pas aussi mort 
que d'aucuns prétendent, mais bien plutôt que le genre des paroliers 
et des compositeurs spéciaux tend à disparaître. O. Bn. 



ETHNOGRAPHIE MUSICALE 

Notes prises à l'Exposition Universelle de 1900 

(Suite.) 



IV 

MUSIQUE CHINOISE ET INDO-CHINOISE 
Dans un chapitre postérieur, l'auteur ajoute pourtant cette indication 
plus précise, que, dans l'accompagnement de la voix par le kin (instru- 
ment à cordes), on pince toujours deux cordes en même temps, tantôt 
par intervalle de quarte, tantôt par celui de quinte. Les notations de 
musique japonaise nous ont déjà donné de nombreux exemples de ces 
sons simultanés, dont la pratique ne saurait être considérée comme 
représentant rien qui puisse être comparé à notre harmonie occi- 
dentale. 

Pour appuyer ses dires d'un exemple, le P. Amiot a donné la nota- 
tion d'un chant religieux célèbre, l'Hymne en l'honneur des Ancêtres. Ce 
morceau, accompagné de danses sacrées, se chante avec une grande 
solennité, dans un temple approprié, en présence de l'Empereur. « En 
entrant dans la salle, on voit, à droite et à gauche, les joueurs du cheng 
(instrument à vent composé principalement de tuyaux accolés circulai- 
rement), du king (instrument composé de pierres sonores), et autres 
joueurs d'instruments, rangés par ordre. Vers le milieu de la salle 
sont les danseurs, habillés en uniforme et tenant à la main les mstru- 
ments qui doivent leur servir dans leurs évolutions. Plus près du tond 
sont placés les joueurs du kin et du chê (instruments à cordes de la 
nature du koto japonais, le premier à sept cordes, le second a vmgt-cmq), 
ceux oui touchent sur le tambour po-fou, et les chanteurs. » Dans le 
fond dé la salle sont les représentations des Ancêtres, devant lesquelles 
s'élève un autel : la cérémonie est célébrée par l'Empereur en personne, 
au son de l'Hymne chanté et dansé. 
En passant, notons que le Temple des Ancêtres de la dynastie tut, 



d2 



LE MÉNESTREL 



lors des événements du mois d'août 1900, une des premières positions 
que les troupes françaises aient occupées, à Pékin, dans l'enceinte de 
la ville impériale. Elles y pénétrèrent, sous le commandement de leur 
général qu'accompagnait le ministre de France, l'honorable M. Piclion, 
après avoir passé un premier pont de marbre jeté sur un lac que cou- 
vraient des nénuphars eu fleurs, puis deux autres ponts de marbre, 
après lesquels commençait la citée sacrée. Aussitôt le drapeau français 
fut dresse sur le temple, qui, choisi pour quartier général, a retenti 
depuis lors de musiques un peu différentes, et plus modernes, que l'hymne 
coutumier dont une tradition vénérable fait remonter l'origine jusqu'à 
Confucius ! 

Cet hymne a trois strophes, chacune de huit vers de quatre syllabes. 
La première est entonnée au moment où l'Empereur arrive devant 
l'autel : la seconde est chantée pendant l'offrande ; la troisième pendant 
la sortie du souverain. Trois coups frappés sur un tambour, suivis d'un 
coup de cloche, donnent le signal de l'attaque. Les voix chantent très 
lentement : pendant la durée de chaque note tenue, les instruments 
exécutent une espèce de battement formé d'un coup de cloche suivi de 
trois coups de tambour, d'une note pincée par les instruments à cordes 
(à l'unisson ou l'octave aiguë du chant), puis encore trois coups de tam- 
bour, enfin une dernière note des instruments à cordes. — Il me semble, 
d'après cette description, que la sonorité de cet hymne ne doit pas être 
sans analogie avec celle du ^o»jetoji(/ javanais. — A la fin de chaque vers, 
Tin coup frappé sur un tambour donne le signal du tacet général ; après 
Tin silence, les tambours recommencent, puis la cloche, enfin les voix et 
instruments unis, et ainsi de suite jusqu'à la fm. 

Voici la notation de cet Hymne en l'honneur des Ancêtres, telle que la 
donne le Mémoire du P. Amiot. La mélodie est entièrement écrite dans 
l'échelle de cinq notes : fa sol la do ré. Les ré à l'octave que l'on trouve 
par deux fois sont destinés, le plus aigu aux instruments, le plus grave 
à la voix. 

HYMNE EN L'HONNEUR DES ANCETRES 

Première partie. 




Hioen hUD cbeon ming.TchoDi yuen ki sien, Ming yû cbé IsouDg, Y ouan see 

Seconde partie. 




Jou kien bi bing, Jou oueo ki cbeng, Ngaieulb kingtché, Fn bou Icbonog ts 
Troisième partie. 




beouBaogkoue, Yupaoki tè, H30 Tien oujng ki . Y.ililu sao hien.Ouo hiD yué j. 



Nous avons cru nécessaire de donner, dans ces études d'ethnographie 
musicale, cette analyse et cet extrait du livre du savant missionnaire. 
Ils n'ont pourtant, il faut en convenir, aucun rapport avec l'Exposition 
de 4900 ; mais la musique chinoise a une importance tellement primor- 
diale parmi l'ensemble des musiques d'Extrême-Orient que, bien 
qu'aucun Chinois ne soit venu nous en faire entendre cette année, il 
fallait bien pourtant essayer d'en donner une idée, si fugitive fût-elle. 

Mais un des spectacles exotiques de l'E.vposition coloniale nous a 
offert un très intéressant spécimen d'une musique de danse qui découle 
en droite ligne des principes de la musique chinoise. C'était dans un 
certain Théâtre indo-chinois, où le spectacle était vraiment bien hété- 
rogène, mais où figurait une troupe de musiciens venus de notre colo- 
nie de Cochinchine, avec non seulement leur costume. — sans parler 
du type, qui ne trompe pas, — mais encore tous leurs instruments et 
lem- répertoire musical. Ils formaient un petit orchestre d'une quin- 
zaine de musiciens, accompagnant des danses dont, maintenant que 
l'Exposition est finie, il vaut mieux ne pas évoquer l'inutile souvenir : 
eux, du moins, donnaient dans le concert infiniment varié des musiques 
exotiques une note très particulière. 



Dans une visite que, fidèle à mes habitudes d'enquête directe et per.- 
sonnelle, je fis un matin au domicile particulier des musiciens du 
Théâtre Indo-Chinois, j'eus l'occasion d'admirer combien l'homme est 
ingénieux à se créer des difiicultés vaines et à compliquer les choses les 
plus simples. Déjà, au Théâtre Annamite de 89, j'avais remarqué l'exis- 
tence d'un certain violon à deux cordes très rapprochées, où l'archet, au 
lieu d'être manœuvré librement, était emprisonné entre les deux 
cordes, de sorte que, pour faire vibrer soit l'une, soit l'autre, l'instru- 
mentiste était obligé de faire des efforts d'adresse, pour ne produire 
d'ailleurs que le résultat le moins agréable à l'oreille. J'ai retrouvé ce 
même violon au Théâtre Indo-Chinois. Mais j'y ai vu quelque chose de 
bien plus remarquable encore. C'est un instrument composé d'une lame 
vibrante dont le son change de hauteur suivant qu'on y appuie plus 
ou moins fort. Là, pas de division exacte du corps sonore : c'est au 
jugé que l'exécutant produit la note requise; aussi l'on devine quelle 
précision il obtient, quelle glissade de notes on entend quand le métal 
se distend, au lieu d'ini son franc et défini! Cela d'ailleurs est peut-être 
une beauté pour la musique d'Extrême-Orient; et qui sait si ce n'est 
pas dans des systèmes instrumentaux de ce genre qu'il faut chercher le 
véritable sens du fameux quart de ton, renouvelé des Grecs, qui a fait 
couler tant d'encre depuis le divin Olympes jusques à nos jours! 

Les autres instruments de ce théâtre étaient, outre les violons à deux 
cordes déjà décrits (dénommés Co dans la langue du pays), des -flûtes 
(Téou), puis des instruments à cordes pincées. L'un, de la nature du 
Koto japonais (cordes tendues sur une table d'harmonie et accordées 
suivant la gamme de cinq tons), est appelé ici Tranh (il est à remarquer 
que cet instrument, répandu dans tout l'Extrême-Orient, n'est jamais, 
dans les divers pays, désigné par le même nom : déjà en Chine nous 
en avons trouvé deux variétés, différentes seulement par leurs dimen- 
sions, sous les noms respectifs de Kin et de Clié). Deux autres rentrent 
dans la catégorie des luths, l'un grand (Kimj, l'autre petit (Tan); puis 
c'est une sorte de harpe à une seule corde (Houyen) ; enfin quelques ins- 
truments à percussion, petits tambours, sortes de crotales, clochettes 
et petites cymbales, groupe moins tapageur et de sonorité plus délicate 
que les terribles tambours du Théâtre Annamite. 

Ces instruments réunis accompagnent les danses en une. espèce 
d'unisson, non d'ailleurs sans laisser à certaines parties quelque indé- 
pendance. Le chef des musiciens, M. Viang, venu, comme toute la 
troupe, de Saigon, et parlant fort bien le français, m'a fait ;i ce sujet 
une observation qui dénote une parfaite intelligence des combinaisons 
musicales. « Tous mes musiciens, me dit-il, ne jouent pas identique- 
ment la même chose : pourvu que, dans chaque dessin, tout le monde 
commence de même et retombe sur la même note à la cadence, tout 
est pour le mieux; dans l'intervalle chacmi est libre de varier le thème 
à sa guise. » Il y a donc, dans ces sortes d'exécutions collectives, une 
certaine part d'improvisation individuelle, quelque chose d'analogue au 
procédé des « Chanteurs au livre » italiens d'avant la Renaissance. Ajou- 
tons que les instruments ne donnent pas toujours tous à la fois, qu'ils 
entrent à tour de rôle. Les instruments à percussion, notamment, n'inter- 
viennent qu'après le développement commencé, et déjà assez avancé; ils 
procèdent volontiers par rythme dactylique, la première note (longue), 
piquée surtout par les sons cristallins des petites cymbales, étant plus 
accentuée que les deux brèves. Les instruments graves à cordes pincées 
se détachent volontiers du chant pour faire des dessous formés d'une 
tonique et d'une dominante alternant, dans le même rythme que la 
partie supérieure; quant à celle-ci, elle est exécutée principalement par 
les instruments aigus, notamment par les Co (violons à deux cordes), 
dont la sonorité un peu aigre, mais pénétrante, donne au chant une 
vibration toute particulière. A la fin des danses, les voix des femmes 
s'unissent parfois aux instruments pour doubler le chant. Au reste, le 
même morceau est susceptible d'interprétations diverses : quelques 
instruments supprimés ou ajoutés, le mouvement plus ou moins rapide, 
et voilà la physionomie musicale complètement changée. L'ensemble 
est de ton clair et de sonorité délicate et fine. 

(A suivre.) Julien Tiersot. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION XJNIVEB SELLE i DE 1900 

(Suite.) 



LA BUE DE PARIS 

Théâtre des Bonshommes Guillaume. — Celui-ci du moins était original 
et nous faisait sortir de l'écœurante banalité des cafés-concerts de bas 
étage. Il était l'œuvre des deux frères Guillaume, dont l'un, architecte 



LE MENESTREL 



13 



de beaucoup de talent, avait élevé le théâtre tout en construisant, à deui 
pas de là le superbe Aquarium de Paris, l'une des vraies merveilles de 
l'Exposition, et dont l'autre, Albert, est le dessinateur comique bien 
connu, à la verve si savoureuse et à l'humour si amusant. 

Le théâtre, véritablement charmant et d'une forme originale, était 
l'un des joyaux delà rue de Paris. Sa façade, pimpante, bariolée, très 
curieuse, était décorée de jolis panneaux de M. Georges Picard, au-dessus 
desquels courait une interminable frise de marionnettes dont le senti- 
ment comique et l'étonnante variété révélaient le talent de M. Albert 
Guillaume, le tout entrelacé de festons, de guirlandes de l'effet le plus 
heureu.x. L'entrée, d'une exquise fantaisie architecturale, était flanquée 
de deux superbes cariatides de M. Gauquiô et ornée de masques amu- 
sants. Quant à la petite salle, mignonne et élégante, contenant 168 fau- 
teuils, elle était décorée dans un style Louis XV plein de grâce, 
d'élégance et de coquetterie, avec, au plafond, des fleurs lumineuses 
qui complétaient cette décoration subtile et attrayante. 

Et tout cela pour... des marionnettes. Mais quelles marionnettes! 
D'abord elles étaient, dit-on, au nombre do vingt mille, ni plus ni moins, 
toutes animées, marchantes, agissantes, dansantes, parfois parlantes et 
chantantes, et véritablement curieuses au delà de tout ce qu'on peut 
imaginer. « Chacune de ces marionnettes, disait un de mes confrères, 
a été constituée, peinte, habillée, coilîée, en un mot exécutée fidèlement 
d'après les dessins qui ornent les albums d'Albert Guillaume ; c'est dire 
que chacune est un pur chef-d'œuvre d'élégance, de mouvement et de 
vérité. Toutes sont articulées d'après des procédés inédits qui leur per- 
mettent d'avancer, de reculer, de s'asseoir, de se lever et de faire tous 
les gestes naturels de la tête et des bras. Mais certaines sont d'une per- 
fection déconcertante : tel ce pianiste chevelu qui s'agite fiévreusement 
devant son clavier; tels ce ténor, cette cantatrice, dont la poitrine se 
soulève, dont les paupières frémissent et dont la bouche s'ouvre pour 
laisser passer les sons qui doivent enchanter ceux qui les écoutent... » 

Ces gentilles marionnettes, dont la plus grande mesurait cinquante cen - 
timétres, et qui évoluaient sur une scène de trois mètres d'ouverture 
sur trois mètres de profondeur, se montraient à nous soit dans des 
tableaux purement plastiques, comme le Cortège présidentiel ou le Défilé 
du régiment, soit dans des saynètes dialoguées et chantées, comme la 
Soirée mondaim et les Ballons automobiles. Il va sans dire que pour ces 
dernières, des interprètes placés à la cantonade parlaient et chantaient 
à la place des petits bonshommes mécaniques, lesquelsrestaient en proie 
à une aphonie complète; mais la concordance de la parole et du geste 
était absolue. (En historien consciencieux, j'enregistre les noms de ces 
interprètes invisibles : MM. Dessarnaux, Chapini, M'""*^ Beaumont, 
Marie Laclautre, etc.) Par e.xemple, je déclare que les pièces représentées 
manquaient absolument de saveur et de montant, et que sans se fouler 
on eût pu trouver mieux. La Soirée mondaine, surtout, était d'une plati- 
tude rare; on sentait un peu trop que le dialogue n'était qu'un prétexte 
au jeu des petits personnages, et nul ne se serait plaint que ce dialogue 
eiit un peu de piquant et d'entrain. 

Mais les tableaux muets étaient vraiment surprenants, et le Dé/ilé du, 
régiment, entre autres, était une petite merveille. Je ne saurais mieux faire, 
pour en donner l'idée la plus exacte, que de reproduire la description du 
programme, qui n'exagère en rien l'effet et dont la fidélité est scrupuleuse . 

Nous sommes en pleine campagne. Au premier plan une route longeant un 
village bâti sur le flanc d'une colline abrupte, au sommet de laquelle pointe 
le clocher de l'église. Le jour se lève : les premières lueurs de l'aube des- 
cendent sur les champs à peine éveillés; seul un cri d'alouette monte dans 
l'azur. Et voilà que, de très loin, des sonneries militaires arrivent jusqu'à 
nous. D'autres fanfares y répondent, puis de nouveau tout se tait. Peu à peu 
le jour s'est fait, splendide. Et tout à coup, là-haut, tout semble s'agiter : les 
sonneries des clairons, lourdement scandées par les roulements des tambours, 
nous arrivent, plus vibrantes et plus nourries; le régiment parait — régiment 
microscopique — et s'engage dans le chemin creux qui descend en lacet la 
pente raide du coteau. Il marche, il va; le bruit se rapproche: voici que nous 
entendons presque le roulement assourdi des pas. Et soudain, au milieu des 
notes claironnantes qui déchirent l'air, retentissent les trois coups de grosse 
caisse traditionnels. La musique attaque un vigoureux pas redoublé : c'est 
Sambre-et-Meuse, la marche préférée de nos soldats, celle qui évoque en eux 
le souvenir d'une épopée d'héroïsme et de gloire. Et le régiment débouche à 
l'avant-scène; voici les sapeurs, puis le tambour-major, superbe et majes- 
tueux, qui pivote, marche à reculons et brandit sa canne avec une mâle élé- 
gance; puis les tambours, les clairons, les musiciens. Enfin l'élat-major entre 
en scène : colonel, lieutenant-colonel, commandant, capitaines passent, l'air 
martial et grave, au pas de leurs chevaux placides. Et derrière s'allongent les 
files interminables de nos petits troupiers alertes et pleins d'entrain. Et tout 
ce défilé est d'une étonnante exactitude et d'un superbe effet. 

Oui, tout cela est absolument charmant, et ces centaines, ces milliers 
de petits bonshommes de bois ont l'indépendance, le mouvement, la 
souplesse et toute l'apparence de la vie. 



Il y avait encore d'autres tableaux : le Bal des Qaat-z'arts, la Place de 
l'Opéra, etc.; mais j'en ai dit assez, je pense, pour faire connaître ce 
qu'étaient les gentils Bonshommes Guillaume, un spectacle vraiment 
neuf en son genre, amusant et curieux. Ils furent, du reste, et fort jus- 
tement, l'un des préférés de la rue de Paris, en môme temps qu'un des 
plus originaux de toute l'E.xposition. Et pourtant, ceux-là aussi se sont 
plaints du résultat, et ils ont réclamé auprès du commissariat général, 
et ils n'ont pas demandé moins d'un million d'indemnité. Diantre ! on 
peut dire de nos petits Bonshommes qu'ils ne se mouchent pas du pied. 

Toujours est-il que, grâce à leur succès, ils ont entrepris, à l'issue de 
l'Exposition, une vaste tournée à travers l'Europe, tout comme de 
grands artistes. Ils ont dû débuter pour les fêtes de Noël au Crystal- 
Palace de Londres, où ils sont engagés pour plusieurs mois, et de là 
continueront leurs pérégrinations. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Lamoureux. — M. Debussy a réuni, sous ce titre : Nocturnes, 
deux pièces orchestrales vraiment très intéressantes et d'un coloris particu- 
lier. La première. Nuages, fait passer, comme une broderie, sur un tissu ins- 
trumental changeant par intermittences, quelques embryons mélodiques, 
seules marques de la vie et de la pensée, phrases rêveuses et plaintives con- 
fiées le plus souvent au cor anglais, si je me souviens bien. La seconde, 
Fêtes, aurait moins d'attrait si elle n'était rehaussée par un petit tableau fan- 
tastique où les trompettes sonnant pianissimo sur une sorte de sombre glas 
formant accompagnement évoquent à l'instant même tout un monde de 
visions. Weber n'aurait pas désapprouvé cette jolie incursion dans son 
domaine familier de lutins et de gnomes. L'ouverture d'Euryanthe n'offre- 
t-elle pas un épisode visant au même but par d'autres moyens? L'orchestre en 
a très bien compris le sentiment à la fois chevaleresque et sentimental. 
M. Cortot a très bien rendu le concerto en sol de Beethoven. Son jeu de 
pianiste est alerte et délié ; sa sonorité charmante quand il ne raidit pas 
l'attaque. La force ne lui est pas naturelle; il ne doit pas essayer d'en donner 
artificiellement l'illusion. M. HoUmann a vu son talent de violoncelliste fort 
apprécié dans un concerto dont il est l'auteur. M""*^ Blanche Marchesi a 
chanté deux airs i'Alceste et Lorelei, de Liszt. Le sujet de ce dernier ouvrage 
est emprunté à uu vieux conte rhénan. Lorelei (Lore ou Laurc, nom propre, 
et Leie, écueil, rocher, mot de bas-allemand) est une jeune fille qui fut 
trompée et qui se venge sur tous les jeunes hommes qu'elle peut enivrer de 
ses séductions. Le poète Brentano a recueilli cette légende vers 1797, mais 
sa version a été supplantée par celle de Heine, datée de 1822, et que Silcher 
a mise en couplets dès 1837. Liszt a écrit sa musique avant 1843. Il a eu de 
tout autres visées que son prédécesseur. Chaque épisode poétique, considéré 
isolément comme un petit tableau, a été traité par lui selon le sentiment 
qu'il exprime, et cela avec une sincérité, une fluidité très captivantes. D'abord 
se déroule, en longue arabesque, un accord de septième diminuée, puis, à 
l'entrée du récitatif mesuré, deux arpèges, si majeur et mi mineur, prêtent 
leurs notes à la partie vocale, très remarquable par l'impression de tristesse 
étrange qui s'en dégage. Une phrase eu mi majeur peint le paysage avec ses 
fraîches brises, le Rhin, les montagnes et le soleil couchant. L'endroit est 
connu des touristes : Lurley, près de Saint-Goar. Quand Lorelei parait, la 
clarinette chante délicieusement en si bémol. Ensuite, de gracieuses modu- 
lations conduisent au passage où est exprimé le vertige d'amour du batelier. 
C'est un frisson rendu musicalement par des altérations et des suites chroma- 
tiques. Les premiers thèmes reviennent alors et terminent l'œuvre sur le ton 
de l'élégie. La traduction suivante de Heine, très fidèlement littérale, fera 
bien comprendre, si on la rapproche de f analyse sommaire que nous venons 
d'esquisser, le plan musical de Liszt : 

Je ne sais pas ce que veut signifier ma grande trislesse. C'est un récit du vieux temps qui ne me 
sort pas de l'esprit. — L'air est frais, la nuit tombe et le Rliin coule en paix et avec calme. Le sommet 
des montagnes brille dans la lueur du soleil couchant. La plus belle vierge est assise lâ-haul, merveil- 
leusem ent. Ses joyaux d'or resplendissent, elle peigne sa chevelure or, elle la peigne avec un peigne 
d'or, tout en chantant un chant d'une mélodie étrangement puissante. —Le jjatelier dans son petit 
bateau en est saisi d'une douleur violente ; il ne voit plus les récifs des rochers, il ne fixe ses regards 
qu'en haut. Je crois que les ondes engloutiront à la fin le batelier et son bateau. Et c'est ce qu'a fait la 
Ixirelei avec son chant. 

Amédée Boutarel. 

— M. Colonne a donné dimanche dernier une nouvelle audition de la 
Damnation de Fausl qui n'a pas été inférieure à toutes celles qu'il nous a déjà 
servies précédemment. 

— Programme des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en ut (Schumann). — L'An Mil, poème symphonique (Pierné). 
— Symphonie inédite (Haydn). 

Cliâtelet, Concert Colonne : Ouverture du flot d'Ys (Lalo). — Concerto en mi majeur 
pour violon (Bach), par M. 'WiUy Burmester. — Di.ertissement sur des chansons russes 
(Kabaud).— Concerto à deux pianos (Mozart), par 5BL Diémer et Georges de Lausnay. — 
Aria (Bach) et Net cor pii non mi se?!(o (Paganini-Burmester). — Impressions d'Italie 
(Charpentier). 

Nouveau-ïiiéatre, Concert Lamoureux sous la direclion de M. Clievillard : l'Or du Rhin 
(Richard "Wagner), interprété par MM. Challet, Bagis, Vallobra, Dantu, Albérs, Lubet, 
Guiod, Sigwalt, M"" Hayot, O'Rorke, Labatut, Lormont, Vicq, Melno. 



14 



LE MÉNESTREL 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

De notre correspondant de Belgique (10 janvier). — M'"'' de Nuovina a 
commencé hier, par la Navairaise, les représentations qu'elle vient donner, à 
la Monnaie. L'œuvre, si pathétique dans sa violente concision, de MM. Gain 
et Massenet, n'avait plus été représentée à Bruxelles depuis le départ de 
M™' Georgelte Leblanc, qui la créa ici d'une façon si remarquable. Le public 
a éprouvé un vif plaisir à la réentendre, et le succès de cette reprise a été 
très grand. Très grand aussi le succès de M""' de Nuovina dans le rôle 
d'Anita, qu'elle joue avec son tempérament dramatique très personnel, très 
en dehors, et qu'elle chante avec éclat. M. Dalmorès est tout à fait excellent 
dans celui d'Araquil, et M. Seguin superbe dans celui de Garrido. Orchestre et 
mise en scène ne laissent rien à désirer. — Bientôt nous aurons une reprise 
de Manon, avec M""^ Thierry, et une autre de Werther, avec M"' Doria. Et 
tout le monde espère que M. Massenet, que l'on voudrait fêter comme on a 
fêté récemment M. Saiut-Saëns, viendra diriger lui-même une de ces œuvres. 

L. S. 

— Le comité pour l'érection d'un monument à Richard Wagner dans le 
Thiergarten de Berlin, sur l'emplacement accordé par Guillaume II, vient 
d'ouvrir à ce sujet un concours parmi les artistes de nationalités allemande et 
autrichienne. Les projets et maquettes doivent être présentés avant le 
1" juillet 1901 et les frais du monument ne doivent pas dépasser la somme 
de 100.000 marcs, soit 123.000 francs. 

— On a souvent reproché à Richard Wagner son prétendu égoïsme, mais 
voici un document inédit qui semble prouver le contraire. C'est une lettre 
adressée de Rome le 23 novembre 1876 à M. Strecker, chef de la maison 
Schott de Mayence, qui publiait à cette époque l'Anneau du Nibelung. Après 
aTOir indiqué quelques corrections à faire dans la partition du Crépuscule des 
Dieux, le maître continue ainsi : 

A parler franchement, ma lettre d'aujourd'hui a un autre but. Je désire recommander 
le pins sérieusement à votre maison d'édition deux quintettes (piano et quatuor à cordes) 
de M. Sgambati (Romain). Liszt avait déjà attiré mon attention sur ce compositeur et 
pianiste excellent dans le sens important du mot, et actuellement j'ai eu la joie réellement 
grande de taire la connaissance d'un talent véritable et original qui n'est pas trop à sa 
place à Rome (? !) et que je voudrais bien présenter au grand monde musical. Il doit, 
selon mon conseil, faire un voyage de Vienne à travers l'Allemagne pour y exécuter ses 
compositions, et j'en augure un succès excellent après les choses ennuyeuses (LcmgujeUig- 
keitenj de la nouvelle musique de chambre allemande. Pour le moment je vous recom- 
mande, comme je l'ai dit, les deux quintettes, que je me suis fait jouer déjà plusieurs 
fois. Saisissez vite l'occasion, je vous prie, et encouragez ce musicien très important par 
l'offre d'honoraires modérés. S'il ne vous arrive pas à propos, je continuerai à l'aider; je 
désire seulement une prompte réponse, car je ne reste plus ici que huit jours. 

Avec les salutations les plus dévouées. 

Votre 
RicH-\RD "Wagner 

Via Babuino (Hôtel America). 

Nous prions nos lecteurs de bien remarquer la date de celte lettre, qui a 
d'ailleurs produit l'effet désiré. Elle a été écrite en novembre 1876, c'est-à- 
dire quelques mois après la première représentation de l'Anneau du Nibelung 
à Bayreuth. Or, on sait quel déficit avait donné cette première année de son 
théâtre, et combien Wagner a dû soufl'rir et travailler pour le combler. Jus- 
tement pendant son séjour à Rome en 1876 il pensait sans cesse à l'état dé- 
plorable de sa grande entreprise, et il a cependant trouvé le temps et le cou- 
rage de s'occuper avec bienveillance d'un jeune artiste auquel il ne devait 
rien et qui n'était même pas son compatriote. Il est vraiment dommage que 
tous les artistes arrivés ne pratiquent pas ce genre d'égoïsme ! Bm. ■ 

— Le théâtre de l'Ouest de Berlin a joué avec un succès fort médiocre un 
nouvel opéra en un acte intitulé iîenofa, paroles deM. Menotti Buja, musique 
de M. Scarano. 

— De Berlin nous arrivent les éclats retentissants du succès de M. Pugno 
dans ses concerts. Il a joué avec l'orchestre de la Société philharmonique et 
soulevé l'enthousiasme en exécutant successivement trois concertos de 
Beethoven, Grieg et Saint-Saëns. On lui a fait de triomphales ovations. 

— Dans un des derniers concerts de la Société Wagner, de Berlin, on a 
exécuté un nouveau poème symphonique intitulé Barberousse, qui a excité 
dans le public un véritable enthousiasme et qui a valu à l'auteur, dirigeant 
lui-même son œuvre, une dizaine de rappels. Celui-ci est un jeune compo- 
siteur encore peu connu, M. Siegmund von Hausegger, qui est un des chefs 
d'orchestre des concerts Kaim, à Munich. 11 est le fils de Frédéric von Hau- 
segger, mort en 1899, professeur d'histoire et d'esthétique de la musique à 
l'Université de Graz, qui s'est fait un nom par la publication de plusieurs 
ouvrages fort intéressants. 

— Le conseil municipal de "Vienne a décidé de donner le nom du compo- 
siteur Antoine Bruckner à une belle rue récemment percée autour de l'église 
Saint-Charles Borromée, dans ce faubourg Wieden que tant de musiciens 
célèbres ont "nahité. 

— En raison du grand froid qui sévit actuellement à Vienne, la musique 
militaire qui donne tous les jours, à midi, un concert dans la cour François II 
du château impérial, a été invitée, la semaine passée, à imiter M. Choulleury 
et à rester chez elle. Déception énorme des amateurs nombreux, que la tempé- 



rature plutôt fraîche de 2(i degrés Réaumur au-dessuus de zéro, équivalente 
à 23 degrés centigrades, n'avait pas empêchés de se rendre à leur salle de 
concerts favorite. Il est vrai que la grande majorité de ces amateurs est for- 
mée de ces gens qu'on nomme à Vienne « pèlerins » ^en patois Pûtclter) 
et qui seraient fort embarrassés de présenter leur carte de visite pourvue d'une 
adresse quelconque; mais on y trouve aussi de bons bourgeois, et même des 
musiciens. Hans de Bûlovv. par exemple, adorait la musique militaire autri- 
chienne ; quand il était à Vienne il manquait rarement le concert du château 
impérial et se plaçait parmi les pèlerins les plus dépenaillés, tout près des 
tambours, dont la précision rythmique l'étonnait et le charmait. 

— La popularité légendaire de Lanner et de Johann Strauss le père, aux- ■ 
quels on doit la valse viennoise, se manifeste encore un demi-siècle après leur 
mort. Le comité qui a ouvert un concours pour le monument qu'on doit éri- 
ger à ces deux compositeurs dans un faubourg de Vienne, a reçu la quantité 
respectable de cinquante projets et maquettes. Le jury aura donc fort à faire 
pour arriver aune décision; en attendant, tous ces projets seront exposés pour 
qu'on puisse entendre cette fameuse vox populi qui chante souvent assez juste. 

— Grand succès au Carlthéâtre de Vienne pour une nouvelle opérette inti- 
tulée la Princesse enchantée, paroles de M. Victor Léon,'musique de M. Edouard 
Gaertner. Ajoutons que le succès est uniquement dû à la partition, dont on 
loue la fraîcheur et la bonne facture. 

— Nous avons déjà parlé du nouveau théâtre du Prince Régent à Munich 
et des conditions de son exploitation. Ce théâtre est destiné à donner chaque 
été une vingtaine de représentations d'œuvres wagnériennes, plus cinquante 
représentations de drame ou comédie. De plus, il servira non seulement pour 
ses propres répétitions, mais aussi pour celles du « Hoftheater ». Mais voici 
le fait particulièrement noiiveau : c'est que les spectacles devront commencer 
de bonne heure. Les représentations wagnériennes commenceront à cinq 
heures du soir, et les autres, qui pourraient passer pour des matinées, devront 
être rigoureusement terminées à six heures. L'inauguration du nouveau 
théâtre est fixée au 20 août prochain. 

— Voici la liste des ouvrages lyriques nouveaux qui ont vu le jour en 
Italie au cours de l'année 1900. — 1. Il Cicérone agli scavi di Campa Vaccina, 
opérette en 3 actes, de M. Giovanni Mascetti, Rome, th. Métastase; — 2. Tosca, 
opéra sérieux en 3 actes, de M. Giacomo Puccini, Rome, th. Gostanzi; — 

3. 7i>an, id. en 3 actes, de M. Pasquale La Rotella, Bari, th. Piccinni ; — 

4. Vanilas et Amor, « nouvelle mimique » en S actes, de M. Emilio Pizzi, 
Milan, th. Dal Verme; — 3. La Coppa d'oro, « action lyrico-gymnastique » 
en 2 actes, de M. Alfredo Soffredini (paroles et musique), Milan; — 6. Gli 
Eroi del secolo, opérette en un acte, de M. Gioachino Morra, Messine, th. Um- 
berto I; — 1. La Sultana di piazza Guglieimo Pepe, opérette en 3 actes, de 
M. Luigi Filanci, Rome, th. Nuovo; — S. Numa Pompilio, Re di Roma, id. en 
3 actes, de M. Giovanni Mascetti, Rome, th. Métastase; — 9. // Proscritto, 
opéra sérieux en 3 actes, de M. Eugénie Brenna, Pietra Ligure; — 10. Vittime, 
id. en 2 actes (nouvelle édition de Colpa e Pena, en un acte, représenté en 1897), 
de M. Ettore Lucatello, Venise, th. Rossini; — 11. La Moretta, id. en 2 actes, 
de M. Alfredo Fimiani, Naples, th. Mercadante: — 12, Anton, id. en i actes, 
de M. Cesare Galeotti, Milan, Scala; — 13. Il Carbonaro, id. en un acte, de 
M. Vincenzo Ferroni, Milan, th. Lyrique; — l't. La Fiera di Gratta ferrata, 
opérette en 3 actes, deM. Giovanni Mascetti. Rome, th. Métastase; — 13. Cene- 
rentola, « fable » en 3 actes, de M. Ermanno Wolf-Ferrari, Venise, Fenice; 

— 16. Ormesinda, opéra sérieux en 3 actes, de M. Annibale Pellizzone, Casal- 
monferrato; — il. Il Medico del villaggio, opérette, de M. Raflaele Grana- 
Malgrado, Modica; — 18. La Caserma dei pompieri, id., de M. Giulio Lami, 
Rome, th. Métastase; — 19. Jarba, opéra sérieux en 3 actes, de M. Gaetano 
Rummo, Bénévent; — 20. Zingari, id. en un acte, de M. Andréa Ferretto, 
Modène, th. Stnrchi; — 21. L'Osteria délia Posta, opéra-comique en 3 actes, 
de M. Pietro Duffan, Malte, th. Royal; — 22. Pasquino, opérette en 3 actes, 
de M. F. Balderi, Rome, th. Métastase; — 23. Vn Viaggio di nosze al Polo 
Nord, féerie en 4 actes, de M. Alfredo Grandi, Gênes, Politeama; — 24. Zer- 
lina, opéra sérieux en 2 actes, de M. Edoardo Caser, Venise, th. Silvio Pel- 
lico: — 23 Bartolomeo Pinelii, opérette en 3 actes, de M. Giovanni Mascetti, 
Rome, th. Nuovo ; — 26. Una Slratlagemma, id., de M. Cosimo Leoncini, Pise; 

— 27. /gea, hymne, de M. DanieleNapoletano, Naples, Auditorium: —28. Les 
Petites Mignon, opérette en 3 actes, de MM. Giuseppe et Abele Gessi, San 
Remo, th. du prince Amédée; — 29. Carrado, opéra sérieux eu 4 actes, de 
M. Alessandro Marracino, Rome, th. Adriano; — 30. Sordello, id. en 3 actes, 
de M. Ernesto Vallini, Florence, th. Pagliano; — 31. Le Nozze di Cana, can- 
tate, de M. Adolfo Alvisi, Bologne, Lycée musical; — 32. Fornarina, idylle 
en un acte, de M. Carlo Corner, Padoue, Cercle philharmonique; — 33. Gli 
Zingari, « esquisse musicale », de M. Zenobio Navarini, (paroles et musique); 

— 34. Un' Avvcnlura galante, opérette en 3 actes, de M. A. Pestalozza, Turin, 
th. Balbo; — 3b. La Tempesta. opéra sérieux en 3 actes, de M. Raffaele Del 
Frate, Livourne, Pnliteama; — 36. La Spagnoletta, opérette en 3 actes, de 
M. Alfredo Grandi, Naples, th. Nuovo; — 37. Lucidea, idylle en 3 actes, de 
M. Augusto Ferrari, Milan, th. Philodramatique; — 38. /nrioa ai mare, esquisse 
musicale en un acte, de M. Giuseppe Lanaro; — 39. Absalon, drame biblique 
en 4 actes, de M. Luigi Taccheo, Chioggia; — tO. El Colomb imbalsamaa, vau- 
deville en dialecte milanais, en un acte, de M. Michèle Noli, Milan ; — il. Le 
Avvenlure di Peristillo, opérette en 3 actes, de MM. Giuseppe et Abele Gessi, 
San Remo, th. du Prince Amédée ; — 42. Don Cirillo, id. en 3 actes, de M. Gio- 
vanni Ercolani, Piove di Sacco; — 43. Zaza, comédie lyrique en 4 actes, do 



LE MENESTREL 



d5 



W. Ruggero Leoncavallo (paroles et musique), Miian, th. Lyrique; — U. / 
Bersaglier in China, zarzuela eu dialecte milanais, en un acte, Milan, Olympia; 
— 45. Medio Evo Latino, opéra sérieux en 3 actes, de M. Ettore Panizza. Gènes, 
Politeama; — 46. In Egitt, vaudeville en dialecte milanais, en un acte, de 
M. Michèle Noli, Milan; — 47. La Badia di Pomposa, « mélologue », de 
M. Viltore Veueziani, Ferrare; — 48. Le Vergini, comédie lyrique en 3 actes, 
de M. Antonio Lozzi. Rome, th. Quirino; — 49. Pompeiani, vaudeville en dia- 
lecte milanais, en 2 actes, de M. Michèle Noli, Milan; — SO. Atal-Kar, opéra 
sérieux en 4 actes, de M. Cesare Dall'Olio, Turin, th. Balbo; — bl. Varsavia, 
ià. en un acte, Roms, th. Quirino. — Nous n'avons pas compris dans cette 
liste un certain nombre de petits ouvrages exécutés soi! par des amateurs, 
soit par des enfants de diverses écoles. Mais il y faut ajouter plusieurs ora- 
torios, dont le nombre augmente chaque jour en Italie depuis les exploits de 
don Lorenzo Perosi. Voici ceux qui ont été exécutés pubUquement : i. Sanc- 
tus Petrus, du P. Ludovico Hartmann, Rome, église de San Carlo al Corso ; — 
2. Maria desolala, de M. Nardelli, Naples, th. Bellini; — 3. L'Enlrata di Crislo 
in Gerusalemme, de don Lorenzo Perosi, Milan, salon Perosi; -■ 4. Im Strage 
degli Innocenli, de don Lorenzo Perosi, id., id.; — 3. Il Cantico dei Cantici, de 
M. Italo Montemezzi, Milan, Conservatoire; — 6. La Samaritana, de M. R. 
Leporetli, Empoli, th. Salvini. 

— Le Cyrano de Bergerac de M. Edmond Rostand est-il destiné à se trans- 
former au profit de la scone lyrique? Voici qu'on annonce d'Italie que 
M. Giacomo Puccini, l'auteur de la Bohème et de la Tosca, travaille à un opéra 
dont le livret est tiré de ce joli chef-d'œuvre, sans qu'on nous fasse d'ailleurs 
connaître encore le nom de l'auteur de ce livret. Mais on ajoute déjà, ce qui 
est peut-être prématuré, que l'ouvrage sera représenté au théâtre San Carlo 
de Naples pendant la saison de 1901-1902, et que le rôle de Cyrano sera tenu 
par le fameux ténor De Lucia. 

— Tandis que Milan regorge de théâtres lyriques, Rome, la capitale du 
royaume, n'en a pas un seul en cette saison de carnaval, si fameuse tradition- 
nellement sous ce rapport par toute l'Italie. Le théâtre Argentina reste fermé : 
au théâtre Gostanzi agit une compagnie d'opérette; au théâtre Adriano la 
compagnie dramatique de Giovanni Emanuel; le théâtre Valle est occupé par 
la troupe dite « Maison de Goldoni », récemment organisée par M. Novelli : 
au théâtre dramatique national on trouve une compagnie d'opérettes-féeries; 
au théâtre Quifino, encore opérette, avec ballet; au théâtre Nuovo, toujours 
opérette, cette fois en dialecte romanesque. Cependant le public romain ne 
sera pas complètement privé d'opéra pendant toute cette saison, et une troupe 
lyrique va venir le 17 janvier remplacer au théâtre Gostanzi la troupe d'opé- 
rette qui semblerait devoir se perdre sur cette vaste scène. La nouvelle troupe 
est composée des artistes dont voici les noms : MM. Luigi Alvarez, Amedeo 
Bassi, Alessandro Bonci. Giuseppe Cremona, Ferruccio Corradetti, Francesco 
Daddi, Gostantino Nicolay, Arturo Pessima, Luigi Poggi, et M™^ Bice Adami, 
Maria Barrientos, Gemma Bellincioni et Gelestina Boninsegna. Le cartellone 
annonce deux œuvres inédites. D'abord le Maschere, de M. Mascagni, dont. 
on le sait aujourd'hui, la première représentation aura lieu le même soir sur 
Tieu/' théâtres à la fois, l'auteur faisant au public romain l'inappréciable hon- 
neur de venir diriger en personne celle du Gostanzi. Le second ouvrage nou- 
veau est Lorensa, dont M. Mascheroni a écrit la musique sur un livret de 
M. Luigi lUica, et qui sera aussi dirigée par l'auteur. Ou compte sur un 
double succès. Souhaitons-le. La saison, commencée le 17 janvier, durera un 
peu moins de trois mois, jusqu'au 10 avril. 

— Le métier do chanteur n'est décidément pas désagréable, au moins pour 
quelques-uns, et sous ce rapport le vingtième siècle ne parait pas devoir 
s'éloigner des traditions du dix-neuvième. Veut-on savoir ce que gagnent 
quelques-uns des artistes engagés par M. Maurice Grau pour la saison du 
Metropolitan Opéra House de New-York? Un de nos confrères de l'étranger 
va nous l'apprendre. M. Jean deReszké, l'étoile lumineuse de la compagnie, 
recevra par soirée 2.450 dollars, soit 12.500 francs, quarante représentations 
lui étant assurées, de sorte que cette campagne de deux mois lui rapportera 
tout juste un demi-million. A ce prix-là on peut affronter pendant quelques 
jours le mal de mer, si tant est qu'on y soit sensible. M""' Nellie Melba, qui 
sera la Juliette de ce Roméo, recevra 1.200 dollars par soirée, M"": Teruina 
1.000 dollars; quant à M'"" Lillian Nordica, elle aura 60.000 dollars, c'est-à- 
dire 300.000 francs pour la saison entière. Côté des hommes, M. Van Dyck 
1.000 dollars par soirée, M. Edouard de Reszké 700 dollars, M. Scotli, bary- 
ton, 500 dollars. Nous ne parlerons pas du menu fretin, qui devra se con- 
tenter de quelques malheureux milliers de dollars pour la saison. Par com- 
pensation en faveur de M. Grau, il faut remarquer que la moindre loge pour 
le Metropolitan se paie 100 dollars par représentation. A ce prix-là, on peut 
faire les choses convenablement. 

— Un télégramme de New-York annonce que M. Edouard Strauss, de 
Vienne, qui était en train de faire avec son orchestre une tournée â travers 
les Etats-Unis, est tombé malade à Albuquerque (Nouveau Mexique) et que 
son état inspire de vives inquiétudes. Le dernier des fils du premier Johann 
Strauss est âgé de 70 ans. 

— Un tournoi artistique va avoir lieu prochainement à Chicago, que les 
Américains nomment Porcopolis et qui est en elfet plus connu par la bête 
chère à saint Antoine de Padoue que par ses artistes. L'aldermanCoughlan, de 
Chicago, et l'aldermau Bridges, de New- York, se sont provoqués mutuellement ; 
ils doivent chacun composer une ballade, paroles et musique, et la chanter 
en personne devant un jury fort nombreux convoqué dans un rausic hall de 



Chicago. Les deux ballades sont prêtes ; le trouvère de Chicago a intitulé la 
sienne « Chère lune d'amour », et celui de New-York nomme sa ballade 
« Doux soleil d'amour ». La Wartbourg, autrement ditlemusic hall, "est déjà 
louée : les invitations ont été adressées au landgrave, c'est-à-dire au président 
du jury et à sa cour ; on n'attend plus à Chicago que le ménestrel de New- 
York pour prononcer les mots sacramentels: n Wolfram von Eschenbach, à 
toi de commencer ! » Et nous allons voir qui l'emportera de la lune ou du 
soleil. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

En présence do la déchéance encourue par la société concessionnaire du 
Cirque des Champs-Elysées, le conseil municipal va, dans une de ses pro- 
chaines séances, s'occuper de la question de savoir s'il y a lieu de rendre à 
la promenade publique l'emplacement enlaidi par les constructions inachevées 
ou d'accepter une des nombreuses demandes de concession nouvelle présen- 
tées par des impresarii se déclarant prêts à achever les travaux. Voici les 
principales demandes en concession : 

M. Leoncavallo donnerait un théâtre d'opéra international avec le concours 
d'éditeurs allemands et italiens. 

M. de Meyréna donnerait en été des ballets avec attractions, les dimanches 
d'hiver des concerts, et pendant la mauvaise saison des représentations avec 
troupes d'opéra étrangères et ballets. 

M. Aimeras désire réédifier le palais des Illusions qu'il a organisé à l'Ex- 
position de 1900, avec salles annexes pour auditions musicales, conféren- 
ces, etc. 

M. Artigues construirait un théâtre international avec promenoir, établis- 
sement de thé, concert et causerie-conférence. 

M. le comte de Dion maintiendrait la destination du cirque, concert, spec- 
tacle. 

M. Perret et ses fils édifieraient une maison des artistes. M. Georges Bois 
a également l'intention d'édifier une maison des artistes. 

MM. Dorval et Auhert donneraient aux bâtiments la destination de cirque- 
théâtre, concert-spectacle équestre. 

M. Fouquiau ferait un cirque-théâtre. 

M. Maurice Magnier créerait un cirque spectacle-concert. 

La troisième commission a pris les décisions ci-après, que M. René Piault 
soutiendra à la tribune : 

Afin d'obtenir des garanties financières, il sera demandé à tous les candidats s'ils accep- 
teraient de verser à titre de dépôt 100.000 francs à la première réquisition, une somme 
complémentaire de 200.000 francs avant la signature de l'acte de concession, étant entendu 
que 250.000 francs seront restitués aussitôt après la réception des travaux, et que le surplus 
constituerait le cautionnement de 50.000 francs prévu par le cahier des charges. 

Il sera procédé en l'étude de M" Delorme, notaire, à l'adjudication au bail du cirque 
des Champs-Elysées sur les bases du cahier des charges précité, entre les concurrents qui 
en auront accepté les conditions et versé, au préalable, le cautionnement de 300.000 francs 
stipulé. 

Cette adjudication aura lieu sur la mise à pi'ix de 50.000 francs de loyer annuel. 

Dans le cas où l'adjudication, qui aura lieu an mois de janvier 1901, ne donnerait pas 
de résultat, l'administration est invitée à prendre les mesures nécessaires pour obtenir la 
démohtion immédiate des constructions existantes. 

— Du Gaulois: « Il est inexact que M. Malherbe, comme il avait été dit, 
songe à réunir une collection de photographies et d'autographes d'artistes 
lyriques. L'aimable bibliothécaire de l'Opéra caresse d'autres projets beau- 
coup plus intéressants. Il se propose d'organiser, dans la galerie de la 
bibliothèque, une série d'expositions d'actualité rétrospective. Quand on 
fêtera, par e.xemple, la millième représentation d'un opéra, quand on remon- 
tera quelque œuvre très ancienne et très oubliée; ou encore quand on aura 
à déplorer la mort d'un artiste ayant, de son vivant, jeté un certain éclat sur 
l'Académie nationale de musique, M. Malherbe recherchera tous les docu- 
ments relatifs à ces pièces ou à cet artiste, et en formera une exposition qui 
ne manquera pas d'intérêt. Ce n'est pas tout: bientôt la galerie de la biblio- 
thèque sera ouverte le soir et accessible aux spectateurs de l'Opéra, qui pour- 
ront ainsi, pendant les entr'actes, venir se documenter sur l'histoire du 
théâtre et faire connaissance avec cette partie de l'Académie de musique que 
le public connaît si peu. M. Malherbe espère, par ce moyen, attirer quelques 
legs à la bibliothèque de l'Opéra. Pourquoi pas, après tout, puis qu'elle vient 
déjà d'en recevoir un? Le fils de Tamburini lui a légué récemment, en ell'et, 
une pendule et une médaille qu'il tenait de son père, lequel eut l'occasion 
de chanter à l'Opéra dans quelques soirées de bienfaisance. Ce premier legs 
est un commencement. » 

— Voilà bien des mois que le Ménestrel a trahi le secret du traité passé 
par M. Gailhard avec les héritiers de Wagner pour les représentations de 
la tétralogie. Le trop méridional directeur fulmina alors et jura ses grands 
dieux qu'il n'en était rien — on n'a jamais bien su pourquoi. Mais aujour- 
d'hui tous les journaux exposent complaisamment son programme wagné>- 
rien, et il ne proteste plus. Ls Ménestrel, une fois de plus, avait donc dit toute 
la vérité. 

— A l'Opéra nous avons eu mercredi, dans les Huguenots, les débiits très 
remarqués de M. Grosse, qui tenait le rôle de Saint-Bris. M. Grosse est le fils 
de l'ancienne basse de l'Opéra, qui mourut subitement il y a quelques mois. 
Le débutant a beaucoup des belles qualités qui distinguaient son père et le 
public lui a fait un accueil chaleureux. 

— Après quelques jours de repos passés dans le Midi, M. Albert Carré est 
de retour à Paris. Il s'était arrêté à Arles pour B'yilD"CTnni5fffSÏ"siJf'~ilffraVfe'"et 
aller saluer à Maillaume le grand poète Mistral, qui a fait espérer à M. Carré 



46 



LE MÉNESTREL 



sa venue à Paris pour la reprise de cette œuvre. Eaûn, pour ses élrennes, 
M. Albert Carré a trouvé eu rentrant à Paris sa nomination au grade de chef 
de bataillon dans l'armée territoriale, et l'excellent patriote a déclaré que 
rien ne pouvait lui faire plus de plaisir. 

— Heureux débuts à l'Clpéra-Comique du jeune ténor Gautier, qui appar- 
tenait il y a quelques années à l'Académie toulousaine de musique, où il 
chanta Sigurd. Sa voix est jeune et généreuse et il pourra évidemment rendre 
à M. Albert Carré les meilleurs services. C'est dans Lakmé qu'il a paru, avec 
d'excellents partenaires comme M"" Landouzy et M. Vieuille. Très bonne 
soirée. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à FOpéra-Comique : en matinée, la 
Basoche, les ^'oces de Jeannette : le soir, Manon. 

— La matinée annuelle que l'Opéra-Comique donne au bénéfice de la 
caisse des retraites du personnel du théâtre aura lieu cette année le jeudi 
31 janvier et comprendra la première et unique audition de l'Intermezso, de 
Henri Heine, avec musique de M. Gaston Lemaire, interprété par les artistes, 
les chœurs et l'orchestre de l'Opéra-Comique. Le prix des places pour les 
baignoires, les loges de balcon, les fauteuils d'orchestre et de balcon, a été 
fixé à '20 francs. Les autres places sont au même tarif que d'habitude. Le 
bureau de location est dès aujourd'hui ouvert à l'Opéra-Comique (entrée rue 
Marivaux). 

— M. Maurice Grau, l'habile manager, que ses grandes affaires d'Amérique 
occupent suffisamment, a résolu de prendre désormais un peu de repos pen- 
dant la saison d'été. Il a donc résigné ses fonctions de directeur du théâtre 
Covent-Garden de Londres. La commandite, fort embarrassée, s'est aussitôt 
tournée du coté de M. Galabrési, le directeur si expérimenté qui donna tant 
de lustre au théâtre de la Monnaie de Bruxelles. Il en fut fort flatté, mais, 
après quelques hésitations, il objecta son grand âge et mit en avant son désir 
de jouir en paix d'une retraite bien méritée. C'est alors qu'on eut l'idée de 
s'adresser à M. André Messager, l'artiste ardent et jeune qui semblait devoir 
donner le mieux une nouvelle impulsion à la vieille entreprise anglaise. Avec 
l'autorisation de M. Albert Carré, qui lui accorde pour cela le congé néces- 
saire, M. Messager a accepté de se dévouer à l'œuvre qu'on lui proposait. 
Espérons donc voir revenir avec lui en Angleterre les beaux jours de la musi- 
que française qu'on y a vraiment trop négligée depuis quelques années. 

— Mardi prochain, à 8 heures et demie du soir, salle Pleyel, reprise des 
séances de l'excellent quatuor Edouard Nadaud. Programme entièrement 
consacré aux œuvres de M. Théodore Dubois : Suite miniature (petit or- 
chestre); Sonate piano et violon (MM. Diémer et Nadaud); Deux pièces eu 
forme canonique ; 2= concerto de piano (M. Diémer); 2« suite pour instruments 
à vent. 

— Yvette Guilbert, qu'une maladie cruelle éloigna longtemps de la scène, 
y va reparaître avec tout un nouveau programme d'art. Elle abandonne ses 
anciennes chansons, d'un goût si contestable, pour devenir la prêtresse des 
œuvres de Baudelaire, mises en musique par RoUinat. Elle a dû commencer 
vendredi dernier sa nouvelle entreprise à la Bodinière. Cette première 
séance sera suivie de cinq autres, avec conférences de M. Arsène Alexandre 
qui parlera des « Chansons joyeuses et macabres ». M. RoUinat a quitté sa 
retraite de la Creuse pour venir assister à ces séances. 

— De Marseille on nous télégraphie l'immense succès remporté par la Cen- 
drillon de Massenet et Henri Gain. Quatre à ciuq rappels après chaque acte. 
Mise en scène merveilleuse ; interprétation de premier ordre avec M°"^= Da- 
vray (Cendrillon), Marie Boyer (prince Charmant), Wanda (la Fée), Gérald 
(Mme de la Haltière), MM. Desmet (Pandolfe) et P.ossel (le Roi). Les direc- 
teurs Lan et Dalbert sont félicités par la presse entière. 



— M"'° Dory Burmeister-Petersen, la distinguée pianiste, donnera le lundi 
21 janvier un concert à la Salle Erard. 

NÉCROLOGIE 

En la personne du grand-duc Charles-Alexandre de Saxe-Weimar, qui 
vient de succomber dans sa 83'= année, l'art musical allemand a perdu un de 
ses plus grands protecteurs. Né en 1818, le grand-duc avait pu, dans sa 
prime jeunesse, admirer les derniers reflets de la grande époque de son petit 
pays, qui s'était terminée avec la mort de Gœthe, en 1832. Il était un des 
derniers survivants qui avaient connu le grand poète allemand, et il pouvait 
se vanter qu'à sa naissance Gœthe lui ait dédié un poème intitulé les Arts. 
Le vers du poète : « Son premier regard tombe sur notre cercle », que les 
muses adressent au prince nouveau-né, était comme une vaticination; dès 
qu'il eut atteint l'âge d'homme, le prince devint en ell'et l'ami et le protecteur 
de tous les arts. Favorisé par l'indépendance, le bien-être, la vie et l'admi- 
nistration économiques dont jouissaient jusqu'en 1870 les petits états alle- 
mands, le grand-duc a pu largement cultiver la littérature et les arts et leur 
donner dans sa petite capitale un asile qu'ils n'ont pas trouvé à cette époque 
dans mainte grande ville d'Allemagne. Nous devons nous borner ici à une 
brève mention des mérites qui assurent au prince disparu une place marquée 
dans l'histoire de l'art musical. C'est lui qui a su, en 184'ï, attacher Liszt à 
sa cour et à son théâtre; pendant les deux lustres où ce grand artiste, alors 
à son apogée comme compositeur et comme exécutant, se trouva à la tête 
des concerts et des représentations lyriques de Weimar, la petite ville des 
bords do l'Ilm fut en efl'et un grand centre pour l'art musical allemand. 
Hector Berlioz, Peter Cornélius, Joachim Rafl', Hans de Bûlow, Charles 
Tausig, Joseph .Joachim et beaucoup d'autres musiciens se sont alors rendus 
à Weimar et y ont même séjourné. C'est aussi à V/eimar que Liszt a pu 
arriver, en I8S0, à la première représentation de Lohengrin, dont l'auteur 
était alors un pauvre exilé politique, et, ce qui est vraiment caractéristique, 
exilé par un cousin même du grand-duc, par le roi de Saxe, chef de la ligne 
cadette de cette maison de Saxe à laquelle le grand-duc appartenait lui-même 
comme chef de la ligue aînée. Richard Wagner a royalement payé cette 
hospitalité; grâce à son Tannhiimer, la fam.euse Wartbourg, dont l'admirable 
restauration avait préoccupé le grand-duc dès sa dix-septième année, est 
aujourd'hui familière au monde entier. Et Liszt a remercié le prince en cé- 
lébrant dans sa Sainte-Elisabeth une princesse qui a illustré le pays du grand- 
duc et dont le souvenir s'impose aux visiteurs de la Wartbourg. Après le 
départ de Liszt toute cette splendeur artistique s'est vite évanouie; mais 
après la mort de l'artiste, son protecteur lui a une fois de plus témoigné sa 
reconnaissance; le Musée-Liszt est aujourd'hui installé dans la maison même 
où le souverain avait offert l'hospitalité au musicien hongrois. Le grand-duc 
Charles-Alexandre semble donc s'être vraiment rendu digne d'une statue, 
qu'on pourra placer à coté de celle de son grand-père Charles-Auguste, l'ami 
de Gœthe. Bn. 

— Cette semaine est mort, à l'âge de 62 ans, un excellent artiste, le dan- 
seur Alfred de Soria, mime très intelligent, qui appartenait à l'Opéra depuis 
environ vingt-cinq ans. Soria, arrivant d'Italie, avait commencé sa carrière 
parisienne en 1874, au Chàtelet, pendant la courte campagne d'Opéra- 
Populaire qui se fit alors à ce théâtre. Il se montra avec succès dans les di- 
vertissements de la Belle au bois dormant de Litolff, des Parias d'Edmond 
Membrée, et de la reprise des Amours du Diable de Grisar. C'est après la dé- 
bâcle de rOpéra-Populaire qu'il fut engagé à l'Opéra, qu'il ne quitta plus 
depuis lors. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 



Pour paraître prochainement AU MÉNESTREL (tirage limité) 

LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 

— DOCUMENTS HISTORIQUES &, ADMINISTRATIFS — 

Recueillis , établis ou rédigés 

PAR 

c: or^r^TT-A-ivr of» i e: i=t rt e: 

Sous-chef du Secrétariat, lauréat de l'Institut. 
Un fort volume 1x1-4:'' carré de 106 pages, pnlblié par l'Imprimerie nationale. 

DOCUMENTS HISTORIQUES 

I L'École royale de chant, 1784-1798; — II. L'École royale dramatique, 1780-1789; — III. La musique et l'Ecole de la garde nationale, 1789-1790; 
IV. L'Institut national de musique, 1793-1795; — V. Le Conservatoire, 1793-1815; — VL L'Ecole royale de musique, 1816-1822. 

DOCUMENTS ADMINISTRATIFS 
YII. Actes organiques : règlements, arrêtés, rapports concernant l'enseignement; projets de réorganisation;— VIII. Conseils d'enseignement et comités d'e.xamens, 
arrêtés, états périodiques, liste alphabétique; — IX. Personnel administratif et enseignant, 1795-1900, états périodiques, liste alphabétique; —X. Exercices des 
élèves : notice historique, programmes 1802-1900; — XI. Palmarès des concours, liste des professeurs et lauréats par branches d'études, morceaux de concours; 
dictionnaire des lauréats (6.090 notices biographiques); statistiques, élèves, aspirants, classes, concours, répartition des lauréats par lieux d origine ; 
— XII. Distributions des prix; discours 1797-1804; programmes des concerts 1797-1900; — XIII. Budgets : crédits, dépenses; — XIV. Legs et donations en 
faveur des élèves; — XV. Écoles de musique des départements. — Tables chronologique, analytique et des noms. 
Prix en souscription, jusqu'au 25 janvier : 30 francs, net. 
Adresser les demandes AU MÉNESTREL, HEUGEL ET C'-, i bis, rue Vivienne, à Paris. 



. — {Encre Lorilleni)- 



3643. - 67- mM — Ri" 3. 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanche 20 Janvier 1901. 



VU. 



(Les Bureaux, a"", rue Vivieime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 

MÉNESTRE 




lie llaméfo : ff. 30 



MUSIQUE ET THE^TI^ES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie Hamépo : îf. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 6w, me Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul: 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMÎIIIEE-TESTE 



1. Peintres mi^lomanes (11" article) : Lithographies musicales, Raymond Bouyeu. — 11. Le 
théâtre et les spectacles à l'Exposition (15" article) : la rue de Paris, Arthur Pougin. 
— 111. Ethnographie musicale, notes prises à l'Exposition (li° article) ; la musique 
chinoise et indo- chinoise, Julien Tiersot. — IV. Revue des grands concerts. — 
V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

PRELUDIO PATETICO 

de Théodore Dubois. — Suivra immédiatement : la Romdika, souvenir de 
Smyrne, de Théodore Lack. 

MUSIQUE DE CHANT 

Nous publierons dimanche procliain, pour nos abonnés à la musique de chant : 
Au bord de l'eau, n° 3 des Vaines tendresses, nouvelles mélodies de Théodore 
Dubois, poésies de Sully- Prudhomme. — Suivra immédiatement : Complainte 
de saint Nicolas, harmonisée par A. Périlhoc. 



PEINTRES MÉLOMANES 



XI 

LITHOGRAPHIES MUSICALES 

à M. Germain Hédiard. 

— Et la Fée des Alpes? insista la voi.x jeune, quand le Faust de 
Goethe, idéalement traduit par Schumann, eut déployé son intime 
et haute éloquence, si différente du pittoresque poignant de 
Berlioz! Notre ami s'exécuta, de par sa bonne grâce habituelle. 
Et pendant quelques minutes trop brèves, dans le sourire om- 
breux des lumières, les Ans staccati subtils et les courbes ondu- 
leuses de Schumann firent passer devant les yeux songeurs 
l'arc-en-ciel alpestre oîi glisse une blancheur divine... Sous les 
doigts précis et veloutés de l'interprète, le froid piano semblait 
se colorer des suggestives harmonies de la harpe, de la clari- 
nette et des violons purs. C'était évocateur et charmant. Schu- 
mann devenait entre nous tous comme le fil invisible d'une 
chaîne magique, et « autour du piano » nous étions penchés 
attentifs avec le sourire silencieux des enfants jouant au furet. 
On applaudit Schumann et l'interprète : et sur l'accompagne- 
ment de la grêle capiteuse des bravos, le docte amateur, avocat 
improvisé de Fantin-Latour, se tournant vers l'une des plus fer- 
ventes, ajouta : 

— Quelle grâce dans cet art! Quand vous alliez au vernissage 
des Champs-Elysées, accordiez-vous une pause à la section de 
lithographie? 



... Pour toute réponse, un rire interrogateur semblait récla- 
mer la transition... 

— Moi, jamais! dit un jeune homme très correct. Ma devise, à 
ce propos, est celle d'un salonnier bien parisien : «. Ici l'on gravi; 
filons! » 

— 11 n'y a personne dans ces salles, donc il n'y a rien d'inté- 
ressant à voir, conclut malicieusement la blonde admiratrice de 
Schumann. Et puis, dans ce désert, on craint de se compromettre... 

— Si j'osais. Madame, je vous dirais que vous semblez donner 
raison à l'exclamation de Jacques-Louis David, mal à son aise 
parmi les révolutions artistiques, et déclarant du haut de son exil 
que le goût des arts est, en France, « un goût factice... » Dans 
ces retraites méprisées gisent des trésors. Et combien de plai- 
sirs permis qui nous échappent par notre faute! La vie est 
courte... Bref, un artiste se mire surtout dans son œuvre : et 
pour compléter le portrait du peintre qui nous occupe ce soir, 
une pareille visite était nécessaire quand il exposait encore! Chez 
Fantin-Latour, le pastelliste et le lithographe complètent le 
peintre. Ce portraitiste est un poète. De la pénombre idéale ou 
familière, toujours poétique, s'exhale tout le parfum, tout le 
secret d'un moi; quelle meilleure Égérie que la Sincérité? Vous 
remarquiez, chaque printemps, ses toiles, qui sont des rêves 
délicieux : l'exécution même, légère et poudroyante, est le lan- 
gage naturel du songe; Fantin-Latour a réalisé le vrai pkin- 
air des scènes magiques. Ses tableaux retiennent la fleur mysté- 
rieusement veloutée de ses pastels; ses pastels annoncent 
l'enveloppe savamment mystérieuse de ses lithographies. C'est 
toujours la « musique peinte ». Et Gustave Moreau n'est pas le 
seul héritier direct d'Eugène Delacroix, dont les Faust outrepas- 
saient l'image que le penseur allemand s'était formée de- son 
œuvre! Avant de poursuivre, je vais'prier notre hôte d'ouvrir, 
sous vos yeux ce grand carton vert où le catalogue modèle, 
dressé par M. Hédiard, permet de rétablir la filiation de ces 
pièces magiques. 

— Les lithographies musicales ! Plaise aux dieux du ciel de l'Art 
que M. Bracquemond ne puisse nous entendre, car, s'il admire 
l'œuvre en connaisseur, il ne peut souffrir cette alliance de mots 
qui la désigne ! 

— Les mots sont peu de chose ; mais, en art, nulle description 
ne prévaut sur une impression fraîche. L'œuvre est comme une 
physionomie : il faut la voir. Rien qu'en regardant les « images », 
Mesdames, votre jugement sera fixé sur le collaborateur des 
musiciens! Tenez: N" L — Tannhàuser, i'' acte, Fantin, IS62. Le 
rêve obsédant, loin du théâtre. Est-ce assez frappant, ce début? 
Et quelle plus sûre critique d'art que la remarque de cette 
marge ? Auprès des mélodieux tourments du Vénusberg, l'Amour 
désarmé, l'Education de l'Amour, les Brodeuses, les mythologies d'un 
Fragonard sentimental et la discrète intimité : c'est-à-dire, en 
germe, toute l'inspiration du peintre-lithographe. Je continue. 



18 



LE MÉNESTREL 



Cinquième planche ; -4 la mémoire de Mobeii Schumann, Il , 18, i9 
août 1873 : à cent vingt lieues du Festival de Bonn en l'honneur 
de son poète favori, le peinlre mélomane par excellence rêve 
cette composition virginale et qui est le premier de ses Ifom- 
mages : sur un tombeau, des fleurs qu'apporte une ombre fémi- 
nine, debout, demi-nue, si chaste ! Jamais le peintre, qui a été 
« fou de Tassaert », ne verse dans l'élégie « qui nous inonde » ; 
mais Schumann, son inspirateur, lui suggère le sentiment loyal 
qui dévêt pudiquement sa Muse. N'est-ce pas le musicien qui 
soutenait qu'à certaines époques une famille d'esprits parents 
domine? Et la Fée des Alpes de Fantin-Tiatour apparaît, preuve 
flottante de ces royautés tacites... Septième planche : L'Anni- 
versaire: en marge, Souvenir du S décembre 4815. La voilà, cette 
omnipotence du souvenir qui est le plus e.xquis des bienfaits de 
l'art et de l'amour ! Cette simple date évoque le dimanche d'au- 
tomne où les bravos vengeurs du concert Colonne accueillaient 
le Roméo et Julietle d'un Hector Berlioz mort sans gloire. Et 
aussitôt, transition délicate entre les figures de rêve et les por- 
traits groupés, cet hommage plastique se composait sous le front 
du peintre : les créations féminines du musicien se donnant 
rendez-vous sur sa dalle funèbre... 

— Quelle délicieuse idée .' , 

— Songez que c'était en 1876, à une époque où son charme 
était un act-e de courage. Le compatriote de Berlioz et de Sten- 
dhal l'exposait l'année suivante. Et ce n'est pas toutl Huitième 
planche : voici la Scène première de Rheingold ; en bas, une dédi- 
cace : A Monsieur A. Lascoiuc, Souvenir de Bayreuth. Cette fois, le 
peintre a fait, comme Ulysse, un beau voyage : du 13 au 17 
août 1876, sur la colline sainte, la féerie épique de l'Anneau du 
Niebelung enthousiasma ses oreilles et ses yeux. Journées inou- 
bliables pour l'heureux pèlerin de l'intelligence., découvrant un 
art nouveau dans son cadre, une prestigieuse synthèse renou- 
velée des anciens jours, — poésie, chant et lumière I C'est un 
assez brillant cours d'esthétique. Mais comparez vite, par la 
pensée, le Rheingold de Fantin-Latour avec le décor où les belles 
moqueuses glissent leur blancheur bleue dans l'eau profonde, 
afin de comprendre la différence essentielle qui sépare le théâtre 
agissant de la planche immuable. Point d'illustration banale, ni 
de peinture littéraire ! Où la musique finit, la peinture com- 
mence ... Et la Scène finale de Rheingold est si fortement pensée qu'elle 
semble aux amateurs une esquisse de îiubens. L'œuvre entier 
compte aujourd'hui près de 140 planches, où l'inspiration musi- 
cale est prépondérante : « esquisses de peintre », ces lithographies 
ont tout l'attrait d'un dessin tiré à plusieurs exemplaires. Où la 
peinture finit, la musique recommence : je veux dire maintenant 
que l'hiver, dans le désespoir des jours courts, le peintre aban- 
donne tôt sa riche palette pour dessiner sur la pierre d'après les 
mélodieux souvenirs de ses quatre maîtres aimés. Rossini même 
ne l'effraie point, car il est libre. Qu'il traduise les Mélodies syl- 
phides de Robert Schumann ou la virgilienne tendresse des 
Troyens, les sombres douleurs de Manfred ou l'essor angélique 
de Lohengrin, ses négligences mêmes deviennent un témoignage 
hautain de sa volonté. Feuilletons encore: l'épisode païen d'Hélène 
est une « scène de Gœthe » que Schumann n'a point musiquée 
dans son Faust. Et quel joli romantisme dans ce Poème d'amour 
de Johannès Brahms, où le couple fervent s'enivre d'omljrage I 
L'Etoile du Soir pointe, mélancolique. Regardez, voici Béatrice et 
Bénédicl : et comme, à cette vue, nous sommes encore sous le 
baiser mystérieux de ce divin duo-nocturne où les jeunes filles 
murmurent enlacées leurs confidences pures à la nuit qui trem- 
ble ! Décor et mélodie se commentent et se pénètrent.; le ros- 
signol ou la flûte jette sa note « diamantée » ; le peintre ajoute 
à notre amour pour le musicien, en formulant notre vision fris- 
sonnante. 

Et lu luoe glissait sur la cime des tormus, 

soupire, avec un poète mort jeune (1), votre rêve qui se réalise. 
Parmi nos mélomanes du crayon, nul autre ne suggère cette poésie 
toute personnelle. Petit-flls de Prud'hon, VAriel de Schumann 

(1 1 Emmanuel Signoret, qui vient de moarir subitement à vingt-huit ans. 



s'incarne vaporeusement dans une lueur. Oui, Fantin-Latour 
excelle dans les gris profonds. Sa main est légère, comme son 
rêve. Elle chante... 

— L'admiration vous rend hardi ! 

— L'admiration est sœur de l'amour. Madame ! — Wagner ou 
Berlioz, Tannhàuser ou Sara^la-Baigneuse. — toujours la même ro- 
mantique impression complexe, un peu trouble parfois, de cré- 
puscule musical et pittoresque. Fantin nous fait mieux aimer les 
compositeurs qu'il adore. Ses admirations rappellent les amours 
éloquentes des adolescents qui nous tracent un idéal et vague 
portrait de leur idole. Le peintre mélomane illustre les magna- 
nimes et passionnés artisans des sonorités, comme son initiateur 
Eugène Delacroix illustrait Shakespeare et Gœthe, Hamlet et 
Faust. L'amour naît inventif. Et les deux plus beaux minnesinger 
du siècle de Victor Hugo trouvent en lui leur commentateur d'au- 
tant plus inspiré qu'il n'est pas musicien lui-même, qu'au fond 
de sa pensée toute chaude des vivants souvenirs rien ne vient 
refroidir l'illusion de la imémoire. Mais lorsque l'enchantement 
musical se déclare ainsi, le peintre est frère du musicien ; et si 
comprendre c'est égaler, l'artiste qui a voué tout son cœur à la 
traduction visible des divines sonorités fugaces est deux fois nn 
enviable artiste. Écrire un pareO journal de concert n'est pas le- 
fait du profane... 

Sur ce mot, qui traduisait à souhait notre émotion, ne fallait-il 
pas songer au départ ? Tout passe, musique et compagnie douce ;, 
et, ce soir-là, les oreilles charmées non moins que les yeux, nous 
nous séparâmes lentement, sous la neige. 

(A suivre.) Raymond Bouyer. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVBB SELLE DE 1900 

(Suite.) 



LA RUE DE PARIS 

Le Théâtre Lo'ie Fulkret M'"' Soda Yacco. — Parlons im pou de cette 
étoanante Sada Yacco, qui a surpris, ému et charmé les Parisiens 
pendant plusieurs mois, et dont le succès a été le plus éclatant et le 
plus soutenu qu'on ait pu constater parmi tous les spectacles de l'Expo- 
sition. 

La venue de plusieurs artistes étrangères nous avait déjà prouvé qu'on 
pouvait rencontrer, ailleurs qu'en France et en Italie, de grandes comé- 
diennes, et que M""' Sarah Bernhardt et M""= Éleonora Duse avaient, 
dans d'autres pays, des rivales et des émules dignes de se mesurer avec 
elles. Les représentations dounées successivement à Paris par l'Espa- 
gnole M™^ Maria Guerrero, par l'Allemande M""' Agnès Sonna, par la 
Hongroise M""^ Marie Barkany, par la Danoise M"" Charlotte Viehe, 
nous ont édifiés à cet égard. Mais ce dont nul ne se doutait assurément, 
c'est qu'il existait là-bas, tout là-bas, au fond de cet Extrême-Orient 
encore si peu connu quoique déjà bien e.Tploré, une actrice capable de 
rivaliser en son genre avec ce que nous connaissons de plus parfait, 
capable de nous procm'er, dans une langue absolument ignorée de tous, 
avec un art différent du nôtre, des émotions aussi intenses, aussi puis- 
santes, aussi poignantes, que celles que nos plus grandes artistes, et les ' 
plus célèbres, pouvaient nous communiquer. 

Cette artiste, cette comédienne si curieuse, si originale, si foncière- 
ment intéressante, c'était la Japonaise M""= Sada Yacco. Et ce qu'il y a 
de plus extraordinaire, c'est que cette actrice n'avait eu aucun modèle, 
c'est que forcément elle s'était formée elle-même, puisque jusqu'à elle 
aucune femme ne s'était montrée sm' les scènes du Japon, où, comme 
dans la Grèce antique, les rôles féminins étaient toujours tenus par de 
jeunes hommes, et que c'est grâce à son talent qu'une révolution s'était 
opérée dans les moiurs théâtrales de ce pays, l'élément féminin étant 
admis désormais à se produire en public et à prendre dans l'action 
scénique la part qui lui revient naturellement et légitimement. 

Je ne répéterai pas, à propos du théâtre japonais, les détails circons- 
tanciés que j'ai donnés à cette place il y a onze ans, lors de l'Exposition 
de 1889, détails que mon confrère M. Tiersot a reproduits d'ailleurs 
récemment, d'après les mêmes sources et précisément à l'aide des mêmes 
citations. Je ne veux m'occuper que de ce que j'ai vu cette fois, et qui 
me semble assez intéressant. 



LE MÉNESTREL 



■19 



On se rappelle que le théâtre où se montrait M'"" Sada Yacco était 
celui que s'était fait construire, à l'extrémité de la rue de Paris, miss 
Lole FuUer. la célèbre danseuse lumineuse américaine, rjui avait voulu 
lui donner en quelque sorte des « armes parlantes ». Les murs de sa 
façade, d'aspect bizarre, représentaient en effet comme d'étranges vagues 
de flammes, et partout on voyait des mascai-ons, des cabochons, des 
cariatides représentant sous toutes ses formes, dans toutes ses évolutions, 
l'image de la déesse du lieu. Du dehors on entrait tout di^ go dans la 
salle, salle en longueur et en amphithéâtre, assez étroite, pas très vaste, 
avec une galerie circulaire, et dans laquelle les spectateurs étaient 
entassés en des fauteuils d'une largeur à peine suffisante, qui ne leur 
laissaient guère la faculté d'opérer aucun mouvement. C'est qu'aussi il 
n'y avait jamais assez de places pour les amateurs qui se pressaient à 
l'entrée, et cpi'il faisait bon les retenir d'avance en location, bien que 
leur prix fût assez élevé, car il variait de deux à six francs, pour monter 
jusqu'à huit francs le vendredi, jour sélect et de gala. 

La troupe japonaise, dont les acteurs secondaires eux-mêmes ne 
paraissent pas sans mérite, nous a joué deux pièces. L'une, la Kesa, en 
deux actes et plusieurs tableaux, me fait l'effet de ce que devaient être 
il y a un siècle, sur nos théâtres de boulevard, ce qu'on appelait alors 
des mimodrames, car l'action de celle-ci est peut-être plus mimée encore 
que dialoguée. L'autre, la Ghesa et le chevalier, est aussi un drame san- 
glant, dont M"'" Judith Gautier nous a donné une traduction dans l'in- 
téressante publication qu'elle a faite avec le concours de M. Benedictus 
sous ce titre : Les musiques bizarres à l'Exposition dé 1900 (1). M°" Judith 
Gautier nous apprend que le scénario de ce drame, tel qu'il nous a été 
offert, n'est que « la réduction d'un grand dranie historique qui a trois 
cents ans de date », et que, dans l'origine, « la représentation de cette 
pièce durait deux journées ». De celle-ci nous n'avons donc guère 
qu'une sorte de squelette, d'ossature même incomplète; il en reste 
assez toutefois, et les épisodes en sont assez bien choisis pour mettre 
en relief et nous permettre d'admirer le talent étonnamment souple, 
essentielliîment varié, mais surtout pathétique jusqu'à la terreur de 
M°" Sada Yacco. 

La Kesa me parait un simple « mélo » qui n'a rien à envier à ceux 
■qu'on voyait florir chez nous naguère, sur le boulevard du Crime. Une 
bande de brigands, l'enlèvement d'une femme à main armée, un combat 
entré les ravisseurs et le défenseur de la vertu, combat dont, naturel- 
lement, celui-ci reste vainquem', rien n'y manque. L'action se complique 
ensuite jusqu'à nous montrer, par une suite d'événements, le meurtre 
involontaire de la femme qu'il aime par le héros, qui, dans l'obscurité, 

(1) Paris, OUendorff, in-8°. — A ceux qui voudraient se renseigner d'une façon précise 
sur le théâtre japonais, je signale un curieux et excellent travail publié sur ce sujet dans 
la Revue des Revues du 15 octobre 1900, par M. J. Hitomi, délégué spécial du gouvernement 
de Formose à Paris. Sans en avoir les développements, cela est aussi intéressant et plus 
curieux que le livre publié il y a une quinzaine d'années par le fameux général Tcheng- 
Ki-Tong, sur le Théâtre des Chinois. 



la frappe croyant frapper son rival, et qui, quand son erreui' lui est 
révélée, se tue sur le corps de celle qui n'est plus. 

Ce drame est le triomphe non pas de M'"' Sada Yacco, dont le rôle 
n'y est que secondaire bien quelle y soit charmante, mais de son mari, 
M. Âlojiro Kawakami, qui ne me semble pas inférieur à elle-même et 
qui y développe une incontestable puissance dramatique. Presque tout 
un acte est occupé par cette scène du meurtre suivi de suicide, scène 
entièrement mimée et d'un effet singulièrement émouvant, dont la mise 
en œuvre n'est pas sans quelque analogie avec la scène finale d'Othello. 
Morito — c'est le nom du héros — pénétre, la nuit, dans la chambre où, 
il croit couché celui qui lui a ravi sa bien-aimée, tandis que le lit est 
occupé précisément par celle-ci. Il entre, et ici, avant d'accomplir son 
crime, une sorte de combat avec lui-même, des alternatives d'indécision 
et de volonté, une anxiété terrible. Il se décide enfin, s'approche lente- 
ment du lit et, aprt'S une dernière hésitation, plonge son poignard dans 
la gorge de la victime. Il exprime alors sa joie de l'acte accompli, essuie 
le sang dont ses mains sont rougies... Mais voici qu'on entre, la chambre 
s'éclaire, Morito découvre sa terrible méprise, et sa joie féroce se change 
en désespoir. Bientôt, ne pouvant supporter l'horreur de sa situation, 
il résout de se tuer; il arrache ses vêtements, et du même poignard 
qui l'a fait assassin, il s'ouvre le ventre, puis, la mort ne venant pas 
assez vite, il se coupe la veine jugulaire. On assiste alors à son effroyable 
agonie, jusqu'à ce que, dans un spasme suprême, il tombe enfin mort 
les yeux grands ouverts, effrayant de vérité. 

On ne peut s'imaginer la puissance terrifiante que l'action donne à 
cette longue scène mimée, non avec des gestes, car il n'en fait aucun 
qui ne soit indispensable à l'action proprement dite, mais simplement 
avec les jeux étonnants de sa physionomie, avec ses regards, avec la 
contraction de ses lèvres, qui expriment toute la garame des sentiments 
divers dont il est successivement agité. Il y a là tous les éléments d'un 
art nouveau pour nous, d'un art dont nous ne connaissions ni la puis- 
sance ni la grandeur. Comme « rendu », cet art réaUste est simplement 
superbe, et celui qui le pratique de la sorte mérite la plus profonde 
estime. Il m'est avis même qu'on n'a pas été complètement juste pour 
M. Kawokami, et qu'il a été un peu trop éclipsé par sa femme, dont je 
ne veux certes pas rabaisser l'incomparable talent, mais qui a bénéficié 
peut-être un peu trop exclusivement de la sympathie qui s'attache tout 
naturellement à son sexe. J'ajoute, pour le reste, que la mise en scène 
de ce drame de Kesa est réglée avec une précision et un soin étonnam- 
ment scrupuleux, qui pourraient faire envie â quelques-uns de nos 
théâtres. L'épisode du combat de Morito contre les brigands est sous ce 
rapport bien curieux,, et l'on, dirait que leurs acteurs se trouvent tout 
â coup transformés en clo'wns, tellement leurs évolutions sont rapides 
et surprenantes, étant donnée surtout l'exiguïté de leur scène et l'espace 
singulièrement restreint dans lequel ils doivent agir. 

(A suivre.) Arthur Podgin. 



ETHNOGRAPHIE MUSICALE, NOTES PRISES A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900 (^^itc-) 



IV. — MUSIQUE CHINOISE ET INDO-CHINOISE 

J'ai pu noter sous la dictée de M. Viang la ligne mélodique entière du 
m.orceau qui forma la base essentielle du répertoire musical au Théâtre 



Indo-Chinois. Beaucoup plus net d'intonation, il fut infiniment plus 
facile à transcrire que les airs des danses japonaises; et s'il diffère par 
la forme extérieure, il est également caractéristique du style de la mu- 
sique d'Extrême-Orient. 




Ce morceau est écrit très purement dans l'échelle de la gamme de 
cinq notes sans demi-tons : Do ré mi sol la-do. Pas un si ni un fa n'y 
parait une seule fois. L'hymne chinois des Ancêtres, dans son style 
mélodique si différent, était déjà construit d'après le même principe 
(gamme ci-dessus transposée à la quinte grave, fa, etc.). L'un et l'autre 
donnent l'impression du mode majeur (ut ou fa) malgré leurs cadences 
finales sur des degrés autres que la tonique. 



Il est cependant des cas où, sans cesser d'être basées sur celte échelle 
de cinq notes, des mélodies d'Extrême-Orient donnent l'impression de 
modes différents du majeur. C'est qu'alors la tonique est placùe sur un 
degré autre que la première note de l'échelle. Déjà la précédente mélo- 
die, bien qu'établie d'une façon générale dans le ton d'ut (avec l'emploi 
constant de l'arpège de l'accord parfait do mi sol) semblait par endroits 
donner une impression plus ou moins vague de ré mineur, et, en défi- 



20 



LE MÉNKSTREL 



ailive, sa cadence finale et lit formée par les deux notes fondamentales 

de ce ton : la ce. Voici maintenant la mélodie d'une chanson populaire 

-Xhinoise que je trouve notée dans un livre anglais imprimé en 188i ( 1 ). 

Celle-ci est basée sur la gamme de ciuq notes : Sol la si ré mi-sol: mais 



les notes tonales sont manifestement la mi (tonique et dominante): et, 
chose curieuse, bien que les deux principales notes modales, do et fa 
(la tierce et la sixte) ne soient pas articulées une seule fois, l'on n'en a 
pas moins impérieusement l'impression de la mineur. 




De six mélodies chinoises notées dans le livre qui vient d'être cité 
d'une est une marche funèbre instrumentale), quatre présentent les 
mêmes particularités, la Ionique étant prise sur le second degré de 
l'échelle naturelle incomplète. Une cinquième est également mineure, 
la tonique étant prise sur le sixième degré (échelle naturelle : fa sol la 
(lo ré- fa, tonique ré, relatif mineur de la fondamentale). Une seule est 
franchement majeure. 

Ces considérations théoriques, pour arides qu'elles puissent être, 
n'en sont pas moins fort à leur place dans cette étude, et leur impor- 
tance est notable. C'est, en effet, eu multipliant les observations de cette 
sorte, que l'on pourra parvenir à dégager définitivement, et d'une ma- 
nière solide et stable, les principes généraux de la modalité. Nous ne 
connaissons guère encore que les modes européens : ceux des anciens 
grecs, ceux du moyen âge, ceux qui constituent la tonalité moderne. Il 
est bon que nous nous familiarisions de môme avec les pratiques usi- 
tées à l'autre bout du monde. 

Résumons donc aussi brièvement qu'il sera possible les principales 
données que cette étude nous a fait connaître. 

Les peuples d'Extrême-Orient (et par là nous entendons ceux dont 
nous avons étudié la musique en 1889, Javanais et Annamites, comme 
ceux qui ont fait l'objet du présent travail. Japonais, Chinois et peuples 
de nos colonies d'Indo-Chine) ont un système musical qui leur est 
projire, et dont la base fondamentale est une gamme de cinq notes, 
simplification de la gamme de sept notes en usage en Occident (2). 

Théoriquement, ils reconnaissent l'existence des deux notes complé- 
mentaires, ainsi que de tous les demi-tons intermédiaires, portant ainsi 
à douze degrés la division de l'octave, — exactement comme nous -mêmes ; 
mais tandis que nous employons sans scrupules tous ces degrés, eux, 
dans la pratique de l'art, s'en tiennent à ceux de la gamme simple, 
n'usant des autres notes que dans des circonstances très exceptionnelles, 
que nous définirons tout â l'heure. 

Cette gamme de cinq notes présente tous les caractères du majeur : 
preuve nouvelle que le majeur est le mode fondamental de toute musi- 
que, — LE Mode. 

Cependant elle se prête à recevoir des mélodies conçues dans d'autres 
modalités, la tonique pouvant être prise sur un degré de l'échelle autre 
que la fondamentale. Vu le caractère rigoureusement diatonique do 
cette musique, ces autres modes ue peuvent être mieux désignés que 
par les noms des modes grecs. C'est ainsi que la dernière mélodie notée, 
avec sa tonique la que précède à la première cadence un sol naturel, 
nous donne d'abord une impression très vive d'hypodorien ou èolien, 
tandis qu'à la cadence finale, avec la conclusion sur mi, elle se dessine 
définitivement en dorien. 

A vrai dire, les finales des mélodies d'Extrême-Orient ne sauraient 
être prises en considération pour servir de base tonale. Presque jamais 
il n'arrive que la note qui, pour notre sentiment, est tonique, soit celle 
sur laquelle s'achève le morceau. Le cas n'est guère plus fréquent pour 
la dominante. Ces finales semblent choisies de façon tout à fait arbi- 
traire : tout au moins n'ai-je pas encore pu comprendre les causes qui, 
la plupart du temps, ont pu les faire adopter. 

Nous avons dit que la gamme de cimj notes avec tierce majeure était 
l'échelle fondamentale de la musique d'Extrémc-Orient, mais que par- 
fois les autres degrés de la gamme chromatique n'étaient pas exclus. 
Cela peut être vrai pour des chants exécutés sur des instruments sus- 
ceptibles de faire entendre tous ces degrés, et surtout pour les chants 
vocaux. Rappelons-nous la musique javanaise : les instruments dont se 
compose le gamelang sont tous accordés suivant l'échelle de cinq tons; 
mais parfois, tandis que le développement musical dont l'interprétation 
leur est conliée se déroule exclusivement sur ces cinq notes, du milieu 

(I) Chinese Simic, by J. A. Van Aalst, publiilied by ordi;r of llji' Inspeclor General of 
Customs. SImi.gliaï, 188/|. 

|2) Cerlaines mélodies populaires écossaises et irlandaises sont consli'uiles dans unr 
gamme analogue; 



de l'orchestre sortent les sons d'un instrument à archet, beaucoup plus 
variés et comprenant une échelle plus riche. 

De même au Japon, où le Koto est pourtant encore accordé par cinq 
tons ; mais le Sliamissen, admettant la division de la corde eu aussi petits 
intervalles que possible fait à l'occasion entendre des demi-tons, aussi 
bien qu'il introduit des altérations qui produisent des modulations 
absolument semblables à celles de la musique européenne. C'est ainsi 
que, dans uu des derniers exemples notés de musique japonaise, nous 
avons pu constater l'emploi significatif du fa dièse et du si bémol, les 
doux premiers accidents employés chez nous. Les Japonais ne vont pas 
plus loin : du moins commencent- ils exactement comme nous avons 
commencé nous-mêmes. 

Observation importante au sujet de la gamme des Japonais : ils ont. 
avons-nous dit, la gamme de cinq tons, mais non pas majeure : mineure, 
étant basée non sur la fondamentale fa (ou do) mais STxrré (ou la). Cela 
seul suffit à modifier considérablement le caractère de leur musique et 
à lui donner, parmi les autres musiques d'Extrême-Orient, une physio- 
nomie toute particulière. 

Si bien d'accord avec nous sur tous les principes essentiels, les musi- 
ciens de ces régions lointaines ne le sont pas moins en ce que, connais- 
sant à peine le genre chromatique, ils pratiquent bien moins encore 
l'enharmonique, et notamment ignorent de la façon la plus complète le 
quart de ton, ce mythique intervalle, cet intervalle fantôme, dont tout 
le monde parle, mais que personne n'a jamais vu ni entendu. On aura 
beau aller en Chine, on ne le rencontrera pas. C'est déjà un résultat! 

Il est bien vrai que d'aucuns nous disent y avoir oui chanter des 
intervalles qui ne sont ni des tons ni des demi-tons. C'est bien possible, 
fit je me garderai d'y contredire. Car je suis bien convaincu que l'on 
chante faux en Chine et au Japon tout aussi bien qu'en France. 

(A suivre.) Julien Tiersot. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Le programme de la Société des concerts du Conservatoire s'ouvrait, 
dimanche dernier, par la symphonie en ut de Schumann, œuvre intéressante 
sans doute en certaines parties, mais singulièrement inégale. L'allégro initial 
est lourd, pâteux, sans grâce, d'une invention qu'on dirait volontiers banale, 
avec un orchestre sans cohésion et sans unité: puis tout à coup, dans l'an- 
dante, on retrouve le poète qu'était Schumann à ses heures, inspiré, plein de 
tendresse, avec des phrases et des périodes d'une expression pénéti'ante, le 
poète rêveur de la Vie d'une rose et de certains lieder pathétiques et d'un sen- 
timent si délicieux; le scherzo, très agréable, est conçu dans l'esprit de Men- 
delssohn. moins sa légèreté fluide et aérienne; c'est un badinage délicat, dont 
les violons sont l'àme et dans lequel ceux-ci ont triomphé, aux applaudis- 
sements du public. Etavec le finale, nous retombons dans la lourdeur et dans 
la presque vulgarité du premier morceau. Après la symphonie, le Conserva- 
toire nous ott'rait pour la première t'ois une œuvre, déjà connue ailleurs, de 
M. Gabriel Pierné, l'An Mil, œuvre curieuse, dans le genre descriptif, assez 
inégale aussi, mais non sans valeur et sans couleur. La première partie nous 
reporto aux craintes religieuses éprouvées par nos pères en ce symbolique 
An Mil, où ils croyaient assister à la destruction île la terre et à la disparition 
de l'humanité. Le caractère en est dramatique, avec les interventions du 
chœur, que l'on entend chanter au loin le Miserere, mais aussi un peu trop 
bruyant et compliqué plus que de raison. La seconde partie, qui nous décrit 
musicalement la fameuse fête de l'Ane, si étrange et si antireligieuse, est 
vive, amusante, piquante, réaliste, avec ses sonorités cocasses et son entrain 
endiablé. Elle me parait la meilleure des trois, et c'est pourtant celle qui a 
produit peut-être le moins d'efl'et. Le public est parfois, en vérité, un sin- 
gulier animal. Le programme se complétait avec la délicieuse symphonie 
d'Haydn, dont je n'ai plus rien à dire, sinon que le hautbois de M. Bas s'y 
est distingué d'une façon toute particulière et qu'il a valu à sou propriétaire, 
avec Je chaleureux applaudissements, deux rappels amplement mérité-. 

A. i'. 

— Concerts Colonne. — Comme pièces symphoniques de résistance, nous 
avons eu l'ouverture du Roi d'Ys, œuvre de grande sincérité, d'une belle fac- 



LE MENESTREL 



21 



ture et d'un coloris chaleureux, d'ailleurs riche d'invention mélodique et d'un 
plan clair et lumineux; nous avons eu encore les Impressions d'Italie, dont la 
troisième partie supprimée aurait été utile pour donner sa valeur à l'admi- 
rable « contemplation », Sur les cimes, un des morceaux les plus émouvants 
au point de vue passionnel, car l'auteur a su y décrire avec une vérité poi- 
gnante l'impression qu'éprouve l'être humain, brisé, anéanti et vibrant de 
bonheur, au spectacle de la nature vue à deux ou trois mille mètres de hau- 
teur. Le Divertissement sur des thèmes russes, de M. Rabaud, est une adaptation 
adroite do chansons qui ne méritaient pas toutes une parure orchestrale. 
MM. Diémer et de Lausnay ont joué avec un ensemble parfait le concerto 
en mi bémol de Mozart. Certains passages agrémentés de trilles ont été très 
remarqués. — Une revue de Berlin nous apprend que M. 'Willy Burmester a 
étésuriiommé le Paganini allemand «à cause de sa technique stupéfiante n. Cet 
artiste a obtenu un très grand succès au Chàtelet. Il possède une aisance ab- 
solue et un jeu simple et naturel quand il interprète des œuvres dépourvues 
de pose et de charlatanisme. Dans le concerto en mi majeur et dans un pré- 
lude de Bach, sa manière n'a pas été personnelle; il n'a eu ni l'originalité ni 
la puissance, et n'aurait pu rivaliser avec Joachim ou avec Ysaye pour la 
vigueur entraînante de l'accentuation rythmique. H a rendu avec un beau 
son Varia de la suite en ré, adoptant la version transposée qui n'est pas 
exempte d'une certaine emphase. Bach comprenait cette aria tout autrement 
qu'on ne le joue. Quant au thème varié de Paganini, aucune hyperbole ne 
sera déplacée pour dire ce que la virtuosité de M. Burmester a de déconcer- 
tant, d'inouï, d'excentrique, de ridicule même. Le virtuose se risque au 
milieu des harmoniques suraiguës avec une audace sans pareille, et sa justesse 
est absolue comme sa solidité; on a envie de rire en voyant avec quel sérieux 
il se comporte à travers des variations crépitantes qui agissent sur l'auditeur 
à peu près comme une giboulée de gréions qui viendrait lui meurtrir la tète, 
de haut en bas, de bas en haut, à droite, à gauche, devant, derrière, sans fin 
ni relâche. Oh! la musique est bien parfois le plus désagréable de tous les 
bruits I Lorsque Paganini fit sensation à Paris, en 1831, il eut de ces témé- 
rités folles, mais elles produisirent une impression que le tempérament do- 
minateur du célèbre virtuose sut eft'acer pour laisser subsister principalement 
celle d'un art sérieux et puissant. On disait, en parlant de son exécution : 
« Cela sonne, ironique et moqueur comme Don Juan de Byron, fantastique 
comme un conte d'Hoffmann, mélancolique et rêveur comme une poésie de 
Lamartine, sauvage et foudroyant comme une malédiction de Dante, et doux 
et délicat pourtant comme une mélodie de Schubert. » 

Amédée Boutarel. 

— Concerts Lamoureux. — C'était une tâche difficile qu'avait assumée 
M. Chevillard que de donner l'Or du Rhin, de Richard Wagner, dans son inté- 
grité. Comme la musique de Wagner ne comporte pas de chœurs, il fallait 
trouver quatorze solistes capables d'affronter toutes les difficultés que com- 
porte cette œuvre : quatre dieux, trois déesses, deux nains, trois ondines et 
deux géants; nous ne parlons pas de l'orchestre incomparable dont dispose 
M. Chevillard. Mais c'était aussi une épreuve redoutable pour le public sélect 
des Concerts Lamoureux que d'entendre sans interruption trois heures de 
musique, sans les distractions que donne l'exécution scénique; l'œil devrait 
voir le merveilleux tableau du Rhin précipitant ses ondes, les monts autour 
desquels évoluent les nuées, les sombres cavernes et les personnages extraor- 
dinaires entre lesquels se joue le drame. Au lieu de cela, le dos de M. Che- 
villard, des pupitres avec leurs accessoires, des messieurs et des dames 
habillés au goût du jour. Les paroles, il n'est pas facile de les entendre; le 
sujet, du resie, est peu intéressant et la prose de M. Ernst n'est pas attrayante. 
Malgré cela, le succès a été grand. M. Chevillard avait divisé l'œuvre en deux 
parties à peu près égales, entre lesquelles il a permis un repos de quinze mi- 
nutes. C'est la seconde partie qui a produit le plus d'effet; il y a là des pas- 
sages très mélodiques, bien rythmés, clairs et souvent d'une orchestration 
assez sobre. Mais, noui persistons à le dire, Ijs conceptions de Wagner, 
surtout dans sa tétralogie, ont un caractère féerique et elles ont besoin d'une 
riche figuration, sans laquelle les personnages sont loin de nous intéresser: 
il faut laisser à la scène ce qui est fait pour la scène, et ne donner au concert 
que ce qui est la musique de concert. — Il faut louer néanmoins M. Chevil- 
lard, sou merveilleux orchestre et ses vaillants solistes d'avoir mené à bien 
une entreprise redoutable, mais qu'il ne faudrait pas trop souvent renouveler. 

H. Barbedette. 

. — Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire: Symphonieen «/(Schumann). — L'An MU, poterne symphonique(Plerné). 
— Symphonie inédite (Haydn). 

Chàtelet, concert Colonne : Symphonie héroïque, n° 3 (Beethoven). — Judas Macchabée 
(Haeadel;, air et récit par W" Hatto. — CancertstUclc (Pugno), par l'auteur. — Deux Poè- 
mes (Kœi.hlin), par M"" Hatto. — Les Djinns (César Franck), par M. Raoul Pugno. — 
Divertissement sur des chansons russes (Rabaud). 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux sous la direction de M.Che/iUard : L'Or duRhin 
(Richard "Wagner), interprété par MM. Challet, Bagés, Vallobra, Dantu, Albers, Luhet, 
Guiod, Sigwalt, M°*' Hayot, O'Rorke, Labatut, Lormont, Vicq, Meino. 

— La reprise des intéressantes séances de musique de chambre de 
M. ÉJouard Nadaud a eu lieu mardi dernier, dans la salle Pleyel, de la façon 
la plus brillante, avec un programme entièrement consacré aux œuvres de 
M. Théodore Dubois. Ce programme comprenait l'élégante Suite miniature 
pour petit orchestre, qui a produit son effet ordinaire, la sonate pour piano 
et violon, qui a valu de vifs applaudissements à MM. Diémer et Nadaud, 
deux pièces en forme canonique pour hautbois et violoncelle, fort bien jouées 



par MM. Bas et Cros-Saint-Ange, le second concerto de piano, qui a été un 
véritable triomphe pour l'auteur et pour M. Diémer, qui l'a exécuté d'une 
façon magistrale, enfin la deuxième suite pour instruments, qui a clos cette 
soirée d'une façon charmante. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



Les premières nouvelles qui nous arrivent par le télégraphe sur la repré- 
sentation, le même soir, de l'opéra de Mascagni, Imaschere, dans les sept villes 
que nous avons déjà désignées, ne sont pas très favorables. Il semble qu'en 
diverses de ces villes, notamment à Milan et à Venise, quelques cabales aient 
été organisées contre l'œuvre et son aute jr. Toutefois, nous attendrons, pour 
en parler plus amplement, les correspondances détaillées qui vont nous 
arriver. 

— Deux des compositeurs les mieux cotés de la jeune école musicale ita- 
lienne, MM. Umberto Giordano, l'auteur à'André Chénier, et Alberto Fran- 
chetti, l'auteur d'.4sraèV, viennent, parait-il, d'unir leur inspiration et d'écrire 
ensemble, sur un livret de M. Luigi Illica, la partition d'une opérette-bouffe 
en trois actes intitulée Jupiter. 

— On a exécuté récemment, à Reggio d'Emilie, une grande cantate nou- 
velle intitulée la Natte dei fiori, dont les auteurs sont M. Telemaco Dablara 
pour les paroles et M. Nestore Morini pour la musique. Nestor etTélémaque, 
c'est une association toute naturelle, étant donnée l'amitié qui, aux temps 
fabuleux, unissait le premier au père du second. 

— Il paraît que la municipalité romaine est en négociations pour acheter 
le théâtre Costauzi, qui est aujourd'hui une propriété particulière, et qu'elle 
en offre un million et demi. Une fois entrée ainsi en possession d'un théâtre 
communal, elle démolirait celui qui lui appartient à l'heure présente, l'Ar- 
gentina, qui doit disparaître pour les nécessités d'un .plan édilitaire, et elle 
en vendrait le terrain. 

— On prépare à Rome, pour le commencement de mars, un grand festival 
de musique française, au profit d'une œuvre de bienfaisance. Le marquis 
J. Marchetti Ferranle est en ce moment à Paris pour assurer la réussite de 
l'entreprise et s'est déjà entendu avec M. d'Harcourt pour la direction de 
l'orchestre. Au programme, trois œuvres seulemen figureront : l'ouverture du 
Tasse, de M. d'Harcourt, la symphonie en ut mineur de Saint-Saëns, et l'ora- 
torio biblique de Massenet, te Terre promise, qui fut exécuté avec tant de suc- 
cès l'hiver dernier à Saint-Eustache. M. le marquis Ferrante, qui est un let- 
tré et un excellent musicien tout à la fois, s'est chargé lui-même, avec beaucoup 
de bonne grâce de la traduction italienne. 

— A Lisbonne également, la Société artistique des concerts de chant pré- 
pare une belle exécution de la même Terre promise. 

— On a inauguré la semaine passée une exposition Cimarosa à Vienne, 
exposition qui est justifiée par le fait que le musicien, en sa qualité de 
kapellmeister de la cour impériale de 1791 à 1793, a fait jouer à Vienne pour 
la première fois, le 7 février 1792, son chef-d'œuvre, il Matrimonio segreto. 
Dans cette exposition, les manuscrits du vieux maître et les objets qui se 
rattachent directement à lui sont assez rares: on y admire cependant, à côté 
d'une foule de gravures contemporaines et posthumes, un magnifique por- 
trait à l'huile de Cimarosa attribué au peintre vénitien Alexandre Longhi, 
qui appartient au prince souverain Jean de Liechtenstein. Une autre relique 
intéressante est la simple affiche d'un concert qui eut lieu à Vienne le 30 jan- 
vier 1801 et dans lequel Joseph Haydn conduisit deux de ses symphonies, 
tandis que Beethoven accompagna au célèbre virtuose corniste Punto (qui 
s'appelait de son vrai nom Johann Stich) sa sonate encore inédite pour cor 
et piano. Le programme fut complété par un acte de l'opéra Gli Orazi e 
Curiazi de « feu Cimarosa »; le maître était en effet mort quelques jours 
avant le concert, le 11 janvier 1801. L'excellent catalogue dû à M. Mantuani, 
conservateur-adjoint de la Bibliothèque impériale, contient une revue com- 
plète des représentations des œuvres de Cimarosa à Vienne par M. A.-J. 
Weltuer, le savant archiviste de la surintendance générale des théâtres 
impériaux. 

— Le jury du concours pour le monument de Johaun Strauss et de Lanner 
à Vienne, qui avait, comme nous l'avons dit, 51 projets à examiner, vient 
de publier sa décision ; le premier prix, de 2.000 couronnes, a été attribué 
au projet du sculpteur Franz Seifert et de l'architecte Robert Oerley, qui 
montre les créateurs de la valse viennoise debout sur un socle orné d'un 
bas-relief représentant plusieurs jeunes couples en train de valser. 

— On nous écrit de Vienne : « M""! Glotilde Kleeberg s'est fait entendre 
d'abord avec le quatuor tchèque et ensuite avec le quatuor Prill, dans les 
œuvres de Saint-Sacns et de Fauré. Mais où son succès a pris les plus grandes 
proportions, c'est à son premier récital (dont le programme ne contenait que 
des œuvres de Schumann et de Chopin). Des rappels sans nombre ont prouvé 
à la sympathique artiste en quelle estime elle est tenue ici ». 

— Le gouvernement prussien se sert habilement de l'art théâtral pour 
germaniser ses provinces polonaises. Nous trouvons en effet, dans le nouveau 



22 



LE MENESTREL 



budget prussien, un crédit de 880.000 marcs pour la construction à Posen d'un 
nouveau théâtre municipal — de langue allemande, bien entendu. — Or, 
comme cette ville a déjà été obligée par le gouvernement de voter à cet ett'et 
la somme de 440.000 marcs, les habitants de Posen, qui sont en très grande 
majorité Polonais, seront gratifiés d'un théâtre allemand qui n'aura pas coûté 
moins de 1.320.000 marcs, soit 1.6S0.000 francs, sans compter le terrain qui 
y est affecté depuis longtemps. 

— L'orchestre philharmonique de Berlin, sous la direction de M. Arthur 
Nikiscb, fera aux mois d'avril et mai prochains une grande tournée à travers 
l'Europe, qui comprendra l'Autriche, l'Italie, l'Espagne et la France. Provi- 
soirement, des concerts sont projetés dans les villes suivantes : Prague, 
Brûnn, Vienne, Graz, Trieste, Venise, Florence, Bologne, Milan, Turin. 
Gênes, Nice, Marseille, Barcelone, Madrid, Lisbonne, Bilbao, Bordeaux, 
Toulouse, Lyon et Paris. 

— Le Taijblatt de Berlin annonce que la direction de l'Opéra royal « a 
pris en considération la représentation de Louise et médite à l'heure qu'il est 
sur les scènes de l'œuvre qui lui paraissent trop essentiellement pari- 
siennes et trop risquées pour l'Allemagne ». Espérons qu'on trouvera à 
Berlin une solution qu'il sera possible à l'auteur de Louise d'accepter. 

— Le célèbre ténor Niemann, dont le nom reste à jamais attaché à la pre- 
mière représentation de Tannhiiuser à l'Académie nationale de musique de 
Paris, vient de célébrer le 70'= anniversaire de sa naissance. Il s'est, retiré de 
la scène depuis longtemps, mais les amis de l'artiste et ses vieux admirateurs 
ont voulu néanmoins célébrer son Jubilé. Pour se soustraire à toutes les ovations, 
Niemann s'était sauvé prudemment et les visiteurs ont trouvé porte close. 

— Un opéra intitulé Eros et PsycJié, musique de M. Max Zenger, ^dent d'être 
joué avec succès au théâtre royal de Munich. 

— Succès exti-aordinaire pour Werther, de Massenet,. au théâtre national de 
Prague, en langue tchèque. Interprétation excellente et mise en scène très 

soignée par le nouveau directeur de ce théâtre, M. Schmoranz. Le total des 
rappels au cours de la soirée a monté au chiffre de trente-cinq, chiffre abso- 
lument sans précédent à ce théâtre. 

— On a inauguré à Saint-Pétersbourg un nouveau théâtre, le théâtre du 
Peuple, construit dans le Parc Alexandre par les soins du prince Alexandre 
d'Oldenbourg. Il contient 1.200 places, et l'édifice renferme un magnifique 
restaurant pour l.uOO personnes. Plusieurs princes de la famille impériale 
assistaient à l'inauguration, et le czar a envoyé au prince d'Oldenbourg une 
dépêche par laquelle il l'autorise à donner son nom au théâtre. L'acteur 

Sazonow a prononcé un discours dans lequel il constatait que la Russie devan- 
çait tous les autres pays en fondant une institution comme le théâtre du 
Peuple. C'est, ajouta-t-il, le don de la Russie au nouveau siècle; en d'autres 
temps ce fut une grande entreprise que de donner la liberté à vingt millions 
de serfs; aujourd'hui le grand objet est de pourvoir aux besoins intellec- 
tuels du peuple; et ce fut une fortune pour Saint-Pétersbourg de trouver un 
homme comme le prince Alexandre d'Oldenbourg, qui, avec une indomptable 
énergie, a réussi à fonder une si grande institution pour l'usage du peuple... 
Après ce discours le prince d'Oldenbourg embrassa l'acteur, et la représen- 
tation d'inauguration eut lieu en présence des ouvriers et de leurs familles. 

— A la suite d'une campagne ouverte à ce sujet par l'un des principaux 
journaux de Londres, le Morning Post, on a décidé d'ouvrir, entre les compo- 
siteurs anglais, un concours auquel sont attachés douze prix d'une valeur 
totale de 150.000 francs. Le sujet est un hymne de grâce au Très-Haut pour 
tous les bienfaits dont l'Angleterre a été comblée durant le dix-neuvième 
siècle (il n'est pas question des afl'aires du Transvaal). « Les compositions 
doivent être conformes aux sentiments religieux de tous les sujets de Sa 
Majesté Britannique. » Les Psaumes 103, 107 et loO ont été choisis comme 
ceux qui expriment le mieux le sentiment en question. 

— On télégraphie de New-York le très grand succès que vient de remporter 
au Metropolitan-Théâtre le Cid de Massenet, avec M"' Bréval (de l'Opéra) 
pour Ghimène, M. Jean de Reszké pour Rodrigue etM™ Melba dans l'Infante. 
Après le premier acte il y a eu des rappels nombreux ; on a crié : « Bréval ! 
Bréval! », et lorsque M, Jean de Reszké l'a accompagnée sur le devant de la 
scène, des applaudissements enthousiastes ont éclaté. Il était minuit lorsque 
le rideau est tombé sur le dernier acte; mais, malgré l'habitude de la société 
américaine d'aller souper immédiatement après la représentation de l'Opéra, 
la brillante assistance du Metropolitan est restée en place jusqu'à ce que 
M'i' Bréval eut répondu à six rappels successifs. 

— M. Edouard Strauss vient de télégraphier de Denver (Colorado) qu'il 
est rétabli et qu'il a pu quitter Albuquerque en assez bonne santé. Il 
continue sa tournée et espère revenir à Vienne au mois de mai. 

— Toujours excentriques, les Américains. Dans une des plus grandes 
salles de New-York, le 31 décembre, au dernier coup de minuit, une armée 
vocale et instrumentale de mille exécutants a entonné, sous la direction du 
conductOT Franz Damrosch, une cantate solennelle écrite en l'honneur et 
pour célébrer la venue du nouveau siècle. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS' 

M. Massenet, comme tous les ans, est allé prendre ses quartiers d'hiver 
dans le Midi. Avant son départ, tous ses anciens élèves du Conservatoire 
s'étaient réunis pour lui offrir une superbe plaque de Grand-Officier, laquelle 



portait au dos cette inscription : A Massenet, ses élèves, IS7S-1S96. Ils 
avaient choisi parmi eux le plus ancien et le plus nouveau o prix de Rome » 
dn maître, MM. Lucien Hillemacher et Henri Rabaud, pour lui remettre le 
précieux écrin et lui porter en même temps tous leurs vœux avec leurs 
signatures autographes réunies sous une riche reliure des plus artistiques. 
Cette petite cérémonie tout intime a été des plus touchantes. M. Massenet, 
fort ému, a répondu à ses élèves par la lettre qui suit : 
Mes amis, 

Vous venez de me doaner le plus touchant léoioignage qu'un ai'tiste ait jamais reçu. 

Il n'est point seulement ici question du présent si beau que vous m'offrez, mais bien de 
la pensée qui réunit, dans un même élan affectueux, les souvenirs de dix-huit années 
passées avec vous, qui êtes la gloire présente de la musique française. 

Je vous embrasse dans une même étreinte, avec la plus vive et la plus reconnaissante 
émotion. 

Votre vieil ami et camarade, 

J. Massenet. 

Et sans doute, beaucoup de ces jeunes gens sont bien déjà l'honneur de la 
musique française, comme le dit si bien le maître, si l'on veut considérer 
que parmi eux se trouvent des artistes comme MM. Lucien Hillemacher, le 
compositeur du Drak et de Claudie, Alfred Brunean, le distingué critique du 
Figaro, Paul Vidal, qui est chef d'orchestre à l'Opéra et professeur au Con- 
servatoire, Georges Marty, également professeur au Conservatoire et chef 
d'orchestre à l'Opéra-Comique, auteur du Duc de Ferrare, Xavier Leroux, dont 
on applaudira bientôt Astarté à l'Académie nationale de musique, Gabriel 
Pierné, qui fit l'An mil et va nous donner la Fille de Tabarin, Gustave Char- 
pentier, le musicien de la Vie du poète, des impressions d'Italie, des Poèmes 
chantés et de Louise, Henri Rabaud, qui écrivit Job et cette belle symphonie, 
en si mineur si remarquée aux Concerts-Colonne, Emile Ratez, directeur du 
Conservatoire de Lille, Reynaldo Hahn, le musicien subtil et coloré des 
Chansons grises, des Études latines et de l'Ile du Rêve, Moret, dont certaines 
mélodies prouvent déjà le beau tempérament. Ed. Missa, Kaiser, etc. etc. 

— L'Académie des heaux-arts a dû procéder, dans sa séance d'hier, à la 
formation des listes des jurés-adjoints pour les prochains concours de Rome. 
Elle avait été appelée, dans sa séance précédente, à juger le concours Ros- 
sini. Vu l'insufSsance des partitions envoyées à ce concours, elle n'a pas cru 
devoir décerner le prix ; une mention honorable a été seulement accordée au 
manuscrit portant pour devise : Age quod agis. Mais le pli cacheté accompa- 
gnant cette composition ne sera ouvert que si l'auteur se fait connaître. Par 
suite de ce résultat, l'Académie proroge le concours à l'année 1902 et décide 
qu'il aura lieu sur un nouveau livret qui sera choisi dans un concours de 
poésie ouvert dès aujourd'hui et qui sera clos le 31 décembre 1001. 

— La note suivante, affichée au Conservatoire, donne le programme du 
prochain concours de Rome : 

GRAiND PRIX DE ROME 

Concours d'essai au palais de Compiègne : 

Entrée en loge samedi 4 mai, à dix heures du mat'n; sortie, vendredi 10 mai, à dix 
heures du matin. Jugement (au Conservatoire), le samedi 11 mai, à neuf heures du matin.. 

Concours définitif au palais de Compiègne : 

Entrée en loge le samedi 18 mai, à dix heures du matin; sortie, lundi 17 juin, à neuf 
heures du matin. Audition (au Conservatoire), vendredi 28 juin, à midi. Jugement (à 
l'Institut), samedi 29 juin, à midi. 

Les candidats devront se faire inscrire au secrétariat du Conservatoire avant le mev- 
credi 24 avril, ils doivent être porteurs de leur acte de naissance et d'un certificat d'études 
musicales. , — '^ 

Les concurrents devront se munir de draps, taies d'oreiller et linge de toilette. 

Terme de rigueur pour le dépôt des poèmes : mardi 14 mai. 

— Puisque nous sommes au Conservatoire, annonçons que les cours de 
la classe d'orchestre recommenceront demain lundi 24 janvier, à neuf heures 
et demie, et continueront les lundis suivants à la même heure. Ou sait que 
cette classe est obligatoire pour tous les élèves des classes instrumentales 
spécialement désignés. La reprise de la classe d'ensemble vocal aura lieu iB 
mardi 25 janvier, à quatre heures et demie, et la classe se continuera tous 
les mardis et vendredis. 

— Enfin, voici les noms des élèves des classes de chant, opéra et opéra- 
comique auxquels, à la suite des récents examens semestriels, le jury a 
accordé des pensions d'études et des encouragements de diverses sommes : 
Hommes : MM. Ananian, Aumônier, Billot, Cèbe, de Clyusen, Gaston Dubois, 
Ferrand, Geyre, Gilly, Granier, Guillamot, Morati, Rechencq, Sayetta, 
Sigwalt; Femmes : M"« Cesbron, Billa, Carré, Cornes, Cortez, Demougeot, 
Dorigny, Durîf, Féart, Gonzalez, Grazide, Gril, Huchet, JuUian, Lassara, 
MejTiard, Revel, Ruper, Van Gelder, Vergonnet, 'Weyrich. 

— Raoul Pugno jouera aujourd'hui aux Concerts-Colonne le concertstuck 
de sa composition qui eut tant de succès le 4 octobre dernier aux auditions 
du Trocadéro. Il l'a exécuté depuis, toujours au milieu des mêmes accla- 
mations, à Saint-Pétershonrg, sous la direction de M. Zumpé, et à Berlin, 
sous la direction de M. Rebicek. Le soir même du Concert-Colonne, Raoul 
Pugno repartira pckur Berlin, Leipzig, Amsterdam, Monte-Carlo (7 et 
10 février). Milan, Bologne et Florence, où l'appellent de nouveaux enga- 
gements. 

— Devant cette afQuence de demandes à l'étranger, le grand artiste a dû 
prendre la détermination de donner sa démission de professeur au Conser- 
vatoire. .11 l'a fait dans les termes qui suivent, en une lettre adressée à 

I M. Théodore Dubois : 



LE MENESTREL 



23 



Mon cher directeur et ami, 

La dennière série de concerts que je viens de donner à l'étranger (Russieet Allemagne) 
mia valu de tels témoignages d'approbation, aussi précieux pour moi qu'intéressants, 
j'ose le dire, pour le renom de l'art français, que j'ai résolu d'entreprendre à bref délai de 
jiouveaux voyages. 

Dans ces conditions, je suis le premier à penser qu'il ne m'estpas possible de conserver 
ma chaire au Conservatoire. 

Quel que soit mon attachement à cette grande maison, à laquelle je dois tant, je ne 
voudrais pas continuer à lui appartenir sans me consacrer tout entier à mes élèves. 
Veuillez demander à IVI. le llinistre de vouloir bien accepter ma démission de professeur. 
De près ou de loin, vous savez de quel cœur je reste des vôlres. 

Croyez à. mes sentiments de reconnaissance et d'aiTectueiix dévouement. 

Raoul Pugno 

C'est assurément une grande perte pour le Conservatoire. M. Raoul Pugno 
était de ces rares professeurs-artistes qui donnent à une maison d'ensei- 
gnement le lustre qui lui est nécessaire. On ne peut toutefois que s'incliner 
devant le scrupule d'honnête homme qui a dicté son devoir au célèbre 
artiste. 

— Cette place de professeur à une classe de piano du Conservatoire est à 
peine vacante que déjà elle est naturellement très convoitée. Mais elle parait 
déjà acquise à M. Antonin Marmontel, et il y a vraiment tous les droits. 
Indépendamment du grand nom qu'il représente dans l'enseignement, il a 
fait les « intérim » de la classe de M. Pngno, pendant ses nombreuses 
absences, avec un dévouement sans bornes et, il faut le dire aussi, avec 
un succès indéniable. C'est à lui que vont tous les vœux, et tout dépendra 
de sa propre décision. 

— L'Opéra-Gomique ayant monté spécialement pour ses abonnés l'opéra 
ig-fidelio, dans lequel M"" Jeanne Raunay a fait sa rentrée avec un si beau 
succès, la direction, afin de permettre au public de louer d'avance les 
places laissées libres par l'abonnement, a décidé que les représentations de 
Fidelio seraient données aux dates suivantes : mardi 22, jeudi 24, mardi 29. 
On peut louer dès maintenant au bureau de la location, rue Marivaux. 

— A rOpéra-Gomique : La Caisse des pensions viagères de l'orcbeslre, des 
chœurs et du personnel de la scène, que M. Albert Carré a fondée, vient 
d'obtenir la consécration ofQcielIe. Grâce au précieu-x: concours et aux efforts 
dévoués du président de la commission de gestion, elle vient d'obtenir des 
pouvoirs publics sa reconnaissance comme établissement d'utilité publique, 
ce qui va lui permettre d'accepter les dons et legs qui pourront lui être faits, 
et notamment celui qui lui a été fait par M""" Samson, née Boieldieu, et un 
autre dont le président a été informé, et qui est des plus importants. A ce 
propos, on sait que la représentation annuelle donnée par M. Albert Carré 
au prolit de la Caisse, est en préparation. Elle devait avoir lieu le 31 janvier, 
mais la première représentation de la Fille de Tabarin devant être donnée du 
2b au 30 janvier, la direction de l'Opéra-Comique préfère reculer cette ma- 
tinée au jeudi 7 février. Le programme, outre l'Intermezzo de M. Gaston Le- 
maire, comprendra le 3" acte de Werther chanté par M"" Delna et M. Maréchal. 

— Spéciales d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée, la 
Basoche; le soir, iouise (92' représentation). 

— A l'Opéra, la première répétition d'ensemble, artistes et chœurs, 
i'Astarté, a eu Heu cette semaine. L'ouvrage de MM. Louis de Gramont et 
Xavier Leroux est su maintenant, et les répétitions générales vont commencer- 

— C'est mercredi prochain que sera donnée, au Théâtre-Français, la repré- 
sentation de retraite de l'excellent comédien Gustave Worms. En voici le 
très beau programme : 

1. — L'Étincelle, comédie en un acte, d'Edouard Pailleron : 

Raoul M. Le Rargy 

Léonie M"" Brandès 

Antoinette Bertiny 

2. — Le Misanthrope (1" acte) : 

Alceste MM. Worms 
Oronte Prud'hon 

Philinte Baillet 

3. — Intermède ; 

M. HoUmann, violoncelliste : oj Andante (Hollmann) ; b) le Cygne (Saint-Saëns) ; c) Mazurka 
(Hollmann). 
M. Mounet-Sullj ; poésie. 
M"° Louise Grandjean : la Charité (Faure). 
M. Fugère : le Vieux Ruban (Paul Henrion). 

M. Noté, première audition : le Géant (poésie de Victor Hugo, musique de Litolff). 
M"" Sybil Sanderson ; mélodies. 

M. Coquelin cadet ; le Lait de la Marquise, poème (Grenet-Dancourt). 
La Forza del deitino, de Verdi (fragment du 4'' acte) : 
MM. Tamagno, 
iieltrami, 

4. — L'ami des femmes ('i« acte), d'Alexandre Dumas : 

De Ryons MM. Worms 

De Montègre Duflos 

.Un domestique Falconnier 

•lane M»"' Bartet 

.M"" Leverdet Blanclie Pierson 

M"» Ackendorff Henriette Fouquier 

5. — Le Nouveau Jeu, comédie de M. Henri Lavedan, deuxième acte (La Rupture) : 

"Bobette Langlois M"° Jeanne Granier 

Paul Costard M. Brasseur 



— Parmi les projets de M. Colonne pour les concerts de cet hiver, figure 
un Festival-Massenet d'ores et déjà fixé au 10 mars prochain, avec le concours 
de M"'" Sibyl Sanderson et de M. Jean Lassalle. Au programme, l'ouverture de 
Brumaire {1" audition), la nouvelle Suite d'orchestre sur Phèdre (ouverture, 
entr'acte d'Hippolyte et Aricie, Implorations à Neptune, Sacrifice, Offrande 
et Marche athénienne), un acte d.'Esclarmonde et la troisième partie de la 
Terre promise. 

— L'Opéra-Populaire donnera dans les premiers jours du mois prochain 
la première représentation de Charlotte Corday, drame lyrique en trois actes 
avec prologue et six tableaux, poème d'Armand Silvestre, musique d'Alexandre 
Georges. M"»" Georgette Leblanc a été engagée tout spécialement par 
M. Duret pour créer le rôle de Charlotte. Voici d'ailleurs la distribution de 
cet ouvrage : 



Charlotte Corday 

M"" de Bretteville 

Simone Evrard 

Barbaroux 

Marat 

Le comte de Lux 



Georgette Leblanc 



M" 



Dulac. 
MM. 'Emile Cazeneuve. 
Dangès. 
Gorîn. 



Les études musicales sont très avancées et ont lieu sous la direction de 
l'auteur, secondé par MM. Bûsser eft Archaimbault. 

— Dimanche dernier les présidents ou directeurs des sociétés musicales 
françaises et étrangères qui ont pris part aux festivals et aiLX concours de 
l'Exposition de 1900 se sont réunis chez M. Laurent de Rillé, .président de 
la Commission qui avait été chargée d'organiser ces fêtes, pour lui offrir un 
magnifique objet d'art dû au ciseau du sculpteur Krémiet. M. Deromby, direc- 
teur des Orphéonistes valenciennois, a prononcé un remarquable discours au 
nom des sociétés chorales. MM. Eymond, représentant les sociétés instru- 
mentales, et Victor Lory la presse orphéonique, ont parlé après lui; et 
M. Berger, député du ix= arrondissement et ancien directeur des E.xpositioiis 
de 1878 et de 1889, a résumé les pensées de tous dans un langage extrême- 
ment élevé. Cette fête orphéonique s'est joyeusement terminée autour d'un 
buffet somptueusement servi. 

— Derniers vestiges de l'Exposition et des splendeurs de la fameuse rue 
de Paris. On a vendu cette semaine, à l'hôtel Drouot, les costumes des ballets 
de Terpsichore et de l'Heure du Berger, représentés avec tant de succès au 
gentil Palais de la Danse, et ces costumes, naguère si pimpants et si élégants, 
ont été vendus en lots pour une somme totale de 1.300 francs, alors qu'ils 
avaient coûté 60.000 francs à établir. Contrairement à ce qui se passe d'or- 
dinaire dans les ventes à l'hôtel Drouot, où les commissionnaires sont les 
auxiliaires des commissaires présents, c'étaient, l'autre jour, les anciennes 
ouvreuses du palais de la Danse qui assistaient M= Sanahoer. C'étaient elles 
qui, secondées par le crieur, annonçaient au public la nature des lots mis 
aux enchères. L'introduction de cet élément féminin dans la vente a laissé 
froids les amateurs qui, moyermant des sommes variant entre 10 et 20 francs, 
se sont fait adjuger des lots suffisants pour travestir tous les figurants d'une 
des prochaines cavalcades de la Mi-Carême. 

— Aux Vai-iétés on va cesser les représentations de il/"' George pour donner 
une suite de soirées avec M""-' Judic, qui fut si longtemps !'« étoile » applaudie 
et fêtée de ce théâtre. On commencera par Niniche, dont la première 
leprésentation remonte déjà à l'année 1878. Bonne chance et bon succès 
à la charmante artiste. 

— Louise vient pour la première fois d'affronter le feu en province après 
Paris, et son premier pas en dehors de la capitale a été salué d'acclamations 
de bon augure pour la suite de sa carrière. Voici eu effet la dépêche que 
nous recevons d'Alger : « Triomphe. Plusieurs rappels après le 1" et le 2« 
actes. Au 3=, Charpentier, aperçu dans la loge du gouverneur, est obligé de 
saluer deux fois le public enthousiaste. Après le 4=, il est trainé sur la scène. 
Ovations bruyantes prolongées. Remise de palmes et de couronnes de fleurs. 
Belle interprétation avec Lataste (le père). M"» Gervaix (Louise), M"»» Poude 
(la mère), M. Flachat (Julien). Tous autres rôles fort bien tenus. Pennequin, 
excellent chef d'orchestre. Très belle et inoubliable soirée pour tous. Le 
directeur Saugey remporte un succès personnel avec mise en scène parfaite. 
On le félicite justement du grand effort accompli et d'avoir été le premier 
après Paris à ouvrir si brillamment à Louise la voie des succès certains en pro- 
vince et à l'étranger. » M. Charpentier fort grippé (ô ciel d'Algérie tant vanté !) 
ne sera de retour à Paris que demain lundi, tout prêt àrepartir pour Bruxelles 
où on l'attend pour les dernières études de sa belle œuvre. 

— Un concours aura lieu à Caen, le jeudi 31 janvier, pour l'obtention de 
la place de professeur de hautbois à l'Ecole nationale de musique et de 
Is' hautbois à l'orchestre du Théâtre municipal. Traitement : 1.600 francs, 
susceptible d'augmentation. Trois mois de vacances. Adresser les demandes 
d'inscription, avant le 2S janvier, au Directeur de l'École, en justifiant de la 
qualité de Français. 

— Charmante matinée chez M"'^ Laminy pour l'audition des œuvres de 
Périlhou. M"= Faucher a chanté Margoton et Netl, qu'on lui a bissées, M. G., 
excellent baryton, Vitrail et Au-dessous. Des élèves ont dit le Nocturne et la 
Chanson à danser, et enfin vingt petits enfants ont chanté avec entrain la 
Complainte de Saint-Nicolas, qu'on leur a bissée d'enthousiasme. M'^" C. Larronde 
a remarquablement exécuté fflermzfcsurte violoncelle, et le tout s'est termiiié 
par le joyeux chœur de Trirriousette. 



24 



LE MÉNESTREL 



— Jeudi prochain, à la salle Érard, concert avec orchestre donné par 
M"^ Solange de Croze, avec le concours de M"« Yvonne de Tréville et 
de M. Hardy- Thé. C'est M. Colonne qui conduira l'orchestre. 

— Couns El Leçons. — .M— Savinie Lherba.y-Fiorenlino, de la Comédie-Française, 
a repris ses cours el leçons de déclamation et lilléralure chez elle, 13, rue de Tocqueville. 
— M"" L. Isnardon-Pnget, élève-lauréat du Conservatoire de Rome, a ouvert un cours 
de chant, 1.54, avenue de Wagram. 

NÉCROLOGIE 
Un écrivain de talent, un g.ilanti homme, un bon Français, le poète Jules 
Barbier, est mort mercredi dernier à Paris, à la suite d'une longue et cruelle 
maladie, et c'est avec un regret sincère et alTectueux que nous enregistrons 
cette douloureuse nouvelle. Jules Barbier, que nos confrères font naitre en 1823 
(Vapereau dit 1823), s'était fait une place à part dans le théâtre contemporain 
comme collaborateur, pendant quarante ans, de tous nos compositeurs, en 
leur fournissant des livrets écrits la plupart du temps avec son ami Michel 
Carré, mort longtemps avant lui. Il s'était attaché ainsi à la fortune de tous 
nos musiciens, les plus grands comme les plus obscurs : Gounod, Ambroise 
Thomas, Halévy, Victor Massé, Meyerbeer, Léo Delibes, Saint-Saéns, Reyer, 
Théodore Dubois, Joncières, Ernest Boulanger, Ûfîenbach, Edmond Mem- 
brée, Hector Salomon, Prosper Pascal, Jules Béer, Th. Semet, Deffès, Erlan- 
ger, Henri Maréchal, etc. Elle est longue, la liste des ouvrages donnés par 
lui à l'Opéra, à l'Opéra-Comique et à l'ancien Théâtre-Lyrique: Hamlet, 
Françoise de Rimini, la Reine de Saba, Faust, Polyeucte, Roméo et Juliette, le 
Médecin malgré lui, Philémon el Baucis, les Noces de Jeannette, Galathée, Paul 
et Virginie, Psyché, une Nuit de Cléopâtre, les Saisons. Gil Bios, les Sabots de la 
marquise, la Guzla de l'émir, le Pardon de Ploërmel, la Colombe, les Amoureun; 
de Catherine, le Roman de la Rose, l'Esclave, le Timbre d'argent, la Reine Berthe, la 
Tempête, Sylvia, les Contes d'Hoffmann, sans compter les adaptations des Noces 
de Figaro, de Fidelio, de la Flûte enchantée... Mais Barbier ne s'était pas con- 
finé dans cette tache relativement secondaire de librettiste, dans laquelle, 
outre Carré, il eut parfois pour collaborateurs Adrien Decourcelle, A. de 
Beauplan, Labiche, Th. Barrière, Edouard Poussier. Charles Nuitter, Meslé- 
pès, MM. Philippe Gille, Beaumout, etc. Il avait écrit des drames, des comé- 
dies en prose ou en vers, montrant une inépuisable verve et se faisant jouer 
un peu partout : à la Comédie-Française (un Poète), à l'Odéon (les Contes d' Hoff- 
mann, le Maître de la maison), à la Porte-Saint-Martin (André Chénier, Jenny 
l'ouvrière), à la (îaité (Jeanne d'Arc), à l'Ambigu (Cora, un Drame de famille. 
Princesse et favorite), etc. Déplus, il avait publié que'lques recueils de poésies. 
En ces dernières années il avait donné, en deux volumes, un choix de son 
théâtre. Jules Barbier laissera, pour tous ceux qui l'ont connu, avec de vifs 
regrets, le souvenir d'un honnête homme, d'un grand cœur et d'un travailleur 
plein de vaillance. A. P. 

— Nous annonçons avec regret la mort de M. Jules Cohen, qui a succombé 
dimanche dernier, à l'âge de 70 ans, à la maladie qui depuis de longues an- 
nées lui avait interdit toute espèce de travail et même d'occupation. Né à 
Marseille le 2 novembre 1830 il était venu de bonne heure à Paris et avait fait 
de brillantes études au Conservatoire, où il fut élève deMarmontel, deBenoist 
et d'Halévy. Premier prix de solfège en 1847, premier prix de piano en 1830, 



premier prix d'orgue en 1832, il obtint encore le second prix de fugue en 
18S3 et le premier en 1834, puis il .se livra avec activité à la composition. Il 
écrivit deux symphonies, plusieurs ouvertures, des messes, des motets, des 
études et de nombreux morceaux de piano, des mélodies, des pièces pour 
harmonium. Mais il visait surtout le théâtre, où il ne fut que médiocrement 
heureux. Après avoir écrit de nouveaux chœurs pour Alhalie, pour Eslher et 
pour Psyché à l'occasion de reprises de ces chefs-d'œuvre faites à la Comédie- 
Française, il ût représenter les ouvrages suivants ; Maître Claude, un acte, 
Opéra-Comique, 1861; José-Maria, 3 actes, id., 186(3; les Bleuets, i actes, Théâ- 
tre-Lyrique, 1867; Béa, 2 actes, Opéra-Comique, 1870; plus deux cantates : 
l'A.nnexion et Vive l'Empereur, exécutées toutes deux en 1860, la première à 
l'Opéra, la seconde à l'Opéra-Comique. Jules Cohen, qui remplissait alors 
les fonctions d'accompagnateur à )a chapelle impériale, avait été nommé, 
en 1870, professeur de la classe d'ensemble vocal au Conservatoire, et, un 
peu plus tard, fut pendant quelques années chef des chœurs à l'Opéra. 

— Le second fils du grand violoncelliste Servais, François-Mathieu (dit 
Franz) Servais, est mort lundi dernier dans la petite maison qu'il occupait 
depuis assez longtemps i Asnières, âgé d'un peu moins de cinquante ans. Né 
à Hal comme Joseph, son frère aîné, mort depuis ISS.'J, il fit ses études au 
Conservatoire de Bruxelles, où il obtint en 1873 le grand prix de Rome, avec 
une cantate intitulée la Mort du Tasse. Il avait fondé et dirigé pendant plu- 
sieurs années, à Bruxelles, une société de concerts symphoniques, et il avait 
même rempli durant une saison les fonctions de chef d'orchestre au théâtre 
de la Monnaie. Il produisit peu et se fit connaître d'abord par quelques mélo- 
dies et des pièces d'orchestre. Puis il consacra plusieurs années à écrire la 
musique d'un grand drame Ij'rique, VApollonide de Leconte de Liste, qu'il 
eût souhaité ardemment voir représenter à Paris. N'y pouvant réussir, il 
accepta de faire jouer cet ouvrage à Carlsruhe, où il parut avec succès il y a 
trois ans, sous la direction musicale de M. Féhx Mottl. Il avait entrepris la 
composition d'un nouvel opéra, lorsque la mort est venue le surprendre dans 
toute la force de l'âge. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



En veille AU MÉNESrREL, 2 bis, rue ïiïienne, HEUGEL & G'', éditcnrs-propiiélaires. 



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PIANO ET ORCHESTRE 

exécuté par l'auteur aux Concerts officiels du Trocadéro 

et aux Concerts Colonne 

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Pris net : 5 ir. — PARTITION transcrite pour piano solo par E. DOMERGUE — Prix net : 5 l'r. 



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HERVÉ. Valse-ouverture, à 2 mains 6 » 

— — à 4 mains 7 50 

HOFFMANN. Idylle des 4 saisons variée 5 « 

MÉTRA. Suite de valses à 2 mains 6 » 

— — ai mains 7 50 

A. MEÏ. Polka du jardin 4 50 

RUMMEL. Fantaisie mignonne à 4 mains .... 7 50 

STRAUSS. Quadrille à 2 mains 5 » 

— — à 4 mains 6 >< 



ARBAN. Quadrille brillant 5 » 

BATTMANN. Transcription facile 5 » 

BERNARDIN. Idylle pour violon et piano. ... 5 » 

G. BILL. Fantaisie, transcription très facile . . 5 » 

BRISSLER. Pot-pourri 7 50 

CROISEZ. Fantaisie mignonne 6 ,, 

DOMERGUE. Variation-Pizzicati 5 >, 

ETTIIIJG. Méphisto, polka-mazurka 4 50 

Pour la location des parties d'orchestre, la mise en scène et les dessins des costumes et décors, s'adresser AU MÉNESTREL, 2'"^, rue Vlolenne 



STUTZ. Polka-enlr'acte 6 » 

VALIQUET. Quadrille facile sans octaves. ... 4 » 

— Valse-ouverture facilitée 5 » 

F. WACHS. Petites transcriptions très faciles : 

1. Couplets du guerrier Valentin. 2 50 

2. Tyrolienne de Marguerite. . . 2 50 

3. Couplets du jardin 2 50 

4. Rondo-valse de Méphisto ... 2 50 

5. Polka des trois chœurs .... 2 50 
fi. Chanson du satrape .... 2 50 



s. — (Ëacre Luj'illcuxf, 



U¥i. - 67- mM - i\° 1 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



DimaDche 27 Janvier 



(Les Bureaux, 2"", me Vivieime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 

LE 



MENESTREL 




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MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



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Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIEE-TEXTE 



ï. Verdi, par Authi u Polgin. — il. Semaine théâtrale ; premières représentations de 
.iramuii/' au Palais-Royal etd'/in Fêle à l'Athénée, Pai]l-É>mle Chevalier. — III. Ethno- 
graphie musicale, notes prises à l'Exposition (IS- article) : la musique clùnoise et 
indo-ciiinoise, Julien Tiersot. — IV. Le tliéâtre et les spectacles ii l'Exposition 
(16" article) : la rue de Paris, Arthur Pougin. — V. La reine Victoria et Félix 
ilenUelasohn, J. T. — VI. Revue des grands concerts. — Vil. Nouvelles diverses 
et concerts . 



MUSIQUE DE CHANT 

iSos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

AU BORD DE L'EAU 

n° 3 des Famés tendresses, nouvelles mélodies de Théodore Dubois, poésies de 

ScLLY-PnuDUO.MME. — Suivra immédiatement : Complainte de saint Nicolas, 

n" i des Chants de France harmonisés par A. Périlhol'. 

MUSIQUE DE PIANO 
Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano: 
la Romàika, souvenir de Smyrne, de Théodore Lack. — Suivra immédiatement : 
Preludio-sattarello, de Théodore Dubois. 



"ST-HItTyi 



Au moment où nous mettons sous presse une noble intelli- 
gence va s'éteindre, un grand artiste va disparaître. Verdi a été 
terrassé tout à coup, au milieu d'une vieillesse si brillante 
qu'on pouvait lui croire encore un long avenir, par la paralysie, 
ce mal qui ne pardonne pas. Peut-être le vieux et glorieux 
maître avait-il commis une imprudence ; peut-être avait-il eu le 
tort de quitter Gênes, la ville ensoleillée, où il s'était installé 
depuis le commencement de l'hiver, pour revenir à Milan, dont 
le climat est l'un des plus fâcheux de l'Italie en la saison rigou- 
reuse. Quoi qu'il en soit, l'Italie, stupéfaite, a été frappée au cœur 
par cet événement imprévu. Verdi n'était pas seulement pour 
elle un grand artiste, un grand homme, c'était comme une sorte 
de symbole, c'était sa gloire vivante et rayonnante, c'était, on 
peut le dire, le plus beau fleuron de sa couronne intellectuelle. 
Depuis plus d'un demi-siècle la renommée du maître avait 
rayonné sur le monde entier, lui seul avait soutenu le vieux 
renom de l'Italie musicale, elle en était justement flère, et elle 
lui rendait en affection filiale, en respect plein d'amour, en une 
sorte d'adoration, ce qu'il lui donnait en éclat artistique, en 
lustre et en gloire. 

Lui seul, ai-je dit, et peut-être est-ce là l'originalité de l'exis- 
tence de Verdi, de la suprématie incontestée qu'il a exercée sur 
l'art pendant un si long temps. L'auteur de fUgoletio n'a pas eu 
à lutter, au cours de sa longue carrière, contre un seul rival. 



contre un émule ijui aurait pu lui disputer la prééminence. 
Rossini s'était volontairement effacé, Bellini était mort, Doni- 
zetti était déjà au déclin d'une vie qui devait être brisée par fa 
folie. La scène n'était occupée que par des artistes de second ou 
de troisième ordre, plus ou moins imitateurs de ceux-ci, non 
sans talent, mais sans originalité, et d'ailleurs plus vieux que 
le jeune maître qui allait entrer triomphalement dans la lice : 
Mercadante, né en 1795, Pacini, en 1796, les deux frères Ricci... 
Verdi, avec son génie ardent et tumultueux, son tempérament 
pathétique, son sentiment inné de la scène, ne pouvait tarder 
à les éclipser tous. Mais ce n'est pas amoindrir sa valeur que 
de croire qu'il n'aurait pas exercé une telle royauté s'il avait dû 
coudoyer un rival doué de qualités égales, sinon semblables. 
Qu'on se rappelle la lutte qui s'engagea, vers la fin du dix- 
huitième siècle, entre ces trois artistes admirables, si bien 
doués tous trois et qui couraient de chef-d'œuvre en chef- 
d'œuvre : Guglielmi, l'auteur de la PastoreHa nobile, Paisiello, 
l'auteur de la Molinara, et Cimarosa, l'auteur de (7 Malrimonio 
segreto. Tous trois étaient hommes de génie, aucun n'eut l'auto- 
rité absolue que connut Verdi. 

Aussi, l'Italie le regrettera d'autant plus vivement, d'autant 
plus sincèrement, qu'elle sait bien et qu'elle sent bien qu'il n'a 
point de successeur. Ce ne sont ni les Mascagni, ni lesFranchetti, 
ni les Puccini qui, à eux tous, pourront lui tenir lieu de celui 
qu'elle perd. Sans vouloir méconnaître leur talent, lequel 
d'entre eux lui donnera un Trovatore, un Rigoletto, une Aida? Je 
sais bien quels étaient, musicalement, les défauts de Verdi, mais 
je connais bien aussi ses qualités, et je ne les vois pas, au moins 
jusqu'ici, chez ceux qui voudraient aspirer à le remplacer. 



Ces réflexions ne sauraient m'entraîner à tracer en ce moment 
une caractéristique du génie de Verdi. J'ai publié ici-même, à 
cette place, il y a quinze ans, une longue étude sur le maître et 
sur sa carrière, étude qui a paru ensuite sous forme de volume, 
et je ne saurais la recommencer et la résumer dans l'espace 
d'un seul article. J'aime mieux, pour rendre hommage à sa 
mémoire, rappeler ce qu'il fut au point de vue moral. Discret et 
sobre dans ses relations, d'un abord difficile, d'un aspect froid, 
sévère, nrm exempt de raideur et de sécheresse, piais, pour qui 
le connaissait, affectueux, dévoué, et surtout bon, bienfaisant et 
charitable. C'est sous ce dernier rapport surtout que je voudrais 
le révéler. 

On sait déjà que voici plusieurs années qu'il a résolu, n'ayant 
point d'enfants, de consacrer la plus grande partie de sa fortune 
à la fondation d'un lieu de refuge pour les vieux musiciens. Dans 
la haute situation qu'il occupait sous tous les rapports, on con- 
çoit facilement que Verdi était toujours assiégé de demandes de 
secours d'artistes malheureux, parfois sans gîte, sans pain, qui, 



26 



LE MÉNESTREL 



dans leur détresse, avaient recours à son bon cœur et à sa bien- 
faisance. Il était attristé du spectacle de tant d'infortunes, sou- 
vent inaméritées, et de la pensée de voir finir à l'hôpital jusqu'à 
des' chanteurs qui naguère avaient ému le public par leurs 
accents toucliants et dramatiques, et que le sort avait néanmoins 
poursuivi de ses rigueurs. De là naquit le projet qu'il voulut 
mettre à exécution, sans en charger d'autres après sa mort. 

Cette exécution fut entourée d'abord du plus grand mystère — 
car Yerdi n'aimait guère qu'on s'occupât et qu'on parlât de lui; 
nul n'a fui davantage la publicité et la réclame. C'est Milan que 
le maître avait choisi pour le théâtre de cet exploit, Milan, où 
précisément M. Camille Boito, architecte, frère de son collabora- 
teur M. Arrigo Boito, était en train de construire un vaste édifice 
destiné aux écoles élémentaires. 11 le chargea de choisir et 
d'acquérir un terrain de 4.000 mètres carrés, sur lequel s'élève- 
rait l'hospice qu'il voulait fonder. Ce n'est qu'au dernier moment, 
lorsqu'il s'agit de la signature des actes, où le secret n'était plus 
possible, que le nom de Verdi fut divulgué. J'ignore le prix de 
ce terrain, mais la construction, que je crois achevée aujour- 
d'hui, n'a pas coûté moins de SOO.OOO francs, et le maître a 
consacré une somme nette de deux millions pour former le fonds 
dotal de l'établissement, où cent artistes, soixante hommes et 
quarante femmes, pourront être admis et où ils jouiront non seu- 
lement d'un bon gîte, d'une bonne nourriture, mais de tout le 
confortable possible. Yerdi était même si préoccupé de leur bien- 
être qu'il se demanda pendant quelque temps s'il faudrait les 
laisser coucher seuls dans leur chambre, ce qui pouvait offrir un 
réel danger pour des vieillards, en cas d'indisposition, ou établir 
des dortoirs de douze lits, ce qui pouvait les blesser en leur 
donnant la pensée qu'ils étaient dans un hôpital. Finalement, 
il fut décidé que quelques chambres seraient à deux lits. Il y a 
huit jours encore. Verdi signait un acte qui constituait de nou- 
velles rentes et augmentait le revenu de cette fondation. 

Voici d'ailleurs les renseignements qu'un journal italien don- 
nait récemment à ce sujet : — « Dans l'établissement pourront 
prendre place cent musiciens. Par la volonté de Verdi, l'archi- 
tecte Boito a construit un édifice dont la somptuosité extérieure 
est bannie pour faire place à une élégance simple, au bon goût 
harmonieux des lignes, d'autant qu'une première impression de 
la façade ne fait pas soupçonner le grandiose de l'intérieur. 
L'étendue totale du terrain est d'environ 4.200 mètres carrés et 
comprend un vaste jardin pour les hommes, un jardin un peu 
moins vaste pour les femmes, la cour centrale, qui comporte à 
peu près 500 mètres carrés, et une cour de service dans l'angle 
le plus éloigné. Au premier étage sont les locaux de l'adminis- 
tration, les salles pour le parloir avec les étrangers, etc. En 
montant l'escalier de marbre, on accède aux réfectoires séparés 
pour chaque service, à une salle centrale pour réunions et 
concerts, longue de 20 mètres sur 10 de large, à d'autres salles 
communes et à deux terrasses découvertes, où les résidents 
prendront le frais l'été en admirant les crêtes des montagnes 
lointaines. Les chambres, cinquante à un seul lit, vingt-cinq à 
deux lits, sont distribuées dans les ailes du bâtiment, et, toutes 
situées entre le levant et le midi, occupent trois étages en y 
comprenant le rez-de-chaussée, élevé d'un mètre au-dessus du 
sol. Dans la cour centrale se trouve l'oratoire, voisin de l'infir- 
merie. Le souterrain, abondamment aéré et éclairé, contient les 
bains, les salles de douches, les cuisines et tous les autres ser- 
vices, pendant que la blanchisserie à vapeur, la lingerie et les 
chambres de la domesticité occupent un corps de logis à part 
dans la dernière cour. Outre les deux escaliers principaux, il y a 
six escaliers de service, qui mettent en communication les divers 
étages de chaque département. Enfin l'édifice, dans toutes ses 
parties, jusque dans les corridors, dans les vestibules, dans les 
escaliers, sera chauffé l'hiver par des calorifères à vapeur à 
basse pression. » 

Mais ce n'est pas là le seul établissement de ce genre que 
l'Italie devra au maître à qui elle a donné la gloire. Près de son 
superbe domaine de Sant'Agata, où il se livrait à l'agriculture 
avec une véritable passion, se trouve la petite ville de Villa- 



nova, qui, il y a une quinzaine d'années, nommait ce sénateur 
du royaume membre de son conseil municipal. Verdi déclina cet 
« honneur » en déclarant qu'il ne pourrait trouver le loisir de 
s'occuper des affaires de la commune, et qu'il priait qu'on voulût 
bien l'en dispenser. Il donna donc purement et simplement sa 
démission. Mais il fut réélu, les gens de Villanova étant obstinés 
de leur nature. Que fit-il alors ? Il laissa vide son siège de 
conseiller, mais il fît cadeau à la commune d'un hôpital qui lui 
coûta 60.000 francs et dans lequel il fonda un certain nombre 
de lits. Et ce citoyen, qui n'avait pas le temps d'être conseiller 
et qui laissait toujours son siège vide aux séances, employa 
tout un hiver à préparer les plans de son hôpital, et pendant tout 
un été donna tous ses soins à sa construction. Car on assure que 
Verdi, tout en se faisant aider, pour les détails, par un de ses 
amis de Busseto, M. Frignani, en établit et en dessina lui-même 
tous les plans et fut son propre ingénieur. Il consacra à cette 
étude tout un hiver à Gênes, où il passait régulièrement cette 
saison. Puis, aussitôt de retour, avec les beaux jours, à son 
domaine de Sant'Agata, il fit commencer les travaux, dont il prit 
en quelque sorte la direction et qu'il surveilla avec la conscience 
et l'activité qu'il apportait en toutes choses. « Assidu et métho- 
dique avant tout, disait alors un journal, le maître est chaque 
matin, dès l'aube, à son hôpital, où il se rend en bon campa- 
gnard, la tête couverte d'un énorme chapeau de paille de Panama. 
Il visite avec soin les travaux, se rend compte de tout, puis, 
quand il a bien donné son coup d'œil de tous côtés, il lui arrive 
de sauter en voiture et de se rendre jusqu'à Crémone, qui est 
peu éloignée. Là, il se rend invariablement à VAlbergo Capello, 
où il déjeune, s'asseyant, invariablement aussi, à la même petite 
table, que tout le monde dans la maison a baptisée pour ce fait 
du nom de tavolina Verdi. » 

Mais ce n'est pas tout encore, et là ne s'arrête pas la généro- 
sité de l'auteur d'Aïda et de Rigolelto envers ses concitoyens, 
justement fiers de lui et de son génie. A Fiorenzola, petite ville 
aussi jolie que son nom et située non loin de Plaisance, Verdi a 
fait construire encore à ses frais un autre hôpital, dont les dé- 
penses de construction ne se sont pas élevées à moins de 
200.000 francs, et qu'il a largement doté d'un revenu annuel de 
50.000 francs. N'est-ce pas là, vraiment, un emploi merveilleux 
d'une fortune gagnée à l'aide de son génie et de son travail, et 
le fils de l'humble albergatore de Roncole n'avait-il pas lieu d'être 
fier de lui et de sa destinée? 

- Il n'est que juste de constater que les deux derniers grands- 
musiciens italiens se seront particulièrement distingués par leur 
munificence et leur bienfaisance artistiques. Verdi de son vivant, 
Rossini de façon posthume. Ce dernier a partagé les effets de sa 
générosité entre l'Italie, sa patrie réelle et, quoi qu'on en ait pu 
dire, toujours chérie par lui, et la France, sa patrie d'adoption, 
pour laquelle aussi son affection était sincère et profonde. A 
Pesaro, sa ville natale, il a légué les fonds nécessaires pour la 
création et l'entretien d'un Conservatoire de musique qui, placé 
sous la direction d'un artiste remarquable, Carlo Pedrotti, auquel 
a succédé depuis M. Mascagni, devint en peu d'années l'un des 
premiers de l'Italie. A Paris, ou, pour mieux dire, à Passy, on 
sait qu'il a fondé une vaste maison de refuge pour de vieux 
musiciens. Il avait légué la jouissance de sa fortune à sa veuve,, 
à la condition que, à la mort de celle-ci, cette fortune fût con- 
sacrée à cet usage. C'est ce qui a été fait, et l'on sait que depuis, 
plusieurs années déjà la maison Rossini est en plein fonctionne- 
ment. De plus, Rossini a légué à l'Académie des beaux-arts, dont 
il était membre correspondant, la somme nécessaire à la fonda- 
tion d'un prix de 6.000 francs à partager entre les deux auteurs, 
poète et musicien, d'une cantate ou scène lyrique qui doit être 
mise au concours tous les deux ans. C'est ce prix qui est connu 
sous le nom de « prix Rossini ». On aimerait à voir nos artistes 
illustres suivre des exemples si honorables. 



Verdi a bien employé sa vie, et — qui sait? — peut-être ses- 
derniers jours, dans lesquels il a surtout exercé sa bienfaisance,. 



LE MÉNESTREL 



ont-ils été plus cbers encore à son cœur que ceux où il lui a été 
donné de manifester son génie avec tant de magnificence. Ses 
compatriotes, qui le connaissaient bien, qui l'entouraient d'une 
si tendre et si légitime affection, qui l'aimaient et le vénéraient 
autant qu'ils l'honoraient et l'admiraient, ont une double raison 
de le pleurer et de chérir sa mémoire. Ils vont perdre en lui, en 
même temps qu'un noble et illustre artiste, un grand homme 
de bien, à l'âme généreuse et à l'esprit plein de charité. 

Par malheur ils sont rares, ceux qui peuvent inspirer ce dou- 
ble regret. 

Arthur Pougin. 



SEMAINE THÉÂTRALE 



Palais-Royal. M'amour, comédie en 3 actes, de MM. Paul Bilhaud et Maurice 
Hennequin. — Athénée. En Fête, comédie en 5 actes, de M. A. Germain. 

L' « autre » ne doit jamais être l'ami du mari. C'est la théorie du 
sémillant Hubert Grisolles. Mais Antoinette Montureu.x, que son époux 
emmène passer l'été à Gabourg et qui se rend parfaitement compte com- 
bien deviendront difficiles les discrets entretiens en une plage où les 
baigneurs n'ont d'autres plus grandes distractions que celle d'épier mali- 
cieusement leurs voisins, Antoinette Montureux exige qu'Hubert, pour 
expliquer les entrevues, se lie avec M. Montureux. Ce qui devait arri- 
ver arrive. Les deux compères se prennent naturellement d'une affec- 
tion fébrile : Montureux ne veut pas lâcher Hubert une seule seconde; 
Hubert est en proie aux remords. Et Antoinette,presque toujours seule 
aux galants rendez -vous, linit par s'apercevoir que c'était la théorie 
de son ami qui était la bonne. Après avoir tout tenté pour essayer de 
brouiller ceux dont elle fit des inséparables, elle abandonne le piteux 
Hubert à son cher Montureux et lui donne, comme successeur, le jeune 
Maxime de Torcy, qu'elle a pris soin de mettre en telle posture que 
jamais il ne pourra devenir des familiers de son home. 

M'amour, dont le premier acte de légère comédie est tout à fait exquis, 
de détails charmants et d'observation amusante, et dont les deux autres 
empruntent surtout leur drôlerie aux procédés usuels au vaudeville, a 
heureusement réussi. La pièce de MM. P. Bilhaud et M. Hennequin 
est délicieusement jouée par M"'-' Cheirel , la plus primesautièrement 
charmante de nos comédiennes, sinon la plus élégante — oh! ses robes, 
presque aussi désagréables à l'œil que les décors hurleurs que le théâtre 
a fait brosser pour la circonstance. M. Boisselot et M. Raimond sont, 
l'un comique, l'autre fm, à leur habitude; M"" M. Aubry, lauréate du 
Conservatoire, débute agréablement sur cette scène du Palais-Royal, fort 
éloignée, de toutes façons, de celle de l'Odéon, où la jeune comédienne 
devait s'attendre à faire ses premiers pas, et MM. Louis Maurel, Gorby 
et M"' G. Barrot s'acquittent honnêtement de leurs tâches modestes. 

A l'Athénée, suivant le cliché consacré, « pièce essentiellement pari- 
sienne », c'est-à-dire espèce de grand kaléidoscope dans lequel, sur un 
fond simulant les endroits chiquement fréquentés, gesticulent et se 
bousculent des pantins qu'on a tout fait pour habiller à la dernière 
mode. La petite histoire qui essaie de lier très fragilement ces sortes de 
productions est toujours à peu près la môme : une jeune femme que son 
mari abandonne pour faire la fête et qui, au baisser du rideau, finira 
par le reconquérir. Quelquefois la banalité de l'action est sauvée par 
des détails d'invention heureuse ou la silhouette de types amusants; il 
n'en est cette fois malheureusement pas ainsi. Et puis M. Auguste 
Germain semble avoir par trop oublié que la condition indispensable 
pour intéresser le public est de lui présenter des personnages suscep- 
tibles d'éveiller cet intérêt. Des quarante et quelques bonshommes que 
l'auteur a glanés dans le vaste champ de la vie de noces, pas un ne se 
détache en couleurs vives, pas un n'accuse la moindre originalité, sauf 
peut-être le slave Silvany, auquel le très adroit M. Tréville a prêté la 
tête d'un littérateur russe, homme charmant, très répandu à Paris. 

En f'ete, qui demandait une interprétation formidable par le nombre, 
exigeait de plus l'appoint de jolies femmes et le concours de couturiers 
en vogue. Si, parmi ces derniers, la lutte fut ardente, il n'y parait guère, 
ou bien alors le goût parisien subit une crise fâcheuse. M"'"'' Yahne, Val- 
dey, Demarsy, Bignon, Demay, Aliex, Derval, avec des qualités d'ordre 
divers, MM. Tarride, Hirsch, Tréville, Deval, et énormément d'autres, 
parmi lesquels un vrai maître d'hôtel dans le train se taille un petit 
succès en saluant, dans la salle, les clients et les clientes qu'il a l'habi- 
tude de servir au bois, s'emploient, les uns avec talent, les autres 
avec bonne volonté, à rendre vivante la pièce de M. Germain. 

Paul-Émile Chevalier, 



ETHNOGRAPHIE MUSICALE 

Notes prises à. l'Exposition Universelle de 1900 

(Suite.) 



LA MUSIQUE CHINOISE ET INDQ-GIiINOISE 

A l'égard de l'harmonie, l'on ne saurait dire que les peuples d'Kxtrème- 
Orient ignorent tout art des sons simultanés. Mais il faut constater que 
cet art est chez eux des plus rudimentaires. Ce que nous connaissons 
de mieux en ce genre, ce sont les espèces de symphonies du (jamelang 
javanais; mais si les rythmes et agrégations sonores y sont curieux 
à observer, il faut avouer que ce qui constitue le principe même de 
l'harmonie, c'est-à-dire la superposition des sons suivant des intervalles 
définis, est complètement abandonné au hasard. Ce hasard, il est vrai, 
ne peut guère aboutir à former des discordances bien pénibles à l'oreille, 
puisque les sons employés ne sont qu'au nombre de cinq par octave. J'ai 
déjà comparé cette sorte d'harmonie à celle dœ cloches sonnant à la 
volée. L'effet qui résulte de cette production de sons simultanés, si les 
cloches sont bien accordées, peut être harmonieux; cela n'est pour- 
tant pas de l'harmonie, dans le sens que ce mot a dans l'art musical de 
l'Occident. 

Ajoutons que nous n'avons pu parvenir à dégager aucun principe 
harmonique de certaines combinaisons hétérogènes dont la musique 
annamite nous a fourni quelques bizarres exemples. Quant à la musique 
japonaise, des chants vocaux, vagues, suivis par l'accompagnement 
instrumental en des variations plus ou moins imprécises, ne constituent 
de même qu'une harmonie plus que primitive. Certains accords en double 
corde, donnant une dominante et une tonique, semblent indiquer 
quelque sentiment tonal; mais que dire lorsque, tout à côté, nous 
observons des frottements de seconde mineure ou majeure, que rien 
absolument, au point de vue harmonique, ne peut expliquer? 
. Rappelons-nous enfin qu'il résulte des explications du P. Amiot que 
jamais les Chinois n'ont connu l'art du contrepoint, — art essentielle- 
ment européen et moderne, inconnu de toute l'antiquité, et qui, devenu 
aujourd'hui la base nécessaire de toute musique, s'est répandu dans 
tout l'univers civilisé, mais a continué de rester ignoré partout ailleurs. 

Tels sont les principaux rapports et les principales différences que la 
musique d'Extrême-Orient présente avec la nôtre. Il est d'autres dis- 
semblances encore, peut-être plus fondamentales, mais qui se prêtent 
difficilement à l'analyse, car, procédant essentiellement de la diversité 
du génie des peuples, elles sont plutôt latentes qu'extérieures. C'est à 
dessein que j'ai cité naguère le récit du P. Amiot racontant l'accueil 
que les auditeurs chinois firent à la musique française. « Vos airs, 
disaient ceux-ci, ne sont pas faits pour nos oreilles, ni nos oreilles poiir 
vos airs.» (1) 11 y avait en ell'et de très bonnes raisons pour que les airs 
de Rameau ne séduisissent pas du premier coup les Chinois; d'abord 
les mêmes raisons pour lesquelles ces airs n'avaient pas conquis les 
Français eux-mêmes sans effort ni sans peine; et, puisque l'abbé était 
si bien au courant des choses de la musique européenne, il aurait pu 
se souvenir des cris d'indignation qui partirent des rangs des amateurs 
quand les opéras de Rameau vinrent prendre sur la scène la place qui, 
jusqu'alors, avait appartenu sans conteste à Lulli. Et il en fut de même 
plus tard quand vint le tour de Gluck, puis de Rossini, et encore de 
Berlioz, enfin de Wagner. Pourquoi donc tant de protestations quand 
des formes nouvelles viennent s'imposer de force? La cause est en cette 
nouveauté même, qui oblige l'auditeur à changer ses habitudes ; rien, 
au premier moment, ne lui semble aussi fâcheux ! 

Voilà qui déjà explique cette première résistance que font presque 
toujours les habitants des pays lointains, quand, croyant les éblouir 
par les richesses de notre art, nous les introduisons d'emblée dans nos 
théâtres d'opéra. Qu'y peuvent-ils comprendre, plongés ainsi sans prépa- 
ration dans un milieu si nouveau, et mis en contact avec des formes 
d'art dont, avant d'entrer, ils n'avaient pas le moindre soupçon ? Com- 

(1) Nous avons plus récemment retrouvé une impression identique dans l'écrit d'un 
européen, le D' ISrauns, professeur à l'Université de Halle : Tradilions japonaises sur la 
chanson, la musique et la danse, livre paru en 1890, et dont nous avons rendu compte en 
son temps dans le Ménestrel. L'auteur y dit vertement son l'ait à un auditoire japonais 
coupable d'avoir écouté sans enthousiasme une marche funèbrt de Haendel, ainsi qu'à des 
étudiants de Toldo, que, dans une lête, il vit se délecter à l'audition d'un corps de musi- 
ciens faisant « un bruit si détestable que l'on croyait être en enfer, i Quant à lui il ne 
chercha point à approfondir l'étude de la musique japonaise, dont il parle comme d'une 
chose tout il fait inférieure et barbare: en quoi je pense que ce savant a fait preuve d'une 
précipitation peu digne de la science, car, si différente que la musique japonaise et chi- 
noise soit de la nôtre, dès que des peuples d'une telle culture l'ont pratiquée depuis ta nt 
de siècles, c'est apparemment qu'elle a, à quelque point de vue que ce soit, sa raison d'être. 



28 



LE MÉNESTREL 



mencez par faire leur éducation, peut-i'treûniront-ils par obtenir l'assi- 
milation suffisante; mais ne vous étonnez pas s'ils n'ont pas tout 
entendu du premier coup. C'est le contraire qui serait étonnant. 

Mais le dissentiment a des causes plus profondes. Il ne réside pas 
uniquement dans une diversité d'éducation, il est, bien plus encore, 
dans une différence de nature. Les races dont se compose l'humanité 
sont dissemblables par le type, par les mœurs, par la langue. Pourquoi 
donc n'admettrait-on pas que leurs musiques se distinguassent entre 
elles par des traits également divers? Rien que ce que nous avons 
entendu cet été suffit à mettre eu relief certaines correspondances. Nous 
trouvons quelque chose de grimaçant dans les physionomies des Chi- 
nois, des Japonais, des Annamites ; or, cette grimace, nous la retrouvons 
parfois dans les inflexions de leur musique étrange et contournée. Cotte 
musique leur appartient bien en propre; et, c'est pour ce motif qu'il 
doit leur être si difficile de comprendre la raison d'être de la nôtre, 
émanant d'un génie si étranger au leur. 

Quant à établir une échelle des mérites comparés, je pense que ce 
soin serait assez superflu. Je ne suppose pas qu'il vienne à l'idée de 
personne de contester (jue la musique européenne constitue une forme 
d'art immensément au-dessus de la musique d'Extrême-Orient, — de 
même qu'il faut être Chinois jusqu'aux moelles pour ne pas reconnaître 
la supériorité de la civilisation de nos races occidentales, encore que 
celle-ci soit, loin delà perfection. Restant sur le terrain purement musi- 
cal, je demanderai au lecteur la permission de terminer en lui faisant 
part d'une impression personnelle dont l'analyse résumera, ce me sem- 
ble, de façon assez exacte, la nature des deux arts, et précisera leurs 
rapports et leurs différences essentielles. 

Après avoir, tout l'été dernier, vécu dans la fréquentation presque 
exclusive de ces musiques exotiques, je rentrai dans le courant de la vie 
parisienne en assistant au premier concert Colonne, dont le programme 
était entièrement composé de musique de M. Saint-Saëns. Au moment 
oii j'entrai dans la salle, l'orchestre attaquait les premières notes du 
o'' concerto pour piano. Il me sembla d'abord qu'après un lointain voyage 
je revenais vers un rivage familier, et je ressentis cette même sen- 
sation d'aise que nous éprouvons lorsqu'aprés une longue absence noys 
voyons la terre de France. Les harmonies, les sonorités me paraissaient 
d'une plénitude admirable: nul doute que ces qualités soient inhérentes 
à l'œuvre, mais j'avoue que je ne les avais pas senties au môme degré 
lors des auditions précédentes. 

"Vint le second morceau : les archets attaquèrent des accords graves 
et sonores, d'un rythme onduleux comme de larges flots, et le piano ré- 
pondit par uu trait où se retrouvèrent dès l'abord les caractères de la 
musique orientale. Par une coïncidence singulière, je n'avais quitté les 
musiques de là-bas que pour les retrouver ici dans l'œuvre du maître 
français. L'on sait en effet que cette partie du S" concerto de M. Saint- 
Saëns est basée sur des thèmes que l'auteur a recueillis au cours de ses 
promenades lointaines; c'est, a-t-il écrit, « une façon de voyage en 
Orient qui va même, dans l'épisode en fa dièse, jusqu'en Extrême- 
Orient. » Mais si certaines formes extérieures sont en effet celles des 
musiques étrangères, combien, par sa tendance et sa tenue générale, 
le morceau est resté l'expression intime du sentiment de l'auteur I 
Les thèmes ne sont qu'un prétexte, ce sont les impressions personnelles 
qu'il évoque dans cette sorte de paysage musical. L'œuvre est française, 
tout aussi bien que le tableau d'un peintre qui aurait été prendre ses 
modèles au Japon ne serait pas pour cela de la peinture japonaise. 

M. Saint- SaOns, si curieux de ces formes étrangères, avait déjà dans 
une œuvre de jeunesse, la Princesse jaune, utilisé avec esprit des thèmes 
iasés sur la fameuse gamme de cinq notes : dans l'un comme dans 
l'autre cas il est resté lui-même. 

Il en esL encore ainsi de M. Bourgault-Ducoudray qui, dans sa 7iapso- 
die cambodyienne, a employé deux thèmes, d'une haute valeur musicale: 
encore, en les développant et les traitant avec un éclat de coloris mer- 
veilleux, se les est-il si bien assimilés que l'on a peine à y reconnaître 
le trait distinctif de la musique d'Extrême-Orient. La légende à laquelle 
ces thèmes sont associes est pourtant essentiellement locale. La voici, 
telle que la résument des notes qui me furent communiquées par l'au- 
teur, lors de la première audition, ■çQ\iv\ai Revue des traditions populaires: 

« Le territoire du Cambodge est soumis chaque année à des inonda- 
tions qui durent plusieurs mois. .\ l'époque où les eaux se retirent, la 
population célèbre pompeusement et joyeusement cet événement qui lui 
rend l'usage de la terre et les sources de la vie. Le roi, représentant de 
la majesté divine, préside à cette fête. Vers l'instant où les flots repren- 
nent leur cours régulier, il coupe de sa main un fil symbolique tendu 
au-dessus du fleuve, manifestant par là sa volonté de voir les eaux 
débordées abandonner son royaume. Pendant ce temps le peuple chante 
des chants religieux. C'est un de ces derniers qui sert de thème au pre- 
mier morceau... » 



Mais, bien que le Cambodge ait fourni au compositeur ses éléments 
primitifs, l'œuvre n'en appartient pas moins essentiellement à la mo- 
derne école symphonique française, à laquelle elle fait grand honneur. 

De fait, la pénétration absolue de deux arts de tendances si différentes 
est un rêve irréalisable. La musique européenne peut emprunter à ces 
musiques exotiques quelque chose de leur vitalité particulière : elles 
n'en seront pas moins absorbées à son contact. 

C'est à l'Extrême-Orient seul qu'il faut demander la musique 
d'Extrême-Orient. 

En résumé, des observations qu'il nous a été donné de faire, il nous 
parait manifestement résulter la constatation suivante : que, de part 
et d'autre, la musique est basée sur les mêmes principes physiques, 
immuables; qu'en outre ces principes peuvent, dans leur application, 
donner lieu à certaines agrégations, produire certaines inflexions égale- 
ment intelligibles et parlant de façon à peu prés semblable à l'oreille et 
à l'esprit, — quelques rythmes caractéristiques, quelques thèmes de 
forme ou d'expression clairement saisissable, se dégageant de loin en 
loin d'une trame plus ou moins complexe. 

Mais, ce point de départ établi, les deux arts se séparent franchement, 
poursuivent chacun un but distinct, et bientôt la divergence entre eux 
est complète. 

(A suivre.) Julien Tiersot. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE iQOO 

(Suite.) 



LA RUE DE PARIS 

Passons à la révolutionnaire M"" Sada Yacco, la rénovatrice du 
théâtre au Japon. Car ce n'est autre chose qu'une révolution que cette 
femme charmante vient d'introduire dans les mœurs de son pays, en 
imposant à ses compatriotes et en leur faisant accepter la présence des 
femmes sur la scène. Si ce que l'on m'a dit est vrai, M""= Sada Yacco, 
jeune femme douée d'une sensibilité excessive, d'un sens artistique 
d'une finesse exquise, particulièrement accessible au charme de la 
poésie, prenait surtout un plaisir infini aux jeux du théâtre jusqu'au 
jour où, d'instinct, elle sentit l'inconvenance et la grossièreté qu'il y 
avait à voir des adolescents remplir des rôles de jeunes fdles et de 
jeunes femmes, et inspirer ou exprimer des passions qui prenaient alors 
un sens en quelque sorte monstrueux. Dès lors, pour elle, non seule- 
ment plus d'illusion, mais un véritable dégoût pour la production d'un 
art qui, jusque-là, avait charmé son cœur et son esprit. 

C'est alors qu'elle en vint à se demander pourquoi les femmes 
étaient exclues du théâtre, et pourquoi elles n'y pourraient monter. 
Comme elle ne trouvait point de réponse à cette question, elle conçut 
la pensée de s'attaquer courageusement à un préjugé ridicule, et, forte 
de son honnêteté, résolut de le combattre en personne et de monter elle- 
même sur la scène. Ce fut, paraît-il, un beau scandale, et la surprise 
excita des récriminations bruyantes. Mais sa grâce charmante, le talent 
qu'elle déploya et, par-dessus tout, son inattaquable honnêteté, eurent 
raison de la sottise des uns, de la timidité des autres et de l'étonnement 
de tous. Le préjugé était vaincu, des coutumes séculaires s'en allaient 
en poussière, et les applaudissements qui accueillaient l'actrice assu- 
raient l'avenir de l'heureuse réforme si hardiment opérée par elle dans 
un art dont, c'est bien ici qu'on peut le dire, la femme est le plus bel 
ornement. 

Et il est probable que le succès remporté ici par M""' Sada Yacco ne 
pourra que confirmer et rendre plus complet encore celui de la révolu- 
lion opérée par elle. Les Japonais, qui se sont européanisés avec une 
si prodigieuse rapidité, ne peuvent qu'être flattés en effet de l'accueil 
chaleureux fait en France à leur admirable artiste. Môme c'est à ce 
point — et peut-être est-ce un tort — qu'ils rêvent maintenant d'intro- 
duire chez eux notre tliéàtre, ce qui pourrait bien détruire l'originalité 
du leur. On assure que l'impératrice du Japon, férue de cette idée, a 
déjà chargé plusieurs écrivains de traduire à l'usage de la scène nationale 
un certain nombre de chefs-d'œuvre du théâtre européen, antique ou 
moderne, et l'on cite entre autres OEdipe roi, Phèdre, Hamiet, le Roi 
Lear, la Fiancée de Messine et jusqu'à la Dame aux Camélias. 

Il serait assurément curieux et singulièrement intéressant pour nous 
de voir M"'= Sada Yacco en Phèdre ou en Marguerite Gautier, et il est 
certain qu'elle nous y ferait éprouver des sensations neuves et inconnues, 
qui donneraient lieu â des comparaisons imprévues. Pour le moment, 
contentons-nous d'avoir pu l'admirer en Katsouraghi (la Ghesa), et 



LE MENESTREL 



29 



constatons tout d'abord à ce propos qu'elle est plus complètement comé- 
dienne, c'est-à-dire comédienne plus variée, que ne le sont aujourd'hui 
les nôtres; car non seulement elle parle, elle chante (en de certains 
moments sa diction, ryhtmée et scandée par les instruments, est une 
véritable musique), mais elle mime et elle danse. Or, la danse est 
aujourd'hui parfaitement dédaignée de nos actrices, qui se privent par 
là d'un élément particulier de succès, et il n'en fut pas toujours ainsi. 
Pour ne citer qu'un exemple, M""' Favart était une danseuse accomplie, 
et elle le prouva surlout dans les Trois Sultanes, où elle dansait de 
véritables pas, très compliqués, sans se borner à des passes et à des atti- 
tudes, comme nos comédiennes actuelles se bornent forcément à le faire 
à l'occasion. M"'° Sada Yacco, elle, danse réellement, et d'une façon 
charmante, avec une vivacité, un entrain, et aussi une harmonie, une 
souplesse de mouvements et une grâce adorables. 

Telle qu'elle nous a été présentée, la pièce intitulée la Ghesa et le 
Chevalier se réduit à ceci. Le chevalier Bauzaest ardemment épris delà 
ghesa (courtisane) Katsouraghi, qui le repousse parce qu'elle aime un 
autre chevalier, Nagoya. Il va sans dire que Banza prend en haine son 
rival, qu'il songe à le perdre et qu'enfin il le provoque, l'attaque et le 
tuerait sans doute si Katsouraghi, s'élançant entre eux, ne leur arrachait 
les armes des mains. 

Ce premier acte, jusqu'à la scène finale, ne nous montre en M'"° Sada 
Yacco qu'une fine comédienne. C'est merveille de voir entrer en scène 
cette mignonne jeune femme, élégante, distinguée, au visage expressif, 
au sourire plein de grâce, à la voix douce et flexible, à la démarche et 
aux gestes souverainement harmonieux. Elle n'a en effet à déployer ici 
que de la grâce et de la tendresse, et elle y réussit à souhait. 

Au second acte nous la verrons transformée, et c'est à la grande tra- 
gédienne que nous allons avoir affaire. 

Le chevalier Nagoya était fiancé à la jeune Orihimé, qu'il avait un 
instant trahie pour Katsouraghi — ce qui prouve qu'au Japon les choses 
se passent comme en Europe, par cette simple raison que l'humanité 
est la même sous toutes les latitudes. Mais, pour la même raison, 
Katsouraghi est dévoré par la jalousie, et elle ne songe qu'à se venger de 
son abandon, dût-elle pour cela aller jusqu'au meurtre. Nagoya, pour 
échapper aux poursuites de sa maîtresse, s'est réfugié avec sa fiancée 
dans le temple de Dojoji, s'y croyant en sûreté, l'entrée de ce temple 
étant interdite aux ghesas. Celle-ci pourtant a découvert sa retraite. Mais 
elle n'y peut pénétrer, le temple étant gardé par des prêtres qui lui en 
défendent l'approche. Que fait-elle alors? Elle entreprend de les 
séduire par ses chants et par ses danses. Sa voix se fait insinuante et 
caressante, ses danses sont ardentes et éperdues; mais sous ces chants, 
sous ces danses (et c'est là son étonnante habileté), elle nous laisse 
voir la jalousie dont elle est dévorée, elle nous fait deviner les senti- 
ments qui l'animent, la passion, la colère, le désir, la haine, et vraiment, 
dans toute cette scène, sa mimique est extraordinaire. 

Elle réussit enfin à forcer l'entrée du sanctuaire. Mais ce n'est pas 
tout. Il lui faut pénétrer dans le réduit sacré où elle compte trouver sa 
rivale. Par trois fois elle s'élance sur la porte ; par trois fois on la 
repousse et on l'en arrache. Elle triomphe enfin, elle entre, et bientôt 
elle ressort, traînant après elle sa rivale mourante, sa rivale tuée par 
elle. Mais elle-même va mourir, tuée sans doute par l'émotion, par la 
fureur, par le remords et la pensée du crime qu'elle vient de commettre, 
et nous allons assister à son agonie terrible. 

Terrible en effet, et c'est sans dire un mot, sans prononcer une 
parole, qu'elle va nous donner le spectacle le plus profondément tragi- 
que qu'il nous soit donné de contempler. Les yeux hagards, les cheveux 
hérissés, on voit la mort descendre peu à peu sur ce joli visage. Les 
joues se creusent, les narines se pincent, la bouche se contracte, le teint 
blêmit, le regard semble se fixer et se figer sur quelque image horrible 
et invisible, une douleur épouvantable se peint sur tous les traits, les 
lèvres s'écartent, semblent se décolorer, puis bientôt, lentement, la 
tête se penche, le corps s'affaisse, et la malheureuse tombe inanimée. 
Tout est fini ! C'est effrayant — et admirable. 

Voilà ce qui, pendant quatre mois, a fait accourir la foule à la rue 
de Paris; voilà ce qui fait qu3, huit jours avant la fermeture de l'Exposi- 
tion, M°" Sada Yacco donnait sur le théâtricule de miss Lole FuUer sa 
millième représentation, devant une salle toujours comble. Et c'était 
justice, parce que le spectacle était suprêmement émouvant et qu'il nous 
mettait en présence d'une des plus grandes artistes, et des plus impres- 
sionnantes, qu'on puisse imaginer. Évidemment M'"' Sada Yacco est née 
pour le théâtre, et ce qu'il y a do plus prodigieux, c'est que, comme je 
le disais en commençant, elle doit tout à elle-même et qu'elle n'a pu 
avoir de modèle. 

En quittant Paris elle a été donner une représentation au Cercle 
artistique de Bruxelles, où son succès n'a pas été moins grand. En 
repartant pour le Japon, elle a promis de revenir à Bruxelles, où elle 



se produira, au printemps, sur la scène du Parc, pour aller ensuite au 
Residenzthoater de Berlin. Souhaitons qu'elle revienne aussi à Paris, 
dont elle n'a pas à se plaindre, et où nous serons heureux de l'applaur 
dir encore. 



(A suivre.) 



Arthur Pougin. 



LA. REINE VICTORIA ET FÉLIX MENDELSSOHN 



On lit dans les lettres de Mendelssohn un amusant récit d'une entre- 
vue que, en 1842, le jeune maître allemand eut avec la plus jeune encore 
reine Victoria d'Angleterre. Le temps a passé, depuis, sur d'innombra- 
bles événements, et la lettre, datée du 9 juillet ISi'i, nous parait être de 
l'histoire ancienne : elle n'en a pas moins conservé toute sa vivacité, et, 
aujourd'hui particulièrement, son à-propos; elle nous montre, en un 
mouvement pittoresque, la façon toute originale dont la souveraine cul- 
tivait et goûtait la musique. Nous en empruntons la traduction à 
M. Ernest David (I). 

« Laisse-moi te raconter ma dernière visite à Bucliingham-Palace; cela 
t'amusera et moi aussi. Comme l'a dit Grahl : c'est la seule maison où l'on 
soit à son aise (sic). Le prince Albert m'avait invité à venir le samedi à deux 
heures et demie essayer son orgue. Je le trouvai seul. Pendant notre entre- 
tien, entra la reine en robe de chambre. Elle devait partir pour Glaremont i 
a Bon Dieu ! s'écria-t-elle, comme tout est en désordre ici ! >• Il faut te dire 
que le vent avait dispersé dans tous les coins les feuillets d'un gros cahier 
de musique. La voilà qui s'accroupit pour les ramasser, le prince Albert fait 
de même et moi aussi, comme bien tu penses. Le mal réparé, le prince m'ex- 
pliqua le mécanisme des registres de son instrument. Je le priai de me faire 
entendre quelque chose, et aussitôt il me joua par cœur et fort bien, ma 
foi, un choral avec pédales; un organiste de profession n'aurait pas fait 
mieux. La reine assise écoutait et ses traits rayonnaient de plaisir. Quand 
le prince eut uni, je jouai mon choral du Paiilus : Wie lieblich sind die- 
Bolen, et, avant que j'eusse terminé le premier verset, tous deux chantèrent 
le choeur avec moi. \,& duc de Gotha entra en ce moment, et l'on se mit à 
causer. Sa Majesté me demanda si j'avais composé de nouveaux lieder, en 
ajoutant qu'elle connaissait tous les miens qui ont été gravés : « Tu devrais 
bien lui en chanter un », dit le prince Albert. Après s'être (ait un peu prier, 
elle voulut bien essayer le Friihlings lied (Chanson du printemps) en si bémol 
majeur. « Mais ce lied n'est pas ici », s'écria-t-elle; » toute ma musique est 
» déjà empaquetée pour Claremont. » Le prince Albert sortit pour la cher- 
cher et rentra au bout de quelque.? instants en disant qu'elle était embal- 
lée : « On pourrait peut-être la déballer », me permis-je de faire observer r 
« Envoyez chez Lady N*** », reprit Sa Majesté. On sonna. Les domestiques 
accoururent, se donnèrent beaucoup de mouvement sans arriver à rien. La 
reine, impatientée, sortit pour la chercher. Alors le prince Albert me dit : 
« Elle vous prie d'accepter cette bagatelle en souvenir d'elle. » Et il me donna 
un écrin contenant une très jolie bague, sur le chaton de laquelle était gravé : 
V. R. 1842. — La reine rentra et reprit : « Lady N*** est partie en empor- 
» tant mes affaires ; c'est bien maladroit ! » Tu ne te figures pas combien tout 
cela m'amusait. Je la priai de chanter autre chose; elle consulta son mari, 
et me dit qu'elle chanterait du Gluck. Au même instant arriva la duchesse 
de Gotha, et nous passâmes tous les cinq dans le boudoir de Sa Majesté, 
où j'aperçus à côté du piano un grand cheval à bascule, deux énormes cages, 
des portraits accrochés au mur, sur les tables des livres magnifiquement 
reliés et de la musique sur le pupitre. Pendant que l'on causait, la duchesse 
de Kent entra. Moi, j'avais feuilleté la musique et trouvé mon premier cahier 
de lieder. Je demandai à la reine de vouloir bien en choisir un au lieu de 
l'air de Gluck, ce qu'elle fît de la meilleure grâce; et sais-tu sur lequel 
tomba son choix? Devine! sur Scliœner und sckœner (2), qu'elle dit très 
purement et avec goût. Il me fallut (bien malgré moi, je le reconnais) avouer 
que ce Ued est de Fanny, et je la suppliai d'en dire un autre de moi : 
« Volontiers », dit-elle; « mais vous m'aiderez ». Et elle chanta : Lass dieh 
nur nichls nicht dauern, vraiment fort bien et avec une grande expression. 
Je ne voulus pas faire le complimenteur ni le courtisan, et je la remerciai 
tout simplement : « Oh ! ht-elle, j'aurais mieux chanté si j'avais eu moins 
» peur. Habituellement j'ai la respiration longue. » Et comme je la louai 
cette, fois en toute conscience, elle reprit d'elle-même le dernier passage, 
quelle dit tout d'une haleine et comme je l'ai rarement entendu. Le prince 
à son tour chanta : Es ist fin Schnitlcr, der heisst Tod, puis me dit qu'avant 
de partir je devais lui jouer encore quelque chose. Il me donna pour thème , 
le choral qu'il avait d'abord exécuté sur l'orgue et le Faucheur (Schnitler) 
qu'il venait de chanter. Par bonheur, j'étais bien disposé; à ces deux thèmes 
j'ajoutai les deux lieder chantés par la reine. Tout alla comme sur des rou- 
lettes et ils me suivirent avec tant d'intelligence et d'attention que j'impro- 
visai mieux que jamais. Quand j'eus fini, la reine me dit : « J'espère que nous 
» vous reverrons bientôt en Angleterre ». Je pris congé et, arrivé en bas, 
je vis deux belles chaises de poste attelées qui attendaient les voyageurs 

(1) E. David, Les Mendelssohn-Bartlioldij et Robert Schumann, 1886. 

(2) Un des lieder composé par M"° Hensel, el que Félix a fait graver dans un de ses 
recueils. 



30 



LE MENESTREL 



royaux. Un quart d'heure après, on abaissa le drapeau du palais, et les jour- 
naux purent dire : Sa Majesté a quitté Londres à trois heures trente minutes. 
Jb dois ajouter que je demandai à Sa Majesté la permission de lui dédier ma 
symphonie en la mineur; elle avait été l'occasion de mon voyagea Londres, 
et le nom de la reine sur ce morceau écossais en double la valeur. Autre 
chose encore que j'oubliais. Au moment où elle allait chanter, elle se 
retourna et dit : « Il faut d'abord sortir le perroquet ; sans cela, il criera 
9 plus fort que moi. » Le prince Albert sonna, mais le duc de Gotha vou- 
lut emporter l'oiseau; je m'avançai alors en disant : « Permettez que je 
» m'en charge », et je m'emparai de la cage que je portai dehors à l'ébahis- 
sement des domeslioues qui n'y comprenaient rien, etc. » J. T. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Charmant concert, léger et peu encombrant, que celui de dimanche der- 
nier au Châtelet, où nous eûmes le plaisir de voir et d'entendre la belle 
JM"^ Hatto, superbement costumée, dans l'air de Judas Macchabée et dans 
deux expressives mélodies de M. Kcechlin auxquelles elle donne bien de la 
valeur. C'est une artiste très intéressante, une « figure » attachante que 
W^' Hatto. Quant à Pugno, il a joué comme un lion son très beau concert- 
slûck, si ingénieusement bâti sur un seul thème de trois notes, mais avec 
quelles ressources variées de musicien subtil et profond tout à la fois! C'est 
vraiment une « œuvre ». H a exécuté ensuite les Djinns si curieux dé César 
Franck et cela a été du délire dans toute la salle. Jamais ne s'est vu si beau 
triomphe. Et tout aussitôt, encore tout suintant de gloire, Pugno s'est mis 
en wagon eu route pour l'Allemagne pour courir au-devant de nouveaux 
lauriers. Quelle existence que celle d'un artiste en vogue ! — Le concert de 
M. Colonne avait commencé noblement par l'Héroïque de Beethoven et s'est 
terminé délicieusement par le très amusant Divertissement sur des chansons 
russes de M. Rabaud. H. M. 

— Concerts Lamoureux. — Il ne faut pas s'étonner si l'Or du Rhin ne 
produit pas une impression aussi puissante que chacun des trois finales 
des autres drames composant la tétralogie. Wagner était trop habile 
pour ne pas avoir ménagé systématiquement ses efforts djns un prologue. 
L'Or du Rhin n'est que cela. On y rencontre des explications ennuyeuses, mais 
jugées nécessaires pour l'intelligence des situations qui vont succéder, de la 
Walkyrie au Crépuscule des dieux. Il y a du reste, pour qui peut suivre les 
paroles et en saisir le sens avec ses nuances, de larges compensations. Le 
constraste des caractères chez les deux brigands antédiluviens est tout ce que 
l'on peut souhaiter de plus amusant et de plus nature. La lourde plaisan- 
terie de Wagner fait merveille ici... mais c'est presque un blasphème 
d'écrire cela, car notre pseudo-Aristophane germanique n'avait aucune envie 
d'être plaisant. Les deux butors qu'il nous présente, ces deux brutes préhis- 
toriques dont l'une a déjà entrevu quelques lueurs de justice, tandis que 
l'autre conserve entière son incurable bestialité, Fasolt et Fafner, architectes 
du Wallhalla, devaient conserver dans son œuvre le rôle symbolique à eux 
dévolu dans la légende germanique, et ce n'est pas de safaute si les épieux et 
le sac colossal de ces hercules de féerie font rire de ce côté-ci duEhin. Il y a 
d'ailleurs dans tout cela une bonhomie populaire qui intéresse ; c'est du 
Rabelais grossier, avec l'idée philosophique. La part est belle pour Wagner. 
Musicîdement, le motif du Rhin qui, .pendant 136 mesures, ne quitte pas 
l'accord de mi héraol majeur, est une des plus étonnantes applications de 
Vemhryonnaire et du malléable dans le domaine des triturations sonores. Le 
thème des pommes d'or est ravissant: tout grâce et caresse; celui de la fasci- 
nation d'amour exquis avec ses intervalles de septième descendante et d'octave 
montante, surtout quand Wagner y place un triolet. Les autres sont plus 
connus et plus fréquemment employés. L'interprétation orchestrale a beau- 
coup de relief; celle des voix est bonne avec MM. Challet, Bagès, Albers et 
M""'" O'Rorke, Hayot et Labatut. Ahédée Boutarel. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire ; Symphonie ea si bémol (Beethoven). — Troisième nctei'Ànnide (Gluck), 
par M"" Jeanne Raunay et Chrétien-Yaguet. — Fragments de la suite en si mineur (J.-S. 
Bach). — A. Tenebrœ (actcr stmt (Michel Haydn), et B. le Chanteur des bois (Mendelssohn), 
chœurs sans accompagnement. — Ouverture d'Euryanlhe (Weber). 

Châtelet, concert Colonne : Ouverture de Coriolan (Beethoven). — Concerto pour piano 
(César Geloso), par l'auteur. — Tristan et Yseult (Wagner), deuxième scène du deuxième 
acte, par M. Kalisch, M"" Adiny et Planés. — Symphonie espagnole, op. 21 (Lalo), par 
M. Enesco. — Marche militaire française de la Suite algérienne (Saint-Saêns). 

Nouvean-Thèàtre, concert Lamoureux sous la direction de M. Ciievillard : L'Or du Rhin 
(Richard Wagner), interprété par MM. Ciiallet, Bagès, Vallobra, Dantu, Albers, Lubet, 
Guiod, Sigwalt, M"" Hayot, O'Rorke, Labatut, Lormont, Vicq, Melno. 

— Très intéressante, la matinée Colonne de jeudi dernier au Nouveau- 
Théâtre de la rue Blanche. Le programme, divisé comme d'ordinaire en deux 
parties, était consacré pour la première à M. Edouard Grieg, pour la seconde 
à Schumann, avec un intermède dont M. Théodore Dubois faisait les frais. 
Il s'ouvrait par la suite d'orchestre que M. Grieg a lormée avec la musique 
écrite pour le drame de Peer Gijnt, musique toujours un peu embrumée, 
mais d'un réel intérêt, et qui donne une idée très exacte du talent de l'au- 
tour et de sa nature artistique. La sonate piano et violon, suffisamment con- 
nue depuis longtemps pour que je n'aie pas à m'étendre à son sujet, a valu, 
pour son interprétation, des applaudissements mérités à MM. Armand Ferté 



et Oliveira. Les jolies Scènes d'onl'ance de Schumann, joliment orchestrées 
par Benjamin Godard, ont fait un vif plaisir, mais surtout le superbe quin- 
tette pour piano et cordes, op. i-i, magistralement exécuté par M'" Cécile 
Boutet de Monvel, MM. Armand Parent, Lammers, Denayer et Baretti, a été 
accueilli par toute la salle avec une chaleur enthousiaste. Ça été le véritable 
succès de la séance, avec les trois mélodies de M. Théodore Dubois : Prière, 
la Voie lactée, Malin, d'une heureuse inspiration et d'un joli sentiment, que 
M"" Aïno Ackté, accompagnée par l'auteur, a chantées d'une façon exquise, 
de sa voix pure et fraîche comme le cristal. A. P. 



NOXJ"V"ELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

Une nouvelle imprévue est venue, mardi dernier, émouvoir non seule- 
ment l'Italie, mais l'Europe entière, Une dépêche de Milan faisait connaîtra 
que "Verdi, dont la santé jusqu'alors était demeurée excellente, avait été frappé 
lundi matin, à neuf heures, d'une congestion; il était resté pendant six heures 
sans connaissance, et n'avait repris ses sens que vers trois heures. Un bulletin 
publié par les médecins le même jour, ;'i neuf heures du soir, constatait, avec 
la gravité de la situation, des troubles aigus dans les lobes du cerveau, et un 
engourdissement de la sensibilité. Le lendemain 2"2, une dépêche de Milan 
était ainsi conçue : 

a La paralysie de Verdi poursuit rapidement son cours. L'usage de la parole est complè- 
tement perdu. La maison royale demande continuellement des nouvelles. Les médecins ont 
déclaré que tout espoir est perdu, cependant, le docteur Grocco dit que l'état du compo- 
siteur est moins grave que la nuit passée. Une grande émotion règne dans toute l'Italie. 
Des dépèches continuent à arriver de tous les côtés du monde. » 

Une autre dépêche, de Rome, donnait une preuve de l'émotion qui enva- 
hissait le pays tout entier : 

■x Le président du Sénat a annoncé, hier, que le compositeur Verdi était gravement 
malade. 11 a exprimé le regret d'avoir à annoncer que les nouvelles demandées par la pré- 
sidence laissaient peu d'espoir de guérison. Cependant il a formé des souhaits chaleureux 
pour que cet homme illustre fût conservé à l'Italie. M. Boccardo a proposé au Sénat d'en- 
voyer ses souhaits au malade. M. Finali, au nom du gouvernement, s'associe à cette pro- 
position, qui a été adoptée. » 

Le 23, la situation resta la même, et le 24 on crut prudent d'administrer au 
maître l'extréme-onction; la cérémonie, très émouvante, eut lieu en présence 
de ses parents et des quelques amis intimes qui étaient à son chevet. Les 
médecins attendaient alors d'heure en heure l'issue des crises caractéristiques 
de la maladie. Elles ont ordinairement une période de trois jours, mais 
l'espoir en une issue favorable était de plus en plus faible. 

— Au moment même où l'on apprenait la maladie de Verdi, on avait con- 
naissance d'une délibération du municipe de Rome où, par une singulière 
coïncidence, il avait été question du vieux maître. Dans cette séance l'un des 
conseillers, M. le duc Torlonia, avait proposé que le JMngoteverc, sorte dévoie 
publique où était le théâtre ApoUo, fût nommé désormais Lungotevere Verdi, 
et la proposition avait été acceptée par le syndic. 

— Pour les Maschere, la nouvelle œuvre de Mascagni, il en a bien été ainsi 
que nous l'avaient dit nos premières dépêches. A Rome, où le compositeur 
conduisait lui-même, il y a bien eu tout au moins un succès de courtoisie. 
Mais dans les autres villes qui donnaient l'œuvre le même soir, il n'y a pas- 
eu de réussite, bien que partout, disent nos correspondances, o plusieurs 
pièces aient été hissées ». Le premier acte a paru long et monotone et a 
découragé du second, qui cependant paraît fort joli. — M. Mascagni, qui est 
« un fort », ne s'est pas découragé pour cela. Il a remis immédiatement sa 
partition sur le métier et l'a remaniée, taillant de-ci et de-là, avec l'espérance 
d'une revanche prochaine. 

— Voici, à titre de curiosité, le détail du prix des places établi à Rome, 
par la direction du théâtre Gostauzi, pour la première représentation des 
Maschere, de M. Mascagni. Loges du premier rang (ce sont nos baignoires), 
300 francs; du second rang (ce sont nos premières loges), 350; du troisièmo 
rang, l.'iO. Fauteuils, 4S francs; stalles, 20 francs; amphithéâtre, 10 francs. 
Le tout sans préjudice du prix d'entrée pour chaque place (ingrcsso), porté à 
S francs. Enfin, la galerie (poulailler), 5 francs. Il faudrait voir la tête des 
spectateurs parisiens si un théâtre se permettait de semblables folichonneries 
un jour de première. 

— Milan, qui n'avait pas assez d'une douzaine de théâtres, va en posséder 
un nouveau. L'ingénieur Facchinetti, déjà directeur du Carcano, vient d'ache- 
ter dans le quartier populeux de la porta Ticinese, dans la via Vetere, un 
vaste terrain sur lequel s'élevait jadis le nouveau théâtre Re, et où il compte 
ériger le nouvel édifice. Son projet, prêt dès aujourd'hui, a été présenté par 
lui à l'office technique, qui l'a approuvé. 

— Un décret royal vient d'instituer dans la ville de liari une école d'orgue 
et de chant grégorien, qui dépendra de l'église palatine de Saint-Nicolas. 

— De notre correspondant de Belgique (2t janvier). — Nous ne nous souve- 
nons pas avoir assisté à des débuts, dans la carrière lyrique, aussi heureux 
que ceux de M"' Paquet, dont une première apparition dans le rôle de Donna 
Anna, de Don Juan, avait produit déjà, il y a quelques semaines, une vive 



LE MENESTREL 



31 



sensation. M"» Paquot a débuté, vraiment, cette semaine, dans Faiisl. Et 
toutes les espérances qu'avait données cette jeune fille, à peine sortie du 
Conservatoire et tout de suite fêtée comme une artiste, ont été dépassées. Je 
ne pense pas qu'il soit possible de réunir à un tel degré les qualités les plus 
diverses et les plus précieuses que puisse souhaiter une cantatrice di-amati- 
que : une voix merveilleuse, d'un timbre pénétrant et superbe, d'une étendue 
peu ordinaire, tout à la fois légère et puissante, un rare instinct scénique, du . 
sentiment, et tout ce qu'il faut pour réaliser le rôle ei complexe de Margue- 
rite aussi parfaitement dans sa grâce que dans sa force et son éclat. Telle 
qu'elle est, M"^ Paquot est certainement, sinon la plus parfaite en tous points, 
du moins la plus complète héroïne de Gounod que nous ayons entendue. Si 
de pareilles promesses apportent tous leurs fruits, il est permis d'attendre 
beaucoup de l'avenir. — M"" de Nuovina a remporté, dans CavaUeria nisticana, 
autant de succès qu'elle en avait remporté dans la Navarraise. On l'attend 
maintenant dans Carmen. — Les études de Louise sont poussées activement, 
de façon que l'ouvrage puisse passer d'ici au S février. M. Charpentier 
doit venir surveiller les dernières répétitions. — Entre temps, le corps de 
ballet répète les Deux pigeons, de M. Messager, auxquels succédera un ballet- 
pantomime inédit, la Captive, dont la musique — que l'on assure être d'un 
caractère et d'une couleur absolument remarquables — est de M. Paul Gilson, 
le compositeur de la Mer, de Françoise de Rimini, etc. 

Le dernier concert populaire, dirigé par son nouveau chef, M. Sylvain 
Dupuis, nous a fait entendre les Impressions d'Italie de M. Charpentier, dont 
on ne connaissait à Bruxelles qu'un court fragment; cette œuvre, si pétillante 
et si lumineuse, a eu le seul tort d'être venue à la fin d'un programme trop 
long, quand l'attention du public était fatiguée déjà par l'audition d'un violo- 
niste italien, de grande virtuosité d'ailleurs, M. Serato, compliquée de nom- 
breux morceaux symphoniques. parmi lesquels avaient voisiné assez étran- 
gement une délicate symphonie de Haydn et une Ouverture dramatique, de 
couleur somptueuse et superbe, de M. Paul Gilson, déjà nommé. 

C'est M. Johan Svendsen, un des chefs de l'école Scandinave, qui est venu 
diriger le concert Ysaye dimanche dernier, et c'est à ses œuvres que le pro- 
gramme était en grande partie consacré. Chef habile et expérimenté, œuvres 
charmantes, d'une distinction et d'une inspiration souvent exquises, parfumées 
de chants populaires et, avec cela, d'une forme impeccable, même très clas- 
sique. Sa symphonie, pleine de trouvailles spirituelles, sa Rapsodie norvé- 
gienne, et surtout l'adorable légende Zorohaydu, et le Carnaval de Paris, qui 
date de trente-cinq ans, ont obtenu un très vif succès. Comme intermède, un 
ténor de Bayreuth, M. Burgstaller, a chanté d'une voix défraîchie, mais avec 
un beau sentiment, du Beethoven et du Wagner. 

Au Conservatoire, pour nous reposer des émotions i'Armide, M. Gevaert 
nous fera entendre dimanche prochain le maitre violoniste M. Thomson. 

L. S. 

— Le budget de l'État prussien pour 1901 qui vient d'être soumis au Landtag 
est particulièrement intéressant pour les musiciens. Nous y trouvons d'abord 
un crédit de 30.000 marcs, soit 37.S00 francs, comme première annuité d'un 
crédit de 360.000 marcs, soit 450.000 francs, destiné à la publication, en onze 
années, d'une collection intitulée Monuments de la musique allemande qui doit 
contenir, en partition, les chefs-d'œuvre de la musique allemande du XV"* 
au XVHI" siècle. Nos lecteurs se rappellent que des collections analogues 
sont en train d'être publiées en Autriche et en Bavière. Un autre crédit de 
200.000 marcs, soit 230.000 francs, est demandé par le ministre de l'instruction 
publique pour acheter la célèbre collection d'autographes de la maison Arta- 
ria de Vienne. Cette collection a été achetée en bloc, il y a quelques années, 
par M. Erich Prieger, de Bonn, qui la cède au prix de revient à la Bibliothèque 
royale de Berlin. Le ministre expose que cette collection est la plus grande et 
la plus précieuse parmi toutes les collections particulières d'autographes 
musicaux qui existent. On y trouve entre autres cent quarante compositions 
inédites et complètement inconnues de Joseph Haydn, et deux mille pages 
écrites de la main de Beethoven, parmi lesquelles des fragments de la Messe 
solennelle et de la Symphonie avec chœurs qui compléteraient heureusement 
les fragments de ces deux œuvres capitales que la Bibliothèque royale de 
Berlin possède déjà. Les efforts du gouvernement de Prusse d'assurer à la 
bibliothèque de Berlin ces monuments d'art musical méritent tous les suf- 
frages, et on ne comprend vraiment pas comment le gouvernement autrichien 
ait pu se désintéresser de cette alfaire, qui le concernait au premier chef et 
qui, en somme, ne demandait qu'une bagatelle largement compensée par la 
simple valeur marchande des autographes. Mais nous devons remarquer que 
le gouvernement prussien fait erreur s'il croit que la hibliothèque de Berlin 
possédera la symphonie avec chœurs au grand complet quand il aura acheté 
les feuilles de la collection Artaria. Car notre collaborateur et ami Charles 
Malherbe possède dans sa fameuse collection d'autographes musicaux, qui 
peut bien rivaliser avec celle d'Artaria, surtout en ce qui concerne la diver- 
sité des compositeurs, justement quelques feuilles de la dernière partie de la 
Symphonie avec chœurs. 

— Les mélodies de Massenet commencent à faire leur chemin en Autriche. 
Nous avons parlé récemment du concert de M"'» Alice Barbi à Vienne, où 
elle en a chanté deux: et voici que M. Raimund de Zur-Muhlen, qui jouit 
d'une grande réputation comme chanteur de lieder, vient de chanter dans un 
concert donné la semaine passée à Vienne quatre mélodies de Massenet : Pensée 
d'automne. Nuit d'Espagne, Si tu veux Mignonne et Sérénade d'automne. Schubert 
et Schumann complétaient le programme ; on ne saurait être en meilleure 
compagnie. 



— Une opérette inédite intitulée les Chemineaux, musique de M. C.-M. 
Ziehrer, de Vienne, vient d'être jouée avec beaucoup, de succès, à Leipzig. 

— Eros et Psyché, l'opéra dont nous avons annoncé la première représenta- 
tion à Munich, a obtenu un très vif succès. L'auteur, M. Maximilien Zenger, 
qui est né à Munich même en 1837 et qui fut pendant de longues années pro- 
fesseur au Conservatoire de cette ville tout en exerçant les fonctions de cri- 
tique musical à VAllgemeine Zeituncj, après avoir dirigé l'école de musique de 
Ratisbonne, avait envoyé sa partition en 1896 au concours Luitpold et avait 
obtenu, à la suite des prix décernés à celles de MM. Zemlinsky, Thuille et 
Kœrmeman, une mention avec éloges qui lui donnait droit à la représentation 
de son œuvre. M. Zenger était déjà connu par de nombreuses compositions, 
entre autres un oratorio. Gain, trois opéras : les Foscari, Ruys Blas et Wieland 
le Forgeron, des mélodies vocales et des morceaux de piano. Son nouvel 
ouvrage, qui est en trois actes, a été écrit par lui sur un livret de M. Wilhelm 
Schriefer, écrivain viennois. On lui a fait grande fête, et le compositeur a 
été rappelé plusieurs fois, ainsi que ses deux principaux interprètes, 
M. Fremstod et M°"= Koboth, victime d'un accident douloureux, (elle s'était 
cassé le bras) qui avait retardé la représentation. 

— Le théâtre royal de la Place des Jardiniers à Munich vient de jouer avec 
beaucoup de succès une opérette inédite en trois actes intilsilée la Débutante, 
musique de M. Alfred Zamara, de Vienne. La pièce nous est connue ; c'est le 
Mari de la débutante de MM. Meilhac et Halévy. 

— Le Conservatoire national de musique de Budapest vient de célébrer le 
21= anniversaire de l'entrée en fonctions de son président, le comte Géza 
Zichy, compositeur et pianiste. Les élèves du Conservatoire, les professeurs 
et le président lui-même ont donné un brillant concert dans lequel le comte 
Zichy qui, comme on sait, ne dispose que du bras gauche, a joué avec une 
maestria étourdissante son nouveau concerto en trois parties pour la main 
gauche seule avec accompagnement d'orchestre. Le concerto a été vivement 
applaudi, surtout la deuxième partie, que le compositeur a dû répéter. 
L'orchestre, composé d'élèves, a joué sous la direction de l'auteur le prélude 
d'un ballet inédit du comte Zichy, qu'on a également applaudi avec enthou- 
siasme. 

— Le théâtre magyar de Budapest vient de jouer avec succès une opérette 
inédite intitulée le Prime donne, musique de M. Raoul Mader, chef d'or- 
chestre à l'Opéra royal de cette ville. 

— Sylvia, le ballet de Léo Delibes, vient d'être joué pour la première fois 
à l'Opéra royal de Dresde avec un succès marqué. Mise en scène brillante et 
interprétation hors ligne, surtout de la part de l'orchestre. 

— Le projet d'un « asile pour musiciens » qu'un comité présidé par M. Henri 
Zoellner, auteur de la Cloche engloutie, désire construire à léna, est en bonne 
voie. M. Oscar de Hase, chef de la maison Breitkopf et Haertel, de Leipzig, 
lui a ofi'ert un vaste terrain, et les dons commencent à affluer. Un bienfaiteur 
qui a désiré rester inconnu a envoyé vers la Noël, à M. Zoellner, la somme 
de 15.000 marcs; il est mort quelques jours après. Le comité a l'intention 
de donner des concerts et des représentations lyriques au profit de son œuvre. 

— Depuis que le Rhin et le Danube ont été célébrés par la poésie et la 
musique, chaque petite rivière allemande semble demander à son tour un 
hymne particulier. C'est ainsi qu'un comité s'est formé en 1900 pour demander 
au concours la meilleure chanson célébrant la rivière Lahn. Le prix, de mille 
marcs, vient d'être décerné au poète Hermann Steckel et au compositeur 
Wohlgemuth, tous deux de Leipzig. 

— Carlsruhe a suivi l'exemple donné déjà par plusieurs villes d'Allemagne 
et a inauguré une série de concerts symphoniques populaires. L'orchestre 
du théâtre grand-ducal donne ces concerts avec le concours de solistes 
remarquables, et M. Félix Mottl les dirige en personne. Le prL\ unique est 
fixé à 60 centimes. Malheureusement, beaucoup d'amateurs aisés profitent de 
cette occasion pour se glisser parmi l'assistance populaire et pour participer 
à un bienfait qui ne leur est pas destiné. 

— A Darmstadt, grand succès pour Louis Lacombe avec sa grande œuvra 
chorale Cimbres et Teutons, qui fut exécutée en ISbb, à Paris, au Palais de 
l'Industrie par cinq mille orphéonistes, et ensuite au Palais de Cristal, , à 
Londres. Ici et là cette composition avait valu à Louis Lacombe un prix 
d'honneur. Depuis, on n'en entendit plus parler. En Allemagne, donc, Cimbres 
et Teutons ont soulevé un grand enthousiasme. A quand le tour de Paris ? 

— ■ Succès éclatant à Odessa pour Werther, dont on donnait le 13 janvier la 
première représentation. Triomphe pour les deux principaux interprètes, 
M""! Degli Abbatti et le ténor Apostolu. Plusieurs morceaux bissés, innom- 
brables rappels, dit la dépêche. 

— Très vif succès à Monte-Carlo pour Léon Delafosse et son originale et 
brillante Fantaisie pour piano et orchestre, si bien faite, en dehors de son 
mérite musical certain, pour faire valoir sous leurs différents jours toutes 
ses merveilleuses qualités de virtuose. 

— Le compositeur sir Arthur Sullivan a laissé une fortune nette de 
32.200 livres, soit 80,>.000 francs, c'est-à-dire moins qu'on ne croyait générale- 
ment. Son légataire universel est son neveu, M. Herbert Thomas Sullivan; 
plusieurs legs ne sont pas sans intérêt. Ainsi le prince de Galles, le nouveau 
roi d'Angleterre, qui était un ami personnel .du défunt compositeur, reçoit 
une boîte à cartes de visite en écaille et en argent; le duc d'York, le nouvel 



32 



LE MENESTREL 



héritier du trône, une noix de coco gravée et montée en argent. L"Académie 
royale de musique liérite des partitions d'orchestre autographes du Mikado et 
des Martyrs d'Antioche, le Collège royal de musique de celles de la Légende 
dorée et des Yeomen de la Garde. Le portrait du musicien, un chef-d'œuvre du 
célèbre peintre John E. Millais, est Mgué à la Galerie nationale des portraits, 
où il fera une excellente figurr 3 'es peintures, pour la plupart médiocres, 
qui y sont accumulées. 

— Une messe du plus haut intérêt historique vient d'être exécutée à l'ora- 
toire de Brompton, à Londres. Elle a été composée par Thomas Tallys, l'orga- 
niste dé la cour royale sous Henry VIII et ses successeurs Edouard VI, 
Marie Tudor et Elisabeth, et n'était plus connue que par un manuscrit con- 
servé au British Muséum. La messe du vieux compositeur anglais a remporté 
un grand succès. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 
Au moment où le conseil municipal allait décider sur les destinées futu- 
res du Cirque des Champs-Elysées, dont, comme on sait, les constructions 
sont restées inachevées par suite de la déconfiture de la société qui devait 
l'exploiter, au moment où on allait mettre en adjudication le nouveau cahier 
des charges de l'entreprise, voici qu'un projet des plus intéressants a été 
présenté tout à coup par MM. Détaille, Gérôme, Fiameng et Robert Fleury, 
au nom des Artistes français. Ils proposent de bâtir, conformément au projet 
dressé par M. Giraud, l'architecte du Petit-Palais, un « palais des artistes » 
en vue d'expositions périodiques do peinture, de sculpture et de gravure 
avec une belle salle de concert centrale. Ce projet séduisant et patronné par 
des artistes de si haut rang a été immédiatement renvoyé à l'examen des 
troisième et quatrième commissions, et il aboutira probablement. En dehors 
' d'expositions d'art raffinées et s triées sur le volet », comme on dit, Paris se 
trouverait donc doté de la salle de concerts spéciale tant désirée et tant 
attendue par tous les musiciens. Souhaitons la réussite de cette belle entre- 
prise. 

— Nous avons déjà dit qu'on avait scellé, sous le péristyle du Théàtre- 
Francais, quatre grands cadres de marbre blanc destinés i recevoir les mé- 
daillons de Corneille, Racine, Molière et Victor Hugo, avec leurs dates de 
naissance et de mort. Le sculpteur Barrias est chargé des médaillons de 
Racine et de Victor Hugo. Le sculpteur Denys Puech fera ceux de Corneille 
et de Miilière. Au-dessus de» cadres prendront place deux plaques de marbre 
blanc. On gravera sur l'une l'inscription suivante : 

« La nouvelle salle a été inaugurée le 29 décembre 1900, M. Loubet étant président de 
la République, -M. Waldeck-Rousseau, président du coDBeil, M. Georges Leygues, mi- 
nistre de l'instruction publique et des beaux-arts, M. Henry Roujon, directeur des 
beaux-arts, II. Jules Claretie, administrateur général. » 

L'inscription de la seconde sera ainsi conçue : 

Il La salle de l'architecte Louis, réparée par Moreau en 1798, restaurée par Fontaine en 
1822, agrandie et achevée par P. Prosper Chabrol en lÉ6i, a été réédifiée par J. Guadet 
en 1900. « 

... Et on pourrait ajouter, pour être juste : « avec quelques fâcheuses mo- 
difications ». 

— La classe d'orchestre du Conservatoire a repris lundi le cours de ses 
études sous la direction de M.Georges Marty. Bien qu'elle ait, comme toutes 
les autres classes, eu lieu rigoureusement à huis clos, il nous sera permis 
sans doute sans trop d'indiscrétion de révéler qu'il y a été fait une lecture 
tout particulièrement intéressante : celle d'une symphonie de Méhul. L'on 
sait que l'illustre maître français, non content de ses succès de théâtre, a 
composé plusieurs symphonies, dont une au moins date de sa jeunesse, et 
quelques autres de l'âge de sa maturité, lS08à 18lU. Notons que cette dernière 
époque est celle où Beethoven produisait quelques-uns de ses plus purs chefs- 
d'œuvre : la Symphonie en ut mineur, la Pastorale, etc. Assurément il ne s'agit 
pas ici d'opérer un rapprochement qui serait imprudent : Méhul n'est pas 
Beethoven; il l'ignorait d'ailleurs complètement, cela est certain; son seul 
objectif était de suivre la trace d'Haydn : cela transparait jusque dans le style 
de la symphonie qu'on aluel'autre jour. Pourtant, une nature plus vigoureuse 
et plus mâle s'y révèle, et, si l'influence d'Haydn est manifeste, la symphonie 
de Méhul est tout au moins de l'Haydn très agrandi. Le premier morceau 
s'achève par une de ces péroraisons chaleureuses dont certaines ouvertures 
du même auteur nous ont donné déjà d'admirables modèles. L'andante, en 
forme de thème varié, est de style particulièrement brillant. Le menuet est 
un bijou d'ingéniosité et de pittoresque : un vrai petit chef-d'œuvre de musique 
française. Quant au finale, on y a remarqué avec une vive surprise que son 
rythme fondamental était identiquement le même que celui du premier mor- 
ceau de la Symphonie en ut mineur, que Beethoven produisait au même 
moment a Vienne : singulier exemple de ces rencontres d'idées, de ces « idées 
dans l'air » qu'on a constatées maintes fois sans avoir jamais bien pu les 
expliquer. — Nous nous sommes étendus sur cette lecture parce qu'elle nous 
a fourni une occasion unique de faire connaissance avec une œuvre oubliée 
dès longtemps et de hauts valeur. Il ne semble pas en effet que les sympho- 
nies de Méhul aient jamais été exécutées depuis leurs premières auditions, 
où elles n'obtinrent que des succès modérés. L'heure do la réhabilitation a 
sonné pour elles, car nous pouvons espérer que cette première épreuve sera 
suivie d'autres, sur lesquelles le public sera appelé à donner son sentiment. 

J. T. 



— Un journal étranger nous apprend que Jacques Rubinstein, l'unique 
fils vivant du célèbre compositeur, est devenu complètement fou. Jusqu'au 
milieu de l'année dernière il était chargé de la critique musicale au journal 
Russia, mais dans le courant de l'été il fut atteint d'une paralysie progressive 
du cerveau, et aujourd'hui, dit notre confrère, il a du être enfermé dans une 
maison de santé près de Paris. — En ce qui concerne ce dernier détail, nous 
avouons notre ignorance absolue. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-C.omique : en matinée, la 
Basoche; le soir, Carmen. 

— On répète activement à l'Opéra-Populairp, pour passer à la fin de la 
semaine, Gille et Gillotin. le gentil petit acte d'Ambroisc Thomas qui fut re- 
présenté pour la première fois à Paris, à l'Opéra-Comique, le 22 avril 1874. 

— A l'Opéra -Populaire aussi on presse beaucoup les répétitions de 
Charlotte Corday, le nouvel opéra de MM. Armand Silveslre et Alexandre 
Georges; la pièce est descendue en scène. M. Duret s'occu)ie activement des 
décors, dont voici la nomenclature : Prologue, la Taverne du Paon; premier 
acte. Chez M'"' de Bretteville ; deuxième acte, le Palais- Royal ; troisième acte, 
Chez Marat; quatrième acte, la Conciergerie ; cinq-jiome acte, la Place de la 
Liberté, 

— La représenlalion de retraite de M. ■VVorms a été, comme on pouvait 
supposer, fort brillante et fort émouvante aussi. On a fait au sympathique 
comédien des adieux magnifiques. Dans l'intermède musical, il faut citer 
surtout le ténor Tamagno, qui a chanté d'une vui.v formidable le bel air 
d'^l ndré Chénier, la charmante M'"=Sanderson dans des mélodies de Massenet, 
Pensée d'automne et Amoureuxc^ appel, toujours jolie et en voix fraichc>, M"° Grand- 
jean, très fêtée dans la Charité de Faure, l'excellert Fugère dans le Vieiur 
ruban d'Henrion et Noté dans le Géant de Litolff. 

— Tout comme la saison précédente, l'exquise Cendrillon marche de succès 
en succès et chaque semaine nous apporte un brillant bulletin de victoire. 
C'est de Montpellier, cette fois, qu'on nous téli'grafhie : « Très belle première 
Cendrillon. Gros succès pour auteurs, artistes, ballet, mise en scène, chef d'ir- 
chestre, régisseur. La salle entière applaudit frénétiquement baisser du rideau 
et réclame frénétiquement maiire Massenet dont tous regrettent absence. » 

— D'Alger : Le vrai triomphe remporté le soir de la première par Louise 
se répète à chaque nouvelle représentation devant des salles archibondées, 
qui applaudissent frénétiquement l'œuvie prenante et vivante de Charpentier 
ainsi que ses excellents interprètes. Aux noms cités par le Ménestrel U semaine 
dernière, il est de toute justice d'ajouter ceux de M"" Pratt, Bury, Faber, de 
jyjme Poyard, de MM. Pérens, Gaillard, qui tiennent avec talent les rôles de 
second plan, et celui du régisseur général, M. Poyard, qui a aidé puissam- 
ment son si actif directeur, M. Saugey, pour mettre l'ouvrage sur pied. La 
cinquième représentation est déjà affichée. Voilà un gros succès provincial 
qui donnera sans doute à réfléchir à ceux qui prétendaient que Louise était 
une pièce exclusivement parisienne. 

— Le comité d'administration de la Société Je Sainte-Cécile de Bordeaux, 
ayant décidé de réunir et de confier à une même personne les fonctions de 
chef d'orchestre et celles de directeur du Conservatoire, fait appel aux per- 
sonnalités artistiques qui auraient l'intention de poser leur candidature à 
cette situation. Pour tous renseignements, s'adresser au secrétaire général de 
la Société de Sainte-Cécile, 15, rue Boudet. 

— Réunion charmante chez M'" MagJeleine Godard, la renommée violo- 
niste, à sa soirée musicale de vendredi dernier et programme des plus 
attrayants. Une jeune cantatrice grecque, M"« de Saint-André, a été fort 
appréciée dans des chansons de son pays et dans l'air d'Hérodiade. M"° Debil- 
lemont. M"" Godard, MM. Marthe, Delacroix et Parent ont superbement 
interprété le quintette de Schumann; le ténor BarsonkofI' a chanté remar- 
quablement l'air du Mage de Massenet et un lied de Rimsky-Korsakofl'. 
M. Brémond, de la Comédie-Française, a eu son succès accoutumé, et la 
maîtresse de la maison a vaillamment et victorieusement payé de sa personne 
dans six délicieux duettini pour deux violons de Benjamin Godard avec 
M"« Dantin comme digne partenaire. 

— Concerts annoncés. — Société des matinées artistiques populaires, mercredi pro- 
chain à 4 h. 1/2 très précises au théâtre de la Renaissance, sous la direction de M. Jules 
Danbé ; Conférence par M. George Vanor, quintette (Schumann, 1810-1856), M"" Hoger- 
Miclos MM. Soudant, de Bruyne, M. Migard et P. Destomfaes. Pur Dicesti (Lolti, 16(i7- 
1740), M" Lovano. Lied, pour violoncelle (Vincent d'indy), M. Destouibes et l'auteur. 
Polonaise en mi bémol (Chopin, 1809-1849), M- Roger-.Miclos. La fête d'Alexandre, air, 
(Haendel, 1685-1759), M. L.-Cli. Battaille, accompagné par M"" Uoger-Miclos. Ballade du 
Quatuor, op. 7 (Vincent d'indy), MM. V. d'indy, Soudant, Migard et Destombes. lieux 
chansons populaires du Vivarais (X.'"), transcrites par Vincent d'indy. « Rossignolet du 
bois » et « Sont trois jeunes garçons, tous trois allaient en guerre », M"° Lovano cl 
M. V. d'indy. Quatuor Mozart, 17561791), MM. Soudant, de Bruyne, Migard et 1'. Iles- 
tombes. Prix des pinces : 2 fr., 1 fr. et fr. 50. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



. — (Encre LorjJlcu\, 



3645. - 67" 



— fi" 5. 



Dimanche 3 Février !90i, '^' 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, S*"*, me Yivieime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs. 

LE 



MENESTRED 




lie IlaméPo : îp. 30 



MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie NaméFo : îf. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul: 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMIIEE-TEITE 



1. Peintres mélomanes (12' article) ; d'après Beethoven, Raymond Bouyer. — II. Semaine 
théâtrale ; première représentation de les Bouges et les Blancs à la Porte-Saint-Martin, 
0. Berggruen; première représentation de la Cavalière au théâtre Sarah-Bernhardt, 
Paul-Kseile Chevalieh. — III. Verdi, sa mort, ses funérailles, Arthur Pougin. — 
IV. La reine Victoria et les musiciens allemands, 0. Berggruen. — V. Revue des grands 
concerts. — VI. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

LA ROMAJKA 

souvenir de Smyrne, de Théodore Lack. — Suivra immédiatement : Preludio- 
saltarello, de Théodore Dubois. 

MUSIQUE DE CHANT 

Nous publierons dlmancbe procliain, pour nos abonnés à la musique de chant : 
Complainte de saint Nicolas, n" 4 des Chants de France harmonisés par A. Péri- 
LHOu. — Suivra immédiatement : On dit, nouvelle mélodie de J. Massenet, 
poésie de Jean Roux. 



PEINTRES MÉLOMANES 



XII 

D'APRÈS BEETHOYEN 

Beethoven! syllabes profondes, au prolongement grave, dont 
le mystère seul évoque l'image léonine du dieu I En prononçant 
le nom comme en écoutant l'œuvre dans les abimes du souve- 
nir, nous frissonnons toujours à l'apparition de ce vaste front. 
Cordial et farouche, le lion surgit de l'ombre, il parcourt solitaire 
le désert hautain d'une Apocalypse, 

Où l'éclair gronde, oii luit la mer, oit l'astre rit... 

Puisque « le génie parle au génie », le même poète français qui 
s'écria : «L'âme allemande, c'est Beethoven », pourrait conclure 
l'ébauche éloquente avec cette shakespearienne réminiscence de 
son Eschyle : 

Et c^est, ô noir poète à la lèvre irritée, 

Sur ton crdne géant qu'est cloué Proméihéel (1) 

Toute-puissante évocation des rimes! Mais le nom seul est plus 
imposant encore; je frémis de la tête aux pieds quand je répète 
avec la simple prose d'un autre poète plus recueilli : « Beetho- 
ven sourd errant dans la campagne...» (2) Qui peindra ce tableau? 
Qui l'immortaliserait péremptoirement sur 'la toile? Quel Dela- 

(1) Victor Hugo, William Shakespeare et Contemplations. 

(2) Alfred de Vigny, Journal d'un poète (posthume), 1864. 



croix invoquerait, pour le fixer par un matin d'automne, la 
« silencieuse puissance de la peinture, qui ne parle qu'aux yeux 
et qui s'empare de toutes les facultés de l'àme »? Mais aucune 
rhétorique de la plume ou du pinceau n'égalera ce frisson : Bee- 
thoven ! Et le peintre mélomane qui pastellise ou crayonne d'après 
Wagner et Berlioz, d'aprè.t Schumann et Brahms, n'a rien demandé 
jamais au souvenir souverain de celui que ses inspirateurs 
reconnaissent tous, en dépit de leurs petites querelles confrater- 
nelles ou posthumes, pour le grand ancêtre ; M. Fantin-Latour 
l'avoue lui-même : il n'a point osé. De bonne heure pourtant, 
avant Pasdeloup, les premières auditions des derniers quatuors 
avaient exalté ses pensées du soir. Mais comment les incarner 
sur la pierre? Dans une lithographie musicale, le sujet n'est rien, 
la lueur est tout; mais, sans parler des scènes plus concrètes 
des drames lyriques, telle Mélodie, silvestre de Robert Schumann, 
tel Poème amoureux de Johannès Brahms réponj à un idéal par- 
ticulier dans son vague. Avec Beethoven, c'est l'infini, l'immen- 
sité, le vol de l'aigle... Gomment peindre une âme, cette âme, 
la plus malheureuse et la plus belle qui ait fleuri dans la prison 
de la chair? Gomment illustrer cette vie de silence et de gloire 
sonore? Peintres, aurez-vous atteint son but et le vôtre, quand 
vous aurez inventorié son feutre hirsute, son vieil habit à la 
française et son jabot fané? Sans doute, le compositeur taciturne 
et sourd se faisait un « plan » de quatuor ou de symphonie, 
lorsqu'il murmurait : « G'est ainsi que le destin frappe à notre 
porte 1 » ou qu'il inscrivait le nom fulgurant de Bonaparte au 
seuil de VEroica : mais comment dessiner d'après ces mélodieux 
hiéroglyphes? Quel spirite assez clairvoyant pour matérialiser 
l'invisible? Aussi bien, tous les mélomanes sont-ils vaincus, qu'ils 
évoquent le Beethoven réel ou le Beethoven idéal, qu'ils inter- 
rogent ses traits ou son œuvre. 

Les érudits seuls ont approfondi l'iconographie beethové- 
nienne, ses portraits vulgaires ou déclamatoires, depuis la mi- 
niature bourgeoise de 1802, contemporaine des origines de la 
« bienheureuse surdité » qui se devine plus profonde dans le 
beau testament d'Heiligenstadt que dans la traditionnelle sym- 
phonie en ré, — jusqu'à la toile de Schimon, vingt ans après, à 
l'heure où le maître ne pouvait plus entendre les bravos mêmes 
qui saluaient la jeune Schrœder-Devrient illuminant une 
reprise de son Fidelio, sublime confident de ses solitudes : effigie 
byronienne, morose et fatale, enjolivée, type classique du ro- 
mantique génie. Le maître, il est vrai, posait si mal, une seconde, 
entre deux boutades!... En son imaginaire Visite à Beethoven, le 
jeune Richard Wagner ne l'a point fait plus ressemblant, puis- 
qu'il lui prête ses propres éclairs. Le bon M. Gatteaux frappe une 
médaille. Colossal, un buste domine le foyer des artistes, au 
Conservatoire, dans ce cadre cherubinesque oii, le 9 mars 1828, 
V Héroïque a vibré sous l'archet d'Habeneck. Mais l'imagination 
semble écrasée par l'image invisible et présente : en 1858, un 



LE MÉNESTREL 



croquis de Gustave Doré sert d'accompagnement à cette note de 
TaiiiV en voyage : « Qu'est-ce que Beethoven? — Un pauvre 
gr'ah'd homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont 

■ ■la musiijue est pleine de rêves gigantesques ou douloureux... » 
"En 18(53; le burin de Lemud, Beethoven, la tète appuyée sur son 
.'jiityio ,pt voyant en rêve l'apothéose de ses compositions (sic], 

n'est 'aux yeux des amateurs qu'une « gravure de commerce ». 

■ Mieu le grain mystérieux des lithographies qui semblaient dé- 
passer la fantaisie d'Hoffmann ! 

Les années se pressent. Et voici Beethoven obtenant un 
regain d'honneur : n'est-ce pas un bon signe des temps? Un bois 
teinté de Maurice Baud l'introduit parmi les Mages : mais est-ce 
bien là l'idéal portrait de celui qu'Haydn appelait le grand Mogol, 
que Wagner définira le Mage divin? (1) Plus poignant est le Bee- 
thoven que le peintre munichois Franz Stock ranime dans son 
intérieur de misère; plus étrange le Beethoven dont une vaste 
lithographie d'Henri Héran fait un visionnaire avec je ne sais 
quoi d'astral au fond du regard... 

Si jamais portrait fut « un modèle compliqué d'un artiste », 
c'est bien celui de Beethoven, incomplet toujours. Rapetissé 
dans les nuances, géant soudain dans les crescendos, le chef d'or- 
chestre fantasque et sombre qu'il était n'a rencontré ni son 
Eodin, ni son Puget, ni son Michel-Ange, pour nous transmettre 
les plans prométhéens de son front ; mais sa grande voix règne, 
immortelle. Au Salon de 1890, la Sonate au clair de lune, de 
M. Benjamin-Constant, ne triomphait qu'à demi de ce nocturne 
andante initial, qui faisait pleurer Berlioz quand Liszt assagi le 
disait simplement dans l'obscurité... L'année suivante, au Champ- 
de-Mars, la piété naïve du peintre flamand Léon Frédéric dédiait 
à Beethoven son Muisseau pastoral, joyeuse cascade d'enfants 
nus. Vers le même temps, un albunr de Songes : un Hommage 
encore. Six planches lithographiées d'Odilon Redon. L'auteur 
est un voyant. Bordelais pourtant, il n'est pas de l'école fran- 
çaise qui met la bouche sous le nez : « Odilon Redon tend à 
s'afi'ranchir du connu de la figure humaine : toujours deux yeux, 
un nez, une bouche... ah! » M. Jean Dolent, l'amoureux d'art 
qui lui prête ce noble dédain, pouvait le rapprocher de Sté- 
phane Mallarmé, dilettante charmant et troublant ami « du 
plaisir sacré » qui, prenant un crayon, n'aurait pas manqué de 
confier ce néant à la magie des beaux noirs... C'est plus que de 
la musique peinte ; c'est de la suggestion qui s'estompe. Hoff- 
mann et Goya, vous n'êtes plus que des classiques I Et Beethoven 
en tout cela? J'y reviens. 

A travers la « forêt de symboles » où le siècle défunt entraî- 
nait le modem style, j'ai découvert à nos Salons de crépuscule un 
architecte mélomane, un sculpteur mélomane, et, qui plus est, 
beelhovéniens. C'était en 1897, et que c'est loin! L'architecte se 
nommait François Garas. Il exposait : Temples pour les religions 
futures, t A la musique pure, à Beethoven » (trois châssis : plan, 
coupe, élévation) : projet qui semblait faire suite à celui de 
Charles Bischoff (1896) : Temple pour l'exécution de l'opéra Parsifal 
(sic). Que les utilitaires se détournent ! Le sculpteur, c'est Jean 
Ringel d'Illzach. Son envoi? Neuf bustes (en cire polychrome 
inaltérable) que l'auteur intitule bravement : les Symphonies de 
Beethoven. Neuf têtes de femmes, riantes ou tragiques, qui veulent 
incarner les impressions reçues par un fervent : attirant pro- 
blème a d'audition colorée », qui résume dans une physionomie 
l'état d'âme que réveille au fond du souvenir chacune des neuf 
immortelles. L'artiste est un peintre mélomane aussi, puisqu'il 
s'adjoint la couleur ! Architecte et statuaire, ne semblent-ils pas 
tous deux inspirés par Schumann, que le nom seul de Beethoven 
étonnait? L'architecte méridional a-t-il lu, dans les Écrits, les 
quatre opinions humoristiques sur un projet de Monument à la 
gloire de Beethoven? Le statuaire alsacien connait-il la respec- 
tueuse fantaisie du compositeur attribuant à chacune des neuf 
Symphonies le nom d'une Muse, depuis Erato virginale jusqu'à 
la gigantesque Galliope ? A son tour, a-t-il rêvé ce chœur élo- 
quent? Toujours est-il que chacune des neuf glorieuses lui 

(1) Dans son élude sur Beethoven (Triebsclien, 1870). 



apparaît comme une « beauté » nouvelle dont la douce tyrannie 
transforme, hélas ! fugitivement, l'âme de son adorateur à sa 
chère image. Et quel magnétisme en ce crescendo de style 
pathétique I Mais la cire positive pieut-elle le traduire, en 
modeler la fièvre ? Là encore, là surtout, le portraitiste est fata- 
lement inférieur à son modèle ! Des neuf Muses modernes, c'est 
toujours la dernière entendue qui paraît l'amie la plus per- 
suasive. Et comme ce Faust que le génie de Beethoven rêvait de 
transposer dans son art, l'amant voudrait crier à l'œuvre éphé- 
mère : c( Arrête! Tu es si belle ainsi... » En dernière analyse, 
l'Art est un combat contre le néant. Mais que reste-t-il de la 
multiple émotion dans le buste immuable ? Une pointe de fard, 
un pli d'azur, un voile de crêpe peuvent-ils corroborer suffi- 
samment la chétive intention d'un regard tendre ou farouche ? 
Comment exprimer aux yeux amoureux l'âge d'or vocal de la 
Neuvième, ou le robuste arôme de la Pastorale, ou l'aube ven- 
geresse de VUt mineur qui transfigurait M. Ingres? Un seul buste 
pourra-t-il synthétiser jamais le drame noir de l'allégro, la 
longue méditation de l'andante, la nuit magique du scherzo qui 
module en consolante aurore ? Et, téméraire, l'œuvre plastique 
est surtout captivante par les problèmes qu'elle ranime. 

A défaut d'un Michel-Ange, et pour nous consoler de n'avoir 
point connu le père sourcilleux des Muses, quelle meilleure visite à 
Beethoven qu'un long temps d'arrêt devant la vitrine du Champ- 
de-Mars où le masque moulé sur son front à peine veuf de sa 
pensée se dissimulait entre deux défroques de théâtre, outra- 
geusement, tout comme s'il ne s'agissait que de M. Louis Van 
Beethoven, pianiste? 

(A suivre. ) Raymond Bouyer. 



SEMAINE THEATRALE 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les Rouges et les Blancs, pièce en cinq actes, 
de M. Georges Ohnet. 

Dans sa nouvelle pièce l'auteur du Maître de forges a, une fois de plus, 
fait preuve de son habileté dans la recherche d'effets dramatiques, mal- 
heureusement pas toujours très nouveaux. Les Rouges et les Blancs ne 
sont, en effet, qu'un mélodrame de marque supérieure, magistralement 
enchâssé dans un cadre historique qui lui donne une importance factice 
et hors de proportion avec sa valeur intrinsèque. L'épisode de la guerre 
civile entre les Rouges (les Philippistes) et les Blancs (les Légitimistes) 
qui éclata en 1832 dans la Vendée, n'a d'autre but que de servir de 
milieu à la véritable action, et la duchesse de Berry, ses partisans et ses 
adversaires ne servent qu'à la distribution de la force motrice du drame. 

En réalité il s'agit de Yan Tréadec, gentilhomme fermier breton et 
bretonnant, qui a épousé sur le tard la jeune et belle Hélène, ex-fiancée 
du chevalier de Kerléan, garde du corps du roi. Le comte de Kerléan, 
chef de la famille, qui s'était opposé à cette mésalliance, ayant appris 
que son frère cadet avait été tué au combat des Tuileries en juillet 1830, 
annonça sa mort à sa fiancée, qui n'hésita plus à accorder sa main à 
son vieil adorateur. On devine que le chevalier de Kerléan u'est pas 
mort et qu'il revient en 1832 comme l'un des défenseurs de la duchesse 
de Berry, qui précisément est cachée dans la maison de Tréadec. On 
devine aussi que le mari grisonnant n'a pas pu faire oublier en quel- 
ques mois le bien-aimé fiancé qui reparait rayonnant de jeunesse et de 
beauté. Or, il arrive (ju'un agent de Vidocq, envoyé pour espionner la 
duchesse de Berry et ses partisans, découvre l'amour passionné mais 
encore pur des deux jeunes gens et s'en sert pour tenter de détourner 
Tréadec du parti de la duchesse, en lui faisant accroire que la romanes- 
que et frivole duchesse favorise ces amours. Tréadec rentre inopinément 
chez lui, comme un chasseur de vaudeville, et trouve le galant chevalier 
chez sa femme, mais nullement en conversation galante, comme disent 
les Anglais. Une explication loyale s'ensuit entre le mari, la femme et 
l'ex-fiancé; le méchant espion est tué par le mari non outragé, à la 
grande joie des galeries, et cet excellent mari décide de quitter ce bas 
monde pour ne pas plus longtemps former un obstacle au bonheur de 
'sa femme bien-aimée. Cette solution est loin d'être neuve, mais elle est 
amenée par un assaut de générosité entre le mari et l'amant qui ne man- 
que pas d'intérêt. 

La pièce est assez bien interprétée. Rien à signaler dans la mise en 
scène, hormis un ravissant salon Louis XV, que maint collectionneur 



LE MÉNESTREL 



35 



voudrait bien posséder en pièces autlientiques. Les deux rôles princi- 
paux, celui d'Hélène et de son mari, sont excellemment tenus par 
M""" Mathilde Deschamps et par M. Duquesne; les autres figures, plus 
ou moins accessoires, ont également trouvé des représentants de marque. 
M"'= Bertlie Cerny a dessiné une charmante duchesse deBerry, l'auteur 
n'ayant mis en valeur que la grâce frivole de la princesse ; une contre- 
danse intercalée lui a fourni l'occasion de montrer des jambes aimables 
dans des bas de soie blancs de l'époque 1830, où la démocratique Valse 
des bas noirs était encore inconnue. Dans le même intermède on a 
entendu avec plaisir la fameuse chanson de M. de Charette, finement 
détaillée par M. Marié de l'Isle, qui dispose d'un joli baryton Martin. 
M. Jean Coquelin s'est taillé un franc succès en claironnant, dans les 
meilleures traditions de la Porte-Saint-Martin et avec l'organe de son 
père, le rôle de l'espion. M. Rozemberg dans le rôle de Berryer, et 
M. Person-Dumaine dans celui du maréchal de Bourmont, ont fait 
mieux que l'auteur, qui a aussi complètement dénaturé la figure histo- 
rique du traître Deutz.En voulant faire la part aux nationalistes et aux 
républicains, aux <? blancs » et aux « rouges » de notre temps, par des 
mots qui sentent plus le commencement du vingtième siècle que celui 
du dix-neuvième, l'auteur ne s'est pas précisément concilié les applau- 
dissements de tous les partis. 0. Bn. 



Théâtre Sabah-Bernh.4RDT. — La Cavalière, pièce eu S actes, en vers, de 
M. Jacques Richepin. 

M. Jacques Richepin a à peine vingt ans... Voilà, certes, beaucoup 
plus qu'il n'en faut pour excuser quelques maladresses, quelques incer- 
titudes, et le peu d'originalité d'une œuvre de longue haleine, cinq 
actes en vers, qui n'est point, par ailleurs, sans laisser pressentir pour 
l'avenir un auteur dramatique capable de se faire un nom à côté de 
celui de son père, M. Jean Richepin. Et puis, vraiment, un tel effort à 
cet âge, cela est moins que banal. 

Vingt ans! Toute la fougueuse poussée du romantisme pour les rimeurs 
que ne travaille pas le funeste bacille des formules outrancièrement 
nouvelles ! Et il aurait aussi fait beau voir le fils de l'auteur des Blas- 
phèmes s'attardani aux coupes inusitées, aux mètres boiteux, aux asso- 
nances plus que douteuses, sinon totalement absentes. Si donc le vers 
de M. Jacques Richepin est plein et enclin aux grasses sonorités, son 
romantisme n'est pas moins juvénilement caractéristique : romantisme 
de décor, l'Espagne au commencement du XVIP siècle, romantisme 
d'action, une femme qui s'habille en homme et tire l'épée, et roman- 
tisme de langue. 

La pièce est fort simple. Mira de Amescua a été élevée en garçon par 
un tuteur qui par ainsi a voulu la défendre des pièges tendus autour 
des filles jolies et riches. Et Mira « la Cavalière » se félicite de son 
état d'entière liberté, d'indépendance totale, d'ailleurs permetteuses de 
toutes les excentricités, jusqu'au jour où elle aime. Elle aime; mais elle 
n'est pas assez femme pour enchaîner celui qui retourne, blessé, désa- 
busé, vers une autre, Lorenza, vraiment femme celle-là. Mira, de rageuse 
j alousie va faire tuer le traître, lorsqu'elle s'avise que c'est elle qui a 
t ort et, bravement, va se livrer aux coups meurtriers des reîtres qu'elle 
a embauchés. 

C'est donc que l'idée maîtresse des cinq actes de M. Jacques Riche- 
pin est que la femme a été créée pour l'amour, pour aimer et pour être 
aimée. Et pour le démontrer, le tout jeune auteur n'a eu garde d'omettre 
le procédé des contrastes, opposant très classiquement Mira la Cavalière 
à Lorenza l'amoureuse. Le malheur, c'est que ni l'une ni l'autre de ces 
deuxhéroines n'est capable d'arracher la sympathiedu spectateur, celle-ci 
trop nonchalante, celle-là trop fantasque ; et l'homme mis entre elles 
deux n'a rien, lui non plus, pour masquer l'habituel ridicule d'une 
désobligeante situation. 

La Cavalière, qui a été montée avec un grand luxe de costumes et de 
décors, — ce qui est tout à l'honneur de ceux qui risquèrent si gros 
pour aider les premiers pas d'un débutant, — La Cavalière est jouée 
d'inégale façon par une troupe recrutée forcément de droite et de gauche. 
C'est M"" Gora Laparcerie qui tient le personnage principal avec ses 
réelles qualités de vie et ses habituels défauts de vulgarité ; elle a, entre 
autres, fort joliment joué la scène heureuse dans laquelle elle veut lais- 
ser deviner son amour et mis en charmante valeur tout le côté « ga- 
min 1) du rôle. M"«Page est une Lorenza blondement indolente, M"' M. 
Gautier une espiègle servante d'auberge et M"" Chapelas un gentil tra- 
vesti. Parmileshommes, il faut signaler M. Clerget, bien vivant sous le 
manteau du matamore obligatoire, M. Castillan, de physique avanta- 
geux, en homme doublement a'iré. et M. Dieudonné en vieux raison- 
neur à la voix sépulcrale. 

Paul-Émile Chevalier, 



VERDI 



LA MORT - LES FUNÉRAILLES 



« Titan en vie; Titan mort! Giuseppe Verdi, frappé d'apoplexie dans 
la matinée du 21 courant, victime d'un second assaut le jour suivant, 
entré en agonie vendredi, lutta longtemps, fort, tenace, à la stupeur de 
la science médicale désormais impuissante, contre la grande Ennemie, 
et passa enfin de cette vie dans l'autre à deux heures cinquante du 
matin, le 27 de ce fatal mois de janvier. » 

C'est en ces termes qu'un journal qui depuis quarante-huit ans porte 
le titre d'un des ouvrages les plus populaires du maître, il Trovatore, 
annonçait à ses lecteurs la mort de Verdi. Le Titan, comme il l'appelle, 
a lutté en effet contre la mort, inconsciemment, avec une étonnante 
énergie. La vie avait peine à s'arracher de ce corps robuste, qui pendant 
deux journées entières ne voulait pas la laisser échapper. Dès le pre- 
mier moment le docteur Caporali, médecin ordinaire du maître, avait 
souhaité le concours d'un de ses confrères, ne voulant pas assumer seul 
une lourde responsabilité. On télégraphia au docteur Grocco, qui voyait 
chaque année Verdi à Montecatini. Celui-ci arriva aussitôt, mais ne 
put qu'approuver pleinement ce qui avait été fait par son confrère et 
l'assistant de celui-ci, le docteur Odescalchi. Tous trois ne quittèrent 
plus un instant le malade, voyant le mal s'accentuer de plus en plus et 
restant impuissants à le combattre. Auprès d'eux demeuraient, avec la 
nièce du maître, M""= Maria Carrara, ses deux plus intimes amis, 
MM. Giulio Ricordi et Arrigo Boito. 

Dés que la maladie fut coonue ce fut, dans tout Milan, une émotion 
que l'on peut facilement comprendre, émotion qui se répandit dans 
toute l'Italie. De Rome la maison royale, la reine Marguerite, le duc 
d'Aoste faisaient demander des nouvelles d'heure en heure. Mardi 
matin, au Sénat, le président annonçait la maladie de Verdi, faisant 
des vœux pour son rétablissement. Le soir, à Milan, le syndic, M. Mussi, 
faisait de même au conseil municipal. De toutes parts la foule accourait 
aux portes de l'hôtel de Milan pour avoir des nouvelles et lire les bul- 
letins des médecins. 

Lorsqu'enfln, après cinq jours d'angoisses, ou sut que tout était fini, 
lorsqu'on apprit que le maître s'était éteint, entouré, à son lit de mort, 
de M°"' Carrara et Stolz, de MM. Arrigo et Gamillo Boito, Ricordi, 
marquis Terzia, Giacosa, Giordano, Franchetti, les trois médecins 
Grocco, Caporali et Odescalchi, don Adalberto Catena, le vénérable 
prêtre octogénaire qui administra à Verdi les derniers sacrements, enfin 
Teresa, la gouvernante du glorieux vieillard, la stupeur fut complète à 
Milan. La nouvelle était annoncée par une afliche placardée dans les 
rues, et la municipalité publiait une proclamation faisant l'éloge de 
l'illustre compositeur. Presque toutes les maisons arborèrent des dra- 
peaux cravatés de deuil. Beaucoup de magasins fermèrent leurs portes, 
les écoles furent fermées, de même que les théâtres et tous les lieux de 
plaisir. Le conseil communal fut convoqué pour prendre une décision 
au sujet des funérailles, et il délibéra aussitôt de donner le nom de 
Verdi à la rue San Giuseppe, qui côtoie la Scala, théâtre des triomphes 
du maître. On s'arrachait les journaux qui donnaient la nouvelle de la 
mort, tous encadrés de noir, et la consternation se lisait sur tous les 
visages. C'était un véritable deuil public. 

L'émotion n'était pas moins grande à Rome. Le roi, en son nom et 
au nom de la reine, envoyait à la famille de Verdi un télégramme de 
condoléances dans lequel il s'associait aux hommages de regrets et 
d'admiration rendus par l'Italie et le monde civilisé à la mémoire de 
Verdi, en qui la nation et l'art glorieux du pays faisaient une perte 
irréparable. Le ministre de l'instruction publique adressait également 
un télégramme de condoléances. 

Au Sénat, la séance était consacrée tout entière à- Verdi. Bn voici le 
rapide compte rendu : 

Le président a pris la parole le premier. Après lui M. Saracco, c-hef du cabinet, a dit 
que cette mort causait une douleur universelle, douleur ressentie du palais royal à la 
cliaumière, de Rome au plus humble hameau. Le gouvernement s'y associe. Le discours 
de M. Saracco a été vivement applaudi. 

M Saracco a ensuite annoncé que, à moins que des dispositions testamentaires ne s y 
opposassent, les obsèques de Verdi auront lieu auK frais de riîlat. . 

Après un discours très applaudi de M. Foga.zaro, le Sénat a décide a 1 unanimité de 
rendre à Verdi les mêmes honneurs lunèbres qu'à Manzoni, et de placer le buste en 
marbre de Verdi dans une salle du Sénat. Il a décidé également d'envoyer une délégation 
aux funérailles et de communiquer la délibération de l'assemblée à la famille de Verdi, 
ainsi qu'aux municipalités de Milan et de Busseto. 

La séance est ensuite levée. 

Quant à la Chambre, elle a voté à l'unanimité les propositions sui- 
vantes pour honorer Verdi : 

1" Arborer un pavois de deuil pendant sept jours à la Chambre ; 2- envoyer des condo- 
léances aux municipalités de Busseto et de Milan; 3' envoyer une commission de cinq 



36 



LE MÉNESTREL 



membres avec le président pour assister à la cérémonie commémorative célébrée à Milan 
trente jours après la mort de Verdi, les funérailles étant privées ; 4* lever la séance en 
signe de deuil. 

De son côté, le conseil municipal de Rome décidait de donner à une 
rue de la capitale le nom de Verdi, de placer son buste au Capitole et 
sur la promenade du Pincio, et enfin d'apposer une inscription sur la 
façade de la maison habitée par le maître en 1859. La séance du 
conseil fut levée ensuite en signe de deuil. 

Parmi les innombrables dépêches parvenues à la famille de tous les 
points de l'étranger, on signale celles des musiciens français, entre 
autres MM. Massenet et Saint-Saëns, puis M""^'* Gounod et Ambroise 
Thomas, et on remarque l'abstention des artistes allemands, entre 
autres M . Siegfried Wagner. 

Dés la première nouvelle parvenue à Paris de l'événement, M. Georges 
Leygues, ministre de l'instruction publique et des beau.x-arts, adressait 
à son collègue de Rome le télégramme suivant : 

'■ La mort de Verdi met en deuil tout le monde de l'art. La France partage la douleur 
de l'Italie et déplore avec elle la lin du maître glorieux qu'elle acclama tant do fois. Je 
prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mes sentiments personnels de regret et 
d'admiration. Le directeur des beaux-arts se rendra à Milan pour me représenter oinciel- 
lement aux funérailles. 

y G. Leygues. » 

Le ministre italien répondait aussitôt par la dépêche que voici : 

Rome, 29 janvier. 
La France prenant part à la douleur de l'Italie pour la mort de Giuseppe Verdi atQrme 
hautement la puissance universelle de l'art et la fraternité des peuples dans l'hommage 
qu'ils rendent à ses manifestations. 

Les expressions affectueuses qu'elle nous envoie en ce moment d'angoisse nous touchent 
profondément. Je remercie de tout mon cœur Votre Excellence pour Fattestalion de vif 
regret à l'oecasiOD de la mort du grand maitre et pour la décision prise de vous faire 
représenter otïiciellement aux funérailles. 

Le ministre: G.\llo. 

Le gouvernement italien voulait faire en effet à Verdi des funérailles 
nationales. Mais l'ouverture du testament du maître a dti faire aban- 
donner ce projet. Verdi, en effet, demandait que ses funérailles soient 
très modestes, qu'elles aient lieu au lever du jour ou à la tombée de la 
nuit, sans musique, sans fleurs, sans discours, sans apparat militaire. 
« Deux prêtres, deux cierges et une croix suffiront », disait-il. On dut 
respecter ses volontés, et il fut décidé que la cérémonie funèbre aurait 
lieu mercredi, à sept heures du matin, dans la modeste église Saint- 
François-de-Paule, pour aller de là au cimetière monumental. Elle fut, 
malgré tout, imposante, ainsi que le prouve le récit d'un de nos 
confrères, riïc/io rfe /"orà, à qui nous empruntons les détails qui suivent: 

Jamais aucun souverain, jamais aucun vainqueur n'a eu de funérailles plus belles que 
celles de Verdi. Je n'ai jamais rien vu de plus simple, ni de plus grandiose, et on peut le 
dire, bien que le mot puisse sembler ici paradoxal, rien de plus familial malgré l'énorme 
aOluence. Les funérailles ont été vraiment ce que Verdi les a voulues, sans pompe, sans 
démonstration officielle d'aucune sorte. 

Et cependant toute la population milanaise est venue en foule. Elle est sortie tout 
entière de chez elle avant l'aube, et sans crainte d'employer une expression banale et fausse, 
je puis dire qu'elle s'est montrée recueillie. Ce fut un coup d'œil étrange, ce matin avant 
sept heures, lorsque, au milieu d'un public silencieux, un cercueil enveloppé d'un drap 
noir parut sur les épaules de quatre porteurs au sommet de l'escalier de l'hùtel où est 
mort Verdi. 11 n'y avait dans le vestibule que les voyageurs, les membres de la famille 
quelques amis et les personnes appelées là par leur devoir professionnel. Chacun, muet, 
restait debout et découvert, tandis que la somlire caisse descendait, entourée de prêtres 
en surplis blanc qui tenaient un cierge en main. Sur le drap noir pas d'inscription, pas 
même un chiffre. On aurait pu croire que la dépouille enfermée là était celle du plus 
inconnu des hommes, et du plus indifférent. 

Quand nous sortîmes à la suite du cercueil, la rue était plongée dans l'obscurité d'une 
nuit d'hiver que perçait çà et là la lueur de quelques lampes électriques. Je distinguai un 
corbillard petit et extrêmement simple, sur leiiuel on hissa la bière sans y ajouter aucun 
ornement d'aucun genre, ni croix, ni fleurs, ni couronne, ni tentures, ni initiales. 

A. quelques pas derrière, j'aperçus une masse noirâtre qui occupait toute la largeur et 
toute la profondeur de la rue. 

Ni mouvement ni bruit. 

C'était imposant à force de silence et de mystère; car on sentait bien que quelque chose 
devait sortir de là, mais il était impossible de deviner quoi. Seulement, il y avait par ■ 
instants sur cette masse un frémissement léger comme celui d'une brise à travers le 
feuillage des trembles, et 1 on pressentait qu'il y avait là une foule, mais une foule qui se 
faisait violence pour se contenir, 

Je n'entendis point de signal, pourtant le corbillard s'ébranla et partit; nous suivîmes. 

En avançant, je remarquai que tout Milan était levé, que les fcnêlres étaient éclairées, 
que les gens étaient debout à leurs balcons, leurs silhouettes noires se délachant devant 
les lampes suspendues au plafond . 

La distance est 1res courte de l'hôtel à l'église Saint-François do Paule, où nous nous 
arrêtâmes. Le corps y fut introduit et déposé au centre, sur un petit socle. Il n'y eut point 
de messe, mais les prêtres recitèrent quelques litanies. Je ne crois pas que le service ait 
duré en tout plus de cinq minutes. 

Nous nous remîmes en marche. Cette fois, la foule qui s'était d'abord tenue à distance 
entourait le corbillard de tous cotés et cheminait avec lui, formant la plus confuse mais 
aussi la plus volontaire, et par suite la plus belle de toutes les escortes. A mesure que 
nous avancions l'aurore se levait, les luinières des rues et des fenêtres s'éteignaient, les 
hornmesetleschoses reprenaient peu à peu leur aspect réel et l'on éprouvait mieux le 
sentiment de la vie universelle — et quelle vie ! — toute une ville de cinq cent raille 



âmes sortant paisible et sereine pour accompagner un mort. Dans toutes les rues, dans 
les artères principales, dans les voies latérales, si loin que la vue pouvait s'étendre, ou 
apercevait la foule, et encore la foule, toujours compacte. Les rues, comme des cuves, déver- 
saient incessamment ; toutes les classes de la société y étaient représentées ; il y avait des 
bourgeois, des petits marchands, des ouvriers, des dames bien mises, des grisettfs gen- 
tilles, des pauvresses, la tête serrée dans un 6chu, des gamins lestes comine les nôti-esdont 
beaucoup étaient perchés sur les arbres et dégringolaient à mesure que nous passions. 

Au cimetière, il y avait une barrière d'agents, et la foule n'entra que peu à peu. La 
tombe de Verdi est située vers l'entrée du cimetière, à gauche; c'est en ce moment un 
caveau provisoire, sans ornement d'aucune sorte. On sait que Verdi a demandé à reposer 
définitivement dans la maison de retraite qu'il a fait construire pour abriter sur leurs 
vieux jours, les musiciens pauvres. ,. 

Ces funérailles ont été simples, comme le maitre voulait qu'elles 
fussent ; on voit qu'elles n'en ont pas moins été grandioses, par le 
concours immense d'une population pieusement recueillie, qui témoi- 
gnait de son admiration, de son respect et de son affection pour l'artiste 
illustre dont la gloire universelle a rejailli sur' la nation et sur le pays 
entiers. Mais cette gloire même ne perdra pas ses droits, et dans un 
mois on doit célébrer à Milan, en l'honneur de Verdi, une cérémonie 
commémorative dont la solennité promet de défier toute description et 
qui sera vraiment l'apothéose du grand homme. Cette fois l'hommage 
sera éclatant, et l'on peut dire que l'Italie entière y prendra part. 



LA REINE VICTORIA ET LES MUSICIENS ALLEMANDS 



Les relations entre la reine Victoria etMendeIssohn sont fort connues, 
et notre collaborateur et ami Tiersot en a encore parlé récemment dans 
le Ménestrel. Mais on sait peu que la défunte reine avait eu aussi quel- 
ques rapports plus ou moins éloignés avec Beethoven et Richard 
Wagner. Il est vrai que ses relations avec l'auteur de Fidelio offrent 
plutôt un côté comique. 

En 1845, la reine avait entrepris avec son mari le prince Albert un 
voyage sur les bords du Rhin et, sur l'invitation du roi Frédéric 
Guillaume IV de Prusse, était allée à Bonn pour assister, le 12 aoilt, à 
l'inauguration du monument de Beethoven. Le maréchal de la cour, 
chargé des arrangements nécessaires, avait retenu le grand balcon du 
palais du comte de Furstenberg pour y placer le roi et ses invités, parmi 
lesquels se trouvait aussi l'archiduc Frédéric d'Autriche. 

Au moment oii on retira la toile qui cachait le monument, la cour 
s'aperçut que Beethoven tournait le dos aux Majestés. Les dames 
d'atour de la reine se mirent à rire tellement que la reine dut, elle aussi, 
se détourner portr qu'on ne la vit pas éclater. Le roi de Prusse était fort 
mécontent et s'écria tout haut : « Mais le bonhomme nous tourne le 
dos! » Alexandre de Humboldt, qui était non seulement un grand savant 
mais aussi un grand courtisan, et avait son franc parler à la cour, ré- 
pondit alors au roi : « Majesté, de son vivant Beethoven a toujours été 
un malotru (grober Keii); pourquoi aurait- il changé après sa mort? » 
L'idée ne vint â personne que le maréchal de la cour aurait dû s'infor- 
mer d'abord de la position du monument pour éviter à Beethoven cette 
impolitesse posthume. 

Trois jours plus tard, le IS aoiit, le roi de Prusse dédommagea la 
reine Victoria en lui offrant au célèbre château de Stoizenfels un con- 
cert plus que royal et dont une artiste survivante, la seule, pourrait 
raconter les détails amusants : M°"^ Viardot-Garcia. En sa qualité de 
directeur général de la musique, Meyerbeer dirigeait personnellement 
ce concert, au programme duquel figuraient des artistes comme Liszt, 
Vieuxlemps, Jenny Lind, M'"'= Viardot-Garcia, Tichatschek, le célèbre 
ténor wagnérien de Dresde, Staudigl, la non moins célèbre basse chan- 
tante de Vienne. Ajoutons que les cachets offerts par Meyerbeer, au 
nom de sa Majesté, étaient fort peu élevés. C'est ce qu'on appelait alors 
« chanter pour le roi de Prusse ». 

Dix ans plus tard, la reine Victoria fit la connaissance de Richard 
Wagner, qui était allé à Londres en 1833 pour y diriger quelques con- 
certs. Les musiciens et la critique de Londres n'étaient guère favorables 
au futur maitre de Bayreuth, et Davison, qui exerçait alors une influence 
énorme comme critique musical du Times, avait même fait des allusions 
fort méchantes à la situation de Wagner en tant qu'exilé politique. Dans 
ces circonstances, le musicien fut doublement heureux d'être protégé 
par la reine Victoria et par le prince Albert. Nous trouvons un joli récit 
de l'entrevue du musicien avec ses protecteurs dans la Correspondance 
de Wagner et de Liszt (traduction de L. Schmitt, Leipzig, Breitliopf et 
Haertel, 1900, tome II, p. 92). C'est Wagner lui-même qui écrit à Liszt 
ce qui suit : 

Zurich, le 5 juillet 1855. 

Je suis de retour à Zurich depuis le 30 juin; je suis revenu après avoir dirigé, le 25, 
mon dernier concert à Londres. Tu as sans doute appris que la reine Victoria s'est très 



LE MÉNESTREL 



37 



bien conduite à mon égard. Elle est venue avec le prince Albert assister au septième con- 
cert, et comme ils désiraient entendre un morceau de ma facture, j'ai fait répéter l'ouver- 
ture de Tannhauser, ce qui m'a procuré une petite satisfaction extérieure. Mais il paraît 
réellement que j'ai beaucoup plu à la reine; elle s'est montrée si cordialement aimable 
dans une conversation qu'elle a voulu avoir avec moi après la première partie du concert, 
que j'en ai été vraiment touclié. Ce sont, ma foi, les premières personnes en Angleterre qui 
aient osé se prononcer franchement, ouvertement pour moi. Si l'on songe qu'elles avaient 
afTaire à un individu discrédité pour crime de haute trahison, décrié au point de vue poli- 
tique et sous le coup d'un mandat d'amener, on m'approuvera certainement d'en être infi- 
niment reconnaissant à tous deux.. . 



Ce qui rend la protection du prince Albert particulièremeat piquante, 
c'est que le mari de la reine Victoria appartenait à cette même maison 
princière dont le chef, le roi de Saxe, ne pouvait pardonner à son ancien 
kapellmeister l'affaire « politique » de 1849. Ainsi donc un prince de 
Saxe-Cobourg, devenu le mari de la reine Victoria, voulait qu'on jouât 
Tannhâuser à Londres, comme le grand-duc de Saxe-Weimar avait 
voulu qu'on jouât Lohengrin â Weimar. 

Dans sa lettre à Liszt que nous venons de citer,Wagner n'a d'ailleurs 
pas communiqué à son ami tout ce qui s'était passé, car nous savons 
que la reine avait dit au musicien que sa composition l'avait enchantée, 
qu'elle s'était informée au sujet de ses autres œuvres et avait demandé 
s'il n'était pas possible de les faire traduire en italien pour les jouer à 
Londres. (Voir la Biographie de Wagner, par Glasenapp,3' édit., tome IL 
p. 92.) Wagner, qui était â cette époque encore fort intransigeant, décla- 
rait cette traduction impossible et laissait ainsi échapper une excellente 
occasion de produire son Tavnh'àuser. qu'il fit cependant représenter 
plus tard en langue française. Le maître a d'ailleurs vécu assez long- 
temps pour voir que la traduction de ses œuvres en italien n'avait 
rien d'impossible. 

O. Berggruen. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Le programme du dernier concert du Conservatoire, absolument admirable 
et dont l'exécution était au-dessus de tout éloge, s'ouvrait par la symphonie 
en Si f) de Beelhoveen, la quatrième, celle qui précède la Symphonie héroï- 
que et la Symphonie en ui mineur. Moins majestueuse que celles-ci, d'une 
ampleur moindre dans ses développements, elle n'en est pas moins d'une 
beauté achevée, et son adagio surtout est une merveille de poésie mélanco- 
lique et pénétrante, dont les accents vont jusqu'au plus profond de l'àme. 
Berlioz avait raison de dire que o ce morceau semble avoir été soupiré par 
l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il contemplait 
les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée ». Il a été dit par l'orcbestre 
avec le sentiment le plus exquis, de façon à en faire ressortir tout le charme, 
toute la grâce et toute la beauté. Quant à l'allégro et au finale, ils ont été 
rendus avec une verve, une ardeur, une chaleur communicative vraiment 
incomparables. Nous avions ensuite, chef-d'œuvre dans un chef-d'œuvre, le 
troisième acte de l'Armide de Gluck, cette Armide que l'Opéra, hypnotisé par 
Wagner, se refuse absolument à nous donner, et qui n'eiit jamais du quitter 
son répertoire, pas plus que le Cid et Horace ne doivent quitter le répertoire 
de la Comédie-Française. Les airs d'Armide, celui delà Haine, les récitatifs, 
les chœurs et les danses des démons, tout cela est d'une grandeur et d'une 
splendeur dont il est difficile de se faire une idée, tout cela est du théâtre le 
plus vigoureux, le plus dramatique et le plus émouvant. C'est M™ Jeanne 
Raunay qui nous représentait Armide, et il serait difficile de joindre à une 
voix plus mordante et plus saine un sentiment pathétique plus puissant et 
un style à la fois plus pur, plus noble et plus irréprochable. Il n'est pas besoin 
de dire si son succès a été complet et mérité. Elle était d'ailleurs fort bien 
secondée par M'°s Chrétien-Vaguet, dont la belle voix et l'excellente décla- 
mation ont brillé dans le rôle de la Haine. Un triple rappel a prouvé aux 
deux cantatrices la complète satisfaction de leurs auditeurs. Après Armide 
venait l'adorable Suite en si mineur de J.-S. Bach, où, seule, une flûte se 
mêle à l'orchestre des instruments à cordes, et qui a valu à M. Hennebains 
une ovation bien méritée. Les chœurs nous ont chanté ensuite, avec leur 
ensemble et leur soin habituels, un motet très harmonieux, Tencbrœ factœ 
suni, de Michel Haydn, le frère du grand Haydn, et le délicieux lied de Men- 
delssohn, le Chanteur des bois, dont ils ont su faire ressortir toute la grâce 
juvénile et toute la fraîcheur. Et le concert se terminait par l'étincelante et 
chevaleresque ouverture à'Euryanthe, page épique et digne du grand nom de 
Weber, à qui, quoi qu'on en dise, le génie de Wagner est bien redevable de 
quelque chose. A. P. 

— Concert Colonne. — L'ouverture de Coriolan a été composée sur la 
demande d'un jurisconsulte nommé Henri de Gollin, auteur d'une tragédie 
probablement médiocre. Il utilisait ses loisirs en écrivant des œuvres poé- 
tiques, et ses bonnes relations avec Beethoven lui valurent une gracieuseté 
musicale dont nous profitons largement aujourd'hui. On a dit de celte 
ouverture, non sans un peu d'emphase : Elle ajoute à l'idée de la grandeur 
romaine. — J'aimerais à placer sous l'égide de Beethoven un lout jeune 
artiste que ses tendances sérieuses et une sorte de dédain grave et fier de ce 
que l'on recherche habituellement pour produire de l'ellèt recommandent 



très hautement à notre sympathie. M. Georges Enesco, compositeur et vio- 
loniste, se présentait à nous sous ce dernier aspect. Il a des qualités très 
spéciales ; une sonorité toute particulière, voilée et parlante. Chaque note 
porte, et pourtant la simplicité de style est grande; mais un phrasé très per- 
sonnel prête à l'ensemble de l'œuvre exécutée un caractère de mélancolie et 
de sincérité. Cette œuvre était la Symphonie espagnole de Lalo. Rarement cette 
suite pour violon et orchestre, si intéressante et si ingénieuse, a été rendue avec 
un sentiment aussi pénétrant. — Le concerto pour piano, composé et exécuté 
par M. Cesare Geloso forme avec elle un brillant contraste. Les deux inter- 
prètes ne se ressemblent guère non plus. Il s'agit maintenant d'un morceau 
plein de chaleur, de vie à outrance, peu original, mais très entraînant, ren- 
fermant des idées, mais n'importe lesquelles, et très bien écrit pour le piano 
sous le rapport des combinaisons de sonorité de l'instrument-solo avec l'or- 
chestre. Les deux virtuoses, M. Enesco et M. Geloso, ont été fort appréciés, 
le premier à cause de son jeu net, lin, alerte et délicat, le second à cause de 
sa bravoure. On a fêté aussi M. Kalisch, qui a dît avec une voix extrême- 
ment bien posée et slire le duo de Tristan et Isolde, où M™ Adiny et M"|= Louise 
Planés lui ont donné vaillamment la réplique. — Pour finir, la marche militaire 
française de Saint-Saëns, extraite de la Suite algérienne, a sonné joyeuse- 
ment. Amédée Bo'jtarel. 

— Aux concerts Lamoureux on donnait une troisième audition de l'Or du 
Rhin. Nous n'avons pas à y revenir, notre regretté collaborateur Barbedette 
(voir la nécrologie) et M. Boutarel s'étant déjà exprimés librement à ce sujet. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche; 

Conservatoire ; Symphonie en si bémol (Beethoven). — Troisième acte d'Armide (Gluck), 
par M"" Jeanne Raunay et Chrétien-Vaguet. — Fragments de la suite en si mineur 
(J.-S. Bach). — A. Tenetirai factœ sunt (Michel Haydn), et B. le Cliantmr des bois (Men- 
delssohn), chœurs sans accompagnement. — Ouverture (VEuryanthe (Weber). 

Châtelet, concert Colonne: Symphonie écossaise, n" 3 (Mendeissohn). — Air de concert, 
op. 9/1 (Mendeissohn), par M'"" Adiny. — Concerto en so/ mineur pour piano (Mendeis- 
sohn), par M"« Seguel. — Air à^Oihcllo (Verdi), par M. Kalisch. — Deuxième scène du 
2' acte de Tristan et Yseult (Wagner,, par M. Kalisch, M""' Adiny et Planés. — Le Songe 
d'une nuit d'été (Mendeissohn). 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux, sous la direction de M. Chevillard : Symphonie 
inacfieive (Schubert). — Peltéas et Mélisande (Fanré). — Concerto en mi bémol (Beetho- 
ven), par M. Lamond. — Schéhérazade (Rimsky-Korsakow). — Concerto pour deux violons 
(Bach), par MM. Séchiari et Soudant, — Marche héroïque (Saint-Sacns). 



NOUA^ELLES DIA^ERSES 



ÉTRANGER 

Voici, sinon le teslamenl, du moins la lettre que Verdi a laissée à sa 
nièce, M'"^ Carrara, et qui fait connaître ses dernières volontés ; 

25 avril 1898. 
A ma DÎèce Maria Carrara, 

Il est bon de t'avertir que lu trouveras dans mes coffres-forts et dans plusieurs meubles 
assez d'argent pour la fidèle exécution de mes dernières volontés; pour ce, je t'autorise 
aussi à employer le surplus des actions de ciiemins de fer destinées k l'hospice que je 
fais construire actuellement en dehors de la porte Magenta. 

Mes funérailles seront très simples ; on les fera soit au point du Jour, soit le soir, à 
VAngelus^ sans musique ni chant. 

Deux prêtres, deux cierges et une croix suffiront. 

Le lendemain de ma mort, on distribuera mille francs aux pauvres de Sant'Agata. 

Je ne désire aucun honneur. 

G. Verdi. 

Comme je l'ai déjà dit, je laisse à l'hospice que Ton est en train de bâtir cinquante 
mille francs de rentes, cinq cents actions des chemins de fer méditerranéens, mes droits 
d'auteur, enfin, deux cent mille francs qui me reviennent de la maison Ricordi. 

Pour les autres legs, s'élevant à 95.000 francs, tu emploieras les 340 actions méditer- 
ranéennes et les 100 actions méridionales qui restent. 

Dans les rolfres-forts de Sant'Agata, tu prendras quatre lettres cachetées que tu 
remettras pieusement à leurs destinataires. 

G. Verdi. 

Les exécuteurs testamentaires sont Arrigo Boito et l'éditeur Ricordi. 
Et voici la transcription exacte de l'acte de décès de Verdi : 

a L'an 1901, le 27 janvier, à dix heures vingt minutes du matin, dans la « Casa com- 
munale s et par devant moi, commandeur Joseph Mussi, maire et officier de l'état civil de 
la commune de Milan, ont comparu Campanari Humbert, Agé de trente-cinq ans, avocat, 
et Beltrami Luca, âgé de quarante ans, architecte ; lesquels ont déclaré que, aujourd'hui, 
à deux heures cinquante du matin, dans la maison située rue Manzoni, n" 29, est décédé 
Verdi (Giuseppe), âgé de quatre-vingt-sept ans, maître de musique, résidant à Sant'- 
Agata (Busseto), né à Roncole (Bussetoi, de feu Charles, commerçant, autrefois domicilié 
à Busseto, veuf en premières noces de Marguerite Barezzi et, en secondes noces, de 
Giuseppina Strepponi. 

» Sont également présents à cet acte les témoins Misa Francesco, âgé de trente-neuf 
ans, et Picozzi Modesto, âgé de quarante-huit ans, avocat, tous deux demeurant dans cette 
commune. » Suivent les signatures. 

Quelques détails encore : 

Le Pape, qui avait envoyé sa bénédiction à Verdi, a ordonné de célébrer, 
en sa mémoire, un service de Requiem à la chapelle Sixtine. — Le sculpteur 
Secchi, ami de Verdi, a moulé son masque sur son lit de mort, et le peintre 
Hohenstein a reproduit pour la dernière fois les traits du maître. — Le coa- 



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LE MÉNESTREL 



seil municipal ileBusseto, réum à l'occasion de la mort de Verdi, a approuvé 
diverses propositions pour honorer sa mémoire, entre autres celle tendant à 
ouvrir une souscription pour lui élever un monument à Busseto. Le conseil 
a souscrit 20.(KX) lire. — C'est M. Giacosa, l'écrivain dramatique et le libret- 
tiste bien connu, qui prononcera l'éloge funèbre de Verdi dans la solennité 
qui aura lieu dans im mois, à Milan, en son honneur. 

— Dernière heure : On vient d'ouvrir le testament de Verdi, qui était dans 
l'étude du notaire Carrara. Il est composé de six pages couvertes d'une écri- 
ture large, mais fine. Il a été écrit à Milan le 14 mai 1900, et contient de 
nombreuses dispositions dont voici les plus importantes. 

Verdi a institué sa nièce Maria Verdi, mariée au docteur Carrara, héritière 
universelle. Comme nous l'avons dit, l'auteur de Rigoletto laisse une rente 
annuelle de SO.OOO francs à la maison de retraite pour les musiciens. Le 
domaine de Castellazzo est laissé à l'hôpital de Villanova avec une rente 
annuelle de -20.000 francs, mais à charge pour cet établissement d'un dou 
annuel de 1.000 francs à l'asile d'enfants de Cortemagginre. Trois propriétés 
reviennent au Mont-de-Piété de Busseto avec obligation pour ce dernier 
d'instituer une pension de 1.000 francs par au à l'asile infantile de cette loca- 
lité et, en outre, de distribuer annuellement une somme de "20 francs à cin- 
quante familles pauvres de la localité. La ville de Gênes est favorisée de 
plusieurs legs, notamment d'une somme de 20.000 francs aux asiles d'enfants, 
et une autre somme de 30.000 francs aux asiles pour les rachitiques, sourds- 
. muets et aveugles. 

Le domaine de Piantadoro, d'une contenance de plus de 200 hectares, est 
laissé à quelques parents éloignés du maitre. Enfin, tous les amis et servi- 
teurs de Verdi reçoivent des legs plus ou moins importants. Le docteur 
Carrara, mari de M»'" Verdi-Carrara, hérite de la montre et de la chaîne d'or 
que Verdi portait depuis cinquante ans. 

La fortune laissée par Verdi dépasse la somme de 6 millions de francs. Le 
grand compositeur touchait environ 200.000 francs par an de droits d'auteur. 
La plus grande partie de ces droits ira à la maison de retraite de Milan ; le 
reste reviendra à M°"= Verdi-Garrara, héritière universelle de l'illustre défunt. 

Verdi a fait suivre son testament de quelques conseils aux jeunes compo- 
siteurs. C'est une page que l'on pourrait appeler le testament artistique de 
Verdi. 

J'aurais voulu, écrit Verdi, mettre pour ainsi dire un pied sur le passé et l'autre sur 
le présent et l'avenir, parce que la musique de l'avenir ne me fait pas peur. J'aurais dit 
aux jeunes disciples : Exercez-vous à la fugue d'une manière constante, obstinément, 
jusqu'à ce que votre main soit devenue suttisamment libre et forte pour plier la note à 
votre volonté. 

Appliquez-vous aussi à composer avec confiance, i bien disposer les parties et à moduler 
sans alfectation ; étudiez Palestrina et quelques-uns de ses contemporain?, ensuite passez 
à Marcello et portez spécialement votre attention au récitatif ; assistez à quelques repré- 
sentations d'œuvres modernes sans vous laisser éblouir par les nombreuses beautés har- 
moniques et instrumentales, ni par l'accord de « la septième diminuée », écueil et réfutée 
de ceux qui ne savent pas écrire quatre mesures sans employer une demi-donzaine de ces 
septièmes. 

Faites ces études jointes à une forte culture littéraire, et j'ajouterai finalement : Et 
maintenant, mettez une main sur votre cœur, écrivez, et — en admettant un tempérament 
artistique — vous serez compositeur. 

Le Sénat italien a approuvé, dans sa séance d'hier, un projet du ministre 
de l'instruction publique déclarant monument national la maison où naquit 
Verdi, à Roncole, et autorisant l'inhumation des restes du grand compositeur 
et de ceux de sa femme dans la maison de retraite pour les musiciens fondée 
par Verdi à Milan. 

— L'Académe de Sainte-Cécile, dont le directeur est M. Sgambati, a souscrit 
une somme de 2.000 francs pour le monument à élever à Verdi dans la Ville 
Éternelle. En outre, elle a demandé que des inscriptions soient gravées au 
palais Varelli et à l'hôtel du Quirinal, que Verdi habita en 1839 et en 1S93, 
lorsque furent représentés à Rome an Ballo in masckera et Falstaff. 

— Une belle solennité commémorative vient d'avoir lieu au théâtre de la 
Scala au profit du monument de Verdi qu'on se propose d'ériger à Milan. 
L'orchestre et plusieurs artistes de marque, parmi lesquels Tamagno, venu 
exprès de Monte-Carlo, ont interprété des fragments de tous les opéras de 
Verdi, en dehors des quatre derniers (Don Carlos, Aida, Otello et Falstaff), et 
le poète Giuseppe Giacosa a prononcé l'éloge du défunt maitre. La recette a 
été des plus brillantes. 

— Les deux derniers oratorios de don Lorenzo Perosi, il Natale et la Strage 
degli Innocenli, seront exécutés pour la première fois, en carême, au théâtre 
Royal de Turin, par un ensemble de 3S0 exécutants, sous la direction de 
l'auteur. Ce sera l'orchestre municipal, composé de 100 artistes, avec r.4.ca- 
démie chorale Stefano Tempia. Au nombre des solistes se trouvera, au pre- 
mier rang, le célèbre chanteur Kaschmann. C'est le Natale qui sera e.xécuté 
le premier, le 23 février. 

— Au service qui a eu lieu dans l'abbaye de Westminster à l'occasion des 
obsèques de la reine Victoria, la musique a joué un grand rôle. L'orgue et 
un orchestre d'instruments à vent avec une batterie complète ont exécuté un 
programme approuvé par la nouvelle reine Alexandra et qui ne manque pas 
d'intérêt. Il ofl'rait d'abord la Marclw funèbre écrite en 1844 par le composi- 
teur danois Hartmann père à l'occasion des obsèques du sculpteur Thorvald- 
sen, une Élégie arrangée par Sir Frederick Bridge d'après le Requiem de 
Verdi, la Marche funèbre de Beethoven, le cantique les chemins de Sion sont en 
Deuil, de Haendel, écrit en 1727 pour les obsèques de la reine Caroline, et les 
Marelles funèbres de Chopin et de Saiil, de Haendel. 



— La mort de la reine Victoria n'entravera pas la saison lyrique de Covent- 
Garden, comme on l'avait redouté d'abord, car le roi Edouard VII vient de 
limiter au 7 avril le demi-deuil à porter. Les précédents sont d'accord avec 
cette décision du nouveau roi. En juin 1837, à la mort du roi Guillaume IV, 
prédécesseur de la reine Victoria, la saison de Londres battait son plein; 
mais les théâtres ne furent fermés que le jour des obsèques. La Pasta au 
« théâtre de Sa Majesté » et la Schroeder-Devrieut à Drurj'-Lane continuèrent 
leurs représentations, et trois semaines après la mort du roi la « Société 
d'harmonie sacrée » fit exécuter une cantate rapidement composée en l'hon- 
neur de la jeune reine Victoria. 

— Des goûts et des couleurs on ne peut discuter, même — ou plutôt surtout 
— en matière musicale. Dans une récente interview, le grand écrivain anglais 
Ruydard Kipling a déclaré à son interlocuteur qu'il n'aime pas Wagner, un 
peu Bach, Gounod tout entier, qu'il abomine Beethoven, mais qu'il a une 
véritable adoration pour Offenbach. Voilà un ensemble d'impressions qui ne 
manque pas de quelque originalité. 

— On nous écrit de Vienne : o La mort de Verdi a produit ici une profonde 
impression, car ses œuvres tiennent encore une place assez considérable au 
répertoire de l'Opéra impérial et le maitre était personnellement connu de 
deux générations. Il était venu à Vienne pour la première fois en 1843, à 
une époque où l'opéra italien tenait encore le haut du pavé, pour diriger 
Nabucco, son premier opéra à succès; trente ans plus tard le maître sexagé- 
naire revint, après le succès énorme de son Aïda, pour faire entendre aux 
Viennois son Requiem en l'honneur de Manzoni. Dans le quatuor célèbre des 
solistes qui interprétaient cette œuvre et qui étaient arrivés avec le maitre 
se trouvait une Viennoise, le contralto M""" Waldmann. Le succès du 
Requiem ne fut pas plus grand que le succès personnel de son auteur; Verdi 
fut reçu avec autant d'honneurs que Richard Wagner en 1871. Dans ces 
conditions il ne faut guère s'étonner qu'on s'empresse en Autriche d'hono- 
rer la mémoire du maitre qui, né sous la domination française et après avoir 
vécu plus d'un demi-siècle sous la domination autrichienne, a fini son exis- 
tence comme sénateur de la nouvelle Italie. Un comité sous la présidence du 
comte de Furstenberg s'est donc formé à Vienne pour faire exécuter le 
Requiem de Verdi et offrir le produit de cette solennité musicale au fonds de la 
souscription italienne pour la statue du maître. A Trieste le conseil muni- 
cipal a donné, selon la mode italienne, le nom de Verdi au théâtre muni- 
cipal; une belle rue de la ville va également recevoir le même nom. » 

— La censure de Vienne est devenue tellement pudibonde qu'elle vient 
d'interdire la représentation d'une nouvelle opérette intitulée te Paradis des 
dames, musique du baron Victor Erlanger, qui devait passer au Theater an 
der Wien. La censure a trouvé le livret trop égrillard. On peut se demander 
jusqu'à quel point l'auteur du livret a pu donner carrière à sa fantaisie, car 
la censure viennoise a toujours été très paterne lorsque la politique n'était 
pas enjeu. Après des pourparlers laborieux avec les auteurs et après quelques 
modifications, la censure a finalement permis la représentation de cette opé- 
rette, qui a passé avec une semaine de retard. 

— A Francfort s'est ouvert récemment une Exposition-Berlioz, dont la col- 
lection d'un citoyen de -cette ville, celle de M. Manskopf, a fourni les princi- 
paux numéros. Peu d'autographes et de documents originaux dans cette 
Exposition, mais une réunion assez complète de pièces imprimées, de jour- 
naux, programmes de concert, partitions, reproductions de portraits du maî- 
tre, de sa femme et de quelques contemporains, ainsi que beaucoup de pièces 
ayant trait aux artistes qui ont propagé l'œuvre de Berlioz, surtout en Alle- 
magne. On y trouve même les belles compositions lithographiées que M. Fan- 
tin-Latour a consacrées à l'œuvre de l'auteur des Troyens. 

— De Tournai : Nous venons d'avoir la première représentation de Saplio, 
de MM. Henri Gain et Massenet. L'œuvre vivante et émue du maitre français 
a remporté un succès d'enthousiasme, succès comme nous en vîmes rare 
ment. La salle, archibondée a été, toute la soirée, empoignée et ravie. Dans 
l'interprétation il faut mettre hors de pair M"« H. Hetner, qui s'est révélée, 
toute jeune, artiste de tempérament dans le rôle de Sapho, et complimenter 
M"' Durand, MM. Gazette et Dumas, ainsi que le directeur, M. Gréteaux, 
pour les soins qu'il a employés à bien monter cette œuvre d'un sentiment si 
moderne. — En mars prochain notre célèbre Société de musique donnera la 
première audition, ici, de la Terre promise, le nouvel oratorio de M. Massenet. 
L'illustre auteur a promis de venir à Tournai à cette occasion. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Ou a vu plus haut que dès l'annonce de la mort de Verdi, M. Leygues, 
ministre de l'instruction publique, avait délégué pour le représenter aux 
funérailles M. Henri Roujon, directeur des beaux-arts. En même temps il 
télégraphiait à M. Guillaume, directeur de l'Académie de France à Rome, 
de se rendre lui-même à la cérémonie et d'y assister avec une délégation des 
élèves de l'Académie. De son côté, l'Académie des beaux-arts, dont Verdi 
était membre correspondant, avait délégué, pour la représentera Milan, deux 
de ses membres, MM. Gustave Larroumet et Théodore Dubois. Toutes ces 
mesares ont été rendues inutiles par la volonté de Verdi, d'être inhumé sans 
cérémonial. 

— Il n'est pas sans intérêt de rappeler quelle a été, à Paris, la carrière des 
ouvrages de Verdi. Nous ne pouvons malheureusement parler de feu notre 
Théâtre-Italien, au sujet duquel les renseignements quelque peu précis nous 



LE MENESTREL 



39 



feraient absolument défaut. Mais voici quelle est la situation en ce qui con- 
cerne les autres théâtres : 

Opéra. — Jérusalem (l'= représentation le 26 novembre 1847), 33 représen- 
tations; — Louise Miller (2 février 18S3), 8; ■ — Les Vêpres siciliennes (13 juin 
ISoS), 81; — Le Trouvère (12 janvier 18S7), 219; — Dm Carlos (11 mars 1867), 
43; — Aïda (22 mars 1880), 212; — Rigoletlo (27 février 188S), 133; — Othello 
(12 octobre 1894), 38. 

Opéra-Comique.— La Traviata (12juinl886), 12S ; — Fa/s(a;f (18 avril 1894), b7. 

Théatrk-Lyrique. — Rigoletlo (24 décembre 1863), 243 ; — Violetta [la Tra- 
viata] (27 octobre 1864), 102; — Macbeth (21 avril 186b), 14; — ie Bal masqué 
(17 novembre 1869), 63. 

Opéra-Populaire. — Im Traviata (décembre 1900), 14. 

L'n autre ouvrage de Verdi, les Brigands (i Masnadieri), a été représenté au 
théâtre, aujourd'hui disparu, de l'Athénée, le 3 février 1870, mais nous avouons 
manquer de détails à son sujet. Du relevé ci-dessus il résuite que le nombre 
des représentations françaises des ouvrages de Verdi à Paris atteint le chiffre 
de 13Si, que le nombre de ces ouvrages s'élève à 12, et que ceux qui ont été 
joués le plus souvent sont Rigoletlo, qui donne un total de 37G représentations, 
la Traviata, qui en compte 241, le Trouvère 219 et Aïda 212. Par contre, celui 
qui a été le moins joué est Louise Miller, qui n'a réuni que 8 représentations. 
Les plus grands artistes ont été mis au service des oeuvres de Verdi dans nos 
divers théâtres. Il suffira de citer les noms de Duprez, Faure, Obin, Bon- 
nehée, Ismaël, Maurel, et de M™* Sophie Cruvelli, Angiolina Bosio, Guey- 
mard, Marie Sasse, Christine Nilsson, Gabrielle Krauss, Rose Caron et Deina. 

— Rien de bien saillant dans les croix de janvier du ministère des beaux- 
arts, si ce n'est celle accordée au vaillant chef d'orchestre de l'Opéra-Comique, 
M. Luigini, qui la méritait à tous égards. On a récompensé aussi les longs 
services de M. Levéque, le distingué directeur du Conservatoire de Dijon. 
Mais combien toujours d'artistes méritants, musiciens ou écrivains, semblent 
écartés systématiquement, sans que jamais leur tour arrive. Combien voient 
passer devant eux, qui sont blanchis sous le harnais, de jeunes concurrents 
qui n'ont pour eux que leur belle audace ou l'amitié... des Dieux. C'est bien 
décourageant. 

— Dans son avant-dernière séance, l'Académie des beaux-arts a entendu 
la lecture de M. Gustave Larroumet, secrétaire perpétuel, sur les envois de 
Rome, et dans la dernière elle a procédé à l'élection des jurés adjoints pour 
les concours des prix de Rome. En ce qui concerne la musique elle a nommé 
jurés, MM. A. Duvernoy, Paul Hillemacher et Charles Jjefebvre; jurés sup- 
pléants, MM. Gabriel Fauré et Ch.-M. Widor. 

— Les Petites Affiches publient un extrait de l'acte de société ayant pour 
objet Cl l'exploitation du privilège du théâtre national de l'Opéra ». La raison 
sociale est: P. Gailhard. La durée de la société sera égale à celle du privi- 
lège, c'est-à-dire de six années, qui prendront fin le 31 décembre 1906. Le 
capital social est de SOO.OOO francs en espèces, versé aux mains de M. Gailhard. 
M. Gailhard apporte à la société une somme de 100.600 francs, faisant partie 
des SOO.OOO francs, son industrie, ses soins et la jouissance du privilège, tel 
qu'il lui a été concédé par arrêté du ministre de l'instruction publique et des 
beaux-arts. La société sera gérée et administrée par M. Gailhard, qui aura 
seul la signature sociale, et qui ne pourra céder sa gérance. En cas de perte 
de 300.000 francs sur le capital social, défalcation faite des bénéfices acquis, 
la société pourra être dissoute si M. Gailhard le juge convenable. En cas de 
décès de M. Gailhard, la société sera dissoute. 

— A l'Opéra, on espère pouvoir donner la première représentation i'Astarté 
vers le milieu du mois. M. Gailhard s'est donné pour cela, toute cette semaine, 
un mal énorme. On ne compte plus les gilets de flanelle que l'ardent direc- 
teur a mouillés pour la circonstance. Espérons qu'il sera récompensé de ses 
efforts et qu'il lui arrivera au moins une fois, en quinze années de direction, 
de décrocher une véritable timbale d'argent avec une partition française de 
son choix et non encore éprouvée sur une scène étrangère. Cela est bien dû 
à sa constance digne, d'un meilleur sort, et aussi d'ailleurs à sa haute compé- 
tence. 

— L'Opéra-Comique annonce pour vendredi prochain la première repré- 
sentation de la Fille de Tabarin, la nouvelle comédie lyrique de MM. Victo- 
rien Sardou, Paul Ferrier et Gabriel Pierné. — M'" Mastio a fait, jeudi, sa 
gracieuse apparition dans Manon, M. Maréchal chantant Des Grieux. Agréable 
soirée. — On a entendu dans Fidelio un nouveau ténor, M. Garet, qui a été 
accueilli avec sympathie par les abonnés. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée, la 
Basoche, le Chalet; le soir. Mignon. 

— M. Albert Carré vient d'arrêter ainsi le programme de la matinée qui 
sera donnée le jeudi 7 février, à l'Opéra-Comique, au bénéfice de la Caisse 
des pensions viagères des artistes de l'orchestre, des chœurs et du personnel 
de scène du théâtre : 

1° I^remière audition de l'Intermezzo de Henri Heine, visions lyriques en dix scènes, 
ua prologue et un épilogue, musique de M. Gaston Lemaire. Interprété par M"" Marié 
de î'Isle, MM. Carbonne, Allard, l'orchestre et les cliœurs de l'Opéra-Comique, sous la 
direction de M. Luigini. Le récitant : M. Brémoot. 

2" tJne partie de concert ; 

Mélodies de Massenet, par M"' Sybil Sanderson; l'Absence, de Berlioz, par M"" Jeanne 
Raunay ; chansons, par M"" Anna Judic ; Ave Maria de Gounod, chanté par toutes les 
premières chanteuses de l'Opéra-Comique. 



3° Duo de Richard Cœur-de-Lion (Grétry), chanté par MM. Maréchal et Iinfrane. 
4° La Main, mimodrame en un acte, de M. H. Bérény, interprété par M"» Charlotte 
Wiehe et M. Séverin-Mars. 

On commencera par la Chercheuse d'esprit, opéra-comique en un acte, de 
Favart. joué par les artistes de l'Opéra-Comique. Enfin, le célèbre ténor 
allemand M. Kalisch a également promis son concours pour cette magnifique 
matinée. 

— A peine rentré d'Alger M. Gustave Charpentier a dû, dès lundi dernier, 
requitter Paris, partageant son temps entre Lille et Bruxelles, où il surveille 
les dernières répétitions de sa Louise. La première représentation est, en 
effet, annoncée à Lille pour mardi prochain, et à Bruxelles pour jeudi. 

— La commission de surveillance de la loterie des artistes dramatiques, 
réunie sous la présidence de M. Georges Berger, député, a décidé de deman- 
der à M. le ministre de l'intérieur de fixer irrévocablement au 31 mai 
prochain le seul et unique tirage de la loterie, pour lequel la date du 
2 février avait été arrêtée. M. le ministre de l'intérieur a donné son autorisa- 
tion. 

— Du courrier de M. Alfred Delilia au Figaro : Un vol singulier vient d'être 
commis à l'exposition des autographes musicaux qui se tient dans la biblio- 
thèque de l'Opéra. On a forcé une vitrine et enlevé les photographies des com- 
positeurs suivants : Jenii Hubay, Hans Kœssler, Raoul Mader, Joseph Suk, 
Th. Leschetizky, Napravnik, Rozkosny, L. de Wenzel et Spiro Samara. La 
célébrité de ces musiciens étrangers (Autrichiens presque tous) ne semblait 
pas telle qu'elle dût tenter des voleurs; il faut croire cependant qu'il y aura 

toujours des gens pour se payer à bon marché la tête des compositeurs, 

même obscurs. 

— La Conférence des avocats vient de donner une petite leçon aux épouses 
légitimes que pique la tarentule de la scène. A sa dernière séance hebdoma- 
daire, le thème en discussion était le suivant : « Les tribunaux peuvent-ils 
contre le refus du mari, autoriser une femme mariée à contracter un enga- 
gement théâtral? » La Conférence a répondu résolument par la négative. 

— Il s'est trouvé un brave pour prendre aux Bouffes-Parisiens la succession 
de la direction défunte, c'est M. Tarride, l'excellent comédien qu'on sait. 
Il commencera par un opéra-bouffe en trois actes et quatre tableaux de 
MM. G. A. de Gaillavet et Robert de Fiers, les Travaux d'Hercule, musique 
de M. Claude Terrasse. 

— Au Cercle philharmonique de Bordeaux, concert sensationnel avec le 
concours de Francis Planté, de V«'idor et de M""" Rose Caron, un trio d'ar- 
tistes comme on n'eu rencontre guère. Planté a été merveilleux et éblouis- 
sant, plus en doigts et plus en talent que jamais, dans la fantaisie pour 
piano et orchestre de Widor et dans celle de Périlhou. Il a joué aussi le 
Wedding cake de Saint-Saêns, et, avec MM. Widor et Joseph Thibaud, le 
concerto de Bach pour trois pianos et orchestre à cordes. M"" Caron a dit 
d'admirable façon un air de la Damnation de Faust, le Songe d'Iphigénie en 
Tauride, une mélodie de Widor et Myrto, de Delibes. M. Domergue de la 
Chaussée conduisait l'orchestre. 



— Fort beau programme au dernier concert classique de Marseille, sous la 
direction de M. Paul Viardot. Il y a eu, entre autres numéros, tout un gros 
succès pour un concerto de M. Noël Desjoyeaux, pour violoncelle, dans l'exé- 
cution duquel M. Holmann s'est couvert de gloire, le compositeur lui-même 
dirigeant la partie orchestrale. M. Holmann a, de plus, exécuté un Adagio de 
Molique et une Mazurka de sa composition, qui lui a été bissée. La basse 
Lorrain a chanté noblement les Adieux de Wotan, et M. Viardot a fait en- 
tendre une symphonie de Haydn et la suite en ré de Bach. 

— De Nice : Les grandes représentations données par M"» Delna et 
M. Gibert, à l'Opéra de Nice, obtiennent auprès du public un très grand 
succès. Jeudi, Werther a remporté un véritable triomphe. 

— De Lyon :Au troisième concert de l'Association symphonique, dirigé 
par MM. Jemain et Mirande, le jeune violoncelliste Richet a remporté un 
très beau succès dans le concerto de Lalo et Varia de Bach, qui a été bissée. 
Une jeune cantatrice suédoise. M™ Tia Kretma, a également fait apprécier 
une voix souple et une excellente méthode dans deux airs d'Haydn et de 
Wagner. La partie symphonique comprenait la symphonie Jupiter de Mozart 
les Eolides de César Franck et l'ouverture de Paulus, de Mendelssohn. 

— On nous apprend de Toulouse que la société la Tolosa prépare, pour son 
grand concert annuel, une exécution du Baptême de Clovis, de M. Théodore 
Dubois, que l'auteur viendra diriger lui-même. Dans la même séance M. Francis 
Planté exécutera le premier concerto de piano de M. Théodore Dubois, qui 
lui a été dédié par le compositeur. 

— L'amusante opérette de MM. Maurice Hennequin, Mars et Victor Roger, 
les Fêtards, qu'on vit trop peu au Palais-Royal et qui depuis remporta de si 
retentissants succès à l'étranger, commence à revenir en France et s'y signale 
par de véritables triomphes de fou rire, comme il vient d'arriver à Toulouse. 
Avant qu'il soit longtemps, gageons que nous reverrons cette spirituelle fan- 
taisie à Paris, au théâtre des Variétés, où le llair bien connu de M. Samuel 
ne peut tarder à la ramener. 



40 



LE MÉNESTREL 



v 



— Voici le programme de la 9' séance que donnera la « Société des Mati- 
nées artistiques Populaires », mercredi prochain, à 4 heures 1/2 précises, au 
théâtre de la Renaissance, sous la direction de M. Jules Danbé : 5'' quatuor, 
(Beethoven, 1770-1827), MM. Soudant, de Bruyne, Migard et Destombes. — 
A. Au désir, poésie de SuUy-Prudhomme. B. Dormir et rêver, poésie de Geor- 
ges Boyer. G. L'Oubliée, poésie de Grandmougin (Théodore Dubois), M"' Su- 
zanne Cesbron. — Sérénade du 5» quatuor (Haydn, 1732-1809), MM. Soudant, 
de Bruyne, Migard et Destombes. — L'Étoile du soir d'Alfred de Musset, Incan- 
tation, de Victor Hugo, adaptations musicales (Francis Thomé). Poésies : 
M. Rrémont (de l'Odéon), M"= Pauline Linder (harpe), MM. Soudant, Des- 
tombes et l'auteur. — A. Villanelle, poésie de Turquety. B. Mélancolie, de 
Camille Bruno, C. Chanson, de Victor Hugo, mélodies (BourgauU-Ducoudray), 
M"= Cesbron et l'auteur. — Quatuor (Henri Rabaud), MM. Soudant, de Bruyne, 
Migard et Destombes. — Suite de thèmes Gallois (***) harmonisés pour qua- 
tuor et flûte par BourgauU-Ducoudray et sous sa direction; MM. Hennebains, 
Soudant, de Bruyne, Migard et Dastombes. — Accompagnateur, M. Catherine. 

CoxGERTS ANNO.NXKS. — Demain lundi, 4 février, à 9 heures du soir, Salle Pleyel, con- 
cert donné par M"' Jane Darnaud, avec le concours de M"" Juliette ïoutain et de 
MM. Oumiroff, A. Baelimann et Marcel Migard. 

NÉCROLOGIE 

Nous ne pouvons nous dispenser d'enregistrer avec regret la perte que 
viennent de faire les lettres et l'Académie française en la personne de 
M. Henri de Bornier, mort subitement cette semaine, à l'âge de 75 ans. 
M. de Bornier, qui avait succédé à Edouard Thierry comme administrateur 
de la bibliothèque de l'Arsenal, était né à. Liinel (Hérault), le 23 décem- 
ire 1825. Nous ne saurions entreprendre ici le récit de sa vie littéraire, très 
laborieuse et très active, mais nous devons du moins rappeler les succès qu'il 
obtint au théâtre, surtout avec deux drames superbes, tout empreints de 
poésie et d'un sentiment patriotique plein de noblesse et de chaleur : la Fille 
de Roland et France d'abord. A citer encore les Noces d'Attila, la Moabite, l'Apô- 
tre, l'Arétin et le livret de Dimitri. drame lyrique de M. Victorin Joncières, 
représenté avec succès au Théâtre-Lyrique de la Gaité. sous la direction de 
M. Vizentini, il y a quelque vingt-cinq ans. Ajoutons qu'un livret vient éga- 
lement d'être tiré de la Fille de Roland pour être mis en musique par 
M. Henri Rabaud. 

— I^n artiste fort distingué, M. Eugène Sauzay, est mort à Paris le 26 jan- 
vier,<S l'âge de 91 ans. Fils d'un préfet du premier empire, il était né à 
Paris le li juillet 1809. Élève de Baillot et de Reicha au Conservatoire, il 
obtenait le second prix de violon en 1823, et en 1827, à peine âgé de 18 ans, 
le premier prix de violon et le second prix de fugue. Quelques années plus 
tard il devenait le gendre de Baillot, qui l'avait en très grande affection. Sau- 
zay se fit connaître avantageusement dans des concerts, puis organisa, d'a- 
bord avec Norblin et Boëly, ensuite avec Franchomme et M™^ Sauzay, des 
séances de musique de chambre qui obtinrent un grand succès. Eu même 
temps il se produisait comme compositeur, d'abord avec des fantaisies de 
violon, des romances et quelques pièces de piano, puis avec des oeuvres plus 
importantes : une Symphonie rustique, les chœurs d'Esther et d'Athalie remis 
en musique, la musique charmante du Sicilien et celle des intermèdes de 
George Dandin, enfin, ses intéressantes Études harmoniques pour violon. En 
1860, à la mort de Girard, Sauzay était nommé professeur au Conservatoire, 
où il forma de nombreux et e.xcellents élèves. C'est à partir de ce moment 
qu'il commença à se révéler sous un autre aspect, celui d'un lettré très fin, 
très délicat, doublé d'un excellent didacticien. Il publia successivement trois 
ouvrages importants, d'un caractère neuf, et qui, écrits dans une langue à la 
fois élégante et facile, contenaient sur l'art des vues aussi utiles qu'élevées : 
Haydn, Mozart, Beethoven, étude sur le quatuor (1861, in-8°), l'École de l'ac- 
compagnement, ouvrage faisant suite à l'étude sur le quatuor (1809, in-8''), et 
le Violon harmonique, ses ressources, son emploi dans les écoles anciennes et 
modernes (1889, in-8"). On remarquera que Sauzay avait 80 ans lorsqu'il fit 
paraître ce dernier. Mais il faut le compter aussi parmi les meilleurs molié- 
ristes, pour le livre charmant qu'il publia sur le Sicilien ou l'Amour peintre, 
livre dans lequel il fait un historique aimable et complet de ce petit chef- 
d'œuvre, donne une réduction de la partition de LuUy et la fait suivre de la 
musique écrite par lui-même sur le Sicilien. On voit que S.iuzay était loin 
d'être le premier venu, qu'il ne se bornait pas, ce qui est déjà beaucoup, 
à être un excellent artiste, et qu'il a exercé son esprit avec un bonheur égal 
dans des voies différentes. A. P. 

Le Ménestrel vient de perdre un de ses plus anciens collaborateurs, 

M. H. Barbedette, qui publia ici-mème, il y a bien longtemps, de substan- 
tielles études, qui furent fort remarquées et qui font encore autorité, sur 
Beethoven, Chopin, Gluck, Haydn, Mendelssohn, Schubert et W^eber. Nous 
devions aussi à M. Barbedette les petits comptes rendus semainiers sur les 
grands concerts symphoniques du dimanche, où il y avait souvent bien de la 
bonhomie maliciei:se, qui ne fut pas toujours au goût de nos musiciens 
du jour, si fort avancés. C'est que, comme toutes les personnes d'âge et 
presque d'une autre génération, Barbedette était resté avec des idées très 
arrêtées sur ce qui avait charmé ses jeunes années et qu'il n'admettait guère 
les innovations dans ce qu'il appelait les « formes classiques ». On pouvait 
peut-être le lui reprocher, mais on ne peut nier qu'il se défendait d'un 



esprit toujours très fin et toujours courtois II prêchait d'exemple d'ailleurs : 
dans la musique de chambre qu'il a publiée — car il était compositeur aussi — 
il a suivi rigoureusement les principes qu'il respectait. Un autre côté de sa 
vie appartenait à la politique. Depuis près de trente ans Barbedette repré- 
sentait la Charente-Inférieure dans nos assemblées parlementaires, d'abord 
comme député, puis comme sénateur. Nous envoyons à la digne fille qu'il 
laisse après lui tous nos tristes compliments de condoléances. M. Barbedette 
était né en 1828. 

— Cette semaine est morte à Paris, dans un âge très avancé, une femme 
aussi distinguée par son talent que par l'aménité de son caractère, M'"'= Char- 
lotte Dreylus-Ale.xandre, qui eut naguère son heure de grand succès. Elle 
était veuve du fameux facteur d'harmoniums Ale.\andre, et elle avait beau- 
coup contribué, par son habileté sur cet instrument, à sa grande propaga- 
tion. 

— On a annoncé aussi, cette semaine, la mort d'un vieil artiste, Louis 
Hurand, qui fut maitre de chapelle à Saint-Eustache et chef des chœurs à 
l'ancien Théâtre-Italien. 

— Le pianiste Jean-Joseph-Lucien Vieuxtemps, frère du grand violoniste 
Henry Vieuxtemps, vient de mourir à Bruxelles, où il était longtemps fixé 
comme professeur de piano. Il était né à Verviers le 5 juillet 1828 et fut, à 
Paris, élève d'Edouard Wolff. Le dernier des trois frères (ils n'étaient que 
trois, et non quatre, comme le dit un de nos confrères), Ernest, était violon- 
celliste distingué. Tous trois donnèrent à Liège, en 1835, un concert dans 
lequel Henry exécuta un Rondo giocoso de sa composilion. Ernest la Fantaisie 
sur Leslocq de Servais, Lucien sa Fantaisie militaire, et tous trois la Aléditation 
de Gounod sur un prélude de Bach. 

— De Naples on annonce la mort du compositeur Francesco Ruggi, qui 
était né dans cette ville en 1826. Il avait été élève de Capotorti et de Fran- 
cesco Lanzilli, et avait étudié l'harmonie et le contrepoint avec Pietro 
Casella. Il avait fait représenter à Naples plusieurs opéras : una Festa di paese 
(3 actes, th. Nuovo, 1830); i Dua Ciabattini (1 acte, id., 1860); Loretta l'indo- 
wma (4 actes, th. Bellini, 1862); Nadilla, o la Statua di carne (3 actes, id., 1868); 
Don Gavino. Il a publié aussi des mélodies vocales et de nombreuses compo- 
sitions religieuses. Depuis qu'il n'écrivait plus pour le théâtre, il s'était con- 
sacré à l'enseignement du piano et du chant. 

— De Milan on annonce la mort, à 72 ans, de l'ex-ténor Francesco Fuma- 
galli, membre d'une famille très nombreuse de musiciens qui se sont tous 
distingués comme pianistes. Il avait joui naguère de quelque renom au 
théâtre, et passa de la scène à la chapelle métropolitaine du dôme de Milan. 

— A Bologne est mort, en ces derniers temps, l'ex-chanteur Giuseppe 
Musiani, ténor qui ne fut pas sans quelque réputation et qui obtint jadis des 
succès non seulement en Italie, mais aussi en Amérique, où il se fit vivement 
applaudir. Il était âgé de 83 ans. Une de ses filles. M"": Giuseppina Rizzoni, 
qui fut aussi une chanteuse distinguée, est retirée de la scène depuis quel- 
ques années. 

— A Lucques est mort le 13 janvier, à l'âge de 66 ans, un artiste distingué, 
Carlo Angeloni, compositeur de talent en même temps que professeur à l'en- 
seignement très recherché. On cite parmi ses meilleurs élèves Alfredo Cata- 
lani, mort avant lui, MM. Gaetano Luporini, Giacomo Puccini, Carlo Cari- 
gnani, Graziani, Spiuelli, Tramanti, etc. Maitre de la chapelle de l'Institut 
de musique de Lucques, il s'était fait connaître comme compositeur par 
plusieurs opéras : Carlo di Viuna, il Popolano di Londra, Asrai'le degli Abencer- 
ragi, puis, dans le genre sacré, par cinq messes, un Requiem primé au con- 
cours de l'Académie de, Sainte-Cécile et un Stabat Mater exécuté à Florence. 
Il venait de terminer la partition d'un opéra eu quatre actes, un Dramma in 
montagna, qui devait être représenté prochainement. 

— Un écrivain musical anglais, M. William Pôle, est mort à Londres au 
commencement de ce mois. Il était né à Birmingham en 1814, était devenu 
ingénieur civil, puis s'était consacré à la musique. D'abord organiste dans 
une église de Londres, il s'était fait recevoir bachelier, puis docteur en mu- 
sique à l'université d'Oxford. Il a publié une Histoire du Requiem de Mozart, 
un ouvrage intitulé la Philosophie de la musique et quelques autres écrits de 
moindre importance. On connaît aussi de lui quelques compositions reli- 
gieuses. 

— Une cantatrice portugaise distinguée. M"" Augusta Cruz, qui s'était fait 
applaudir aussi en Italie, est morte récemment à Lisbonne. Elle avait épousé 
en 1899 M. Manuel Da Costa Carneiro. 

— A Montevideo, dans un salon du restaurant Severi, contigu au théâtre 
Solis, une jeune harpiste autrichienne. M'" Isabelle La Praz, s'est suicidée 
en se tirant un coup de revolver au cœur, au moment où elle venait de jouer 
un morceau de piano. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



- 67- 



- 1\° 6. 



PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanche 10 Février 1901. 



(les Bureaux, 2*^, me Vivienne, Paris) 
(L€S manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 



LE 



MENESTREL 



lie llamépo : fp. 30 



MUSIQUE ET THÉATKES 

Henri HEUGEL, Directeur 



Adresser franco à M. Hbnhi HKUGEL, directeur du Ménestrel, 2 6m, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an. Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sua. 




SOMMAIRE-TEXTE 



1. Peintres mélomanes (13° article) : Autour de Bayreulh, Raymond Bouter. — II. Le 
thédtre et les spectacles à rExposition (17« article) : la rue de Paris, Arthur Pougin. 
— III. Verdi, notes et souvenirs, A. P. — IV. Revue des grands concerts. — V. Nou- 
velles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musiquî de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

COMPLAINTE DE SAINT NICOLAS 

n° 4 des Chants de France harmonisés par A. Périlhou. — Suivra immédiate- 
ment : On dit, nouvelle mélodie de J. Massenet, poésie de Jean Roux. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano : 
Preludio - saltarello , de Théodore Dubois. — Suivra immédiatement : Simple 
phrase, transcription de J. Massenet. 



PEINTRES MÉLOMANES 



XIII 
AUTOUR DE BAYREUTH 

En vérité, je vous le dis ; Richard Wagner fut un grand clas- 
sique. Son influence, aujourd'hui victorieuse, n'a-t-elle pas épuré 
notre goût musical en le ramenant vers les maîtres ? Je n'en 
veux pour preuve que les triomphes successifs d'Orphée, de Don 
Juan, de Fidelio, àVphigénie en Tauride, librement acclamés, et 
que les snobs eux-mêmes ne dédaignent plus d'applaudir aux 
premiers rangs des « premières »... Et n'est-ce point Wagner, 
après Schumann, qui a déûnitivement consacré la Symphonie avec 
chœurs (n° 9), en la saluant comme la source homérique du 
Drame sonore? N'est-ce pas sa verte vieillesse qui ne laissait 
point échapper un seul jour sans se pencher sur quelques pages 
de Beethoven, encore frémissante à chaque « révélation » du 
« Mage divin »? Son admirable Étude, datée de 1870, est le mieux 
pensé de ses Écrits ; et le meilleur « portrait » de Beethoven est 
signé par Wagner. 

De son vivant, toutefois, les doctrinaires à lunettes ne man- 
quaient jamais d'opposer Brahms, l'austère continuateur de 
Beethoven, à ce magicien des sonorités, ameutant sur les pas du 
blanc Parsifal l'essaim plantureux des Filles-Fleurs... Et les fidèles 
du Gewandhaus ou de la Ïhomas-Schule auraient bien ri, s'ils 
avaient aperçu le comte Léon Tolstoï jeter naïvement dans le 
même sac « les Ibsen, les itfœterlinck, les Verlaine, les Mallar- 
mé, les Puvis de Chavannes, les Klinger, les Bœcklin, les Stock, 



les Liszt, les Berlioz, les Wagner, les Brahms, les Richard 
Strauss, etc. (!) », qui ne sont devenus « possibles » que par l'in- 
flrmité des critiques... Le beau fci(-mofe'u d'allégorie wagnérienne 
pour un Kaulbach, dans la note violente, un peu rébarbative à 
nos yeux, de la peinture d'outre-Rhin ! La Providence veillait : 
et les deux rivaux ont trouvé chacun leurs peintres mélo- 
manes... 

Il y a trois ou quatre ans paraissait un album de grand luxe 
en son format à l'italienne, associant la musique et l'image : les 
Lieder de Johannès Brahms, illustrés par Max Klinger. Très 
moderne et très allemand tout ensemble, l'accent de l'œuvre 
était plutôt étrange : un burin ferme, évoquant à la fois, dans le 
lointain des traditions, les vignettes ligneuses de Hans Holbein 
et les estampes métalliques d'Albrecht Diirer, avec des souvenirs 
tendus de Michel-Ange. . . Des hallucinations qui mariaient l'énigme 
à l'étude. Oîi l'enveloppe affectueuse du Poème d'amour de nos 
lithographies musicales?... Deux climats, deux âmes. Peintre, 
statuaire et graveur, l'artiste est saxon d'origine. Passionné de 
musique, il débuta par des Métamorphoses d'Ovide, déjà singuliè- 
ment dédiées « à la mémoire de Schumann ». Un Lucifer de son 
cru doit faire tressaillir dans son tombeau William Blake, le 
mystique émule des terreurs michelangesques de Fuessli. Que 
devient son projet d'un Monument à Beethoven, colossal, poly- 
chrome et complexe? Scrupuleux toujours et « cauchemaresque », 
un Enlèvement de Prométhée (op. XII, 20), d'après Brahms, offre 
un spécimen de sa manière teutonne en une monographie ré- 
cente (2). 

Le Silène de cette vigne essentiellement germanique, je veux 
dire l'instigateur de cet art naturel dans son maniérisme, fut 
précisément cet Arnold Bœcklin que terrasse l'apoplexie sous 
l'azur de sa chère Fiesole : génie qui repousse d'abord, et con- 
quiert. Féru des primitifs de Nuremberg et de Bâle, et jetant sur 
le rude dessin national le manteau vénitien de la couleur, il 
aurait pu dire à son tour, avec le Hans Sachs des Meistersinger : 
« Honorez vos maîtres allemands 1 » et conclure avec le Wagner 
des agapes de Bayreuth : « Maintenant, vous avez un art! » De 
lui, de ses enluminures mythologiques et puissantes, relève 
toute la jeunesse allemande, la jeune peinture tout entière à 
l'accent tudesque. De Bœcklin ont hérité les Max Klinger, bizarre 
et profond, les Franz Stuck, bachique et robuste, les Hans 
Thoma, sauvage et champêtre, et Sandreuter, et Sattler, l'un 
plus féminin, dans le Bois sacré, l'autre plus moyen-àgeux, sous 
l'averse des lances; et les utopies de Karl de Pidoll, et les syn- 
thèses de Ludvig de Hoiïmann, celui-ci maître-décorateur à 
Bayreuth : nous revoici donc en plein wagnérisme! Mais là-bas, 
en la sombre atmosphère de l'orchestre invisible, — ce rêve 
réalisé de notre Grétry, — le grand peintre mélomane n'est-il 

(1) Qu'est-ce qui l'Art? (traduction Wjzewa, page 152. — Paris, Pcrrin, 1898.) 

(2) Mnx Klinger, par Max Schmid. — Ct. fran: Stuck, par Julius-Otto Bierbaum ; etc. 



42 



LE MÉNESTREL 



pas Richard Wagner lui-même, âme immense et sensuelle qui, 
la première, s'est baignée voluptueusement dans ces ondes où 
l'Or s'allume, dans ce rayon mélodieux qui ouvre les portes au 
printemps, dans la nuit verte et rougissante du sang des monstres? 
Le rêve chanteur avait, de- p^ime saut, dépassé la réalité. Le goût 
germanique aidant, le jardin magique de Klingsor nous est 
apparu très inférieur à la moindre féerie du boulevard ; et Bhein- 
gold au concert nous laisse rêver... La peinture wagnérienne! 
Impossible d'émonder ce chapitre -touffu, peut-être moins luxu- 
riant qu'on ne l'imagine... Les 0?irfM)e«deBœcldin ou lès violences 
de Thoma nous dévoileraient un modem style d'outre-Rhin, qui 
ne retient rien de l'idéalisme timoré de la renaissance allemande, 
ni du grimoire plus élégant de l'école anglaise : adieu les beaux 
cygnes anémiques que le Lohengrin de Schnorr interpellait il y 
quarante ans! Adieu les Fliegetide ffollander à la pose sentimen- 
tale, et les frontispices romantiques ! Le paroxysme est de bon 
ton. Ne faut-il pas toujours être plus royaliste que le Roi? Quand 
ce prince se nomme Louis II de Bavière il est malaisé, pourtant, 
de s'engager à sa suite... Le voici qui revit dans une publication 
luxueuse encore : Ein Konigslraum (1). 

Un Songe royal, en effet, cette épopée moderne, intérieure- 
ment vécue en plein. XIX" siècle bourgeois! Je feuillette, je 
regarde, je devine. Et Delacroix disait justement que la peinture 
est sœur de la musique, car, en dehors du texte précis, le sujet 
figuré produit l'effet de la musique à programme, qui remue des 
sentiments sans définir des idées : l'image ou la mélodie n'e.st 
que suggestion. D'abord, le site romanesque, le h>irg altier dans 
le frisson des grands arbres, que reflète l'étang cher aux cygnes. 
Puis, le « Roi vierge » en personne, svelte et pommadé dans sa 
pelisse moderne, avec son air dur; un croissant de lune a poé- 
tisé les monts. Plus loin, sont-ce des femmes ou des fées? Mais 
voici Venise, où mourut Richard Wagner, et le palais Vendramin, 
la lagune morte, et la noire gondole illuminée d'une apparition. 
Un coin de page accueille l'italienne prière de Rienzi. C'est 
Tannhàuser au Venusberg, ce joli troubadour, avec son luth, 
aux pieds d'une danseuse? Oui, puisque la germanique prière 
d'Elisabeth obtient toute la page suivante. Ortrude et Frédéric 
complotent dans un pan d'ombre ; et l'écharpe d'Yseult se fait 
théâtrale sur un fond de pierre. Plus émouvante, la plainte de 
Tristan malade devant le trait d'encre de l'océan vide... Le 
poète-cordonnier cause avec la blonde Evchen, avant que le 
veilleur ne projette son ombre dans la ruelle moyen-àgeuse et 
fleurie de lune. Les trois ondines serpentent et glissent entre les 
doigts velus d'Alberich; le dragon Fafner mord le texte et 
croque les notes; la Walkyrie chevauche dans une frise; le Rhin 
se. déroule entre les rocs, et les destins s'accomplissent : la 
Tramrmarsch passe, nocturne et lugubre. Parsifal sauveur élève 
le Graal. Une allégorie finale luit au front du Roi. Le beau 
sujet! Ce qui manque trop souvent à ces illustrations reposantes, 
c'est le style, le charme secret, ce vague lunaire et cette géné- 
ralité poétique qui nous rend vite amoureux de la petite Isolde 
échevelée d'un Fantin-Latour. M. Ferdinand Leeke traduit les 
Drames de Wagner comme feu Gustave Doré les Idylles de 
Tennyson : en enjolivant la légende. L'ombre de Bœcklin ne 
rudoie point ses veilles ! Les vignettes sont très supérieures aux 
photogravures, et les petits paysages aux grands décors. 

Pareil tour de main, tout extérieur, dans les quatre scènes 
illustrant les Quatre poèmes d'opéras, traduits en prose fran<;aise et ■ 
précédés d'une Lettre sur la musique par Richard Wagner (2) : petites 
pages d'histoire, où manque le rêve. LeChevalier aux fleurs (1894), 
du même Georges Rochegrosse, n'est qu'un exercice brillant de 
virtuosité. Même si le christianisme de Wagner « n'est qu'un 
décor », je sens autre chose que de la difficulté vaincue, dans 
Parsifal. Et la haute légende wagnérienne ne semble pas avoir 
chaleureusement inspiré les peintres : sur aucune toile juvénile 
ne passe le grand frisson qui ravit le chevalier-poète aux amers 

(Ij Un Sonr/e royal, texte et musique par le iy Victoi- Hitter de Fritsch; illustrations 
de Ferdinand Leelte (Munich, Franz Hanfstaengl, 19U(I ; en dépôt cliez Fjscljbacher, à 
Paris). 

(3) NouTClle édition (Paris, Calmann Lévy et A. IJurand, 1893). 



délices du Yenusberg, qui transfigure les amants dans le sourire 
du songe matinal ou dans le suaire ancien des crépuscules (i). 
Je soupçonne ces messieurs d'aller rarement au concert. Plus 
tumultueuses apparaissent des eaux-fortes originales signées par 
un nom chevaleresque : et l'auteur vient en droite ligne de 
Montsalvat. Espagnol de naissance, M. Rogelio de Egusquiza est 
un habitué des concerts Lamoureux, seconde patrie de Richard 
Wagner, un fidèle du Biihnenfestspielehaus de Bayreuth que les 
snobs assiègent. Parsifal le hante : après le Graal mystérieux, où 
l'ombre s'éclaire d'un frémissement d'ailes, c'est Amf'ortas et 
Kundry (1896). Mais, dans les arts plastiques, l'intensité même ne 
s'obtient que par de nobles lignes; et si le rythme ne vaut que 
pour l'idée, l'âme ne se traduit que par la forme. Voilà pourquoi 
je préfère aux mysticités indécises un grand Portrait de Richard 
fVagner fouillé par l'aquafortiste. La physionomie est la clef de 
l'inspiration. Miroir involontaire, le visage trahit l'idéal qui le 
grave insensiblement, avec les années, comme la goutte d'eau 
creuse le roc : à comparer ce regard dominateur aux efQgies suc- 
cessives du maître (2), au fastueux portrait de Lenbach (1874), à 
l'étonnante pochade de Renoir, datée de Palerme, 488i, à la petite 
eau-forte posthume de J.-L. Raab, on comprend mieux, aussi- 
tôt, cet art « despotique » comme ce profil : profil de sorcier, 
sous le béret de velours. 

Tel était celui qui fut abominé, puis adoré comme pas un, le 
révolutionnaire dont la fougueuse vieillesse trônait dans sa 
royauté de Wahnfried. Klingsor devait avoir ce front lumineux, 
ce nez aquilin, ce menton saillant, quand il préparait solennel- 
lement ses ruses enchanteresses. N'en voulons qu'à moitié aux 
artistes allemands eux-mêmes de n'avoir pu déchiffrer cette 
sensualité magnanime, le blason troublant de cette musique, 
« qui n'est que mélodie » pour qui sait l'entendre. Et, selon les 
sages, notre passion pour Yseult ne doit-elle pas infliger une 
date au plus pur trésor de nos cœurs? 

(A suivre.) Raymond Bouyer. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UISTIVERSELLE DE 1900 

(Suite.) 

LA RDE DE PARIS 

Le Manoir à l'envers. — Voilà qui pouvait passer pour une jolie fumis- 
terie. Quand je dis jolie... Cela devait s'appeler d'abord « la Tour du 
merveilleux », et c'est sous ce nom que cela était inscrit sur les premiers 
plans de l'Exposition. Certains guides (et il y en avait, des guides de 
l'Exposition!) faisaient à cet établissement inepte une réclame bien 
sentie. L'mi deux s'exprimait ainsi à son sujet : — « Il est digne d'tm 
conte d'Hoffmann, ce vieux castel gol hique, fiché eu terre par ses chemi- 
nées et dressant en l'air ses fondations qui semblent arrachées du sol, 
avec ses fenêtres renversées, ses escaliers où l'on parait monter la tète 
en bas. Grâce à d'ingénieux jeux de glaces tout y est à l'envers, comme 
dans un pays merveilleux où l'attraction terrestre n'existerait pas. A 
chaque étage des intérieurs meublés dans le style moyen âge, que le 
spectateur visite comme s'il était accroché au plafond... » En voilà assez, 
et il est inutile de s'arrêter davantage sur ce manoir mystificateur, qui 
terminait la série des « attractions » du côté droit de la rue de Paris. 

Traversons donc cette rue joyeuse, et voyons ce qui se passe de 
l'autre côté. 

Le Palais de la danse. — A la bonne heure! Ici, nous sommes en pays 
artiste. Un vrai petit théâtre, avec un vrai orchestre (sous ce rapport, 
c'est le seul). Salle égayante et aimable, bien comprise, bien aménagée, 
joliment ornementée dans les tons clairs, sobrement et avec goût. Point 
d'orchestre proprement dit, mais un amphithéâtre spacieux, pouvant 
contenir environ 300 places, partant de l'orchestre des musiciens pour 
s'étagcr jusqu'au fond, de sorte qu'on voit à merveille de toutes les places. 

(1) J. Wagrez, Tannhii user ait Venusbern: G. Uochegrosse, Le qtdnletle des Mailres-. 
Chaideurs (Salon de 1S9G); G. Bussiôre, Vers la Mort (Tristan et Yseult), et Bruneliilde. — 
Cf. le Sieijfrieil allemand de Zimmermann et l'YseuH américaine de John Sargent. 

(2) Voir le Richard Warjner de H.-St. Chamberlain (Munich, 1896), si pauvrement illus- 
tré, — les portraits à parti 



LE MÉNESTREL 



43 



DerriOre cet amphithéâtre, un promenoir. Sur chaque côté, une rangée 
de petites loges. Au-dessus, deux galeries faisant le tour de la salle. 
Prix des places : de un à sept francs. Cinq représentations quotidiennes, 
trois en matinée, deux le soir. 

Le programme était ainsi exposé par un chroniqueur : — « C'est une 
histoire vivante, une revue animée de la danse à travers tous les âges et 
tous les pays, se déroulant sur la scène d'un théâtre coquet, dont la dis- 
position rappelle celle du théâtre Wagner à Bayreuth (\). On y voit les 
.danses religieuses orientales, le Piny Von cliinois, la danse hindoue des 
Bayadères de Sivah, la danse égyptienne de l'Abeille, les danses reli- 
gieuses ou guerrières de la Grèce et de l'Italie antiques, la danse d'Isis, 
la danse Pyrrhique, la Bacchanale romaine, les danses du moyen dge : 
danses des Glaives et des Jongleurs; enfin les danses modernes avec 
toutes leurs charmantes variations, du passe-pied de la Renaissance en 
passant par le Menuet et la Gavotte Louis XIII, la contredanse de 
Vestris, la gigue anglaise et la valse allemande, les danses locale, de 
nos vieilles provinces, jusqu'au cancan de Mabille et aux danses lumi- 
neuses de la Loïe FuUer. >; 

Très vaste, le programme, comme on voit, et très ambitieux. En fait, 
la saison de ce gentil Palais de la Danse a compris trois ballets : Terp- 
sichore, l'Heure du Berger et Au foyer de la danse. Elle s'est ouverte 
avec Terpsichore, «hallet international » en huit tableaux, de M. Adolphe 
Thalasso, musique de M. Léo Pouget. C'était une espèce de revue sym- 
bolique de la danse de tous les temps et de tous les pays ; idée ingénieuse 
sans doute, mais forcément incomplète dans sa réalisation, qui eût exigé 
cent tableaux au lieu de huit. Cette espèce de panorama chorégraphique 
nous faisait voir la danse en Angleterre, en Grèce, en Ruçgie, en 
Espagne, en Italie, en France, le tout couronné par l'apothéose de Terp- 
sichore. Deux excellentes premières danseuses, l'une italienne, M"'= Ma- 
ria Giuri, l'autre russe. M"' Christine Kerf, toutes deux aussi habiles 
que jolies; un danseur solide, M. Viscusi; un corps de ballet d'une 
quarantaine de danseuses dont les pas étaient réglés par M""' Mariquita, 
ce qui est tout dire ; une petite troupe de danseurs russes (quatre hommes 
et trois femmes), absolument étonnants et désopilants, et d'une origi- 
nalité saisissante ; enfin une mise en scène bien réglée par M. Georges 
Bourdon, des décors charmants signés Orazi et Moisson, des costumes 
frais, pimpants et pleins d'élégance dessinés par Landolff, tout cela 
constituait un spectacle aimable et séduisant. 

Après Terpsichore est venue UHeure du Berger, en six tableaux, de 
MM. de Caillavet et Robert de Fiers, musique de M. Louis Ganne, 
jouée et dansée par M"'' Aida Boni, que nous avions vue dans le Cygne 
à l'Opéra-Comique, M"" Amélia Costa et Marthe Brugeau et M. Fer- 
renbach. Je n'ai pas eu le loisir de contempler l'Heure du Berger, qni 
promenait le spectateur dans nos diverses provinces, en Flandre, en 
Provence, en Bretagne, etc., puis à Paris, ce qui était un moyen de 
produire certaines danses de pays, mais je me suis laissé dire qu'elle 
avait été fort bien accueillie. En revanclie. j'ai vu Au foyer de la danse, 
qui ne manquait pas de gaité, mais un peu de substance scénique et 
d'originalité, et qui semblait surtout avoir pour but de montrer ces 
demoiselles en léger costume de répétition. C'est un petit ballet en 
trois petits tableaux, de MM. Jean Bernac et Abel Mercklein, musique 
de M. Félix Desgranges, le chef d'orchestre du lieu, où nous avons 
retrouvé la belle M"° Kerf, en compagnie de M"'^' Mochino, Gabrielle 
Bertrand et Marthe Brugeau et de M. Viscusi. 

Eu résumé, le Palais de la Danse a accaparé, avec le Théâtre Loie 
FuUer et M"' Sada Yacco, le gros succès de la rue de Paris. C'était jus- 
tice, d'ailleurs, car ses spectacles étaient vraiment pleins de grCice et 
montés avec un luxe du meilleur goût. Il y avait là une véritable petite 
note d'art avec une pointe d'originalité, et l'effort était intelHgent. Le 
public ne s'y est pas trompé, et il est accouru de tous côtés, si bien que 
■chaque jour on refusait du monde. Mais hèlas ! il eût fallu qu'il pût 
être plus nombreux encore. Ce qui est vrai, c'est que, malgré le succès, 
les frais étaient tels (o. 000 francs parjour! m'a-t-ondit) que la campagne, 
en fin de compte, s'est terminée par un désastre, et c'est dommage. 

Quoi qu'il en soit, des trois ballets qui ont fourni la saison de l'Expo- 
sition, le plus fructueux a sans doute été Terpsichore, dont, le 20 Octobre , 
avait lieu la yOO= représentation. On ne se refusait rien, à la rue de 
Paris ! Et j'allais oublier de mentionner M"" Valentine Petit, qui s'est 
fait grandement applaudir dans une série de danses lumineuses à l'imi- 
tation de miss Loîe FuUer, auxquelles elle donnait le titre de « Visions 
nocturnes ». 

Le Phono-Cinéma-Théàtre. — Un nom fâcheux et désagréable pour 
qualifier un spectacle curieux, ingénieux et amusant. Curieux surtout, 
car Cl' spectacle est basé sur une intelligente combinaison du cinémato- 
graphe et du phonographe, combinaison qui permet de reproduire, 
dans leur ensemble vocal et mimique, c'est-à-dire dans leur exactitude 



absolue et complète, telle ou telle scène de tel ou tel ouvrage, où, en 
même temps qu'on entend le dialogue des personnages avec la voix 
même des acteurs qui les représentent et que nous connaissons bien, on 
voit reproduits tous leurs mouvements, les passades, les jeurde scène, 
etc. Je sais bien que si le cinématographe est parfait, il n'en est pas 
tout à fait de même du phonographe, qui laisse encore à désirer, et que 
celui-ci conserve encore un côté canard qui altère un peu trop les voix 
que nous sommes accoutumés d'entendre ; cependant ces voix restent 
reconnaissables et, en somme, le résultat obtenu est vraiment intéressant. 

Pour ne parler que du cinématographe proprement dit, on voyait là, 
au naturel, des choses étonnantes : M"° Zambelli et M. Vasquez dan- 
sant un pas du ballet du Cid à l'Opéra; M"« Rosita Mauri dans la ftor- 
W(/a?ie; M"' Chasles dans te Cygne, de l'Opéra-Comique; M"' Cleo de 
Mérode dansant la gavotte; mieux encore. M"" Félicia Mallet, M"' Ma- 
rie Magnier et M. Duquesne dans trois scènes de l'Enfant prodigue. 
Mais le comble, c'était de voir et d'entendre, par l'alliance des deux pro- 
cédés, M"" Sarah Bernhardt dans la scène du duel d'/fomte;, M"°° Réjane 
dans Ma cousine, M"^ Mariette Sully dans la Poupée, M. Coquelin dans 
les Précieuses ridicules et dans Cyrano de Bergerac, M. Polin dans ses 
chansons de tourlourou, M"' Milly Meyer dans ses chansons en crino- 
line... Et, comme couronnement, une scène désopilante, Chez le photo- 
graphe, pai' deux clowns excentriques, Mason et Forbes, avec le bruit 
des gifles qui retentissent, des chaises qui se cassent, des meubles 
qu'on culbute, etc. Ceci est inénarrable. 

La directrice de ce gentil spectacle était M'»" Marguerite Vrignault, et 
il n'est que juste de faire connaître les noms des deux ingénieurs qui 
l'avaient rendu possible, MM. Clément-Maurice et Lioret. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



VERDI 

NOTES ET SOUVENIRS 



Oq lit dans le Trovatore : — « Nous ne verrons plus jamais, on ne verra sur 
aucun théâtre du monde un spectacle aussi solennel, aussi émouvant que 
celui de la commémoratiou de Giuseppe Verdi au théâtre de la Scala. La 
décoration sévèrement artistique de la scène, où était placé le buste du 
« Grand ». le noble maintien des vaillants exécutants, l'orchestre, l'attitude 
du public, tout concourait au plus digne témoignage d'une douleur qui se 
reportait vers celui que nous avons perdu, admirant, renouvelant les enthou- 
siasmes passés. Cette spleudide solennité n'est point de celles auxquelles 
s'adapte la critique ordinaire; du reste, l'exécution du programme fut superbe, 
comme le montrent les nombreux bis demandés. Et les morceaux étaient bien 
choisis, de l'ouverture de Nabucco au finale du second acte de laForza del Des- 
tina, du chœur des croisés dans i Lombardi au duo du quatrième acte de la 
même Forza, du quatuor de Rigoletto à l'ouverture des Vêpres Siciliennes, àa 
prélude du troisième acte de la Traviata au duo du troisième acte du Ballo in 
Mmclwra. Et, entre une partie et l'autre de ces mélodies merveilleuses, la 
parole émue, poétique, vraiment digne du sujet, de Giuseppe Giacosa. Ont 
coopéré à cette grande et inoubliable cérémonie le maestro Toscanini, 
M"™ Carelli, Pinto, Ghibaudo et Brambilla, puis Tamagno, Borgatti, Garuso, 
Magini-Coletti, Arcangeli et Luppi. Honneur à eux et la plus vive reconnais- 
sance. La recette, au profit du fonds pour le monument à Verdi, s'est élevée 
à 15.O0Û francs. » 

Le roi d'Italie a signé un décret portant que le Conservatoire de Milan 
prendra désormais le nom de Conservatoire Verdi. 

Le ministre de la guerre du royaume d'Italie a adressé à tous les chefs de 
corps un ordre portant que toutes les musiques militaires devront prendre le 
deuil pendant dix jours à l'occasion de la mort de Verdi. 

Il est certain que Verdi aura des obsèques plus pompeuses que celles qui, 
sur sa volonté formellement exprimée, ont eu lieu avec une si grande sim- 
plicité. Le gouvernement a décidé que le transfert des restes mortels de fil- 
lustre artiste, du cimetière où il a été inhumé provisoirement à la maison 
de retraite fondée par lui pour les musiciens pauvres, sera fait avec une 
grande solennité. Ce transfert aura lieu prochainement, et l'on croit que le 
roi Victor-Emmanuel en personne assistera à la cérémonie l'uuèbro. 



C'est dans la chambre qui porte le numéro 5, au premier étage de l'hôtel 
de Milan, que Verdi est mort dans la nuit du 2!î au "27 janvier 1901, et c'est 
cette chambre qu'il occupait toujours chaque fois qu'il venait à Milan depuis 
1867, époque où il s'y rendit pour mettre en scène à la Scala la Forza del Des- 
lino. Ou annonce qu'elle ne sera plus louée ni occupée désormais. Le proprié- 
taire do l'hôtel, qui est le beau-père du compositeur Umberto Giordano, l'au- 
teur à' André Ckénier, a formé le projet d'y réunir tous les souvenirs qu'il possède 
du vieux mailre et d'en l'aire comme une sorte do musée qui deviendra un 
lieu de pèlerinage pour les Italiens et les étrangers. 



LE MENESTREL 



Voici de quelle façna a été constitué, à Milan, le comité pour le monument 
à ériger à la mémoire de Verdi : MM. Giuseppe Mussi. syndic de Milan. 
président; duc Visconti di Modrone et Arrigo Boito. vice- présidents: avocat 
Pietro Suzzi et avocat Claudio Trêves, secrétaires: Gaspare Brugnatelli, Gor- 
rado Carabelli, Giuseppe Gallignani, directeur du Conservatoire, comte Leo- 
poldo PuUè, Giulio Ricordi, Edoardo Sonzogno. commissaires. Le siège du 
comité est à la secrétairerie générale du municipe. 



Le dernier portrait de Verdi vivant fut fait, à ses derniers moments , par 
le peintre Arnaldo Ferraguti. La vue du cadavre fut prise par les peintres 
Stragliati, Pogliaghi et Hohenstein et par les photographes Guigoni-Bossi et 
Rossi. 

Dans la vitrine d'un négociant artistique de la galerie Victor-Emmanuel à 
Milan, on vient d'exposer un tableau du peintre Mantegazza, représentant 
l'apothéose de Verdi. Le maître est assis au piano et semble sous l'influence 
de son génie inspirateur, qui, en une danse symbolique, lui fait apparaître 
les héros et les héroïnes de ses oeuvres. 

Un journal italien rappelle ainsi les ouvrages les plus importants qui ont 
été publiés sur Verdi : Schizzi sulla vila e le opère dcl maestro Giuseppe Verdi, 
par B. Bermani (Milan, Ricordi); — Cenni biografici su Giuseppe Verdi, seguiti 
da una brève analisi deW « Aida » e délia o Messa da Requiem », par G. Perosio 
(Milan, Ricordi); — Studio sulle opère di Giuseppe Verdi, par Abramo Basevi 
(Florence, Tofaui) ; — Viia aneddotica di Giuseppe Verdi, par Arthur Pougin 
(,Milan. Ricordi) [publié en français, chez Calmann Lévy] ; — Giuseppe Verdi, il 
genio e le opère, par E. Checchi (Florence, Barbera); — Giuseppe Verdi, vita e 
opère, par A. G. Barrili (Gènes); — Verdi, par G. Monaldi (Turin, Bocca). 



LE SECOND MARIAGE DE VERDI 

Après son premier V3uvage, l'illustre maître s'était épris de la fille d'un 
compositeur de musique, Joséphine Strepponi, qui vint demeurer avec lui à 
Bussetto. pays natal de l'auteur du Trouvère; cette liaison ne tarda pas à 
susciter des difficultés; pour les éviter, les deux amis s'enfuirent à Genève. 

Le curé de l'une des paroisses de cette ville, le futur cardinal Mermillod, 
songea à régulariser cette union. Verdi, sans se montrer hostile à ce projet, 
laissa entrevoir les craintes des formalités civiles qu'entraînerait un mariage 
civil. L'abbé Mermillod lui démontra qu'on pouvait les éviter en se rendant 
auprès d'un prêtre qui fût en même temps officier d'état civil, par exemple 
dans un village savoyard des environs de Genève. A cette époque, la Savoie 
faisait encore partie du royaume de Sardaigne, et les curie.», au point de vue 
de la validité des actes de l'état civil, remplissaient précisément cette condition. 

Verdi ne fit plus d'objections : l'abbé Mermillod se chargea de rassembler 
tous les renseignements nécessaires et, le 29 août 1839, il emmena dans un 
petit village de 600 habitiints, à CoUonges-sous-Saléve, situé à deux heures 
de Genève, le grand musicien, qui eut comme témoins de son mariage un ami 
de Genève et un habitant de Collonges, loin de se douter de la célébrité du 
nouvel époux. La cérémonie, qui fut des plus simples, n'a pas laissé de 
souvenirs dans le pays : le document ci-dessous, conservé à la cure de Col- 
longes-sous-Salèvc, permet de fixer ce point mystérieux de la vie de Verdi : 

L an mil huit cent cinquanle-neat et le 29 du mois d'août, en la paroisse de Saint- 
Martin, commune de Collonges, par-devant moi, soussigné, délégué par qui de droit, 
l'abbè Mermillod, recteur de Notre-Dame de Genève, avec dispense de toutes les publi- 
cations, a été célébré mariage suivant les lois de l'église : 

Entre Joseph Verdi, âgé de quarante-cinq ans, natif de Roncole di Busseto, fds de 
Charles Verdi et de feue Louise '^etini. 

Et .Joséphine Strepponi, âgée de quarante-trois ans. native de Lodi. demeurant à Busseto, 
fille de défunt Félicien Strepponi et de Rose Cornalba, demeurant à Locale. 

Présents à la célébration: Meroudon Louis, âgé de quarante-cinq ans, demeurante 
Genève, et Jean-Pierre Gros, de cinquante-quatre ans, demeurant à Collonges, et avec le 
consentement des parents des deux époux, au témoignage de M. le curé de Notre-Dame de 
iienève. 

Signature des époux : J. Verdi, 

Joséphine Strepponi, 
Ténwins: L. JIeroudon. 
Gjios. 
L'abbé Mermillod, 

JIaistke, curé de Collonges. 

IjCs journaux italiens évoquent quelques souvenirs de la vie « politique» 
de Verdi. 

Lorsque, à la suite des événements de 1839, la duchesse régente de Parme 
se fut éloignée, on procéda à l'élection d'une Assemblée constituante. Verdi 
fut élu représentant par le district de Busseto, et le choix n'avait rien que de 
naturel, chacun sachant qu'en toute occasion il avait manifesté son aversion 
pour la domination étrangère, et que, de plus, i) avait toujours décliné les 
invitations de se présenter à la cour de Parme. A l'Assemblée il vola, natu- 
rellement, pour la déchéance, et le l.'i septembre il fut chargé, avec le 
marquis Mischi, le comte Sanvitale, le professeur Floruzzi et le marquis Dosi, 
(l'aller présenter à Turin, au roi Victor-Emmanuel, le vole de l'Assemblée. 

Aux élections générales qui se firent le 27 janvier 1861, Verdi, porté candidat 
dans le collège de Borgo San Donnino, fut mis en ballottage avec Minghelli- 
Vaini, et fut élu au second scrutin par 339 voix contre 228 données à son 
compétiteur. Mais il parut peu à la Chambre, et lorsqu'il s'y montrait il sié- 
geait à droite, auprès de M. Quinlino Sella, depuis lors minisire, dont il 
devint l'ami. Aux élections de 1864 il refusa absolument de laisser poser de 
nouveau sa candidature, ses longues absences d'Italie, disait-il, ne lui laissant 
pas la possibilité de remplir son mandat. En 1874, il fut nommé sénateur. 



Si étrange que paraisse la nouvelle que voici, il faut bien la reproduire 
d'après divers journaux italiens, qui annoncent que Verdi a laissé une fille, 
qui est fixée à Rio-.Taneiro, où elle tient un grand établissement de comes- 
tibles et de primeurs. Le correspondant du Seco/oA7A'de Gênes prétend même 
avoir eu une longue conversation avec cette personne, qui s'appelle Maria et 
qui a déclaré s'être rendue en 1898 en Italie, chez Verdi, qui l'aurait reçue 
avec beaucoup d'affection. Mais ce qui met le comble à l'étrangeté de cette 
nouvelle, c'est que cette fille de Verdi serait en même temps celle de... la 
Malibran ! 

Or. la Malibran quitta l'Italie en 1833, pour venir épouser Bériot à Paris. 
Et Verdi, alors âgé de 22 ans, parfaitement inconnu et résidant encore à 
Busseto, venait précisément d'épouser la fille de son protecteur Barezzi ! ! 
Tout cela paraît donc plus qu'invraisemblable. A. P. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Colonne. — La mort de la reine Victoria et la date du 3 février, 
quatre-vingt-douzième anniversaire de la naissance de Mendelssohn , ont 
fourni les prétextes d'actualité jugés nécessaires pour motiver l'inscription 
au programme de quatre morceaux de ce maître. Quelle que soit la froideur 
avec laquelle on puisse juger l'œuvre de Mendelssohn, aujourd'hui dépassée, 
ce résultat est triste, et ce crépuscule si rapide d'un homme dont le talent 
confinait au génie, a quelque chose de profondément troublant. Avant le 
déclin toutefois il y eut la gloire : Mendelssohn en connut les joies dès sa 
jeunesse, et si l'on considère qu'il mourut à trente-huit ans, il faudra bien 
admettre que sa vie fut laborieuse malgré la facilité des succès. La reine 
Victoria, qui agréa la dédicace de la Symphonie écossaise, en immortalisa l'au- 
teur à sa manière, ainsi que nous l'apprend Ferdinand Hiller dans l'hommage 
placé en tète d'un recueil de souvenirs et de lettres : 

Meodelssohn mérita Ihooneur qui lui a cti: accorde de prendre place parmi cette 
pléiade d'hommes iltusires dont t'elTigie, en bas-relief, orne le monument que Votre 
Majesté, en sa qualité d'Épouse et de Reine, a fait ériger en l'honneur d'un prince qui 
occupa de son vivant un ran^ si élevé parmi les plus noble; pionniers de la civi- 

A côté de la Symphonie écossaise et du Songe d'une nuit d'été, il a été intéres- 
sant d'entendre un Air de concert, chanté par M"' -'^dîny, et le concerto en 
sot exécuté par M"= Seguel. Une jolie scène eut lieu à propos de ce dernier 

ouvrage : 

Je viens d'être témoin d'un miracle, d'un vrai miracle, dit un jour Mendelssohn à 
son ami Hitler. — Eh! quoi donc J fit Hiller. — N'est-ce pas un miracle? j'étais avec 
Liszt chez Érard ; je lui montrai le manuscrit de mon concerto ; il le joua, bien qu'il 
soit à peine lisible, à livre ouvert, avec la plus grande perfection ; on ne peut pas 
absolument mieux jouer qu'il ne l'a fait; c'est merveilleux. 

Au concert de dimanche dernier, un hasard funèbre a rapproché le nom 
de Verdi de celui de Mendelssohn. Un autre nom, celui de Wagner était plus 
disparate. "Wagner, a frappé Mendelssohn de traits d'une justesse perfide. On 
l'en a souvent blâmé. Outre qu'il y a, dans l'opinion de "Wagner une énorme 
part de vérité, les génies créateurs ont presque toujours professé un mépris 
souverain (souvent plus discret, j'en conviens) pour les talents d'assimilation 
sage et pondérée qui réussissent presque sans efforts, parce qu'ils n'ont aucun 
rempart à renverser, aucune routine à combattre. Mendelssohn jouissait d'une 
réputation incontestée; cela seul explique l'acharnement de "Wagner, alors, 
incompris; mais, je le répète, "Wagner avait raison sur le fond; on est bien 
obligé de s'en apercevoir à cette heure. Au surplus, l'enthousiasme pour Men- 
delssohn dépassait toute mesure; on l'opposait à Schumann et celui-ci, 
sachant rendre justice à ce rival, partageait l'admiration que tous lui témoi- 
gnaient et resta son ami. En vérité, Mendelssohn doit être placé résolument 
au second rang. Il n'appartient pas à la lignée des créateurs originaux. Son 
œuvre est le triomphe du goût, de la distinction, de la convenance en musique; 
toujours élégante, saine et d'excellente tenue. 

— Concert Lamoureux. — Le programme n'était pas particulièrement heu- 
reux. La symphonie inachevée de Schubert, dans sa grâce tant soit peu 
vieillotte, pourrait être 'remplacée avantageusement par un autre ouvrage du 
maître ayant moins les allures des vieux airs de danse d'autrefois. — Le 
poème symphonique de Rimsky-Korsaicow, Schéhéra^ade, renferme une partie 
charmante, la troisième : Le jeune prince et la jeune princesse. Il y a là toute la 
tendresse un peu maniérée, d'amours elUeurées qui ne doivent pas durer; on 
se sent dans un pays où l'on risque joyeusement sa tête pour se livrer aux 
joies éphémères du jeu d'aimer. Mais le reste de l'œuvre a plus de verve et 
d'humour que d'inspiration vraie; il s'y rencontre de fastidieuses redîtes, des 
longueurs, des recherches d'harmonie dont la bizarrerie est sans attrait pour 
nous; par exemple la septième la-sol suivie de fa dièse formant sixte, suite 
mélodique probablement familière dans la musique moscovite, mais qui nous 
paraît à nous excessivement peu naturelle et factice. — Trois petits fragments 
mélodramatiques pour le drame de Maeterlinck : Pelléas et Mélisande, ciselés 
ou brodés, je ne sais comment dire, par le musicien archidélicat Gabriel 
Fauré, ont obtenu un grand succès. L'un, Piteuse, a été bissé : une gentille 
merveille d'orchestration. — Le concerto pour deux violons de Bach a été 
rendu avec entrain, avec chaleur, par MM. Séchiari et Soudant. M. Lamond a 
donné une bonne interprétation du concerto en mi h de Beethoven. Ce n'est 
pas un exécutant soucieux au même degré que beaucoup de pianistes contem- 
porains de l'art des nuances du toucher; mais cet art, poussé si loin aujour- 
d'hui, a aussi son écueil vers lequel il conduit les plus réels talents. A force 



LE MENESTREL 



43 



de chercher à subliUser dans l'émission des sons, on en arrive à devenir si 
difficile que l'on n'est plus entièrement à son aise que dans un petit nombre 
de compositions qui se prêtent particulièrement aux jeux, aux souplesses, 
aux veloutés des sonorités. Alors on exécute toujours les mêmes œuvres, du 
reste avec une perfection technique absolue. Tel pianiste laisse son réper- 
toire vieillir avec lui; c'est comme un vieil habit dont il connaît tous les plis, 
auquel il est fait de longue date; il ne peut plus se résoudre à s'en séparer. 
M. Lamond n'a pas ce défaut. Il a joué avec force et véhémence, avec brio 
l'œuvre colossale de Beethoven. Il s'y est fait beaucoup applaudir. — Le 
concert se terminait par la marche hérdique de Saint-Saëns. L'épithète est de 
trop. Il s'agit d'une marche quelconque, agrémentée de très artificiels con- 
trepoints. AmÉDÉE BoUTAilEL. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en la (Beethoven). — Chœur des Pileuses du Vaisseau-Fan- 
Lôme (Wagner). — Concerto pour violon (Th. Dubois), par M. Marteau. — Pater noster 
(Verdi). — Ouverture de lienvenvio Ccltini (H. Berlioz). 

Chàtelet, concert Colonne : Symphonie héroïque (Beethoven^. — Concerto en la mineur 
pour piano (Sciiumannj, par M"" Martlie Girod. — Nocturne pour ilùte (Georges Hue;, 
par M. Gaubert. — Roméo et Juliette (Berlioz), — 1"' Concerto (op. 26i (Max Brucli), par 
M. Oliveira. — Ouverture de Hienzi (Wagner). 

Nouveau -Théâtre, concert Lamoureux sous la direction de M. Chevillard ; Ouverture 
d^lphigénîe en AttUde (Gluck). — Lénore (Duparc). — Concerto pour violoncelle (Schu- 
niano I, par JI. Joseph Salmon. — La Fiancée du Timbalier (Saint-Saëns), par M"» Gerville- 
Réache. — Prélude du 2" acte de Gwendoline (Chabrier). — Symphonie en fa (Beethoven). 

— La première partie du concert Colonne de jeudi, au Nouveau-Théâtre, 
était consacrée à Mendelssohn, la seconde à M.Svendsen (et non Swendsen, 
comme le disait le programme), avec, comme intermède vocal, la première 
audition des intéressants Chants de France, si joliment arrangés par M. Péril- 
hou. Après deux morceaux de la Réformation-Symphonie de Mendelssohn, un 
tout jeune pianiste, M. Fernaud Lemaire, qui a obtenu naguère un brillant 
premier prix dans la classe de M. de Bériot, est venu, au grand plaisir du 
public, exécuter le beau concerto en sol mineur de ce maître. Il l'a joué non 
seulement avec goût et avec style, mais en joignant, à l'occasion, le brillant 
et la vigueur à la grâce, à l'élégance et à la délicatesse charmantes qui 
caractérisent son jeu. Son succès a été complet et mérité. Le jeune artiste 
s'est fait encore applaudir, cette fois avec M. Baretti, qui lui servait d'excel- 
lent partenaire, dans la sonate pour piano et violoncelle. On a accueilli en- 
suite avec faveur les jolis Chants de France, fort bien interprétés, les deux 
premiers (Vitrail, Complainte df Saint-Nicolas), avec orchestre, par M. Daraux, 
les autres par M'"' Planés, Mathieu d'Ancy et Odette Le Roy. La Complainte 
de Saint- \ icotas, dont l'accompagnement d'orchestre est délicieux, avec la 
jolie intervention de la harpe, a valu surtout un grand succès à M.Paul 
Daraux. On a remarqué surtout, parmiJes autres, l'Hermite et la gentille 
Chamon à danser de 1613. La séance se terminait par le Carnaval à Paris, de 
M. Svendsen, épisode symphonique très curieux, plein de fougue et d'une 
vigueur qui n'est pas coutumière aux musiciens Scandinaves, et par un 
quintette du même pour deux violons, deux altos et violoncelle, œuvre d'un 
intérêt très vif, exécutée avec une rare perfection par .\IM. Hayot, Touche, 
Baillv, Monteux et Salmon. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 

La mort de la relue Victoria va faire revivre le théâtre du roi (Sing's 
Théâtre). Ce nom fut d'abord donné à l'ancien Opéra situé dans Haymarket, 
sur 1 emplacement duquel on a construit' récemment l'hôtel Garlton, et qui fut 
pendant plus de deux siècles le quartier général de l'Opéra italien à Londres. 
A l'avènement de la reine Victoria cet Opéra fut baptisé Her Majesty's (Théâtre). 
Un des plus curieux incidents qu'on puisse rappeler à propos de ce théâtre, 
fut la fameuse échaufl'ourée contre Tamhurini à laquelle fut mêlé un prince 
du sang. L'ancien édifice a disparu, mais deux directeurs de théâtres londo- 
niens se proposent déjà de donner le nom du roi à leur salle. 

— La reine Victoria a connu presque toutes les célébrités de l'art musical 
du dix-neuvième siècle, surtout les virtuoses et les chanteurs, et elle a 
survécu â beaucoup d'entre eux qui étaient plus jeunes qu'elle. Parmi ceux- 
ci il faut compter Rubinstein, auquel s'attache un souvenir amusant. En 1837 
le grand artiste était venu pour la première fois en Angleterre et avait 
apporté au prince Albert une chaleureuse lettre de recommandation de la 
grande-duchesse Hélène, une fervente de l'art musical. Mais immédiatement 
après son arrivée, le bruit se répandit à Londres, on n'a jamais su pourquoi, 
que le prétendu artiste russe n'était en réalité qu'un espion envoyé en Angle- 
terre par le gouvernement russe et un pianiste d'occasion. En 1837 le sou- 
venir de la guerre de Crimée était encore très vif, et les Anglais n'étaient 
que trop disposés à %oir des espions dans tous les Russes qui débarquaient 
chez eux autrement qu'à titre de réfugiés politiques échappés aux griffes de 
leur gouvernement. Le prince Albert reçut néanmoins l'artiste, qui n'avait 
alors que vingt-huit ans, et l'invita à lui donner une preuve de son talent 
en présence de la reine, qui demanda, en allemand, un morceau de Mozart. 
Rubinstein joua alors le Rondo en la mineur, qui est resté un de ses morceaux 
favoris jusque dans les dernières années de su vie, et qu'il interprétait avec 



une poésie restée inoubliable. Dès les premières mesures, le prince Albert 
regarda la reine en souriant; le jeune homme ne jouait vraiment pas comme 
un espion et la grande-duchesse n'avait pas trop vanté le talent de son protégé. 

— Les journaux artistiques italiens marquent leur mécontentement, et ils 
n'ont pas tout à fait tort, de la façon piteuse dont on a célébré en Italie le 
centenaire de Cimarosa. Tandis qu'à Vienne on a organisé tout d'abord urie 
très intéressante exposition cimarosienne, on a eu simplement â Venise une 
soirée musicale avec conférence de M. L.-A. Villanis, et à Toscanella une 
autre conférence de M. Cerasa. « A Milan, dit en raillant un journal, la 
commémoration a été faite au Conservatoire, c'est-à-dire non... au café Biffi, 
par le petit orchestre dirigé par le maestro Stefani, qui a exécuté les ouver- 
tures des Horaces et du Matrimonio segreto. » Un autre écrit, dans le même 
sentiment: « Nos informations ne nous avaient pas trompé quand elles nous 
faisaient entrevoir la possibilité d'une agréable surprise relative au centenaire 
de Cimarosa. En fait, nous lisons dans les journaux que la vigilante direction 
du théâtre de la Scala mettra en scène, en plus de son programme... i'Elisir 
d'amore. » Un troisième, de Bologne, constatant que l'Autriche, l'Allemagne 
et la Russie o^t dignement commémoré le centenaire de l'illustre artiste, se 
plaint aussi qu'on n'ait rien fait en Italie, et il ajoute : « Et Bologne, qui 
élève tant la voix quand on parle de musique? Le Lycée musical et l'Académie 
philharmonique ont gardé en cette circonstance un silence honteux. » 

— Au Regio de Turin, où Cendrillon a été si bellement accueillie, très vif 
succès encore pour la Manon de Massenet. On a bissé « le rêve », « la petite 
table », le menuet et la gavotte chantée. Après Saint-Sulpice il y a eu huit 
rappels, et on voulait le his du tableau tout entier. 

— « Celle-ci est à raconter », dit un de nos confrères italiens, l'Arpa, et il 
a raison. Or donc, l'administration du théâtre San Carlo, de Naples, se vit 
obligée dernièrement de suspendre les représentations de la Tosca, et elle en 
donna pour cause une indisposition de M'"= Pandolfini. Mais voici qu'on 
apprit ensuite que M"' Pandolfini jouissait d'une santé florissante, et que le 
véritable malade était l'incomparable ténor De Lucia. Seulement « celui-ci, 
dans sa divinité, ne voulait pas. comme un mortel quelconque, paraître sou- 
mis à la moindre infirmité. » Le fait est qu'on n'avait pas encore inventé 
celle-là. 

— On a représenté ces jours derniers, au théâtre civique de Guneo, un 
opéra en deux actes, Nozze, dont un jeune compositeur, M. Maurizio Cattaneo, 
a écrit la musique sur un livret de M. Fulgonio. C'est une œuvre de débu- 
tant, qui, si elle ne manque pas absolument de qualités, manque essentiel- 
lementd'originalité. Elle avait pour interprètes M^Garci-Mugnoz, MM.Quarti, 
Moreo et Corà. 

— Une notice que M. A. J. 'Weltner, le savant archiviste de l'intendance 
générale des théâtres impériaux de Vienne, a publié à l'occasion de la mort 
de Verdi, fait croire que le maître italien n'a été nulle part joué aussi sou- 
vent qu'à Vienne, en dehors de l'Italie bien entendu. Gela s'explique en partie 
par le fait que l'Opéra impérial avait jusqu'en ces dernières années régulière-, 
ment une saison italienne. Verdi a débuté à l'Opéra impérial le 4 avril 1843; 
il dirigeait en personne Nabucodonosor, et cette œuvre est arrivée en tout à 
17 représentations. Ernania. eu 208 représentations; les deux Foscari 8, / Lom- 
bardi 21, Attila 6, / Masnadieri S, Macbeth 24, Luisa Miller 3, Rigolelto 139, le 
Trouvère 318, la Traviata 100, Jeanne d'Arc 3, les Vêpres Siciliennes 23, Aroldo 2, 
un liallo in maschera 107, la Forza del Destina 3, Aida 233, Simone Boccanegra 7, 
Otello 6o et Falstaffi. Le Requiem a été exécuté 13 fois à l'Opéra impérial; 
Verdi a conduit en personne la première exécution, en juin 1893. Le nombre 
de représentations que nous venons d'indiquer comporte aussi bien les soirées 
italiennes que les représentations en allemand. On voit que presque toutes 
les œuvres de Verdi ont été jouées à Vienne, et le nombre de leurs représen- 
tations correspond assez fidèlement au succès qu'elles ont obtenu ailleurs. 
Le total des soirées consacrées à Vienne aux œuvres de Verdi s'élève à 1338, 
chiffre arrêté le jour de la mort du maître; c'est énorme pour uu composi- 
teur étranger. 

— L'association Gœthe,qui a son siège central à Berlin mais qui possède 
déjà des succursales dans toutes les grandes villes de l'Allemagne, a présenté 
au Reichstag une pétition demandant l'abolition complète de la censure en 
matière théâtrale. La pétition, qui e,xpUque longuement les inconvénients de 
la censure et les torts qu'elle cause journellement à l'art et à la civihsation, 
est signée par le président de l'association Gœthe, M. Franz Liszt, petit 
cousin et filleul du grand compositeur, qui est professeur de droit criminel 
à l'Université de Berlin et jouit d'une grande réputation comme jurisconsulte. 

— La j Nouvelle Société Bach » annonce que le premier de ses festivals 
aura lieu à Berlin les 21, 22 et 23 mars. Le premier programme comportera 
cinq cantates ; le deuxième un prélude pour orgue, le motet Jésus, ma joie, une 
sonate pour piano et violon, un air et le concerto brandenbourgeois en fa 
pour deux cors, trois hautbois et instruments à cordes; le troisième la Messe 
en la majeur, le concerto en ré pour piano, violon et lîlùte avec orchestre à 
cordes, la cantate profane Eole satisfait et le Gloria de la Messe eu fa. — Le 
21 mars sera inaugurée par le bourgmestre de Berlin une exposition Bach pour 
laquelle beaucoup de bibliothèques et de collections publiques et particùliè- ■ 
res ont envoyé des objets rarissimes et fort intéressants. A la même occasion, 
le musée royal expose une collection complète de tous les instruments musi- 
caux dont Bach s'est servi dans ses œuvres. 



m 



LE MENESTREL 



— Une opérette posthume de ililloecker. iutitulée Taillottr pour dames, vient 
d'être jouée avec un très grand succès au théâtre Frédéric-Wilhelm de 
Berlin. II parait que le compositeur y a utilisé plusieurs morceaux d'une 
opérette antérieure qu'il avait fait jouer sans succès à Vienne. 

— On nous écrit de Munich : Samedi 26 janvier, la.grande Société de l'Or- 
chester-'Verein de notre ville donnait au Kaim-Saal une remarquable repré- 
sentation de P/ofée ou JimoH ja/ouse, comédie-ballet de Rameau. — Cette œuvre 
presque inconnue aujourd'hui du maître français a été tirée de l'oubli, 
remise sur pied et réorchestrée pour la circonstance par quelques musiciens 
de rOrchester-Verein. Il n'existe en effet aucune partition d'orchestre de 
cette œuvre. L'exécution, très soignée au point de vue musical, a été char- 
mante aussi au point de vue plastique et décoratif. On avait ressuscité la 
scène antique avec « podium ». Les costumes, mi-partie grecs, mi-partie 
Louis XIV, comme ils l'étaient en 1749, époque de la première représenta- 
tion, étaient très réussis. La jolie musique de Rameau, si jeune encore et si 
fraîche, a obtenu auprès du public venu en foule tout le succès qu'elle méri- 
tait. L'orchestre, les solistes et les chœurs se sont acquittés de leur tâche, sou- 
vent difQcile, avec un soin qui fait grand honneur à la Société de l'Orchester- 
Verein. 

' — Un ballet nouveau intitulé le Carnaval de Venise, musique de M. H. Berté, 
vient d'être joué avec succès à l'Opéra royal de Munich. 

— A l'Opéra royal de Munich, un petit opéra (Singspid) intitulé Jery et 
Baetely, paroles.de Gœthe, musique de M^Ingeborg de Bronsart vient d'être 
représenté pour la première fois à ce théâtre et a obtenu un joli succès. 

— M. Richard Strauss vient de terminer un nouvel opéra intitulé le Feu 
(Die Feuersnoth), qui sera joué à l'Opéra royal de Berlin en octobre prochain. 

— L'Opéra de Prague, dirigé par M. Angelo Neumann, vient d'accomplir 
un véritable tour de force. Il a donné en une semaine un cycle Gluck, qui 
a commencé avec ses œuvres de jeunesse : le Cadi dupé et la Reine du Printemps 
(Die Maienkoenigin], pour continuer avec Orphée, les deux Iphigénies, Armide 
et Alcesteet pour se terminer avec Paris et Hélène, qui est une nouveauté pour 
les amateurs vivants. Les solistes qui ont porté le fardeau de ce cycle sans 
fléchir sont d'aussi bonne composition que la musique de Gluck. 

— Le théâtre de Brème vient d'exhumer non sans succès une œuvre de 
jeunesse de Lortzing intitulée le Polonais et son enfant, qu'on avait jouée une 
seule fois en 1833 et qui était complètement oubliée depuis. La partition s'est 
retrouvée par hasard à la bibliothèque de Brème. 

— Le théâtre grand-ducal de Schwerin a joué avec beaucoup de succès une 
« tragédie mystique » intitulée Thanatos, paroles de M. Hugues Revel, musi- 
que de M Richard Francke. 

— Au théâtre populaire de Budapest, Niiouche \ieul de célébrer sa centième 
représentation. 

— Les dieux s'en vont ! Voici qu'en Allemagne on commence à critiquer 
vivement le grand violoniste Joachim, qui a eu le tort, parait-il, de se pré- 
sent, r encore récemment en public malgré ses soixante-dix ans bientôt 
sonnés. Le résultat, dit un journal, justifie ceux qui considèrent comme une 
grave erreur de la part de l'insigne violoniste d'accepter, et de la part des 
directeurs de lui offrir de se présenter au public, aujourd'hui que sa valeur 
n'est plus qu'un pâle souvenir de ce qu'elle fut dans le passé. Mieux vaudrait 
s'abstenir et se tenir coi. 

— Le théâtre de Nuremberg va donner au profit du monument de la mort 
de Gœthe, qu'on doit ériger à Francfort, un à-propos intitulé Une Soirée à l'é- 
poque de Werther, espèce de « soirée Choufleury o où l'on jouera des fran-ments 
scéniques de Gœthe et où l'on chantera de ses lieder. Le décor représentera le 
salon de la maison de Gœthe à Francfort vers 1770, et tous les artistes porte- 
ront le costume de l'époque. 

-■ On a joué avec succès à LInz (Haute-Aulricbe) un opéra intitulé la 
Demande en mariage, musique de M. Franz Neumann. 

— M. César Thompson, l'excellent violoniste belge, vient d'entreprendre 
une grande tournée artistique qui ne comprendra pas moins de trente concerts. 
Le premier de ces concerts a dû avoir lieu à Prague le 4 février, le second à 
Vienne. L'artiste parcourra ensuite les princijiales villes de l'Autriche, de la 
Bohême et de la Hongrie. 

— Un nouvel orchestre philharmonique, comprenant soixante exécutants, 
vient de se former à Hanovre, sous la direction de M. Joseph Frischen. Il 
annonce une série de douze concerts symphoniques. 

— Le pianiste-compositeur Bernard Scholz, assisté de MM. Heermaun 
(violon), J. Hegar (alto) et Hugo Becker (violoncelle), a fait entendre avec 
succès à Hanovre, dans un concert du Conservatoire, plusieurs de ses nou- 
velles compositions de musique de chambre: une sonate en la mineur pour 
piano et violoncelle, un trio pour piano, violon et violoncelle et des Variations 
sur un thème de Haendel pour piano et alto. Ce derniermorceau surtout a été 
fort applaudi. 

— Au Cercle artistique de Namur, très intéressante soirée musicale avec 
. le concours de toute la famille Ballhasar-Florence La petite pianiste a été 

étonnante, comme toujours; elle a joué l'Eau courante et la Valse folle de Mas- 
senet d'une manière étourdissante. La violoniste, d'un talent si élevé, a, comme 
toujours, aussi remporté tous les suffrages, et la violoncelliste ne lui a cédé 



en rien. EnUn une cantatrice. M'"" Raquet-Delmée, a remarquablement chanté 
diverses pièces, entre autres la charmante mélodie de M. Balthasar-Florence : 
Si l'amour prenait racine, et ce beau morceau de grande allure du même maî- 
tre : Aimer, pour chant, violon, violoncelle, orgue et piano. Gela a été un 
bis formidable. Il y en avait eu d'autres d'ailleurs au cours do la soirée. 

— Les citoyens de Bâle ont réuni entre eux la somme de iS. 000 francs pour 
l'offrir comme cadeau rie jubilé àM. Volckland, qui dirige depuis 25 ans leurs 
concerts symphoniques et leur orphéon. En Angleterre ces teslimonials sub- 
stantiels ne sont pas rares, mais en Suisse personne n'en avait encore reçu. 

— De Monte-Carlo : Fort beau succès pour Pugno au dernier concert clas- 
sique. Le grand virtuose y a exécuté le concerto de Beethoven et son propre 
concertstuck au milieu d'un véritable enthousiasme. Huit rappels et deux bis. 
Orchestre superbe sous la direction de Léon Jehin. 

— A Monte-Carlo également, l'excellent violoncelliste Holmann vient 
d'obtenir un éclatant succès avec le beau concerto en ut mineur de Noël 
Desjoyeaux et la délicieuse Sérénade de Milenka de Jan Blockx. 

— Le théâtre Parish, de Madrid, a donné la première représentation d'un 
opéra en trois actes, Couadonga, dont le livret est du à MM. Zapata et Sierra 
et la musique au compositeur Thomas Breton, connu jusqu'ici par de grands 
succès. Il ne paraît pas en avoir été de même cette fois. Le poème de Cova- 
donga a paru fâcheux, et la musique, malgré quelques morceaux bien venus, 
n'a trouvé qu'un accueil assez sévère. On critique assez vivement la pièce, 
la musique, et même les décors. — Par contre, une zarzuela iutitulée el Juicio 
oral, a obtenu un très vif succès au théâtre Comique. Les paroles sont de 
MM. Perrin et Palacios, la musique de M. Angel Rubio. 

— xV Madrid encore, apparition d'une autre zarzuela, intitulée Polvorilla. Au- 
teurs : MM. Fernandez Shaw et Fiacro Irayzoz pour les paroles, M. Vives 
pour la musique. 

— Se mettre cinq pour une pauvre petite zarzuela, deux auteurs et trois 
compositeurs, c'est peut-être beaucoup. C'est pourtant ce qu'on vient de voir 
au théâtre Eslava, de Madrid, pour une pièce de ce genre intitulée la Maestra, 
dont les paroles sont dues à MM. Navarro Gonzaloo et Pio Silven, et la mu- 
sique à MM. Calleja, Lleo et Barrera. La pièce, de genre aristophanesque, 
est, parait-il, une sorte de satire politique, et les acteurs n'ont pas craint 
de portraicturer et de caricaturer en scène certains personnages bien connus 
de ce monde spécial. 

— Le grand triomphateur du jour, l'enfant gâté du public en ce moment 
dans toutes les villes des États-Unis et du Canada, est un petit phénomène 
qui s'appelle Cari Gulick, Dans les soirées particulières ou dans les concerts 
publics, à l'église ou ailleurs, on se le dispute avec chaleur, et chaque fois 
qu'il se présente le public reste fasciné et comme étourdi. Cet enfant est un 
bambin d'une dizaine d'années à peine, qui possède une voix de soprano 
telle qu'on en entend rarement. Cette voix est d'un timbre merveilleux, d'une 
grande étendue et d'une justesse absolue. Mais, si prodigieuse qu'elle soit, ce 
qui est plus surprenant encore, c'est le tempérament musical, le sentiment 
exquis et l'art avec lequel cet enfant sait employer les dons précieux qu'il a 
reçus de la nature. Il chante de préférence des romances et des chansons 
populaires, mais souvent aussi il prend part comme soliste à l'exécution d'ora- 
torios de Haendel, d'Haydn et de Mendelssohn et se fait entendre dans des 
églises, et toujours avec la même perfection et le même succès. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

M. Leygues, ministre de l'instruction publique, a reçu mercredi le 
comité de la Ligue franco-italienne. M. Paul Delombre, député, a présenté 
au ministre MM. le marquis de Castrone, vice-président de la ligue, P.aqueui, 
secrétaire, Vasseur, Jean Bares, Picquet, Penso, Paul Vibert, Gernîgliari- 
Melilli, de Beriha, Durand et d'autres membres du comité. Le comité a oll'ert 
au ministre la présidence d'honneur de la cérémonie commémorative que la 
ligue prépare à la Sorbonne en l'honneur de Verdi. M. Leygues l'a acceptée, 
disant qu'il était heureux de s'associer à l'hommage que l'on rendra à l'illustre 
compositeur, gloire de l'Italie et de l'humanité, et a promis tout son concours 
afin que cette manifestation réussisse, grandiose. Il a saisi cette occasion 
pour féliciter la Ligue franco-italienne de ses efforts pour le rapprochement 
de la France et de l'Italie. M. Théodore Dubois, directeur du Conservatoire, 
a accepté la présidence effective de la cérémonie, qui aura lieu vers la fin de 
ce mois. Le comte Turnielli, ambassadeur d'Italie, a accepté la présidence du 
comité d'honneur, dont font partie plusieurs notabilités du monde artistique 
et littéraire de Paris. Le gouvernement français se fera également représenter 
à la cérémonie, qui doit avoir lieu à Milan. 

— Nous pouvons annoncer que le ministre de l'instruction publique a 
promis pour cette manifestation le plus large concours des artistes de l'Opéra 
et de rOpéra-Comique, et que la conférence dont Verdi sera l'objet eu cette 
soirée grandiose sera faite par notre collaborateur Arthur Pougin. 

— La musique a d'ordinaire peu de rapports avec l'Académie de médecine, 
à moins qu'il s'agisse des soins que réclame la voix des chanteurs. Pourlant 
elle a sa place indirecte et très modeste dans le choix que ladite Académie 
vient de faire en la personne du docteur Sigismond Jaccoud, qui lui appar- 
tenait depuis 1877 et qu'elle a élu à l'unanimité secrétaire perpétuel en rem- 
placement de M. Bergeron. Ancien professeur de clinique médicale à l'hôpital 
de la Pitié, clinicien du plus haut mérite, connu du monde savant de tous 



LE MENESTREL 



4.7 



les pays par des travaux extrêmement remarquables, notamment par le grand 
Dictionnaire de médecine qui porte son nom, M..raccoud s'est fait lui-même. 
Lorsqu'il vint à Paris en 1850 pour y l'aire ses études, il était sans fortune, 
et comme il avait étudié la musique à Genève en amateur, et qu'il lui fallait 
vivre, il n'hésita pas à accepter, dans l'orchestre du Gymnase (qui possédait 
alors un orchestre), une place de second violon, qu'il remplit avec exactitude 
pendant trois ou quatre ans, tout en prenant ses inscriptions. Et depuis cette 
époque, M. Jaccoud continue de faire partie de l'Association des artistes 
musiciens, à laquelle il n'a pas jugé à propos de réclamer la pension à 
laquelle il aurait droit. Voilà comment, d'une façon assez originale, la musique 
se trouve indirectement mêlée à l'élection du nouveau secrétaire perpétuel 
de l'Académie de médecine. 

— Jolie semaine qui se prépare pour les critiques de théâtre! Voici le 
tableau des répétitions et des « premières » annoncées : 

Lundi 11, à l'Opéra-Gomique (matinée), répétition générale de la Fille de 
Tabarm. 

Mardi 12, à l'Opéra (soirée), répétition générale d'Astarté. 

Mercredi 13, à l'Opéra-Comique, première représentation de la Fille de 
Taharin. 

Jeudi 14, au Gymnase, première représentation du Domaine. 

Vendredi IS, à l'Opéra, première représentation A'Astarté. 

Théâtre Antoine, première représentation des Remplaçantes. 

Et, en suspens encore, les Variétés avec les Médicis de M. Henri Lavedan. 

— La matinée organisée à l'Opéra-Comique par M. Albert Carré, au 
bénéfice de la caisse (fondée en 18!)8) de pensions viagères des artistes de 
l'orchestre, des chœurs et du personnel de la scène, a eu lieu jeudi avec le 
plus grand succès, puisque la recette a dépassé douze mille francs ! On y a 
beaucoup fêté M°"= Sanderson, qui a chanté délicieusement Pensée d'automne 
et une nouvelle mélodie de Massenet, Amoureaic appel, qui a été aux étoiles. 
Devant l'insistance du public, la charmante artiste a dû ajouter un morceau 
au programme, ia valse de Roméo et Juliette, qui lui a été bissée. Gros effet 
encore pour l'Ave Maria de Gounod, chanté à l'unisson par toutes les dames 
artistes du théâtre. N'oublions pas M"« Raunay, la piquante Judic, Coquelin 
cadet toujours inénarrable, M"= Charlotte Wiehe, puissante tragédienne. On 
avait commencé par l'Intermezzo de Henri Heine, musique fort adroitement 
par M. Gaston Lemaire. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée, 
la Basoche et les Noces de Jeannette; le soir, Manon. 

— En finira-t-on quelque jour avec cette idée fausse que la composition 
musicale de la Marseillaise n'appartient pas à Rouget de Lisle ? Voici qu'un 
important organe musical allemand, le Zeitschrift der Internalionalen Musik- 
Gescllschaft, vient encore de rééditer l'attribution à Grisons, de Saint-Omer, 
de la mélodie de notre chant national. Heureusement notre collaborateur 
Julien Tiersot, qui, il y a plusieurs années, a rétabli la vérité dans une étude 
dont le Ménestrel a eu la primeur, a relevé de nouveau cette assertion dans un 
article qui vient de paraître à la première page du Zeitschrift. Il faut donc 
espérer que maintenant, en Allemagne comme en France, on n'aura plus de 
doutes sur un fait qui n'est peut-être pas de première importance, mais à 
propos duquel on se demande eu vertu de quelle préoccupation il y a tant 
de gens si empressés à travestir la vérité. 

— M. Ch.-M. Widor partira dans les premiers jours de mars pour Moscou, 
où il doit assister à la cérémonie d'inauguration du nouveau Conservatoire 
de cette ville. 

— Les Signale, de Leipzig, nous apprennent que M. Edouard Colonne doit 
entreprendre avec sou orchestre, au printemps prochain, une tournée de con- 
certs au cours de laquelle il visitera les principales villes de l'Allemagne, y 
compris Berlin et Wiesbaden. 

— C'est un livre très important et fort intéressant que celui que M. Lau- 
rent Grillet vient de publier sous ce titre : Les ancêtres du violon et du violoncelle, 
les luthiers et les faiseurs d'arehet (Paris. Charles Schmid, 2 vol. in-S»). Nous 
avions déjà sur ce sujet l'ouvrage volumineux et précieux d'Antoine Vidal : 
Les instrument.^ à archet, qui, lui aussi, l'avait bien étudié. Mais on n'aura 
jamais trop de détails et de renseignements pouvant servir à établir d'une 
façon certaine l'histoire complète et définitive de ce roi de l'orchestre, de cet 
instrument pathétique et admirable qui s'appelle le violon. Pour ma part 
j'ai, en ma qualité de violoniste, été hanté pendant quinze ans du désir 
d'écrire cette histoire. J'y ai renonce en présence de l'incertitude des rensei- 
gnements, du peu de précision qu'oU'rent les détails de sa naissance et de 
ses transformations. Féiis assure que l'excellent violoniste Cartier, qui s'en 
était occupé longtemps, avait rédigé une Histoire du violon, mais qu'il ne 
put jamais trouver d'éditeur. Étant donnée la personnalité de Cartier, le fait 
est doublement fâcheux. Qu'est devenu son manuscrit?... Nul ne le sait. 
Nous connaissons aujourd'hui ce qu'étaient les instruments que M. Laurent 
Grillet appelle fort justement « les ancêtres du violon ». Nous n'ignorons 
plus que les premiers instruments barbares à cordes, tels que le ravanastron, 
étaient en usage dans l'Inde il y a plus de cinq mille ans ; nous savons que 
le rebab existait en Arabie dès le septième siècle, et qu'à cette époque aussi 
les bardes gaéliques se servaient du grossier crouth à trois cordes ; de même 
nous avons appris que la rubèbe ou rebelle à une ou deux cordes était connue 
chez nous au neuvième siècle, qu'elle fit place, trois cents ana-après, au rebec 
à trois cordes, dont les ménétriers se servaient au dix-huitième siècle. En 



même temps on avait la vielle à archet, instrument cher aux ménestrels et 
aux trouvères. Puis enfin on eut les gigues allemandes, les violes italiennes 
(da braccio et da gamba), et l'on sait que de tout cela sortit le -violon moderne. 
Mais quand, où, par qui?... Il n'importe. M. Laurent Grillet, s'il n'a pu, pas 
plus que d'autres, préciser à ce sujet, a du moins retracé avec soin et avec 
toute l'exactitude possible l'historique de ces prédécesseurs, de ces ancêtres 
du violon moderne. Le plan de son livre est clair, bien disposé, les documents 
y sont nombreux, les citations heureusement choisies. Et comme l'auteur a 
voulu joindre l'agréable à l'utile, il a orné son ouvrage d'un grand nombre 
d'illustrations prises surtout d'après les monuments. Et. plus heureux que 
Cartier, il a trouvé un éditem-, et cet éditeur, qui est assurément un homme 
de goût, a publié le livre dans des conditions rares de luxe, et de confortable. 
Heureux auteur, heureux lecteurs ! a P. 

— L'écrivain consciencieux et distingué qui signe du nom de Michel Brenet 
vient de doter la littérature musicale d'un livre dont le sujet n'avait été jus- 
qu'ici qu'effleuré, traité çà et là par parties, et qui vient, on peut le dire, 
combler une véritable lacune. Ce livre a pour titre les Concerts en France sous 
l'ancien régime (Fischbacher, in-12), et la matière y est traitée avec toute 
l'ampleur et toute l'abondance désirables. Il est divisé on deux parties, dont 
la ijremière nous mène de la fin du moyen âge au commencement du dix- 
huitième siècle, tandis que la seconde part de la fondation du Concert spiri- 
tuel pour aboutir à la Révolution. Peut-être l'auteur eùt-il pu s'étendre un 
peu plus, dans sa première partie, sur la si intéressante et si peu connue 
Académie de poésie et de musique de Baïf et de ses amis, et ce chapitre est 
sans doute un peu étriqué, d'autant que les renseignements sont loin de 
manquer à ce sujet. Mais le livre, en son ensemble, est bien venu, sérieuse- 
ment documenté, écrit d'une langue claire et lucide, et l'on peut dire que la 
matière y est à peu près épuisée. On y retrouve d'ailleurs les qualités de goût 
et de sincérité qui distinguent les travaux de l'écrivain. Je lui reprocherai 
seulement un véritable abus de notes marginales, qui sont fatigantes en Tenant 
interrompre le récit deux ou trois fois à chaque page: Un livre de ce genre 
n'est point fait pour les ignorants en musique. Alors, à quoi bon ce déluge 
de petites notices sur des artistes que souvent l'on connaît et pour lesquels, 
si on ne les connaît pas, on n'a qu'à consulter Fétis pour être renseigné. En 
principe, la note de bas de page doit être absolument indispensable. Autre- 
ment, elle lasse et décourage le lecteur. A. P. 

— La charmante M"» Kleeberg parcourt la Suisse en ce moment, s'arrétant 
ici et là pour donner des récitals de piano qui ont toujours le plus grand 
succès. Sur tous ses programmes on voit figurer, à côté des grands classiques, 
quelques œuvres de maîtres français qui y font très bonne figure. C'est ainsi 
que les Abeilles de Théodore Dubois et Les ailes de Benjamin Godard lui sont 
presque partout redemandés. 

— Au dernier « Mercredi-Danbé » M"' Cesbron, la brillante lauréate du 
Conservatoire, a remporté un vif succès avec les adorables mélodies de 
Théodore Dubois, Au désir. Dormir et rêver et l'Oubliée, auxquelles le public a 
fait fête. — M. Brémont, de l'Odéon, a dit, comme il sait dire, l'Étoile du soir 
et l'Incantation de Victor Hugo, sur la musique de Francis Thomé, qui a eu 
les honn .urs du bis. — Enfin les Chants populaires gallois, reconstitués par 
Bourgault-Ducoudray, ont valu àMM.Hennebains, Soudant, deBruyne, Mar- 
cel Migard, Destombes et à l'auteur, qui les dirigeait, un très réel et légitime 
succès. — Nous remarquons au programme de mercredi prochain plusieurs 
œuvres de Théodore Dubois, l'émiuent directeur du Conservatoire, entre autres 
l'andante et cavatine pour violoncelle et ses jolies pièces en forme de canon 
qu'il exécutera lui-même avec MM. Destombes et Bleuzet. Puis encore trois 
mélodies du même maître (Poème de mai, Au désir, A Douarnenez), interprétées 
par M. Delmas, de l'Opéra. A cette matinée encore on. entendra, Mfl»' Adiny 
dans le Rêve, de Richard Wagner; on sait avec quel art elle interprète les 
œuvres du maître, et deux mélodies d'Emile Trépard. Enfin, le quatuor 
Soudant, de Bruyne, Migard et Destombes, exécutera plusieurs œuvres de 
Mozart, Beethoven et Mendelssohn. 

— M™ Anne de Vergniol. avec le concours des auteurs, de M"" Henriette 
Menjaud et de MM. Enesco, Sechiaoi, Casais et Englebert, donnera à la salle 
Hoche, les 11 février, 21 février et 11 mars, trois intéressantes séances de 
musique de chambre consacrées la première à M. G. Pauré, la seconde à 
M. Léon Delafosse, la troisième à M. Vincent d'Indy. 

— Comme à Alger, la Louise de Charpentier vient d'être accueillie triom- 
phalement au Grand-Théâtre de Lille. Mais ce n'est pas la faute du direc- 
teur, qui avait refusé tout simplement au compositeur la répétition supplé- 
mentaire qui eut été indispensable. On est arrivé devant le public sans avoir 
répété une fois dans les décors au complet et sans avoir réglé l'éclairan-e. 
Aussi, que d'accrocs dans la mise en scène à la première représentation ! 
Malgré cela, le public a fait à l'œuvre un accueil émouvant et a réclamé à 
grands cris M. Charpeniier, qui, justement froissé, n'était pas venu au théâtre. 
L'œuvre a été fort bien interprétée par M. et M™» Mikaelly, rappelés trois fois 
après le duo du 3« acte, et par M. Ramieux (le père) et M"'" Lefort (la mère). 
L'orchestre excellent sous la conduite de M. Brunet. Toute la presse lilloise 
constate unanimement cette grande réussite. M. Charpentier est à présent à 
Bruxelles, où la « première » de Louise a du être donnée hier soir samedi. 

— De Marseille : Les directeurs du Grand-Théâtre veulent laisser de, bons 
souvenirs de .leur passage en attendant la mise en régie par la Ville, mesur* 
dont le maire parait fort soucieux. Malgré le vif succès iB-Gend/riUon.i\ûi-Be- 
poursuit toujours, on presse les études à'Aniré Chénier, du compositeur 



LE MENESTREL 



italien Giordatio, et de Louise, du maître français Charpentier; ces deux ou- 
vrages sont annoncés pour le courant de février. On vient de distribuer, au 
Gymnase, les Fêtards de Victor Roger, dont le succès est si vif à Toulouse. 

— De Pau : La saison du Palais d'hiver se continue brillante sous la di- 
rection artistique de M. Bouvet. Grand succès pour la Vie de Bohème de 
Puccini et Cavalleria rusticana de Mascagni. On répète à présent la Sapho de 

• Massenet avec le ténor Leprestre et M"*' Demours. Les concerts classiques 
de Brunel font fureur le vendredi. On y prépare un festival en Thonneur de 
M. Théodore Dubois, qui doit venir prochainement dans nos parages. 

— Saint-Etienne : La messe brève en sol de Niedermeyer vient d'être exé- 
cutée trois fois sous l'habile direction de M. J. Vincent, et le succès a été très 
grand. Brillante recette ponr les pauvres. 

— Soirées et Concerts. — La Société instrumentale d'amateurs « la Tarentelle '> a 
donné son 23» concert à la Salle Erard. L'orchestre, très bien dirigé par M. Ed Tourey, a 
fait merveille notamment dans la Symphonie en tet majeur de Beethoven et dans le Der- 
nier Sommeil de la Vierge de J. Massenet. Il a accompagné avec soin, à M. Alph. Hassel- 
mans, qui l'a interprété en grand artiste, le Choral et variations pour harpe et orchestre 
de Ch.-M. AVidor, dont les mélodies chantées d'une manière exquise par M"" Charlotte 
Lormont ont eu les honneurs du bis. M. Bartet, de l'Opéra, a eu également un grand 
succès. N'oublions pas le violoncelliste G. Loeb qui a enthousiasmé l'assistance. — 
A la Salle d'Horticulture, très exquise soirée musicale organisée par le parfait ténor 
fflondain M. Robert Le Lubez qui s'est fait grandement applaudir dans d'importants frag- 
ments de Cosi fan tutte de Mozart, en compagnie de M"' Jane Leclerc, Louis Château, 
MM. Morel, Dubois et Maton qui dirigeait un petit orchestre à cordes. 11 y a eu aussi, 
dans la première partie, d'unanimes bravos pour M°"' la vicomtesse de Trédern et 
M"= Louis Château dans le duo du Roi d'Ys, de Lalo, pour M"" de Trédern dans le Che- 
valier Belle- Étoile, d'Augusta Holmes, et pour le comte de Gabriac et M""" de Trédern 
dans le duo de Sigurd, de Reyer. — Charmante matinée Berny, à la Bodinière, causerie 
avec œuvres de Périlhou. M. Berny qui a joué la Pastorale du XYIII" siècle et la Chan- 
son de Guillot Martin, et M"" Mathieu d'Ancy et M. Daraux, accompagnés par Fauteur, 
ont charmé l'auditoire nombreux avec la Vie7-ge à la Crèche, Nell, M'amye, Villanctle, 
Vitrail, l'Hermite, Au-dessous, la Complainte de Saint-Nicolas, Musette, Margoton et Chan- 
son à danser. — La <c Société de musique classique et moderne «, dirigée par M. AVil- 
laume, vient de donner un concert où on a surtout applaudi Source Capricieuse de 
L. Filliaux-Tiger jouée par l'auleur et les Enfants de Massenet, chantés par M"* Mouillot. 
— A son concert, salle Pleyel, M™° Louise Vaillant était entourée d'artistes forts distin- 
gués. Citons la violoniste Henriette Vedrenne, la violoncelliste Edmée de Buffon, M"''yva 
Moresia qui a dit avec un charme très expressif la nouvelle mélodie de Massenet, Xrnou- 
reuse, M"= Poncin, très applaudie dans la Valse printanière, de M, Léon Schlesinger, ac- 
compagnée par Tauteur, M""* Savinie Lherbay qui a récité dans la perfection la poésie 
d'Auguste Dorchain, Sans lendemain, avec musique d'accompagnement de M. Léon Schle- 
singer exécutée sur l'orgue célesta, par M'*" Denyse Taine; enfin M""* Forges de Montagnac 
qui a fait a-lmirer un superbe organe dans le Nil de Xavier Loroux, avec accompagnement 
de violoncelle par M"" de Buffon. — Très intén^ssante audition des élèves de la classe de 
piano au Conservatoire de M. Louis Diémer. On a surtout remarqué MM. Lortat-Jacob et 
A- Turcat dans une jolie suite pour deux pianos de M. Louis Aubert, puis MM. René Billa, 
Ad. Borchard, enfin MM. G. Déré {Les Abeilles^ de Th. Dubois), G. Arcouet tt Garés qui 
font honneur au merveilleux enseignement de leur célèbre maître. — A la Bodinière, aux 
matinées Berny, très grand succès pour des fragments du Noël de Paul Vidal et Mau- 
rice Bouchor. Ces exquis fragments ont été chantés de façon exquise par M""^ Hatlo et les 
chœurs de M"" J. Lyon. La flûte de M. Lernatte, le hautbois de M. Ch. Brun, le violon de 
M. A. Brun, l'alto de M. Monteux, le violoncelle de M. Destombes et le piano, tenu par 
l'auteur, ont merveilleusement accompagné. — Bonne séance d'élèves chez M"" et M"" Lafais- 
Gontié. On remarque surtout M"' Hélène H. {Aubade du Cid, Massenet), M. Maurice M. 
{Andfdousc du Cid, Massenet), M"' L. T. et M. A. B. {dao de Saplio, Massenet) et M^'L. T. 
(air de la Flûte enchantée, Mozart). — Mi'" Hélène CoUin a donné une séance d'élèves 
très réussie, consacrée aux œuvres de M. Georges Falkenberg, parmi lesquelles le Scher- 
sando a été particulièrement goûté. On a vivement apprécié l'excellente école de piano 
de M"" Collin, qui s'est, à la fin, fait chaudement applaudir. — Salle de Géographie, 
brillante matinée de bienfaisance, organisée par M"" Fagnant-Lmnay, violoniste. M. Ma- 
noury a chanté avec un talent dont l'éloge n'est plus à faire Pensée d'automne de Massenet. 
La Charité de Faure, que le public a fait bisser, a été chantée par M. et M"» Manoury, 
M"* Hiriberry et M. Furstenberg, avec accompagnement de violon et violoncelle par 
M"* Fagnant-Launay et M"' Bande; le trio de Godard pour violon, violoncelle et piano a 
été brillamment exécuté par M""^ Fagnant-Launay, M"' Baude et M™" Gilbert-Thouvenel. 
M. Voisin a été applaudi dans la scène de Lemercier de Neuville : En province. M"''* Aël 
Brick et Tugot; MM. Villemin, Auge, AUéon et J. Fagnant ont interprété avec succès des 
pages littéraires. — Superbe matinée chez M. Maxime Thomas, le violoncelliste distingué. 
Une sonalé de Beethoven et la Méditation de Thaïs jouées par le maître de maison et 
M"'= Madeleine Mauduit, une jeune pianiste d'avenir, ont eu un grand succès. M"" Mau- 
duit a fini la séance avec un nocturne de Chopin merveilleusement interprété. — Matinée 
des plus intéressantes chez M"° Millet de Marcilly, M"" Van Parys de l'Opéra a obtenu le 
plu? grand succès avec l'air d^Hamlet, et les Variations de Proch, Miss Daisy Glenne, 
M"' Frémerey, M. Billaudot, M"" la comtesse Mikorska,M"'"Baudeet Salomon, M™' Millet 
de Marcilly, M de Léry se sont fait également entendre et applaudir. — Samedi dernier, 
à la Société d'Enseignement îloderne, conférence-concert sur Beethoven. L interprétation 
du concerto en ut mineur et de la sonate en ut dièse a valu beaucoup de succès à M"» Gi- 
rardin-Marchal. — A lu soirée qui a suivi le Banquet annuel de FAssociation amicale de 
Condorcet, après la note gaie fournie par M"'^ Germaine Riva, de la Renaissance, et par 
le chansonnier Maurice Brébant, M"" Mathieu d'Ancy, des Concerts-Colonne, a détaillé 
l'air du Mysoli, de Félicien David, avec un talent exquis de vocalise et d'expnssion qui a 
ravi l'auditoire.— Salle Krard, le violoniste M. D. Lederer a donné un intéressant concert, 
avec le concour8 du pianiste M. Jean Canivet. Les deux artistes ont d'abord joué dans 
un style pariait la belle sonate pour piano et violon en ut mineur de Beethoven ; M. Lede- 
rer a ensuite détaillé avec beaucoup de virtuosité le 4= concerto de Vieuxlemps et 
M. Canivet a offert une interprétation poétique et impeccable de la sonate du Clair de 
tune, de Beethoven. N'oublions pas M"* Lovano, fort applaudie dans plusieurs mélo- 
dies, dont la jolie chanson Par le sentier, de M. Th. Dubois. — La dernière soirée musicale 



de M"° Magdeleine Godard était consacrée aux œuvres de M"" Augusta Holmes qui pré- 
sidait elle-même aux exécutions. Succès d'enthousiasme pour Au pays hleu interprété par 
l'auteur et M"» Delillemont (piano 4 mains), M"" M. Godard (violon), M. Marthe fviolon- 
celle). — Très brillante soirée salle Krard pour applaudir M"" Solange de Croze, fille et 
élève du distingué compositeur Ferdinand de Croze. La jeune pianiste a exécuté, avec 
une remarquable virtuosité et une grande diversité de talent, plusieurs morceaux de 
maîtres. Puis l'oi-chestrede Colonne a interprété, avec s:i mai's tria habituelle, du Schumann, 
et M. Hardy-Thé et M"" Yvonne de Tréville se sont fait applaudir chaudement. — Chez 
M™" René Fâche, intéressante audition de mélodies d'Ernest Moret interprétées très joli- 
ment par M"" Bressolles. A vous ombre légère, Teiulressc , Tubéreuse et les originales 
Chansons tristes ont eu les honneurs de la séance. — Assistance des plus sélect au con- 
cert de charité dimanche à Rambouillet : vif succès | our l'exquis chanteur Hardy-Thé, 
bissé dans l'Adieu au Foyer de L. Filliaux-Tiger, la brillante pianiste Jeanne d'Herbé- 
court dans Source Capricieuse du même auteur; Myrto (Delibesi par M"" Lundh, Psyché 
(Ambroise Thomas), Ère (Massenet), par M'"" Colombel complétaient un programme en 
tous points réussi. — Audition très réussie des œuvres de L. Filliaux-Tiger chez l'excellent 
violoncelliste M. Thomas : succès accentué pour Pluie en mer, interprétée avec un grand 
style par M"'" Paul Diey, et pour Source Capricieuse, par l'auteur. — Hier, la charmante 
cantatrice M"'' Mouillot, élève de M-" Ducasse,a obtenu le plus vif succès dans les Enfants 
et Crépuscule (Massenet); bravos chaleureux a l'excellent violoniste de la Haulle dans 
Méditation de Thaïs (Massenet), à L. Filliaux-Tiger et M"" Saillard dans Boman d'Ar^ 
lequin (Massenet-Filliaux-Tiger). L. Filliaux-Tiger interprétant sa Source Capricieuse a 
retrouvé le succès déjà remporté avec cette poétique composition au concert de M. Wil- 
laume. — Les séances artistiques mensue'les de M""^ du "Wast-Duprez ont repris brillam- 
ment leur cours dans l'élégante salle du Journal. On a applaudi, dans la dernière, M""* Le 
Garabier, Campagna, Ménière, Diébold et MM. de Poumayrac, Lafont et P. du Wast dans 
des fragments de Mignon^ de Mireille et des Dragons de Vilkirs, ainsi que M"" Marguerite 
Achard, Jeanne du Wast et M. Gabriel Willaume dans la partie instrumentale ou décla- 
mée. — La dernière séance de FÉcole de musique classique, dirigée par M. Gustave 
Lefèvre, a été particulièrement intéressante. Les divers élèves de l'école, MM. Nibelle, 
Chabanier, Le Boucher, Defosse, Hœflich, Bruxer, ont fait ressortir son excellent ensei- 
gnement en exécutant, avec le concours de MM. Deliay et Guidé, un programme superbe 
qui réunissait les n^^ms de Bach, Gluck, Mendelssohn, Niedermeyer, Schumann et Saint- 
Saëns. — Très intéressante séance donnée à la salle Pleyel par la charmante pianiste, 
M"" Suzanne Percheron, qui s'y est montrée pleine de brio. A signaler surtout sa bril- 
lante interprétation de la Toccata de Massenet. M. Dantu a très bien chanté un air 
d'Hérodiade, et, avec M*''^ Melno, le duo de Marie-Magdeleine . — Chez Pleyel, très atta- 
chante « séance de sonates » donnée par M. et M'"'' Carembat. Très remarquée et très 
applaudie la belle sonate pour violon et piano de Théodore Dubois. 

NÉCROLOGIE 

De Yalta (Grimée), à la date du 10 janvier, on annonce la mort d'un 
jeune artiste qui donnait les plus brillantes promesses, le compositeur Basile 
Serguevitch Kalinnikof, dont nous avons entendu l'an dernier, aux concerts 
de l'Exposition, une symphonie fort remarquable. D'une famille modeste, 
Kalinnikof, fils d'un employé du gouvernement d'Orel, était né en 18G6. Au 
sortir de ses études au séminaire d'Orel, il entra à l'école de la Société phil- 
harmonique de Moscou. Son éducation musicale fut dirigée par Tschaïkowsky, 
qui le confia à deux excellents maîtres, MM. Hûnski et Blaremberg. C'est 
en 1892 qu'il débuta brillamment avec sa symphonie, qui fut fort bien ac- 
cueillie et qui fit concevoir en lui de grandes espérances. Il écrivit depuis 
lors une seconde symphonie, une cantate, une Suite d'orchestre, une musique 
pour un drame d'Alexis Tolstoï : Tsar Boris, deux <c Tableaux symphoniques» 
intitulés l'un les Nymphes, l'autre te Cèdre et le Palmier, des mélodies vocales 
et quelques morceaux de piano. Il avait même entrepris la composition d'un 
opéra, l'Année iSI2. Malheureusement, le jeune artiste était depuis longtemps 
dévoré par la phtisie, qui finit par avoir raison de son courage et de sa 
volonté. Il s'est éteint avant d'avoir accompli sa trente-cinquième année. 

— De Varsovie on annonce, à la date du 19 janvier, la mort du ténor Otta- 
vio Nouvelli, qui était âgé seulement de 46 ans. C'est à notre Théâtre-Italien 
de la salle Ventadour que cet excellent artiste vint débuter, le 27 avril 1877, 
dans Marta. Il y fut fort bien accueilli, et particulièrement lorsqu'il reprit 
dansiiida le rôle de Radamès, qu'il fut même le premier, après l'avoir chante 
en italien, à chanter à Paris en français, sur ce même théâtre. Nouvelli four- 
nit ensuite une brillante carrière en Italie, entre autres à la Scala de Milan, 
où il se montra dans la Reine de Saba de Goldmark et dans les Maîtres Chan- 
teurs, et au Communal de Bologne, où il chanta Roméo et Juliette de Gounod, 
Héroiiade de Massenet, Lohengrin, Carmen, Mefistofele, Tristan et Yseult, etc. 
Il avait abandonné la carrière active en 1897 pour accepter les fonctions de 
professeur au Conservatoire de Varsovie. Il a publié un manuel estimé de 
l'enseignement du chant. 

— Ces jours derniers est mort à Milan, à l'âge de 58 ans, Alessandro Fano, 
directeur du journal le Mondo artislico, l'une des meilleures feuilles musicales 
de cette ville, où elles sont si nombreuses. Il avait été d'abord collaborateur 
du Cosmorama et du Trovatore, puis avait pris la direction du Mondo artistico 
avec l'appui d'un excellent critique, mort il y a quelques années, Filippo 
Filippi, qui était aussi feuilletonniste musical d'un grand journal politique, 
la Perseveranza. 

— Un renseignement inexact nous a fait dire que M"'» Charlotte Dreyfus, 
l'artiste distinguée dont nous avons annoncé la mort, était la veuve du fac- 
teur Edouard Ale.xandre. Le l'ait est controuvé. 



Henri Heugel, directeur-gérant. 



. — (Encre LoiJleu) 



3647. - 67- mm - Pi" 7. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanelie 17 Février 1901. 



-^M 



(Les Bureaux, 2"'", rue Vivieme, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 

MÉNESTREL 



lie Hamépo : fp. 30 



MUSIQUE ET THÉA^TKES 

Henri HEUGEL, Directeur 



— f—Jo 1901 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. \ 

Un an. Texte seul : 10 francs, Paris et Province. —Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 
Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en gns. 



B.P.^- 



SOMMAIRE-TEXTE 



L Peinli'es mélomanes (IV articlei ; Silhouettes contemporaines, Raymond Bouyer. — 
— H. Semaine théâtrale : première représentation (VAstartc à l'Opéra, Arthur Poogin; 
première représentation du Domnine an Gymnase, Maurice Froyez. — HL Le Tour de 
France en musique : Chansons tourangelles, Edmond Neuko:^tsi. — IV. Revue des grands 
eoncerls. — V. Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

PRELUDIO-SALTARELLO 

de TiiKODORE Duuois. — Suivra immédiatement : Simple phrase, de J. Mas- 



MUSIQUE DE CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de chant : 
On dit, nouvelle mélodie de J. Masseket, poésie de Jean Roox. — Suivra 
immédiatement : Enfantillage, n° i des Vaines tendresses, nouvelles mélodies 
de Théodore Dubois, poésies de Sully-Prudhomme. 



PEINTRES MÉLOMANES 



XIY 

SILHOUETTES CONTEMPORAINES 

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire... aimer non plus: 
par amour de la peinture et de la musique réconciliées, s'il fal- 
lait énumérer tous les cadres qui, depuis qu'il y a des peintres, 
ont protégé dans l'or un sujet musical, ou le portrait surtout 
d'un musicien, le catalogue de Leporello serait dépassé. Pour- 
quoi tout dire? Aux érudits de profession qui, toujours, ont des 
loisirs, puisque leur curiosité rassise ignore la paresse amou- 
reuse, aux savants de dénombrer homériquement toutes les pages 
plus ou moins mal inspirées par Wagner ou par Beethoven, de 
classer chronologiquement toutes leurs images plus ou moins 
ressemblantes. Et Bach, et Gluck, les deux géants de l'intimité 
croyante ou de la tragédie plaintive ? Et Mozart, ce Watteau cé- 
leste, et notre Berlioz? 

Si vous y tenez, pour Mozart, n'oubliez point le grand dessin 
de Garmontelle qui le représente en famille, ni le tableautin 
d'Ollivier (salon de 1777) que le catalogue du Louvre intitule : 
Le Thé à Fanylaise dans le salon des quatre glaces au Temple, avec toute 
la cour du prince de Conti : Mozart enfant touche du clavecin ; 
Jélyotte, debout, chante en s'accompagnant de la guitare. Le 
prince se dérobe discrètement parmi ses nombreux invités. Docu- 
ment que je recommande aux promoteurs de la Société Mozart 
([ui vient de consacrer sa première soirée à la revanche tardive 



du « maître inconnu ». Les dates s'opposent à ce que le déli- 
cieux claveciniste de Prud'hon soit le novateur futur de la 
Zauberflole ; mais tout Mozarleum serait incomplet sans le petit 
Mozart enfant de Barrias. Quant à Berlioz, son iconographie réu- 
nirait son portrait par'Courbet, que l'amoureux d'art (1) trouve 
robuste, mais « peint avec de la boue », la charge de Daumier, 
le médaillon de Claudet, qui figurait à la Centennale, un bois 
vigoureusement encré par Valloton ; mais rien n'évoque mieux 
la ressemblance que le bronze morose d'Alfred Lenoir sur la 
pelouse nocturne du Square Vintimille. La liste se déroule: il 
faudrait rappeler le Mèhul pâle du baron Gros (2), citer VOssian 
de Girodet, étiqueter le Verdi profilé rudement sous son feutre par 
G. Masi, vanter le superbe et romantique Barroilhet de Thomas 
Couture, qui resplendissait à la toute récente Exposition des por- 
traits d'artistes... 

Ce serait, toutefois, une illusion que de croire que tout por- 
traitiste de musicien, compositeur ou chanteur, est un mélomane. 
Et, réciproquement, plus d'un maitre-peintre n'a jamais épanché 
dans l'or l'aveu silencieux de sa passion musicale : témoin Dela- 
croix qui, pourtant, savait comparer si profondément l'idéalisation 
de l'art il la magie du souvenir ; témoin son libre admirateur, 
Théodore Chassériau, qui s'adressait directement à Shakespeare ; 
témoin leur disciple éblouissant dont l'idéal a toujours dédaigné 
la réalité contemporaine et l'esclavage du portrait, mais dont les 
visions mélodieuses se sont évanouies pour jamais dans la fumée 
des songes, faute du riche vêtement de la palette. Le 10 octobre 
4836, Eugène Delacroix notait dans son Journal: « Convoi du 
pauvre Chassériau. J'y trouve Dauzats, Diaz et le jeune Moreau, 
le peintre. Il me plaît assez... » Ce jeune peintre n'est autre que 
celui dont les Concourt distinguaient le début au Salon de 1852, 
dans les galeries du Palais-Royal, avant de le sacrer « l'orfèvre - 
poète » de l'aquarelle ; et les critiques improvisés décrivaient 
sa Pietà « sur un fond de montagnes verdàtres que le peintre a 
fait bondir à l'horizon, sur un ciel blafard et voilé de deuil... » 
Ce jeune peintre est celui qui s'écriait, devant les fresques riantes 
de Chassériau précurseur : « Je rêve un art épique qui ne soit 
plus un art d'école ! » Gustave Moreau tint parole: et le sno- 
bisme s'est emparé de ses aquarelles patiemment orfévries com- 
me des sonnets, somptueusement orchestrées comme des sym- 
phonies, rivales opulentes des Trophées d'un Hérédia, des Poèmes 
symphoniques d'un Saint-Saëns. Plus discrets dans leurs effusions, 
les amoureux d'art vont les interroger au Luxembourg, grâce 
aux joyaux du don Hayem, au Musée même oii l'homme encore 
mystérieux et l'artiste longtemps inconnu se devinent : ah ! les 
longues heures instructives, rue de la Rochefoucauld, parmi les 
projets indéfinis, tous inachevés, dans le demi-jour de l'atelier 

(1) Jean Dolent, Amoureux d'art (F.Tris, LeDierre, 1888). 

(2) Cf. le Mriieslrel du 23 septembre 1900. — Il existe, de même, un dessin de BoiUy, 
mais qui ne ligurait pas à ir-xposiLien CenLennalc. 



50 



Ll' MÉNESTREL 



qui participe de lu discrétion du home .' Ce palais a des lueurs de 
nécropole : le regard s'imagine exhumer des songes très anciens, 
presque babyloniens, dans l'or des soirs fauves épandus sur la 
Chimère : et le peintre vieilli répétait : « Je ne vis plus qu'avec 
les morts ! » 

Mais les vivants, qui sont aussi des fantômes, avaient attiré sa 
brillante jeunesse; exemplaire idéal, sa vie s'est harmonieuse- 
ment partagée entre le monde, l'amour et l'amitié : trois 
lumières successives qui se disputent le vol de l'àme. D'abord, 
le jeune vertige des soirées mondaines, à l'époque des shakes- 
peariennes eaux-fortes: Hamlet et le Bot Lear frémissent sur le 
cuivre, avant l'heure désirée des paroles frivoles : Delacroix l'ini- 
tiateur, au beau temps de la jeunesse et du gilet vert, ne tra- 
vaillait-il pas avec plus de furia francese quand il avait la pro- 
messe d'une invitation pour le soir? Gustave Moreau juvénile 
ne dédaignait point le séjour de Compiègne, mais il préférait les 
soirées de M""' Viardot : et c'est ainsi que sa passion musicale se 
réveille. Sa voix est juste. Le peintre aime à chanter du Gluck 
et du Mozart. Gomme Méhul, l'ami discret des roses, et qui fut 
très mondain tant que la consomption l'épargna, Gustave Moreau 
ne jurait que par les symphonies de Haydn. Dirigée par Seghers, 
la Société de Sainte-Cécile offrait ce régal. On se croyait de 
retour aux heures attiques de l'époque Louis XVI, toutes par- 
fumées de la douceur de vivre. On n'entendait point gronder 
un nouveau déluge... Naturellement recueilli, profond, le 
jeune Moreau disparut le premier de la fête : l'amour, puis 
l'amitié l'accaparèrent. Et le plus minutieux labeur ne cessa de 
l'absorber tout entier. Chacune de ses aquarelles est un long 
poème, non pas sans défauts, assurément, mais tout vibrant 
d'une science et d'une conscience byzantines. Plus tard, cédant 
non pas à l'ambition vaine, mais au désir plus pur de propager 
la bonne parole, membre de l'Institut, puis chef d'atelier en 
pleine Ecole des Beaux-Arts, il laissa toute une génération sous 
le charme. Sa phrase était musicale comme son àme. Au Louvre , 
devant un maître, il devenait merveilleux. Mais lui, si libéral, 
si largement ouvert aux curiosités littéraires ou plastiques de 
nos soirs, et qui fut jusqu'au dernier jour un jeune parmi les 
jeunes, demeurait absolument clos à l'évolution de la musi- 
que ; il semblait ignorer qu'au delà du Rhin le génie d'un 
Richard Wagner réalisait en un décor immense le symbole qu'il 
méditait dans un petit cadre. Élève d'une mère admirable, il 
avait gardé sa religion musicale. Certes, le 17 mars 1860, le 
nouveau Faust de Gounod le trouvait indifférent ; mais sa 
fiévreuse contemporaine Yiieult, fleur d'amour éclose dans les 
nuits de Venise, n'aurait pas su le retenir. Et, plus tard, le 
bariolage tudesque des Filles-Fleurs eût choqué son goût. Un 
trait, qu'il rapportait volontiers lui-même, atteste son érudition 
luxueuse: lors de la reprise de 1869, il avait projeté de mer- 
veilleux costumes pour son chef-d'œuvre favori, le Don Juan de 
Mozart; mais le directeur du Grand-Opéra refusait avec amer- 
tume : « Il faudrait plus de cent mille francs pour exécuter 
votre rêve ! » On ne prête qu'aux riches, et les poètes ont beau 
jeu pour commenter l'énigme du peintre : mais quelle glose 
vaudrait les notes mélodieuses de ces carnets qui ne verront 
jamais le jour, de ces pages secrètes où le chantre d'Orphée répé- 
tait pour lui seul ce qu'il murmurait à l'oreille d'un ami : « La 
solitude est une offrande au souvenir... Dieu agit envers les 
hommes comme les hommes envers les oiseaux : il leur crève 
les yeux pour les faire mieux chanter. » 

Plus d'une àme délicate a senti la rosée bienfaisante des pleurs 
qu'épanche un invisible Orphée : et sans parler de l'enthou- 
siaste Henri Regnault, l'artiste par excellence, dont la Correspon- 
dance posthume atteste des amitiés très musicales, — le Nord et 
l'Orient m'en procurent la preuve. L'orientaliste se nommait 
Léon Belly. Ce fut un maître. Un original : à ses heures élève de 
Troyon. Un courageux, qui choisit une route nouvelle, hardi- 
ment lumineuse, au sortir d'une oasis où beaucoup d'indolents 
seraient demeurés... Riche et lettré, longtemps dilettante, 
amoureux de musique classique et de beaux livres, choyé, 
cultivé par l'affection d'une mère savante mais fantasque, impro- 



visant à ravir, jouant avec une séduction prime-sautière des 
fugues de Bach ou la Pastorale. La symphonie de Beethoven n'est- 
elle point l'apogée du paysage? Et la Scène au bord du ruisseau 
ne sera-t-elle pas toujours le désespoir des peintres? 

Antithèse imprévue, le mélomane du Nord fut un casanier 
que jamais les voyages n'accaparèrent; sa Hollande natale lui 
parut d'abord le cadre souhaité de ses rêves ; son art et sa vie 
semblent le panégyrique même de l'intimité. Trop méconnu 
parmi nous, Anton Mauve était un grand poète des petites choses ; 
ce n'est point la Caravane radieuse, ivresse de Belly, que dési- 
raient ses regards, mais les harmonies familières de sa patrie 
froide et verte : et l'hiver, à La Haye, dans la tiédeur rembra- 
nesque des soirs silencieux, loin de la vaste mer qui se plaint 
obscurément, le goût de la bonne musique réconfortait le paysa- 
giste ; un quatuor lui soufilait l'inspiration; Bach, Mozart, (Vluck 
et Schubert étaient ses dieux. Et lorsque le souvenir paie son 
tribut à ces peintres contemporains que l'incompréhensible 
nature a frappés trop tôt, n'est-ce pas à la patronne des âmes 
artistes qu'il s'adresse irrésistiblement, à cette exquise et géniale 
Marie Bashkirtsetî aux sombres yeux ardents sous ses cheveux 
clairs? Dans son atelier, des livres grecs auprès des toiles com- 
mencées; et le piano s'entr'ouvrait pour délasser les frêles doigts 
engourdis par la palette : à seize ans, la jeune Russe se croyait 
cantatrice, plus fière de sa voix que de sa beauté. Peu de mois 
avant de mourir à vingt-quatre ans, « au seuil de tout », elle 
modelait une figure douloureuse qu'elle intitulait : La Musique. 

(A suivre. ) Raymond Bouyer. 



SEMAINE THÉÂTRALE 



Opéra. Astarté, opéra en quatre actes, poème de M. Louis de Gramont. 
musique de M. Xavier Lerou.t. (Première représentation le IS février 1901.) 

Dans sa rédaction bon enfant et sans prétention, la Cuisinière bour- 
geoise vous dit tout simplement : « Pour faire un civet, prenez un lièvre » , 
ce qui semble en effet la première précaution à prendre. De même on 
pourrait dire à uos musiciens : « Pour faire un opéra, prenez un livret n . 

On croyait jusqu'ici qu'un bon livret d'opéra exigeait avant tout la 
passion, le mouvement et l'action. Mais aujourd'hui on remplace vo- 
lonlier la passion par l'impudicité, le mouvement par le piétinement et 
l'action par un tournoiemeut qui s'exerce toujours dans le même cercle. 
II y a bien peu de chose, en vérité, dans ce « poème » d'.Ularld, un 
poème d'une singulière allure. On se rappelle les vers do Boileau par- 
lant de l'épouse à son époux et daubant sur Quinault : 

Par toi-même bientôt conduite à l'Opéra, 
De quel air penses-tu que ta sainte verra 



Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer, 
Qu'on n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer, 
Et tous ces lieux communs de morale lubrique 
Que Lully réchauffa des sons de sa musique. 

Mais Quinault peignait l'amour, et il le peignait en vers harmonieux 
et souvent adorables, et ces vers peuvent être lus par tous les yeux. Or, 
ce n'est pas l'amour que peint l'auteur d'Astarlé, c'est... toute autre 
chose. Et tout ce que j'en puis dire sous ce rapport, c'est que je n'aurais 
garde de laisser traîner le livret de ce chef-d'œuvre sur ma table de tra- 
vail, alin que mes filles n'y puissent fourrer le nez. Ah ! on entend de 
jolies choses à l'Opéra, par le temps qui court ! 

Pour ce qui est de la pièce, voici. 

Hercule, duc d'Argos, va entreprendre une nouvelle campagne pour 
détruire le culte infâme de la déesse Astarté. Il va se rendre en Lydie, dans 
le but d'exterminer la reine Omphale, sectatrice cruelle et impudique 
de cette déesse. Rien ne peut le retenir, pas même l'amour do Déjanire, 
son épouse. Celle-ci du moins veut user d'un talisman pour le mettre 
en garde contre les séductions d'Omphale, qu'elle redoute. Ce talisman, 
c'est la fameuse tunique du centaure Nessus, que ce dernier lui a remise, 
on le sait, en lui disant que lorsque Hercule la vêtirait il reviendrait 
infailliblement à elle. Elle charge donc lole, sa pupille, de suivre les 
traces de son époux et de lui remetti'e le coffret contenant la tunique 
ensanglantée. Peu de mouvement dans cet acte, comme on voit. 

Au second. Hercule est arrivé avec les siens en Lydie, sous les murs 
de Sardes. Ici, un décor délicieux et de toute beauté, mais avec un 



LE MÉNESTREL 



54 



anachronisme singulier : ce décor nous fait voir au loin la mer. Or, la 
ville de Sardes n'est nullement un port de mer. Capitale de l'ancienne 
Lydie, elle est située au pied du mont Tmolus, sur une rivière dont le 
nom est assez connu, car elle s'appelle le Pactole. — Passons. 

Hercule et ses guerriers sont devant les portes de la ville. Hercule 
s'absente un instant, je ne saurais dire pourquoi, ni lui non plus, sans 
doute. Toujours est-il que pendant celte courte absence les femmes de 
Sardes — les « sardines », disait un mauvais plaisant — mettent le 
temps à profit, viennent enjôler ses soldats, se font suivre docilement 
par eux et les entraînent dans la ville en chantant et en dansant, si bien 
que quand Hercule revient il ne trouve plus personne, personne que le 
grand-prétre Phur, qui l'invite à entrer lui-même, ce qu'il fait incon- 
tinent. 

Le troisième nous montre Hercule dans le palais d'Omphale, oii il 
vient pour tout casser, à commencer par la propriétaire de l'établisse- 
ment. Seulement, dès qu'il a vu la jeune personne ses idées changent, 
et il est tellement frappé de sa beauté qu'il en devient follement épris 
et consent aussitôt à filer sa quenouille à ses pieds devant tout le monde 
— et il y a beaucoup de monde! Mais Omphale, qui n'est pas la pre- 
mière venue et qui veut ctre siu'e de son fait, lui donne à boire une 
liqueur qui lui fera oublier Déjanire. Ici. nous tombons dans l'histoire 
de Tristan et Yseult, et Hercule n'est plus qu'un intoxiqué. Aussi, il 
faut voir ce qu'il entend par l'amour. Saprelotte, c'est féroce! 

Le quatrième acte n'est qu'un immense duo — oh ! combien immense! 
et encore, on en a coupé la moitié! — entre Hercule et Omphale, un 
duo vraiment frénéticpie, où Hercule semble un taureau furieux. Ce 
duo ne finirait peut-être jamais, s'il n'était interrompu par l'arrivée 
d'Iole avec son coffret et la tunique y incluse. Comment se fait-il qu'Om- 
phale, qui a l'air d'être folle d'Hercule et que lole a mise au courant, 
l'eDgage elle-même à revêtir cette tunique? c'est une question à laquelle 
je ne saurais répondre. Toujours est-il qu'à peine Hercule s'est- il 
entuniqué, il se met à crier encore plus fort qu'à l'ordinaire, et je vous 
assure que ce n'est pas peu dire. Il sent qu'il va mourir et il veut du 
moins se venger en incendiant le palais d'Omphale. Mais, voyant le 
danger, le grand-prêtre Phur, qui est un malin, entraine Oniphale 
pendant que le palais s'écroule, la fait monter avec lui sur une galère et 
fait route avec elle pour Lesbos. On les voit arriver sin- les rives de l'ile 
enchantée, séjour d'Astarté, dont le temple et la statue colossale s'élè- 
vent au loin, et on assiste à l'apothéose de la déesse impudique. 

Telle est cette pièce étrange, qui a, comme je le disais, bien peu de 
qualités scéniques ou dramatiques, et dont on s'étonne qu'un composi- 
teur ait pu se charger pour en écrire la musique. 

M. Xavier Leroux est un « jeune » (un vrai, il a trente-cinq ans à 
peiue), et cependant pas tout à fait im « nouveau ». Grand prix de 
Rome à vingt ans, en 188.5, il n'a cessé depuis lors de produire et de se 
produire. S'il n'avait pas encore abordé sérieusemeat le théâtre à Paris, 
il en avait tâté à Bruxelles en donnant au théâtre de la Monnaie, il y a 
cinq ans, une ÉvangéUne en quatre actes qui avait été bien accueillie. Ici, 
il ne s'était encore fait connaître sous ce rapport que par la musique de 
scène écrite pour la Cléopâtre de MM. Sardou et Moreau, représentée à 
la Porte-Saint-Martin en 1890, celle des Perses, d'Eschyle, traduits par 
M. Ferdinand Herold et donnés â l'Odéon en 189B, et celle (pour moitié, 
l'autre étant de M. Messager) de la Montagne enchantée, féerie de 
MM. Albert Carré et Moreau, jouée à la Porte-Saint-Martin en 1897. 
En dehors de la scène, on sait qu'il a donné aux concerts île l'Opéra une 
scène lyrique intitulée Vénus et Adonis, qui était chantée par M'"" Hégion, 
M"" Loventz et Carrère, et aux concerts Lamoureux un vigoureux 
poème symphonique, Harald. Et ce n'est pas tout, car M. Leroux, qui 
depuis quatre ans est professeur d'harmonie au Conservatoire, a publié 
encore, avec un certain nombre de morceaux religieux, plusieurs recueils 
de mélodies : /es Roses d'octobre, Poèmes de Bretagne, tes Estampes, et beau- 
coup de mélodies détachées, dont certaines surtout : /e Silence, Rêve bleu. 
Chrysanthème, le Nil, ont obtenu un grand succès. 

On attendait donc avec une certaine curiosité le véritable début 
scénique du jeune artiste. Dirai-je que ce début a été un coup de maitre? 
Non, car je ne le crois pas. Mais d'ailleurs, quand est-ce qu'on com- 
mence au théâtre par un chef-d'œuvre? Et puis, j'ai déjà dit ce que je 
pensais du livret à'Astarté et du peu de ressources qu'il offrait au com- 
positeur. Au premier acte. Hercule est avec Déjanire; au second, il ne 
fait que paraître; au troisième et au quatrième, il est sans cesse avec 
Omphale. On comprend le peu de variétés des situations et le peu d'élé- 
ments qu'elles offrent au musicien . Je sais bien qu'il y a, au premier 
acte, l'appel d'Hercide à ses guerriers, et, au second, la scène de séduc- 
tion exercée sur ceux-ci par les femmes de Sardes. Mais ce sont là des 
épisodes scéniques, et non des situations dramatiques. 

Toutefois, M. Leroux a su profiter du premier. Toute cette scène 
d'Hercule et de ses guerriers ne mauque ni d'éclat ni de gramleur, 



mais, grands dieux! qu'elle est bruyante, et que les oreilles en sont 
endolories ! De même, il a apporté tous ses soins à celle de l'eujolement 
des soldats d'Hercule, et ses chœurs mêlés de danses sont d'un heureux 
effet. 

L'œuvre est conçue d'ailleurs dans le pur système wagnérien, avec 
récits interminables, dialogues éternels sans que les voix jamais se 
marient, et accompagnements de leitmotil's. Il y en a même un terrible, 
c'est celui d'Hercule, qui a visiblement hanté l'esprit du compositem', 
et qui fait frémir quand il revient périodiquement, attaqué par les trom- 
pettes dans leurs notes les plus aiguës. Il va sans dire que l'auteur s'est 
gardé comme du feu d'écrire quelque chose qui ait l'apparence d'un 
« morceau ». Et cependant, voyez l'ironie, il a placé au premier acte 
dans la bouche d'Hercule, sur ces paroles adressées à Déjanire : Voici 
l'instant des suprêmes adieux, un cantabile d'un sentiment pénétrant, 
avec, ô surprise! retour du motif servant de conclusion, et le public en 
a été tellement charmé que toute la salle a fait entendre un murmure 
de satisfaction et de plaisir. 

Mais ceci n'était qu'un accident, et tout le reste de la partition s'est 
développé dans les conditions que j'ai indiquées. Et le malheur, c'est 
que M. Leroux, qui ne donne de mouvement qu'à l'orchestre (orchestre 
très riche, trop riche, pourrait-on dire), emploie une déclamation telle- 
ment lente, tellement étirée, que ces quatre actes d'Astarté, commencés 
à sept heures et demie sonnant, ne se sont terminés qu'après minuit, 
bien que chaque entr'acte fut à peine de dix minutes. 

Il n'a pas à se plaindre de ses interprètes. M. Alvarez est un Hercule 
superbe, qui y va bon jeu bon argent, et qui se donne tout entier sans 
compter. Mais, saprelotte! faut-il qu'il ait un coffre pour venir â bout 
d'un rôle écrit de cette façon et pour lutter contre un tel orchestre ! 
M"" Grandjean est tout à fait charmante, comme femme, comme actrice 
et comme cantatrice, dans le rôle de Déjanire, qui n'a qu'un acte, mais 
extrêmement important. Elle est la grâce en personne. C'est M°"' Hégion 
qui joue Omphale, où elle fait preuve de son talent ordinaire. Pour être 
moins écrasant que celui d'Hercule, ce rôle n'en est pas moins lourd à 
porter, et exige une artiste sûre d'elle et expérimentée. Elle y a pu 
déployer à loisir toutes ses qualités. M. Delmas représente le grand- 
prêtre Phur, où font merveille sa belle voix, son articulation superbe 
et son style irréprochable. Le rôle secondaire d'Iole est tenu avec grâce 
et avec goût par M"" Hatto, et M. Laffitte mérite des éloges dans celui 
d'Hylas, page d'Hercule. Orchestre et choeurs ont fait preuve de solidité. 
Mais, pour ces derniers, on devrait bien tâcher de leur donner un peu 
de mouvement, un peu d'action, et surtout s'efforcer de ne pas les placer 
toujours en rang d'oignons, les bras ballants, comme de simples pantins. 

A part cette réflexion, la mise en scène est remarquable et tout à fait 
digne de l'Opéra. Le décor du second acte, de MM. Jambon et Bailly, 
est absolument délicieux, et celui du troisième, dû à M. Amable, est 
simplement admirable. Quant aux costumes du ballet, — lequel est 
joliment réglé, — c'est un enchantement pour les yeux, et il ne se peut 
rien de plus chatoyant, de plus voluptueux et du goût le plus pur que 
ce mélange de couleurs qui se fondent dans une harmonie exquise. 

Arthur Pougin. 



Théâtre du Gymn.\se : Le Domaine, pièce en 3 actes, de M. Lucien Besnard. 
Le Gymnase vient de nous donner une œuvre d'un puissant intérêt ; 
l'auteur, M. Lucien Besnard, est presque un débutant. Au printemps 
dernier, le théâtre des Escholiers nous avait appris son nom en repré- 
sentant la Fronde; cette remarquable comédie affirmait déjà chez son 
auteur un tempérament dramatique et un sens véritable des choses du 
théâtre. Le Domaine a pleinement confirmé les espérances que la Fronde 
nous avait fait concevoir. Les Escholiers, qui avaient été les premiers â 
nous révéler Brieux, Dévore, Coolus et tant d'autres, peuvent se mon- 
trer fiers une fois de plus d'avoir indiqué à un théâtre régulier un 
auteur inconnu hier, applaudi aujourd'hui et (lui sera demain un de 
nos jeunes maîtres les plus en vue. 

Les Marbois-Grandchamps sont une vieille famille imbue de tous les 
préjugés d'une aristocratie surannée et d'une politique rétrograde ; race 
dégénérée à moitié ruinée, blason mésallié et mal redoré, sang d'un 
bleu douteux, appauvri par le vice. Ces nobles descendants de croises 
qui ne se sont donné que la peine de naître essaient de lutter et de 
défendre leur domaine contre le flot montant des idées nouvelles de 
ceux qui se sont donné la peine de travailler et de comprendre. La 
lutte est trop inégale ; et après la mort du vieux duc, dernier représen- 
tant de la véritable noblesse, ses enfants sont obligés d'abandonner le 
domaine. 

L'idée est fort belle en elle-même et les deux premiers actes sont 
remarquables ; peut-être auraient-ils gagné encore, si l'auteur avait 



52 



LE MÉNESTREL 



partagé avec un peu plus d'égalité les vertus et les vices entre les diffé- 
rents personnages de la pièce, le public se serait intéressé davantage ;i 
la lutte des passions et au choc des idées, mais les uns. bien que dégé- 
nérés, sont réellement trop vicieux, et les autres sont d'une vertu un peu 
trop envahissante, pour ne pas dire plus. Ce défaut s'accuse encore au 
troisième acte ; quelques violences inutiles, grossies par l'optique théfi- 
trale, ont trahi, j'en suis sûr, la pensée raùme de l'auteur. Malgré ces 
quelques critiques, le Domaine n'en reste pas moins l'œuvre intéressante 
que nous attendions de M. Lucien Besnard. M. Besnard possède la 
qualité, trop rare même chez les meilleurs, de savoir créer, autour de 
chacune de ses œuvres, l'atmosphère nécessaire pour nous faire saisir 
le miheu exact qu'il a choisi et le jour dont il a voulu l'éclairer. 

La pièce, qui ne comporte pas moins de quarante rôles, est bien jouée. 
M. Gémier a su irnprimer au vieu.f duc un caractère tout à fait per- 
sonnel; M. Frédal manque peut-être de l'autorité nécessaire dans le 
rôle du marquis ; M. Dubosc a rendu à souhait l'épaisse silhouette d'un 
gentilhomme abruti par la chasse. MM. Seruzier, Liser et Beaudouin 
ont su donner du relief à des rôles épisodiques. Si M"'' Mégard le vou- 
lait, elle deviendrait une de nos premières comédiennes ; quelle belle et 
intelligente artiste ! M"' Rolly s'affirme tous les jours davantage et 
M™' Andral est charmante en un rôle trop court. 

M. Besnard est déjà reparti à la campagne pour se remettre au travail ; 
succès oblige. 

Malrice Froyez. 



LE TOUR DE FRANCE EN MUSIQUE 



(Suite. I 



IV 
CHANSONS TOURANGELLES 



J'ai un grand voyage à faire. 
Je ne sais qui le fera; 
J'ai un grand voyage à faire, 
.le ne sais qui le fera ; 
Ce sera Rossignolette, 
Qui pour moi fera oela. 

La violette double, double, 

La violette 

Doubler.'i ; 
La violette double, double. 

La violette 

Doublera. 

Rossignol prend sa volée, 
Au palais d'amour s'en va; 
Rossignol prend sa volée, 
Au palais d'ainour s'en va ; 
Trouve la porte fermée, 
Par la fenêtre il entra. 

La violette double, double, 

La vioîette 

Doublera ; 
La violette double, double, 

La violette 

Doublera. 



de 



BoDjoui' l'une, bonjour l'autre. 
Bonjour, belle que voilà; 
Bonjour l'une, bonjour l'autre, 
Bonjour, belle que voilà; 
C'est votre amant qui dem 
Que vous ne l'oubliez pas. 

La -vinlette double, double, 

La violette 

Doublera: 
La violette double, double, 

La violette 

Doublera. 

Quoi ! mon amant demande 
Que je ne l'oublie pas ! 
Quoi! mon amant demande 
Que je ne l'oublie pas ! 
J'en ai oublié tantd'autres, 
J'ouljlierai bien celui-là. 

La violette double, double, 

La 1 iolette 

Doul)lera. 
La violette double, double, 

La violelli' 

Doublera. 



Cette chanson ne se fait pas remarquer par l'éclat de ses syllabes, par 
le cliquetis de son refrain. Elle est simple, et c'est ce qui fait son charme. 
Elle respire la sérénité du beau pays de Touraine qui la vit éclore. 
■Weckerlin l'a consignée, avec la joie d'un collectionneur qui découvre 
une pièce rare, dans ses Chansons populaires des provinces de France, et 
Catulle Mendès lui a donné place dans ses Chansons tendres. Entourée 
là de figurines Louis XV, de marquis et de marquises poudrés et de 
bergers et de bergères à houlettes, elle est dans le vrai cadre qui lui 
convient. 

Mais toutes les chansons tourangelles ne sont pas d'une grâce idyl- 
lique comme la Violette double. Le peuple, en Touraine, a, comme autre 
part, ses couplets d'e.xpansiou, sentant le terroir et donnant le la de l'en- 
train public. Telle la ronde la Verdi, la Verdun, qui se chante et se 
danse partout en pays tourangeau. Weckerlin l'a opposée :i la Violette. 
En voici les principaux traits : 

Ali! si j'avais un sou tout rond, 
Ah ! si j'avais un sou tout rond. 
J'achèterais un blanc mouton, 

La Verdi, la Verdon, 
Et ioupe, saute donc, la Vordon. 



Si elle avait son mouton, son blanc mouton, que ferait la belle? Elle 
\& tondrait à la .mison; elle Yégaillerait (le sécherait) sur un buisson, la 
Verdi, la Verdon... Et sans doute elle l'a, son mouton; car trois grands 
fripons, passant prés d'elle, z'yont emporté sa toison. Elle a couru après 
eux jusqu'à Lyon : 

Messieurs, rendez m'y ma toison. 

C'est pour m'y faire un cotillon. 

C'est pour m'y faire un cotillon, 

Z'à mon mari un caneçon, 

Z'à mon mari un caneçon, 

Z'ù mes filles des bonnets ronds. 

J'en revendrai les retaillons, 

Ça s'ra pour payer les façons, 
La Verdi, la Verdon, 

Et ioupe, saute donc, la Verdon. 

Après la note gaie, la note tragique. La Touraine est loin pourtant 
de la Bretagne, mais il semble que les anciens lais de l'.Vrmorique aient 
poussé leur pensée sombre jusqu'au point de la Iioire oit est le jardin de 
la France. N'y a-t-il pas un reflet de Gwenc'hlau et d'Owen Glendour, 
le héros du la Ceinture de noces, dans cette chanson notée, selon Champ- 
lleury, par Weckerlin, un soir que des petites filles la chantaient : 

Su l'pont du Nord un bal y est donné, (iiis) 
Adèl' demande à sa mèr' d'y allei'. 

— Non, non. ma fiU'. tu n'iras pas danser. 
Eli' monte en haut et se mit à pleurer. 
Son frère arriv' dans un joli bateau. 

— Ma sœur, ma sœur, qu'as-tu donc à pleurer '? 

— Maman n'veut pas que j'aille voir danser. 

— Mets ta rob' blanche et ta ceintur' dorée. 
Les v'ia partis dans un joli bateau. 

EU' fit deux pas, et la voilà noyée. 

Il fit quat' pas, et le voila noyé. 

La mèr' demande pourquoi la cloche tinle. 

— C'est pour Adèle et votre fils aîné. 
Voilà le sort des enfants ostinés. 

Sur cette morale il ne reste rien à dire. De peur do nous noyer, éloi- 
gnons-nous de la Touraine. 
(A suivre.) ' Edmond Neuicomm. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



C'est par la symphonie en la de Beethoven que s'ouvrait le programme du 
dernier concert du Conservatoire. Que dire encore de ce chef-d'œuvre rayon- 
nant d'une immortelle beauté? Que dire de cet allegretto sublime, dont la 
grandeur épique semble faite pour exaspérer l'émotion de l'auditeur? Que 
dire de ce finale inouï, dont, à elle seule, l'attaque est foudroyante, et qui s'en 
va toujours plus chaleureux, plus ardent, plus mouvementé, nous emportant, 
dans un tourbillon de sonorités, jusqu'à sa conclusion formidable? C'est la 
merveille des merveilles. Eh bien, le croiriez-vous? ce public du Conserva- 
toire, si plein de scrupules et de préjugés, si hostile la plupart du temps aux 
idées et aux tentatives nouvelles, ce public qui ne jure que par le classique 
et n'admet que les œuvres consacrées par le temps, est resté manifestement 
froid devant cette œuvre lumineuse et entraînante, dont jamais peut-être 
l'exécution, dirigée avec une verve superbe par M. Thibault, en l'absence de 
M. Tall'anel, n'avait été plus splondide, et ne l'a applaudie que du bout des 
doigts. Alors, que lui faut-il, à ce hon public? car, je le répète, l'orchestre et 
son chef avaient été superbes. Bravo, Thibault! Le joli chœur des Fileuses 
du Vaisseau-Fantôme n'a pas été accueilli plus chaleureusement, et il a fallu, 
pour dégeler ces auditeurs impassibles, l'arrivée de M. Henri Marteau, venant 
jouer l'intéressant concerto de violon de M. Théodore Dubois. Il est vrai 
qu'il joue joliment du violon, M. Henri Marteau, et que c'est une joie sans 
mélange d'entendre un pareil virtuose. Son limpide et pur, archet facile et 
plein d'élégance, mécanisme impeccable et justesse parfaite dans l'exécution 
des plus grandes dilïïcultés, du goût, du style, il réunit toutes les qualités. 
Aussi, son succès a-t-il été éclatant, formidable, avec applaudissements, 
acclamations et trois rappels qui ne suffisaient pas encore à satisfaire l'en- 
thousiasme des spectateurs. Brave public! Excellent public! public sensible et 
délicat, tu as bien fait d'applaudir M. Marteau comme il le méritait, et ce 
n'était que justice; mais, Irancbement, tu aurais bien pu claquer aussi un 
peu des mains à l'admirable exécution de la symphonie en la, et tu as perdu 
une belle occasion de donner une preuve de ton goût et de ton intelligence 
artistiques. Comme hommage discret et modeste à la mémoire de Verdi, le 
programme portait ensuite le Paler noster sans accompagnement du vieux 
maître, choeur d'un joli sentiment et d'une sonorité très harmonieuse. Et le 
concert se terminait par l'ouverture si colorée et si mouvementée de Benve- 
nuto Ccltini, de Berlioz. A. P. 

— Concerts Colonne. — L'exécution de la Symphonie liéroïque a laissé beau- 
coup plus l'impression d'une ébauche dessinée à grands traits que celle d'une 



LE MENESTREL 



53 



inlerprétatioa soignée minutieusement dans ses détails. Il y a eu des passages 
excellents, par exemple l'épisode pathétique de la marche funèbre, immédia- 
tement avant la reprise du thème principal qui sert de conclusion ; d'autres 
ont manqué leur effet par suite du défaut d'équilibre des sonorités ou d'un 
peu de raideur. La fausse entrée du cor faisant entendre les notes de l'accord 
de tonique pendant que les violons jouent eu trcinololes notes la h et si n de 
celui de dominante a été bien présentée et n'a choqué l'oreille de personne. 
A une répétition dirigée par Beethoven, Ries s'écria, en entendant cette dis- 
cordance: « Damnécor, ne pouvait-il compter ses pauses, celasonne faux d'une 
façon infâme ". Aujourd'hui on peut justifier cette bizarrerie en considérant 
les notes de cor comme une anticipation d'un genre singulier sans doute, 
mais qui atteint son but en forçant violemment l'attention pour ajouter un 
redoublement d'intérêt au retour imminent du thème dans sa tonalité primi- 
tive. Berlioz lui-même n'a pas défendu cette hardiesse. Ses audaces, à lui, ne 
portaient guère que sur la forme des morceaux. Il en est ainsi du moins 
dans Roméo et Juliette, qu'il a mal défini en ces termes: « Ce n'est ni un opéra 
de concert, ni une cantate, ni une symphonie avec choeurs». Berlioz était 
empêché de dire ce qu'il pensait, car, s'il eut été sincère, sa déclaration aurait 
produit, parmi les contemporains, le même effet désastreux qu'une pierre 
jetée au milieu de l'intéressant peuple amphibie qui demandait un roi ; elle 
aurait eff'arouchë amis et ennemis. Aujourd'hui nous pouvons substituer au 
dernier membre de la phrase de Berlioz celui-ci : c'est du Shakespeare en 
musique. Roméo et Juliette est cela et n'est que cela: un monde de sentiments 
et de sensations. Il est donc inadmissible d'en interpoler les différentes par- 
ties et de jouer la Scène d'amour avant liFêteche: Capulet. Le moindre incon- 
vénient de ce non-sens dramatique a été de compromettre le début de l'adagio, 
qui arrivait ainsi sans préparation. Heureusement l'orchestre s'est relevé 
après ce commencement médiocre, et le reste, bien rendu, a été couvert 
d'applaudissements. — Une pastorale pour flûte, très distinguée dans son 
élégance un peu bucolique, a fait honneur à M. Gaubert et à l'auteur, 
M. G-eorges Hue. — M"' Marthe Girod a convenablement rendu le concerto 
pour piano de Schumann. — M. Valerio Oliveira s'est montré virtuose hors 
ligne dans le concerto pour violon, op. 26, de Max Bruch. — L'ouverture de 
Rienzi terminait le concert. On se demande ce que Wagner pensait de son 
public lorsqu'il en a écrit l'allégro. Cette chose musicale mériterait d'être exé- 
cutée par des trombones à pistons en ut sur des trSteaux de foire, tant elle est 
remplie de joviale impudence et de plate vulgarité . L'audition en serait 
follement amusante dans un finale d'Offenbacb. 

Amédée Bout.irel. 

— Concert Lamoureux. — La dernière séance nous a offert plusieurs 
œuvres non encore entendues à ces conc_erts. On a été surpris de rencontrer 
parmi ces nouveautés d'occasion l'ouverture à'Iphigénie en Aulide avec la 
courte terminaison ajoutée par Kichard Wagner qui prouve, par sa conti- 
nence musicale et sa subordination à l'idée maîtresse de l'œuvre, de quelle 
profonde intelligence musicale et de quel respect envers le génie de son 
musicien lyrique favori le futur maître de Bayreuth était rempli. Il y avait 
aussi lieu de s'étonner que l'unique concerto pour violoncelle de Schumann 
(op. 129) n'ait encore jamais été exécuté aux concerts Lamoureux, car la 
littérature de cet instrument n'est pas assez riche pour qu'on puisse passer 
sous silence ce concerto, bien qu'il ne compte pas précisément parmi les 
meilleures œuvres de son auteur. Le biographe amical de Schumann, W.-I. de 
Wasîelewski, fait remarquer avec raison que le maître ne s'était pas assez 
lamiliarisé avec le mécanisme du violoncelle pour savoir en tirer complète- 
ment parti au point de vue de la virtuosité ; l'œuvre a cependant une phy- 
sionomie musicale assez attrayante pour qu'on puisse l'entendre avec intérêt. 
M. Joseph Salmon l'a exécutée en musicien et en virtuose; la belle cantilène 
surtout a vraiment chanté sous son archet et exhalé tout son charme poéti- 
que. — La grande communauté franckiste a eu la satisfaction d'entendre 
iénore le poème symphonique de M. Henri Uuparc, écrit en 1876 et exécuté à 
Paris pour la dernière fois en IS78, à l'occasion des concerts officiels de l'Ex- 
position. L'œuvre est un spécimen typique du genre que les Allemands nom- 
ment musique à programme ; son auteur a même extrait de la fameuse 
ballade de Bûrger l'argument, pour noter dans sa partition les phases 
dramatiques de l'action qu'il s'eff'orce d'illustrer musicalement au fur et à 
mesure qu'elles se déroulent. Ces instantanés musicaux frappent par leur 
clarté et leur concision ; il ne serait cependant pas possible de savoir ce que 
la musique veut décrire si on ne connaissait pas d'abord la vieille poésie. 
Rien à faire contre cette difficulté inhérente à l'art musical, parqué dans des 
limites infranchissables; le meilleur programme reste toujours l'appoint de 
la parole chantée. Abstraction faite de l'inconvénient de toute musique à 
programme, on ne peut que rendre justice aux ressources et aux beautés 
musicales et orchestrales de l'œuvre, surtout quand on pense que Lénore date 
d'une époque où son auteur n'avait pas pu connaître la partition de l'Anneau 
du Nibelung, à moins d'avoir été du premier bateau de Bayreuth et de n'a- 
voir écrit son œuvre qu'au retour, ce qui ne parait pas vraisemblable. Gomme 
de juste, Lénore a trouvé un accueil fort chaleureux et nous a laissé le désir 
de la réentendre. — Grand succès aussi pour une autre ballade : La Fiancée 
du Timbalier, dans laquelle M. Saint-Saëns a saupoudré les rimes chatoyantes 
de Victor Hugo de multicolores pierres précieuses qui brillent magiquement 
à maint endroit de la partition. M"' GerviUe-Réache, qu'on a entrevue jadis à 
rOpéra-Gomique, était chargée de la partie vocale et a eu l'honneur d'un rap- 
pel. — Le programme de la séance était complété par le prélude du deuxième 
acte de Gwendoline, de Cbabrier, et par la symphonie en la de Beethoven, 
-Nous avons applaudi la précision rythmique et la gradation dynamique du 



vioace à la fin de la première partie; le public a, comme toujours, fait fête à 
l'allégretto. Les succès traditionnels sont toujours les plus sûrs. 

0. Berggruen. 

— Programme des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservaluire: Symphonie en lu i Beethoven). — Chœur des Pileuses du Vaisseau-Fan- 
tôme (Wagnerj. — Concerto pour violon (Th. Duboisi, par M. Marteau. — Pater noster 
(Verdi). — Ouverture de Bcneenuto Cetlini (U. Berliozi. 

Chûtelet: Relâche. 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux, sous la direction de M. Félix Weiagartner: Ou- 
verture de la Flûte enchantée (Mozart). — Concerto en ré mineur (Haendel). — Ouverture 
de Léonore (Beethoven). — Symphonie en ///. majeur (Schubert). 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



De notre correspondant de Belgique (14 février) : 

La « première » de Louise, à la Monnaie, a été mieux qu'un grand succès : 
elle a été presque une bataille. M. Gustave Charpentier a eu non seulement 
la gloire d'être fliscuté ou admiré par des gens très sérieux, mais aussi celle 
de n'être pas immédiatement compris par des imbéciles. On a trouvé que les 
costumes de Louise étaient bien négligés pour des personnages se présentant 
sur la première scène lyrique du pays, devant des dames en décolleté et des 
messieurs en frac; on a trouvé aussi l'atelier de couture bien gai pour un 
théâtre ordinairement si grave. Mais je me hâte de dire que ces opinions, 
quelquefois bizarres, n'ont pas empêché le public d'accueillir l'œuvre de 
M. Charpentier de la façon la plus enthousiaste. Il y a eu un double rappel 
après les 2= et 3' tableaux, il y en a eu trois après le 4', et il y en a eu 
encore davantage après le premier et le dernier, qui s'est terminé par les cla- 
meurs persistantes (et vraies) du public réclamant l'auteur... obstinément 
invisible, quoique présent. Si cette première a été une victoire, avec tout 
l'intérêt de la lutte qui l'a accompagnée, les représentations suivantes ont 
été et seront de plus en plus et de toutes façons un succès. 

Disons bien vite que l'interprétation y aide considérablement. Le person- 
nage de l'héroïne a trouvé dans M"" Friche (en quelque sorte une débutante) 
une incarnation très intelligente, avec une voix étendue et solide, tour à tour 
charmante et puissante, quand il faut. M. Seguin est un père de Louise 
admirable et tragique, tendre, superbe et terrifiant. M. Dalmorès joue et 
chante à ravir le rôle de Julien; M""= Dhasty met, dans celui de la mère, son 
style, son autorité, son émouvante diction; voilà un quatuor incomparable. 
MM. [''orgeur et d'Assy, M"*^ Montmain et Mauhourg, et la plupart de tous 
les autres, dans les petits rôles, sont très bien, composant un ensemble irré- 
prochable d'accent, d'animation et de couleur; quant à l'orchestre, sous la 
direction de M. Dupuis, il a été merveilleux. La mise en scène, conforme à 
celle de Paris, ne laisserait rien à désirer si l'éclairage n'avait, le premier 
soir, manqué de certitude. Et les chœurs ont donné à la fête des Muses un 
éclat et une « plénitude » de sonorité inattendus. Il y avait, dans tout cela, 
d'innombrables difficultés à surmonter; à Bruxelles il était à craindre que 
la pièce, avec son esprit si essentiellement parisien et « faubourien », n'eût 
pas toute son allure et perdit de son coloris. Les craintes ont été vaines. Le 
personnel de la Monnaie est rompu d'ailleurs aux taches difficiles. Après tant 
d'autres travaux, jugés impossibles, et qu'il réalisa, Louise est arrivée bien 
à point, pour consacrer à cet égard sa réputation. L. S. 

— Toutes les nouvelles musicales qui nous parviennent d'Italie continuent 
à n'avoir d'autre objet que la personne de Verdi, son souvenir et tout ce qui 
se rattache à lui. Un comité s'est formé à Milan pour l'érection en cette 
ville d'un monument « international » à l'illustre artiste; ce comité vient de 
publier dans toute l'Italie le manifeste suivant, qui a été rédigé par MM. Arrigo 
Boito et Giuseppe Pisa : 

Italiens ! 

Avec le présent manifeste nous dét:larons ouverte une souscription destinée à recueillir 
les fonds pour un monument international à ériger à Milan à Giuseppe Verdi. Le premier 
appel, nous l'adressons aux Italiens, qui tous reconnaissent en lui une des plus pures, 
des plus bienfaisantes et des plus grandes gloires delà Patrie. 

Jlllan réclame l'honneur de posséder ce monument, parce qu'elle se sent intimement 
liée à toute l'existence du grand maestro. Dans notre ville Giuseppe Verdi accomplissait 
ses études musicales; du tliéâtre de la Scala se répandait sur le monde l'annonce de sa 
gloire ; à ce lliéâtre il conlia le sort de ses derniers chefs-d'œuvre ; en cette ville d'élec- 
tion il voulut ouvrir aux vétérans de l'art musical un asile qui fut en même temps celui 
de son dernier repos. 

Italiens! unissons-nous tous pour rendre à Giuseppe Verdi ce supi^ème hommage de 
notre affectueuse vénération, et c|u'en son nom soit de nouveau scellée notre concorde. 

— Le Sénat et la Chambre des députés d'Italie ont voté, sur la proposition 
du ministre de l'instruction publique (qui depuis huit jours n'est plus ministre), 
la loi par laquelle : 1'' la maisonnette de Roncole, où naquit Giuseppe Verdi, 
est déclarée monument national : 2" est autorisée l'inhumation de Verdi et de 
sa femme, Giuseppina Strepponi, dans la crypte de la o Maison de repos pour 
les musiciens », à Milan. 

— ■ Le roi ayant promulgué cette loi, la commission chargée d'organiser la 
céi'émonie de la translation des restes de Verdi et de sa femme s'est réunie 
à Milan, sous la présidence du syndic, et en a fixé le jour au 27 février à 



M- 



LE MÉNESTREL 



une heure après-midi. Le cercueil de Verdi sera placé avec celui de sa 
femme sur un magnifique char traîné par six chevaux splendidement capara- 
çonnés de noir et de broderies d'argent. Au moment oii le cortège quittera 
le cimetière monumental, un choeur de cent musiciens chantera l'air de 
ffabucco: Va, pensiero, sull'ali dorate, plusieurs musiques escorteront le char 
funèbre, derrière lequel marcheront les représentants de tous les grands 
corps de l'Etat, des corps scientifiques et des corps artistiques. Plusieurs 
délégations étrangères participeront à cette imposante manifestation, qui 
revêtira un caractère national. Le cortège suivra l'intinéraire suivant : Via 
Ceresio, bastion Porta Volta, rue Legnano, forum Bonaparte, rue San Gio- 
vanni sul Muro, cours Magenta, cours Vercelli, place Michel-. Ange. Aucun 
discours ne sera prononcé. A la maison de retraite pour les vieux musiciens 
les deux cercueils seront reçus par le syndic de Milan, qui en fera la remise au 
conseil d'administration de la maison. Puis, ceux-ci seront descendus dans 
la crypte de la chapelle et placés dans un caveau. Les magasins de Milan fer- 
meront pendant toute la durée de la cérémonie funèbre. Le soir, les théâtres 
feront relâche. Ou a calculé que le cortège officiel comprendra cinq mille 
personnes. Le parcours sera de 7 kilomètres environ. 

— A Gênes, la junte municipale, approuvée à l'unanimité par le conseil 
communal, a décidé de placer le buste de Verdi dans le vestibule du théâtre 
Carlo Felice, de sceller une pierre commémorative sur la façade du palais 
Doria. séjour hivernal du maître, et de donner le nom de Verdi à la grande 
esplanade au nord du Bisagno. Le trentième jour de la mort du maître, une 
commémoration aura lieu par un concert exécuté par les élèves de l'Institut 
municipal de musique, et une conférence de M. Anton Giulio Barrili. — A 
Florence, le conseil communal ne pouvant obtenir, on sait pourquoi, que les 
restes mortels de Verdi soient transportés dans l'église de Santa Croce, le 
Panthéon italien a décidé de placer dans cette église une plaque de bronze 
commémorative; une autre inscription sera gravée sur la porte du théâtre de 
la Pergola, où Verdi dirigea, le 14 mars 1847, la première représentation de 
son Macbeth, et une autre encore sur la maison de la rue Tornabuoni qu'il 
habita à cette époque ; le nom de Verdi sera donné à une des principales 
places ou rues de la ville; enfin, dans le Salon des SOO du Palasso Vecchio on 
exécutera la Messe de Requiem de Verdi, avec entrée libre pour le public. — 
Dans la plupart des villes, à Naples, à Bologne, à Livourne, à Bimini, à 
Sienne, à Brescia, à Mantoue, à Raguse, etc., ont eu lieu, au théâtre ou 
ailleurs, des soirées commémoratives, la plupart du temps avec conférences 
(à Livourne M. Taddei, à Sienne M. Ferruccio Mercanti, à Gasalmonferrat le 
député Cottafavi), qui ont provoqué des incidents émouvants. Ainsi à Brescia, 
où la direction du Grand-Théâtre fit précéder la représentation de Rigoletto 
de l'ouverture de Nabucco : « Lorsque le maestro Falconi, dit un journal, 
donna le signal de l'attaque, tous les spectateurs qui remplissaient le théâtre 
se levèrent aussitôt et écoutèrent debout, dans un silence religieux, la 
superbe page de musique, manifestation juvénile du génie, et ne se rassirent 
qu'à la fin, après avoir fait, par un immense tonnerre d'applaudissements, 
avec des cris puissants de Viva Ferdj.' une interminable et émouvante ovation. 
On réclama le bis de l'ouverture. » 

— La dernière lettre de Verdi. Le journal de Rome le Cronache mœicali, qui 
consacre à Verdi tout un numéro fort intéressant, texte et dessins, publie la 
dernière lettre qui ait été écrite par le maître. Datée du 30 décembre dernier, 
elle est adressée au grand écrivain De Amicis, et l'on verra que Verdi s'y 
plaint déjà de l'état de sa santé, qui ne le satisfait pas : 

30 décembre 1900. 
Cher [le Amicis, 

En vous remen:iant et eu vous faisant mes excuses pour tous les ennuis que je vous 
cause continuellement, je vous fais savoir que je pense me rendre à Gênes dans les pre- 
miers jours de février. Eu ce qui concerne ma santé, quoique les médecins me disent que 
je ne suis pas malade, je sens que tout me fatigue ; je ne puis lire ni écrire ; j'y vois 
peu ; j'entends moins bien, et surtout les jambes ne me soutiennent plus. Je ne vis pas, 
je végète... Qu'ai-je encore à faire dans ce monde? 

Votre affectionné 

G. Verdi. 

— De Mantoue on nous télégraphie le succès d'enthousiasme qui a accueilli 
la première représentation, dans cette ville, du Werther de Massenet. 

— Les élèves du collège Filippi, à Arona, ont représenté un petit opéra 
inédit, f/joeBamèa/do, paroles de M. Antonio Forcina, musique de M. Alessio 
Alessi. 

— M. Edvard Grieg, dont la santé laissait tant à désirer et qui avait dû 
passer trois ans dans un sanatorium norvégien, est de retour à Copenhague, 
en meilleure .santé. 

— M. Auguste Enna, auteur delà Sorcière et de ia Petite marchande d'allumettes, 
qui obtient actuellement beaucoup de succès sur les scènes allemandes, vient 
de terminer un nouvel opéra en un acte, intitulé le Berger et le Ramoneur, dont 
le livret est tiré d'un conte d'Andersen. 

— De Vienne: M"»» Sybil Sanderson donnera le ^ii de ce mois, dans la 
grande salle du Musikverein et avec le concours du nouvel orchestre phil- 
harmonique, un concert dont voici le programme : 

1. Charpentier; kir it Louise. 

2. Massenet : Passionnément, Pensée d'automne, Amoureux appel, mélodies. 

3. Gounod : Valse de Roméo et Juliette. 

4. Massenet : Air d'Esclarmonde. 

C'est la première fois que M™« Sybil Sanderson se présente devant le public 
viennois. 



— Le Conservatoire de Vienne a célébré le centième anniversaire de la 
mort de Gimarosa par une représentation de son chef-d'œuvre, Il matri- 
monio segrelu. L'orchestre, composé d'élèves du Conservatoire, a été excellent 
sous la direction de M. de Perger; de leur côté les solistes, tous également 
élèves, se sont fort bien tirés d'affaire, et il parait que le premier ténor ii 
déjà reçu une offre d'engagement. L'œuvre a cependant paru assez vieillie, 
et la direction de l'Opéra impérial était certainement dans le vrai en refusant 
de reprendre sur sa vaste scène cet opéra-comique centenaire. 

— La première représentation du nouvel opéra-comique de M. Siegfried 
Wagner, intitulé Le jeune dur étourdi (Herzog Wildfang), est fixée à Munich au 
26 février. Beaucoup d'intendants et de directeurs de théâtres d'outre-Rhin ont 
annoncé leur arrivée pour la première. 

— De Cologne : M. Diémer a remporté un succès énorme à la dernière 
séance de la Société de musique de chambre. L'éminent virtuose a joué des 
œuvres de Rameau, Daquin, Mozart, Liszt, Massenet (Eau dormante. Eau 
courante), Boellmann, et aussi une Valse de concert de sa composition que la 
salle entière lui a redemandée. 

— On constate partout en Allemagne une réaction contre la liberté de l'art 
dramatique, et la « Société Gœthe » aura fort à faire pour réduire l'action de 
la censure à la portion congrue. Ce qui vient de se passer à Munich est une 
manifestation plutôt comique du nouvel esprit qui souille de l'autre côté du 
Rhin. Dans le nouveau ballet fe Carnaval de Venise, dont nous avons annoncé 
dernièrement le succès à l'Opérai royal, un tableau a plu spécialement, celui 
des Pigeons de Saint-Marc. Inutile de dire que les femmes pigeons s'exhibaient 
en maillots blancs avec des chaussons roses aux pieds. Or, la nudité apparente 
des jambes semble avoir déplu enhautlîeu, car à la deuxième représentation 
du ballet mentionné tous les pigeons de Saint-Marc se sont trouvés gratifiés 
de pantalons de satin couvrant les mollets. Les premières danseuses ont 
protesté contre cette mesure, mais sans résultat. 

— L'Ecole chorale de Munich vient de donner un concert historique fort 
intéressant dans la salle Kaim ; les élèves n'ont chanté que des œuvres de 
compositeurs bavarois du XVI« au XYIII" siècle. Senfl, qui était Musicus 
intonator du duc de Bavière (1323-1555), était représenté par un ravissant 
hymne à cinq voix, Ave, rosa sine spinis, et par trois chansons à quatre et à six 
voix. De Roland de Lassus on exécutait le psaume Laudate Dominum à douze 
voix et un ravisant madrigal à cinq voix. Un dubbio verno, ainsi que l'amusante 
villanelle Olù, o che bon eccho. Le psaume à huit voix in exilu Israël, d'Agostino 
Steli'anî, qui vivait à Munich de 1677 à 1688, a produit un grand etl'et. La 
partie instrumentale du concert offrait la Toccata cromatica, une Canzone et 
une Toccata de Gaspard Kerl (1656-1673), la sonate pour violon et cembalo 
en «oi mineur de Felice DaU'Abaco (1675-1742). Ce concert a largement 
prouvé l'utilité de l'édition de l'ancienne musique bavaroise dont nous avons 
déjà parlé. 

— Le nouveau théâtre wagnérien de Munich, le « Théâtre du prince- 
régent », annonce qu'il jouera en août et septembre de cette année Lohengrin, 
Tannhiiuser, Tristan et Yseidt et les Maîtres chanteurs. Les autres œuvres de 
Richard Wagner, à l'exception de Parsifal, bien entendu, ne seront jouées 
qu'après les représentations de Bayreuth. La direction musicale du nouveau 
théâtre est confiée à MM. Zumpe, Fischer, Roehn et Stavenhagen, qui appar- 
tiennent tous à l'Opéra royal de Munich. Pour corser les soirées de la nou- 
velle scène wagnérienne, on a invité un assez grand nombre d'artistes à y 
chanter en représentation. Pour que rien ne manque au triomphe de l'art 
wagnérien, un comité s'est formé, qui se propose d'ériger une statue de 
Louis II sur une place publique de Munich. Ce comité a déjà réuni une 
somme assez considérable, sans que la famille royale et les autorités bava- 
roises y aient jusqu'à présent contribué pour un liard. 

— Le théâtre grand-ducal de Carlsruhe vient de jouer avec un succès mo- 
deste un opéra intitulé Fantasio, paroles d'après Alfred de Musset, musique 
de M""'E.-M. Smyth. Cette jeune femme, de nationalité anglaise, était l'élève 
du compositeur Henri de Herzogenberg, qui est mort l'année passée. 

— Le théâtre de la ville de Plauen (Saxe), qui compte à peine 50.000 habi- 
tants, vient déjouer avec succès un opéraintitulé /ngojîiar, paroles d'après Fr. 
Halm, musique de M. Théodore Erler. 

— Le concours national et international de musique de Genève est une 
chose décidée. La date en a été fixée aux 10, 11 et 12 août 1901 sous la pré- 
sidence de M. Albert Dunant, ancien président du Conseil d'État. Le règle- 
ment élaboré par la commission musicale, composée de MM. les professeurs 
Léopold Ketten, président, Bergalonne, Kling, Délaye, Missol, Bonade, 
Mebhng, Roch, Ramel, Plomb, est sous presse et dans quelques jours il sera 
adressé aux Sociétés. 

— De Madrid : Très grand succès pour le Werther de Massenet, avec le 
ténor Delmas pour principal interprète. 

— Le célèbre pianiste Paderewski doit faire, le printemps prochain, une 
tournée en Espagne et en Portugal. Il commencera à la fin de mars par Bil- 
bao, pour se rendre ensuite successivement à Madrid, Lisbonne, Séville, Va- 
lence et Barcelone. 

— Du Caire on signale les belles représentations A'Hamlet données par 
l'excellent baryton Renaud (de l'Opéra) et M"" Lucette Korsoff. Très vif 
succès pour les deux protagonistes. 



LE MENESTREL 



55 



PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Comme il fallait s'y attendre, puisque les petites mesures sont le propre 
des petits esprits, la direction de l'Opéra a jugé bon de supprimer le service 
du Màieslrel aux répétitions générales et aux premières représentations des 
œuvres qu'elle offre à la population parisienne. Notre indépendance et nos 
avertissements précieux, dont M. Gaiîhard aurait dû comprendre l'utilité, 
n'ont servi qu'à exaspérer son orgueil de directeur parvenu. A son aise. Nos 
lecteurs peuvent être assurés qu'ils n'y perdront rien et seront toujours par- 
faitement et impartialement renseignés sur les manifestations de la maison 
musicale qui n'est pas au coin du quai. Nous appuyons sur le mot impartia- 
lement, car nous n'en voulons nullement à ce brave garçon qui a tant d'in- 
times qualités et dont la verve gasconne nous a si souvent réjoui. Nous lui 
devons quelques-unes des bonnes beures de notre existence et nous ne l'ou- 
blierons pas. Mais pourquoi est-il directeur d'une scène comme celle de 
l'Opéra? Voilà ce qu'il serait curieux de rechercher. Et nous en voudrons 
toujours aux divers ministères qui l'ont promu à un emploi difficile et déli- 
cat, assurément fort au-dessus de ses moyens, quand il eut par e.xemple fait 
un excellent « régisseur » sur la scène même qu'il dirige si vulgairement et 
avec un sentimentd'art si rudimentaire. C'est que nous sommes à une époque 
où le Midi est prépondérant, où tous les « cadets » se poussent les uns les 
autres avec un entrain vraiment admirable et sans aucune pudeur, c'est que 
nous vivons sous un régime où personne n'est à sa place. Sans doute la 
musique n'est qu'un point bien secondaire dans les préoccupations gouver- 
nementales. Mais comme c'est notre rôle de la défendre, nous montrerons 
prochainement quel mal a pu faire à cette branche après tout intéressante 
de l'art français une direction de seize années presque continue en des 
mains lourdes et maladroites, et cela par une simple comparaison avec les 
directions précédentes. On y verra la différence des résultats, nous ne parlons 
pas au point de vue des intérêts financiers, ce qui importe peu, mais simple- 
ment au point de vue artistique. Le tableau sera intéressant. H. M. 

— Tout le monde, d'ailleurs, ne partage pas notre manière de voir sur la 
gestion de M. Gaiîhard. C'est ainsi que nous cueillons, dans plusieurs « cour- 
riers des théâtres » de nos grands confrères, cette note préventive (avant la 
représentation i'Aslarté) dont les termes partout pareils, à défaut du style 
même, suffiraient à indiquer la source administrative : 

L'œuvre de MM. Xavier Leroux et Louis de Gramont a été mise en scène avec une 
splendeur modernisée (?f par des éléments tout nouveaux à rAcadémie nationale de mu- 
sique. Les décors, d'une richesse inouïe, les costumes, nuancés et tramés d'or et de bro- 
deries (trames t/e brodcfœs est audacieux), sont rehaussés encore par les évolutions ryth- 
miques (des costumes rehaussés par des évolutions, oh !) du ballet et de la figuration, 
inspirées aux sources {inspirt'/>s nu r sources est joli!) artistiques les plus expre>sives et 
les plus sensuelles de l'antiquité uîfs sources scmueilcs, c'est Ijien risquéi. 

Quel galimatias, grands dieux! Et que d'offenses à la langue française! Si 
M. Gaiîhard est directeur d'une académie, ce n'est pas assurément de celle 
qui est au bout du pont des Arts. 

— Nous avons déjà eu occasion de parler de la piteuse figure que faisait au 
Parc Monceau le monument élevé à la mémoire d'Ambroise Thomas, et cela 
en grande partie par suite du mauvais emplacement choisi. Après en avoir 
conféré avec M. Gaiîhard, qui a bien voulu y donner son adhésion avec une grâce 
charmante, ce monument va être porté en un endroit du parc mieux disposé 
pour le mettre en lumière. Est-ce que l'Institut, se souvenant qu'Ambroise 
Thomas fut longtemps son doyen vénéré, ne va pas en profiter pour pro- 
tester contre le sans-façon avec lequel on a procédé à l'installation du mar- 
bre et demander qu'un petit bout de cérémonie en suive le transfert? 
M. Gaiîhard, qui doit tant à l'ancien directeur du Conservatoire, appuierait 
certainement le mouvement de tout le poids de son autorité et de ses grandes 
relations. Il n'a pas oublié sans doute que c'est Thomas qui est allé le chercher 
tout jeune dans une des écoles musicales de Toulouse pour le faire entrer 
comme pensionnaire au Conservatoire de Paris, que c'est lui qui l'a couronné 
comme élève chanteur, qui l'a poussé à l'Opéra et qui, se mêlant même avec 
bienveillance à sa vie intime, lui servit de témoin lors de son mariage. Tout 
cela, Gaiîhard ne l'a pas oublié, car, nous le reconnaissons sans aucune diffi- 
culté, ce n'est pas du côté du cœur qu'on peut le prendre en défaut, — du 
moins tous ses amis l'affirment. 

— A l'Opéra-Gomique, les spectacles des jours gras sont ainsi fixés (Mignon 
ayant été donnée hier samedi) : Aujourd'hui dimanche, en matinée : la 
Basoche, le Chalet; le soir : la Vie de bohème et les Noces de Jeannette. — Lundi IS, 
matinée : Lakmé, les Rendez-vous bourgeois; soirée : Louise. — Mardi 19, mati- 
née : Manon; soirée : Carmen. 

— Gomme on le voit, l'Opéra-Comique se prépare à fêter dans quelques 
jours la centième représentation de Louise. Si on se rappelle que c'est le 
3 février 1900 que fut donnée la première représentation de l'œuvre de 
Charpentier, on voit que c'est presque en une seule année que la partition 
a parcouru cette route glorieuse des cent stations, qui n'ont pas été celles du 
Calvaire. — Dernière heure : la « lOO'' » est fixée à vendredi prochain. 

— Souhaitons la même bonne fortune à l'Ouragan de M. Alfred Bruneau, 
dont les répétitions vont commencer immédiatement après la « première » 
de la Fille de Tabarin, avec cette très belle distribution, qui devra certaine- 
ment aider au succès, s'il est possible: 

Landry JIM. .Maréchal 

Gervais Dufranc. 

Hiilianl liourbon 



Jlarianne M""- Marie Oelna 

Jeannine Jeanne Raunay 

Lucie Guiraudon. 

Le jeune baryton Bourbon est le jeune lauréat des derniers concours du 
Conservatoire qui fut très remarqué et qui fera son premier début dans cet 
ouvrage. L'Ouragan comporte une partie chorale très importante, mais seule- 
ment de coulisse. Le premier acte se passe sur la terrasse de la maison de 
Marianne, dominant la vue de la mer. Le décor du second acte représente 
une vallée descendant à la mer. Le troisième acte se passe à l'intérieur de la 
maison de Marianne. 

— Toutefois, avant l'Ouragan nous aurons la reprise de Mireille, qui sera 
particulièrement brillante, M. Albert Carré s'appliquant à donner de la jolie 
œuvre de Gounod une reconstitution toute nouvelle et particulièrement 
colorée. 

— Nous devions avoir mercredi dernier la première représentation de la 
fille de Tabarin à l'Opéra-Comique , mais l'enrouement dont souffrait déjà 
M"» Garden à la répétition générale, ayant persisté, il a fallu reculer cette 
« première « jusqu'après les jours gras. 

— M""' Sibyl Sanderson a signé avec FOpéra-Comique un contrat pour un 
nombre de représentations qui commenceront au li"' avril prochain. Nous 
reverrons d'abord la séduisante artiste dans Manon. 

— An courant de cette semaine nous aurons, dit-on, la première repré- 
sentation à l'Opéra-Populaire de la Charlotte Corday de M. Alexandre Georges, 
avec M"= Georgette Leblanc comme principale interprète. 

— Un érudit lyonnais, M. Bleton, vient de publier quelques pages inté- 
ressantes sur les séjours que Molière et sa troupe ont faits à Lyon, de 16S2 à 
1638. C'est dans cette ville que Molière a recruté une actrice célèbre, Mar- 
quise de Gorle, qui épousa en 1633 René Berthelot, dit Duparc ; les biographes 
de Molière l'appellent couramment la Duparc. « Ce prénom de Marquise, dit 
le biographe, était assez répandu à Lyon, où les chercheurs l'ont trouvé 
nombre de fois dans les registres de baptême de l'époque. » Le grand Cor- 
neille a adressé à cette actrice de beaux vers souvent cités : 

Marquise, si mon visage 

A quelques traits un peu vieux 

C'est qu'en effet Corneille, à soixante ans, devint amoureux de la Duparc, 
comme un instant l'avait été aussi Molière, à l'époque où l'inconduite de sa 
femme, cette coquette et séduisante Armande "Béjart, lui faisait chercher 
ailleurs des consolations. Mais la Duparc, fière et hautaine, — nous dirions 
aujourd'hui « poseuse » — tint la dragée haute à Molière, qui n'insista pas. 
Plus tard elle voulut s'humaniser et revint d'elle-même au grand homme; 
mais celui-ci avait trouvé en M"' de Brie l'àme tendre et aimable qu'il cher- 
chait, et à son tour il demeura insensible à ses avances. C'est à la Duparc 
que Racine confia le rôle d'Andromaque. Son père, Giacomo de Gorle, était 
natif de Rozel, au pays des Grisons. En 1633, établi à Lyon depuis quelque 
temps déjà, il avait demandé à être inscrit au livre des habitants. Dans un 
acte de baptême, en 1644, ce Jacques de Gorle se qualifie « seigneur dudit 
lieu ». Un peu plus tard, en 1631, il se qualifie « premier opérateur du roi ». 
11 était en effet opérateur de son métier, ce qui comportait à la fois l'art du 
dentiste et la vente des drogues ou vulnéraires. Marquise Duparc serait ainsi 
d'origine suisse. Le fait est que Gorle est le nom d'un village du canton du 
Tessin. près de Mendrisio, sur la route de Côme. Mais le nom de Rozel est 
difficile à trouver dans le pays des Grisons, a Je l'ai cherché inutilement, dit 
un journaliste suisse qui rend compte du livre de M. Bleton, dans les atlas 
et les dictionnaires topographiques. Il faudra retrouver ce nom de Rozel, ou 
l'identifier avec celui de quelque localité grisonne, si l'on veut pouvoir avec 
sûreté revendiquer Marquise Duparc comme une de nos célébrités suisses. » 

— Au dernier « Mercredi-Danbé », à la Renaissance, M. Théodore Dubois 
a triomphé sur toute la ligne. D'abord avec ses très originales pièces en forme 
canonique, fort bien interprétées par MM. Bleuzet et Destombes; ensuite 
dans ses mélodies : Par le sentier et Prés d'un ruisseau, que M. Mauguière a dites 
à ravir; et enfin avec son Andante et l'adorable entr'acte de Xavière, qu'il 
a accompagnés au violoncelliste Destombes. — M™ Adiny a eu également 
un grand succès dans les Rêves de Wagner et dans deux jolies mélodies de 
M. Emile Trépard. M. Soudant a charmé l'auditoire avec la romance en fa de 
Beethoven, et M'"! Richez, le brillant premier prix d'il y a deux ans, a remar- 
quablement joué, avec MM. Soudant et Destombes, le magnifique trio, à l'Ar- 
chiduc, de Beethoven. 

— D'ailleurs le succès des matinées organisées par M. Danbé à la Renaissance 
s'affirme de plus en plus, A l'une des dernières séances, on avait beaucoup 
applaudi déjàM"= Suzanne Cesbron, qui a détaillé avec un charme infini des 
mélodies de Théodore Dubois et de Bourgault-Ducoudray. Très vif succès 
également pour la « Suite de Thèmes populaires gallois » de Bourgault-Ducoudray 
po"UT quatuor à cordes et flûte. 

— La Société simplement entre-bàillée la Sourdine a donné récemment, 
40. rue des Mathurins, la première de ses intéressantes séances : la musique 
d'ensemble, sous la direction de M. Lederer, a fait applaudir la symphonie 
en la mineur de Saint-Saêns, où M™ Henri Beraldi tenait brillamment la 
première partie de piano ; le succès vocal a été, cette fois, pour W" Y. de 
Saint-André dans des Mélodies de M. Léon Schlesinger et dans deux délicieuses 
Chansons populaires grecques, harmonisées par M. Bourgault-Ducoudray. 



36 



LE MENESTREL 



— De Nice on nous télégraphie le très grand succès remporté \im- Cendrillon 
au Grand-Théâtre. Il parait que l'interprétation est » remarquable >', la mise 
en scène « merveilleuse » et que le public » enthousiaste » a beaucoup regretté 
l'absence du compositeur. Bref, l'œuvre est « lancée à ce point qu'on compte 
avec elle aller jusqu'à la fin de la saison i). 

— De même à Marseille, où l'on en est à la 2-2= représentation, le succès 
■de CendriUon, ic au lieu de s'épuiser, va toujours en s'accentuant », nous 
disent les journaux de là-bas, et le public ne se lasse pas de fêter l'œuvre et 
ses vaillants interprètes, M""s Davray. Marie Boyer et Stajewska. Cette très 
belle réussite permet à la direction de préparer tout doucement ses prochaines 
Cl premières », celle iïAndré Chénier et celle de Louise. Pour l'an prochain le 
système de la <t régie » est adopté par la municipalité et ce sera M. Albert 
Vizentini qui sera l'adminislrateur délégué du théâtre. Il a obtenu pour cela 
la gracieuse autorisation de son directeur, M. Albert Carré, qui lui accorde 
un congé. 

— La direction de la musique du Grand Casino municipal de Biarritz vient 
d'être confiée à M. .Alexandre Luigini, l'excellent chef d'orchestre de l'Opéra- 
Comique. La saison s'ouvrira du 10 au -20 août, et se terminera le 30 octobre. 
Les grandes exécutions symphoniques auront lieu à partir de l'ouverture 
jusqu'à fin septembre. Un orchestre de choix, mais réduit, se fera entendre 
pendant tout le mois d'octobre. Les artistes musiciens qui désireraient faire 
la saison de Biarritz devront adresser leur demande à M. A. Luigini, à 
l'Opéra-Comique. 

— Opinion du Petit Niçois sur le Cotirertstûck de Raoul Pugno : o ...Dans la 
seconde partie du concert, cet incomparable maître du clavier a joué un 
Concerisli'œk pour piano et orchestre, dont il est l'auteur : l'œuvre est des 
plus remarquables. Bâtie sur un thème de trois notes, elle est d'une richesse 
de développement extraordinaire. Le thème initial se pose, se précise, se 
répète, s'altère, se transforme, avec une variété rare dans le premier mouve- 
ment, que suit un fugato très brillant, de belle fougue, toujours en dévelop- 
pements variés du thème essentiel. Puis le thème se transforme de nouveau 
en un finale éclatant de sonorité, avec, çà et là, d'exquis babillages de spiri- 
tuelle légèreté, pour s'achever largement en un rythme très marqué et d'allure 
puissante. La polyphonie en ce Coiicerlstûck est d'une « trituration » remar- 
quable. L'orchestre en est traité avec une variété de timbres et un coloris 
qui font de cette œuvre une des plus admirables et des plus robustes compo- 
sitions pour piano et orchestre. » 

^ Le Conservatoire de Lille vient de voir renouveler quelques-unes de ses 
classes. Sont nommés : professeur de clarinette, M. Nyvert, sous-chef de 
musique au 72= de ligne, à Amiens; professeur de flûte et de hautbois, 
M. Verroust, flûte-solo à l'orchestre du théâtre; professeur de saxophone, 
M. Lecuy, soliste à l'orchestre du théâtre. 

— Concours orphéoniques. La ville de Saint Brieuc ouvre un grand con- 
cours d'orphéons, de musiques d'harmonie, de fanfares et de quatuors à cordes, 
qui aura lieu les 2tt et 2'7 mai. S'adresser pour renseignements à M. Maga- 
dur, secrétaire, à la mairie de Saint-Brieuc. — A l'occasion de sa fête com- 
munale, la ville de Douai ouvre un concours de musiques d'harmonie, de 
fanfares, d'orphéons et d'orchestres symphoniques, qui aura lieu les 1 et 
8 juillet. S'adresser au secrétaire général du concours, à la mairie de Douai. 

— On nous écrit de Perpignan : La dernière séance donnée par la Société 
de musique classique a été fort brillante. L'excellent orchestre dirigé avec 
tant de zèle et de talent par M. Gabriel Baille s'est surpassé dans l'interpré- 
tation de plusieurs pièces symphoniques, dont quelques-unes n'avaient jamais 
été exécutées à Perpignan. Citons l'Enterrement d'Ophclie de Bourgault-Du- 
coudray, très applaudi, et qui figurera de nouveau sur le programme du pro- 
chain concert. 

— De Roubaix : Au concert donné par la Grande Harmonie, très grand 
succès pour M"« Jeanne Leclerc et M. Carbonne, de l'Opéra-Comique, dans le 
duo de Lakmé. M. tlarbonne s'est aussi fait très vivement applaudir dans l'air 
de Suzanne, de Paladilhe, ainsi que M. l.'estombes dans la Cavaline pour vio- 
loncelle de Théodore Dubois. 

— De Niort : L'orphéon de Niort vient de donner son concert annuel dans 
la salle du Manège, devant un public des plus nombreux. Les chœurs ont bien 
exécuté divers morceaux, entre autres des valses viennoises de Fahrbach ar- 
rangées par Laurent de Rillé. Mais le triomphe de la séance a été pour 
M'"^ Oswaid, de l'Opéra-Comique, qui a délicieusement chanté la gavotte de 
Manon, de Massenet, la polonaise de Mignon, d'Ambroise Thomas, et Ça fait 
peur aux oiseaux, de Paul Bernard. 

— SoiBÉES ET CONCERTS. — A l'intèressaiit concert donné, salle lirard, par le violoniste 
Ondricek très grand succès pour M"° Palasara qui a fort Lien chanté Lamenta et La 
Fille aux cheveux de lin de Paladilhe, A Douumenez, de Théodore Dubois, UAme des 
oiseaux et Avril est amoureux de Massenet. — Salle Érard, les élèves de 11"° Renée Vorle 
se sont fait applaudir en démontrant une fois de plus l'excellent enseignement de leur 
professeur. On a remarqué parliculièrement le talent de M^'iMarie-Valentine Arnold. Une 
toute jeune élève, M"° Germaine Thubert, a remporté aussi un véritable succès dans le 
finale du concerto en soi mineur de Mendelssohn. L'assistance a aussi chaleureusement 
applaudi les excellents artistes qui prêtaient leur gracieux concours: M"" Sanderson- 
Lemaitre; M'" Berthe Loëwy et M. Raymond Lafarge, le distinguo violoncelliste. — A la 
Bodinière, M. S. de Stojowski vient de donner un brillant concert auquel assistait un 
puldic aussi nombreux que choisi. Le jeune compositeur a fait entendre plusieurs de ses 



nouvelles mélidies qu'il a délicatement accompagnées à cette impeccable et poétique 
interprète de lieder qui a nom Jlarcella Pregi. On a fait l'ète à cette charmante artiste, 
surtout après la ravissante mélodie Poun/uoi le cueillir... M. de Stojowski a joué en vir- 
tuose trois de ses morceaux pour ])iano, dont la Valse déjà assez connue, et a accompagné 
sa sonate pour piano et violoncelle, œuvre de grande envergure qui n'a pas produit tout 
son effet, à cause de l'insullisante exécution de la partie de violoncelle. Grand succès pour 
le concerto de violon que 51. Gorski a admirablement interprété. — Salle Erard, très joli 
concert donné par M"' Renié qui s'est fait applaudir couime virtuose et comme composi- 
teur dans un intéressant Concerto pour harpe et orchestre de sa composition. Très gros 
succès pour la transcription faite par la jeune artiste de VAdar/io du i' concerto de Théo- 
dore Dubois. — Charmante matinée des élèves de Mi'' E. Gignoux, entièrement consacrée 
aux œuvres de Théodore Dubois. Quatre bis : le Bain (M- Y. Englcberl), A Douamenez 
(M"- de Jerlin), duo de Xariére (M"' Englebert et JU. d'Hariscamp) et Sallarelle pour vio- 
lon tM"' Laval). Et, bien entendu, de nombreux bravos encore pour le compositeur, les 
élèves et le professeur. — Une intéressante série de Poésies galantes d'auteurs anciens mises 
en musique par M. Léon Schlesingcr vient de faire son apparition et deux auditions en 
ont été données au théâtre d'.\ntin et à l'Institut Rudy, accompagnées d'une charmante 
causerie de M. Ch. Fuster. Les chansons do M. Léon Schlesinger avaient pour interprètes 
M"" Mary Garnier et y. de Saint-André, MM. Mauguière, G. Danlu et Paul Pecquery. 
Chacun d'eux a mis en lumière de la façon la plus heureuse les idées du compositeur, 
lequel accompagnait au piano. Signalons aussi le succès de M"" Lherbay qui a récité un 
préambule en vers de Noi-l Bazan intitulé les Airs de jadis, avec musique d'accompagne- 
ment de M. Léon Schlesinger. 

— CoNCEBTS ANNONCÉS.— -MM. Ricardo Vines, Henri Saïller et Louis .\bbiate donneront 
trois séances de musique de chambre, les jeudis 21 iévricr, 7 et 21 mars, à 9 heures du 
soir, dans la Salle des Fêtes du Journal, 100, rue de Richelieu, avec le concours de 
M"" lîléonore Blanc et de Joly de la Mare, MM. Maurice Bagès, L. -\ubert, Denayer et 
Ad. Soyer. — M. Georges Enesco, le jeune violoniste et compositeur, donnera le samedi 
23 février, à 9 heures du soir, un concert à la salle Érard, avec le concours de M"" Jeanne 
Hatto, de l'Opéra. Au piano d'accompagnement, M. A. Catherine. 

NÉCROLOGIE 
On annonce de Rome, où il était né, la mort, à l'âge de plus de 60 ans, 
du compositeur Filippo Sangiorgi, qui fut successivement chef de la musi- 
que de la garde nationale en cette ville, directeur pendant neuf ans du Lycée 
musical de Ferrare, et enfin professeur de chant et de composition à Milan, 
jusqu'au jour où l'état de sa santé l'obligea de se retirer à Rome. Il avait 
fait représenter un certain nombre d'ouvrages : la Mendicante, Rome, 1861 ; 
Jçjinia d'Asli, Rome, 1862: Guisemberga da Spolelo, Spoleto, iSGi; Giuseppr 
Balsamo, Milan, théâtre Dal Verme, 1873 ; Diana di Chaverny, Rome, théâtre 
Argeutina, 1875; Amazilia, Milan, théâtre Carcano. Il venait de terminer 
un dernier opéra, Orlando Furioso. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 

La partition d'Astarté, de Xavier Leraux, poème de Louis de Gramont, vient 
de paraître chez Alphonse Leduc. 

Viennent de paraître : 

Cliez Tretse et Stock, Astarté, opéra en 4 actes de Louis de tiramont (musique de 
Xavier Leroux), représenté à l'Opéra (1 fr.). 

Chez Fasqueile, Lu'u, roman clownesque de Félicien Champsaur , avec 200 illustra- 
lions (3 fr. 60 c). 

A Bruxelles, imprimerie Vanbuggenhoudt, la Louise de Gustave Charpentier, notes et 
impressions recueillies par Jules Nordi, avec illustrations (0 fr. 50 c). 



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Le petit Jésus. 

Amoureuse. 

Première danse. 

Regard d'enfant. 

Petite Mireille. 

Pour Antoinette. 

Les Mains. 

Ce sont les petits. 

Les Ames. 

La Dernière chanson. 

Un volume in-8° net 

[Deux tous.) 



11. Premiers fils d'argent. 

12. Coupe d'ivresse. 

13. Vieilles lettres. 
11. '\'ous qui passez. 
15. Amours bénis. 
Iti. Pitchounette. 

17. .\ deux pleurer. 

18. Chanson pour elle. 

19. Le Nid. 

20. Avril est là. 
10 francs. 



rlOUVElillES JWEIlOlDIES 

Avril est amoureux (3 tons) G » 

Sœur d'élection (2 tons) 5 « 

Au très aimé 5 » 

La Rivière (2 tons) 7 50 

Amoureux appel (2 tons) 5 » 

Mon Page |2 tons) 6 » 

Ce que disent les cloches (3 tons) 3 " 

On dit! 5 » 

— avec accom)iag. de piano et violoncelle obligé. 6 » 



3648. - 67- AWm - I\l° 8. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimaoche 24 Février 1901. 



(Les Bureaux, 2'''*, rue Vivieime, Paris) 
(Les riinnuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs./ 

LE 



MENESTREL 




Le lïaméFo : ff. 30 



MUSIQUE ET TIIEA^TI^ES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie IlaméFo : ff. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bti, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul: 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMAIEE-TEXTE 



1. Peintres mélomanes (15' et dernier arlicle) i Musique descriptive et peinture musicale, 
Raymond Bouyer. — II. Semaine théâtrale : première représentation de la Fille de 
Tabarin à rOpéra-Comique. Arthur Pougin. — HL Le théâtre et les spectacles à l'Expo- 
sition (18' article), Arthur Pougin. — IV. Reine des grands concerts. — V. Nouvelles 
<liverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 
Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 
ON DIT 
nouvelle mélodie de J. Massenet, poésie de Jean Roux. — Suivra immédiate- 
ment : Enfantillage, n° 4 des Vaines tendresses, nouvelles mélodies de Théo- 
dore Dubois, poésies de Sully-Prudhomme. 

MUSIQUE DE PIANO 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano : 
Simple phrase, de J. Massenet. — Suivra immédiatement : Dame galicienne, de 
Théodore Lack. 



PEINTRES MÉLOMANES 



XV 
MUSIQUE DESCRIPTIVE ET PEINTURE MUSICALE 

Pour Adolphe Boschot et les amis de Mozart. 

Le philosophe convient lui-même qu'il faut vivre, d'abord, 
puis philosopher. L'instinct de l'art a toujours précédé la criti- 
que. Depuis Athènes, peut-être, depuis les ancêtres noblement 
souriants de nos fresques blêmes, il y a toujours eu des pein- 
tres intelligents (qu'on se le dise) et qui goûtaient la musique ; 
et cela, donc, bien avant que l'obscur amoureux d'art ne se 
demandât un beau matin, platoniquement : Quels furent ces 
peintres? Et qu'est-ce qu'un peintre mrloinane ? 

Ces peintres ont répondu, d'eux-mêmes, à l'appel, apportant 
les différents termes de la définition demandée : musiciens, dans 
les profondeurs sereines ou tragiques du clair-obscur, depuis le 
sourire de Léonard jusqu'au rictus d'Hoffmann ; passionnés 
seulement de mélodie, comme Delacroix ou Watteau, dans l'u- 
nivers empourpré de la couleur; directement inspirés par les 
fugitives métamorphoses du poème sonore : — petits maîtres de 

la lithographie romantique, Célestin Nanteuil ou Lemud ; 

maîtres sourcilleux ou suaves de la peinture contemporaine, 
Max Klinger ou Fantin-Latour, visions étranges ou virginales, 
sans parler ci de tant de pièces d'un métier admirable, si profon- 
dément wagnériennes par l'harmonieuse sensualité de lignes à 



la fois indécises et pures 1 » Ainsi parlait un wagnérien d'hier (1), 
converti désormais à la religion de Mozart, ce frère aîné du 
divin Corot que le désespoir harmonieux d'Orphée créa, pour un 
soir, le plus pénétrant des peintres mélomanes. Remarquez-le 
tout de suite : tous, sauf un autre ami de Mozart, M. Ingres, 
sont des coloristes ; tous s'enveloppent naturellement dans une 
atmosphère, sans même redouter « le nuage de l'ébauche », — 
« baignant et noyant leur création dans la pâte molle, n'osant 
qu'une esquisse des matinales amours et du balcon de Vérone, 
leur laissant le manteau de la demi-nuit... » (2) Yseult ou 
Juliette, Eurydice ou Sieglinde, vos noms mélodieux s'incar- 
nent dans une brume d'aurore ! Et Delacroix, « nourri des 
poètes », verrait là déjà le secret de cette réconciliation char- 
mante entre deux arts qui, d'abord, paraissent « diamétralement 
opposés y> (3) : oui, le sentiment fait des miracles, dirait-il ; une 
poignée d'inspiration naïve est préférable à tout. La peinture, 
comme la musique, est au-dessus de la pensée. Elles enchantent, 
toutes deux, par le vague. . . Et le plus intelligent de ses adora- 
teurs, le poète artiste des Fleurs du Mal, observe à son tour que, 
« malgré sa forme arrêtée pour nos yeux », toute peinture est 
musicale, parce qu'elle est essentiellement suggestive. 

Voilà pourquoi, sans doute, en notre société compliquée où 
la culture intensive et diffuse a remplacé l'invention, les pein- 
tres amoureux de musique apparaissent de plus en plus nom- 
breux. Le soir ou l'après-midi, aux promenoirs grouillants ou 
dans la mondaine intimité de la Bodinière, — tout comme ces 
Davidsbitndler célébrés dans les Ecrits de Schumann et chantés 
par son piano romanesque, — sous le ciel constellé d'Orange 
ou dans la nuit de Bayreuth oîi l'avenir sourit au passé comme 
l'amour au printemps, dans la fièvre des grands concerts et sous 
le charme des petites séances où le Cycle du Lied, inauguré par 
M"" Mockel, dispute ses mardis à l'heureuse innovation de la 
Société Mozart, partout, les peintres se montrent ; on en déni- 
cherait jusqu'aux Folies-Bergère, à l'heure où tourbillonne amou- 
reusement la NapoH du jeune Alfano... Nommerai-je Anquetin, 
le fougueux décorateur, Valloton, le néo-xylographe des Intimités 
farouches, Jean Veber, trop spirituel pour être seulement pein- 
tre, le portraitiste Jacques Blanche, qui a si profondément com- 
pris la modeste fierté de Vincent d'Indy, Milcendeau, le rustique 
élève de Gustave Moreau, Georges Lavergne, le confident de la 
Sirène, le paysagiste Morlot, le peintre-graveur Henry Paillard, 
et tant d'autres? Epris de Fervaal et du Vaisseau- Fantôme, Henri 
Martin demande à son orgue les voix de VInspiration. Charles 
Cottet, wagnérien mais beethovénien, n'oublie pas ses parentés 
musicales. Je glisse sur M. Carolus-Duran, qui ne devient orga- 

(1) ïeodor de Wyzewa, Btvthoven et Wagner (Paris, Perrin, 1898), page 130; à propos 
des tilliographies musicales de Fantin-Lalour. 
(5) Les Concourt, La Peinture à l'Exposition Universelle de ISSU. 
(3) Mot d'Hoflmann, dans son article sur la Musique instrumentale de Beethoven. 



LE MÉNESTREL 



niste que pour orner le repos du modèle... Il faudrait question- 
ner encore la Préraphaélite Brotherhood ou la Rose-Croix. Et voici, 
parmi nous, un jeune ouvrant sa voile à tous les souffles rajeu- 
nis de l'idéalisme : depuis sept ans, Bellery-Desfontaines expose 
aux deux Salons des Compositions pour Sif/urd ou des Esquisses sur 
la partition de la Walkyrie; la germanique légende fleurit ses 
pastels ; Wolan borgne et majestueux renaît sur la pierre. 

D'autres, comme Ghatinière, pour l'affiche lithographiée de 
Manon, Grasset, pour les ornements byzantins à'Esclarmonde, 
Steinlen et Lucien Métivet, pour tant de Mélodies gauloises ou 
précieuses, ont repris la tradition de nos petits-romantiques. 

Mais une œuvre juvénile fut significative entre toutes. G'était 
au Salon de 1898. Le catalogue la désignait: Symphonie. Clair de 
lune (mélodie) : Clair de lampe (harmonie); Clair de rampe (rythme). 
Et nous pensions : Que le spectateur ne se laisse point rebuter 
par la complication du titre ; elle montre, simplement, le désa- 
vantage de la parole sur la peinture et la musique, ces sœurs 
vagues. Qu'il s'arrête bien, en face des trois panneaux pâles, 
reliés dans l'or, qu'il converse du regard avec le fantôme cen- 
tral, avec cette féminine blancheur émanée de la nuit bleue, 
qui pâlit encore dans son ombre, entre la demi-teinte plus 
chaleureuse de la harpiste sous l'abat-jour glauque et l'éclat 
amorti des reflets mordorés qui tremblent aux plis d'une Loïe 
FuUer impalpable : une musique, un murmure plutôt, va sour- 
dre insensiblement de ces harmonies timides, comme d'une 
fenêtre de fête illuminée dans la nuit. La stylisation volontaire 
simplifie les contours, estompe les teintes. Le réalisme est 
vaincu. N'est-ce pas un invisible orchestre qui monte du jeu mé- 
lancolique des nuances, transposant sur la toile grise la poétique 
de Richard Wagner aux répétitions de Munich : « Eteignez, mes- 
sieurs, éteignez! Gomme si les sons venaient de l'autre monde...» 
Wagner put)jsjs(e, voilà de l'inédit, semble-t-il ! Et l'auteur de ce 
Triptyque décoratif est le poète mystique du Tendre automne : Paul 
Steck est l'avocat du mystérieux développement des sonorités. 

Songe et symbole, — pour raconter cette œuvre complexe, le 
critique d'art se voit forcé de recourir à la confusion des lan- 
gues, de franchir à son tour la Babel contemporaine, de conti- 
nuer, bon gré, mal gré, le poétique imbroglio du bon Kreisler : 
la « symphonie » se peint sur la toile, et les « sonorités » s'é- 
lèvent du ragoût discret delà palette... Echanges perpétuels, qui 
favorisent la déclamation des docteurs pessimistes pour tonner 
contre nos « dégénérescences I » Phraséologie nouvelle, issue 
dti romantisme, qui détaille la couleur des sons et le chant des 
couleurs: de là, l'écriture artiste. Dans « l'abîme mystique » du 
Prélude de Lohengrin, un mélomane aperçoit l'ogive. Compa- 
rant les Lieder aux Romances sans paroles , le critique musical 
préfère les « camées » de Schumann aux « aquarelles » de Men- 
delssohn ; tandis que le salonnier, depuis Gautier, décrit des 
symphonies en blanc majeur, et que le peintre, depuis Whistler, 
effleure des Nocturnes qui sont des Harmonies en noir et en or... Et 
le snobisme béat se fait gloire de renchérir I Cependant, toute 
exagération masque une vérité. Toute préciosité marque une 
évolution. La note présente, c'est la tendance à l'expression. 
L'arabesque et l'art pour l'art sont en défaveur. La musique 
incline vers la peinture, et la peinture vers la musique. Mas- 
senet s'écrie : « J'aurais voulu être peintre ! » Et le roi des pein- 
tres, c'est le Wagner de Bayreuth, quand il réconcilie les trois 
arts en versant un rayon de lune mélodieuse sur le couple 
incestueux qui tremble... 

D'ailleurs, aujourd'hui plus que jamais, le peintre qui s'ins- 
pire de la musique ne reprend-il pas son bien? Descriptive ou 
littéraire, — couleur locale ou leit-motive, — la musique du siècle 
évoque ou souligne un décor visuel, un drame humain. L'hu- 
maine expression a dominé la fugue. Le contre-point n'est plus 
le seul maître de l'architecture éphémère et vague. Après Schu- 
mann et Brahms, après les symphonies dernières, c'en est fait 
presque de la musique absolue. Le théâtre hypnotise. Le drame 
triomphe. Rubinstein a jeté le cri : Finis musicœ! (1). La géniale 

(1) Entretien sur la limUjue, par Antoine Rubinstein (Ménestrel, 1891-1892j. 



« audition colorée » d'un Hector Berlioz ou d'un Franz Liszt met 
un tableau sous la note, un cœur sous l'accord; Richard Wagner 
définit un être, une idée, dans une période. Tout n'est que rêve 
— et tout peut être symbole. Et le peintre n'est-il pas mieux 
fondé à fixer dans une image à la fois précise et vaporeuse le 
rêve issu du chant, comme un dessinateur illustre un poète? 
Donc, le peintre de la vie s'est fait d'instinct peintre du songe. 
Telle fut l'évolution d'un Fantin-Latour. Le portraitiste adore la 
musique; il chérit les fleurs; et n'est-ce point la même ivresse 
ineffable qui naît du double parfum ? 

Maniée par un peintre, cette peinture musicale ne sue pas l'en- 
nui pédant de la peinture littéraire : de même que, sous la plume 
d'un musicien, la musique pittoresque sait rester musicale. 
Le partisan résolu des Poèmes sijmphoniques de Liszt conclut : 
« Pour beaucoup de personnes, la musique à programme est un 
genre nécessairement inférieur. On a écrit sur ce sujet une foule 
de choses, qu'il m'est impossible de comprendre. La musique 
est-elle, en elle-même, bonne ou mauvaise? Tout est là. Qu'en- 
suite elle soit, ou non, à programme, elle n'en sera ni meilleure ni 
pire. C'est exactement comme en peinture, où le sujet d'un ta- 
bleau, qui est tout pour le vulgaire, n'est rien, ou est peu de 
chose pour l'amateur. Il y a plus : le reproche que l'on fait à la 
musique de ne rien exprimer par elle-même, sans le secours de 
la parole, s'applique également à la peinture. Un tableau ne 
représentera jamais Adam et Eve à un spectateur qui ne con- 
naîtrait pas la Bible; il ne saurait représenter autre chose qu'un 
homme et une femme nus au milieu d'un jardin » (1). Pein- 
ture et musique, vous voilà donc réconciliées, sœurs ennemies! 

Comment le peintre mélomane voit-il, pour ainsi dire, la 
musique, quand la musique « le prend comme une mer » ? Toute 
vivante et toute peinte, dans une atmosphère sui generis émanée de 
son émotion. Sinon, l'œuvre est un rébus informe ou de l'illus- 
tration sans échos. M. Ingres, qui fut plus et mieux qu'un Chinois 
égaré dans les ruines d'Athènes, donne le la : « Nous sommes 
tous fils d'Apollon ! » 

(Fin.) R.\YMO!ND BOUYER. 



SEMAINE THEATRALE 



Opéra-Comique. La Fille de Tabarin, comédie lyrique en trois actes, paroles 
de MM. Victorien Sardou et Paul Ferrier, musique de M. Gabriel Pierné. 
(Première représentation le 20 Janvier.) 

Tout n'est pas invention, comme on pourrait le croire, dans la pièce 
que MM. Victorien Sardou et Paul Ferrier viennent de présenter au 
public sous le titre de la Fille de Tabarin. Tout d'abord, Tabarin avait 
véritablement une fille (je ne sais si elle s'appellait Diane, comme l'ont 
baptisée ces messieurs, mais elle exista réellement). Ensuite, il est par- 
faitement vrai que ce pitre, qui avait d'ailleurs de l'instruction et des 
lettres, se retira, après fortune faite dans son métier de jiateleur, en un 
beau domaine qu'il avait acheté aux environs de Paris, et où il vivait 
quasiment en grand seigneur. Enfin, il n'est pas moins très exact qu'il 
mourut d'une façon tragique, quoique pas tout à fait comme le font 
mourir nos librettistes. 

Lorsqu'on 1619 Tabarin vint rejoindre au Pont-Neuf, sur la place 
Dauphine, le charlatan Mondor, opérateur et marchand d'onguents, qui 
y avait installé ses tréteaux l'année précédente, ce fut comme une révo- 
lution dans tout Paris, et de tous les points de la grand'ville on accou- 
rait pour entendre ses propos largement épicés et suprêmement diver- 
tissants. La place Dauphine devenait chaque jour le rendez- vous non 
seulement des badauds, des valets, des sergents, des filous et des cham- 
brières, mais parfois des gens du beau monde, qui ne craignaient pas 
de se commettre avec la populace pour jouir d'un spectacle dont la 
grossièreté n'excluait point l'esprit et dont la drôlerie, d'ailleurs, aurait 
fait naître le rire sur les lèvres d'un hypocondre. 

La renommée de Tabarin devint telle que bientôt on eut l'idée d'im- 
primer ses facéties graveleuses, et que cette publication obtint un succès 
fou. Le Recueil général des rencontres et questions tabarinigues, mis en 
vente par le libraire Sommaville en 1622, fut bientôt dans toutes les 
mains et se débita à des milliers d'exemplaires, si bien qu'il donna lieu 

(1) Saint-Saëns, Harmonie et Mélodie (1885); pages 160-161. 



LE MÉNESTREL 



o9 



â des contrefaçons et à des imitations nomljreuses. Entre pitres on se 
connaît. II va donc sans dire que Tabarin fréquentait l'Hôtel de Bour- 
gogne et les trois farceurs héroïques qui avaient nomGaultier-Garguille, 
Gros-Guillaume et Turlupin, lesquels, sans doute, ne se faisaient pas 
faute de venir applaudir et admirer leur confrère sur la place Dauphine. 
Ce qui le prouverait, c'est le petit document suivant, placé justement 
en tète du « Recueil » que je viens de citer et pour lui servir d'intro- 
duction auprès du public. 

APPROBATION 
de messieurs de l'Hostel de Bourgogne. 

Nous, soubsiguez, docteurs régens en l'Université de l'Hoitel da Bourgogne, 
certifions avoir veu et leu ce présent livre intitulé: Recueil général des Questions 
tabariniques, avec leurs responses, etc., etc., auquel n'avons rien trouvé qui soit 
contraire aux peuples ordinaires de notre escolle, ains digne de paroistre et 
d'estre engravé au dos de la postérité, comme une pièce rare et antique, et 
des mieux basties de nostre temps. Enjoignant de plus à tous nos escoliers 
jurez, gens tenant nos cours de plaisanteries, de ne venir désormais en nostre 
dicte escolle, sans au préalable s'estre garny d'une de ces copies. 

Fait le jour de Mardy-Gras, au collège de Bontemps, au susdit. 
Signé : G. Garguille, 
Gros Guillaume. 

Et ce qui prouve encore plus les relations de Tabarin avec ses cama- 
rades de l'Hôtel de Bourgogne, c'est que précisément sa fille épousa l'un 
de ceux-ci, le joyeux Gaultier-Garguille, celui dont un chroniqueur 
disait, peu après sa mort : — « Il ne jouoit jamais sans masque, avec 
une grande barbe pointue, une calotte noire et plate, des escarpins 
noirs, des manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise 
noire. Il représentoit toujours le vieillard de la farce, chantoit ordinaire- 
ment une chanson, et quoique mauvaise le plus souvent, plusieurs ne 
venoient au spectacle que pour l'entendre. Cet homme, si ridicule à la 
farce, ne laissait pas quelquefois de faire le roi, et assez bien, dans les 
pièces sérieuses, à l'aide du masque et de la robe de chambre que por- 
toient alors tous les rois de théâtre. » 

Tabarin donc, sa fille mariée, alla se retirer dans ses terres — et c'est 
ici que les auteurs, usant de leur droit, se sont écartés de la vérité des 
faits, aussi bien qu'en ce qui concerne la mort de Tabarin. On sait au- 
jourd'hui que celui-ci, victime d'un guet-apens, fut lâchement assassiné 
au milieu d'une chasse, par de prétendus grands seigneurs qu'offusquait 
le voisinage de cet ancien baladin parvenu â la fortune. 

Les auteurs de la Fille de Tabarin nous le montrent précisément dans 
son rôle de châtelain campagnard, cachant soigneusement à tous son 
ancienne profession, se faisant appeler le sire de Beauval et ayant auprès 
de lui sa fille Diane, qui, chose plus difficile à croire, ignore ce qu'a été 
son père. M. de Beauval reçoit chez lui les gentilshommes du voisinage, 
et le fils d'un de ceux-ci, le jeune Roger de la Brède, s'est épris de la 
jolie Diane, qui n'est pas insensible à son amour. Beauval-Tabarin 
surprend le secret de sa fille, et se met en devoir de chercher â assurer 
son bonheur en l'unissant à celui qu'elle aime. Après quelques difficul- 
tés soulevées par le comte de la Brède, le père de Roger, tout finit par 
s'arranger, et le mariage est annoncé dans le repas qui précède une 
partie de chasse. Voici qu'au milieu de ce repas, on entend du bruit, 
des cris. C'est une troupe de baladins qui vient d'arriver dans le village, 
conduite par... Mondor. En entendant le nom de son ancien compagnon, 
Tabarin est atterré, craignant aussitôt la divulgation de son secret ; il 
pâlit, tombe en faiblesse, et c'est à grand'peine qu'on le fait revenir àlui. 

Le second acte nous amène précisément sur la place du village, dont 
c'est la fête. Mondor a monté sa baraque, il rassemble ses « artistes », 
fait son boniment à la foule, vante ses onguents et son élixir, mais le 
tout en vain. Les villageois songent à toute autre chose qu'à monter sur 
ses tréteaux, la recette est absente, et Mondor, resté seul, se lamente à 
la pensée que lui et les siens n'auront pas ce soir de quoi diner. Sur- 
vient Tabarin, dans son plus beau costume de châtelain. En apercevant 
Mondor il veut s'échapper, mais celui-ci s'approche, l'aborde, lui conte 
sa misère et le supplie de lui permettre d'installer sa baraque dans 
l'orangerie du château, où le public ne pourra manquer d'accourir. 
Tabarin refuse et tend sa bourse â Mondor qui, fièrement, lui dit qu'il 
ne mendie pas. Mais, quoique Tabarin tourne sans cesse la tête pour ne 
point se laisser voir, Mondor croit le reconnaître, Tabarin le prend de 
haut en lui disant qu'il se trompe, l'autre insiste, et enfin Tabarin, 
vaincu par sa vieille amitié, lui ouvre les bras, dans lesquels Mondor se 
précipite. 

Nous sommes maintenant dans l'orangerie, où, bien entendu, Mondor 
a eu l'autorisation de s'instaUer. Il fait procéder à la répétition, à 
laquelle Tabarin vient assister, heureux sans doute de se retrouver 
pour un instant dans son ancien milieu. Mais celui qui le remplace 
dans son personnage ne le satisfait en aucune façon. Après quelques 



mouvements d'impatience, il hasarde discrètement une observation, 
que l'autre reçoit avec un haussement d'épaules. Une seconde remarque 
n'est pas mieux reçue. A la fin, bouillonnant, n'y tenant plus, Tabarin 
s'élance sur l'estrade, qu'il escalade, s'empare du loqueton et du chapeau 
de ce pitre indigne, — le fameux chapeau de Tabarin, — et là, emporté 
par l'amour de l'art, par ses souvenirs, par ses succès, il lui donne une 
leçon de parade avec une ardeur, un mouvement, une chaleur, qui font 
pousser des cris de joie à Mondor et à ses acolytes. Mais hélas ! voici 
que les portes s'ouvrent et qu'arrivent tous les seigneurs qui, en voyant 
le « sire de Beauval » sous les haillons de Tabarin, se retirent plus 
indignés encore que surpris. 

Bientôt revient le comte de la Brède, qui signifie à Tabarin que le 
mariage projeté est devenu impossible et qu'il reprend sa parole. Ta- 
barin, désespéré pour sa fille, le prie et le supplie en vain, lui propose 
de se cacher, de disparaitre, de quitter la France s'il le faut, de telle 
sorte qu'on n'entende plus jamais parler de lui. Le vieillard reste in- 
flexible et s'éloigne. Pourtant, si je mourais ! se dit Tabarin une fois 
seul. Et, saisissant le fusil de chasse qui est auprès de lui, il se dirige 
vers les jardins. A ce moment, Roger vient trouver Diane pour lui jurer 
que son amour résiste aux volontés de son père, et qu'il ne cessera 
jamais de l'aimer. C'est alors que retentit un coup de feu, qu'on entend 
des cris et des lamentations, et que Diane, bouleversée, se précipite vers 
la porte, qui s'ouvre justement devant des serviteurs rapportant le corps 
de Tabarin mourant. Tout le monde entoure le moribond à qui le comte 
de la Brède déclare alors que leurs enfants seront unis, et Tabarin, 
consolé sans doute par cette parole, rend son âme au ciel. 

M. Gabriel Piernê, grand prix de Rome, très avantageusement connu 
par plusieurs compositions symphoniques importantes et par des mélo- 
dies d'un tour élégant et délicat, n'a jusqu'ici abordé la scène qu'avec 
un grand opéra, Vendée, représenté à Lyon sous la direction de M. Albert 
Vizentini, et par deux ou trois ballets joués au Nouveau-Théâtre, entre 
autres Bouton d'or, qui fut fort bien accueilli. La Fille de Tabarin est son 
véritable début de compositeur dramatique devant le public parisien. 

Gomme tous ses jeunes confrères, M. Pierné a voulu tout d'abord 
montrer là-dedans ce qu'il savait faire et de quoi il était capable. Il a 
entassé Pélion sur Ossa, leitmotif sur leitmotif, modulations sur modu- 
lations, effets d'orchestre sur effets d'orchestre, se souciant peu de faire 
chanter ses chanteurs, ce qui n'est plus de mode, et étouffant les paroles 
sous de formidables dessins symphoniques, de telle façon qu'on n'en 
puisse saisir un traître mot. Il a pourtant du talent, M. Pierné, et il l'a 
prouvé en plus d'une occasion. Mais pourquoi sacrifier toujours le fond 
à la forme, traiter la mélodie, le chant proprement dit, comme une 
quantité négligeable, et ne s'occuper que de l'effet matériel? Ayant â 
écrire une « comédie lyrique, s, une pièce de genre aimable et léger, le 
compositeur traite son sujet avec les éléments qu'il pourrait employer 
pour écrire le drame le plus sombre et le plus violent, et il semble, 
même quand il a à faire parler deux amoureux, que toutes les puis- 
sances de l'orchestre lui soient encore insuffisantes. C'est proprement 
prendre un merlin pour écraser une fourmi. Et puis, comme M. Pierné 
veut être « dans le mouvement », il se garderait comme du feu d'écrire 
une phrase qui ait une tournure naturelle et aisée, qui se poursuive 
pendant huit mesures avec un sens mélodique, qui ait un commence- 
ment, un milieu et une fin, et quand il parait en vouloir commencer 
une. vite, il l'interrompt et la dénature par une modulation ; tout est chez 
lui tourmenté et tortillé comme â plaisir. Il va sans dire que tout se passe 
chez lui en récits éternels, en dialogues interminables, selon la formule 
adoptée, et qu'il se ferait pendre plutôt que de perpétrer un simple 
ensemble â deux voix. Notez qu'il a de l'inspiration, M. Pierné, et qu'il 
la dédaigne. "Volontairement, arbitrairement, il l'étouffé comme s'il en 
rougissait. 

Et si je dis cela, c'est qu'il m'en donne la preuve. Voyez le troisième 
acte, et la scène de la parade. Le compositeur a voulu faire là un petit 
pastiche de musique ancienne, à la manière de Grétry ou de Monsigny ; 
il l'a fait avec grâce, avec délicatesse, en traitant les voix comme elles 
doivent l'être, en les faisant véritablement chanter, et en consentant à 
en réunir plusieurs ensemble. Il y a là un petit trio de femmes d'une 
forme charmante, vraiment musicale, et un sextuor excellent, le tout 
accompagné par un orchestre allègre, pimpant, chatoyant, un petit 
orchestre fleuri, plein de couleur et d'élégance. Enfin nous avions de la 
musique, et il fallait voir la surprise et la joie du public â cette nou- 
veauté inattendue! Hélas! pourquoi n'a-t-il pas traité toute la pièce de 
cette façon? Nous aurions peut-être un petit chef-d'œuvre de plus. Et 
il a aussi le sentiment de la scène, M. Pierné. Il l'a prouvé au second 
acte, dans la rencontre de Mondor et de Tabarin. L'épisode était inté- 
ressant à traiter, il y a mis tous ses soins, et la scène est bien menée et 
bien venue, quoique, malheureusement, elle manque essentiellement 



60 



LE MÉNESTREL 



d'émotion, là justement où l'émotion était indispensable. J'en dirai 
autant de la scène de Diane et de Roger au premier acte, qui est sèche, 
sans chaleur, et complètement dépourvue de passion. 

Mais enfin, M. Pierné nous a prouvé, avec ce second et ce troisième 
acte (il y a encore, au second, la scène comique du boniment de Mondor, 
qui est e.xcellente). qu'il aurait, quand il le voudrait, les qualités du 
compositeur dramatique. Qu'il les acquière donc complètement, qu'il se 
laisse aller à sa nature, qu'il rompe avec les idées fausses, avec les doc- 
trines délétères, avec les tendances funestes qui tueraient la musique 
française si elle n'était pas si bien constituée. Qu'il se souvienne que les 
grands artistes qui s'appelaient Méhul, Cherubini, Catel, Boieldieu, 
Herold. ne méprisaient ni le chant, ni le rythme, ni la tonalité, et que 
c'est, au contraire, par l'usage qu'ils en faisaient qu'ils ont conquis la 
fortune et la gloire. Quoi qu'en puissent dire les poseurs ou les impuis- 
sants, c'est avec ces trois éléments qu'on fait de véritable musique, 
c'est de leur réunion que sont sortis ces chefs-d'oeuvre qui s'appellent 
Joseph, Lodoïska, la Dame blanche, le Pré aux clercs... Et je voudrais bien 
savoir quel musicien oserait rougir aujom'd'hui d'avoir fait Joseph, pour 
ue parler que de celui-là? 

~Les deux rôles principaux de la Fille de Tabarin, ceux de Tabarin et 
de Mondor, sont tenus avec une supériorité éclatante par MM. Fugère 
et Périer. à qui reviennent les honneurs de la soirée. Très en dehors et 
très amusant dans son boniment aux paysans, M. Périer a joué en vi-ai 
grand artiste la scène de la reconnaissance avec Tabarin, avec un senti- 
ment, une émotion, et en même temps une simplicité et un naturel qui 
montrent tout le fonds qu'on peut faire sur son talent et qui lui ont valu 
un succès aussi bruyant que mérité. Quant à M. Fugére. plein de grâce 
au premier acte dans la scène avec sa fille, il a montré au troisième, 
dans celle de la répétition, un entrain, une verve, une chaleur et un 
sentiment comique absolument irrésistibles et qui ont réjoui la salle 
entière. 

Tous les autres rôles ne font, eu somme, que graviter autour de 
ceux-là, bien que celui de la servante Nicole, la confidente de Tabarin, 
fort bien tenu par M"'' Tiphaine, ait son importance. Il faut louer 
néanmoins comme ils le méritent M"'= Garden (Diane), M""" Landouzy 
(Clorinde), MM. Beyle (Roger), Delvoye (frère Éloi), Boudouresque 
(la Brède), Cazeneuve (la Roche- Posay), et nommer au moins MM"''' Daf- 
fetye, Chevalier, de Craponne, et MM. Mesmaecker et Viannenc, l'en- 
semble étant excellent de la part de tous. Il faut louer l'orchestre et les 
chœurs de leur solidité, et ailresser à la mise en scène tous les compli- 
ments qu'elle mérite. 

Arthur Pougin. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVBB SELLE DE 19CO 

(Suite.) 



En dehors de la rue de Paris, qui en avait accaparé le plus grand 
nombre, il n'y avait, dans l'enceinte de l'Exposition, que peu de théâtres 
proprement dits. Au Champ-de-Mars, le théâtre exotique du Tour du 
Monde, qui ne laissait pas d'être curieux et original, et le théâtre com- 
pris dans le Palais de la Femme, qui n'offrait rien d'absolument singu- 
lier. Au Trocadéro ou daus ses entours, le théâtre Indo-Chinois, dont 
l'originalité résidait surtout dans ce fait que ses principaux sujets étaient 
européens; le théâtre Hindou, qui, dans ses commencements au moins, 
possédait un personnel plus authentique, et le Grand Théâtre Égyptien, 
qui méritait son titre, car il était eu effet le plus vaste de l'B.xposition. 
A cela il faut ajouter les théâtres qu'on trouvait, d'une part au Vieux 
Paris, reconstitution si cmieuse et si intéressante, d'autre part au spec- 
tacle qui prenait le titre de l'Andalousie au temps des Maures, dont le 
principe était le même et aussi ingénieux, mais qui fut moins heureux 
et dont l'existence fut courte. 

En quittant la rue de Paris et en franchissant la passerelle du pont 
de l'Aima on arrivait au Vieux Paris, on longeait la Seine et on débou- 
chait sur le Trocadéro. Là, on suivait, en remontant à gauche, la ligne 
des Colonies françaises, et on atteignait, près de la porte de Passy, 
l'admirable exposition de ITndo-Chine, qui était une merveilleuse leçon 
de choses. C'est là qu'on rencontrait, en quelque sorte enclavé dans 
cette superbe exposition, 

Le Théâtre hido-Chinok. — Ce théâtre avait été concédé, dit-on, à un 
colon de Saigon. Pénétrons dans la salle, non sans avoir contemplé 
d'abord l'extérieur de l'édifice, qui mérite un coup d'œil attentif. La 



construction fait honneur à l'architecte. M. de Brossard. L'ensemble 
est harmonieux, la façade est ornée de motifs heureusement fouillés, la 
grande porte d'entrée, somptueuse, est surmontée d'un frontispice 
luxueusement sculpté, et la toiture est originale, avec le haut et gentil 
clocheton qui la domine. La salle, assez vaste et décorée avec profusion, 
est garnie d'armes, d'instruments de musique, de bronzes, de bibelots, 
d'objets curieux de toute sorte, qui donnent une note d'exotisme exact 
et original. Elle peut contenir environ deux cent cinquante spectateurs 
très confortablement assis dans de larges fauteuils de jonc, sans compter 
ceux qui peuvent prendre place, debout, dans un large promenoir for- 
mant balcon tout au fond. 

On a fait beaucoup de bruit autour de ce théâtre Indo-Chinois. As - 
sûrement je n'en veux point médire, et le spectacle qu'il offrait au 
public ne manquait pas d'une certaine saveur. Mais enfin, le prix des 
places était assez élevé (il y en avait jusqu'à cinq francs) pour qu'on prit 
montrer quelque exigence â l'égard de représentations qui ne duraient 
guère plus d'une bonne demi-heure. Je sais bien qu'en fait d'Indo- 
Chinoises il y avait là surtout M"" Cleo de Mérode, retour d'Amérique, 
— à qui l'on faisait son entrée, s'il vous plait, comme sur un vrai 
théâtre. Elle est toujours fort jolie. M"'' Cleo de Mérode. avec son corps 
svelte, ses membres graciles, âla fois souple, voluptueuse et séduisante, 
et. cela va sans dire, portant fort bien le costume. Mais â tout prendre, 
malgré sa beauté, ce n'était qu'une Annamite faux teint, une Annamite 
de contrebande, dont l'exotisme ne pouvait donner qu'une illusion rela- 
tive. Et puis, même en dehors d'elle, j'ai des scrupules sur la nationalité 
de certains autres sujets encore. Je me suis laissé dire que les danseuses 
annamites ou cambodgiennes faisant partie du corps de ballet du roi No- 
rodom, que l'administration du théâtre Indo-Chinois avait engagées, se 
sont trouvées involontairement en retard de plusieurs semaines, et qu'on 
lésa remplacées au dernier moment par de simples ballerines italiennes 
du théâtre Columbia, alors en déconfiture, qu'on a dressées d'une façon 
spéciale en les faisant étudier devant le cinématographe de la pagode 
voisine, qui reproduisait toutes les scènes d'un ballet â la cour d'Annam. 
Aurait-on donc abusé de ma candeur en offrant a mes yeux abusés des 
Indo-Chinoises compatriotes de M. Fregoli? Horreur et profanation ! 
Pénétrons, malgré tout, dans le sanctuaire. 

La toile est levée, et le décor, tout rutilant, d'une couleur violente et 
d'un aspect farouche, avec les animaux étranges qu'il représente, est 
tout à fait « couleur locale ». Pour commencer le spectacle, nous avons 
une symphonie avec chœurs qui, j'en atteste les dieux, n'offre aucun lien 
de parenté avec celle de Beethoven. Ala rigueur, je préférerais même celle- 
ci. Six jeunes filles et dix jeunes gens viennent tranquillement s'asseoir 
par terre, face au public, formant deux rangées, les fillettes devant, les 
garçons derrière. Tous ont leurs instruments, dont ils jouent tout en 
chantant, et exécutent ainsi leur symphonie chorale. Bien que cette 
musique soit étrange à nos oreilles, qu'elle dépayse complètement, on 
ne saurait la dire absolument désagréable. Elle se tient dans une gamme 
empreinte de douceur et affecte un certain caractère mélancolique qui 
n'est pas sans une sorte de charme berceur. 

Lorsque ceux-là ont fini, ils vont se ranger sur les deux côtés du 
théâtre, où leur musique va accompagner les danses cambodgiennes. 
C'est ici que je me demande si l'on se joue véritablement de ma crédu- 
lité, et si les quatre danseuses qui se présentent sont natives d'un 
Cambodge situé sur les rives du Pô ou du Tessin. Ma foi, tant pis ! à 
tout prendre elles sont curieuses, ces danses, qui ne sont d'ailleurs guère 
autre chose que des attitudes et qui ressemblent de bien près à celles 
que nous offraient, en 1889, les adorables petites créatures du Kampong 
javanais. Ce sont des exercices de grâce et do souplesse, des fléchisse- 
ments de reins, des poses sans cesse changeantes, accompagnés de 
lents tournoiements de mains en dedans et en dehors d'un effet vrai- 
ment curieux. 

Beintôt elles cèdent la place â des danses d'un tout autre genre, celles 
des Parsis, « adorateurs du feu » nous dit le programme. Ces Parsis 
ont. pour les accompagner, un orchestre â eux, orchestre absolument 
rudimentaire, comprenant seulement deux ou trois tambours de formes 
diverses et deux ou trois paires de crotales. Quatre femmes d'un noir 
assez présentable viennent d'abord nous offrir la « danse des vases d'or », 
c'est-à-dire que chacune d'elles tient en mains un petit vase de métal 
avec lequel elle jongle tout en dansant. Deux grotesques chantants et 
dansants leur succèdent et nous donnent un intermède original et amu- 
sant. Puis, toute la troupe exécute la « danse des bambous », très 
caractéristique, avec les tournoiements et les enchevêtrements des dan- 
seurs frappant sans cesse les uns contre les autres de courts bâtons dont 
ils sont armés et qui donnent avec ensemble un bruit rythmique très 
étrange et très curieux. Ce qu'il y a de particulier dans ces diverses 
danses, c'est qu'elles commencent dans un mouvement lent et tranquille, 
s'animent peu â peu, progressivement, jusqu'à devenir vertigineuses. 



LE MENESTREL 



61 



comme celles des derviches, puis s'arrêtent net tout à coup, chaque 
danseur se trouvant immobile à sa place. 

Enfin — enfin ! parait la reine du lieu, M"" Cleo de Mérode ( « de 
l'Académie nationale de musique », ne manque pas de direl' « aboyeur » 
chargé de faire le boniment à la porte du théâtre). Et M"" Cleo nous 
reproduit, seule, la danse que les quatre cambodgiennes vraies ou fausses 
nous ont offerte au commencement de la séance. Elle y met, je ne le 
nie pas, un certain charme, une grâce réelle, se souciant d'ailleurs fort 
peu de faire concorder ses pas et ses attitudes avec le rythme de l'or- 
chestre qui l'accompagne comme il a accompagné ses devancières. Elle 
se déhanche ainsi pendant quelques minutes, se tord les bras, fait 
tourner ses mains dans tous les sens, puis remonte lentement la scène 
sans cesser ses tournoiements, salue gracieusement et disparait. On 
applaudit, on la rappelle, elle se présente de nouveau à la foule enivrée, 
dont elle reçoit l'hommage, resalue, redisparaît — et c'est fini ! 

Il parait cependant que le spectacle du théâtre Indo-Chinois a été par 
fois un peu plus corsé et qu'on y a joué, dans les commencements, un 
agréable ballet- pantomime intitulé la Bague enchantée, dont le sujet 
était tiré d'une légende orientale. 

TImHre Hindou. — Le théâtre Indo-Chinois n'était pas le seul de 
son genre. Tout auprès de l'exposition des Indes Françaises (qu'il ne 
faut pas confondre avec l'Indo-Chine), on avait élevé, à beaucoup moins 
de frais, un autre théâtre, dit Théâtre Hindou, construction vaste, mais 
banale, sans ornements extérieurs ni intérieurs, et qui n'était autre 
chose qu'une sorte de grande halle à peu près nue, de forme carrée, 
dont le sol était couvert de stalles. Une galerie en simples planches 
contournait cette salle. C'est là qu'on avait amené de Pondichéry une 
troupe indienne de 83 sujets : danseurs, danseuses, musiciens, prestidi- 
gitateurs, « sorciers », charmeurs de serpents, etc. On avait fait de 
grands frais (à telles enseignes qu'on m'a signalé quatre bayadéres en- 
gagées à raison de l.SOO francs par mois, logées et nourries), mais le 
public resta rebelle à ce spectacle, malgré sa richesse et une authenti- 
cité qu'eût pu lui envier son voisin, le tliéàtre Indo-Chinois. Bref, et 
comme tout n'est qu'heur et malheur en ce monde la débâcle ne tarda 
pas à se produire, et la troupe indienne dut se disloquer. La salle fut 
occupée, quelques semaines après, par un groupe d'une dizaine d'Indiens 
de couleur, dont deux femmes, qui y restèrent jusqu'à la fermeture de 
l'Exposition. J'ai vu là un spectacle qui n'était rien moins que somp- 
tueux. Quelques danses plus ou moins pittoresques, j'allais dire plus 
ou moins banales, parfois accompagnées de chant par les danseurs 
eux-mêmes. La plus intéressante était une danse grotesque qu'exécutait 
une sorte de sauvage affublé d'un masque hideux, et qui n'était pas 
sans un certain caractère original. Il vaut mieux ne pas parler du 
reste. 

(A suivre. j Abthur Pougin. 



BEVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Lamoureux. — M. Félix Weingartner pousse aussi loin qu'on 
peut l'imaginer la virtuosité orchestrale; sous le rapport de la technique, il 
est parmi les trois ou quatre artistes de l'Allemagne tout à fait incomparables 
dans la hranche de l'art qu'ils ont adoptée, branche très différente de celle où 
ont excellé, où excellent encore les chefs formés à l'école des Richter et des 
Hermann Levi, ces admirables initiateurs wagnériens moins jaloux des suc- 
cès personnels qu'on ne l'est généralement aujourd'hui. Ses interprétations 
le dépeignent entièrement; c'est un seusitif de la musique. Toutes ses impres- 
sions d'àme lui viennent par son entremise, et si parfois il se laisse bercer 
par elle dans une mimique dont le caractère peut-être excentrique, dans tous 
les cas exceptionnel, n'exclut ni la grâce ni l'élégance, plus souvent il lui 
commande en maître, lui impose violemment sa loi et la tient sous sa domi- 
nation passionnée et frémissante. Là est le coté sublime et génial d'une exé- 
cution musicale ainsi présentée; là aussi en est le danger, si le sceptre tombe 
en des mains inhabiles. Ce n'a pas été le cas pour M. Weingartner. Bien 
qu'il ait atteint, dans l'ouverture de Léonore, la limite extrême de ce qu'on 
pouvait oser comme véhémence, comme vélocité et comme puissance d'en- 
traînement, aucune confusion n'a troublé dans son orageuse harmonie l'or- 
chestre déchaîné. Il a montré que son audacieux chef n'avait pas eu tort de 
compter sur sa solidité, sur son ardeur et sur son aplomb rythmique. La salle 
était électrisée; elle a rappelé à deux reprises le jeuue directeur, qui asso- 
ciait à son succès son admirable phalange instrumentale. Il fallait applaudir 
à outrance parce que c'était plein d'élan, et que l'élan et la foi, l'enthou- 
siasme, sont ici-bas parmi les choses les plus rares et les plus précieuses. 
Venant après ces ovations triomphantes, dont Beethoven a eu sa part, la plus 
large au fond, la symphonie en ut majeur de Schubert n'a pu maintenir l'as- 
sistance au même diapason. L'œuvre est pourtant d'une exubérance inouïe; 
le maître a jeté là ses richesses avec une prodigalité merveilleuse, mais les 
thèmes principaux du premier morceau et de l'andante sont ou de peu de 



valeur, ou d'un goût vieilli. Le scherzo, par contre, est ravissant; c'est la 
poésie champêtre dans sa simplicité, une églogue. On est délicieusement 
impressionné par le trio en la majeur, chef-d'œuvre en seize mesures, dont 
Louis Ehlert a pu dire : « C'est si ensoleillé, si chaud et d'une sève si plan- 
tureuse que l'on croit respirer, vers l'heure de midi, le parfum des jeunes 
sapins élevant leurs jeunes pousses au milieu de la forêt. » Le finale a beau- 
coup d'allure, de force et de brio ; M. Weingartner l'a mis en relief avec une 
conviction ardente et chaleureuse, mais on aurait voulu de lui un ouvrage 
d'un autre caractère, par exemple une vaste composition de Berlioz, de Raff 
ou de Liszt, afin que sa fantaisie pût se donner carrière dans une forme d'art 
plus originale que celle de la symphonie de Schubert. Le programme com- 
prenait encore l'ouverture de la Flûte enchantée et le concerto en ré mineur de 
Haendel, pour deux violons, violoncelle et instruments à cordes. 

Amédée Boutarel. 

— La seconde exécution du concerto pour violon de M. Théodore Dubois 
au Conservatoire n'a pas été moins brillante que la première. L'œuvre, d'une 
si belle tenue et d'un si haut intérêt, a rencontré le même public enthousiaste, 
en compagnie de son prestigieux interprète, M. Henri Marteau. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche ; 
Conservatoire : Relâche. 

Chàtelet, concert Colonne : Ouverture d'Euryanthe (Weber). — Fragments deiîojnco et 
Juliette (Berlioz). — Concerto pour violon (llendelssohn), par M. Jacques Thibaud. — 
Fragments de Fervmd (V. d'Indy), par M. Vaguet et les chœurs. — Inlroduction et Jîomto 
capriccioso (Saint-Saëns), par M. Jacques Thibaud. — Marche de Lohengrin (Wagner). 

Nouveau -Théâtre, concert Lamoureux, sous la direction de M. Weingartner : Ouverture 
de Benvenuto Cellini (Berlioz). — Ouverture de Rob-Roy (Berlioz). — Symphonie n- 2 
(Weingartner). — Le Venusberg de Tannhiiuser (Wagner). — Siegfried-ldyll (Wagner). 
— Ouverture des Maitrei •Chanteurs (Wagner). 

— M'"'' Anne de Vergnol nous a donné jeudi dernier, à la salle Hoche, 
une bien intéressante audition de quelques-unes des œuvres de M. Léon 
Delafosse. C'était d'abord la sonate pour violon et piano exécutée par l'au- 
teur et M. Sechiari, puis ce délicieux quintette de fleurs, un véritable bouquet 
de mélodies parfumées que M""= de Vergnol a dites à ravir. Venait ensuite un 
lot de pièces pour piano, des Préludes, des Etudes, des Ballades écrites dans 
la manière de Chopin, où, à côté du talent peu banal du compositeur, s'est 
révélé une fois de plus toute la maîtrise de l'exécutant délicat et verveux 
qu'est M. Léon Dglafosse, — une figure d'artiste fort attachante. 

— Un pianiste et compositeur brésilien, M. Henri Oswald, connu déjà et 
apprécié en Italie et en France, où il a longtemps résidé, vient de donner à 
la salle Pleyel deux concerts pour l'audition de ses œuvres. M. Os-wald a fait 
entendre plusieurs compositions importantes et dignes d'intérêt : un quin- 
tette, un quatuor et deux trios pour piano et cordes, exécutés par lui et 
MM. Bron, Bertagne, de Villers et R. Schidenhelm, l'andante d'un concerto 
de violon qui a valu de vifs applaudissements à M. Edouard Bron, enfin 
diverses pièces pour piano, pour violon ou pour violoncelle, qui ont produit 
la meilleure impression. Le double succès de M. Oswald a été complet. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



De notre correspondant de Belgique (22 février). — Comme je l'avais prévu, 
le succès de Louise s'est considérablement confirmé aux représentations sui- 
vantes, et il est bien certain que le bel ouvrage de M. Charpentier va tenir 
l'affiche plusieurs fois par semaine, jusqu'à la fin de la saison, renouvelant 
les triomphales et innombrables soirées de Cendrillon, l'an dernier. On s'est 
mis maintenant aux répétitions de ta Walkyrie, qui sera la prochaine reprise 
importante, avec M"»* Litvinne et Paquot, M°"= Bastien, MM. Seguin et 
Imbart de La Tour. Celui-ci rentre à la Monnaie, après une tournée victo- 
rieuse en Amérique ; c'est lui qui reprendra le rôle de Siegmund dans l'œu- 
vre de Wagner ; c'est lui aussi qui reprendra celui de Pylade dans Ivhigénie 
en Tauride, au mois d'avril ; et l'an prochain il nous restera, en remplace- 
ment de M. Henderson, dont l'accent anglais a décidément cessé de plaire. 
La semaine prochaine, reprise de Manon, avec M""= Thierry et M. David, et 
première des Deux Pigeons, le joli ballet de M. Messager. Puis viendra l'En- 
léuement au Sérail de Mozart. — La colonie française à Bruxelles a été l'objet, 
tout récemment, de distinctions flatteuses de la part du gouvernement belge, 
qui a octroyé à plusieurs de ses membres les plus distingués la croix de 
chevalier de l'Ordre de Léopold. Parmi eux, j'ai plaisir à noter spéciale- 
ment M. Béon, l'intelligent et sympathique représentant de la maison Erard, 
estimé de tous les artistes non seulement pour ses relations charmantes dans 
les afl'aires, mais aussi pour ses compositions aimables et très méritantes, et 
l'accueil empressé et encourageant que ne manquent jamais de trouver chez 
lui les jeunes auteurs et les jeunes virtuoses. L. S. 

— Les Anglais ont toujours des idées bizarres. Le Sunday Times, de Lon- 
dres, en lance une au moins singulière, celle de commémorer à la fois la 
reine Victoria et Verdi, en unissant dans une môme manifestation artistique 
les noms des deux illustres défunts. Il s'agirait d'une exécution du Requiem 
de Verdi, qui serait donnée en l'honneur de la souveraine et du compositeur 
à l'Albert Hall, lequel, on le sait, est ainsi nommé en souvenir du.feu prince 



62 



LE MENESTREL 



Alhert, époux de la reine Victoria. De cette façon les trois noms se trouve- 
praient réunis. 

— On croit que la season du théâtre Corent Garden s'ouvrira, en une sorte 
d'hommage à Verdi, par une représentation i'Otello, chanté par des artistes 
italiens. 

— Voici une lettre très curieuse de Giuseppina Strepponi , la seconde 
femme de Verdi. On sait qu'elle fut une cantatrice de renom et que c'est elle 
gui créa à la Scala, en 1842, le rôle d'Abigail dans le Nabucco du maître dont 
elle ne se doutait guère alors qu'elle deviendrait un jour la femme. Malgré 
son très beau talent elle quitta de bonne heure le théâtre et vint se fixer 
comme professeur de chant à Paris, où elle se trouvait en 1848. C'est alors 
qu'elle adressait la lettre suivante au compositeur Pietro Romani, le condis- 
ciple et l'ami de Rossini, celui qui, sur la demande de ce dernier, écrivit l'air 
fameux de Bartolo : Manca un focjlio, que depuis lors tous les bouffes ont subs- 
titué, dans le Barbier, à l'air original : 

Paris, 3 juin 184S. 
Cher Romaai, 
Tu m'as procuré une bien douce émotion, et je t'en remercie. Ton amitié pour moi n'a 
été changée ni par le temps ni par l'éloignement. Les cordiales et affectueuses expressions 
contenues dans la lettre que j'ai reçue ce matin me le prouvent sufQsamment. 

Je me serais étendue volontiers sur la recommandation que tu m'as donnée pour 
M. Hermann-Léon; mais le connaissant très peu, et l'écrit devant passer par ses mains, 
j'ai cru bon de m'en tenir aux phrases de rigueur en semblables circonstances. D'ailleurs 
(que ton amilié ne s'en offense pas !), j'étais incertaine de la façon dont j'aurais trouvé mon 
ancien maître et ami. Tant de choses que je croyais impossibles sont arrivées, que j'en 
suis venue à douter de tout et de tous ! 

Pnisque tu es toujours le même, je t'écrirai de grand cœur une lettre longue jusqu'à 
l'ennui. Et avant tout, pour finir en ce qui concerne M. Hermann, je te dirai qu'il me 
fut recommandé par la mère d'une de mes élèves, il y a environ deux mois, afin que je 
lui donne quelques lettres et quelques instructions pour l'Italie. Il veut se faire entendre 
dans quelque morceau italien, et prononce assez bien pour un Français. Il a beaucoup 
d'intelligence et un grand amour de l'art, mais tous les défauts de l'école française. 11 lui 
faut une préparation énorme pour tirer la voix, et malgré cela elle sort souvent sombre 
et nasale. Il chante en dedans (pour me servir d'une expression françîiise) et se fait vilain. 
Je lui ai fait quelques compliments et lui ai dit quelques vérités, te laissant le soin de 
les lui dire toutes s'il va en Italie, persuadée que tu pourras en tirer parti. Amen sur cet 
article. 

Je comprends très bien que les croches et les doubles croches ne peuvent faire d'effet 
contre les coups de fusil et de canon, toujours d'après l'antique vérité du plus fort ! Mais 
aillent au diable toutes les notes, si l'on pouvait espérer que l'itjilie devienne grande, 
unie, forte..., libre ! Jlais trop de têtes couronnées l'oppriment encore ! J'ai eu un moment 
de grand espoir, quand les Milanais ont chassé de leur ville il tedeaco ; mais maintenant 
les choses vont au pire, et les Italiens ne peuvent renoncer à leur esprit de parti ; ils 
discutent, parlent trop et n'agissent pas assez. Le sang court en révolutions impétueuses, 
généreuses, mais les hommes n'ont pas assez de fermeté pour conserver le fruit de leurs 
sacrifices ! Ils oublient ce que leur coûte le renversement d'un trône et ils en élèvent un 
autre, comme si l'on ne pouvait vivre sans roi I II est vrai que nous serons gouvernés 
par un roi italien, Charles-Albert... Dieu veuille qu'il n'imite pas le tartuffe qui règne à 
Naples ! 

Je ne connais pas personnellement Vatel, mais je sais qu'il n'est plus directeur du 
Théâtre-Italien. Ici, comme en Italie, on ne pense qu'aux affaires politiques. Plusieurs 
théâtres sont ou ont été fermés. Les artistes engagés à l'année, sans en excepter ceux du 
Grand-Opéra, sont réduits à demi-appointements ou à de grandes diminutions. Je ne te 
parle pas des professeurs de chant, de piano, etc., ils ont le temps de se promener autant 
qu'ils veulent. J'avais commencé l'hiver plutôt bien, mais la révolution de Février est 
venue enlever toute ressource musicale. Je n'ai pas quitté Paris parce que, m'étanl établie 
ici, j'aurais perdu énormément en vendant mes meubles dans un moment où l'argent se 
fait rare, et j'aurais lait en voyages des dépenses inutiles... Et puis, où serais-je allée 
pour faire de bonnes affaires? En Italie?... Il est certain que Lanari (fameux imprésario) 
doit faire de grosses pertes, et je m'étonne qu'il ne mette pas ses artistes à demi-appoin- 
tements, prenant texte de cas extraordinaires non prévus dans les engagements, guerre, 
guerre guerroyante, etc. Tu m'envies par ce que je suis hors d'Italie ? Tu as tort, parce 
qu'ici les artistes sont aussi mal qu'en Italie, et par suite des agitations politiques on n'est 
jamais sûr de passer la nuit tranquillement... Conserve-moi ta chère amilié, et accepte 
une poignée de main de 

Ton afi'ectionnée, 

G. Strepponi. 

— Nous avons parlé de cette délicate affaire de partitions d'orchestre volées 
et copiées chez le grand éditeur de IMilan Edouard Sonzogno. On se souvient 
qu'une sorte d'agent marron, de connivence avec un employé de cette mai- 
son d'édition, se procurait des exemplaires des principaux opéras publiés 
chez M. Sonzogno et ensuite, au moyen de copies frauduleuses, passait des 
traités avantageux avec nombre de théâtres étrangers. L'affaire vient de venir 
devant les tribunaux italiens, et après trois jours de débats les sieurs Peroni 
et Magnani ont été condamnés à trois ans et quatre mois de prison. La femme 
de ce dernier en a eu aussi pour un an et quatre mois. Cela servira-t-il de 
salutaire exemple? 

— M. Ippolito Valetta (M. le comte Franchi-Verney) a publié récemment 
dans la Nuova Antologia, à l'occasion du centenaire de Cimarosa, une excel- 
lente notice sur le vieux maitre, ornée d'un portrait, dont il a été fait un tiré 
à part. Ce n'est pas là une notice banale, se bornant à reproduire toutes les 
anecdotes, tous les anas plus ou moins connus, mais un travail substantiel 
dans sa rapidité, dont les détails sont puisés aux sources mêmes, c'est-à-dire 
dans les journaux et les écrits contemporains. Entre autres faits particulière- 
ment intéressants, l'auteur nous apprend qu'on ignore aujourd'hui où se 
trouvent les restes de Cimarosa, parce qu'ils turent confondus avec ceux 
d'autres personnages lors de la destruction, en 1837, de l'église de Sant'An- 
gelo, où ils avaient été inhumés. D'autre part, il dément de façon absolue la 



légende qui attribuait à la cruelle reine Caroline de Naples (qui avait d'autres 
méfaits sur la conscience) la mort de Cimarosa, qu'elle aurait fait empoi- 
sonner, tandis que le vieux maitre mourut plus simplement d'une tumeur 
cancéreuse. Cette notice est un document fort intéressant sur le glorieux 
auteur des Horaces et du Matrimonio segreto. A. P. 

— La Reine de Saba, l'opéra de Cari Goldmark, qui n'avait obtenu à Milan, 
il y a seize ou dix-huit ans, qu'un simple succès d'estime, vient d'être joué 
de nouveau à la Scala, cette fois avec un insuccès complet. 

— L'éditeur Barbera, de Florence, vient de mettre en vente un volume de 
M. Eugénie Checchi, publié sous ce simple titre : G. Verdi, 1813-1901. 

— M. Lorenzo Parodi, auteur déjàd'un oratorio, Joantie Baplisla, qui a été 
exécuté avec succès au théâtre Carlo Felice de Gènes, vient d'en terminer un 
second, sous le titre de Calvarium. Celui-ci sera de nouveau exécuté à Gênes 
prochainement. 

— Au théâtre social de Bergame on a joué un nouvel ouvrage dramatique, 
il Genio del dolore, i légende biblique en deux actes », paroles de M. Tito 
Mammeli, musique de M. Barcone. Le succès a été absolument négatif. — 
Au contraire, un petit opéra en un acte, A Posillip, paroles de M. Arturo 
Bellotti, musique de M. Silvio Negrini, a été très favorablement accueilli au 
Cercle mandoliniste de Trieste. 

— Le comité qui s'est formé à Milan pour y ériger un « monument inter- 
national » à Verdi, a réussi à former à Berlin un comité qui doit recueillir en 
Allemagne les souscriptions pour ce monument. Le comité de Berlin est 
présidé par le compositeur comte de Hochberg, surintendant des théâtres 
royaux: parmi ses membres se trouvent les musiciens Max Bruch, Auguste 
Bungert, Gernsheim, Joachim, Humperdinck et Richard Strauss. Le comité 
berlinois a l'intention d'organiser un grand « festival Verdi » dont le produit 
sera destiné au monument milanais du maître. 

— De Vienne : Très grand succès pour Sibyl Sanderson à son premier 
concert. La valse de Roméo lui a été trissée. Ce n'étaient que rappels et fleurs, 
lorsque la charmante actrice a dû tout d'un coup, par suite d'un malaise su- 
bit, s'interrompre au milieu d'une mélodie de Reynaldo Hahn. Mais elle put 
reparaître au bout d'un quart d'heure et le public lui fit une indescriptible 
ovation. 

— On nous écrit devienne: Une représentation singulière du CosifantuUe,àè 
Mozart, vient d'être donnée à l'Opéra impérial. L'orchestre n'y prenait pas part 
et les solistes étaient représentés par des figurants qui restaient muets; quant 
au public, il consistait en un juge du tribunal de première instance, sou gref- 
fier et quelques experts. La représentation était d'ailleurs absolument con- 
forme à celle dont le Ménestrel a parlé il y a quelques semaines, y mention- 
nant les avantages de la nouvelle scène tournante inventée par M. Bennier, 
machiniste en chef de l'Opéra. Il s'agissait en effet de cette scène tournante, 
M. Lautenschlaeger, le célèbre machiniste en chef de l'Opéra royal de Mu- 
nich ayant déposé une plainte pour affirmer que la scène tournante de 
M. Bennier n'était qu'une contrefaçon de celle que lui-même a inventée il y 
a longtemps et au sujet de laquelle il a obtenu un brevet allemand qui le 
protège aussi en Autriche. M. Bennier, de son côté, prétend qu'il n'a jamais 
vu la scène tournante de M. Lautenschlaeger, qui ne ressemblerait d'ailleurs 
pas à celle inventée par lui. Pour pouvoir juger ce différend on a joué Cosi 
fan lutte devant le tribunal et les experts, au point de vue scénique seule- 
ment; sous ce rapport, rien ne manquait, pas même le moindre changement 
à vue. L'affaire en est là et on attend, non sans curiosité, la décision des auto- 
rités compétentes. 

— Le Conservatoire de Budapest a célébré récemment le vingtième anni- 
versaire de l'entrée en fonctions de son président, le comte Géza Zichy, com- 
positeur et pianiste fort remarquable, comme on sait, bien qu'il soit manchot 
du bras droit. Les élèves et les professeurs du Conservatoire ont donné à 
cette occasion un concert très brillant, auquel le comte Zichy a pris part 
personnellement en exécutant, avec une maestria superbe, son nouveau con- 
certo en trois parties pour la main gauche seule, avec accompagnement d'or- 
chestre. Ce concerto a obtenu un grand succès, surtout la seconde partie, 
que l'auteur a dû redire, aux applaudissements de ses auditeurs. Ij'orchestre 
a exécuté ensuite, sous la direction de l'auteur, le prélude d'un ballet du 
comte Zichy, qui a été aussi applaudi vigoureusement. 

Le Théâtre municipal de Francfort vient de jouer avec peu de succès 

une nouvelle opérette intitulée la Bouche de la vérité, musique de M. Henri 
Platzbecker. Livret et musique rappellent tous les spécimens d'opérette dont 
on a fait la connaissance depuis trente ans. 

— Au treizième concert d'abonnement du Gewandhaus de Leipzig, on a 
exécuté deux compositions nouvelles : une Cantate funèbre pour baryton, 
chœur et orchestre, de M. Cari Gramman, et des Danses athéniennes dans 
les fêtes dyonisiaques, de M. J. Frischen. Ces Danses surtout ont été bien 
accueillies. — Au septième concert philharmonique de Berlin, M. Arthur 
Nikisch a offert à sou public une œuvre inédite, une symphonie (la b«) de 
M. Klughardt, dirigée par l'auteur et qui a obtenu un grand succès. A ce 
même concert, la fameuse violoniste M™ Norman-Neruda, qui va accomplir 
sa soixante-deuxième année, s'est encore fait entendre en jouant avec vigueur 
le concerto de Beethoven. 



LE MENESTREL 



63 



— Le théâtre royal de Cassel vient de jouer avec beaucoup de succès un 
opéra inédit en quatre actes intitulé Cceur de jeune fdle, paroles de M. Luigi 
lUica, musique de M. C. Buongiorno. Les auteurs, qui assistaient à la pre- 
mière, ont été rappelés à plusieurs reprises. 

— La construction du nouveau théâtre royal d'Athènes, commencée en 1892, 
puis interrompue par la malheureuse guerre contre les Turcs, vient enfin d'être 
terminée. Le nouveau théâtre contient 1.100 places à l'orchestre et aux deux 
galeries; aucune loge n'est réservée au public. Les deux avant-scènes coté 
cour sont destinées au roi et au prince héritier, les deux autres, côté jardin, 
au corps diplomatique et à la direction du théâtre. Au rez-de-chaussée se 
trouve un élégant café et au premier un vaste foyer qui servira aussi de salle 
de concert. La scène a une profondeur de 18 mètres et est pourvue de ma- 
chines superbes qu'on a fait venir de Vienne. Le théâtre est en général admi- 
rablement outillé. Le jour de son inauguration n'est pas encore fixé; il paraît 
qu'il n'est pas facile de recruter le personnel artistique. 

— On nous écrit de Saint-Pétersbourg : — « M™= Gorlenko-Dolina, notre 
grande cantatrice, vient de donner une superbe série de concerts de bienfai- 
sance dont le succès a été éclatant, et qui comptent parmi les plus brillants 
de la saison. Le premier, dirigé par M. Hermann Zumpe, le hotkapellmeister 
de Schwerin, avait lieu avec le concours de votre célèbre pianiste Raoul 
Pugno et de l'éminent violoniste Ondricek, qui ont excité l'enthousiasme du 
public. Le second, consacré à la musique tchèque, était dirigé par _M. Ned- 
bal, et on y entendit le fameux quatuor bohème, dont le succès fut énorme. 
La recette de chacune de ces séances, destinée à une œuvre de charité, fut do 
20.000 francs. La dernière fut un concert spirituel dans lequel, sous la direction 
de l'auteur, l'abbé Hartmann, de Rome, eut lieu la première exécution de son 
oratorio Saint-François, dont les soli étaient chantés par M""* Bolska et Gor- 
lenko-Dolina, do l'Opéra impérial, avec MM. Senius et Kastorski. Plusieurs 
hauts personnages assistaient à cette soirée, dont le triomphe a été complet, 
tant pour l'œuvre et l'auteur que pour ses interprètes, et qui a rapporté 
33.000 francs pour l'œuvre des crèches. A la suite de ces séances, M""' Gor- 
lenko-Dolina a obtenu lapins haute récompense qu'elle pût ambitionner: 
elle a été nommée soliste de Sa Majesté l'empereur. » 

— On nous écrit encore do Saint-Pétersbourg que M""' Sigrid Arnoldson 
vient de chanter au Théâtre-Impérial le rôle d'Ophélie dans VHamlet d'Ambroise 
Thomas. Son succès a été des plus brillants. M""^ Arnoldson s'est montrée 
vraiment touchante, et son interprétation de la scène de la folie a produit un 
effet énorme. La diva a été rappelée plus d'une douzaine de fois, et sa loge 
ressemblait à une véritable serre. Le succès artistique à'Uamkt a dépassé 
toute attente; la recette a été exactement de 14.331 roubles. C'est joli, Inéme 
pour Saint-Pétersbourg. 

— A rOpéra impérial de Moscou a eu lieu la première représentation 
à'Angelo, l'opéra de M. César Cui. Le livret est une adaptation du drame de 
"Victor Hugo. Les deuxième et troisième actes surtout ontjeu untrès vif succès 
et le compositeur a dû se montrer au public à plusieurs reprises. 

— On a donné cette semaine à Saint-Sébastien, sur le théâtre des Bellas 
Artes, la première représentation d'un opéra en trois actes intitulé Marcel 
Dmand, dont le sujet est tiré d'un épisode de la révolution française. Le 
livret est de M. Manuel Mugica, la musique de M. Alfredo Larrocha, direc- 
teur de l'Ecole de musique de Saint-Sébastien. Le succès a été très vif. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Le déplacement du monument d'Ambroise Thomas au Parc Monceau 
est maintenant accompli. Il n'est plus sur la rive en contre-bas du petit lac 
noir et boueux, d'où on ne pouvait nullement l'apercevoir, mais dans un coin 
ombreux du Parc, près de la grotte artificielle qu'on connaît. Attendons 
maintenant que les « autorités » veuillent bien se mettre eu mouvement pour 
organiser un brin de cérémonie. Un de nos confrères fait remarquer qu'on 
a gravé sur le socle cette inscription : 

A Ambroise Thomas 
Les directeurs, les artistes et les abonnés de l'Opéra 

et se demande s'il n'y a pas eu d'autres souscripteurs en dehors des trois 
catégories désignées sur le marbre. Il y en a eu en effet, nous en connais- 
sons. Il eut donc été plus juste d'écrire simplement : Ses admirafeurs e( ses 
amis. Mais cela eût gêné M. Gailhard, qui voulait faire de ce monument la 
chose exclusive de l'Opéra. C'est même pour cela qu'on n'y voit pas figurer 
Mignon à côté d'Ophélie, 

— Le monument de César Franck est aujourd'hui presque achevé et on 
l'inaugurera vraisemblablement cet été, dans le square de l'église Sainte- 
Clotilde. L'œuvre du sculpteur Alfred Lenoir, traitée en haut relief ajouré 
d'architecture ogivale, représente César Franck assis devant un orgue, les 
mains sur le clavier, et écoutant les chants que lui inspire le Génie de la 
musique. Le jour de la cérémonie d'inauguration de ce monument, les élèves 
de César Franck iront fleurir sa tombe au cimetière Montparnasse. Cette 
tombe, très simple, est ornée, comme on sait, d'un médaillon sculpté par 
Rodin. 

— Les membres de la commission supérieure de l'enseignement au Conser- 
vatoire se sont réunis jeudi dernier, à la direction des Beaux- Arts, rue de 



Valois, sous la présidence de M. Henry Roujon, à l'effet de dresser une liste 
de candidats à présenter au ministre de l'instruction publique et des beaux-, 
arts pour nommer un successeur à M. Raoul Pugno. Les candidats à présenter 
au ministre ont été désignés dans l'ordre suivant: MM. Antonin Marmontel, 
Philipp et M"" Georges Hainl. 

— C'est le jeudi 7 mars, à deux heures de l'après-midi, qu'aura lieu dans 
la grande salle de la Sorhonne, sous les auspices de M. Georges Leygues, 
ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, la cérémonie comme- 
morative en l'honneur de Verdi. 

— La centième représentation de Louise, vendredi dernier, s'est passée le 
plus simplement du monde : 

Nous n'avons pas donné de bal, ' 

Cela nous aurait causé trop de mal, 

comme on chante dans Geneviève de Brabant. Le compositeur, M. Charpentier, 
avait même quitté Paris, appelé à Nimes pour y diriger les dernières répéti- 
tions de son œuvre, ainsi qu'il a fait déjà pour Alger, Lille et Bruxelles. 
Mais on attend le printemps pour fêter Louise et son auteur sous quelque 
tonnelle en fleurs. 

— Savez-vous qu'elles sont rares, les « centièmes » à l'Opéra-Comique. 
Voici les seules que nous relevons depuis l'année 1880 (les années indiquées 
sont celles de la naissance de ces œuvres privilégiées et non celles de leur 
apothéose centenale) : 

1880. Jean de Nivelle (Léo Delibes), 100' atteinte en une seule année; 

1880. V Amour médecin (F. Poise) ; 

1881. Les Contes d'Hoffmann (Ofl'enbach); 

1883. Lakmé (Léo Delibes, déjà nommé); 

1884. Ma)wn (J. Massenet); 

1888. Le Roi d'Vs (E. Lalo), 100« atteinte en une seule année ; 

1889. Esclarmonde (J. Massenet, déjà nommé), I0(y atteinte en une année; 

1890. Cavalleria Rusticana (Mascagni); 

1900. Louise (Charpentier), 100» atteinte en une seule année. 
Voilà de beaux exemples et des encouragements pour le célèbre M. Bru- 
neau, dont on va représenter prochainement l'Ouragan. 

— Il nous faut signaler les excellentes représentations de Mignon que 
donne en ce moment l'Opéra-Comique avec M"' Guiraudon, qui a pris posses- 
sion du rôle et s'y montre des plus remarquables. L'œuvre, ainsi mise en 
plein^e lumière, a tout aussitôt repris son intérêt des anciens temps et retrouvé 
sa grâce et son émotion. Elle vit parce qu'elle a rencontré une interprète 
vivante, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. A côté de M"» Guirau- 
don il faut aussi donner beaucoup d'éloges à M""" Landouzy, une Philine 
tout à fait charmante et de haute virtuosité. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée : 
Carmen; le soir. Mignon. 

— Voici la dédicace incandescente que M. Xavier Leroux a inscrite en 
lettres de feu sur une partition à'Astarté adressée au directeur de l'Opéra : 

A P. Gailhard, mon cher directeur, en hommage de reconnaissance profonde. En sou- 
venir de son incomparable collaboration, qui fit d'Astarté l'œuvre qu'il présente aujour- 
d'hui au public. Au merveilleux metteur en scène de la pièce, à celui qui lui a donné 
la vie. 

Son éternellement dévoué, 

Xavier Leboux. 

Ce sont de ces dédicaces que l'on ne tarde pas à regretter, quand les en- 
thousiasmes du premier moment sont passés. Lorsque M. Leroux verra son 
œuvre abandonnée peut-être et écartée de l'affiche pour quelques médiocres 
recettes passagères, comme il est arrivé pour Gwendoline, Thamara et la Cloche 
du Rhin, qui cependant étaient aussi des ouvrages artistiques fort méritoires, 
il envisagera sans doute sous un autre angle, qui sera le vrai, la directio-fl de' 
M. Gailhard et ses pompes toulousaines. 

— Et déjà, dans les notes envoyées aux journaux, M. Gailhard semble cher- 
cher à tirer personnellement son épingle du jeu : « Quoi qu'on pense et quoi 
qu'on écrive du nouvel ouvrage donné à l'Opéra, il n'en est pas moins vrai 
qu'en montant VAstarté de M. Xavier Leroux, la direction de l'Opéra a réalisé 

un effort artistique considérable M. Leroux méritait d'être encouragé et 

soumis à une épreuve définitive. C'est ce qu'a pensé M. Gailhard, qui a monté 
l'ouvrage de ce jeune musicien tout comme s'il eût été signé d'un nom connu 
qui lui assurait à l'avance la curiosité et le succès. » Voilà qui va bien pour 
M. Gailbard. Mais M. Leroux ne semble-t-il pas déjà un peu sacrifié? Après 
quoi la note insiste sur les merveilles de la mise en scène (les méchantes 
langues prétendent que le directeur croit s'être livré là à une « étonnante 
reconstitution du moyen âge »), que d'aucuns, tout en la reconnaissant 
somptueuse, trouvent cependant entachée de quelque vulgarité, mais tout le 
monde est d'accord pour en apprécier les gailhardises, qui font la joie des 
abonnés de l'orchestre. 

— Peut-être y aura-t-il encore de beaux jours à l'Opéra pour Donizetti. On 
raconte en effet — mais qu'y a-t-il de vrai dans cet ana ? — que peu de jours 
avant la première représentation à'Astarté, M. Gaillhard, fortement emballé 
comme il l'est toujours sur les œuvres qu'il va livrer au public — c'est son 
droit et c'est son devoir — se serait écrié : « Ab ! si celle-là ne réussit pas, 
je leur f... lanque tout de suite une reprise de la Favorite l » Prenez garde, 
monsieur Gailhard; si, le cas échéant, vous ne teniez pas votre promesse, 



64 



LE MÉNESTREL 



l'ombre de Donizetti viendrait, la nuit, vous tirer par les pieds durant votre 
innocent sommeil. 

— Le Herald annonce que M""îAdelina Patti se fera entendre au printemps 
à Paris. La grande cantatrice aurait promis de chanter (pour la première fois 
eu public depuis son dernier mariage) à la Comédie-Française, pour la repré- 
sentation de retraite de M. Boucher, qui est fixée au mois de mai. 

— M. Théodore Dubois quittera Paris jeudi prochain pour aller passer un 
mois dans le Midi. Il sera le 10 mars à Toulouse, où il sera donné un grand 
festival de ses œuvres, avec le concours de Francis Planté. Au programme 
l'ouvertupe de Fri'hiof, le concerto-capriccioso pour piano, les Pièces en 
forme canonique pour hautbois, violoncelle et orchestre, les Abeilles et un 
Impromptu inédit exécutés par Francis Planté, puis des mélodies interprétées 
par M"' Saint-Germier, et, pour finir, le Baptême de Clovis. — M. Théodore 
Dubois passera aussi par Pau, où on organise un festival en son honneur. 

— Des Petites affiches : 

MM. les actionnaires de la société en commandite par actions dite Société des théâtres 
populaires (Comédie-Populaire. Opéra-Populaire), existant sous la raison et la signature 
sociales : Emile Duret et C'', dont le siège est à Paris, rue de Malte, 50, sont convoqués 
en assemblée générale extraordinaire pour le 15 mars 1901, à quatre heures du soir, à 
Paris, 40, rue de Bondy (théâtre de la Comédie-Populaire). 
Ordre du jour : 

Dissolution anticipée de la société. 

Nomination d'un ou plusieurs liquidateurs. 

Détermination des pouvoirs du ou des liquidateurs. 

Constitution d'une société anonyme pour l'exploitation de l'Opéra-Populaire. 

— Demain lundi 25 février, à la Sorbonne, à trois heures et demie, notre 
collaborateur Arthur Pougin reprendra son cours d'histoire et d'esthétique 
de la musique à l'Association pour l'enseignement secondaire des jeunes 
filles. Il a pris pour sujet cette année : L'opéra-comique et l'école musicale fran- 
çaise depuis la Révolution jusqu'en 182S. Après avoir retracé l'état de la musi- 
que en France pendant la période révolutionnaire, il retracera la vie et 
analysera les œuvres des maîtres de cette époque si féconde en grands 
artistes: Méhul, Cherubini, Berton, Lesueur, Boieldieu, Nicolo, etc. 

— M. Julien Tiersot fait aujourd'hui dimanche, à Lyon, une conférence 
sur la chanson populaire, à la Société des Amis de l'Université. Il la répétera 
à Grenoble et à Roanne, où elle sera accompagnée d'auditions musicales, 
particulièrement d'exécutions de ses Danses populaires françaises entendues 
pour la première fois l'hiver dernier aux Concerts Colonne. 

— La chambre correctionnelle du tribunal de Montpellier vient de statuer 
sur une affaire qui intéresse la presse théâtrale. De temps immémorial il 
existait à Montpellier de petits journaux particuliers au théâtre, qui, vendus 
dans la salle, donnaient chaque soir, avec la distribution des rôles aux 
artistes, une analyse succinte de la pièce représentée. Or, ces temps derniers, 
une maison d'édition de Paris ayant cédé, pour la ville de Montpellier, ses 
droits â l'un des propriétaires de ces journaux, il fut fait par lui défense à 
un autre journal de reproduire, à l'avenir, n'importe quelle analyse des pièces 
appartenant à cette maison. Sur relus parle directeur du journal en question 
de se soumettre à l'ultimatum, une action judiciaire lui fut intentée pour 
atteinte à la propriété littéraire, et le différend a été porté devant le tribunal 
correctionnel. Le tribunal vient de faire droit aux conclusions de la maison 
d'édition de Paris et a condamné le directeur du journal poursuivi à seize 
francs d'amende et vingt francs de dommages-intérêts. 

— Le Conservatoire de Toulouse, dont la direction était restée vacante 
depuis la mort du regretté Louis Deffès, a enfin un directeur. Le choix du 
ministre s'est porté sur un artiste fort distingué et très honorablement 
connu, M. Léon Karren, chef de la musique des équipages de la flotte à 
Toulon. Un comité se forme en ce moment, sous la présidence d'honneur de 
l'archevêque et du maire de Toulon, pour ériger un monument sur la tombe 
de Louis Deffès, ancien grand prix de Rome, ancien directeur du Conserva- 
toire, connu par de nombreux ouvrages et auteur de la Toulousaine, qui est 
devenue comme une sorte de chant national du Midi. Enfin on annonce 
encore de Toulouse que le théâtre du Gapitole doit donner, dans le courant 
du mois de mars, une série de dix représentations de Déjanire, le drame 
lyrique de Louis Gallet et de M. Saiht-Saëns. 

— De Rouen : Nous avons eu, la semaine dernière, la première représen- 
tation au Théâtre des Arts de la CendriUon de MM. Henri Gain et Massenet. 
Mise en scène exquise et luxueuse tout à la fois, qui fait le plus grand hon- 
neur à la direction, et interprétation musicale supérieure de la part de l'or- 
chestre de M. Amalou. On fête tout particulièrement M"» Marguerite Giraud, 
engagée spécialement, et qui est une adorable CendriUon. — Un très gros 
succès pour le théâtre et, en perspective, une longue et fructueuse suite de 
belles représentations. 

— Au grand théâtre de Marseille l'André Chénier de Giordano a remporté 
un très vif succès. Les deux derniers actes, si émouvants et si passionnés, 
ont soulevé l'enthousiasme du public. — Au théâtre du Gymnase, réussite 
complète des Fêtards, l'amusante opérette de Victor Roger, Hennequin et Mars. 

— Très hon accueil a été fait aux concerts de l'Association artistique de 
Marseille -à une nouvelle Suite pittoresque en trois tableaux de M. Jules Gou- 
dareau. 



— On nous signale de Nice de superbes représentations de Manon données 
au Casino avec le concours d'un trio d'artistes parisiens de grand choix : 
M"'-' Bréjean-Silver, MM. Clément et Isnardon. 

— Du Nouvelliste de Bordeaux : « ... Le puissant attrait du septième concert 
donné dimanche par la Société Sainte-Cécile était d'entendre le grand maître 
harpiste Hasselmans, dans un clioral et variations pour harpe et orchestre, 
écrit spécialement pour lui par M. Widor. Le merveilleux artiste a été éblouis- 
sant de virtuosité, de grâce et d'autorité. Celte belle œuvre, si bien écrite 
pour l'instrument et l'orchestre, qui se répondent d'une manière des plus 
heureuses, a été fort bien comprise et appréciée... M. Widor, qui était venu 
conduire ses œuvres, nous a fait entendre toute sa jolie suite d'orchestre Conte 
d'Avril. L'ouverture contient de belles phrases bien chantantes; ensuite, une 
Sérénade illyrienne d'un grand cachet. "L'Aubade, adorable duo de violon et 
harpe, accompagné par un murmure indiqué par les instruments à cordes, a 
été redemandée. Ce joli fragment a valu un grand succès à MM. Capet et Jan- 
delle, qui l'ont remarquablement bien dit. D'autres parties de l'œuvre, Agitato 
et Marche nuptiale, remplies d'inspirations fines et charmantes, sont également 
d'un très grand intérêt. » — Au précédent concert, le 3 février, on avait entendu 
la belle symphonie en sol mineur de Lalo, une œuvre des plus remarquables 
que nos chefs d'orchestre parisiens négligent trop. On doit savoir gré à 
M. Gabriel Marie de toutes ces intéressantes manifestations d'art. La musique 
à Bordeaux lui doit vraiment beaucoup et ou fera bien de l'y retenir par tous 
les moyens possibles. 

— De Pau : Grande réussite pour la Sapho de Massenet, Henri Cain et 
Bernéde, très remarquablement interprétée par le ténor Leprestre et la char- 
mante M"'= Demours, applaudis très chaleureusement. 

— A Châlons-sur-Marne, très brillante exécution de la Terre promise, le 
nouvel oratorio de Massenet, par cent cinquante e.xécutants sous la direction de 
M. Félix Huet. Les soli étaient chantés par MM. Bailly. des Concerts Colonne, 
et Moreau. M"=s Cécile et Thérèse Hùet, Putman, Chantreuil, Paul Kraus, la 
musique du 106' de ligne, prêtaient leur concours ;i cette belle soirée, donnée 
au profit des pauvres de la ville. Le succès a été si vif que deux nouvelles 
exécutions de l'œuvre ont été décidées tout aussitôt. 

— Le jeudi 7 février avait lieu à Saint-Lambert de Vaugirard l'inaugura- 
tion des grandes orgues construites par M. L. Debierre. Les ressources de ce 
bel instrument ont été mises en relief par MM. Daëne, Ad. Deslandres, Mar- 
son, Maquaire et Berçot, maître de chapelle de la paroisse. M. J. Faure, le 
célèbre baryton de l'Opéra, chanta magistralement le Pater noster de Nieder- 
meyer et l'O fons pietatù d'Haydn. 

— Voici le programme de la 11'' et avant-dernière séance que donnera la a Société des 
Matinées populaires ", mercredi prochain à 4 h. 1/2 très précises, à la Renaissance, sous 
la direction de M. Jules Danbé. — Trio en si bémol (C.-M. Widor), MM. Soudant, Des- 
tombes et l'auteur. — A. La Vaslate (Sponlini, 1774-1851). B. JUilranr, air (TKossi, 1645), 
M"*^ Yvonne Saint-André. — Cantablle pour alto (Ch. Lefebvre), M. fliarcel Migard et l'au- 
teur. — A. Arietta (Caldara, 1B78-1763). B. Les Noces de Fiçiaro (Mozart, 1756-1791), 
M. A. Baldelli. — Quatuor (Tschaïkowsliy, la40-1893), MM. Soudant, de Bruyne, Migard 
et Destorabes. — A. Nuit d'étoiles. B. Le Soir et ta Douleur (Widor), M"" Charlotte Lor- 
mont et l'auteur. — Polonaise, pour violoncelle et piano (Chopin, 1809-1849), M. Destom- 
bes et M"" Hélène Loeb. — A. Vogue léger zéphir. B. Le Bal des fleurs (Mendelssohn, 
1809-1847). Duos, M"" Lormont et Saint-André. — 1" Quatuor (Beethoven, 1770-1827), 
MM. Soudant, de Bruyne, Migard et Destombes. 

kn piano, MM. Casella, Callamand. 

Prix des places : 2 fr., 1 fr. et 50 centimes. 

— CoNCEUTS ANNONCÉS. — MM. Cbevillard, Hayot et Salmon donneront trois séances de 
musique de chambre, salle Pleyel, les mardis 5 et 26 mars et 16 avril, à 9 heures du soir. 
Au programme : des œuvres de Mozart, Mendelssohn, Beetlioven, Schumann, Grieg, 
Brahms et Cbevillard. 

NÉCROLOGIE 

Armand Silvestre s'est éteint cette semaine â Toulouse, où il s'était fait 
transporter de Menton, n'ayant plus d'illusions sur sa fin prochaine et dési- 
rant mourir « au milieu des violettes » de sa ville natale, qu'il avait tant 
aimées et tant chantées. Car c'était un hon poète, bien connu des musiciens, 
qui ont beaucoup puisé dans ses volumes de vers pour leurs mélodies. Sil- 
vestre fut aussi librettiste; il a signé, entre autres, les poèmes de Galante 
aventure, de Dimitri et d'Henry VIIJ. Enfin, une de ses dernières œuvres dans 
ce sens fut l'adaptation musicale, en collaboration avec Morand, de Grisélidis, 
qu'il avait confiée à son grand ami Massenet. Jusqu'à ses derniers moments, 
il s'est inquiété du sort de cet opéra. Et la dernière lettre que nous avons 
reçue de lui en parlait encore, inclinant pour qu'on donnât l'ouvrage d'abord 
à l'étranger et faisant remarquer qu'Hérodiade, Sigurd et Werther ne s'en 
étaient pas mal trouvés. En dehors de tous ses mérites d'écrivain, Silvestre 
fut encore un brave homme dans toute l'acception du mot, droit, loyal et 
dévoué comme pas un. 

— De Reggio d'Emilie on annonce la mort, à la date du 10 février, du 
compositeur Magnanini, qui avait fait ses études au Conservatoire de Milan. 
Il a écrit beaucoup de musique religieuse et aussi quelques opéras, dont 
deux, Giovanna di Casliglia et Giorgione da Castefranco, obtinrent du succès. 
Il était âgé de 59 ans. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 



CnALV. RUE 



3649. - 67- mm - i\° 9. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanche 3 Mm i90i. 



(les Bureaux, 2"*, rue Vmeime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.) 



LE 




lie paméFo : ff. 30 



MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie liumépo : îf. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul: 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.jTe.ile et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en eus. 



SOMMAIRE-TEXTE 



1. L'Art musical et ses interprèles depuis deux siècles ^1^^ article), Paul d'Estrées. — 
II. Semaine Lhéâtrale : première représeota'ion de Pow être aimé à l'Athénée, Paul- 
Émile Chevalier ; première représentation du Liseron à la Renaissance, 0. Bn. — III. Le 
théâtre et les spectacles à l'Exposition (19' article), Arthur Pougin. — IV. Revue des 
grands concerts. — V, Nouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de pianç recevront, avec le numéro de ce jour : 

SIMPLE PHRASE 

de J. Massenet. — Suivra immédiatement : Danse galicieniie, de Théodore Lack. 

MUSIQUE DE CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour ms abonnés à la musique de chant: 
Enfantillage, n" 4 des Vaines tendresses, nouvelles mélodies de Théodore Dubois, 
poésies deSuLLY-PBUDHO.MME. — Suivra immédiatement: Pastorale da XVII» siè- 
cle, n° b des Chants de France harmonisés par A. Périlhou. 



L'ART MUSICAL ET SES INTERPRÈTES 

DEPUIS DEUX SIÈCLES 

fl'après les lémoires les plus récenls et fles docnmenls iDéflits 



J'ignore si je suis seul à éprouver cette impression ; mais il me semble 
que VBistoire de notre pays se soit brusquement arrêtée en 1870 et 
qu'après les lugubres événements dont ce chiffre fatal évoque l' inoubliable 
souvenir, elle n'ait repris sa marche qu incertaiite de ses destinées, in- 
consciente de son but, traînant derrière soi une cohue, non moins igno- 
rante et non moins affolée, dans une voie sans lumière et sans horizon. 

Ce qui est certain, c'est que cette date de 1870 a creusé comme un 
fossé entre le passé et le présent. Sans doute, l'abime est moins profond, 
quoique plus sanglant, que ne fut la séparation entre l'ancien et le nou- 
veau régime au lendemain de la Révolution. Mais cette distinction existe 
et la langue courante Va définitivement adoptée. Ne dit-on pas tous les 
jours : Avant la guerre ou après la guerre, comme pour mieux 
accentuer le contraste entre deux époques différentes ? 

Or, à cette course depuis plus de trente ans vers l'inconnu, correspond 
une poussée fiévreuse de production scientifique, littéraire et artistique. 
Est-ce le renouveau qui se prépare ? Est-ce la décadence qui se précipite ? 
Le courant est si rapide et l'aUm'e si vertigineuse que les meilleurs esprits 
ont peine à s'y reconnaître et, partant, à se prononcer. Toujours est-il que, 
dans ce débordement désordonné d'œuvres les plus diverses, les Mémoires, 
les Souvenirs, les Correspondances occupent une large place. Le grand 
public parait s'y passionner : parfois le passé console du présent. 



En lotis cas, on ne saurait imaginer plus vaste champ d'exploration 
pour la pensée humaine. Des faits ignorés et des aperçus nouveaux s'y 
rencontrent à chaque sillon. C est à ce point de vue que nous y avons 
observé le développement de l'art musical depuis deux siècles, examiné 
ses oeuvres, étudié ses interprètes. Aussi avons-nous 7'apporté de ce 
voyage à travers livres une abondante moisson; mais nous n'avons voulu 
en conserver que les pièces les plus originales ou les plus caractéristiques; 
et nous avons joint à cette sélection des documents inédits. 

A des époques différentes, les hommes et les œuvres dont nous allons 
rappeler les noms et les titres ont trouvé ici-même, pour les présenter 
au lecteur, des plumes autrement autorisées que la nôtr-e... Mais toutes 
ces études, consacrées aux mêmes sujets, n'ont-elles pas abouti à la même 
conclusion, qui sera en quelque sorte notre mot de la fin? 

On s'est plu à répéter — et la tradition s'en est perpétuée jusqu'à nos 
jours — que les Français étaient le peuple le plus antimusical de la 
terre. Et cependant c'est encore dans notre cher pays, ouvert à toutes les 
écoles et à tous les artistes, que la Musique reçoit l'hospitalité la plus 
large, l'accueil le plus empressé, les encouragements les plus flatteurs. 
C'est là surtout quelle veut chanter et... vivre. 



AU DIX-HUITIEME SIECLE 

PREMIÈRE PARTIE 

COMPOSITEURS ET ARTISTES 

I 

La musique de LulU : Grandeur et décadence. — Au clair de la lune et M. Delaunay. 

— Lulli enchâssé dans Gluck. — Passiom archaïques. — Le père Ingres converti 

à Lulli. — Un triomphe voilé de deuil. 

Il semble qu'après les ingénieuses reconstitutions de M. "Wec- 
kerlin et les savantes éludes de M. Arthur Pougin ('!) il ne reste 
plus rien à dire sur l'œuvre de Lulli. Aussi bien nous ne sau- 
rions avoir la prétention de recommencer une tâche faite et 
parfaite. Si, pour justifier la lettre et l'esprit de notre pro- 
gramme, nous glanons dans des livres nouveaux les impressions 
de leurs auteurs sur le plus ancien de nos compositeurs de mu- 
sique dramatique, c'est surtout parce qu'elles caractérisent la 
mobilité de l'àme française en matière d'art. 

Il est certain qu'après la mort de Lulli ses élèves ou ses suc- 
cesseurs se tinrent, sauf d'honorables exceptions, fort au-dessous 
de leur impérissable modèle. Ceux qui tentèrent de se dérober 
à ces traditions ne se distinguèrent ni par leur science, ni par 
leur originalité. Rameau était donc devenu le musicien néces- 
saire, mais au prix de quels efforts et de qu^les luttes 1 Comme 
le constatent des Gazettes à la Main (2) publiées par M. Edouard 

(1) Nous rappellerons que les consciencieux et remarquables travaux de M. Arthur 
Pougin sur Auber, Bellini, Rosslni, Méhul, Boieldieu, .Vdam, Violti , Rode, Verdi, etc., 
etc.. ont paru, pour la plupart, dans h Ménestrel. 

(2) Nouvelles de ta Cour et de la Ville. Rouveyie, 1880. 



66 



Œ MÉNESTREL 



de Barthélémy sous ce titre : Nouvelles de la Cour et de la Ville, 
Rameau avait délmitivement coiifuis les bonnes grâces eu 
public en 1737: et cependant ses adversaires lui opposaient 
encore à l'Opéra le répertoire de Lulli. Ce fut d'abord la reprise 
de Persée avec des costumes nouveaux et une décoration su- 
perbe. Chassé y jouait le rôle de Méduse. Le succès ne répondit 
pas à l'attente des metteurs en scène. Atys, que notre gazetier 
appelle emphatiquement « le chef-d'œuvre de la poésie et de la 
musique françaises », ne fut guère mieux accueilli tout d'abord. 

Les jeunes femmes le trouvaient « triste et vieux » et les 
petits-maitres baillaient « aux endroits les plus intéressants ». 
L'interprétation laissait fort à désirer; et cependant — retour 
imprévu des choses d'ici-bas ! — à la quatrième représentation, 
Atys avait repris faveur. 

M. Delaunay, l'ancien jeune premier de la Comédie-Française, 
est du même avis, parait-il, que les abonnés de l'Opéra en... 
1737. 

— La musique de Lulli, c'est toujours « au clair de la lune », 
disait-il à son directeur d'alors, Arsène Houssaye (1). 

Et celui-ci qui, fort heureusement, ne fît jamais autorité 
comme critique d'art, commente en ces termes le mot de son 
pensionnaire : 

— Oui, c'est une musique nocturne et silencieuse que sym- 
bolise à merveille la chanson. 

Ce qui ne l'empêcha pas, grâce à l'obligeance de Roqueplan, 
directeur de l'Opéra, et à la science d'Offenbach, chef d'or- 
chestre de la Comédie-Française, de remonter le Bourgeois gen- 
tilhomme avec les soli, chœurs, divertissements et entrées de 
ballet, tels que la comportait la partition de Lulli en octobre 
1670. Les spectateurs furent ravis d'une telle surprise ; les seuls 
musiciens de l'orchestre, qu'avait effarouchés ce supplément de 
travail, protestèrent contre une innovation aussi intempestive 
que préjudiciable à leur tranquillité. 

Arsène Houssaye devait se retrouver une fois encore en pré- 
sence de la musique « au clair de la lune ». Ce fut pendant le 
cours de l'année 187.5, lorsqu'il fut nommé directeur du Théâtre- 
Lyrique par M. Wallon, alors ministre de l'instruction publique 
et des beaux-arts. Une tragédie lyrique composée avec les deux 
Armides, « Lulli enchâssé dans Gluck », aurait inauguré le nou- 
veau règne d'Arsène Houssaye. Etait-ce lui qui avait eu cette 
triomphante idée? Et ce singulier amalgame musical a-t-il été 
conservé pour l'édification des races futures ? On prétendit, dans 
le moment, qu'une illustre virtuose l'avait exigé pour ses débuts 
sur la nouvelle scène. Arsène Houssaye affirme, pour sa part, 
qu'il vit « les plus belles cantatrices du monde » s'essayer à l'in- 
terprétation de ce pot pourri génial. Toujours est-il que les 
répétitions ne dépassèrent pas six semaines et que « le rideau 
ne se leva pas ». 

La direction Arsène Houssaye avait fait long feu. 

En s'efîorçant de faire revivre sur la scène du Théâtre-Fran- 
çais la musique de Lulli, l'auteur du 4i"" Fauteuil répondait, 
inconsciemment peut-être, au vœu d'un dilettantisme qui sem- 
blait vouloir s'imposer alors à divers salons parisiens. Eugène 
Delacroix remarque, dans son Journal (2), qu'en 18oS des ama- 
teurs éclairés et tnéme de distingués compositeurs s'étaient épris 
d'une belle passion pour la musique archaïque. Le professeur 
Uelsarte entre autres mettait Lulli au-dessus de tous les maîtres 
passés, présents et futurs, même de Gluck, qui l'enthousiasmait. 
L'illustre peintre ne partageait nullement ces préférences exclu- 
sives pour la vieille musique ; et s'autorisant de certaines 
excentricités particulières à uelsarte, il plaçait malicieusement 
cet ami des mauvais jours à côté de son ennemi professionnel, 
le père Ingres, dont les goûts et les antipathies étaient égale- 
ment marqués, prétendait-il, au coin de la sottise. 

Or, le père Ingres, qui avait, comme Eugène Delacroix, la 
passion de la musqué, ne tint fort longtemps celle de Lulli 
qu'en très médiocre estime. Ce fut Gounod (3) qui le fit revenir 

(î) Arsine Boussuye. — Confessions. Souvenirs d'un demi-siècle. Dentu, 18S5. 

(2) E. Delacroix. — Journal (Notes par MM. Paul Fiat et René Piot). E. Pion, 1893. 

'3) GouNOD. — Mémoires d'un artiste. C. Lévy, 1896. 



de sa prévention, alors qu'il séjournait en 1840 dans la Ville 
Éternelle, comme grand-prix de Rome. Ingres, directeur à cette 
époque de l'Ecole Française, avait très affectueusement accueilli 
le jeune musicien, qui flattait la passion favorite . du vieux 
peintre en lui donnant de fréquentes auditions, en accompa- 
gnant même sa partie de violon, bien que l'aviteur du Saint- 
Sébastien ne fût pas un « exécutant et encore moins un virtuose ». 
Un jour que Gounod lui faisait entendre la scène de Caron et 
des Ombres dans VAlceste de Lulli, Ingres grommela à sa 
manière : 

— Mais ce morceau-là, ce n'est pas de la musique, c'est 
du fer. 

Cependant il ne recula pas devant une seconde audition ; et 
cette fois il revint de l'impression de raideur, de sécheresse et 
de dureté farouche qui l'avait si péniblement affecté. S'il fut 
frappé de l'àpreté mordante qui caractérise l'air de l'immortel 
nautonnier, comme d'une réminiscence des dialogues de Lucien, 
il s'émut des plaintes touchantes exhalées par les Ombres ; et ce 
fragment de Lulli devint un morceau favori de l'artiste. 

Au reste, Gounod témoigne à maintes reprises sa profonde 
admiration pour l'illustre auteur des premiers opéras français. 
Il reconnaît qu'il a voulu s'inspirer de son style dans la partition 
de ce Médecin malgré lui qui lui donna tout à la fois une si grande 
joie et une si cruelle douleur. Ce fut en effet son « premier 
succès de public au théâtre » ; mais, le lendemain de son 
triomphe, il perdait cette mère adorée qui avait si puissamment 
contribué au développement moral et artistique du célèbre 
compositeur. 

Lulli fut, de tout temps, l'objet du culte de Gounod. Il nous 
souvient d'avoir entendu le maître, à la fin d'une répétition au 
Cirque d'Hiver, insister très vivement auprès de Pasdeloup pour 
qu'il donnât un concert exclusivement composé d'œuvres de 
Lulli. Lui, Gounod, s'engageait à pratiquer cette sélection; mais, 
malgré sa grande amitié pour le compositeur, Pasdeloup, qui, 
personne ne l'ignore, était formidablement entêté, ne voulut pas 
se laisser convaincre. 

(A suivre.) Paul d'Estrées. 



SEMAINE THEATRALE 



Athénée. Pour être aimé, comédie fantaisiste en 3 actes, de MM. Xanrof 
et Michel Carré. 

Bile est charmante, d'un charme reposant, cette nouvelle comédie 
<i fantaisiste » que MM. Xanrof et Michel Carré viennent de faire jouer 
à l'Athénée. Elle est charmante d'idée et de forme, et elle est surtout 
charmante de fraîche simplicité sans banalité, de gentille fantaisie sans 
excentricités maladives et de doucereux sentimentalisme sans niaiserie. 
Vraiment, l'on peut domc passer, au théâtre, une tout agréable soirée 
en compagnie d'auteurs dont la psychologie n'est point qu'amertume 
décourageante et dont l'esprit n'est point que rosserie blessante ou 
cabrioles charentonesques? Que d'aucuns en seront heureusement éton- 
nés! 

C'est tout simple, presque naïf, cette histoire moderne, parisienne et 
idyllique du jeune roi et de la jeune reine de Stamanie. — un royaume 
de féerie qui doit mirer sa polychrome gracilité dans les flots sombres 
d'une presque orientale mer Noire. Ils viennent de se marier, encore 
tout gamins; ils s'aiment énormément l'un et l'autre; mais ni l'un ni 
l'autre ne sait faire comprendre son amour, elle, la trop chaste Nialka, 
ne connaissant rien de la vie qu'on lui a stupidement cachée au couvent, 
lui. le frustrement ardent Sergius, n'ayant retenu d'une existence étroi- 
tement bridée que des l)aisers cantharidés et clandestins payés fort cher 
à Paris, voilà deux ans. 

Paris ! Pourquoi n'essaierait-il pas, le roitelet, d'y emmener la femme- 
enfant? Loin de l'étiquette pudiquement barbare de la cour de Stamanie, 
dans cette atmosphère nouvelle de joie, de plaisir et de vie libre, peut- 
être éveillera-t-il en l'aimée ce qu'il y soidiaite trouver? Et là, c'est 
une magiste, la renommée madame Babylone, qui soufflera à Nialka 
comment on s'afiirme femme, c'est-à-dire coquette, et c'est la demi- 
mondaine haut cotée, Fleurange, qui, inconsciemment, fera comprendre 
à Sergius. qu'elle a dégourdi lors de son premier séjour dans la capitale, 
qu'il ne sied pas toujours d'être trop brusque. Les scènes d'initiation 



LE MÉNESTREL 



67 



des deux jouvenceaux sont charmantes, — encore ce mot sous la plume, 
tant il dit seul et bien ce qu'il faut dire — ainsi que celles où se retrou- 
vant, éduqués, ils s'étonnent, lui, des hardiesses de sa mignonne com- 
pagne, elle, des délicatesses pusillanimes de son petit seigneur. Peureux 
exquisement, chétives fleurs exotiques privées jusque-là de lumière et 
d'air, .ensemble ils s'épanouissent délicieusement à, l'amour, se compre- 
nant enfin parce qu'ils savent gazouiller la chanson divine. 

Nialka et Sergius. deux êtres de réalité nuageusement nimbés de 
juvénile poésie, ont rencontré, à l'Athénée, deux interprètes charmants, 
— le même mot, toujours — M"° Yahne aux prises, enfin, avec un rôle 
dans ses moyens, où elle peut se montrer gentiment enfantine et pudi- 
quement coquette, et M. Séverin, de jeunesse agréable et distinguée. Il 
y a, bien entendu, dans Pour être aimé, nombre d'autres rôles, dont 
quelques-uns de gaie caricature, le grand chambellan Riotor, la magiste 
Babylone et la dame d'atours Malgine, sont joués bien en dehors par 
M. Hirsch, JSI""'^ Leriche et Marthe Alex, dont quelques autres, de plan 
plus effacé, sont silhouettés à souhait, notamment par M. Tréville et 
par M"= Bignon. Paul-Émile Chev.vlier. 



Théâtre de la Renaissance. Le Liseron, pièce en 3 actes 
de M. Daniel I-tiche. 

Une vieille famille noble a pour devise une branche de lierre avec 
l'exergue : « Je meurs où je m'attache ». Cette devise renferme toute la 
thèse du Liseron. Deux jeunes peintres, l'un de famille riche, ancien 
pensionnaire de la villa Médicis, titulaire d'une grande médaille au 
Salon et levant déjà les yeux vers la coupole de l'Institut, l'autre, pauvre 
bohème, Chardin avorté et « peintre de citrouilles ». comme on le lui dit 
cruellement, ont vécu pendant quelques années à Montmartre, filant le 
libre et parfait amour. Le peintre heureux, pressé par une tante à héri- 
tage de se marier, ne trouve rien de mieux pour cela que de passer con- 
trat avec le beau modèle qui a passivement collaboré à la fameuse 
médaille; son confrère et ami ne tarde pas à l'imiter et épouse la bonne 
fille qui est allée lui chercher chez le fruitier les modèles de ses natures 
mortes. 

Voilà nos liserons transplantés dans un nouveau terroir, celui de la 
correcte et normale vie bourgeoise. Les conséquences de ce changement 
doivent prouver la thèse de l'auteur et la pièce à faire parait devoir 
commencer, mais l'auteur se dérobe tout aussitôt à sa tâche en condui- 
sant les deux jeunes ménages dans un milieu fantaisiste et parmi des 
snobs de bas vaudeville. Il est joli, le prétendu monde bourgeois : une 
aimable farceuse qui fait des victimes parmi les jeunes peintres suscep- 
tibles de devenu- des « chers maitres » et les quitte après avoir reçu d'eux 
comme hommage in-espectueux un tableau dûment signé; son mari, qui 
raconte naïvement que sa femme possède déjà une nombreuse collection 
de toiles; un prétendu prince Scandinave, qui se conduit comme un 
polisson et parle français comme la proverbiale « vache espagnole ». 

On de^dne ce qui arrive : les jeunes artistes courtisent les séduisantes 
mondaines qui ne demandent pas mieux, la situation se gâte et finale- 
ment les liserons légitimes « cassent les vitres », selon l'expression 
populaire d'une d'entre elles. Le divorce est prononcé et les artistes 
réintégrent tristement leui'S anciens ateliers, d'où les compagnes aimées 
ont disparu. Heureusement, elles y ont laissé des effets personnels qu'il 
faut aller chercher. Cet oubli amène un retour d'attendrissement mutuel 
et la réconciliation. Les liserons se trouvent de nouveau sur leur ancien 
terrain et se garderont bien de repasser â la caisse conjugale où elles 
ont été payées en monnaie de singe. 

La pièce est correctement écrite ; on y trouve même cette jolie maxime : 
Il Les dettes, c'est comme l'enfant : plus c'est petit, plus ça crie. » Schau- 
nard, doublé du duc de La Rochefoucauld, n'aurait pas dit mieux. Les 
rôles principaux sont confiés à M"" Biana Duhamel en rupture d'opé- 
rette, à M"» Janney et â MM. Louis Gauthier et Guyon fils. Ce quatuor 
bien accordé a joué la pièce avec talent et dévouement, mais sans 
chaleui' communicative. O. Bn. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 19CO 

(Suite.) 

AU TROCADÉRO 

Sur le quai de Billy, à l'extrémité ouest des jardins du Trocadéro, 
derrière l'exposition, de l'Inde française, se trouvait, occupant, un vaste 
emplacement de plus de 5.000 mètres : 



L'Andalousie au temps des Maures, qui ofi'rait un spectacle très varié, 
très curieux, et qui sans doute méritait mieux que le triste sort sous 
les coups duquel il a succombé. Il y avait là une reconstitution vraiment 
intéressante, à laquelle le public ne paraissait pas indifférent, car le 
succès sembla tout d'abord l'accueillir. Par malheur, les dépenses d'éta- 
blissement avaient été énormes, les frais journaliers étaient de leur 
côté très considérables, de sorte que bien avant la fin de l'Exposition la 
pauvre Andalousie subissait les lois cruelles de la faillite. Et c'était 
dommage, car l'idée, cfui lui avait donné naissance était vraiment ingé- 
nieuse, et elle avait été heureusement mise â exécution. 

En franchissant la porte de l'Alcazar de Séville, qui servait d'entrée 
à cette Andalousie rutilante et curieuse, on se trouvait dans le « patio » 
de l'Alhambra de Grenade, qui reproduisait la fameuse cour des Lions, 
avec sa fontaine, ses galeries superposées, dont les colonnes légères, les 
ogives serties dans un fouillis élégant de losanges et d'arabescpies de 
pierres rehaussées d'or et de bleu pâle, produisaient le meilleur effet. 
L'aspect était grandiose. De cette cour superbe on pénétrait directement 
dans une vaste arène, sorte d'hippodrome d'une étendue de 1.000 mètres 
carrés, pouvant contenir 4.000 spectateurs. C'est là qu'avaient lieu non 
seulement des corridas, mais des exercices équestres de toute sorte: 
fantasias, tournois, scènes de la vie maure et espagnole, aux person- 
nages couverts d'armures et vêtus de costumes somptueux. La direction 
de ce spectacle spécial avait été confiée à M. Mollier. 

A droite de la cour s'élevait, à une hauteur de soixante-dix mètres, 
la fameuse tour de la Giralda, au sommet de laqueDe on montait par un 
large escaher hélicoïdal. Puis, en poussant plus à droite, on entrait 
dans un gourbi, un village arabe tel qu'il en existait au moyen âge en 
plein cœur de l'Andalousie, au temps- des rois Maures. On trouvait là 
une scène mauresque, où se donnaient divers spectacles : danses des 
juives de Tunis et de Tanger, chanteuses kabyles, exercices des sabreurs 
du Liban, des Aissaouas de Kairouan, etc. 

Et en tournant â gauche, après avoir franchi la Porte de la Justice de 
Grenade, auprès de laquelle les rois Maures rendaient leurs arrêts, on 
entrait dans une vieille rue pittoresque de village espagnol de la pro- 
vince de Tolède, avec ses maisons romanes et renaissance, aux façades 
bizarres, dont les boutiques étaient occupées par des ouvriers travaillant 
en vue du public. Dans le fond, un âpre coin de « sierra », qui complétait 
l'illusion. Puis, ca et là, des chanteurs ambulants, des guitaristes, des 
gitanes, des montreurs de marionnettes, des diseuses de bonne aventure. .. 
C'est dans ce village, à droite, que se trouvait l'entrée du vrai théâtre, 
un vaste théâtre à ciel ouvert, à la décoration mauresque, brillamment 
éclairé le soir, et consacré aux danses espagnoles, qui s'exécutaient sur 
une scène très suffisamment étendue. Le programme nous apprenait 
que le directeur de la musique était M. Paul Lacome, le chef d'orchestre 
M. Tavan, le décoratem- M. Abel Truchet, enfin la directrice des danses 
de Madrid, la sefiora Maria Fuensenta, et le directeur de celles de 
Séville, M. José Segura. Je ne crois pas utile de reproduire ici les 
titres de toutes ces danses, qui étaient au nombre de soixante-quatre, 
danses d'Aragon, de Biscaye, de Castille, de Catalogne, de Galice, de 
Valence, de Salamanque, et je me bornerai à citer la Garbosa, le 
Jarabe, la Serrana, la Juerga (danse chantée), la Fiesta Sevillana (id.), 
la Macarena, le Jaleo, le Zapateado, la Gaditana, la Manola, la Ter- 
tulia, etc., en e.xprimant le regret que cette Andalousie au temps des 
Maures, qui méritait la sympathie du pubhc,, n'ait pas eu tout le succès 
qu'elle était en di-oit d'attendre et d'espérer. 

Le Théâtre Égyptien. — Celui-ci, dont on fit grand bruit un instant, 
était assurément moins curieux, et cependant eut la chance de pouvoir 
durer jusqu'à la fin de l'Exposition. Il parut avoir, dans ses commen- 
cements, comme une sorte de splendem-, mais il faut avouer qu'ensuite 
il se laissa déchoir considérablement. 

En tant que théâtre, on doit déclarer qu'il était superbe, et le plus 
vaste certainement de tous ceux de l'Exposition. <3n s'en rendra compte 
en songeant que sa scène occupait une superficie qui n'était pas moindre 
de 247 mètres carrés. Compris dans la section égyptienne, qui prenait 
place à l'entrée de la porte de l'avenue d'Iéna et à l'angle de la rue de 
Magdebourg, en bas du Trocadéro, il était, â l'intérieur comme à l'exté- 
rieur, de pur style antique, comme le Temple auprès duquel il était 
siué. Un portique étroit à hautes colonnes, rappelant celles du temple 
de Medineh-Abou, précédait l'entrée. La façade était ornée de bas-reliefs 
empruntés aux plus beaux monuments de la. vieille Egypte, dont les 
motifs reproduisaient diverses épisodes de la vie d'Arneuophis ou des 
Ramsés. La salle, richement décorée de dessins polychromes, de vastes 
fresques évoquant les grands événements de l'existence des anciens 
Egyptiens : triomphes de rois, fêtes publiques sur le Nil ou dans les 
temples, etc.. pouvait contenir sept à huit cents spectateurs. Le parquet, 
garni de fauteuils, tenait toute la longueur de cette salle. Sur les côtés 



68 



LE MÉNESTREL 



de ce parquet, uu double couloir-promeuoir, surélevé de façon à atteindre 
la hauteur de la scène, avec tablas pour les consommateurs. Au fond, 
une galerie en amphithéâtre avec quelques loges. Un théâlre égyptien 
où Fou ne fumerait pas serait uu non- sens: on s'en apercevait facile- 
ment à celui-là. 

La section égyptienne faisait son inauguration officielle le 16 juin 
seulement. Dix jours après, le théâtre donnait la première représentation 
de Ramsès, pièce en un acte, en vers, de M. .Joseph de Pesquidou.\. avec 
musique de M. Paul Vidal, jouée par M"" Nau, du théâtre Antoine, 
MM. de Mas, de l'Odéon, Charlier, de l'Ambigu, Béliéres, Livoot, Col- 
lin, M'"'* Roulleau, Litty Bossa, etc. Plus tard on y joua un ballet 
somptueux intitulé une Xiiit à Bagdad. C'était l'époque de la courte 
splendeur de ce théâtre, oii le public elait attiré par les fameuses 
« danses nerveuses » que les amateurs vantèrent avec enthousiasme 
durant quelques semaines. La troupe comprenait alors jusqu'à 200 ar- 
tistes des deus sexes : Égyptiens, Soudanais, Abyssins, Syriens et 
.\rabes, et toute la série des danses orientales défilait devant le public, 
accompagnées par le singulier orchestre égj'ptien. 

Mais il faut dire qu'à la tin, et surtout dans les représentations de 
jour, le spectacle perdait beaucoup de sa splendeur première et touchait 
à une honnête banalité. Je me rappelle y avoir vu, dans une seule 
séance, deux de ces immondes danses du ventre, rappel fâcheux de 
l'Exposition de 1889, accompagnées de chœurs (!!) et de claquements de 
main, ainsi que d'un trio instrumental qui comprenait un tympanon, 
un tambour de basque et un tambour arabe. Puis des danses de femmes 
chantées, puis un combat au sabre, puis des tours de bâton assez extra- 
ordinaires par un jeune garçon très agile et très adroit, puis — et ceci 
était le plus curieux, si ce n'était pas absolument joli — l'e-xercice sin- 
gulier d'une jeune femme qui s'étendait à terre, tenant- dans chaque 
main une bouteille armée d'une bougie allumée, avec une autre en 
équihbre sur la tète, et qui, se roulant sur elle-même, se retournait sur 
elle-même sans éteindre ses lumières. 

En réalité, le théâtre égyptien n'était plus alors qu'un spectacle 
de curiosités, une sorte de succursale, maigre d'ailleurs, des Folies-Bor- 
gère ou de l'Olympia. Le prix des places était de soixante-quinze cen- 
times, un franc et deux francs,. avec consommation. 

(A suivre.'/ .Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Colonne. — M. Jacques Thibaud a obtenu un succès presque 
triomphal. Ce jeune violoniste est doué de jolies qualités de mécanisme, de 
justesse et de sonorité. Le concerto de Mendelssohn et l'Introduction el Rondo 
capriccioso de Saint-Saëns étaient habilement choisis pour mettre en relief les 
qualités du charmant virtuose. A côté de cette gentille voix de délicat instru- 
mentiste, M. Colonne a enflé celle de son orchestre dans l'ouverture à'Eu- 
ryanthe, qui exige une ferveur musicale intense et profonde, et dans le prélude 
du troisième acte de Lohengrin. Les extraits de Roméo et Juliette, interpolés en 
dépit de leur magnifique programme shaliespearien, ont été mieux rendus et 
longuement acclamés. La beauté de cette musique est telle que, même privée 
du prestige de la pensée littéraire qui l'a inspirée, elle élève et transporte, 
l'adagio surtout. Il est à remarquer que, parmi les compositeurs, trois seu- 
lement, Bach, Beethoven et Berlioz, ont écrit, avec une originalité de forme 
dédaigneuse de toute convention, ces contemplations dans l'infini de la nature 
et de l'àme que nous appelons des adagios. Mais ce n'est pas le moment d'en- 
tamer une digression qui nous retiendrait plus qu'il ne couvient; déjà des 
raotifo d'un caractère dramatique nous frappent et nous impressionnent. Il 
s'agit de deux préludes et de la scène finale de Fermai, par M. Vincent 
d'Indy. Cet ensemble, ainsi présenté, produit un effet considérable; c'est un 
effort d'art vraiment digne de toute admiration. Un chef-d'œuvre? Non. 
M. d'Indy a des façons de sentir et d'exprimer qui ne sont ni assez simples, 
ni assez naturelles pour subjuguer par le seul empire du Beau noble et grand; 
mais, dans le genre oxtraordinairement tendu qu'il a choisi, rarement chose 
aussi vibrante et d'un coloris aussi vigoureux a sollicité nos suffrages. Au 
milieu des splendeurs d'une décoration d'apothéose, cela constitue un spec- 
tacle inoubliable; ceux qui l'ont vu à Bruxelles, en mars 1897, et qui surent 
y apporter une attention suffisante et un esprit impartial, ont constaté qu'il 
provoque de vastes pensées et que la fierté d'une semblable tentative doit en 
imposer même aux adversaires. L'aspiration vers les hauteurs, figurée par 
l'orchestre autant que par le chant de M. Vaguet, captive irrésistiblement. 
La gradation des effets ne laisse rien à désirer, l'inspiration est forte, la sin- 
cérité absolue. Les œuvres d'une telle envergure sont rares dans tous les 
*^™P^- Amédée Boutarel. 

— Concerts Lamoureux. — Tandis que M. Chevillard, à la tète de l'orches- 
tre Kaim, récoltait des lauriers à Munich, le chef ordinaire de cet orchestre, 
M. Félix Weingartner, a dirigé avec un vif succès deux concerts à la salle 
de la rue Blanche. Le programme du dernier de ces concerts était particuliè- 
rement intéressant. Berlioz marchait à la tête, Wagner le clôturait, et entre 



ces deux prophètes d'un art nouv^'au M. ^Yeiugarlner avait placé une sym- 
phonie inédite de sa façon. Nous devons à cet artiste, qui rédige avec notre 
collaborateur et ami Charles Malherbe 1' « édition monumentale » des œuvres 
de Berlioz, le plaisir d'avoir entendu cette ouverture de Itob Roy, qui n'a été 
exécutée à Paris qu'une seule fois, en 1833. comme « envoi de Borne ». L'ou- 
verture avait déplu au public du Conservatoire de cette époque, ce qui ne 
nous surprend guère, et Berlioz en avait détruit le matériel d'orchestre confié 
à Habeneck. Heureusement, la partition autographe en fut conservée, et 
M. Malherbe l'a tirée de la Bibliothèque du Conservatoire pour la publier. Si 
l'ouverture de Rob-Roy ne porte pas encore la grille du lion, on peut y dé- 
couvrir tout de même une patte de lionceau. Presque tous les effets d'orches- 
tre qui distinguent les partitions postérieures du maître s'y trouvent en germe, 
quoique souvent étouffés sous des formules vieillies; une mélodie d'un roman- 
tisme délicieux, exposée par le cor anglais et accompagnée par les harpes, 
nous sourit au passage, car elle nous est devenue familière par Harold en 
Italie, où elle était destinée à l'alto enchanteur de Paganini. L'ouverture n'a 
eu d'ailleurs qu'un « succès d'estime »; à l'heure qu'il est elle arrive trop 
tard, comme elle arrivait trop tôt en 1833. Mais Berlioz a eu sa revanche 
dans ce concert même avec l'ouverture de Renvenuto Cellini, que M. Wein- 
gartner a ciselée d'une manière prodigieuse et qui a été couverte d'applau- 
dissements interminables, — Avec une coquetterie bien pardonnable chez 
un virtuose de la baguette, M. Weingartner a fait jouer trois œuvres de 
Bichard Wagner absolument disparates. Nous avons entendu d'abord la bac- 
chanale de 'fanji/iimser écrite pour les représentations parisiennes à l'intention 
des II jockeys », comme disait Wagner, qui cependant ne se laissèrent pas 
griser par les aphrodisiaques de la pharmacopée orchestrale prodigués dans 
ce morceau: ensuite l'Idylle de Siegfried, dont le début exprime la satisfaction 
d'un vieux lutteur arrivé, vers le déclin de la force de fàge. à tous les bon- 
heurs intimes de la vie de famille, et finalement l'ouverture des Maîtres Chan- 
teurs, une des plus remarquables compositions du maître au point de vue 
purement musical. M. Weingartner a rendu pleinement justice à ces trois 
morceaux; l'ampleur, la souplesse et la verve de sa direction furent vraiment 
étonnantes, — La deuxième symphonie, en mi bémol majeur, que M. Wein- 
gartner a fait enteudre pour la première fois, nous paraît supérieure à la 
première qu'il a fait exécuter autrefois. La première partie a été froide- 
ment accueillie, malgré sa grande allure et ses développements intéressants; 
la deuxième partie, un Allegro giocoso, où un thème robuste et plaisant, bril- 
lamment traité, rappelle les kermesses flamandes, a été saluée par une triple 
salve d'applaudissements; l'adagio modéré, un bel et noble cantabile plein 
d'un émouvant sentiment pathétique qui est la perle de cette symphonie, a 
réuni tous les suffrages, tandis que le finale, malgré son brio et sa facture, a 
rencontré une opposition timide, rapidement étouffée par les applaudisse- 
ments de la grande majorité du public. Comme compositeur, M. Weingart- 
ner a triomphé presque autant que comme chef d'orchestre: c'est tout dire. 

O. Berggruen. 

— Programme des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en ré mineur (Césfir Franck). — Ecce sacerdos magnus 
{P. Vidal). — Coiicerlutiick (Weber), par M. Léon Belafosse. — Je reste avec toi (J.-S. Bach). 
— Symphonie en mi bémol (Haydn). 

Chàtelet, concert Colonne ; Symphonie écossaise (Mendelssohn). — Variations sympho- 
niques (César Franck), par M. Cortot. — ie Tîowcf rf'Orop/iote (Saint-Saéns). — Marche 
funèbre (Chopin). — Deux pièces pour piano (Chopin), par M. Cortot. — Fragments de 
Fervaal (V. d'Indy), par M. Vaguet et les chœurs. — Ouverture ilLËuryanltie (Weber). 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux (sous la direction de M. Chevillard) : Ouvei'ture 
du Freyschiitz (Weber). — Concertsiiick pour violon (Saint-Saëns), exécuté par M. Se- 
chiari. — A. Marine (Lato) et B. La Cloche (Saint-Saëns), par M"" GerviUe-Réache. — 
Faust-Symphonie (Liszt). — Air de Didon des Troyens (Berlioz), p,ir M"" GerviUe-Réa- 
che. — Uuhiigungs-Marsch (Wagner). 

— Une société de musique de chambre, dite « Société Mozart », s'est 
fondée récemment sur l'initiative de M. Adolphe Boschot, avec le concnurs 
du Quatuor Parent-Lammers-Denayer-Barettî. Elle est, comme l'indique sou 
titre, entièrement consacrée à Mozart, et elle a de quoi faire avec les huit ou 
neuf cents œuvres laissées par le maître immortel, pour se constituer un 
répertoire suffisamment varié et fertile en chefs-d'œuvre. Chacune des six 
séances par lesquelles elle inaugure son existence est précédée d'une confé- 
rence se rapportant à l'œuvre ou à la vie de Mozart; les conférenciers s'ap- 
pellent Ad. Boschot, Charles Malherbe, Pierre Lalo et T. de Wyzewa. Les 
deux premières séances ont obtenu un plein succès. On y a entendu les deux 
premiers des six quatuors dédiés à Haydn, un air italien : Alit lo previdi, 
chanté par M"« Suzanne Cesbron, une sonate à quatre mains exécutée par 
M"»' Condette et Céliny Bichez, un délicieux duo pour violon et alto, par 
MM. Parent et Denayer, etc. 

— M. ,\ndré Tracol a repris, pour la sixième année, ses séances d'histo- 
rique du violon et de musique de chambre, dont le succès ne s'est pas démenti 
un instant. Le programme de la séance de réouverture était particulièrement 
intéressant et comprenait : quatuor à cordes de M. Debussy (MM. Tracol, 
Dulauvens, Monteux et Schneklud), romance du 2" concerto d'IIaheneck et 
la Babillarde, étude de Mazas (M. Tracol), air à'Iphigénie en Aulide de Gluck 
(M^'^Auguez de Montalant), li^f concerto de Paganini (M. Tracol), Nocturne 
et la Jeune Captive de M. Ch. Lenepveu (M"»" Auguez de Montalant), enfin, 
l^' trio avec piano de M. IL Dallier (l'auteur, MM. Tracol et Schneklud). Ce 
programme, très riche et remarquablement exécuté, a valu de vifs et légitimes- 
applaudissements aux artistes qui y ont pris part. 



LR MliNESTUEL 



69 



NOU^^BLLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



La translation du corps de Verdi dans la crypte de la maison de refuge 
créée par lui pour les musiciens pauvres a eu lieu à Milan le 27 février, un 
mois, jour pour jour, après la mort de l'illustre artiste. Voici la dépêche de 
Milan en date de ce jour, 27 février, qui faisait connaître les détails de la 
cérémonie, au caractère très imposant : 

Le corps de Verdi et celui de sa seconde femme, Giuseppina Strepponi, 
ont été transférés aujourd'hui en grande pompe, du cimetière monumental 
où ils reposaient provisoirement, à l'asile des musiciens fondé par le grand 
compositeur. Un chœur de 900 personnes, sous la direction de Toscanini et 
groupé sur les marches du Famedio, a chanté l'air célèbre de Nabuchodonosor : 
« Pars, pensée aux ailes d'or. » 

L'effet de cet adieu musical a été imposant. 

Le cortège s'est déroulé sur 7 kilomètres, dans l'ordre suivant : un escadron 
de cavalerie et un de gendarmerie, la musique municipale, les élèves du 
Conservatoire, qui porte désormais le nom dj Verdi, les étudiants, les asso- 
ciations. Puis venaient les chars, couverts de nombreuses et magnifiques 
couronnes, les pompiers, un bataillon d'infanterie avec musique et drapeau 
(honneurs militaires rendus au sénateur), enfin le char funèbre, traîné par 
six chevaux, surmonté d'un catafalque portant les deux cercueils. Les prin- 
cipaux personnages suivant le char funèbre étaient : le comte de Turin, 
représentant le roi Victor-Emmanuel III, le consul général allemand, repré- 
sentant Guillaume II, M. Henry Roujon, représentant le gouvernement fran- 
çais, le maire de Milan, les ministres, les présidents du Sénat et de la 
Chambre avec de nombreux sénateurs et députés, le préfet, le conseil muni- 
cipal, des centaines de maires et de délégations venues des différentes parties 
de l'Italie, parmi lesquelles celle de la colonie française. Au total, plus de 
cent mille personnes. 

A la remise olBcielle du corps au directeur de l'asile Verdi, aucun discours 
n'a été prononcé. Une animation extraordinaire règne en ville en raison de 
l'énorme aflluence attirée par les solennelles funérailles. 

— Sous ce titre : Notizie suUa vila e suile opère di Domenico Cimarosa, M. Pom- 
pée Cambiasi vient de terminer, dans la Gazzetta musicale de Milan, une série 
d'articles intéressants et très documentés, qui forment surtout un catalogue 
annoté et fort utile de l'œuvre si considérable de l'illustre maître napolitain. 
Il est à souhaiter que ce travail consciencieux ne reste pas enfoui dans les 
colonnes d'un journal et qu'il soit offert au public sous une forme plus pra- 
tique. Pour le terminer, M. Cambiasi reproduit le texte authentique de l'acte 
de baptême et de l'acte mortuaire de Cimarosa. Ce dernier, daté de Venise, 
le 11 janvier 1801, est ainsi conçu : 

// signor Domenico Cimarosa, napolitain, maestro di musica, d'environ 45 ans, lequel, 
après une maladie de huit jours, fut attaqué de colique bilieuse, a fini de vivre ce malin 
à deux heures après midi, et cela sur la foi du médecin Marco Franco. Il sera inhumé 
demain à quatre heures du soir en notre église, avec chapitre. 

Cimarosa n'avait point 4b ans environ, comme il est dit ici, mais SI ans, 
ainsi qu'il résulte de l'acte de baptême dressé à Aversa, qui constate qu'il 
naquit en cette ville le 17 décembre 1749. Dans ce dernier, le nom du com- 
positeur est ainsi orthographié : Cimmarosa, et c'est ce qui fait que le muni- 
cipe d'Aversa en donnant, en 1866, son nom à une rue de la ville, l'appela 
via Cimmarosa. Mais l'usage est resté d'écrire le nom du vieux maître avec 
une seule m, d'autant qu'il est constant que lui-même ne l'a jamais autre- 
ment écrit, et qu'il a toujours signé Cimarosa. Cimarosa mourut à Venise, 
dans le palais Duodo, au Gampo Sant'Angelo, qui servait alors d'hôtellerie, 
à l'enseigne des Trois Étoiles. Comme nous l'avons dit dernièrement, il fut 
inhumé dans l'église Sant'Angelo, et ses restes furent dispersés et disparu- 
rent lors de la destruction de cette église en 1837. Ajoutons enfin que la ville 
d'Airersa érigera incessamment à sou enfant le plus illustre un monument 
superbe, dû au sculpteur Francesco Jerace,et qu'elle fondera pour les enfants 
pauvres un institut auquel elle donnera le nom de Cimarosa. 

— Les élèves des écoles communales de Bologne, où l'étude du solfège est 
en grand honneur, viennent de représenter une opérette intitulée i Biscoltini 
di Clara, dont la musique, « un joyau qui mérite d'être connu », dit un cri- 
tique, est due à leur professeur, le jeune maestro Giambattista Alberani. 

— Une société musicale de Pesaro, la Terpsychore, avait ouvert un con- 
cours pour la composition d'un hymne, concours dont le vainqueur a été 
M. Arnoldo Bonazzi, directeur de la musique municipale de Camerino. Il y 
avait sans doute quelque mérite, si l'on en juge par le nombre des concur- 
rents, qui n'était pas moins de cent quatre-vingt-onze, — ce qui prouve d'ail- 
leurs que l'Italie n'est pas encore en peine de compositeurs. 

■ — L'histoire est assez piquante. L'Opéra néerlandais d'Amsterdam vient 
de représenter avec succès le Samson et Dalila de M. Saint-Saëns, et tout 
aussitôt le compositeur enchanté adresse, selon la coutume, ses félicitations 
au directeur et aux interprètes. Le directeur s'empresse d'envoyer aux jour- 
naux la dépèche de l'ilfustre maître — excellente réclame. Mais dans l'inter- 
valle M. Saint-Saèns apprend qu'on joue sur des parties d'orchestre contre- 
faites et qu'il est entièrement frustré de ses droits d'auteur. Aussitôt le ton 
change et il envoie à son tour aux journaux du pays la très juste réclamation 
que voici : 



« Lorsque j'ai adressé à M. van der Linden, directeur du tliéàtre communal d'Amster- 
dam, une dépêche que vous avez pubhée et dans laquelle je le remerciais d'avoir mis 
Samson el Dalila au répertoire de l'Opéra néerlandais, j'ignorais que mon ouvrage avait 
été exécuté non sur la musique fournie par mon éditeur, mais sur une copie venue je ne 
sais d'où, qui peut être pleine d'incorrections, et qui a été certainement obtenue par des 
moyens frauduleux. Permettez-moi donc de m'adreaser à la publicité de votre journal 
pour protester contre le préjudice artistique et matériel qui m'est causé et contre un état 
de choses qui permet en Hollande qu'une œuvre d'art soit représentée sans l'autorisation 
des ayants droit. Si mes remerciements à M. van der Linden doivent être considérés 
comme non avenus, il n'en est pas de même de ceux qui s'adressaient aux interprètes, 
bien innocents en pareil cas ». 

Cela fait naturellement grand bruit dans le landerneau hollandais. M. van 
der Linden, qui est coutumier du fait et joue toutes les partitions françaises 
au moyen du même procédé, balbutie que c'est bien une orchestration authen- 
tique de M. Saint-Saëns qu'il se serait procuré à Vienne (où l'ouvrage n'a 
cependant jamais été joué) ! Mais comment et par quel moyen? Il aura beau 
se démener, l'intention frauduleuse n'en existe pas moins, et d'autant plus 
qu'il s'était mis tout d'abord d'accord avec l'éditeur de Paris, M, Durand, 
et qu'il s'était fait envoyer un traité en règle; mais au dernier moment, pris 
comme d'un remords de son acte inaccoutumé d'honnêteté, il avait négligé 
de retourner signé le contrat cependant sollicité par lui et avait préféré en 
revenir à ses anciennes habitudes de piraterie. Qui pourra donc mettre à la 
raison tous ces forbans d'art ? 

— M. Iiustave Mahler, directeur de l'Opéra impérial, vient de faire exé- 
cuter une œuvre inédite intitulée la Chanson plaintive, pour soli, chœurs et 
orchestre, qu'il a écrite dans sa vingtième année. C'est une ballade qui se 
prête fort bien à la composition musicale, mais M. Mahler a vraiment abusé 
des moyens d'expression. Il lui faut quatre solistes di primo cartello, trois 
cents voix de chœur, un grand orchestre et un petit orchestre à la cantonade 
pour illustrer musicalement sa ballade tirée d'un conte populaire. L'exécution 
de cette œuvre sous la direction de l'auteur était admirable, mais le succès 
n'a pas correspondu tout à fait à cette mobilisation extraordinaire de forces 
musicales. 

— On annonce de Munich que M. Siegfried Wagner a été invité officiel- 
lement par M. de Possart, intendant des théâtres royaux, à écrire une ouver- 
ture solennelle pour l'inauguration du nouveau théâtre du Prince-régent, 
construit selon les principes de Richard Wagner et de son architecte Semper. 
Le jeune maître n'a pas encore accepté formellement; pour le moment il est 
eu froid avec le théâtre royal, qui n'a pas monté avec toute la diligence voulue 
son nouvel opéra intitulé le Petit duc Étourdi, dont la première représentation 
avait été fixée au 26 février dernier. 

— L'orchestre Kaim, de Munich, vient d'exécuter, avec un succès marqué, 
une nouvelle symphonie que son jeune auteur, M. Gustave Brecher, a inti- 
tulé Symphonie sociale. Ce titre bizarre n'a pas porté préjudice à l'œuvre vrai- 
ment intéressante. M. Brecher est actuellement chef d'orchestre à Vienne, où 
M. Mahler l'a fait venir. 

— Le théâtre municipal de Hambourg a joué avec succès un opéra pos- 
thume de Cari Gramman, intitulé Sur terrain neutre. 

— Un festival musical aura lieu en juin prochain à Zwickau, ville natale 
de Robert Schumann, à l'occasion de l'inauguration du monument de ce 
grand artiste. On se propose d'exécuter le Paradis et la Péri, l'une de ses œuvres 
les plus exquises. 

— Une grève originale bat actuellement son plein au théâtre national de 
Prague. Le directeur, M. Kovarovic, ayant renvoyé arbitrairement un mem- 
bre de l'orchestre, tous les camarades de celui-ci ont cessé leur service et se 
sont mis en grève. Le directeur ayant alors congédié tout son orchestre, les 
choristes hommes et les machinistes ont déclaré la grève à leur tour. L'affaire 
en est là, et le théâtre ne peut plus jouer, le personnel du théâtre allemand 
de Prague, que M. Kovarovic a voulu embaucher, ayant décliné la proposi- 
tion, par esprit de solidarité. 

— On vient d'inaugurer au foyer du Grand-Théâtre de Varsovie une statue 
du célèbre compositeur polonais Stanislas Moniuszko, statue qui est l'œuvre 
du sculpteur Marczewski. 

— Le compositeur russe Kosatchenko, qui s'occupe depuis plusieurs 
années de réunir et de publier les mélodies populaires d'Arménie, dont le 
caractère oriental est si piquant, a donné à Saint-Pétersbourg plusieurs 
concerts arméniens avec un succès marqué. 

— Les jolies admiratrices russes du fameux ténor Masini, les Masinitska, 
comme elles s'intitulent, sont frappées d'un coup terrible. Le a divo Masini », 
qui a dépassé la soixantaine, n'est plus en mesure de supporter le climat de 
Saint-Pétersbourg et a quitté l'Opéra impérial pour aller se réchauffer dans 
sa patrie, qui d'ailleurs est affligée de trombes de neige depuis plusieurs 
semaines. Pendant toute la saison courante on n'entendra plus cette voix qui 
grise, et peut-être même Masini ne reviendra-t-il plus jamais sur les bords 
de la Neva, où il a récolté pendant le dernier quart du dix-neuvième siècle 
des applaudissements et des roubles innombrables. Nous ne voyons pas trop 
quel ténor italien pourrait prendre sa succession en Russie avec le bonheur 
qu'il eut lui-même lorsqu'il succéda au ténor Calzolari, jadis si célèbre et 
aujourd'hui si totalement oublié. 

— Nous avons déjà dit que M""-' Adeliua Patli avait pris la résolution de 
vendre son superbe domaine de Graig-y-Nos, avec le magnifique château 



70 



LE MENESTREL 



qu elle y a fait construire.il est aujourd'hui décidé que la vente aux enchères 
publiques aura lieu à Londres, le 18 juin prochain, à deux heures de relevée, 
si d'ici là il ne se présente pas un acquéreur. On parle déjà de ducs anglais, 
de millionnaires américains et de princes russes qui se préparent à se dispu- 
ter les enchères. Ce qui peut paraître singulier, c'est que la diva, en char- 
geant une agence de la vente, l'a en même temps chargée de lui acheter un 
autre château en Angleterre. M™"^ Patti, après son séjour en Suéde avec son 
nouvel époux, se retirerait, dit-on, dans cette nouvelle propriété. Quoi qu'il 
en soit, il parait que les habitants du village voisin de Craig-y-Nos sont dé- 
solés du départ de la châtelaine, qui s'est toujours montrée très bienfaisante 
et très charitable envers les pauvres. 

— Un nouveau théâtre vient de s'ouvrir à Londres, l'ApoUo-Theàtre, qui 
contient environ 1.200 places, et dont la salle charmante, pleine d'élégance, 
est là plus confortable des salles de cette dimension qui existent dans la 
capitale anglaise. L'ouverture s'est faite par une bouiïonnerie musicale amé- 
ricaine, la Belle of Bohemia, paroles de M. Harry Smith, musique de M. L. 
Englander, jouée par des acteurs américains, MM. Dave Lewis, Don et 
Richard Carie, et M"°^ Marie George, Laughiin, Thorne et Marie Dainton, 
cette dernière se révélant, dit-on, comme une étoile d'opérette de première 
grandeur. Pièce, acteurs et théâtre ont obtenu un véritable succès. 

— La Gazzella fonografica italiana nous apprend que la plus vieille chanteuse 
qui ait fait graver un cylindre de phonographe est M"'^ Peggy 0. Lean, de 
Crotthaven (L'iande). Cette très vénérable cantatrice, qui court le risque d'être 
la doyenne de la corporation, n'est pas âgée de moins de 1 12 ans. Elle a fait 
graver un cylindre qui a parfaitement réussi et qui a été aussitôt envoyé à 
Londres, à la compagnie Edison. 

— Deux écrivains et deux musiciens espagnols ont eu l'idée au moins 
originale de refaire le Barbier de Séville et de le faire représenter au théâtre 
de la Zarzuela de Madrid, où leur Barbero de Sevilla parait avoir obtenu un 
grand succès. Les deux auteurs sont MM. Perrin et Palacios, les deux com- 
positeurs MM. Nieto et Jimenez, et l'ouvrage a pour interprètes M'i^= Arana, 
Arrieta et Gonzalez et MM. Romea, Moncayo et Sigler. 

— A Madrid aussi, au Théâtre-Comique, on a donné, avec un très vit 
succès, une nouvelle zarzuela, la Tia Cirila, paroles de M. Jackson Veyan, 
musique de M. Nieto. — Par contre, une revue de MM. Delgado, Arniches 
et Lopez Silva, accompagnée de musique de M. Montesinos, el Siglo XIX, a 
subi une chute complète, à cause de son « incongruité » satirique. 

— Nous disions récemment, en annonçant l'apparition d'un nouveau jour- 
nal, Cuba musical, que la grande Antille se reprenait, après tant d'événements, 
à la vie artistique. Ce journal précisément nous en apporte une nouvelle 
preuve. 11 nous apprend en effet qu'un opéra-comique espagnol inédit en deux 
actes, los SaUimbanquis, dû pour les paroles à M. Cathos Ciano, pour la musi- 
que à M. Ignacio Cervantes, vient d'être représenté à la Havane. La partition, 
il est vrai, ne parait pas meilleure que le livret, et l'une et l'autre accusent 
de la part des auteurs une inexpérience un peu excessive. II y a là, néanmoins, 
un effort intéressant à signaler. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Donc l'Opéra nous a rendu Thaïs, vendredi dernier, sans même s'in- 
quiéter s'il en avait une sortable distribution, sans même attendre le très 
prochain retour à Paris de M. Massenet. C'est que M. Gailhard est fort pressé 
et cela se conçoit. Nous avons rapporté jadis que les auteurs de ce charmant 
ouvrage, mécontents de le voir toujours tenu à l'écart, avaient fait mine d'en 
reprendre possession, s'armant du texte même du traité signé par la direction 
de l'Opéra avec la-Société des auteurs et qui dit que le compositeur d'un opéra 
pourra toujours le retirer du théâtre quand il n'aura pas été représenté au 
moins dix fois eu l'espace de trois ans. C'était le cas. Mais M. Gailhard, qui 
veut bien ne pas jouer Thaïs mais qui n'entend pas qu'on puisse jouer ailleurs 
cette œuvre délicieuse (toujours l'éternelle histoire du chien du jardinier !), 
imagina cet étonnant subterfuge : « Les auteurs oublient qu'en avril 1898 ils 
ont ajouté un tableau à leur partition. Gela constitue une œuvre nouvelle, et 
les délais ne doivent partir que de cette époque ! » Les auteurs, timides, s'in- 
clinèrent tout en protestant. Or, même en admettant la thèse soutenue par 
M. Gailhard, en faisant dater Thaïs seulement du 13 avril 1898, date de la 
reprise avec le nouveau tableau, il se trouve que le délai fatal des trois années 
expirera le 13 avril prochain, et que comme six représentations seulement de 
la nouvelle version ont été données (13, 18, 22, 30 avril, 27 mai et 14 juil- 
let 1898), il faut d'ici là en avoir donné quatre encore. De là la hâte de 
M. Gailhard. Mais a-t-il bien réfléchi que, s'il s'en tient à ces quatre repré- 
sentations, dès le lendemain du i'i avril, il ne sera plus dans les délais, que 
s'il en donne une cinquième, il n'y sera pas davantage après le 18 avril, et 
ainsi de suite jusqu'à la fin des siècles. Il ne pourra sortir de là qu'en main- 
tenant éternellement Thais sur l'alBche. Thais assurément est une œuvre char- 
mante ; mais toujours du pâté d'anguilles ! Qu'en penseront les abonnés ? 

— Toutes les foudres de M. Gailhard ne nous ont pas empêché d'aller voir 
samedi \a. nouvelle Aslarté de M. Xavier Leroux. Une paire de lunettes 
bleues ajustée sur un faux nez nous a permis de passer inaperçu sous l'œil 
attentif du contrôleur. Aslarté n'est certes pas une œuvre indifférente. Dans 
ces excès de sonorité mêmes elle dénote un tempérament musical vigoureux 
et non dépourvu de grandeur, qui pourra donner de beaux résultats, quand 
il aura perdu toutes les exubérances de jeunesse qui l'entrainent trop loin. 



A remarquer souvent d'excellents effets de coloris. C'est, en somme, une 
musique fort décorative. De la mise en scène dans son ensemble nous ne 
pouvons rien dire. Placé dans une avant-scène du rez-de-chaussée, pas bien 
loin de votre propre loge, ô Gailhard, nous n'avonspu apercevoir que des pro- 
fils. Mais quels profils! Un autre soir nous irons juger du coté face. Souhaitons 
en attendant que M. Béranger n'aille pas faire un tour dans ces parages 
effrontés. Du train où vont les choses, attendons-nous, d'ici quelques années, 
à y voir tomber les derniers voiles. 

— C'est bien décidément jeudi prochain 7 mars, a deux heures, qu'aura 
lieu, dans la grande salle de la Sorbonne, la cérémonie consacrée à la mé- 
moire de Verdi. Après un discours de M. Georges Leygues, ministre de 
l'instruction publique et des beaux-arts, parlant au nom du gouvernement, 
un discours de M. Jean-Paul Laurens, au nom de l'Institut, et la lecture, par 
M. Clovis Hugues, d'une poésie écrite pour la circonstance, le programme 
suivant sera exécuté : la Marseillaise, Jane Foscari (fantaisie), et la Marche 
royale italienne, par l'orchestre de la garde républicaine ; Ouverture des Vêpres 
siciliennes, par l'orchestre de l'Opéra. Prière à la Vierge (paraphrase de Dante), 
dernière œuvre de Verdi, quatuor vocal par M"""^» Ackté. Grandjean, Héglon 
et Flahaut de l'Opéra. Marche à' Aida, par l'orchestre et la fanfare de l'Opéra. 

— On sait qu'un comité s'est constitué à Milan sous la présidence de 
M. Mussi, maire de cette ville, pour y élever un monument international à 
la gloire de Verdi. A ce comité général vont s'adjoindre d'autres comités 
particuliers institués dans chaque pays. Celui de Paris sera sous la prési- 
dence de M. Sardou et comprend déjà les noms de MM. Théodore Dubois, 
Gailhard, Carré, Camille Beilaigue, Alfred Bruneau, Henri Heugel etCaponi. 
On attend les adhésions de MM. Massenet, Ludovic Halévy, comte Isaac de 
Camondo et d'autres encore. 

— A l'occasion de l'Exposition universelle, ont été nommés : Officiers de 
l'instruction publique ; MM. Cuq, directeur de la Société chorale « Clémence 
Isaure », à Toulouse; O'Kelly, attaché à la maison Pleyel-"Wo!ff-Lyon (hors 
concours); Meister, chef de musique du 1'='' régiment du génie; Papaïx, sous- 
chef de musique de la garde républicaine; Suzanne, chef de musique au 
89' d'infanterie, à Paris. — Officiers d'Académie: MM. Blin, chef de musique 
de 1" classe, à l'école d'artillerie de Vincennes; Bonnelle, chef de musique 
du 24" d'infanterie, à Paris; Goldebœuf, ancien président des Sociétés musi- 
cales du Bon Marché, à Paris ; Guignard, chef de musique du 46" d'infanterie, 
à Paris; d'Haëne, directeur de l'usine Pleyel-Wolff-Lyon, à Saint-Denis; 
Heymès, secrétaire du Congrès international de musique, à Paris; M"" Jérôme, 
professeur de musique, à Paris; Schmidt, chef de musique au 76'' d'infan- 
terie, à Paris; Veluard, fabricant d'instruments de musique, à Paris (maison 
Couesnon et C'«, hors concours); Vialelle, chef orphéoniste de la Société 
« Clémence Isaure », à Toulouse. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche, à l'Opéra-Gomique : en matinée. 
Mignon; le soir, Manon. 

— L'Opéra-Comique donnera, le mardi 12 février, une matinée extraordi- 
naire au bénéfice de M""» Fanny-Génat qui, pendant cinquante ans, a appar- 
tenu successivement à l'Opéra, au Vaudeville et tout dernièrement à l'Opéra- 
Gomique. Les organisateurs de cette matinée, MM. Adrien Bernheim, Louis 
Varney, Léon Gandillot et M. Albert Carré, directeur de l'Opéra-Comique, 
ont obtenu, dès maintenant, le concours de M">' Bartet et de M. Le Bargy, 
qui joueront un acte d'Alfred de Musset, ainsi que de M"" Jeanne Granier et 
de M. Brasseur, qui joueront un acte du répertoire des Variétés. Le programme 
comprendra en outre un acte de Louise. Le public de ce genre de spectacles 
est grand amateur d'inédit. Il veut voir ce que les autres publics ne verront 
pas. Il sera servi à souhait, car une représentation unique lui sera donnée 
des Refrains d'Ojfenbach, la charmante fantaisie improvisée par MM. Louis 
Varney et Léon Gandillot pour une fête oflîcielle de l'Exposition, et dont le 
matériel, décors, costumes, etc., a été mis à la disposition de M. Albert Carré 
par M. Samuel. L'interprétation réunira sur l'affiche, en plus de M'""' Judic, 
Si mon-Girard, Lavallière, de M. Noblet, qui appartiennent aux Variétés, les 
noms de Coquelin cadet, des sœurs Mante, de l'Opéra, de M""* Guiraudou, 
Craponne, de M. Jean Périer, de l'Opéra-Comique, de M"»' Burty et Debeyre, 
de M. Vauthier. Malgré l'attrait exceptionnel de cette matinée, le prix des 
places sera celui du tarif ordinaire de l'Opéra-Comique, sauf pour les pre- 
miers rangs de fauteuils d'orchestre et les deux premiers rangs de fauteuils 
de balcon, dont le prix est porté à vingt francs la place. 

— On annonce pour mardi prochain à l'Opéra-Populaire, la première repré- 
sentation de Charlotte Corday, le nouvel opéra de MM. Alexandre Georges et 
Armand Silvestre. 

— Maurel, vous savez bien, le grand Victor Maurel, Eh ! bien, il va s'es- 
sayer dans la comédie. Il jouera au théâtre des Capucines, à côté de 
M""= Charlotte "Wiehe, un rôle dans une pièce eu trois actes de MM. de Croisset 
et de Waleffe : Le je ne sais quoi! Pourquoi cette subite détermination? Est- 
ce parce qu'il sent sa voix défaillir et qu'il songe à trouver de nouveaux 
débouchés pour son talent? Pas du tout! Si vous l'interrogiez, il vous dirait 
qu'il est plus en voix que jamais et qu'on s'en apercevra prochainement à 
l'Opéra-Comique, lors Se la reprise de Falstaff déjà annoncée. Quoi, alors? 
Une interwiew prise par le Figaro va nous l'apprendre : 

. . . Maurel ne rit pins. 11 parle d'une voix sourde, mais d'une vois où l'on devine un 
élan contenu, une ardeur qui se retient. Ses jeux s'enllamment et son geste s'élargit : J'ai 
trouvé, dit-il, qu'il était de mon devoir d'élucider une question qui a préoccupé, de tout 
temps, ceux qui s'intéressent à l'art de la déclaniation pailée et cliantée. Cette question, 



LE MENESTREL 



71 



la voici : « l>eut-oa parier et chanter en même temps, sans que la voix cliantée ait à souf- 
Irir d'une manière sensible de ce douille emploi de l'organe? « La voix est une. Les 
modes d'emploi seuls varient. 11 est donc de toute importance de se rendre compte, par 
la pratique, de la mesure exacte dans laquelle on peut chanter et parler dans une œuvre 
de larjîe envergure. J'ai fait un ouvrage, que voici. C'est ma contribution à l'édification 
de la science de la voix. Des amis éminents me pressent de le publier. Je n'ai pu m'y 
résoudre, car si je connais à tond toutes les difficultés qui se peuvent présenter dans l'in- 
terprétation d'un grand drame musical, il reste pour moi bien des points obscurs dans la 
pratique de la voix parlée. 11 manquait donc à mon ouvrage ce chapitre. Ce chapitre, je 
l'écrirai lorsque, pendant quelque temps, j'aurai joué la comédie. » 

Il l'écrirai C'est simple, c'est beau, c'est grand. Gomme son ami G-ailhard, 
Victor Maurel ne cessera de nous étonner par ses merveilleuses inventions. 

— Et puisque nous parlons par hasard du directeur de l'Opéra, ne manquons 
pas de ramasser cette jolie perle trouvée dans une réclame d'un « écho de 
théâtre ». Il s'agit ici de l'heureux début d'une basse chantante dans le per- 
sonnage de Méphistophélès de Faust, et l'échotier constate que l'artiste y a 
déployé beaucoup des qualités qu'y montrait lui-même autrefois M. Gailhard, 
« le prototype du roie ». Qui? Quoi? Gailhard le prototype du rôle? ce gros 
garçon court et replet, cette voix bourdonnante et empâtée! Eh! bien, et 
M. Faure? 

— C'est dimanche prochain que sera donné aux Concerts-Colonne le fes- 
tival Massenet, dont le programme comprendra l'ouverture de Brumaire 
(i" audition), la suite d'orchestre sur Phèdre (1" audition), l'arioso du Roi de 
Lahore et le Chant provençal chantés par M. Lassalle de l'Opéra, l'air d'Eve et 
l'extase de la Vierge chantés par M"'' Mathieu d'Ancy, la Méditation de 
Thaïs, exécutée par M. Jacques Thibaud, et la suite à'Esclarmonde. 

— L'Association des jurés orphéoniques a tenu sa quatrième assemblée 
générale samedi dernier, salle Pleyel, sous la présidence de M. Emile Pessard. 
Après avoir constaté l'importance prise par l'Association des jurés depuis 
quatre ans à peine qu'elle est fondée, le président annonce que de nouveaux 
concours de composition musicale vont être ouverts par l'Association . 
M. Pessard fait savoir aussi que la cantate Fraternité, qui a obtenu le prix de 
mille francs au dernier concours, va être exécutée à la fête de jour donnée 
au palais des Champs-Elysées par le conseil général de la Seine et le conseil 
municipal de Paris. L'exécution sera digne de l'œuvre de MM. Th. Botrel et 
Ernest Lefèvre, car Froterraifé aura pour interprètes les chanteurs de la société 
« l'Euterpe », l'orchestre des concerts Lamoureux et la musique de la garde 
républicaine. En tout, plus de 300 exécutants. 

— On vient d'inaugurer à la chapelle des Dames Bernardines, à Cambrai, 
un orgue réparti sur deux claviers à main et pédalier, instrument sortant 
des ateliers de la maison Merklin et C'" de Paris. La cérémonie était présidée 
par Mgr Sonnois, archevêque, et l'orgue était tenu par M. Paul Devred, orga- 
niste de la basilique métropolitaine. M. Devred a fait valoir dans des pièces 
de MM. Théodore Dubois, Rousseau, Guilmant, etc., et quelques-unes de ses 
compositions, les différents jeux de ce charmant modèle. Le hautbois, la flûte, 
la voix céleste, ont ravi l'auditoire par leurs jolis timbres, et la belle sonorité 
de l'orgue a rallié tous les suffrages. Grand succès pour l'excellent organiste, 
et aussi pour les intelligents facteurs, qui ont reçu, avec les remerciements de 
tous, les sincères félicitations des experts pour le beau résultat obtenu. 

— M. Emile Labussière, maire de Limoges, n'est sans doute pas un dilet- 
tante forcené, à en juger par l'arrêté suivant, qu'il vient de prendre pour 
réglementer (on ne saurait trop réglementer, dans notre beau pays de France) 
l'usage de la musique et des cloches dans sa commune: 

Le maire de la commune de Limoges ; 

Vu la loi du 5 avril 1884, 

Vu le règlement général de police de Limoges : 

Considérant que certaines difficultés se sont élevées sur l'application et l'interprétatio n 
de l'article 245 du règlement général de police, notamment sur le point de savoir si les 
prescriptions dudit article étaient bien applicables aux sonneries de cloches ; 

Qu'il importe, afin de faire disparaître toute difficulté, d'adopter un texte précis ne 
permettant aucun doute :. 
Arrête : 

Article premier. — L'article 245 du règlement général de police est modifié de la ma- 
nière suivante ; 

« Art. 245. De huit heures du soir à six heures du matin, depuis le l"' octobre jusqu'au 
31 mars, et de dix heures du soir à cinq heures du matin en tout autre temps, il est 
défendu de jouer de tout instrument bruyant et de nature à incommoder les voisins. 

» Les sonneries de cloches dans les éghses et chapelles des particuliers ou des commu- 
nautés religieuses sont soumises aux susdites prescriptions. » 

Art. 2. — JI. le commissaire central de police est chargé de l'exécution du présent 
arrêté. 

Fait à Limoges, hôtel de ville, le 19 février 1901. 

Le maire, Emile Labussière. 

L'arrêté en question ne nous semble pas de nature à satisfaire tout le 
monde. Bon pour ceux qui se couchent de bonne heure, et qui seront sûrs 
d'être tranquilles à partir de huit ou dix heures du soir, selon la saison ; mais 
fâcheux pour ceux qui se lèvent tard et qui, dès cinq heures du matin en été 
et six heures en hiver, pourront être impitoyablement réveillés par un ama- 
teur de trombone ou de contrebasse désireux de s'instruire et de ne pas perdre 
de temps pour profiter delà liberté qui lui est octroyée par l'arrêté munici- 
pal. C'est égal, on peut croire que M. le maire de Limoges n'aime ni là 
musique ni les carillons. 

— De Lyon : Le Grand-Thèàtre vient de donner le Siegfried de Wagner. 
Si l'on tient compte de difficulté de l'œuvre, tant au point de vue des chan- 



teurs qu'à celui de l'orchestre, on peut considérer que l'effort a été énorme 
et le résultat des plus artistiques, en dépit des comparaisons oiseuses avec les 
exécutions d'Allemagne, ou des plaintes formulées par les snobs intransigeants 
à l'égard de coupures, nombreuses il est vrai et pas toujours très adroites, mais 
indispensables en raison de la durée inusitée de la partition. Si le sujet lui a 
paru obscur (ainsi détaché de l'Or dw Rhin et de la Walkyrie qui le préparent 
et l'expliquent) et l'affabulation parfois puérile, le public a souligné par des 
applaudissements nombreux les pages maîtresses telles que la scène de la 
forge, les murmures de la forêt déjà popularisés ici par les concerts sympho- 
niques, la magnifique scène entre Wotan et Erda et tout l'admirable duo 
d'amour qui termine l'œuvre. L'interprétation est fort convenable. Il faut 
citer M. Hyacinthe, qui a fait de Mime une création remarquable : voix, 
scène, mimique, tout est à louer chez cet excellent et consciencieux artiste. 
M. Scaramberg supporte sans faiblir le terrible rôle de Siegfried, qu'il chante 
avec une ardeur juvénile et une diction excellente. MM. Artus (Albérich), de 
Cléry CWotan), Sylvain (Tafuer), M^'s Eva Romain (Erda), Laffargue (Bru- 
nehilde), de Gamilli (l'Oiseau), ont droit à des louanges méritées. Mais, par- 
dessus tout, il faut féliciter l'orchestre et son chef, M. Miratme, qui ont donné 
de cette partition, redoutable entre toutes, une exécution sinon parfaite, du 
moins telle qu'avec les éléments dont on peut disposer ici, et le travail et la 
fatigue du répertoire quotidien, on n'en saurait désirer de meilleure. On 
s'occupe à présent de Princesse d'A.uberge, de Jan Blockx, qui passera bientôt, 
et d'une reprise A'Esclarmonde, de Massenet. J. J. 

— M. Julien Tiersot a fait dimanche, à Lyon, à la Société des Amis de 
l'Université et devant un auditoire exceptionnellement nombreux et brillant, 
une conférence sur la chanson populaire qui a obtenu un très grand succès. 
Étudiant l'histoire de la chanson à travers les âges, il a montré quel inépui- 
sable fonds offre aux compositeurs de tous les temps le folk-lore de tous les 
pays, et parlé des emprunts que n'ont pas dédaigné d'y faire les plus grands 
maîtres, depuis Bach et Beethoven jusqu'à Lalo et Saint-Saëns. M. Tiersot 
avait très judicieusement choisi des exemples qu'il a chantés lui-même d'une 
fort agréable voix et avec une expression intense : le Retour du Marin, Passant 
par la Lorraine, Pierre et sa Mie, la Maumariée, le Pauvre Laboureur, les Noces 
de l'Alouette et du Moineau, etc. — M. Jemain accompagnait au piano ces mé- 
lodies harmonisées par le conférencier. 

— M. J. Tiersot a continué cette série de conférences et d'auditions à Gre- 
noble et à Roanne, où a été également exécutée, sous sa direction, sa suite 
d'orchestre ; Danses populaires françaises. — A Grenoble, ayant été amené à 
parler incidemment de Berlioz, il a rappelé que l'illustre musicien dauphi- 
nois est né en 1803, et qu'ainsi dans deux ans sera l'année de son centenaire, 
et il a exprimé le vœu que cette fête de l'art fût célébrée dignement dans le 
pays natal du maître comme à Paris. 

— La série continue. Encore de très vifs succès pour Cendrillon à Toulon 
et à Dijon: « L'interprétation de Cendr/Won, dit un des principaux journaux 
de cette dernière ville, est tout à fait remarquable ; c'est M"» Caux qui per- 
sonnifie Cendrillon, elle y est tout aimable et charmante, émue et gracieuse, 
prodiguant avec vaillance sa jolie voix si fraîche, si richement timbrée. 
M"= Caux a été applaudie et rappelée avec enthousiasme à chaque acte ; elle 
va conduire la pièce à un nombre de représentations inconnu jusqu'alors à 
Dijon ». 

— D'autre part on nous écrit de Brest que la première de cette même 
Cendrillon a été l'événement capital de la saison. L'œuvre, montée avec « une 
intelligente appropriation des moyens dont peut disposer le théâtre, a obtenu 
le même grand succès que partout où elle est représentée avec soins. » Une 
innovation : le rôle du Prince Charmant avait été confié au ténor léger, 
M. Gueury, qui y a énormément plu, grâce à sa jolie voix et à son physique 
agréable. Orchestre à féliciter. La belle réussite de l'œuvre exquise de 
M. Massenet a valu au directeur, M. Péronnet, sa renomination pour la 
saison prochaine. 

— De Nantes : Massenet, qui a déjà, cette saison, vu le succès de sa Cen- 
drillon sni aotre théâtre Graslîn, vient d'en remporter un nouveau avec Thaïs, 
qui n'avait pas encore été donnée ici. L'œuvre, montée avec soin par M. 'Vil- 
lefranck et très bien chantée surtout par M"" Cbolain, a su rallier tous les 
suffrages. La salle entière a bissé d'acclamation la célèbre Méditation jouée 
en perfection par M. Piédeleu. — Ces jours-ci on a fait une très excellente 
reprise de Manon avec M'™ Cholain, MM. Codou, Edwy et Féraud de Saint- 
Pol, ce qui donne un ensemble comme rarement nous en avions eu un. Et, 
entre temps, Cendrillon est arrivée à sa quinzième représentation. Voilà un 
chiffre qui se passe aisément de tout commentaire et doit bien étonner quel- 
ques niais prétentieux de notre presse locale. 

— C'est de Nîmes, cette fois, que nous avons à enregistrer une nouvelle 
belle victoire pour la toujours triomphante Louise. Et la réussite complète est 
aujourd'hui significative, Nimes-la-protestante n'étant ni un centre artistique 
des plus cultivés, ni une ville susceptible de gratifier son théâtre de bien 
larges ressources. Mais l'ouvrage avait été monté par un directeur croyant, 
M. Valcourt. qui n'a pas ménagé ses efforts, et par un chef d'orchestre très 
convaincu, M. Tarlanac, et dès le premier acte le public, si peu habitué 
pourtant aux manifestations artistiques nouvelles, était conquis par l'œuvre 
de Gustave Charpentier. L'enthousiasme fut tel, au cours de toute la soirée, 

■ que l'auteur dut venir sur la scène plusieurs fois. A son triomphe personnel, 
Charpentier associa ses vaillants interprètes, M. Rouard, le Père, M"» Fré- 
mont Louise, M-"» Darloff, la Mère et M. Zocchi, Julien, avec lesquels il est 



LE MÉNESTREL 



juste de citer encore M"=s Dupont, Dancourt, Faure, MM. Malzac, Cormetty, etc. 
Louise vient donc de recevoir le baptême des « petites villes » ; l'expérience, 
si pleinement concluante, était curieuse à tenter. 

— De Toulouse : Le théâtre du Capitole vient de nous donner la première 
représentation, ici, A'Àndré Ckénier, drame historique de M. Umberto Gior- 
dano, qui n'a encore été joué en France qu'à Lyon et à Marseille. C'était donc 
une grande nouveauté. Le don de faire vivre les masses, d'animer les tableaux, 
de donner le mouvement, que possède à un haut degré le jeune compositeur 
italien, a conquis le public toulousain. L'interprétation à'André Ckénier était 
d'ailleurs très louable avec M""^ de Meyrianne, une dramatique Madeleine, 
M. Beyle, un farouche et vibrant Gérard, et M. Soubeyran, un Chénier de bel 
organe. Orchestre excellent sous la direction de M. Tapponier, et mise en 
scène curieuse. C'est un succès de plus à l'actif do nos directeurs. 

— On vient de représenter à Alger un drame lyrique inédit intitulé la Ven- 
detta, dont un jeune compositeur débutant, M. Charles Berlandier, a écrit la 
musique sur un poème de M. Eugène Lefebvre. L'ouvrage, dont l'action se 
passe en Corse, est d'un caractère très dramatique qui a été très bien saisi, 
dit-on, par le musicien, dont la partition est remarquable. La Vendetta a pour 
principaux interprètes M°«^ Gervaix, MM. Perrens, Gaillard et Lafont. 

— La ville de Pau vient d'acquérir, avec le concours de l'Etat, pour orner 
un de ses nouveaux jardins, la statue de Jélyotte, le célèbre ténor du dix- 
huitième siècle, qui fut professeur de chant à la cour de Louis XV, et qui 
obtint à l'Opéra des succès très retentissants dans les œuvres de Rameau. La 
statue est l'œuvre du sculpteur Ducuing. Elle sera élevée sur un socle qui 
est dû à l'architecte Bertrand. Jélyotte était un enfant du Béarn (comme les 
chanteurs Saléza, Fournets et Bartet). Il vit le jour à Lasseube, dans l'arron- 
dissement d'Oloron. Le maire de Pau et le préfet des Basses-Pyrénées ont 
convié M. Leygues à l'inauguration de la statue de Jélyotte, et l'Opéra a fait 
espérer son concours aux fêtes organisées à cette intention au palais d'Hiver. 

— Nous lisons dans le Courrier de la Rochelle : Le dernier concert de la Société 
philharmonique a été très brillant. Le succès de M"« Albertine Magnien, la 
remarquable violoniste, a été très grand. Elle a joué avec une autorité incon- 
testable le concerto en mi de Vieuxtemps, la romance en fa de Beethoven, et 
le beau Nocturne-Méditation de Ch. Dancla, qui fait si bien valoir sa belle 
qualité de son. 

— La ville de Saint-Quentin (Aisne) demande un chef de musique qui serait 
directeur de l'École municipale de musique et chef de l'Harmonie municipale 
en formation. Ce directeur serait aussi professeur d'harmonie. Les candidats 
devront connaître l'orchestration symphonique et militaire. Le choix du 
candidat pourra se faire au concours, si l'administration le juge utile. Les 
demandes devront être adressées au maire de la ville deSaint-Queniin avant 
le 31 mars prochain, dernier délai. Elles seront accompagnées des références. 
Les appointements seront de 3.bOO francs par an. 

— Beaucoup de monde salle Charras pour M. Paul Seguy, le distingué pro- 
fesseur de chant, dans sa causerie-concert sur : c Les moyens de suppléer à 
l'orchestre dans l'intimité. » La thèse, très bien présentée, est celle-ci : la 
musique moderne, dont la polyphonie est si complexe et souvent si compli- 
quée, ne trouve pas dans le piano seul un interprète suffisant; il faut abso- 
lument s'adjoindre d'autres instruments; le plus indiqué est l'harmonium 
employé avec adresse et discrétion, qui joint à ses timbres variés le rare 
mérite d'être expressif et de tenir les sons. — Un très beau concert a permis 
de juger de la vérité de ces théories. Au programme, les plus belles œuvres 
de Gluck, Massenet, Franck, Méhul, Th. Dubois, Saint-Saëns, etc., etc. — 
Parmi les interprètes les plus fêtés, U'"' Blanche Huguet, M"" Laval, MM. P. 
Seguy, Letocart, Jullien, Garas, etc., etc. 

— MM. Ballard, de l'Opéra, et GouUet, de la Société des concerts, viennent 
d'ouvrir à l'Athénée-Saint-Germain, sous le titre d'Institut Saint-Germain, 
des cours d'instruction musicale pour lesquels ils se sont assuré la coopé- 
ration d'artistes et de professeurs les plus distingués. • 

— Voici le programme de la douzième et dernière séance que donnera la « Société des 
matinées ai-lisliques Populaires a mercredi prochain à quatre heures et demie ^rés pré- 
cises, au théâtre de la Renaissance, sous la direction de M. .Jules Danbé. — Quatuor 
(llendelssohn, 180J-1847|, MM. Soudant, de Bruyne, Migard et DestonriD;s. — .\. Appas- 
sionato (V. Jonciéres). B. VOndine (id.j, .M"" Bertha Sylvain. — Romance pour violon 
<Svendsen), M. Soudant. — Sainle-Agjtès, drame sacré, de Louis Gallet (C. deGrandval), 
duo extrait de la 1" partie, M"° Menjaud, JI. Paul Dareaux et l'auteur. — A. Andante, 
B. Scherzo, pour instruments à vent (A. Dislandres), MM. Barrêre, Gaudoi'd, Guyot, 
Volaire et Fiament. — A. Nocturne (scène d'Hernani, V° acte, Viclor Hugo). — B. La 
Jeune captioe, d'André Chénier (Ch. Lenepveu), M"» Auguez de Montalant et l'auteur. 
— Scherzo du 1" Quatuor (Schumann, 1810-1856), MM. Soudant, de Bruyne, .Migard et 
Destombes. — Septuor, thème ei variations (Beethoven, 1170-182'), MM. Soudant, de 
Bruyne, Migari, Destombes, Delahègue, Guyot, Volaire et Flaiiient. 

Au piano M. Estyle. 

— Soirées et concerts. — Très élégante matinée cliez Jl'"" Tootain pour l'audition 
d'œuvres de M. Périlhou. Très applaudis M"'" Jlalhieu d'Ancy, Cahen, M'"" Vicrne et 
de jolis ensembles dans Trimou^ett' et Bonde, M. Dareiux dans Vitrait et Complainte de 
Saint Nicutas et M"" Juliette Toulain dans deux pièi'es de piano absolument exquises : 
Chanson de Guittot Martin et Pastorale. L'auteur, très'fèté, a félicité ses interprètes. — 
Salle Erard, bonne audition drs élèves de M™^ Girardin-ilarchal. Parmi les élèves les plus 
applaudies, citons M"" Jeanne P., Louise M., Yvonne B. {VaUe caprice, Rubinstein), Ger- 



maine G. [Bonjour, CoUneUe, Wachs), Juliette P. et Marie V. {Valse mineure, Pugno). — 
Salle Erard, très intéressant concert par M"« M.-L. Blanchard, avec le concours de JI. Wi- 
dor cl d'un orchestre merveilleusement conduit par M. Jules Danbé. L'excellente pianiste 
s'est fait vivement applaudir dans des œuvres de Widor, Chopin et Bach.— Très brillant 
succès pour les œuvres de SI— de Grandval à la matinée Berny avec M' " Menjaud et 
.M. Dareaux, qui ont fait acclamer le duo de Sainte Agnès, M.Mauguière auquel on a bissé 
le Vase brisé, M. Bleuzet avec les Pièces pour cor anglais et séance, conférence Fuster, où 
le Grattas agimus de la Messe avec M"" Smitli et Ador, les pièces pour violon, avec 
M. Lederer, ont été chaudement applaudis ainsi que tous les excellents interprètes; les 
deux séances étaient à la Bodinière. — Très joli succès pour le concert du jeune vio- 
loncelliste Schidenhelni donné à la salle Pleyel. On a beaucoup applaudi au style et 
à la virtuosité de cet artiste distingué. — Au concert de M"" Panthès, la remar- 
quable pianiste, très grand succès pour le Tlicmc varié de Théodore Dubois, dont c'était 
la première audition. — Aux matinées Berny (Biidinière), charmante séance consacrée 
aux œuvres de Théodore Dubois. .\u programme d'abord la belle sonate pour violon et 
piano, des mélodies (Par le itentier. Prés d'un ruisseau, Matin, à Douwnenez) très joli- 
ment interprétées par M. Mauguière et M""^ de Jerlin, les Poèmes s'jlo:Stres exécutés par 
M. Berny, et enfin des fragments du Paradis perdu et de l'Enlèvement de Proscrpine. — 
La Société chorale d'Amateurs G. de Sainbris nous a donné un concert très remarquable. 
Il faut la louer surtout d'accueillir les œuvres des jeunes compositeurs, choisis naturel- 
lement parmi les meilleurs, et de nous offr'ir ainsi ce qu'on n'a pas entendu déjà partout. 
Bien des ouvrages qui sont nés chez elle depuis une trentaine d'années ont fait ensuite 
brillamment leur chemin. Il en sera de même sans doute des pages que nous avons 
applaudies, l'autre soir : la Bataille de Taillebourg, de M. W. Cliaumet; la Vision de 
i>a/Jfe de M. Max d'Ollone, d'un intérêt puissant; le Psaume IV de M. Henri Rabaud, 
d'une noble inspiration, dont une partie a été bissée d'entliousiasme; un chœur char- 
mant de M. Th. Bellenot, Brises de mai: et un autre très dramatique de M. Florent 
Schmitt, les Funérailles d'un soldat. Avec les auteurs, il convient de féliciter les exécu- 
tants, choristes èmérites, orchestre impeccable, solistes parfaits. Comme hommage à 
Verdi, le quatuor de Eigoletto a été merveilleusement chanté par M"" A. Duvernoy, 
Terrier-Vicini; MM. Félix Lévy et Villard. Mentionnons encore M"" Fournie)', MM. Bou- 
crel, Vallade, etc. Cette belle exécution était dirigée par M. Jules Griset, un « amateur » 
comme il n'y en a pas beaucoup, qui a mérité tous les 61oge>. Rémi Doré. — Très jolie 
matinée donnée par M"' Lemay-Samson et M. Samson. M""* Lemay-Samson s'est fait 
vivement applaudir dans O'iyre ies yetic bleus de Massenet et, avec M"*" Rabîer, dans le 
Voyayeur de Rubinstein ; on a eu aussi des bravos pour M""' Souligoux dans l'air de Tlui'is 
de Massenet, M"' Marialys dans Pholoé de Hahn, M"" Rabier dans Avril est amoureux 
de Massenet et M"" de Agreda dans Pensée d'automne de Massenet. — Intéressante audi- 
tion des élèves de M"" Cubain parmi lesquelles on remarque surtout M. Ed. R. {Rigaudon, . 
Dedieu-Peters), M"" Juliette M. {Gavotte de la Poupée, Mathias), iMarcelle A. (Entr'acte 
de Manon, Massenet), Renée R. et Laurence M. {.Mlegro symphonique à 2 pianos, Ma- 
thias). — A l'Athénée-Saint-Germain, audition des élèves de chant -de MM. Ballard et 
Goullet, avec le gracieux concours de M'"" Laparcerie, Charpentier, Bosio et BronvlIIe- 
Ballard, très applaudies. Succès également pour le ténor Gonguet, le violoncelliste Ber- 
thelier et M. Th. Laforge. Au programme, les airs de Xavière, de Th. Dubois, du Roi de 
Lahore, de Massenet, de Jean de Nivelle, de Delibes, etc., etc. — Bien intéressante la der- 
nière séance de la Trompette. Elle était presque entièrement consacrée à l'audition des 
Chants de France, si délicatement et si curieusement harmonisés par M. Périlhou. Cela a 
été un véritable enchantement. — De même à la matinée donnée par M"" Crabos, où la 
même charmante collection a fait florès; à côté de la Musette du XVII' siècle, de MargoUm, 
de la Complainte de Saint-Nicolas, de la Pastorale, les petits chœurs de Trinmusett' et 
de la Ronde populaire ont mis tout le monde en belle humeur. Au même programme 
encore d'autres mélodies de Périlhou, Au-dessous, Vitrail, hCamyc, et une ravissante 
Barcaro/fc encore inédite ; puis VHeute rfiuifte de Campana, les Enfanls et le duo de 
Werther de Massenet, le Voyageur dans la nuit de Rubinstein, l'air de Lakmé, etc., etc. 

NÉCROLOGIE 

On annonce, de la Nouvelle-Orléans, la mort de M™' Vianesi, née Marie 
Belval, femme de l'ancien chef d'orchestre du Théâtre-Italien et de l'Opéra. 
Elle était la fille de Belval, l'excellente basse qui avait pris i l'Opéra la suc- 
cession d'Obin et elle débuta elle-même à ce théâtre, dans l'emploi des chan- 
teuses légères, le 22 mai 1874, en jouant le rôle de Marguerite des Huguenots. 
Elle se montra ensuite dans Robert le Diable et dans Guillaume Tell, et prit 
part au spectacle d'inauguration du nouvel Opéra en tenant le rôle d'Eudo.xie 
dans un acte de la Juive. Elle ne resta pourtant qu'une année à ce théâtre et 
adopta ensuite, croyons-nous, la carrière italienne. M'"'' Vianesi était âgée de 
48 ans. 

— A Milan est mort ces jours derniers, à l'âge de 12 ans, l'ex-chanteur 
Giuseppe Tonelli, qui avait fourni comme baryton une carrière brillante sous 
le nom de Cima, qui était celui de sa mère. Il s'était retiré depuis longtemps 
du théâtre et avait ouvert à Milan une école de chant d'où sont sortis plu- 
sieurs artistes qui depuis lors se sont fait un nom distingué, entre autres les 
ténors Gremonini, Dimitresco, Gabrielesco, Apostolu et les barytons Fuma- 
galli et Ancona. 

— A Tliorn (Prusse) est mort, à l'âge de 86 ans, le compositeur Wilhelm 
Hirsch, qui s'est surtout fait connaître par des compositions pour chœurs 
d'hommes. Il a aussi publié plusieurs écrits sur la musique, entre autres un 
livre intitulé Arisloxénos et ses principes du rythme. 



Eenri Heugel, directeur-gérant. 



Vient de paraître à la librairie Montgrédien et C-, Ad alla |.ar le chevalier des Touclies 
(3 francs). 

Vient de paraître chez Calmann Lévy lî livret de Lola, scène dramatique de Stéphane 
Bordèse ; la musique, par C. Saint-Saëns, est en vente chez A. Durand et fils. Ce petit 
acte, très facile à monter dans les salons, necomporte qu'un rôle de chant et danse, celui 
de Lola. Le rôle de son partenaire est tout de diction. 



Dimanche 10 Mari 



3650. - 67- kME - N° iO. PARAIT TOOS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2"^, rue ViTienne, Paris) 
(les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux autei 

MÉNESTREL 




lie Ilaméro : îf. 30 



MUSIQUE ET TIIEATI^ES 

Henri HEUGEL, Directeur 



lie ïlaméFo : îf. 30 



Adresser franco à M. Henri HEtJGEL, directeur du Mbmesthel, 2 bit, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Ciiant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr., Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en SUB. 



SOMMAIEE-TEITE 



1. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles (2^ article) , Paul d'Estrées. — 
II. Semaine théâtrale : première représentation de Charlotte Cordai/ à l'Opéra-Populaire, 
Artbur Pougin; première représentation des Travaux d'Berculeaux Bouffes-Parisiens, 
Paul-Émile Chevauer. — III. Le théâtre et les spectacles à l'Exposition (20' article), 
Arthur Pougin. — IV. Le Tour de France en musique ; Bourgogne : les temps héroï- 
ques, EnuoND Neukomsi. — V. Revue des grands concerts. — VI. Nouvelles diverses, 
concerts et nécrologie. 

MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

ENFANTILLAGE 

n° 4 des Vaines tendresses, nouvelles mélodies de Théodore Dubois, poésies de 
Sully-Prudhomme. — Suivra immédiatement; Pastorale du XVII" siècle, n° 3 des 
Chants de France harmonisés par A. Périliiou. 

MUSIQUE DE PIANO 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano : 
Danse galicienne, de Théodore Lack. — Suivra immédiatement : Pastorale du 
XVIP siècle, transcription pour piano de A. Périlhou. 



L'ART MUSICAL ET SES INTERPRÈTES 

DEPUIS DEUX SIÈCLES 

d'après les mémoires les plus récents et des documents inédits 

(Suite.) 



II 

Premières influences allemandes. — Une lettre de la duchesse d'Orléans. — Déca- 
dence de l'Académie royale de musique. — L'Opéra de Londres viendra-t-il à 
Paris ? — La troupe de Haendel. — Un idiome anti-musical. 

De mémoire d'homme, en France, les diverses écoles du 
même art n'ont jamais pu vivre pacifiquement à côté l'une de 
l'autre. Leurs rivales sont leurs ennemies. Elles en taisent les 
qualités, mais elles en exagèrent les défauts. L'éclectisme, qui 
les protège toutes contre un injuste abandon, n'est, pour celles 
qui triomphent, qu'un scepticisme de bonne compagnie ou 
qu'une ignorance d'amateur, comme si les proscriptions exces- 
sives n'appelaient pas tôt ou tard les excessives réactions. 

Nous avons rappelé, d'après un contemporain, le regain de 
succès qu'avait obtenu la musique de Lulli, en un temps où 
celle de Rameau semblait l'avoir à jamais détrônée. Nous ne 
reviendrons pas sur les péripéties d'une lutte qui partageait 
encore en deux camps le dilettantisme parisien, alors que Gluck 
et Piccinni sollicitaient ses suffrages. Et nous ne retiendrons de 
cette longue histoire des conflits musicaux pendant le XVIIP siè- 



cle qu'un seul fait, passé inaperçu, mais suffisamment signi- 
ficatif. 

Trente ans après la mort de Lulli, avant même que le nom 
de Rameau fût connu, l'école française avait dans bien des 
milieux cessé de plaire. Cette défaveur n'était pas absolument 
justifiée. Si l'insuffisance de Cotasse et de Destouches faisait 
regretter le maître, Campra le rappelait souvent par le senti- 
ment dramatique. Mais le style italien commençait à pâlir devant 
l'inspiration allemande. Haendel et Sébastien Bach, presque du 
même âge et déjà célèbres, ne pouvaient être ignorés en 
France, où fréquentaient volontiers les peuples de l'autre côte 
du Rhin. Une des grandes dames de la cour, la duchesse d'Or- 
léans, mère du Régent, ne se faisait pas faute d'encourager ces 
relations par une correspondance des plus assidues avec sa 
nombreuse famille, comme elle d'origine allemande. Or, cette 
princesse, que son mariage n'avait pas rendue française, du 
moins de cœur, ne l'était pas davantage par ses goiits et par ses 
habitudes. Rendant compte du ballet des Ages, écrit par Campra 
en 1718, elle concluait (1) : « C'est bien maniéré à l'italienne; 
je n'aime pas la musique italienne. » 

Elle ne devait pas être seule à penser ainsi. Car à cette 
époque, et pendant plusieurs années encore, l'Académie royale 
de musique ne fit pas ses frais. Les directeurs s'y succédaient 
pour s'y ruiner. Ce n'était pas qu'on ne s'ingéniât à chercher des 
combinaisons pour ramener un public récalcitrant ; mais la 
plupart du temps, elles échouaient devant l'indifférence des 
spectateurs ou l'apathie de l'imprésario, .\insi, en 1723, cette 
nouvelle, rapportée par la correspondance de la marquise de 
Balleroy, avait couru dans tout Paris : 

« 26 mars 1723. 

« L'Opéra de Londres doit arriver incessamment à Paris pour 
jouer 12 représentations. Les acteurs sont au nombre de cinq: 
deux femmes, deux castrats et un concordant. Le Roi leur 
donne à chacun un habit de théâtre neuf et 35.000 livres de 
gratifications. Ils ont la permission de prendre à leur choix 
douze violons dans l'orchestre et tels acteurs qu'ils voudront 
choisir dans le chœur, et parmi les danseurs. Sa Majesté accorde 
aussi 23.000 livres de dédommagement à l'Opéra de Paris, dont 
elle sera remboursée ainsi que des 33.000 livres ci-dessus sur la 
recette. L'entrée à ce spectacle sera augmenté d'un tiers pour 
toutes les places ; personne ne sera exempt de payer, pas même 
les seigneurs et les dames qui sont à l'année ; et le droit des 
pauvres ne sera pris que du tiers en sus (2). » 

Cette troupe était celle qu'avait réunie Haendel à Londres ; et 

(1) Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans. (Traduction et notes de Jœglé.) 
Quantin, 1880. 

(2) Edouard de Barthélémy. — Les correspondants de la Marquise de Ballcroij. 
Hachette, 1883. 



là 



LE MÉNESTREL 



c'était sur les propositions du financier Crozat, intéressé dans 
Tentreprise anglaise, que Francine, directeur de l'Académie 
royale de musique, avait accepté cette série de représentations. 
Crozat et lui avaient donc signé, le 19 mars 1723, chez le ministre 
Maurepas. Mais le traité ne reçut même pas un commencement 
d'exécution. Francine trouva le moyen d'en décliner la respon- 
sabilité, malgré qu'il eût reçu Fallocation et les habits neufs : 
la protection du Régent le mettait à l'abri de toutes revendi- 
cations. 

Il va sans dire que la troupe de Haendel était italienne : car. 
à cette époque, les Anglais ne savaient guère mieux chanter 
qu'aujourd'hui : « Est-ce possible d'ailleurs en une langue où 
il faut serrer les lèvres ? » observe le baron de Trémont dans 
ses Notes et autographes (1) et il ajoute : « Je ne connais pas 
d'idiome plus anti-musical. » Cependant, Haendel dut passer à 
Londres la majeure partie de son existence. Et qui sait? C'était 
peut-être pour cette raison que Fillustre compositeur, qui, tout 
en possédant l'œuvre de Lulli et des maîtres italiens, avait un 
style très personnel et presque de terroir, se livrait à des empor- 
tements restés légendaires. 

III 

Prouesses artistiques et galantes de Ctiassé. — Portrait d'actriee. — Tribou et 
Pélissier. — La véritable biographie de Jélyotte. — Un commis manqué. — Mé- 
nages de grands seigneurs et d'artistes. — Jélyotte ambassadeur matrimonial. — 
Collections et travaux d'un ténor aux champs. — Dernières heures de Jélyotte. 

Les principaux interprètes de Lulli, de Campra et de Rameau 
pendant les deux tiers du XTIIP siècle (2) sont assez nombreux ; 
et leur biographie n'est pas chose nouvelle. Aussi n'en voulons- 
nous donner que des faits ignorés ou inédits, recueillis dans des 
mémoires du temps récemment parus ou dans des manuscrits 
qui attendent encore les honneurs de l'impression. 

Les reprises de Persée et (TAttjs, dont nous avons déjà signalé 
les fortunes diverses, subissaient également des chances d'inter- 
prétation très variables. Chassé, ce virtuose-gentilhomme, qui, 
contrairement à Rodrigue, attendit beaucoup trop le nombre 
des années pour se retirer de la scène, avait pris dans Persée le 
rôle de Méduse, « écrit pour haute-taille ». Or, Chassé avait une 
voix de basse-taille, mais d'un timbre si chaud et si vibrant 
qu'il étonna et charma toute la salle par ses « sons d'éclat )>. 
Le maréchal de Luxembourg avait parié que le chanteur ne 
saurait exécuter ce tour de force (la passion du jeu était telle- 
ment intense à cette époque qu'elle tirait parti de toutes les 
occasions) : le grand seigneur perdit haut la main sa gageure. 

En dépit de son âge Chassé jouait au petit Sultan, et les 
actrices qu'il honorait de ses bonnes grâces étaient assurées 
d'engagements avantageux. Ce fut ainsi qu'il obtint du prévôt des 
Marchands, alors administrateur de l'Opéra, des appointements 
annuels de quinze cents livres pour une de ses favorites qui 
n'avait pas le moindre talent et dont Finspecteur Meusnier (3) 
esquisse l'amusante silhouette : 

26 août IToS. « La D"" Betfort, chanteuse à l'Opéra, est la fllle 
du nommé Dubourg, musicien dans la musique du Roi à Ver- 
sailles. Elle est âgée de 17 à 18 ans, petite, assez bien faite, les 
cheveux bruns, la peau extrêmement blanche, la gorge et la 
main jolies; les yeux noirs, petits, mais vifs et fort éveillés, pour 
ne pas dire effrontés; la bouche grande, le nez épaté, l'air déli- 
béré, point jolie; les poings toujours sur les roignons et alfec- 
tant de passer continuellement la main de. gauche à droite et de 
droite à gauche sur la bouche, comme un grenadier qui voudrait 
relever ses moustaches; cela, joint à l'attitude qui lui est natu- 
relle. Fa fait surnommer le Suisse de l'Opéra. » 

Atys fut inférieur, comme interprétation, à Persée : « Tribou a 
chanté en pulmonique » dit le Journal de la Cour et de la Ville, 
et la Pélissier en « actrice d'opéra »; Tribou était cependant un 
artiste estimé. Quant à M"" Pélissier, elle devait surtout sa répu- 

(1) Bahon Dt TnÉMONT. — Noicx et autographes. Manuscrit de la BibliothÈqueNationale. 

(2) En 1880, M. de Lyden a fait paraître dans te Ménestrel une série d'études très docu- 
nientée3 sur les XVH' et XVIII* siècles sous ce titre : Chanteurs et cantatrices d'autrefois. 

(3) Notes de police de l'Inspecteur Meusnier. Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal. 



tation à ses magniflques costumes et à la condamnation capitale- 
prononcée par contumace contre son ancien amant, le juif Dulys,. 
qui avait tenté de la faire vitrioler. Une notoriété aussi tapa- 
geuse ne pouvait prévaloir contre le souvenir toujours présent 
de Factrice incomparable qu'avait remplacée M''"-' Pélissier; et 
chacun regrettait cette capricieuse Lemaure, dont le jeu était si 
émouvant dans sa noble simplicité, la voix si égale et si belle 
dans toutes les parties d'un registre qui dépassait deux octaves. 
(A suivre.) Paul d'Estréis. 



SEMAINE THEATRALE 



OpÉR.t-PopuLAiRE. Charlotte Corday, drame musical en trois actes et un pro- 
logue, poème d'Armand Silvestre, musique de M. Alexandre Georges. 
(Première représentation le 6 mars 1901.) 

Yoici la première œuvre nouvelle que nous offre l'Opéra-Populaire, 
qui jusqu'ici n'a vécu que de reprises. Elle est d'importance et, par 
malheur, un de ses autem's, le pauvre Armand Silvestre, n'aura pas eu 
la joie de la voir naître à la scène. Son livret, d'ailleurs, qui manque 
d'élément théâtral, n'est guère autre chose qu'une tranche d'histoire 
dans laquelle il a vainement essayé d'introduire l'élément passionnel 
qui ne se trouvait pas dans le sujet. 

Prologue. A Paris, à la taverne du Paon. — Marat, assis au milieu 
de ses compagnons et partisans, pérore et leur développe ses idées. Il 
leur déclare que l'avenir est dans l'écrasement de la noblesse et de la 
bourgeoisie, dont le sang fécondera les moissons futures. Ses paroles 
sont acclamées, et bientôt il est porté en triomphe par ses amis, aux 
acclamations de la foule, qui applaudit à ses discours. 

Premier acte. A Caen, chez M"^ de Bretteville, tante de Charlotte 
Corday. — Des invités sont réunis. Tandis que quelques-uns déplorent 
le malheur des temps, que d'autres jouent, Charlotte, :\ l'écart, relit le 
Comte d'Essex de Thomas Corneille (on sait que sa famille descendait 
des Corneille) et répète, d'un air inspiré, le vers fameux : 
Le crime faitla honte, et non pas l'échafaud. 

Un jeune noble, le comte de Lux, en s'entretenant avec elle des 
graves événements de l'heure présente, lui en fait ressortir les dangers 
et lui offre sa protection en même temps que son amour. Charlotte 
décline cette offre, en alléguant que la situation est trop cruelle pour 
qu'on puisse et tpi'on ose songer à autre chose. Bientôt, les invités 
étant partis, Charlotte, restée seule, entend de la rue retentir des cris 
furieux. C'est une bande de maratistes qui poursuit un malheureux. 
« Les lâches! » s'écrie-t-elle. 

A ce moment la porte s'ouvre, et un homme fait irruption. C'est 
Barbaroux. (Que diable allait-il faire à Caen?) C'est lui qui était pour- 
suivi. Charlotte l'interroge avec anxiété sur ce qui se passe à Paris. 
Barbaroux lui décrit l'état troublé de la capitale, lui fait connaître la 
dictature de Danton, de Robespierre et de Marat. 

— Quel est le plus cruel des trois? lui demande-t-elle. 

— C'est Marat. 

Dès ce moment, la résolution de Charlotte parait prise de délivrer la 
France du monstre infâme. Pendant tout cet entretien, les paroles de 
Barbaroux inspirent à Charlotte un enthousiasme qui semble faire naître 
en elle une sorte d'intérêt passionné pour le Girondin. Ils se quittent, 
et quand Barbaroux s'éloigne : 

— Au revoir, lui dit-elle; au revoir, à Paris! 

Deuxième acte. A Paris, au Palais-Royal. — Un coin du jardin. Des 
enfants jouent, sous la surveillance de leurs mères. Entre Charlotte, qui 
s'assied sur une chaise et caresse un de ces enfants. Des vendeurs de 
journaux arrivent, criant le dernier numéro de l'Ami du Peuple, le 
journal de Marat, que les promeneurs s'arrachent aussitôt. Charlotte en 
prend un et le parcourt, frémissante. L'enfant qu'elle caressait la quitte 
et s'échappe pour courir sous les galeries, ofi il entre dans la boutique 
d'un coutelier, son père. « C'est l'innocence montrant le chemin à la 
justice! 1) s'écrie-t-eUe. 

Elle entre â son tour chez le marchand, et en sort avec un couteau. 
Elle se trouve alors face à face avec Barbaroux, et cache précipitam- 
ment son arme. Longue scène entre tous deux, où parait l'amour en 
quelque sorte mystique qui semble les rapprocher el les unir. Puis la 
nuit vient. Des garçons des cabarets avoisinants accrochent aux arbres 
des lanternes de couleur. Des muscadins et des muscadines, sortant de 
ces cabarets, pénètrent dans le jardin, où bientôt la foule accourt et se 
presse de tous côtés, foule bariolée, diverse, bruyante, et l'acte se ter- 
mine par la ronde de la Carmagnole, chantée et dansée par la populace. 



LE MÉNESTREL 



75 



Troisième acte, promier tableau. Chez Marat. — La cliambre de 
r « ami du peuple ». A droite, le coin servant d'atelier d'imprimerie. 
Au fond, à travers une baie, on aperçoit Marat dans sa baignoire. Char- 
lotte se présente, demandant avec instance à être introduite auprès de 
lui. Il consent à la recevoir, et tandis qu'il jette les yeux sur la lettre 
qu'elle vient de lui remettre, elle s'approche vivement de lui et lui 
plonge son couteau dans le cœur. Elle est aussitôt entourée par la foule 
de tous ceux qui attendaient et dont les cris furieux attirent des soldats 
qui s'emparent d'elle et l'emmènent en la protégeant contre les insultes 
et les violences de tous. 

Deuxième tableau. La Conciergerie. — Charlotte est dans son cachot, 
attendant la mort. Bile écrit aux siens une lettre d'adieux, et voit 
repasser devant ses yeux la figure au moins sympathique de Barbaroux. 
La porte s'ouvre. On vient la chercher pour la mener au supplice. On 
■entend au dehors les cris funèbres : « A mort! A mort!... » 

Troisième tableau. La place de la Liberté. — L'échafaud est dressé 
sur la place. Voici que Charlotte apparaît, debout, dans la charrette des 
•condamnés. Elle en descend, pour gravir les degrés de la guillotine. A 
ce moment parait Barbaroux. Il crie son mépris et sa rage à la foule, 
qui le maintient. Charlotte lui dit adieu d'un regard, et le bourreau la 
saisit... La toile tombe. 



Y a-t-il un sujet d'opéra dans l'histoire de Charlotte Corday ? J'en 
doute fort, pour ma part. Le fond est dramatique, assurément; scé- 
nique, peu; musical, absolument pas. Charlotte est une solitaire, une 
renfermée, une sorte d'hallucinée, intéressante au point de vue psycho- 
logique; mais la psychologie n'est pas du domaine du théâtre. Pour lui 
prêter un peu d'expansion, Silvestre a été obligé d'imaginer cette espèce 
d'amour cérébral pour Barbaroux, qu'il fait naître d'ailleurs d'une façon 
assez singulière. Mais de passion, de passion véritable, il ne peut y en 
avoir en un tel sujet, et sans la passion il n'est point de théâtre, surtout 
de thé:itre musical. 

Aussi M. Alexandre Georges, qui n'est point le premier venu, n'a-t-il 
tiré qu'un parti médiocre du livret qui lui avait été confié. Organiste de 
l'église Saint-Vincent-de-Paul, ancien élève de l'excellente école de 
musique classique, où je crois qu'il est aujourd'hui professeur, 
M. Alexandre Georges a déjà beaucoup écrit: Axel, musique pour le 
drame de Villiers de l'Isle-Adam, représenté à la Gaité ; le Printemps, 
opéra-comique en un acte, joué à la Bodiniére; Notre-Dame de Lourdes, 
oratorio en trois parties ; te Chemin de ta Croix, drame sacré ; Myrrlia, 
saynète romaine en un acte; les Chansons de Uiarka; les Chansons de 
Leilah; et un autre recueil de mélodies publié il y a quelque vingt ans, 
en société avec le comte d'Osmoy. M. Alexandre Georges a de la grâce, 
de la teodresse, il parait manquer de force et de puissance, et son or- 
chestre marque encore une - certaine inexpérience dans l'art d'employer 
l'ensemble instrumental. Possède-t-il les qualités de vigueur néces- 
saires au grand drame lyrique ? Ne serait-il pas plus apte à traiter cer- 
tains sujets d'opéra-comique? Diverses pages de sa partition sembleraient 
le donner à croire, surtout les scènes entre Charlotte et Barbaroux. 
Chez lui le mouvement n'est pas toujours sincèi'e, et semble déceler 
l'effort, comme dans le tableau du Palais-Royal. Au reste, si son œuvre 
est inégale, la faute en est beaucoup au poème dont il s'est chargé. Elle 
n'en reste pas moins celle d'un artiste instruit, distingué, qui sera sans 
doute plus complètement heureux le jour où il i-encontrera un sujet 
convenant à ses facultés. 

L'interprétation de Charlotte Corday fait honneur au théâtre. Char- 
lotte, c'est M"' Georgette Leblanc, artiste dont on connaît le remar- 
quable talent, cantatrice qui ne redoute aucune comparaison, actrice 
intelligente, chercheuse, trouveuse, qui complète ses rares qualités par 
un louable sentiment de la plastique et des attitudes. Son succès a été 
complet et complètement justifié. M. Cazeneuve est un Barbaroux bien 
portant et d'une santé vraiment florissante ; ce qui vaut mieux pour le 
rôle, c'est qu'il le chante fort bien, avec une science et une conscience 
-auxquelles il n'y a rien à redire. M. Dangés (Marat) montre de la 
vigueur, M""^ Sylvain (M"" de Bretteville) de la sensibilité, et l'ensemble 
est bien complété par M""" Dulac (Simonne Evrard), et M. Benedict (le 
comte de Lux). Enfin les chœurs ont fait de leur mieux, de même que 
l'orchestre, dirigé avec habileté par M. Henri Bùsser. 

Arthur Pougin. 



Bouffes-Parisiens. Les Travaux d' Hercule, opéra-bouffe en 3 actes, de MM. G.-A. 
de Caillavet et R. de Fiers, musique de M. Claude Terrasse. 

Hercule est de mode. Après l'Héraclès de la Comédie-Française, après 
le duc d'Argos de l'Opéra, voici venir, aux Bouffes, un bon petit .Her- 
cule, Hercule tout court. Hercule tout simple, et qui, certes, n'est point 



le moins gai compagnon des trois. L'originalité de celui-ci est que les 
auteurs en ont fait le plus parfait des pleutres — « il a la flôme », dit 
son écuyer-valet de chambre, Palémon — et qu'il laisse accomplir ses 
terribles travaux par Augias, le fameux roi ans écuries, se contentant 
de récolter les lauriers glanés par l'autre. Le point de départ est amu- 
sant et de cette jolie fantaisie toute spéciale à laquelle nous devons 
l'immortelle Belle Hélène. Malheureusement la situation se repète iden- 
tique à elle-même à chacun des trois actes, et tout l'esprit, l'ingéniosité 
môme, qu'ont pu dépenser MM. de Caillavet etR.de Fiers ne suffit pas 
à rompre l'espèce de monotonie pesant sur une pièce qui, plus courte, 
eût été, peut-être, parfaite. 

Quelle prodigalité d'esprit, messieurs! Vraiment on est tenté de vous 
reprocher d'en avoir exagérément et, sm-tout, de l'avoir, fort souvent, 
beaucoup trop facile, et on vous en veut, très sérieusement, de l'abus 
incompréhensible d'une grossière trivialité qui ne rime à rien et ne porte 
pas sur le public. 

La plume du musicien Claude Terrasse, nouveau venu aux théâtres 
des boulevards, n'est pas moins souple que celle de ses librettistes. De 
faire un peu lâché, sa partitionnette, sans encore dégager de personna- 
lité, est du moins, en plus d'une page, de rythme amusant et vif, rap- 
pelant d'assez loin Offenbach et Hervé; les finales des premier et 
deuxième actes, avec quelques couplets adroitement troussés, permettent 
d'espérer en l'avenir. 

Hercule, c'est M. Tarride, qui, séduit très justement par le rôle, s'est 
improvisé directeur pour monter, avec de grands soins matériels, ces 
Travaux d'Hercule; une fois de plus il s'affirme comédien très sûr, très 
séduisant, plein dé bonhomie et de finesse, et preste débiteur de ritour- 
nelles. A ses côtés on a fait grand et mérité succès à M. Victor Henry, 
dont la divertissante fantaisie et l'étonnante adresse, en Palémon, ont 
surpris plus d'un spectateur ignorant qu'il fut, ces dernières années, le 
meilleur des pensionnaires de Cluny. De la distribution il faut encore 
sortir M'" Diéterle, petite Omphale de grand luxe et d'exquise fragilité 
et, par-dessus tout, adorable bibelot parisien, et M. Colas, qui a joué 
Augias avec beaucoup de rondeur et de bon naturel. 

P.4UL-BMILE Chevalier. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVEE.SELLE DE 19CO 

(Suite.) 



AU champ-de-mars 

Nous avons visité les divers théâtres de la rue de Paris, ainsi que 
ceux du Trocadéro. Passons maintenant au Champ-de-Mars, où nous 
n'en trouvons que deux : le théâtre exotique du Tour du Monde, et le 
théâtre du Palais de la Femme. 

Le Tour du Monde. — On se rappelle ce monument superbe et gigan- 
tesque appelé le Tour du Monde, qui s'élevait majestueusement à l'angle 
du quai d'Orsay et de l'avenue de La Bourdonnais. OEuvre très remar- 
quable de l'architecte Alexandre Marcel, il contenait à la fois un pano- 
rama merveilleux, trois dioramas distincts et un théâtre fort original, 
et son établissement n'avait pas coûté, dit-on, moins de deux millions. 
Le panorama, de la plus grande beauté, dont l'auteur était M. Louis 
Dumoulin, peintre du ministère de la marine, se composait d'une suite 
de huit immenses tableaux formant un ensemble vraiment admirable 
et d'une harmonie délicieuse. Par une ingénieuse combinaison, toute 
la côte de la Méditerranée se déroulait d'abord devant les yeux du spec- 
tateur immobile, et tous les pays desservis par les paquebots des Mes- 
sac'eries Maritimes paraissaient successivement à ses regards : l'Espagne, 
la Grèce avec l'Acropole et le Parthénon, la Turquie, Stamboul, le 
Bosphore et la Corne d'Or, la Syrie, l'Egypte, Port-Saïd et le canal de 
Suez les Indes, Geylan, le Cambodge, la Chine, le Japon, l'Australie, 
avec leurs sites les plus caractéristiques, pour arriver enfin aux rivages 
de France. C'était une vision vraiment exquise, dont l'illusion était 
encore augmentée par la figuration animée des premiers plans, où l'on 
voyait des indigènes de chaque pays se livrer à leurs occupations, à 
leurs exercices ou à leurs distractions : potiers égyptiens fabriquant 
leurs n-argoulettes. Indiens fumant leurs longues pipes. Chinois travail- 
lant en silence. Japonaises préparant leur thé... Pour être moins majes- 
tueux, les dioramas n'étaient ni moins intéressants, ni moins curieux, 
surtout le charmant diorama mouvant qui représentait un voyage de 
Marseille à la Ciotat, avec retour par le château d'If. Les autres nous 
offraient des vues de Moscou, de Londres, de Rome, d'Amsterdam, de 
Sidney. de New-York, d'un relief superbe et d'une exactitude absolue. 



76 



LE MENESTREL 



C'est au rez-de-chaussée de cet édifice monumental que se trouvait le 
théâtre qui avait pris le nom de Théâtre exotique et qui fut, comme le 
panorama lui-même, un des succès de l'Exposition. Les bureaux étant 
situés à l'extérieur, on y pénétrait immédiatement par une large por- 
tière et L'on se trouvait aussitôt dans la salle, salle carrée, très heureu- 
sement décorée à l'indo-chinoise et joliment ornée de figures en relief. 
Le rideau, rigide et peint dans le même style, ne se relevait pas, mais se 
séparait latéralement, comme à Bayreuth. L'orchestre pouvait contenir 
environ loO fauteuils ; derrière, un parterre debout ; au premier, une 
galerie contournant la salle. La musique était représentée par un piano, 
tenu par M. R. Pompilio, aidé d'un quatuor à cordes. 

Le théâtre exotique avait la prétention de réunir six troupes diffé- 
rentes : troupe espagnole, troupe hindoue, troupe cinghalaise, troupe 
javanaise, troupe chinoise et troupe japonaise. C'était beaucoup. La 
troupe espagnole comprenait simplement deux danseuses, les sœurs 
Lola Moreno et Maria Moreno, l'une brune, l'autre blonde, d'une beauté 
radieuse, mais, je dois l'avouer, d'un talent moins radieux. La troupe 
hindoue se composait d'un prestidigitateur d'une rare habileté et d'un 
prétendu charmeur de serpents qui ne charmait rien du tout et qui se 
bornait à exhiber un demi- douzaine de vilaines botes qu'il enfermait 
ensuite dans un sac, après quoi il se mettait à cracher du feu tant 
qu'on en voulait, spéciale curieux peut-être, mais d'un agrément tout à 
fait relatif. 

J'avoue n'avoir pas vu la troupe cinghalaise, qualifiée de « danseurs 
du diable ». Quant â la troupe javanaise, elle était formée de cinq 
petites danseuses, fort vilaines pour la plupart, et qui étaient loin de 
nous rendre l'impression délicieuse de celles du Kampong javanais de 
1889. Celles-ci appartenaient, parait-il, au personnel dansant du rajah 
de Socroebaya. Elles exécutaient d'ailleurs les mêmes danses hiératiques, 
accompagnées par un petit orchestre de dix musiciens accroupis der- 
rière elles. 

Par exemple, il y avait dans la troupe chinoise, composée de deux 
seuls personnages, un jongleur d'une adresse absolument prodigieuse, 
et dont un exercice surtout était à donner le frisson. Après avoir pré- 
paré, sur un côté de la scène, un cercle tout hérissé de poignards dont 
les lames aiguôs laissaient bien juste l'espace nécessaire pour le passage 
d'un corps, il se plaçait du côté opposé, puis, prenant son élan, il se 
lançait la tête la première à travers ce cercle, sans en rien déranger, 
bien entendu, et allait retomber dans la coulisse. 

La grâce de ce spectacle était dans la troupe japonaise, douze gen- 
tilles petites danseuses japonaises, dirigées par l'une d'elles, dont le 
programme nous faisait connaître les noms, avec leur signification par- 
fois un peu étrange. La directrice s'appelait M"'" Iwama Koumi (Mon- 
tagne rocheuse) ; les autres : Yoshiûkié Man (Bienheureuse Longévité). 
Maeda Ei (Grande Prospérité), Kôno Tchô (Papillon), Arai Tsouné 
(Habituelle), Souzouki Tama (Boule d'épingle), Uesougui Kimi (Excel- 
lence), Saito Riou (Saule Pleureur), Saito Kikou (Chrysanthème), 
Abayashi Ito (Fil), Nakachima Haron (Printemps), et Idjima Hideno 
(Soleil). Elles étaient charmantes, ces petites ballerines, dans leurs 
danses chastes et pleines de grâces, que deux de leurs compagnes, 
assises par terre derrière elles rythmaient en jouant du siamisen. Après 
leurs danses d'ensemble l'une d'elles exécutait, d'une façon très aimable, 
une sorte de scène pantomime burlesque oii elle rappelait un peu, par 
sa grâce comique, celle de notre Pierrot. 

Le spectacle était toujours complété, au théâtre exotique, par une 
série de vues cinématographiques de l'Extrême-Orient, dues à M. The- 
venon. 

Le Palais de la Femme. — Je n'ai â m'occuper du gentil Palais de la 
Femme, construit par M. Pontremoli, qu'en ce qui concerne son théâtre, 
qui était dirigé par M. Paul Franck. Très aimable, très coquet, ce 
théâtre, où l'on jouait la comédie, où l'on faisait voir des ombres, où 
l'on donnait des concerts. Il va sans dire que les pièces étaient jouées 
uniquement par des femmes et que, seules, des femmes prenaient part 
aux concerts. J'ai vu là deux petites comédies qui, je dois l'avouer, ne 
m'ont pas paru des chefs-d'œuvre : Marie-Antoinette et son cercle, de 
M°"' Jenny Thénard, jouée par M""" Suzanne Aumont, Paule Dartigny, 
Marval, Jeanne Berge, G. Baral, Muraour, Enid Eade, Cécile Walbin, 
Marcillet et Rosine Ruault, et Frégolili, de M. Max Maurey, prétexte â 
danses diverses exécutées par M'"'* Aumont, Irma Perroi, Baral, Mu- 
raour, etc. 

Le répertoire de ces piécettes se renouvela très souvent au Palais de 
la Femme, et j'avoue qu'il me serait impossible d'en donner la liste. 
Mais la musique y fut aussi cultivée avec assez de soin. On y eut des 
festivals de musique moderne, où furent entendues des œuvres de com- 
positeurs féminins : M""" Cécile Chatninade, Gabrielle Ferrari, Cécile 
d'Orni, etc., exécutées par M""™ Ritter-Ciampi, Magdeleine Godard, 



Louise Marquet, Darlott, Labatoux et la Société chorale des femmes du 
monde, dirigée par M. Ciampi. On y eut aussi les séances de la Caméra 
musicale, où se firent entendre M"'* Gillard, Richez, Lucile Delcourt, 
Éléonore Blanc, Jeanne Ediot, Martin de la Rouvière, Marguerite Del- 
court, qui chantaient ou exécutaient des fragments d'œuvres classiques 
de Rameau, Scarlatti, Gluck, Chopin, Schumann, etc. 

En résumé, le Palais de la Femme avait son originalité et n'eut pas 
à se plaindre de son succès. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



LE TOUR DE FRANCE EN MUSIQUE 

(Suite.) 



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TEMPS Héroïques 

Rassurez- vous, lecteur; nous ne remonterons ni aux Éduens ni aux 
Mondubiens, premiers peuples connus du riche pays qu'arrosent 
l'Yonne et la Saône, ni aux Burgondes, dont le premier roi, Goadi- 
caire, n'était, dit l'histoire, qu'un clerc d'assez piètre renommée, ni 
même aux Bourguignons du temps de Boson et de Robert le Vieux; 
nous nous tiendrons aux contemporains de la période fastueuse et guer- 
rière illustrée par les souverains, aux noms sonores et populaires, de 
la noble maison de Valois qui, pendant un siècle, balança le pouvoir 
des rois de France. 

Philippe le Hardi fut le premier de ces superbes ducs de Bourgogne. 
Quand il fit sou entrée â Dijon, ce fut un émerveillement. Les maisons 
disparaissaient sous les tentures d'or et les fleurs. De tous côtés des 
échafauds étaient dressés pour la représentation de mystères et de 
tableaux parlants. Au son de la musique qui, de tous côtés, « s'esbattoit 
comme gresle en joye », le duc s'avançait, « désespérément bel et 
galand ».I1 était revêtu d'une houppelande de velours cramoisi, brodée 
de chaque côté, d'un grand ours d'argent, dont le collier, la muselière 
et la laisse étaient en saphirs. Sur la manche gauche étincelait une 
branche de rosier dont les fleurs, au nombre de vingt-deux, étaient 
composées de rubis entourés de perles. Le collet avait le même orne- 
ment et les boutonnières étaient faites en genêt, dont les cosses, de perles 
et de saphirs, remémoraient l'ancien ordre de la cosse de genêt, institué 
par les rois de France et donné par eux en de rares occasions à leurs 
loyaux serviteurs. Il y avait dans cette robe trente-un marcs pesant d'or, 
et la façon avait coûté 2.977 livres. , 

A la cathédrale, où il se rendit tout d'abord, le duc fit lire à haute 
voix devant le grand autel, par Philibert Paillai't, chancelier de Bour- 
gogne, la donation du roi son père et les lettres du roi régnant qui la 
confirmaient. Puis éclatèrent chants joyeux et fanfares, auxquels succé- 
dèrent les intonations solennelles du Te Dcum. 

De Jean sans Peur, le héros de la bataille de Tongres, qui lui valut 
son surnom, la postérité n'a guère conserve que le souvenir de sa fin 
tragique. Jamais traîtrise ne fut aussi perfidement combinée. Le sire 
de Barbazan avait pris soin, pour attirer le duc dans le piège qui lui 
était tendu, d'aller lui dire qu'après le roi, son père, il n'était personne 
que le Dauphin aimât davantage que lui, et qu'il souhaitait bien fort le 
voir et l'embrasser. Il le pressait en même temps d'accepter une entrevue 
sur le pont de Montereau. Instances et avertissements ne manquèrent 
pas au prince. Un juif qu'il avait dans sa maison et qui se mêlait de 
deviner l'avenir, lui prédit que s'il allait à Montereau il n'en reviendrait 
jamais. Rien ne put l'arrêter. Il partit avec environ quatre cents hommes 
d'armes et arriva le 10 septembre 1419, vers deux heures, dans une 
prairie proche la rivière d'Yonne. 

Là, le seigneur Tanneguy du Chastel vint le trouver et l'inviter à se 
rendre avec lui dans un cabinet en charpente dressé au milieu du pont, 
où était déjà le Dauphin. Le duc, sans défiance, l'accompagna, suivi de 
quelques seigneurs qui n'avaient que leur cotte et leur épée. Il s'avance 
vers l'héritier du trône de France, qui le reçoit souriant. Il met genou 
â terre devant lui. Mais, à ce moment, un cri sombre surgit : « Alarme! 
alarme! tue! tue! » D'un coup de hache, Tanneguy du Chastel a étendu 
le trop confiant duc à terre : — Monseigneur, voici le traître qui vous 
retient votre héritage, dit-il... Et, comme il respire encore, deux hommes 
s'agenouillent, soulèvent sa cotte d'armes et le percent par- dessous 
d'un coup d'êpée dans le corps. 

Les assassins voului-ent compléter leur œuvre en jetant le cadavre de 
leur victime dans la rivière, après l'avoir dépouillé; mais le curé de 



LE MENESTREL 



77 



Montereau s'y opposa et le fit porter dans un moulin, près du pont. Le 
lendemain, il faisait conduire dans son église par quelques mendiants 
de la ville le corps du duc Jean, renfermé dans la bière des pauvres, 
encore tout souillé de sang et vêtu seulement de ses houzeaulx et de son 
pourpoint. 

M. de BaranLe cite, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, les sires 
Olivier Layet et Pierre Frottier comme ayant porté le coup de grâce à 
l'infortuné Jean sans Peur. Tel n'est pas l'avis général, et comme une 
autre version nous touche plus particulièrement, nous lui donnons la 
préférence : 

« Un nommé Gillet Bataille, est-il dit dans une lettre publiée par La 
Barre, frappa le second coup après Tanneguy du Ghastel; et s'en est 
Chariot Bataille, son frère, vanté par plusieurs fois. Et aussy en avoient 
faict une canchon les faux traytres, et y avoit comment Regnauldin 
l'enferma, Tanneguy le frappa, et Bataille sy l'assomma. » 

Cette complainte, nous apprend Leroux de Lincy, n'a pas été retrou- 
vée ; mais l'auteur des Chants du temps de Charles VII et de Louis XI nous 
en fait connaitre une, conçue dans un sons différent, car elle est une 
véritable déploration à la mémoire de l'illustre défunt : 

Chi s'ensuit 
la Canchon du trépas du duc Jehan de Bourgongne : 

Tous seigneurs, prinches terriens, 
En sont en tribulacion; 
Il n'est grans, petis, ne moyens 
Qui n'en soit en confusion. 
Moult doublent la pugnission 
Du mal qui en porrait yssir; 
Se Dieu n'y met provision, 
Grant mesquief en poeult advenir. 

Las ! que les gens du plat poys 
En sont attendans de gueste; 
Trestous communs, grans et petis, 
En sont grandement destourbé. 
Las! ilz ont été desrobé, 
Perdu le leur en trestous cas; 
Uz se cuidoient reposer, 
Mais fortune les met en bas. 

La dame qui cœur a vaillant, 
Qui fut femme au duc bourguignon, 
Ses bons amis va requérant 
Disant: Henuyer, Brabançon, 
Souviengne vous du bon baron ; 
Et aussy entre vous, Flamens, 
Que sa mort venhiés de cœur bon 
Contre ces Erraignalz pulens. 

Le bon conte de CharoUois 
Se complaint moult piteusement 
De la paix que on fist l'autre fols 
Au jour que on tint le parscnant. 
Ensemble allèrent au Moustier 
Et rechurent leur sacrement. 
Et promirent paix sans tricquier, 
Et puis l'ont mierdry faussement. 

Oncques mais seigneur si puissant 
Ne fust par tel parti fine; 
Quant par ceux on s'alait fiant 
Il a été persécuté. 
Chieux Dieu qui en croix fut percé 
Lui fâche à son àme pardon, 
Et tous ceux qui sont trépassé 
Ayent aussi de Dieu le don ! 



Dieu qui est vray i 

Voeulle ceulx en santé tenir 

Qui voirront oyr nos recors 

Et de voUenté retenir 

Dont cliy orés au Dieu plaisir 

Pitié recorder playnement 

Du bon duc que on a fait moryr, 

Dieu mesche s'ame à sauvement. 

Sancq et nature vœultfîner. 
On s'en peult bien apperchevoir, 
Amys font l'un Taulre miner 
Et déchéir par noncaloir; 
Plainement on voit apparoir 
Les signes de mortalité, 
Ihésus par son digne pooir 
Ayt du povre poeupple pitié. 

Que le comte de ChoroUoix 
A moult tristesse et doleur! 
Madame sa mère, c'est droix. 
En aprenent dolent le cœur, 
Et aussy a bonne seur 
Qui d'Autrisse tient le pays 
Et la dame de gi-ant valeur 
Qui Haynaut tint au temps jadis. 

Celle de Savoie ensement 
S'en doit grandement doloser, 
Le duc de Brabant proprement 
En doit aussi grand doeul mener; 
Et Saint-Pol en doit bien plourer. 
Et aussi doit plourer Nevers. 
Ihésus-Christ lui voeulle ottrier 
Vrai pardon de tous ses meffais ! 

Et lehan de Bavière aussy 
En doit être de cœur dolant; 
Perdu y a un grand ami 
Et qui de cœur lui fut aidant; 
Aussi à la dame plaisant 
De Guienne qui fille estoit 
Au duc qui a fine son temps. 
Ihésus miséricors luy soit! 



S'y prion Dieu dévoilement 
Qu'il vœuille notre duc garder 
Et aussi ceux semblablement 
Qui Franche doibvent gouverner, 
Et vœulle les seigneurs garder 
Qui sont au noble prinche amys, 
Et paix et paradis donner 
Au seigneur dont sommes jubges. 

Le successeur de Jean sans Peur, Philippe le Bon, eut aussi les hon- 
neurs de l'oraison funèbre en musique. Mais sa complainte est coulée 
dans un moule assez ordinaire. 

Plus intéressant est l'adieu suprême, qui semble un chant de trou- 
badour, adressé à sa seconde femme. Bonne d'Artois. 

(A suivre.) Edmond Neukomm. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Le dernier concert du Conservatoire s'ouvrait par la sympiionie en ré 
mineur de César Franck, qui, à mon sens, n'est pas faite pour passionner. Je 
n'ai "lias à dire que c'est le talent qui y manque ; on ne me croirait assuré- 



ment pas : c'est l'inspiration, c'est le génie, c'est ce qui fait les œuvres 
grandes et fortes et les conduit à la postérité. La symphonie est inégale. Les 
thèmes du premier allegro sont sans grande valeur, même le dessin initial, 
qui se fait pressentir dans le lento d'inirodaction, et le travail symphoniqiie 
ne saurait donner le change sur la faiblesse de l'inspiration. Il y a d'agréables 
parties dans l'allégretto, notamment dans le dernier épisode, con sordlni, qui 
rst d'un joli sentiment. Mais le finale est bien vide, quoique l'orchestre y soit 
particulièrement soigné et produise certains efl'ets qui ne manquent pas de 
grandeur. En résumé, je crois que ce n'est pas sur cette œuvre qu'il faudrait 
juger la personnalité musicale de César Franck. Le motet de M. Vidal : Ecce 
sacerdos rrmgnus est un morceau agréable, sans développements, accompagné 
seulement par l'orgue et le quatuor à cordes. Le succès de la journée a été 
pour l'admirable concerlsliick de Weber, magistralement exécuté par M. Léon 
Delafosse dont le triomphe a été complet et caractérisé par trois rappels. 
M. Delafosse a fait preuve, dans l'interprétation de ce chef-d'œuvre, de 
qualités éminentes : un joli son, une excellente attaque de la touche, de la 
grâce et de l'élégance, de la vigueur et de la puissance, enGn du goût et du 
style. Le public lui a prouvé bruyamment sa sympathie et le plaisir qu'il 
lui avait procuré. Ce succès s'est renouvelé, dans des conditions différentes, 
avec un motet de Jean-Sébastien Bach : Je reste avec toi, qui est une pure 
merveille. C'est un double chœur à huit voix, sans accompagnement, qui se 
termine par un épisode superbe, un choral d'un accent plein de grandeur 
qui réunit les huit voix en un seul chœur à quatre parties, d'une couleur et 
d'un éclat prodigieux. L'exécution de cette page splendide était à la hauteur 
de l'œuvre. Le concert se terminait par la symphonie en mi bémol d'Haydn 
(n" oi du Conservatoire), dite par l'orchestre d'une façon délicieuse. A. P. 

— Concerts Colonne. — C'est sans doute la mort de la reine Victoria, à 
laquelle la Symphonie écossaise de Mendelssohn est dédiée, qui a paru donner 
un regain d'actualité à cette œuvre. Nous ne regrettons pas d'ailleurs de 
l'avoir réentendue, car elle reste une des compositions les plus accomplies de 
son auteur et offre tout ce que le talent uni au goût, à la science et à la pon- 
déralion artistique peut produire, sans atteindre aux sommets qui sont du 
domaine du génie. — L'anniversaire contesté de la naissance en 1810 de 
Chopin, qui n'est certainement pas né le 2 mars, comme le programme offi- 
ciel le prétend, a servi de prétexte pour régaler le public de la transcription 
bien connue faite pour orchestre, par Prosper Pascal, de la fameuse Marche 
funèbre qui fait partie de la sonate en si b mineur. Nous avouons franchement 
que nous préférons à cette transcription la version primitive pour piano. Un 
Nocturne et une Polonaise de Chopin, que M. Cortot a joués après la marche, 
semblaient quelque peu déplacés dans la salle immense du Châielet: on ne 
pouvait en saisir que les forte et les fortissimo, et encore I M. Cortot a cepen- 
dant eu l'occasion de se distinguer par son interprétation brillante et impec- 
cable, quoique peu personnelle, des Variations sijmphoniques de César Franck, 
œuvre d'un tour aussi ingénieux que captivant et d'une alliance parfaite entre 
l'instrument concertant et l'orchestre. — C'est aussi avec un véritable plaisir 
qu'on a entendu le Rouet d'Omphale, cette fraîche et ravissante œuvre de jeu- 
nesse de M. Saint-Saëns, qui, pour l'écrire, n'a pas hésité à commettre un 
anachronisme formidable, malgré son érudition bien connue. Le jeune 
maître de 1872 n'ignorait certes pas que l'invention du rouet date seulement 
du XVI« siècle et que la belle reine de Lydie n'avait à sa disposition que de 
simples fuseaux; il n'ignorait pas non plus que le fils de Jupiter, extrême- 
ment doué pour filer le parfait amour, l'était bieu moins pouj filer de la laine 
au fuseau, car déjà Boileau l'avait dit : 

...Hercule filant rompait tous les fuseaux. 
Mais le fuseau est silencieux, tandis que le susurrement du rouet se prête si 
bien à la musique imitative qui hantait l'imagination de l'artiste ! Remercions- 
le donc du courage avec lequel il s'est moqué de tous les Beckmesser de 
l'archéologie. — Le programme ofl'rait encore la dramatique ouverture d'Eu- 
ryanthe, de V.'eber. et des fragments de Fervaal, de M. Vincent d'InJy. Il a 
été parlé de ces œuvres ici même la semaine passée; il ne nous reste donc 
qu'à constater leur beau succès renouvelé. 0. Berggruen. 

— Concerts Lamoureux. — Les premières esquisses de la Faust-Symphonie 
remontent à 4840-1843; elles furent coordonnées de 18S4 à 18o7 et l'exécution 
publique eut lieu pendant cette dernière annnée, aux fêtes en l'honneur de 
Gœthe et de Schiller. Les chefs d'orchestre les plus célèbres, Hans de Bûlow, 
Bronsart, Max Seifriz, Damrosch, Kliudworth, Nikisch, etc.. et aussi 
Pasdeloup ont fait de louables tentatives pour initier le public aux beautés 
de l'œuvre de Liszt. M. Saint-Saëns avait convié les admirateurs du maître à 
une audition de ses grands ouvrages symphoniques au printemps de 1878, 
dans la salle Ventadour. A propos de la seconde partie de la Faust-Symphonie^ 
délicieux fragment dont le charme nous remplit d'une si douce ferveur 
musicale, un des représentants les plus autorisés de la critique parisienne 
écrivit cette phras3 : « Avec Marguerite, andante de la symphonie, nous 
retournons dans les brouillards de la musique descriptive; l'auteur ne paraît 
pas avoir voulu raconter l'histoire de Marguerite, mais faire son portrait; 
cependant, je n'ose rien affirmer positivement, après une seule audition. » 
Que Liszt n'ait pas voulu écrire symphoniquement l'histoire de Marguerite, 
cela pouvait s'aflirmer avant l'audition; quant aux brouillards, ou serait biea 
en peine d'en découvrir aujourd'hui dans le morceau alors si peu compris, et 
qui nous paraît aujourd'hui d'une transparence extrême. Pasdeloup donna 
l'œuvre en janvier 1883, au Cirque d'hiver. M. Edouard Risler, secondé par 
M. Alfred Cortot, l'a interprêtée, salle Pleyel, en 1897. L'orchestre était 
remplacé par deux pianos, mais en revanche, le chœur mystique n'était pas 



78 



LE MENKSTREL 



sDpprimé. Cette tentative mérite d'être rappelée à l'iionneur de ceux qui l'ont 
tentée. L'analyse psychologique de la Faust-Symphonie serait d'un grand 
intérêt, mais elle demanderait une place dont je ne dispose pas ici. De Liszt 
à Berlioz, on peut passer sans transition. L'air de Didon, des Troyens à Car- 
thage, était jeté dans ce concert, n'ayant rien pour le préparer, rien pour lui 
donner du prestige, si ce n'est le talent de M"<^ Gerville-Réache. Or, cette 
jenne fille, chez laquelle des qualités précieuses d'organe, de l'intelligence et 
un sentiment juste, cachent encore imparfaitement les lacunes d'un travail 
hàtif, a su mettre en relief cet air, et l'impression qu'il a produite a été 
profonde, irrésistible. Elle avait été un peu moins heureuse avec la délicieuse 
Marine de Lalo et la Cloche de Saint-Saons. L'assurance et une diction aisée 
et naturelle lui avaient m.anqué dans ces deux morceaux. L'orchestre a bien 
rendu l'ouverture du Freischûiz et Huldir/ungsmarsch de 'Wagner, dans laquelle 
OB retrouve des thèmes de Rienzi, de Tristan, des Maîtres Chanteurs, et où l'on 
remarque un fragment utilisé plus tard dans la Marche de fête; M. Sechiari 
s'est distingué en exécutant avec une belle virtuosité le Concertstûck de Saint- 
Saëns. Aîiédée Bol'tarel. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en ré mineur (César Franck). — Ecce sa^erdos magnvs (P. 
Vidal). — Concertsiiick iWeberj, par M. L. Delafosse. — Je reste avec toi (J.-S. Bach). — 
Symphonie en mi bémol iHaydni. 

Châtelel, concert Colonne, consacré aux œuvres de M, Massenet : Brumaire. — Arioso 
du Moi de Lahore. par M. Jean Lassalle. — Phèdre. — A. Air d'Ère et B. Extase de la 
Vierge, chantés par M"" Auguez de Montalant. — Méditation de Tlum, par M. Oliveira. 
— Chant provençal, par M. Jean Lassalle. — Suite d'orchestre à'Esclannonde. 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux, dirigé par M. Chevillard : Ouverture du Fre!/.sc/HV; 
(W'eber). — Deuxième concerto pour piano iTh. Dubois), par 31"" Kleeberg, — Troisième 
acte de Siegfried (Wagner), par M"">" Chrétien-Vaguet et Gerville-Réache, MM. Imbart do 
La Tour et Challet, — Marclic Iwngroise de la Damnation de Faust (Berliozj. 

— Mardi 12 mars, à 8 heures et demie, salle Pleyel, musique de chambre, 
troisième séance Ed. Nadaud. avec le concours de M""" G. Hainl, de IVfM. Cros- 
Saint-Ange, Duttenhofer. JMigard et Nannv. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



La commission du Reichstag allemand, qui est en train d'élaborer une 
nouvelle loi sur les droits d'auteur, vient de prendre une décision fort impor- 
tante; elle propose, eu effet, de prolonger à cinquante ans, comme en France, 
la durée des droits d'auteur, qui est actuellement fixée en Allemagne à trente 
ans seulement. On sait que la famille de Richard 'Wagner a fait de grands 
efforts et a mis eu mouvement des influences extraordinaires pour arriver à 
ce résultat, qui l'intéresse énormément. Car si la nouvelle loi ne modifiait pas 
la durée des droits d'auteur, l'œuvre de Richard Wagner tomberait dans le 
domaine public en 1913, juste cent ans après la naissance du maitre. Or, 
l'œuvre de "Wagner est encore en plein rapport et les douze années qui s'é- 
couleront d'ici à 1913 ne modifieront pas sensiblement les résultats de son 
exploitation. Il faut aussi considérer que le théâtre de Bayreuth serait à peu 
près perdu si tous les théâtres d'.\llemagne pouvaient jouer Parsifal. 

— A l'Opéra royal de Berlin Faust vient d'arriver à sa 300' représentation. 
C'est un fait fort rare de l'autre côté du Rhin, oii le répertoire doit changer 
beaucoup plus souvent que chez nous. 

— Les amis et les admirateurs du fameux pianiste Jules Schulholï, qui 
habita longtemps la France et qui mourut à Berlin en 189S, se sont formés 
en comité dans le but d'instituer un prix en argent consacré à sa mémoire, 
qui portera son nom et qui devra être décerné annuellement au meilleur 
élève de piano sortant du Conservatoire Stern, de Berlin. 

— L'Opéra impérial de Vienne a célébré la semaine passée le centième 
anniversaire de la première représentation de la Flûte enchantée à ce théâtre. 
Jouée d'abord au théâtre an der "Wien sous la direction même de Mozart, le 
30 septembre 1791, cet ouvrage a en eiîet été représenté pour la première fois 
à l'Opéra impérial le 24 février 1801, avec la célèbre M™' Rosenbaum dans le 
rôle de la Reine de la nuit. A l'occasion de ce jubilé, M. "Weltner, l'érudit 
archiviste de l'Intendance générale des théâtres impériaux, a publié un tra- 
vail curieux sur les représentations de la Flâle enchantée à l'Opéra de "Vienne. 
L'ouvrage n'a pas fait rapidement son chemin. Ce n'est qu'en 1821 qu'il a été 
joué pour la centième fois: il a fallu encore 25 ans pour qu'il arrivât, en 
1846, à la 200= représentation ; la .300" n'a eu lieu qu'en 1870 et la 400'^ en 1893. 
C'est maigre pour tout un siècle et pour une œuvre pareille! Parmi les artis- 
tes qui ont successivement prêté leur concours aux représentations de l'Opéra 
impérial nous rencontrons plusieurs noms célèbres et inattendus. C'est ainsi 
que Johann Nestroy, le fameux comique et auteur dramatique, a chanté Sa- 
rastro en 1821 ; les célèbres basses chantantes Staudigl et Karl Formes ont 
également abordé ce rôle. Dans celui de Tamino nous rencontrons les célè- 
bres ténors Franz "WUd, Erl et Ander, auquel Richard "Wagner avait attribué 
pour Vienne le rôle de Tristan, mais qui mourut avant d'avoir pu l'aborder. 
La Reine de la nuit a été confiée, en dehors de M""- Rosenbaum, déjà citée, 
à M™™ Hasselt-Barth, Tietjens, lima de Murska et Marie "Wilt. Le rôle de 
Paniina peut se vanter d'illustrations comme "Wilhelmine Schrœder, Hen- 
riette Sontag, Sophie Lœwe, plus tard princesse Frédéric Liechtenstein, Tiet- 



jens, déjà nommée, Meyer-Dustmann et Gabrielle Krauss. Dans les rôles des 
trois fées de la reine ont paru M™* Cngher-Sabatier. Bettelheim, Materna 
et Marie Wilt. Papagena a été jouée par M""* Henriette Treffss, qui 
épousa plus tard l'auteur du Beau Danube bleu. Tagliana, Blanchi. Renard et 
Standhartner-Mottl. En 1839 M"!^ Pauline Lucca, qui devait faire plus tard 
une carrière si brillante, a débuté modestement dans le rôle d'un des trois 
petits génies, après avoir été simple choriste. 

— L'Opéra populaire projeté Vienne, dont nous avons déjà parlé, vient de 
faire un grand pas vers la réalisation. A une réunion des adhérents qui a eu 
lieu la semaine passée, on est tombé d'accord sur l'emplacement du nouveau 
théâtre, qui est admirablement bien choisi, et sur les moyens d'action. L'ar- 
chitecte qui est désigné pour la construction de l'Opéra assure qu'on pourra 
l'inaugurer en octobre 1902. Quant au répertoire, le nombre de partitions 
déjà jouées ailleurs avec succès et qui cependant ne peuvent arriver à forcer 
les portes de l'Opéra impérial, est énorme. 11 y a là de quoi alimenter dix 
saisons consécutives. 

— L'Opéra royal de Munich annonce pour le 19 de ce mois la première 
représentation du Petit duc étourdi, l'opéra-comique de M. Siegfried "Wagner. 

— La question tchèque, qui donne tant de fil à retordre aux ministères 
autrichiens, a trouvé une solution inattendue au théâtre de Prague. Le théâtre 
allemand de cette ville a, en effet, joué un opéra écrit sur des paroles tchè- 
ques par M. Karl Weiss et intitulé le Juif polonais, avec un succès marqué. 
Les tchèques se sont rendus en masse au théâtre allemand, ce qui ne s'était 
encore jamais vu, et ont applaudi à tout rompre; le compositeur a reçu des 
couronnes aux couleurs tchèques et aussi aux couleurs allemandes. 

— Un opéra inédit intitulé Durer à Venise, paroles de M, Adolphe Bartels. 
musique de M. "W. de Baussnern, a été joué avec beaucoup de succès à 
l'Opéra grand-ducal de "Weimar. Grand succès aussi.au théâtre municipal de 
Brème, pour un opéra intitulé Gougaeline, paroles de M. O.-J. Bierbaum, 
musique de M. Louis Thuille. 

— On a célébré récemment à Stockholm le centenaire de la naissance du 
compositeur Adolphe-Frédéric Lindblad, qui naquit le l" février 1801 et 
mourut le 23 août 1878. Lindblad n'écrivit point pour le théâtre, mais il se fit 
une grande renommée par quantité de chants suédois, dont il écrivait sou - 
vent aussi les paroles et qui se faisaient remarquer par leur mélodie d'une 
expression pénétrante, par leur harmonie savoureuse et par leur caractère 
sincèrement national. Ces chants, que la célèbre cantatrice Jenny Lind, qui 
fut son élève, interprétait d'une façon délicieuse, valurent à Lindblad le sur- 
nom de « Schubert du Nord ».Le programme de la soirée donnée àsamémoire 
était entièrement consacré à ses œuvres. 

— Les publications sur Verdi commencent à se multiplier en Italie. Deux 
ouvrages viennent de paraître : le Opère di Verdi, un gros volume qui a pour 
auteur le compositeur Alfredo Soll'redini, ancien rédacteur de la Gaszetia 
musicale de Milan, et Verdi, l'uomo, le opère, l'artisia, de M. Oreste Boni. Et 
on annonce la prochaine apparition d'un livre de M. Italo Pizzi, professeur 
de langues orientales à l'université de Turin. Celui-ci contiendra, parait-il, 
des appréciations intéressantes de Verdi sur la musique allemande et le récit 
de son ensommeillement ( addormentarsi ) à la première représentation de 
Lohengrin. 

— On lit dans le Carrière dei Teatri : « Adelina Patti, après s'être présentée 
au public génois en décembre 1877, en jouant /a Traviata et le Barbier de Séville 
successivement au théâtre Paganini et au théâtre Doria, retourna plus tard à 
Gênes pour se produire dans Aida au Politeama. A cette occasion elle insista 
vivement auprès de Verdi pour qu'il voulût bien l'entendre dans cet ouvrage, 
qui était alors le dernier de l'illustre mailre. Verdi s'en excusa, surtout en 
raison de son âge, qui dès cette époque était pour lui une ressource com- 
mode. De fait, il était tout autre qu'indifférent à ce nouvel essai de la grande 
artiste, et il déclara à ses intimes qu'il était assez curieux de savoir si la Patti 
exécuterait véritablement une Aida... de Verdi. Il ne se rendit point à la 
représentation, mais il y envoya son secrétaire Corticelli, en le chargeant 
de l'informer. Et Corticelli rendit compte ensuite au maitre que l'Aida donnée 
par la Patti était proprement de Verdi... avec quelques petites variantes, tin 
sait, du reste, que la Patti, incomparable dans la Traviata, son grand cheval 
de bataille, n'insista pas pour maintenir Aida dans son répertoire, et que dans 
celle-ci eut lieu de se distinguer plus qu'elle son compagnon Nicolini, qui 
fut un Radamès exceptionnel. » 

— Un baryton qui jouait ces jours derniers, à Sienne, le rôle de Charles- 
Quint dans Ernani, a trouvé un singulier moyen de rendre hommage à la 
mémoire de Verdi. Dans la grande scène où il doit s'écrier : summo Carlo! 
il a changé le nom et a chanté : sommo Verdi!... 

— Les Anglais et les Américains n'ont pas, paraît-il, le privilège des idées 
excentriques. Un Italien, M. F. Tonolla, directeur du journal il Teatro, 
annonce qu'il ouvre un concours entre tous les compositeurs italiens et 
étrangers, pour compléter un quatuor de Rossini dont il possède l'autographe. 
Le concours sera clos le 30 juin prochain et comportera trois prix, consis- 
tant en médailles d'or, d'argent et de bronze, avec diplômes, -Avis aux ama- 
teurs. 

— On a donné à Rome, sur le petit théâtre particulier du palais Altaemps, 
trois exécutions d'un oratorio en deux parties du maestro Lucchesi, il Triotifo 
di Giuseppein Egitto. Mais il paraît que l'interprétation, entièrement confiée à 
des amateurs, a laissé considérablement à désirer. 



LE MÉNESTREL 



79. 



— A Vercelli, les élèves de l'Institut hospitalier (les pauvres ont exécuté 
une petite pièce musicale en deux actes, il Natale d'Airiguccio, écrite à, leur 
intention par M. G. Piazzano, et qui a été bien accueillie, ainsi que ses 
mignons interprètes. 

— De Mnnte-Cario : Très vif succès pour Louis Diémer et le Concertstïick 
dont il est l'auteur. On l'a acclamé aussi dans diverses pièces de Chopin. 
Daquin, Haendel, Liszt et Massenet (Eau dormante et Eau courante). 

— On nous écrit également de Monte-Carlo que M"<= Inez Jolivet, la bril- 
lante violoniste, vient de se produire avec succès aux concerts du Casino. 
Dans le 3= concerto de "Wienia\Yski elle tut fort applaudie par le public. 

— Au Savoy-Théâtre de Londres ont commencé les répétitions de l'opéra 
posthume de sir Arthur Sullivan, qui est intitulé l'Ile d'émeraude et dont l'action 
se passe en Irlande. L'œuvre passera après Pâques. La partition a été termi- 
née par M. Edward German. 

— Un ingénieur de Chicago, dont la femme est médecin, s'est trouvé sou- 
vent dans l'obligatinn de s'occuper lui-même de son Gis, âgé de quelques mois, 
pendant les absences professionnelles du docteur-mère. Comme le petit ne 
se tenait tranquille qu'autant qu'il était bercé et qu'on lui chantait certaine 
berceuse, le père ingénieu.x inventa un appareil qui, accroché à un commuta- 
teur, mettait en mouvement le berceau et faisait marcher en même, temps un 
phonographe qui chantait la berceuse favorite de son rejeton. Non content 
d'avoir ainsi réduit réleclricité au rùle de nourrice sèche, l'ingénieur a aussi 
pensé à ses enfants à venir en faisant construire un nouvel appareil électrique 
qui fait sortir le lait d'un biberon et approche un petit récipient destiné aux 
fréquentes éliminations physiologiques d'un petit enfant. Une difficulté cepen- 
dant existe encore: l'enfaut devrait savoir presser le bouton en temps utile. Ce 
problè-me, qui n'est plus du ressort de l'ingénieur, est actuellement étudié par 
sa femme; il est cependant peu probable qu'elle en trouve la solution. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

Sur la proposition qui lui en avait été faite par la commission supé- 
rieure de l'enseignement au Conservatoire, M. le ministre de l'instruction 
publique et des beaux-arts a nommé M. Antonin Marmontel titulaire d'une 
classe de piano dans ladite école, en remplacement de M, Raoul Pugno, 
démissionnaire. Peu de nominations ont été plus sympathiquement accueillies 
que celle de M. Marmontel, qui fait figurer à nouveau dans l'enseignement 
du Conservatoire un nom justement célèbre. Où le père a passé passera bien 
etdignement le fils, dont les preuves d'ailleurs sontdéjà faites depuis longtemps. 

— La cérémonie commémorative en l'honneur de Yerdi a eu lieu à la date 
annoncée, jeudi dernier, à la Sorhonne. Dès deux heures, le grand amphi- 
théâtre était tellement rempli, enceinte et tribunes, qu'il eût été impossible 
d'y trouver la moindre place. L'orchestre était placé sur une estrade, au-dessus 
de laquelle, environné de palmes, s'élevait un buste colossal de Verdi, œuvre 
de M. CernigUari-Melilli. A deux heures un quart, le cortège officiel fait son 
entrée aux sons de la Marseillaise, exécutée par la musique de la Garde répu- 
blicaine et écoutée debout par les assistants, ainsi que la Marcia reale. Puis, l'or- 
chestre de l'Opéra fait entendre l'ouverture des Vêpres Siciliennes, et M. Georges 
Leygues, ministre de l'instruction publique, parlant au nom du gouverne- 
ment français, lit un discours bref, solide, dans lequel il fait l'éloge du 
maître illustre auquel cette cérémonie est consacrée. M. Delmas, dont le 
succès a été très grand, vient chanter ensuite, de sa voix et avec son style 
superbes, l'air d'Iago dans Olello. C'est alors le tour de M. Gustave Larroumet, 
représentant l'Académie des beaux-arts, qui lit un nouveau discours, un 
nouvel éloge de Verdi, qu'il termine, on ne sait trop pourquoi, par un double 
hosannah à Verdi et à... Wagner. Peut-être, en ce cas, eùt-il été de bon 
goût au moins de ne pas oublier si complètement la France et de prononcer 
le nom de Gounod. Mais c'est égal, qu'est-ce que Wagner allait faire dans 
cette galère?... On a entendu ensuite la Prière à la Vierge (paraphrase de 
Dante), dernière composition de Verdi, quatuor pour voix de femmes, sans 
accompagnement, chanté par M"'^ Ackté, Grandjean, Héglon et Flahaut, et 
qui peut-être eût eu besoin d'une répétition supplémentaire. Il n'importe, 
l'œuvre est d'un style très pur, et l'auditoire l'a redemandée avec insistance, 
en applaudissant vigoureusement ses interprètes. M. Clovis Hugues est venu 
ensuite lire une poésie ; Hommage à Verdi, dont les vers sonores et pleins 
d'enthousiasme ont produit sur l'assistance une impression qui s'est traduite 
en applaudissements vigoureux et prolongés à l'adresse du député-poète. 
Puis l'orchestre de l'Opéra a joué la superbe Marche A'Aida, la Garde répu- 
blicaine a exécuté deux fantaisies sur i Due Foscari et sur le Trouvère, après 
quoi M. Raqueni, vice-président du comité de la ligue franco-italienne, est 
venu remercier la France du bel hommage qu'elle venait de rendre à Verdi, 
et donner lecture de la dépêche adressée au ministre des beaux-arts italien 
pour lui rendre compte de cette mémorable séance. Celle-ci a pris fin sur une 
nouvelle exécution de la Marseillaise. 

— Revu Astarté à l'Opéra, cette fois de face. Mais ne voilà-t-il pas qu'on a 
doublé les jupes de ces dames et qu'on y a multiplié les nœuds pudiques et 
protecteurs. Et du coup l'œuvre a perdu sa principale attraction auprès d'un 
certain public. La présence de M. Affre, qui a succédé à M. Alvarez dans le 
rôle d'Hercule, suffira-t-elle pour relever les choses ? Remarqué un nombre 
incalculable d'escaliers au milieu des décors. On en a mis dans tous les 
taileaux, et ils montent toujours plus haut à mesure que l'action progresse. 
C'est un opéra en cinq étages. Et pas d'ascenseur ! 



— A l'Opéra, toujours, on poursuit activement les études du Roi de Paris, 
de M. Georges Hue, sur le Livret de Louis Gallet et Henri Bouchut. Cet 
ouvrage, qui ne compte qne quatre personnages, est d'une action très rapide 
et ne durera gnère que deux heures ; le spectacle sera donc complété avec 
un des ballets du répertoire. Gageons que ce sera la Maladetla. Le seul rôle 
féminin, primitivement destiné à M"= Bréval, actuellement en villégiature 
américaine, aura pour interprète M™" Bosman. 

— Les décors ayant été rapidement réparés et remis à neuf, l'Opéra- 
Comique a pu reprendre dès cette semaine les représentations de la triom- 
phante Louise, qui a retrouvé de suite ses fidèles et chaleureux partisans. 
Vendredi, c'était la 101", et aujourd'hui dimanche on donne la 102=. 

— L'Opéra-Coraique fixe au mercredi 13 mars la première représentation 
(reprise) de Mireille, opéra en sept tableaux, tiré du poème de Mistral par 
Michel Carré, musique de Ch. Gounod. La répétition générale aura lieu le 
lundi 11. dans l'après-midi. — On commence â s'occuper de la distribution 
de la Troupe Jolicœur de MM. Henri Cain et Arthur Goquard. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée, la 
Basoche, le Chalet; le soir, Louise (102» représentation). 

— M. Massenet a fait jeudi une très courte réapparition à Paris, venant du 
ilidi, mais pour se diriger de suite sur Tournai, où on doit exécuter son 
nouvel oratorio la Terre promise. Il ne pourra donc assister aujourd'hui au 
concert que donne M. Colonne en l'honneur de ses œuvres. 

— C'est le IS mars que l'orchestre des concerts Colonne donnera, sous la 
direction de son chef, son premier concert à Berlin. 

— Nos nouvelles colonies no veulent pas se priver du plaisir du théâtre. On 
sait que depuis longtemps déjà il en existe un à Saigon. Hanoï se prépare à 
avoir le sien, et la municipalité de cette ville va commencer incessamment 
l'édification d'une salle de spectacle dont le prix atteindra bien près d'un mil- 
lion. Les plans sont terminés et approuvés. Ce théâtre, qui pourra contenir 
huit cents spectateurs, aura une installation conçue d'après les agencements 
les plus modernes en matière do machinerie. Les plus sérieux efforts vont 
être tentés pour que la construction puisse être achevée au moment de la 
grande Exposition d'Hanoi, c'est-à-dire â la fin de 1902. Peut-être est-ce là 
l'un des meilleurs moyens de répandre la langue française parmi nos nou- 
veaux sujets. 

— M. Albert Soubies continue, à l'aide de ses élégants petits volumes, son 
voyage musical historique â travers les diverses contrées de l'Europe. Le 
dernier est consacré à la Hollande, et vient faire suite à ceux que l'auteur 
nous a donnés déjà sur le Portugal, la Hongrie, la Bohême, la Suisse, 
l'Espagne et la Belgique. Celui-ci mérite le même sort que ses aînés, et il 
sera certainement aussi bien accueilli par le public. 

— Mme Andrée-Louis Lacombe a quitté Paris cette semaine, se rendant 
à Sondershausen pour assister aux dernières répétitions de Die Wasser Kœni- 
gin (ta Reine des Eaux), un des opéras posthumes de Louis Lacombe. dont la 
jolie capitale de la principauté de Schwarzburg-Sondershausen va avoir la 
primeur. On se rappelle que Wtnkelried fut joué également, et avec succès, 
dans plusieurs villes de cette Allemagne, décidément plus hospitalière aux 
œuvres du maître disparu que sou pays d'origine. 

— La matinée donnée mardi dernier par M'"'^ Marchesi, pour l'audition 
des œuvres de MM. Charles Lenepveu et Paul Vidal, a été extrêmement inté- 
ressante. On y a entendu de jeunes et charmantes artistes, M"'^ Ada Adams 
(Chicago), Lou Ormsby (Omaha), Elisabeth Parkinson (Kansas-City), EUen 
Beach Yarv (San Francisco), ainsi que M™^ Florence Rivington et Maggie 
Sterling, toutes deux de Melbourne, qui font le plus grand honneur, comme 
voix et comme style, à leur éminent professeur, et qui ont obtenu de vifs 
applaudissements. Parmi les morceaux qui ont valu à leurs auteurs le plus 
grand succès, il faut signaler la charmante Chanson de l'arquebusier, de 
M. Paul Vidal, dite à ravir par M"= Yarv, « l'arioso et extase » de Jeanne 
d'Arc, belle composition de M. Lenepveu, chantée en perfection par M"'= Par- 
kinson, une future étoile, dont l'adorable voix de soprano est soutenue par 
un style d'une rare pureté. Son succès a été éclatant. M. LalEtte, de l'Opéra, 
a contribué par son beau talent, â l'éclat de cette matinée, dont le public 
très choisi a fait une ovation aux deux auteurs, qui accompagnaient eux- 
mêmes leurs œuvres. 

— De Lyon : Au o" concert de l'Association symphonique, le maître pia- 
niste Raoul Pugno a interprété de magistrale façon le 3'= concerte de 
Beethoven et son Concertslûck, d'une si originale facture. Rappelé d'.acclama- 
tion, l'éminent artiste a ajouté au programme la 13' rapsodie Je Liszt, enlevée 
avec une verve prestigieuse. L'orchestre a interprété, sous la direction de 
M. Jemain, la Forêt enchantée de Vincent d'Indy. qui a beacoup plu, avec ses 
rythmes énergiques et ses curieuses recherches instrumentales, — et sous 
celle de M. Mirande l'ouverture de la Flûte enchantée de Mozart et le cortège 
de Bacchus de Sylvia. M. F. de la Xombelle a dirigé lui-même sa Suite 
d'orchestre Livre d'images, œuvre aimable et de mélodies fraîches et bien 
venues. M. Faudray, violon solo de l'orchestre, a l'ait applaudir un style 
sobre et une grande pureté de son dans le prélude du Déluge de Saint-Saëns. 

-— Le festival organisé à Toulouse pour les œuvres de Théodore Dubois a 
eu le plus grand succès : « Planté, nous écrit-on, a été plus prestigieux, 
plus merveilleux, plus étourdissant que jamais I II a eu des trouvailles de 
sonorités, de finesses, de charme, étonnantes, géniales!... » Il a exécuté le 
premier concerto de Dubois, qui lui est dédié, « si classique de style et si 



80 



LE MENESTREL 



moderne de senti.nent ». Puis ce furent tes Abeilles et V Impromptu encore inédit 
et des pièces de Chopin, de Brahms, de Liszt, qui ont achevé de mettre la 
salle en délire. On a fini par le Baptême de Clovis, dont l'exécution a été 
superbe. Bref, le succès a été tel que dès le lendemain il a fallu donner une 
deuxième audition du programme tout entier. 

— M. I. Philipp vient de prendre part à un des concerts populaires de Lille. 
Son succès a été très grand. Des deux œuvres nouvelles interprétées par lui, 
concerto de Rimsky-Korsakow et Suite pour piano et orchestre de Paul 
Lacombe. c'est cette dernière que le public a semblé goûter tout particuliè- 
rement. Rappelé plusieurs fois, M. Philipp a joué, avec une étincelante vir- 
tuosité, les Feux follets tirés de ses Pastels. L'orchestre a fait entendre, sous 
la direction habite de M, Ratez, l'ouverture à'Egmont, la marche de fiançailles 
de Lohengrin et Deux pièces de I. Philipp, orchestrées par Charles Malherbe. 

— De Cannes : La soirée donnée en l'honneur de l'archiduc et de l'archidu- 
chesse d'Autriche par le comte et la comtesse Vitali a brillamment réussi. 
Parmi les grandes attractions : les Bergerettesda XVIII' siècle de Weckerlin, et 
les Cftansons d'aïeutes, interprétées en costume parl'excellent baryton Jean Ron- 
deau et la grtcieuse M"= Williams, et commentées avec esprit par 'M. Perge- 
line. Parmi les plus applaudies ; Au bord d'une fontaine, Bergère légère, l'Amour 
au mois de mai, le Chant de il. de Charrette, Maman, dites-moi, l'Amour est un 
enfant trompeur. On a fait fêle aussi à M"" Telma. Au piano M. Albert 
Frommer. 

— La petite ville de Fougères vient de se donner le luxe d'un opéra-comi- 
que inédit en un acte, les Dettes de Margot, dont la première représentation a 
eu lieu le 10 février. Les paroles de ce pelit ouvrage, qui a été très bien 
accueilli, sont de M. Lionel Bonnemère, la musique de M. Louis Nicole, qui 
dirigeait en personne l'exécution de son œuvre. Les interprètes étaient 
M™ Paul Diey, MM. Gouze et André Dousser. 

— La Société des « Matinées artistiques populaires » dirigée par M. Jules 
Danbé organise pour mercredi prochain, à 4 heures, une séance extraordi- 
naire qui sera donnée au bénéfice de l'Association des Artistes musiciens, avec 
l'obligeant concours de la vicomtesse de Trédern, M"» Augusta Holmes, 
M"° Caroline Pierron (de l'Opéra-Comique), M"*" Lormont et Yvonne de 
Saint-André, MM. W. Chaumet, le comte do Gabriac, R. Le Lubez, Morel 
et Catherine. Le prix des places ne sera pas augmenté. — S'adresser, pour 
la location, au bureau du théâtre de la Renaissance. 

— Soirées et concerts. — Excellente matinée musicale chez M"" Toutain, consacrée à 
l'audition d'œuvres de Widor. On a applaudi M"» Demougeot, M. Féline et M"° Juliette 
Toutain avec qui le maître a joué la Suite à deux pianos sur Conle d'Avril. — Intéressante 
audition des élèves de M""" Le Gris parmi lesquelles on remarque M"" R. L. [Rigaudon, 
Dedieu-Peters), C. R. (Le VUrail, Dubois), J. G. (Alléluia d'amour, Faure), G. C. (Paul 
et Virginie, Cramer-Massé) et A. S. [iVoël païen, Slassenet). — A la dernière séance de 
« la Trompette», M"" Bertrand-Hertzog s'est fait vivement applaudir dans l'air de la Flûte 
enchantée et dans des mélodies de Berlioz et de Schubert. — Au concert donné par la 
charmante harpiste M"" Ada Sassoli, salle Erard, on a grandement fêté M""" Parkhinson et 
Ornsby dans les duos de Lahné et de Cendrillon. — A la dernière matinée dominicale de 
la Bodiniêre consacrée à llussetet à Chopin, 11"" J. Delage-Crat a fait app'audir son beau 
talent de pianiste en exécutant quatre œuvres caractéristiques de ce maître. — L'excellent 
violoniste Ladislas Gorski vient de donner, salle Erard, un concert devant un auditoire 
aussi nombreux que choisi. Le concert en ;j!i majeur de J.-S. Bach, la Romance de Richard 
"Wagner et plusieurs autres morceaux, parmi lesquels les Variations de Paganini, surchar- 
gées de difficultés, et un Boléro de Moszknvski, ont fourni à M. Goraki l'occasion de te 
distinguer de nouveau par l'ampleur et la pureté du son qu'il sait tirer de son instru- 
ment et par sa virtuosité aussi hardie qu'impeccable. M. de Stojowski a été couvert d'ap- 
plaudissements après sa brillante interprétation des Papillons, de Schumann ; il a aussi 
accompagné sa belle mélodie : Pleure mon dîne, que M"" Delna a fait bisser. — Samedi 
dernier, audition très réussie d'œuvres de Bourgault-Ducoudray dans l'atelier du peintre 
Monchablon. Au programme figuraient des compositions vocales et instrumentales du 
coloris le plus varié, qui furent chaleureusement applaudies ; une berceuse en quintette, 
une K suite d'airs gallois » pour quatuor à cordes et tlùte; des pièces en solo pour piano, 
violoncelle, violon et flûte, admirablement exécutées par M"" Gabrielle Monchablon et 
Marguerite Chaigneau et MM. Dultenhofer et Blanquart. La partie vocale était brillam- 
ment représentée par M"" de Saint-André, l'interprète merveilleuse des « mélodies grec- 
ques » et M"* Deville, contralto doué d'une fort belle voix. — M"" Marthe Girod, qui a 
donné un récital à la salle Erard, est une pianiste qui unit à une haule intelligence 
musicale des qualités techniqiies exceptionnelles ; c'est une vraie virtuose. Ses interpré- 
tations de la sonate les Adieux de Beethoven et des Papillons de Schumann sont vérita- 
blement de captivantes manifestations d'art. L^ public a chaleureusement témoigné son 
plaisir à la jeune artiste dont le programme comprenait encore deux pièces de Chopin, les 
Bûefierons de Théodore Uuboij et une œuvre nouvelle de M. Léon Sclilésinger, Delfl. 

— Concerts an.nongés. — Le jeuli 21 mars, à 3 heures précises, salle Hoche, matinée- 
concert donnée par Adolphe Maton, avec le concours de M""' de Tredern, Renée Richard, 
.Chrétien-Vaguet, Georges Marty et de MSI. Vaguet, Challet, Francis ïhomé, Millot, Tou- 
che et Coquelin cadet. 

NÉCROLOGIE 



I ps-TEX^ :Bm^oiT I 

On nous télégraphie d'Anvers la nouvelle, malheureusement fondée cette 
fois, de la mort du compositeur Peter Benoit, à laquelle on devait s'atten- 
dre depuis quelques semaines déjà. Pierre-Léonard-Léopold Benoit est né à 
Harlebeke (Flandre occidentale) le 17 août 1834. Ses parents, humbles arti- 
sans, voulaient en faire un peintre, mais la musique exerçait un attrait irré- 



sistible sur l'adolescent. Il se rendit à Bruxelles vers 1830 et y suivit les cours 
du Conservatoire. En lSo7 il obtenait avec sa cantate la Mort d'Abel le grand 
prix de composition, qui lui permit d'entreprendre, aux frais du gouver- 
nement et pendant quatre années, des voyages d'éludés. Il séjourna à P.ome 
et passa quelque temps en Allemagne qui répondait à l'idée qu'il avait déjà 
conçue d'une rénovation de l'école musicale flamande à l'aide des vieilles 
mélodies nationales. C'était, en somme, la même doctrine que les musiciens 
néo-russes ont pratiquée avec le succès qu'on connaît. Peter Benoît l'a exposée 
dans une brochure, envoyée d'Allemagne à l'Académie royale de Belgique 
sur r « Ecole de musique flamande et son avenir ». Mais cet avenir était 
encore éloigné et Peter Benoit trouva si peu d'encouragement dans sa patrie 
qu'il partit en 1861, pour Paris. Il emportait la partition du Roi des Aulnes, 
un opéra qu'il voulait donner au Théâtre-Lyrique, mais qu'il ne put faire 
recevoir. Pour vivre, Peter Benoit dut accepter la direction de l'orchestre 
des Bouffes -Parisiens, qui avait alors pour directeur Jacques Offenbach. 
Cette occupation aussi peu en rapport avec son talent et ses visées artistiques 
qnejadis les fonctions de Massenet et de Goldmark, l'un timbalier, l'autre 
violon d'un théâtre d'opérettes, ne l'empêchait cependant pas d'écrire de 
bonne musique religieuse, des motets, et notamment une Messe, un Te Deum et 
un Requiem. Après son retour en Belgique, en 1863, il fit jouer des composi- 
tions terminées à Paris et attira sur lui l'attention du public par sa propa- 
gande tendant à fonder un art national et aussi par ses œuvres: plusieurs 
concertos pour piano et flûte, l'oratorio flamand Lucifer (1866), l'opéra Isa 
et l'oratorio l'Escaut (1867), le drame religieux l'Église militante, souffrante et 
triomphante et la cantate la Guerre (1873). Fixé depuis 1867 à Anvers, capitale 
de la Belgique flamande, Benoit y fonda une école de musique devenue vile 
le centre du mouvement musical flamand. Il ne cessait d'ailleurs pas de pro- 
duire. Son drame lyrique Charlotte Corday, bien différent du petit opéra le Vil- 
lage dans les montagnes qu'il avait fait jouer à Bruxelles en 1SS6, sa cantate 
Rubens (1877), ses cantates patriotiques la Muse de l'Histoire, les Faucheurs, les 
Neuf Provinces (1880), la Colonne du Congrès et sa ravissante Cantate pour en- 
fants (Kinierkantat) exécutée en 1883 au parc de Bruxelles par 1400 enfants, 
son oratorio le Rhin et une grande quantité de mélodies, chants et ballades 
que le défunt baryton Blauwaert a fait en partie connaître à l'étranger, notam- 
ment en Autriche et en Allemagne, ont établi la grande réputation artistique 
de Peter Benoît, même en dehors de sa petite patrie. A ce bagage considé- 
rable il faut ajouter quelques écrits du domaine de la musicographie et ses 
plaidoyers pour la fondation d'un Conservatoire flamand à Anvers. Peter 
Benoît eut, il y a deux ans, la grande satisfaction de voir son école de mu- 
sique transformée en Conservatoire national par un vote des Chambres belges 
et d'être placé à la tète de ce Conservatoire. Malheureusement, il ne devait 
pas jouir longtemps du triomphe de la cause à laquelle il avait voué sa vie; 
une maladie implacable, qui le minait depuis quelque temps déjà, l'a enlevé 
à la tâche qu'il poursuivait avec une ardeur encore toute juvénile. Son œuvre 
est cependant solidement fondée, et il ne dépend que des jeunes talents fla- 
mands d'en tirer partie en l'honneur de l'art musical de leur petite patrie, 
dont la grande gloire dans le domaine de la peinture reste impérissable. 

0. Bn. 

— Lundi dernier est mort à Asnières, à l'âge de 73 ans, un auteur drama- 
tique bien connu, Adolphe Jaime (de son vrai nom Gem), fils d'un écrivain 
de théâtre lui-même très fécond, Ernest Jaime. On lui doit près d'une cen- 
taine de pièces, écrites pour la plupart en collaboration et représentées dan^ 
un grand nombre de théâtres. Il s'est surtout prodigué dans le genre de 
l'opérette, où il obtint de grands succès. Il fît avec Offenbach Dragonette, 
Croquefer ou le Dernier des Paladins, Geneviève de Brabant, une Demoiselle en 
loterie, les Vivandières de la Grande-Armée, avec Hervé le Petit Faust, les Turcs, 
le Trône d'Ecosse, avec Léo Delibes l'Écossais de Chatou, la Cour du roi Pétaud, 
avec M. Emile Jonas les Petits Prodiges, avec M. Léon Vasseur la Timbale d'ar- 
gent, la Petite Reine, avec M. Serpette la Branche cassée, etc. 

— De Liège, où il était né en 1824, on annonce la mort du baryton Sébas- 
tien Carman, l'un des membres et le dernier survivant du fameux trio belge 
"Wicart-Carman-Depoitier, qui durant dix années fit fureur au théâtre de la 
Monnaie de Bruxelles. Il avait quitté cette ville pour retourner et se retirer 
à Liège, sa ville natale, où il se livra à l'enseignement et où il devint profes- 
seur d'une classe de déclamation lyrique au Conservatoire. On cite parmi ses 
élèves quelques-uns de nos artistes actuels, M'" Flahaut, de l'Opéra, MM. Ma- 
réchal et Delvoye, de l'Opéra-Comique. Sébastien Carman était le père du 
compositeur Marius Carman. 

— De Milan on annonce la mort, dans des conditions particulièrement pé- 
nibles, d'un jeune musicien nommé Carlo Cossa,àgé seulement de 17 ans. Le 
pauvre enfant, qui avait voulu jouir pleinement du spectacle du transport des 
restes de Verdi, le 27 février, était grimpé sur un arbre, d'où il tomba en se 
faisant à la tête une blessure terrible. Le soir même il cessait de vivre. 

Henri Heucel, directeur-gérant. 

Viennent de paraître : 

Chez E. Fasquelle, Lettres à la Fiancée (1820-1822), œuvre posthume de Victor Hugo, 
avec deux portraits et un autographe (7 fr. 50). 

Chez OUendorf, Claudine à Paris, par Willy (3 fr. 50). 

Chez Calmann Lévy, la 35° édition de Acteurs et Actrices de Paris, théâtres nationaux 
subventionnés, par Adrien Laroque (Emile Abraham) (0 fr. 50). 



L^PAIMERIE ( 



, 20, 1 



. — (Encre LoriUcui). 



Dimaoehe 11 Mm 1991. 



3651. - 67- AMEE - N° 11. p^RAIT TOUS LES DIMANCHES 

(Les Bureaux, 2^, rue Vivieime, Paris) 
(Les manuscrits doivent être adressés franco au journal, et, publiés ou non, ils ne sont pas rendus aux auteurs.; 



LE 



MENESTREL 



lie Ilamépo : fy. 30 



MUSIQUE ET THÉÂTRES 

Henri HEUGEL, Directeur 



Le HuméFO : îr. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bis, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Ohant, 20 fr.; Texte et Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an, Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris et Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en bus. 



SOMMAIRE-TEXTE 



l. L'Art musical et ses interprètes depuis deux siècles (3" article), Paul d'Estrées. — 
II. Semaine théâtrale : reprise de A/iVei^ie à l'Opéra-Comique, Arthur Pougin; reprise 
de Patrie à la Comédie-Française, H. Moreko; première représentation des Amants de 
Sazy au Gymnase, P.aul-Émile Chev.vlier. — III. Le théâtre et les spectacles à l'Expo- 
sition (21" article), Arthur Pougis. — IV. Revue des grands concerts. — V. Nouvelles 
diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE PIANO 

Nos abonnés à la musique de piano recevront, avec le numéro de ce jour : 

DANSE GALICIENNE 

de Théodore Lagk. — Suivra immédiatement : Pastorale du XVIl" siècle, trans- 
cription pour piano de A. Périlhou. 

MUSIQUE DE CHANT 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de chant : 
Pastorale du XVII'^ siècle, n"3 des Chants de France harmonisés par A. Périlhou. 
— Suivra immédiatement : Avril est amoureux, nouvelle mélodie de J. Mas- 
SENET, poésie de Jacques d'Halmont. 



L'ART MUSICAL ET SES IiNTERPRÈTES 

DEPUIS DEUX SIÈCLES 

d'après les fflémoires les plus récents et fles flocuments iDéflits 

(Suite.) 



II (suite) 

La véritable biographie de Jélyotte. — Un commis manqué. — Ménages de grands 
seigneurs et d'artistes. — Jélyotte ambassadeur matrimonial. — Collections et 
travaux d'un ténor aux champs. — Dernières heures de Jélyotte. 

La biographie, jusqu'alors fort courte du premier chanteur de 
l'époque — j'ai nommé Jélyotte — est aujourd'hui mieux connue 
et moins incomplète, grâce aux Souvenirs (1) si curieux et si 
piquants de Dufort de Gheverny, introducteur des Ambassadeurs. 
Ce personnage frotté de noblesse, qui tenait, de par ses alliances, 
ses amitiés et sa fortune, à tous les mondes d'une société aussi 
aimable que brillante, professait la plus vive affection et la plus 
profonde estime pour Jélyotte. Déjà ses Mémoires ont permis de 
fixer exactement des dates jusqu'ici peu précises dans la vie du 
célèbre artiste. Né le 13 avril 1713 (2), Jélyotte mourut, non pas 
en 1783, comme le dit Fétis, mais en 1797. 

Neveu d'un chanoine de Toulouse, enfant de chœur et attaché 



(1) Dufort comte de Cheveiinï, Mémoires sur les règnes de Louis XIV et Louis XV 
et sur la Révolution (introduction et notes par Robert de Crèvecœur). E. Pion, 1880. 
(-2) Nous reproduisons, d'après Dufort, les cbilTres et les dates concernant Jélyotte. 



aux archives du chapitre, il fut emmené à Paris par un grand 
seigneur que sa voix avait charmé et qui voulut faire la fortune 
du jeune virtuose. 

Jélyotte débuta vers l'âge de 17 ans à l'Opéra; et jusqu'en 
1756, époque de sa retraite, son succès alla toujours en crois- 
sant. 

C'est du moins Dufort de Gheverny qui l'affirme. Toutefois, un 
incident imprévu faillit interrompre la carrière de l'artiste. Au 
dire des Nouvelles de la Cour et de la Ville, l'intendant des finances 
Fagon, flls du premier médecin de Louis XIV, avait proposé en 
1738 à Jélyotte un emploi de quatre mille livres en province : 
c'était une place de commis. Le ténor de ce temps-là, car notre 
chanteur- avait « le timbre d'une haute-contre parfaite », ne 
touchait pas des cachets quotidiens de dix mille francs ; Jélyotte 
avait débuté à 2.100 livres par an ; et ses appointements ne dépas- 
sèrent jamais cinq mille. Donc l'offre de Fagon était séduisante, 
d'autant qu'à cette époque l'Opéra, toujours fort obéré, ne payait 
pas très exactement ses artistes. Heureusement Jélyotte repoussa 
les présents d'Artaxerce. 

Son éducation musicale se fit avec une certaine lenteur. Le 
journaliste de la Cour et de la Ville, qui ne paraît pas manquer 
de compétence en la matière, disait que depuis 173S les 
« cadences » de Jélyotte s'étaient fort adoucies et que « sa voix 
ne venait plus du nez, mais de la gorge ». 

Dufort de .Gheverny le proclame « le premier chanteur de 
l'Europe » et « les délices de la Cour et de la Ville ». Quand il 
paraissait, s'écrie cet ami enthousiaste, c'était un silence reli- 
gieux dans toute la salle. Certaines notes chez lui avaient « le 
son d'une cloche d'argent». Sa diction était très nette et très 
distincte . Mais sa voix avait une telle puissance qu'elle couvrait 
les chœurs du Zoroaslrede Rameau. Tout Paris courait l'entendre 
dans le Pygmalion du même auteur, alors que Jélyotte, au milieu 
des grondements du tonnerre, lançait son fameux : « Ciel! Thé- 
mire expire dans mes bras ! » 

Ce n'était pas qu'il eût toutes les séductions. On sait que les 
ténors ont parfois à se plaindre de dame Nature. Jélyotte, lui, 
était petit et mal fait, mais ses yeux jetaient des flammes. Il 
avait un caractère aimable et doux; et les succès de tout genre 
qu'il rencontrait dans les rangs de la haute société ne le ren- 
daient ni aussi vain, ni aussi fat que le prétendent ses contem- 
porains. Il vivait dans l'intimité de la duchesse de Luxembourg 
et du prince de Conti : dans le fameux tableau du Thé à r Anglaise, 
représentant une soirée au Temple, c'est lui que le peintre 
nous montre, assis devant le clavecin. A Ghantelou, le superbe 
château où le duc de Ghoiseul donna si longtemps à la France 
le spectacle de sa fastueuse disgrâce, Jélyotte fut toujours traité 
sur le pied de l'égalité. 

II était la joie des soupers mondains quand il y chantait ses 
plus remarquables duos avec Lagarde, une basse profonde. On 



&^ 



LE MES^Mt 



sait le mot pijêté;par les Mémoires du marquis d'Argenton au duc-' 
de' la 3'aUière, le_jour__où la femme _de ce grand seigneur - 
« renvoya » l'amant qui avait cessé de plaire : — Quoique vous._ 
ne soyez plus des amis de ma femme, dit le duc à Jélyotte, j'en-î^ 
tends que vous ne cessiez d"ètre des miens : nous vous aurons 
quelquefois à souper. 

L'heureux mortel q-ui avait su résoudre le problème, considéré 
toujours comme insoluble, d'être chéri des dames et ... accepté 
des maris, eut le bon :sens fort rare chez les ténors de vouloir 
quitter le public' avant d'être quitté par lui. Il songea donc à 
prendr-e sa retraite en '170.3. Ce fut un deuil général à la Cour. 
Pour que Jélyotte restât encore deux ans à l'Opéra, ses abonnés 
convinrent de réunir entre eux un capital de cent mille -livres 
qui-assurerait un revenu annuel de dix mille, à l'artiste. Nous 
ignorons si cette combinaison réussît; ce qui -est certain; c'est 
que Jélyotte se retira en iloU. disent ses biographes, en 1736,* , 
ai'ssureDufort de Cheverny. Le chiffre exact de sa pension de 
retraite n'est guère mieux connu, 1.200 livres, prétendent les 
uns, 2,300 affirment les autres. En tout cas, ce n'était pas sa 
seule ressource, comme le déclare l'un d'entre eux. Dufort de 
Gheverny réduit à néant ces allégations par les renseigneœen'ts 
qu'il tient de l'intéressé même. Jélyotte, loin d'être dans la 
misère, avait une très respectable fortune, grâce à certaine part 
que le financier La Borde, son obligé, parait-il, lui avait déléguée 
sur l'ensemble de ses opérations. 11 avait une belle propriété à 
Oloron, où il devait passer le reste de ses jours et où ses goûts 
éclairés de bibliophile avaient su former une magnifique 
bibliothèque composée de partitions et d'ouvrages italiens. 

En quittant l'Opéra, il y laissait non seulement le renom d'ar- 
tiste hors pair, mais encore la réputation fort enviée, quoique 
moins glorieuse, d'homme à bonnes fortunes. 

Par respect sans doute pour la mémoire de son ami, Dufort de 
Cheverny glisse légèrement sur des aventures galantes qui 
étaient connues de tous. Il ne parle pas davantage d'un épisode 
de cette vie si tourmentée, qui date de 1760 et que nous avons 
retrouvé dans un manuscrit de la bibliothèque Sévigné, con- 
sacré à la biographie des fermiers généraux. L'un d'eux, Le Riche 
de la Pouplinière, protecteur des arts et des artistes, avait perdu 
sa femme, qu'il avait surprise certain jour — et l'anecdote est 
restée célèbre — avec le maréchal de Richelieu, pénétrant dans 
l'appartement de la belle par la plaque mobile d'une cheminée. 
Mais laissons notre auteur anonyme raconter les services rendus 
au fermier général par Jélyotte qui chantait dans les concerts de 
la Pouplinière. 

« ... Le ciel venoit enfin de débarrasser le sieur Le Riche du 
» soin de payer la pension de sa chaste moitié dans un couvent, 
» en la retirant de ce monde, bien repentante, dit-on, d'avoir 
» manqué à un si bon mari. On s'attendoit qu'il goùteroit, le 
» reste de ses jours, les douceurs du veuvage! Non, il n'a point 
» senti le bonheur de son état, et, abusant de la grâce que ce 
» même ciel lui avoit faite, il a voulu encore courir les risques 
» sur la mer orageuse d'un second hymen avec mademoiselle de 
» Mondran, fille d'un capitoul de Toulouse. 

» Deux gens à talents, savoir un ex-chanteur (Jélyotte), et un 
» violon (Mondonville), de l'Opéra, ont été les entremetteurs de 
» ce bizarre engagement d'un homme de soixante-dix ans avec 
» une jeune et belle fille de vingt, pleine d'esprit, de mérite, de 
» beauté, de grâce et douée de la plus belle voix qu'il y ait en 
r France. 

» EUe a été aimée et fiancée du marquis de Sallegourde, con- 
» seiller au parlement de Bordeaux. 

» Ce mariage a été rompu, et celui-ci noué en sa place par 
y ambassadeur. 

» Les conjoints ne s'étoient jamais vus. Orphée et Amphion 
» ont tant vanté à Plutus les mérites et la voix de la Toulousaine, 
» que sur leur rapport, à l'imitation des souverains, il l'a 
» épousée par procureur. Ils ont été ses ambassadeurs, ayant 
» été par lui députés pour l'aller quérir en son pays, la lui 
» amener pour consommer cette belle affaire. 

» Il n'a pu é\iter le sort de Vulcain n'étant point vieux; il doit 



» regarder comme un miracle- s'iléchappe étant septuagé- 

» naire . 

, » Ce mariage a été annoncé dans les gazettes comme ceux des 
» têtes couronnées et grands seigneurs » (1). 

Geitte historiette n'est pas inventée à plaisir. Jélyotte connais- 
sait assez la famille de Mondraai pour se croire autorisé à une 
démarche qu'avait pu réclamer de sa gratitude le fermier général. 
Les Mémoires d'un frère de M""' de la Pouplinière, le chanoine 
■ tle Mondran, que nous avons également découverts à la Biblio- 
thèque Sévigné, témoignent des relations amicales de Jélyotte 
avec la famille du capitoul de Toulouse. Le chanoine était lui- 
même grand amateur de musique : il composait des chansons 
qu'il notait ou faisait noter par des amis. Il vint à Paris, où il 
put traverser, en s'y laissant oublier, les orages de la Révolution, 
et dans l'intimité 'du grand musicien Lesueur, dont il a écrit en 
style dithyrambique un panégyrique enthousiaste. - 

Un dernier mot sur la seconde M™" de la Pouplinière. Il ne 
parait pas, malgré les sinistres prédictions du pamphlétaire ano- 
nyme, qu'elle ait, comme la première, ...vulcanisé son mari. 
Mais après la mort du bonhomme, elle eut l'insigne honneur, si 
Qu'eus en croyons des notes de police inédites (2), d'être remar- 
quée par Louis XV, qui n'eut bientôt plus rien à lui demander. 

Cependant Jélyotte vivait dans la solitude et dans l'oubli à 
Oloron. Il avait marié une de ses nièces à un Navailles et il 
consacrait ses derniers jours au culte d'un art qui avait fait 
l'occupation et le bonheur de sa vie. Il jouait de tous les instru- 
ments : il était même devenu bon compositeur, dit Dufort de 
Cheverny, communiquant ses chansons à Laborde, amateur et 
musicien comme lui. 

Jusqu'en mai 1797, l'ancien introducteur des Ambassadeurs 
échangea tous les mois les lettres les plus affectueuses avec 
Jélyotte. 11 remarqua cependant à cette époque, dans la corres- 
pondance de son ami, une sorte d'ennui, de dégoût de l'exis- 
tence, qu'il s'efforça de combattre par la plus concluante des 
démonstrations. Dans une notice biographique qu'il lui adressait, 
il prétendait lui prouver par l'histoire même d'une vie aussi 
bien remplie, que le passé lui garantissait l'avenir. Or, Jélyotte 
avait 84 ans ; Dufort de Cheverny reçut avec un remerciement 
très vif une réponse encore attristée; puis les lettres se firent 
plus rares, elles cessèrent bientôt; et le 30 octobre de cette 
même année, Dufort apprenait la mort de Jélyotte. 

(A suivre. } Paul d'Estrées. 



SEMAINE THEATRALE 

OpÉRA-CoMiQtiE. Reprise de Mireille, opéra en cinq actes et sept tableaux, 
paroles de Mictiel Carré, musique de Charles Gounod. 

Gounod était dans toute la force de l'âge, il avait quarante-cinq ans 
lorsqu'il écrivit cette curieuse et intéressante partition de Mireille, iné- 
gale en son ensemble, mais dans laquelle il a donné une note si exquise 
de poésie, de couleur et de sentiment pittoresque. Il avait été enchanté 
par la lecture du délicieux poème de Mistral, que lui a^ait communiqué 
son ami Michel Carré, et aussitôt tous deux avaient eu, avec l'assenti- 
ment de l'auteur, l'idée de transporter ce poème à la scène et d'en faire 
le sujet d'un opéra. 

Il va sans dire que Gounod ne tarda pas à entrer, à ce sujet, en cor- 
respondance avec Mistral, et voici la partie la plus importante d'une 
lettre qu'd lui adressait à la date du 17 février 4863 : 
Monsieur, 

J'ai tout d'abord à vous remercier de l'adhésion que vous donnez à mou projet de tirer 
de votre adorable livre Afh'eïo une œuvre lyrique. Maintes fois déjà la lecture de votre 
poème m'avait fait naître le désir d'entrer en communication avec vous et de vous dire 
tout le bonheur qu'il m'avait fait éprouver. Je me réjouis de l'occasion qui s'en otfre 
aujourd'hui, et j'ai liAte de vous instruire du parti que nous en avons tiré 

Le plus respectueux scrupule et la plus consciencieuse fidélité ont présidé à notre tra- 
vail. 11 n'y a dans notre opéra que du Mistral; et si nous avons le regret de ne point 
étaler sous les yeux du public la grappe eiitu''re dans toute sa splendeur, du moins pas 
un grain étranger ne vient-il se mêler à ceux que nous avons cueillis, et nous avons tûché 
que ce fussent les plus dorés. Je le répète, cher Monsieur, je vous remercie de l'œuvre 

(1) Jtevuc rélrospecliva. Octobre 1892. 

(2) Rapports de police. Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. 



LE^MÉrSESTREL 



m 



<ljie. VOUS' avez si profondémenl senlic et des iSmotions qup cette œuvre a provoquées en 
moi, Puissè-jc vous en rendre une partie dans une interpiélalion qui, à défaut d'autre 
mérite, aura du moins celui d'une conviction sincère et d'une ardente sympatliie. 

Vous m'offrez de mettre à ma disposition des renseij^mements sur les sources auxquelles 
je-pourrais puiser les types mélodiques qui donneraient à ma partition une teinte pMs 
conforme au sujet et ù lii localité : J'accepte votre offre avec grand plaisir. Je vous dirai 
toutefois que, quant à la chanson de Magali. elle est déjà coniposée, et que j'<cn ai fait 
une sorte de petit roman symbolique d'amour, sous le voile duquel Mireille et Vincent 
se déclarent l'un à l'autre leurs vrais sentiments. C'est donc, sous le pseudonyme d'une 
chanson à deux voix, un vrai petit duo d'amour. 

Pour le reste, je rlemandenii au.x aii-s de voLi-o pays le conseil de leur coloris : ce me 
sera, pour la fête des Arènes surtout, où se démène la farandole, un secom-s puissant,- 
dont je_n'aurai garde de ne pas user. Donc, pourriez-vous me faire parvenir des faran- 
doles? plusieui-s... Je glanerai dans tout cela et, sans copier, je m'assimilerai la teinte et 
le caractère des mélodies'. C'est ce qu'a fait si heureusement notre illustre Auber, dans sa 
tarentelle de toitPuc/'to... 

Mais cela ne suffit pas à Gounod, et il eut bientôt l'idée d'aller dem^ji- 
der au soleil ilu Midi l'inspiration d'une œuvre toute méridionale, à la 
Provence même la couleur de cette œuvre provençale. Marseille l'avait 
sollicité de venir diriger une représentation de FavM. Il se rendit à 
cette invitation le il mars; de là il se rendit à Nimes, puis à Avignon, 
et le lundi 23, guidé par Mistral en personne, il arrivait à Saint-Rémy 
et s'installait au second étage de l'hôtel Ville- Verte, dans un apparte- 
ment qu'avait retenu pour lui le jeune organiste du lieu, M. Iltis, un 
Alsacien, en la compagnie duquel il allait passer deux mois. Là, Gou- 
nod se mit avec ardeur au travail. Il y consacrait toutes ses matinées, 
descendant seulement à midi pour déjeuner. Après déjeuner il sortait, 
faisait tme promenade jusqu'à cinq heures et rentrait travailler pendant 
deux heures, c'est-à-dire jusqu'au souper, comme on appelle là-bas le 
repas du soir. Une fois par semaine il s'en allait à Maillane, passer 
quelques heures avec Mistral. Parfois aussi il se rendait aux Baux ou à 
Sainte-Marie, deux endroits proches de Saint-Rémy et qui lui procu- 
raient une promenade délicieuse. 

Dans l'espace de deux mois la partition de Mireille l'ut termmée. Le 
26 mai, un banquet d'adieu fut offert à Gounod par les habitants de 
Saint-Rémy, car le maître,, qui n'avait voulu se faire connaître d'abord 
que sous le nom de Monsieur Charles, n'avait pas tardé à voir déchirer, 
sou incognito. Ce banquet très brillant, où Mistral lui porta des santés 
retentissantes, fut le signal du départ. Le lendemain ou le surlendemain 
Gounod regagnait Paris, sa partition dans sa valise. 

Des discussions ardentes s'étaient élevées au sujet du dénouement à 
donner à l'œuvre. Carré aurait voulu changer celui du poème, oii Mireille 
allant en pèlerinage aux Saintes pour les prier de fléchir son père en 
faveur de son mariage avec Vincent, est frappée d'insolation en traver- 
sant à pied le désert de la Crau et arrive aux portes de l'église pour 
tomber inanimée et mourir dans les bras de celui qu'elle aime. U trou- 
vait ce dénouement trop cruel, fâcheux à la scène, et aurait voulu lui 
substituer le mariage des deux enfants. Mais Mistral, soutenu par 
Gounod, tenait à la mort de son héroïne et n'en voulait pas démordre. 
Carré dut s'exécuter. 

Est-ce ce dénouement qui porta tort à l'ouvrage lorsqu'il parut pour 
la première fois au Théâtre-Lyrique, le 19 mars 1864, en cinq actes et 
sept tableaux, avec un dialogue écrit en vers? Toujours est-il (ju'après 
l'effet prodigieux produit par ce premier acie délicieux, si plein de cou- 
leur, de poésie et de lumière, après l'heureuse impression du second, 
représentant les fêtes d'Arles dans les arènes, le succès, qui, avait 
semblé certain, déclina ensuite, d'abord avec l'acte du Rhône et la vue 
des cadavres, qu'une mise en scène fâcheuse rendait répugnante, puis 
avec le dernier tableau, et se transforma en une demi-chute. 

Dès la seconde représentation on procéda à des coupures, mais l'ou- 
vrage ne se releva pas, et après une quinzaine de soirées on dut, y 
renoncer. Les auteurs alors se remirent à l'œuvre. On en revint à la 
première idée de Carré, au mariage final, on ht des coupes sombres dans 
toute la pièce et l'on supprima notamment tout le tableau du Rhône. 
Réduite à trois actes et ainsi allégée, Mireille reparut à la scène au bout 
de quelques mois, le IS décembre, mais, il faut le dire, sans plus de. 
succès que devant. On n'y pensait plus lorsqu'eh 1874, le Théâtre-Ly- 
rique n'existant plus, M. du Locle, qui avait pris la direction de l'Opéra- 
Comique, eut l'idée de s'emparer de Mireille et de lui rendre sa première 
forme en cinq actes. Mais ce fut alors une troisième version, car, malgré 
ce re tour aux cinq actes, on renonça à, la mort de Mireille et l'on con- 
serva le mariage de la seconde édition. Ce compromis ne sauva pas, 
l'œuvre, qui dut encore, être abandonnée après quelques représentations 
dont la première avait lieu le 10 novembre. Bile jouait de malheur et 
disparut encore ainsi pendant quinze ans. 

Enfin, en 1889, M. Paravey, ;i son lour directeur de, l'OpérarComique, 
songea, lui aussi, a Mireille et voulut la rendre à son public. Mais il en 
revint à la version en trois actes, quoique différente un peu de l'a pre- 
mière,; car où y retrouvait le val- d'Enfer, .supprimé lors delà refonte de 



1864, mais avec — toujours — le mariage final. C'était donc une qua- 
trième édition, distincte de toutes les autres. Et cette fois enfin le 
succès vint, complet, éclatant, si bien que depuis le 29 novembre 1889, 
date de cette reprise, le nombre des représentations de Mireilie à l'Opé- 
ra-Comique s'est élevé à 316 (le total, depuis la création au Théâtre- 
Lyrique, est de 380). ' 

Il eût semblé naturel de la conserver ainsi, puisque ainsi elle plaisait 
au public. M. Albert Carré ne l'a pas cru, et il vient de remonter 
Mireille dans sa version primitive en cinq actes et sept tableaux, telle 
exactement qu'elle fut oiTerte pour la première fois au public du 
Théâtre-Lyrique dans la soirée du 10 mars 1864. TJuand je dis exacte- 
ment, ce n'est pas tout â fait cela. Car si, d'une part, nous n'avons plus 
M""= Carvalho, à laquelle on peut bien succéder, mais que personne, 
j'imagine, n'oserait prétendre remplacer, nous avons, d'autre part, une 
mise en scène vraiment prodigieuse, et qui laisse bien loin derrière elle 
ce qu'on vit naguère à la place du Chàtelet. Le décor des magnanarelles 
est absolument délicieux, celui des arènes est flamboyant et la faran- 
dole est merveilleusement réglée, celui de la Crau est charmant ; mais 
ce qui est admirable, c'est le tableau du Rhône et de la vision d'Our- 
rias, avec le courant du lleuve et la vue des spectres ijui se débattent 
dans ses ondes, en sortant et s'y replongeant tour à tour, s'accrochant 
désespérément aux épaves, etdonnant au rôve du criminel une effrayante 
réalité. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que, avec la puissance 
intense de ce tableau, il n'offre rien de hideux ni de répugnant, comme 
lorsque l'ouvrage fut joué pour la première fois. La seule critique qu'on 
puisse lui adresser, c'est qu'il est tellement émouvant que les yeux 
font tort aux oreilles, et qu'on oublie d'écouter pour regarder, la musi- 
que disparaissant complètement. 

Cette musique, du reste,, fait partie du côté purement dramatique de 
la partition de Mireille, qui, à mon sens, n'est pas le meilleur. Tout ce 
qui est poésie, amour, soleil, lumière, est délicieux dans Mireille: le 
tableau enchanteur de la cueillette, avec le chœur des magnanarelles 
et le duo dos amoureux ; celui de la fête des Arènes, avec la chanson 
de Magali, la farandole, l'air de Mireille; celui de la Crau, avec la 
chanson d'Andreloun et le rondeau de Mireille, Ueureuœ jielit herr/er, 
tout cela est exquis et enivrant. Tout le reste, tout ce qui est drame 
pur, me parait plutôt mélodramatique que vraiment pathétique, plus 
bruyant que vraiment vigoureux ; ainsi l'air d'Ourrias au second 
acte, le tableau du Val d'Enter et la scène des deux hommes ; ainsi la 
vision d'Ourrias ; ainsi môme le finale du second acte, si délicieuse- 
ment éclairé pourtant par la phrase si expressive et si plaintive de 
Mireille tombant aux genoux de son père : A vos ]}ieds, hélas! me voilà ! 
Il n'en reste pas moins, en tout cela, que la partition de Mireille est 
l'œuvre d'un maitre et qu'elle a, pour qui veut l'entendre, des séduc- 
tions à nulle autre pareilles. 

L'interprétation actuelle est généralement remarqualDle. M"« Rioton, 
qui a bien le physique gracile et candide qu'on rêve pour l'héroïne de 
Mistral, a montré de solides qualités dans ce rôle de Mireille, qu'elle 
joue avec une grâce charmante et chante avec une incontestable habileté. 
Elle y a obtenu un succès complet,. Son partenaire, M. Maréchal, nous 
donne un Vincent très sympathique et très sortable, le rôle n'étant pas 
d'ailleurs des meillem-s de l'emploi. MM. Dufrane, VieuUe et Jacquin 
sont excellents dans ceux d'Ourrias, de Ramon et d'Ambroise, tandis que 
Vincenette et le berger sont gentiment représentés par M"^'" de Cra- 
poniie et Eyreams. Mais une mention ^toute particulière est due à 
M"'' Marié de l'Isle, qui, physiquement et scéniquement, a fait du per- 
sonnage de la vieille Taven iin type qu'elle complète enle chantant de 
la façon la plus originale et la plus distinguée. 

Arthur Pou.gin. 



Comédie-Imunç.aise. Pairie! drame en cinq actes et huit tableaux, de 
M. Victorien Sardou. 

Après toutes les vicissitudes que Fou connaît, Patrie ! a pu enfin 
arriver jusqu'à la rampe de la Comédie-Française et passer même par 
dessus pour aller frapper au cœur, comme il y a trente ans, tous les 
gens de bonne foi qui se trouvaient dans la salle. 

J'entends bien que tous nos esthètes modernes vont crier comme des 
beaux dialiles et reprocher à cette œuvre puissante sa « psychologie in- 
térieure », son manque de « style », son « métier » trop évident. Mon 
Dieu! je ne boude pas plus qu'un autre devant une œuvre finement 
pensée et d'une écriture précieuse. C'est souvent un régal de délicat, 
1 même quand le fonds n'y est pas toujours très solide. Mais je trouve' 
I aussi que dans ce genre de drame vigoureux et emporté, une langue 

I trop cherchée et maniérée, qui viendrait arrêter l'émotion, serait de grand 
i inconvénient. Puisqu'on veut nous y donner des sensations de vieréelle 

II et tragique, laissons lés personnages y pai-lec simplement le langage de ■ 



84 



LE MÉNESTREL 



leurs passions et sans toutes les recherches, qui seraient ici déplacées, 
de nos stylistes du dernier bateau. La langue du théâtre n'est pas celle 
du livre. 

Quant au « métier » qu'on reproche :i M. Sardou, il n'a vraiment rien 
que de très attachant quand il aboutit, par une suite de situations bien 
amenées, à nous émouvoir violemment. Le thi-âtre est un art comme 
un autre, et c'est une critique singulière que de reprocher à un auteur 
d'en connaître toutes les ressources et même toutes les malices. 

Aussi, malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on écrive, le public 
donnera encore une fois raison à M. Sardou et Patrie! va faire très 
longtemps les beaux soirs de la Comédie-Française. 

Vous irez voir Patrie! et vous ferez bien, car, outre la mise en scène 
qui est superbe (;i signaler surtout le cortège de la marche au supplice), 
la distribution, malgré sa grandeur un peu calme, est d'ensemble excel- 
lent; elle est supérieure même de la part de M. Mounet-SuUy, un Rysoor 
de haute et placide allure, de M"' Leconte, adorable Rafaele, de M. Paul 
Mounet, un duc d'Albe de farouche et artistique grandeur, de M. Le 
Bargy, un La Trémoille d'insolente distinction, de M"'' Delvair, qui a 
fait montre d'un étonnant tempérament dramatique dans la scène de 
Sarah Mathison, et de M. Albert Lambert, plein de fougue juvénile, 
avec de beaux cris, en Karloo. Pour M'"^ Brandès, on l'accusait le soir de 
la première de manquer de distinction , sans se rendre compte que 
Dolorès n'est nullement une grande dame; Rysoor le dit, insuffi- 
samment peut-être, il l'a presque ramassée en un quartier borgne pour 
en faire sa femme ; ce qu'il faut donc avant tout à la comédienne 
chargée de ce rôle, très lourd et très ingrat, parce qu'antipathique, ce 
sont des qualités de force, de résistance et d'emportement qui sont pré- 
cisément le meilleur de la nature de M"" Brandès. M. de Féraudy a 
joliment campé sou sonneur Jonas et il faut mentionner surtout, encore, 
MM. Laugier, Delaunay et Ravet dans des personnages de plan plus ou 
moins effacé. H. M. 



Gymnase. — Les Amants de Saay, comédie en trois actes, de M. Romain Goolus. 

Elle est extrêmement bizarre et prodigieusement malpropre la pièce 
nouvelle de M. Romain Coolus que le Gymnase vient de nous donner. 
Bizarre, car il n'y a pas là à proprement parler de pièce, que les per- 
sonnages sont, tout au moins jusqu'au dernier acte, fantoches ou pitres 
Invraisemblables de vaudeville vieillot voulant se hausser au ton de la 
comédie ultra-moderne; malpropre, car on ne voit pas d'autre mot pour 
qualifier la conduite de ce Santierne qui s'est fait ruiner par Sazy et ne 
trouve d'autre moyen pour vivre que d'entrer à son service comme ma- 
jordome sans cesser de la serrer de très près. Et, pourtant, ces Amants 
de Sasy sont loin d'être ennuyeux : prestige d'un esprit curieux, d'une 
langue vive et d'un dialogue ingénieusement amusant. Vous raconter la 
chose? Ma foi non. Si vous êtes amateur de polissonnerie genre XVIIP 
aggravé du très raide scepticisme boulevardier, faites la course, qui 
n'est pas bien longue. 

M. Gémier, à force de talent et de naturel, sauve tout ce qu'a de répu- 
gnant le personnage de Santierne, et M'"' Mégard tient très adroitement 
et non sans cliarme le rôle de Sazy, dont elle doit jouer tout le second 
acte couchée. M"= Ryter, qu'on voit trop peu, M. Noizeux, amusant, et 
M"' Yvonne de Bray, une gamine très étonnante, se font remarquer à 
leur avantage. Paul-Émile Chevalier. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A. L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 19CO 

(Suite.) 



LE VIEUX PARIS 



Voici, qui était certainement l'une des curiosités à la fois les plus ingé- 
nieuses et les plus amusantes de l'Exposition : une reconstitution fan- 
taisiste et arbitraire dans son exactitude de l'ancien Paris des XV^ XVI° 
et XVII' siècles. Je m'explique. En disant « fantaisiste et arbitraire 
dans son exactitude », je veux seulement expliquer que dans un espace 
relativement restreint (quoiqu'il fut de 6.000 mètres carrés, avec 260 
mètres de façade) se trouvait tout ce que le Paris de ces temps éloignés 
offrait de curieux à l'œil de l'oisif et du promeneur. Cette reconstitution 
était due à M. Albert Robida, le maitre dessinateur qui depuis long- 
temps a étudié et connaît dans ses coins les plus reculés le Paris d'au- 
trefois, qui n'a pas de secrets pour lui. 

Le Vieux Paris, construit entièrement sur pilotis, s'étendait au bas 
du Cours-la-Reine, le long de la berge droite de la Seine, à partir du 



pont de l'Aima jusqu'à la passerelle qui le reliait au Palais des Armées, 
Il était divisé en trois groupes : le quartier Moyen-âge, s'étendant de 
la porte Saint-Michel â l'église Saint-Julien-des-Ménétriers, fameuse 
dans les fastes de notre histoire musicale ; le quartier des Halles, qui 
occupait le centre des constructions, et la rue de la Foire-Saint-Lau- 
rent. Anciens monuments, vieux hôtels particuliers, demeures histo- 
riques, maisons curieuses et pittoresques, coins d'édilices fameux, logis 
bourgeois, vieilles boutiques â auvents et à enseignes, hôtelleries somp- 
tueuses, auberges et tavernes populaires, on retrouvait là tous les sou- 
venirs de la vieille capitale, restitués jusque dans leurs plus minces 
détails, avec leurs ornements les plus typiques, avec un soin, une 
conscience, une exactitude, un talent qui en faisaient une révélation. 

En franchissant l'entrée, gardée par des hallebardiers en costume, on 
se trouvait dans le quartier moyen-àge, où l'on pénétrait en passant 
sous la porte Saint-Michel, à laquelle était adossée la Tour du Louvre. 
Tout auprès, la maison aux Piliers, puis la place et la taverne du Pré- 
aux-Clercs. On entrait alors dans la rue des Vieilles-Écoles, où l'on 
voyait la maison natale de Molière, celle de Nicolas Flamel, avec sa 
façade ornée de grands bas-reliefs représentant Flamel et sa femme 
Pernelle agenouillés devant la Trinité entre deux files d'anges, le Puits 
d'amour, la maison de Téophraste Renaudot, le médecin célèbre à 
qui la France doit son premier journal, la Gazette, la Tour du collège 
Fortet, où s'organisèrent les Seize au temps de la Ligue, la maison de 
Robert Estienne, le célèbre imprimeur, le cabaret de la Pomme de Pin 
et le Pilori de Saint-Germain-des-Prés, avec, en face, la place et l'é- 
glise Saint-Julien-des-Ménétriers, 

On passait alors dans le quartier -des Halles, en traversant le cabaret 
des Halles, au-dessus duquel s'élevait le Grand Théâtre. On trouvait â 
droite le Grand Châtelet. Si l'on suivait à droite son prolongement, on 
traversait le Pont au Change, avec ses constructions voisines, et l'on 
accédait au bâtiment du Palais, dont la grand'salle, au premier étage, 
avait sa décoration du XVIP siècle, avec sa voûte bleue fleurdelisée 
d'or et ses statues royales. Si, au contraire, on suivait la rampe du 
Châtelet du côté de la Seine, on pénétrait dans la foire Saint-Laurent, 
avec ses chanteurs en plein vent, ses loges de saltimbanques, ses 
diseurs de bonne aventure, etc., et on arrivait à la cour de la Sainte- 
Chapelle, dont les degrés étaient occupés par des échoppes de libraires, 
des boutiques de marchands de modes, d'estampes, de gâteaux, de 
curiosités. Par là se trouvaient la Tour de l'Archevêché, l'Hôtel d'Har- 
court, l'Auberge des Nations... 

Le long de cet itinéraire on trouvait d'ailleurs bien d'autres sujets de 
curiosité: le Portail do la Chartreuse du Luxembourg, la Tour du 
collège de Lisieux, le Grenier des Poètes, la Porte et le clocheton des 
Jacobins, le Cloître du collège de Cluny, la Chambre des comptes de 
Louis XII, l'Hôtel des Ursins, l'Hôtel Coligny, le Moulin, que sais-je ? 
sans compter une grille ornée de pampres et portant cette inscription 

— moderne et fautive : 

Grille authentique de la maison de Lulli (payée par Molière), 
prêtée par M. Charles Normand, de la Société des amis des monuments. 

Or, jamais Molière n'a payé la grille de la maison de LuUy. Il 
s'est contenté de prêter à celui-ci, avec les intérêts ordinaires, les 
11.000 francs dont il avait besoin pour achever de payer la construction 
de sa maison. 

Mais partout, partout des échoppes, des boutiques, des marchands, 
des étalages, avec des enseignes volantes à sujets peints, dont certaines 
étaient typiques : A Margot bon bec — A la Guirlande de Flo?-e (modes) 

— A la Toison d'or (bijoux) — A la bonne heure (horlogerie) — A la canne 
de M. de Voltaire — A l'Éventail des Grâces — Aux Quatre fis Aymon — 
A la Coquille d'or — Au Pavillon des Sitiges — Les Trois Écritoires — Au 
Roy du Maroc — Le Poteau rose — Au Grand Coq — La Croix de Lorraine 

— A la Perruque d'Absalon (coiffeur) — Au Chat qui pêche — Au Cœur 
volant — Au bon Coing — Au Chef Saint-Denis — A l'Esquif Saint- 
Julien, etc. 

Ce qu'on ne peut rendre, c'est l'effet produit par l'aspect général de 
ce vieux Paris, si pitoresque et si curieux, qui nous reporte par la 
pensée en des temps si éloignés, qui évoque en l'esprit tant de souvenirs 
et qui, par les yeux, nous rappelle les mœurs, les coutumes, les usages 
de nos pères ; c'est, d'autre part, si de l'ensemble on passe aux détails, 
la multiplicité de ceux-ci et leur étonnante exactitude; ce sont les 
sculptures, les ornements de toute sorte prodigués sur tous ces édifices, 
sur toutes ces vieilles maisons : tours et tourelles, balcons et créneaux, 
frontons ornementés, pignons enguii-landès, frises courantes, images de 
pierre, statues et statuettes, bas-reliefs, écussons, médaillons, gar- 
gouilles et le reste, tout cela donnant une note d'art scrupuleuse et 
d'un vif intérêt. 

Puis, tout prête à l'illusion. Des sentinelles en casaque de buffle, la 



LE MENESTREL 



83 



bouguignolte eu lête et la vouge à l'épaule , sont postés aux portes ; 
d'autres soudards se promènent de-ci de-lâ. A certains moments la 
musique du « prévôt des marchands », en costumes de fête, se fait 
entendre en parcourant les rues et les places de la vieille cité. Sur la 
rampe du Châtelet nous trouvons une baraque où des saltimbanques 
font la parade; à la foire Saint-Laurent nous rencontrons deux chan- 
teurs, homme et femme, lui en Jeannot avec sa queue rouge, la gui- 
tare â la main, elle en casaquin de basin, coiffée d'un gentil bonnet, 
tous deux chantant et débitant de vieilles chansons. Plus loin c'est 
un nécromancien qui fait son boniment, puis un géant qui distribue des 
prospectus. Au cabaret des Halles j'aperçois, sur une estrade, deux 
jolies filles et un beau gars, en costume Louis XIH, qui chantent aussi 
des chansons du bon vieux temps. Et si j'entre dans l'église Saint- 
Julien-des-Ménétriers, dont le portail est accosté des statues de saint 
Julien et du roi David, dont l'intérieur forme une chapelle d'une sim- 
plicité élégante, avec de jolies verrières de M. Richard, j'entends non 
plus des chansons, mais des motets et des morceaux de musique reli- 
gieuse chantés par les artistes de la Schola cantorum. 

Il y avait encore d'autres distractions au Vieux Paris, entre autres 
le Grand Théâtre, qui pouvait contenir quinze cents personnes, où 
chaque jour se donnait un concert Colonne et chaque soir un spectacle 
varié, et le théâtre du Palais, où la Bodiniére donnait quotidiennement 
deux représentations. 

Et le Vieux Paris avait son journal, s'il vous plaît, la Gazettedu Vieux 
Paris, qui s'imprimait là, dans la maison de Téophraste Renaudot, et 
qui paraissait toutes les semaines, en faisant connaître l'œuvre et en don- 
nant le programme de ses plaisirs quotidiens. La Galette du Vieux Paris 
avait une petite physionomie archéologique très réjouissante, et j'ima- 
gine que déjà sa collection ne doit pas être très facile â réunir. Mais les 
curieux pourront encore se procurer le Vieux Paris, gentil petit » guide 
historique, pittoresque et anecdotique », illustré par Robida et, je le 
crois bien, rédigé par lui, quoique ce petit livre soit resté anonyme. 
C'est lui qui nous apprend que les architectes de l'entreprise étaient 
MM. Benouville, Beitz, Vilain, Gombert, Klinka de Vlastimil et Olaf, 
l'architecte paysagiste M. Martinet, que les sculptures et les moulures 
avaient pour auteurs MM. Cocchi, Leemans, Lecourt etM"° Emilie Ro- 
bida, que les peintures étaient de M. Béra, les vitraux et verrières de 
M. Richard, enfin les enseignes de MM. Béra et Fournier. Il me semble 
qu'il n'y a que justice à rappeler les noms des principaux collaborateurs 
de cette œuvre intéressante. 

(A suivre.) Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



Concerts Colonne. — CEuvres de Massenet. — Eve, la Vierge, Thaïs, 
Mireille, Sita, Esclarmonde! Quel cortège de séduisantes créatures! Toutes 
sont délicieusement « nouveau siècle », grâce au prestige d'un art subtil et 
ralfiné; toutes semblent nous dire en souriant : Voyez, suis-je assez belle 1 
Toutes ont leur originalité distinctive; on pourrait presque dire leur parfum 
de prédilection. Voici Mireille, par exemple; quelle simplicité bien proven- 
çale, quel charme dans la monotonie d'une tonalité peu variée, et quel trait 
pittoresque ajoutent au tableau les indications du lointain, esquissées par le 
cor anglais! M. Jean Lassalle a posé cette mélodie avec un talent exquis. Il 
a fort noblement exprihié le sentiment large de l'air du Roi de Lahcre : Attx 

troupes du sultan Aurait-on oublié que Massenet a écrit pour l'Opéra un 

grand ouvrage qui a été son début sérieux au théâtre et qui reste, avec 
Sigurd, l'œuvre la plus caractéristique de notre école dramatique française? 
Est-ce pour soutenir les opéras qui se soutiennent d'eux-mêmes par ce qui 
n'est, pas la musique, est-ce pour glorifier la chorégraphie sui geiieris qui en 
tempère l'austérité que nous donnons chaque année un million, sans comp- 
ter le revenu des soixante millions et plus qu'a coûtés notre splendide édifice 
du boulevard? Mais passons: voici Eve, voici la Vierge, deux ravissantes 
figures créées d'hier par l'adorable sensualisme du compositeur. Quand je dis 
créées d'hier, c'est par respect pour la haute antiquité de la mère de l'homme 
et de la mère de Dieu, car l'Eve remonte à 1875 et la Vierge à 1880. M""-' Au- 
guez de Montalant a incarné avec un talent délicat la pécheresse et l'imma- 
culée; on lui a fait une petite ovation toute familière et bien méritée. De 
même pour M. Oliveira, qui a rendu avec une jolie sonorité la Méditation de 
Thaïs. Mais que dire de Phèdre, que je n'ai pas voulu nommer encore? Geof- 
froy écrivait ceci pour caractériser la Phèdre de Racine : » La conception du 
poète grec me parait plus forte, plus tragique... mais le développement de la 
passion de Phèdre, qui eût été pour les Grecs un défaut, a tant de charme 
pour les Français... qu'on ne peut se défendre d'une secrète prédilection 
pour Racine : c'est le jugement du cœur plus que celui de l'esprit. » On 
demandait un jour à Racine pourquoi, contrairement à l'indication d'Euri- 
pide, il n'avait pas conservé à Hippolyte son caractère de héros chaste : 
« Qu'en penseraient nos petits-maîtres? » répondit-il. Massenet non plus ne 
se serait pas soucié d'un Hippolyte trop vertueux à l'âge des passions; il l'eût 



peu apprécié comme favori d'Artémis; aussi s'est-il empressé de profiter de 
ses amours avec Aricie pour composer le plus caressant de tous les inter- 
mèdes. Ce petit duo de clarinette et de cor anglais, d'une expression si timide 
et discrète, semble se passer entre deux personnages qui, comme le Chéru- 
bin de Beaumarchais « n'osent pas oser », et ont besoin, pour risquer un 
aveu, que les tendres langueurs d'un quatuor en sourdine les enveloppent et 
les avertissent. L'ouverture de Phèdre est connue depuis près de trente ans 
et les entr'actes entendus à l'Odéon récemment ont été appréciés par mon 
confrère Arthur Pougin, dans le Ménestrel du 9 décembre dernier. Je passe 
donc à Brumaire et je finis parla. Cette ouverture d'un drame de M. Ed. Noël 
encore inédit, sonne comme une réponse à ceux dont la prédilection est trop 
exclusive pour Massenet féministe. Certes, s'il y a une femme ici, ce n'est 
pas une cnnitesse du faubourg Saint-Germain; c'est la Liberté hurlante et 
sanguinaire qu'un soldat veut enchaîner. Elle subit le joug, mais l'avenir est 
à elle et c'est le cri : Aux armes, de la Marseillaise, qui finit, par une menace, 
l'ouverture de Brumaire. Musicalement l'œuvre est tumultueuse, mouvemen- 
tée et violente; le chant du Domine salvum fac y produit un effet superbe, 
malheureusement passager; mais le plan général de ce morceau ne compor- 
tait pai un épisode trop long qui en devait rompre l'unité. Le succès de tout 
ce programme a été très vif. On a bissé l'arioso du Roi de Lahore, le Chant 
provençal, la méditation de Thàis et les Amours d'Hîppolyte et d'Arîcie. 

Amédée Boutarel. 

— Concerts Lamoureux. — L'ouverture du Freyschûtz est une œuvre dont 
on ne se lasse jamais, surtout quand elle est aussi bien exécutée qu'elle le 
fut par M. Chevillard, qui s'est évidemment inspiré de l'analyse admirable de 
cette composition fournie par Richard Wagner dans son écrit sur l'art de 
conduire l'orchestre. — Grand succès aussi pour le deuxième concerto pour 
piano de M. Théodore Dubois, une des meilleures productions modernes du 
genre, que M^^^ Kleeberg a interprété avec charme et bravoure; on a fêté 
l'œuvre et la soliste, surtout après le scherzo et le finale. — Après nous 
avoir donné des auditions intégrales ie l'Or du Rhin, M. Chevillard s'est 
attaqué à Siegfried. Malgré la beauté pittoresque du finale de cette œuvre qui 
réclame impérieusement l'appareil scénique, le dernier acte de Siegfried se 
prête mieux que les deux précédents à l'exécution en forme de concert. La 
satisfaction du public aurait donc pu être assez complète si les solistes avaient 
été tous à la hauteur de leur mission. Malheureusement le pauvre Wotan 
laissait à peu près tout à désirer et M"« Gerville-Réache manquait de l'autorité 
nécessaire. Siegfried, c'était M. Imbart de la Tour. Sa voix d'un timbre ju- 
vénile et mordant, quoique manquant un peu de fonds, sa diction claire et 
correcte, sa manière intelligente de faire ressortir les phrases musicales et 
sa compréhension du rôle l'ont tiré hors de pair. Il a trouvé une Brûnnhilde 
quelque peu inférieure, quoique encore assez satisfaisante, en M^^ Chrétien- 
Vaguet, qui est arrivée, somme toute, à une interprétation acceptable de ce 
rôle exceptionnel. Mais le véritable triomphateur a été l'orchestre, qui a joué 
avec un éclat et une fusion que nous avons rarement rencontrés depuis les 
mémorables premières représentations de l'Anneau du Nibelung à Bayreuth, 
sous les yeux mêmes du maître. Dans ces conditions, le grandiose interlude 
qui accompage l'ascension de Siegfried au sommet du rocher de BrUnnhilde, 
ce tissu orchestral incomparable dans lequel brillent presque tous les joyaux 
mélodiques du drame entier, ne pouvait manquer de remporter un véritable 
triomphe. Le public a bruyamment manifesté son enthousiasme. 

0. Berggruen. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en la majeur (Mendelssohn). — Nuit persane (Saint-Saëns), 
soli ; M"' Héglon, M. Vaguet ; récits parlés : M"' R. Du Minil, — Ouverture de Coriolan 
(Beethoven). — Alléluia, chœur (Massenet). — Ouverture du Roi d'Ys (Lalo). 

Châtelet, concert Colonne : Faust (Sclmmann), chanté par MM. Daraux, Ballard, Caze- 
neuve, Dangès, Berton, Barras, M"" Adiny, d'Ancy, Le Roy, Cahun, Planés et Vati Don- 
ghen. 

Nouveau-Théâtre, concert Lamoureux, dirigé par M. Chevillard : Ouverture du Hoi 
Lear (Savard). — Deuxième concerto pour piano (Saint-Saëns), par M. de Greef. — Troi- 
sième acte de Siegfried (Wagoer), par M"" Chrétien- Vaguet et Gerville-Réache, MM. Im- 
bart de la Tour et Challet. — Marche hongroise de la Damnation de Faust (Berlioz). 

— Concert dé la Société Mozart. — La troisième séance de la « Société 
Mozart » offrait un régal inattendu. Après une conférence spirituelle et d'une 
rare compétence sur les « autographes musicaux » en général et sur ceux de 
Mozart en particulier, notre collaborateur et ami Charles Malherbe a fait 
exécuter deux morceaux absolument inédits et inconnus même au catalogue 
de Koechel, dont il possède les manuscrits originaux. L'un est un air pour 
soprano, composé par Mozart pour le premier acte de l'opéra Mithridate qu'il 
avait fait jouer à Milan en 1770, à l'âge de 14 ans. Cet air n'a jamais été 
exécuté; il parait qu'il avait déplu à l'artiste chargé du rôle d'Ismène. C'est 
un spécimen typique du style italien de l'époque, mais on y trouve déjà des 
tournures mélodiques qui annoncent le futur maître des Noees de Figaro. 
M""» Camille Fourrier a interprété l'œuvre dans un style parfait et avec une 
virtuosité sufEsante. L'autre morceau inédit nous parait encore plus intéres- 
sant. C'est une courte Elégie en fa {« Adagielto »), en fout 32 mesures, que 
Mozart a écrite en 1767, à l'âge de onze ans, pour deux voix de soprano, sur 
des paroles naïves qu'il avait probablement arrangées lui-même, pour dé- 
plorer la mort d'une certaine Josepha, une petite amie de sa sœur, sur la- 
quelle il n'a pas été possible de recueillir un renseignement quelconque. Le 
manuscrit porte une note autographe de la sœur de Mozart qui certifie que 
son frère avait fait cette composition à l'âge de onze ans. Le morceau est 



LE fflmSTJlEL 



d'uae délicatesse el d'uno omotiou q.ui seraient admirables, même si l'autear 
n'avait pas été un enfant. M"" Julie Gahua et M"'" Camille Fooi-rier l'omt in- 
terprété d'une façon absolument charmante; elles ont du le répéter et le pu- 
blic le demanda une troisième fois, sans obtenir satisfaction. Le programme 
offrait encore le 3™° quatuor à Haydn, fort bien interprété par MM. Parent, 
Xyammers, Denayer et Baretti, la fantaisie pour piano en ut mineur, agréa- 
blement jouée par M"" Bleuzet et le trio dit « des Q)uilles >' en mi [r pour 
piano, clai'inetle et alto dans lequel se sont distingués M""> Bleuzet et 
iI4[. Pichard et Denayer. La légende raconte que Mozart avait composé ce 
trio 'tout en faisant une partie de quilles, et l'aspect du manuscrit que 
M. Malherbe possède semble confirmer en effet cette légende, nullement en 
qoirtradiction d'ailleurs avec la manière de travailler de Mozart, sur laquelle 
il a laissé lui-même des renseignements précis. O. Beuggiu'en. 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 
De notre correspondant de Belgique (14 mars) :■ 

La mort de Peter Benoit, le grand musicien, l'homme de volonté et de 
lutte, l'initiateur du mouvement vraiment national en Belgique, a occupé la 
semaine de la plus douloureuse façon. Le pays est en deuil, peut-on dire, et 
pleure très sincèrement une de ses plus pures gloires contemporaines, un 
homme de talent, voire de génie, auquel l'avenir rendra justice et dont la, 
mémoire sera vengée, avant qu'il soit peu, de l'oubli où l'ont trop laissé (un 
peu par sa faute,, il est vrai) ses propres compatriotes. Ou se préoccupe dès i 
présent de la succession do Peter Benoit comme directeur du Conservatoire 
d'Anvers; et tout porte à croire que ce successeur sera M. Jan Block.x, le 
plus digne, le plus méritant à tous égards, celui qui, d'ailleurs, occupait au 
Conservatoire la première place après le maître. Le mouvement flamand 
national, qui avait en Benoit un chef aimé,, ne pourrait trouver un meilleur 
représentant (jue celui-là, dont l'autorité s'appuie déjà sur des oeuvres glo- 
rieuses. 

A la Monnaie, la marche du répertoire s'est trouvée tout à coup contrariée 
par une indisposition de M™ Thiéry, tellement persistante qu'il a fallu renon- 
cer à l'espoir d'une prompte guérison et se résoudre à remplacer l'aimable 
artiste. C'est M"' Laisné, de l'Opéra-Comique, qui viendra chanter Manon, où 
M™ Thiéry était à la veille de paraîtra. Nous avons eu. en attendant, quel- 
ques représentations de M. Albers, qu'on a beaucoup apprécié dans Rigoletto, 
et un peu moins dans Bon Juan : mais il aura été du moins l'occasion impré- 
vue d'un hommage, qui n'avait pas encore été rendu, à la mémoire de Verdi; 
sans lui, la Monnaie aurait pu être soupçonnée d'avoir négligé intentionnel- 
lement l'ombre du grand mort; voilà qui remet: toutes choses en bon ordre,; 
le grand mort, dans sa tombe, pourra dormir content. 

Deux concerts intéressants : à la Société Ysaye, M. Mottl est venu diriger 
le jiremier acte de la Walkyrie et le finale As Siecjfciei, merveilleusement exé- 
cuté, avec le concours de M""^ Mottl et de l'excellent ténor Schmedes; — au 
Conservatoire, le troisième concert de la saison nous a fait entendre une 
série de «.vieux-neuf » extrêmement curieux, une symphonie et des airs de 
ballet de Gluck, des petites pièces charmantes de Haendel et de Bach, extraites 
de concertos et contenant toutes un solo conlié à quelque chef de pupitre, 
M. Guidé, M. Jacobs, M. Anthoni, et enfin une cantate, presque inconnue 
de Bach,7c/ifto((e vid Bekummerniss, tout à fait curieuse et de grand caractère 
quoique datant de la jeunesse du maître, — une véritable révélation. Au 
Conservatoire aussi, quelques jours après, une exécution que l'on peut dire 
unique avait: lieu en petit comité; il s'agit d'une œuvre de J.-S. Bach, un 
concerto pour quatre instruments (à savoir : ftùte, hautbois, violon et petite 
tromqiette en fa) avec accompagnement d'orchestre et d'orgurf. Gela paraît 
invraisemblable au premier abord, mais rien n'est plus surprenant que d'en- 
tendre, se mariant au timbre du hautbois et même du violon et de la flûte 
le timbre éclatant de la trompette. Il faut dire aussi qu'il s'agit d'un instru- 
ment spécial, reconstitué par M. MahiUoQ sur les données de M. Gevaert et 
qui a obtenu, auprès des rares privilégiés qui ont entendu ce morceau ori- 
ginal, le plus grand et le plus franc succès. Cette audition a été donnée en 
présence de MM. Félix Mottl, Kulïerath, directeur du théâtre de la Monnaie 
et quelques amatem's. Les exécutants, MM. Anthoni (llùte), Guidé (hautbois), 
Colyns (violon) et Goeyens (trompette), ont été vivement félicités par M. Ge- 
vaert. La grande curiosité, et la grande difficulté de cette exécution, c'était 
la partie de trompette en fu. Ce curieux instrument est encore plus aigu d'une 
tierce que la petite trompette eii ré qui a servi jusqu'ici dans les œuvres, de 
J.-S. Bach; il donne toujours l'effet, aux auditeurs, d'un homme ivre se prome- 
nant sur un loitt.. M. Goeyens en a joué comme s'il n'avait jamais fait que 
cela de sa vie. Et peut-être est-il le seul instrumentiste, dans le monde entier, 
qui puisse en jouer. Cet éloge, proféré par M. Gevaert, ne semble pas e.xa"éré. 

Enûu, autres événements, à Tournai : l'exécution, par la Société de musi- 
que, et pour la première fois en Belgique, de ta Terre promise de M. Massenet 
précédée de fragments importants de son Roi de Laliorc. Le succès a été 
énorme, et M. Massenet, qui assistait au concert, a été l'objet d'enthousiastes 
ovations. Son nouvel oratorio a été admiré pour son beau caractère, son 
charme intense et sa couleur biblique si pénétrante. Et l'interprétation 
nptamracnt par M"» Nervil et M. Tlousselîère, ainsi que par les-, chœurs. de laj 
Société de .musique, sous la direction de M. de Loose,,a été vraiment ttèsi t 
remarquable.. , ;..-... L.',S. r.-. 



— Pendant les quatre jours où le public a été admis, à Milan, à visiter. là 
crypte d_e k', easa^ di riposo per musicisti, plus de 40.000. pei-sonnes. ont défilé 
devant les tombes de Giuseppe et de Giuseppîna Verdi. C'est uni noble honsir 
mage rendu à la mémoire du vieux maitre. — De Gênes sont arrivés à cette 
maison de retraite les tableaux, les meubles et le piano qui sont destinés à 
former le commencement du musée Verdi. A ces objets viendront s'ajouter 
tous les autres souvenirs personnels et artistiques que le maître a désignés 
à sa légataire universelle. M"" Maria Carrara- Verdi, laquelle se propose, de 
sa propre initiative, d'en envoyer d'autres encore qu'elle juge dignes de 
figurer dans ce musée. 

— Et voici que les notaires de Parmeiet de Plaisance se trouvent en conflit 
au sujet du testament de Verdi, dont le dépôt est réclamé dechacuhdes deu.x 
côtés, l'arme soutient que Busseto était le domicile légal du maître, et q'ùe 
Sant'Agata. qui est dans la province de Plaisance, n'était que le lieu de sa 
demeure. Mais Plaisance ne l'entend pas de cette oreille, et sur un rapport 
du notaire Belli, le conseil des notaires de Plaisance a décidé de l'éclamer le 
dépôt du testament chez le notaire de l'arrondissement de Monticelli di 
Ongina. Les choses en. sont là, une brochure a été publiée à ce sujet et les 
débats vont s'ouvrir. Il nous semble que par respect pour la mémoire du 
maitre, on aurait dû éviter de telles disputes. 

— Il parait que Rome est loin dé s'être distinguée comme Milan dans 
l'hommage qu'elle devait à Verdi. Voici comment s'expriment à ce sujet les' 
Cronaclie musicati de cette ville : — « 11 est trop clair que la manifestation 
pour honorer la mémoire de Verdi n'a pas été digne de Rome. Et encore, si 
on a mentionné la grande illumination du trentième jour de sa mort; on la 
doit aux étudiants qui, avec l'enthousiasme des jeunes années, en avaient 
pris la louable initiative. Mais cette initiative eût dû être prise par les prin- 
cipales autorités administratives et artistiques: elles auraient dû organiser le 
cortège et le discipliner. Il faisait peine de voir ce buste presque difformo 
être porté au Capitole — par bonheur provisoirement; nous disons provisoi- 
rement, parce qu'on a réfléchi que pour représenter l'effigie d'un tel artiste 
il fallait au moins une œuvre artistique! Mais à Rome tout s'improvise, et il 
en résulte d'amères désillusions! Où en est, par exemple, la souscription pour 
un monument de caractère international à élever à Rome à Verdi? On n'en' 
sait plus rien, ni si on a vu un seul nom important figurer pour une obole 
même modeste. Il est vrai qu'une confusion a été engendrée par la fantasti- 
que idée mise eu avant de consacrer à Verdi encore un autre monument,... 
un théâtre lyrique à construire, comme s'il était possible de réunir des mil- 
lions et des millions pour une œuvre d'art! Ces déplorables illusions, enre- 
gistrées sérieusement et solennellement, ont créé la confusion, et la souscrip- 
tion a avorté ! Il ne reste autre chose à faire désormais que de transporter au 
profit du monument international de Busseto les quelques fonds qui ont été 
recueillis à Rome. Et quant à la commémoration musicale projetée au théâ- 
tre, bien plus significative pour un musicien que tous les discours apologé- 
tiques, contentons-nous de la renvoyer au premier centenaire verdien, puisque 
les exigences avides de Vimpresa du Costanzi ne permettent point do la faire, 
et que l'on ne peut disposer des masses orchestrales pour l'organiser dans un 
autre théâtre, puisque la susdite impresa, forte de son traité avec ces masses, 
leur défend de se prêter à cette œuvre hautement civique et opportune... » 

— On continue de parler à Tarante, ville natale de Paisiello, des honneurs 
à rendre à l'illustre auteur de ta Frascatana et de ta Molinara. Un journal de 
cette ville écrit : — « Pour Tarante, honorer Giovanni Paisiello est vraiment 
un saint devoir de charité patriotique envers ceux qui ont bien mérité de la 
patrie en l'illustrant avec leurs œuvres. Certes, parmi les maîtres du dix- 
huitième siècle, Paisiello occupe une place très élevée. Emule de Cimarosa 
et de Guglielmi, il forma avec ceux-ci et avec Pergolèse ce quadrumvirat qui 
releva le sort de la musique et qui, reprenant à Mozart ce que ce dernier 
avait pris à l'Italie f?), constitua l'école plus qu'italienne, napolitaine, sans 
laquelle Rossini et Donîzetti, Bellini et Verdi, les quatre géants du di,x-neu- 
vième siècle, n'auraient pas existé. » Peut-être est-ce aller un peu loin, et en 
tout cas, les « quatre géants » nous semblent inégaux en valeur. Qdoî qu'il' 
en soit, une agitation s'est créée à Tarante, où le municipe s'occupe non 
seulement d'élever un monument au vieux maitre, mais surtout de faire 
revenir ses restes, qui sont inhumés à Naples dans l'église de Donnalbina. 

— Don Lorenzo Perosi, l'abbé compositeur, continue de tourner sa petite, 
manivelle. A peine a-t-il termine son dernier oratorio, Mosè, dont la première' 
exécution doit avoir lieu à Milan, dans le salon de la Paix, au. mois de 
novembre prochain, sous la direction de M. Toscanini, qu'il en commence 
un nouveau soùs le titre de l'Apocatypse. Palestrina lui-même n'allait pas si 
vite en besogne. 

— Il parait qu'il circule dans les rues de Naples un pauvre diable de men- 
diant septuagénaire, du nom d'Ippolito Cimarosa, qui n'est autre qu'un neveu 
en ligne directe du célèbre auteur d'ii Malrimonio serjreto et que personne jus- 
qu'ici n'a songé à secourir. Le plus curieux, c'est que ce fait a été révêlé par... 
le consul du Japon, M.Degoyzueta, qui l'a rendu public à l'aide d'une lettre ■ 
adressée par lui aux journaux. La publication de cette lettre a amené quel- 
ques personnes à se réunir pour venir en aide à l'infortuné porteur d'un si 
grand, nom. 

. — Voiei encore Molière en opéra-comi'q!ne...:en Italie. On. annonça. la;pro- 
cliaine apparition à Parme d'un petit opéra du maestro. rGalliera, intitulé /e . 
Ppesiose ridicole. . " ' . : ■ ■ , . ^ „ 



LE MENESTREL 



87 



— Le célèbre pianiste PadëEewski, qui s'est (prodlii't récemment à Rome, 
vient de quitter cette ville pour se rendre à Londres, où il doit donner une 
série de quatorze concerts. 

— Gela segàte entre Bayreuth et Munich. M. Biegfried Wagner, qui devait 
assister, le 19 de ce mois, à la première représentation de son opéra-comique 
le Jeune duc étourdi à l'Opéra royal de Munich, a été informé qu'un nouvel 
ajournement paraissait nécessaire. Le jeune compositeur s'est fiché tout 
rouge et a pris l'express pour Leipzig, où sa nouvelle œuvre est complète- 
ment sue et prête à passer, car elle devait y être jouée immédiatement après 
la première de Munich. Or, M. Siegfried Wagner avait autorisé le directeur 
à jouer le nouvel opéra le 20 de ce mois et il a maintenu cette autorisation 
malgré les protestations énergiques de l'intendance des théâtres royaux de 
Munich, qui fait valoir son traité. Cette affaire passionne actuellement le 
monde théâtral d'outre-Rhin. 

— (3n annonce de Bayreuth que les préparatifs pour les représentations 
de cette année ont déjà commencé. Les rôles principaux ont trouvé leurs 
titulaires. Dans ceux de Siegmund et de Siegfried on verra alterner les 
ténors Krauss (Berlin), Burgstaller et Schmedes (Vienne); le rôlede Briinne- 
hilde est confié à M'"<i Gulbranson (Berlin), celui de Wotan àM. Van Hooy et 
celui d'Albéric à M. Nebo (Berlin). Quant à Parsifal, il sera de nouveau joué 
par M. Van Dyck et Gurnemanz par M. Knupfer (Berlin). 

— Le monument qu'un comité se propose d'ériger à Munich en l'honneur 
du roi Louis II, le grand protecteur de Richard Wagner et de l'art théâtral 
en général, est en excellente voie. Le Prince-régent vient de souscrire pour 
25.000 francs et les autres souscriptions affluent de toute la Bavière et même 
d-es autres pays allemands. 

— Nous apprenons de Vienne que M. Edouard Strauss, qui a été telle- 
ment blessé au bras droit pendant une collision entre deux trains sur la 
route de Chicago à New-York qu'il ne peut plus conduire son orchestre, a défi- 
nitivement pris sa retraite. Son orchestre a été congédié et est déjà dispersé ; 
M. Strauss a également obtenu sa mise à la retraite comme directeur de la 
musique de danse à la cour impériale. Cette place, qui n'existe qu'à la cotir 
de Vienne, avait été créée en 1846 sur la proposition du « comte de la musi- 
que » Amadée en faveur de Johann Strauss. Cette charge bizarre de « comte 
de la musique » (Musikgraf) a été abolie en 1848. C'est après trente ans de 
service qu'Edouard Strauss prend sa retraite. Il sera probablement remplacé 
par son propre fils. Celui-ci a déjà, pendant le carnaval de cette année, sup- 
pléé son père, qui voyageait avec son orchestre en Amérique. 

— L'opérette viennoise, qu'on disait morts et enterrée, vient de faire un 
retour offensif. C'est en effet avec un succès éclatant que le Carltheàtre de 
Vienne a joué la semaine passée une opérette nouvelle, modèle du genre 
viennois, qui est intitulée les Trois désirs et dont la musique est due à 
M. C.-M. Ziehrer. 

— Le théâtre An der Wien de son coté, a joué, non sans succès, une oj)é- 
rette inédite intitulée le Précepteur, musique de M. Joseph Stritzko. Ce com- 
positeur est un riche industriel qui s'occupe de musique en dilettante. 

— L'Opéra royal de Stuttgart jouera prochainement Iphigénie en Tauride, de 
Gluck, avec un nouvel arrangement par M. Richard Strauss. Est-ce qu'il était 
bien nécessaire de corriger Gluck? 

— Un journal allemand fait remarquer que trois morceaux reproduits dans 
l'édition monumentale des œuvres de J.-S. Bach sont par erreur attribués à 
ce maître. Il s'agit d'un prélude et d'une fugue en mi qui sont l'œuvre de 
Jean-Christophe Bach , oncle de Jean-Sébastien, et expressément désignés 
comme tels dans un volume conservé à la bibliothèque de la ville de Leipzig; 
ensuite d'une passacaille en ré. qui a été composée par l'organiste C.-F. Witt 
à Altenbourg, et qui est désignée comme œuvre de ce maître dans un manus- 
crit de la bibliothèque de Cassel; enfin d'une Toccata en la qui est l'œuvre de 
Henry Purcell et dont le Musée britannique possède deux manuscrits. L'er- 
reur est explicable par ce fait que le grand cantor de Leipzig avait dès sa 
jeunesse l'habitude de copier et de transcrire les compositions qui lui plai- 
saient. En trouvant des morceaux tombés dans l'oubli et écrits par J.-S. Bach, 
on les lui a attribués tout naturellement. 

— Le conseil municipal de Leipzig vient d'allouer 7.500 francs, le mon- 
tant d'un legs inattendu, aux plantes et fleurs du square qui doit entourer le 
monument futur de Richard Wagner, square et monument qui ne sont encore 
qu'en projet; espérons qu'un nouveau legs fournira à la ville de Leipzig les 
moyens d'ériger enfin un monument au plus illustre de ses fils. 

— Le théâtre de cour d'Altenbourg vient de jouer avec beaucoup de succès 
un opéra en un acte intitulé le Bonlwur, musique du baron Rodolphe de Pro- 
chàzka, jeune compositeur autrichien. 

— On nous télégraphie de Sondershausen le grand succès remporté par un 
opéra de Louis 'Lacombe, la Reine des Eaux. Il y avait eu, la veille, un con- 
cert consacré aux œuvres du même compositeur qui avait suscité, paraît-il, 
« un véritable enthousiasme ». 

— La société chorale d'hommes de Berne vient de célébrer le centième 
anniversaire de son existence. 

— On a représenté à Zurich, le 27 février, un petit opéra pour enfants, la 
Pùncesse Amarantlie, dont les auteurs sont MM. Ulrich Farner pour les paroles 
et Francesco Caltabeni pour la musique. Ce dernier est déjà connu par un 



autre ouvrage, intitulé /« Dernière Sose, qui a obtenu beaucoup de succès 
en 1898. 

— Ou nous écrit de Montreux ; Le dernier grand concert symphoniqne 
donné au Kursaal, sous l'habile direction de M. Oscar Jtïttner, a été des plus 
brillants. Au programme, parmi les œuvres exécutées pour la première fois 
à Montreux, figurait le Carnaval d'Athènes (suite de danses grecques) de 
Bourgault-Ducoudray, auquel le public a fait un chaleureux accueil. 

PARIS ET DÉPARTEMENTS 

A l'issue de la solennité en faveur de Verdi, à la Sorbonne, un télé- 
gramme avait été envoyé au maire de Milan et au ministre de l'instruction 
publique à Rome par M. Beauquier, député, président du comité frauco^ita- 
lien, orgauisateur de la fête. 

Voici la réponse qu'a faite à ce télégramme le ministre de l'instruction 

publique d'Italie : 

Rome, 10 mars. 

Votre aim-able dépêche annonçunt l'imposante cérémonie qui a ei lieu en l'honaeur de 
Verdi m'a causé la plus grande satisfaclion. 

De ma part, et au nom du gouvernemenl que j'ai l'honneur de représenter, je vous 
prie de vouloir bien agréer, avec les membres de la patriotique Ligue franco-italienne et 
avec toutes les autorités et les illustres citoyens qui se sont associés à cette sympathique 
démonstration, l'expression de notre reconnaissance la pins vive. 

Le salut qui nous vient de Paris à eette occasion, en même tenips qu'un hommage au 
génie de l'art, est l'expression des sentiments d'amilié que l'Italie vous envoie à son tour 
et de tout son cœur. Nasi. 

— Dans sa dernière séance, le conseil municipal a renvoyé, avec a-vis 
favorable, à la 2<= commission, une proposition de M. Labusquière tendant.à 
donner le nom de Verdi à une rue de Paris. M. Dausset, président, s'était, 
au nom du conseil tout entier, associé à cette proposition. 

— Aujourd'hui dimanche, à l'Opéra on donnera Tha'is, en représentation 
gratuite. Donc une de plus à l'actif de M. Gailhard. qui fera bien néanmoins 
de ne pas perdre de, vue notre petit calcul de l'autre jour. 

Gardez bien la belle I... 
Qui vivra verra ! 
Votre tourterelle 
\'ous échappera... 

Comme on chante dans un autre ouvrage cher au répertoiie de l'Opéra. 

— Spectacles d'aujourd'hui dimanche à l'Opéra-Comique : en matinée; 
Manon; le soir, Carmen. 

— Que lisons-nous dans la chronique musicale de M. André Gorneau au 
Matin, à propos de Mireille? que M. Albert Carré serait le « premier metteur 
en scène de Paris »! Mais alors M. Gailhard ne serait donc que le second! 
Qu'en pensera Toulouse'? 

— M. Albert Carré se propose de remettre à la scène prochainement le joli 
ballet d'Adolphe Adam Giselle, — charmant prétexte à ces belles décorations 
dont notre directeur est si friand. 

— • Des pourparlers seraient engagés actuellement entre M. Maurice Grau, 
le manager américain liien connu, et MM. Jean de Reszké, Tamagno et 
Emma Calvé pour donner l'automne prochain à Paris, au théâtre Sarah- 
Bernhardt, une série de représentations de divers ouvrages. 

— Les théâtres populaires ont vécu. L'un et l'autre — celui des Folies- 
Dramatiques comme celui du Chàteau-d'Eau — ont fermé leurs portes dès 
mercredi dernier; tout un personnel important d'artistes et de musiciens aux- 
quels il est dû plusieurs mensualités d'appointements se trouve, comme 
on dit, sur le pavé. Il est vrai que diverses combinaisons sont en projet et 
qu'on va tenter le « repêchage » de cette entreprise folle et téméraire. Il est 
toujours des gens que tentent les aventures. 

— Les journaux italiens confirment que M. Edmond Rostand a refusé auîs; 
maestri Puccini et Leoncavallo l'autorisation de faire de Cyrano une comédie 
musicale : « Reste à voir, ajoute l'un de nos confrères transalpins, si Puccini 
et Leoncavallo s'inclineront. Il y a des précédents. Victor Hugo aussi avait 
interdit à Verdi d'extraire un libretto d'Hernani et du Roi s'amuse; le grand 
compositeur passa outre. » Mais les temps ne sont plus les mêmes; et il 
faut croire qu'on consentira à présent, de l'autre côté des Alpes, à se mon- 
trer un peu plus respectueux de la propriété d'autrui. 

— Extrait des Petites affiches : 

Il y a société pour l'ciploitation d'un Théâtre Italien à Paris. 

La Société prend la dénomination de ; Théiitre d'Opéra Italien. 

Son siège social est provisoirement 37 et 39, rUe Chàteau-Landon. La société commen- 
cera à partir du jour de l'enregistrement du présent acte, pour finir le jour de sa trans- 
formation en société anonyme. 

■La société apour but de faire face aux trais et dépenses pour: 1» la location d'un'théà- 
tre; 2° les engagements d'artistes, chanteurs, musiciens, clioristeB, etc. 

Le fonds social se compose de l'apport fait parle fondateui', promoteur d'un traité passa 
entre lui et le comte Alexandre Onofri, dans lequel celui-ci s'engage à apporter à Paris 
une troupe complète d'opéra italien de premier ordre. 

Paris, le4 mars 1901. 

(Signé) : C. Berta. 



LE MENESTREL 



— Les trois premières séances du cours de M. Arthur Pougia à la Sorbonne 
ont retrouvé le succès de leurs ainées. Dans la première, le professeur a 
constaté que la Révolution avait créé une ère nouvelle et brillante pour la 
musique française, grâce à quatre faits d'une importance capitale : 1° les 
grandes fêtes patriotiques et populaires organisées par le gouvernement répu- 
blicain, qui y associait la musique d'une façon considérable en faisant exé- 
cuter avec éclat des œuvres commandées expressément par lui aux artistes 
les plus renommés; 2° l'établissement de la liberté théâtrale, qui. en offraut 
à tous les théâtres la faculté de jouer des œuvres lyriques, donna à la musi- 
que dramatique une expansion jusqu'alors inconnue et permit à une foule de. 
compositeurs de se produire; 3° la création du Conservatoire, qui fonda l'en- 
seignement musical sur des bases solides et ouvrit la carrière à un nombre 
considérable de jeunes artistes: 4" enfin, la rivalité si brillante des deux 
théâtres Favart et Feydeau, rivalité qui fit éclore tous les chefs-d'œuvre de 
ces maîtres qui s'appelaient Berton, Méhul, Gherubini, Lesueur, Gatel, Boiel- 
dieu, Nicolo, etc. De l'ensemble de ces faits et des conséquences qui en 
découlèrent résulte la formation de la véritable école musicale française. On 
avait connu jusqu'alors un certain nombre de grands artistes, il n'y avait 
pas d'école, au sens propre du mot. Dans sa seconde et sa troisième leçon, 
M. Pougin a apprécié la vie et les œuvres de Berton et de Méhul, en appuyant, 
comme d'ordinaire, sa démonstration de l'exécution de plusieurs morceaux. 
C'est ainsi que M"'î Blanc et M. et M""» Morlet se sont fait vivement applaudir 
dans divers fragments à'Aline et de Montana et Stéphanie de Berton, de Stra- 
tonice, A'Ariodant, du Trésor supposé et de Joseph de Méhul. 

— Au dernier « mercredi-Danbé » à la Renaissance, c'est devant une salle 
comble et enthousiaste qu'ont été acclamés la vicomtesse de Trédern, 
MmeE Augusta Holmes, C. Pierron (de l'Opéra-Gomique), M"'^^ Lormont et 
Y. Saint-André, MM. Lelubez, le comte Arthur de Gabriac, Ch. Morel et 
l'excellent quatuor Soudant, de Bruyne, Migard et Destombes. Quatre mor- 
ceaux ont été bissés, plus de deux cents personnes n'ont pu trouver de 
places. En présence de ce succès, M. Danbé continuera ses séances jusqu'à 
Pâques. — Mercredi prochain, Gustave Charpentier viendra diriger une de 
ses belles œuvres, écrite pour huit voix de femmes. 

— La Société de musique moderne pour instruments à vent a donné cette 
semaine, à la salle Erard, une séance entièrement consacrée aux œuvres de 
M. André Caplet. L'audition du quintette pour flûte, hautbois, clarinette, bas- 
son et piano a attesté chez son auteur une distinction de sentiment et une 
souplesse de facture remarquables chez un jeune compositeur. Une série de 
« feuillets d'album » et surtout une Suite persane pour instruments à vent, 
d'un riche coloris et d'une variété de rythmes particulièrement piquante, ont 
montré les ressources diverses d'un tempérament d'artiste, joignant déjà, 
à une technique très sûre, des qualités personnelles qui le placent à un rang 
distingué parmi les musiciens sur lesquels la jeune école psut fonder de 
sérieuses espérances. 

— C'est aujourd'hui, dimanche 17 mars, qu'a lieu à Pau, au parc Beau- 
mont, l'inauguration officielle de la statue du célèbre chanteur Jélyotte, une 
des anciennes gloires de l'Opéra, où il créa, entre autres, l'opéra en patois 
languedocien de Mondonville, Daphnis et Alcimadme, et le Devin du village 
de Jean-Jacques Rousseau. Cette inauguration est le prétexte de toute une 
série de fêtes qui ont lieu à Pau du 14 au 24 mars : concerts, bals, fêtes popu- 
laires et spectacles avec le concours d'artistes de l'Opéra, de la Comédie-Fran- 
çaise, de l'Opéra-Gomique et d'autres théâtres : M^s Ackté, Segond-Weber, 
Anna Judic, Tessandier, Félicia Mallet, Demours, Sandrini, Jane Mérey, 
Jeanne Régnier, MM. Fournets, Leloir, Leprestre, Clément, Bouvet, Théry, 
etc. La ville de Pau, ne se contentant pas d'une statue, procédera, samedi 
prochain 23, au couronnement du buste de Jélyotte, qui aura lieu avec le 
concours de la musique du 18= de ligne et de la Lyre Paloise, une poésie : 
A Jélyotte, étant dite par M. Charny. 

— On nous écrit de Pau : Le concert du 8 mars au Palais d'Hiver, entière- 
ment consacré aux œuvres de M. Th. Dubois, a eu le plus grand succès. L'au- 
teur a dirigé lui-même quelques morceaux du programme et a été acclamé 
du public. L'ouverture de Frithiof, la Suite Miniature, la Suite sur la Farandole, 
la Suite Villageoise et les airs de ballet de Xaviére ont été dirigés supérieure- 
ment par M. Brunel, chef d'orchestre de tout premier ordre. M. Bouvet a 
chanté l'air d'Aben Hametnwec un talent et une autorité qui lui ont valu les 
plus vifs applaudissements, enfin M. Béguin, dans deux mélodies du maitre, 
a su mettre en relief et faire apprécier sa belle voix de basse et son intelli- 
gente diction. Bref, matinée très réussie qui a fait désirer par tous le retour 
de M. Th. Dubois l'année prochaine au Palais d'Hiver. 

De Bordeaux : Le comité de la société Sainte-Cécile ayant récemment 

décidé de confier désormais aune seule et même personne les fonctions de chef 
d'orchestre des concerts classiques et celles de directeur du Conservatoire, 
M. Gabriel-Marie, ne désirant pas prendre une retraite qui lui semble préma- 
turée s'est vu contraint d'abandonner la direction des concerts auxquels il a 
su donner, depuis sept ans, un si grand éclat. Cette détermination, imposée 
par les circonstances, sera vivement regrettée par tous ceux qui ont suivi les 
efforts du remarquable chef auquel la Sainte-Cécile doit de se trouver au pre- 
mier rang parmi les sociétés de province. 

— On télégraphie de Roubaix que Louise vient de remporter un immense 
succès. Les deux principaux interprètes de l'ouvrage de M. Gustave Charpen- 



tier, M™ Mikaelly et M.' Ramieux, ont été acclamés. L'orchestre était supé- 
rieurement dirigé par M. Bromet. 

— On a représenté récemment avec succès, au théâtre municipal de Calais, 
un opéra-comique inédit en trois actes, dont l'unique auteur, pour les paroles 
et la musique, est M. Emile Camys, directeur de l'Académie (école) de mu- 
sique de cette ville et chef de la rnusique municipale. 

— SoïRÉES ET Concerts. — Salle Mustel, la nombreuse assistance réunie pour l'audi- 
tion des élèves de M"' M. -F. MerliD, appréciait l'excellence de la méthode de Faure, 
appliquée par le sjnipathique professeur, ùlèvc de l'illustre maître. Parmi les chœurs 
exécutés avec beaucoup d'ensemble, celui pour voix mixtes, ajouté spécialement pour cette 
audition, par Faure, à son hjmne la Charité, dont lés solos étaient chantés par M"" Mer- 
lin et sa fille, répété sous la direction de l'auteur, a été lusse par une salle enthousiaste. 
Parmi les œuvres les plus applaudies, le Sancta Maria de Faure, chanté par M"° Char- 
lotte Merlin; le Printemps, Bonjour Suzon de Faure, l'arioso d'HamIet, les stances de 
Lakmé, etc., etc. Grand succès aussi pour M. Bourlinski, M"'Maillefert et M""Duchamp. 
— Au Théâtre d'Antin, grande matinée avec le concours de M. Mounet-Sully, M"° Godard, 
M°"Telstra, M"" Cl. Deslandrcs, J. Gaigiiière, MM. P. Pccquery, etc. Au programme, le 
Cittcifix de Faure, Sérénade de Thomè, Au Printemps de Deslandres, etc., qui eurent très 
grand succès. — Au concert donné par la charmante violoniste Jeanne Meyer, salle Erard, 
beaucoup de bravos pour M. Mauguière dans les Aii&s, de Diémer, et l'air de Susanne, de 
Paladilhe. — Salle Erard, M"" Veyron-Lacroix vient de se faire entendre et comme can- 
tatrice et comme pianiste et son succès a été aussi complet dans les Chants de France 
(Mu-'ette, Pastorale, Chanson à danser) de Périlhou, accompagnes par l'auteur, que dans 
les Abeilles, de Théodore Dubois. — M"" Jeanne Faucher vient de donner, salle Erard, un 
fort joli concert au cours duquel elle s'est lait applaudir dans Villanelle et Chanson à 
danser, de Périlhou, accompagnées par l'auteur, l'air de Manon, de Massenet, et, avec 
M. Guyot, dans le duo de la Flûte enchantée. Des bravos aussi pour M"" Laurent et 
M. I. Philipp dans Caprice et Valse'Caprice sur des motifs de Strauss, de Philipp, pour 
M"' Laronde dans l'Hermite, pour M"« M.-T. dans Nell, deux mélodies de M. Périlhou, 
et, enfin, pour les élèves de M"" Faucher qui ont délicieusement chanté, en chœur, Tri- 
mousett^ et Ponde populaire, du même compositeur. — A Nevers, cliez M. et M""^ G. Mar- 
que!, très intéressante audition de leurs élèves comprenant une jolie exécution intégrale 
de la Vision de la Heine d' Augusta Holmes. M. Blond s'est fait applaudir dans une fan- 
taisie sur Coppélia, de Delibes, M"" M. G. dans les Oiselets, de .Massenet, L. dans l'air de 
Chimène du Cid, de Massenet, M"'" C. dans l'air d'Uta de Sigurd, de Reyer, M"" C. dans 
les Bretonnes, de R. Uahn, et M°« G. et M"" G. dans le duo de Jean de Nivelle, de Delihes. 

— Cours et leçons. — M"* Blanche Guérin a repris, 11, rue du Faubourg- Poissonnière, 
son cours artistique et élémentaire de solfège et de piano. Examens sous la direction de 
M. E.. Pessard. 

NÉCROLOGIE 

La Belgique et la ville d'Anvers ont fait à Peter Benoit, le grand musicien 
flamand, des funérailles quasi royales. Toute la population de la métropole et 
tout le monde artistique s'y trouvait. Le bourgmestre d'Anvers avait fait afficher 
une proclamation annonçant la mort du maitre et invitant les habitants à pa- 
voiser de deuil leurs maisons. Le corps avait été transporté au Conservatoire 
et exposé dans la grande salle, transformée en chapelle ardente. C'est là que 
sept discours ont été prononcés. Le gouverneur de la province, M. Coges, a 
parlé au nom du gouvernement et de la province; le bourgmestre van 
Ryswyck, au nom de la ville ; M. Kockerels, au nom du conseil d'adminis- 
tration du Conservatoire : M. Marchai, au nom de l'Académie royale de Bel- 
gique; un délégué au nom des Conservatoires belges; M. Jan Blockx au 
nom du corps professoral; un délégué au nom des élèves de Benoit. D'autres 
discours ont été prononcés au cimetière. La levée du corps a eu lieu à onze 
heures. Toutes les sociétés anversoises de quelque importance ont pris part, 
avec leurs bannières, au cortège funèbre. Le conseil communal de Harlebeke, 
le village natal de Benoit, y assistait en corps. A l'église, 100 musiciens ont 
exécuté l'un des chants liturgiques du maitre. Au cimetière, les assistants, 
défilant devant la tombe, n'ont pas jeté sur le cercueil la traditionnelle pel- 
letée de terre, mais un petit bouquet d'immortelles distribué par le syndicat 
des fleuristes anversois, qui avait décidé de rendre cet hommage à la mémoire 
du compositeur national. 

— On annonce de Nice la mort d'une artiste qui fut une cantatrice fort 
distinguée. M""" Lnisa Bendazzi-Secchi. Née à Ravenne, en 1833. élève de 
Piacenti et de Dallara, elle avait débuté à Venise en ISoi), et ses qualités 
de style, son sentiment pathétique, en même temps que la nature de sa 
voix, remarquable par un rare velouté et par une puissance étonnante, lui 
valurent aussitôt de très grands succès, qui se reproduisirent dans toutes les 
villes oii elle se fit entendre par la suite, entre autres Trieste, Naples, lî'lo- 
rence, Parme, Vienne, Rome, Milan, Bergame, Gênes, Bologne, etc. Pen- 
dant plusieurs années cette cantatrice fut l'idole du public, qui l'accueillait 
toujours avec enthousiasme. Elle avait épousé un musicien piémontais, 
Benedetto Secchi, dont elle resta veuve. 

— A Budapest est mort, à l'âge de 63 ans, le compositeur Jules Kàidy. 
Après avoir suivi les cours du Conservatoire de Vienne, il était retourné à 
Budapest, sa ville natale, où il donnait des leçons de chant, et fonda avec 
M. Nikolios une école de musique hongroise. Il a aussi dirigé l'Opéra royal 
de Budapest de 1895 à 1900. Kàldy a fait jouer un opéra-comique intitulé 
les Zouaves et s'est fait connaître par ses publications de mélodies, chants, 
marches et danses en Hongrie des XVII" et XVIII" siècles. 

Henri Heugel, directeur-gérant. 



36S2. - 67- mm - îi' 12. PARAIT TOUS LES DIMANCHES 



Dimanche U Mars 1901, 



(Les Bureaux, 2''", rue Virienne, Paris) 
(Les manuscrits cloivenl être adressés franco au jour-iial, el, |iLibli6.-. ou ihju, ils mu sonl pns roihhis aux milcur; 



LE 




Le 5améPo : fp. 30 



MUSIQUE ET THÉATP^ES 

Henri HEUGEL, Directeur 



Le Numéro : îr. 30 



Adresser franco à M. Henri HEUGEL, directeur du Ménestrel, 2 bù, rue Vivienne, les Manuscrits, Lettres et Bons-poste d'abonnement. 

Un an, Texte seul : 10 francs, Paris et Province. — Texte et Musique de Chant, 20 fr.; Texte el Musique de Piano, 20 fr., Paris et Province. 

Abonnement complet d'un an. Texte, Musique de Chant et de Piano, 30 fr. , Paris el Province. — Pour l'Étranger, les frais de poste en sus. 



SOMMIIEE-TEXTE 



I. L'Art music<il et ses interprètes depuis dtux siècles (4" article), Paul d'Estiîées. — 
IL Semaine théâtrale; premières représentations de Quo Vadis? à la Porte-Sain t-JIarlin 
de ta Pente douce au Vaudeville et de l'Écriteau au théâtre Cluny, Paul-Émile Cheva 
r.iEU. — IlL Le théâtre et les spectacles à l'Exposition f22" articlei, Arthur I'ougin, - 
IV. Revue des grands concerts. — V. IVouvelles diverses, concerts et nécrologie. 



MUSIQUE DE CHANT 

Nos abonnés à la musique de chant recevront, avec le numéro de ce jour : 

PASTORALE DU XVII° SIÈCLE 

n" 5 des Citants de France harmonisés par A. Périluou. — Suivra immédiate- 
ment : Avril est amoureux, nouvelle mélodie de J. Massenet, poésie de Jacques 
d'Halmont. 

MUSIQUE DE PIANO 

Nous publierons dimanche prochain, pour nos abonnés à la musique de piano : 
Pastorale du XVII'^ siècle, transcription pour piano de A. Périlhou. — Suivra 
immédiatement : Menuet, n" 10 des Neuves do Loois Lacombe. 



L'ART MUSICAL ET SES INTERPRETES 

DEPUIS DEUX SIÈCLES 

d'après les mémoires les plus récenls el ûes ûocumenls Inédits 

(Suite.) 



IV 

Les caprices d'i U^^' Lemaure. — Les tablettes de For-Lévéque. — M"'' Lemaure 
travaille pour li gloire. — Estampe satirique, — Un abbé de coulisses. — Une 
quête à l'Opéra. — Le théâtre et le mariage. — La fin d'une étoile. 

La curiosité publique, qui s'attacha, dans le cours du 
XVIII" siècle, comme elle le fait encore aujourd'hui, aux gens de 
théâtre, ne séparait pas, d'ordinaire, l'homme du comédien, ni 
surtout la femme de l'actrice. L'histoire de Jélyotte en est la 
preuve. Et cette confusion voulue de la vie privée de l'artiste 
avec sa vie professionnelle, nous la retrouverons encore dans 
chacune des biographies que nous nous proposons de compléter 
à l'aide de renseignements nouveaux ou inconnus. 

Nous avons raconté ici même, d'après des documents inédits, 
les commencements de M"' Lemaure, cette actrice de petite taille, 
à la figure noire, aux traits froids et durs, mais dont la voix était 
« si ronde, si pleine, si moelleuse, si bien sonnante » au dire du 
Président De Brosses, qu'elle l'emportait sur les timbres les 
mieux étoffés et les plus vibrants des grandes cantatrices italien- 
nes. Malheureusement, l'humeur fantasque et le caractère aca- 
riâtre de M"" Lemaure firent le désespoir des directeurs de 
rO|iéra. On peut dire qu'elle passa une bonne partie de son 



existence à entrer à l'Académie royale de musique et à en sortir. 
Comme elle y était indispensable, vu la pénurie de sujets, on se 
résigna tout d'abord à subir ses caprices; mais elle finit par lasser 
la patience des directeurs et du public. 

Les Nouvelles de la Cour et de la Ville rapportent, sur le mode 
plaisant, l'incartade qui précéda une des premières retraites de 
M"° Lemaure. C'était en 1735. La cantatrice, qui s'était toujours 
refusée à jouer dans Jephté, s'y était enfin décidée, par crainte 
de la prison. Mais elle remplit son rôle si mollement que le par- 
terre la siffla. Alors, ce fut une autre comédie. Elle se plaignit 
qu'on la forçât de jouer. Elle prétendit qu'elle « se mourait »; 
et, pour qu'il fût impossible d'en douter, elle s'évanouit. Mais 
elle avait compté sans un sceptique, depuis longtemps bronzé 
sur de pareilles émotions, le ministre Maurepas, qui assistait 
précisément à cette représentation tumultueuse. Le secrétaire 
d'État envoya sans hésitation l'artiste « toute habillée » au For- 
Lévéque. Elle y resta le lendemain pour étudier son rôle, puis 
elle fut ramenée à l'Opéra, oit elle chanta si merveilleusement 
que « sa punition fut aussitôt levée » . 

Eh! ehl dirent alors des plaisantins, les tablettes de For- 

Lévêque sont excellentes pour le rhume. 

En tout cas. M"' Lemaure ne put les digérer ; car, dans le cours 
de cette même année, elle se retirait de l'Opéra. 

Jusqu'en 1741, elle partagea ses loisirs entre les divers con- 
certs où sa virtuosité attirait la foule et les salons des dilettantes 
qui se disputaient Thonneur de l'applaudir. 

Nous trouvons dans les Nouvelles à la main de la Bibliothèque 
Sévigné (1) le compte rendu d'une de ces auditions: 

« 1" avril 1737. — Il y eut hier chez M. Le Guerchois la plus 
belle et la plus nombreuse assemblée de Paris au concert qu'il 
donne tous les dimanches, où chante M"= Lemaure. Il y avait 
princesses du sang, cardinaux, duchesses, évéques et tout ce 
qu'il y a de plus brillant en hommes et femmes. 

» M"'- Lemaure est fêtée comme la reine et reçoit tous les 
hommages avec beaucoup de grâce et de remerciments plus 
humbles que les gens à talent n'ont coutume d'en faire quand 
on les loue... » 

Ce qui n'empêchait pas l'incommensurable orgueil de M"" Le- 
maure de se trahir par des manifestations que ne lui pardonnaient 
pas ses contemporains. Lorsque M. Le Guerchois, cet amateur 
éclairé, voulut offrir vingt-sept louis en guise de remerciment à 
M"= Lemaure, qui avait chanté sept fois chez lui, la cantatrice 
refusa tout net de les recevoir. Ainsi, soixante ans plus tard, 
Pugnani, le maître de Viotti, remettait au valet de pied qui le 
pre^cédait un flambeau à la main, les trente louis qu'il avait 
reçus, à la fin d'un concert, du grand-duc de Toscane. 
La retraite de M"" Lemaure avait pris les proportions d'une 



,1) Nouvelles à la main. Bibliothèque de la Ville de Paris (manusciils). 



90 



Lr. MÉNESTREL 



calamité publique. Un jour que la chanteuse avait été aperçue 
dans une loge de l'Opéra, tous les spectateurs s'étaient levés 
comme un seul homme et n'avaient cessé, pendant cinq mi- 
nutes, de battre des mains. Deux ans de suite des pourparlers 
s'engagèrent pour préparer la rentrée de l'actrice à l'Opéra . 
M""" Lemaure résistait aux propositions les plus séduisantes; et 
c'étaient chaque jour, dans les cafés ou dans les salons à la 
mode, des discussions et même des paris sur un problème en 
apparence insoluble. Roy, le poète-librettiste, affirmait, chez 
Procope, qu'en dépit de toutes les sollicitations M"' Lemaure ne 
remonterait jamais sur la scène. Par contre, un certain Poquelin, 
qui se piquait d'être le confident de toutes les actrices, se fai- 
sait fort de ramener celle-ci à l'Opéra si le prince de Carignan, 
le directeur de l'Académie Royale de Musique, l'autorisait à 
tenter la démarche. 

Cet ami des artistes ne devait pas être trop mal renseigné; car 
peu de temps après, un gazetier apprenait à ses abonnés qu'il 
« courait dans le public une estampe gravée à l'occasion du 
changement de M"'' Lemaure. Le sieur abbé Bizot (son confes- 
seur) y est représenté. Il parait qu'il fait tous ses efforts par ses 
attitudes pour empêcher que cette fille retourne sur le théâtre. 
D'un autre côté, le sieur Thuret (gérant du prince de Carignan) et 
la Labiée, qui- est dans les bonnes grâces de ces demoiselles, 
s'efforcent aussi de leur côté à lui faire connaître l'avantage qu'il 
y a d'être applaudi du public. Il y a au bout de cette estampe : 
« infer duos litigantes tertius gaudet. » Autrement dit : c'est toujours 
le troisième larron qui profite de la querelle des deu.x autres. 

Ce troisième larron était l'abbé Bridard de La Garde, une ma- 
nière de bel esprit, gazetier à ses heures, futur bibliothécaire 
de la Pompadour, qui avait dû à sa mère, une dévote renforcée, 
de connaître M"° Lemaure. Ce fut lui qui la fit rentrer à l'Opéra, 
dans les derniers jours de janvier 1741. L'enthousiasme des spec- 
tateurs ne connut plus de bornes. Le rôle de Cérès dans Proser- 
pine fut un des triomphes de l'artiste: « Elle y a donné, dit un 
nouvelliste, des ports de voix et des attitudes, les flambeaux à 
la main, qui n'appartiennent qu'à elle. » Son influence à 
l'Opéra était devenue considérable. Après la mort du prince de 
Carignan ce fut elle qui décida, dans le cours d'un souper, son 
ancien camarade Chassé à reparaître à côté d'elle sur le théâtre 
de ses premiers exploits. 

Cependant l'abbé de La Garde, qui était fort jaloux de sa pré- 
cieuse conquête, ne la quittait pas plus que son ombre. Sa mère 
et lui étaient venus demeurer avec elle au Palais Royal ; et cer- 
tain jour, il fit jeter à la porte un respectable capucin, qui s'était 
présenté chez l'actrice, chargé d'une mission matrimoniale. Du 
reste, de La Garde ne laissait échap[ier aucune occasion d'avouer 
hautement sa liaison avec M"' Lemaure. Il s'était institué son 
cavalier servant, son sigisbée : 

« L'opéra d'/sse a été représenté avec tout le goût possible. 
M"' Lemaure était dans sa belle humeur, et dans les scènes 
tendres elle les a jouées si naturellement qu'elle les a rendues 
lubriques. Dès qu'elle a eu fini son rôle, sans quitter la coiffure 
ni l'habit d'/ssf? elle est entrée dans les balcons, la bourse à la 
main et conduite par l'abbé de La Garde, pour faire une quête 
pour de pauvres gens brûlés dans le cul-de-sac (de l'Opéra). 
Elle a parcouru toutes les loges et l'amphithéâtre en disant à 
tout le monde : vous sacrifiez de l'argent pour vos plaisirs, j'en 
demande pour ces malheureux qui viennent d'être ruinés. Elle 
a beaucoup reçu. » 

Il était sans doute écrit que M"' Lemaure devait avoir toutes 
les prédilections de l'église, car elle fut encore remarquée par 
l'abbé de Voisenon, l'oncle de M"'" Favart; elle se montra sen- 
sible, parait-il, aux attentions du galant ecclésiastique, malgré 
toute la vigilance de M"'" Brigard de La Garde ; mais son carac- 
tère difiBcile et quinteux ne s'adoucit pas au contact de l'aimable 
esprit qu'était l'abbé de Voisenon. 

La prima donna de l'Académie royale de musique devenait 
chaque jour plus fantasque. Elle se refusait à chanter tantôt 
parce que la pièce ne lui plaisait pas, tantôt parce que son 
coiffeur Ricau était en retard. 



Enfin elle quitta l'Opéra, en 1745, sur le conseil de Thiriot. 
Cet ami et correspondant de Yoltaire avait, paraît-il, la spécialité 
de ces... déplacements : c'était lui qui avait contribué jadis au 
départ de M'" Salle, la célèbre danseuse ; et le nouvelliste à qui 
nous empruntons ces confidences ne ménage pas les brocards 
au conseiller intime des nymphes' de l'Opéra. Si Thiriot, dit-il, 
« a débusqué l'abbé de la Garde », c'est qu'il veut épouser 
M"' Lemaure pour « faire une fin ■». Il n'est pourtant ni jeune, 
ni aimable ; il n'a pour lui que la protection de Yoltaire « dont 
il est le colporteur depuis trente ans, comme il est le secrétaire 
balivernier du roi de Prusse, à qui il envoie toutes les nouvelles 
du jour à raison de l.SOO livres; encore est-il mal payé ». 

Thiriot n'épousa pas M"" Lemaure, et celle-ci vécut désormais 
loin du théâtre. Elle ne devait plus y reparaître qu'une seule 
fois, en 1771, et avec quel succès! Ce fut pour l'inauguration du 
Cotisée, une sorte de cirque ou de waux-hall, condamné à une 
fin prochaine. M"' Lemaure, qui avait alors soixante-huit ans, 
s'y fit encore applaudir. Puis elle retomba dans l'oubli. 

Un fait-divers, que nous avons retrouvé dans les Mémoires 
raisonnes de Lefevre de Beauvray (1), nous apprend la mort de 
la capricieuse artiste vers 1786. Elle s'était enfin mariée : elle 
avait épousé un industriel « intéressé dans les eaux filtrées » 
qui hérita des rentes de M"'^ Lemaure et de sa « vaisselle plate ». 

(A suivre. ) Paul d'Estrées. 



SEMAINE THEATRALE 



Porte-Saint-Martin. Quo Vadis? drame en S actes et 10 tableaux, tiré du 
romau de M. Henrik Sienkiewicz, par M. Emile Moreau. — Vaudeville. 
La Pente douce, comédie en 4 actes, de M. l'ernand Vandérem. — Clunï. 
L'Écriteau, comédie-boufi'e en 3 actes, de M. Eugène Millou. 

On sait le prodigieux succès qui accueillit, dés son apparition en 
librairie, la traduction française du roman de M. Sîenkiewîcz, Quo 
Vadis? Très vite, très haut, on cria au clief-d'œuvre; les éditions s'en- 
levèrent avec une rapidité vertigineuse, — en ce moment même on h' 
vend dans les rues en livraison populaire ; — chaque éditeur voulani 
avoir son « Sienkie-wicz », tous les traducteurs susceptibles d'entendre 
quelque chose au polonais se ruèrent sur ses autres volumes, et, du 
jour au lendemain, M. Sienkîewîez fut proclamé, sans qu'on ait même 
le temps de dire holà ! le plus grand romancier des temps présenls. | 

Il ne m'appartient pas de dire si cette immense vogue qui, cliez nous, ' 
s'affirme manie assez chronique pour les productions étrangères, fut ou 
ne fut pas légitime: ce qui doit nous occuper exclusivement, ;i celte 
place, c'est la pièce que M. Emile Moreau, signataire, avec M. Sardou, 
de la légendaire Madame Sans-Gêne, a pu tirer du très compendieux 
volume. Travail assez aride, plutôt dîfiicultueux, hâtif, car il fallait 
profiter de l'engouement qui, à Paris, s'étiole aussi facilement qu'il 
éclôt, dont M. Moreau s'est, en somme, aussi adroitement tiré qu'il 
semblait possible. 

Ce sont, comme il fallait s'y attendre, les amours de Vînicius et de 
Lygie, avec la conversion au christianisme du soldat romain, qui 
forment l'action mère, l'ambiance étant empruntée à des épisodes dont 
les figures principales sont Pétrone et Eunice, Néron et Poppée, l'apôtre 
Pierre, le groc Chilonidès. Tout cela, du déjà vu et du déjà entendu, 
donne une suite de tableaux s'enchainant tant bien que mal dont le 
défaut le plus grand est de ne nous apporter absolument rien de nou- 
veau: nous savons de reste la Rome au temps de Néron, et les drama- 
turges de tous les temps nous ont saturés d'histoire de martyrs et de 
convertis. M. Emile Moreau et la Porte-Saint-Martin ont évidemment 
compté qu'une parcelle de la vogue du livre rejaillirait sur la pièce. De 
l'ait, si tous ceux qui ont lu, ou fait semblant de lire, Quovadis? voulaient 
aller en voir la réalisation scénique, cela promettrait une assez belle 
série de représentations. Mais le voudront-ils, et les premiers curieux 
ne refroidiront-ils pas quelque peu la curiosité des moins pressés? 

Quo Vadis? qu'on a monté assez chèrement, sans que cependant l'œil 
ait à se réjouir d'une note vraiment artistique, Quo Vadis? est joué de 
bon ensemble sans qu'aucun des interprètes arrive à se mettre hors 
page. Les principaux, MM. Dumény, Marquet, Jean Coquelin, Garnier 
et M"" Laparcerie sont suffisamment connus pour qu'il ne soit pas 
besoin d'insister sur leurs mérites respectifs ; une mention est due à 

(1) Beina; d'histoin- lilléndre de hi Fninee. Juillet 1895. 



LE MÉNESTREL 



94 



U"° s. Miens, qui, délDulante, a, dans le tendre nile de l'esclave Bunice, 
fait montre de qualités de charme, de jeunesse et de gentille émotion. 
M. Francis Thomè a souligné de musique lointaine et fugitive les pas- 
sages plus spécialement lyriques. 

La Pente douce sur laquelle M. Fernand Vandérem l'ait glisser Gene- 
viève Breysson est celle qui, fatalement, amènera la jeune femme dans 
les bras grands ouverts de Pierre Clarence. Dune, une petite histoire 
d'adultère de plus, toute simple, toute naturelle, cependant que les 
intéressés font d'inexplicables façons pour en arriver là où on les 
voudrait voir de suite. Un premier acte absolument charmant, 
d'agréable exposition, encore que deux personnages dont l'auteur croira 
avoir besoin par la suite, Savrillon et M""" Djareskinc, les confidents 
(pourquoi, grands dieux!) de Geneviève, soient assez peu clair-ement 
posés, un premier acte de joli dialogue, d'élégant mouvement, qui 
laissait prévoir une gentille comédie parisienne, do bon ton et d'allure 
moderne. Et puis..., et puis cela commence à se gâter dès la seconde 
moitié du second acte, pour empirer encore pai' la suite. La psychologie 
de M. Fernand Vandérem, subtile jusqu'à en paraître indécise, semble 
s'être fourvoyée en compagnie de ses deux héros incertains : peut-être 
aussi les protagonistes. M""-' Réjane et M. Dubosc, sont-ils bien pour 
quelque chose dans l'espèce de déroute qui s'est emparée des specta- 
teurs; elle, trop polissonne toujours de nez, d'yeux et d'attitudes pour 
nous faire croire à des accès de pudeur d'honnête femme; lui, accusant 
le coté bêla du monsieur qui joue les âmes nobles avec intermittence 
d'emballements lourdauds. 

Il y a, cela s'entend de reste, le mari indispensable à l'affaire, et 
celui-là est vraiment mari plus qu'il n'est raisonnable de l'être; il y a, 
en plus des deux confidents déjà nommés, quelques types jetés là avec 
une trop apparente inutilité, que ce soit Je maniaque Tassin, récoltant 
des documents pour faire un livre sur le peu de fidélité des femmes, ou 
les jeunes pécores qui meublent le salon des Breysson. La troupe du 
Vaudeville, M'"= Réjane, SJM. Huguenet et Dubosc en léte, est excel- 
tente, mais encore faut-il lui donner quelque chose d'un peu consistant 
à jouer; MM. Lérand, Maury, Numa, M""^^ Avril, Caron, Duluc, Dar- 
court font tout ce qu'ils peuvent. 

A Cluny, l'Ecriteau n'est qu'une grosse bouffonnerie de M. Eugène 
Milieu, très évidemment un nouveau venu qui doit faire, avec ces trois 
actes, ses débuts. Passable devoir de jeune écolier vaudevilliste : du 
mouvement, mais l'élève devra s'appliquer à apprendre par la suite 
comment il faut tirer parti des quiproquos et qu'on ne doit pas tout le 
temps se contenter des premières balivernes qui vous traversent le 
cerveau. L'Ecriteau, dont la nouveauté est plutôt sujette à caution, ne 
vous sera pas conté, il y faudrait trop de place et aussi trop de lucidité. 
Comme d'usage à Cluny, la folie est assez gaiment enlevée: MM. Rou- 
vière, Dorgat, Gaillard, Prévost, La Renaudie, Lureau, M«"" Cuinet, 
Favelli et Cardin mènent le train. Paul-Emile Chev.^likr. 



LE THÉÂTRE ET LES SPECTACLES 

A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 

(Suite.) 



le VILL.iGE SUISSE — VENISE A PARIS LES VOYAGES ANIMES 

Pour ceux qui n'ont vu ni Lucerne et le lac des Quatre-Cantons^ ni 
Interlaken et la Jungfrau, ni Berne et ses arcades, ni Fribourg et son 
pont suspendu, ni le Saint- Gothard, ni la Furka, ni le col de Maloja, 
ni tant d'autres choses, le curieux Village suisse de l'avenue de Suf- 
fren a du être une révélation. C'était, établie avec une véritable ingé- 
niosité et de façon à donner une illusion complète, quelque chose comme 
une réduction Collas de certains aspects typiques de la Suisse. Le Vil- 
lage suisse, qui aurait du s'appeler simplement et plus exactement « la 
Suisse », car il comprenait trois parties distinctes : la ville, le village, 
la montagne, constituait la plus vaste, et de beaucoup, des « attrac- 
tions h de l'Exposition, puisqu'il ne s'étendait pas sur moins de 
21.000 mètres carrés. Le principe était le même que celui qui avait pré- 
sidé à l'exécution du Vieux Paris : réunir arbitrairement, dans un espace 
restreint, une foule de choses qui, dans la réalité, sont séparées et 
occupent une vaste étendue, mais de façon à donner une impression 
vivante, exacte et vraie, à former comme une synthèse du pays dont ou 
voulait reproduire l'image. 

Trois années do travail et trois millions avaient été dépensés pour 
obtenir ce résultat, dû au talent de deux architectes genevois, MM. Char- 
les Henneberg et Jules Allemand. Mais, il faut le dire, ce résultat avait 
récompensé l'effort, et le succès a été éclatant. 



On entre d'abord dans « la ville » par les grandes tours de Berne, qui 
sont proches de l'hôtel de ville gothique de Zug; on circule devant les 
maisons à tourelles de Schafîhouse, sous les arcades cintrées de Thoune, 
garnies de boutiques où trônent des marchandes, où travaillent des 
ouvriers et des ouvrières, tous en costume national. On vend là des 
bijoux, des dentelles, des broderies, des étoffes, de l'horlogerie, des 
boites à musique, de la vannerie, et tous ces menus objets de curiosité 
qui font la joie des touristes. Puis, voici des souvenirs historiques : la 
maison où Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, celle où Rachel 
naquit à Mumpf, l'auberge de Boing-Saint-Pierre, où, eu mai 1800, 
avant de franchir le Saint-Bernard, déjeuna Napoléon. 

En quittant la ville nous entrons dans le village, que domine une 
haute montagne, avec un torrent au bas et une cascade qui tombe de 
34 mètres de hauteur. Dans le village, la chapelle de Guillaume Tell, 
avec son abreuvoir ombragé de tilleuls; un peu plus loin, l'auberge du 
Treib, se mirant dans l'eau d'un petit lac; plus loin encore, un ruis- 
seau qui fait tourner la roue d'un moulin... Sur le flanc de la montagne, 
dans le creux des vallons boisés, des chalets espacés, puis des vaches 
qui montent en faisant entendre leurs sonnailles. Là une otable, plus 
loin une laiterie, que sais-je? Et au milieu de tout cela la ^àe, le mou- 
vement, l'animation que donnait le personnel nombreux de l'entreprise, 
personnel qui ne comprenait guère moins de 300 individus : marchands 
et vendeuses, ouvriers et ouvrières, bergers, laitières, serviteurs des 
deux sexes, etc. 

Sur la place du village, un petit orchestre rustique de musiciens fai- 
sant danser les beaux gars et les jeunes filles dans leurs beaux habits 
de fête. Le soir, dans la montagne, on entend résonnerlecor des Alpes, 
joué par un solide gaillard, ou bien le chant curieux d'un tyrolien qui 
se répercute là-bas, au loin, en écho, ou encore le Ranz des vaches, 
chanté d'une voix superbe par un notaire dilettante, M. Currat, dont le 
succès personnel a été énorme pendant tout le cours de l'Exposition. Si 
nous entrons dans l'immense salle de la brasserie-restaurant où eut 
lieu, le 24 octobre, le grand banquet de la presse, et dont les parois 
sont illustrées de vues des principaux sites de la Suisse, nous y trou- 
vons tantôt les concerts d'un gentil orchestre féminin, tantôt les trios 
excellents de trois chanteurs mâles qui faisaient entendre de jolies 
mélodies populaires, pleines de saveur et de franchise, tantôt le spec- 
tacle de luttes athlétiques d'un caractère particulièrement rustique. 

Mais c'est le soir qu'une visite au Village suisse était vraiment 
attrayante. Les fêtes qui s'y donnaient étaient charmantes, pleines de 
couleur et de caractère. Je ne saurais mieux faire que d'en emprunter 
la description complète à un de mes confrères : 

Pas de mise en scène : la vérité, la nature prise sur le fait. La promenade 
des troupeaux menés le soir à l'abreuvoir est telle qu'on la fait dans les cam- 
pagnes de Vaud ou de Berne. Les luttes de bergers ont lieu avec le même 
entrain et la même sincérité qu'à la fête d'un village d'Unterwald ou de Ttiur- 
govie. Les danses et la musique sont celles qu'on exécute là-bas. De ces 
danses, il en est une qui, cliaque soir a un succès fou. Cela s'appelle la valse 
de Lauterbach. C'est une sorte de danse composite, sur une série d'airs de 
valse entrecoupés de mesures tantôt plaintives et lentes, tantôt saccadées, 
brusques et joyeuses. Les danseurs exécutent des figures, se prenant succes- 
sivement par la main ou par la taille, la danseuse tournant autour du cava- 
lier agenouillé, pour venir à son tour s'asseoir et le faire évoluer autour 
d'elle. Puis ce sont des voltes, des pirouettes, des pas de bourrée, des défi- 
lés... le tout se résolvant toujours par un tour de valse d'une perfection que 
possèdent seules les Allemandes et les Suissesses. Avec le mélange des coif- 
fures en ailes de papillon d'Appenzell, des petits chapeaux fleuris de Berne, 
des dentelles blanches de Schwitz, etc., c'est ravissant! 

Et les chants avec l'écho dans le lointain, chants campagnards, rustiques, 
d'un caractère qui étonne, et avec des voix merveilleuses de force, de fraîcheur 
et de pureté I... Enfin, le clou qui touche au magique, à la féerie, c'est la Fête 
dans la vallée. Vers dix heures du soir, quand la fête du village a battu son 
plein, le joli vallon vert et fleuri qui se trouve au tond, entre les deux mon- 
tagnes, s'illumine tout a coup. A perte de vue, caria perspective est immense, 
on voit les bergers et bergères avec leurs troupeaux, les faucheurs, les fa- 
neuses, les paysannes cueillant des fleurs. Et tandis que vaches et chèvres 
broutent à leur aise le gras pâturage, faisant clocheter leurs sonnettes, le son 
du cor retentit au loin dans la montagne. A ce signal, hommes et femmes, 
oarçons et jeunes filles entonnent leurs chants joyeux, courent, se lutinent, 
s'amusent... sous les rayons de la blanche lumière électrique, savamment 
distribués de façon à imiter à s'y méprendre la clarté de la lunel C'est un 
tableau d'une étrangeté et d'un charme dont on ne peut se faire aucune idée. 
Si le Village suisse partait d'une idée ingénieuse, mise à exécution 
avec un talent rare et un réel souci de l'exactitude telle qu'on la pouvait 
concevoir dans ces conditions, je n'en saurais dire autant de Venise à 
Paris dont le principe était le même sans doute, mais iiui me parut 
une aimable et joyeuse fumisterie. Çà, Venise? Çà, la Piazzetta? Çâ, 
l'église Saint-Marc, et le Pont des Soupirs, et le Quai des Esclavons. et 
le Palais ducal?... Laissez-moi rire. 



92 



LE MÉNESTREL 



Je sais bien qu'il y avait là, pour imiter le fameux vol des milliers 
de pigeons qui, chaque joui', au premier coup de midi, s'abattent sur la 
place Saint-Marc pour y chercher la nourriture qu'on leur prodigue 
avec abondance en souvenir de je ne sais plus quel événement historique, 
il y avait là une demi-douzaine de pauvres petites tourterelles efflan- 
quées qui venaient se poser sur l'épaule des visiteurs pour vider les 
petits cornets do graines que ceux-ci pouvaient se procurer dans l'éta- 
blifsemenl ;i raison de deux sols. Mais cette illusion était singulière- 
ment relative, comme tout le reste. Cependant, ceux qui avaient l'avan- 
tage de connaître la vraie Venise, celle qui n'est pas à Paris, ne 
devaient pas faire montre d'un scepticisme trop aigu à l'endroit de ce 
qu'on leur offrait: autrement, le cicérone qui avait mission de faire 
parcourir le « palais » et qui n'entendait pas raillerie sur ce sujet, avait 
bientôt fait de les remettre au pas, et à leur place. Pour un peu je me 
serais fait, pour ma part, une affaire avec ce fonctionnaire respectable 
et plutôt susceptible. Il est vrai que le pauvre diable devait vire d'assez 
méchante humeur en présence du peu de succès de l'œuvre à laquelle 
il était attaché et du petit nombre do ses visiteurs. Dans les derniers 
temps surtout elle était lamentable, cette excursion à la Venise du 
Champ-de-Mars. On se serait plutôt cru dans le Sahara. 

Ce qui était charmant, et autrement intéressant que Venise à Paris, 
c'était les gentils Voyages animés, dans leur joli petit pavillon du 
bord de la Seine, au pied du Trocadéro, près du poiu d'Iéna. Aussi 
ceux-là n'ont pas eu à se plaindre du succès, car dans le courant du 
mois d'octobre ils donnaient leur m'Hième séance. Ces séances étaient 
courtes, à la vérité, et ne duraient guère plus d'une demi-heure. La petite 
salle, toute blanche, sans aucune décoration, était comme une sorte de 
salon et pouvait contenir une centaine de personnes environ. On y 
pénétrait immédiatement du dehors, de plain-pied, en soulevant une 
simple portière, ou prenait place, et le spectacle commençait. 

Ce spectacle, qualifié do Visions du pays de France, faisait faire au 
visiteur un voyage dans une contrée choisie, contrée qui changeait cha- 
que jour de la semaine. Il était donc ainsi organisé : le lundi, la Savoie ; 
le mardi, l'Auvergne et le Limousin ; le mercredi, la Bretagne ; le jeudi, 
la Champagne et les Vosges; le vendredi, la Provence et la Cote d'azur: 
le samedi, le Dauphiné ; enfin le dimanche, les Pyrénées. Sous les yeux 
du spectateur se déroulaient, soit en tableaux panoramiques, soit en 
images cinématographiques dues à MM. Lumière et projetées par les 
appareils Molteni, quelques-uns des plus beaux sites et des plusadmira- 
rables monuments dont la France est si riche et si justement fière. 
C'était, pour la Savoie, les gentils lacs d'Annecy et du Bourget; pour 
le Dauphiné Grenoble, les rives de l'Isère, la Grande Cliarlreuse; pour 
la Champagne et les Vosges les souvenirs de Jeanne d'Arc à Vaucou- 
leurs, à Domrémy et à Reims, Belfort et son lion d'airain; pour l'Au- 
vergne ses âpres paysages et ses danses pittoresques ; pour les Pyrénées 
Lourdes, Cauterets, le Cirque de Gavarnie et ses montagnes puissantes ; 
pour la Bretagne ses plages, ses landes, ses men-hirs : pour la Provence 
et la Méditerranée les Arènes d'Arles, Marseille, Cannes, Nice, Monte- 
Carlo... Quelques-uns de ces tableaux étaient particulièrement curieux 
par leur mouvement. Tels, dans la série du Dauphiné, l'arrivée d'un 
train dans une gare et une descente d'alpinistes dévalant de la mon- 
tagne, ou, dans celles des Vosges, les très intéressantes manœuvres 
militaires. Chaque tableau était expliqué et commenté en vers (quels 
vers, par exemple!) par une jeune Muse que représentait soit 
M"'* Maryalis, soit M"'= Varly, de l'Odéon, et accompagné d'une musi- 
que invisible de M. Francis Thomé. Certaines séances se terminaient 
par l'audition de vieilles chansons françaises, quelquefois un peu 
légères, qui valaient à la jolie M"« Suzanne Dalbray un succès très 
légitime. En somme. le spectacle en son ensemble était neuf, original 
et charmant. 

(A suivre. J Arthur Pougin. 



REVUE DES GRANDS CONCERTS 



C'est la jolie symphonie en la majeur do MenJelssolin, dite Symphonie 
romaine, qui ouvrait le dernier programme du Conservatoire. On assure que 
cette symphonie n'eut, du vivant de l'auteur, aucun succès en Allema''ue. 
Je n'en fais pas mon compliment à ceu.x qui eurent alors l'occasion de l'en- 
tendre et de la juger. Je ne le fais pas davantage à ceux qui, non seulement 
en France, mais dans sa patrie même, nient la très haute valeur musicale de 
Mendelssoha et contestent son talent plein de grâce, de souplesse, d'élégance, 
et parfois de vigueur et d'énergie. En ce qui concerne particulièrement la 
symphonie en la majeur, je me permettrai de dire que depuis Beethoven on 
n'a pas écrit un morceau aussi dramatique, aussi impressionnant que le 
superbe andante conmoto, avec son rythme puissant et singulièrement obstiné 



des basses, qui lui donne une si grande couleur et un caractère si pathétique. 
(Juant au finale, si vivant, si lumineux, c'est assurément l'une des plus belles 
pages de l'art moderne. Qu'on aille donc, après cela, comparer l'art sympho- 
nique de Brahms à celui de Mendelssohn, et l'on verra la diftance qui sépare 
les deux artistes. Il y a de bien jolies parties dans la Nuit persoiic, composi- 
tion que M. Saint-Saéns a écrite, pour soli, chœurs et orchestre, sur des vers 
de M. Armand Renaud. La poésie, la rêverie, l'accent, la vigueur, on y trouve 
tour à tour les sentiments les plus divers, exprimés parfois de la façon la 
plus heureuse et la plus originale. Celte composition a été l'occasion d'un 
très beau succès non seulement pour l'auleur, mais pour M. Vaguet, qui en a 
chanté la partie do ténor avec un goût exquis et un talent de premier ordre 
et qui, après avoir fait bisser l'un de ses morceaux, a été l'objet d'un triple 
rappel absolument mérité. Je lui adresse, pour ma part, mon très sincère 
compliment. La partie de contralto était fort bien tenue par M™ Héglon, et 
c'est M"' Renée du Minil qui avait assumé la tache, assez ingrate, de dire les 
récits parlés. L'admirable ouverture de Coriolan, de Beethoven, d'une puis- 
sance si prodigieuse dans sou étonnante conci.-ion, d'un sentiment si drama- 
tique et d'une couleur si superbe, venait faire contraste avec la composition 
poétique de M. Saint-Saéns. li Alléluia de M. Massenet est un chœur fans 
accompagnement, qui date du printemps de la carrière du compositeur. Il 
n'en est pas moins fort joli, très harmonieux, d'un tour vocal excellent, et sa 
fin vigoureuse, sur le mot Alléluia, est d'un grand effet. Les chœurs ont dit ce 
morceau en perfection, et ils ont été applaudis avec justice. Le programme se 
terminait par la sonnante ouverture du Roi d'Ys, d'Edouard Lalo, suffisam- 
ment connue pour que je n'aie plus rien à en dire aujourd hui. A. P. 

^ Concerts Lamoureux. — La manière de M. de Greef, en tant que pia- 
niste, n'a rien de commun avec la fantaisie capricieuse d'un artiste poursui- 
vant son rêve idéal; elle est aussi fort éloignée de la mièvrerie, de l'élégance 
affectée, del'alanguissement qui dominent chez les natures ultraféminines. Le 
jeu mâle de l'exfellent professeur dans le concerto en sol de Saint- Saëns, sa 
technique robuste et la fermeté qu'il a déployée dans certains traits du pre- 
mier morceau, réputé difficile, en posant les tierces .avec une égalité rigou- 
reuse et en arrivant à la fin sans en avoir ébréché une seule, méritent assu- 
rément une complète approbation. Je ne trouve à critiquer que le manque 
de transparence dans l'accompagnement de piano au début du second thème 
du scherzo; cette faute enlève à l'entrée ravissante du violoncelle sa fluidité 
poétique, son coloris et sa grâce aimable et souriante. Le public s'est montré 
chaleureux sans toutefois épuiser sa réserve d'enthousiasme, car il ] estait à 
entendre le 3° acte de Sirgfried. L'exécution instrumentale et la direction 
d'ensemble ont présenté vraiment un intérêt exceptionnel, et lorsque, à la 
fin, après les premiers applaudissements, des cris se sont élevés, répétant de 
plusieurs cotés à la fois : l'orchestre! l'orchestre! cette ovation peu banale n'était 
au fond que justice; depuis longtemps nous n'avions entendu une aussi 
remarquable interprétation. Celles de M"'= Chrélien-Vaguet et de M. Imbart 
de la Tour n'ont pas alTaibii l'impression; ces deux artistes ont chanté avec 
une ardeur et un élan de conviction et de foi dignes des plus grands éloges, 
elle, plus fervente et plus convaincue, lui, plus sur de ses moyens et en abu- 
sant parfois, notamment dans le point d'orgue en tierces du réveil. Assez do 
Wagner maintenant; il est temps d'entrer dans la voie si heureusf meut inau- 
gurée Sivecla. Faust-Symplionie. C'est à M.Chevillard d'oser poursuivre les noliles 
initiatives de Pasdeloup. Osera-t-il, — l'audace serait peu dangereuse — nous 
offrir la Lenore de Raff, une des œuvres modernes les plus fécondes en jouis- 
sances poétiques et eu voluptés musicales, un vrai poème d'amour que ter- 
mine la célèbre cavalcade nuptiale de Burger : 

Hurrah ! les morts vont vitel a-t-elle peur des morts, mon aiiii/^e? — 
Ah ! Dieu 1 laisse les morts en paix ! 

Nous entrerions avec cet ouvrage dans le vrai genre symphonique dos con- 
certs, et, la place devenant plus large pour les trop rares essais en ce genre 
des compositeurs français, nous aurions à nous prononcer plus souvent sur 
des œuvres estimables comme l'ouverture du Boi Lear de M. A. Savard, et 
l'avantage serait grand, ne fut-ce que pour permettre à nos jeunes artistes, 
lorsqu'ils se laissent entraîner sur une pente fatale, de s'en apercevoir et de 
se ressaisir. Amédée Boutarel. 

— Les concerts Colonne ont donné une quatrième audition du Faust de 
Schumann, sur lequel nous n'avons pas à revenir, nos collaborateurs tn ayant 
déjà donné leurs impressions à diverses reprises. 

— Programmes des concerts d'aujourd'hui dimanche : 

Conservatoire : Symphonie en la niajeur (Mt ndelssolinl. — Nuit persane (Saint-Sacns', 
soli : M"" Héglon, M. Vagutt; récits parlés ; M"" R. du Minil. — Ouverture de Coriolan 
(Beethoven). — Alléluia, chœur (Massenet). — Ouverture du Itoi d'Ys (Laloi. 

Chdlelet, concert Colonne, sous la direction de M Oskar Nedbal, clief d'orclieslrc de la 
Société philharmonique de Prague : Symphonie en mi mineur (Dvorak i. — Air de 
Samson et Datila iSaint-Saënsi, par M"» Emmy Deslinn. — a. La Fiancée de Messine 
iFibichi, b. Yllava (Smelanai. — Trois chansons Ichùques : u. Chansons d'amour i Dvorak i, 
6. Menuet à deux (frochazkai, c. Scène de l'opéra in Baiser iSmelanai, chanlces par 
M"" Destinn, accompagnée par M. Oskar Nedbal. — Sérénade pour instruments à cordes 
ijosef Suki. — Air iie-Marie-Mogdeleine (Massenet), par M"° Deslinn. — Deux danses 
slaves (Dvorak). 

Nouveau-Théàlrc, concert Lamoureux, sous la direction de M. Chevillard : Ouverture 
de Manfred (Schumanni. - Symphonie en ré mineur (César Francki. — Concerto f onr 
harpe (lleniéi, par M'" Henriette Renié. — Chansons de Miarka (Alex. Georges), par 
M"' Gaetane Vicq. — Les Murmures de la l'orél de Siegfried (Wagner). — Diverlissement 
des Erinnyes (Massenelj. 



LE MENESTREL 



93 



— Sous le titre : Les Grands Concerts symplioniques de Paris, il vient de 
se fonder une nouvelle société musicale qui donnera chaque année une série 
de concerts d'orchestre, dont la direction sera confiée, à chaque audition, à 
un chef d'orchestre difl'érent, toujours choisi parmi les plus renommés de tous 
les pays. Ces concerts auront lieu sur la scène du théâtre du Vaudeville, tous 
les jeudis en matinée, à partir du 28 mars prochain. Exceptionnellement, il 
sera donné un seul concert le soir du Vendredi-Saint, b avril. Voici la liste 
des chefs d'orchestre qui conduiront, cette année, les Grands Concerts sym- 
phoniques de Paris : F. Steinbach, directeur du fameux orchestre de Meinin- 
gen, créé par Hans de Biilow; le docteur Cari Muck (Opéra royal de Berlin); 
Max Fiedler (Hambourg); le professeur M. Erdmannsdœrfer (Munich); An- 
dré Messager (Opéra-Comique de Paris). Parmi les solistes qui se feront 
entendre au cours de cette même saison, on peut déjà citer le célèbre violo- 
niste russe Alexandre Petschnikoff et le grand pianiste Maurice Rosenlhal. 
Le direcleur des Grands Concerts symphoniques de Paris est M. M. Schiller; 
le secrétariat général a été confié à M. A. Mercklein. Voici le programme de 
la première séance, qui aura lieu jeudi prochain. -28 mars: 

Ouverture (TEgmoiit Beethoven 

Connerto n" 3 len st)/ majturj J.-S. Bach 

Pour 3 violons, 3 altos, 3 violoncelles, et le continuo par tout l'or- 

cheslre à coi-des. Violon solo: M. Wendling. Le concerto de Bach sera 

exécuté par 21 violons, 18 altos et 8 violoncelles. 

Deuxième Symphonie (en ré majeur) Joh.-Bn.\HMS 

Huitième Symphonie len /a majeur) Beethoven 

Rosdtnonde. Eotr'acle et Airs de ballet Fr. Schubert 

Ou\evi}ire la Fiancée vendue (Prodana Nevesta.) F. Smetan.a 



NOUVELLES DIVERSES 



ÉTRANGER 



Plusieurs journaux allemands avaient, en ces derniers temps, propagé la 
nouvelle que M""' Cosima Wagner désirait obtenir des titres de noblesse 
pour son fils et que le prince régent de Bavière, pressenti à ce sujet, aurait 
promis d'anoblir le fils du maitre à l'occasion de l'inauguration du nouveau 
théâtre wagnérien de Munich. Or, cette nouvelle est absolument controuvée, 
et à Bayreuth on lui oppose un démenti formel ; ni M^^ Wagner ni son 
fils ne songent à la moindre particule. Quelle singulière idée que de vouloir 
anoblir le fils de Richard Wagner, petit-fils de Liszt, comme on aurait fait 
d'un banquier enrichi ou d'un haut fonctionnaire mis à la retraite ! Richard 
Wagner est mort sans avoir jamais accroché une décoration quelconque sur 
sa poitrine ni ajouté le moindre titre à son nom ; il a donné sous ce rapport 
à ses compatriotes un bon exemple à suivre. 

— Un autre démenti énergique vient d'être lancé de Wahnfried contre la 
nouvelle d'une prétendue rupture entre la famille Wagner et l'Intendant 
des théâtres royaux de Munich. La première représentation de l'opéra-comi- 
que le Jeune duc étourdi (Herzog Wildfang) de M. Siegfried Wagner a été. il 
est vrai, ajournée à plusieurs reprises pour être enfin donnée hier, samedi, 
annonçait-on, mais le compositeur se trouve à Munich depuis une semaine et 
a dirigé les dernières répétitions. Quelques privilégiés ont même déjà reçu 
la partilion gravée, qui ne sera mise eu vente qu'après la première par l'édi- 
teur Max Brockhaus, de Leipzig. Nous comptons parmi eux et nous pouvons 
ainsi, sans violer le secret professionnel, en ce qui concerne l'œuvre même, 
raconter à nos lecteurs qu'elle est dédiée à M"" la comtesse Marie de Wol- 
kensteiu-Trostburg, femme de l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie, plus connue 
des wagnériens sous le nom de son premier mari, le baron de Schleinitz. La 
dédicace est des plus flatteuses et des plus justifiées : « Au plus victorieux et 
plus fidèle champion (Vorkaenijjferin) de l'œuvre de Bayreuth. » 

— Frédéric II de Prusse fut, comme on sait, un flûtiste passionné et même 
un compositeur à ses heures ; or, on n'entend pas en Allemagne que les bonnes 
traditions se perdent. C'est pourquoi le kronpriuz Guillaume, quand il ira ter- 
miner ses études à l'université de Bonn en automne prochain, sera pourvu 
d'un professeur de violon en la personne de M. WiUy Seibert, professeur au 
Conservatoire de Cologne. Le jeune prince sera alors dans sa vingtième an- 
née; il est donc à présumer qu'il est déjà a'une certaine force sur son ins- 
trument de prédilection. 

— L'almanach des théâtres allemands que la maison Breilkopf et Haertel 
publie depuis quatre ans, vient de paraître pour l'année 190O. Cette publica- 
tion nous fait voir que les œuvres françaises se maitiennent fort bien sur les 
scènes lyriques d'outre-Rhin. On y a, eu effet, joué Carmen 247 fois, Mignon 
241, Faust 187, Fra Diavolo 108, les Huguenots 92, les Dragons de Villars 87, le 
Postillon de Lonjumeau 80, l'Africaine 80, la Fille du régiment 79, la Dame 
blanche 69, la Juive 07, le Prophète 38, la Poupée de Nuremberg ,'iS, la Muette de 
PoTlici 3o, Guillaume Tell di, Joseph 27, Robert le Diable 22, le Maçon 17, la Part 
du Diable 16, Manon 16, Sainson et Dalila 14, le Domino noir 11, Roméo et Juliette 
10, Werther 7, Djamileh 8, les Deux journées 7, Zampa b, Jean de Paris -t. 
Ipkigcnie en Aulide 4, tes Troyens i, Béatrice et Bencdict 3 et Benvenulo Cellini 
2 fuis. 

— L'Opéra impérial de Vienne a joué avec un succès honorable l'opéra 
Lobelanz, musique de M. Thuille, de Munich, qui avait remporté le premier 
prix au concours organisé par le prince-régent de Bavière « pour le meilleur 



opéra-comique allemand ». L'affiche était complétée par Syluia, le charmant 
•ballet de Léo Delibes, dont la reprise a eu un grand succès. 

— On a donné dernièrement à Vienne un concert au profit du monument 
de Liszt, avec le concours d'un des plus fidèles élèves et amis du maitre. le 
comle GézaZichy, qui reste un des meilleurs pianistes de nos jours quoiqu'il ne 
dispose que d'un seul bras. Il a interprété un concerto pour piano de sa fac- 
ture écrit pour la main gauche seule. Malgré les limites naturelles d'une com- 
position de ce genre, le concerto du comte Zichy a produit un grand effet, 

— Dans une vente importante d'autographes qui a eu lieu la semaine 
passée à Vienne, les musiciens ont eu tous les honneurs de l'enchère; leurs 
autographes ont, en effet, été mieux payés que ceux des souverains, poètes 
ou peintres qu'on a vendus en même temps. Une Cantate de mariage de J.-S. 
Bach, qui est inédite, a été payée 1.980 couronnes; on a donné 2.110 cou- 
ronnes pour une simple esquisse do Beethoven pour son lied de Mignon, 
paroles de Goethe, et 620 couronnes pour une Polonaise pour musique mili- 
taire. Une lettre de Beethoven au compositeur K. Stolz a été payée 432 cou- 
ronnes. Le manuscrit de l'Étude, op. 10 N" 2, de Chopin, 790 couronnes, et une 
Va'se 420 couronnes. Le chœur final d'une cantate inédite de Joseph Haydn a 
atteint 580 couronnes et un air inédit de Gluck 804 couronnes. La couronne 
autrichienne vaut un franc cinq centimes. Dans ces conditions, les mil- 
lionnaires seuls pourront bientôt s'olfrir le plaisir de posséder des échantil- 
lons de l'écriture des grands compositeurs. 

— On annonce à Vienne deux concerts dans lesquels seront exécutés deux 
anciens oratorios: Jephte, de Carissimi (1600-1674) et les Sept Paroles, de 
Henri Schûtz (1383-1672), ainsi que plusieurs compositions du temps de 
l'empereur Léopold 1='' (1640-1703). 

— On nous écrit de Vienne pour nous signaler le succès sans précédent 
que vient d'y remporter la charmante cantatrice Marcella Pregi aux récitals 
qu'elle a donnés à la salle Rosé. On l'a justement couverte de fleurs, et à sa 
première séance, composée en majeure partie d'auteurs français, Paul Puget, 
Fauré, Diémer, Bizet et Massenet, on ne l'a pas rappelée moins de vingt-trois 
fois. M"° Pregi, qui devient l'idole du public viennois, chante alternativement 
eu français et en allemand. 

— Décidément, le féminisme envahit l'art musical. Nous connaissons depuis 
longtemps l'orchestre des dames viennoises, le premier de co genre; or, nous 
allons avoir un quatuor de dames hongroises; quatre jeunes filles récemment 
sorties du Conservatoire de Budapest viennent en effet de former un quatuor 
qui donnera prochainement son premier concert. Ce quatuor estainsi composé : 
M"" Cornélie Barlok-Goldmark, premier violon; M"' E. Hermann, second 
violon; M"° Eva Breuer, alto; M"" 0. de Horvàth, violoncelle. Le premier 
violon a de qui tenir, c'est la propre nièce de Cari Goldmark. 

— Httbent sua fata carminal Une cantate de Weber qui n'a jamais été enten- 
due en public vient d'arriver à sa première exécution. Le 20 septembre 1818, 
le roi de Saxe Frédéric-Auguste célébrait le cinquantième anniversaire de 
son avènement, et Weber, en sa qualité de kapellmeister royal, dut composer 
la cantate obligatoire de l'époque.- Frédéric Kind , l'auteur du poème du 
FreyschiUz, lui en fournit les paroles et Weber les mit en musique; mais 
l'œuvre n'eût pas l'heur de plaire au vieux roi, qui n'en autorisa pas l'exécu- 
tion. Weber fut alors obligé d'écrire en toute hâte la Jubel- Ouverture, qui 
est connue de tout le monde. La cantate, œuvre sans prétention mais fort 
agréable, pour solo, chœur et orchestre, resta dans les cartons du compo- 
siteur. Or, l'Académie royale de musique de Munich, vient d'exhumer cette 
cantate à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de la naissance du 
prince-régent de Bavière, et l'eft'et produit par l'œuvre encouragera cer- 
tainement son exécution parlout où l'on apprécie Weber selon ses grands 
mérites. Le chant principal : « Décorez les portes », pour soli et orchestre, a 
provoqué un véritable enthousiasme; c'est du reste la perle de la cantate. 

— Les concerts en Allemagne. Un nouveau poème symphonique de 
M. Anton Dvorak, Othello, a obtenu un très grand succès à l'un des derniers 
concerts philharmoniques de Francfort-sur-le-Mein. — On a accueilli avec 
une grande faveur, à Budapest, une nouvelle Symphonie palhélique du compo- 
siteur croate Edmond Mihailovich, qui a été l'objet d'une véritable ova- 
tion. — Grand succès aussi, au « Concert- Verein » de Vienne, pour deux 
nouveaux poèmes symphoniques, le Quatrième commandement, de M. Cari 
Prohaska, qui dirigeait lui-même l'exécution de son œuvre, et Sacounlala, de 
M. J. de Wœss. 

— De Dresde au New-York Herald: M. Gunkel, le compositeur bien connu, 
auteur de l'opéra Attila, venait de quitter le théâtre et montait dans le tram- 
way électrique quand une femme s'approcha, sortit un revolver, et avant que 
les spectateurs pussent s'interposer, tira sur lui un coup de revolver qui le 
blessa mortellement. La criminelle a été aussitôt arrêtée. Elle a déclaré 
s'appeler Jahnel. C'est la femme divorcée d'un directeur de chemin de fer. 
Le divorce avait été prononcé contre elle précisément en raison de ses rela- 
tions avec l'artiste, qu'elle aimait passionnément. 

— On a exécuté pour la première fois à Teplilz. au quatrième concert 
d'abonnement, une symphonie inédite en fa mineur, de M. Camille Horn, 
ancien élève d'Antoine Bruckner, aujourd'hui professeur et critique musical 
à Vienne, connu jusqu'ici par diverses compositions pour le piano et pour le 
chant. C'est une œuvre inégale, mais qui ne manque pas d'intérêt et qui a 
été bien accueillie. 



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LE MENFSTREL 



— Lo théâtre de Rostock i,Mecklembouigi vient de jouer avec beaucoup de 
succès un opéra en trois actes intitulé la Femme qui juge, musique de SI. K. 
T. Schwab. 

— M. Oscar Fleiscber, professeur à l'Université de Berlin, vient de publier 
en cette ville et sous ce simple titre : Mozart, un petit volume de 200 pages 
qui, dans ce court espace, fait connaître tout ce qu'il est indispensable de 
savoir sur ce maitre des maîtres. Ce petit livre, orné de deux portraits, n'est, 
croyons-nous, qu'une sorte de réduction d'un ouvrage plus important dû au 
même écrivain. Il se termine d'une façon utile par une bibliographie des 
écrits publiés sur Mozart tant en allemand qu'en français, en italien, en 
anglais et en hollandais. Remarquons toutefois qu'en ce qui concerne la 
France, cette iibliographie aurait besoin d'être complétée. 

— 'Un journal étranger nous apprend qu'à Constantinople la censure a 
interdit la représentation de deux drames de Shakespeare. Hamlet et Othello. 
Que diable le doux souverain, protecteur des Arméniens, qui porte le nom de 
Commandeur des croyants, peut-il avoir à craindre des chefs-d'œuvre du poète 
anglais? 

— Nous avons annoncé qu'on avait découvert à Naples un neveu de Cima- 
rosa, ■vieillard septuagénaire, qui vivait dans la plus affreuse misère. Quel- 
ques personnes bien intentionnées se sont réunies pour venir en aide à cet 
héritier d'un grand norn, dont le pè^'e, frère du glorieux auteur du Mafrimonjo 
segreto, fut jadis professeur de contrepoint au Conservatoire de Naples. 

— Justement, à l'occasion du centenaire de Cimarosa, la Société des auteurs 
et artistes dramatiques et lyriques italiens, à Rome, vient d'ouvrir un con- 
cours, auquel elle donne le nom de « concours Cimarosa », pour le livret et 
la musique d'un opéra giocoso, avec un prix de mille francs pour la musique 
et de cinq cents francs pour le livret. Si cela pouvait induire les jeunes com- 
positeurs italiens à revenir à l'opéra bouffe, la rayonnante et incontestable 
gloire de leurs ancêtres ! 

— On lit dans le Trovatore : — « M. Castellani, commissaire du gouverne- 
ment, s'est rendu à Naples pour procéder à une enquête sur les actes admi- 
nistratifs du Conservatoire de musique de San Pietro a Majella, et voici, selon 
la Propaganda, ce qu'il aurait découvert. Les peintures célèbres qui existaient 
dans l'église annexée, parmi lesquelles des tableaux de LucaGiordono, gisent 
à terre, abimés par l'humidité et rongés par les souris; les pierres précieuses 
qui étaient inscrutées au centre du maitre-autel ont toutes disparu mystérieu- 
sement; le très riche pavement en mosaïque de la chapelle a été la victime 
d'un véritable vandalisme, et beaucoup de ses fragments ont été vendus au 
Musée national tandis que d'autres allaient enrichir la collection de la maison 
d'une princesse napolitaine: des tentures religieuses et des tapisseries d'une 
inestimable valeur ornent actuellement les bureaux du gouverneur et du 
bibliothécaire, et enfla des meubles en marqueterie et des objets antiques 
de grand prix, qu'on savait être là, ont complètement disparu. Le directeur 
du Conservatoire, qui est l'illustre maestro Pietro Platania, ignorant jusqu'à 
ce jour de tout ce carnage, s'est mis à la disposition du commissaire du 
gouvernement pour l'aider dans la recherche des coupables. » 

— Le conseil communal de Florence a décidé, à l'unanimité, de donner le 
nom de Verdi à la rue del Fosso, où se trouve le théâtre Pagliano. Et celui-ci, 
avec le consentement de son propriétaire, prendra aussi le nom de théâtre 
Verdi. 

— Il parait qu'on vient de découvrir en Italie un nouveau ténor, doué 
d'une voix phénoménale. Il s'appelle Isaia Verdiua, et l'on raconte qu'il a 
slupéfié ceux qui l'ont entendu chanter récemment dans l'église de Lonato. 
Non seulement sa voix est pure et d'une qualité superbe, mais elle monte 
sans difficulté jusqu'à \'ut dièse, le fameux ut dièse de Tamberlick, que les 
amateurs attendaient à chaque représentation avec une véritable anxiété et 
qu'ils couvraient d'applaudissements, sans se soucier d'ailleurs autrement de 
l'admirable style de l'artiste. 

— Ou vient de construire à Bergame un nouveau théâtre dont le nom n'est 
pas encore définitivement arrêté, car on ne sait s'il s'appellera théâtre Tor- 
quato Tasso ou Humbert premier. Ce nouvel édifice est d'une grande élégance, 
d'une décoration très riche, et conçu de façon à satisfaire les plus grandes 
exigences du confort moderne. Détail particulier : toutes les places de par- 
terre seront assises, fait nouveau en Italie. 

— On a donné le 26 février, à Pérouse, la première représentation d'un 
opéra en trois actes, la Contessa Clara, paroles de M"" Maria de Angolis- 
Bianchi, musique de son frère. M. Arturo de Angelis, jeune compositeur de 
vingt-deux ans. L'ouvrage, joué par M"«Iaes Rosalba, MM. Pintucci, Sabbi et 
Malatesta, parait avoir obtenu un plein succès. Quatre morceaux ont été bissés, 
et l'auteur a été l'objet d'une vingtaine de rappels. 

— A Genève il a été donné un fort intéressant concert, dont toute la 
seconde partie était consacrée aux œuvres de Théodore Dubois : I. Ouverture 
de Frithioff. — II. Deux pièces en forme canonique. — III. Concerto de violon, 
exécuté par M. Henri Marteau. — IV. Intermède symphonique de Notre-Dame 
de la Mer. Tout a été applaudi à outrance et on a fait à l'auteur, qui était 
présent, de superbes ovations. Vrai triomphe aussi pour Henri Marteau, qui 
a joué le concerto avec une maestria incomparable. 



— Nous croyons être agréable à nombre de nos lecteurs en les informant 
qu'une agence se chargeant de l'organisation complète en Suisse des concerts, 
conférences, tournées, représentations, existe maintenant à Genève. M. Henn, 
qui en est le directeur, se tient à la disposition des artistes pour tous les ren- 
seignements qu'ils pourraient désirer. 

— Le théâtre Eslava de Madrid a donné récemment une zarzuela intitulée 
Alertai qui, parait-il, n'est qu'une parodie, assez fâcheuse d'ailleurs, du 
fameux drame de M. Galdos, Électra, qui passionne et impressionne tonte 
l'Espagne depuis quelques semaines. Les auteurs de cette Alerta sont, pour 
les paroles, de MM. Muiloz et Escacena, pour la musique MM. Corvino et 
Foglietti. 

— Autres nouvelles zarzuolas à Madrid, qui fait décidément une étonnante 
consommation d'ouvrages de ce genre. Au théâtre Apolo, J(igt(e a lu Reina, un 
acte, paroles de M. Sirresio Delgado, musique de M. Eladio Montero. — Au 
théâtre Parisli, las Parrandas, trois actes, paroles de MM. Flores Garcia et 
Briones, musique de M. Brull: interprètes, MM. Soler, Valentin Gonzalez, 
Gamero, Hervas et Figuerola. M'"'" Domingo, Santés et Galan; grand succès. 

— Le minisire de l'intérieur de l'Angleterre vient de publier un rapport 
sur les théâtres du pays à la fin de 1899. A cette époque Londres comptait 
S81 théâtres et music hal's de tout genre. Ces lieux de plaisir étaient un 
gagne-pain pour loi. 216 personnes, et le nombre des visiteurs dépassait 
généralement cinq cent mille. Dans le Royaume-Uni et en Irlande on comp- 
tait à cette époque plus de 3.000 théâtres et music halls qui occupaient 
830.000 personnes et étaient visités tous les seirs par plus de 1.230.000 ama- 
teurs. Le nombre serait de beaucoup augmenté s'il était permis de jouer le 
dimanche ; le nouveau siècle et le nouveau règne amèneront peut-être cette 
innovation impatiemment attendue par beaucoup d'Anglais, qui s'ennuient 
ferme le « jour du Seigneur ». 

— M. Manuel Garcia vient d'entrer dans sa 97" année. L'illustre artiste se 
porte admirablement et donne encore des leçons de chant à quelques élèves 
démarque; mais il a néanmoins quitté Londres pour passer la mauvaise 
saison dans le Midi. C'est la première fois que l'artiste ait cru devoir faire 
cette concession à son grand âge. 

— La Société philharmonique de Londres a inauguré sa 89" saison de 
concerts par une séance dans laquelle elle a e.xécuté l'ouverture de Macbeth 
d'Arthur Sullivan, la symphonie en mi mineur de Beethoven, la Tente du 
soldai, nouvelle composition orchestrale de M. Hubert Parry. la Sérénade en 
fa de Mozart pour quatre orchestres, et un nouveau concerto de violon de 
M. Graedmer. 

— Un concours est ouvert en An