(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Le Nouveau théatre italien, ou, Recueil general des comédies représentées par les comédiens italiens ordinaires du roy. Nouv. éd., augm. des pièces"



w 



■^'v-^ 



^ 






-*-^. 






r% 






^ 




NOUVEAU 

gj H E A T R E 

• ^^T AL I E N. 



Tome ri 

Befoin d'aimer , ComedlcFrançolfe# 
Prince travefti , Comédie Françoife. 
FaufTe Suivante, Comédie Françoife» 
Le Dedaia aiFeâe ^ Comédie Fran-^ 
çoife» 



rr '?r W T 



■ LE NOUVEAU 

THEATRE ITALIEN 

u 
RECUEIL GENERAL^ 

DES 

COMEDIES 

Rcprcfentécs parles Comedi e n s Italiens 
Ordinaires du Roy. 

I^OVFELLE EDITION. 

î?tuBmentée des Pièces nouvelle?, des Argumens de 
pîufieurs autres qui n'ont point été imprimées, & 
i'un Catalogue de toutes les Comédies reprefentcw 
iJepuisIe rétabliflement des Comédiens Italiens. 

TOME SIXIEME. 







A PARIS, 
t^hei Briasson, rue Saint Jacques l 

à la Science.^ ^ 

M. D G C"X X I X. 

^vfC Af^yobAtion & Privilège du Roy* 



1151 



LA FILLE 

INQUIETE. 

O V 

LE BESOIN D'AIMER, 

. C M E D i E, 
3?0UH LE THEATRE ITALIEN^ 

Le prix efl de 25. fols. 




A PARIS, 

Shez BRiASSaN , rue Saint Jacques^ 
à la Science. 

M. PCC XXVIII. ^ 

''jivec Affrokation Çt Priv-iiege da Roy. 



Tt ^i? ^J '?^^ !&^ 'C^'G^TP ^^r?^^ 

tf&tiT,'» ■aw^î-s <£€,%■:* -Sf/JW» «W^ni <ï2^ -RiÉ^^;» -S^^i <^'^H«* 

i3^^ "^"^ «^ *^^ »^^ "^^ "^'^ -^^ «^ 



ACTEURS 
de la Pièce. 

PANTALON, gros Commerçante 

SILVIA, Fille de Pantalon. 

LISETTE , Suivante de Silvia- 

LE DOCTEUR, Médecin. 

OCTAVE , que Ton ne connoît qu'à 
la fin pour ce qu'il eft. 

LELIO , Maître de Philofophie. 

ARLEQUIN, Valet de Pantalon. 

VIOLETTE, Cuifmiere de Pantalon. 

TRI VELIN, Elevé du Médecin. 

VENUS , Adriœ d'un Opéra de Cam- 
pagne. 

A ij 



PERSONNAGES 

da premier Divertiflement. 

UNE BERGERE chantant. 

UNE GROSSE PAYSANNE chan- 
tant. 

BERGERES & PAYSANNES dan^ 
fans. 

PERS ONNA CES 

du fécond DivertifTemcnr. 
©EUX PETITS AMOURS habiller 

-en Arlequins. 
CYRUS & MANDANE. 
D. QUICHOTTE & DULCINE'E- 
LE CHEVALIER DES MIROIRS^ 

& ÙiNFANTE jMICOMICON. 
CELADON ^ ASTRE'E chantans. 
BERGERES & BERGERS danfans. 

PERSONNAGES 

du troificme Djvertiilemcnt. 

LES JEUX & LES RIS fouslafônnc 

des Comédiens Italiens. 
UNE DAME RAGONDE* 
IJiN POLlGHIJSiEL. 




LE BESOIN 

D' A I M E R , 

COMEDIE EN TROIS ACTES, 
POUR LE THEATRE ITALIEN. 



7tti\ //K\ /»C\ /ft^Vir^-Vf^ 



% "^i >T4 ^''i '^/i ^\ T>^i T/i ^\ ^^4 ^'^ ^\ 



ACTE PREMIER. 

SCENE PREMIERE. 
PANTALON^, LISETTE. 

Pa N T A LO N. 

Ifette , dés qu'Arlequin- 
fera revenu cle Paris , en-- 
voie-le moi , je fais impa-- 
tient de lui parler. 

Lisette. 

Bon \ Monfieur 5 il y a deux heures 

Aiij- 




6 LE BESOIN 

qu'il eft ici, le pauvre garçon a marche 
toute la nuit. 

Pantalon. 

Hé bien donc à la fin , Monfieur le 
DoéleurLanternon viendra-t^il me guérir 
de mes vapeurs ? 

Lisette. 

Monfieur le Doéleur ne peut pas ve- 
nir fi-tôt ; mais il doit vous envoyer ce 
matin Monfieur Trivelin fon élevé, pour 
voir en quel état vous êtes ; & avec lui 
le Maître de Philofophie que vous lui 
avez demandé pour Mademoifeile votre 
Fille. 

Pantalon. 

Je vois bien que le DocSleur efl encore 
fâché contre moi. Ah ! ma pauvre Lifet- 
te , quel malheur d'être brouillé avec fon 
Médecin î je fuis un homme mort , mort, 
mort. 

Lisette. 

Hé là , là , Monfieur , vous n'êtes pas 
encore tout-à-fait mort ; Arlequin vous 
apporte de fa part une Ordonnance & 
un régime par écrit qu'il faudra obfer- 
ver bien exadlement , fi vous voulez 
guérir. 

Pa N T AL N. 

Je n'y manquerai pas d'un iota. Qu'eu- 
ce que cette Ordonnance ? 



D'A IM E R, 7 

Lise t t e. 
Ce font les ingrediens d'un breuvage 
qui vous foulagera, en attendant qu'il 
vienne. J'ai déjà commandé à Violette 
de le préparer. 

Pantalon. 
Ah î bon , bon , cela , c'eft déjà quel- 
que chofe. Tu es la meilleure fille du 
monde , ton foin me charme , & je t'ai-» 
me * de tout mon cœur. 
Lisette. 
Doucement donc , Moniieur , cela n'efi; 
pas ordonné dans le régime. 
Pan talon. 
Mais tu fais toujours la revêche , com- 
me fl je ne t'a vois pas promis de t'époufer 
tôt ou tard. 

Lisette. 
Eh oui ; voilà de quoi vous leurez vos 
jeunes Gouvernantes , vous autres ruféz 
Barbons. Mais tenez , je m'y attens G. 
peu , qu'au contraire je vous avertis qu'il 
faudra bien-tôt nous quitter. 
Pantalon. 
Quoi , tout le monde m'abandonne ? 

Lisette. 
Ma patience eft à bout. Je perds ici 
ma jeunefTe , & peut-être ma réputation, 

t* // veut la haifer^ 
Aiiij 



«f LE BESOIN 

Vous me faites manquer loccaiîon- de 
Monfieur Trivelin qui me recherclie ; 
Garçon d^cfprit Ôe qui Te poufTera. Je 
fois chex vou^ àâns une bonne Maifon ^ 
il eft vrai , chez un riche CortHnerçant ^ 
chez un Crcfus ; mais qili ne vous dé- 
piaife , eft un peu a^^are*y un peu vi- 
fein ... 

P A îT r A t Ô N. 

Ah , ah , point de cômpîimeHs. 
L ï s E T T E. 

Chez qui j'ai beaucoup de peine & 
peu de profit , gouvernante du père f 
femme de Chambre de la FUle , femme 
de Charge dans la maifon ; que fcai-je 
fïioi , ce que je ne fuisf point ? & vous 
voulez encore que j'aie pour vous des 
complaifances qui ne me mèneront à 
rien ; car je ne vot^ pas que vous vous 
mettiez en état de me tenir ce que vou$ 
Hi*aveztant de fois promis. 
Pantalon. 

Mais , tu fcais bien que pour être en 
liberté de t'époufer , il faut que je marie 
ma fille auparavant. 

LlSÉTTEi 

Hécpene le fèitcs-vous donc? 

Pantalon. 
Perfonne ne me k demande. 



TTA F M E lE St 

L I s E T T E. 

Le moyen qu'on vous la demande l 
Sçâit-on feulement que vous avez une 
filk ^ Vous la tenez toujours aiiffi ref* 
ferrée que votre argent ; ma foi vous ne. 
vouiez vous deiàire m de Tun ni de 
Fautre. 

P A Î5'T AL O N. 

Puîs-je m'en défaire , de Thumeur 
dont elle eft devenue depuis quelque 
temps, toujours trifte , toujours fâchée ? 
Lisette. 

Peut-elle être autrement quand elkr 
ne voit perfonae , & n'a aucuns plai- 
£rs? A Paris ^ vous ne lui permettez ni 
vi fîtes , ni jeux , ni promenades , ni 
fpeélacles . . .. 

Pantalon. 

Ceft qu'à Paris tout cela cft dange^ 
reux. 
■ ' . Lisette. 

Ici même , voilà un Opéra forain qui^ 
va en Campagne avec tout fon bagage , 
& que nos Bourgeois ont arrêté dans le 
Vûhge pour quelque temps ; lui avez- 
TOUS permis de le voir ? 

Pantalon. 

Hé bien, elle, le verra, ne te fâche 
pas* 



10 LEBESOIN 

Lisette. 

Voilà le fils de votre Jardinier qui fer 
marie , 6c qui vous a prié de lui prêter 
notre Sallon pour danfer , cela pourroit 
la divertir , & cela ne vous plaît pas. 
Pantalon. 

Que toutes les Filles du Village y 
viennent , je le veux bien , mais point 
de garçons. 

Lisette. 

C'eft que les Filles vous plaifent , & 
que vous craignez je penfe que des Pay- 
lans ne nous tentent ; allez , vous n*êtes 
pas raifonnable, & vous privez tellement 
la pauvre Silvia de joie, qu'elle en mourra 
d'inanition. 

Pantalon. 

Ne fais-je pas tout ce que je puis 
pour lui en procurer , de la joie ? elle 
aime la mufique , elle a un Claveffin 5c 
une Vielle ; elle aime la lecSlure, manque- 
t'elle de livres ? 

Ll s E T te. 

Ouï , oiiï des Livres , voilà de beaux 
amufemens pour une fille. Et quels livres 
encore lui donnez-vous ? des livres de 
Philofophie, des livres de morale. Haaaa^ 
cela me fait. bailler. 



D'A I M E R. 11 

Pantalon. 
Que veux-tu donc que je lui donne , 
des contes de Fées , ou Thiftoire des 
Ogres ? & ne m'a-t'elle pas demandé 
elle-même un Maître de Philofophie ? 
^ Lisette. 
Ah ! pour un Maître encore pafïe , 
c'eft quelque chofe de plus qu'un livre. 
Je m'étonne bien que vous ayez fait 
l'eiFort de lui accorder cela. 
Pantalon. 
J'en fcai les confequences , m^is je 
prétens y avoir l'œil. 

Lise T TE. 
Allons , allons , Monfieur remontez 
dans votre Chambre , & tenez-vous 
chaudement pendant que votre breuva- 
ge s'apprête. 



wwwwwwwwwwmmwwwm%m 

SCENE IL 

LISETTE fenlc. 

JE vois bien que ce vieux fatyre-ci 
me remet aux Kalendes grecques, & 
qu'il n'a pas plus d'envie de marier f* 



^1 LE B E SO IN 

fille que de m'époufer. En tout cas , il 
faat s*en confoler." Nous n'y avons 
ri:n mis du notre par bonheur. Déplus, 
no s'agit-il que d'être riche en mariage ^ 
Il s'agit d'être heureufe . ôc je fens bien 
que pour me rendre teile, Trivelin me 
convient mieux que JVÎonfisup^ Pantalons- 
mais je veux me vanger des mauvaifes 
fineiTes du vieillard, auiîî-bitn la mé- 
lancolie de fa fille me fait pitié. Elle en- 
diflîmulela caufe ; car pourroit elle l'ig- 
ngrer ? Une ^lle qui eft tantôt parvenue 
à l'âge de vingt ans , fans avoir entamé 
la moindre amourette, ne fcait-elle pas 
ce qui lui manque , & d'où nait fon cha- 
grin ? Si elle ^ignore, il faut l'en inftruire. 
jEk'veloppons lui le befoin d'aimer qu'elle 
porte au fonds de l'ame , & la forçons de 
demander un époux à fon Père. Par-là, 
•du moins fi je n'avance mes affaires avec- 
lui , je démafqucrai le fourbe, & le met- 
trai pleinement dans fon tort. 



Li 



^ 



D' AIME R. i^ 



SCENE III. 

TRIVELÎN, LISETTE. 

Lisette* 

AH ! vous voilà déjà ,'Monfieiir Tri* 
veHn ? j J fongeois toui-à l'heure à 
vous. 

T R I V E H N. 

Mademoifeile , je fuis votre très- 
humble fervkeur , & votre fouvenir 
m'honore beaucoup , mais , . • 

Ll SETTE. 

Remettons les complimens à tantôt- 
Etes vous feul ici ? 

T R I T E L I N. 

Non , Mademoifelle , j'ameine avec 
moi le maître de Philofophie. 
Lisette, 
Où eft'ildonc? 

T R I V E L I N. 

Dans l'Hôtellerie voifine où nous 
fommes defcendus , 3c pendant que je 
viens Pannoncer , il s amufe à jafer avec 
:quelques danfeufes d'un Opéra qui -Iqge 
.au même heu. 



t4 L E B E S O I N 

Lisette. 

Dites moi donc vîtement pourquoi 
votre Maître fe fait tant prier pour venir 
ici , ôc ce qui Ta brouillé avec le mien. 
Trivelin. 
Volontiers , m. lis que cela Ji'aille pas 
plus loin , s'il vous plaît. 
Lisette. 
Soit , & quoi que fille, je fcais me 
taire. 

Trivelin. 
Vous fcavez , peut-être, que le Dodleur 
a laiiTé un fils à Venife dans le fervice de 
la Republique ? 

Lisette. 
J'en ai entendu parler. 

Trivelin. 
OcStave, c'eftle nom du fils, vint ici 
il y a environ quatre ans,ôc vit par hazard 
lajeuneSilvia, dont il devint tout d'un 
coup amoureux éperdument. 
Lisette. 
Abîah! 

Trivelin. 
LeDoéleur, charmé de la paflîonde 
fon fils , va auflî' tôt chez Pantalon faire 
la demande de fa fille, Pantalon s'excufe 
fur fa trop grande jeuneiTe , & le remet 
à un autre temps. Franche défaite 



D'AIMER. iÇ 

Lisette* 

Seroit'ilpoffible? 

Trivelin. 

Vous en allez juger. Oélave prend 
patience ôc retourne à Venife à fon de- 
voir; deux ans après furvient une violente 
maladie à Pantalon : Le Doéleur profi- 
tant de Toccafion , remet le mariage fur 
le tapis. Le befoin qu'on avoit de lui , 
engage le malade jufqu'à faire le contrat , 
dans lequel onluipafle tout ce qu'il veut, 
il remet pourtant à le figner au temps de 
la conclufion , qu'il diffère encore le plus 
qu'il peut. A la fin Oé^ave revient , on 
cfoit la chofe faite , point du tout , Pan- 
talon déclare au père à l'oreille , comme 
à fon ami , qu'étant veuf, âgé , infirme , 
il a befoin de fa fille , & n'a aucun defTein 
de la marier , & n'a pas feulement voulu 
voir le garçon. 

Lisette. 
Ah ! le fourbe , qui difoit tantôt qu'on 
ne la lui avoit jamais demandée , cela me 
met dans une colère horrible. Et la fille 
a-t'ellevû,Oaave? 

Trivelin. *^ 

Non plus que fon père , ils ne le con* 
noiffent ni l'un ni l'autre. 



p^ LEBESOIN 

XlSETTE. 

Ho je veux quelle le voye , moi , & 
je trouverai bien moyen de terminer 
TafFairc. 

T R I V E L T N, 

Il n'eft plus temps ; par malheur , il 

-s'en eft retourné à Venife , époufer (par 

defcfpoir lutie jeune veuve, fort belle 

pourtant , 6c très -riche dont il étoit ainie 

à la fureur. 

Ll S<E TTE. 

Vous avez grand tort , Monfieur Tri- 
velln, de ne m'avoir pas parle de cela 
jdans le temps. 

Tri V E Liy. 
Voulez- vous que je vous dife latérite, 
on me Tavoit defFendu, car on croit dans 
le monde que vous avez quelque intérêt 
•de faiie prendre à la .fille le parti du 
-Conv'.^it» 

Lisette. 
J'entends ce que vous voulez-dire , 
-mais je fuis fûre que vous ne le -croyez 
-pas ; je me fuis affez expliquée là-deflus, 
6c je ferai bien voir aux autres qu'ils fe 
trompent. Je?fuis au defefpoir. 
Tri VELIN. 
J'ai un moyen tout prêt de' déûbuftr 
k inonde, ôc de vous confoler fi voftS 



D^AIMER: if 

voulez, & c*efi le véritable fujet qui 
m'ameine ici. 

L I s E TT E. 

Quel eft41 ce moyen ^ vite , dites le 
moi. 

T R I V E L I N. 

Uft autre amant de Silvia qui vaut bien 
le premier, qui fcait que vous avez de 
la confiance en moi , & qui m'a prié 
d'implorer pour lui votre fecours. 

Ll SE T T E. 

Ah ! de tout mon cœur , vous me 
rendez la vie, & pour peu que i'am.ant 
doftt vous parlez foit de mife , je vous 
garantis le fuccez de l'affaire, 

T E 1 VELIN, 

Elle efl donc de complexion un pc42 
amoureufe , la belle Silvia , elle tient de 
fon père ? 

Lisette, 
Oh ! qu'elle dit bien que non ! elle fait 
la fille forte , & traite l'amour de baga- - 
telle , de foiblefTe ; mais tout cela , fanfa- 
ronades de vertu , 6c j'entrevois qu'à 4a. 
première occafion elle fera: encore plus 
foible qu'un autre. 

Tri VELIN. 
Sur quoi fondez vous une fi Hcureufè 
efperance ? 

B 



i8 L E B E S O ï N 

Lisette. 
Sur mille raifons. C'eft qu'il faut ai-^ 
mer tôt ou tard , primo , & que plus on 
diffère, plus le befoin devient preffant. 
C'efl qu'une fille comme elle qui n'a 
j'amais vu le monde, n'ayant pas pu s'y 
aguerrir contre les Amans , en eft plus en 
prife au premier qui l'attaque. C'efl: que 
quand on en voit plufieurs , l'embarras 
du choix peut fufpendreles dcfirs ; mais 
qu'à certain âge , le premier qui fe pre- 
fente femble toujours parfait ; le befoin 
détermine, le cœur fe précipite ; c'efl: en 
un mot que la nature ne veut perdre 
aucun de fes droits. 

T R 1 V E L I N. 

Ho voilà de bonnes raifons, je compte 
prefque la fille à nous. 

Lisette. 
Mais , expliquez moi donc quel eft 
cet Amant ? 

T R I V e L I N. 
Cela feroit trop long. Menez-moi 
d'abord à Monfieur Pantalon , quand 
j'aurai fait avec lui, nous jaferons nous 
deux à loifir des affaires de l'Amant ;^j 
un peu des piiennes , s'il vous plaït. 
Lisette. 
Ah î Monfieur Trivelin , croyez que je 
fuis toujours la même , & que. . . 



D'AIMER. 19 

Trivelin. 

• A tantôt le refte. 

Lisette, 
Arlequin vient ici , je l'entends chan- 
ter. Avec votre permifllon que je lui dife 
un mot. 

Trivelin. 
Qu'efl-ce que votre Arlequin , il me 
paroît drôle ? 

Lisette. 
G'eft un petit animal û rare en fon 
efpece , qu'on a peine à le comprendre* 
Ileftbien le meilleur garçon, le plus inr- 
genu , mais l'efpnt le plus lourd & le 
plus fou que je connoilTe , & avec cela 
pourtant , l'Amant le plus fage & le plus 
attentif à fes devoirs d'Amant. Sa pafTIoii 
m'étonne , & fa naïveté m'intereife pour 
lui. Ah île voilà -je gage qu'ibrcve à fes 
amours. 



■^j. 
^ 



Bh 



ÎO 



LE BESOIN 



■à 






SCENE IV. 

ARLECIUIN, LISETTE, 
TRIVELIN. 

Arleq,uin , apréf avoir rêvé ^ trejfaïllît^ 
& fante de joie en difam. 

Violette m'a donné une conimif-- 
fion. 

Lisette. 
Arlequin... Il n'entend pas. 

Arlequin. 
O câra Violetta ! 

Lisette. 
II n'eft occupé que de fa Violette. Aiw- 
lequin veux-tu bien m'écouter? Je te dis. 
de m*attendre là , je vais revenir tout à 
rheure pour te parler. 

Arlequin. 
Oui, oui Signora Violetta , je vous 
entends jSignoraLiietta, veux-jc dire. 



1 



D'AIMER. ai: 

SCENE V. 

ARLEQ.UIN fenl. 

IL faut avoiier que cet amour efl une. 
drôle de chofe ! je viens de Paris toute 
nuit, je n'ai pas encore déjeuné, j'étois 
tout à TKeure fatigué comme un cheval de 
Fiacre ; Violette ms-donne une commif- 
fion de courir par tout le Village lui 
chercher mille drogues, ôc tout d'un coup 
je fens que je ne fuis plus las; me voilà 
prêt à galoper fur nouveaux frais , fain ^ 
gaillard , léger & difpot comme un baf- 
que. Avant que de m'envoïer courir elle 
vouloir me faire prendre une taffe de 
Chocolat , notre Maîtreffe lui en laiïïa. 
l'autre jour cinq ou fix tablettes qu'elle a 
oubliées; mais elle pourroit s'en fouvenir, 
6c les lui redemander , on la gronderoit, 
6c ce feroit ma faute. Oh que nenni ! 

Violetta mia cara! mon cœur î mon 
ame ! mes amours ! mes macarons î mon 
iromagede Milan! mon tout! que je fuis 
content quand je fonge à toi ! 



11 LE BESOIN 

Quand nous fommes nous deux tête 
à tête, là, comme cela, elle me dit d'un 
ton qui va au cœuf .* ni aimes- tu bien , 
Arlequin > oui Violette. Mais bien fort , 
bien fort damant que tu es belle, ' Ce n'tfi 
guère > Comwent ce n'efi guère ? on nef eut 
■pas davantage. Quand tu n'aurais four 
beauté que ces deux gros . . . SoteT^ fage , 
Jirïequin. Mais laiffe-moi /expliquer cela; 
Holà -point de badinerie ^ oft je te donne- 
rai ptn bon foufin. Bon yC^eftceque faime^. 
tes foufiets me chatomllent.- Vn bon coup 
de poing. Tant mieux. Mais je crois y. Ar^ 
lequin , que vous perdez^ l'efprit ? il n'y 
a pas grand perte. A la fin je dérobe un 
baifer 8ir le coin de Tépaulc. Elle me 
donne de toute fa force un petit coup de 
poing mignon, & me voilà plus content 
que le grand Turc avec tout fon SéraiL 
Mais , fono-eons à notre commilTion. 
Diable T elle m'embarafTelamémoire. 

îl faut d'abord alîer quérir chez PApo- 
t/caire ce qui eft écrit dans ce papi<rr-cif 
enfui te demander au Jardinier pour la 
Ptifanne de Monfieur, de la racine de 
fraïrier,de la racine d'ortie, de la racine 
d'ofcille , de la racine de peinprenelle , de 
la racine coda. . . coclia. . . ah ! voici le 
diable j j'oublie toujours ce nom-là. Ah ! 



D* AIME R. 2î 

malheureux , ne devoit-on pas me récri- 
re ! de la racine de co. . . attendez , je me 
Ibu viens qu'il y a du cocu dans fon nom, 
cocula... cocluaria , cociene. . . Le ciel en 
foit loué» 

// danfe ds joie en chantant , code , 
code, coclearia, coclearia. 

SCENE V r. 

ARLEQUIN, LISSETTE, 

parlant à Trivelin qui ne fait qnt pajfer» 

Lisette. 

A Liez donc le quérir votre Philofo- 
phe , bc revenez au plus vite. 
a Arlequin qui danfe de joie. 
Comment , tu danfes dés le marin >. 
qu'as-tu donc qui te rende £i joïeux ? 
Arlequin en danfant,. 
Et coclearia Ôc coclearia. A vous dire 
le vrai , j'aurois plus befoin de boire un 
coup que de danfer. Vous avez la clef de 
la cave , & vous dormiez tanrot quand 
}e fuis arrivé de Paris j or trois lieues de 



24 LE BESOIN 

chemin que j'ai faites à jeun , ouvrent 
diablement l'appétit , fur-tout quand on 
n'a guerre foupé la veille. 
Lise t t e. 
Dans un moment tu déjeuneras ; mais 
auparavant , va vite chez le Fermier lui 
demander un bon chapon pour faire du 
bouillon à Monfieur; à ton retour tu au- 
ras double, portion de vin. 

ARLEC>U-I>r. 

Double portion de vin ? oh que de. 
biens ! je parcs. Racine de fraiiîer , racine 
depeinprenelle. .. 

L I s ET TE. 
Que veux-tu dire avec tes racines P^^ je 
te dis un chapon. 

A R L E Q U I Ni 

Oiii , oiii , j'entens bien. Racine d'o- 
feille , d'orties , de cocu. . . cocula. . . co~ 
dearia. Je m'y en vas tout à l'heure. 
Lise t t e. 
©ù vas-tu } 

A RiLEQU IN. 

Chez le Jardinier. 

Lise tte. 
Je te dis chez le Fermier , m'entens-tu ? 

A R L f QU I N. 

Chez le Fermier , c'eft ce que je voulois 

Lisette, 



D'AIMER- 25 

Lisette. 

Lui demander quoi ? 

Arlequin. 
Des racines de fraifîer & de cocu. . « 
cocularia. 

Lisette. 
Voilà un cerveau bien bouché. Un 
chapon , pécore , un chapon. 

ARLEqUlN. 

Eh oCii, un chapon, je fçai cela pat 
cœur. Adieu, adieu, 

SCENE VII. 

LISETTE, SlLVlAm moment 
après, 

Lisette. 

C> Et original' là m'infpire la joie 
^ malgré fes étourdenes. Ah ! voici 
notre mélancholique , nous allons char-» 
ger de notte , & paiTer du comique au 
ferieux. 

Si L V lA* 
Lifette. 

Lisette. 
Que vous plaît-il > Mademoifelle ? 

C 



26 LE BESOIN 

S I L V I A. 

Fais-moi donner un fauteuil- 

Lisette, 
Etes-vous déjà lafTe ? vous fortez du lit ; 
qu'avez-vous donc ? 

S I L V I A. 

Je ne fcai. 

Lisette. 
N*eft-ce point que vous vous trouvez 
mal? 

SiLViA. 

Oiii , j'ai mal à refprit. 

L I s E t T E. 
Qu'appellez-vous , s'il vous plaît , mal" 
à refprit ? 

S I L V I A. 

Belle demande ! de l'inquiétude, de 
l'ennui, de la langueur, que fcai-jeî du 
je ne fcai quoi que je ne connois pas. 
Cherche-' moi quelque chofe qui mç di- 
vertifTe , ou qui m'occupe du moins. 
Lisette, 
.Allez-vous-en à votre ClavefTm , la 
Mufique eft bonne à diflîper tout cela. 

S I L V I A. 

Bon ! à mon Ciaveifin ? Tiens , j'ai du 
Coreili , du Luiggi , de l'Adagio , de l'Al- 
légro jufqu'au nœud de la gorge : tou- 
jours des Sonnâtes, des Villanelles , dçs 



^ 



lyAïMER. 17 

Allemandes qui n'ont que des fons 6c 
point de paroles , cela n'amufe que les 
oreilles , & laifTe toujours Te/prit vuide , 
j'aime autant faire des nœuds. 
Lisette. 

Oh 3 Monfieur votre Père fe gardera 
bien de nous donner des Cantates ni des 
Opéra , les paroles en font trop tendres, 
il craint' qu'elles ne vous infpirent de Ta-» 
mour. 

SiLyiAf. 

Mon Père fe trompe. • Bon , de Ta-* 
mour , à moi ? jefonge bien à cela. 
Lisette. 

Eh mais î entre nous , quand vous y 
fongeriez un peu , feriez-vous fi mal ? 

S I L VIA. 

Oh! quand j'y fongerois , quand j'y 
fongcrois! Encore un coup je n'y fonge 
point. 

Lisette. 

Il y a de certaines chofes à quoi l'on 
fonge fans y penfer. 

S IL VIA. 

A quoi l'on fonge fans y penfer ? le 
beau raifonnement ! Y a-t'il du fens à. 
cela ? 

Lis et te. 

Jene fcai s'il y a du fens, mais vous 



28 L E B E s O I N 

Fentendez pourtant , puifque vous vous 
en fâchez , il touche peut-être Tendroic 
fenfiblc. 

S I LV I A. 

Voilà de tes difcours ordinaires : tais- 
toi. Va me chercher mon petit livre de 
Philofophie. 

Lisette. 

Lequel ? 

S I L V I A. 

Les entretiens fur la pluralité des mon^ 
des. 

Lisette. 

Ehî vouslefcavez par cœur. A force 
de nous dire que la terre tourne , vous 
nous faites tourner la cervelle. 

S I L V I A. 

N'importe , il me plaît toujours. 
Lisette. 

Vous l'aurez tout à Theure ; prenez un 
peu de tabac en attendant , de peur de 
vous ennuïer. 

S I L V I A. 

C'eft bien dit. Mais Lifette , je vous 
avois défendu de mettre cette tabatiere- 
là dans ma poche , elle a une odeur qui 
ne me plaît pas. 

Lisette. 

Voyez ce que c'eft que rimaglnation I 



D' A I M E R. itp 

Vous Pavez donnée à Violette , la taba- 
tière qui vous déplaît ; elle étoit pvalle , 
celle-ci eft ronde , voyez plutôt. 
Si L V I A. 
Tu als raifon : je crois que j'ai les yeux: 
aufîî troubles que l'efprit. 
Lisette. 
Tenez , voilà votre livre favori. 

S I IL V I A. 

Reporte-le, jenefcai cequejeveux^ 
Lisette. 

Quand on efl chagrine , on ne s'acco- 
mode de rien. Tout me plaît à moi , j'ai 
le cœur guai , j'ai vu mon amant ce ma- 
tin. 

S I L V I A. 

Qui eft-il ton amant ? 
Lisette. 
Je vous l'ai tant dit, c'eft Monfieur Tri^ 
velin. 

S I L V I A. 

Comment , eft-ce qu'il eft ici ? 
Lisette. 

A propos , j'oubliois de vous le dire ; 
il vient d'arriver, il a parlé à Monlleur 
votre Père , qui lui a ordonné de faire 
avancer un maître de Philofophie quieft 
ici prés. 

Ciijv 



30 L E B E S O I N 

S I L V I A. 

Tant mieux , cela pourra m'amufer^ 
Lisette. 

Je n'en crois rien , ce n'eft point enco- 
re là ce qu'il vous faut , je connois votre 
maladie» 

S I L V I A » 

Tu la connois ? comment cela fepeut-< 
il 5 je l'ignore moi-même ? 
Lisette. 
Voilà le malheur; car fi vous la con- 
noiffiez, j'en fcaurois Bien le remède 
moi , mais je n'ofe pas vous la décou-» 
vrir* 

S I L V I A. 
Ah ! tu me fer ois plaifir de me l'ap- 
prendre ; je te le permets de tout mon 
cœur. 

Lisette. 
Vous vous fâcheriez j'en fuis fùre. 

S I L V TA. 

Non je te le jure, parle librement. 

Ll s ETTE. 

Votre maladie eft... de l'amour, j'ai 
lâché le mot. 

S I L V I À.' 

De l'amour ? eh î où i'aurois-j épris , je 
ne vois perfonne ? 



D' A I M E R. Ji 

Lisette. 
Vous ne l'avez peut-être pris nulle 
part , ôc fi vous en avez. A votre âge , 
ce mal là vient fort bien tout feuL 

S I L V I A. 

Tu ne fcais ce que tu dis mon enfant , 
peut-on avoir de l'amour dans le cœur 
que quelque objet ne l'y ait fait naître. 
Lisette» 

Oh ! fort bien , ne vous y trompez pas. 
Tenez , Mademoifelle , Tamour vient 
comme les dents que Ton apporte au 
monde fans qu'elles paroifTent d'abord , 
parce qu^ la nature les a cachées au fond 
des gencives , comme elle a mis l'amour 
au fond du cœur incognito. Quand vos 
dents ont voulu fe montrer , eUes vous 
ont caufé de la douleur, n'eft-ce pas ? 

SiLViAr 

Sans doute , eh bien ? 
Lisette. 

Eh bien! vous voilà arrivée au temps 
où l'on fent dans le cœur de l'inflamma- 
tion , des élans , des picottemens ; tout 
cela figniiie que l'amour veut percer. 

S ILVIA. 

Belle comparaifon l 

Lisette. 
Mais ne vous fâchez donc pas. 

G iiij 



32 LEBESOIN 

S I LV I A. 

Je ne me fâche point je t'alTùre ;.mals 
tu ne me perfuades rien. ^ 
Lisette. 

Mademoifelle , vous êtes plus jeune 
que moi , croyez-en mon expérience. 
J'ai paiïe comme vous par un temps de 
trilte indolence , de chagrins inconnus , 
de langueur infuppor table. Heureufe-* 
ment , Monfieur Trivelin vint alors me 
déclarer fapaffion , 6cme£t connoïtrele 
beibin que j'avois d'aimer 6c d'être ai- 
mée. Je fentis auffi-tôt une fecrete joie 
qui me remit dans mon état naturel, & 
depuis ce temps là , j'ai toujours été de 
bonne humeur. 

S I L V I A. 

Voilà comme on juge d'autrui par foi-* 
même. Ma pauvre Lifette, tu te trom- 
pes , tu ne me connois pas. 
Lisette. 

Ouvrez moi donc votre cœur; voyons, 
examinons ce qui peut vous mettre dans 
l'état où je vous vois, car il me fait de la 
peine en vérité. Ne feroit-ce point votxe 
folitude perpétuelle ? 

S I LV I A. 

Je ne crois pas ; j'ai été élevée en Ita- 
lie jufqu'à l'âge de douze ans , j*y fuis ac- 
coutumée. ■ 



D'AIMER, j^ 

Lisette. 
Oui , mais il y a plus defept ans que 
vous n'en avez plus douze , 6c à l'âge où 
vous êtes , on eft bien aife de voir un peu 
plus le monde. 

S I LV I A. 

Eh bien î ne fortons-nous pas quelques-» 
fois pour aller à nos' devoirs , ou pour 
faire des emplettes ? mon Père ne nous 
mene-t'jl pas promener à i'Arfenal de 
temps en temps. 

Lisette. 
Hom , îe moins qu'il peut , & encore 
les matins quand il n'y a perfonne. 

S I LV I A. 

Je n'aime pas la cohue , ni à me voir 
expofée aux regards d'une fotte popu- 
lace , dont les plus mal-bâtis font les plus 
eiïrontez. 

Lisette» 
Mais quand de jeunes gens bien faits 
marquent du plaifir à vous regarder , cela 
vous fait moins de peine , je crois ? 

SiLViA. 

Les yeux des honnêtes gens bleflènt 
moins que ceux du petit Peuple. 
Lisette. 

N'auriez-vous point gardé l'idée de 
quelqu'un de ces honnêtes gens là ? 



U I^E B ESOÏNT 
Sllvia. 
Oh ! nenni , point du tout. J*eii aï 
remarqué un feulement , parce que le 
hafard me Fa hït rencontrer plufieurs- 
fois. 

Lisette. 
Eft-il bien fait , cet un-là ? 

Sllv I a. 
Ilefld'aflcz bonne mine- 

Lisette. 
Voici quelque chofe. Et dites-moi ^ 
dormez^vous tranquillement la nuit ? 
Sllvia. 
Pas trop , je ne fais que révafferr 

L I s E T T E. 
On dit que ce que Ton a vu le jour re- 
vient quelque fois la nuit en rêve. L'hom» 
me de bonne mine que vous avez remar-^ 
qiaé ne vous y eft-il jamais revenu ? 

S 1 L V ï A. 

Je crois que fi» On dit vrai- 

Lise t t e. 
Ne vous a-t'il point auffi caufé quelw 
ques diftxadlions dans vos le<Slures ? 

S l L V I A. 

Je ne lis prefque plus , un livre m'en* 
nuie , j'en fuis fâchée. 

Lisette. 
Eft-ce un fi grand malheur î 



D^AIMER. ?y 

S I L V I A. 

Oui, laledture fert toujours à meu- 
bler rcfprit. 

Lisette. 

Ma foi , Mademoifelle , quand l'amour 
monte une fois du cœur à Tefpric , adieu 
les livres , il jette les meubles par lafenê- 
tre. Votre mal eft de Tamour , tout me 
le confirme .^ 

S I L V I A. 

Mais Lifette , à la fin , je me fâcherai , 
jevous disque je n*ai point d'amour. 
L I s E T T E. 

Oh bien , Mademoifelle , fi vous n'en 
avez pas , cherchez en , vous en avez be-^ 
foin^ 

S I L V I A. 

Taifez-vous , vous êtes une fotte. 

Lisette. 
Ah ! vous voilà retombée dans votre 
tumeur ordinaire» 



3^ 



LE BESOIN 






S C-E NE VIII. 



ARLEaUIN,SILVIA, 
LISETTE. 

Lisette. 

EH bien î as-tu de quoi faire de boft 
bouillon ? 

A RLEQ.U I N. 

J*ai tout ce qu'il me faut. 
Lisette. 
Vo'ions. Qu' ft-ce ? Ce ne font que 
des Racines ? Où eft donc ce Chapon ? 
Arlequin. 
Monfieur le Médecin Lanternon n'a 
point mis de Chapon dans fon ordon- 
nance. 

Li s E t te. 
Mais je t'ai ordonné , moi , de m'ailer 
chercher un Chapon au plutôt. 
Arlequin. 
Mais quand il s'agit d'un malade, c'efl: 
au Médecin qu'il faut obéir avant tou-» 
tes cliofesf 



D'AIMER. 37 

Lisette. 
Vous verrez que le Chapon ne fera de 
deux heures au Pot. 

Arlequin. 
Ce n'eftpasle bouillon qui guérit , c'eft 
le breuvage , il a le pas devant. 

S I L V I A. 

Voilà un coquin qui a trop de caquet , 
je le crois yvre dès le matin. 
Lisette. 

Ce n'eft pas moi , du moins qui lui al 
donné du vin. 

S I L V I A. 

Je n*en fçai rien, je ne me Re plus à 
TOUS, parce qu'il vous divertit vous le 
gâtez , je vais vous faire ôter la clef de la 
cave tout a Theùre. 

Arlequin. 
Mais Mademoifelle , faites-moi donc 
donner auparavant ma petite portion 
pour mon déjeuné, car en vérité j'en ai 
grand befoin. 

S I L V l A. 

Tu ne boiras de vin de huit jours pour 

te punir de tes mauvaifes plaifanteries. 

Arlequin eft comrifté d'abord de 

U menace , & fuis reprend tout d'un 

coHp fa joie ^ & fin en danfant & en 

di^mt* 



jB L E BESOî N 

Pour nous confoler allons porter notre 
commiffion à Violette. 



^i^m^i 



SCENE IX. 

SILVIA , LISETTE. 
Lisette. 

EN vérité, Mademoifelle , ce pau- 
vre garcon-là rne fait pitié , de dûf-^ 
fiez-vous me gronder encore plus fort , 
je ne puis m'empécher de vous dire que 
ce que vous faites à fon égard eft injuîle. 

S I L VI A. 

Cela eft vrai j je n'ai pourtant pas def- 
feln deTétre, & je vais lui faire donner 
ce qui lui faut , mais il me femble que je 
me foulage en diminuant un peu fa joie 
excefTive qui ne fait qu'aigrir mon cha-* 
gân. 

L I s E T T E. 

Et quand je vous offre moi , Tunique 
n^oïen de le diflîper , ce chagrin , vous 
rebuttez mes confeils & me querellez. 
Il faut une bonne fois vous prouver que 



D' A I M E R. 2f- 

3'ai raifon. Ecoutez-moi. Arlequin » 
vous le fcavez , eft ici dans une conditioa 
où il y a très peu de gages ; mal vêtu , mal 
nourri , accablé de travail, fouvtnt rofTé, 
car votre Père eft un peu prompt ; ce- 
pendant , malgré Ton malheureux fort , 
vous le voïez toujours content , toujours 
de bonne humeur; d'où croiez-vous que 
cela vienne ? 

S I LVI A. 

C*eft ce que je ne puis comprendre , je 
l'avoue. 

Lisette. 
Il eft dans l'âge où l'amour fe fait fen- 
tir , il aime , il eft aimé , voilà tout fon 
malheur efïàcé , il eft heureux. 

S I IL V I A. 

Il aime ? quoi au milieu des peines 
qu'il a , il trouve le temps d'aimer ? 
Lisette.^ 
C'eft fon unique affaire» 

S I L V I A. 

Et qui aime-t^il? 

Lisette. 
Violette, la fille de votre Jardinicf4 

S I Lv I A. 

Je ne m'en fuis point appercûë. 
Lisette. 
Je le croi bien -, pour connoître Ta- 



.fl LE BESOIN 

4^ • ;i faut l'avoir fenti loi- 

jnour en autrui, litautidv 

niême. 

S I L V I A. 



T^^edislàdieffetVderamourqui 
mefurprennent,^^^^^^ 

îlnV a pourtant rien de plus vrai; 

11 ny a puui ^^ 

^ous le voyez -venu d Pam_t ^^^.^ , 

qu'on le tait courir p ^^^. 

ïleftàjeun.)'enfuisfur,aubou 

ceU -left bren gronde , & vou^ P ^^ 
devinpourhuitiours,des<iuUa 

Violette, le voila confole. 

Cela n'eft pas poffible? 
Lisette. 

T „, rachez-vous dans ce Cabinet, 

Tenez, cachez ^^^^ j 

',e vais les faire re«er ^^^^^^ ^^^^ 
prétexte , vous en icit 
même. 

3'avouëquejevoudrolsvoirccla,]e 

nelepu-croire.^^^^^^^ 
Entrez, entrez feulement. 



I et «• 



D'AIMER. 41 

SCENE X 



LISETTE, ARLEQUIIsT, 
VIOLETTE, SILVIA c-^ckV. 

Lisette, 

RAngez ici, tous deux, le Maître 
de Philofophie y va venir donner 
leçon. 

Elle [en. 

Arlequin , s'emfrejfe de ranger mit. 

Mais tout eft_rangé , que veut-elle que 

nous fafïïons ? Violette , dis-moi donc 

pourquoi tu pleures , afin que je fçaehe 

pourquoi je pleure aufli. 

Violette. 
Tu dis que Mademoifelle a défendu 
qu'on te donnât du vin de huit jours. 
Arlequin. 
N'eft-ce que cela qui te fait pleurer ? 
chque m'importe ce que je boive pour- 
vu que tu m'aimes toujours ? 
Violette. 
Mais tu ne m'aimera peut-être plus 

D 



4x LE B E SOIN 

guère toi , car j'ai remarqué que quand 
tu as bu du vin, tu m'en aimes d'avan^ 
tage. 

Arlequin. 
Je t'aime en tout temps de toute ma 
force, mais il me paroit au contraire que 
quand le vin m'a rendu gai , c'cft toi qui 
ne m'aimes pas tant. 

Violette. 
Pourquoi t'imagines-tu cela ? 

Arlequin, 
Parce qu'alors , quand je fuis de bon- 
ne humeur, je voudroisde certaines pe- 
tites chofes que tu ne veux jamais, toi^ 

V I O LET TE. 

Mais tu fçais bien que je ne dois vou^ 
loir que ce qui eft raifonnable. 
Arlequin. 
Allons dons , prenons patience. 

Violette. 
Mais dis moi, n'as-tu point le cœur 
un peu foible ^ 

Arlequin. 
Je Pavois tout à l'heure, mais auprès 
de toi cela fe palTe. 

Viole t t e. 
■ Il faut te le fortifier , celareviendroit,. 
tues trop fatigué ; mais comment faire ? 
nous fommes. tous deux fans argent.. Il 



D'AIMER. 43 

n'y a que quatre jours que tu es dans le 
Viilage , tu n'y connois perfonne qui te 
faiïe boire , ôc tu n'as pu rétablir crédit 
au cabaret. 

Arlequin; 

Eh bien il faut boire de l'eau. 
Violette. 

Mais fi tu tombes malade ,, que de- 
viendra la pauvre Violette ? Tien , voilà 
une tabatière d'argent que Mademoifèlle 
m'a donnée , je t'en fais prefent ; va dire 
ici prés qu'on te prête du vin defliis;. 

Ar L EQ,U I N. 

O caraVioletta , tu te mocques de 
moi ! je te remercie pourtant de ta bonne 
volonté , mais- je ne reçois point ta taba- 
tière , & n'emprunte rien deflus , j'aime- 
rois mieux mourir de la pepie^ 
Violette. 
Je le veux, je le veux abfolument* 

Arlequin. 
Je n'en ferai rien , te dis-je^ 

V I o L E T T E^ 

Si tu n'obéis , je te haïrai à la mort. 

A R L E QU I N. 

Je ne crains p.oint cela , je te connois.^ 

Violette. 
Vous aimez donc à me mettre au de-^ 
fepoir ,, Arlequin^ 



44 LE BESOIN 

Arl e qu in. 
Eh bien , là , ne pleure pas , je veux 
bien la garder quelque temps pour la bai- 
fer , quand j'aurai foif , cela me vaudra 
du vin de Champagne. 

Violet te. 
Je me trouve mal moi-même , va me 
chercher du vin , je te prie. 
Arlequin. 
Je connois ta fineffe. 

Violette. 
Il n'y a pomt là de fineiïè , je veux du 
vin , & je précens que tu prennes la rafle 
de chocoliit que tu as refufée tantôt , je 
viens de la prépanr. 

Arlequi n. 
Eh bien î ccmpoibns , prenons-en 
chacun la moitié. 

Violette. 
Viens, viens, il y a de quoi en faire 
deux, chacun la nôtre. Nous n*avons 
rien à faire ici. Allons , mon cher Arle- 
quin , mon ami , te voilà déjà pâle com-« 
me la mort. 

Arlequin. 
Haïe , haïe , en me prenant le bras tu 
me chatouilles , m me reLufcite, 



D* A ï M E R. 4î 




S C E N E XI. 

SILVIA, LISETTE. 
Si L V I A. 

AH î ma chère Lifette , je fuis dans 
une émotion que je n*ai jamais fen- 
tie , & que je ne puis t'exprimer. Si ta 
fçavois ce que je viens d'entendre. . • 
Lisette. 
Jefçais tout , j'écoutois à la porte# 

S I L V I A. 

Eft-ilpofTibleque dans un rang fî bas 
on ait des fentimens fi beaux , fî gène-: 
reux , fi délicats même ! 
Lisette. 
Vous le voyez , voilà de l'amour tout 
pur , il n'y a point d'art chez eux. 

S I L V I A. 

Cette inquiétude que chacun fent pour 
ce qu'il aime , ce tendre intereft ! ces 
iégards réciproques ! oiii , je trouve de 
i'heroïque là-dedans» 



4* L Ê B E S O I rsT 

Lisette. 

C'eft que le propre de l'amour eft d*éle- 
ver Tame au{ïi.-bien que d*éelaircr l'efprit. 
Avez-vous remarqué avec quelle adrefîe 
Arlequin , tout groffier qu'il eft , a fçû 
tantôt fe difculper d'avoir préfère la com- 
miffion de Violette à la mienne ? qui eft- 
ce qui lui. fourniffoit tant de raifon.? l'a- 
mour. 

S IL VI A. 

Voilà une pafTion admirable. Oiii ,. 
par ce que je viens d'entendre , il s'en faut 
peu que je ne la croie capable d'adoucir 
les plus grands chagrins. J'ai fenti du 
plaifir à la voir agir en eux. Je veux en 
joiiir encore une fois,& les remettre tous 
deux dans une fituation facheufe , pour 
examiner de plus prés leurs fentimcns , & 
connoître à fond jufqu'où peut aller 
leur amour^ Fais-les revenir- 

S I L V I A. 

Arlequin , Violette , revenez* 






'5^ 
«^^ 
^ 



D^A I M E R- 47 




a?' ^R -^v ^^0^' 

^ Ji^ îcfe ^f^ w^ '"s^ t? 

««V..W -.*-.. --.r-,- -,-îï» «a^'W «K>i«^ <^«>? -^2;* *g?2» 

•^ '^ '^ ^^"^ *^ ^^ '^ "^ "^^ 



S C E N E XIL 

ARLEQUIN, VIOLETTE^ 
SILVIA, LISETTE, 

S I L V I A. 

Violette , rendez-moi la tabatière 
que je vous ai donnée , je n*ai. pas 
fongé qu'on me Tavoit prêtée. Tenez , 
en voilà une autre qui vaut mieux ; te- 
nez donc , qu'eft-ce ? vous cherchez 
long-temps ? 

Violette. 
Mademoifelle , je crains de Tavoir 6- 
garée^ 

Si L VIA* 
Comment î ell-ce là le cas que vous 
faites de ce que je vous donne î trouvez-? 
la tout à l'heure ; vrayenient fi elk étoit 
perdue , vous me feriez de belles affaires- 
Violette. 
Hé bien , Madame , rabattez- là fur 
mes gages , elle eft perdue en effet, 
Meqnm tâche 4'approchçr dç Viokm 



4^ L E B E S O I N 

'pour Un rendre fa tabatière ^ L'ifette lui 
barre toujours le chemin. 

S I L V I A. 

OÙ allez-vous , Arlequin ? 
Ar le qu I N* 
Je vais l'aider à la chercher. 

S I L V I A. 

Ne bourgez de là , je vous l'ordonne^ 
Qja'avez-vous à rire ? 

Arlequin. 

Je ris de ce qu'elle ne fe fouvient pas 
non plus que moi, que quand je partis 
hier pour aller à Paris , elle me la donna 
pour faire racommoder la charnière qui 
alloit mal , la voilà. 

S I L V I A. 

Voyez la belle mémoire de fille ! fiez-* 
vous-y. 

A R LE Q.U I N. 

Mais , Mademoifelle , vous aviez bien 
oublié vous-même qu'on vous l'avoit 
prêtée. 

Lisette a pan. 

Mademoifelle , Arlequin vous donne 
votre refte, 

S I L V I A à fan. 

J'en fuis charmée , mais je vais les em- 
barrafTer mieux-Lifette,fais-moi je te prie 
Une taife de chocolat , & une auffi pour 
toi fi tu en veux, L i se t t e. 



D' A I M E IL 49 

Lisette. 
Volontiers^ mais donnez moi donc 
des tablettes , car je n'en ai plus. 
Si L VI A. 
Dcmandés-en à Violette jelui enlaif- 
fai l'autre jour plus qu'il n'en faut pour 
deux tafTes. 
Arlequin & Violette fe defefpsrent eft 
fecret. 
Arlequin. 
Je l'ai bien prédit. Ah malheureux! 

Violette. 
Sia maledette la chicolata î 

Si L VI A. 
Qu'avez-vous donc Violette , vous 
voilà bien troublée ? 

Violette. 
Mademoifelle , je nefçai ce qu'eil de- 
venu votre chocolat. 

S I L V i A feint une grande colère. 
Qu'en àvez-vous donc fait ? 

Violette. 
Je Pavois ferré fur une tablette dans 
rOiîîce, je ne l'y ai plus retrouvé. 

SiL V lA. 

Ah î ah ! je le vois bien , ce que vous 
en avez fait, Mademoifelle vient de le 
prendre tout à l'heure ; elle en a encore 
ficux mouftaches aux cotez de la bouche, 

E 



5P LE BE S O I N 

Violette e7i s'effUiam la 'bouchf: 
Pardonnez moi , MademoifelJe , je ne 
raime pas , il ine dcgoute. 

S I L V I A. 

Vous êtes bien hardie d'en ufer ainfî 
;fans ma permifTion , & d'ofcr me le nier 
en face, de plu s, quand je vous prends fur 
le fait. Sortez d'ici toutàTheure, &nY 
rentrez jamais. Votre Père le fçaura, & 
^'il ne vous en punit comme il faut , je- le 
xhafTerai lui-même. 

A RLE QUI N. 

Mademoifelle , il faut dire la vérité^ 
elle ne Fa ni pris m égaré. 
Si L VI A. 
Où eft-il donc ? 

A R LE QUI N. ^ 

Il eft là chaudement dans mon eftor- 
mac. Quand vous nVayez refufé du vin 
tantôt , je fu^is entré plein de defefpoir 
dans la Cuifme , où je n'ai trouvé perfon-» 
ne qu'une caffetietre au feu pleine d'eau 
boiiillante, de-là je fuis paiTé dans FOffi- 
ce , où j'ai vu fur une tablette le fatan de 
chocolat qui m'a tenté ; je l'ai mis dans 
la caffetiere , 6c delà dans une écuelle , ôc 
cloc , cloc , fans le faire xnoufTex en çonr» 
fcience. 



D^AIMER, 51 

S I L V I A. 

Comment , coqum ! du chocolat ex- 
^cellent , que je m'ëpargnois à moi même! 
Hola quelqu'un , qu'on me charge ce 
fripon-là de coups d'étrivieres. 

ARLEQ.UIN. • 

Soit , je le foufFrirai en patience* 
Violette. 

Ah ! Mademoifelle , j'aime mieux être 
chalTée d'ici. Il efl: innocent , c'eft moî 
qui l'ai pris , il €fl vrai. 

A R LE QUI N. 

Non , Mademoifelle , c'eft moi en ve-^ 
Tité , c'eftmoi , c'eft moi vous dis-je. 
Ils l'imporinnem à force de s' ac enfer. 

S T L V I A. 

Pâix-là ; taifez-vous tous d^ux. Lifette, 
je cède; voilà deux Amans parfaits ! ak 
lez mes enfans , je vous le pardonne , gar- 
dez chacun la tabatière que vous avez , je 
vous en fais prefent , 6c toi , Violette , 
foit dépofitaire de la clef de la Cape pour 
toujours, & donne à Arlequin du vin tanÇ 
qu'il en voudra , il le mérite. 

Tous denx l'importunent a force de U 
remercier. 

Oh î laifTez-moi en paix ,. ou je reprens 
la clef de la Cave. 

F'idetts arrache Arlequin des pieds ds 



^^^ L E B E s O I N 

Sifvia en le faisant [oiruenlr de la clef de 
la Cave ^ ils fortent en joie. 

s QE NE XIII. 
SILVIA, LISETTE. 

S ï L V I A. 

Llfettc , je n'en puis plus , je fuis hors 
de moi. 

Lisette. 
Allons courage , Madcmoifeille , vous 
venez déjà de faire une bonne adlion que 
vous devez à Tamour , ne le haïlîèz donc 
plus tant. 

S I L V I A. 

Je crains qu*à la fin tu ne meperfuades, 
mais qui eft cet homme-là qui pafïè avec 
ton Amant. 

Lisette. 

C'eft apparemment le Maître de Philo- 
fophie. 

S I L V I A. 

Ah ciel! 

Lisette. 
Qu'avez-vous donc ? 

Si Lv I A. 
S*il étoit un peu plus doré , je le prcn- 



D*A IM E R, 5^ 

drois pour l'homme que j'ai rencontré ii 
fouvcnt , il lui reffemble comme deux 
goûtes d'eau. 

Lisette. 
Quoi ! à cet homme de bonne mine qui 
vous revient quelquefois dans vos rêvts ? 

S I L V I A. 

A lui-même. 

Lisette. 
Il y a là quelque chofe de fingulier. 

Si L V I A. 
Lifette , tu te trompes , ce n'eft pas là 
un Philofophe , il a l'air trop raifonnablc. 
Lisette. 
En effet, je ne lui trouve pas la m!ne 
aflez rébarbative. Mais qui feroit-ce 
donc ? Attendez , il me vient unepenlee , 
n? feroit-ce point quelqu'Amant qui fe 
déguiferoitpour approcher de vous ? 

S I L V 1 A. 

Ah î ah ! cela feroit plaifant , je vou- 
-drois le fçavoir par curiofité. 
Lisette. 
Quoi ! cela ne vous fàcheroit point. 

S j fc V I A. 
Je crois que non. 

Lisette. 
Ecoutez , cela pouroit bien être -, car 
Monficur Trivelin m'a dit de certaines 
chofcs... Eiij 



Ç4 LE BESOIN 

S I L V I A. 

Que t'a-t'il dit ? 

Lisette. 

Qu'il y avoir dans le monde un hom- 
me de mérite qui vous aimoit à. la fu- 
reur , &: qui imploroit mon fecours au- 
près de vous. 

S IL VI A. 

Et ne t'a-t'il point dit qui c'étoit ? 
Lisette. 

Il n'en a pas eu le temps , mais dès 
qu'il aura fait avec votre Pcre , il viendïa 
me le dire , il me Ta promis. 

S I L V I A. 

Je fuis impatiente de le fçavoir. 
Lisette. 

Voyez ce que c'eft que l'amour ! l'ef-^ 
pcir d'un amant , tout incertain qu'il eft, 
vous tire déjà de votre indolence , vous 
agite ôc vous réjouit un peu ce me fem- 
ble. 

S I L VI A. 

Tais-toi donc %i^ es une folle. 

Li si&Ki T E. 
Voilà Monfieur l^rivelin qui revient^. 
Vous ferez biea-tôt éclaircie. 



'I 



D'Al?vlËR. ç5 

SCENE XIV, 

PANTALON, TRIVELINv 
SILVIA, LISETTE, 

T R I V E L I N, 

T L faudra donc , Monfieur , comme je 

i viens d'avoir ITionneur de vous le dire, 
prendre un grand verre de Ptifanne ,i 
deux heures après le repas , ôc continuer 
de deux heures en deux heures ;& immé- 
diatement après chaque verre , faire deux 
ou trois tours de Jardin , ou même mon- 
ter achevai fi vous pouvez, & galoper 
un peu par la Campagne. Smdanam fa- 
meu5^ Médecin Anglois ordonnoit à fes 
malades de courir la poite pour les guérir 
des vapeurso 

Pantalon. 
Diable î Sindanam ëtpit un habile hom- 
me, puifqu'entref^^ains on guerifToÏÊ 
en poite; mais paldnaMiêur je faismau-- 
vais Cavahen ■ 

T R I V E L I No 

Hé bien, marchez beaucoup. En un' 
mot après la poi'tion il faut de Texerci- 

E iiij. 



56 LE BESOIN 

ce , cela eft de conféquence. 
Pantalon. 
Oh! Monrieur,,ie n'ai garde d'y man- 
quer ; allons je veux vous conduire ÔC 
yôus voir partir. 

S IL V I A 

Le voir partir , Lifette ! ah ciel î 
Pantalon. 

Vous m'achèverez rhiiloirc d'Oélave 
ehemm faifant. 

T R I V E L I N. 

Mais la voilà finie. Oélave vouloit fe 
marier ici , je ne fçai avec qui , il n'a pas 
pu , il s'en cil retourné à Venife époufer 
li belle & riche veuve , ôc il a bien fait. 
Pantalon. 
Et TOUS le croyez marié ? 

Trivelin. 
Sans doute , la veuve avoit trop d'im- 
patience de neTétreplus. 
Pantalon. 
Dites bien à Monfieur le Dc(5leiir que 
je le prie de n'être plus fâché contre moi, 
& de venir au plutôt , je lui donnerai 
toute forte de fatisfaélion. 

S I L V I A. 

Lifette , fonge donc à l'arrêter. 

Lisette. 
Mais comment faire ? 



D*AÎMER. 57 

T R I V E L I N. 

Cependant Monfieur , mon Maître 
tn'avoit commandé de refter auprès de 
vous jufqu'à ce qu'il y pût être lui-mtmc. 
Pantalon. 

Allez, partez , quand il vous verra , 
cela le fera plutôt venir , & je iuis preflë. 

S I L V I A. 

Non , mon cher Père , je ne fouffrirai 
pas c|ue Monfieur Trivelin vous aban- 
donne , s'il vous furvenok quelque acci- 
dent , où en f<. rions-nous ? 
Pantalon. 
Voilà une bonne fille , quel naturel ! va 
je t'en tiendrai compte. 

Lisette. 
Monfieur, en cas de mallieur , Mon- 
fieur Trivelin eft habile homme , il vous 
foulageroit , il entend cela mieux que 
nous. 

Pantalon. 
Hé oiiî, oui, je fçai les raifons que 
vous avez de le faire relier. 
L I s E T T F. 
Moi ? je n'en ai point d'autres que vo- 
tre fanté. 

P a N 1 a L o N. 
Monfieur le Doéleur n'eft pas trop 
bon lui-même pour me la rendre. 



58 'LÉ BESOIN. 

T R I V EL I N, 

Me prenez-vous pour un ignorant? 

P A N T AL O N. 

Allons Monfieur partons, 6c ne vous 
fâchez pas. 

«^ «^ . »^ ««^ ««^ «tft* «^ . «(^ ««fi* . •4»* '^' 

SCENE XV. 
SILVIA, LISETTE, 

S I L V I A. 

NOus ne fçàurons rien de lui , cela^ 
me chagrine. 

L î s E T T E. 

Je n'en fuis pas fâchée , ce petit cHa- • 
grin-là eft de bon augure. 

S I L V I A. 

Ah î ce n'efl qu'une curiofité. 

Lisette. 
Hé bien elle fera fatisfaite , puifquelc 
Philofophe nous relie ; les Amans ne font 

pas muets. 

SiL VT A. 

Mais il n'en eit pas un , nous n*ap- 
prendrons pas qui eft celui dont Triyelin , 
t'a parlé, • 



D'A I M E R. ï5 

Lisette. 
n n^ a qu*à fe donner patience , nous 
le fçaurons tôt ou tard; ce qu'il y a de 
confbiant,c'eft que toujours nous revient- 
il un amant de cette affaire-ci. Eft-ce que 
vous aimeriez mieux que ce fut le Phiio^ 
fophe ? 

S IL V I A. 

Si je le préfet OIS, c\ii que la manière 
dont il s'y prend, promet une Comédie' 
affez divertiffante , à cela près, je me fou- 
cie aufïi peu de l'un que de l'autre. 
Lisette. 

Hom ! cela eft pourtant bon,un Amant! 
vous riez ? 

SCENE XV r. 

PANTALON , SiLVIA , LISETTE, 

LES FILLES de la Noce, & LE. 

PHILOSOPHE /7m après. 

P A N T A L O N. 

Sïlvia,ma chère enfint , ma bonne fille^- 
pour reconncître ta bonne amitié , je 
vais te donner un Maître de Philofophie , 
il eft;là4iaut , ôc voilà les Filles de laNô-^- 



60 LE BESOIN. 

ce que je t'ameme qui te divertiront. 

S T L V I A. 

AK! mon Père, je vous remercie; il 
me fembleque vous vous portez mieux, 
cela me réjouit. 

Pantalon. 

Tu me parois aufTi de meilleur humeur 
que de coutume. Allons, allons , que l*on 
danfe comme il faut. 

S I L V I A. 

Faites venir auffi le Maître de Philofo- 
phie pour danfer , afin de vous réjouir da- 
vantage. 

Pantalon. 

Eft-ce qu'un Philofophc fe mêle de 
danfer ? 

S I L V I A. 

Et c'efl; juftcment parce qu'il ne s'en 
mêle pas que fon embarras fera plaifant. 
Pantalon, 
Qu'il vienne, je le veux bien. 



i^P^ 



mm 



D'A I M E R. 6i 

DIVERTISSEMENT. 

LES FILLES de U Noce , BERGERES 
& PAYSANNES.chament & danfem. 

Vne groj[e Payfanne, 

LUcas n'ofe me toucher , 
Il a peur de me fâcher , 
Eft-il un amant plus lâche ? 
Qu'il eil fot ce pauvre Lucas ? 
S'il ne Tçait pas 
Que j'aimons bien qu'on nous fâchCâ 

On danfe, 
Vn:: Bergère. 

Vive un peu de badinage,. 
Mais fur tout loin du Hameaux , 
Car badiner fous l'Ormeau , 
Aux yeux de tout un Village , 

Cela n'eft pas beau. 
Quand le grand jour nous éclaire, 

Il faut faire la fevere , 
On craint la Tante & la Merc , 
Si l'on rit on ne rit guère , 
Il vaut mieux cent foi s 
Rire au fond d'un Bcis' 



^z LE EE SOIN 

Le Chœur, 

Il vaut mieux cent fois 

Rire au fond d'un Bois. 

La Payfanne. 

Quand je danfons tous en ronde , 

Lucas faute , ilefl joyeux , 
•Ne danfons-nous que nous deux ^ 
Au milieu de tout ^ monde , 

Il efl tout honteux. 
Il n'a pas bien la pratique , 
De danfer à la Mufique , 
Il craint qu'on ne le critique , 
Car fa danfe cfl à l'antique j 
Mais Lucas au Bois 
Danfe mieux cent foii, 

Le Chœnr. 
Mais Lucas au Bois 
Danfe mieux cent fois. 
La Bergère, 
Pour rire en toute affurance , 
Cherchons l'ombre & le filence; 
La Tayfanne, 
De peur delà médifance , 
Soit qu'on rie , ou foit qu'on danfe ^ 
Enfemble, 
Il vaut mieux cent fois , 
Faire tout au Bois. 
On danfe* 

S I L V T A. 

-Allons , je veux danfer auilî ; Mou 



D'AIMER. €^ 

fleur le Phîiorophe , danfons nous deux. 
Le Philosophe. 
Mais Mademoifelle , un Philofophe ne. 
fç ait danfer qu'en baroco, 

S I L V I A. 

Hé bien , qu^on nous donne quelque 
Menuet baroc. 

Fm du ■premier AEle» 

Le Muficien a arrangé agrément les 

,i2hanfons de ce Divertiffement fans conful^ 

ter l' Auteur ^ & en a fait un irh-heaiunor- 

czaii àe Aîiifique , mais un peu aux d,epens 

de U Po'é/l^, 

ACTE IL 
SCENE PREMIERE. 

A R L E Q.U J N feul , a demi yvre. 

ACaufe que j'ai les jambes un peu 
foibles d'avoir trop marché , ils di- 
fent là-bas que je fuis yvre^ le monde eft 
bienmédifant ! hé bien,qu^nd celaferoit 
il n'y a point de la faute à Violette, une 
fois. C^n lui a ordonné de me faire boire 



64 LE BES OÏN. 

tant que j'aurois foif. Or là-deiTus , j'ai 
pris dans la cuifine mon déjeuné, ôc l'ai 
fiiivie à la cave pour lui épargner la voi- 
tui.'j elle m*a donc mis auprès d'un ton- 
neau d'excellent vin de Bourgogne pour 
boire à difcretion. Vive la difcretion , 
c'eft une belle chofe ! On ne peut pas 
boire plus difcretement ce me femble, 
que de boire à difcretion ; c'efl pourquoi 
j'ai bû là plu fleurs razades difcretes , pre- 
mièrement à la fanté de mes amours ,cela 
étoit juilc ; & puis à celle de Made- 
moifclle S il via, en mémoire de la clef 
de la cave , mais razade au moins , 
car je fçais vivre, moi; Ôc puis deux 
autres razades en mémoire de nos deux 
tabatières : on ne pouvoit pas moins , 
honnêtement. Et puis j'ai bù encore en 
mémoire deplufieurs autres chofes dont 
j'ai perdu la mémoire ; d>c afin de finir dif- 
cretement , je voulois boire encore une 
autre razade à Violette pour le dernier 
coup , elle n'a pas voulu ; elle a bien fait, 
car on dit qu'il n'y a que le dernier coup 
qui enyvre , or je ne l'ai pas bû , le der- 
nier coup , ergo je ne fuis pas yvre. Fi , 
cela eft vilain d'être yvre , Ôc un homme 
fage ne devroit jamais boire le dernier 
coup. 

SCENE 



D'AIMER, 6f 

SCENE IL 

LISETTE en^re & fe tient a fart y 
ARLECi^IN, 

Arlequ in hrcncharjt» 

OUais ! il me femble que la terre n'cft 
pas bien ferme fous mes pieds.La Si- 
gnera Silvia difoit l'autre jour qu'un cer- 
tain Philofophe Cobirnic,Coprinic difoit 
que laTerre tourne,que lesMaifbns tour- 
ncnt,que tout tourne. 11 étoit Allemand, 
dit-elle, Cobirnic; le drôle buvoit du vin, 
depuis que j'en ai bu, je trouve qu'il a 
raiibn. Hola; il îrébiich2.¥{o\2i^ minhér 
Cobiniic . faites tourner la Terre un peu 
plus doucement ; mais 3''apperçois là- 
bas un fauteuil qui fait appétit de dormir, 
allons nous y rejpofer , en attendant que 
la Terre ait fait fes quinze tours. 
Lisette. 
Voilà un garçon bien nourri , je irie 
fuis doutée que la clef de la cave donnée 
.1 Violette fcrcit cet effet là. Elle aura eu 
de la compaifion , Arlequin de la com- 
plaifance. Le zèle d'un Ainant s'échauik 

F 



é6 LE BESOIN. 

en buvant à l'objet de fesvœux, & Pa- 
mour eft fou vent complice de fon y vrefTe. 

SCENE III. 

SILVIA, LISETTE, 
ARLEQUIN endormi a fan. 

SiL V I A. 

LIfette , où eft Arlequin ? mon Père 
m'a dit qu'il venoit de k voir entrer 
ici. 

Lisette. 
Quoi Monfîeur Pantalon l'a vu dans 
l'état où il eft } 

S I L V I A. 

Oui, je lui ai conté moi-même com- 
me tout eft arrivé ; j'en ai pris fur moi la 
faute, comme fi je n'avois fait tout cela 
que pourdifliperun peu ma mélancolie , 
il lui a tout pardonné en lui commandant 
d'aller dormir. 

Lisette. 

Il eft enfant d'obéiffancc, tenez , voyez» 

SiLVIA, 

Ah ! ne troublons point Ion repos , je 
te prie, le pauvre garçon en a grand be- 
foin. 



Î^'ÀIMER. 67 

Lisette. 
Vous devenez bien tendre poir lui ? 

S I L V I A. 

Il eft vrai que fon bon cœur metou- 
die , & j'ai reconnu à fon occafion cjue 
le Philofophe pourroit bien être un 
Amant; car pour obtenir fa grâce de m )n 
Père , il a joint fes prières aux miennes 
avec un zèle tout particulier. 
Lisette 
Il peut ne l'avoir fait que par pitié' pour 
Arlequin , ou tout au plus par complais 
fance pour vous , fans que l'Amour s'en 
mêle. 

Si L VI A. 
Il a fait plus: fur ce que j'ai marqué 
dans la converfation , que j'avois envie de 
voir rOpera , il va me le faire venir fous 
nos fenêtres , dans le Jardin de ^e gros ^ 
Financier notre voifm. 

Lisette. 
Quel pouvoir a-t'il par tout là^ ^ 

Si L VI A. 
Cela feroit long à t'expliquera 

Lisette. 
N'eft-ce point auffi parce que vous -> 
ibuhaittez qu'il foit un Amant , que vous • 
le croïez tel , car je ne fçai , je lui trouve 
»oi un certain air ferieux , un tonpedsu - 
gogue (jui ne marquent point cela. - 

iFij' 



<^8 LE BESOIN 

SiLVIA» 

Oiii , devant mon Père , mais il m'a dit 
quelques mots en particulier d'an ton 
tout différent. 

Lisette. 

Que vous difoit-il encore ? 

S I L V I A. 

Ah ! je ne fçai , ma timidité m'a rendue 
oute interdite , toute tremblante. 
Lisette. 
Ce friflbn-là n'eft pas loin de la fièvre, 
n'allez pas vous engager avec celui-ci 
avant que d'avoir vu l'autre dont Trivelin 
nous a parlé. 

Si L VI A. 
Oh ! ne crains rien . . . mais celui-ci ne 
meparoîtpas fi mépii fable. 
Lisette. 
Il a l'air trop fait , 6c je lui voudrôis 
quelques années de moins. 

S il VI A. 

Un jeune fot ne me plairoit pas. 

Lisette, 
Il a la taille un peu pleine , ce me fem* 
ble? 

S l L V I A* 

j€ trouve que l'embonpoint ne lui mé^ 
Cedpas ; il eft grand à proportion» 



D' A I M E R, 6^ 

L I o E T T E. 

Vous me paroiiTcz déjà bien prévienne 
en fa faveur ? voilà TcfFet du befoin d'ai- 
mer il fait tout trouver bon, 6c ians con- 
fulter on s'attache au premier venu. 
S r L VI A. 

Nfe m'accufcz donc point de cela , Li- 
fctte 5 vous me faites rougir. 
Lisette. 

Eh pourquoi rougir d'avoir de l'amour 
quand il en eil temps ? rougi t-cn d'avoit: 
froid en Hyver & chaud en Eté ? l'amour 
Cil de même Telle c d'une des faiibns de ]a 
vie , une impreffion naturelle , nécellà;i-e 
6c commune chez tout le monde , qui ne 
dépend non-plus de nous qjue le beau 
temps. A quinze ou feize ans une Fille 
eft-elle honteufe de voir naître cet em- 
bonpoint fi joli qui rend fes appas com- 
plets,^ ne fcait-on pas que l'amour & lui 
viennent toujours de compagnie ? & c'eil 
l'amour qu'on devroit le moins cacher. 

S I L V I A. 

Ilferoit beau , vraiement , qu'une fille 
dit tout haut qu'elle a de l'amour. 
Lisette. 

Ne feroit-elle pas mieux que de le dif- 
fimuler par des grimaces inutiles ? car , 
tenez toutes les vôtres ne fervent à rica 



7a ^ EE BESOIN- 

votre âge , votre inquiétude vos yeu:^', - 
tout le déclare, il n'y a que votre bou-^- 
che qui n'en dit rien : belle difcretion ! 

S I L V I A 

Quand cela feroit , l'effort que l'on'' 
fait pour le taire eft toujours louable , - 
c'efl un effet de la pudeur, de la vertu. 
Lisette. 

Delà vertu, je le veux bien ; mais je ne 
comprends pas le mauvais emploi qu'u- 
ne fi Ue fait de fon courage; qu'il lui pren- 
ne un caprice d'avoir un ornement, un 
habit , un colifichet , fouvent peu nécef- 
faire , & qui ne dure au plus qu'un mois 
ou deux : pour l'obtenir elle ne craint 
point de prefïèr un Père avec inftance, 
avecperfévérance.; & ellen'ofe lui de- 
mander un mari dont on ne peut fe paf- 
fer , & qui dure autant que la vie. 
S I L V I A. 

C'éft que demander des ornemens cho- 
que beaucoup moins la bienféance. 
L T s E T T £♦ 

Mais en n'ofant demander un mari à 
votre âge , on refle en proie à certain 
chagrin fecret qui donne de fâcheux mo- 
mens ; il y a bien des gens qui font à l'af- 
fût de ces momens-là , & alors on efl en 
danger de la choquer bien phts ^ la bien* 
féance. 



D'ATME m 7t 

S I L V I A. 

Cela ne me regarde point , je crois. 
Lisette. 

Je le crois auiTi, mais il y a toujours 
de la témérité à ne fe pas défier de tout. 
Hafardez-vous donc un peu , ofcz de- - 
mander vos vrais befoins; car fi vous 
ne parlez la première , il ne commencera 
pas lui, & jefçaisdebonnepart qu'il ne 
veut jamais vous marier* 

SlL VI A. 

Qu'il ne me veut jamais marier , ne 
dites donc point cela , Lifette , vous 
m'e nf eriez venir Tenvie. 

Ll s E TT E.. 

Oh! elle eft toute venue, mais la 
mauvaife honte vou5 poignarde , vous ne 
voulez feulement pas m'avoiier que vous 
aimez , à moi qui le connois , qui vous 
le dis , & qui me tue de vous y chercher 
du remède. 

Les Laquais an fond dtt Théâtre vi nient 

emporter Arlequin,^ . 

S I L V I A. 

Qu'allez-vous faire là , vous au- 
tres ? laifTez-le repofer. 

Un Laquai s< 

Nous n'avons garde de l'éveiller , Ma- 
demoifelle; Monfieurle Philofophe nous 
a bien recommandé de l'apporter tout en- 
dormi. 



7i LE BESOIN 

Lisette- 

Ah ! puifquc u^eil par fon ordre , kif-< 
fez- ks faire. _ ' 

SiL VI A. 

OÙ cfr-il mon Maure de Philorophie* 

LeLaquais. 
il va venir , il Vic^ que dans ce Jardm 
ki près. 

S I L V I A. 

Dites - lui qu'il fe dépêche , Se que 
rxus l'attendons ici. 

Lisette. 
Pourquoi donc êtes -vous fi prelTée ? 

S l L V I A. 

Parce que mon Père voudra être prc- 
fent à la leçon , 6c s'il vcnoit à cette heu- 
re, j'ai pris des mefures avec Violette , 
pour récarter de nous quand nous ferons 
en train de philofbpher. 

Lisette. 

Hom ! vous avez beau le diflîmuler , 
il y a de Tamour dans ces finefïès-là. 

. S I L V I A. 

Cefïe donc tes jugemens ridicules. 
Non, mais c'efl qu'il me déplaît qu'en 
toute une journée nous ne puiffions pas 
découvrir ce que c'ett que le Philofophe. 
Depuis le matin qu'il eft ici , n'eft-il pas 
iicnteux à nous de n'y pouvoir encore 

rien 



D* A I M E R. 7i 

rien comprendre ! cela me pique. 
Lisette. 
Bon , bon, fort bien , à merveille , vo- 
tre indolence diminue à vûë d*œil,vou$ 
ferez bientôt de bonne humeur. Ah ! te- 
nez , réjoiiiiTez-vous , voilà nos gens qui 
viennent. 

S I L V I A. 

Songe , toi , à avertir Violette quand il 
fera temps. 

SCENE IV. 

LE PHILOSOPHE, PANTALON, 
SILVIA, LISETTE. 

Pantalon. 

CA' , Monfieur Lelio , car c'eft ainfi 
qu'on vous nomme à ce que m'a dit 
Trivelin. 

Lelio. 
Pour vous rendre mes très humbles 
fervices , Monfieur. 

Pantalon. 
Commençons s'il vous plaît. 

S I L V I A. 

Monfieur vous riez peut-être en fecret 
de voir une fille fe croire capable d'ap- 

G 



74 L E BESOIN 

prendre la Philofophie. Je vous avoue 
que cequicaufe mon erreur eft un petit 
livre que j'ai lu, dans lequel un homme 
du monde fait entendre à une femme tout 
l'arrangement de l'Univers , ôc moi- 
même par la feule lecSlure , jePai conçu 
avec plus de facilité que je n'ai fait le jeu 
des échéts. 

L E L I O. 

La Philofophie n'eftpas hors de votre 
portée , Madcmoifelle. Vous lui faites 
même beaucoup d'honneur de Ja préférer 
aux plaifirs que pourroit vous donner 
votre jeuneffe. 

Pantalon. 

Monfieur , point de difcours inutiles , 
venons au fait , je fuis prefTé. 

L E L I o. 

' J'obéis. Je vais donc , Mademoifelle ^ 
avant que de vous faire entrer plus avant 
dans la Philofophie, vous donner quel- 
que teinture des Mathématiques , félon 
le confeil de Platon. 

Pantalon. 
Des Mathématiques? qu*eft-ce que 
ces drôleries-là ? par où commencent- 
elles ? 

L E L I o. 

Par l'Arithmétique, 



D'AIMER. 75- 

Pantalon. 
Par rArithmétique ! oh oh, diable! 
c'eft donc une belle chofe que la Philofo- 
phie î quand j'appris la Finance , je ne 
commençai pas autrement. Me voilà 
Philofophe plus que je ne penfois ; oh je 
lui enfeignerai bien cela moi , & de-là oà 
la mènerons -nous ? 

L E L I o. 
Aux Elemens de Géométrie , enfuite 
à 1* Algèbre , 6c enfin au calcul furies In- 
finimens petits. 

Si L V I A. 
Ceci commence à me paroître plus 
cmbarafTant que le petit livre î 
Lisette. 
Et à moi ^ufîî. Les Infinimens petits ! 
oh que cela eft vétilleux! ce n'eft point 
là ce qu'il nous faut. 

L E L I o. 

Hé bien , pour abréger pafTons tout 
cela , ne nous arrêtons pas même à la Lo- 
gique. Voilà un petit livre, dans lequel 
vous pouvez l'apprendre toute feule» 
Pantalon. 
Oiii, oui, prends le Livre, & l'apprends 
par cœur. 

L E L I o. 
Or, comme vous fçavez déjà un pea 



7t5 LEBESOIN 

de Mt'taphifique , venons tout d'un coup 
àJaPhyiique. 

Pantalon. 
Qu'efl-ce que cette Friflque ? 

L E L I O. 

C'cfl: la connoiiTance des chofes natu- 
relles par leurs caufes & parleurs effets. 
Pantalon. 

La connoiiTance des chofes naturelles ? 
il me femble que cette Frifique-là n'efl 
pas bonne pour une fille ? 

L E L I o. 

Mais Moniieur , la Phyfique eft fort 

étendue , & a plufieurs Parties ; Made- 

moifelle en peut choifir quelqu'une qui 

lui convienne, 8c qui foit de fon goût. 

Pantalon. 

Laquelle , par exemple ? voïons, nom- 
mez-nous-en quelques-unes ? 

L E L I o. 

Mademoifelle ne veut pas apprendre 
la Médecine , la Botanique, l'Anatomie ? 
Pantalon. 
L'Anatomie ! fy donc , ô la vilaine 
chofe que cette Frifique-là ? 
L E L I o. 
Encore moins la Méchanique, TOp- 
tique , la Dioptrique, la Cathoptrique, . « 



D'AIMER. jj 

Lisette. 
Mirericôrde! je crois que ce font là 
de^ mots de grimoire \ ah ! Monfieur , les 
noms feulement doivent lui faire peur ; 
je ne fçai comment on peut les pronoib- 
cer fans s'étrangler. 

Le Lio. 
Paflbns donc à la morale. 
Pantalon. 
C'eft bien dit , car c*eft une belle cho- 
fe que la morale ! qu'eft-ce qu'elle en- 
feigne cette morale ? 

L E LIO. 

Son nom l'indique , elle enfeigne à ré- 
gler les mœurs. 

Pantalon. 

Bon , bon , commencez virement , & 
donnez-lui de bonnes mœurs afin qu'elle 
foit bien obéïffante à fon Père. 






ni)-) 



'') 



78 LEBESOIN 

SCENE V.' 

VIOLETTE, PANTALON, 
LELIO, SILVIA, 

SilvU vient de faire Jtgne à Lifette , f «i 
s'abfente un moment ^ & qni ramené 

Fiolette, 

Pantalon. 
i3 Ilvia , écoutez bien. 

V I O L E T T £• 

Monlieur , votre boilTo cfl refroidie , 
& ileft temps que vous ^.w preniez un 
verre. 

S I L V I A. 

A propos mon Père, vous rcubliez; 
vraïement , c'eil bien là le principal. 
Pantalon. 

Paix , paix , écoutons la morale ; di- 
tes donc vite , Monfieur , je vous prie» 

L E L I G. 

Je définis la morale , la fcience de fe 
rendre le plus heureux qu'il eft poflible , 
fans faire tort à autrui ni à foi même. 
Pantalon. 

Ah que cela eft beau ! oh je veux ap- 



D' A I M E R. j^ 

prendre aufTi la morale ,moi ; Monfieur 
Lelio , répetons enfemble , s'il vous 
plaît. La morale efl dites-vous la fcien- 
ce, . . 

Lelio. 
De fe rendre le plus heureux qu'il eft 
pofïible. 

Pantalon. 
Fort bien , le plus heureux qu'il eft 
poflîble. Ah que ceJa eft bien dit î après. 
Lelio. 
Sans faire tort à autrui ni à foi-même. 

Pantalon. 
Sans faire tort à autrui ni à foi-même ; 
cela eft admirable î ô bdla cofa fta mo- 
rale! bellabella. 

Lisette. 
Mais Monfieur, pour guérir les va- 
peurs , un verre de votre breuvage vaut 
mieux que cent prifes de morale. 
Pantalon. 
Il n'eft pas encore tems , nous fortons 
de table. 

Vl O L ET TE. 

Il y a plus de deux heures que vous en 
êtes forti , venez voir à la pendule. 
Lisette. 
Ah ! Monfieur , elle a raifon , & il 
lie faut quelquefois qu*un quart d'heure 

G iiij 



8o LE BESOIN 

de plus ou de moins pour faire manquer 
tout TefFet d'un remède. 

L E L I O. 

Oui , Monfieur , dans une maladie la 
nature offre quelquefois des momens fa- 
vorables à Tart; Thabile Phificien doit les 
connoître & en profiter , & fi j'ofe m'ex- 
primer ainfi , c'eft proprement Theure 
du Berger pour un Médecin. 
Pantalon. 

Oiii , oiii , Monfieur , je comprends 
cela j tout à l'heure , tout à l'heure ; mais 
encore un peu de morale , s'il vous plaît , 
YÎte, vite. 

Lel I o. 

Le moyen qu'elle emploie pour arri- 
ver à fa fin , eil de régler les pafiions. 
Pantalon, 

De régler les pafTions ; entens-tu , Sil- 
via, entens-tu ? ôbellacofa! bella cofa! 
après, après. 

L E L I o. 

De régler les paflîons , & non pas les 
détruire , comme ont prétendu quelques 
Philofophes , car la nature efl trop fage 
poar nous les avoir données fi elles ne 
nous étoient pas nécclTaires. 
Pantalon. 

La nature efl trop fage î ah le beau die- 



D' A I M E R. 81 

ton î la nature efl trop fage. . . • 
Lisette, 

Oh ! vous ne Têtes gueres vous Mon- 
fieur , de vous amufer ici à des baliver- 
nes , 6c àrifquer votre fanté. Mort de ma 
vie fi vous ne partez tout à l'heure je vais 
faire main-baiFe fur le coquemar , ôc tout 
renverfer^puifquevous ne vous fouciez 
pasdegaerir. 

Pantalon. 

Allons, allons, avec votre permif- 
fion , Monfieur , je vais faire un tour de 
Jardin , & je reviens. O bella cofa la mo- 
rale î bella cofa, bella cofa î 
Lisette. 

O bella cofa , que de nous laiffer en 
repos î 

SCENE VI. 
LELIO,SILVIA,LISETT.E. 

S I L V I A. 

MOnfieur, vous venez de dire une 
chofe que j*ai peine à comprendre; 
les pafTions dites-vous font néceffaires ? 
L E I. I o. 
Oiii 5 Mademoifelie , néceifaires. Par 

Gv 



82 lEBESOIN 

exemple , dans Tenfance , la curiolîté» 
Dans la jeunefTe , Tamour. 
Lisette. 

Pour cela oiii. 

L EL I o. 

Dans l'âge fuivant , Tambition y le de- 
Er de fe faire un nom & une fortune; dans 
lavieillefTe, le foin deconferverpourfoi 
& pour les fiens , ce que Ton en moin» 
en état d'acquérir. 

L I s E T T E*^ 

^ J'entens , l'avarice, 

S I L V I A. 

Je comprens déjà que la curioïîté dans 
Penfance eft utile à fon inftruélion , mais 
je ne vois pas que la jeuncfTè ait befoin 
d'amour ; expliquez-nous bien cela , s'il 
vous plaît. 

Lisette. 

Oiii , oui ^ dépêchez vous de nous ap- 
prendre l'amour , pendant que Monfieur 
Pantalon n*y eft pas. 

L EL lO. 

L'amour eft un befoin que la nature 
txcite en nous pour fon intérêt 3c pour 
le notre , lequel befoin nous porte à nous 
unir à ce qui nous paroït aimable. 

S IL V I A. 

Ua befoin , dites-votis ? mais Monfléur 



D' A I M E R. 23 

un bcfoin me paroît une chofe plus fa- 
cheufe qu'utile. ' 

L El 1 o. 

Comment Mademoifelle , une chofe 
fàcheufe î eh que ne connoifïez-vous l'a- 
mour ! vous fçauriez qu'il efl le plus vif, 
le plus piquant & le plus déhcieux de tous 
les plaifirs. Eh pourquoi l'eft-il ? parcs 
que la nature , qui le fçait le plus utile à 
fes deiTeins , en a fait de tous les befoins > 
le plus prefTant. 

Lisette. 

Elle a fort bien feit ; la nature a de Tef- 
■prit. 

Si L Via. 

Pourquoi donc, fi elle exige fi fôft 
que nous aimions , nos Parens l'empe- 
chent-iis de toute leur force ? 
Le L I c. 

Parce qu'ils craignent qu'on ne faffe un 
mauvais choix, ils voudroient que l'on 
s'en rapportât entièrement à leur goût, 

S I L VIA. 

Entièrement à leur goût ? trouvez- 
vous cela tout à fait jufte ? - 

L ELIO. 

Non vraïement , il feut que le choiic. 
foitaufTidu goût des parties les plus in- 
cerreflees* 



84 L E B E S O I N 

Lisette. 
Mais il y a bien pis. Suppofez qu'on 
ait fait un choix raifonnabîe , quand un 
père ne veut jamais marier fa fille , que 
faut-il faire ? 

L E L I o. 

Il faut s'aimer de plus en plus , & n'at- 
tendre du fecours que de fa paiTion , plus 
elle eft vive & plus elle eft ingenieufe à 
trouver les moïens d'arriver à fa fin. Il 
faut de part & d'autre les chercher de 
concert ; & cependant , les foins de plai- 
re forment le corps , ornent l'efprit, cor- 
rigent l'humeur , & font la plus agréable 
ôc la plus utile occupation de la vie ; leur 
fuccès en fait la douceur ; on jouit de mil- 
le plaifirs pleins de dclicatelTe & d'inno- 
cence , fans lefquels la jeunefTe devient 
un âge fcrieux, une faifon trifle, une 
vieillefTe enfin , où l'on tombe dans une 
froide indolence , dans un morne afibû- 
piiïement qui ôte le goût de tous les au- 
tres plaifirs. 

S IL VIA. 

Hélas! Lifette m'avoit déjà dit cela 
fans être Philofophe. 

Lisette. 

Je triomphe à la fin , votre mal eft ce 
que je difois , voilà déjà un article vuide^ ; 



D'Aï ME R. 85 

^âMonfieur Lelio , vous qui connoifïèz 
fi bien l'amour , avoiiez-le nous franche- 
ment , n*aimez-vous point un peu ? 
Lelio. 
Ah Mademoifelle ! oferois-jeen faire 
l'aveu? 



s^^mm^^^hmiès'^ 



SCENE VIL] "^ 

LELIO, SILVIA, LISETTE, 
é^PANTALON ^lil arrive dou- 
cement four écouter^ Lifette Vapfercevant 
fait quelque Jigne a Lelio que SilviA ns 
remarque pas , trop attentive k la leçon. ^ 



H 



Lisette touffant. 



Em, hem; Hé bien, ne le décla- 
rez donc pas. 

S I L V I A. 

Pourquoi non, Lifette ? il n'y a point 
de mal à cela. Dites, dites, iVIonfieur, 
nous fommes difcretes. 
Lelio votant Pantalon du coin de l*œiL 

Moi , Mademoifelle , j'aimerois ? je 
me fuis bien gardé jufqu'à cejour d'une 
.telle foibleflc , & je ferai tous mes efforts 



BS L E B E S O I N 

pour m'en défendre toute ma vie. Car 
enfin, il eft temps de vous parler fince- 
rement : fi je viens devons exprimer le 
mieux que j'ai pu toute la force de l'a- 
mour, toute fa douceur , ôc prefque fa 
nécefTité , c'ëtoit pour vous donner un 
exemple de la perfide adrefTe des Amans 
dontj'imitois le langage. Voilà le riant 
côté par lequel ils vous le prefentent , 
Tappas qu'ils vous of&ent pour vous atti- 
rer dans leurs pièges. Fuïez, Mademoi- 
felle, fuiezlaplus féduifante & la plus 
dangereufe de toutes les pafTions; c'eftà 
la Philofophie à détruire fes illufions, à 
diflîper fes prefi:iges , à faire tomber le 
mafque agréable qui cache fa laideur; 
c'efl elle qui doit éclairer votre jeunefTe , 
& la conduire fans péril au milieu des 
précipices dont elle efl ent outrée , & je 
vais à prefent vous marquer les plus fûrs 
moïens de les éviter. 

S I L V I A. 

En voilà aflèz pour aujourd'hui, Mon- 
fleur, la leçon commence àm'ennuier. 
Pantalo>ï. 
Silvia ^ courage , animo , attimo* 

S I L V I A. 

Ah ! mon pcre vous voilà , je ne vous 
croïois pas fi prés. 



D'AIMER. 87 

Pantalon. 

Pourfuivez , Monfieur , pourfuivez , 
votre morale eft fort belle. 

S I L V I A. 

Remettons le refle à tantôt , mon cher 
Père, je vous prie. 

Pantalon. 
Non , non , quand on efl en train il ne 
lautpas quitter. 

S I L V I A. 

Quand les leçons font trop longues on 
les retient mal. 

Pan talon. 

.Mais ma fille , je paie par leçons , il 
fcut emploïer mon argent. 

L E L I O. 

Monfieur , ne contraignons point Ma* 
demoifelle, de deux petites leçons je 
n'en compterai qu'une, je ne fuis pas in- 
tereffe. 

Si L V I A. 

Non Monfieur, ne parlons plus de 
Philofophie , elle me donne un mal de 
tête horrible. 

Pantalon. 

Monfieur Lelio , pour lui délàffer Tef- 
prit , allez faire venir TOpera , tantôt la 
leçon lui profitera davantage. Montez 
dans ma chambre vous deux. 



88 L E B E S I N 

S I L V I A. 

Avez-vouspris votre Médecine, mon 
cher Père ? 

Pantalon. 
Il y a long-temps , j'ai fait un tour de 
Jardin depuis. 

Lisette. 
MaisMonfieur, ceneftpas afièz, il 
en faut faire au moins trois ou quatre; 
Souvenez-vous de Sindanam , & de cou- 
rir la pofte. 

Pantalon. 
Ah! oiii, oui, Sindanam, je vais les 
faire en pofte à pied , montez toujours. 

SCENE VIII. 
SILVIA , LISETTE. 

S I L V I A. 

LIfette , voilà un fot Maître , nous 
'nous femmes trompées. 
Lisette. 
Comment nous nous fommes trom- 
pées î je le croi unAmant plus que jamais. 
Ne Tavez-vous pas jugé par le commen- 
cement de la leçon ? 

SiLViA. 



D^AIMER. 8p 

S I LVIA. 

Oui V mais la fin a tout gatc. 
Lisette. 

Voulie2-vous qu'il déclarât fa paffioii 
devant Monfieur votre Père qui nous 
écoutoit? fi je ne Fen avois averti, il 
ailoit le faire , c'eft par-là que tout étoit 
gâté. 

SiL V I A. 

Efl-ce qu'il y avoit long-temps que 
mon Père étoit là ? 

Lisette, 

Je ne fçai , mais dés que je Tai apper- 
ÇÛ j*ai fait figne à Monfieur Lelio , voilà 
ce qui Ta fait changer de ton. 

SiLViA. 

J'étois auffi fort furprife de le voir 
palTertout d'un coup du blanc au noir; 
en vérité il s'y cflpns bien adroitement , 
bien joliement. 

Lisette. 

Vous y pafTez vous-même , du blanc 
au noir , & d'un fot Maître le voilà tout 
d'un coup devenu fort joli. Il me femble 
pourtant qu'il danfoit tantôt afîez mal.- 

S I L V I A. 

Que dis-tu là ! on voioit bien qu'il dé-*- 
guifoit fa danfe, mai^ malgré cela il 
avoit trts-bon air.. 



ço LEBESOIN 

Lisette. 
Vous commencez donc à le croire un 

peu un Amant ? 

SiL V I A. 

Mais je ne fçai , je ne vois encore là 
rien de trop fur! Ah que mon Père eft 
venu mal à propos ! je crois comme ta 
dis qu'il alloit ie déclarer. 
Lisette. 

Et comment auriez-vous reçu fa dé- 
claration ? 

S I L V I A. 

Hé mais , il auroît bien fallu s'en of* 
fenfer. 

L I s E T TE. 
\, -^ Gardez-vous bien de le faire ; en avez- 
vous le temps dans la contrainte où vous 
êtes ? voilà ce que les Pères gagnent avec 
leurs précautions outrées; elles ne fervent 
qu'à étrani^ler d'abord un Roman , où il 
faut que dés la première page deuxAmans 
foient convenus de leurs faits. 

S I L V I A. 

Allons , allons , montons chez mon 
Père pour voir comment Monfieur Le- 
3io conduira fon Opéra, ôc ce qu'il a fait 
d'Arlequin. 



SCENE IX. 

Ze fond duTheatre refre fente le fardin ma- 
gnifia ne d'un V inancier \ A-tlequin yp^^ 
roh endormi dans un Fauteuil , fous un 
Berce m dc']affemim j il s' éveille anjfi-tot 
très -étonné* 

ARLEdUIN/.;^/. 

MA foi pour un vrai dormir vive le 
vin de Bourgogne, il vaut mieux 
cent fois que le Champagne , il donne ua 
Ibmmeil dur , dur , & des rêves tendres ,-' 
tendres , je n'ai rêvé que de Violette de- 
puis que je dors. Mais qu'eft ceci î que 
vois-;eî je me fuis endormi- dans la Salle 
de M onfieur Pantalon , ôcjeme réveille 
dans un lieu enchanté que je ne connois 
point ! voilà pourtant bien le même fau- 
teuil où je me fuis afToupi , pourquoi 
n'eil-ce plus ici notre fale î ali^ ah ! atten-» 
dez , n'eit-ce point que la teri-e a tourné , 
pendant que moi qui étoit las , je n*ai 
bougé de ma place ? m.ais non , je fuis 
une bête, car quand la broche tourne, 
le chapon qui y tient tourne quani ÔC 



9-3 L E B E s O I N 

quand. Hé parbleu je crois que je dors 
encore ; oiii c'cfl un rêve , & fi pour- 
tant . .. ma foi je ne fçai qu'en croire; 
tâchons de nous en informer à quelqu'un. 

SCENE X. 
VENUS, ARLEQUIN. 

Arlequin. 

AH! qui eft cette belle Dame là? 
elle a lairdes plus courtois. Mada- 
me , je ne fçais pas trop bien fi je fuis 
éveillé ou endormi , qu'en penfez-vous 5 
s'il vous plaît ? 

Venus. 
Mon enfant, pour endormi, non, tu 
ne l'es pas , mais tu es quelque petite cho- 
fe de plus. 

A RLE qui N. 

De plus qu'endormi ? que diable fe- 
rois-je donc ! 

Venus. 
Tu n'es que mort , voilà tout. 

Arlequin. 
Je ne fuis que mort ? bagatelle ; vous 
dites cela d'un air bien familier ? 



D' A I M E R. 91 

Ve nus. 
C'eft que de toutes les Déeffes, Venus 
eft la plus familière. 

Arlequin. 
Quoi Madame! c'eft vous qui ête$ 
Venus ? la DéefTe des Amans ? 
Venus. 
Moi-même. 

Arlequin. 
Hélas! ma bonne Déefle , ma Patro- 
ne , je fuis un Amant , moi , dites-mox 
la vérité, fuis-je mort tout de bon? 
Venus. 
Tout ce qu'on le peut-être ; eft-ce à 
toi que je voudrois mentir? mais pour- 
quoi marques-tu tant de chagrin d'être 
mort? 

Ar L E QU I N. 
Ah ! Déefïe , quand on cft Amant , fi 
vous fçaviez comme il fait bon vivre ! . . • 
Venus. 
Mais tu n'es mort que pour avoir trop ^ 
bu du meilleur vin de Bourgogne /& 
verfé par les mains d'une Ma'itrefTe qui 
t'aimoit bien ; voilà une mc^rt ragoûtante 
de tous cotez. 

Arlequin. 
Quoi ! ma mort eft de la façon de 
Violette ? 



94 L E B E S O I îsT - 

Venus. 
Sans doute; eft-ilrien deplusconfo- 
lant pour toi ? 

A R LEQUI N. 

Ah ! il ç'àvoit été le lendemain de mes 
ïiôces, encore pafîe, mais mourir avant 
que d'en avoir fait ma femme !-je ne Tçau- 
rois m'accoutumer à croire cela. 
Venus. 

Mais fçais-tu le bonheur qui t'attend 
ki ? fçais-tu que je te fais revivre , pour 
gouverner mon empire ? 

. A R L EQ.U I N. 

Qu'eft-ce que votre empire ? 
Venus. 

C'eft le monde de Venus, que vous 
appeliez làbasfon étoile , le féjour des 
Amans heureux, le pais des Romans, 
c*eil ici qu'ils aboutilTent tous. 
Arlequin. 

Et qui en font les habitans ? 
Venus. 

Au Levant , les Amans héroïques fous 
les loix du grand Cyrus : au Midi , les 
Amans vifionnaircs gouvernez par Dom 
Quichotte : au Couchant, les Amans 
Champêtres , qui ont à leur tête le ten- 
dre Céladon; & au Nord, les Amans 
raifonnables , qui n'ont point encore de 



D* A î M E R. 9f 

Roi , & dont le Pais n'eft pas encore bien 
connu , ce font nos terres auftrales. 

A R L E O U I N. 

Quel métier font tous ces peuples- là ? 
Venus. 

Autrefois les premiers gagnoient des 
batailles & forçoient des Villes pour dé- 
livrer des Princefïès prifonnieres. 

Les féconds pourfendoient des Géans, 
redrefToient des torts , & abbatoient des 
félons Chevaliers. 

Les troifiémes faifoient des chalu- 
meaux, inventoient des jeux, ôc celé- 
broient des fêtes pailorales. 

Les derniers , dans la faifon d'aimer fe 
prétoient à ce befoin là , & parloient de 
leur amour aux heures de loifir. 
Arlequin. 

Mais pour des Amans , ce n'eft,pas a£« 
fez faire que cela. 

Venus. 

Ilss'occupoicnt aufïî à rendre ferviceâ 
leurs MaîtrefTes dans Toccafion , ôc à par- 
tager avec elles tous les plaifirs de la vie. 
A R le qui n. 

Hé bien voilà comme nous vivions 
Violette & moi : Nous étions donc des 
Amans raifonnables ? 



9<r LE B E SO IN 

Venus. 

Vous étiez les plus raifonnables de 
tous j c'eft pourquoi je t'ai choifi , toi , 
pour te mettre à leur tête, difpehfer ici 
mes loix , & fervir de modèle. 
Arlequin. 

Mais je ne fçai ni délivrer des Prin- 
cefïes , ni pourfendre des Géans, ni faire 
des Flageolets. 

V F N irs. 

Auflî n'eft-ce plu« en ee païs-ci qu'on 
fait ces métiers-là : on ne s*y occupe qu'à 
aimer d'abord , c'eft le principal emploi ;■ 
cnfuite à chanter, danfer, rire & boire 
tout le long du jour. 

A R LEQUIN. 

Boire ? hé quoi boire , du vin ? 

Venus. 
Sans doute, & du meilleur; il y a 
long-temps qu'entre les Amans l'eau du. 
Lignon n'eft plus à la mode. 
Arlequin. 
Et TOUS me voulez faire, dites-vous, 1er 
Roi de ce païs-ci? 

V ENU S. 

Et tout à l'heure , même , cela ne te 
confole t'il pas ? 

A r LEQU I N. 

•Nonj à moins que Violette n'en foit 

auffi 



97 



D'AIMER. 

aufil la Reine , je vous remercie de votre 
Royaume. 

Venus. 
Je prétensbien qu'elle le foit aufTi, mais 
donne toi patience , il faut t'initalcr dans 
le trône auparavant ; tout le peuple efl ici 
fous les armes , & préparé pour la cere-i 
monie. 

Arlequin. 
Dépêchez-vous donc. 

Venus. 
Sujets d'Arlequin , paroifTez , & ve- 
nez lui rendre hommage. 




5)8 L E B E S O I N 

SCENE XI. 

On entend une Marche de Tambours & 
d*Infiriimens ^an bruit de laquelle le Peu- 
ple s'avance. Deux -petits -^mours habillel^ 
en Arlequins^ font a la tète , dont Vun lui 
fre fente la Couronne , & Vautre leSceV" 
tre. Quatre Chevaliers la lance en arret^ 
fuivent les amours , & fontfuivis de Sy- 
* rus^ de Mandane ,& de quelques Amans ^ 
héroïques. A pris viennent 'Dom Quichotte 
& Dulcinée. Lg Chevalier des Miroirs & 
l' Infante M icomicon\les Tambours cejfent, 
des Flûtes ^& des Haut- bois continuent la 
Marche qui amené Céladon & Jiftréefui- 
*vis de Bergers & deBcrgeres.hes Héros yles 
Chevaliers é" les Bergers faluent le Roi 
chacun à leur manière tn pajfant devant 
lui ^ &fe rangent des deux cotez, du Théa-. 
tre. 

Venus. 

BErger Céladon , que l'on chante h 
gloire d'Arlequin. 

Céladon & Aflrée 

Célébrons la flâme parfaite , 
Du tendre Amant de Violette; 



D' A î M E R. pp 

Que dans ce fejour plein d'attraits, 
Il règne & triomphe à jamais. 

Le Peuple répète ces quatre Vers» 

Venus. 

Chevalier des Miioirs , Infante jMîco-* 
micon , venez divertir le Roi. 

Sarabande du Chevalier & de infâme. 

Venu s. 

Bergers , faites voir au Roi comme 
tout le monde boit ici , jufqu^à vous ; al- 
lons du tendre , du tendre à prefent. 

jijirée tenant une BoHteille verfe dii vin a De* 
ladon qui chante ce qui fuit y 

Verfez,verfez,digne objet de ma flâmc, 
Ce vin reçoit de vous mille nouveaux 
appas : 

Que par vos mains ou dans vos bras , 
il eil: doux d'égarer fa raifon ou fon ame. 

Les Berqers & des Bergers dt-infent une M«- 

Çette y leur d^nfeefi mêlée de ce que chan* 

tent Afïrée & Céladon, 

Céladon & A^rie enfemhle. 

Aimons , aimons ; que Tamour dans nos 
cœurs ? 



100 LE BESOIN 

Répande à tous momens de nouvelles ar-» 
deurs. 

Céladon, 

Que les foins de la Bergerie 
RemplilTent mal tout Pefpace d'un jour ? 

Quand on fe refufe à ramour 
Mille triftes loifirs font languir notre vie, 

Enfemble. 

Aimons , aimons , &c. 

Pour les cœurs qu'amour interefTè , 
Les plus longs jours deviennent de^ inf- 
tans ; 
Les Hyvers , des Printemps : 
Plus de momcns perdus , plus de fombrc 
trifteffe. 

Enfemble. 

Aimons, &c. 

On danfe , âpres quoi Arlequin dh 

Hé bien ! Violette viendra-t-eUe bien- 
tôt ? 

Venus. 

Hé mais tu es mort , toi pour venir ici, 
Violette y viendra quand elle fera morte, 
d^s foixante ou quatre-vingts ans. 



à 



D'AIMER. îoi 

Arlequin* 
Comment, je ne verrai ici violette qiïe 
décrépite ? au diable le Royaume, le Peu- 
ple & la DéelTe. Violetta , Violetta. 

Il chaffe tout le Peuple a grands coHps de 
batte. 

Venus. 

Arlequin, arrête , arrête ; je vais t'en- 
Toyer auprès de Violette, que tu retrou- 
veras aufil belle que moi : allons le ren- 
yvrer pour lui rendre fa raifon. 

Fin du fécond Atie. 

ACTE m- 

SCENE PREMIERE. 

PANTALON/f«/. 
Om îMefièr Philofopho , vous n'è-- 



H 



tes pas afTez fin pour tromper un 
homme de mon âge & de mon Pays. J'ai 
vu & entendu bien des chofes qui me font 
foupçonner que vous êtes un fourbe,*mais 
à fourbe , fourbe & demi j ôc je vais vous 

I uj • 



joz LE BESOIN 

jouer un tour auquel vous ne vous atten- 
dez pas. J'ai toujours fait femblant de ne 
m'appercevoir de rien. Je me fuis prêté a 
tous leurs divertifïëmens , à toutes leurs 
fottifes. J'ai envoyé ma fille étudier fon 
livre de Logique. J*ai écarté mes gens fous 
divers prétextes. On me croit dans ma 
chambre, bien endormi ôc pour long- 
temps. On va revenir ici continuer la lé- 
sion, cachons-nous dans ce Cabinet pour 
obfcrver ce qui fe pafre;ce drôle-ci avec fa 
morale pourroit bien déranger la vertu de 
ma fille ; il efl: vrai que jeferois endroit 
de le faire pendre , mais quand il feroit 
pendu , cela ne racommoderoit rien : oh ! 
parbleu, Mon fie jr Leiio , vous n'avez 
pasaffiireà un Mamaluco , . , . . j'entens 
quelqu'un , entrons au plus vite. 

SCENE II. 

SILVIA, LISETTE. 

entrant par differsns cotez. 

S I L V I A. 



A 



H te voilà , Lifette , que fait moa 
Père ? 



D' A I M E R. ic j 

Lisette. 

Votre Père eft allé fe repofer , fatigué, 
m'a t'il dit d'avoir trop ri du prétendu 
rêve d'Arlequin ; & vous , avez-vous étu- 
dié votre livre de Logique bien tranquil^ 
lement ? 

S I L V I A. 

Ah ! il n'y a pas eu moyen ; je n'ai que 
rOpera de Lelio , je n'ai qu'Arlequin 
dans la tête , je l'admire de plus en plus , 
ne me parle que de lui ; où eft-il ? 
Lisette, 

Arlequin ? il dort aufTi de fon côté 
dans fa chambre où on l'a fait porter. 

S I L v I A. 

Non je voulois dire Lelio, 
Lisette. 

Ah Lelio ? je le quitte ; il eft retounié 
à fon Opéra , préparer je crois quelqu'au- 
tre divertifïèment pour tantôt , car il voit 
que vous y prenez goût. 

S I Lv I A. 

Eh j'ai bien affaire de fon Opéra ; que 
ne vient-il me donner leçon, pendant que 
mon Père dort. 

Lisette. 

Il fera de retour ici dans un moment^?- 
maispourrevenir à Arlequin. 

I iiij^ 



104 LE BESOIN 

S I L V 1 A. 

N'eft-il pas vrai qu'il a conduit fa fétc 
bien galament. 

Lisette, 
Qui? 

S I LV I A. 

Lelio. 

Lisette. 
Ail ah f il eft vrai qu*il a donné lieu à 
Tamour d'i\rlequin,de triompher pleine- 
ment ; ce pauvre garçon me charmoit. 
Son indifTcrencepoumn Trône fans Vio- 
lette , fon impatience de la revoir , fa 
colère même , tout cela doit vous avoir 
bien fait plaifir. 

S I LV I A. 

Ah ! tout-à-fait ,• cet habit afiatique lui 
alloit à merveilles. 

Lisette» 



A qui ? 
A Lelio. 



S I Lv I A, 



Lisette. 

Voici du qui pro quo. Vous m'ordon- 
nez de ne vous parler que d'Arlequin , & 
vous ne fongez qu*à Lelio , voilà comme 
tantôt Arlequin amoureux ne fongeoit 
avec moi qu'à la commifTion de Violet- 
te ; mais avouez donc que vous aimez. 



D* A I M E R. ïoj 

Si L VI A. 

Allons, allons, ne badinons point. Non, 
mais je t'avouerai que je commence aie 
croire autre chofe qu'un Maître de Philo- 
fophie. 

Lisette. 
Si vous aviez entendu la convcrfation 
que nous venons d'avoir enfemble , vous 
le jugeriez l'homme du monde le plus ga-» 
lant. S I L V I A. 

Ah î dis moi cela vite , je te prie^ 

Lisette. 
Vous ne voulez donc plus que je vous 
parle d'Arlequin ? 

S I LV I A. 

Eh non î voions ce qu'a dit Leiio, 
Lisette. 

Lelio eft un Amant , il n'y a plus à en 
douter ; mais malgré ma certitude , nous 
voilà plus embarraflees que jamais. 

S I il V I A.- 

Comment donc cela ? 

Lisette. 
C'eft ce que je ne fçai , fic'efl de vou$ 
ou de moi qu'il eft Amant. 

S l L VI A. 

De vous , Lifette ? il ne feroit donc 
qu'un Maître de Philofophie ? 



106 LE BES OIN. 

Lisette. 
Qu'efl-ce à dire , Mademoifelle ? me 
eroiez-vous indigne de i'aniour d'un ga- 
lant homme ? 

S I L V I A. 

Je fçai bien que vous ne manquez pas 
d*amour propre ; mais voions un peu fur 
^uoi vous le croiez votre Amant ? 
Lisette. 

Ne vous fâchez pas trop-tôt, je ne 
vous affûrepas tout-à-fait qu'il lefoit. 

SiL V I A. 

Venons au fait ; que vous a-t*il dit ? 

L I s E T T E. 

Mille galanteries j qu'il metrouvoitia 
plus aimable fille du monde ; que j'étois 
pleine d'efprit ; que mes manières le char-»' 
^iQioient ; . . . 

S I L V lA, 

Et de moi rien ? 

L I SE T TE. 

Gh que fi ; mais patience. 

S I L V I A, 

Et quoi encore ? 

Lisette. 

Il m'a dit de vous d'abord qu'il vous 
trouvoit l'efprit plus formé , plus ferieux 
qu'on ne doit l'avoir à votre âge; qu'd 
démentoit votre air de jeunefTe.. 



D^AIMER, 1C7 

S I L V I A. 

AKahî 

Lisette. 

Qu'avec tant de beauté , tant d'agré- 
ment , tant de vivacité , il étoit furpris 
que vous voulufliez vous amufer à être 
içavante. 

SiLViA. 

Il t*a dit cela ? 

Lisette. 
Oui , Se tant d'autres choies î 

S I L V TA. 

Dis tout 5 dis tout.. 

Lisette. 

Que votre application à fa leçon de 
tantôt lui avoit fait plaifir d'abord ; mais 
que le dégoût que vous aviez marqué fur 
la fin i'avoit fâché , car il n'avoit point 
d'autre but que de faire de vous une bon* 
ne écoliere. 

S I L V I A. 

Une bonne écoliere ? & qu'avez-vous 
répondu à cela ?' 

Lisette. 
Mais attendez donc ; là-dcfïus je Tai 
prefTé de me dire fi c'ét oit là iefeul mo- 
tif qui l'amenât ici. 

Si L VI A*. 
Hé bien? 



3o8 LE BESOIN 

Lisette. 

Hë bien il eft refté tout d'un coup in* 
tcrdit, il s*efl: déféré , il a rougi. 
S I L V I A. 

Il a rougi ? 

Lisette. 

Oh ! comme de Técarlatte : il eft timi- 
de , je le vois bien ; ôc il ne s'eft tiré de- 
là quen me débitant mille autres fleuret- 
tes , comme 11 c'étoit à moi tout de bon 
qu'il en voulut ; que j'étois plus dange- 
reufeque je ne penfois , qu'il me crai- 
gnoit comme le feu , 6c ne me vouloir 
déclarer fes vrais fentimtns qu'après de 
longs fcrvices , qu'après m'avoir bien 
perfuadée de fes intentions , & d'une 
iincere reconnoiiïànce des bontez que 
î'aurois pour lui , ôcpour gage de la fo- 
lidité de fes promelTes , il m'a prisla main 
d'un air de bonne amitié, me l*a ferrée en 
foûriant , ôc fous prétexte de la vouloir 
baifer , il m'a mis ce diamant-là au doigt, 
qui vaut cent piftoles du moins : je ni'y 
connois. 

S I L VI A. 

Comment ? il vous aimeroit donc 
tout de bon ? 

Lisette. 
Eh que vous importe , Mademoifelle,, 



D^ A I M E R. io> 

puifqu^ vous ne l'aimez pas ? 

S I L V I A. 

Que m'importe ? quoi je foufFrirai 
qu'oift vienne chez mon Père faire des pre- 
fcns de cent piftolles à une fille ? on de- 
vine bien à quelle intention cela fe fait j 6c 
je vais tout à l'heure l'en avertir, 
Lisette. 

Allez , Mademoifelle , fi vous jugez 
fi bien de fon intention , car pour moi je 
n'y eomprens rien encore , en vérité, 

SiLVIA. 

Il vous fait de^ proteftations qu'il ac-» 
-compagne d'unprefent de cent piftoles , 
& fon deiTein vous paroït encore dou- 
teux ? 

Lis et te. 

Vous ne l'aimez pas , dites-vous , 8c 
cependant vous vous échauffez comme fî 
vous étiez jaloufe. 

S I L V I A, 

II n'efl point ici queflion d'amour ni de 
jaloufie, il ne faut qu'aimer l'honneur 
que fon procédé offeMfe; rien n'eft plus 
clair. 

Lisette. 

•Cela «ft admirable ! la jaloufle à force 
de nous troubler les yeux , nous fait voir 
dairement ce qui ne fut peut-être jamais; 



iio LE BESOIN 

n'importe , allez le dire à votre Pere- 

StL VI A. 

Mais comment cela pourroit-il ne pas 
ctre? voions. 

Lisette. 

Le plus court eft de le faire chafTer d'i- 
ci , nous ne le verrons plus ni vous ni 
moi , il ne fera plus befoin d'éclairciiTe-' 
ment ; allez le dire à votre Père. 

S IL VIA. 

Je veux fçaroir fur quoi vous voulez 
fonder vos doutes ? 

Lisette, 
Cela eft inutile. 

S IL VIA. 

Ah î ne me mettez pas en colère, 
Lisette. 

Hé mais Mademoifellc , il fe pourroit 
fort bien faire que ce feroit un Amant qui 
fçauroit que votre Père ne vous veut ja- 
mais marier , 6c que c'eft moi qui le por- 
te à cela , comme le bruit en court très 
injuftement. Un Am.ant , dis-je , qui par 
politique diflîmuleroit devant moi Ta- 
mour qu'il a pour vous , tâcheroit à me 
gagner par des carefTes , des prefens , des 
promeiïes magnifiques ; qui d'ailleurs 
pourroit être prudent , 6c n'approcher 
de vous que bride en main , peut-être ti- 



D'A ÎME R. III 

mide, car comme je vous ai dit; il me 
là paru tantôt. ... 

S I L V I A. 

Il s'efl déféré , dis-tu , quand tu lui a$ 
parlé de moi ? 

Lisette» 

Très fort. 

SiL VI A, 

Il a rougi ? 

Lisette. 

Beaucoup; vous commencez à vous 
y connoître , vous remarquez les bons 
endroits. 

S I L V T A. 

Mais tout fon but , dit-il , n'eftquede 
faire de moi une bonne écoliere ? 
Lisette, 
Politique. 

SiL VI A. 

Et quand il t'a baifé la main , as-tu re- 
inarqué qu'il Tait fait avec ardeur ? 
Lisette. 
Là là , afTez. 

Si L V i A. 
^U ne falloit pas recevoit le diamant, 

Lisette. 
Il eft décampé auffi-tôt; mais je vois 
bien que vous êtes délicate fur Thonneur. 

S l LV I A. 

Peut-on l'être tr©p ? 



m L E B E S O ï N 

Lisette» 
Voilà une main baifëe que vous me 
reprocheriez tous les jours , il vaut mieux 
Taller dire à votre Père , &c fi vous n'y 
allez , je m'y en vas , moi. 

S J L V I A. 

Donne t'en bien de garde , mon Père 
ne fe porte pas trop bien , fans le fâcher 
encore. 

Lisette. 

Au contraire , il fe divertira à fe mo-» 
quer du Philofophe. 

S I L V I A. 

Oh ! je vous défends tout de bon de 
lui cnpatler. 

Lisette. 

Mais Mademoifelle , quand Phonneur 
me le commande , trouvez bon que j*o- 
béifle , s'il vous plaît. 

S I L V I A. 

Ah 1 ma chère Lifette , ne fais point 
d'éclat , je t'en conjure. 

Lisette. 

Hé bien donc foit, puifque vous le 
voulez, remettons la chofe. 

SiL VI A. 

Apprenons du moins auparavant à qui il 
en veut de nous deux; ah! le voilà qui 
vient par bonheur; prefTe-le de fe décla- 
rer, je te prie. Lisette 



D'A I M E R. 113 

Lisette. 
LaifTez-moi faire. 

SCENE III. 
LELIO,SILVIA,LISETTE 

L E I I o. 

ON dit Mademoirelle que Monfleur 
votre Père repofe, vous plaît-il que 
pendant ce tems-là nous reprenions la 
leçon ? 

Lisette- 
Avec votre permifTion , Monfieur ,- 
l'allez vous continuer fur le ton que vous' 
l'avez finie ? 

L e L I o. 
Je m'en donnerai bien de garde , à 
moins que Monfieur Pantalon ne revient- 
né nous écouter. 

S I L V I A. 

Comment , c'eft donc lui qui vous a 
fait changer de morale ? 

L E L 10. 

Oiii , Mademoifelle : Irois-je inconii-- 
derément me faire bannir d'auprès de 
vous ? ôc ne fçavcz-vous pas que les Pe-- 
rts-ont une morale particulière ? 



114 LE BESOIN 

Si Lvi A. 

Non vraiment , car il me femblequc 
la bonne morale devroit être la même 
.pour toutle monde. 

Lelio. 
II cfl vrai , mais par malheur chacun 
raccommode à fes intérêts. 

S IL V I A. 

Comment donc connoître la meilleure? 

L E L 1 O. 

Je crois vous l'avoir dit d'abord; la 
meilleure félon moi , eft celle qui fuit 
de plus prés la loi naturelle fans bleflèr 
les autres lotx. 

Lisette» 
Ce n'eft donc pas celle des Pères qui 
veulent qu'on refte toujours fille , car 
afTûrement , cela n'eit pas naturel. 
- S I L V I A. 
.Mais celle.que d'abord vous nous avez 
débitée étoit-elle fans intérêt de votre 
part ? il me femble qu'elle a fait juger à 
^Lifette que vous étiez Amlant, 6c fans 
l'arrivée de monPere vous l'alliez avouer. 
Lisette. 
Allons cour^^e, MonfieurLelio,* fai-» 
tes-ncus la confidence entière , nommez*» 
jiousl'ûbetde vosamours»^ 



D' A I M È R; 11$ 

L È L I O. 

Je craindrois trop de roiFcnfer. 

L I SET TE à pan. 
Ah ! grâces au ciel nous y voici. 

S I L V I A. 

Eh ! pourquoi roffenferiez-vous , fi 
vous n'avez que de bonnes intentions ? 
L E L I o. 

Parce que c'eft une témérité à moi que 
d'afpirer à une perfonne fi pleine de mé- 
rite. Lisette. 

Ce n'efi: pas un grand crime que d'être 
de bon goût. 

S I L V I A. 

Voions quel ejR: le vôtre ; la belle efi:- 
elle blonde ou brune , faites-nous fon 
portrait. 

L E L I o rêve quelque temps. 
Son portrait ?.. je le ferois indigne 
^ d*elle , les termes me manqueroient , j'ai- 
.jtie mieux vous en montrer un où elle per- 
dra moins que dans mon récit. 
Lisette. 
Gomment ! vous avez fon portrait?^ 

L e L I o le cherchant. 
Je crois l'avoir pris fur moi fi je ne me 
trompe. 

Lisette à part pendant qu'il cherche, 
Mademoifelle, vous a-t'on fait peindre?-' 



uS LE BESOIN 

S I L V I A. 

Moi? jamais, trés-affûrement ; mais 
vous Lifette ? 

Lis ETT F. 
Qui moi , ah ! beaucoup moins que 
jamais. S i l v i A. 

VoùsfinafTez, je crois ^ 
Lisette. 
Faut-il vous en faire un ferment af- 
freux , & tout à l'heure . . . 

S I L V I A. 

Nous nous fommes donc trompées, 
Lifette , je Favois bien dit. 
Lisette. 

Ah î il n'eft que trop vrai , 8c voilà 
de part & d'autre nos efperances perdues. 

L E L I G. 

Le voici par bonheur, je ne rifque 
rien fans doute à vous le montrer , je fçai 
combien Mademoifelle Lifette vous eft 
attachée, je remets mon fecret en de bon- 
nes mains. 

Lisette. 

Gardez votre fecret, Monfieur, 8c 
refferrez votre bijou, Mademoifelle étoit 
trop curieufe. 

L E LI O. 

Si je croiois abfolument faire une fau- 
te , je me garder ois bien* . . 



D'A IME R. 117 

L IS E TTE. 

Allez , allez , on n'a plus tant d'envie 
de le voir qu'on difoit. 

Le L I o. 
Ah ! cela étant ... 

Lisette. 
Oui , oui , relTerrez^ bien votre bijeu y 
je necroispas l'objet rare. 

S I L V I A 

Vous craignez bien qu'il mêle moa^ 
tre-, n'y a t'il point là de myftere l 
Lel 10. 
Je me fuis engagé dans un mauvais 
pas , je le vois , ck j'ai mille raifons de 
trembler.^ 

S I L V I A en l'arrachant. '. "^ 

Voilà ttop de façons ; je le tiens , je 

n'en ferai pas la dupe : ah î ah ! il y a un 

fecret à la boëte , apparemment ? % ^ 

Leli o. 

Non , Mâdemoifclle , il n'y en a point* 

S I L V I A. 

Vous ne gagnerez rien à me le cacher , 
je mettrai tout en pièces. 
L E L I o. 

Je vous jure Mademoifelle qu'il n'y a 
aucun fecret. 

SiL VT A. 

Mais je n*y vx)is qu'une glace» 



ii8 EE BESOIN 

Lisette. 
Le dépit^ lui bouche les yeux peut-- 
être; que je voie donc auffi avec votre 
permifTion ; ah ! ah ! j'entens , j'entens , 
la déclaration eft galante & adroite : ma 
foi , Madcmoifelle , fi ce que je vois efl 
Je portrait de fa maîtrefTe , c'eilmoi qu'il 
aime. 

S I L V I A. 

Comment î où eft-il donc , votre por- 
trait ? ce n'eil là qu'un miroir encore 
une fois. 

Le L I o. 

Regardez-bien , Mademoifelle. 

S IL V I A. 

J'ai beau y regarder , je n'y vois que: 
moi. 

Lelio. 

Hé bien Mademoifelle , c'efl y voir 
tout ce que j'aime , tout ce que j'adore , 
^ ce qui mérite d'être adoré de toute la 
terre. Je fçai qu'un tel aveu doit vous 
pifeiifer , fur tout de la part d'un hom- 
me qui joue ici un pcrfonnage peu bril- 
lant , mais ne me condamnez pas tout-à- 
fait fur l'apparence, je l'implore à vos 
genoux , & permettez qu'en deux mots 
jemefafTe connoître : je Aiisde la pro- 
feflion U plus noble , & fors d'ufte famil- 



i 



D'AIMER. IIP 

le qui n'eft pas indigne de l'alliance de 
Monfieur votre père. Le mien m'avance 
de cinquante mille écus fans s'mcommo- 
der , fi avec cela la pafTion la plus tendre 
& la plus refpeélueufe n'obtient le par- 
don du ftratagême dont je me fers pour 
approcher de vous , je vais mourir de 
defefpoir à vos pieds. 

Lisette. 
Voilà notre différend terminé v mais 
dépêchez- vous de lui pardonner , Mon-«^ 
fleur Pantalon peut defcendre. 

S I L V I A. 

Lifette , dois-je le croire ^ 

Lisette. 
Oh ! oui , félon toutes les apparences^ 

SiL V I A. 

Levez-vous , Monfieur , fi l'on vous 
fùrprenoit ainfi , nous ne nous reverrions 
jamais. 

Lisette. 

Hé bien vous devez être content ce 
me femble ; Mademoifelle craint déjà- de 
ne vous plus revoir. 



1^^ 



I2C L E B E S O IN 

a^,v >èjt v.v v,v . y,* V. V vx v.v y,v va: v.v ^x ^x v jc . v.v ux >ix v.v «,t 
:»ic A« ^ « ;»« ' aV ;>\; ;t^ ;)^ ;»« ;f^ »V ;rt(c ;i{V Vit • ;m A\c ^\^ ;)V: ^ 

SCENE IV. 
PANTALON , & les ABmrs frécsdsn^. 

P A N T A L ON. 

AH fourbe ! ah traître ! ah fcelerat l 
voilà donc la belle morale que tu 
enfeigne à ma fille ? je vais tout à l'heure 
t'ârracher Tàme du corps. 

S I L V I A. 

Ah mon Père ! vous vous allez perdre , 
tuez-moi plutôt. 

L I s E T TE. 

Doucement, Monfieur, vous ne le 
connoifTez pas , il n'a que de bonnes in- 
tentions , ôc ne tend qu'au mariage. 
Pantalon. 

Retirez-vous toutes deux , coquines 
que vous êtes ; je ne fçai à quoi il tient 
que. je ne. vous pu^ifTe vous-mêmes. 
Le L I o. 

Point d'emportement, Monfieur, je 
fuis moins criminel que vous ne penfez; 
mais fur-tout ne m'approchez pas de plus 
près , car naturellement je fuis obligé de 
me défendre- I 

Pantalok 



D'A IM E R. 121 

P A N T A L O N. 

Comment Pliilofophe de malheur , tu 
viendras ici contrôler la morale d*un Pè- 
re pour corrompre la vertu de fa fille ? je 
t'enfoncerai ce poignard-là dans le cœur. 

L E LIO. 

Monfieur Pantalon , je vous le repeter 
comme je n'ai point de tort je ne me bif- 
ferai pas tuer comme un fot ; j'ai pour 
vous tout le refpeél que vous méritez ^ 
mais retirez-vous. 

Pantalon tremblant. 

Il ofe fe mettre en défenfe contre moi , 
le coquin , au fecours , au meurtre , à la 
Juftice , qu'on aille quérir un Prévôt, des 
Archers , un Gibet , je veux le faire pen- 
dre prevôtalement. 

5 C E N E V. 

LE DOCTEUR, TRIVELIN, 

6 les ASleurs-précedens. 

Le Docteur. 

QU*y a-t'il donc. Seigneur Panta- 
lon ? vôtre mal iroit - il jufqu'au 
îranfjport } 



Ï22 L E B E S O I N 

Pantalon. 
Ah ! Sior Dottor , je fuis au defefpoîr^ 
je n'en puis plus. Retirez-vous, race mau-» 
dite, &fu"iezde maprefence» 

S I L VI A. 

LaifTons Monfieur Lanternon appaifer 
mon Père, retirez-vous , Monfieur. 
Le Docteur. 
Pourquoi donc les armes à la mainî 
qui voulez- vous tuer ? 

Pantalon. 
Votre fripon de Philofophe qui veut 
apprendi'e à ma fille la filofofia naturale. 
Le Docteur. 
Je ne vous entens pas , car il m'a tou- 
jours paru trop fage pour avoir de mau- 
vaifes penfées, & fi je nel'avois connu 
tel, je ne vous Taurois pas envoyé. 
Pantalor. 
Il veut l'époufer , vous dis-je. 

Le Docteur. 
Ah ! pour cela pafle ; quoique dans le 
fond il ait tort d'y afpirer : mais que vou- 
l 'z-vous ! c'eft un pauvrediable qui cher- 
che fortune , il faut le lui pardonner , & m 
le chaffer. f 

Pantalon. 
Comment un pauvre diable ? il fe van- 
te que fon Père l'avance de cinquante 



I 



D'AIMER. 12 j 

mille ccus , & fans s'incommoder encore. 
Le Docteur. 
S'eft-il fait connoître à vous ? 

Pantalon. 
Non , mais il dit qu'il eft de riche & 
honnête famille , qu'il a un emploi no- 
ble, & fait mille autres gafconnades. 
Le Docteur. 
Oh ! pour le coup , c'eft un coquin , 
puifqu'il ment avec tant d'effronterie , il 
faut qu'il ait un mauvais deflein. 
Pantalon. 
Je veux le faire pendre ^ il Ta mérité- 

Le Docteur. 
Efl-ce qu'il auroit déjà poufle les cho-* 
fts fi loin ? 

Pantalon. 
Il en a la volonté , n'cfl-ce pas aflèz# 

Le Docteur. 
Pas tout-à-fait , mais de quelle manie- 
niere votre fille a-t-dle re^û fes propofi- 
tiens? 

Pantalon. 
Afièz bien, la coquine. 

Le Docteur. 
Fi , cela ne vaut rien ,malcpefl:e , puis- 
qu'ils font d'accord dés la première en- 
j trevûe, ils pourroient bien dans la faite 
■ faire quelques mauvaifes manœuvres ; au 



124 LE B E s O I N 

fond vous le méritez bien ; voilà ce que 
c'eft que de ne pas marier fa fille quand 
on le peut & quand on le doit : je vou- 
drois qu'il Tcût enlevée pour vous punir 
de votre injuftice. 

Pantalon. 
Ah ! je tremble que ce coquin-là ne 
me joue un mauvais tour. 

Le Docteur. 
N'avez-vous point de remords de l'a- 
voir refufée à mon fils , au fils de votre 
ami , & d'un homme qui vous a fauve 
plufieurs fois la vie. 

Pantalon. 
Je vous en demande bien pardon. 

Le Docteur. 
Vous me la promettez , vous nous fai- 
tes attendre qiatre ans, nous faifons^n 
contrat comme il vous plaît , je fais reve- 
nir mon fils d'Italie, & au bout de tout 
cela vous vous mocquez de nous. 
Pantalo n. 
Ah ! J'en fuis bien puni. 

Le Docteur. 
Le, voilà encore , le contrat , je l'ai ap-» 
porté exprés pour vous reprocher votre 
ingratitude , & malgré tout cela je viens 
encore vous guérir ; mais c'efl: pour la 
dernière fois de ma vie. Allez , vous nç 



D'AIMER. 12 f 

méritez pas Tamitié d'un honnête hom- 
me , vous ferez caufe 4e la perte infailli- 
ble de votre fille , ^rje vous abandonne 
à votre mauvais fort» 

SCENE yi. 

VANTALONfeuL 

OUf, ouf, i*aitort, il a raifon , il 
vient de me percer le cœur ; je de- 
vois la marier plutôt , il eft vrai , ma con- 
fcience me fait des reproches qui mebou- 
rellent l'ame , ôc la pitié m'arrache des 
larmes * Ah Pantalon,Pantalon Père bar- 
bare î à ton âge tu fens encore le befoin 
d'aimer, il te faut une Lifette , vieux pé*« 
cheur , vieux coqum , & tu veux que la 
pauvre Silviafe paffe de mari ! oh , oh , 
cela eft-il raifonnabie! Oui Silvia, oui ma 
chère fille, tu en auras un. Signons le con- 
trat , quand ce ne feroit que pour détrui- 
re tous les projets de ma fille 8c du Phi- 
lofophe ; OOél:ave n'efi: peut-être pas en- 
core marié s'il l'efl , on n'aura plus rien à 
me reprocher du moins. 

* Il fleure , & tirs fonfetit Mouchoir 

L iij 



126 LE BESOIN- 



SCENE VIL 
.PANTALON , SILVLA. , LISETTE 
^HÎ fort dam le moment. 
Pantalon. 

LIfette , que Tori cherche le Docteur, 
dites lui que je le prie de revenir ici , 
allez. Silvia , écoutez ; je veux bien vous 
pardonner votre foiblefTe pour le Philo- 
fophe , mais à condition que vous n'y 
retomberez jamais. 

S T L V I A. 
Quelle faute ai-je donc faite , mon Pè- 
re, qui ait befoin de pardon ? Monfieur 
Lelio nous dit qu'il a une Maîtreffe , il 
veut à toute force nous en montrer le 
portrait , & pendant que je le regarde , 
ilfe jette fubuementà mes pieds, j'en 
ai été fi étourdie que je n'ai pas entendu 
ce qu'il me difoit , mais je vous jure que 
je n'ai aucun penchant pour lui. 
Pan TA L o N. 
Si cela cft, j'en fuis .charmé : va, je 
vais t'en récompénfer ; je fuis raifonna- 
ble & fçai bien qu'il efl temps de te ma- 
irer, qu'en dis-tu? 



D'A I M E R. 127 

S I L V T A. 

Soyez perfuadc mon Père que j'ai aufîî 
peu de penchant pour le mariage que 
pour le Maître de Philofophie. 
Pantalon. 

Tu ne dis pas ta penfée; oui , oui , il 
eneft temps, &tu feras mariée aujour- 
d'hui même , aujourd'hui. 

S I L V I A. 

Aujourd'hui mon Père? & à qui donc? 
Pantalon. 

A un gros garçon bien bâti, dit-on, 
très-riche , de fort bonne famille , & qui 
t'aime de toute fon ame. Réjoiiis-toi 
donc , regarde moi d'un œil gai , tu ne 
ris pas de bon cœur , ce me femble ? 

S I L V I a. 

Pardonnez-moi. 

Pantalon à Lifette cjut ent-re. 

Hé bien Lifette, a-t-on trouvé le Doct 
tieur? 

Lisette. 

Oiii , Monfieur , on dit qu'il eft dans 
le Jardin avec Monfieur Lelio Ôc Mon- 
fieur Trivelin. 

Pantal on. 

Bon, je vais les ramener ici, & tu fçau-» 
r as à qui je te deftine. 



iiij 



128 LE BESOIN 

SiL VI A. 

Maïs mon Père ne vouspreffez point 
tant de me marier , je vous prie. 
Pantalon. 
Ma fille obéilTez, £i non , un Couvent. 



SCENE VIII. 
SILVIA, LISETTE. 

Lisette» 

QU*eft-ce donc que je viens de lui 
entendre marmotter de mariage & 
de Couvent ? 

Si L VIA. 
Ah ! ma chère Lifette , je fuis au defef-* 
poir. 

Lisette 
Comment donc cela ? qu'y a-t-il de 
nouveau ? 

S I L V I A. 

Je fuis au defefpoir , tedis-je; j'aime » 
il faut te l'avouer : je voulois me le ca-* 
cher à moi-même , mais la réfolution de 
mon Père vient de me faire fentix tout 
mon amour» 



D'AIMER. ïxp 

Lisette. 

Quelle eft donc cette réfolution , s*il 
vous plaît. 

Si L VIA. 

lime veut marier aujourd'hui , dit-il , 
aujourd'hui , & je fens que je ne fçau- 
rois aimer que Lelio : non , tous les avan» 
tages de la fortune , tous les plaifirs da 
monde ne me tiendroient pas lieu de ce 
fentiment ; il faut que Leiio feul faffe le 
bonheur ou le malheur de ma vie , 6c mon 
Père vient de me mettre un poignard 
dans la gorge en me déclarant qu'il me 
veut donner à un autre. 
Lisette. 

Eh bon Dieu , Mademoifelle , quelle 
vivacité î vous n'êtes pas reconnoiflàble ! 

SiL VI A 

Non , je ne puis réiifter à ma pafïîon , 
elle m'entraîne , Lifette , & je ne fonge 
pas même à la combattre; donne-moi 
confeil. 

Lisette. 

En voilà un bien fimple , vous n'avez 
qu'à refufer le parti qu'on vous oiFre* 

S I L V I A. 

Mais fçais-tu que fi je le refufe , mon 
Père m'eiiermeroit demain dans un Cou- 
vent? 



ïjo LE BESOIN 

Lisette. 
Voilà donc ce qu'il vouloit dire ? oh ^ 
oh î Talternative eft cruelle , je Tavouë, , 
Si L VI A, 
Je nele reverroisjamais. 
Lisette. 
Jamais ? ceci eft ferieux. 

S T L V I A. 

Janlais! Ah ! ce mot me tue, il faut 
mourir, Lifette, jen'y^ai point d'autre 
remède. 

Lisette. 

Non pas , s'il vous plaît , c'eft la der- 
nière fottife qu'il faut faire ; attendez du 
moins que vous ayez vu le mari dont il 
s'agit : que fçait-on, peut-être vaudra- 
t-il la peine que vous oubliez le Philo-* 
fophe. 

SiL VI A. 

L'oublier? non il n'eft paspofîîble! 
fes traits, fes difcours , fes manières, 
tout eft gravé dans mon cœur pour ja- 
mais ; hélas , m'aime-t-il comme je Tai- 
me ? eft-il auflî défolé que moi ? 
Lisette. 
Lui voudriez- vous tant de mal ? 

S I L V I A. 

Je ne me comprends pas , je l'aime de 
tout mon cœur, Ôcjevoudrois qu'il fut 
au defeipoir.. 



P'A ï M E R, ïji 

Lisette. 

Oh ! voilà des fentimens bien déployez, 

cela; votre Père vous en a plus appris en 

un moment , que toutes les leçons du 

monde n'auroient pu faire. 

S I L v I A. 

Je fens le befoin qu'on a d*aimerpour 
pouvoir fe réfoudre au mariage. 
Lisette. 

Ma foi vous ne l'avez plus ce befoin- 
là 5 vous aimez à difcretion. 

S I L V I A. 

Ah! je vois revenir mon Pere&fon 
Médecin qui travaillent fans doute à ma 
perte ; Fuyons , Lifette , cachons mon 
defeipoir. 

c^bft 4ibfe ^ifrv 'i^bt 'ybfe tib^ 4iflii 4i&k 4M&^ mXa m^a 

SCENE IX. 

PANTALON, LE DOCTEUR^ 

Le Docteur. 

NOn , mon ami , je ne puis plus me 
fier à vous ; vous m'avez trop fait 
connoïtre que vous ne voulez jamais ma-< 
rier votre fille, 



jjz LE BESOIN. 

Pantalon. 
Mais je vous dis que je vais fîgner le 
contrat ce foir même , ce foir. 
Le Docteur. 
Oui , parce que vous croyez mon fils 
marié là-bas ,mais s*il étoit ici prefent, 
vous vous dédiriez , je vous connois. 
Pantalon. 
Voilà un étrange homme qui ne veut 
pas me croire quand je lui parle déroute 
mon ame, du fond le plus profond de mes 
entrailles. 

Le Docteur. 
Eft-ce ma faute fi je ne vous crois pas? 
voilà ce qu'on gagne , quand on a man- 
qué cent fois de parole. 

Pantalon. 
Signons tout-à-rheure,je vais le querin 

Le Docteur. 
Non , j'y veux aller moi-même , & 
laver là têteàLelio. 



'Mê 



%%m 



D'AIMER- i^j 

SCENE X, 
PANTALON, TRIVELIN, 

T R I V E L I N. 

MOnfîeur, je vois mon Maître bien 
incrédule & bien en colère; voulez- 
vous l'appaifer ? donnez-moi Mademoi- 
felle Lifette, à moi, vous fçavez que je 
la recherche depuis long-temps, celafe- 
roit plaifir à Monfieur Lanternon qui 
me veut du bien. 

Pantalon. 
Mais vous n'ignorez pas le befoin que 
i'ai d'avoir une fille adroite comme elle 
dans l'état oii je fuis , âgé, infirme ; vous, 
vous êtes jeune & vous vous portet 
bien. 

T R I V E L I N. 

Mais Monfieur , chacun a fes infirmi- 
.tez; je l'aime moi ,Mademoifelle Lifette, 
voilà ma maladie , il n'y a qu'elle qui 
puifïë la guérir , au lieu que vous , vous 
en pouvez trouver nulle autres pour vous 
foulager* 



JJ4 LE BESOIN 

Pantalon 
Nous verrons. 

Tr I V EL IN. 

Nous verrons ; nous verrons tant qu'il 
vous plaira; mais fi vous ne mêla don* 
nez , je vous ferai revenir tos vapeurs ^ 
moi , je fçai aflèz de Médecine pour cela^ 

SCENE XL 

LE DOCTEUR, LELIO , SILVIA, 
PANTALON, TRI VELIN, 

LISETTE. 

Le Docteur. 

VOus êtes bien téméraire , Monfieur 
Lelio , d'afpirer à la fille du Sei- 
gneur Pantalon. 

Lelio. 
Je le fuis , il eft vrai , mais vous pour- 
riez parler de moi autrement que vous 
ne faites , & vous me connoifTez mieux 
que vous ne dites. Mais de quoi s'a- 
git-il? 

Le Do c t eu r. 
Il s'agit de vous palTer de Mademoi- 
felle j s'J vous plaît, & de la voir tout- 



D'AIMER. 1J5 

à-l'Iieure marier à un autre, & à votre 
barbe. Allons Mademoifelle , mettez-Ià 
votre nom. 

SiL V I A. 

Qu'eft-ce que cela , Monfieur ? 

Le Docteur. 
C'efl votre contrat de mariage avec 
Oélave mon fils. 

SiL VI A. 

Comment avec votre fils ? Lifette m'a 
dit tantôt qu'il étoit marié à Venife; 
lui faut-il tant de femmes ? 
Pantalon. 

Signez , fignez,^ raifonneufe , vous 
voulez avoir un mari , vous l'aurez. 

S I L V I A. 

Moi , mon Père ? qui vous a dit cela ? 
je ne veux point me marier. 
Pantalon. 
Silvia obéiflèz. 

S I L V I A. 

Mon Père, je mourrai plutôt que d*é- 
poufer un homme que je ne connois 
point. 

Pantalo N. 

Je vais te mener tout-à-l'heure entre 
quatre murailles ; allons qu'on mette les 
Chevaux à mon Phaëton. Eft-ce vous 
Monfieur le Philofophe qui l'empêchez 
de fignerî 



t36 LE BESOIN 

Lelio. 
Moi, Monfieur ? point du tout, dès 
qu'il s'agit de quatre murailles , jecon- 
feille à Mademoifelle de figner bien vite» 

SiLViA. 

Vous me le confeillez , Monfieur ? 
Lelio. 

Très-fort , Mademoifelle , il vaut 
mieux obéir à fon Père que de fe faire 
enfermer. 

Silvia va/tgfter pleine de dépit ^ après ^mt 
elle revient dire d'un ton de couroHX , di£i-i 
mule , ce qui fuit. 

SiL VI A. 

J'ai figné, Monfieur, j'aifigné. 

Pantalon. 
Ah ! voilà le principal , allons , lignons 
tious autres. 

Lelio. 
Je vous prie de croire Mademoifelle 
que c'eft un terrible effort pourun Amanr 
que de facrifier fes efperances , mais c'efl 
à votre liberté que je les immole, cela 
me foulage. 

Silvia. 

Brifons-là , Monfieur , je devois faire 

ce que j'ai fait , mais vous pouviez fort 

bien vous pafTerdeme preflèr là-defïîis ; 

j'ai mal jugé de vos fentimens , & j'en 

avois 



D'A I M E R. IJ7 

avois peut-être pour vous que vous ne 
méritiez pas. 

'e,-i>jC p j - L E L I O» 

Sufpendez ce jugement , Mademoi- 
fèlle, le temps pourra me juflifier; croyez 
qu*il n y eût jamais pafTion plus forte que 
la mienne , ôc que. . . . 

'S I L V I A. 

Je fouhaite de tout mon cœur que 
cela foit ; je voudrois même que vous 
puffiez croire que }*en fentois une pa- 
reille pour vous ; je ferois vangée du 
confeil que vous venez de me donner , 
quand vous me verriez entre les bras d'un 
autre. 

Le Docteur. 

Et vous , Monfieur le Philofophe , ne 
voulez-vous pas auilî figner comme té- 
moin ? 

L E L I o. 

Oiii da , Monfieur ; vous me bravez,- 
il faut le fouffiir pour Tamour de Ma— 
demoifelle.- 

Le Docteur. 

Avez-vous figné 

L E LI o. 

Oui Monfieur , ôc de bon cœur même*. 

Lisette k pan^ 
De bon coeur ? ah k traître , je Tétran^ 



.jS LE B E SOIN 

Le DOCTEUR. 
Allons , Odave mon fils , falue2 votre 
beau -père ; &c embraiTez votre époufct 

S I L V I A. 

Son fils! 

Lisette. 
Son fils ! 

P A N/T A LON. 

0<Slave fon fils ! ah ! je fuis dupé» 

Le Docteur. 
Oîii mon fils, mon propre fils. Avouez 
qu'on a befoin de bien des machines pour 
vous faire tenir parole à un ami ? 
Pantalon. 
Comment , m'obliger à lâcher tout à la 
fois ma fille & mon argent quand j'ai be- 
foin de l'un & de Tautre ? 
L E Lie. 
Monfieur , gardez l'argent tant qu'il 
vous plai ra , nous n en aurons de long- 
temps befoin , votre fille même ne vous 
abandonnera pas , & nous demeurerons 
avec vous fi vous voulez. 

Pantalon. 
Et Lifette ? 

Lisette. 
Moi ? demandez à Monfieur Trivô- 
lin s'il y confent. 



D'A ÎM E R- IÎ9 

T*R I V E LI N. 

Monfieur Pantalon, comme vous m'a- 
vez dit tantôt, nous verrons. 
Pantalon. 

Il faudra tâcher de s'accommoder de 
tout cela. 

S I LVI A. 

Mon Père, que j'ai de joie de vous 
ivoir obéi. 

Pantalon, 
Je le crois, je le crois. 

Lisette. 
Ma foi , Monfieur le Philofophe ne/y 
eft pas pris en barôco. 

SCENE XII. 
ARLEQUIN , & les j^Biurs fricedem: 
A R L E QJJ I N criant de toptte fa forcei^ 

VIoletta , Violetta , je fuis perdu , je: 
ne fçai plus ce que je fuis ; n'y a-t'il 
perfonne qui m'cnfeigne -Violette par 
charité ? Violetta. 

S I L V I Aé 

Ah î Monfieur , obtenez de mon Pere-. 
qu'il donne Violette à Arlequin, vous^ 

M H 



340 L E B E S O I N 

lui avez obligation , c'eft lui qui m*a fait 
fentir le befoin que j'avois de vous aimer. 
Lelio. 
Tout à l'heure , Mademoifelle , mais 
auparavant je vous ai préparé encore une 
petite Comédie à fes dépens, & Violette 
ne viendra point que je ne Fappelle» 

Qu*as-tu donc mon ami , tu me parois 
tout tremblant l 

Arlequin. 

Ah ! MonCeur , je fuis mort , ou en-^ 
dormi ,, ou enforceilé. 

Lel 1 o. 

Enforceilé ? 

Arlequin. 

OùiMonfieur; je m'étois endormi ici 
dans ceSailon, ôcje viens de m'éveiller 
dans ma Chambre : j'arrive du Sabat , je 
crois , mais du Sabat le plus joli qu'on- 
puifTe imaginer , où j'ai vu la DéeiTe Ve- 
nus , avec les quatre Parties du monde , 
des Turcs , des Chevaliers-Barbiers , des 
Infantes barbues , des faifeurs de flageo- 
lets , de grands Chevaliers qui n'avoient 
point de jambes, fur des petits Chevaux 
qui n'en avoient que deux. Violetta^ Vio*^ 
ktta^ 



D'^A I M E R < 141 

Lelio. 

Ah , ah ! je fçai ce que c'eil , tiens la 
voilà , Violette. 

f^emis par oit. 

A R L EQ^U I N. 

C'eftlà Violette? eh c'eft la Venus 
de ce joli fabat ; ah je dors encore ! je ne 
me réveillerai jamais , jamais. 
Venus. 
Oiii , mon cher Arlequin , c'eft moi 
qui fuis Violette , qui t'aime tant , qui 
t'ai donné ma Tabatière pour avoir du 
TÎn , qui t'ai mené à la cave boire du vin 
de Bourgogne à difcretion^tiens en voilà 
la clef : me reconnois-tu à prefent ? 
Ar lequin. 
La clef n'a point changé de vifage com* 
me vous ; éloignez-vous de moi , Déeiïc 
forciere. 

Lelio. 
Mais tu es fou, ne vois-tu pas que c'eft 
Violette qu'on t'as rendue aufli belle que 
Venus, comme on te l'av oit promis là* 
haut. 

Arlequin. 
Qu'on lui rende fon vifage , il n'y a 
point de mine qui lui aille fi bien que la 
ilenne^ 



I4X LE BESOIN 

Le l I o }iVenm, 
Allez donc quérir votre mine. Mais 
Arlequin , que t'importe qu'elle ait chan- 
gé de vifage , pourvu que fon cœur n'ait 
point changé? 

Arlequi n. 
Il n'y a que le vifage qui fait appétit 
du cœur. 

L ELIO. 

Tiens , voilà Venus qui te la ramené 
comme tu la demande. 
Arlequin courant embrajfer Violette. 

O cara Violetta ! je te tiens , je ne te 
quitte plus. 

Venus. 

Arlequin , en faveur de ta paiïîon , je 
te pardonne l'injure que tu as faite à m a 
beauté , Venus efl une DéefTe fans fiel , 
qui fe plaît à rendre tout le monde heu- 
reux. Doéleur , vous êtes riche , donnez 
vos fecrcts à Trivelin qui vendra de la 
fanté au public. Je fais prefent de ma 
ceinture à Arlequin, qui pour perfe- 
<Slionner la fanté , vendra de la joie , & 
voilà des fuivans de Momus qui vous 
aideront dans votre laboratoire» 
Arlequin. 

Violette eft donc à moi î 
Venus» 

Oui. 



D* A I M E R. T4t 

Trivelin. 
Et Lifette à moi ? 

Venus, 
Oui. 

Tritelin. 

Tout va bien , réjouiflbns-nous# ' 



^ ^ ^ *^ ^ *2S* f» 



DIVERTISSEMENT. 

Les f HIV an s de Momusy fous U forme des 
Comédiens Italiens, 

On danfe, 

UN POLICHINEL & UNE DAME 

RAGONDE chantent. 

Le PolichineL 

E 

Spms chargez d'humeur mélancolique; 
Amans chagrins ^ trifles plaideurs 
Mari ^jaloux , infortunezjoHsurs , 
Acceurez a notre boutique. 
Le Polichmel & la Dame Ragondeeiît^ 
femble. 
Accourez^ à notre boutique. 



144 LE BESOIN 

La dame Ragonde. 
Les Ris ^ les jeux badins ^ la Danfe ^ ht 
Muficfue, 
Se auront dijfifcrvos langueurs. 
Le PolichineL 
Vn joieux empiri^jue ^ 
S'dfpendm vos douleurs, 
Vn Marchand du meilleur comique ^ 
"Bannira les chagrins qui tourmentent vos 
cœurs, 

Enfemble. 
jiccourez. à notre boutique. 
On danfe. 
le PblichiRel & la dame Ragonde eii^; 
femble. 
yenite à comprar qua , 
P^era allegyez.z.a è fan i ta. 
Le PolichineL 
Venite infretta , 
Farete prova , 
Corne Jï trova 
In quefto loco 
Benche ferpoco 
Gioia perfetta, 
Enfemble^ 
Venite a comprar qua 
Vera allegrejfa èfanita^ 
On danfe.. 

VAUDEVILLE 



D'AIME H.. 145 

VAUDEVILLE. 

Le PolichineL 
Fere qHtfoHS laferrHre , . 
Tient fa fille déjà mare ^ 
A-t'il raifon ? diftingno : '• 
Ont ^ car fon foin ajfaifonne ^ ■ 
Les piaifîrs cjn^ amour lui donne y, 
S'il a d* autre but , nego., , -^ 
Zf Pa^a r^ifonns 

En Barôco. 
La dame Ragonde. 
Quand an fort de h jeunejfe ^ - 
Jus hefoin dH aimer nom -greffe , 
Tsitt-on s* en pajfer ? nego : • 
p^ouloir vaincre la naturs , 
Eft une chimère pure \ 
^en conclus , aimons ergo -y 
Ce n^eft pas conclure ■ 
En Barôco, 
Venus. 
Tôt ou tard il faut cjHon aime ^ . 
Et la raifon elle-même 
Dit quelquefois concedo ; : 
Jl4ais ijuandfa loi trop fevere , , 
Veut ^ii9n y mêle un Notaire ^ , 
C*efl un fâcheux diftinguo , 
On n^aime plus guère 
Qj^en Barôco.. 

N 



H^ LE BESOIN 

Lifette. 
F'/'endre Epoux a harhegr'ife y 
Eft- ce faire une fottife ? 
c^/ ma foi fans diflinguo : 
XJn vieillarà cjhi n^a dans l'ame ^, > 
Qttnn petit refie de flâme ,. 
Efi'Ce un vrai mari ? nego.,- 
// ne noHs fait femme. 
QHjn Barôco*^^ 
Silvia. 
Hors l'hymen point de teftdnjfc ; 
Elle offenfe l^f<igeffe^ 
On le dit y métis diftinguo; 
On peut jufqpCa certain âge , 
attendre le mariage , 
far- de- la vingt ans , nego ^• 
Sans être unpeujage , 
En Barôco. 
Arlequin. 
Chacjue fie ce qu'on vous donne , 
Aiejfieurs mus la crôions bonne t,- 
Mais avec un diftinguo : 
Le premier jour vous pUtt^elle ^ 
Mors nous \! apurons telle y 
Sans ce jugement , nego ,. 
JJjîuteuren appelle 
En Barôco. 

Y U & approuvé par ordre de Monfeigncuï le 
JL^Garde dei Sceaux. A r^XÛ ce 2t Decembie 1728. 
1>ANCHEÏ, 

APPK0BATIQÎ4. 



LE PRINCE 

TRAVESTI. 

ou 
L'ILLU ST RE 

AVANTURIER 

COMEDIE. 




A PARIS, 

Chez NoEL PiSSOT, Quay de Conty, 

à la defcente du Pont- Neuf, au coin 

de la rue de Nevers , à la Croix d'or. 

M. DCC."irxVÏL 

Avec approbation & Privilège dit Roy. 



A C T E U R S. 

LA VKINCESSB de Barcelome. 

À 

HORTENSE. 

LE PRINCE de Léon y fous le 
nom de L E L I O. 

FREDERIC , Mimflre de la 
Princejjc 

ARLEQUIN. ValcîdcLeliQ. 

L I S E T T E j Maitrejjc d'arlequin, 

UN GARDE ^e la^PrinceJp. 

TEMMES de la Prïncejfe, 

La Scène ejî à Barcelonne» 



PKiriLEGE DU K r. 

T ouïs PAR LA GKACE DE DiEU ROY 

I ^ DE Fr\nce et de Navarre ; A nos amez 
& féaux Confeillers les Gens tenans nos 
Cours de Parlement , Maîtres des Requêtes 
ordinaires de notre Hôtel , grand Confeil, 
Prévôt de Paris , Baillifs , Sénéchaux , leurs 
Licutenans Civils, & autres nos Jufticiers qu'il 
appartiendra, Salut : Notre bien amé Noël 
PissoT Libraire à Paris, Nous ayant fait fup- 
pîier de lui accorder nos Lettres de Pcrmilfion 
pourTImpreflion d'un Ouvrage qui a pour titre. 
Le Frince travedi , l'Héritier du F'iUage , Annihd , le 
Dénouement imprtvà : Offrant pour cet effet de le 
faire imprimer en bon papier & beaux cara- 
deres , fuivant la feiiille imprimée & at- 
tachée pour modèle fous le contrefcel des pre- 
fentes : Nous lui avons permis & permettons 
par ces préfentes de faire imprilVier ledit Livre 
en un on pluiîeurs volumes ^ conjointement ou 
feparément, & autant de fois que bon lui fem- 
blera , fur papier & caraderes conformes à lad. 
feiiille imprimée , & attachée fous notredit 
contrefcelj & de le vendre faire vendre & débi- 
ter par tout notre Royaume pendant le tems 
de trois années confecutivcs , à compter du 
jour de la date defdites préfentes : Faifons 
défenfes à tous Libraires-Imprimeurs , & au- 
tres perfonnes de quelque qualité & condi- 
tion qu'elles foient , d'en introduire d'Ira- 
preflîons étrangères dans aucun lieu de notre 
obéilfance , à la charge que ces préfentes 
feront enregiftrées tout au long fur le Regi- 
fire de la Communauté des Libraires & Im- 
primeurs de Parisjdans trois mois de la date d'i- 
celles, que l'Imprcilion de ce Livre fera faite 
dans notre Royaume & non ailleurs :, & 
que rimpetrant fe conformera en tout aux 



Reglemens de la Librairie ; Se notamment à 
celui du dixième Avril i/z^. & qu'avant 
que de l'expofer en vente, le Manufcrit ou 
Imprimé qui aura fervi de Cppie à Tlm- 
prefTion dudit Livre , fera remis dans le même 
état où l'Approbation y aura été donnée es 
mains de notre très- cher & féal Chevalier 
Garde des Sceaux de France le Sieur Fleuriau 
d'Armenonville, Commandeur de nos Or- 
dres , & qu'il en fera enfuite remis deips 
Exemplaires dans notre Bibliothèque publi- 
que y un dans celle de notre Château du Lou- 
vre, un dans celle de notrcdic très-cher, & 
féal Chevalier Garde des Sceaux de France le 
Sieur Fleuriau d'Armenonville , Commandeur 
dé nos Ordres , le tout à peine dé nullité des 
préfentes , du contenu defquelles vous man- 
dons & enjoignons de faire joiiir l'Expolânt 
ou Vcs ayans caufes pleinement & paifible- 
mcnt , fans fouffrir qu*il leur foit fait aucun 
trouble ou empêchement. Vouions qu'à la 
Copie defdites prcfcntes qui fera imprimée 
tout au long au commencement ou à k tin 
dudit Livre foy foit ajoutée comme a l'Ori- 
ginal. Commandons au premier notre Hiiil- 
fier ou Sergent de faire pour l'exécution d'i- 
ccUes tous Aàcs requis & necclfaircs fans 
demander autre permifîîon & nonobftant cla- 
meur de Haro j Charte Normande & Lettres à 
ce contraires -, Car tel eft notre plaifiro Don- 
ne' à Paris ce huitième jour du mois de May , 
l'an de grâce mil fept cens vingr-fept, & de 
notre Règne le douzième. Par le Roy en fon 
Confcil. Signe, SAMSON. 

Kegiflré fm le Kegiflre VI. de la Chambre Royale 
des Libraires Cr Imprimeurs de Paris; N^. 641. fcl. 
516. conformément aux anciens Reglemens confirmes 
far celui 4t* zS. Février 17 z^. A Paris le nenf May 
mil fept cens vingt- fept. B K U N E T , Syndic. 











r 






1 


i 


1 



LE PRINCE 
TRAVESTI. 

ACTE PREMIER. 

SCENE PREMIERE. 

LA PRIN CESSE, HORTENSE. 

La. Scène reprefsiue une Salle ok la 
Princejfe entre réveufe accompagnée de 
quelques fanmes qui s* arrêtent au milieu 
du Théâtre. 

LA PRINCESSE /tf retournant vers [es 
fanmes, 
ORTENSEne vient point, 
qu'on aille lui dire encore que 
je l'attends avec impatience, 
(^Hortenfe tntre ), Je vou« 

dcmandoisj Hortenfe, 




1 Le Prince travesti 
HORTENSE. 

Vous me paroifTez bien agitée. Madame» i 
LA PRINCESSE, k [es feinmes. ' ' 
Laiflez-nous ^ ( h Hertenfe ) ma chère 
Hortenfe ; depuis un an que vous êtes ab-- 
fente 3 il m'eft arrivé vine grande avan^ 
ture. 

HORTENSE. 
Hier au foir en arrivant , quand j'eus 
l'honneur de vous revoir , vous me parûtes 
aufli tranquille que vous l'étiez avant mon 
départ. 

LA PRINCESSE. 
Cela ed: bien différent , & je vous parus 
hier ce que je n'étois pas ; mais nous avions 
des témoins , & d'ailleurs vous aviez be- 
foin de repos. 

HORTENSE. 
Que vous eft-il donc arrivé , Madame ; 
car je compte que mon abfence n'aura rien 
diminué des bontez & de la confiance que 
vous aviez pour moi. 

LA PRINCESSE. 
Non fans doute , le fang nous unit , je 
fçai votre attachement pour moi , & vous 
me ferez toujours chère; mais j'ai peur 
que vous ne condamniez mes foibleffes. 
HORTENSE. 
Moi 5 Madame, les condamner. Ehn'eft- 
ce pas un défaut que de n'avoir point de 



COMEDIE. J 

foiblefle ? Que ferions - nous d'une per- 
fonne parfaite ? à quoi nous feroit-elle bon- 
ne ? Entendroit-elle quelque chofe à nous , 
à notre cœur , à fes petits befoins ? quel 
fervicc pourroit-elle nous rendre avec fa 
raifon ferme & fans quartier , qui feroit 
main baffe fur tous nos mouvemens ? 
Croyez-moi , Madame , il faut vivre avec 
les autres , Se avoir du moins moitié raifon 
& moitié folie 5 pour lier commerce , avec 
cela vous nous reflemblerez un peu ; car 
pour nous reflembler tout a. fait ^ il ne fau- 
droit prefque que de la folie ; mais je ne 
vous en demande pas tant : Venons au fait. 
Quel cft le fujet de votre inquiétude ? 
LA PRINCESSE. 
J'aime , voilà ma peine. 

H O R T E N S E. 
Que ne dites-vous j'aime, voilà mon 
plaifir ; car elle eu. faite comme un plaiiîr 
cette peine que vous dites. 

LA PRINCESSE. 
Non 5 je vous aflure , elle m'embaraffc 
beaucoup. 

HORTENSE. 
Mais vous* êtes aimée , fans doute ? 
LA PRINCESSE. 
Je croi voir qu'on n'eft pas ingrat. 
HORTENSE. 
Commeot vous croyez voir ? celui qui 

Ai; 



4 Le Prince travesti. 
vous aime met-il Ton amour en énigme ? 
Oh 5 Madame , il faut que l'amour parle 
bien clairement 8c qu'il répète toujours , 
encore avec cela ne parle-t-il pas aflez. 
LA PRINCESSE. 

Je régne , celui dont il s'agit ne penfe 
pas fans doute qu'il lui foit permis de s'ex- 
pliquer autrement que par Tes refpe^^s. 
HORTENSE, 

Eh bien , Madame , que ne lui donnez- 
vous un pouvoir plus ample ; car qu'elVce 
que c'eft du refpeél : L'amour eft bien en- 
veloppe là-dedans , fans lui dire précifé- 
inent , expliquez - vous mieux , ne pou- 
vez- vous lui gliffer la valeur de cela dans 
quelque regard ? avec deux yeux ne dit-on 
pas ce que l'on veut ? 

LA PRINCESSE. 

Je n'ofe, Hortenfe, un refte de fierté 
me retient. 

HORTENSE. 

Il faudra pourtant bien que ce refte-là 
s'en aille avec le refte, fi vous voulez vous 
éclaircir. Mais quelle eft la perfonne en 
^ueftion. 

LA PRINCESSE, 

Vous avez entendu parler de Lelio. 
HORTENSE. 

Oiii 3 comme d'un illuftre Etranger , 
qui ayant rencontre notre Armée y fervit 



COMEDIE. 5 

Volontaire il y a fix ou fept mois. Se 
à qui nous dûmes le gain de la dernière 

Bataille. 

LA PRINCESSE. 

Celui qui commandoit TArmée l'enga- 
gea par mon ordre à venir ici , & depuis 
qu il y eft , fes fages confeils dans met 
affaires ne m'ont pas été moins avantageux 
que fa valeur , c'etl d'ailleurs l'ame la plus 

généreufe 

HORTENSE. 

Eft-il jeune? 

LA PRINCESSE. 
Il eft dans la fieur de Ton âge. 

HORTENSE. 
De bonne mine ? 

LA PRINCESSE. 
Il me le paroir, 

HORTENSE. 
Jeune , aimable, vaillant , généreux. Se 
fagc, cet homme-U vous a donné fon 
cœur 5 vous lui avez rendu le vôtre en re- 
vanche , c'eft cœur pour cœur , le troc cd 
fans reproche , & je trouve que vous avez 
, fait- là un fort bon marché. Comptons ; 
dans cet homme-là vous avez d'abord uu 
Amant , enfuite un Miniftre , enfuite un 
Général d'Armée, enfuite un Mari, s'il 
le faut, 8c le tout pour vous : Voilà donc 
quatre hommes pour un , 8c le tout en 

A iij 



45 Lh Prikce tr avesti. 

un feuK Madame; ce calcul-là mérite at* 
tention. 

LA PRINCESSE. 
Vous êtes toujours badine. Mais cet 
homme qui en vaut quatre. Se que vous 
voulez que j'époufe , fçavez-vous qu^ii 
n'eft 5 à ce qu'il dit , qu'un (impie Gentil- 
homme , 8c qu'il me faut un Prince. Il 
eft vrai que dans nos Etats le privilège de^ 
Princefics qui régnent , eft d'époufer qui 
^Ues veulent ; mais il ne fied pas toujour» 
de fe fervir de fes privilèges. 
HORTENSE. 

Madame , il vous faut un Prince , oii uti 
homme qui mérite de l'être 5 c'eft la même 
chofe ; un peu d'attention, s'il vous plaît 
Jeune , aimable , vaillant , généreiix Se fa- 
ge. Madame , avec cela fut-il né dan 
«ne chaumière, fa naiflancô eft Royale 
Se voilà mon Prince 1, je * vous défie à 
trouver un meilleur ; croyez-moi , je -p'aH 
quelquefois ferieufement 5 vous Se mol 
nous reftons feules de la famille de no 
Maîtres , donnez à vos Sujets un Souverai 
, vertueux , ils fe confoleront avec fa vert 
du défaut de fa naifTance. 

LA PRINCESSE. 

Vous avez raifon , 
«;ez ; mais , ma chère Hortenfe , il vie 
d'arriver ici un Ambafiadeur de Caftilll 



COMEDIE. 7 

dont je fçai que la commillion efl de de- 
mander ma main pour Ton Maître , aurois- 
je bonne grâce de refuier un Prince pour 
n'époufer qu'un particulier. 

HORTENSE. 
Si vous aurez bonne grâce f eh qui en 
empêchera ? quand on refufe les gens bien 
poliment , ne les refufe-t-on pas de bonne 
grâce ? 

LA PRINCESSE. 
Eh bien 3 Hortenfe , je vous en croirai , 
mais j'attends un fervice de vous , je ne 
fçaurcis me réfoudre à montrer clairement 
mes dirpofitions à Lelio. Souffrez que je 
vous charge de ce foin-là ^ 8c acquittez- 
vous-en adroitement dès que vous le 
r errez. 

HORTENSE. 
Avec plaifir , Madame , car j'aime à 
faire de bonnes aélions. A la charge que ce 
quand vous aurez époufé cet honnête « 
homme-là, il y aura dans votre hiftoire «« 
un petit article que je drefferai moi- <• 
même ^ & qui dira précifément , ce fut « 
la fage Hortenfe qui procura cette bonne «; 
fortune au Peuple , la Princefle craignoit « 
de n'avoir pas bonne grâce en époufant « 
Lelio : Hortenfe lui leva ce vain fcru- ce 
pule , qui eut peut-être privé la Repu- « 
blique de cette longue fuite de bons « 

A iiij 



t Le Prikck travesti. 
» Princes qui refTemblcrent à leur Père; 
» voila ce qu'il faudra mettre pour la gloire 
«t de mes defcendans ^ qui par ce moyen 
» auront en moi une Ayeule d'heureufe 
•». mémoire. 

LA PRINCESSE. 

Quel fond de gayeté ? mais ma 

chère Hortenfe , vous parlez de vos def- 
cendans 5 vous n'avez été qu'un an avec 
votre mari, qui ne vous a pas lailTc d'en- 
fans , Se toute jeune que vous êtes , vous 
ne voulez pas vous remarier , où prendrez- 
vous votre pofterité ? 

HOIITENSE.. 

Cela eft vrai , je n'y fongeois pas , Se 
voilà tout d'un coup ma pofterité anéan- 
tie Mais trouvez-moi quelqu'un qui 

ait à peu près le mérite de Lelio ^ Se le 
goût du mariage me reviendra peut-être; 
car je l'ai tout à fait perdu , & je n'ai point 
tort. Avant que le Comte Rodrigue m'é- 
poufât 3 il n'y avoit amour ancien ni mo- 
derne qui pût figurer , auprès du fien. 
Les autres Amans auprès de lui rampoient 
comme de mauvaifes copies d'un excellent 
original : C'étoit une chofe admirable , 
c'étoit une paflion formée de tout ce qu'on 
peut imaginer en fentimens , langueurs j 
Soupirs 5 tranfports , délicateffes , douce im- 
patience , & le tout enfemble , pleurs de 



Comédie, p 

jôye an^moindre regard favorable , torrent 
de larmes au moindre coup d'œil un peu 
froid 5 m'adorant aujourd'hui , m'ido- 
latrant demain , plus qu'idolâtre enfuite , 
fe livrant à des hommages toujours nou- 
veaux ; enfin fi l'on avoit partagé fa paf- 
fion entre un miUion de cœurs , la part de 
chacun d'eux auroit été fort raifonnable , 
)'ctois enchantée ; deux fiécles 5 fi nous 
les paflions enfemble, n'épuiferoient pas 
cette tendrcffe-là , difois-je en moi-même, 
en voilà pour plus que je n*en ufcrai ; je ne 
craignois qu'une chofe , c'eft qu'il ne mou- 
rût de tant d'amour avant que d'arriver au 
jour de notre union. Quand nous tûmes 
mariez , j'eus peur qu'il n'expirât de joye. 
Helas 5 Madame , il ne mourut ni avant 
ni après , il foûtint fort bien fa joye. Le 
premier mois elle fut violente ; le fécond 
elle devint plus calme à l'aide d'une de 
mes femmes qu'il trouva jolie ; le troifiéme 
elle baiffa à vue d'œil , & le quatrième il 
n'y en avoit plus. Ah c'étoit un trifte per- 
fonnage après cela que le mien. 
LA PRINCESSE. 

J'avoiie que cela eft affligeant. 
K OR TE N SE. 

Affligeant, Madame , affligeant ; ima- 
ginez vous ce que c'eft que d'être humiliée, 
rebutée , abandonnée ^ Se vous aurez quel- 



10 LePriMCE tRAVBSTï. 
<jue légère idée de tout ce qui compofe la 
douleur d'une jeune femme alors. Etre 
aimée d'un homme autant que je l'étois , 
c'eft faire fon bonheur & (qs délices , c'eft 
être l'objet de toutes fes complaifances f 
c'eft régner fur lui , difpofer de fon ame , 
c'eft voir fa vie confacrée à vos défirs ^ à 
vos caprices , c'eft pafler la votre dans la 
flateufe convi6lion de vos charmes , c'eft 
Voir fans ceffe qu'on eft aimable 5 ah que 
cela cft doux à voir ^ le charmant point 
de vue pour une femme , en vérité tout 
eft perdu quand vous perdez cela. Hé 
bien , Madame , cet homme dont vous 
étiez l'idole y concevez qu'il ne vous aime 
plus, & mettez-vous vis-à-vis de lui ; la jo- 
lie figure que vous y ferez ! Quel oprobre ! 
- Lui parlez-vous , toutes fes réponfes font 
des monofyllabes ^ olii , non , car le dé- 
goût eft Laconique. L'approchez-vous , il 
fuit 5 vous plaignez - vous y il querelle ; ' 
quelle vie ! quelle chute î quelle fin tra* 
gique ! Cela fait frémir l'amour propre. 
Voilà pourtant mes avantures , & fi je 
me rembarquois j'ai du malheur , je ferois 
encore naufrage , à moins que de trouver 
un autre Lelio. 

LA PRINCESSE. 
Vous ne tiendrez pas votre colère , 
Se je chercherai de quoi vous récon- 



COMEDÏE, If 

cilier avec les hommes. 

HORTENSE. 

Ceîa eft inutile , je ne fçache qu'un 
homme dans le monde qui pût me con-' 
vertir U-deflus , homme que je ne con- 
nois point 5 que je n'ai jamais vu que deux 
jours. Je revenois de mon Château pour 
retourner dans la Province dont mon mari 
étoit Gouverneur , quand ma chaife fut 
attaquée par des voleurs qui avoient déjà 
fait plier le peu de gens que j'avois avec 
moi. L'homme dont je vous parle , ac- 
compagné de trois autres 3 vint à mes cris ^ 
& fondit fur mes voleurs , qu'il contraignit 
à prendre la fuite y j'étois prefque éva- 
noiiie y il vint à moi , s'emprefTa à me faire 
revenir ^ Se me parut le plus aimable 3 & le 
plus galant homme que j'aye encore vti : 
Si je n^avois pas été mariée , je ne fçai ce 
que mon cœur feroit devenu > je ne fçai 
pas trop même ce qu'il devint alors ; mais 
il ne s'agiflbit plus de cela , je priai mon 
libérateur de fe retirer. Il infifta à me fui- 
vre près de deux jours , à la fin je lui mar- 
quai que cela m'enbarafibit , j'ajoutai que 
j'allois joindre mon mari. Se je tirai un dia- 
mant de mon doigt que je le prefTai de 
. prendre , mais fans le regarder il s'éloigna 
très-vite. Se avec quelque forte de dou- 
leur. Mon mari mourut deux mois après , 



12 Le Prince travesti 
Se je ne fçai par quelle fatalité Phomtrw 
que j'ai vu m*eft toujours refté dans refprit. 
Mais il y a apparence que nous ne nous 
reverrons jamais ^ ainfi mon cœur eft en fu- 
reté ; mais qui eft - ce qui vient a nous ? 
LA PRINCESSE, 
C'eflun homme, à Leiio. 
HORTENSE. 
Il me vient une idée pour vous , ne 
fçauroit-il pas qui eft fon Maître ? 
LA PRINCESSE. 
II n'y a pas d'apparence > car Lelix) per- 
dit fes gens à la dernière bataille ^ & il n'a 
que de nouveaux Domeftiques. 
HORTENSE. 
N'importte^faifons-lui toui.ours quelqut 
queftion. 

SCENE II. 

LA PRINCESSE, HORTENSE, 
ARLEQUIN. 

Arlequin arrive ctnn air defœnvré en re* 
gardant de tous cotez,. Il voit la Pr'in^ 
cejfe & Hortenfe , & veut î'en aller, 
LA PRINCESSE. 

QUe cherches-tu , Arlequin , ton Maî- 
tre eft-il dans le Palais. 



Comédie. X3 

ARLEQU IN. 

Madame , je fupplie votre Principauté de 
pardonner l'impertinence de mon étourde- 
rie ; fi j'avois l^çû que votre préfcnce eût été 
ici , jen'aurois pas été alTez nigaud pour y 
venir apporter ma perionne. 

LA PRINCESSE. 

Tu n'as point fait de mal. Mais dis- 
moi 5 chercKe-ru ton Maître ? 
ARLEQUIN. 

Tout jufte 3 vous Pavez deviné , Ma- 
<lame ; depuis qu'il vous a parlé tantôt , 
je l'ai perdu de vue dans cette pefte de 
maifon , & ne vous déplaife , je me fuis 
auffi perdu moi. Si vous vouliez bien m'en- 
feigner mon chemin ^ vous me feriez plai- 
iir ; il y a ici un fi grand tas de chambres , 
que j'y voyage depuis une heure fans en 
trouver le bout. Par la mardi y fi vous 
louez tout cela , cela v^ous doit rapporter 
bien de l'argent pourtant. Que de fatras de 
meubles , de drôleries , de colifichets , 
tout un Village vivroit un an de ce que 
cela vaut. Depuis fix mois que nous fom- 
îTies ici , je n'avois point encore vu cela. 
Cela eft fi beau , fi beau , qu'on n*ofe pas 
le regarder, cela fait peur à un pauvre 
homme comme moi. Que vous êtes riches 
vous autres Princes , & moi qu'eft - ce 
que je fuis en comparaifon de cela ; mais 



14 Le Prince travesti. 

n'eft-ce pas encore une autre impertinence 
que je fais de raifonner avec vous comme 
îivec ma pareille. Hortenfe rit, 

ARLEQUIN. 
Voilà votre camarade qui rit , j'aurai 
^it quekpe fotile. Adieu , Madame , 
je faluc Votre Grandeur. 

LA PRINCESSE. 

Arrête ^ arrête 

HORTENSE. 
Tu n'as point dit de fotife, au contraire 
tu me parois de bonne humeur. 
ARLEQUIN. 
Pardi je ris toujours , que voulez-vous 
je n'ai rien a perdre , vous vous amufez 
à être riches vous autres , &: moi je m'a- 
liiufe à être gaillard , il faut bien que cha- 
cun ait fon amufette en ce monde. 
HORTENSE. 
Ta condition eft-elle bonne ? es-tu bien 
avec Lelio ? 

ARLEQUIiSI. 

Fort bien ; nous vivons enfemble de 
"bonne amitié , je n'aime pas le bruit , ni 
lui non plus , je fuis drôle , & cela l'a- 
mufe : il me paye bien , me nourrit bien , 
m'habille bien honnêtement & de belle é- 
tofe , comme vous voyez , me donne 
par-ci par-là quelques petits profits , fan* 
ceux qu'il veut bien que je prenne , & 



Comédie.. 15 

qu*il ne f-çait pas ^ & comme cela je pafle 
tout bellement ma vie. 

LA PRINCESSE à part. 
Il eft aufîi babillard que joyeux. 

ARLEQUIN. 
Ed-ce que vous fçavez une meilleure 
condition pour moi , Madame. 
HORTENSE. 
Non je n'en f-^ache point de meilleure 
que celle de ton Maître ^ car on dit qu'il 
efl grand Seigneur. 

ARLEQUIN. 
Il a l'air d'un garçon de famille, 

HORTENSE. 
Tu m.e réponds comme fl tu ne f<çavois 
pas qui il eft. 

ARLEQUIN. 
Non 5 je n'en fçai rien , de bonne vé- 
rité. Je l'ai rencontré comme il fortoit d'une 
bataille ; je lui fis un petit plaifir^ il me 
dit grand merci. Il difoit que fon monde 
avoit été tué , je lui répondis tanpis. Il me 
dit , tu me plais , veux-tu venir avec moi ? 
Je lui dis taupe 5 je le veux bien. Ce qui 
fut dit fut fait , il prit encore d'autre 
monde , & puis le voilà qui part pour venir 
ici 3 & puis moi je parts de même , & puis 
nou8 voilà en voyage en courant la pofte , 
qui eft le train du diable ; car parlant par 
lefpeél , j'ai été près d'un mois fans pouvoir 



i6 Le Prince TRA V EST 1. 
m'afleoir. Ah ! les mauvailes mazettes. 
LA PRINCESSE^» rlarit. 

Tu es un Hiftorien bien éxa6l. 
ARLEQUIN. 

Oh quand je compte quelque chofe y je 
n'oublie rien; bref, tant y a que nous ar- 
rivâmes ici mon Maître & moi. La Gran- 
deur de Madame l'a trouvé brave homme, 
elle l'a favorifé de fa faveur ; car on rap- 
pelle favori : il n'en eft pas plus impertinent 
qu'il rétoit pour cela , ni moi non plus. Il 
eft courtisé 8c moi auiTi ; car tout le mon- 
de me refpe6le , tout le uxnde eft ici en 
peine de ma famé , & me demande mon 
amitié^moi je la donne à tout hazard^ccla ne 
me coûte rien, ils en feront ce qu'ils pour- 
ront 5 ils n'en feront pas grand chofe. C'eft 
un drôle de métier que d'avoir un Maître ici 
qui a fait fortune ; tous le» Courtifans 
veulent être les ferviteurs de fon valet, 
LA PRINCESSE. 

Nous n'en apprendrons rien, allons- 
nous-en. Adieu 5 Arlequin. 

ARLEQUIN. 

Ah , Madame, fans compliment, je ne 
fuis pas digned'avoir cet adieu-là. (^ajuand 
elles fotit parties J. Cnte Princelfe eft une 
bonne femme ; elle n'a pas voulu me 
tourner le dos fans me faire une civilité. 
Bon , voilà mon Maître, 

SCENE 



Comédie. r^ 

SCENE III. 

LELIO, ARLEQUIN. 

QLELIO. 
Ueft-ccque tu fais ici. 

ARLEQUIN. 

J'y fais connoiffance avec la Princeflc , 
Se j'y reçois fes complimens, 
LELIO 
Que veux-tu dire avec ta connoiflance & 
tes complimens ? Eft-ce que tu Tas vue la 
Princefie ? Où eft elle ? 

ARLEQUIN. 
Nous venons de nous quitter, 

LELIO, 
Explique-toi donc , que t'a-t-elle dit ? 

ARLEQUIN. 
Bien des chofes. Elle me demandoit (ï 
nous nous trouvions bien enfemble ^ com- 
ment s'appelloit votre père Se votre mère , 
de quel métier ils étoient, s'ils vivoient de 
leurs rentes ou de celles d'autrui. Moi, je 
lui ai dit , que le diable empone celai qui 
les connoit , je ne f^ai pas quelle mine ils 
ont 5 s'ils font nobles ou vilains , gentil- 
hommes ou labourears , mais que vou» 

B 



j8 Le pRlNCrfe -l^'ïlAVEST I. 
aviez l'air d'un enfant d'honnêtes -gens- j-. 
après cela elle m'a dit : Je vous faluc , Se 
moi je lui ai dit , vous, me faites trop de 
grâces , & puis c'eft tout. 

L E L I O à fan. 

Quel galimatias ! tout ce que j'en puis 
comprendre , c'eft que la PrincelTe s'eft 
informée de lui s'il me connoilToit ; enfin 
tu lui as donc dis que tu ne fçavois pas 
qui je fuis. 

ARLEQUIN. 

OUi : cependant je voudrois bien le f^a- 
voir ; car quelquefois cela me chicanne r 
dans la vie il y a tant de fripons , tant de 
vauriens qui courent par le monde pour 
fourber l'un , pour attraper l'autre , Se qui 
ont bonne mine comme vous; je vous 
croi un hofinête garçon moi, 

L E L I O en riant. 
Va 5 va ^ ne t'embarafle pas Arlequin y 
tu as bon Maître , je t'en affure. 
ARLEQUIN. 
Vous me payez bien , je n'ai pas be- 
ibin d'autre Caution , & au cas que vous 
foiez quelque Bohémien ^ pardi au moins 
vous êtes un Bohémien de bon compte, 

LELIO. 

En voilà afTez^ ne fors point durefpe<5i 
<|ue tu me dois. 



COMBDIS. 19 

ARLEQUIN. 

Tenez 5 d'un autre côte je m'imagine 
quelquefois que vous ête« quelque grand 
Seigneur ; car j'ai entendu dire qu'il y a 
eu des Piinces qui ont couru la prétantaine 
ponr s'ébaudir 5 & peut -être que c'eft un 
verrigo qui vous a pris aulïî. 

LELIO i part. 
Ce bene{l-là fe feroit-iî appercû de ce 

que je fuis Et par oti juge-tu que je 

pourrois être un Prince. Voilà une plai- 
fante idée , eft-ce par le nombre àe^ 
équipages que j'avois quand je t'ai pris ? 
par ma magnificence ? 

ARLEQUIN. 
Bon 5 belles bagatelles , tout le monde a 
de cela ; mais par la mardi , perfonne n'a 
fi bon cœur que vous , & il m'eft avis que 
c'eft-ii la marque d^un Prince. 
LELIO. 
On peut avoir le cœur bon fans être 
Prince ^ 8c pour l'avoir tel , un Prince a 
plus à travailler qu'un autre : mais comme 
tu es attaché a moi , je veux bien te con- 
fier que je fuis un homme de condition qui 
me divertit à v^oyager inconnu pour étu- 
dier les hommes , & voir ce qu'ils font dans 
tous les Etats , }e fuis jeune , c'cft une é- 
tude qui me fera néccffaire un jour ; voila 
mon fecret , mon enfant. 



10 Le Prince travesti. 
ARLEQUIN. 

Ma foi cette étude-là ne vous apprendra 
rien que mifere : ce n'étoit pas la peine de 
courir la pofte pour aller étudier toute 
cette racaille , qu'eft-ce que vous ferez de 
cette connoiiTance des hommes , vous n'ap- 
prendrez rien que des pauvretez. 
L E L I O. 
C'eft qu'ils ne me tromperont plus. 

ARLEQUIN. 
Cela vous gâtera. 

LELIO. 
D'où vient ? 

ARLEQUIN. 
Vous ne ferez plus fi bon enfant quand 
vous ferez bien fçavant fur cette race-U. 
En voyant tant de canailles , par dépit , 
canaille vous deviendrez. 
LE PRINCE à part les premiers mots. 
Il ne raifonne pas mal. Adieu , te voilà 
inftruit , garde-moi le fecret , je vais re- 
trouver la Princeffe. 

ARLEQUIN. 
De quel coté tournerai-je pour retrou- 
ver notre cuifine. 

LELIO. 
Ne fçais-tu pas ton chemin , ta n'as 
qu'a traverfer cette galerie- là. 



-^ 



COMEDIÏ. 2) 

dire que vous me plaifez. 
LELIO. 

Non , Madame , je ne Péxige point 
non plus 3 ce bonheur-là neft pas fait- 
pour moi , Se je ne mérite fans doute que- 
votre indiference. 

HORTENSE. 

Je ne ferois pas afîez modefle , fi je 
vous difois que vous l'êtes trop ; mais de 
quoi s'agit-iî , je vous ellime , je vous ai 
une grande obligation , nous nous retrou- 
vons ici 5 nous nous reconnoifibns , vous 
n'avez pas befoin de moi , vous avez là 
PrincefTe , que pouriez - vous me vouloir 
encore ? 

LELIO. 

Vous demander h feule confolation de 
vous ouvrir mon cœur, 

HORTENSE. 

Oh je vous confolerois mal ; je naî 
point de talens pour être confidente. 

LELIO. 

Vous confidente , Madame 3. ah vous 
ne voulez pas m'entendre. 

HORTENSE. 

Non 5 je fuis naturelle , Se pour preuve 
de cela , vous pouvez vous expliquer 
mieux , je ne vous en empêche point 5 cela 
cil fans confequence. 



vi4 Le Prince travesti. 
LELIO. 

Eh quoi 5 Madame , le chagrin que j'eus 
en vous quittant il y a fept ou huit mois , 
ne vous a point appris mes fentimens. 
H O R T E N S E. 

Le chagrin que vous eûtes en me quit- 
tant 5 & à propos de quoi , qu'eft-ce que 
c'étoit que votre trifteffe , rappellez-m'en 
le fujet , voyons ^ car je ne m'en fouviens 
plus. 

LELIO, 

Que ne m'en coûta-t-il pas pour vous 
quitter ? vous que j'aurois voulu ne qviitter 
Jamais, & dont il faudra pourtant que je 
me sépare. 

HORTENSE. 
î Quoi c'e(l-là ce que vous entendiez ; en 
vérité je fuis confufe de vous avoir de- 
mandé cette explication-là : je vous prie 
de croire que j'étois dans la meilleure foi 
du monde. 

LELIO. 

Je voi bien que vous ne voudrez jumais 
en apprendre davantage. 

HORTENSE U regardant de côté. 

Vous ne m'avez donc point oublié ? 
LELIO. 

Non , Madame , je ne l'ai jamais pu , Se 
puifque je vous revois j je ne le pourai ja- 
mais Mais quelle étoit mon erreur, 

quand 



Comédie. 2 s 

quand je vous quittai ; je crus recevoir de 
vous un regard dont la douceur me pé- 
nétra ; mais je voi bien que je me fuis 
trompé. 

HORTENSE. 
Je me fouviens de ce regard-là par é- 
xemple, 

LELIO. 
Eh que penfiez-vous , Madame ! en me 
regardant ainfi. 

HORTENSE. 
Je penfois apparament que je vous de- 
vois la vie. 

LELIO. 
C*ctoit donc une pure reconnoiflance. 

HORTENSE. 

J'aurois de la peine à vous rendre 
compte de cela ; j'étois pénétrée du fervice 
que vous m'aviez rendu , de votre géné- 
rofité 3 vous alliez me quitter , je vous 
voyois trifte , je l'étois peut - être moi- 
même, je vous regardai comme je pus, fans 
fçavoir comment,fans me gêner; il y a des 
momens où des regards fîgnifient ce qu'ils 
peuvent, on ne répond de rien, on ne fçai 
point trop ce qu'on y met , il y entre trop 
de chofes , & peut - être de tout , tout ce 
que je fçai , c'eft que je me ferois bien 
pafïee de fçavoir votre fecret. 

C 



zC LbFrikce travesti. 
L E L I O. 

Eh que vous importe de le fçavoir, 
puifque j'en fouflfrirai tout feul. 

HORTENSE. 
Tout feul ! ôtez-moi donc mon cœur , 
ôtez-moi ma reconnoillance , ôtez-vous 
vous-même . . .... Que vous dirai-je ; 

je me meffie de tout. 

L E L I O . 
Il eft vrai que votre pitié m'eft bien due , 
j'ai plus d'un chagrin, vous ne m'ai- 
merez jamais, Se vous m'avez dit que 
vous étiez mariée. 

HORTENSE. 
Hé bien je fuis veuve , perdez du moins 
la moitié de vos chagrins ; à l'égard de ce- 
lui de n'être point aimé 

LELIO. 

Achevez, Madame, à l'égard de ce- 
lui-là. 

HORTENSE. 

Faites comme vous pourez , je ne fuis 
pas mal intentionnée .... Mais fuppofons 
que je vous aime , n'y a-t-il pas une Prin- 
cçÇk qui croit que vous l'aimez , qui vous 
aime peut-être elle-même 3 qui eft la Mai- 
trefle ici , qui' eft vive , qui peut d^fpofer 
de vous 8c de moi. A quoi donc |iion 4- 
mour aboutiroit-il ? 



COMBDIl.. 27 

LELIO. 

Il n'aboutira à rien ^ dès-lors qu'il n'cft 
qu'une fuppofition. 

HORTENSE. 
J'avois oublié que je le fuppofois, 

LELIO. 
Ne deviendra-t-il jamais réel? 

HORTENSE s'en allant. 
Je ne vous dirai plus rien ; vous m'a- 
vez demandé la confolation de m'ouvrir 
votre cœur , & vous me trompez ; au lieu 
de cela vous prenez la confolation de voir 
dans le mien : je fçai votre fecret, en voilà 
aflez 5 laiffez-moi garder le mien , fi je l'ai 
encore. Elle part. 

LELIO un moment feuL 
Voici un coup de hazard qui change 
mes defleins ; il ne s'agit plus maintenant 
d'époufer la Princefle ; tâchons de m'affu- 
rcr parfaitement du cœur de la perfonne 
que j'aime , & s'il eft vrai qu'il foit fend- 

ble pour moi 

HORTENSE rement. 

J'oubliois à vous informer d'une chofe , 

la Princeffe vous aime , vous pouvez af- 

pirer à tout , je vous l'apprends de fa 

part ^ il en arrivera ce qu'il pourra. Adieu. 

LELIO l'arrêtant avec un air & u% 

ttn de fHrprife. 

Hé de grâce , Madame , arrêtez - vous 

Cij 



a8 Le Prince travesti. 
un inftant : Quoi la Princefle elle - même 

vous auroit chargée de me dire 

HORTENSE. 

Voilà de grands tranfports ; mais je n'ai 
pas charge de les rapporter , j'ai dit ce 
que j'avois à vous dire , vous m'avez en- 
tendu 3 je n'ai pas le tems de le repeter , 
& je n'ai rien à fçavoir de vous. £lle s'en 
'va , Lelio piqué l' arrête, 
LELIO. 

Et moi 5 Madame , ma réponfe à cela 
cft que je vous adore , & je vais de ce pas 
la porter à la Princeiïe. 

HORTENSE r arrêtant, 

Y fongez-vous , fi elle fçait que vous 
m'aimez , vous ne pourez plus me le dire , 
je vous en avertis, 

LELIO. 

Cette réflexion m'arrête. Mais il eft 
cruel de fe voir foupçonné de joye , quand 
on n'a que du trouble. 

HORTENSE d'un air de dépit. 

Oh fort cruel , vous avez raifon de 
vous fâcher , la vivacité qui vient de me 
prendre , vous fait beaucoup de tort 3 il 
doit vous refter de violens chagrins. 
LELIO lui baifant la main. 

Il ne me refte que ^q% fentimens de 
tendreffe , qui ne finiront qu'avec ma 
vie. 



Comédie. 2^ 

HORTENSE. 

Que voulez - vous que je falTe de ces 
fentimens-là. 

LELIO. 

Que vous les honoriez d'un peu de re- 
tour, 

HORTENS E. 

Je ne veux point ; car je n'oferois. 
LELIO. 

Je réponds de tout , nous prendrons nos 

mefures , & je fuis d'un rang 

HORTENSE. 
Votre rang eft d'être un homme aimable 
Se vertueux 5 & c'eft-là le plus beau rang 
du monde; mais je vous dis encore une fois 
que cela eft rcfolu, je ne vous aimerai 
point 5 je n'en conviendrai jamais. Qui 
moi , vous aimer .... vous accorder mon 
amour ^ pour vous empêcher de régner, 
pour caufer la pêne de votre liberté , peut- 
être pis , mon cœur vous feroit-là de beaux 
préfens : Non Lelio , n'en parlons plus , 
donnez-vous tout entier à la Princefle ^ je 
vous le pardonne 5 cachez votre tendrefle , 
pour moijne me demandez plus la mienne, 
vous vous expoferiez à l'obtenir , je ne 
veux point vous l'accorder , je vous aime 
trop pour vous perdre , je ne peux pas 
vous mieux dire. Adieu; je croi que quel- 
qu'un vient» 

C iij 



30 Le PRÎNefi TRAVESTI. 
L E L I O l'arrête. 
J'obéïrai^ je me conduirai comme vous 
voudrez , je ne vous demande plus qu'u- 
ne grâce 5 c'eft de vouloir bien , quand 
Toccafion s'en préfentera ^ que j'aye en- 
core une converfation avec vous. 

HORTENSE. 

Prenez-y garde , une converfation en 
amènera une autre , & cela ne finira point, 
je le fens bien. 

LELIO. 
Ne me refufez pas. 

HORTENSE. 
N'abufez point de l'envie que j'ai d'y 
confentir. 

LELIO. 
je vous en conjure. 

HORTENSE en s'en allant. 
Soit 5 perdez- vous donc, puifque vous 
le voulez. 

SCENE VI. 

LELIO fenl. 

JE fuis au comble de la joye ; j^ai re- 
trouvé ce que j'aimois, j'ai touché le feu! 
cœwr qui pouvoit rendre le mien heureux ; 



COMEDIE; 3 î 

il ne s'agît plus que de convenir avec cette 
aimable perfonne de la manière dont je 
m'y prendrai pour m'adùrer fa main, 

SCENE VIL 

FREDERIC 5 LELIO. 
FREDERIC. 

PUis-je avoir l'konneur de vous dire 
un mot, 

LELIO. 
Volontiers , Monfieur. 

FREDERIC. 
Je me flatte d'être de vos amis. 

LELIO. 
Vous me faites honneur. 

FREDERIC. 
Sur ce pied-là je prendrai la liberté de 
TOUS prier d'une chofe. Vous fçavez que 
le premier Secrétaire d^Etat de la Prin- 
cefle vient de mourir , & je vous a- 
volie que j'afpire à fa place ; dans le rang 
où je fuis 5 je n'ai plus qu'un pas à faire 
pour la remplir ; naturellement elle me 
paroît due : il y a vingt-cinq aus que je 
fers l'Etat en qualité de Conf iller de la 
Princefle y je f^ai combien elle vous eÔi- 

C iiij 



32 Lh Prince TRAVESTI. 

me & défère à vos avis , je vous prie de 
faire enforte qu'elle penfe à moi , vous ne 
pouvez obliger perfonne qui foit plus votre 
ferviteurque je le fuis. On fçait à la Cour 
en quels termes je parle de vous. 
L E L I O le regardant d'un air aife\ 
Vous y dites donc beaucoup de bien de 
moi, 

FREDERIC. 
AfTurément. 

L E L I O. 
Ayez la bonté de me regarder un pea 
fixement en me difant cela. 
FREDERIC. 
Je vous le répète encore. D'où vient 
que vous me tenez ce difcours. 

L E L I O. après l'avoir examiné, 
Oiii , vous foûtenez cela â merveille • 
l'admirable homme de Cour que tous 
êtes. 

FREDERIC. 
Je ne vous comprends pas, 

LEXIO. 

Je vais m' expliquer mieux. C*eft que 
Ï€ fervice que vous me demandez , ne vaut 
pas qu'un honnête homme pour l'obtenir > 
î'abaifle jufqu'à trahir fes fentimcns. 

FREDERIC. 

Jufqu'à ttahir mes fentimens ! & par où 



Comédie. 35 

jugez- vous que l'amitié dont je vous parle 
ne foit pas vraye. 

LELIO. 

Vous me haïlTez , voui dis-je , je le 
fçai 5 & ne vous en veux aucun mal , il 
n'y a que l'artifice dont vous vous fervcz , 
que je condamne. 

FREDERIC. 

Je voi bien que quelqu'un de mes en- 
nemis vous aura indifpofé contre moi, 
LELIO. 

C'eft de la PrincefTe elle-même que je 
liens ce que je vous dis ^ Se quoiqu'elle ne 
m'en ait faitj aucun miftere ^ vous ne le 
fçauriez pas fans vos complimens. J'ignore 
C vous avez craint la confiance dont elle 
m'honore ; mais depuis que je fuis ici , 
vous n'avez rien oublié pour lui donner de 
moi des idées défavantageufes , & vous 
tremblez tous les jours , dites-vous , que 
je ne fois un efpion gagé de quelque Puif- 
fance , ou quelque Avanturier qui s'enfuira 
au premier jour avec de grandes fommes 3 
fi on le met en état d'en prendre , oh fî 
vous appeliez cela de l'amitié ^ vous en a- 
vez beaucoup pour moi ; mais vous aurez 
cle la peine à faire paffer votre définition. 
FREDERIC d'an ton ferieux. 

Puifque vous êtes fi bien inftruit, je 
vous avoûrai franchement que mon zèle 



34 Ï^H Prikce tèavesti. 
pour PEtat m'a fait tenir ces difcours-là » 
&que je craignois qu'on ne fe repentît de 
vous avancer trop , je vous ai crû fufpe6l 
& dangereux 3 voilà la vérité. 
LELIO, 
Parbleti vous me charmez de me parler 
ainfi 5 vous ne vouliez me perdre que par- 
ce que vous me foupçonniez d'être dange- 
reux pour l'Etat ^ vous êtes loliable 5 Mon- 
iîeur 5 & votre zèle cft digne de récom- 
penfe , il me fervira d'exemple. Olii je le 
trouve fi beau que je veux l'imiter , moi 
qui dois tant à la Princefle. Vous avez 
craint qu'on ne m'avançât, parce que vous 
me croyez un efpion , Se moi je craindrois 
qu'on ne vous fift Miniftre 5 parce que je 
ne croi pas que l'Etat y gagnât , ainfi je ne 
parlerai point pour vous. Ne m'en loUeZr 
vous pas aufli. 

FREDERIC. 

Vous êtes fâché. 

LELIO, 

Non 5 en homme d'honneur , je ne fuis 
pas fait pour me venger de vous. 

FREDERIC. 

Rapprochons nous. Vous êtes jeune ^ 
la Princefie vous eftime , & j'ai une fille 
aimable , qui eft un aflez bon parti ; unif- 
fons nos intérêts , & devenez mon gendre. 



Comédie. s S 

LELIO. 

Vous n*y penfez pas , mon cher Mon- 
fi eur , ce Mariage-là feroit une confpira- 
tion contre l'Etat ^ il faudroit travailler à 
vous faire Miniftre. 

FREDERIC. 
Vous refufez Toffre que je vous fais ? 

LELIO. 
Un efpion devenir votre gendre , votre 
fille devenir la femme d'un Avanturier ! Ah 
je vous demande grâce pour elle, j'ai pi- 
tié de la vi6lime que vous voulez facrifier 
à votre ambition , c'eft trop aimer la for- 
tune. 

FREDERIC. 
Je croi offrir ma fille à un homme 
d'honneur , & d'ailleurs vous m'accufez 
d'un plaifant crime^ d'aimer la fortune. Qu» 
cft-ce qui n'aimeroit pas à gouverner, 
LELIO. 
Celui qui en feroit digne. 
FREDERIC. 
Celui qui en feroit digne ? 

LELIO. 
Olii 5 & c'eft l'homme qui auroit plus 
de vertu que d'ambition Se d'avarice. Oh 
cet homme - là n'y verroit que de la 
peine. 

FREDERIC. 
Vous avez bien de la fierté. 



3^ Le Prince travesti 
LELIO. 

point du tout , ce n'eft que du zele. 
FREDERIC. 

Ne vous flattez pas tant , on peut tom- 
ber de plus haut que vous n'êtes , & la 
PrincefTe verra clair un jour. 
LELIO. 

Ah vous voila dans votre figure natu- 
relle, je vous vois le vifage à préfent, il 
n'eft pas joli ; mais cela vaut toujours 
mieux que le mafque que vous poniez tout 
à l'heure. 

SCENE VIII. 

LELIO, FREDERIC.LA PRINCESSE. 
LA PRINCESSE. 

JE vous cherchais , Lelio. Vous êtes de 
ces perfonnes que les Souverains doi- 
vent s'attacher ; il ne tiendra pas à moi que 
vous ne vous fixiez ici , Se j'efpere que 
vous accepterez l'emploi de mon premier 
Secrétaire d'Etat , que je vous offre. 

LELIO. 

Vos bontez font infinies , Madame ^ 
mais mon métier eft la guerre. 



À 



Comédie. 17 

LA PRINCESSE. 

Vous faites mieux qu'un autre tout ce 
que vous voulez faire ^ Se quand votre pré- 
fence fera néceflaire à l'Armée , vous 
choifirez pour exercer vos fonctions ici 
ceux que vous en jugerez les plus capa- 
bles 5 ce que vous ferez , n'eft pas fans 
exemple dans cet Etat. 
LELIO. 

Madame , vous avez d'habiles gens ici , 
d'anciens Serviteurs , à qui cet emploi 
convient mieux qu'à moi. 

LA PRINCESSE. 

La fuperiorité de mérite doit l'empor- 
ter en pareil cas fur l'ancienneté de fer- 
vices , & d'ailleurs Frédéric eft le feul que 
cette fondion pouvoit regarder , fî vous 
n'y étiez pas , mais il m'eft affeâionné , 
& je fuis sûr qu'il fe foûmet de bon cœur 
au choix qui m'a paru le meilleur. Frédéric, 
foyez ami de Lelio^je vous le recommande. 

Frédéric fait une profonde ré'verenct^ 

LA PRINCESSE continué'. 

C'eft aujourd'hui le jour de ma naif- 

fance , & ma Cour , fuivant l'ufagc , me 

donne aujourd'hui une fefte que je vais 

voir. Lelio , donncz-raoi la main pour m'y 

conduire ^ vous y verra-t-on , Frédéric ? 

FREDERIC. 

Madame,les fêtes ne me conviennent plus. 



3? Le Prince travesti, 
S C E NE IX. 

FREDERIC/^«/. 

SI je ne viens à bout de perdre cet 
homme-là , ma chute eftfure. Un hom- 
me fans nom , fans parens , fans patrie ; 
car onnefçait d'oùil vient, mVracho le 
Miniftere , le fruit de trente années de tra- 
vail. Quel coup de malheur ! je ne puis 
digérer une aufli bizare avanture 5 & je 
n'en fçaurois douter : c'eft l'amour qui a 
nommé ce Miniflre-là ; olii la Princefle a 
du penchant pour lui. Ne pouroit-on fça- 
voir Phiftoire de fa vie errante j & prendre 
cnfuite quelques mefures avec PAmbaflfa- 
deur de Roy de Caftille ,dont j'ai la con- 
fiance. Voici le Valet de cet Avanturier , 
tâchons à quelque prix que ce foit , de le 
mettre dans mes intérêts , il pourra m'êtrc 
utile. Bonjour Arlequin. 



'^ 



COMEDIE. 3^ 

SCENE. X. 

FREDERIC, ARLEQUIN. 

// entre en comptant de l'argent dans 

fin chape an» 

FREDERIC. 

Xlt ft-tu bien riche ? 

ARLEQUIN. 
Chut. Vingt- quatre , vingt-cinq , vingt- 
fix 5 & vingt-fept fols. J^en avois trente^ 
comptez, vous , Monfeigneur le Con- 
feiller , n'eft-ce pas trois fols que je perdt. 
FREDERIC. 
Cela eft jufte. 

ARLEQUIN. 
He bien , que le diable emporte le jeu ^ 
& les fripons avec. 

FREDERIC. 
Quoi tu jure pour trois fols de perte ! 
Oh je veux te rendre la joye. Tiens voilà 
une piftole. 

ARLEQUIN. 
Le brave Confeiller que vous êtes ( Il 
fnHte ) hi hi. Vous méritez bien une ca- 
priolle. 



40 Le Prince TRAVEs T 1. 
FREDERIC. 

Te voilà de meilleure humeur. 

ARLEQUIN. 
Quand j'ai dit , que le diable emporte 
les fripons j je ne vous comptois pas au 
moins. 

FREDERIC. 
J'en fuis perfuadé. 
ARLEQUIN recomptant fort argent. 
Mais il me manque toujours trois fols. 

FREDERIC. 

Non 5 car il y a bien des trois fols dans 
une piftole. 

ARLEQUIN. 

Il y a bien des trois fols dans une piftole ; 
mais cela ne fait rien aux trois fols qui 
manquent dans mon chapeau. 

FREDERIC. 
Je voi bien qu'il t'en faut encore une 
autre. 

ARLEQUIN. 
Ho ho deux caprioles. 

FREDERIC. 
Aimes-tu l'argent ? 

ARLEQUIN, 
Beaucoup ? 

FREDERIC. 
Tu ferois donc bien aife de faire une 
petite fortune ? 

Arlequin, 



Comédie. 41 

ARLEQUIN. 

Quand elle feroit grofle , je la prendroi* 
en patience. 

FREDERIC. 
Ecoutes 5 j'ai bien peur que l'a faveur de 
ton Maître ne foitpas longue; elle eft un 
grand coup de hazard. 

ARLEQUIN. 
C'eft comme s'il l'avoit gagnée aux 
cartes. 

FREDERIC. 
Le connois-tu ? 

ARLEQUIN. 
Non ; je croi que c*eft quelque enfant 
trouvé. 

FREDERIC. 
Je te confeillerois de t'attacher à quel- 
qu'un de ftable , à moi ^ par exemple. 
ARLEQUIN. 
Ah vous avez l'air d'un bon homme ; 
mais vous êtes trop vieux. 

FREDERIC. 
Comment trop vieux ! 

ARLEQUIN. 
Olii 9 vous mourrez bientôt , & vous 
me laifleriez orfelin de votre amitié. 
FREDERIC. 
J'efpere que tu ne feras pas bon Pro- 
phète ; mais je puis te faire beaucoup de 
bien en très-peu de tems. 

D 



42 LeTriNce travesti. 
ARLEQUIN. 

Tenez vous avez raifon ^ mais on fçait 
bi en ce qu'on quitte, & Ton ne fçait pas 
ce que Ton prend. Je n'ai point d'efprit , 
mais de la prudence j'en ai que c'eft une 
merveille ^ & voilà comme je dis , un hom- 
me qui fe trouve bien aflîs , qu'a-t-il be- 
foin de fe mettre debout ; j'ai bon pain , 
bon vin ^ bonne fricaflee , Se bon vifage , 
cent écus par an & les étrennes au bout , 
cela n*efl:-il pas magnifique ? 
FREDERIC. 

Tu me cites-la de beaux avantages. Je 
ne prétends pas que tu t'attaches à moi 
pour être mon domeflique , je veux te 
donner des empFois qui t'enrichiront , Se 
pardefTus le marché , te marier avec une 
jolie fiUc qui a du bien. 

ARLEQUIN. 

Oh dame ma prudence dit que vous 
avez raifon , je fuis debout , Se vous me 
faites afleoir , cela vaut mieux. 
FREDERIC. 

II n'y a point de comparaifon. 
ARLEQUIN. 

Pardi vous me traitez comme votre en- 
fant j il n'y a pas à tortiller à cela. Du bien, 
des emplois Se une jolie fille ; voilà une 
pleine boutique de vivres , d'argent Se de 
fri andi fes , par la fanguienne, vous m'ai- 



Cômêdiï:. 43 

mez beaucoup pourtant. 

FREDERIC. 

Oiii 5 ta fifionomie me plaît 3 jeté trouve 
un bon garçon. 

ARLEQUIN. 

Oh pour cela }e fuis drôle comme un 
coffre ; laiflez faire 5 nous rirons comme 
des fous enfemble : mais allons faire venir 
ce bien , ces emplois , Se cette jolie fille 5 
car j'ai hâte d'être riche & bien aife. 
FREDERIC. 

Ils te font affurez, te dis-je ; mais il 
faut que tu me rende un petit fervice , puif- 
que tu te donnes à moi , tu n'en dois pas 
faire de difficulté. 

ARLEQUIN. 

Je vous regarde comme mon père. 
FREDERIC. 

Je ne veux de toi qu'une iDagatelle. Tu 
es chez le Seigneur Lelio 5 je ferois cu- 
rieux de f^avoir qui il eft. Je fouhaiterois 
donc que tu y reftafle encore trois femai- 
nes ou un mois , pour me rapporter tout 
ce que tu lui entendras dire en particulier , 
& tout ce que tu lui verras faire. Il peut 
arriver que dans des momens un homme 
chez lui dife de certaines chofes , & en 
fàfle d'autres qui le décèlent , & dont on 
peut tirer des conjeélures. Obferve tout 
foigneufement , & en attendant que je te 

Dij 



44 Le Prince travesti. 

rccompenfe entièrement ^ voilà par avance 
de l'argent que je te donne encore. 
ARLEQUIN 
Avancez-moi encore la fille , nous la 
rabatrons fur le refte. 

FREDERIC. 
On ne paye un fervice qu'après qu'il eu 
rendu , mon enfant , c'cft la coutume. 
ARLEQUIN. 
Coutume de vilain que cela l 

FREDERIC. 
Tu n'attendras que trois femaines. 

ARLEQUIN. 
paime mieux vous faire mon billet , 
comme quoi j'aurai reçu cette fille à comp^* 
te : je ne plaidrai pas contre mon écrit. 
FREDERIC. 
Tu me fer viras de meilleur courage en 
l'attendant y acquitte-toi d'abord de ce que 
je te dis , pourquoi hefite-tu ? 
ARLEQUIN. 
Tout franc ^ c'eft que la commiffion me 
chifonne. 

FREDERIC. 
Quoi tu mets mon argent dans ta poche^ 
& tu refufe de me fervir ? 

ARLEQUIN. 
Ne parlons point de votre argent, ileft 
fort bon , je n^ai rien à lui dire ; mais tenez, 
j'ai opinion que vous voulez me donner 



COMEDIF. 4f 

tin office de fripon ; car qu'eft-ce que vous 
voulez faire des paroles du Seigneur Le- 
lio mon Maître ? La. 

FREDERIC. 

C'cft une fimple curiofité qui me prend. 
ARLEQUIN. 

Hom ... il y a de la malice U-deflbus ; 
vous avez Pair d'un fournois , je m'en vais 
gager dix fols contre vous que vous ne val- 
iez rien. 

FREDERIC. 

Que te mets-tu donc dans l'efprit , tu n'y 
fonges pas , Arlequin. 

ARLEQUIN d'un ton trifie. 

Allez 5 vous ne devriez pas tenter un 
pauvre garçon qui n'a pas plus d'honneur 
qu'il lui en faut , Se qui aime les filles. J'ai 
bien de la peine à m'empêcher d'être un 
coquin, fatit-il que l'honneur me ruine j 
qu'il m'ôte mon bien 5 mes emplois &une 
jolie fille ; par la mardi , vous êtes bien 
méchant , d'avoir été trouver l'invention 
de cette fille. 

FREDERIC étpart. 

Ce butord-là m'inquiète avec Tes réfle- 
xions : encore une fois , es-tu fou d'être fi 
long-tems à prendre ton parti D'où vieat 
ton fcrupu' e , de quoi s'agit-il , de me 
donner quelques inftruftions innocentes 
fur le chapitre d'un homme inconnu ^ qui 



4^ COMEDIE, 

demain tombera peut-être , Se qui te laif- 
fera fur le pavé. Songes-tu bien que je 
t'offre la fortune , 8c que tu la perds. 

ARLEQUIN. 

Je fonge que cette commifTion-là fent 
le tricot tout pur , & par bonheur que ce 
tricot fortifie mon pauvre honneur qui a pen- 
fé barguigner.Tenez^votre jolie fille ce n'eft 
qu'une guenon , vos emplois de la mat- 
chandife de chien ; voilà mon dernier mot , 
& je m'en vais tout droit trouver la Prin- 
ceiîe & mon Maître , peut-être qu'ils re- 
compenferont le dommage que je fouffre 
pour l'amour de ma bonne confcience. 

FREDERIC. 

Comment tu vas trouver la PrincefTe Se 
ton Maître ; 8c d'où vient f 

ARLEQUIN. 
Pour leur compter mon défaftre & toute 
votre marchandife. 

FREDERIC. 
Mifcrable ! as-tu donc réfolu de me per- 
dre 5 de me deshonorer. 

ARLEQUIN. 
Bon 3 quand on n'a point d'honneur j 
eft-ce qu'il faut avoir de la réputation. 
FREDERIC. 
Situ parles , malheureux que tu es y je 
prendrai de toi une vengeance terrible ^ ta 



Comédie. 47 

vie me repondra de ce que tu feras , m'en- 
tends tubien ? 

ARLEQUIN/^ mocquant. 

Brrrr ! Ma vie n'a jamais fervi de cau- 
tion; je boirai encore bouteille trente ans 
après votre trépaflement. Vous êtes vieujc 
comme le père à tretous , & moi je m'ap- 
pelle le cadet Arlequin. Adieu. , 
FREDERIC e>;/rr/. 

Arrête , Arlequin , tu me mets au àt^c^" 
poir 5 tu ne fçais pas la confequence de ce 
que tu vas faire mon enfant , tu me fais 
trembler ; c'eft toi-même que je te conjure 
d'épargner en te priant de fauver mon 
honneur ; encore une fois arrête 3 la fitua- 
tion d'efprit où m me mets ne me punit 
que trop de mon imprudence. 

ARLEQUIN comme tranfforté. 

Comment 3 cela eft épouventable ^ je 
pafle mon chemin fans fonger à mal , & 
puis vous venez à l'encontre de moi pour 
m'ofTrir des filles , & puis vous me don- 
nez une pi{}ole pour trois fols 3 eft-ce que 
cela fe fait ? moi je prends cela parce que 
je fuis honnête 3 & puis vous me fourbes 
encore avec je ne fçai combien d'autres 
piftoles que j'ai dans ma poche , Se que je 
ferai venir en témoignage contre vous^ 
comme quoi vous avez mitonné le cœur 
d'un innocent 3 qui a eu fa confcience 5c 



4^ Le Prince travesti 
la crainte du bâton devant les yeux , & qui 
fans cela auroit trahi fon bon Maître , qui 
eft le plus brave 8c le plus gentil garçon , 
le meilleur corps qu'on puiflTe trouver dans_ 
tous les corps du monde , & le faftotum 
de la Paincefre , cela fe peut-il fouffrir ? 
FREDERIC. 

Doucement , Arlequin , quelqu'un peut 
venir , j'ai tort ; mais finiiTons , j'achèterai 
ton filence de tout ce que tu voudras : 
parle , que me demande-tu ? 
ARLEQUIN. 

Je ne vous ferai pas bon marché ,■ per- 
nez-y garde. 

FREDERIC. 

Dis ce que tu veux, tes longueurs me 
tuent, 

ARLEQUIN reflechifant. 

Pourtant ce que c'eft que d'être hon- 
nête homme ; je n'ai que cela pour tout po- 
tage 5 moi. Voyez comme je me quarre 
avec vous. Allons , préfentez - moi votre 
Requête , appeliez - moi un peu Mon- 
feigneur , pour voir comment cela fait ^ 
je fuis Fredetic à cette heure , & vous, 
vous êtes Arlequin. 

FREDERIC a fan, j 

Je ne fçais où j'en fuis , quand je nie- 1 
rois le fait , c'eft un homme fimple qu'on 
n'en'croira que trop fur une infinité d'au- 
tres 



Comédie. 49 

très préfomptions , Se la quantité d'argent 
que j» lui ai donné , prouve encore contre 
moi. ( h Arlequin. ) Finiflbns, mon en- 
fant 3 que te faut- il ? 

ARLEQUIN. 
Oh ;, tout bellement , pendant que je 
fuis Frédéric , je veux profiter un petit brin 
de ma Seigneurie ; quand j'étois Arlequin , 
vous faiHez le gros dos avec moi : à cette 
heure que c'efl vous qui l'êtes ^ je veux 
prendre ma revanche. 

FREDERIC foHfire. 
Ah je fuis perdu ! 

ARLEQUIN. 
Il me fait pitié; allons , confolez-vous , 
je fuis las défaire le glorieux , cela eft trop 
fot 5 il n'y a que vous autres qui puiiîîez 
vous accoutumer â cela. Ajuftons-nous ? 

FREDERIC. 
Tu n'as qu'à dire. 

ARLEQUIN. 

Avez-vous encore de cet argent jaune ; 
j'aime cette couleur-là ; elle dure plus long- 
tcms qu'une autre. 

FREDERIC. 

Voilà tout ce qui m'en refle, 

ARLEQUIN. 

Bon. Ces piftoles-là , c'eft pour votre 
pénitence de m' avoir donné les autres pif- 

E 



50 Le Prince travesti. 
tôles. Venons au refte de la boutique. 
Parlons des emplois. 

FREDERIC. 
Mais ces emplois , tu ne peux les exer- 
cer qu'en quittant ton Maître. 

ARLEQUIN. 

J'aurai un Commis , & pour l'argent 
qu'il m'en coûtera , vous me donnerez une 
bonne penfion de cent écus par an. 

FREDERIC. 

Soit ^ tu feras content ; mais me promets- 
tu de te taire. 

ARLEQUIN. 
Touchez-là , c'eft marché fait. 

FREDERIC. 
Tu ne te repentiras pas de m' avoir tenu 
parole. Adieu, Arlequin, je m'envais tran- 
quille. 

ARLEQUIN h rappelUnt. 

ftftftftft 

FREDERIC, nvcnant. 
Que me veux-tu ? 

ARLEQUIN. 
Et à propos, nous oublions cette jolie 
fille. 

FREDERIC. 
Tu dis que c'eft une guenon. 
ARLEQUIN, 
Oh , j'aime alfez les guenons. 



I 



Comédie. 51 

FREDERIC. 

Hé bien , je tâcherai de te la faire avoir. 

ARLEQUIN. 
Et moi je tâcherai de me taire. 

FREDERIC. 
Puifqu'il te la faut abrolument ^ ou re- 
viens me trouver tantôt , tu la verras. 
C à part, J Peut-être me le débauchera- 
t-elleinieux que je n'ai Tçli faire. 
ARLEQUIN. 
Je veux avoir Ton cœur fans tricherie 

FREDERIC. 
Sans doute. Sortons d'ici. 

ARLEQUIN. 
Dans un: quart d'heure je fuis à vous* 
Tenez-moi la fille prête. 

Fi/T du premier A5le, 




52 Le Prince travesti. 





ACTE SECOND. 

SCENE PREMIERE. 

ARLEQUIN, LISETTE. 

ARL.EQUIN. 

On bijou 5 j'ai fait une of- 
fenfe envers vos grâces ^ 8c 
]Q fuis d'avis de vous en de- 
mander pardon , pendant c[uc 
j'en ai la repentance. 

LISETTE. 

Quoi un fi joli garçon que vous^ eft-il 
capable d'offenfer quelqu'un. 
ARLEQUIN. 
Un auffi joli garçon que moi. Oh cela j 
me confond 3 je ne mérite pas le pain que 1 
p mange. 

LISETTE. 
Pourquoi donc ? qu'avez-vous fait f 

ARLEQUIN. 
J'ai fait une infolence 3 donnez- moi con- 



Comédie. 53 

feil , voulez- vous que je m'en accufe à ge- 
noux, ou bien fuPines deux jambes ? dites- 
moi fans façoo 5 faites-moi bien de la honte, 
ne m'épargnez pas; 

LISETTE. 
Je ne veux ni vous battre , ni vous voir à 
genoux y je me contenterai de fçavoir ce 
que vous avez dit. 

ARL.EQUIN s'age?roïiillam. 
Ma mie , vous n'êtes point alTez rude , 
mais je f^ai mon devoir. 

LISETTE. 
Levez-vous donc 3 mon cher , je vous 
ai déjà pardonné. 

ARLEQUIN. 
Ecoutez-moi , j'ai dit en parlant de vo- 
tre inimitable perfonne , j'ai dit , le re£le 
cft n gros qu'il m'étrangle. ^ 
LISETTE. 
Vous avez dit ? r 

ARLEQUIN. 
J*ai dit que vous n'étiez qu'une guenon. 

LISETTE /^t-kV. 
Pourquoi donc m'aimez-vous , fi vous 
me trouvez telle ? ^ 

ARLEQUIN pleurant. 
Je confefle que j'en ai menti. 

LISETTE. 
Je me croiois plus fuportabîe. Voila la 
vérité. 

E iij 



54 Le Prince travesti. 
ARLEQUIN, 

Ne vous ai- je pas dit que j'étois un mi- 
Terable ; mais , mamour , je n'avois pas en- 
core vu votre gentil mincis ..... ois ... 
o;s .... ois .. . 

LISETTE. 
Comment vous ne me connoifllez pas 
dans ce tems-là 5 vous ne m'aviez jamais 
vue ? 

ARLEQUIN. 
Pas feulement le bout de votre nez^ 

LISETTE. 
Eh 5 mon cher Arlequin , je ne fuis plus 
fâchée ^ ne me trouvez- vous pas de vgtr# 
goût à prefent f 

ARLEQUIN. 
Vous êtes délicieufe. 

LISETTE. 
Hé bien , vous ne m'avez pas infultée , 
& quand cela feroit , y a-t-il de meilleure 
réparation que l'amour que vous avez pour 
.moi f allez , mon ami y né fongez plus à^ 
cela. 

ARLEQUIN. 
Quand je vous regarde , , je me trouve 
fi fot. 

LISETTE. 
Tant mieux 5 je fuis bien aife que vous 
jTi'aimiez ', car vous me plaifez beaucoup 
vous. 



COMEBIE. ^5 

ARLEQUIN charmé. 
Oh oh oh 3 vous me faites mourir d'aiie. 

LISETTE. 
Mais eft-il bien vrai que vous m'aimiez? 
ARLEQUIN. 

Tenez ^ je vous aime Mais qui 

diantre peut dire cela ? combien je vous 

aime cela eft (\ gros que je n'en fpi 

pas le compte. 

LISETTE. 
Vous voulez m'époufer? 

ARLEQUIN. 
Oh je ne badine point , je vous recher- 
che honnêtement pardevant Notaire. 
LISETTE. 
Vous êtes tout à moi, 

ARLEQUIN. 
Comme un quarteron d'épingles que. 
vous auriez achetté chez le Marchand. 
LISETTE. 
Vous avez envie que je fois heureufe. 

ARLEQUIN. 
Je voudrois pouvoir vous entretenir fai- 
néante toute votre vie , manger , boire & 
dormir ; voilà l'ouvrage que je vous fou- 
haite. 

LISETTIE. 
Hébien^mon ami ^il faut que je vous a- 
volie une chofe ; j'ai fait tirer mon horof-^ 
cope il n'y a pas plus de huit jours. 

E iiij 



^6 Lb Prince travesti. 
ARLEQUIN. 

Ho ho. 

LISETTE, 

Vous pafsâtes dans ce moment-là y Se 
on me dit , voyez-vous ce joli brunet qui 
pafle , il s'appelle Arlequin. 

ARLEQUIN, 
Tout jufte. 

LISETTE. 
Il vous aimera. 

ARLEQUIN. 
Ah Phabile homme ! 

LISETTE. 

Le Seigneur Frédéric lui propofera de 
le fervir contre un inconnu, il refufera 
d'abord de le faire , parce qu'il s'imagine- 
ra que cela ne feroit pas bien ; mais vous 
obtiendrez de lui ce qu'il aura refufé au 
Seigneur Frédéric , 8c de-là s'enfuivra pour 
vous deux une groffe fortune , dont vous 
joiiirez mariez enfemble. Voila ce qu'on 
m'a prédit. Vous m'aimez déjà , vous vou- 
lez m'époufer , la prédiélion eft bien avan- 
cée: à l'égard de la propofition du Seigneur 
Frédéric, je ne fçai ce que c'eft; mais 
vous fçavez bien ce qu'il vous a dit , quant 
à moi , il m'a feulement recommandé de 
vous aimer , & je fuis en bon train de cela , 
comme vous voyez. 



COMBDIE. 57 

ARLEQUIN étonné. 

Cela eft admirable. Je vous aime, cela 
eft vrai , je veux vous époufer , cela eft en- 
core vrai 3 & véritablement le Seigneur 
Frédéric m^'a propofé d^être un fripon , je 
n'ai pas voulu Terre, & pourtant \^us ver- 
rez qu'il faudra que j'en pafTe par-là ; car 
quand une chofe eft prédite , elle ne man- 
que pas d'arriver. 

LISETTE. 

Prenez garde , on ne m'a pas prédit qu€ 
le Seigneur FredericVous propoferoit une 
friponnerie ; on m'a feulement prédit que 
vous croiriez que c'en feroitune. 

ARLEQUIN. 

Je l'ai crû aufli , & aparemment je me 
fuis trompé, 

LISETTE, 

Cela va tout feul, 

ARLEQUIN. 

Je fuis un grand nigaud ; mais au bout 
du compte , cela avoit la mine d'une fri- 
ponnerie , comme j'ai la mine d'Arlequin ; 
je fuis fâché *d'avoir vilipendé ce bon Sei- 
gneur Frédéric , je lui ai fait donner tout 
fon argent 5 par bonheur je ne fuis pas obli- 
gé à reftitution , je ne devinois pas qu'il y 
avoit une prédi^ion qui me donnoit le 
tort. 



si Lt Prince travesti. 
LISETTE. 

Sans doute. 

AR1.EQUIN. 

Avec cela cette prcdi6lion doit avoir 
prédit que je lui vuiderois fa bourfe. 
LISETTE. 

Oh gardez ce que vous avez reçu. 
ARLEQUIN. 

Cet argent-là métoit dû, comme une 
' Lettre de change , Ci j'allois le rendre , cela 
gâteroit Thorofcope , & il ne faut pas aller 
à rencontre d'un Aftrologue. 
LISETTE. 

Vous avez raifon , il ne s'agit plus à 
prefent que d'obéir à ce qui efl prédit , en 
faifant ce que fouhaite le Seigneur Frédéric, 
afin de gagner pour nous cette greffe for- 
tune qui nous eft promife. 

ARLEQUIN. 

Gagnons , ma Mie y gagnons , cela eft 
jufte 5 Arlequin eft à vous , tournez-le , 
virez-le à votre fantaifie , je ne m'emba- 
raffe plus de lui , la prédi6lion m'a tranf- 
porté à vous , elle f«çait bien ce qu'elle fait , 
il ne m'appartient pas de contredire à fon 
ordonnance , je vous aime y je vous épou- 
ferai , je tromperai Monfieur Lelio , & je 
m'en gauffe , le vent me pouffe , il faut que 
j'aille 5 il me pouffe à baifer votre menotte , 
il faut que je la baifc. 



COMEDIE.. 59 

LISETTE riant. 
L'Aftrologue n'a pas parlé de cet ar- 
ticlc-la. 

ARLEQUIN. 
Il l'aura peut-être oublié. 

LISETTE. 
Aparemment ; mais allons trouver le 
Seigneur Frédéric pour vous réconcilier 
avec lui, 

ARLEQUIN. 
Voilà mon Maître 3 je dois être encore 
trois femaines avec lui , pour guetter ce 
qu'il fera, & je vais voir s'il n'a pas befoin 
de moi 5, allez , mes amours , allez m'atien- 
-dre chez le Seigneur Frédéric. 
LISETTE. 
Ne tardez pas. 

S C E N E. 1 1. 

LELIO, ARLEQUIN. 

Lelio arrive rêveur fans voir Arkquin 
cjui fe retire a quartier, Lelio s'arrête 
furie bord d^ Théâtre en rêvant, 

ARLEQUIN ^ J>art. 
L ne me. voit pas. Voyons fa pen- 
fée. 



I 



^o Lfi Prince TRAVB sTi. 
L E L I O. 

Me voilà dans un embaras , dont je ne 
fçai comment me tirer. 

ARLEQUIN^ part. 
Il eft embarafle. 

LELIO. 
Je tremble que la Princeffe pendant la 
Fête n'ait furpris mes regards fur la per- 
fonne que j'aime. 

ARLEQUIN a pan. 
Il tremble à caufe de la Princefle , 
tubleu .... ce friffon-là eft une affaire 

d'Etat .... vertuchou 

LELIO. 

Si la Princefle vient à foupçonner mon 

pencliant pour Ton amie ^ fa jaloufie me la 

dérobera , Se peut-être fera-t-elle pis. 

ARLEQUIN à part. 

Oh oh .... la dérobera . . . . il traite la 

Princefle de friponne Parlafambille , Mon- 

fieur le Confeiller fera bien fes orges de 

ces bribes-là que je ramafle , & je voi bieti 

que cela me vaudra pignon fur rue. 

LELIO. 

J'aurois befoin d'une entrevue. 

ARLEQUIN à part, 
Qu'efl-ce que c'eil: qu'une entrevue . . 
je croi qu'il parle latin ... .Iç pauvre hom- 
me 5 il me fait pitié pourtant ; car peut-êtro 
4^u'il en mourra : mais l'horofcope le veut 



Comédie. 6ï 

cependant fi j'avois un peu fa penniflion . . , 
Voyons , je vais lui parler. 
IlmteHrne dans le fond du Théâtre , & de- 
là il accourt, co?nme s'il arrivoity& dit. 
Ah mon cher Maître ! 

L E L I O. 
Que me veux- tu .? 

ARLEQUIN 
Je viens vous demander ma petite for- 
tune. 

LELIO. 
Qu'eft-ce que c'eilque cette fortune ? 

ARLEQUIN. 

C'eft que le Seigneur Frédéric m'a pro- 
iPiis tout plein mes poches d'argent , fi 
je lui contois un peu ce que vous êtes , & 
tout ce que je fpi de vous ^ il m'a bien re- 
commandé le fecret , & je fuis obligé de 
le garder en confcience ; ce que j'en dis , 
ce n'eft que pat manière de parler. Vou- 
lez-vous que je lui rapporte toutes les ba- 
bioles qu'il demande , vous fçavez que 
je fuis pauvre , l'argent qui m'en viendra 
je le mettrai en rente , où je le prêterai à 
ufurç. 

LELIO. 

Que Frédéric eft lâche ! Mon enfant, je 
pardonne à ta fimplicité le compliment 
que tu me fais. Tu as de l'honneur à ta ma- 



62r Le Prince travesti 
niere ; & je ne voi nul inconvénient pour 
moi a te laifTer profiter de la baflefle de 
Frédéric. Oiii , reçois Ton argent 5 je veux 
bien que tu lui rapporte ce que je t'ai dit 
que j'etois , &: ce que tu f<^ais. 
ARLEQUIN. 
Votre foi ? 

L E L I O. 
Fais 3 j'y confens, 

ARLEQUIN. 
Ne vous gênez point , parlez-moi fans 
façon ^ je vous laiiTc la liberté ^ rien de 
force. 

L E L I O. 
Vas ton chemin , & n'oublie pas fur- 
tour de lui marquer le fouverain mépris que 
j'ai pour lui. 

ARLEQUIN. 
Je ferai votre commiffion. 

LELIO. 
J'apperçois la PrincelTe. Adieu Arle- 
quin , va gagner ton argent. 

ARLEQUIN fef^L 
Quand on a un peu d'efprit^ on accom- 
mode tout ; un butort aurojt été chagriner 
fon Maître fans lui en demander honnête- 
ment le privilège: à cette heure 5 fi je lui 
caufe du chagrin ^ ce fera de bonne amitié, 
au moins. Mais voilà cette Princefle avec 
fa camarade. 



Comédie. 6y 

S C E NE III. 

ARLEQUIN, LA PRINCESSE, 
HORTENSE. 

LAPRINCESSEi Arlequin. 

IL me femble avair vu de loin ton Maî- 
tre avec toi. 

ARLEQUIN 
Il vous a femblé la vérité , Madame , & 
quand cela ne feroit pas 5 je ne fuis pas là 
pour vous dédire. 

LA PRINCESSE. 
. Va le chercher , & dis-lui que j'ai à lui 
parler. 

ARLEQUIN. 
J'y cours , Madame , ( il va & rement ) 
fi je ne le trouve pas , qu'eft-ce que je lui 
dirai ? 

LA PRINCESSE. 
Il ne peut pas encore être loin , tu le 
trouveras fans doute. 

ARLEQUIN kpart. 
Bon 5 je vais tout d'un coup chercher le 
Seigneur Frédéric. 



6^ Le Prince travesti. 

SCENE IV. 

LA PRINCESSE, HORTENSE. 
LA PRIN CESSE. 

MA chère Hortenfe , aparemment que 
ma rêverie eft contagieure;car vous 
devenez réveufe auflî-bien que moi. 
HORTENSE. 
Que voulez- vous , Madame , je vous 
voi rêver , & cela me donne un air pen- 
(îf • je vous corie de figure. 

^ LA PRINCESSE. 
Vous copiez fi bien qu'on fi m'épren- 
droic^quant à moi je ne fuis point tran- 
quille ; le rapport que vous me faites de 
Lcljo ne me fatisfait pas. Un homme à qui 
vous avez fait appercevoir que je l^aime , un ., 
homme à qui j'ai crû voir du penchant pour || 
moi^devroit à votre difcours donner maigre 
lui quelques marques de joye^Sc vous ne me 
parlez que de Ton profond rcfped, cela eft 
bien froid. 

HORTENSE. 
Mais 5 Madame , ordinairement le ref- 
ped n'eftni chaud , ni froid ; je ne lui ai j 
pas dit cruëment , la PrincelTe vous aii^^e ,î 

il 



Comédie. 65 

il ne m'a pas répondu cruëment , j'en fuis 
charmé, il ne lui a pas pris des tranfports; 
mais il m'a paru pénétré d'un profond ref- 
pe6l 3 j'en reviens toujours à ce refped , & 
je le trouve en fa place. 

LA PRINCESSE. 

Vous êtes femme d'cfprit , lui avcz- 
vous fenti quelque furpriie agréable ? 
HORTENSE. 

De la furprife ? olii , il en a montré ; a 
l'égard de fçavoir fi elle étoit agréable ou 
non 5 quand un homme fent du plaifir , & 
qu'il ne le dit point , il en auroit un jour 
entier fans qu'on le devinât ; mais enfin 
pour moi , je fuis fort contente de lui. 
LA PRINCESSE/tfwr/^;^.^ d'un air force. 

Vous êtes fort contente de lui , Hor- 
tenfe , n'y auroit-il rien d'équivoque la- 
deflbus, qu'eft-ce que cela flgnifie? 
HORTENSE, 

Ce que fignifie , je fuis contente de lui , 

cela* veut dire En vérité , Madame , 

cela veut dire que je fuis contente de lai , 
on ne fç auroit expliquer cela qu'en le ré- 
pétant; comment feriez- vous pour dire au- 
trement. Je fuis iatisfai:e de ce qu'il m'a 
répondu fur votre chapitre ; l'aimez-vous 
mieux de cette façon-U ? 

LA PRINCESSE. 

Cela eft plus clair. 

F 



66 Le Prince travesti 
HORTENSE. 

C'eft pourtant la même chofe. 
LA PRINCESSE. 
Ne vous fâchez point, je fuis dans une 
fituation d'efprit qui mérite un peu d'indul- 
gence. Il me vient des idées fâcheufes , 
déraifonnables ^ je craint tout , je foup- 
çonne tout ; je croi que j'ai été jaloufe de 
vous , olii de vous-même , qui êtes la meil- 
leure de mes amies , qui méritez ma con- 
fiance 3 Se qui l'avez. Vous êtes aimable ; 
Lelio l'eft auflî , vous vous êtes vu tous 
deux, vous m'avez fait un raport de lui 
qui n'a pas rempli mes efperances , je me 
fuis égarée là-deflus , j'ai vu mille chimè- 
res 3 vous étiez déjà ma rivale : qu'eft-ce 
que c'eft que l'amour, ma chcreHortenfe,] 
où eft l'eftime que j'ai pour vous :, la juf- j 
ticequeje dois vous rendre j me recon-J 
noiffez-vous , ne fcnt-ce pas-là les foi- 
blefles d'un enfant que je rapporte? 
HORTENSE. 
Olii ; mais les foibleiTes d'un enfant de 
votre âge font dangereufes , Se je voudrois 
bien n'avoir rien à démêler avec elles. 
LA PRINCESSE. 
Ecoutez , je n'ai pas tant de tort ; tantôt 
pendant que nous étions à cette Fête , Le- 
lio n'a prefque regardé que vous , vous le 
fçavez bien. 



COMEBIE. ^7 

HORTENSE. 

Moi 5 Madame. 

LA PRINCESSE. 

Hé bien , vous n'en convenez pas 5 ce- 
la eft mal entendu ^ par exemple , il fem- 
bleroit qu'il y a du myftere , n'ai-je pas re- 
marqué que les regards de Lelio vous em- 
barafToient, Se que vous n'ofiez pas le re- 
garder, par confîderation pour moi fans 

cloute Vous ne me répondez pas f 

HORTENSE, 

C'eft que je vous vois en train de re- 
marquer , & fi je répond , j'ai peur que 
vous ne remarquiez encore quelque chofe 
dans ma réponfe ; cependant je n'y gagne 
rien ^car vous faites une remarque fur mon 
fllence, je ne fçai plus comment me con- 
duire 5 fi je me tais , c'eft du miflere , fi 
je parle , autre midere 5 enfin je fuis myftere 
<iepuis les pieds jufqu'à la tête , en vcriéé 
je n'ofe pas me remuer , j'ai peur que 
vous n'y trouviez un équivoque , quel é- 
trange amour que le vôtre , Madame 5 je 
n'en ai jamais vu de cette humeur-là, 

LA PRINCESSE, 

Encore une fois je me condamne; mais 
vous n'êtes pas mon amie pour rien , vous 
êtes obligée de me fuportet • j'ai de l'a- 
mour en un mot 3 voilà mon excufe. 

Fij 



<58 Le TriNCE TRAVESTI. 

HORTENSE. 

Mais , Madame , c'eft plus mon amour 
que le vôtre , de la mauiere dont vous le 
prenez , il me fatigue plus que vous , ne 
pouriez-vous me difpenfer de votre con- 
fidence ; je me trouve une paffion fur les 
bras qui ne m'appartient pas , peut-on de 
fardeau plus ingrat ? 

LA PRIMCESSE d'un air ferieux. 

Hortenfe , je vous croyois plus d'atta- 
chement pour moi , & je ne fçai que pen- 
fer après tout du dégoût que vous témoi- 
gnez 5 quand je répare mes foupçons à vo- 
tre égard par l'aveu franc que je vous en 
fais , mon amour vous déplaît trop , je n'y 
comprend rien , on diroit prefque que vous 
en avez peur. 

HORTENSE. 

Ah la défagréable firuation î que je fuis 
malheureufe ! de ne pouvoir ouvrir ^ni fer- 
mer la bouche en fureté ! Que faudra- t-:l 
donc que je devienne ? les remarques me 
fui vent , je n'y fçaurois tenir , vous me 
défefperez , je vous tourmente , toujoui"s 
je vous fâcherai en parlant , toujours je 
vous fâcherai en ne difant mot , je ne 
fçaurois donc me corriger ; voilà une que- 
relle fondée pour l'éternité ; le moyen de 
vivre enfemble , j'aimerois mieux mourir, 
VeiTS me trouvez réveufe ^ après cela il 



COMEDIE. 6f^ 

faut que je m^explique. Lelio m*a regar- 
dé y VOUS ne fçavez que penfer , vous ne 
me comprenez pas , vous m'eftimez , vous 
me croyez fourbe , haine , amitié, foupçon, 
confiance , le calme , l'orage , vous met- 
tez tout enfemble , je m'y perds , la tête me - 
tourne , je ne fçai où je fuis , je quitte la 
partie , je me fauve , je m'en retourne ; 
dûfiîez-vous prendre encore mon voyage 
pour une fineffe. 

LA PSINCEESSE la carejfant. 
Non , ma chère Hortenfe , vous ne me 
quitterez point , je ne veux point vous 
perdre , je veux vous aimer , je veux 
que vous m'aimiez, j'abjure toutes mes 
foibielTes , vous- êtes mon amie , je fuis la 
vôtre 5 & cela durera toujours. 
HORTENSE. 
Madame , cet amour-là nous brouillera 
enfemble , vous le verrez , laifTez - moi 
partir , comptez que je le fais pour le 
mieux. 
I LA PRINCESSE. 

1 Non , ma chère , je vais faire arrêter 
j tous vos équipages , vous ne vous fervirez 
I que des miens , & pour plus de fureté , à 
j toutes les portes de la Ville vous trouverez 
! des Gardes qui ne vous laiiTeront paffer 
qu'avec moi ,nous irons quelquefois nous 
promener enfemble 3 voilà tous les voyages 



70 Le Prince travestÎ. 

que vous ferez : point de mutinerie , je n'en 
rabatterai rien ; à l^cgard de Lelio , vous 
continuerez de le voir avec moi ou fans 
moi , quand votre amie vous en priera, 
HORTENSE. 

Moi , voir Lelio , Madame , & fi Lelio 
me regarde 5 il a des yeux 5 & fije le re- 
garde 5 j'en ai auffi 5 ou bien fi je ne le re- 
garde pas ; car tout cela eftégal avec vous. 
Que voulez-vous que je fafle dans la com- 
pagnie d'un homme avec qui toute fonftion 
de mes deux yeux eft interdite ; les fer- 
merai-je ^les détournerai-je, voilà tout ce 
qu*on en peut faire ^ & rien de tout Cela 
ne vous convient^ d'ailleurs s'il a toujours 
ce profond refpe6l qui n'eft pas de votre 
goût , vous vous en prendrez à moi , vous 
me direz encore cela eft bien froid , com- 
me û je n'avois qu'à lui dire _, Monfieur, 
foyez plus tendre 5 ainfi foTi refpe^l^fes 
yeux & les miens , voilà trois chofes que 
vous ne me palTerez jamais. Je ne fçai Ci 
pour vous accommoder il me fuffiroit d'ê- 
tre aveugle/ourde 8c muette, je ne fefois 
peut-être pas encore à l'abri de votre chi- 
canne. 

LA PRINCESSE. 

Toute cette vivacité là ne me fait point 
de peur , je vous connois 3 vous êtes bon- 
ne , mais impatiente ^ 6c quelque jour vous 



Comédie. 71 

Se moi ^Jîous rirons de ce qui nous arrive 
aujourd'hui. 

HORTENSE, 

Souffrez que je m'éloigne pendant que 
vous aimez 5 au lieu de rire de mon féjour , 
^nous rirons de mon abfence , n'eft-ce pas 
h^ même chofe ? 

LA PRINCESSE. 

Ne m'en parlez plus , vous m'affligez. 
Voici Lelio qu'aparament Arlequin aura 
averti de ma part éprenez de grâce un air 
moins trifte , je n'ai qu'un mot à lui dire , 
après rinftrudion que vous lui avez doiv- 
née , nous jugerons bientôt de Tes fenti- 
mens par la manière dont il fe comportera 
dans la fuite. Le don de ma main lui fak 
un beau rang;mais il peut avoir le cœur pris. 

SCENE V. 

LELIO, HORTENSE, LA 
PRINCESSE. 

LELIO. 

JE me tends à vos ordres , Madatne , 
Arlequin m'a dit qud vous fouhaitiez 
me parler. 



72 Le Princk travisti 
LA PRlNçî^SSE. 
Je vous attendois , Lelio , vous fçavez 
quelle eft la commiflion de l'Ambafladeur 
du Roy de Caftille, qu'on eft convenu d'en 
délibérer aujourd'hui. Frédéric s'y trou- 
vera ; mais c'eft a vous feul à décider , il 
s'agit, de ma main que le Roy de Caftille 
demande , vous pouvez l'accorder ou la 
refufcr ; je ne vous dirai point quelles fe- 
roient mes intentions là-deflus , je m'en 
tiens â fouhaiter que vous les deviniez, 
j'ai quelques ordres à donner , je vous laifle 
un moment avec Hortenfe , à peine vous 
connoiffez-vous encore , elle eft mon a- 
mie 5 & je fuis bien aife que Teftime que 
j'ai pour vous ait fon aveu. ( Elle fort ^) 

SCENE V L 

HORTENS;E, LELÎO. 

LELIO. 

T7 Nfin , Madame , il eft tems que vous 
XZ" décidiez de mon fort , il n'y a point de 
momens a perdre. Vous venez d'entendre 
la Princeiïe , elle veut que je prononce fur 
le mariage qu'on lui propofe ; fi je refufe 
de le conclure , c'eft entrer dans fcs vues , 

Sclui 



Comédie. 73 

& lui dire que je Taime, (î je le conclus, 
c'eft lui donner des preuves d'une indiffé- 
rence dont elle cherchera les raifons. La 
conjonéhire eft preflante ; que réfolûez- 
vous en ma faveur , il faut que je me dé- 
robe d'ici inceffament; mais vous. Ma- 
dame, y refterez-vous ; je puis vous offrir 
un azile où vous ne craindrez perfonnc. 
Oferai-je efpercr que vous confentirez aux 

mefures promptes & néceffaires , 

HORTENSE. 
Non 5 Monfieur , n'efperez rien , je vous 
prie 5 ne parlons plus de votre cœur , 8c 
laiffez le mien en repos , vous le troublez , 
je ne fçai ce qu'il eft devenu ^ je n'entend 
parler que d'amour à droit & à gauche , 
il m'environne , il m'obfede ^ & le vôtre 
au bout du compte eft celui qui me preflè 
le plus. 

LELIO. 
Quoi 5 Madame , c'en eft donc fait , 
mon amour vous fatigue , 3c vous me rç- 
buttez. 

HORTENSE. 
Si vous cherchez à m* attendrir , je vous 
avertis que je vous quitte ; je n'aime point 
qu'on exerce mon courage, 
LELIO. 
Ah 5 Madame ! il ne vous en faut pas 
beaucoup poui^éfifter à ma douleur, 

Q 



74 L E Pr I N C E T R A V E s T 1. 

HORTENSE. 

Eh 5 Monfieur ^ je ne fçai point ce qu'i! 
m'en faut , & ne trouve point à propos 
de le fçavoir ; laiflez-moi me gouverner, 
chacun fe fent , brifons là-deflus. 
LELIO. 

Il n'eft que trop vreii que vous pouvez 
m'écouter fans aucun rifque. 
HORTENSE. 

Il n'eft que trop vrai. Oh je fuis plus 
difficile en vérités que vous , & ce qui eft 
trop vrai pour vous ne l'cft pas aflez pour 
moi. Je crois que j'irois loin avec vos (u- 
retez y fur - tout avec un garand comme 
vous. En vérité , Monfieur , vous n'y fon- 
gez pas 5 il n'eft que trop vrai ; fi cela é- 
toit fi vrai, j'en fçaurois quelque chofe > car 
vous me forcez à vous dire plus que je ne 
veux 5 & je ne vous le pardonnerai pas. 
LELIO. 

Si vous fentez quelque heureufe difpo- 
fition pour mojj qu'ai- je fait depuis tantôt 
qui puiflc mériter que vous la combattiez ! 
HORTENSE. 

Ce que vous avez fait ? Pourquoi me 
rencontrez-vous ici, qu'y venez-vous cher- 
cher y vous êtes arrivé à la Cour , vous a- 
vez plu à la Princelîe , elle vous aime , 
vous dépendez d'elle , j'en dépend de mê- 
me, elle eft jaloufe de moï^ voilà ce que 



Comédie. 75 

vous avez fait , Monfieur , & il n'y a point 
de remède à cela , puifque je n'en trouve 
point. 

L E L I O étonné. 

La Princefle eft jaloufe de vous ? 
HORTENSE. 

Oiii 3 très-jaloufe ^ peut - être aftuelîé- 
ment fommes-nous obfervez l'un & l'au- 
tre , & après cela vous venez me- parler de 
votre paflion , vous voulez que je vous 
aime , vous le voulez , Se je tremble de ce 
qui en peut arriver : car enfin on fe lafTe , 
j'ai beau vous dire que cela ne fe peut pas , 
que mon cœur vous feroit inutile , vous ne 
m'écoutez point , vous vous plaifez à me 
pouiïer à bout : eh ^ Lelio , qu'eft-<:e que 
c'efl que votre amour f vous ne me mé- 
nagez point ; aime-t-on les gens quand on 
les perfecute , quand ils font plus à- plain- 
dre que nous; quand ils ont leurs chagrins 
&c les nôtres , quand ils ne nous font un 
peu de mal que pour éviter de nous en 
faire davantage. Je reRife de vous aimer , 
qu'eft-ce que j'y gagne? vous imaginez-, 
vous que j'y prend plaifir, non Lelio , non, 
le plaifir n'ell: pas grand , vous ctes un 
ingrat , vous devriez me remercier de mes 
refus 5 vous ne les méritez pas. Dites-moi, 

qu'eft-ce qui m'empêche de vous aimer ? 

cela eft-il fi difficile \ n'ai- je pas le coeur 

Gij 



7^ Le Prince travesti. 
libre ? n'êtes-vous pas aimable ? ne m'ai- 
mez-vous pas alTez , que vous manque-t-il ? 
vous n'êtes pas raifonnable. Je vous re- 
fufe mon cœur avec le péril qu'il y a de l'a- 
voir , mon amour vous perdroit , voilà 
pourquoi vous ne l'aurez point , voilà d'où 
me vient ce courage que vous me repro- 
chez 5 Se vous vous plaignez de moi , & 
vous me demandez encore que je vous 
aime , expliquez-vous donc , que me de- 
mandez-vous ? que vous faut-il? qu'ap- 
pellez-vous aimer ? je n'y comprends 
rien. 

L E L I O 'vivttnent, 

C*eft votre main qui manque à mon 
bonheur. 

HORTENSE tendrement. 

Ma main ah je ne périrois pas 

feule 5 3c le don que je vous en ferois me 
coùteroit mon époux & je ne veux pas mou- 
rir en perdant un homme comme vous. 
Non , fi je faifois jamais votre bonheur, 
je voudrois qu'il durât long-tems. 
L E L I O animé» 

Mon cœur ne peut fuffire à toute ma 
. tendreffe , Madame , prêtez-moi de grâce , 
un moment d'attention , je vais vous inf- 
truire. 

HORTENSE. 

Arrêtez , Lelio 3 J'envifage un jualheiir 



COMEDIE. 77 

qui me fait frémir , je ne fçache rien de Ci 
cruel ^ue votre obftination ; il me femble 
que tout ce que vous me dites m'entretient 
de votre mort. Je vous avois prié de laif- 
fer mon coeur en repos , vous n'en faite* 
rien;voilà qui eft fini,pourfuiveZ:,ie ne vous 
crains plus. Je me fuis d'abord contentée 
de vous dire que je ne pouvois pas vous 
aimer 5 cela ne vous a pas épouvante, mais 
je fçai des façons de parler plus pofirives ^ 
plus intelligibles , & qui apurement vous 
guériront de toute efperance. Voici donc à 
la lettre ce que je penfe , & ce que je pen- 
ferai toujours. C'eft que je ne vous aime 
i point , & que je ne vous aimerai jamais. 
Ce difcours eft net , je le croifàns réplique , 
! il ne refte plus de qucûioo à faire , je ne 
iôrtirai point de4a , je ne vous aime point, 
vous ne me plaifez point , fi je fçavo^is 
i une manière de m' expliquer plus dure , je 
m'en fervirois pour vous punir de la dou- 
leur que je fouffre à vous en faire. Je ne 
I penfe pas qu'à prefent vous ayez envie de 
parler de votre amour , ainfi changeons de 
' fujet. 

LELIO. 

, Oiii 3 Madame , je voi bien que votre 
Iréfolution eft prife ; la feule elperance d'ê- 
tre uni pour jamais avec vous ^ m'arrêtOit 
encore ici ^ je m'étois flatté , je FavoUe ; 

G iif 



78 Le Prince travesti. 
mais c^eft bien peu de chofe que l'intérêt 
que l'on prend à un homme à qui l'on peut 
parler comme vous le faites , quand je vous 
apprendrois qui je fuis ^ cela ne ferviroit 
de rien , vos refus n'en feroient que plus 
afBigeans. Adieu , Madame , il n'y a plus 
de féjour ici pour moi , je parts dans l'inf- 
tant 3 & ne vous oublierai jamais. ( // si"^ 
ioigne, ) 
HORTENSÉ fendant quil s" m va. 

Oh je ne fçai plus où j'en fuis^ je n'a- 
vois pas prévu ce coup-là. ( Elle l^ appelle y 
LeUo? 

L E L;I O revenant. 

Que me voulez-vous , Madame ? 
HORTENSE. 

Je n'en fçai rien ; vous êtes au déref- 
poir 5 vous m'y mettez , je ne fçai encore 
que cela, 
,l .; LELÏO. 

Vous me haïrez , fi je ne vous quitte* 

HORTENSE. 

Je ne vous hais plus quand vous me 
quittez. 

LELIO. 
Daignez donc confulter votre cœur ? 

HORTENSE. 

Vous voyez bien les confeils qu'il me 
donne 3 vous parlez, je vous rappelle , je 



COMED IB. 79 

VOUS rappellerai 3 fi je vous renvoyé ^ mon 
cœur ne finira rien. 

L E L I O. 
Eh , Madame 5 ne me renvoyez plus ; 
nous échaperons aifémem à tous les mal- 
heurs que vous craignez ^ laiflez-moi vous 
expliquer mes mefures y & vous dire que 
1 ManaiflanGe ...... 

HORTENSE vivement. 

Nt)n , je me retrouve enfin 3 je ne veux 
plus rien entendre : échaper à nos mal- 
heurs ? Ne s'agit-il pas de fortir d'ici ? le 
pourrons-nous ? n'a-t-on pas \es yeux fur 
liîous ? ne (erez-vous pas arrêté? Adieu , 
I je vous dois la vie , je ne vous devrai rien ^ 
I û vous ne fauvez la vôtre. Vous dites que 
I vous m'aimez ; non , je n'ea croi rien , fî 
I vous ne partez. Partez donc ^ ou foyez 
mon ennemi mortel , partez , ma tendrefle 
vous l'ordonne , ou reftez ici , l'homme du 
monde le plus haï de moi , Se le plus haïf- 
fable que je connoifle. ( £lle s'en 'va com- 
\rne en colère. ) 

L E L I O à\n ton de dépit. 

Je partirai donc , puifque vous le vou- 
lez ; mais vous prétendez me fauver la vie y 
8c vous n'y réiifïirez pas. 

HORTENSEy^ ristournant de loin. 
Vous me rappeliez donc à votre tour. 

G iiij 



8o Le Prince travesti. 
LELIO. 

J'aime autant mourir que de ne vouf 
plus voir. 

HORTENSE. 
Ah y voyons donc les mefures que vous 
voulez prendre. 

LELIO tranfporté de joye. 
Quel bonheur ! je ne f^avrois retenir 
mes tranfports. 

, HORTENSE nonchalament. 
Vous m'aimez beaucoup ^ je le fçai bien, 
paflbns votre reconnoiffance , nous dirons 
cela une autre fois ; venons aux mefures . . . 
LELIO. 
Que n'ai-je , au lieu d'une Couronne 
qui m'attend ^ l'Empire de la terre à vous 
offinr. 

HORTENSE avec urtefurprife moàefie^ 
Vous êtes né Prince; mais vous n'avez 
qu'à me garder votre cœur , vous dc me 
donnerez rien qui le vaille. Achevons. 
LELIO. 
J'attends demain incognito un Courrier 
du Roy de Léon mon Père . • . . . 
HORTENSE. 
Arrêtez , Prince , Frédéric vient , l'Am- 
bafladeur le fuit fans doute. Vous m'infor- 
merez tantôt de vos réfolutions. 
LELIO. 
Je crains encore vos inquiétudes. 



COMEDTB. îl 

HORTENSE. 

Et moi je ne crains plus rien , je me fens 
l'imprudence la plus tranquille du monde 5 
vous me l'avez donnée , je m'en trouve 
bien 5 c'eft a vous à me le garantir , faites 
comme vous pourez. 

LELIO. 

Tout ira bien , Madame 3 je ne conclu- 
rai rien avec T AmbaiTadeur pour gagner du 
tems , je vous reverrai tantôt. 

'ft w «» *& 'S' ^ 5» ^ ^ "S^ ^^ 

^ «&^ #) £13 SB Sfê) €TS S& Sid ^ ^) S^ s» (^ «19 

SCENE VII. 

L'AMBASS ADEUR,LELIO^ 
FREDERIC. 

FREDERIC kpart À l' Amh a fadeur, 

VOus fentirez C j'en fuis sûr ) jufqu'où 
va l'audace de fes e{perances. 
L'AMBASSADEUR k Lelio, 
Vous fçavez , Monfieur , ce qui m'a- 
meine ici , & votre habileté me répond 
du fuccès de ma commifîion. Il s'agit d^un 
mariage entre votre Princeiïe & le Roy de 
Caftille mon Maître. Tout invite à le con- 
clure , jamais union ne fut peut-être plus 
néceflaire, vous n'ignorez pas les juftes 
droits que les Rois de Caftille prétendent 
avoir fur une partie de cet Etat par les al- 
liances. 



il Le Prince travesti. 
LELIO. 

LaiHôns-là ces droits hiftoriques 3 Mon- 
fieur , je fçai ce que c^eft ^ & quand on 
voudra , la Princefle en produira de même 
valeur fur les Etats du Roy votre Maître ; 
nous n'avons qu'à relire aufli les alliances 
paflees , vous verrez qu'il y aura quelqu'u- 
ne de vos Provinces qui nous appartien- 
dra, 

FREDERIC. 

Effeftivement vos droits ne font pas 
fondez y Se il n'eft pas befoin d'en appuyer 
le mariage dont il s'agit. 

L'AMBASSADEUR. 

Laiflbns-les donc pour le prefent ^ j'y 
eonlens ; mais la trop grande proximité 
des deux Etats entretient depuis vingt ans 
^es guerres qui ne finiflent que pour des 
inûants y & qui recommenceront bientôt 
entre deux Nations voifmes 5 & dont les 
intérêts fe croiferont toujours. Vos peuples 
font fatiguez 3 mille occafîons vous ont 
prouvé que vos refiburces font inégales aux 
nôtres , la paix que nous venons de faire 
avec vous , vous la devez à des circonftan- 
ces qui ne fe rencontreront pas Toujours ; 
fi la Caftiile n'avoit été occupée ailleurs , les» 
chofes auroient bien changé de face. 
LELIO. 
Point du tout y il en auroit été de cette 



Comédie. 85 

guerre , comme de toutes les autres : de- 
puis tant de fîécles que cet Etat fe défend 
contre le votre , où font vos progrez , je 
n'en voi point qui puiflent juftifier cette 
grande inégalité de forces dont vous par- 
iez. 

L'AMBASSADEUR. 

Vous ne vous êtes foûtenus que par des 
(ècours étrangers. 

LELIO. 

Ces mêmes fecours dans bien des oc- 
tafîons vous ont aufïi rendu de grands 
fervices , & voilà comment fubfiftent les 
Etats 5 la politique de Fun arrête l'ambi^- 
tion de l'autre. 

FREDERIC. 

Retranchops-nous fur des chofes plus 
cfFeélives , fur la tranquilité durable que 
ce mariage afîûreroit aux deux peuples qui 
ne feroicnt plus qu'un , & qui n'auroient 
plus qu'un même Maître. 
LELIO. 

Fort bi n , mais nos peuples n'ont- iïs 
pas leurs loix particulières ; êtes-vous sûr , 
Monfieur , qu'ils voudront bien pafler fous 
une domination étrangère , & peut-être 
fe foûmettre aux coutumes d'une Nation> 
qui leur efl: antipatique ? 

L'AMBASSADEUR. 

Défobéïront-ils à leur Souveraine ?:• 



84 LePrince travesti* 
LELIO. 

Ils lui défobéïront par amour pour elle. 

FREDERIC. 
En ce cas là il ne fera pas difficile de les 
réduire. 

LELIO. 
y penfez-vous , Monfieur , s'il faut les 
opprimer pour les rendre tranquilles com- 
me vous Tentendez , ce n'eft pas de leur 
Souveraine que doit leur venir un pareil 
repos , il n'appartient qu'à la fureur d'un 
ennemi de leur faire un prefent fi funeftê. 
FREDERIC À part à l'A?nhaffadeHr. 
Vous voyez des preuves de ce que je 
vous ai dit» 

L'AMBASSADEUR i Lelio. 
Votre avis eft donc de rejetter le ma- 
riage que je propofe, 

LELIO. 
Je ne le rejette point ; mais il mérite ré- 
flexion ; il faut examiner mûrement les 
chofes 5 après quoi je confeiUerai à la Prin- 
cefïè ce que je jugerai de mieux pour fa 
gloire 5 & pour le bien de fes peuples : le 
Seigneur Frédéric dira fes raifons, & moi 
les miennes. 

FREDERIC. 
On décidera fur les vôtres. 

L'AMBASSADEUR. 
Me permettrez - vous de vous parler à 
cœur ouvert. 



Comédie. 8^ 

LELIO. 

Vous êtes le Maître. 

L' AMBASSADEUR. 

Vous êtes ici dans une belle fituation , 
& vous craignez d'en fortir , fi la PrincefTe 
fe marie ; mais le Roy mon Maître eft alTeZ 
grand Seigneur pour vous dédomager^ Bc 
j'en répond pour lui. 

LELIO froidement. 
Ah de grâce , ne citez point ici le Roy 
votre Maître , foup^onncz-moi tant que 
vous voudrez de manquer de droiture ; 
mais ne l'aflociez point à vos foupçons ^ 
quand nous faifons parler les Princes , 
Monfieur , que ce foit toujours d'une ma- 
nière noble & digne d'eux ; c'eft un ref- 
pe6l que nous leur devons , & vous me 
faites rougir pour le Roy de Caftille. 
L^AMBASSADEUR. 
Arrêtons - U , une diicuffion là - deflûfi 
nous meneroit trop loin , il ne me refte 
<^u'un mot à vous dire , & ce n'eft plus le 
Roy de Caiilille , c'eft moi qui vous parle 
àpréfent. On m'a averti que je vous trou- 
verois contraire au mariage dont il s'agit y 
tout convenable , tout neceflaire qu'il eft , 
(i jamais la PrincefTe veut époufer un Prin- 
ce. On a prévu les difficuliez que vous 
faites 5 Se l'on prétend que vous avez vos 
raiions pour les faire , raifons fi hardies , 



26 Le Prince travesti, 

que je n'ai pu les croire , 8c qui font fon- 
<lées , dit-on , fur la confiance dont la Prin- 
ceflè vous honore. 

L E L I O, 

Vous m'allez encore parler à cœur ou- 
vert 3 Monfîeur ^ & fi vous m'en croyez , 
vous n'en ferez rien : la franchi fe ne vous 
réiiffit pas , le Roy votre Maître s'en eft 
mal trouvé tout à l'heure , & vous m'in- 
«juiétez pour la Princefle. 

L'AMBASSADEUR. 

Ne craignez rien ^ loin de manquer moi- 
même à ce que je lui dois , je ne veux que 
l'apprendre à ceux qui l'oublient. 
L E L I O. 

Voyons ; j'en fçai tant là-defïiis que je 
fuis en état de corriger vos leçons-mêmes. 
Que dit-on de moi ? 

L'AMBASSADEUR. 

Des chofes hors de toute vraifemblance, 
FREDERIC. 

Ne les expHquez point , je croi fçavoir 
ce que c'eft , on me les a dites aufii , & 
j'en ai ri comme d'une chimère. 

L E L 1 O regardant Frederiff, 

N'importe , je ferai bien aife de voir 
iufqu'où va la lâche inimitié de ceux dont 
je blefle ici les yeux ^ que vous connoifiez 
comme moi , 6c à qui j'aurois fait bien du 
mal 3 fi j'avois voulu 3 mais qui ne vallent 



Comédie. H7 

pas la peine qu'un honnête homme Te 
vange. Revenons. 

L'AMBASSADEUR. 

Non, le Seigneur Frédéric a raifon , 
n'expliquons rien ; ce font des illufions , 
un homme d'efprit comme vous , dent la 
foriune eft déjà û prodigieufe, & qui la 
mérite , ne fçeauroit avoir des fenrimens 
auffi périlleux que ceux qu'on vous attribue, 
la Princeife n'eft fans doute que l'objet de 
vos refpeâs ; mais le bruit qui court fur 
votre comipté vous expofe , & pour le dé- 
truire , je vous confeillerois de porter la 
Princefïèàun mariage avantageux à l'Etat. 
LELIO. 

Je vous fuis très- obligé dç vos confeils, 
Monfieur ; mais j'ai regret à la peine que 
vous prenez de m'en donner. Jufqu'ici les 
AmbalTadeurs n'ont jam.ais été les Pré- 
cepteurs des Miniftres chez qui ils vont 3 
Se je n'ofe renverfer Tordre : quand je ver- 
rai votre nouvelle méthode bien étaWie , 
je vous promets de la fuivre. 

L'AMBASSADEUR. 

Je n'ai pas tout dit. Le Roy de Caftille 
a pris de l'inclination pour la PrinceiTe fur 
un Portrait qu'il en a vu ^ c'eft en amant 
que ce jeune prince fouhaite un mariage , 
que la raifon, l'égalité d'âge 8c la politique 
doivent prefler de part & d'autre. S'il ne 



S8 Le Prince travesti 
s'achève pas , fi vous en détournez la Prin- 
cefle par des motifs qu elle ne fçait pas , 
faites du moins qu'à Ton tour ce Prince 
ignore les fecrettes raifons qui s'oppofent 
en vous à ce qu'il fouhaite ; la vengean- 
ce des Princes peut porter loin , fouve- 
nez-vous-en. 

LELIO. 
Encore une fois je ne rejette point votre 
propofition , nous Téxaminerons plus à 
ioifir 5 mais fi les raifons fecrettes que vous 
voulez dire étoient réelles , Monfieur , je 
ne laifierois pas que d'embaraflerle reflen- 
timent de votre Prince , il feroit plus dif- 
ficile de fe venger de moi que vous ne pen- 
fez. 

L'AMBASSADEUR, ontré. 
De vous ? 

LELIO froidement. 
Olii de moi. 

L'AMBASSADEUR, ^ 
Doucement , vous ne fçavez pas à qui 
vous parlez. 

LELIO 
Je fpi qui je fuis , en voilà affez. 

L' AMBASSADEUR. 
Laiflez-là ce que vous êtes , & foyez fur 
que vous me devez refpeél. 
LELIO. 
Soit y Se moi je n'ai , fi vous le voulez , 

que 



COMEDIE. 89 

que mon cœur pour tout avantage ; mais 
ies égards que Ton doit à la feule vertu , 
font âuifi légitimes que les refpeds que 
Ton doit aux Princes ^ & fufliez-vous le 
Roy deCa{lille-même;iî vous êtes géné- 
reux ^ vous ne fçauriez penfer autrement , 
je ne vous ai point manqué de refpeâ:, fup- 
pofé que je vous en doive , mais les fenti- 
mens que je vous montre depuis que je 
vous parle ^ méritoient de votre part plus 
d'attention que vous ne leur en avez don- 
né ; cependant je continuerai a vous ref- 
peéler ^ puifque vou« dites qu'il le faut , 
fans -pourtant en examiner moins fi le ma- 
riage dont il s'agit , eft vraiment conve- 
nable, llfonfkrement, 

SCENE VIII. 

FREDERIC, L'AMBASSADEUR. 

FREDERIC. 

LA manière dont vous venez de lui 
parler ^ me fait préfumer bien des -cho-^ 
fcs 5 peut être fous le titre d'Ambaflàdcur 

nous cachez-vous 

L'AMBASSADEUR. 
Non, Monfieur^il n'y a rien à préfu- 

H 



5)0 Le Prince travestL 

mer^ c'eft un ton que j'ai cm pouv'oir 
prendre avec un- avanturier que le fort a 
élevé. 

FREDERIC. 

Eh bien , que dites-vous de cet homme- 
là? 

L'AMBASSADEUR, 

Je dis que je l'eftime. 

FREDERIC. 

Cependant fi nous ne le renverfons , 
vous ne pouvez réiiflir ^ ne joindrez-vous 
pas vos effors aux nôtres ? 
î'^ L'AMBASSADEUR. 

J'y confens 5 à condition que nous ne 
tenterons rien qui foit indigne de nous 5 je 
veus le combattre généreufement comma 
Ule n^rite. 
' FREDERIC. 

Toutes allions font généreufes, quan< 
elles tendent au bien général. 

L'AMBASSADEUR. 

Ne vous en fiez pas à vous , vous haiïïcz. 
Lelio 3 & la haine entend mal à faire des 
maximes d'honneur ; je tâcherai de voir' 
aujourd'hui la Princeffe , je vous quirte^j^) 
j'ai quelques dépêches à faire 3 nous nous 
reverrons tontôt. 



COMEDIE. 91 

SCENE. IX. 

FREDERIC , ARLEQUIN 

arrivant tout éfoufié. 

FREDERIC a fart. 

MOnfîenr PAmbaÏÏadeur me paroîc 
bien fcrupuleux ; mais voici Arle- 
Iqnin qui accourt à moi. 

I ARLEQUIN. 

j Parlamardi , Monileur le Confeiller , il 

jya long tems que je galope après vous , 

ivous êtes pjus difficile à trouver qu'une 

i botte de foin dans une aiguille. 

FREDERIC. 

,^;. Je ne mç^ fuis pointant pas écarté ^ as-tu 

Çielque chofe à me dire ? ^ 

ARLEQUIN. 
. Attendez 5 je croi que j'ai laififé ma refpi- 
ïation par les chemins. Ouf. . . 
FREDERIC. 
^^.Rcprens haleine. 

ARLEQUIN. 

Oh dame , cela ne fe prend pas avec ïa 

main. Ohi ohi. Je vous ai été chercher au 

Palais 5 dans les fales , dans les cuifmes , je 

xrotQÏs par-ci 3 je irotois par-là , je trotois 

Hij 



92 Le Prince TPxAv EST! 
partout, & y allons vite , & boutte , & garre,, 
n'avés-vous pas vu le Seigneur Frédéric f 
Hc non , mon ami. Ou diable eft-il donc ? 
que la pefte l'étouffé ; & puis je cours en- 
core jpatati 5 patata, je jure, je rencontre 
un porteur d'eau , je renverfe fon eau , N'a- 
vez-vous pas vu le Seigneur Frédéric ? at- 
tends 5 attends , je vais te donner du Sei- 
gneur Frédéric par les oreilles ; moi je 
m'enfuis. Par la fambleu, morbleu, ne fe- 
roit il pas au Cabaret ? j'y entre , je trou- 
ve du vin 5 je bois chopine , je m'appaife , 
^puis je reviens , & puis vous voilà. 
FREDERIC. 

Achevé , fpis-tu quelque chofe ? tu me 
donne bien de l'impatience. 

ARLEQUIN. 

Cent mille écus no ieroient pas dignes 
de me payer ma peine , pourtant j'en ra- 
battrai beaucoup. 

FREDERIC. \ 

Je p*ai point d'argent fur moi; mais je j 

t'en promets au fortir d'ici. | 

ARLEQUIN. 

Pourquoi eft-ce que vous laiOez vôtres 

bourfe à la maifonf fi j'avais f^û cela je ne 

vous aurois pas trouvé -, car pendant que 

j'y fuis , il faut que je vous tienne. ^ '"^t 

FREDERIC. 

Tu n Y perdras rien ^ parle, que fçais-Hif 



COMEDIE..- 5IJ: 

ARLEQUIN. 

De bonnes chofes^ c'eft du nanan. 

FREDERIC. 
Voyons. 

ARLEQUIN. 
Cet argent promis m^envoye des fcru^ 
pules 5 fi vous pouviez me donner des 
gages y ce petit diamant qui eft à votre 
petit doigt par exemple 3 quarrd cela pro- 
met de l'argent , cela tient parole. 
FREDERIC. 
Prend, le voilà pour garand de la mienr- 
ne 3 ne me fais plus languir. 
ARLEQUIN. 
Vous êtes honnête homme , & votre 
bague auffi. Or donc , tantôt Monfîeur 
Le io , qui vous mcprife que c'cft une bé- 
nédi6lon , il parloii à lui tout feul ....,, 
FREDERIC. 
Bon. 

ARLEQU IN. 
Oiii 5 bon. VoiU la Princefle qui vient,- 
Dirai-je tou' devant elle l 

FREDERIC après avoir ré'vé. 
Tu m'en fais venir Tidée. Oiii 5 mais 
ne dis rien de tes engagemens avec moi. 
Je vais parler le premier ; conformes-toi à 
ce que tu m'entendras dire» 



^4 ^ E P.R I N C E T R A V EST F. 

SCENE X. . 

LA PRINCESSE , HORTENSE , 
FREDERIC /ARLEQUIN. 

LA PRINCESSE. 

EH bien, Frédéric , qu'a-t-on conclu 
avec FAmbalTadenr ? 

FREDERIC. 
Madame , Monfieur Lelio panche à 
croire que fa proporition eft recevable. 
LA PRINCESSE. 
Lui 5 fon fentiment eft que j'époufe le 
Roy de Caftille ? 

FREDERIC, 
Il n'a demandé que le tems d'examiner 
un peu la chofé. 

LA PRINCESSE. 
Je n'aurois pas crû qu'il dût penfer com- 
me vous le dites. 

ARLEQUIN derrière elle. 
Il en penfe ma foy bien d'autres.- 

LA PRINCESSE. 

Ab te voilà ! f à Frédéric ) Que faîte s-- 
vous de fon valetici ? 



COMBDTE. 95 

FREDERIC. 
Quand vous êtes arrivée , Madame , il 
venoit , difoit il , me déclarer quelque 
chofc qui vous concerne , & que le zèle 
qu^il a pour vous Pbblige de découvrir, 
ÏVlonfîeur Lelio y eft mêlé ; mais je n'ai 
pas eu encore le tems de fçavoir ce que 
c'eft. 

LA PRINCESSE. 
Sçachons-le f de quoi s'agit-il. 

ARLEQUIN. 
C'eft que 5 voyez vous , Madame, il 
n'y a mardi point de chanfon à cela , je fuis 
bon ferviteurde votre Principauté, 
HORTENSE. 
Eh quoi 5 Madame , pouvez- vous prê- 
ter l'oreille aux difcours^ de pareilles gens, 
LA PRINCESSE. 
On s'amufe de tout ^ continue. 

ARLEQUIN. 
Je n'entends ni à dia , ni à huau , quand 
on ne vous rend pas la révérence qui vous 
appartient. 

LA PRINCESSE. 
A merveille; mais viens au fait fans 
compliment. 

ARLEQUIN. 
Oh dame , quand on vous parle à vous 
viutres, ce n'eft pas le tout que d'ôter fon 
chapeau , il faut bien mettre en avant quel- 



^6 Le Prince travesti, 
que petite faribolle aa îbout ; à cette heure 
voilà mon hiftoire. Vous fçaorez donc a- 
vec votre pennilïkm , que tantjot j'écoo- 
tois Monfieur Lelio , qui faifok la conver- 
fatno© <ies fous ; car il parloir toxit feuL H 
était iievant moi , & moi desrri^re. Or ne 
vous déplaife, ilmefçavoit pasque^'étois 
là 5 il fe viroit ^ je me virois , c'étoit «ne 
farce. Tout d'un coup il ne s'eftplus viré , 
& puis s'eft mis à dire comme cela 5 ouf , 
je fuis diablement eml>ara{ré. Moi j'ai de- 
vine qu'il avoit de Pembaras ; quand il a eu 
dit cela , il n^a rien dk davantage , il s'eft 
promené , enfuite il y a pris itm grand 
friiTon, 

HORTENSE. 

En vérité , Madame , vous m' donnez. 
LA PRINCESSE. 

Que veux-tu dire , un frifibn ? 
ARLEQUIN. 

Olii 3 il a dit , je tremble , & ce n'koît 
pas pour des prunes , le gaillard ; car, a-t il 
repris , j'ai lorgné ma gentille Maitreiïe 
pendant cette belle fête , Se Ci cette Prin- 
cefTe qui eft pius 'fine qu'un merle ^ a^ vu 
troter ma prunelle ^ mon affaire va mai 3 
j'en dis du mirlirot. Là-deiTos autre pro- 
menade ; cniùite autre converfation. Par | 
îa vcntrebleu 5 a> t-il dit , j'ai du ^gu^ncm , 
je fuis amoureux de celte gn-acieuie per^ 

fonne . 



COMEDIE. 97 

fonne , & fî la Princefle vient à le fçavoir , 
& y allons donc , nous verrons beau train , 
je ferai un joli mignon ; elle fera capable 
;de me friponer ma Mie. Jour de Dieu ! 
ai-je dit en moi-même ^ friponer c'eft le 
fait des larrons , & non pas d'une Princefle 
x^ui eft fidelle comme For. Vertuchou , 
qu'eft-ce que c'eft que tout ce tripotage- 
là ^ toutes ces paroles-: à ont mauvaife mi- 
ne 5 mon Patron fonge à la malice , & il 
faut avertir cette pauvre Princeffe , à qui 
oa en feroit -paffer quinze pour quatorze ; 
je fuis donc venu comme un fionnête gar- 
.Çon 5 & voilà que je vous découvre le pot 
aux rofes ^ peut-être que je ne vous dis pas 
les mots 3 mais je vous dis la fignification 
du difcours ^ & le tout gratis 3 fi cela vous 
plaît. 

HORTENS E à part. 
Quelle avanture ! 

FREDERIC a la Princejfe. 
Madame , vous m'avez dit quelquefois 
que je prcfumois mal de Lelio ; voyez l'a- 
bus qu'il fait de votre eftime. 

LA PRINCESSE. 
Taifez-vous ; je n'ai que faire de vos ré- 
flexions. ( à ArleqH,nJ Pour toi je vais 
l'apprendre à trahir ton Maître ^ à te mêler 
de chofes que tunedevois pas entendre 3 
& à me compromettre dans l'impertinente 

I 



98 LePriNCE T R AVESTI. 
répétition que tu en fais ; une étroite prifon 
me répondra de ton filence. 

ARLEQUIN fe jet tant )l genoux. 

Ah ! ma bonne Dame , ayez pitié de 
moi 5 arrachez-moi la langue , Se laifTez- 
moi la clef des champs. Mifericorde ^ ma 
Reine , je ne fuis qu'un butord , & c'eft ce 
miferable Confeiller de malheur qui m'a 
brouillé avec votre charitable perfonne. 
LA PRINCESSE. 

Comment cela? 

FREDERIC. 

Madame , c'eft un valet qui vous parle , 
& qui cherche à fe fauver , je tte fçai ce 
qu'il veut dire. 

HORTENSE. 

LaifTez , laiflez-le parler , Monfieur. 
ARLEQUINS Frédéric, 

Allez 3 je vous ai bien dit que vous ne 
valliez rien , 6c vous ne m'avez pas voulu 
croire: je ne fuis qu'un chetif valet , & fi 
pourtant je voulois être homme de bien 
& lui qui eft riche & grand Seigneur , il n'a 
jamais eu le cœur d'être honnête homme, 

FREDERIC. 

Il va vous en impofer , Madame. 

LA PRINCESSE 
Taifez-vous , vous dis-je, je veuxqu'i 
pade. 



\ 



COMIDIE. ^9 

ARLEQUIN. 
Tenez , Madame , voilà comme cela ed 
Tenu. Il m'a trouvé comme j'allois tout 
droit devant moi. Veux-tu me faire un 
plaifir 5 m'a-t-il dit. Helas de toute mon 
ame ; car je fuis bon Se ferviable de mon 
naturel. Tien , voilà une piftole , grand 
merci ; en voilà encore une autre : donnez ; 
mon brave homme ; prends encore cette 
poignée de piftoles , & oiiida , mon bon 
Monfîeur. Veux-tu me rapporter ce que 
tu entendras dire à ton Maître ? Et pour- 
quoi cela ? Pour rien , par curiofité. Oh non, 
mon Compère ? non ; mais je te donnerai 
tant de bonnes drogues 5 je te ferai ci, je 
te ferai cela , je fçai une fille qui eft jolie , 
qui eft dans fes meubles , je la tiens dans 
ma manche , je te la garde. Oh oh ^ mon- 
trez-la pour voir : je l'ai laiflee au logis ; 
mais fuis-moi, tu l'auras. Non non. Bro- 
canteur , non. Quoi tune veux par d'une 

jolie fille ? A la vérité ; Madame , 

cette fille-là me trotoit dans l'ame , il me 
fembloit que je la voyois ^ qu'elle étoit 
blanche , potelée. Quelle fatisfaélion ! je 
trouvois cela bien friand , je bataillois 3 
je bataillois comme un Cefar , vous m'au» 
riez mangé de plaifîr en voyant mon cou- 
rage ; à la fin je fuis chû. Il me doit encore 
une penfion de cent écus par an : & j'ai dé- 



loo Le Prince t raves tî. 

ja reçu la fillette que je ne puis pas vous? 
montrer , parce qu'elle n'eft pas là 5 fans 
compter une prophétie ^ qui a parlé ^ à ce 
qu'ils difent , de mon argent 3 de ma for- 
tune & de ma friponerie. 

LA PRINCESSE. 

Comment s'appelle-t-elle<;ette fille ? 
ARLEQUIN. 

Lifette. Ah ^ Madame , fi vous voyez ùt 
face 5 vous feriez ravie ; avec cette créatu- 
re-là 5 il faut que l'honneur d'un homme 
plie bagage ^ il n'y a pas moyen. 
FREDERIC. 

Un miferable , comme celui-là 3 peut-il 
imaginer tant d'impoftures f 

ARLEQUIN. 

Tenez , Madame , voilà encore "fa ba- 
gue qu'il m'a mife en gage pour de l'ar- 
gent qu'il doit me donner tantôt. Regardez 
mon innocence , vous qui êtes une Prin- 
cefle :> fi on vons donnoit tant d'argent , de 
penfions^de bagues,& un joli garçon^ eft-ce 
que vous y pourriez tenir ; mettez la main 
fur la confcience. Je n'ai rien inventé , j'ai 
dit ce que Monfieur Lelio a dit. 

HORTENSE à pan. 

Jufte Ciel ! 
LA PRINCESSE à Frédéric m 
s^ en allant. 

Je verrai ce que je dois faire de vous , 



Comédie loi 

Frédéric ; mais vous êtes le plus indigne , 
& le plus lâche de tous les hommes. 

ARLEQUIN. 

Helas ! déUvrez- moi de la prifon. 

LA PRINCESSE. 
Laiiïes-moi ? 

HORTENSE déconcertée. 
Voulez-vous que je vous fuive ^ Ma- 
dame t 

LA PRINCESSE. 
Non^ Madame , reftez , je fuis bien aife 
d*être feule ; mais ne vous écartez point. 



S C E NE XI 



ARLEQUIN, FREDERIC, 
HORTENSE. 

ARLEQUIN. 

ME voilà bien accommodé , je luis un 
bel oyfeau ^ j'auria bon air en cage, 
& puis après cela fiez-vous aux prophéties, 
prenez des penfions , & aimez les filles. 
Pauvre Arlequin î adieu la joye , je n'u- 
ferai plus de fouliers , on va m'enfermer 
dans un étui à caufe de ce Sarafin-lâ. ( ers 
montrant Fredertc, ) 

liij 



loz Le Prince travesti. 
FREDERIC. 

Que je fuis malheureux ^ Madame 5 vous 
n'avez jamais paru me vouloir du mal , 
dans lafituation où m'a mis un zèle impru- 
ilent pour les intérêts de la Princeffc : puis- 
je efperer de vous une grâce ? 

HORTENSE outrée. 
Oiiida , Monfieur , faut-il demander 
<|u'on vous ôte la vie , pour vous délivrer 
<3u malheur d'être détefté de tous les hom- 
mes ; voilà 5 je penfe , tout le fervice qu'on 
peut vous rendre , &' vous pouvez compter 
fur moi. 

SCENE XII. 

Ldio arrive, 

LELIO, HORTENSE, FREDERIC, 
ARLEQUIN. 

FREDERIC. 



Q 



Ue vous ai- je fait , Madame ? 



ARLEQUIN 'Voyant Lelio. 

Ah ! mon Maître bien-aimé , venez que 

je vous baife les pieds ^ jt ne fuis pas digne 

de vous baifer les mains. Vous fçavez 

bien le privilège que vous m'avez donne 



I 



COMEDIE. 103 

tantôt 3 hé bien ce privilège eft ma perdi- 
tion ; pour deux ou trois petites miettes 
de paroles que j'ai lâchées de vous à la 
Princeiïe ^ elle veut que je garde la cham- 
bre 5 & j*allois faire mes fiançailles. 
LELIO. 

Que flgnifient les paroles qu'il a dites 
Madame 5 je m'apperçois qu'il fe paiïe 
quelque chofe d'extraordinaire dans le Pa- 
lais j les Gardes m'ont reçu avec une froi- 
deur qui m'a fur pris : qu'eft-il arrivé ? 
HORTENSE. 

Votre valet payé par Frédéric a rapporté 
à la Princefle ce qu'il vous a entendu dire 
dans un moment où vous vous croyiez feuL 
LELIO. 

Eh qu'a-t-il raporté ? 

HORTENSE. 

Que vous aimiez certaine Dame , que 
vous aviez peur que la PrinceiTe ne vous 
l'eût vu regarder pendant la fête 3 Se ne 
vous l'ôtât 3 fi elle fçavoit que vous l'aimiez. 

LELIO. 

Et cette Dame l'a-t-on nommée f 

HORTENSE. 

Non y mais aparament on la connoît bien, 
Jk voilà l'obligation que vous avez à Fré- 
déric y dont les préfens ont corrompu votre 
valet. 

I iiij 



104 LePrince travesti 
ARLEQUIN. 

Olii 3 c'eft fort bien dit , il m'a corrom- 
pu 3 j'avois le cœur plus net qu'une perle , 
j'étois tout à fait gentil ; mais depuis que je 
l'ai fréquenté ^ je vaux moins d'écus que je 
ne Valois de mailles. 
FREDERIC/^ rerirant de fin ahfiraUion, 

Oiii 3 Monfîeur , je vous l'avoiierai en- 
core une fois , j'ai crû bien fervir l'Etat & 
la Princefle en tâchant d'arrêter votre for- 
tune : fuivez ma conduite , elle me juftifie. 
Je vous ai prié de travailler à me faire pre- 
mier Miniftre , il eft vrai ; mais quel pou- 
Voit être mon deflein ? fuis-je dans un âge 
à fouhaiter un Emploi fi fatigant ? Non , 
Monfieur 5 trente années d'exercice m'ont 
raflafié d'Emplois & d'Honneurs : il ne me 
faut que du repos ; mais je voulois m'afîu- 
rer de vos idées , 8c voir fi vous afpiriez 
vous-même au rang que je feignois de fou- 
haiter. J'allois dans ce cas parler à la Prin-. 
cefle 5 Se la détourner ^ autant que j'aurois 
pu 5 de remettre tant de pouvoir en des 
mains dangereufes & tout à fait inconnues. 
Pour achever de vous pénétrer , je vous ai 
offert ma fille, vous l'avez refufée, je l'a- 
vois prévu , & j'ai tremblé du projet dont 
je vous ai foupçonné fur ce refus , & du 
fuccès que pouvoit avoir ce projet - même; 
car enfin , vous avez la faveur de la Prin- 



Comédie. ro^ 

cefTe, vous êtes jeune & aimable 3 tranchons 
îe mot 3 vous pouvez lui plaire 5 & jetter 
dans fon cœur de quoi lui faire oublier fes 
véritables intérêts & les nôtres , qui étoient 
qu'elle époufàtle Roy de Caftille. Voilà ce 
que j'apprehendois , Se la raifon de tous les 
efforts que j'ai fait contre vous ; vous m'a- 
vez crû jaloux de vous quand je n'étois 
inquiet que pour le bien public. Je ne vous 
lie reproche pas ; les vues jaloufes Se am- 
bitieufes ne font que trop ordinaires à mes 
pareils 5 & ne me connoiflànt pas ^ il vous 
étoit permis de me confondre avec eux , 
de méconnoître un zèle aflez rare , Se 
qui d'ailleurs fe montroit par des aclions 
équivoques. Quoiqu'il en foit , tout loua- 
ble qu'il eft ce zèle , je me voi prêt d'en 
être la victime , jf'ai combattu vos defTeins 5 
parce qu'ils m'ont paru dangereux ; peut- 
être êtes-vous digne qu'ils réliffiflent , 8c 
la manière dont vous en uferez avec moi 
dans l'état où je fuis , l'ufage que vous fe- 
rez de votre crédit auprès de la Princefle , 
enfin la deftinée que j'éprouverai , déci- 
dera de l'opinion que je dois avoir de vous. 
Si je péris après d'auflî loiiables intentions 
que les miennes , je ne me ferai point trom- 
pé fur votre compte, je périrais du moins 
avec la confolation d'avoir été l'ennemi 
d'un homme qui en effet n'étoit pas ver- 



to6 Le Pkince travesti. 
tueux. Si je ne péris pas au contraire ^ mon 
eftime , ma reconnoiflance 8c mes fatis- 
fa^ions vous attendent. 

ARLEQUIN. 
Il n'y aura donc que moi qui refterai un 
fripon ^ faute de f^avoir faire une ha- 
rangue. 

L E L I O a Frédéric. 
Je vous fauverai , fi je puis , Frédéric ; 
vous me faites du tort , mais l'honnête 
homme n'eft pas méchant , & je ne fçau- 
rois refufer ma pitié aux opprobres dont 
vous couvre votre caradere. 
FREDERIC. 
Votre pitié !...... adieu , Lelio ^peut- 

ctfe à votre tour , aurez- vous befoin de 
la mienne. // s'en va» 

LELIO À jirlequin. 
Vas m'attendre. 
Arlequin fort en fleurante 

S C E NE XIII. 

LELIO, HORTENSE. 
LELIO. 

Ous l'avez prévu , Madame , mon 
amour vous met dans le péril, &: je 



Y 



I Comédie. 107 

j n^ofe prefque vous regarder, 
HORTENSE. 
Quoi l'on va peut-être me féparer d'a- 
' vec vous , & vous ne voulez pas me re- 
j garder , ni voir combien je vous aime ; 
montrez-moi du moins combien vous m'ai- 
mez > je veux vous voir. 

L E L I O //// baifant la main. 
Je vous adore. 

HORTEKSE. 
J'en dirai autant que vous 3 (î vous le 
voulez , cela ne tient à rien , je ne vous 
verrai plus , je ne me gêne point , je di« 
tout. 

LELIO. 
Quel bonheur ! mais qu'il eft traverfé \ 
Cependant , Madame , ne vous allarmez 
point , je vais déclarer qui je fuis à la Prin- 

ccfle & lui avouer 

HORTENSE. 
Lui dire qui vous êtes ... je vous le dé- 
fend , c'eft une ame violente , elle vous 
aime , elle fe flatoit que vous l'aimiez , elle 
vous auroit époufc tout inconnu que vous 
lui êtes 5 elle verroit à préfent que vous lui 
convenez , vous êtes dans fon Palais fans 
fecours , vous m'avez donné votre cœur , 
tout cela feroit afiTeux pour elle ; vous pé- 
ririez 5 j'en fuis fûre , elle eft déjà jaloufe 3 
elle deviendroit furieufe 3 elle en perdroit 



foS Le Prince TRAVESTI. 

Fefprit , elle auroit raifon de le perdre ^ je* 
le perdrois comme elle^ & toute la terre le 
perdroit ^ je fens cela , mon amour le dit , 
fiez-vous à lui , il vous connoît bien. Se 
voir enlever un homme comme vous , vous 
ne fçavez pas ce que c'eft ^ j'en frémis . 
n'en parlons plus, LaifTez-vousgouvernerj 
réglons-nous fur les évenemens ^ jele veux, 
peut-être allez-vous être arrêté ; ne reftons 
point ici , retirons-nous , je fuis mourante 
de frayeur pour vous ; mon cher Prince , 
que vous m'avez donné d'amour ! N'im- 
porte, je vous le pardonne, fauvez-vous , 
je vous en promets encore davantage : 
adieu , ne reftons point à prefent enfemble, 
peut-être nous verrons-nous libres. 
LELIO. 
Je vous obéïs , mais Û l on s'en prend à 
vous , vous devez me laifTer faire. 

Fin du fécond ^Ele^ 




COMED lE. 



J09 





ACTE TROISIEME. 

SCENE PREMIERE. 

HORTENSE feule. 

A PrincefTe m'envoye cher- 
cher^ que je crains la conver- 
fation que nous aurons enfem- 
ble 5 que me veut-elle , auroit- 
clle encore découvert quelque chofe. H a 
iallu me fervir d'Arlequin qui m^a paru 
iidele. On n'a permis qu'à lui de voir Lelio, 
m'auroit-il trahi, l'auroit- on furpris. Voici 
quelqu'un , retirons-nous , c'eft peut-être 
JaPrinçefle , & je ne veux pas qu'elle me 
voye dans ce moment- ci. 

SCENE II. 



I 



ARLEQUIN, LISETTE. 
LISETTE. 

L femble que vous vous défiez de moi ^ 
Arlequin ^ vous ne m'apprenez rien de 



iTo Le Prince travestï. 
ce qui vous regarde , la Princede vous a 
tantôt envoyé chercher , eft-elle encore 
fâchée contre nous ; qu a-t-elle dit ? 

ARLEQUIN. 

D'abord elle ne m'a rien dit , elle m'a 
•regardé d'un air ruffifant; moi, la peur m'a 
pris , je me tenois comme cela tout dans 
un tas 3 enfuite elle m'a dit , approche 5 
J'ai donc avance un pied , & puis un autre 
pied 5 Se puis un troifîéme pied , & de pied 
^h pied je me fuis trouvé vers elle mon cha- 
peau fur mes deux mains. 

LISETTE. 

Après .... 

ARLEQUIN. 

Après , nous fommes entrez en conver- 
fation 3 elle m'a dit , veux-tu que je te 
pardonne ce que tu as fait , tout comme il 
vous plaira , ai-jè dit , je n'ai rien à vous, 
commander , ma bonne Dame , elle a ré- 
pondu 5 va-t'en dire à Hortenfe que ton 
Maître à qui on t'a permis de parler , t'a 
donné en fecret ce billet pour elle 5 tu me 
raporteras fa réponfe. Madame 3 dormez 
en repos Se tenez-vous gaillarde , vous 
voyez le premier homme du monde pour 
donner une bourde , vous ne la donneriez 
pas mieux que moi ; car je mens à faire 
plaifir , foy de garçon d'honneur. 






COMEDIE. III 

LISETTE. 
Vous avez pris le billet. 

ARLEQUIN. 

Oiii , bien proprement. 

LISETTE. 
Et vous l'avez porté à Hortenfe. 

ARLEQUIN 
Oiii , mais la prudence m'a pris & j'ai 
fait une réflexion ; j'ai dit par lamardi , c'eft 
que cette Princefle avec Hortenfe veut 
éprouver fî je ferai encore un coquin, 
LISETTE. 
Hé bien , à quoi vous a conduit cette 
réflexion-là 3 avez- vous dit à Honenfe que 
ce billet venoit de la Princefle , 8c non pas 
de Monfieur Lelio. 

ARLEQUIN. 
Vous l'avez deviné , ma Mie. 

LISETTE. 
Et vous croyez qu'Hortenfe eft de con- 
cert avec la Princeffe , Se qu'elle lui rendra 
compte de votre (inceritéf 

ARLEQUIN. 
Eh quoi donc ? elle ne me l'a pas dit ; 
mais plus fin que moi n'eft pas bête, 
LISETTE. 
Qu'a-t-elle répondu à votre meflageî 

ARLEQUIN. 
Oh 5 elle a voulu m' enjôler , en me di- 
fant que j'étois un honnête garçon 3 en- 



112 Le PrîNC E TRAVESTI, 

fuite elle a fait feiaolant de grifoner un pa- 
pier peur Monfieur Lelio. 
LISETTE.. 
Qu'elle vous a recommandé de lui 
rendre. 

ARLEQUIN. 
Oîii 5 mais il n'aura pas befoin de lu- 
Dettes pour le lire , c'eft encore une at- 
trape qu'on me fait. 

LISETTE. 
Eh qu'en ferez-vous donc ? 

ARLEQUIN. 
Je n'en f^ai rien , mon honneur eft dans 
l'embaras là-deflus. 

LISETTE. 
Il faut abolument le remettre à la Prin- 
ceffe 5 Arlequin n'y manquez pas ; fon in- 
tention n'étioit pas que vous avoiiafliez que 
ce billet venoit d'elle; par bonheur que 
votre aveu n'a fervi qu'à perfuader à Hor- 
tenfe qu'elle pouvoit fe fier à vous , peut- 
être même ne vous auroit-elle pas donné 
un billet pour Lelio fans cela. ; votre im- 
prudence a réiiiTi : mais encore une fois , 
remettez la réponfe à la Princeffe^ elle ne 
vous pardonnera qu'à ce prix. 
ARLEQUIN. 
Votre foy î 

LISETTE. 
J'entends du bruit , ceft peut-être elle 

qui 



Comédie. 113^ 

-qui vient pour vous le demander ; adieu 3 
vous me direz ce c^ui en fera arrivé. 




ARLEQUIN, LA PRINCESSE. 
ARLEQUIN fetil unri^oment. 

TAntot on vouloiî m'emprifonner pour 
une fourberie ^ & à cette heure pour 
ne fourberie on me pardonne. Queî 
limatias que l'honneur de ce pais-ci ? 

LA PRINCESS E. 
As-tu vu Horcenfe ? 

ARLEQUIN. 
Oiii 5 Madame 5 je lui ai menti ^ (uivant 
votre ordonnance. 

LA PRINCESSE. 
A-t-elle fait rtponfe f 

ARLEQUIN. 
Notre tromperie va à merveille , j'ai un 
Billet doux pour Monfîeur Lelio. 
LA PRINCESSE. 
Jufte Ciel î donne vite , & retire-toi. 
ARLEQUIN après avoir fouillé dkns 
toutes fes poches , les vide , &en tire 

toutes fortes de bri?nborio?is. 
Ah le maudit Tailleur î qui m'a fait des 



114 Le Princetravesti. 

poches percées. Vous verrez que la Lettre 
aura paflee par ce trou-là ; attendez ^ at- 
tendez y j'oubliois une poche , la voilà. 
Non 5 peut-être que je l'aurai oubliée à 
rOiîîce 5 où j'ai été pour me rafraichir. 
LA PRINCESSE. 
Vas la chercher , Se me l'apporte fur le 

champ. ( Arlequin s^en va Elle 

vont in Hé) Indigne amie ^ tu lui fais ré- 
ponfe 5 & me voici convaincue de ta tra- 
hifon , tu ne l'aurois jamais avolié fans ce 
malheureux ftratagême , qui ne m'inftruit 
que trop ; allons , pcmrfuivons mon pro- 
jet 5 privons l'ingrat de fes honneurs , qu'il 
ait la douleur de voir -fon ennemi en fa 
place , promettons ma ipain au Roy de 
Caftille 3 & puniflbns après les deux per- 
fides de la honte <lont ils me couvrent. La 
voici 3 contraignons-nous » en attendant le 
i)illet qui doit la convaincre, 

SCENE. IV. 



3 



"LA PRINCESSE , HORTENSE 

HORTENSE. 

Ei-ne rends à vos ordres^ Madame, ob 
iv'di dit que vous vouliez me parler* 



COMEDIB. 115 

LA PRINCESSE. 

Vous jugez bien que dans l'état où je 
fuis , j'ai befoin de confolation , Hortenfe 3 
Se ce n'eft qu'à vous feule à qui je puis 
ouvrir mon cœur. 

HORTENSE. 
U^hs 5 Madame , j'ofe vous afTûrer que 
05 chagrins font les miens. 

LA PRINCESSE à pan. 

Je le fçai bien , perfide ! je vous 

ai confié mon fecret comme à la feule amie 
oue j^aye au monde > Lelio ne m'aime 
oint 5 vous le f^avez. 

HORTENSE. 
Onauroît de la peine à fe l'imaginer ^ 
Se à votre place ]e voudrois encore m'é- 
claircir , il entre peut-être dans fon cceur 
plus de timidité que d'indifférence. 
LA PRINCESSE, 
De la timidité :, Madame ^ votre amitié 
pour moi vous fournit des motifs de con- 
folation bien foibles , ou vous êtes bien 
diftraite. 

HORTENSE. 
On ne peut être plus attentive que je fe 
.lis 5 Madame. 

LA PRINCESSE 
Vous oubliez pourtant les obligations 
que je vous ai , lui n'ofejf me dire qu'ii 
m'aime ^ eh ne l'avez- vous pas informé- 



ii'6 Le Prince travesti. 

de ma part des fentimens que j'avois pour 
lui. 

HORTENSE. 

J'y penfois tout à l'heure , Madame, 
mais je crains de l'en avoir mal informé. 
Je parlois pour une Princefle , la matière 
étoit délicate , je vous aurai peut-être un 
peu trop ménagée , je me fejrai expliquée 
d'une manière obfcure, Lelio ne m'aura 
pas entendue , & ce fera ma faute. 
LA PRINCESSE. 

Je crains à mon tour que votre ména- 
gement pour moi n'ait été plus loin que 
vous ne dites , peut-être ne l'avez - vous 
pas entretenu de mes fentimens , peut-être 
l'avez-vous trouvé prévenu pour un autre, 
Bc vous qui prenez à mon cœur un intérêt 
Il tendre , û généreux ^ vous m'avez fait 
un miftere de tout ce qui s'eft pafle , c'efl: 
une difcretion prudente , dont je vous croi 
très-capable. 

HORTENSE. 

Je lui ai dit que vous l'aimiez , Madame, 
foycz-en perfuadée. 

LA PRINCESSE. 

Vous lui avez dit que je Taimois , & il 
ne vous a pas entendue, dites-vous. Ce 
n'eft pourtant pas , s'expliquer d'une ma- 
nière énigmatique , je fuis outrée , je fuis 
trahie , méprifée , Se par qui , Hortenfe ? 



COMEDÎÈ. ÏÎ7 

HORT^NSE. 

Madame , je puis vous être importune 
en ce moment-ci , je me retirerai ^ Ci vous 
oulez. 

LA PRINCESSE. 
C'eft moi qui vous fuis à charge , notre 
converlation vous fatigue 5 je le fens bien ; 
mais cependant reilez ^ vous me devez un 
peu de complaîfance, 

HORTENSE. 
Helas , Madame , fi vous lifiez dans 
on cœur , vous verriez combien vous 
'inquiet-tez. 

LA PRINCESSE. 
a part, 

Ali je n'en doute pas Arlequin ne 

. nt point .... calmez cependant vos in- 
quiétudes fur mon compte ^ ma fîtuation 
efttrifle à la vérité ^ j'ai été le joiiet de 
l'ingratitude & de la perfidie, m.ais j'ai pris 
mon parti , il ne me refte plus qu'à dé- 
couvrir ma rivale , & cela va être fait , 
us auriez pu me la faire connoître fans 
doute ; mais vous la trouvez trop coupa- 
-ble , Se vous avez raifon. 

HORTENSE. 

Votre rivale ! mais en avez-vous une , 

a chère Princefle ? Ne feroit-ce pas moi 

le vous foupçonneriez encore? parlez- 

ji franchement ? c'eû moi 3 vos fouppns 



ixS Le Prince TRAVESTI, 

continuent. Lelio 5 difiez-vous tantôt , m'a 
regardée pendant la fête , Arlequin en dit 
autant , vous me condamnez là-deflûs , 
vous n'envifagez que moi , voilà comment 
Tamour juge. Mais mettez- vous l'efprit en 
repos y fouffrez que je me retire comme je 
le voulois. Je fuis prête à partir tout à 
r heure , indiquez-moi l'endroit oii vous 
voulez que j'aille , ôtez - moi la liberté , 
s'il eft ncceffaire 5 rendez-la enfuite à Le- 
lio 5 faites-lui un acueil obligeant , rejettez 
fa détention fur quelques faux avis 5 mon- 
trez lui dès aujourd'hui plus d'eftime , plus 
d'amitié que jamais , & de cette amitié qui 
le frape^qui l'avertiffe de vous étudier , Se 
^ans trois jours , dans vingt- quatre heures 
|) eut- être fçaurez-vous à quoi vous en tenir 
avec lui , vous voyez comment je m'y 
prends avec vous •, voilà de mon côté tout 
ce que je puis faire. Je vous ofirc tout ce 
qui dépend de moi pour vous calmer , bien 
mortifiée de n'en pouvoir faire davantage. 
LA PRINCESSE. 
Non 5 Madame , la vérité - même ne 
peut s'expliquer d'une manière plus naïve. 
Et que feroit-ce donc que votre cœur 3 fî 
vous étiez coupable après cela. Calmez- 
vous 5 j'attends des preuves inconteftables 
•de votre innocence ; à l'égard de Lelio 3 
je donne la place à Frédéric , qui n'a* 



Comédie. 119 

poché 5 j'en fuis fûre , que par excès de 
zèle. Je l'ai env^oyé chercher , & je veux 
le charger du foin de mettre Lelio en lieu 
ou il ne pourra me nuire ; il m'échaperoit 
s'il étoit libre 5 & me rendroit la fable de 
toute la terre. 

HORTEN SE. 
Ah voilà d'étranges réfolutions , Ma- 
dame. 

LA PRINCESSE. 
Elles font judicieufes. 



ife aê) €iîe iia stv sis (Sf© Ife 5v3 sfe y?^ r^Tc. sfe is: 

SCENE V 



LA PRINCESSE, HORTENSE, 
ARLEQUIN. 

ARLEQUIN. 

MAdame , c'eft-là le billet que Ma- 
dame Hortenfe m'a donné 

la voilà pour le dire elle-même. 
HORTENSE. 
Oh Ciel 1 

LA PRINCESSE. 
Va-t'en. // s^en 'va. 

HORTENSE. 
Souvenez- vous que vous êtes ^énereufc 



no Le Prince travesti. 
LA PRINCESSE lit. 
Arlequin eft le feul par qui je puifle vous 
avertir de ce que j^ai à vous dire , tout dan- 
gereux qu*il eft peut-être de s'y fier , il 
vient de me donner une preuve de fidélité 
fur laquelle je croi pouvoir hazarder ce 
billet pour vous dans le péril où vous êtes. 
Demandez à parler à la Princefle^ plaignez- 
vous avec douleur de votre lltuation , cal^ 
inez fon cœur ^ & n'oubliez rien de ce qui 
pouralui faire efperer qu'elle touchera le 
vôtre .... Devenez libre , fi vous voulez 
que je vive , fuyez après ^ & laifTez à mon 
amour le foin d'afiurer mon bonheur & le 
vôtre. 

LA PRINCESSE. 
Je ne fçai où j'en fuis. 

HORTENSE. 
C'eft lui qui m'a fauve la vie. 

LA PRINCESSE. 
Et c'eft vous qui m'arrachez la mienne. 
Adieu 3 je vais me réfoudre à ce que je dois 
faire, 

HORTENSE. 
Arrêtez un moment , Madame , je fui* 
moins coupable que vous ne penfez * . . 
Elle fuit , . . . elle ne m^êcoute point; cher 
Prince ^ qu'allez-vous devenir . . . j€ me 
meurs , c'eft moi , c'eft mon amour qui 
FOUS perd ^ mon amour ^ ah jufte Giel \ 

moû 



COMEDIE. 121 

mon fort fera-t-il de vous faire périr , cher- 
chons-lui par tout du fecours ; voici Fré- 
déric , effayons de le gagner lui-même* 

SCENE. VL 

FREDERICHORTENSE. 
HORTENSE. 

SEigneur, je vous demande un mo- 
ment d'entretien. 

FREDERIC. 
J'ai ordre d'aller trouver la Prînceflc | 
Madame. 

HORTENSE. 
Je le fçai , & je n'ai qu'un mot à vous 
dire. Je vous apprends que vous allez rem- 
plir la place de Lelio. 

FREDERIC. 
Je l'ignorois ; mais û la Princefle le 
veut y il faudra bien obcïr. 

HORTENSE. 
Vous haïlTez Lelio , il ne mérite pluf 
votre haine , il eft à plaindre aujourd'hui, 
FREDERIC. 
J'enfuis fâché j mais fon malheurne me 

L 



i2<z Le Prince travesti. 
furprend point ^ il devoit même lui arriver 
plutôt 5 fa conduke étoit fi hardie, 
HO RT EN SE. 
Moins que vous ne croyez 5 Seigneur , 
c'eft un homme eftimable^plein d'honneur. 
FREDERIC. 
A l'égard de l'honneur je n'y touche 
pas, j'attends toujours à la dernière ex- 
trémité pour décider contre les gens là- 
deifu^. 

HORTENSE. 
Vous ne le ^onnoilTez |>as ^^Toyez per- 
fuadé qu'il n'avoit nulle intention de vous 
nuire. 

FREDERIC. 
J'aurois befoin pour cet article-là d'un 
peuplas de crédulité que je n'en ai , Ma- 
dame. 

HORTENSE. 
Laîflbns donc cela , Seigneur, .mais me 
croyez-vous fincere ? 

FREDERIC. » 

Oliij Madame , très-fincere , c'eft un I 
titre que je ne pourois vous difputer fans | 
injuftice ; tantôt quand je vaus ai deman- ' 
dé votre proteélion , vous m'avez donne 
des preuves de franchife qui ne foufrent 
pas un mot de réplique. 

HORTENSE. 
Je vous regardois alors comme l'auteur 



Comédie. 115 

d'une intrigue qui m'étoit fâclieufe ; mais 
achevons. La PrincefTe a des defleins con- 
tre Lelio 5 dont elle doit vous charger ; 
détournez-là de ces defleins , obtenez d'elle 
que Lelio forte dès à prefent de fes Etats , 
vous n'obligerez point un ingrat 3 ce ier- 
vice que vous lui rendrez , que vous me 
rendrez à moi-même ^ le fruit n'en fera 
pas borné pour vous au feul plaifir d'avoir 
fait une bonne adion , je vous en garantis 
des récompenfes au-deflus de ce que vous 
pouriez vous imaginer ^ & telles enfin que 
je n'ofe vous le dire. 

FREDERIC. 
Des récompenfes , Madame , quand 
j-aurois l'ame interelîee , que pourois-je 
attendre de Lelio; mais grâces au Ciel, 
je n'envie ni fes biens , ni Ces emplois; fes 
emplois j'en accepterai Tembaras ^ s'il le 
faut 3 par dévouement aux intérêts de la 
Princeiïe ; à l'égard de fes biens l'acquifî- 
tion en a été trop rapide & trop aifee à 
faire 5 je n'en voudrois pas , quand il ne 
tiendroit qu'à moi de m'en faifir , je rou- 
girois de les mêler avec les miens ; c'eft â 
l'Etat à qui ils appartiennent 3 & c'eft a l'E- 
tat â les reprendre. 

HORTENSE. 

Ha Seigneur î que l'Etat s'en faififfe de 

Lij 



124 Le Prince travesti. 

ces biens dont vous parlez , Ci on les lui! 
trouve. 

FREDERIC. 
Si on les lui trouve , c'eft fort bien dit , 
Madame ; car les avanturicrs prennent 
leurs mefures 5 il eft vrai que lorfque l'on 
les tient ^ on peut les engager à révéler 
leur fecret. 

HORTENSE. 
Si vous fçaviez de qui vous parlez , vous 
changeriez bien de langage , je n'ofe en 
dire plus ^ je jetterois peut être Lelio dans 
un nouveau péril ; quoiqu'il en foit , les 
avantages que vous trouveriez à le fervir , 
n'ont point de raport à fa fortune préfente, 
ceux dont je vous entretiens font d'une 
autre forte & bien fuperieurs ; je vous le 
répète , vous ne ferez jamais rien qui pui ffe 
vous en apporter de fi grands , je vous en 
donne ma parole ; croyez-moi , vous m'en 
remercirez. 

FREDERIC. 
Madame , modérez l'intérêt que vous 
prenez a lui 5 fupprimez des promefTes 
dont vous ne remarquez pas l'excès , 6c 
quife décreditent d'elles-mêmes. La Prin- 
ceffe a fait arrêter Lelio , & elle ne poti- 
voit fe déterminer à rien de plus fage ; fi 
avant que d'en venir-là elle m'avoit de- 
mandé mon avis 5 ce qu'elle a fait j'aurois 



Cgmedîb. i2 5r 

crû 5 je vous jure , être obligé en conl- 
cience de lui confeiller de le faire ; cela 
pofé, vous voyez quel eft mon devoir 
dans cette occafion-ci , Madame , la con- 
fequence eft aifée à tirer. 

HORTENSE. 

Très-aifée , Seigneur Frédéric > vous a- 
vez raifon , dès que vous me renvoyez à 
votre confcience^tout eft dit , je fçai quelle 
cfpeee de devoirs fa délicatefie peut vous 
diéler. 

TREDERIC. 
Sur ce pied-là , Madame , loin de con- 
feiller à la Princeffe de laifler échaper un 
homme auffi dangereux que Lelio ^ & qui 
pouroit le devenir encore ^ vous approu- 
verez que je lui montre la néceflîté qu'il y 
a de m'en lailTer difpofer d'une manière 
qui fera douce pour Lelio , & qui pourtant 
rem.ediera à tout. 

HORTENSE. 
Qui remédiera à tout . . . (à part. ) Le 
fcelerat ! Je ferois curieufe , Seigneur 
Frédéric , de fçavoir par quelles voyes 
vous rendriez Lelio fufpeft^ voyons de 
grâce jufqu'oii l'induftrie de votre iniquité 
pouroit tromper la FrincelTe fur un hom- 
me auffi ennemi du mal que vous l'êtes da 
bien j car voilà fon portrait & le vôtre.. 

L iij 



ti6 Le Prince travestL 

FREDERIC. 

Vous vous emportez fans fujer. Mada- 
me 5 encore une fois cachez vos chagrins 
lur le fort de cet inconnu , ils vous feroient 
tort 5 & je ne voudrois pas que la Princefle , 
en fût informée. Vous êtes du fang de nos 
Souverains , Lelio travailloit à fe rendre 
Maître de PEtat ^ fon malheur vous conf- 
terne , tout cela meneroit à des réflexions 
qui pouroient vous embarafler. 

HORTENSE. 

Allez, Frédéric, je ne vous demande 
plus rien , vous êtes trop méchant pour 
être à craindre , votre méchanceté vous 
met hors d'état de nuire à d'autres qu'à 
vous-même ; à l'égard de Lelio , fa delH- 
née 5 non plus que la mienne , ne relèvera 
jamais de la lâcheté de vos pareils. 

FREDERIC. I 

Madame , je croi que vous voudrez 
bien me difpenfer d'en écouter davantage ; 
je puis me paffer de vous entendre achever 
mon éloge. Voici Monfieur l'Ambafladeur, 
& vous me permettrez de le joindre. 



Comédie. 127 

SCENE VII. 

L'AMBASSADEUR , HORTENSE 3 
FREDERIC, 

HORTENSE. 

IL me feraraifon de vos refus. Seigneur, 
daignez m' accorder une grâce , je vous 
la demande avec la confiance que l^Am- 
bafTadeur d'un Roy fi vante me paroît mé- 
riter. La Princefle eft irritée contre Lelio ; 
elle a delTein de le mettre entre jes mains 
du plus grand ennemi qu'il ait ici , c'efl: 
Frédéric. Je réponds cependant de fon in- 
nocence, vous en dirai-je encore plus Sei- 
gneur y Lelio m'cft cher , c'eft un aveu 
que je donne au péril où il eft , le tems 
vous prouvera que j'ai pu le faire ; fauvez 
Lelio , Seigneur ^ engagez la Princefie à 
vous le confier , vous ferez charmé cle 
l'avoir fervi , quand vous le connoîtrez , 3c 
le Roy de Caftille même vous fçaura gré 
dufervice que vous lui rendrez. 
FREDERFC. 
Dès que Lelio eft défagréable à la Pria- 



TiR Lh Prince ïravesti. 

cefle, & qu'elle l'a jugé coupable , Monfieur 
rAmbafTadeur n'ira point lui faire une 
prière qui lui déplaîroit. 

L'AMBASSADEUR. 
J'ai meilleure opinion de la PrincefTe , 
elle ne défaprouvera pas une a6lion qui 
d'elle-même eft loiiable. Oui , Madame , 
la confiance que vous avez en moi me fait 
honneur , je ferai tous mes efforts pour la 
rendre heureufe» 

HORTENSE. 
Je voi la Princefle qui arrive ? & je me 
retire fûre de vos boncez. 

SCENE VIII. 

LAPRINCESSE, FREDERIC 
L'AMBASSADEUR. 

LA PRINCESSE. 

Qu'on dife à Hortenfe de venir y Bc 
qu'on ameine Lelio. 

L'AMBASSADEUR. 

Madame , puis-je efperer que vous vou- 
drez bien obliger le Roy de Caftille , ce 
Prince en me chargeant des intérêts de Ton 



COMEDIE. 129 

coeur auprès de vous , m'a recommandé 
encore d'être fecourable à tout le monde , 
c'efl donc en Ton nom que je vous prie de 
pardonner à Lelio les fujets de colère 
que vous pouvez avoir contre lui 5 quoi- 
qu'il ait mis quelque obÛacle aux defirs 
de mon Maître ;, il faut que je lui rende 
juftice ; il m'a paru très-eflimable , & je 
faifis avec plaifir l'occafion qui s'offre de 
lui être utile. 

FREDERIC. 

Rien de plus beau que ce que fait Mon- 
fieur l' Ambafladeur pour Lelio ^ Madame ; 
mais je m'expofe encore à vous dire qu'il y 
a du rifque à le rendre libre. 

L'AMBASSADEUR. 

Je le croi incapable de rien de criminel. 

LA PRINCESSE 

Laiiïez-nous Frédéric. 

FREDE.RIC. . 

Souhaitez-vous que je revienne., ,^a^ 
dame ? 

LA PRINCESSE, 

Il n'eft pas néceflaire. 



130 LePriNCE TRAVBSTI. 

^^'' ^ *^ ^*^'?^ 1^ ^. ^ ^ ^ '^ '$' ^ 

SCENE IX. 

L'AMBASSADEUR.LA PRINCESSE. 
LA PRINCESSE. 

LA prière que vous me faites auroit 
fuffi 5 Monfieur , pour m'engager à 
rendre la liberté à Lelio , quand même je 
n'y aurois pas été déterminée ; mais votre 
recommandation doit hâter mes réfolutionsr 
& je ne l'envoyé chercher que pour vous 
fatisfaire. 

SCENE X. 

LELIO, HORTENSE entrent. 
LA PRINCESSE. 

LElio 5 je croyois avoir à me plaindre 
de vous ; mais je me fuis détrompée. 
Pour vous faire oublier le chagrin que je 



CoMBDiE. rsr 

roas ai donné , vous aimez Hortenfe ^ 
elle vous aime , & je vous unis enfemble». 
Pour vous y Monfieur , qui m'avez prié ff 
généreufement de pardonner à Lelio , vous 
pouvez informer le Roy votre Maître , que 
je fuis prête à recevoir fa main & à lur 
donner la mienne, j'ai grande idée d'un 
Prince qui fçait fe choifir des Minières 
aufîl eftimables que vous l'êtes , 8c fon 

cœur 

L'AMBASSADEUR. 
Madame , il ne me fieroit pas d'en en- 
tendre davantage , c'eft le Roy de Caftille 
lui-même qui reçoit le bonheur dont vous 
le comblez. 

LA PRINCESSE 

Vous , Seigneur, ma main eft bien due 
à un Prince qui la demande d'une manière 
fi galante & fi peu attendue. 
LELIO. 

Pour moi , Madame , il ne me refte plus 
qu'à vous jurer une reconnoiffance éter- 
nelle. Vous trouverez dans le Prince de 
Léon tout le zèle qu'il eut pour vous en 
qualité de Miniftre , je me flate qu'à fon 
tour le Roy de Caftille voudra bien ac- 
cepter mes remercimens. 

LE ROY DE CASTILLE. 

Prince , votre rang ne me furprend 



r^t Le Prïhce tsavssTi, 

point , il répond aux fentimen^ que voui 



m'avez montre. 



LA PRINCESSE. 

Allons,' Madame 3 de (î grands cve^ 
nemens méritent bien qu'on fe hâte de les 
terminer. 

A RL E QU IN. 

Pourtant fans moi il y auroit eu encore 
du tapagç. 

LELIO. 

Suis-moi 3 j'aurai foin de toi. 

Fin dti dernier A^e» 



APPR O B AT J O N. 

JAi lu par Tordre de Monfeigneur le Garde 
des Sceaux, la Comédie 'mtitulit ^ le Prince 
travejtiy ou Villt4Jire Avantt*rier , qui peut CtrC 
imprimée. A Paris le 2. Mars 1727. 

B L A K CH A R Di 



LA FAUSSE 

s UIVANTE> 

G V 

LE FOURBE PUNY^' 

CO M E DI E 

EN TROIS ACTES. 

Kepre/entée pour la première fois ' 
par les Comédiens Italiens ordi- 
naires du Roj , le Samedji g. 
Juillet 17x4. 






A PARIS, 

Chez B R 1 A s s o N , rue faint Jacques , 
à la Science. 

M. D cTcTx 5axr~ 

^vcc y^pvrobMion & Frivilsgf diRoy^ 



ACTEURS. 



LA COMTESSE. 

L E L 1 O. 

LE CHEVALIER. 

T R I V E L I N , Valçt du Chevalier-; 

A R L E QJJ I N , Valet de Lelio. 

FR O N T I N , autre Valçt du Chç- 
valicr. 

PAYSANS & Payfannes, 

D AN SEURS ôc Danfeufe^. 



f^a Scène efl devant le Châtem 
de la Comtejfe, 




LA FAUSSE 

SUIVANTE 

V 

LEFOURBEPUNY. 

CO MEDI E. 

ACTE PREMIER 

SCENE PRE MIE RE. 

FRONTIN, TRIVELIN. 

F R O N T I N. 

{ E pcnfc que voilà le Seigneur 
} Tiivelin , c'clt lui mcme. Eh 
comment te porte-ru mon cher 
- aniy ? 
T R î V E L î N. 
A mer veille , mon cher Frontfn , à 
A iij 




4 ^ lA FAUSSE 

merveille, je n'ai rien perda des vrais bien? 
qne tu me connoiiTois-, fante' admirable, 8c 
grand a.ppetir : mais toy ^ que fais-tu à 
prefenr, je t'ay vu dans un petit négoce 
qui t'alloit bien-tôt rendre Citoyen de 
Paris -, l'as-tu quitté ? 

FRONTIN. 

Je fais culbuté , mon enfant , mais toy- 
méine comment la fortune t'a«t-elie 
traité depuis que je ne t'ay vu ? 
TRI VELI N. 

Comme tu fçais qu'elle twite tous les 
gcn« de méiitCt 

FRONTIN, 

Cela veut dire très mal. 
T R I V E L I N. 

Oiii. Je lui ai pourtant une obligation : 
c'efl» qu'elle m'a mis dans Phabitude de 
me palTer d'elle -, je ne fens plus fes dif- 
g^aces , je n'envie pomt (es faveurs , &C 
cela me fuffit 5 un homme raifonnable 
n'en doit pas demander davantage *, je 
ne fuis pas heureux , mais je ne me fou. 
cie pas de l'eftre. Voilà ma façon depen- 
fcr. 

FRONTIN. 

Diantre , je t'ai toujours connu poiur 
un garçon d'efprit , de d'une intrigue ad- 
mirable , mais je n'auiois jamais foupçon- 



SUIVANTE, ^5 

té que tu deviendrois philofophe j mal- 
pefte que tu eft avancé , tu ir.éprife déjà 
ké biens de ce monde. 

T R I V E L l N. 
Doucement mon ami , doucement , ton 
admiration me fait rougir y j'ai peur de 
ne la pas mériter , le mépris que je crois 
avoir pour les biens , n'eft peut être qu'un 
beau verbiage, & à te parler confîdamenr, 
je ne conieiUerois encore à perfonne 
de laiffer les fiens à la difcrétion de ma 
Philofophie , j'en prendrois Frontin , je 
le iens bien , j'en prendrois à la honte 
de mes réHexions. Le cœur de l'homme 
ert un grand fupon. 

FRONTIN. 

Hélas , je re fçaurois nier cette vérité là 
fans biciTer ma confcicnce. 
T R IV EL IN. 
Je ne la dirai pas à tout le monde ^ 
mais je fçais bien que je ne parle pas à 
un profane. 

FRONTIN. 
Eh ditmoy, m.on ami, qu'ed-ce que c'eii 
que ce paquet là que tu porte ? 
TRIV ELIN. 
C'eftie trille bagage de ton krviteurs 
ce paquet enferme toutes mes pofftflîons- 

A iij 



€ LAFAÛSSË 

FRONTIN. 

On ne peut pis les aCcufer d'occupef 
trop de terr iin. 

T R I V E L I N. 
Depuis quinze ans que je roule dans 
\z monde, tu fçais combien je me fuis 
tourmenté , combien ]\\\ fait d'efforts 
pour arriver à un état fixe •, j'avois en- 
tendu dire que les fcrupules nuifoient à 
la fortune , je fis trêve avec les miens , 
pour n'avoir rien à me reprocher : écoit-iî 
jqueftion d'avoir de l'honneur , j'en 
avois •, falloir il être fourbe , j'en fou pi- 
rois , mais jallois mon train. Je me fuis 
vu quelquefois à mon aife \ mais le 
moyen d'y relier avec le jeu , le vin Ôs 
les femmes •, comment fe mettre à i'âbry 
decesflcaux là? 

FaONTlN. 
Cela cft vrai. 

TRIVELIN,^ 
Que te diïai je enfin , tantôt maître J 
tantôr valer , toujours prudent , toujours 
induitrieux , ami des fripons p^r intérêt, 
ami des honnêtes gens par goût •, traité 
polimer.t fous une figure , menacé d'étri- 
vieres fous une autre, changeant à propos 
de métier , d'habits , de caraderes , de 
mœurs , rilquan: beaucoup , léulfillanc 



SUIVANTE. ^ 7 
peu , libertin dans le fond , réglé dans la 
/orme , démarqué par les uns , foupçon- 
né par les autres, à la fin équivoque à tout 
le monde , j'ai taré de tout , je dois par 
tout : mes créanciers font de deux efpe- 
ces , les uns ne fçivent pas que je leur 
do'is , les autres le favent ôc le fçauront 
long-tems. J'ai logé par tout , fur le pa- 
vé, chez l'aubergifte , au cabaret , chez 
le bourgeois , chez l'homme de qualité , 
chez moy , chez la juftice qui m'a fou- 
vent recueilli dans mes malheurs, mais 
(es appartemens fon trop triftes , ôc je n'y 
faifois que des retraittes , enfin mon ami , 
après quinze ans de foins , de travauîC 
^ de peines , ce malheureux paquet cil 
tout ce qui me refte -, voilà ce que le 
monde m'a laifTé , l'ingrat 1 après ce que 
j'ai fais pour lui , tous fes prefens ne va- 
lent pas une pidolc. 

FRONT IN. 
Ne t'afflige point mon ami , l'article 
de ton récit qui m'a paru le plus défa- 
gréable, ce fon*- les retraites chezla Juf- 
tice ', mais ne parlons plus décela, tu ar- 
rive à propos ; j'ai un parti à te propofcr, 
cependant qu'as tu fait depuis deux ans 
que je ne t'ai vu, & d'où fors-tu à pre- 
nne f 

A iiij 



t EA FAUSSE 

T R I V E L I N. 
Pnmo. Depuis que je ne t'ai vu , je me 
fuis jette dais le fetvicc. 

F R O N T I N. 
Je t'emens , tu t'cfl: fait (oldat : ne fe- 
rois-tu pas défsrteur par hazard ? 
TRIVELîN- 
Non, mon habit d'ordonnance ctoit 
Bne livrée. 

FRONT IN. 
Fort bierr 

TRIVELIN. 
Avant que de me réduire tout- à-fait iV 
cet état humili.it^t, je commençai pae ven- 
dre ma garde-roDC. 

FRONTÎN. 
Toi , une garde- robe l 

TRIVELIN- 
Oui , c'étoit trois ou quatre habits que 
j'avois trouvé convenables à ma taille 
chez les Fripiers, & qui m'avoicnt feivi 
à figurer en bonncte homme •, je crus de- 
voir m'en défaire pour perdre de vûi^ 
tout ce qui pouvoit me rappeller ma gra»- 
deur paftée •, quand on renonce a la va« 
nité , il n'en faut pas faite à deux fois y 
qu'eft-cc que c'eH: que fe ménager des ref-^' 
fources , point de quartier , je vendis tour^ 
ce n'eft pas aflez , j'allai tout boire. 



SUIVANT E, 9 

F R O N T 1 N. 

f oit bien. 

T R 1 V E L I N. 

Oui mon ami , j'eus le courage de fai- 
re deux ou trois débauchés falutaires qui 
me vuiderent ma bourfe , ôc me garan- 
tirent ma perfeverancedans la condition 
que j'iîilois embr.iflcr •, de forte que j'a- 
vois le plaifir de penfer en ra'cnyvrant , 
q.ue c'eroic la raifon qui me verfoit à boi- 
re. Quel ne'wlar î enfuite un beau matin 
je m.e trouvai fans un fol *, comme j'avois 
befoin d'un promt fccours 5 6c qu'il n'y 
avoiwpoint de tcms à perdre , un de mes 
amis que je rencontrai m.epropofade m^e 
mener chez un honnête particul'er qui 
écoic marie , ôc qui pafïbit fa vie à étudier 
des langues miortes : cela iTiC convenoic 
affez, car j'ai de l'étude -, je reftai donc 
chez lui , là je n'entendis parler que de 
fciences , ôc je remarquai que mon Maî- 
tre étoit épris de paflion pour certains 
Quidans qu'il appelloit des anciens. Se 
qu'il avoit unefouvcraine antipatic pour 
d'autres qu'jl appelloit des modernes; je 
me fis expliquer tout cela. 

FRONT IN. 
Et qu'eu- ce que c'eil que les ancien!- 
^ les modernes ? 



lo LAFAUSSË 

TRI VELIN. 

t)cs anciens-, attends , il y en a un dont 
jt içais le nom , & qui eft le Capitaine 
de la bande s c*ell comme qui te diroit un 
Homère. Connois-tu cela ? 
F R O N T 1 N. 
Non. 

TRIVELIN. 

C'eft dommage, car c'était un hom- 
me qui parloit bien Grec. 

F R O N T I N. 

Il n'croit donc pas François cet homme 
là ? ^ ^ • 

TRIVELIN. 

Oh que non , je pcnfe qu'il ccoit dé 
Québec , quelque part dans cette Egypte, 
& qu'il vivolt du temsdu Déluge •, nous 
avons encore de lui de fort belles Satires, 
ôc mon Maître l'aimoit beaucoup, lui 
Ôc tous les honnêtes gens de Ton ten:s , 
Comme Virgile , Néron , Plutarque, Ulif- 
feôc Diogene. 

F R O N T I N. 

Je n'ai jamais entendu parler de cette 
Icacc là, mais voilà de vilains noms, 
TRIVELIN. 

De vilains noms ! c'eft que tu n'y eft 
pas accoutumé : fçais-tu bien qu'il y a 



SUIVANTE. Il 

plus d'efprii: dans ces noms-là que dans 
le Royaume de France ? 

FRONTIN. 
Je le crois. Etquc veulent dire les mo-- 
de in es ? 

T R I V E L 1 N. 

Tu m'écarte de mon fujet , mais n'im- 

poitc -, les modernes c'eil: comme qui di- 

roic . . • • toi par exemple. 

F R O N T 1 N. 

Ho ho 5 je fuis un moderne , mof • 

T R I V E L I N. 
Oiii vraiment tu es un moderne , Sc 
des plus moiernes •, il n'y a que l'enfant 
qui vient de nalcre qui l'eft plus que toi, 
car il n5 fait que d'arriver, 

FRONTIN. 
Eh pourauoi ton Maîcrc nous haïf. 
foie il ? 

T R I V E L I N. 
Parce qu'il vouloir qu'on eût quatre 
mille ans fur la tête pour valoir quelque 
chofe i oh moi pour gagner fon amitié,je 
me mis à admirer tout ce qui me paroif» 
foit ancien , j'aimois les vieux meubles, 
je loiiois les vieilles modes , les vieilles 
cfpeces , les Médailles , ks Lunettes , je 
me coéfFois chez les cricufes de vieux cha- 
peaux, je n'avois commerce qu'avec des 



U ■ LA FAUSS'E 

vieillards , il étoi: charmé de mes încK- 
narions, j'avois la clef de la cave où 1(>- 
geoit un certain vin vieux qu'il appelloic 
ion vin grec , il m'en donnoit quclque- 
fois.ôc j'en dérournois aufli quelques bou- 
teilles , par amour louable pDur tout ce 
qui écoit vieux , non que je négligeaffe le 
vin nouveaux je n'en demandois point 
^'autre à fa femme, qui vraiment efti- 
moit bien autrement les modernes que les 
anciens , 6c par comipkifance pour fon 
goût, j'en empliffois auffi quelques bou- 
f Cilles 5 fans lui en faire ma cour. 
FRONTIN. 

A merveille I 

, TRIVELIN. 

Qiii n'aùroit pas crû que cette con<îur- 
fe auroit dû me concilier ces deux ei^rits: 
point du tout. Ils s'appei curent du menai 
gement judicieux que j'avois pour chacun 
d'eux , ils m'en firent un crime j le mari 
crut les anciens infultés par la quantité 
ëe vin nouveau que j'avois bû , il m'en 
fit mauvaife mine •, la femme me chican- 
jia fur le vin vieux^ j'eus beau m'excu- 
^r 5 les gens de partis n'entendent point 
railon, il fallut les quitter, pour avoir vou* 
lu me partager entre les anciens ôc les mo*' 
Cernes, A vois ].e tart ? 



SUIVANTE. 15' 

FRONTIN. 

Non 3 tu avois obferve toutes les règles 
.de la prudence hun:iainc -, mais je ne puiç 
en écouter davantage , je dois aller cou- 
cher ce foir à Paris où l'on m'envoyej5c 
je cherchois cjuelqu'un qui tint ma place 
apprèsde monMaître pendant mon abfen- 
ce, veux tu que je teprefente ? 
TRI VELIN. 
Oiiyda. Et qu'eft-ce que c'eft que tot^ 
Maître, fait-il bonne chère , car dansl'e- 
ta:oû je fuis, j'ai befoin d'une bonne cui- 
fine 5 

FRONTIN. 
Tu feras contenr,tuferviras la meilleure 
Ëlle.o 

TRÏVELÎN. 
Pourquoi donc Pappelie-tu ton Maître ? 

FRONTIN. 
Ah foin de moi , ]e, ne fçais ce que je 
dis , Je rêve à autre chofe. 

TRÏVELIN. 
Tu me trompe, Frontin. 
FRONTIN. 
Ma foi oiii ^ Trivelin , c'eft une frlle 
hibillé^ en homme dont il s'agit , Je vou- 
lois te le cacher , mais la vérité m'eft écha- 
pée , 5c je me fuis bloufe comme un fot , 
ioi^ difçret, je te prie. 



J4 lA FAUSSE 

T R 1 V E L I N. 
Je le fuis des le berceau. C'eft donc 
une intrigue que vous conduifés tous deux 
ici cette fille- là & toi ? 

^ FRONTIN, kpan. 
Olii. Cachons -lui fon rang. • . Mais 
U voilà qui vient , retire-toi à l'écart , 
afin que je lui parle. 
T R I V £ L I N /^ retire & s'éloigne. 



'JJi^&^IS/ 



S C E N E IL 

LE CHEVALIER , FRONTIN. 
LE CHEVALIER. 

EH bien,m'avez-vous trouve' un Do- 
nieftique ? 

FRONTIN. 
Olii ^ Mademoifelle, j'ai rencontré...» 

LE CHEVALIER. 
Vous m'impatientez avec votre De* 
iTioifelle , ne fçauriez-vous ni'appellcr 
Monfieur. 

FRONTIN. 
' Je vous demande pardon, Mademoi- 



SLTIVANTE- 15 

Telle . ... je veux dire Monlîeur , j'ai 
trouve un de mes amis qui eft fore brave 
garçon , il fort aduellement de chez un 
Bourgeois de campagne qui vient de mou- 
rir , & il eft la qui attend que je l'appelle 
pour offrir ks refpeds. 

LE C H EV A L I E R. 
Vous n'avez peut' erre pas eu Pimpru-» 
dence de lui dire qui j'écois. 
F R O N T I N. 
Ah MonHeur , mettez vous l'efprît en 
repos , je fçais garder un fecret, Bas^ 
Pourvu qu'il ne m'cchape pas. Souhaitez - 
vous que mon ami s'approche. 

LE CHEVALIER. 
Je le veux bien , mais partez fur Iç 
champ pour Paris. 

FRONTIN. 

Je n'attends que vos dépêches. 

LE CHEVALIER. 

Je ne trouve point â propos de vous 

en donner, vous pourriez les perdre, ma 

|fœur à qui je les addrefTerois pourroit les 

égarer auiïi , ôc il n'eft pas befoin que 

mon âvanture foit fcaë de tout le monde; 

voici votre Commilîion , écoutez-moi. 

Vous direz à ma foeur, qu'elle ne foit poinc 

en peine de moi , qu'à la dernière partie 

dç Bal QÙ mes amies m'amenèrent dans le 



1^ LA FAUSSE 

déguirement ou me voiU , le hazard me 
fil connoîcre le Gentilhomme que je ii'a- 
vois jamais vu , qu'on difoic être encore 
en Province,, Se qui ell ce Lelio avec qui 
par lettres le mari de ma Xœur a prefque 
arrêté mon mariage : que furprife de le 
trouver à Paris fans que nous le fçuflions, 
de le voyant avec une Dame , je refolus 
fur le champ de profiter de mondéguife- 
ment pour me mettre au fait de l'écat de 
fon cœur ôc de fon caractère : qu'enfin 
nous liâmes amitié enfcmble aufîî promp^ 
rement que des Cavaliers peuvent le faire, 
ôc qu'il m'engagea à le fuivre le lende- 
main à une partie de Campagne chez la 
Dame avec qui il étoit, & qu'un de Tes 
parens accompagnoit -, que nous y fommes 
aduellement , que j'ai dé:a découvert des 
chofes qui méritent que je les fuive avant 
que de me déterminer à époufer Lelip : 
que je n^aurai jamais d'interct plus ferieux. 
Partez , ne perdez point de tems -, faites 
venir ce Domeftiqne que vous avez arrê- 
té, d^^s un infiant j'irai voir /î vous ères 
parti. Seule Je regarde le moment où j'ai 
connu Lelio comme une faveur du Ciel, 
dont je veux profiter , puifque je fuis ma 
maitreffe 6c que je ne dépens plus de per- 
fonne j l'avariture où je me fuis mife ne 

furprendra 



SUIVANTE. 17 

furprencîra point ma fœur, elle fçait la 
fingularite de mes fentimens , j'ai du bien, 
il s'agit de le donner avec ma main Se mon 
CŒur, ce font de grands prefcnSj& je veux 
fçavoir à qui je les donne. 

FRONTIN, â TriveUn. 

Le voilà 5 Monlieuît. Garde • moi le fc'- 
crée. 

TRI VELIN. 

Je te le rendrai mot pour mot comme 
:a me l'as donne, quand m voudras. 

SCENE III. 

LE CHEVALIER, TRIVELlN. 
LE CHEVALIER. 

Approchez , comment vous appeliez- 
vous ? 

TRIVELlN. 
Comme vous voudrez , Monfieur , 
Bourguignon, Champagne, Poitevin', 
Picard, tour cela rû'eft inditferent , le nom 
fous lequel j'aurai l'honneur de vous fer- 
w, fera toujours le pluô beau nom du 
,monde. S 



xS LA FAUSSE 

LE C HEV ALI ER. 

Sans corapljmencj quel cft le tien à 
toi/* 

TRI VELIN. 

Je vous avoiie que je ferois quelque 
dlfiicukc de le dire, parce aue dans ma 
famille je fuis le preuMer du nom qui n'aie 
pas difpofé de la couleur de fon habit -, 
mais peut-on porter rien de plus gnland 
qu3 vos couleurs, il me tarde d'en écre 
chamare fur toutes les coutures. 

LE CHEVALIER, -t payt, 

Qn'^'à ce que c'elî que ce l;ingage-U ? 
il m'inquicrre# 

T R T V E L I N. 

Cependant » Monlleur , j^aur.ii Thon- 
neur de vous dire que Je m'appelle Trive- 
lin 5 c'cH: un nom que j'.ii reçii de perc 
en fils très-corrcdemenr , &:dans la der- 
nière fi-lelié,^ de tous les Trivelinsqui 
furent jamais, votre fervitcur , en ce mo- 
ment s'cft:me le plus heureux de tous. 
LE CHEVALIER. 

Lainez-là vos poIiiefTcs, un Momc ne 
demirde i Ton Valet que de l'atrention 
dans ce q.i'il l'employé. 

TR IVE LI N. 

Son Valet , le terme eft dur , il frappe 
mes oreilles d'un fon difgracicux j ne pur- 



SUIVANTE. is> 

gcra-t'on jamais le difcours de tous ces 
noms odieux ? 

LE CHEVALIER. 

Là délicateiïe eft fmguliere ? 

T R 1 V E L I N. 
De grâce ^ ajuftons-nous , convcnoiv 
d'une formule plus douce. 

LE CHEVALIER,^ fan. 
Il fe mocque de moi. Vous riez, je 
penfe. 

TRI VELIN. 
C'ed la joye que j'ai d'être à vous , qui 
l'emporte fur la petite mortification que 
je viens d'efTuyer. 

LE CHEVALIER, 
je vous aveitis moi , que je vous ren- 
voyé, & que vous ne m'êtes bon à rien. 
TRI VELIN. 
Je ne vous fuis bon à rien •, abjCequc 
vous dites là ne peut pas être ferieux. 
LE CHEVALIER. 
A part. Cet homme là eft un extrava- 
gant. 14 Trivelin Retirez- vous. 
TRI VELIN. 
Non , vous m'avez piqué , je ne vous 
quitterai point , que vous ne fcyez con- 
venu avec iroi ^ que je vous fuis bon à 
quelque chofe. 

Bij 



20 LAFAUSSE 

LE CHEVALIER, 
Retirez >voi: s , vous dis je. 

TRIVELIN. 
Où vous attendrai-je ? 

LE CHEVALIER. 
Nulle part. 

TRIVELIN. 
Ne badinons point ,1e temsfe paiie,^ 
nous ne décidons rien. 

LE CHEVALIER. 
Sçavez vous bien mon ami c^ue vous- 
rifquez beaucoup. 

TRIVELIN. 
Je n'ai pourtant qu'un écu à perdre. 

LE CHEVALIER. 
Ce coquin là m'embaraffe. // f-aitcom- 
mt s'il s'en allait.. Il faut que je m'en aille; 
-^ Trivdir?. Tu me fuis ? 

T RI VELIN. 
Vraiment oiii, je foutiens mon carabe* 
rc : ne vous ai- je pas dit que j'crois opi-v 
niâtre. 

LE CHEVALIER. 
Infolent ! 

TRIVELIN* 
Cruel 1 

LE chevalier; 
Comment crueF l 



SUIVANTE. '%\ 

T R I V E L I N. 

Oiii cruel , c'eft un reproche tendre 
que je vous faits -, continuez, vous n'y êtes 
pas 5 j'en viendrai jufqu'aux (oiipirs , vos 
rigueurs me l'annoncent. 

LE CHEVALIER. 

Je ne fçais plus que penfer de tout' ce 
qu'il me die. 

TRIVELIN. 

Ah j ah , ah , vous rêvez mon Cavalierj 
vous délibérez , votre ton baiffe , vous de- 
venez traitable , & nous nous accommo- 
derons , je le vois bien , la paiïion que j'ai 
de vous fervir eft fans quartier , premiè- 
rement cela eft dans mon fang , je ne fçau- 
rois me corriger. 

LE QWEV hLlLK iwettant lamainfiîr 
la garde de [un Epée* 

Il me prend envie de te traiter comme 
tu le mérite. 

TRIVELIN. 

Fy-, ne gefticulcz point de cette maniè- 
re là 3 ee geile là n'eft poinr de votre com- 
pétence, laiflez là cet arme qui vous eft 
étrangère, votre œil eft plus redoutable 
que ce fer inutile qui vous pend au cote»- 
LE CHEVALIER. 

Ah l je fuis trahie l- 



lîT LA FAUSSE 

TRÏ VELIN. 

Mafque , venons au fait , je vous con- 
ncis. 

LE CHEVALIER/ 
Toi ? 

TRIVELIN. 
Oui,Froi tin vous connoiffoit poui nous 
deux, 

LE CHEVALIER. 
Le coquin 1 5c t'a-t'il dit qui j'éiois .? 

TRIVELIN. 
Il m'a dit que vous ériez une fille, ÔC 
voilà tout^ 3c moi je l'ai cru , cat je ne 
chicane fur la qualité de perfonne. 
L F. C H E V A L I F R. 
Puifqu'il m'a trahie, il vaut autant que 
je t'inftruife du relie. 

TRIVELIN. 
Voyons, pourquoi étes-vous dans cet] 
équipasse- là? 

'le CHEVALIER. 
Ce n'eft point pour faire du mal. 

TRIVELIN. 
Je Je crois bien, fi c'éroir pour cela vous 
ne déguifeuiez pas votre fexe , ce fctoit 
perdie vos commoditez. 

L E C H E V A L I E R. 
A p.tyt. Il faut le tromper. ATrlvelïn* 
Je l'avoue que j'avois envie de te cacher 



SUIVANTE. ij 

la veriré , parce que mon déguifement re- 
garde une Dame de condition , ma Maî- 
tre (Te , ^ui a des vues fur un Moniteur 
Lelio que ru verras , êc qu'elle voudroit 
décacher a*une inclination quM a pour 
une Comteflfe à qui appartient ce Châ- 
teau. 

TRIVELIN. 
Eh, quelle efpece de commiffion vous 
donne t'elle auprès de ce Lelio 1 l'emploi 
me paroir gaillard. fouhrctre démon ame» 
LE CHEVALIER. 
Point dd tout , ma charge (ous cet ha- 
bit-ci , cft d'attaquer le cœur de la Com- 
teffe*, je puis piffer comn e tu vo'S pour 
un aiïez joli Cavalier, ôc j'ai déjà vu les 
yeux de la ComreflTe s'arrêter plus d'une 
fois fur inoi 5 fi elle vient à n 'aimer , }c 
la ferai rcrprc avec Lelio , il reviendra 
à Paris, on lui propofera ma Mâureffe 
qui y eft , elle cft ai rable , il la connoît ^ 
éc les noces feront bientôt fûtes. 
T R î V E L î N. 
Parlons a prefent à rets de chauffée , as* 
lu le cœur libre > 

LECHEVALIER. 
Oiii. 

T R i V E L l N. 
Et moiaufli, ainli de compte arré;c> 



It4 LA FAUSSE 

cela fakdeux cœurs libres, n'ed-cepasî 
LE CHEVALIER. 
Sans doute. 

TRI VELIN. 
Ergo , je conclus que nos deux cœuffî 
loienc déformais camarades. 

LE CHEVALIER. 
Bon* 

TRI VELIN. 

Et je conclus encore toujours au(ïî jiv 
âicieufement 5 que deux amis devant s'o- 
bliger en tout ce qu'ils peuvent, tu m'a- 
vance deux mois de recompenfc Tur l'e- 
xadle difcretion que je promets d'avoir , 
je ne parle point du fervice domeftique 
que je te rendrai , fur cet article , c'cft à 
l'amour à me payer mes gages. 
LE CHEVALIER- 
Ihî do?7nam de rargeftt. 
Tiens voilà déjà fix louis d'or d'avan- 
ce pour ta difcretion , 6c en voilà déjà 
trois pour tes fervices. 

TRIVELIN5 d'un air indiffirent. 
J'ai aflez de cœur pour refufcr ces trois 
derniers loiiis là , mais donne Ja main qui 
RiC les prefente , étourdis ma gencrofî::^. 
LE CHEVALIER. 
Voici MonCcur Lelio, retire-roi, & vas- 



SUIVANTE. 15 

fen m'attendie à la porte de ce Château 
où nous logeons. 

T R I V E L I N. 

Souviens-toi ma fiiponne à ton tout 
que je fuis ton Valet fur la fcene , de ton 
Amant dans les couliiles ; tu me donneras 
des ordres en public , & des fentimens 
dans le tére à tête. 

// fe retire en arrière qiianà Lelto entre 
Avec Arlequin* Les Valets ^e rencontrant 
fe f allient^ 



SCENE IV. 

LELIO, LE CHEVALIER, 
ARLEQUIN, TRI VELIN, 

derrière leurs Maîtres» 

L E L I O , vient d'nn air rêveur, 

LE CHEVALIER, 

LE voilà plongé dans une grande rê- 
verie. 
ARLEQUIN ,^ T>/t;f//;>î derrière eux. 
Vous m'avez l'air d*un bon vivant. 

C 



i6 LAFAUSSE 

T R I V E L I N. 

Mon air ne vous ment pas d'un irot , 
Se vous êtes fort bon phi fionomifte. 
i E L I O 9 fe retournant vers Arlequin^ 
& i^.pPsrcevant le Chev/^lier. 
Arlequin. » . . Ah Chevalier je vous 
cherchois. 

LE CHEVALIER. 
Qu'avez vous Lelio ? je vous vois enver 
lopé daps une diftradion qiii m'inquiète» 
LELIO. 
Je vous dirai ce que c'eft. A Arlequin . 
Arlequin n'oublie pas d'avertir les Mufi- 
ciens de fe rendre ici tantôt. 
A R L E Q^U I N. 
Oiii Mon(ieur.y4 Trivdin. Allons boi? 
rfi pour faire aller notre amitié plus vite, 
TRIVELIN. 
Allons , la recette efl: bonne , j'aime af» 
fc? votre manière de hâter le cœur. 



IBlfPc^^B 




SUIVANTE. 17 

SCENE V. 

LELIO, LE CHEVALIER. 

IH bien mon cher , dcquoi s'agir-il , 
qu*dvez-vous , puis-jc vous être utile 
k quelc^ue chofe ? 

LELIO. 
Très utile. 

LE CHEVALIER. 
Parlez. 

LELIO. 
Eftcs-vo js mon ami ? 

LE CHEVALIER. 
Vous méritez que je vous d')fe ncn, 
piiifque vous me faites cette qjucftion-là. 
LELIO. 
Ne te fâches point Chcyalier^ta viva- 
cité m'oblige, mais paiTc-mor cette quet# 
tion-là , j'en ai encore une à te faire. 
LE CHEVALIER. 
Voyons. 

LELIO. 
Eft-tu fcrupulcux > 

Cij, 



iif LA FAUSSE 

LE CHEVALIER. 
Je le fuis raifonnablement. 

L E LLO. 
Voilà ce qu'il me faut , tu n'as pas un 
honneur mal entendu fur une infinité de 
bagatelles qui arrêtent les fors. 

LE CHEVALIER, àpan, 
Fy , voilà un vilain début, 

L E L I O. 
î^ar exemple , un Amant qui dupe fa 
Maîtreiïe pour fe débaraffer d'elle , en efl:* 
il moins honnête homme , à ton gré. 
LE CHEVALIEÎÎ.. 
Quoi , il ne s'agit que de tromper unf 
jfemme > 

L E L I O* 

Non vraiment. 

LE CHEVALIER, 
Çc lui faire une perfidie. 
L E L 1 O. 
Rien que cela. 

LE CHEVALIER. 
Je croyois pour le moins que tu vou- 
îois mettre le feu à une Ville. Eh comment 
donc trahir une £emme, c'eft avoir une 
aéèion glorieufe pardevers foi. 
L E L I O , guAt. 
Oh parbleu, puifque tu le prends fu£ 
cç ton-là, Je te dirai que je n^ai rien à mp 



SUIVAxNTEV ^ 1^ 

reprocher j & fans vanitc tu vois un hom- 
ine couvert de gloire, 
LECHE VA L 1 £R , ston/jé & comme 
chiîrmè. 

Toi mon ami ? ah jeté prie donne-moi 
le plaifîr de te regarder à mon aife , laifTe* 
rho>i contempler un homme chargé de cri- 
mes fi honorables 1 Ah petit trakrejvo'js 
êtes bienheureux d'avoir de ii brillantes 
indignitez fur votre compte. 
L E L 10, riant. 

Tu me charme de penfer ainfi , yitt\% 
que je t'embrafifejma foi à ton tour tu m'as 
tout l'air d'avoir été l'écuëil de bien des 
Cœurs V fripon , combien de réputation as- 
tu bkffé à mort dans ta vie , combien as- 
tu dcfefperé d'Ariannes , dis ? 

LE CHEVALIER. 

Hélas, tu te trompes , je ne connojs 
point d'avantures plus communes que les 
miennes -, j'ai toujours eu le malheur de 
ne trouver que des femmes très-fages. 
L E L I O. 

Tu n'as trouvé que des femmes très-fa- 
gcs , où diantre t'eft-tu donc fouré , tu as 
fait là des découvertes bien fingulieres : 
après cela, qu'eft-ce que cts femmes-tà 
gagnent à être fi fages , il n'en eft ni plus 
»i moins j fommes-nous heureux , nous 

Ciij 



40 LA FAUSSE 

le difons, tie le fommes-noiis pas , nOU^ 
mentons , celi revient au même pour ellcv 
quant à moi , j^ai toujours dit plus de ve- 
rirez que de menfonges. 

LE CHEVALIER. 

Tu traites ces matieres-là avec une lc«* 
gerete qui m'enchanrc. 

LE L I O. 

Revenons à mes aiïaires , quelque Jour 
je te dirai de mes efpieglcries , qui te fe- 
ront rire. Tu cft un cadet de majfon , &C 
parconfequenc tu n'eft pas cxtrên^menû 
ïiche. 

LE CHEVALIER. 

C'cft raifonner Jufte» 

L E L I O. 
Tu efl hem Se bien fait , devines à quel 
defïein je t'ai engagé à nous fuivre avffc 
tous tcsagrcircns, c'eft pour te prier de 
vouloir bien faire ra fortune, 

LE CHEVALIER. 
J'exnuce ta prière. A prcfcnt dis-moi la 
fortune que Je vais faire. 
L E L I O. 
ïl s'agit de te faire aimer de la Comtef- 
fe, &d' arriver à h copquêre de fa raaift 
^ par celle de fon cœur. 



SÙtVANtÉ. 5î 

1 E C H E V A L I E R. 

Tu badine, ne fçais-je pas que tu l'ai* 
hle , la Comte (ïe f 

L E L I O. 

Non 5 je Paimois ces jours pafTez , mais 
j'ai trouvé â propos de ne plus l'aimet. 
LE CHEVALIER. 

Quoi , lorfque tu as pris de l'amour , Si 
que tu n'en veux plus , il s'en retourne 
comme cela fans plus de façon , tu ^ai dis, 
va- t'en , ôc il s'en va 1 mais mon ami tu 
as un cœur impayable i 

L EL l O. 

En fait d'amour , j'en fais affez ce que 
îe veux i j'aimois la ComtelTe parce qu'el- 
le eft aimable -, je dcvois l'époufer parce 
qu'elle eft riche , de que je n'avois rien de 
mieux à faire \ mais dernièrement pendant 
que j'écois à ma Terre, on m'a propofé 
€n mariage une OemoifcUc de Paris que je 
re connois point , & qui me donne douze 
mille livres de rente i la Comtcffe n'en a 
que fix , j'ai donc calculé que fix valoienc 
moins que douze -, oh l'amour que j'avors 
pour elle , pouvoit-il honnêtement tenir 
bon contre un calcul fi raifonnable ; cela 
auroit écé ridicule , fix doivent reculer de- 
vant douze , n'cft-il pas vrai , tu ne me 
réponds rien. 

Ciiij 



jt LA FAUSSE 

LE CHEVALIER; 
Eh 5 que diantre veux-tu que je réponr* 
de à une règle d'arithmétique , il n'y a qu'à 
f^jAVoir compter pour voir que tu as fai^ 
Ion. 

LEL I O. 
C'cft cela même. 

LE CHEVALIER. 
Mais qu'eft-ce qui t'embaralTe là- de- 
dans ? faut il tant de céi e'monie pour quit- 
ter laComtefTe. Il s'agit d'être infidellc^ 
d'aller la trouver , de lui porter ton calcul , 
de lui dire*, M ad am^c, comptez vous-mê- 
me, voyez fi je me trompe, voilà tour*, 
peur- être qu'elle pleurera , qu'elle maudi- 
ra l'arithmétique , qu'elle te trairera d*in- 
digne, de perfide; cela pourroit arrêter 
,un poltron, mais un brave homme com- 
me toi , au deffus d^s bagatelles de l'hon- 
neur, ce bruit- là l'amufe, il écoute, s'ex- 
cufe négligemment , Se fe reiire en faifanc 
une révérence très profonde en Cavalieï 
poli , qui Tçiit avec qud refped il doit re* 
cevoir en pareil cas , les titres de fourbe de 
d'ingrat. 

L E L ï O. 
Oh, parbleu de ces titres-là j'en fuis 
fourni , & je fçiis faire la révérence , Ma^ 
dame laCoijiteffe auroit déjà reçu la mica: 



SUIVANTE. ^ 53 
ne , s'il ne renoir plus qu'à cette poîirefTe- 
M , mais il y a une petite cpine qui m'arrê- 
te -, c'eft que pour achever l'achat que j'ai 
fait d'une nouvelle Terre, il y a quelque 
tems , Madame la Comtefîe m'a pi été dix 
mille écus , dont elle a mon billet, 
LE CHEVALIER. 

Ah tu asraifon , c'eft une autre afFaire ^ 
j€ ne (cache point d€ rcveiencequi puiffc 
acquitter ce billet là , le titre de débiteur 
eft bien férieux , vois -tu j celui d'infi- 
dele n'cxpofc qu'à des reproches, l'autre 
à des arlîignations *, cela eft différent , ôc je 
n'ai point de recette pour ton mal. 
L E L I O. 

Patience , Madame la ComtefTe croît 
q.u'elle va m'époufer, elle n'attend plus 
^ue l'arrivée de fon frer€ , & outre la Tom- 
me de dix mille ccus dont elle a mon bil- 
kt, nous avons encore fait antérieurement 
à cela , un dédit entr'elle & moi de la nrê- 
me fomme , fi c'eft moi qui romps avec 
elle , je lui devrai le billet & le dédit , 6c 
je voudrois bien ne payer ni l'un ni l'au- 
tte , m'entens tu y 

LE CHEVALIER.^ 

Ah l'honnête homme 1 clii je commen- 
ce à te comprendre: voici ce que c'eft : (î 
p donne de l'amour à la Comtefle,tu croiS' 



Î4 tA FAtJSSÈ 

qu'elle aimera mieux payer le dédit en ttf 
rendant ton billet de dix mille écus , que 
de t'epouCcr , de façon que tu gagnerons dix 
mille e'cus avec elle-, n'eft-ce pas cela > 
L E L I O. 
Tu enrrcjon ne peut pas mieux jdans mes 
iûces. 

LE CHEVALIER. 
Elles (ont très-ingenieufes , très lucrati- 
ves 5 ôc dignes de couronner ce que tu ap- 
pelle tes efpiegleries •, en effet , l'honneur 
que tu as fait à la Comteffe en foiipirant 
pour elle , vaut dix mille ecus comme un 
foL 

L E L I O. 
Bile n'en donneroit pas cela , fi Je m'^en 
fiois à Ton eftimatioti. 

LE CHEVAL 1ER. 
Mais crois-tu que je puiife fuk'prcndfe 
le cœur de la Comrefle î 

L/ELïO. 
I Je n'en doute pas. 

LE CHEVALIER, à ;^m 
i Je n'ai pas lieu d'en douter non plus. 
L E L I O. 
Je me fuis apperçu qu'elle aime ta com- 

|)3gnie , elle te loue fouvent , te trouve de 
*e(prit,il n'y a qu'à fuivre cek. 



suivante. 55 

Le chevalier. 

Je n'ai pas une grande vocaaon pour ce 
tnariage là. 

L E L I O. 
Pourquoi ? 

LE CHEVALIER., 
Par mille raifons , parce que je ne pour- 
rai jamais avoir de l'amour pour la Com- 
teffe -, fi elle ne vouloir que de l'^amitié , je 
feroisà fon fervicc -, maïs n'importe. 
L E L I O. 
Eh , qui cfl-ce qui te prie d'avoir de l'a- 
n^our pour elle? £ft-il bëlbin d'aimer fa 
fcnme. Ci tu ne l'aime pas , tampis pour 
elle j ce font fes affaires , ôc non pas les 
tiennes. 

LE CHEVALIER. 
Bon 5 mais je croyois qu'il falloir aimer 
fa femme, fondé fur ce qu'on vivoit mal 
avec elle , quand on ne l'aimoit pas. 
L E L I O. 
Eh , tant mieux , quand on vit mal avec 
elle , cela vous difpenfe de la voir , c'e/t 
autant de gagné. 

LE CHEVALIER. 
Voilà qui eu fait, me voilà picr à exé- 
cuter ce que tu fouhaitte , û j'épouie h 
Comtefle , j'irai me fortifier avec le brave 
Lelio dans le dédain qu'on doit à fon éjpoo^ 
le^ 



i^ LA FAUSSÉ 

L E L 1 O. 

Je t'en donnerai un vigoureux cxem'- 
pie , je t'en sffurc : crois tu par exemple , 
que j'aimerai la Demoifelle de Paris^moi?' 
une quinzaine de jours tout au plus , après 
quoi , je croi que j'en ferai bien las. 
LE CHEVALIER. 
Éh , donne-lui le mois tout entier à cet- 
t€ pauvre femme, à caufe de fes douze 
nuilclivrcs de rente. 

L E L 1 O. 
Tant qu€ le cœur m'en dira. 

LE CHEVALIER- 
Ta- l'on dit qu'elle fut jolie ? 

LELIG. 
On m'écrit qu'elle eft belle, mai:? de 
l'humeur dont je fuis , cela ne l'avance 
pas de beaucoup, fi elle n'eft pas laide , 
elle le deviendra,puifqu'elle fera ma fem- 
me , cela ne peut pas lui manquer. 
L E C H E V A L I E R. 
Mais dis-moi , une f^mme fe dépite 
quelquefois» 

L E L î d. 
En ce cas là , j'ai une Terre écartée qui 
eft le plus beau défert du monde , où Ma- 
dame iroir calmer f.m efprit de vengeance. 
LE CHEVALl E R . 
Ph ^ dès que tu as un défert , àla bonne 



SUIVANTE. ^f 

heure , voilà fon affaire *, diancre , l'ame (e 
tranquilire beaucoup dans une folitude, 
on y joiiit d'une ce caine méîancpiie , d'u- 
ne douce trifteffe , d'un repos de toutes les 
couleurs, elle n'aura qu'à choifu. 
L E L 1 O. 
Elle fera la maicreffe. 

LE CHEVALIER. 
L'heureax tempérament! mais fapcr- 
,^ois la Comteffe : je te recommande une 
chcfe -, feiîit toujours de l'anner , (î tu te 
montrois inconftant , cela interefTeroit fa 
.vanité , elle courroit après toi , ôc me laif^ 
fer oit la. 

L E L I O , dit. 
Je me^ouvernerai bien, je vais au de- 
vant d'elle. // va au-devant de la Comteffe 
qui ne paroi t pas encore f & pendant qiCil 
y va , 

LE CHEVALIER, ^/V. 
Sij'avoisépoufé le Seigneur Lelio, ^e 
ittois tombée en de bonnes mains 5 don- 
ner douze miPe livres de rente pour ache- 
ter le féjour d'un defert 5 oh vous êtes trop 
y cher Monfieur Lelio, & j'aurai mieux que 
' cela au même prix *, mais puifque je fuis 
en train , continuons pour me divertir , & 
punir ce fourbe là , & pour en dcbarafler 
\ Ja Comteffe^ 



3S LA FAUSSE 

L E L î O , a la Comte ffe en entrant, 
J'accendois nosMuficicns , Mada?iTie , 
te Je cours les prefTcr moi-iT.êmc , je vous 
iaifife avec le Chevalier j il veut nous quir* 
ter , fon fcjouc ici Pembarafle , je crois 
qu'il vous craint , cela eft de bon fens,&: je 
ne m'en inquiecte point, je vousconnois, 
mais il eft mon ami , notre amitié doit du- 
rer plusd^un jour,ôc il faut bien qu-jl Te 
faiîe au danger de vous voir, je vous prie 
de le rendre plus raifonnablc, je reviens 
dans I^inllanc» 

SCENE VI. 

LA COMTESSE, LE CHEVALIER, 

LA COMTESSE. 

QUoi , Chevalier , vous prenez de pa- 
reils prétextes pour nous quitter ffî 
vous nous dific? les véritables raifons qui 
preiïcnt votre retour à Paris , on ne vous 
reciendroit peut-êtie pis, 

LE CHEVALIER. 
Mes véritables rai/bns , Comteflc , ma 
foi Lclio vous les a dires. 



I 



SUIVANTE. 39 

LA COMTESSE. 
Comment ? que vous vous défiez de yo* 
fre cœur auprès de moi. 

LE CHEVALIER. 
Moi , m'en défier , je m'y prendrois un 
peu tard i eft-ce que vous m'en avez don-? 
rifé le tems ? non , Madame, le mal eft faic, 
il ne s'agit plus que d'en arrêter le pro-? 
grès. 

LA COMTES^, rî^rjr. 
En vérité Chevalier , vous êtes bien ^ 
plaindre , de je ne fcavois pas que j écois 
Cl dangereu(e. 

LE CHEVALIER. 
Oh que Cl , je ne vous dis rien là dont 
tous les jours votre miroir ne vous accufe 
d'être capable •, il doit vous avoir dit que 
vous aviez des yeux qui violeroient l'hof- 
pitalité avec moi , Ci vous m'ameniez ici. 
LA COMTESSE. 
Mon miroir ne me flatte pas, Chevalier» 

LE CHEVALIER. 
Parbleu je l'en délie , il ne vous prête' 
ra jamais rien , la nature y a mis bon or- 
dre , & c'eft elle qui vous a flattée. 
LA COMTESSEo 
Je ne vois point que ce foie avec tanç 
4'excès. 



4s ^A FAUSSE. 

LE CHEVALIER. 

Comteffe , vous m'obligeriez beaucoup 
de me donner votre façon de voir -, car 
avec la mienne , il n'y a pas moyen de 
vous rendre juftice. 

LA COMTESSE, rU^r. 

Vous êtes bien galant. 

LE CHEVALIER. 

Ah , ic fuis mieux que cela, ce ne fc- 
roit la (qu'une bagatelle. 

LA COMTESSE. 

Cependant ne vous gênez point. Che- 
valier , quelque inclination fans doute 
vous rappelle à Paris, & vous vous en- 
nuiriez avec nous. 

LE CHEVALIER. 

Non , je n^ai point d'inclination à Pa- 
ris , fi vous n'y venez pas, // lui prend U 
main •> à i'e'gatd de l'ennui , Ci vous fçaviez 
l'art de m'en donner auprès de vous , ne 
me répargnez pas , Comrefle , c'eft un 
vrai prefent que vous me ferez , ce fera 
même une bonré -, mais cela vous pafTe , &: 
vous ne donnez que de l'amour : voilà tout 
ce que vous fçavez faire. 

LA COMTESSE. 

Te le fais aifez mal. 

SCENE 



SUIVANTE; '^ é^i 
SCENE VIL 

I A COMTESSE , LE CHEVALIER, 
LELIO, 6cc. 

L E L I O. 

NOus ne pouvons avoir notre divei^ 
tiiTcment que tantôt , Madame , 
mars en revanche voici une noce de Vil- 
lage dont tous les Adeurs viennent pour 
vous divertir, ^u Chevalier, Ton Valet 
& le mien font à la tête , & menncnt le 
branlcr 

DIVERTISSEMENT.. 
LE CHANTEUR. 

C Hantons tous Pagriable emplette 
Que Lucas a fait deColette, 
Qu'il eft heureux ce garçon là \ 
J'aimeroiï bien le mariage 
Sans un petit défaut qu'il a. 
Par lui la fille la plusfage, 

D 



41 lA FAUSSE 

ZeftevoiiS vient entre les bras,' 
Ec boute , ôr garre , allons courage. 
Rien n'eft Ci biau que le traça. 
Des fins premiers jours du menace , 
Mais morgue ça ne dure pas 
Le coeur vous faille , Se c'eft dommage- 
UN PAYSAN. 

Que dis -tu genre Machurine , 
De cette noce que ru vois ', 
T'agace t'elle un peu pour moi 
Il me femble voir à ra mine 
Que tu fens un je ne fçai qiioi,^ 
L'ami Lucas &c la couîine. 
Rirons tant qu'ils pourront tous deux 
Bn Te gauffant des médifeux y 
Dis la veri é Mathurine , 
Neferois-ru pns bien comme eux ? 
MATHURINE. 

Voyez le bau difcours à faire 
De demander en pareil cas , 
Qaîc f lis- tu 3 que ne fais-tu pas 3 
Eh Colin, {.-kjs tant de myfterc 
M^r'ons nous, tu le fçaurass 
A prefent fi j'étois (înccrc 
Je vaisfouvent dans le valon, 
Tn m'y lîiivrois m.ilin gardon 
On n'y trouve point de Nocaire 
Mais on y trouve du gazon» 



SUIVANTE. 45 

ON DANSE. 
BRANLE. 

QUe Ton dife tout ce qu'on voudra 
Toutcy , touc ça 
Je veux tarer dùi-nariage 
En arrive ce qui pourra 

Toutcy, tout Ça. 
Par la Tangué j'ons bon courage 
Ce courage , dir^on s'en va 

Tout cy , tout ça. 
Morguenne il faut voir cela , 
Ma Claudine un jour me conta 

Tout cy , tout ça. 
C5^ie fa mère en couroux contre elle 
Luidéfendoit qu'elle m'aima , 

Tout cy,tout ça. 
M lis aufli-tôt me dit la belle _, 
Entrons dans ce boccage là , 

Tout cy 5 foiK ç.. 
Nous verrons ce qu* 1 en iera ? 

Qiiand elle y fut elle chanta. 
Tour cy j tout ça 
Berger à'is moi^que ton cœur m'aimç 
Et le mien aufli te dira 

Tout cy , tout ça 

Di; 



44 ^ LAFAUSSS 

Combien Ton a;rioiir eft extrême 
Après elle me regarda 

Touc cy , tout ça. 
D'un doux regard qui m*acheva. 

Mon cœur à fon tour lui chantât 
Tout cy , tourça_, 
Une ch'-nfon qui fui Ci tendre , 
Que cent fois elle (bupira 
Tour cy , tout ça 
Du pUifir qu'elle eût de ni'enrendrev 
Ma Chanson tant recommença 

Toutcy, tout ça 
Tant qu'enfin la voix me manqua^ 

Fin dn premier A^e^ 






^^ 



I 



SUIVANTE. 4r 

ACTE SECOND. 

SCENE PREMIERE, 

T R I V E L I N , feni, 

ME voici comme de moitié dansanc 
intrigue afiez douce, &c d'un aflez 
!)on rapport , car il m'en reviens dcja de 
l'argent & une MaîtrefTe •, ce beau com- 
mencem:ent là promet encore une plus bel- 
le fin : Gr,moi qui fuis un habile homme, 
cft-il naturel quejerefte ici les bras croi- 
"fcz , ne ferai' je rien qui hâte le fuccès da 
projet de ma chère fuivante? Si je difois aa 
Seigneur Lelio que le cœur de la Gom- 
tefTe commence à capituler pour le Che» 
Taher , il fe dépit eroir plus vite , êc parti- 
roit pour Paris où on l'attend , je lui ai dé- 
jà témoigné que je fouhaitterois a voie 
thonncw de lui parler^ maisk voilà qui 



'4€ LA FAUSSE 

â^entrerîent avec la Comteffc , attendons 
qu'il ait fait avec elle. 



Mi§iMWs%êl 






SCENE II. 

LELIO , LA COMTESSE. Ils entrent 
tous deux comme continuant dsfe parUr» 

LA COMTESSE. 

NOn 5 Monfieur , Je ne vous coin-» 
prens point , vous liez amitié avec le 
Chevalier , vous me l'amenez, ôc vous 
voulez enfuite que je loi faflc mauvaife 
mine ; Qij'eft ce que c'eft que cette idce 
là ? vous m'avez dit vcusMTjême que c'e- 
toit un homme aimable , amufant , &: ef-« 
fcif^ivement j'ai jugé que vous aviei rai- 
ion. 

LELIO, répétant un mot, 

Effet^ivement. Cela eft donc bien cf* 
feélif ? eh bien le ne fçiisque vous dire , 
mais voilà un cfFeâ:ivement qui ne devroit 
f^s (t trouver là^par exemple* 



SUIVANTE. 47 

LA COMTESSE. 
Par ma-iheiir il s'y trouve. 
L E L I O. 
Vous me raillez , Madame. 

LA COMTESSE. 
Voulez* vous que je tefpetle votre art- 
tipatie pour e&àivemenc ? eft-ce qu*>î 
tî'eft pas bonFrarçois, l'a-î'on pioicrk 
delà langue ? 

L E L ï O* 
Non 5 Madame , mais il marque qire 
vous Gcesun peu troppeîfuadceduHîérice 
du Chevalier. 

LA COMTESSE. 
Il marque cela ? oh il à tort , 3c le pro- 
cès que vous lui faites efl: raifonn3ble,mafô 
Vous m'avciicrez qu'il n^y a pas de mal à 
fentir fuiïifamnKnt le rr erire d^un homme 
quand le mérite eft rtel; ÔC c'eft comme 
f en u(e avec le Chevalier. 
L E L î O. 
Tenez , fentir ell encore une exprefîîon 
qui ne vaut pas mJeux i lentir eft trop, 
c'eft conncîcre qu'il faudroit dire. 
LA COMTESSE. 
Je dm d*àvis de ne dire plus mot , ÔC 
1 ■d*aî:tendre que vor^s m'ayrz donne la lifte 
i des termes {ans reproches que je dois em- 
ployer , je crois que^^'eft k plus court, H 



^i LA FAUSSE 

n'y a que ce moyen là qui puiffe me met** 
cre en état de m'entreteniï avec vous. 
L E L I O. 
Eh Madame , faites grâce à mon amour; 

LA COMTESSE. 
Supportez donc mon ignorance , je ne 
fçavois pas la différence qu'il y avoir entre 
€onnoître & fentir. 

L E L I O. 
Sentir , Madame , c'eft le ftilc du cceur, 
& ce n'eft pas dans ce ftile là que vous 
élevez parler du Chevalier. 

LACOMTESSE. 
Ecoutez le,v6rre ne m'amufe point ,il 
cft froid , il me glace , ôc (\ vous Yoaks 
même ^ il me rebute. 

L E L I O , à part. 
Bon, je retirerai mon billet. 
LA COMTESSE. 
Quittons nous , croyez-moi, je parfe 
mal , vous ne me répondez pas mieux ^ 
cela ne fait pas une conversation amu- 
fiante. 

L E L I O. 
Allez-vous rejoindre le Chevalier? 

LA COMTESSE. 
LcKo , pour prix à^s leçons que vous' 
▼encz de me donner , je vous avertis , moi> 
«ju'il y a 6q% momens où vous feriez bien 

de 



SUIVANTE. 45 

.ive pas V0U3 montrer , eficcndez-yous. 
L E L I O. 
Vous rae trouvez -donc bien infupor-' 
table? 

LA COMTESSE. 

Epargnez-vous ma réponfe*, vous au- 
riez à vous plaindre de la valeur de mes 
termes , je le fens bien. 

L £ L I O. 
Ec moi Je fens q^e vous vous retenez ; 
vous me diriez de bon coeur que vous me 
haïflez. 

LA COMTESSE. 
Non , mais je vous le dirai bien-tôt ^ 
û cela continue , & cela continuera fans 
doute, 

L E L I O. 
Il femblc que vous le foubaittez. 

LA COMTESSE. 
Hum, vous ne feriez-pas languir mes 
fouhaits. ; 

L'E L I O , d'un ait fâché & vif. 
Vous me defolez , Madame. 

LACOMTESSE. 
]e me retiens , Monfîeur , je me retiens^ 
î,lle veut s m aller» 

L E L I O. 
Arrêter , Con^tefle , vcus m'avez fai( 

E 



$0 LA FAUSSE 

l'honneur d'accorder quelque retour à mi 
tendrefTe. 

LA COMTESSE. 

Ah le beau détail où vous entrez. la. 

L E L I O. 
Le dédit même qui eft entre nous. . . • 

LA COMTESSE, fâchée. 

Eh bien , ce dédit vous chagrine , il n'y 
a qu'à le rompre , que ne me di fiez-vous 
cela fur le champ , il y a une heure que 
vous biaifez pour arriver là. 
LELIO. 
Le rompre, j'aimerois mieux mourir, 
ne m'aflfure t'il pas votre main ? 
LA COMTESSE. 
Et qu'eft-ce que c'cil: que ma main faiïS 
mon cœur ? 

L E L I O. 

J'efpere avoir l'un & l'autre. 

LA COMTESSE. 
Pourquoi me déplaifez-vous donc» 

LELIO. 
En quoi donc ai-je pu vous déplaire ? , 
vous auriez de la peine à le dire vous-mê- I 
me. 

LA COMTESSE. 

Vous êtes jaloux , prcmiercmcHt; 



SUIVANTE, 51 

L E L • O. 

th morbleu , Madame , quand on ai- 

ir,e 

LA COMTESSE. 
Ah quel emportement 1 
L E L I O. 
Pcut.on s'empêcher d'érre jaloux , au- 
tr^efois vous mereprochicz que je ne l'é- 
tois pas affez, vousme trouviez trop tran- 
quille •, me voici inquiet , ôc je voiw dé- 
plaît. 

LA COMTESSE. 
Achevez , Monfieur , concluez que je 
fuis uce capricieule , voilà ce que vous 
voulez dire , je vous entends bien , le com- 
pliment que vous me faites eft digne de 
l'entretien dont vous me régalez depuis 
une heure, & après cela vous me deman- 
derez cn-quoi vous me dépkifez 5 ah l'é- 
trange caractère I 

L E L I O. 
Mais , je ne vous appelle pas capricieu- 
fe, Madame j je dis ieulement que vous 
vouliez que je fufïe jaloux •, aujourd'hui je 
le fuis, pourquoi le trouvez vous mau- 
vais ? 

LA COMTESSE. 
Eh bien , vous direz encore que vous ne 
in'appellez-pas fantaique } 

El] 



51 LA FAUSSE 

L E L I O. 

De grâce repondez. 

LA COMTESSE. 

Non , Monfieur , on n'a Jamais dit à nue 
femme ce que vous me dires-là , & je n'ai 
vu que vous dans la vie qui m'ayez trouvé 
fî ridicule. 

LELIO , regardant autour de lui. 

Je chercherois volontiers à qui vous 
parlez , Madame , car ce difcours là ne 
peut pas s'adreffer à moi. 

LA COMTESSE. 
Fort bien , me voilà devenue viiîonnai- 
re à prefent , continuez. Moniteur , con- 
tinuez , vous ne voulez -pas rompre le de- 
dit , cependanr c'eft moi qui ne veut plus, 
li'eft-ii pas vrai ? 

. LELIO. 

Que d'induftrie pour vous fauver d'une 
queftjon fort (înaple, à laquelle. vous ne 
pouvez répondre. 

LA COMTESSE. 

Oh 5 je n'y fçaurois tenir , capricieufe ^ 
ridicule , vifionnaire & de mauvaife foi , 
le portrait eft flateur -, je ne vous connoif- 
ibis-pas , Monfieur Lelio , je ne vous con- 
noiiïbjs-pasjvous m'avez trompée? je vous 
paffcrois de la jaloufîe,je ne parle-pas de la 



SUIVANTE. 55 

votre,elle n'ell pas (upportable ,c'eft une 
jaloufie terrible , odieai-e , qui vient d]Jk 
fond duteinperamment , du.vice de votre 
efpric -, ce n'eft pas dclicateffe chez vous , 
c'eft mauvaife humeur naturelle , c'eft pie- 
ci iement caraélere -, oh ce n'eft pas là la 
jaloufie que je vous demandois , je voulois 
une inquiétude douce qui à fa fouiccdans 
un cœur timide 6c bien touché, de qui 
n'eft qu'une loiiàble méfiance de foi.fnê-ir 
me i avec cette jaloufie là , Monsieur , on 
ne dit point d'inveélives aux peifonnes 
que l'on aime; on ne les trouve ni ridicu- 
les , ni fourbes , ni fantafques ; on craint 
feulement de n'être pas toujours aimé , 
parce qu'on ne croit pas être digne de l'ê- 
tre. Mais cela vous pafTe , ces fentimens là 
ne-foncpasdu reiToct d'une ame comme 
la vôtre •, chez vous, c'eftdes emiporce- 
mens, des fureurs jou pur artifice i vous 
foupçonnez injurieufement , vous liiaii- 
quez d'eftirae , de refped , de foumiflion ; 
vous vous appuyez fur un dédit , vous fon* 
dez vos droits fur des raifons de contrain- 
tes î un dédit , Monfieur Lelio j des foup- 
çons, & vous appeliez cela de rvimour?. 
c'eft un "amour à faire peur. Adieu» 
, LELIO. 
Encore un mot-} vous êreç en colère , 

E iij 



J4 LA FAUSSE 

mais vous'reviendrez , car vous m'eûimcz 

àsLQS le fond. 

LA COMTESSE. ^ 
Soit 5 j'en eftime tant d'autres , je ne 
regarde pas cela comme un grand mérite 
d'être eilimabie , on n'eft que ce qu'ofv 
doit être. 

LEL I O. 
Pour nous accommoder , accordez- 
moi une grâce , vous m'êtes chère , le Chei» 
valier vous aime, ayez pour lui un peu plus 
de froideur , infînuez-Jui qu'il nouslaiffe, 
qu'il s'en retourne à Paris. 

LA COMTESSE. 
Luiinfînuer qu'il nous laiflc , c'eft-à- 
/direlui gliffer tout doucement une impcr- 
tiricnce qui me fera tout doucement pafler 
dans Ton cfprit pour une femme qui ne 
fiçait pas vivrez non, Monfieur, vous m'en 
dirpenfercz , s'il vous plait -, toute h fub- 
tilité poflîble n'empêcher^ pas un compli- 
ment d'être ridicule quand il l'eftj vous 
me le prouvez par le vôtre -, c'efl: un avis 
que je vous iniinue tout doucement , pour 
vous donner un petit e{Tai de ce que vous 
appeliez manier.e infinuante. Elle Je retire* 



^^^ 



SUIVANTE'. si 

S CE N E III. 

LELIO , mmomentfenly &ef} riant. 

A Lions, allons , cela va tfès-roncîc- 
ment, j'épouferai les douze raille 
livres de rente -, mais voilà le Valet du 
Chevalier, â Trivelin. Il m'a paru tantôt 
que tu avois quelque chofe à me dire. 



SCENE IV. 

I 

LELIO, TRIVELIN! 



"t 



TRIVELIN. 

Oui , Mon/îeur , pardonnez à h H» 
bertc que je prcns. L'équipage où Je 
fuis ne piévient pas en ma fave'ur , ccpam- 
dant tel que vous me voyez , il y a là de- 
dans le cceur d'un honnête homme , avec 
une extrême inclination peur les honnê- 
tçs gens. 



5^ LA FAUSSE 

L E L I Ô. 
Je k croi§. 

TRI VELIN. 

Moi méiTie, ÔC je le dis avec un fouve-^ 
îiir modèle, moi-même autrefois ,j'aiecc 
du nombre de ces honnêtes gens j niai* 
vous fçavez, Monfieur, à combien d'ac- 
cidens nous fommes fnjets dans la vie j îe 
fort m'a joiic , il en a jolie, bien HÎ'aut tes , 
Phiftoirc eft remplie du récit de fes m^au- 
vais tours , Princes , Héros , il a tout mal 
mené , Se je me confole de mes malheurs 
avec de tels confrères. 

L E L T O. 

Tu m'obligcrois de retrancher tes reflc^ 
xions , & de venir au fait'. 

T R I V E L I N. 

Les infortunez font un peu babillards , 
Monfieiir, ils s'attendrifïcn't aifément fur 
leurs avantures; mais je coupe court, & 
ce petit préambule me fer vira , s^il vous 
plaît 5 à m'attirer un peu d'eûime , &c don- 
im*a du poids à ce que je vais vous dire. 
LE LI O. 

Spit. 

TRI VELIN. 
Vous fçavez que je fais la fon(5l:ion de 
«^omçftique auprb de MonfieiJr le Cheva^* 
Ikï. 



j^ SUIVANTE; 57 

P . L E L 1 O. 

Oui. 

TRIVELIN. 
Je ne demeurerai pas long-rems avec 
lui , Monfieur , Ton cara(flere donne rrop 
de fcandaleau mien. 

L E L î O. 
Lh , que lui trou v es-ru de mauvais ? 

TRIVELIN. 
Que vous ères difFerenr de lui , à peine 
vous ai-je vu , vous ai-je enrendu parler , 
que j'ai dir en mpi-n^éme •, Ah quelle ame 
franche , que de netreté dans ce cœur-là / 
L E L I O. 
Tu vas encore t'amufer à mon éloge , & 
tu {le finiras poinr. 

TRIVELIN. 
Monfieur , la vertu vaut bien une petite 
parenthefc en fa favcur- 

L E L I O. 
Venons donc aurefte à prefcnt. 

TRIVELIN. 
De grâce fouffrez qu'auparavant nous 
convenions d'un petit article. 
L E L I O. 
Parle, 

T R I V E L I N. 
Je fuis fier , mais je fuis pauvre , quali« 
îez comme vous jugez bien , tiès-diflSçiles 



$î LA FAUSSE 

à accorder l'une avec l'autre , Se qui pour- 
tant ont la rage de fe trouver prefque tou- 
jours enfcmblc -, voilà ce qui me paffc. 
L E L I O. 
Pour&is , à quoi nous mené ta fierté ôc 
ta pauvieré ? 

TRIVELIN. 
Elles nols mcnncRt à un combat qui Ce 
paffe entr'elles : la fierté (e détend d'abord 
à merveilles , mais fon ennemie eft bien 
preffante •, bientôt la fierté plie , recule , 
fuit , & laiffe le champ de bataille a la pau- 
vreté qui ne rougit de rien , & qui iollici- 
te en ce moment votre libéralité. 
JLE L I O. 
Je t'entends , tu me demande quelque 
jargent pour récompenfe de l'avis que tu 
(Vas me donner. 

TRI VEIIN. 
' Vous y êtes ; les amcs genercufes ont 
cela de bon , qu'elles devinent ce qu'il 
vous faut,& vous épargnent la honte d'ex- 
pliquer vos befoins : que cela eft beau i 
L E L I O. 
Je confensàcequetudemande,à une 
condition à mon tour', c'eft que le fecrec 
que tu m'apprendras , vaudra la peine d'ê- 
tre payé , & je ferai de bonne foi là -deffus, 
dis à prfirf^ent. 



SUIVANTE. 5^ 

t R 1 V E L I N. 
Pourquoi faut-il que la rareté de l'ar- 
gent ait ruiné la generofité Je vos pareils. 
Qitellcmirere! mais n'iniporre^votre équi-, 
te me tendra ce que votre oeconomie me 
retranche ^ de je commence. Vous croyez 
le Chevalier , votre intime &z iîdek ami, 
n'efl-ce pas f 

L E L I O. 
Clii fans doute. 

TRI VE LIN. 
Erreur. 

L E L I O. 
En quoi donc ? 

TRIVELIN., 
Vous croyez que la Comreiîe vous- aime 
toujours. 

L E L I O. 
J'enfuis perfuadé. 

TRIVELIN. 
Erreur, trois fois erreur. 
L E L I O. 
Commeht ? 

TRIVELIN. 
OUi , Monfieur , vous n'avez ni ami, ni 
Maîtreffe ; quel brigandage dans ce mon- 
de ! LaComteffe ne vous aime plus, le 
Chevalier vous a efcamoté Ton cœur , il 
i'âimc^il en ea aimc>'eft un fait je le fçais, 



f o LA FAUSSE 

je l'ai vu , je vous en avertis , faites en vo- 
tre profit & le mien. 

LEL I O. 

Eh dis-moi , as-tu remarqué quelque 
chofe qui te rende fur de cela f 
-TRIVE LIN. 

Monfieur , on peut fc fier à mes ohfer- 
vations , tenez Je n'ai qu'à regarder une 
femme entre deux yeux, je vous dirai ce 
qu'elle fent, de ce qu'elle fentirajletout 
à une virgule près. Tout ce qui fe pnlTe 
«dans fon cœur s'écrit fur Ton vifage, & 
j'ai tant étudie cette écriture là , que je la 
lis tout aufli couramment que la mienne 5 
par exemple , tantôt pendant que vous 
vous amufiez dans le Jardin à cueillir àcs 
fleurs pour la Comteffe , je racommodois 
près d'elle une palififade , & je voyois le 
Chevalier faurillant , rire , & folâtrer avec 
elle. Que vous êtes badin, lui difoit-elle, 
en fouriant négligemment à fes enjoue- 
jnens *, tout autre que moi n'auroit rien re * 
marqué dans ce fourire-là , c'étoit un chi- 
fre •, fçavez.vous ce qu^il fignifioit ? Que 
vous m'amufez agréablement _, Chevalier, 
que vous êtes aimable dans vos f.îçons , 
pe jfentcz-vous pas que vous me plaifez ? 
L E L I O. 

Cela eft bon , mais rapporte-moi quek 



SUIVANTE. éi 

que chofe que je puifTe expliquer , moi , 
qui ne fuis p;ts fi fça-vant que toi. 
XRIVELIN. 

En voici qui ne demande nulle condi- 
tion. Le Chevalier continueic , Uii voloit 
quelques baifers , dont on Te fachoit , Ôc 
qu'on n'efquivoit pas. Laiflez-moidofic, 
difoic-elle , avec un vifage indolent, qui 
ne f aifoit rien pour fe tirer d'affaires , qui 
avoir la parefTe de refter expofc à l'injure*, 
mais en vericé vous n'y fongez-pas , ajou- 
toit-elle enfuite : Se moi tout en racom*. 
modant ma palifTade , j'expliquois ce vous 
n'^y fon(rez.'-pas y & ctlaiffez^-moi donc^bc 
je voyois que cela vouloit dire , courage 
Chevalier , encore un baifer fur le même 
ton , furprenez-moi toujours afin defau- 
ver les bien-féances , je ne dois conCcntin 
à rien ; mais fi vous êces adroit je n'y fçau- 
rois que faire , ce ne fera pas ma faute» 
L E L I O. 

Oiiida , c'eft quelque chofe que des bai.' 
fers. 

T R I V E L I N. 

Voici le plus touchant. Ah la belle 
main, s'ccria-t'il enfuire , fouffrez que je 
l'admire. Il n'eft pas néccfïaire. De grace^ 
Je ne veux point.Ce nonobstant la main 
cft prife, «dmirce , careffée , cela va tout 



4% ' LA FAUSSE 

de faite •, arrécez-vous : point de nouveL 
les. Un coup d'Evenrail part la-defTus , 
coup galant qui /îgnifie,ne lâchez point, 
l'Eventail eft faifi : nouvelles pirateries 
fur la main qu'on tient 5 l'autre vient à 
fon fccouts ; autant de pris encore par 
l'ennemi : mais je ne vous comprens poixit, 
finifTezdonc > vous en parlez bien à votre 
aife , Madame. Alors la Comte-{Te de s'em- 
baraffer, le Chevalier de la regarder teni 
drement: elle de rougir i lui de s'animer, 
elle dt (t fâcher fans colère , lui de fe jet- 
terà fes genoux fans repentance, elle de 
pouffer honreufemcnt un demi foupir , lui 
de ripoftcr effrontément par un tout en- 
tier, & puis vient du filcnce, ôc puis des 
regards qui font bien tendres,& puisd'iu- 
tres qui n'ofent pas l'être, & puis . . • • 
qu'eft-'CC que cela fignifie , Monfieur. 
Vous le vôyeîf-bien, Madame : levez v©us 
donc , me pardonnez-vous ? A h je ne fçai. 
Le procès en ctoirlà quand vous êtes ve- 
nu , mais je crois maintenant les parties 
d'accord, qu'en dîtes-vpusf 
L E L I O. 

Je dis que ra dc'couvcrte commence à 
prendre forme. 

TRIVELIN. 

Commence à prendre iovmç , Se juf- 



SUIVANTE. ^y, 

^ii'oû prccendcz vous donc que je la con- 
duife pour vous perfuader ? Je derefpcre 
de la pouffer jamais plus loin \ j'ai vu l'a- 
rnour naifl'ant , quand il fera grand garçon 
j'aurai beau l'atrendre auprès de la paiif- 
fade , au diable s'il y vient badiner j or il 
grandira au moins,s'il n'eft de?a grandi, 
car il m'a paru aller bon train , le gail- 
lard. 

L E L I O. 
Fort bon train ma foi. 

TRIVELIN. 
Qiie dites -vous de la Comteffe , ne l'au- 
riez -vous pas cpoufé fans moi ? iî vous 
aviez vu de quel air elle abandonnoit fa 
main blanche au Chevalier. 
L E L I O. 
En vcritc , te paroiffwt-il qu'elle y prie 
goût ? 

TRIVELIN. 
Oiii , Monfîeur , à pan. On diroit qu'il 
y en prend auHî lui. k Lello. Eh bien , 
trouvez.vous que mon avis mérite £a- 
laire } 

L E L I O. 
Sans difficulté. Tu es un coquin." 

TRIVELIN. 
Sans difficulté , tu es un coquin : voilà 
, un prélude de reconnoilTancc bien Uzatrci 



<^4 LA FAUSSE 

L E L I O. 

Le Chevalier te donncroit cent coup 
de bâton fi je lui difois qae tu le trahis, 
oh CCS coups de bâton que tit mérite , 
ma bontc te les épargne. Je ne dirai mot. 
Adieu , tu dois être montent , te voilà 
Çayc. Ils^^n va, 

TRIVELIN. 
Je n'avoîs jamais vu de monnoye fra- 
péc à ce coin là. Adieu , Mondeur , je fuis 
votre (crviteur , que le Ciel veiiille vous 
combler àts faveurs que je mérite. De 
tomes les grimaces que m'a fait la fortu- 
ne 3 voilà certe la plus comique l me 
payer en exemption de coups de bâ- 
ton , c'eft ce qu'on appelle faire argent 
de tout. Je n'y comprens rien , je lui dis 
que fa MaîrrelTe le plante là , il me de-» 
mande fi elle y prend goût. Ed-ce que 
notre faux Chevalier m'en* feroit accroi- 
re ? Et fcroient-ils tous deux meilleurs 
amis que je ne penfe. Interrogeons un peu 
Arlequin là-deffus. 






SCENE 



SUîVANTEr- V5 

SCENE V. 

A R L E Q. U I N , T R I V E L 1 N . 
T R I V E L I N. 

AH te voilà, où vas- tir? 
ARLEQUiN. 
Voir s'il y a des Lettres pour mon Maî^' 
tre. 

T R I V E L I N. 
Tn me paroît occupé, à quoi : eft ce que 
ru rêve ? 

ARLEQUIN. 
A des loUis d'or. 

T R I V E L I N. 
Diantre , tes réflexions (ont de ricW 
ecofFe. 

ARLEQUIN. 
Et je te cherchois aulîi pour te parlçj:^ 

TRI VELIN. 
Et que veux -tu de moi ? 
ARLEQUiN, 
T'entret«nir de louis d'or. 

F 



i^ LAFAUSSE 

TRîYELlN. 

Encore des lo'ûis d'or , mais tu as une 
hjine d'or dans ra rcre. 

ARLÊQUIM. 
Dis-moi , mon ami , où as-tu pris tou- 
tes CCS piftoUes que je t'ai vu tantôt tirer 
de ta poche pour payer la bouteille de vin 
que nc3us avons bù au cabaret du Bourg, 
je voudrois bien fçavoir le fecret que tu 
as pour en faire. 

TRIVELIN. 
Mon ami , je ne pourrai gueres te don- 
ner le fecret d'en f lire , je n'ai jamais pof- 
fedé que le fecret de ledepenfer. 
ARLEQUIN. 
Oh 5 j*ai auiîi un fecret qui cft bon 
pour cela , moi , je l'ai appris au cabaret 
en perfcdion» 

TRIVELIN, 
Oiiida , on fait fon affaire avec du vin, 
quoique lentement^ miw's en y joignant 
"une pincce d'inclination pour le beau {exe, 
on rciiffit bien autrement. 
ARLEQUIN. 
Ah le beau fexe , on ne trouve point 
Je cet ingredien là ici. 

TRIVELIN. 
Tu n'y demeureras pas toujours , mais 
de grâce inftruis-moi d'une choii d ton 



SUIVANTE. 6-7 

tour : ton Maître ôc Monficur le Cheva- 
lier s'aiment- ils beaucoup? 
ARLEQUIN. 
Oui. 

TRIVELIN. 
Fy. Se témoignent-ils de grands em- 
prefTeinens , fe font-ils beaucoup d'amitié? 
ARLEQUIN. 
Ils fe difent , comment te porte-tu \ à 
ton fervice , & moi auiïi, j'en fuis bien 
aife *, après cela ils dînent & foupent en- 
femble , & puis bon foir , je te fouhaitte 
une bonne nuit , & puis ils fe couchent , 
& puis ils dorment , ic puis le jour vient; 
eft-cc que tu veux qu'ils fe difent des inju- 
res? 

TRIVELIN. 
Non 5 mon ami , c'eft que j'avois quel- 
que petite raifon de te dem'ander cela, par 
rapport à quelque avanture qui m'eft ain» 
vée ici. 

ARLEQUIN. 
Toi. 

TRIVELIN. 
Oiii , j'ai touché le cœur d'une aimable 
perfonnejôc l'amitié de nos Maîtres pro- 
longera notre féjour ici. 

ARLEQUIN. 
Et QÙ eli ce que cette rare perfenne- 

Fij 



ë% LA FAUSSE 

là habite 'avec (on cœur? 
TRI VELIN. 
Ici te dis-je : mal pefte , c'eft une affai* 
re qui m'eft de conséquence. 
ARLEQUIN. 
Quel plaifir l elle cfl: jeune > 

T RIVE LIN- 
Je lui crois dix- neuf à vingt ans;. 

ARLEQUIN. 
Ah le tendron 1 elle e/l jolie? 

, TR.I VELIN. 
Jolie I qu'elle maigre épitctc , vous hw 
manquez de relpeut *, fçachcz qu'elle eflr 
charmante , adorable , digne de moi. 
ARLEQUIN , touché. 
Ah mamour , fr iandife de mon ame 1 . 

T R I V E L I N. 

Et c'efl de Ta main mignonne que je 

tiens CCS loiiisd'or dont tu parles , & quî 

le don qu'elle m'en a fait me rend Ci pic> 

cieuv. 

ARLEQUIN, â ce mot laif dUr 

fcs bms. 
Je n'en puis plus. 

TRI VELIN, a part. 

Il me divertit, le v^ux le poufler juf>- 

qu'a l'evanou flTen'ienu Ce n'eft pas le tout 

mon ami-, fes-difcouis ont charrié mon 

ccEur 5 de la manière dont elle m'a peint ^ 



1 



SUIVANTE. fc'^ 

J^avois honte de me trouver Ci aimable. 
M'aimerez- vous , me difoit-elle , puis-je 
compter fur votre cœur i 

ARLEQUIN , tranfportè. 

Qui ma Reine. 

TRI VELIN. 

A qui parles- tu ? 

ARLEQUIN. 

A elle , j'ai cru qu'elle m'interrogeoito- 
TRIVELIN, rianf. 

Ah j ah , ah , pendant qu'elle me par- 
îoit, ingenieufe à me prouver fatendref- 
fc , elle fciiilloit dans fa poche pour en ti- 
rer cet or qui fait mes délices. Prenez'^, 
m'a-t'elfe dit en me le glifîantdansla main, 
bc comme poliment /'ouvrois ma miain 
avec lenteur'ïprencz-donCjS'eft-ellc écr-iée^ 
ce n'eft là qu'un échantillon du Ccfïre 
fort que je vous deftine ; alors je micfuis 
rendu j car un échantillon ne fe refufe 
poin. 

ARLEQyiN,;Vr^^p^^^(?(^/^ ceimu^ 
Te a terre , & fs jettent à genoux ^ il dit^. 

Ah mon ami ,. je tombe à: tes pieds pour 
je Tupplier en toute humilité , de me m.on- 
trcr feulement la face royale de cette m- 
comparable fille , qui donne un cœur 5c 
^es loiiis d'or du Pérou avec*, peut- erre 
me fera-t'clle auITi prcfènt de quelque c-^- 



70 LA FAUSSE 

chamillon, je ne veux que la voir, l'ad- 
mirer, &puis mourir contetir. 
TRIVELIN. 
Cela ne fe peut pas mon enfant , il ne 
faucpas régler tes efperances fur mes aven- 
tures ; vois-tu bien , entre le Baudet &c le 
Cheval d'Efpagne , il y a quelque diffé- 
rence. 

ARLEQUIN. 
Hélas , je te regarde comme le premier 
Cheval du monde. 

TRIVELIN- 
Tu abufe de mes comparaifons , je te 
permets de m'eftimer _, Arleqnin , mais ne 
me loue jamais. 

ARLEQUIN. 
Montre-moi donc cette fille? 

TRIVELIN. 
Cela ne fe peut pas, mais jet'aime5&r 
tu te fentiras de ma bonne fortune , dès^ 
aujourd'hui je te fonde une bouteille de 
Bourgogne pour autant de jours que nous- 
ferons ici, 

ARLEQUIN, de?ni pïcurAnt, 
Une bouteille par jour , cela fait rren • 
tje bouteilles par mois, pour me confoler 
dans ma douleur *, donnes-moi en atgenE 
la fondation du premier mois. 



suivante; 71 

t ri ve lin. 

Mon fils, je fuis biea aiCe d'affilier à 
chaque payement. 

ARLLQUiN, m s en alUnt & fleu' 
ra?ît. 

Je ne verrai donc point ma Refne,oii 
ctes-vous donc petit ioiiis d'or de mon 
ame •, hélas je m'en vais vous chercher par 
tout , hi , hi , hi , hi. Et puis (Tm ton net v 
Veux-tu aller boire le piemier mois de 
fondation t 

TRIVELIN. 

Voilà mon Maître Je ne rçaurois,mais 
va m'attendte. yîrU'^itin i^ravae^recom^ 
mencant hi , hi ^ hi ^ hi* 

SCENE. VL 

TRlVELlN, unmoment feuL 

}E lui ai renverfé Pcfprit, ha, ha, ha , ha, 
le pauvre garçonj il n'efl pas digne d'ê- 
tre aflbcié à notre intrigue. 

LE CHEVALIER vtent, & Trivelin 
dit. 
. Ah ^ vous voilà Chevalier fans pareil , 



71 LA FAUSSE 

ch bien norre affaire va«t'ellcbien ? 
LE CHEVALIER comme en colère* 
Fort bien , Mons Trivelin , mais je vous 

cherchois pour vous dire que vous ne va-; 

lez rien. 

TRIVELIN. 

C'eft bien peu de chofe que rien , ^ 
Vous me cherchiez rout exprès pour me 
dire cela? 

LE CHEVALIER. 
En un mot tu eft un coquin. 

TRIVE LI N. 
Vous voilà dans l'erreur de tout k 
monde. 

LE CHEVALIER. 

Un fourbe de qui je rre vengerai» 
TRIVE LIN. 

Mes vertus ont cela de malheureux 
qu'elles n'ont jamais cLe connues de per* 

LE CHEVALIER. 

Je voudrois bien fcavoir dequoî voi 
vous mêlez , d'aller dire à Monfieur L( 
lio que j'aim.e la ComtefTe. 

TRIVELIN. 
Comment, il vous a rapporte ce que 
je lui ai dit \ 

LE 



SUIVANTE. 71 

LE CHEVALIER; 
Sans douie. 

TRIVELIN. 
Vous me faites plaifîr de m'en avertir •, 
pour payer mon avis il avoir promis de 
îe taire , il a parlé , la dette Aibfifte. 
LE CHEVALIER, 
Fort bieni C'etoit donc pour tirer de 
''-ugent de lui , Monlîeur le faquin f 
TRIVELIN. 
Monteur le faquin^ Retranchez ces pe- 
tits agrémens-là de votre difcours, ce font 
CCS fleurs de Rethorique qui m'entêtent; 
s voulois avoir de l'argent 5 cela cft vrai» 
LE CHEVALIER. 
Eliî ne t'en avois-je pas donné } 

TRIVELIN. 
Nel'avois-je pasprisde bonne grâce ? 
de quoi vous plaignez-vous , votre argent 
eft-il infociable ? ne pouvoit-il pas s'ac- 
commoder avec celui de Monfîeur Leliof 
LE CHEVALIER. 
Prens-ygarde,(î tu retombe encore dans 
la moindre impertinence , j'ai une Mai- 
trèfle qui aura foin de toi , je t'en aflurc. 
TRIVELIN' 
Arrêtez , ma difcretion s'afîoiblit , je 
l'avoue, je la fens infirme, il fera bon delà 
rétablir pac un baifer ou deux. 



74- LA FAUSSE 

LE CHEVALIER^ 

Non, 

TRIVELLN. 
Convertiffons donc cela en autre cho» 
fe. 

LE CHEVALIER. 
Je ne fçaurois. 

TRIVELlN. 
Vous ne m'entendez point, je ne puis me 
rçfoudre à vous dire le mot de rénigir.e. 
Le Chevalier tire fa Montre, Ah , ah , tu 
la devineras , tu n^ eft plus , le mot n'eft 
pas une Montre , la Montre en approche 
pourtant , à caufe du me'tail. 

LE CHEVALIER. 
Ehl je vous entens à merveille, qu'à 
cela ne tienne. 

TRIVELIN. 
J'aime pourtant mieux un baifer. 

LE CHEVALIER. 
Tiens , mais obferve ta conduite. 

TRI V EL IN. 
Ah friponne, tu triche ma flame , tii 
t'ef^uive , mais avec tant de gtaçe , qu'il 
faut me rendre. 






SXnVANTE. 75 

S C E N E V I I. 

LE CHEVALIER, TRIVELIN , 

ARLEQUIN , i^iti vient , a écouté la fin 
de la fcene far derrière , dans le tems que 
le Chevalier donne de V argent a Trivelin 5 
a^une main il prend P argent , & de l*au» 
tre il emhrajfe le Chevalier, 

ARLEQJJIN. 

AH je la tiens •, ahmamour 5 je me 
meurs 5 cher petit lingot d'or ! je 
n^en puis plus. Ah Trivelin , je fuis heu- 
reux l 

TRIVELIN^ 
Et moi volé. 

LE CHEVALIER. 
Je ruisaudéfefpoir, mon fecret eft dc- 
' xouvert. 

ARLEQUIN. 

Laiflez-moi vonscontempIer,caffe ttc 
de mon ame , qu'elle eft jolie ! mignarde, 
mon cœur s'en va, je me trouve mal , 



^^ L A F AU S SE. 

vite un échantillon pour me remettre , ah» 
ah, ah , ah. 

LE CHEVALIER ,;? Trivelin. 
Débarafïe moi de lui , (]ue veut-il dire 
avec fon échantillon ? 

TRIVELIN. 
Bon , bo.n^ c'efl: de l'argent qu'il deman- 
de. 

LE CHEVAL! ER. 
S'il ne rient qu'à celi pour venir cà bouj 
du defïein que je pourfuis , emmené le 
& engage le au fecret j voilà dequoi II 
faire taire. A ArUcfiiin. Mon cher Arle- 
quin , ne me découvre point , je te pro- 
mets des échantillons tant que tu voi 
dras *, Trivelin va t'en donner , fuis-le , 
ne dis mot, tu n'aurois rien fi tu parloisi 
ARLEQUIN. 
Malpefte , je ferai fage5m'aimerez-vous, 
petit- homme? 

LE CHEVALIER. 
Sans doute, 

TRIVELIN. 

Allons mon fils , tu re fbuviensbien 

la bouteille de fondation, allons la boirel 

ARLEQUIN, Çam bouger, 

' Allons. 

TRIVELIN. 
Viens donc, ^u Chevalier. Allez votl 



SUI VANTE. ^ 11 

cheinin , 6c ne vous embaraffez de rien. 
ARLF:QyiN , en s'en .ilUnt. 
Ah la belle trouvaille , là belle trou- 
vaille l 



^^^S .^^^'^, ^'^(^3 , ^mm}^ 



s C E NE VIlï. 

LA COMTESSE, LE CHEVALIER. 
LE CHE\AUEK,feiilnn?Mometit. 

A Tout hazard , continuons ce que 
j*ai commence , je piens trop de 
plailîr à mon projet pour l'abandonner ; 
dût il m'en coûter encore vingcpiftollcs^je 
veux tâcherd'en venir àbout: voici laCom- 
teffe, je la crois dané de bonnes difpofi- 
lions pour moi , achevons de la déteimi - 
ncr. Vous me parcilTez bien trifte. Ma- 
dame •, qu'avez vous ? 

LA COMTESSE, à pan, 
Epcouvons ce qu'il pcnfe. An Cheva* 
lier. Je viens vous faire un compîimcnt 
qui me dcplaît , mais je nefçaiuois m'en 
dirpenfer. 

G iij 



7^ LA F AUSSE 

LE CHEVALIER. 
Ahi, notre converfation débute mal. 
Madame. 

LA COMTESSE. 

Vous avez pu remarquer que je vous 
voyois ici avec plaifîr, de s'il ne tenoit 
qu'à moi , j'en aurois encore beaucoup à 
vous y voir. 

LE CHEVALIER. 
J'entends , je vous épargne le refte , 8c 
je vais coucher à Paris. 

LA COMTESSE. | 

Ne vous en prenez pas à moi , je vous le 
demande en grâce. 

LE CHEVALIER. 
Je n'examine rien, vous ordonnezj'o- 
béïs. 

LA COMTESSE. 

Ne dites-point que j'ordonne. 
LE CHEVALIER. 
Eh , Madame , je ne vaux pas la pcî] 
que vous vous cxdifiez , ôc vous êtes tr< 
bonne. 

LA COMTESSE. 

Non , vous dis-je , de fi vous voulez rel 
fer , en vérité vous êtes le maître. 
LE CHEVALIER. 

y QUS ne rifquez rien ime donner c; 



SUIVANTE. 7^ 

ic blanche, je fçai le refped que je dois 
à vos véritables intentions. 

LA COMTESSE. 
Mais Chevalier, il ne faut pasrefpec- 
tcr des chimères. 

LE CHEVALIER. 
Il n'y a rien de plus poli qne ce difcours- 

LA COMTESSE. 

Il n'y a rien de plus defagreable que 
ybtre obftination à me croire polie-, car 
il faudra maigre moi que je la fois, je 
fais d'un fexe un peu fier , je vous dis de 
refter , je ne fçaurois aller plus loin » ai- 
~^z*vous. 

LE CHEVALIER, ^f^^. 
Sa fierté fe meure , je veux l'achever. 
//^wr. Adieu , Madame , jecraindrois de 
prendre le change , je fuis tenté de demeii- 
rcr > &c je fuis le danger de mal interpré- 
ter vos honnécetez* Adieu , vous renvoyez 
mon CGBurdansun terrible état* 
LA COMTESSE. 
Vit-on jamais un pareil cfprit > avec 
fon cœur qui n'a pas le fens commun. 
LE CHEY AliEK y feretour/^ant. 
Du moins , Madame , attendez que je 
fois parti pour marquer un dégoût à mon 
égard. 

G iiij 



So LA FAUSSE 

LA COMTESSE. 

Allez , Monficiir , je ce fçaiKois atten- 
dre 5 allez à Paris chercher des femmes 
qui s'expliquent plus precifcment que 
moi, qui vous prient de reijer en termes 
formels, qui nerougifTent de rien 5 pour 
moi je me ménage , je fçai ce que je me 
dois , ôc vous partirez puifque vous avez 
la fureur de prendre tout de travers. 
LE CHEVALIER. 
Vous ferai je plaifir dercfter? 

LA COMTESSE. 
Peut on metcre une femme entre le oiu 
& le non. Q^iclle brufque alternative ! y 
a-t-il rien de plus haïffable qu'un homme 
qui ne fçauroit deviner ? mais ailes vous- 
cn, je fuis lafTe de tout faire, 

LE C H E VA L I E K.faifant fem- 
blant: de s'en aller. 
Je devine donc , je me fauve. 

LA COMTESSE. . 
Il devine , dit- il , il devine , & s'en va -, 
la belle pénétration ! je ne (c^\s pourquoi 
cet homme ma plu , Lelio n'a qu'à le fui- 
vre , je le congédie , je ne veux plus de ces 
importuns-là chez moi ., Ah que je haïs 
les hoMimes à piefentl qu'ils font infuppor- 
tables 3 j'y renonce cîe bon coeiu'. 



SUIVANTE. 8i 

LE CHEVALIER, comme revc-^ 

riiirit fur fds pas» 
Je ne fongeois pas Madame , que je 
Vdis dans im pays oii je puis vous rendre 
quelques Services, n'avés-Yous rien â m'y 
commander ? 

LA COMTESSE. 
Ouida y oubliés que je fouhakois que 
vous reftafliés ici : voilà tout. 
LE C H E VA L 1 E R. 
Voilà une eommiifion qui m'en donne 
une autre, c'eft celle de refter , ëc je m'en 
tiens à la dernière. 

LA COMTESSE. 
Comment vous comprenés cela? q*uel 
prodige l en vérité il n'y a pas moyen de 
s'étourdir fur les bontés qu'on a pour vous, 
il faut tô refoudre à les {entir^ou nous laif • 
fer là. 

LE CHEVALIER. 
Je vous aime , 6c ne piéfume rien en 
ma faveur. 

LA COMTESSE. 
Je n'entens pas que vous préfumiés rien 
non pTlis. 

LE CHEVALIER. 
Il eftdonc inutilede meretenir Madame. 

t L A C O M T E S S E. 
Inutile , comme il prend tout : mais il 



Si LA FAUSSE 

faut bien obier ver ce qu'on vous dk. 
LE CHEVALIER. 
Mais aufli que ne vous expliqués- vous 
franchement ? je pars , vous me retenés ? 
je crois que c'cft pour quelque chofe qui 
en vaudra la peine : point du tout j c'efV 
pour me dire , je n'entens pas que vous 
préfumiés rien non plus : n'cft-ce pas la 
quelque chofe de bien tentant: ôc moiMa- 
dame, je n'entens point vivre comme celaj 
je ne fçaurois , je vous aime trop. 
LA COMTESSE. 
Vous avés là un amour bien mutin : il | 
eft bien prefle. 1 

LE CHEVALIER. 
Ce n'eft pas ma faute, il eft comme vous 
iwe l'a V es donne'é 

LA COMTESSE. 
Voyons donc. Que voulés-vous l 
LE CHEVALIER. 
Vous plaire. 

LA COMTESSE. 
Hé bien, il faut efperer que cela viendra. 

LE CHEVALIER.^ 
' Moi l me jetter dans l'efperancejoh que 
îibn ', je ne donne point dans un pays per- 
du , je ne fçaurois , ou Je marche. 
LA COMTESSE. 
Marchés, marchcs,on ne vous égarera pas. 



SUIVANT£- 8j 

.' LE GHEVALIER, 
Donnes- moi votre cœur pour compa- 
gnon de voyage , ôc je m'embarque. 
LA COMTESSE. 
Hum , nous n'irons peut-être pas loin 
enfemble. 

LE CHEVALIER. 
He par où devinés voiis cela î 
LA COMTESSE. 
C'eft que je vous crois volage. 
LE CHEVALIER. 
Vous m'avés fait peur , j'ai crû votre 
foupçon plus grave -, ruais pour volage 
s'il n'y a que cela qui vous retienne , par- 
tons î quand vous me connoitrcs mieux, 
vous ne me reprocherés pas ce défaut là. 

LA COMTESSE- 

Parlons raifonnablement , vous pourrés 
me plaire , je n'en difcouviens pas , mais 
eft^l naturel que vous plaifiés tout d'un 
coup ? 

LE CHEVALIER. 

No^. Mais fi vous vous réglés avec 
moi fur ce qui cft naturel , je ne tiens rien , 
je ne fçaurois obtenir votre cœur que gra- 
tis -, Cl j'attensque je l'aye gagné ,nous 
n'aurons jamais fait ; je connois ce que 
vaus valés 6c ce que je vaux. 



Sf LA FAUSSE 

' ^ LA COMTEVSE. * 

F'cS'Vous Tmoi, je fuis genercufe, je 
vous icrâi peut éire grâce. 

LE CHEVALIER. 
Rayes le pcut-ccre , ce que vousdites en 
fera plus doux. 

LA COMTES S E- 
Laiffons-le, il ne peut être là que par 
bieijfcance, 

LE CHEVALIER. 
Le voilà un peu mieux place par exem- 
pie. 

LA COMT ES E. 
C'eft que j'ai voulu vous raccommoder 
avec lui. 

LE CHEVALI E R. 
Venons au fait -, n>'aimerés-vous } 

LA COMTES SE 
Mais au bout du compte , m aimés vous 
vous même? 

LE CHEVALIER. 
Oiii Madame , j'ai fait ce graïui effort là. 

LA COMTESSE. 
Il y a fi peu ds temsque vous me .con- 
noiffés ,que je ne laiffe pas que d'en être 
furpiife. 

LE CHEVALIER. 
Vous , furprife l il fait jour , le Soleil 
-nous luit-, cela ne vous furprend-t'il pas 



SUIVANTE. s$ 

au(fi , car je ne fçai que répondre à de pa- 
reils discours, moi. Eh Madame, fiut-il 
vous voir plus d'un momenr pour appren- 
dre à vous adoçer ? 

LA COMTESSE. 

Je vous crois , ne vous fac^é^ point , 
ne mechicannés pas davantage. 
LE CHEVALIER. 

Oui Comtefle ,je vous aime , ôc de tous 
les hommes qui peuvent aimer ,11 n'y en 
a pas un dont l'amour foit Ix pur , (î rai^ 
fonnable , je vous en fais ferment fur cet- 
te belle main , qui veut bien fe livrer à 
mes careiTcs'; regardés moi^Madame^tour- 
îîés vos beaux yeux fur moi , ne me volés 
point le doux embaras que j'y fais naine. 
Ha quels regards , qu'ils font charmansl 
qui ciï'Ce qui auroit jamais dit qu'ils tom- 
beioient fur moi ? 

LA CO MTESS E. 

En voilà afTés , rendes moi ma main , 
elle n'a que faire l.à , vous parlercs bien 
fans elle. 

LE CHEVALIER. 

Vous me l'avés laifle prendre, laifTés- 
moi la garder. 

LA COMTESSE. 
Courage , j'attens que v.ous ayés fini» 



:;B6 LA FAUSSE 

LE CHEVALIER. 
Je ne finirai jamais. 

LA COMTESSE. 
Vous me faites oublier ce que j'avois 4 
vvous dire , je fuis venue tout exprès ^&c 
vous m'amufc's toujours. Revenons^ 
vous m'aimes , voilà qui va fort bien 
mais comment ferons nous ,Lelio eft ja- 
"loux de vous.. 

LE CHEVALIER. 
Moi je le fuis de lui , nous voilà quittes.! 
U a peur que vous ne m'aimiés. 
LE CHEVALIER. 
C'eft un nigaud d'en avoir peur, il dei 
▼roiten êtrefur, 

LA COMTESSE. 
Il craint que je ne vous aime. 

LE CHEVALIER. 

He pourquoi ne m'aimeriés vous pas, jcj 

le trouve plaifant j il falloit lui dire que| 

vous m'aimiés pour le guérirde la crainte.; 

LA C O MTESSE. 

Mais , Chevalier il faut le penferpoi 

le dire. 

LE CHEVALIER. 
Comment ? ne m'avés-vous pas dit toi 
à l'heure , que vous me ferés grâce ? 
LA COMTESSE. 
Je vous ai dit peut-être. 



SUIVANTE. gy 

LE CHEVALIER. 

Ne fçavois je pas bien que le maudit 

..peut être me jolieroit un mauvais lour ? \\é 

,jque fâires-vous donc de mieux , (î vous ne 

m'aimes pas 5 eft-ce encore Lelio qui 

^^riomphe. 

LA COMTES S E. 
Lelio commence bien à me déplaire. 

LE CHEVALIER. 
Qu'il achevé donc, & nous laiffe en 
.repos. 

LA COMTESSE, 
. C'eft le cara(îiere le plus fingulier. 
LE CHEVALIER. 
L'homme le plus ennuyant. 
LA COMTESSE. 
Et brufque avec cela , toujours inquiet^, 
■je ne fçai quel parti prendre avec lui. 
LE CHEVALIER. 
Le parti de la rai Ton. 

LA COMTE SS E. 
La raifon ne plaide plus pour lui yÇon 
pjus que mon Ciœur. 

LE CHEV ALÏER. 

Il faut qu'il perde fon procès. 
LA COMTESSE. 
Meleconfeillcs-vous ? je crois qu'çffec^ 
' tivementilen.faut venir là. 



5s LA FAUSSE 

LE CHEVALIER. 
Oiii , mais de votte cœur, qu'en fcres- 
vous après? 

LA C OMTESSE. 
Dequoi vous mêles vous ? 

LE CHEVALi'eR. 
Parbleu de mes affaires. 

LA COMTESSE. 
Vous le fçaurics trop rôr. 

LE CHEVALIER. 
Morbleu. 

LA COMTESSE. 
Qu'avés vous? 

LE CHEVALIER 
C'eft que vous avés des longueurs qui 
me defefperent, 

LA COMTESSE. 
Mais vous ères bien impatient Cheva- 
lier ^ per/bnne n'c*ft comme vous. 
LE CHEVALIER. 
Ma foi Madame , on eft ce que l'on 
peut quand on vous aime» 

LA CO MTESSE. 
Attendes je veux vous connoître mieux. 

LECHEVALIER. 
Je fuis vif , & je vous adore , me voi- 
là tout entier , mais trouvons un expé- 
dient qui vous mette à votre aife h fî je 
voiis déplaît dites moi de partir , & je 



SUIVANTE. ^ S9 

pars , il n'en fera plus parlé j je puis efpe- 
rer quelque chofe , ne me dites rien , je 
vou diipenfes de me répondre , votre fi- 
lencc fera ma joye , & il ne vous en cou- 
rera pas une fylabe > vous ne fçauriés pro^ 
noncer à moins de frais. 

LA COMTESSE. 
Ahi 

LE CHEVALIR. 
Je fuis conrenr. 

LA COMTESSE. 
J'étois pourtant venue pour vous dire 
de nous quitter , Lelio m'en avoitprié. 
LE CHEVALIER. 
Lai{ïbns-là Leliojfa caufe ne vaut rien. 

SCENE IX. 

LE CHEVALIER, LA COMTESSE^ 

LELIO, arrive en faifam au Chevalier 
des Jîgnesde joy^^ 



T 



L E L r a. 

dit beau , Monfieur le Chevaliet 
toutbeau , laiflbns-U Lelio , dites- 

H 



90 ZK FAtrssF 

vous*, vous le méprirés bien. Ah grâces au 
Ciel , 5c à la bonté de Madame , il n'en fe- 
ra rien , s'il vous plaît , Lelio qui vaut 
niieuxquevous rell:era,&vous vous en ires: 
comment morbleu ? que ditesvous de lui , 
Madame, ne fuis je pas entre les mains 
d'un ami bien fcrupuleux , fon procède 
n*cft-il pas édifiant ? 

LE CHEVALIER. 

Eh i que trouvés vous de C\ étrange à 
mon procédé, MonfieuifQuand je fuis de- 
venu votre ami , ai-je fait vœu de rom- 
pre avec la beautéjks graces&tout ce qu'il 
y a de plus aimable dans le monde > non 
parbleu *, votre amitié eft belle Se bonne ^ 
mais je m'en paflferai mieux que d'amour 
pour Madame : vous trouves un rival ; hé 
bien, prenez patienè^ 5 en êtes -vous éton- 
né , (î Madame n'a pas la complaifance de 
s'enfermer pour vous , vos étonnemens 
ont^tout l'.iir d'cfre frequens , & il fau- 
d ra bien que vous vous y aecoûtumiéso 
LELIO. 

Je n'ai rien à vous répondie^Madame^ 
aura foin de me venger de vos loiiables 
tnteprifes. ^4 la Comte jf:*^o\i\és vous bien 
que je vous donne la main , Madame _, car 
j2 ne vous crois pas extrêmement amu- 
fée des difcours-de Monfieur, 



SUIVANTE. 51 

LA COMTESSE, ferieufe & 

fe retirant. 
Où voulés vous que j'aille , nous pou- 
vons nous promener enfemble , je ne me 
plains pas du Chevalier , s'il m'aime je ne 
fçaurois me fâcher de la manière dont il 
le dit j & je n'aurois tout au plus à lui re- 
procher , que la médiocrité de Ton goût. 

LE CHEVALIER. 
Ah, j'aurai plus de partifans de mon gcâc, 
que vous n'en aurés de vos reprohes r- 
ÂladamiC. 

L EL l O, €77 colère. 
Celi va le mieux du monde , & je joiie 
ici un fort aimable perfonnage , je ne 
içais quelles (ont vos vues , Madame ^ 
mais...» 

^LA COMTESSE.' 
Ah je n aime pas les emportes, je vous 
îtverrai quand vous ferésplus calme» 

elle fort. ■ 



'^'^^^^M 

^^m^ 



Bit^; 



91 LA FAUSSE 

SCENE X. 

LE CHEVALIER, LE.L I O* 

L E L ï O regarde aller la Comteffe 5 
cjHitnd elle ne paroh plus , Il fe met a 
éclater de rire, 

AH, ha\ ha ha. Voilà une femme 
bien dupe j qu*en dis cUj ai-je bon- 
ne grâce à faire le jaloux- La Comte jf^ re^ 
faroit fenlement pour voir ce cjui fe pajfe. 
L E L 1 O , dit bas. 

Elle revient pour nous obfervet haut 

Nous verront ce qu'il en feif, Chevalier^ 
nous verrons. 

LE CHEVALIER. 
Bas» Ah l'excellent fourbe. . . . Haut> 
adieu Lelio ^ vous le prendrcs fur le. ton 
qu'il vous plaira , je vous en donne ma 
parole. Adieu. . 
Ils s" en vont chicim du hurcotè» 

Tm daJeçQnd Ade^ 



SUIVANTE. 5)'5 

AC TE TROI SIFME. 

SCENE PREMIERE 
TRIVELIN, LELIO. 
j\RLEQyiN. entre flenrant, 

XXIjhijhi, hi.... 

LELIO. 
Dis- moi donc pourquoi tu pleures ^ 
je veux le fçavoir abrokimenr. 

ARLEQUIN, fins fort. 
Kijhi,!)], hi.... 

L £ L I a 
Mais quel eft le fujet de ton afflidion?^ 

ARLEOyiN. 
Ah Monfîeur , voilà qui eft fini , jenc 
ferai plus gaillard. 

L E L I Q; 
Pourquoi ? 

ARLEQUIN. 
Faute d'avoir envie de rirCf 



^4 ï- A FAUSSE 

L E L I O. 

Et d'où vient que ta n'as plus envie ck 
rire , imbécile ? 

ARLEQUIN. 
A caufe de ma triftefle. 

L E L I O. 
Je te demande ce qui te rend trifte, 

ARLEQUIN. 
G*èft un grand cliagrin , Monfîcur. 
L E Ll O. 
Il ne rira plus parce qu'il efl; tri (le, ôc 
il eft irifte à cau{c d'un grand chagrin : 
te- plaira-r-il de l'expliquer mieux ? fçais 
tu bien que je me fâcherai à la fin. 

ARLEQUIN. 
% Hélas , je vous dis la vérité i llfoHfîreo 
L E L I O. 
Tu me la dis fi (otement que je n'y COTti- 
prens rien : t'a t-on fait du mal t 

ARLEQUIN. 
Beaucoup de mal. 

L E L î Ô. 
EA-ce qu'on t'a battu ? 

ARLEQUIN- 
Pu , bien pis que tout cela ma foi» 

L E L I O. 
Bien pis que tout cela ? 

ARLEQUIN. 
.Oiii, quand un pauvre homme perddq 



SUIVANTE. 9$ 

i or , il faut qu'il meure , ôc je mourrai 
auffi 5 je n'y manquerai pas, 
L £ L I O. 
Que veux-tu dire , de Port 
ARLEQUIN. 
De l'or du Pérou ,. voilà comme an 
die qu'il s'appelle. 

L E L I O. 
Eft-ceque tu en avois? 
ARLEQUIN. 
Eh vraiment oiii , voilà mon affaire . 
je n'en ai plus , je pleures quand j'en 
avois j'etois bien ai(c* 

L E L I O. 
Quiceft-ce qui tePavoit donné cet or? 

ARLEQUIN. 
C'eft Monlîcur le Chevalier qui m'a-- 
voit fait prefent de cet échantillon-làr 
L E L I O. 
De quel échantillon ? 

ARLEQUlNr 
Ehl jevous le dis. 

L E L I O. 
Quelle patience il faut avoir avec ce 
nigaud là I fcacKons pourtant ce que c'eft. 
Arlequin fait trêve à tes larmes -, fi tu te 
"plains de quelqu'un , j'y mettrai ordre , 
mais éclaircis-moi la chofc. Tu me parles 
d'un or du Pérou , après cela d'un cchan 



^6 LAFAUSSE 

lillon , je ne t'enrend point , répond - moi 
précifément. Le Chevalier t'a t'il donné 
de l'or? 

ARLEQUIN. 
Pas à moi , mais il l'a voit donné devant 
moi à Trivelin pour me le rendre en main 
propre , mais cette main propre n'en a 
point talé •, le fripon à tout gardé dans la 
fîenne qui n'étoit pas plus propre que la 
mienne. 

L E L I O. 
Cet or étoit-il en quantité ? combien de 
louis y avoit il ? 

ARLEQUIN. 
Peut-être quarante ou cinquante, je ne 
les ai pas comptés. 

L E L I O. 
Quarante ou cinquante ! Et pourquoi 
le Chevalier te faifoit il ce prefenr là } 
ARLEQUIN. 
Parce que je lui avois demandé un 
échantillon. 

L E L I O. 
Encore ton échantillon I 

ARLEQUIN. 
Eh vraiment olii i Monfieur le Cheva^ 
lier en avoit aufli donné à Tnvelm. 
L E L I O. 
Je ne fjaurois débrouiller ce qu'il veus 

dire 



su i VA NT £î 97 

vulC , il y a cependan t quelque chofe là de- 
dans qui peut me regarder. Répons moi ? 
a vois -tu rendu au Chevalier quelque fci- 
ylcQ qui rengageât à te rccompedier i 
ARLEQUiN. 
Non ,mais j'crois jaloux de ce qu'il ai- 
moit Trivelin , de ce qu'jl avoir charme 
(on c<Eur , & mis de l'or dans fa bourfe , 
ôc moi je voulois aufli a voir le cœur cliar- 
mé, & la bourfe pleine. 

L E L I O. 
Quel étrange galimatias me fais- tu là / 
ARLEQUIN. 
Il n'y a pourtant rien de plus vrai que 
tout cela. 

L E L I O. 
Quel rapport y a-t-il entre le cœur de 
-Trivelin de le Chevalier ? le Chevalier 
a-t il de fi grands charmes? tu parles de 
lui comme d'une femme, 

ARLEQUIN. 

Tantia qu'il eft raviffant , & qu'il fera 
âufli rafle de votre cœur quand vous le 
connoîtrez. Allés pour voir lui direjje vous 
connois , ôc je garderai le fecret , vous 
verres û ce n'eft pas un échantillon <jui 
vous viendra fur le champ > & vous me 
dires fi je fuis fou. 



5>g L A F A U S S E 

L E L I O. 

Je n'y comprens rien ; mais qui eft-il 
le Chevalier ? 

ARLEQUIN. 
Voilà juftcment le fecret qui fait avoir 
un prefenc quand on le garde. 
L E L I O. 
Je prétend que tn me le difes , moi. 
ARLEQUIN, 
Vous me rurnerés^Monfieur jil ne medon- 
neroic plus rien*, ce charmant petit femblant 
d'homme, & je l'aime trop pour le fâcher. 
L E L I O. 
Ce petit femblant d'homme , que veut-il 
dire ? & que fignifîe fon tranfport ? En 
quoi le trouves- tu donc plus charmant 
qu'un autre ? 

ARLEQUIN. 
Ah Monfieur , on ne voit point d'hom- 
me comme lui , il n'y en a point dans le 
monde , c'eft folie qne d'en chercher., 
mais fa mafcarade empêche de voir cela. 
L E L I O. 
Sa mafcarade ! ce qu'il me dit là , me 
fait naître une penfee que routes mes re- 
flexiovis forciHeat , le Chevalier à de cer- 
tains traits , un certain minois -, mais voi- 
ci Trivelin , îe vpux le forcer à me dire 
la vérité .s'il h fçaitj'en tirerai meilleur 



\ 



SUIVANTE. 99 

laiibn que de ce butor la. à Jdequin-Vw' 
l'en, je tacherai ce re faire ravoir ton ar- 
genr, /trlequlti fart en lui baifant la mmi 
& fe fUignant. 

S C E N E IL 

L EL I O, TRIVELIN. 

^Kl^L'LlH entre en rivant ^ & voyant 
Lelio i il dit* 

\7'0ici ma mauvaife paye ,1a phifio- 
^ nomjcde cet homme-là m'eft deve- 
nue facheufe •, promenons nous d'un au- 
tre coté. 

LELIO rappelle. 

Trivclin , je voudrois bien te parler; 

TRIVELIN. 
A moi , Monfieur , ne pourriés-vous 
pas remettre cela \ j'ai aétuellement un 
mal de tête qui ne me permet de conver- 
fation avec per(onne. 

LELIO. 
Bon bon,c'eft bien à toi , à prendre gar- 



îpo LA FAUSSE 

de à un petit mal de têce : appioches* 
T R I V E L I N. 
Je n'ai ma foi rien de nouveau à yûi;s 
apprendre au moins. 

LELIO va à lui y& te fren.înt pay 
le bras, 
Vipns donc, 

T R I V E L I N. 
Eh bien de quoi s'agit-il ?vous reproche- 
ïiés vous la recompenfe que vous m'avés 
donnée tantôt ? je n'ai jamais vCi de bjen- 
fait dans ce goût-là j voulés-vous rayer 
ce petit trait là de votre vie , renés ce n'eft 
qu^une vétille , mais les vétilles gâtent 
tout. 

LELIO. 
Ecoutes, ton verbiage me déplaît. 

TRI VELIN. 
Je vous difoisbien que je n'étois pasen 
^cat de paroitre en compagnie, 
L E L I O 
Et je yeux que tu réponde positivement 
à ce que je te demanderai ^ je réglerai 
iî\Qn procédé fur le tien. 

T R 1 V £ L I N., 
Le votre fera donc court, cai le mien 
fera bref, je n'ai vaillant qu'une réplique, 
qui eft , que je ne fçais rien : vous voyés 
bien quç je ne vous ruinerai pas en inter- 
xogation. 



s ÛI VA H TE. ïoî 

L E L I O* 

Si tu me dis la vérité , ru n'en feras pas? 
fâche. 

T R I V E L I N. 
Sçauriés vmis encore quelques coups 
de bâton à m'épargner ? 

L E L I O fiérement\ 
Fini (Tons. 

TRIVELIN s'enalhm. 
J'obéis. 

L E L 1 O. 
Ou vas-tu? 

TRIVELIN. 
Pour finir une converfation , il n'y a 
rien de inieux que de la laifîej: là , c'eft le 
plus court, cerne femblc. 
L E L I O. 
Tu m'impatiente , & je commence à me 
fâcher j tiens -toi iâ^ écoutes, & me ré. 
pond. 

TRIVELIN. 
A qui en a ce diable d'homme là > 

LE LIO. 
Je crois que tu jure entre tes dents. 

TRIVE LI N. 
Cela m'arrive quelquefois par diftrac- 
tionr 

L E L l O. 
Crois moi , traitons avec douccut ei^ 

liij 



101 LA FAUSSE 

femble , Trivelin ^ je t'en pricè 
TRIVELIN. 
Guida, comme il convient à d'hoimÉ^ces 
gens. 

L E L I O. 

Y a-til long-tems que tu connois le 
Chevalier ? 

TRIVELIN. 
Non , e'cft une nouvelle connciffancc ^ 
la votre Ôc la mienne font de la même 
ciatte, 

L E L I O. 
Sçais.tu qui ileftf 

TKÏVELIN- 
Il fe dit cadet d'un aine Gentilhomme , 
mais les titres de cet aînc je ne les ai point 
vus , Cl je les vois jamais , je vous en pto- 
rnecs copie. 

L E L I O. 
Parles moi à cœur ouvert. 
TRIVELIN. 
Je vous la promets vous dis-je, Jevous 
en donne ira parole , il n'y a point de fu- 
reté de cette force là nulle paît. 
L E L I O. 
Tu me cache la vérité -, le nom de Che- 
valier qu'il porte n'eft qu'un faux nom. 
TRIVELIN. 
Scroit-il l'aîné de fa famille ? je l'ai crû. 



SUIVANTE. 105 

i-d.iit a une li^'ijiîime 5 voyésce que c'eft» 
L E L I O. 
Tu bats la campagrie , ce Chevalier 
mal nomn.é, avolie moi que tu l'aime. 
T R 1 V E L 1 N. 
Eh je l'aime par la règle générale qu'il 
faut aimer tout le monde *, voilà ce qui le 
tire d'afîaire auprès de moi. 
L E L I O. 
Tu t'y range avec plaifir à cetce legle 
S» 

T R I V E L 1 N^ 
Ma foi, Monfîeur , voiîs vous trompé 
rien ne me coùe tant que mes devoirs -, 
plein de courage pour les vertus inutiles, 
je fuis d'une liedeur pour les néceffaires 
qi^i paffe l'imagination 5 qu'eft-ce que 
c'eft que nous ? n'cces-vous pas comme 
moi , Monfîeur ? 

LELIO , ^vec défit. 
Fourbe, tu as de l'amour pour ce faux 
Chevalier, 

TRÎVELIN. 
Doucement, Monfîeur , diantre ceci cft 
lieux. 

LELIO. 
Tu fçaisquel eft (on fexe. 
TRIVELIN. 
Expliquons- nous : de fexe je n'en con- 

1 iiij 



io_4 LA FAUSSE 

nois que deux , l'un qui fe dit jaifonn^?- 

ble , l'autre qui nous prouve que cela n'eil 

pas vrai : duquel des deux le Chevalier 

ea-il.? 

LELIO , le prenant par le bouton, 
Puilque tu m'y force , ne perd rien de 
ce que je vais te dire. Je re ferai périr foiis 
le baron ^\ tu me jolie da^tantage , m'en- 
tend tu 2 

T R I V E L I N. 
Vous êtes clair, 

• L E L ï O. 
Ne m'irrite point , J'ai dans cette affii- 
te ci un intérêt de la dernière coufequen- 
ce , il y va de ma fortune , ôc tu parleras 
ou je te tue- 

TRI VELIN. 
Vous me tuerés (ï je ne parle l hélas 
Monfieur, fi les babillards ne mouroienc 
point, je ferois éternel , ou perfonne ne le 
fcroit. 

LELIO. 
Parles donc. 

TRIVELIN. 
Donnés-moi un fujcc , quelque petit 
qu'il foit , je m'en contente , & j'entre en 
matière. 

LELIO 5 t'iMntfon épèe. 
Ah tu ne veux pas , voici qui te rendra^ 



SUIVANTE. 105 

plus docile. 

T R I V E L I N .faifant Vejfrayê. 
Fy donc , f^avés-vous bien que vous me 
fériés peur fans votre phifionoraie d'hon- 
nêce homme ? 

L E L î O y le rega-dam. 
Coquin qiie tu es. 

L E L I O. 
C'eil mon habit qui eft un coquin , 
pour mol je fuis un brave homme , mais 
avec cet Equipage là , on a de la probité 
en pure perte , cela ne fait ni honneur ni 
profit, 

LELIO , remettant [on Epée. 
Va , je tâcherai de mie paiïer de l'avea 
^ue je £edemandois_, mais je te retrouve- 
rai 5 ôc tu me répondras de ce qui m'arri- 
vera de fâcheux. 

TRI VELIN- 
En quelqu'endtoit que nous nous ren- 
conrrions , Monfieur , Je {(^\is oter mon 
chapeau de bonne giace, je vous en ga- 
rantis la preuve , & vous ferés conteat 
de moi, 

L E L I O yen colsre^ 
Retire -roi. 

T RIVE LIN, iV;7^//.i;îr. 
Il y a une heure que je vous l'ai 
prorofeV 



lo^ LA FAUSSE 

SCENE III. 

L EL lO, LE CHEV A L I E R. 
LELIO , r^vem'» 

LE CHEVALIER. 

TP H bien mon ami , la Comcefïc écnt 
X'^S'^ucllementdes Lettres pour Paris, 
elle defcendrabien-tot ôcv^ut fe prome- 
ner avec moi , m*a t'ellc dit --, fur cela je 
viens l'avertir de* ne nous pas interrom- 
pre t]uand nous ferons enfemble , & d'al- 
ler bouder d'un autre côté comme il ap- 
partient à un jaloux : dans cette conver- 
îation ci , je vais mettre la dernière main 
à notre grand œuvre , Ôf achever de la ré- 
loudre , mais je voudrois que toutes tes 
efperances fuflent remplies , & j'ai Ton- 
gé à une chofe*» le dédit que tu as d'elh 
cil-il bon ? il y a à^s dédits mal ccnçCis 
qui ne fervent de rien •, montre -moi \{ 
tien , je m'y connois , en cas qu'il y manj 
quat quelque chcfc^on pourroit prendra 
des mefures. 



SUIVANTE. 107 

LELIO, à fart. 
Tachons de le dcmafquer iî mes foup- 
çons font juftes. 

LE CHEVALIER. 
Repond-moi donc , à qui en as tuî 

LELIO. 
Je n'ai point le dédit fur moi, mais par- 
lons d'autre chofe. 

LE CHEVALIER. 
Qu'y a-t'il de nouveau, fonges-ni en- 
"totc à me faire époufer quelqu'autic fem- 
me avec la Comtcflc ? 

LELIO. 
Non je penfc à quelque chofe de plus 
iéiie.ix j je veux me couper la gorge. 
LE CHEVALIER. 
Dianrre quand tu te mêle du fcrieux , tu 
le traite à fond -, & que ta fait ta gorge 
pour la couper ? 

LELIO. 
Point de plaifanterie. 

LE CHEVALIER. 
^ part. Arlequin auroit-il parle. ^ 
LsUo , Cl ta refolution tiens, tu me fera ton 
Icgataire peuc-érre» 

LELIO. 
Vous ferés de la partie dont je parle. 

LE CHEVALIER. 
Movjc n'ai rien à reprocher à ma gorge. 



io8 LA FAJJSSÈ 

& Tans variiîéjjefuis content d'elle. 
L E L î O. 
EuTioije ne fuis point content de vous*, 
ôc c'eft avec vous que je veux m'eVorrer' 
LE CHEVALIER. 
Avec moi i 

L E L I a 

Vous-même!. 

LE CHEVALIER , rla-^t & -le pu![M 
de la main, '^ 

Ah,ah , ah, ah» Va te mettre au lit 
& te faite faigner , tu eft malade. ' | 

L E L I O. I 

Suivés-hioi. I 

LE CHEVALIER, //./ t^tam h ^ouxu 
Voilà un poux qui dénore unttanfport 
au ceiveau -, il faut que tu aye reçu un 
coup de foleil. 

L E L I O. 
Point tant de raifons , fuivés-moi vous 
dis-je? 

LE CHEVALIER. 
Hncore un coup, va te coucher, mon 
an.i. 

L E L I O. 

Je vous regarde comme un lâche fî vous 
ne marchés. 

L E C H £ VA L 1 E R , avec pitié. 
Pauvre homme l après ce que tu me dis- 



SUIVANTE. 109 

là, tu eA: du moins heureux de n'avoir plus 
le bon fens. 

L E L I O. 
Oiii^ vous êtes auiîi poltron qu'une fem- 
me. 

LE CHEVALIER. 
A pan y tenons ferme, yî Lflio, Lelio, 
je vous crois malade tampis pour vous fi 
vous ne l'eftes pas. 

LELIO , avec dédain. 
Je vous dis que vous manques de coeur, 
& qu'une quenouille fîéroit mieux à votre 
côté qu'une Epée. 

LE CHEVALIER. 
Avec une quenouille, mes parçils vous 
bartroient encore. 

L E L ï O. 
Oui dans une ruelle. 

LE CHEVALIER. 

Par tout , mais ma tête s'échauffe , vérî* 
fions un peu votre état. Regardés -moi en- 
tre deux yeux. Je crains encore que ce ne 
foit un accès de fièvre: voyons. LELIO 
le regarde ^ oiii, vous avés quelque chofe 
de fou dans le regard , & j'ai pu m'y 
tromper : allons ^allons -, mais que je fça- 
che du moins en vertu de quoi je vais 
vous rendre fage. 



jio LA FAUSSE 

L E L I O. ^ 

Nous paffons dans ce petit bois , je vousr 
le dirai là. 

LE CHEVALIER. 

Hâtons noiîs donc, apart* S'il me voit 
refoluë , il fera peut-être poltron. Ils mar* 
chent toHs deux , cjuand ils font frets de 
fort ir du Théâtre LELIO/^ retourné ^ re^ 
garde LE CHEVALIER, & dit. 

Vous me fuivés donc ? 

LE CHEVALIER. 

Qu'appellés-vous je vous fuis , qu'cft- 
ce que cette reflexion la ?Eft-ce qu'il vous 
plairoit à prefent de prendre le tranfport 
au cerveau pour excufe. Oh , il n'eft plus 
temps , raisonnable on fou , malade ou 
fain 5 marchés , jeveux filer ma quenoiiil- 
le 5 je vous arrachcrois morbleu d'entie 
les mains des Médecins , voyés • vous , 
pourfuivons. 

L E L I O , /^ regarde av-c atte/Jtlon* 

C'eft donc tout de bon ? 

LE CHEVALIER. 

Ne nous amufons point , vous àxs je 
vous dcvriés être expédié, 

LELIO , revenant an Théâtre. 

Doucement , mon ami , expliquoni 
nous à prefent. 



SLfIVANTE. m 

LE CHEVALIER , Ini feyr.tnt I Î7n.2ir2. 
Je vous regarde comme un ladce ii vous 
héfircs davantage. 

L E L I O , ^ part. 
Je me fuis ma foi trompé , c'ediin Ci- 
Vùiier, Se des plus refolus. 

LE CHEVALIER , mmi?!. 
Vous ères plus poltron qu'une femme. 

L E L I O. 
Parbleu Chevalier , je t'en ai crû une, 
voilà la vérité. De quoi t'avifes-tu;au(Ij 
d'avoir un vifage à toilette , il n'y a point 
de femme à qui ce vifage là n'allât com- 
me un charme •, tu c(l mafqué en 
coquette. 

LE CHEVALIER. 
• Mafque vous-même h vite au bois. 
L E L I O. 
Non , je ne voulois faire qu'une épreu- 
ve: tu as chargéTrivelin de donner de l'ar- 
gent à Arlequin , je ne fçais pourquoi. 
LE CHEVALIER yfémptfement. 
Parce qu'étant feul il m'avoit entendu 
dire quelque chofe de notre projet qu'il 
pouvoit rapporter à la Comteffc '■> voilà 
pourquoijMonfîeur. 

LELIO. 
Je ne devinois pas : Arlequin ma tenu 
au (Il des difcours qui fi^niftoient que tu 



m LA FAUSSE 

^tois fille , ta beauté ive l'a fait d'abor.fe 
ibupçonner jinais je me rend, tu eft beau , 
&c encore plus brave , embraflons nous Ôc 
reprenons notre inriiguc. 

LE CHEVALIER- 
Quand un homme comme moi ett en 
train , il a de la peine à s'\uréter. 
L E L I O. 
Tu as encore cela de commun avec k 
femme. 

LE CHEVALIER. 
Quoiqu'il en foir , je ne fuis curieux de 
tuer perfonne, je vous paflfe votre m éprife» 
mais elle vaut bien une excufe, 
LE L lO. 
Je fuis ton ferviteur,Chevalier , & je rc 
prie d''oublier mon incartade. 

LE CHEVALIER. 

J-e l'oublie , & fuis ravi q je no:re recon- 
ciliation m'épargne une affaire cpineufe , 
ôc fans doute un hommicide -, notre duel 
éroirpofitif , & fi j*en fais jamais un , il 
n'aura rien à démêler avec les Ordonnan- 
ces. 

LELI O. 
Ce ne fera pas avec moi, je c'en fiffure. ■ 
LE CHEVALIER. 1 

Non,je te le promecs:. 

LELI Oc 



SUIVANTE. iTj 

L E L I O , Itu donnant la main, 
Touchcs-là , je t'en garantis autant. 
Arlequin arrive & fe trouve la^ 

SCENE IV. 

LE CHEVALIER, LELIO , 
A R L E QJJ I N. 

ARLEQUIN. 

1 E vous demande pardon fi je vous fuis 
J in">portun , Monfieur le Chevalier , 
:u:;is ce larron de Trivelin ne veut pas me 
rendre l'argent que vous lui avés donné 
pour moi , j'ai pourtant éré bien difcrec , 
vous m'avés ordonné de ne pas dire que 
vous étiés fille , demandés à Monfieur Le- 
lio fi je lui en ai die un mot , il n'en (c^ûz 
rienj&.Je ne lui apprendrai jamais. 
LE CHEVALIER, i.'.t?;2«^'. 

Pelle (oit du faquin , je n'y Tçaurois plus^ 
tenir. 

A R L E QU I N , trifle?nefJt, 

Comment faquin , c'eft donc comme 
cela que vous m'aimes > à Ldlo , tenez. 
Monfieur y. écoulés mes raifons , Je (uis^ 



IÎ4 lA FAUS SE 

venu tantôt que Trivelin lui ciifoit que tu 
e{l charmante ma poulc,baife-moi j non t 
donnes-moi donc de l'argent , enfuite il a 
avancé la main pouf prendre cet argent -, 
mais la mienne étoitlà , <5c il eft tombé 
dedans. Quand le Chevalier a vii que j'é- 
lois là, monfils, ma-t'il dit , n'apprens pas 
au monde que je fuis une hilette : non ma 
i-nour , mais donnés -moi votre cœuï : 
pienSj a-t*elle repris -, enfuite elle a dit à 
Trivelin de me donner de l'or, nous avons 
été boire enfemble , le cabaret en eft té- 
moin , ^ je reviens exprès pour avoir l'or 
ôc le coeur, & voilà qu'on m'appelle un 
faquin , le Chevdier rêve. 
LELIO. 

Va-t'en , laiffes- nous , & ne 6^\s mot à 
perfonne. 

ARLEQUIN,/^r^ 

Ayez donc (oin de mon bien.Hejhe, he» 

SCENE V- 

LE CHEVALIER, LE L I O. 
LELIO. 

EH bien , Monfîeur le Ducliftc , qui fe 
battra fans bleffer les Oidonnances, je 



SUIVANTE. ^ ^ ii5 
vous crois , mais qu'aves-vous à répondre' 
LE CHEVALIER. 
Pvien , il ne ment pas d'un mot. 

LELIO. 
Vous voilà bien déconcertée , ma mie. 

LECHEVALIER. 

Moi déconcertée ! pas un petit brin > 
grâces au Ciel ! je fuis une femme , 6c je 
lûiitiendrai mon caradlere. 
LELIO. 
Ah , ha , il s'agit de fçavoir à qui vous 
en roulés ici. 

LE CHEVALIER. 
A voilés que j'ai du guignon , j'avois 
bien conduit tout cela^ rendes -moi juftice , 
)e vous ai fai: peur avec m^on minois de 
coquette ^ c'eft le plus plaifant. 
LELIO. 
Venons au fait , j'ai eu l'imprudence ds 
vous ouvrir mon c<riîr. 

LECHEVALIER. 
Qa'importe, je n'^ai rien vu dedans qi^i: 
me fa {Te envie. 

LELIO. 
Vous fçavés mes projets. 

LE CHEVALIER^; 
Qui n'avoient pas befoin d'un confidea^c 
comme moij.n'eft-il pas vrair 



11^ LA VAUSSE 

L £ L I O. 

Je l'avolle. 

LE CHEVALIER. 
Ils font pointant beaux , j'aime furtour 
cet hermitage Se cette laideur immanqua- 
jble, dont vous giatifieies votre époufe 
quinze jours après votre mariage-, il n'y a 
lien de teh 

L E L ï O 
Votre mea-ioire ell fiJelle, mais paflon^. 
Qui eftes- vous.? 

LE CHEVALIER. 
Je fuis fiilc , aflcs jolie comme vous 
To^rcs ,. & dont les agremens feront de 
<juelque durée, fi je trouve un mary qui 
me fauve le delert & le terme des quinze 
jours : voilà ce que je fuis , & par deffus 
je marché , prefque auffi méchante que 
vous*. 

L E L I O. 
Oh' pour celui Là , je vous le cède, 

LE CHEVAL 1ER. 
Vous avés tort, vous méconnojfïésvos 
forces. ^ 

LELIO. 
Qu'eftes-vous venu faire ici? 
LE CHEVALIER. 
Tirer votre portrait, afin de le porter 
certaine Dame qui l'attend pour fçav< 



SUIVANTE. IÎ7 

ce qu'elle fera de l'original» 
L E L I O. 
Belle milïîon i 

LE CHEVAL 1ER. 
Pas trop laide : Par cette miflîon là- ? 
c'eft une rendre brebis qui échapeau 
Icup, de douze mille livres de rente de 
fauves, qui piendronr parti nilleursj pe- 
tites bagatelles quivaloient bienla peiîîe 
d'un déguîfement. 

L E L I O j intrigué, 
Qu'eft-ce que c'eft que rout cela (îgninc? 

LECHEVALIER. 
Je m'explique. La brebis c'eiV ma M:.î ' 
treiïe , les douze mille livres de rente , 
c'eft Ton bien qui produit ce calcul (î 
raifonnable de tantôt^ ôc le loup qui eût 
dévoré tout cela , c'eft vous, Monfieui:. 
LE L I O. 
Ah Je fuis perdu I 

LE CHEVALIER. 
Non, vous manques votre proye , voi- 
là rout : il eft vrai qu'elle étoir aflés bon- 
ne , mais aufli , pourquoi étes-vous loup ^ 
ce n'eft pas ma faute j on a feu que vous 
eftiés à Paris incognito , on s'eft délié de 
votre conduite , la-deffus on vous fuit' , 
on fçait que vous êtes au bal , j'ai de l'ef - 
^dt & delà malice, on m'y envoyé ,on 



iiS LA FAUSSE 

m'équipe comme vous me voyes pour me 
mettre à portée de vous connoître , j'ar- 
rive , je fais ma charge , je deviens votre 
amii 5 je vous connois , je trouve que vous 
ne valés rien^ j'en rendrai compte, il n'y a 
pas un mot à redire, 

L E L I O. 
Vous êtes donc la femme de chambre 
de la Demoifelleen queftion? 

LE CHEVALIER. 
Et votre très -humble fcrvatîte» 

L E L I O. 
Il faut avouer que je fuis bien mal- 
h; ureux. 

LE CHEVAL 1 ER. 
Et moi bien adroite : mais dites moi ^ 
vous repentés-vous du mal que vous vou- 
liés faire ^ ou de celui que vous n'avez^p^s 
fait. 

LELIO. 
LaifTonsccîaj pourquoi votre malice 
m'ai'elie encore ôré le cœur de laCom- 
tcfle ? Pourquoi confentir à jouerauptc 
d'elle le perionnr.ge que vous y faites ? 
LE CHEVALIER. 
Pour d'excellentes raifons. Vous cher- 
chiés à gagner dix mille Ecus avec elle , 
n'èft-ce pas ? pour cet effet vous reda- 
miés mon indu(lrie,& quand j'aurois co»5 



SUIVANTE. 119 

duit l'affaire près de fa fin , avant déter- 
miner je comptois de vous rençonner un 
peu & d'avoir ma p^c au pillage , ou 
bien de tirer finement le dédit d'entre vos 
mains,fous prétexte de le voir pour vousle 
revendre une centaine de piftoUes payées 
comptant ou en billets payables auponcur , 
fans quoi j'aureis menacé de vous perdre 
auprès des douze mille livres de rente , Si 
de réduire votre calcul à zéro. Oh mon 
projet éroit fort bien entendu :moi payée, 
crac, je décampois avec mon petit gain, 
& le portrait qui m'auroit encore valu 
quelque petit revenanr-bon auprès de ma 
Maîtreiïe , tout cela joint à mes petites 
œconomie tant fur mon voyage que fur 
mes gsges, je devenois avec mes agrémens 
un petit parti d'afîes bonne déiaire , fauf 
le loup. J'ai manqué mon coup J'en fuis 
bien fâchc,cependant vous me faites pitié, 
vous. L E L I O. 

Ali il ru voulois. 

LE CHEVALIER. 

Vous vient - il qudqu'idée $ cherchez. 
L E L I O. 

Tu gagnetois encore plus que tun'cfpe- 
rois. LE CHEVALIER. 

Tcnés , je ne ferai point l'hypocrite ici , 
je ne fuis pas non plus que vous à un tour 



I20 LA FAUSSE 

de fourberie près , je vous ouvre auffi mer 
cœur, je ne crains pas de fcandalifer le vo- 
tre , ôc nous ne nous foucierons pas de 
nous eftimer *, ce ji'elt pas la peine encre 
gens de notre caradèere : pour conclufion , 
faites ma fortune^ô^ je dirai que vous êtes 
un honnête hommie •, mais convenons de 
piix pour l'honneur que je vous founu- 
ra , il vous en faut beriucoup. 

L ELIO. 
Eh demande -moi ce qu'il te plaira ,. ;c 
te l'accorde. 

LE CHEVALIER. 

Motus aumoinsjgarclcs-moi un fecret 
cternel. Je veux deux raille Ecus , je n'en 
rubatrois pas un fou , moyennant quoi , 
je vouslaiffe ma MatrefTe y ôc j'achève 
avec la Comteffe : fi nous nous accom- 
modons , dès ce (oir j'ecrit une lettre à 
Paris que vous dideiés vous-même 5VOUS 
vous y fèces tout aufîi beau qu'il vous plai- 
ra, je vous mettrai à même*, quand le- 
miariage fera fait , devenés ce que vous^ 
pourrés , je ferai nantie & vous aulli , les 
autres prendrons patience. 
L E L I O. 

Je te donne les deux milie Ecus avec 
mon amitié, 

LE 



SUIVANTE. 121 

LE CHEVALIER. 
Oh 1 pour cette nippe- là, je vous la tro- 
querai coiicre cinquante pi{tolles,fi vous 
voulés. 

LELIO. 
Contre cent ma chère fille. 

LE C H E V ALI ER 
C'eft encore mieux , j'avoue même 
qu'elle ne les vaut pas. 

LELIO. 
Allons , ce foir nous écrirons/ 

LE CHEVALIER. 
Oliijmais mon argent,quand me le don. 
neiés-vous ? 

LELIO, tïre une hague. 
Voici une bague pour les centpiftoUes 
3u troc d'abord. 

LE CHEVALIER. 
Bon , venons aux deux mille Ecus. 

LELIO., 
Je re ferai mon bili'ec tantôt. 
LE CHEV A LIER. 
Oiii tantôt. Madame la Comteffe va 
venir, 6c je neveux point finir avec elle 
que je n'aye toutes mes fûretés : mettés- 
nioi le dédit en main , je vous le rendrai 
tantôt pour voire billet. 

LELIO, 'U tirant. 
Tiens , le voilà. 

L 



Ui LA FAUSSE 

LE CHEVALIER. 
Ne me îrahiffcs jamais. 

L E L I O. 
Tu eft folle. 

LE CHEVALIER. 
Voici hComteOesquand j'aurai étcqud- 
que temps avec elle, révères en colère ii 
preflcr de décider haurement entre voiis <S: 
moi, ôc alîcs-vous en de peur qu'elle n^ 
nous voye cnfcmble. 



SCENE VL 

LA COMTESSE , LE CHEVALIER-» 

LE CHEVALIER- 

Î' AUois vous trouver , ComfelTe. 
LA COMTESSE. 
Vous m*aV£S inquierée. Chevalier , j'ai 
vu de loinLciio vous parler» c'eft un hom- 
me emporte , îi'âyps point d'affaire avec 
lui , je vous prie. 

LE CHEVALIER* 
Ma foi > c^efl un original fcivcs-vous 
qu'il fe vanre de vous obliger à me don- 
ner mon con^e,? 



SUIVANTE. Ï13 

LA COMTES SE. 

Lui l s'il Te vanroir d'avoir k fien , cela 
v'roit plus raifonnabie. 

LE CHEVALIER. 
Je lui ti promis qu'il l'auroit,&: vous de- 
gagerés ma parole -, il eft encore de bonne 
heure •, il peur gagner Paris , 8c y arriver 
au Soleil couchant : expédions - le , ma 
chère amc. 

LACOMTESSE* 
Vous n'e-ks qa'.m croardy, Chevalier , 
vous n'*:ives pas de raifon. 

LE CHEVALIER. 
De la raifon i que voulés vous que 
feu fafîe avec de l'amour ? il va trop fon 
rrain poUr elle. Eft ce qu'il vous en rede 
encore de la raifon , Comteffe > Me fe- 
ries-vous ce chagrin là> vous ne m'aimerics 
guercs, 

LA COMTESSE. 
VoHs voilà dans vos petites folies , vous 
içivés qu'elles font aimables , 5C c'eft ce 
qui vous raffure ; il eft vrai que vous m'a- 
muiés. Qiieile différence de vous à Lelio , 
dans le fond î 

le' CHEVAL 1ER* 
Oh vous ne voyés rien \ mais revenons 
a Lelio. Je vous difois de le renvoyer au- 
jourd'hui , l'amour vous y condan7ne , il 



ïa4 Ï-A FAUSSE 

parle , il faut obéïr. 

LA COMTESSE. 
Eh bien je me révolte. Qu'en arrive- 
ra t'il ? 

LECHEVALIER. 
Non , vous n'oferies» 

LA COMTESSE. 
Je n'oferois ? mais voy.es avec quelle 
hardieffe il me dit cela. 

LE CHEVALIER. 
Non , vous dis-je , je fuis fur de raon 
fait, car vous m'aimes , votrecœur eft à 
moi j j'en ferai ce que je voudrai, com- 
inc vous ferés du mien ce qu'il vous plai- 
ra : c'eft la règle , & vous l'obferverés , 
c'eft moi qui vous le dit. 

LA COMTESSE. 
Il faut avoiier que voilà wn fripon bien 
fur de ce qu'il vautrje l'aime,raon cœur eft 
à lui , il nous dis cela avec une aifance ad- 
mirable*, on ne peut pas eue plus perfuadé 
qu'il eft. 

LE CHEVALIER. 

Je n'ai pas le moindre petit doute , c'efl: 

une coRfiance que vous m'aves donnée , 

ôc j*en ufè fans façon comme vous voyés , 

Ôc je cai;iclus toujours que Lclio partira. 

LA COMTESSE, 

Et vous n'y fongés pas > dire à un hom- 



SUIVANTE. 12J 

me qVil s'en aille. 

LE CHEVALIER. 
Me refufer fon congé , à moi qui le de* 
aiande , comme s'il ne m'étoit pas dû ? 
LA C OMTESSE. 
Badin. 

LE CHEVALIER. 
Tiède amante. 

LA COMTESSE. 
Petit Tyran. 

LE CHEVALIER. 
Cœur revohé , vous renaïc:;- vous > 

L A C O M T £ :> S E. 
Je ne fçaurois , mon cher Chevalier , 
;'ai quelques raifons pour en agir plus 
honnêtement avec lui. 

LE CH EVALIER.. 
Des raifons , Madame , àcs raiibns 1 & 
qu'eft-ce cyac c'eft que cela ? 

LA COxMTES SE 
Ne vous allarmcs point , c'eft que je lui 
ai préie de l'argent, 

LE CHEVALIER. 
Eh bien, vous en autoit-il fait une recon- 
oifTance qu'on n'ofe produire en juftice i 

LA COM TESSE. 
Point du tout , j'en ai fon Billet. 

LE CHEVALIER. 
Joignés-y un Sergent, vous voilà payée; 

L iij 



1x6 LA FAUSSE 

LA COMTLSSE. 

Il efc vrai, mais ,,... 

LE CHEVALIER. 

Hay , hay , voila un mais qui a l'air 
honceux. 

LA COMTESSE. 

Que voules vous donc que je vous dife, 
pûui m'aflurer de cet argenc-là , j'ai con - 
ienti que i eus fiffions lui ^ moi un dédit 
de la foiriTie. 

LE CHETALIER. 

Un dédie , Madame , ha c'éft un vrai 
iranfpon d'amour que ce dédit*îà , c'cd 
une faveur i il me pencrre , il me trouble , 
je ne fuis pas le maître. 

LA COMTESSE. 

Cemifcrable dédit, pourqiîoi {aut-il que 
je l'ayefait -, voilà ce que c'eftque ma fa- 
cilité pour un homme haïffable , que j'ai 
toujours dewivié que je hôïrois h j^Ji tou- 
jours eu certaine nntipatie pour 'lui, &C 
|e n'ai jamais eu l^cfprit d'y prendre garde. 
LE CHEVALIER. 

Ah Madame , il s'eft bien accommodé 
fie cette antipatie là , il en a fait un amour 
bien tendre î icnés Madame, il me Cemble 
que je le vois à vos genoux , que vous l'e- 
coures avec un plaifir , qu'il vous jure de 
vous adorer toujours , que vous le payez 



SUIVANTE. -ii7 

.1 même fermiCnt , que fa bouche cher- 
che la votre , 6c que la votre fe lai (Te trou- 
ver : car voilicequi arrive -, enfin je vous 
vois foupirer , je vois vos yeux s'arrêter 
fur lui 5 tantôt vifs , tantôt languiflfans -, 
toujours pénétrés d^amour, 3c d'un aa.our 
qui croît toujours , & moi je me meurs j 
ces objets la me tuent : comment ferai je 
pour les perdre de vue .* cruel dédit te ver - 
rai-je toujours , qu'il va m.e coûter de 
chagrins , & qu'il me fait dire de folies 1 

LA COMTESSE. 

Coutiîgc 5 Mcnfieur, rendes nous tous 
c^.eux h vidimedevos chimères, que je 
fais malheureufe d'avoir parlé de ce mau^ 
«îlt dédit l Pourquoi faut-il que je vous 
aye crû raifonnable ? Pourquoi vous ai-je 
vu ? Hft-ce que je mérite tout ce que vous 
me dites ? pouvés vous vous plaindre de 
moi , ne vous aimai-je pas afles ? Lclio 
doit-il vous chagriner , l'ai je aim.é, au- 
tant que je vous aime^où eft l'homme plus 
chéri que vous l'efles , plus fur , plus di- 
gne de l'eftre toiijours ? ôc rien ne vous 
perfuade , & vous vous chagrinés, vous 
n'entendes rien , vous me défolés , que 
voulésvous que nous devcnions^ ? com- 
ment vivre avec cela ? dites-moi donc v 

Liiij 



ii8 LA FAUSSE. 

LE CHEVALIER, 

Le fuccès de lYjes impertinences niefur- 
piend , c'en ciï fait CcmceO'e , votre dou- 
leur me rend mon lepos & ma joye j corn- 
bien de chores tendres ne venc's vons pas 
de me dire f cela eft inconcevable , je fuis 
chi^rmé : reprenons notre humeur gaye *, 
allons, oublions toac ce qui s'cft pafié- 

LA COMTESSE. 

Mais pourquoi eft ce que je vous aime 
tanr, qu'avez vous fait pour cela ? 
LE CHEVALIER. 
Hélas î moins que rien , tout vîeJEit de 
votre bonté. 

LA COMTESSE. 
C'cft que vous éies plus aimable qu'un 
autre apparenimenr. 

LE CHEVALIER. 
Pour tout ce qui n'eft pas comme vous 5 
je le ferois peut-cire alïés , m.ais je ne fuis 
rien pour ce qui vous redemb e ; non , je 
ne pourrai jamais payer votre amour, en 
venté , je n'en (uis pas digne. 

LA COMTESSE. ^ 
Comment donc faut il être fait pour 
le mériter ? 

LE CHEVALIER. 
Oh voilà ce que je ne vous dirai pas* 



SUIVANTE. 129 

LA COMTESSE. 

Aimei>'moi toûiours,& je fuis contente. 

LE CHEVALIER. 
Pourrés-vôus foûtenir un goût fi fobrc? 

LACOMTESSE. 
Ne m'affliges plus , & tour ira bien» 

LE CHEVALIER. 
Je vous le proniets , mais que Lelio 
s'en aille. 

LACOMTESSE. 
J'aurois (buhaiié qu'il ptit Ton parti de 
lui-iViême à Câufe dudedic , ce feroit dix 
iTiille Ecus que je vous fauverois , Cheva- 
liec *, car enfin c'efi: votre bien que je mé- 
nage. 

LE CHEVALIER. 
Périflent tous les biens du monde , 3c 
qu'il parte , rompes avec lui la première 3 
voilà mon bien. 

LA COMTESSE. 
Faites-y reflexion. 

LE CHEVALIER. 
Vous héfités encore , vous avcs peine à 
mêle facrifier , eft-ce là comme on aime ? 
Oh qu'il vous manque encore de cnofes 
pour ne laifler rien à rouhairer à un hom- 
me comme moi. 

LACOMTESSE. 
Eh bien , il ne me manquera plus rien ^ 



î^o ^ LA FAUSSE 

conroles vous. 

LE CHEVALIER, 
Il vous manquera toûjouis pour moi. 

LA COMTESSE. 
Non 5 je me rend , je renverrri Lelio , 3^ 
vous diàetés fon conoé. 

o 

LE CHE V A LIER. 

Lui dires vous quM fe renie fans céré- 
monie? 

LA COMTESSE. 
Oiii. 

LE CHEVALIER. 
Non ma chère Comteffc , vous ne le' 
ren verres pas , ii me fuffic que vous y con« 
fenïiés , vorre amour cd à toute epieuve ,i 
êi je difpenfe votre politede d'aller plui 
loin , c'en feroit trop , c'eft à moi à avoir 
foin de vous quand vous vouS ojblié^. 
pour moi. 

LA COMTESSE. 
Je vous aime , cela veut tout dire, 

LE CHE VAL 1ER. 

M'aimer, cclan'cft pas aiTes, Comtefle, 

^iftingués -mol un peu de Lelio à qui vouj 

Tàvez dit peut- erre auiîi. 

LA COMTESSE. 
Q^Q voulés vous donc que je voui 
âïkl 



SUIVANTE. 15X 

LE CHEVALIER. 
Un je vous adore , auffi-bipa il vous 
echapera demain , avances -le moi d'un 
jour , contentés ma petite fantaifie , dites. 
LA COMTESSE- 
Je veux mourir s'il ne me donne eni 
vie de le dire* Vous devnés c:re honteux 
d'exiger cela au moins. 

LE CHEVALIER. 
Quand vous mel'aiiréî die , je vous en 
'demanderai pardon. 

LA COxMTESSE. 
Je crci quM me perfuadera. 

LE CHEVALIER. 
Allons mon cher amour , regales ma 
rcndreiTe de ce petit trait là , vous re ril- 
Gués rien avec moi , kiffés fortirce moE 
là de vorre belle bouche -, voulés vous 
que je lui donne un bai!er po;u Pencciiia- 
ger. 

LA COMTESSE. 
Ah ça , laiflc's-moi , ne fércs-vous ja- 
mais content, je re vous plaindrai ikn 
quand il en fera temps» 

LE CHEVALIER. 
Vous cxes attendrie, profites de l'inf- 
tant , jcneveux qu'un mot-, voulesvous 
que je vous aide , dites conin:e ivioi , 
Chevalier ,je vous adore. 



i3i LA FAUSSÉ 

LA COMTESSE. 

Chevalier, je vous adore. Il me fait fai- 
te tour ce qu'il veutt 

LE CHEVALIER, ^;7^rN 
Monfexen'eft pas mal toible ihaut,A.h 
que j'ai de plaifir , mon cher amour , en- 
core une fois. 

LA COMTESSE, 
Soit , mais ne me demandes plus rien 
après. 

LE CHEVALIER. 
Hc que craignes -vous que je vous de- 
mande ? 

LA COMTESSE. 
Que fçai je nîoi, vous ne finifiés point 
laifcs-vous^ 

LECHEVALïER. 
J'obcïs , je fuis de bonne compofition 
& j'ai pour vous un. relpe6t que je ni 
fçaurois violer. 

LA COMTESSE. 
Je vous époufe , en eftce afles f 
LE CHEVALIER. 
Bien plus qu'il ne me faut ^ fi vous 
rendes juf^ice. 

LA COMTESSE. 

Je fuis prête à vous jurer une fidélité 

éternelle, &c je pers les dix ïvàWc Eci" 

de bon Coeur. 



SUIVANTE. 153 

LE CHEVALIER. 
Non , vous ne les perdrez point , Ci 
vous faites ce que je vais vous dire, Le- 
>lio viendra çerrainemenc vous preflec 
d'opter entre lui & moi , ne manques pas 
de lui dire que vous confentés à l'épou- 
(er , Je veux que vous le connoiiTies â 
fond , hifles-moi vous conduire > ôc fau- 
vons le dédit , vous verres ce que c'elt que 
cet homme là j le voici , je n'ai pas le 
temps de m'expliquer davantage. 
LA COMTESSE. 
J'en agirai ^comme vous lefouhaités. 

SCENE VIL 

L E L 1 O , L A COMTESSE, 
LE CHEVALIER- 
LE L I O. 

PErmcttés, Madame , que j'interrompe 
pour un moment votre entretien avec 
Monfieur , je ne viens point me plaindre , 
Se je n'ai qu'un mot à vous dire 5 j'aurois 
x:cpendant un affés beau fujet de parler. 



,^4 LA FAUSSE 

& l'indifFerence aveclaquelb vous vives 
avec moi, depuis que Mon/îeur qui ne 
me vaut pas.. 

JLE CHEVALIER, 
lia raifon. 

L E L I O. 
Piniflbns, mes rcprociies font raifonna^ 
Hes , mais je vous déplais-, je me fuis pro- 
mis de me taire , ôc je me tais quoi quM 
iD'en coure. Que ne pourrois-je pas vous 
dire, pourquoi me trouvés-vous haïlTable, 
pourquoi mefuyes-vous, que vous ai- je 
fait ? je fuis au dcferpoir. 

LE CHEVALIER. 
Ah, ail, ah , ah , ah. 

L E L I O. 
Vous ricz,Mon(îeui- le Chevnl'er , maf^ 
vous prenés mal votre temps , ôc je pren- 
drai le mien pour vou< repondre. 
LE CHEVALIER. 
Ne te fâche point Lclio , tu n'avois 
qu'un mot à dire , qu'on petit mot yôcen 
voilà plus de cent de bon compre, ôc rien 
fie s'avance , cela me rejaiiit. 
LA COMTESSE. 
Remetres-voi'-s , Lelio , & dires-moi. 
tranquillement ce que vous voules? 
LE L I O. 
Vous prier de m'aprendre <]ui de nous 



SXTIVANTE'^ ni 

-deux il vous plait de coiiferver , de Mon- 
sieur ou de ir.oi , prononcés , Madame , 
iT)on cœur ne peur plus foufFrir d'inccrii- 
tudc. 

LA COMTESSE. 
Vous èics vif Lelio^ mais la csufe de 
-votre vivacité efl pardonnable^ 6c je vocis 
vei.x plus de bien que vous ne penfés. 
Chevalier nous avons jurqui'ci plaifanté 
eniemble , il eft temps qv.e cela finiBe, 
vous m'avez parlé de vot reamour , je fe- 
rois fâchée qu'il fût férieux , je dois ma 
main à Lclio , & je fuis prête à recevoir la 
iienne. Vous plaindrés vous en-coie ? 
L E L I O. 
Non Madame , \X)s rcHexions font à 
îDon avantage 3 <Sd [î j'ofois 

LA COMTESSE. 

Te vous difpenfe de me remercier , Lc- 
lio, je fuis (ûie de la joye que je vous don 
^e.y^£?<îr/-. Sa contenance eft[4aifante. 
UN VALET. 
Voilà une Lettre qu'on vient d'apporter 
de la poPte, Madame. 

LA COMTESSE. 
Donnés*, voulés vous bien queje me re- 
tire un moment pour lalii^ , c'eft de nioa 
frcre. 



i}6 LA FAUSSE 

L E L 1 O , au Chevalier, 
Que diantre (ignifie cela ? elle me prena 
-au mot, que dites vous dexe qui (e paiTe 
U? 

LE CHEVALIER. 
Ce que j'en dis , rien : je croi que Je 
rêve , & je tâche de me réveiller. 
LELI,0. 
Me voilà en belle pofture, avec fa main 
qu'elle m'offce, que je lui demande avec 
fracas •, & don: je ne me foucie point. 
Mais ne me trotnpe's-vous point ? 
LE CHEVALIER. 
Ah que dites-vous-là l je vous fers loya- 
lement , ou je ne fuis pas foubrette •, ce 
que nous voyons là,peut venir d'une cho- 
fe 5 pendant que nous nous parlions, elle 
me foupçonnoit d'avoir quelqu'inclina- 
tion à Paris , je me fuis contenté de lui 
lépondre galament la-delTus , elle a tout 
d'un coup pris fon férieux , vous ^iç.s en- 
tré fur le champ , bc ce qu'elle en fait 
n'eft fans doute qu'un refte de dépit , qui 
va fe pafTerj car elle m'aime. 
L E LIO. 
Me voilà fort embarafTé. 
:i: LE CHEVALIER. 

Si elle continue à vous offrir fa main , 
tout le lemede que j'y trouve c'efl de lui 

dire 



SUIVANTE. "i^? 

(îire que vous l'épouferés quoique vous 
ne l'^aimezplus , tournés "lui cette imper- 
nence-là d'une manière polie-, ajourés que 
fi elle ne veur pas , le dédit fera Ion aftaitc» 
L E L I O. 
Il y a bien du bizirre dans ce que ru 
me propofes là. 

LE CHEVALIER. 
Du bizarre , depuis quand eftes-vous 
fi délicat ? cft ce qr.e vous reculés pour un 
mauvais proce ié de plus qui vous " fauve 
dix mille Ecus ? je ne vous aime plus Ma- 
dame , cependant je veux vous époufer , 
ne le voulés-vous pas ? payez le dédit , 
donnés- moi votre main , ou de l'argent , 
voilà tour. 

LA COMTESSE. 
Lelio,mon frère ne viendra pas fî tôt s 
ainfi il n'eft plus queftion de l'attendre , 
& nous finirons quand vousvoudrés. 

LE CHEVALIER, bas à Ldir^a. 

Courage , eucore une impertinence , ^ 
puis c'eft tour. 

L E L I Q. 

Ma foi Madame, oferoisje vous parlcï 
franchement, je ne trouve plus mon CG&ivt 
^c*ns ùi fituaii<>n ordiniite. 

M 



t^S LA F A US SE 

LA COMTESSE. 
Comment donc , expliqués - vous , ne 
m'aimez-vous plus. 

L E L I O. 
Je ne dis pas cela tout à fait , mais mes 
inquiétudes ont un peu rebute mon cœui. 
LA COMTESSE- ^ 
Et que fignifie donc ce grand éidage 
de tranfpons que vous venez de me faire ? 
qu'eft devenu votre deiefpoir , n'éroic-ce 
qu'une palîion de Théâtre ? il fembloic 
que vous alliés mourir fî je n'y avois mis 
ordre. Expliqués-voas Madame, je n'en: 
puis plus , je foufte..... 

LELIOé 
Ma foi Madame, c'eft que je 'croyo's. 
que je ne rii'querois rien , de que vous me 
icfuferiés. 

LA COMTESSE. 
Vous êtes un excellent Comédien, &c: 
le dédit , qu'en ferons-nous Monfieur ? 
L E L I O. 
Nous le tiendrons Madame , j'aurai, 
l'honneur de vous époufer. 

LA COMTESSE. 
Quoi donc , vous m'épouferés ôc vous 
lie m'aimes plus. 

LELIO. 
Gela n'y fait de rien ^ Madame , cela ne 



SUIVANTE^ 159 

doit pas vous arrêter. 

LA COMTESSE. 
Al es je vous iTiéprifej ôc ne veux point 
de vous. 

LELIO. 
Et le déJit Madame , vous voules donc 
bien l'acuitter i 

LA COMTESSE. 
Qii'entens-je, Lelio , où eft k probité ? 

LE CHEVALIER. 
Monfîeur ne pourra gueies vous en di- 
re des nouvelles , je ne crois cas qu'elle 
foit de fa connoiffance , mais ii n'eft p îs 
ju(îe qu'un miferûble déclic vous brouille 
. cnfemble -, tenés , ne vous gênés plus ni 
l'un ni l'autre, le voilà rompu-. Hajha, ha- 
LELIO. 
Ah fourbe î 

LE CHEVALIER. 
Ha, ha , ha , confolés vous Lelio, iî 
vous refte une DemoileUc de douze mil- 
le livres de rente , ha , ha , ou vous a^ 
écrit qu'elle étoh belle, on vous a trompé-,, 
catla voilà, mon vifageell roriginaldui 
£ea. 

LA COMTESSE- 
Ah jufte ciel î- 

LE CHEVALIERo- 
Ma métamorphofe. n'cû pas du ç^piix de: 



14 LA l' AU S SE 

vos tendres fsntiniens^ma chère Coiiiref'" 
{q ,' je vous aurois mené affés loin Ci 
avois pu vous tenir compagnie : voilà 
:en de l'amour de perdu, mais en revan- 
che voilà une bonne fomme de ^auvée , 
je vous conterai le joli petit tour qu'on 



i 



vouloir vous joaer 



LA COMTESSE- 
Je n'en connois po'ntdeplus trtftcque 
celui que vousmejoiiés vous même. 

LE CHEVALIER. 

Confok's -vous , vous perdes d'aimables 
efpcrances , je ne vous ks avois données 
que pour votre bien. Regardés le chagrin 
qui vous arrive comme une petice puni- 
tion de votre inconfiance : vous avés 
quitté Lclio moins par raifon que par lé- 
gèreté 5 ëc cela mérite un peu de correc- 
tion. A votre égard , Seigneur Lelio , 
voici votre bague , vous me L'àvés donnés 
de bon cœur 5 ôc j'en difpofe en faveur de 
Trivelin ôc d'Arlequin -, tenez mes en? 
fans , vendes cela & partagés en l'argent. 
TRlVELliN 6c ARLEQUIN. 

Grand merci. 

T R IV-E L I N- 

Voici lesMuficiens qui viennent vous 
donner la fête qu'ils ont promife. 



SUIVANTE. i4r 

LE CHEVALIER. 

Voyez là puifque vous êtes ici, vous partirez 
après y ce fera toujours autant de pris. 

DIVERTISSEMENT. 

CEt amour dont nos cœurs fe laifTcnt cnflamer ^ 
Ce charme fi rouchant , ce doux piaifîr d'aimer , 
kit ie pluî grand des biens que le Ciel nous difpenrc. 
Lirions nous donc fans rcfillance, 
A l'objet qui vient nous charmer. 
Au milieu des iranfports,dontil remplit nctrcamej 
jMFons lui mille fois une écerneileflamc : 
Jvlaisn'infpircc-il plusces simables transports j 
Trahïn^ortsau2^«ro(l nos fecmcns fans remords. 
Ce n'eft plus à l'objet qui cciîe de nous plaire , 
Que doivent i'aîlreiïèr les (ermcns qu'onafaiti 

C'eft à l'Amour qu'on les fit faire, 
C'eftlui qu'on a jure de ne quitter jamais o 
PREMIER COUPLE T. 

JUrer d'aimer toute fa vie , 
N'eft pas un rigoureux tourment. 
Sçavés-vous ce qu'il (ignific ? 
Ce n'eft ni Philis ni Silvie , 
Que l'on doir aimer conftamcnt , 
C'eft l'objet oui nous fait enric. 

DEUXIE'ME COUPLET, 
Amants , fi votre caradere 
Tel qu'il eft , fc montroit à nous , 
Opel parti prenfire, & comment faire ? 
Le Célibat eft bien aufterc : j 

Faudioit-il fe paffer d'Epoux » 
lis nous eft trop neccfTaire. 

TROISIEME COUPLET. 
Mefciames vous allés conclure , 
Que tous les hommes font maudits i 
Mais doucement & pçinr d'injure ,. 



Î42 SUTVAMTEv 

Qua!)(i noi!<; ferons votre peinture , 
tileeCt, je vous en -avertis, 
Gent fois plus diCiC , je vous } are» 
F I N. 



AF V ROE ATIO N' 

JAj lu par ordre de Monfeigneur le Garde 
^ç% Sceaux une Comédie ,qui a pouu titie 
la, FaHJpj S'Atv^.nre oh le Tr/itrePuny , & j'ai, 
erû que l'imprelTion en feioit agtéable au pu* 
biic.Faicà Paiis ce é, Août 1724. 

DANCHET» 



PR'irjLEGE DV ROT. 

LOUI s par la grâce de Dieu R07 d t France & de 
Navarre: A Nos amcz & Féaux Confcillers, ks 
Genstenans nos Cours de Darlcmens , Maîîresdcs» 
Requcftcs ordiraires de notre Hotcl , Grand'XTon- 
fcil , Picvofi: de Pans, Bail ifs , Sénéchaux , leurs- 
Lieutenans Civils, & autres nos Jufticiers qu'il ap- 
partiendrais a lut Notrebienamé Henry-Simon^ 
P.EKRE GissEY , laipriiTiçur & Libraire à Paris ^. 
Nous ayant fait lupplicr de lui accorder nos Lettres 
dcpi-rmiflion pour l'imprefTion d'^rletijuinPluton le 
IQedHtn^fftiléJaTaujj^ Suïi}ar)tt Comédie , oifranc; 
pour cet effrt de les imprimer ou faire imprimer en 
bon papier & beaux caraderes , fuivanc la feuille 
imprimée & attachée pour modelé fous le Con- 
ueiccl des Prcfcntcs 5. Nous lui avons permis 5Ci 



pfmicttons p3rces"prercnres , d'imprimer ou faire 
■rrprimer Iciiîs Ouvrages ci- defTus fpécifîés en un 
ou pluficurj Volumes , conjoidemenr ou Séparé- 
ment , & autant de fois que bon lui Ccmblera , fur 
papier & caraderes conformes à ladite feuille im- 
primée & attachée fous notre Gontrefcei, & de ks 
ven-âre, faire vendre j& débiter , par tout notre 
Royaume pendant Je temps de trois années confé- 
cucives jàcompterdu jour de la datte defdites Pre- 
fences. Faifons défenfes à tous Jmprimcurs-Librai* 
rcs , & autres perfonnes de quelque qualité & con- 
dition qu'elles foicnt , d'en introduire d'impre/Hon 
étrangère dans aucun lieu de norre obéiiranccià la 
charge que ces prefentes feront enregiftrées tout au 
long fur le Regiflre de ia Communau'é des Libraires 

6 imprimeurs de Paris , dans'trois mois de la d^tc 
d'icelle 3 que l'impreiTion de ces Livies (era faite 
dans notre Royaume & non ailleurs , & que l'im^ 
pérrant fe conformera en tout aux Rcgîemens de la 
Librairie, & notamment â celui du dixième Avrils 
mil fept cens vingt-cinq , de que arant que de les 
tïpcferen vente ^ les Manufcms ou imprimés qui 
auront fervi de copie à l'impreïîîon defdits Livres , 
iercnt remis dans le même écîc ouïes Approbations 

7 auront été données es mains de notre très-cher & 
fealChcvalier GardedcsSceaux de France le fîeur 
Ghauvelin : & qu'il en fera en fuite remis deux exm- 
plaircs de chacun dans notre Bibliothèque publique, 
un dans celle de notre Châ-eau du Louvre ,& ua 

idans celle de uQtredit très cher & Féal Chevalier 
iGardedes Sceaux de Fiance le fieur Ckauvelin. Le 
jiout à peine de nuLité des pr^^fentes du contenu , 
dcfquellcs vous mandons & enjoignons de faire 
jouir l'Expofant, ou fes ayans cau(e pleinement & 
paifiblement fans foufFàr qu'il leur foie fait aucan 
îioublc ou cmpcchcmcns; V ouions qu'a la copie dçf- 



dites Prcfentcs qui fera imprimse tout au long aa 
commencement ou à la fîndcfdits Livres , foi foij 
ajoûcée comme à lOrij^inal 5 Commandons au pre* 
mier notre Huiflier ou Sergent de faire, pour l'exé- 
cution d'icellei tous Ades requis & neceflTaire fans 
demander autre permiiîlon ,& nonobitantclameui 
de Haro , Charte Normaudc & lectres à ce cou- 
traires j Car tel cfi: notre plaifir Donné à Fonraine^ 
hleau troificme jour du mois de Septembre , l'an d< 
grâce mil Ceyt cens vingt huit ,_^ de notre Regni; 
le quatorzième. Par le Kov en Ton Confeil. 

NO BLET. 

JccedeàMonfieurBiiafTop, mondroi: au prcfeni 
Privilcije, fuivint les conventions faites cn:rc ntu^ 
 Paris ce 14. Septembre 17x8. Gis sly. 



Reztflrêenfemhle Uceftmfutle Repflre VU. deli 
chambre Royale des Imprimeurs g«? Lihratres dï 
Paris ^N^^ Ht Fol. iH lonformèment aux ancten\ 
Reniement , <onfirmès^ar teint du %% Février 1713, 
^ Varis le ^uatorz^e Septembre mil ftp cens "jin/t-hmtx 
J, B, CoiGNAR5 , Syndic 



LE DEDAIN 

AF FEC T E^ 

COMEDIE FRANC.OISE 
En trm Jéîes. 

Repréféntée par les Comédiens 

Italiens ordinaires du Roy ^ 

le 26 Janvier 1724. 




A PARIS,RUE s. JACQUES, 

Chez Briasson , près la Fontaine Saint 
Scverin , à la Science. 

M.DCCXXVIII. 

jivec jiffrobation & Trivilege du Roy» 



ACTEUR S^^ 

PANTALON, Pcrc de Silvia: 
SlLVIA. 

L t L I O , Amant de Silvia. 
MARIO, Gentilhomme, ami de 
Lelio. 

COLO M BINE,Fcmmede Chambre 

deSilvia. ^ 

A R L E QJJ I N , Valet de Lelio. 

Za Scène e fi dans un petit bois voijîn de 
la Maifon de Campagne de Pantalon, 




^M^^ «•/ 




L E 

DEDAIN 

AFFECTE. 

ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

A R L E QJj 1 N mettant à terre un 
■panier rempli de ^?'ûvtJions de bouche, 

OU F . . . Maudit foi r la ChafTe & 
les ChafTeurs. Parla fainbleu, je 
fuis las de lés chercher, & s'ils veulent 
înanger , qu'ils me cherchent â leur tour. 
Depuis deux jours que M. Lelio mon 
maître eft à la campagne, j*ay eu plus 
de fatigue , qu'en deux ans à Paris, . . . 

Aij 



4 LE D E D A I N 

Vive ce pays-là pour les domeftiqucsj 6c 
fur tout les Laquais des Petits- Maîtres 5 
ce font des Seigneurs dans toutes les for- 
mes , ôc à la livrée près qui les diftiugue, 
je n'y vois pas de différence : ils danfent 
chantent, fifflent, jurent, de fe foulent 
d'aufli bonne grâce que le Petit-Maître Iç 
plus à la mode. Ventrebille je fuis tou- 
jours au. defefpoir d'être au fervice d*un 
homme (i ferieux. Quand je leur entends 
raconter leurs bonnes fortunes , Se les 
friands morceaux qu'ils attrapent lort 
qu'ils fuivent leurs Maîtres en Parties fi- 
nes > car , à les entendre dire , ils tarent 
fouvent les premiers aux fauflcs . . . Mais , 
fî je criois, peut-être me repondroient- 
iîs , 3c pourrois- je fçavoir où :ls font. . . . 
// crie. Ma foi, qu'ils viennent ou qu^ils 
ne viennent pas •, je vais toujours mettre la 
nappeà bon compte : on' ne fçauroit trou- 
ver un endroit plus frais ni plus char- 
niant pour bien baffrer j 3c de Tappetit 
dont je me fcns , je mangerois moy feul 
toutes lesprovifions que j'ay aportécs pour 
les autres. // défait U panier, met la nappe^ 
é' tire une boiiteillt.Oh^ quelle charmante 
couleur l // tire un Jambon & le flaire. 
Quel fumet ! Si mon maître étoit icy 3C 
qu il en eût pris fa refedion , j'en man- 
gerois aufli ma part après lui,; la .prendre 



AFFECTE'. ^ y 

devant ou après , n'eft-ce pas la niême 
chofe ? . /. Deûc-iini'<^n coûter quelques 
coups de bâton, il faut que j*en tare : 
aufli , c*eft leur faute y pourquoi no vien- 
nent-ils p3S ? Et pourquoi me connoilTant 
l*homme du monde le plus gourmand, me 
donner les provilions à garder ? Il mange 
un morctau de Jambon, On n'a jamais man- 
g€ fans boire , & cela eft capable de faire 
bien du mal. Vifîtons un peu les Bouteil- 
les. 

Pendant qu'il boit , Colombîi^t amvf. 

SCENE II. 

^COLOMBINE, ARLEQJJIN. 

COLOMB I NE, furfrlfe de trouver 
jirleqmn, 

EH , jecroy quec'efl: Arlequin t C'eft 
lui-même, je ne nie trompe pas : 
approchons un peu , &: voyons ce ^qu'il 
fait, a Ar^.eqwn. Ah 1 je vous y prends, 
Monfieur le Gourmand : cVftdonc vous 
qui criez de fi bonne grâce dans nos bois? 
éc par quelle avanture eftes-vous icy ? 

A R L E Q^U 1 N. 
Eh î qu'y venez-vous faire vous-même, 

B iij 



6 LE DEDAIN 

Mademoifelle Colombine } 

COLOMB IN E. 
Moy , je fuis chez moy. 

A R L E QJJ I N. 
Chez vous } c'eft donc à dire que vous 
avez fait fortune depuis que je ne vous 
ai vu. Nauriez-vous point époufé quel- 
qu'un de c^s Mignons de la Fortune, qui 
comme des Champignons ont paffé dans 
une nuit de l'indigence aux millions > 
COLOMBINE. 
Ah ! vraiment je ne fuis pas fi chanceu- 
fe , Se quoique toutes les belles Terres 
des environs ne foicnt pofledées que par 
des Marquifes de nouvelle date, qui ne 
font pas de meilleure acabie que moi , je 
ne la fuis pas devenue. Se je fuis toujours, 
pour mes péchez , au fervicc de Made- 
moifelie Silvia. 

ARLEQUIN. 
Elle eft donc en ce pays > 

COLOMBINE. 
Oay , dont j'enrage affez j car nous y 
menons la vie du monde la plus defagréa- 
blc. C'eft icy le fejour de la mauvaife hu- 
meur -, on n'y ouvre la bouche que pouL* 
fe plaindre ou gronder. Imagine-toi que 
M. Pantalon, une vieille Tante infirme à 
qui appirtient ce Château, ma dolente 
Maitrefle 3c moi, paiTons toute la jour- 



AFFECTE'. 7- 

née, tant qu'elle dure, à nous rcgaider 
fans dire mot Se à faire des noeuds : Ja- 
mais notre fdence n'eft interrompu que 
par quelque violent accès de toux qni 
prend à la Tante , ou par les difcours af- 
fommans du bon M. Pantalon , qui com- 
me tu fçais , fans s'embaraiïer de cher- 
cher un mari à fa fille, fe décharge de ce 
foin fur elle , 3c ne s'amufe qu'à réformer 
la nature-, 6c excepté un Gentilhomme du 
voifmage, qui de quinze en quinze jours 
vient par bienféance faire icy une appari- 
tion d'un quart d'heure , nous n'avons 
pas vu , depuis quatre mois que nous fom- 
mes dans ces beaux lieux , l'ombre d'un 
feul chapeau. 

A R L E QJJ î N. 

Ah 1 vous avez rai Ton de vous plaindre; 
cat autant qu'il m'en fouvient , vous ne 
les haifliez pas trop : Mais que fonr donc 
devenus tous ces aimables qui fiéquen- 
toient chez vous , & y Croient û bien re- 
çus? 

COLOMBINE. 

Tu ne reconnoîtrois pas notre maifofl ; 
ma Maitrefle , fous prétexte d'une indif- 
pofition que nous ne connoiffons pas en- 
core , leur a donné leur congé pour veriir 
prendre l'air icy. Ton maître a bien faic 
de prendre le fieu d'avance -, car on lui au- 

A iiij 



« LE DEDAIN 

roit donné comme aux autres. 
A R L E CLU I N. 
Qu'elle eût donné congé à mon Maî- 
tre y cela n'auroit pas été furprenant *, 
car de tous les agréables qui alloient chez 
clle^ il étoit le feul pour qui elle n'avoit 
point ces façons prévenantes & gracieu- 
fes qu'elle avoit pour tous les autres j mais 
qu'elle en ait ufede la forte avec tous ces 
Meflieurs du bon air qui avoient le don de 
Tamufer, cela m'étonne. Et vous, fans 
doute vous avez rompu avec la Fleur , 
i'Epine & Champagne, dont les jolies 
fornettes vous faifoient autant de plaifîr 
que celles du Marquis, du Comte & du 
Chevalier en faifoient à votre Maitreffe. 
COLOMBINE. 
Que tu es dupe ! Croi-tu , que parce 
qu'une fille rit des extravagances qu'un 
homme lui débite , elle l'en aime davan- 
tage ? Va , tu ne connois pas les femmes', 
ce font précifément ceux qui ne les regar- 
dent pas , & avec qui elles font toujours 
de mauvaife humeur , qu'elles aiment da- 
vantage. 

A R L E QU I N. 
Sur ce pié là tu m'aimois donc bien j 
car tu faifois aifcz la mijaurée avec moi. 
COLOMBINE. 
He 1 de quoi te plains-tu ? Eft- ce que 



AFFECTE'. S) 

tu as jamais eu envie de me plaire 

Mais que viens-tu chercher ici ? 
ARLEQJJIN. 
Mon Maître j qui chaffe aux environs 
d'ici avec M.Mario chez qui nous de- 
meurons depuis deux jours. 

C O L O M B I N E. 
Et qu'y vient.il faire ">. 

A R L E au I N. 
Je n'en fçai rien. Tu fçais bien qu*il 
n'eft pas de ces gens, qui jurqu'à leur bon- 
ne fortune font confidence de tout à leurs 
Yalets. 

COLOMBINE. 
Mais encore , tu ne t'en doutes pas ? 

A R L E CLU I N. 
Tout ce que je puis foupçonner , c'eft 
qu'il y a de l'amourette fur jeu. Car il a 
tant apporté de Bijoux, de Colifichets, 
de Rubans, d'Evantails , Ôc fur tout un 
beau panier qui l'a bien £\it jurer lorf- 
qu'il a fallu l'apporter -, nous n'avons pu 
trouver de coffre afTez grand pour le 
mettre, & il a flillu le nicher fur l'Impé- 
riale du CarrofTe. O le beau panier ! 
toute une famille pourroit loger à fon 
aife deffbus. 

COLOMBINE. 
C*eft donc à dire qu il fe marie > 



io LE DEDAIN 

A R L E (i.U I N. 

Je croi que ouy j je ne vondrois pour- 
tant pas Taffurer j car quoique M. Leiio 
aime les femmes, lorfqu'il s'agira de fe 
marier, il efl; homme à y regarder à deux 
fois. Si jefçavoislirej'aurois bien-tôt dé- 
couvert le miflere *, ou bien, iî tu n'étois 

pas fî caufeufe, je te montrerois 

mais tu es fille , &C tu ne pourrois t'cmpê- 
•ciier de jafer. 

COLOMBINE. 

Va , va , les filles ne fe vantent pas de 
tout ce qu on leur dit , 6c les hommes 
d'aujourd'hui font cent fois plus babil- 
lards que nous 5 tu peux inc confier tout 
en fureté. 

ARLEQUIN. 

Tiens, lis-moi ce que chante cette let- 
tre, c*eft elle qui nous a fait prendre iî 
précipitament la Pofte : Je l'avois prifc 
fur la table de mon Maître, dans le def- 
fein de la remettre ^ après me l'être fait li- 
re y mais nous avons eu tant d'affaires a- 
vant que de partir , que je n'ai eu ni le 
temps ni l'occafîon de faire l'un ôc l'au- 
tre : ce n'eft pas que je fois curieux, mais 
c'efl qu'il y a mille chofes dans le monde 
qu'il faut fçavoir. , 

COLOMBINE. 

Donne. Elle là. Il fant bien des ccre^ 



AFFECTE*. n 

montes four faire faire à une femme ce 
^Helle fonhaite le plus. Madame la Ba^ 
Tonne confent enfn an mariage , dont le 
fremier article efl ^hU fera teniifecret pen^ 
dant quelcjue te?nps. Elle vous fomme ^ mon 
cher Lelio , de Ini tenir la pa^'ole cfue vom 
lui aveT^ donnée : elle fe rendra dans deux 
jours che'^ moi , oh il a été ré foin cfue le 
mariage fe ferait fins hmit : après tem^ 
preffement que vous avez, témoigné pour 
la chofe j ilferoit honteux quelle arrivât 
ici avant vous. Je vous attends donc ^ &. 
ne manquez, pas ^ fuivant que nous enfom^ 
mes [convenus , Rapporter avec vous tous 
les prefens de noces *, car quoique tout cet 
Attirail puijfe donner des foupç$m , & qut 
la Dame exige le fecret ^ vous ffavez 
^ue le hem fexe ne veut ritn perdre defei 
droits- Mario. 

ARLEQUIN. 

Pardy j'ay bien de l'efprit j je fçavoîft 
tout cela iap.s l'avoir lu. 

C O L O M B I N E. 

Tirez prefentement des confequcnces 
de ce qu'un homme vient tous les jours 
chez une femme. Ma pauvre MaîrrefTe a 
bien été la dupe de celui-là -, car quoi- 
qu'elle ne Tait pas dit , je me perfuadc 
qu'elle en lorgnoit la conquête. 



li LE DEDAIN 
SCENE I I L 

SILVIA, COLOMBINE 
ARLEQ^U IN. 

S I L V I A , d^ fonds du Theatn, 
. Colombine . . . Colombine 

COLOMBINE. 

Mademoifelle. . . k Arlocjuin. Caclie- 
toi ^n^ derrière ce bui/Ton ; car iî ma 
iVlaitrefTe venoit à nous appercevoir en- 
lemblc, elle me ferok une vefpene qvX 
Xiauroitpofntde fin. ^ i 

S I L V I A , fortmt du Bois, 
Efles-vous fourde ? Il y a deux heures 
que je vous appelle, ^ vous ne me répon-< 
dcz point: Pourvu qu'elle babille & qu'eU 
je fe promené, la voilà contente: Que 
faifiez-vous là ? avec qui êtiez-vous ^ 

COLOMBINE. 
Je ne faifois rien , j etois feule. 
SIL V I A. 
Quel papier tenez-vous-là ? 
COLOMBINE. 
C'eft un mauvais papier que je viens 
ce ramafTet. 



AFFECTE*. 15 

S I L V I A 5 lui arrachant la Lettre, 
Voyons -, il peur être à moi ^ & je ne 
veux pas que mes papiers traînent. 
COLOMBINE. ^ 
Je fuis certaine qu'il n'eft pas à vous, 

S IL VI A. 
Je parie qu'il n*y a rien de preft de 
toutxe qu'il me faut pour aller à l'aflem- 
blée à laquelle M. Mario nous a convié. 
COLOMBINE. 
Pour la façon que, depuis que nous 
fomnies icy , vous apportez à votre ajufte- 
ment , il ne faut pas tant de tems. 
SILVÎA. 
Maïs puifque je fais tant que d'y aller ; 
encore ne finit- il pas être d'un négligea 
faire peur. Ne manque- 1- il rien à ma 
coeffure .... Tu ne devinerois jamais 
qui eft ici. 

GO LOM BINE. 
Non, 

SI L VIA. 
Lelio. On ne m'a pas dit le fujet de 
fon pèlerinage en ces lieux où H n'.i îiuUe 
affliire -, & je jurerois que le prétexte de 
venir pafTer quelques jours dans notre voi- 
finage , n'eft que pour trouver une occa- 
fîon de fe racommoder : Je me doutois 
bien qu'il ne tiendroit pas long-temps fa 
Colère j ÔC c'eft-là où j'attcadois mon Ro- 



14 LE DEDAIN 

domont j il n*a qu'à fe bien tenir, il n'i 
pas affaire à une perfonnc fi docile. 
Ad cjuin et émue: Elle va le troiwer âer^ 
ri'n l bmjfon. Voilà donc comme je vous 
furprendsà tous lesinftans en menfonge? 
Mademoifelle étoit feule ^ elle ne caufoic 
avec per Tonne. - 

COLOMBINE. 

Vous m'avez dcffendu d'avoir aucune 
communication avec les Domeftiques de 
ces Mcflîeurs : Vouliez-vousque je vous 
diffe que j'étois avec Arlequin \ il vaut 
bien mieux en mentant vous épargner la 
peine de vous mettre en colère , ôc à moi 
celle d'être grondée. 

S I L V I A. 

Je voudrois fçwoif ce qu'Arlequin 
cherche ici. 

ARLEQUIN. 

J'y attends mon Maître ôc M. Mario 
qui chaffent & m'y ont donné rendez- 
vous. 

S IL VI A. 

Et que vient fiiire icy ton Maître > 
AR LEQU IN. 

Chafler , Te divertir. . . . 

COLOMBINE. 

Et fi je ne me trompe , fe marier încO" 
jpfitn , avec!une certaine Baronne qni eft 
aiWfi venue depuis deux jours établir fon 



AFFECTE ly 

«lomicile chez M. Mario. 
S 1 L V 1 A. 
Ne voilà- t-il pas mon étoirrdie , avec 
fcs jugemens téméraires ! où va- 1- elle 
prendre toutes ces vi fions ! O M. Lelio 
n'eft point un homme propre pour le ma- 
riage 'y il aime en gênerai toutes les fem- 
mes, fnns en aimer aucune en particulier: 
Il n*efl: capable d'aimer que lui-même : 
Ne l'ay je pas vu , quand il venoit chez 
moi j il [uffit d'avoir un bout de ruban» 
pour lui paroître aimable. Il n'eft fait que 
pour voltiger de l'une à l'autre , & il au- 
roit été au defefpoir de dire à l'une une 
parole moins obligeante qu'à l'autre : En 
tout cas , s'il fe marie, je plains la pauvre 
Baronne qui l'époufera , & ce feroit faire 
une oeuvre de charité de l'avertir du ca- 
radere difficile de M. Lelio, ^ Ark" 
^uin, Eft-elle fi belle , cette Madame I2 
Baronne ? 

A RLEQU IN. 
C'cft une grande Dame bien faite, de 
bonne mine , qui a un air doux , & pour 
peu que vous foycz curieufe de la voir , 
cela ne vous fera pas difficile -, car elle 
doit eftre d'une fête que M. N -ario don- 
ne ce foir , &c où tous ceux qui voudrorfC 
venir feront les bien venus. 



16 LE DEDAIM 

COLOM BINE. 

Madcmoirelle en efl priée, &apro-. 
mîs des*y trouver. 

SILVIi^. 

Quand j'ay promis je ne fçavois pas le 
fujet de cette belle fête ... M. Lelio s*y 
trouvera , fans doute. 

A R L E QJJ I N. 

Ouy , Mademoifellç , ou perfonnc ne 
doit y affifter. 

S I L V I A. 

Quel perfonnage y ferai- je ? irai- je 
être témoin dç fcs minauderies avec la 
Baronne ? cet homme a toujours été pour 
moi un fujet de mauvaife humeur , & 
l'eft encore toutes les fois que j*y penfe -, 
ma fierté eft intercflee à ne le revoir de 
ma vie. Que les hommes font fourbes & 
capricieux 1 celui-là venoit tous les jours 
chez moi avec une afllduité qui ( j'en 
fuis fûre ) a donné matière à parler à qui 
ne nous connoiffoit pas : point du tout, 
fans autre cérémonie il fe rerire tout d'un 
coup ; on n'entend plus parler de lui. Je 
vais aux Promenades , aux Spedacles : je 
le voi , il me voit j il eft à croire qu'une 
perfonne qui n'a jamais eu de mauvaifes 
façons avec qui que ce foit _, en le met- 
tant en occafion de me parler , ne man- 
quera pas, par politique, devant le monde 

de 



AFFECTE*. 17 

de m*aborcler 6c me demander comment 
je me porte \ non, il borne toute fa po- 
liteffe à une refpedueufc révérence 
qu'il méfait de loin. Mais comment fça- 
vez-vous qu'il fe marie > car à prefentil 
fufiit qu'on voye deux perfonnes enfem- 
ble , pour qu'aufli-tôt on les marie , ôc je 
fuis perfuadée^ que dans le tems qu'il ve- 
noir chez mo,on nous a mariés plus d'u- 
ne fois enfemble , quoiqu'il n'y eût pas 
la moindre apparence. 

C O L O MBINE. 

Mademoifelle, c'eft Arlequin qui me 
Ta dit j & fi vous en voulez fçavoir da- 
vantage , vous en avez la preuve dans le 
papier que vous m'avez arraché. 
SILVIA, en regardant le papier d'un œil 
décolère. 

Qu'on vienne préi'entement me dire 
qu'il n'y a point d'afllduiré fans amour. Je 
verrois à l'heure qu'il eft un homme 
mourir pour une femme, que je ne le 
croirois pas amoureux. 






B 



x8 LE DEDAIN 
SCENE! V. 

s IL VI A, COLOMB IN E, 
ARLEQUIN, LELIO. 

L CE L I O j -parlant k Mario dans la 
couliffu 

SOuvenez-vous que vous devez vos 
empreflemens à la Baronne : Faites 
en bref vos confidences à M. Pantalon. 
Je vous attends icy. 

S I L V I A vdnimt s* en aUer, 
Je croi les entendre *, il lie me convient 
pas de refter ici. 
LELIO d-SILVIA, farprls 
de fe trouver, 
Mademoifelle j Monfieur. 

LELIO. 
J*ignorots qive vous fuflîez en ces lieux,' 
& je ne dois qii*au pur hazird le bonheur 
de vous revoir : j'y fuis cependant aufïî 
fenfible que Ci c*étoit de votre confente- 
ment ; j'aime à aimer, & mes amis^ quoi- 
que je ne trouve pas en eux le même re- 
tour , me font toujours également chers, 
S IL VI A. 
Voilà un étalage de magnifiques fenti- 



AFFECTE'. 19 

mens *, il n'y manque qu'une bagatelle à 
laquelle il ne faut pas s'attacher avec de 
certaines gens -, c'efl: la réalité. Un autre 
vous diroit que vos paroles & vos acStions 
ne fe rapportent pas j mais fans m'amufec 
aux unes ni aux autres, vous ne trouve- 
rez pas mauvais que je vous laifie 5 mon 
devoir m'appelle ailleurs. 
L E L I O. 
Je fuis ami aflez délicat pour ne vou- 
loir rien par complaifance. 
S I L V I A. 
Et affez équitable pour n*en pas atten- 
dre de ma part. 

LELIO. 
La mienne pourroit aller au point d*cn 
convenir fans le penfer. 

SIL VI A. 
Vous ne vous rendriez pas jufticc 

LELIO. 
Plut au ciel l que mes amis me la ren- 
diflent aulîi exade que je me la fais à 
moi-même -, ils confefTeroicnt que û je 
déplais , c'eft moins ma faute que la leur j 
en cela j'attribue mon malheur à mon 
étoile, & ce que j'en dis n'eft pas par for- 
me de reproche. 

S IL VI A. 
Vous auriez mauvaife grâce. 

B ij 



20 LE DEDAIN 

L E L I O. 

J*âurois du moins raifon. 

S IL V I A. 
Vous auriez pu Tavoir avant votre der- 
nier procédé. 

L E L î O. 
Et même après , s'il m'étoit poffible de 
Tavoir avec vous. 

ARLEQUIN a Colomhine. 
Bon , voilà qui prend un train d'ac- 
commodement. 

S I L V I A. 
Quoique ce foit votre tic de faire of- 
tentation d'une amitié à toute épreuve, 
vous vous tirez aflez mal d'affaire dans la 
pratique. 

L E L I O. 
Si vous vouliez me faire la grâce de 
m'expliquer en quoi j'ai manqué. 
SIL VI A. 
En quoi vous avez manqué! Comment^ 
[ F en riant ce tems Arlequin & Colomb ine 
font la converfation enfembU^ ] Vous ve- 
niez tous les jours aflidûment chez moi 3 
fans doute moins pour moi , que parce 
que vous trouviez à y pafler en bonne &: 
nombreufe compagnie les heures de la 
journée qui vous ctoicnr à charge : Enfin 
vous y veniez fous une apparence d'ami- 
tic durable, à laquelle un quart d'heure 



AFFECTE* lï 

de mauvaife humeur , qu*on doit fe paf- 
fer les uns aux autres , quand on eft fur le 
pied de fe voir tous les jours , ne devoic 
pas mettre fin 5 point du tout ^ pour une 
fadaife, & fous un prétexte qu'Hun écolier 
auroit honte de prendre , il plaît à M. 
de difparoître &c de rompre brufquement 
avec les gens : on ne reconnoît pas à ce 
procède un homme qui aime à aimer, Sc 
à qui fes amis font toujours chers. Ne 
foyez pas affez vain pour prendre ce que 
je vous dis pour un reproche fur votre 
abfcnce •, Colombine peut vous dire fi j'y 
ai fait attention. A Colombine, Parlez. 
C OLOMB INE. 

Ah ! Monfieur , rien n'eft plus vrai : 
pendant plus de deux mois Mademot- 
lelle, tous les jours régulièrement, m'a 
demandé (\ vous n'aviez point envoyé 
fçavoir de fes nouvelles, ou Ci vous n'y 
étiez pas venu. 

S IL VI A. 

L'impertinente I Vous voyez bien 
qu'elle ne fçait ce qu'elle dit , & qu'elle 
n'eft feulement pas au fait de ce qu'on 
lui demande. A Colombine, Reftez-là, SC 
ne vous amufez point à babiller. Non , je 
vous jure, Monfieur, que je n'y ai jamais 
pris garde , & qu'à la figure que vous fai* 
fiez dans notre fociecé , je ne vous ai ja* 



12, LE DEDAIN 

mais confidcré que comme faifant nom- 
bre , & à peu près comme un fauteuil de 
plus ou de moins dans mon Appartement. 
L EL I O. 
Et vous me demandez les raifons de 
mon abfence > 

S I L V I A. 
Je ne vous les demande pas •, je les 
fçai auflî bien que vous , & m'en emba- 
raffe fort peu j apprenez feulement qu'il 
faut aller prôner ailleurs une amitié qui 
n'a qu'une très-mince écorce. 
L E L I O. 
Que nem*eft-ii permis de me juftifieri 

S I L V I A. 
Je ne vous le confeillerois pas -, vous 
prendriez trop de peine inutile. 
L E L I O. 
Inutile î c'eft parfaitement bien dit •, 
car je vous convaincrois par des raifons 
fans réplique , que j'aurois encore tort. 
S I LVI A. 
Voilà bien celles d'un homme qui n'en 
9. que de mauvaifes à donner. 
L E L I O. 
La vérité ofFenfc : je ne vous déplais 
cléja que trop , ne me mettez point, je 
vous prie, en occafion de vous déplaire 
davantage. 



AFFECTE'. ij 

S I L V I A. 

J'attends avec impatience ces raifons fans 
réplique *, mais votre politcfTe flegmati- 
que m'en donne mauvaife opinion. 
L E L I O. 

Vous le voulez donc > Vous allez être 
fatisfaite. Que penferiez-vous d'un hom- 
me à qui Ton fait entendre qu'on le voit 
tous les jours fans le voir j d'un homme 
qui dans une focieté compofée de dix ou 
douze perfonnes , avec qui l'enjouement 
& les airs d'attention vous font naturels, 
fe tiouve feul diftingué par des airs de 
mépris i d'un homme , dont par une af- 
fedation continuelle on prend à tâche 
de relever tout ce qu'il dit & de blâmer 
tout ce qu'il fait. Quelle idée en auriez- 
vous > Cl infenfible à tant d'outrages & à 
une haine déclarée, il vous fourniffoit 
tous les jours par fa prefence de nouvel- 
les occafîons de l'humiher. Je vous en 
fais juge, vous qui êtes née avec tant 
d'élévation dans le cœur , ne diriez- vous 
pas qu'il les mérite ? 

A R L E QJJ I N. 

Monfieur a raifon d'avoir agi comme 
-il a fait , & en bonne police , dans tou- 
tes les Societez on devroit mettre en 
quarantaine toute fename qui boude fam 
lujet. 



^4 LE DEDAIN 

L E L I O. 

On ne demande pas ton avîs, 
ARLEQ.U IN. 

Il eft pourtant bon à fuivre. 
L E L I O. 

Je ne vous rappelleray point les fré- 
quentes Scènes que vous avez données 
à cette même Société, fans fujet& tou- 
jours à Imes dépens. Y a-t-il un homme 
dont la confiance puilTe tenir contre les 
dernières forries que vous m* avez faites* 
Comment ! on parle indifféremment d'u- 
ne perfonne de votre connoiflancc qui 
fort de chez vous -, tout le monde géné- 
ralement la loue : Vous elles la première 
à faire fon éloge , vous me demandez mon 
fentiment fur fon chapitre ; Je conviens 
comme les autres , qu'elle efl des plus ai- 
mables *, vous me repondez d'un ton iro- 
nique^ qu'elle efl: bîenheureufe d'avoir 
mon approbation , & que je devois bien 
me défiire pour un moment de mon ait 
de gravité , Se que quand on étoit de 
mauvaife humeur il falloir refter chez fo^.^ 
Que lîgnifîe ce difcours dans la bouche 
d'une fille d'efprit ? N'ctoit-ce pas dé- 
clarer hautement à un homme qu'il dé- 
plaît, lui donner tacitement, ou plutôt 
intelligiblement l'exclufîon , & lui dire 
de prendre ^ comme j'ay fait, le parti de 



AFFECTE' tj 

(c tctîret fans dire mot, 

SIL VI A. 

Sont-ce là toutes vos raifons , Mon- 
ficur ? 

L E L I O. 

En voulez-vous de meilleures , Ma- 
demoifelle ? 

S I L V I A. 

Ouy *, croyez moi , avant de vous 
plaindre ;, allez apprendre les ufagcs du 
monde ; défaites-vous de vos façons d'ai- 
mer gothiques , & fçachez placer vos dé- 
licatelTesà propos : Vousdites-que je vous 
ai traité autrement que lès autres ^ que 
n'aviez-vous , comme eux ^ des manières 
valantes > 

L E L î O. 

Comme ma conduite n'a jamais été 
-différente de celle des autres , expliquez 
vous i je ne fuis peut-être pas au fait de 
ce que les Dames entendent préfente- 
ment par des manières galantes. - 
S I L V I A. 

Mon difcours eft-il fi équivoque ? On 
vous parle apparemment un autre jargon 
dans votre nouvelle Société , Se je voi que 
vous n'êtes pas fait pour m'entend rc : Je 
vous confeille d'aller rejoindre Madame 
la Baronne, vous vous entendrez-mieux. 



z6 LE DEDAIN 

A R L E QJJ I N ^ pirt. 
Ouf j on va parler de la lertre , & je 
fuis perdu fî je ne détourne la converfa- 

tion Monfieur , un grand malheuî: 

qui eft arrivé. 

LELIO. 
Et bien. 

A R L E QJJ I N. 
Un gros chien en pafTant a flairé le 

jambon , caflé une bouteille 

LELIO en le repoH(fa»t, 
Ce Marauc n'eftfait que pour nousitï- 
terrompre : veux-tu te retirer. 
S I L V 1 A. 
C'eft elle apparemment qui vous a dé- 
fendu de vciiir chez moi : elle a eu en vé- 
rité grand tort , tant par rapport à vous 
que par rapport à moi , car la façon dont 
vous y efliez ne marquoit pas une inten- 
tion de me plaire , ni k mienne une in^ 
tention de lui enlever votre conquefte. 
LELIO. 
Laiffons-Ià Madame la Baronne -, à 
quoi bon la faire entrer dans des difcours 
qui n'ont rien de commun avec elle. 
S I L V I A. 
Voyez comme j'ai l'efprit mal fait^ je 
croyois qu'elle y avoir plus de part que 
pecfonne. 



AFFECTE'. i-r 

LE L I O. 

Défaites- vous de vos préjugez fur fo» 
•ompte : elle n'cft point de ces temmes , 
qui rivales de toutes celles qu'on trouve 
aimables, ne veulent être maîtreffes de 
perfonne ; elle ne s'embarafTe point de ce 
que font Tes amis^Ôc leur laifle une entière 
liberté* 

S î L V î A. 

Je ne fuis plus étonnée , voilà précifc- 
ment conlme il vous faut des femmes : 
Mais il je ne me trompe, cette eîitiere 
liberté que vous faites foncer fi haut , 
n'eft pas une preuve du vif intercft que 
l'on prend à votre perfonne. 
L EL I O. 

Par quel hazard ai- je mérité que vous 
en preniez tant aujourd'hui à ce qui me 
regarde > Je fuis content de fes façons à 
mon égard , Se elles font telles qu'il les 
£aut pour entretenir long-temps la bonne 
intelligence qui fait la félicité de la vie. 
S IL V I A. 

Ha ! je vous entends j doucement , s'il 
vous plaît. Se ne m'injuriez- pas au point 
de croire que ce que j'en dis eftpour trou- 
bler votre charmante félicité comm.une -, 
il faudroit être bien réduite pour lui por- 
ter envie: Mais puifque vous en êtes fi 
enchanté, plutôt que de vous amufer à 

Cij 



48 LE DEDAIN 

perdre icy des momeqs que vous devez à 
Madame la Baronne , que n'allez- vous 
la rejoindre? vous fçavez que je ne cher- 
che point à vous retenir , ôc c'eft par là 
que j'ay débuté avec vous. 

SCENE V. 

PANTALON, MARIO, LELÏO, 
SILVIA, COLOMBINE, 
ARLEQL'IN. 

MARIO à PANTALON enfonant de 
la coulijfe. 

VOus fçavez de quelle importance le 
fecret eft dans cette affaire , & je 
compte entièrement fur vous. 
PANTALON. 
Vous pouvez compter fur la parole que 
je vous ai donnée, éc fur ma difcretion. 
^ Lello. Je vous croyois, Monfieur , 
un peu plus de nos amis. Quoi î vous ve- 
nez chafTer jufqu'à notre porte fans nous 
faire l'honneur d'entrer \ je ne vous le 
pardonnerai jamais , à moins que vous 
ne veniez prefentement chez moi faire le 
retour de votre chaffe. Ma fœur , qui eft 
la Dame du lieu , m'a fore prié de vous 



AFFECTE i9 

en convier, &; Monfieur Mario votre 
ami y a déjà confenti , à condition que 
vous accepteriez le parti. 
L E L lO. 
Je vous eftime & honore trop pour 
vouloir être brouillé avec vous, & j'ac- 
cepte les conditions de notre racommo- 
dementj avec d'autant plus de plaifir, 
qu'il me procurera l'honneur de rendre 
mes devoirs à toute votre famille. A 
ArUqHÏn, Tu n'as qu'à t'en retourner. 

Lelïo & Mario offrent en même temps U 
main a Silvia : elle refufe celle de Lelio y & 
frenà celle de Mmo. 

SCENE V^L 

ARLEQyiN, COLOMBINE. 

'ARLEQUIN ramaffant fon panier^ & 
faifant femhlant de s'en aller , retourne 
la tête vers Colombine, 

\J Oilà donc comme vous fçavez gar- 
der un fecrct, babilLirde fieffée. 
COLOMBINE.^ 
Je penfc que tu veux auflî te fâcher. 

Ç iij 



56 LE DEDAÎN 

A R L E CLU I N. 

Et fi ta MaîtrefTe^ comme elle a eftê 
fur le poinr de le faire , fut venue à par- 
ler du mariage de la Baronne , où en 
êrois-ie ? morbleu j*aime mon maître de 
l;humeur dont il croit aujourd'hui -, il Ta 
joliment Fîoufpillée fur la fin, & voilà 
comme vous voulez être menées , vous^ 
autres femelles. 

COLOMBINE. 

Tu t*y connois ^^ à ce que je voi^ 
A R L E QJJ IN. 

Vous en vaudriez cent fois mieux, fî 
bien loin de vous gâter , comme nous fai- 
fons par nos flatteries , nous avions foin, 
de vous relever de tems en tems de fenti- 
nelle. Si ces M elîjeurs ,, lorfque ta Mai-* 
treffe traîne Tes paroles en longueur Se 
parle p^irdeffiB l'épaule, au lieu de lui 
dire qu'elle a un air de Reine, lui fai- 
foient entendre qu'elle e/l ridicule, mon 
m îcre ne fe feroitpas ofFenféde fes airs 
dédaigneux , & ils n'auroientpaseu que- 
relle enfemble , fi quand .... 

COLOMBINE. 

Si . . . Cl , , . admirez ce beau refor- 
jnateur du genre humnin. ^ 

ARLEQUIN. 

Oui ic'eft que vous êtes toutes bâties de 
îa mêiîie manière , & vous iiimezr mieux 



AFFECTE'. ji 

VOUS entendre loiier d'un agrément que 
vous n'avez pas, que d'une vertu que 
vous auriez j Et roi toute la première^ 
te fouviens-tu j quand tous les fairs plan- 
tée comme une ftatue entre Lepine, la 
Fleur ôc Champagne , tu faifois la Déef- 
fe, & prenois tant deplaifir à t'entendre 
dire qne tu étois belle , & que tu ré^n- 
dois à l'un par un four ire , à l'autre en lui 
marchant fur le pied , Se au troifiéme par 
un air de tête. 

C O L O M B I N E. 
Et bien , lequel des trois croyoîs-Cti 
le véritable favori > 

ARLEQUIN. 
Lequel ! tous les trois peut-être- 

CO L OMELNE. 
En bonne-foi, pas un des trois^ 

A R L E QJU I N. 
Pardi tu étois donc une grande fceîe- 
rate, d'amuferaind trois pauvres diables 
qui s'entremangeoient pour toi le blanc 
des yeux : tu verras que c'étoit moi qui ne 
re parlois point^ & à qui tu ne dilbis ja- 
snais mot. 

COL OMBINE. 
Eh ! mais il n'y auroit rien d'impoffi- 
ble à cela. 

A R L E OU I N rla^t. 
Ha, ha, ha ! Cela eft fort plaifant, 

C iiij 



J2. LE DEDAIN 

que nous nous aimions fans le Tçavoir. 
COLOMBINE. 

jEft-ce que tu m*aimois ? 

ARLEQUIN. 

A la rage. 

COLOMBINE. 

Et que ne parles- tu donc, quon te 
voye. 

A R L E CLU I N. 
- C'eft qu'il y a des gens qui ont l'amour 
taciturne -, ne t*y trompe pas, au moins, 
quoique ce ne foit pas le plus joli , c'eil 
le meilleur ; à prefent que nous avons 
tout débondé , afTeyons nous un peu fut 
le gazon, faifons auflî notre retour de 
ch^iïe , car en amour il faut un peu de 
goinfrerie. Si tu voyois ces Mcflieurs Sc 
ces Dames en parties fecretes j ils fe àU 
fenr défi jolies chofes le verre à la main, 
que je ne fçii lequel des deux fait plus de 
plaiiîr de boire ou d'aimer. 

COLOMBINE. 

Je levoudrois bien v niais l'apparirion 
de M. Lelio a mis ma MaîtrefTe de mau- 
vaife humeur , & je parie qu'elle m'aura 
déjà appellée plus de vingt fois fans avoir 
rien à me dire. 

A R L E QJJ I N. 

Colombine, ma mignone,vous me re- 
fufez inhumainement *,' nous ne boirons 



AFFECTE' 33. 

qu'un petit coup pas plus grand que cela 
à vôtre fanté. 

COLOMBINE. 
Guy 5 mais un petit coup nous met- 
tra en train, & en attirera un autre , & de 
petits coups en petits coups nous nous 
amuferons. Se j'ai affaire. 

ARLEQUIN. 
Va^ va, ils n'ont que faire de toi j 
ils font préfentement à table ou à fe que- 
reller •, ma foi jecroi qu'ils font comme 
nous étions 5 ils s'aiment fans le fçavoir. 
COLOMBINE. 
O ! je fuis perfuadée que fans la Ba- 
ronne ils fe racommoderoient. 
A R L E Q^U I N. 
Il faudroit pour cela qu'ils euiïent eu 
le temps de fe bien quereller deux ou 
trois fois à leur aife. 

COLOMBINE. 
Ouy ; mais en attendant , comment 
ferons nous pour nous voir } 
A R L E Q_U I N. 
Tiens, cet endroit eft fort commode , 
je m'y rendrai fouvent-, 6 le bon petit 
cœur î bois donc un petit coup , ma pe- 
tite poule, mon amour. 

COLOMBINE. 
Adieu , adieu , voilà ton maître 5 dé- 
talons vite : quelle mine il a î 



54 LE DEDAIN 

Arlequin & Colombinefortem chacnn de leur 
cote. 

SCENE VIL 

L E L I O. 

MOrblcu J j'enrage, j'éroufFc y mais 
je ne voudrois pas pour toutes les 
fortunes du monde ignorer ce que je vfens 
de voir , & je fnis content comme un 
Roy. Me voilà détrompé, guéri ^ ven- 
gé*, oui, giierij guéri & vengé. J'étois 
un bon enfanr 3c une vaillante dupe 3 de 
me confoler de n*êtrc point aimé de Sil- 
via, par la feule opinion qu'elle n'avoir- 
de penchant pour qui que ce Toit : non 
contente d'avoir donné à Mario la préfé- 
rence fur moi, elle lui a £iir cent agace- 
ries qui étoient pour moi autant de coups 
de poignard *, j'étoutFois , je n'en pou- 
vois plus y mais heu reufemenr j'ai été af- 
fez maître de ma contenance pour qu'elle 
n'ait pas pu joiiir de mon dépit. Je ne 
croi pas que de la vie on me revoye ici. 

Fifî dfi fremi$r A[ie^ 



A F FE C T E'. fy 

AC TE IL 



SCENE PREMIERE. 

PANTALON, i un Laqn^is eu 
entrmt. 

Qu'on mette les Chevaux au caroffe^ 
je veux aller voir Madame la Ba- 
ronne .... Un Auteur motîerne pré- 
tend fort excellemment j que faire con- 
fidence de Tes fecrers à un ami , n'eft au- 

!t, & qi 
Loix ai 
vroient décerner des peines contre ceux 
qui-fontaffez indignes pour révéler \qs é 
fccrets qu'on verfe dans leur fein : c'cH 
mon avis j il penfe confine moi j &c h j'é- 
tois à la tête d'une Cour Souveraine , je 
n'aurois ni repos ni patience qu'on n'eût 
fait un Règlement à ce fujet. Le plus 
grand défaut d'un homme eft d'avoir un 
cftomac froid qui ne peut rien garder. 
Par exemple j Monfieur Mario a befoin 
d'un témoin pour aflifter à fon mariage :: 



tre chofeque de penfer tout haut, & que 
dans un État bien policé les Loix de 



3^ LE DEDAIN 

en connoi (Tance de ma probité &c de ma 
difcretion , il me choifît conjointement 
aycc M. Lelio fon meilleur ami ; il me 
fait confidence des raifons qu*il a pour 
tenir ce mariage fecret : Si j'étois aflez 
lâche pour en révéler la moindre chofe à 
ame vivante, il n'y auroit pas de fupplice 
affez rigoureux pour m'en punir , 6c je 
m'égorgerois moi-même , auffi ne Tai-je 
dit qu'à ma fœur , qui eft un autre moi- 
même 3 de qui ne m'auroit point donné 
de cefTe jufqu*à ce que je lui eufle avoué 
pourquoi M. Mario m'étoit venu cher- 
cher j car elle eft fî curieufe, fi curieufc, 
qu'il n'y a pas moyen de tenir rien de fe- 
cret avec elle. n 

SCENE II. 

SILVIA, PANTALON, 



o 



s I L V I A. 

N dit , mon Père , que vous allez 
voir Madame la Baronne. 



PANTALON. 

Oui 3 ma fille , voudriez-vous y ve- 
nir avec moi \ 



' AFFECTF. 37 

s I L V I A. 
Bien loin de cela, mon père, je croi 
qu'ayant avec vous des Dames, c'eft à 
Madame la Baronne , qui eft la dernière 
arrivée en ce pays , à vous faire la premiè- 
re vifite : il me fcmble que cela eft dans 
les regks. 

PANTALON. 
Voilà encore une des chofcs fur Icf- 
quellcs, fi j 'a vois du crédit dans la Ré- 
publique, je voudrois un Règlement qui 
bannît ce maudit cérémonial des Da- 
mes, qui met le trouble dans toutes les 
focietez , & caufe , tant dans les grofles 
maifons que parmi les familles Bourgeois 
fes, des inimitiez irréconciliables. N'eft- 
ce pas une impertinence , qu'un fiege 
placé ici ou là , à bras ou fans oras , met- 
te la broiiillerie entre des gens qui au- 
roient du plaifir à Ce voir. 

S I L V I A. 
Mais,mon père, en attendant que cette 

réforme foit établie 

PANTALON. 
O ! je vous dis qu'il faut abfolument 
que j'aille voir Madame la Baronne avec 
qui j'ai une affaire de la dernière impor-» 
tance : Eft-il neceffaire que je vous dife 
que je vais fervir de témoin à fon maria- 
ge .. . Qu'il neTous arrive pas^ au moins. 



58 LE DEDAIN 

d'en ouvrir la bouche i car j'ai promis h 
fecret , de j'aimcrois mieux mourir que 
d"y manquer. 

S I L V 1 A. 
Permettez-moi -de vous dire qu'on' 
vous fait joiier un aflez vilain pcrfonna-^ 
ge , & qu'une pareille confidence eft ca- 
pable de vous embarquer par la fuite dans 
àe fâcheufes affaires. 

PANTALON. 
Effedivement il y a quelque chofe là 
dedans qui choque^ mais fi je me retradle, 
que diront Meffieurs Lelio ôc Mario, à 
qui j'ai donné ma parole : quand un homu 
me d'honneur 6c de bien comme moi 1*^ 
une fois donnée, il faut qu'il la tienne , 
vit-il la mort devant lui : Adieu ^ je m'é» 
vais, car on m'attend. 

S I L V I A. 
Mon pcre , un moment. 

PANTALON. 
Il n*y a pas un moment à perdre, // 
s'en va, & enfe retournant : au moins ne 
parlez pas de ce que je viens de vous dire. 






AFFECTE-. j^ 

SCENE II L 

s I L V I A. 

NE fuis- je pas bien malheureufe ! 
dans le nombre d'hommes qui vc- 
noienc chez moi, qui me trouvoient aima- 
ble , & me le difoient , il n'y en a qu'un 
pour qui j'aye du gcûr, &c juftementcet 
un a un engagement ailleurs -, &c pendant 
que pour l'oublier je cherche la folitude, 
ma fatale étoile l'y conduit pour me ren- 
dre témoin de fa paflion pour un autre, ÔC 
la mienne fe déclare & augmente lorf- 
qu'elle devroit s'éteindre. Ne fuis- je pas 
bien malheureufe ! que je m.e fçais bon 
gré prefentement d'avoir fçû jufques 
ici conferver afTez de fierté pour le payer 
de fon ingratitude. 




40 LE DEDAIN 
SCENE IV. 

COLOMBINE/SILVIA. 
COLOMBINE. 



M 



Ademoifelle .... Mademoifelle. 
S I L V I A. 
Et bien Mademoifelle.... Comment; il 
ne me fera pas permis d'être un moment 
feule ? Qu'y a-t-ih 

COLOMBINE. 
Je venois fçavoir quelle robbe vous 
vouliez mettre ce foir pour aller à cette 
fête. 

SIL VI A. 
La blanche. 

COLOMBINE. 
Cela fuffit. 
S I L V I A. 
Allez , allez , il n'eft pasbefoin de la 
tirer, car j*ay réfolu de n'y point aller. 
CO L OMBINE. 
.Vous avez cependant promis. 

S IL VI A. 
Ouy, j*ai promis j mais je n'irai pas. Il 
faut bien que quelqu'un fafTe ici compa- 
gnie à ma tante. Se je ne U laifTerai pas 
feule. ' COLOM" 



AFFECTF. 41 

COLO MBINE. 

Vous avez raifon. 

SILVIA. 

Elle feroit fâchée qu'il y eût au mom- 
de une fille plus bête qu'elle : il faut tout 
lui dire ^ elle ne fçauroit rien faire d'elle- 
même. Allez vous en ; vous me déplai- 
fez . . . Attendez -, tirez-moi tout ce que 
j'ai de plus beau en habits , garnitures 3c 
bijoux. Elle y viendra cette Barone. Dieu 
fçait comme elle fera fous les armes , & je 
veux voir fi je ne vaut pas autant qu'elle. 
Colombine , avoue la vérité -, tu me trou- 
ves bien extravagante , & je la fuis en ef- 
fet. Je fiiis un enfant qui cherche à me 
tromper moi-même ^ de je n'y puis réuflir. 
Jefenstrop tard, que par mes mauvais 
procédez je perds un homm.e qui auroit 
pojn'aimer , ôc pour qui je ne les avois, 
Quje parce qu'il ne fe livroit à moi que 
comme un ami ordinaire. 

C O.L O M BINE. 
Mais la choie efi-elle abfolument fans 
ranede, Se ce mariage doit-il fe faire 
précifément aujourd'hui -, en êtes- vous 
bien certaine > 

SILVIA. , 
Colombine ^ ma cherc enfant , je ne U 

D 



41 LE DEDAIN 

fuis que trop *, mon père ne m'en a pas ùit 
un myftere j il n'efl: parti d^ici que pour eu 
être témoin -, telle chofe que j'aye faite^ il 
ne m'a pas été pofïible de l'arrêter, 3c 
cette précipitation ne fe rapporte que trop 
avec la maudite Lettre que ma curioficé 
A'a arrachée tantôt. 

C OLO MBINE. 

Si les chofes n'étoicnt pas fi avancées ^. 
je ne croirois pas impoflîblede le rompre,, 
ce beau mariage ; car, ou je me trompe 
bien, ou M. Lelio, malgré fa tranquil- 
lité naturelle ou afFedée , a le cœur pris 
ailleurs. 

S I L V I A. 

O ! je fuis perfuadée quMl- ne Taime 
pas 3 de que le feul intereft la lui fait é- 
poufer : ils feront malheureux enfcmble , 
èc j*en ferai ravie. Que j'aurai de plaifir^ 
mais qu'elle eft donc cette autre beauté 
que tu croi qu'il aime > 

COLOMB IN E. 

Vous, Mademoifelle. 

SILVLA. 
Moi ! tu es folle j il me Tauroit peut-être 
fait entendre, pendant tout le temps 
qu'il cft venu chez moi. 

COLOMBINE. 

Tenez , Mademoifelle , on a beau être 
fur fes gardes , il na fe peut que l'air 



AFFECTE'. 4j! 

i\i vifage ne trahi fle nos fecrets. J'ai re- 
marqué dans la phifionomie de M. Le- 
ho des mouvemens qui lui font échapez , 
&c qui marquent une paflion pour vous , 
cent fois plus forte que le penchant que 
vous avez pour lui. AulTi vous avez tou- 
jours eu avec lui des manières il hautai- 
nes. 

S I L V I A. 
Ma pauvre Coîombine, fi je îe croyoi&, 
nous irions tout à l'heure le trouver. Va-t-- 
en vice faire mettre les chevaux au Ca- 
roffe. . . . Mais il n'cft plus tems. 
C O L O xM B I N E. 
J'apperçois Arlequin *, il nous appren- 
dra peut-être des nouvelles, 
S I L V I A. 
Appellc-le. 

SCENE V, 

A^RLEQJJIN, COLOMBÏNE^ 
S IL V 1 A. 



A 



COLOMBINE. 

Rlequin , que viens tu chercher 
icy >. 

3 îf 



44 LE DEDAIN 

A R L E QJJ I N. 

Monfieur Pantalon, pour le prier de 

ia part de Madame la Baronne & de ces 

Meffieursdc fe hâter un peu , parce qu'on 

n'attendplusqueluipour finir cequ'ilfçait. 

COLOMBINE. 

Si tu ne venois que pour cela, tu n'as 
qu*à t'en retourner , car M. Pantalon eft 
parti il y a déjà long-tems. 

A R L E QJJ I N. 

J'ay aufii ordre d'attendre ici mon 

maître , qui avoit, difoit-il , impatience 

que cette cérémonie fût finie pour venir 

voir Mademoifellcjà qui il avoir à parler. 

SIL V I A. 

C'eft apparemment pour me braver, 
Colombine : je me retire dans ma cham- 
bre y Se fi par hazard M. Lelio deman- 
doit à me parler , vous n'avez qu'à le 
renvoyer , lui dire que je n'y fuis point 
pour lui, que je n'ay ni ne veux avoir 
d'affaire avec lui j Se que pour éviter do- 
rénavant toute rencontre , j'irai fi loin , 
fi loin, que je n'entendrai plus parler de 
lui : Faites-lui bien fentir tout cela au 

moins Elle s^en va & r vient. Co* 

îombinc, écoutez, renvoyez -le fans le 
renvoyer. 

COLOMBINE. 

Si Mademoifelle vouloit s'expliquer 
davantage» 



AFFEGTE\ 45 

s I L V I A. 

' 'Ah, que vous eftcs bête î ouy , ren- 
voyez-le fans le renvoyer -, eft-ce que 
cela ne s'entend pas ? & fans faire fem- 
blant de rien faites-lc parler à moi mai- 
gre moi. Je nejui ai pas bien dit tous 
ce que j'ai fur le cœur, 

SCENE VI. 

ARLEQUIN, COLOMBINE. 

C O L O M B I N E. 

AS-tu bien entendu ce qu'elle vient 
de dire , qu'elle iroit fî loin, fî loin. 
A R L E Q^U I N. 
Pardi je ne fuis pas fourd. 

COLOMBINE. 
Voilà donc nos amours auberniquet> 

AKLEQXJIN. 
Et pourquoi ? parce que nos maîtres 
font brouillez , s'enfuit-il que nous de- 
vions l'être aufîî ? 

COLOMBINE. 

Non ) mais il s'enfuit que nous ne nous 

verrons plus. Se je n'aime pas à faire 

l'amour de fi loin. Ne voudrois-tu pas 

que pour tes beaux yeux je quittaffe ma 



j,6 LE DEDAIK 

xnaîtreflc y cela feroit bon fî nous étions 
en état de nous établir : mais tu n'es riche 
qu'en appétit y pour moi^ tout mon bien 
ne confifte qu'en defîrs, & on ne fait pas 
rouler un mariage avec'rien -, ainfî il faut 
par force que nous reftions l'un & l'au- 
tre en icondition , dont j'enrage affez y 
car je t'aime , & notre féparation me va 
coûter bien des larmes. 

ARLEQUIN. 
Ma chère Colombine , ne pleures donc 
pas , car tu me feras pleurer aufîî. De quoi 
nos Maîtres s'avifent-ils de fequereler, 
quand il h'eft plus tems. Voilà bien les pe- 
nons de femmes ! elles ne commencent 
précifément à prendre du goût pour un 
homme qu'après avoir donné le tems à fa 
paflion de s'ufer. O ! plutôt que de t'a- 
bandonner , je vais demander mon con- 
gé , & je tefuivrai par tout , fût ce par- 
delà les Antipodes. Mon petit cœur , fi tu 
fçavois combien je t'aime. . . . . Crois-tu 
que j'aye alTdz de courage pou.r demander 
mon congé à mon maître , car je l'aime- 
bien?maisje t'aime encore davantage, 6c 
jp ne balance point. 



A F F E C T EV 47 
SCENE VII. 

tELIO, COLOMBINE, 
A R L E QJJ I N. 



A 



L E L I O , d'un air rêvŒK 



H ! bonjour, Colombine. 
COLOMB IN E. 
Hé ! Monfieur , comme vous voilà ef- 
foufflé. 

L E L I O. 
C'eft que j'ai marché avec a(ftion : fais- 
moi , je r'en prie ^ parler ci ta MaîtreiTco^ 
COLOMBINE. 
Monfieur , elle n'y eft pas. 

A R L E OU I N.. 
Mcnfieur, elle y eft. 

COLOMBINE. 
Ouy , elle y cil , mais elle n'y eft pas 
pour Monfieur. 

LELIO. 
Allons , Colombine , finiffons ce ba- 
dinage *, car je n'ai ni envie de rire^ ni 
îems à perdre./ 

COLOMBINE. 
Je ne badine point , j'ai ordre de nu 



48^ LE DEDAIN 

MaîtrefTe de vous dire , tout autant de 
fois que vous viendrez ici, qu'il n*y a 
perfonne. 

LELIO. 

Ah ! parfanibleu ^ tu me mets au corn* 
blc delà joye, Scceh m'épargnera^ la 
peine de venir dans un endroit où la fim- 
ple politefTe m'attiroit. Adieu. Il s'en va 
& revient. Il n'y a donc pas abfolument 
moyen de la voir. 

C O L O M B I N E. 

Encore, une fois , je vous dis que non. 
LELIO. 

Je m'en vais .... Je m'en vais . . . ôc 
j'en fais ferment : Je veux mourir fi on 
me voit remettre les pieds aux environs 
d'ici : Adieu. 

COLOMBINE courant après lui. 

Monfîeur , Monfîeur j mais fi vous 
vouliez attendre un moment , j'irois lui 
parler, & peut être. 

LELIO. 

Ah ! parfimbleu , celui-là n'cft ^^s 
mauvais ; c'eft-à-dire que tu voudrois 
que je àMc à ta Rhétorique la faveur fu- 
prême de la voir . . . Non , Colombine ^ 
laiffe-moi aller. 

COLOMBINE.^ 

Reftez encore un inftant, vous dis- je. 

LELIO. 



AFFECTE'. 4j 

LELIO. 

Que je refte moi,api'ès un ordre corn- 
me celui qu'on t'a donné j il faudroit 
que je furfe un grand lâche , je ne te 
demande qu'une grâce , c'eft qu'elle ne 
fçache pas que je fuis venu. 
COLOMBINE. 
Tenez , Monfîeur , la voilà , ne vous 
fâchez pas , parlez-lui, 

SCENE V.ll. 

SILVIA , LELIO , COLOMBINE: 
ARLEQUIN, 

SILVIA, 

JE vois Monfieur ce qui vous fâche , 
on vous a rendu compte apparem- 
ment de l'ordre que j'avois donné , en 
cas que vous vinfliez. 
I^ELIO en fe mcomodam & afeBant 

ur? air ferain. 
Oui, Mademoifelle , mais bien loin 
de m'en fâcher , j'en plaifentois avec 
Colombine , à qui je difois que vous ne 
pouviez dans les difpofuions où je me 
trouve, me rendre un meilleur office. 

£ 



,o LE DEDAIN 

^ COLOMBINE. 

Monfieur.comment faites-vous quand 

■vous vous fâchés. 

L E L I O. 

Comme il me plaît. 
c T r V 



51 L V 1 n. 

Te fuis ravie que vous m'affuriez que 
cela ne vous a' fait nulle peine. 
LELIO. 

Nulle, en vérité M^dem^oifelle .1 a 
été un temsoù j'aurois pu m °ft«"/" 
d'un pareil refus, tna.s aujourd hui ,e 
fuidois trop, il me fauve les reproches 

d'une fcrupuleufe delicatefle .... 

Et vous fournit encore l'^^^^'V^ jj^ 
faite l'éloge de cette prétendue delica. 
teffe Vous ne comptiez pas , je crois , 
en flire la matière de votre entretien 
avec moi. Mais peut^on fçavoir quel 
fujet vous amencnt^-ets^moi i 

Le hasard qui en paffam m'a fait reiv 
roïitrer votre femme de Chambre , & 
XZ^é occafion de demander fi vous 
étiezvifible.^^^^^^ 

T e hazatdi Arlequin , pourquoi nous 
avelvisdoncditVMonfie.irdevoi. 



AFFECTE' 51 

venir me parler ? 

ARLEQUIN. 
MonfieurJ'ai tout dit. 
LELIO. 
Et bien Mademoifellc , puifque vous 
voulez fçavoir , ce qui m'amène , c'efl: 
an efprit de reconnoilTance. Je venois 
m'acquitter des remercimens que je 
vous dois pour les complimens que 
vous m'avez fait au fujet de Madame 
la Baronne , ôc vous faire enmême- 
tems les miens fur le voifinage de Mon- 
fîeur Mario , qui ne m*a pas paru vous 
être indiffèrent. 

SI L VI A. 
Mondeur Mario eft un Cavalier des 
plus accomplis. 

LELIO. 
Et des plus heureux, 

SILVI A. 
C'eft ce que j'ignore , mais s'il ne Tcft 
pas 5 il mérite de Têtre. 
LELIO. 
CJue lui faut-il d'avantage ? Les cruel- 
les de profeflîon font avec lui les avan- 
ces. 

SîLVIA. 
Je n'entend pas trop ce difcours 5 mais 
le ton me fait comprendre qu'il doit 



52 LE DEDAIN 

fignifier de jolies chofes. 
L E L I O. 
En bonne foy , croyez-vous que per- 
fonne ne vous devine ? La préférence 
que tantôt vous lui avez donwé (ur moi , 
votre converiation qui ne s'adreiToiç 
qu'à lui , vos yeux qui fembloient évi- 
ter tout le monde pour ne s'accacher 
que fur lui , ne parlent que trop , & en 
voulant en faire un miftere vous êtes 
la dupe de vous-même, je fouhaite que 
vousne la foyez pas des autres. 
SILVIA. 
Ah ! je vous entend préfentement, ç'eft 
à dire que fur quelques çivilitez que j'ai 
fait à M, Mario .... 

LELIO. 
Des civilités ! en parlant d'un homme 
qu'on accable de carelfes. 
SI LVIA. 
Hé bien , Monfieur , je fuppofe que je 
Taime , que vous importe ? Eftes-vous 
mon Tuteur , ôc n'ctes-vous venu ici 
que pour me faire querelle à ce lujet ? 
Je vous croyois occupé de foins plus 
importans, 

LELIO. 
Et je le fuis en effet. Vous voyez mon 
irpwble^ je cherche ôr je crains avec 



AFFECTE'. Tî 

VOUS une explication fur mon compte. 
SILVIA. 
Et moi je n'en veux point avoir. 

LE L lO. 
Il me la faut , puifque j*ay le bonheur 
ou le malheur de vous voir pour la der^ 
nieie fois par les mefures que votre hai- 
ne pour moi vous a fait prendre. 
SI LVIA. 
Ma haine ! vous n'en êtes pas pas di- 
gne. 

LELIO. 
Je le veux croire -, mais de grâce ac- 
cordez moi encore un inftant, 

SCENE IX. 

PANTALON, SILVIA, LELIO, 

ARLEQUIN , COLOMBINE. 

PANTALON à SILVIA qu'il oblige 

de rsnîrer, 

OU allez-vous ? parce que je viens, 
faut-il vous retirer &: quitter inci- 

vilemcnt la Compagnie Mais (\ je 

ne me trompe , il y a eu quelque diL 
pute entre vous. 

E iij 



j4 LE DEDAIN 
LELIO. 

Non , Monfieiir , en aucune façon. 
PANTALON. 

Cela ne me furprendroit pas, car," 
depuis quatre mois qu'il a plu à Made- 
înoifelle de fe venir planter ici , fous 

ErétexEe de rétablir fa fanté qui eft aufli 
onne que la mienne , nous fommes 
tous , tant Maiftre que valets , les mar- 
tyrs de fa mauvaifc humeur. A Lelio , 
Je ne fais que quitter votre Baronne ; 6 
quelle charmante perfonne ! ô quelle 
charmante perfonne ! quelles grâces ! 
que d'efprit \ j'en fuis enchanté. Je ne 

Îouvois me réfoudre à me f?parei d*el- 
; j ôc je crois que j'y ferois encore , (i 
elle ne m'avoitdit qu'elle viendrcit ce 
foirnous voir. A Si! via , Prépirez-vous 
à la recevoir comme elle le merite.Ah ! 
Monfîeur Lclio , que vous êtes heureux: 
d'avoir une audi aimable focieté ! quel 
aiïemblage de perfections ! je ne pou-i 
vois me laffer de l'admirer, 
STLVIA. 
Il faut en efF^^t , mon père , fuivant 
votre enthoudafme que vous l'ayez bien 
confîderce. Q^a'a-t'elle donc de fi ravi- 
fant \ font- ce fes traits 5 



AFFECTE'. ^5 

PANTALON. 
Pour Tes traits , je ne fçaurois trop 
vous en rendre raifon. Les femmes d*a- 
préfent ont trouvé le fecret de les dé- 
guifer G bien qu*il eft impoflîble de les 
diftmguer. C'eft pourtant la mode la. 
plus équitable qu'elles ayent encore in- 
venté, parce qu'elle doit éteindre entre 
elles tout principe de jaloufie , en ce 
qu'elle met les belles Ôc les laides au 
même niveau j & ce n'eft qu'une couche 
de pinceau de plus ou de moins qui fait 
la diiFerence des unes aux autres. 
SI L VI A. 
Mon pcre^ vous ne prenez pas garde 
qu'en confondant Madame la Baronne 
avec le refte des femmes, vous ofFenfez 
indiredement Monfîeur, qui , s'il vou- 
ioit , pourroit nous faire un détail plus 
exa6t de fes perfedions ; & à en jugei: 
par un léger crayon qu'il a bien voulu 
nous en faire , elle eft fort au-deifus des 
autres par fa beauté , fes grâces , & les 
charmes de fa convcrfation. 
L E L I O. 
Mademoifelle fe divertit moins aux 
dépens de la Dame que de fon panegirif- 
te. PANTALON. 

Oh ! pour fa convcrfation elle eft cn- 

E iiij 



5« ^ IH DEDAIN 

chanté. Quel feu d'imagination ! quelle 
légèreté d'efprit î quellenouveautédans 
fes exp refilons ! A Lelio , Vous étiez 
prefent lorfqu'en Tabordant je lui ai 
débité fi joliment la fleurette. Car 
c'efl: Tufage préfentement , jeunes & 
vieillards le font , quoique cela ne 
convienne pas trop aux deniers ; mais 
c'cft la mode , il faut la fuivre. Sur 
ce que je lui faifoit entendre que fi un 
viellard amoureux n'étoit pas une efpe- 
ce de difformité dans la nature , je ne 
ferois pas de difficulté de me déclarer 
hautement Ton adorateur : Elle m*a ré- 
pondu que fou vent TAutomne étoit plus 
beau que le Printems. 

SILVIA. 
Oh que cela eft beau ! & toute votre 
convcrfation a-t'elle été de la même 
force ? Elle eft certainement digne de 
fes admirateurs. 

PANTALON. 
Taifez-vous , Mademoifelle la mau- 
vaife plaifante , quand nous voudrons 
juger du mérite d'une femme -, nous 
n'en appellerons pas une autre. Mais 
avec votre permifTîon , il faut que je 
vous quitte pour aller donner chez 
moi les ordres neceifaires pour la ré- 



AFFECTE'. 57 

ception de Madame la Baronne ; car il 
n'y a rien de bienfait, fi je ne m'en mêle. 
S I L V I A faifant femblant de fortir. 
Mon père, je vous épargnerai ce foin, 

PANTALON. 
Non , faites ici compagnie à Mon- 
fieur qui y attendra la fienne. 
S I L V I A. 
Mon père , je fuis un peu indifpofée. 

PANTALON. 
Les femmes font toujours indifpo- 
fées , quand il s'agit de recevoir d'au- 
tres femmes. 

SCENE X. 

SILVIA , LELIO , COLOMBINE, 
ARLEQUIN. 



A 



LELIO retevant Silvia» 



Rrêtez , belle Silvia. 
5 I LVI A voulant s* en ailer, heurte contre 
Colombh-ic, 
Voyez cette étourdie, il faut qu'elle 
fe trouve toujours fous mes pas. 
LELIO. 
Adorable Silvia , dnigné par pitié 
pour première ôc dernière faveur écou- 



58 LE DED \IN 

ter un amant que vos rigueurs réduifent 
audéfcfpoir. SILVIA. 

Ah pour la nouveauté du langage j'ay 
quafi envie de refter. 

LELIO. 

Jouiltez, puifqu'il n'y a que ce feul 
moyen de vous retenir , du plaifîr fecret 
que vous avez à tourmenter un mal- 
heureux qui malgré vos mépris , votre 
haine , n'a pas le courage de vaincre 
une pafîîon qui le tirannife , qui me 
force à vous faire l'aveu d'une foiblefli 
. dont vous riez , Se qui me va rendre à 
vos yeux encore plus méprifable que je 
ne reçois, 

SILVIA. 

Vons vous répétez fans doute pour 
quand vous ferez auprès de quelque au- 
tre. Vous réiifîîrez, je vous le promets, 
il n'y a perfonne qui ne s'y trompe , ôc 
ne vous croye véritablement amoureux, 
LELIO. 

Cruelle , vous ne le connoifTez que 
trop. Tout vous le dit , mes foins , mes 
alTiduitez , ma complaifance , mon ab- 
fence , mon trouble , mon (îlence. Et ce 
qui dans un autre auroit mérité votre 
eftime , a produit avec moi un eff^t tout 
il n'a fervi qu'a vous donner 



AFFECTE'. 59 

de plus fortes armes contre un objet qui 
vous eft naturellement odieux. En faut- 
il d'autres preuves que Pair dédaigneux, 
outrageant avec lequel vous m'écoutez 
dans l'inftant même que je vous entre- 
tiens de l'amour le plus fmcere de le plus 
tendre. Belle Silvia , rentrez en vous- 
même. Faites lui juflice à cet amour ; 
eft-ce la le traitement qu'il mérite .... 
je le vois , vous triomphez maligne- 
ment de mon peu de raifon, mon éga- 
rement vous fait pitié 5 mon difcours 
vous fatigue. Vous avez raifon , j'en 
fens moi-même tout le ridicule ; mais 
comme par uneopofition de caraderes 
que nous ne nous fommes pas faits, je ne 
fuis pas plus le maître de ne vous point 
aimer, que vous de ne me point haïr; 
foufFrez qu'avant de vous quitter pour 
toujours , je vous jure que tel traitement 
que vous m'ayez fait Ôc me fafîiez en- 
core, vous ne pouvez m'empêcher de 
vous aimer. Je fuis à vous malgré vous, 
malgré moy. Mon étoile m'a fait votre 
adorateur. Vous pouvez me maltraiter, 
mais je vous défie de m'ôrer le plaifîr 
que je trouve même à foufFrir. 
SILVIA. 
Eft-ce la tout , Monfieur ? 



6o LE DEDAIN 
LELIO. 

Belle Silvia 5 cruelle Silvîa, peut-on 
en dire davantage ^ 

SÎLVIA. 
J\iy en vérité grand tort de ne pas ré- 
pondre à de pareils fencimens. Je m'é- 
tois figuré que quoique tiède vous pou- 
viez être honnête homme. Je me fuis 
trompée. Vous êtes un traître , un fce- 
lerat , un perfide , un monftre , avec le- 
quel j'aarois horreur d'avoir la moindre 
communication , elig lui jette la lettre k 

la tête , tenez , en voilà la preuve 

Ah du fecours Colombine, je me trou- 
ve mal 

COLOMBINE a Lelio. 
Monfieur, éloignez-vous d'ici. Vous 
nous embaraftez plus que vous ne faites 
de bien. Arlequin, aide moi à ramener 
Mademoifelle. 

ARLEQJJIK. 
Voilà tout ce que je craignois , & je 
fuis un homme mort. 

SCENE XL 
LELIO. 

EEft-ce bien moi H pyertd ta 
lettre, ]q fuis un traître , un fcele^ 



AFFECTE*. 6î 

rat, un monftre , Se en voilà la preuve. 
Cette lettre cft d'un ami qui m'invite à 
fa noce , & me prie de lui faire les em- 
piètes dont il a bcfoin pour fon mariage. 
Quel rapport peut- elle avoir avec les 
reproches injurieux dont Sllvia m'a ac- 
cablé î il ne fe peut qu'il n'y ait la dçf^ 
fous quelque myftere caché que je ne 
débrouille pas ; ou bien Silvia eft folle 
de me faire à fon occafîon une pareille 
algarade. Encore, fi c'étoit le billet de 
quelque femme , je lui pardonnerois 
d'en prendre ombrage , & de me le jet- 
ter à la tête comme une preuve de per- 
fidie. Il y auroit à cela du moins quel- 
que apparence de raifon. Mais faire tant 
de vacarme pour une lettre d'un hom- 
me à un antre , une lettre indifférente 
qui ne fignifie rjen, il faut necefl'aire- 
ment qu'il y ait dp mal entendu _, & que 
dans fa colère elle fe foit trompée en 
prenant un papier pour un autre , qu'on 
lui a peut-être écrit contre moi. Que 
fçait-on ? il y a tant de ces âmes noires ^ 
de ces écrivains anonimes , dont toute 
l'occupation Se le plaifîr eft de porter 
des coups fecrets. Il faut abfolumenc 
que je m'en éclair^ iiTe , Se il n'y a que 
Cplombine qui puiffe m'expliquer cette 



éi LE DEDAIN 

énigme. N*efl:.ce point auflî parce que 
je nne mêle du mariage de Mario qu'elle 
aime Mais par quel hazard ce bil- 
let fecrouve-t-il entre les mains de Sil- 
via. Tôt ou tard je le fçaurai , & mal- 
heur à quiconque s'en trouvera Tau- 
teur. 

Ttn du fécond A^e, 

<r€*i^^€¥fe ié¥à^*(ré#l«) (Té^^^ré*^ 

ACTE 1 1 L 



SCENE PREMIERE. 

LELIO. 

DE tous mes Domeftiqucs je ne 
puis foupçonner qu'Arlequin ca- 
pable d'avoir pris cette lettre, & de l'a- 
voir donné avec quelques autres à Sil- 
via ; &: fi c'eft lui , il peut compter que 
je l'affommerai. 



AFFECTE'. 63 

SCENE IL 

ARLEQUIN , L^UO en pajfant. 

AL ELIÔ. 
H te voilà fort à propos. 
ARLEQUIN. 
Monfieur, je luis un peu preffé ; je vais 
faire une commilîion queMonfieur Pan- 
talon m*a donné, 

LE LIO. 
Tu la feras après , viens-ça maraud. 
Par quelle avancure ce papier fe trouve- 
t'il aujourd'hui entre les mains de Ma- 
demoifelle Silvia ? Ce n'eft que par ton 
moyen qu'elle a pu l'avoir. 
ARLEQUIN. 
Ce papier. 

LE LIO. 
Oui , ce papier. Tu fais l'ignorant , 
mais prend garde à ce que tu me diras j 
car fi tu mens d'un mot , tu peux comp- 
ter que tu es un homme mort. 
A R L E Q^U I N. 
Vous fçavez bien qu'un papier blanc 
ou noir , c'eft tout un pour moi, car jç 
ne fçais ni lire ni écrire. 



«4 LE DEDAIisr 

L E L I O. 

Te ne ce demande point , s'il eft à ton 
ulage , je te demande qui a pu rappor- 
ter ici. 

A R L E QJJ I N. 
Mondeur Pantalon m'a ordonné d'al- 
ler vue. 

L E L I O. 
Tu iras , mais je veux fçavoir avant 
qui a pu apporter ici cette lettre. 
A R L E QXJ I N. 
Je n*en fcais rien; à qui s'adrefle-t'elleî 

tELIO. 
A moi, 

ARLEQUIN. 
Et bien c'eft donc vous. 
L E L I O. 
Ce n'eft pas moi , car je fuis certain 
de l'avoir lailTé fur ma table, 
ARLEQ^CJIN. 
Il faut donc que ce foit le diable , 
ÇC'Ce i>e peut être que lui à tout le ta- 
page qu'il a déjà çaufé encre vous Se 
& Mademairelie Silvia , fans celui qu'il 
fera peut étire encore entre vous & moi. 
Ce qu'il y a de certain , c'eft que je ne 
Vay pas donné à Mademoifelle Silvia , 
^ j'en fefois fermées, 

LELIO 



AFFECTE'. 65 

L E L I O. 

Tu as donc pendant mon abfence 
laiflé entrer quelqu'un dans mon cabi- 
net qui l'aura pris , &c c'eft encore pis. 
AR LEQJJIN. 
Non, Monficur , je vous le jure. 

L E L I O. 
Ce billet ne s'eft pourtant pas tranf- 
porté ici de lui-même. Ce n*eft pas pour 
la confequencc dont il eft -, je n'aiirois 
pas d'inquiétude , Ci je croyois qu'on 
n'eût pris que celui-là 5 mais il y en 
avoit d'autres auprès. 

A R L E QU I N. 
Oh je vous protefte qu'il n'en man- 
que point d'autres. 

L E L I O. 
Belitre que tu es , quelle certitude en 
as tu? Et moi je juge qu'il faut necef- 
fairement que Ton en ait pris d'autres. 
ARLEQ^UIN. 
Et vous jugez mal , car je fçai à n'en 
pouvoir douter qu'on n'a pris que ce-. 
iui-là. 

LELIO. 
Tu fçais donc qui l'a pris ? 

A R L E CLU 1 N. 
Aflutément , c'eft moi pour 



6G LE DEDAIN 
L E L î O. 

Voilà Juftement ce que je vouîois 
fça"oir, C'efl: donc ainfi maître fripon 
que vous m*avez menti. 

ARLEQUIN. 
Oh que je fuis bête. 

L E L l O tire répée. 
II faut tout à l'heure que je te pafTè 
mon cpée au travers du corps , fi tu n'a- 
voues ce que tu as fait des autres, & 
où tu les as n>is. 

ARLEQ^UIN. 
Mifericorde. 

LELIO. 
U n'y a point de mifericorde. 

ARLFCLUIN. 
Mifericorde ^ au fceours , à l'aide , on 
me tue , on m'affifTine, Monfieur Pan- 
talon , Mademoifelle Silvia , Colombi- 
ne^aufecourSj aufecours, jeluis mort. 

5C EN E II I. 

PANTALON, LELIO, ARLEQUIN. 

PANTALON. 
Race, grâce ^ à ce pauvre malr 
heureux. 



AFFECTE'. 6j 

L E L I O. 

Il cft bien heureux que vous ven'eat 
intercéder pour lui. Si vous fçaviez ce 
qu'il m'a fait, vous m'exciteriez le pfc* 
mier à le châtier, 

ARLECÎ^UIN. 

Monlîeur , j'allois faire la commiC» 
fion que vous m*avez donné , & mon 
Cciaîtrc m'en a empêché parce que . . . • « 
L E L I O. 

Tay toi , coquin, 6c va-t'en faire ce 
que Monfieur t'a commandé. 
PANTALON. 

Apprenez mon ami qu'un domeftique 
doit toujours fe taire quand fon maître 
parle, 

SCENE IV. 

COLOMRTNE , une q^t'^nituye à la maîn^ 
ARLEQUIN, PANTALON, LEtlOi. 

PANTALON. 

V^Ue vient faire ici cette curieufe? 
COLOMBINE. 
Sçavoir de la parc de ma Maitrefle cç 

Fij 



g^ ^ LE DEDAIN 

que (ignifie tout le vacarme que Ton 

entend. 

PANTALON. 
^ Vous lui direz qu'elle feroit bien 
mieux de s'habiller promtemenc , de de 
venir ici , plutôt que d'être quatre heu- 
res à fa toilette , demandez- moi à quoi 

faire j allez ; marchez A Lelio , 

que vous a donc fait ce pauvre Arle- 
quin > 

COLOMBINE. 
Et que dirai-je à ma MaitrefTe \ 

PANTALON. 
Vous lui direz que c'efl: un valet info- 
lent que l'on châtie avec juftice, 
COLOMBINE. 
Belle rcponfe, 

S C E N E V. 
PANTALON, LELIO, ARLEQUIN. 

LELIO. 

TMaginez-vous que je ne lui recom- 
mande autre chofe que de ne point 
toucher ni déranger mes papiers , & ce 
fripon a la méchanceté o^u la bêùfe d'ei> 



AFFECTE'. G<) 

prendre un fur ma table, qui eft de con- 
léquence. 

ARLEQJJIN. 
Vous difiez tout à l'heure qu'il ne fèr- 
voit à rien. 

LELIO. 
Veux-tu te retirer pcndart , &: aller 
faire ce que Monfieur t'a dit. 

SCENE Vf. 
PANTALON, LELIO. 

PANTALON. 

IL ne meritoit pas moins que le châ- 
timent que vous avez voulu lui faire, 
mais vous avez encore plus de tort que 
lui , de l'avoir mis dans Toccafîon de 
prendre vos papiers en les lailfant à fa 
difcretion. Eft- il poiïible qu'un homime 
d'expérience comme vous ignore qu'il 
n*y a point au monde d'animaux plus 
curieux que les valets. J'ay une maxime 
excellente par rapport à eux; je dis tout, 
& lis tous mes papiers en leur préfence, 
après quoi je les enferme bien foigneu- 
fement. Parla je trouve le lecret de leur 



70 LE DEDAIN 
ôter toute cariofité , & le moyen de 
fouiller dms mes papiers. Il n'y a que 
les nouvelles publiques dont je ne parle 
jimais devant eux , parce que je ne 
veux point qu'on aille dire dans le mon- 
de , Monfîeur Pantalon eft un bavard 
qui a dit ceci , a dit cela. Avouez donc, 
Monfieur Lelio , qu'avec le génie que 
Dieu m'a donné, j'étois fait pour rem- 

Î>lir les poftes les plus importans dç 
'Eftat. 

LELIO. 
Cela eft fans difficulté. 

PANTALON. 
Et il ne m'a manqué que cette ardeur 
des gens attachez à la Cour , & d'être 
un peu connu pour avoir part aux afFai- 
res publiques , & certainement je les 
aurois bien mené. Car entre nous, ce 
n'eft pas la mer à boire , avec quelques 
mémoires , que j'aurois tiré du tiers 
Se di qaart , que j'aurois fait palTer 
& donné au Prince comme venants 
de mon e'toc , un air grave &c chagrin, 
il n y a peiTonne qui ne m'eût pris pour 
k plus habile homme du monde. 
L E L I O. 
Ce n'eft pas affez préfumer de votre 
fç avoir. 



AFFECTE'. 71 

PANTALON. 

Je voudrois que vous me vifîîez quel- 
ques fois dans ces caffez différer fur les 
matières de politique les plus ardues^j'y 
fais Tadmiration de tous les beaux ef- 
prits qui y font. 

L E Ll O en hail'a^-t. 

Vous m'aviez dit , ce me fcmble, que 
vous aviez affaire chez vous. 
PANTALON. 

Cela eft vrai, & je vous quitte, mais 
je fuis à vous dans un moment. 
L E L I O. 

Oh ! Ne vous gcnez pas , prenez tout 
le tems donc vous a^ez befoin. Peut- 
on avoir la patience de foutenir un pa- 
reil entretien. J'aimerois mieux encore 
effuyer les injures de la fille ^ que la 
converfation du père. 

ttîînnnmntnnnn 

SCENE VIL 

ARLEQUIN qui entre fendant au^ Pan^ 
talon fort & veuts'enfnir. LELIO. 

L E L I O. 

VTensça toi , approche j hé bien ^ 
qui parle-je donc l 



72 LE DEDATN 
ARLEQJJIN. 

A un homme qui n*a pas envie de fc 
faire tuer fitôc. 

LELIO. 
Je ne te tuerai point , & je t'ay par- 
donné. 

ARLEQUIN. 
Quelque fot qui s'y fie. 
L E L 1 O. 
. Approche , te dis- je ; veux-tu que 
Yaille te chercher? 

ARLEQUIN. 
Vous m'irez encore parler de cette 
maudite lettre. 

LELIO. 
Voila qui eft fini , je ne t*en parlerai 

plus. 

ARLEQ^UIN. 
Jcttez donc votre épée à cent pas 
delà. Tenez, Monfieur, je ne fuis pas 
'encore revenu de ma frayeur. 
LELIO. 
Viens-ça encore une fois , & ne crains 

xien. 

A R L E QJJ 1 N. 

J*ay l*oreille merveilleufe ; j'entend 
parfaitement de loin ; // approche en 
tremblant. Ufez-en donc niodeftement. 

LELIO 



AFFECTE'. 7î 

LELIO. 

Ecoute 5 tu as la liberté cîe voir Ce- 
lombine quand tu veux , & Silvia ne 
le trouve point étrange. 

ARLEQUIN. 
Ouy, Monfîeur , j'ai dans cette Mai- 
fon la même liberté que le chat & le 
chien , je vas Se je viens en bas en haut, 
du haut en bas , fans que qui ce foit 
xne dife mot. 

LELIO, 
Va-t-en voir fi Colombine n'efl point 
occupée au tour de fa Maîtrefle , Ôc fi 
elle ne Teft pas , dit lui que je fouhai- 
terois lui parler , &c que je l'attends ; 
mais fur tout prends bien garde que 
Silvia s'en aperçoive. 

ARLEQlUIN. 
J'y vais. Audi bien faut-il que je 
rende réponfe à M. Pantalon. 
LELIO. 
Ecoute , fi M. Pantalon te demande 
fi je fuis encore ici , ru lui diras que non. 
ARLEQ^UlN. 
Mais fi par hazard Colombine étoit 
occupée après le tignon de faMaîtrefTej 
car en ce cas elle en a au moins pour 
quatre heures , attendriez- vous tout 
ce tems > 

G 



74 LE DEDAIN 
L E L I O. 

J'attendrai plutôt jufqu'à cfcmain : 
te veux pendant que j'y fuis en avoic 
le cœur net. 

A R L E Ci,U I N. 
Monfîeur, eft-ce que vous voudriez 
encore parler à Mademoifelle Silvia } 
LELIO, 
Je ne crois pas que de mes jours 
pareille extravagance me palTe par la 
tête. Nous avons pris pour jamais cou* 
gé l'un de l'autre, 

ARLEQ^UIN. 
Mais fi vous ne voulez plus avoir de 
communication avec la MaîtrefTc; qu'a- 
vez- vous à faire avec la Femme de 
chambre > 

L E L ï O, 
Non parbleu, elle courroie prefente-» 
ment après moi , pour me demander 
pardon de tous les outrages qu'elle m'a 
fait, que je nedaignerois pas l'écouter. 
ARLEQ^UIN a part. 
Ce Compère cy aime les femmes, 
de ne fe fait pas une affaire d'en comp- 
ter en même tems à la Baronne & à 
Silvia ; ne voudroit-il point auflî en dire 
deux mots à Colombineî ce neferoiç 
pas nion compte à moi. 



AFFECTE'. 75r 

L E L I O. 

J*âvoue que j'ay eu un fecret plaidr 

en la revoyant. Elle a des grâces ôc 

des charmes jufques dans Tes brufque- 

ries ; mais fut-elle encore cent n^illç 

fois plus aimable , elle ne me fera plus 

de rien, voila qui eft fini. H fe retourne» 

Ah , te voila déjà de retour ; he bien l 

ARLEQJJIN. 

De retour. Je n'y ai pas encore été, 

L E L I O. 
Et pourquoy î 

ARLEQUIN. 
C*eft que j'ay fait attention que la 
Campagne donne de Tapetit , S( que 
je vous vois quelque fois manger par 
fantaifie du pain bis d'aufli bon coeur 
que les mets les plus exquis ; & Coloni-* 

bine , quoiqu'elle ne foit pas 

L E L I O. 
Hé bien fî tu as faim , tu mangeras 
au retour de ton meffage , je ne t'ea 
empêche pas ; va donc, dépêche. 
ARLEQ^UIN. 
Tenez, Mr. la voila qui vient avec 
Mademoifelle Silvia. 

L E L I O. 
Oh pour Mademoifelle Silvia elle eft 
Je trop. Toi refte ici , écoute bien tout 

Gii 



7^ LE DEDAIN 

ce qu'elles diront pour m*en rendre 
compte, 

Lelio & Silvia s^apercevAnt ^ fe tour^ 
tient le dos , & Silvia voyant que Lelio 
s* en va y revient fur [es pas, 

SCENE VIIL 

SILVIA , COLGMBINE 
A R L E QJJ I N. 

C O L O M B I N E. 

TOn Maître, à ce que je vois, ne 
demande pas fon refle. 
ARLEQUIN. 
Non certainement , & il renonce ,à 
ce qu'il dit , pour le refte de fes jours 
à MademoifcIIe. 

SILVIA. 
La menace eil terrible^ mais que vient- 
il chercher ici ? Se pourquoy n'eft-il 
pas auprès de Madame la Baronne. 
COLOMBINE. 
Effectivement pour un homme qui 
touche au moment d'être marié , s'il 
ne Teft pas déjà , il me paroift peu affi- 



AFFECTF. 77 

du j & fi j'étois à la place de Madame 
la Baronne , je ne prendrois pas la chofc 
fi fort en douceur. 

S IL VIA. 

Bon, ces gens -là tant Thomme 
que la femme ne fentent rien ; ce fonc 
des amis de boue qu*un vil intereft unit. 
Arlequin, toi qui les voit fouvent en- 
femble , quelle façon ont-ils entre cux> 
ARLEQUIN. 

Ils rient , ils badinent , mais je ne les 
ay jamais vu fe quereller. 
S I L V I A. 

Le traître j le fcelerat î venir me faire 
des proteftations de tendrefle dans le 
temps qu'il vient de fe marier, ou qu*il 
va le marier avec une autre. Elle ne 
peut tarder à venir cette charmante 
Baronne , ôc je l'attends ; j'auray la 
fatisfadtion de lui conter tout au long 
le dernier entretien que j*ay eu avec 
fon cher Epoux ; nous verrons com- 
ment ces deux petits coeurs Ci bien unis 
prendront la chofe. Crois-tu Colom- 
bine qu*un portrait bien reffemblant du 
caradere perfide de Lelio foit capable 
de rompre leur mariage, s'iln'étoit pas 
encore fait ? oh alfurement je le ferai 
.&de la bonne manière. Il rne prenoic 

G iij 



78 LE DEDAIN 

aparemment pour une Dupe , l'indigne 
qu'il eft. Tu as entendu les termes af- 
fectueux , tu as vu l'air paffioné avec 
lequel il exprimoit fon amour. Eft-il 
poflible d'être Comédien à ce point? 
Jtf ttê rti'ëtonne plus qu'une femme rai- 
jfonnable prenne de l'enteftcment pour 
Un pareil fcelerat. As tu fait attention 
à fes difcours , fes grâces, fes empor- 
temens ! qui eft-ce qui n'y feroit pas 
trompé ! moi-même quoique convain- 
cue de fa perfidie , j'étois prête à me 
rendre comme une imbécile , (î le de- 
fefpoir de voir qu'un homme (î aima ble 
me trompoit , n'écoit venu à monfe- 
cours. Je prenois du plaifir à l'enten- 
dre , je me fentois touchée. Ma pau- 
vre Colombine , nous nous y prenons 
trop tard , nous ne reuffirons pas , ÔC 
la Baronne qui connoît fon mérite , n'a 
exigé le fecret , & ne mené l'affaire 
avec tant de précipitation que par la 
crainte qu'elle a que quelque jiloufe 
né le lui enlevé. Auffi c'eft ma faute^ 
é dans les commenccmens j'avois eii 
pour lui les mêmes égards que j'ai eu 
poMt les autres , (i par une bizarerie 
étf^nge ôc contraire à ce que je fen- 
tois pour lui /je n'avois pas eu deô 



AFFECTE'. 7p 

airs àc hauteur mal placez , il ne m*au- 

roit pas quitté , il n'auroit pas pris d'ent 

gagement ailleurs. Arlequin , tu étoi» 

toute à rheure avec lui _, te parloît-il 

de moi } que difoitil ? étoit-il bien 

fâché ? a-t-il fenti ce que je lui ai dit } 

ARLEQUIN. 

Je ne fçais pas s'il Pa fenti , mais il 

me fcmble qu*en parlant entre fes dents 

il a marmoté qu'il ne s'en foucioit pas. 

SILVIA. 

Oui, je devifagerois à belles mains 

dans la colère où je fuis un homme 

comme celui-là , qui de propos délibéré 

vient tromper une fille qui ne penfô 

point à lui , Se lui jure par des fermens 

exécrables qu'il Tadore. Oh je veux 

Je dire à la Baronne. 

COLOMBINE. 
Mais Mademoifclle je fais une refle- 
xion. 

Sî LVl A. 
Et quelle eft-elle cette belle refle- 
xion. 

COLOMBINE. 

Si ce mariage éroic fait ou prêt à faire, 

Mr. Lclio qui ell C\ maître de lui-même 

au lieu de venir dans ces bois rêver & 

perdre fon tsms, n'auroit-il pasiapoli- 

G iiij 



$o LE DEDAIN 

tique de l'employer auprès de Madame 
la Baronne, quand bien même il ne Tai- 
meroitpas? je jurerois moi que repen- 
tant & peut être au defefpoir de l'enga- 
gement qu'il eft preft de prendre avec 
ollcjil n'eft: venu ici que pour fonder vos 
derniers fentimens à fon égard , voir 
comment vous le recevriez, Ôc de dépit 
finir avec elle, A Arlequin. Mais toi 
butord qui demeure avec eux , qui voit 
tout ce qu'ils font, tu ne fçaurois nous 
dire au jufte ce qui en eft ! 
A R L E Q^U I N. 
Moi ! je ne me mefle point des af- 
faires des Grands, & pour un mauvais 
quarré de papier auquel j'ay touché 
par hazard, tu as vu que peu s'en efl; 
fallu qu'il ne m'en ait coûté la vie ; 
mais puifque tu es fi habile ^ que ne 
lui demandes-tu > 

SI LVI A. 
Oh je ne veux pas qu'elle lui parle 
il s'imagineroit peut-être que je me te- 
pens de ce que je lui ai dit , & je fe- 
rois au defefpoir qu'il me foupçonnât 
de la moindre folbleife, 

A R L E QJ^ I N. 
Si Mademoifelle n'étoit pas ici , je 
dirois bien quelque chofe à Colombine^ 



AFFECTE'. 8i 

mais il m*a defFendu de parler devant 
elle. 

SI L VI A. 

Va mon pauvre Arlequin tu peux 
parler fans crainte , tu fçais bien que 
nous ne nous verrons plus. 
ARLEQUIN. 

Ouy, l*on m en avoit dit tantôt de 
même au fujet de la lettre j vous la lui 
avez cependant bien proprement jette 
à la tête, de peur qu'il ne la vît. 
S I L V I A. 

Tiens , voila ce que je te donne , 8c 
fois certain de mon fecret. 
ARLEQUIN. 

Hé bien 5 il m*a ordonne de dire à 
Colombine de faire enforte de fe dé- 
rober d'auprès de vous pour lui venir 
parler , parce qu'il veut fçavoir quel- 
que chofe qu'il ne m'a pas dit, 
SILVIA. 

Colombine , je m'en vais , reftez ici. 
Je vous donne la permifTion de lui 
parler ; écoutez-bien tout ce qu'il vous 
dira ; voyez en quel état eft fon ma- 
riage ; n'allez pas me compromettre 
au moins. Elle fe retire , Examinez bien 
fi il y a encore moyen de le rompre. 



Si LE DEDAIN 
SCENE IX. 

ARLEQJJIN, COLOMBINE, 

COLOMBINE. 

DOtine-moi tout à Theure cet at- 
gent à ç^arder. 

ARLEQUIN. 
Ne le garderay- je pas bien moi-même? 

COLOMBINE. 
Non , les femmes font faites pour 
garder & dépenfer l'argent , & les hom- 
mes pour le gagner ; & je prétends que 
cela foie ainfî , quand nous ferons à 
notre menante, 

AR LEQUIN. 
Et tu prétends mal , car quoi qu'entre 
mary & femme il ne doive y avoir 
qu'une bourfe , c'cft à Thomme à Tavoir 
de fon côté , Se cela eft coudant fui- 
vant toutes les règles de la focieté con- 
jugale. 

COLOMBINE. 
Toutes les coquettes de Paris en au- 
ront menti avec moi , 8c tu ne fortira 
pas d'ici que tu ne m'aye donné juf- 



AFFECTE'. 83 

qu'au (îernier fou ; 6c je le veux abfo- 
îument , abfolumenc. 

ARLEQ.UIN. 
Abfolument, abrolumcnc tu ne l'au- 
ra pas. 

COLOMBINE, 
Et je Tauray , ou point de mariage, 

ARLEQUIN. 
Ah , tu le prends fur ce ton , Se bien 
foit, point de mariage 5 pardy Monfîeur 
vaut bien Madame, 

COLOMBINE. 
Voila donc comme tu m'aime. Les 
femmes font bien fortes d'attacher leur 
amitié à ces animaux là qui n'ont nulle 
complaifance pour elles , & ne les pren- 
nent que pour en faire leurs fervantes; 
Se moi je fuis bien malheureufe d'avoir 
pris de l'attachement pour un aufli vi- 
lain petit merle. 

ARLEQUIN. 
Colombine , tu pleure , tu m'aime 
donc bien ? 

COLOMBINE. 

Que trop , petit ingrat. 

ARLEQUIN, 

O le bon petit caradere ! quelle 

douceur ! tiens , voila mon argent , je 

te le donne , je ne fcaurois non plus 



84 LE DEDAIN 
tenir contre une femme qui pleure, que 
contre une bouteille de vin. As-tu eu 
grande peur taqtôt , quand mon Maître 
a voulu me tùé'r avec fon épée nue. 

COLOMBINE. 
N*as-tu pas vu que j*ay accouru com- 
me une effarée à ton fecours. 
ARLEQUIN. 
Dame il ne s'en eft pas fallu 1 epaif- 
feur de quatre doigts , que tu n'aye été 
veuve avant que de tater du mariage. 
Si tu voulois pour prévenir cet accident 
pendant que nous fommes feu's pré- 
luder un peu fur Therbette , prendre 
des plaifîrs poétiques fur cette fougère, 
Colombine mon amoureufe. 
COLOMBINE. 
Allons paix; je n*ai pas de temps à 
perdre. Ne vois-tu pas que ma Maî- 
treffe qui feche d'impatience de fçavoir 
ce que Mr. Lelio veut me dire, me 
fera le fabat , (î je n'ay rien à lui ré- 
pondre. Va t en vite le chercher. 
ARLEQUIN. 
Tu me donneras donc un petit baifer 
au retour. 

COLOMBINE. 
Nous verrons , va toujours. 



APFECTE'. 8; 

ARLEQUIN. 

Je trouve du plaifïr jufqu'à fouffrir. 
// va JHfqHAH boHt du Théâtre, Je l'a- 
perçois là bas entre fes arbres. Mon- 
fieur 5 Monfieur .... Colombine je 
t'en prie , viens-t'en voir comme il s'cx- 
crîme tout feul. 

COLOMBINE. 
Il nous a aperçu , & vient à nous. 

ARLECLUIN. 
Au moins qu'il ne t'échape pas de 
lui dire que j'ay parlé devant ta Maî- 
trelTe. 

^ COLOMBINE, 
Je m'en donneray bien de garde. 

SCENE X. 

ARLEQJLJIN, COLOMBINE, 
L E L I O. 



ARLEQUIN. 



M 



Onfieur voilà Colombine. 
L E L I O. 
Je la vois bien. Ma chère Colom- 
bine que j'avois d'impatience de te 



S^ LE DEDAIN 

parler. A Arlequin, Retiie-toy d'ici, 
Se laiffe-nous en liberté. 

A R L E CtU I N. 
Monfieur, elle doit erre ma femme. 

L B L I G. 
Hé bien nigaud, parcequ*elle doit 
être ta femme , il ne me fera pas per- 
mis de lui parier en particulier ; as-tu 
peur que je lui conte fleurette } 
A R L E QU I N. 
Vous ne feriez pas le premier qui 
fatigué des cruautez de fa Maîcre(îc ,' 
ou ennuyé de fes faveurs , vous feriez 
vangé fur fa femme de chambre. 
L E L ï O. 
Elle n'eft pas encore ta femme. 

A R L E Q^U I N. 
C'eft à caufe de cela même j peut- 
être que Cl elle Tétoit , je ferois com- 
me bien d'autres , je n*y prendrois pas 
aardc de (î près. 

L E L I O. 
Retire- toy, te dis-je^ &: point de 
réplique. 



AFFECTF. 87 

SCENE XL 

COLOMBINE, LELIO. 
L E L I O. 

MA pauvre Colombine , tu ne 
fçaurois croire combien je t*ay 
d'obligation de t*êcrc ainfl dérobée d'au- 
près de la Maicrefle pour me venir 
parler, 

C O L O M B I N E, 

Ah Monfieur, vous m'en auriez bien 
d'avantage fi vous f^aviez les peines 
que j'ay eu à m'échaper, 6c les rifques 
aufquels je m'cxpofe en vous venant 
trouver ici. Si ma Maîcreffe en avoir 
le moindre foupçon , je ferois une fille 
perdue , non feulement elle m*a dcfFen- 
du de vous parler, mais même de pro- 
noncer votre nom devant elle, 
L E L l O, 

Je la reconnois bien à ce langage ; 
mais Colombine , je vois bien que quel- 
que chofe que je falTe je ne la forceray 
jamais à m'aimer ; aufîi ay-je renoncé 
à toutes les prétentions que je pouvois 



88 LE DEDAIN 

avoir fur fon cœur ; j'ay pris mon party 
là delfus , voila qui eft fini , je n'y 
penfe plus. Il me refte cependant en- 
core une curiofîté que je veux fatisfaire 
en rompant pour toujours avec elle , Se 
c'eft pour cette effet que j'ay recours 
à toy. Tu étois prefente, lorfque ta 
Maîtreiïe avec une fureur fans égale , 
puifqu'clle a dérangé fa fanté , m'a jette 
ce papier à la tête ; explique -moy un 
peu ce myftere. 

COLOMBINE. 

De myftere ? il n'y en a point. 
L E L I O. 

Il faut donc qu'elle foit devenue folle 
de m'avoir traité ainfi à propos de rien, 
COLOMBINE, 

Je vous admire, à propos de rien. 
Tenez Monfieur , fans tant de paroles 
inutiles , vous voyez bien que nous de- 
vons être inftruites par cette lettre du 
fujet qui vous a fait prendre la poftc 
pour venir ici, & que nous n'ignorons 
pas que le mariage de la Baronne, • . • • 
L É L I O, 

Hé bien Colombine. 

COLOMBINE. 

LaifTez-moi dire , je vous prie, car 
ott m'attend, & je n*ay pas de tems à 

perdre j 



AFFECTE*. 85? 

perdre ; ce mariage eft-il fait , ou n'eft- 

il pas fait > 

^ LELIO. 

Il n'eft pas encore fait , mais indu- 
bitablement il fe fera ce foir. 
COLOMBINE. 

Si ma Maîtreffc vous tient fi fort au 
cœur , j'ay à vous fignifier que pour 
vous racommodcr il n'y a qu'un feul 

moyen. 

LELIO. 

Qui eft. 

COLOMBINE. 

De le rompre. 

LELIO. 

De le rompre , & en fuis-jc le maître» 
mais quand cela feroit en moà pou- 
voir , la proportion eft honnête. Il ne 
manquoit aux ofFenfes que Ton m*a 
déjà fait que de me croire capable d'une 
pareille indignité ; Silvia veut apparem- 
^nent me faire mériter tous les noms 
exécrables qu'elle m'a déjà donné. 

COLOMBINE. 

Sans tant de déclamations déterminez* 

vous , car on m'attend. 

LELIO. 

Je fuis tout déterminé , & n'ay point 

Vame affez noire pour commettre une 

H 



po LE DEDAIN 
pareille infamie ; & quelle raifon a- 
t-elle pour me faire une femblable pro- 
poficion ? 

CO LOMBINE. 

La raifon eft toute claire j quand une 
femme aime un homme , elle ne veut 
pas qu*il fc marie avec un autre. 
L E L I O. 

Colombine , tu es une fille d*efprit ; 
lu as voulu me ménager ; je t'entends, 
mes foupçons n'étoient que trop bien 
fondés 5 le doute où j'étois de mon mal- 
heur m*agitoit, la certitude m*accable; 
elle aime , & Mario heureux fans le 
fçavoir 8c f^ns fe foucier de fa fortune, 
cft caufc de tous les mauvais traite» 
mens qu'elle me fait , parce qu'elle 
s'imagine que ce mariage ne fe fait que 
par monentremife. Ah je n'en puis plus. 
COLOMBINE. 

Mails vous e^travaguez ; quelle chi* 
mère vou? mettez- vous dans la têtej, 
quelle imagination î 






AFFECTE'. pr 

SCENE XII. 

PANTALON, SILVIA, LELIO, 
COLOMBINE. 

PANTALON à SI L VI A dti fonds du 
Théâtre, 

JE demande ce qu'une fille plantée 
comme un piquet fur un fiege peut 
faire toute leuîe dans fa Chambre pen- 
dant douze heures d'horloge que le jour 
dure. Oh puifque nous avons ici des 
promenades , je vous obligeray bien 
à faire de Texercicc. A Lelio. Je vous 
fais excufe, fi j'ay tant tardé à vous 
rejoindre. 
COLOMBINE a part à SïLViA. 
Le mariage n*eft pas encore fait,' 
mais il n'apartient qu'à vous de dé- 
truire un ouvrage fi avancé 

LEX O à PANTALON. 
Vous êtes tout excufé ; je fça's que 
les aprcts que vous faites pour Madame 

la Baronne 

PANTALON. 
Mais elle tacde ^ 6c je fuis d'avis quç 

Hij 



$2 LE DEDAIN 

nous allions en nous promenant au de- 
vant d'elle. 

L E L I O. 

Pardonnez-moi fi je ne vous accom- 
pagne pas , une extrême laflîtude ne me 
permet pas de profiter de Thonneur que 
vous me faites. 

PANTALON. 

Hé bien , je vous laifle , & je vous 

f>rie de faire compagnie à ma fille , pour 
'empêcher de s'aller renfermer dans 
fa chambre , d'où l'on ne peut la tirer. 

SCENE XIII. 

LELIO , SILVIA , COLOMBINE. 
SILVIA. 

M On père en vous priant de me 
faire compagnie, nous fait à tous 
deux également tort ; je vais troubler 
par ma prefcnce vos douces rêveries ^ 
& ce n'eft pas mon intention. 
LELIO. 
Mes douces rêveries. Le ton railleur 
prefentement ne vous convient pas plus 
qu'à moi. L'amour , fi j'en crois Cq^^ 



AFFECTE'. pî 

lombine, fait ici plus d*un malheureux; 
il roe feroit aifé de m'égayer à mon 
tour. La confideration que j'ay pour 
vous m*en empêche; tout ce que je puis 
faire eft de vous plaindre, je fens par 
moi même combien il eft douloureux 
de prendre du gouft pour des perlonnes 
qui ne peuvent être à nous, 

SILV I A. 
Qui ne peuvent être à nous traître , 
ce n*étoit donc que pour me joUer. 

L E L I O. 
Doucement , s'il vous plaît , ces ter^ 
mes ne me conviennent point. J*ay 
tout foufFert tant que je vous ay crû 
le coeur libre , & que ma paiïion a été 
foutenu de quelque efperance ; à pre- 
fent ma patience eft à bout. Se je fuis 
las d'être la vidime d'une mauvaife 
humeur dont je ne fuis pas la caufe. 
Je pourrois comme vous évaporer ma 
bile , vous traiter d'ingrate , mais dans 
Tétat où font les chofcs , le plus fage 
party que nous ayons à prendre l'un 
& l'autre , eft d'aller chacun de notre 
côté tâcher d'oublier le fujet de nos 
peines, 

SILVI A. 
Ah doucement à votre tour, s'il vous 



P4 LE DEDAIN 

plaît , j'ignore & je dcfavouè* tout ce 
qu'un domeftiquc fans cerveleapû vous 
faire entendre , & ne veux pas mênne 
d'explication à ce fujet. 
L E L 1 O. 
Ma foi , vous faites fort bien , car 
elle ne feroit pas honneur à votre noble 
fierté ; elle doit être un peu humiliée. 
S I L V I A, 
L'indigne me faire une déclaration 
d'amour, dans le tems qu'il a un en- 
gagement avec la Baronne , 8c qu'il cft 
preft à répoufer , jufte Ciel î 
L E L I O. 
Cela eft vrai , mais vos beaux yeux 
tournez cent fois vers le Ciel ont beau 
lui demander raifon de l'injuftice de Ma- 
rio , il n'en époufera pas moins la Ba- 
ronne, Se vous me permettrez de ne 
point exécuter la proportion que Co- 
lombine m'a fait de votre part. 
SILVIA. 
Monfieur , reprenez vos efprits, vous 
êtes Cl troublé que vous ne fçivez plus 
ce que vous dites. Vous fubftituez fans 
y prendre garde Mr. Mario à votre 
place , vous parlez de fon mariage avec 
la Baronne , & des propositions que 
Colombine vous a fait de ma pacc« 



AFFECTE'. 51J 

L E L I O. 

Oiii Mademoifelle , dans deux heures 
au plûtard il répoufera , je fuis bien 
fâché que cela ne s'accorde pas avec 
le penchant que vous avez pour lui. 
J'écois une grande dupe. 
S I LVI A. 
La récrimination eft un peu grofïîcre; 
moy , du penchant pour Mr. "Mario ^ à 
qui je n'ay pas parlé quatre fois en ma 
vie ! ah, ah, ah , ah. 

L t L 1 O. 
Riez, riez, je ne vois pourtant pas 
qu'il y ait trop à rire pour vous ; & 
pourquoy donc Colombine vient-elle 
de votre part me propofer de mettre 
obftacle à fon mariage, la voilà heu- 
reufemenc, qu'elle parle. 

COLOMBINE. 
Moi , Monfieur , je ne vous ay point 
parlé du mariage de Mr. Mario -, je vous 
ay parlé de votre mariage à vous j ne 
confondons point je vous prie, 
L E L I O. 
Fft-ce que je me marie moi avec la 
Baronne. 

SI L VIA. 
Et qui donc i 



^6 LE DEDAIN 
L E L f O. 

Parbleu la lettre que vous m'avez 
tantôt jette au vifage , vous dit affez 
clairement que c'eft Mario. 
COLOMBINE. 
Mademoifelle, je crois que nous nous 
ommes trompez. 

SILVIA. 
Ce que vous dites eft-il bien vray ? 
j'ay peine à le croire. 

L E L I O. 
Quels fermens fautai! faire ? 

SILVIA. 
Que vous me foulagez ! & que ne 
parliez-vous plutôt , mon cher Lelio. 
L E L I O. 
Belle Silvia ouvrez enfin les yeux, 
6rrendez-moy juftice une fois en la vie* 
SILVIA. 
J*ay tort, j'en conviens^ épargnez- 
moi la confufion de vous dire que je 
fuis au defefpoir de tous les traitemcns 
que je vous ay fait, & fi pour vous 
confoler du palTé , il faut vous lailTcr 
croire que je ne vous trouve que trop 
aimable , je vous en laifTe la liberté. 
Vous avez par vos airs de referve donné 
lieu à tous mes caprices j fi vous n'en 
connoiffez pas la caufe , dévinez-là , 



AFFECTF. 5)7 

ce n'eft point à- une fille à la dire , & en 
ne difant mot j'en dis peut-être trop. 
Le dépit de vous avoir perdu m'a con- 
finé dans ces triftes lieux & fait renoncer 
à toutes mes connoifTances. J'ay payé 
comme vous voyez bien chèrement les 
dédains & mépris <^ue vous me repro*- 
chez. 

L E T. T04rt.v genoux ds S I L V I A. 

SILVIA , PANTALON an 

bout di Théâtre, 

L E L I O. 

QUoy belle Silvia , je ne les dois 
imputer qu'à une t\ belle caufe ; 
foufTrez qu'à vos genoux je renouvelle 
un hommage que mon cœur en fecret 
vous rendoit depuis longtemps ; rece- 
vez les adorations de l'amant le plus 
tendre & le plus paffionné. 
PANTALON. 
Prenez garde, Monfîeur , vous êtes 
dans une attitude tout-à- fait contrainte, 
& du ton dont vous parlez vous cour- 
rez rifquc de vous altérer la poitrine j 



$S LE DEDAIN 

Toiîà Sonc Monfieur & Mademoifelle 
les raifons qui vous empêchent de vôtis 
promener } efFedivemenc d^ns cette 
•pofture on ne peut pas faire beaucoup 
de chemin, 

L£LIO. 

Puifqne vous êtes informe de mes 
fcntimens pour Mademoifelle votrfe 
fille , foycz-le de mes intentions ; vous 
connoiiïez ma naiffance , mon bien , 
mes mœurs , je fuis à elle fi cela vous 
convient. 

PANTALON. 

Un père eft trop heureux quand il 
trouve à fe défaire d'un pareil embaras, 
puifqiie vous la voulez pour femme , 
vous pouvez à ce prix refter à fes ge- 
noux tant qu'il vous plaira, 
ARLEQJJIN. 

Voilà la compagnie qui arrivé du 
côté du Jardin. 

PANTALON. 

•Allons la joindre , Se faifons deux 
mariages en même temps. 
COLOMBINE. 

Monfieur, il ne tiendra qu'à vous 
d'en faire trois en me mariant avec 
Arlequin. 



AFFECTE'. pj) 

PANTALON. 
J'en fcrois quatre , fi il y avoit quel* 
que Daine ici , qui voulût m'époufer. 
ARLECLUIN. 
Qui âuroit jamais cru que le dédain 
fut une preuve d'amour. 

F I N. 

APP ROBATION. 

J'Ai lu par l'ordre de Monfeigneur le 
Garde des Sceaux une Comédie in- 
titulée , le Dédain ^jfeEié , dans laquelle 
je n'ai rien trouvé qui puilîe en empê- 
cher rimpreiïion. Ce n Avril 1715. 

SECOUSSE. 

LOUIS par la grâce de Dieu Roy de France 
& de Navarre : A nos amez & fcaux Con- 
feillers les Gens ten.nsnos Cours de Parlement , 
Maître des Rccjuêics oràmaire de not;c Hôccl , 
Grand-Confeil Prévôt de Paris, Bailiits, Séné- 
chaux j leurs Licuieaans Civils & autres nos Jui^i- 



cîers qu'il appartiendra , S a l u r. Notre bien 
«mé Hfn^y Simon-Pierre Gisset , Tmpri- 
meur & Libraire à Paris, Nous ayant faicfupplier 
de lui accorder nos Lettres de Permiffion pour 
l'impreflion d'Arlequin Pluton > U Ded<iin Af^ 
fedté, la ISzuJfe Suiv-inte, Co»ï*///^i,ofFrant pour 
cet effet de les imprimer ou faire imprimer en bon 
papier & beaux caractères , fuivant la fciiillc im- 
pri née & attachée pour modèle fous le contre- 
fcel des Pré(entes , N^us lui avons permis & per- 
mettons par ces Préfentes d'imprimer ou faire im- 
primer lefdits Ouvrages cy-deffus fpécifics en un 
ou plufreurs volumes , conjointement ou Tcparé- 
ment & autant de fois que bon lui fcmbiera, fur 
papier & carafteres conformes à laditcfcuille im- 
pri née & arrachée fous notredit contre-rcel,& de 
ks vendre , faire vendre & débiter par tout notre 
Royaume pendant le tems de trois années confé- 
cutiveSjà compter du jour de ladatedefd. Préfentes; 
faifons défenfes à tous Imprimeurs , Libraires & 
autres perfonnes de'quelque qualité & condition 
qu'elles foient d'en introduire d'impreffion étran- 
gère dans aucun lieu de notre obéï(Tance ; à la 
charge que ces Préfentes feront enregiftrées tout au 
long fur le Rcgiftrede la Commjuauté des Librai- 
res k Imprimeurs de Paris dans trois mois de la 
date d'icelle \ que l'iropreflion de ces Livres fera 
faite dans notre Royaume & non ailleurs -, & que 
rimperrant (e conformera en tout aux Réglemens 
de la Librairie, & notamment à celui du lo Avril 
I7zf , & qu'avant que de les cxpofcr en vente les 
manufcrits ou imprimez qui auront (crvi de copie 
à l'imprclTion dcfdits Livres feront remis dans le 
même état où les Approbations y auront été don- 
nées èj m lins de notre très cher & féal Cheyalitr 



(5ar<îc des Sceaux de France , le fieur Chauvelin , 
& qu'il en Tera en'uite remis deux Exemplaires de 
chacun dans notre Bibliothèque publique, un dans 
celle de notre Château du Louvre & un dans celle 
de notrcdit très-cher & féal Chcva'ier Garde des 
Sceaux de France le Heur Chauvelin, le tout à pe ûc 
de nullité des Prcfentcs ; Du contenu dcTqucUcs 
TOUS mandons & enjoignons <le faire joiiir l'Ex- 
pofantoufèsayanscaufes pleinement & paiCblc- 
ment fans (buÔirir qu'il leur foit fait aucun trouble 
ou cmpêchemens. Venions qu'à la copie defdites 
Préfêntcs qui fera imprimée tout au long au com- 
mencement ou à la fin dcfdits Livres foy foit ajou- 
tée comme à l'Original. Commandons au premier 
notre Huiffier ou Sergent de faire pour l'exécution 
d'icclles tous aéles requis & néceiTaircs- fans de- 
mander autre pcrmiffion , & nonobftant clameur 
de Haro , Charte Normande & Lettre à ce con- 
traire : Car iclcft notre plaifir. Donne* à Fon- 
tainebleau le troifiéme jour du mois de Septembre 
l'an de grâce mil fept cens vingt huit -, & de notre 
Règne le quatoriiéme. Par le Roy en fon Con- 
feil , N O B L E T. 

Je cède à Monficur Bria{îbn mon droit au pré- 
(cnt Privilège , fuivant les conventions faites en- 
tre nods. A Paris ce 14 Septembre 1718. 

G I 8 $ E Y. 

Kegifiré enfemhîe la Ceffton fur le Kegijîre VII. 
de la chambre Recale des Imprimeurs & Librai- 
res de Paris n°, xxx.foL it6. conformément aux 
anciens Kéglemen s , confirmés far celui du xt Fém 
vrier 1713. ^ Paris U 1 4^ Septembre 1718. 

Signé, CoieNAlLD, Syndic. 



PQ ■ Le Nouveau théâtre italien 

1231 

I5N6 

1729 

t. 6 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



^«v ^p^^ ^' 











... l 



^ 



«■^4^