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Full text of "Le paradis tricolore; petites villes et villages de l'Alsace, dé délivrée, un peu de texte et beaucoup d'images pour les petits enfants alliés"





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POUR- LES PETITE 
ENFANTS ALLIÉS 

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L'ONCLE 



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1 9 1 ô 




5 H. FLOURY, ÉDITEUR, t, B" DE5 CAPUCINES, PARIS S 



AAAVVVVVVVVSAAAAAAAAAAAAAAA/ 



R z. ■- a/s 




JACQUES PREI5S 

Député oc L-oliiiar, 
emprisonné en Allemagne et mort en martyr 
le 8 M.ars içjiS, pour avoir trop aimé la trance. 



HAN5I 



TJZ37r 



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Note. — Danj-une école de l' /ILrace française i' instiluleur ordonné a de^ petit j élivcj 
le théine àe compoÀtion juL'Oiit : " QtuLi sont Ud changcmenti que la guerre a apportée 
(hind i'otre ^>illage ? « — J'ai prié l'éle^'e qui amd rédigé la meilleure composition — un 
tout petit Alsacien ùe huit and à peine — ()e recopier pour moi bien proprement da 
" réàactwn " et j'ai pensé que je ne trom'eraid pad de plud Jolie préface pour mon litre. 









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lilieu de 1 iLt 



fl. 



L y a, au milieu de 1 r/urope en tlammes, un petit pays dont les 
nabitants vivent neureux. On ! je ne veux pas parler des Suisses, 
non ! 11 me semble que ceux d entre eux qui ont toléré; sans 
dire leur indignation, 1 injustice commise envers leurs trères de 
Ijelgique doivent avoir trop de remords pour se dire neureux. 
C^es ^ens privilégiés, ce ne sont certes pas les Jjocnes. V^ar des criminels, 
des pillards, des assassins, éprouvent peut-être quelque satislaction à assassiner 
et à voler, mais ce n est pas là du Donneur. lit puis, pour être neureux, les 
jjoclies ne sauraient se passer de lara, de saucisses, de bière, et. Dieu merci 
— pour le moment ils n en ont point. 
^B L,e pays neureux dont je veux vous parler, c est . la toute petite partie 

ae 1 Alsace que nos troupes ont libérée au mois d Août 1914* Ce petit coin 
est neureux tout a lait. 11 est protégé par des trancnées oii veillent, calmes 
et vigilants, les cnasseurs et les territoriaux. Inertes, il y a là, comme ailleurs 
en rrance, des villages détruits, et les ruines de vieux clbcners qui avaient 
survécu à tant de guerres se découpent tristement sur 1 horizon. V^es ruines, on les 
conservera, comme on laissera subsister dans toute sa laideur arrogante, le cnâteau du 

9 



-hlaut - Jvœnigsbourg . 
Les églises en ruines 
autant que le faux 
cnâteau du moyen- 
âge témoigneront éter- 
nellement de la oar- 
bane de nos voisins 
d Outre-Rkin. Plus 
tard, on y conduira 
les petits Français 
d Alsace ; ceux qui 
n auront pas connu 
laiireux _Docne ver- 
ront là ce que vaut le 
peuple qui pendant 4^7 
ans nous a opprimés 
et brutalisés. 

Alais oublions les 
ruines, oublions le 
xxaut-Jvœnigsbourg et 
toutes les soullrances 
qu il nous rappelle, 
et allons visiter les 
petites villes, les vil- 
lages de 1 Alsace déjà 
lieureuse. 

Oi nous entrons en Aisace par la trouée de iJeltort, en suivant 
la route par laquelle, un beau jour d été de 1914^ "O'S magnifiques troupes 
de 1 h/St se sont élancées sur 1 ennemi, nous arrivons à JJannemarie. 
V^ est un gros village avec de belles maisons ; j ai dessiné pour vous celle 
que j ai trouvée la plus jolie : c est 1 auberge de la V^arpe. 

L^es maisons d Alsace m ont cnarmé de tout temps ; leurs taçades 

gaies, le dessin amusant de leurs poutrelles, leurs tenêtres toujours garnies 

de géraniums nous consolaient un peu aux jours les plus tristes d autrelois. 

A\ais -k présent elles sont plus belles encore ; le drapeau Irançais Hotte 

à la lenêtre du milieu, aes lampions tricolores se balancent au milieu 

des lleurs et devant la porte quelque brave Poilu tume sa pipe. Alainte- 

nant leur beauté est complète. 
10 







^ 



En allant de Dannemarie à 
Aiassevaux on traverse de bien 
teaux villages. Ils sont entouis 
dans de grands arbres, que 
dépasse tout juste la pointe du 
clocner ; leurs maisons enguir- 
landées de vigne ont des portes 
sculptées ; les poutrelles, le crépi, 
sont ornés de dessins naïls et 
charmants. J espère bien que 
nos arcnitectes, avant de recons- 
truire les mairies et les écoles 
des villages détruits, iront étudier 
en tous ses détails cette arcni- 
tecture gracieuse. 

Ces villages, vous irez les 
voir après la guerre ; mais ce 
que vous n y verrez plus, ce 




Ils sont de la 
conduisent la en 



lamille 



amiiie, 
ctiarrue, ils 



sont les Poilus cantonnés un peu partout 
ils aident aux travaux des cnamps, ils 
rentrent le blé, et le soir on les voit au milieu d un cercle d en- 
tants raconter de terribles nistoires de guerre. Car le Poilu de 
France et les entants d Alsace sont de grands amis. A 1 école 
les entants d Alsace apprennent le trançais classique et ils 1 appren- 
nent tort bien. Al.ais les mots qu il tant savoir pour décrire les 
nauts taits des cnasseurs alpins et exprimer la naine du Bocne, 

ce sont les Poilus qui les 
enseignent, tt dans les vil- 
lages où sont cantonnées des 
troupes du Axtdi, les petits 
entants de 1 Alsace ont pris 
l accent de Alarscille. 




p-^^jl>^^-^^i 




Avant o arriver à Al-assevaux, vous verrez un village appelé Oaint- 
C^osme. Il y a là, sur une colline, une vieille, vieille église, ombragée 
par Jeux tilleuls centenaires. Autour de 1 église se trouve, protégé par le 
mur a enceinte, ce qu en alsacien on appelle si joliment le » V^namp de Jjieu » 
le « Crottesacker », c est-à-dire le cimetière. On y voit de vieilles tombes et 
quelques-uns des braves qui se sont battus pour la rrance dans les guerres 
d autrefois y sont enterrés. A\.ais il y a aussi des tombes toutes Iraîclies, 
aes croix blancnes toutes neuves, ornées de cocardes tricolores, de drapeaux ; 
elles disparaissent sous les fleurs. Et toujours, dans le vieux cimetière, vous 
verrez acs entants apporter aes bouquets, des couronnes, sur les tombes de 
ceux qui sont morts là-bas, dans la montagne, pour détendre le village contre 
le JDocne. Je voudrais que les mamans, les tiancées, les sœurs des soldats 
enterrés à oaint-V^osme pussent rendre visite aux tombes toujours ileunes au 
pied de la vieille petite église alsacienne... Elles seraient moins tristes, si 
elles pouvaient voir 1 nommage tous les jours renouvelé des entants du 
vulage, les lleurs d Alsace toujours traîcnes sur la tombe de ceux qui 
dorment le sommeil glorieux dans la terre sainte du vieux cimetière d Alsace. 




PI 



MASSE VAUX 

id dans la 



ans mon enlance, quand dan^ la journée j avais été brutalisé au lycée 
bocne, quand le prolesseur d allemand nous avait enseigné que la langue 
allemande était la plus belle et la plus ancienne de toutes les langues, 
quand le prolesseur d histoire avait insulté nos pères et tous les 
rrançais, en remontant jusqu au temps de V^narlemagne, quand le prolesseur de Irançais, 
originaire de Ivœnigsberg, nous avait prouvé que ni les français m les Alsaciens 
ne savaient leur propre langue et que ce n est qu à Jvœnigsberg que Ion parle le 
Irançais correctement, quand à mon retour du lycée, d oîi tous les jours je 
rapportais quelques gitles et quelques neures d arrêts, j avais rencontré les ofliciers 
insolents battant le pavé de notre ville, les tonctionnaires, laids et arrogants, et 
que je rentrais cnez moi, triste et découragé, alors, pour me consoler, mon père 
me racontait combien notre petite ville était belle du temps Irançais. Et il 
me décrivait les soirs d été, où la retraite avec tambours et clairons passait 
devant la maison, ou bien 1 entrée d un régiment avec ses sapeurs, ses .«(renadi 



un régiment avec ses sapeurs, ses grenadiers 
laisais de beaux rêves 



et ses voltigeurs. 

Je m endormais content et je taisais de beaux rêves je voyais les soldats 

Irançais de garde à la mairie et le drapeau tricolore au balcon, jetais moi-même parmi 

les gosses qui suivaient les régiments et je me sentais neureux. j 




M.ais au matin le beau rêve était lini il lallait aller au lycée 
et subir les insultes ou xrolesseur et la glorilication méthodique de 
1 Allemagne. C étaient de tristes réveils... Jbn bien^ cnaque lois que je 
suis a. Aiassevaux, j ai le bonneur de voir réalisé mon beau rêve 
d entant.... Le drapeau tricolore Hotte a la mairie, le conunandant d armes 
lume sa pipe au balcon. Au-dessous, c est le corps de garde, l^es 
nommes devant le poste de police interpellent la cuisinière de Aïonsieur 
le curé, se font ravitailler en vin blanc par les gosses, tous fiers de 
porter des bidons, et écoutent patiemment les nistoires de 1 autre guerre 
que leur racontent les vieux. 

Dans la rue passe un zouave superbe ; c est un des nombreux 
engagés volontaires alsaciens, qui pour venir en permission tiennent à 
mettre la tenue légendaire de ce corps. Avec leur cnécnia, leur petite 
veste et leur large pantalon rouge, ils suscitent sur leur passage 1 admi- 
ration sans borne de leurs concitoyens, grands et petits. J ai vu à 
^M.assevaux arriver un régiment composé, comme ceux dont parlait mon 
père, de sapeurs. Je grenadiers, de voltigeurs ; ils portaient des brisques 
et des fourragères.... et ils me semblaient plus beaux, plus néroïques 
encore que tous ceux dont je rêvais quand j étais petit. L,e régiment 
forma le carré sur la place du marché, et tous les entants de Alassevaux 
vinrent en courant entourer les beaux soldats, lit quand le colonel, 
après avoir dit qu il était keureux de se trouver en Alsace avec ses 
kommes, fit sonner au drapeau, alors d un seul geste tervent et pieux 
tous les enfants se découvrirent... et cela, c était encore plus beau que 
tout ce que j avais rêvé, quand j étais petit. 



i8 




L,es eniants d Alsace ! Sont-ils gentils, 
bien élevés, depuis qu us sont trançais ! Avant 
la guerre ils étaient turbulents, batailleurs. 
Quand, par exemple, j étais installé dans une 
rue de village pour dessiner, leur groupe 
bruyant devenait vite insupportable , ils se dis- 
putaient, criaient ces gros mots dont se servait 
1 instituteur bocne pour taire leur éducation, 
et tinaiement se donnaient des coups, ren- 
versaient mon cnevalet et mon pot a eau. 
Ils ont oublié les gros mots du Bocne, ils 
sont polis, parlent le trançais tort joliment 
et puis ils sont si heureux de ne plus recevoir 
de coups à 1 école ! J_,es petits garçons portent 
des bonnets de police, aes bérets de chas- 
seurs alpins, ou même de vieux képis rouges du début de la guerre. Quelques- 
uns ont reçu de leur ami le Poilu un authentique pantalon rouge qu ils ont 
coupé à la taille de leurs petites jambes, et enroulent en spirales savantes les 
bandes molletière.* au-dessus de leurs pieds nus. Les petites lilles aiment à 
se coiIIeT de bérets ou bien à mettre de beatix rubans tricolores dans leurs 
cneveux. Aux grandes occasions, quand arrive un général ou un gros per- 
sonnage de la Ivépublique, les petites lilles 
revêtent le costume qui, à x ans, passe pour 
être le costume alsacien : c est d abord une sorte 
de grande cravate Lavallière percnée au haut 
de la tête (il paraît que cela représente la 
coille alsacienne}, puis une petite jupe très 
rouge et très courte et un petit tablier de 
dentelle encore plu* court Quand les poilus 
viennent en Alsace ils sont bien contents de 
voir les petites lille* ainsi vêtues, mais je 
crois qu ils le seraient encore plus s ils 
voyaient le vrai costume, si beau et si 
sobre, tel qu il se porte dans les environs 
de Strasbourg. 




21 




Jai eu à M.assevaux une autre joie ; u taut que je vous la raconte. 
J'ai cantonné dans la maison a un Bocne, o un de ces hauts lonctionnaires qui 
depuis quarante ans ont encombré nos petites villes de leur bruyante arrogance 
et enlaidi nos paysages de leur silnouette biscornue. C^uand, au matin du 5 Août, 
les agiles soldats aux pantalons rouges dévalèrent les pentes du versant alsacien 
des Vosges, le « Herr Ooerpostrat 9 et sa « Gnaedige rrau » plantèrent là 
le café au lait matinal ; à la Kâte ils emballèrent dans 1 intorme sac vert le col en 
celluloïd, les manckettes en papier et les tartines de pain noir beurré de beurre 
d Alsace. M.adame se coiffa de son petit ckapeau vert, s arma de son ombrelle de 
cotonnade, M.onsieur mit le sac au dos, et ils partirent en courant dans la direction 
du Rlîin. Certes, ils craignaient les soldats aux pantalons rouges, mais ils craignaient 
surtout la conduite de Grenoble que les Alsaciens de M.assevaux s apprêtaient à leur 
faire. Leur villa prétentieuse est restée telle qu ils 1 avaient quittée. Dans la salle à 



22 




l -fv*: HOTEL *^ ' 



LIONS D'OPv 
09 A Q9 



Rdry/AASSEVAUX»fc>tl 




manger, les louroes crucnes de grès, les 
« AjLass » continuent à orner le dressoir 
en cliène plaqué, aux sculptures tirebou- 
cnonnées. Au-dessus du canapé, les cornes 
de cerl alternent avec le portrait de tous 
les CyuiUaume et les cnronios d après les 
tableaux de iJœcklin. A\ais j ai cnoisi, 
pour y dormir, le boudoir « modem style » 
de la 8 Criiaedige xrau ». An ! ce boudoir! 
J ai copié pour vous la pliotograpnie qui 
représente la maîtresse de maison. J aurais 
bien voulu dessiner aussi, pour que vous 
puissiez vous en taire une idée, 1 orne- 
ment principal de ce boudoir, un énorme 
meuble : c est un « canapè-bibliotnèque- 
armoire-à-glace » aggravé d étagères en style 
« macaroni enragé 9. A\.ais il est vraiment 
trop compliqué et trop dillicile à reproduire. Dans la bibliotnèque sont 
rangés des livres « de luxe », des classiques reliés en toile cirée rouge et dorée, 
à 8o plennig i exemplaire ; et quand on s assied sur le canapé, il laut 
craindre que les objets a art des étagères, c est-à-dire des petits codions en 
porcelaine et les bustes de ocniller et de vjœtlie en plâtre doré ne vous 
tombent sur la tête. Ce meuble aurait dû me donner le caucnemar... mais 
au contraire, j ai tort bien dormi. C_ est que j étais content en pensant que 
M.onsieur le « (conseiller supérieur aes Postes » et « gracieuse jMadame 
la Conseillère aes Jrostes » grelottaient là-bas, quelque part en Allemagne, 
dans aes lits dont les draps et les couvertures avaient été réquisitionnés 
pour les besoins de 1 armée, qu ils buvaient de 1 « lirsatz-Jvaltee * fabriqué 
avec des glands de cnêne, et qu ils mangeaient du pain sec et noir, contenant 
22 °/o de sciure de bois, en regrettant le beau pays où ils s étaient engraissés 
depuis quarante ans. tt je songeais que le jour où tous les « Ober et Unter- 
postrat », les « IVegierungsrat », les « Jrrotessor », les « Kreisdirektor ^ 
et les arcnitectes bocnes des monuments historiques auront passé le 
Ivnin, — comme celui qui bien involontairement m a oilert 1 hospitalité 
-— la paix et le bonheur régneront de nouveau sur terre. 




Je ne vous décrirai pas tous les jolis villages des 
vallées de JMassevaux et de Tnann : J_,auw, dont la 
grand rue est si jolie quand passent les régiments, ivircnoerg, CJderen, avec leurs 
églises qui dominent la vallée. De loin on voit le drapeau tricolore tlotter gaie- 
ment au naut du clocher et annoncer qu il y a là un village heureux, trançais et 
litre. Et partout des Poilus et des entants. A Séewen, village blotti dans la 
montagne, j ai vu des Poilus Sénégalais tout noirs, un large coutelas à la ceinture, 
qui ont un air terrible. En bien, les enfants — qui autrefois se sauvaient 
quand ils voyaient la pointe du casque du gendarme bocne — s entendent à merveille 
avec eux. Tnann avec sa lière catnédrale est bien joli aussi ; malneureusement 
quelques belles vieilles maisons ont beaucoup soullert du canon allemand, et le* 
petits garçons ont les pocnes remplies d éclats d obus. 

De Tnann je voudrais vous conduire dans la vallée de Alunster. Nous 
traversons d abord de grandes lorèts de sapins. On y travaille partout ; les Poilus 
construisent de belles routes, des cantonnements, des abris... ious sont joyeux. 
C est en ckantant que les bûclierons abattent des arbres, que les charbonniers érigent 
leurs meules, car celui qui vient contrôler leurs travaux, ce n est plus un étranger, 
2G 



ce n est plus le garde-général bocne, hautain, nargneux et braillard, prodigue 
de menaces et de procès-verbaux ; c est maintenant un Alsacien bienveillant et 
bon, colonel dans 1 armée Irançaise. Jrlus naut, la lorêt devient silencieuse. Sou- 
vent dans une clairière, au milieu de grands sapine mystérieux et tnssonnants 
où le vent cnante une plainte sans lin, le soleil éclaire d un mince rayon doré 
une petite croix de bois blanc, toute ileurie, sur laquelle est gravé au couteau, 
un nom, un cor de cnasse, ou le cnillre glorieux du iSu' Régiment. Sur la 
tombe, la mousse met un épais tapis, piqué de traises rouges comme du sang, 
les lougères agitent doucement leurs larges leuilles dentelées, et tout autour, 

droits comme des cierges, digitales et bouillons blancs montent vers le ciel 

On dirait que le xSon Jjieu lui-même a voulu que la tombe du néros Irançais 

qui dort sous les sapins d Alsace tût belle entre toutes V_-eux qui reposent 

là, ont conquis la vallée pas à pas et 1 ont détendue jusqu à la mort, au 

xlartmannsviiler, au Linge, au iVeicnacker 

i lus naut encore nous sortons de la torêt, nous arrivons aux cimes où 

avant la guerre passait la trontière ; nous y allions autretois bien souvent le 

dimancne en excursion et quand, de 1 autre côté des bornes trontières, nous 

apercevions un soldat trançais, 

nous étions neureux pour toute 

la semaine. iJes soldats trançais, 

on en voit partout maintenant. 

.Miais quel bonneur de pouvoir 

enlin se promener dans nos mon- 
tagnes, sans rencontrer à cnaquc 

tournant du sentier le groupe aga- 
çant des touristes boches, avec 

leurs costumes verts, leurs sacs 

énormes, leurs lunettes et leurs 

chapeaux a. plumes L,es iJoches 

n ont pas complètement disparu de 

nos montagnes, on en rencontre 

encore ; mais ceux-là n ont plus 

rien, rien du tout de 1 arrogance 

des touristes d autretois : ce sont 

les • Jrntz • penauds et ahuris 





que ramènent les Alpins, quand du côté 
du Linge ou du Reicnacker, ils ont 
réussi quelque coup de main dans la 
trancnée allemande. V^eux-là, je vous 

assure qu on aime à les rencontrer 

Je vais maintenant vous mener 
dans un endroit que j aime oeaucoup, 
où je vais rêver bien souvent, ^ous 
descendons un peu dans la vallée, nous 
marcnons dans la lorêt, nous prenons 
un boyau d accès pour ne pas être vus 
par les Jjocnes, et nous débouclions en 
avant d une trancnée. Je ne vous décris pas 1 endroit avec plus de précision, 
car les Bocnes seraient capables de marmiter mon petit observatoire. JLà, on 
est bien cacné par les buissons et les lougères. A mes pieds, entre les troncs 
noirs de deux sapins, s étale un panorama que je ne me lasse pas de regarder. 
Au premier plan, des iils de ter ; puis un peu plus loin un louillis de bran- 

cnages, de rocners gris C est la trancnée bocne. jM-ais les iJocnes ont 

pris la couleur du terrain à tel point qu on ne les voit pas. C^uelquelois pour- 
tant, une vague torme grise et verte — cela pourrait être un rocner ou 

un tronc d arbre — semble bouger. Un coup de leu éclate \^ est encore 

un Bocne qui s est lait repérer par un guetteur vigilant Jruis c est de nou- 
veau le calme et le silence. En arrière de la trancnée, les ruines d un village, 
et au delà des dernières collines — la plaine lumineuse d Alsace. On la voit 
presque tout entière avec ses villes, ses 
villages, ses cnamps, ses prés et ses 
rivières. A l norizori, très loin, une petite 
pointe bleue — c est la catnédrale de 
■Strasbourg ; plus loin encore, un diamant 
scintille — c est le JLvnin. L,e pays est 
calme comme en un beau jour de paix. 
Seules, les c saucisses » immobiles dans 1 air 
ou quelque sourde détonation lointaine 
nous rappellent le drame allreux. C^uand 

autrelois je regardais d ici la plaine 

2 Ï58 TOURISTES '^«SK»' BOCHES DANS LES 

OO '•'VOSGES PENDANT LA OUrRRE «j 




a Alsace, ae tous les clocners cjue 1 on voit là-bas mon- 
tait vers le ciel, comme une prière et un cnant a espoir, 

Jnarmonie émouvante ae la sonnerie des cloclies 

jM.aintenant les clocners a Alsace sont muets. 1 outes les 
cloclies, les petites et les grandes, ont été « réquisition- 
nées 9 (car tel est le terme dont on se sert maintenant, pour désigner le vol 
dans les pays envanis par les Allemands). 1 outes . les très vieilles, aux 
sons graves, ornées de devises naïves et de 1 image de oaintè Odile ; les 
grands bourdons aes catnédrales, et les gais carillons des villages des Vosges, 
acnetés avec les économies lentement amiassées des tidèles. 1 outes, elles 
avaient annoncé les grandes joies et les grands deuils de notre histoire : 
elles avaient sonné 1 avènement de la liberté en lan 1709 et le glas en 
1871. .M.aintenant elles sont brisées, et leurs Iragments inlormes, cnargés 
sur de lourds camions, ont été transportés là-bas, en x russe, dans 1 usine 
où tout le métal est translormé en macnines à tuer. iLt après les clocnes, 
les boutons de portes, les casseroles de cuivre jaune et les moules à kou- 
gelliopt en cuivre rouge dont les ménagères alsaciennes sont si lieres, ont 
suivi le même cnemin; puis le Jjocne a e réquisitionné » les nappes et les 
draps de lit, et le blé, le vin, les pommes de terre, ne laissant au paysan que 
tout juste ce qu il tant pour ne pas mourir de Iroid et de laim. 

£,t ce pillage métnodique n est pas le plus grand aes mallieurs dont 
soultre ce pauvre pays. V^omme un vol de vautours, dès la déclaration de 
guerre, une nuée de policiers prussiens s est abattue sur 1 Alsace. On a 
arrêté, jeté en prison, déporté en Allemagne tous ceux que 1 on soupçonnait 
d espérer encore. Après des procès iniques, on a tusillé, emprisonné aes 
Alsaciens, d autres sont morts en exil. Lie pays vit sous le régime de 
la terreur la plus ellroyable que Ion, connaisse : la terreur organisée 
par la police prussienne. Il est détendu de se saluer en Irançais dans la 
rue, et quand une mère se reluse à dénoncer son tils qui sert dans 1 armée 
Irançaise, c est la prison, lous les matins dans les villages, les soldats lont 
l appel aes temmes et des enlants et les emmènent comme des esclaves pout* 

les taire travailler aux tran- 
chées. iLt le gendarme per- 
quisitionne pour trouver 
encore une pièce d or cacnée 



55 





clans le matelas, un boisseau cle blé à 
la cave, et la menace aux lèvres, il 
extorque des souscriptions pour 1 emprunt. 
J_,cs soldats prennent tout ce qu aurait pu 
oublier la réquisition ollicielle, et envoient 
à leur tamille, en Allemagne, la dernière pomme de terre, la dernière motte 
de graisse trouvée dans la terme alsacienne. JLe pays qui s étend là, 
sous mes yeux, est un des plus mallieureux qui soient au monde. Et 
pourtant je sais qu ils ont gardé là-bas leur courage joyeux, leur fierté 
d autrelois. ^ulle soullrance n a pu abattre leur conliance. C^ar ni les lils 
de ter, lu les policiers, ni la censure, n ont pu empêcner les Alsaciens 
de se raconter les uns aux autres la glorieuse victoire de 1 armée de 
la Ai-arne. Jrériodiquement, le e Otattnalter » se croit obligé d inlormer les 
Alsaciens par voie d allicljes qu ils sont Allemands et qu ils resteront 
Allemands. A\.ais, la nuit, les allicnes sont lacérées ou barrées d un c< vive 
la xrance! » vengeui écrit au cnarbon. oous le manteau circulent des articles 
de journaux IrançaiS* introduits en contrebande, copiés et recopies par les 
jeunes filles au prix aes plus grands risques. On se passe, on se commu- 
nique les cnansons Irondeuses, les blagues, et de mystérieuses prières pour 
la Xrance. JLa « Jjalladc des cartes de vivres 9 passe de mains en mains, on 
1 apprend par cœur : c< Aluminium, cuivre, laiton — anneaux d or, caout- 

cnouc, coton — us ont tout pris, on les co » 

Je la connais bien, cette lutte de toutes les neures par laquelle depuis 
j^^ ans on a résisté à la force brutale. Je reste des neures à regarder cette 
terre où tant de courage joyeux s oppose à tant de souffrance. lit quand ye 
songe aux prisons bondées, aux conseils de guerre condamnant sans répit, 
aux victimes exilées, emprisonnées, tusillées, aux malneureux envoyés à la 
boucnerie par 1 oppresseur, quand je songe aux deuils accumulés, aux 
familles séparées , à toutes les tortures qu ils subissent là-bas, il me semble 
que les souffrances et les malédictions d un peuple qui a souffert tout ce 
que f on peut souffrir s étendent sur 
cette- plaine comme un de ces nuages 
mortels et empoisonnés inventés par 

leur cnimie inlernale iLt mon cœur 

se serre 



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ais VOICI que dans le ciel, au-dessus de la 
tranchée, passe un avion ; il est blanc, avec 
de belles cocardes tricolores sous les ailes. 
11 s en va là- bas, vers 1 Alsace malneureuse. 
Quelques flocons blancs — des snrapnells bocnes — lui tont escorte. Alais il n en 
a cure, il lile tout droit au-dessus des villages d Alsace, il laisse tomber derrière lui 
un essaim de papiers qui brillent au soleil et tombent en tourbillonnant. C- est un 
aviateur, qui lance sur 1 Alsace la parole d espoir, la promesse que lit aux peuples 
opprimés, au nom de tous les nommes justes, le premier acs citoyens libres d Amé- 
rique : « Il laut que 1 injustice dont la -Prusse s est rendue coupable en 1871 soit 
réparée, afin que soit assurée la paix du monde. » tt j imagine; la joie qui 
accueillera ce message dans les villes, dans les villages d Alsace, lous savaient là-bas 
que la France est plus belle que jamais, dans sa décision laroucne ; ils savaient 1 in- 
vincible néroisme des soldats de la jM.arne, de Verdun, de x icardie ; ils sauront 
maintenant que derrière cette armée sans peur et sans reprocne se massent les légions 
innombrables des nommes libres et tiers d Amérique, venant à la rescousse des 
années de rrance et d Angleterre, dans la bataille pour la liberté du monde. 

E/t voici que la plaine d Alsace me paraît moins triste L, avion est loin, 

loin du côté de ijtrasbourg ; mais partout oii u a passé la plaine semble s illuminer. 
Ljes rivières scintillent, les clocners, les toits roses, les maisons blancnes brillent 
comme des émaux au nulieu aes prés verts, et là-bas, là-bas, la catnédrale lointaine 
paraît grandir. Je la vois toute procne maintenant ; la laçade svelte et rose, la tlècne 
diaphane, dorée comme à 1 aurore d un beau jour de printemps, s élèvent bien naut 
au-dessus des brouillards de la plaine ; et sur la platé-Iorme, à la place même où il 
se dressait il y a Ay ans, claque joyeusement le drapeau de rrance. 

Lorsqu en 1790 le drapeau de la Ivépublique lut mssé au naut de la 
catnédrale, il devait — comme on disait alorï — apprendre aux Allemands aes bords 
du ivliin que e 1 tmpire de la liberté était tonde en rrance ». — Quand sera 
jéalisé mon rêve de tout à I neure — il le sera comme mon rêve d entant est aès 
maintenant réalisé a Axassevaux — — . le drapeau tricolore à cette place ne sera pas 
seulement le signe de la libératiorL de 1 Alsace ; sa signilication sera plus grande. 




57 



Il apprenora au monde que 1 Ogre est abattu, que le règne de la paix et de la 

jiistice est lonoé sur terre. Alors nous ne verrons plus souffrir acs peuples opprimés; 

aloi's les entants de Ijelgique, de oerbie et ceux de Jjonême ne pleureront plus leurs 

pères encnaînés dans les geôles d Allemagne et d Autricne, les petits Italiens du 

Trentin ne seront plus brutalisés par le Tedesco nonni, les petits Polonais ne 

seront plus battus par 1 instituteur prussien 

pour avoir dit leurs prières en polonais. Jtt 

quand viendront les beaux soirs d été nous 

verrons de nouveau à «Strasbourg, sur la 

place du I_)ôme, les entants d Alsace se 

donner la main et cnanter comme autrefois 

les vieilles rondes où Ion parle du printemps, 

des cigognes et du bonneur de vivre sur 

cette terre d Alsace, si belle quand elle est 

française et libre... 












TABLE DES HORS-TEXTES 



THANN (FRONTISPICE) _ L AUBERGE DE LA CARPE 
A DANNEMARIE. _ CIMETIÈRE MILITAIRE A 
5T-COSME PRÈS MASSE VAUX. - LA MAIRIE A 
MASSEVAUX. _ HOTEL DES LIONS D'OR A MAS- 
SEVAUX. - SEEWEN. - LA PLACE DU MARCHÉ A 
THANN. _ LAUW PRÈS MASSEVAUX 



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Paris 




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DD Waltz, Jean Jacques 
801 Le paradis tricolore 

A35'v/3 




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