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Full text of "Le procès Dreyfus, devant le Conseil de Guerre de Rennes (7 août-9 septembre 1899)"

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Brandeis University 
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In Honor of 



GRANT ELLIS FRIED 



LE PROCES DREYFUS 



DEVANT 



LE C0N8EIL DE GUERRE DE RENNE8 



11 



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Scedu.x. — iHipi 1111. lie I,. Cliji-dire. 



CONSEIL DE QUERRE DE RENHES 



LE 



PROCfiS DREYFUS 

DEVANT LE CONSEIL DE GUERRE DE RENNES 

(7 aout — 9 septembre 1899) 



Compte rendu stenographique 
** in extenso " 



TOME DEUXIEME 



PARIS 

P.-V. STOCK, Editeur 

8 A 11, GALEKIE DU THEATKE-FRANCAIS, 8 A 11 

1900 



J! 



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A 




CONSEIL DE GUERRE DE RENNES 



LE 

PROCES DREYFUS 



iNEUVIExME AUDIENCE 
Mardi 22 aout 1899. 



M^ Labori entrant dans la salle, des applaudissements eclatent 
dans I'auditoire et se prolongent pendant plusieurs minutes. 

Le president declare f audience ouverte a 6 heures 30 m. 

Le President. — Maitre Labori, permetlez-moi de vous exprimer 
ici publiquement les sentiments iinanimes dii Conseil au sujet de 
I'odieux attentat dont vous avez failli etre victime. 

Get acte inqualitiable a provoque partout, et chez les membres 
du Conseil en parliculier, une profonde indignation et une vive 
reprobation. 

Nous sonmies heureux qu'il n'ait pas cu pour vous les suites 
graves qu'on pouvait craindre au premier moment, et que des 
soins intelligents et devoues vous permettent de reprendre aujour- 
d'hui votre place au banc de la defense. Nous y eussions regrette 
votre absence. 

M'^ Labori se leve pour prononcer quelques paroles. 

Le President. — Je vous en prie, -ne vous fatiguez pas. 

Me Labori. — Voulez-vous cependant me permeitre, monsieur le 
president, malgre ma tres vive emotion, de repondre un mot aux 
paroles que vous venez de prononcer et dont je me sens touche 
profondement? 

Ce fut pour moi, dans cette affaire ou nous avons traverse tant 
d'orages, un coup particulierement douloureux que d'etre frapp6 
a I'heure ou je commencais a realiser mon r^ve, qui depuis deux 
11. 1 



— 2 — 

aniiees est de plaidor ce proces, dans loutr son anipleur, devant 
un tribunal de soldats ; c'est a cela que j'aspirais, etc'cst a celaque 
nous touchons enfin. 

C'est vous dire, messieurs, quelle a ^te men emotion, ma tris- 
lesse, et quelle est aujouid'hui ma joie. 

Je ne veux pas revenir a celte barre san.s remercier tons ceux, 
connus ou inconnus, amis, indiflerents ou adversaires, qui m'ont 
fait I'bonneur de me donner des temoignages de sympalhie aux- 
quels j'ai ete profondement sensible. 

Je reniercie d'abord M. le president, MM. les membres 
titulaires et suppliants du conseil de Guerre; je I'emercie ensuite 
tant d'hommes eminenls qui sont venus a moi sans que j'eusse I'bon- 
neur de les connaitre autrement que par ces luttes deja si longues, 
a roccasiondesquelles nous nous rencontronsquelquefois, sibien qu'a 
la longue, les visages d'adversaires finissent par sourire un peu 
comme des visages d'amis, tout au moins comme des visages de 
vieilles connaissances. {Mouvement.)3e remerciemesamis, mes con- 
frere.*, les autres, les plus humbles, ceux qui m'ont fait I'honneur 
de m'ecrire sans mSme m'envoyer leur adresse. 

Et apr^s cela, je vous demande la permission de reprendre tran- 
quillement ma place a cote de vous, au milieu de ces debats, moins 
pour y prendre part peut-etreque pour les suivre. Mais soyez siirsque 
si j'apporte a vos audiences moins d'activite, je n'y apporterai ni 
moins de confiance ni moins de bonne humeur. La tclche est ici 
difficile pour tons; pour vous qui etes les arbitres et qui allez dire 
la justice ; et pour nous, les auxiliaires plus modestes de cette 
oeuvre ; mais le fardeau se porte avec allegresse, parce qu'il est 
rendu leger par la conscience du devoir accompli. 

Vous sentez bien, messieurs, qu'il n'y a que le sentiment du devoir 
accompli qui fasse des resolutions inebranlables comme les ndtres. 
Poursuivons maintenant ces debats, oCi nous connattrons encore 
sans doute bien des vicissitudes, mais d'ofi jailliront, puisqu'ils 
vont avoir Tampleur qu'on pent desirer, la verite absolue et la jus- 
tice complete; d'ou elles jailliront pour I'apaisement, que j'ai le 
droit de souhaiter, aujourd'hui. Ce n'est pas moi, au lendemain du 
succes — car j'y crois avec une ferveur absolue — de I'oeuvre de 
justice que nous avons entreprise, ce n'est pas moi qui m'attarde- 
rai aux recriminations ni aux coleres. Au surplus, il faut bien quon 
le sache, et peutetre encore une fois ai-je aujourd'hui quelque cre- 
dit pour le dire, la part de lerreur dans les choses humaines est 
toujours plus grande que celle de la mauvaise foi. {Sensation.) 



J'aurai evidemment, monsieur le president, quelques questions 
a poser k des temoins qui ont ete deja entendus, mais je me mets 
pour cela, bien entendu, a la disposition du conseil. 

Le President. — Vous pourrez poser des questions a ces te- 
moins eties faire entendre s'il y a moyen ; vous pourriez faire con- 
naitre les temoins auxquels vous voulez poser des questions et nous 
verrons a arranger la chose. 

M*^ Laboiu. — G'est entendu. 

Le President. — Faites entrer letemoin Grenier. 

Le temoin Grenier ayant manifestele desir d'etre entendu le plus 
tot possible pour des raisons de famille. j'ai interverti I'ordre des 
depositions pour acceder ;i son desir. 



VINGT-QUATRIEME TEMOIN 

M. GRENIER 

M. Grenier, Rene-Gaston-Frangois, 44 ans,prefet en disponibilite. 

Le President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les faits qui 
lui sont reproches ? 

M. Grenier. — Je lo vdispour la premiere fois. 

Le President. — Vous avez depose devant la chambre crimi- 
nelleau sujetdu commandant Esterhazy ; voulez-vous refaire votre 
deposition. 

M. Grenier. — Je dois d'abord remercier le conseil de la bien- 
veillance qu'il m'a temoignee. Je demande en outre au conseil de 
vouloir bien me permettre de revenir sur certaines appreciations 
que j'ai formulees au cours de ma deposition au mois de Janvier 
dernier. A ce moment je concevais le role du temoin conformement 
aux principes qui ont ete si magistralement exposes devant vous 
par M. Casimir-Perier. J'ai repondu aux questions qui m'etaient 
posees. A ce moment, il semblait en effet utile, il semblait qu'il y 
avait interet de pr^ciser les caracteres tres distinctifs de la'physio- 
nomie d'Esterhazy; depuis, elle a ete fort connue; des renseigne- 
ments se sont produits tres complets et tres nombreux. D'autre 
part, peut-etre ces renseignements tr^s nombreux sont-ils venus 
modifier mon impresf^ion personnelle. Mais qu'importe mon opi- 
nion ! elle n'a rien a voir dans I'affaire. D'autre part, il me serait 
particulierement p^nible de paraitre aggraver les charges qui pe- 
sent sur un homme deja abattu, pour lequel parerreur, je le recon- 
nais, — erreur excusable, et en tons cas partagee, — j'ai eu pen- 



dant de tres longues annees une tres reelle affection el que je con- 
sid^re comme inconscient pour une tres lourde part. Malgr^cela, il 
est militaire, je suis persuade que ce sentiment sera compris. 

A cote de cela, il y a I'interfit de la verite et je dirai tout ce que 
je sais pour la manifestation dc la verite. 

Ouant uux faits que j'ai a dire dans ma deposition, ils sont peu 
nombreux. 

Je tiens ccpendant, avant tout, a faire une petite rectification. 
Ce n'est pas une appreciation, c'est une question de redaction. 

Dans une des phrases de ma deposition devant la Gour de cas- 
sation, j'ai dit que le commandant Esterhazym'apparaissait comme 
un condottiere dont il avait les defauts et les qualites ; ma is que je 
ne croyais pas qu'il avait trahi sa bande. Venaiil de moi, je crois j 
qu'il ne pent pas y avoir de doute au sujet de I'interpretation de ' 
ces mots. Cependant certaines personnes n'ont pas compris. 
J'avais toujours cru qu'un condotliere avait des sentiments .; 
professionnels, des qualites professionnelles et non pas des ; 
sentiments patriotiques. .J'avais toujours cru qu'il y avait une. j 
bande et non pas un regiment. Ce que j'avais dit ne pouvait done j 
signifier autre chose. Je le maintiens avec cette interpretation que ■ 
je tenais a preciser publiquement. { 

D"autrepart,je viensd'avoir I'honneur devoirM. le general Billot, 
mais il avait deja proteste contre Tinexactitude de la stenographic, ' 
celle publiee dumoinsdans les journaux. J'avoue qu'en fait, j'avais ' 
ete assez trouble de la deposition telle qu'elle avait ete reproduite; 
il y avait une confusion entre ce qu'il m'avait dit et ce qu'il avait j 
dit au colonel Picquart, et par consequent cette confusion ne pou- .; 
vait pas exister. D'autre part, il me semble que le respect de la 
majeste de la justice consiste a dire toute la verite et que rien de ce ' 
qui provenait d'une personnalite aussi haute et aussi universelle- i 
ment respectee ne pouvait 6tre neglige de la part d'un temoin qui, I 
cette fois comme aujourd'hui, avait jure de dire toute la verity. , 

J'ai une autre observation a faire. J'ai dit, devant la Gour, et 
Texpression n'est pas exacte,que M. le commandant Eslerhazy avait '■ 
ete recommande a M. Lagrange de Langres qui Faiirait presente 
^ M. de Freycinet, ministre de la Guerre; M, de Freycinet ne se 
souvient nuUement avoir recu le commandant Estcrhazy. Je me 
souviens parfaitenient avoir presents M. Esterhazy a M. Lagrange 
de Langres. Je m'en souviens parce que M. Esterhazy m'a dit avoir 
ete pi-esente a M. de Freycinet par M. Lagrange de Langres. Je me 
souviens d'une entrevue orageuse qu'il aurait eue avec M. Ester- 






5 — 



hazy el la seule chose que je puisse dire, c'est que M. Esterhazy m'a 
dit avoir ete presente et regu par M. de Freycinet. 

Enfin, messieurs, il y a un dernier ordre d'observations que j'ai 
a presenter. Au mois de Janvier, sur interrogation precise, j'avais dit 
que je n'avais phis entre les mains de lettres du commandant 
Esterhazy; c'etait vrai a ce moment-la, je croyais les avoir detriii- 
tes. Sur une autre question, j'avais dit que je ne savais rien des 
rapports qui avaient pu exister entre M. Esterhazy et le lieutenant- 
colonel Henry au point de vue de I'argent; c'etait egalement vrai. 
Dernierement a la campagne, tout recemment, apres avoir regu la 
citation a comparaitre devant votre conseil, j'ai retrouve quelques 
lettres du commandant Esterhazy. Je crois que, pour les motifs que 
j'ai indiques tout a I'heure, la plupart sont a laisser de cote, sauf 
une. La physionomie de ces lettres n'est pas a faire connaitre. Elles 
traitent d'une maniere parfois inconvenante d'un tas de sujets 
tout a fait etrangers a I'afTaire dont s'agit. Une seule duit etre 
retenue, car elle a un rapport direct avec I'affaire Dreyfus, je la 
depose sur le bureau du Conseil. 

Le temoin donne lecture de cette lettre qui est ainsi con^ue : 

10 fevrier 1897. 
« Cher ami, 

« Je possede 23 lettres ou protestations de generaux et de colo- 
nels sous les ordres desquelsj'ai servi depuis 27 ans, attestant que 
j'ai les plus honorables services de guerre et les plus excellentes 
notes du temps depaix.Jeviens de les re'unir; elles sont toutes plus 
qu'elogieuses, elles ressemblent toutes a celles que je vous ai remises 
hier. Mes notes depuis 27 ans a mon dossier au ministere se suivent 
parfaites. Quant a mes notes de guerre, elles sont toutes les memes : 
officier de la plus rare bravoure, d'une remarquable intrepidite, 
d'un sang-froid au-dessus de toute eloge, toujours pret au plus 
grand devouement. 

(( De toutes ces notes, il re'sulte que je n'ai eu guere a me louer 
de la fagon dont j'ai ete traite au point de vue de I'avancement, et 
nombreux sont les chefs vivants et au service encore aujourd'tiui 
qui me plaignent et deplorent que justice ne soit pas rendue a un 
officier de rotre raleiir, ^/t^ro^re' wp'/aY^' (general Paquie,presentement 
commandant la subdivision de Chaumont). 

« Vom avez ete indignemeut traite et c'est une des nomhreuses 
infamies que je connaisse a fact if de cette bonne armee. (General 
Choppin en retraite a Marseille.) 

« Vometesla preuve vivante que lesqualites militaires, la bravoure, 
t'energie, I' intelligence du metier sont depeii de poids aujourd'huipour 
I'avancement d'un officier. {denersil Forget, commandant aujourd'hui 
a Nancy, etc... etc..) 



— 6 — 

(( Vous t'tes tin car act ere et dans ce temps de r eider ie el de kichete 
les gens comme rous out trap d'ennemis. (Colonel S.iglio.) 

« C'est tres bien et j'ai acceple sans me plaiiidre la maniere dont 
j'ai ete traile; mais quand, pour me perdre et m'.ichever, le ministre 
de la Guerre abandonnel'officier, pour chercherdansma vie privee, 
et ecoute les calomnies interessees d'un dr6le quelconrpie en epau- 
lettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon debileur et mon 
oblige, j'avoue qu'il est hors de mes forces de supporter ce traite- 
ment. Si le ministre se refuse a m'entcndie et i me mettre a meme 
de lui prouver qu'il a ete trompe et qu'il me cause en acceptant 
toutes ces calomnies un prejudice enorme, je vais faire quelque 
chose, et me servir de tous ces documents si elogieux, dire quelles 
accusations ont et6 portees contre moi, que j'ai demand^ a etre 
entendu et queje n'ai pu I'^tre. Je me demande sous quelle forme 
presenter cela, par la presse ou le livre? Je voudrais vous soumettre 
mes projets. 

(( Voire : Esteriiazy. 

ft J'ai une lettre de votre pere me disant tout le regret qu'il 
eprouve de partir en retraite sans avoir rien pu faire pour moi, qui 
fera bien aussi dans mon dossier. » 

Naturellement, en 1875, au moment oii mon pere a ete mis a la 
retraite, il pouvait avoir pour le commandant Esterbazy de I'afTec- 
tion et du devouement, et je reconnais que cette affection ne s'est 
jamais dementie. 

Pour le surplus, pour les autres lettres, je crois faire ceuvre do 
bon temoin en ne les remettant pas au Conseil. Ce n'est pas pour 
les dissimuler, mais il semble que cette alTaire est deja si develop- 
p6e qu'il n'y a pas interet a la developper encore. 

J'en ai fini, messieurs, je me tiens a votre disposition... 

Cependant peut-^tre que, pour preciser mieux I'epoque ou se 
place cette lettre, pourrai-je vous dire que c'est au moment on le 
commandant Esterhazy faisait fleche de tout bois, oii il s'adressait 
ci toutes les personnes avec lesquelles il pouvait Sire en relations 
pour leur demander de faire leur effoi't pres du ministre de la 
Guerre de ce moment, le general Billot, afin qu'il veuille bien le 
prendre a un litre quelconque au ministere de la Guerre. Le general 
Billot me le rappelait a I'instant : j'ai ete fort mal re?u lorsque, me 
presentant le dixi^me, j'etais intervenu en faveur du commandant 
Esterhazy. 

Le Puesident. — N'esl-ce pas vous qui avez presente .M. Ester- 
hazy a M. Jules Roche, depute? 

M. Ghe.meu. — Oui. monsieur le President. 

Le President. — Dans quelles conditions? 



— / 



M. Grenier. — M. Jules Roche, rapporteur du Budget de la 
Guerre, m'a demande un jour si je n'avais pas de camarade qui 
pourrait le renseigner utilement au point de vue technique. — « Ne 
pourriez-vous pas, m'a-t-il dit, me donner un gargon qui ait 
des notions completes sur I'organisation des armees frangaises et 
etrang^res? » 

Le commandant Esterhazy est d'une d'intelligence hors ligne et 
il avait pu, au point de vue des armees etrangeres, faire des com- 
paraisons utiles; en outre, il avait une nature d'espritqui facilitait 
ces renseignements donnes a unami,et m'assurait qu'il serait com- 
pris. 11 est fort intelligent et s'exprime avec facilite. Tout ceci etait 
de nature a faciliter son role... J'ai reconnu qu'il pourrait donner 
des renseignements utiles, assez complels sur certaines questions. 

Le President. — Croyez-vous que M. Esterhazy avait des 
renseignements, sur I'organisation generale de I'armee et I'admi- 
nistration, suflisants pour guider M. Jules Roche dans une pareille 
tclche ? 

M. Grenieu. — En tout cas, M. Jules Roche en a ete satisfait. 

Le President. — Je vous demande s'il avait des connaissances 
gen^rales. 

M. Grenier. — II avait des connaissances generales, mais peut- 
etre pas assez profondes pour gener un la'ique. (Rires.) 

Le President. — Le commandant Esterhazy n'a-t-il pas dit, 
dans une circonstance quelconque, qu'il croyait k I'innocence de 
Dreyfus'? 

3L Grenier. — II m'est absolument impossible de repondre sous 
la foi du serment que je I'ai entendu, mais c'est bien possible. 

Le President. — Vous I'avez dit quelque part? 

M. Grenier. — Au contraire, j'ai fait cette reserve tres formelle 
que je ne pouvais pas le dire sous la foi du serment. II me semblait 
me souvenir; mais je ne Taffirmais pas. J'ai dit que mon beau- 
frere et un autre monsieur etaient parfaitement certains de le lui 
avoir entendu dire. On m'a demande leurs adresses ; on a voulu 
les faire citer, j 'avals meme indique leurs adresses. Quant a moi 
personnellement, il me semble que j'ai entendu ce propos, mais je 
ne le jure pas. 

Le lieutenant-colonel Brongniart. — Vous n'avez jamais entendu 
dire qu'Esterhazy ait connu Dreyfus? 

M. Grenier. — Jamais. 

Le President. — Monsieur le commissaire du Gouvernement, 
avez-vous des questions a poser au temoin ? 



— 8 — 

Le Commissaire du GouvEiiNEMENT. — Non, monsieur le President. 

M** Demange. — Monsieur le President, pour completer la ques- 
tion que vous posiez tout a I'heure a M. Grenier, voulez-vous bien 
lui deniander s'il maintient cette formule, qu"il avait employee a la 
cour de Cassation sur les connaissances du commandant Esterhazy : 
« Nul ne pouvait 6tre plus utile a feuilleter que If commandant 
Esterhazy dont I'instruction generale et sp6ciale est absolument hors 
ligne. II parle toutes les langues de I'Europe; il est au courant de 
toutes les inventions, de toute la science moderne, et nul mieux 
queiui ne salt I'histoire generale et I'histoire militalrede I'Europe; 
c'est un laborieux, et il a, au point de vue du travail, des facilitos 
exceptionnelles. » 

Yoila la formule de M. Grenier. 

Le President. — Maintenez-vous cette deposition? 

M. Grenier. — En tant que ce dont il parle s'adrcssait a moi, 
qui ai quitte I'armee depuis une vingtaine d'annees, il en savait 
assez pour m'etonner et m'interesser vivement. N'oila ce (]ue je puis 
dire; c'est pour cela que je m'imaginais qu'il pouvait etre d'une 
collaboration utile a M. Jules Roche. Si je me mettais au contraire 
a la place d'un technicien militaire comme messieurs du Conseil,je 
ferais toutes reserves au point de vue de son intelligence et de son 
instruction techniques. 

Je ne sais pas a quoi m'en tenir a ce point de vue, mais en ce 
qui me concerne, moi, et en ce qui concerne les civils, certainement 
je maintiens mon affirmation et je la maintiens compl^tement. 
Esterhazy etait tr^s lettre. 

M*' Uemange. — Et au point de vue des langues? 

M. Grenier. — Au point de vue des langues, je sais qu'il parle 
couramment I'anglais, — non, il ne le parle pas, il le lit, mais il ne 
le parle pas, — I'allemand, I'italien, le latin... 

M*" Demange. — Voici une autre question : Dans la lettre que 
M. Grenier a lue tout a I'heure, Esterhazy faisait allusion aux resis- 
tances que le commandant Henry apporterait a I'entree deM. Ester- 
hazy au ministere de la Guerre. 

M. Grenier. — Qui. 

M*" Demange. — Oui, parfaitement. Eh bien, est-ce que M. Gre- 
nier voudrait bien nous repeter ce qu'il a dit a la Cour de cassation, 
au sujet precisement de cette resistance ? M. Grenier n'a-t-il pas 
rencontre un jour Henry a la SArete generale, n'en a-t-il pas fait 
part a Esterhazy, et que lui a repondu M. Esterhazy? C'est a la 
page 718. 



— 9 — 

Le President. — Que s'est-il passe a la Prefecture de police? 

M. Grenier. — Pardon, c'etait a la SCirete generale. Je crois que 
e'est la seule fois que j'ai parle en dehors du service au colonel 
Henry. Ce jour-la, j'etais alle pour affaire de mon service a moi a 
la Stirete generale; la, je rencontrai le colonel Henry dans le 
tambour entre le cabinet du Directeur de la Siirete generale qui 
etait a celte epoque le predecesseur de M. Viguie, M. Blanc, et le 
poste des huissiers. Dans cet entre-baillement de portes, je lui ai 
dit : « Pourquoi diable est-ce que vous empechez Esterhazy d'entrer 
au Minist^re ? Aidez-le done, voyonsi II n'est pas heureux, vous 
savez qu'il est guignard, aidez-le done a entrer. — Avec grand 
plaisir, je I'aiderai ; mais vous pouvez lui dire que je I'aiderai et de 
tout coeur. » 

Je suis passe, je suis entre chez le Directeur de la Surete gene- 
rale, il en est sorti. 

Le soir, j'ai rencontre Esterhazy. A ce moment-la, je ne sais 
pas si j'avais fait ousi je devais faireles demarches aupres du gene- 
ral Billot. Mais j'ai rencontre Esterhazy et je lui ai dit : « Voyez 
comme vous avez Tesprit chagrin, hier vous m'avez dit qu'Henry 
etait un de ceux qui vous empechaient d'entrer au Ministere. Et 
voila ce qu'il m'a repondu ce matin. » Et, avec cette inconscience 
maladive dont je parlais tout a I'heure, ne se souvenant plus de ce 
qu'il m'avait dit la veille, il me dit : « Eh bien, il ne manquerait 
plus que cela, par exemple, qu'Henry ne flit pas gentil pour moi! » 

Le President. — C'est toutes les observations que vous avez a 
faire ? 

M* Demaxge. — Qui, monsieur le President. 

Le President, au temoin. — C'est bien de I'accuse ici present 
que vous avez entendu parler dans votre deposition? 

M. Grenier. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Accus6, levez-vous. Avez-vous des observa- 
tions a faire a la deposition du temoin ? 

Le cAPiTAiNE Dreyfus. — Aucune. 

Le President. — Introduisez le temoin suivant. 

Le GoMMissAiRE du Gouvern-ement. — M. Grenier, dans un inte- 
r^t de famille, qui touche ci une question d'humanite, demande au 
Conseil I'autorisation de se retirer. 

Le President. — Vous n'y voyez pas d'inconvenient, monsieur 
le Commissaire du Gouvernement? 

Le Commissaire du Gouvernement. — Aucun. 

Le President, d la defense. — Vous non plus ? 



— 10 — 

M^ Demanoe. — Non, monsieur le President. 

Le PnicsihENT, au temoin. — Vous pouvez vous retirer a la 
condition de laisser voire adresse au greile et de vous presenter ;i 
une nouvolle convocation. 



VINGT-CINQUIEME TEMOIN 

LE COMMANDANT ROLLIN 

Le Prksident. — Quel est le temoin que vous desirez faire 
entendre i 

Le CoMAiissAmE w Golveh.neaie.nt. — G'esl M. le commandant 
Rollin. 

{Le commandant Rollin est introduit.) 

Le President. — En vertii du pouvoir discrctionnaire du Pre- 
sident du Gonseii de guerre, vous avez ete appele pour nous don- 
ner des renseignements sur un agent du service des renseignements 
nomme Lajoux. Comme vous n'avez pas ^te cite dans les d^Iais 
reglementaires, je ne peux pas vous faire preter serment. Vous 
serez done entendu a titre de simple renseignement. 

Quels sont vos nom et prenoms? 

Le COMMANDANT Rollin . — Rollin. Philippe. 

Le PREsroENT. — Votre Age ? 

Le commandant Rollin. — 47 ans. 

LePresidbnt. — Vous ne connaissiez pas I'accuse avanl Ics fails 
qui lui sont reproches ? 

Le commandant Rollin. — Non. 

Le President. — Veuillez nous dire ce que vous savez au 
sujet de I'agent Lajoux. 

Le commandant Rollln. — Je connais Tagent Lajoux depuis 1888. 
J'etaisa celte epoque au service des renseignements sous les ordros 
du colonel Sandherr, et j'y suis reste encore de 4892 a 1803. Lesieur 
Lajoux, etant en Relgique, avail 6le embauche par lechef de service 
de I'espionnage allemand, nomme Richard Cuers. 11 fit part au Gou- 
vernement frangais de eel embauchage et nous otlrit ses services 
comme agent double. Gomme j'avais parmi mes Iravaux ci m'occu 
per specialement de la question de I'espionnage, j'avais forcemenl 
des rapports frequents, constants avec le nomme Lajoux. G'elait un 
agenl intelligent, audacieux, un pen difficile ci manier, susceptible, 
mais qui nous a rendu de tres grands services. Pendant le temps 
que j'elais au service des renseignements, parmi les quinze affaires 



— 11 — 

d'espionnage et de trahisoii qui ontete suivies d'arrestations, nous 
en devons quatre au sieur Lajoux. Grace a ses indications, on a pu 
arreter les espions militaires Schneider, Theisen,Ciinche et le lieu- 
tenant Bonnet. II nous rendit encore d'autres services et remplit 
differentes missions toujours a notre satisfaction. Je quittai le ser- 
vice en avec 1893, Timpfession que si Lajoux avait des defauts, il 
n'avait jamais jusque-la donne lieu a de graves plaintes. Ce n'est 
qu'apres mon depart que j'ai su qu'il avait mal tourne, qu'a 
Bruxelles il compromettait le service par son attitude, son langage 
et m^me par ses relations suspectcs. Je n'avais plus entendu parler 
de lui jusqu'au mois de mars 1899. A cette ^poque, j'etais officier 
d'ordonnance de M. de Freycinet qui m'avait confie en m6me temps 
la direclion du service que je dirige en ce moment. Je regus alors 
de Turin une lettre absolument eploree du sieur Lajoux qui criait 
la misere, qui serepresentait comme reduit aux abois etqui deman- 
dait au niinistere de le secourlr. Je rendis compte au chef dEtat- 
major qui me conseilla d'en parler au ministre. Je proposal alors, 
etant donnee la situation critique de Lajoux en Italic, craignant de 
voir un de nos agents arrete sur le territoire etranger, delui accor- 
der un secours et je proposai a M. de Freycinet de lui envoyer une 
mensualite de deux cents francs. 

Le President. — Ne pourriez-vous elever un peulavoix?Je 
crois que Ton ne vous entend pas. 

Le commandant [Iollin. — J'avais conserve de Lajoux un bon 
souvenir. 11 m'avait rendu de bons services et peut-etre, en somme, 
etais-je un pen plus influence par mes souvenirs et par un sentiment 
d'humanite que par ma situation de chef de service, carun chef de 
service auiait peut-etre refuse en toute autre circonstance ce que 
les sentiments d'humanite et le souvenir des services rendus m'ont 
amene a lui accorder. 

Je n'ai d'ailleurs rien fait en dehors de mes chefs, je leur en ai 
rendu compte et le ministre de la Guerre a ecrit au ministre des 
Affaires etrangeres une lettre pour le prier de servir d'intermediaire 
au paiement de cette mensualite. 

J'avais du reste examine les dossie,rs et j'avais vu que les autres 
agents similaires qui avaient quitte le service avaient obtenu des 
indemnites de fin de service tres superieures a celle qui avait ete 
attribuee a Lajoux; lorsqu'il avait quitte le service, il n'avait regu 
que trois mois d'indemnite. C'est encore une consideration qui 
m'avait influence dans ma decision. Voila ce qui s'est passe a ce 
moment; tout a ete fait a ciel ouvert, par I'intermediaire des Affai- 



— 12 — 

res ^trangeres, et si j'avais vu quelque compromission dans les 
services de cet agent, je n'aiirais pas agi de la sorte et averti le 
minist^re des Affjiires etrangeres., qui I'a recommande aux consuls 
de San-Paulo et de Genes; il etait appuye par le consul de Genes et 
par d'autres personnalites. 

Voila les conditions dans lesquelles cette indemnite lui a ete 
allouee. Depuis, le sieur Lajoux a continue a ecrireet je ne merap- 
pelle plus les dales exactes, je crois que c'est le 22 avril, le 9 juin, 
le 15 juin et le 11 juillet; a cette derni(^re date, il a m^me ^crit une 
lettre au President de la Republique, qui nous a demande des ren- 
seignements sur le nomme Lajoux, et j'ai redige une note pour le 
President de la Republique, note qui a ete envo^^ee par le ministre, 
dans laquelle je faisais ressortir les renseiguements que j'avais sur 
cet ancien agent, sur ce qui avaitete fait a son egard autrefois, sur 
les services qu'il avait rendus, en exprimant I'opinion qu'il n'y 
avait plus de raison de s'occuper de lui, qu'il y avait lieu de s'en 
tenir a la mesure de bienveillance qui avait ete prise au mois de 
mars parM. de Freycinet a son egard. 

Je ne voulais avoir aucun rapport avec lui et j'ai prescrit qu'on 
nelui reponde plus. II n'est pas revenu en France, il est touj ours 
au Bresil^ je crois. 

Le PREsroENT. — II est revenu en France une fois?... 

N'est-il pas revenu a Genes ? 

Le commandant Rollin. — J'ai dit tout a I'heure que nous avions 
regu de lui une lettre d'ltalie. 

Le President. — Ne lui a-t-on pas accordeun secours? 

Le commandant Rollin. — II m'avait demande de le rapatrier, de 
lui donner une somme pour lui permettre de se tirer d'embarras. 
On a decide de lui donner une mensualite de deux cents francs jus- 
qu'a la fin de I'annee. 

Le lieutenant-colonel Brongniart. — ^Vous avez connul'agentGu^- 
nee. Quelleconfiancefaisiez-vous auxrenseignements qu'il procurait? 

Le commandant Rollin. — Je n'ai pas eu beaucoup de renseigne- 
ments sur cet agent, mais j'avais coniiance en ses indications ; je ne 
les ai jamais verifiees ; j'avais confiance en lui. {HUarite.) 

Le lieutenajst-colonel Brongntart. — Vous etiez au service des 
renseignements quand on a su que I'agent A se procurait des ren- 
seiguements sur la defense du pays et des plans directeurs. Avez- 
vous quelque chose a dire a ce sujet ? 

Le commandant Caruiere, commissaire du gouvernement. — Je 
prie le temoin de vouloir bien clever la voix un peu plus. 



— IS- 
LE COMMANDANT RoLLiN. — Vers 1893, on a commence a s'aperce- 
voir qu'il y avail line fissure quelque part, et que des renseigne- 
ments concernant les plans directeurs parvenaient a I'agent A. On 
a fait a cette epoque des recherches au service geographique, a la 
direction du genie, mais elles n'ont pas abouti. Lorsque j'ai quitte 
le service, on avait trouve des fissures. 

Le LIEUTENANT-COLONEL Brongniart. — Lorsqu'ou a fait une perqui- 
sition chez I'accuse, on a trouve des cours non relies qui se rappor- 
taient precisement a la defense de la France. N'y avez-vous pas 
pris part ? 

Le commandant Rollin. — Ge n'etait pas une perquisition, mon 
colonel, c'etait des cours qui etaient dans le cabinet du minislre et 
qu'on avait apportes la apres la perquisition ; avec le commandant 
Cuignet nous avons examine ces cours et constate notamment qu'il 
manquait un certain nombre de pages a un cours de fortifications. 

Le lieutenant-colonel Brongnl\rt. — Vous n'avez pas d'indica- 
tions nouvelles a fournir sur ce point? 

Le commandant Rollin, — Non. 

Un membre du Conseil de" guerre. — Avez-vous jamais entendu 
parler d'Esterhazy anterieurement au proces de 1894? 

Le commandant Rollin. — Jamais, mon colonel. 

Me Demange. — Voudriez-vous demander a M. le commandant 
Rollin si on n'avait pas envoye un officier du bureau des rensei- 
gnements a Genes pour voir Lajoux, et pourquoi on avait envoye 
cet officier? 

Le commandant Rollin. — J'avais en effet envoye un officier 
a Genes au consulat, pour s'entendre avec le consul, pour s'entendre 
verbalement au sujet de la fagon de donner le secours a Lajoux, et 
de s'assurer de son depart, et de ne lui faire remettre la somme 
qu'une fois embarque sur le paquebot. Au lieu de faire ecrire, j'ai 
prefere envoyer un officier pour en parler verbalement au consul. 

Me Demange. — Le commandant Rollin ne pense-t-il pas qu'au lieu 
d'envoyer un secours par un officier, cela pouvait etre fait par 
I'intermediaire du consulat, ou bien est ce que le service des ren- 
seignements n'apas a sa disposition des agents speciaux, des inspec- 
teurs, sans deranger un officier? 

Le commandant Rollin. — G'est une mesure de service inte- 
rieur, j'ai prefere envoyer un officier. 

Me Labori. — Voudriez-vous etre assez bon pour demander a 
M. le commandant Rollin s'il n'a pas eu connaissance que le sieur 
Lajoux eut offert de faire des revelations sur I'affaire Dreyfus? 



— 14 — 

Le Phksident. — Avez-vous connaissance que le sieur Lajoux 
ait ofTert de faire des revelations sur I'afTfaire Dreyfus ? 

Le Commandant Rolli.x. — Dans une lettre que je vais verser 
nu dossier, vous trouverez a la date du 9 juin que Lajoux raconte 
une pretendue entrevue qu'il a eue a Luxembourg avec Richard 
Cuers. Richard Cuerslui aurait dit qu'on ne connaissait pas Dreyfus 
^Berlin, a rEtat-major, et lui aurait donne aucontraire. comme 
piste, un monsieur decore ayant a peu pr6s 45 ans, ayanl des 
rapports constants avec Schwarlzkop... (se reprenant ) Fagent A ct 
fournissant des renseignements. 

Le sieur Lajoux avait I'air d'insinuer en outre que cetle comniu 
nication qu'il avait faite au colonel Henry, n'avaitpas ete commu- 
niquee par lui a ses chefs. Vous trouverez dans le dossier cetto 
communication de la main du colonel Henry, avec la date de com- 
munication au ministre et au chef d'Etat-major, en meme temps 
que la communication ecrite du sieur Lajoux qui y est absolument 
conforme. Elle est au dossier. 

Me Laboiu. — Je vous prie, monsieur le president, de vouloir 
bien ordonner la lecture des pieces dont parte M. le commandant 
Rollin, notamment de la lettre du 9 juin 1899; je crois qu'il est 
interessant de suivre de pr^scet incident. 

Le commandant Rollin. — Ce qui est contenu dans cette lettre du 
9 juin 1899 a d'ailleurs ete reproduit par le sieur Lajoux dans la 
lettre qu'il a adressee au President do la Republique t\ la date du 
11 juillet. 

Le greffjeh Coupois donnr lecture de la lettre suirante: 

« Monsieur le Ministre de la Guerre, Paris. 

(( II y a ti'ois mois, votre predecesseur, M. de Freycinet, a bien 
voulu m'accorder une allocation provisoire et mensuelle de 
200 francs. J'etais a cette epoque venu en Europe pour solliciter 
de I'Ltat-majoi' general qui, pendant un long temps, me confia les 
missions les plus delicates, quelques subsides. Je demandai a I'au 
torite militaire de me constiluer un petit capital avec lequel il me 
serait possible de me creer enfin une situation moins precaire. On 
prefera m'al loner pendant neuf mois cette rente mensuelle de 
200 francs. 11 me reste 1,200 francs a toucher. J'ignore, monsieur 
le ministre, si vous Stes au courant des incidents qui ont amene ma 
mine, des evenements qui ontprecipit^ mon depart pour I'Amerique 
du Sud. 

« Permettez-moi, monsieur le ministre, devous les exposeraussi 
clairement et le moins longuement possible. En 1890. M. de Frey- 
cinet etant ministre de la Guerre, et le general de Mirihel chef de 



— 15 — 

TEtat-major de Tarmee, j'entrai au service des renseignements. 
Pendant les cinq premieres annees, mes services furent fructueux; 
c'est a moi, a moi seul, que sont dues les arrestations des 
espions averes Bonnet, lieutenant d'infanterie; Schneider; Theisen ; 
Cunche, pous-lieutenant d'infanterie de marine, etc. ; tous con- 
damnes au maximum, cinq ans de prison et cinq mille francs 
d'amende. Ce fut a moi seul egalement, et personne ne me demen- 
tira, que I'Etat-major dut la connaissance parfaite du fonctionne- 
mentdu service secret allemand sur la frontiere (Bruxelles, Geneve, 
Lausanne, Ouchy). 

« Je ne parlerai que pour memoire des innombrables rapports 
prepares par les ofticiers du 2'' bureau, que je transmettais aux 
agents de Berlin et que je discutais avec eux. Je ne ferai egalement 
que rappeler les paquets de cartouches vendus par moi a ces der- 
niers. Ces cartouches, prealablement preparees par les soins du 
2^ bureau, quels doutes ne jeterent-elles point dans I'esprit du 
grand Etat-major berlinois? 

a Par mes indications, on connut tot au boulevard Saint Germain 
les noms des agents allemands en Belgique et en Suisse, et quand 
le general baron de Freedericks, attache militaire russe a Paris, vint 
demander au colonel Sandherr un agent sur, intelligent et devoue, 
pour etre mis a la disposition de I'Etat-major du general Gourko a 
Varsovie, ce fut moi qu'on choisit. Pen de temps apres, le colonel 
Sandherr recevait la croix de commandeur de I'ordre de Saint-Sta- 
nislas, je crois. Je ne craignis point, monsieur le Ministre, de 
sejourner quelque deux semaines dans le bureau meme des rensei- 
gnements de Berlin (Thiergarten), 

(( J'avais su me concilier les bonnes graces des officiers qui y sont 
employes — de tous les officiers qui y travaillent. Mais quelles 
n'etaient point mes transes et la mortelle inquietude de ma femme 
qui, precisement a cetteepoque,allaitait notre filsaine, aujourd'hui 
paralyse d'une jambe, affection que les medecins ont ete una- 
nimes a altribuer au defectueux allaitement auquel il etait 
soumis. M™" Lajoux n'avait que vingt ans et elle habitait Geneve, 
selon les instructions que m'avait donnees le colonel Sandherr pen- 
dant que, personnellement, je risquais ma liberie, ma vie peut-etre, 
en Allemagne, car, frequemment, pendant mon sejour a Varsovie, 
je venais a Paris et il me fallait traverser Berlin ou Vienne. 

(( Je quittai la Russie, je me rendis d'abord a Paris, ou I'accueil 
que me firent les officiers attaches alors au 2*^ bureau, MM. Sandherr, 
Rollin, Burckhardt, etc., fut plutot enthousiaste. 

« Je fus ensuile presente au commandant Henry et c'est sous 
cet officier superieur, le colonel Sandherr etant encore boulevard 
Saint-Germain, que j'obtins de I'agent allemand Richard Cuers, 
secretaire du bureau des renseignements de Berlin, une declaration 
('crite par laquelle ce precieux et eminemment intelligent agent alle- 
mand se donnsiil entierement a I'Etat-major frangais. Je n'hesite pas, 
et je n'ai jamais hesite a aftirmer, que ce sont les pretentions exa- 
gerees el le plus souvent intempestives du commandant Henry qui, 
d'un allie, nous firent bient6t un ennemi plus que dangereux. Cepen- 



— 16 — 

dant, nos rendez-vous avec R. Guers se multiplierent'; c'est a la 
derniere dc cesenlrevaes a Luxembourg ville, h6lel Brasseur, que 
la conversation incidemmenl tomba sur rallaire Dreyfus. Richard 
Cuers, qui, quelque temps avant, m'avait remis une lettre de sa 
main pour le colonel Sandherr (I'enveioppe etant egalement de sa 
main), me declara que « jamais a Berlin, dans les bureaux du grand 
. « Etat-major, on n'avait entendu parler de Dreyfus; qu'a la nou- 
« velle de I'arrestalion de cet officier d'aitillerie, le comtede Wal- 
{( dersee avait mande a Berlin tous les attaches militaires que I'Alle- 
« magne enlretient aupres cles divers gouvernements europeens; 
« qu'inlerrogesindividuellement,cesofficiersavaienteteimanimes a 
(( declarer sur I'honneur qu'aucun d'eux n'avait jamais entretenu de 
« relations suivies ou non avec Dreyfus )). H. Guers ajoutait queper- 
sonnellement 11 ignorait ce dernier et que jamais il n'en avait 
enlendu parler, chose d'autant plus etonnante que tous les rapports 
des agents a la solde de I'Etat-major berlinois lui passaient par les 
mains en sa qualit(5 de secretaire du service des informations du 
Thiergarten. R. Cuers affirmait que le Hauptmann Dame et que le 
jF7«M/)^>/^a/??iBroese, attaches a ce service, n'avaienl aucune connais- 
sance des rapports de Dreyfus avec Berlin et que si Dreyfus etait 
vraiment coupable, il fallait qu'il correspondit directement avec 
I'Empereur (,?i(c). «Mais, ajoutait Guers, ily amtuellemeiitcmmitm- 
« tere de la Guerre a Paris un monsieur (sic) qui roit tout, qui suit 
« tout, qui envoie au Thiergarten rapports sur rapports, fort goA- 
« tes ma foi, et qui, tout recemment, a expedie a Berlin une 
« longue note, sur le materiel, sur le noureau materiel d'artillerie 
«. fraui-ais, note qui a fait sensation (textuel). Ge monsieur est 
« decor^, il va, le ruban rouge a laboutonniere, en plein jour, voir 
((le major Schwartzkoppen, rue de Lille; on dirait qu'il est siir 
(( de rimpunite, c'est peut-etre un agent provocateur, disait ironi- 
(( quement Richard, mais je ne le crois pas, car ses travaux sont 
« de haute valeur (sic). Dans tous les cas, disait en terminant 
(( Cuers, cet homme est dangereux, il salt tout, il ecrit lout ce qui 
(( se passe au ministere, ^ Paris, et un jour prochain, il apprendra 
(( mes relations avec vous et je serai perdu! » 

(( Amon retftur de Luxembourg, jevins boulevard Saint-Germain 
et, comme d'habitude, M. Henry me fit le meilleur des accueils. Je 
lui rendis compte de ma mission et, au mcmicnt du depart, je lui 
racontai, incidemment, ma conversation au sujetdel'afTaire Dreyfus. 
Le commandant Henry change immediatement de ton : j'(3tais 
perdu... 

(( Alorscommenga une seried'odieuses persecutions. On depecha 
aBruxelles, ou j'habitais, un agent de la Sdrete generale, Duberne, 
qui fractura mes meubles et me vola mes papiers. Le miserable 
tenta meme de circonvenir ma femmel Je demandai une audience 
au Ministere, un jeune officier en civil me recut et me conseilla, 
pour toute reponse, de «. ne pas m'altarder h Paris ». On me ruina, 
onm'affama; on me calomnia; on sut adroitemmil me mettre a 
I'index dans la colonie frangaise de Bruxelles. Je resolus de partir 
en Amerique; je m'en ouvris k I'Etat-major g(3n(?ral, qui me depe- 



— 17 — 

cha I'archiviste Gribelin, et un autre officier. Je donnai a ces mes- 
sieurs fous les renseignements que je possedais et que j'avais pu 
recueillir depuis quelques mois. M. Gribelin arr^ta mon passage 
sur un vapeur allemand qui devait partir environ quinze jours 
apres notre entrevue; cela se passait fin septembre 1897. J'etais a 
bout de forces; j'etais seul, ma femme et mes enfants etaient en 
France, ma sante etait serieusement alteree. Apres de tels ev^ne- 
ments, de telles persecutions, en aurait-ii pu etre autrement? 

« Mon depart auBresiletantresolu, un irresistible desirderevoir 
ma mere s'empara de moi. Je quittai Anvers, et je me rendis a 
Paris. Mes idees en voyage s'etaient quelque pen modifiees et, qui 
pourrait m'en blamer ? Alon intention formelle etait, avant de quit- 
ter definitivement I'Europe, d'entretenir particulierement le general 
de BoisdefTre de ce qu'on lui cachait peut-etre, de mes entrevues 
avec Hichard Guers et surlout de la tres grave conversation pr6- 
citee de cet agent allemand avec moi a Luxembourg. Certain de 
n'etre point regu directement par lechefdu 2^ bureau et de ne pas 
etre, par cet officier superieur. presente au chef de I'P^tat-major 
general, je me rendis au, .commissariat de Vincennes ou je demandai 
qu'on vouliit bien telephoner outeiegraphier que « j'avais degraves 
revelations)) [sic] a faire au general de BoisdefTre lui-meme. La 
reponse ne se fit point altendre. Quelques instants apres mon arri- 
vee au commissariat, un fiacre s'arretait devant la porte de ce 
commissariat, deux sergents de ville m'y faisaient monter, y mon- 
taient eux-memes, et, sous le faliacieux prelexte de me conduire 
aupres du general de Boisdeffre me deposaient.... a I'infirmerie 
speciale du depot !!!!! 36 heures apres j'etais transfere... a Sainte- 
Anne... k Sainte-Anne... 

« Une note perflde inseree dans quelques journaux (note dont le 
style m'etait connu) expliquait sans me nommer I'arrestation d'un 
<.< pauvre insense ! ! ! » 

« Que pensez-vous, Monsieur le Ministre, d'une telle infamie? Le 
colonel Henry ou les siens sont seuls responsables de ce crime 
odieux!... 

« Ma femme etait en Gironde aupres de sa soeur; elleaccourt, et 
cettejeuneet malheureuse femme que deja un lacbe emissaire du 
2^ bureau avait assaye de circonvenir a Bruxelles, I'agent Uuberne, 
eut I'energie, le courage de demontrer que son mari etait — sain 
d'esprit — revetu de I'uniforme des pensionnaires de Sainte-Anne, 
de cet execrable etablissement ou infirmiers et medecins ne sont 
que d'immondes bourreaux; c'est ainsi que j'apparus a ma femme 
qui, depuis, est atteinte d'une affection nerveuse. Au bout de 6 a 
8 jours, on me remit mon exeat. Les autorites medicales de Sainte- 
Anne reconnaissant ainsi I'infamie de ceuxquim'y avaient envoye !! 
« Ma femme, mon fits paralyse et moi, nous partimes aussitot 
pour Anvers ou nous nous emUarqu.lmes au bord du Maine; quel- 
ques instants avant le depart, le cliancelier du Consulat general de 
France m'apportait quelque argent — deux cents francs — et s'in- 
formait... de I'etat de ma sante, de la part de ces messieurs du 
boulevard Saint-Germain! (sic.) 

ji. 2 



— 18 — 

(( En Italie, a Genes, j'ai, sous la pression de la misere et... sur- 
tout... parce que je me trouvais sur un territoire dangereux pour 
moi..., ru mes anciennes fouctions, ...j'ai alteste chez le Consul que 
le 2^ bureau s'etail acquittr a nion egard ; Thorrihle apprehension 
d'etre pris pour un fou, d'etre denonce comme tel aux autorites 
italiennes, m'avait meme en^ag^ a ne point faire part a votre pr^- 
decesseur — pendant mon srjourh Genes — de Tabominable attentat 
dont s'etait rendu coupable a mon egard le bureau des rensei- 
gnemenls de Paris. Ah! monsieur le ministre, j'ai cruellement 
expie les... services dont jadis me felicitaient, avec une exageration 
dithyrambique, tous les officiers du 2" bureau. Pour le colonel 
Sandherr je valais « au moins deux corps d'armee » (sic) !!!; le 
commandant Rollin m'accordait « une part dans I'oblention anti- 
cipee de son 4*^ galon et de sa croix » [sic] !! etc... etc.. 

« Les colonels Sandherr et Henry m'avaient devant des t^moins, 
qui, eux vivent encore, proniis, jure, de ne m'abandonner jamais » 
ni moralement ni materiellement {ti'.rtui'l),jie prendsa temoin deces 
formelles declarations les officiers Kollin,13urckhardt, Cordier, Gri- 
belin, etc... ; it, on me jette cl la porte sans raisons plausibles, sans 
motif aucun, si ce n'est celui que je vous ai plus haiit expose; on 
me mine, on me vole, on me calomnie; mafamille indirect cment e\, 
perfidement avertie, se detourne de moi avec horreur. Petit-fils 
d'un genera! de division apparente ci deux amiraux, je suis pour 
les miens un ohjet de degoAt, d'execration I Seule, ma femme me 
reste devouee ; un emissaire du 2*' bureau vient a Bruxelles, le 
coquin, non content de fracturer mes meubles et de me voler, 
comme je I'ai explique plus haut,cherchea circonvenir j\I"i''Lajoux, 
il lui olTreune >o'iime relativement importante si elle veut fuir avec 
lui h Paris— la elle publiera que je suis un traitre!! — et, parcela 
meme, empechera a tout jamais mon retour en France... 

(( La malheureuse et courageuse femme refuse. La persecution 
continue — elle n'a pas encore cesse I — Ces jours-ci, je lisais 
encore, a trois semaines de date, une sorte d'interviewdans certains 
journaux de Paris, inspir^epar un mouchard, jadis employ(5 par le 
2'' bureau, le nomme C. Deneuvillers, I'Ame damnee de Roche- 
fort, correspondant de V Intra nsigeant a Bruxelles. — lei m^me, a 
plus de 3.000 lieues de I'Europe, j'ai trouve des consuls acharnes a 
parfaire ma mine, glissant a I'oreille de qui voulait les entendre 
« que j'etais un traitre a la Patrie » {te.rtuel) et, par leurs insinua- 
tions Idches et perfides, m'empechant de gagner ma vie, celle des 
miens! D'oii les consuls Ritt et UofT tiraient-ils leurs renseigne- 
ments?... 

(( Je demande reparation ; je la veux complete et, enfin, defi- 
nitive! 

(( Qu'on me lienne compte de ma discrete conduite depuis qu'on 
me chassa, comme le dernier des laquais, du service des rensei- 
gnements! Qu'on se rappelle les promesses formelles — faites 
solennellemeiii sur Hionneur — par MM, Sandherr et Henry ; qu'on 
n'oublie pastes persecutions de tous genres dont on m'a accabl^ ; 
ma sant^, celle des miens gravement compromise; la difTamation 



— 19 — 

et la calomnie qui m'ont lue moralement — et qu'on se souvienne 
si on veut des services rendus. 

« Monsieur le Ministre, que voire administration me fasse obtenir 
une place convenable en Fiance ou aux colonies', sous cette reserve 
que j'ai maintenant 44 ans! cette place, dixansde service mi litaire, 
la campagne de Tunisie, plus de six ans passes au service de I'Etat- 
major general, n'y ai-je pas un peu droit ? 

« Ou bien qne, definitivement, vous donniez des ordres, Monsieur 
le Ministre, pour que je puisse, enfin, m'(5tablir definitivement ici, 
sans espoir de retour, sinon dans quelque 10 ans, dans ma patrie! 

« Bien modestes du restesont mes pretentions eu egard au mal 
qu'on m'a fait et aux services que j'ai rendus : comme j'ai eu 
I'honneur de vous le dire en commengant, il me restera a la date du 
I*''' juillet prochnin douze cents francs a recevoir sur la rente pro- 
visoire de200 francs mensuels. Je demande — a defaut de place en 
France ou aux colonies — que Ton m'alloue pendant deux ans, a 
partir du i*"'' juillet prochain, la somme mensuelle fixeqwQ je rece- 
vais du 2'' bureau, soit 350 francs, mais avec I'autorisation formelle 
de pouvoir negocier anlicipativement des receptions, les traites 
qui me seront remises par le consul de France a San-Paolo. Je me 
constituerai de cette fagon un capital d'environ 7,500 a 8,000 francs 
que j'emploierai, sous la surveillance immediate du consul actuel, a 
I'achatoua la creation dune librairie, commerce qui donne id de 
feconds resultats, et en harmonie avec mes propres aptitudes. Si 
votre administration, au lieu de fractionner cette somme, pouvait 
me la servir en bloc, sous la surveillance precitee, cela vaudrait 
encore mieux et serait moins onereux pour moi. 

« Est-ce trop demander, Monsieur le Ministre? 

« Apres les souffrances et les dangers courus... et pour ne pas 
succomber a la misere, pour ne pas voir ma femme — a la veille 
de devenir encore mere — manquer de tout, dois-je me rendre en 
France et demander a un tribunal de me juger et de me rendre 
enfin la justice qui m'est due? 

(( Que Ton veuille bien me tenir compte de la dignite de ma vie au 
Bresil, du certificat que je joins a cette lettre, cerlificat qui prouve 
que, des mon renvoi du 2^ bureau, je sus m'employer et travailler a 
la satisfaction de mes chefs. Je serais encore a la « Metallurgique», 
si les agents du colonel Henry ne m'avaientpas rendu, par ordre, la 
vie impossible en Belgique ! 

(( C'est quelques semaines apres mon depart spontane de cette 
grande compagnie qu'on m'internait comme... fou ! quelle infamie!! 

« Je remets mon sort, celui des miens, entre vos mains. Mon- 
sieur le Ministre de la Guerre; j'attends avec confiance le resultat 
de ma demarche, je suis convaincu que votre decision me sera 
favorable, — des qu'elle me sera parvenue, je minstallerai ici 
d'une fagon definitive, et j'emploierai I'allocation accordee a cette 
installation, sous la surveillance consulaire. 

« Votre tres respectueux et tres devoue serviteur, 

(cEdmond Lajoux, 
« a San Paolo (Bresil). ■* 



— 20 — 

« P.-S. — J'ose esperer qu'on a donne suite a ma demande rela- 
tive a I'obtenlion de lamedaille coloniale (Tnnisie). 

((On voufJra bien me faire retour dii cerlificat incliis. C'est res- 
pectueusement et en priant d'excuser la forme de cetle lettre que 
j'adresse ce pli a Monsieur le ministre de la Guerre. » 

M'' Labori. — Nous voyons que les reclamations du sieur Lajoux 
s'etaient produites au mois de juin 1899, mais M. le commandant 
Rollin vient de dire, je crois, que ces reclamations s'etaient pro- 
duites dej^, anterieurement, notamment avant le depart de Lajoux 
en septembre 1897. M. le commandant Ilollin peut-il confirmer ce 
fait ct le pr(!'ciser ? 

Le President. — Veuillez preciser votre question, maitre Labori. 
M'' Lauoiu. — 11 y a un point que j'ai signale, a savoir que les 
reclamations et explications du sieur Lajoux auraient ete projsentees 
par lui depuis longtemps au bureau des renseignements, notam- 
ment avant son depart pour le Bresil le 24 septembre 1897. A cette 
epoque M. (iribelin s'est rendu a Anvers et a remis une somme a 
M. Lajoux, I'a expedie pour le Bresil. 
Ces faits sont-ils exacts ? 

Le President. — C'est exact, il en a ete depose hier. 
M*^ Labori. — Et monsieur le commandant Ilollin les confirmed 
Le commandant Rollin. — Je n'etais pas au service des rensei- 
gnements a cette epoque. 

M^ Laboiu. — Le commandant Rollin connait la reponse ante- 
rieure I'aite par le ministre de la Guerre a M. Lajoux. 

Le commandant Rollin. — Depuis qu'il a ete licencie en 1893, on 
n'a plus eu aucun rapport aveclui. 

M« Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le president, 
en vertu de votre pouvoir discretionnaire, de donner lecture de la 
lettre adressee le 8 Janvier 1898 au ministre des Adaires etrangeres, 
par le ministre de la Guerre. Voici cette lettre en reponse a une 
lettre du ministre des Affaires etrangeres que M. le president 
pourra faire lire s'il le croit utile. 

Paris, 8 Janvier 1898. 
Le ministre de la Guerre au ministre des Affaires (Etrangeres, 

(( Monsieur le Ministre el cher collegue, 

«Par depSche du 3 Janvier courant, vous avez bien voulu m'en- 
voyer une copie du rapport de notre Consul de San-Paolo (Bresil) 
relatif a Lajoux. 



— 21 — 

«J'ai rhonneur de vous remercier de cette communication et de 
vous faire connaitre que le nomme Lajoux a ete employe au service 
des renseignements de 1890 a 1895. II a du etre renvoye en raison 
de ses nombreuses escroqueries au prejudice dudit service et de ses 
relations nettement etablies a plusieurs reprises avec les agents 
d'espionnage en Belgique. C'est un individu des plus dangereux, 
absolument tare et dont il y a lieu de se mefier en toute circons- 
tance. 

« Veuillez agreer, etc... » 

Suit une seconde lettre du 10 mars 1898, ecrite apres que le 
ministre des Affaires etrangeres avait porte a la connaissance 
de M. le ministre de la Guerre qu'une certaine somme avait 
ete donnee au sieur Lajoux pour le faire partir. 

Voici cette lettre : 

Paris. 10 mars 1898. 

M. le ministre de la Guerre a M. le ministre des Affaires etran- 
geres : 

(( Monsieur le Ministre et cher coUegue, 

« Par depeche du 5 mars courant vous avez bien voulu me com- 
muniquer le rapport de notre consul de San-Paolo (Bresil). J'ai 
rhonneur de vous remercier de cette communication. II faut en 
informer M. Ritt que le sieur Lajoux n'arern du departement de 
la guerre, au moment oii il s'est embarque, que la somme strictement 
necessaire a son voyage en troisieme classe. 

« Cette somme lui a ete remise alors dans un but humanitaire et 
nuUement, comme il le pretend, pour eviter ses revelations. Get 
individu n'a d'ailleurs en sa possession aucun renseignement pou- 
vant presenter de I'interet. » 

Et maintenant je demande a M. le commandant Rollin comment 
il peut expliquer que, alors qu'on considere un homme comme un 
homme tare et un escroc, on lui donne aujourd'hui une pension de 
deux cents francs. 

M. Rollin. — J'ai repondu tout a I'heure, men colonel. 

Le President. — Veuillez preciser votre reponse. 

M. Rollin. — J'ai dit qu'une decision avait ete prise, dont je 
revendiquais la responsabilite, en souvenir des services qu'il avait 
rendus. Cette mesure avait ete prise a son egard, dans un senti- 
ment d'humanite. 

J'avais connu Lajoux au moment ou il nous servait bien ; et 
c'etait en recompense de ses services passes, et surtout en I'etat de 
misere ou il se trouvait en Italic qu'on a pu prendre a son 6gard 



— 22 — 

cette mesure de bienveillance, mais rien ne forfait k le faire, et 
Ton pouiTsit la lui supprimer si Ton voulait. 

M'- Lauohi. — Leconseil apprecierala situation etjugera ce qui 
s'est produit, en m^me temps que les merites de Lajoux. 

Je passe a un autre incident dont je vous demande la permis- 
sion de dire un mot; puisqueM.le commandant lloUin se trouve ici 
puisqu'il est chef du service des renseignements, peut-ctre pour- 
ra-t-il r^pondre a une question que je vais avoir I'honneur de lui 
poser. 

II a certainement entendu parler du rapport attribue a un 
attache militaire etranger qui vient d'etre d'ailleurs I'objet d'un 
dementi bruyant, et qui date du 30 novembre 1897; M. le comman- 
dant Rollin pourrait-il nous dire s'il prend la responsabilile de la 
traduction qui a ete presentee de ce rapport ? 

Le Pkesident. — Est-ce vous qui avez fait faire cette traduction? 

Le commandant Rollix. — Ce n'est pas nioi, elle a ete faite ant^- 
rieurement a mon arrivee. 

Le coMMissAiRE DU GouvERXKMENT. — Pardon, mais je crois que 
nous sommes sur un terrain que nous ne pouvons traiter publique- 
ment. Si vous voulez, monsieur le defenseur, traiter cette question, 
nous prendrons un temps pour la traiter a huis clos. C'est un inter^t 
d'Etat. 

M** Labori. — Je me permetlrai de faire une reponse tres res- 
pectueuse. Je dirai d'abord que M. le commissaire du Gouverne- 
ment pourra prendre toutes les requisitions qu'il croira devoir 
prendre; la defense, en presence de ces requisitions, fournira ses 
explications au Conseil qui appreciera. J'ajoute que ce n'est pas 
nous qui avons provoque I'incident dont je parle : c'est M. Ic gene- 
ral Mercier qui a apporte a la barre, contrairement d'ailleurs aux 
engagements que nous avions pris(nous, pas lui, bien entendu) le 
nom de I'attache militaire en question ; et a cette occasion je ferai 
remarquer que nous devons etre autorises a marcher sur le meme 
terrain qui n'a pas ete interdit a M. le general Mercier. 

Le President. — Je vous ferai remarquer que nous avons pris 
Tengagement de ne pas parler de ces choses-la. 

Me Labori. — Aussi n'ai-je pas prononc6 un seul nom. II a ete 
entendu que nous aurions le droit de parler de toutes les pieces du 
dossier secret en employant des initiales pour les noms. Aussi 
n'ai-je pfis prononce un nom. 

Le President. — Conlinuons sur ce terrain. 

Me Labori. — J'ai parle d'un rapport de 1897 ecrit par un atta- 



— 23 — 

che militaire etranger; je n'ai pas dit autre chose. Ge n'est pas de 
ma faute si ia pi^ce a ete plus particulierement designee. 

Je crois que sur ce terrain je suis autorise a demander si M. le 
commandant Rollin prend la responsabilite de la traduction pre- 
sentee pnr M. le general Mercier. 

Le President. — Prenez-vous la responsabilite de la traduction 
de cette piece? 

Le commandant Rollin. — Depuis que je suis au service des ren- 
seignements, je ne m'occupe en rien de I'alTaire Dreyfus. 
Le President. — Vous etes etranger a cette piece? 
Le commandant Rollin. — Je suis absolument etranger a cette 
affaire. J'ai eu Toccasion de voir la piece dans son texte allemand, 
c'est tout. 

Me Labori. — M. le commandant Rollin pourrait-il nous dire a 
qui je pourrais utilement poser la question que j'ai I'honneur de lui 
adresser? 

Le commandant Rollin. — Je ne sais pas qui a fait faire la tra- 
duction. 

M'^ Labori. — Mors, je demande au Gonseil quelle pent ^tre la 
valeurde pieces que nousne pouvons discuter, et dont il est m6me 
impossible de savoir qui prend la responsabilite ? 

Le President, a M'" Labori. — Vous avez vu la piece elle-m^me, 
vous avezpu la traduire. 

M« Labori. — Vous voyez, monsieur le President, avec quelle 
prudence j'avance. 

Je ne me preoccupe meme pas de demander quelle est I'authen- 
licite de la piece. 

Le President. — Nous en avons parle a huis clos. 
Me Labori. — C'est entendu... Jc demande qui prend la respon- 
sabilite, si on la prend, de la traduction de la piece telle qu'elle a 
ete connue. 

Si .M. le commandant Rollin ne veut pas repondre. le Conseil 
appreciera; quant a moi, je me reserve de prendre telles mesures 
qui me paraitront indispensables. 

Le commandant Rollin. — Je peux Vous repondre, mon colonel, 
que j'ai regu I'ordre, en prenant le service des renseignements, de 
ne pas avoir a m'occuper de I'atYaire Dreyfus. 

Le President. — Le temoin n'est pas en mesure de repondre. 
M" Labori. — .Alaintenant, je vous prierai, monsieur le Presi- 
dent, de vouloir bien demander a M. le general Mercier comment il 
a en sa possession une copie de cette piece. 



— 24 — 

Le general Mercieh. — Je ne crois pas avoir a repondre a cette 
question, monsieur le President. {Mouvement prolomje.) 

Me LABoru. — Monsieur le President, monsieur le general Mer- 
cier a jure de dire toutela verite. Je me permets tr6s respectueuse- 
ment d'insister pour que les questions posees tres respectueuse- 
ment et avec une grande prudence par la defense soient ici I'objet 
de reponses. Le conseil de Guerre n'est pas, comme la cour de Cas- 
sation, saisi d'un point restraint de I'Aflaire. Le conseil de Guerre 
est saisi de toute TAffaire. Nous avons besoin ici d'une lumi^re 
complete. J'insiste pour que 31. le general Mercier reponde; car j'ai 
le droit d'avoir une reponse. (S(>nsation.) 

Le Prksident. — Monsieur le general Mercier, croyez-vous 
devoir repondre? 

Le gexeral Mercter. — ,Je ne veux pas repondre a la question 
de Me Labori. Mais je declare queje prends sous ma responsabilit^ 
la traduction qui a ete presentee au Conseil. 

M*" Labori. — Je n'ai pas pour habitude de ne pas insister tres 
energiquement sur les terrains ou je me place. M. le general 
Mercier n'a qu'une responsabilite particuliere a prendre. II la 
prend, puisqu'il a presente les pieces. Je me preoccupe, moi, 
d'une responsabilite officielle. Je n'ai pas eu de reponse, nous 
apprecierons. La question que je pose a M. le general Mercier est 
tout autre. Le rapport est du 30 novembre 1897. 

Le President. — Permettez, il y a la peut-etre une erreur. 
Cette date du 30 novembre 1897 n'est pas celle du rapport. C'est 
celle de son entree au Service des renseignements. 

Me Labori. — C'est entendu, monsieur le President. La piece est en- 
tree le 30 novembre 1897. A ce moment, M. le general Mercier n'etait 
plus ministre de la Guerre. II y amaintenant une loi sur I'espion- 
nage qui interdit la communication de documents secrets. 

Je demande a quel litre, car nous sommes ici en presence, 
jusqu'a ce qu'on se soit explique, d'un delit, £i quel titre M. le gene- 
ral Mercier est delenteur do cette piece. (Sensation prolongee.) 

Je constate que M. le general Mercier refuse de repondre. Je 
reposerai alors ma question d'une maniere plus large et je deman- 
derai a quel titre M. le general Mercier est detenteur de toutes les 
pieces du dossier secret. 

Je vois que lorsque nous touchons des points delicats, il est dif- 
ficile d'obtenir des reponses. Je prierai monsieur le President lorsque 
M. le commandant Rollin aura titii, de vouloir bion rappeler M. le 
general Mercier a la barre, j'aurai pas mal de questions a lui poser, 



— 25 — 

et j'imagine que je rencontrerai beaucoup de refiis de repondre. 
[Mouvement.) 

Voici ma derniere question a M. le commandant Rollin. 

II vous a dit qu'il avait conflance dans I'agent Guenee. Est-ce 
que M. le commandant Rollin connait les depositions de I'agent 
Guenee devant la Cour de cassation? 

Le commandant Rollin. — Je les ai lues dans les journaux. 

M^ Labori. — Est-ce que M. le commandant Rollin salt, par 
exemple, que sur une foule de points et a propos d'une foule de 
racontars rapportes par lui, M. Guenee s'est completement dementi le 
lendemain du jour oii il les avait produits? Je dis cela pour eviter 
la lecture de la deposition. 

Le commandant Rolllv. — Cela ne m'a pas frappe. 

M^ Labori. — Alors, monsieur le President, voulez-vous me per- 
mettre de lire quelques passages de la deposition Guenee en date du 
27 Janvier. 

M" Labori donne lecture du passage suivant de la deposition de 
M. Guenee devant la Cour de cassation : 

Le President. — Dans votre deposition du 18 Janvier, vous avez 
fait allusion a une scene qui se serait produite chez une femme 
entre Dreyfus et un commandant etranger. Ce commandant aurait 
reproche a Dreyfus de devenir trop exigeant, et aurait menace de 
le perdre. Pouvez-vous nous faire connaitre d'ou vous vient cette 
information ■? Et comment il serait possible de la controler? Pou- 
vez-vous nous citer des noms de personnes qui pourraient appuyer 
de leurs declarations celles que vous avez faites? 

M. Guenee. — Je ne puis citer aucun nom. J'ai ete mis au cou- 
rant de cette scene par des racontars, par les dires des personnes, 
soit frangaises, soit etrangeres, qui frequentaient chez cette femme, 
c'est-a-dire la Bodson. Je ne saurais vous citer aucune personne 
pouvant etayer de sa deposition ma declaration. 

Le President. — Vous nous avez declare qu'apres I'arrestation 
de Dreyfus, vous vous etiez rendu comple que certains renseigne- 
ments, que vous aviez ete mis a m^me de fournir au bureau des 
renseignements, se rapportaient a Dreyfus. Quels sont ces rensei- 
gnements? Et quelle en est la source? 

M. Guenee. — Ces renseignements pouvaient se rapporter aussi 
bien a Dreyfus qu'^ un autre, mais, comme seul Dreyfus etait 
inculpe, tout retombait sur lui, c'etait « la tete de Turc ». 

Le President. — Par quelle voie avez-vous su que Dreyfus fre- 
quentait le Betting-Club, le cercle Washington, le New-Club et le 
Cercle des Capucines? 

M. Guenee. — C'est un bruit qui courait parmi les habitues de 
tripots qui frequentent les cafes des boulevards et les boulevards. 



— 26 — 

Le President. — Avez-vous pu verifier vous-meme si Dreyfus 
frequentait ces etablissements? 

M. Gi'ENEE. — Non, monsieur, mais je puis vous dire que, le 
jour de la premiere audience... 

... Je ne veux pas lire toute la deposition pour 6pargner les ins- 
tants du Conseil qui la connait. 

Le President prie i)/" Labori tie se menager un pen. 

M« Labori. — Je demande a la suite de cette lecture a M. le 
commandant Hollin si c'est ainsi que doivent proceder des agents 
dans lesquels on a de la confiance? 

Le commandant Rollin. — Je n'ai pas a m'occuper de I'agent Gue- 
nee ni de ce qu'il a pu dire ou raconter alors que je n'etais pas au ser- 
vice des renseignements, je n'ai pas a m'occuper de I'afTaire Dreyfus 
k laquelle je n'ai nuUement ete mele et pour laquelle j'ai reful'ordre 
de ne rien faire. 

Le President. — Vous ^tes completement etranger a la deposi- 
tion de I'agent Guenee devant la cour de Cassation? 

Le commandant Rollin. — Absolument. 

M" Labori. — Done, et c'est tout ce que je veux retenir, il n'y 
a rien k garder du temoignage de confiance que M. le commandant 
Rollin a donne tout a Theure a I'agent Guenee. 

Le commandant Rollin. — J'ai dit que j 'avals confiance en ses 
indications, mais je n'ai parle que des affaires de service. 

Le President. — A''otre confiance a trait aux affaires que vous 
avez traitees ensembls. 

M« Labori. — C'est I'affaire Dreyfus qui nous occupe. 

J'ai une derni^re question a poser au temoin. 

Quel est le nom de I'officier qui est alle a Genes au nom du 
service des renseignements? 

Le commandant Rollin. — Je crois qu'il est inutile que le nom de 
cet officier soit publie; c'est dej^ bien assez que je me sois bn'il^ 
moi-m6me. 

Le President. — D y a un interet de service a ce que le nom 
de cet officier ne soit pas connu. 

M" Demange. — Sans nommer do noms, a Anvers d'apres la 
}ettre que j'ai eue tout a I'heure sous les yeux, i\l. Gribelin aurait 
ete accompagn^ par un officier du service des renseignements; 
pourrait-on dire par qui? 

Le commandant Rollin. — .le n'etais pas au service a ce mo- 
ment-la. 

Le President. — Le temoin ne pourra evidemment repondre 



— 27 — 

qu'au sujet des fails qui se sont passes pendant qu'il etait au 
service. 

Me Demange. — Peut-etre M. Gribelin poiirrait-il alors nous 
repondre de sa place? 

Le President pose la question a M. Gribelin. 

M. Gribelin. — J'ai declare hier que j'avais ete accompagne 
par le correspondant du service a Bruxelles, et non par un officier, 

Le general Gonse, de sa place. — Monsieur le President, je crois 
qu'il serait utile de lire une note qui me revient a la memoire, et 
qui a 6te faite au ministere de la Guerre en 1895 au sujet de Lajoux. 
Cette note donnait au ministre des renseignements sur les commu- 
nications que Lajoux avail eues avec Richard Cuers. C'etait du 
temps du colonel Picquart. Cette note se trouve au dossier. 

Le greffier Coupois donne lecture de cette note. 

Note sur le nomme Lajoux. 

— En 4890, le nomme Lajoux se fit embaucher comme agent 
par Richard Cuers, chef du service de I'esiiionnage allemand a 
Bruxelles. 11 proposa en meme temps au service frangais d'entrer a 
sa solde. Cette proposition fut acceplee el, jusqu'en novembre 
1894, epoque de son renvoi delinitif par les Allemands, Lajoux joua 
h notre profit et sur nos indications le role d'agenl double. Dans le 
debut Lajoux rendit de bons services; ses indications permirent de 
faire arr^ter les espions Bonnet, Schneider, Theisen, etc., etc., et 
ces arreslations excilerent la mefiance des Allemands qui, apres 
I'avoir envoye en Suisse et en Russie, le remercierent en 4892. lis 
le reprirent toute'ois pen apres, mais il est a remarquer, qu'^ 
partir de ce moment, Lajoux ne leur rendit plus aucun service. 
Ivrogne, menteur, il invenlait constamment des affaires qui n'exis- 
taient que dans son imagination et lui servaient de pretexle pour 
leur extorquer de I'argent. C'est ainsi qu'il se fit fort d'acheter 
I'agent allemand Richard Cuers moj^ennant une mensualite de 
600 marks, qu'il s'engageait a lui faire parvenir. La premiere men- 
sualite fut payee, Ion crut devoir s'en tenir la, la mauvaise foi de 
Lajoux etant par trop evidente. En juillet 4895, on resolut d'en 
finir avec LajOux, dont les demandes d'argent etaienl incessantes 
el dont ratliluiie etait des plus douleuses. A la suite d'une entrevue 
avec Hichard Cuers a Luxembourg, sous le couvert de laquelle 
Lajoux est encore parvenu a extorquer de I'argent au service, on 
fit surveiller eel individu depres, et on acquit bientot la conviction 
qu'il compromettail le service a Bruxelles et qu'il se donnait par- 
toul ouverlemenl comme agent du ministere de la Guerre frangais. 
On recueillit d'aulre part des dires qui prouvaienl que Lajoux 
entrelenait secrelement des relations avec les agents allemands. On 
fit connattre alors k Lajoux qu'on lui paierait encore ses appointe- 
ments pendant trois mois et qu'il eiit apres a se procurer un autre 
emploi. Lajoux demanda immMiatemenl alors le paiement inte- 



— 28 — 

gral des trois mois, ce qui lui fut accorde, en plus du mois en 
cours. Depuis lors, il ne fit que roclamer. passant successivement 
de Tobsequiosite la plus complete u I'insulte. 11 a menace d'ecrire a 
VIntiansigeant, de se plaindre a la justice beige, etc.; ces menaces 
sont restees sans eflet. On a acquis ensuite la certitude qu'il a 
denonce a un gouvernement etranyer un agent double ([u'il avail 
autrefois fourni. Le nomme Lajoux ne reculf devant aucun moyen 
pour se procurer de I'argent; plus on lui en donnera, plus il en 
demandera. On propose de garder vis-a-vis de lui I'attitude qu'on 
observe depuis six mois, savoir un silence absolu. 

Ci-dessous sont les indications des sommes touchees par Lajoux. 
II y a lieu d'observer qu'il n'a rendu de reels services que pendant 
la premiere annee, et, jusqu'en 1894, il etait paye par le service 
franyaiset parle service allemand. Rien ne dit du rests qu'il ne lui 
ait pas ete paye en meme temps par ce dernier. 

Sommes remises a Lajoux. — 1890 : 1,830 fr. ; — 1891 : 8,748 fr. ; 
— 1892 : 7,350 fr.; — 1893: 11,208 fr.: —1894: M,330fr.; — 
1895: 5,330 fr. ; — Total : 45,896 fr. 



Le rapport est du27 decembre 1895. 

Le PiuisiDRXT. — Accuse, levez-vous. Dreyfus, avez-vous une 
observation a faire? 

Le capit.vine Dreyfus. — On a parle tout k I'heure des cours de 
I'Ecole de guerre. En 1894, on a fait une perquisition chezmoi, on a 
saisi tons les cours, on a pu verifier et il n'a ete fait aucune obser- 
vation. 

Le President. — II y avait des pages qui manquaient a ces 
cours? 

Le capitalxe Dueyfls, — Non, men colonel, lors des perquisi- 
tions de 1894 on n'en a pas parle, j'entends le fait pour la premiere 
fois ici; c'est en 1897 ou 1898 que ce fait a ete souleve, c'est un fait 
nouveau, tout recent. Au proces de 1894, je le .repete, lors de 
la perquisition, on n'a rien remarque a cet egard et trois ans 
apres on vient pretendre, je ne sais pour quelle raison, qu'il y 
a des pages qui manquent a des cours de I'Ecole de guerre? (Mou- 
rement.) 

Le cGxMmaxda.nt Rollin. — Voici, monsieur le President, une 
demande de renseignements du colonel Sandherr au commandant 
Henry, au sujet des pretentions de Lajoux. 

Le President. — II eiit peut-(^trc ete preferable, mon com- 
mandant, de I'indiquer il y a un instant. 

Monsieur le greffier, veuillez donner lecture de cette lettre. 

Le tiUEFFiEu Coui'ois, limnt : 



— 29 — 

'■ « Les Loges, 22 aout 1895. 

« 3Ion cher Henry, 

« Lajoux affirme un tas de choses, rafflrmation, c'est du reste 
son for-t. Combien de fois ne nous a-t-il pas affirme qii'il obtiendrait 
des resultats avec R.C.. resultats qu'il n'a jamais ete question d'ob- 
tenir que dans son imagination qui est trop particulierement ivre. 
Lajoux etait anime des meilleures intentions, il voulait obtenir des 
resultats extraordinaires, il voulait se distinguer, il I'a fait en plu- 
sieurs occasions, et chaque fois nous Ten avons largement indem- 
nise. Mais nous ne pouvions pas nous preter indefmiment a des 
experiences problemaliques, qui demandent des sacrifices conside- 
rables d'argent. Cela, nous I'avons signifie a maintes reprises a 
Lajoux. Jamais nous ne lui avons promis une place ferme. Alors 
qu'il semblait marcher a souhait, nous I'avons encourage certaine- 
ment et lui avons peut-etre dit que s'il avait jamais des ennuis avec 
les AUemands, nous ne I'abandonnerions pas ni lui, ni sa famille, 
qu'il pouvait y compter. Voila toutes les promesses verbales qu'en 
mon ame et conscience je puis avoir jamais faites a Lajoux. Quant 
a des promesses ecrites, je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu 
d'aucune sorte, j'en suis meme sur. » 

Le President. — De qui est-ce, cela? 
Le greffier Goupois. — II n'y a pas de signature. 
Le commandant Rollin. — Du colonel Sandherr. 
Le greffier Goupois. — La lettre est du 22 aoAt 1895, ce n'est 
pas signe, 

AINGT-SIXIEME TEMOIN 

M. AUGUSTE FERRET 

Le President. — Vous avez ete signale par plusieurs temoins 
et notamment M. le general Mercier comme pouvant donner des 
renseignements au sujetde la presence de Dreyfus dans un bureau 
du ministere qui n'etait pas le sien, a une heure ou les officiers 
sont generalement absents, et ou il compulsait des documents. Je 
vous ai fait venir pour que vous donniez ce renseignement au Gon- 
seil; mais ayanl ete convoque moins de trois jours avant I'ouver- 
ture des debats, vous etes cite ci titre de renseignement, et je ne 
vous ferai pas preter le serment. Veuillez nous donner vos nom, 
prenoms, votre age. 

M. Ferret. — Ferret, Auguste, 44 ans. 

Le President. — Avez-vous connu Dreyfus? 

M. Ferret. — Qui, comme stagiaire au 4« bureau. 

Le President. — Voulez-vous nous faire connaitre les faits 
que vous connaissez ? 



— 30 — 

M. Feiuiet. — C'otait vers la fin de 1893. — M. le redacteur em- 
ploy^ principal au l*""" bureau me remit une lettre de service pour le 
capitaine Dreyfus, je la lui remis. Le lendemain ou le surlendemain, 
je ne me rappelle pas Ir^s bien, je vins au bureau, comme d'habi- 
tude, a 9 heures, et je trouvai le capilaine Besse; je lui demandai 
du travail, il me dit que je faisais bien. Mon travail termine, il 
dtait environ H heures, je suis alle dejeuner. En revenant de dejeu- 
ner, ;i 1 heure environ, j'apercois un civil qui elait assis a droite 
du bureau du commandant Bertin, qui faisait lace au capitaine 
Dreyfus, lequel elait debout devant Tarmoire oh sont renfermesles 
documents, Je montai a I'etage superieur remettre mon travail, et 
en descendant il n'y avait plus personne. 

Le President. — Le capitaine Dreyfus etait-il employe au 
4'" bureau a ce moment-la? 

M. Ferret. — Jecrois qu'il y etait encore. 

Le President. — A quelle epoque? 

M. Ferret. — Fin 1893, depuis si longtemps, je ne puis pas pre- 
ciser. 

Le President. — Quellesetaient les pieces qu'il consultait? 

M. Ferret, — J'ai cru reconnaitre le graphique des transports 
dc couverture. 

Le President, — Qu'est-ce qui vous fail croire cela? 

M. Ferret, — J'ai entendu souvent parler de ces graphiques. 

Le President. — Avaient-ils une apparence exterieure per- 
mettant de les reconnaitre facilemenl? 

M. Ferret. — Oui, mon colonel. 

Le President. — Aviez-vous assez d'experience pour les dis- 
tinguer des autres? 

M. Ferret. — Oui, par des gros traits qu'ils portent. Le capitaine 
IJretaud a travaille sur ces graphiques. 

Le President. — Gonnaissiez-vous le civil qui etait la? 

M. Ferret. — Non, 

Le President. — Vous ne Faviez jamais vu au minist^re? 

M. Ferret. — iVon. 

Le F^resident. — Ce n'etait pas un ingenieur de la C'*' de 
I'Est ? 

M. Ferret. — Je ne le crois pas, J'ai etd pendant huit ans au 
A" bureau; j'allais porter constamment des plis au reseau de I'Est 
et je connaissais generalement ces messieurs. 

Le President. — Dans quel bureau etiez-vous ? 

M. Ferret. — Au 4^ bureau. 



— 31 — 

Le President. — Quel en etait le chef? 
M. Ferret. — Le colonel Berlin. 

Le President. — Le capitaine Dreyfus ne travaillait pas dans 
ce bureau? 

M. Ferret. — Si. 

Le President. — A ce moment-la ? 

M. Ferret. — Oui, mon colonel, il y travaillait a ce moment- 
la. 

Un membre du Conseil de guerre. — Ce civil, dont vous parliez, 
vousl'aviez vu avant ? 
M. Ferret. — Non. 

Le meme memrre du Conseil de guerre. — Vous I'avez vu apres ? 
M. Ferret. — Du tout, mon commandant. C'estta seule foisque 
je Tai vu. 

Le meme membre du Conseil de guerre. — Quand il vous a vu, il 
ne vous a rien dit ? 

M. Ferret. — Non, il etait assis. 

Le meme membre du Conseil de guerre. — Vous n"avez rien re- 
marque ? 

M. Ferret. — Rien du tout. 

M*" Demange. — Voici la question, monsieur le President, que je 
vous prierais de poser au temoin : Le temoin n'etait-il pas secretaire 
du commandant Bertin ? 

M. Ferret. — Je faisais les enveloppes et quelques copies de 
lettres dont le commandant Bertin voulait conserver trace dans le 
bureau, mais c'etait tout. 

Le President. — Etiez-vous attache comme secretaire au 
4^ bureau ? 

M. Ferret. — Certains gardes etaient employes a faire des ecri- 
tures. 

Le President. — A faire des ecritures ? Alors ce n'etait pas 
permanent ? 

M. Ferret. — Nous etionscinq gardes qui elaient permanents; 
generalement nous etions la pour faire I'autographie. 

Le President. — Vous etiez attache en permanence a ce ser- 
vice-la? 

M. Ferret. — Nous etions la pour faire de I'autographie et quel- 
ques ecritures dans le bureau. 

Le President. — Vous etiez secretaire, employe comme secretaire 
permanent au 4'' bureau, section du reseau de I'Est? 
M. Ferret. — Oui. 



— 32 — 

M*" Demange. — Eh bien, monsieur le President, voulez-vous 
demander an temoin ceci: M. le commandant Berlin etait temoin 
important en 1894; une enquete serieuse a ete faite en 189-4arElat- 
major, on a recueilli toutes les indications qui pouvaicnt 6tre trou- 
vees a la charge du capitaine Dreyfus; eh bien! voulez-vous deman- 
der au temoin comment un fait de la nature de celui qu'il signale 
n'a pas ete indique par lui lors de I'enquete de 1894. (Mouvement.) 
Le President, au temoin. — Voulez-vous indiquer au Conseil 
pourquoi, en 1894, vous n'avez pascru devoir faire connaitre ce que 
vous saviez? 

M, FEimET. — Mon colonel, je regrette, bien entendu, de ne pas 
I'avoir signale, mais je n'avais pas asoupgonner mes chefs; je pen- 
sais, a mon point de vue, que ce n'etait pas mon devoir, je ne 
croyais pas qu'il y avait lieu de porter une plainte contre mes chefs. 
M<5 Demange. — Voulez-vous me permettre de faire une remarque 
au temoin : je ne m'etonne pas qu'il n'ait pas signale le fait imme- 
diatement au commandant Bertin, si anormal que cela paraisse, 
mais je demande au temoin pour({uoi. quand le capitaine Dreyfus a 
ete arrete, devant le Conseil de guerre, quand on a fail une enqu^le 
au minislere sur les agissements du capitaine Dreyfus, il n'a pas 
fait cette revelation au commandant Bertin, pres duquel il etait 
tons les jours. 

Le President, au temoin. — Avez-vous eu connaissance des 
poursuites dirigees en 1894, contre le capitaine Dreyfus? 

M. Ferret. — Je n'en ai eu connaissance que quand le proces 
s'est declare, 

Le President. — Vous saviez qu'une instruction etait ouverte 
au Conseil de guerre contre le capitaine Dreyfus; pourquoi n'avez- 
vous rien dit k ce moment'? 

M. Ferret. — Je n'avais pas a accuser mes chefs. 
Le President. — En justice, il n'y a plus ni inferieurs, ni su- 
perieurs. 

Un membre du Conseil de guerre. — Les armoires etaient-elles 
ouvertes dans le bureau ? 

M. Ferret. — Elles etaient ouvertes. 
Le meme membre du Conseil de guerre. — Toutes? 
M. Ferret. — Toutes, plas un placard qiii se trouvait derriere. 
M*' Demange. — Le Conseil appreciera ce silence garde pendant 
cinq ans ! {Monmnent.) 

W' Lahori. — A qui M. Ferret a-t-il revele ce fait pour la premiere 
fois? 



— 'i's — 

M. Ferret. — J'en ai parle au bureau a un employe du reseau 
de I'Est. 

Le President. — A quelle epoque ? 

M. Ferret. — Je ne peux pas indiquer d'epoque precise. Oh ! il 
y a bien longtemps. 

Le President. — Vous ne pouvez pas preciser I'epoque ? 

M. Ferret. — Je ne puis pas preciser. 

M"" Labori. — Gependant ce serait interessant, monsieur le Pre- 
sident. 

Le President, au temoin. — Failes appel cl vos s uvenirs, 
tAchez de vous rappeler en quelle annee au moins vous en avez 
parle a un employe du reseau de I'Est. 

M. Ferret. — Peut-etre I'annee derniere, apr^s leproces, depuis 
qu'on a fait I'ouverture du proces. 

M« Labori, — Comment le temoin a-t-il su que la personne qui 
etait dans le bureau etait uu civil? 

M. Ferret. — Elle etait en civil. 

Le President. — Elle n'avait pas I'allure d'un officier? 

M. Ferret. — Absolument pas. 

Le President. — Par la coupe de la barbe? 

M. Ferret. — La personne paraissait assez jeune, elle avail une 
petite moustache naissante, et sa physionomie etait tr^s pAle. 

Le President, au capitaine Dreyfus. — Avez-vous des obser- 
vations a presenter ? 

Le capitaine Dreyfus. — L'insinuation odieuse relevee par un 
ancien ministre de la Guerre et relevee de cette facon-la, vous la 
jugerez I {Setmttiou.) Je n'ai qu'un mot a repondre. . . 

Le President. — Vous n'avez pas d'autres observations a 
faire ? 

Le capitaine Dreyfus. — Pardon, mon colonel. Lorsque cet 
homme dit qu'il m'a vu a une heure de I'apres-midi dans le bureau, 
c'est faux, attendu que jamais je ne suis alle au 4'' bureau a une 
autre heure que I'heure reglementaire, c'est-a-direa 2heures. Quant 
k avoir introduit une personne etrangere a I'armee dans ce bureau, 
j'affirme que c'est faux ; j'ai dit deyk d'ailleurs hier pourquoi c'est 
une impossibilite, c'est en tout cas une difficulte. Je ne vols pas 
comment moi, officier, j'aurais introduit un etranger dans le bureau, 
ou tout le monde pouvait passer k chaque instant. G'^taitle bureau 
du commandant Bertin oh tous les officiers passaient a chaque ins- 
tant, cela montre I'invraisemblance de cette deposition. II venait a 
chaque instant dans cette section des ing^nieurs du reseau de I'Est 
II 3 



— :u — 

q,ui etaient en civil etqui venaient atteodre le commandant Berlin; 
il arrivait tres souvent qu'il y eut, aux heuresou un ou deux offi- 
ciers se trouvaient la, des personnes etrangeres an bureau, inge- 
nieursou membres du bureau mililaire du reseau de I'Est venant 
s'asseoir siir la chaise qui etait a cole du bureau du commandant 
Berlin, pour Tattendpe. 11 y avail des personnes que je ne connais- 
sais pas moi-m^me personnellemenl. Je n'ai plus rien a repondre. 

Le PftKs;iDji.NT. — Aviez-vous des heures de bureau bien regu- 
li^res? 

Le cArri'.viNE DnEVFUb. — Oui, mon colonel. 

Le Phksioent.— Aviez-vous adople les heures de bureau regle- 
menlaires? Vous pretendez ^ certains moments ne pas avoir les 
lieures de tout le monde, 

Le cAPiTAiNE Dreyfus. — Mon colonel, cela ne s'est produit qu'a 
une periode, en 1894, du 16 aoCit jusqu'a environ le 22 septembre, 
avec I'autorisalion de mon chef de bureau, le colonel Boucher; je 
n'arrivais an bureau le lundi qu'a midi. J'avais I'autorisation de 
parlir le samedi soir pour lloulgate oil selrouvait M™e Dreyfus, el 
de ne rentrer que le lundi a midi par le train qui arrive a la gare 
Sainl-Lazare h 1 1 heures et demie. Je n'arrivais done a mon bureau 
qu'a midi le lundi. 

Le PitEs^iDENT. — Et les autre^ jours, aviez-vous les memes 
heures du bureau? 

Le cAPrrAi.NE Dheyfus. — Absolument. 

Le Prksident. — II semblerail resuller des depositions de cer- 
tains temoins que vous aviez des heures dinferentes de celles des 
autres officiers. 

Lb CAPITAINE Dreyfus. — 11 y a un seul temoin, le commandant 
Dervieu, qui a pretendu, en 1894, que moi-m^me, personnellemenl, 
je lui aur'ais raconte, a cheval, que j'arrivais au bureau adesheures 
quelconques ; au CoQseil, en 1894, j'ai rappel^ ses souvenirs, je lui 
ai rappele que mon tantci cheval avec lui en aoiUou septembre 1894, 
jeluiavaissignale lefaitquojeviensde vous signaler, c'est-a-dire que, 
lous les lundis, j'arrivais a mon bureau entre midiou midiet demi, 
ouune henre,ararrivdedu train d'Houlgate. Ge fait s'est produit avec 
rautorisalion du colonel Boucher, je Ic repete, du 16 aoiil 1894 jus- 
qu'au 21 ou 22 septembre 1894, epoque a laquolle M'"f Dreyfus est 
rentree a Parts. 

Le PftESiiMiNT. — iC'est du commandant Dervieu que vous vou- 
lez parler? 

Le cAprrAiNE Dreyfi>. — Oui, mon colonel. 



— So- 
le Preisisent. — II n'a pas encore depose. 

Le capitaine Dreyfus. — Cast tout ce que j'avais k dire. 

Le general Gonse. — Voulez-vous me pormettre d'ajouter un 
mot pour completer ma deposition? 

Le President. — Veuillez approcher, mon general. 

Le general Gonse. — A la suite de la publication des depositions 
dans le Figaro, ou il a ete ditqu'il etait difficile d'entrer au ministere 
de la Guerre sans se soumettre a certaines conditions parliculieres, 
j'ai reyu une lettre de M. Lechatelier, ingenieur des ponts et chaus- 
sees, qui a ete longtemps representant du ministere des Travaux 
publics pres le mmislre de la Guerre. Si vous me le permettez, je 
d^poserai celte lettre au dossier, elle est interessante a lire. 

Le President. — Ellen'est pas bien longue? Veuillez en don- 
ner vous-meme lecture. 

Le general Gonse. — J'en ai une autre qui est arrivee dans les 
memes conditions et {|ui emane d'un ingenieur des constructions 
navales. Voici la premiere lettre que j'airegue hier. 

VUlers-sur-Mer, 20 aout Um. 
« Mon General, 

h Coinme suite a votre deposition d'hier, j'ai I'honneur de vous 
adresser les decliirations suivantes dont vous pouvez faire tel usage 
que vous jugetez utile : 

« 1° Pendant les six ou sept annees que j'ai eu des laissez-pas- 
ser en qunlile soit d'ingenieur du controle de I'Est, soit du commis- 
saire technique de la navigation, je suis entreau minislereplus de 
cent fois et je n'ai pas dix f'ois eu a presenter ce laissez-passer; 

« 2'J II mest arrive plusieurs fois d'emmener avec moi au minis- 
tere de la Guerre un ami, sans autre formalites que de lui ouvrir 
moi-meme la barriere, de le faire passer devantmoi et de repondre 
au salut du planton. 



« Veuillez agreer, etc. 



« Lechatelier, 
Ingenieur on chef des ponts ct cliaussees. » 



Voici une deuxieme lettre ecrite au gene'ral Mercier et qu'il m'a 
remise hier parce qu'il croyait ne pas pouvoir venir a I'audience 
de ce matin. Elle est de M. Revoil, inge'nieur de premiere classe 
de la marine, au Greusot ; elle est dat^e du 20 aoiit 1809 : 

u Mon General, 

« Je viens de lire dans le compte rendu de la seance du conseil 
de Guerre d'hier raftirmalion de I'accuse qu'il etait impossible d'in- 
troduire une personne etr;ingere dans les bureaux de I'Etat-major 
sans un laissez-passer signe du chef de service. 



— 3G — 

« Je crois devoir vous signaler qu'au debut de mon service a la 
section de Madagascar, en novembre 489i, ignorant la consigne de 
la Guerre et venant du ministere de la Marine ou I'entree est libre 
au ministere, j'ai refu ;i mon bureau sans difficultes plusieurs per- 
sonnes venant traiter avec moi de la mission dont j'etais chargee. 
« Veuillez agreer, etc. 

« Signe : Hevoil, 
aingi'iiiour de 1" classe do la Marine. » 

Le cAi'rr.vLNE Dueykus. — Les reglements etaient formels. cela 
ne prouve qu'une chose, c'est qu'il y a des personnes qui n'observent 
pas les reglements. Moi, je les ai toujours respectes. [Mourenient.) 

Le GEiNERAf. GoNSE. — Je dois ajouter un mot. J'ai regu beaucoup 
de deputes et de senateurs au rainisti^re de la Guerre, et jamais ces 
messieurs n'ont demande de laissez-passer ; ils entraient en montrant 
simplement leur m<^daille. 

La capitaine Dreyfus. — Peut-etre, pour le sous-chef d'Etat- 
major aux heures de reception ofTicielle!... Si je me souviensbien, 
le r^glement permettait aux personnes officielles de voir Ic chef ou 
le sous-chef d'Etat-major sans demander de laissez-passer; mais, 
pour nous, les reglements etaient formels, il nous etait interdit d'in- 
troduire qui que ce soit au ministere, et les camarades ou les autres 
personnes qui venaient nous demander au ministere Etaient obliges 
de s'inscrire sur un registre place dans une salle publique. 

Quanta moi, j'affiime que j'ai toujours respecte lereglemenl : s'il 
y en a qui ne Font pas respecte, je laisse leur acte a Tappreciation 
du conseil de Gueri"e. 

M« Demange. — II resulterait de ce que vient de dire M. le gene- 
ral Gonse que Ton peut p^netrer bien facilement au ministere de la 
Guerre et qu'il y a des documents secrets sur lesquels on peut etre 
renseigne sans etre olTicier. {Mouvement prolongs .) 



VINGT-SEPTIEiME TEAIOI.N 

M. LE LIEUTENANT- COLONEL BERTIN-MOUROT 

Bertin-Mouuot, Albert-Leon. — Quarante-six ans et demi, 
lieutenant-colonel au 1¥ de ligne, a Paris, prete serment. 

Le President. — Connaissiez-vous Taccuse avant les fails que 
lui sont reproches? 

Le lieutenant-colonel Bertln-3Iourot. — Je I'ai eu sou:? mes 
ordres au ministere de la Guerre. 



— 37 — 

Le President. — Vous a'etes ni son parent ni son allie ? Vous 
n'^tes pas k son service et il n'est pas au v6tre? 

Le LIEUTENANT-COLONEL Bertin-Mourot. — Non, monsisur le presi- 
dent. 

Le President. — Vous avez depose a I'instruction de 1894 
sur I'attitude de Dreyfus pendant que vous I'aviez sous vos ordres 
au 4^ bureau. Je vous prierai de vouloir bien faire votre deposition 
a ce sujet, et d'y joindre les autres faits qui ont pu venir a votre 
connaissance. 

Me Labori. — Monsieur le president, voulez-vous prier les temoins 
d'eiever un peu la voix. Nous les entendons tres dilficilement. 

Le President. — Je vous prierai de parler un peu plus haut, 
de mani^re que la defense vous entende bien neltement. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — J'exposerai d'abord au 
Conseil les conditions dans lesquelles le capitaine Dreyfus est 
entre dans mon service, et les raisons pour lesquelles jel'ai mal not^ 
a son depart. 

Vers la fin du premier semestre de 1893, rentrant de mission — 
mes missions etaient frequentes, — j'appris que, pendant mon 
absence, la repartition des stagiaires faite au quatrieme bureau 
m'avait attribue le capitaine Dreyfus, lequel m'etait completement 
inconnu en bien ou en mal. Le colonel Gonse, chef du quatrieme 
bureau, m'en parla comme d'un officier tres bon. Le travail des 
officiers de la commission du reseau de I'Est se faisait en commun 
dans une meme salle. Toute question trait^e par I'un d'entre nous 
etait communiquee aux autres, de fagon que, pendant I'absence de 
I'un quelconque d'entre nous, le service restdt assure. 

Lorsque le capitaine Dreyfus arriva parmi nous,je luitragai les 
memes methodes de travail qu'a ses nombreux predecesseurs, 
c'est-a-dire d'une part la collaboration immediate, directe, a tous 
les travaux de la Commission du reseau, et d'autre part I'etude 
methodique, forcement progressive de tous les dossiers renfermes 
dans les armoires. Je donnai au capitaine Dreyfus la clef et le secret 
de toutes nos armoires. 

Au bout de quelque temps je remarquai chez le capitaine Dreyfus 
une tendance a s'affranchir de cette collaboration directe que tous 
ses camarades, ses nombreux predecesseurs, avaient fournie, et 
dont ils se trouvaient recompenses par Tinter^t de plus en plus 
grand des questions que je leur confiais a traiter. 

Bien different de ses devanciers, le capitaine Dreyfus parlait 
haut, interrogeait beaucoup, s'attachant plus au resultat de nos 



— 38 — 

(Stiades qu'a nos precedes de travail ; et il se complaisait dans lelude 
de nos dossiers les plus secrets, journal de mobilisation, transports 
dC' concentration, transports de couverture, au point que je finis 
par en faire la remarque. Je fus mecontent de voir cet ofiPicier 
exploiter ainsi la situation que lui creait son entreea la commission 
du reseau de I'Est, oh beaucoup de secrets aboutissent, et oii sa 
curiosity pouvait en toute liberte se satisfaire, sans qu'il fournit a 
nos travaux la collaboration sur laquelleje comptais. Vers le milieu 
du senieslre, tons les slagiaires furent reunis pour executer en 
commun un travail d'ensemble, sous la direction du sous-chef de 
bureau, etje n'eus plus i m'occuper du capitaine Dreyfus, jusqu'au 
jour oii, a son depart du quatrieme bureau, findecembre 1893, j'eus 
a le noter. 

Mes notes, (]ne je n'ai plus — il y a cinq annees que je n'ai pas 
remis les pieds au 4« bureau — et que je remettais a mes chefs, ces 
notes, je les complelais verbalement. Elles signalaient la vive intel 
ligence du capitaine Dreyfus, sa facilite d'assimilation, mais en 
meme temps I'impression nettement defavorableque melaissait son 
caract^re et sa maniere de servir. 

Pour completer ce qui est relatif a cette periode, j'arrive a la 
deposition de M. le general Mercier en ce qui me concerne. M. le 
general Mercier a rapporte devant vous une conversation qui jette 
peut-^tre un jour singulier sur la conception de Tidee de patrie 
chezle capitaine Dreyfus. Je n'ai pas rapporle cette conversation 
au procfes de 1S94 parce que je n'ai pas voulu charger systemati- 
quement un accuse et pares que j'ai prefere admettre I'liypothese 
d'un malentendu, d"une soudure incoh^rente entre deux pensees 
dont la premiere, celle que j'avais emise, pouvait avoir ete mal 
comprise par I'accuse. Mais depuis, cette conversation est revenue 
dans ma memoire; j'en ai parte autour de moi, puis, lorsque dans 
I'eloignement oCi je vivais de ce qui se passait a I'Etat-major de 
I'armee, j'ai appris la conversation sur les Alsaciens tenue a I'Ecole 
de guerre, ce qui avait et6 ditdevant moi en 1893 m'a paru avoir 
peut-etre de I'importance et je me suis decide a rapporter oette 
conversation devant vous. La voici. Je rentrais de mission sur les 
lignes des Vosges; je racontais que j'avais mSme pousse jusqu'a la 
frontiere, que je le regrettais, n'ayant trouve la que des impressions 
penibles, si pres de cette ligne frontiere tracee sur men sol natal 
avec, de chaque cute, un Dieu des armees dilTorent. Je fusinterrompu 
brusquement par le capitaine Dreyfus : « Mais cela ne pourrait 
pas 6tre pour nous autres juifs; partout ot nous sommes, nofcre 



— 39 — 

Dieii est avec nous. » J'^prouvai iiri' profond malaise, ce n'est pas 
ainsi que j'avais entendu commencer la conversiiiion. Je ne 
m'attendais pas a cette interruption, je brisai la et me remis au 
travail. 

L'annee suivante, 1894, je rentrais encore d'une absence: 
je venais de reprendre mon service au 4" bureau, lorsqueje fus 
appele chez le colonel Fabre. Le colonel tenait en mains des docu- 
ments photog-raphips ; il me demanda de lui apporter le registre 
de copies de leltres sur lequel il croyait trouver I'^criture du capi- 
taine Dreyfus. Je compris k la figure du colonel que quelque chose 
de grave se passait. Je tiens a dire lout de suite que c'est seule- 
ment plusieurs annees apr^s et. je precise, I'an dernier, me retrou- 
vant comme temoin du proces Ilenry-Reinach avec mes camarades 
du ministdre, c'est seulement a ce moment que j'ai appris que 
pendant mon absence le colonel Fabre avait fait demander ce 
registre de copies de letlres a mon premier adjoint et avait deja 
fait des comparaisons d'ecritures qui I'avaient fixe. Japportai 
done au colonel Fabre mon registre de copies de lettres et apr^s 
quelques recherches je lui presentai quelques pages d'ecriture du 
capitaine Dreyfus. 

Liei colonel decoupa ces feuilles, les conserva et, me congediant, 
m'invita a garder le secret le plus absolu sur ce que je venais de 
voir et d'entendre. C'est ainsi que j'ai appris ce qu'allait devenir 
I'affaire Dreyfus. 

J'arrive maintenant a mes relations avec M. Scheurer-Kestner... 
Mais si vous le permettez, pour conserver I'ordre obronologique, je 
parlerai d'abord de la deposition de M. le general Mercier, en ce 
qui concerne la mission qu'il m'adonn^e aupr^s du President de la 
Republique. Le dernier jour du proces de 1894, Taudition des 
temoins etant terminee, nous fumes congedies. Je sortis du conseil 
de Guerre impressionne par I'attitude generale de I'accuse, par 
I'alteration de ses traits au moment ou la deposition de M.Bertillon 
faisait la demonstration d'un systeme dans lequel entrait un mot 
clef : la culpabilite de I'accuse ne jne parut plus douteuse. 

Mais s'il elait coupable,»mon service se trouvait gravement 
louche, I'angoisse que j'eprouvai alors fut tellemenL vive que, 
rentre au Ministere, je cherchai a voir mes chefs; ils etaient 
absents, ils n'etaient pas encore rentres. J'allai alors trouver le 
general de Boisdeffre qui, apres m'avoir entendu, m'adressa aa.i 
ministre. Le general Mercier me regut immediatement. Je dis au 
ministre mes impressions d'audience, mes angoissesj la gravite de 



— 40 — 

la declaration de culpabilite de I'accuse, gravite bien plus grande 
si c'etaitlui que si c'etait un autre, et depuis, j'ai toujours eu cette 
pens^e, la pensee de celte gravite plus grande si c'etait lui que si 
c'etait un autre. 

Je rappelai au ministreles precautions minutieuses prises autour 
de tous les documents de la couverture, les precedes employes pour 
la faire executer sur mon reseau par ce personnel admirable de la 
G'^ de I'Est a la charge du([uel jamais la moindre indiscretion n'a 
et^ relevee. Mais si le coupable est un officier de la Commission, si 
le conseil de Guerre declare coupable I'ofTicier qui se trouvait au 
centre meme de la Commission, qui possede tout le mecanisme de 
la couverture, alors, les documents livres sont importants, le 
dommage est grand, il faut immediatement y parer. 

Le ministre me prescrivit d'aller trouver immediatement le 
President de la Repubiique. Je fus regu a I'Elysee par le general 
Berruyer; le President etait a la chasse, il allait rentrer bientot. 
Apres environ une demi-heure d'attente, je fus introduit aupres de 
M. Casimir-Perier, dans son cabinet. « Sera-t-il condamne? me dit le 
President, (juand j'ai eu termine. — J'ignore s'il sera condamne, 
repondis-je. mais s'il est condamni'', une calamite plus grande 
encore pent tomber sur nous, c'est qu'il s'echappe, c'est qu'il se 
commette une evasion. S'il est condamne, les mesures les plus 
energiques doivent etre prises pour que le dommage ne continue 
pas. )) 

Le President m'ecouta avec une attention qui me frappa. Je 
puis m^me dire au Conseil qu'en sortant de I'Elysee, emu par celte 
conversation, j'eus I'impression tres nette qui m'est rest^e, que 
moi, soldat, j'avais parb^ ^ un soldat! L'entretien fut long; il est 
encore dans mes souvenirs qu'a deux reprises, pendant cette 
audience, la portedu cabinet de ^I. Casimir-Perier s'ouvrit etje vis 
enlrer un personnage que je crus 6tre M. Lafargue, secretaire 
general de la Presidence. Le President, d'un geste de la main, lui 
indiqua qu'il n'eAt pas a entrer. 

Quand je sorlis de I'Elysee. il faisait nuit;je rentrai directement 
a mon domicile, oii j'appris le soir que la condamnation avait et^ 
prononcee. 

J'arrive maintenant ii mes entrevues avec M. Scheurer-Kestner, 
vice-president du Senat, alors que j'etais lieutenant-colonel d'infan- 
terie a Bel fort. 

Le recit de ces entrevues vous a et^ fait par M. le general Billot. 
Je n'aurais rien a y ajouter si. dans la deposition faite ensuite 



— 41 — 

devant vous par M. Picquart, deposition que j'ai lue dans un compte 
rendu dii Figaro (j'ignore s'il est exact et m'en mefie), si dans cette 
deposition, dis-je, je ne trouvais, sous les facettes multiples qu'elle 
pr^sente, peut-6tre deux insinuations, I'une qui me vise, I'autre 
qui vise M. Scheurer-Kestner. 

Je regrette vivement la maladie et I'absence de M, Scheurer- 
Kestner. Avec sa loyaute habituelle,il aurait declare ici que I'appel 
est venu de lui, non de moi. 

Depuis le debut de 1895, j'avais quitte le service d'Etat-major et 
j'ignorais absolument comme il a pu s'en apercevoir tout de suite, 
tout ce qui s'etait passe, tout ce qui se passait a I'Etat-major de 
I'armee depuis mon depart. 

Les relations d'amitie que j'ai nouees a Belfort avec sa fa- 
mille ne sont plus qu'un souvenir, mais ce souvenir doit rester 
intact. 

Je verse done au dossier bienmalgre moiunelettredu 24mail897 
qui m'a ete adress^e par M. Scheurer Kestner. 

Cette lettre etablit nettement que I'appel est venu de lui. 

Le greffier Goupois donne lecture de la lettre : 

Lp 24 mai 1897. 
« Mon cher colonel, 

((D^sirantvousentretenir d'une affaire qui m'interesse et au sujet 
de laquelle je crois que vous etes a meme de me donner des indi- 
cations precises, je viens vous prier d'avoir Tobliiieance de me 
donner un rendez-vous. 

uJe me propose d'aller jeudianotreetablisseriient de Bellevue et 
d'en repartir vendredi matin pour aller prendre a Belfort le train de 
Paris. Si vous pouviez me donner rendez-vous vendredi matin, 
avant mon deparl, par exemple a dix heures et demie, je pourrais 
aller vous trouver. 

((Comme j'ai a vous parler d'uneaff"aireconfidentielle, il fautque 
nous nous arrangions de manierea ne pas etre entendus et si votre 
bureau ne s'3- prtjte pas facilement, nous pourrions nousrencontrer 
chez mon neveu a qui j'en ai louche un mot. Je vous serre cordiale- 
mentla main. 

((Signe : Scheurer-Kestner.)) 

Le lieutenaxt-colonel Bertin-Mourot. — Le neveu dont il est 
question dans cette lettre etait mon ami Jean. 

Je passe maintenant ci la deuxi^me insinuation. 

j'ai toujours parle de M. Scheurer-Kestner comme d'un honuete 
homme qui a suivi la voix de sa conscience. 

Laisser croire que M. Scheurer-Kestner m'a alors tendu un tra- 



— 42 — 

quenard ne me parait pas possible. G'est tout ce que j'avais a dire 
sur cet incident. 

J'ai encore a parler de doux depositions que j'ai apprises par les 
comptes rendus dits slenograpliiques. 

La premiere de ces depositions est celledu general Gonse sur 
un fait qui, paratl-il (car je I'ignore alisolument), s'est passe dans 
mon bureau. 

J'ai ele Crappe alors de la reponse faite par Taccuse. 

II disait qu'il n'avait pu faire entrer au bureau un ctranger puis- 
qu'il n'avait meme pu faire entrer un de ses amis qui olait depute. 
Cette reponse m'a frappe ; car il est reste dans mes souvenirs que 
des deputeset des senaleurs pouvaientlibremententrer au ministere. 
Mes souvenirs ^taient si exacts que, du temps on j'etais au minis- 
ters, par consequent jusqu'a la fin de 1894, il exislait pres de la 
porte dentree une pancarte faisant connaitre que MM. les depu- 
tes et MM. les s^nateurs n'etaient pas soumts a la formality du 
laissez-passer 

Nous sommes ici pour chercher la verity. J'apporte ces argu- 
ments. J'ai appris ensuite par un autre comple rendu stenogra- 
phique, dans la deposilion du commandant Cuignet, qu'un autre 
fait s'est pass^ a propos de mon service ; cependant je suis en mesure 
de faire connattre au conscil, toujours pour la recherche de la 
verity, que lorsque le capitaine Dreyfus est arriv^ dans mon service, 
un des premiers travaux que je lui ai conties etait une etude sur les 
ouvrages mines, question loulfue, difficile, a propos de laquelle un 
reglemeut venait d'etre public ou allait etre publie. Je n'ai done 
pas trouve etonnant que le capitaine Dreyfus, charg^ de cette etude 
sur les ouvrages min^s, ait ete en relations avec le capitaine Cuignet 
qui 6tait charge de la premiere section; mais ce que j'ai trouve 
etonnant. et c'est sur ce point que j'appelle I'altention du Conseil 
pour la recherche de la verite, c'est qu'une conference complete, 
totale, sur fensemble de nos dispositions de mines ait ete faite sur 
ma demande au capitaine Dreyfus par le capitaine Cuignet. 

Je sais aussi, je puis le dire au conseil, que le capitaine Dreyfus 
n'a pas 6te charge toutle temps de cette question d'ouvrages mines, 
questions touffues qui sont difficiles, je le repete. 

vLorsque le capitaine Boullenger, adjoint titulaire de la commis- 
sion de I'Est, est arrive, je me souviens que je lui donnai des ques- 
tions d'ouvrages mines; je me souviens aussi qu'avant son arrivee 
ce n'etait pas le capitaine Dreyfus qui en elait encore charge, c'etait 
mon premier adjoint, lecommandant du genie liretaud; il est d'ail- 



— 43 — 

leurs facile dans le dossier d'ouvrages mines qui existe a la com- 
mission du reseau, dans mes armoires, que je n'ai pas vues depuis 
cinq ans, de retrouver la trace des etudes faites soit par Dreyfus, 
soil parBretaud, soit par BouUenger. 

Ce qu'a dit devant vous le commandant Guignet, je I'ignore; 
mais, je le repete, s'il s'agit simplement de renseignements sur le 
service special u I'Est, donnes par le capitaine Guignet a DreyfuB, 
rien n'est plus facile, rien n'est plus normal, mais s'il s'agit d'une 
etude d'ensemble general, n'Interessant plus le reseau de I'Kst, n&i\, 
jen'ai pas envoye le capitaine Dreyfus demander ces renseignements 
a Guignet; le debat est entre eux, non avec moi, je n'y figure que 
pour renseigner le conseil. 

Monsieur le president, c'est tout ce que j'avais a dire sur las 
faits oil j'ai ete mele soit directement, soit indirectement. 
Le PuEsmENT. — Faites avancer a la barre M. Ferret. 

M. Ferret s avarice a la barre des Umolns. 

Le Presedent. — Vous avez vii le capitaine Dreyfus dans les 
bureaux vers une beure? 

M. Ferret. — Oui, vers une heure. 

Le President. — G'etait le bureau meme du commandaat 
Bertin? 

M. Ferret. — Oui, mon colonel, dans ce bureau meme. 

M. Ferret se retire. 

Le President. — Quelles etaient les heures de bureau? 

Le ueutenant-colonel Bertin-Mourot. — Monsieur le President, 
j'ai reflechi, toujours pour chercher la verite, depuis que j'ai lu le 
compte rendu slenographique des depositions de M. le general 
Gonse. II y a une explication : les heures de bureau a la commission 
du reseau de 1 Est n'etaient pas tres regulieres. Nous partions k 
onze heures et demie pour aller dejeuner el nous revenions a deux 
heures apres dejeuner. Mais que de fois il nous est arrive de partir 
amidi, amidi et demi I Cependant nous etions toujours rentres a 
deux heures et je puis presque dire qu'il etait exLremement rare que 
nous fussions rentres avant une heure et demie. Aucun des officiers 
en elTet n'avait aucune espece de raison pour se trouver au bureau 
avant une heure et demie. Je crois meme me rappeler que I'heuFe 
officielle, qui devait remonter au temps ou M. le general Hailloit 
etait chef de I'Etat-major, je crois que I'heure officielle etait un€ 
heure et demie. C'est un point qu'il est facile de verifier. 

Le President. — M. le capitaine Dreyfus travaillait-il dans 
vos bureaux? 



— 44 — 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — J'ai expose que le travail 
des officiers de la commission de I'Est se faisait en commun dans la 
salle. Ce travail ne poiivait pas se faire autrement, parce que nos 
etudes avaient des points de contact permanent et que constamment 
I'un ou Tautre d'entre nous avait a parler au voisin. 

Le President. — Etait-ce dans cette piece que se trouvaient 
deposes les graphiques de transports? Le capitaine Dreyfus avait-il 
la clef des armoires ou le moyen de se procurer ces pieces lorsque 
vous n'y etiez pas ? 

Le lieutenant colonel Bertin-.AIourot. — A la premiere question, 
les graphiques etaient-ils dans cette pi^ce'? Je repondrai d'une fagon 
affirmative. II vaut peut-etre mieux que je ne dise pas comment 
etaient les armoires et ce qui s'y trouve ; mais cc qui est certain et ce 
que j'affirmej c'est que dans une de ces armoires se trouvait une 
piece secrete, mon journal de mobilisation, dans le haut de I'armoire, 
et en bas alors, sur des casiers longs qui se tiraient d'une seule piece, 
se trouvaient etales mes graphiques. Ces graphiques Etaient tout 
aussi secrets que les autres pieces et toute personne sachant lire les 
graphiques pouvait s'en servir. Je ne me rappelle pas tr^s bien la 
seconde question. 

Le President. — Le capitaine Dreyfus avait-il le moyen d'ou- 
vrir le meuble oil se trouvaient ces pieces"? 

Ls lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Oui ; j'ai dit dans ma 
deposition que la premiere chose que j'avais faite avec le capitaine 
Dreyfus avait ete de lui donner le mot de toutes nos armoires. 

Un membre du Conseil oe guerre. — Pourriez-vous nous 
donner votre appreciation sur les doutes dont vous a fait part 
M. Scheurer-Kestner, au sujet de la culpabilite du capitaine Dreyfus? 

Le lieutenant-oolonel Bertin-Mourot. — Je tiens k bien preciser 
les fails : je n'avais plus vu iM. Scheurer-Kestner depuis vingt ou 
vingt-deux ans, ou plus exactement je n'avais plus entretenu avec 
lui de relations, ni m^me de conversation depuis pres de vingt a 
vingt-deux ans. J'avais ete refujadis dans la maison deM. Scheurer- 
Kestner; en arrivant a Belfort. j'ai trouve la sa famille, une de ces 
admirables families d'Alsace, avec laquelle j'ai none des liens 
d'amitie. Lorsque M. Scheurer-Kestner m'a ^crit cette lettre dont 
je viens de donner lecture, M, Scheurer-Kestner, vice-president du 
Senat, ayant une haute situation en Alsace, je n'ai eu qu'une pensee, 
me rendre a son appel imm^diatement, je soupgonnais qu'il serait 
question de I'afTaire Dreyfus au milieu de cette vie saine que je 
menais dans les corps de troupe. 



4o 



En effetjM. Scheurer-Kestner, des les premiers mots, me ditqu'il 
voulaitm'entretenir del'affaire Dreyfus. lime fit part de ses doutes. 
11 me dit pourquoi il s'en occupait, et je retrouve tres fldelement 
dans iin article du Figaro qui a du paraitre vers la fin de 1897, je 
retrouve tres fldelement reproduits les arguments que m'a presentes 
M. Scheurer-Kestner. 

Je ne sals, monsieur le President, si le Conseil voit bien cet 
article, un long article qui a paru dans le Figaro, exposant com- 
ment M. Scheurer-Kestner avait dine a Sainte-Marie-aux-Mines; 
comment il s'etait trouve avec un oflicier du ministere qui a 
atfirme une chose inexacte : qu'il connaissait la maison achetee 
par le capitaine Dreyfus clandestinement. II a raconte ensuite ses 
doutes, comment il a cherche a droite et a gauche et toujours, me 
disait-il, chaque fois que je creusais, je ne trouvais rien. 

Ce qui m'a beaucoup frappe depuisla deposition de M. Picquart, 
c'est que jamais M. Scheurer-Kestner n'a prononce devant moi le 
nom de M. Leblois et le nom de M. Picquart; lorsque M. Scheurer- 
Kestner m'a expose ses doutes, tres vagues, tres flottants, tres inde- 
finis, me disant que chaque fois qu'il cherchait a creuser, soit pour, 
soit contre, il ne trouvait rien. 

Au bout de quelque temps, je dis aM. Scheurer-Kestner: «Pour- 
quoi me dites-vous tout cela a moi? Si vous avez des doutes, si 
votre conscience est angoissee, allez le dire a ceux qui ont qualite 
pour le savoir et pour reparer I'erreur si une erreura ete commise. 
Connaissez-vous le ministre? — Comment, si je connais le 
ministrel C'est un vieil ami, je le tutoiel — Allez le trouver. — Non, 
je suis encore en Alsace pour quelque temps. — Voulez-vous que je 
lui dise votre conversation? Je le connais beaucoup. — Oui, je vous 
autorise a lui repeter ce que je viens de vous dire. » 

J'ai attendu une occasion qui s'est presentee quelques jours 
apres : un mariage. A ce mariage, j'ai trouve le ministre que je 
n'avais pas vu depuis fort longtemps, je lui ai demande s'il pouvait 
me recevoir et c'est ainsi que j'ai rapporte,avec I'autorisation de 
M. Scheurer-Kestner, je diraismeme avec I'invitation de M. Scheu- 
rer-Kestner, la premiere conversation que nous avions eue ensemble. 

La deuxieme conversation, qui se place exactementau 2 juillet, 
est du meme ordre : doute, resultat negatif des enqu^tes. Dans 
I'intervalle, M. Scheurer-Kestner m'a meme envoye un article d'un 
cryptographe Suisse que je n'ai pas hi, qui ne m'interessait pas : je 
n'avais pas ^ inter venir dans ce deb.it, il y avait eu une condamna- 
tion, cela me suffisait. 



— 46 — 

La Iroisieme conversation que j'ai eue avec M. Scheurer-Kestner 
se place avant les grandes manoeuvres, le 2 septembre. Je trouvai 
M. Scheurei'-Kestner resolu, decide ct traitant avec grand dedain 
(ce qu'il n'avait pas encore fait) un argument que je lui presentais. 
Je fus tres frappe de la decision, de la conviction que je voyais dans 
sesyeux et lorsqu'une dizaine de jours apres, kChamplile, pendant 
les manoeuvres de la division, je vis le minislre, je le rejoignis h 
cheval etje lui dis que j'avais quelque chose d'urgent a lui dire. 
G'est ce jour-la que je dis an ministre que M. Scheurer-Kestner 
paraissait avoir pris une decision irrevocable. G'etait exaclement 
le 9 septembre. 

Un membre du Cokseil de guerre. — Vous avez bien dit que le 
capitaine Dreyfus ponvait ouvrir les armoires. En esl-il de meme 
des tiroirs particuliers pour lesquels il y avait un mot et dans 
lesquels se trouvent les graphiques? 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Je suis ici oblige d'en- 
Irer dans certains details. 

Le capitaine Dreyfus. — Le colonel Certin m'a fait connaitre le 
mot des cadenas et la clef, par consequent je pouvais les ouvrir. 

M^ Demange. — M. Scheurer-Kestner a adresse a M. le i'resident 
une lettre dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir venir, il a dfi en 
adresser depuis une autre dont 11 serait interessant de donner lec- 
ture. 

Le greffier Coupois donne lecture de la piece suivante : 

(( Bagneres de Luchon, Ic 5 aout 1899. 

« Monsieur le President du Conseil de guerre, 

« L'etat de ma sante, que constate Ic certificat ci-joint, m'em- 
peche non seulement de me rendre a Rennes, mais encore d'ecrire 
moi-mcme ma deposition; je la dicte done a un membre de ma 
famille. 

« J'alfirme sous la fui du serment la declaration suivante : 

« Je n'ai jamais coiiiiu le capitaine Dreyfus. Sa condamnation 
m'a particulicrement emu comme Alsacien, car j'ai ete depute du 
Haut-Ilhin k I'Assemblee nationale de 1871, et je suis le dernier 
representant de cetle deputation francaise danslc P;uiement. Gomnie 
tout le monde alors, je n'ai pas mis en doule le bien-fonde de I'arret 
du Conseil de guerre de J894. 

« Je m'en referepour ce qui suit a la deposition que j'ai faite 
dans I'affaire Esterhazv, devant le Conseil de Guerre de Paris le 
10 Janvier 189S. 

(( La premiere fois qu'il s'est produit non pas un doute, mais, 
une hesitation dans mon esprit, c'etail au commencement de 1895 



— 47 — 

(luand j'ai regu la Tisitede M. Mathieu Dreyfiis. Je nele conaaissais 
pas, je ne I'avais jamais va, car ni moi ni ma famille n'avions eu de 
relations ni avec Iiii ni avec aucun membrede la sienne. Je tiens a 
le declarer anjourd'hui, apres tout ce qui a ete dit. 

(( M. Malhieu Dreyfus est venu me trouver a titre de compa- 
triute. 11 pensait qu'un ancien depute de son departement, Alsacien 
corame lui, se trouvant encore au Parlement, I'.iiderait peut-^tre a 
etablir I'innocence de son frere a laquelle il croyait fermement. II 
vintdonc me trouver au commencement de 1895 pour me demander 
conseil et protection. 

« A la verite, je ne metais pas beaucoupoccupe de cette affaire; 
cependant,devant remotion du fiere du condamne, je nai pu rester 
absolument insensible, mais je lui dis queje ne pouvais pas lui 
donner unereponse immediate, qu'il etait necessaire qmeje reunisse 
lesrenseignements qui me faisaient absolument defaut, et sans 
lesquels il ne me convenait pas de prendre un parii quelconque. 

« Je m';idressai alois a deux de mes amis, anciens ministres de 
la Guerre tous les deux, le ge'neral Billot et M. de Freycioet, et je 
leur demandai conseil : « Puis-je, leur ai-je dit, aider JVI. Mathieu 
(( Dreyfus a poursuivre la rehabilitation de son frere? » 

« Ces messieurs eurent I'obligeance de prendre eux-memes les 
renseignements qu'ils ne possedaient pas et au bout de quelques 
jours leurs reponses furent identiques : « Nous pensons que vous 
« ferez mieux de ne pas vous occuper de cette affaire. Gependant 
((Dous n avons pas appris grand'chose.nousne sommes pas en etat 
« de dormer des renseignements positifs; mais dans le doute nous 
(( vous conseillons de ne rien faire. » Jeles avals consultes separe- 
ment tous les deux. 

(( Je priai alors M. Mathieu Dreyfus de revenir chez moi, et lui 
dis que je ne pouvais consentir a moccuper de la rehabilitation de 
son freie. J'eus le menagement de ne pas lui dire pourquoi. La 
verite est queje n'avais pas change d'opinion. 

((A partir de cejour. je restai iongtemps sans voir M. Mathieu 
Dreyfus; il ne vint plus chez moi, quoique je lui eusse dit que s'il 
avait besoin de conseils, je serais toujours a sa disposition; je ne 
le vis plus jusqu'a la date du 12 novembre 1897. 

. (( Voila comment, pour la premiere fois, mon attention a. ete 
attiree sur le cas du capitaine Alfred Dreyfus, et je n'y pensais plus 
guere, lor.-que dans ma conversation avec plusieurs desmes com- 
patriotes d'Alsace, je les entendais, de temps en temps, pousser 
cette jexclamal ion : « Ah ! que nous voudrions savoir ce qu'il en est 
«au juste! Est-il coupable? Est-il innocent'?» Je finispar elre penetre 
moi-meme de ce doute, et je pris la ferme resolution de le dissiper 
d'une maniere definitive par une enquete personnelle, me disant 
qu'en me livrant k des recherches coiiduites avecpersistanceet avec 
methode, je tinirais par decouvrir la verite. 

(( A paitir de ce moment, les contradictions, lesrecitsles plus 
errones!, .soit en faveur, soit en defaveur du coudamne, me niirent 
dans I'obligation de faire une enquete approfondie sur chacun des 
faits portes a ma connaissance. Ges enquetes aboutirent presque 



— 48 — 

loujours a neant. Je vous ferai gr^ce du recit des nombreuses 
deceptions que j'eus a subir; mais vous me permettrez de citer le 
cas d'un ol'licier superieur, qui est de nature a 6claii'cir singuli^re- 
ment I'etat des esprils. 

« Je I'avais rencontre, sans le connaitre, k la table de Tun de 
mes amis, Alsacien comme moi; au milieu de ses convives, pendant 
le repas, 1 inquietude au sujct de la culpabilite d'Alfred Dreyfus ne 
tarda pas a se manifesler : « Si nous savions! disait-on, quel apai 
sement! S'il etait innocent I On n'ose vraiment envisager cette ter- 
rible hypolhese. » 

(( Or, I'ol'ticier superieur : (( J'ai pris une certaineparta I'instruc- 
(( tion, et je peux vous rasssurer. M. Alfred Dreyfus possedea Paris 
(( une maison qui a coiite plus de deux cent mille francs et onn'en a 
« trouve aucune trace sur seslivres.)) Etquelque temps apres, ayant 
raconte ce fait, il me fut aflirme et demontre que c'etait une erreur. 
Alors, je demandai le numero et I'adresse de cet officier superieur 
que je ne connaissais pas. J'allai le trouver, pour lui demander s'il 
etait bien sur du fait qu'il avail avance, attend u que je me croyais 
certain du contraire. L'officier me repondit qu'il ii'avail parle que 
par oui-dire. 

« J'ai traverse trente ou quarante fois de pareilles incertitudes; 
elles eiaient devennes pour moi une veritable obsession. Je me pro- 
curai de I'ecriture de M. Alfred Dreyfus, et la comparai avec celle 
du bordereau. Je fis ce travail avec beaucoup de soin, et quand je 
I'eus terraine, j'acquis la conviction que ce bordereau ne i)0uvait 
pas avoir 6te ecrit par M. Alfred Dreyfus. Mes doutes devinrent 
alors plus terribles. Je crois pouvoir passer ici sur mes rapports 
avec I'expert Teyssonnieres, dont les demonstrations ne m'ont pas 
convaincu. On pent se reporter aux incidents qui sesont produits a 
ce sujet au cours du proces Zola. 

« Le 13 juillet 1897, j'ai regu la visite d'un de mes compatriotes 
d'Alsace dont le pere etait mon ami et avait ete mon maitre autre- 
fois. M. Leblois me dit qu'il avait a me fairs une confidence dela 
plus haute importance, et qu'il me demandait de prendre I'enga- 
gement de ne pas user des renseignements qu'il me donnerait, sans 
y etre ulterieurement autorise. 

« M. Leblois me raconta que I'annee precedente, en 1890, son 
ami, le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du bureau des ren- 
seignements, avait decouvert que les experts en ^criture de 1894 
avaient fait erreur en attribuant le bordereau ^ M. Alfred Dreyfus, 
et que ce bordereau devait etre attribue h un autre officier, le com- 
mandant Esterhazy. G'est la premiere fois quej'entendaisprononcer 
le nom de M. Esterhazy. G'est la premiere fois egalement que 
j'entendais prononcer celui du colonel Picquart. G'est au proems 
Esterhazy que j'ai vu pour la premiere fois de ma vie le lieutenant- 
colonel Picquart. Pendant toute cette periode du 13 juillet 1897 au 
proces Esterhazy (10 Janvier 1898), je n'ai jamais reyu un seule 
lettre du colonel Picquart, il ne m'a ecrit ni de France, ni de Tunis, 
ni d'ailleurs. Ge qui a ete dit de contraire a ce sujet est un mensonge. 

u Je vous prie, monsieur le president, de vouloir bien donner 



— 49 -^ 

communication, s'il y a lieu, au Conseil de Guerre, de la deposition 
quej'ai faite a ce siijet I'annee derniere aBeifort, a la suite d'une 
commission rogatoire, et sous la foi du serment. 

« Ce jour-la, 13 juillet 1897, j'appris par M. Leblois que le 
colonel Picquart, qui avait appris 1 innocence de Dreyfus, avait ete 
ecarte de son service pour des motifs inconnus, qn'il avait ete 
eloigne de son bureau, et qu'on n'avait pas donne suite a ses reve- 
lations. Le recit deM. Leblois me troubla profondement. — Je re- 
prends ici la deposition faite par moi devant le Conseil de Guerre 
au proces Esterhazy : 

« J'insistai beaucoup pour avoir des renseignements plus com- 
plets. M. Leblois me montra alors la correspondance autographe 
echangee entre le general Gonse et le lieutenant-colonel Picquart. 
Ses lettres, je les ai lues. La preuve etait evidente, mais je ne fus 
pas autorise k en faire usage. Aujourd'hui, je suis libere par le 
serment que je viens de preter et j'affirme que ces lettres etablissent 
de la manifere la plus certaine et la plus indiscutable que le general 
Gonse a partage I'opinion du lieutenant-colonel Picquart. G'etait 
la confirmation malerielle du recit qui m'avait ete fait. 

^(( J'etais tres angoisse, cette alfaire devenant fort grave, il etait 
done necessaire d'accumuler les motifs de conviction. II ne me 
manquait plus qu'une derniere epreuve, car il s'agissait de savoir 
si tout ce qu'on venait de me dire se trouverait ou non corrobore 
par la comparaison des ecritures. Je devais chercher dans cette 
comparaison la verite du recit qu'on venait de me faire. Cette com- 
paraison s'imposait done et si elle pouvait confirmer I'opinion qui 
n'avait ete exprimee, il ne m'etait plus possible alors de douter de 
la sincerite du recit. 

(( Je me procurai done de I'ecriture de roificier qui m'avait ete 
signale, le commandant Esterhazy, Je fus frappe non pas seulement 
d'une similitude mais de I'identite de I'ecriture du boriiereau et de 
celle des nouvelles pieces qui venaient de m'etre remises, pieces 
d'une authenticite indiscutable du reste. Je crois aujourd'hui qu'un 
Ires grand nombre de personnes sont frappees comme je I'ai ete de 
cette identite. » 

« J'ai tenu a mettre sous vos yeux cette deposition ou je parlai 
pour la premiere fois en public des lettres du general Gonse et du 
lieutenant-colonel Picquart, Ces lettres ont ete ^tablies depuis lors 
et connues de tous. Quant a I'identite dont j'avais ete frappe, entre 
I'ecriture du bordereau et celle d'Esterhazy, elle a ete depuis, 
reconnue par les experts les plus autorises, par les savants les plus 
eminents, par la Cour de cassation elle-meme. Enfm, M, Esterhazy 
a avoue lui-m^me etre lauteur du bordereau dans une declaration 
dont il a fait reproduire le fac-simile par plusieurs journaux. 

« A la suite de la visite de M. Leblois, je declarai a mes coUegues 
du bureau du S6nat et a plusieurs de mes amis qu'une revelation 
tres importante m'avait ete faite qui tendait a etablir I'innocence du 
capitaine Dreyfus. Maisje n'en dis pas davantage, fidele a la parole 
donnee a M. Leblois. Je passai mes vacances aux bains d'Allevard 
et a ma maison de Thann en Alsace. J'avais eu I'occasion anterieu- 

II. 4 



— 50 — 

renient a la visile de M. Leblois, d'entretenir le colonel Bertin- 
Mouiot de I'atlaire Dreyfus. Je connaissais M. Berlin de longue 
date; je savais qn'il avail 6te k rEtal-major en 1894. Dans les con- 
versations que j'ai eues avec lui a cette epoque il chercha, sans y 
parvenir, a me demonlrer la culpabililf^ dn condanine. 

« Le 2 septembre 1897, j'eus, a la demande personnelle du 
colonel Berlin, une seconde entrevue avec lui. II me dil qu'il avail 
entrelenu le minislre de la Guerre de noire conversation. 

(» Le 12 seplembre, je dis au colonel Berlin que mon opinion 
etait faite el que je savais Dreyfus innocent, je ne pronon^ais pas 
le nom du commandant Esterliazy. Le colonel Berlin me repondit 
qu'il allait partir pour les manoeuvres, qu'il y verrait le general 
Billot, minislre de la (iuerre. el qu'il lui raconlerail nos conversa- 
tions. II ajoula qu'il serail desireux de me voir d^s son retour des 
manoeuvres, puisqu'il aurait peut-etre une communication k me 
faire de la part du ministre de la (luerre. 

« Le 26 seplembre, a son retour des manoeuvres, le colonel Berlin 
m'envoya un telegramme m'avisant qu'il avail mission de me voir. 
Cette nouveile entrevue ne put avoir lieu que le 10 oclobre, a 
Belfort; le C(tlonel Berlin me demanda de ne rien faire sans avoir 
vu le general Billot. II me dil qu'il etait charge par le ministre de 
m'adresser cetle demande. Je leluipromis. d'aulantplusvolonliers, 
que c'etait dans mes intentions. II me sembia que mon devoir etait 
de m'adresser avant tout au gouvernement, au general Billot, qui 
etait monami de vingt-cinq ans, a M. Meline, au garde desSceaux. 
C'esl ce que je fis, des mon retour a Paris. Ici encore, je demande 
a ciler textuellecnent ma deposition devant le conseil de Guerre, 
lors du proces E^tt^rhazy. 

J'allai trouver le general Billot el, apres lui avoir montre 
I'idenlite des ecritures du bordereau el des lettres du commandant 
Esterhazy, je lui demandai de me donner la preuve qu'Alfred 
Dreyfus avail ete reconnu coupable sur d'autres preuves que celles 
du bordereau. Si vous ne me le prouvez pas, ajoutai-je, si vous ne 
failes pas voire devoir, je ferai le mien. 

ft Le general Millol, retenu par je ne sais quels scrupules, se borna 
a repondre : je ne le peux pas. Apr^s quatre hemes de conversation, 
au moment «'Ci je quittais le ministre de la Guerre, il me demanda 
de ne pas ebiuiter noire conversation. Vous avez une enquSte a 
faire, lui repondis-je, promellez-moi de la faire, loyale, complete, 
personnelle surluut, et je ne dirai rien. Si vous ne la failes pas, je 
serais oblige de parler, car il m'esl impossible de supporter plus 
longtemps I'angoisse qu'une piece sur laquelle Dreyfus a ete con- 
damne, a ete attribuee par erreur cl ce malheureux. 

ft J'allai trouver le president du Conseil, j'eus de tongues con- 
versations avec lui; il s'en remellait probablement au ministre de 
la (iuerre, qui s'en remellait a d'autres. Le president du Conseil 
m'avait dil : a Vous avez la voie legale, demamlez la revision ». 
J'elais en train df faire preparer cetle demande et j'avais deja choisi 
un avocat de 1 1 Cour de cassation, lorsqu'un fait nouveau se pro- 
duisil : je recus la visile de M. iMathieu Dreylus, que je n'avais plus 



— 51 — 

revu depuis le commencement de I'annee 1895. Cette visite de 
M. Mathieu Dreyfus eut lieu le 12 novembre 1897, ainsi que je I'ai 
dit au proces Zola, je puis me tromper d'un jour, mais je crois bien 
que c'est le 12 novembre. M. Mathieu Dreyfus me tit passer un 
mot, me priant de le recevoir pour une communication importante; 
il etait 9 heures ou 9 heures et demie du soir. Voici le recit qu'il 
me fit, tel que je I'ai deja donne au proces Zola. 

« M. de Castro, qu'il ne connaissait pas dureste, se promenaitsur 
le boulevard au moment ou Ton vendait des placards sur lesquels 
se trouvait la preuve de la trahison avec des portraits et au milieu 
de la feuille le fac-simile du bordereau. M. de Castro qui est un 
etranger et que la question Dreyfus n'avait pas interesse jusqae-la 
acheta par desoeuvrement ce numero et, des qu'il I'eut entre les 
mains — je ne me sers pas du mot dont il s'est servi quand il m'a 
racontel'histoireplustard — « j'ai euuneblouissement,dit-il,je suis 
« rentre chez moi, jai pris une liasse des lettres d'Esferhazy que 
a j'avais dans mon bureau, une trentaine ou une quarantaine, et j'ai 
« constate que je ne m'etais pas trompe, le bordereau etait bien de lui .» 

« M. de Castro courut chez M. Mathieu Dreyfus, et c'est apres 
(( cette conversation de M. de Castro que M. Mathieu Dreyfus est venu 
« metrouver le soir pour me direceci : « Vous devez connaitre I'auteur 
« du bordereau; on m'a dit que vous vous occupiez de cette affaire 
(( depuis tres longtemps, vouscherchezpartoutdes ren*cignements, 
« eh bien ! vous devez savoir quelssont ceux auxquelson a substilu^ 
« ou cherche de substituer Alfred Dreyfus* pour la conlection du 
« bordereau, puisque je sais que vousetes convaincu qu'il n'est pas 
« d'Alfred Dreyfus d'apres Texamen desecritures. » D'abord jerefu- 
sai de lui donner ce nom. II me dit : « Si je vous le dis, moi, et si 
(( ce nom a passe sous vos yexix dansvos recherches, me le direz- 
« vous? » Je repondis : « Dans ce cas, je me regarderai comma 
f( delie et je dirai : oui. » 

« C'est alors que M. Mathieu Dreyfus me cita le nom du comman- 
dant Esterhazy et queje lui dis : « Dans les conditions ou vous vous 
f( trouvez, votre devoir estde rindiquerimm^diatement au ministre 
« de la Guerre.)) Car a ce moment, grdce aux indiscretions des jour- 
naux, on avait expose aux soupgons un certain nombre d'officiers 
superieurs et j'etais ties heureux que, dans les conditions oii ce fait 
se produisait, ces officiers fussent mis hors du debat. 

« C'est ainsi que M. 3Ialhieu Dreyfus a signalea M. le ministre 
de la Guerre le commandant Esterhazy comme etant I'auteur du 
bordereau. 

« J'ajouteque depuis le mois dejuillet 1897, a la suite de la visite 
de M. Leblois, j'avais fait prevenir M. Mathieu Dreyfus par un de 
mes amis de la conviction ipii s'etait faite dans mon esprit au sujet 
de son frere, mais je ne lui avals pas fait donner le nom d'Ester- 
^^^y^ J6 n'avais dit ce nom a aucun de mes amis; je ne nom- 
mai le nom d'Esterhazy qu'au general Billot, ministre de la Guerre, 
et a M. M^line, president du Conseil, dans les visiles que je leur ai 
faites. 

« Les ev^nements qui suivirent la denoncia'ion adress^e par 



— 32 — 

M. Mathieu Dreyfus au minislrc de la Guerre sont connus de tous. 

« LeConseilde guerre a cerlainemenl a sa disposition lesdi verses 
depositions que je fus appele a faire dans les diverses enqueles et 
aux divers proces auxquels cette affaire a donne lieuje m'y ref6re 
purement et simplement, 

« Vous perrneltrez, monsieur le president, a un vieil Alsacien 
d'exprimer le voeu que I'heure de la justice sonne bienl6t, dans 
I'interet superieur de I'armee I't de la palrie. 

« Agreez, monsieur le president, I'assurancc de ma haute consi- 
deration. 

« A. Scheurer-Kestneh. » 

M'' Demange, — II y en a une autre. 

Le Greffieh. — Je n'en connais pa^^. 

Le PREsmEXT. — Je n'en connais pas. 

Me Demange. — H y a une autre lettre. Alors, c'est une confu- 
sion de ma part, j'avais regu une depeche de M. Scheurer-Keslner 
me disant qu'il ecrivait a M. le president, et je croyais qu'il en avail 
ecrit une seconde. 

Eh bien, voici ce que je voudrais bien fixer avec M. le colonel 
Berlin. II aluune lettre de M. Scheurer-Keslner du mois demai 1897 
dans laquelle M. Scheurer-Keslner provoquail une visile. 

D'a-pres la deposition de M. le colonel Berlin, il y a cu deux 
enlrevues enlre M. Scheurer el lui, qui se placenl au mois de mai 
eldejuillet 1897, enlrevues dans lesquelles M. Scheurer-Keslner 
sollicilait le colonel Berlin de s'entretenir s'il etait possible avec le 
ministre de la Guerre; el le colonel Berlin a profile d'une rencontre 
a un mariage pourparler au general Billot. 

G'elail, si j'ai bien compris, le 2 juillet, avanl la communication 
que M. Leblois a faite aM. Scheurer, et alors aumois de septembre 
M. Berlin a eu une conversation avec M. Scheurer dans laquelle, 
nous a-t-il ele dil tout a I'heure, la conviction deM. Scheurer elail 
ferme a ce point que le colonel Berlin aurail pris la resolution d'en 
enlrelenir le general Billot aux mancEuvres. 

Eh bien, esl-ce que cette seconde enlrevue du mois de sep- 
tembre a ele provoquee par M. Scheurer-Keslner, ou I'a-t-elle ele 
par le colonel Berlin ? 

Se sonl-ils rencontres au contraire par une occasion nde du 
hasard, esl-ce par hasard aussi qu'ils ont parle de TafTaire Dreyfus? 

M. le president pose la question a M. le colonel Bertin-Mourot. 

Le lievtenaxt-golonel Bertin-M(h;rot. — Ma premiere enlrevue a 
eu lieu un soir a I'usine de Bellevue; mon souvenir est Ires net, 
c'est deux jours apr^s le J24 mai, c'esl-a-dire le 27. 



— 53 - 

La seconde entrevue a eu lieu le 2 juillet... 

Le President — Paiiez-nous de rentrevue de septembre. 

M'' Demaxge. — C'est en effet sur I'entrevue de septembre que 
je desirerais etre fixe. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Ma troisi^me entrevue a eu 
lieual'usine de Bellevue ouj'avais dine avec Ferdinand Scheurer, le 
neveu de M. Scheurer-Kestner. Pour c"elle-ci je n'ai pas de letlre de 
M. Scheurer-Kestner. Je crois me rappeler et je crois pouvoir 
affirmer que c'est Ferdinand Scheurer qui, avise par son oncle, 
pour lequel il avait une profonde veneration, me dit : « II faut diner 
un de ces jours avec mon oncle », je repondis : « Tres volontiers. » 

Je tiens a etablir aussi que depuis le debut je n'ai jamais cher- 
che autre chose que la verite. 

M. Scheurer-Kestner ne m'a pas convaincu, maisjen'ai pas 
convaincu M. Scheurer-Kestner. 

Je veux aj outer encore qu'au dernier dejeuner qui se place 
(c'est une erreur insigniflante) au 16 octobre, je dis a M. Scheurer- 
Kestner, apres avoir fait la commission du ministre « Ne faites rien 
sans m'avoir vu >\ je luidis : « Et maintenant j'ai quelque chose a 
vous demander. Je suis parti du ministere, je ne sais pas ce qui s'y 
passe, je vous demande de ne jamais prononcer mon nom. » 
M. Scheurer-Kestner a parfaitement tenu sa parole. 

M*" Demange. — Entre cette entrevue du commencement de sep- 
tembre a diner et la derniere entrevue du 16 octobre, avait-il (^te 
convenu entire M. Scheurer Keslner et le colonel Berlin que ce der- 
nier lui rapporterait la reponse de M. le ministre de la Guerre? 
Cette reponse a-t-elle ete en effet transmise par M. le colonel Bertin 
k M, Scheurer-Kestner avant le 16 octobre? 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Je vais repondre a 
toutes les questions de M. le defenseur. 

Premiere question. A la suite de notre diner du 2 septembre 
avant les grandes manoeuvres, M. Scheurer-Kestner m'avait-il 
charge de repeter cette conversation, de rapporter sa conviction 
au ministere ? Je reponds: non. 

Mais j'ai ete tr6s inquiet de voir chez un homme tel que 
M, Scheurer-Kestner une conviction si fortement assise. 

Nous savions que les ministres viendraient nous voir aux 
manoeuvres, c'etaient des manoeuvres importantes de cavalerie, les 
manoeuvres du general de Negrier. 

J'ai pense, et je I'ai peut-etre dit a M, Scheurer-Kestner mais 
je n'en suis pas certain; mais je me suis dit a coup sur : je verrai 



54 - 



le ministre, je lui dirai que M. Scheurer-Kestiier parait Ir^s 
resolu. 

Et, en effet, j'ai va le ministre. II y a m^me la un souvenir tres 
net et tr^s precis. La manoeuvre terminee, au moment oii le 
ministre passait sur le front des troupes, lorsque nous lui rendions 
les honneurs, il etait suivi du general de Negrier : dejk k ce 
moment je galopais a cote du ministre et je lui dis en galopant : 
« Monsieur le 31inislre; j'ai quelque chose d'urgent a vous dire. — 
Ne me quittez pas, » me dit le ministre. 

Je fus m^me tres g6n6, car k un moment je me trouvais entre le 
ministre et le general de Negrier au moment ou nous passions 
devant mon regiment qui lui rendait les honneurs. Je suivis le 
ministre a dejeuner dans un village qui s'appelait Champlitte; 
tous les ofilciers qui ont ele presents a ce dejeuner se souviendront 
que le dejeuner fut retarde, que le general de Negrier dut attendre, 
que les officiers d'Etat major et d'aulres vinrent dire au ministre a 
plusieurs reprises : « L'omelette est prete. » (Bircs.) Et nous atten- 
dions toujours. G'est a ce moment, en plcines manoeuvres, que j'ai 
renseigne le ministre. 

Ensuite j'ai recu les instructions du ministre; j'avais opere en 
me souvenant que j'avais ete offlcier d'Etat-major. 

Le ministre me dit : « Repondez a Scheurer de ne rien faire. 
Je m'adresse au vieil ami, qu'il ne fasse rien sans m'avoir vu. » 
J'ecrivis alors a M. Scheurer, mais je crois que je lui ai telegraphic, 
en lui demandant quand il viendrait en France, car}e ne pouvais 
pas aller en Alsace, les Aliemands m'ayant interdit brutalement d'y 
entrer. 

M. Scheurer me repondit ce qui est dit dans sa declaration qui 
est absolument exacte, qu'il ne viendrait que dans quelque temps, 
— j'ai d'ailleurs sa lettre sur moi,est-il nCcessaireque je la lise? — 
(Le President fait un geste negatif.) 

Le LIEUTE^'A^"T-cuLo^■EL Bertix-Mgurot. — Je repondis au ministre 
que M. Scheurer ne reviendrait en France que dans quelque temps 
et nous attendimes sa rentree, et le 16 octobre nous eiimes ce 
dejeuner, et c'est a ce dejeuner que pour la derni^re fois j'ai vu 
M. Scheurer- Kestner. 

M*" Demaxge. — Et c'est a ce dejeuner que M. Scheurer-Kestner 
;iurait dit qu'en efTel il verrait le general Billot? 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — A ce dejeuner, je dis a 
M. Scheurer tr6s au long la mission dont m'avait charge le minis- 
tre, et c'est devant Scheurer, devant lui, sous sesyeux,sous lesyeux 



55 — 



de son neveu Ferdinand, qu'a la gare, ouje I'avais accompagne, au 
moment ou il allait monter dans le train, j'ai redige le telegramme 
que j'envoyai, autant que je m'en souviens, au colonel Th^venet. 
qui etait au cabinet du ministre. M. Scheurer-Kestner et M. Ferdi- 
nand Scheureront eu sousles yeux le telegramme que j'envoyaisau 
cabinet du ministre et qui etait congu a peu pres clans les termes 
suivants : « Dejeuner termine, il sera fait comme vous I'avez 
demande. » 

Me Demange. — A ce moment-la le colonel Berlin ne savait pas 
le nom du commandant Esterhazy. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mou rot. — Jamais! Ni M. Scheurer- 
Kestner, ni personne du ministere, dont je vivais tres eloigne, ne 
I'avait nomme. 

J'ai dit tout a I'heure dans [^ma deposition I'ennui que j'ai eu 
lorsque M. Scheurer-Kestner est venu me parlerde I'affai re Dreyfus, 
cet ennui je I'ai eu tout le temps et je I'ai eu d'une facon tene- 
ment nette que ma derniere parole a M. Scheurer-Kestner a ete 
celle-ci : « Je ne vous demande qu'une chose maintenant, c'est que 
mon nom ne soit pas prononce. n 

M" DexMange. — Voila un point bien acquis, le colonel Berlin a 
telegraphic : « II sera fait comme vous le desirez. » 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Le ministre de la Guerre 
ne m'avait pas charge de m'entretenir avec M. Scheurer-Kestner, 
il m'avait charge de le prier de ne rien faire sans I'avoir vu. 

M^' Demange. — Par consequent il resultait de la depeche que la 
visile de M. Scheurer-Kestner au ministre etait annoncee impli- 
citement? 

Le lieutenant-colonel Bertev-Mourot. — Bien entendu. 11 est 
evident que ma mission ayant reussi, M. Scheurer-Kestner devait 
alter voir le ministre avant derien faire. 

M« Demange, — La depeche est du 16 octobre egalement? 

Le Lieutenant-colonel Eertin-Mourot. — Si ce point a une im- 
portance, il est facile de le controler : j'ai telegraphie a la gare de 
Belfort. 

M*" Demange. — Je veux simplement prier M. le president de 
retenir cetle coincidence : la depeche annongant implicitement que 
M. Scheurer-Keslner verrait le ministre est du 16 ou du 17 octobre, 
et c'est le 18 octobre que le commandant Esterhazy etait prevenu 
dans les conditions que vous savez par la lettre Speranza I 

Maintenant, le temoin se rappelle-t-il la conversation qu'il 
aurait eue avec M. Ferdinand Scheurer en decembre 1897, et pour- 



— 5G — 

rait-il nous rapporter les termes de celte conversation, a propos de 
rall'aire Dre3'fus bien enteiida? 

Lb LiEi TENANT-COLONEL Bertin-Moir(it. — Comment puis-je repon- 
drc a une pareille question : Si M. le defenseur veut bien me dire 
sur quel point,.. 

M'' Demangk. — Dans la conversation, le colonel Bertin se sou- 
vient-il avoir dit a M. Ferdinand Scheurer : « Nous ne sommes que 
cinq. — parlantde raffaire Dreyfus, — a connaitrece terrible secret 
et 11 faudrait qu'un des cinq Vetil trahi pour que vous puissiez 
savoir quelque chose. » 

Le Lilttenant-colonel Bertin-Moirot. — Les souvenirs deM. Fer- 
dinand Scheurer ne sont pas tout a fail inexacts. J'ai indique dans 
ma deposition, au debut, que j'avais vecu jusqu'a I'an dernier, 
lorsque j'ai rencontre les temoins du proces Ilenry-lleinach, dans la 
croyance que c'etait moi qui, en apportant mon copie de lettres au 
colonel Fabre, avals mis sur la trace ; j'ai indiqa6 dans ma deposi- 
tion que c'est seulement I'an dernier que j'ai appris que, pendant 
mon absence, deja le colonel Fabre avait fait des comparaisons 
d'ecriture et qu'il se trouvait parfaitement fixe. 11 n'est done pas 
etonnant qu'a I'epoque oii j'ai cause avec M. Ferdinand Scheurer, k 
Belfort, je me sois considere comme un des rares ofliciers ayant ete 
m^les a la recherche et a la decouverte du coupable. C'est sans doute 
au sujet de cette conversation que les souvenirs de M. Ferdinand 
Scheurer sont consignes ici. 

Mf Dealvage. — Cette conversation n'aurait pas roul6 sur les 
preuves de la culpabilite de Dreyfus mais sur la decouverte de 
I'innocence de Dreyfus ? 

Lj5 lieutenant-colonel Bertia'-Mourot. — Ah! non, non, non... et 
je vais dire pourquoi. Jamais je n'ai laisse ignorer cl personne dans 
la famille Scheurer, — avec laquellej'etaisetroitement lie, — jamais 
je n'ai laisse ignorer deux choses: d'abordqueM. Scheurer-Kestner 
rendrait un immense service si, de ses demarches, il pouvait jaillir 
I'innocence d'un homme qui porte I'uni forme d'officier. Le second 
point est celuici : 

Je n'ai jamais laisse ignorer a aucun membre de la famille 
Scheurer que ma conviction n'a jamais ete ebranlee. J'en citerai un 
exemple : un jour oii M. Ferdinand Scheurer m'a accompagne chez 
son oncle. aBellevue, pour I'entrevuedu 2 novembre, nouspassions 
en voiture sur la route do Belforl a Bellevue. oil se trouve I'usine de 
la famille Dreyfus. 

Je connaissais cette usine et je ne passais jamais le long de ses- 



— o7 — 

murs sans une emotion. G'est une usine tres particuliere, un 
immense rectangle, au centre une grande cheminee, a gauche tous 
les baliments, a droite rien. Le desert entoure de murs. En passant 
je dis a M. Ferdinand Scheurer : « Voila le champ de Tropmann, le 
champ du crime. » Ferdinand Scheurer me dit : « Mais vous etes 
done convaincu qu'il est coupable? » Je lui repondis : « Oui. » 

M*^ Dbmaxge. — Je voudrais bien faire preciser a M. le lieute- 
nant colonel Berlin les propos que lui preteraitM. Ferdinand Scheu- 
rer : « Nous ne sommes que cinq ci conna.'tre ce terrible secret et il 
faudrait que I'un des cinq I'eAt trahi pour que vous puissiez savoir 
quelque chose. » 

Le President. — Gonnaissez-vous ce propos? 

Le Lieutex.axt-colonel Bertix-Mourot. — II est indique, le pro- 
pos... je viens de vous expliquer, tout a I'heure, comment je me 
considerais comme un des cinq (pourquoi cinq? je ne m'en sou- 
viens plus) meles a la decouverte de la culpabilite. 

Maintenant, terrible secret?... permettez ! je me souviens : mon 
principal argument contreM. Scheurer-Kestner etait celui-ci : ((Pour 
que vous sachiez quelque chose, il faut qu'un des officiers qui ont 
ete meles a la chose Tait dite... » je soupgonnais quelque chose au 
ministere ; je soupgonnais que quejqu'un n'etait plus dans le rang, 
n'etait plus derriere ses chefs; je ne savais pas qui c'etait, je I'ai 
su apres... 

Et, a ce sujet, les souvenirs de Belfort me reviennent. 11 y avait a 
Belfort une autre famille alsacienne (je vais prononcer des noms), 
la famille Jundt (M. Jundt, ingenieur en chef des ponts etchaussees 
en retraite), dont la maison elait ouverte aux officiers. 

Un jour M™^ Jundt me dit : (( Que se passe-t-il done au minis- 
tere? Notre pauvre ami Picquart qui vient d'etre envoye en 
Tunisie? Qu'a-t-il fait? Que se passe-t-il? Je n'en sais rien... » Je 
dis : (( Le colonel Picquart est un de mes anciens camarades du 
ministere; cela me suffit pour afflrmer qa'il est homme d'honneur. » 
{Mouvement.) 

Je montre par cet exemple que nia conviction a ce moment-la, 
ignorant tout, etait qu'il y avait, quelque part, quelqu'un qui 
n'etait pas derriere nos chefs. Je ne me suis pas tromp6. 

Mf Demaxge. — J'ai simplement pri^ M. le colonel Bertin 
de preciser le propos. Nous ferons venir M. Ferdinand Scheurer et 
nous verrons comment il I'interprete. 

M. le colonel Bertin se rappelle-til avoir ajoute en parlant de 
Dreyfus et en s'adressant oi M. Ferdinand Scheurer : (c On nous 



— 38 - 

avail impose ce juif a I'Etat-major; il fallait bien s'en debar- 
rasser ! » 

Le PniisjDENT. — Avez-vous lenu ce propos? 

M. LE LIEUTENANT-COLONEL Bertin-Mourot. — « On nous avait 
impose ce juif a I'Etat-major, il fallait bien s'en debarrasser! »... 

Eh bien, ce n'est pas la premiere fois qu'un officier israelite 
entrait au minist^re. Quant au propos, je le nie de la fagon la plus 
formelle. 

M^ Demange se prepare a poser une autre question. 

Le lieutenant-colonel Bertlx-Mourot, continuant. — Permettez ! 
Je vais trailer la question. 

II y a eu beaucoup d'officiers Israelites au minislere qui etaient 
nos camarades, qui avaient toute noire estime. Je comptais parmi 
eux un ami que j'ai encore. 

Jamais la question juive, de mon temps, n'aexisle au ministere; 
je ne puis en donner une meilleure preuve que celle-ci : c'est que le 
capitaine Dreyfus, stagiaire, arrivant avec six ou sept de ses cama- 
rades, est place ou?au reseau le plus important, le plus secret, lui, 
officier juif, puisque vous parlez d'officier juif. Et, commej'en ai 
depose tout a I'heure, des que Dreyfus est arrive parmi nous, il a 
et^ un camarade a qui j'ai donne lous mes travaux, tons mes secrets, 
les secrets de toutes mes armoires. 

Me Demange. — Ma question porlait sur le propos : il est nie. 

J'en ai fini pour mes questions a M. le colonel Berlin. Seule- 
ment, monsieur le President, comme le colonel Berlin a indique les 
notes donnees au capitaine Dreyfus et la cause de ces notes, je vou- 
drais vous demander — je crois que c'est le moment — de vouloir 
bien faire connailre les notes donnees au capitaine Dreyfus depuis 
qu'il est entre au service. 

Le President. — Monsieur le greffier, veuillez faire connatlre les 
notes. 

Lisez les dates et puis les notes. 

Le greffier Coupois, lisant : 

« Octobre 1882. Note de l'Ecole d'application : Constitution et 
sante bonnes, It^gerement myope; physique bien; pourra faire un 
bon officier; il n'y a rien qui le signale d'une maniire parliculiere. 
Sorti 32e sur 97 eleves, 

« Janvier 1883. — M. Dreyfus vient d'arriver au regiment; il 
n'est pas encore assez connu pour pouvoir elre note. 

((Signe : Bressonnet. » 

Le President. — Oh! cela n'a pas d'importance. 



— SO- 
LE Greffier. — « Juillet 1883. M. Dreyfus est un officier intelli- 
gent et rempli de bonne volonte; ii a, depuis son arrivee au corps, 
montre du zele dans le service, et de I'application dans les manceu- 
vres, mais il a encore beaucoup a faire pour completer son instruc- 
tion militaire. Son intonation est surtout tres mauvaise; neanmoins, 
en continuant de servir comme il le fait, il pourra devenir un bon 
officier. 

« Janvier 1884. — Le lieutenant Dreyfus a ete place' a la 
11^ batterie delacliee a Paris. II pourra faire un bon officier, mais 
il a encore beaucoup a faire pour etre a hauteur. II est zele et 
consciencieux. 

« Juillet 1884. — Officier instruit et intelligent, a beaucoup 
d'entrain, convient tres bien au service des batteries a cheval. 

« Janvier 1885. — Meme note. 

« Juillet 1885. — Officier tres actif, cavalier hardi, bon lieute- 
nant de section. A besoin de perfectionner son instruction. 

« Janvier 1886. — Officier plein d'entrain, tres hardi cavalier, 
instruit, inteliis^ent, dirige I'instruction a cheval des recrues de la 
batterie avec infiniment d'habilete. A malheureusement une deplo- 
rable intonation. 

« Juillet 1886. — Le lieutena^nt Dreyfus a convenablement dirige 
I'instruction des batteries de I'Ecole militaire. 

« Janvier 1887. — Excellent lieutenant de batterie a cheval. A 
montre du zele et de I'iutelligence pendant les manceuvres. 

« Juillet 1.S87. — 'Ires intelligent, tres adroit, commande bien 
malgre sa mauvaise intonation. Bon lieutenant de batterie malgre 
quelques mamiues d'exactilude, 

« Janvier 1888 — Le meilleur lieutenant du groupe des batte- 
ries, salt beaucoup et apprend toujours. Servi par une excellente 
mem( ire et une intelligence tres vive. A de grandes qualites 
d'instruction et de commandement, s'est montre plus exact, dirige 
bien I'instruction a pied et I'artillerie. 

« Juillet 1888. — Continue a meriter les meilleures notes. 

« Janvier 1889. — Toujours excellent lieutenant de batterie. 
Tres bon instruclf^ur; s'est bien montre aux manoeuvres, a gagne 
un peu pour I'intonation. 

« Juillet 188U. — Excellent lieutenant. Commande sans bruit et 
conduit ti^s bien son personnel. Salt a iond ses manceuvres, sert 
tres bien quoique preparant ses examens d'admission a I'Ecole supe- 
rieure de guerre. 

« Le 3 oclobre 1889. — M. Dreyfus a ete nomme capitaine au 
21« regiment d'arlillerie par decret du 12 septembre 1889, et detache 
k I'Ecole cenlrale de pyrutechnie militaire par decision ministerielle 
du m^me jour. 

« Janvier 1890. ~ Charge du cours de mathematiques et de 
dessin aux eleves; prepare ses examens a I'Ecole superieure de 
guerre. 

« Juillet 1890. — S'acquitte tres bien de ses fonctions. A ete 
admis a T^cole de guerre. 

« 5 novembre 1890. — Admis par decision ministerielle du 



- 60 - \ 

,1 

26 avril 1890, a suivre les cours de lEcole superieure de guerre, j 

Raye dii conlrdle. i 

« 1<S9I, 1892. — Notes de l'ecole superieure de guerke. ^ 

« Physique assez bien. — Sante assez bonne; myope. Caractere I 

facile; education bonne; intelligence tres oiiverte; conduite tres | 

bonne; tenue tr6s bonne; instruction gen^rale tres otendue ; instruc- " , 

tion militaire theorique tres bonne; pratique, tr^s bonne; adminis- ' 
trative, tres bonne; connait tr^s bien rallemand; monle tres bien a 

cheval ; sert bien. Admis a I'Ecole no B7 sur 81 ; sorti n^ 9 sur 81 . A j 

obtenu le brevet d'c-tat-major avecla mention : « tres bien o.Tres bon i 

oflicier, esprit vif, saisissant rapidement les questions, ayant le^tra- 'i 

vail facile et I'habitude du travail. Tres apte au service de I'Etat- ; 

major. » J 

M'' Demange. — A partir d'ici, je desirerais que les signatures i 

fussent lues. i 

Le President. — Lisez les signatures. j 

Le greffier Goupois. — « Le colonel commandant en second, \ 

« Signe : Thirou. » ; 

M^ Demaxge. — Et Tautre, a cote de la signature? Lebelin de ; 
Dionne? 

Le greffier Goupois. — « Le general commandant I'Ecole, ' 

« Signe : De Dionxe. » ■ 

« 1893, premier semestre. — Officier tres intelligent, redige tres i 

bien, a deja des connaissances fort etendues, est en mesure de trailer ■ 

bien des questions avec des idees personnelles, pent et doit arriver. ; 

a Le colonel chef du premier bureau d'Etat-major de I'armee ; i 

(^ Signe : De Germixy. » i 

(( 1893, deuxieme semestre. — Officier incomplet,tr^s intelligent 

et tr6s bien doue, mais pretentieux et ne remplissant pas, au point i 

de vue du caractere, de la conscience et de la maniere de servir, les I 

conditions necessaires pour etre employe a TEtat-major de I'armee. : 

« Le colonel chef du quatrieme bureau. : 

« Signe : Fabre. » ' 

« 1894, premier semestre. — Officier tres intelligent, saisissant ; 

vite les affaires, travaillant facilement,et peut-6tre un pen trop sAr ; 

delui, salt tres bien I'allemand et a utilise consciencieusement son ; 
stage au deuxieme bureau. 

((. Le colonel chef du deuxieme bureau, 

« Signe : De Saxcy. » 

« 1894, deuxieme semestre. — Est I'objet d'une plainte en 

conseil de guerre pour crime de haute trahison. » ' 

M'5 Labori. — Je n'ai qu'une question u poser a M, le colonel '■; 

Berlin, et elle est un peu delicate parce qu'elle est personnelle; f. 



— 61 — 

aussi bien je ne la lui poserai d'abord que s'il m'y autorise, et 
ensuitequesi ses souvenirs luipermettentdemerepondre.Voulez-vous 
etreassez bon, monsieur le president, pour demander a M. le colonel 
Berlin qui apprendra, ce qui le surprendra sans doute, qu'il a ete 
un des premiers initiateurs de ma conviction de I'innocence de 
Dreyfus, s'il se rappelle que j'ai eu I'lionneur de diner avec lui 
15 jours ou 3 semaines apres la degradation de Dreyfus chez un 
ami commun. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Le nom? 

M^ Labori prononce un nom qui ne parvient qiCau colonel Bertin. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Parfaitement. 

Le President. — Vous etes d'accord? 

M" Labori. — Le colonel Bertin se rappelle-t-il qu'a table, devant 
une douzaine de personnes, — ce qui me permet de faire allusion au 
fait, — nous avons dit un mot de I'affaire Dreyfus? 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — On a beaucoup parl6 
de I'affaire Dreyfus depuis quelque temps. En quelle annee cela se 
passait-il? 

M« Labori. — G'etait 15 jours ou 3 semaines apres la degrada- 
tion; nous avons dine ensemble, j'ai eu cet honneur une seule fois. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — C'est probable, c'est 
possible. 

M^ Labori. — C'est la deposition meme du colonel Bertin 
aujourd'hui qui a ranime mes souvenirs, et m'a amene a poser une 
question que je n'aurais peut-etre pas posee sans cela : M. le colonel 
Bertin se rappelle-t-il qu'il m'a dit qu'il se considerait comme un 
des principaux artisans de la condamnation de Dreyfus, qu'il en 
tirait honneur. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Artisan, non! Per- 
mettez, le mot est important. 

M^ Labort. — Que M. le colonel Bertin soit assez bon pour repe- 
ter lui-meme ce qu'il a dit. 

Le lteutenant-golonel Bertin-Mout\qt. — Je vous arrete immedia- 
tement sur ce mot artisan, s'il m'est permis, mon colonel, d'inter- 
rompre la defense. 

Me Labori. — Je vous en prie; il s'agit ici d'un souvenir des 
plus courtois et qui n'a rien de genant ni pour vous ni pour moi. 

Le lieutenant-golonel Bertin-Mourot. — Sur ce mot « artisan », 
ie vais donner une explication qui rendra peut-^tre inutile la suite 
de ce qu'allait dire M. le defenseur. Deja deux fois, je viens de le 
dire-devant le Conseil de guerre, deux fois j'ai repetequeje me suis 



— 62 — 

cru m^le a la decoiiverte du nom du capitaine Dreyfus, vivant dans 
une illusion complete. Je I'ai dit dans ma premiere deposition; j'ai 
rappele quec'est seulement I'an dernier que j'ai etc detromp^ et si 
vous voulez je vais encore preciser. Au proems Henry-Reinach, 
rotrouvant lous mes camaradcs que, je le rdpete, je n'avais pas 
retrouves depuis cinq ans, je me rencontrai avec mon ancien chef 
au r^seau d'Orleans, M. le colonel d'Aboville, qui est ici. Je lui dis, 
si mes souvenirs sont exacts : « Qu'est-ce qui aurait pense, qui est- 
ce qui aurait dit, quand je suis entre dans le bureau du colonel 
Fabre avec ces documents ^normes, qu'il allait se greffer la-dessus 
cette immense Affaire? — Mais, me repondit le colonel d'Abo- 
ville, vous n'y 6tes pour rien, ce n"est pas vous du tout, ily a long- 
temps que nous etions fixes. Pendant votre absence, le colonel Fabre 
avaitpris votre copie-lettresau capitaine Bretaud. » Et moiquietais 
persuade, convaincu qu'a I'origine de cette affaire j 'avals joue un 
certain r6ie ! Aujourd'hui je viens exposer que jen'y ai joue aucun 
role. 

M« Labofu. — En tout cas, M. le colonel Bertin ne sera pas 
dtonn4 de m'entendre rappeler I'emotion avec laquelle il parlait de 
la culpabilite de Dreyfus. 

Le lieltkxa.nt-coloxel Bertin-Mourot, — II y avait de quoil 
Trouver un ancien officier du reseau de I'Est, k qui j'avais iivr^ 
tous mes secrets, convaincu de haute trahison, il y avait de quoi 
^tre^mu. 

W Labori. — M. le colonel Bertin se rappelle-t-il alors que je lui 
fis certaines objections tirees de I'impression que m'avait causee 
la scene de la degradation, rapportee par les journaux les plus 
hostiles, aussi bien que la conviction de M" Demange. (Sur un (ji'Ste 
du colonel Bertin.) Permettez : lepropos a son importance et comme 
j'ai la plus entiere confiance dans votre loyaute, tout en sachant 
combien vous etes hostile a la cause que je represente, je n'hesite 
pas a vous poser des questions. J'ai done parle a M. le colonel 
Bertin de I'emotion que me causait la profonde conviction de 
M'' Demange: ne se rappelle-t-il pas avoir tenu un propos assez vif 
sur M'- Demange ? 

Le uEiTKNANT-coLONEL Bertin-M-urot. — Lorsqu'ou rapporte une 
conversation, ily aun point tres important qu'il ne fautpas oublier : 
c'est I'atmosphere dans laquelle se tient la conversation. 

M" Labori. — C'est entendu. 

Le LIEUTENANT-COLONEL Bertin-Mourot. — Nous ctions dans une 
maison amie. 



— 63 — 

M*^ Labori me permettra de rappeler ici qu'il etait a celte epo- 
que, comme il est peut-etre encore aujourd'hui, je n'en sais rien, 
rhomme qui est venu me prendre les deux mains avec emotion et 
me dit : « Jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour mon 
pftre », et jem'honore aujourd'liui d'avoir ete pour quelqiie chose 
peut-etre dans cette croix si bien gagne'e qui a ete donnee a M. La- 
bori, inspecteur principal des chemins de fer de I'Est. 

Je retrouvai done, a ce diner, le fils de ce brave M. Labori, qui 
s'etait si bien conduit en 1870, ce fils dont je sentais I'emotion 
lorsqu'il me remerciait, emotion vibrante,et j'ai tres certainement, 
— je n'en sais rien, je ne me rappelle absolument pas, si je m'en 
souvenais, je vous le dirais, — retrouvant M. Labori dans cette 
maison amie, lefilsde monvieil amiM. Labori, que j'avaisconlribue 
k faire decorer, j'ai ^videmment cause avec plaisir avec M^ Labori. 
Ce que je lui aidit, je n'en sais rien... ; voulez-vous continuer votre 
recit, maitre Labori, si je m'en souviens, je vous dirai : oui, c'est 
vrai, je m'en souviens. 

M'' Labori. — Je voudrais bien qu'il n'y eiU pas de confusion 
dans Fesprit du colonel Bertin : je ne lui tends pas un piege et je 
vais lui dire exactement quelle emotion j'ai ressentie a ce moment 
et la porlee qu'a eue notre conversation et les consequences que 
j'en veux tirer aujourd'hui. 

D'abord, M. le colonel Berlin me permettra de le remercier du 
fond du coeur des paroles qu'il vient de prononcer et que je n'avais 
pas sollicitees. 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Je suis ici pour dire la 
verite, je n'ai rien a cacher : tout ce que j'ai dit, si je m'en sou- 
viens, je le dirai. 

M*" Labori. — Voici le fait. J'ai dit a M. le colonel Bertin : « Mais 
enfin, commandant, — il etait alors commandant, — j'ai, moi, des 
doutes, et ils viennent principalement d'une chose : il y a un 
homme que je respecte profondement, c'est mon confrere De- 
mange; il est convaincu de I'innocence de Dreyfus, il me I'a dit. » 
Et alors, M. Bertin s'ecria, — je veux simplement montrer combien 
la chose etait invraisemblable, ce n'est pas du tout un incident 
entre M« Demange et M. Bertin que je cree, c'est une impression 
que je veux indiquer, la portee d'une reflexion de M. Bertin qui 
est la suivante : « M" Demange, ne m'en parlez pas, c'est I'avocal 
de I'ambassade d'Allemagne! » {Mouvement.) Tout cela est tres net 
dans mon esprit, et quelle que soit la joie que Ton trouve k entendre 
mal parler d'un confrere, je fus bouleverse, je voulus avoir une ex- 



— 64 — 

plication el je detnandai : « Ou'est-ce qui vous autorise a dire cela ? » 
M. Berlin me repondil : a Je ne peux pas vous le dire a table, mais 
je vous le dirai a pari, apres le diner. » En efYet, apres le diner, il 
me prit a part dans un petit coin et lr6s courloisement, tres loyale- 
ment, il me dit : a La preuve, la voici : Demange en plaidant 
pour Dreyfus n'a pas plaide pour la premiere fois pour un espion; 
il avail deja ete commis d'office pour un autre et on ne commet 
pas d'oflicc un avocat comme M'- Demange sans quil y ait quel- 
que chose Ki-dessous... » Et moi, je ne pus m'empScher de rire. 
Je suis sorli en disant a ma jeune femme, qui avail assiste a 
rentretien et qui etait encore peu iniliee a I'Affaire : « Mais enfln! 
quelle securite presentent I'apprt^ciation et le jugement d'hommes 
qui peuvent si facilement croire ;i des fables aussi ridicules!... » 
Le conseil comprend ma pens«'^e maintenant — et M. le colonel 
Berlin, encore une fois, sera peul-etre elonne de I'apprendre, ma 
conviction de I'innocence de Dreyfus a commence a naitre ce jour-la ; 
je lui en donne ma parole dhonneur! 

Le lieutenant-colonel Bertin-Mourot. — Je ne suis pas etonne 
du tout, et dans le recit que vient de faire 3I*'Labori, qui dans son 
ensemble est Ires exact, il y a un point qui ne Test pas et dont je 
me souviens nettement,c'est cemot ((d'office)),car, dans ma pensee, 
M'' Demange n'avait pas ete commis d'oflice, non;je rectifie ce petit 
mot. Mais j'en voulaisa ^I^Demange etpourquoi? c'eslqu'ilavailmal 
defendu cet oflicier; nous avions tons Timpression, en sortant de 
I'audience, qu'il avail ete mal defendu : ces perpetuelles denega- 
tions a des choses certainement insignifiantes nous ont mal impres- 
sionnes. G'est ainsi que j'ai eu la conviction qu'il devailetre coupa- 
ble et que j'ai dit au ministre cetle conviction sans la baser sur 
autre chose que sur des impressions d"audience : pourquoi nier en 
efTet les choses les plus simples? 

II n'est done pas etonnant qu'en causant avec M^ Labori, je ne 
lui aie pas cache que j'en voulais a M« Demange, et j'avais entendu 
le point special et exact dont il parle, sauf « commis d'otTice ». 

Le President. — L'incident est clos. 

M*' Demange. — Partlon, monsieur le President, je ne nratlendais 
pas a enlrer en sc^ne,voulez-vous me permettre de dire un mot? 

M. le colonel Berlin a trouve que j "avals mal defendu Dreyfus, 
il ne m'a pas entendu, nous etions dans le plus strict huis clos. 
[Mouiement proloHtje.) 

Le Piiesident, cm temoin. — Avez-vous entendu parler duproces 
del894? 



— 65 — 

Le lieutenant-colonel Bertlv-Mourot. — Je parle du proces de 
1894. J'ai dit dans ma deposition que I'audition des temoins ter- 
minee, nous avons ete obliges de quitter la salle, et que personne 
n'a entendu la plaidoirie de M*- Demange; mais on en a parl^. 
D'ailleurs quel est ce debat, je ne le vols pas? 

MP Demange. — M. le colonel Bertin s'est etonne egalement des 
denegations qui ont ete faites. C'etait Dreyfus qui repondait, ce 
n'etait pas moi ; qui I'a interroge? ce n'etait pasmoi. (Rires.) Main- 
tenant je liens a vous dire que je n'ai jamais ete I'avocat de I'am- 
bassade d'Allemagne et que j'ai ete commis d'office. J'ai en effet 
defendu deux espions, ce que j'ai considere comme un honneur. 
Savez-vous pourquoi (et a ce moment-la, je pense que le ministry 
de la Guerre devait juger comme moi), c'est parce qu'on avait 
confiance dans ma discretion. C'est pour cela qu'on m'a commis 
d'office pour deux espions que j'ai defendus, qui out ete condam- 
nes d'ailleurs, et je vous prie de croire qu'a I'innocence de ceux-la 
je n'ai jamais cru. Je les ai defendus comme je devais les de- 
fendre. 

Le cAiMTAiNE Dreyfus. — On a beaucoup parle des denegations et 
jetiens a yrepondre. Je n'ai jamais rien nie de ce que je savais : 
on m'a pose des questions sur des points que je ne connaissais pas, 
j'ai repondu que je ne les connaissais pas; mais, pour tout ce que 
je savais, j'ai repondu. 

Je dois maintenant citer un petit fait. M. le general Fabre est 
venu apporter hier comme une trouvaille extraordinaire que j'avais 
tenu a jour le dossier des gares regulatrices; j'ai reconnu hier que 
c'etait exact. II ne devait done pas apporter cela ici en ayant I'air 
de le presenter comme une trouvaille. J'ai relu avec curiosite les 
interrogatoires de 1894, qu'y ai-je trouve? On m'a interroge sur ce 
dossier des gares regulatrices et j'ai dit dans I'interrogatoire de 
1894 que j'avais tenu a jour ce dossier, par consequent il n'etait 
pasnecessaire d'apporter ici une trouvaille sans valeur. 

Le colonel Bertin me prete un propos qui est contraire a mes 
sentiments et a tout ce que j'ai ecrit depuis cette iniquite qu'on a 
commise a mon egard, depuis cinq ans, et que je n'ai pas besoin de 
relever autrement. Vous avez en votre possession, mon colonel, 
tout ce que j'ai ecrit pendant ces cinq ans, tout ce que j'ai ecrit aux 
chefs de I'armee dans lesquels j'ai une confiance absolue, parce que 
je comprends I'honneur de I'arm^e et peut-etre autrement qu'eux, 
carjele comprends dans la loyaute et dans la recherche de la 
justice et de la verite, Oui, j'aime I'armee, la France et la Patrie; 
II. ^ 



— 6r> — 

vous n'avez qu'a voir ce que j'ai jete sur le papier dans mes nuits 
de fievre et de douleur a I'lle du Diablel {Sensation.) Vous avez 
certainement des monceaux de papier contenant lout ce que j'ai 
ocrit dans mes nuits de iievre et de douleur, c'esl-a-dire desleltres 
que je reconnais i)our miennes, et non les propos que tout le monde 
ici me prete avec une passion inexcusable. 

M. LE Prksideyt. — L'audience est suspendue pour quelques 
minutes. 

L'audience est suspendue a 10 lieures. 

La seance est reprise a 10 h. 20. 



VINGT-HUITIEME TEAIOIN 

LE LIEUTENANT-COLONEL GENDRON 

M. Gendron (Jean-Gaston), 45 ans, lieutenant-colonel au 1'''' regi- 
ment de cuirassiers. 

Le President. — Gonnaissiez-vous Taccuse avant les faits qui 
lui sont reproclies '/ 

Le lieutenant-colonel Gexdrox. — J'ai vu I'accuse pour la premiere 
fois en 1894 quand j'ai ete appele a deposer, sachant alors seule- 
ment que c'etaitle capitaine Drej'fus. 

Le President. — Vous avez etc appele a I'enquete de la Cour 
de cassation et vous avez depose a I'instruction de 1894 sur un fait 
parliculier a I'accuse. Voulez-vous nous donner des explications sur 
ce point? 

Le lieutenant-colonel Genduon. — J'ai depose pour la premiere fois 
en 1894; je savais ^cette epoque pour la premiere fois que I'accuse 
s'appelait Dreyfus, mais je me suis rappele alors I'avoir rencontiv 
bien des fois au Bois ne sachant pas son nom. J'ai ete appele a depo- 
ser en 1894 dans les conditions suivantes: Dreyfus interroge surses 
relations avec une dame Derry, demeurant 1, rue Bizet, dit que beau- 
coup dauti'cs personnes freqaentaient dans celte maison. Appeh'- h 
donner des noms, il donna le mien. Je connaissais en effet M""^ Derry el 
voici dans quelles conditions: dans lecourantde I'annee 1892, a une 
epoque que je ne pourrais determiner d'une fagon absolue, mais je 
crois que cela n'a pas grande importance, uu de mes amis, ancien 
officier demissionnaire, riche industriel, dans un voyage qu'il fit a 
Lyon, fitcoiinaissance au grand hutel Collet d'une dame Derry qui lui 
"laissa riniprcssion d'une femme excessivement intelligente, tres ins- 



— 67 — 

Iruite, et dans la societe de laquelle je pourrais peiit-etre puiserdes 
renseignements interessants pour des conferences que je preparais 
alors comma professeur a I'Ecole de guerre sur I'Autriche-Hongrie, 
M™*" Derry etant Austro-Hongroise. Mon ami me faisant observer 
qiieje recevais Thospitalite chez lui parce qu'a ce moment il etaitle 
protecteur de cette dame, je me laissai aller a prendre une tasse de 
the chez elle. Jem'apergus bien vite que j'avais en effet affaire a une 
femme d'une intelligence superieure, parlant plusieurs langues, 
ayant une connaissance approfondie de bien des choses dont les 
femmes sont generalement incapables de parler. De mon cote je lui 
parlai par courtoisie de son pays, rAutriche-Hony;rie, je me laissai 
aller a lui demander des renseignements sur le compromis austro- 
hongrois,sur les partis tcheques; nous conversames sur I'organisa- 
tion de I'armee austro-hongroise au point qu'a un moment donn^, 
etonnee de me voir fixe sur les mceurs politiques et sur i'organisa- 
tion militaire de son pays, elle me dit tres galamment : « Ce n'est 
pas possible, monsieur, vous etes un espion. » Je pris la chose 
comme un compliment en lui disant : « Madame, vous me faites 
grand honneur, mais soyez convaincue que, dans I'armee frangaise, 
beaucoup d'officiers portent assez de sympathie a I'armee austro- 
hongroise et k votre pays pour les connaitre aussi bien que moi- 
meme. » 

Je partis sous une fAcheuse impression, apres deux heures ou 
deux heures etdemie d'entretien, et jedis k mon ami : a Vous vous 
etes engag6 la-dedans dans une aventure qui pourrait etre desa- 
greable pour vous, cette femme est une intrigante. » 

Elle n'etait ni jeune ni jolie, elle avait la charge d'un enfant, 
son interieur n'eiait pas des plus serieux, ce n'elait pas celui d'une 
courtisane complete. { Rt res. )Cen'^tail pas non plus celui d'une tres 
honnete femme; c'etaiten somme un milieu tout afait equivoque. Je 
clos la conversation en disanta mon ami : « Cette femme doiltrouver 
autre part que dans la galanterie I'argent necessaire a son train de 
maison, elle m'a traite d'espion, eh bien, demon cote, je ne serais 
pas surpris qu'elle soit une espionne.-)) 

C'est la seule fois que je suis alle chez cette personne. Mon ami, 
suivant mon conseil, et faisant un sacrifice d'argent, a fini par 
abandonner enti<^rement iiette relation au bout de tres peu de jours. 

Neanmoins, un jour il insista de nouveau pour que je retourne 
chez elle, me disant : « Apres tout, je ne comprends pas vos scru- 
pules, car d'autres officiers, brevetes comme vous, ou a I'ecole de 
guerre, frequentent cette personne, et entre autres Dreyfus. » 



— G8 — 

Je I'ai dit au proems de 1894, je crois que mes souvenirs 
sont tr^s precis. Quand j'entendis ce nom de Dreyfus, je fus frappe 
et impressionne d'une fagon desagr^able; inais je ne pouvais pas 
pre voir a ce moment la qu'une accusation si grave que celle qui 
p^se sur I'accuse peserait sur un officier fran(^-ais. 

J'eus peur de legeretes, d'indiscretions inconscientes auxquelles 
les jeunes officiers peuvent elre anienes surtout dans des milieux 
Equivoques comme ceux dans lesquels on est trop souvent amen^ 
k Paris. J'avais de ces choses une experience personnelle, car j'etais 
depuis longtemps sons les ordres du colonel Sandherr donl j'avais 
regu les conseils et qui, sachant que j'etais jeune, celibataire, libre 
de mes actes, m'avait recommande a plusieurs reprises d'etre 
excessivemenl scrupuleux dans le choix de mes relations. 

Je crois avoir reproduit a peu pres exactement ma deposition 
de 1894. J'ajouterai que le capitaine Dreyfus s'excusa de m'avoir 
derange pour si peu de chose. 

J'avais propose de donner le nom de I'ami ancien officier qui 
m'avait conduit dans cetle maison. La defense voulut bien me per- 
mettre de ne pas devoiler ce nom, cet ancien officier est en etTet 
aujourd'hui marie. 

Le President. — Vous n'avez plus rien a dire? 

Le lieutenant-colonel Gendron. — J'ai autre chosea ajouter, Jeme 
suis borne a cette deposition en 1894 parce que j'avais ete inter- 
roge exclusivement sur le point de savoir quelle etait la nature de 
mes relations avecM'^^Derry. Mais il y a une chose qui pendant les 
quatre ans que je viens de passer en Algerie, ou j'ai suivi tons ces 
debats dans Jesjournaux, ouj'ai regu des lettres, demeure avec une 
veritable angoisse dans mon esprit, et que ma conscience m'inspire 
le devoir de dire aujourd'hui. 

C'est que je n'ai jamais compris pourquoi le capitaine Dreyfus, 
ne me connaissant pas plus que je le connaissais moi-m(^me, puisque 
je me trouvais en presence de lui, portant I'uniforme et portant le 
nom de Dreyfus, pour la premiere fois en 1894, — je ne me suis 
jamais explique pourquoi il a donne mon nom, d'une fagon aussi 
legere. 

On lui demande des explications sur une relation avec une 
femme galante. II me semble qu'en pareil cas j'aurais dit : « Que 
celui qui n'a jamais peche lui jette la premiere pierre. » 

Or, je venais de quitter le service des renseignementsou j'avais 
ete, je puis le dire, le confident absolument intime d*u colonel 
Sandherr. 



— 69 — 

Je laisse au tribunal le soin de tirer de ce fait, maintenant que 
ma conscience est soulagee, telle conclusion qu'il voudra, mais je ne 
pouvais pas le cacher. (Rumeurs.) 

J'ai lu egalement les rapports de I'agent Gu^nee. Sur ce point 
il y a une chose que je reconnais parfaitement exacte, ce sont les 
relations de Dreyfus avec M'"^ Bodson et un monsieur qui passait 
pour le proprietaire des magasins de la « Redingote grise ». Ceci 
pour I'avoir rencontre et vu de mes yeux bien des fois au Bois le 
matin. 

Le capitaine Parfait, membre du Conseil de guerre. — N'avez- 
vous pas voyage en Italic sous le nom de Romani? 

Le lieutenant-colonel Gendron. — Je n'ai jamais voyage en Italie 
sous le nom de capitaine Romani, car je savais que ce nom etait 
vendu. 

Mais voici ce que je puis dire a ce sujet : 

On a parle I'autre jour des mystifications auxquelles on peut 
etre en butte au service des renseignements. Eh bien I j'ai ete mys- 
tifie par une dame italienne, ou plutot c'est le colonel Sandherr qui, 
par le fait, a ete mystifie. S'il etait Ici, il prendrait certainement 
avec son coeur eleve la responsabiiite de cette mystification. 

J'avoue que c'est moi qui ai 6te mystifie par M™^ Mallebranche. 
Puisqu'on fait tomber pierre par pierre I'edifice construit par 
Sandherr, peu m'importe de demolir une pierre de plus. Un agent 
me proposa un jour, au moment ou I'armee italienne venait d'a- 
dopter un fusil a petit calibre, de nous procurer ce fusil ; on lui 
demanda ses references; comme references, il nous fit un veritable 
cours sur Tespionnage qui doit encore ^tre aux archives du bureau 
des renseignements; il resulta de nos investigations cette certitude 
que ce Frangais avait fait de I'espionnage a Barcelone avec le 
consul allemand. II paraissait detenir des aptitudes speciales pour le 
service, nous donnant des moyens de correspondre avec des per- 
sonnages suspects; mais il ne connaissait pas I'italien; il finit par 
trouver a Marseille, dans ses relations louches, une femme qui pour- 
rait le suppleer dans sa meconnaissance de I'italien. Je fis le voyage 
a Marseille sur les ordres du colonel Sandherr; on finit par embau- 
cher cet individuet cette femme, ettous deux partirent pour Home 
avec mission particuliere de nous procurer le nouveau fusil, Je me 
presentai sous le nom de Romani qui fut le premier nom qui me 
vint a I'idee et, a la deuxieme entrevue, cet individu me dit : « Je 
sais qui vous etes, vous vous 6tes presente comme un inspecteur du 
ministere de la Guerre, mais vous etes le capitaine Romani. Je lui 



— 70 — 

dk : « Vous avez fait une infamie, jc ne voiis ai vii qu'une fois, je 
vous ai dit que voire premier devoir etait d'ignorer et de tdcher 
d'ignorer tonjours la personnalite veritable des per-onnes qui se 
metlent en relations avec vous et a la deuxieme rencontre, vous 
connaissez mon nom et ma personnalite? » La mystification dont 
nous ffimes Tobjet n'a pas dure longtemps, car je savais tres bien 
que cet individu allait vendre mon nom et, lorsque lo capitaine 
Romania etearr6te,c'est moi qu'on croyait arr^ter. Done lesofficiers 
du service des renseignements ne sont pas des inactifs; ce sont des 
gens qui se battent tous les jours, le jour, la nuil, qui ne dorment 
pas; en prole a la preoccupation constante des questions qu'ils 
agitent et c'est avec une angoisse douloureuse que je vois demolir 
ici tout ce tjue nous avons fait. II ne reste plus rien de I'edilice 
construil par Sandberr ; ni argent, ni precedes, ni metbode, et il 
avait construit, cet bomme, ce grand patriote, un instrument de 
defense merveilleux. [Einotiou (jenerale.) 

Monsieur le President, je n'ai plus rien a dire. 

M'' Demange. — Monsieur le President, une seule question. Natu- 
rellement, je n'ai rien a dire a la derniere observation, en faisant 
remarquer toutefois que ce n'est pas notre faute k nous. 

M. le lieutenant-colonel Gendron nous a dit que, pendant quatre 
ans, il s'etait demande pourquoi Ureyfus avait livre son nom a 
I'instruction. Je prie M. le lieutenant-colonel Gendron de rappeler 
ses souvenirs. II a deja dit cela en 1894. 

Le lieutenant-colonel Gendron. — Je croyais ne pas I'avoir 
dit. 

Me Demange, — Le colonel I'a dit et Dreyfus a meme ajoute : 
(( Mais cette daaie a. dit qu'elle connaissait un commandant d'Etat- 
major, qui etait le commandant Gendron, alors je ne pouvais pas 
supposer que c'etait un milieu suspect, » 

M. le PnEsn)ENT. — Accuse, avez-vous quelque chose a dire? 

Le CAPITAINE Dreyfus. — M'^ Demange vient de donner la reponse 
que je voulais faire moi-meme au colonel Gendron. 

Le PiHisiDENT, au temoin. — Vous pouvez vous retirer. 



^^NGT-NEUVIEME TEMOIN 

M. LE CAPITAINE BESSE 

Bbsse, Pierre-Joseph, 42 ans, capitaine brevete, au 32^ regiment 
d'artillerie. 



— TI- 
LE President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les fails qui 
liii sont reproches ■? 

Le capitaine Besse. — II a ete un de mes camarades d'ecole a 
I'Ecole polytechniqiie et a FEcole d'application. 

Le President. — Voiis avez ete appele en 1894 et vous avez 
depose sur la communication k I'accuse de divers documents. Que 
savez-vous a ce sujet? 

Le capitaine Besse. — Un jour de seplembre 1894, j'etais a ce 
moment au 4" bureau, Dreyfus est venu dans mon bureau me 
demander communication de la liste des quais militaires des diffe- 
rentes lignes des reseaux francais. J'etais charge de la tenue de ces 
documents. Je lui ai demande alors la raison de cette demarche. 11 
m'a dit qu'il etait envoye par un officier superieur, M. Mercier- 
Milon, qui elait charge de la tenue a jour de la mobilisation de I'une 
de nos armees. J'ai communique ce document vers 4 h. 1/2. En 
effetj jjetais oblige de partir le soir meme pour rejoindre lEtat- 
major du general de GallitTet qui se formait le lendemain matin a 
Artenay. C'etait au moment des manoeuvres de 1894. Je laissai seul 
Dreyfus dans mon bureau avec le document entre les mains et je le 
priai de vouloir bien remettre ce document au capitaine Bretaud. 
J'ai prevenu ce dernier que ce document lui serait remis par 
le capitaine Dreyfus. Ce dernier resta done seul dans mon bureau 
avec ce document apres cinq heures. Je ne sais pas a quelle heure 
il I'a remis. Dreyfus s'estpresente dans mon bureau avec une feuille 
de papier blanc. Je lui fis I'observation qu'il serait plus commode 
de prendre le document qu'il avait a mettre a jour et qui devait 
figurer au dossier du journal de mobilisation de I'armee et de se 
servir de la carte sche'matique des reseaux de I'Est, et y prendre 
note des quais de debarquement assignes a telle annee. C'est ainsi 
du reste que nousprocedions. Jene me rappelle pas bien la reponse 
qu'il m'a faile. Je n'ajoutai du reste qu'une importance tres minime 
a la reflexion que je lui ai faiteace moment. Nous ne pouvions pas 
soupronneren effet qu'un de nos camarades ffit capable d'une infa- 
miepareille. 

M*^ Demanoe. — J'avais demande, je crois, que tous les temoins 
de 1894 fussent assignes. Or, je viens de voir que M. le colonel 
Mercier-Milon n'a pas ete assigne. Je demanderai qu"on le fit venir 
a propos de cet incident. M. le capitaine Besse a dit a Dreyfus qu'il 
lui serait plus commode de travailler sur une carte que sur le 
papier blanc qu'il avait apporte. On a entendu a ce propos 
M. Mercier-Milon. 



— 72 — 

II a dit que c'etait lui qui avail donne le papier blanc a Dreyfus 
et qu'il le lui ivait rapporte. 

Le President. — Je crois qu'il est tout a fait inutile de faire 
venirM Mercier-Milon pour cela. 11 suflirait de relire sa deposition. 

Me Demange. — II n'a pas depose sur ce fait. Ceci est venu a la 
suite de la deftosition du capitaineBesse. 

Le capitaine Dreyfus. — Au proces de 1894, j'ai rappele a M. le 
commandant Mercier-Milon, qui dtait mon chef de section au troi- 
sieme bureau, qu'il m'avait envoye vers le capitaine Besse pour 
mettre a jour la carte dont il s'agit, les fails que rappoite le capi- 
taine Besse sont exacts. J'ai fail en effet le travail que m'avait de- 
niande le commandant Mercier-Milon sur la carle qu'il m'avait 
donnee, qui ne ressemblait pas au papier que possedait le capitaine 
Besse. Les differents papiers sur lesquels je Iravaillais m'avaient 
ete remis par le commandant Mercier-Milon. Le papier qu'il m'avait 
remis 6tait une carte sur laquelle on ecrivait au moyen d'un trait le 
nom de chaijue ligne de chemin de fer et I'emplacemenl des gares; 
landis que le tableau que m'a donne le capitaine Besse est un tableau 
sur lequel se trouvaient les unes apres les autres les lignes de che- 
min de fer dans un ordre determine. Ce n etait done pas une carte. 

Quand j'ai eu fini le travail, j'ai remis la piece comme I'avait 
demande le capitaine Besse, au capitaine Bretaud. Celui-ci, qui a 
assiste egaleuient aux debalsde 1894, a reconnu queje lui ai remis, 
aussil6t que j'ai eu fini le travail, le document que m'avait confie le 
capitaine Besse. Dans la m^me journee, aussitot que j'ai eu fini, 
j'ai remis au commandant Mercier-Milon la carte qu'il m'avait 
demande de mettre a jour. 

M« Demange. — Les depositions de M. Mercier-Milon se trou- 
vent aux pages 575 el 586. 

Le President. —La simple lecture de ces depositions suffira. 

M" Dem.\nge. — En ce qui concerne le capitaine Bretaud, vous 
trouverez dans le document imprim^ les depositions qu'il a faites 
en 1894. 

Le greffier Coipois donne lecture de celte deposition, qui est 
ainsi congue : 

« Le 8 septembre, quand le capitaine Dreyfus est venu vous 
demander la lisle des quais militaires des r^seaux fran^ais, vous 
a-t-il remis ces documents en vous les recommandant specialement 
et k quelle heure a eu lieu celte remise? 

R. — Je crois pouvoir dire que le 8 septembre dernier, entre 
5et6 heures du soir, j'etais seul lorsque le capitaine Dreyfus, du 



— 73 — 

moins il me sembleque j'etais seul sans pou voir raffirmer, est venu 
dans mon bureau, et j'affirme qu'il m'a remis I'etal des quais mili- 
taires des r^seaux frangais que le capitaine Besse lui avait donn6 a 
consulter. Je ne me souviens pas qu'il m'ait fait des recommanda- 
tions sp^ciales a cetegard. » 

MeDEMANGE. — Puis vieiit la deposition du colonel Mercier- 
Milon, a la page 577. 

Le greffier Coupois donne lecture de cette deposition qui est 
ainsi concue : 

« Veuillez nous dire ce que vous savez au sujet de I'affaire du 
capitaine Dreyfus et particulierement au sujet d'une carte que vous 
lui auriez remise pour aller la completer au 4e bureau. 

« R. — Dans la premiere quinzaine de sepfemhre dernier, j'ai 
envoye Dreyfus, alors sous mes ordres, au 4^ bureau pour y mettre 
k jour un documf^nt secret ^tabli en 1889. Je me souviens egale- 
ment que le capitaine Dreyfus en recevant ce document m'a dit, 
apres y avoir jeie un coup d'oeil, que cette mise a jour ne lui parais- 
sait pas necessaire. Cette observation n'avait rien de surprenant, 
le capitaine Dreyfus ayant pu, pendant qu'il faisait son stage au 
4^ bureau, prendre probablement connaissance du document. J'in- 
sistai neanmoins, voulant ^tre sAr quele document en question etait 
reellement k jour. 

« Quand il est revenu du 4^ bureau me rapportant le document, 
il m'a fait voir les corrections qu'il y avait apportees. II avait ecrit 
de sa main la mention « Mis a jour au mois de septembre 1894 ». 
Je ne saurais evaluer le temps qu'il a pu passer au 4*" bureau pour 
ce travail, je ne saurais non plus apprecier, meme d'une maniere 
approximative, le temps qui pouvait lui etre upcessaire pour son 
execution ; cela depend en effet de la nature des documents qui ont 
du etre mis a sa disposition par les officiers interesses et par suite 
des recherches plus ou moins longues qu'il a pu avoir a effectuer. » 

Le Prksidext, a M^ Demange. — Cela vous suffit? 

M^ Demange. — Oui, monsieur le President. 

Le capitaine Dreyfus. — Je voulais simplement etablir, d'une 
part, que j'avais rendu le document que le commandant Mercier- 
Milon m'avait demandede mettre a jour, et d'autre part que j'avais 
remis au capitaine Bretaud le document sur lequel j'avais travaille. 



TREXTIEME TEMOIN 

LE COMMANDANT BOULLENGBR 

BouLLENGER (Jeau-Marie-Paul), 43 ans, commandant d'artillerie 
attach^ k I'Etat-major de I'arme'e, prSte serment. 



— 74 — 

Lk President. — Gonnaissiez-vous I'accuse avant les fails qui lu 
sont reproches? 

Le commandaxt Boullenger. — Oui, mon colonel. 

Le Prksident. — Dans quelles conditions I'avez-voiis connu ? 

Le commandant Ijoillexceu. — Je suis arrive an 4'' bureau vers le 
commencement de novenibre. 

Le President. — Je ne vous demande pas de faire votre depo- 
sition, je vous demande dans quelles conditions vous I'avez connu. 

Le commandant Boullengeh. — Gomme relations de service. 

Le President. — En 1894, vous avez depose au sujet de faits (jui 
se sont passes dans votre service comme commis^aire de lignes, et 
concernant I'accuse. Veuillcz les faire connaltre au Conseil. 

Le COMMANDANT BouLLENGEU. — Jc suis arrive au 4*" bureau au 
mois de novembre 1893. Dreyfus etait a ce bureau depuis 4 mois, 
deja, puisqu'il y etait arrive au mois dejuillet comme stagiairc. 

Je fus amene a demander au capitaine Dreyfus differents ren- 
seignements pour les details du service. Je pus me convaincre qu'il 
connaissait parfaitement les documents secrets deposes dans les 
archives de la commission du rescau de I'Est. Un jour notamment, 
en me montrant le journal de mobilisation, il appela mon attention 
sur les cartes qui figuraient la concentration des armees. Ges cartes 
^taient du commandant Bertin, et represenlaient, a I'aidede crayons 
de couleurs differentes, les differentes zones de concentration, et 
par des traits conventionnels, les quais attribues au debarquement 
de chaque corps d'armee. Dreyfus me lit remarquer la ditference 
qui existait entre ce document, d'execution reelle, et les notions sur 
le meme sujet qui nous avaient ete enseignees a I'EcoIe de guerre. 

Plus tard, dans le courant de decembre en particulier, il me pria 
d'intervenir en sa faveur pres du commandant Bertin, alin qu'on 
lui conflclt certaines missions sur le reseau de I'Est, missions qui 
entratnaient la tenueajour de documents secrets et obligeaient par 
consequent les officiers qui en etaient charges a faire des visites 
periodiques a la commission du reseau de I'Est, et meme des tour- 
nees periodiques sur le reseau. 

J'ai dit enfin, en 1894, que le capitaine Dreyfus posait parfois 
des questions indiscr^tes. Voici une conversation qu'il y eut entre 
nous vers le commencement de mai 1894 et qui me revient. 

Nous arrivions ensemble au bureau, et Drejfus me demanda 
si nous etions tres occupes en ce moment a la commission du reseau. 
Je lui repondis que nous etions tres occupes effectivement, et que 
nous avions encore a faire des changements au debarquement de 



— 75 — 

cavalerie des troupes de couverture. II me demanda alors quelles 
etaient les unites touchees par ces changements. Je lui indiquai que 
c'etait telle division, qui debarquait sur la Meuse, par exemple. 

Nous avions deja eu I'occasion de parler de ces debarquements 
des troupes de couverture en 1893, parce que cette meme unite 
avait regu des modificalions,lorsque nous etions ensembleau bureau, 
en 1893. 

Alors Dreyfus me dit : a Cette division ne debarque plus a tel 
et tel point? » Je lui repondis que non, qu'elle etait changee, II me 
dit alors : « Quels sont les nouveaux points sur lesquels elle 
debarque'? » Je pensai alors que la demande de renseignements 
etait trop indiscrete et je rompis la conversation. 

Le Prksidext. — C'est tout ce que vous avez a faire savoir au 
Conseil? 

Le commandant Boullenger. — C'est tout ce que j'ai a dire, mon 
colonel. 

Le President. — Monsieur le Gommissaire du Gouvernement, 
vous n'avez aucune observation? 

Le Gommissaire du Gouvernement. — Non. 

Le President, s'adressarit au temoin. — C'est bien de I'accuse ici 
present que vous avez entendu parler? 

Le commandant Boullenger. — Oui, mon colonel. 

Le PnmiDEyT, cm capitaine Dreyfus. — Vous avez quelque obser- 
vation a taire a la deposition du temoin? 

Le capitaine Dreyfus. — C'est une observation relative a la con- 
versation que M. le commandant Boullenger pretend que j'aurais 
eue avec lui. Deja, au proces de 1894, il a parle de cette conversa- 
tion. La seule question que j'aie posee au commandant Boullenger 
est la suivante : « Qu'est-ce qu'il y a de nouveau au quatrieme 
bureau? » 

Cette question, je la lui ai posee ; c'est une question toute natu- 
relle entre deux officiers qui se rencontrent, ayant servi tons les 
deux dans le meme bureau. Quant a la conversation qu'il pretend 
serappeler aujourd'hui, jene m'en suis meme pas souvenuen 1894. 
Je savais tres bien, en effet, qiTen 1893, quand j'etais au quatrieme 
bureau, il y avait a ce moment des modifications au transport des 
divisions de cavalerie. Je me souviens que c'etaient des modifi- 
cations de I'ancien plan qu'il y avait eu a ce moment, au moment 
oil j'etais au quatrieme bureau, c'est-^-dire dans les six mois 
du second semestre de 1893. 

Ensuite, il a parle des renseignements qu'il m'aurait demandes 



— 76 — 

a son arrivee au bureau. En effet, j'etais au bureau depuis quatre 
mois; j'avais eu deja I'occasion de me mettreaucourantdu service. 
Je me suis mis completement, par devoir de camaraderie, h la dis- 
position du commandant Boullenger. qui venait tout neuf dans ce 
service et qui, evidemment, ne pouvait pas le connailre. Je lui ai 
donn6 tons les renseignements qu'il pouvait avoir a me demander. 

Commeje I'ai dit deja en 1894, je connaissais evidemment les 
lignes de transport, je connaissais la concentration dans ses lignes 
generales; et comme points de debarquement, je connaissais, 
commeje I'ai dit I'autre jour, les points de debarquement des corps 
d'armee dont la section du reseau de I'Est (Hait chargee. Quant k 
connaitre dans tous ses details le debarquement, c'est une autre 
question. Entre connaftre la concentration dans ses lignes gene- 
rales et connaitre la concentration dans ses plus petits details, il y 
a toute une echelle. Quant on veut determiner un point precis, il 
faut pr^ciser. 

M*" DEMANfiE. — .Te voudrais que le capitaine Dreyfus s'expli- 
quSt au sujet de la demande qu'il aurait faite d'etre employe a des 
fonctions speciales en temps de guerre. 

Le PiiKsiDRNT. — En 189i, vous avez parle de la demarche faite 
par Dreyfus pour etre nomme a la Commission de I'Est? 

Le commandant Boullenger. — Pour etre designe en cas de mobi- 
lisation a une mission speciale. 

Le PREsmENT. — Commissaire adjoint a la ligne de I'Est? 

Le commandant Boillenoer. — Ce n'est pas cela, mon colonel ; il 
y a un certain nombre de dossiers qui sont entretenus a la Com- 
mission du reseau de I'Est, et qui sont confies a des offlciers qui 
auraient ^ventuellement a les mettre a execution lors de la mobili- 
sation. 

Les officiers, en differente situation, sont tilulaires de ces dos- 
siers et doivent les tenir au courant. Ce sontordinairement les offi- 
ciers attaches a I'Etat-major de I'armee : on les prend dans tous les 
bureaux, car le quatrieme bureau n'a pas assez d'officiers pour 
entretenir tous ses dossiers. Les officiers titulaires doivent venir 
au quatrieme bureau pour les tenir au courant. II faut egalement 
qu'ils fassentdes voyages periodiques sur les lignes. 

Le President. — Ce n'est pas une position de commissaire de 
lignes? 

Le commandant Boullenger. — Non. 

Le cAPUTAiNE Dreyfus. — Mon colonel, je me souviens de cette 
question; si j'ai demand^ en 1894 les fonctions de commissaire 



77 



regulateur c'est que, comme on vous I'a rappele precedemment, 
j'appartenais par ma lettre de mobilisation au service des etapes 
d'une armee de reserve. C'est precis<^ment pour cela que j'ai fait 
partie du voyage technique d'Etat-major qui a ete fait a I'Etat- 
major general de I'armee au moment du sejour du general Vanson. 
Ma lettre de mobilisation me designait au secours des etapes d'une 
armee de reserve. Ces fonctions ne me plaisaient pas beaucoup, et 
j'eusse prefere de beaucoup etre commissaire regulateur, ce qui 
me rapprochait beaucoup du theatre des operations. Et c'est pour 
cela que jai demande a etre aflecte a ces fonctions, les preferant a 
celles que m'assignait ma lettre de service. 

Le Presidext. — Introduisez le temoin suivant. 



TRE.\TE KT LNIEME TEMOIX 

M. LE LIEUTENANT-COLONEL JEANNEL 

Jeannel, Charles-Gabriel-Salvin, 51 ans, lieutenant-colonel d'ar- 
tillerie, directeur de I'ecole d'artillerie de Poitiers, pr^te serment. 

Le President. — Vous avez depose k I'enquete de la Chambre 
criminelle au sujet de la communication cl Dreyfus d'un manuel de 
tir. Voulez-vous nous dire ce que vous savez a ce sujet ? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Avant de faire ma deposition, 
je demande I'autorisation de verser aux debats la brochure de 
menaces que j'ai regue et ou Ton m'accuse d'etre un faux temoin. 

Je declare rep^ter ce que j'ai dit en 1894, a I'instruction du pre- 
mier proc6s, ce que j'ai repete au general Roget dans la lettre que 
j'ai eu I'honneur de lui ecrire, ce que j'ai dit devant la Chambre 
criminelle, c'est qu'un certain jour de 1894, a une date que je ne 
peux pas-preciser, Dreyfus est venu me trouver dans mon bureau, 
vers 11 heures ou 11 heures et demie et m'a demande de lui com- 
muniquer un exemplaire du nouveau projetde manuel de tir que je 
venais de recevoir il y avait quelque temps. Je lui ai immediate- 
ment prete un de ces exemplaires; i\: me I'a rendu 48 heures peut- 
etre ou trois jours apres. 

Le President. — N'etait-ce pas lui qui vous avait fait remarquer 
que les stagiaires se trouvaient dans des conditions defavorables 
pour I'instruction et ne pouvaient en deraander? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — .le ne me le rappelle pas, Le 
fait m'a ete raconte par un de mes collegues de la 3^ direction qui 
me I'a affirme. Je ne me le rappelle pas personnellement. 



— 78 — 

Le PuiisJDRNT. — Savez-vous oi quelle epoque vous lui avez pr^te 
ce manual? 

Le lieutena.nt-colonel Jeanxel. — Dans le courant du mois de 
juillet. Autant que je puis me rappeler. 

Le PREsroENT. — II me semble (ju'll n'^tait plus sous vos ordres k 
ce moment?... 

Le LTEiTEXANT-coLONEL Jeaxnel. — line I'a jamais et6; mais ce 
doit etre au commencement du mois de juillet. J'etais au 2^ bureau 
et au mois de juillet Dreyfus etait au 3'"; mais il se peut tres bien 
que ce soit avant, je ne certifie pas la date. Je sais que j'ai regu ces 
trois exemplairos dans le courant du mois de mai ou de juin; quant 
ci vous dire quand Dreyfus est venu me trouver, je ne me le rap- 
pelle pas. 

Le lieutenant-colonel coxseiller. — Vous ne vous rappelezpas s'il 
etait encore au 2^ bureau? 

Le lieutexaxt-coloxel Je.4.xnel. — Jecrois que oui, ce n'estqu'une 
supposition. 

Le Prksidext. — S'il etait au 2^ bureau, ce serait avant le mois 
de juillet. 

Le lieutenaxt-culoxel Jeaxxel. — G'est parfaitement possible; 
je I'ai prele a d'autres officiers a cette epoque; mais quant a ce qui 
concerne Dreyfus, je n'ose pas I'affirmer. 

Le lieutenant-colonel coxseiller. — Auriez-vous fait des diffi- 
cultes pour le preter s'il n'avait plus ete a votre bureau? 

Le lieutexaxt-coloxel Jeaxxel. — Aucune. J'avais ete prevenu 
que ce document, qui avait un caractere confidentiel, etait destine 
h (^tre prete aux ofliciers de I'Etat-major. J'en avals pour ma part 
trois exemplaires ; j'avais vu Dreyfus auparavant, puisqu'il avait 
^t6 stagiaire au 2'' bureau; j'avais eu quelques relations de ser- 
vice aveclui.Par consequent, s'il etait venu me faire cette demande, 
je n'aurais fait aucune difticulle a le lui preter. 

Le lieutenant-colonel coxseiller. — M^me s'il n'avait plus ete au 
bureau? 

Le lieutenjVat-colonel Jeaxxel. — Oui. 

Le lieutexaxt-coloxel coxseiller. — Avez-vous eu souvent des 
conversations avec lui sur les questions techniques dartillerie? 

Le lieutexant-coloxel Jeaxxel. — Une fois, a propos d'un tra- 
vail execute au bureau, une comparaison sur les artilleries alle- 
mande et frangaise. Je me rappelle encore une autre fois avoir par- 
licipe avec lui ci une parlie de jeu de la guerre, organisee par le 
colonel Davignon. Voila les deux seules fois que jeme rappelle avoir 



— 79 — 

eu des relations avec lui. J'ai clA liii parler a d'autres occasions, 
attendu que les stagiaires de I'Etat-major venaient souvent dans 
les bureaux voisins, et on causait de tontes les questions dont 
nous nous occupions. Cela ne m'a pas frappe davantage, maisje 
me rappelle parfaitement ces deux faits queje viens de relater. 

Unmembredu Conseil de guerre. — Vous avez eu Irois exem- 
plaires du manuel? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Oui. 

» 

Le meme membre du Conseil de guerre. — Vous en avez donne un 
au capitaine Dreyfus? 

Le lieutenant colonel Jeannel. — Oui. 

Le meme membre du Conseil de guerre. — Vous rappelez-vous 
si \ous en avez prete dans le m^me temps a d'autres? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Non, au moment oii le capi- 
taine Dreyfus est venu me trouver, j'avais les autres exemplaires 
dans un bureau fermant a clef et dont j'avais la clef sur moi. 

Le meme membre du Conseil de guerre. — En avez-vous prete 
apres? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Non, j'en ai prete avant, mais 
je n'en ai pas prete apres. 

M'^ Demange. — Voici ma premiere question : Que sont devenus 
les trois exemplaires? Le capitaine Dreyfus a rendu le sien? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Parfaitement. Les trois exem- 
plaires sont restes dans mon bureau tant que je suis reste al'Etat- 
major de i'armee et ensuite je les ai passes a mon sucCesseur. 

M'' Demange. — II y a un autre point que je voudraispreciser. Le 
colonel Jeannel a dit qu'il avait ete entendu a instruction et a la 
Cour de cassation; je ne doute pas quand il dit qu'il a ete k I'ins- 
truction, mais il y a un fait certain, e'est qu'il n'y a pas de deposi- 
tion du colonel. Jeannel a I'instruction, 

Le President. — 11 y a une deposition du colonel Jeannel a la 
Cour de cassation? Chambre criminelle? 

M*" Demange. — Oui, mais a I'instruction de 1894? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — J'ai ete appele... 

Le President. — Mais vous n'avez pas ete cite comme temoin. 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Non, mon colonel. 

Me Demange. — Je ne comprends pas cette procedure qui con- 
siste a appeler un temoin, a I'entendre, et a ne pas dresser proces- 
verbal de sa deposition. Je faisremarquer ceci.En I89i, al'audience, 
Dreyfus a insisle pour que le colonel Jeannel, alors commandant. 
fCit appele pour tirer au clair cette question du manuel de tir, on n'a 



— 80 — 

pas appele le colonel Jeannel,on ne I'a pas fait venir.Quand j'ai vu 
que le colonel Jeannel avail dit a la Cour de cassation qu'il avait 
ete appele oi I'instruclion de 1894, j'ai ouvert mon dossier et j'ai vu 
qu'il n'y avait pas ele entendu. Je demande pourquoi on n'a pas 
entendu a ce moment la deposition du colonel Jeannel. .)e fais remar- 
quer une chose, monsieur le President, c'est qu'ti ce moment-la on 
fixait renvoi des pieces du bordereau au mois d'avril; par conse- 
quent il fallait avoir eu le manuel de tir pour en narler dans le bor- 
dereau avant la fin d'avril. Or, comme le colonel Jeannel disait 
qu'il I'avait cu ou remis au mois dejuillet,cela ne pouvait plus con- 
corder. Aujourd'hui, on place le bordereau au mois d'aoiit, nous 
verrons dans la discussion si la deposition du colonel Jeannel peut 
avoir un int^ret, seulement je constate une chose : c'est qu'au cours 
de cette instruction de 1894 ce qui pouvait etre favorable a I'accus^ 
a ete rapporte en somme par le colonel Jeannel mais n'a pas ete 
regu sous la foi du serment. 

Le PiiKSiDEXT. — Nous n'y pouvons rien. 

Le lieutexant-colonel Jean.nel. — Je demande a faire une obser- 
vation. Lorsque j ai fait ma deposition devant le commandant 
Besson d'Ormescheville, je I'entends encore me dire : « Nous avons 
d'autres preuves dn culpabilite suffisantes pour obtenir la condam- 
nalion, nous ne retiendrons pas la question du manuel de tir. » 

M^ Demange. — Mais il se trouvait que la deposition du colonel 
Jeannel etait favorable a I'accuse Dreyfus. 

Le lieutena.\t-colo.nel Jeaxxel. — -Ma deposition n'a pas ete 
enregistree, je ne I'ai pas signee. 

Le commissaire du Gouverxe.mext. — 11 n'y a pas de proces-verbal 
de cette deposition. 

Me Demaxge. — Eh bien, je ne sais pas si M. le commissaire du 
Gouvernement et M. le rapporteur d'ici trouvent ce procede regu- 
lier; j'espere qu'a Rennes on procede autrement qu'a Paris. 

Le commissaire i>u Golverxemext. — Nous faisons de notre 
mieux. 

M^Labori. — Est-ce bien au mois de juillet qu'on a demande au 
colonel Jeannel le manuel de tir? Qu'est-ce qui le lui fait croire? 

Le lieutexant-colonel Jeanxel. — Qui, ce sont mes souvenirs 
personnels. 

Me Labori. — Estce que M. le colonel Jeannel a donne cette 
reponse a U. le rapporteur d'Ormescheville en i894? 

Le Presidext, au temoiit. — Avez-vous dit au commandant 
d'Ormescheville que c'etait en juillet? 



— 81 — 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Oiii, parfaitement. 

Me Labori. — C'est tres important. Est-ce que non seulement le 
rapporteur n'a pas orais de consigner la deposition de M. le colonel 
Jeannel — ^^ce qui parait incroyable parce qu'en realite, s'il ne I'a pas 
fait, c'est sans doute parce que la date de juillet ne liii convenait 
pas — mais encore, est-ce, que de plus, le capitaine Dreyfus n'a 
pas demand^ a I'audience que le colonel Jeannel filt interroge, et 
est-ce qu'on ne le lui a pas refuse? 

Le President, au capitaine Dreyfus — Avez-vous demande qu'on 
interrogeat le colonel Jeannel'? 

Le capitaine Dreyfus. — Oiii mon colonel. Je dis tout de suite que 
je ne doute pas de la bonne foi du colonel Jeannel, ce sont ses sou- 
venirs qui ne sont pas exacts. J'ai beaucoup insiste a instruction 
de 1894, pour que le commandant Jeannel fiit entendu; a I'audience 
j'ai insiste encore une fois aupres du president du Conseil pour que 
le commandant Jeannel fCit entendu et pour que le point fiit precise, 
ehbien, il n'a pas ete entendu a I'audience. 

Le President, an, temoin. — Avez-vous prete serment a I'ins- 
truction, ou tout s'est-il passe dans une conversation entre voiis et 
le rappottsur? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — 11 n'y a rien eu d'ecrit. 

Le President. — Vous n'avez pas prSte serment? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Non, mo~n colonel. 

M^ Labori. — II reste que le rapporteur ne faisait entendre que 
les temoins qui n'etaient pas favorabies a Dreyfus. 

Le President. — 11 entendait les temoins utiles et renvoyait les 
autres. 

M^ Demange. — Permettez-moi de vous dire que dans TinterSt de 
la verite, tout ce qui a ete ditd'utile ci la defense, doit ^tre aussi mis 
en relief; nous constatons ici que tout ceci etait utile a la defense 
et qu'en realite cela a ete supprime. 

Le commandant Carriere, commissaire (hi Gouvernement. — II me 
semble cependant qu'il y a la une explication bien simple. Le rap- 
porteur precede a une information; une personne se presente pour 
temoigner, il juge qu'il est inutile de I'entendre, le procede de faire 
n'est peut-etre pas tres regulier, mais enfin il considere que c'est 
une quantite negligeable, la defense est d'un avis contraire. Elle 
pent faire appeler le temoin. Pourquoi ne I'a-t-elle pas fait puis- 
qu'elle le jugeait necessaire, puisque son client demandait c§ 
temoin ? Pourquoi la defense ne I'a-t-elle pas appele en vertu de 
son pouvoir imprescriptif? 

IF. 6 



— 82 — 

iM^ DiiMA.NGE. — Je ne pouvais pas connaitre le commandant 
Jeannel par une instruction qui ne le nommait pas. 

Le commandant Cariuere. — Mais votre client le connaissait et 
demandait son audition. 

M" Demange. — Je I'ai reclame a I'audience quand, a I'audience, 
on a insiste sur ce fait. 

M^ Laboki. — Ily aun autrefait, monsieurle president, que jevous 
demande la permission de signaler, il m'a montre que des temoins, 
parfois imporlants, n'avaient pas dte convoques; je demande tres 
respectueusement la permission de le signaler au Conseil, parce que 
nous aurons a y rev^enir souvent el qu'il est pour moi la cl^ de la 
verite dans cctte affaire. 

En 1894, le bordereau a ete place a une date qu'on ne pent pas 
fixer exactement; tout a I'heure M« Demange disait avril, mais qui, 
tout au moins, etait anterieure au mois de juin puisqu'on disait 
que la phrase: ((.Je pars en manteuvres )), s'appliquait a un voyage 
d'Etat-major que Dreyfus aurait fait a la fin du mois de juin ou au 
mois de juillet. A ce moment la deposition du colonel Jeannel etait 
inutile. 

Aujourd'hui, par un pur caprice, et pour la commodite de I'accu- 
sation, on place la date du bordereau au mois d'aoCitet le colonel 
Jeannel devient un excellent temoin. 

Je crois (|u'il est utile pour le Conseil de bien preciser tons les 
points. Je rappelle le mot que j'ai entendu tout a I'heure, mot qui 
m'a frapp(3, de la deposition du colonel Berlin, qui parlait des 
« facettes diverses que la realite pent avoir dans cette affaire. » En 
voila un exemple. 

Le President, a Dreyfus. — Avez-vous quelques observations a 
presenter sur la deposition du temoin ? 

Le capitai.ne Dreykus. — Mon colonel, je veux revenir sur cette 
deposition parce quil faut bien eclairer un point. 

Je suis encore une fois convaincu de la bonne foi du colonel 
Jeannel; mais il est pour moi certain, que ses souvenirs doivent le 
tromper. II a rappel(3 qu'au mois de fevrier ou mars 1894, alors que 
j'etais au deuxieme bureau et que je m'occupais d'une etude sur 
I'artillerie allemande, nous avons parle de cette etude, je lui ai 
meme soumis mon travail, car j'eslimais que le commandant Jeannel 
avail une competence plus grande que la mienne. Je lui ai demande, 
a ce moment-la, le manuel de lir de fartillerie allemande el c'est 
peut-etre la la cause de la confusion qui s'est faite dans son esprit. 

Le Pres;ident, an colonel Jeannel. — Vous souvenez-vous que 



— 83 — 

I'accuseici present vous ait demande le manuel de tir de I'artillerie 
allemande? 

Le lieutenant colonel Jeannel. — ?^'on, je ne me souvienspas. 

Le President. — L'aviez-vous lorsque vous etiez au minist^re 
de la Guerre; auriez-vous ete en etat de le lui donner s'il vous 
I'avait demande? 

Le lieutenant-colonel Jeannel. — Oui. 

Lecapitaine Dreyfus. — Le travail dont je parlais doit existerau 
ministere de la Guerre, et doit, si mes souvenirs (qui datent de six 
ans) ne me trompent pas, exister egalement en minute dans les 
pieces qui ont ete saisies chez moi. 

11 serait tr^s interessant de voir ce qu'il y a dans ce travail. 

Le President. — Nous n'avons pas le temps de faire une 
recherche. Votre defenseur pourra le voir sic'est necessaire. 

Me Demange, — II est au dossier. 

Le capitaine Dreyfus. — II y aurait peut-etre quelque chose a en 
tirer. 

M*' Demange. — Nous verrons le dossier. 

Le capitaine Dreyfus. — En 1894, le rapporteur du Conseil de 
guerre avait pretendu que c'est dans ces conversations que j'avais 
eues avec le lieutenant-colonel Jeannel que j'avais pris connaissance 
du projet de manuel de tir de I'artillerie frangaise. Le rapport est 
tres explicite a ce point de vue ; le rapport de M. d'Ormescheville 
pretend que j'aurais pris connaissance de ce manuel de tir dans des 
conversations que j'avais eues en fevrier ou mars 1894 avec M. le 
lieutenant-colonel Jeannel au sujet du travail que j'ai fait sur 
I'artillerie allemande. Or, il est impossible qu'a ce moment-1^ nous 
ayons pu parler de ce projet de manuel, qui ne date que du moisde 
mars, et que M. Jeannel n'a regu lui-meme qu'en mai 1894. Par con- 
sequent, vous voyez que dans Tesprit de M.le rapporteur du proces 
de 1894, il n'a pas pense du tout a la deposition que M. le colonel 
Jeannel pretend lui avoir faite (et qu'il a du lui faire), dans laquelle 
il lui aurait declare qu'il m'aurait communique ce manuel en juillet, 
puisque le rapporteur, dans son rapport, rappelledansses conversa- 
tions que j'aurais eues avec le lieutenant-colonel Jeannel en fevrier 
ou mars 94, a propos du travail que j'ai fait sur I'artillerie alle- 
mande. 

II y a la, mon colonel, une contradiction que je ne m'explique 
pas. 

Le President. — Enfln, la deposition orale reste acquise. 

Le capitaine Dreyfus. — En tous cas, dans toute cette periode, je 



— 84 — 

me suis occupe de cette etude sur I'artillerie allemande. Je suis alle 
le !'■'' juillet 1894 au troisieme bureau et je n'ai "plus eu du tout a 
m'oGCuper de I'artillerie. 

On a rappele dans une deposition (jue le projet de manual de 
tir etait necessaire aux manoeuvres. II ne faut pas jouer sur les 
mots. Noussommes ici en presence d'artilleursetnous savonsqu'un 
manuel de tir est inutile a des officiers pendant les manoeuvres; il 
n'est utile que pour des ecoles a feu. Or, aucun stagiaire ne devait 
assister, ni en 1893, ni en 1894, a des ecoles a feu. Jamais il n'a ete 
(]uestion d'envoyer des stagiaires a des ecoles a feu, et par conse- 
quent, fiprio/i, iln'y avait aucune utilite pour les stagiaires d"avoir 
le manuel de tir. 

Le Presidext. — A priori ? 

Le capitaixe Dreyfus. — Je dis ti priori tout simplement, mon 
colonel, je ne fais que cette observation. 



TREXTE-DEUXIEME TEMOIX 

M. LE COMMANDANT MAISTRE 

Maistie, Paul-Andre-Marie^ 41 ans, chef de bataillon hors cadre, 
professeur-adjoint au cours de tactique generate a I'ecole superieure 
de guerre. 

Le PiiFlsrDEXT. — Avez-vous connu I'accuse''? 

Le commaxdaxt Maistre. — Oui, mon colonel. 

Le Presidext. — Dans quelles conditions le connaissiez-vous'/ 

Le commandaxt Maistre. — Le capitaine Dreyfus pendant le pre- 
mier semestre de 94 a ete attache comme stagiaire au 2** bureau de 
I'Etat-major de Tarmee. 

Le Presidext. — Vous I'avez connu comme etant sous vos ordres'? 

Le com.maxdaxt Maistre. — Oui, mon colonel. 

Le Presidext. — Veuillez nous faire connaitre ce que vous 
savez de Taffaire Dreyfus. 

Le commaxdaxt Maistre. — Ainsi que je viens de le dire, le capi- 
taine Dreyfus a servi comme stagiaire pendant le l*^"" semestre de 
1894, au 2e bureau d'Etat-major; il a ete attache k la section alle- 
mande a laquelle j'appartenais comme titulaire. II occupait avec le 
capitaine Junck, son camarade ;i cette epoque, une piece attenant a 
la mienne; les portes de communication restaient presque tou- 
jours ouvertes de sorte que j'ai eu pendant 6 mois avec le capitaine 
Dreyfus des relations de service et de bureau presque journalieres. 



— 85 — 

J'ai remarque qu'il possedait au sujet des plans de mobilisation et 
de concentration des connaissances tres etendues et ires precises. II 
en causait tres volontiers et aimait a attirer la discussion sur cette 
question, en me-donnant ainsi Toccasion de constater qu'au cours 
de ses stages anterieurs aux l*"'' et 4*^ bureaux il s etnit particuliere- 
ment bien documente. II me parait necessaire de dire a ce sujet que, 
bien qu'ayant appartenu pendant six moisal'Etat-major de I'armee, 
je ne possedais sur ces questions memes qu'une connaissance pure- 
ment generale et theorique. J'avais dans ces bureaux, qui s'occii- 
paient de ces questions, de nombreux camarades et amis, eh bien! 
il ne m'aiirait pas ete possible d'obtenir d'eux des renseignements 
precis visant les dispositions definitivement arretees en vue de la 
guerre. Les stagiaires en raison des travaux auxquels ils avaient a 
prendre part dans ces bureaux, se trouvaient a ce point de vue dans 
une situation toute differente. Le capitaine Dreyfus venait frequem- 
ment a mon bureau, de sorte que rien de ce que je faisais ne pou- 
vait lui echapper. II m'est arrive, un jour que j'etais occupe a 
de'pouiller desinterrogatoires de deserteurs allemands; je lui faisais 
remarquei" que ces renseignements avaient un caractere tres vague, 
que souvent les renseignements des interrogatoires se contredi- 
saient ; il me dit alors qu'on pourrait se procurer des renseigne- 
ments plus exacts en questionnant les ouvriers et contremaitres de 
I'usine Dreyfus, a Mulhouse, qui avaient servi dans I'armee allemande, 
quelquefois avec le grade de sous-officiers ou meme de secretaires 
dans les bureaux. Je n'attacbai guere une grande importance a cette 
proposition, pensant d'ailieurs que si elle presentait un caractere 
serieux, il appartenait au capitaine Dreyfus d'aller la soumettre 
au chef du bureau des renseignements. La derniere fois que Drey- 
fus vint a mon bureau, c'etait quelque? jours avant son arrestation, 
je ne puis pas preciser de date exacte. A ce moment il faisait un 
stage d'infanterie a la caserrfe de Babylone ou a celle de la Pepi- 
niere, mes souvenirs ne sont pas exacts a ce point de vue, et il avait 
conserve, comme ses camarades. ses entrees libres au ministere; il 
me trouva occupe a un travail suri.ine question dont nous avions 
parle ensemble avant son depart. II me demanda de vouloir bien 
lui communiquer mon travail quand je I'aurais termine. Je lui 
repondis evasivemont que je ne demandais pas raieux, mais que je 
le lui coramuniquerais a I'occasion,. mais seulement quand il vien- 
drait a mon bureau. Je doisdire que ce travail, bien que faital'aide 
des documents confidentiels, ne presentait pas un caractere secret, 
dans le sens que nous attribuons a ce terme. 



— 86 - 

G'esl de cet incident auquel il est fait allusion dans I'instruction 
de 1894,, il parait justilier la conclusion que j'avais tir^e, a savoir 
que je tenais Dreyfus en suspicion. Mais, mon colonel, je desirerais 
sur ce point m'expliquer clairement. Je n'ai pas, avant 1894, soup- 
fonno Dreyfus d'etre un traitre, car si j'avais eu des raisons de 
concevoir un pareil soupgon et que je n'en eusse pas rendu compte 
k mes chefs, j'aurais pu me considerer comme un complice de cette 
trahison. On m'a demand^, en 1894, mon opinion sur le caractere 
du capitaine Dreyfus. II m'est difficile, ai-je declare textuellement, 
de repondre k cette question. Tout ce que je puis dire c'est que le 
capitaine Dreyfus avait une certaine tendance a la flatterie, je 
remarquai en outre, dans certaines occasions, qu'il faisait preuve 
d'une assurance et d'une confiance en luimeme peut-etre exagerees. 
Jene preciserai pas aujourd'hui autrement ma deposition, que pour 
faire remarquer que, congue dans lestermes que je viens de rappe- 
ler, elle est manifestement attenuee. En effet, il n'entre pas dans 
nos habitudes a nous autres officiers, meme d'Elat-major, de char- 
ger un camarade dont I'indignite ne nous est pas encore ddmuntree. 
Bien que certaines des appreciations emises sur ce point me 
paraissent un peu entachees d'exageration, je considerais le capi- 
taine Dreyfus comme un officier intelligent, a I'esprit souple, posse- 
dant en particulier une grande facilite d'assimilation, mais je ne le 
tenais point pour un officier serieux et consciencieux. Je crois que 
le travail qu'il a fait pendant ses six mois de stage au 2e bureau n'a 
point dd le surmener. II ne brillait du reste, ni par I'assiduite ni 
par I'exactitude. II m'est m^me arrive de le surprendre plusieurs 
fois dans les couloirs guettant les allees et venues afin de pouvoir 
s'esquiver avant I'heure. Cette attitude, chez un officier de I'Etat- 
major, ne m'a pas paru etre I'indice de sentiments eleves, surtout 
vis-a-vis de ses camarades ayant une situation plus modeste ou 
ayant d'autres goAts. Dreyfus faisait etalage, d'une fagon cho- 
quante, de sa fortune et des agr^ments et des plaisirs que cette 
fortune lui permettait de se procurer a Paris. Un de ses camarades, 
le capitaine Junck, gargon tr^s modeste, tres serieux, qui compte 
parmi les meilleurs d'entre nous, doit se le rappeler. Le capitaine 
Junck avait en efTet sa famille k faire vivre et sa sojur a preparer a 
I'examen de I'agregation. II cumulait cette tAche avec les travaux 
les plus serieux qu'il avait ci faire au ministers de la Guerre et k 
I'Etat-major de I'armee. Evidemment,vis-a-vis de lui, Dreyfus avait 
beau jeu. 

M. le colonel Picquart a laisse entendre que des prejuges anti- 



— 87 — 

Semites r^gnaient a I'Etat-major. A le croire, nous aurions et^ un 
foj'er d'antisemitisme. C'est une assertion contre laquelle je m'eleve 
de toutes mes forces. En ce qui me concerne, en particulier, j'ai 
connu dans une des promotions qui a precede celle de Dreyfus, un 
autre ofricier,israelite et stagiaire, vis a-vis duquel je professais une 
opinion toute differente. Et si le tribunal veut me permettre de dire 
quelque chose de personnel, j'ai accepte d'etre officier d'ordonnance 
d'un officier general israelite, et je m'honore d'avoir rempli ces 
fonctions pendant trois ans. 

Get officier a ete ensulte temoin a mon mariage; je n'ai pas le 
droit de formuler, a son sujet, une appreciation meme elogieuse, 
mais je dois dire que je le tiens pour un tres vigoureux soldat, pour 
un homme tres honorable, a tous les points de vue, etje dois decla- 
rer que je conserve pour lui les sentiments les plus profonds de 
veneration, de respect et de reconnaissance. Bref, pendant son 
sejonr au 2^ bureau de I'armee, Dreyfus n'etait pas parvenu a se 
faire apprecier comme officier ni a se faire aimer comme cama- 
rade. 

Je pourrais citer encore d'autres details; je pense que mon affir- 
mation suffira au tribunal. 

Ce que je viens de dire n'a evidemment que des rapports indi- 
rects avec le fond de I'affaire; mais j'ai regu ce matin du capitaine 
Lemonnier, officier d'ordonnance du general commandant le 
11« corps, une lettre visant un fait qu'il me paratt important de faire 
connaitre au tribunal. J'ai I'honneur, en consequence, de vous 
prier, mon colonel, de vouloir bien m'autoriser k donner lecture de 
cette lettre. J'etais absent hier, elle m'a ete remise ce matin. 

Le President. — Je vous y autorise, mais a condition qu'elle 
soit versee au dossier. 

M. le commandant Maistre donne lecture de la piece suirante : 

« Nantes, le 19 aout 1899. 
« Mon commandant, 

« Stagiaire en 1894 a I'Etat-major de I'armee, j'y ai occupe 
quelques mois au 2*^ bureau, entre la section allemande et la section 
autrichienne, une petite salle contigue a la votre. Un apres-midi 
d'aoilt, Dreyfus y vint; on causa. La discussion s'engagea sur le 
role des troupes de couverture a la frontiere des Vosges, et sur le 
projet que Ton pretait au general de Negrier de penetrer brusque- 
ment en Haute-.\lsace au jour de la declaration de guerre. Dreyfus 
avanga qu'il connaissait une position sur laquelle I'Elat major alle- 
mand avait compte. On comptait arreter les forces frangaises debou- 



— 88 — 

chant dc IJelfort. Amene a definir cette position, il I'indiqua dans la 
region ouest de Mulboirse, et ajouta lui-meme qu'il avail suivi a 
cheval des manoeuvres allemandes executees dans le but d'etudier 
cette position defensive. II est possible, mon commandant, que vous 
ayez pris part a cette conversation, qui avait lieu a queiqnes pas de 
voire bureau; mais je me rappelle avec une nettete absolue le pro- 
pos tenu. Je n'avais alors aucune mefiance a I'egard de Dreyfus., 
quoique, en Tentendant, je ne pusse m'emp^chor de penser que ce 
camarade (Halt bien babile pour avoir suivi, de pres el a cheval, 
des manoeuvres allemandes en Alsace-Lorraine. 

Le 31 juillel dernier, la lecture de la deposition du 36"^ lemoin 
de I'enquele de M. Quesnay de Beaurepaire relatant les circonslances 
dans lesquelles Ureyfus avait assiste a des manojuvres allemandes 
m'a vivement trouble, hislinctivement j'ai rapprocbe ce fail de la 
conversation de 1894, et lorsqu'a la premiere audience de Rennes 
Dreyfus a affirme qu'il n'avait jamais assiste a des manoeuvres dans 
les environs de Mulhouse, je vous avoue que j'ai ete sur le point 
d'ecrire au colonel Jouaust pour lui signaler cette flagrante contra- 
diction. Ce procede de correspondance directe avec un president de 
Conseil de guerre n'etait sans doule pas tr^s regulier. 

D'autre parl.je sentais que le temoignage complet d'un homme 
loyal comme le general Mercier allail etre d'un efiel preponderant 
sur Tissue du proces. Cette derniereraison surtout fit que je ne rele- 
vai pas ce passage de la conversation de Dreyfus. 

« Mais bier, un compte rendu d'audience rapportait encore que 
Dreyfus protesle de sa loyaute de soldat. Or, quand on est un 
soldat loyal, on ne ment pas, el Dreyfus, le 7 aoAt 1899, n'a pas dit 
la verite. 

« G'esl pourquoi, mon commandant, avant voire prochaine 
deposition, dont j'ignore les elements et meme le sens, je prends la 
liberie, de vous ecrire cette leltre, qui ponrra peiit-etre venir en 
aide a voire memoire. 

« Yeuillez agreer, etc... 

« Signe : Lemoxnier. » 

A ce sujet, je me rappelle parfaitement la conversation au sujet 
d'un projet prele au general de Negrier d'une invasion rapide dans 
la llaule-Alsace en cas de guerre. 

Je me rappelle fort bien que le capitaine Dreyfus disait con- 
naitre une position que les AUemands, sans doule, exploiteraient 
pour s'opposer a une tentative de celle nature. Quant au fail parli- 
culier cite par le capitaine Lemonnier, savoir que le capitaine 
Dreyfus aurait assiste a cheval a ces manoeuvres, ma memoire ne 
me permet pas de I'affirmer. 

Le PitKsiDENT. — A quelle epoque? 

Le commandant Maistke. — Dans le premier trimestre 1894. 

M^ Demange. — A quelle epoque J'incident des manoeuvres? 



— SO- 
LE COMMANDANT Maistre. — Au mois d'aoAt, je pense, la lettre 
I'indique, je crois, 

Le capitaine Dreyfus — De quelle annee ? 

Le commandant Maistre. — Je ne puis pas vous le dire, la lettre 
ne precise pas; mais la conversation de laquelle seule je parte ici, 
etait ^videmment du premier semestre 1894. 

Le President. — La lettre ne dit pas a quelle epoque aurait eu 
lieu cette assistance aux manoeuvres ? 

Le commandant Maistre, — Non, mon colonel ; je n'ai pas eu le 
temps de prendre des informations plus completes aupres du capi- 
taine Lemonnier. 

Je n'ai pas de renseignements plus precis a fournir au Conseil. 

Le President. — Un officier stagiaire, employe au 2^ bureau, 
avait-il de grandes facilites pour mettre la main sur des documents 
secrets, se les procurer ou en prendre connaissance? 

Le commandant Maistre. — Non. mon colonel; les documents 
portant le caractere secret etaient enfermees dans des armoires a 
clef avec des cadenas a lettres dont seuls les chefs de bureau pos- 
sedaient le secret. 

Le President. — Etait-on bien discret sous ce rapport? N'avait-on 
pas I'habitude de laisser connaitre aux stagiaires le secret des 
cadenas? 

Le commandant Maistre. — Non, non, mon colonel. Et je vous 
dirai m^me, mon colonel, que, le secret du cadenas de I'armoire de 
ma section, la section allemande, je ne le connaissais pas et comme 
je n'etais pas dans la meme piece que les autres officiers, je ne le 
connaissais pas. J'etais oblige de le leur demander. 

Le President. — Alors il n'etait pas facile de prendre des 
documents et de les lire? 

Le commandant Maistre. — Non, mon colonel. D'ailleurs les 
documents presentant le caractere secret sont assez rares au 
2« bureau; les documents portant le caractere secret dans le sens 
que nous appliquons au mot secret sont assez rares; ils presentent 
plutot le caractere confidentiel. 

Le capitaine Beauvais, conseiller, — Tout a I'heure vous avez 
dit que les arrivees au bureau du capitaine Dreyfus et ses sorties 
etaient irregulieres. 

Le commandant Maistre. — II arrivait particulierement en retard, 
et s'en allait avant I'heure. ' 

Le capitaine Beauvais. — Mais le matin, a quelle heure arri- 
vait il? 



— 00 — 

Le commandant Maistre. — Vers 10 heures, entre 9 h. 1/2 et 
10 heures. 

Le cai'itaine Beauvais. — Mais, quand vous paxtiez a H h. 1/2? 

Le commandant Maistre. — II partait habituellement a 11 h. 1/2, 
pas avant les camarades. C'est surlout le soir, la stance du bureau 
se terminant ;i 5 h. 1/2, il anivait frequemment que le capitaine 
Dreyfus n'etait plus a son bureau a 4 h. 1/2. 

Le capitaine Beauvais. — Mais, le matin? 

Le commandant Maistre. — Le matin, il partait ci peu pres a 
I'heure ordinaire, pour aller dejeuner. 

Le President. — M, le commissaire du gouvernement, avez-vous 
des observations a presenter? 

Le commissaire du Gouvernement. — Non. 

Le President. — M3L les defenseurs, avez-vous des observations 
a faire? 

Me Labori. — Je vous serais reconnaissant, monsieur le Presi- 
dent, de deniander au capitaine Dreyfus ce qu'il a a dire non pas 
seulement sur les conversations que rapporte le capitaine Lemon- 
nier, nous verrons s'il y a lieu de faire venir cet officier, mais 
encore sur son assistance possible aux manoeuvres allemandes. 

Le President, a Vaccuse. — Avez-vous des observations a faire 
sur la deposition du temoin ? 

Le capitaine Dreyfus. — Je n'ai heureusement pas I'etat d'esprit 
du temoin et I'en suis heureux. Je repondrai a quelques-unes de 
ses affirmations. 

II parle de connaissances que je possedais et que je montrais. 
Par consequent, je ne les cachais pas. 

Le jour ou je suis revenu,au mois d'octobre 1894, a I'Etat-majorj 
c'etait pour toucher ma solde, je suis venu trouver le temoin, je 
suis venu lui demander communication de ses Iravaux sur « le jeu 
de la guerre » ; j'avais fait moi-meme des travaux du meme genre. 
Ces travaux n'ont absolument aucun caractere confidentiel; d'ail- 
leurs les travaux qui avaient ete fails a TEtat-major avaient ete 
copies sur ceux des etats-majors etrangers, attendu que, malheu 
reusement, « le jeu de la guerre » avait ete employe auparavant 
ailleurs que chez nous. Nous etions tr^s enclins et tons decides a 
aider h I'emploi de ce « jeu de la guerre » chez nous, car il est fort 
interessant et les travaux que je voyais autour de moi m'interes- 
saient au m6me titre (jue ceux qiie je-faisais moi-meme. Mais ils 
n'avaient aucun caractere confidentiel. 

On a releve tout a I'heure le fait du propos, il est certain que 



— 9\ — 

j'avais remarque une position que tout le monde connait, d'ailleurs 
puisqu'elle est classique ; c'est la position de resistance qu'on peut 
opposer a des troupes faisant une incursion au sud de I'Alsace : la 
position d'Altkirch; elle est classique dans I'histoire de la guerre. 
Par consequent, quand j'ai cause devant mes camarades de cette 
position j'ai certainement dii developper des considerations tactiques 
et g^ographiques qui concernent cette position classique d'Altkirch; 
j'ai montre qu'on pouvait opposer une resistance mais qu'on pou- 
vait la briser (je n'ai pas la pretention de faire ici un cours de 
tactique), en la tournant par les cols sud des Vosges. Je me rappelle 
tres bien cette discussion. 

Quant au reste du propos qui est venu dans I'iraagination du 
capitaine Lemonnier apr^s qu'il avait lu... je ne veux pas le 
delinir. Je ne veux pas parler de ce qu'a dit M.Quesnay de Beaure- 
paire, parce que cela n'a pas de nom, mais nous verrons ici les 
temoins et nous connattrons la veracite de ces temoins. Je ne veux 
pas donner le meme dementi a un officier, mais je suis navre de 
voir un officier s'emparer des propos tenus par un temoin dont la 
moralite sera montree ici devant le Gonseil de Guerre. {Moiiveme nt 
prolonge. ) 

Le President. — L'audience est levee, elle sera reprise demain 
matin a 6 heures 1/2. 



92 — 



DIXIEME AUDIENCE 
Mercredi 23 aoCit 1899. 



L' audience est ouverte a B h. 30. 

Le President. — Faites entrer le temoin suivant, le commandant 
Roy. 

TRENTE-TROISIEME TEMOIX 

LE COMMANDANT ROY 

Le President. — Vos nom et prenoms? 

Le COMMANDANT Roy. —Roy, Paul-Rene. 

Le PRiisiDENT. — Votre grade, votre situation militaire? 

Le COMMANDANT RoY. — Controleur de 2^ classe de Fadministra- 
tion de I'armee. 

Le President. — Votre Age? 

Le commandant Roy. — 45 ans. 

Le President. — Vous etiez employe au 2" bureau de I'Etat- 
major en meme temps que le capitaine Dreyfus y faisait son stage. 
Vous avez eu certainement des renseignements sur sa maniere 
d'etre, sur ses habitudes, veuillez les faire connaitre au conseil. 

Le commandant Roy. — Pendant son stage au 2^ bureau del'Etat- 
major de I'armee, le capitaine Dreyfus ^tait installe dans une piece 
contigue a mon bureau; mais j'etais ace moment charge de travaux 
budgetaires administratifs qui n'avaient pas de caract^re confiden- 
tiel. Je n'ai d'ailleurs eu aucune conversation suivie avec lui ni dans 
le service ni en dehors du service. Je n'ai done aucun fait precis a 
citer. n me reste seulement de son passage au 2^ bureau une impres- 
sion generale comma celle que nous, officiers du cadre, nous pou- 
vions avoir sur les stagiaires qui passaient a notre bureau. 

Cette impression, j'ai ete appel^ a la formuler au proems de 
1894, je ne puis que la repeter aujourd'hui. 

J'avais remarque I'insistance avec laquelle Dreyfus amenait 
toujours la conversation sur des sujets de mobilisation, de concen- 



— 93 — 

tration, questions souvent etrangeres aux travaux du 2^ bureau. 
Cette attitude formait un contraste frappant avec celle des autres 
officiers, avec leur assiduite silencieuse, et avec le caractere nette- 
ment determine des questions qu'ils avaient a nous poser pour se 
docunienter et se renseigner sur les travaux qui leur etaient 
confies. 

Pendant dix ans consecutifs que j'ai passe a I'Etat-major de 
I'armee comnie capitaine puis comme commandant, j'ai pu remar- 
quer ce contraste et je dois dire qu'il m'en est reste une impression 
defayorable au capitaine Dreyfus. 

Mais je n'ai aucun fait precis a citer et je crois n'avoir rien k 
aj outer. 

Le Presidext. — Voulez-vous nous donner des renseignements 
sur la facilite plus ou moins grande qu'on pouvait avoir pour consul- 
ter les documents secrets deposes au 2" bureau. 

Le commandant Roy. — Nous avions une armoire soi-disant con- 
fidentielle qui se trouvait dans mon bureau, dans laquelle etaient 
renfermes des documents qui ne devaient pas 6tre laisses entre les 
mains des stagiaires; la clef etait placee dans un endroit connu seu- 
lement des titulaires; quand nous avions besoin d'un document, 
nous allions chercher la clef et c'etait nous qui leur remettions les 
documents. Cette clef n'elait pas si bi^n cachee que Ton ne siit ou 
elle se trouvait. 

Le President. — Si les stagiaires avaient voulu s'en servir, ils 
I'auraient pu? 

Le commandant Roy. — lis I'auraient pu. 

Le President. — Y avait-il un mot? 

Le commandant Roy. — Pas encore. 

Le President. — II etait done par consequent possible qu'un 
stagiaire pCit ouvrir cette armoire. 

Le commandant Roy. — Oui. 

Le President. — Au point de vue de la destruction' des minutes 
faites par les officiers, quelles etaient les precautions? 

Le commandant Roy. — C'etait radifial, toute minute devait etre 
detruite; c'etait une faute de les conserver; aucun de nous ne se 
serait permis de les conserver ou d'en laisser trace. 

Le President. — G'est bien de I'accuse ici present que vous 
avez voulu parler? 

Le commandant Roy. — Oui, mon colonel, 

Le President, a Dreyfus. — Avez-vous quelques observations 
a faire? 



— 94 — 

Le capitaine Dreyfus. — Je n'ai aucune observation h faire, le 
tt-'moin n'a cite aucun fait. 



TBEXTE-gUATRlE-ME TEMOIN 

LE COMMANDANT DERVIEU 

On introduit M. le commandant Dervieu, Marie-Claude-Pierre- 
Robert-Ferdinand, 43 ans, chef de bataillon brevete, au 134*' regi- 
ment d'infanterie. 

Le President. — Connaissiez-vous raccuse avant les fails qui 
lui sont reproches. 

Le commandant Deuviel . — Je ne I'ai connu qu'a rEtat-major do 
I'armee. 

Le President. — Vous etiez employe au 2*' bureau de TEtat- 
major quand le capitaine Dreyfus y a fait son stage, 

Le commandant Dervieu. — Oui, mon colonel. 

Le President. — Vous avez ele par consequent a meme de voir 
sa maniere d'etre, ses allures, voulez-vous renseigner le Conseil a 
cet egard ? 

Le commandant Derviel . — J'ai connu Dreyfus pendant six mois 
comme stagiaire au 2'' bureau de I'Etat-major de I'armee. Nous ^tions 
dans deux pieces voisines; les travaux parfois penibles, fatigants 
et delicats auxquels nous nous livrions nous obligeaient souvent a 
nous inlerrompre eta nous livrer a quelques conversations qui rou- 
laient souvent sur des ordresd'idees assez intimes. Dans ces conver- 
sations, Dreyfus aimait a me parler de ses affaires financiores de 
Mulhouseet des benefices qu'il retiraitde ses capitaux ainsi engages. 
Par une pente insensible, la conversation roulait ensuile sur I'Alsace, 
sur la frontiere de Test et sur notre defense nationale. Toutes ces 
questions, d'ordre secret ou confidentiel, Dreyfus les connaissait a 
merveille, il les connaissait dans leurs grandes lignes et je puis le 
dire, dans leur moindre detail; il mettait meme un certain amour- 
propre a parailre sur ces questions beaucoup mieux informe que 
nous ne I'elions tous nous-memes et il I'etait en elTet. 

Sa memoire m"a toujours paru tres grande et sa curiosite 
extreme. J'avais I'impression qu'il nous interrogeait lous successi- 
vement sur une meme question de fagon a pouvoir reconstiluer la 
m^me question dans sa totalite. Un fait qui m'a particuli^rement 
frappe est le suivant : nous descendions ensemble I'avenue du Tro- 
cadero k cheval lorsque Dreyfus me dit un jour : « Vous qui 6tes 



— 95 — 

titulaire vous ne pourriez pas faire d'absence du bureau sans que 
cela fut immediatement remarque. Quant a moi je puis le faire. 
Ainsi il m'est arrive de ne venir au bureau qu'a 9 heures 9 h. \/^ 
10 heures 10 h. 1/2 et personne ne s'en est jamais apergu. II m'est 
meme arrive un jour — qu'il m'a fixe, mais la date, je ne me la 
rappelle pas — de ne pas y aller du tout et personne n'en a jamais 
rien su. » Ge qui m'a paru assez singulier dans cette conversation 
c'est que, sous pretexte d'arriver parfois en retard et de rattraper le 
temps perdu, Dreyfus arrivait quelquefois a onze heures et demie au 
bureau et il y rest.iit jusqu'a deux, heures. Or, a ce moment, il n'y 
avait au deuxieme bureau de I'Etat-major aucun officier de service 
(jui flit present entre 11 heures 12 et 2 heures. II n'y avait 
done personne et I'offlcier qui restait seul pendant ces deux 
heures et demie pouvait compulser tons les dossiers qui se trouvaient 
sur les tables des officiers oa dans les tiroirs, on s'ils etaieut d'ordre 
confidentiel, il pouvait regarder dans les armoires. 

Dreyfus est a ma connaissance le seul officier stagiaire qui soit 
venu travailler entre 11 heures 1/2 et 2 heures. heures pendant 
lesquelles nous etions, nous, regulierement absents. 

Le President. — Pendant ces absences pouvait-il se procurer d'au- 
tres documents que ceux qui trainaient sur les tables? Etait-il pos- 
sible d'aller en chercher dans les armoires oii ils etaient renfermes? 

Le commandant Dervieu. — Cela devait etre possible, mon colonel. 
Certaines pieces etaient dans des armoires et d'autres dans des 
armoires fermees avec une clef; celles qui etaient dans des armoires 
etaient simplement sous une clef qui etait deposee dans un endroit 
et (]ue nous connaissions seuls, cet endroit n'etait pas revele aux 
stagiaires, il n'y avait que les titulaires qui le connaissaient, mais 
il est (Evident que lorsqu'un stagiaire etun titulaire se trouvent dans 
le m^me bureau, on ne pent avoir la moindre mefiance envers le 
stagiaire, et certainement Dreyfus, bien que je ne puissepas affirmer 
le fait, devait connaitre I'endroit ou se trouvait la clef de notre 
armoire. Par consequent, s'il I'avait voulu, rien ne lui etait plus 
facile de prendre les documents qu'il ilesirait. 

M*^ Demange. — Auriez-vous la bonte, monsieur le President, de 
demander k M. le commandant Dervieu, pourquoi en 1894 il n'a 
signale ni al'instruction, ni devant le conseil de Guerre, ce fait qu'il 
indiquait tout a I'heure, a savoir qu'il arrivait a Dreyfus de raster 
seul au ministere entre 11 heures et demie et 2 heures. 

Le President, an (emoin. — Vous n'en avez pas parle h I'in- 
struction de 1894? 



-OG- 
LE COMMANDANT Dervieu. — Si, mon colonel, je me rappelle par- 

faitement en avoir parle a M, le rapporteur. 

M'' Demange. — Voulez-vous, monsieur le President, en vertu 

de votre pouvoir discretionnaire, ordonner la lecture de ce passage 

de la deposition de M. le commandant Dervieu, c'est a la page 593. 
Le President, a M. le greffier. — Veuillez lire ce passage de 

la deposition. 

M. LE greffier Coupois, Usant : 

« D. Que savez-vous de plus sur le capitaine Dreyfus et pouvez- 
vous nous donner des renseignements sur son caraclere. ses allures 
et enlin sur tout ce qui est a votre connaissance a ce sujetf 

« R. J'estime que Dreyfus est fort intelligent et doue d'une 
memoire remarquable aussi bien pour les details que pour les 
grandes lignes; il aimait a faire parade des connaissances qu'il 
avait au sujetdes questions de mobilisation et de concentration, et 
en general de tout ce qui etait secret. II prenait beaucoup de notes 
et, en consultant chacun individuellement, devait arriver a con- 
naitre des questions enlieres. 11 n'etait pas tres recherche de ses 
camarades, mais recherchait beaucoup leur societe et savait au 
besoin etre flatteur. 11 aimait se vanter de sa fortune et de sa faci- 
lite de travail; sa presence au bureau n'etait pas tres reguliere; il 
arrivait Urd le matin. Dans les premiers jours de juillet, je crois, 
nous descendions a cheval I'avenue du Trocadero. Dreyfus se vanta 
devant moi d'arriver lard au bureau, sans que ses absences fussent 
apergues : « Le lundi surtout, me dit-il, j'arrive tard au bureau, 
c'est ainsi qu'un de ces Umdis je ne suis arrive qu'a M heures du 
matin et personne ne s'en est apercu. » 

Me Demaxge. — Voila ce qu'a dit le commandant Dervieu en 
1894. Quant au fsrit special que Dreyfus restait seul au bureau de 
11 heures et demie a 2 heures, alors que les autres ofliciers en 
etaient absents, il n'en a pas parle. 

Le President. — Etait-ce une habitude ou est-ce arrive quel- 
quefois? 

Le commandant Derviec. — Cela est arrive quelquefois. 

Me Demange. — A I'audience il n'en a pas ete question, j'ai 
encore mes notes. 

Le capitaine Dreyfus. — La conversation que j'aurais eue avec 
le commandant Dervieu au mois d'aoQt 1894 est exacte dans ses 
grandes lignes; seulement je vais la lui rappeler. 

Je I'ai rencontre en elfet au mois d'aoiit 1894, a une epoque oii 
il n'appartenait plus au 2'- bureau; je Fai rencontre a cheval et je 
me suis promene avec lui. G'etait dans la periode du 16 aoiit au 



— 97 — 

22 septembre, ou M"^« Dreyfus etait a Houlgate. Je liii racontai que 
je venais tous les lundis au bureau entre 11 heures el demie et 
midi, que par consequent j'y arrivals tard et que j'y etais depuis 
onze heures et demie ou midi jusqu'a 2 heures; mais cela, je le 
repete, dans la periode du 16 aout au 21 ou au 22 septembre. 

Le President. — Faites entrer le temoin suivant, le capitaine 
Duchatelet. 

TRENTE-CINQUIEME TEMOIN 

LE CAPITAINE DUCHATELET 

Le capitaine Duchatelet, Henri-Victorj 39 ans, capitaine bre- 
vete au 79" regiment d'infanterie, ;i Nancy. 

Le President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les fails qui 
lui sont reproches? 

Le capitaine Duchatelet. — Je I'ai connu a I'Etat-major en 1893 
et 1894. 

Le President. — Vous avez depose devant la Chambre crimi- 
nelle au sujet d'une conversation qui a eu lieu entre vous et le capi- 
taine Dreyfus quand vous rameniez a Paris la colonne des ordon- 
nances et des chevaux ayant pris part a un voyage d'Etal-major, 

Le capitaine Duchatelet. — Je n'ai pas depose devant la Chambre 
criminelle; c'est le general Roget qui a paiie devant cette chambre 
de ce fait. Pour mon compte personnel, je n'ai pas ete cite comme 
temoin. 

Le President. — Avez-vous depose en 1894? ' 

Le capitaine Duchatelet. — Non . 

Le President. — C'est la premiere fois que vous deposez? 

Le capitaine Duchatelet. — Oui. 

Le President. — Veuillez nous faire connaitre ce que vous 
savez. 

Le capitaine Duchatelet. — Au mois de juillet 1894, au retour 
d'un vojage d'Elat-major, je fus charge, avec le capitaine Dreyfus, 
de ramener de Charmes a Paris le detachement des ordonnances et 
des chevaux ayant pris part au voyage. 

Ce voyage se passa sans incident. Le detachement fut d^barque 
a la gare de La Villette entre cinq el six heures du matin. Je n'avais 
eu jusque-la avec Dreyfus que des rapports excessivement vagues, 
n'etant ni son camarade de promotion a I'ecole de Guerre, ni ne 
m'etant trouve dansle meme bureau de I'Etat-major de I'armee. La 
conversation s'engagea de la fagon la plus banale sur nos heures 

H. 7 



— 98 — 

de bureau et sur la diflerence d'existence que nous alliens trouver 
entre la vie de bureau et celle que nous venions d'avoir en 
manoeuvres. Le capitaine Dreyfus me demanda Jusqu'a quelle 
heure je reslais au bureau ; je kii repondis : « Jusqu'a sept heures 
et deraieet huit heures du soir. — Et que pouvez-vous y faire?)) 
Je repondis qu'en plus de la correspondance particuliere du chef 
d'Etat-major, j'avais chaque jour k oiivrir la valise du u timbre 
rouge ». On appelle ainsi la valise qui est portee chaque jour du 
cabinet du ministreau cabinet duchef d'Etat-major, et qui contient 
les documents les plus contidentiels, notamment la correspondance 
des attaches militaires et quelques papiers peu importants du ser- 
vice des renseignements. 

Dreyfus me dt^manda quelques details sur la correspondance des 
attaches militaires et sur ces papiers du service des renseignements. 
Je lui dis que pour le service des renseignements, je ne voyais pas 
les documents importants qui etaient portes directement du bureau 
de ce service au cabinet du chef. Si je suis entre dans ces details, 
mon colonel, c'est pour prouver que j'ai bien la memoire presente 
de ces faits. 

La conversation passa sur les garnisons allemandes en Alsace, 
et Dreyfus me dit qu'il les connaissait, qu'il avait des details sur 
ces garnisons, ayant ses parents fixes en Alsace. C'est ainsi que je 
I'appris par lui, ne le connaissant pas auparavant. 

L'heure s'avani^ait et le detachement avait suivi Titineraire sui- 
vant : les boulevards exterieurs, — nous n'avions pas voulu enga- 
ger le detachement dans Paris, — la rue Miromesnil, I'avenue 
Marigny, le pont des Invalides, le boulevard de la Tour-Maubourg. 
Dans la rue Miromesnil, pres de I'Elysee, nous elions arrives 
dans les quartiers plus elegants : l'heure s'avanrait, les fenetres 
s'ouvraient, Dreyfus me dit sur le ton de la plaisanterie, n'ayant 
nullement I'intention evidemmentde quitter le detachement qui lui 
etait confie : a Si nous allions chez une telle (je ne me rappelle 
pas le nom) et si nous lui demandions une tasse de chocolat? » 

Je lui dis que je ne la connaissais pas. Alors il me dit serieuse- 
ment cette fois : « Voulez-vous y venir avec moi un de ces soirs? 
On y voitdu monde amusant, des f(>mmes connues. Si vous voulez, 
je vous y presenterai. » Je le remerciai, et il ajouta : « D'ailleurs, 
pour mon compte, je ne tiens pas a y retourner de si t6t, car la 
derni^re fois que j'y suis alle, j'ai perdu la forte somme; et il me 
dit la somme, six mille ou quinze mille francs, je ne peux pas pre- 
ciser quelle etait celle de ces deux sommes. 



— 99 — 

Je quittai Dreyfus quelques instants apres, ramenant les che- 
vaux qui etaient destines au quai d'Orsay. 

Le President. — Yous avez une observation a presenter, 
maitre Demange? 

M^ Demange. — Un petit renseignement seulement. M. Duchate- 
let etait, je crois, officier d'ordonnance de M, le general de BoisdefTre. 
Comment se fait-il qu'en 1894, au cours de I'enqu^te a laquelie il a 
ete procede par le general de Boisdeffre, M. Duchatelet n'ait pas 
signale ce propos, auquel il n'y a lieu d'attacher d'ailleurs aucune 
importance? M. le general de Boisdeffre a dit dans sa deposition 
qu'il avait trouve I'enquSte insuffisante et que c'etait pour cela 
qu'apres la condamnation il avait fait faire de nouvelles recherches. 
Je voudrais savoir comment il se fait que I'officier d'ordonnance du 
general de Boisdeffre, qui s'occupait de savoir si Dreyfus avait joue 
ou connaissait des femmes, n'ait pas donne ce renseignement 
en 1894. 

Le capitaine Duchatelet. — Jevous dirai d'abord, pour repondre 
a ces mots « apr6s la condamnation », que je suis parti immedia- 
tement apres la condamnation de Dreyfus, deux mois aprSs, pour 
Madagascar. En 1895 et au commencement de 1896, j'etais a Mada- 
gascar etje ne m'occupais nullement de ce fait, bien entendu; en 
1894, 1'affaire fut conduite dans le plus grand secret par le service 
des renseignements et par le commandant du Paty de Clam; pour 
moi, j'ai joue la-dedans un role tres subalterne. Je devais rester a 
ma place; j'y suis reste. 

Et enfin, je dirai franchement, au risque meme de detruire ma 
deposition d'aujourd'hui : Comment! voila un officier qui est 
accuse du plus grand des crimes, et moi j'irais dire : « II m'a dit 
qu'il est alle chez telle femme et y a perdu de I'argentl » (Mouve- 
wc/*?.) Non, je n'ai rien dit. 

M*' Demange. — Le capitaine precise lui-meme la valeur du pro- 
pos qu'il prete au capitaine Dreyfus. 

Le President. — C'est bien de I'accuse ici present que vous 
avez entendu parler? 

Le capitaine Duchatelet. — Oui. 

Le President. — Accuse, levez-vous. Avez- vous quelque observa- 
tion a faire ? 

Le capitaine Dreyfus. — Oui, mon colonel. 

Vous me permettrez de rafraichir un pen plus exactcment les 
souvenirs de M. le capitaine Duchatelet. La valise, jelui en ai parld 
effectivement, mais dans des conditions toutes differentes. II a dit, 



— 100 — 

dans sa deposition, qu'il ne m'avait jamais revu apr^s ce voyage 
que nous avons fait ensemble, en effet, en ramenant les chevaux. 
Or, e'est une erreur de memoire de sa part. Au mois d'aoiit, deux 
mois apr^s ie retour de ce voyage, j'etais de service un dinianche 
au cabinet du chef d'Etat-major general, etc'est ce dimanche matin 
que je re^us la valise et que jc fispour la premiere fois la connais- 
sance de la valise. G'est moi qui I'ouvris. 11 y a une consigne dans 
le cabinet du chef d'Etat-major quiindiquait que ce soin incombait 
a I'officier de service le dimanche. Le general Gonse, sous chef 
d'Etat-major, etaitdeservicele dimanche matin, et je suis convaincu 
que le general Gonse ne me dementira pasquand je lui rappellerai 
que le dimanche matin je lui ai remis les pieces de cette valise. 

Dans cette m^me journee du dimanche, le capilaine DuchAtelet 
est venu k son bureau. Je ne sais plus si c'est le matin ou I'apres- 
midi, mais c'etait au mois d'aoCit. Nous avons cause ; je lui ai dit 
que j'avais regu la valise, que jel'avais ouverte et que j'avais remis 
les pieces a M. le general Gonse. Nous avons caus6 de cette valise 
pendant quelques instants. Quels sont les termes de cette conversa- 
tion ? j'avoue tres simplement que je ne m'en souviens plus; 
maisce dont je suis siir, c'est que ce dimanche la j'etais de service 
et cela doit pouvoir se retrouver k I'Etat-major general, carle ta- 
bleau de roulement des officiers de service le dimanche doit exister 
encore. J'etais doncde service, j'ai remis les pieces a M. le general 
Gonse et j'ai cause de la valise avec le capitaine Duchatelet, 

Le capitaine Duchatelet. — C'est exact; seulement je dirai que 
cette conversation n'a dure qu'un instant et elle m"etait absolument 
sortie de la memoire. 

Le capitaine Dreyfus. — Je suis tres heureux de voir que nous 
sommes d'accord sur ce point. 

Pour le second propos, il est possible qu'en descendant la rue 
de Miromesnil, j'aie dit une plaisanterie au capitaine Duclicltelet 
sur les volets qui s'ouvraient. Je ne crois pas qu'il ne soit pas per- 
mis a des officiers qui se rencontrent ou qui rentrent ensemble de 
voyage d'echanger quelques plaisanteries. Mais ce dont je suis sAr, 
c'est que je n'ai pas parle de jeu ; je I'affirme et je defie qui que ce 
soit de me prouver le contraire ; je n'ai jamais jou^ et par conse- 
quent je n'ai pas pu parler de perte. Que j'aie fait une plaisanterie 
quelconque sur les volets qui s'ouvraient, c'est fort possible : nous 
en sommes tous la. 

Le capitaine Ducuatelet. — Je demande auConseil I'autorisation 
de me retirer. 



— 101 — 

{M. le capitaine Duchatelet est autorise a se retirer aux conditions 
ordinaires.) 

Le President. — Introduisez le temoin suivant. 



TRENTE-SIXIEME TEMOIN 

M. DU BREUIL 

M. du Breuil, Ghaiies-Louis, 46 ans, proprietaire a Berville 
(Manche). 

Le President. — Je vous ai fait citer en vertu de mon pouvoir 
discretionnaire pour donner au Conseil les renseignements que 
vous m'avez dit 6tre a meme de lui fournir. 

Connaissiez-vous I'accuse avant les fails qui lui sent reproches? 

M. DU Breuil. — Oui. 

Le President. — Comment I'avez-vous connu? 

M. DU Breuil. — J'ai ete en relations avec lui dans une maison 
amie. 

Me Labori. — Voulez-vous, monsieur le President, prier le te- 
moin d'elever un peu la voix. 

Le President. — La defense vous prie d'elever un peu la voix, 
I'acouslisque de la salle n'est pas tres bon. 

Vous n'etes ni parent ni allie de I'accuse ? 

Vous n'etes pas a son service, ni lui au votre? 

M. Du Breuil. — Non, monsieur le president. 

Le President. — Veuillez faire connaitre les faits que vous 
m'avez dit 6trea votre connaissance. 

M. Du Breuil. — Monsieur le president, en 1885 et 1886, j'habitais 
Paris, j'avais I'habitude chaque matin de faire une promenade k 
cbeval au Bois. Un matin, a quelques pas devant moi dans une 
allee voisine de la Cascade, je vis un cheval glisser sur le sol qui 
etait ce matin-la convert de neige, s'abattre et entrainer son cava- 
lier dans sa chute. Je fis ce que tout autre eAt fait a ma place; je 
mis pied a terre le plus rapidement possible et me portai au se- 
cours du cavalier tombe. Je lui demandai s'il etait blesse. II me 
repondit qu'il ne I'etaitpas.mais il etait tres emu et il me demanda 
la permission de rentrer a cheval a Paris en ma compagnie. 

Lorsque nous arrivAmes avenue du Bois-de-Boulogne, ce mon- 
sieur m'indiqua de la main un hotel en me disant que c'etait le 
sien. II me remercia de ce que j'avaispu faire pour lui et me donna 
sa carte. 



— t02 — 

Je lui donnai egalement la mienne. 

Dans I'apres-midi, il vint me remercierchez moi. Dans les jours 
qui suivirent cet incident, je rencontrai le raeme cavalier au Bois, 
el je m'apergiis Ires vile qu'il cherchait a entrer en relations avec 
moi. Vous savez qu'a Paris ces relations accidentelles sent quelque- 
fois delicatesct nouer, et qu'il faut prendre certains renseignements 
auparavant. 

Je priai done immedialement un de mes parents de m'informer 
afin de savoir quietait ce monsieur: c'etait M. Bods'on: j'appris 
que c'etait un tres honorable commery. ant qui habitait un h6tel par- 
ticulier 17, avenue du Bois-de-Boulogne, et qui etait proprietaire 
d'un magasin se trouvant rue de Bivoli : « A la redingote grise », 
Apr^s avoir pris ces renseignements qui etaient favorables, dans 
les jours qui suivirent je rencontrai de nouveau M. Bodson, et au 
lieu de I'econduire, comme je I'aurais fait si les renseignements 
avaient ete defavorables, je laissai se produire la conversation et 
plusieurs fois nous nous promenAmes ensemble. 

l*etit a petit, ces relations devinrent plus frequentes. Je fus in- 
vite par M. Bodson a allerunjour aux environs de Paris, aupres 
de Mantes, a Saint-Martin, si mes souvenirs sont exacts, assister a 
une chasse dont il etait le president; c'etait une chasse par actions. 

Un jour, M. Bodson me dit : « Voulez-vous demain matin, si 
cela ne vous derange pas, entrer en passant chez moi? M'"'' Bodson 
nous accompagnera dans notre promenade. » Le lendemain, k 
I'heure indiquee, je m'arretai 17, avenue du Bois, et la je fus pre- 
sente ci M""^ Bodson ; et M™'' Bodson me presenta le lieutenant Drey- 
fus, 

Nous partimes tous les quatre ensemble pour le Bois, et quand 
je dis ensemble, j'accompagnais M. Bodson, et le lieutenant Dreyfus 
accompagnait M'ufi Bodson. Je ne revis le capitaine Drej^fus que 
lursque nous descendimes de cheval au Bois. 

J'ai fait ainsi dans le courant de I'annee, deux, trois, peut-etre 
quatre promenades a cheval avec le lieutenant Dreyfus, M. et 
M"^'' Bodson, mais presque chaque jour je rencontrais M. Bodson au 
Bois. 

Enfin, un jour, je fus invite — et c'est la le point important de 
ma deposition, monsieur lePresident, — je fus invite par M. Bodson 
a dtner; cela devait se passer, si mes souvenirs sont exacts, dans le 
commencement de 1886. Jeme rendis done a I'invitation qui m'etait 
adressee, et ce soir-la, en arrivant, je trouvai deux convives; je 
trouvai le lieutenant Dreyfus et un etranger que je n'avais jamais 



— lOB — 

vu dans la maison, et qui me fut presente par M'^^^ Bodson elle- 
meme conime etant attache a I'ambassade d'Allemagne. Quel etait 
le nom de cet attache? Je ne saurais vous le dire; voila Ireize ans 
que ces choses se sontpassees, je ne parle pas Tallemand, etje ne 
pourrais donner aucun renseignement exact a ce sujet. Un de mes 
amis m'a bien fait cette observation qu'on aurait pii me presenter la 
liste des attaches de 1886. 

Je suis intimement convaincu que si on me presentait cette liste, 
il me serait impossible de dire le nom, je n'en ai garde aucun sou- 
yenir; mais ce dontj'ai garde un souvenir tres precis, ce fut de 
Tintimite et de la camaraderie tres suspecte de cet officier frangais 
avec cet Allemand. 

Je m'apergus au bout de peu de temps que j'etais dans cette 
maison Tinvite de M. Bodson et queM'^^^ Bodson, le lieutenant Drey- 
fus et cet Allemand me voyaient d'un tr^s mauvais ceil. Je me reti- 
rai le plus tot possible en me promettant hien de cesser mes rela- 
tions dans cette maison. En effet, monsieur le President, des le 
lendemain, au lieu de m'arreter en passant 17, avenue du Bois-de- 
Boulogne,comme j'avais Thabitudede le faire presque chaque jour, 
je continual ma route. 

Fut-ce ce jour-la ou quelques jours plus tard que je rencontrai 
M. Bodson? Je ne le sais; mais voici la conversation qui eut lieu 
entre nous quelques jours apres. M. Bodson, en me voyant, me de- 
manda pourquoi je n'etais pas venu le prendre en passant comme 
d'habitude et me demanda si j'etais indispose; je lui repondis que 
non, que j'etais tres bien portant, etje tachai pendant un moment 
d'eluder la reponse; je ne voulais pas lui dire quelque chose qui put 
le froisser ni quelque chose de desagreable, et je ne voulais pas 
repondre; mais il insista tellement que je finis par lui dire a peu 
pres ceci : Je n'aime pas les Allemands, il m'est desagreable de me 
rencontrer avec ces gens-la, je suis tres libre, je suis independant, 
je ne suis pas un fonctionnaire oblige de leur serrer la main, par 
consequent vous ne trouverez pas mauvais que je cesse mes rela- 
tions, non pas mes relations avec vous que je considere comme un 
homme fort aimable, mais mes relations chez vous. 

Voila ce que je dis a M. Bodson, et alors il s'ecria immediate- 
ment:((Mais je suis tres heureuxdece que vous me dites ! ne croyez 
pas que ces gens-la soient mes amis; ce ne sont pas mes amis, ce 
sont les amis de ma femme et, vous avez dij vous en apercevoir, 
Dreyfus est son amant'. » {Rires dans VaudUoire.) 

1. Le Figaro, qui, comme nous I'avons doja dit, publiait au jour le jour u,^ 



— 104 - 

Voila, monsieur le President, ce que me dit M.Bodson. Profitant 
delam^me occasion, il me dit que depuis longtemps il avait I'inten- 
tion de me demander, en ma qualite d'ancien magistrat, un avis; 
qu'il etait impossible que la situation dans laquelie il se trouvait 
continudt, qu'il n'etait plus maitre chez lui, qu'on y recevait des 
gens qu'il ne voulait pas voir, et qu'il fallait absolument que cette 
situation cessftt le plus tut possible. 

Je lui repondis que je n'etais inscrit a aucun barreau, que je ne 
pouvais dans la circonstance lui rendre aucun service utile, mais 
quVHant dans les affaires, il avait un avocat, qu'il avait un avou6 
qui lui donneraient tous les renseignements necessaires. 

Je lui dis que dans* de pareilles affaires la justice exigeait des 
preuves certaines, probantes, concluantes. Alors M. Bodson me 
r^pondit : a Des preuves? mais des preuves j'en ai, j'en aurais meme 
pour faire chasser Dreyfus de I'arm^e frangaise, je le ferais chasser 
demain. n 

J'attribuai, monsieur le President, je le dis tr^s franchement, 
cette exclamation de M. Bodson tout d'abord a son mocontentement 
de mari trompe et je lui rnpondis que si Ton chassait de I'armee 
frangaise tous les officiers qui ontpris la femme de leur voisin, peut- 
6tre pourrait-on eclaircir beaucoup les cadres. (Rires.) 

M. Bodson protesta immediatement et me dit que je ne devais 
pas me meprendre sur le sens de ses paroles, et il me donna alors 
des details sur les relations qui existaient entre lui et sa femme; il 
me dit que depuis longtemps elle etait devenue une etrangere pour 
lui, qu'il avait fait pour elle tout ce qu'il etait possible de faire, 
qu'il lui avait donne tout le luxe possible, qu'elle avait son coup^, 
sa victoria, ses deux chevaux, qu'il lui donnait cinquante ou 

compte icndu stenographique in-extenso des debats, a insere dans son 
numero du 26 aoiil la Icttrc suivantc : 

« Hennequeville, 24 aoiit 1899, 
« Monsieur, 

« Le temoin Dubreuil nient : 

« M.Bodson, uion tVere, avait trop le sentiment de sa dignite, pour initier 
un ctranger a ses soucis de menage. 

(I Mon I'rere est mort I'annee derniere ; 

« ConQdente de aion t'rere, je protestc de la fai^on la plus formellc ; 

« Ma belle-sceur a apporte en dot un million. A la mort de son prre, elle a 
herite de dix-huit cent mille francs. Elle a actuellement deux proprietes dans 
Paris. 

« Lors des relations du capitaine Dreyfus, elle etait en instance de divorce. 

« Je suis tenement eniue ijue je ne me sens pas le courage d'en dire 
davantage, mais je me mets a votre disposition pour plus amples renseigne- 
ments. 

n Agreez mes salutations distinguees. 

■« C. Bodson. » 



— 105 — 

soixante mille francs par an, mais qu'elle etait insatiable, et que si 
elle eiit eu a sa disposition la clef du coffre-fort du ministere des 
Finances, elle I'eAt mis a sec. 

II ajouta que ce n'^tait pas une femme honnete, qu'elle avail un 
temperament de fille, et que depuis longtemps elle lui etait absolu- 
ment indiflerente. 

Ayant remarque la veiile, je ne puis savoir si c'etait la veille ou 
deux ou trois jours auparavant, ces relations de camaraderie de 
Dreyfus avec cet attache allemand, qui m'avaient froisse, j'avais 
toujours dans I'esprit la meme pensee, et j'insistai aupr^s de 
M. Bodson en lui disant : « Vous accusez cet officier, M. Dreyfus, et 
vous dites que vous pourriez le faire chasser de I'armee frangaise. 
Ce n'est done pas a cause de ses relations avec M""" Bodson? » 

II me r^pondit : wNous, ce n'est pas a cause de cela; je pourrais, 
si je le voulais, je vous le repute, le faire chasser, il est indigne de 
porter I'uniforme. » Je cherchai a pousser M. Bodson davantage en 
lui demandant si c'etait a cause de la presence de cet Allemand 
chez lui. Mais je ne pus tirer aucun autre renseignement. Je termi- 
nal la conversation en lui disant ceci : « Vous m'avez demande 
un avis. Ce n'est pas un avis d'avocat que j'ai a vous donner;ravis 
que je dois vous donner, c'est d'aller tout droit au ministere de la 
Guerre et de dire a M. le ministre ce que vous savez, si veritable- 
ment vous connaissez des faits graves. Je pense que vous etes un 
bon Frangais; c'est voire devoir et, si j'etais a voire place, j'irais 
trouver tout droit le ministre de la Guerre, » Jecrois meme me rap- 
peler que je lui proposal de I'accompagner, 

II me dit alors: aCes choses la sont beaucoup plus faciles a dire 
qu'a faire, je suis dans les affaires, j'ai ma maison de commerce. » 
Je compris Ires bien que M. Bodson en etait encore a la periode de 
I'hesitation et qu'il ne savait pas ce qu'il devait faire, je crus qu'il 
etait de ceux qui demandent un avis pour ne pas le suivre. Je le 
quittai sur ces entrefailes, et je ne I'ai jamais revu. 

Voila, monsieur le President, ma deposition. 

Lb President. — L'accusation a.-t-elle une question a poser au 
temoin? 

Le commandant Carriere. — Aucune. 

Le President. — Et la defense ? 

M« Demange, — Oui, monsieur le President. 

C'est M. du Breuil qui a ecril directement a M. le President du 
Conseil; mais esl-ce qu'auparavant il n'avait pas fail ses confi- 
dences aM. de Beaurepaire ? I 



— 106 — 

Le PniisiDEXT, an temoin qui s'est tourne vers le defensour ponr 
lui repondre, — G'est a moi el non a M" Demange que vous devez 
repondre. 

31. Du Breuil. — J'ai demandt^ a etre entendu parlacour de Cas- 
sation. Je n'aipas ole entendu. Lorsque j'ai vudans lesjournauxque 
M. de Beaurepaire s'occupait de faire line enquete, je lui ai ocrit ; 
M. de Beaurepaire est mon ancien procureur general; j'ai eu Thon- 
neiir d'etre procureur de la Ropublique a St-Brieuc alors que M. de 
Beaurepaire etait procureur general a Rennes. 

M'' Demaxge. — M. Dubreuil vient de nous direqu'il a ete magis- 
tral, ce qui donne a sa deposition un caractere particulier. Est-ce 
qu'aujourd'hui il ne fait pas le commerce de chevaux ? 

M. DU BuEuiL. — Non, monsieur le President, je ne fais aucun 
commerce, je suis proprietaire,et,commebeaucoupdeproprietaires, 
oblige de faire valoirmes terres; naturellement il m'arrive quelque- 
fois de faire vendre des chevaux comme d'aulres animaux. 

M*" Demange, — Est-ce que M. Dubreuil n'a pas eu devant la 
Cour de Caen un proces avec M. de Morville, el M. Dubreuil serait- 
il dispose k faire connaitre les termes de cet arret au Conseil de 
guerre ? 

M. DU Breuil. — Monsieur le President, j'ai eu un proems a I'occa- 
sion de la vente d'un cheval avec M. de Morville ; j'ai gagne mon 
proems en premiere instance et je I'ai perdu en appel. II s'agissait 
d'une contestation, je m'en etais rapporte a mon v6terinaire et j'ai 
ete trompe par mon v6terinaire. J'ai gagne mon proces en premiere 
instance et je I'ai perdu en appel. Ce sont des alTaires qui me sont 
personnelles. Je vois que Ton veutviser ma deposition parcc qu'elle 
est a charge. C'estun incident qu'on cherche a creer. 

M« Demange. — Je ne cherche pas a creer d'incident. M. du 
Breuil sait a merveille qu'il est dit dans le code d'instruction cri- 
minelle qu'on est en droit d'examiner la valeur des temoignages. 
M. du Breuil nous a indique tout a I'heure qu'il avait ete magis- 
tral ; je lui ai pose une question; je demande a M. du Breuil s'il 
veut faire parvenir au Conseil I'arret lui-m6me et les termes dans 
lesquels la Cour a apprecie la bonne foi de M, du Breuil. 

M. DU Breuil. — Je le ferai parvenir, maitre Demange. 

M'' Demange. — Tr^s bien. 

M'' Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le President, de 
demander a M. le Commissaire du Gouvernement de faire prendre 
sur M. du Breuil des renseignemenls par le parquet de Coutances. 
C'est un avis que Ton me donne, dont je ne connais pas la valeur, 



— 107 — 

«t je serais bien oblige a M. le Commissaire du Gouvernement de 
laire demander ces renseignements. 

Le commanda^vt Carriere. — Cela me parait bien etrange, et ce 
n'est pas la deposition de M. du Breuil qui Test le moins. 

Me Labori. — Tout est etrange dans cette affaire, et notamment 
les depositions qu'on ne pent controler sur aucun fait precis. Je 
demanderai meme a M. du Breuil pourquoi il n'a pas fait connaitre 
ces faits en 1894. 

M. DU Breuil. — Je n'ai pas fait connattreces faits parce qu'en 
1894, lorsque, monsieur le President, un matin j'aiouvert mon jour- 
nal et lorsque j'ai vu que Ton accusait de trahison un officier Israe- 
lite, un officier d'artillerie et officier Israelite, ainsi que le designait 
mon journal, je n'ai pas eu un moment d'hesitation, j'ai indique 
Dreyfus a beaucoup de mes amis, etdes celte epoque, — il me serait 
tres facile de les retrouver, — j'ai dit : G'est certainement cet officier 
avec lequel je me suis trouve a Paris, et j'ai raconte cette histoire. 

Dans les jours qui suivirent, j'appris qu'il y avait des preuves 
accumulees contre lui, on disait que la culpabilite n'etait pas dou- 
teuse; je suis reste tranquille chez moi, estimant qu'il n'etait pas 
necessaire de venir. 

M'' Labori. — Voulez-vous etre assez bon, monsieur le President, 
pour demander au temoin comment il se fait qu'il n'ait pas demande 
a M. Bodson le nom de 1' attache militaire en question? 

M. DU Breuil. — Monsieur le President, cet attache militaire m'a 
ete presenle par M, et M"i« Bodson le soir ou j'ai dine chez M. et 
Mme Bodson, naturellement. Get attache, je ne dis pas attache 
militaire, je dis attache a I'ambassade d'AUemagne... 

M® Labori. — Je sais bien pourquoi M. du Breuil ne dit pas 
attache militaire, c'est sans doute parce que I'attache militaire, 
nous aurions pu avoir son nom. II n'est pas possible d'accepter des 
temoignages semblables. Je prie monsieur le President de vouloir 
bien demander k M. du Breuil quelle est la qualite de cet attache, si 
c'etait un officier et s'il etait attache a I'ambassade d'AUemagne, car 
il faut que nous sachions exactement Jes personnes qui peuvent 
Stre mises en cause et, pour ma part, je les ferai appeler ici. 

Le President. — Vous savez quelle 6tait la qualile de cette 
personne? 

M. DU Breuil. — Je ne puis donner au Gonseil aucun autre ren- 
seignement que celui que je lui ai donne. Je suis arrive 1^, invite 
par M. Bodson. J'y ai trouve un Stranger que je ne connaissais pas 
et le lieutenant Dreyfus et,comme toujours celase passe en pareille 



— 108 — 

circonstance, on m'a presents a ce monsieur en me disant qu'il 
etait attache a I'ambassade d'AlIemague. Jene sais pas autre chose. 
On m'a dit son nom, mais je ne parle pas I'allemand et il y a -de 
cela treize ans. II m'est impossible de dire son nom. Si on me pr^- 
sentait tons les attaches de cette epoque, il est tr^s probable que je 
ne le reconnaftrais pas. (Rumeurs.) Que M'' Labori se mette a ma 
place et certainement il sera dans la m^me impossibilite que moi. 

M'' Labori. — Si je n'etais pas capable d'apporter le nom, je ne 
deposerais pas. Je voudrais bien savoir si c'etait un militaire ou un 
civil. 

Lk President. — Etait-ce un militaire ou un civil ? 

M. DU Brelil. — J'ai deja dit que je ne savais pas si c'etait un 
militaire ou un civil. 

M*" Labori. — II est absolument impossible de contr61er des 
lemoignages de cette sorte, present^s d'ailleurs par I'intermediaire 
de M. Quesnay de Beaurepaire, sans qu'on puisse opposer rien au 
temoin puisqu'il ne precise rien. II ne salt pas le nom de I'attach^ 
auquel il a ete presente, et il n'apporte pas la preuve de ce qu'il 
avance. II se rappelle tons les details en ce qui concerne Dreyfus et 
en ce qui concerne I'attache il ne se rappelle rien. Je trouve ce 
temoignage suffisamment contredit et je laisse au Conseil le soin 
d'en apprecier la valeur. 

M. DU Breuil. — J'ai vu Dreyfus pendant un an et je n'ai vu 
I'attache que pendant deux heures, par consequent il n'est pas eton- 
nant que je ne puisse pas le reconnaitre. 

Le capitalne Dreyfus, s'adressant a M. du Breuil qui s' est tourne 
rerslui depuis quelqnes instants, et lui designant la table du Conseil, 
— Mais tournez-vous done I (Mouvement.) 

M^ Demange se leve pour prendre la parole. 

Le President. — La parole n'est pas a M** Demange, elle est au 
temoin. Vous I'aurez tout a I'heure. Ici chacun parle a son tour, 

M. DL' Breuil. — M'' Labori trouve etonnant que je connaisse 
Dreyfus et que je ne puisse pas reconnattre cet attache. J'ai vu cet 
attache pendant deux heures et, au contraire, je me suis promen6 ; 
une dizaine de fois avec M. et M'^*' Bodson et Dreyfus. II n'est done 
pas etonnant que je reconnaisse Dreyfus et que je ne puisse pas 
reconnaitre un homme que j'ai vu pendant deux heures il y a treize 
ans. 

Le President. — Maitre Demange, vous avez maintenant la 
parole, si vous le desirez. 

M® Demange. — Je vous remercie, monsieur le President; je vou- 



— 109 — 

lais simplement vous signaler que letemoin se tournait vers Dreyfus 
avec un air provocateur. Gomme vous ne vous en aperceviez pas, 
je voulais vous le faire remarquer. 

M. DU Breuil. — Si j'ai eu un air provocateur, je le regrette : il 
ne doit pas y avoir de provocation devant la justice. 

M*^ Labori. — Je tiens a faire une observation, car il faut profiter 
du moment ou les affirmations des temoins se produisent pour en 
faire ressortir tous les details. 

Le President. — C'est votre devoir, mais soyez modere. 
M« Labori. — Jecroisetre extremement modere. Je n'ai memepas 
eu pour M. du Breuil un mot qui puisse exprimer un sentiment quel- 
conque. Monsieur le President, M. du Breuil nous adit tout a I'heure 
que M. Bodson luiavaitdit, et je repete tout celaparce que si M. du 
Breuil veut le contredire, il le contredira, que M. Bodson lui avait 
dit qu'il serait en mesure de faire chasser Dreyfus de I'armee fran- 
gaise; il nous a dit avoir ete tres emu de ces declarations et avoir 
insistepour obtenir de M. Bodson des explications parce que, en effet, 
M y avait la quelque chose qui etait de nature a I'emouvoir profon- 
dement; voulez-vous etre assez bon pour lui demander comment il 
se fait que, quand il pressait M. Bodson de questions, la pre- 
miere question qu'il lui a posee n'ait pas ete : « Comment [s'ap- 
pelle i'attache de Tambassade d'AIlemagne qui etait chez vous tel 
jour? » 

M. DU Breuil. — Le nom m'avait ete dit la veille, je n'avais pas 
a demander ce nom le lendemain ni deux ou trois jours apres. 
D'ailleurs il n'etait pas question dans notre conversation de I'attache 
d'ambassade d'AIlemagne, il etait question du lieutenant Dreyfus et 
surtout de M'^'' Bodson, puisque M. Bodson me demandait de quelle 
fagon il fallait s'y prendre pour divorcer. 

Le capitaine Parfait, membre du Coxseil. — Vous avez dit tout a 
I'heure dans votre deposition que vous ne saviez pas I'allemand ; 
voulez-vous dire si le nom qu'on vous a cite avait dans vos oreilles 
un son etranger ou un son frangais. 

M. DU Breuil. — Oh ! il avait certainement un son etranger, 
mais je ne sais absolument pas quel est le nom. 

Le capitaine Parfait. — Vous ne vous rappelez pas comment 
il a Sonne a vos oreilles, ce nom ? 

M. DU Breuil. — Je ne puis vous donner aucun renseignement 
precis a ce sujet. .Je dois dire toute la verite, je la dis. Ce monsieur 
m'a ete presente il y a treize ans, comment voulez-vous que je me 
rappelle son nom? 



— 110 — 

Le capitalxe Parfait. — Vous ne vous rappelez meme pas 
le son? 

M. Du Bheuil. — Je rechercherai et je trouverai des amis aiix- 
quels des le lendemain j'ai raconte I'impression que j'avais ressentie. 
Je ne m'attendais pas a ctre attaque de cetle fagon a la barre : puis- 
qu'il faut faire une enquete, je la ferai moi-meme. 

Le Puesident, au cnpitaine Drcf/fus. — Avez-vous des observations 
a presenter sur ia deposition du temoin ? 

Le Capitaixe Dreyfus. — Mon colonel, vous comprenez bien par 
quel sentiment de discretion je ne parlerai ici ni de M. ni de 
M">G Bodson ; je n'ai pas a parler des relations anciennes que j'ai 
eues avec une personne et vous comprendrez tres facilement toute 
ma discretion a cet egard. Les relations que j'ai eues avec M™*" Bod- 
son ont cesse vers 1886 ou 1887 ; a partir de cette epoque, je n'ai 
revu ni M. ni M"'e Bodson. 

Je reviens simplement au fait precis que citait le temoin. Je n'ai 
jamais dfne chez M^e Bodson, ni avec un attache civil ni avec un 
attache militaire d'aucune ambassade etrangere. Or, mon colonel, 
comme on vous I'a dit tout a I'heure, il faut discuter ici des faits, 
apporter des temoignages precis, et non des racontars. Je m'associe 
done aux paroles qu'on a prononcees tout a I'heure : que toute 
enquete et que toute information soient faites pour que Ton arrive 
a determiner le nom de la personne en question, la qualite de la 
personne avec laquelle j'aurais dine, pour qu'on sache enfm qui dit 
la verite. 

M. LE CoMMissAiRE DU GouvERNEMENT. — 11 cst bien cutendu, mon- 
sieur le President, que je ne me charge pas de la commission que 
voulaitme donner M*" Labori. (Humeurs.) 

Mf Laboiu. — Le mot commission m'oblige a me lever Ires res- 
pectueusement. 

M. LE COMMISSAIRE DU GoUVERKEMENT. — Absolumeutl 

Le President. — Maitre Labori, vous ne m'avez pas demande la 
parole. Je vous prie de ne pas entrer en colloque avec M. le Gommis- 
saire du Gouvernement sans m'avoir demande la parole. II faut 
que les debats se passent avec ordre et methode. [Mouvement.) 

W Labori. — Je vous la demande, monsieur le President. 

Le President. — Je vous I'accorde. 

Me Laboiu. — Jl ne faut pas que M. le commissaire du Gouver- 
nement puisse penser que quiconqueici lui manque d'6gards, et par 
consequent il faut vider cet incident. • 

J'ai regu des informations desquelles il resulte que le parquet de 



— in — 

Coutances fournirait sur I'honorable M. du Breiiil des renseigne- 
ments interessants. II m'est impossible, quant a moi, de les deman- 
der. Tous les jours, devant les tribunaux ou nous plaidons, nous 
nous adressons au Parquet pour obtenir, quand il y a un echange 
de correspondances entre detix parquets, que le parquet du tribu- 
nal devant lequel nous plaidons veuille bien s'adresser au Parquet 
de I'autre tribunal. 

M. LE CoMMissAiRE DU GouvERNEMENT. — PouF mettrc en suspicion 
lestemoins? » 

Le President. — Monsieur le commissaire du Gouvernement, 
veuillez laisser la parole a M'' Labori. 

IVP Labori. — Par consequent, j'adressais a M. le Commissaire 
du Gouvernement une priere respectueuse, je lamaintiens. Si j'ecris 
au Parquet de Coutances, il est bien evident qu'il ne me fera aucune 
reponse. 

Si M. le Commissaire du Gouvernement ne croit pas devoir 
accorder ce que je lui demande, je m'adresserai a M. le President, 
qui n'a ici qu'un souci, celui de la manifestation complete de la 
verite, pour le prier d'etre entre M. le Commissaire du Gouverne- 
ment et moi-meme i'intermediaire de cette priere ; je demanderai a 
lAI. le President d'obtenir de M. le Commissaire du Gouvernement 
qu'il fasse demander le renseignement que je sollicite. Voila exac- 
tementla position de la question. Et en realite, la demande que j'ai 
adressee a M. le Commissaire du Gouvernement est une demande 
respectueuse. Nous restons ici chacun a notre place, et personne ne 
sait mieux que moi a quel degre eminent au-dessus de moi est place 
M. le Commissaire du Gouvernement. (Rires ironiques dans Vaudi- 
toire.) 

M. du Breuil, qui a dejd pris place parmi les te'moins assistimt 
a raudience, se lere et demande la parole. 

Le President. — Vous desirez dire quelque chose? Vous avez la 
parole. 

M. DU Breuil. — Je m'associe a la demande de M'' Labori. Je 
vous prie de vouloir bien faire demander au parquet de Coutances 
des renseignements sur moi. (Mouvement.) 

Le President. — Je ne suis pas verse dans le Code, moi, je ne 
sais pas si je dois faire cette demande. Je m'en enquerrai, et si j'en 
ai le droit, je la ferai. 

Me Labori. — Je vous remercie, monsieur le president. 



— 112 — 

TRENTE-SEPTIEME TEMOIN 

LE CAPITAIiNE VALDANT 

Le CAPiTAixE Valdaxt ( Henri-Chaiies), 38 ans et demi, capitaine 
brevete au 20" bataillon de chasseurs a pied, prdte serment. 

Le President. — Gonnaissiez-vous I'accuse avant les fails qui iui 
sont reproches? 

Le capitaine Valdant. — 11 etait stagiaire au ministere de la 
Guerre, alors que j y etais conime titulaire. 

Le President. — Vous n'^tes ni son parent ni son allid? Vous 
n'^tes pas a son service ni Iui au voire? 

Le capitaine Valdant. — Non, mon colonel. 

Le President. — Vous avez depos^ devant la Chambre crimi- 
nelle au sujel d'un incidenl qui se serait passe au service des ren- 
seignemenls. Vous auriez enlendu un propos lenu par le comman- 
danl Laulh sorlanl du bureau du colonel Picquart; voulez-vous nous 
dire ce que vous savez a ce sujel? 

Le capitaine Valdant. — Je travaillais dans la piece qui separe 
celle du chef du bureau des renseignemenls de ceile que j'occupais 
ordinairement avec mes coUegues. A un moment donne, j'entendis 
le commandant Laulh sortant du bureau du chef de service en 
s'ecrianl : « Ah! cela, jamais de la vie ! » Je ne pretai pas grande 
attention a cette exclamation; mais, sortant moi-m^me quelques 
instants apres, j'allai Irouverlecommandant Laulh, alors capitaine, 
et Iui demandai : a Qu'avez-vous a crier comme cela? » II me 
repondil : « II veut que je certifie que c'est I'ecriture de Chose ; je 
ne certifierai rien du tout. » Comme j'ignorais de quoi il s'agissait;, 
je n'ai pas insiste sur la nature de I'incident et je suis renlre dans 
mon bureau. 

Le President. — Vous ne savez pas autre chose? 

Le capitaine Valdant. — Mon colonel, je n'ai pas ete inlerroge 
k la Cour de cassation sur la presence deM. Leblois dans les bureaux 
du ministere. Comme j'ai ete appele a deposer de ce fait devant 
une autre juridiction, je crois devoir reproduire ici ce que j'ai 
dit. 

Le President. — Ne pourriez-vous pas nous donner d'abord 
quelques renseignemenls sur la question du petit bleu, sur son ori- 
gine et sur le timbre qu'il a ete question d'y apposer? 

Le capitaine Valdant. — Non, mon colonel, j'ignorais celle 



— 113 — 

question; la seule fois que j'en ai entendu parler, c'est lorsque j'ai 
entendu ^exclamation du commandant Lauth. 

Le President. — Alors, coutinuez votre deposition. 

Le capitaine Valdant. — Le telephone se trouvait dans ma piece 
et c'est moi qui repondais aux appels lorsque le concierge annon- 
gait I'arrivee de quelqu'un. 

C'est ainsi que j'ai pu constater un certain nombre de fois assez 
considerable que M. Leblois venait au ministere dans le bureau du 
colonel Picquart. J'ai constate sa presence parce que, comme je I'ai 
fait remarquer au capitaine Junck, elle etait quelquefois prejudi- 
ciable au service en ce sens qu'elle nous obligeait a attendre son 
depart pour expedier nos pieces. Je n'ai rien a ajouter. 

Le President. — L'avez-vous vu souvent? 

Le capitaine Valdant. — Assez souvent. 

Le President. — Ne pourriez-vous pas preciser a quelle 
epoque? 

Le capitaine Valdant. — Je suis arrive au service des renseigne- 
ments en 1895; mais ce n'est guere que vers les mois de fevrier, 
mars, avril, mai, que j'ai pu le voir ; je ne veux pas fixer autre- 
ment. 

Le commandant Garriere. — Le temoin pourrait-il nous donner 
des renseignementsplus precis sur le caractere des visites de M. Le- 
blois? 

Le President. — 11 vient de dire qu'il ne pouvait preciser a ce 
sujet. 

Le capitaine Valdant. — Oui, mon colonel, je ne peux pas pre- 
ciser. 

Le President. — Accuse, avez-vous une observation a faire au 
sujet de cette deposition? 

Le capitaine Dreyfus. — Aucune, monsieur le President. 

Le capitaine Valdant. — J'ai une demande aformuler au Conseil ; 
je desirerais rejoindre mon corps le plus tot possible. 

Le President. — Vous ^tes libre de vous relirer, a condition de 
laisser votre adresse exacte au greffe el de vous tenir a la dispo- 
sition du Conseil. 

trente-huitieme temoin 
M. LE CAPITAINE LE ROND 

Le Rond, Henry-Louis-Edouard, 34 ans. Capitaine d'artillerie 
detach^ a I'Ecole superieure de guerre. 

II. 8 



— 114 — 

Le Pre:>ident. — Vous avez depose devant la Chambre crimi- 
nelle au sujet de la visite d'olTiciers d'infanterie au camp .de CM- 
lons ou vous etiez charge de les piloter et de leur donner les expli- 
cations necessaires au sujet du tir. Voulez-vous eclairer le Conseil 
a ce sujet? 

Le i:apitaine Le Ro.nd. — Je ne sais rien de I'accuse, ni de TAf- 
faire de 1894. Les faits sur lesquels je deposerai ont fait Tobjet de 
ma deposition a la Chambre criminelle de la Cour de cassation, 
devant laquelle j'ai eu a deposer sur I'indication du ministre de la 
Guerre, a raison de relations de service que j'ai eues en 1894 et 
1895 avec le commandant' en reforme Esterhazy, puis en 1896 avec 
le lieutenant-colonel en reforme Picquart au sujet d'Eslerhazy. 

Je deposerai successivement sur trois points : les relations avec 
Esterhazy, les relations avec le lieutenant-colonel Picquart a propos 
d'Esterhazy. et en troisieme lieu les questions relatives au tir du 
canon de 120 court au camp de Chalons en 1894. 

Les relations de service avec Esterhazy ont eu lieu dans les cir- 
constances suivantes : en 1894, la 3^ brigade d'artillerie, au camp 
de Chalons, a execute d'abord des ecoles a feu, du 24 juillet au 
9 aoiU inclus, puis du 11 aoftt au 22 aoCit, elle a participe aux 
manoeuvres de masse pendant lesquelles I'artillerie etait placee sous 
le commandement de son chef, le general Piou, Pendant les ecoles a 
feu, vingt-six officiers d'infanterie, de cavalerie et du genie, ayant 
ete appeles officiellement pour assister aux tirs, je fusdesigne, par 
ordre special du general Piou, pour les accompagner sur le champ 
de tir et leur donner leaexplications necessaires. Ces officiers etaient 
loges a Mourmelon-le-Grand. Les voitures du service de I'artillerie 
venaient les prendre avant chaque seance pour les conduire sur le 
champ de tir ; apr^s le tir, elles les ramenaient de la meme fagon a 
Mourmelon-le-Grand, sans que ces officiers aient d'autres relations 
avec les officiers de la 3^ brigade qui etait campee a Mourmelon-le- 
Petit. lis ont assiste aux ecoles a feu de campagne en aout 1890, et 
ci une seule ecole a feu de siege executee avec le materiel fixe du 
camp de Chalons. 

Je tiens a la disposition du Conseil, au cas ou ces documents 
pourraient I'interesser, le programme des ecoles a feu, I'ordre de la 
brigade fixant les relations de ces afficiers avec la 3e brigade, qui 
les precise nettement, et enfm la liste de ces officiers. 

Parmi ces officiers se trouvaitle commandant Walsin-Esterhazy 
qui appartenait au 3^ corps. J'ai remarque son intelligence, son 
esprit alerte et curieux; les questions qu'il me posa sur les details 



— Iil5 — 

de materiel et de service des pieces et qui ne me semblaient pas 
surprenantes de la part d'un officier qui venait pour son instruction, 
temoignerent d'une competence mediocre en artillerie, attendu que 
la connaissance desreglementsde I'armeesuffisait amplement pour 
y repondre. 

L'annee suivante, en 1895, fm juin, le SS'' d'artillerie dont Je 
faisais partie ex^cutait ses ecoles a feu au camp d'Auvours. Je fus 
designe dans les memes conditions pour accompagner les officiers 
superieurs etrangers a I'arme, parmi lesquels se trouvait encore le 
commandant Esterhazy. Le tir execute ne pr^sentait aucun interet 
tri&s special. L'appreciation que je portals sur la competence du 
commandant Esterhazy confirma pleinement celle que j'avaisportee 
en 1894. 

Quelques jours apres la fm des ecoles a feu, le 9 juillef, je rece- 
vais du commandant Esterhazy une lettre dans laquelle il me 
demandait des eclaircissements sur une question relative a Taction 
des obus allonges. Cette lettre, par I'interpretation erronee donnee 
a mes explications anterieures du champ detir, temoigne nettement 
une absence de competence notoire en artillerie. Je remets cette 
lettre a M. le greffier; elle a d'ailleurs ete remise a la Gour de cas- 
sation oil il en a ete donne lecture. 

Le President. — Elle est deja au dossier. 

Le capitaine Le Rond. — J'arrive a I'enquete du colonel Picquart. 
Dans les premiers jours d'octobre 1896,rentrantde conge, jetrouvai 
une lettre du lieutenant-colonel Picquart, alorschef du service des 
renseignements, me convoquant pour une affaire de service dont 
mon colonel etait, parait-il, informe. J'ai su en effet depuis que le 
lieutenant-colonel Picquart s'etait rendu aupres de mon colonel, 
alors en permission a la campagne, pour commencer aupres de 
lui une enquete relative au sejour du commandant Esterhazy aux 
ecoles ci feu^ 

Lorsque je me presentai au bureau du colonel Picquart, il me 
regut d'une fagon solennelle, me disant qu'il me parlait au nom du 
ministre, qu'il s'agissait d'une question d'espionnage et de trahison 
dans laquelle etait implique un officier superieur frangais. Je lui 
repondis que du moment qu'il me parlait au nom du ministre dans 
de semblables circonstances, il suffisait qu'il me po&at des ques- 
tions precises et que je lui dirais tout ce que je savais. II me fit 
alors connaitre qu'il s'agissait du commandant Esterhazy; il s'en- 
quit de son attitude aux ecoles a feu, de ce qu'il avait pu voir, des 
questions qu'il posait, de la competence qu'il semblait avoir. 



— 116 — 

Je lui repondis que le commandant Esterhazy m'avait sembl^ 
curieux des choses de I'artillerie et que ses questions, en m^me 
temps qu'elles faii^aient voir son intelligence et sa vivficite d'es- 
prit, temoignaient d'une competence mediocre en matiere de ques- 
tions d'artillerie. .le precisai la nature des pieces qui avaient tire 
devant lui et des ties qui avaient ete executes. II me fut demands 
si le commandant Esterhazy avait pu avoir entre les mains des 
documents secrets concernant des nouveautes ou des experiences, 
s'il avait pu avoir un projet de manuel de tir. Je repondis qu'aucun 
document confidentiel, qu'aucun- projet de manuel de tir n'avaient 
ete mis k la disposition des officiers superieurs, que toutes les expli- 
cations relatives a la technique ou a la taclique de I'arme leur 
avaient eli donnees verbalement parmoi-meme, etqu'ils n'avaient 
ete en relations de service avec aucun autre olFicierque moi; qu'en 
ce qui concernait le projet de manuel de tir, au cas oii le comman- 
dant Esterhazy aurait voulu le connaitre, il se serait si^rement 
adresse a moi. mais que ce fait, nuUement irregulier en soi, m'au- 
rait certainement frappe, parce que je me donnais chaque jour la 
peine, sur le terrain, d'analyser les methodes de tir, et de les expo- 
ser en les simplifiant, de fagon a les rendre plus facilement acces- 
sibles a des ot'ficiers etrangers a I'arme. 

Je portai a la connaissance du colonel Picquarl les faits que 
j'avais regus, lalettrequi a ete versee au dossier. 11 y ajouta de I'im- 
portance et me demanda de la rechercher et de la lui apporter. A la 
fin de celte entrevue, le colonel Picquart insista pour que je fisse 
appel ames souvenirs en ce qui touchait I'attitude d'Eslerhazy aux 
^coles a feu. Je lui repondis que mes souvenirs etaient trSs stirs, 
tr^s precis et definilifs,et que, si j'essayais de les completer, c'etait 
faire entrer I'imagination en concurrence avec la memoire. J'eus le 
lendemain ou le surlendemain une seconde entrevue avec le colonel 
Picquart pour apporter la lettre en question. Je consenlis a la lui 
laisser le temps necessaire pour la faire pholographier, mais je 
m'en reservai la propriete. Dans une troisieme entrevue qui eutlieu 
k quelques jours de la, je repris la lettre en question. 

Pendant la premiere entrevue que j'ai eue avec le colonel Pic- 
quart, la maniere dont il me parla du commandant Esterhazy, me 
laissa si peu de doutessur I'existence des preuves de sa culpabilite 
que je lui demandai si Esterhazy etait arr6t6 et, sur sa reponse 
negative, s'il etait sur le point de I'^tre. 

II me repondit alors qu'il ne possedait pas encore de preuves de 
sa culpabilite, mais qu'il avait les presomptions les plus graves. 



_ 117 — 

Pendant ces diverses entrevues, il ne fut jamais question des 
connexites de cette affaire avec I'aflfaire Dreyfus et je ne la soup- 
gonnai pas. 

Ces renseignements, donnes par moi a un officier qui se disait 
mandataire du ministre, la communication de la leltre en question, 
constituaient les Elements d'une enquete qui, j'avais lieu de le suppo- 
ser, devaient etretransmis au chef hierarchiquedu colonel Picquart. 

II me vint des doutes a regard de cette transmission au prin- 
temps dernier. Sur ma demande, mon ancien colonel, qui etait a 
ce moment a I'Ecole de guerre, en paria au sous-chef d Etat-major, 
et ce n'est qu'en avril 1898 que ces faits ont ete ainsi entierement 
portes a la connaissance du commandant. J'arrive au troisieme 
point de ma deposition, le tir du 120 court. En 1894, au camp de 
Chalons, la troisieme brigade n'a jamais tire le 120 court qui ne 
faisait pas partie deson armement, il n'a du reste jamais paru une 
piece de cette nature sur le champ de tir pendant les ecolesafeu de 
la troisieme brigade, pendant sa presence, les autres unites pre- 
sentes etant les batteries a cheval de Fontainebleau et de Lune- 
ville. 

Pendant les manoeuvres de masses d'artillerie, au commence- 
ment desquelles je fus appele a I'Etat-major en qualite d'ordon- 
nance du general Piou, directeur des manoeuvres, il fut constitue, 
outre I'artillerie d'un corps d'armee, une reserve d'artillerie de 
120 court, appartenant au 29^ d'artillerie, formee de deux batteries. 
Par suite du programme m^me,des manoeuvres de masses faisaient 
entrer en action successivement une artillerie divisionnaire, une 
artillerie de corps, une artillerie de corps d'armee et enfin cette artil- 
lerie renforcee par une reserve d'artillerie des batteries de 120 
court qui parurent sur le champ de manoeuvre le 16 aoCit ; elles 
ont tire pour la premiere fois a cette date^ puis elles ont tir^ les 17, 
21 et 22 aout. Je tiens a la disposition du Conseil le programme 
succinct de ces manoeuvres avec les dates des tirs. Pendant la ma- 
noeuvre, il etait impossible a qui que ce fCitde penetrerdansles bat- 
teries. Le general Piou tenait expressement a ce qu'onn'en appro- 
ch^t m^me pas ; a tel point qu'un jour je fus envoye au galop de 
mon cheval aupres de trois colonels d'artillerie, cependant offlciers 
appeles officiellement a suivre ces manoeuvres, qui s'etaient appro- 
ches trop pres des batteries, pour leur rappeler la volonte du gene- 
ral. J'ajouteque, malgre la situation que j'occupais aupres du g^n^- 
ral d'artillerie dans ces manoeuvres, je n'ai jamais vu la piece de 
120 court, de plus pr^s que du haut de mon cheval, malgre mon 



— bm — 

(Mslr et I'interet que presentait pour nous tous un engin nouveau 
qae je n'avais jamais vu. 

Le lieutenant-colonel BrongnL'Vrt. — En dehors de cette question, 
Bsterhazy vous a-t-il paru ^tre au courant des formations de I'artil- 
lerie par exemple. N'avez-vous pas eu I'occasion d'en causer avec 
lui? Je liens a preciser le mot « formation », parce qu'on a discut^' 
longuement sur celte question. J'entends par le mot « formation », 
I'attribntion des batteries d'artillerie aux grandes unites. A-t-il et6 
question de I'attribution des unites d'artillerie aux grandes unites 
par exemple ? 

Le capitaine Le Rond. — 11 n'en a jamais ete question. 

M"*" Demange. — Le capitaine Le Rond a dit k la Gour de cassa- 
tion que lorsqu'il etait au camp de Chalons ily avait sur le champ 
de tir des pieces de 120 long munies du frein hydrauliijue. Voulez- 
vous demander, monsieur le President, a M. le capitaine LeRond si 
on a tire le 120 long devant les officiers superieurs ? 

Le President. — A-t-on tire au camp de Chalons des pieces de 
120 long de siege ? 

Le capitaine Le Rond. — J'ai repondu a la Cour de cassation sur 
la question d'un conseiller qui semblait confondre le 120 long avec 
le 120 court, etvoici mareponse : 

Le 120 long existe en elfet au camp de Chalons, ainsi que je Tai 
dit a la Cour de cassation, comme d'ailleurs dans tous les champs 
de tir de Tartillerie puisqu'il faitpartie de la dotation de tous les 
chnrnps de tir de Tartillerie. 11 a ete fait une ecole a feu de siege 
devant les officiers superieurs, et il est possible que le 120 long ait 
ete tire. 

II n'y a du reste aucune confusion possible entre ces deux pieces. 

M*" Demange. — Je demandais seulement si le 120 court a ete 
tire. C'est entendu, sur cette question nous sommes absolument 
d' accord, 

M« Labori. — Monsieur le President, je desirerais que vous voulus- 
siez bien prier M. le capitaine Le Rond d'achever sa reponse a la 
question da lieutenant-colonel conseiller au sujet des formations de 
rartillerie? 11 a dit qu'il n'avait pas ('te question des formations de 
I'artillerie, le mot etant pris (si j'ai bien compris) dans le sens 
d'Ktat-major; mais puisque le l(''moin distinguait, voudrait-il ache- 
ver sa pensee et nous dire s'il a ele question de ce qu'on appelle 
des formations de manoeuvres? 

Le c.vpitaine LeRond. — Ma pensee a ete achevee entierement, <'t 
je repondrai a une question precise. 



— lid — 

M*' Labom. — Mais pardon : lecapitaine Le Rond aditqu'il fallait 
faire une distinction; une distinction indique deux elements entre 
lesquels on distingue; par consequent je prierai le temoin qui avait 
commence sareponse dontle commencement a satisfaitle lieutenant- 
colonel conseiller, d'achever son observation et de nous montrer 
I'autre element objet de sa distinction. La question est precise. 

Le President, au temoin. — Le commandant Esterhazy vous 
a-t-il parle des formations de manoeuvres? 

Le capitaine Le Rond. — Les batteries ont manoeuvre devant les 
officiers superieurs. Par consequent elles ont passe de I'ordre en 
bataille a I'ordre en batterie; mais il n'a pas ete question speciale- 
ment de manoeuvres, les questions les plus interessantes pour les 
officiers superieurs etant I'emploi de Tartillerie au point de vue de 
ses attaques. 

M*" Labori. — .Je prie monsieur le President de vouloir bien 
demander au colonel Picquart s'il n'a aucune observation a faire 
sur ce point. 

Le President. — C'est a lui de le demander. 
M« Labort. — Permettez, monsieur le President, je vous ferai 
remarquer tres respectueusement que je suis parfaitement autoris^' 
a provoquer des confrontations lorsque je le juge utile. 

Le Prestdext. — Oui, mais vous m'avez dit de demander au 
temoin Picquart s^il avait des observations a faire. Et je vous fais 
remarquer que c'est lui qui doit me le demander et non moi. 
Me Labori. — Ce n'est qu'une question de detail. 
Le President, au colonel Picquart. — Veuillez venir ici. 
Le colonel Picquart .sy^ presente a la barre. 
Le President. — Vous avez des observations a presenter? 
Le colonel Picquart. — Oui, mon colonel. Ce sont des observa- 
tions peu importantes du reste, car ce sont de simples questions de 
nuances. Lorsque M. le capitaine Le Rond est venu a mon bureau, 
je lui ai fait sentir qu'en me parlant il paiiait au delegue du minis- 
tre ; mais jedoute fort que je lui aie dit : « Je vous fais appeler par 
ordre special du ministre » comme aurait I'air de vouloir le dire le 
capitaine Le Rond ou comme il a expose la chose devant vous. 

Le second point est celui-ci, et alors mes souvenirs sont tres 
nets. Je n'ai pas dit au capitaine Le Rond qu'il s'agissait d'une 
affaire d'espionnage et de trahison. Vous savez quels etaient les 
termesdans lesquels le general Gonse m'avait charge de faire Ten- 
quete sur Esterhazy. Au point de vue des documents et des rensei- 
gnements pris, j'ai suiviexactement ses indications. J'aidit au' capi- 



— 120 — 

taineLe Rond qu'il s'agissait d'une question dindiscretion. Je me 
souviens tres bien qu'il m'a dit lui-m^me : «. Mais alors, je ne puis 
plus voir cat ofTicier. » 11 a lui-mSme devine qu'il s'agissait de quel- 
que chose d'autre et je ne me suis ipas cru aulorise a aller aussi 
loin. Vous voyez que, en ce moment, nous sommes a peu pres 
d'accord. 

Le capitaine Le Rom). — NuUement. 

Le lieutenant-colonel PicoLAUT. — ...Et qu'il n'y a guere qu'une 
question de nuance. 

Maintenant, je maintiens de la fagon la plus formelle ce que j'ai 
dit; je parle ici sous la foi du sermenl. 

Le President. — Avez-vous encore une observation a presenter? 

Le lieutenant-colonel Picquart. — Oui, mon colonel. J'ai 
encore une observation a faire qui est la suivante. Le capitaine 
Le llond dit que je n'ai pas rendu compte a m<'s chefs. Lorsque je 
suis parti en mission, j'ai remis au general Gonse abtsolument tout 
ce qui concernait I'enqu^te Esterliazy jusqu'au moindre petit bout 
de papier. 

Vous avez vu ici que lorsqu'on raconte les fails on se perd dans 
une foule de details qui n'ont rien a faire avec la question. Lorsque 
le capitaine Le Kond est venu a mon bureau, j'ai pris sur un bout 
de papier les notes essentielles et ce sont ces notes que le general 
Gonse a trouvees dans le dossier lorsque je le luiai remis. 

Le dernier point sur lequel je veux insislerest lesuivant : Sur le 
bordereau il y a : a Je vous envoie des renseignemcnts sur le frein 
hydraulique du 120 et sur la maniere dont s'est conduite cette piece. 
II ne s'agit pas du 120 court. Le mot n'y est pas. Quelle etait la 
piece qui etait munie du frein hydraulique? C'etait le 120 long. 
C'est pour cela qu'il serait interessant que le lemoin precisAt et 
qu'il vous disc si le 120 a ete tire ou s'il n'a pas ete tire. II y a au 
bordereau une rubrique : a Le 120 avec frein hydraulique)). II n'est 
pas question la de frein hydropneumatique. Je prends la rubrique 
telle qu'elie est. 

Le capitaine Le Rcnd. — Jereponds ceci et je serai certainement 
plus bref. 

Le lieutenant-colonel Pic((uarta dit qu'il ne m'avait pas en com- 
menyant dit qu'il me paiiait au nom du ministre. Les choses se sont 
passees de la fafon suivante : « II m'a fait asseoir, s'est leve et m'a 
dit : (( Je vous parle au nom du ministre. » Voila ses premieres 
paroles. II a ajoute : « II s'agit d'une question d'espionnage, de trahi- 
son, dans laquelle est implique un ofTicier superieur. » 



— 121 — 

J'aitrouvela forme tellement solennelle que j'aiarr^te immedia- 
tement en priant le colonel Picquart de me poser des questions 
precises et en lui disanl que je repondrais tout ce que je savais. 
Je n'ai rien a changer : ma deposition devant le conseil est identi- 
que acelle que j'ai faite devant la cour. 

Quant a la deposition du lieutenant-colonel Picquart en ce qui 
me concerne, il est interessant de rapprocher la deposition faite 
devant la cour decelle qui a ete faite ici. Je cite de memoire et je 
garantis I'exactitude des mots. Le lieutenant-colonel en reforme 
Picquart a dit devant la Cour en ce qui me concerne ces seuls mots : 
«Je fis une tentative aupr^s d'un capitaine d'artillerie, le capitaine 
Le Rond, je crois(il n'a pas affirme), toute cette enqu^te est d'ail- 
leurs restee confuse dans mon esprit. » 

La memoire du lieutenant-colonel Picquart ne I'a pas servi 
devant la Cour de cassation . 

Depuis, j'ai fait une deposition qui a paru dans Tedition Tresse et 
Stock. J'ai vu, d'apr^s le compte rendu du Figaro, ces jours-ci, que 
le lieutenant-colonel Picquart a repris sa deposition devant la Cour 
de cassation, mieux servi cette fois par sa memoire, en la transpo- 
sant, en presentant les choses d'une fagon differente et inexacte. Je 
n'ai rien a ajouter. 

Le President. — Pouvez-vous dire si la piece de 120 a ete tiree 
au camp de Chalons pendant les manoeuvres ? 

Le capitaine Le Roxd. — J'ai offert de remettre au Conseil le 
programme des ecoles a feu. 

Le Presidext. — Parcourez-le, et dites-nous si la piece de 120 
longy figure. 

Le capitaine Le Roxd. — Ce programme, pour les journees du6, 
du 7, du 8 et du 9, ne comporte pas de tir de siege ; j'ai le souvenir 
qu'untir de si6ge qui aurait dii etre fait a une des seances prec^- 
dentes a ete reporte a une autre seance du 6, du 7, du 8 ou du 9. 
Ce tir a dfn porter sur une des pieces de la dotation du camp de 
Chalons. 

Le President. — Cette dotation comprenait du 120 long? 

Le capitaine Le Rond. — Cette dotation comportait du 120 long. 

Le lieutenant-colonel Picquart. — Je maintiens absolument ma 
deposition. 

Le capitaine Le Rond. — Je maintiens formellement ce que j'ai 
dit. 

Un mExMbre du Conseil de guerre. — Etes-vous s6r que les officiers 
superieurs etrangers aient assist^ au tir des pieces de siege ? lis assis- 



122 

lent touj ours au tir des pieces de campagne, mais assistent-ils au 
tir des pieces de siege ? 

Le capitaine Le Rond. — J'ai le souvenir qu'ils ont assiste aiune 
seance de tir de siege ; c'est moi qui lea ai guides. Je les ai accom- 
pagnes a toutes les seances auxquelles ils ont assiste. 

Le President. — . Y compris la* sea;nce dfi. tir des pieces.' de 
si^ge ? 

Le capitaine Le Roxd. — .Je I'ai dit, mon colonel. 

Le PniisiDENT, a Vaccme. — Avez'-vous quelque obser\%ation a 
faire ? 

Le CAPITAINE Dreyfus. — Aucune, mon colonel. 



TREJSTE- iNE.U vieme temoin 
LE COMMANDANT WALSIN-ESTERHAZY 

Le President. — Nous devrions maintenant entendre le temoin 
Esterhazy. 11 ne s'est pas presente Dans ces conditions, nous 
devons donner lecture de sa deposition devant la Cour de ( lassation. 

Monsieur le Greffier, veuillez donner lecture decette deposition. 

Le greffier Coupois donne lecture de la deposition du cow mm- 
dant Estcrhmy d/erant la Cour de cassation. 

DEPOSITION ESTERHAZY 

Du londi 23 Janvier 189'.). , 

Cejourd'hui, lundi, vingt-trois Janvier mil huit cent quatre- 
vingt-dix-neuf, a comparu devant la Chambreciiminelle, constituee 
en Commission d'instjuction, le temoin ci-apres, lequel a ete entendu 
separement, apres avoir prete le serment de parler sans haine et 
sans crainte ; ledit temoin ayant declare qu'il n'est ni parent ni allie 
de Dreyfus, et qu'il nest pas, avec lui, dans des relations de service. 

WALSIN-ESTERIIAZY (Marie-Charles-Ferdinand), 51 ans, chef 
de bataillon d'infanterie en refornio (pas de domiciled; 

Declaration du commandant : 

Je jure de dire toute la verlte sous les reserves exprimees en 
ma precedente lettre (13 Janvier dernier) a M. le Premier President, 
relativement aux faits juges par le Conseil de guerre de 1898 et a 
ceux qui ont fait rohjet d'un arret de la Chambre des mises en accu- 
sation. 

(Ici M. Esterhazy vise la lettre ne varietur.) 

D. Vous avez dit, dans cette lettre, que vous aviez e.u, avec un 
agent etranger, pendant dix-huit mois environ, de 1894 a 1895, a 
la demande du colonel Sandherr. desrapijorts, gr^ce auxquelsvous 
avez pu fournir a cet ofiicier des renselgnements du plus haut 



— 123 — 

interet et combattre utilement certains agissements. Voudriez-vous 
donner a la Gourdes explications siir la portee de cette declaration? 

R. Avec tout le respect que je dois a la Cour, je tiens a faire 
observer que je ne suis pas dans la situation d'un temoin ordinaire. 
Je sais, je sens, tout le monde salt et sent avec moi que ce n'est pas 
seulement la revision dii proces Dreyfus qui est poursuivie, mais 
ma condamnation. Personne ne s'y trompe, et, a I'etranger oii je 
viens de passer cinq mois, dans les milieux comme la Belgique, la 
Hollande et I'Angleterre, ou tout le monde applaudit avec fureurce 
qui se passe en France, et ou par consequent ma personnalite n'est 
pas suspecte d'inspirer de la sympatbie, tous ceux a qui j'en ai 
parle ou qui m'en ont parle ont constate le fait avec etonnement, 
je puis le dire. Quelque lointaines que soient mes etudes de droit, 
j'ai toujours pense qu'un accuse avait le droit de se defendre et 
d'etre au courant de I'instruction ouverte contre lui. Gelte situation 
d'accuse, je suis prSt a I'accepter, mais avec les garanties que me 
donne la loi nouvelle et que j'ai specifiees dans ma lettre a M. le 
Premier President de la Cour de Cassation. 

Cite comme temoin, dans des conditions exceptionnelles, j'estime 
avoir le droit de faire mes declarations comme je I'entends. C'est 
avec la plus profonde douleur que je me suis resolu a demander a 
la Cour de m'entendre. Tant que j'ai ete ouvertement ou tacitement 
couvert par mes cbefs, je n'ai rien dit. J'ai, conformement a leurs 
ordres, tout supporte et tout soulTert, avec cette discipline de soldat 
d'il y a deux cents ans, que je suis. « RBiTRE », « Lansquenet », 
« CoNDOTTiERE )) m'appellcnt Ics joumaux dreyfusistes. C'est possible, 
et je m'en vante. Avec des soldats comme moi, on gagnait des 
batailles, et ils n'abandonnaient pas les leurs dans la melee. Le 
jour ou j'ai ete indignement abandonne et sacrifie avec autant de 
Idcbete que de betise, je persistai dans cette attitude. Mon conseil, 
M^ Cabannes, a en mains les preuves ecrites, et il a ete temoin lui- 
meme, I'autre jour, a Rotterdam, des offres d'argent qu'on m'a 
faites. Si je me decide, apres toutes sortes de bien douloureuses 
hesitations, a venirdire a la Cour ce que je pensais qu'on aurait dit 
de moi, c'est que j'etais en droit de croire que mes chefs I'eussent 
dit et parce que j'ai pense que je lui en devais le premier recit et 
les preuves avant d'en saisir I'opinion publique. 

J'ai demande a M. le ministre de la Guerre de me relever du 
secret professionnel. En eflfet, il est, dans ce ({ue je vais dire, quel- 
ques' choses qui interessent d'autres officiers que moi, et je ne me 
croyais pas autorise a les dire avant d'en avoir regu la permission. 
A part M« Tezenas et M^ Cabannes, personne neconnait encore ce 
que je vais dire ici. 

En octobre 1897, j'etais a la campagne quand j'ai regu, le 
18 octobre (on ra'avait prescrit de dire que c'etait le 20) une lettre; 
cette lettre etait signee Esperance. 

iVu recu de cette lettre, dont je ne connais pas I'ecriture, je fus 
ties surpris et je partis pour Paris. Je descendis rue de Douai; je 
ferai remarquer que, jusque-la, j'avais cache, de la fagon la plus 
absolue, mesrelationsavecM'"epays,et queje pensais que personne. 



— 124 — 

ci partun tres petit nombie de gens au ministere de la Guerre etdans 
des conditiocis que j'expliquerai plus tard, ne pouvait les con- 
nailre. 

J'avais telegraphie a M"^e Pays (en Normandie) de revenir. Le 
lendemain de mon arrivee, j'dtais tres occupe de cettc leltre ; et le 
soir, en rentrant vers I'heure du diner, j'appris par la concierge 
(animee a cette epoque d'autres sentiments que ceux qu'elle a mani- 
festos depuis) qu'un monsieur Otait venu me demander. J'en fus 
tres surpris, personne, en effet, ne connaissant cette adresse. 
La concierge me dit qu'elle avail declare a ce monsieur que j'etais 
inconnu; celui-ci avait repondu qu'il sava.it tres bien que j'etais 
dans la maison ; que, du reste, il venait dans mon plus grand interet 
et qu'il avait absolument besoin de me voir, II avait annonce qu'il 
reviendrait dans la soiree. Je me rendisalors a mon veritable domi- 
cile, rue de la Bienfaisance, 27, ou je ne pouvais pas entrer, ayant 
laisse les clefs a Dommarlin. Je demandai a la concierge si on etait 
venu s'informerde ma presence ;je pensais, en effet, que quelqu'un 
qui eAt eu a me voir se scrait d'abord rendu k mon scul domicile 
connu. 

La concierge me dit (juelle n'avait vu personne. Je rentraialors 
rue de Douai, et j'attendis toute la soiree. Personne ne vint. 

Le lendemain matin, de tres bonne beure (7 heures du matin), 
la concierge monta et me dit que le monsieur qui etait venu la 
veilie attendait dans la rue, pres du square Vintimille. Je descendis 
et je trouvai quelqu'un avec des lunettes bleues et dont la tournure, 
malgre ses elforts, denotalt un militaire. Co monsieur m'aborda et 
me dit : « Commandant, je suis charge d'une tres grave communi- 
cation dans votre intOret urgent. » La tournure de re monsieur, la 
certitude que j'avais (jue personne, ailleurs qu'au ministere, ne 
pouvait savoir que je pouvais etre rue de Douai, me fit tout de 
suite penser que j'etais en presence d'un envove du ministere de la 
Guerre. Je repondis a ce monsieur que je croyais savoir le motif 
de sa demarche et que j'avais recu, a la campagne, une lettre con- 
tenant un avertissement tres singulier. 

Cette personne me dit alors : « Ne vous preoccupez pas, mon 
commandant, on sait ce qu'il y a sous tout cela; vous avez des 
defenseurs et des protecteurs tres puissants et au courant de tout. 
Voulez-vous venir ce soir au rendez-vous que je vais vous indi- 
quer? » Je lui repondis : « Tres volontiers », et alors il me montra 
un bout de papier indi(juant Tangle du reservoir des eaux de la 
Vanne, en face du pare Montsouris. Le rendez-vous Otait pour 
5 heures. Je me rendis au lieu indique; et, a 5 heures precises, je 
vis s'arreter, a une centaine de metres du point ou j'etais, une voi- 
ture dans laquelle il y avait trois personnes : deux de ces personnes 
descendirent, la troisieme resta dans la voiture. Les deux autres 
vinrent a moi; dans Tune je reconnus le monsieur que j'avais vu le 
matin; Tautre avait une fausse barbe et des lunettes; cette der 
niere personne m'adressa brusquement la parole et me dit ; « Com- 
mandant, vous savez de quoi il s'agit », et tres rapidement, avec 
beaucoup de volubilite, se mit a me raconter tout ce qui avait ete 



— 123 — 

fait depuis 1896, contre moi, par le colonel Picquart, entrant dans 
de Ir^s nombreux details sur les manoeuvres de beaucoup de 
personnages importants, toutes choses qui, a cetle epoque, etaient 
absolument nouvelles pour moi. Ge monsieur m'assura encore, 
devant la profonde surprise que je lui temoignais de toutes ces 
nouvelles, que toutes ces machinations etaient connues, prevues, 
me repeta que j'avais les defenseurs les plus puissants et que je 
devais seulement obeir strictement aux instructions qui me seraient 
donnees, que mon nom ne serait meme pas prononce. 

Je cherchai, a diverses reprises, a faire dire a mon interlocuteur 
qui il etait, sans y arriver. Je voyais bien que c'etait un officier; 
j'aurais bien voulu savoir qui il etait et de la part de qui il venait. 
II me dit, au boutd'uneconversalion d'une-demi heure, de ne point 
me preoccuper, qu'on me tiendrait au courant et que j'eusse a me 
trouver tons les jours, a S heures, dans le salon d'attente du 
Gercle militaire, ou le premier monsieur passerait si on avait quel- 
que cbose a me dire, lis me quitterent, me disant de m'en aller 
dans telle direction; eux repartirent du cote de leur voiture; de 
sorte que je ne pus voir la figure de la troisieme personne restee 
dans la voiture. Le lendemain matin, a la meme heure que la 
veille, la concierge me monta un mot au crayon me disant : « Dans 
le fiacre, devant tel numero de la rue Vinlimille. » J'y allai en toute 
hdte ; je trouvai le monsieur a fausse barbe, qui me dit : « Montez 
vite », et de lui indiquer un endroit ou Ton pourrait parler long- 
temps sans etre derange. Je lui dis : « Je ne vols pas d'autre 
endroit, par ici, que le cimetiere Montmartre, si vous voulez y 
aller. » Nous nous y rendimes, et alors la, ce monsieur me dit : 
« II faut demander tout de suite une audience au ministre de la 
Guerre, et nous allons etablir ce que vous lui direz » (parce que je 
lui avals dit : « Uemander une audience au ministre, pour quoi lui 
dire? pour lui montrer cette letlre que j'ai regue? » II m'avait 
repondu alors : « Non ! nous allons etablir ce que vous lui direz »). 
Alors je lui dis : « Mais tout cela est Ires bien; je vols que vous 
etes officier. Je pre vols que vous venez du ministere; je voudrais 
bien savoir qui vous etes '? » 

Ce monsieur me dit: je suis le colonel da Paty de Clam, de 
I'Etat-major de I'armce. Et vous n'avez qu'a faire ce que je vous 
dirai. » Je ne connaissais paste colonel du Paty de Clam. Je I'avais 
rencontr^ une fois, pendant une heure, il y a seize ou dix-sept ans, 
dans une rencontre de deuxcolonnes, en Afrique; devant son grade 
et sa qualile, je lui dis: « Qa. suftit,^ mon colonel. Vous pouvez 
compter sur mon obeissance absolue. » Alors le colonel du Paty 
me dicta, dans le cimetiere m^me, une demande d'audience au 
ministre, me laissa entendre qu'il avait besoin de rendre compte 
de ce qui venait de se passer, et me donna rendez-vous pour le 
mSme soir. Gomme il ne m'avait pas parle du rendez-vous du 
Cercle militaire, je m'y rendis neanmoins : je trouvai le premier 
monsieur qui me fit monter dans une voiture et m'emmena au pas 
jusqu'au Cirque d'Hiver. II me raconta, avec beaucoup de details, 
toutes les machinations que j'ignorais, et insista beaucoup sur ce 



— 120 — 

que j'«tais parfaitement connu et sur les tr^s hautes protections 
dont il m'avail pai'le la veille. 

.I'avais adresse malettre au ministre. Le soir, je revis au rendez- 
vous indique le colonel du Paty qui me fit ecrire, sous sa dictee, 
des notes surce que je devais dire d M. le general Billot. Le m^me 
soir, je trouvai devant ma porte, dans une voiture, le colonel 
Henry. Le colonel Henry etait un de mes camarades ; j'avais ete, 
avec lui, dcpuis pres de vingt aiis au service des renseignements, 
tr^s pen de temps apres la creation du service: j'y etais comme 
lieutenant, et Henry y 6tait egalement avec le meme grade et le 
meme emploi que moi; je I'avais revu tres frequemment depuis. 
(J'ai su,plus tard, que la troisieme personne restee dans la voiture 
au pare deJMontsouris etait Ic colonel Henry). Henry me dit alors ires 
brievement de ne pas me tourmenter, que tout ce que m'avait dit 
le colonel du Paty etait parfaitement exact, et que, en haut lieu, on 
savait tres bien tout ce qu'il en etait, et qu'on etait resolu k me 
defendre k outrance contre ce qu'il appelait des abominables ma- 
noeuvres. 

Le lendemain, je fus averti queje serais regu le surlendemain 
par M. le general Millet, directeur de I'infanterie, au nom du 
ministre. Je vis le colonel du Paty et je lui dis : « Pourquoi le ge- 
neral ftlillet? Un chef de direction d'arme n'a rien a voir en pareille 
matiere. Si le ministre ne vent pas me recevoir, il aurait di'l me 
faire recevoir par son chef de cabinet ou, plut6t, par le chef 
d'Etat-major de I'armee ! -» En efTet, le lexle meme de ma 
demande d'audience expliquait que c'etait une affaire qui rekvait 
du chef d'Etat-major. Le colonel me r^pondit qu'il ne fallait pas 
engager M. le general de Boisdeffre; par consequent, il fallait qu'il 
restclt en reserve, indiquant ainsi que le general de Boisdeffre ne 
voulait pas prendre position pour pouvoir agir. Je me rendis chez 
le general Millet; je lui presentai la lettre et lui fis le recit que 
j'avais regu I'instruction de faire. Le general m'6couta ct me dit 
qu'il trouvait fort etrange ce que je venais de lui dire, que c'etait 
la premiere nouvelle qu'il en avait, qu'il ne comprenait pas du tout 
cette histoire, que j'attachais, a son avis, bien de I'iraportance a 
une lettre anonyme, et qu'il n'avait qu'un conseil k me donner, 
c'etait de faire par ecrit le recit que je venais de lui faire, d'y 
joindre la lettre anonyme que j'avais regue et d'adresser le tout au 
ministre. Je rendis compte, le soir meme, a M. le colonel du Paty 
de la reponse de M. le general 3Iillet, et il me dicta le texte de la 
lettre a adresser au ministre; cette lettre, ainsi que tout ce que j'ai 
ecrit en 1897, a ete donnee mot ii mot et ordonnee. 

Cette lettre m'a ete dictee mot a mot; elle contient une serie 
d'explications convenues, et on m'en a donne le texte pour queje 
I'apprenne, ainsi que me le prescrit une note de la main du colonel 
du Paty. (Je vous depose ce texte qui m'a ete donne, etje vais vous 
deposer la note.) 

En meme temps, le colonel du Paty me disait : « Le ministre ne 
pent pas faire autrement que de saisir le general de Boisdeffre do 
cette lettre, et alors nous allons marcher. » 



— 127 — 

Le lendemain, au bureau de poste de la rue du Bac, en face le 
Bon Marche, le colonel Heury me prevint que le general de Bois- 
deffre n'avait pas encore regu deM. le general Billot communication 
de ma lettre. J'insiste surcefait parceque, si le colonel Henry etait 
informe que le g«>nei'al Boisdellre n'avait pas ete prevenu par le 
ministre de la leltie que j'avais ecrite a ce dernier, il n'avait pu en 
etre averti que par le general de Boisdeffre, attendant done I'effet 
de ma lettre, et par consequent en connaissant I'envoi; Henry me 
dit : (( Le ministre va garder ca pendant cinq ou six jours avantde 
prendre une decision, suivant son habitude; on vous dirace soiree 
qu'il faut faire. » Le soir, je vis le colonel du Paty sur I'esplanade 
des Invalides et il me dit : « II est decide que vous allez ecrire au 
general de Boisdeffre directement; votre lettre permettra alors au 
general de Boisdeffre d^intervenir personnellement et de parler au 
ministre de la lettre que vous avez adressee a ce dernier. » Autre- 
ment dit, pour provoquer la remise de ma lettre au general de 
Boisdeffre, cet officier general entrait en scene lui-meme, gr^ce a 
la lettre que je lui ecrivais. 

A ce moment, le colonel du Paty me dit un soir : « Les grands 
chefs se preoccupent d'avoir avec vous des moyens de communi- 
cation qui ne soient pas directs, parce qu'il est probable que vous 
etes file, etant donne tout ce qui se prepare, et il serai t preferable 
d'avoir, au besoin, une transmission indirecte. Le general de Bois- 
deffre a pense au marquis de Nettencourt, votre beau-frere. » Je 
lui dis : « Non. Mon beau-frere est a la campagne; je ne veux pas 
du tout lui demander de revenir pour pareil service. » Alors il me 
dit ; « On a pense aussi a un de vos camarades de regiment », et il 
me demanda de lui en indiquer un. Je dis : « Vraiment, on nepeut 
pas demander a un ami de courir, comme cela, a toute heure de 
jour et de nult », et je pensais, inspiration malheureuse, du reste, 
a mon cousin Christian; mais, comme il etait a Bordeaux et queje 
ne pouvais pas le faire venir, je dis : « Je vous proposerais bien 
quelqu'un du devouement de quije suis sAr, mais je n'ose vraiment 
vous faire cette proposition », et je nommai M"^*' Pays. Le colonel 
du Paty m'a dit qu'il rendrait compte, et le lendemain il me dit 
qu'on acceptait M™e Pays comme intermediaire. 

Au cours de ces differentes entrevues, le colonel du Paty me 
presenta, un soir, a une dame que je crois inutile de nommer et 
qui a ^galement servi d'intermediaire a diverses reprises. 

A ce moment, je vis le colonel Henrj- qui me dit : « Tous ces 
gens-la ne marchent pas. Meline et Billot et tout le gouvernement 
sont pris par I'approche des elections et par les voix que represen- 
tent MM. Scheurer-Kestner, Reinach, etc. » II fut meme tres vio- 
lent; je ne repeterai pas ses termes militaires, avec lesquels je fls 
chorus ; il termina en me disant : « Si on ne met pas la baionnette 
dans le derriere de tous ces gens-la, ils sacriFieraient toute I'armee 
frangaise a leur siege de senateur ou de depute. » II me dit en me 
quittant : « Sabre a la main ! Nous allons charger. » ( Geci se pas- 
sait la veille de ma premiere lettre au President de la Republique, 
c'est-a-dire le 28 oclobre.) 



- 128 — 

M. le colonel du Paly me dicta le texte de la lettre au President 
de la Republique;je lui fis meme remanjuer que le texte de celte 
premiere lettre etait bien extraordinaire. (Tous Ics details de cett<; 
lettre m'ont ete dictds mot a mot; celte dictee a eu lieu sur I'espla- 
nade des Invalides, et j'ecrivais au crayon.) M. du Paty me repon- 
dit : « Tout le monde sail que vous eles un emballe; de vous ga ne 
paraitra pas extraordinaire. C'est dans voire note. » Je me sou- 
viens tres bien que je lui dis : a Puisque c'est comme cela, jem'enf... 
Du moment que vous commandez, j'obeis. » 

]^e lendemain ou jours suivanls, comme le President de la 
Repuhlique n'avait pas repondu k celte leltre, on me fit faire la 
letlre du document liberateur. Celle-la produisil son eRet, et je fus 
informe que le President de la llepublique elait intervenu person- 
nellement pour demander ce que voulaient dire ces leltres si vio- 
lentes, et on m'a m^me dit, a ce moment, que c'est a Tintervention 
du President de la Republique qu'avait ete dil un ordre relalif au 
colonel Picquart en Tunisie. Je fus informe, k ce moment, que le 
minislre avail donne I'ordre au general Saussier de me faire venir 
pour m'interroger, 

Je vis le gouverneur de Paris qui me dit : « Qu'est-ce que c'es^t 
que toute celte histoire? » Et quand je la lui eus racontee, il ajouta 
que j'avais bien tort de me lourmenter ainsi pour une lettre ano- 
nyme el de mellre ainsi tout le monde a I'envers. Je dis au gouver- 
neur que j'etais certain de ne pas me lourmenter a tort, que 
depnis de longs jours je m'adressais et au ministre de la Guerre et 
a la plus haute autorile de mon pays, pour les prevenir. qu'on ne se 
donnait meme pas la peine de me r^pondre. et que, du moment que 
j'avais ete regu par lui, je resterais tranquille. Le gouverneur me 
dit meme : « Le ministre a dit que je prenne contre vous des mesu- 
res de rigueur, si je le jugeais necessaire. Je trouve que vous eles 
tres excusable de crier comme cela, quand on ne vous repond pas. » 

J'avais ete prevenu que je serais convoque chez le general 
Saussier par le colonel Henry, 

Quelques jours auparavant, vers le 12 ou ISnovembre, je crois, 
M. du l*aty m'avait remis ce qu'on appelait la [ilaquette ; c'etail un 
article assez long, ecrit sur feuilles de papier petit format, relatif a 
I'ensemble des manceuvres qui se Iramaient depuis 1896. J'avais 
d'abord ete invite a faire imprimer cette plaquelte sous forme de 
brochure; puis on y avail renonce. Le 13 novembre, le colonel du 
Paly me donne Tordre d'ecrire une lettre au ministre (leltre qu'il 
me dicle) pour lui remettre le document dit liberateur: «Ce canaille 
de D... )), je n'avais pas maleriellement ce document, mais jo le 
connaissais; ma leltre a ete ecrite le 14 et remise le 14 au cabinet 
du ministre. 

D. Comment connaissiez-vous ce document? 

R. Je le connaissLis. 

DEMAXDE PAR UN CONSEn.LER 

D. Qui vous i'avait communique ? 

R. Je ne veux pas ie dire. ' 



— 129 — 

Le temoin continue : 

Ce document m'est rennis, pour etre annexe k ma leltre, le 14, 
par le colonel Da Paty ; le tout est remis sous trois enveloppes, que 
j'ai cachetees de mon sceau, par moi, au cabinet du ministre. Le 
rainistre de la Guerre m'accuse reception, en des termes contenus 
dansle document, en date du 16 novembre, que je vous depose. 

Le 31 octobrc, j'annonce au President de la llepublique queje 
suis detenteur de ce document. Ce document, par sa nature meme, 
appartient aux dossiers secrets existant au service des renseigne- 
ments et dont sont responsables le sous-chef d'Etat-major, chef de 
service, et le chef d Etat-major general. J'annonce queje vais etre 
accuse du crime de haute trahison ; j'annonce queje suis detenteur 
de ce document, je m'en sers, ou plutot on me fait m'en servircomme 
d'une arme, et, pendant quinze jours oii je suis cense ^tre en 
realite possesseur de cette piece, on ne m'inquiete pas ; on ne me 
demande aucune justification serieuse; on ne me demande m^me 
pas la production de cette piece ; et qnand je la remets, le cabinet 
du ministre de la Guerre lui-memem'en accuse reception, non pas 
en discutant mon affirmation qu'il m'a ete remis par une femme 
inconnue, mais en admettant mSme, sans discussion, I'existence de 
cette femme. 

Le seul point qui est au conditionnel, c'est de savoir s'il a ete 
vole au ministere, ouiou non. 

Le 13 novembre, c'est-a-dire en m^me temps que les operations 
du document, j'etais invite a faire paraitre dans la Libre Parokla. 
plaquette modifiee, etqui m'etait remise, ecrite tout enliere par une 
main queje ne veux pas designer et que M. le colonel du Paty a 
reconnue au Gonseil d'enquete. 

Quelques jours avant, Henry m'avait demande si je connaissais 
particulierement un journal; je lui ai repondu que j'avais des 
amis a la Libre Parole. 

Le dimanche matin, 14, je vais trouver M. Drumont et je lui 
remets la plaquette qu'il a reproduite textuellement sous la forme 
de I'arlicle sigue « Dixi ». 

Ici je ferai^ remarquer qu'a ces dates des 14 et 16 novembre, un 
officier de TEtat-major de I'armee, apresqu'on s'est assure que je 
pouvais compter sur I'appui de la Libre Parole, me fait porter 
un article tres documente k ce journal. Quand le colonel Henry 
m'avait demande si je connaissais un journal, il m'avait demande 
si je connaissais M. Rochefort en ajoutant qu'il etait un appui tres 
puissant; je lui avals repondu : a Pas du tout. » Trois ou quatre 
jours apres la denonciation de M. Mathieu Dreyfus, le commandant 
Pauffin de Saint-Morel (queje n'avais jamais vu, que je ne connais- 
sais pas le inoins du monde), chef du cabinet de M. le general 
chef d'Etat-major, se rendait chez M. Rochetort pour lui dire qu'il 
pouvait marcher a fond et I'assurer de ma complete innocence. 

Dans les derniers jours d'oclobre j'avais regu du colodel du Paty. 
une grille destinee a correspondre soit avec lui, soit avec le com- 
mandant Henry, en cas de besoin ; c'est celle qui a ete saisie par 
M. Bertulus. 

n. ft 



~ 130 — 

Lo IG novembre, je lis, le malin, la denonciation de M. Mathieu 
Dreyfus. Je me rends chez le gouverneur de Paris; je lui rends 
compte que je vais reclamer une enqu^te du ministre. Je suis 
averti d'abord immedialement que c'est Ic general de Pellieux qui 
sera charge de I'enquete; celte enquele s'ouvre; mon cousin etait 
arrive subitement et j'ai eu la sottise de m'en servir comme inter- 
mediaire; mais le veritable inlermediaire, pendant tout ce temps, 
a ete M""^ Pays. 

Des que I'enquete est commencee, je suis tous les soirs tenu au 
courant de ce qui a ete fait dans la journee ; je ferai remarquer que 
les resultats de I'enquiUe ne peuvent pas etre communiques a des 
officiers d'un grade aussi inferieur que celui du commandant 
Henry ou du colonel du Paty; ils ne peuvent etre communiques 
qu'a des officiers generaux, le general de Pellieux ne pouvant faire 
part deses investigations a ces officiers d'un grade inferieur. Or les 
resultats de cette enquete ne sont regulierement transmis qu'avec 
I'indication, sous forme de prescription, de ce que je dois dire lors- 
que je suis interroge. Je regois tous les jours des prescriptions 
6crites, souvent plusieurs fois par jour, et je transmets moi-meme 
des observations et des remarques destinees a repondre aux com- 
munications qui me sont failes. 

J'avais refu I'ordre de briiler ces notes, au fur et a mesure de 
leur reception; j'en ai done brul6 beaucoup. Fort heureusement, 
et sans rien m'en dire, M'"^ Pays en a mis de cote plusieurs. En voici 
une ' qui etait dans les dossiers remis au concierge; c'est une 
note que le colonel du Paty a reconnu venir de lui. A ce moment, 
j'avais ecrit qu'il etait necessaire que tous les officiers, au moins 
les principaux, qui avaient ete meles k I'afTaire Dieyfus, vinssent 
temoigner devant le general de Pellieux. Le colonel du Paty avait 
regu une citation, et avant de comparaitre il m'ecrivait la note en 
question. 

Cette note etablit que toutes les depositions qui etaient faites 
devant M. le general de Pellieux etaient faites d'accord avec moi. 
Elle etablit, en outre, les engagements qu'on m'avait fait prendre 
vis-a-vis de tierces personnes etauxquelsje n'ai manque que quand, 
contraint et force devant le Gonseil (i'enquete (ou j'ai ete I'objet de 
procedes iniques, dont je donnerai la preuve tout a I'heure), j'ai 
dCl prouver au Conseil, alors qu'on le niait, que je n'avais agi que 
par ordre. J'ai fait cette preuve avec la plus grande moderation, 
car je n'ai produit que cette piece et je ne lai produile absolument 
qu'a la derniere minute. Cette note etablit aussi que meme devant le 
general de Pellieux, et malgre les engagements pris, le colonel 
du Paty etait oblige de signaler que M. le general de BoisdefTre etait 
au courant des relations des officiers places sous ses ordres avec 
moi. La seule production de cette note indique suffisamment que la 
declaration de M. le colonel du Paty a M. le general de Pellieux, 
que toute relation avait cesse entre les officiers de I'Etat-major et 
moi, a partir du moment ou j'avais eu un avocat, est absolument 

1. Deposee el joiiitc ii la deiiOiilion. 



— 131 — 

inexacte, puisque je recevais des notes de ce genre. Tout ce qui est 
soulign^ dans la photographic represente ce qui etait cache en 
rouge dans I'original. 

Quand fut termin6e I'enqu^te du general de Pellieux (il avait 
conclu qu'il n'y avait pas lieu d'informer), j'ai regu I'ordre de 
demander a passer en Gonseil de guerre. J'ai naturellement obei et 
j'ai fait une demande, que j'ai soumise a cet officier general, quil'a 
meme corrig^e. 

Apropos de la note du colonel du Paty, je voudrais faire une 
observation : lorsque les lettres au President de la liepublique et 
Particle « Dixi » elaient mis faussement a ma charge, au Gonseil 
d'enquete, c'etait considere comme faute grave contre la discipline 
et mf^ritait ma traduction devant un Gonseil d'enquete et ma mise 
en reforme; lorsque j'ai etabli que je n'en ^laispas I'auteur, M. Ga 
vaignac a trouve que I'auteur n'en etait plus punissable; et lorsque 
M. le general Zurlinden a succMe a M. Gavaignac, il a juge que 
cela ne meritait que la mise en non-activite par retrait d'emploi, 
par decision ministerielle,et sans mSme faire passer I'auteur devant 
un Gonseil d'enquete, non pas que j'entenderecriminer contre la 
mesure moins severe que celle qui m'a frappe, dont a ete puni le 
colonel du Paty; j'estime qu'il a ete aussi injustement et aussi 
arbitrairement puni que moi ; et, pas plus que moi, il n'a merite 
un pareil traitement; il n'a ete, comme moi, qu'un instrument. 

En tout cas, je tiens k bien faire remarquer qu'il y a eu deux 
poids et deux mesures dans la maniere dont, I'uii et I'autre, nous 
avons ete traites. 

Je viens maintenant a ma traduction devant le Gonseil de 
guerre. (]onformement a I'ordre que j'ai regu, j'ai demande k etre 
traduit devant un Gonseil de guerre, et I'instruction a commence 
plus complete, plus longue, plus detaillee que I'enqu^te de M. le 
general de Pellieux, mais menee de la meme manieie, c'est a-dire 
que je recevais journellement des instructions formelles sur ce que 
je devais dire. 

Une fois, pour obeir k M'^ Tezenas (qui, a cette epoque, ne savait 
pas ce qui se passait), j'avais fait une demarche de mon chef; je 
fus tres verlement rappele a I'ordre. Le commandant Ravary fut 
mande a I'Elat-major de I'armee et on lui donna communication de 
certaines pieces; tons les jours egalement, j'elais prevenu et de la 
marche de I'instruction et de ce que je devais dire, toujours par les 
memes personnes, soit le colonel Henry, soit le commandant du 
Paty; mais il est bien evident que ces communications sur les 
details journaliers de I'instruction n'etaient pas faites a ces officiers, 
qui n'etaient consideres absolument que comme des temoins; elles 
etaient faites au chef d'Etat-major, ou plus probablement au sous- 
chef d'6tat-major pour le chef d'iitat-major. II estint^res*ant pour 
moi de constater que ces communications, faites beaucoup plus 
haut qu'aux officiers mes intermediaires, me parvenaient dans la 
soiree m^me. 

Quand vint la lettre de Zola, j'avais eu I'intention (j'avais 
m^me demande au ministre I'autorisation) de poursuivre Mathieu 



~ 132 — 

J)reyfus et Ic Figaro, et de provoqiier Clemenceau et Reinach. Je 
fus invite a rester tranquille pour le moment: j'obeis. 

Vint le proces Zola. Des que ce proces fut annonce, le ministre 
de la Guerre choisit un consell, non pas officiellement, mais ce 
coBseil fut le mien, de fagon que tout ce qui serait fait le fCit en 
communaule. C'est ainsi (jue M. Wattine, gendre de M. le general 
Billot, venait, avec le colonel Thevenet, travailler chez Tezenas, et 
que M. le general de BoisdelTre etait en rapports directs et frequents 
avec mon conseil. Au cours de ce proces, ons'inquieta beaucoup de 
savoir ce que j'allais dire dans ma deposition; comme tout cela 
commengait a singulierement m'ennuyer, j'avais eu le projet, non 
pas seulement de parler mais d'agir a I'audience; on m'avait indi- 
que ensulte dans quel sens je devais deposer; puis, au dernier 
moment, dans la salle des temoins, oil il n'y avait (]ue desofficiers, 
le general de Pellieuxme dit tout haut : c< Vous allez etre interroge, 

Vous ne repondrez pas. » Je lui dis : « Mon general, si ces c 

la m'eng , je ne peux pas me taire! — Si, vous vous tai- 

rez, dit le general de Pellieux, je vous en donne I'oi'drc! » — Je 
repondis : « C'est bien, mon general ! » et voila comment il se fit 
que je me tus. Ouand, apres cette deposition mnette, je revins au 
milieu des temoins, tons les officiers m'accueiilirent en me serrant 
les mains et en me donnant toutes sortes de temoignages de sym- 
pathie. 

Apres le proces Zola, je voulus, de nouveau, provoquer une des 
deux personnes dont j'ai parte plus haut; a ce moment je fus 
invite a provoquer le colonel Picquart a qui je ne pensais pas du 
tout ; le general Gonse en a parte a Tezenas; le general de Pellieux 
me I'a dit a moi; et Henry% qne j'avais etc voir, m'a dit textuelle- 
ment cette phrase : « Tous les cabots de la boite (c'est-a-dire tons 
les generaux de I'Etat-major) attendent que vous marchiez sur 
Picquart.)) Je repondis quegam'etaitegal, et que puisqu'il ledesirait, 
j'allais me battre avec lui. 

J'allai trouver mon camarade Feuillant (Xavier Feuillant, 12, 
avenue Bugeaud) qui pourrait temoigner de ce que je vais dire. 
Feuillant me dit : « II me faut un officier superieur comme second 
t^moin. )) Je m'adressai' a un officier d'tllat-major, on me fit dire 
(toujours du ministere de la Guerre, plus haut que les aulres) qu'on 
ne voulait pas d'un officier d'Etat-major, et qu'il fallait que je 
prenne un officier de troupe. J'objectai que je n'avais pas de cama- 
rade a Paris a qui demander de m'assister duns une rencontre aussi 
grave. 

On me tit dire qu'on allaitme procurer un temoin, et c'est alors 
que le colonel Pares, de I'Etat-major de I'armee, et un autre colo- 
nel dont j'ai oublie le nom, furent invites a se rendre chez le com- 
mandant de Sainte-Marie qui avait et^ juge suppleant au conseil 
de Guerre qui m'avait juge. 

Le commandant de Sainte-Marie accepta de grand coeur, mais 
fut tr^s surpris de ces ambassadeurs;il demandasic'etaitun ordre; 
ces officiers lui dirent de venirvoirle general Gonse, qui lui renou- 
vela cette invitation. 



— 133 -. 

A ce propos, je dois dire que j'ai rencontre le commandant de 
Sainte-Marie (au moment de men conseil d'enquete) qui m'a rappel^e 
ce fait et a ajoute que le general Gonse lui avait tlit : « Je vous 
demande de servir de temoin a Esterhazy; mais ne racontez pas 
cette demarche que j'ai fait faire. » 

Les choses etaient arrangees ainsi quand le colonel Henry vint 
rue de Douai, Ires agite, m'attendit, et, ne me trouvant pas, laissa 
une note qui a ete saisie par M. Bertulus et qui m'indiquait qu'un 
ofTicier superieur serait mon premier temoin. de m'assurer du con- 
cours du colonel Bergouignan, designe comme « representant I'ar- 
mee nationalew, comme deuxieme temoin, et me prescrivant de me 
trouver le lendemain, a telle heure, a tel endroit, pour me rendre 
avec lui chez le General (le General, ici, etaitle general Gonse, chez 
lequel nous all4mes effectivement le lendemain matin). 

L'Etat-major de I'armee me designait done, a ce moment, ceux 
avec qui il voulait que je me battisse, et me cherchait mes temoins. 

On avait fait beaucoup d'articles, dans les journaux, au cours 
du proces Zola, et j'avais ete charge, tres frequemment, d'aller 
porter des renseignements soit dans un journal, soitdans un autre. 
Quand I'arret de la Cour d'assises fut casse, et que le Conseil de 
guerre, apres de nombreux pourparlers, decida de poursuivre de 
nouveau, le ministere de la Guerre resolut de faire faire une cam- 
pagne active dans la presse. C'est moi qui fus charge d'etre I'inter- 
mediaire, et la preuve de ce que j'avance se trouve dans le dossier 
du Conseil d'enquete (deposition de M. Boisandre); j'ai, du reste, 
amene chez M. le general de Pellieux de nombreux journalistes. 
parmi lesquels je cite ceux du Soir, de I'Echo de Paris, de la Libre 
Parole, de la Patrie de Vlntransigeant, du Gaulois, etc. 

Jusqu'en juillet 1898, j'etablis done que j'ai ete convert par 
mes chefs de la fagon la plus absolue. Je vis subitement se modiiler 
leurs dispositions a mon egard, du jour ou M. Cavaignac entra au 
ministere de la Guerre. 

Lecture faite, le temoin a declare persister dans sa deposition, 
qu'il a dictee, et a signe avec nous. 

Signe : Esterhazy, Loew, Coutant. 



Du mardi 24 Janvier 189'.4. 

Et cejourd'luii, mardi M Janvier 1899, M, le commandant 
Walsin-Esterhazy s'est presente a nouveau devant la Commission 
et a continue sa deposition sous le serment ci-dessus indique. 

Je crois avoir etabli, par le recit d'hier, que j'ai ete couvert par 
les hauls chefs de I'armee, que ce n'est pas moi qui ai ete a eux, 
c'est eux qui sont venus a moi. Ce n'est pas moi qui ai demande 
appui ou secours a M. le chef d'Etat-major de I'armee et aux offi- 
ciers generaux places sous ses ordres, pas plus que ce n'est moi 
qui les ai invites a choisirmon defenseur comme conseil, afin de se 
tenir avec moi en communaute constante de direction, et ce n'est 
pas moi, non plus, qui ai soUicite l<ss ordres et laligne de conduite. 



— 134 — 

jusqu'en jiiillet 1898, qu'on m'a dictes en tous points et que j'ai 
fidelementsiiivis. 

Si j'jii jamais commis un acte coupable, meme un acte illicite 
(ce conlre quoi je prolesle encore de toiites mes forces), ils sont 
mes ci'mplices, et s'il est besoin d'en faire d'autres preuves, si j'y 
suis contiaint, ces preuves je les ferai. 

Je vous ai jure, bier, au moment de pretei" serment, de parler 
sans haine etsans crainle. Je dirai la verite, puisque je n'avancerai 
aucun fait que je ne puisse prouver, jeparleiai sans crainte, car je 
n'ai peur de personne au monde ; mais quand vousaurez connu les 
faits qui vont suivrc, vous comprendrez que je ne peux pas, a 
regard de M. Cavaignac, dire, quels que soient mes efforts, que je 
parlerai sans haine. 

J'ai I'te convert, jusqu'en juillet 1898, par mes chefs d'une 
maniere complete. Lorsqu'ii fut question de la constitution du 
ministere Brisson, je fus prevenu qu'une des premieres promesses 
qui avaient ete faites etait celle de ma peau. Les amis que j'avais, 
parmi les antidreyfusistes, attendaient M. Cavaignac comme un 
messie. Un de ses camarades de promotion a I'Ecole poly technique 
m'avait fait de lui une peinture moins que rassuraiite. i.ors de son 
arrivee, sachant la terreur qu'il inspirait dans les bureaux de la 
Guerre, ou on le considerait comme Robespierre ou Saint-Just, je 
pensai qu'on lui cacherait beaucoup de choses ; je lui demandai 
une audience; j'estimais, en effet, que ce serait une chose utile et 
interessante pour lui de me voir, de savoir qui j'etais et ce que je 
pouvais avoir dans le ventre. Je ne regus pas de reponse. J'allai 
alors voir le gt^neral de Pellieux et je lui dis qu'il y avait beaucoup 
de choses tres graves dont je ne lui avals jamais souffle mot (iidele 
en cela aux engagements que j'avais pris vis-a-vis des tierces per- 
sonnes auxquelles fait allusion la note de M. le colonel du Paty que 
j'ai eu rhonneiir de remettre hier a la Cour). 

Je trouvai M. le general de Pellieux dans des dispositions telles 
qu'il me parut impossible d'entrer, avec lui, dans de grands details ; 
cependant il me proposa d'en parler au general BoisdetTre. Je lui 
dis:« Certainement, ilest necessaire que la situation soit bien nette, 
j'en ai assez de cette situation. Je ne demande pas mieux que de 
voir le general de BoisdelTre. » Ceci se passait le 3 juillet. 

Sur ces entrefaites, M^ Tezenas me proposa de voir M. Cavai- 
gnac. Je le remerciai ; j'acceptai et M^ Tezenas fut refu par 
M. Cavaignac. Le 7 juillet, M. Cavaignac annon^ait a la tribune de 
la Chambre que je serais piini des peines disciplinaires que j'avais 
meritees, pn^jugeant ainsi les decisions des juges, qui n'etaient 
meme pas encore design^s. 

M. le general de BoisdetTre et M. le general Roget, chef de cabi- 
net du ministre, savaient cependant, et cela d'une fa^on certaine, 
que je n etais pas I'auteur responsable des lettres au President de 
la Republique, de I'article « Di.ri r,.^ de \ai Libre Parole, des commu- 
nications a la presse, tons faits pour lesquels on me traduisait 
devant un Conseil d'enqu^te. On a feint de croire que j'avais fait 
tout cela de mon initiative. Ony avu des fautes contre la discipline. 



— 135 — 

On pensait, sans doute, qu'avec I'obeissance passive dont j'avais 
fait preuve jiisque-la, je ne dirais rien. J'ai etabli la v^rite sur ce 
point, et, a runanimite, le Gonseil d'enquete a declare que je n'avais 
point commis de fautes contre la discipline. 

A runanimite aussi,le Gonseil a declare queje n'avais pas com- 
mis de faute contre Thonneur ; et, malgre^des fails de pression que 
j'etablirai plus tard devant le Gonseil d'Etat, par trois voix contre 
deux, c'est-a-dire a la minorite de faveur qui ehi entratne mon 
acquittement devant le Gonseil de guerre, et qui, suivantune juris- 
prudence constante, en aucun temps, n'a jamais donne lieu a une 
seule mise en reforme, le Gonseil a declare que j'etais coupable 
d'inconduite. J'aurais dA beneficier de la minorite de faveur; 
recours est forme par moi contre cette decision et contre les proce- 
des employes pour y arriver. Quant a la question d'inconduite, 
ainsi que j'ai ou I'honneur de le faire observer au general Florentin, 
il y avait de longs mois que tout cela etait connu ; non seulement 
mes chefs n'avaient rien trouve a redire, ainsi que je puis I'elablir, 
mais la fagondonton avait eu recours aux services de M"'*' Fays prou- 
vait h. quel point les autorites militaires les plus ^levees etaient 
absolument au courant et admettaient cette situation. 

Contre cette decision du ministre de la Guerre j'apporterai de 
nombreuses preuves. A la Gour je ne veux donner que la preuve de 
la maniere dont on a opere. 

J'avais ete convoque par lettreou j'etais appele « commandant ». 
Entre les deux seances du Gonseil d'enquete (car ce Gonseil dura 
quatre jours, ce qui ne s'est jamais vu), je recus le 26 aoCit une 
lettre du colonel rapporteur. Dans la seance du 24, j'avais demande 
a ce que M« Tezenas fiit entendu et j'avais dit que je produirais un 
document nommant M. le general de Boisdeffre et attestant la 
fagon dont j'avais ete mene par I'Etat-major de I'armee. Gelte lettre 
la voici : je la depose; je redeviens « Mon cher commandant ». 
G'est une declaration que le temoin que j'ai cite (M*^ Tezenas) ne 
sera entendu qn'k la condition de remettre, avant sa deposition, le 
document au President du Gonseil. J'ai fait citer M" Tezenas, d'abord 
pour qu'il attestAt les relations des officiers generaux de I'Etat- 
major de I'armee avec moi, ensuite pour qu'il altestAt I'exactitude 
d'une phrase qui avait ete dite relativement a une « partie like » 
devant etregagnee ou perdue ensemble. 

Je refusal de me dessaisir de ce document et je refusal de le 
remettre. Je consentis seulement cien donner lecture etj'en exhibai 
la photographie. II etait evident qu'on cherchait. en me desarmant, 
a degager certaines responsabilites. H'est dans ces conditions que 
fut prononcee ma mise en reforme, par consequent par des moyens 
iniques, illegaux, et par des manoeuvres qui constituent plus qu'une 
pression. 

Je dois dire que j'etais prevenu d'avance, car, au cours de ma 
detention a la Sante, M. Cavaignac avait dit a M« Tezenas qu'il 
etait absolument resolu a me casser les reins. 

Getle mise en reforme, faite dans de telles conditions, est d'au- 
tant plus abominable que non seulement elle m'a deshonore, mais 



— 130 — 

qu'elle m'a prive de la retraite, a laquelle me donnaient droit 29 ane- 
de services. 

J'aurai riioiineur de faire parvenir a la Cour des notes sur ces 
services, dont je tiens les originaux a sa disposition, et qui iui 
moDtreront le soldat que j'ai ete pendant pres de 30 ans. 

Get acle est d'autant plus abominable que M. Cavaignac savait, 
de source sCire, que moi, qu'on represente comnie le dernier des 
miserables, je faisais tout seul, malgre ma separation, vivre ma 
femmeet mesenfants. monslrueusement abandonnes par lafamille 
ipuissamment riclie de M'"<^ Esterhazy. 

W llobinet de Clery, conseil de M™c Esterhazy, M® Tezenas et 
M'' Cabanes, mes conseils, peuvenl attester et sont prets a attester 
a la Cour la scrupuleuse exactitude de ce que j'affirme. 

Que serait-il arrive si, cedant aux invites qui m'ont ete fait€S 
entre les deux seances du Conseil d'enquete, je m'etais desarme? 

Je n'en sais rien. Mais, en tout cas, je n'aurais pu, bier, yous 
produire celte piece et prouver par elle que les oIFiciers de TEtat- 
major de I'armee et le .general de Boisdeffre, qui y est nomme, se 
consideraient coninie tenus de me defendre centre les monstrueuses 
accusations de l*icquart qui, conime je Tai dit tout a I'heure, les 
constitueraient mes complices si j'etais coupable. 

Apres ma miseen reforme, comme je leur refusal les documents, 
il faut encore me perdre a tout prix et alors seulement s'ouvre con- 
tre moi linformation pour escroquerie sur la plainte de mon cou- 
sin Christian. Cette information est confiee a M. le juge d'instruction 
Bertulus, apres une ordonnance de non-lieu de la Chambre des 
mises en accusation qui constate expressement, en termes formels, 
que les declarations de mon cousin nc meritent aucune creance. 
Mais il y a mieux : une enquete faite au ministere de la Guerre sous 
le ministere de M. Cavaignac a etabli et demontre que los delations 
de Christian ontete provoquees etamenees par des amisdel^icquart, 
dont je ne prononcerai pas les noms pour le moment. Des avocats 
conseils du ministere de la Guerre pourraient au besoin, d^s aujour- 
d'hui, confirmer le fait. 

J'aurai I'honneur d'envoyer a la Cour la copie de la letlre que 
j'ai adressee, le 4 .-^eptembre 1898, a M. le ministre de la Guerre, 
que je vous prierai de joindre a ma deposition, dont je vous 
donne lecture, et qui a paru tronquee dans le Temps du 14 Jan- 
vier 1898. 

J'ai oublie de dire que j'ai demande a M. Cavaignac une seconde 
audience, vers le 16 aoi\t, et cela sans resultat. 

D. L'expose que vous venez de terminer me ramene a la 
question que je vous adressais au debut de voire deposition et a 
laquelle vous n'avez pas repondu. Vous nous avez dit dans votre 
lettre du 13 Janvier que vous aviez eu, en 1894 et 1895, des rap- 
ports avec le colonel SandheiT el que vous aviez ete son interm^- 
diaire aupres d'un agent militaire etranger. Veuillez vousexpliquer 
a cet egard. 

R. Je n'ai rien ii ajouter a la declaration faite par eccit et sous 
la foi du serment dans ma lettre du 13 courant. Je I'ai faite libre- 



— 137 — 

ment, de mon plein gre, rien ne m'y forgant. Je ne suis pas un imbe- 
cile et j'ai dit la verite. 

Que la Cour me croie ou ne me croie pas, elle est la maftresse. 
J'esperais, cependant, que mes chefs auraient une autre attitude ; 
mais lis sont plus faits pour etre capitaines-marchands de gaiiote 
sur les canaux de la Hollande que capitaines de gens de guerre ; 
et quand vient la tempete, ils jettenl les petits pour sauver les 
gros : c'est leur affaire. Je ne veux encore rien dire. Je ferai 
cependant remarquer a la Cour que, dans rinterrogatoire que 
M. Cavaignac (peu susceptible de bienveillauce a mon egard) fit 
subir au colonel Henrj-, le colonel Henry declara que je connaissais 
Sandherr et qu'il m'avaitvu. lui, Henry, apporter unefois aumoins 
desdocuments au colonel Sandherr; ces documents, je ne les avais 
pas trouves dans la rue. Henry aurait pu etre beaucoup plus 
explicite, parce qu'il savait tres bien les services considerables que 
j'ai rendus a Sandherr et a mon pays. 

Quand je dis qu'Henry aurait dCi ^tre plus explicite, je crois 
qu'il I'a ete. Get interrogatoire est etrange. On n'a pas trouve 
moyen de le lui faire signer. On a pu en retrancher tout ce qu'on a 
voulu, et je ferai simplement remarquer a la Cour, sans aucun autre 
commentaire, qu'au moment precis ou le colonel Henry disparais- 
sait, j'etais frappe et oblige de passer la frontiere pour assurer ma 
liberte. 

D. Pour que la Cour puisse apprecier le degre de coniiance 
qu'elle doit, suivant vous, a votre declaration, il faudrait tout au 
moins qu'elle entrat dans certains details ou qu'elle fi\t appuyee de 
certaines preuves qui pussent lui faciliter une appreciation. Le 
vague dans lequel vous vous r^.nfermez n'est guere compatible avec 
le serment que vous avez fait de dire toute la verite'? 

U. Je me tais par cette raison, sur laquelle je suis peine d'avoir 
a revenir aujourd'hui, que j'ai enoncee hier en commengant ma 
deposition. Je suis ici, comme I'a fort bien dit M. le President, 
temoin exceptionnel, car je crois qu'il est unique qu'un honmie 
soit temoin dans une affaire ou, au fond, il est accuse dans les 
conditions ou je le suis. M. le President a bien voulu me dire hier 
que je n'encourais aucun risque de condamnation effective. Peu 
m'importe la condamnation effective. 

La prison ne fait pas la honte. Et c'est la fletrissure qui, tout le 
monde le sait, doit sortir pour moi de ces debats. Accuse, je veux 
I'etre tout enlier, et avec toutes les garanties, pour ma defense, que 
la loi me donne. 

Cette instruction se poursuit a huis clos. Les charges ou les 

. pretendues charges recueillies contre moi, je les ignore, je ne les 

connaitrai que par I'arret de la Cour, et des temoins a charge 

sont entendus sans que je puisse, moi, I'accuse veritable, faire 

entendre les temoins a decharge. 

De ces temoins a charge, il y en a evidemment beaucoup que 
j'igiiiwre; il y en a quelques-uns que je connais ; je demanderai ila 
permission d'en dire un mot. 

C'est ^Yeil, mon camarade d'enfance, a qui j'ai rendu tant 



— 138 — 

de services, celui qui, quand j'etais heiireux et honore, 6tait trop 
fier de se monlrer avec moi ; 

Weil, qui a au ministere de la Guerre un dossier que je connais, 
contre lequel je I'ai toujours defendu ; 

Weil, pour qui j'ai faiili mettre deux fois I'epee a la main : 
Weil que, sur ses appels pressants, j'ai arrache, suant la peur, des 
mains de mon ami le marquis de Mur^s, qui n'cn aurait fait qu'une 
bouch^e, et apres quoi il m'ecrivait des leltres dithyrambiques de 
gratitude. 

G'est le commandant Cur^, I'ami de Picquarl, comme Ic prouve 
la lettre de du Paty de Clam, qui caressait mes pelites filles quand 
il aidait I'autre a manigancer ses histoires, que j'ai Iraite par ecrit 
de klche et de drule, et qui a etc demander protection a mon 
general contre moi, comme un enfant de quatre ans qui s'adresse- 
rait a sa bonne. 

C'est M. le juge d'instruction Bertulus, qui, apr^s m'avoir traitc 
comme il I'a fait, oublie qu'un juge n'a pas le droit de temoigner 
contre un homme contre lequel il instruit. 

G'est M. Jules Roche, qui ne m'a que des obligations. Je ne 
connaissais pas M. Jules Roche; je I'avais rencontr^ a diner chez le 
general Grenier, dont j'ai ete longtemps I'olTicier d'ordonnance. Un 
jour, M. Jules Roche demande a M. Grenier de lui faire connaitre 
un officier capable de lui donner des renseignements (il etait alors 
membre de la Commission de I'armee et rapporteur du budget de 
la Guerre); je vais le trouver, je me mets a sa disposition, je lui 
mAche toute sa besogne; tout ce qu'il a dit sur les habiilements, 
sur les masses, sur les effectifs, tout est de moi. II passe pour 
un ecrivain militaireet, par un phenomfene etrange, par parenthese, 
quand je le revois apres qu'il a explique toutcela siclairement a la 
tribune, je m'apergois qu'il n'}^ comprend rien du tout. M. Roche, 
quand arrivent les affaires de Panama, est insulte par tout le monde. 
Moi, je ne le connais que par les services que je lui ai rendus, 
j'affecte d'aller le voir et je me fais dire des choses desagreables 
par ma famille pour de telles relations. 

Voila les gens qui viennent deposer contre moi, avec toute la 
lachete et la bassesse qu'on peut attendre d'eux. 

Ge que j 'avals a dire sur mes relations avec I'Etat-major de 
I'armee, pour la fagon dont on avait agi avec moi, je ne voulais 
pas lepublieraux quatre coins de TEurope. J'ai trop vu, al'etranger 
oil je viens de vivre, la joie que tous les ennemis de la France 
eprouvent des evenements qui se passent. Je tenais a les faire 
connaitre a la plus haute magistratnrede mon pays. C'est pour cela 
que j'ai tant insiste pour venir et etre entendu, lorsque la Cour ne 
me faisait pas I'honneur de me convoquer. 

Ainsi que je I'ai dit alaCour hier, cette declaration faite, accuse, 
je ne repondrai que comme accuse. 

D. II est un point encore que je dois retenir de votre lettre. Vous 
dites que vous formulez, comme temoin, et sous la foi du serment, 
les declarations suivantes dont vous auriez apporte les preuves 
6crites si on vous I'avait permis. II me semble qu'aujourd'hui rien 



— 139 — 

ne s'opposerait a la production de ces preuves, que vous avez, en 
quelque sorte, offertes. D'autre part, vous dites que vous n'avez 
agi que dans I'interet de la France et que vous avez pu fournir au 
colonel Sandherr des renseignements du plus haut interet et 
combattre utilement les agissements dont I'auteur etait bien connu. 
II serait done de votre propre interet, meme sur le terrain sur 
lequel vous vous placez, d'attenuer, par vos explications, le fait 
que vous reconnaissez dans votre lettre d'avoir ete Tintermediaire 
entre le colonel Sandherr et un agent etranger? 
R. Je n'ai rien a ajouter. 

DEMANDE PAR UN GONSEILLER 

D. Dans votre lettre du 13 Janvier, alors que vous ignoriez que 
toutes facilites vous seraieni donnees de com|»araitre devant 
la Cour, vous avez declare ce qui suit : « Si on m'avait permis de 
me presenter, j'aurais fait les declarations suivantes dont j'aurais 
apporte les preuves ecrites. » Avez-vous des preuves ecrites a I'appui 
de votre temoignage? 

R. Kn Hoilande, ma situation d'accuse apparaissait netteraent. 
De toutes les conversations que j'ai eues, depuis que je suis arrive 
k Paris, elle ressort plus nettement encore. En dehors de ce que 
j'ai dit etde cequeje voulais dire, je nerepondrai sur tousles points 
d'instructionque comme accuse, et avec les garantiesauxquelles j'ai 
droit comme tel. 

D. Vous avez clairement laisse entendre dans votre lettre que 
vous aviez de graves preuves contre Dreyfus de la trahison 
commise par lui. Pouvez-vous vous expliquer a cet egard? 

R. J'ai fait la declaration que je voulais faire en ma qualite de 
temoin. Je repete ce que j'ai dit tout a I'heure, ;i savoir la verile 
des faits que j'ai declares sous serment. J'estime avoir, de ces faits, 
des preuves decisives; je les produirai quand je le voudrai; comme 
temoin, j'ai dit ce que j'avais a dire; comme accuse^ je demande a 
consulter mes conseils sur les questions qui me sont posees. 

D. A^ous savez que la charge principale a raison de laquelle 
Dreyfus a ete condamne est un bordereau enonciatif d'un certain 
nombre de documents qu'il aurait livres a une puissance etrangere. 
Que pouvez-vous nous dire en ce qui concerne ce bordereau? 

R. Le premier Gonseil de guerre I'a attribu6 a Dreyfus; le 
deuxieme Gonseil de guerre ne me I'a pas attribu^, et on a declare 
qu'il n'etait pas de moi. 

D. Cependant vous avez vous-meme, dans certains documents 
qui ont ete saisis chez Mi'« Pays, paru reconnaitre que I'ecrituredu 
bordereau avait ete calquee par Dreyfus sur votre ecriture? Que 
vouliez-vous dire par la? 

R. La question du bordereau est une de celles qui ont ete jugees 
par le Gonseil de guerre de 1898; j'estime ne pas avoir a repondre 
a cette question. 

D. Le bordereau est ecrit sur un papier d'une nature particu- 
liere. Gonnaissez-vous ce papier? Vous a-t-il jamais ete soumis? Je 
vous represenle ici I'original de ce bordereau. 



— 140 — 

R. Je Ic reconnais, seulement il a change de ton. 

■D. Aviez-vous, a I'epoquc ou ce bordereau a ete ecril, c'est-a- 
dire d'apr^s la date qu'on lui assigne, au courant de I'ete 1894, du 
papier semblable a celui du bordereau? 

H. J'ai lu qu on avait saisi des lettres de nioi ecrites sur du 
papier analogue a celui du bordereau. .J'ignore si le fait est exact; 
j'ai toujours eu, et je cherche encore a avoir du papier tres mince, 
et. comme militaire, j'avais toujours de ces papiers minces et qua- 
drilles qu'on trouve a bon marche, qui sont tres commodes parce 
qu'ils ofTrent un petit volume, et qui permettent, au besoin, avec 
leurs quadrillages qui tiennent lieu de graduation et leur transpa- 
rence, de decalquer, aux manoeuvres, un bout de carte, ou de faire 
un travail analogue. J'ai lu dans un journal anglais qu'on avait 
trouve que le papier du bojdereau et celui de lettres qu'on aurait 
saisies de moi etaient semblables. J'ai meme lu qu'il etait de la 
meme cuvee. Je me suis renseigne chez un marchand de papier a 
Londres, et, etant donne ce que represente une cuvee, j'affirme que 
je n'ai eu de cette cuvee (si ideiitite de cuvee il y a) qu'une partie 
infinitesimale. Je ferai remarquer seulement que j'eciis presque 
toujours sur du papier mince, etsi,par hasaM, on avait eu I'idee 
de vouloir se servir du meme papier que moi, il n'eCit pas ete diffi- 
cile de s'en procurer. 

D. Je vous represente une lettre datee de Gourbevoie du 17 avril 
1892, signee de votre nom et adressee par vous au sieur Rieu, 
tailleur, 24, rue Hicbelieu. La reconnaissez-vous? 

R. Oui, je reconnais cette lettre. 

D. Je vous en soumets une seconde, datee de Rouen du 1 7 aoiit 1894, 
egalement signee de vous, et qui a ete saisie chez M« Calle, huissier. 
La reconnaissez-vous? 

R. Oui, je crois que cette lettre est d^ moi. 

D. Ces deux lettres sont ecrites sur du papier pelure quadrille; 
elles ont ete soumises a I'examen de trois experts, qui se sont 
expliques dans un rapport, en date du 2G novembre 1898, des 
conclusions duquel je vous donne lecture, conclusions dont je con- 
signe, ci-apres, le resume : 

« La piece dite du bordereau, la lettre du 17 aoiit 1894 et la 
lettre du 17 avril 1892 nous presentent les caracteres de la plus 
grande similitude. » 

Avez-vous quelques observations k presenter sur ce rapport? 

R. En ce qui concerne ce point, je m'en refere aux declarations 
de mes lettres, c'esl-a-dire aux deux jugemcnts des Conseils de 
guerre. Quand aux dires des experts, je n'y connais absolument 
rien ; je puis dire seulement que le papier que vous m'avez presente 
comme venant de moi elait du papier tres bon marche, tr6s 
commun, et tel qu'on en trouve partout. 

D. N'auriez-vous pas, a differentes reprises, reconnu que vous 
6tiez I'auteur du bordereau ? Notamment au cours du proces Zola, 
dans les couloijs memes du Palais de Justice, en disant, devant 
M. Chincholle. que vous etiez efTectivement I'auteur dece document? 

R. Je ne connais pas M. Chincholle. J'ai lu cette histoire en 



— 141 - 

Angleterre. M. GhinchoUe a menli. Jamais je n'ai tenu un pareil 
propos. Je ne suis jamais sorti seul de la petite salle des temoins, 
ou il y avait des officiers, que trois fois, une fois pour parler 
a 31. Weil, une autre fois pour parler a M. Georges Thiebaud, et 
une fois pour m'entretenir avecM. AufTray. J'ai affecte, au contraire, 
de ne pas quitter la salle ou se trouvaient des officiers, et on a 
affecte de ne pas me les faire quitter. Je ne suis descendu dans la 
salle des Pas-Perdus que deux fois, une fois sur I'ordre du general 
de Pellieux, m'attendant dans la galerie de la place Dauphine : il 
etait avec son officier d'ordonnance et entoure, a quelque distance, 
par de nombreux avocats ; il m'a dit que le prefet de police I'avait 
prevenu que je voulais me livrer, a des actes de violence, au cours 
de I'audience, et qu'il me donnait I'ordre de me tenir tranquille. La 
seconde fois, au cours d'une suspension, je me suis promene avec 
un de mes anciens camarades, qui est major de cuirassiers. Toutes 
les fois qu'on s'en allait, je ne partais jamais qu'encadre par des 
officiers. 

D. Vous savez que les journaux vous pretent egalement des 
declarations pouvant etre considerees comme des aveux quant 
a I'origine du bordereau, declarations que vous auriez faites, a 
I'etranger, a un nomme Strong. Voudriez vous vous expliquer a 
cet egard? 

R. M. Strong, que je ne connaissais pas du tout, m'a ete pre- 
sente par un Anglais de mes amis qui s'appelle M. Robert Sherard 
et qui est, en ce moment, a Paris. Je vous 6'n donnerai I'adresse. 
M. Strong s'est mis a manifester pourmoi, et contre les dreyfu- 
sistes, les sentiments les plus violents; il a pretendu que j'etais 
toujours pendu apres lui ; je puis faire entendre de nombreux 
temoins qui attesteront que c'est le contraire. Je dois dire que 
M. Strong a, comme amis intimes, avec lesquels il vit d'une fagon 
constante, deux hommes de beaucoup d'esprit, lord Alfred Douglas 
et sir Oscar Wilde. Comme, malgre qu'on m'ait charge de tons les 
crimes et les vices du monde, je n'ai pas encore celui qui pourrait 
me rendre ces relations extremement agreables, je voyais M. Strong 
avec interet parce qu'il etait tres bien renseigne, qu'il mettait le 
journal anglais auquel il etait attache a ma disposition et a celle de 
mes chefs; quand est venue I'affaire du Conseil d'enquete. Strong a 
bondi de colere et d'indignation; quand je suis sorti de prison, il a 
ete un des premiers a venir me feliciter, et ce jour-la, il etait par- 
faitement ivre du reste; suivant son habitude, il avait fait une 
grande consommation de wisk3\ 11 itie dit : « J'espere que vous 
voila debarrasse de tons vos ennuis. » Je repondis : « Non, je vais 
passer devant un Conseil d'enquete, — C'est impossible; on nepeut 
pas vous traiter comme cela; ce Conseil d'enquete ne peut que 
vousacquitter! » Je repondis a Strong que M. Cavaignac n'avait pas 
cache ses intentions a mon egard et que j'etais s(ir que cela iinirait 
mal pour moi. Alors Strong me dit : « Qu'est-ce que vous allez 
faire? » A ce moment (fin aoAt), on parlait d'un soulevement 
carliste en Navarre et je dis a Strong que j'avais envie d'aller 
\k ou aux Philippines. II me repondit : « Si vous voulez aller dans 



— 142 — 

Tarmee Carlisle, si elle se coiistitue, je pourrai vous Hre Ires utile. 
Mais, en attendant, si le Conseil d'enquete vous condamne, il 
faut vous venger et faire h votre pays tout le nial possible. » Je lui 
objectai que ce n'etait pas du tout mon intention, et qu'en attendant 
que je puisse prendre une orientation, je voudrais, le cas echeant, 
pouvoir me mettre a I'abri de ce que les menaces de M. Cavaignac 
me faisaient redouter en France et que j'etais tr6s emharrasse pour 
savoir ou aller. Strong me dit : « Venez en Anglelerre. II y a long- 
temps que je n'y ai 6te. J'ai besoin d'y ailer, el, avec des articles ci 
cote, sur votre affaire, je me charge de vous liouver le moyen de 
gagner largement votre existence pendant que vous serez a 
Londres. » 

Le soir de la seance du Conseil d'enquete, 11 m'annonce qu'il 
part, et que, si j'ai quelque chose a lui faire dire, je le previenne, 
6, Saint-James Street Fielders. Je croyais que ce Fielders etait un 
nom de Boarding-House. 

II etait a peine arrive a Londres que son secretaire vient, rue de 
Douai, pour me presser de partir pour Londres ; il me remet, en 
meme temps, une d^peche de Strong, me disant de presser mon 
depart. Je n'avais pas alors I'intention de partir, car je ne suis parti 
que le jour ou M""" Pays a constat^, tout d'un coup, que la rue etait 
pleine d'agentsde la SArete. 

Pendant tout le temps qui preceda mon depart, Strong n'a pas 
cesse journellement de me faire harceler de partir par son secre- 
taire. 

Je me decide subitement a partir, devant cette invasion de ma 
rue, a deux heures de I'apres-midi. Je vais trouver deux de mes 
amis et je leur demande conseil : ils me disent i je venais d'apprendre 
la mort d'llenry) : « Avec de pareils coquins, il n'y a que deux pro- 
cedes : le revolver ou le depart. » 

J'arrivcci Bruxellesou j'allais pour etre pres de Paris et pouvoir 
y rentrer rapidement, suivant les evenemenls. 

Strong, qui avait appris par son secretaire (lequel le tenait de 
]\fmo Pays) que j'etais parti, me fait accabler de lettres et de tele- 
grammes par ledit secretaire, et m'en adresse lui meme a Bruxelles, 
me pressant d'allera Londres. 

Je lui avals ecrit que je voulais bien y venir, que je voulais ^tre 
sCir de I'y trouver. et que, comme j'etais sans argent, je voulais 6tre 
assure qu'il me trouverait des articles (( a cote » me permettant de 
vivre jusqu'a la publication de mon livre k Londres; je lui deman- 
dai, en m6me temps, de m'y chercher un editeur. 

Comme il m'avait dit qu'il fallait debuter par quelque chose de 
bruyant, j'avais eu lidee de publier, dans les journaux anglais, ma 
lettre a M. Cavaignac, ma lettre au Procureur general et une troi- 
sieme lettre. 

Je lui ^crivis de Bruxelles pour lui annoncer que j'arrivais avec 
ce petard. « Descendez chez moi », me tel^graphia Strong. En arri- 
vant ci Londres, je trouvai Strong installe dans une Ir^s jolie maison 
particuliere. 11 fut extremement aimable, me dit qu'il avait trouve 
un editeur charmant pour mon livre et que tout allait bien. 



— 143 — 

J'allai chez I'editeur avecluietjelui dis : « En attendant que le 
livre paraisse, je veux ecrire comme il est convenu. » Strong me 
repondit : « Vous ecrirez tout ce que vous voudrez dans VOhserver. 
J'ai vu le directeur et vous allez m'ecrire une lettre par laquelle 
vous me demanderez I'hospitalite du journal pour exposer vos 
idees. Mais il faut sortir quelque chose de sensationnel. » 11 me dit: 
(.<. Faites une croix. surla France et tapez dessus. » 

Lecture faite, le temoin a declare persister dans sa deposition, 
qu'il a dict^e et a signee avei: nous. 

Signe : Esteriiazy, Loew et Coutant. 

Du 30 Janvier 1899. 

Et cejourd'hui trente Janvier mil huit cent quatre-vingt-dix- 
neuf, M. Esterhazy a comparu a nouveau devant la Commission et 
a continue sa deposition sous la foi du serment precedemment 
prete : 

Un jour Strong me parla du directeur de VObsercef. J'ignorais 
que ce directeur Mt une femme et, a fortiori, que ce fiit une juive. 
Strong m'expliqua que ce journal etait pret a prendre mes articles, 
mais qu'il fallait, avant tout, que je lui ecrivisse a lui, Strong, une 
lettre — lettre qu'il m'apporta toute faite — pour bien montrer a 
ce directeur que j'etais pret a commencer. 

J'etais presse de commencer, parce que, ainsi que je I'ai dit, 
j'etais parti de Paris tres rapidement, ayant envoye a ma femme et 
a mes enfants tout I'argent que j'avais; et j'en ai la charge absolue 
puisque la famille de M'"^ Esterhazy se refuse absolument a rien 
faire pour elle. (La famille de M"^^ Esterhazy, qui possede 
800,000 francs de rente, Irouve moyen de lui faire 75 francs par 
mois de rente.) 

Strong me tit dater la lettre de Paris, pretendant que c'etait pre- 
ferable. C.ette lettre, qu'il a dictee et qu'il a eu le singulier 
toupet de publier dans le Matin, est ainsi congue : « Cher 
monsieur, je me rappelle nos rencontres et combien j'ai eu 
a me louer de vos procedes. Je sais aussi quelle attitude loyale le 
journal VOhserver a toujours gard^e dans ses nombreux articles au 
cours de I'alTaire Dreyfus et combien il a ete impartial. Permettez- 
moi de m'adresser aujourd'hui a vous, dans les circonstances sui- 
vantes. Vous savez toutesles accusations portees contremoi depuis 
si longtemps. L'obeissance aux ordres de mes chefs, seul guide de 
ma conduit e dans tout ce quis'estpassCj-m'aseuleempechede nerien 
dire et de ne rien faire pour ma defense. Je crois avoir pousse jus- 
qu'aux plus extremes limites le respect de cette obeissance, qui a 
peut-etre ete trop ma seule regie pendant ces longs mois. On devait 
me proteger; on m'a abandonne. Tant que j'ai ete militaire, je n'ai 
rien dit. Aujourd'hui je ne dois plus compte qu'a moi-meme de ce 
que je crois devoir faire. J'ai tout subordonne, d'une mani^re abso- 
lue, aux instructions qui m'etaient donnees. J'etais, du moins, en 
droit de croire, tout me portait a penser qu'on m'aurait soutenu 
jusqu'cl la fin : il n'en est rien, et on a cru plus habile de me sacri- 



— 144 — 

lier, comme on jette du lest. Lorsque J'ai, dans iin interet superieur, 
voulu pr^venir, en haut lieu, de verites qu'on ignorait, on m'a 
impose silence et on m'a menaced, alors qu'on aurait, lout au nioins, 
dCi m'cntendre. Je voudiais vous expliquer dc vive voix toutes ces 
choses, et des raoyens qu'on emploie contre nioi. 

« Diles-nioi, je vous prie, le cas eeheant, si je puis compter sur 
le concours de VObsciTer. 

« Recevez, cher monsieur, etc. » 

Je prouve que cette lettre m'a 6te dictee par Strong; dans cette 
lettre, qui est du 9 septembre, j'appellc Strong « Cher monsieur »; 
dans la lettre du i, je I'appelle « Cher ami ». La premiere phrase de 
la lettre du 9 septembre est la suivante : 

« Je me rappelle vos rencontres, et combien j'ai eu a me louer 
de vos procedes. » 

A qui fera-t-on croire que je me suis exprime dc cette fagon 
vis-a-vis d'un homme que je voyais continuellement, de son propre 
aveu, et qui n'avait cesse de m'accabler, pendant longtemps, de 
marques de sympathie et de devouemont? Je lui ecris : « Je vou- 
drais vous expliquer de vive voix toutes ces choses et les moyens 
qu'on emploie contre moi. » Comment admettre que je lui aurais 
exprime le desir de lui expliqu(>r quelque chose dc vive voix, alors 
que j'etais descendu chez son ami b'ielders, ou il logeait lui-meme, 
et oil, dans les premiers jours, nous ne nous quittions pas d'une 
semelle. — Enlin cette lettre du 9 septembre est datee de Paris, 
tandis que la lettre du 4 septembre est datee de Bruxelles; or. en: 
quittant Paris, j'etais alle tout d'abord a Bruxelles, que je n'ai 
quitte que pour aller a Londres vitl Ostende. 11 est a remarquer que, 
dans cette lettre du 9 septembre, ecrite, qu'on ne I'oublie pas, 
uniquement pour etre montree au directeur de VObserver, dans 
le but de I'engager a me prendre des articles, il n'est nullement 
question des soi-disant aveux que j'aurais faits relativement au 
bordereau, et qu'au contraire il y a des allusions les plus transpa- 
rentes a ma lettre a M. Cavaignac : « On a cru plus habile de me 
sacrifler, comme on jette du lest. » 

... « Lorsque j'ai, dans un intcr(^t superieur, etc... »; a qui cela 
pouvait-il s'adresser, sinon a M. Cavaignac, ministre de la (iuerre? 

Je depose copie de la lettre, non tronquee, adressee a M. Cavai- 
gnac; cette copie est signee de moi et paraphee no rarU'tur. 

Je crois hors de doute que si cette lettre avait ete publiee au 
mois de septembre, elle aurait produit un certain ef'fet,etje ne crois 
pas exagerer en I'ayant appelee, k ce moment, un gros petard, 
d'autant plus que je I'aurais appuye'e par d'autres lettres, maisje 
n'avais alors I'inlention de ne I'ien publier de tout cela. Mon desir 
etait, comme je I'avais dit ci Strong, de placer quelques articles « a 
c6te )) et de preparer mon livre anglais. 

Toutefois, comme j'avais trcs grande conllance en Strong, je lui 
lus la lettre a Cavaignac; il dcclara que c'etait un document tres 
interessant et insista pour que je lui en laissasse prendre copie. 



— 145 — 

J'hesitai un pen; j'y consentis enfin, en lui disant que je ne voulais 
rien publier de cela tout de suite; que je voulais, en tout cas, 
attendre la rentree des Chambres, et que j'enlendais rester le seul 
juge du moment que je croirais opportun pour parler. 

Strong n'eut pas plutot cette copie qu'il courut la porter chez 
mistress Beer, directrice de VObaerrer, et, un beau jour, je me 
trouvais tout seul fumant dans le petit salon que Fielders avait 
mis a ma disposition, et dans une tenue des plus debraillees, quand 
je vis, a ma grande confusion, entrer une jeune dame fort elegante, 
a laquelie Strong me presenta comme la directrice de ^Observer, 
et qui fut extraordinairement demonstrative : « Vous allez tout 
dire, n'est-ce pas? me dit-elle; cela va etre une histoire tres 
sensationnelle; il faut tout dire. Je vais publier votre lettre a Strong 
dans VObm'ver (la lettre de Paris). » Je lui repondis qu'il n'y 
avait rien la de bien sensationnel, que j'etais decide a ne rien 
publier pour le moment, que les evenements qui se passaient dans 
mon pays etaient beaucoup trop graves pour que je me laissasse 
aller a agir dans un mouvement de colere. Cette dame recommen^a 
les memes antiennes que Strong sur la question de mes interets et, 
quand elle fut partie, je dis a Strong : « Qu'est-ce que c'est que 
cette dame? Elle est juive? Comment, vous, le feroce antis6mite, 
me mettez-vous en rapport avec des juifs? » 

Strong a menti de la fagon la plus complete en disant que j'ai 
fait des aveux; il avait forme, ainsi que je vais le montrer, un syn- 
dicatpour m'exploiter : une dep^che Havas (Londres, 2 octobre) dit 
ceci: n Sunday-Special {]Ou.rna.\ appartenant a mistress Beer) raconte 
qu'un syndicat de journalistes s'etait forme a Londres pour obtenir 
du commandant Esterhazy des revelations qui auraient ete pu- 
bliees par certains journaux anglais, mais que I'intervention d'un 
journaliste parisien fit ecbouer ce plan et qu'Esterhazy s'opposa 
alors a toute publication des renseignements qu'il avait deja four- 
nis. Le Sunday -Special raconte une longue histoire a propos du 
syndicat charge d'exploiter les relations d'Esterhazy; ce syndicat 
aurait abouti a un fiasco complet, par suite de I'intervention pecu- 
niaire de la Libre Parole, qui a achete le silence d'Esterhazy. Ce 
dernier aurait eu un violent pugilat avec un des membres du syn- 
dicat, qui voulait publier ses conversations avec Esterhazy, malgr6 
la defense formelle de celui-ci. » 

Je depose des journaux anglais (3 numeros de la London Life) 
et 4 numeros de la Libre Parole relatifs k ces incidents. 

Strong pretend mensongerement que ses sympathies pour moi 
avaient disparu du jour ou je lui aurqis fait de pretendus aveux, a 
Paris, dans un cafe. Or, la Cour trouvera, si elle veut en prendre la 
peine, dans ces documents des copies et des fac-similes de lettres 
de Strong, ou,avec des protestations d'amitie non douleuses, il me 
fait des offres d'argent tres transparentes. II est a remarquer que 
I'une de ses lettres est datee du lendemain m^me du jour ou, indi- 
gne de sa deloyaute, j'avais voulu le boxer. Au moment oii j'ai me- 
nace de le frapper, Strong venait de me dire : « Vous feriez bien 
d'accepter, dans votre interet, parce que vous ne nous empecherez 

II. 10 



- 116 — 

pas de diic ce que nous voulons vous faire dire. )> .le lui dis : « Vous 
etes un miserable. Metlez-vous en garde! » Strong me repondit : 
(( Je nc suis pas un miserable; je suis un businessman et jc ne suis 
pas venu ici pour que tout cel'a ne me rapporle licn. Si vous etes 
assez fou pour refuser unetres belle aftaire, je ne veuxpas en souf- 
frir. )) 

Tri^s embarrasse, furieux, sans argent, et sentant que j'etais 
absolument a la merci de ces gens, je ne savais que faire. Je me 
procurai une liste de sollicitors de la Ilaute-Cour de justice; c'etait 
le samedi; j'allai infructueusement chez deux, dunt les bureaux 
etaient fermes, et finalemcnt je trouvai accueil pres de M. Arthur 
Newson. En Angleterre. on donne loujours de tres fortes provisions 
aux sollicitors; je n'avais pas d'argent; M. Newton accepta de 
prendre mes interets sans provisions, et, a la suite de diflerents 
incidents, il adressa un exploit a M"'" Beer et a VObscrrcr. 

Devant tous les mensonges repetes de M. Strong, j'ai ecrit a 
M. Newton, (jui m'a adresse la lettre suivante : « ,]'ai reeu votre 
lettre et je vous adresse la declaration que vous me demandez. » 
Cette declaration constate qu'a la suite d'un « writ » adresse a 
]\Ime Rachel Beer pour demander des dommages-interets a propos 
des articles calomnieux publics ])ar son correspondanf Strong, 
j\jme Beer a paye une somme de 500 livres sterlings, a titre d<;^ dom- 
mages-interets, et a paye, en outre, tous les frais de la procedure 
(oO livres, je crois). 

Malgre cela, M™^ Beer n'a pas cesse de faire des demarches pour 
me faire publier, dans son journal, des articles sensationnels, des 
revelations ou des publications de documents, et ce n'est pas vieux; 
le 9 Janvier courant, elle m'adressait la depeche suivante a Rotter- 
dam (il est bon de dire que, quand cette transaction etait intervc- 
nue, je lui avals fait dire, a sa demande, que si je publiais quelque 
chose en Angleterre dans un journal, je m'adresserais volontiers a 
I'OO.serrcr) : « Moment n'est-il pas venu pour me remplir votre 
promesse quant aux d6clarations formelles et documents surtout, 
comme vous n'allez pas en cassation? Ecrivez. » Signe : « Mistress 
Beer. » Cette depeche etait adressee reponse payee. Je n'ai pas 
repondu et j'ai encore le bulletin de reponse. 

Des offres d'argent, j'en ai regu en quantite; je vous entreliens 
d'une olfre de 4,000 livres qui m'a ete faite par M. Piatt, sollicitor, 
entre le 1:2 et le 26 decembre dernier. Cast tout ce que j'avais ;i 
dire sur les incidents Strong. 

Je voudrais revenir a ma deposition relative a M. Ghincholle. J'ai 
dit I'autre jour que M. Chincholle avail menti, je vais le prouver. 
M. Chincholle a dit qu'ilm'avait vu furieux, de I'accueil que me fai- 
saient les oiTiciors. Qu'il m'ait vu furieux, je ne suis pas exuberant 
mais c'est possible. Mais qu'il en ait conclu les causes de ma fureur, 
c'est plus etrange, d'autant plusqu'ainsi queje I'ai dit, des olliciers 
avaient au contraire ete, j'ai tout lieu de le croire, pries d'avoir 
avec moi, et ont eu une attitude tout a fait differente que celle que 
pretend M. Chincholle. La scene se serait passee dans la grande 
salle qui donne sur la place Dauphine. Cette salle etait complete. 



— 147 — 

ment pleine de monde (mais il n'y entrait, et encore avec autorisa- 
tion, que trois sortes de personnes : des avocats en robe, des ofli- 
ciers et des journalistes). Ce n'etaient pas des officiers, au dire 
meme de M. Chincholle; ce n'etaient pas des avocats; c'etaient, 
d'apres lui, quatre messieurs! ces messieurs etaient done des jour- 
nalistes. 11 est fort singulior que M. Chincholle, qui est un des doyens 
de la presse, n'ait pas connu un seul des journalistes auxquels je 
parlais (en admettant sa theorie, car je n'ai parle a personne). 
M. Chincholle se promene dans cette foule. 11 passe a cole du groupe 
ou je suis; il ne s'y arrele evidemment pas, car je n'aurais pas 
laisse qnelqu'un venir, sous mon nez, ecouter ce que je disais. Je 
devais done parler tres haut. d'autant plus que M. Chincholle est 
sourd, d'apres ce que m'ont dit tous ses amis. M. Chincholle m'en- 
tend dire cette chose extraordinairement grave, et il ne prend per- 
sonne a temoin, parmi tous ceux qui avaient pu entendre, de ce que 
je viens de dire, et il ne le dit a personne; il ne souleve aucun inci- 
dent. 11 continue sa promenade solitaire dans cet endroit ou il y 
avail au moins TiOO personnes de sa connaissance et il repasse pres 
du groupe ou je suis, juste a point pour m'enlendre faire un nou- 
velle declaration capitale (celles des 80,000 francs du general Billot), 
toujours evidemment a tres haute voix et entendueuniquement par 
M. Chincholle, dur d'oreille. 

M. Chincholle a beaucoup d'imagination. Ce n'est pas la pre- 
miere fois : lorsque le general Boulanger quilta precipilamment 
Paris, et au moment oii tout le monde se demandait ou il etait, le 
lendemain du depart du general M. Chincholle affirmait, en don- 
nantsa parole, qu'il venaitde dejeuner avec lui le matin meme. Non 
seulement il I'affirmait verbalement, mais il raffirmait par ecrit, 
dans un article sign6 de lui, paru dans le Figaro. II n'etait pas plus 
veridique c[uand il parlait du general Boulanger que quand il par- 
lait de moi. 

J'ai finipourM. Chincholle. 

J'ai lu dans les journaux (car je n'apprends ces choses que par 
les journaux, et e'est par des bribes seulement, recueillies au hasard, 
que je puis savoir vaguement les nomsde quelques-uns des temoins 
qui viennenl deposer contre moi), j'ai lu, dis-je, que M. le general 
(iuerrier avail ete entendu. Je sais quels sonl les sentiments de 
M. le general Guerrier; je demanderai de dire deux mots a ce sujet: 
j'ai etc sous les ordres de M. le general Guerrier, qui etait mon 
general de brigade; cet officier general avail done comme devoir de 
m'eludier et de me connaitre; voici les derni^res notes qu'il m'a 
donnees, quelques semaines avant que je quiltasse le service aclif 
(fin 1896) : 

(( Notes du general de brigade. — Inspection generale de 189G : 
Excellent chef de bataillon, dont la maniere d'etre et de servir ne 
laisse rien a desirer. II est distingue, remarquablement doue, a du 
calme et du sang-froid, tout ce cju'll faut pour bien commander, et 
de I'avenir. » 

C'est en meme temps, lui qui, avec mon colonel, mon general 
de division et mon general de corps d'armee me proposait, pour la 



— 148 — 

quatrieme fois, pour officier de la Legion d'honneur et pour lieute- 
nant-colonel. Goaiment le general (nierrier, qui nie notailen de lels 
termes alors que j'etais sous ses ordres, en est-il arrive a venir dire 
faussement, aussi que je vais le prouver, que j'avais falsifie mes 
services? Au cours du procds Zola, le ministere de la Guerre, prcvenu 
des dispositions malveillantes du general Guerrier, avait fail |)asser 
unc note a M. I'avocat general Van Cassel, pour mettre les clioses 
au point. Voici I'ordre du regiment ou j'ai ete cite. La Gour n'aura 
qua s'adresser au Conseil d'administration du l^o" regiment d'in- 
fanterie, a Angers, pour avoir la certilication de ce document : 
(( Ordre du regiment n'^ 82 ; l^"" septembre 1881 ; un batailion, fai- 
sunt parlie d'une colonne comniandee par le lieutenant-colonel 
Coreard, a ete attaque par des Arabes en nombre cinq fois supe- 
rieur ; ils etaient embusqiies dans un bois et un defile qu'il fallait 
enlever a tout prix. La colonne Esterhazy a aborde la position de 
front. Les Arabes ontele deloges par cette attaquo. conduite vigou- 
reusement. Je suis heureuxde pouvoir citer particulierement... et 
U. le capitaine Esterhazy, qui, avec sa ligne de tirailleurs, s'est 
precipite dans le bois, en enlevant ses hommes avec un clan et un 
entrain remarquables. » 

Comme tout elfet a une cause, j'explique la deposition du gene- 
ral Guerrier par des animosites personnelles. 

J'aurai une derniere declaration a faire a la Cour ; ainsi que je 
Tai dit lors de ma premiere comparution, je suis dans une situation 
abominable, exceptionnelle, pour employer le mot de M. le Presi- 
dent. L'autre jour, emporte par la verite de la situation, un de 
MM. les Conseillers a prononce le mot d inculpation. Inculpc, je le 
suis, c'est-a-dire que je suis sous le coup d'une sorte d'instruction 
faite a mon encontre, et sans que je puisse connaitre ni les charges 
ni la procedure, sans que je puisse faire entendre des temoins pour 
ma defense, ni avoir, au cours des debats, un avocat qui defende 
ma cause. Jele dis avec tout le respect que, descendant par ma m^re 
d'une famille de vieux parlementaires, j'ai pour la Cour supreme ; 
mais je m'elais, d'apres les journaux gallophobes que je lisais a 
I'etranger, fait de la situation d'accuse, que je subis dans des con- 
ditions inou'ies, une opinion que de recents evenements viennent de 
confirmer tristement pour moi. Dans ces conditions, j'ai I'honneur 
de declarer que j'attendrai la reunion des Chambres de la Gour, 
demandee par le Gouvernement, pour faire, devant elles, ou leur 
adresser toutes les explications nouvelles que je j uge devoir produire. 

En consequence de cetle declaration, la Cour decide qu'elle clot 
la deposition du temoin, et lui fait savoir qu'elle avisera de cette 
cldture M. le Garde des sceaux. 

Lecture faite de sa deposition par lui diclee et de la decision de 
la Gour, le temoin a persiste et signe avec nous. 

Signe : Estehiiazy, Loew et Coutant. 

M^ Laboiu — J'aurais personnellement quelques questions, tr^s 
courtes d'ailleurs, a poser, a propos de cette deposition, a difierents 



— 149 — 

temoins qui ont deja depose devant le Conseil. Si le Gonseil le veut ; 
cela prendra quelques instants, peut-etre cela pourra-t-il avoir lieu 
apres la suspension de I'aiidience? 

Le President. — Nous pourrions y proceder apres la reprise 
de I'audience, a moins que les questions que vous avez a poser ne 
pi^ennent peu de temps. 

Me Labori. — Cela prendra un certain temps, d'autant plus que 
je demanderai a M. le President de vouloir bien, en vertu de son 
pouvoir discretionnaire, et s'il croit le moment venu pour cela, 
faire encore lire quelques documents qui me paraissent veritable- 
ment le complement de cette deposition. Jeles indique tout de suite: 
c'est d'abord leslettresau President de laRepublique signees Ester- 
hazy, et ensuite peut-etre les trois articles signes a Dixi » ou tout au 
moins le premier article « Dixi » intitule le complot, qui a paru le 
l.j novembre 1897, et qui, je crois, a une tres grande impor- 
tance au point de vue de I'affaire et de ['ensemble des manoeuvres 
qui ont ete revelees par le commandant Esterhazy. 

Le President. — Gomme cela doit durer un certain temps, 
nous allons suspendre la seance pendant quelques minutes. 

La seance est suspendue a 9 heures 30. 

La seance est reprise a 9 heures 45. 

Le President, a M^ Labori. — Vous avez manifeste I'intention 
de poser des questions a certains temoins. 

Me Labori. — Oui, monsieur le president. J'ai aussi a exprimer 
au Conseil le desir qu'on lise les lettres du commandant Esterhazy 
au President de la Republique, et au moins le premier des articles 
signes Dixi. Je suis aux ordres du Conseil pour proceder dans 
lordre qui lui conviendra. 

Le President, au greffier. — Veuillez donner lecture des lettres 
au President de la Republique. 

Le greffier Coupois. — J'envoie chercher le dossier Esterhazy 
que je n'ai pas ici; je ne I'ai pas apporte. 

Le President, a J/^ Labori. — Avez-vous ces lettres? 

Me Labori. — Je les ai dans un memento : Repertoire de 
V affaire Dreyfus; elles sont certainement authentiques, il y en a 
trois. 

Le greffier Coupois donne lecture des trois lettres d' Esterhazij au 
President de la Republique : 



— 150 — 

PREMIERE LETTRE 

Paris, Ic 29 oclobrc 1807. 
Monsieur le President de la Repiiblique, 

J'ai I'honneur de vous adresser le texte d'une lettre anonyme 
qui m'a ete envoyee le 20 octobre 1897. 

C'est moi qui suis vise dans cettre letlreonnime elnnt la victinie 
choisie. Je ne veux pas attendre que mon nom ait ele livre a la 
publicite pour savoir quelle sera I'attitude de nies chefs. Je me suis 
done adresse a mon chef et protccteur naturel. M. le minislre de la 
Guerre, pour savoir s'il me convoquerait au moment oii mon nom 
serait prononce. 

M. le ministre n'a pas repondu. Or, ma maison est assez illustre 
dans les fastcs de I'histoire de France et dans celles des grandes 
Cours europeennes, pour que le gouvernement de mon pays ait le 
souci de ne pas laisser trainer mon nom dans la boue. 

.Te in'adresse done au chef supreme de I'armee, au President de 
la llepublique. Je lui demande d'arreter le scandale. comme il le 
pent et le doit. 

Je lui demande justice contre I'infdme instigateur de ce corn- 
plot, qui a livre auxauteurs de cctte machination les secrets de son 
service pour me substituer a un miserable. 

Si j'avais la douleur de ne pas etre ecoute du chef supreme de 
mon pays, mes precautions sont prises pour que mon appel par- 
vienne a mon chef de blason, au suzerain de la famille Esterhazy, 
a I'empereur d'Allemagne. Lui est un soldat et saui-a mettre I'hon- 
neur dun soldat, meme ennemi, au-dessus des mesquines et touches 
intrigues de la politique. 

II osera parler haut et fernie, lui, pour defendre I'honneur de 
dix generations de soldats. 

A vous, monsieur le President de la Republique, de juger si vous 
devez me forcer a porter la question sur ce terrain. Un Esterhazy 
ne craint rien ni personne, sinon Dieu. llien ni personne ne m'em- 
pechera d'agir comme je le dis, si on me sacrifle a je ne sais quelles 
miserables combinaisons politiques. 

Je suis, avec le plus profond respect, etc. 

ESTERHAZV, 

Clicf do balaiilun d'infanlrrie. 

Esterhazy ajoute : 

« Le lendemain, ou jours suivants, comme le President de la 
Republi(jue>n'avait pas repondu, on me (It faire la lettre du docu- 
mmt liberateiir » (liasse 5, dossier 2, cote H.) : 

DEUXIEME LETTi{E 

31 octobre 1897. 

Monsieur le President de la Republique, 

J'ai la douleur de constater que ni le chef de I'Etat ni le chef de 
I'armee n'ont eu un mot d'appui, d'encouragement ou de consola 



— 151 — 

tion a envoyer en reponse a un officier superieur qui mettait entre 
leurs mains son honneur menace. .le sais que des considerations de 
politique parlementaire emp^chent le gouvernement de faire une 
declaration franche et nette, me mettant hors de cause et arretant 
pour jamais les defenseurs de Dreyfus. 

Je ne veux pas que les services rendus k la France pendant 
cent soixante ans par cinq offlciers generaux dont je porte le nom, 
que le sang verse, que la memoire des braves gens en face de I'en- 
nemi, le dernier tout recemment encore, tout cela soit paye d'infa- 
mie, pour servir de pareilles combinaisons et sauver un miserable. 
Je suis accule a user de tous les moyons en mon pouvoir. 

Or, la genereuse femme qui m'aprevenu de I'horrible machina- 
tion ourdie contre moi par les amis de Dreyfus, avec I'aide du 
colonel Picquart, a pu me procurer, depuis, entre autres docu- 
ments, la photographie d'une piece qu'elle a reussi a soutirer a eel 
officier. Cette piece, volee dans une legation etrangere par le colo- 
nel Picquart, est des plus compromettantes pour certaines person- 
nalites diplomatiques. Si je n'obtiens ni appui ni justice, et si mon 
nom vient a etre prononce, cette photographie, qui est aujour- 
d'hui en lieu sdr a I'etranger, sera immediatement publiee. 

Excusez-moi, monsieur le President, d'avoir recours a ces 
moyens si peu dans mon caractere, mais songez que je defends bien 
plus que ma vie, plus que mon honneur, I'honneur d'une famille 
sans tache, et dans cette lutte desesperee ou tous les appuis me 
manquent, ou ma cervelle eclate, je suis oblige de faire arme de 
lout. 

Je suis, avec le plus profond respect, etc. 

ESTERHAZY, 
Glief de bataillon d'infanteiMe. 



TROISIEME LETTRE 

Paris, b novombre 1897. 
Monsieur le President de la llepubliqucj 

Excusez-moi de vous importuner encore une fois, mais je crains 
que M. le ministre de la Guerre ne vous ait pas communique mes 
dernieres lettres, et je tiens a ce que vousconnaissiez bien la situa- 
tion. G'est d'ailleurs la derniere fois que je m'adresse aux pouvoirs 
publics. La femme qui m'a mis au courant de I'odieuse machina- 
tion ourdie contre moi m'a remis entre autres une piece qui est une 
protection pour moi, puisqu'elle prouvela eamiilkrie de Dreyfus, et 
un danger pour mon pays, parce que sa publication avec le fac- 
simile de I'ecriture forcera la France a s'humilier ou a faire la 
guerre. 

Vous qui etes au-dessus des vaines querelles de parti ou mon 
honneur sert de rangon, ne me laissez pas dans I'obligation de 
choisir entre deux alternatives egalement horribles. 

Forcez les Ponce Pilate de la politique a faire une declaration 
nette et precise, au lieu de louvoyer pour conserver les voix des 



— 152 — 

amis de Barrabas. Toules les lettics que j'ai eciiles vont arriver 
entre les mains d'un de mes parents qui a eu Thoniieur, cet ele, de 
recevoir' deux empereurs. 

Que pensera-t-on, dans le monde entier, (juand on va cunnaiLre 
la Idche et froide cruaute avec laquelle on ni'a ]aiss6 nie debatlre 
dans men agonie, sans appui, sans un conseil ! Mon sang va 
retomber sur vos tetes. Et lorsque sera publiee la lettre que le gou- 
vernement connaft, et qui est une des preuves de la culpabilite de 
Dreyfus, que dira le monde entiei- de cette miserable tacliqne par- 
lementaire qui a emp^che d'imposer silence a la meute par quel- 
ques mots energiques? 

Je pousse le vieux cri frangais : « llaro a moi, mon piince, k 
ma rescousse! » Je vous I'adresse a vous, monsieur le President, 
qui, avant d'etre le chef de Tr^tat, etes un honnete homme et qui 
devez au fond de votre Ame etre profondement ecoeure de la Ulchele 
que vous voyez. 

Qu'on me defende, et je renverrai la piece au ministre de la 
Guerre sans que personne au monde y ait jete les yeux; mais qu'on 
me defende vite, carje ne puis plus attendre, et je ne reculerai 
devant rien pour la defense ou la vengeance de mon honneur indi- 
gnement sacrifie. 

Je suis, etc. 

ESTEHHAZY. 

Le Prksident, (i M^ Labori. — Avez-vous d'autres pieces a 
fa ire lire? 

M"^ Laboiu. — Je voudrais qu'on ICit les articles Dlxi: le pre- 
mier article surtout. — les deux autres sonl tres courts, — c'est 
celui intitule Le Coniplot. Je me permets de le signaler a MM. les 
membres du Conseil, il est d'ailleurs assez difficile a trouver dans 
ce volumineux dossier; c'est pour cela que je me permets d'en 
demander la lecture. Au moment de la denonciation de M. Mathieu 
Dreyfus, a paru dans la Libre Parole I'article que M. le greffier va 
lire et dont, du reste, linspiration est aujourd'hui connue puisqu'il 
y a eu des revelations a ce sujet. 

Le greffier Coupois donne lecture de Varticle signe Dixi {paru 
dam la Libre Parole du 16 noveixbre 1897) et du post-scriptum qui 
Vaccompagne : 

Le Figaro publiait hier matin un article renformant les princi- 
paux elements du dossier Scheurer-Kestner, 

Cette publication nous decide a sortir de la reserve que nous 
nous etions imposee, a devoiler les dessousdu machiavelique corn- 
plot ourdi par la juiverie pour sauver son Dreyfus. 

Ce sont des documents et un tenioignage irrecusables que nous 
apportons : les initiales cachent des noms que nous connaissons. 

Le gouvernement etait au courant de ces machinations; il aura 



— 153 — 

done sa large part de responsabilite dans I'infamie que nous denon- 
gons a Topinion, — N. D. L. R. 

Les journaux ont publie dans ces derniers temps les rensei- 
gnements les plus divers et les plus inexacts sur I'aft'aire Dreyfus. 

Une personne qui a ete melee tres intimement sinon k cette 
affaire, du moins aux tentatives faites pour rehabiiiter Dreyfus, 
s'est decidee k livrer a la publicite des renseignements definitifs 
qu'on pourra contester dans certains details, mais dont le fond est 



rigoureusement exact. 



ORIGINE DU COMPLOT 



L'dme du complot, celui qui a ourdi la machination dont 
M. Scheurer-Kestner a ete la victime credule, est une personne que 
nous designerons provisoirement parX. Y. et qui est un haut fonc- 
tionnaire du minislere de la Guerre. 

Des le mois de decembre 1894, pendant le proces, X. Y. laissait 
entendre a une femme qu'il courtisait que certains de ses parents 
d'Alsace, Juifs, disait-il, lui avaient fait des ouvertures pour pren- 
dre la defense de Dreyfus. 

Plus tard, X. Y., pressenti denouveau, tenta, mais en vain, de 
faire tomber les soupcons sur un officier dont I'ecriture avait quel- 
que analogic avec celle du traitre. 

Enfin, lorsque Dreyfus eut pu reveler les moyens de lui chercher 
un remplagant, c'est-a-dire a la fin de 1895, les partisans de Ureyfus 
firent des propositions definitives, et, en fevrier 1896, le pacte fut 
conclu. 

X. Y., muni d'avances considerables, enlra alors en campagne. 

Mais il convient de donner ici quelques explications sur les cor- 
espondances de Dreyfus. 

CORRESPOXDANCE DE DREYFUS 

Malgre I'active surveillance du ministere des Colonies, surveil- 
lance tr^svigilante, il faut le reconnaitre, Dreyfus n'a jamais cesse 
de corresp'ondre occultement avec la France. Nous n'insisterons pas 
sur ce qu il a pu faire a I'epoque oii il avait pour geolier cet 
etrange commandant dont parlait Vlntransigeant, qui passait son 
temps a se documenter et qui s'est si bien documente pendant toute 
sa vie qu'on n'osa pas le destituer malgre sa conduite extraor- 
dinaire. 

Ce qui est certain, c'est que, pendant cette entrevue entre 
Dreyfus etsa famille, qu'on eut la stupidite de tolerer, il maniganga 
un systeme de correspondance occulte dont le seul defaut etait 
d'etre tres lent. Neanmoins, a lafinde 1894, il avait reussi a donner 
tous les details necessaires a I'execution de la machination dont il 
esperait sortir rehabilite. 

LE REPOXDANT 

Dreyfus, en effet,s'etait alors decide a reveler leprocede employe 
par lui, dans ses correspondances avec I'etranger, pour se proteger 
contre une surprise. 



— 154 — 

Voici ce procede. 

11 eciivait ses correspondances sur iin papier transparent, de 
maniere a decalquer telle oii telle ecriture ressemblant a la sienne. 
II se couvrait ainsi, il est facile de le comprendre, contie loutes les 
oventualites. 

On congoil done I'attitude des experts au moment du proces : 
les uns se sont prononces nellement et ont reconnu la main <le Drey- 
fus; les autres, moins habitues aux Irucs des calqueurs, ont hesile. 

Neanmoins, la main de Dreyfus, si habile qu'elle ait ete, s'est 
trahie manifestement sur plusieurs points ; (|uelques-uns figurent 
dans unc brochure recemmenl vendue sur les boulevards. 

Quant aux experts franco-belgo-suisso-anglais et autres, qu'on 
nous sort maintenant, on nous permettra de dire quil y a un hni\[ 
uK'tallique Irop sonore dans I'air pour qu'on ait une foi absolue en 
leur independance. 

II n'en est pas de meme de I'independance de MM. Charavay et 
autres, qui ignoraient le nom de la personne dont ils ont analyse 
I'ecriture '. — Un hasard, dont on a retrouve la trace, (it decou- 
vrir a Dreyfus une ecriture ayant avec la sienne des similitudes 
assez sensiblos. 

(lelte ecriture apparlenait a une personne que Dr(\yfus ne con- 
naissait pas personnellement. 11 elait done indispensable de se pro- 
curer habilement un echantillon d'ecriture assez volumineux pour 
pouvoir y calquer des syllabes, meme des mots entiers, dans des 
conditions particulieres. 

Par une manceuvre dont on connaU tous les details, dont le gou- 
vernement est instruit et qu'on divulguera en temps et lieux pour 
la confusion des defenseurs du traitre, il reussit, en fevrier 1893, a 
se procurer une notice de six pages environ de cette ecriture ren- 
fermant un nombre notable de termes reproduits precisement dans 
le bordereau. 

Desormaisil pouvait operer a son aise. II etait assure, croyait-il, 
de rimpiinile, il avait un repondant sur lequel il comptait bien, le 
cas echeant, egarer les soupgons. 

L.\ MACHINATION 

L'evenement ne realisa pas sesesperances. Par suite decircons- 
tances restees jus((u'ici incompletement expliquees et qui tonaient 
sans doute a ce qu'ilne coilnaissail pas personnellement son repon- 
dant, Dreyfus ne reussit pas a le mettre en cause au moment du 
proces, Ce n'est que plus tard qa'il se decida adonner le nom de ce 
repondant pour en faire la viclime a lui subslituer ; plus tard encore 
qu'il y ajouta les indications necessaires. 

X. Y. fut definitivement embauche en fevrier 189(). 

X. Y. entra en campagne, soudoya des subalternes, se procura 

de I'ecriture de la victime, s'acharna pendant des mois entiers ;i le 

compromettre, comme on Texpliqueraailleurs, avecl'aide de copains 

immondes. 
« 

i. On s'oxplique ainsi pourqnoi on insisto lant clans le .syndical Dreyfus 

jiour soiitonir (ine recrilurc du bordereau e.st de recriturc couranle. 



— 155 — 

L'homme vise etaitleger, insouciant, la main et le cxeur ouverts, 
mais dans sa vie toute an grand jour, trop au grand jour, rien de 
suspect. On le poussa dans le desordre pour provoquer une defail- 
lance, on n'obtint rien. 

II fallait autre chose. X. Y., s'en chargea. 

II ne s'attarda pas a ce fait que la victime n'avait meme pas pu 
conaaitre les documents enumeres dans le bordereau, saufunseul 
qu'un juif lui avait prete posterieurement aux evenements. 

D'un prodigue, X. Y. voulut faire un traitre ; il lui attribiia le 
bordereau. 

Pour cela, il constitua un dossier dans lequel il introduisit : 

1° Les specimens d'ecriture acheles a dessubalternes; 

2'i Des pieces fausses provenant soi-disant d'une ambassade; 

3" Une piece compromettante, emanant soi-disant de la victime, 
adressee a un diplomate et fabriquee avec un art merveilleux, si 
merveilleux que X. Y. eut le tort sans doute d'en r^ver tout haut. 
II y a des oreilles si indiscretes! 

Est-ce tout, monsieur Scheurer-Kestner? 

Ah! j'oubliais, il y avait encore quelques pieces, une, entre 
autres, compromettante pour Dreyfus; cette derniere a ete retiree 
depuis; elle se retrouvera peut-etre. 

Ce dossier put heureusement etre compulse par quelqu'un qui 
s'etait associe de bonne foi d'abord a cette ceuvre, et qui, ecoeure 
enlin de tant d'ignominie, prevint la victime. 

PREMIERE CAMPAGXE 

- Au mois de septembre 1896, tout etait pret. On langa I'inevi- 
table canard avant-coureur : I'evasion de Dreyfus. La brochure 
Bernard Lazare suivit. Cette brochure avait ete faite en partie a 
I'aide des documents livres par X. Y. 

Bernard-Lazare niera sous sa rubrique familiere : 

« Y a-t-il eu des documents livres? Qui. » 

« Ont-ils ete livres par X. Y. ? Non. » 

Eh bient Si, monsieur Bernard Lazare! ne vous en dcplaise. 

Neanmoins, la tentative avorta piteusement, a la suite du depart 
de X. Y., qui fut eloigne de Paris sous un prelexte qu'on n"a pas 
encore pu eiucider. 

Le syndicat Dreyfus fut deroule par cette absence qui lui cou- 
pait ses moj^ens d'informations; on altendait une occasion plus 
favorable. 

DEUXIEME CAMPAGXE 

Au mois de juin de 1897, X. Y. revint a Paris ; il vit personnel- 
lement son syndicat et eut des conferences interminables avec 
M. Scheurer-Kestner, dont il reussit a surprendre la bonne foi. On 
sail le reste... 

Aujourd'hui, la meche est eventee; on aura beau enlasser 
Scheurer sur Kestner, Crepieux sur Jarain et Marneff sur Monod, on 
ne fera jamais gober, meme en y mettant le prix, le coup du 



— io6 — 

bordereau caique sur soi-m6me par un simili-Dreyfus, ignorant 
conime une carpe des choses savanles qui s'y trouvent enu- 
merees. 

Ge bordereau, d'ailleurs, comme I'a fort bien dit VIntransigefnit, 
n'a qu'une lr6s minime importance dans un ensemble do fails 
precis. On a beau ergoter sur le bordereau, Dreyfus est un Irattre. 
Le gouvernement le sait, et, pour menager un groupe politique 
dont I'appui et I'argent liii sonl necessaires pour ses elections, il 
hesite ci le proclamer hautement. 

Ce n'est ni tr6s crtlne ni tres honnete, car, en definitive, le 
general Billot sait tout cela depuislongtemps, mieux que personne. 
II a pris des engagements a la tribune I'annee derniere, et on pou- 
vait I'enfermer dans cedilemme : 

(( Ou le repondant de Dreyfus etait le coupable, el vous auriez 
dCi le poursuivre api'cs vos longues enquetes : ou il est innocent, et 
vous n'auriez pas dCi vous contenter d'une disgnke discrete pour 
sou calomniateur trailre et felon. Vous savez parfaitement que le 
repondant existe et qu'il est innocent. Ayez le courage de le dire au 
lieu de faire I'ignorant. Que le politicien ne prime pas le soldat. » 

Quoi qu'il en soil, M. Scheui-er-Kestner pcut ouvrir ses cartons 
et les donner au garde des sceaux; la victime n'est ni morte ni 
en Suisse; elle fera voir qu'elle est en chair et en os et elle attend 
de pied ferme la slupide accusation du vieux pharisien, etayee 
sur trimmondes canailleries dont elle tient la clef. 

A bon entendeur, salut. 

Dixi. 

P. S. — L'arlicle du Figuro de ce matin paile d'un delai de 
quinze jours, necessaire pour constituer le dossier par une person- 
nalite juridique. 

Le dossier est pret depuis longtemps. Cette personnalite juri- 
dique etant de complicite avec X. Y., et tombant comme elle sous 
le coup de la loi sur Tespionnage, une perqui?ilion chez cette per- 
sonnalite aurait permis de s'en assurer depuis longtemps. Le 
veritable but que Ton cherche, c'est de gagner du temps pour 
preparer le public ci accepter cette abominable machination et a 
cause de la difficulte des communications avec X. Y., que le gou- 
vernement tient eloigne sans toulefois oser le frapper. 

Le GEXiiRAL GoNSE. — J'aurais quelques observations a presenter 
sur la deposition du commandant Esterhazy. Je suis a la disposition 
du Conseil. 

Le PiiiisrDEXT. — Mon general, veuillez venir a la barre. 

Le genkr.vl Goxse. — J'ai depose tres longuement au sujet de 
cette deposition du commandant Esterhazy, attendu qu'elle se lie 
avec I'alTaire du colonel du Paty de Clam ; devant le capitaine 
Tavernier, rapporteur a Paris, j'ai depose pendant 7 jours de suite, 
repondant a toutes les questions qu'on m'a posees. Je ne dirai pas 



— 157 — 

auConseil, ou du moins je n'entrerai pas dans les memes details 
devant le Conseil, parce qii'en definitive cela durerait beaucoup 
trop longteaips ; j'indiquerai seulementau Conseil les points prin- 
cipaux qui semblent devoir repondre a la deposition du comman- 
dant Esterhazy. 

Le commandant Esterhazy pretend qu'il etait I'homme de TEtat- 
niBJor. J'ai deja dit, dans ma derniere deposition devant le Conseil, 
qu'il n'etait pas Thomme du colonel Sandherr, et pas davantage 
I'homme de I'Etat-major. Ceci se passait en 1894. 

Maintenant, nous allons passer aux relations qui ont eu lieu 
en 1897 ; a cette epoque-la, il s'est passe en efl'et pas mal de choses 
assez interessantes. II s'est passe notamment I'entrevue de Mont- 
souris, dont on a parle tout a I'heure. Cette entrevue de Mont- 
souis,.jene I'ai connue, moi, sous-chef d'Etat-major, chefdu colonel 
Henry et dn colonel du Paty de Clam, qu'au mois de juillet 1898. 
C'est vous dire que ces messieurs nous ont laisses, moi et le chef 
d'Etat-tnajor, complelement en dehors de tout ce qu'ils faisaient ; 
et je ne I'ai su que d'une fafon tout a fait acciilenlelle. 

A ce moment-la, M. Cavaignac, qui etait ministre de la Guerre, 
interrogeait tres longuement le colonel du Paty de Clam pour 
savoir ce qui s'etait passe, et, apres I'avoir interroge, comme le 
colonel du Paty de Clam avait probablement dit qu'il etait accom- 
pagne £l Montsouris par I'archiviste Gribelin, il convoqua ce 
dernier. 

Ce jour-la, j'etais dans le bureau du colonel Henry; I'archiviste 
Gribelin dit au colonel Henry : « Je m'en vais chez le ministre. » 
Je fus etonne, et je lui demandai : « Qu'esl-ce que vous allez faire 
chez le ministre? » Gribelin dit : a Le ministre me demande ; ii 
interroge le colonel du Paty de Clam, il me demande, je vais y 
aller. » Henry eut un moment d'etonnement ; il parut surpris et 
je dis a Gribelin : « Mais enfin qu'est-ce que vous allez faire chez 
le ministre? » Gribelin me dit : « Je vais tout naturellement chez 
le ministre, qui va m'interroger sur I'affaire de Montsouris. — 
Quelle affaire de Montsoaris?» Gribelin dit, s'adressant au colonel 
Henry : « Le general ne salt done rien?» Henry, tres embarrasse, 
dit : (( Non, il ne salt rien. » 

lis m'expliquerent ce qui s'etait passe, et je dis a ces messieurs 
qu'en realite il etait bien extraordinaire que ce soit au mois de 
juillet que j'apprenne ce qui s'etait passe au mois d'octobre, les 
relations extraordinaires qui avaient ete entamees avec Esterhazy. 
J'en fis i'observation tres nette et tres vive au colonel Henry. Entin, 



— 158 — 

c'est pourvous indiquer, n'est-ce pas, les conditions dans lesquelles 
cela s'etait passe. 

Le colonel du Paty avail Ote mon adjoint. En effet, au mors 
d'octobre, au moment oCi cette campagne commengait, si vive et 
si ardente, quand on recevait difTerentes leltres, des lettres ano- 
nymes, apres cela des lettres d'Esterhazy, qu'il fallait ecrire aux 
unset aux autres, le ministre de la Guerre avait, avec juste raison, 
voulu que cela filt tres secret, et il me prescrivit de prendre moi- 
meme en main toute cetle correspondance. Comme je ne pouvais 
pas faire cela moi-meme, je voulus prendre un oilicier d'Ktat-major. 
Je comptais sur la discretion absolue de tons les olTiciers commis 
sionnes et je pris le colonel du Paty ,^e Clam. Ce fut une fclcheuse 
inspiration, je I'avoue, mais je le pris parce que le colonel du Paty, 
a ce moment, etait au 3^ bureau et etait pr^t a en sortir. II allait 
passer comme chef au S*" bureau, par consequent il allait passer 
sous mes ordres; il n'avait presque rien a faire au ',V' bureau; il 
allait prendre le 2*" ; 11 etait done pour ainsi dire haul le pied. Par 
consequent, il m'a semble naturel de le prendre avec moi, de le 
faire travailler dans mon bureau. Je le previns peut-etre le 15, ou 
le IG, ou le 17 octobre, a peu pres dans ces environs-la, qu'il allait 
venir avec moi, et je I'ai pris quelques jours apres. 

Je lui expliquai ce que j'allais lui demander, je lui dis qu'il 
fallait faire un travail secret dans mon bureau et que je comptais 
naturellement sur sa discretion. C'est a la suite de cette premiere 
entrevue ou de ce premier entretien avec moi qu'il prepara rentre- 
vue de Montsouris absolument ci mon insu, comme je viens de le 
dire. Voila comment nous avons commence nos relations avec le 
colonel du Paty de Clam et j'eii suis d'autant plus stir (ju'a ce mo- 
ment je lui fis ouvrir un registre secret confidentiel en atlirant son 
attention dessus, lui disant quit ne fallait pas le faire tenir par un 
secretaire, mais le tenir lui-meme. Souvent j'enregisljais les 
dep^ches qui arrivaient, les lettres que nous preparions pour le 
ministre, soit moi, soit lui. Ceci est pour vous dire que ce registre 
avait un caractere absolument secret et que le travail que nous 
faisions ensemble I'etait egalement. Personne au monde ne devait 
le savoir que lui etmoi. Par consequent, I'entrevue de Montsouris 
m'a ^chappe complctcment. 

Sur ces entrefaites. nous recevons. ou du moins c'est le general 
chef d'Etat-majur qui les regoit, deux lettres anonymes, qui 
existent au dossier de I'enquete Tavernier ; Tune est du 21, la 
seconde doit etre du 26 ou du 27 octobre, Elles expliquaient d'une 



— 159 — 

faQon tres nette et tres precise quelle etait la campagne qui com- 
mengait. Cela nous surprit etrangement; d'ou venaient-elles? Nous 
ne pouvions pas nous en douter. Mais au service des renseigne- 
ments, le colonel Henry en fut ties agite et tres tourmenle. Je ren- 
dis compte au ministre qui, a ce moment, ne prit aucune decision ; 
c'etait a moi de lui faire une proposition. Le service des rcnseigne- 
ments etant tres agite ou du moins son chef, — je veux dire celui 
qui etait a la t^te parce que c'etait moi le chef, et le colonel Henry 
etait mon bras droit, — le colonel Henry, dis-je, etait tres agite. 
Alors, j'avoue que le moyen n'etaitpas fameux, ils proposerent — 
ou plutot il proposait — de repondre par une lettre anonyme qu'on 
aurait envoye a Esterhazy en lui disant : « Restez tranquille ; si 
vous n'avez rien a vous reprocher, cela va tres bien, » [Rumeurs). 

Je presentai cette lettre au ministre; ceci devait se passer a la 
fin d'octobre ou au commencement de novembre, mais je crois 
plutut que c'etait dans les derniers jours du mois d'octobre. Le 
ministre refusa d'employer ce moyen, et dans le fait, il avait par- 
faitement raison. Done, je rapportai cette lettre; je I'ai retrouvee a 
I'instruction Ta vernier, elle m'aete presentee, elle existe au dossier, 
je I'ai conservee, et j'y ecrivis de ma main ; « A conserver, a ne pas 
envoyer, ordre du ministre ; » je I'ai remise ainsi a ces messieurs. 
Par consequent c'etait bien clair, on ne devait pas employer de 
moyens particuliers avec Esterhazy. Tout cela se passait toujours 
apres I'entrevue de Montsouris que j'ignorais compl^tement. 

J'ai alors dit a ces messieurs : « Le ministre ne veut pas que Ton 
envoie cette lettre, il est indispensable que vous n'ayez aucune 
espece de relations ni directes ni indirectes avec Esterhazy; il va 
etre evidemment I'objetde plaintes,dedenonciations peut-etre... — Je 
ne sais pas si a ce moment-la la plainte de M. Malhieu Dreyfus etait 
arrivee, niais c'etait dans les environs et cela se sentait. — II vaetre 
remis entre les mains de I'autorite militaire; c'est a I'autorite 
militaire a marcher. » 

Eh bien, je dois le dire,, ces messieurs en definitive nous ont 
suivi, ou lout au moins le colonel duPaty deClam ; pour Henry, je 
ne sais pas ce qu'il a fait, il nc I'a jamais dit, nous ne savons pas 
ce qu'il a fait maintenant qu'il est mort ; mais, pour le colonel du 
Paty de Clam, nous devions savoir d'une fagon tres nette et tres 
forme qu'il ne devait avoir aucune relation avec le commandant 
Esterhazy, 

C'est a peu pres a ce moment-la que ie colonel du Paty me dit : 
« Mais j'ai comme voisin de cercle RL' de Nettancourt, beau-frere 



— 460 — 

d'Esterhazy ; je le rencontre quelquefois a mon cercle, est-ce que je 
puis lui parler ? — Est-ce un homnie honorable ? lui repondis-je. — 
Oui, c'esl un hommc honorable, il est menibre du cercle. (Hires.) — 
S'il est honorable, on pent lui dire tout naturellement que si son 
beau-fr^re n'a rien a se reprocher, il n'y a rien a craindre. » 

Voilci les seules relations que j'ai permises. G'etait des relations 
d'bomme du nionde a homnie du monde, il n'y avait pas besoin de 
lui en dire davantage. 

A quelques jours de 14, le colonel du Paty me dit que M. de Net- 
tancourt etait parti pour la campagne et qu'il ne pouvait s'occu- 
per de rien. G'etait tres bien. L'alTaire en resta la. 

Nous reviendrons tout a I'heure a d'autres communications 
avec Esterhazy, qui dans sa longue deposition devant la Chambre 
criminelle, raconte beaucoup de choses. Je nele suivrai pas sur ce 
terrain. Nous en aurions pour une journee entiere pour hitter avec 
lui et le confondre. 

11 a dit seulement que le general de Pellieux prenait ses inspi- 
rations ci I'Etat-major pendant tout le temps qu'a dure son instruc- 
tion, qu'on lui donnait des renseignements et des indications. Eh 
bien, ceciest absolument faux, c'estabsolument contrairea lav6rite 
et je puis le declarer de la fafon la plus nette au Gonseil, parce 
que le general de Pellieux, tout le monde le salt, a demande une 
enquete au (Jlouvernement il n'y a pas tres longtemps; cette enqucte 
lui a ele accordee, elle a ete faite par le general Duchesne. 

J'ai ete appele a repondre aux demandes de renseignements que 
m'a faites M. le general Duchesne et j'ai declare de la fagon la plus 
ferme et la plus nette, et en cela je me suis trouve d'accord avec le 
general de Pellieux, cequin'arien d'extraordinaire, puisque nous 
elions tous les deux dans la verite, j'ai declare que j 'avals vu le 
general de Pellieux une fois au debut de son enquete, lorsqu'il 
etait venu me trouver par ordre du gouvernement de Paris. II 
avait d'abord ete annonce par le gouvernement au chef d'Etat- 
major de I'armee. 

G'etait pour me demander certains renseignements et pour voir 
quelles etaient les pieces du dossier que j'avais entre les mains et 
qui pouvaient lui etre utiles pour son enquete. 

Je le regus done tout a fait a ciel ouvert et nos relations etaient 
des relations absolument de service. 

Je montrai au general de Pellieux les pieces qui pouvaient lui 
etreutiles; il les examina, les choisit, ctje leslui fis envoyer deux ou 
trois jours apres par bordereau officiel signe du ministre. Le 



— 161 — 

ministre exigea ffue sa signature fiit mise sur )e bordereau et 
-envoye au gouverneur de Paris. 

Uepuis lors, je n'ai plus vu et nous n'avons plus vu, le general 
de Pellieux k I'Etat-major jusqu'apres son enquete, et bien au 
dela. 

Je tenais a preciser ce point devant le Conseil pour indiquer 
quelle est la valeur des renseignements donnes par Esterhazy. 

J'ai donne tous les renseignements a I'enqu^te du general 
Ducbesne. 

Esterhazy pretend aussi que nous avions comme avocat et 
comme conseil son propre avocat. M*' Tezenas. 

G'esl absolument faux. J"ai vu M*' Tezenas pour la premiere fois 
au proems Zola. II y avait beaucoup de monde dans la salle des 
temoins a ce proces qui a dure pres de 15 jours et par consequent 
nous n'etions pas comme des emmures caches dans un coin, nous 
avons cause, et il n'y avait pas de mal, avec un grand nombre de 
personnes, et avec beaucoup d'avocats dont je pourrais citer les 
noms qui venaient nous temoigner leur sympathie, non seulement 
dans la salle d'uudience, pendant les suspensions, mais meme dans 
la salle des temoins. 

M^ Tezenas est venu me parler, lui aussi, et je n'ai fait aucune 
difference enlre sa conversation et celle des autres avocats. (Rires.) 
on ne peut pas m'imputer cela a crime. 

Mais Esterhazy qui a vu cela en fait des romans. 
Je me suis bien garde au proces Zola et beaucoup d'officiers 
egalement se sont gardes de causer familierement avec Esterhazy. 
{Mouvement.) Des cette epoque je le considerais comme un person- 
nage compromettant, et je n'avais pas tort, 
J'arrive a son enquete. 

Pendant qu'on faisait I'instruction au Conseil de guerre, j'ai 
autorise, je dois le dire, le colonel du Paty de Clam a voir M*^ Te- 
zenas une fois ou deux, et voici dans quelles circonstances. 

Le ministre de la Guerre voulait ^voir des renseignements sur 
Esterhazy, il voulait etre fixe sur ce qu'il faisait. C'etait encore une 
chose bien naturelle. 

Le ministre voulait etre renseigne ; moi, chef du service des 
renseignements, je devais prendre des renseignements a mon tour 
sur Esterhazy pour savoir ce qu'il faisait, qui il frequentait. 
Esterhazy 6tait un accuse qui n'etait pas ordinaire; il avait ete 
laisse en liberte, — chosequi nous echappe encore completement, — 
parordre du gouverneur de Paris, le general Saussier. {Mouvement 
II. 11 



— 162 — 

prolongs.) Or.je ncsachepas que le general Saussier. genrialissime 
tres haut place au-dessus de nous, aurait accepte un conseil quel- 
conque des ofliciers de I'Etat-major general ; je connais assez les 
allures de commandement du general Saussier, tres eleve au dessus 
de nous et qui n'aurait pas accepte — a tres juste raison du reste 
— les observations ou les renseignements qu'on aurait pu lui don- 
ner. Done, si Esterhazy a ete laisse en liberte, c'est sur I'ordredu 
general Saussier et I'Etat-major del'armee n'y etail absolument pour 
rien, je tiens h le declarer tr^s nettement. Ainsi, le ministre voulait 
savoir ce que faisait Esterhazy, quels etaient ses sentiments. Je dis 
adu Paty : «Voyez done M. Tezenas et causez avec lui d'une fagon 
discrete. » 

Je crois que le colonel du I'aty le vit deux fois, et puis, comme 
en definitive je trouvais le colonel du Paty un peu ardent, et. je dois 
le dire, un peu leger dans sa maniere d'etre, je laissai tomber ces 
relations. Voila la seule chose que j'ai autorisee avec du Paty, en 
dehors de M. de Nettancourt. Maintenant, au moment de I'interpel- 
lation do M. de Mun a la Ghanibre, je crois que c'etait dans les 
premiers jours de decembre, le chef d'Etat-major fut indigne de ce 
qui se passait et voulut faire tout de suite une lettre de protestations; 
il la fit et me la montra, cela se passait vej-s H heures du matin, au 
moment ou ilallait chez le ministre de la Guerre; il voulait porter 
la lettre lout de suite, il me la montra. 

J'ai eu cette idee : Mais enfm il faut, avant de I'envoyer, deman- 
der au colonel ^du Paty de Clam ; il est leger, ardent, un peu impru- 
dent; n'aurait-il pas fait quelques demarches compromettantes? 
Nous entendions *dans les journaux toutes ces histoires de femme 
voilee, etc... 

Avant de partir pour dejeuner, je voulus prevenir le colonel 
du Paty, je lui dis : « Voila la lettre que le chef d'Etat-major a 
envoyee au ministre; nous sommes bien d'accord, il n'y a pas eu 
d'imprudence de votre part? » II me repondit : « Oui, mon 
general. » 

La lettre a ete envoyee. 

Voilii, messieurs, comment nous avons ete compromis. — je 
puis le dire aujourd'hui, puisqu'en definitive le colonel du Paty de 
Clam a etc I'objet d'une ordonnance de non-lieu. Par consequent, 
je ne charge pas un accuse; mais enfin je dois dire tres carrement 
au Conseil la verile, sans m'arrdter aux consequences, cela m'est 
absolument egal ; je suis en demi-solde, en disponibilite. Je ne 
reclame rien; mais il y a quelque chose qui domine tout cela, 



— 163 — 

c'est moil honneur, et c'est lui que je defends devant le Gonseil en 
lui donnant ces explications tres franches et tres nettes. 

Je les ai donnees a M. le rapporteur Tavernier tres longues. J'ai 
repondu a toules ses questions et il m'en a pose de tres nombreuses. 
J"en ai meme provoque et je lui ai dit : « Je veux la lumi^re, 
demandez-moi tout ce que vous voudrez, je repondrai. » 

Je resume ma deposition devant le Gonseil. 

Le commandant Esterhazy jette la have siir nous, sur moi, ga 
m'est egal ; d'autres en out jele aussi; mais enfln je tenais a dire 
cela au Gonseil, quoique je n'aime pas a me mettre en avant. 

Esterhazy a egalement parle de son duel, et il a pretendu que 
je lui avals donne des temoins. G'est encore faux. Je vais expliquer 
au Gonseil comment cela s'est passe. G'etait quelque temps apres 
le proces Zola, au moment ou le colonel Henry devait avoir un 
duel avec le colonel Picquart. II y avait eu echange de temoins, ou 
du moins Henry avait constitue ses temoins. Ge jour-la, Henry 
vint me trouver chez moi, le matin; a peu pres vers huit heures, 
et il me dit : a Esterhazy est avec moi. » G'etait la premiere fois 
que je voyais Esterhazy directement. Je dis a Henry : « Gela m'en- 
nuie ; pourquoi me I'amenez-vous? » H me repondit : « Mon gene- 
ral, je vous I'amene, parce qu'il y a une question de temoins a 
regler entre le duel d'Esterhazy et le mien : il est venu me voir 
pour me demander la priorite sur mon duel, et je voudrais regler 
immediatement cette question-la. » 

Henry etait hesitant; il voulait regler cette question. H me 
demandait un conseil, et je ne eras pas devoir le lui refuser. 
Esterhazy etait absolument acquitte, mais enfm ce n'etail pas une 
bete mauvaise, et par consequent je n'avais pas de raison pour ne 
pas le recevoir avec un temoin, avec Henry. Enfm, je I'ai regu. U 
me raconta son affaire, m'expliqua qu'il voulait etre le premier a 
se battre avec Picquart. H avait demande la priorite. Je lui repon- 
dis : « G'est une question a regler entre vous; cela ne me regarde 
pas. » Mais Esterhazy me demanda de lui constituer des temoins et 
de les prendre dans I'Etat-major. Je n'y vis aucune espece de 
malice, comme on dit vulgairement. Je trouvai cependant la chose 
extraordinaire, je lui dis tr6s franchement et tres nettement : 
« Jamais je ne vous donnerai de temoins pris dans I'Etat-major. » 
J'eus I'idee en effet, a ce moment, que cela nous compromettrait et 
serait Ires mal vu. Le ministre ne voudrait pas et les officiers que 
j'aurais autorises seraient compromis. 

Je lui dis moi-meme : « Prenez un oflicier de votre regiment ou 



— 164 — 

parmi les membres du Conseil de guerre qui vous ont examine et 
qui, par consequent, sont en mesure,s'ils le jugent a propos, d'etre 
vos temoins. 

11 prit un commandant et un colonel dont je ne me rappelle 
plus les noms. 

Henry etait tres hesitant et alors, voyant qu'IIenry etait he'sitant 
el qu'il pouvait en resulter pour lui quelque chose de desagreable 
et de fi\cheux dans I'esprit des camarades et du public^, je lui dis : 
« Mais vous avez vos temoins, je vais voir voire premier temoin le 
colonel Pares et s'il veut se charger de la chose il ira demander a 
un de ces messieurs de vouloir bien assistcr le commandant 
Esterhazy. 

Voila comment les choses se sont passees. C'est moi qui inter- 
vins aupres du colonel Pares, premier temoin de Henry pour 
trouver le second temoin que cherchait Esterhazy. Vous voyez qu'il 
n'y a dans tout cela rien que de tres naturel et de tr^s simple. 

Voila, monsieur le President, ce que j'avais a dire. 

Je pourrais en dire indeflniment et refuter tons les mensonges 
d'Esterhazy, mais je ne veux pas retenir davantage I'attention du 
Conseil. 

Me Demaxge. — Un seul mot : M. le general Gonse tout a I'heure 
a explique au Conseil que loi'sque M. du Paty de Clam lui avail 
demande s'il pouvait s'adresser a M. de Neltancourt, il lui avail 
repondu oui, si c'esl un homme honorable el si Esterhazy est 
innocent, diles-lui qu'il n'a rien a craindre. Celle reponse est mar- 
quee au coin du bon sens, c'esl evident. Et alors, voici pourquoi je 
pose ma question a M. le general Gonse. Si 3IM. les membres du 
Conseil veulent bien se reporter a la page 668 de I'enquete impri- 
mee, ils y verronl un proces-verbal de la seance du Conseil d'en- 
quete dans laquelle a comparu le commandant Esterhazy et ou, a 
la page 668, Esterhazy avail pose la question suivante a M. du ]*aly 
de Clam : 

« Esterhazy ayant fait demander au t(>moin s'il le croyait 
capable d'avoir manque a la discipline et a I'honneur, celui-ci 
s'explique ainsi : j'ai appris en octobre qu'on cherchail a conipro- 
metlre Esterhazy, qu'on n'avait rien releve conlre lui, je n'ai pas 
cru pouvoir le laisser sans defense... » 

Eh bien! je voudrais demander a M. le general Gonse s'il a eu 
connaissance en juillel 1898 de I'enlrevue Monlsoiiris et si en tout 
cas, lorsqu'il a eu connaissance plus lard de la deposition de M. du 
Paly, il s'est,lui personnellement, preoccupe de savoir quels etaien 



— 165 — 

les officiers qu'avait consultes du Paty et avec le conseil desquels, 
parait-il, il aurait organise la machination que vous savez. 

Le general Goxse. — Je repondrai que je suis persuade que du 
Paty s'est entendu avec Henry, mais je ne crois pas qu'il en ait 
cause avec d'autres. En tout cas, ceci se passait avant le Conseil 
d'enquete du mois de septembre. Je n'ai pas revu du Paty depuis 
ce moment-la et j"ai tenu a ne plus le revoir. Jai fait une protesta- 
tion au general Renouard, vous devez ravoii- ici; je lui ai repondu 
sur tous les points, par consequent j'ai donne tons les renseigne- 
ments, mais a cette epoque-la je n'avais pas a faire d'enquete, 
j'avais quitte mes fonctions ou je les quittais le 10 octobre puisque 
j'ai ete mis en disponibilite le l^^' octobre, par consequent je n'avais 
pas d'enquete a faire. 

M*^ Demange. — Quand j'ai demande au general Gonse s'il con- 
naissait ces officiers, jepensais bien que celapouvait etre le colonel 
Henry; mais je pensais aussi a M. Gribelin. 

Le general Gu.xse. — M. Gribelin, je le couvre completement, est 
un parfait honnete homme qui a etc a Montsouris comme il aurait 
ete au feu, comme il aurait ete a Bruxelles si on I'avait envoye en 
mission, comme il a ete ailleurs d'apres I'ordre de ses chefs. Le 
colonel Henry a eu le plus grand tort (je regrette d'etre oblige de 
le dire parce qu'on ne doit pas charger un mort) de I'envoyer la 
sans lui dire que le sous-chef d'Etat-major n'etait pas prevenu, car 
je siiis convaincu que M. Gribelin n'y aurait pas ele s'il avait su 
que je n'avais pas ete mis au courant. 

Me Demange. — Par consequent c'est du Paty et Henry comme 
je le supposais, dont parle M. le general Gonse. 

Le general Gonse. — I! y a encore une declaration que je pourrai 
fanre, c'est que le lieutenant-colonel du Paly de Clam a agi de sa 
propre autorite, mais en definitive il entendait ce que je disais et je 
ne lui ai pas cache que je trouvais cette campagne singuli^re, 
bizarre et meme tout a fait fdcheuse, et que si le commandant Ester- 
hazy etait innocent, c'etait un piege qu'on lui tendait. Je ne le lui 
ai pas cache; par consequent, il connaissait toute ma pensee, mais 
de la a aller lui dire : a Allez prevenir le commandant Eslerhazy ». 
il y a un monde, attendu qu'on pent causer, qu'on parle devant un 
officier dans lequel on a confiance, mais que si cet officier va faire 
des choses extraordinaires on n'est pas responsable. 

M*" Laboiu. — Je tiens personnellement a dire que ce n'est pas 
moi qui me plaindrai de ce que I'honneur d'officiers sorte intact 
d'ici etparticulierementrhonneur d'offici^rs generaux; mais ce qui 



— 166 — 

reste etabli par la deposition de M. le general Gonse, c'est qu'il 
y a des fails acquis, notamment la responsabilite du lieutenant- 
colonel du Paty et du lieutenant-colonel Henry, commeM" Demange 
vient de le constater. 

Et alors, a cette occasion, j'insisterai pour obteiiir deux choses : 
pourobtenir d'abordque ledossierde Tenquete faiteparM. Tavernier 
contre le lieutenant-colonel du Paty soit verse aux debats. Je consi- 
d^re qu'il y a li un document d'une importance considerable, ot je 
ne vols pas ce qui dans une atlaire aussi large et oCi la lumiere doit 
6tre faite d'une mani^re complete pent s'y opposer. J'ai done 
I'honneur — et je jjcnse que M*' Demange s'associera a ma demande 
— de prier le (lonseii, ou mieux M. le president, d'ordonner que le 
dossier de I'enquete faite par M. Tavernier soil verse aux debats. 

Le President. — N'est-il pas parvenu? 

Le commissaire du Gouvernemext. — .le I'ai demande, on en a refuse 
la communication. {Rumeurs prolongees.) 

W Demaxge. — Alors il faudrait que M. le president I'ordonnAt. 
M. le commissaire du Gouvernement pent la demander, mais il n'y 
a que M. ie president qui puisse Tordonner. 

M*" Labori. — Ensuite j'insislerai pour la comparution de 
M. du Paty de Clam. Monsieur le commisssaire du gouvernement 
en a-t-il des nouvelles? 

Le commissaire du Gouverxemext. — II n'est pas probable qu'il 
puisse venir. J'ai recu hier une iettre (je n'ai pas la lettre la) de 
M"ip du Paly de Clam qui ecrit pour son mari toujours alite et inca- 
pable d'ecrire. Aujourd'hui meme il y a reunion de medecins et 
nous aurons probablement demain la decision qui en resullera. 

M** Labori. — Quanta present on nous fait esperer qu'il pourra 
venir? 

Le Presidext. — On le fait esperer. 

W Lapori. — Voulez-vous me permettre maintenant, mon- 
sieur le President, de poser quelques questions a M. le general 
Gonse? 

D'abordM. le general Gonse parle de lacampagne dirigee conlre 
le commandant Esterhazy et qui a paru blamable a M. Ie general 
Gonse. De quelle campagne parle-t-il? 

Le gexeral Gonse. — Je parle de tout ce qui s'est passe depuis 
que M. Scheurer-Ketsner avail fait ses confidences au minislre 
de la Guerre. Nous savions tres bien que Ton devait chercher 
k substituer le commandant Esterhazy au capitaine Dreyfus. 

M*" Laroiu. — Comment savait-on cela? 



— 467 — 

Le general Goxse. — Par cles comparaisons d'ecritures qui avaient 
ete faites et qui nous avaient ete signalees. 

M^ Labori. — Comment pouvait-on savoir que c'etait le comman- 
dant Esterhazy qui devait etre substitue a Dreyfus ? 

Le President. — Avait-on des indications permettant de penser 
qu'on voulait substituer le commandant Esterhazy a Dreyfus ? 

Le general Gonse. — En 1896 nous avions toutes les enqui^tes 
que M. Picquart avait faites. 

Le President. — Et qui avaient porte sur Esterhazy ? 

M« Labori. — Comment le lieutenant-colonel du Paty de Clam 
pouvait-il avoir connaissance de ces enquetes? 

Le general Gonse — J'ai dit tout a I'heure au Gonseilet je repete 
que, vers le 15 octobre,le lieutenant colonel du Paty de Clam devait 
passer du S'^ au 2" bureau. Je I'ai fait venir; je I'ai pris comme 
secretaire intime charge de travailler chez moi, dans mon bureau. 
II a eu ainsi connaissance de tout ce que j'avais puisqu'il avait a 
preparer mes lettres. 

.J'ai ouvert mon registre confidentiel vers le 22 ou le 23.., j'ai 
dit la date exacte a I'enqu^te Tavernier, parce que j'ai demande a 
M. Tavernier de saisir ce registre ou la premiere lettre qui y e'tait 
enregislree indiquait le moment ou je I'avais ouvert : je crois que 
c'etait le 22 ou le 23. 

Ms Labori. — Eh bien I qu'est-ce qui pent excuser, aux yeux de 
M. le general Gonse, des demarches aussi coupables a mon senti- 
ment que celles de M. du Paty qui se servait de la contiance dont il 
etait investi pour se procurer des pieces et prevenir M. le com- 
mandant Esterhazy ou le faire prevenir d'line maniere ou d'une 
autre? 

Le general Gonse. — Je ne crois pas qu'il ait pris des pieces 
pour prevenir Esterhazy. Qu'il I'ait fait prevenir, c'est autre chose, 
mais quant a lui donner des pieces, c'est different. 

Me Labori. — Je ne dis pas qu'il ait envoye des pieces; je dis 
qu'il s'est servi de documents qui etaient a sa connaissance a raison 
de la contiance dont il etait investi pour communiquer a Esterhazy 
des faits le concernant; cela est constant. Eh bien, je demande au 
general Gonse ce qu'il pense de la part d'un olTicier place sous ses 
ordres de cette fagon de remplir son devoir, et s'il en accepte la 
responsabiiite, s'il le couvre? 

Le general Gonse. — Le couvrir, ce serait bien difficile ; mais 
enfin,dans une certaine mesure,j'ai explique etj'explique I'attitude 
de du Paty qui est un homme tres emballe, qui etait a cette epoque 



— 1G8 — 

tres emballe; jel'explique par les conversations que jetenais devant 
lui. {Bin's.) 

M^ Lauoui. — Et conversations dont il a abuse. Est-ce (|uc 
M. le general (aonse aurait pris pour sa part une initiative du 
meme ordre? 

Le general Goxse. — Jamais de la vie, par exemple! 

M*-' Laboiu. — Cependant, il a songe k en prendre une : n'a-t-il 
pas assiste a un conciliabule ou etaient presents le commandant 
Lautb et le colonel ]Ienr>-, et oii on a agite la (jiiestion de savoir ce 
qu'il fallait faire pour Esterhazy? 

Le GE-xiiuAL GoNSE. — G'est faux ! II n'y a pas eu de conciliabule; 
on repete toujours cela! Sice sont des insinuations, je neles accepte 
pas ! 

M^ Labori. — Ce n'est pas une insinuation, c'est un fait dont a 
depose M. du Paty. 

Le general Goxse. — Ce n'est pas pour vous, monsieur le defen- 
seur, que je dis cela: mais on adit d'une fafon generale que je 
venais Aoir ces messieurs et que je leur tragais leur ligne de con- 
duite. Eh bien, je n'ai jamais cherche a tracer leur conduite a ces 
messieurs. Je leur donnais des indications pour le service ; je rece- 
vais le colonel Henry et du Paty assistait a ces conversations; je 
causais avec eux, tres franchement; on ne pent pas appeler cela 
des conciliabules. D'abord, le commandant Lauth n'y ^tait pas. 

M'' Labori. — Cependant, M. le general Gonse a eu I'idec dc 
soumettre une lettre anonyme a JM. le ministre de la Guerre. 

Le giLneral Goxse. — Parfaitement, je I'ai dit. 

M« Labori. — Eh bien, comment une pareille idee a-t-elle pu 
naitredans I'esprit de M. ie general Gonse et croit-il veritablement 
que de tels procedes soient justiiiables? (Mouvements.) 

Le general Gonse. — J'ai dit tout a I'heure au Conseil que le 
colonel Henry et du Paty (Etaient tres agites. Eh bien, le colonel 
Henry m'a propose ce moyen d'une lettre anonyme, j'ai accepte, 
et je Tai soumise an ministre de la Guerre. Jene dis pas que ce soil 
un moyen merveilleux, cela c'est incontestable, et s'il y a quelquun 
de reprehensible la-dedans c'est moi, attendu que c'est moi qui I'ai 
soumise au ministre de la Guerre ; j'acceple cette responsabilite. 
parfaitement! Je I'ai dit aTavernier, je I'ai dit au general llenouard 
quand il a fait I'enquete et je I'ai dit au ministre puisque c'est a lui 
que j'ai soumis la lettre sur laquelle j'ai mis par ordre ; (( Defense 
d'envoyer la lettre. Ordre du ministre. » Je n'ai rien eu de cache. 

M'" Labori. — Est-ce que M. le general Gonse ne croit pas que 



— 169 — 

par des proc6des de ce genre il encourageait I'attitude de M. du 
Paty ? 

Le genkral Gonse. — En aucune fagon, en aucune fa^on. 

Mf Labori. — Le fait que lui-meme a songe a employer ce 
precede n'est-il pas de nature a le rendre plus indulgent qu'il ne 
le serait autrement a I'egard de M. dii Paty? 

Le general Gonse. — Pas le moins du monde.' 

M'' Laborc. — Alors, j'e demande a M. le general Gonse ce qu'il 
pense de pareils precedes, et je precise bien ma pensee. Un homme 
allait etre denonce, allait etre livre a un Conseil de guerre qui 
croyait juger en toute conscience et en toute connaissance de cause. 
N'est-ce pas tromper la justice militaire que de proceder par des 
moyens louches et illicites pour prevenir cet homme. Ou'en pense 
M. le general Gonse? 

Le general Gonse. — Evidemment si on emploie des moyens 
illicites ; mais nous n'avons pas employe de moyens illicites. 

W Labori. — Pas vous, mon general ; nous allons preciser, cha- 
cun aura ici ses responsabilites. Mais je crois que nous entrons ici 
dans le noeud de TAffaire, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je dis 
qu'il y a sous cette Affaire un immense malentendu, que nous espe- 
rons bien dissiper, et, moins il y aura de personnes compromises, plus 
nous en serons heureux, parce que nous y avons tons comme 
Fj-ancais un interet egal. {Se)isi(tion.) Mais il faut bien faire com- 
prendre an Conseil de guerre devant qui nous sommes et en qui 
nous avons toute confiance, parce qu'il connaitra toute la verite, 
dans quelles conditions ajuge en 1898 le conseil de' Guerre qui a 
juge le commandant Esterhazy. L"article a Dixi » que je viens de 
faire lire, et qui est du 15 novembre 1897, presente tout le systeme 
de defense qu'on a employe alors, les pretendues machinations de 
Picquart, le syndicat, I'impossibilite pour Esterhazy de se pro- 
curer les documents du bordereau. M. le 'General Gonse a-t-il eu 
connaissance de cet article? 

Le general Gonse. — Je I'ai hi dans les journaux. 

Me Labori. — A ce moment ne s'est-il pas dit qu'il etait singu- 
lier que les journaux eussent des renseignements aussi precis? 

Le general Gonse. — Bien entendu, mais comment chercher, 
comment trouver ? On a cherche de lous les cotes ; s'il y a eu des 
indiscretions, faites a I'Etat-major, avec le journal, ceux qui les ont 
commises se sont bien gardes de venir me le dire, et je n"ai pas pu 
le savoir. • 

M^ Laboei. — Monsieur le general Gonse sait-il que cet article 



— 170 — 

parait devoir ^tre attribue comme inspiration an colonel Henry? 

Le general Gonse. — Je n'en sais absolument rien. 

M^" Laboiu. — Voici cependant ce qu'a dit... 

Le general Gonse. — Attendez... Uevant le commandant Taver- 
nier, la question m'a et^ posee ; j'ai repondu que je ne savais pas 
et que je ne pouvais Tattribuer a personne de mon entourage. Si 
j'avais pu trouver I'auteur, je I'aurais dit, parce qu'en definitive ii 
y a toujours quelque chose qui rejaillit sur moi. 

M" Larori. — Le nombre des personnes qui ont pu detenir ces 
renseignements n'est-il pas extr^mement restreint? 

Le general Gonse. — Bien entendu. 

Le President mo temoin. — (jui pouvait avoir ces rensei- 
gnements? 

Le general Gonse. — II y avait ces messieurs qui elaient au ser- 
vice des renseignements, et enfin il y avait egalement le colonel 
Picquart et son entourage. Par consequent, moi, je ne suis pas res- 
ponsable de ce c6te-la. 

M** Labori. — Est-ce que ^I. le general Gonse entend dire que I'ar- 
ticle « Dixi » pourrait etre dii a I'inspiration du colonel Picquart ? 

Le general Gonse. — Non, mais cela pouvait etre dCi aussi a 
quelque personne de son entourage, une personne avec laquelle il 
aurait fait des indiscretions et qui les aurait lancees, ces indiscre- 
tions, dans la presse. En definitive, cela pouvait venir de personnes 
absolument etrangeres au ministere. 

M"^ Larori. — Mais quelles personnes? Monsieur le President, il 
faut pr^ciser. On a deja parle pendant longtemps d'une pretendue 
dame voilee dont il ne saurait plus etre question. On ne pent plus 
voiler les dames ! {Rires.) 

II a ete question a un certain moment dans I'enqu^te de M. Bertu- 
lus d'une certaine personne dont, si je ne me trompe, I'iniliale avait 
ete indiquee par le general Gonse, mais on a ete oblige de reculer 
sur ce terrain et de reconnaitre que la personne ne pouvait 6tre 
soupconnee. II ne faut pas, dans une pareille affaire oil nous 
montrons des ofliciers comme le colonel Henry et le colo- 
nel du Paty de Clam se livrant aux pires manoeuvres, se con- 
tenter d'insinuations. II faut que le general Gonse nous disc qui il 
denonce et alors nous saurons a qui faire remonter la responsabi- 
lite. 

Le general Gonse. — Mais je n'ai personne a denoncer, je ne de- 
nonce personne ; puisque je n'ai fait aucune espece d'enquete, je ne 
puis denoncer qui que ce soit. 



- 171 — 

M" Labori. — Qu'est-ce que le general Gonse pense aussi des 
entrevues du colonel du Paty de Clam avec M^ Tezenas, entrevucs 
qu'il a conseillees? 

Le general Goxse. — J'ai dit au Conseil ce que j'avais fait a ce 
sujet, je puis le repeter si c'est n^cessaire. 

Le President. — Je crois que ce n'est pas la peine. Vous I'avez 
dit tout a I'heure. 

M^ Labori. — Mais je demande a M. le general Gonse ce qu'il en 
pense, et je fais remarquer au Conseil de guerre quelle est la situa- 
tion ; Esterhazy est poursuivi pour crime de haute trahison. II a un 
avocat, M^' Tezenas, et c'est I'Etal-major qui le met en rapport avec 
son avocat. 

Je demande a M. le general Gonse pourquoi, et ce qu'il pense 
de pareils procedes judiciaires ou administratifs. 

Le general Gonse. — Je dirai encore ceci au Conseil, Esterhazy 
etait un accuse special puisqu'il etait en liberte. 

M"" Labori. — Qu'est-ce que cela veut dire : un accuse special ? 
qu'entendez-vous par l;i? {Mourcments.) 

Le gp:neral Gonse. — Je veux dire qu'il etait en liberte quoique 
accuse. Le ministre de la Guerre desirait savoir ce qu'il faisait, ce 
qu'il pensait, et comme il avait toujours des agissements bizarres, 
j'avais ete. charge de le faire surveiller, de savoir ce qu'il faisait. 

Un des moyens qui me sont veniis ^ I'esprit, c'est d'en parler a 
son avocat, de fagon a savoir un peu ce qu'il faisait. Je ne 
voulais pas faire intervenir des officiers directement avec Ester- 
hazy, mais j'avais pense a son avocat. Ce n'etait peut-etre pas tres 
regulier, dame! je n'en sais rien. Enfin, il y a eu deux entrevues 
tout au plus; et, apres ces deux entrevues, je les ai fait cesser. Je 
le dis tres franchement au Conseil, je n'ai rien ci cacher. 

M.^- Labori . — Je crois que nous tournons dans un cercle vicieux ; 
car alors je vais poser aM. le general Gonse une nouvelle question : 
pourquoi Esterhazy etait-il un accuse privilegie, n'est-ce precise- 
ment pas parce qu'on lui avait accorde des le debut une protection 
veritablement extraordinaire? 

Le general Gonse — Non, et je I'ai dit au Conseil, il etait sous les 
ordres du gouverneur de Paris, le general Saussier, c'est le general 
Saussier qui etait son chef. Lui, chef de la justice militaire, il avait 
ordonned'instrumenter ou de faire instrumenter contre le comman- 
dant Esterhazy ; il a fait tout cela sous sa haute responsabilite; et 
je I'ai dit tout a I'heure au Conseil, peut-etre un peu vivement, 
mais I'Etat- major n'avait aucune action sur le general Saussier. Le 



— 172 - 

general Saussier ne I'aurait pas permis, ne I'aurait pas acceple, par 
consequent cette situation, si vous voulez I'appeler la situation 
privilegiee d'Esterhazy, etait due au general Saussier. (Mouvemmt 
jivolonffe.) 

M'' Laboui. — Est-ce que M. le general Saussier connaissait 
toutcs les demarches de M. du Paty de Clam et tons les avertisse- 
ments donniis a M. le commandant Eslerhazy? 

Le ge.nkr.vl Gonse. — II ne les connaissait pas plus quo nous. 

M<^ Laboiu. — J)onc, M. le general Saussier a ete trompe ; el pai- 
consequent meme les decisions de faveur qu'il prenait a I'egard du 
commandant Esterhazy etaient des decisions provoquees par les 
circonstances tout a fait particulieres que le Conseil connait et qu'il 
etait necessaire de lui signaler. 

Le Puesidext. — Vous n'avez plus de questions a poser? 

M'" Laroiu. — J'ai fini sur ce point, monsieur le President. 

Le lieutenant-colonel Brongnl^rt, conseiller. — Le colonel Gen- 
dron, qui aconnu le colonel Sandherr, pourrait peut-etre nous ren- 
seigner sur certains rapports. 

{Le colonel Getidion est appele a la harre.) 

Le LiEi tenant-colonel Brongniart. — Vous pourriez peut-etre 
sansdoute nous renseigner sur les rapports qu'Esterhazyauraiteus 
en 1894 et 1895 avec le colonel Sandherr et sur les services qu'il 
declare lui avoir rendus? 

Le LIEUTENANT-COLONEL Gendron. — J'al ctc au service des rensei- 
gnements depuis le mois d'avril 1889 jusqu'au mois de decembre 
1893, epoque a laquelle je suis entre a I'Ecole de guerre. J'ai con- 
tinue a cette epoque, etant a I'Ecole de guerre, a avoir des relations 
avec le service des renseignements et j'ai ete appele meme pour des 
traductions diverses, deux, trois mois, quatre mois apres mon 
depart. Par consequent, j'ai ete tenu au courant, meme n'apparte- 
nant plus officiellement au service des renseignements a partir du 
mois de decembre 1893, j'ai ete tenu au courant des choses les plus 
importantes qui s'y passaient a peu pres pendant deux ans, par 
consequent jusqu'en 189o. 

Eh bien! jc n'ai jamais entendu dire que le colonel Sandherr ait 
eu la moindre relation avec Esterhazy. Bien pkis, j'ai appartenu 
au service des renseignements d'une fagon ofiicieuse en 1882, j'etais 
officier d'ordonnance du general iiispecteur des remontes, ayant 
beaucoup de loisirs dans I'apres-midi. Le colonel Sandherr appar- 
tenait au service des renseignements comme capitaine, sous les 
ordresdu colonel Vincent. Je passais toutes mes apres-midi avec 



— 173 — 

lui; il avail nne connaissance assez vague de la langiie italienne a 
Tepoque et jel'aidais dans la traduction de documents italiens. Je 
faisais done partie, je peux le dire, d'une fagon officieuse, du service 
des renseignemenls. A cette epoque encore, je n'ai jamais entendu 
dire qu'Esterhazy ait eu des rapports quelconques avec ce ser- 
vice. 

Mais en remontant plus haut, a I'epoque ou le colonel Samuel 
dirigeait le service des renseignements, je crois fort bien me rap- 
peler qu'Esterhazy et le commandant Weill etaient au service des 
renseis^ncments; cela remonte bien haut dans I'organisation du 
service des renseignements. 

En un mot, mon impression est que de tons les mensonges d'Ester- 
hazy, celui qui serait le plus particulierement odieux est celui qui 
consiste a dire qu'il aurait fait le bordereau sous I'inspiration du 
colonel Sandherr, ce qui est stupide. Voila mon impression. 

Le LIEL"TE^•A^■T-coLO^■EL coNSEiLLER. — II DC peut pas lui avoir 
rendu le service considerable dont il parle? 

Le lieutexam-colonel Gexdrox. — J'estime que c'est une chose 
stupide, tellement stupide qu'elle ne peut pas etreodieuse. 

M'' Demaxge. — Le colonel Gendron vient de dire qu'a une epoque 
eloignee, sous la direction de M. le colonel Samuel, M. Esterhazy 
avec M. Weil faisaient partie ensemble du bureau des renseigne- 
ments. Ne serait-ce pas sous le ministere du general Grene?... 

Le commaxdaxt Carriere. — En 1877 ou 1878? 

M*' DeiMAxge. — Je ne sais pas si c'est sous le ministere du gene- 
ral Grene, mais est-ce qu'a ce moment Henry ne s'est pas trouve 
en meme temps au bureau des renseignements? 

Le lieutexant-coloxel Gexdrox. — Comme lieutenant, jesais que 
Henry a ete, a une epoque tres reculee egalement, au bureau des 
renseignements. 

M" Demaxge. — Le commandant Esterhazy, Henry et Weil se 
seraient trouves en meme temps au bureau des renseignements... 

Le GiixERAL GoxsE. — Qui, en 1877 ou 1878. 

Le commaxdaxt Lauth. — Lecommandant Henry s'est trouve pen- 
dant six mois avec Weil et Esterhazy. II m'a raconte alors que 
le general de Miribel avait quitte le ministere de la Guerre; en 
attendant sa nomination aux zouaves, on I'avait mis provisoire- 
ment au service des renseignements vers 1878 ou 1877 et qu'il s'y 
etait trouve avec ces deux messieurs. 

Legexeral de Boisdeffre. — Je demande la permission dedire un 
mot. Je donne le dementi le plus formel aux allegations du com- 



— 174 — 

mandant Esterhazy. S'il s'etait presente comme temoin, je le lui 
aurais dit, je repousse ces allegations avec le mepris qu'elles 
meritent. (Sensation.) 

Le President. — M™*" Pays est dans le meme cas que le com- 
mandant Esterhazy, elle n'a pas ete toucbee par la citation. On 
donnera lecture de sa deposition. 



QUAHANTIEME TKMGI.X 
Mrae PAYS 

Le greffier Coupms donne lecture de la deposition de iV'"^' P((ys. 

DEPOSITION P.\YS 

Du 29 decembre 1898. 

PAYS, Marie, 28 ans, sans profession, rue de Douai, 49. 

D. Nous avons enlendu, conniie temoin. M"^*^' Gerard, concierge 
de la maison que vous habitez, el de son lemoignage il resulte que, 
a diverses reprises, vous luiauriez fait des communications, meme 
des confidences, touchant TafTaire Dreyfus-Esterhazy. G'est ainsi 
que le 12 aoi\t dernier, jour ou vous avez ete mise en liberte, vous 
lui auriez dit, chez vous, en dinant, qu'il n"y avait pas de justice, 
qu'on avait mis le commandant et vous en liberte, alors qu'on savait 
tr6s bien que c'etait vous qui aviez fail les faux, ou plut6t que 
c'etait vous qui aviez ecrit, sur I'ordre de du Paly de Clam, la 
depeche signee Speranza et que c'etait du Paly lui-meme qui avait 
fait le faux signe Blanche. 

Nous ajoutons que le propos rapporte par M"^*" Gerard serait 
conforme k la declaration que vous avez faite aM. le juge d'instruc- 
tion Bertulus? 

11. Je proteste sur les deux points. Je n'ai personnellement rien 
dit de semblable a M"«' Gerard. Lorsque nous dinions, le comman- 
dant et moi, M'"*' Gerard nous servait et M. Artigues, attache a la 
redaction du Petit Journal, etait present. Le commandant, dans un 
mouvement de colore, a dit : a Ce n'etait pas la peine de nous gar- 
der trente jours pour aboutir a une oidonnance de non-lieu, alors 
que nous sommes etrangers aux choses qu'on nous reproche; on 
nous a fait payer pour d'autres qu'on a voulu menager. » Ouanl a 
moi j'etais aneanlie et je n'ai rien dil. Je n'ai jamais rcconnu devant 
M. Bertulus avoir ecrit le telegvamme signe Speranza, il ya eu con- 
fusion a cet egard : ce que j'ai deelard avoir ecrit, c'est un lele- 
gramme qu'Eslerhazy voulait adresser a mon frere, a llouen, au 
sujel de deux chevaux voles ; je I'ai egalement signe et c'est le com- 
mandant qui Ta lui-meme porte au telegraplie. La raison de mon 
intervention est que le commandant ne voulait pas que son ecriture 
el sa signature fussent en circulation dans les bureaux de poste ou 
ailleurs. 



— 175 

D. D'apres M'"'' Gerard, vous auriez declare qu'il n'a jamais 
existe de dame voilee, et que c'est vous qui auriez eu avec 
du Paty des conciliabules au pont Alexandre III ou devant les 
Invalides, et que c'est a vous que des pieces auraient ete par lui 
remises? Vous auriez meme eu plusieurs enlrevues avec le general 
de Boisdeffre, de meme que vous auriez eu des entretiens avec les 
generaux Mercier et de Pellieux. 

R- Je n'ai vu le colonel du Paly que deux fois : une premiere fois, 
quelques jours avant la reunion du Conseil de guerre qui ajuge 
Esterhazy; je suis allee lui demander de me faire dispenser de 
comparaitre comme temoin au proces ; il m'a repondu que la chose 
n'etait pas de sa competence, et m'a remis un mot sous enveloppe 
fermee, pour Esterhazy. La seconde fois, c'etait le 2 Janvier, je 
suis allee demander au colonel du Paty de me rassurer siir Tissue 
du proces, a quoi ii a repondu que je pouvais etre tranquille, qu'il 
n'y avail aucune charge contre Esterhazy. En me congediant, il 
m'a recommande de ne plus venir le voir, tant a cause de ses do- 
mestiqiies qu a cause des consequences que pourraient avoir mes 
visiles au point de vue de I'opinion. Apres racquillement d'Esler- 
hazy, je suis, malgre cette recommandation, allee le voir chez lui, 
avenue Bosquet, mais je n'ai pas ete regue ; j'ai laisse un petit mot 
de remerciement dans une enveloppe a son adresse. Quant aux 
generaux de Boisdeffre, Mercier et de Pellieux, je ne les connais 
pas ; je ne les ai jamais vus. 

D. Un temoin, M""" Tournois, nous a declare qa'un soir, vous 
trouvant irrilee de ce que du Paty avail declare devant le juge 
d'instruclion qu'il ne vous connaissail pas el ne vous avail jamais 
vue, vous avez dit non seulement avoir vu M. du Paty chez lui, 
mais encore M"^'' duPaly, el que celle-ci, devant un de ses domes- 
tiques, vous accueillait comme une amie? 

11. Cela est a peu pres exact. Gependanl ce n'est pas au cabinet 
d'instruclion, mais au Conseil d'enquete que du Paly a declare ne 
m'avoir jamais vue. Chaque fois que j'ai vu M. du Paly, j'ai vu 
egalement M'^^f du Paly, qui venail ^ moi en me tendanl la main et 
en me saluant, ou lout au moins en me rendant mon salul. J'imagine 
que cet accueil etait fait pour donner le change a ses domesliques, 
car je ne connais pas M'"'' du Paly. Celte attitude avail sans doule 
une raison : je ne la connais pas. 

D. M™'' Gerard nous a declare que, lorsque, au mois d'octobre, 
vous 6les parlie pour I'Anglelerre, vous auriez emporte, avec cer- 
tains papiers cousus dans le fond de voire chapeau, la lettre 
qu'Eslerhazy a adressee k M. le Procureur general Manau, et dont 
la minute avail ele ecrile et vous avail ele remise par M. de 
Boisandre? 

R. Je n'ai jamais cousu aucun papier dans le fond de mon cha- 
peau. A mon depart pour Londres, je n'avais sur moi aucim papier 
que j'aie considere comme important. Quant a la lettre de 31. Manau, 
ce n'est pas M. de Boisandre qui a ecrit la minute, c'est une autre 
personne que je ne connais pas, mais qui, d'apres ce qu'on m'a dit, 
appartient au monde du Palais el qui serail magistral. C'est cepen- 



— iT(; — 

dant M. de Boisandre qui m'a fait remeltre cette minute, avec les 
epreuves de la brochure qui a ete editee par M. Fayard, M. de 
Boisandre a voulu garder copie de la lettre, el le concierge a di\ 
attendre chez lui quelquos miiiules pour lui permettre de termi- 
ner ce travail; il m'a apporte le tout ci la gare du Nord avec mes 
bagages. 

D. Au moment de sa comparution devant le Conseil d'enqu^te, 
Esterhazy avail feint d'avoir un domicile rue Blanche, n^TS. Le fait 
est-il exact? 

R. Au moment de not re arrostalion, ]M. Esterhazy n'avail deja plus 
son domicile rue de la Bienfaisance. M'"'' Eslcrhazy s'elait retiree 
au ch;Ueau de Dommartin-la-Planchetle, pres de Sainle-Menehould, 
avec ses enfants. II n'avail pas voulu que ses filles lui adresscnt des 
lettres a mon domicile, par un sentiment facile ;i comprendre, ct 
c'est sur mes propres indications qu'il avail designe ce domicile de 
la rue Blanche, dont je connaissais le concierge, qui est commis- 
sionnaire el qui avail fait quelques courses pour moi. 

D. Est-il vrai que le lendemain de la demission de M. Cavaignac, 
le mari de la concierge soil alle porter una lettre au ministere de la 
Guerre? 

R. Ce n'est pas le lendemain, mais la voille de la demission, 
que M. Esterhazy m'a envoye une lettre fermee en me chargeant 
de la faire porter a M. Cavaignac. 

I). Le commandant vous a l-il jamais declare qu'il etait I'inslru- 
menl de ri^tat-major? 

R. A ce sujet, il ne m'a jamais riendit de bien precis; cependant 
je I'ai enlendu souvent se plaindre (rou.r (qu"il ne designait pns 
autremenl), en ajoutanl qu'il fallait qu'ils fussent des miserables, 
apres les services qu'il leur avail rendus, pour lui faire toutes les 
infamies qu'il a subies. II me le dit encore dans une lettre qu'il vient 
de m'adresser, oii il manifesle le desir d'etre mis en mesure de se 
justifier. 

D. Le jour de I'arreslalion du colonel Henry, trois personnes 
seraient venues voir le commandant chez vous; le jour du suicide, 
ces memes personnes seraient revenues? 

R. Effectivement, le jour deTarrestation du colonel Henry, il 
est arrive chez moi non pas Irois personnes mais deux : ce 
n'etaient pas des ofticiers d'Etat-innjor ou autres; c'etaient deux 
journalistes, donl un elail 31, Chabrier, qui m'a dit etre redacteur 
hVErenement; ce sont ces deux memes personnes qui, le jour du 
suicide, sont revenues; mais, ce jour-la, ellesetaient accompagnees 
d'une troisieme, (\uq M. Chabrier a dit ^Ire 31. Dollfus, journaliste. 
0. Vous auriez dit a M™'' Gerard que le commandant aurait 
obtenu 10,000 francs du journal L'Ohservcr, el 10 autres mille 
francs, ;i litre d'indemnite pour unechanson faile contre lui ? 

R. La concierge se Irompe sur les chiffres:ce n'est pas 10,000, 
mais 12,500 francs ({ue M""- Beer, directrice de VObscrrer. a payes 
a 31. Esterhazy. Ouanl a I'indemnite regue pour une chanson faile 
contre lui, elle n'a pas etc de 10,000 francs, mais seulement de 
1,250 francs. 



— 177 — 

D, Vous avez declare a M'»e Gerard que vous connaissiez les 
auteurs du bordereau et vous les lui auriez meme nommes ? 

R. Je ne crois pas avoir fait jamais a M'wf Gerard une declara- 
tion semblable. En tout cas, si je connaissais les auteurs du bor- 
dereau, je vous en dirais les noms. 

D. M™*^ Gerard dit avoir eu, entre les mains, une lettre du colo- 
nel Kainder, qui disait au commandant ; « Soyez sans crainte, 
nous ferons notre possible pour vous tirer de la. » 

D. La concierge a mal traduit le nom du colonel : c'est le colo- 
nel Kerdrain qui etait, je crois, rapporteur au Conseil d'enquete et 
qui ecrivait au commandant pour lui faire connaitre la composition 
du Conseil en meme temps qu'il lui renvoyait diverses pieces que 
celui-ci lui avait confiees. Cette lettre qui constituait un pli de 
service marque d'un sceau et qui avait 6te apport^e par un plan- 
ton ne contenait nullement la phrase que M'^e Gerard y a lue. Je 
crois, d'ailleurs, d'autant moins aux dispositions bienveillantes du 
colonel de Kerdrain, que le commandant, appele par lui avant la 
reunion du Conseil d'enquete, a, sur une demande de ma part, 
tendant a connaitre son appreciation sur les membres du Conseil, 
repondu : « Ces gens-la sont aussi des miserables, ils ont re^u 
I'ordre de me tuer ; ils me tueront. » 

D. Avez-vous vu plusieurs fois le colonel Henry? 

R. Oui, deux fois ; et, chaque fois, a I'occasion de son duel avec 
Picquart; mais jamais avant. 

D. Le commandant Esterhazy aurait dit plusieurs fois, devant 
M™*" Gerard et son mari, que le retour de Dreyfus en France ne vous 
derangeaitnullement,parce que vous saviezbien qu'il etaitinnocent? 

R. En ce qui me concerne, jen'ai jamais lenu un pareil propos. 
Mais j'ai entendu plusieurs fois le commandant s'expliquer sur 
I'affaire Dreyfus et dire notamment : a Je suissAr qu'ils auront fait 
a Dreyfus des monstruosites comme a moi, et celui-ci rentrera 
triomphant, gr^ce aux efforts de ses vaillants defenseurs, landis 
que moi, je serai, dans I'opinion publique, le moralementcondamn^ : 
la voila I'erreur judiciaire. » 

p. Le commandant aurait affirm(§ qu'il avait ete prevenu par 
I'Etat-major, au mois d'aoCit, qu'il allait etre denonce comme ayant 
ecrit le bordereau ? 

R. Le commandant ne m'a jamais dit qu'il avait ete prevenu 
par I'Ltat-major: voici ce que je sais a cet egard : le 18 octobre, il 
m'est arrive, de Dommartin, sans ni'avoir prevenue, ce qui n'etait 
pas dans ses habitudes. II a dine chez moi : il me paraissait sou- 
cieux; je I'ai questionne, croyant qu'il avait pu faire quelque perfce 
d'argent; mais il m'a repondu d'une fagon vague qu'une affaire 
I'avait appele. — Quelques jours apres, je lui ai fait part d'un reve 
que j'avais eu la nuit precedente, et dans lequel Esterhazy m'etait 
apparu se separant de sa femme. « C'est une double vue, dit-il, 
car j'ai quitte Dommartin apres une scene assez violentc que j'ai 
eue avec M'"^ Esterhaz3^ Et j'en suis parti sans meme prendre les 
clefs de mon appartement de la rue de la Bienfaisance. » A ce 
moment, il m'a fait connaitre la raison qui justifiait son retour 

II. 12 



— 178 — 

precipile ; il m'a dit avoir reguune lettre signee, non Y>asSperanza, 
comnie on I'a dit, mais bien Esperance, dont je ue connais pas 
I'auteur et qui lui appienait qu'il allait etre denonce comme ayant 
^cril le bordereau. Je lui ai fait observer qu'une lettre anonyme 
pouvait n'avoir rien de serieux et qu'il s'etait bien rapidement 
decide a partir, sur celte lettre. Sur le moment, il n'a juge Apropos 
de me donner aucun detail. Le lendemain on le surlendemain de 
son arrivee chcz moi, nn monsieur, dont vous a parle M'"*^ Gerard, 
et sur le compte duquel M""^ Clioinet, ancienne concierge, pourra 
vous renseigner, s'est presente a mon domicile, entre 6 et 7 beures 
du matin et m'a remis, dans rentre-baiUement de la porte, un 
papier, dans une enveloppe fermee et sans adresse, en me disantde 
le donner au commandant. Ce monsieur aurait donne cinq francs 
k la concierge. 

^'ers la meme epoque (et dans la merae semaine), la concierge 
est montee, vers G ou 7 heures du matin, me remettre, pour le 
commandant, un pli sans adresse et elle a ajoule : « Je voudrais 
bien etre reveillee souvent dans los memes conditions; on m'a 
encore donne cinq francs. » 

J'ai tout lieu de croire que c'est apres avoir pris connaissance 
de ces deux billets que le commandant est alle au ministere ; il m'a 
dit que le ministre ne I'avait pas reyu et qu'il avait charge le gene- 
ral Millet de I'entendre : c'est apres cet entretien (jue le comman- 
dant a ecrit au ministre. 

Lecture faite, etc. 

Pays, Dumas, Coutant. 



QUABANTE ET UNIEME TEMOIN 

LE GENERAL LEBELIN UE DIONNE 

Le general Lebelin de Dionne, Louis, 71 ans, general de divi- 
sion en retraite. 

Lf. President. — Avez-vous connu I'accuse avant les faits qui 
sont passes? 

Le GENEiuL Lebeun de Dionne. — Je I'ai connu pendant le temps 
de son sejour k I'ecole de Guerre. 

Le President. — Vous n'Mes ni parent ni alli^ de I'accuse? 

Le GENEiUL Lebeun de Dionne. — IVon. 

Le President, — Voulez-vous nous dire votre appreciation 
sur les faits qui se sont passes a cette epoque. 

Le General Lebelin de Dkinne. — J'ai eu le capitaine Dreyfus sous 
mes ordres pendant deux ans, du l^"^ novembre 1890 au l'"^ no- 
vembre 1892, pendant tout le temps qu'il est reste a I'Ecole de 
guerre. Dreyfus etait entre avec un mauvais numero a I'Ecole de 



- 179 — 

guerre, mais il etait tres intelligent et au bout de tres peu de temps il 
est arrive a etre un des premiers de sa promotion . Ses notes d'examen 
etaient tres bonnes; ses travauxetaient bien faits; je n'avais jamais 
regu de plaintes contre lui, de sorte qu'a I'inspection general e 
de 189^ je n'avais que de bonnes notes a lui donner; ce sont ces 
notes, ou du moins la copie de ces notes qui figurent au dossier, 
auxquelles on a seulement ajoute le numero de sortie, que j'avais 
eues. Je n'aurais pas change le numero de ces notes si un incident 
ne s'etait pas presente. A la fin de ces examens, le capitaine Dreyfus 
et un deses camarades, un Israelite comme lui, sont venus reclamer 
en me disant qu'un examinateur leur avail donne une tres mauvaise 
note, la noteO, parce qu'ils etaient juifs; c'otait la note d'aptitude 
au service d'etat-major. 

Le fait m'avait paru trSs extraordinaire; cependant, je disa ces 
deux officiers que j'allais prendre des renseignements, et que si 
une injustice avait ete commise, je la reparerais dans la mesure du 
possible, lareclamation etantfondee. Mais, avant de donner une repa- 
ration a ces deux officiers, j'ai voulu prendre des renseignements et 
savoir dans quelle mesure jedevais le faire. Pour le premier de ces 
officiers, on ne m'en dit que du bien, la reparation etait tres facile 
grace a la note du general de division commandant I'Ecole; mais, 
pour le capitaine Dreyfus, les renseignements furent toutautres. 

J'ai appris qu'il n'etait pas aime de ses camarades et de ses 
chefs a cause de son cara^tere cassant, de sa nature haineuse, de 
son ostentation, et de I'intemperance de son langage. II disait 
notamment que les Alsaciens etaient bien plus heureux sous la 
domination allemandeque sous la domination frangaise. Je sais que 
M. Dr^fus a nie le propos, mais les renseignements que j'apporte 
au Conseil, sont des renseignements qui ont ete controles. lis ne 
proviennent pas d'une source unique et presentent tons des garanties. 
Dreyfus connaissait un certain nombre de femmes galantes. II s'en 
vantait, et il se vantait surtout des fortes sorames qu'elles lui coil- 
taient. Je ne sais pas s'il depensait de fortes sommes, mais je sais 
que lui, marie, p^re de famille, se vantait de ses relations avec des 
temmes galantes. 

Lorsqu'on me donna tous ces renseignements, je pensais que le 
capitaine Dreyfus ne devait pas rester a Paris ni figurer a I'Etat- 
major general. Cependant je me trouvais en presence d'une injustice 
a reparer et je ne voulais pas que I'Ecole de guerre fut un lieu de 
persecution religieuse, je ne lui donnai done pas une note 
tres mauvaise; je. lui donnai la note qu'il meritait et que j'avais 



- 180 — 

donnee a lous ses camarades. Je laissai a la note donnc-e par I'exa- 
minateur tout son efTet. L'effet de celte note etait minime en e(Tet, 
et le dommage presque nul ; an lieu de sortir le 5'' il est sorli le 8'^ ou 
le 9'' et il a pu resler a I'Etat-major general. I'ar consequent, je ne 
me suls jamais explique ses plaintes et ses recriminations contrc le 
mal qui lui a ete fait et qui etait absolument illusoire. .le dois 
dire, monsieur le. president, que j"ai rendu compte de tout cela au 
ministre de la Guerre... 

En 1898, le ministre a fait demander una note sur le capitaine 
Dreyfus, J'ai parle de ce que je viens de vous dire. Cette note parait 
6tre en discordance avec la note de I'inspection. Cela provient de ce 
que je ne savais pas les fails que je viens d'exposer au Conseil. 

Quant aux fails qui amenent Dreyfus ici, je ne les connais pas. .le 
n'en ai jamais rien su. 

M^ Demange. — Peut-^tre que par le rapprochement des notes... 

Le President. — Allendez. C'est bien de I'accuse ici present 
que vous entendez parler? 

Le general Lebelin de Dionise. — Oui, monsieur le president. 

Le c.^PiTAixE Dreyfus. — Je tiens a dire a M. le gent^ral Lebelin de 
Dionne que je suis convaincu de sa bonne foi, maisje crois que ses 
souvenirs le trompent. II me permettra de lui rappeler quelqucs 
souvenirs. 

Le fait que vicnt de rappeler M. le general Lebelin de Dionne 
s'est passe a la fm des examens de seconde annee. 

A la fin de la premiere annee, comme I'a rappele tres aimable- 
ment le general Lebelin de Dionne, j'etais arrive a 6tre un des pre- 
miers, j'etais, je crois, le quatrieme ou le cinquieme quand se sont 
ouverts les examens de seconde annee; j'etais egalement dijns les 
premiers, j'avais conserve a peu de chose pres mon rang, quand 
un jour, me trouvant chez moi apres le dejeuner avec M™« Dreyfus 
dans mon cabinet, un de mes camarades dont le general n'a pas 
cite le nom et que je ne citerai pas non plus, vint tres emu me 
rapporter ce fait qu'un des membres d'une sous-commission d'exa- 
men avail dit nettement, sans nous connaitre personneilement,qu'iI 
ne voulait pas de juifs a I'Etat-major et que par consequent il nous 
mettrait cinq comme coted'amour. Voila le fait textuel. .Mon cama- 
rade etait Ires emu; j'etais fort emu egalement et je trouvai le fait 
indigne et il me demanda ce qu'il y avait a faire. Comme j'etais le 
plus ancien (il etait lieutenant et moi capitaine). je lui dis que la 
seule chose que nous pouvions faire etait de nous adresser a nos 
chefs hierarchiques. Cet officiec hcsita, me dit qu'il aliait voir 



— 181 — 

d'autres amis. Je repetai que la seule chose que je puisse faire etait 
de m'adresser a mes chefs et que je me refusals ci faire toute autre 
demarche. Deux ou trois jours apres il revint et il fut decide qu'une 
demarche serait faite aupr^s de M. le general Lebelin de Dionne. 

J'allai personnellement trouver le general; il me regut d'une 
maniere tr6s bienveillante et me dit qu'il le regrettait beaucoup. II 
constata, comme il I'a dit tout a I'heure, que mon camarade n'etait 
pas rejete tres loin par cette note, que moi-meme, au lieu de sortir 
quatrieme ou cinquieme, j'ignore quel eCit etc mon rang, j'etais 
rejete seulement au rang deneuvieme, que par consequent jen'etais 
pas tres atteint non plus et que j'entrerais tout de meme a I'Etat- 
major de I'arraee. .Je remerciai M. le general Lebelin de Dionne, je 
sortis et I'incident finit la. 

Quant aux propos que Ton me prete aujourd'hui, comme on 
m'en a prete bien d'autres, j'affirme que je n'ai jamais tenu ce 
propos-la qui est contraire a tons mes sentiments (Mouvcnient). Je 
ferai remarquer simplement que les notes qui m'ontete donnees offi- 
ciellement sont des notes posterieures de six semainesou deux, mois 
a cette conversation, les notes qu'on a lues ici sont des notes de 
sortie de I'Ecole de guerre; par consequent, si le general Lebelin de 
Dionne avait eu a ce moment-la des renseignements tels qu'il pretend 
les avoir regus, il ne m'ei^t pas donne, deux mois plus tard, les 
notes officielles qui sont au dossier. Moi, je ne puis m'en rapporter 
qu'aux notes officielles qui m'ont ete donnees a ma sortie de I'Ecole 
de guerre. Quant a des observations, il ne m'en a jamais ete fait. Je 
crois me souvenir que dans sa letlre qui est citee au dossier secret, 
et ou on rappelle les paroles de M. le general Lebelin de Dionne, je 
crois qu'il est dit que M. le general Lebelin de Dionne m'a appele 
pour me faire part de ses renseignements. Jamais M. le general 
Lebelin de Dionne ne m'a fait part de ce fait-la. G'est tout ce que 
j 'avals a dire. 

Le general Lebelin de Dionne. — J'al appris I'incident par ces 
deux officiers. Les notes qui ont ete donnees au mois de juin 1892 
sont des notes d'Inspection generale^ Ces notes sont donnees au 
moment ou les officiers entrent dans les differents bureaux d'Etat- 
major; 11 en est fait une copie, qui est envoyee ensuite dans les 
differents bureaux. 

Cette note, je ne pouvais pas, je ne voulais pas la changer, 
parce qu'on ne se serait pas explique qu'avec de mauvais renseigne- 
ments j'eusse donne des notes de merite excellentes. 

Je repete que je n'ai pas remarque que lEcole de guerre filt un 



— 182 — 

lieu de |)erseciilions roligienses a regard desjuifs : s'il s'etait agi 
d'un Chretien il ne serait pas restea I'Ecole de guerre avec de mau- 
vaises notes; il s'agissait d'un Israelite, il y est reste. Voila le sen- 
timent qui m'animait. 

M" Demaxge. — Je fais simplement remarquer la date des notes : 
25 novembre 1892, notes adressees k M. le general commandant en 
second Giroux par M. le general Lebelin de Dionne. 

Quant a la piece du dossier secret, qui a amene tout a I'heure la 
reflexion de Dreyfus, disant: « Le general Lebelm de Dionne m'a 
fait desreproches », je ne crois pas que le general ait fait des repro- 
ches directs au capilaine Dreyfus. La phrase a ete mal interpretee 
dans cette piece, le general dit : « J'ai eu des reproches a lui fairea 
ce sujet ». Cela ne veut pas dire que le general les ait faits directe- 
ment. 

Le general Lebelix de Dioxxe. — C'est une chose absolument 
insignifiante. 

M« Demaxge. — Ce sont des propos repetes. 

Le GKXiiiiAL Lebelix de DioxxE. — La date du 2.") novembre est 
celle oil Ton envoie les notes des officiers. 

Le general Lebelin de Dionne aijant demande la permission de sf 
retire", et M. le commissaire du Gouvernement ni la defense ne s'y 
opposant, M. le President autorise le tenioin a se retirer. 



. quarante-deuxieme TEMOIN 
M. LONQUETY 

M. Lonqiiety Maurice, 40 ans, ingenieur civil a Paris, pr^te 
serment. 

Le President. — Gonnaissiez-vous raccuse avant les faits qui lui 
sont reproches. 

M. LoxouETv. — C'etait mon ancien a Polytechnique. 

Le President. — Vous n'etes ni son parent, ni son allie, voiis 
n'etes pas a son service et il n'est pas au v6tre ? 

M. LoxyuETv. — Non, monsieur le president. 

Le President. — Vous avez depose devant la Cbambre crimi- 
nelle au sujet d'un voyage que Dreyfus aurait fait a Druxelles. Vous 
auriez constate sa presence dans cette ville dans I'ete de 1894. Dites 
ce que vous savez a ce sujet. 

M. LnxgLETY. — J'ai souvenir d'avoir rencontre Dreyfus a une 
epoque qu'il ne m'est pas possible de preciser exactement. C'etait a 



— 183 — 

Bruxelles; je ne crois pas que nous nous soyons paries, et il etait 
seul. Je crois que c'est a ce moment-la, sans en etre certain. D'ail- 
leurs, le fait de nous rencontrer n'a absolument rien indique de par- 
ticulier pour moi. 

Le President. — Vous ne vous rappelez pas en quelle annee 
vous I'avez rencontre? 

M. LoxQUETY. — C'est tres difficile. M. Cavaignac et M. d'Ocagne 
ont insiste aupres de moi pour que je tache de determiner cette 
6poque. (Mourement.) Les voyages a Bruxelles, pour moi, se font 
continuellement, cela ne constilue pas une date; je rests qua- 
rante-huit heures et je rentre a Paris. J'ai cherche alors a tronver 
avec une personne qui m'accompagnait dans ces voyages-la une 
donnee precise. Un ingenieur qui m'accompagnait m'a donne la date 
dc I'ete 1894; mais actuellement, je ne peux rien dire de precis. Si 
on ni'avait demande cela en 1895, j'aurais peut-etre pu repondre; 
peut-etre la chose etait-elle plus ancienne. Mais en 1898 et 1899, 
epoque a laquelle on m'a demande de preciser cette date, cela 
m'est impossible ; je ne peux pas preciser la chose exactement. 

Le President. — Vous ne pourriez pas fixer I'epoque? Vous 
ne vous souvenez pas d'une affaire particuliere, d'un voyage qui 
pourrait fixer I'epoque. 

M. Lonquety. — Mes voyages etaient assez frequents ; il a pu se 
presenter ceci que de 1890 a 1894 j'ai pu me deplacer moins parce 
que j'etais surtout occupy a Boulogne-sur-Mer. C'est ponrquoi 
j'ai pris la date de 1894, parce qu'on m'a parle de cette epoque-la. 
Je me serais mieux souvenu en 1895 de cette chose-la, puisque c'est 
en 1895 qu'a eu lieu la conversation qui a ete rapportee a M. Cavai- 
gnac. Je ne peux pas preciser cette date-la. 

Le lieutenant-colonel Brongniart, conseiller. — Pensez-vous que 
cette date puisse remonter a I'annee 1886, par exemple, a I'annee 
de I'Exposition d' Amsterdam, a une epoque aussi eloignee? 

M. Lonquety. — Cela me parait tres loin; maisje ne peux fran- 
chement pas... (Z^'iY.) 

Le President. — Entre 1894 et 1886, il y a... 
M. Lonquety.. — Oui, il y a une" marge enorme. Seulement. il y 
a ceci que la conversation, qui etait une conversation de camarade 
avec d'Ocagne en 1895, s'est transformee en une deposition de jus 
tice, et franchement, on me mettrait dans I'embarras en me deman- 
dant de preciser une chose pareille. 

Le lieutenant-colonel Brongniart. — Pensez-vous que cela puisse 
etre en 1886 ? 



— 184 — 

M. LoiN(ji"ETY — Cela me parait tres loin, .le ne crois pas. 

Lk lieutenant-colonel BiioNCNiAMT. — Trop loin ? 

M. LoNQUETY. — Cela me parait tres loin. 

Le capitaine D«eyfl's. — Voulez-vous me permettre, monsieur le 
president, de rafraichir les souvenirs du temoin; 11 se rappellera 
mieux. 

Le PitESFDENT. — Faites votre observation . 

Le cAi>rrAL\E Dueyits. — Les faits qu'a cites M. Lonquety sont 
tres justes dans leur forme, il n'y a que la date qui le trompe. Jel'ai 
en elTct rencontre, eomme il le dit, sous les galeries Saint-Iluberta 
Bruxelles Tannee de I'Exposition d'Amsterdam, la seule annee oCi je 
suis all6 a Bruxelles. Dans les debats de 1894, precisement, on 
m'avait demande quel etait le voyage que j'avais fait a I'elranger, 
vous trouverez ce voyage rappele dans les depositions de 1894. 

Jclais alle a I'Exposition d'Amsterdam. II y a deux choses qui 
fixent la date. C'etait avant le moment des passeports pour rentrer 
en Alsace, et ensuite cetait an moment de I'Exposition d'Amsterdam, 
voila deux points que vous trouverez dans les depositions de 1894 
et qui n'ont pas etc faits pour les besoins de la cause puisque je ne 
pensais pas qu'a ce moment la M. Lonquety se rappellerait la ren- 
contre que nous avions faite a Bruxelles. Mais vous trouverez, dans 
les depositions de 1894, la marque du voyage fait a Amsterdam 
avant le moment des passeports et au moment de I'Exposition 
d'Amsterdam. Je crois que cette dale est 1885 ou 188(), je ne puis 
pas affirmer que ce soit la dale exacte, mais il est facile de trouver 
la date par celie de I'Exposition d'Amsterdam. En revenant, j'ai 
passe par Bruxelles et j'ai rencontre M. Lonquety sous les galeries 
Saint-Hubert. 

M. Lonquety. — Dans un restaurant. 

Le CAPITAINE Dhea'Tus. — Ala Taverneroyale, c'est exact. M. Lon- 
quety' est venu me trouver, il s'est rappele a moi comme conscrit, 
je I'ai reconnu, nous nous sommes dit un ou deux mots, et voila 
toute notre rencontre. Depuis, je I'ai rencontre quelquefois a Paris 
sur le boulevard, mais sans avoir jamais eu avec lui aucune ren- 
contre serieuse. 

M. Lonquety. — Puis-je me retirer? 

Le Pi!Esn)ENT. — Vous pouvez vous retirer sous la reserve de 
laisser votre adresse au grelfe. 

La seance est levee a 11 heures et deniie. 



— 185 — 



ONZIEME AUDIENCE 
Jeudi 24 aout 1899. 



Uaudience est ouverte a 6 h. 30. 

Le premier Umoin, M. Penot, malade, n'aijant pu se presenter a 
I'cmdience, le greffier Goupois donne lecture de sa deposition devant 
la Cour de cassation. 



QUARANTE-TROISIEME TEMOIN 

M. PENOT 

L'an mil huit cent quatre-vingt dix-sept, le treize decembre, a 
quatre heures de relevee ; 

Devant nous, Ravary, rapporteur pres le l^'" Conseil de guerre 
du gouvernement militaire de Paris, assistedu sieur Vallecalle, offi- 
cier d'administration, greffier dudit Conseil, en lasalledu greffe, sise 
a Paris, est comparu, en vertu de notre cedule du onze du courant, 
le temoin, lequel, apres avoir prete serment. 

A repondu se nommer Penot (Denis-Henri), clge de cinquante- 
trois ans,celibataire, rentier, domicilii? a Paris, 18, rue delaFaisan- 
derie, declare n'etre ni parent, ni allie, ni dome.stique de I'accuse. 

D. — Dans une lettre que vous nous avez ecrite le 5 decembre 
courant, vous nous priez de vouloir bien vous recevoir afin d'en- 
tendre votre deposition au sujet de I'affaire du commandant Ester- 
hazy? 

R. — J'ai ete absolument stupefait de voir qu'une accusation 
infamante etait deposee contre un officier de I'armee frangaisu par 
M. Mathieu Dreyfus. Or, M. Mathieu Dreyfus, a ma coimaissance, 
etait I'un des deux plus jeunes freres du condamne Dreyfus qui 
etaient venus offrir au colonel Sandherr, quelques jours apres I'ar- 
restation de leur frere, une sommeimportante pour acheter sa con- 
science, afin d'etoutler I'affaire Dreyfus. 

D. — C'est une accusation grave que vous portez contre 
M. Mathieu Dreyfus. Veuillez preciser les faits en detail. 

R, — Peu de temps apres, un mois environ, que I'arrestation 
du capilaine Dreyfus m'a ete revelee par les journaux, en allant voir 
un dimanche apres-midi le colonel Sandherr chez lui, je le trouvai 
encore sous le coup de I'indignation que lui causait la visite regue 
^es freres Dreyfus chez lui, un ou deux jours auparavant, et de 



— ISO — 

TofTre qu'ils lui avaient faite. Voyant que nion ami Sandhorr n'(''tait 
pas dans son etat normal, jc lui demaiidai ce qu'il avait et il me 
repondit : « Eh bi(Mi! voici ce qui vicnt de m'arriver. J'etais en train 
de dejeuner avec ma femme lorsque nion ordonnance entra dans la 
salle a manger, m'apportant une lettre et me disant qu'il y avait 
deux messieurs (jui demandaient a me voir, mais sans avoir donne 
ni leurs noms ni leurs cartes. 

(( Avant que j'aie eu le temps de prendre connaissance de la lettre 
que men ordonnance me remettait de leur part, ces messieurs out 
fait irruption dans la salle oil je me trouvais. Je me suis leve, fAche, 
et j"ai dit a ces messieurs qu'on n'entrait pas comme fa chez les 
gens sans savoir si!s soni disposes a recevoir. Comme ils etaient la, 
j'ai dii les recevoir et les ai fait passer dans men salon ; c'est alors 
qu'ils se sont nommes en me disant qu'ils etaient les freresdu capi- 
taine Dreyfus et que la lettre d'introduction qu'ils m'avaient fait 
remettre emanait du commandant IJraun, ancien commandant de 
chasseurs a pied, un de mes amis, qui habite Mulhouse; ces mes- 
sieurs Dreyfus venaient me dire qu'tHant de Mulhouse comme leui' 
frere ils avaient songe a venir me trouver, sachant par les journaux 
que j'avais etc m^\e de pres a cette atfaire et que je m'inleressais 
sans doiite a leur frere. 

« Je ne leur en laissai pas dire davantage, en ajoutanl « que 
cette affaire ne me regardait pas et ({u'eile otait entre les mains de 
la justice militaire ». G'esta ce moment qu'insistant aupr^s de moi, 
ils m'ont d'un qu'en raison do mon influence au ministere et de ce 
que j'avais eu a m'occuper de I'affaire, ils pensaient qu'un mot de 
moi suffirait pour etoulfer I'affaire, et ils m'ont alors offert une 
somme de(autant queje me souvienne) cent cinquante mille francs, 
mais en tout cas pas inferieure a ce chiffrc. Sur cette offre insul- 
tante, la colere me gagnant, ne voulant pas entendre davantage, je 
les bousculai en les reconduisant, ou plutot en les mettant k la 
porte. » 

Voila les faits tels (jue me les a racontes le colonel Sandherr. 
D. — Quand cette offre lui a etc faite, etait-il seul dans le salon 
avec ces messieurs Dreyfus? 
R. — Oui. 

D. — Pouvez-vous nous dire si ces fails ont ete racontes a d'aulres 
personnes que vous, par le colonel Sanherr? Si oui, enumerez-les? 
D. — Oui. Je sais que le colonel Sandherr etait tellement en 
colere qu'il en a parle a ses superieurs, a ses amis et a ses proches. 
Je sais qu'il en a parle, parce que nous en avons parle entre nous, 
en dehors des officiers de son service, au docteur Gentil, medecin 
principal a Paris, direcleur du service de sante de la place, au doc- 
teur Stackler, son ami d'cnfance, habitant 1. rue d'Edimbourg, a 
Paris, et a sa famillc, siirtout a sa femme, dcmeurant a Paris, habi- 
tant a ce moment-la, 10, rue Leonce-Raynauld, et, en dernier lieu, 
95, avenue de Villiers. 

La lecture faite au temoin de sa deposition, il a declare y per- 
sister et a signe avec nous et le greffier du Gonseil. 

Signi' : R.vv.uiy, Pexot, Vallecallk. 



— 187 — 

M" Demaxge. — Le Conseil vient d'entendre la lecture d'line 
declaration faite par M. Penot, X[m ne s'est pas presente anjour- 
d'hui a I'audience je ne sais pourqiioi. 

Le commandant Carriere. — II est malade. 

M« Demange. — Avec certilicat a I'appui ? 

Le commandant Carriere. — Parfaitement. 

M^ Demange. — Je vous demanderai, monsieur le president, de 
vouloir bien, en vertu de voire pouvoir discretionnaire, faire 
ordonner la lecture de la note ecrite le jour meme de la visite de 
M. Mathieu Dreyfus, par M. le colonel Sandherr; elle est a la 
page 740. 
Le greffier Coupois donne lecture de la note du colonel Sandherr. 

NOTE DU COLONEL SANDHERR 

Aujourd'hui a une heure et demie apres midi, M. Mathieu Drey- 
fus se presente a mon domicile et me fait passer sa carte; je le fais 
eritrer. lis entrent a deux, lui et son frere Leon Dreyfus. 

lis me presentent immediatement deux lettres d'introdaction de 
deux de mes amis : la premiere du commandant A. Braun (de Mul- 
house), la deuxieme de M. H. Kcechin (de Paris). 

Ces messieurs (les freres Dreyfus) me demandent ce que, par 
ma situation, ayant eu les pieces entre les mains, je pense de la 
culpabilite de leur frere le capitaine. lis s'adressent a moi en ma 
qualite d'Alsacien et de IMulhousien. 

Jereponds que lesjournauxracontent beaucoup de choses, mais 
qu'a cote d'indications vraies ils en donnent beaucoup de fausses... 
que je ne suis pas mele directement a cette affaire et que je ne peux 
rien leur dire. 

D. — Mais que pensez-vous de la culpabilite de notre frere? 

R. — Puisqu'on Ta arrete, c'est que, sans doute, on a pense 
qu'il etait coupable. 

D. — Mon frere, un Mulhousien, un Alsacien, coupable de tra- 
hison, ce n'est pas possible! II est innocent. 

J'ai lu tout le dossier; il n'y a rien de serieux dans ce dossier, 
rien, sauf un petit papier soi-disant ecrit par mon frere. 

JI. Gobert, Texpert, est d'avis que ce n'est pas mon frere qui 
I'a ecrit. 

Le rapport de M. Bertillon est Toeuvre d'un fou, I'avez-vous lu? 

R. — Je ne connais pas M. Bertillon. Vraiment, vous avez lu 
tout le dossier? 

D. — En entier. Mais c'est une machination; ne croyez-vous 
pas que c'est une machination? 

R. — Oui, votre frere est accuse de machinations. 

D. — Non ! ce n'est pas ce que nous voulons dire. C'est une 
machination contre notre frere, parce qu'il est officier juif et qu'on 
voulait le mettre hors de I'armee. 

R. — Permettez! On n'a pas de pareilles idees dans I'armee, de 



— 18« — 

montor une seiiiblable all'uire conlre un officier, uiiiquement parce 
qu'il est juif. 

D. — Mais le huis clos que I'on veut prononcer, ce n'est pas 
admissible, et les debats doivent etre publics. Ne trouvcz-vous pas? 
11. — Cela ne me regarde pas, c'est I'airaire du Conseil de 
nerre. 

Seulement, dans toutes les adaires d'espionnage, aussi bien en 
AUcmagne et en Italie qu'en France, on a loujours prononce lehuis 
clos. (Rappelez-vous le proems des deux ofdcieis de marine frangaise 
arrSles a Kiel et I'afTaire toute recente du capitaine Romani.) 

]). — Mais notre frere est innocent. M« Deniange nous a dit 
qu'il n'avait jamais eu a defendie un accuse aussi innocent. 

Et pourquoi aurait-il liahi? Ce n'est pas pourdel'argent,... avec 
sa fortune; ce n'est pasle jeu qui I'y a pousse : il ne joue pas; ce 
ne sont pas les femmes. 
R. — Je n'en sais rien. 

D. {Sur un ton irrite ) — C'est le commandant du Paty qui a 
une attitude incroyable. Je ne voudrais pas etre a sa place. 

II a ete jusqu'a trailer notre Trere de miserable dans un de ses 
interrogatoires a la prison. 

R. — Permettez! Je vous arrete ici. Je ne connais pas d'officier 
plus honorable que le commandant du Paty. 

D. — Mais cette pi^ce, oh a-t-elle 6te trouvee? Comment se I'est- 
on procuree? 

R. — Je n'en sais rien. 

D. — Vous etes tenu par le secret professionnel? 
R. — Cast possible! Mais je ne puis rien vous dire h ce sujet. 
D. — Notre frere est innocent; nous voulons le rehabiliter, quoi 
qu'il arrive; nous ferons tout pour cela. 

R. Je comprends que vous n'admeltiez pas que votre fi-ere soit 
coupable; votre famille passe a Mulhousepour avoir des sentiments 
tres frangais. Je compatis a votre peine, mais il faut v.ous en rap- 
porter a la justice. II n'y a rien a faire en dehors d'elle, et tout ce 
que la presse peut dire ne peut bonifier le cas de votre frere en ce 
moment. 

D. — Que notre frere soit acquitte ou condamne, nous ferons 
tout pour le rehabiliter. 

Notre fortune e?t a votre disposition si vouspouvez noiisy aider. 
R. — Comment dites-vous? Je vous prie de faire attention. 
D., (run air desole. — Mais, pardon, nous voulons dire qu'au 
besoin nous drpenseiions toute notre fortune pour trouver le veri- 
table traitre, pour arriver a la decouverte de la verite. Car il y a 
bien un Iraitre, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas mon frere. 

R. — Sans doute, il doit y avoir un traitre, puisque Ton a arrc^te 
votre frere pour cela. 

D. — Eh bien ! nous le Irouverons, celui-la. Pouvez-vous nous y 
aider? 

R. — Je n'y puis rion, et puis je ne vols pas comment vous trou- 
veriez cet autre traiire (d'apres vous). Croyez bien que, si Ton a 
arrete votre frere, c'est que Ton a dA faire des recherches longues 



— 189 — 

et serieuses avant de s'y decider. Et puis, pour faire vos recherches, 
11 faudralt que vous vous installiez au ministere, que le ministre et 
tous les olficlers soient a votre disposition, etc. Cela ne me parait 
pas tres pratique. 

D. — Nous ferons tout. 

Ces dernieres queslions reviennent ensuite plusieurs fois de 
suite a peu pres dans les memes termes. J'y reponds toujours que 
je n'y puis rien ; qu'il faut s'en rappoi'ter au Conseil de i:;uerre. 

NoTA. — Le precedent entretien est rapporlc aussi fidelement 
que ma memoire me I'a permis. 

En tout cas, e'en est le sens exact. 

Le lieutenant-colonel, 
Signe : Sandherr. 

Me Demange, sadressant au President. — Voulez-vous simple- 
ment me permettre de vous faire remarquer, ainsi qu'au Conseil, 
qu'en entendant tout a I'heure la deposition de M. Penot il a bien 
remarque, en entendant ceci, que M. Penot rapportait qu'il tenait du 
colonel Sandherr que M. Mathieu Dreyfus et son frere lui auraient 
offert 150,000 francs pour etouffer I'affaire. 

Le Conseil vient d'entendre la lecture de la note du colonel 
Sandherr, redigee le jour m^me, et c'est avec cette note du colonel 
Sandherr que je reponds ci M. Penot et que j'affirme que la decla- 
ration de M. Penot est evidemment inexacte. 

Le President. — Voulez-vous faire entrer le temoin suivant, 

M^ LABaRi. — Avant d'entendre, dans un nouvel ordre d'idees, 
un temoin, voulez-vous etre assez bon, monsieur le president, pour 
ordonner I'audition de M. Linol, liquidateur judiciaire, qui m'a fait 
dire qu'il etait en mesure de fournir des renseignements sur M. et 
M'^e Bodson. M. Linol est a Rennes, je crois meme qu'il est dans la 
salle. 

Le President. — M. Linol est-il present dans la salle? 

M. Linol est present. 

Le President. — Monsieur Linol^ voulez-vous avancer. 



quarante-quatriemb temoin 
M. LINOL 

M. Linol (Louis-Armand), 43 ans, avocat liquidateur de societes, 
28, boulevard Saint-Denis, Paris. 

Le President. — Veiiillez-nous faire part de ce que vous avez 
a dire au Conseil. 



— 190 — 

M. LiiNOL. — Monsieur le President, par hasard,grdce a votre bien- 
veillance, j'assistais hier a I'audience; par un sentiment de respect 
pour la justice militaire et je dois dire de commiseration pour ce 
malheureux que j'ai connu au debut de sa carriere, j'ai demande a 
etre interroge. Le hasard a voulu que ce jour-la, c'est-a-dire hier, 
j'aie entendu la deposition d'un temoin que je ne connaisen aucune 
espece de fafon qui parlait de personnes que j'ai connues, en 1885, 
avec le capitaine Dreyfus. A cette epoque, je montais a cheval, je 
connaissais M. Bodson qui etait proprietaire de la « Redingote 
grise )), je connaissais M'^^ Bodson, qui etait la fille du D'' Flatet et 
qui avait une situation de fortune considerable. M. et 31"'^ Bodson 
avaient I'habitude de reunir tres souvent un certain nombre de 
relations ou d'amis chez eux, dans leur hotel silue, 10, avenue du 
Bois. Parmi ces relations, je ne puis citer aucun nom, mais je peux 
citer, en dehors de M. Dreyfus, des deputes, des fonctionnaires, des 
magistrats, d'autres officiers. Je dois done dire que la societe qui 
se reunissait chez M. et Mi^'" Bodson etait en realite de la boime 
compagnie. Je ne veux rien dire sur cc qui se passait dans ces reu- 
nions, mais j'affirme de la fagon la plus nette que ce qui s'y passait 
est ce qui se passe dans les salons de Paris ou Ton reyoit une 
societe un peu melangee peut-etre, mais parfaitement correcte. 

II est tres exact que nous montions quelquefois a cheval avec 
M. Bodson, M""" Bodson d'autre part et M. Dreyfus que j'avais ren- 
contre. J'ai dine quelquefois chez M. et M°i'' Bodson, non seulement 
avec M. Dreyfus, mais avec sa belle-soeur, je crois; par conset(uenl, 
la famille de M. Dreyfus frequentait chez M. et M™<' Bodson 

J'ajoute, et ceci est le seul point important de la deposition (]ue 
je peux fournir au Gonseil, que j'ai perdu de vue M. Dreyfus a 
partir de 1886 ou 1887 je crois; mais j'ai connu M. Bodson, mort 
aujourd'hui, qui etait devenu mon client pour ses affaires commer- 
ciales; je I'ai revu quelque temps apres la condamnation et la 
degradation deM. Dreyfus qui nous avaient vivementimpressionnes. 
-M. Bodson, qui pour des motifs particuliers n'aimait pas le capi- 
taine Dreyfus, m'a declare de la fagon la plus nette qu'il le conside- 
rait comme incapable de commettre le crime de trahison pour 
lequel il avait ete condamne. 

C'est le seul point qui m'a frappe hier, etc'est pour cela que j'ai 
demande la parole au Gonseil pour lui fournir ce renseignement. 

Le Presidext. — Parmi les personnes qui frequentaient chez 
M. Bodson, y avail-il des etrangers? 

M. Llnul. — II pouvait y avoir des etrangers; mais toutes les 



— i9i — 

person lies qui frequentaient chez M, Bodson etaient des personnes 
honorables. 

Le President. — Y avait-il des personnes appartenant au monde 
diplomatique? 

M. LiNOL. — Non, jamais je n'en ai vu. M. Bodson, quoique son 
nom soit un peu etranger, n'est ni juif ni etranger, c'etait le fils 
d'un marchand de vinaigre d'Orleans. 

Le President. — G'est bien de I'accusfi ici present que vous avez 
entendu parler? 

M. LiNOL. — Oui, monsieur le president. 

Le President a I'accuse. — Avez-vous des observations oi pre- 
senter au sujet de cette deposition? 

Dreyfus. — Aucune. 



quarante-cinquieme temoin 
M. LE COLONEL MAUREL 

M. Maurel Emilien, 64 ans, colonel en retraite. 

Le President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les faits qui 
lui sont reproches? 

Le colonel Maluel. — Non, monsieur le president. 

Le President. — C'est vous qui, en 1894, avez preside le Conseil 
de guerre qui a ete charge de juger Dreyfus. 
J Le colonel Maurel. — Oui, monsieur le president. 

Le President. — En cette qualite, vous pouvez apporter au 
Conseil des renseignements utiles, en meme temps votre situation 
vous impose des obligations sur les limites desquelles vous etes seul 
juge. Je vous prie done de dire au Conseil ce que vous savez sans 
manquer au secret professionnel. 

Le colonel Maurel. — Avant de repondre a I'invitation qui 
m'est adressee par M. le president, je-tiens a dire que, pendant 
toute la duree des debats de I'affaire Dreyfus, aucune communica- 
tion verbale ni ecrite n'a ete faite ni au president ni aux membres 
du premier Conseil de guerre. lis n'ont connu I'affaire que par le 
dossier communique a Taccuse et a ses defenseurs et par les depo- 
sitions des temoins. 

Je prends I'afTaire au 49 decembre, jour ou elle a ete appelee 
pour la premiere fois a I'audience. Les impressions que vous me 
Uemandez sont depuis cinq ans moins vives ; afin de ne pas commettre 



— 192 — 

d'erreurs je ne dirai done (jue ce qui me paralt dtre absolument 
grave dans ma memoire. 

Je n'ai rien a dire des expertises de ^IM, Charavay, Teysson- 
nieres et Pelletier. L'experlise de M. Hertillon s'adressa a la fois a 
I'esprit et aux yeux des juges. On a dit qu'elle n'avait pas ete com- 
prise, c'est inexact. 

Je passe aux lemoignages. Presque tons les temoins k charge 
appartenaient a I'Etat-major de I'armec ; vous les avez entendus. 
Je peux cependant dire un mot de deux temoignages : celui de 
M. du Paty de Clam et celui de M. Henry. Le temoignage de M. du 
Paty de Clam reproduisit d'une mani^re presque complete le 
rapport qu'il avait precedcmment etabli en qualito d'ollicier de 
police judiciaire; de ce fait il embrassa presque toute la cause, il 
acquit une grande importance. — Je n'ai pas remarque ({uc dans sa 
deposition M. du Paty de Clam ait fait montre de parti pris ou de 
passion. 

Le temoignage du commandant Henry eiit gagn6 a 6tre moins 
exagere en gesteset en paroles; on I'a raconte ces jours derniers, 
vous le connaissez. Pour moi, je crois que le commandant Henry a 
parle sans haine et sans passion. 

L'attitude de I'accuse pendant tous les debats fut ferme et abso- 
lument correcte. Dans son interrogatoire, il repondit avec calme 
presque toujours, se bornant a repousser presque toujours egale- 
ment par des denegations formelles les accusations portees contre lui. 
Apres les depositions des temoins, il protesta a plusieurs reprises 
et d'une maniere vehemente, avec une indignation non contenue, 
contre les depositions qui le chargeaient le plus. 

En ce qui me concerne, j'allirme hautement que ma conviction 
sur la culpabilite de Dreyfus s'est formee au cours des debats con- 
tradictoires qui ont eu lieu, et auxquels ont pris part I'accuse et 
son defenseur. Cette conviction etait faite, absolument faite, ferme 
et inebranlable, lorsque le Gonseil s'est retire pour deliberer. 
J'ajoute que j'ai la persuasion intime que lous les juges parta-, 
geaient a ce sujet ma maniere de voir et avaient la m^me convic- 
tion que moi. 

31. le general Mercier vous a parle dans sa deposition de pieces 
qu'il m'avait adressees pour etre communiquees aux juges. Voici 
les explications que je peux donner en reservant toutefois d'une 
maniere rigourcuse le secret de la salle des deliberations, me con- 
formant en cela a I'exemple de la Gour de cassation qui procedait 
de cette maniere le jour ou elle a entendu M. Freystatter. 



— 193 — 

Le 21 decembre, raudition des temoins etait terminee et les 
plaidoiries allaient commencer. M.le general Mercier, alors ministre 
de la Guerre, me fit remettre un pli ferme et scelle portant Fadresse 
du le^'Conseil de guerre. Cepli, le seul (j'insiste sur ce mot)que j'aie 
regu pendant toute la duree du proces Dreyfus, ne m'a pas ete 
remis par M. Plcquart. Je regus done un pli et I'officier qui etait 
charge de me le remettre ne me fit pas connaitre ce qu'il renfermait. 
Mais il m'enjoignit, au nom du ministre, d'en donner connais- 
sance aux juges, dans des conditions de temps et de lieu nettement 
determinees. {Mourement prolonge.) 

Le pli fut rendu le lendemain soir en presence des juges, et sans 
aucune explication, au meme offlcier qui me I'avait apporle la 
veille. 

Je ne connaissais pas le general Mercier; je Tai vu pour la pre- 
miere fois au proces Zola; je ne I'ai plus revu depuis que dans le 
€0urant du mois dejuin dernier. 
Je n'ai pas autre chose a dire. 

Le President. — Monsieur le Commissaire du Gouvernement, 
avez-vous des questions a poser au temoin? 

Le Commissaire du Gouverxemext. — Nullement. 
Le Presidext. — La defense? 

M*" Labori. — M. le colonel Maurel voudrait-il nous dire a quoi 
il attribue la communication secrete qui lui a ete faite a la derniere 
heure? Quelle est d'apres lui la raison pour laquelle cette commu- 
nication a ete faite? 

Le President. — Pouvez-vous repondre a cette question! 
Le coloxel Maurel. — Je ne puis repondre a cette question. 
M*" Labori. — La communication avait-elle ete provoquee par 
une communication quelconque emanant soit du president, soit 
des membres du Conseil de guerre? 

Le coloxel Maurel. — Je n'ai vu personne, absolument personne 
pendant toute la duree du proces ni avant. 

M« Labori. — Le colonel Maurel voudrait-il etre assez bon pour 
nous dire ie nom de I'officier qui lui a remis le pli! 

Le President. — Pouvez-vous repondre a cette question? 
Le coloxel Maurel. — Parfaitement. Ce fut M. du Paty de 
Clam. (Sensation ) 

Me Labori. — Enfin, — et, bien entendu, M. le colonel Mau- 
rel ne repondra que s'il croit pouvoir le faire, mais etant donne 
que le general Mercier a donne sur ce point des explications, je 
crois qu'il n'y aura dans la reponse du colonel Maurel rien qui 
II. 13 



— 194 

viole le secret des deliberations, — M. le colonel Maurel voudrait-il 
6tre assez bon pour dire quelles sont les pieces (|ui ont 6te comniu- 
niquees au Conscil';? 

Le Puksiuent, — Pouvez-vousrepondre? 

Le colonel Mauhel. — Je ne les connais pas... J'ai hi une pre- 
miere piece, je n'ai pas ecoute les autres, parce que nia conviction 
etait faite. 

M'' Labori. — Le colonel Maurel pourrait-il affirmer que tons 
les autres membres du Conseil de guerre etaient dans le meme etat 
d'esprit que lui ? 

Le coLo.\t;L Mauuel. — Uui, et j'ai plusieurs faits a I'appui de 
mon dire : 

Deux ofliciers, parlant a ma personne, a moi, m'ont fait con- 
-naitre que leur conviction etait acquise au moment ou le conseil 
s'est retire pour deliberer. 

Un troisieme officier, dontj'ai lu la deposition dans le Figaro, 
du 31 juillet dernier, deposition qu'il a faite devant les Chambres 
reunies de la Cour de cassation, a dit que sa conviction s'etait 
formee par la deposition Henry et ensuite par I'expertise de M. Ber- 
lillon. Afin qu'il n'y ait pas de doute, voici ce que j'ai lu (je ne 
garantis pas, bien entendu, ce qui a ete public par le Figaro); en 
parlant de la deposition Henry, cetemoin a dit: 

« Cette declaration a eu sur moi une influence considerable, en 
raison de I'atlitude de M. Henry. » 

Passant a I'expertise, il a dit: « Ma conviction de la culpabilite 
fut amenee par les affirmations des deux experts en ecritures qui 
attribuerent nettement le bordereau au capitaine Dreyfus. Deux 
autres experts trouvaient qu'il y avait de grandes ressemblances et 
des dissemblances. Les dissemblances furent expliquees par 
M. BertlUon au moyen de mots grossis par la photographic, de 
mots empruntes a une lettre de M. Mathieu Dreyfus. » 
J'ai encore quelque chose a dire a ce sujet. 
Quand le jugement de la Cour de cassation a ote rendu, j'ai fait 
parailre une declaration qui est celle que j'ai eu I'honneur de faire 
tout a rheure devant vous, dans laquelle je disais que ma convic- 
tion et celle des autres juges etait faite au moment oCi ils se sont 
retires dans la salle desdeliberatiq;is. Cette declaration a ete repro- 
duite par les journaux. Aucun dementi, aucune protestation, 
aucune rectification ne m'est parvenue. 

Autre chose encore, M. le Prefet de police Lepine, (pii assistait 
uax seances du Conseil, a ete interroge comme temoin le 24 avril 



— 495 - 

dernier par la Cour de cassation, toutes chambres reunies. Qu'a- 
t-il dit? Apres avoir parle du bordereau et de son examen par les 
experts, il a conclii ce paragraphe de sa deposition en disant: « Je 
le repete, sur la question da bordereau, mon siege etait fait etcelui 
des juges aussi. » Je n'ai pas autre chose k dire. 

M*" Labori. — Monsieur le President, M. le colonel Maurel di 
qu'il n'a pas pris connaissance des pieces secretes, parce que sa 
conviction etait faite. Pensait-il done qu'il ne pouvait y avoir dans 
le pli que des pieces a charge et que ceux qui le lui faisaient re- 
meltre etaient incapables d'y avoir mis des pieces retenues unique- 
ment pour eclairer les juges, c'est-a-dire que ces pieces fussent 
a charge ou a decharge? et comment, en sa qualite de juge, 
a-t-il cru, du moment qu'on lui communiquait des pieces, qu'il 
recevait, et dont il devait par consequent a ce moment, de bonne 
foi, considerer la communication comme licite, comment, dis-je, 
a-t-il pu considerer sa conviction comme faite avant d'avoir acheve 
compl^tementrexamen du dossier qui lui a ete remist (Mouvement.) 
Le President. — Pouvez-vous repondre a cette question? 
Le coloxel Maurel.' — Je n'ai pas bien compris, monsieur le 
President. 

M^ Labori. — Je vais reprendre, monsieur le President. Je serai 
plus precis, pouvant, apres mon premier developpement, etre plus 
bref. 

Comment M. le colonel Maurel, recevant la communication 
dun pli contenant des pieces se referant a I'affaire, et sachant 
comme juge qu'il devait s'eclairer en toute conscience et qu'il 
devait attendre du ministere public des communications sinc^res, 
c'est a-dire contenant tons les elements de I'afTaire, qu'ils fussent a 
charge ou a decharge, comment le colonel Maurel a-t-il pu estimer 
que sa conviction etait loyalement faite sans prendre connaissance 
complete du dossier qui lui etait remis? 

Le coloxel Maurel. — Je n'ai pas a repondre a cette ques- 
tion, parce que je serais oblige, pour repondre, de parler de la 
premiere pi^ce que j'ai lue, et qui a suffi pour m'eclairer d'une 
maniere complete. 

M'' Labori. — Voulez-vous me permettre, monsieur le Presi- 
dent. Puisque, avec une loyaute a laquelle je suis heureux de rendre 
hommage, M. le president du Conseil de guerre lui-meme disait 
tout a I'heure a M. Maurel que, seul, il serait juge des limites dans 
lesquelles il devrait renfermer sa deposition, puisque M. Maurel 
estime qu'il lui est permis de venir ici apporter i'affirmation de sa 



— 496 — 

conviction et lies raisons de sa conviction, voulez vous me per- 
mettre, monsieur le President, d'insister aupres de lui pour qu'il 
nous dise quelle otait cette premiere piece etce qu'eile contenait? 

Le Presfdent. — Je n'insisterai pas pour obtenir cette decla- 
ration. Le colonel Maurel est seul juge de ce qu'il a a dire sur ce 
qui s'est passe dans la salle des deliberations. 

Le colonel Maurel. — Je n'ai rien a ajouter k ce que j'ai dit : 
le secret de la salle des deliberations serait viole si je disais ce qui 
s'est passe. 

M'' L.VRORT. — Le Conseil appreciera. 

Je demande a monsieur le President s'il'ne croit pas qu'il serait 
utile de faire entendre maintenant M. le capitaine Freystatter qui 
deposera evidemment sur des faits du meme ordre. 

Le President. — II est cite par la defense et vous demandez 
qu'il soit entendu maintenant. Est-il present? 

M'' Labori. — II n'y a qu'a le faire demander par M. I'Au- 
diencier. 

Le President, — C'est bien de I'accuse ici present que vous avez 
entendu parler? 

Le colonel Maurel. — Parfaitement. 
Le President. — Accuse, levez-vous. 
Avez-vous des observations a faire'? 
Le capitaine Dkeyfus. — Je n'ai rien a dire. 
Le colonel Maurel. — Monsieur le President, un de mes enfants 
vient d'etre victime d'un accident, je vous demande la permission 
de me retirer. 

M« Labori. — II serait peut-etre bon d'attendre la fin de la 
deposition du capitaine Freystatter. 

M*' Demange. — Je crains bien qu'il ne soit pas la I 
M« Labori. — Je crois que nous pourrions le faire prevenir pour 
demain, et peut-etre M. le colonel .Maurel estimera-t-il qu'il pent 
attendre jusqu'a I'audience de demain. 

{M. le colonel Maurel fait un signe cV assent iment.) 
M" Labori. — Monsieur le President, j'aurai d'autre part un cer- 
tain nombre de questions a poser a M. le general Mercier, ques- 
tions qui se rattachent dans une certaine mesure aux faits dont 
M. le colonel Maurel a depose. Je vous demanderai, monsieur le 
President, de me permettre de ie faire avant que M. le colonel 
Maurel ne parte. 

Le President. — Voulez-vous le faire maintenant ou apres la 
deposition du capitaine Freystatter? 



— I'JT — 

M'' Labori. — Je suis aux ordres du Conseil, 

Le President. — Puisque monsieur le general Mercier est 
present, jelc prie de vouloir bien venir. 

(M. le general Mercier se presente a la barre.) 

Le Presidext. — Qaelles questions, maitre Labori, desirez- 
vous poser? 

M« Labori. — Je desirerais poser d'abord une petite (|uestion; 
je passerai ensuite a d'autres questions, qui se rattachent a la de- 
position de M. Maurel. 

Est-ce ([ue le general Mercier — peut-etrepeut-il le dire, quoi(iue 
ces faits soient un peu lointains — est-cc que le general Mercier 
reconnait bien avoir fait donner I'ordrc a M. Maurel de donner 
lecture au Conseil de guerre, en chanibre du Conseil, de pieces 
communiquees secr^tement? 

Le general Mercier. — Oui, j'en ai pris la responsabilite 
complete. Je n'avais pas le droit de donner un ordre absolu, vous 
le savez mieuxque personne, j'ai donne I'ordre moral aussicomplet 
que possible. {Rnmenrs prolongees.) 

M*' Labori. — Je dois maintenant vous demander, monsieur le 
President, de revenir sur I'ensemble de la deposition de M. Mercier, 
n'ayant pas pu I'interroger et je procederai par ordre... 

Le President. — Je vous prierai d'tHre bref le plus possible, 
parce que les debats s'allongent un peu trop. 

Le commandant Carriere. — Cela me semble en efTet de la 
discussion, et si nous entrons dans cet ordre d'idees, les debats 
n'auront pas de fin. 

W Labori. — Vous sentez avec quel respect, monsieur le Presi- 
dent, je regois votre observation. Vous me demandez d'etre bref, 
rien n'est plus juste, et je vous le promets, 

Le President. — Je vous prierai dc ne pas entrer dans la 
discussion. Faites seulement des questions et ne tirez pas de con- 
clusions. C'est dans la discussion que vous pourrez le faire. 

M'' Labori. — J'entends dire par M. le commandant Carriere que 
c'est de la discussion avant quej'aieprononc('' un mot! 

Le commandant Carriere. — Mon observation ne surprend 
personne. 

M*' Labori . — Je demande a M. le Commissaire duGouvernement 
de preciser ce qu'il entend par cette phrase : « Cela ne surprend 
personne. » 

Le commandant Carriere. — Je veux dire (jue nous avons le 
droit de poser des questions aux temoins, mais (jue nous n'avons 



— 198 — 

pas le droit de faire des doductions sur ces questions et sur les 
reponses qui sont faites. Je vous donnc I'exemple. 

M*' Labori. — Je ne ferai sur les derni^res paroles de M. le 
Comniissaire du Gouvernement aucune observation, car depuis 
quarante huit heures, je n'ai fait (jue poser des (jueslions avec la 
plus grande courtoisie, je pense, je n'ai lire aucune deduction. Si 
M. le commandant Carriere pose des regies sur lesquelles nous 
sommes d'accord, tres bien, mais s'il entend me donner des legons, 
e ne les accepte pas! 

Le President. — Je vous prie de ne pas enlrer dans la discus- 
sion ; posez la (jueslion sans discuter au fond. 

M'' Lauori. — Vous serez assez bon, monsieur le President, pour 
m'arreter s'il y avait lieu; je me limiterai a eel egard dans les droits 
stricts de la defense. 

Voulez-vous me permettre, monsieur le President, de faire 
preciser d'abord tres exactement un point par le general Mercier : 
au debut, quand il a eu avec les ministres, et notamment avec 
M. Hanotaux, la conversation que le Conseil connait, y avait-il 
contre le capitaine Dreyfus d'autres charges que le bordereau? 

Le President, — General, quand vous avez discule avec les 
ministres, non pas en Conseil des ministres, mais dans une reunion 
speciale.y avait-il d'autres charges contre Dreyfus que le bordereau? 

Le general Mercier. — II y avait d'autres charges : les pieces 
dont j'ai donne la nomenclature, sur lesquelles j'ai donn^ des expli- 
cations et qui out constitue ce qui a ete communii|ue comme 
dossier secret au Conseil de guerre. 

31*^ Labori. — Pourquoi alors, monsieur le President, le general 
Mercier n'en a-t-il pas fait part aux ministres? 

Le general Mercier. — Je ne crois pas avoir a repondre a cette 
question; e'est une question politique qui n'est pas du ressort de la 
defense. (Rumeurs.) 

M^ Labori. — Je savais et j'ai dit a monsieur le President que 
pas mal de mes questions resteraient sans reponse, voici la pre- 
miere; je continue. 

Comment se fait-il alors que M. le general Mercier, a une date 
ou, d'apr^s lui, sa conviction 6taitfaite, ait pris I'engagement vis-a- 
vis de M. Hanotaux de ne pas suivre sur lespoursuites s'il n'y avait 
pas d'autre charge? 

S'il connaissait d'autres charges, pourquoi n'en parlait-il pas? 
El s'il n'en connaissait pas, il est en contradiction avec la reponse 
qu'il vient de faire. 



— 199 - 

Le GENERAL Mercier. — Je n'ai pas pris d'engagement vis-a-vis 
de M. Hanotaux. 

Me Labori. — Alors, M. le general Mercier contredit — c'est le 
mot le plus moderequeje puis employer — M. leministre Hanotaux 
sur ce point, car il y a au dossier une note qui a ete lue et qui est 
precise sur ce point, M. Hanotaux — je regrette qu'il ne soit pas 
la — a dit que M. le general Mercier avait pris I'engagement de 
ne pas suivre s'il n'y avait pas d'autres charges que le bor- 
dereau. 

Le general Mercier. — Permettez! I'engagement de ne pas 
produire dans le courant des- debats de pieces pouvant mettre 
directement en cause une puissance elrangere. Voila I'engagement 
quej'ai pris. 

M*" Labori. — \oi\k la reponse, Je prie le Conseil de retenir 
qu'elle est en contradiction avec la deposition de M. Hanotaux. 

S'il y avait d'autres charges, et des charges que le general Mer- 
cier continue a considerer conime serieuses, pourquoi alors avoir 
procede a I'operation de la dictee et avoir dit que si cette operation 
reussissait, le capitaine Dreyfus ne serait pas arrete? 

Le general Mercier. — Parce que I'operation de la dictee 
pouvait constituer une charge de plus si elle denotait un trouble 
evident chez I'accuse. 

M'' Labori. — Les charges anterieures etaient done insuffisantes? 
{Semation.) 

f^e president repete la question au temoin. 

Le general Mercier. — Je n'ai pas a apprecier si elles etaient 
insuffisantes ou non, j'avais a reunir toutes les charges possibles 
qui pouvaient eclairer la conscience des juges et la justice militaire. 
M*" Labori, — Mais le general Mercier sait-il que le colonel du 
Paty de Clam a dit que si Dreyfus etaitsortiviclorieux de I'epreuve 
de la dictee, I'arrestation n'aurait. pas eu lieu? 

Le President, rt^/, general Mercier. — Avez-vous eu connaissance 
que le colonel du Paty de Clam ait tenu ce propos? 

Le general Mercier. — Je ne sais pas s'il I'a tenu, mais il n'y a 
rien d'impossible a ce qu'il I'ait tenu. 

W Labori. — Est-ce que ce propos correspondait au sentiment 
personnel de M. le general Mercier? 
Le president repete sa question. 

Le general Mercier. — J'avais encore une certaine indecision. 
W Labori. — Done, et c'est la conclusion de cette seconde par- 
tie de mon questionnaire, M. le general Mercier n'etait pas absolu- 



— 200 — 

ment convaincu et decide sur les charges qu'il possedait anterieu- 
rement? 

Le President. — Les charges (jue vous possodiez ci ce moment-la 
etaient-elles de nature d entrainer votre conviction? 

Le gknkral Meucieu. — Non, piiisqu'il n'y avaitpas eu d'encpiete 
faite; il n'y avait eu que des presomptions jusqu'alors. 

M'' L.vnoiu. — M. le general Mcrcier voudrait-il nous dire main- 
tenant pourquoi il a pense qu'il fallait precipiter I'arrestation et 
« agir vite », ce sont ses propres expressions a I'enquete de la 
(lour de cassation (page 5). 

Le prmdent repetc la question a M. le general Mercier. 
Le cenkral Mercier. — Parce que, puisqu'il y avait trahison, il y 
avait inter^t majeur a arreter le plus tut possible cette trahison. 

M'' Larori. — Pourquoi le general Mercier n'a-t-il pas fait tout 
simplement proceder a une etroite surveillance, qui lui aurail 
permis en m6me temps d'eviter les effets d'une trahison, et d'avoir 
des preuves plus completes de la culpabilite, si elle existait? 

Le President, au general Mercier. — M^ Labori demande 
pourquoi vous n'avez pas fait proceder a une surveillance etroite. 
Le general Mercier. — Parce qu'une surveillance etroite est 
impossible dans ces conditions-la. 

M'' Labori. — M. le general Mercier voudra-t-il nous dire s'il a 
connu I'attitude et I'esprit de la presse a son endroit au moment de 
I'affaire Dreyfus? 

Le general 3Iercier. — Monsieur le President, au ministere, il y 
a tons les jours un resume des faits, des impressions de la presse et 
ce resume est communique au cabinet du ministre. Quand le ministre 
a le temps, il en prend connaissance, (juand il n'a pas le temps il 
ne le lit pas. 

M*' Labori, — Est-ce que M. le general Mercier connait ou a 
connu les articles de la Libre Parole qui, au sujet de cette affaire, 
ont ete a son egard de la derniere violence? 

Le GENERAL Mercier. — J'ai ete tellemeiit habitue aux violences 
de la presse, que cela m'etait totalement indifferent, je ne m'en 
occupais pas. 

M'' Larori. — Le Conseil me permet-ildedonner, — je crois que 
c'est interessant au point de vue de I'affaire, — do lui donner con- 
naissance dequelqueslignesd'un article (j[ui 6taitecritleG novembre, 
a ce moment-la? 

Le President. — Oh! c'est inutile. 

M*" Laroisi. — Dans lequel le general Mercier etait traite dans 



— voi- 
les termes les plus abominables; on I'appelait « le vieux coquin! n 

Le general Mercier. — Gela continue maintenant! 

M*^ Labori. — Je ne veux pas dire que ce journal nous associe, 
meme parfois dans ses injures, j'aurais trop peur de vous compro- 
mettre; mais, M. le general Mercier sait-il qu'a partir du moment 
oil les poursuites contre Dreyfus out ete decidees, la Libre Parole a 
ete pleine d'eloges et d'enthousiasme pour lui? 

Le gexeral Mercier. — Je ne faisais pas plus attention a la 
Libre Parole qu'aux autres journaux, je ne m'en occupais pas. 

Me Labori. — M. le general Mercier sait-il que dans les der- 
niers jours d'octobre, la presse a ete avertie de I'arrestation du 
capitaine Dreyfus par une indiscretion venue de I'Etat-major? 

Le general Mercier. — J'ai connaissance d'une indiscretion 
commise par la presse, mais je n'ai pas du tout connaissauce qu'elle 
vienne de I'Etat-major. 

Me Labori. — Youlez-vous me permettre de lire les entrefilets 
de la Libre Parole. 

Le President. — Non ! 

Me Labori. — Je rappelle cependant au Conseil qu'il s'agit de 
deux entrefilets, I'un dans lequel on pose une question, I'autre dans 
lequelon dit quel'ofticierarrete, c'est Dreyfus. M. le general Mercier 
pourrait-il nous dire d'oii I'indiscretion pouvait venir, sinon de 
I'Etat-major? 

Le general Mercier. — Mais elle pouvait venir de la famille 
Dreyfus, elle pouvait venir des experts qui, a ce moment, au moins 
un, connaissait le nom de I'officier arrete. 

W Labori. — H y a un document que je demande au Conseil la 
permission de lire ici ; c'est la lettre adressee a la Libre Parole, le 
28 octobre, et qui a ete signee Henry. 

Cette lettre a une importance capitale. Voulez-vous me permet- 
tre d'en donner lecture? 

Le President. — Elle n'est pas trop longue ? [Rires.) 

Me Labori. — Six lignes ! {Noureaux rires.) 

Le President. — Lisez. 

Me Labori. — Le 28 octobre, un redacteur du journal La Libre 
Parole, M. Papillaud, recevait cette lettre : 

« Mon cher ami, 

« Je vous I'avais bien dit, c'est le capitaine Dreyfus, c'est lui 
qui habite 6, avenue du Trocadero, qui a ele arrete le 45 pour 
espionnage et qui est en prison au Cherche-Midi. On dit qu'il est 



— 202 — 

en voyage, mais c'est un mensonge. parce qu'on vent etoulTer 
I'alTaire. Tout Israel est en mouvemenl, 

« A vous : Henry. 

(( Faites completer ma petite enqu^te au plus vite. » 

M. le g^n^ral Mercier croit-il quecette lettre emanede la famille 
Dreyfus ? 

Le general Mercier. — Je no puis pas dire cela. Ce que j'ai 
entendu dire, c'est que cette lettre-la netaitpas du toutde I'ecriture 
du colonel Henry. 

M^" Labori. — Voulez-vous me permettre. monsieur le President, 
de vous rappeler ce que j'ai eu I'honneur de solliciter de vous avant 
que les audiences ne commeuQassent: je vous ai demande et je 
vous demande a nouveau de vouloir bien envoyer une commission 
rogatoire a M. Papillaud pour lui demander de remettre entre les 
mains du magistral qui en sera charge la lettre en question, afin 
qu'elle puisse 6tre vue par le Conseil et expertisee. 

Le President. — (".ela allongerait beaucoup les debats, quel 
interet cela a-t-il ? 

M*" Labori. — Cela a un interet enorme ; vous entendez des 
temoins qui,comme le colonel Maurel. viennont ici rendre hommage 
au colonel Henry. On a pu, a un moment donne, avec bonne foi, 
jele veux bien, faire une soujcription en faveur de la veuve et de 
I'enfant du colonel Henry, mais il faut que nous montrions le role 
du colonel Henry, car si je crois a la bonne foi de tous ceux que 
i'interroge avec la plus grande energie, je montre aussi mon desir 
d'arriver a une lumiere complete, a une lumiere qui dans ma 
pensee doit etre une lumiere d'apaisement. 

Je cherche les responsabilites, la ou en toute bonne foi dies 
ont vraiment : chez le colonel Henry et chez le colonel du Paty. 
ar consequent je crois que tout ce qui eclairera ici le r6Ie du colo- 
nel Henry servira a eclairer utilement le Conseil etpeut-6tre aussi a 
sauvegarder I'honneur de I'armee tout entiere. Je mepermets done 
d'insister, car je crois que cette lettre appartient aux debats. 

Maintenant que j'ai demandeau general Mercier s'il croit que I'in- 
discretion vient de la famille, je lui demande ce qu'il pense d'une 
pareille indiscretion, qui, si elleemane de I'Etat-major, emane de 
ceux qui I'entouraient et qui a ce moment trompaienl sa conliance, 
car si c'est lui qui donnait les ordres... 

Le Presidext. — Vous entrez dans la discussion et dans le 
debat. 



— 203 — 

M« Labori. — Soit ! Eh bien, que pense leg^n^ral Mercier d'une 
indiscretion pareille ? 

Le GENERAL Mergieu. — Je CFois, monsieur le President, qu'il est 
deja assez difficile de rendre compte de ses actes et de ses paroles 
sans avoir encore a rendre compte de ses pensees, et je ne crois pas 
qu'on ait le droit d'interroger quelqu'un sur ses pensees. Ge que je 
puis dire, c'est ceci : c'est que je n'ai pas donne I'ordre d'ecrire 
cette lettre et que je ne crois pas qu'un offlcier sous mes ordres se 
soit permis d'ecrire cette lettre. 

Me Labori. — C'est entendu.je remercie M. le general Mercier de 
sa deposition. J'arrivea une question qui touche de plus pres encore 
au centre de TafTaire ; M. le general Mercier voudrait-il me dire 
poui quoi en 4894 la date du bordereau a ete placee au mois d'avril 
ou au mois de mai? 

Le President. — Quelles sont, moh general, les raisons qui 
ont fait placer primitivement la date du bordereau au mois 
d'avrii ? 

Le general Mercier. — Je ne les connais pas. Je me suis pas 
occupe de I'enquete judiciaire; c'est le commandant d'Ormes- 
cheville qui a fait son rapport sans aucune intervention de 
ma part. 

M*" Labori. — Mais M. le general Mercier a siiivi cette affaire? 
|. Le general Mercier. — Aucunement. 

I Me Labori. — Alors, toute I'accusationque M. le general Mercier 
vient dresser ici est une accusation qui dans son esprit s'est formec 
depuis? 

Le President. — Je ne comprends pas bien ce que vousvoulez 
dire. 

M^ Labori. — Je vais m'expliquer. M. le general Mercier est 
venu apporter ici, on pent le dire, un veritable requisitoire, est-ce 
que les elements de ce requisitoire existaient dans son esprit en 
1894, ou se sont-ils formes dans son esprit depuis qu'on s'occupe 
de la revision? 

Le general Mercier. — En 1894, je^n'ai pas eu a m'occuper 
directement de la fagon dont se faisait I'information judiciaire. 
C'etait sous les ordres du Gouverneur de Paris, le general Saussier. 
Je ne suis pas intervenu de ma personne. II est probable qu'on a du 
prendre des renseignements dans les bureaux de I'Etat-major ge- 
I neral. Ce n'est pas a moi qu'on est venu les demander ; mais 
depuis, naturellement,j'ai ete oblige de suivre les debats qui ont 
eu lieu au sujet de la revision. J'ai ete cite a la Gour de cassation ; 



— 204 — i 

j'ai ete cite ici. Je me suis prepare a repondre aux questions qui 

me seraient posees. . i 

M<5 Labori. — Par consequent M. le general Mercier, en 1894, 

ignorait completement les raisons de la culpabilite de Ureyfus? ; 

Le gknkhal Mehcieu. — Je n'ignorais pas les raisons de la ! 

culpabilite ; niais j'ignorais le detail de tous les arguments qui ont i 
pu Stre produits pour ou contre la culpabilite. 

M^ Labori. — Monsieur lePresident,voulez-vous demandera M.le . 

general Mercier si la question du bordereau etait une question de I 
detail ? 

Le gexkral Mercier. — Ce n'etait pas une question de detail, 

mais quant a I'epoque precise que Ton pouvait assigner a la con- i 

fection du bordereau, je n'ai pas eu a m'en occuper personnelle- ; 

ment. {Jiiiiticurs.) ! 

Mp Labori. — Gependant M. le general Mercier a examine les \ 

charges contre Dreyfus, il a donne I'ordre d'informer ; a-t-il, je le , 
repete, examine les charges contre Dreyfus? 

Le President. — Permettez, monsieur le defenseur, I'autorite : 

militaire n'entre en jeu que pour donner I'ordre dinformer ; une ; 

fois I'ordre donne, c'est le rapporteur qui fait I'information. ; 

M^ Larori. — Mais, je ferai remarquer que, pour 31. le general ■ 

Mercier, cela apris I'importance d'une affaire d'Etat. i 

Le President. — 11 a donne I'ordre d'informer et le rapporteur a | 

in forme. ' 

M'^' Labori. — Voulez-vousbien me permettre de vous repondre. 

Avant I'ordre d'informer il y a eu une periode pr^paratoire de la : 

plus haute importance dans laquelle la responsabilite ministerielle I 

de M. le general Mercier etait engagee. i 

Le President. — Il ne pent pas repondre la-dessus encore. 

Cela correspond a I'instruction. : 

31*^ Labori. — 11 faut la lumiere complete, il n'est pas habiluel j 

que dans les affaires d'espionnage les ministres de la guerre passes ■ 

et futurs viennent deposer devant le Conseil de guerre, nous ^ 

sommes dans un proces special et nous sommes obliges de Tetudier t 

specialement. Nous avons ete initios par M. Gasimir-Perier, par , 

M. Hanotaux et par M. le general Mercier lui-meme, a tout ce qui ■ 

s'est produit dans la periode anterieure a I'ordre d'informer et a ^ 

I'arrestation de Dreyfus. Nous savons qu'on s'est demande si Ton ■ 
devait poursuivre. Le general Mercier vous a represente qu'il 

croyait avoir accompli une action des plus honorables et presque ; 
une action d'eclat. 



— 205 — 

Le Phksident. — Ne discutons pas. 

Me Labori. — Je demande a M. le general Mercier s'il a fait tout 
cela sans s'occuper des charges ou s'il les a examinees. S'il me dit 
qu'il ne les a pas examinees, j'en tirerai les conclusions logiques. 
Au contraire. s'il me dit qu'il les a examinees, j'aurai le droit de 
continuer a i'interroger sur ce point. 

Le general Mercier. — J'ai dit dans ma deposition comment j'ai 
examine les charges; j'ai dit qu'a la lecture du hordereau il avait 
ete evident pour tout le monde que c'etait un ofticier de I'Etat- 
major general qui avait coramis un acte de trahison, qu'on a cher- 
che par I'examen des documents dans quel bureau avait pu etre 
accompli cet acte de trahison, que la correspondance de notes avec 
la presence de Dreyfus dans les differents bureaux avait ete cons- 
tatee et que la similitude d'ecriture etait venue s'ajouter comme 
charge tres probante. 

M'^ Labori. — Vous allez voir alors que mes questions sont 
toutes justiiiees. Le general Mercier, pour apprecier la culpabilite, 
a examine la nature, la valeur des documents livres, d'apres ce qu'il 
dit... 

Le general Mercier. — Je n'ai pas parle de la valeur, j'ai dit la 
nature. 

Me Labori. — Et evidemment la valeur. 

Eh bien, n'etait-il pas essentiel pour cela de fixer le bordereau a 
une date determinee ? 

Le President, au temoin. — Etait-il necessaire de fixer une 
date ? 

Le GENTiRAL Mercier. — Ce n'etait pas^ absolument necessaire, 
c'etait I'information complete qui devait faire fixer cetle date. II y 
avait eu par exemple le manuel de tir, I'etat de notes sur Madagas- 
car, les formftions de I'artillerie, le canon de 120, enfin les troupes 
de couverture, il est certain qu'a toute epoque de Tannee on peut 
faire des notes sur ces questions-la, et ce n'est que parl'etude com- 
plete des objections faites plus tard paries partisans de la revision 
qu'on est arrive a creuser davantagela question et a etablir d'une 
maniere certaine maintenant que la date de la confection du borde- 
reau doit etre fixee a la fin d'aoAt ou au commencement de sep- 
tembre. 

Me Laboki. — Prenonscependantla note sur Madagascar, tin des 
elements de I'appreciation du general Mercier 6tait I'importance 
du document a raison de ce que seul un officier d'Etat-major avait 
pu le livrer. Eh bien! en 1894, la note sur Madagascar etait placee 



- 200 — 

au mois de fevrier et aujourd'hui tout le monde declare que cette 
note du mois dc fevrier, premi^rement etait sans importance, 
deuxiSmement a ele copide dans une antichambre et pouvait par 
consequent 6tre connue par tous ceux qui entrent au minist^re ; 
or, nous savonsmaintenant qu'on y entre comme dans un moulin... 
{Hires.) 

Le 1'resident. — Non, mc^me pour un officier ce n'est pas si 
facile que cela. 

Me Laboiu. — Je crois bicn, aussi vous sentez que mon observa- 
tion est une observation ironique. 

Le [President. —Je ne suis jamais entre au ministere comme 
dans un moulin; chaque fois que j'y suis all^, j'ai ete oblige de 
demander une aulorisation. 

W Labori. — Nous Savons que le Gonseil est d'accord avec nous 
au sujet de lapossibilite d'introduire un civil au minist^re dans les 
conditions qui ont ete exposees hier, et je reviens a la note sur Ma- 
dagascar. 

Sil s'agit d'une note difficile a obtenir, le raisonnement du 
general Mercier pourra avoir de la valeur; mais comment done ce 
raisonnement, que Ton croit si solide sur la nature et la valeur du 
bordereau, peut-il s'adapter a toutes les dates? 

Le general Mercier. — Je ne comprends pas bien la question; 
mais, d'une maniere generale, je dis que Me Labori met ici en dis- 
cussion la maniere dont a ete fait le proces de 1894. Cela peut 6tve 
interessant au point de vue historique, mais je crois que ce n'est 
pas la question qui est actuellement soumise au Gonseil de guerre. 
LaCour de cassation, enannulant le jugement de 1894 et en decre- 
tantla revision, a fait table rase de ce qui avait eu lieu avant et 
c'est maintenant la* discussion telle qu'elle resulte de ce jugement 
qui est soumise au Gonseil de guerre. 

M*" Labori. — Je crois que M. le general Mercier a raison en ce 
qui coDcerne les questions soumises au Gonseil, mais il ne peut pas 
contester la valeur d'un procede de discussion qui consiste... 

Le general Mercier. — Alors c'est de la discussion '?... 

Me Labori. — D'un procede de discussion qui consiste a deman- 
der k I'autorite militaire competente comment elle peut expliquer 
les contradictions qui pour moi suffisent a miner les deux sys- 
t^mes. 

Le President. — 11 faut procceder par questions, afin d'obtenir 
des reponses precises. Faites-moi des questions precises. 

Me L.vbori. — Je ne demande pas mieux que de vous donner 



— 207 — 

satisfaction, monsieur le President, je vous assure que ma bonne 
volonte est inepuisable. 

Je demande done a M. le general Mercier comment il concilia 
I'argumentation de M. Besson d'Ormescheville — puisqu'on veut 
lui en laisser la responsabilite — en 1894, et celle de M. le gene- 
ral Mercier aujourd'hui. 

Le general Mercier. — Je ne cherche pas a concilier, puisque je 
combats. 

M« Labori. — Voulez-vous, monsieur le President, demander a 
M. le general Mercier si, d'apres lui, le capitaine Dreyfus aurait eu 
connaissance du canon de 120 court, a supposer que ce soit le 
120 court qui soit indique dans le bordereau. 

Le general Mercier. — Si M« Labori veut me faire recommen- 
cer ma deposition, je suisa la disposition du Conseil;mais tout cela 
a ete dit. 

Le President. — Vous etiez present lorsque M. le general Mer- 
cier a depose, maitre Labori? 
M*' L.VBORi. — J'etais present. 

Le President. — Alors ne lui demandez pas ce qu'il a deja dit. 
Le general Mercier. — J'ai precise que Dreyfus etant a I'Ecole 
de pyrotechnic depuis le mois de novembre 1889 jusqu'au mois de 
novembre 1890, c'est-a-dire pendant un an, a pu assister aux expe- 
riences faites a ce moment sur le canon de MO court. C'est I'habi- 
tude entre officiers de differents etablissements k Bourges, non pas 
de se reveler completement les secrets dont ils sont depositaires, 
mais de parler entre eux des experiences auxquelles ils assistent ; 
et vous savez que le capitaine Dreyfus s'interessait a tout ce qui se 
passait autour de lui, et qu'en particulier sur ce qui se faisait dans 
les commissions de Bourges et de Calais il a donne les preuves de 
la plus grande competence. 

M'- Laboiu. — Vous comprenez, monsieur le President, qu'il faut 
que je pose les bases de mon argumentation. 
Le President. — Mais il nefaut pas abuser. 
M« Labori. — J'ai ete absent pendant^huit jours par la force des 
circonstances. II ne m'a pas ete possible de poser des questions a 
M. le general Mercier, ce qui alors m'eiit permis de me referer a 
ses propres paroles, qui eussent ete dans mon souvenir et dans le 
votre; et quand je precede par questions, je suis autorise a 
reprendre par le commencement. 

Le President. — Etiez-vous present ici a la fin de la deposition de 
M, le general Mercier? 



— 208 — i 

» 
M'' LAiiiiiti. — Oui, monsieur le President. '■ 

Le Phksidext. — Mors vous avez pu poser des questions? ; 

M'' Labori. — II etdit midi lorsque la deposition de M. le general 
Mercier s'cst terminee; vous ave/, monsieur le President, leve imme- 
diatement la seance et renvoye la continuation des debats au lundi; 
or c'est le lundi matin que j'ai ete blesse. i 

Lr PiiKsiDEXT. — Mors vous n'etiez pas present au moment oil ] 
vous auriez pu poser des questions? « 

M^' Labori. — Non, monsieur le President; c'est pourquoi je les i 
pose aujourd'hui, etje les pose sur un terrain qui n'a rien d'irri- j 
tant, m'adressant a un temoin dont la competence est certaine. ^ 

Le President. — Posez vos questions. I 

W LABdRi. — Je reprends etje dis qu'il ne s'agit pas, a propos : 
du frein du 120 de renseignements quelconques et generaux. 

Le President. — Posez les questions. 

Mo Labori. — Oui, monsieur le President. Et alors je vous prierai 
dedemander aM. le general Mercier ouet comment lecapitaine Drey- 
fus aurait pu avoir connaissance des details tout ii fait secrets 
du frein hydropneumatique du canon de 120 court? 

Le President. — Oii pensez-vous que le capitaine Dreyfus 
aurait pu avoir connaissance des details de construction du frein 
hydropneumatique? 

Le general Mercier. — II a pu en avoir connaissance a Bourges. 
Ce que j'^tablis, c'est qu'il avait pour cela des elements que 
n'avait pas a sa disposition le commandant Esterhazy. 

M*" Labori. — M. le general Mercier vient de dire a II a pu », je 
le retiens; et ensuite je voudrais lui demontrer qu'il n'a pas pu. 

Pour cela, je lui demanderai ce qu'il pense d'une note fournie 
par M. le commandant Baquet et qui a etc communiquee k la 
Cour de cassation par M. le general Deloye (page 775 de I'enqu^te'.) 

Voulez-vous, monsieur le President, me donner la permission 
de lire les quelques lignes qui se referent sur ce point? 
Le President. — Oui. 
MP Labori, lisant : 

« Question : Est-il exact que le frein hydropneumatique, de 
I'invention du commandant Locard, etait loin d'etre nouveau en 
1887, date a laquelle le capitaine Baquet regut I'ordre de proceder 
a I'etude d'un materiel de 120 leger. » 

Monsieur le President, voulez-vous me permettre de m'asseoir 
un moment? 

1. Page 324, tome 2 tic noire rdition. {.\ote de rediteur.) 



— 209 — 

M''^ Labori s'asseoit. M. le President fait signed M. le general 
Mercier fju'il pent s'asseoir egalement. 
Me Labori, lisant: 

R. — Voici le resume des renseignements fournis a ce sujet par 
le commandant Baquet, sous-directeur technique de la fonderie de 
Bourges : 

Le premier frein hydropneumatique fut etabli en 1881 par le 
lieutenant-colonel Locard ; 11 differait sensiblement dans sa forme des 
freins construits plus tard. 

De 1881 a 1886, le lieutenant-colonel Locard poursuivit ses 
etudes et fit confectionner plusieurs freins, mais en s'attachant 
loujours a conserver le secret de la disposition de ces engins. 

A mon arrivee a la fonderie (fin 1886), dit le commandant Baquet, 
le colonel Locard me communiqua les traces de ses freins en me 
faisant remarquer que cette communication m'etait faite a titre 
tout a fait personnel, pour participer k cette etude ; qu'il desirait 
que la question restAt aussi confidentielle que possible, et qu'aucun 
dessin ne devrait etre communique, sans necessite, meme a d'autres 
officiers. 

11 me recommanda notamment de ne donner, comme je le lui 
avals deja vu faire, que des renseignements generaux sur le fontion- 
nement des freins en I'expliquant aubesoin, au moyen d'un schema 
assez semblable a celui qui a ete mis dans les reglements sur le 
service des canons a freins hydropneumatiques. 

C'est ce schema qui, en effet, a ete fourni aux commissions 
d'experiences qui ont eu ci s'occuper des freins dont il s'agit. 

J'ai pu constater, des cette epoque, que les dispositions inte- 
rieures du frein n'etaient compl^tement connues que du colo- 
nel Locard, de moi-ra^me, de deux ou trois dessinateurs, d'un 
contremaitre et de deux ajusteurs qui faisaient le montage des 
freins. 

M*" Labori. — Eh bien ! dans ces conditions, je demande a M. le 
general Mercier comment, par des conversations particulieres, le 
capitaine Dreyfus aurait pu avoir connaissance des details interieurs, 
confidentiels, sur le frein hydropneumatique? 

Le President. — Comment expliquez-vous que le capitaine 
Dreyfus ait pu avoir connaissance de ces details? 

Le general Mercier. — Parce que les seules personnes qui 
ont eu connaissance de ce frein, une douzaine de personnes d'apres 
le commandant Baquet, etaient a Bourges, que le capitaine Drey- 
fus etait a Bourges lui-m^me, et qu'il a pu, par des conversations 
avec ces personnes, avoir certains renseignements. II est bien cer- 
tain par contre que quelqu'un qui etait a Rouen ne pouvait pas 
converser avec ces personnes. 

n . 14 



— 210 — 

M^ Laiiohi. — Le Conseil appreciera la valeur de ce raisonne- 
menl; c'est tout ce que je voulais obtenir. 

Je prie maintenant M. le President de vouloir bien demander a 
M. le general Mercior s'il peut dire pourquoi toutes les charges 
relevees aujourd'hui dans le dossier secret centre Ureyfus et qui 
sont actuellement publiees, ne I'ont pas ete en 1894? Je parle 
notamment de I'obus Robin, de la circulaire sur le chargement des 
obus a melinite, de i'attribution de Tartilierie lourde aux armees. 
II y avail la des charges qui pouvaient constituer des presoniplions 
morales, qui paraissent les constituer a I'heure qu'il est pour cer- 
taines personnes. Pourquoi ne les a-t-on point relevees en 1894? 

Le general Mercu?!',. — Ce sont des renseignements qui sont 
venus de I'etranger; on ne les arait pas encore en 1894. Pour 
i'obus Robin, par exemple, c'est en 1896 que la direction de I'artil- 
lerie a appris que les Allemands avaient recu une instruction 
conlldentielle sur le chargement du schrapnell qu'ils out adople en 
1895. Cela est explique dans la note du general Deloye, dont vous 
venez de lire un paragraphe. Le general Deloye qui est cite comme 
temoin vous donnera toutes les explications techniques. 

Le President. — Et pour le chargement des obus en melinite* 

Le gexer.^l Meuc.ier. — Je crois que c'est en 1891 qu'on a ete 
prevenu qu'on venait de livrer a I'AJlemagne une instruction 
qui datait du mois de mai 1890 sur le chargement des obus a 
melinite. 

Me Labor[. — C'est en 1890. 

Le general Meucier. — On vous a deja dit, dans une des deposi- 
tions soumises au Conseil, que ces faits avaient ete laisses de c6te 
au moment de I'afTaire Dreyfus. 

Le gexeral Goxse. — C'est moi qui ai dit cela. 

Le general Mercier. — En 1894, le commandant Henry avail 
cherche k se procurer ce dossier et on ne I'avait pas retruuve. Ce 
n'est que plus tard. . . 

Le general Goxse. — En 1898, le colonel Godin I'a retrouve et il 
me I'a remis a moi-m^me. 

Le general Mercler. — Ouant au troisieme point, celui de I'attri- 
bution de I'artillerie, c'est encore en 1896. 

Le general Gonse. — En 1895. 

Le general Mercfer. — C'est en effet en 1895 que le ministere de 
la Guerre, par une communication venant de I'ambassade d'Alie- 
magne, a eu connaissance que I'attache militaire allemand etait 
parfaitement au courant de la distribution de I'artillerie de 120 



— 211 — 

dans les differentes armees. II constatait meme qu'ij y avail line 
armee qui manquait de cette artillerie et il se demandait si c'etait 
I'artillerie qui manquait ou si c'etait reellement I'armee. C'est a ce 
moment qu'on a fait une enquete qui a (He conflee an colonel Merson, 
sous-chef d'Etat-major du premier bureau; il a ete constate que la 
minute faite par le premier bureau en 1893, portant la date du 
27 mars 1893, avail disparii. C'etait celle quitraitait de rattribulion 
de I'artillerie lourde aux armees el qui avail ete faite ou par le 
commandant Weil ou par le capitaine Dreyfus qui lui etait adjoint 
a ce moment. 

A ce moment, premier semestre 1893, au moment ou la note a 
ete faite, le capitaine Dreyfus etait adjoint au commandant Weil qui 
est mort el qui se Irouvail au premier bureau. 

31** Deaia>'Ge. — Siir ce point special, nous avons entendu dire, 
par les officiers qui elaient en m^me temps que Dreyfus au premier 
bureau, que tons les slagiaires ont passe successivementachacune 
des sections, au premier bureau. Est-ce que le general Mercier sail 
et peut nous dire a quelle epoque exacle Dreyfus aurait ete adjoint 
au commandant Weil? II lui a ete adjoint pendant quinze jours. 

Le general Mercier. — C'est dans I'enquete du colonel 
Merson. 

Me Demange. — Nous ne I'avons pas vue au dossier. 

Le capitaine Dreyfus. — Je voudrais qu'on precisal exactemenl 
les dates auxquelles j'ai ete dans toutes les sections, et notamment 
au premier bureau de rEtal-major. Cela doitetre facile aretrouver, 

M'' Labori. — Je vols encore que c'est au mois d'avril 1894 
qu'est arrivee la leltre Drty/^/io//, qui s'appliquait a I'organisation 
des chemins de fer et qu'on releve aujourd'hui. 

Le general Mercier. — EUe ne s'appliquait pas a I'organisation 
des chemins de fer, c'etait une lettre d'un attache militaire ilaUen. 

Le President. — La lettre Davignon est relative a une question 
de recrutement. Vous confondez deux pieces. 

M*' Labori. — La piece a ete saisie en 1894. II y a pour nous 
une dilTiculte : nous sommes obliges de discuter avec un dossier 
secret que nous n'avons pas sous les yeux. Dans tons les cas, cette 
piece etait au bureau en 1894; pourquoi n'a-t-elle pas ete relevee? 

Le gen'eral Mercier. — Elle a ete relevee. Je I'ai dit dans ma 
deposition. 

M'' Labori. — Voulez-vous demander au general Mercier pour- 
quoi il n'a pas fail dresser proces-verbal des aveux de.M. Lebrun- 
Renault. 



212 

Le general Mercier. — Je I'ai dit dans ma deposition. Je vous ai 
ditqii'a ce moment la question des aveux, au point devuejudiciaire, 
ne pouvait avoir aucune importance pour nous, puisque le conseil 
de guerre avail condamne, le conseil de revision avait prononce, la 
loi permettant la revision des proems criminels a eto votee seule- 
ment, je crois, en juin 1895, par consequent, elle n'existait pas k 
I'epoque et I'affaire paraissait completement terminee et ne pouvoir 
6tre susceptible d'aucune suite. 

M^ Labori. — Voudriez-vous demander au general Mercier ce 
qu'il pense du commandant Esterhazy et de son r61e, et comment 
11 I'interpr^te. 

Le general Mercier. — Je ne pense riendutout. (Rume)(rs.)3ene 
connais pas le commandant Esterhazy, je ne I'ai vu qu'une fois au 
proces Zola, dans la salle des temoins, il s'est fait presenter a moi; 
nous avonsechangeuneinclinaisonde t^te etjenelui aipasdonnela 
main. 

M*" Labori. — Est-ce que le general Mercier ne connait pas le 
proems de 1898? 

Le general Mercier. — Je n'ai pas a m'expliquer sur ce que je 
pense sur le proces de 1898. 

M*" Labori. — Je ne demande pas a M. le general Mercier ce qu'il 
en pense, mais s'il le connait. 

Le general Mercier. — Je vous ai dit que je ne devais compte 
de mes pens^es a personnel 

M" Labori. — Vous connaissez, mon general, le proces de 1898? 
Le general Mercier. — Le proces Esterhazy? Pas du tout. (Mou- 
vementprolonge.) 

W Labori. — M. le general Mercier ne le connait pas ! 
Le general Mercier. — Je ne le connais pas. 
M" Labori. — II n'en a passuivi les p^ripeties? 
Le President. — M. le general Mercier n'etait pas ministre a ce 
moment-la. 

M^ Labori. — G'est le point interessant. 

Voila le general 3Iercier qui vient affirmer la culpabilite de 
Dreyfus et qui ne connait pas I'affaire Esterhazy! Je ne I'interroge 
pas^comme ministre, mais comme temoin. 

Le general Mercier. — Comme temoin je m'en rapporteau conseil 
de guerre qui a acquilte Esterhazy. 

M*^ Labori. — Je demande au general Mercier s'il connait le 
proems Esterhazy, ce qu'il pense de tout ce qu'il a entendu dire sur 
les manoeuvres employees pour proteger Esterhazy en 1898. 



— 213 — 

Le general Mercter. — Je n'ai pas a repondre a cette question. 
Ce n'estpas mon affaire; je n'y ai ete mele en rien. (Rumeurs.) 

M® Labori. — Nous sommes ici pour rechercher la verite. 

Le President. — fl n'est pas pour le general Mercier obligatoire 
d'avoir une opinion sur le proces de 1898. 

M^ Labori. — Je demanderai maintenant au general Mercier 
d'oii il tient ce fait qa'il y avaitun syndicat de trahison qui aurait 
depense 35 millions pour sauver Dreyfus. 

Le general Mercier. — Je I'ai dit. 

M*^ Labori. — Ainsi, cela est dit dans la deposition de M. le 
general Mercier. 11 ne le tient pas d'autres personnes que de MM. de 
Freycinet ou Jamont ? 

Le general Mercier. — J'ai donne iin temoignage formel. 

Me Labori. — Et quel est ce temoignage ? 

Le President. — Vous revenez completement sur la deposition de 
M. le general Mercier ; vous la recommencez. 

M^ Labori. — Je ne la recommence pas. La preuve c'est queM. le 
general Mercier refuse de repondre. 

Le general Mercier. — Je ne refuse pas de repondre sur les actes 
et les paroles dont je suis responsable ; quant a mes pensees je vous 
refuse le droit de m'interroger. 

Me Labori. — Je demande a M. le general Mercier, qui a jure de 
dire toute la verite et rien que la verite, s'il connaft le r61e d'Es- 
.terhazy et les manoeuvres employees pour le sauver en 1898. 

Le general Mercier. — Je ne les connais pas, interrogez sur cela 
ceux qui les connaissent. 

Me Labori. — Le Conseil appr^ciera. C'est un moyen d'abreger 
mon interrogatoire. 

Le general Mercier. — Je proteste contre le mot interrogatoire. 
Je ne suis pas un accuse. (Mouvement.) 

Me Labori. — Je ne traite pas le general Mercier comme un 
accuse. Je suis tout pret a dire questionnaire. Je crois qu'en bon 
frangais on a le droit de dire interrogatoire. 

Le President. — Oui, mais cela pent donner lieu a une cerlaine 
interpretation. 

Me Labori. — Je donne au mot le sens le plus favorable. Je de- 
mande encore ce qui a ete fait avec les trente-cinq millions dont il 
a ete parle. 

Le general Mercier. — Je pourrais peut-^tre vous le demander. 

Me Labori, vivement. — Qu'est-ce que vous voulez dire? {Agita- 
tion.) 



— 214 — 

Le Prksident. — yeiiilloz ne pas avoir de colloque avec le defen- 
seur. 

Le gexeral Mercieu. — Je vous demande pardon. 

M*" Labori, — Je suis interrompu par letcmoin. 

Le Prksident. — Veuillez vous adresser a moi pour poser toute 
question. 

M'' Labori. — C'est enlendu, monsieur le President; mais enfin 
vous sentez qu'il s'agit ici d'une chose Irop importante pour que la 
question ne soitpas posee en toute loyaute. 

Le Prksu^ent. — Posez la question. 

M^ Labori. — Je demande a M. le general Mercier qu'il veuille 
bien vous dire a quoi ont ete employes les trente-cinq millions 
dont il a parte. 

Le general Mercier. — Je ne puis pas, monsieur le President, 
donner le detail de cette depense. Ce qu'il y a de certain c'est qu'on 
a fait de tons les cutes des depenses enormes et qu'on en a fait 
depuis plus d'un an pour la revision. 

M'' Labori. — M. le general Mercier veut-il dire que cet argent 
aurait ete employe a de la publicite, ou a acheter des consciences'? 

Le general Mercier. — Je ue veux rien dire du tout, cela ne me 
regardc pas. 

Me Labori. — C'est entendu. Sur ce point comme sur les 
autres... 

Voulez-vous. monsieur le President, ^'tre assez bon pour de- 
mander aM. le general Mercier pourquoi il a fait proceder... non, il 
va me repondrcque c'estdanssa deposition. Done j'avance d'un pas. 
Voulez-vous demander a M. le general Mercier en quoi la commu- 
nication a la defense des pieces qui etaient dans le pli secret etait 
plus dangereuse que la communication du bordereau ? 

Le general Mercier. — Parce que le bordereau emanait dutrattre ; 
qu'on n'etait pas oblige de dire a quelle puissance il avait ete 
adresse, ni ou il avait ete saisi ; tandis que les pieces secretes etaient 
presque toules des documents ecrits par des attaches militaires et 
qui mettaient par consequent directement en cause ces attaches 
militaires et les puissances qu'ils representaient. 

M" Labori. — Voulez-vous, monsieur le President, demander a 
M. le general Mercier si, lors des debats de 1894, on n'a pas dit chez 
quelle puissance le bordereau avait ete saisi'? 

Le President, an geni'ral Mercier. — A-t-on fait connaitre au 
Conseil, en 1894, le nom de la puissance chez laquelle le bordereau 
ait ete trouve ? 



- 215 — 

Le general Mercier. — Je ne le crois pas, mais je n'y etais pas 

W Labori. — Voulez-vous avoir I'obligeance de demandera M. le 
general Mereier si le pli secret, ou plutot les pieces qui le compo- 
saient ont ete communiquees au commandant d'Ormescheville ? 

Le Presidext. — ■ Les pieces secretes ont-elles ete communi- 
quees au commandant d'Ormescheville? 

Le general Mercier. — Je ne le crois pas. 

M'' Labort. — Quel danger pouvait presenter une pareille com- 
munication ? 

Le President, au general Mercier. — Pensez-vous qu'il y avait 
du danger a communiquer les pieces au rapporteur? 

Le general Mercier. — Je crois qu'il y avait interet a les com- 
muniquer le moins possible. 

Le President. — Je fais remarquer au defenseur que si elles 
avaient ete communiquees au rapporteur, elles auraient dCi etre ver- 
sees au dossier et par consequent communiquees au defenseur et 
a I'accuse. 

M'' Labori. — Je ne le pense pas, parce que du moment qu'on 
communiquait seulement au Gonseil... 

Le President, — Je parle de communication reguliere. 

Me Labori. — Je demande pourquoi cette communication secrete 
n'a pas ete faite secretement aussi au rapporteur, et je demande ce 
que pent valoir une instruction faite dans ces conditions. \^oila la 
portee de ma question. Si le rapporteur avait connu des pieces 
secretes, il aurait pu demander d'autres communications, etalors il 
aurait pu voir la piece Dubois, qui est en contradiction manifeste 
avec la piece « ce canaille de D... ». On a demande a M. le general 
Mercier s'il avait communique la piece Dubois, il aapporte une d^- 
negation; mais, puisqu'il rejette aujourd'bui en ce qui le concerne 
la responsabilite du systeme presente par le commandant Besson 
d'Ormescheville, je lui demande pourquoi il n'a pas mis le comman- 
dant Besson d'Ormescheville en mesure de faire une instruction 
complete. 

Le President, au temoin. — Pourquoi n'avez-vous pas mis les 
pieces secretes a la disposition du rapporteur d'Ormescheville ? 

Le general Mercier. . — Je viens de le dire: parce qu'il y avait 
interet, pour moi, a les communiquer au moins grand nombre de 
personnes possible. 

Me Labori. — Voulez-vous, monsieur le President, demander au 
general Mercier, s'il connait une piece du dossi,er secret, qui porte 
avec son enveloppe les n^s 367 et 368, et qui est a peu pres congue 



2IG — 



i 



en ces termes — car nous n'avons pas eu le droit de prendre copie 

des pieces secretes : — & Mon cher ami^ je vous envoie le Manuel. ^ 
Entendu pour mardi, 8 heures soir chez Laurent ; j'ai invite trois 

de mon ambassade dont un seul juif ». : 

Le general Mergier. — Je n'ai jamais eu connaissance de cette \ 

piece. 1 

M*" LAnoHi. — Eh bien, cette piece est, je vais I'apprendre aM. le \ 

general Mercier, la piece qui a servi au colonel Ilenr}^ pour fabri- \ 

quer son faux. (Mourement.) i 

Le GENERAL Meiigier. — De quelle date est-eilc? I 

M'' Labori. — Je vais vous I'expliquer . Elle porte, a I'encre rouge 

et d'une main que je neconnais pas, mais que pourrait peut-etre ; 
reconnaitre un des officiers qui sont ici, dans le coin a gauche, la 

date du 16 juin 1894. Je crois que c'est une piece qui est precisement ' 

celle sur laquelle M. Cavaignac s'est appuye pour peser, comme il 'i 

I'a dit, I'authenticite materielle et morale du faux. Or, je crois qu'il | 

est extremement interessant de savoir a quelle date et dans quelles j 

conditions cette piece est entree au service des renseignements. ^ 

Le President, — Vous auriez pu demander cela au general • 

Gonse, qui pourrait peut-etre le dire. Monsieur le general Gonse, ; 

veuillez approcher. f 

Le okneral Gonse. — Cette piece, je m'en souviens, aulant que ■ 

ma memoire est fidele, a ete retrouvee au service des renseigne- •., 

ments en 1896; je I'ai vue pour la premiere fois en 1896. i 

Le President. — D'oti vient la datede 1894? f 

Le general Gonse. — Je vous ai dit qu'il y avait douze ouquinze ^ 

cartons pleins de pieces ; cette piece etait dans un de ces cartons- ^ 

\k. f 

Le Prijsident. — D'oii vient la date de 1894? C'est une date k * 

I'encre rouge dans le coin de la piece. ^ 

Le general Gonse. — Alors elle a ete dateeau service des rensei- ^ 

gnements au moment oh elle est arrivee. •", 

Me Labori. — La piece a ete datee au moment oii elle est arri- .'$, 

vee ? I 

Le general Gonse, — Probablement. | 

Le general Roget. — Je peux fournir toutes les indications (ju'on \ 
voudra sur ce point. 

M*' Labori. — Eh bien, monsieur le President, voulez vous 6tre 
assez bon pour entendre sur ce point M, le general lloget 1 

M. le general Roget rienl a la barre. 

Le general IIoget. — La piece a laquelle il est fait allusion 



— 217 — 

se trouvait dans les cartons du service des renseignements; elle n'a 
ete presentee a M. le general Gonse qu'apres la piece qu'on a appe- 
lee le faux Henry. Cette piece a ete presentee pour authentiquer 
I'autre, parce qu'elle etait ^crite au crayon bleu comme la premiere, 
sur un papier de mSme nature, avecuneenveloppe de mSme nature. 
Quand on a fait voir cette piece a M. le general Gonse, je ne sais 
pas si elle portait la date, je ne I'ai pas vue a ce moment. 

J'ai fait personnellement uneenquete; quand j'ai eu pour la pre- 
miere fois entre les mains la piece qu'on a appelee le faux Henry, 
afin de savoir a quel moment la piece qui porte la date de juin 1894 
etait entree au service. 

Je n'ai pu savoir que ceci, c'est qu'elle se trouvait dans les car- 
tonniers, et qu'elle avait ete presentee au general Gonse en 1896. 

J'ai alors interroge les officiers du service des renseignements 
pour savoir s'ils avaient eu connaissance de la piece, notamment 
I'archiviste Gribelin, qui m'adit: «Oui, moij'aiconnu lapiece quand 
elle est entree au service des renseignements. » 

Maintenant, pour repondre completement a la question de 
M^ Labori je dois dire que la date qui a ete inscrite sur la piece y 
a ^te inscrite apres coup et qu'elle y a ete inscrite probablement 
quand on a fabrique le faux Henry. Si c'est cela qu'on veut savoir 
on le salt maintenant. 

M^ Labori. — Je remercie beaucoup M. le general Roget de sa 
reponse; avec des explications aussi franches que celles-la nous 
avancerons. 

Je prie alors M. le President de faire venir a la barre M. I'archi- 
viste Gribelin. 

M. Gribelin vient a la barre. 

Le President. — Pouvez-vous nous fournir des indications a ce 
sujet? 

M. Gribelin. — Lorsque le general Roget a fait son enquete sur 
le faux, sans me dire d'ailleurs de quoi il s'agissait, il m'ademande 
si je connaissais la piece. Je repondis : « Qui, je la reconnais ; et 
je la reconnais a ces mots : j'ai invite de mon ambassade trois, 
dont un seul juif. » 

Cettepiece m'avait ete montree par le colonel Sandherr lui-m(^me; 
tres probablement — il a quitte le service le 16 juin 1895, — la 
pi6ce a done ete apportee bien avant 1895. 

Le general Roget revient a la barre. — Qu'on me permette de 
dire un seul mot. Je crois que quand le faux Henry a ^te fabrique, 
et ceci a deja ete explique devant le Gonseil, on s'est servi plus 



— 218 — 

ou moins de la piece de 1894. Or, comme il a ete constate qu'une 
partie de la piece de d896 avail ete intercalee dans celle de 1894, et 
inversement, c'est comme ceia que nous avons decouvert le faux. 

Et il ne faut pas croire que ce fut si facile, puisque c'est par 
hasard, et parce qu'on a vu les pieces sous un certain jour k la 
lumiere, qu'on I'a decouvert. 

Eh bien I celui qui a fait la pi^ce a inscrit a ce moment-la la 
date de juin 4894 qui est probablemcnt vraie, mais il I'a inscrite 
apres coup, de sorle que cette date se trouve a cheval sur une par- 
tie de la piece vraie et sur une partie de la piece fausse, ce qui 
prouve evidemment que la date a ete inscrite k ce moment-la. 

M*" Labori. — Je prie monsieur le general Roget de rester a la 
barre. Monsieur le President, voulez-vous demander a M. le general 
Roget par qui la pi^ce lui a ete presentee, ou a qui elle I'a 6te en 
1895? 

Le general Roget. — Je ne sais pas, monsieur le President, je 
ne puis pas vous le dire, car je n'ai ete pour rien dans I'alTaire. J'ai 
eu les pieces du dossier secret comme chef du cabinet du ministre 
de la Guerre. Je ne les ai pas connues avant, 

Le general Gonse, de sa place. — C'est par le colonel Henry, qui 
m'a apporte cette piece. 

Le general Roget. — C'est juste; c'est par le colonel Henry. 

M'- Labori. — Par qui M. le general Mercier a-t-il ete ren- 
seigne*? 

Le general Gonse. — C'est par le colonel Henry. (Mouvement 
prolonge. M^ Labori, M. le Commissaire du Gouvernement et deux 
autres temoins prennent la parole en meme temps.) 

Le President. — H y a quatre personnes qui parlent a la fois. 
Je vous prie de me demander la parole. 

M' Labori. — Jecrois que le fait est precise. Je voudrais deman- 
der a M. le general Roget quand la piece a ete retrouvec et par 
qui elle I'a ete. 

Le gen'eral Roget. — Elle a ete apportee, d'apres ce qu'on m'a 
dit, au general Gonse par le colonel Henry. Elle a ete apportee pour 
authentiquer les pieces apportees entre leurs mains. 

M'' Labori. — Pourquoi M. le general Roget la croit-il vraie? 

Le general Roget. — J'ai dit ceci, .je crois. 

M*' Labori. — Je crois qu'elle est fausse. 

Le general Roget. — J'ai dit au cours de mon enqu6te que 
j 'avals interroge les officiers du service des renseignements pour 
savoir s'ils avaient eu connaissance do la piece en 1894 et que ces 



— 219 — 

officiers m'avaient reponda : « Oui ». Par consequent, il y a line 
chose tres simple a faire, c'est d'interroger les officiers qui m'ont 
renseigne. 

Le President. — Quels soot ces officiers ? 

Le general Roget. — C'est I'archiviste Gribelin et probablement 
le commandant Lauth. 

Le President. — Monsieur le commissaire du Gouvernement 
vous avez quelque chose a dire? 

Le commissaire du GouMiRXEMENT. — Jc voudrais arreter la dis- 
cussion parce que j'en connais le but et la tendance. (Bameurs.) 11 
s'agit de constituer comme faux une piece de comparaison. Eh 
bien! je me charge, les pieces en main, de detruire I'argumenta- 
tion de M'^ Labori, meme sans autre temoignage. 

Le general Roget. — Jecrois devoir protester contre I'insinuation 
qu'a faite M. le colonel Picquart, qiiand il a dit que cette piece 
etait dans le dossier secret communique aux juges. C'est absolu- 
ment faux. 

Me Labori. — M. le commissaire du Gouvernement s'est trompe 
tout a fait sur ma tendance. Je voudrais savoir ce que je ne sais pas, 
si la piece est vraie ou si elle est fausse; plus elle sera vraie, plus 
j'aurai raison. Je vous serai bien oblige, monsieur le President, 
d'interroger les officiers du service des renseignements. 

Le President. — Voulez-vous vous approcher? 

Le comjmandant Lauth. — Je crois pouvoir donner au Conseil 
quelques renseignements au sujetde la piece de comparaison, pi^ce 
sur laquelle on a mis la date de 1894. C'est probablement moi qui 
ai du recoUer cette piece. Du reste, il y a une maniere bien simple 
de s'en assurer. Le Conseil pourra le voir dans le dossier secret de 
la maniere suivante : Lorsque j'ai commence avec le commandant 
Henry a reparer les pieces de ce genre, j'ai pris I'habitude au bout 
de tres peu de temps de couper en longueur le papier transparent 
et collant qui servait a reconstituer ces pieces. La bandea vait une 
largeur de un centimetre. A partir de deux ou trois mois que je 
faisais ce service, je pris I'habitude de couper en longueur ce papier, 
de sorte que la bande avait a peu pres un demi-centim^tre de lar- 
geur. 11 est tres facile de voir dans le dossier secret si cette piece a 
ete recollee par moi ou par le commandant Henry, qui, lu.i, se ser- 
vait toujours dela bande dans sa largeur complete. Ce que j'affirme 
c'est que j'ai vu cette piece bien avant I'ouverturedu proces de 1894. 

Me Labori. — Avant la fin de I'annee? Avant le proces? 

Le commandant Lauth. — Parfaitement. 



— 220 — ■ 

M*" Labori. — Nous avons assez de faux, il est bien entendu que ■ 
cette piece etait connue par le commandant Lauth et par M, Gri- 
belin? I 

Voila une autre question. Comment se fait-il que cette piece qui j 
pouvait servirde charge contre Dreyfus, lorsqu'on plagait le borde- ^ 
reau en avril ou mai, n'ait pas ete versee au proces de 1894? , 
Je demande a M. le general Mercier de bien vouloir m'expliquer i 
pourquoi elle n'a pas ete presentee en 4894. i 

Le general MEnciEu. — Je vous ai d^ja repondu, je ne connais- i 
sais pas cette piece et elle nc m'a pas ete communiquee. • 

Mf Labori. — M. le general Mercier veut-il dire comment il [ 
explique que ces ofticiers qui avaient certainement la piece ti ce I 
moment-lei en main et tout a fait presente a I'esprit, puisqu'on lui \ 
attribue la date de juin 1894 et que ces messieurs I'onl vue avant ■ 
le proces, comment il explique que ces officiers n'ont pas porte j 
cette piece a sa connaissance'f Et si M. le President le veut bien j 
il demandera a M. Lauth une explication sur ce point. i 

Le general Mercier. — Je ne sais pas ce qui a pu les porter a | 
ne pas me faire connaitre cette pi6ce; ce qui est certain, c'est que je ; 
ne I'ai pas connue et que je ne la connais pas encore. Si vous voulez J 
avoir la bonte de me la relire... 

Mf Labori. — Remarquez que cela se place en juin 1894 et a ce 
moment-Ici on mettait le contenu du bordereau en mai ou en avril. 

(( Mon cher ami. Jevous renvoie le manuel. Entendu pour mer- 
credi huit heures chez Laurent. J'ai invite trois de mon ambassade 
dont un seul juif. » 

J'attire I'attention du Conseil sur cette derniere phrase qui est 
evidemment construite dans un singulier style. 

Dans tons les cas il est extraordinaire qu'une pareille piece oii il 
est question d'un manuel au mois de juin, n'ait pas ete portee a la 
connaissance du general Mercier et je demande au commandant 
Lauth comment il pent expliquer ce fait. 

Le Phes^ident. — Le commandant Lauth n'etait pas charge de 
communiquer les pieces au ministre, c'etait le general Gonse. 
{S'adressant au general Gonse.) Connaissiez-vous cette piece? I 

Le general Gonse. — Je ne la connaissais pas, c'etait une piece j 
qui etait consideree comme insignifiante (Mourement.) et elle n'a i 
ete mise au dossier secret que comme pi^ce de comparaison en 1896. ! 

M'" Labori. — Je passe a un autre ordre d'idees. Je sais qu'on | 
s'est explique assez longuement sur la question du commentaire et 
de sa disparition en 1897, mais je voudrais que le general Mercier 



221 

repondit bien a cette question toute simple : Comment a-t-il 
pu penser que ce commentaire constituait une piece particuliere? 

Le Prksibext, a M . le general Mercler. — Comment avez-vous 
pu penser que le commentaire du Paty de Clam n'etait pas une 
piece a laisser dans le dossier? 

Le general Mercier. — Je rectifierai d'abord I'expression « com- 
mentaire de du Paty de Clam ». C'estle colonel Sandherr qui a fait 
faire ce commentaire, il etait peut-etre de I'ecriture de du Paty de 
Glam, mais c'est le colonel Sandherr qui en a ete charge et qui I'a 
remis. 

C'est un commentaire que j'avais fait faire desle commencement 
du proems pour mon usage personnel, pour me rendre comple des 
charges qui pesaient sur Dreyfus. A la fin du proces ce commentaire, 
avec les pieces secretes qu'il commentait, a ete envoye au colonel 
Sandherr; lorsqu'il m'est revenu, j'ai detruit en presence du colonel 
Sandherr le commentaire, en lui disant qui! ne devait pas en rester 
de traces, et je lui ai rendu toutes les pieces secretes annexees a ce 
commentaire pour qu'elles fussent reparties dans les differents 
cartons d'oix elles venaient, car le dossier secret a ete disloque a ce 
moment-la et le commentaire seul a ete detruit. D'apres I'ordre que 
j'avais donne au colonel Sandherr je croyais qu'il ne restait plus 
rien, meme en copie, de ce commentaire; par consequent quand en 
1897 on m'a appris qu'il existait une copie contrairement k mes 
ordres, je I'ai d^truite. (Agitation.) 

M" Labori. — Si c'^tait une piece a I'usage personnel du general 
Mercier, pourquoi I'a-t-il fait communiquer au Gonseil de guerre? 

Le general Mercier. — Parce que je considerais que c'etait utile 
aux juges qui neconnaissaient pas I'origine deces pieces, de quelle 
fagon elles nous parvenaient, ni de qui elles emanaient. II fallait 
leur apprendre tout cela et le commentaire etait la seule chose qui 
put le leur apprendre. 

M" Labori. — Quel interet avait-il a le faire disparaitre en 1897, 
k un moment oii on cherchait la lumi^re? 

Le general Mercier. — Parce que j'avais donne I'ordre aupara- 
vant qu'il fut detruit. 

Me Labori. — M. le President veut-il demander cl M, le general 
Gonse pourquoi il a remis ce commentaire au general Mercier? 

Le general Gonse. — J'en ai regu I'ordre du chef d'Etat-major 
general. Je I'ai dit a la Cour de cassation tout au long. 

M'' Labori. — Alorsnous poserons la question a M. le general de 
Boisdeffre quand il sera 1^. (Sensation.) Je suis oblige de signaler 



— 222 — 

au Conseil que la question vaut la peine d'etre posee, car il y a dans 
le Code iin article du Code penal qui est ainsi congu... 

Le Pri:sidext. — C'est de la discussion. 

Me Laborj. — Soit ! Je m'arr^te, monsieur le President. 

Maintenantj 'arrive a une derniere question relative h. la depeche 
du 2 novembre 1894, de I'agent B..., a son gouvernement. M. le 
general Mercier voudrait-il dire ou il a pris le texte donne par 
lui a la Cour de cassation et que je trouve dans sa deposition a la 
page 37'J de I'enqu^te...' Voulez-vous me permettre, monsieur le 
President, de lire au Conseii les quehjues lignes decette deposition? 
Voici ce qu'a dit M. le general Mercier : a Vingt-quatre ou quarante- 
huit heures apres la decision prise en Conseil de cabinet, je deferai 
Dreyfus a la justice militaire.On m'apporta de la part du ministere 
des Affaires etrangeres la traduction d'un telegramme adresse par 
B... a son chef hierarchique; cette traduction etait a peu ])res 
congue ainsi : « Dreyfus arrete, precautions prises; prevenu (ou 
prevenezj emissaire. » 

Le President. — Oil avez-vous trouve le texte de cette depeche ? 

Le general Mercier. — C'etait un simple souvenir; je n'avais pas 
revu la traduction de cette depeche pendant quatre ans. Je ne me 
suis jamais servi ni de cette traduction-la ni de la traduction qui a 
suivi et a ete reconnue authentique, je n'en ai fait aucun usage au 
proces de 1894, comme je Tai dit, ni dans ledossierjudiciaire regulier, 
ni dans les pieces communiquees aux juges. Par consequent, je n'ai 
jamais eu cette piece depuis entre les mains; c'est un simple souve- 
nir donne a la Cour de cassation, mais ce souvenir etait assez precis. 

M^ LABORf. — M. le general Mercier affirme qu'il a donne I'ordre 
qu'on ne communiqudt pas la piece au Conseil de guerre. 

Le general Mercier. — Parfaitement. 

M^ Labori. — A qui a-t-il donne cet ordre ? 

Le general Mercier. — C'est moi-meme qui ai fait faire le dos- 
sier secret. 

M^ Labori. — C'est le general qui a fait faire le pli alors ? 

Le general Mercier. — Non ; je ne sais pas qui I'a fait, je ne puis 
donner de details precis. 

M*" Labori. — Mais qui I'a prepare? Le general a-t-il donne des 
ordres pour cette preparation? 

Le general Meucier. — Oui, au chef d'Etat-major general. (Sen- 
sation.) 

M« Labori. — Par consequent, ce doit ^tre au chef d'Etat-major 

1. Tome I, page 543 de notre edition. {IVofe de redileur.) 



— 223 — 

general que M. le general Mercier a du dire de ne pas faire etat de 
la piece Panizzardi. 

Le GEXEiiAL Mergieb. — J'ai dil le dire au moment oii la seconde 
traduction nous est arrivee. 

M'' Labori. — Est-ii bien siir que son ordre ait ete execute ? 

Le President. — Etes-vous sCir, mon general, que cette depeche 
n'ait pas ete communiquee au Conseil? 

Le general Mercier. — Parfaitement. 

M'^ Labori. — Maintenant, monsieur le general, n'avez-vous pas 
detenu une note de trois pages redigee je ne sais par qui, ecrite je 
ne sais par qui, pour etablir un texte de la depeche, qui n'est meme 
pas le texte que je viens de lire, mais qui est un texte encore pius 
violent : « Capitaine Dreyfus arrete, on a la preuve qu'il a fourni 
des documents a TAllemagne. » M. le general Mercier ne connait-il 
pas la note a laquelle je fais allusion? 

Le general Mercier. — II faudrait que je connaisse au moins la 
piece pour repondre. 

M'' Labori. — Alors, monsieur le President, voulez-vous bien faire 
venir M. le general Chamoin a la barre ? 

Le general Chamoin se presente a la barre. 

M'' Labori. — Monsieur le general Chamoin voudrait-il rappeler 
au Conseil quelle est la piece qu'en delibere il lui a communiquee, 
et a laquelle je fais allusion. M. le general Chamoin me doit 
comprendre certainement. 

Le general Chamoin. — En ma qualite de delegue du ministre de 
la Guerre, j'ai re§u des instructions tres precises et tres formelles, 
auxquelles j'ai le devoir strict de me conforraer. II est dit, dans ces 
instructions, que la communication du dossier secret est faite a 
huis clos, qu'a huis clos je dois donner toutes les explications qu'on 
voudra bien me demander et que je pourrai donner. II est dit en 
outre que si, au cours des debats, et par le fait de la deposition 
d'un temoin, la discussion revenait sur une piece secrete, le dele- 
gue du ministre de la Guerre doit se^referer aux explications qu'il 
a deja donnees a huis clos, et qu'il doit demander, si de nouvelles 
explications sont utiles, qu'elles soient donnees a huis clos. 

J'ai donne au Conseil, dans la seance du 8 aoiit, et dans la 
seance du 10 aout, toutes les explications les plus completes au 
sujet de la pi^ce a laquelle M'- Labori veut bien faire allusion en ce 
moment. Je pourrais me referer aux instructions qui me sont don- 
nees; mais, etant donnee la nature du debat et passant outre, siir 
en cela que je serai approuve par M. le ministre de la Guerre, je 



— 224 — 

vous demande, monsieur le President, si vous desirez que je redise 
au Conseil, en audience publique, les explications que j'ai donnees 
au Conseil au sujet de la piece en question. 

Le President. — S'il s'agit d'une chose qui n'est pas contraire 
a vos instructions. 

Le general Chamoin, — J'en prends la responsabilite, monsieur 
le President... 

M'' Ladoiu. — Youlez-vous mepermettre, monsieur le President, 
auparavant et dans I'interet de ma responsabilite personnelle, de 
faire a mon tour une observation. Je me suis conforme et je me 
conformerai en tons points aux engagements que les uns et les 
autres nous avons pris sur la production du dossier secret en 
chambre du Conseil ; mais la piece dont il s'agit, sur laquelle d'ail- 
leurs je n'ai encore rien dit, n'ctait pas une piece du dossier secret, 
et je n'ai pris a son 6gard aucun engagement. 

Le general Chamoln. — Parfaitement. 

M« Labori. — Et jen'ai pris, quant a cette piece, aucune esp^ce 
d'engagement. 

Le general Chamoin. — Parfaitement. 

M*" Labori. — Je voulais preciser ce point, avant que le general 
Chamoin s'expliquAt, pour justifier ma propre attitude. 

Le general Chamoin. — Monsieur le President, le 7 aoilt, au 
moment oii commengaient les debats, et oil j'arrivais au lyc^e, je 
suis entre en meme temps que le general Mercier et je I'ai salue 
tres respectueusement. Le general Mercier m'a alors parl^ et m'a 
dit : c( General Chamoin, j'ai une pi^ce k vous remettre, je vous prie 
de vouloir bien en prendre connaissance. » {Mouvement prolonc/e.) i'sii 
commis la une premiere irregularite ; je n'ai aucune espece de scru- 
pule a le reconnattre. Je ne me suis peut-^tre pas assez prepare aux 
difficultes de la mission que j'ai a remplir; j'agis franchement,sim- 
plement et je dis tout. J'ai pris la piece que m'a remise M. le general 
Mercier; je I'ai mise dans ma poche; j'en ai pris connaissance le 
7 aoiit au soir. EUe contenait sur la premiere feuille des indications 
d'une certaine precision du sujet des deux traductions successives du 
telegramme du 2 novembre 1894; a la deuxieme et a la troisi^me 
page figuraient des indications inexactes et fantaisistes, meme 
fausses, et dans mon esprit, je me suis dit que je n'en ferais pas 
usage au cours de I'expose du dossier secret. Comme M. le general 
Mercier m'avait remis cette piece et etant donne que moi, delegue 
du ministre de la Guerre, je I'avais acceplee, en mon t\me et con- 
science elle m'appartenait, je pouvais en faire I'usageque je voulais. 



— 225 — 

Si j'avais bien rempli ma mission, monsieur le President, je vous 
I'aurais peut-etre remise immediatement sans en prendre connais- 
sance; je ne I'ai pas fait. Quand je suis arrive a la discussion — 
ou plutot a I'expose, car je n'ai pas discute — des conditions dans 
lesquelles avait ete etablie la piece 44, j'ai donne des details dont 
le Conseil se souvient certainement et, dans le feu de ma conversa- 
tion, j'ai oublie la decision que j'avais prise avec moi-meme, a 
savoir que ce document etant errone, je ne devais pas m'en servir. 
J'ai passe outre et dans le but que vous connaissez, j'ai voulu don- 
ner connaissance au Conseil de la premiere page. J'ai done, au 
moment ou j'ai donne ce papier au Conseil, commis une deuxierae 
erreur : j'ai demande qu'on ne prtt pas connaissance de la deuxicme 
et de la troisieme page. Pourquoi? Farce que dans mon esprit, la 
discussion sur le telegramme du 2 novembre 1894 ne peut pas etre 
ouverle de nouveau. II y a une entente absolue et complete entre 
le ministre de la Guerre et le ministre des Affaires etrangeres au 
sujetnon seulement de I'authenticite dudecalquefournipar I'admi- 
nistration des telegraphes a la Cour de cassation, mais aussi et 
surtout au sujet de la traduction du telegramme. Nous sommes 
done absolument d'accord et sur I'authenticite du decalque et sur 
I'authenticite de la traduction. Dans ces conditions, montrer la 
deuxieme et la troisieme pages c'etait ouvrir le debat. Or le moment 
etait precieux; et il etait inutile d'en dire davantage. J'ai done 
eommis cette erreur, au moment oil la piece arrivait entre les 
mains de M^ Labori, de lui dire sur ce ton de courtoisie qui a regne 
entre nous pour la communication du dossier secret, que je le prie- 
rais de ne pas regarder la deuxieme et la troisieme page. Je recon- 
nais tres bien que M'' Labori m'a dit : « Je ne regarderai pas la 
deuxieme et la troisieme page. » Le lendemain au soir, le 8,et dans 
toute la journee du 9 aoilt, j'ai ete obsede par cette pensee que 
j'avais commis une chose que je n'aurais pas dil faire : c'est a 
savoir que,communiquant ce papier en audience secrete et dans les 
conditions ou nous nous trouvions, j'avais commis uue reelle faute, 
et jele reconnais tres sincerement ettres loyalement,en demandant 
qu'on ne regarddt pas la deuxieme et la troisieme page. Et si vous 
vous souvenez de ce detail, mon colonel, dans la matinee du 
10 aoilt je vous ai demande de retarder de quelques minutes I'ou- 
verture de I'audience pour avoir une conversation avec M'' Labori. 
M'' Labori a bien voulu me donner quelques moments d'entretien. 
Nous nous sommes expliques, nous avons parte intimement, amica- 
Jement meme, car c'est le mot... 

15 



— 226 — 

Me Lahoui. — Si seulement nous pouvions le faire avec tout le 
monde, monsieur le general. 

Le general Chamoin. — Je m'en fclicite en ce qui me concerne. 
J'ai expose tout d'abord a M^ Labori ce que je pensais et je I'ai 
prie de prendre connaissance de la piece tout entiore. II m'a 
ropondu d'abord : « Non, non, j'ai pris acte. » Nous avons conti- 
nue a causer etM'' Labori a bien voulu finalement prendre connais- 
sance de la deuxieme et de la troisienie page. Puis il m'a dit : 
« Mon general, si vous voulez un bon conseil, lisez la piece. » 

Je suis rentr^ en seance, et vous vous rappelez, mon colonel, qu'a 
la lin de I'expos^ du dossier secret j'ai pris la parole et j'ai dit tout 
mon sentiment et ce que je viens de dire; au sujet de la piece qui 
m'a ete remise par M. le general Mercier, je vous ai ofTert de la 
remettre ; vous avez bien voulu me dire que cette piece avait ete 
remise personnellement par le general Mercier et qu'elle etait ma 
propriete. Je I'ai gardee. M. le general Mercier me I'a fait demander. 
J'ai fait repondre a M. le general Mercier par mon ordonnance 
qu'ayant eu la mauvaise idee de m'en servir au cours de I'expose 
du dossier secret, j'etais dans I'obligation de la garder pour la tenir 
k la disposition du Conseil. 

Quelques jours apres, vous m'avez montrt^ la lettre du general 
Mercier en me disant que le general desirait qu'elle filt remise. Je 
vous I'ai remise. Je vous exprime mon regret sincere de mon igno- 
rance des choses de la justice qui m'a mis dans cette situation 
d'accepter franchement ce que M. le general Mercier me donnait et 
d'en faire I'usage sincere qu'il en desirait. {Momement prolonge.) 

Le general Mercier. — Au moment oii j'allais quitter Paris 
pour me rendre a llennes, il m'a ete apporte de la part du colonel 
du Paty de Clam (Mouveiuent.) une note qui etait relative a la tra- 
ductioB cryptographique de la depeche. J "ai vu qu'il y avait des signes, 
des groupes de chiffres, etc.; je ne suis pas cryptographe.j'aivuque 
ie colonel du Paty paraissait s'interesser surtout a savoir si un mot 
se trouvait deux fois repete dans la dept^che. Voil^ le seul souvenir 
qui me soit reste de cette note. 

En arrivant ici, comme je sais que le general Chamoin s'etait 
occupe de cette depeche, je lui ai remis cette note en le priant de 
voir s'il y avait quelque chose de vrai la-dedans, et je me proposal 
de la lui redemander deux ou trois jours apres, en lui demandant 
s'il fallait en tenir compte ; cette piece a ete versee aux debats dans 
les conditions indiquees par M. le general Chamoin. 

Je ne sais m^me pas au juste ce qu'il y a dans cette piece. 



— 227 — 

Me Labori. — Je crois qu'il faut absolument liquider cet incident. 

Je dois d'abord remercier le general Chamoin des paroles qu'il 
a bien voulu prononcer et je rends hommage a la profonde since- 
rite de son recit qui est entierement conforme a ce qui s'est passe. 
Je voudrais cependant faire preciser un point, c'est que pour avoir 
connaissance de la note j'ai dd insister. C'est exact? 

Le general Chamoin. — C'est exact. 

Me Labori. — M. le general Chamoin avait demand^ k son 
adjoint de vouloir bien lui passer une piece et il en avait tire des 
conclusions disant que le colonel du Paty etait de bonne foi. 

Le general Chamoin. — J'ai pu exposer en audience publique les 
conditions dans lesquelles la piece avait ete remise par M. le general 
Mercier, les conditions dans lesquelles j'ai ete amene a m'en servir 
a huis clos et je n'irai pas engager des debats publics sur les indi- 
cations contenues dans la piece. 

Me Labori. — C'est entendu. 

II reste etabli seulement ceci, c'est que le general Chamoin 
venait de faire passer sous nos yeux tout le dossier secret, lors- 
qu'il a demande ci son adjoint une piece, puis il I'a rendue a son 
adjoint. 

Le general Chamoin. — Parfaitement. 

Me Labori. — Sur quoi j'ai dit : « Monsieur le general, per- 
mettez-moi de demander communication de cette pi§ce. » 

Le general Chamoin. — Parfaitement. 

Me Labori. — Puis M. le general Chamoin me I'a communi- 
quee. 

Le general Chamoin. — C'est cfela. 

Me Labori. — Cela dit, permettez-moi, monsieur le President, de 
vous demander de vouloir bien, en vertu de votre pouvoir discr6- 
tionnaire, ordonner la lecture de la piece. 

Le President. — Ce n'est pas du dossier secret? 

Le general Chamoin. — Non. 

Le President, augreffier. — Elle est versee au dossier; lisez-la. 

Me Labori. — Je demande la lecturelntegrale de la piece. 

Le greffier Coupois donne lecture de la piece suivante : 

Deux versions de ce telegramme ont ete fournies a la Guerre 
par les Affaires etrangeres. 

Version n^ 1 : 

Arrestato capitano Drayfus ; ministro della guerra travuto 
relazione (ou prova) segrete offertegermania. Cosa instrutta conogni 
segreto (ou riserva) Rimana prevenuto emissario. 



— 228 — 

Traduction: Arrete capitaine Dreyfus; ministere de la Guerre 
a eu rapport ou preuves secret offert AUemagne. Chose instruite pas 
secrete et prevenu emissaire. Les mots a arrete capitaine Dreyfus » 
pouvaient s'interpreter soit : « capitaine Dreyfus est arri^le », soit 
plutot : « la personnc arretee est capitaine Dreyfus. » 

Version n" 2. 

« Si capitaine Dreyfus n'a pas eu relations avec vous la-bas, 
serait bon faire dementir officicllement pour eviter commenlaires 
prcsse. » 

II n'y a pas eu de version adressee par ecrit a la Guerre des 
Affaires etrangeres. 

Colonel Sandherr frappe de la difference absolue des deux 
versions ci-dessus... Ce telegramme contient vingt groupes de 
quatre cliiffres. Puis, tout en paraissant accepter les explications 
enibarrassees des Affaires etrangeres, il consulta secrfetement le 
commandant IMunier, ancien secretaire de la commission de cry^p- 
tographie et remarquable cryptographe. Celui-ci, dans une lettre 
personnelle et contidentielle, exposa ce qui suit ; « Le texte 
chiffre original contient deux groupes chiffrcs identiques, le groupe 
n" 10 et le groupe n" 17; tons les groupes n" 10 et n" 17 correspon- 
dent a des expressions interchangeables; or, celte condition est 
realisee dans la A-ersion no 2, Done, la version n" 1 pent seule 
s'appliquer au texte chiffre authentique. La lettre ci dessus a ete 
joinle au dossier des telegrammes. Le dossier des lelegrammes a 
disparu. Le commandant Munier a ete trouve mort dans un train. 
En tout cas, avant de reveler ces fails, il est prudent de verifier si 
le texte chitTre, presente comme authentique par les Affaires etran 
geres, contient encore deux groupes chiffres identiques les n'^^ 10 
et 17? II est possible (|ue ces deux cbilfres, qui, dans I'original, 
forment un nombre inferieur a mille, c'est a-dire ayant moins de 
quatre cbilfres, aient ete surcharges par addition de chiffres ou par 
adjonction de tetes, de queues ou de cercles en zeros pour en faire 
des six, des neuf ou des huit, ou de barres aux un pour en faire des 
quatre ou des sept. Cette verification faite, on pent marcliera coup 
silr. 

31" Labori. — Voulez-vous etre assez bon, monsieur le President, 
pour demander k M. le general Charaoin si meme la premiere page 
de cette piece n'est pas fausse comme les deux autres"? 

Le gexekal Chamoix. — Nous rentrons dans la discussion des tele- 
grammes et de la piece 44. 

M<^ Labori. — Voici une piece versee au dossier. 

Le general Chamoix. — Je ne suis pas temoin. 

Me Labori. — Non, mais vous etes entendu a litre de renseigne- 
ments. 

Le GiiNKRAL CiiAMOiN. — Aloi's^ ccla n'aurait pour but que de 
repeter ce que j'ai deja dit? 



— 229 — 

Me Labori. — Je desire, monsieur le president, que M. le general 
Chamoin le repete devant M. le. general Mercier. 

Le general Chamoix. — Je suis ici pour me renfermer dans les 
instructions ministerielles; je nepeuxpas enfreindre les instuctions 
tres precises que j'ai regues et me laisser aller a parler davantage 
de ce document. J'ai dit exactement dans quelles conditions j'avais 
introduit cette piece lors de I'examen du dossier secret. Je ne peux 
pas en dire davantage en audience publique, et je ne peux pas 
entrer dans la discussion des mots qui y sont inscrits : ceci est du 
dossier secret. J'ai dit que toutefoisje combattais de la fa^on la 
plus absolue les assertions qui elaient contenues a la 2™'' et a la 
3mepage, qu'elles etaient fausses, completement fausses (Sensation.) 
etque c'etaitpour cela queje n'avais pasvouluen entretenir le Con- 
seil. Je ne peux pas en dire davantage en ce qui concerne les pieces du 
dossier secret sans enfreindre de la fagon la plus formelle les instruc- 
tions du ministre. 

Je dois ajouter, monsieur le President, que j'ai rendu compte de 
cat incident par ecrit an ministre de la Guerre; je dois dire aussi 
que lors du voyage que j'ai fait a Paris, j'ai eu I'honneur d'etre requ 
par le general de Galliffet, que I'incident a ses yeux n'a eu aucune 
importance et qu*il a bien voulu approuver ma conduite a ce 
sujet. 

Me Labori. — Mes questions au general Chamoin n'ont pas pour 
but de le viser, et ainsi qu'il vient de le dire, I'incident n'a aucune 
importance en ce qui le concerne. 

II n'en est pas de meme en ce qui concerne la note et les condi- 
tions dans lesquelles elle a ete presentee. Or, M. Delaroche-Vernet 
a affirme que jamais le ministere de la Guerre n'a regu ni verbale- 
ment ni par ecrit une version de la depeche dans laquelle il fCit 
dit que le capitaine Dreyfus aurait eu des relations avec I'Alle- 
magne... 

Le President. — Vous entrez dans la discussion. 

M*' Labori. — Veuillez le demander, monsieur le President, a 
M. le general Chamoin ou a M. Paleoldgue. Quand je pose des ques- 
tions, on refuse d'y repondre. M. Paleologue repondra peut-etre. 
En toutcas, je continue, il suffit d'avoir le texte sous les yeux pour 
comprendre ce que je veux dire. Meme ce qui dans la note de M. du 
Paty de Clam est presente comme une version envoyee au ministere 
de la Guerre ne lui a jamais ete envoye. 

Est-ce que M. le general Mercier prend la responsabilite de cette 
version? 



— 230 — 

Le general Mercier. — Pas du tout : je vous ai dit que cette note 
m'avait ete remise, que je ne I'avais pas lue anterieurement et que 
c'est a titre confidentiel que j'ai demand^ a la voir. 

M« Labori. — Le general Mercier peut-il dire pourquoi il s'est 
fait I'intermediaire du colonel du Paty de Clam? (Mouvement.) 

Le President. — Je ne poserai pas cette question. 

M. le general Roget demandc a prendre la parole. 11 se presente 
a la barre. 

Le general Roget. — Puisqu'on rouvre la discussion sur cette 
d^pc^che, qui n'a ete versee aux debats ni avec un texte ni avec 
I'autre, discussion que je trouve oiseuse en ce qui me concerne, 
puisqu'on rouvre cette discussion, je demande qu'on entende le 
commandant Matton. (RumeNrs.) On a entendu jusqu'a present 
M. Paleologue, M. Delaroche-Vernet; je demande qu'on entende le 
commandant Matton qui n'etait pas la a ce moment et qui a parti- 
cipe a la traduction de ce telegramme. 

Le President. — La question de la depeche a ete discutee 
d'une mani^re complete; nous sommes fixes a cet egard et je crois 
toute cette discussion inutile. 

M^ Labori. — Je n'accepterai pas cependant qu'un temoin qualifie 
de oiseuses les questions que je crois necessaire. Personne autre que 
M. le President ne dirige ici les debats. 

Le President. — La question a etc discutee a fond. 

M*^ Labori. — Ce qui n'a pas ^te discutc a fond, c'est la pretention, 
par M.le general Mercier, de venir, sous le nom du colonel du Paty 
de Clam, faire remettre par le general delegue du ministre, 
lequel I'apporte en chambre du Conseil, une version de la depeche 
que ni M. le general Chamoin ni M. Paleologue n'accepteront. 

Le President. — II vous a dit qu'il reconnaissait qu'il y avait 
eu une erreur? 

M^ Labori. — Cela me suffit. 

Voulez-vous maintenant demander h M. le general Mercier quand 
et oil M. du Paty de Clam lui a remis la note en question? 

Le President. — Je ne poserai pas cette question. 

M** Labori. — Voulez-vous enfin demander a M. le general 
Mercier quel etait son but en remettant au delegue du ministre cette 
note le lundi matin 7 aoCit? 

Le general Mercier. — Je I'ai dit deja ; cette note m'a ete 
remise au depart de Paris, et je voulais savoir s'il y avait quelque 
indication qui puisse favoriser la manifestation de la verile. C'etait 
a titre de document prive, et c'est par suite d'un malentendu com- 



— 231 — 

plet que le general Chamoin s'est cru autorise k la communiquer 
au Conseil. 

Me Lahori. — Alors, c'est le general Chamoin qui en prend la 
responsabilite ? 

Le President et le general Chamoin, ensemble. — Mais abso- 
lument! 

Le general Chamoin. — Cette discussion ne peut 6tre ouverf ^ 
quant a present du moins, a mon avis, puisque nous somme abs - 
lument d'accord sur tout ce quiconcerne la depeche en question. 

Je crois qu'il n'est pas possible de s'exprimer avec plus de 
simplicitc. 

M^ Demange. — Monsieur le President, le capitaine Dreyfus vou- 
drait faire une observation. 

Le capitaine Dreyfus. — Je ne puis repondre a tons les faits 
precis, mais je veux simplement rappeler quel a ete mon s^jour a 
Bourges. 

J'ai ete nomme capitaine le 12 septembre 1889; je suis arrive a 
Bourges, et j'ai ete nomme adjoint afTecte au service de la cartou- 
cherie. 

En meme temps, j'etais charge du cours de mathematiques aux 
chefs arlificiers proposes pour gardes d'artillerie. 

A la meme epoque et dans le meme hiver, je me suis prepare 
aux examens de I'^cole de Guerre. 

Par consequent, d'octobre 1889, date de I'arrive'e aBourges, 
jusqu'en fevrier 1890, epoque a laquelle commengaient les examens 
ecrits de I'Ecole de guerre, quatre mois se sont ecoules; et pendant 
ces quatre mois, j'aurais fait je ne sais quoi dont on m'accuse. 

J'ai done fait en meme temps mon service a la cartoucherie, 
cours de mathematiques aux chefs artificiers proposes pour gardes 
et ma preparation aux examens de I'EcoIe de guerre. 

Au mois de fevrier 1890, j'ai prepare mes examens ecrits d'admis- 
sibilite a I'Ecole de guerre a Bourges; j'ai ete admissible, et on m'a 
immediatement appele a Paris. J'ai passe les examens oraux en 
mars et avril; j'ai ete regu. 

Le 20 avril 1890, a I'Ecole de guerre j'obtenais un conge de deux 
mois et je me mariais le 21 avril. 

Je suis revenu a Bourges finjuin, j'y suis reste encore en juillet, 
aoilt et septembre, et je suis reparti pour Paris a la fin de septembre 
ou au commencement d'octobre 1890 pour suivre les cours de I'Ecole 
de guerre. Voila quel a ete mon sejour a Bourges. 

Le President. — Pendant la premiere partie de votre sejour. 



— 232 — 

vons etiezcelibataire: vous alliez a la pension des officiers, au cafe, 
par consequent vous eliez u meme d'avoir des conversations comrae 
celles qu'on a gdneralement sur ce qui se dit et ce qui ^e fait dans 
une 2;arnison. 

Le cmhtaixe Dreyfus. — ,]'ai voulu preciser quel avail ete nion 
sejoura Bourges ; j'ai passe quatre mois d'hiver dans les conditions 
que j'ai indiquees. 

Le PRKsroENT. — Vous tendez alors a etablir que vous n'avez 
pas eu le temps de vous occuper d'affaires etrang^rcs a voire 
service; cependant on pent avoir des renseignemenls dans les 
conversations avec des officiers; il n'y a la rien d'invraisemblabie. 

Le capitatne Dreyfus. — Vous me permetlrez cependant de dire 
que dans les conditions oii je me trouvais, je n'avais gu^re le temps 
d'aller ni au caft^ ni ailleurs, puisque je me preparais a I'Ecole de 
guerre et qu'en mc^me temps j'etais adjoint a la cartoucherie etque 
je faisais le cours de mathemaliques aux chefs arliliciers proposes 
pour gardes; je n'avais done guere le temps de frequenter les cafes. 



QUARANTE-SIXIEME TEMOIN 

LE GENERAL RISBOURG 

Risbourg, Pierre-Henry-Charles, 65 ans, general de division- 
commandant la division d'Oran. 

Le Pri^sidext. — Voulez-vous nous dire ce que vous savez au 
sujet de ce qu'on a appele la question des aveux et ce qui s'est 
passe entre vous et le capilaine Lebrun-Renaull ace sujet f 

Le general RisBorRO. — Je commandaisia garde republicaine en 
1894 el au commencement de 1895. Le 6 Janvier, le lendemain de 
la degradation de Dreyfus, I'adjudant-majorde semaine, dans son 
rapport, me fit lire des journauxdans lesquels iletait question d'une 
conversation que le capilaine Lebrun-Renaull avail eue avec des 
journalistes. Cetle lecture me mecontenta gravement. J'estimai en 
effel que le capilaine Lebrun-Renaull avail manque a son devoir 
en causant avec un condamne. Je I'avais commande pour aller avec 
son escadron chercher le condamne a la prison du Cherche-Midi, 
et le conduire a I'Ecole mililaire. Je ne I'avais pas charge de I'in- 
terroger etde le faire causer. Je pensais ensuite qu'il avail commis 
une Ires grosse faute en ne me rendant pas immediatemenl compte 
de ce qui s'etait passe, afin que je puisse en informer Ic Gouver- 
neur. Je savais que le general Mercier ne voulail pas qu'il fCit ques- 



— 233 — 

tion de nous dans les journaux. J'avais fait de iiombreuses recom- 
mandations a ce sujet en faisant remarqiier que les militaires de la 
garde vont partouJ:, qu'ils entendent beaucoup de choses et qu'ils 
ne doivent repeter qu'a leurs chefs ce qu'ils croient devoir signaler 
dans leur service. Je me rappelais aussi qu'un officier de la garde 
avait ete puni recemment au momentderaffaireGabrielleBompard, 
pour avoir commis des indiscretions et qu'il avait ete question de 
le renvoyerde la garde. 

J'etais done tres mecontent. J'ai alors fait mon rapport sur le 
registre de la garde republicaine. J'ai dicte a I'adjudant-major de 
semaine une note qui est encore sur le registre de la garde republi- 
caine. J'en ai demande une copie que je verse aux debats. Je ter- 
minal ensuitele rapport et je congediai I'adjudant-major. (Juelques 
instfints apres ilrevint,m'informant que le general Gonse, sous-chef 
rEluL-major, etaitvenuau quartier, qu'il avait demande lecapitaine 
Lebrun-Renault et I'avait emmene chez le ministre. J'ai appris peu 
apres que le capitaine Lebrun-Renault avait ete a I'Elysee et que 
le Gouverneur etait informe par le colonel Guerin. 

Je terminals mon rapport et je faisais dire a I'adjudant de 
semaine de m'envoyer le capitaine Lebrun-Renault aussitot sa 
rentree au quartier. II se presenta dans mon cabinet vers deux 
heures de I'apres-midi ; je le recus tres mal et je lui fis de vifs 
reproches. Je I'interrogeai sur ce qui s'etait passe la veille et il me 
rapporta alors une conversation dans laquelle il etait question de 
bordereau qui avait ete trouve dans une ambassade, de pieces qui 
auraient ete livrees a I'ambassade allemande pour en avoir de plus 
importantes, de I'espoir du condamne d'emmener sa femme et ses 
enfants aux colonies. J'etais impatiente et enerve. JedisaiAL Lebrun- 
Renault : « Precisez, a-t-il reellementfait des aveux? » Le capitaine 
Lebrun-Renault me repondit : «D a dit : ((Le ministre de la Guerre 
« salt bien que si j'ai livre des documents, c'etait pour en avoir de 
« plus importants.)) Jeluiai demande ensuite : «Est-ilvrai qu'hieren 
revenant de la parade d'ex(3cution, vous 6tes all(3 au mess avec vos 
camarades et qu'au dejeuner vous leur avez racontt? la conversa- 
tion que vousaviez eueavec Dreyfus et les aveux qu'il vous a faits?)) 
Lebrun-Renault me r(3pondit : « Qui, c'est exact. » II me dit qu'a 
cette conversation assistaient le capitaine Grognet, Duflos et Panzani, 
et d'autres qui sont encore dans la garde. Je fis de vifs reproches au 
capitaine Lebrun-Renault. J'ajoutai que depuis le matin des jour- 
nalistes I'avaient cherche partout; qu'ils etaient venus chez moi et 
que j'avais refus(i de les recevoir. Je lui dis enfm : (( Je vous donne 



— 234 — 

I'ordre tie vous taire. Si on vous demande encore q'uelque chose, 
vous repondrez que vous no savez rien. » 

J'ai su depuis que le capitaine Lebrun-Renault avait execute 
mes ordres. C'est pourquoi on lui a reproche souvent d'avoir dit 
qu'il ne savait rien. 

Au mois de d^cembre dernier j'ai appris qu'un ancien olTicier de 
a garde, aujourd'iiui lieutenant de gendarmerie en Algerie, M. Phi- 
lippe, avait parle a ses anciens camarades des aveux de Dreyfus ;je 
luiai demande quelques renseignements et il m'a n'ponduune lettre 
r^s importante dont I'original a etc verse a la Cour de cassation et 
dont voici la copie. 

Le greffier Coupois donne lecture de cette lettre : 

« Mon general, je regois votre lettre a I'instant seulement et 
pour vous confirmer mon telegramme de ce jour, j'ai I'honneur de 
vous adresser ci-apres les renseignements que vous me demandez. 

(( 11 est parfaitement exact que le capitaine Lebrun-Renault m'a 
fait part des aveux de Dreyfus, presque aussit6t apres les avoir 
entendus, le jour de la parade d'execution, et je puis meme dire 
que je suis le premier k qui le capitaine Lebrun-Renault ait racont6 
ce qu'il avait entendu. Voici ce qui s'est passe. 

K .I'etais de service avec mon peloton en reserve dans la cour de 
la caserne de I'Ecole militaire, et, pendant que le capitaine Lebrun- 
Renault gardait Dreyfus au corps de garde, je me promenais a 
pied precisement devant le corps de garde. Quelque lemps avant le 
roulement de tambour precedant la parade, le capitaine Lebrun- 
Renault est sorti du corps de garde et s'approchant demoi me dit : 
« Depuis que je suis avec cette canaille de Dreyfus, il cherche par 
tous les moyens a lier conversation avec moi;maisje nelui reponds 
pas; ainsi it m'a dit que s'il avait livre des documents ils etaient 
insignifiants et que c'etait dans le but de s'en procurer de plus 
importants, ajoutant qu'il etait innocent du crime odieux pour 
lequel il allait etre degrade et que dans trois ans son innocence 
serait reconnue.wEn faisant appel^ mes souvenirs, je crois bienque 
ce sont les paroles textuelles que le capitaine Lebrun-Renault m'a 
rapportees. 

« Puis aussitot apr^s le depart de la voiture cellulaire qui emme- 
nait Dreyfus, il s'est forme autour<du capitaine Lebrun-Renault, 
aupres duquel je me trouvais, un groupe d'officiers de la reserve et 
de la territoriale parmi lesquels se trouvaient plusieurs journa- 
listes. Je ne pourrais pas citer leurs noms. La conversation s'est 
alors engagee avec le capitaine Lebrun-Renault et celui-ci, a un 
moment donne, a repete ce qu'il m'avait dit quelques instants 
auparavant. A ce moment, je me suis moi-meme permis de toucher 
le coude du capitaine Lebrun-Renault pour lui faire remarquer que 
nous avions des indiscrets devant nous. En effet j'avais raison, car 
le lendemain les journaux rapportaient les quelques paroles que le 



— 235 — 

capitaine Lebrun-Renault avait tenues la veille dans la cour de 
I'EcoIe militaire, 

« Voila, mon general Ja verite... et je suis tres heureiix que vous 
vouliez bien me fournir Foccasion de dire ce que j'avais entendu; si 
mon temoignage peut etre de quelque utilite, vous pouvez en touts 
assurance I'invoquer. 

(( Veuillez agreer, etc. » 

Le general Risbol'rg. — Je crois devoir ajouter que si j'ai fait des 
reproches k ce sujetau capitaine Lebrun-Renault en 1895, jen'avais 
rien eu jusque-Ia a lui reprocher. Je le considerais comme un 
bon officier, surtout comme un bon camarade incapable de faire 
tort a quelqu'un. Je le connaissais depuis longtemps, il etait lieu- 
tenant dans la garde lorsque j'y etais commandant. Lorsqu'il a ete 
nomme capitaine, i'ai vu son dossier et je puis certifier qu'il etait 
anime d'excellents sentiments, ce qui ne me permet pas de douter 
un seul instant qu'il n'ait pas dit la verite. G'est un fils de magis- 
trat; son pere a ete juge d'instruction pendant vingt-cinq ans. II a 
reQu une tres bonne education ; il a fait des ouvrages qui ont ete 
publics avec I'autorisation du ministre, Ce n'est done pas le premier 
venu. 

A la Cour de cassation, quand j'ai ete interrog^ on m'a demand^ 
pourquoi je n'avais pas fait constater les aveux par ecrit, j'ai 
repondu qu'en 1895 j'etais tellement persuade de la culpabilite de 
Dreyfus, comme je le suis encore aujourd'hui, que je n'avais pas cru 
necessaire de faire dresser un proces-verbal. Je ne pouvais penser 
^cette epoque-la qu'on en arriverait a douter de cette culpabilite. 

Le President. — Voire situation, mon general, vous a permis 
de voir et de connaitre bien des choses. Avez-vous d'autres details 
cl donner au Conseil? N'avez-vous pas a lui faire connaitre des fails 
qui permettraient d'eclairer la question. 

Le general Rl^bourg. — J'ai eu pendant le proces un grand nom- 
bre d'officiers qui ont march6 sous mes ordres ; je les faisais appeler 
et leur recommandais le secret ; je leur disais : « Je ne veux pas 
savoir cequi s'est passe; mais si vou&etiez juges, que feriez-vous?)) 
Tons m'avaient dit : « Je le condamnerais. » 

Le President — C'est bien de I'accuse ici present que vous 
entendez parler ? 

Le general Risbourg. — Oui, monsieur le President. 

Le capitaine Dreyfus. — Le temoin vient de dire que, pendant 
le cours du proces de 1894, les olficiers de la garde republicaine 
etaient venus dire qu'ils avaient tous la mSme conviction. Cela 



— 23() — 

m'dtonne, attendit qu'apres la deuxieme ou troisi^me seance, — je 
ne sais pas quel est le nom de I'officier de la garde repiiblicaine 
qui etait de service, — ce qui est certain, ce que j'afTirme, c'est 
qu'en rentrant dans la prison il m'a serre la main ; c'est tout ce que 
j'ai a diresur ce point. Je ne sais pas quelle etait son opinion, mais 
elle parait etre contradictoire avec celle que vient d'emettre M. le 
general Risbourg, puisqu'en rentrant dans la prisonil m'a serr6 la 
main. 

Je trouve egalement etrange qu'on vienne apporter ici des con- 
victions, sans apporter des fails. Quand une accusation aussi epou- 
vantable et aussi infamante vient peser sur un homme, qu'il a 
lutte contre elle pendant cinq ans, je trouve qu'il est du devoir de 
la conscience, quand on apporte une conviction, d'apporter des 
preuves et des preuves certaines! Autrement je ne compreds 
pdiS. {Sensatwn prolongee.) 

On a parle egalement des aveux. Je rappelle les termes exacts 
de ces pretendus aveux. Le jour ou M. le capitaine Lebrun-Renault 
s'est trouve dans une salle avec moi, — je I'ai deja rappele au 
commencement de mon interrogatoire, — voila a peu pres dans 
quels termes je lui ai parle : « Je suis innocent. Je vais le crier a la 
face du peuple. » C'est le cri de ma conscience; vous savez que ce 
cri, je I'ai jete pendant tout le siipplice de la degradation. Apres, 
j'ai ajoute, en rappelant la visite que m'avait faite le commandant 
du Paty de Clam, et la lettre que j'ai ecrite au ministre : « Le mi- 
nistre salt bien... » Je voulais dire, — et personne n'a compris 
exactement mes paroles, — que j'avais averti le ministre. en 
reponse a la demarche qu'avait faite aupres de moi du Paty de 
Clam, que j'etais innocent. Le commandant du Paty de Clam venant 
me faireune visite et me demandant encore des renseignements, je 
lui avals repondu : « Je suis innocent et absolument innocent. » 
Par consequent, quand j'ai dit : a Le ministre salt bien... » ce que 
je voulais exprimer, c'est que j'avais repondu aux demarches faites 
aupres de moi apres ma condamnation par une protestation absolue 
d'innoccnce : j'avais repondu verbalemenl au commandant duPaty 
de Clam et par ecrit au ministre que j'etais absolument innocent. 
Voila ce que je voulais dire par les mots : « Le ministre salt 
bien... » 

Ensuite, je rappelais la visite que m'avait faite du Paty de Clam, 
et je disais : 

(. M. le commandant du Paty de Clam m'a demande si j'ai livre 
des pieces sans importance pour en obtenir d'autres en echange. 



— 237 -^ 

J'ai repondu au commandant du Paty de Clam que non, que j'etais 
absolument innocent, que non seulement j'etais innocent, mais que 
je voulais la lumiere, toute lalumiere.w Puis j'ai dit: <(J'espere bien 
qu'avant deux ou trois ans mon innocence, sera reconnue.)) Je me 
rappelle les conditions dans lesquelles j'ai dit, ces mots : « Deux ou 
trois ans. » 

Quand j'ai dit au commandant du Paty de Clam que non seule- 
ment j'etaisinnocent,maisque je voulais lalumiere, toute lalumiere, 
je lui ai dit exactement : « C'est une iniquite qu'on vient de com- 
mettrelil est impossible que le gouvernement ne s'interesse pas 
a vouloir et a rechercher la verite. Le gouvernement doit posseder 
des moyens immediats soit par les attaches militaires. soit par la 
voie diplomatique, il poss^de des moyens immediats de faire eclater 
la lumiere...)) Voila ce que je demandais au commandant du Paty 
de Clam; je disais : « II est epouvantable qu'un soldat soit con- 
damne pour un crime aussi effroyable; par consequent il me 
semble. a moi qui ne demande qu'une chose, la verite et lalumiere, 
que le gouvernement doit employer tous les moyens dont il pent 
disposer soit par la voie diplomatique, soit autrement, pour faire 
la lumiere.)) Voila ce que j'avais dit au commandant du Paty de 
Clam; et il m'avait repondu : « II y a des inter^ts superieurs en 
jeu; on ne pent employer ces moyens-Ia;)) il m'avait ajoute: « On 
poursuivra les recherches. » 

C'est sur cette reponse du commandant du Paty de Clam, qui 
me faisait coraprendre que ces moyens d'investigation n'etaient pas 
immediatement capables de faire cette lumiere ^clatante ni suscep- 
tibles de reparer cette iniquite epouvantable qu'on commettait 
contre un homme, contre un soldat, que j'ai repondu : « J'esp^re ^ 
bien qu'avant deux ou trois ans mon innocence sera reconnue, » 
parce qu'il m'avait dit qu'on ne pouvait pas poursuivre immediate- 
tement, que des recherches seraient toujours delicates, 

.le crois avoir exprime ma pensee; s'il y a encore un doute, je 
vous demande, mon colonel, de me I'indiquer. 

M'' Demaxge. — Monsieur le President, avant que Ton fasse 
venir le temoin suivant, voudriez-vous prier M. le general Mercier 
de venir a la barre, parce que je voudrais lui poser une question au 
sujet des aveux. 

Le President. — La presence de M. le general Risbourg n'est 
plus necessaire a la barre? 

M'' Deman'ge. — Non, monsieur le President. 

Le President. — Mon general, vous pouvez vous retirer. 



— 238 — 

M'^ Demaxge. — M. le general Mercier a dit au cours de sa depo- 
sition que s'il avail envoye le commandant du Paty trouver I'accus^ 
dans sa prison, c'etait pour se rendre compte de i'etendue du mal 
qu'il avail peul-^lre fail par sa trahison. C'esl cela que j'ai en- 
tendu? 

Voulez-vous demander a M. le general Mercier pourquoi, lors- 
qu'il a refu la communication de M. Lebrun-Renaull, ayant trail 
aux aveux, si a ce moment il a cru en effel qu'il y avail desaveux, 
11 n'a pas renvoye aupres du capitaine Dreyfus, qui etail cense 
avoir avouer, le commandant du Paty pour lui dire : « Mainle- 
nanl que vous avez avoue, diles-nous ce que vous avez livre? » 

Le President. — Pourquoi n'avez-vous pas envoye quelqu'un, 
lorsque vous avez ele mis au courant des aveux, aupres du capi- 
taine Dreyfus pour lAcher de fixer ses aveux el de connailre ce 
qu'il n'avail pas dil au commandant du Paly? 

Le general Mercier. — Le capitaine Dreyfus avail refuse d'en- 
trer dans lavoie des aveux avec le commandant du Paty; je n"ai 
pas renuuvelo la demarche. 

Le President. — Du moment qu'il semblail enlrer dans celle 
voie, au moment de la degradation, n'avez-vous point pense qu'il 
y avail lieu de renouveler celle demarche? 

Le general Mercier. — J'aurais peul-Stre pu avoir cette pensee; 
mais elle ne m'esl pas venue. 

Le CAPITAINE Dreyfus. — Voulez-vous me permellre, mon colonel, 
une petite observation au sujet de celle legende des aveux? Je suis 
reste a la prison de la Sanle quinze jours ou trois semaines, je ne 
peux pas fixer la duree exaclemenl apres cinq ans. J'ai vu M« De- 
mange, j'ai ecril pendant la periode ou j'elais a la prison de la 
Sante et ensuite a I'ile de Re, el des letlres que vous avez dans le 
dossiersecrel, ces lettresoii je prolestais de mon innocence, ^criles au 
ministre, au chef du Gouvernement, au chef de I'Elat. Je me 
demande comment en ne m'a jamais parle de celle legende des 
aveux que j'aurais delruite immediatemenl; on ne m'en a jamais dit 
un mot. Ce n'esl que qualre ans apres, en Janvier de celle annee 
lorsquej'ai el^ interroge par commission rogaloire venue de la cour 
de Cassation, que j'ai enfin appris qu'il y avail eu une legende des 
aveux. Ce que je ne comprends pas, c'esl que, immediatemenl, pen- 
dant que j'elais encore en France, a la prison de la Sanle et a I'ile 
de Re, on ne m'a pas parle de ces choses-la. J'aurais pu repondre 
et delruire, avanl que I'oeuf ail pris ce developpemenl, celle 
legende el celle fausse legende. 



— 239 — 

Le President. — Huissier, introduisez le temoin suivant, le 
commandant Cure. 



QUARANTE-SEPTIEME TEMOIN 

LE COMMANDANT CURE 

Cure, Louis-Andre, 45 ans, chef de bataillon d'infanterie hors 
cadre. 

Le President. — Avez-vous connu I'accuse avant les faits qui 
lui sont reproches? 

Le commandant Cure. — Je I'ai connu en 1894 au Conseil de 
guerre. 

Le President. — Voulez-vous nous dire quels ont ete les ren- 
seignements fournis par vous sur Esterhazy a la demande du colo- 
nel Picquart ? 

Le commandant Cure. — Je ne puis que reproduire devant le 
Conseil les declarations que j'ai faites a ce sujet dans les diverses 
enquetes oii j'ai ete interroge, notamment devant la Cour de cassa- 
tion. Au printemps de 4896, a une date qu'il m'est impossible de 
preciser, mais queje crois pouvoir placer silrement a la fm d'avril, 
j'ai re^u du colonel Picquart un telegramme ferme me priant de 
passer a son bureau le lendemain auministere de la Guerre. J'etais 
a ce moment chef de bataillon au 74" regiment d'infanterie qui 
comptait a ce moment-la aussi Esterhazy. Picquart etait un ancien 
camarade d'ecole, nous nous etions souvent rencontres dans nos 
diverses garnisons, j'avais avec lui les relations les plus amicales; 
aussi lorsque le lendemain, m'etant rendu a son appel, il me dit : 
(( II y a dans ton regiment un officier du nom d'Esterhazy, de toi a 
moi, et entre nous, qu'est-ce que tu en penses'?» Je luidiscategori- 
quement que je n'avais pour lui aucune estime. 

Picquart me dit alors : a N'est-il pas a ta connaissance 
qu'Esterhazy cherche a se procurer et a connaitre des documents, 
des renseignements confidentiels?)) Je lui repondisque je ne pouvais 
rien dire a cet effet; ce que je savais particulierement sur Ester- 
hazy, c'est qu'il avait I'air de s'interesser specialement aux ques- 
tions d'artillerie et de tir, c'est ainsi qu'il est alle aux ecoles a feu 
sur sa demande, en 1894 et 1895, y ayant ete envoye reguliere- 
ment en 1896. 

Un jour il m'a demande des renseignements sur la mobilisation 
de I'artillerie; je lui ai repondu par des gen^ralit^s vagues que tout 



— 240 — 

le moude connaiL « Je sais, ajoutai-je, qu'un denoscamarades de 
promotion ayant eu en sa possession un document relatif a des 
questions de tirje ne sais plus au juste lequ^-l, niais je crois qu'il 
s'agissait d'une etude sur les chargeurs, Esterhazy a insiste pour 
que ce document lui fiit communique. — Eh bicn, me dit Picquart, tu 
diras de ma part a ton camarade que s'il ne veut pas qu'il lui 
arrive des desagroments, il fera bien de se le faire remettre. » Je fis 
la commission et le document fut rendu. 

Au ton de Picquart je compris clairement qu'Esterhazy etait 
suspect a sesyeux,mais a aucun moment niaucun autre jour lenom 
de I'accuse ici present ne fut prononce. J'etais a mille lieuesde sup- 
poser qu'il s'agissait de le substituer a Dreyfus. Ce ne fut qu'a la 
fin de 1897 que j'appris par les journaux I'accusation dont Ester- 
hazy etait I'objet. 

A la fin de notre entretien, Picquart me demanda si je pouvais 
lui procurer un specimen de I'ecriture d'Esterhazy; je lui repon- 
dis que je n'en avals pas, et que malgre le peu d'estime que m'ins- 
pirait Esterhazy je ne lui tendrais jamais un piege pour m'en pro- 
curer. 

« Si tu en as besoin. ajoutai-je, demande au colonel. » 

L'entretien se termina surces mots. 

Picquart a dit dans sa deposition que, tout en mainlenant la 
verite, j'avais cherche a I'attenuer. Je proteste hautement contre 
cette allegation. Jen'ai rien a atlenuer, je n'ai rien attenue. 

Les renseignements que je lui ai donries, je viens de les dire au 
Conseil, et je le defie de dire que j'ai dit autre chose. Certes, je n'ai 
pas la pretention, mon colonel, de reproduire mot k mot les expres- 
sions dont j'ai pu me servir dans une conversation qui date d'ail- 
leurs de trois ans, conversation que je croyais etre, que Picquart 
m'avait declare etre une conversation d'ami, mais en tout cas 
j'affirme que les declarations que je viens de faire devantle Conseil 
sont exactement conformes a la realite. C'est tout ce que j'ai k dire 
a ce sujet. 

Le PREsroENT. — Vous avez dit, je crois, que vous etiez juge 
supplementaire lors du proces Dreyfus? 

Le commandant Cure. — Oui, mon colonel. 

Le President. — Pouvez-vous nous dire vos impressions d'au- 
dience? 

Le commandant Cure. — Je ne crois pas pouvoir les dire, mon 
colonel. 

Le President. — Mais, les faits... 



— 241 — 

Le commandam Cure. — Je ne crois pas poiivoir les dire; les juges 
titulaires seraient mieux qualifies que moi pour donner leur im- 
pression s'ils pensaient pouvoir le faire. 

Le lieutenant-coloxel Brongniart, — Vous avez ete aux ecoles a 
feu au camp de Chalons, avec Esterhazy, en 1894? 

Le COMMANDANT Cure. — Oui, mon colonel. 

Le lieutenant-colonel Brongnl\rt, — Quels sontles canons qu'on 
vous a montres pendant ces ecoles a feu? 

Le commandant Cure. — Nous avons assiste pendant trois ou 
quatre jours, au camp de Chalons, a des e'coles a feu d'abord, puis 
des groupes de batteries tirees avec du 90. Cependant, il y avait 
pour la 3e brigade d'artillerie un exercice de tir de si^ge ; on nous a 
demande si nous voulions y assister; ceux d'entre nous qui ont 
voulu y assister y sont alles; j'y suis alle, on n'a tire ce jour-la que 
des pieces de siege, etnon des pieces de campagne, du 155 autant 
qu'il m'en souvient et du 120 long, mais je n'en suis pas absolu-- 
ment sAr. Le capitaine Le Rond, qui etait notre cicerone a ces ecoles 
a feu, vous renseignerait beaucoup mieux que moi, 

Un membre du Conseil. — Vous rappelez-vous si Esterhazy ^tait 
avec vous a ce moment-la au tir de siege? 

Le commandant Clt^e. — C'etait facultatif, et je ne m'en souviens 
pas. 

Un autre membre du conseil. — Etes-vous rentre k Rouen avec 
Esterhazy? 

Le comjl^ndant Cure. — Nous avons ete libcires chacun de notre 
cote, je suis rentre isolement, autant qu'il m'en souvient. Je ne sais 
pas si Esterhazy a pris son delai de route auquel il avait droit, je 
n'en sais rien, je ne me suis pas occupe de lui : je n'etais pas assez 
lie avec lui pour faire route ensemble. 

Un membre du Conseil. — Vous avez dit tout a I'heure que vous 
ne pouviez pas donner votre impression, comme juge suppleant. 

Le commandant Cure. — Je ne me crois pas le droit de le faire. 

Le meme membre. — Eh bien, il a ete rapporte a la Gour de cas- 
sation un propos que vous auriez tenu, ou du moins une impression 
que vous auriez eue, car on a dit que vous etiez sorti du Conseil de 
guerre fort perplexe et fort etonne de voir qu'on avait condamne 
Dreyfus. 

Le commandant Cure. — Je n'ai tenuce propos a personne; je I'ai 
dementi devant la Cour de cassation, et je le demens a nouveau. 

Me Demange. — Le commandant n'a formule aucune appreciation 
ni dans un sens ni dans un autre? 

II. 16 



242 

Le noMMANDAXT CuRE. — Jg n'ai parle a personne de ce qui s'est 
passe. 

Le President, cm capitaine Dreyfus. — Avez-vous une obser- 
vation a pn^senter sur cette deposition? 

Le capitaine Dreyfus. — Aucune, mon coloneL 



ULARANTE-HUITIEME TEMOIN 

M. BILLET 

Billet, Pierre-FrangoiS;, 53 ans, concierge au cabinet duministre. 

Le President. — Vous etiez concierge en 1896, ala porte d'en- 
tree du minist^re de la Guerre, boulevard Saint-Germain. 

M. Billet. — Qui, monsieur le President, de 1885 a 1896. 

Le President. — Jusqu'a quelle date? 

M. Billet. — Jusqu'au \^^ aoiit 1896. 

Le President. — Avez-vous vu M. I'avocat Leblois demander 
h, rentrer au minislere de la Guerre, pour voir le colonel Picquart? 

M. Billet. — Oui, c'etait au mois d'avril ou au commencement 
de mai. 

Le President. — Vous connaissiez bien M. Leblois? 

M, Billet. — Le colonel Picquart me dit un jour entrant au 
bureau a deux beures : « M. Leblois viendra me voir, vous me 
I'amenerez a mon bureau. » M. Leblois vint vers trois beures, il 
s'adressa u moi et me demanda le colonel Picquart. Je lui demandai 
son nom pour I'annoncer par le telephone, M. Leblois me donna sa 
carte et au moment de telephoner je lus le nom, j.e fis alors demi- 
tour et lui dis : Monsieur, vous etes annonce, si vous voulez me 
suivre, je vais vous mener chez le colonel Picquart. Je le conduisis 
moi-meme. 

Le President. — C'est la seule fois que vous I'ayez vu ? 

M. Billet. — Ensuite, M. Leblois venait deux ou trois fois par 
semaine, je Tannongais par le telephone comme toutes les per- 
sonnes qui demandaient a voir quelqu'un de la section de statistique. 
Lorsque le colonel Picquart etait la, on me repondait : « Faites 
monter ». Je faisais passer M. Leblois par la galerie, et il se diri- 
geait seul vers le bureau du colonel Picquart. 

Le President. — Combien de fois I'avez-vous vu? II venait un 
jour, puis un autre jour... 

M. Billet. — Quelquefois il restait deux jours sans venir. 

Le President. — En somme, ses visites etaient frequentes? 



— 243 

M. Billet. — Deux ou trois fois par semaine. 
On introduit le temoin suivant. 



QUARANTE-NEUVIEME TEMOIN 

M. CAPIAUX 

Capiaux, Constant-Julien, 49 ans, concierge au ministere de la 
Guerre, 231, boulevard Saint-Germain. 

Le President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les faits qui 
lui sont reproches? 

M. Capiaux. — Je connaissais avant le capitaine Dreyfus. 

Le President. — Vous etes concierge a cette porte depuis le 
mois d'aoiit 1896? 

M. Capiaux. —Depuis le 13 aoCit 1896. 

Le President. — Et vous y ^tes toujours? 

M. Capiaux. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Pendant le deuxi^me semestre 1896, apres 
avoir fait votre service a cette porte, avez-vous eu I'occasion de 
voir M. Leblois venir au ministere et demander le colonel Picquart 
ou quelqu'un du service des renseignements? 

M. Capiaux. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Dites-nous ce que vous savez k ce sujet. 

M. Capiaux. — Pendant la deuxieme quinzaine de septembre, 
M. Leblois est venu voir le colonel Picquart plusieurs fois. La pre- 
miere fois je I'ai annonce et accompagne jusqu'au bureau du colo- 
nel Picquart; les fois suivantes, je I'ai annonce par le telephone et 
il est monte tout seul. 

Le President. — Vous I'annonciez par le telephone? 

M. Capiaux. — Oui. 

Lb President. — Est-il venu souvent? 

M. Capiaux. — Peut-^tre sept ou huit fois, je ne pourrais pas 
dire au juste, mais je ne le conduisais pas parce qu'une fois annonc^ 
je n'avais plus a m'en occuper. 

Le President. — II venait souvent, et vous le connaissiez bien? 

M. Capiaux. — Oui, monsieur le President. 

Le capitaine Beauvais. — Je lis dans votre deposition a la Cour 
de cassation, qu'un jour, dans le courant de septembre, vers 
10 h, 1/2 ou 11 heures du matin, vous avez vu le colonel Picquart 
et M. Leblois, debout devant une table consultant des papiers. Main- 
tenez-vous ce fait? 



— 244 — 

Le commandant Garuiere. — Le temoin est-il bien sftr de celte 
date? 

M. Capiaux. — Je ne peux pas me rappeler la date. 

Me Labori. — Ce temoignage de M. Capiaux n'aurait d'interetque 
si la date 6tait precisee, puisqiie la date de scptembre pourrail 6tre 
interessante. Si le Conseil attachait a ce temoignage la moindre 
importance, je lui demanderais de lire les cotes 136et suivantes du 
dossier Picquart, qui etablissent que M. Leblois n'etait pas k Paris 
pendant le mois de septembre, et qu'il n'y est rentrc que le 7 no- 
vembre. 

Le commandant Garriere. — C'est certain. ^ 

Me LABORf. — Si on n'insiste pas davantage, quant h. la date, je 
n'insiste pas, moi non plus. Si M. Capiaux n'estpas sftr de la date, 
il est incontestable que M^ Leblois est alle au ministere, c'est mate- 
riellement etabli. 

Le COMMANDANT Carriere. — H J a des notes d'hdtel qui cons- 
tatent I'absence. 



cinquantieme temoin 
M. JULES ROCHE 

M. Jules Roche, 58 ans, avocat et journaliste. 

Le President. — Vous avez ete signale comme pouvant donner 
des renseignements au sujet du commandant Esterh.izy, qui vous 
aurait servi de secretaire et d'indicateur au sujet de certaines ques- 
tions militaires. 

M. Jules Roche. — Le commandant Esterhazy ne m'a jamais 
servi de secretaire. 

Le President. — II vous a servi d'aide dans vos etudes '? 

M. Jules Roche. — 11 ne m'a servi d'aide dans aucune espece 
d'etude. 

Le President. — 11 ne vous a fourni de renseignements dans 
aucune question militaire? 

M. Jules Roche. — Le commandant Esterhazy m'a 6te pr^sentc 
en 1894, a une epoque oii j'etais charge du rapport du budget de 
la Guerre et ou j'etais vice-president de la commission de i'armee. 

Je me preoccupais, a ce moment, d'assurer Texecution la plus 
complete possible de la loi des cadres. Je pretendais, n'etant pas 
d'accord sur ce point avec tous mes collegues de la Chambre, ni 
meme avec tous les membres de la commission du budget, que la 



— 245 — 

loi des cadres ne peut pas etre modifiee par disposition budgetaire, 
qu'elle ne peut I'etre que par une loi expres. D'autre part, j'etais 
tres preoccupe des consequences de la loi de 1893, loi allemande, 
qui avail augmente I'armee de ce pays de 80,000 hommes, et je 
considerais comme une necessite chez nous d'etablir non seulement 
I'execution de la loi des cadres, mais en meme temps une organisa- 
tion militaire qui assurAt la plenitude et la permanence de chaque 
unite de combat des effectifs. 

C'est a ce point de vue uniqueraent et non pas au point de vue 
d'une comparaison entre I'organisation militaire franf aise et I'orga- 
nisation militaire des autres pays que j'ai cherche des renseigne- 
ments de details. D'ailleurs, j'avais publie depuis plusieurs mois et 
meme depuis I'annoe precedente des etudes speciales sur I'organi- 
sation allemande et sur I'organisation frangaise comparees, sur les 
travaux d'artillerie executes en Allemagne depuis plusieurs annees. 
M. le general Billot, I'ancien ministre de la Guerre, y a meme fait 
allusion devant le Conseil de guerre ; il s'est trouve que I'avenir a 
justifie les assertions que j'avais faites et qui etaient faciles a 
constater puisqu'elles resultaient des documents allemands eux- 
m^mes, examines et analyses avec Fattention necessaire. 11 n'y 
avail rien de difficile; il suffisait de regarder et de savoir lire. Par 
consequent, etant donnees ces preoccupations, ce que je recher- 
chais, c'etaient des renseignementsde details et non pas du tout 
d'organisation generale, me permettant d'etablir quelles etaient les 
variations dans les effectifs de chaque compagnie, de chaque esca- 
dron, dans les differentes amies et sur les diflferents points du 
territoire. 

De la pour moi I'inter^t d'avoir une serie de renseignements de 
details venant de divers points du territoire. Sur cette question-la 
un Ires grand nombre d'officiers out ete interroges par moi. Beau- 
coup ont donne spontanement des renseignements. G'etait non 
seulement des officiers subalternes, mais meme des officiers supe- 
rieurs, des officiers genera ux et des commandants de corps d'armee. 
Je dois ajouter d'ailleurs que, soit au ministere de la Guerre, soit a 
I'Etat-major, tons les renseignements necessaires m'ontete donnes 
de la fagon la plus exacte et avec la plus grande complaisance. 
Le President. — A quoi tend tout cela? 

M. Jules Roche. — Monsieur le President, vous m'avez pose une 
question et il m'est impossible de vous repondre san s que je vous dise 
dans quelles conditions le commandant Esterhazy m'a ete amene : 
il m'a ete amene par le flis de M. Grenier. C'est uniquement sur des 



— 246 — 

choses qui etaient a sa connaissance personnelle sur les compa- 
gnies de son bataillon qu'il m'a renseigne, comme beaucoup 
d'autres ofllciers. 

Le President. — Au cours de vos relations, ne vous a-t-il 
pas parle du commandant Henry? 

M. Jules Roche. — 11 ne m'a jamais parle du commandant 
Henry. 

Le PflEsmENT. — II ne vous a pas parle des obligations du 
commandant Henry vis-a-vis de lui ? 

M. Jules Roche. — II ne m'en a pas parle. 

Le PREsmEXT. — Cependant il vous a ecrit une lettre ? 

M. Jules Roche. — II ne m'en a pas parle; mais il m'a ecrit une 
lettre dans laquelle il en est question. Vous I'avez cette lettre, 
monsieur le President. 

Le President. — Pouvez-vous nous dire ce qu'il y a dans 
cette lettre ? 

M. Jules Roche. — Comment voulez-vous que je vous dise ce 
qu'il y a dans une lettre qui m'a 6te ecrite en 4897; je ne m'en 
rappelle plus les termes. 

Le President. — Voulez-vous, monsieur le greffier, donner 
lecture de cette lettre? 

Me Demange. — G'est a la page 492. 

Le r.REFFiER Coupois do7me lecture de cette lettre qui est ainsi 
con^ue : 

« Mon Cher Depute, 

« Voulez-vous me permettre d'abuser encore de votre bonte et 
de vous resumer ce que j'ai ete vous raconter ce soir? 

« Le ministre a repousse toutes les instantes demandes qui lui 
avaient ete adressees en ma faveur en disant d'un ton fort peu 
bienveillant qu'il ne le pouvait pas, pretendant que j'etais dans 
une situation fort compromise depuis longtemps parce que j'avais 
une maitresse. 

a Je proteste energiquement contre ces assertions calomnieuses 
qui seraient grotesques si elles ne me portaient prejudice. 

Le President. — Laissez la suite de cette lettre et continuez 
par la phrase ou il est dit : « le commandant Henry est en eflet 
mon debiteur. » Le rests n'a pas rapport a la question. 

Le greffier Coupois lisant : 

((Le commandant Henry e.-t en effet mon debiteur depuis 1875, je 
lui ai pret^ quelque argent qu'il ne m'a jamais rendu, qu'il me doit 
encore. Cela explique bien des choses. £n tout cas,avant d'accepter 



— 247 — 

comme article de foi les delations de cet individu, le ministre ferait 
certainement un plus strict devoir s'il mettait a meme I'officier ainsi 
trait6 de se defendre et de s'expliquer. II n'y a plus lieu d'avoir un 
chapeau avec des plumes sur la tete pour comprendre cela, il suffit 
d'etre un galant homme. 

« De pareils actes revoltent tous ceux qui en ont connaissance, 
et ils ont une singuliere ironie quand on songe qii'ainsi que je I'ai 
dit, j'ai, il y a peu de temps, defendu ledit Billot contre desattaques 
qui iui auraient ete fort sensibles. 

Le President a M. Jules Roehe. — II n'y a que cette lettre dans 
laquelle il vous a parle d'Henry? 

M. Jules Roche. — Je n'ai pas souvenir qu'il m'en ait parle 
depuis, 

Le President. — Vous n'avez aucune connaissance d'obligations 
d'Henry vis-a-vis Esterhazy? 

M, Jules Roche. — Pas la moindre connaissance. 

Le President. — Veuillez nous dire ce qui s'est passe au sujet de 
vos demarches personnelles. 

M. Jules Roche. — Les demarches ont ete faites sur les instances 
d'Esterhazy qui avait insiste de la fagon la plus pressante, soit 
verbalement, soit par lettre, et meme par d'autres lettres que celles 
qui ont ete saisies entre mes mains (je ne les ai pas toutes gardees, 
je garde tres peu de lettres et celles dont il est question sont restees 
par hasard, je ne sais comment). II avait insiste, me representant 
que sa situation etait des plus dignes d'interet soit comme officier 
dont I'avancement etait en retard, ayant des titres particuliers a 
cet avancement, soit comme pere de famille,me representant quelle 
etait la situation de ses enfants. J'avoue qu'il m'avait profondcment 
touche en me parlant de ses enfants. A un certain moment I'un de 
ses enfants, sa fille, etait tres malade, il m'avait tres emu, et j'ai fait 
les demarches les plus vives, je le reconnais, aupr^s de M. le ministre 
de la Guerre et aupres du directeur de I'infanterie au ministere 
pour que satisfaction fut donnee a ses demandes. Satisfaction ne 
leur a pas ete donnee et vous en savez sur ce point autant que je 
peux en savoir moi-meme. 

Le President. — Vous n'avez pas d'autres renseignements utiles 
a nous faire connaitre? 

M. Jules Roche. — Je suis pret a repondre a toutes les ques- 
tions que vous pourriez me poser, lorsque cela me sera possible. 

Le Commissaire du Gouvernement. — Le temoin pourrait-il 
expliquer auConseil ce qui est relatif a une declaration, a la decla- 
ration suivante : « Le ministre m'a fait comprendre d'une fagon 



— 248 — . 

tr^s nette, en me montrant le dossier, que je ne pouvais plus 
m'occuper d'Esterhazy, non seulement pour des motifs d'ordre 
prive et de droit commun, mais pour des raisons plus decisives 
encore? » 

M. Jules Roche. — Ceci fait allusion en effet a une conversation 
que j'ai eue avec le ministre de la Guerre et dont j'ai traduit dans 
la phrase que vous venez de lire I'impression de la maniere la plus 
fiddle. Le langage de M. le ministre de la Guerre m'a donne I'im- 
pression que j'ai traduite dans la phrase que vous venez de lire. 

M'' Demange, — Monsieur le President, dans une des lettres qui 
sontau dossier, a la page -490, au has de la page, je lis ceci : ((Monsieur 
le depute, je me suis permis, osant faire appel a votre bienveillance 
une fois encore, de me presenter aujourd'hui chez vous. Je voulais 
vous parler de la situation extremement penible et douloureuse oil 
je me trouve et dont notre ami Weill doit aller vous entretenir. » 
Voudriez-vous demander a M. Jules Roche qui est ce M. Weill, 
pourquoi il s'interessait a Esterhazy, s'il appartient a I'armee ou k 
la vie civile, en un mot si M, Jules Roche a des renseignements 
sur lui. 

M. Jules Roche. — M. Weill, dont ilest question dans cette lettre, 
est le commandant Weill qui a ete, je crois, attache a Tetat-major 
du general Saussier et qui etait un camarade, un ami du comman- 
dant Esterhazy. 

M*^ Demaxge. — S'interessait-il particulierement au comman- 
dant Esterhazy? 

M. Jlles Roche. — II s'interessait au commandant Esterhazy. 

M^ Demange. — II a done ete a I'etat-major du general Saussier; 
a quelle epoque? 

M. Jules Roche. — Je ne sais pas; tout ce que je puis dire, c'est 
que je crois qu'il y a ete attache. 

Me DemaxNge. — Est-ce ceM. Weill qui aurait connu Esterhazy au 
bureau des renseignements? 

M. Jules Ruche. — Je ne sais pas du tout. 

M^ Labuiu. — J'insisterai moi-meme avec M. le commandant 
Garriere pour que M. Jules Roche soit assez bon pour faire un recit 
plus complet, plus detaille de son entrevue avec M. le general Billot. 
Qu'H veuille bien nous dire, s'il n'y voit pas d'objection, ce que 
M. le general Billot lui adit, ce qu'il lui a fait coraprendre, en un 
mot tout ce qui s'est passe. 

M. Jules Roche. — J'avais ecrit corame je I'ai dit au ministre de 
la Guerre pour recommander Esterhazy; c'etait vers la fin de 



— 249 — 

I'ann^e 1895. Sa situation de chef de famille, de perede famille, 
dtait,d'apres ses declarations, d'apres ce qu'il m'ecrivait, plus tou- 
chante et plus pressante que jamais. C'est alors que je fis de nou- 
velles demarches. Les premieres, je les ai faites pendant que j'etais 
en vacances; j'etais chez moi dans le midi; il m'avait ecrit et 
mes demarches avaient consiste en lettres que j'avais ecrites au 
ministre. A ce moment, c'etait la fin de 1896, j'etais rentre a Paris 
et Esterhazy fit aupres de moi des demarches personnelles et ver- 
bales ; il vint chez moi assez frequemment. Je vis dans son cabinet 
M. le minislre de la Guerre; M. le ministre me declara qu'il lui 
etait impossible de faire ce que le commandant Esterhazy lui 
demandait, que cela lui etait impossible pour une serie de raisons 
de diverses natures. II me montra en effet un dossier dans lequel, 
me dit-il, se trouvaient les pieces etablissant que les raisons pour 
lesquelles il ne pouA^ait donner satisfaction a la demande du com- 
mandant Esterhazy etaient aussi nombreuses et diverses que defi- 
nitivement et certainement etablies. II me paria de sa conduite. 
Ces motifs ne me parurent peut-etre pas absolument determinants 
parce qu'enfin, il y a des actes qui depuis Henri IV et meme avant 
lui, ne paraissent deshonorer ni les rois. ni les generaux, ni les 
officiers, et je me permis de faire quelques reponses a ces obser- 
vations. Le general entra alors dans un autre ordre de conside- 
rations et finit par me dire — je ne peux pas repeter la phrase 
parce que, si je n'ai pas mauvaise memoire, j'accorde neanmoins 
peu de crdance a ceux qui a trois ou quatre ans de distance, pre- 
tendent repeter mot p§ur mot une phrase qu'ils ont entendue une 
fois et qui est entree par une oreille et sortie par I'autre. Je n'ai 
done pas la pretention de repeter la phrase du general Billot que je 
n'ai pas stenographiee. 

Mais ce qui est arrSte tr^s nettement dans mon esprit, c'est 
I'impression qu'elle y a causee, et cette impression c'est celle que 
j'ai traduite dans la phrase dont on a donne lecture tout a Theiire 
et ou il etait dit qu'il m'etait moralement impossible pour les 
raisons les plus graves de m'interesser a Esterhazy. 

M" Labori. — J'aurai peut-Mre encore une question. Je ne sais 
pas si M. Roche est en mesure de repondre. Gomme rapporteur du 
budget de la Guerre, a-t-ileuconnaissance en 1894 des faits auxquels 
M. le general Mercier et M. Casimir-Perier ont fait allusion en 
ce qui concerne nos rapports diplomatiques avec certains pays 
etrangers; je veux parler aussi de ce qui a rapport au renvoi de 
certaines parties du contingent. Si M. Jules Roche peut nous 



— 250 — 

I 
fournir ces renseignemenls, je lui serais reconnaissant de le faire. i 

M. JULES Roche. — Au point de vue diplomatique, je n'ai aucun I 
renseignement, je ne sais absolument rien sur les rapports diplo- ' 
matiques qui ont pu exister en 1894 et en 1895 entre la France et j 
quelque autre pays que ce soit; ce que je sais, au point de vue i 
particulierauquel a fait allusion en dernier lieu M« Labori, et tout ; 
e monde le sait, c'etait de notori^lr publique, c'est que par suite • 
des mesures prises au minislere de la Guerre, au mois d'aotit, par | 
a circulaire du general Mercier, du l^"" aoCit 1894, laquelle ordon- ' 
nait le renvoi anticipe de 67,000 hommes, 28,000 une premiere ; 
fois et 39,000 une seconde, circulaire qui avait etc' modifiee ensuite 
an mois de septembre autant que je puis me rappeler, mais qui ! 
avait ete cependant appli(|uee pour partie par un premier renvoi i 
de 20,000 a 24,000 ou 25,000 hommes, il y avait une desor- ■ 
ganisation tr^s grande dans les rangs de I'armce. Un tr6s grand ; 
nombre d'ofiiciers m'en parlerent; d'ailleurs la circulaire de sep- j 
tembre par laquelle M. le general Mercier suspendit Texucution de j 
sa circulaire d'aoAt indique elle-meme que des representations 
nombreuses avaient ete faites de tons les points de I'armee et du : 
territoire; par consequent il est certain qu'il y avait eu un inconve- i 
nient serieux resultant de ce renvoi, de cette premiere execution ' 
de la circulaire d'aoAt, mais que, d'autre part, cet inconvenient fut , 
suspendu par la seconde circulaire qui arreta I'execution de la pre- \ 
miere. Les inconvenients n'en avaient pas moins ete tres grands, | 
car je me rappelle que dans certaines compagnies, par des etats 
d'ailleurs fournis par le ministere de la Guerre qui a fait sur ma i 
demande a ce point de vue un travail tr6s complet et tr6s loyale- ; 
ment remis, il y avait seulement 15 ou 20 hommes qui pouvaient i 
faire le service a certains moments. ; 

Le President. — Accuse, avez-vous quelques observations a ' 
presenter? 

Le cAPrrAiNE Dreyfus. — Aucune, mon colonel. ; 

Le general Mercier. — Je ne veux pas ouvrir une discussion sur ; 
les effectifs, sur la question qui vient d'etre soulevce par M'' Labori. 
Je rappellerai seulement que j'ai ete interpelle a ce sujet par 
M. le Herisse, depute de Rennes, a la Chambre des deputes et qu'a .■ 
la Chambre on m'a donne raison. ] 

Le President. — La seance est suspendue pour 20 minutes. ] 

L'audicnce est reprise a 9 h. 55. 
Le temoin suirant est introduit. 



I 



— 251 — 

CINQUANTE ET UNIEME TEMOIN 

M. DESVERNINE 



M. Desvernine, Jean-Alfred, 41 ans, commissaire special de police 
attache au ministere de la Guerre. 
p Le President. — Vous avez ete charge par le colonel Picquart 
de siirveiller le commandant Esterhazy. 

M. Desvernixe. — Oui, monsieurlePresident. An mois d'avriH896, 
du l«i' au 10, le colonel Picquart m'a charge de surveiller le com- 
mandant Esterhazy ou plutotde faire une enquete sur lui, Je devais 
rechercherquelles etaient les relations du commandant, sa fagon de 
vivre. 

Voici comment je procedai a cette surveillance. Je determinai 
d'abord la situation pecuniaire du commandant Esterhazy. 

Cette situation etait tres embarrassee, le commandant avait 
beaucoup de dettes, les creanciers I'assiegeaient, le papier timbre 
pleuvait sur lui, et a I'appui de ces dires, je donnai au colonel 
Picquart copie de jugements rendus contre Esterhazy soit a Rouen, 
soit a Paris et ci Sainte-Menehould. 

Je lui donnai egalement la date d'une assignation en justice de 
paix provenant egalement d'un creancier. 

Sa situation me parut tres difficile, et j'en parlai au colonel 
Picquart. Le commandant Esterhazy entretenait egalement une 
maitresse a laquelle il donnait 500 francs par niois. Le loyer de 
I'appartement etait au nora du commandant, ce qui m'a semble 
extraordinaire. Le commandant Esterhazy qui cherchait encore, a 
ce moment-la, k sauver les apparences, reintegrait le domicile con- 
jugal tous les soirs, il n'allait chez cette personne que dans la 
journee. Au point de vue des relations, point des plus importants, 
j'ai determine que le commandant Esterhazy etait en relations avec 
pas mal d'hommes d'affaires dont quelques-uns ne presentaient pas 
une moralite suffisante. Je ne les nommerai pas, mais j'en connais 
un notamment et que j'ai signale, qui est d'origine etrangere, et 
qui avait ete coiidamne plusieurs fois pour escroquerie. Le com- 
mandant faisait avec lui des allaires dont je n'ai pu determiner 
exactement la nature; il s'agissait, je crois, de ventes et d'achats 
d'immeubles ; done rien de suspect de ce c6te-la. 

Je dois dire que les ordres du colonel Picquart, lorsqu'il m'avait 
confie cette affaire, avaient ete precis, mais il n'avait pas ete ques- 



— 253 — J 

I 

lion a ce moment-la de trahison, de m^me que pendant tout le i 

cours de cette enqu^te. ; 

Jamais il n'a cte question de I'afTaire Dreyfus et j'ai toujours : 

ignore jusqu'au dernier moment que je travaillais dans cet ordre ' 

d'idces. ] 

Le colonel Picquart, au mois de juin, je crois, me demanda un ; 
echantillon de I'ecriture du commandant. 

Je mis ({uelque temps a me procurer ce qu'il me demandait, 

mais j'eus en moi le soupgon que le commandant Esterhazy pouvait i 

etre soupgonne de faire de I'espionnage. Cette impression s'est i 

fortifiee lorsqu'au mois d'aout, a une epoque que je puis assez bien • 

preciser, parce que je demandai un conge annuel a ce moment-la, ' 

le colonel Picquart me dit : « Ne partez pas encore, je vais le faire ; 

coffrer demain. » II ajouta : « Ne revenez pas sur ce que je vous ai ' 

donne, » et comme je demandais si les mesures etaient prises, le • 

colonel me repondit : « Mais si, sou affaire est claire, j'ai des ren- i 

seignements, attendez quelques jours et vous partirez. » Je partis ' 

en conge vers le 15 aoCit, et a ma rentree je fus avise que le com- i 

mandant avait re5u,a un moment donne, de la poste deux avis de j 
chargement. 

La chose me paraissait assez importante, etant donnee la mau- j 

vaise situation du commandant, et j'avertis le colonel Picquart que ] 

ces deux chargements etaient en souffrance au bureau de poste du • 

boulevard Malesherbes. Le colonel Picquart me dit : « Vous ne | 

.pouvez pas obtenir vous-meme le nom de I'expediteur, je vais { 

lecher de I'avoir, je ferai faire une enquete de ce c6te. » ' 

Nous eftmes le nom de I'expediteur, et je fis une enquete sur { 

cette personne. j 

Je decouvris que c'etait un architecte tres honorable du reste, 

qui avait avec le commandant Esterhazy des relations de gerant a ; 

proprietaire. Le commandant Esterhazy etait proprietaire d'une i 

maison a Paris, du c6te de la rue des Cascades et c'etait le terme de 1 

ses locataires que cet architecte envoyait au commandant Esterhazy. ■ 

De ce cote, il n'y avait rien de suspect. ■ 

Je dois ajouter, monsieur le President, pour detruire un bruit '. 

qui a couru un peu partout, que je n'ai jamais fait d'operations .\ 

illicites a la poste et,du reste, le colonel Picquart ne me I'a jamais i 

demande. Je revins de conge au mois de septembre; je vis que pen- j 

dant mon absence le colonel Picquart avait continue ses recherches ! 

puisqu'il me dit de rechercher si le commandant Esterhazy avait ' 

eu en sa possession le Manuel de tir, s'il en avait fait faire des , 



— 233 — 

copies, en un mot s'il s'etait occupe de cette question. Je ne trou- 
vai rien de ce c6te. 

Cependant, sur les indications du colonel Picquart, je lui ame- 
nai un jour un homme qui avait ete secretaire du commandant 
Esterhazy et qui habitait Bernay; je n'assistai pas a I'entretien, 
mais en sortant, comma j'accompagnais cet homme a la gare, il me 
dit ce que le colonel Picquart lui avait confie : qu'il I'avait ques- 
tionne sur la question du projet du manuel de tir el lui avait 
demande si,etant au service du commandant Esterhazy, il ne lui 
avait pas fait copier certains passages. L'homme repondit qu'il ne 
s'en rappelait pas, mais que s'il s'en souvenait plus tard il en ferait 
part au colonel Picquart. 

Le colonel Picquart me dit de porter mon attention sur les 
personnes qui pourraient apporter au domicile du commandant 
Esterhazy des lettres ci la main. De ce c6te je n'ai rien trouve ega- 
lement. 

Le colonel Picquart partit au mois de novembre et avant de 
partir il me dit : cessez cette affaire, nous la reprendrons plus tard. 
.Je vais en mission et en revenant nous reverrons cette enquete. 

Quelques jours apres le general Gonse me fit appeler et me dit : 
« Mettez-moi au courant de ce que vous avez fait en ce qui concerne 
le commandant Esterhazy; car je ne sais rien. » .Je lui dis, monsieur 
le President, ce que je viens de vous dire. Les conclusions etaient 
celles-ci : c'est qu'au point de vue de la trahison je n'avais rien 
decouvert sur le commandant Esterhazy; au point de vue de la 
moralite et de sa conduite privee, ma conviction etaitfaite; mais 
au point de vue de la trahison, je n'avais rien trouve. 

Le general Gonse me dit : a Pensez-vous qu'en continuant I'en- 
quete on pourrait arriver a un resultat?)) Jelui dis : « Mon general, 
le commandant Esterhazy est dans une situation telle qu'il estpeut- 
etre sur le point d'etre accessible a certaines propositions.)) Le general 
Gonse me dit alors: « Eh bien, continuez votre enquete tres discre- 
tement et continuez a me rendre compte d6s que vous aurez quelque 
chose de nouveau. » 

Cette enqu(^te continua toute I'annee et le dernier acte de la 
surveillance se place k la date du 23 octobre. .J'oubliais de vous 
signaler, dans les relations que j'ai enumerees, les relations du com- 
mandant Esterhazy avec une ambassadeetrangere et avec I'attach 
militaire de cette ambassade. Ces relations, qui avaient eu poii 
moi au debut une grosse importance, n'en avaient plus; on n'atta- 
chait pas beaucoup d'importance a cela, on savait qu'il etait en 



— 254 — 

relations avec cet attache militaire qu'il avait connu dans son pays 
natal et la chose n'avait aucune importance pourmoi. Neanmoins, 
le 23 octobre, j'ai eu Toccasion de constater do risu Tentr^e dans 
cette ambassade etrang^re du commandant Esterhazy. 11 6tait 
3 hemes de I'apres-midi. II y est reste exaclement une heiire et en 
est ressorti vers 4 heures. Je fis part de cette affaire au minislere et 
ma surveillance s'est arr^tee la. 

C'est le dernier acte de ma surveillance. 

Je suis parti en mission peu apres et je no me suis plus occupe 
de cette affaire. 

Le Prksidext. — C'est tout ce que vous avez a dire acesujet? 

M. Desvernine. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Au sujet de I'affaire Dreyfus elle-meme, vous 
ne savez rien? 

M. Desvernixe. — Non, monsieur le President. 

M'' Demaxge. — M. Desvernine vient de dire qu'il avait vu le com- 
mandant Esterhazy a I'ambassade le 23 octobre 4897. Je ferai 
remarquer que c'est le jour de I'enlrevue de Montsouris. Je lis, dans 
un passage de la deposition de du Paty de CIam,qu'Esterhazy avait 
avoue etre alle a I'ambassade. 

Un membre du Conseil. — Je vois ici que Ton indique la date 
du 25. 

Me Labori. — II faut se reporter au temoignage devant la Cour 
de cassation ; c'est le 23 qui est indiqu^. 

M*" Demaxge. — M. le Conseiller a raison. A la page 510 on volt 
que la derniere de ces visites a eu lieu le 25. 

C'est I'edition reimprimee du minist^re de la Justice, mais la 
date exacte est le 23 octobre 1897. 

M^ Labori. — Monsieur le President veut-il me permettre de 
poser une autre question a un autre temoin? Je m'en excuse sur 
mon absence momentanee de I'audience. Pouvez-vous demander k 
M. le general Roget s'il a eu connaissance de ces visites? 

Le general Roget. — J'ai deja repondu non. Je ne les ai con- 
nues que par le temoignage de M. Desvernine. 

M^ Labori. — Maintenant qu'il connatt cette visite, comment la 
concilie-t-il avec Esterhazy, agent du syndicat 

Le general Roget. — Je n'ai pas dit qu'Esterhazy etait agent du 
syndicat. J'ai dit que le rule d'Esterliazy m'echappait complete- 
ment. Je I'ai dit d'une fagon formelle a M'' Demange. 

M"^ Labori. — Cependant, M. le general Roget a parle du syndicat 
comme d'une institution publique 



- 255 — 

Le general Roget, — G'est une institution publique; tout 
monde en parte. 

Me Labori. — M. le general Roget n'a rien a apporter pour 
appuyer cette affirmation? 

Le President. — G'est une question en dehors des debats. 

Me Labori. — Pardon t J'arrive a poser cette question a propos 
de la deposition de M. Desvernine. 

Le President. — Tres indirectement. 

Me Labori. — Je m'en excuse ; mais je m'efforce d'apporter 
dans le debat le plus de moderation possible et je m'efforce 
egalement de ne pas abandonner le terrain de ma defense. 

Le President. — Vous avez dit qu'elle etait en rapport avec la 
deposition de M. Desvernine. 

Me Labori. — M. le general Roget a parle souvent du syndicat; 
il a dit que le syndicat avait ofTert six cent mille francs au com- 
mandant Esterhazy pour avouer qu'il etait I'auteur du bordereau. 
II ne fonde cette opinion sur rien, 

Le general Roget. — J'ai repete cela d'apres le dire d'Esterhazy. 

Le President. — Quel rapport cela a-t-il avec la deposition de 
M. Desvernine ? 

Me Labori. — Cela a une importance tres grande. Si nous 
n'avions devant nous que Dreyfus tout seul, ce serait plus 
simple. Mais nous avons le commandant Esterhazy en face de 
Dreyfus. II faut bien que le Gonseil sache quel est le rdle du com- 
mandant Esterhazy. 

Le President. — Soyez bref. 

Me Labori. — On parle toujours dans cette affaire de millions. 
M. le general Roget s'est fait en quelque sorte I'interprete de ces 
affirmations, G'est pourquoi je me permets de m'adresser a lui. Je 
voudrais qu'il me dise ce qu'il pense dela visite faite par Esterhazy 
le 23 octobre al'ambassade d'Allemagne, alors que nous savons par 
les depositions qu'Esterhazy aurait dit k Schwarlzkoppen : « Decla- 
rez que je ne suis pas Tauteur du bordereau, sinon je vais me 
suicider. » 

Le general Roget. — J'ai deja repondu a cette question. Je ne 
puis pas toujours repondre aux memes questions. 

Me Labori. — Tenez-vous le fait pour etabli? 

Le general Roget. — Oui, je le tiens pour etabli maintenant. 

Me Labori. — Le general Roget peut-il nous dire ce qu'il en 
pense? 

Le general Roget. — Je n'ai pas k dire ce que j'en pense. 



— 256 — 

Je demanderai a completer ma doposition a un autre moment si 
vous le voulez. 

Je ferai remarquer a j\P Labori que j'ai deja r(^pondu k cette ' 
question qui m'a deja ete posee par M^' Demangeet quejenepeuxpas ■ 
repondre toujours aux memes questions. II n"y a qu'k se reporter a < 
ma" deposition. ^ 

Me Labori. — Qu'avez-vous repondu? 3 

Le general Roget. — J'ai dit que je trouvais cette demarche sin- 
guliere, mais je ne tenais pas le fait pour etabli. { 

M*" Labori. — Eh bien, maintenant que vous le tenez pour | 
etabli, qu'en pensez-vous"? i 

Le general Roget. — Je n'ai pas a vous dire ce que je pense. 

Seulement, monsieur le President, puisque Ton n'a pas pu me 
questionner,je completerai ma deposition, mais a un autre moment, 
si vous le voulez bien. 



CIXQUANTE-DEUXIEME TEMOIX 

LE COLONEL FLEUR » 

M. le colonel Fleur, Pierre-Hi ppolyte, 61 ans et demi, colonel ; 

en retraite. | 

Le President. — Veuillez nous faire connaitre ce que vous 
savez de I'affaire Dreyfus, directement ou indirectement. 

Le colon*el Fleur. — En 1894, ily avait au service des renseigne- 

ments, comme chef le colonel Sandherr qui est mort, et comme ; 

sous-chef le lieutenant-colonel Gordier. M. Cordier a depose devant .i 

la Cour de cassation, je ne sais pas ce qu'il vous dire tout k I'heure, | 

mais dans sa deposition a la Cour, il y a une tres grosse lacune et ^ 

e'est cette lacune que je vais combler ici au moyen des declarations I 

qu'il m'a faites k Rennes m^me. > 

Je prie le Conseil de remarquer que ce que je vais dire s'est I; 
passe au mois de Janvier 1896; a ce moment-la I'agitation dreyfu 

siste n'avait pas commence ; elle n'a commence que deux ans apres, ^ 

c'est-a-dire pour parler plus exactement un an trois quarts apres. i 

Le lieutenant-colonel Cordier, peu de temps apres sa sortie du service I 

des renseignements, est venu au 31^, dans le regiment que j'avais .■ 

I'honneur de commander ici a Rennes ; au jour de son arrivee, il -i 

s'est presente a moi et apres les souhaits de bienvenue, comme je 5 

lui exprimais mon grand etonnemenl de voir qu'on avait renvoye % 
le chef et le sous-chef du service des renseignements, il me dit 



y 



- 2o7 — 

textuellement ceci : « Mon colonel, le renvoi du colonel Sandherr et 
le mien est le commencement de la revanche des jiiifs, les jiiifs ont 
fait agir leur influence sur le general de Boisdeff"re et sur le general 
Gonse qui se sont laisse faire et ont prononc(§ noire renvoi, les juifs 
ont fait meltre a notre place, a Sandherr et a moi, une de leurs 
creatures, le commandant Picquart. » 

Je me permets encore de souligner que cela se passait en Jan- 
vier 1896, c'est-a-dire longtemps avant le commencement de i'agi- 
tation qui a abouti a ce qui existe maintenant. 

Le lieutenant- colonel Gordier est parti du regiment le 24 sep- 
tembre 489i) ; tout le temps de son s6jour au regiment, pas une 
seule fois, pas une seconde il n'a cess6 de proclamer la culpabilite 
de I'accus^ que vous avez devant vous ; il n'a jamais eu le moindre 
doute, si>n affirmation etait continue, formelle, absolumeiit for- 
melle, et j'ajoulerai qu'ilaccompagnait cette affirmation d'epithetes 
queje ne veux pas repeter ici par cgard pour I'accus^. Je ne sais 
pas ce que le colonel Gordier viendra vous dire, mais s'il dit quoi 
que ce soit qui soil contraire ou qui infirme ce que^e viens d'enon- 
cer, je vous prierai, monsieur le President, de me faire comparaitre 
de nouveau. 

Je croi5 qu'on viendra vous dire que les colonels d'infanterie 
pouvaient r^unir des renseignements utiles k I'Etat-major general 
sur les troupes de couverlure. Eh bien, j'ai command^ un bataillon 
de couverlure, un bataillon de chasseurs; or, moi, chef de corps de 
ce bataillon, je ne savais qu'une chose, c'est que mon bataillon 
devait ^tretenu a partir quatre heures apres la reception de I'ordre 
t61egra|>hique le concernant. 

J'ignorais absolument ce que j'avais a faire. Le general de divi- 
sion, les ii^n^raux de brigade de ma division, les officiers d'Etat- 
major n'en savaient pas plus que moi. De la, je conclus qu'un 
officier d'infanterie en garnison dans I'Ouest, qui n'etait pas plus 
instruit que moi sur les troupes de couverlure, ne pouvait pas 
reunir des renseignements pouvant satisfaire un Etat-major etran- 
ger sur ce point. 

Je passe a un troisi^me point. M. le President du Gonseil de 
guerre a demand^ a I'accus^ ici present : « Avez-vous 6te h cheval 
k des manoeuvres allemandes? — Non, mon colonel, jamais. » 
Or, en 4894 (je ne puis dire exactement le jour, je n'en ai pas pris 
note; je preciseraisuffisamment en disant que c'6taitquelques jours 
apr^s la nouvelle rendue publique de I'arrestalion, par consequent, 
en novembie), j'etais en permission dans la Haule-Marne, j'ai pris 
It. 17 



— 258 — 

a Langres le rapide de Mulhouse-BAle-Paris. Montant dans un tom- 
paiiiment de premiere classe, je me trouvais avee un monsieur 
bien mis. La conversation s'etablit a propos d'une demande d'auto- 
risalion de fiimer. J'ouviis mon pardessus; il vit ma rosette et me 
demanda si j'ctais ol'ticier. Nulurellement nous causdmes de la 
grosse alTaire dont les journaux parlaient beaucoup, Ge monsieur 
me dit : a Je suis grand industriel a Mulhouse. La trahison de 
Dreyfus ne nous a pas etonnes, car nous I'avons vu avec la plus 
grande indignation k cheval avec un general allemand, dans des 
manoeuvres qui ont eu lieu dans les environs de la garnison de 
Mulhouse. » 

Ce dire de ce monsieur a eu lieu en 1894 (je souligne) dans un 
compartiment de premiere classe du rapide de BAle-liel fort Paris, 
vers 2 h. 4/2 de Tapres-midi. J 'avals, en elTet, pris le train k 
2 h. 1/4 a Langres et la conversation s'etait rapidement etablie. Je 
repute encore la phrase qui me fut dite : « La trahison de Dreyfus 
ne nous a pas ^tonnes, car nous I'avons vu avecla plus grande indi 
gnation monter, a cheval a une manoeuvre dans les environs de 
Mulhouse avec un general allemand. » 

M. le President du Conseil de guerre a demand^ aussi a I'accuse 
s'il n'avait pas loue une villa pour une personne. Je prie le conseil 
d'accepter ceci comme une indication seulement, mais quelqu'un 
digne de foi m'a assure, et cela a ete verifie sur place, qu'une villa 
a ete non pas louee, mais achetee pour M"*^ Dodson; ce serait une 
villa dite « chalet normand )),rue du Jardin-Madame, a Villerville'. 

Et cette personne assure que Dreyfus y venait parfois. jamais il 

•1. Le Figaro du 20 aoiit a public la lettre suivantc : 

HennequevUl*?, 26 aoCit. 

Monsieur, 

Une cnquete, un enquutO. VoiUi encore un tonioin i]ui so tronipe \>nr tioj)! 
G'est le colonel Fleur. 

Le chalet dont parle M. lo colonel Fleur a ete achete par juoi, iceur de 
M. Bodson, le 4 uuirs 1895, au Tribunal dc Ponl-rEvequo. 

Remarquons cette dale 1895. Le mallieureux oflicier <itait duj.'i arrete pour 
le crime d'un autre. 

.Je vivais la tres retiree en compagnie de ma mere, ne reccvant que ma 
famillc. 

Quand je pei-dis ma mere, j'ai voulu quitter cette maison (et meme le pays) 
qui me rappelait dc si fristes t^ouvenirs. 

Le chalet a dti veudu a un doctcur ea Tetude de M« GUtTon, ooloire a 
Trouville. 

Pour mes amis et comiaissances, je viens voiis prier d'inserer cotle lettre 
dans votre journal, cur do toutcs ces petites inlamies, il ne I'uut pas qu'il 
reste le moindre soup^-on. 

Avec mes renwjrciements, agrecz mes salhtations eaipressdes. 

C. BoBM>N. 



— 259 — 

n'y passait la nuit. II y veoait parfois et repartait apres. Dans cette 
m^me villa, il se rencontrait avec un individu qui s'appelait 
D"" Lannemer ou d'un nom a peu pres comme cela, qui est proba- 
blement le meme que le Lannemer dont a parle M. le general 
Mercier dans sa deposition au sujet de la lettre, ou il est dit : « Si 
Lannenner vient, donnez-lui la meme somme. » 

II y a encore un autre point. J'ai vu a Paris une personne, la 
mere d'un jeune homme et un ami intime de la famille de ce jeune 
homme; ils m'ont declare qu'en 1894, un monsieur ayant tournure 
d'officier avait pris ce jeune homme, I'avait amene dans uoe 
maison dontje pourraisdonner I'adresse exacte, et lui faisait copier 
dans cette maison des documents que le jeune homme ne connais- 
sa,it pas, mais oii il y avait des plans et des dessins. Puis a un 
moment donne, la mere, voyant que le jeune homme avait de 
I'argent, s'en inquieta et crut qu'il mentait; elle suivit le jeune 
homme, le vit entrer et ensuite la vu ressortir. Quelque temps 
apres, visage de hois, puis on parle de I'arrestation de Dreyfus, touii^ 
les journaux illustres donnent des portraits de Dreyfus et le jeune 
homme dit : « Mais c'est lui qui m'a fait faire des copies, » en 
montrant le portrait, et I'expression dont s'est servie la mere et 
I'autre personne, I'autre lemoin, est celle-ci : « Cela a ete le cri du 
coeur. ■» C'est a moi. messieurs, que cela a 6t6 dit, je me suis em- 
presse d'aller dans la maison, j'ai demande oi parler au concierge; 
c'etait un nouveau concierge, il ne savait pas ce que je voulais 
dire; I'ancien concierge etait parti depuis deux ans. 

J'ai demande a un ancien locataire. II m'a dit que le locataire 
qui avait cette chamhre, on I'appelait M. Alfred. II m'a dit : « Je 
crois bien que ce n'est pas la premiere fois que j'entends parler de 
31. Alfred dans cette maison. » J'ai encore bien des choses a vous 
faire connailre, mais des choses de seconde main. 

Je suis pret a vous indiquer les temoins qui sont prets a venir 
vous devoiler qu'un juif de Constantinople a eu oi payer 80,000 francs 
pour la propagande dreyfusiste, c'est nn officier qui pourrait venir 
temoigner ici. 

Je suis pret eg.dement a vous donner le nom d'un negociant 
qui, j'en suis presque sOr, pourra donner des traces serieuses de 
depense; la encore, on m'a assure que la personne qu'on appelait 
M. Alfred faisait de grosses depenses;il m'a d'abord cause un peu, 
puis s'est retire, disant qu'il ne veut pas perdre sa clieniele en 
devoilant les depenses de ses clients ; mais je suis pr^t a vous 
donner son adresse et son nom, si vous le desirez. 



— 260 — 

Le Pbksident. — Monsieur le commissaire du Gouveineinent, 
avez-vous des questions a poser? 

Le Commissaire du Gouvernemem. — xiucune. 

M« Demange. — Le temoin vient de faire des propositions uu 
Conseil, le Conseil appr6ciera. Nous voila en face d'une s6rie de 
racontars que nous avons dej^ vus sous la plume de M. Quesnay de 
Keaurepaire. 

Le colonel Fi iuu. — Jo proteste contre le mot de racontars. Je 
proteste verlemei)l contre ce mot-lsi. Je ne suis pas homme a faire 
des racontars, qu'on le sache bien ici 1 D'ailleurs ces messieurs le 
savent bien. 

M« Labori. — Pour ma part, de meme que Mc Demange. si le 
conseil attachait la moindre importance aux propos que rapporte 
le colonel Fl<-ur. je le supplie avec insistance d'obtenir le nom des 
lemoins et de les faire citer. 

Le colonel Fleur. — Pour ce qui est du, propos tenu par le 
colonel Cordiet', il va venir tout a I'heure, on I'etitendra. Pour ce 
qu'on m'a dit au chemin de fer. sur mon Hme et conscience, je le 
certifie, que cela m'a et^ dit a moi au mois de novembre 1894. 

Pour ce que m'ont dit la mere du jeune homme et son ami, ils 
me I'ont dit a moi-meme, ce n'est pas moi qui ai invente cela. On 
n'a pas le droit de dire que j'invente la moindre des choses. Ce n'est 
pas un racontar. 

M^DkwaiNGe. — Voulez-vous demanderaut6moinpourquoi,devant 
la Cour de cassation oii il a 6t6 entendu, il n'a pas signale ces difTe- 
rents faits qu"il rapporte aujourd'hui devant le conseil de guerre? 

Le colonel Fleur. — Monsieur le President, voulez-vous deman- 
der de quels faits il s'agit? 

M« Demange. — II s'agit notamment du premier, de la conversa- 
tion en chemin de fer. 

Le Presidknt. — Vous avez etc Jnterrog6 non pas par la 
Chambre criminelle elle-meme, mais par commission rogatoire. 

Le colonel Feu R. — Oui, monsieur le President. Oh! la reponse 
est bien simple, extremement simple et tres limpide. La premiere 
raison pour laquelle je n'ai pas fait connaitre ces faits est celle-ci : 
j'avais su que le colonel Cordier avail dit absolument le contraiie 
decequej'ai dit; alors mon but etait absolument de demolir ce 
qu'avait dit le colonel Cordier. Ensuite je n'aurais jamais cru, en 
mon clme et conscience, que la Cour de cassation aurait ete jusqu'a 
la revision. Je jugeais done inutile d'c mettre ce fait en plus. 

Ma seule intention 6tait de lutter contre les dires du colonel 



— 261 — 

Cordier, dires contre lesquels tout le monde s'elevera ici, car ce 
n'est pas k moi seul qu'il I'a dit, il y en a bien d'aut res. 

Le President. — (JJ'est bien de I'accuse ici present que vous 
avez entendu pai ler? 

Le COLONEL Fleur. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Accuse, levez-vous, Avez-vous des observations 
a presenter? 

Le capitaine Dreyfus. — Mon colonel, comme je I'ai dit tout a 
I'heure, je ne r^ponds qu'aux faits, et je ne r^ponds pas aux men- 
songes. Seulement si vous attachez la moindre importance, mon 
colonel, aux pr^lendus faits quil viennent de vous etre rev6l6s, je 
vous demande insiamment, mon colonel, je vous demande de tout 
mon coeur, mon colonel, — je suisconvaincu que le conseilm'ecou- 
tera — I'enqueie la plus complete, la plus eclatante qu'on puisse 
faire! Voila tout ce que je demande a vous, mon colonel, president 
du conseil, et aux membres du conseil. 

M« Labori. — Jaurai peut-etre une autre question k poser an 
temoin. Quand on lui a parl6 de la publication du portrait du capi- 
taine, de quel portrait s'agissait-il? A quelle date a-t-il ete public? 

Le colonel Fleur. — Je repute ce que jai dit : quand la nou- 
velle de I'arrestation a ete rendue publique, tous les journaux illus- 
tr^s ont public, je le crois, j'en suis meme sur, sans pouvoir faire 
r6num<^ration d^s journaux, le portrait de I'accuse, et le jeune 
homme a dit k sa m^re et k d'autres personnes : « Voila celui qui 
m'afait copier des pieces. » Etces personnes m'ontdit amoi-m^me : 
« Cela a ete un cri du coeur. » 

M*" Labori. — Monsieur le President, si je ne me trompe, et la 
chose est facile a verifier, tous les portraits publies en 1894 ont 6ie 
des portraits fantaisistes. Le premier .portrait exact, le portrait- 
photographic, a ete publie en 1898. Voila un petit detail qui montre 
a quel point il serait nCcessaire pour le Conseil, s'il attache la 
moindre importance k ce fait qui, pour moi, n'en a pas, que les 
temoins eux-meaies soient entendus. 

Lr President. — Faites entrer le Colonel Cordier. 



cinquante-troisieme temoin 
LE LIEUTENANT COLONEL CORDIER 

-M. Cordier, Albert-Marie, 65 ans et quatre jours, lieutenant- 
colonel en retraite, prete serment. 



— 262 — 

Le Phgsidext. — Connaissiez-vous I'accuse avant les fails qui lu 
sont reproches '? 

Le LiELTENAjrr-coLONEL CoHDtER. — J'ai connu Taccuse, que je 
vois aujourd'hui pour la quatrieme fois. 

Le PiiiisiDENT. — L'avez-vous connu avant 1894? 

LBLiEUTENANr-(:«>LONEL CoHDiBH. — Non, mon colonel. 

Le Phesident. — Vous n"6tes ni son parent ni son allie? Vous 
n'Ales pas k son service ni lui au voire'? 

Le likdtenat^t-colowel Cohdieh. — Non, mon colonel. 

Le PnEsroEyr. — Vous etiez einployo au 3^ bureau, au service 
ties renseignements, en 1894, lorsque est n6e TalTaire Dreyfus. 
Veuillez nous faire connaitre ce que vous en savez. 

Le LiEUTEXANT-coLOJNEL GouDiER. — Avaut de parler sur cette ques- 
tion, je desirerais faire una observation : c'est que je ne suis pas 
delie du secret professionnel. On a deiie du secret professional 
beaucoup d'officiers qu'il etait peut-etre inutile d'en delier, vu qu'ils 
n'avaient pas a parler de choses secretes. Moi, qui ai et6 pendant 
huit ans el demi au service des renseignements, je ne suis pas delie 
du secret professionel. Je tiens d'autant plus a signaler ce fait que 
deja une premiere fois, lorsque j'ai eu I'honneur de deposer devant 
la Ghambre criminelle, j'ai cru que des ordres elaient venus et que 
j'etais delie du secret. Je ne I'etais pas; j'ai ete oblig6 d'interronipre 
ma deposition, et cela a ete interprete d'une fagon extrfhwement 
desagreable pour moi. 

Le Piu'side.xt. — Vous n'avez fait aucune demarche pour etre 
delie du secret professionnel ? 

Le lieutenant-colonel Cohdibr. — Je suis cil^ par M. le commis- 
saire du Gouvernement : je n'ai pas de demarches a faire. Mali il 
y a beaucoup d'autres choses qui pour moi ne sont pas couverles 
par le secret professionnel, et que je puis dire. 

Le PRESfDENT. — Dites tout ce que vous croirez pouvoir dire, 
tout en respectant le secret professionnel. 

Le LiEiTENANT-coLONEL GoRDiER. — Bicu cntcndu, mon colonel; 
ma deposition proprement dite sera completee en dehors de cela, et 
je pourrai revenir sur les autres fails si M. le ministre juge utile 
de me dehor du secret professionnel. 

C'est dans ces conditions que je depose, c'est-adire que je depose 
sur un certain nombre de fails... 

Le Pjjesidext. — Vous deposez sur les fails qui ne sont pas 
couverts par le secret professionnel en ce qui vous concerne. 

Le LiEi TENANT-COLONEL GoRDiEu. — ... ct qui sont tellemcnt con- 



— 263 — 

nus que le secret professionnel est pour ainsi dire leve pour eux. 

Je commencerai, mon colonel, si vous me le permettez, par faire 
une petite observation qui m'amenera precisement tout de suite en 
plein dans mon sujet. 

Lorsque j'ai re§u ma citation, elle 6tait ainsi libellee, wM. Cor- 
dier, lieutenant -colonel en non activite. » Un point, c'est tout. J'ai dit 
au brigadier qui m'a apporte cette citation que je serais tres honore 
de venir deposer devant le Conseil de guerre de la 10*^ region, que je 
connaissais du resle, attendu qu'il y a trois ans j'ai eu I'lionneur de 
le presider. Mais qu'il y avait a cet egard une chose que je ne pou- 
vais pas accepter ; j'etais considere comme un officier encore en 
activite, puisque la non-activite est une variete de I'aetivite, mais ce 
n'etaitqu'un point aJministratif, c'etait une question de forme pour 
ainsi dire. Mais il y avait la une chose tres grave, j etais indique 
comme en non-activite tout court. Or, apres toutes les imputations 
calomnieuses dont j'ai ete lobjet de la part d'un magistrat, sachant 
parfaitement que les faits n'etaient pas vrais, et notamment celui de 
ma mise en reforme, j'ai prie de regulariser les choses. 

Je tiens a dire que je n'attaque en rien M. le Gommissaire du 
Gouvernemeni, qui est en dehors de I'affaire. 

Le Commissaire du GouvERiNEMENT. — G'cst une simple erreur 
d'ecriture. 

Le President. — Dans la deposition devant la Cour de cassa- 
tion, vous etes indique comme en non-activite pour infirmites tem- 
poraires. 

Le lieutexant-colonel Cordier. — Mais en parlant d'un magislrat, 
je ne faisais pas allusion a un magistrat de la Clhambre criminelle 
de la Cour de cassation, je voulais parler de Teniju^te Mazeau qui 
a amene la loi de dessaisissement. C'est a ces magistrals que je f ais 
allusion en ce moment. 

Voici pourquoi j'ai ete emu de cette chose qui dans un autre 
cas n'aurait pas alfire mon attention, c'est (pie dans le numero du 
Journal Officiel du 10 octobre i89i5, — je vous prie de retenir cette 
date, — j'ai et6 designe,lorsqu'on a nomme mon successeur, comme 
lieutenant-colonel mis en non-activite, un point c'est tout. [Rives.) 
Or, quand on designe a VOfficiel un officier en non-activite tout 
court, cela veut direun officier qui est mis en retrait d'emploi. Or, 
je n'ai jamais ete mis en retrait d'emploi, j'ai et6 mis en non-activite 
pour infirmites temporaires; la plupart de ces messieurs qui sont 
iei m'ont connu et savent parfaitement que cela est vrai, puisqu'ils 
savent que j'ai ete lieutenant-colonel au 41""' d'infanberie a Renwes. 



— 264 — 

Mais rimportance de cette chose, vous allez la voir : vous voiis 
rappelez la publication k VOfficiel le 10 octobre 4896. C'est pr^cise- 
ment k Tepoque oCi d'apres toutes les depositions que vous avez 
lues, M. le ministre de la Guerre de I'^poque avail un sommeil agite. 

Je n'incrimine pas du tout M. le ministre de la Guerre, je ne 
I'attaque pas le moins du monde. 

Nous sommes a cette epoque, quelques jours avant In fabrication 
du faux qui est devenu celebre sous le nom de faux Vercing^torix, 
de faux de I'altach^ militaire auvergnat, ou de faux Henry qui est 
son nom veritable. II ne s'agit pas de se tromper sur ce point el 
quand il en sera question a ptopos de la deposition du general 
Roget, il faudra s'entendre sur les mots; ce general a pretendu que 
je me suis tromp6 sur line piece, nous verrons cela. 

Le faux Henry, dis-je, a, d'apres les temoignages anterieurs, a ete 
presente a M. le general Gonse par le commondant Henry passant 
sur la lete de son chef le colonel Picquart vers la fin du mois d'oc 
tobre, je ne puis dire le jour exact, je ne le sais pas. 

Or il est bien 6vident pour tout le monde maintenant que si 
ce faux n'avait pas 6t6 presenle a ce moment-U, on auraitcertaine- 
ment continue les investigations, on aurait certainement trouve le 
vrai coupable, on aurait fait la chose tranquillemenl, pos(^ment, on 
aurait fait la revision sans bruit, sans tapage, et, messieurs, vous 
ne seriez pas reunis ici aujourd'hui, et il y a longtemps que tout 
seraittermine. 

Je tenais a vous dire une autre chose en passant. Quand j'ai vu a 
VOfficiel I'inscription fausse qui etait faite a mon sujet, j'ai fait une 
reclamation au chef du cabinet du ministre qui etait a ce moment 
charge de ces questions-l^, c'est-a-dire M. le general de Turcy qui 
m'adressa au general Millet; ce dernier s'est aussit6l occupe de 
I'affaire. 

On rectifia trois jours apr^s au Journal Officiel, mais on ne lit 
jamais les rectifications. J'ai regu beaucoup de lettres de cama- 
rades qui me croyaiept mis en non-activile de la fagon qui etait 
indiqu6e. 

Le President. — Je vous prie d'entrer plus directement dans le 
sujet. 

Le LiEUTENANT-coLONEr. CoRuiER. — Mousieur le president, nous 
allons y entrer en plein en moins de cinq minutes 1 {hires.) 

Je voulais dire je ne mets pas en cause le general de Torcy ni le 
general Milet, mais j'avais oubli(!' d'ajouter qu'il est tr^s fdcheux 
qu'une enqu^te s6rieuse n'ait pas ete faite a ce moment-la a la 



— 265 — 

direction de Tinfanterie pour savoir dans quelles conditions on 
s'('tait livr6 k cette manoeuvre contre moi. 

Le President. — Voulez-vous dire comment le bordereau est 
arriv6 au ministere de la Guerre? 

Le lieutenant-colonel Cordier. — C'est que je ne suis pas delie 
du secret professionnel. Si Ton veut me delier; j'y tiens essentielle- 
ment. 

Me Labori. — Dans ces conditions alors tous les ofiiciers n'au- 
raient pas qualite pour venir deposer. 

Le general Chamoin, de sa place, an President. — Je n'ai pas 
qualite pour delier M. Gordifr du secret professionnel, mais je puis 
le demander au ministre de la Guerre. 

M" Demange. — M. le colonel Cordier a depose devant la Cour 
de cassation, sa deposition est imprimee ; du moment qu'il a et^ 
deli6 ii la Cour de cassation, il est delie aussi pour le Conseil de 
guerre. 

Le lieutenant-colonel Cordier. — Monsieur le president, je vais 
abreger consid^rablement. Je veux d^montrer que cinq ministresde 
la Guerre successifs peuvent etre trompds, et nous entrons ainsi dans 
I'affaire Dreyfus, ce qui nous am^ne precis6ment a parler du gene- 
ral Roget. M. le general Iloget a bien voulu dire devant la Cour de 
cassation qu'il etait mon camarade de promotion; cependant je 
veux vous demander une chose qui, je pense, pent se faice, c'est de 
lire la partie de la deposition du general Roget qui me concerne, et 
qui est faite... j'allais dire un vilain mot... (Bires.) qui est faite avec 
la plus grande legerete. 

Le President. — Je crois qu'il sera utile que nous demandions 
au ministre de la Guerre de vous delier du secret professionnel et 
nous vous entendrons demain ou apr^s demain. Nous suspendrons 
votre deposition d'ici Ik. M. le general Chamoin voudra bien deman- 
der par depeche au ministte de vous delier du secret professionnel, 

Le lieutenant-colonel Cordier. — Si vous me le permettez, et si 
la deposition de M. le colonel Fleur que je ne connais pas naturelle 
ment ressemble a celle qu'il a faite a la Cour de cassation, si c'est la 
mSme ou k peu pres, je demande h y repondre de suite de fagon h 
vider celte question-1^. 

Le President. — II vaudrait pent (^tre mieux que vous fassiez 
toute votre deposition en m^me temps, etant delie du secret pro- 
fessionnel. 

Le lieutenant-colonel Cordier. — Je puis faire cette deposition-I4 
sans (^tre deiie du secret professionnel ; cela deblaiera le terrain. 



— 26G — 

TjE President. — Nous vous rappellerons. 

Le LiEUTENANT-coLOiNEL ConoiER. — Je tiens a ajouter ceci : si on 
a ci me poser quelques questions, cela peut se faire dans des con- 
frontations ou je ne sais quoi, il y a bien des choses pour lesquelles 
je ne me crois pas lie par le secret professionnel. 

Le President. — Nous vous rappellerons. 

Le lieutenant-colonel Cordier. — Parfaitement. 

Le President. — Je vous remercie. 

Faites entrer le temoin suivant, M. Gallichet. 

L'Huissieu. — M. Gallichet est absent. 

Le President. — 11 n'est pas parmi les temoins qui <''taient 
absents au premier moment? 

Le Commissaire du Gouvernement. — Non, mon colonel. 

Le President. — Eh bien, nous I'entendrons ult^rieurement; 
introduisez M. de Grandmaison. 



CINQUANTE QUATRIEJIE TEMOIN 

M. DE GRANDMAISON, DEPUTE 

M. de Grandmaison, Georges-Gharles-Alfred-Marie, 34 ans. 

Le President. — Quelle est votre profession ? 

M. DE Grandmaison. — Depul(^^ de Maine-et-Loire, je ne sais pas 
si c'est une profession. (Rire.'f.) 

Le President. — Connaissez-vous I'accuse avant les faits qui lui 
sont reproches ? 

M. DE Grandmaison. — Non, je ne connais pas I'accuse, etj'ajoute 
que je ne suis pas antisemite. 

Le President. — Voulez-vous nous dire ce que vous savez et 
dont vous avez depose devant la Chambre criminelle de la Cour de 
cassation en vertu^d'une commission rogatoire? 

M. DE Grandmaison. — Ma deposition a la Chambre criminelle a 
porte sur quatre points; il y en a deux que je ne reticndrai pas ici 
parce qu'il n'j a pas lieu de le faire : c'est ce qui concern e les rela- 
tions qui ont existe entre les hauls financiers Israelites etla presse; 
je trouve que jen'ai pas lieu d'en parler ici aujourd'huiattendu qu'il 
s'agit de savoir seulement si le capitaine Dreyfus est coupable ou 
non; de meme en ce qui concerne le commandant Esterhazy, il a 
tellement nie et affirme de choses que je n'en parlerai pas, bien que 
j'aie entendu raconter par certains de mes collegues antisemites 
qu'il avait dit a la Libre Parole etre I'auteur du bordereau, c'est-A- 



— 267 — 

dire que le bordereau etait de son ecriture. Maintenant, je ne me 
rappelle plus exactement les noms de ceux qui m'ont rapporte le 
fait, par consequent je ne le retiens que jusiju'a un certain point, je 
laisse le Conseil juge de le retenir ou de ne pas le retenir. 

Mais le principal objet de ma deposition est celui-ci : en octobre 
ou novembre 1897, je me trouvais dans la rue Saint-ilonore ; je 
rencontrai alors un de mes bons amis, un Anglais qui s'occupe 
beaucoup de leltres, qui est tres lie non seulement avec les intel- 
lectuels de France et d'Angleterre, mais encore avec ceux de beau- 
coup d'autres pays, c'est M. Carlos Blacker. Je ne I'aurais pas mis 
en cause si je n'avais pas cru necessaire, dans la situation ou tout 
le monde se trouve aujourd'hui, d'apporter moi aussi ma parcelle 
de verite. II me dit : « Je suis tres heureux de vous rencontrer, j'ai 
quelque chose de tres grave a vous dire. » II me prit par le bras, et 
nous conversames cheminant pas a pas, et nous arretant pour ainsi 
dire a chaque pas aussi, II me dit alors qu'il etait sftr de I'inno- 
cence de Dreyfus. Je lui dis: ((Comment le savez-vous?)) II me dit : 
(( J'en suis certain, j'ai vu une lettre du colonel de Schwartzkoppen 
a un general qui je crois s'appelle Braunschveigg — je ne suis pas 
silr du nom — qui habite Fribourg en Brisgau ou une de mes 
scBurs a son domicile; dans cette lettre, M. de Schwartzkoppen dit 
que depuis la condamnation de Dreyfus il ne dort pas parce qu'il 
voudrait pouvoir proclamer son innocence bien haut. » Alors je lui 
dis : (( Mais il faut encore ajouter peu de creance aux dires du colonel 
de Schwartzkoppen parce que lui et certains attaches militaires 
etrangers ont mille et une raisons de se disculper aupres de leur 
gouvernement respectif d'avoir ete pris en defaut. ^) II me dit que 
j'etais un homme de parti pris. Je lui repondis : (( Jusqu'ici je consi- 
dere que Dreyfus a ete justement et legalement condamne, mais je 
n'ai aucune raison, ni par sentiment politique ni par sentiment 
religieux, de vouloir qu'on maintienne un innocent au bagne. II me 
dit : (( II y a d'autres personnes qui sont convaincues de I'innocence 
de Di-eyfus, M. Max Nordauet d'autres encore. »Jelui dis que le jour 
ou on nous prouverait Finnocence de- Dreyfus, moi et beaucoup 
d'autres serious tous prets a nous incliner devant la realite des faits, 
mais qu'en attendant nous considerions que ce qui avait ete fait au 
Conseil de guerre de 1894 avait ete bien fait. 

II me dit qu'il existait au grand Etat-major allemand ou au 
ministere de la Guerre allemand environ deux cents pieces prouvant 
non pas I'innocence de Dreyfus, — il ne I'a pas dit — non pas la 
culpabilite d'Esterhazy — dont il n'a pas prononco le nom — mais 



— 268 — 

prouvant qu'il y avail d'autres officiers qui etaient coupables du 
crime de trahison. A cela, je lui repondis qu'il y avail des brebis 
galeuses parloul el que sur 40,000 officiers de I'arm^e frangaise, il 
pourrait bien y ea avoir qui oublient leurs devoirs envers la Patrie 
et qui aieiit pu livrer a I'ennemi les docunienls dont ils etaient d^- 
lenleurs. 

Ilmedit alors : a Nous cherchions un homme politique a qui 
nous conflerions la photographie de ces pieces. » Je lui r6pondis : 
« C'esttr^s bien, mais qui est-ce qui me garanlira raulhenlicile de 
ces pieces? » II me dit alors : « L'empereur d'Allemagne ne veutpas 
inlervenir personneliement. » Je lui ai repliqu6 : « Comm»'nt vou- 
lez-vousque I'opinion publique puisse prendre au s6iieux des pieces 
qui n'ont aucun caract^re d'authenticil6? » 

II se fAcha alors et il me repela que j'elais un homme de parti 

pris. 

Je ne I'ai pas revu depuis. Mais j'ai su par des personnes absolu- 
mentdignes de foi que le colonel Panizzardi elait son commensal 
habituel. Depuis, jai lu a plusieurs reprises dans les jtjurnauxqu'on 
parlait de la publication a I'etranger de documents provenant du 
grand Etat-major allemand. Or, ils n'ont jamais paru. Ces jours-ci, 
je lisais un article de M. Reinach disanl qu'il serait facile de se 
procurer les pieces du bordereau k I'etranger. Jusqu'ici elles n'ont 
pas encore paru. 

Ce qui nous a toujours etonne dans celle atfaire, c'est Tetrange 
attitude des ambassadeurs elrangers et des attaches militaires. En 
effet, tanldtils declarent soil par rinlerm'?diaire de leur ambassa- 
deur, soil par la voix du minislre, qu'ils ne connaissenl ni Dreyfus 
ni Eslerhazy. Puis, ils viennent vous raconter, com me I'a dit 
M. Pal^ologue, qu'il y a deux cents pieces au grand Etat-major 
allemand. On va meme jusqu'^ dire, comme ^1. Panizzardi, qu'ils 
detiennent les pieces du bordereau. 

Depuis ce moment, je me suis souvent demande — et c'est pour 
cela que j'ai demande a deposer devant la Gour de cassation — si 
vraiment dans lout cela il n'y avail pas pas eu de la bonne foi chez 
certaines personnes, mais aussi beaucoup de mauvaise foi de la 
part d'autres personnes qui avaient a se disculper vis-a-vis de leur 
gouvernement de certains fails et qui cherchaienl k troubler I'opi- 
nion publique en employant tons les moyens k leur disposition. 

Voila par exemple M. Blacker, etranger, de relations tr^sagrea- 
bles, connaissant beaucoup de monde, que M. Panizzardi fr^quen- 
tait tr^s volontiers, voil^ M. Blacker qui s'etTorce de faire circuler 



— 269 — 

dans la sociele parisienne ' ou il est regu ce bruit que Dreyfus est 
innocent et qa'on pos-ede des pieces, et puis ceci, et puis cela, et 
puis jamais rien du tout. 

Messieurs, quand M. Blacker me parla dans cette conversation 
de I'afTaire Dreyfus, je ne pus reprimer un certain mouvement de 
violence, je lui dis : « xMais de quoi se melent les etrangers? on dirait 
vraiment que la France appartient au monde entier ! Est-ce que 
nous nous sommes occupes de I'execution abominable du major 
Panizza? est-ce que nous nous sommes occupes des fusillades de 
Milan? est-ce que nous nous sommes occupes des fusillades d'Ame- 
rique qui ont el6 dirigees contre les ouvriers en greve des chemins 
de fer? Est-ce que nous nous sommes occupes des alrocites de 
Monjuich? Nous avons considere que chacun etait maitre chez soi. 
Eh bieni je me demande ce que les etrangers viennent faire dans 
des questions qui ne les regardent nuUement, et cela sous pretexte 
d'humanile; qu'ilscommencent par regarder chez eux, et ils regar- 
deront chez nous aprSs. » 

1. Nous croyf^ns devoir publier la lettre suivante inseree d:ins le Figaro 
dn 26 ao(il; cette recification s'adresserait pgalemcnt a nous, cai- notre steno- 
graphic est, pour les passages rectifies, conforme a celie du grand journal 
parisien ; 

« Montreuil-Bellay, le 23 aoCit 1899. 

« Monsieur le Redacteur en chef, 

« Je fais appel a votre loyaute pour vous prier de bien voiiloir insf^rerco^ 
quclques lignes dans votre plus prochain numero. Ellos ont pour but de recti- 
fier des erreurs qui se sont glissees dans le compte i-cndu stenographique de 
nia deposilion. 

« 1" Nuiuero du jendi 54, page 6. 5'^ colonne, ligne M2. Au lieu de : Voild 

M. Blacker qui sefforc.e de faire circuler il faut lire qu'on emplnte a 

faire circuler... Cette redification est conforme a nia drposition devant la 
Cour de cassation itome I de I'cnquote, page 736), dans Iriquelle je declare 
([ue j"ai con'lu que M. Blaker avail et(5 dans cette alTaire I'agi'nt loyal, mais 
inconscient. de personnes interessecs a donner le change k 1 opinion publique. 
Je ne pouvais mexprinier aulrement en parlant d'un vieil ami pour lequel je 
professe la plus grande estinie; 

« S" Nuru 'ro du jeudi "li, 6« colonne, 11^ ligne. Au lieu de : dana leregiment 
dans lequel fai servi, on avail, par exemple, line tendance a. ftrelever .<iur la 
maigre solde... il faut lire : Pendant man passage dans larmee, fai pu le 
constater, et fai vu des of/iciers prelever sur lew maigre solde quelques deniers 
pour pouvoir dire a des camarades qui. . . 

« Veuillez agrt^er, monsieur ie Redacteur, I'expression de nies sentiments 
distingues. 

« G. DE Grandmaison, 
« deput(5 de Saumur. 

« Je regois al'instant le Figaro du 23, page 4, 1" colonne, il faut lire ; 

« Je demande qu'on fasse apooler a la barre un temoin de Lucenay- 
Lt'veque (Sa6ne-et-Loire), au sujet de paroles adress^es k la Statthalter 
d'Alsace-Lorraine a son ancien maitre. lors du Cornice agricole de Porbach 
en 1898. 

« J'avais donne son nom ix M. le PrtJ^sident. » 



— 270 — 

Devant la Gourde cassation, j'ai ajoute quelques mots au sujet 
de Tantisemitisme dansTarmee, et, bien que cela ne touche que de 
tr^s loin a la question, je vous demande la permission de rappeler 
ce que j'ai dit. Jai dit que Tantisemitisme dans I'arm^e jusqu'ici 
n'existe pas, et je maintiens le fait. J'ai eu des camarades israeiites 
avec lesquels j'etais dans les meilleurs termes ; j'ai fait il y a deux 
mois un stage dans un regiment de cuirassiers, et j'y ai vu un israe- 
litedans les meilleurs termes avec ses camarades. 

II se pent que le juif, en general, n'y soit pas aimd, mats ce 
n'est pas le camarade Israelite, c'est le juif en general. Pourquoi / 
Mon Dieu I parce qu'il arrive Ires souvent que des officiers se trou- 
vent dans des situations difficiles, et que, pour en sortir, ils sont 
obliges de s'adresser a des usuriers qui, presque toujours, appar- 
tiennent a la religion Israelite, d'ou I'habitude de dire : « C'est un 
juif par-la. » Mais quant a dire qu'un officier de I'armee frangaise 
a pu etre condamne parce qu'il etait juif, j'en fais au besoin appel 
k I'accuse lui-meme, c'est absolument impossible et invraisem- 
blable. 

S'il y a quelque chose a reprocher a notre corps d'officiers,dont 
j'ai eu I'bonneur de faire partie, c'est peut-etre un exces de solida- 
rite. On a plutot une tendance a cacher certaines choses ; dans le 
regiment dans lequel j'ai servi on avait, par exemple, une tendance 
ci prelever sur la maigre solde que nous recevions quelques sous, 
pour dire a un camarade qui avait commis une mauvaise action : 
« Va-t'en, qu'on n'entende plus parler de toi et qu'on ne fasse pas 
de scandale... » Car alors ce scandaie aurait rejailli sur lensemble 
de I'armee. 

Voila les termes de la deposition que j'ai eu I'honneur de faire 
devant la Cour de cassation. 

J'ai I'honneur de representer un arrondissemenl frangais, j'ai 
derrierc moi un grand nombre d'electeurs, ils sont tons comme moi 
animes d'un seul desir, celui de voir proclamer la verite. Si vous 
croyez que I'accuse est innocent, n'hesitez pas, ac(iuittez-le ; sivous 
croyez au contraire qu'il est coupable, n'hesitez-pas non plus, con- 
damnez-le; mais faites bien, failes vite, et faitessuitoulclairement. 
C'est ce que le pays vous demande. 

Le President. — Monsieur le Commissaire du Gouvernement, 
avez-vous des questions a poser au temoin? 

Le Commissaire du Gouvernement. — Non, monsieur le President. 

Le President, — La defense? 

M^ DemaxNge. — Une seule, quant a moi. 



— 271 — 

M. de Grandmaison a dit qu'il avail demande a etre entendu 
par la Cour de cassation. G'est pour cela que M. le Commissaire du 
Gouvernement I'a fait appeler devant vous. Je vous priede vouloir 
bien lui poser une question. M. de Grandmaison estime-t-il que la 
deposition qu'il a apporte devant le Conseil de guerre ait fait faire 
im pas a la verite que recherche le Conseil ? 

Le President. — Je fais remarquer que cette question n'a pas 
trait du tout a I'affaire. Cependant si monsieur veut repondre. 

M"^ Demange. — Je n'insiste pas, monsieur le President. Je ne veux. 
pas me permettre de critiquer I'accusation ; mais si la defense 
amenalt des temoins qui viendraient entretenir le Conseil de leur 
opinion personnelle et de leurs electeurs, on nous jugerait bien 
severement. 

M. DE Grandmaisok. — Si j'ai demande a etre entendu, c'est sim- 
plement pour montrer qu'etant donnes las raoyens employes par 
ceux qui veulent larehabilitationde Dreyfus, il fautqu'ils se sentent 
les defenseurs d'une bien mauvaise cause pour employer de tels 
moyens ! 

M»' Labori. — M. de Grandmaison dit qu'il est frappe de. contra- 
dictions qui existent dans les declarations etrangeres; voudrait-il 
preciser ? 

Le President. — Voulez-vous preciser quelques-unes des contra- 
dictions ? 

M. DE Grandmaison. — M. de Biilow a dit au Reichstag qu'il ne 
connaissait ni Dreyfus ni Esterhazy, 

M'' Labori, vivement. — II n'a pas dit cela. Je prie monsieur le 
President de faire donner lecture de la declaration de M. de Biilow. 

Le President. — Si vous n'ayiez pas interrompu le lemoin, il 
allail vous la lire. 

>P Labori. — Qu'il lise le texte authentique ! 

M. de Grandmaison. — Je ne I'ai pas ici ; mais j'ai le texte de la 
deposition de iVL Paleologue. 

M'' Labori. — Quelle deposition ? 

M. DE Grandmaison. — Sa derniere deposition ici. 

M^ Labori. — Allons aux sources! II ne s'agitpas desavoirce que 
dit M. Paleologue, mais les documents qu'il apporte. Je prie M. de 
Grandmaison de preciser la declaration de M. de Biilow. 

M. de Biilow a dit en substance qu'aucun agent allemand n'avait 
eu directement ni indirectement de relations avec Dreyfus, et il a 
ajoute : wEn ce qui meconcerne,je ne connais les noms d'Esterhazy 
et de Picquart que depuis quelques jours. » Est-ce que M. de 



— 272 — 

Grandmaison ne voit pas de difference dans la fagon dont !M. do 
Billow s'exprime sur Dreyfus et sur Esterhazy? 

M. DE Grandmaison. — Je vois encore, quelques lignes plus loin, 
dans cette deposition de M. Paleologue, une contradiction formelle. 
M*" Labori. — II faudrait preciser. 
Le President. — Je clos I'incident. 

M^ Labori. — Je vais aborder alors iin autre ordre d'idees. 
Le President. — N'oublions pas que nous avons a juger la 
question Dreyfus et pas autre chose. 

M*" Labori. — Je crois que nous sommes precisement dans I'affaire. 
Je voulais vous prier de mc permettre de poser une question sur 
le m^me point a M. le general Roget qui me parait avoir commis 
une erreur de meme ordre. Je crois que nous avons le droitde poser 
toutes les questions et ce n'estpas apres le discours de M.de Grand- 
maison que je n'en aurais plus I'autorisation. 

Voulez-vous me permettre, monsieur le President, de donner lec- 
ture a M. le geneial Roget d'un tres courl passage c'e sa deposition. 
Le President. — Qu'est-oe que le general Roget vient faire 
dans cette question? 

M-" Labori.— II s'agit du meme fait. M. le general Roget a paile 
de contradictions qui existeraient entre les declarations des person- 
nages etrangers. 

Le President. — Je vous ai dit que vous pouviez poser des 
questions sur la deposition du temoin. 

M« Labori. — Vous m'avez refuse de poser une question. Je vous 
prie d'inviter M. de Grandmaison a preciser une contradiction, et 
de me laisser m'expliquer avec lui la-dessus. Si vous voulez que 
nous con'inuions avec M. de Grandmaison. nous continuerons. 
Le President. — Llncident est clos. 
Me Labori. — Soit, I'incident est clos. 

Le President. — M. le general Roget n'est pas en cause en ce 
moment-ci. Avez-vous des questions a poser au temoin? 

M^ Labori. —Qui, ily a la question que jeviensd'avoirThonneur 
de lui poser. 

Le President. — Eh bien, posez la question au temoin et non 
pas au general Roget. 

M« Labori. — Je prie le temoin de preciser les contradictions 
qu'il aurait relevees entre les declarations des personnages etran- 
gers. 

M. DE Gr.-vndmaison. — Deposition de M. Paleologue du 25 Jan- 
vier 1899 : 



— 273 — 

(( A cette demands : « M. Paleologue sait-il si des documents 
secrets interessant la defense natlonale ont ete envoyes en AUema- 
gne par Esterhazy? » M. Paleologue repond : « Un personnage 
etranger dont je ne crois pas pouvoir reveler le nom ni garantir la 
loyaute, mais qui semble cependant en situation d'etre bien rensei- 
gne, a affirme naguere a un de mes collegues (lequel avait qualite 
pour recevoir cette confidence) qu'il existerait au ministere de la 
Guerre, a Berlin, environ 22o documents livres par Esterhazy. » 
Me LARoai. — Bien! apres? La contradiction? 
M^DE Grandma isoN. — Le 9 Janvier 1899, dans une deposition a 
la Cour de cassation, M. Paleologue dit : « Au 17 novembre 1897, 
I'ambassadeur d'AUemagne ayant ete voir le ministre des Affaires 
etrangeres, vint declarer n'avoir jamais connu ni Dreyfus ni Ester- 
hazy. » 

jVPLabori. — Eh bien! est-ce que I'ambassadeur d'AUemagne, par 
exemple, ne pent pas ne connaitre ni Ureyfus ni Esterhazy, tandis 
qu'un bureau d'espionnage allemand pent connaitre Tun des deux? 
Et M. de Grandmaison voit la une contradiction! 

Et alors, monsieur le President, quand vous aurez renvoye le 
temoin, si vous estimez devoir revenir sur sa deposition, je vous 
demanderai, soit maintenant, soit plus tard, d'appelerM. le general 
Boget a s'expliquer sur un passage de sa deposition k pen pres iden- 
tique; car lui aussi a parle de contradictions entre les declarations 
des personuages etrangers. 

Le President. — M. le general Roget n'est pas en cause en ce 
moment-ci. Avez-vous des questions a poser a M. de Grand- 
maison? 

Me Labori. — M. de Grandmaison, je crois, a regu de moi la 
reponse que comportait son observation. A-t-il d'autres contradic- 
tions a citer? 

Le President. — Avez-vous d'autres contradictions k citer? 
M. de Grandmaison. — Qui. Par exemple, le general de Galliffet 
devant la Cour de cassation a rapporte le propos du general Talbot. 
Or, vous vous rappelez que le general Talbot a envoye un dementi 
par telegraphe. 

Me Labori. — Ce n'est pas exact et je demande qu'on donne lec- 
ture de la deposition de M. de Galliffet, de la lettre Talbot. 

Le President. — L'incident est termine. Nous ne pouvons pas 
allonger ainsi les debats. (An temoin.) Avez-vous termine votre 
deposition? 

M. DE Gr.\ndm.\ison. — Qui, monsieur le President. 

II. 18 



— 274 - 

Le President. — C'est bien de I'accuse present que vous avez 
entendu paiier. 

M, DE Grand MAisoN. — Oui, monsieur le President. 

Le President. — Accuse, avez-vous quelque chose a dire? 

Le capitaine Dheyku>. — Je n'ai rien a dire. 

M. de Gr.\ndmaison. — Je voudrais vous demander, monsieur le 
President, si je pourrais me retirer definitivement. 

Le President. — Vous pouvez vous retirer dans les conditions 
ordinaires. 

M*" Labori. — J'ai voulu demander tout ;i I'heure au general 
Hoget... 

Le President. — Je desire continuer I'audition des temoins. 

Le general Roget, — Mais moi-m^me je demande. monsieur le 
President... 

Le President. — Non, mon general. J'etais tout dispose a vous 
donner loute facility, maitre Labori, si cela ne prenait pas de pro- 
portions si considerables, et si vous y mettiez plus de caime. 

M^ Laboiu. — J'y mets ^noimement de calme, je demande la 
parole pour interroger le general Roget. 

Le President. — Je ne vous I'accorderai pas en ce moment. 
Nous allons continuer i'audition des temoins et vous n'avez plus la 
parole. 

Faites entrer M. Savignaud. 

Le commissaire du Gouvernement. — Je regois une demande de 
M . Mertian de MuUer pour etre entendu. 

Le President. — II demande a ^tre entendu maintenant, eh 
bien ! faites-Ie entrer. 

(On fait entrer le temoin.) 



CINQUANTE-CINQUIEME TEMOIN 

M. MERTLVN DE MULLEll 

Le President. — Levez la main et jurez de dire la verite, toute 
la verite. (Le temoin refuse depriter serment nayantpas eteconvoqiie 
dans les delais.) 

Le President. — Quels sont vos nom, prenoms, profession et 
votre age ? 

M. Mertian de Muixer. -- Lucien Mertian de Muller, 45 ans, avo- 
cat a Lille. 

Le President. — Vous avez demande a ^tre entendu. 



— 275 — 

M. Mertian de Muller. — Je n'ai rien demande. 

Le President. — Veuillez nous faire connaitre ce que vous 
savez. 

M. Mertian de Muller. — Le 5 novembre 1894,, j'ai visite le 
cMteau de Polsdam. Je precise la date parce que j'en suis absolu- 
ment certain. En effet j'ai retrouve chez moi I'album de photogra- 
phies que j'ai achete a Potsdam le seul et unique jour ou j'y ai ete, 
j'ai trouve la mention du 5 novembre 1894 en tete de cet album 
comme j'ai I'habitude de le faire toujours. J'ai maintenant la certi- 
tude que c'est le 5 novembre que j'ai visite le chateau de Potsdam. 

Je passe, messieurs, sur la visite des differents appartements 
pour arriver tout de suite au moment ou le guide nous dit en met- 
tant la main sur la serrure d'une porte : « Nous entrons maintenant 
dans la chambre a coucher de I'empereur d'Allemagne. » J'etais avec 
un ami beaucoup plus jeune que moi ; I'ordre dans lequel nous 
entrions dans I'appartement pent avoir une certaine importance, et 
j'appelle I'attention du Conseil sur ce point. J'entrai le premier, 
mon jeune ami le second et le guide, en fermant la porte, entrait le 
troisi^me. J'etais le premier et je suis alle au fond de la chambre. 
J'ai vu la le lit de I'empereur et je suis reste a la t^te du lit. Mon 
ami est reste au pied du lit et le guide est venu nous rejoindre et 
s'est place pour nous donner une explication entre nous deux au 
milieu. Ceci a une certaine importance au point de vue de la sortie 
de la chambre. Le guide nous fit d'abord admirer la simplicite de 
I'empereur : il a un simple lit de fer, une armoire a glace tr^s ordi- 
naire, un gueridon, une table de travail, href, c'est excessivement 
simple. Apr^s nous avoir montre cela il nous dit : « Regardez et 
voyez le tableau de Napoleon P''. » En effet il y a un portrait de 
Napoleon P"" en buste et le guide nous dit : « Tons les matins 
quand I'empereur se reveille, il regarde le tableau et se dit a lui- 
m^me : « Voila celui qu'il faut imiter et qu'il faut vaincre. » Je dis 
au guide : « Ce n'est pas tr^s aimable pour les Frangais. » II me 
repondit: « Qae voulez-vous, je n'ai qii'un boniment pour tout le 
monde. Je repete a tout le monde la meme chose et vous 6tes le 
premier Frangais qui ayez visite Potsdam completement depuis 
1870. » La visite de la chambre etait terminee ; nous relournions 
sur nous-memes ; mon jeune ami va vis-a-vis de la fenetre qui don- 
nait sur la cour d'honneur. Le guide reste a cote de moi et moi, en 
me tournant sur moi-mSme, je me trouve a cote du gueridon qui 
servait de table de travail a I'empereur, II y a avait la de quoi 
ecrire, puis un annuaire, un livre relie en rouge. Le guide me dit 



— 276 — 

(( Regardez comme I'empereur connait les officiers, ce livre estl'an- 
nuaire militaire et il est rempli de notes. » En efTet, sans I'ouvrirje 
I'ai feuillete et j'ai vu des notes au crayon. De I'autre c6te de ce 
livre, tin journal, la Libre Parole, deploye de fafon a bien laisser 
voir le litre; en tete, un cachet bleu. Je n'ai pas regarde, je ne sais 
pas ce que c'etait que ce cachet. A c6te, une mention au crayon 
bleu ainsi congue : « Der Kap. Dreyfus ist », puis un mot que je ne 
peux pas allirmer au Conseil etre le mot : « Gefangen », mais un 
mot qui signifie : « pris ». •• 

J'ai bien reflechi pour m'en rappeler quel etait ce mot ; et j'ai 
precede par elimination, voici comment: par exemple, supposant 
que ce soit genommen ; }Q fais I'etude de ce mot et je vois que 
genommeii s'applique a autre chose; on dira par exemple : Eine 
Stadt genoininen. 

II y a aussi gefast, mais c'est un mot familier ; je ne crois pas 
que dans I'espece on s'en soit servi. 

II y a arri'tirt, tres usite en AUemagne, qui ressemble«a la 
traduction en frangais, mais precisement a cause de cela ce mot 
m'aurait frappe. 

Je connaissais la signification du mot gefangen; mais mes 
souvenirs ne sont pas assez precis dans mon esprit pour que je 
puisse afiirmer que ce soit ce mot-la; cependant il y a quatre-vingts 
probabilites sur cent que ce soit gefangen. 

II est certain en tout cas que dans mon esprit il estresulte de ce 
fait la conviction que Dreyfus etait connu. 

Remarquez queje ne connaissais pas du tout I'alfaire Dreyfus ; il 
y avait cinq jours que j'avais quitte la France et que je n'avais lu un 
journal frangais ; la preuve, c'est queje medemandaiss'ils'agissait 
d'un capitaine frangais ou d'un capitaine allemand, je me dis: cest 
un journal francais et Dreyfus est un nom tres connu en Alsace. 

Puis alors pour sortir du palais mon guide medit: « Si vous 
voulez voir revenir I'empereur, il reviendra a cinq heures, nous 
allons le voir passer. » 

Nous nous mimes a courir pour Idcher de le voir : mais les 
gardes qui etaient la nous en empecherent et Tun d'eux dit m^me 
a I'autre: « Ce sera pour un autre jour, on approche aujourd'hui, 
nous le verrons domain. » 

Et le soir j'ai vu les journaux qui donnaient le compte rendu de 
ce qui s'etait passe en France. 

C'est ainsi que j'appris I'arrestation du capitaine Dreyfus. 

Le President. — Vous connaissez tres bien la langue allemande? 



— 277 — 

M. Mertian de Mulleb. — Pas tres bien, monsieur le President, 
Le President. — Vous la connaissez assez cependant pour 
avoir vu egalement la signification de la mention. 

M. Mertian de Muller. — Je dois vous dire que la langue alle- 
mande est tres riche, ily a bien dix mots pour un. 

Le President. — Vous la connaissez assez bien cependant pour 
ne pas avoir eu d'besitations sur la signification du mot quel qu'il 
soit ? 

M. Mertian de Muller. — Oui, monsieur le President, et le nom 
de Dreyfus m'est reste aussi parce que je connaissais le nom, ayant 
habite I'Alsace pendant quatre ou cinq ans, quoique j'etais bien 
jeune alors. 

Le President. — C'est tout ce que vous aviez a dire. 
M. Mertian de Muller. — Voil^ la premiere partie de ma depo- 
sition. 

Quelques jours apres je rentrais a Lille. Je racontai le fait a la 
bibliotheque des avocats ; il passa absolument inapergu parce 
qu'alors a ce moment personne ne doutait de la culpabilite de 
Dreyfus. 

Quand la campagne commenga, je le racontai de nouveau k la 
bibliotheque des avocats. 

Comme on me demandait de preciser le mot que j'avais vu, et 
que je n'ai jamais pu preciser, parce que je repete au Conseil que 
je n'en ai pas la certitude lenfin, a la bibliotheque, tous ceux qui 
connaissaient I'allemand y allerent de leur petite phrase : « Est-ce 
que ce n'est pas tel ou tel mot? » Entre alors uh avocat lorrain. Je 
lui demande a brdle-pourpoint son avis, sans qu'il soit au courant 
de la conversation qui avait precede et il me donna la traduction 
<( est pris ». 

Je dis cela au Conseil, parce que cet avocat m'a envoye la copie 
d'une lettre qu'il a adressee sur laquelle on pourra voir que le fait 
est rigoureusement vrai et qu'il est raconte d'une maniere exacte 
danscette lettre ; je n'ai rien a y dire. Seulement, I'appreciation de 
mon confrere est inexacte lorsqu'il dit ; « Vous saviez tellement 
peu la phrase que vous avez lue que vous I'avez demandee a moi- 
meme le lendemain. » C'est vrai, mais vous etes entre au moment 
oil j'ai fait cette discussion de laphrase au sujet de la traduction. Si 
je I'ai fait, c'etait dans I'espoir de tomber surle fameux mot qui 
m'echappait. 

Ceci, messieurs, se passait en novembre 1897 et Irois semaines 
apres, vers la mi-decembre environ, je regus la visite de deux mes- 



— 218 — 

sieurs tres bien, d'une quarantaine d'annees, I'un ayant le proiil 
Semite tres nettement accuse, I'autre beaucoup moins. lis parlerent 
de la pluie, du beau temps, du froid. Je laissai toniber la conversa- 
tion, peasant qu'ils n'etaient pas venus pour cela, des beautes de 
la ville; le sujet fut vite epuise, 

Bref, ils arriv^rent cl un autre sujet : « Nous avons passe, dirent- 
ils, devant I'immeuble d'un journal tres bien installe. — Vous vous 
occupez de journaux? — Nous venons pour cela. — Qu'est-ce qui 
vous am^ne, messieurs? — G'est votre interview dans Ics journaux 
il y a quelque temps. Mais nous sommes persuades que les journa- 
listes ont mal traduit votre pensee ; vous etes Alsacien, avocal, par 
consequent, vous devez evidemment tenir a I'innocence de Dreyfus. 
— Je ne suis ni pour, ni contre; j'ai raconte ce que j'avais a dire 
et je ne crois pas dans tous les cas que ce suit un argument qui 
doive ecraser Dreyfus et qui soit par consequent contre I'armee ou 
contre les Alsaciens. Pourquoi me dites-vous cela? — G'est qu'k un 
moment donne, cela pourrait gfiner. 

Nous avons reuni toutes les preuves de I'innocence de Dreyfus, 
elles sont a Paris, nous avons des millions, nous en aurons, nous 
allons faire des recherches, nous allonstr'availlnr a la rehabilitation 
de celui qui a ele condamne faussement. wJ'ai dit: « Qu'est-ce que 
vous voulez de moi?)) — G'est bien simple, les journalistes vous 
font dire que vous avez vu : « Le capitaine Dreyfus est arrete ». 
nous allons arranger votre phrase, et mettre : « Un capitaine du 
nom de Dreyfus a ete arrete », nous nous chargeons de la phrase, 
autorisez-nous seulement a publier dans les journaux un interview 
dans lequel nous changerons un peu cette phrase, et dans lequel 
nous dirons : « Un capitaine du nom de Dreyfus a ete arr^le ». — 
Je dis ; « Non, je ne peux pas, comment voulez-vous que cela soit 
possible? J'ai vu deux ou trois journalistes, j'ai raconte cela devant 
cinquanle avocats dans la bibliotheque, comment voulez-vous que 
je revienne sur un fait pareil, et que je dise que j'ai vu: « Un capi- 
taine du nom de Dreyfus est arrfile? » Gela n'est pas possible. — 1 1 
va revenir de Tile du Diable, il va etre acquilte. — Dans quelle 
situation voulez-vous me mettre? Vous voulez que je dise a mes 
amis, auxqunls j'ai parle, que je les ai trompes? — Voyons, il y a 
des inconvenienls pour vous, nous le comprenons, mais nous ne 
regarderons pas a I'argent, vous savez, nous ne regarderons pas a 
mille francs. — Je dis: « Messieurs, n'insistez pas. » — Alors il est 
inutile de vous dire notre nom, la demarche est inutile? — Je 
regrette, je ne marche pas. 



— 279 — 

Alors je me siiis leve, et en partant je leur dis ; « Vous savez, 
messieurs, s'il parait un interview dans un journal de Paris qui 
serait le contraire de ce qui a ete dit jusqu'a present, je dirais tout 
ce que vous m'avez dit, tout ce qui s'est passe. — « Oh I soyez tran- 
quille, monsieur, il ne faut pas attacher d'importance a cela, nous 
parlous comme Alsaciens. » 

Je fermai la porte; quelques instants apres, je suis sorti, je les 
ai suivis, je les ai laisses peut-6tre k cent metres devant moi et les 
ai suivis jusqu'a la gare ; ils ont compare I'heure de la gare avec la 
leur, peut-etre sont-ils partis pour prendre le train de 7 heures du 
soir pour Paris. 

Le President. — C'est tout ce que vous avez a dire. 

M. Mertian de Muller. — Oui, monsieur le President. 

M*" Dema.nge. — Auriez-vous la bonte, monsieur le President, de 
demandera M. Mertian de Muller ou elait le chateau qu'il a visite, 
en ville ou hors ville? 

M. Mertiax de Muller. — En ville. 

Me Demange. — Quel etait le chateau? 

M. Mertl^^x de Muller. — H y a trois chateaux a Potsdam : il 
y a celui de Sans-Souci, ce n'est pas celui-la; le chateau vis-a-vis 
la gare, et le chateau sous hois. 

M*" DexMange. — II y en a m^me quatre. 

M. Mertlvn de Muller. — II y en a un autre a quatre ou cinq 
kilometres. 

M*' Demaxge. — C'est le chateau qui est habite par I'empereur'? 

M. Mertl\x de Muller. — C'est ce qu'on m'a dit. 

M'' Demaxge. — Ce que je voudrais savoir, c'est si le guide, 
pour avoir un bon pourboire, n'a pas dit a M, Mertian de Muller: 
« Je vous ai introduit dans la chambre de I'empereur. » En est il 
stir? II a dit que quand il a vu passer I'empereur, on n'a pas voulu 
le laisser approcher; je voudrais demander si M. Mertian de Muller 
est sur que c'etait la chambre de I'empereur ? 

M. Mertlvx de Muller. — Je suis sur qu'on m'a dit que c'etait la 
chambre de I'empereur, maintenant, si c'etait celle-la, je n'en sais 
rien. Comment voulez-vous que j'affirme cela? C'est la seule et 
unique fois que je I'ai vue. 

M*^ Demaxge. — Etait-ce une petite ou une grande chambre ? 

M. Mertl^lX de Muller. — Je I'ai vue, je vais vous fixer. Mettez 
cinq metres sur quatre. 

M^ Demaxge. — On en a parle dans les journaux, mais je ne le 
savais pas, parce que j'ai I'habitude de ne pas les lire souvent. 



— 280 — 

rependant c'est dans les journaux que j'ai vu la chose de M. Martian 
(le Muller. J'ai regu une lettre d'lin de ses confreres de Lille, qui du 
reste Ta prevenu, disant que rhistorietle de M. Mertian de Muller 
avait beaucoup amuse au Palais, mais ajoutant que, quant aux 
mots allemands, M. Mertian de Muller n'a jamais pu se les rap- 
peler. 

M. Mertian de Miller. — Je n'ai jamais pu me les rappeler, j'ai 
dit au Con sell : « Je n'affirme pas. » 

M'' Demange. — Eh bien! est-ce qu'a ce moment-la M. Mertian 
de Muller n'aurait pas annoncc qu'il allait a Potsdam representer 
des interets prives ? 

M. Mertian de Muller. — J'en suis absolument sftr. 

M" Demange. — D'apres les journaux, la reunion des actionnaires 
est au mois d'aoiit. 

M. Mertian de Miller. — J'y suis alio trois fois, dans I'interet 
d'une maison de Lille. 

M'' Demange. — Done, on a dit a M. Mertian de Muller que c'etait 
la chambre de I'empereur ; quant h Fexpression allemande, M. Mer- 
tian de Muller ne peut pas s'en rappeler le texte exact ? 

M. Mertian de Miller, — Non. 

M*" Demange. — ("etait le 7 novembre; I'arre^tation de Dreyfus 
etait annoncee dans la Libre Parole du I*''' novembre. 

M. Mertian de Muller. — Je ne sais pas, je ne donne pas la 
date du journal, je ne I'ai pas vue certainement. 

Le President, au capilaine Dreyfus. — Accuse, avez-vous des 
observations a presenter sur celte deposition. 

Le capitaine Dreyfus. — Aucune, mon colonel. 
. Le colonel Fleur. — Tout a I'heure la defense m'a demande 
pourquoi je n'avais pas -dit cela devant la Gour de cassation. 

Jai oublie d'ajouter que j'avais ecrit au ministre de la Guerre. 
Quand j'ai vu I'agitation dreyfusiste gagner, je me suis fait un 
devoir d'ecrire a M. le general Billot en mettant sur I'adresse : 
« Cabinet du ministre. A M. le ministre de la Guerre ». Je lui par- 
lais des faits relatifs a la chevauchee de I'accuse aux manceuvres 
allemandes avec un general allemand. 

Le capitaine Dreyfus. — J'ai confiance que la lumiere sera faite 
completement sur ces faits. 

M. DE Grandmaison. — Je demande qu'on fasseappelera la barre 
un t«3moin de Bruxelles-l'Ev^que (Maine-et-Loire) au sujet des 
paroles prononcees par le statthaller a son maitre au moment du 
cornice de Francfort. 



281 — 



CINQUANTE-SIXIEME TEMOIN 

M. SAVIGNAUD 

M. Savignaud, 24 ans, musicien. 

Le President. — Connaissiaz-vous I'accuse avant les fails qui 
lui sont reproches? 

M. Savignaud, — Non, mon colonel. 

Le President. — A I'enqueteTavernier en 1898, vousavez depose 
au sujet des lettres que vous aurait remises le colonel Picquart et 
que vous auriez ete charge de mettre a la poste. Dites-nous ce que 
vous savez. 

M. Savignaud. — .J'etais de planton chez le colonel Picquart, je 
portais la correspondance du colonel a la poste. Le premier jour 
quej'ai porte cette correspondance, le colonel m'a suivi. Je me suis 
trouve un peu froisse' de cette facon d'agir vis-a-vis de moi. II m'a 
semble qu'il me soupconnait. J'ai rellechi, et en marchant un peu 
plus loin j'ai voulu voir et je me suis demande quelle prevention le 
colonel pouvait avoir contre moi. Je me suis arrete a ces deux rai- 
sons... 

Le President. — Parlezun peu plus haut, on ne vousentend pas. 

M. Savignaud. — Je me suis arrete a ces deux raisons : ou bien 
le colonel craignait que je perde sa correspondance ou bien que je 
Use les adresses. 

• Je ne m'arretai pas a la premiere. Quant a tire les adresses je 
me suis dit qu'il n'y avaitaucune indiscretion. Alorsj'ai souleve les 
lettr-es de fagon a ce que le colonel puisse voir. Le colonel ne me 
fit aucune observation, et je mis les lettres a la poste. J'ai de nou- 
veau porte des lettres pour le colonel Picquart. C'est alors que 
parmi les differentes lettres j'ai remarque les adresses suivantes : 
celles de Gominges, de Leblois et de Scbeurer-Kestner. 

. Le President. — Vous etes parfaitement sur d'avoir vu ces 
adresses? 

31. Savignaud. — Oui, mon colonel J'ai surtout remarque I'adresse 
de M, Scbeurer-Kestner parce que ce mot me paraissait baroque, 

Le President. — Vous avez porte plusieurs fois des lettres por- 
tant ces memes adresses ? 

M. Savignaud. — Jai vu deux ou trois fois ces noms. 

Le President. — A quel endroit etiez-vous a ce moment-la? 

M, Savignaud. — J'etais place des Pyramides. 



— 282 — 

Le Pri^sident. — Connaissez-vous quelque chose relativement a 
I'affaire Dreyfus '? 

M. Savignaud. — Je me suis apergu aussi dans le couranl du 
mois de 1897, en sorlant de chez un bijoutier chez lequel j'etais alle 
faire faire une reparation que le colonel Picquart vint a passer el 
que le bijoutier I'a salu^. Cela ne m'a pas paru extraordinaire, 
mais je connaissais le bijoutier qui passait pour 6tre un parent du 
capilaine Dreyfus. Je ne puis pas assurer si reellennent il etait un 
parent du capitaine Dreyfus, mais dans tous les cas il portait son 
nom et passait pour ^tre son cousin. 

Le President. — C'est tout ce que vous savez? 

M. Samgnaud. — Oui, mon colonel. 

M« Labori. — Je me permettrai simplement de faire observer 
que M. Scheurer-Kestner a donne a plusieurs reprises un dementi 
formel aux denegations de M. Savignaud en ce qui le concerne. D'un 
autre c6te je demanderai a M. le President de vouloir bieu, en vertu 
de son pouvoir discretionnaire, faire donner lecture des renseigne- 
ments qui out ete fournis a ma demande pendant I'instruction 
Tavernier sur le sieur Savignaud. 

Le commissaire du Gouvernemem. — Est-ce qu'il n'y a pas eu 
une confusion a propos de Savignaud? 11 y avait deux Savignaud. 

M« Labori. — Voulez-vous me permettre de r^pondi e, monsieur le 
President? Voici quelle etait la situation. J'avais demandeau minislre 
au nom de M le colonel Picquart, des que le secret fut leve.de deman- 
der en Tunisie desrenseignements sur le sieur Savignaud ; le minis- 
t^re de la Guerre me r^pondit par une lettre qui est d'ailleurs dans 
I'enqu^te et qui dit qu'il y avait deux personnages du nom de Savi- 
gnaud, I'un ex-musicien etun autre ordonnance du colonel Picquart. 
Or, c'^lait inexact, car Tordonnance du colonel Picquart dont les 
notes etaient fournies par le ministere, notes excellentes (page 765 
de I'enquete), s'appelait en realite non pas Savignaud mais Roques, 
et la personne dont il s'agissail etait bien le sieur Savignaud, ex- 
musicien, qui avait ete non pas ordonnance du colonel Picquart, 
mais planlon. 

Alors, j'ai insists pour obtenirqu'on nous donnM des renseigne- 
ments sur le sieur Savignaud ex-musicien ; ces renseignements 
ont ete communiques a M. le rapporteur Tavernier avec autori- 
sation de m'en donner communication sans m'en donner copie. 
La lettre est du 21 Janvier 1899, je suis persuade qu'dle est au 
dossier. 

Lk commandant Cuig.net. — Je demande la parole apres I'incident. 



— 283 — 

Le greffier Coupois. — C'est la premiere reponse de M. de Frey- 
cinet. 

M« Labori, — Ce n'est pas celle-Ia. Gelle-Ia contient une erreur; 
elle nous envoyait une note qu'on altribuait a un sieur Savignaud 
qui n'etait pas le vrai. En realite, il n'y a qu'un Savignaud, ancien 
musicien. Je parle des renseignements envoyes par une lettre du 
21 Janvier 1899. Si M. le greffier ne la retrouve pas_, je la retrou- 
verai d'ici demain. 

Si vous vouliez passer le dossier a U^ Hild, monsieur le greffier. 

Le greffier Coupois. — Le dossier de 1898? 

Le President. — Le dossier de 1898, enquete Tavernier. (All 
temoin.) C'est bien vous qui etes ancien musicien? 

M. Savignaud, — Oui, mon colonel. 

Le greffier Coupois commence la lecture d'mie piece debutant 
par ces mots : Paris, 16 decembre 1898. 

Le greffier Coupois. — Est-ce bien cela? 

M'' Hild. — La reponse est du 21 Janvier 1899... 11 y a tout un 
dossier la-dessus. 

Le President. — Elle n'est pas au dossier. 

Le greffier Coupois. — Ce n'est pas dansce dossier-la. 

Le President, au temoin. — C'est bien de I'accuse ici present que 
vous avez entendu parler. 

{Le temoin repond non). 

Le President. — Monsieur le commandant Cuignet, vous avez 
une observation a faire? 

Le commandant Cuignet. — .Je desirerais dire un mot au Conseil 
au sujet de la confusion qui s'estetablie sur le nom de I'ordonnance 
de M. Picquart, incident dont M« Labori vient de parler a I'instant. 

M^ Labori. — Auquel je n'attache pas d'importance, monsieur le 
commandant, si ce n'est pour presenter la lettre. 

Le commandant Cuignet. — Je crois qu'il pent avoir de I'impor- 
tance parce que, presentecomme ila ete presente, ilseraitde nature 
a faire penser, adonner I'impression que la bonne foi de I'adminis- 
tration de la guerre est en cause dans^la circonstance. Voici exac- 
tement ce qui s'est passe. 

A la demande de M« Labori, le ministre de la Guerre a telegraphic 
au general Dechizelle, ancien colonel de Savignaud, pour luideman- 
der des renseignements sur le compte de cet homme. Autant que je 
puisse m'en souvenir, le texte de la depeche etait le suivant : « En- 
voyezimmediatement renseignements sur le sieur Savignaud , ancien 
tirailleur.)) Le general Dechizelle repondit en envoyant, par la voie 



— 284 — 

de la poste, la copie d'un rapport qu'il avail adresse, etant colonel, 
a son general de brigade, rapport qui avait trait a une reclamation 
faite par Savignaud; mais, avant que cette reponse du general 
Decliizelle fCit arrivee au ministere de la Guerre, il fallait cinq ou six 
jours pour qu'elle pilt lui parvenir de Tunisie a Paris, le ministre de 
la Guerre regutun telegraaime du general Dechizelle, dans lequel le 
general lui disait : « Reflexion faite et apres expedition de men rap- 
port faite hier, je pense que vous n'avez pas voulu parler de Savi- 
gnaud, ancien musicien, auquel s'applique mon rapport, mais de 
I'ancienne ordonnance du colonel Picquart. Cette ordonnance etait 
bien notee. Le colonel Picquart devait menie s'occuper de lui 
trouver un emploi apr^s sa liberation. » 

Au regu de ce telegramme, il me vint naturellement a I'esprit, 
etant donne que j'avais demande au general Dechizelle des rensei- 
gnements sur Savignaud et qu'il repondait ; « Je crois qu'il y a eu 
confusion, qu'il ne s'agit pas de I'ancien musicien, mais de I'ordon- 
nance du colonel Picquart », il nous estvenu a I'esprit qu'il y avait 
deux Savignaud, I'un ancien musicien, qui ne pouvait pas avoirete 
ordonnance, et I'autre ancienne ordonnance .du colonel Picquart. 
Cest a raison de la confusion qui s'est etablie a ce moment que des 
renseignements ulterieurs ont etc demand^s et communiques a la 
defense. 

M" LABoni. — Ma pensde etait simplement de faire connaitre au 
Conseil que ce n'est pas la lettre du 16 decembre 1898, page 765 de 
I'enquete, quidoit fixer sur les renseignements relatifs a Savignaud.. 
mais la lettre du 21 Janvier que je retrouverai dans le dossier. 
Quant a la portee de I'incident au point de vue du ministere, il s'est 
vide ailleurs. 

Le Pre.sident. — Les debats sont suspendus ; ils seront repris 
demain a six heures et demie. 

{U audience est levee a onze heures trois quarts.) 



— 285 — 



DOUZIEME AUDIENCE 

Seance du 25 Aoi'it 1899. 



Le President declare Vaudience oiirerte a 6 h. 30. 

Le commandajntCarriere, commissaire du Gouvernement, demmide la 
parole. — J'ai Thonneur d'iuformer le Conseil que M. Gribelin, 
archiviste, est appele par M. le ministre de la Guerre a Paris, pour 
affaire de service pour vingt-quatre heures. 

Je demande pour lui I'autorisation de se retirer. 

Le President. — L'autorisation est accordee, M. Gribelin se pre- 
sentera done ici lundi matin. 

Le commandant Garriere. — Hier JM. Gallichet, dit Galli, n'a pas 
repondu a I'appel de son nom. II m'explique par depeche qu'il etait 
empechemais qu'il se presenlera demain. 

D'autre part j'ai connaissance du resultat de la consultation 
medicale qui a eu lieu au sujet de M. le colonel du Paty de Clam. 

II resulte du certificat que j'ai sous les yeux que I'etat de sanle 
de cet officier rend son transport impossible. (Rumeurs prolongees.) 

Je dirai au Conseil pour son edification que, d'apres une lettre 
ayant un caractere plutot personnel, M. du Paty de Clam ecrit ou 
fait ecrire une deposition tendant a edifier le Conseil sur ce qu'il 
aurait eu a declarer. 

On pent donner lecture du certificat en question. 

Le greffier Coupois, lisant : 

(( Les medecins soussignes reunis en consultation aupres du 
colonel M. du Paty de Clam ont constate : 

« 10 Une congestion hepatique accompagnee d'une legere teinfe 
icterique avec crises douloureuses, vomissements et diarrhee; 

« 20 Des troubles cardiaques se traduisant par de la lenteur du 
pouls, 36 a 60 et des intermittences. 

« Le malade accuse en outre de la dyspnee, principalement la 
nuit. 

(( Dans ces conditions, nous estimons qu'il est dans I'impossibilite 
absolue de se deplacer. 

« En foi de quoi nous avons delivre le present. » 



— 286 — 

Le Presidevl. — Nous ferons lire la deposition de M. du Paty 
de Clam, et la deposition supplementaire dont il nous annonce 
renvoi. 

>I6 Labori. — Quels sont les medecins qui ont signe? 

Le Commissaire du Gouverxement. — Messieurs Menard et Poupet, 
tous deux 4 et 12, rue Marbeuf. {Moiirement.) 

31^ Labori. — Bien entendu, je n'emets pas le moindre doute sur 
la parfaite loyaute du certificat de ces deux medecins, mais etant 
donnee la gravite de I'incident, et le role important de M. du Paty 
de Clam dans cette affaire, non seulement a raison de ce qu'il etait 
Tinformaleur de 1894, mais en raison de ce qu'un grand nombre 
des faits qui se sont produits depuis sont mis a sa charge, ne 
croyez-vous pas qu'i! serait utile, dans I'inter^t de tout le monde, 
de commettre des medecins qui seraient designes par le Conseil 
afin de se transporter chez M. du Paty de Clam ?... 

Le President. — Je m'en rapporte a I'arfirmation de ces mede- 
cins; je n'ai aucune raison de mettre en doute la sinc^rite de ces 
medecins et la valeur du certificat. Quant a la maladie, elle est 
connue, elle est publique (Rumews.) et le certificat me semble 
suffisant. 

Faites entrer le temoin suivanl. 

Le commissaire du Gouvernemem. — Voulez-vous, monsieur le 
President, que je donne lecture de la lettre qui etait jointe h I'envoi 
du certificat? 

Le President. — Oui, si vous voulez. 

Le Commissaire du Gouvernement donne lecture de la lettre mi- 
ran te : 

« Monsieur le Commissaire du Gouvernement, 

« J'ai I'honneur de vous envoyer sous ce pli le certificat redige 
et signe bier par les deux medecins qui donnent leurs soins au 
lieutenant-colonel du Paty de Clam. II me parait malheureusement 
probable que mon mari ne pourra pas, malgre son vif d6sir.,. » 

Je fais remarquer au Conseil que c'est la deuxieme lettre que je 
refois de M^^ du Paty de Clam k ce sujet; le colonel ne me paratt 
pas en 6tat d'6crire lui-m^me. Je continue ma lecture : 

« II me paratt malheureusement probable que mon mari ne 
pourra pas, malgre son vif desir (Rumcurs.), apporter sa deposition 
devant le Conseil de guerre de Ilennes. J espere cependant que, 
moins pour se defendre contre d'abominables et injustes attaques 
que pour dire tout ce qui pourrait contribuer a faire la verite, il 



— 287 — 

pourra ces jours-ci vous envoyer par ecrit a toutes fins utiles, la 
deposition qii'il compte faire. 
(( Veuillez agreer, etc... 

« Signe : Marquise du Paty de Clam ». 
Lr President, — Faites entrer le temoin suivant. 



CINQUANTE-SEPTIEME TEMOIN 

M. STRONG-ROWLAND 

M. Strong-Rowland, 34 ans, journaliste. 

Le President. — Connaissiez-vous I'accuse avant les faits qui 
lui sont reproches ? 

M. Strong-Rowland. — Non, monsieur. 

Le President. — Veuillez faire votre deposition sur les faits de 
I'affaire que vous connaissez, 

M. Strong-Rowland. — Veuillez me dire sur quel point. 

Le President. — Vons avez eu des relations comme journaliste 
avec Eslerliazy. 

M. Strong -Rowland. — Oui. 

Le President. — Eh bien, veuillez nous les faire connaitre, ainsi 
que les circonstances qui les ont accompagnees. 

M. Strong-Rowland. — J'ai connu I sterhazy en 1898... 

Le commissaire du Gouvernement. — On n'entend pas ! 

Le President, nu temoin. — Veuillez Clever la voix ; ces mes- 
sieurs se plaignent de ne pas entendre. 

M. Strong -Rowland. — A cette epoque, il est venu u mon bureau 
pour me demander un renseignement sur un journal de Londres. 
Nous sommes restes dans des relations assez intimes jusqu'au 
moment oi^i il a ete arrete par M. Bertulus. Lorsqu'il est sorti de 
prison, il est venu me voir tres souvent. Je I'ai trouve en etat de 
grande surexcitation. II devait passer devant un Consejl d'enqu6te 
et il etait certain que ce Conseil d'enqnete le chasserait de I'armee. 
Alors, c'est a ce moment-la que M. Esterhazy m'a annonce son 
intention de (aire toutes les revelations dont il etait capable au 
sujet de I'alfaire Dreyfus. 

II me parla de certains personnages, entre autres de M. du Paty 
de Clam, c'eiait le lendemain oii le soir du jour oii il devait passer 
pour la deuxieirie fois devant le Conseil d'enquete, il est venu me 
trouver sur la terrasse d'un cafe et, apres une longue conversation 



— :288 — 

concernant toujours la meme question, les revelations qu'il se pro- 
posait de faire, il a fini par me dire qu'il etait I'auteur du borde- 
reau. Je lui ai conseille de faire cette declaration aussi vite que 
possible, il me semblaiten eilet que c'etait la seule chose qu'il eCil a 
faire. 

Le coMMissAiRE DU GouvERNEMEXT. — On n'cntend absolument 
rien. 

Me Labori. — Pas un mot 1 

M. Strong -Rowland. — 11 m'a dit qu'il ne pouvait pas faire 
cette revelation qu'il etait I'auteur du bordereau etrester en France, 
qu'il voulait aller a I'etranger et que, comme il n'avait pas de quoi 
vivre, il lui fallait trouver de I'argent. II pensait que peut-6tre un 
journal lui preterait une somme suffisante pour lui permettre de 
vivre pendant un an. Au boutde cette annee, en effet, il devait faire 
paraitre un livre, car il avait passe un traite avec un editeur pour 
une forte somme d'argent. 11 pensait done pouvoir vivre deux ou 
trois ans avec I'argent que lui rapporterait ce livre. En attendant il 
disait qu'il s'arrangerait pour aller vivre a I'etranger tranquille 
afin qu'on I'oublie. 

Sursa demandejemesuis charge d'aller aLondres pour trouver 
le journal en question et aussi pour lui trouver la somme qu'il 
desirait. Nous avons meme discute assez longtemps combien d'ar- 
gent il lui fallait pour vivre a Londres pendant un an. 

Nous decidames enlln qu'il devait demander a un journal anglais 
une somme de cinq cents livres. 

M. Esterhazy k cette epoque ne me parla pas de vendre des reve- 
lations, il me parla seulement de trouver de quoi vivre parce qu'il 
n'avait pas d'argent et quit ne voulait pas mourir de faim. Je suis 
parti de Londres. M. Esterhazy me disait la veille de mon depart 
qu'il allait me suivre le lendemain parce qu'il croyait que la decision 
du Conseil de guerre aurait lieu au plus au bout de deux jours. 

Lorsque je suis arrive a Londres, j'ai commence immediatement 
les demarches que j'avais promis de faire pour lui. 

Entre temps, il est arrive plusieurs choses qui etaient a peu pres 
imprevues : le suicide du colonel Henry et d'autres evenements qui 
ont cause une grande sensation tant a Paris qu'a Londres. Tout 
d'abord je n'ai pas 6t6 etonn6 que M. Esterhazy ne m'ait pas suivi 
a Londres, mais apres trois semaines je lui ai eci it que je ne pouvais 
plus rester k Londres et que s'il ne se decidait pas a venir je serais 
force de retourner k Paris, ce qui m'obligerait a ne plus completer 
les demarches qu'il m'avait charge de faire. 



— 289 — 

11 etait deja parti de Paris pour aller a Bruxelies, il avait passe 
par Chantilly, par Maubeuge, il avait passe la frontiere a pied, et 
il voyageait sous le nom de comte de Becourt; c'est sous ce nom 
qu'il m'a telegraphic de Bruxelies. Aprescettedepechem'annongant 
son arrivee, il est en effet venu a Londres et j'ai remarque qu'il 
avait certaines hesitations au sujet de son aveu. Quand je suis 
parti de Paris, il etait decide a faire cet aveu ; a Londres il n'etait 
pas si determine, il n'y tenait pas autant. Je lui ai fait remarquer 
que c'etait la seule maniere pour lui de se rehabiliter dans une 
certaine mesure aux yeux du monde et que, puisqu'il parlait de 
I'honneur de son nom et de celui de ses enfants, c'etait le moment 
pour lui de faire un aveu franc de ce qu'il avait fait. Je lui dis que 
du moment qu'il n'etait plus dans I'armee, il me semblait qu'il 
devait peut-^tre une dette de loyaute vis-a-vis de cette armee et des 
chefs contre lesquels il criait continuellement, qu'il accusait de 
I'avoir abandonne et lache. 

M . Esterhazy se rendit a ces arguments et je repris les demarches 
que j'avais faites vis-ci-vis d'un journal de Londres, journal qui 
appartient a M™*^ Beer, qui parait toutes les semaines et qui 
s'appelle VObserver. M'»e Beer etait dispos^e a donner 500 livres a 
Esterhazy en echange de certains documents qui, disait-il, etaient 
en sa possession, et en echange surtout d'un papier sur lequel il 
aurait ecrit I'aveu qu'il etait I'auteur du bordereau. Enfin, tout etait 
arrange pour le commencement de cette publication; Esterhazy 
avait meme ecrit une lettre adress^e a la directrice de VObserver, 
lettre qui etait une sorte d'entree en matieres. 11 demandait a ce 
moment-la une avance d'argent, il disait qu'il n'avaitpas le sou-(je 
crois que c'etait vrai), je lui ai repondu que je ne pouvais pas lui 
faire I'avance d'argent a laquelle d'ailleurs M°ie Beer consentaiti 
sans qu'il me donn^t un regu. II n'a pas voulu donner de regu. Je 
lui ai dit alors que puisqu'il ne voulait pas donner de regu il pou- 
vaitecrire qu'il etait I'auteur du bordereau, et qu'il pouvait deposer 
ces papiers entre les mains d'une tierce personne, un banquier, un 
solicitor ou quelqu'un de confiance,^qui serait chargee de ne pas 
permettre la publication de ce document avant le paiement par 
M™® Beer et que, dans le cas oh il ne pourraitpas remplir ses enga- 
gements vis-^-vis de cette dame, celle-ci aurait le droit de disposer 
du document comme elle le voudrait. 

La-dessus M. Esterhazy se mit ea fureur; il ne voulut pas 
accepter cet arrangement, et dit qu'il allait partir immediatement 
pour Bruxelies et qa'il allait vendre ses revelations a un journal 
II. 19 



— 1290 — 

beige. Je lui ai repondu que dans ce cas-la je ne pouvais plus 
m'occuper de ses int^rets, et je I'ai quitte. 

M^o'^Beer 6taitdeja en possession d'une partie de ses documents, 
et elle avait I'intention d'en commencer la publication dans le pro- 
chain numero du journal. 

M, Esterhazy est alle alors chez nn solicitor anglais, et, apres 
certaines conversations qui ont eu lieu entre ce solicitor et M™® Beer, 
cette derniere a consenti a ne pas publier le commencement des 
articles et des documents sans le consentement de M. Esterhazy. 

Et alors il y a eu une sorte de conciliation entre lui et M™" Beer, 
et M. Esterhazy a dit que I'ancien arrangement etait toujours bon. 
Mais le lendemain, M. Esterhazy est descendu de la chambre qu'il 
occupait dan?, la maison oii il etait h Londres,, et il a dit que, apres 
reflexion, c'etait toujours son intention de partir en Belgique et de 
faire paraitre ses articles dans un journal beige. 

La-dessus, M™'' Beer commenga la publication des articles. Elle 
avait probablement la conviction que M. Esterhazy ne voulait plus 
dire qu'il etait I'auteur du bordereau. 

Depuis, je n'ai plus vu M. Esterhazy. 

Le President. — Ne vous a-t-il pas parle aussi de I'authenticite 
de la piece dile bordereau? ne vous a-t-il pas dit que ce n'etait pas 
la veritable piece que nous avions entre les mains, que c'etait un 
caique? 

M. Stroxg Rowland. — II a dit que c'etait lui qui I'avait ecrit. 

Le Pkesidr.nt. — Ne vous a-t-il pas dit que la piece qui etait 
arrivee entre les mains du service des renseignements n'etait pas 
la piece authentique? 

M. Strong-Rowland. — Non, il n'a pas dit cela. 

Le lieutenant- colonel Brongniart. — N'a-t-il rien dit a propos 
de la livraison des documents enonces au bordereau? 

M. Strong-Rowland. — II a dit que ces documents avaient ete 
livres au gouvernement allemand par le capitaine Dreyfus. 

Le President. — Monsieur le Commissaire du Gouvernement, 
avez-vous des questions k poser? 

Le Commissaire du Gouvernement. — Non. 

Le Prksident. — Messieurs de la defense, avez-vous des questions 
a poser? 

Les avocuts presents au banc de la defense font un signe negatif. 

Le President, au temoin. — G'est bien de I'accus^ ici present que 
vous avez entendu parler? 

M. Strong-Rowland. — Qui, monsieur le President. 



— 291 — 

Le President, au capitaine Drnjfus. — Avez-vous des observa- 
tions a faire? 

Le capitaine Dreyfus. — Non, mon colonel. 

Le President. — Le temoin Weil ne s'est pas presente. 

Le GoMMissAfRE Du GouvEBNEMENT. — Jc ne sais pas; 11 n'a pas 
ete appele encore. 

Le temoin Weil ne repond pas a Vappel. 

Le President. — Donnez lecture de sa deposition devant la 
Cour de cassation. 



CINQUANTE-HUITIEME TEMOIN 

M. MAURICE WEIL 

Le greffier Coupois, limnt : 

Weil, Maurice-Henri, 53 ans, ancien officier, 47, rue du Fau- 
bourg-Saint-Honore. 

D. — Vous avez ete en relations avec le commandant Esterhazy. 
Dites-nous quelle a ete la nature de ces relations, leur duree, et 
quels en ont ete les principaux incidents? 

U. — Je me suis trouve pour la premiere fois en relations avec 
M, Esterhazy lorsqu'il a ^te affecte au service des renseignements, 
alors sous les ordres du commandant Campionnet, aujourd'hui 
general en retraite, a Saint-Jean-de-Luz. M. Esterhazy s'est trouve 
au service des renseignements avec le lieutenant Henry qui fut 
momentanement (pendant quelques mois) attache a ce service, 
lorsque le general de Miribel quitta ses fonctions de chef d'Etat- 
major general. 

Apr6s avoir quitte ce service en 1880, je perdis compl^tement 
de vue M. Esterhazy. II ne revint me voir qu'en 1890ou 1891, alors 
qu'il etait capitaine adjudant-major a Courbevoie. Y)i]k il me parla 
a ce moment de sa situation difficile; mais je voyais en lui un bon 
pere de famille. Quelque temps apres avoir servi de temoin a 
M. Gremieu-Foa, il me fit part du prejudice que son intervention 
lui avait causee du cote de sa famille et de la famille de sa femme. 
Des I'ete de 1894. comme vous le prouvera la lettre que je vous 
depose, il me pria d'intervenir aupres de mes coreligionnaires : il 
m'avait montr^, pour me convaincre, une lettre de M. de Beauval, 
son oncle. 

Je suis en mesure d'affirmer que M, le grand rabbin obtint des 
ce moment un secours assez considerable pour lui. 

Dans I'intervalle, a une date qu'il serait facile de fixer en 
s'adressant a M. Bernard, avocat, 11, rue Laffitte, j'avais donne a 
M. Esterhazy mon aval de garantie sur deux billets que j'eus a 
rembourser a I'echeance et qui s'elevaient a 2,500 francs. 

Dans le courant de 1896, a I'automne, il revint me parler dune 



— 292 — 

situation encore plus dilficile, me declarant que, les juifs etant cause 
de sa perte, c'elait k eux de le sauver. Afin d'en finir, je lui 
deraandai la somme dont il avait besoin ; il I'ovaluait a 8,000 Cranes. 
Je tentai alors des demarches aupres de M™'- Furtado, demarches 
qui ne purent abontir a cause de la mort de M™'' Furtado. 

Immediatoment apr^s, j'entrepris une serie de demarches, les 
unes personnelles, les autres dont voulut bien se charger M. le 
grand rabbin, etc'est ainsi que M. Esterhazy toucha une partie des 
sommes qui lui etaient destinees chez M. Bernard k qui je les avais 
versees, une autre partie directement des mains du grand rabbin 
et la derniere partie dans les bureaux m6mes de M. de Rothschild. 

L'ensemble des sommes ainsi versees s'eleve au moins a 
40,000 francs. 

D. — Avez-vous garde la leltre de M, de Beauval? 

R. — Non. 

D. — Connaissez-vous I'ecriture de M. de Beauval? 

R. — Je crois m'en souvenir. 

D. — Voulez-vous approcher et voir si la lettre que je vous sou- 
mets. et qui aurait ete adressee au commandant Esterhazy par 
M. de Beauval en juin 1894, est la m^me que celle qu'il vous aurait 
montree. 

R. — Je ne reconnais pas la lettre qui m'a ete montree par 
Esterhazy. L'ecriture en etait plus grosse : mais je crois bien recon- 
nattre cette ecriture dans la lettre que vous me montrez egalement 
et qui a ete adressee, le 8 decembre dernier, par M. de Beauval k 
M. le juge d'instruction Bertulus. 

D. — Connaissez-V(jus l'ecriture d'Esterhazy?Et que pensez-vous 
du rapprochement de la lettre de juin 4894 avec l'ecriture courante 
de cet officier? 

R. — J'y trouve une tres grande similitude. 

D. — Avez-vous vu Esterhaz}^ vers la fin de 1894, au moment 
oil sent nes les incidents qui ont amene la condamnation de 
Dreyfus? 

11. — Le changement de garnison d'Esterhazy de Rouen a 
Paris s'est elTectue au mois d'octobre 1894. II est venu, a dilTerentes 
reprises, me voir : nous avons cause, comme tout le monde, dc 
I'afYaire Dreyfus qui venait de naitre etj'ai garde un souvenir exact 
des paroles que je vais rapporter et qu'il m'a tenues a une epoque 
ou le Conseil de guerre etait deja oonslitue et allait fonctionner : 

(( Pour moi, Dreyfus ( st innocent, ce qui n'empeche pas qu'il 
sera condamne. » II a ajoute que la seule raison de sa condamna- 
tion, c'c'tait I'antisemitisme. 

D. — Esterhazy vous a-t-il paru. soit par ses connaissances 
militaires, soit par ses relations, en mesure de fournir des rensei- 
gnements comme ceux dont parle le bordereau? 

R. — Je ne saurais vous repondrc sur cette question, n'ayant 
aucune dorinee a cet egard. 

D. — Savez-vous s'il avait acces dans certains milieux, oii il 
aurait pu, plus particulierement, se renseigner sur les choses mili- 
taires? 



— SJ93 — 

R. — Je rignorecomplelement. 

D. — Savez-vous s'il aurait tenu a d'autres personnes le langage 
dont vous venez de paiier en ce qui concerne Dreyfus? 

R. — Pas a ma connaissance. 

D. — Au Conseil de guerre d'Esterhazy vous avez ete temoin. 
Ne s'est-il pas passe, a un moment, un incident entre vous, 
Esterhazy et le president du Conseil de guerre? 

R. — On m'a montre, au Conseil de guerre, la lettre d'Esterhazy 
de 1894, qui m'etait adressee, mais qui m'avait ete ecrite pour etre 
remise a M. le grand rabbin el iui faciliter ses demarches. 

J'ignorais que cette lettre fiH sortie de ses mains, etj'ignore, 
dans tous les cas, comment elle en est sortie : rien ne le prouve 
mieux que la lettre de M. le grand rabbin que je vous remets pour 
etre jointe au dossier. Quant aux sommes qui ont ete obtenues soit 
par moi directement, soit par le grand rabbin, soit chez M. de 
Rothschild, il ne s'est jamais agi de prets, mais de dons. 

Ces questions m'ont ete posees a I'instruclion et devant le Con- 
seil de guerre; j'y ai toujours repondu de la meme fagon. 

D. — N"avez-vouspas regu, au mois de novembre 1896 etavant 
les incidents qui ont fait reprendre I'alfaire Dreyfus dans la presse, 
une lettre anonyme, destinee a vous inquieter, en vous faisant con- 
naitre que vous alliez etre signales, vous- et Esterhazy, comme les 
auteurs de la trahison de 1894? 

H. — J'ai, en effet, reguen ce moment un billet anonyme, d'une 
ecriture contrefaite, qui, si je m'en souviens, avait ete mis a la 
poste rue Danton; le billet contenait ces mots : « Un ami vous pre- 
vient que M. Castelin, dans son interpellation, va accuser Esterhazy 
et vous d"elre les complices de Dreyfus. » 

J'ecrivis a M. Esterhazy pour Iui en faire part; je Iui montrai le 
billet; tres emu, il me declaraqu'il fallait absolument faire quelque 
chose pour empScher que cela se produisit, que je devais penser a 
la siluation que cela Iui ferait. Apres avoir quelque peu discute 
avec Iui, je m'engageai a remettre ce billet a mon ami M. Adrien 
Lannes de Montebello, depute de la Marne et membre de la Com- 
mission de I'armee, qui connaissait d'ailleurs Esterhazy. 

Ce billet a eteremis par M. de Montebello a M. le general Billot. 
Je n'en ai plus entendu parler. 

A porjr du mois de fevrier 1897, sur ma declaration a Esterhazy 
que je ne pourrais plus rien pour Iui et qu'il aurait a s'adresser 
ailleurs, je ne I'ai plus revu, sinon au Conseil de guerre. 

D. — N'auriez-vous pas reconnu, peut-etre, dans la lettre 
anonyme de novembre 1896, des traits de I'ecriture d'Esterhazy, 
qui, en ce moment, aurait pu vouloir vous solidariser avec Iui? 

R. — Non. C'est une ecriture completement contrefaite. 

D, — Vous avez depuis, tout au moins par les journaux, pris 
connaissance du bordereau. Pourriez-vous nous dire si les rensei- 
gnements auxquels il s'applique (canon de 120 court et frein 
hydraulique, troupes de couverture, formations de I'artillerie) ne 
pouvaient etre a ce moment qu'a la connaissance d'un officier 
de I'Etat-major general et particulierement de Dreyfus? 



— fJU4 — 

R. — Consacrant mon temps a mes recherches d'histoire rnili- 
taire, il m'est duiilaul plus difficile de repondie a cette question 
(jue je ne m'occupe pas des questions presentes, et que j'ignore. par 
suite, le degre de dilTusiun des ((uestions dont vous me parlez. 

D. — Connaissant la situation precaire d'Esterhazy, au moment 
oil I'alfaire Dreyfus est nee, connaissant egalement son caractere et 
sa mani^re d'etre, quelle impression en avez-vous retenue lorsque 
vous avez vu le bordereau? bans I'hypothese aujourd'hui disculee 
oil ce bordereau serait I'ceuvre d'Esterhazy, vous apparait-il comme 
la preuve d'un acte reel de trahison, ou simplement comme un 
moyen de se procurer de I'argent, soit de la part de I'Etat-major 
frangais, soitd'une ambassade etrang^re? 

R. — Pour apprecier la portee du bordereau, il faudrait con- 
naitre ce que j'ignore : les documents qui y etaient joints. Je ne 
puis que repeter qu'Esterliazy cherchait avant tout de I'argent. C'est 
ainsi que dans la lettre adressee au grand rabbin en 1894, et pro- 
duite au Conseil de guerre, il parlait cl'allerjusqu'au crime. Comme 
je I'ai dit alors au Conseil de guerre, en rapportant les propres 
paroles que m'avait dites Esterhazy, il entendait par ce mot 
« crime » que, s'il le fallait, il tuerait d'abord sa femme et ses 
enfants et se tuerait ensuite. 

D. — Lorsque vous faisiez partie de I'Etat-major general, avez- 
vous jamais remarque des sentiments pen bienveillants de la part 
des olficiers, vos collegues, contre ceux qui pouvaient appartenir 
au culte Israelite? 

R. — En aucune fagon. J'ai quilte I'Etat-major en 1880. 

Lecture faite, le temoin a declare persister dans sa declaration 
et a signe avec nous. 

Signe : Weil, Loew, Coutant. 

Le capita ixe Beauvais. — Je regrette I'absence du temoin WeiL 
J'aurais voulu lui poser certaines questions. Comme il n'est pas la, 
je voudrais qu'il (lit donne communication au Conseil du dossier 
qu'il a au ministere de la Guerre, car c'est un ancien officier. 

Le President. — Monsieur le Commissaire du Gouvernement 
a-t-il des observations a fairet 

Me Demaxge. — Y a-t-il des dossiers pour les otTiciersde reserve? 
Parce que M. AVeil, apres avoir quitte le ministere de la Guerre, a 
ete certainement attache a I'Etat-major du general Saussier. Etait- 
il officier de reserve ou de territoriale, je ne saispas; mais il y aeu, 
a un moment donne, une polemique dans la presse a ce sujet. A ce 
moment, je me rappelle tr^s bien que 31. Weil avait ele attache, 
(|uoique ollicier de reserve ou de territoriale, a I'etat-major du gene- 
ral S.aussier. 

M« Labori. — Puisque M. le greffier est en train de faire des 
lectures, voudriez-vous eti'e assez bon, monsieur le President, pour 



— 293 — 

le prier de vouloir bien lire la lettre de renseignements sur le 
temoin Savignaud, lettre qui n'a pas 6te retrouvee hier. C'est une 
lettre tres courte. 

Le President. — Donnez-en lecture. 

Le greffier Coupois, lisant : 

Le Ministre de la Guerre h M. le Gouverneur militaire de Paris. 

4 

« Monsieur le Gouverneur, 

« A deuxreprises, le 16 decembredernier,et le 16 Janvier courant, 
W Labori, defenseur du lieutenant-colonel en reforme Picquart,m'a 
demande des renseignements sur le sieur Savignaud, ex-musicien, 
qui a ele pendant quelques jours le planton, non I'ordonnance de 
M. Picquart en Tunisie et qui etait temoin a charge dans le proces 
actuellement pendant devant le Conseil de guerre de Paris. Ges 
renseignements etant de nature defavorable. je ne crois pas, apres 
avoir pris I'avis de M. le Garde des sceaux, pouvoir en delivrer copie 
a M. le defenseur; mais vous voudrez bien aviser M. le defenseur 
([u'il lui sera loisible d'en prendre connaissance sans deplacement 
aupres de M. le commandant du Gouvernement. 

« Voici les renseignements qui me sont fournis parM. le general 
Dechizelle : « Le nomme Savignaud n'etait pas tres bien note par le 
chef de musique qui le trouvait d'ailleurs tres faible instrumentiste; 
il semblait egalement animed'un mauvais esprit. » 

a Signe : de Frevcinet. » 

« Je vous adresse ci-joint deux lettres du general Dechizelle 
que je vous prie de vouloir bien me retourner. » 

M. Savignaud. — .Je demande la parole. 

M. Savignaud est appele a la barre. 

M. Savignaud. — Je demande a avoir communication des lettres 
de M. le general Drchizelle; je pourrai dire, apres les avoir lues, 
si les renseignements que Ton donne sont exacts. 

Le President. — Nous verrons cela. Introduisez le temoin 
Leveque. 

cinquante-neuvieme temoin 
LE SERGENT LEVEQUE 

M. Leveque, Eugene- Victor, sergent d'Etat-major a la 20« sec- 
tion, employe au ministere de la Guerre, 34 ans et demi, ne prete 
pas serment, cite en vertu du pouvoir discretionnaire du president. 

Le President. — Gonnaissiez-vous I'accuse avant les faits qui lui 
sont reproches? 



— 206 — 

Le sergem Lkve(jue. — Je I'ai connu au ministere de la Guerre 
au 4« bureau oil il etait stagiaire; j'etais secretaire. 

Lk Pkksident. — Vous nous avez ete signale comme pouvant 
donncr des renseignements au Conseil sur la presence du capitaine 
Dreyfus dans un bureau qui n'etait pas le sien et ou il consultait 
des documents. 

Le SERGENT Leveque, — C'etait, mon colonel, lelO septembrel894, 
date qui a deja^tedonnee par le capitaine Besse. J'etais en permis- 
sion annuelle de 20 jours, quand j'ai ete rappele par ordre du chef 
de service, M. Arnoult, mon archiviste, pour prendre part aux 
manoeuvres de la lieauce, sous la direction du capitaine Besse. Je 
suis rentre le 40 au matin et j'ai ete charge de preparer la caisse 
d'archives que nous devious emporter. Dans I'apres-midi, le capi- 
taine Dreyfus se trouvait dans la piece 29 qui appartient au 4*' bu- 
reau ; j'ai dd le deranger pour prendre possession d'une partie de la 
table afin de pouvoir remplir la caisse d'archives. Le capitaine 
Besse est parti a I'heure ordinaire; j'ai dil descendre moi-meme et 
je suis revenu pour prendre la caisse, car nous partions par le train 
de minuit. Le capitaine Dreyfus est reste dans le bureau. 

Le PRESfDEXT. — Est-ce que ce bureau est celui oii etait employe 
le capitaine Dreyfus? 

Le SERGENT Leveque. — II I'avait quilte depuis huit mois et demi. 

Le President. — Que faisait-il? 

Le SERGENT Leveque. — 11 copiait un dossier ou des papiers ; le 
capitaine Besse ^tait d'ailleurs la, maisle capitaine Dreyfus est reste 
apr^s mon depart. 

Le President. — Vous ne savez pas quelle etait la nature des 
papiers qu'il copiait? 

Le SERGENT Leveque. — Le capitaine Besse avait beaucoup de 
papiers dans son armoire. 

Le President. — Ge n'etait pas une carte du service des 
Stapes? 

Le SERGENT Leveque. — C'etaient des petites cartes comme on en 
fait au reseau de I'Est sur lesquelles il y avait des indications portees 
en rouge par le commissaire militairo du reseau. 

M*^ Demange. — J'allais demander quelques explications comple- 
mentairesau temoin, mais le capitaine Dreyfus paratt avoir compris 
le sens de cette deposition. 

Le gapitaine Dreyfus. — Le fait est exact et correspond au jour 
oil j'ai ete trouver le capitaine Besse de la part du commandant 
Mercier-Milon. 



- 297 — 

Le President. — C'est le jour ou vous avez releve la liste des 
quais de debarquemenl '? 

Le capitaine Dreyfus. — Oui, mon colonel. 

Le commandant Garriere. — Quelle heure etait-il? 

Le sergent Leveque. — C'etait I'apres-midi, parce que j'etais 
reste jusqu'apres I'heure du bureau. 



SOIXANTIEME TEMOIN « 

M. GOBERT 

Gobert, Alfred, 60 ans, expert pres la Banque de France et la 
Cour d'appel. 

Le President. — Vous avez ete appele par le ministre de la 
Guerre a expertiser a tilre officieux une piece dite bordereau, qui 
vous a ete soumise. Voulez-vous me donner le resultat de votre 
expertise? 

M. Gobert. — Messieurs, c'est en qualite d'expert-conseil que 
j'ai pris part a Talfaire Dreyfus, et cela, avant I'arrestation de 
I'accuse. Ma mission n'a ete ni judiciaire ni administrative, elle a 
ete purementet simplement consultative. 

J'airemplicette mission avec une extreme rapidite,etantdonnees 
les circonstances de la production m6me du bordereau. Ma mission 
consistait a rechercher par la comparaison graphique si le docu- 
ment en question emanaitou n'emanaitpas de I'accuse Dreyfus. Les 
resultats de ma veritication obtenus, je doisle dire tres rapidement, 
en une seule journee et non pas en quatre ou cinq journees, comme 
I'a dit I'acte d'accusation, mes conclusions, dis-je, ont ete produites 
par moi et apportees a M. le general Gonse des mains duquel j'avais 
regu et le bordereau et tous les documents de comparaison qui 
devaient servir a ma verification. 

La remise de ces pieces, messieurs, s'est faite dans des condi- 
tions d'une correction parfaite, d'une tres grande regularite et avec 
une courtoisie dont le bon souvenir m'est rest^. M, le general Gonse, 
a la remise des pieces et a la lecture precisement de la lettre qui est 
au dossier et qui est datee du 43 octobre 1894, lettre danslaquelle 
je relive les caracteres generaux de I'ecriture du bordereau, M. le 
general Gonse, dis-je, regut de moi cette lettre et les pieces qui 
avaient ete communiquees. 

Je lui fis part des resultats obtenus d'abord par la lecture de la 
lettre et ensuite, les completant d'une fagon orale, je dis au general 



— '298 — 

Gonse qu'il y avait lieu de prendre des precautions infinies, que le 
bordereau ne m'apparaissait pas du tout comme etant de la main 
de Dreyfus. J'engageai le general Gonse a une tres grande circons- 
pection. Je le priai de faire faire des recherches. (Mouvements.) 
En un mot je me suis etTorce d'eloigner les soupgons qui pesaient 
sur Dreyfus, parce que j'estimais, — et les circonstances ont 
donne pleine raison a men appreciation premiere. — parce que 
j'estimais, dis-je, que le bordereau etail d'nne main autre que la 
sienne. 

M. le general (lonse reout toutes ces observations d'nne fagon, 
je le repete, absolument courtoise, mais en m^me lomps il me 
montra, et j'en fus tres surpris, des lettres qui convoquaient 
diverses personnes, et notamment Dreyfus, au rendezvous du 
15 octobre, jour oii I'accuse a ete arrete. 

Je me suis demande, messieurs, pourquoi j'avais ete appele, 

.T'avais pense au debut qu'on cherchait a me consulter, qu'on 
cherchait a avoir mon avis, et je I'ai donne ; je me suis apercu qu'en 
le donnant une determination avait ete prise. 

II ne m'appartient pas certainement de blAmer en rien cette 
mesure et j'eprouve la surprise que j'ai rprouvee a ce moment, je 
me suis dit : « Mais que voulait-on de moi, qu'attendait-on de moi? » 
Les <',onditions dans lesquellesla verification s'est faite, je vous I'ai 
dit tout a I'heure, etaient extr^mement rapides; M. le general Gonse 
m'ayant fait savoir que la pensee d'arreter Dreyfus etail deja fixee, 
et que la date de I'arrestation etait deja bien determinee, je priai 
M. le general Gonse, dans ces conditions, et j'approuvai moi-m6me 
puisqu'on le desirait ce syst^me de faire immediatement une per- 
quisition au domicile de Dreyfus, et je I'engageai a faire cette per- 
quisition immediatement, a faire saisir tous les documents ecrits 
qui pouvaient se trouver chez Dreyfus, a faire saisir tous les frag- 
ments de papiers, parce qu'a ce moment-1^, messieurs, je pensais 
deja au papier pelure dontje vous parlerai plus tard, je lui conseillai 
de faire saisir notamment tous les encriers de la maison, et enfin 
de faire faire a Dreyfus un corps d'ecriture reproduisant en partie 
les enonciations du bordereau. 

Toutes ces recommandations, messieurs, ont et^ parfaitement 
suivies, elles se justifiaient par lanecessitememe d'une verification 
que je croyais avoir a entreprendre. 

Tout cela a ete, je le repete, absolument correct. Seulement 
ce n'est pas a moi que ces pieces ont ete remises, c'est k M. Ber- 
lillon; et pendant cette perquisition, pendant toutes ces recherches, 



— 299 — 

je siiis devenu je ne sais pourquoi I'expert suspect, dont parle I'acte 
d'accusation. 

L'expert suspect! j'ai I'honneur, messieurs, d^appartenir a la 
justice civile depuis bientot trente ans, j'ai rempli un grand nombre 
de missions de justice, a la satisfaction, je n'en doute pas, de tous 
les magistrats du ressort de Paris. 

J'ai fait des milliers d'expertises; jamais, messieurs, je ne me 
suis entendu traiter d'expert suspect. 

Je me permets ici de protester devant vous contre une qualifi- 
cation de ce genre, parce que quand un homme remplit un devoir, 
une mission dans les conditions qui m'etaient fournies, — je vous 
prie, messieurs, de ne pas I'oublier, j'etais expert-conseil choisi par 
M. le ministre de la Guerre lui-meme, — je soutiens que dans ces 
conditions, ayant rempli ma mission commeje devaisle faire eutout 
honneur et conscience, il n'est ni convenable, ni digne pour moi d'etre 
traite d'expert suspect. 

Cette simple protestation suffit. je ne veux pasl'otendre davan- 
tage. J'estime que je n'ai pas le droit de me plaindre quand je con- 
sidere I'infortune qui est ici. Je me tais sur ce point et je continue. 
(Sensation.) 

Je vais maintenant entrer dans le detail tres complexe de I'ope- 
ration a laquelle j'ai pris part. 

Le 11 octobre 1894, vers cinq heures du soir, vous voyez que je 
precise, j'ai dit, je crois, le 11 octobre, je regus un avis du ministere 
de la Guerre, accompagne d'une carte de visite de M. le garde des 
Sceaux,avis qui m'invitait a me rendre immediatement au ministere, 
pour une mission a remplir, mission qui, disait la note, exigeait a 
la fois celerite et discretion, 

Je me suis, messieurs, immediatement rendu pres de M. le general 
Mercier, qui, en quelques mots, me mit au courant de la situation et 
me fit savoir qu'un officier de I'Etat major s'etait rendu coupable de 
rahison, qu'on avait contre lui une lettre anonyme, le bordereau, 
et qu'enfln, il me chargeait de faire la verification ayant pour 
objet de savoir si ce document etait I'oeuvre de I'officier qu'il soup- 
^onnait et dontle nom ne fut pas donnea ce moment. M. le general 
Mercier ne me paraissait pas avoir a ce moment une idee bien fixe, 
une idee bien arretee ; silrement il attachait une tres grande impor- 
tance a la mission qu'il me confiait, mais enfin il ne paraissait pas 
avoir d'idee fixe, d'idee arretee, il se borna a m'envoyer a 31. le 
general de Boisdeffre, son chef d'Eltat-major, lequel a son tour me 
recut; etavant, messieurs, d'allerplus loin, je vous prie de retenir 



— 300 — 

immediatement ce petit detail ires curieux qui parait oiseux, qu'au 
moment ou je fus introduit chez le general de BoisdefTre, il etait 
entour^ d'un groiipe de cinq ou six officiers. Le general dit a ces 
messieurs : « Retirez-vous, j'ai besoin de causer avec M. I'expert 
Gubert, et nous reprendrons I'entretien plus tard . » 

Le general de BoisdefTre me tint k peu pres les memes propos, le 
m^me discours que M. le general Mercier, mais je pus m'apercevoir 
qu'il avaitune idee plus precise, qu'il avait une idee plus nettement 
accentuee, alors que le general Mercier m'avait dit : « 11 faut faire 
en hi\te mais neanmoins prendre le temps necessairc pour cette 
operation)), le general de BoisdefTre avait I'intentiDnmanifested'une 
grandehclte. Enfin il me dit : « Je vaisvous envoyer augeneral Gonse, 
lequel est detenteur des pieces; au m^me moment, et comme spon- 
tanement, le general Gonse entrait dans le cabinet de son chef et je 
suivis le general Gonse. |Dans son cabinet, personne. La, messieurs, 
on me mit en presence du bordereau. J'en pris une rapide connais- 
sance, j'en lis un examen tres prompt, et de cet examen il resulta 
ceci : c'est que j'etais en face d'un document qui avait ete ecrit 
avec une tr^s grande rapidite. L'ecriture en etait reguliere, normale, 
presentait les caracteres d'un document trace sans aucune espece 
d'arriere-pensee, et se presentait enfin veritablement sous I'aspect 
d'une lettre ordinaire qu'on aurait oublie de signer. 

Un caractere essentielde l'ecriture du bordereau, c'est son illisi- 
bilite ; ce caractere n'a ete, pour ainsi dire, designo par aucun des nom- 
breux experts qui ont vule document. Quand on a vu le bordereau, 
quand on en connait le texte, et qu'on I'a sous les yeux, il apparait 
lisible, maintenant, mais celui qui essaie de le dechifTrer pour la 
premiere fois eprouve une peine reelle. 

Eh bien, ce caractere d'illisibilite, messieurs, a une importance 
considerable. 

Dans la verification qui m'etaitofferte, presentee, jetrouvaisega- 
lement, du cote de l'ecriture de Dreyfus, un caractere absolument 
difTerent : l'ecriture de Dreyfus, alors m^mc qu'elle est tres rapide, 
est toujours lisible. Voila un caractere de dissemblance qui avait 
bien son importance. 

En presence de cette illisibilite du bordereau, je fis demander a 
M. le general Gonse s'il n'y avait pas une enveloppe, M. le general 
Gonse m'a paru eluder ma demande. Sur le moment, je n'y ai pas 
attache d 'importance; plus tard, j'ai cru devoir penser que cette 
demande avait ete precisement de nature a inquieter M. le general 
Gonse {Mouvcinent.) : il avait pu penser que je cherchais a connafire 



— 301 — 

e nom du destinataire, ce qui m'etait, je le repete, absolument indif- 
ierent. Mais je voulais, pour me rendre compte que le caractere de 
I'ecriture du Jjordereau etait reellement celui d'une ecriture naturelle, 
avoir sous les yeux I'enveloppe, parce que, toutes leg fois que nous 
ecrivons une adresse sur une enveloppe, nous I'ecrivons toujours a 
main plus posee, plus correctement, et dans ces conditions je pen- 
sais que le rapprochement de I'enveloppe avec I'ecriture du borde- 
reau etait de nature a me confirmer sur le point de savoir si I'ecri- 
ture etait a la fois rapide et lisible. 

Ce caractere d'illisibilite, messieurs, est, je le repute, extriime- 
ment important, et il m'a conduit a faire une demande a M. le general 
Gonse; je luidis: « Pour faire d'une fagon tr6s utile et tres complete 
la verification, il me semble necessaire d'en faire faire laphotogra- 
phieamplifiee ; » et j'ajoutai : « Ce sera chose extremementcommode, 
extremement facile, attendu qu'il y a au ministere de la Guerre un 
atelier de photographic admirablement monte. » 

Je pensais qu'il etait alors tres facile de nous y rendre, et d'ob- 
tenir ainsi une photographic tres complete qui aurait permis 
d'abord aux operations de se faire d'une fagon beaucoup plus com- 
mode, et ensuite d'apprecier plus exactement le trace des carac- 
t^res. 

Le general Gonse s'y refuse et me dit : « Faire faire la photogra- 
phie au ministere de la Guerre, non ! demain tout Paris connaitrait 
le bordereau. wC'estla, messieurs, unpropos d'une importance queje 
vous prie denoter, etcommeM. le general Gonse assiste a I'audience, 
si je ne reproduis pas tres exactement les paroles qu'il a prononcees, 
je vous prie de vouloir bien lui demander, monsieur le President, si 
je me trompe. 

Le President. — Nous verrons apres siM. le general Gonse a des 
observations k presenter, nous I'entendrons en temps utile s'il y a 
lieu de faire entendre le temoin. 

M. GoBERT. — Messieurs, la remarque que je viens de faire a une 
tr^s grande valeur et une tres grande importance, non pas pour moi 
bien entendu, maisenfin elle tend a faire ressortir que des documents 
pouvaient sortir du ministere de la Guerre avec une certaine faci- 
lite. Nous en avons d'autres exemples, mais enfin celui-la est a 
retenir. 

Yoyant que je ne pouvais pas obtenir une photographie du 
ministere de la Guerre, je songeai un instant a avoir recours a un 
professionnel, mais on comprend bien que cela n'aurait pas donne 
satisfaction au ministere de confier un document comme celui-la a 



— 302 — 

I'industrie. C'est alors que, cherchant dans mes souvenirs, j'ai pense 
ail service photographique de la Prefecture de police, lequel service 
est sous la direction de M. Bertillon. 

Je proposal done a M. le general Gonse de faire faire la photo- 
graphic par M. Bertillon. C'est le service qui s'intitule photographic 
judiciaire, je crois, et dontM. Bertillon est chef. C'est de cetle fayon 
que M. Bertillon est enlre dans I'affaire Dreyfus. II y est entre a ma 
demande et comme pholographe. Je n'avais jamais entendu dire 
pour ma part que M. Bertillon edt fait aucune espece de verification 
d'ecritures, aucune espece d'expertises. Je me suis demande, mes- 
sieurs, comment il se faisait que M. Bertillon avait pris sur lui de 
faire ces operations. II ne m'appartient pas de les critiquer ou de 
critiquer M. Bertillon. II resultait aussi pour moi et pour mes colle- 
gues que personne de nous ne savait que M. Bertillon eilt fait des 
verifications d'ecritures. II se serait done revele tout d'un coup. Ceci 
est son affaire. Je tiens, messieurs, a hien preciser que les choses se 
sont passees comme je viens de vous le dire et je puis en fournir la 
preuve. En effet, le meme jour 14 octobre, a la suite de la proposi- 
tion que je venais de faire a M. le general Gonse, une lettre ecrile 
peut-etre par M. le general Gonse est arrivee a la Prefecture de 
police, demandant le concours de M. Bertillon. Je connais ce detail 
et vous le connaissez vous-memes, messieurs, par la publication de 
I'enquete dans laquelle M. Lepine fait savoir qu'en effet le ministrc 
de la Guerre lui demanda le concours de M. Bertillon pour faire des 
reproductions photographiques et notamment des agrandisse- 
ments. M. le Prefet de police ajoute dans sa declaration que dans sa 
pensee il nes'etait jamais agi de verification d'ecritures. Une seconde 
preuve que les choses se sont bien passees comme je viens de le dire, 
si j'insiste si fort sur tout cela, c'est que je crains qu'il y ait des 
oublis et que la memoire fasse dc'faut dans certaines circonstances, 
c'est pour cela que je tiens ce fait pour tres important et exlreme- 
ment grave et c'est pour cela que je tiens a preciser, la seconde 
preuve est que dans la journee meme du 12 octobre, alors que j'etais 
en pleine verification d'ecritures, un employe de la Prefecture de 
police vint a moi, cet employe etait, je crois, du service de M. Bertil- 
lon, vinta moi avec une carte de visile de iM. Puybaraud. Au dos de 
cette carte on me demandait de livrer le bordereau qui etait entre 
mes mains afin d'en faire une photographic. Je repondis a I'employe 
qui venait de la part de M. Puybaraud ou de M. Bertillon qu'ayant 
regu ce document des mains de M. le general Gonse. ce docu- 
ment ne sortirait pas de mes mains et que le lendemain, 13 octobre, 



— 303 — 

il serait depose par moi-meme au ministere dela Guerre ouM.Ber- 
tillon pourrait le trouver. 

Gette carte de visite je I'ai remise a M. le general Gonse qui me 
complimentade la prudence quej'avais misea ne pas abandonnerun 
document de I'importance de celui-Ia, et M. le general Gonse fut 
m^me pris d une certaine colere centre quelqu'un qu'il ne nomma 
pas. Ge quelqu'un aurait commisjene sais quelle imprudence. Dequi 
etait-il question ?je n'en sais rien. 

Bref, j'eus beaucoup d'occupations dans cette journee du 12 octo- 
bre, dans cette unique journee du 12 octobre 1894 du matin au soir, 
et je vous prie de croire que mon temps a ete largement employe 
pour un travail d'une telle importance. Ces messieurs m'avaient 
demande de travailler avec une telle hAte que j'ai tout sacrifie pour 
leur donner satisfaction. 

Au cours de ma verification, le general Gonse s'est present6 
chez moi deuxfois; il avait grande ht\te de connaitre les resultats de 
mes operations et cela s'explique parfaitement. Au cours de I'une 
de ses visiles je lui fis savoir le deplaisir que j'eprouvais de faire 
une verification sous le couvert de I'anonymat, je lui fis sentir que 
c'etait absolumentdesagreable, que les coutumes de la justice civile 
ne permettent pas une verification, une enquete, une instruction 
sous le voile de Tanonymat, et que cela me peinait tellement que 
je devaislui dire, au cas ou ma verification aurait donne des resul- 
tats affirmatifs, c'est-a-dire accusateurs centre Dreyfus, je tenais 
absolument a depeser mon rapport en mentiennant le nom de 
I'homme que j'accusais. 

Je n'admets pas qu'en se fasse accusateur de quelqu'un dans 
des conditions autres que celles-la; c'est face a face, tout au moins 
en teute connaissance de cause, qu'en doit se faire un accusateur 
dans des conditions aussi graves que celles qui se presentaient. 
J'entendais qu'il en fftt ainsi et le general Gonse ne fit a ce moment 
aucune observation. 

Pour prouver la discretion (c'etait a peine necessaire de le dire) 
que j'entendais mettre a mes operations, je fis connaitre a M. le 
general Gonse qu'au cas ou mes conclusions seraient negatives, c'est- 
a dire en faveur de Dreyfus, je ne m'inquieterais pas de savoir le 
nom de I'officier et qu'il ne me coAterait pas de me faire le defen- 
seur de quelqu'un sous le convert de I'anonymat. Je me rappelle 
alers que M. le general Gonse ne me fit aucune observation, mais 
plus tard, il parait qu'a I'Etat-major on s'est indigne centre une 
nature de pretention qu'on a declaree de nature suspecte. 



_ _ 30i -- \ 

I 

Je vous ai, au d^but de ma deposition, fait une proteslation; '\e ' 

ne veux pas revenir sur tous ces points, mais enfin vous comprendrez i 
bien que j'avais, moi aussi, expert-conseil de la banque de Franiie 

(je vous supplie de le retenir), le droit d'(''iever dos demandcs de la j 
nature de celles que je viens d'indiquer. 

Le desir de connaitre le nom n'avait poui" moi qu'une seule et i 
unique satisfaction, c'etait de savoir et de penser que I'homme dont i 
j'etais appel6 a me faire peut-Stre I'accusateur n'etait ni un de mes ■ 
parents, ni Tun des miens, ni un ami, ni le fds d'un ami. Vous com- 
prenez la situation deplorable qui serait faite a un expert judiciaire ; 
qui serait contraint et oblige d'operer dansdesemblables conditions; i 
on se ferait ainsi I'accusateur de son pere, de son frere, de son ami. \ 
La loi ne permet pas des operations de cette nature et, je le repete , 
encore, nulle part aucune fonction d'expert judiciaire n'est obliga- i 
toire pour qui que ce soit. Par consequent j'avais bien le droit, ■ 
dans le cas oii je deviendrais accusateur, de demander k M. le ; 
general Gonse qui etaitsoupgonne. i 
D'ailleurs, messieurs, tout cela devint en un instant pour moi ] 
une cause d'indifference absolue. En continuant mes operations ' 
apparut tout d'un coup le nom de Dreyfus. ; 
L'Etat-major, tres jaloux de ses secrets, ne salt pas toujours bien 1 
les garder. [Momement.) Parmi les pieces de comparaison qui m'a- 
vaient ete soumises se trouvait la feuille signaletique de I'accuse : 
ecriteparlui-meme.Onavaiteu le soin (vous lepensiez, du reste.sans \ 
que j'aie eu besoin de rindiquer)de decouper le nom de Dreyfus et ; 
son prenom d'Alfred; mais on y avait laisse sa date de naissance, et ' 
le souvenir m'en est encore present a I'esprit : 10 octobre 1859; on i 
avait aussi laisse ses dates de promotion a ses grades de sous-lieu- I 
tenant, lieutenant et capitaine. De sorte que je n'ai eu besoin que \ 
d'ouvrir I'annuaire militaire qui etait sur ma tablepour savoir le nom. ^ 
Voila comment j'ai su le nom du capitaine Dreyfus, et non par i 
proced6s indiscrets, par les precedes qui vous ont ete indiques par j 
le general Mercier, sur la deposition duquel je reviendrai en ; 
terminant. i 
J'ai garde tres scrupuleusenient, vous le pensez, le secret que \ 
j'avais decouvert si simplement, et le lendemain, en reportant les ^ 
pieces au general Gonse, je m'etais fait le malin plaisir, je m'etais ' 
arrete li cette idee un peu taquine (je lui en demande pardon), de lui \ 
faire savoir que j'avais connu le nom de Dreyfus. Mais notre conver- 
sation a porte sur des details d'une telle importance que I'idee de i 
lui faire connaitre ce nom ne m'est pas revenue. ;^ 



— 30:") — 

Le general Gonse. en recevant mes communications, ecouta bien 
les remarques que je lui fis. II faut croire que de son c6te il n'avait 
pas a ce moment d'ideesbien precises a I'egard de la culpabilite du 
capitaine Dreyfus, et qu'on aurait pu le faire changer d'idee, 
puisqu'on etait au debut de I'enqu^te. Au sujet de I'arrestation, 
M. le general Gonsc cependant me fit savoir que I'arrestation 
du capitaine Dreyfus etait decidee, qu'elle devait avoir lieu le 
lo octobre 1894 au matin, parce que. ce jour-la, MM. les gene- 
raux Mercier et de Boisdeffre partaient pour une chevauchee mili- 
taire, ils allaient aux manoeuvres de cavalerie. On inaugurait je ne 
sais quel genre de manoeuvres a Amiens, et ces deux generaux 
tenaient absolument a ce que le capitaine Dreyfus fut arrete avant 
leur depart. Gette decision etait bien regrettable ; il y a eu, messieurs, 
une grande precipitation ; on aurait peut-etre pu, si on avait eu une 
journee ou deux, attendre et cliercher; on ne Ta pas fait. {Mouve- 
ment prolonge.) 

Sur ces entrefaites et apres mon depart, la piece du bordereau 
fut remise a M. Bertillon qui, au bout de quelques heures, m'a-t-on 
dit (je crois meme (|ue c'est dans I'enquete), donna un avis tres 
formel de la paternite du bordereau a Dreyfus. 

Messieurs, je n'entendis plus parler de Taffaire Dreyfus, et je ne 
fus pas appelc comme je m'y attendais a completer par un rapport 
les enonces, les premieres appreciations qvie j'avais donnees. C'est 
M. Bertillon qui en fut charge. Je fus litteralement mis de cote, et 
on n'entendit plus parler de rien ; sauf cependant le 15 octobre, au 
matin; M. le garde des Sceaux, senateur Guerin, me fit appeler 
dans son cabinet, et me demanda quelques details sur I'affaire 
Dreyfus. Je lui donnai, messieurs, ce que je savais, et je vais ici, a 
propos de cet incident, entrer dans quelques details, et bien pre- 
ciser les points : vous allez voir pourquoi. Je fis connaitre a M. Gue- 
rin les conditions dans lesqnelles j'avais opere, les resultats obtenus, 
et je lui exprimai le regret qu'il y edt eu peut-etre une precipitation 
tres grande. Je lui dis notamment q,ue la verification d'ecritures 
etait loin d'etre concluante. M. Guerin ne repondit pas a cette 
remarque. Elevant les deux mains ouvertes a la hauteur des tempes, 
il eut ce geste qu'on se represente tres bien et que moi, j'interpr^tai 
(le la fagon suivante. II m'a semble dire : (( Moi, je suis le chef de 
la justice civile. C'est une affaire de soldats ; cela ne me regarde 
pas. » Je crois, messieurs, que mon interpretation n'a rien d'exa- 
gere, et que c'etait au fond peut-etre I'idee de M. Guerin, Au 
moment ou je prenais conge, M. Guerin me dit ; « Je vous recom- 
II 20 



— £iOa — 

mande une tres grande discretion. Le Gouvernement a rintention 
de conserve!' secrete Taffaire Dreyfus autant que possible ; mais ii 
en est evidemment k redouter des indiscretions de la,presse, etpar- 
ticulierement celles de la Libre Parole. » 

.le quittai M. Guorin dans ces conditions, et j'aiete tres surpris, 
messieurs, de lire dans I'enijiudte de la Cour de cassation publiee 
par le Figaro que M. Guorin contestait la seconde partie de ma 
drclaration, il contestait m'avoir dit que le Gouvernement desirait 
conserver secrete I'all'aire Dreyfus, etqu'on pouvait avoir a redouter 
les indiscretions et les polemiquos de la presse, et specialement, 
particulierement, celles de la Libre Parole. J'ai ete tr6s surpris, 
messieurs, de cette contestation, de cette contradiction de la part 
de M. Guerin, que je tiens, que lout le monde tient pour un parfait 
honnete homme, pour un galant homme. II est vrai que dans sa 
deposition devant la Cour de cassation, M. Guerin a bien soin, en 
debutant, de dire que ses souvenirs sont bien irnprecis ; et en elfet 
ils le sont tellemeut qu'il confond a la fois les dates et les noms, 
details sur lesquels je ne peux pas entrer en ce moment, cela n'a 
aucune espece d'importance. 

Le l^RESiDENT. — Glissez sur les circonstances dans lesquelles vous 
avez fait I'expertise pour arriver au fond, a la conclusion, a votre 
idee sur le bordereau lui-m6me. 

M. GoBEHT. — Monsieur le President, je vais preciser, ainsi que 
A'ous le demandez, les details de ma verification graphique et vous 
dire ceci : 

L'ecriture du bordereau est une ecriturequi appartientau mfime 
type que l'ecriture de Dreyfus. Elle presente m^me avec certains 
details qui se trouvent dans l'ecriture de Dreyfus certaines analo- 
gies, mais elle offre aussi de tres grandes dissimilitudes ct ce 
sont ces dissimilitudes qui m'ont conduit a dire que le bordereau 
n'etait pas de la main de Dreyfus. Je Tai dit en 1894 avant Tarros- 
lation de I'accuse et depuis, messieurs, cette impression de ma part 
s'est trouvee amplement justifiee puisque le bordereau, n'cn doutez 
pas, est Toeuvre d'Esterhazy. Je tiens a limiter d'une fafon absolue 
les details que je pourrais donner a cet egard puisque M. le Presi- 
dent m'y invite et que je n'ai qu';i me soumettre respectueusement 
a son invitation. 

Le President. — Vous comprenez bien que nous avons plus de 
cent vingt temoins a entendre et que nous sommc obliges do dega- 
ger tout ce qui n'a pas une tr^s grande importance. 

M. Goijert. — 11 y a des circonstances assez delicates cependant. . . 



— 307 — 

Le Pri£side.\t. — Elles le sont peut-elre pour voys, mais nous 
n'avons pas a entrer la-dedans. (Biimeurs.) 

M. GoBERT, — Cependant, quand on vient contester des details 
comme ceux que M. (iuerin a contestes, il y a veritablement un 
certain interet a repondre. 

Le President. — Gela n'a pas d'interet au point de vue de I'af- 
faire Drej^fus elle-m^me ; allons au fait. {XoHvelles ntmeurs.) 

M. GoBERT. — Doncl'ecrituren'est pas de Dreyfus, elle est d'Ester- 
hazy, ceci n'est pas douteux; c'est le resultat d'une verification que 
j'ai faite avec I'ecriture d'Esterhazy des la denonciation de Mathieu 
Dreyfus. 

La famille Dreyfus a ce moment, et ceci n'est pas mauvais a 
dire, vint deniander mon concours ; je le lui refusal pour des rai- 
sons que je n'ai pas a faire connaitre au Conseil. J'avais pris cepen- 
dant un interet si grand a cette affaire que je voulus neanmoins, 
comme satisfaction personnelle et a titre de technicien, faire une 
verification, et aborder dans tons ses details la comparaison des 
ecritures. Je me suis done — c'etait tres facile — procure de I'ecri- 
ture absolument authentique d'Esterhazy et j'ai fait ma verification. 
Je n'entre pas dans plus de details a propos de I'ecriture d'Ester- 
hazy que je ne I'ai fait pour I'ecriture de Dreyfus, mais je ne crains 
pas de dire que les resultats sont d'une nettete absolue. 

A cote de cela vous avez les aveux ecrits d'Esterhazy, ses aveux 
implicites devant la Cour de cassation, et enfin vous avez un docu- 
ment qui, permettez-moi de vous le dire, est absolument la clef de 
I'affaire, c'est la lettre datee de Rouen, le ITaoiit ISQi, e'crite et 
signee par Eslerhazy et reconnue par lui, lettre ecrite sur ce meme 
papier pelure presentant les m^mes caracteres comme nuance, en un 
mot I'identite la plus complete et la plus absolue. Et je vais, mes- 
sieurs, par un precede extr^mement simple qui ne va pas com- 
porter de longs developpements comme exposition, vous prier de 
faire un rapprochement du reste tres simple. Je vous demande de 
vouloir bien sur un carton blanc de dimension appropriee, placer au 
milieu le bordereau, I'y maintenir par des petits piquets qu'on 
appelle, je crois, des punaises, placer adroite ou a gauche du bor- 
dereau la lettre du 17 aoCit 181*4 qui emane certainement et incon- 
testablement d'Esterhazy et, de I'autre cote, placer tel document 
que vous voudrezde la main de Dreyfus. Vousaurez, messieurs, la 
possibilite de faire ainsi vous-memes une verification qui ne vous 
causera pour ainsi dire aucune peine. Ce n'est plus une verification 
d'ecriture, ce n'est plus une expertise, c'est une simple et complete 



— 308 — 



constatation qui vous edifiera d'une fafon absolue. Toiite personne ; 

qui fera un rapprochement dans ces conditions sera ct demeurera 

frappee dc I'identite complete qu'il y a entre I'c'criture d'Esterhazy 

et celle du bordereau. (Moiivrmcnt.) On reconnaitra en meme temps : 

(|u'il y a une sorte d'air de famille, de caractere d'analogie gra- j 

phique avec I'ecriture de Dreyfus, mais qu'on en est loin quand on i 

se reporte k I'ecriture d'Esterhazy. ] 

Je crois, monsieur le President, avoir resume ainsi les details 

d'une verification assez complete et assez longue, et je me resume 

en vous disant : 

11 est bien certain qu'il v est ('tabli comme une verite a la fois i 

i 
juridique et materielle que le bordereau n'est pas de Dreyfus, mais 

quil est Tceuvre d'Esterhazy. I 

Le President, faisant pn'senter des documents au temoin. — La i 

]»iecequi vous est presentee est bien celle que vous avez expertise'e? >. 

M. GoBEirr. — Oui, monsieur le President. 

Le lieutenant-coloxel Brongniart. — Vous avez ele appele offi- . 

ciellement a comparer le bordereau avec la lettre d'Esterhazy ? i 

M. GoBERT. — Non. ' 

Le lieutenant-colo.xel Broncmart. — Vous lavez declare a la 
Gourde cassation. 

M, GoBEKT. — Je n'avais pas bien saisi la question, vous avez j 
raison. C'est en effet k la Cour de cassation que la verification a ete j 
faite, dans des conditions de rapidite assez grande, et ^ ce moment- 
la la lettre du 17 aoCit de 1894, qui etait la base de la verification . 
ii la cour, n'etait pas encore reconnue'par Esterliaz}". • 

Le lteutenaxt i:ou).\EL Brungmai-.t. — .Mais pour((uoi operez-vous ^ 

toujours dans des londitions de veiification aussi rapides? \ 

M. GoBERT. — Je vous ferai remarquer que la verification qui a ! 
ete faite ne I'a pas ete avec cette rapidite, mais j'ai dit que les rc'suL 
tats qui ont ete fournis etaient non })as d'une verification officielle en 
rapport, mais une simple appreciation que messieurs les conseillers 

de la Cour de cassation m'avaient deiiiandee; c'est a ce litre que la \ 

verification a ete faile, et les details en sont constates en effet dans 1 

I'enquete; j'ai moi-m6me dit que je n'apportais k la Cour qu'une ; 

appreciation, les conditions rapides dans lesquelles nous operions "i 

ne permettaient pas de faire davantage. ' 

J'ajouterai, je I'ai deja dit, que la lettre du 17 aout 1894 n'etait 

pas encore reconnue, et ne pouvait constituer un element de com- ^ 

paraison judiciaire. ■ 

M'' Demange. — M. Gobert qui affirme que le bordereau est i 



— 309 — 

d'Esterhazy et non cle Dreyfus, qui a faitun examen, si rapide qu'il 
soit, a donne devant le Conseil les raisons graphiques de son 
opinion et probablement de m^me en ce qui concerne la derniere 
indication qu'il fournissait au Conseil, 11 propose de placer sur iin 
carton le bordereau, la lettre du 17 aoi\t, et un specimen de I'ecri- 
ture de Dreyfus. Je lui demanderai, s'il ne pent pas le faire mainte- 
nant, d'apporter les cartons tout disposes de fagon a ce que le 
"Conseil puisse juger facilement ; et en tout cas je lui demanderai 
pour le moment d'exposer au Conseil les raisons reflechies de sa 
conviction, 

M. GoBERT. — Je ne puis ici que generaliser et parler du resul- 
tat de mes recherches. 

Le President. — Enfln. avez-vous remarque des similitudes de 
lettres, des caracteres speciaux, etc. 

M. GoBERT. • — Je tiens a rappeler ceci, c'est que ma verification 
d'ecriture a ete faite dans des conditions tres particulieres de rapi- 
dite au debut, quand il s'agissait du ministere de la Guerre, et que 
depuis je n'ai pas revu et je n'ai pas eu a revoir de I'ecriture de 
Di^eyfus. 11 serait par consequent difficile de pouvoir faire ici de 
memoire une analyse graphique que je n'aurais pas manque de 
faire si le ministere de la Guerre m'avait autorise a ce moment-la 
pour completer mon rapport. 

Je ne I'ai pas fait; dans ces conditions, il me serait assez diffi- 
cile de parler, maintenant, de memoire surtout, d'arriver a vous 
dire : « J'ai constate tel ou tel caractere graphique. » Ma memoire 
ne me le permettrait pas. 

M. le general Gonse demande la parole, M. le President lui fait 
signe qu'il Vaura ulterieurement. 

W Demange. — A la Cour de cassation, M. Gobert a eu des 
ecritures. A ce moment-la, quand il s'est forme sa conviction, est-ce 
qu'il n'a pas garde un souvenir exact de certaines raisons pour 
esquelles il attribuait le bordereau a I'un plutot qu'a I'autre? 

Le President. — Quelles etaient les considerations techniques 
qui vous amenaient a cela? 

M, Gobert. — Je le repete, ce sont des generalites techniques. 
Le President. — N'y a-t-il pas des particularites au sujet des 
formes de lettres, des alineas?... 

M. Gobert. — Quand il s'agit de I'ecriture d'Esterhazy, c'est 
I'identite complete et absolue (M our erne nt.); viendrai-je alors vous 
dire : les a ressemblent aux a, les b aux b, c'est tout ce que je pour- 
rais faire. 



— 310 — 

Le Prksident. — N'y a-t-il pas dans I'ecriture du bordereau des 

lettres spociales sur lesquelles a^ous pourriez appeler notre attention ? 

AP Labori. — Est-ce qu'on ne pourrait pas remettre a 31 . Gobert 

a la fois le bordereau et de fecriture d'Esterhazy, afin qu'il fasse 

une comparaison devant nous? 

On remet ces pieces a M. Gobert. 

M. Gobert. — Parmi les observations veritablement essentielles 
qu'on peut faire a propos de I'ecriture et de Dreyfus et d'Ester- 
hazy, il y a ce detail ijui a d^ja ete bien des fois signalc et qui 
consiste dans le caractere particulier de I'-s- redoublee. Dans I'ecri- 
ture de Dreyfus, c'est I'v ordinaire ou 1'^ allemande, mais dans I'un 
des cas, I'un des ecrivains met une petite s en avant, dans I'autre, 
I'autre ecrivain la met en arriere. Le bordereau est en concordance 
parfaite avec I'ecriture de I'une et non de I'autre des personnes qui 
vous occupent, c'est-a-dire d'Esterhazy et de Dreyfus. Voici, en 
effet, I'un des cas qui se presentent : les s nombreuses qui se trou- 
vent ici sont absolument conformes aux s de I'ecriture d'Esterhazy 
et se presentent absolument dans le meme ordre que je viens d'in- 
diquer. C'est le cas contiaire dans I'ecriture de Dreyfus. Nous avons 
cnfm signale comme detail caractcristique et serieux la lettre 
majuscule M du mot Madagascar et VM du mot Monsieur, qui, 
dans I'ecriture du bordereau, ont une analogie complete, absolue et 
mathematique pour ainsi dire, avec les ilf de I'ecriture d'Esterhazy. 
An contraire, si on se reporte a I'ecriture de Dreyfus, on ne 
trouve pas cette forme d'.V. Je crois que dans les nombreux ele- 
ments qui m'ont ete fournis en 1894, on en a rencontre un ou deux. 
Meme remarque preciseraent a propos de la lettre majuscule S qui 
commence le bordereau a Sans nouvelles... » Cette lettre se retrouve 
tres exactement dans Tecriture d'Esterhazy ; on peut se rendre 
compte un peu de ces details; enfm 11 y aun syst^me de numeration, 
de chifTres qui presents avec I'ecriture d'Esterhazy une identite 
absolue, tandis qu'au contraire, dans I'ecriture de Dreyfus, certains 
do ces caracteres, certains de ces chiffres sont dissemjjlables. 
J'aborderai encore un d<Hail tres caractcristique dans Tecriture du 
bordereau, c'est qu'il n'y a pas de blancs aux alineas, tandis que 
ilans I'ecriture de Dreyfus ils n'y manquent jamais. Esterhazy, quand 
il va a la ligne, ne laisse pas d'espace dans son ecriture, c'est une 
simple remarque, et jamais un paragraphene commence a distance 
lie la marge; dans I'ecriture d'Esterhazy, on ne trouve jamais cette 
chose. On I'observe quand il arrive dans la formule de salutations, 
au has de la lettre. .Je viens de vous dire tout a I'heure que les 



/ — 311 — 

chiffres sont absolument identiques. II y a la un millesime 1894, 
qui se trouve compose de cliiffres d'un fagon deliberee sous la 
plume d'Esterhazy; c'est egalement celle qui se trouve au borde- 
reau. Enfm, Esterhazy, messieurs, a une fagon de ponctuer et d'ac- 
centuer qui lui estje ne diraipas particuliere, mais un peu person- 
nelle et qu'un trouve exactement dans le bordereau. On verra que 
les points sur les i sont generalement poses de telle fagon qu'ils 
font corps presque avec la lettre elle-meme, j'ai eu I'occasion de le 
constater aussi chez Dreyfus, mais inllniment moins. On trouve 
dans ces sortes d'ecriture — elles sont de la meme famille — et il 
autbien s'attendre a retrouver dans Tune et I'aulre des analogies de 
memes signes; sans cela la verification ne pourrait arriver a un 
resultat tres precis, s'il fallait tenir compte de toutes ces petites 
disemblances qui sont ea definitive assez grossieres; il serait assez 
difficile, n'y etant pas prepare, de continuer cette analyse, mais 
enfin je I'ai fait au debut et si elle n'a pas ete consignee dans un 
rapport ecrit, c'est que le ministre de la Guerre n'a pas cru devoir 
le demander. Quant a la Cour de cassation, la verification que j'y 
ai faite, monsieur le President, a ete extremement rapide et n'a ete 
en definitive qu'une simple appreciation. 

Je pourrai vous dire quelques mots du papier; je ne voudrais, 
messieurs, pas beaucoup parler de moi, je le ferai cependant, car 
je suis, messieurs, expert de la Banque de France. La question du 
papier pour la securite des billets a un inter^t tres grand, ce qui 
fait que je me connais un peu en papier. 

Eh bien, on a dit que le papier du bordereau etait un papier rare ; 
cest vrai, mais enfin il faut bien comprendre aussi ce qu'on veut 
dire par rare. II est rare parce que c'est un papier qui n'est pas com- 
mercial, parce que c'est un papier qui n'est pas veudable, qu'on 
n'utilise pas souvent, et que, dans ces conditions, il est assez 
rare et assez difficile de se le procurer. Vous feriez, messieurs, 
peut-etre dix papetiers avant de trouver du papier pelure 
quadrille; le papier pelure est moins rare ; mais quadrille, il est 
plus rare, parce qu'en effet le papier pelure etant de sa nature 
absolument transparent, il n'y a pas beaucoup de raisons de le 
faire quadriller. Dans ces conditions, done, le fait d'avoir un papier 
pelure et de I'avoir quadrille constitue une specialite pour ainsi dire 
particuliere. J'ajoule encore que vous en trouveriez difficilement 
dans le commerce a acheter. Je ne veux pas dire par la que si vous ' 
en vouliez des quanlites considerables, vous ne pourriez pas eu 
avoir: certainement vous en auriez si vous le vouliez en une 



— 312 — 

une semaine 10,000 kilos. S'il est rare, ce n'est pas parce qu'il est 
(lifficile a trouver, c'est parce que les marchands ne le vendent pas. 
Kh bien, messieurs, le papier du bordereau est absolument sem- 
blable, identique ^ celui de la leltre du 17 aoiU 1894. Je regretle 
que ma deposition soil limitee, parce je pourrais, a propos du 
papier et a propos de cette lettre du 17 aout 18;>i, vous montrer et 
faire rcssorlir la date du bordereau. Je D'insiste done pas... 

Le Puesident. — Vous pouvez le faire, si vous croyez pouvoir 
trouver un rapprochement pouvanl nous aider a fixer la date du 
bordereau. 

M. (ioBERT. — \'oici, messieurs, comment je suis arrive a cette 

appreciation. Cette lettre du 17 aout 1894, ecrite de Rouen par 

Esterhazy, reconnue par lui, lettre que j'appelle la clef de I'affaire 

Dreyfus, commence par les mots : « J'arrivedu camp de Chiilons ou 

j'ai passe quinze jours. » Elle est datee du 17 aoiit 1894, Esterhazy 

s'etait done trouve au camp de Chalons le l^'" aout. Et le bordereau, 

lui, messieurs, se termine par cette phrase : a Je vais partir ea 

manoeuvres. -» II envoie ce bordereau , il adresse a son correspondant 

un manuel de tir. C'est evidemment au camp de Ghcllons que se 

font les ecoles k feu, et c'est, selon moi, le detail qu'Esterhazy men- 

tionnesous cette forme : « Je vais partir en manoeuvres » qui a son 

importance. Eh bien, il va partir en manoeuvres avant le l*^"" aoiit; 

ce serait done vers le 23 juillet que le -bordereau aurait ete ecrit. 11 

ecrit a cette date sur le papier memo de la leltre du 17 aoCit 1894, 

avec la memo encre, et dans les memos conditions. 

Enfin, et pour completer mon observation qui vaut ce qu'elle 
vaut, je dirai que je suis d'accord sur ce point avec M. le comman- 
dant Cuignet qui, dans sa deposition a la Courde cassation, declare 
que, pour lui, il est possible quele bordereau ait ete ecrit a une date 
posterieure au 4 juillet 1894. Voilci un point qui dans une certaine 
mesure — encore une fois cela vautce que cela vaut — nous donne 
a peu pres la date du 2.j juillel 1894. 

Le capttaine conseiller Beauvais. — Dans la comparaison que 
vous avez faite de I'ecriture d'Esterhazj' avec le bordereau, vous 
disiez qu'il y avail des ressemblances de doubles S. 

M. Gobert. — II s'agissait de I'ecriture du bordereau comparee 
avec d'autres lettres d'listerhazy. 

Le capitaine coxseiller. — A'ous n'avez pas remarque si les J 
ressemblaient. 

iAl. Gobert. — Je ne m'en souviens pas. 

Le President. — Les / manuscules et minuscules? 



— 3i3 — 

M, GoBERT. — J'ai constate cela dans certains details d'ecriture 
d'Esterhazy. Mais je ne me rappelle pas tons ces details. J'ai pro- 
ci'de a ces verifications a la Gour de cassation, dans I'espace do 
deux heures, et naturellement notre verification ne pent avoir que le 
caractere d'une appreciation. 

Le lieutenant-colonel conseiller. — Etes-vous oppose a fidee 
que c'est une ecriture tronquee, modifiee? 

M. Gobert. — Oui, je n'admets pas que le bordereau soit autre 
chose qu'une ecriture naturelle, normale, tracee avec une extreme 
rapidite, ce qui exclut toute espece de systeme, de truquage et de 
deguisement. 

Le Presidext. — C'est bien de I'accuse ici present que vous en- 
tendez parler"? 

M. Gobert. — Oui, monsieur le President. 

Le President, a I'accuse. — Avez-vous quelque observation a 
presenter? 

Le cAPTTAixE Dreyfus. — Non, mon President, 

Le President. — Monsieur le general Gonse, vous avez demande 
a etre entendu; voulez-vous vous approcher de la barre? 

Le general Gonse. — M. Gobert m'a mis en cause dans sa depo- 
sition. II a dit certaines choses vraies, mais il a dit aussi des choses 
qui n'existent pas. Mais enfin, avant de commencer a refuter ce qu'a 
pu dire M. Gobert a mon egard, je demanderai au Conseil s'il a 
encore la feuille de notes dont M. Gobert a parle, car il me semblait 
que la date de naissance n'y etait pas. 

Le President. — C'est au dossier de 1894. 

Le GENERAL GoNSE. — Je demande a M. Gobert de nous dire dans 
quel annuaire il a trouve le nom de Dreyfus. Est-ce dans I'annuaire 
de 1894 ou dans celiii de 93? 

M. Gobert. — C'est dans I'annuaire general de I'armee, je crois. 

Le general Gonse. — Est-ce le petit annuaire qu'on vend dans le 
commerce? 

M. Gobert. — Je ne connais qu'un annuaire, c'est celui qui se 
vend chez les libraires. 

Le general Gonse. — Enfin, est-ce I'annuaire general de I'armee? 

M. Gobert. — Je ne sais pas. 

Le President. — Est-ce I'annuaire special de Tartillerie? 

M. Gobert. — Non, c'est I'annuaire general. 
Le general Gonse. — Eh bien, le Conseil salt que dans I'annuaire 
general il n'y a pas la date de naissance des officiers. (Hires.) 
M. Gobert. — Je n'insiste pas sur ce point. 



— 314 — 

Le genkral Gonse. — Les renseignements qui sont sur cette 
feuille de notes on qui ont ete extraits de cclte. feuille do notes pour 
^tre mis sur une feuille de papier ou on a colle ces dif'ferents rensei- 
gnements pour venir a I'appui du bordereau sont des renseignements 
qui ne figurent pas dans Tannaaire, Par consequent ce n'est pas la 
comparaison de cette feuille qui est dans le dossier et de I'annuaire 
general de I'armee qui aurait pu amener la decouverte du nom. 
M. GoKERT. — J'insisle d'une maniere absolue et j'affirme que 
tout CO que je viens de dire est la verite absolue et complete. Tons 
les temoins qui ont ete appeles a I'audience du Gonseil de guerre ont 
constate le fait. Je tiens a protester d'une fafon energique. C'est 
dans les conditions que je viens de dire que j'ai connu le nom de 
Dreyfus. II y a probablement ime confusion, M. le general Gonse me 
parle d'une note... 

Le general Gonse. — Non, pas du tout, je vous parle d'une 
feuille de renseignements extraite de la feuille d'inspection parce 
que la feuille d'inspection avait eti; faito de la main de Dreyfus, qui 
y avait ecrit les renseignements signaletiques, ceux-ci avaient ete 
decoupes et mis sur une feuille de papier. Je dis que pour trouver le 
nom d'un officier, la comparaison de ces renseignements avec I'an- 
nuaire militaire ne pent donneraucune espece d'indication. 

M. GoBERT. — Je vous demande pardon et la preuve c'est que j'y 
suis arrive. 

Le general Gonse. — C'est une constatation materielle que je 
signale au Conseil. 

M. GoBERT. — M. le general Gonse oublie un detail a savoir que 
lorsque je me suis presente chez lui, il a ete dit qu'il s'agissait d'un 
officier d'artillerie, je tiens a bien constater ce detail, car il a pu 
m'aider dans cette recherche tres naturelle, tres instinctive, sans 
aucune espece d'autre preoccupation, recherche qui a consisle a 
trouver le nom de Dreyfus et a me tranquilliser dans mes appre- 
hensions. 

Le general Gon.se. — Ce n'est pas la comparaison des rensei- 
gnements avec I'annuaire general qui a pu vous donner ce rensei- 
gnement. Ensuite, il y a un autre point sur lequel j'appelle I'atten- 
tion du Conseil. Etant donnee cette premiere constatation, a savoir 
que la comparaison ne pouvait 6tre faite qu'avec I'annuaire special 
de Tartilleriequi n'apasete faite, je crois maintenant queM. Gobert 
a dCi avoir le nom de Dreyfus d'une autre fa^on. On avait mis 
comme piece de comparaison, a I'appui dii bordereau, un travail 
minute qui avait ete fait par Dreyfus sur la maniere dont le minis- 



— olo — 

tere poiirrait se procurer les fonds en cas de mobilisation. C'etait 
un rapport tres bien fait et tres complet. Pour ce travail, Dreyfus 
avait ete oblige d'aller a la Banque de France et M. Gobert est 
expert a la Banque de France. 

M. Gobert. — Voulez vous me permettre de repondre ? 
Le President. — Oui. 

M. Gobert. — D'une maniere absolue et complete je proteste 
contre I'insinuation de M. le general Gonse. II n'y a pas un seul 
motdevrai. {Semation.) 

Le gexeral Gonse. — Maintenant, M. Gobert a reproduit en 
general d'une fagon exacte la maniere dont on lui avait remis le 
bordereau. Mais il a dit que pendant que le general de Boisdeffre 
etait entoure d'officiers, ces officiers ont disparu, et 11 a eu Pair de 
faire une insinuation sur ce que faisaient ces officiers autour du 
general de Boisdeffre. Or, il etait 11 heures du matin... 
M. Gobert. — 5 heures du soir. 
Le general Gonse. — C'etait le matin. 

M. Gobert. — G'est a 9 heures du matin que je vous ai rapporte 
les pieces, mais je les ai regues a o heures du soir dans votre 
cabinet. 

Le general Gonse. — Deuxieme point : M. Gobert a pris le bor- 
dereau et a dit : c'est un travail facile a faire et je le ferai le plus 
rapidement possible. 

M. Gobert. — Je n'ai rien a dire a cela, c'etait en effet un cas 
simple, et je connaissais I'impression de M. le general Gonse qui 
f'tait celle-ci... 

Le. President. — Cela n'a pas trait a I'affaire, passons sur ces 
details. 

Le general Gonse. — Je suis retourne chez M. Gobert d'apres les 
instructions du ministre pour savoir quand il pourrait donner son 
rapport. La il m'a pose une serie de questions que j'ai considerees 
comme tr^s indiscretes, tellement indiscretes que je ne lui ai pas 
repondu, parce que d'abord je n'avais pas qualite pour lui 
repondre.- II voulait savoir comment-ie bordereau 6tait arrive, ou 
on I'avait pris... 

M. Gobert. -r-.Je n'ai jamais demande cela. 
Le general Gonse. — ... et le noni de I'officier. 
M. Gocert. — Le nom de I'officier, oui. 
Le President, a M. Gobert. — N'inlerrompez pas. 
Le general Gonse. — Quand je suis retourne a la fin de la 
journee chez M. Gobert pour lui demander son travail qu'il m'avait 



— 3IG — 

promis de faire Ic plus rapidemeiit possible, j'emmenai avec moi 
1111 officier, le colonel Leforl, disant : je ne veux plus avoir de 
conversation particuliere avec M. (iobert parce qu'il pose tant de 
questions que je ne veux pas lui repondre. 

M. Ciobert m'a apport6 son rapport dans mon cabinet ; vous con- 
naissez ce rapport, par consequent je n'insiste pas. 

Dans cette entrevue il n'a nullement ete question d'arrestation, 
je ne lui ai pas parlc de I'arreslation, je ne lui ai pas niontre I'ordre 
d'arrestation par la raison bien simple qu'il n'etait pas fait a ce 
moment. 

Quant au reste, je crois la memoire de M. Gobert (id61e. 
M. Gobert. — En ce qui concerne la visits de M. Lefort, c'est 
exact, seulement c'est prt'cisement en presence de M. le colonel 
Lefort quej'ai pose la question de la deniande du nom de Dreyfus ; 
ce n'est done pas a la premiere entrevue, mais bien a la seconde. 
Cette question qu'il considere comnie indiscrete n'a etc posee que 
lors de la seconde visite du general Gonsc chez moi et cette fois il 
etait accompagne du colonel Lefort. 

M. le general Gonse vient de dire que j'avais fait une insinuation 
a propos du depart des officiers qui elaient chez le general de 
Boisdeffre. Et bien, je vais vous dire ce qui s'est passe et pourquoi 
j'ai indique cela. 

Le PiiiisfDENT. — Ce sont des renseignements qui n"onl aucun 
rapport avec I'atTaire. (Ruinenr.'^.) 

M. GoBEUT. — Je vais etre tres rapide. Si j'ai signale le fait c'est 
que les officiers en question qui ont quitte le general de Boideffre 
sont successivement entres comme dans un moulin dans le cabinet 
personnel de M. le general Gonse; il y avait le colonel Sandherr 
auquel le general Gonse m'a presente, le colonel Lefort, le colonel 
d'Aboville, je crois (je crois en etre siir, un detail particulier sur sa 
personne me fait croire que je ne dois pas me tromper), enfin, il y 
avait trois ou quatre autres ofticiers parmi lesquels se trouvait 
M. le commandant Henry. Cet areopage examinait devant moi, a 
cole du general Gonse, le bordereau et c'etait a qui ferait remar- 
quer a I'expert : « Voyez done ce mot comme il ressemble a ce mot, 
voyez done cette leltre comme elle ressemble a cette lettre I » 
Ne pensez pas, messieurs, que c'etait de nature a m"influencer. 
Le Phesiuent. — Ce sont des details oiseux. (Bndt.) 
M. Gobert. — Je ne fais que repondre au general Gonse. 
Le Preside.nt. — Le colonel d'Aboville etait-il present a cette 
entrevue? 



— 317 — 

Lk COLONEL dW^osillk, reponda lit di' m place. — Je n'ai jamais 
vu M. Gobert avantaujourd'hui. Si le reste des souvenirs ressemble 
a celui-Ia,le Conseil appreciera ce qu'on peut en penser. 

Le President. — N'appreciez pas. 

Le general Gonse. — Encore un mot sur la question de la pho- 
tographic. Si M. Gobert avait demande une photographie, je 
n'aurais pas donnc moi-meme, je n'avais pas qualite pour cela, 
I'autorisation de la faire, j'aurais transmis sa demande an ministre 
de la Guerre. G'etait simple comme bonjour. 

Le capitaine Dreyfus. — On a deja, en 189i, apporte cette insi- 
nuation que M. le general Gonse vient de repeter, au sujet du 
travail sur les ressources en cas de guerre a la Banque de France. 
J'affirme d'une fagon absolue n'avoir jamais ete a la Banque et 
n'avoir jamais eu aucune relation avec personne de la Banque. 
{Monreiiu'iit.) Encore une fois, puisqu'on vient repeter des insinua- 
tions produites en 1894, jevous demande, mon colonel, de faire 
faire toute enquete necessaire. 

Le President. — Vous avez fait le travail sur la maniere de se 
procurer les fonds ? 

Le capitaine Dreyfus. — Oui, mon colonel. 

Le President. — Comment avez-vous eu des renseignements sur 
les sommes que la Banque pouvait mettre a la disposition de 
I'Etat? 

Le capitaine Dreyfus. — J'ai fait le travail sur les archives du 
ministere de la Guerre, sur les travaux de M. Swart, sur les docu- 
ments de I'emprunt Morgan en 1870. 

Le President. — Et vous n'avez pas eu besoin d'aller a la 
lianque ? 

Le capitaine Dreyfus. — J'affirme que je n'ai jamais ete a la 
Banque de France. 

Le President. — Ne vous ^tes-vous pas renseigne par ecrit? 

Le capitaine Dreyfus. — Ni par ecrit, ni verbalement. 

Le general Gonse. — Cela semble extraordinaire, parce que ces 
messieurs de la Banque avaient des relations avec les officiers du 
premier bureau. [Bruit.) 

Le President. — Enfin, vous n'avez pas ete a la Banque ? 

Le CAPITAINE Dreyfus. — Non, mon colonel. 

Le President. — Faites entrer M. Bertillon. 

M. Bertillon se presente a la barre. 

Me Demange. — Permettez-moi, monsieur le Pre'sident, de vous 
adresser une requete : Lors du proces de 1894, M. le Commis- 



— 318 — 

saire du Gouvernement avait bien voulu mettre a ma disposition 
1 'original des photographies. Aujourd'hui nous n'avons pas de 
photographies, je voudrais que M. Bertillon vouU'it bien mettre a 
notre disposition des photographies pendant sa deposition. 

Le President, monlrant uii (locionent. — C'est de ceci que vous 
voulez parler ? 

W Deman(;i:. — C'est cela. 

Le President. — II n"y en a qu'un exemplaire ? 

Le Greki-ier. . — Un seuL 

Le President. — Nous le ferons circuler. 

M'^ Demant.e. — Je croyais que M. Bertillon en avait. 

Le President. — Monsieur lierlillon, en avez-vous d'aulres? 

M. Bertillon. — Qui, monsieur lePresident. 

Le Prksident. — Si vous les apportiez, nous pourrions les 
remettre a ia defense, et nous pourrions, nous, suivre sur celui-ci. 

M. Bertillon. — Je vais les faire apporter. 



SOI XANTE ET UNIEME TEMOIN 

M. BERTILLON 

jM. Bertillon, Alphonse, i6 ans, chef du service de I'identite 
judiciaire a Paris, avenue du Trocadcro, n^ 5, prete serment. 

Le President. — Vous avez ete charge d'etudier la piece dite le 
bordereau. Je vous prierai de vouloir bien faire connaitre les resul- 
tats de voire examen au Conseil le plus rapidement et le plus suc- 
cinctement possible, en ne nous donnant que ce. qui peut deter- 
miner notre conviction au sujet de la paternite de cette piece, sans 
cntrer dans des details techniques trop etendus. 

M. Bertillon. — J'ai deja depose devant le Conseil de guerre 
de 1894 et devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation 
des raisons d'ordre scientifique qui me font croire, d'une fagon for- 
nielle, a la culpabilite de Taccuse. 

J'avoue que, si on isole ma demonstration des preparations et 
des photographies qui font corps avec elle, mes deductions ne 
peuvent etre comprises que par un nombre tres reslreint de per- 
sonnes. {Murmures ironiques au fond de la salle.) 

C'est pourquoi, au premier proces Zola, j'ai declare que je ne pou- 
vais faire connaitre ma deposition que si j'ctais auto.rise au prealable 
a me servir des pieces necessaires. C'est pourquoi, aujourd'hui, j'ai 
I'honneur de prior monsieur le President de vouloir bien m'autoriser, 



— 319 — 

en vertu de son pouvoir discretionnaire, a me servir de photogra- 
phies et des notes manuscrites que j'ai apportees ici et dont un 
exemplaire pourra etre adjoint a la procedure apr^s ma depo- 
sition. 

Le President. — Servez vous-en; seulement, n'est-ce pas, 
n'entrez pas dans des details trop techniques ; c'est un peu pour 
tout le monde... 

{M. Bertillon dispose sur la table des temoins, prolongee par le 
pupitre que lui prete le sergent audiencier, un de ses dossiers.) 

M. Bertillon. — La verification de la pi^ce que j'ai a vous 
exposer demande un nombre considerable de constatations minu- 
tieuses. Si, au lieu d'une demonstration rigoureuse avec pieces t\ 
I'appui pour chaque fait avance, vous pouviez vous con tenter d'un 
apergu sommaire, je vous dirais que les deux pages manuscrites 
connues sous le nom de bordereau ont ete ecrites en prenant 
comme guide une esp^ce de ligue d'ecriture glissee a la fagon d'un 
transparent sous le papier pelure du document incrimine. C'est 
cette ligne d'ecriture, employee comme type ou comme patron, a 
laquelle j'ai donne le nom de gabarit. (7?/yY.!>\) Mais le nom ici n'a rien 
a faire.Le point important c'est que j'espere vous montrer que cette 
ligne etait formee de la repetition d'un meme mot, le mot interet, 
dont j'ai trouve le module dans le sous-main saisi chez I'accuse 
quelques jours avant le proces de 1894. 

Le scripteur du bordereau agissant ainsi aurait eu pour but 
d'arriver a confectionner rapidement un document truque de telle 
sorte que s'il avait ete arrete en flagrant delit, il eut pu demontrer 
geometriquement que le document elait forge et que consikpiem- 
ment il etait victime d'une machination. C'est ce que les criminalisles 
appellent un alibi de persecution. [Nouveau.r rires.) Mais d'autre 
part le fait d'ecrire en prenant comme guideun modele sous-jacent, 
en retardant suffisamment I'allure naturelle de sa main, lui permet- 
tait conjointement de deguiser son ecriture suffisamment, de sorte 
qu'il etait en meme temps a meme, si les circonstances de I'arres- 
tation rendaient I'alibi de machination non presentable, de denier 
simplement son ecriture. 

Quant au precede d'ecrire en guidant son ecriture sur un modele, 
sur un gabarit, il semble d'abord d'une application difficile; le fait 
suivant vous fera peut-etre comprendre comment il est d'un usage 
pour ainsi dire courant. II n'est personnea qui il ne soit arrive, en 
presence d'un manuscrit d'apparence soignee, de transformer un 
ou plusieurs mots dans des conditions de son et d'orthographe 



— 3:>0 — 

entierement diderentes et ceci par la simple correction, addition oil 
suppression de quelques j ambages; pronons par exemple le second 
mot du bordereau ; le mot « nouvelles ». On pent evidemment avec 
un ou deux coups de grattoir le transformer en le mot« nouveau », 
de la ligne 9. Ce mot nouveau pourrait etre a son tour corrige et 
transforme dans le mot « couteau » ou dans le mot « mouvoir » ou 
(( mouvant » par des corrections, des additions qu'il serait oiseux 
d'indiquerpourcliaquecasparticulier.G'estleprocedejournellement 
employe par les faussaires qui surchargent des bons du Mont-de- 
Piete oil des bons de poste. Supposons qu'au lieu d'executer ces 
corrections directement sur I'original nous les executions sur des 
feuilles de papier pelure au-dessus du mot « type », en essayant de 
reproduire le mot derive, le mot a introduire d'un seul coup de 
plume de telle fayon que ce trace ressemble au trace que la correc- 
tion directement executee sur I'original nous aurait donne. Xous 
serons a peu pr^s dans les memes conditions que le scripteur du 
bordereau apres quelques jours d'exercice; autrement dit nous 
serons a meme, avec ce meme mot « type », de reproduire ci plu- 
sieurs semaines ou a plusieurs annees d'intervalle des mots identi- 
quement supeiposables de telle sorle qu'ils paraitront caiques. Tout 
le monde sait, en efl'et, que la main abandonnee a elle-m(^me ne repro- 
duit pas deux fois de suite un trace identiquement superposable. 

La longueur du mot « interet » etant elle-mfime en relation 
simple avec I'unite metrique, I'espacement de ces lettres, la dimen- 
sion de ces lettres etant egalenient en relation simple avec le metre, 
vous pouvez vous rendre compte des maintenant comment il se fait 
que le bordereau apparait, quand on I'examine le decimetre a la 
main, comme un document geometriquement confeclionne. Le pro- 
bleme de la culpabilite ne saurait ^tre tranche par I'examen intrin- 
seque du bordereau, ce dernier etant une piece mecaniquement 
composee et pouvant, par consequent, avoir ete executee par 
n'importe qui. 

Mais, le point important, c'est qu'fl a ete trouve au ministere de 
la Guerre, d'une part, et au domicile de I'accuse, d'autre part, des 
manuscrits sur lesquels se trouvent des mots reperes exactement de 
la meme fagon que les mots du bordereau; de sorte que ces mots 
semblent caiques sur ces manuscrits, dans le but, je pretends, de 
pouvoir prouver que le bordereau avait ete compose avec des mots 
caiques, rapportes, mis bout k bout. 

Or, I'etude attentive de cette question montre que ces mots n'ont 
pas ete caiques les uns sur les autrcs. mais qu'ils sont traces sur un 



— 321 — 

modele commun. La precaution d'introdiiire de temps a autres dans 
les documents qu'il ecrivait au ministere de la Guerre des mots 
traces au-dessus de ces mots, etait la contre-partie necessaire de 
I'alibi de machination, dont je vous parlais tout a I'heure. [Rumeiirs.) 
Si ces faits peuvent etre montres avec une rigueur suffisante, les 
conclusions a en tirer sont manifestes. Voici, resumee sommaire- 
ment, la these que je vais avoir a vous developper. * 

Comme vous pouvez dej^ I'apprecier, celte demonstration sera 
principalement geometrique. G'est vous dire que ma competence 
en cette matiere sera infiniment moins grande que la votre. Aussi, 
n'est-ce pas a mes connaissances scientifiques que j'en dois la 
decouverte. Fonclionnaire de la Prefecture de police depuis plus de 
vingt ans, j'ai eu simplement cette intuition professionnelle bien 
simple qu'a supposer I'accuse momentanement coupable, il etait 
presumable qu'il n'avait pas dA ecrire ses missives de trahison de 
la m^me fagon naive d'un employe revoque ecrivant une lettre 
anonyme de menaces a son patron. Autrement dit, j'ai applique a 
I'expertise en ecritures les procedes qui sont usuel lenient employes 
dans les enquetes judiciaires, lorsque, par exemple, en presence 
d'un cadavre depece, on recherche si les sections des articulations 
ont ete pratiquees par la main habile d'un anatomiste, en suivant 
les us at coutumes ordinaires, ou par une main inexperimentee, de 
fagon a remonter de ces observations a I'auteur possible du crime. 
II etait possible, si I'accuse etait reellement coupable, qu'il eiit cede 
a la tentation d'introduire dans ses procedes de trahison quelques- 
unes des applications des connaissances techniques qu"il possedait 
a un aussi haut point, et dont je n'avais, moi, qu'un apergu general ; 
c'est cette insuffisance de ma part qui vous expliquera pourquoi 
mes recherches ont ete si longues. 

Aussi, dans cette exposition, je m'attacherai a suivre I'ordre de 
la decouverte des faits. Disons seulement pour fixer vos idees que 
ces faits peuvent se repartir en trois groupes : dans la premiere 
partie, je vous demontrerai que le bordereau est incontestablement 
forge ; dans la deuxieme, qu'il n'a p4.i etre fabrique que par I'accuse 
et dans la troisieme, j'expliquerai comment il a ete fabrique, au 
courant de la plume, a I'aide d'un mot clef glisse sous la pelure du 
document, a la fagon d'un transparent. 

Ge fut dans la matinee du 13 octobre 1894 que je fus mande 
au cabinet du prefet de police, vers neuf heures du matin, et qu'on 
me remit la photographic du document incrimine avec un echantillon 
de I'ecriture de la personne soupgonnee. 

II. 21 



— 322 — 

Mon avis ctait demande pour la meme journee; il y avail, me 
fut-il dit, ime importance capitale a ce que ceUc question fCit tianchee 
dans la journee m(^me, mais j'ajoute que jc disposais a ce moment 
de o h G employes deja enlraines a des Iravaux de ce genre par 
des enqu^tes similaires anterieures, de sorte que toute la partie 
materielle de roperation : pholographie, decoupage, recherche des 
mots semblables, etc., m'etait epargnee; et que les dix heures qui 
m'etaient allouees equivalaient en lin de compte au travail d'une 
semaine d'un expert ordinaire abandonne ;\ ses propies forces. 

Des le commencement de I'examen je fus frappc par des coinci- 
dences nombreuses de formes graphiques absolument normales et 
par consequent tr^s caracterisees. 

Jen fus meme quelque peu inquiete; je me demandai comment 
il etait possible qu'une personne incontestablement intelligente, 
commelescripteur de cette missive semblait I'indiquer parses con- 
clusions, puisse avoir ecrit une lettre aussi criminelle sans presque 
deguiser son ecriture. 

xMe Demange. — Je n'ai pas entendu votre derniere phrase? 

M. BEimuLON. — Je disais que j'avais ete un peu inquiete de ne 
pas trouver cette missive deguisee d'une faron plus profonde. 

Enfin autre sujet d'inquietude : 

L'ecriture portait de-ci de-la quelques retouches ou (juelques 
tremblements qui d'ordinaire caracterisent le calquage. 

Neanmoins, ces retouches et ces hesitations etaient en nombre 
insuffisant pour permettre de conclure a la fabrication artilicielle; 
le soir, vers les six heures, apres avoir controle mes observations 
sur le bordereau original que j'avais reussi a me procurer dans 
Tapr^s-midi, je signal sous la seule pression de ma conscience (Bii- 
meurs.) Tavis suivant qui resumait les observations que mes chefs 
m'avaient demand^ de faire, a savoir : 

Si Ton 6carte Thypothese d'un document forge avec le plus 
grand soin, il appert manifestement pour nous que c'est la m6me 
personne qui a ecrit toutes les pieces communiquees et le document 
incrimine. 

Au point de vue logique, cet avis signifiait simplemenl que je 
irouvais que les deux groupes de formes graphiques, representes par 
les deux sortes de documents, dtaient trop semblables pour pouvoir 
etre attribues au hasard. 

Oui, les relations de forme de leltres, de dimensions, d'ecarte- 
ments, existant d'un mot a un autre, d'une partie d'un mot a un 
autre, etc., etaient trop voisines, trop analogues pour qu'on pCil 



— 323 — 

vraisemblablement admettre que les deux documents fussent d'ane 
autre main. 

Neanmoins cet avis que j'emettais excluait-il I'hypothese de la 
contrefagon de I'ecriture? Evidemment non. Gette derniere partie 
de I'examen demandant tin temps beaucoup plus long, je I'ecartais 
de cet avis preliminaire. Neanmoins j'ajoutais en note la presence 
de Temploi de la lettre S qui sur le bordereau n'etait pas employee 
de la meme fagon, dans le meme ordre que sur la piece de compa- 
raison. Quels sont les caracteres d'un faux? Ces caracteres dependent 
de la fagon employee par le faussaire, Les experts rattachent la 
confection d'une piece artificielle, a deux categories d'operations 
diCferentes, il y a 1'^ ce qu'on appelle I'imitation d'ecriture a main 
levee, 2° decalquage. 

L'imitation a main levee est I'operation qui donne les meilleurs 
resultats, mais elle necessite un temps d'apprentissage particulie- 
rement long, elle se reconnait a la presence de reprises dans le 
trace des mots d'une lettre a une autre, chaque fois que le scripteur 
quitte le bee de sa plume pour considerer le modele ; aussi, pour 
confectionner une piece de ce genre, faut-il pour ainsi dire connaitre 
son modele par coeur pour n'avoir pas a la regarder pendant qu'on 
ecrit; de la un temps d'apprentissage assez long. 

Le calquage ne necessitant pas d'apprentissage semble devoir 
etre employe plus frequemment par les faussaires et leur avoir assure 
des succes plus nombreux. La piece la plus connue a ete fabriquee 
de cette fagon; c'est le faux testament de M. de La Boussignere qui 
a (He confectionne il y a une dizaine d'anneee par un autographiste, 
Gharpentier, aumoyen de mots caiques, rapportes, mis bout a bout. 
Le manuscrit, le testament lui-meme n'etait qu'une sorte de decalque 
— ces circonstances seront importantes tout a I'heure — qui avait 
ete passe a I'encre par un autographiste de profession, nomme Ghar- 
pentier, mort depuis. Bien qu'il fiit malaise de reussir une piece de 
ce genre, car la difficulte principale, apresle choixdesmots^ consiste 
a aligner bout a bout avec a la fois science, rectitude, ce testament 
fut valide sur rapport de plusieurs experts, M. Gobert entre autres, 
puis les confectionneurs de ce testament s'etantfait chanter les uns 
les autres, il y eut un proces a la Gour de cassation et en cour 
d'assises, oii la machination du testament fut facilement reconnue. 
Nous devons done conclure de cet exemple que la pretendue 
connaissance des experts en ce qui concerne I'authenticite des mots, 
ou le cliche grapliique, c'est une connaissance vaine. Toute 
espece d'ecriture peut etre imitee, I'experience dans tous les pays, 



— 324 — 

devant tous les tiibunaux, sans remonter bien loin, le prouve 
surfisamment. Neanuioins, il ne faudrait pas niettre sur le meme 
pied les deux expertises par exemple du testament de La Boussi- 
gnere : dans la premiere oii les experts, abuses par I'analogie falla- 
cieuse des formes graphiques, declarerent Tidentite des mots dans 
les deux sortes de texle; dans la seconde en cour d'assises oij, en 
possession de tirages, de brouillons et de cinq tirages lithogra- 
phies, ils purent formuler une opinion impersonnelle de culpabilite. 

Inconteslablement, I'avis (|ue je donnais le 13 octobre,. apres cet 
examen, appartenait a la premiere categorie de ces expertises, a 
savoir a une expertise aleatoire. 

La question ({ue je me posai, lorsque je fus informe le surlen- 
demain, lundi, de I'arrestation del'auteur soupQonne du bordereau, 
et lorsqu'on me fit connaitre, sous le sceau du secret, ses noms et 
(jualites, fut cello-ci. JN'etait-il pas possible qu'a I'exemple du faux 
testament de La Boussignere, le bordereau eht ete cree de pieces et 
de morceaux par un criminel inconnu qui aurait eu la volont^ de 
perdre un ennemi personnel? 

Nous avons deja examine cette hypothese au point de vue 
technique, en ce qui regarde les retouches. 

Restait la question de I'examen de I'alignement des mots et des 
lignes. Si le bordereau avail ete compose au moyen d'un contexte 
primitif, des mots rapportes et mis bout a bout, il etait possible que 
Ton retrouvtit, dans I'espacement des lignes ou-dans Templacement 
des mots, des traces d'une intervention mecanique ou d'une rayure 
pour donner a ces mots une place ordonn^e. 

Vous savez tous, messieurs, combien il est difficile, quand on a 
a intercalerun ou plusieurs mots au milieu dun manuscrit, de faire 
cette intercalation sans que cela saute aux yeux, soit a cause de 
I'inclinaison des leltres, soit a cause de la position des mots. De la 
I'idee qui mevint de superposer un quadrillage demi-centimetrique 
au bordereau. Je me servis d'abord d'un reticule de quadrillage par 
quatre millimetres, dont la contexture de ce papier etait imprimee. 
Mais depuis, pour donner plus de facilite aux observations, je me 
suis efforce, au moyen d'un travail considerable, de reconstituer le 
bordereau en ses vraies dimensions, que le niauvais raccommodaga 
de ce document avait considerablement alterees. Vous pouvez, en 
effet, remarquer, sur I'epreuve originale, qu'il y a des parties de 
papier qui se superposent les unes aux autres, tandis qu'il y a 
d'autres parties oil les morceaux- rapportes laissent un blanc. 
Vous pouvez faire ces observations sur les photographies du 



— 325 — 

bordereau original que je vais mettre sous vos yeux, et qui ont ete 
faites par contact et par superposition directe du papier a la plaque 
sensible. Ce procede d'operation est le seul moyen d'obtenir des 
photographies de dimensions rigoureusement semblables au module, 
ou, si Ton veut, des photographies de dimensions controlables, cer- 
tifiables. 

Je ne dispose que de sept exemplaires de cette photographic, 
mais j'ai deux cahiers quicontiennent exactementles memes epreu- 
ves; je demanderai la permission de remettre a M. le President et 
au commissaire du Gouvernement les photographies qui sont equi- 
valentes a ces cahiers. 

M. Bertillon fait passer ses photographies au Conseil de guerre, 
an commissaire du Gouvernement et a la defense. 

Pour reconstituer le document en ses vraies dimensions, j'ai 
recours au procede saivant : je projette sur un panneau constitue 
par une feuille de papier au gelatino-bromure de trois metres de 
cote, une projection d'un cliche du bordereau — j'ai un cliche du 
bordereau — c'est-a-dire une projection d'un cliche ou il y avait le 
quadrillage par quatre millimetres imprime dans laptite du papier, 
et j'obtiens une serie d'epreuves de ce genre-ci, ou j'aperyois le 
quadrillage par quatre millimetres amene a la dimension de carre 
de quatre centimetres de cote. 

Pour donner la certitude a I'operation, en meme temps que je 
faisais cette projection je meltais contre mon cliche une gradation 
millimetrique sur verre, qui etait agrandie conjointement avec le 
cliche, desortequej'avaislaun texte continue!, constant de I'opera- 
tion, puis j'ai recoup^ carres par carres, et j'ai recolle les morceaux 
sur une grande planche k dessin ou j'avais trace, au prealable, avec 
la plus grande exactitude, des carres de quatre centimetres de cote. 
Ainsi, les carres qui avaient ete diminues par une superposition du 
papier ont di^t ^tre espacespour obtenir leurs quatre centimetres, et 
inversement les carres qui occupaient plus de quatre centimetres, 
a cause des parties de papier mal raccommodees et ecartees, ont ete 
ramenes par de petites sections a occuper leur place reelle. 

Ce sont les resultats de ces operations qui sont figures sur la 
piece ci-jointe. L'observation qui frappe tout d'abord quand on 
regarde le bordereau reconstitue dans ses vraies dimensions et 
superpose a une reglure verticale espacee par demi-centimetre, c'est 
que les mots redoubles de ce document sont touches de la meme 
fagon a des places geome'triquement equivalentes, soit en tete ence 
qui regarde le trait initial, soit en queue. Prenons par exemple le mot 



— 326 — 

(( copier '• de la ligne 27 et le mot « copic » de la ligne 29. Noiiscons- 
latons que le C initiale de ces deux mots est louche tangenlivement 
par le reticule demi-centimetrique. Regardons inaintenanl le mot 
« matimirre » de la ligne 22 et le mot « manwuvre » de la ligne 30, 
nous remarquons que remplacement du trait initial du premier 
jambage qui passe anterieurement a cette lettre est exactement le 
m^me par rapport au reticule qu'h la gauche de ce trait. 

Prenons le mot « nouvelles)), de la premiere ligne du bor(iereau, 
et le mot « nouvcau », dela 9", mchiie coincidence. Prenons le mot : 
« modification » de la ligne 10 et le mot a modifications » de la 
ligne 8. Nous voyons le trait initial a la meme distance du reticule 
centimetrique du reseau vertical qui passe a la droite de ce trait. 

Ces observations ont ete mises en lumiere et reunies sur les plan- 
ches ci-jointes a I'agrandissement du double. 

Nous avons place sur la premiere travee des mots qui sont dis- 
poses semblablement par rapport au reticule en ce qui regarde le 
trait initial et en ce qui regarde la partie finale. Quelle probabilite 
y a-t-il que de pareilles coincidences puissent etre attriljuees au 
hasard. Autrement dit, au point de vue pratique, de quel nombre de 
pieces manuscrites ecrites naturellement au courant de la plume 
faudrait-il disposer pour avoir quelque chance de rencontrer une 
missive semblablement disposee. {Rnmeurs.) Quant au reperage des 
mots doubles, la solution est la m^me. 

Prenons au hasard un de ces nombreux mots dont je viens de par- 
ler : les deux mots « mollifications » par exemple. Apres avoir ecrit une 
premiere fois ces mots au courant de la plume avec la base de M 
initial touchant a une barre demi-centimetrique verticale, e'est-a- 
dire non visible, n'existant nulle part, quelle probabilite y a t-il que 
je trouve ces memes mots deux lignes plus has de la m^me fa^on, 
c'est-a-dire la meme lettre, juste pareillement a moins d'un quart de 
millimetre a une base demi-centimotriqiie egalement invisible. Evi- 
demment le fait ne pourra se presenter que par hasard, qu'une fois 
sur cinq cas en moyenne. En elTet chacun des cinq millimetres qui 
separent chaque base verticale doit etre considere comme ayant 
chance egale pour recueillir I'initiale du deuxieme mot « modifica- 
tions ». 

En consequence, si nous supposons que nous recommencons 
indefiniment, cent fois. mille fois, dix mille fois. Texpedilion de la 
missive, le reperage demi-centimetrique gemine des deux initiales 
ne sera re'presente que par un cinquieme des expeditions; ainsi, sur 
dix mille expeditions, faites a I'aide d'un transparent vertical, le 



— 327 — 

reperage des deux mots « modifications » ne s'observera que deux 
mille fois. 

Assurons-nous maintenant si le reperage demi-centimetrique des 
deux mots « modifications » est susceptiJjle d'entrainer avec lui le 
reperage des deux mots « disposition ». Evidemment non. L'ajustage 
des deux groupes de mots ne saurait en quoi que ce soit determiner 
celui du second. 

Ainsi, si noussupposons le premier des deux mots a disposition » 
coupe comme dans la missive, tout contre la volute du D, le second 
mot (( disposition n ne sera coupe qu'une fois sur cinq expeditions. 
Etant donnee cette non-correlation, nous pouvons poursuivre pour 
ces deux mots le calcul precedemment commence. 

Nous avons vu que sur dix mille expeditions faites au hasard, 
deux mille seulement presenteraient le meme reperage des deux 
initiales et nous savons depuis qu'un 5^ seulement, soit 400, presen- 
tera en meme temps un reperage semblable ajuste a un quart de 
millimetre en plus ou en moins des deux a disposition ». En redivi- 
sant ce chiffre de 400 par 5 il se trouve re'duit a 80, lequel chiffre 
a son tour descendra a 16 par I'intervention des deux mots « copie » 
et « copier ». (Rumeurs). 

Nous restons maintenant en presence de trois pieces parmi les- 
quelles nous n'aurons pas grand'chance d'en trouver une pour le 
reperage reticule sur reticule, barresur barre, des initiales des mots 
« nouveaii » et « nouveUes » sans parler des deux mots « notes )). 

Ainsi, ilnous faudrait en moyenne plus de dix mille pieces pour 
avoir quelques chances d'en rencontrer une presentant le reperage 
demi-centimetrique de ces mots redoubles precedents, mais que dire 
aussi des autres polys3ilabes coupes semblablement et que contient 
la piece? Que dire du reperage des mots de memes initiales comme 
« manuel », « mmmnivres » ? Ainsi on pourrait dire que sur cent 
millions de copies faites au hasard, il ne sen trouvera peut-^tre pas 
ni deux ni une qui presenteront I'ensemble des deux reperages prece- 
dents, sans parler de la superposition du trace de ces mots que 
nous allons etudiero 

Mais que deviendra ce chiffre s'il faut que nous tenions compte 
des reperages similaires des petits mots et, le, etc., qui la plupart, 
comme les mots redoubles, sont reperes semblablement? 

Conclusion. Nous sommes bien en face d'un document 
machine, quel qu'en soit I'auteur, quel qu'en soit le but. 

Si maintenant nous passons de I'examen de I'emplacement des 
mots a I'examen de leur trace, en les examinant a la facoo des 



— 328 — 

experts, par superposition, nous constatons ce reglement curieux, 
ci savoir que le premier mot redouble recouvre le second dans sa 
partie finale, tandis que le trait initial du premier est en recul d'un 
intervalle de lettre par rapport au second. 

Prenons par exemple le mot « mana'uvre'< » du bordereau, — en 
voici un caique tres exact avec ses reticules demi-centimetriques, 
Transportons-le, reticule sur reticule, sur le second mot « manoeu- 
rres » et nous observons une superposition exacte du trait initial, 
tandis que la partie finale ne presente pas de superposition. Recu- 
lons le caique d'un quart de I'intervalle du reticule, soit de 1mm 25; 
nous observons que les deux parties finales se recouvrent exacte- 
ment. 

L'observation que je viens de faire pour le mot a manoeuvres » 
pourrait etre repetee pour tons les mots redoubles. 

Prenons le mot « modifications » de la ligne 8. Transportons-Ie 
sur le mot « modifications » de la ligne 10, reticule sur reticule; 
nous n'obtenons que la superposition des plus exactes du trait initial, 
Imprimons maintenant au caique un deplacement d'un quart de 
I'intervalle c'est-a-dire de Imm^^S et nous obtiendrons le pheno- 
m^ne que nous appelons le surmoulage de la partie mediane. Reve- 
nons en arriere encore une fois de 1™'",25, et nous obtenons 
I'emboitage de la partie finale. Nous sommes en face de trois mou- 
vementsde l™'n,25 : superposition du trait initial; recul, emboitage 
de la partie mediane ; retour en arriere, emboitage de la partie 
finale. 

M. Bertillon s'approche du Conseil et fait pour le mot « dispo- 
sition » la meme demonstration qu'il rient de faire pour les mots 
(( modifications » et « manceuvres ». 

Ainsi, ces mots qui, au premier abord, paraissent aussi difTerents 
que possible, lorsqu'on les superpose et qu'on mesure les deplace- 
ments, paraissent resulter du caique d'un modele commun qui 
aurait et6 opere avec deplacement. 

Eh bien, les treize mots redoubles que contient le bordereau 
obeissent tous a cette loi : toujours le premier mot se met sur le 
second avec un recul de l'"n^,2o ou de deux fois l'°'",25. Voila un 
phenomene qui n'est pas naturel et qui, a lui seul, denote la con- 
fection artificielle du bordereau. 

Ces observations out ete representees sur les photographies 
ci-jointes, que j'ai I'honneur de vous presenter. 

Me Laborf. — Ces decalques et ces pieces seront anncx6es au 
dossier bien entendu? 



— 329 — 

M. Bertillon. — Oui, monsieur le defenseur. 

L'observation a ete mise en lumiere sur ces planches. Ge sont 
les memes mots que ceux qui vous ont ete montres tout a I'heure. 

II m'a semble que lephenomene que nous venions de decouvrir 
presentait avec le Manuel operatoire connu en topographic, je crois, 
je suis tres incompetent en ces matieres, sous le nom de « Loi des 
Quatre », quelque analogic. Pour diviser a la main une distance 
connue, determinee, il est de pratique courante d'employer la divi- 
sion en deux, puis encore en deux; du moins c'est I'expression que 
j'ai employee pour designer ce phe'nomene de surmoulage avec 
recul de li"m,25 ou de 2™m,25, c'est-a-dire avec recul du quart de 
I'intervalle d'ecart demi-centimetrique ou de la moilie d'ecart demi- 
centimetrique. Nous allons revenir sur ces deux quantite's. 

Le bordereau presente encore d'autres anomalies qui laissent 
soupgonner sa confection artificielle. Ainsi, signalons la petite 
encoche qu'il presente, dans le quart inferieur du bord libra de ce 
document. La photographie que je vous ai donnee la reproduit 
avec une fleche et si le papier avait ete simplement decoupe au 
massicault cette encoche n'existerait pas. Elle semble d'abord 
indiquer que le bordereau a ete decoupe dans un format pliis 
grand a coups de ciseaux, et que nous sommes ici en face d'une 
hesitation de la main de la personne qui a coupe. 

Nous verrons plus loin cette encoche remplir uri autre r61e. 

Autre trace qui laisse soupgonner une confection artificielle : 
I'examen des maculatures qui se trouvent vis-a-vis le feuillet blanc 
du verso. Si ces maculatures r^sultaient simplement de I'impression 
des maculatures encore fraiches sur le papier vis-a-vis, elles 
seraient exactement symetriques : or un examen attentif du docu- 
ment montre qu'il n'en est pas ainsi, 

Prenons le mot « disposition » du bordereau avec son caique. 
Nous remarquons une bavure qui reunit le point a I'L Replions 
notre caique sur la partie opposee, etnous voyons la bavure trans- 
portee dans la partie directement opposee, tandis qu'elle devrait 
^tre exactement symetrique, situee en dessous, vis-a-vis de la par- 
tie qui semble lui avoir donne origine. Ces deux bavures ne sont 
pas la maculature I'une de I'autre, et semblent avoir et6 faites a 
deux intervalles differents : premiere cause. Deuxieme cause : 
mouvement en sens inverse. C'est une observation tres faible, sur 
laquelleje n'insiste pas. 

Mais si nous superposons le mot a manuel » et le mot « manomrre » 
nous sommes frappes de ce que leur trace se superpose, reticule 



— 330 — 

sur reticule, Meme observalion en ce qui regarde les mols (dioii- 
veaiwei « courptiuri' » ; leur partie commune o it r se metteut I'une 
sur I'aotre, barre sur barre. Le mot I I'O se met sur le mot 1S!)1 
jusqu'a la moilie du reticule. {Bruit.) .I'ai reuni ces observations 
sur la plancho ci-jointe (u'^ 5). L'observation la plus curieuse que 
presente la planche n*^ 5 est relative aux articles « les ». Sur ces 
articles il y en a 4 qui sont reticules de meme, il y en a 3 qui peu- 
vent se superposer reticule sur reticule. C'est la la remarque la 
plus interessante, car la superposition, si elle n'etait pas accom- 
pagnee du rrticulage, n'aurait pas le mdmc interet, Le borde- 
reau contient sept mots « h's »; ils se divisent en deux groupes 
qui se mettent I'un sur I'autre, reticule demi-centimetrique sur 
reticule demi-centimetrique. 

Enfin, depuis ma deposition devant la Cour de cassation, j'ai 
decouvert une autre superposition qui a elle seule est peut-etre 
phis curieuse que toutes celles que je viens de vous indiquer. C'est 
la superposition de la ligne entiere n'^ 13 sur la lignc n" 30. Si 
nous transportons la ligne 13 [nHimu'l] sur la ligne 30 (/> vfm par- 
tir), nous constatons que les lettres v a et m se mettent I'une sur 
I'dutre et les mots amanuel » et « mwmmres » egalement. 

Nous verrons plus loin que le reticulage du bordereau n'aurait 
pas dA etre fait d'un seul morceau comme je I'ai fait des la pre- 
miere heure, mais que chaque ligne aurait dA etre reticulce. 

L'ecriture naturelle, c'est un phenomene connu, n'obeit ;i aucune 
loi. Pourtant on doit reconnaftre ({ue les mots similaires jetes au 
courant de la plume ont une tendance k converger vers un point 
moyen, central, et qu'ils different enormement les uns des autres. 
Surle bordereau nous n'apercevons rien de cela; mais une loi plus 
compliquee semble presider non seulement au trace des mots mais 
aussi a leur placement. 

Ainsi, la lettre missive incriminee n'a pas ete ecrite naturelle- 
ment; c'est une lettre forgee ({uel qu'en soit I'auteur, ([uel qu'en 
soit le but. 

Lu PitKsiDENT. — Vous avBz tcmiine votre premiere partie; c'est 
le moment de nous accorder quelques moments de repos. 

L'audience est smpemlue a 9 hewres et demie. 

U audience est reprise a 9 It. 45. 

Lk Prksident. — ^lonsieur Bertillon, veuillez reprendre le cours 
de votre deposition. 

M. BEnTiLLox. — Les photographies que j'ai fait passer sous vos 



— 331 — 

yeux voLis ont montre que recriture du bordereau ne correspond 
pas dans toutes ses parties a I'ecriture de 1' accuse. 

Est-ce que ces differences sont naturelles ou intentionnelles '? 
faut-il les qualifier, autrement dit, de deguisements ou de diver- 
gences gTaphi{{ues ? 

Remarquonsque le truquage du bordereau, que nous croyons 
avoir deniontre d'une fa(;on indiscutable, 6te beaucoup d'impor- 
tance a cette question ; si le bordereau est truque, les caracteres 
de I'ecriture perdent beaucoup de leur importance. Examinons 
quelles sont ces differences et prenons pour base le rapport des 
experts de 4894, et notamment le rapport de M. Charavay. II les 
enumere d'une fagon tres complete ; je vais en faire renumeration 
en prenant pour guide la planche 6 qui vous a ete distribuee tout 
a riieure. 

Dans I'ecriture de I'accuse il y a tres souvent une forme d.'a, 
tandis que sur le bordereau, vous voyez qu'ils revetent parfois la 
forme d'un alpha grec, de forme rapprocbee, ou le jambage des (/ 
se fusionnerait en un seul trait; les (7 sont generalement a angle 
rectiligne sur I'ecriture de I'accus^, tandis qu'ils sont a volutes, a 
deux exceptions pres, sur le bordereau. 

Deuxieme point : le double / a une forme pour ainsi dire nor- 
male dans Tecriture de I'accuse, tandis que sur le bordereau il rev^t 
une forme absolument exceptionnelle, sur laquelle j'aurai besoin 
de revenir plusieurs fois et cpie j'ai qualifiee, pour faciliter et 
abreger les formules, de double I en ligne brisee. 

Vm et Vn sont souvent en forme d';* chez I'accuse, tandis que 
sur le bordereau la partie superieure de ces lettres est reguliere- 
ment voMee et le delie initial est accentue. 

L'o a un trace ouvert chez I'accuse et sur le bordereau il revet 
une forme exceptionnelle qui consiste en un point minuscule situe 
au milieu du delie qui reunit la lettre precedente a la lettre 
suivante. C'est cette forme a laquelle j'ai donne le nom de o negalif 
par une allusion a I'image photographique sur negatif, sur cliche, 
que cet o aurait donnee. 

Le p a un delie initial tres accentue chez I'accuse; sur le bor- 
dereau il n'y a generalement pas de delie. 

Enfin, le double s est allonge en premier chez I'accuse, tandis 
qu'il est toujours allonge en second sur le bordereau. 

J'ai ajoute a cette liste, qui est empruntee pour la plupart au 
rapport de M. Charavay de 1894, j'ai ajoute a cette liste la forme 
des u qui, chez I'accuse, tourne toujours interieurement dans le 



— 332 — 

sens inverse des aiguilles d'une montre, tandis que sur le borde- 
reau elle tourne inlerieurement dans le sens des aiguilles d'une 
montre... 

Me Dkmange. — Nous n'avons pas cette planche. 

Cctte jilanche est misesous les yeiix des (h'fensenrs. 

M. Bertillon. — A c6te de ces dissemblances; nous remarquons 
des analogies nombreuses, qui ont 6te rcunies, mises en lumiere 
dans la planche ci-jointe. Cette planche, ce tableau, prosente, 
autant qu'il a ete possible, les mots similaires du bordereau avec 
les mots dictes a I'accuse durant I'instruction judiciaire de 1894. 
Quand on compare certains mols rapportes, il y a de nombreuses 
ressemblances dans la forme des lettres. 

Le mot « lesponmhle », au milieu de la seconde colonne a 
droite, pr6sente, en ce qui regarde le trac(^ suivi, une grande 
analogic, mais une grande dissemblance en ce qui concerne I'ecar- 
tement des lettres, I'allure generale de I'ecriture. Cette dissem- 
blance, nous vous I'expliquerons, plus tard, par le procede du 
calquage, que nous pretendons que I'accuse a suivi pour confection- 
ner son bordereau. 

Comparons maintenant les mots redoubles du bordereau dont 
la confection est si curieuse avec les mots similaires ofTerts par les 
pieces de comparaison ecrites par I'accuse durant son stage au 
ministere. 

Remarquez qu'en faisant cette operation nous ne faisons que 
suivre les us etcoutumes de I'expertise ordinaire qui recommande 
de s'attacher specialement aux comparaisons de mots semblables. 

Nous sommes frappes de la presence, dans ces documents, d'un 
certain nombrede mots qui presentent une tres grande analogic. 

Si nous le superposons nous voyons que cette analogic s'etend 
jusqu'a Tegalite geometrique, jusqu'a la superposition; mais il faut 
pour I'obtenir imposer aux mots du bordereau un deplacement de 
l™ni,2o, de fagon a obtenir la superposition du premier trace avec 
le second. 

Voici des plans sur lesquels vous voyez la reproduction de mots 
superposes. 

M. Bertillon s'approche du Cotiseilde Guerre et commeute ses plans 
au milieu des membres duConseil et des defenseurs. 

M. Bertillon. ^11 y a des mots qui sont superposables, ainsi 
que je I'avais mentionne dans le rapport de la premiere heure. 

Mais nous n'avons naturellement pas la superposition des 
« caract^res divergents » que je vous ai enumeres tout a I'heure. 



— 333 — 

Le bordereau serait done reellement confectionne avec desmots 
caiques sur un texte fabrique au ministeie de la Guerre. Si nous 
adoptons maintenant cette hypothese, nous sommes araenes, pour 
expliquer en m^me temps la coincidence de reticules des mots du 
bordereau avec les reticules que nous avons appliques au texte du 
ministere... et pour expliquer en meme temps le deplacement de 
1mii»,25 ou deux fois l^^'^jSo que nous constatons dans ces mots, 
nous sommes amenes a faire I'hypoth^se suivante : le faussaire, 
le confectionneur du document, ayant I'intention par exemple 
d'intercaler deux fois les mots « copter » dans son texte du borde- 
reau, s'est dit : Si je me contente de decalquer ces mots d'une faron 
rigoureuse, les experts, qui procedent par superposition de decalque, 
verront mon procede immediatement; je vais done les diviser, 
je vais done alterer la superposition de ces deux mots et pour cela 
je vais avoir recours au manual operatoire suivant : je prends une 
feuille de papier quadrille par 1/2 centimetre. 

M. Bertillon sapproche de noaveau de la table da Conseil aux 
membres duquel il donne des explications. 

Pour le second mot j'opere exactement au debut de la meme 
fagon, mais aulieude reculer mon caique vers la droite, je le recule 
vers la gauche toujours de la meme quantite en regard de I'inter- 
valle, c'est-a-dire de l^^'^jSo, et je repete en commengant par le 
trait au crayon pour donner apres le trace a I'encre. J'obtiens ainsi 
deux dessins qui vont etre superposables au mot du bordereau, 
reticule sur reticule. 

M. Bertillon se rapproche a noaveau de la table du Conseil et 
donne des explications qu'il est mater iellement impossible d'entendre. 

Cette double operation a ete representee sur la planche ci- 
contre. Si nous avons double le mot aartillei'ie» de son caique au 
crayon etnous y avons superpose le premiermot aartillerie^)d\ihor- 
dereau, nous obtenons ainsiun trace od toutes lettres sont localisees 
sur I'une ou I'autre des deux chaines. Cette operation n'est que le 
double de celle-la, sur laquelle nous avons fait disparaitre le trace 
non saisi ; vous voyez qu'on s'attache au trace par transparence. 
Voici le mot (cauthentique)) superpose au mot du bordereau : voici 
le meme avec I'operation du caique au crayon, et voici la meme 
preparation sur laquelle on a leve le trace « authentique ». Vous 
remarquerez la similitude extraordinaire des traces. 

M. Bertillon s'approche da Conseil aaqael il montre son trace. 

Ces operations ont ete representees sur I'ecriture et jointe aux 
dimensions de la grandeur naturelle. 



— 334 — 

Oiielle que soit la complication de I'hypolh^se provisoire a 
laquelle nous venous d'arriver pour expliquer les phcnomenes de 
superposition et de rcticulage du bordereau, nous devons recon- 
naitre que cette hypothese est encore moins compliquee que le 
procede qui a 6te suivi pour la confection du faux testament de 
M. de La Boussiniere, puisque ce faux testament, avons-nous dit, 
avait ete compose d'abord sur du papier autographiquc et reporte 
sur la pierre lithographique, et que c'^tait une epreuve tiree au 
carbonate de plomb qui avait ete repassee a la plume par I'auto- 
-graphiste Charpentier. Nous avons une similitude de procede : 
mine de phjmb poui' la confection du bordereau, ct de I'autre cote 
carbonate de plomb. 

Quoi qu'il en soit, le bordereau presente I'apparence d'avoir ete 
compose au moyen des mots caiques sur les manuscrits d'Alfred 
Dreyfus conserves au Ministere de la Guerre, en suivantun procede 
qui rememore celui du faux testament de M. La Boussiniere. 

Fallait-il de ces diverses constatations conclure a une machina- 
tion dirigee contre I'accuse ? Nous ne le crilimes pas, parce que le 
bordereau etait en meme temps d'une ecriture deguisee, parce qu'il 
y avait en m^me temps des differences de forme d'ecriture. 

Regai'dons la confection artificielle du bordereau comme 
demontree, regardons comme prouv^ qu'il a I'apparence d'avoir et6 
confectionne avec des mots caiques sur les pieces du ministere de 
la Guerre ecrites par A. Dreyfus; nous voyons que si reellement il 
avait etel'oeuvre d'une machination contre I'accuse, il n'aurait pas 
porte des differences d'ecriture aussi flagrantes que I'inversion de 
I'ylong ou que le double / en ligne brisee. 

L'ecriture etait deguisee; il y avait done la une presomption 
contre I'accuse. 

Remarquons que les raisoi\nements que je viens de vous faire 
ne sont donnes qu'a titre d'hypothese pour diriger nos recherches 
ulterieures : ce ne sont pas des preuves, mais ce sont des idees 
avant-coureurs qui vont nous servir de guide et qui vont trouver 
justement leur justification dans les decouvertes que nous allons 
faire ulterieurement. 

La conjecture d'imilation d'ecriture est done inconciliable avec 
celle du deguisement graphique intentionnellement introduit par 
un faussaire. 

D'un autre cote, les difficultes techniques mises a part, on pent, 
on pent concilier I'utilite theorique pour un espiun de combiner le 
deguisement avec la simulation d'un document forge. En effet, le 



— 335 — 

flagrant delit est reventualite qui est la plus redoutable pour un 
traitre; en pareille eventualite, il ne s'agit plus de nier, il fau 
prouver qu'on est victime d'une machination, et en pareil cas le 
bordereau machine, comme nous venons de I'indiquer, aurait ete 
du plus grand secours pour etablir les preuves resultant des autres 
circonstances. 

Plaoons-nous dans une situation inverse et apprecions que le 
danger qui se presentait devait sembler aussi redoutable a I'accuse 
que le flagrant d^lit. Evidemment non, il etait toujours possible de 
delierson ecriture, les experts en ecriture se sont trompes sufFisam- 
ment d'une fagon assez grossi^re pour que I'ecriture seule ne 
puisse servir de preuve. Ainsi done le systeme adopte par I'accuse 
me semble inadmissible. Si le bordereau avail ete machine inten- 
tionnellement contre Dreyfus il ne presenterait pas vraisemblable- 
ment des differences graphiques telles que I'inversion des s 
allonges. Au contraire le deguisement d'ecriture ou la simulation 
d'un document caique pourrait etre explique par i'intention d'etre 
a meme de faire face suivant les cas a I'un on I'autre des deux 
. dangers principaux qui pouvaient I'assaillir au courant de ce 
proces : 1° La comparaison des pieces ne donnant pas des indications 
evidentes et concomitantes d'authenlicite, il aurait delie son 
ecriture en s'appuyant sur la divergence graphique d'ecritures; 
2«' la decouverte et la saisie de pieces sur lui-m§me. Auquel cas il 
se serait pose en victime d'une machination, en invoquant la con- 
fection artificielle du bordereau. 

Les raisonnements pratiques que nous venons de vous donner 
font ressortir Timportance de cette divergence graphique comme 
presomption de culpabilite. 

Faisons done porter noire examen d'une fagon toute speciale sur 
ce caractere et notamment sur I'inversion des s allonges. Proce- 
dons par cinq mots qui presentent celle forme normale, comme 
nous avons procede pour les autres mots du bordereau, a savoir 
par superposition. Nous constatons que les cinq questions du 
bordereau sont recub^^es de la meme fa-gon el que, quand on accu- 
mule ces mots les uns sur les autres, reticule sur reticnle, lis sont 
juste la moilie du reticule. Ainsi a la troisieme colonne on voit que 
les Irois trails se mettent a la moilie du reticule sur les s longs du 
mot « ittteressant » et « Interet ». II y a la une coincidence que j'ai 
remarquee des 1894 el qui presentera un Ires grand interet, a 
supposer qu'il y avail peut-etre au ministere de la Guerre un 
ecrivain qui employait la forme des s en long sur lequel I'auteur 



— 336 ~ 

du bordereau s'etait rnenage la possibilite de jeter les soupgons et 
a supposer que peut-6tre il y a unematrice commune qui aurait pu 
expliquer ces differences. 

J'en parlai au commandant du Paty de Clam, je lui demandai 
de faire faire une enqu^te au ministere de la Guerre. II en entretint 
le general de Boisdeffre. II me fut repondu qu'on n'avait decouvert 
au ministere la presence d'aucun officier employant I's long, a 
I'exception d'un slagiaire, au ministere depuis un an. Sur ces 
entrefaites, je lis faire une statistique el je remarquai (ju'elle ne se 
rencontrait parmi lesecritures francaises que de2 ^ 3 0|0. 

J'en etais la dans cette enquete lorsque je fus mande par le 
commandant d'Ormescheville qui desiraitm'entretenirdes questions 
de cryptographie. Cette demande etait motivee en I'espece par 
I'arrivee dans la prison de differentes lettres de la famille de 
I'accuse, dans lesquelles le commandant craignait de voir des 
correspondances secretes. Au cours des explications que je lui 
donnai sur ces questions, il fut amene a me montrer une lettre 
(latee de MuUiouse sur laquelle au premier coup d'oeil je fus stupe- 
fait de retrouver I'emploi de I's- long en second; presque en meme. 
temps je remarquai sur une autre lettre, d'une ecriture absolument 
dilferente, I'emploi de la forme graphique que j'ai qualifiee de Vo 
negatif, lequel ne se recontre qu'une fois sur cent. 

II y avait la coup sur coup deux coincidences des plus anor- 
males. L'idee me vint immediatement de poursuivre cette enquete 
sur les autres membres de la famille et je demandai au comman- 
dant d'Ormescheville de vouloir bien me communiquer des ecri- 
tures, notamment des freres et des membres de la famille en 
relations les plus etroites avec I'accuse. II me repondit, apres quel- 
ques hesitations, qu'en effet il possedftit une lettre de son frere, 
signee Mathieu, qui avait ete trouvee dans un buvard et remise 
au commandant du Paty de Clam par M'>^« Dreyfus au moment ou 
ce dernier allait se retirer, la perquisition terminee. C'est cette 
lettre, sur laquelle nous aurons a revenir plusieurs fois, a laquelle, 
par abreviation, j'ai donne lenom de lettre du buvard. EUepresente 
cette particularite de ne pas etre datee; neanmoins les details 
qu'elle relate sur le p^re de I'accuse, qui etait mort environ un an 
avant, montrent qu'elle est au moins ant^rieure a cette date. 

Second point : Quand on parcourt cette ecriture (la photo- 
graphic que je viens de vous distribuer en i epresente la reproduction 
partielle), on est frappe d'y decouvrir la reproduction de toutes 
les formes graphiques anormales que nous avions signalees ante- 



— 337 ^ 

rieurement conime particularisant I'ecriture du bordereau. Ces 
rapprochements ont etc mis en evidence sur la preparation ci- 
jointe. 

II suffit de juxtaposer cette planche avec la planche 6 pour 
remarquer comment toutes les formes graphiques signalees par 
M. Gharavay en 1894 se retrouvent identiques. 

Enfin, autre coincidence, nous remarquons dans cette lettre un 
certain nombre de mots de trace similaire et qui sont superpo- 
sables au bordereau, reticule sur reticule. Ce sont les mots : « cou- 
verture, dernier, difficile, interessant , interet, moins, quelque 
chose. » 

J'ai mis sur ces preparations les superpositions en evidence. 
Pour les derniers mots, la superposition se fait reticule sur reticule; 
pour les trois autres, elle se fait avec une difference de moitie d'un 
intervalle retlculaire. 

Enfin, derniere remarque, nous trouvons sur la premiere ligne 
de ce document, dans une phrase de contexture semblable a celle 
du bordereau, un groupe de mots, les mots « quelques renseigne- 
ments », qui sont superposables a ceux du bordereau, reticule sur 
reticule. Cette superposition s'opere exactement dans les memes 
conditions que la superposition des mots du ministere s'opererait 
par rapport aux mots du bordereau. 

Ainsi, voila les mots « quelques renseignements » de la lettre 
du buvard avec les reticules agrandis par la photographie, voila 
les mots « quelques renseignements » du bordereau ; mettons-les 
les uns sur les autres, reticules sur reticules : nous observons la 
superposition de la syllable initiale et des deux syllabes finales' 
« fiments » tandis que la partie mediane ne se superpose pas; 
deplagons les mots du bordereau de V^'^,'^o vers la gauche et nous 
obtenons la superposition des parties qui tout a I'heure ne coTnci- 
daient pas, telles que eiisei. Pratiquoas une double section dans les 
mots du bordereau et nous obtenons une superposition complete. 

Autrement dit nous nous trouvons de nouveau ici en presence 
de I'hypothese fallacieuse d'un caique au crayon deplace de 
4mm 25 suj. la gauche et repassea I'encre en suivant tantot le trace 
au crayon, tantot I'original apergu par transparence. C'est ce phe- 
nomene, messieurs, que la preparation que je vous presente vous 
montre. 

Cette autre preparation n'est que la repetition exacte de celle 
sur laquelle est menagee la possibilite de faire disparaitre les 
traces reguli^rement suivis. 

II. 22 



— 338 — 

Et alors, nous avons, d'un seul tenant, reticules sur reticules, la 
super})usition de la premiere jusqu'cl la derniere lettre des deux 
mots. Bizarre coincidence. La coincidence se prolonge de l'"'",25, 
de sorte qu'elle se retruuve dans la barre du t aperyue par trans- 
parence. II y a lii une coincidence qui denote I'intervention d'un 
artifice. 

L'importance de cette constatation reside en ee que nous avons 
non seulement la superposition d'emplacement des lettres, mais 
que nous avons la coincidence des reticules, nous retrouvons le 
mouveraent de i^^'^,i6. 

Sur la demande de M. le Commismirc du Gourcniement, M. Bor- 
tillon lui presente Ir tableau et le caique. 

En plus, des 1894 poursuivi par I'idee de rechercher I'.v long 
employee en second, j'ai superpose sous les yeux du Conseil les 
deux mots adres^i- qui presenlent cet s long, sur le mot interel 
de la lettre du buvard. En effet, il me semblait que le mot interet 
presentait, avec ces deux mots notamment, des similitudes, des 
analogies d'espa-cements de lettreset de dessin quisemblaient attri- 
buables au hasard, et j'attachai a ce mot une si grande impor- 
tance dont je ne me rendais encore compte qu'assez imparfaite- 
ment, que je fis faire une photographic sur verre, que je mis sous 
les yeux du Conseil. J'ai conserve I'original, que je represente. 

M. Bniillon presente une phototjrajdue sur verre en agrandisse- 
inent du mot « interH ». 

C'est contre ce mot que j'ai juxtapose sous les yeux du Conseil 
de 189-i les deux mots adresse ainsi que les mots interessant et interet. 

Des photographies ci-jointes sont relatives a la reproduction de 
la lettre du buvard, reproduction a laquelle j'ai ajoute des reticules 
par demi-centimetie. C'est une photographic par superposition, 
par contact, de sorte que les dimensions en sont rigoureusement 
exactes a I'original, sauf le coefficient de dilatation imputable au 
papier. En tons cas, le reticulage a ete effectue sur I'original meme. 

Je joins egalement la reproduction de la lettre adressee au 
general de Galliffet. 

Comment expliquer ces relations curieuses, anormales, entre le 
bordereau et la lettre dite du buvard ? Faut-il imaginer que I'accuse, 
craignant une perquisition ou une saisie de documents a domicile, 
dans des conditions telles qu'il n'aurait pas pu invoquer une machi- 
nation de la part de ses collegues du ministere de la Guerre, a 
songe a dire que cette lettre avait ete confectionnee avec des mots 
caiques a droite et a gauche chez lui, qu'un faussaire imagioaire, 



— 339 — 

par exemple, avail profile des analogies d'ecriture exiraordinaires 
que presente I'ecriture de M. Mathieu Dreyfus avec celle de I'accuse 
pour confectionner un document attribuable a lui ? 

Quelque difficile, quelque invraisemblable que paraisse cette 
hypothese, nouspouvonsremarquermaintenant qu'elle aete reprise 
depuis par Esterhazy, qui pretend avoir ecrit le bordereau sous 
I'instigation depersonnes qui voulaient faire une machination cen- 
tre Faccuse. 

Esterhazy, profitant des analogies de son ecriture avec le bor- 
dereau, aurait ete invite, d'apres ses racontars, a ecrire un docu- 
ment qui pourrait etre attribue a I'accuse Dreyfus. 

Eh bien, je pretendais dSs 1894 que cette hypothese pouvait 
expliquer la superposition anormale que je retrouvai dans la lettre 
du buvard. Fallait il au contraire imaginer qu'en agissant ainsi, en 
empruntant I'ecriture de son frere il se reservait la possibilite d'etre 
substitue par lui ? Autant de questions, autant dhypotheses que je 
ne peux pas envisager, parce que je ne vols pas de moyen de veri- 
fication immediate. Mais constatant simplement I'ingeniosite du 
precede qui consislait a chercher les mots superposables dans une 
lettre portant une autre signature que la sienne de fagon que cette 
superposition pouvait echapper aux experts, il est certain que sans 
I'incident qui m'a amene chez M. le commandant d'Ormescheville, 
jamais je n'aurais songe a aller chercher un complement de 
preuve dans une lettre signee d'un autre nom que celui de I'accuse, 
tandis que Ton comprend que lui-meme devait. songer a invoquer 
cet argument. La presence a domicile dc la lettre du buvard conte- 
nant des specimens, les divergences graphiques du bordereau signa- 
lees par les experts, ainsi que la decouverte sur la meme piece 
d'un certain nombre de mots superposables reticule sur reticule sur 
des mots du document incriminc est un fait du meme ordre que la 
substitution des mots des pieces du Ministere. Cette double relation 
semble constituer non plus une simple presomption de culpability 
mais une preuve ; quelle autre personne qu'Alfred Dreyfus aurait 
pu se menager au ministere de la Guerre et a son domicile cet 
ensemble de superpositions geometriquement masquees par des 
intervallesde meme valeur de l'""\25. 

J'ai realise sur la planche 12 I'hypothese provisoire a laquelle 
nous sommes arrives, relative a la confection artificielle du borde- 
reau au moyen de mots rapportes bout a bout sur un papier qua- 
drille par demi-centimetre, puis finalement recalques sur une feuille 
de papier pelure quadrille par quatre millimetres. La decouverte de 



— 340 — 

la lettre dii buvard portaita 23 le nombre des mots dont nous avons 
retrouve les traces superposables dans les pieces d'origine connue, 
soit au ministere, soit au domicile de I'accuse. C'est une proportion 
considerable si Ton pense que le document incrimine ne comprend 
que 73 polysyllabes. Les mots ont ete ecrits dii-ectement par moi 
sur papier quadrille en operant directcment sur les papiers du 
ministere. J'avoue que cela n'a pas ete sans peine et quej'aiete 
oblige de recommencer plusieurs fois ; j'ai neanmoins reussi par les 
procedes que je vous ai indiques. Mais on pent objecter a cette 
preparation qu'cllc constitue une espece de cercle vicieux. En efTet, 
si j'obtiens la superposition de ces 23 motsaux mots correspondants 
du bordereau, c'est paitiellement a cause des reglures verticales 
demi-centimetriques; mais la superposition dans le trace hori- 
zontal senible absoiument voulue et amenee en vue de coincider 
avec le bordereau. 

Eh bien, la encore, nous sommes victimes d'une apparence 
fallacieuse : ces mots ont ete reperes et dans le sens vertical et dans 
le sens horizontal. 

Sur la planche i2, j'ai decoupe ligne par ligne les 12 lignes du 
verso et je les ai reparties sur des reglures espacees centimetre par 
centimetre ; les mots representes en gris se reperent aux mots don! 
nous avons trouve le trace superposable. 

Quand on rapproche cette preparation d'une photographie sur 
pellicule du bordereau, on remarque que les choses se passent 
comme si les mots caiques et rapportes un a un dont le bordereau 
contexte semble avoir ete compose avaient ete d'abord ordonnessur 
leprimitifde ce document, nou seulementd'apres les verticales cen- 
timetriques, mais d'apres les horizontales rigoureusementparalleles, 
uniformement ecartees d'un centimetre. C'est ce modele metrique- 
ment equilibre en toutes ses proportions qui aurait ete recalque sur 
le papier pelure, en faisant glisser de haut en bas le bord de cette 
feuille contre les divisions par centimetre apostillees a., b, sur la 
preparation, en ayant soin de s'arreter methodiquement sur chaquc 
ligne au point precis ou la reglure du contexte rencontre I'encoche, 
le bord inferieur et le bord superieur, comme moyen de reperage. 

M. Bertillon s'approclie ici ilu biircmi du Conseil et fait passer 
sous les ijeux desjuges, en les commentant, la pre/taration et la photo- 
(jrapkie. 

Done, accompagne d'un d^placement concomitant dans I'incli- 
naison des lignes quipresente la plus grande exactitude, remarquez 
que I'inclinaison des lignes resultant de la presence de cette petite 



— 341 — 

encoche fait que plus le bordereau descend, plus I'influence de 
I'encoche sur la direction de la ligne s'accentue, et plus Jes lignes 
sont ascendantes; I'obliquite des lignes, de la premiere jusqu'a la 
derniere, par un mouvement insensible, est expliquee par rencoche. 

Cette explication est convaincante. En ce qui concerne le recto, 
les choses sepassent de la m^me fagon, quoique d'une fagon mo'ins 
demonstrative et parfois moins precise. En effet, le rep^re de cer- 
taines lignes semble avoir etc accole au moment du caique sur des 
reglures demi-centimetriques, au lieu de reglures exclusivement cen- 
timetriques employees sur le verso. 

Enfin, c'est Tangle saillant de I'encoche qui pourrait peut-^tre 
avoir servi de repere aux lignes 16 et 17. 

Cette difference est minime et tient peut-4tre a une erreur dans 
la constitution. Quoi qu'il en soit, I'hypothese d'un contexte primitif 
a reglures centimetriques subsiste aussi bien pour le recto que pour 
le verso. 

En resume, nous voyons dans le bordereau que non seulement 
les mots sont reperes suivant une ligne verticale, mais aussi sui- 
vant une ligne centimetrique horizontale, et nous sommes mis en 
presence de la possibilite theorique de reconstituer en entier le 
document incrimine au moyen d'un travail de plusieurs jours, au 
moyen de caiques releves soit au ministere de la Guerre, soit au 
domicile de V a.ccuse. [Rumeurs.) Supposez que nous continuionsnos 
reclierches, que nous puissions trouver les autres mots qui man- 
quent, nous pourrons, grace a cette contexture centimetrique ver- 
ticale, par la centimetrique horizontale, nrriver a reconstituer le 
bordereau entier, et apres il ne restera plus qu'a le recalquer sur 
une feuille definitive, en lui donnant cette deformation methodique 
que je viens de vous indiquer, qui imite si parfaitement I'ecriture 
naturelle. 

Cette derniere constatation qui, il me semble, demontreperemp- 
toirement I'intervention d'un artifice geometriquedans la confection 
du bordereau, cette derniere constatation n'a ete etablie par moi 
avec cette riguear que depuis I'arret de la Cour de cassation. 

Elle vient appuyer la these que je soutiens depuis cinq ans, a 
savoir I'intervention d'un artifice geometrique dans la confection du 
bordereau. Devant un accord si parfait et si constant entre I'hypo- 
these et les fails que I'observation me revele tons les jours, c'est 
pour moi un sujet d'^tonnement que les nombreuses personnes qui 
se sont occupees de cette affaire ne tombent pas d'accord pour 
reconnaitre que les choses semblent se passer comme si la missive 



— 34i> — 

incriminee avail ete composee an moyen de mots caiques pri- 
mitivcment, r(' partis sur un quadrillage centinnHrique et dans un 
sens vertical etdansun sens horizontal, avaiil un recalque final qui 
aurait ete le bordereau. 

Telle futjen ses grandes li,nnes,la these que je soutins devant le 
Conseil de guerre de 1894. 

Je ne veux en preciser, ni meme en completer la. demonstration; 
mais maintenant, comme en 1(S04, ma conviction reste hasee sur 
cette triple constatalion : 

I" Superposition de certains mots du bordereau reticule sur reti- 
cule, sur les pieces ecrites par A. Dreyfus durant son stage au 
ministSre de la Guerre; 

2'^ Superposition de meme nature de certains mots du bordereau 
sur le document appele la lettre du buvard et saisi a domicile; 

3" La di'-couverte dans I'ecriture de membres de la famille de 
traces graphiques absolument anormaux qui particularisent le bor- 
dereau. 

Neanmoins, je dois reconnaitre que la these que je developpais 
en 1894 olTrait sous certains rapports une insulTisance manifeste. 

Je ne cache pas que mes decouvertes avant le proces, et a la 
prefecture de police, et au ministere de la Guerre aupres des offi- 
ciersd'Etat-major avec lesquels j'etais en rapport, les commandants 
du Paty et Jlenry, passaient comme une presomption favorable ci 
I'accuse. 

En elTet, me faisait-on remarquer, votre these n'est pas corro- 
boree par les resultats de la perquisition. 

Pour que le bordereau piit etre confectionne au moyen de mots 
caiques au ministere, il aurait fallu qu'on saisit au domicile de 
I'accuse des repertoires de mots qui semblaient indispensables pour 
]a confection du bordereau telle que vous la decrivez. 

Puis ce systeme est impraticable. Combien de temps croyez- vous 
qu'il faut pour confectionner un bordereau lei qu'il apparait? 

Si cette these etait par malheur adoptee par la defense, nous 
disait-on, ellc entraincrait un acquittement ou un supplf-ment 
d'in formation. 

En effet, I'hypothesede trois, quatre ou huit jours de conception 
est inadmissible de la part de I'accuse, tandis qu'on pent I'admettre 
si on suppose' qu'on lui a tendu un piege. Pourquoi Taccuse ne 
s'est-il pas servi de cette these en 1894? II aurait pule faire d'autant 
plus facilement que les freresde I'accuse, MM. Mathieuet Leon Drey- 
fus, I'avaient pressenti et en avaient parle dans une conversation 



— 343 — 

avec le colonel Sandherr. Lui-meme, dans la voiture qui le condui- 
sait au Cherche-Midi, a dit a Henry, — je cite ces paroles de 
memoire, mais elles sont en toutes lettres dans le rapport de M. Bal- 
lot-Beaupre ou je les ai prises : « Oui, je vols bien qu'on a contre 
moi des preiives certaines, qu'on croit en avoir, mais elles sont 
fausses. )) 

A M Cochefert, une heure avant, n'avait-il pas declare : « Oui, 
je vols qu'on a machine un plan contre moi, mais ma fortune 
entiere sera employee pour le dejouer. » 

Au commandant du Paty de Clam il a dit : « On a vole mon ecri- 
ture. )) Je cite toujoursles faits du rapport de M. Ballot-Beaupre; si 
j'avais eu des interrogatoires originaux en mes mains, j'en aurais 
peut-etre eu d'autres. 

A M. d'Ormescheville : « On a pris desmorceaux detaches d'une 
lettre de moi, pour en faire un document mensonger. » Voila une 
allusion a la lettre du bordereau : « les morceaux detaches, une 
lettre de moi ». 

Ce n'est pas une lettre de lui, c'est une lettre portant la signa- 
ture de son frere. Enfin, il paraissait preoccupe durant cette meme 
periode du moyen d'introduire le procede de defense qu'il s'etait 
menage sans attirer I'attention sur lui d'une facon evidente; c'est 
ainsi du moins que j'interprete ces paroles, ce n'est pas tout seul 
dans mon cerveau que je puis resoudre cette enigme; est-ce/aux, 
est-ce autre chose, je n'en sais rien. 

Pourquoi I'accuse a-t-il abandonne cette defense a laquelle il 
avait songe au moment precis ou j'en demontrai I'apparente 
exactitude, tout en insistant d'ailleurs sur ce qu'elle avait d'ina- 
cheve? 

C'est qu'a I'audience, I'attitude de I'accuse surpris par la preci- 
sion de mes revelations avait montre au Conseil mieux que tous les 
raisonnements que je confmais a la verite. Peut-etre meme avait il 
alors donne a entendre aux siens que si Ton soulevait la question 
pratique de la confection du bordereau, un supplement d'enquete 
ne tarderait pas a faire decouvrir la verite dont j'avais si etrange- 
ment approche, et que, loin d'adopt6r cette these, il fallait s'efforcer 
de la discrediter sous le ridicule. Etque cachait done cette these que 
Ton n'osait ni s'en servir ni la refuter ? Je vais vous le dire et vous 
comprendrez alors pourquoi la defense n'avait pas releve mes 
paroles, lorsque a la stupefaction des personnes presentes jesuper- 
posais les mots adresse sur inUret. L'emotion que I'accuse ressentit 
a ce moment fut pour moi une revelation, ct je n'eus qu'a gene- 



— 344 — 

raliser ces observations dans les deux mois qui suivirent Tinforma- 
tion pour trouver la solution definitive. Nous savons maintenant 
que le bordereau entier est ecrit sur le mot interet : mais cest a 
I'examen technique de ces questions que nous allons proceder 

Quand on met le mot interet bout a bout de fagon quo 1'/ 
vienne juxtaposer contre le bord interne du t linal, il occupe de 
(.•ette fapon une longueur exacte de 1:2'"'", 5. II en resulle que les 
mots sont coupes alternativement do deux en deux de m^me fagon 
par le reticulage demi-centimetrique Ainsi, le premier interet 
est touche par le reticule inferieurement, ici superieurement, ici 
inferieuremeut, ici superieurement, ici inferieurement, etc.; autre- 
ment dit il y a par rapport a I'emplacement occupe par les mots 
interrt sur le reticule, une difTerence de deux fois 1,25. 

Une explication d'une partie des proprietes geometriques de 
remplacement des motsdu bordereau, ou plutot une autre particu- 
larite m'a frappe, car I'intervalle des lettres qui composent ces 
mots, mesurede fin de lettre en fin de lettre, est juste de 2,5 ou deux 
fois 1,25. Ces rappurts ont ete mis en evidence sur les photo- 
graphies ci-jointes. 

M. Bertillon fait passer deux pliotogra/ihies aa Conseil. 
Nous sommes a meme de comprendre maintenant comment il 
se fait que les mots manoeurre ei'mannel, par exemple, se super- 
pose^t reticule sur reticule : c'est qu'ils ont ete traces dans des 
parties correspondantes du gabarit et sur des interets de m^me 
alternance, touches de la meme fagon par le reticule L'emplacement 
de Vm que nous voyons est localise sur Vnt, la suite du mot suit 
lettre par lettre et les deux traces se superposent. Ue meme on ci>m- 
prend le procede employe pour le reperage des mots : il consistait 
tres simplement quand il ecrivait sur son papier a coller le bord 
libre contre un reticule demi-centimetrique quelconque. Constatons 
le fait que des lignes enti^res se superposent au gabarit avec une 
exactitude suffisante et que cette superposition du trace est accom- 
pagnee de la superposition des reticules du gabarit sur ceux da bor- 
dereau. 

Enfin, nous comprenons comment il peut se faire que les mots 
redoubles presentent une avancee d'une lettre quaud on superpose 
le premier sur le second. Le raisonnement aurait consiste a commen- 
cer le second mot simplement d'une lettre en avant par rapport au 
gabarit sous-jacent. Les lettres passaient, nous I'avons vu, de deux 
fois l,2o. 

Le fait de commencer un mot une lettre en avant produisait un 



— 345 — 

deplacement apparent de deux fois 1,25 que nous avons constate 
anterieurement. 

Les deux mots de notre exemple ayant ete pris sur des Interetfi 
de reticules semblables, touches semblablement par les verticales, 
quand nous allons les mettre I'un sur I'autre, ils vont s'emboiter I'un 
dans I'autre et nous aurons le second mot qui depassera de 2,50. 

Le phenomene se continue si le mot redouble est ecrit sur 
deux mots d'alternance differente; alors I'initiale du second mot 
avangant de deux fois 1,25 compense par cet avancement le recul 
que I'alternance avait occasionne ; ces deux inlei ets la, etant tou- 
ches par le reticule d'unefagon differente, presentent une difference 
de I'un a I'autre de 2,50. Le resultat de son reglement compense le 
recul, et quand nous mettrons cos deux mots I'un sur I'autre, les 
<leux initiales pourront se superposer. 

Mais il a allonge son trace ici de fagon a fmir ces deux mots sur 
lapartie correspondante dugabarit. Alors, quand, apres avoir super- 
pose les initiales, nous voudrons superposer la partie finale, 
nous serous forces de faire le mouvement inverse. De la — c'est 
assez complique — on trouve I'explication du caique deplace dont 
je vous ai entretenu tout a I'heure. Partant de la, nous devons 
reconnaitre que la figure que nous venous de vous soumettre, 
notamment en ce qui concerne le mot copie, presente un 
deplace qui serait insuffisant pour realiser un dedoublement de 
moitie moindre de 1,25, Dans le bordereau nous avons de nombreux 
exemples qu'en realite I'echelle sur laquelle le bordereau a ete ecrit 
n'etait pas une simple echelle isolee par un dedoublement sur la 
gauche de l"ini,25. Ces dedoublements ont ete realises d'une 
fagon tres simple parle scripteurqui tantdt prenait lachaine rouge 
et tantot la chaine verte 

Etant donnes les phenomenes que je viens de vous expliquer, 
mes observations vont porter sur la meme partie du gabarit, sur un 
N de meme alternance. 11 n'y a rien d'etonnant u ce que ces deux 
jambages se superposent. Ces deux parties nullement similaires se 
superposent. 

Le mot mit lettre par lettre vient ici se superposer a la fin 
du mot interet. L'o eiVe se fondent et quand la chaine rouge pour 
prendre la chaine verte est en avance de 1,25, nous voyons Ve 
cale sur la chaine verte contre I'r cale sur la chaine rouge. Ces 
deux mots ayant ete ecrits sur le mot interet vont presenter de 
grandes analogies; mais ces traces ne seront superposables que 
pour le dedoublement de 1,25 puisque le vide n'occupe pas la meme 



— 346 — 

place dans les memes parties. Nous avons des difTorences de caique 
au crayon dont je vous ai parlc tout k I'heure. Enfin, quand on 
superpose les mots du bordereau au gabarit, on ne tarde pas a 6tre 
frappe par la presence entre les deux t de la cbafne double; et a 
I'extremite de la barre du t deux points de repere qui indiqucnl 
qu'il y a un complement de trace qui nous ^chappe. Ce complement 
de trace est obtenu de la fafon la plus bizarre en avanpant le mot 
inti'irt de 1,23. Cette avance pent "Hrc realisee de la fa(^-.on la 
plus precise en emboitant I'accent circonflexe des mots intrrrt I'un 
contre I'autre. 

Ces rep^res supplomentaires que le bordereau nous de voile sont 
au nombre de deux. 

Remarquez que I'accent circonflexe qui determine Pavancement 
de 1,25 determine un tres leger abaissement qui est egal a un quart 
de m/m. Mais sur un contexte aussi cbargc de details, ji'importe 
quelle ecriture deviendrait superposable, a condition qu'elle soit 
de meme hauteur ou de meme inclinaison. Toutefois, ce qui carac- 
terise I'ecriture du bordereau, c'est qu'elle est superposable au 
gabarit que je viens de vous indiquer dans I'une ou I'autre des deux 
chaines ; on trouve meme differentes lettres qui paraissent ecrites 
sur la meme chaine. Mettons la ligne qui nous intoresse le plus du 
gabarit de fa^on que le mot infih'iH se superpose comme il est 
naturel au mot intenH et nous obtenons en meme temps la coin- 
cidence du reticule; de plus le mot ete (qui suit) se met au- 
dessus du mot ete du gabarit. 

Regardons ces "superpositions avec details, examinons les ondu- 
lations de la barre du t du mot interet, vous les voyez ici qui 
montent ou qui descendent; eh bien, ces ondulations nous les 
retrouvons pour la barre du t du mot tcnir qui se superpose au 
gabarit dans les memes conditions. 

INous venons de vous parler des formes des barres du / d' inte- 
ret et de tenir, celles du mot disposition sont plus extraordinaires, 
Le t de disposition tombe sur Vn et alors la barre du t d'inte'ret est 
plus accusee que jamais. 

Conclusion : quand dans le gabarit nous mesurons la partie 
similaire nous arrivons toujours a 1,25, ce chilfre fatidique que 
nous retrouvons toujours et partout. 

Presque toujours le mot du gabarit suit le mot des deux chaines. 
Ainsi, la superposition du mot responsable est tres exacte; il com- 
mence sur la chafne azuree, il termine sur la chaine verte. 

Terminons la longue mais indispensable exposition de cette 



— 347 — 

espece de postulatum par les details suivants : a notreidee les deux 
chaines du gabarit devaient etre tracees en deux encres de couleur 
que I'on trouve sur toutes les tables d'officiers s'occupant de topo- 
graphie. C'est la necessite de rendre cette preparation graphique 
susceptible d'etre reproduite et imprimee en noir par la photogra- 
vure qui nous a contraints ci representer les differences de nuances 
par les differences de traits. C'est ainsi que nous avons dti nous 
contenter de distinguer la chaine rouge au moyen de hachures et 
la deuxieme au moyen de pointilles, tandis que les deux autres ont 
ete reduites au contour des traits. Ces deux chaines accessoires ont 
meme ete entierement supprimees toutes les fois qu'elles n'interve- 
naient pas directement dans nos preparations. 

En superposant le bordereau au gabarit nous remarquons que 
toutes les lettres initiales sont dessinees sur les memes lettres de la 
chaine. 

Prenons par exemple les mots une note sur nous voyons s- 
dans t, H dans t, etc., et nous voyons cela se repeter pour les 
quatre notes avec changement de nuance, Ici, nous sommes repe- 
res sur le t vert, la au contraire sur le t rouge; de sorte que, avec 
un phenomene de ce genre, on peut se servir tantot d'un caique, tan- 
tot d'un autre. 

La superposition des mots du bordereau au gabarit nous a 
revele un certain nombre de regies qui sont mises en lumiere dans 
les preparations ci-contre qui sont formees de photographies du 
bordereau superposees au gabarit decoupees mot par mot et pla- 
cees par ordre alphabetique. 

Nous constatons que les mots commengant par e se localisent 
sur Vi: par unp ou par un m se localisent sur 1 /^.- que le t d'inte- 
ret localise t, r, t, a, v, n; que Ve localise les mots commenfant 
par a, v, f; enfin que la lettre r localise Vr. 

Ici nous avons la reproduction grandeur nature et, sur cette 
autre preparation, la reproduction avec I'agrandissement de quatre. 
Enfin, sur un petit feuillet, nous avons place le cerso visant celle 
des deux chaines qui n'est pas particulierement suivie. 

Cette preparation represente les memes nbservations, mais au 
double de la grandeur nature. Si vous voulez, messieurs, vous 
reporter a la planche grandeur nature ou a la planche quatre 
agrandissements, a la ligne 7, k la ligne 13 et a la ligne 11, 
j'attire vutre attention sur les mots de couverture, de mannel. 
et de VartiUerie. II est entendu que, pour essayer de refuter le 
fait de I'ecriture du bordereau sur le gabarit, on disait : « Nous 



— 348 — 

Sdinmes simplement en pivsence d'une espece d'automatisme de la 
main. Mais s'il en est ainsi, nous dcvrons retrouver toujours ou a 
pen pres toujours le meme intervalle d'une finale de mot au com- 
mencement du mot suivant. Eh bien,prenez les trois premiers mots 
ill' du bordereau a la liitne 7, a la ligne 13 et a la ligne H. ils 
se truuvent localises dans la partie semblable du gabarit, a savoir 
sur IV. 

Les mots qui suivent : convert n re, manuel et artiUerie 
devraient done, en vertu de ce pretendu automatisme, (^tre 
places a une distance similaire. Eh bien, il n'en est pas ainsi. Nous 
voyons que, confurniement aux regies que je vous enumerais tout 
a I'heure, le c de couverture se met dans le ^ I'm de mamid 
dans Vr et Vr d'artillerir juste au milieu de I'intervalle reticu- 
lah"e, et I'a d'artilleric dans Vi\ 

Done nous sommes en face de trois groupes de mots tli', qui 
commencent sur le gabarit, le mot qui suit etant a un intervalle 
different, confurmement aux regies. 

Prenons les articles des lignes 29, o, 9, 20 dans les mots : « la 
copie, la maniere, les nouveaux, les corps ». Nous voyons ces quatre 
articles se lucaliser conformementa la regie et ils devraient, en vertu 
du pretendu autumatisme se lucaliser sur des places similaires. Pas 
du tout, nous voyons meme dans le (fuatrieme exemple Taddition 
de r.v. Je pourrais multiplier ces exem|)l(^s a I'infmi ; cela n'aurait 
pas de limites. Je me contenterai de vous citer encore la ligne 27 
et la ligne 16. 

On pent objecter aux preparations que je vous ai soumises que 
j'ai ete force pour la regularity de fah^e subir au bordereau un cer- 
tain nombre de glissements ou de deplacements. Mais ces deplace- 
ments ne sont qu'au nombre de H pour les trente lignes du borde- 
reau et je me suis astreint comme n'^gle de n'en adniettre qu'avant 
ou apres les mots redoubles, 

J'ai suppose, en effet, que la confection artificielle du bordereau, 
dans I'autre hypothese, devant reposer principalement sur les mots 
redoubles, c'etaitla confection de ces mots que les experts devaient 
d'abord s'altacher a envisager; je n'ai pas precede autremenl; il 
fallail masquer I'artifice par tons les moyens possibles. Or, I'arti- 
fice employe rappelle, — si je n'avais pas connu le fail, jamais je 
ne I'aurais decouverl, — ce qu'en cryptographie on appelle la rup- 
ture de clef. Quand, dans un mot-clef, on suit lettre par letlre et 
(jn'on remonte brusquement au debut, le scripteur, le correspon- 
dant est embrouille. En effet, le dechillrement des depeches secretes 



— 349 — 

se fait en se basant principalement sur une secante des chiffres 
semblables qui peuvent se presenter de temps a autre; on mesure 
ces secantes, leur intervalle, eton compare la longueur du mot-clef; 
c'est exactement la m^me chose dans la question qui nous occupe: 
la rupture de clef etait done une precaution indiquee dans I'ecri- 
ture des gabarits. 

Je suis pret a reconnaitre qu'il y a peut-etre d'autres glissements 
dans la regie de I'application; sur To polysyllabes, il y a cinq ou 
six exceptions, elles pourraient rentrer dans la regie en indiquant 
six glissements de plus. Je ne les ai pas admis pour ne pas affaiblir 
I'application de la superposition des mots du bordereau au gabarit. 

Si nous recapitulons les observations que nous venons de faire, 
nous voyons que nous sommes en presence de la secante de plu- 
sieurs mots qui sont reglementairement superposables au gabarit; 
deuxiemement, que celte superposition entraine des superpositions 
extraordinaires. 

Maintenant que nous avons envisage I'affaire au point de vue 
graphique, examinons-la au point de vue logique. 

Le bordereau existe, il presente un nombre enorme d' anomalies 
et de coincidences geometriques qui demontrent qu'il a ete artifi- 
ciellement repere. Nous sommes en presence de deux hypotheses, 
de deux explications : le caique au moyen de mots rapportes sur 
un contexte demi-centimetrique, le recalque, ainsi que je le disuis 
tout a I'heure, avec I'ecriture sur gabarit. Laquelle choisir? La plus 
simple; le procede si simple en lui-m^me que je. vois ici sous vos 
yeux vous reproduit une page du bordereau qui se superposera a 
I'original, non seulement mot sur mot, mais ligne sur ligne, d'un 
seul bloc, comme si elle avait ete calquee rapidement. 

Concluons: leprobleme technique de la confection du bordereau 
est resolu. II est etabli que tons les caracteres geometriques releves 
sur le bordereau peuvent etre rapidement reproduits en fixant 
Tecriture sur un gabarit compose de deux chaines imbriquees. 

Voici des lignes des pages du rerso du bordereau que j'ai repro- 
duites dans ces conditions; et je demariderai k M. le President I'au- 
torisation de faire tout a liheure sous ses yeux une experience 
semblable. Voici d'autres feuilles ou le recto seul a ete ecrit. 

J'ai procede egalement en ecrivant sur le recto et sur le verso, ce 
qui presente un peu plus de difficulte. 

M- Bertillon s'asseoit a la table derant la barre. 
Je prends une chaine imbriquee, 7" superposes, un quadrillage 
par demi-centim^re, et enfin une feuille de papier caique ou j'ai 



— 330 — 

trace un carre d'une grandeur exactement equivalente a celle du 
bordereau. 

Je commence. 

M. BertiUot) i'crit. 

Le PiuisiDENT. — II n'esl pas necessaire que vous fassiez toute la 
lettre; il suffit que nous nous rendions compte du procedr. 

M. BEmiLLox. — Je n'en ai que pour quelques minutes encore. 

M. Bcrtillon ayant termini' son I rav ail I e irmct au president du 
Conseil ainsiqiw le (jabarit : il four nit au Conseil et aiiv defcmeurs 
ijui t'cntourent les renseigncments sur le travail qu'il vient d'execu- 
trr. 

La seance est h-n'e a i\ Itewrs 3/4. 



— 331 — 



TREIZIEME AUDIENCE 
Samedi 26 AoCit 1899. 



Le President declare l/audience ouverte a 6 heures 30. 

Le temo'm est introduit. 

Le PRKsroEM. — Veuillez contiouer la deposition que vous avez 
commencee hier. 

M, Bertillox. — Avant de repiendre le cours de cat expose, je 
demande la permission de repondre a quelques objections for- 
mulees hier autour de moi. 

Je serai tres bref. 

C'est d'abord de I'attitude de I'accuse au proces de 1894. .J'ai 
recueilli le temoignage de quelques personnes presentes a ce proces 
et qui m'ont autorise a donner leur nom, M. le contr61eur Roy, 
M. le commandant Dervieu, et quelques autres personnes qui se 
rappellent formellement avoir entendu I'exclamation que I'accuse 
aurait prononcee au debut de ma deposition de 1894: «Ahl le 
miserable. » 

J'insiste la-dessus parce que cette exclamation a ete conteste'e 
lors de ma deposition devant la chambre criminelle de la Cour de 
cassation. 

Pour se rendre compte de la portee de ce propos, il faut savoir 
que, par suite des circonstances que j'ai indiquees hier au mo- 
ment ou je deposais, en 1894, et devant la Cour, Taccuse ne eon- 
naissait, pas plus que le ministere public, pas plus que le Conseil, 
ne connaissait ma these que d'une fagon tres superficielle ; toute la 
partie geometrique notamment etait inconnue. 

Attendu que celte partie n'avait pris corps que quelques Jours 
avant a la suite de la decouverte de la lettre du buvard. Comment 
done expliquer que I'accuse, si maitre de lui au debut de ma depo- 
sition et qui me disait: « Allez Monsieur, vous n'echapperez pas 
au remords qui assaille un honnete homme qui s'est rendu cou- 
pable involontaire d'une erreur judiciaire. » Comment se fait-ilque 
I'accuse, si maitre de lui a ce moment, quelques minutes apr^s, lors- 



— ;{f)2 — 

que j'annoncai quej'avais trouve la preuve de la fabrication artifi- 
cielle du bordereau a I'aide d'un instrument, a-t-il ete pris d'une 
emotion si violente, et m'a-t-il traite de miserable, si reellement ii 
n'avait pas eu connaissance lui-m^me du procede employe au bor- 
dereau. Cette constatation aurait du au contraire le remplir d'es- 
poir, et lui faire dire : a Voila mon salut. » 

Enfin, quoi qu'il en soit dc cette interpretation, MM. Roy, Der- 
vieu, Demaistre, etc... peuvent temoigner de la realile de ce fait 
que j'ai avance a la Cour, et qui a ete I'objet de contestations. 

J'ai entendu dire aussi que quelques personnes dans I'auditoire 
se demandaient si I'observation poursuivie avec tant de metbode, 
de quelque ecriUire que ce soit ne pourrait pas reveler des coYnci- 
dences geometriques semblal)les a cellcs que j'ai trouvees sur le 
bordereau. II est evident qu'on ne pent pas faire la preuve du fait 
contraire qui est speciale au bordereau par I'experience direcle; 
cette experience serait indetiniment recommencee; quand j'aurais 
examine de la m^me fagon une, deux, trois ecritures, 11 faudrait en 
examiner 10, 100: aussi ce n'est pas d'un argument de ce genre 
que je me servirai. 

Je vous rappellerai simplement cc fait: la superposition des 
traces a toujours passe, en expertise en ecrilure, comme un indice 
de fraude, I'expression est ecrite en toutes lettres dans les rapports 
des experts Couard, Varinard, et Belhomme dans le proces 
Esterhazy; la superposition est un indice de fraude, mais I'argu- 
ment sine qua non, c'est la superposition concomitante de ce que 
i'appelle les reticules, c'est-a-dire les multiples de 5 millimetres 
par rapport au bord du papier. 

Quelle est la loi, quel est Ic motif qui pent pousser le scripteur 
a reperer sans s'en douter a droite de sa main pour le recto, a 
gauche pour le verso, ses mots de fa^on qu'ils se superposent reti- 
cule sur reticule? Voila la preuve de TartiQce, une preuve indes- 
tructible. 

Lorsqu'on superpose d'un seul tenant la ligne 13 sur la ligne30, 
reticule sur reticule, on m'a fait observer que la superposition des 
ri'ticules ne s'adaptait pas d'une fagon exacte au niveau de la ligne, 
et qu'on remarque dans la ligne verticale quelques divergences. .Je 
ne le nie pas, mais je vous ai montre que le bordereau a ete con- 
fectionne au moyen d'un gabarit qui a cause a chaque ligne une 
obliquite differente au moyen d'encoches, de sorte que plus la ligne 
sur laquelle on ecritse rapproche de la fin, plus I'obliquite augmente ; 
Tencoche a produit une certaine pente de ce c6te-la, et quand on 



- 353 — 

retourne le papier la pente prend un autre sens. Les reticules qui 
sont paralleles au papier ne peuvent done se superposer qii'a la 
hauteur de la ligne: c'est de toute evidence. 

La verite c'est que le reticulage aurait di\ etre etabli separe- 
ment pour chaque ligne en prolongeant la direction de la ligne, en 
tenant comptedelafagondont elle aetereperee sur le gabarit etque 
ces reticules n'auraient pas dil ^tre prolonges au-dessus des lignes ; 
il aurait done fallu refaire toute cette operation. 

Le reticulage ne doit done compter qu'ci la hauteur de la ligne 
et je dirai meme que I'observation montre que ce r(''ticulage est 
plus exact quand on le prend a un millimetre et demi au-dessous 
de la Ugne. 

En ce qui regarde I'ecriture du bordereau sur le gabarit, je ne 
crois pas vous avoir montre d'une fagon suffisamment explicite le 
procede qui permet de determiner I'emplacement de chaque ligne. 
Nous avons vu que sur la planche 12 qui est relative a la confection 
artificielle du bordeieau, le document avait I'apparence d'avoir ete 
distribue d'abord sur des reticules superposes centimetre par cen- 
timetre. Le bordereau semblait n'etre qu'un decalque de ce con- 
texte qu'on aurait confectionne en calquantsuccessivement lesligncs, 
premierement au moyen de I'encoche, deuxiemement au moyen du 
bord superieur et troisiemement au moyen du bord inferieur. Chaque 
ligne ainsi superposable paraissait ainsi avoir ete reproduite par 
cette descente du papier qui etait approximativement eg.ilii a trois 
millimetres. Eh bien, pour retrouver cet abaissement au moyen du 
gabarit, il suffit, apres le caique, apres I'ecriture d'une premiere 
ligne, au lieu de descendre le papier de trois millimetres, comme dans 
rhypothese fallacieuse du contexte, il suffit de la remonter dc sept 
millimetres, c'est-a-dire juste de la hauteur complementairc a dix. 

M. Bertillon s'approche du Conseil et remet a •ies mcmbre.s des 
/thotographles. 

D'un cote, si je remonte de sept millimetres, — ce sont ces deux 
mouvementsinverses et complementaires que je veuxvous montrer, 
— on se rend compte du procede de cette fagon-ci tres rapidement, 
et comment en procedant de cette fagon on arrive a produire un 
mouvement inverse, et il en resulte ceci : — c'est prodigieusemenl 
ingenieux, — c'est que le bordereau, grhce a I'encoche, presente des 
lignes regulierement ascendantes comme je le disais tout k I'heure 
pour le verso, et, grcice al'inclinaison de I'encoche, descendantes 
pour I'autre cote. II arrive alors que nous avons ici des lignes en 
dos d'Ane. 

II. fJ3 



— :\u — 

line particularite du bordereau, c'est que les liijnes sont a 
convexite superieure pour le rcrso. et a concavitc pour le rcrlo. 

Un mol sur la refection du bordereau au rnoyeudu ijaluirit que 
j'ai mis bier sous vos yeux. II est certain que I'accuse, ecrivant de 
son ecriture presque naturelle sur le gabarit, devait ecrire d'une 
fafon plus rapide et plus assur^e encore que je n'anive a le faire 
lorsquc je m'efTorce. moi, d'obtenir des traces superposables aux 
siens. Je crois que c'est la une affirmation qui n'est pas contestable. 

Maintenaiit que nous savons comment le bordereau a ete con- 
fectionne, je vols dans le fait que ce bordereau ne presente que peu 
de caraderes de retoucbes une presomption qu'il a bien ete ecrit 
par I'accuse qui seul ^tait a meme d'ccrire ainsi presque au courant 
de la plume avec une ecriture qui ressemblait autant a la sienne. 

En ce qui me concerne, je ne tire pas vanite ni preuve de ce que 
j'arrive, avec mesdeuxcoudes sur celte table, a refaire le bordereau 
en imitant son ecriture; au contraire, les Iremblements (|ue je peux 
presenter seraient plutot une presomption eii sens inverse Kn tout 
cas la re'constitution du bordereau, faite dans de raeilleiires condi- 
tions, presente un fac-similc beaucoup plus complet. Voici des cai- 
ques que j'ai reconstitues en vingt minutes uniquement avec le 
gabarit et qui representent quinze liirnesdu bordereau de sorte que 
le bordereau entier m'aurait necessite a moi 40 minutes. 

(yotirclles phot ofjrn /ill ii's remises au Conseil.) 

Un mot aussi sur le temps de I'apprentissage necessaire pour 
ecrire sur le gabarit. Je me ebarge, messieurs, de vous apprendre 
rapidement a ecrire sur le gabarit. (Test TafTaire d'un quart d'beure. 
Au moment de ma deposition devant la Gour de cassation je n'ai 
ecrit que deux ou trois lignes que j'ai distribuees a ces messieurs, 
mais j'ai ajoute : je suis pret h. reproduire n'importe quelle ligne 
du bordereau que vous me signalerez, du moment que vous me la is 
serez regarder ma planche pour voir les endroits ou le sriipteur 
quitte la cbaine verte pour prendre la chainc rouge. Voila rdrort 
de meinoire qu'il faut faire, il n'y en a pas d'autre. J'our le mot 
manceurres je sais qu'a la fin du w il qui lie la chaine rouge pour 
prendre la chaine verte et aloi's jen fais autant et tous les traces 
.sont superposables. Quand il faut se rappeler ceci pour une tren- 
taine de lignes evidemment il y a un certain effort, mais il ne depasse 
pas cette limite. En tout cas, au moment de ma deposition devant 
la Cour de cassation, je ne le savais pas ; de plus j'ai vu que I'expe- 
riencc frappait enormement et alors je me suis essaye a ecrire le 
verso entier et je suis arrive a ce resultat tres rapidement, en mdme 



— 355 — 

lemps que je ponrsiiivais mes autres recherches. Jestime done que 
le fait que le df^calque presente des hesitations n'a pas de valeur ni 
pour ni contre ma these. 

D'ailleurs le bordereau conlient des hesitations et des traces de 
retouches; elles avaient ete signalees par moi en 1894 e ties exp-^rts 
du proces Esterhazy, qui ont ope're al^solument independamment 
de moi, je I'al'firme sous serment, les ont signalees egalement dans 
leurs rapports. 

Vous pouvez vous assurer de ['existence de ces hesitations et de 
ces retouches par les photographies au decuple du document 
incrimine. 

Dans le mot interessant, par exemple, vous pouvez, en regardant 
de pres, voir que la plume a descendu. 

M. Bertillon s'appiochc du (lonseU, remct u sos mcmbros de^ pho- 
tographies et rcprend ses ejplkations, d'abord a roi.r basse an milieu 
des membres du Cornell et des defenseiirs, puis a la barre. 

Remarquons que tous les mots redoubles sont ceux qui donnent 
I'impression du decalque le plus laid. 

11 faut dans I'etude du document tenir compte de la question du 
raccomniodagedefectueux. J'aifaitd'ailleurs pieparerun album dont 
je remets un exemplaire au Conseil sur le gabarit. Je me charge de 
reproduire au moj'en du gabarit les mots recoupes avec I'adherence 
la plus parfaite. 

Get album met en confrontation un certain nombre de mots ecrits 
naturellement et d'autres recalques par le meme scripteur. Ainsi, 
voici un mot qiii a ele ecrit par un de mes agents, puis recalque sur 
le papier pelure, en s'appliquant autant que possible a eviter les 
hesitations. Vous voyez la difference sautei^ aux yeux et il imporle 
que vous vous en impregniez; on la reconnait surtout dans les 
traits ascendants. D'ailleurs, je vous laisserai ces preparations qui 
poiirront etre versees a la procedure. Gonsiderez les delies ascen- 
dants et immediatement vous voyez la difference. 

Mainteiiant, si, au lieu de faire recalquer la m^me ecriture par 
une m6me pei sonne, je I'avais fait faire par une autre, les carac- 
teres seraient bien plus accentues. Voila de I'ecriture naturelle et 
voici do I'ecriture calquee... 

{Retiiise de photographies.) 

Ges planches reproduisentl'emplacementdu papier pour lecalqu€ 
du hordereau. Le verso a ete controle ligoureusement par moi; le 
rrcto a ete etabli d'une facon plus superficieile. 

Ges planches reproduisent separement un mot ecrit en ecriture 



-.. 356 — 

naturelle et le meme mot calqu^ par uu de mes employes. Nous 
avons en face le caique opere parune autre main, grandeur nature, 
les deux caiques reproduits ici ne peuvent pas etre distingues ; mais 
i I'agrandissement de 20 diametres, les differences apparaissent. 

Je reprends mon exposition au point ou j'en etais arrive hier. 

(Remm' ilc pJiotographtes.) 

Ces planches-ci sont relatives a la difference qu'il y a entre le 
caique d'une ecriture par une autre main et le Cfilque par le scrip- 
teur lui-meme. EUes se rattachent directement au sujet que nous 
allons traiter. 

Le bordereau entier a ete ecrit sur gabarit, voici le fait que je 
vous ai montre hier au point de vue theorique, puis au point de 
vue pratique. 

Quels que soient le temps et le soin que j'ai mis pour apprendre 
a ecrire, vous devez reconnaitre que I'experience que jai faite sous 
vos yeux vous montre a tout le moins que le procede est pratique, 
est possible; il est possible de Tappliquef, puisque je I'applique. 
Mais comment expliquer les correlations de superposition et de reti- 
culage qui existent d'une part entie certains mots du bordereau et 
certains autres mots qui figurent dans les manuscrits ecrits au 
ministSre de la Guerre par I'acci^se? Comment expliquer ces locali- 
sations, puisque nous savous que deux mols ecrits naturellement 
ne se supcrposent que rarement? Comment expliquer les super- 
positions concomitantes de reticulage? Nous sommes en face d'une 
hypothese, admettons-la, nous en chercherons la verification apres. 
L'hypothese est celle-ci : cette superposition de trace ne peut etre 
expliquee qu'en imaginant que I'accuse a introduit intentionnelle 
ment, pendant son stage, dans ses minutes quelques mots qu'il 
reperait de la meme fagon que I'ecriture du bordereau, k savoir sur 
le gabarit. 

Comment le verifier? Nous en avons trois preuves, que nous 
allons vous mettre sous les yeux : 

Premiere preuve, ou commencement de preuve, ou presomp- 
tion de preuve: les mots ecrits au ministere, queje vous ai pre- 
senles hier, se superposent au gabarit d'un seul tenant. II n'y a pas 
de changement de chalne depuis le commencement jusqu'a la fin. 
Nous suivons I'une ou I'autre chaine separement, lettre par lettre : 
les planches ci-jointes monlrent le fait. 

{Remise de photographies.) 

Voici le mot matueuvres. Je le prends tel qu'il a ete signale par 
I'expert Teyssonnieres en 1894, comme piesentant desph^nom^nes 



— 357 — 

de superposition qu'il qualifiait d'anormaux; je le prends avec ses 
reticules centimetriques sur le gabarit. Ge mot n'a pas ete choisi 
par moi, et il vient se coller lettre sur lettre ; et toutes les lettres 
suiventavec le meme intervalle. 

M^ Demange s'approclie de la table du Conseil. 

Voila le mot artUlerie, ce mot artillerie que j'ai pris en 1894, 
qui m'a mis sur la piste de I'aflaire. Je le prends avec ses reticules, 
partant de la marge, je le prends sur le gabarit, il le suit pas a pas. 
Mais je vais prendre le gabarit, et sous vos yeux je vais ecrire 
artilk'iie, je vais ecrire manoeuvres. 

Le President. — Oh ! ce n'est pas la peine. 

M*' Demange. — Ces mots sont-ils pris dans les travaux du minis- 
tere de la Guerre ou sur le bordereau? 

M. Bertillon. — lis sontpris dans Tune des pieces de comparai- 
son. 

M. Bertillon donne de nouvelles explications a voix basse au Con- 
seil, en presence des arocats, qui Ventourent, puis reprend sa demons- 
tration. 

Seconde coincidence : Vous avez la coincidence des reticules, et 
les deux faits ne sont pas dependants I'un de I'autre, attendu qu'on 
pourrait admettre que les mots sont decalques sur le gabarit sans 
ajustage prealable des reticules. II aurait pu placer son papier 
comme ceci ; pas du tout ! Le papier a ete ajuste d'abord contre le 
reticule, et c'est apres cet ajustement tr^s minutieux que le mot a 
ete ecrit. Nous avons done l;i deux coincidences qui ne sont pas en 
dependance I'une de I'autre. 

La superposition des reticules etait necessaire pour pouvoir 
demontrer le m^canisme du caique au crayon ; sans cela la demons- 
tration ne pouvait pas s'imposer avec une precision suffisante. 

Autre preuve independantedes deux precedentes : ces mots pr4- 
sentent un nombre de retouches considerables. 

(Remise de pholographies.) 

Les planches que jo vous fais distribuer repr^sentent la super- 
position des mots ecrits par I'accuse recopiant alors au minist^re 
avec leur superposition sur le gaba>it complet avec les deux chaines 
principales et les deux chaines accessoires dans la colonne gauche, 
et dans la colonne droite les memes superpositions sur lesqueiles on 
a efface la chaine accessoire et la chafne principale non suivie... 
Ge travail permet de se rendre compte du changement de chaine et 
de la fafon dont il arrivait a reproduire les mouvements dont nous 
parlons. II faut avoir quelques jours d'habitude pour bien saisir la 



— 338 — 

fafon donl ces deux traces se completent, landis que sur la planche 
en couleur oii jai etTaco la chaine non suivie la superposition 
apparait immediatement. 

Enlin, messieurs, j'ai oublie de vous montrer hier une plancln' 
qui represente la superposition des mots en planches de couleur. 

M. Bertillou s'approdK' du bureau du Conseit, el liii montic ilc 
noHvelU'.'i plcDU'hes. 

La superposition du trace, dit-il ensuite, permet d'arriver a 
force dhabitude ii ce que les traits disparaissent, avec la chaine 
accessoire. 

Si maintenant nous exanninons ces mots avec un agriindissement 
de 10 a 20 diamelres, nous b^s voyons couverts de retouches, et 
coincidence bizarre ! beaucoup de retouches sontexpiiquees par les 
superpositions au gabarit. 

Ainsi, prenons le mot arfillerie, sur figure de la superposi- 
tion de ce mot au gabarit en couleur. je vous ai signale lout h 
I'heure la precision avec hiqueile ce mut arlillerie cachait la 
cletdii gabarit. Ilegardons lagraiidissement et reinar(pions que ce 
trait ii'a rien de rectilign^, nous le voyons osciller. Voyez les elTorts 
de la plume et de la main pour arriver a une superposition parfaite 
que nous trouverons tout a I'heure. Nous sommes en presence de 
deux ou trois coups de plume. 

De meme ici, le trace de ct I est absolument inexplicable; 
cherchez a reproduire ceci par un simple coup de plume, vous n'y 
arriverez pas; il y a la une confusion, nous avons deux ou trois 
trails, nous avons des coud^s successifs qui ne s'observent pas dans 
I'ecriture naturelle. Les monies fails s'observent sur le bordereau, 
mais plus accenlues. 

Prenons un autre mot. le mot adres.se de la leltre au general de 
GallilTet; la retoucbe est indi-cutable pour I'rt ; nous y voyons 
les hesitations evideutes que nous vous monlrions tout a I'heure. 

Le mot dispositions de la meme piece du minist^ie nous pre- 
sente des hesitations de Iraties, une reprise manifesle. Le mot 
eopie de la piece de Gi»lliffel presente ici un petit coup de plume 
isole qui a servi au reperage. Lntin, si nous agrandissons par trans- 
parence le mot artiUerie de la piece de reserve, muis decouvrons 
ao milieu du second / une petite virgule absolument isolee, une 
espece de bourrage, de remplissage du trace... V^ous voyez cette 
virgule isolee, sans parler des autres hesitations. 

Deplacement anormal. — Dans la lettre au general de Galliffel, 
dont je vous ai distribue un exemplaire, vous remarquerez que le 



— 3.j9 — 

mot adresse n'est pas dans la direction de la ligne; il est mani- 
festement plus haut et absolument horizontal, tandis que la ligne 
est a convexite superieure. II y a la una observation des plus frap- 
pantes. lei, pour le mot disposition que je vous montrais tout a 
I'heure, son emplacement est irreguiier, il est bien plus pres du 
mot qui precede que du mot qui suit, c'est une anomalie ; e'ies s'ac- 
cumulent; il est impossible de demontrer le calquage de ces mots 
d'une fagon plus peremptoire. Nous voyons I'accumulation de la 
superposition, I'obeissance a un trace determine, le gabarit; deuxie- 
mement, la presence des retouches qui caracterisent le calquage et 
troisiemement la superposition de-* reticules de ces mots, ecrits au 
ministere sur les reticules du gabarit. 

Eh bien! le meme precede a ete applique a la letlre dite du 

buvard pour les mots « quelques remeignemcnts » « difficulte » ; 

tous ces mots-la se rep^rent sur le gabarit avec la meme precision. 

M. BerliUon s'approche du Cohm'H et lui founiit guelqiies oxpU- 

cations sur les planches qu'il lui presente. 

L'expert, frappe de la ressemblance des mots en ques^tion, les 
place I'un sur I'autre, et voit des superpositions, il voit des depla- 
cements, et ii se dit, avec I'hypothese de I'innocence de I'accuse : 
« c'est un travail gigantesque, c'est une machination ». 

Mais pas du tout, les deux documents ont ete ecrits presque au 
courant (Je la plume sur le gabarit inibrique. 
Conclusion : 

La presence sur des documents authentiques, incontestablement 
ecrits par A. Ureyfus au ministere de la Guerre et qui lui ont ete 
d'aiileurs soumis au proces de 1894, d'un certain nomine de mots 
ecrits par decalquageconstitue une charge nouvelle qui vieuts'ajou- 
ter aux charges anterieurement etablies. 

L'applicatiou du m(^me procede a la lettre dite du buvard com- 
plete et corrobore la demonstration de la culpabilite. Nulle autre 
persoiine qu»^ I'i^iccuse n'etait a meme de prendre ces preciutions 
multiples et dissimulees. Nulle autre que lui ne semble avoir eu 
interet a agir ainsi. 

Nous pouvous maintenant apprecier dans son ensemble la 
manoeuvre geininee, qui permettait a I'accuse d'ecrire le document 
de trabison a sou domicile presque au courant de la plume tout en 
lui dunnant lapparence d'avoii' ete confeclionne avec des mots 
rappories mis bout a bout sur un contexte et decalques centiuic- 
triquemeiit dans le sens vertical et centimetriquement aussi dans le 
sens horizontal, puis recalques, etc... 



— 360 — 

Le moyen consistait a introduire d'avance an ministere, d'une 
part, a son domicile de I'autre des mots reperes comme une suite de 
traces et ecrits sur le gabarit. L'ingeniosite du procedc etait dans 
I'usage de la double chaine qui amenait a demontrer I'emploi d'un 
caique au crayon et repasse a I'encre. 

Ges difTerentes interpretations out ete reproduites sur les plan- 
ches ci-jointes que j'ai Thonneur de vous distribuer. 
M. Bertillon fait passer an Conscil divcrsi's /ilanches. 
Nous y voyons : 1° I'interpretation fallacieuse au moyen du 
caique au crayon et 2" I'explication dolinitive au moyen du gabarit. 
Nouvelle remise de photographies. 

Les memes preparations ont ete reproduites sur les planches 
ci-jointes grandeurnature; I'interpretation de ces dessins estextre- 
mement difficile a I'oeil. Nous voulons vous rappeler que le but du 
caique au crayon (Hait de faire croire a un travail gigantesque, 
mais il avait d'autres consequences fallacieuses tout aussi curieuses; 
ainsi, il (Hait susceptible d'interpreter quelques-unes des superpo- 
sitions des divergences d'ecriture que nous avions signalees ante- 
rieurement: ainsi je vous ai demontre que 1' « artillerie » de la piece 
de reserve se superposait exactement a 1' « artillerie » de la 14e ligne. 
Moi-meme,quand j'ai fait cette constatation. j'ai cru d'abord que 
j'f'tais en face d'un caique primitif au crayon qui avait concerne 
I'fl et avait ete mal interprete; on avait pris ce contour comme 
devant elrerempli, landis qu'il devait etre contourne exterieure- 
ment; le caique au crayon sous ce rapport arrive a expliquer cer- 
taines divergences, de meme I'inflexion des deux .s- ; on pouvait 
supposer que le faussaire, apres avoir deplace son caique au crayon 
represente ici par le trace vert, s'etait trompe vis-a-vis de ces deux 
s, de ces s non allonges, et qu'il avait repere a I'encre le second 
au lieu de reperer le premier; mais la veritable raison, la veritable 
ingeniositi' du procede du caique du crayon, etait de masquer le 
caique a un premier examen, tout en etant susceptible de le 
demontrer au second. 

En face de deux traces aussi differents que ce mot-ci et ee 
mot-l;i, I'idee du caique n'apparait pas d'aboid; mais, avec I'hypo- 
Ihese du calqiie au crayon, il se demontre peremptoirement. 

Doublons ce mot, nous obtenons un trace g('mine que voici, sui- 
lequel les deux traces vont se superposer, voyez ici, reticule sur 
reticule, tout le trace repere. Sur le m^me dessin, je superpose 
egalement, reticule sur reticule, I'autre mot incrimin6, et j'ai un 
autre reperage exactement egal sans que je change quoi que ce 



— 361 — 

soit, de sorte que le caique au crayon masquait d'abord rartifice, 
et pouvait servir apres a le demontrer. 

Eh bien, cette double imbrication, ce fait que les deux mots 
incrimines du bordereau sont superposables au meme trace, est 
commun a tous les mots que je viens de vous presenter. Voici le 
mot « artillerie » avec le caique au crayon ; nous superposons le mot 
sur le reticule vert, sur le reticule du premier caique. II y a une 
difference dans Va. Je releve ce dessin et sur le meme contexte, 
sans modifier quoi que ce soit, je transporte I'autre mot « artillerie » 
et j'obtiens alors le trace. Au lieu d'entrer dans Va vert, j'entre 
dans Va rouge, mais mon trace est repere depuis le commence- 
ment jusqu'a la fin. Gela tient a ce que le mot « artillerie » est ecrit 
une fois sur un « interet » changeant inferieurement, et I'autre suf 
r « interet » changeant superieurement. 
(Remise de photographies.) 

Je vous remets sans commentaire les deux autres exemples. On 
pourrait s'imaginer qu'un mot seul est susceptible de verification 
si minutieuse, mais nous en avons deux, trois, quatre, dix, douze, 
treize, ou la verification peut se faire. L'epaisseur du trait n'a pas 
plus du quart de millimetre et les mots sont reperes a un quart de 
millimetre pres. 

Voici les caiques au crayon et voici la superposition, sur le 
meme contexte, reticule sur reticule, et voici le mot avec la meme 
verification. Quand on isole le trace on superpose de la fagon la 
plus apparente. 

Ainsi le but du caique au crayon aurait ete principalement de 
dissimuler la superposition a un premier examen pour le cas ou 
les circonstances de I'arreslation I'auraient rendu necessaire. 

Si I'accuse avait ete arrete encore nanti des documents de 
trahison, il seserait servi de son bordereau comme d'un document 
preservateur pour demontrer lui-meme la confection artificielle 
au moyen de mots rapportes. Toute la premiere partie de la de- 
monstration, le gabarit, inutile de dire qu'il n'en aurait jamais 
parle. Use seraitdonc servi de son bordereau pouren demontrer la 
confection artificielle et minutieuse" et pour de'montrer qu'il ctait 
victime d'une machination. Mais il avait pense egalement au cas 
inverse, a celui qui s'est presente, a celui oi!i le document revien- 
drait sans indication concomitante du scripteur, et alors il s'etait 
reserve la possibilite de nier simplement, nier en s'appuyant sur 
les differences d'ecriture que son gabarit lui permettait d'intro- 
duire si facilement. II comptait sur I'hypothese fallacieuse du 



— 362 — j 

caique au crayon ou sur le chfingement de chaine qii'il effectuait ^ 

quand il ecrivail son bordereau, pour derouter les experts, Ics • 

empecher de trouver I'argumenl dii cas inverse, le caique au craj^on : 

el la machination. : 

Je comprends maintenant le dedain que la d»'fense a eu pour \ 

ma these en 18!U; elle avail le tort de nc pas etre appropriee aux ] 

circonstances de I'arrestalion, et le second tort dattirer I'attention 

sur le mot « intenH ». Vous venez de voir que ce mot est la clef de 

la confection dti hoidereau. Appliquons a son examen les memes i 

procedes que ceux qui nous out servi a I'etude du hoidereau, a , 

savoir la mensuration et la superposition a un trace, a un qua- j 

drilla^e [lar demi centimetre. ! 

(Hi'itiisc de /iliotographu's.) I 

Pour rendre notie examen plus facile et plus minutieux, agran- I 

dissoiis ce mot a dix de la fagon la plus exacte, et pour que notre 

agratidissement ne soil pas contestable, juxlaposons sur la feuille i 

une petite graduation millimetrique. Kile a ete agrandie en m^me i 

temps; elle figure sur le bord superieur de la pliotograpbie que ! 

nous vous avons. distribuee. Vous pourrez en constater I'exactilude ' 

absolue. Mesurons maintenant ce mot. Nous observonsquela barre \ 

du t mesure 37 millimetres et quelque chose. L'accent circonflexe ' 

en laigeur nous donne un chiffre de 18 et 19 mi limetres, etc. j 

Gataloguons toutes ces observations et nous sommes frappes de 

voir ((ue toutes ces mesures : longueur du /, longueur de I'accent ' 

circonflexe, de I'accent aigu, etc... sont des multiples de 12,5. ' 

Ainsi voila ce mot, qui nous preoccupe depuis 489-i, parfaite- i 

ment elucide. '■ 

Quelque-; jours avant les debats de la Cour de cassation, quand I 

j'ai repiis cetle affaire, ce mot m'est apparu comme compose des | 

multiples de 12,5 danstoules ses proportions. Le fait est indiscu- 

table. ■; 

Eh bien, messieurs, vous savez beaucoup mieux que moi que ' 

les chilh-es 12,5 et 1,23 sont la valeur de Thectometre graphique i 

sur la carte de 80 millimetres. II nous suffit de prendre la petite ; 

regie appelee « kulsch » pour trouver une serie de nombres justes : 

longueur de la barre du « .- 3: longueur de I'accent aigu : 1 ; lar- ; 

geur de I'accent circonflexe un el demi, et hauteur du t final 4, etc. i 

Vous trouverez tous ces chillies reproduits sur la seconde tra- i 

vee. ' 

J'ai agrandi ce mot a 8, de fagon a rendre 1,2.3 mesurable avec 
un decimetre ordinaire. 



— 363 — 

Ell bien, messieurs, ce mot non seulement presente, mesure 
avec un decimetre, des multiples uniformes de 1,25, mais si nous 
recherchons lorigine des courbes des /, si nous cherchons la 
valeur de ces courbes, nous decouvrons qu'elles obeissent a une 
courbe d'un rayon de 12,5. Encore une fois, nous trouvons 12,5. 

Ainsi, avec un compas et une reglette au 80 millieme, il nous 
serait facile de reconstituer le quadriliage et des arcs de cercle qui 
nous permettraient d^ecrire le mot « iiiteret » tel qu'il figure sur la 
lettre du buvard. Ces observations out ele representees sur les 
photographies ci-jointes. 

{Remise de photographies.) 

Les relations q d existent entre Ic chiffrc 12.5, le chiffre 1,25 et 
la largeur de la piece de cinq cenlimes so it des relations bien 
connues qui sont vulgarisees chaque annee sur la couverture de 
I'almanach Hachette; il en resulte cette conclusion bien simple 
qu'avec une piece de cinq centimes et un crayon nous avons tous 
les elements qu'il faut pour reconstituer le mot « interet ». {Rires.) 
C'est I'operation que j'ai representee sur la planche 30 que je viens 
de vous distribuer. Ainsi avec un sou et un crayon le mot clef pent 
etre constitue etla chaine peut^tre faite. G'l^st loperation a laquelle 
je me suis livre moi-m^me sur I'ecriture ci-jointe : voici le mot 
« interet » qui a ete ecrit de la fagon que je vous ai indiquee et que 
je puis ecrire sous vos yeux. 11 y a ici un caique qui en montre 
raullienticite. 

De sorte qu'apres I'arrestation de I'accuse, rien n'etait plus 
facile que de simuler la continuation de la correspondance; puis- 
que le gabarit vous donne I'ecriture en entier, une fois I'accu-se 
arrete, le complice n'a qu'a prendre le mot eta continuer; c'est une 
explication possil)le du fait que le mot « interet » peut etre recons- 
truit au moyen d'une epure geometrique. 

Constalons neanmoins que r,ette hypothese a ete invoquee con- 
tinuellement par I'accuse durantl'instructionprealable; il annongait 
des les premiers jours la continuation de la correspondence. 

Eniin Fintercalation du mot « interet » sur la lettre du buvard 
semble avoir ete I'objet d'une disposition toute speciale. En etfi4, si 
nous superposons I'epure geometrique de construction du mot 
« interet » a la lettre du buvard, nous constatons que cette lettre 
se rep^re exactemenl contre I'epure a la meuie place; si nous cal- 
culous absolumenl linclmaison obtenue de cette fagon, nous trou- 
vons que cette inclinaison est precisement egale a un sur neuf, 
autrement dit que la mensuration de I'inclinaison du mot « interet » 



— 364 — 

ail dessous tie la ligne, ((uaiid on mesure la distance qui separe 
I'extremite dii / de la ligne, nous donne de nouveau le chiffre fati- 
dique de i,2o. II en resulte cette coincidence curieuse que la chaine 
du gabarit que je vous ai monlree s'intercale precisement avec la 
precision la plusgrande au-dessus du mot « inte'trt » reproduit sur la 
lettre du buvard. Cette chatne est d'ordre intermediaire entre 
rinclinaison horizontale que nous donne I'epure geometrique et 
Tinclinaison dc 1 sur 9 que nous donne la lettre du buvard. 

On pent dire ;i cela que c'est moi qui ai construit la chafne 
{nircs.), jene conteste pas lefait, mais cette construction repose sur 
ces deux observations, a savoir, premierement que 1' « inleret » de 
la lettre du buvard est de 1,25 au-dessous de la ligne, et seconde- 
ment que les accents circonflexes produisent un abaissement d'un 
quart de millimetre. 

Ge chilTre aussi minime et aussi exact est ovidemment extraor- 
dinaire ;je ne le donne pas comme preuve, jele donne comnie cons- 
tatation. 

Voici un agrandissement a 40 diametres du mot inter(^t. J'en 
prends un quart, je le superpose etje le fais avancer geom^trique- 
ment de 1 millimetre 25 et abaisser de un quart de millimetre, et 
j'obtiens la superposition. Ce sont des constatations ; elles ont ete - 
representees sur les preparations ci-jointes. i 

Ce que nous pouvons conclure de ces constatations, c'est que le } 
reliculage du gabarit, le point d'origine des barres demi-ccntime- j 
triques provient de la lettre du buvard. ( 

Je pourrais encore vous montrer que Templacement de I'accent j 
circonllexe est place dans les meilleures conditions pour pouvoir i 
produire ces deux deplacements de 1 millimetre 25 et un quart de 
millimetre dans les conditions de la grandeur nature. Ces dimen- j 
sions sont d'une precision qui deroute I'observation ; neanmoins les | 
reproductions queje vous ai presentees tout ;i I'heure dcmontrent j 
qu'il est possible d'y atteindre. L'accus(^ qui est myope et jouit 'i 
d'une babilete de main extraordinaire etait evidemment capable de -' 
les produire. | 

Nous retrouvons, messieurs, la meme precision et la mt^me | 
adresse dans la construction de tons les mots « liiteirt )). Si nous | 
superposons un caique dc ce mot agrandi a 20 sur une epure \ 
geometrique el (]ue nous divisions par 2 et encore par 2 la limite i 
extreme de 1,25 par des traits au crayon, nous oblenons une seiie t 
de reperages qui localise tout le reste du trace; la lete de 1'?/, de ; 
Vn, les accents, etc. L'hesitalion, les coups de plume, les reprises 



- 365 — 

que presente ce mot semblent meme expliqii^s jusqu'a un certain 
point par cette perfection. Ce caique a ete fait sur un autre agran- 
dissement, car remarquez que ces reprises coincident avec un autre 
quadriilage. II n'y a pas d'endroit qui ne soil localise; c'est ce qui 
explique qu'on pent facilement reproduire et reconstituer le mot 
« inteirt ». 

{Remise de photographies.) 

Je veux vous mettre sous les yeux, sans commentaire, les prepa- 
rations autographiques memes qui m'ont servi a I'etude de ce mot. 
Voici la projection originale avec le texte d'agrandissement au 
vingtieme... Geci mSme est I'agrandissement (le texte en fait foi) 
de la lettre du buvard. C'est le meme cliche, c'est de la plus grande 
exactitude ; voici les documents. 

Une pareille precision semble indiquer ou la main d'un myope, 
ou r^mploi d'une loupe pour la confection de ce mot. Conclusions : 
La construction artificielle du mot clef « interet » qui a ete etabli 
en prenant pour unite de longueur des multiples ou sous-multiples 
de I'hectometre graphique de la carte au 80/1000, ainsi que son 
intercalation dans la lettre du buvard saisie au domicile, constituent 
une preuve toute nouvelle et toute speciale de culpabilile. Je defie 
qui que ce soit de reproduire a main couranle le mot « intcret » tel 
qu'il figure sur la lettre du buvard, dut-il recommencer cette opera- 
tion dix, cent, mille fois, tandis qu'en une demi-heure n'importe 
qui peut y arriver avec le systeme que j'indique. 

Depuis ma deposition devant la Cour de cassation ou je plagai 
sous les yeux de messieurs les conseillers la superposition du bor- 
dereau au gabarit, j'ai cherche et je crois avoir Irouve un moyen 
mecanique de montrer que ces superpositions existent reellement 
avec une precision superieure ci tout ce que le hasard peut expli- 
quer. 

Vous avez tous entendu parler, messieurs, de la photographie 
composite qui fut inventee par M. Galton, un Anglais, il y a une 
vingtaine d'annees, et dont le cinema-tographe, soit dit en passant, 
peut passer pour ^tre une espece d'application physiologique. 

Supposons, pour rememorer la chose par un exemple, que nous 
voulions reunir en un type unique les 20 a 30 profils de Jules Cesar 
qui existent dans nos collections numismatiques. Nous commence- 
rions par prendre une image de ces profils au mSme format dans 
les memes dimensions. Nous disposerions toutes ces images sur une 
meme ligne, les unes vis-a-vis des autres et nous ferions defiler ces 
images devant un objectif de fagon que chacune vienne poser a la 



— 366 

mtime place de la plaque sensible et avec un temps de pose du 30® 
seiilement de celui qui serait necessaire pour chacune d'elles prise 
isolemeut. Chaque image venant sur la plaque sensible poser le 30® 
du temps qui lui serait necessaire, nous obtiendrons en devcluppant 
des silhouettes qui ne seront developpees sutlisamment qu'aux 
endroits ou la plaque sensible auia ete Trappee ::iO ou 30 fuis, c'est- 
a-dire au seul endroit commun a toutes nos images. U's particula- 
rit^s au contraire speciales a chaque image serontannibilees, lloues 
ou vagues, Le procede d'appliquer la photographic compofite a 
I'expeitise en ecrilure n'est pas de mon invention. II a de\h ote 
preconise par un expert americain, le docleur Fraser, doctcur es 
sciences de la Faculte de Paris. L'opposition du blanc et du noir 
rend loperation particulierement facile. Voici, en ce qui regar ie le 
bordereau, le manuel operaloire que j'ai suivi. Pour faiie cette 
operation, j'ai commence par mettre les 30 lignes du document 
bout ^ bout sur une seule bande, mais en collant chaque bande 
Tune apr6s I'autre, reticule sur reticule et en laissant resftacement 
entre chaque ligne necessaire pour que cette bande unique de 
3 metres soit superposable a un gabarit de longueur indednie, et 
dans de telles conditions qu'elle nous olFreles memes superpositions 
que sur les planches que je vous ai distribue'es. 

Jai done ma bande de 3 metres et, si je la superpose a un 
gabarit, les memes superpositions apparaitront. Mais faisons dispa- 
railre le gabarit, reprenons la bande et faisons-la dedler devant 
I'objectif photographique en la propulsant de longueur de 12,5 
en 12,5. 

Nous obtiendrons Taocumulation snccessive de tons les mots du 
bordereau sur la meme place, sur le meme emplacement. 

Autrement dit, si nous disposions d'un mecanisme extr(^mement 
rapide qui fasse defiler ces trois metres avec une tres grand e 
rapidite, nous arriverions a recueillir dans I'espace d'un dixiemede 
seconde tons les mots du bordereau les unssur les autres. {Hires.) 
Ce qui serait difficile a faire au moyen d'un cinematographe peut 
etre realise Ires facilement avec la photographie composite. C'est 
ce que j'ai fait sur les epreuves ci-jointes, que j'ai I'honneur de 
vous dislribuer. 

[Remise de photographies.) 

Ainsi qu'il etait facile de s'y attendre, I'accumulation de tout le 
bordereau sur un espaceaussi ^troitque 12,5 n'a determine d'abord 
qu'un enchev^trementde trails oCi M serait bien dillicilc derelrouver 
les deux chaines imbriquees en deux couleurs. 31ais il n'en est plis 



— 367 — 

de menie si je reprends I'operation, et si je m'arrange pour que dans 
ce defile de 12,5 en 12,3, je ne fasse passer d'abord que la parlie 
des mots ecrits sur chaine hachuree; c'est le resultat obtenu siir la 
premiere planche, et si je recommf^nce apres I'operation et que je 
ne fasse defiier que les mots ou parlie des mots ecrits sur chaine 
pointillee. J'obtiens alors une chaine dans laquelle la silhouette 
du mot « interet « semble apparaitre. 

Chose curieuse, on retrouve dans les superpositions, dans les 
masses aUernativement blanches et noires, le meme ecartement 
et le meme rythme que dans le mot « interet )., a ce point qu'il 
devient possible, ea superposant une feuillede papier pelure a I'une 
de ces figures, de reconstituer la chaine. C'est Toperation a laquelle 
je vais me livrer sous vos yeux. 

M. Bertillou s'approche du Conseil et proceded cette experience, 

L'operalion a etc representee dans ses plus petits details sur la 
planche ci-jointe que je vous distribue... Les deux chaines sont 
superposees, et je dois obtenir un trace un peu plus accentue, ou 
on retrouve le rythme dans I'ecartement... i/25, 2,03... 

J'ai refail I'operation grandeur nature, et j'ai obtenu le meme 
espacement et la meme figure. Sur la photographie grandeur 
nature, le mota inteirt » peut etre repris et reconstruit encore plus 
rapidement. Sur la planche queje vous ai montree, I'operation a 
cte reproduite en entier : on a indique en trace creux les mots ecrits 
sur chaine pointillee, et en trace plat les mots ecrits sur chaine 
hachuree. Ulterieurement, nous avons reproduit une bande a la 
dimension de un quart de grandeur nature, qui montre la facon 
dont les bandes ont ete ajustees les unes aux autres, et les parlies 
de mots qui correspondent a la chaine pointillee, et ceux qui 
correspondent a la chaine hachuree. 

(Retnise de photographies.) 

J'ai cherche depuis cette experience a reconstituer de la meme 
facon la longueur exacte du mot « interet ». La photographie que 
je ne puis vous faire remettre permct de j^'econslituer cette longueur 
exacle, puisque nous pouvons ecrire le mot « interet », et nous 
voyons Vi retomber sur Vi. Mais on peut objecter avec raison a 
cette operation que cette repetition exacte de 12,3 est le procede 
mecanique de mon operation. Je fais defiler la une ligne du borde- 
reau devant robjeclif qui embrasse un champ tres vaste; je dois 
avoir vme repetition de 12,3 en 12,3... 

Cette repetition provient de ce fait. Comment arrivera faire par- 
ler les fails materiellement en dehors de cette premiere experience? 



— 368 — 

Messieurs, je crois I'avoir prouve par cetle autre experience. (^«- 
meurs.) 

J'ai recommence I'operalion en poussant de 12,5 en 42,5, mais 
avec une distance double, c'est-a-dire de 25 en 25, de deux lon- 
gueurs d' « intenH » en deux longueurs d'« inUret ». 

L'image que j'obtiens estlameme ; elle me produit la repetition 
au milieu du mot « inte'ret », quoique je pousse de 25 en 25, mon 
image est de 12,5, moilie moindre ; et voila la veritable demons- 
tration ; c'est une preuve materielle, incontestable. 

Voici la preuve decisive, {/iiirs et lumeuis.) Je n'ai pas pu vous 
remeltre des exemplaires, je n'ai qu'une photographic, parce quon 
m'a retire brusquement la direction de lexamcn des ^crilures et 
de la photographic judiciaire, desorte <{u'etant prive d'instruments, 
je n'ai pas pu completer sur ce point ma demonstration. 

Mais mon intention etait de (aire sur ces preparations un tirage 
photolypique de chacune des photographies composites, la chaine 
verte et la chaine rouge, de les faire imprimer en phototypir sur 
gelatine, en couleurs, la premiere en rouge, laseconde en verl, sur 
la meme feuille, et en reperant les deux images reticules sur reti- 
cules. 

Ces deux images de nuances differentes qui seraient venues se 
mettre Tune sur I'autre ou a cute en obeissant au reticulage du bor- 
dereau qui reste le meme, se seraient repetees. sans chevaucher 
I'une sur I'autre, une venant masquer les grisailles que I'autre pou- 
vait presenter. (Nouveaux rives.) 

La premiere chaine en rouge est iniprimee, on reprend la 
feuille, et on la reporte sur I'autre photographic, on ajuste sur 
i'autre reticule et on lire la seconde chaine en vert. Les deux 
images se placent I'une sur I'autre, la rouge et la verte, et Tune 
vient masquer les grisailles de I'autre. 

On aurait ainsi obtenu, messieurs, mecaniquement, un gabarit 
bicolore {Hires.) qui serait venu s'appliquer au bordereau etqui aurait 
6te absolument identique au gabarit constitue par moi avec le mot 
((.interet » de la letlre dite du buvard. 

Neanmoins, je considere I'experience telle que je viens de vous 
la mettre s^ons les yeux comme decisive. 

Elle m'apparait comme un controle materiel de ma theorie 
qu'aucun raisonnement ne pent detruire. 

II est evident que si j'obtiens, en faisanl deliler sur les deux 
chafnes les mots du bordereau, deux photographies composites, 
sur lesquelles je retrouve non seulement le dessin general, mais 



— 369 — 

encore les alternances rigoureuses des deux gabarits, il faiit bien 
admettre qu'il y a un rapport absolu entre les mots du bordereau 
etle mot « inleret » de la lettre du buvard avec lequel ces deux 
chaines ont ete composees. 

Or, cette chaine etait la proprietede I'accuse. Elle a ete saisie a 
son domicile sur I'invitation meme de M™'' Dreyfus. (Rameurs 
/)ro/oM^6?('.')\) Comment pourrait- on expliquer les relations nonseule- 
ment graphiques mais mathemathiques qui relient ce document au 
bordereau, si Ton serefusaita admettre que le bordereau aeteecrit 
par I'accuse. 

Dans I'ensemble des observations et des concordances qui 
forment ma demonstration, il n'y a de place pour aucun doute ; et 
c'est fort d'une certitude non seulement theorique mais materielle, 
qu'avec le sentiment de la responsabilite qu'entraine une convic- 
tion aussi absolue, enmon ume et conscience j'affirme, aujourd'hui 
comme en 1894, sous la foi du sermcnt, quele bordereau est I'oeu- 
vre de I'accuse. {Nouvelles rumeui's.) J'ai fini. 

Un membre du Conseil. — Pourriez-vous expliquer les analogies 
de I'ecriture du bordereau avec I'^criture d'Esterhazy ? 

M. Bertillox. — Ma demonstration repose sur des concor- 
dances de mots extrails du texte du ministere et du texte du domi- 
cile. La presence a llouen d'un oflicier ecrivant d'une fagon plus ou 
moins ressemblante, il pourrait y avoir un tres grand nombre de 
personnes ecrivant de la meme fagon, ([ue le fait des superpositions 
reticulaires n'en serait en rien entache (Riime'iirs.); c'est une ques- 
tion tout a fait differente; I'ecriture d'Esterhazy etait-elle naturelle, 
sommes-nous en face d'une simple coincidence due au hasard 'I ou 
sommes-nous en face d'une invention, je n'en sais rien, mais je n'en 
ai cure (Rin'S.) en ce qui concerne la demonstration que je viens de 
vous presenter; on peut expliquer cette dissidence par plusieurs 
hypotheses; ces hypotheses ne sont pas susceptibles de verification 
complete et immediate, je ne les aurais pas formulees dans ma de- 
position, je peux vous les signaler mais je ne r^ponds pas qu'il n'y 
en ait pas d'autres. 

On peut supposer que I'ecriture du bordereau, I'ecriture sur 
gabarit, n'est pas une invention propre a I'accuse, mais une 
invention, un secret de chancellerie, qui a ete communique a plu- 
sieurs espions a la fois, dans le but que s'il arrivaitmalheur a I'un 
on pAt substituer I'un a I'autre; c'est une hypothese, je n'en 
reponds pas ; vous pouvez supposer aussi que I'ecriture a ete imi- 
tee par Esterhazy anterieurement a celle de Dreyfus, simplement 
II. 24 



— 370 — 

pourse substitiiera lui, depuisl894: c"est une hypothese a laquelle 
j'atlache une certaine vraisemblance, parce qu'elle a ^te suscep- 
tible de ma part d'un commencement de verification que je vais 
mettre sous vos yeux. 

J'ai ete frappe par ce faitque I'ecriture des premiers documents, 
I'ecriture d'Esterhazy, je ne parle pas des derniers, presentait un 
certain nombre de differences de tares graphiques que le bordereau 
n'offrait pas quand on Texaminait surforiginal ou sur mes recons- 
titutions, mais qui se retrouvaient sur les photogiaphiesincompl^tes 
oil les dechirures du papier n'apparaissaient pas. notamment dans 
la photographie du Malin. 

Nous remarquons dans I'ecriture d'Esterhazy, colonne de droite, 
que les a sont parfois disposes en deux masses separees. T/ecriture 
du bordereau ne presente pas cette particularite. Mais lemotpartir 
dans (( Je vais partir en mamrmres » a ete dechire a travers IV? et 
une photographie ou les dechirures out ete elTacees ou un caique 
grossier, ou la photogravure du Matin, ou une reproduction non 
soignee, semblent faire croire que les a ont ete disposes, ecrits en 
deux masses. II y a aussi les f que j'ai qualifies d'f en ligne brisee. 
Nous remarquons que la jonction inferieure du premier au 
second se fait sur le bordereau au moyend'angle aigu sans retou- 
che, sansboucle. La photogravure sur ce point, ou le caique qui 
lui a donne lieu a reproduit par un defaut de la plume « une bou- 
cle » que nous retrouvons dans I'ecriture d'Esterhazy. 

Mais la particularite la plus curieuse nous est encore offerte par 
les doubles i. Au proces Zola, je remarquai, bouillonnant de ne pou- 
voir intervenir ( Hires.) qu'on pretextait comme signed'ecriture d'Es- 
terhazy le fait qu'il mettait plusieurs points sur 1'/. Mais le borde- 
reau ne contientqu'un point sur 1'/; s'il a I'air d'en contenir deux, 
en deux endroits differents, c'est que la tete des / a ete coupee, et la 
tele de Vi coupee a ete placee a cute du point ; alors on a pu en con- 
clure qu'il y avail deux points. 

Ainsi voici le mot <( niteret » qui a ete dechire a travers 1'/. Nous 
voyonsici un premier point et un autre la. La photographie natu- 
relle reproduit cela beaucoup plus exactement. 

M. lii')tiUons'approc}ii'dii('.()nseii et lui doune qiielffues I'.v/ifirfi- 

tions. 

Le meme phenomene nous est offert par le mot « relatire » : du 
reste nous voyons la d^chirure passer juste sur 1'/, et alors 1'/ sur 
vn caique qui ne reproduit pas la dechirure paralt avoir deux 
points. 



— 371 — 

Eh bien ! Esterhazy nous offre dans son ecriture des mots avec 
deux points, a ((pris » par exemple. Tout derni^rement, j"ai eu 
I'occasion de voir un mot ecrit par Esterhazy, des octobre ou 
novembre 1895, dans lequel le mot n disposition » a deux points 
absohiment comme le mot a disposition » du bordereau a cause de 
la d^chirure. II se trouve que, par un hasard extraordinaire, les 
dechirures du bordereau coupent les tetes des / pour le mot 
« interet », pour le mot « relative » et pour le mot « disposition », de 
sorte que nous avons trois /avec deux points etque nous consta- 
tons qu'lilsterhazy met deux points sur ses i, et alors on adit: 
((Voila une preuve. » Au proces Zola, on a dit: ((Mais la preuve, ce 
sont ces deux points. » Voyons ! mais Esterhazy est un homme de 
paille [Rumeurs prolongees.). c'est un miserable, et jel'ai dit des le 
commencement ! 

Voici la lettre que, des le 18 novembre 1897, j'ai ecrite au gene- 
ral de Boisdeffre : 

« Mon general, 

ft Je crois de mon devoir de vous affirmer que les allegations 
du commandant Esterhazy sur le role rocambolesque qu'il 
s'attribue dans la confection de la lettre missive incriminee, alle- 
gation que je peux apprecier mieux que tout autre, me confirme de 
plus en plus dans I'ifJee qu'il est I'homme de paille choisi par la 
famille pour attirer I'affaire sur le plus mauvais terrain. L'air accu- 
sateur qu'il prend vis a vis du colonel Picquart n'a pas d'autre but 
que de nous abuser, n 

Le President. — C'est en dehors de votre expertise. Ne sortez 
pas de la question ni de votre role d'expert. C'est tout ce que vous 
avez a dire surce point, n'est-ce pas? 

Le capitaine coxseilleu Beauvais. — Pourriez-vous nous donner 
des details sur les points des 7 ? C'est un di^'tail interessant. 

M. Bertfllox. — Ley de (( /> mis partir en maneeuvres » a ete 
coupr et isoK* par le pli du papier. II faul prendre pour cela la 
reproduction du bordereau nature. Le pli du papier passe juste a 
traversle/. II en resulte une difft^rence dans I'alignement des deux 
traits, qui peut faire croire a la presence d'une boucle. En effet, la 
photogravure du Matin (jlargit ce trait et en donne ufie. Or, 
Esterhazy, ecrivant, met toujours une boucle. 

Les mots (( quelques renseignements » du bordereau ont ete 
I'objet de deux dechirures et d'un mauvais raccommodage, ce qui 
fait que sur la reproduction photograph ique les traits chevauchent 



— 372 — 

en haut etenbas. Or, Esterhazy, quand il eciit, nous fait chevau- 
cher les lettres, absolunient comme 1(^ piodiiit de la dechirure. 

Les mots « jc Irs pirndroi » ont etc dechirrs et recollL'S plus 
vers la gauche. Nous observons les m^mes hesitations dans les 
traces de I'ocriture d'Esleihazy. Le mot « extremement » a ete 
dechire horizontalement et mal recolle. Ceia donne un m comme Vm 
(I'Estcrhazyl Le mot f< joue » presente la particularite suivante : 
le premier trait de \'o est trespAle, les photographies mal tirees *e 
le reproduisent pas, la photogravure du Matin I'a absolument 
alteniu''. IV; a Pair d'etre roduil a un simple petit point. Esterhazy 
fait tr^s sou vent les o de cette fafon-lJi. 

Le mot « detcnteur » est barre de deux t en deux t, mais la pre- 
miere barre esttres mince et se voildifficilement; c'est un trait leger; 
Esterhazy interprete ceci de cette facon : c< Quand un mot a deux t, 
je ne dois barrer que le second. » II nous en donne de tres nomhreux 
exemples dans son ecriture. Je pourrais vous citer d'autrcs 
exemples. II y en a un nombreconsiilrrablo. Je sais bion que dopuis 
un an ou deux sa nouvelle ecriture s'est modifiee et qu'on ne trouve 
p]us de ces traits-la; mais il y a troisans, j'ai lu dans un article du 
Gaulois, je crois, une etude sur ce point faite absolument en dehors 
de moi, oil ces dispositions ont ete mises en lumiere d'une fafon 
tres complete avec une analyse comparoe des rapports des experls 
qui ont paru dans la brochure de M. Bernard Lazare. II y a la une 
etude conscieneieuse que je signale au Conseil. 

Le Puesidext. — Monsieur le Commissaire du (iouvernemeut, 
avez-vous des questions a poser? 

Le Commi^^saire du Gocverneme.nt. — Aucune. 

M« Demaxge. — Les questions que je poserai ne visent pas I'oidre 
technique, elles ont trait a la question que posait tout a I'heure un 
de messieurs les membres du Conseil. Voulez-vous demander a 
M. Berlillon ceci : a-t il soumis les pieces de comparaison qu'il avait 
entre les mains emanant d'Esterhazy ci la meme epreuve que le 
bordereau? A-t-il reticule les pieces emanant de la maind'Esteiiiazy, 
a-t-il renouvele les mots redoubles qui setrouvaientdans ces pieces, 
et quel a ete le resultat de ces constatations? 

M. Behtu.lgn. — Je n'ai cure de I'ecriture d'Esterhazy ( Rircs.), elle 
ne touchc en rien a ma deposition! aussi je n'ai pas consacre a cette 
(Hude la precision que j'ai employee a I'etude du bordereau. 
D'ailleurs, je n'ai jamais ete ofliciellement charge de I'examen de 
I'ecriture d'Esterhazy. 

Toutefois, j'ai fait des etudes de ce genre et je crois qu'il y a 



— 373 — 

beaucoup de documents d'Esterhazy qui ont ete ecrits sur le 
gabarit; on a du le lui coaimuniquer en meme temps qu'il jouait 
son role d'homme de paille et il a complete cela en ecrivant de la 
meme fagon, je le crois tres facilement, soit qu'il I'ait fait 
depuis 1894 ou depuis 1895, soit qu'il i'ait fait anterieurement, en 
application de I'espece de secret de chancellerie qui permettrait 
aux espions de se substituer Tun a I'autre. 

Cette hypothese n'est pas en contradiction avec les constalations 
que je viens de faire. Nous pouvons admettre, messieurs, que 
Eslerhazy d'un cote, I'accuse de I'autre, ecrivaient leurs missives 
d'espionnage et employaient exactement le meme procede, et que, 
depuis 1895, Esterhazy, mis endemeure dejouer son nMe interesse, 
s'est applique a ressembler encore plus au bordereau que son ecri- 
ture naturelle. 

Mais ma demonstration ne repose pas sur ce fait : c'est le fait 
i|ue les mots ont ete truques auministere de Tlnterieur, c'est le fait 
que le mot « artUlerie » est retouche a deux places, c'est le fait que 
le mot « adresse » n'est pas sur la ligne, qu'il est retouche. Esterhazy 
ne me gene en quoi que ce soit. Mon autre preuve c'est le met 
« interetn, c'est le reticulage de la lettre du buvard. Voila des 
preuves en dehors de la portee de M. Esterhazy sur lesquelles je 
reste cantonne. Eslerhazy peut raconter tout ce qu'il veut. 

Me Demange. — Voulez-vous bien dire, monsieur le President, a 
M. Bertillon que je ne veux pas engager de coUoque avec lui et que' 
je ne discute pas en ce moment. M. Bertillon vient de vous dire : 
(( Voila mes preuves. » Je les discuterai plus tard, mais je lui ai 
pose une question et je voudrais savoir si j'ai bien compris sa 
reponse. Je lui ai demande s'il avait sourais I'ecriture d Esterhazy 
a la meme epreuve que celle qu'il avait fait subir a I'ecriture du 
bordereau. 

Le Piui^iDENT. — Avez-vous fait subir a I'ecriture d'Esterhazy la 
meme epreuve que celle que vous avez fait subir a I'ecriture du 
bordereau '? 

M. Bertillox. — Oui, mais d'une. fagon moins complete. J'ai 
constate des superpositions qui ne me semblent pas naturelles et 
qui me font croire qu'il a ecrit sur gabarit un certain nombre de 
lettres qui nous sont parvenues par I'entremise.de proxemHes, les 
autres par d'autrescanaux du meme genre. 

Le Preside-nt. — Avez-vous trouve dans I'ecriture d'Esterhazy le 
meme systeme que dans celle du bordereau? 

M. Beutillon. — En parlie. Je crois tres volontiers que sur cer- 



— -MA — 

taines lettres il y a une ecriture sur guide comme sur le bordereau. 
11 suffit sur le mot « intenH » d'ecrire un autre mot, le mot notaiie 
par exemple et mettre : notaire-notaire-notaire, pour produire le 
mdme effet qu'avec le gabarit. 

M*" Demange. — Une seconde question dans un autre ordre^d'ideos. 
En 1894, M. Berlillon a demontre au Conseil, ou voulu demontrer 
tout au moins que le bordereau, c'cst-a-dire la piece anonyme, etait 
signe (c'est Texpression qu'il a employee ) ; il trouvait que les mols 
« A. Dreyfus » etaient contenus dans un des mots du bordereau. 
Comme je n'ai pas entendu cette explication aujourd'hui, je lui 
demande s'il veut la donner au Conseil de 1899. 

Le Phesldent. — Voulez-vous bien repcHer votre explication, 
mais en vous tenant dans la question, 

M. Beutjllox. — En elYet, au Conseil de guerre de 1894 j'ai 
indique, mais a litre d'hypothese et en insistant enormement, en 
disant combien je regardais cette explication comme conjecturable, 
j'ai indique qu'il etait possible que cette lettre fOtsignee cryptogra- 
phiquement. 

J'ai et^ pendant deux ou trois ans attache au cabinet de M. le 
Prefet de police ou mes fonctions consistaient a recevoir les rapports 
des agents secrets et a les recopier en changeant les phrases. 
J'ai done sur cette partie une certaine connaissance profession- 
nelle. 

Ces rapports ne sont pas signes, mais ils portent chacun un 
signe recognitif, soit un signe conventionnel, soit un numero, soit 
meme rien du tout. Eh bien, je m'etais demande en 1894 si celte 
phrase « et tie rous en adresse la copie » n'avait pas ete aioutee 
volontairement, de fagon a ramener ce mot a adresse » que Ton 
trouve deja plus haut : « $i done vous roulez y prendre ce qui rous 
inle'resse et le tenir a nut disposition apres, je le prendrai. A moins 
gue vous ne rouliez que je le fasse copier in extenso. » Un point 
c'est tout! Si je le fais copier la copie est pour vous, cela va de 
soi, c'est evident. « Et ne vous en adresse la copie » me semblait 
ajoute expres pour reproduire le mot « (ulresse v et le mot « eopic » 
afin d'avoir deux mots superposables. 

Alors, devant ce mot «. adresse », a la fin de la lignc, j'ai emis 
I'hypothese qu'il pouvait servii- de signe recognitif; mais j'ai ajoute 
qu'il ne fallait pas attacher une grande importance a cette conjec- 
ture, laquelle serait basee sur la superposition materielle que je 
presentais. Je ne nie pas le propos, mais c'etait une hypothese 
formelle. 



— 375 — 

M'- Demaxge. — M. Bertillon n'a-t-il pas dit qu'il trouvait « .1. 
Dreijftis ))? 

iM. Bertillon. — Cela peut etre un signe recognitif, mais j'ai dit 
que cela n'avait pas d'imporlance. 

Me Demange. — Troisieme question. M, Bertillon, en indiquant 
que dans le bordereau il y avait des mots ecrits sur gabarit, c'est- 
^-dire des mots truques, adit au Conseil quel etait le but poursuivi 
par I'accuse : c'etait un moj-en de defense. 

Voulez-vous, monsieur le President, lui demander, puisqu'il a 
trouve les m^mes mots truques ecrits sur gabarit dans des pieces 
emanees du ministere de la Guerre, Tune une note qu'on a appele'e 
la lettre du general de Galliffet; I'autre, I'etudesur les grands pares 
d'artillerie, voulez-vous lui demander comment ilexplique, et pour- 
quoi il attribue au capitaine Dreyfus, que dans des travaux faits 
pour le ministere et au ministere meme, des mots aient pu etre 
introduits, truques et ecrits sur gabarit? 

Le Presidext. — Comment expliquez-vous que dans les ecritures 
courantes, au ministere, I'accuse ait pu introduire son systeme 
cryptographique d'ecriture sur gabarit? 

M. Bertillon. — Je signale d'abord deux coincidences de dates 
qui m'avaient echappe dans ma deposition. A cette occasion, jeprie 
monsieur le President de vouloir bien recevoir et adjoindre a la 
procedure ce rapport, qui contient de la fagon la plus detaillee et la 
plus precise la demonstration que j'ai presentee. 

J'ai signale ces deux coincidences de dates, a savoir que la pi^ce ' 
relative aux grands pares d'artillerie est de 1892 ou de 1803, mais 
qu'elle est de douze ou de treize mois posterieure au proems des 
faussaires du testament de La Boussiniere, et que la piece adressee 
au general de Galliffet, ou je trouve le plus grand nombre de mots 
superposables et ecrits sur gabarit, a savoir les mots « adresse », 
« copie )), etc., coincide, aquelques joursd'intervalle, avec la confec- 
tion du bordereau. Ge document est de tin aoCit. 

Le President. — Ces pieces etaient ecrites sur papier ordinaire. 
Est-ce(]u'avec du papier ordinaire on peut fairece travail? 

yi. Bertillon. — Je me suis assure personnellement que le 
papier minute employe au ministere de la Guerre est suffisamment 
transparent pour permettre d'ecrire sur gabarit, et je I'ai execute 
moi-meme. Cette piece, la piece d'adresse au general de Galliffet, a 
ete ^crite en aoiit 1894 et expediee le 3 septembre. Elle est done 
contemporaine, comme creation, au bordereau, qui, d'apres les 
temoignages, semble avoir ete ecrit au mois de septembre 1894. 



— 376 — 

II y a la une coincidence bizarre. 

Maintonant, evidemment oui, I'accuse. dc temps a autre, intor- 
calait dans les pieces qu'il ecrivait au ministere de la Guerre un 
certain nombro de mots ((u'i! ecrivait sur le gabarit. C'etait la 
contre-partie necessaire de I'ulibi de machination qu'il se preparait 
au moyen du bordereau. Gelte operation nc lui etait pas difficile; 
attendu que, d'apr^s les d<''bats, il se rendait de temps a autre a des 
heures oCi personne ne I'y croyait, au ministere. En tout cas, je 
connais suffisamment I'administration pour savoir qu'on pout 
emporler chez soi des pieces semblables ;i la lettre au genrral 
de Gallidet, et les rapporter au bureau, sans encourir le moindre 
bliime. 

M'- Dilmam.e. — Une autre question est celle-ci : Tout a Theure, 
M. Berlillon a explique au Conseil ({ue le mot clef dont se serait 
servi le capitaine Dreyfus etait le mot a interet » emprunte a une 
lettre qu'il a appeh'e lettre du buvard. M. Bertillon nous a dit que 
le mot « InterH » etait, par consequent, un mot truqur introduil 
dans cette lettre. Youlez-vous demander a M. Berlillon sil conteste 
I'authenticitr de cette lettre ecrite par .M. Mathieu Dreyfus k une 
personne ? 

Le Prksidem. — Considerez-A^ous (|ue la lettre appelee « lettre 
du buvard » a cln ecrite par M. Mathieu Dreyfus ou bien par un 
faussaire ?. 

>l. Bkhtu.lon', — ^lonsieur le President, je n'ai pas sur ce point 
d'opinionet lesprincipes quej'ai en expertise d'ecritures s'opposent 
a ce que J'en aie une, Je pretends (jue la science des experts en ce 
qui regarde les coups de plume est un savoir vain, sans fondement, 
et (ju'il donne lieu aux erreurs continuelles les plus c(?nsiderables. 
Aussi, quand on me donne un document a examiner, je le regarde 
comme une piece materielle'et je cherche a le separer detout ce qui 
I'entoure. Cette lettre porte au verso, a la place ou Ton met d'ordi- 
naire la signature, le mot : « Mctthieu ». A-t-elle ete reellement 
ecrite par M. Mathieu Dreyfus? A-t-elle ete ecrite par I'accuse? 
A-t-elle ete ecrite par Esterhazy ou par n'importe quel autre? Je 
n'en sais rien (Hilarite H rxmeurs.); elle a ete ecrite sur gabarit. Je 
puis la reproduire, n'importe ((ui pent le faire, mais nous ne pou- 
vons pas trancher la (juestion d'authenticite. J'admets tr^s bien 
riiypothese que Mathieu Dreyfus a reellement ecrit cette lettre oii 
Ton parle d'inter^ts de famille. 

Lk PitKsn>E.\T. — Vous n'avez pas d'idee faitc sur ce sujet ? 

M. Beukli.on. — J'admets tres bien qu'il I'a ecrite, (jue Dreyfus 



— 377 — 

I'a recue et I'a recopiee lui-meme sur le gabarit en imitantl'ecriture 
de son frere. Voila encore line autre hypothese. 

M« Demange. — II r^sulte de la reponse de M. Bertillon que la 
lettre aurait etercrite sur gabarit ? 

M. Behtillon. — II y a un certain nonibre de mots qui sont ecrits 
meticuleusement sur gabarit, temoin les mots « quelques rensei- 
gnements n que jevous ai montres. La lettre entiere contient peut- 
etre des passages qui ont ete ecrits sans reperage. 

M'' Demaxge. — Monsieur le President, voudriez-vous demander 
a M. Bertillon pourquoi il n'a pas garde la mesure exacte du qua- 
drillage du bordereau, c'est-a-dire de i millimetres en 4 milli- 
metres ? Je voudrais savoir pourquoi, lorsque M. Bertillon a reti- 
cule, il n'a pas pris le reticulage produit par le quadrillage meme 
du bordereau. 

Le President. — Pourquoi n'avez-vous pas pris le quadrillage de 
4 millimetres et avez-vous pris celui de 5 millimetres? 

M. Behtillox. — Pour ma part j'ai souvent pens«^ a ce fait que le 
quadrillage etait de 4 millimetres et j'ai pense que c'elait pour 
masquer le reticulage d'une fagon complementaire, pour empecher 
qu'on ait recours au reticulage par 5 millimetres qui donne la clef 
de TafTaire. D'ailleurs 4 etS ayant des multiples communs, les qua- 
drillages a 4 ou a 5 millimetres devaient produire des phenomenes 
identiques. 

W Demaxge. — Ltx derniere question que je voudrais poser est 
celle-ci; je n'ai pas cornpris cette phrase : « Apres son arrestation 
I'accuse avait annonce la continuatiou de la correspondance. » J'ai 
entendu la phrase, je n'en ai pas compris I'esprit et la portee. Je 
prie M. Bertillon de vouloir bien s'expliquer la-dessus. 

M. Bertillon. — Oui, j'ai appris par les deTjats, et meme peut- 
etre a ce moment-la, que I'accuse annoncait que la correspondance 
allait continuer. 

Le PiiEsiDEXT. — Vous n'avez pas parb' de correspondance faite 
par le meme systemef... 

M. Bertillox. — Ce sont des souvenirs de lecture que j'invoquais, 
je n'ai pas presents a I'esprit les termes memes pour pouvoir vous 
fixer sur ce point; j'ai souvenir que posterieurement a sa condam- 
nation ily a eu des lettres ou I'accuse annongait que la correspon- 
dance allait se reproduire. — Je n'y attache pas d'ailleurs une 
graiide importance. 

M'' Demaxge. — Je voudrais que M. Bertillon me montrat ces 
lettrts; je ne les ai pas vues. 



— 378 — : 

IVP Labori. — Je voudrais demander a M. Bertillon comment il : 

concilie le sysl^me qu'il a presente devant le Conseil avec la pre- l 

miere opinion qu'il a rmise en 1894, et de laquelle il resulterait que \ 

I'ecriture du bordereau etait I'ecriture naturelle de Dreyfus, et que \ 

la forgerie du document, a supposer (ju'il fut forge, nepourrait^lre | 

invoquee que comme un moyen de defense. \ 

M. Beitilloii ne parait pas me comprendrc. Si je me rappelle ; 

bien les fails, en 1894 il adit que le document etait de la personne * 

soupronnee, a moins que ce ne fiH un document forge avec le plus \ 
grand soin. 

M. BEnTn.Lox. — C'est le premier avis ([ue j'ai depose le l'^ oc- 

tobre. ' 

Le President. — Avis que vous avez emis avant I'arrestation et I 
que vous avez adresse au ministere de la (luerre?... 

M*' Labori. — Comment M. Bertillon concilie-t-il cette premiere ■ 
opinion avec son expertise actuelle? 

M. Bertillon. — II me sembie que I'une couduie I'autre. Je \ 
n'avaispas pu, dans I'espace de 10 heures, reconstituer le procede 

que je viens de mettre sous vos yeux. J'examine le document, je j 
trouve des relations de superpositions, des relations de forme des 

plus precises: comme dans les mots « artWerie », (( reserve ». Je \ 

constate le meme dessein et j'en conclusque les ressemblances sont • 

si grandes qu'elles ne sauraient etre attribuables au liasard; je dis ] 

alors que c'est de la meme personne, a moins que le document ne I 
soit forge, parce que j'apercevais en meme temps des traces d'im- 

brication insuffisante pour me convaincre qu'il etait forge; maisje i 
tenais a emettre cette hypothese, qui ne me paraissait pas pouvoir 

etre eliminee des I'abord. J'ai bien fait, puisqu'a I'examen ulterieur \ 

il m'a ete demontre ijue le document etait forge. Je ne crois pas \ 
qu'il y ait de contradiction ; je n'avais pas emis alors d'opinion 
definitive. 

M« Labori. — A ce moment, la forgerie du bordereau appa- \ 

raissait a M. Bertillon comme une hypothese qui serait susceptible ■ 

de venir a la decharge de I'accuse '? J 

Le President. — Etait-elle a la decharge de I'accuse? > 

M. Bertillon. — Je ne me suis jamais occupe de savoir si mon 

opinion etait favorable ou non a I'accuse. 

En 1894, ma these, comme je vous le disais hier, etait pour \ 

me servir d'une expression triviale, par tout le monde mal vue. Je ' 

n'y pouvais rien. Moi-m^me j'elais profondement convaincu de la ; 

culpabilite, mais j'avais peur que ma demonstration fCit mal com- • 



— 379 — 

prise et amenAt un acquittement. Mais je ne I'ai pas modifiee. 
(lUwieurs.) Cela aurait et6 contraire a la voix de ma conscience. 

3I« Labori, — Si M. Bertillon eslime que le commandant Ester- 
hazy a ecrit sur gabarit un certain nombre des documents qui lui 
sontattribues, pourquoi alors Dreyfus est-il I'auteur du bordereau, 
et pourquoi le bordereau n'est-il pas d'Esterhazy? 

Le PuiisiDEXT. — Si Esterhazy se servait du meme procede 
d'ecriture, pourquoi concluez-vous que le bordereau est de Drey- 
fus? 

M. Bertillox. — Le fait que le bordereau est ecrit avec I'aide 
d'un gabarit est une explication de ma deposition de 4894 qui de- 
montrait simplement la superposition sur les pieces du ministere et 
sur les pieces du domicile ; et je concluais quec'etait une consta- 
tation de la culpabilite de I'accuse. 

Restait le cote pratique de la realisation de I'hypothese. Le 
gabarit a explique comment ce pbenomene pouvait 6tre pratique- 
ment realise, je I'ai fait sous vos yeux tout a I'heure. 

Sous ce rapport, la demonstration est peremptoire. Mais depuis 
j'ai ajout6 aux preuves de 1894 le truquage des pieces du minis- 
tere et le truquage de la lettre du buvard ; mais je n'invoque pas la 
superposition au gabarit. 

Me Larori. — Le gabarit est bien fait avec le mot « inUret », 
n'est-ce pas? Et quand M. Bertillon ditque M. Esterhazy aurait pu 
ecrire sur gabarit les lettres qu'il a examinees, eslime-t-il qu'il 
s'agit d'un gabarit forme egalement avec le motinteret? 

Le PREsmENT repete la question. 

M. Bertillon. — Je ne le sais pas; nous sommes ici dans les 
hypotheses. Quand je parle d'Esterhazy, c'est toujours hypotheti- 
quement. Nous voici dans une question de methode. Vous savez 
comme moi que la police se fait avec des hypotheses, et que la 
justice se rend avec des certitudes. 

Or, en parlant d'Esterhazy nous sommes en pleine hypothese. 
Ce que j'avance ici sans preparation pent naturellement se trouver 
infirme par des faits constates; ce ne sont que des hypotheses. 

Eh bien! Esterhazy a pu ecrire sur un gabarit fait avec un 
mot dont la famille dont il est I'homme de paille pent lui avoir 
donne communication(/?Z(meM/'6'.); agent d'une puissance etrangere, 
il pent avoir communication de secrets de chancellerie qui permet- 
tent aux scripteurs de se substituer les uns les autres. Ou il peut 
n'avoir refu communication que d'un derive de ce mot. 

Prenons le gabarit comme je le disais tout a I'heure, sur la 



— 380 — 

chaine: ecrivons surlemot a intertH », un mot d'un meme nombre ^ 

de lettres, le mot « notairc » par exemple. ] 

Nous sommes en face fl'un d/'rive du mot « inlrnH » rfui va i 

nouspermetlre de reconstituer des efYets approximalivement sem- \ 
blables a ceux que le mot « intenH » lui-meme nous donne. 

Ce qui fait que j'affirme que le mot « inter^t » est le mot clef, 

c'est que je le trouve construit gt-ometiiquemenl avec des espace- 1 

ments de deux fois i,2o des groupes de 12 et 5, etc., etc.; voila le < 

point sur lequel est basee nion affirmation. Je ne peux pas dire, j 

par I'examen des pieces spt'-ciales d'Esterbazy, sur quel mot elles ! 

ont ete ecrites, et je ne pourrais meme pas arriver ;i reconstituer ;, 

le mot clef que, dans I'espece, la perquisition chez I'accuse m'a ■ 

seule livree. i 

M^ Labori. — M. Bertillon eslime done (jue le commandant \ 

Esterhazy est un espion? 4 

Le PuiisiDENT. — Je ne poserai pas cette question. (Mouvement l 
prolonf/e.) 1 

M'' Labori. — M. Bertillon la bien dit, a I'etat dhypothese, il • 
suppose que Dreyfus et Esterhazy seraient tous deux detenteursN 
d'un secret de chancellerie. i 

Le PRiistoENT. — II I'a dit a I'etat d'hypothese. * ^ 

Me Laboiu. — Mors c'est la seule hypothese qui peut concilier ;j 
I'identite de I'ecriture du bordereau avec I'ecriture d'Esterbazy. ] 
yi. Bertillon peut-il en presenter d'autres? i 

M. BERTrLLox. — Evidemment, mais comme j'cxpjiquais au ] 
Conseil, on ne peut jamais, dans des enumerations d'bypotheses, '. 
affirmer qu'on a fini les constatations, qu'on n'en oublie pas; il y \ 
en a beaucoup d'autres. 1 

Me Labori. — Voulez-vous demander a M. Bertillon, parce que : 
c'est un point qu'il a aborde, mais qui ne se degage pas d'une fafoii ; 
suffisamnient nette de sa d<"position, ce que d'apres lui I'auteur du \ 
bordereau aurait dit exactement pour sa defense, si le bordereau i 
par exemple avait ete saisi sur lui. M. Bertillon imagine plusieurs : 
hypotheses ou du moins deux, ou le bordereau faisait retour au 1 
bureau des renseignements sans qu'il ait ete saisi chez son auteur ou [ 
sur lui, et alors le coupable entrait dans le systeme des denegalions ; \ 
ou, au contraire, le bordereau etait saisi sur son auteur et alors \ 
celui-ci se servait de la forgerie pour se disculper. EJi bien !M. Ber- ; 
tdlon voudrait-il etre assez bon pour nous dire ce qu'aurait dit .< 
exactement d'apres lui I'auteur du bordereau si on avail saisi le bor- | 
dereau sur lui; quel est le systeme de defense qu'il aurait presenle? j 



— 381 — 

Le President. — Pouvez-vous nous indiquer ce qu'aurait dit 
exactement I'auteur du bordereau s'il avait ete saisi chez lui ? 

M. Bektillon. — Je constate les faits materiels et je les explique 
par des hypotheses, maisje ne donne pas ces hypotheses comme 
preuves. Ces constatations materielles peuvent-elles etre attribuees 
au hasard, ou decelent-elles I'intervention de la volonte? Voila le 
point. II se pent tres bien ^e j 'attache une importance plus grande 
a telles explications que le scripteur du bordereau n'en atta- 
chait. Si le bordereau avail ete pris sur Faccuse. son plan etait de 
manoeuvrer de telle sorte que Ton decouvrit la forgerie et les super- 
positions au ministei'e ou a domicile, suivant les circonstances 
memes de I'arrestation. Voila quel etait son plan. 

M*" Labori. - J'arrive a serrer ma question. M. Bertillon estime 
done qu'il a fait unedecouverte d'une grande ingeniosite, quelqu'un 
a m^me prononce le mot de genie? 

Le President — Je ne peux pas poser cette question-la. 
M"" Labori. — Mais enfin, M. Bertillon ne pent pas nous donner 
une expertise sans preciser les mobiles qu'il prete a I'accuse ou a 
I'auteur du bordereau! \'ouIez-vous, monsieur le President, poser 
la question suivante. ... 

Le President. — Je veux bien poser une question nette. 
M*" Labori. — Oui, mais il est difficile de poser une question 
nette pour discuter une expertise aussi complete que celle de 
M. Bertillon. 

Le President. — Degagez-la des developpements dans lesquels 
vous entrez. 

M'' Labori. — Eh bien, monsieur le President, voulez-vous etre 
assez bonpourdemander a M. Bertillon, si, d'apresl'explication qu'il 
donne lui-meme de ce qu'aurait dit I'accuse, il n'aurait pas fallu 
que I'accuse supposAt de quelque maniere I'existence d'un homme 
lie genie qui serait charge de I'expertise, car, n'est-ce pas, comment 
Taccuse aurait-il pu esperer autrement que son systeme serait 
decouvertf 

Le President. — Voulez-vous poser la. question plus nettement 
en quelques mots? 

M*" Labori. — Oui, monsieur le President. Est-ce que le systeme 
de defense que M. Bertillon prete a I'accuse dans le cas ou il aurait 
ete pris en flagrant delit ne supposait pas pour etre admissible 
I'existence et le choix comme expert d'un homme de genie comme 
M. Bertillon? 

Le President. — Je ne poserai pas cette question-la. {Rumcurs.) 



— 382 — j 

M'' Labori. — Eh bien, j'ai encore quelques questions a poser a > 
M. Bertillon. Voulez-vous 6tre assez bon pour lui demander combien ; 
de temps d'apres lui il aurail fallu k Taccuse pour faire le bor- , 
dereau? ' 

Le President. — Je poserai des questions, quand vuus les formu- ' 
lerez de cette fafon. \ 

M" Labori. — Vous etes juge du poin't de savoir si vous devez ; 
les poser, quant a moi j'ai le droit de les presenter suivant la ! 
faiblesse de mon intelligence. t 

M. Bertillux, — J'ai ecrit les quinze lignes du document sur le j 
gabarit dont j'ai distribue de nombreux exemplaires, et montre en , 
main, j'ai ecrit quinze lignes du bordereau dans un espace qui varie j 
entre 22 et 25 minutes. 1 

Le President. — Combien de temps faudrait-il pour ecriro le * 
bordereau tout entier? I 

M. Bertillon. — Le bordereau tout entier demanderait un temps ., 
double, c'est a dire trois quarts d'heure, ecrit par moi dont I'ecri- '. 
tiire ne ressemble en rien a celle de I'accuse; mais, ecrit par I'accuse, | 
ce temps ne pourrait que tres notablement diminuer. :| 

M*' Labori. — Mais, monsieur le President, pourcela il faut avoir vj 
un gabarit a sa disposition... 

M. Bertillon. — Oui. 

M« Labort. — Car autrement il faudrait faire le gabarit. Com- 
bien de temps M. Bertillon estime-t-il qu'il faut pour reconstituer le 
gabarit? 

Le President. — Combien de temps faut-ii pour reconstituer le 
gabarit d'apres le trace geometrique? 

.M. Bertillon. — Cela depend du soin apporte a sa confection. 
Voici un gabarit qui a ete execute par un de mes employes — je 
ne suis pas assez adroit moi meme — uniquement au moyen de 
caiques sur la lettre du buvard. 

\Ai President. — Pendant combien de temps? , 

M. Bertillon. — 30 minutes. ' 

;M'' Labori. — Pour faire qu(»i? 

Le President. — J^e mot « inh'i'ct ». 

-M'' Labori. — II faut ensuite le r^peter surtoute la longueur du 
bordereau? 

M. Bertillon. — Non, il suffit de le drplacer. 

Le President. — M. Bertilinn a ecrit ainsi bier devant nous. 

-\1'' Lahori. — -Mais lo gabarit etait fait davance. 

)L Bertillon. — Il suffit davoir du papier quadrille par 5 milli- 



r-i 



— 383 — 

metres. On pourrait refaire ce gabarit tres rapideraent si on ne le 
fait pas tout a fait exactement. 

Le President. — II correspond a line ligne. (7^ montre uu fac- 
simile.) 

M'' Labort. — En somme, en admeltant que I'auteur du borde- 
reau se place en face une feuille de papier blanc, combien faudrait-il 
de temps pour reconstituer tout? 

Le President. — Pour reconstituer tout, gabarit et bordereau? 

M. Bertillox. — Le gabarit pent 6tre fait dans un espace de 
temps minime. 

Le President. — Enfin,s'il fallait reconstituer le gabarit et 
ecrire la lettre? 

M. Bertillon. — 3Ioi, je crois qu'an homme avec I'adresse de 
I'acciise ne devrait pas mettre plus d'un quart d'heure pour recons- 
tituer le gabarit, et alors cela allongerait le temps d'un quart 
d'heure. 

M'' Labort. — Est-ce que M. Bertillon a agrandi I'ecriture du 
commandant Esterhazy. 

Le President. — Avez-vous agrandi cette ecriture? 

M. Bertillon. — J'ai fait des agrandissements au moment de la 
Gourde cassation, je crois. 

M'' Labort. — Par consequent, M. Bertillon reconnait — c'est la 
ou je voulais en venir — que I'ecriture agrandie d'Esterhazy 
]>resente les memes particularites que I'ecriture agrandie du bor- 
dereau? 

M. Bertillon. — Je ne dis pas cela. J'ai agrandi notamment la 
lettre dite du Uhlan, elle presentait des reprises dans le genre du 
bordereau. 

Le President. — Reprises occasionnees par le caique sur le 
gabarit? 

M. Bertillon. — Je n'eii sais rien. Elle presentait des reprises 
qui montraient qu'il etait encore recent dans I'apprentissage de 
cette (''criture. 

Me Labori. — Est-ce que M. Bertillon a agrandi I'ecriture du 
commandant Esterhazy? 

M. Bertu.lon. — Oui, j'ai fait des agrandissements pour la Gour 
de cassation. 

Me Labori. — Et M. Bertillon reconnait que I'ecriture agrandie 
du commandant Esterhazy presente les memes particularites que 
I'ecriture agrandie du bordereau? 

31. Bertillon. — Je ne dis pas les memes particularites, mais 



— 384 — 

j'ai agrandi la lettre da uhlan, elle presentail des reprises — moins 
nombreuses — dans le genre de celles du bordereau, je veux bien. 

Le Phksident. — Reprises occasionnees par le caique? 

M. JiEivriLLOx. — Je n'en sais rien ; elle pr^seniait des reprises 
qui montraient qu'il etait encore dans I'apprentissage de cette ecri- 
lure, j)eut-elce. 

MeLAnoiii. — Comment M. Bertillon rattacbet-il sa th^orie dela 
substitution d'Esterhazy a Dreyfus au systemo qu'il presented Est- 
ce qu'il pretend que le commandant Esterhazy sexergait d ecrire 
comme I'auteur du bordereau avant la condamnalion du capitaine 
Dreyfus ou depuis cette condamnalion. 

Lk President. — Croyez-vous que le commandant Esterhazy 
s'exergait a ecrire comme le bordereau avant la condamnation du 
capilaine Dreylus ou depuis cette condamnation;' 

M. Bertillon. — Je n'en sais rien. 

M^ Labori. — Comment M. Bertillon estime-t-il qu'Esterhazy est 
un homme de paille alors que tons les faits demontrent le con- 
traire; car M. Bertillon doit 6tre mis en demeure de nous expli- 
quer le role du commandant Esterhazy comme homme de paille. 

Le President. — M. Bertillon est un expert et il n'a pas a s'occuper 
de cette question. (Monri'incnl.) 

M« Labori. — C'est un point qui ne peut etre detache de son 
expertise. 

Comment M. Bertillon peut-il expliquer le role d'Esterhazy 
homme de paille alors qu'en 1897 celui-ci n'a rien avoue:' 

Le President. — L'expert n'a pas a entrer dans cette question. 
Son role est de s'expliquer sur son expertise. 

M'' Lahoiu. — Alors, il est bien entendu qu"i! ne doit rien rester 
de cette theorie de I'homme de paille. 

Le President. — M. Bertillon a depose sur son expertise. L'opi- 
nion qu'il peut avoir sur Esterhazy est une opinion personnelle qui 
n'a rien a voir ici. 

JVIe Lahort. — Je fais remarquer alors que dans ces conditions 
I'expertise de M. Bertillon s'ecroule par la base. 

J'ai encore deux ou tiois questions a poser. Voudriez-vous iHre 
assezbon, monsieur le President, pour demander a M. Bertillon si 
dans son laboratoireou dans son cabinet — jene sais pas comment 
ilfautl'appeler — il avait sous ses ordres des dessinateurs tres 
habiles? 

Le President. — Je veux bien faire cette question, mais avant 
je voudrais connailre la suite. 



— 385 — 

M^ Labori. — Je voudrais savoir qui a fait la reproduction du 
faux Weyler. 

Le President. — ■ Qui est-ce qui a fait dans votre cabinet la repro- 
duction du faux Weyler? 

M. Bertillox. — C'est un de mes employe*. J'avais regu Tinvi- 
tation de faire un fac-simile de ce document. 

Me LuBORt. — Pourquoi M. Bertillon a-t-il fait le fac-simile de 
cette piece? 

Le President. — II I'a fait parce qa'il lui a «te demande par son 
chef. 

M'' Labori. — Par quel chef? 

M. Bertillon. — Par le prefet de police, par le secretaire 
general. 

W Labori. — Pourquoi k I'instruction Tavernier M. Bertillon 
a-t-il declare que c'etait au mois de mai 1896 que le lieutenant- 
colonel Picquart lui avait sourais I'ecriture d'Esterhazy? 

Le President. — Vous avez entendu la question? 

M. Bertillon. — Je suis a m^me de justifier — preuve a I'appui 
— comment les chOses se sont passees. Au moment du proces Zola, 
j'ai appris que le colonel Picquart allait raconter une visite qu'il 
m'avait faite a I'occasion de I'ecriture d'Esterhazy. 

J'ai fait rechercher par un de mes employes la date de cette 
visite. J'en avals le souvenir tres net, car cette visite du colonel 
Picquart etait la derniere de celles qu'il m'avait failes. Partant de 
cette donnee, je lis consulter I'agenda des travaux graphiques par 
mon employe. J'ai cherche la derniere visite du colonel Picquart. 
Mon employe est revenu me dire que c'etait le 6 mai. En effet, j'ai 
retrouve sur mon agenda cette date du 6 mai et au verso les mots : 
lettre au colonel Picquart. 

Gomme je ne I'avais vu que le lendemain, j'en ai conclu que 
c'etait la date de I'entrevue. Cette date n'avait souleve du reste ' 
aucune contestation etjecroyais le fait etabli. 

Arrive devant M. Tavernier, on m'a interroge sur cette date et 
j'ai dit : « J'estime que cette date est parfaitement exacte. » Je lui 
ai parte de la fagon dont j'etais arrive a cette conviction. II m'a 
invite a lui apporter I'agenda et la preuve de cette date et la devant 
lui, j'ai constate que mon agenda avait cesse d'etre tenu depuis 
environ le mois dejuillet jusqu'a la fin de I'annee. Cefait s'explique 
par ceci : un de mes employes, celui qui etait charge de tenir cet 
agenda. M. de Querson, licencie es sciences, est tombe malade et 
il est mort a la fin de I'annee, de sorte que I'agenda n'a plus ete 
II. 25 



— 386 — 

tenu d'une fagon reguliere pendant le dernier semestre de I'annee. 

J'ai regu la visite du colonel Picquart a la date que j'ai indi- 
que'e, mai j'ai regu egalement sa visite plus tard, en septembre, a 
I'occasion de la lettre d'Esterhazy. Je profile de cette occasion pour 
mettre sous les yeux du conseil la photographic de la lettre du 
colonel Picquart a ce monient-1^; c'est sur un document de ce genre 
que I'afTaire a pris ses debuts; il y a la une l^g^rete de precede 
extraordinaire. 

Le President, au capitaine Dreyfus. — Avez-vous des observa- 
tions a faire sur la deposition de M. Bertillon? 

Le CAPITAINE Dreyfus. — En 1894, oubliant les convenances les 
plus elementaires, le temoin s'est constamment tourne vers moi en 
parlant du (( coupable »; c'est dans ces conditions que je lui ai 
renvoye le mot de « miserable » Voila dans quelles conditions, j'ai 
employe ce mot. 

Je ne discuterai pas sa deposition au point de vue technique, 
cette tolche sera remplie par des personnes plus competentes que 
moi; je vous demande simplement la permission de presenter une 
observation de simple bon sens. 

D'abord il y a une chose dont je suis sAr, c'est que je ne suis 
pas I'auteur du bordereau. 

On vous a cite des minutes du ministrede la (luerre qui seraient 
truquees. II serait etrange de voir des notes faites par les officiers 
du bureau et qui auraient ete truquees. 

En particulier, il est passe sous mes yeux hier une note qui etait 
destineea M. le general de TiallifTet et j'ai constate sur cette note des 
rectifications faites par le chef de section lui-meme. Par consequent 
cette note a ^te raise sous les yeux du chef de section qui a fait ces 
rectifications. 

M. Bertillon a parle de la lettre du buvard. Cette lettre est 
absolument authentique. Si le conseil le desire, je lui demande de 
faire citer I'auteur de la lettre qui est mon fr^re, ensuite M™*' Drey- 
fus qui a reQu la lettre en m6me temps que moi. (Sensation pro- 
longed.) 

Je suis convaincu que personne ici ne doutera de la parole de 
M"^*' Dreyfus, vous, messieurs, moins que personne, 

Le President. — L'audienceesl suspendue. EUe sera reprise dans 
vijigt minutes. 

// est 9 heures 15. 

L'audience est reprise a 9 heures -45. 



— 387 — 

SOIXANTE-DEUXIEME TEMOIN 

LE CAPITAINE VALERIO 

Le President. — Ftiites entrer le temoin, le capitaine Valerio. 

Le capitaine Valerio aijant ete introduit, prcte sennent et decline 
ses nom, prenoms, age etqualites : 

Valerio, Paul-Louis-Hebert, 43 ans, capitaine au 8" regiment 
d'artillerie. 

Le President. — Gonnaissiez-vous I'accuse avant les faits qui lui 
sont reproches? 

Le capitaine Valerio. — Non, mon colonel. 

Le President. — Vous, n'avez pas encore ete appele a deposer 
dans I'affaire? 

Le capitaine Valerio. — Non, mon colonel. ' 

Le President. — Dans aucune espece d'enquete, ni de jugement. 
. -Le capitaine Valerio. — Non, mon colonel. 

Le President. — Je ne sais pas exactement sur quoi vous 4les 
appele a deposer. 

Le commissaire du Gouvernement. — J'ai appele le capitaine 
Valerio pour eclairer le conseil sur une question de graphologie ou 
de cryptographic, en raison de sa competence speciale. 

Le capitaine Valeric. — Pour donner toute la clarte possible a 
ma deposition, je serai oblige de revenir sur quelques-uns des argu- 
ments de M. Bertillon, mais je le ferai brievement; j'y ajouterai 
ensuite mes propres observations. 

Dans ses grandes lignes, la deposition de M. Bertillon peut se 
resumer ainsi : le bordereau est un document truque; il a ^te con- 
fectionne au moyen d'une ecriture secrete, d'une ecritiire a clef, 
dont la clef, le mot « int^ret », se trouve dans la lettre du buvard 
attribuee a M. Mathieu Dreyfus. De plus, dans les minutes ecrites 
au xAIinistere par I'accuse, se trouveraient des mots ecrits sur la 
meme clef, et introduits au milieu des autres. Tout ce systeme 
aurait ete imagine pour ouvrir a I'accuse deux voies ou deux 
moyens de defense diflferents : soit nier etre I'auteur du bordereau, 
en se basant sur des divergences d'ecriture, soit arguer d'une 
machination contre lui, en tentant de demontrer la confection d'un 
faux fait par decalque sur son ecriture. 

Quelque complique que puisse paraitre le systeme cela ne doit 
pas nous arreter, s'il est vrai. Je sais trop bien par mon experience 



— 388 — 

personnelle du dechiffrement des dept'ches secretes, corabien Tesprit 
humain est ingenieux et retors, lorsqu'il s'agit de dissimuler des 
secrets qu'il a interet a cacher. De plus, il est evident qu'un homme 
intelligent et devenant criminel doit employer ci assurer sa security 
toutes les ressources de son intelligence. 

Je vais chercher a demontrer au Conseil : prime, que Ic borde- 
reau est un document forge; secondo, de quelle maniere, il a ete 
lorge au moyen du mot « interSt »; lertio, qu'il existe, dans les 
minutes des mots introduits au milieu des autres et confectionnes 
au moyen du mot-clef; quarto, que le tout rtait destine surtout a 
arguer d'une machination, ci procurer des moyens de defense; enlin, 
cinquicmement, que I'accuse seul me parait devoir (^tre I'auteur du 
bordereau. 

1° Le bordereau est un document forge : II est forge parce que 
les mots sont reperes sur les lignes, parce que les jambages des 
lettres sont reperes, parce que les lignes sont reperees. 

Pour le reperage des mots, je prends la planche n" 2 du cahier 
de M. Bertillon. Si, parallelement au bord libre du papier, je ti;ace 
sur loute la longueur de la page des droites, le bordereau se trou- 
vera, suivant I'expression de M. Bertillon, pour le recto reticule de 
droite a gauche, pour le verso, reticule de gauche a droite. Souli- 
gnons dans ce texte les mots plusieurs fois repetes, et observonsles 
positions que ces mots prennent par rapport au reticulage. La 
planche 3 donne la repartition des mots. M. Bertillon asulhsamment 
insiste sur ce point pour que je croie inutile d'y revenir. 

Une seconde observation est que les jambages des lettres sem- 
blent reperes. Si nous continuous, si nous divisons ces espaces de 
3 millimetres en quatre en espaces de 1 m/m 2o, comme nous les 
Irouvons dans la planche 15 bis du cahier de M. Bertillon, nous nous 
apercevons qu'unegrande partie des jambages vient frapper exac- 
tement sur les lignes ainsi tracees. Je fais cette observation; mais 
je dois ajouter qu'elle a ete egalement faite par M. le commandant 
Cors. 

Ici j'ai reuni sur une feuille plus grande ces observations que 
je laisserai au Conseil (le capitaine Valerio remet une feuille au 
Conseil). Les points qui sont indiquSssont soulignes par deux traits 
et les autres par un seul. 

Dans chaque ligne il y a lieu de remarquer que le nombre des 
jambagee qui s'appuient sur ces traits est toujours pr^s d'un tiers 
plus grand que celui des jambages qui ne touchent pas. Que dans 
I'ecriture ordinaire I'espacement entre les jambages oscille autour 



— 389 — 

d'une longueur moyenne. que celte longueur moyenne soit de 1™™ 25 
la chose est possible ; mais je ne congois pas que le hasard puisse 
venir fairefrapper les jambages sur des traits qui, partent, pour le 
recto, de la droite a la gauche, pour le verso de la gauche a ladroite» 
c'est-a-dire pour tous les deux, d'une origine unique de depart, du 
bord libre. 

Admettrait-on que des hommes marchant au pas de 75 centimetres 
et circulant dans les deux sens d'une route viendraient poser exac- 
tement leurs pieds sur les memes points du sol, a moins qu'on n'ait 
trace sur le sol des traits de 75 centimetres en 75 centimetres? Mes 
observations precedentes sont confirmees par la superposition des 
mots, dont M. Bertillon vous a longueraent parte et que nous trou- 
vons a la planche 4, des mots repetes dans !e bordereau, et des 
parties de mots que nous trouvons a la planche 5. 

Et en particulier nous devons observer que, dans une superpo- 
sition, une lettre, une partie du mot seule a ete superposee, il suffit 
de faire glisser le mot dans I'intervalle de 1 millimetre 25 ou de 
2 millimetres 50 pour que la superposition ait lieu. C'est le pheno- 
mene du recul. Je ferai remarquer que cette superposition ne s'exe- 
cute pas dans les memes conditions que celle des experts en ecriture. 
Ceux-ci decalquentun motet par tatonnements, cherchent a I'ajuster 
sur rautremot.Ici ce n'estpascela ;lemot estprisavec le reticule, on 
leporte reticulesurreticuleetle mots'ajuste. Autrement dit c'est de la 
superposition geometrique des reticules queresulte la superposition 
graphique des mots. 

Vous avez vu egalement que dans les superpositions on arrivait 
a faire superposer des membres de phrases absolument differents, 
tels que : « je vais partir en manoeuvres )) et : a le projet de manuel 
de tir », jambages sur jambages, cequiconfirme la loi de I'espace- 
ment des jambages. 

.J'arrive au reperage des lignes. Si j'examine le verso a droite du 
tableau que je soumets au Gonseil en prenant le tableau a droite je 
vols que les lignes se reperent, la premigre, la ligne 19 par rapport 
a I'encoche, la deuxieme, par rapport ai^i bord superieur, la troisieme 
par rapport au bord inferieur. 

Nous recommencerions toujours dans le meme ordre; encoche, 
bord superieur, bord inferieur, encoche, bord superieur, bord infe- 
rieur. Si je mesure la distance qui s'etend depuis I'encoche et le bord 
superieur jusqu'a la Hgne 19, je trouve 13 centimetres, j'en trouve 
onze a la Hgne 22, 9 a la ligne 25, 7, u la ligne 28. Autrement dit 
non seulement nous nous reperons toujours de la meme facon. mais 



— 390 — 

les nombres se trouvent en proi;ression arilhmetique : 13, 11, 9, 
7, 5, 7, 9, 11, etc., dont la raison est 2. On peut verifier avec la 
figure centrale et les echelles qui sont placees la Texactitucle du 
mesurage. Je dois dire qu'il y a une certaine imprecision due sur- 
tout a ce que dans I'ecriture la ligne n'est pas droitc mais qu'on 
I'incline legerement. Au recto nous ne trouvons plus de nombres 
entiers de centimetres, mais des nombres de 1/2 centimetres, et 
Tordre n'est plus le m^me que precedemment. 

Gependant il me semble — et je le prouverai plus loin — qu'il 
existe une relation entre le reperage des lignes du recto. En effet, 
si j 'applique les deux pages sur une feuille de papier, un transpa- 
rent, dont les lettres sont distantes d'un sixieme de centimetre, je 
m'aperfois que presque toutes les lignes sont placees exactement 
sur les centimetres; I'encoche s'y trouve aussi, le point supcrieur, 
le point inferieur egalement; nous expliquerons plus tard pourquoi. 
Autrement dit,on aurait fait un tri, un choi.x, ou toutse seraitpasse 
comme si Ton avait fait un choix dans ce transparent a un sixieme 
de centimetre pour y choisir les lignes qui se trouvent k un nombre 
entier de demi-centimetres, soit a partir de Tencoche, soil a partir 
du bord inferieur, soit superieur. Le phenomene est tres naturel et 
nous verrons pourquoi cela se passe ainsi. 

Le bordereau est done indubitablement un document forge ; il a 
ete forge aumoyen d'un procede quia perniis de repererles lignes, 
de reperer les initiales et egalement^ de donner aux jambages un 
espacement regulier. C'est a cet artifice qu'on doit de donner la 
superposition des mots telle que vous I'avez vue. 

En outre nous avons le droit de nous demander d^s maintenant 
quels arguments certains des experts en ecriture peuvent trouver 
dans la comparaison de documents authentiques avec un document 
manifestement forge, comme Test le bordereau. 

Je viens de vous demontrer que le bordereau est un document 
forge [no)) eurs); je vais vous demontrer maintenant de quelle fagon 
il a ete forge. Je n'ai pas besoin de direauconseil de quelle faQon M. 
Bertillon a ete amene adecouvrir le mot « interet dans la lettre du 
buvard. Je ne vous paiierai pas non plus des superposition des dif- 
ferenls mots de cette lettres du buvard, « ouvert » « dernier » « au 
moins » « quelque » et d'autres sur les monies mots du bordereau ; 
je rappellerai cette coincidence curieuse du mot « que » et « gne- 
ment » des mots « quelques renseignements » et du mouvement de 
un quart qui ramene a la superposition de la deuxieme partie des 
mots. Dans tous les cas, le mot « interet » qui se trouvait dans la 



— 391 — 

lettre attribuee a Mathieu Dreyfus, se surperposait tres exactement 
sur les mots a interessent)) et a interessant » du bordereau. D'autre 
part, il semblait se superposer sur d'autres mots et M. Bertillon en 
est arrive a se demander si tous les mots du bordereau ne se 
superposaient par sur ce mot « inter6t». C'est ainsi qu'il a decouvert 
lesysteme de la chaine. 

Je vais considerer le systeme decouvert par M. Bertillon comme 
line hypothese scientifique. Si ce systeme m'explique laplusgrande 
partie des phenomenes deja constates; si en outre il me permet 
d'en decouvrir de nouveaux, il prendra la valeur d'une verite 
demontree. 

Quelle est la chaine? Prenons la lettre du buvard, calquons dans 
cette lettre du buvard sept ou huit fois au bout I'un de I'autre 
le mot « interet )), I'operation ne sera pas longue. Ce calquage nous 
I'executons avec une couleur quelconque, j'adopte le rouge. Cal- 
quons une seconde fois le meme mot en le depla^ant d'un milli- 
metre 25 vers la gauche et marquons cette deuxieme position en 
vert. Ce sera tres facile a faire attendu que chacun des mots 
recules se repere facilementpar rapport au mot superieur, au moyen 
du pointeau au-dessus du jambage de I'n et du petit point que vous 
avez dA remarquer a la droite du t. m. Bertillon a etudie en m^me 
temps ce mot « interet »; il a exactement douze millimetres et demi 
de long, c'est le kilometre a I'echelle de la carte d'etat-major; les 
jambages viennent frapper de kilometre en kilometre. Enfin, le 
mot pent 6tre reconstruit par une epure, que cette epure soit faite 
avec le compas et la regie ou avec un moyen de fortune tel que 
le sou. 

La chatne, une fois faite sur un morceau de papier caique, est 
collee au milieu d'une feuiile de papier quadrille de 5 en 5 milli- 
metres, papier courant dans le commerce. 

L'ecriture se fait en suivant, autant que possible, les jambages 
du mot « interet ». 

Pour que deux mots semblables, tel que le mot « manoeuvres » 
par exemple, puissent se placer identiquement sur les deux points 
de la chaine et se superposer, il suffit de placer les initiales sur le 
mSme point du mot « interet »; c'est ce que M. Bertillon appelle la 
loealisatioii des initiales. 

Les deux mots, commengant sur les memes points et se tragant 
sur les meme jambages, doivent evidemment co'incider. 

Si dans le trace, I'un des deux mots, au lieu de rester sur la 
chaine rouge par exemple sur laquelle aurait 6te trace le premier, 



- 392 — 

nous passons pour le second ;i la chaine verte, nous aurons I'appli- 
cation du phenomene du recul. 

Enfin, si nous considerons I'emplacement du mot « inter^t » par 
rapport au reticule, le mot « interet » k 42 mm. 1;'2 de longueur. 
Par consequent les chainons impairs de la chaine ne se placent pas 
de la m^me fagon que les chainons pairs. 

Ainsi les chainons impairs ont sur les reticules 1'/, le t, et le 
deuxi^me e; tandis que les chainons pairs ont 1'/, le t, et Ve a 
demi-reticule. 

Si done I'un de nos mots (( manceuvres » est commence sui' 1'// 
d'un des « interet)) impairs, que I'autre mot « mana3uvres » debute 
sur Vn de « Tinteret » pair, du chainon pair, les deux mots se 
superposeront, non plus a reticule entier raais a demi-reticule. 

Telle est I'hypothese scientifique que nous allons appliquer au 
bordereau. 

Quand nous portons sur chaque ligne du bordereau celte chaine, 
nous n'avons le choix (fu'enlre cinq positions dilTerentes, puisque 
ce n'est que tous les cinq reticules, au sixieme reticule, que le mot 
« interet » reprend sa position, nous sommes deja limites; mais 
d'autre part, du placement du mot « interet » de la chatne sur 
chaque ligne du bordereau, il ne s'ensuit pas du tout qu'une seule 
localisation doit avoir lieu. Eh bien! non seulemenl il y en a una, 
mais toutes, a de tres/aibles exceptions, sonl obtenues. 

En outre nous voyons un phenomr'ne nouveau; le trace des 
lettres du bordereau se moule sur le trace dela chaine ;le phenomene 
est si vrai que vous avez vu I'experimenlation faite par M. Bertillon, 
qui peut, en suivant le trace de la chaine, reprodiiire le bordereau. 

Enfin, dans I'emploi de cette hypothese, comment nous expliquer 
le reperage deslignes? 

Le gabarit ne comprend qu'une seule ligne. Par consequent 
lorsqu'on a le trace de Tune des lignes il faut le remonter jusqu'a 
ce que Ton arrive a la suivantc. Nous avons vu que pour ie verso 
les lignes se reperaient d'abord par rapport a I'encoche et ensuite 
par rapport au bord superieur, et ensuite par rapport au bord 
inferieur. 

Eh bien, on pourra remarquer que si par exemple lorsqae je 
je suis repere par rapport h I'encoche, pour me rep^rer par rapport 
au bord superieur qui suit, il faut remonter ce bord superieur, non 
pas a la ligne demi-centimetriijue suivante, mais a la deuxieme 
apres. 

Ainsi par exemple... 



I 



— 393 — 

Ici le tihnoin fait passer des planches sous les yenx des mcmbres 
dn Conseil, et domic qtielqucs e.rpli.catlons. 

Ainsi : 1" line feuille de papier est calee sur I'encoche E, le bord 
superieur depasse d'un centimetre la longueur R, I;jeveux me 
reperer sur le coin superieur, je ferai remonter le coin superieur, 
non pas sur la ligne demi-centimetrique qui suit immediatement et 
qui est marquee au bleu, mais sur la ligne marquee A A ; par con- 
sequent je I'eleverai de 1 — Ri et le suis repere par rapport au bord 
superieur; si, du bord superieur, je veux passer au bord inferieur, 
je ferai egalement remonter le bord inferieur a la ligne AA', par 
consequent, je m'eleverai de R^ +1^2; enfin, si je passe du bord 
inferieur a I'encoche, je m'eleverai de E en AA', soit de 1 — R.. Or, 
vous avez remarque que les lignes du verso sont toutes a egale 
distance, soit R,-f-R, =1/3 ou 2/6, ce qui est exactement la 
distance qu'ily a entre I'encoche et le bord superieur; elle est egale 
a 15 centimetres plus i/2 centimetre, et du bord inferieur 5 centi- 
metres plus 1/3 de centimetre. Les experts out fait remarquer que 
le papier du bordereau avait ete decoupe dans un papier plus 
grand. Des Jors, nous avons suivi I'ordre du verso, c'est-a-dire, que 
nous sommes passes de I'encoche au bord superieur, du bord supe- 
rieur au bord inferieur ; au recto I'ordre n'est plus le m^me, nous 
passons tantot de I'encoche a I'encoche, tantot de I'encoche au 
bord, tant6t de I'encoche inferieure au bord superieur, nous 
avons toutes les successions possibles entre les differents points de 
repere. Mais il nous est facile de calculer les distances qu'ils doivent 
avoir; nous trouvons 6/6, 5/4 et 4/6, nombres qui correspondent 
aux distances des lignes. Le procede du gabarit explique done bien 
le phenomene que nous avons connu jusqu'a present, mais ilpermet 
encore d'en decouvrir de nouveaux. II est certain que I'ecriture du 
gabarit devint plus facile si on a soin de prendre un mot dont les 
lettres se representent souvent en frangais Si nous regardons le 
mot « interet », nous y trouvons les lettres i n r t, les plus fre- 
quentes en frangais, avec les lettFes a et s qui n'y sont pas ; il est 
evident que notre ecriture deviendra 4'autant plus facile que nous 
suivrons, en ecrivant, les lettres qui par leur forme se rapprocheront 
le plus de celles que nous voulons ecrire; en particulier nousaurons 
avantage a ecrire les lettres I N R et T sur les memes lettres du 
bordereau. En operant de cette fagon d'une mani^re absolue nous 
trouverons des vides, des trous qui feraient absolument remarquer 
I'ecriture, mais lorsque notre plume ayant a U'acer un i se trouve 
tres rapprochee de Vi de dessous, elle peut soit sauter sur un inter- 



— 394 — 

valle de 4 mm. 25, soil rapprocher la lettre de la lettre prec^dente. 
Si nous avons reellementecrit de cette fafon nous devons retrouver 
pour les lettres i n t r e une proportion plus grande de lettres 
similaires qu'il devrait y avoir d'apres les probabilites. C'est en eft'et 
ce qui se presente. 

Nous avons dans le bordereau 52 / mediants; I'espace occupee 
par Vi est environ 13 d/2 0/0 de la longueur du mot « interSt »; 
nous devrions par consequent trouver 7 fois la lettre i et nous la 
trouvons 17 fois localisee. 

Si nous passons a la leltre t au lieu de la trouver localisee 7 fois, 
nous la trouvons 15 fois. Sur le premier e d'interet au lieu de 26; 
nous en trouvons 46. Sur la lettre r, au lieu de 9 nous en trou- 
vons 20. Sur le deuxieme e au lieu de 19 nous en trouvons 39; sur 
le i final, au lieu de 6, nous en trouvons 10. Je n'ai pas parle de la 
lettre n parce qu'ici il semble qu'il y ait une exception qui en 
realite n'existe pas; la lettre » se localise sur I'/'et nous en trouvons 
17 au lieu d'environ 7 et cela vient tout simplement de ce quo les 
voyelles a et o se placent generalement, — comme on peut le voir 
sur le tableau que je remettrai au Conseil, — sur le premier c 
d' « inter^t », et par consequent 1'// qui suit se trouve localise 
sur I'r. 

Une deuxieme preuve a posteriori de I'exactitude du systeme 
decouvert par M. Bertillon est la photographic composite, elle a ete 
soumise au Conseil, je trouve que le resultat est probant ct je 
n'insiste pas sur ce point. 

En somme je considere qu'aucun autre mot, qu'aucun autre 
procede, ne pourrait expliquer a la fois tous les phenomenes sui- 
vants : 

1° Le reperage et I'espacement r^gulier des jambages ; 

2° Le reperage des initiales, et en particulier comment il se fait 
que ces initiales se reperent sur des lettres tantot de 5 en 5 et tant6t 
de 2 1/2 en 2 1/2; 

3'' Le reperage des lignes; 

4" La coincidence du modele de I'^criture du bordereau et de 
celui de la chatne confirme par la photographic composite; 

5'^ Les superpositions des mots repetes; 

6^ Les coupures de 1 mm. 25 ou de 2 mm. 50 existant dans ces 
mots; et enfm les lettres E, N, R, T, I, du bordereau (elements du 
mot interet) presentant des Elements geometriques semblables a 
d'autres. Je trouve que le systeme decouvert par M. Bertillon rend 
compte de tous ces faits qui sont independants les uns des autres. 



— 395 — 

Le precede du gabarit est simple ; il suffit, en etTet, de decalquer 
7 ou 8 fois le mot « interet » sur la lettre du buvard, de repeter ce 
caique, apres un glissement de 1 mm. 23, de caler le caique sur 
une feuille de papier quadrille de 5 en 3 millinn^tres et I'instrument, 
le gabarit est forme. Je pense, je suis m^me stir que cette ope- 
ration ne peut pas durer plus d'unc demi-heure au grand maxi- 
mum. 

Quant h i'ecriture sur gabarit elle est facile, lorsqu'on ne 
s'efforce pas d'imiter I'ecriture d'un autre; on arrive facilement a 
6crire le bordereau en 30 ou 35 minutes en lui donnant toutes les 
proprietes geometriques qu'il possede. 

La piece ecrite, le gabarit est detruit, il ne reste plus de trace 
du mode de confection. Si Ton veut reconstruire le gabarit, la lettre 
du buvard est la qui conserve le mot « interet ». Enfin, si cette lettre 
est prise, disparait, s'egare ou est saisie, I'epure permet de recons- 
truire le mot « interet ». (Rumeurs prolongees .) 

Je viens done de demontrer comment le bordereau est un docu- 
ment forge et comment ce document a ete forge. 

II ne reste pas de doute pour moi sur la demonstration de 
M. Bertillon qui fait voir que les mots intercales dans les minutes 
sont faits sur la chatne, ont ete intercales apres coup, et se super- 
poserit sur ceux du bordereau. Cette question a ete longuement 
expliquee; je ne pourrai mieux le faire que celui qui I'a expos^e, 
mais je partage absoUmient son opinion. 

II me reste a voir dans quel but tout ce systeme avail ete orga- 
nise. M. Bertillon nous dit que c'est parce que I'accuse a voulu se 
procurer deux moyens de defense ; ces deux moyens de defense 
sont, soit de nier la ressemblance de I'ecriture, soit d'arguer d'une 
machination contre lui. C'est principalement en vue de ce dernier 
moyen que le bordereau a ete cree. Ce n'est pas une hypothese 
gratuite. On se rappelie en effet, les mots du rapport d'Ormesche- 
ville : « On m'a vole mon ecriture. Ce serait fait avec des mots de 
mon ecriture colliges avec soin et reunis pour en former le tout qui 
serait cette lettre. » 

Supposons que la deposition de M. Bertillon n'existe pas. Sup- 
posons que I'accuse veuille nous demontrer la machination et voyons 
quels arguments il pourrait employer. 

10 Le faux par decalque est evidemment possible puisque le papier 
du bordereau est transparent ; 2" il pourrait vous faire remarquer 
les hesitations, les maculatures, les traces de calquage, etc.; 3"^ la 
coincidence, la superposition des mots du bordereau avec ceux des