AlARK XWAit/
Traduction Je WI.Hughes : .hehnuyef
illuslritians pr Acf). Si^nuy
LIBRARY OF THE
UNIVERSITYOF ILLINOIS
AT URBANA-CHAMPAIGN
MEINE
813
C59ah:Fh
1886
l^are Book & Spécial
Coiloctiens Library
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LES
AVENTURES DE HUCK FINN
L'AMI DE TOM SAWYER
^-
CHKZ LE MEME EDITEUR
OUVRAGES TRADUITS DE l'aNGLAIS PAR M. WILLIAM-L. HUGHES
Les Aventures de Tom Sawyer, de Mark Twain. 1 vol. petit in-4°, illustré par
Achille Sirouy.
Les Bébés d'Hélène, imité de Habberton. 1 vol. in-8° grand raisin, illustré par
Bertall.
Récits d'un ÏIDmoriste, traduit de Habberton. 1 vol. in-18.
Œuvres choisjes d^Edgar Poe, traduction nouvelle. 1 vol. in-j8.
MARK TWAIN
LES
AVENTURES DE HUCK FINN
I/AMI DE TOM SAWYER
TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
WILLIAM-L. HUGHES
ILLUSTRATIONS PAR ACHILLE SIROUY
PARIS
BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE DE LA JEUNESSE
A. HENNUYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
47> RL'K LAFFITTE, 47
Droits de rcprodiiclion réservés.
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LES
AVENTURES DE HUCI FINN
L'AMI DE ÏOM SAWYEH
-eï<*i«&^
IlUCK FINN SE PRÉSENTE AU LECTEUR.
L'ami de Tom, c'est moi, Huckleberry Finn. Si vous n'avez pas
lu les Aventures de Tom Savjyer, vous ne me connaissez pas. Cela ne
fait rien : nous aurons vite lié connais-
sance. M. Mark Twain vous a raconté
l'histoire de Tom, et il y a mis un peu du
sien, même en parlant de moi. Gela ne faii
rien non plus, puisqu'on m'assure qu'il n'a
ennuyé personne. La tante Polly, Mary
Sawycr et la veuve Douglas ne disaient ja-
mais que la vérité, et elles n'étaient pas
toujours amusantes. Je parle de la tante de
Tom, de sa cousine, et de la veuve qui
m'avait adopté.
Au fond, sauf quelques enjolivements,
M. Mark Twain a rapporté les faits tels qu'ils
se sont passés. Pour ma part, je n'ai pas
assez d'esprit pour inventer, je raconterai donc simplement la suite de
mes aventures.
i
L'ami de Tom, c'est moi.
LES AVENTURES UE HUCK FINN.
Or voici comment finit le livre de M. Mark Tv^ain :
Tom et moi, nous avions découvert un trésor caché dans une
caverne, et nous étions devenus riches. Six mille dollars chacun —
une jolie fortune pour des orphelins de douze à treize ans ! Tom avait sa
tante qui ne le laissait manquer dé rien, si elle le tarabustait un peu.
J'étais moins orphelin et plus libre que lui. Mon père vivait encore;
mais il avait disparu depuis longtemps. Je ne tenais pas à le voir
revenir, parce qu'il me battait quand il avait bu, c'est-à-dire tous les
jours. J'aurais mieux aimé n'avoir qu'une tante."
Du reste, on se montrait bon pour moi, et je ne me rappelle pas avoir
jamais eu trop faim. L'été, je dormais dans un tonneau vide ; l'hiver,
je couchais dans une grange. Mon genre de vie me convenait. Personne
ne s'occupait de moi, parce que j'étais pauvre. Je plaignais Tom, qui
ne pouvait pas monter en bateau, se baigner ou pocher à la ligne
plus de deux ou trois fois par semaine. Par malheur, mon argent
vint tout gâter, et je me trouvai dans le môme cas. L'avocat That-
cher plaça mes six mille dollars à intérêt, de façon à leur faire rap-
porter un dollar par jour. La veuve Douglas, à qui j'avais rendu un
grand service, m'adopta, comme je l'ai dit, et déclara qu'elle voulait
essayer de me civiliser. J'étais habitué à vivre à ma guise et ça ne
m'allait pas du tout de rester enfermé dans une maison, de me lever,
de manger, de me coucher à heure fixe. Et puis, mes habits neufs me
gênaient. A la fin, je n'y tins plus et je décampai, après avoir repris
mes vieilles nippes. Pour la première fois depuis longtemps je me
sentis ù l'aise, libre et content. J'avais retrouvé le tonneau où je dor-
mais sans me donner la peine de me déshabiller. Personne ne m'em-
pêchait de flâner dans les bois, de m'allongor sur l'herbe ou au bord de
l'eau, et de dégringoler le long des berges. Je pouvais fumer sans
avoir besoin de me cacher.
Une seule chose me tracassait. Les provisions dont mes poches
étaient plwnes ne dureraient pas toujours, et on remettrait le grappin
sur moi, si je reparaissais dans les rues. Je n'eus pas le temps de
HUCK FINN SE PRESENTE AU LECTEUR. 'A
m'inquiéter. Tom me relança au bout du second jour et me gronda
plus fort que ne l'avait jamais fait la veuve.
— Tu as beau crier après moi, lui dis-je, j'aime mieux vivre comme
autrefois, au lieu de me laisser civiliser.
— Vivre comme autrefois? Allons donc ! Aujourd'hui personne ne
te donnera à dîner en échange de ta pêche.
Personne ne m'empêchait de dégringoler le long des berges.
— Tu crois?
— J'en suis sûr. Maintenant que tu es riche, tu ne dois pécher ù la
ligne que pour t' amuser. Si tu te présentes avec un beau poisson, on
l'acceptera el grand merci ! On te permettra peut-être de conduire les
chevaux à. l'abreuvoir ou de mener paître les vaches ; on n'aura pas
l'idée de t'offrir une bouchée de pain. On te réclamera plutôt de l'ar-
gent, parce qu'on se figurera que cela t'ennuyait de te promener seul.
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Je ne suis pas fier; je dirai simplement : j'ai faim.
— On te rira au nez et on te demandera ce que sont devenus tes
six mille dollars.
— .-Un individu ne peut donc pas faire ce qu'il veut quand il est
riche ?
— Non; du moins, pas avant d'avoir vingt et un ans.
Comme je ne paraissais pas convaincu, Tom trouva un autre moyen
pour me décider. Il me raconta que la bande de voleurs dans laquelle
il avait promis de m'admettre serait bientôt organisée. Les autres
m'avaient déjà accepté pour lieutenant ; mais ils ne voudraient plus de
moi, si je m'obstinais à m'habiller aussi mal et à coucher dans un
tonneau.
Je retournai donc chez M"* Douglas, qui me reçut à bras ouverts
et ne m'adressa pas trop de reproches, de sorte que je fus fùché de lui
avoir causé de la peine. Elle me fit endosser mes habits neufs. La
vieille histoire recommença. La cloche sonnait pour annoncer le déjeu-
ner, le dîner ou le souper. Que l'on eût faim ou non, on était tenu
d'arriver à l'appel et de rester à table jusqu'à ce que le dernier plat
eût été servi. Au bout de dix minutes, j'en avais toujours assez, et je
ne demandais qu'à m'en aller. Ah ! bien oui. Chez les gens civilisés, les
choses ne se passent pas ainsi. Pour peu que l'on mange vite, il faut
regarder manger les autres, et sans bâiller encore ! J'eus beau me
plaindre, la veuve tint bon.
— Mon pauvre Huck, me dit-elle, c'est là une affaire d'habitude ; tu
apprendras bientôt à demeurer assis sans te sentir des fourmis dans
les jambes.
Elle se trompait joliment; les fourmis s'acharnaient contre moi
avant que le repas fût à moitié fini. Alors la sœur de la veuve,
miss Watson — une vieille fille qui n'était pas méchante au fond — se
mettait <3e la partie. « Huck, ne pose pas les coudes sur la nappe ;
Huck, tiens-toi droit ». Puis elle me faisait rire en imitant mes bâille-
ments, et les fourmis décampaient pour le moment. Miss Watson
IIUCK FINiN SE PRESENTE AU LECTEUR. 5
avait été maîtresse d'école. C'est sans doute pour cela qu'elle me
reprenait à tout propos. Avec elle pourtant, pas moyen de se fâcher. \^
Ma mère m'avait un peu appris à lire et à écrire ; mais, comme
mon père refusa plus tard de me laisser aller à l'école, c'était presque
à recommencer; grâce à miss Walson, je me rattrapai vite. Les leçons
s'allongeaient et ne m'ennuyaient plus autant.
— Est-ce que j'arriverai jamais à écrire aussi bien que Tom? lui
demandai-je un jour.
— D'ici à un mois tu écriras beaucoup mieux et tu feras moins de
fautes d'orthographe que lui, si tu veux te donner un peu de peine. Je
n'ai jamais eu un meilleur élève que toi, Huck.
Pour le coup je me sentis fier et je pensai moins au tonneau, que je
regrettais cependant parfois. Un beau matin, Tom fut très étonné
quand Jim, le nègre de miss Watson, lui remit une lettre où je l'en-
gageais à venir dîner chez la veuve.
Môme durant les vacances, la veuve me tint la bride serrée. J'étais
bien plus heureux lorsqu'on ne songeait pas à me civiliser. S'il n'y
avait eu que M™^ Douglas et sa sœur, la vie que je menais ne
m'aurait pas semblé trop dure, malgré les leçons. Avec elles je
ne me sentais plus gêné ; mais elles invitaient souvent du monde
à dîner, et elles se moquaient de moi, parce que je voulais aller
manger dans la cuisine. Sans Tom, je me serais encore sauvé. Je le
voyais une ou deux fois par semaine et nous prenions rendez-vous pour
courir les bois le soir, lorsqu'on nous croyait couchés. L'hiver, un bon
lit vaut peut-être mieux qu'un tonneau ; l'été, c'est une autre histoire !
Une nuit, je venais de gagner ma chambre. Je n'étais pas de bonne /^
humeur, car il m'avait fallu demeurer depuis six heures en compagnie
de gens que je ne connaissais pas et qui s'obstinaient à me faire
causer — pas pendant le dîner, par exemple; à table, ils étaient trop
occupés pour penser à moi. Plus tard, dans le salon, ils ne m'avaient
pas laissé aussi tranquille.
— Huck, maintenant que tes moyens te permettent de choisir une
6
Ll^S AVENTURES DE IIUGK FINN.
profession, n'as-tu pas envie de devenir médecin? me demanda un
vieux monsieur.
— Oh ! non, répliquai-je. Mon père disait toujours que les médecins
ne servent qu'à tuer plus vite mi malade.
Docteur, cela vous apprendra à interroger un gaillard bien portant.
— Docteur, cela vous apprendra à interroger un gaillard bien portant,
s'écria un jeune homme, qui ajouta, en s'adressant à moi : Vous préfé-
rez sans doute être avocat? Votre père ne vous a pas prévenu contre
les avocats?
— Si. Ils vendraient leur langue au diable.
Alors le docteur salua le monsieur qui venait de me parler et, à
mon grand étonnement, tout le monde se mit à rire.
HUCK FIiNN SF] PRESENTE AU LEcyiEUR.
— Il faudra pourtant que tu choisisses un état, Huclv, dit la veuve.
— Tom et moi nous en avons déjà choisi un.
— Je parie que vous songez tous deux à redevenir pirates?
— Plus tard, c'est possible, lorsque nous pourrons acheter un beau
navire.
— Et en attendant?
— C'est un secret.
Là-dessus, chacun se mit à m'accabler de
questions, cherchant à me tirer les vers du
nez. Les dames surtout se montraient cu-
rieuses. Je crus qu'elles ne s'en iraient ja-
mais. Voilà pourquoi j'étais si tracassé. Après
avoir mis ma chandelle sur la table, je m'as-
sis près de la fenêtre et j'essayai en vain de
penser à quelque chose, de gai. Le souvenir
d'une salière que j'avais renversée à dîner
me trottait dans la tête. Gela n'annonçait
rien de bon. Tandis que je me reprochais de n'avoir pas jeté une pincée
de sel par-dessus mon épaule gauche, j'aperçus une petite araignée
qui grimpait le long d'une de mes manches. J'eus la bôtise de lui don-
ner une chiquenaude qui l'envoya au beau milieu de la flamme de
la chandelle. Tuer une araignée du soir, fût-ce par hasard, porte
malheur, tout le monde le sait. Je me levai et je tournai trois fois sur
moi-même en faisant le signe de la croix, puis j'attachai une mèche
de mes cheveux avec un bout de fil. Ces moyens-là servent à chasser
le mauvais sort quand on perd un fer à cheval que l'on a eu la chance
de ramasser; mais suffisaient-ils dans le cas actuel? J'en étais rien
moins que sûr. Aussi fus-je presque tenté de descendre en tapinois à
la cuisine afin de consulter le grand nègre de miss Watson .
Jim était plus à môme que personne de me renseigner là-dessus.
Tout à coup je me souvins que Tom Sawyer m'avait prévenu que
notre bande de voleurs était presque organisée et qu'il fallait me tenir
J'eus la bêtise de lui donner
une chiquenaude.
LLS AVENTURES DE llUCK FINN.
sur le qui-vive les derniers jours, ou plutôt les dernières nuits de la
semaine. Or la semaine touchait à sa fin. J'oubliai aussitôt l'araignée, la
salière, et j'allumai ma pipe. Rien ne bougeait dans la maison ; je ne
risquais pas d'êlre surpris et grondé par la veuve. Ding, ding, ding!
L'horloge de l'église voisine sonna enfin douze coups, et tout retomba
dans le silence.
Au bout de quelque temps, j'entendis comme un bruit de branches
brisées au-dessous de la croisée. Je me tins coi et j'écoulai. Bientôt
un mt...â...oil discret résonna à peu de distance. C'était le signal
convenu. Je répondis mi. A... où aussi doucement que possible. Je
soufflai la lumière, je sortis par la fenêtre et, me laissant glisser le.
long du toit d'un hangar, j'eus bien vite rejoint Tom qui m'attendait
sous les arbres.
n
JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYEU.
Nous avançâmes sur la pointe des pieds le long d'une allée qui
menait à une des sorties du jardin. An moment où nous passions
devant la cuisine, mon pied s'embarrassa dans une racine d'arbre, je
lombai à la renverse et ma chute causa un léger bruit. Tom s'accroupit
par terre et nous demeurâmes immobiles. Jim se tenait assis à la
porte de la cuisine. Nous le voyions très bien, parce qu'il y avait
une lumière derrière lui. Il se leva et avança la tête en prêtant
•;■ r oreille.
— Qui est là? demanda-t-il au bout d'une minute.
Après avoir encore écouté un instant, il s'avança de notre côté et
s'arrêta entre Tom et moi. Nous aurions presque pu le toucher; mais
nous nous gardions bien de bouger. Une de mes chevilles se mit à
me démanger et je n'osai pas me gratter; ensuite ce fut mon oreille
gauche, puis mon dos, juste entre les deux épaules. Il me semblait que
je mourrais, si je ne me grattais pas. J'ai souvent remarqué depuis que
ces sortes de démangeaisons vous prennent toujours mal à propos,
lorsque vous êtes à table, à l'école, ou quand vous essayez de vous
endormir. Bientôt Jim dit :
— Ah çà! qui êtes-vous? Où êtes-vous? Pour sûr, j'ai entendu
quelque chose... Bon, je sais ce que je vais faire. Je ne bougerai pas
d'ici, et de cette façon je verrai bien si je me suis trompé.
Et le voilà qui s'assoit par terre, s'adosse à un arbre et allonge les
jambes de mon côté.
Alors ce fut le nez qui commença à me démanger au point que les
larmes me vinrent aux yeux. Gela dura six ou sept minutes ; mais le
If) LES AVENTURES CE IIUCK FINX.
-^ 1
temps me parut beaucoup plus long — j'avais une peur atroce d'éter-
nuer. Heureusement la respiration de Jim annonça qu'il s'endormait,
et en effet il ne tarda pas à ronfler.
— Filons, Huck, dit Tom à voix basse
Je le suivis en rampant. A peine nous fûmes-nous relevés, ù une
dizaine de pieds plus loin, que Tom me proposa de revenir en arrière
et d'attacher Jim à l'arbre. Moi, je ne voulais pas risquer de réveiller le
nègre; il aurait donné l'alarme et on se serait aperçu que je manquais
à l'appel.
— Tu as raison, dit Tom. Tant pis, car la farce était bonne. Seu-
lement il faut revenir tout de même. J'ai laissé la bande au bas de
la colline. Nous 'devons visiter notre caverne ce soir, et je n'ai pas
assez de chandelles. Tu la connais, la caverne ; elle n'est pas gaie, et
si elle ne se trouvait pas bien éclairée, surtout la première fois, on
ne voudrait plus revenir. Puisque Jim dort, profitons-en pour nous
glisser dans la cuisine et augmenter notre provision.
Je ne trouvai rien à répondre. Nous regagnâmes donc à pas de
loup la cuisine, où Tom prit une demi-douzaine de chandelles, laissant
cinq cents sur la table en guise de payement. Dès que nous fûmes
dehors, je voulus pi^endre mes jambes à mon cou ; mais Tom tenait à
jouer un tour au nègre, et je dus l'attendre tandis qu'il rampait sur
le« gcnoirx jusqu'à l'arbre.
"^Lorsqu'il m'eut rejoint, nous courûmes le long de l'allée. Arrivés
au bout du jardin, la haie franchie, nous fîmes halte au haut d'une
colonne, derrière la maison de la veuve. Tom me raconta qu'il s'était
pimtenté d'enlever le chapeau du nègre et de l'accrocher à une branche
d'arbre, juste au-dessus de la tête du dormeur. Le lendemain, Jim
affirma que les fées l'avaient plongé dans un profond sommeil pour
le transporter aux quatre coins de la ville et l'avaient ensuite ramené
ea face de la cuisine, sous le gros chêne, à une branche duquel elles
avaient suspendu son chapeau afin de montrer d'où venait le coup.
Le surlendemain. Jim se rappela fort bien avoir passé au moins une
Jl-M.
LA UAXDE DE TOM SAWÏKH.
I I
-^
heure ù la Nouvelle-Orléans, et plus tard il se vanta d'avoir fait le
tour du monde à cheval sur un manche à balai. Cette aventure, dont
il n'entretenait que êo^' camarades, le rendit très fier. Les nègres,
entre eux, ne se lassent jamais de parler des exploits des fées ou
des sorcières, et Jim se montrait trop convaincu pour ne pas ren-
contrer beaucoup d'auditeurs cré-
dules.
Du haut de la colline au sommet
de laquelle Tom s'était arrêté pour
reprendre haleine, nous dominions
la petite ville de Saint-Pétersbourg
(Etat de Mississipi), où quelques
rares lumières brillaient encore çà
et là, éclairant sans doute quelque
chambre de malade. Au bas du la
ville coulait le Mississipi, large
d'au moins un mille, calme etres-
plendissant à la lueur des étoiles. Nous dégringolttmes le long de la
pente, et dans la vieille tannerie abandonnée nous trouvâmes Joe
Harper, Ben Rogers et plusieurs autres canii^rades qui s'étaient
cachés sous le hangar. Quelques minutes plus tard, nous détachions
un canot, et la bande montait à bord pour tîébarquer à d^ux milles
plus bas, en face d'un point de la côte que Tom et moi connaissions
fort bien. rV
Après avoir amarré le bateau et gagné la berge, on s'arrêta devant
le buisson qui cachait une des entrées de la grotte où Tom avait failli
périr de faim. Le capitaine — il n'était pas permis de lui donner un
autre nom durant une expédition — fit jurer à chacun de garder le
secret, ordonna d'allumer les chandelles et montra le chemin. Pour
entrer, il fallut se traîner à quatre pattes. Peu à peu l'ouverture
s'agrandit et forma un couloir où chacun pouvait marcher debout et
voir plus claij. Il n'était que temps, car la moitié des recrues semblait
Les uègres se racoutant les exploits
des fées ou des sorcière!^.
li LES AVENTURES DE HUGK FLXX.
déjà prête à déserter. Enfin, toujours guidé par Tom, on arriva, en
se faufilant à travers une autre fente que personne n'avait remarquée,
dans la grande cave où nous avions découvert le trésor.
— C'est ici le repaire où nous «établirons notre quartier général,
dit Tom.
La vue du repaire, dont les murs étaient humides et où le3 sièges
manquaient, n'excita pas autant d'enthousiasme que je m'y attendais.
Tom s'en aperçut sans doute, car il reprit aussitôt :
— On ne se réunira ici que dans les grandes occasions ; l'été, nous
camperons dans le bois voisin.
— Tant mieux, dit Joe Harper ; la cachette est bonne ; mais il faut
s'écorcher les genoux et les coudes pour y arriver. Mon pantalon est
tout déchiré.
— Bah ! répliqua Tom, on croira que tu as grimpé à un arbre. Du
reste, s'il y a des capons parmi nous, ils sont libres de s'en aller,
puisqu'ils n'ont pas encore prêté serment. Que les capons lèvent la
main.
Aucune main ne se leva.
— A la bonne heure! s'écria Tom. Je vois que j'ai bien choisi mes
hommes et que je puis compter sur eux. Maintenant, je vais vous lire
le serment, et vous le signerez de votre sang.
Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle il avait écrit le
serment. Les membres de la bande juraient d'obéir aux ordres du
capitaine et de se soutenir les uns les autres. Si quelqu'un révélait les
secrets de la bande, on tirerait au sort pour savoir qui le tuerait, et le
justicier désigné s'engageait à ne pas manger ou dormir jusqu'à ce
qu'il eût plongé son poignard dans le cœur du coupable et tracé une
croix sur sa poitrine. Celte croix était la marque de la bande de Tom
Sawyer, qui, seule, avait le droit de s'en servir. Si un des affiliés se
révoltait contre le capitaine, il passerait devant un conseil de guerre
et on lui brûlerait la cervelle séance tenante. Il y en avait beaucoup
plus long; mais je ne me rappelle pas le reste.
JIM. — LA BANDE DE TO.M SAWYEK. 13
Ben Uogers déclara que c'était un très beau serment et demanda
si Tom l'avait inventé d'un bout à l'autre. Tom reconnut avoir presque
tout copié dans des histoires de chefs de voleurs ou de pirates, qui
savaient mieux que lui ce qu'il fallait faire jurer à leurs hommes.
Quelqu'un opina qu'il serait peut-être bon de tuer aussi les familles
de ceux qui trahiraient les secrets de la bande. Tom, ayant approuvé
cette idée, prit son crayon et griffonna une ligne sur le papier qu'il
venait de lire.
— C'est fort bien, dit alors Ben Rogers j mais voilà Huck Finn, qui
n"a pas de famille.
— Est-ce qu'il n'a pas son père? demanda Tom.
— Oui, un père que nous ne saurons jamais où trouver; il y a plus
d'un an qu'on ne l'a pas revu. Ça ne serait pas juste envers les autres,
qui ont des familles à tuer.
Le cas était embarrassant ; mais, grâce à Tom, on finit par con-
sentir à ne pas rayer mon nom de la liste. En somme, chacun de nous
se piqua le doigt avec une épingle et signa le serment avec son sang.
— A présent, dit Tom, il est bien entendu que notre bande est une
bande de voleurs de grand chemin, pas autre chose. Nous nous met-
trons en embuscade pour arrêter les voitures ou les voyageurs.
— Et s'ils ne veulent pas s'arrêter? demanda un sceptique.
— Oh ! dans les livres ils ne manquent jamais de s'arrêter lorsque
des gens masqués leur crient : « La bourse ou la vie ! » Les chevaliers
du grand chemin portent toujours un masque — autrement ils ne
pourraient pas aller dans le monde sans être reconnus.
— Nous n'avons pas de masques !
Tom paraissait avoir prévu l'objection. Il jeta à terre sa casquette,
lira de sa poche un foulard de sa tante Polly — un beau foulard tout
neuf dans lequel il avait taillé deux trous ronds à l'aide d'une paire
de ciseaux, et dont il se coitla en un clin d'œil.
— La bourse ou la vie I cria-t-il... Que penses-tu de ce masque-là,
Jack?
LES AVENTURES DE ilLCK FL\X.
— C'est vrai que ça doit effrayer les gens, dit Jack, qui venait de
faire un bond en arrière.
— Rien de plus facile à fabriquer, reprit Tom en retirant son mas-
que. Il n'y a qu'à bien marquer la place des yeux.
Très facile, en effet! ainsi que l'apprirent bientôt douze ou quinze
L'expéJilioQ de la veille avait bien ai-rangé mes habits.
ménagères de Saint-Pétersbourg, qui ne connurent que beaucoup plus
tard l'utilité des mouchoirs troués. En attendant, le coup de théâtre
imaginé par Tom lui valut un plein succès, et son plan de campagne
fut adopté sans hésitation ni nouvelle discussion. 11 fut nommé capi-
taine à l'unanimité des voix, et on m'accepta pour lieutenant. Lorsque
je regagnai ma chambre, au point du jour, j'étais aussi heureux que
fatigué.
Le lendemain, j'osai à peine descendre à l'heure du déjeuner, tant
l'expédition de la veille avait bien arrangé mes habits. J'eus beau
JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYER. 15
gratter les gouttes de suif avec mon canif et brosser, ils n'avaient
plus l'air neufs, tant s'en faut. La veuve se douta bien de quelque
chose ; mais elle ne me gronda pas. Au contraire, elle empêcha sa
sœur de me gronder en lui disant doucement : « Laisse-le tranquille,
nous finirons par l'apprivoiser, a J'avais presque envie de lui tout
raconter.
Pendant six semaines, la bande fut convoquée de loin en loin. Elle
ne se trouvait presque jamais au grand complet, bien que Tom eût
menacé de brûler la cervelle à quiconque s'absenterait deux fois de
suite. Beaucoup de ses hommes n'étaient libres que le dimanche, et
pour rien au monde ils n'auraient consenti à être des voleurs ce
jour-là. Au fond ce n'était pas très amusant. Nous n'avions arrêté
personne. Nous nous contentions de sortir à l'improviste du bois pour
effrayer les gens qui apportaient des légumes ou conduisaient des
porcs au marché. Tom appelait les cochons des lingots et les carottes
des rubis. Je ne vois pas ce que nous y gagnions, excepté un coup de
fouet de temps à autre. Ensuite nous courions nous cacher dans notre
caverne, où le capitaine se vantait d'avoir remporté une nouvelle
victoire. Un matin, il nous fit avertir par le second lieutenant, Joe
Harper, qu'il venait d'apprendre par ses espions qu'une caravane de
riches marchands espagnols et arabes devait passer le lendemain
à peu de distance de la grotte avec deux cents éléphants, cinq cents
mules et six cents chameaux chargés de diamants. L'escorte ne se
composait que d'une centaine de soldats. 11 s'agissait de nous mettre
en embuscade pour tomber au bon moment sur la caravane, disperser
l'escorte et emporter les diamants dans notre repaire. Il fallait donc
fourbir nos armes et nous trouver au lieu du rendez-vous dès huit
heures du matin. Le capitaine nous ordonnait sans cesse de tenir
nos armes en bon état, parce que dans ses livres les bandits passaient
la moitié de leur temps à fourbir leurs arquebuses. Il savait pourtant
très bien que nous ne possédions que des sabres fabriqués avec des
lattes et des fusils représentés par des manches à balai.
iC
LES AVEN TU ri: S DE IILCK TINN.
Je ne croyais pas du tout que nous pourrions effrayer un si grand
tas d'Espagnols et d'Arabes ; mais je tenais trop à voir les éléphants
et les dromadaires pour laisser échapper l'occasion. Les autres éprou-
vèrent sans doute la même curiosité, car Tom n'eut pas à se plaindre
do leur manque d'oxactilndo.
Elle tomba sur nous à coups de parapluie.
Cachés derrière les arbres, nous attendîmes le signal convenu, et
lorsque le capitaine cria : En avant ! nous nous lançâmes le long de la
colline. Je n'aperçus ni Espagnols,' ni Arabes, ni chameaux, ni élé-
phants; mais une classe de l'école du dimanche que l'on menait en
pique-nique dans le bois — et une classe de petites filles encore ! Elles
eurent joliment peur et se sauvèrent à la débandade. Notre butin ne
fut pas lourd : quelques biscuits, un pot âo confitures, un livre de can-
JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYEll. M
tiques et une poupée. La vieille sous-maîtresse nous fit tout lâcher ;
elle tomba sur nous à coups de parapluie et nous n'en fûmes pas
quittes à trop bon marché.
— Avec tout ça, dis-je à Tom, je n'ai pas vu un seul diamant.
— Il y en avait des masses, répliqua-t-il, et des Arabes et des
dromadaires aussi. ,
— Pourquoi ne les avons-nous pas vus alors ?
— Si tu avais lu les Aventures de Don Quichotte^ i\x saurais pour-
quoi. C'est la faute des enchanteurs. Les soldats, les mules et le reste
étaient là ; mais les magiciens ont transformé la caravane en école
du dimanche, par pure méchanceté.
— Il fallait nous en prendre à eux, au lieu d'effrayer les filles.
— Allons donc! me répondit Tom. Ils auraient appelé à leur aide
des génies qui nous écrabouilleraient rien qu'en levant le doigt. Si
nous avions pu faire venir d'autres génies pour rosser les premiers,
je ne dis pas.
— Gomment les magiciens les font-ils venir? demandai-je.
— Dans les Mille et une Nuits, quand vous avez besoin d'un génie,
vous frottez une vieille lampe d'étain ou une bague de fer. Alors le
génie arrive "au milieu d'un nuage de fumée, et se met à vos ordres.
Si vous lui commandez de bâtir avec des diamants un palais de qua-
rante milles de long, do le remplir de bonnes choses et d'y amener
la fille de l'empereur de Chine, parce que vous voulez vous marier
avec elle, il faut qu'il le fasse avant le. coucher du soleil. Bien plus, il
est obligé de transporter le palais d'un bout du pays à l'autre, si vous
lui en donnez l'ordre.
— Eh bien, je le trouve bête de ne pas garder le palais pour lui.
Je ne serais pas assez sot pour planter là ma besogne et courir après
un individu, tout bonnement parce qu'il a frotté une vieille lampe ou
un anneau de fer.
— Tu serais obligé de venir dès qu'il aurait assez frotté ; c'est
dans le livre.
3
18 LES AVENTURES DE HUGK FLNN.
— Allons, ne te fâche pas. Je viendrais, puisqu'il n'y aurait pas
moyen de faire autrement; mais je te parie que l'individu serait
écrubouillé avant d'entrer dans son palais.
— Il n'y a pas moyen de raisonner avec toi, Hack ; tu as la tête
trop dure.
Je pensai à tout cela pendant deux ou trois jours ; puis je me
décidai à en avoir le cœur net. Après m'ètre procuré une vieille lampe
d'étain et un anneau de fer, je les frottai jusqu'à me casser presque
les bras. Mon idée était de bâtir un beau palais que j'aurais donné à
la veuve, à la condition qu'elle renoncerait à me civiliser. Gela ne me
servit à rien. Aucun génie ne se montra. Je restai persuadé que Tom
croyait aux Arabes et aux éléphants, mais que sa caravane était bien
une école du dimanche.
A la suite de cette mémorable aventure, la plupart des voleurs de
grand chemin, honteux d'avoir été dispersés par une vieille dame
armée d'un simple parapluie, donnèrent leur démission, et, en dépit
des remontrances du capitaine, je suivis leur exemple.
m
LE PÈRE DE IIUCK.
Deux OU trois mois s'écoulèrent. Dès la rentrée des classes, on
m'avait envoyé à l'école et peu à peu je m'y étais habitué. Par degrés
aussi, je m'accoutumais aux façons de la veuve. L'hiver, d'ailleurs, il
me paraissait moins dur de vivre dans une maison et de coucher
dans un lit.
Un matin — j'ai de bonnes raisons pour me rappeler ce matin-là —
je fus encore assez malencontreux pour répandre sur la nappe tout le
contenu de la salière. Je me dépêchai d'avancer la main afin de lancer
une pincée de sel par-dessus mon épaule gauche. Miss Watson ne
m'en laissa pas le temps; elle ramassa le tout avec son couteau et me
traita de maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me sentais
donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait m'arriver de
fâcheux.
Je descendis jusqu'au bout du jardin, qui s'étendait derrière la mai-,
son, et je sortis par la petite porte de service. Une légère couche de
neige, tombée le matin môme, couvrait le sol et je vis des traces de
pas. Quelqu'un était monté par un sentier aboutissant à une carrière
abandonnée. On s'était arrêté devant la porte, puis on avait longé la
clôture. Pourquoi donc n'était-on pas entré? Tom ne prenait jamais ce
chemin-là, sans quoi je me serais figuré qu'il était venu en cachette me
rappeler que, depuis' longtemps, nous n'avions pas fait l'école buis-
sonnière. Mais non ; son pied n'aurait pas laissé des empreintes aussi
longues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l'examiner. La
neige reproduisait très nettement la marque d'une croix tracée sous
le talon gauche du promeneur à l'aide de gros clous. Gela me suffit.
20 . LES AVENTUFIES DE IIUCK FINN.
Je savais fort bien qui dessinait ainsi une croix sur sa chaussure.
En un clin d'œil, je me redressai et je descendis la colline au pas de
course. Je ne m'arrêtai qu'en arrivant chez M. Thatcher, qui se tenait
dans son bureau, où l'on me fit entrer.
— Tu viens à propos, Huck, me dit-il en riant. Te voilà tout essouf-
flé. Est-ce que tu as couru si vite parce que j'ai de l'argent à te remettre?
— Gomment! de l'argent à me remettre?
— Oui. J'ai touché hier le premier semestre de tes intérêts, plus de
cent cinquante dollars. Seulement, il est convenu avec la veuve que
nous placerons ces fonds avec le reste.
— Oui, oui, j'ai bien assez de ce qu'elle me donne. Gardez-les, et les
six mille dollars aussi, comme s'ils étaient à vous.
M. Thatcher parut surpris.
— Hum! dit-il; il y a une anguille sous roche. Voyons, mon gar-
çon, explique -toi.
— Ne me demandez pas d'explication, s'il vous plaît. Vous garderez
tout, n'est-ce pas?
— Sais-tu que tes airs mystérieux m'intriguent? Tu me caches
quelque chose.
— Je tiens à ce que vous gardiez l'argent, voilà tout, répliquai-je.
Est-ce que je n'ai pas le droit de vous le donner? Je suis venu exprès
* pour cela. Ne m'en demandez pas davantage.
— Oh ! oh ! dit-il après m'avoir regardé un instant, je crois devi-
ner, et je vais tâcher de te tirer d'embarras... Non, tu n'as pas le droit
de me donner ton bien à titre gratuit; mais la loi te permet de me le
vendre.
Il griffonna une ligne ou deux sur une feuille de papier, qu'il me fit
signer, et, après m'avoir lu ce qu'il venait d'écrire, il ajouta :
. — Vois-tu, c'est là un acte de vente. Un simple don ne serait pas
valable. Voilà un dollar qui représente le prix d'achat. Mets-le dans ta
poche. Maintenant, tu peux affirmer que tu as cédé les sommes placées
en ton nom, que tu as reçu un équivalent en échange et que tu ne
LE PERE DE IIUGK.
21
possèdes plus rien. Un homme de loi te répondrait que tu n'es pas
majeur et que ta signature n'a aucune valeur; mais tu n'as pas affaire
à un homme de loi, hein? Gela te suffira pour le moment, je pense ? Si
quelqu'un cherche à mettre la main sur tes fonds, tu me l'enverras et
nous verrons.
Le père de Hnck.
— Merci, monsieur Thatcher; vous m'enlevez une grosse épine du
pied. J'ai eu raison de m'adresser à vous.
— Eh bien, puisque tu as confiance en moi, pourquoi ces cachotte-
ries? Ton père est de retour ?
— Je n'en suis pas sûr; mais il plante toujours des clous dans le
talon de sa botte gauche, de façon à former une croix pour tenir le
diable à distance, et j'ai vu sa marque sur la neige.
22 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Bah ! ton père n'est certes pas le seul citoyen de Saint-Péters-
bourg dont la botte gauche porte un ornement pareil. C'est égal, Huck,
nous finirons par te civiliser. Tu es un malin.
Il était plus malin que moi, car il avait tout compris dès le premier
mot. Cependant, pour peu qu'il eût continué son interrogatoire, je serais
resté fort embarrassé. Je craignais mon père, dont je n'avais jamais
eu à me louer, et, d'un autre côté, l'idée de travailler du matin au soir,
comme les gens civilisés dont on me citait sans cesse l'exemple, ne
me souriait guère. Bref, j'étais fort tracassé. La veuve, qui me trouva
en train de broyer du noir, me fît causer, et elle crut me rassurer en
me disant :
— Ne t'inquiète pas. Je ne t'abandonnerai pas, lors même que
M. Thatcher garderait pour lui tes six mille dollars.
— Il ne les gardera pas pour lui, répliquai-je ; ce serait trop de
chance. On ne me laissera jamais tranquille. J'avais raison de ne pas
vouloir ôlre riche.
— Tu changeras d'avis un de ces jours , me dit la veuve en
riant.
— En tout cas, mon père ne gagnerait rien à devenir riche, et j'ai-
merais mieux donner l'argent à un autre — à M. Thatcher ou à vous,
par exemple.
— Gomment I tu ne veux pas que ton père profite de la fortune que
tu dois au hasard ?
— Non. Avec de l'argent plein les poches, il ne travaillerait plus du
tout, et alors...
— Ah ! c'est vrai, mon pauvre Huck, j'oubliais. Sans lui, tu ne serais
pas le petit sauvage que nous avons tant de peine à apprivoiser. Enfin,
il faut espérer que M. Thatcher a raison et que tu en seras quitte pour
la peur.
Moi, je savais mieux qu'elle que M. Thatcher se trompait. Ce n'est
pas pour rien qu'on renverse une salière. Lorsque je montai ce soir-là
dans ma chambre, j'y trouvai mon père. Je m'étais retourné en en-
LK PEUL: UE lll'CK. 23
trant afin de fermer la porte, et à peine me fus-je retourné de nouveau,
que je l'aperçus. Je ne m'attendais pas à le rencontrer si tôt et je me
sentis d'abord effrayé.
Il avait près de cinquante ans et on les lui aurait donnés. Ses che-
veux, longs, emmêlés, graisseux, retombaient autour de sa tête comme
les rameaux d'un arbre à travers lesquels on voyait briller ses yeux. Ils
étaient encore tout noirs, aussi noirs que sa barbe et ses favoris
ébouriffés. Son visage, ou ce que l'on pouvait voir de son visage,
n'avait pas de couleur; il était blanc, mais d'un blanc à vous donner
la chair de poule — le blanc d'un ventre de poisson. Quant à ses vête-
ments, c'étaient des loques, rien de plus. Il se tenait assis, le pied
gauche appuyé sur le genou droit. La botte de ce pied était crevée et
deux des doigts, qui passaient à travers la crevasse, remuaient de
temps à autre. Son chapeau de feutre noir, un vieux chapeau à moitié
défoncé, gisait par terre.
Je restai à le regarder, tandis qu'il me regardait de son côté, sa
chaise un peu renversée en arrière, puis je posai la chandelle sur la
table. Je vis que le châssis de la fenêtre était levé et je devinai qu'il
avait dû entrer par là en se glissant le long du toit de l'appentis. Après
m'avoir examiné des pieds à la tête, il dit enfin :
— Bien nippé, très bien nippé ! Tu te figures que c'est le beau plu-
mage qui fait le bel oiseau?
— Peut-être que oui, peut-être que non, répliquai-je.
— Oh! oh! tu n'as plus ta langue dans ta poche. Tu as pris de
l'aplomb depuis mon départ. Je te descendrai de quelques crans avant
d'en avoir fini avec toi. Tu es éduqué aussi, à ce qu'on m'a dit. Est-ce
vrai que tu sais lire, et même écrire? Je ne veux pas de ça! Qui t'a
permis de donner dans ces bêtises-là ?
— M"" Douglas.
— La veuve, hein? Je lui apprendrai à se mêler de ce qui ne la
regarde pas. Tu lâcheras cette école, entends-tu? Élever un enfant
pour qu'il rougisse de son père ! Tu crois peut-être que tu vaux mieux
24 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
que moi, parce que je n'ai jamais mis le nez dans un livre? Allons,
laisse-moi t'entendre lire.
Je pris un livre sur la table et je lui lus une dizaine de lignes à
propos du général Washington et de la guerre de l'Indépendance. Il
m'écouta pendant deux ou trois minutes ; puis, d'un coup de poing, il
envoya le livre à l'autre bout de la chambre.
— C'est vrai! dit-il. Maintenant, écoute-moi bien. Tu vas cesser de
faire jabot, mon garçon. Je te surveillerai. Si je t'attrape près de l'é-
cole, gare à ton dos !
Tout. en parlant, il allongea le bras pour ramasser sur la table une
petite image où il y avait trois vaches rouges et un bonhomme bleu.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.
— Un bon point qu'on m'a donné parce que j'ai bien récité mes
leçons.
Il déchira l'image en morceaux.
— Un bon point! répéta-t-il. Une bonne raclée, voilà ce que je te
donnerai, moi, si tu retournes là-bas.
Après avoir un peu grommelé et regardé autour de lui, il reprit :
— Un lit, et des couvertures, et une glace et un tapis, quand ton
père a eu à dormir avec les porcs sous le hangar de la vieille tannerie !
Je n'ai jamais vu un fils pareil ! Tu rentreras dans ta coquille avant
peu, je t'en réponds. Est-ce à l'école qu'on t'apprend à te donner ces
airs-là? Et on dit que tu es riche.. Gomment ça se fait-il, hein?
— On a menti, voilà comment ça se fait.
— Prends garde, mon gaillard. Je te passe bien des choses, mais je
perdrais patience à la fin. Depuis deux jours je n'entends parler que
de ta chance. On en- parlait aussi là-bas, de l'autre côté du Mississipi,
et c'est pour ça que je suis revenu. Tudras chercher ton argent demain
et tu me le remettras; j'en ai besoin.
— Je n'ai pas d'argent.
— Possible. C'est l'avocat Thatcher qui a tes fonds. Tu les lui re-
prendras; j'en ai besoin.
LE PERE DE HUGK.
— Je n'ai plus rien. Demandez à M. Thatcher, il vous dira la même
chose.
— C'est bon. Je lui demanderai. Combien as-tu dans ta poche?
— Je n'ai qu'un dollar et je ne voudrais pas...
— Peu m'importe ce que tu voudrais. Aboule et vivement !
Il parlait d'un ton si menaçant que je n'osai pas refuser. 11 prit le
dollar, le mordit pour voir si la pièce était bonne, se leva et déclara
qu'il allait donner un coup de pied jusqu'à la taverne la plus proche,
car il n'avait pas bu une goutte de whisky depuis la veille. Je crois
qu'il ne mentait pas, sans cela il n'aurait guère manqué de me battre.
Après s'être glissé sur le toit de Tappentis, il rentra la tête dans la
chambre et me dit :
— Tu me laisses oublier mon casque... Je n'ai jamais vu un fils
pareil !
Je lui apportai son chapeau, qui me rappelait celui dont je me coif-
fais autrefois. Il se l'enfonça sur la tête jusqu'aux oreilles et le voilà
parti. Je le croyais déjà loin, quand il reparut de nouveau pour
ajouter :
— Gare à toi si tu ne m'obéis pas ; je monterai la garde autour de
l'école à dater de demain.
Le lendemain, grâce au dollar qu'il avait accaparé, il songeait à
autre chose. Sa première visite fut pour M. Thatcher, qu'il voulait obli-
ger « à rendre gorge », comme il disait. L'avocat refusa très carrément
de se dessaisir des six mille dollars. Alors mon père éclata en injures,
le traita d'escroc, de voleur, et menaça de lui intenter un procès. Il ne
réussit qu'à se faire jeter à la porte.
M. Thatcher et la veuve prirent les devants. Ils s'adressèrent au juge
de paix du district, afin qu'il leur confiât ma tutelle. Or, ce juge était
un nouveau venu, qui ne connaissait pas mon père. Il déclara qu'à
son avis on devait éviter de semer la division dans les familles. Enle-
ver aux parents la garde de leurs enfants, c'était là une grave respon-
sabilité. Le père s'enivrait? Mais avait-on jamais essayé de le ramener
26 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
dans les voies de la tempérance ? Tous les ivrognes ne sont pas incor-
rigibles.
— Sans me flatter d'être éloquent, ajouta-t-ii, je puis me vanter d'en
avoir guéri plus d'un. Je m'informerai... Nous verrons. En principe, je
suis opposé à votre demande et je reviens rarement sur une première
décision.
Ce résultat négatif enchanta mon père, et surtout l'homme de loi
qui le conseillait. Il s'agissait de six mille dollars, et la cause eût-elle
été plus mauvaise, les avocats ne lui auraient pas manqué, même à
Saint-Pétersbourg. Il menaça de m'assommer si je ne lui procurais pas
de l'argent. Je dus, bien à contre-cœur, demander trois dollars à
M. Thatcher, qui, sachant à quoi s'en tenir, me les prêta volontiers.
Je ne fus pas battu; mais mon emprunt forcé causa un fameux va-
carme dans la ville à l'heure de la fermeture des cabarets, et on dut
arrêter le tapageur qui s'obstinait à empêcher les gens de dormir en
poussant des cris d'Indien sauvage, accompagnés de coups de tamtam
sur une vieille casserole. Le lejidemain, il se voyait condamné à pas-
ser en prison le reste de la semaine.
— Voilà où mène l'ivresse, lui dit le juge. Malgré mon respect pour
les droits de la famille, votre présence sur ce banc ne m'engage pas à
vous confier la tutelle de votre fils. Quand on a trop peu d'empire sur
soi pour ne pas commettre des excès, le seul moyen de salut consiste
à ne plus boire du tout.
— Faut mourir de soif alors?
— Je me suis mal expliqué. Il faut se décider à ne boire que de l'eau.
Auriez-vous ce courage?
— A moins d'avoir les poches vides ou d'être coffré, je n'ai jamais
essayé.
— Votre franchise parle en votre faveur et je vous aiderai à
essayer.
En effet, le juge essaya. Récemment converti lui-même à la tempé-
rance, il cherchait à ramener les ivrognes dans la bonne voie, et tout
LE PERE DE HUGK.
buveur qu'il se voyait obligé de condamner devenait l'objet de ses
louables efforts. On se moquait un peu de son innocente manie, qui
avait parfois produit de bons résultats, et c^eût été un véritable triomphe
pour lui d'opérer la guérison du «vieux Finn ». Aussi, à peine mon
père fut-il sorti de prison, que le digne philanthrope le fît venir, l'ha-
billa des pieds à la tête et lui donna une place à sa table.
— Voyez-vous, lui dit-il, il n'y a que le premier pas qui coûte, et,
Je veux être pendu si.
pour éviter les rechutes, je vous engage à passer une semaine sous mon
toit, où vous serez à l'abri des tentations. Lorsque vous vous sentirez
assez fort, je vous trouverai un emploi régulier. Certaines personnes,
dont je ne récuse pas la compétence, sont d'avis que l'on doit se
déshabituer peu à peu de l'usage des liqueurs fortes ; mais l'expé-
rience m'a démontré la nécessité de couper brusquement le mal dans
sa racine.^
Bref, le juge et sa femme parlèrent en termes si éloquents des avan-
tages de la tempérance, que leur auditeur finit par s'attendrir. Il ne
s'était jamais entendu traiter de frère, môme par les cabaretiers dont
28 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
il contribuait de son mieux à faire la fortune ; et d'ailleurs, il se trou-
vait dans un des cas où il ne pouvait boire que de l'eau, ses poches
étant vides.
— Tenez, s'écria-t-il, je crois que, s'il y avait devant moi une bou-
teille de whisky, je n'y toucherais pas. Je veux être pendu si...
— N'allons pas si vite, interrompit le juge. Ne vous engagez à rien
avant d'être sûr de vous.
Le nouveau converti était-il sincère ? Lui seul le sait. En tout cas, le
juge eut de graves raisons pour en douter. Au milieu de la nuit, mon
père eut très soif. L'eau ne manquait pas dans la chambre où ses
hôtes l'avaient hébergé, mais cette boisson ne le tentait pas le moins
du monde. Il descendit par la fenêtre, échangea son habit neuf contre
une cruche de rhum, rentra au gîte et se donna du bon temps. Vers
l'aube, bien que la cruche fût vide, il avait plus soif que jamais. Cette
fois, il descendit si maladroitement qu'il se cassa le bras gauche en
deux endroits et fut ramassé le lendemain matin à moitié mort de
froid.
Lorsqu'on visita la chambre d'ami, on la trouva dans un tel état que
la femme du juge conseilla à son mari de se montrer moins philan-
thrope à l'avenir. Quant à ce dernier, il déclara que l'on parviendrait
peut-être à corriger son ex-protégé à coups de revolver, mais qu'il ne
voyait pas d'autre moyen.
IV
LA FUITE.
Mon père, bien soigné à l'hôpital, se rétablit plus tôt qu'on ne pou-
vait s'y attendre. A peine debout, il poursuivit M. Thatcher devant les
tribunaux afin de se faire ^ remettre mes six mille dollars. Il me pour-
suivit d'une autre façon parce que je m'obstinais à me rendre à l'école.
Deux fois il parvint à m'attraper, et je n'en fus pas quitte à bon mar-
ché. Gela ne m'empêcha pas de me montrer si assidu que le maître
m'adressa des félicitations.
Le procès semblait devoir durer longtemps, ou plutôt il semblait ne
devoir jamais commencer. Je soupçonne l'homme de loi de mon père
de s'être entendu avec M. Thatcher pour laisser les choses traîner en
longueur. En tout cas, son client se procurait d'une manière ou d'une
autre assez d'argent pour se griser ; alors il troublait le repos de la
ville; on le réintégrait dans la geôle et, à la sortie, personne n'offrait
de le convertir.
Enfin, après avoir surveillé pendant un mois les abords de l'école
sans parvenir à mettre la main sur moi, il commença à rôder autour
de la maison de M"^ Douglas. La veuve le prévint qu'elle le signale-
rait à l'attention de la police s'il continuait à l'inquiéter.
— Ah ! ah ! s'écria-t-il ; vous voudriez me faire passer pour un mal-
faiteur. Il ne manquait plus que cela ! Je vous montrerai, à vous et à
M. Thatcher, que je suis le tuteur naturel de mon fils. Mon avocat
vous le prouvera aussi.
— C'est là une question qui regarde les tribunaux, répliqua la veuve.
— Je me moque de vos tribunaux. J'en ai assez ! J'ai un domicile
légal ; je possède une maison à moi. Vous ne vous en doutiez pas,
Si) LES AVENTURES DE HUGK FINN.
hein? C'est vrai, tout de même. Eh bien, j'emmènerai Huck; après,
nous verrons.
On fut quelque temps sans le revoir et la veuve demeura convaincue
qu'il avait parlé en l'air ou renoncé à son projet. Mais un beau jour,
tandis que je revenais seul d'une partie de pêche, il tomba sur moi à
l'improviste, m'entraîna malgré moi et me fît monter dans un canot
qui aborda, à trois milles de distance environ, sur la rive opposée du
Mississipi, c'est à-dire sur la côte de l'Illinois. Sa maison — car il n'a-
vait pas menti — était un log-house construit à l'entrée d'un bois où
personne ne se serait avisé de chercher une habitation.
Mon père me surveilla de si près que je n'eus aucune occasion de
m'enfuir. Le soir, il fermait à double tour la porte de la cabane et met-
tait la clef sous sa tête. Il avait un fusil et nous vivions du produit de
notre chasse ou de notre pêche. De temps en temps, il m'enfermait
pour aller à la ville vendre du gibier et du poisson. Il rapportait inva-
riablement, entre autres provisions, une bonne quantité de whisky,
et, quand il avait trop bu, il tapait dur. M""" Douglas finit par décou-
vrir où j'étais et envoya un de ses domestiques pour tâcher de me
reprendre. Mon père ne voulut pas entendre parler de compromis ; il
jura de loger une balle dans la tête de l'ambassadeur, si on cherchait
à me délivrer.
Sauf les coups, je ne me trouvais pas à plaindre. Ce n'était pas
amusant de rester prisonnier, même pendant une demi-journée ; mais
il n'y avait pas de leçons à apprendre et les heures que je passais à
dormir ou à fumer ne me paraissaient pas longues. Au bout de deux
mois, mes habits n'étaient plus que des guenilles. Je me demandais
comment j'avais pu me faire aux coutumes des gens de la ville. Le
changement me plaisait. Lorsque M'"* Douglas et sa sœur me tracas-
saient par trop, j'avais souvent pensé qu'il vaudrait mieux vivre seul
au milieu d'un bois.
Par malheur, je n'étais pas seul, et mon père ne se contentait pas
de m'adresser des reproches. Sans provocation aucune de ma part, il
LA FUITE.
31
me rouait de coups. Ses absences, dont je me félicitais tout d'abord,
devinrent de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues. Une fois
je demeurai enfermé pendant trois jours. Je ne risquais pas de mourir
de faim, car il me restait un sac de biscuits. Néanmoins, j'eus peur. Si
mon père s'était noyé en traversant le fleuve ? J'avais essayé, à bien
des reprises, de sortir de la cabane, mais toujours en vain.
Les fenêtres et la cheminée n'auraient pas livré passage à un gros
;jr^i!s??5?' •"•■-«--^
Préparatifs d'évasion.
chat. La porte se composait d'épaisses planches de chêne, solidement
ajustées. Mon père, avant de s'éloigner, ne manquait jamais d'enlever
la hache et les autres outils qui m'auraient permis de m'échapper.
J'avais fouillé partout inutilement une centaine de fois. Je n'avais rien
à faire et cela m'aidait à passer le temps. Enfin, à force de chercher,
je trouvai au fond d'un coffre à bois une vieille scie rouillée. Je la
graissai et je me mis aussitôt à l'œuvre. Derrière la table, contre un des
murs, on avait cloué un bout de tapis pour empêcher le vent d'éteindre
la chandelle. Les bûches qui formaient les murs du log-hoiise ne
32 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
tenaient que trop bien ; mais on ne s'était pas donné la peine de bou-
cher les interstices. Je me glissai sous la table, je relevai le tapis et je
commençai à scier le bas d'un des plus gros troncs. La besogne ne
marchait pas très vite ; mais elle était à moitié terminée lorsqu'un coup
de fusil résonna au dehors. Je fis disparaître les traces de mon travail ;
j'abaissai le tapis, je cachai la scie, et bientôt mon père entra.
— Allons, me dit-il, ils ont assez bien fait les choses aujourd'hui ;
je rapporte un tas de provisions.
Il semblait pourtant de mauvaise humeur, ce qui ne le changeait
guère. Il déclara que tout marchait de travers. M. Thatcher, un malin,
savait s'y prendre pour éterniser un procès. Mon absence prolongée
lui fournissait un excellent prétexte. 11 demandait que l'affaire fût
remise jusqu'à ce que l'on m'eût ramené chez la veuve.
— Pas si bête ! ajouta mon père. M"' Douglas t'empêcherait de
bouger de la maison, et alors je n'obtiendrai plus rien ni d'elle ni de
maître Thatcher. Non, non, je ne te lâche pas. S'ils essayent de te
reprendre, je connais, à six ou sept milles d'ici, un endroit où ils ne
te trpuveront pas.
Gomme je n'avais aucune envie d'être enfermé chez M"* Douglas ou
ailleurs, cette menace m'inquiéta. Je ne tardai toutefois pas à me ras-
surer, car je me décidai à profiter de la première occasion pour
m'enfuir.
Mon père, après avoir envoyé au diable son homme de loi, M. Thatcher,
la veuve, les tribunaux, et tout le monde en général, éprouva le besoin
de se désaltérer. Nous allâmes donc chercher les provisions qu'il
s'était procurées à la ville. Il y avait une lourde charge de farine, du
lard, du whisky et des munitions, y compris un vieux livre pour servir
de bourre. Lorsque j'eus jeté le sac de farine dans un coin de la cabane,
je m'assis afin de me reposer et je songeai à ce que j'avais de mieux à
faire. Ma résolution fut bientôt arrêtée. Je prendrais le fusil, les muni-
tions, les lignes à pêche, les biscuits, et je me sauverais dans les bois.
Mon idée était de doubler les étapes la nuit, de ne pas m'arrêter long-
LA FUITE. 23
— ■ — »
temps au même endroit et de vivre de ma chasse ou de ma pêche. De
cette façon, je comptais arriver vite assez loin pour ne plus craindre
d'être repris. Il ne s'agissait que de sortir. Pour rien au monde, je n'au-
rais risqué de réveiller mon père en essayant de m'emparer de la clef
qu'il aurait sans doute soin de retirer, selon son habitude. Mais je
pensai que, grâce au whisky et ù ma scie, je pouvais m'échapper le
soir même et gagner ainsi une bonne avance. J'étais si plein de mon
projet que j'oubliai que le temps s'écoulait.
— Ah çà ! est-ce que tu dors? me cria mon père. Voilà une heure que
je t'attends.
Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit quand les pro-
visions furent rentrées. Tandis que je préparais le souper, mon père
avala coup sur coup quelques gorgées d'eau-de-vie. Dès que le whisky
lui montait à la tête, il me battait ou s'en prenait au gouvernement. Je
fus enchanté devoir que, cette fois, il ne me donnait pas la préférence.
— Ça s'appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c'est du propre ! En-
lever à un père son fils unique, qu'il a élevé sans demander un cent à
personne, et cela juste au moment où ce fils se trouve à même (J'aider
son père ! Ce n'est pas tout non plus ; la loi a l'air de favoriser ce gre-
din de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi oblige un
homme qui vaut six mille dollars et davantage à se cacher dans une
bicoque comme celle-ci, à parler des habits comme ceux-ci! Et ça
s'appelle un gouvernement. Je lui ai dit, à ce Thatcher : « Regardez
ce chapeau ; le fond ne tient seulement pas. Je n'ai qu'à tirer pour qu'il
me tombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des citoyens
les plus riches de la ville? »
Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans regarder
devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête la première, par-dessus
le tonneau où nous gardions le lard et s'écorcha les chevilles. Il n'en
continua pas moins à adresser des injures au gouvernement. Je l'aidai
à se relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, tantôt sur une
jambe, tantôt sur l'autre, en se frottant les chevilles. Enfin, il lança
34 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
un formidable coup de pied au tonneau et poussa un hurlement à faire
dresser les cheveux sur la tête. Il avait oublié que sa botte gauche lais-
sait passer deux de ses doigts qui venaient de donner en plein contre
une douve. Après s'être roulé sur le sol, il se calma un peu et eut
recours au whisky pour se consoler.
Le souper terminé, il se remit à boire et remplit si souvent la tim-
bale, que je me figurai qu'en moins d'une heure il serait trop bien
endormi pour se réveiller avant le jour. Mais ce ne fut pas lui qui vida
la cruche; elle se vida toute seule, car il la laissa tomber sur le sol, où
elle se brisa en morceaux. Au lieu de s'en prendre à moi, selon son
habitude, il se jeta sur la couverture étendue devant la porte et m'or-
donna de souffler la chandelle. Je m'allongeai dans mon coin, sans me
désoler de ce contretemps. Je savais très bien que mon père ne tarde-
rait pas à s'absenter de nouveau, puisqu'il n'avait plus de quoi boire.
Une seule chose me préoccupait : oublierait-il d'emporter le fusil,
comme cela lui arrivait souvent? Ce fut en m'adressant cette question
que je m'endormis.
Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. Mon père, dont un
rude coup de pied venait de me tirer de mon sommeil, se tenait à côté
de moi, le fusil à la main, et d'abord je crus que c'était la suite de mon
rêve.
— Debout, paresseux ! me dit-il. Auras-tu bientôt fini de te frotter
les yeux? C'est toi qui as rechargé le fusil, hein ?
— Non; vous l'avez posé sur la table et je ne savais pas s'il était
chargé ou non.
— Eh bien, une autre fois, tu passeras la baguette dans le canon et
tu le mettras à ma portée. Faudra veiller. Une bande de voleurs tra-
vaille le long de la côte et assassine les gens.
— Je parie que c'est M. Thatcher qui vous a raconté des histoires
•'jfa pour vous efTrayer. Les voleurs ne ramasseraient pas grand'chose ici.
— Possible ; mais, pas plus tard que la nuit dernière, ils ont tué un
individu, rien que pour avoir son fusil... Allons, assez causé; cours
LA FUITE.
35
voir s'il y a du poisson sur les lignes pour notre déjeuner; je te rejoin-
drai dans une minute.
Il ouvrit la porte et j'arrivai bientôt à l'endroit où notre barque était
amarrée. L'eau commençait à monter, car je vis beaucoup d'épaves
qui s'en allaient à la dérive. Je regrettai de ne pas me trouver à Saint-
' C'est toi qui as recluirgé le fusil?
Pétersbourg. La crue du Mississipi faisait ma joie ; elle entraînait sou-
vent des arbres- entiers et des enfilades de bûches détachées d'un
radeau. Il n'y avait qu'à les arrêter au passage et à les vendre au pro-
priétaire d'un chantier ou d'une scierie. Je parle du bon temps où per-
sonne ne s'occupait de moi, où j'étais libre comme l'air, où Tom et ses
camarades enviaient mon sort.
Voilà qu'au moment où je me baissais pour tirer une des lignes, je
vois arriver un canot, un joli canot de treize à quatorze pieds de long
^
SO LES AVENTURES DE HUCK FINX.
et qui suivait le courant avec la légèreté d'un canard. Je piquai aussitôt
une tête, tout habillé, et je nageai vers le canot. Je craignais de trou-
ver quelqu'un au fond. C'est là un tour que l'on aime à jouer aux cher-
cheurs d'épaves. Quand ils vont grimper dans une barque ou qu'ils
l'ont presque amenée jusqu'à terre, le canotier se lève et se moque
d'eux. Il n'en fut pas ainsi cette fois. La barque était vide. Je me hissai
à bord et je revins vers la rive en pagayant.
— Elle vaut au moins dix dollars, me dis-je; mon père sera content
lorsqu'il verra ce que j'ai péché.
Tandis que je gagnais une petite crique bordée de vignes et de
saules, une autre pensée me vint. Je songeai que si je laissais le canot
dans cette cachette, je pourrais descendre le fleuve à une distance de
quarante ou cinquante milles, me mettre à l'abri de toute poursuite, et
camper dans un bon endroit sans m'être fatigué par de longues
marches.
La crique n'était pas très éloignée de la cabane et è chaque instant
je crus m'entendre appeler. Après avoir fait glisser le canot sous le
feuillage, je sautai à terre, je regardai à travers les branches et je me
rassurai. Mon père n'avait rien vu. Quand il me rejoignit, il me trouva
en train de lever les lignes et me traita de lambin. Gomme il se serait
bien aperçu à mes habits mouillés que j'avais pris un bain, je lui mon-
trai du doigt la perche, puis je me secouai à la façon des barbets au
sortir de l'eau. Cette explication lui suffit ; il se contenta de grommeler:
— Vaut mieux que ça t'arrive à toi qu'à moi. Si je tombais de lâ-
chant tout habillé, je ne m'en tirerais pas. Seulement, tâche de ne pas
recommencer et de prendre le sentier. Tu vaux six mille dollars.
Nous rapportâmes un gros poisson, qui nous fournit un bon déjeu-
ner. Ensuite, je voulus me coucher sur l'herbe afin de me sécher au
soleil.
— Bah! dit mon père, tu te sécheras plus vite en ramant. Le fleuve
monte et charrie de quoi remplir un chantier; en moins d'une heure,
nous raflerons assez de bois pour. ..
LA FUITE. 37
— Oui, assez de bois pour acheter du whisky à la ville, et je sais ce
qui m'attend à votre retour.
Je venais de m'asseoir et d'allumer ma pipe ; mais il fallut s'exé-
cuter. Au fond, je n'étais pas fâché de le voir si pressé. Plus tôt il s'en
irait, plus tôt je serais libre, "yy^
Nous longeâmes d'abord le fleuve, car le courant ne portait pas de
notre côté. Enfin, nous montâmes dans le canot. Le métier de ravageur
n'est pas commode sur le Mississipi. A diverses reprises, nous fail-
lîmes chavirer sans rien attraper. Au bout d'une demi-heure, la chance
nous favorisa; elle nous envoya une dizaine de troncs détachés d'un
radeau et qui tenaient encore ensemble. Nous parvînmes à les con-
duire à terre, puis nous rentrâmes pour nous reposer en dînant. Ce
bout de radeau promettait une bonne journée. Un autre que mon père
ne s'en serait pas tenu là. Mais ce n'était pas son genre, surtout quand
il avait soif. 11 m'enferma donc vers trois heures et partit, son radeau
à la remorque. Je me mis aussitôt à l'œuvre avec ma scie, et lorsque je
sortis de ma prison, il n'était pas encore arrivé au bord opposé. Son
canot ne formait plus qu'un point noir à peine visible sur l'eau.
Tout en ramant, j'avais songé à un moyen d'empêcher les gens de
courir après moi. Je voulais faire croire que l'on m'avait jeté à l'eau.
Les histoires de voleurs dont mon père s'était effrayé m'avaient donné
cette idée.
Mon premier soin fut de courir au bûcher, où je trouvai la hache, et
d'enfoncer la porte, démolissant le bois autour de la serrure. Alors je
commençai à déménager. J'enlevai la farine, le lard, le café, la cafe-
tière, le sucre, les biscuits, la gourde, le baquet, la scie, les couver-
tures, les tasses d'étain, les lignes à pêche, les allumettes, tout ce qui
valait un cent. Je nettoyai la cabine. Il fallut plus d'un voyage pour
transporter les provisions et le reste jusqu'au canot.
Je fis disparaître la sciure de bois, et pour combler le trou par
lequel je m'étais échappé, je n'eus qu'à rajuster la bûche enlevée, que
je calai avec des pierres, car elle se recourbait un peu en bas et ne
38 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
touchait pas le soL Je remis si bien les choses en ordre que vous ne
vous seriez jamais douté que quelqu'un avait passé par là. D'ailleurs,
comme la porte était ouverte, on ne s'aviserait pas de chercher une
autre issue.
Mes préparatifs terminés, je décrochai le fusil que mon père, dans
sa hâte, avait oublié et je m'enfonçai sous les arbres. J'aperçus bientôt
un jeune amateur de glands qui se régalait et qui détala à mon ap-
proche. Les messieurs habillés de soie échappés des fermes voisines
devenaient vite sauvages dans la forêt. J'abattis ce monsieur-là d'un
coup de fusil et je le rapportai au camp, où je le posai à terre afin de
le laisser saigner un peu. Je dis à terre, car c'était de la terre battue et
non un parquet. Il s'agissait maintenant de faire disparaître maître
habillé de soie. Je le mis dans un vieux sac que je traînai jusqu'à la
porte, puis jusqu'au petit promontoire du haut duquel j'avais sauté le
matin même et d'où il fit à son tour un beau plouf! On n'aurait qu'à
ouvrir l'œil pour reconnaître la route suivie par la victime. Ah ! comme
je souhaitais que Tom se fût trouvé là !
Je songeai alors à un autre moyen de dérouter les curieux. Je retour-
nai à mon canot reprendre le sac de farine et la scie. Je remis le sac à la
place qu'il occupait ordinairement ; j'ouvris un trou au fond de la toile
à l'aide de la scie et je le portai entre mes bras à une centaine de yards
de la cabane. Cette fois, je me dirigeai vers une espèce de lac, situé
derrière la cabane, peu profond et plein de roseaux — de canards aussi,
dans la bonne saison. A l'extrémité la plus éloignée de la hutte, à
quelques milles de distance, s'ouvrait un petit canal qui s'en allait je
ne sais où. Naturellement, le trou laissa échapper un peu de farine et
forma une piste tout le long du chemin. Pour revenir, je retournai le sac,
dont l'ouverture était bien ficelée. Autrefois, mon père allait chercher
au bord du lac des brassées d'osier qu'il vendait aux fabricants de
paniers, de sorte qu'il y avait un sentier tout tracé. Je piétinai et je
renversai les roseaux à l'endroit où il aboutissait, afin de donner à
croire que les voleurs avaient passé par là.
LA FUITE.
39
Il faisait presque nuit et je commençais à me sentir fatigué. Après
avoir regagné le canot avec ma farine et ma scie, je le laissai filer le
long de la côte, pas très loin. Je l'arrêtai sous des saules et je l'amarrai
à une branche qui s'avançait au-dessus de l'eau. L'appétit aussi était
venu. Je mangeai un morceau, puis je me couchai au fond de la barque
pour fumer et arrêter un plan. Je me dis :
— Ils suivront la piste du sac de pierres jusqu'au bord de l'eau et ils
Je me redressai et reaardai autour de moi.
dragueront le fleuve. Ils suivront ensuite la piste de la farine et iront
jusqu'au petit canal qui conduit hors du lac pour tâcher de découvrir les
voleurs. Gomme ils ne trouveront rien, ils se lasseront bientôt et -ces-
seront de chercher. On me croira mort et si mon père touche les six
mille dollars, il n'en demandera pas davantage. Me voilà donc libre de
camper où il me plaira. L'île Jackson me paraît un bon endroit pour le
moment ; je la connais assez bien et personne n'y vient. Le gibier et le
poisson n'y manquent pas ; et puis ce n'est pas trop loin de Saint-
iO LES AVEMUllES DE IILCK FINN.
Pétersbourg. Avec mon canot, je pourrais traverser la nuit jusqu'à la
ville, si j'ai besoin de quelque chose, et faire mi-a-oti sous la croisée de
Tom. Ce sera une fière surprise pour lui ! Oui, l'île Jackson me va.
Je finis par m'endormir. Lorsque je me réveillai, je me demandai où
j'étais. Je me redressai et regardai autour de moi, un peu effrayé. Au
bout d'une minute, je me rappelai tout. Le fleuve me semblait avoir
])lusieurs milles de largeur. La lune répandait une telle clarté que j'au-
rais pu compter, à des centaines de yards de distance, les troncs
d'arbres que le courant emportait. Aucun bruit ne se faisait entendre et
la fraîcheur de l'air annonçait qu'il était tard.
Je bâillai et m'étirai les bras. J'allais démarrer pour me mettre en
route lorsque le silence fut troublé par un son qui m'arrivait comme en
flottant sur l'eau. Je prêtai l'oreille ; il me sembla saisir le son sourd et
régulier que produisent les avirons la nuit en grinçant contre les plais-
bords. J'écartai les branches. C'était bien cela; une barque se montrait
au loin. La distance m'empêcha d'abord de distinguer le nombre des
rameurs, car je pensais qu'il devait y en avoir plus d'un. Quand elle se
rapprocha, je vis qu'elle ne portait qu'un seul homme. Avant d'être
parvenue en face de ma cachette, elle quitta le milieu du fleuve pour
longer la cùle, où le courant est moins rapide. Elle passa si près de moi
que j'aurais presque pu la toucher avec ma gaffe, et je reconnus mon
père. Il n'avait pas trop entamé sa provision de whisky, à en juger
par la façon dont il maniait les avirons. Je ne l'attendais pas si tôt et
j'eus joliment peur.
Je ne perdis pas de temps. Cinq minutes plus tard, je filais rapide-
ment à l'ombre des bords. Je fis ainsi deux milles et demi, puis je
m'avançai vers le milieu du fleuve. Je ne voulais pas passer trop près
de l'embarcadère du bac, d'où l'on aurait pu me voir et me héler. Je me
recouchai au fond du canot et le laissai suivre le courant. C'est éton-
nant comme le ciel paraît profond quand on le contemple, étendu sur
le dos, par un beau clair de lune. Et comme on entend de loin sur l'eau
par une nuit pareille ! J'entendis très bien parler et rire sur Tembarca-
LA FUITE. 41
dère. Peu à peu le bruit des voix devint moins distinct J'avais dépassé
le bac. Lorsque je me relevai, je me trouvais à deux milles et demi de
l'île Jackson, que Tom appelait toujours rUe des pirates depuis le séjour
que nous y avions fait. Couverte d'arbres, elle se dressait presque au
milieu du fleuve comme un grand steamer dont on aurait éteint les
lumières. La plage de sable de la pointe était complètement submergée.
Grâce à la force du courant, le trajet fut vite accompli. Je manœuvrai
de façon à tourner l'île pour aborder sur la rive qui s'étend en face de
la côte de l'IUinois. J'amarrai le canot dans une anse profonde que je
connaissais bien et où il serait invisible, môme en plein jour.
Je n'avais pas beaucoup ramé et pourtant je tombais de fatigue, ou
plutôt de sommeil. J'entrai dans le bois ; je m'étendis sur l'herbe et
je ne tardai pas à m'endormir, heureux d'avoir reconquis ma liberté.
UN COMPAGNON D INFORTUNE.
Quand je me réveillai, je jugeai à la hauteur du soleil qu'il devait
déjà être plus de huit heures. Couché à l'ombre, au pied d'un chêne,
je voyais le ciel à travers deux ou trois échappées du feuillage ; mais,
plus loin, les arbres étaient touffus et rendaient l'endroit obscur. 11 y
avait des places où la lumière tamisée par les branches dansait sur
le sol, et la danse des feuilles montrait qu'il y avait un peu de brise là-
haut. Deux écureuils, installés juste au-dessus de mjoi, me regardaient
d'un air amical, ce qui ne les empêcha pas de s'enfuir dès que je
bougeai.
Je n'avais pas la moindre envie de me lever pour préparer mon
déjeuner. Je commençais à m'endormir de nouveau, lorsque je crus
entendre du côté du fleuve le son d'un boiim, qui me tira le sable des
yeux. Je m'accoude et je prête l'oreille. Bientôt le même son se repro-
duit. Pour le coup, me voilà bien réveillé. Je cours vers la pointe de
l'île, j'écarte un peu les branches d'un buisson et je vois un nuage de
fumée qui flotte sur l'eau, à la hauteur de l'embarcadère. Derrière le
nuage, j'aperçois le petit steamer qui sert de bac entre la côte de l'Illi-
nois et Saint-Pétersbourg ; le pont couvert de passagers, il descendait
le courant. Boum! Je savais ce que cela voulait dire. On tirait le canon
afin de faire remonter mon cadavre sur l'eau.
J'avais faim ; mais ce n'était pas le moment d'allumer du feu ; la
fumée m'aurait trahi. Je me tins donc coi, écoutant les détonations et
regardant venir le steamer. Le Mississipi a un mille de largeur sur ce
parcours et on ne se lasse pas de l'admirer par une matinée d'été.
Aussi me serais-je joliment amusé à voir chercher mes restes, si j'avais
UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 43
eu un morceau à me mettre sous la dent. Je me rappelai qu'en pareille
occasion les malins fourrent une goutte de vif-argent dans des pains
qu'ils laissent flotter sur l'eau, parce que, selon eux, les pains ne man-
quent jamais de s'arrêter juste au-dessus du cadavre du noyé. S'il passe
un pain près de mon île, pensai-je, le noyé lui dira deux mots. Je crus
que j'aurais plus de chance sur l'autre bord, du côté de l'Illinois, à
cause du courant. Je ne me trompais pas. Je vis arriver un pain, et, à
l'aide d'une longue branche, je faillis l'amener à moi ; mais mon pied
glissa et il m'échappa. Par bonheur, je ne perdis rien à attendre; le
courant m'apporta bientôt une nouvelle aubaine, et, cette fois, je ne
tendis pas en vain ma perche. Après avoir enlevé la cheville qui ser-
vait de bouchon, je fis tomber la petite boule de vif-argent et je me
régalai. C'était du bon pain de boulanger, qui me sembla d'autant
meilleur qu'il y avait longtemps que je n'en avais mangé.
Installé derrière un buisson, .je continuai, tout en grignotant,
veiller la marche du steamer. J'espérais qu'il prendrait la même direc-
tion que le pain et que je pourrais reconnaître ceux qui le montaient.
En effet, le vapeur fila si près de la côte que l'on aurait pu aborder en
glissant la planche jusqu'à terre. Mon père, M. Thatcher, Tom Sawyer,
sa vieille tante Polly, Joe Harper, étaient à bord, avec bien d'autres
figures de connaissance. Tout le monde parlait du meurtre; mais le
capitaine interrompit les conversations en criant :
— Attention ! le courant porte de ce côté ; le cadavre a pu être poussé
parmi ces broussailles et s'y empêtrer.
Les passagers se pressèrent du côté de l'île, et, penchés sur la lisse
d'appui, regardèrent de tous leurs yeux sans rien découvrir. Soudain,
au moment où je m'y attendais le moins, le canon partit juste en face
de moi, si bien que le bruit m'assourdit et que je fus presque aveuglé
par la fumée. Si la charge eût contenu une balle ou deux, ils auraient
trouvé le cadavre qu'ils cherchaient. Grâce au ciel, j'en fus quitte
pour la peur. Le steamer disparut complètement derrière une langue
de terre et continua sa route. J'entendais de temps à autre les détona-
4i
LES AVEiNTURES DE IIIJCK FINN.
lions qui m'arrivaient de plus en plus lointaines. Au bout d'une heure,
je n'entendis plus rien. L'île Jackson a trois milles de long. Je crus
qu'ils étaient arrivés au pied de l'île et qu'ils abandonnaient la partie ;
mais non; ils ne se décourageaient pas encore. Ils voulurent explorer
l'autre bord, du côté du Missouri. Les voilà donc repartis, à toute
vapeur, tirant de dix minutes en dix minutes un coup de canon. Arri-
r-r i._, ■" >; ., ■■. , ■■
La tente de Uuck.
vés à la tête de l'île, ils cessèrent leur feu et reprirent la direction de
la ville.
Je n'avais plus rien à craindre maintenant. Personne ne viendrait
me déranger. Je sortis mes provisions du canot et j'établis mon bi-
vouac dans une des parties les plus épaisses du bois. Je formai ime
sorte de tente avec une de mes couvertures afin de mettre mes affaires
à l'abri de la pluie. Un gros poisson ne tarda pas à gober mon hame-
çon, et, un peu avant le coucher du soleil, j'allumai mon feu de camp.
UN COMPAGNON D INFOllTUNli. .43
Mon souper fut vite expédié; puis, je posai une ligne avec la certitude
de la trouver bien garnie à ma prochaine visite.
La nuit venue, je m'allongeai près du feu et- je bourrai ma pipe. Je
me sentis d'abord fort satisfait; mais peu à peu le silence qui régnait
autour de moi me sembla lugubre. J'allai donc m'asseoir au bord du
fleuve, où je m'amusai à écouter le clapotis de l'eau, à compter les
radeaux qui passaient, ou à regarder les étoiles. Gela ne m'empôcha
pas de continuer à broyer du noir.
— Décidément, me dis-je, j'aimerais mieux une île moins déserte..,
Bah ! je m'y habituerai. Allons me coucher; il n'y a pas de meilleur
moyen de tuer le temps.
Je regagnai mon camp et je m'endormis. Le lendemain, quand j'ou-
vris les yeux, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les feuilles dan-
saient ; il n'en fallait pas tant pour mettre en fuite mes idées de la
veille. Après avoir déjeuné, je me décidai à explorer mon domaine. Je
le connaissais comme ma poche; mais aujourd'hui qu'il m'appartenait,
je m'y intéressais davantage. Je me dirigeai en flânant vers la pointe
de l'île, mon fusil sur l'épaule ; je l'avais emporté pour me protéger
plutôt qu'avec l'intention de chasser, car le gibier abondait dans le voi-
sinage de mon camp. Chemin faisant, je vis beaucoup de fraises
mûres ; il y avait un tas d'autres fruits qui, par malheur, étaient
encore verts. Tout à coup, je faillis poser le pied sur un assez gros ser-
pent qui fila en rampant dans l'herbe et me voilà parti après lui. Au
moment où je m'apprêtais à tirer, je me trouvai en face d'un feu de
camp qui fumait encore.
On n'est jamais content ! Evidemment, mon île était moins déserte
que je ne l'avais cru, et, au lieu de sauter de joie, je bondis en arrière;
sans môme regarder autour de moi, je détalai au plus vite. De temps
à autre, je m'arrêtais une seconde dans un taillis et j'écoutais. Si
une branche sèche se brisait sur mon passage, il me semblait que
quelqu'un me coupait l'haleine en deux pour ne m'en laisser que la
moitié — et la plus petite moitié encore ! A distance, les troncs d'arbres,
46 LES AVENTURES DE HUCK FLNN.
les branches mortes avaient l'air d'hommes accroupis et de bras allon-
gés pour m'empoigner.
Revenu à mon camp, je ne me sentais pas très alerte; mais ce
n'était pas le moment de se croiser les bras. Je me dépêchai de repla-
cer tout mon bagage dans la barque afin de le mettre hors de vue;
j'éteignis le feu, dont j'éparpillai les cendres, et je grimpai dans un
arbre. J'y restai longtemps — deux heures au moins, je crois — sans
rien voir ni entendre de suspect. On s'ennuie à demeurer éternelle-
ment assis sur une fourche, môme quand elle est tapissée de mousse.
Je finis par descendre. Après avoir mangé ce qui restait de mon déjeu-
ner, une nouvelle marche me dégourdit les jambes. J'avais soin, bien
entendu, d'éviter les clairières. Le seul résultat de ma promenade fut
de me démontrer que celui que je guettais se promenait d'un autre
côté.
La tombée de la nuit me ramena à mon canot. Avant le lever de la
lune, j'étais à un quart de mille de mon premier bivouac, sur la côte
de rillinois. Je venais de dire un dernier mot à un bon souper préparé
dans le bois quand le bruit d'un galop lointain, bientôt suivi d'un bruit
de voix, m'arriva. J'avais presque résolu de passer la nuit sur la lisière
de la forêt. Cette alerte dérangea mes projets. Les cavaliers ne devaient
certes pas songer à moi ; mais mon fusil et ma couverture pourraient
les tenter si par hasard la faible lueur de mon feu attirait leur atten-
tion. Je rapportai mon attirail dans le canot; je poussai au large et
j'attachai mon amarre à l'endroit d'où j'étais parti. Je comptais dor-
mir à poings fermés dans ma barque; mais chaque fois que je com-
mençais à m'assoupir, je me réveillais en sursaut, coiivajjacu que quel-
qu'un me saisissait par la gorge. Enfin, je me dis '^^f^
— Pas moyen de vivre ainsi. Il faut que je découvre qui est avec moi
sur l'ile.
J'empoignai ma pagaie, et, m'éloignant un peu de la rive, je laissai ^
glisser le canot sans sortir de l'ombre, car la lune éclairait encore le
milieu. du fleuve. Au bout d'une heure, j'eus presque atteint l'extrémité
UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 47
nord de l'île, et une légère brise, qui commençait à rider la surface du
fleuve, annonça que la nuit touchait à sa fin. D'un coup d'aviron,
j'amenai la barque à terre et je m'assis sur l'herbe. La lune avait
achevé sa faction et maintenant il faisait noir comme dans un four.
Mais bientôt une pâle clarté grise se refléta sur l'eau : c'était l'aube.
Après avoir attendu un peu, je pris mon fusil et je me dirigeai du côté
où j'avais vu le feu de camp. J'espérais bien qu'on l'aurait ranimé.
Quand on se croit seul dans un bois, on ne se donne guère la peine de
changer de bivouac. Une lueur qui brillait à travers les arbres me
prouva que je ne me trompais pas. Arrivé assez près pour jeter un
coup d'œil sur la petite clairière, la première chose que je vis fut un
homme couché à deux ou trois pas du feu. Il venait de se réveiller et se
frottait les yeux. Il bâilla et se tira les bras. C'était Jim, le nègre de
miss Watson ! Je ne songeai plus à me cacher, je vous en réponds.
— Holà, Jim! m'écriai-je en courant à lui.
Il fut vite debout ; mais, au lieu de paraître heureux de me voir, il
tomba à genoux et me contempla d'un air effaré.
— Ne me faites pas de mal, massa Huck, dit-il enfin. Je n'ai jamais
fait de mal à personne, moi. Il fallait rester au fond de l'eau; c'est la
vraie place d'un noyé. Le vieux Jim a toujours été votre ami; laissez-le
tranquille.
J'eus assez de peine à le rassurer. Mes gambades auraient pourtant
dû lui prouver qu'il ne se trouvait pas en face d'un noyé. Je lui racontai
comment je m'étais échappé de la cabane. Je lui dis que la vue de son
foyer m'avait joliment eff'rayé; mais que l'idée de ne pas être seul sur
l'île ne me faisait plus peur. Je ne craignais pas d'être trahi par lui.
J'étais si ravi d'avoir quelqu'un avec qui causer que je jacassai comme
une pie borgne. Jim^ cependant, demeurait agenouillé; il me regardait,
bouche bée, sans répondre un mot.
— Dis donc, Jim, lui demandai-je, as-tu jamais vu manger un noyé?
— Jamais, répliqua Jim,
— Eh bien, dépêche-toi de jeter une brassée de bois sur ton feu et tu
48
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
niG verras remuer les dents. Le jour arrive au grand galop, il s'agit do
déjeuner.
— Vous ne vous moquez pas de moi? demanda le nègre qui s'était
Jim tombe à genoux.
levé. Le bois ne manque pas, mais le feu ne me sert qu'à m'empècher
de grelotter la nuit. On n'en a pas besoin pour faire la cuisine. Il n'y
a que des fraises ici.
UN COxMPAGNON D'INFORTUNK. 40
— Quoi ! tu te nourris de fraises ?
— Je n'ai pas trouvé autre chose.
— Depuis combien de temps es-tu dans l'île?
— Depuis le jour où vous avez été jeté à l'eau.
— Alors tu dois être affamé?
— Je crois que je mangerais un cheval ! Et de quoi vous êtes-vous
nourri, massa Huck?... Ah ! je vois que vous avez un fusil. Voilà qui
est bon. Tâchez de tuer quelque chose.
— Viens avec moi, lui dis-je, et je te promets un déjeuner solide.
Je l'emmenai du côté où j'avais laissé le canot, et, tandis qu'il allu-
mait le feu, j'allai chercher le lard, la farine, la poêle à frire, le café, la
cafetière, les timbales, le sucre et tout le bataclan. Je rapportai aussi
un brochet qu'il déclara être le meilleur poisson qu'il eût jamais
mangé. 11 dévora ensuite plusieurs tranches de lard et une bonne
ration de biscuits. Enfin, lorsqu'il fut rassasié, nous nous allongeâmes
sur l'herbe.
— Voyons, me dit Jim, qui donc a été tué dans cette cabane, si ce
n'est pas vous ?
Je lui racontai l'histoire de ma fuite ; puis je lui demandai par quel
hasard il se trouvait dans l'île. Il parut inquiet et hésitant.
— Je ferais peut-être mieux de ne pas le dire... Mais vous ne me
trahirez pas, Huck?
— Jamais de la vie !
— Eh bien, je me suis sauvé.
— Jim... je ne me serais pas attendu à ça de ta part.
— Oui ; mais vous avez promis de ne pas me dénoncer.
— Si l'on apprend que je t'ai gardé le secret, on me traitera de ca-
naille d'abolitionnisle et on me montrera au doigt. N'iiuporte, j'ai
promis, je tiendrai...
— Vous vous êtes sauvé aussi, massa Huck.
— Oh! ce n'est pas la môme chose ; je n'appartiens à personne ; on
ne m'a pas acheté.
7
50 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Et on ne peut pas vous vendre, non plus. Je n'aurais pas mieux
demandé que de rester; seulement, dans les derniers temps, les allées
et venues d'un planteur' de coton m'ont mis la puce à l'oreille. J'ai des
raisons pour ne pas aimer les planteurs. Enfin, un soir, à force d'écou-
ter aux portes, j'ai entendu miss Watson dire à la veuve qu'on lui
offrait huit cents dollars de Jim; que c'était une grosse somme; que
l'on voulait une réponse le lendemain même et qu'elle hésitait. Je n'at-
tendis pas pour en savoir plus long et me voilà en route pour em-
prunter un canot un peu au-dessus de la ville, à distance des maisons.
Pas de chance: il passait trop de monde. Alors, je me suis caché sous
le vieux hangar du charpentier...
— L'endroit est bon ; j'y ai souvent dormi et personne ne m'a dé^
rangé.
— Vous n'auriez pas beaucoup dormi ce soir-là, massa Huck; mais
pour sûr, personne ne voulait me déranger. C'était un incendie, un
combat de coqs, une danse, un éboulement ou quelque chose de ce
genre qui attirait les curieux. Je n'osais pas bouger. Bien avant six
heures du matin, ce fut le tour des trains de bois. Vers huit ou neuf
heures, toutes les barques étaient démarrées ; seulement, elles remon-
taient le courant au lieu de le descendre. Je n'y comprenais rien. Enfin,
je sus à quoi m'en tenir. Des rameurs fatigués s'arrêtèrent en face du
hangar, et j'ai des oreilles. Votre père venait de mettre la ville sens
dessus dessous et on allait voir la cabane où vous aviez été assassiné.
— Et voilà pourquoi tu m'as pris pour un revenant ?
— Oui.
— Bêta ! allons, finis ton histoire.
— Eh bien, je me suis glissé sous les copeaux. Il ne me restait plus
rien des provisions que j'ayais fourrées dans ma poche en passant par la
cuisine ; mais je n'étais pas effrayé. Les vieilles devaient aller au grand
jour à un camp meeting\ pour ne rentrer que le soir. Le matin, elles
1. Prédication en plein air.
UiN COMPAGNON D'INFORTUNE,
51
me croiraient aux champs, et, à leur retour, j'espérais être déjà loin. 11
n'y avait qu'un" moyen de m'échapper. Si j'essayais de me sauver à tra-
vers bois, on mettrait les chiens à mes trousses. Si je prenais un canot
pour traverser l'eau, on verrait d'où j'étais parti ; on n'aurait pas beau-
coup de peine à trouver l'endroit où j'avais abordé et on me donnerait
la chasse. . . _^
— Mais tu n'as pas pu arriver ici à la nage? Tu te serais nèyé dix
fois.
<it: *.
— Et puis je voulais aller plus loin.' La nuit venue, je m'embusque
au bord du fleuve pour
attendre un radeau. Les
radeaux ne laissent pas
de piste. Bientôt, je
vois arriver une lumière.
J'entre dans l'eau, je
pousse un tronc d'arbre
devant moi , je nage con-
tre le courant, je m'ac-
croche au train de bois
et je grimpe à l'arrière.
Les débardeurs se te-
naient au milieu, autour
de la lanterne. L'eau
montait et le courant
était rapide, de sort3 que je comptais que, vers quatre heures du matin,
je serais à vingt-cinq milles de la ville, et, qu'avant; l'aube, je pourrais
gagner les bois sur la côte de Tlllinois. Mais le diable s'en mêla. Nous
n'avions pas encore dépassé la tête de l'île Jackson, quand un gaillard
se dirige à l'arrière avec la lanterne. Je n'avais rien à lui dire, pas la
peine de l'attendre. Je me laisse glisser dans l'eau et j'atteins l'île en
un clin d'oeil. Je croyais pouvoir aborder n'importe où. Pas du tout. La
crue avait couvert la grève et la côte était trop escarpée. J'arrivai presque
J'allumai nu feu de camp.
52 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
au pied de l'ile avant de trouver un bon endroit. Une fois à terre, je me
traitai d'imbécile; j'aurais dû me rappeler que, d'heure on heure, on
promène ainsi la lanterne d'un bout à l'autre des radeaux. Par bon-
heur, ma pipe, mes allumettes et mon tabac, que j'avais dans mon cha-
peau, n'étaient pas mouillés. Je m'enfonçai sous les arbres ; j'allumai
un feu de camp et je me séchai. 11 ne me manquait qu'un bon souper.
— Pourquoi n'as-tu pas cherché des œufs de tortue?
— Les œufs de tortue se trouvent dans le sable et le sable était sous
l'eau ; avec ça qu'ils sont faciles à dénicher la nuit.
— C'est vrai. Et le jour, tu ne pouvais pas te risquer au bord de l'eau.
Tu as entendu tirer le canon, hein?
— Je crois bien. J'ai deviné tout de suite que c'était pour vous.
En ce moment, cinq ou six oiseaux arrivèrent près de nous ; ils vo-
laient, ou plutôt ils voletaient en rasant le sol, s'arrètant à de courts
intervalles pour repartir presque aussitôt. Jim me dit que c'était là un
signe de pluie. Quand les oisillons volent de cette façon, gare l'averse I
Je voulus en attraper un ; mais Jim m'arrêta.
— Ça nous porterait malheur, s'écria-t-il. Un jour que mon père
était très malade, j'ai pris une'grive qui voletait à ras de terre. Eh bien,
ma grand'mère m'a déclaré qu'il mourrait, et il est mort le soir môme.
Il me parla ensuite d'une foule d'autres choses qu'on doit éviter do
faire, sous peine de s'attirer une mésaventure plus ou moins sérieuse.
11 ne faut jamais secouer une nappe après le coucher du soleil. Quand
on prépare un plat, il ne faut jamais compter ce qu'on met dedans —
les œufs d'une omelette, par exemple. Si le propriétaire d'une ruche
vient à trépasser, il faut avertir les abeilles dès l'aube, sans quoi elles
cesseraient de travailler et crèveraient.
Les nègres sont très forts pour reconnaître les mauvais présages.
Une fois lancé sur ce terrain-là, Jim eut l'air de ne plus pouvoir s'ar-
rêter et la plupart de ses histoires n'avaient rien de neuf pour moi.
— Ah çà ! Jim, lui demandai-je enfin, est-ce qu'il n'y a pas de signes
qui annoncent qu'on aura de la chance ?
UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 5J
— Pas beaucoup, Huck. A quoi serviraient-ils? On n'a pas besoin
de se garer contre la bonne chance. Pourtant, il y en a. Si vous avez
les bras longs, c'est signe que vous deviendrez riche.
•■ — Tu as les bras longs, hein, Jim ?
— Pourquoi me demandez-vous ça? Vous avez des yeux.
— Eh bien, es-tu riche?
— Je l'ai été et je le serai encore. Dans le temps, j'ai eu quatorze
dollars à moi ; mais ils sont partis plus vite qu'ils n'étaient venus.
— Tu as joué?
— Pas si bête. J'ai acheté une vache dix dollars, et elle est morte le
lendemain.
— De sorte que tu as perdu ce qu'elle t'avait coûté ?
— Pas tout. J'ai vendu la peau et la graisse un dollar et dix cc7îts.
— Il le restait cinq dollars et dix cents. Qu'en as-tu fait?
— Vous connaissez le nègre à jambe de bois de massa Bradish? il
avait ouvert une banque et promis quatre dollars à la fin de l'année à
ceux qui mettraient un dollar dans l'affaire. Tous mes camarades lui
ont apporté leur argent; mais comme j'en avais plus qu'eux, j'ai de-
mandé davantage. Alors, il a fini par offrir de me rembourser trente-
cinq dollars au bout de l'année et il a empoché mes cinq dollars. Je no
les ai jamais revus et ils ne m'ont pas rapporté un liard. La jambe de
bois était tout simplement un filou. J'ai eu beau le rosser, pas moyen
de lui faire rendre gorge.
— Allons, Jim, ne t'arrache pas les cheveux. Puisque tu es sûr de
redevenir riche tôt ou tard, tu as tort de te désoler.
— Oui, c'est vrai ; et, à présent que j'y pense, je suis déjà riche. Je
suis mon maître et je vaux huit cents dollars. Si je les avais, je n'en
demanderais pas davantage.
VI
LA MAISON FLOTTANTE. — LES SERPENTS A SONNETTES.
Je voulais explorer un endroit que j'avais remarqué au beau milieu de
mon île durant ma promenade de la veille. Jim se décida à me suivre,
et nous fûmes bientôt arrivés, car l'île Jackson n'a que trois milles de
long. L'endroit en question était une crête qui s'élevait à une hauteur
de quarante pieds environ. Nous eûmes de la peine à grimper. La
pente devenait de plus en plus raide à mesure que nous' montions et
les buissons épineux nous barraient parfois la route. Parvenus au
sommet, nous nous trouvâmes en face d'une caverne creusée dans le
roc et qui s'ouvrait du côté du Missouri. Elle n'était pas très grande ;
mais Jim pouvait s'y tenir debout et on n'y avait pas trop chaud. Mon
compagnon parut ravi de cette découverte. Il me proposa de repartir
aussitôt pour emménager nos provisions et nous installer dans la
grotte. " _
— Il n'y a qu'à amarrer le canot juste en face de l'endroit où nous
sommes, me dit-il. D'ici, je verrai arriver les curieux de loin, s'il en vient,
et nous serons sur la côte de l'Illinois avant qu'ils aient abordé. Et puis
les oiseaux nous ont avertis qu'il va pleuvoir. Quand la pluie tombe
dans cette saison, elle tombe bien; les provisions seront perdues.
Je n'avais pas besoin de l'avis des oiseaux pour deviner que le temps
allait changer, et je savais aussi que les gens qui se mettraient en quête
de Jim partiraient de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire du côté du Mis-
souri. Je me laissai donc convaincre. La barque, amenée jusqu'au mi-
lieu de l'île, fut cachée sous les saules. Jim se chargea de ce qu'elle
contenait et regagna la caverne, où je ne tardai pas à le rejoindre avec
deux poissons qui avaient mordu à nos lignes.
LA MAISON FLOïTAiNïE.
L'entrée de notre grotte était si large que nous ne manquions ni
d'air ni de jour.
D'un côté de la porte — il n'y avait pas de porte, mais ça ne fait rien
— un bout d-e rochiBr plat s'avançait au dehors, comme pour nous ser-
-^ë^-^/^
Nous avions étendu les couvertures à l'intérieur.
vir de cuisine. Jim alluma son feu sur cette dî^le, que les buissons pro-
tégeaient contre le vent, et notre dîner fut vite préparé. Les provisions
installées au fond de la caverne, nous avions étendu les couvertures à
l'intérieur, près du foyer, car le sol semblait un peu humide. Nous
mangeâmes d'aussi bon appétit que si nous avions été dans le plus
56 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
beau salon de la veuve. Lorsqu'on a faim, on se passe fort bien de table.
Une table nous aurait même gônés, attendu que les chaises manquaient.
Peu à peu, le ciel s'assombrit, puis ce furent des coups de tonnerre
à vous assourdir, des éclairs à vous aveugler. Enfin, la pluie se mit à
tombera torrents. Les oiseaux ne s'étaient pas trompés. Je n'ai jamais
entendu le vent souffler si fort. Tantôt, au-dessous de nous, les branches
des arbres se courbaient sous l'averse; tantôt une rafale les relevait et
les tordait. Un moment on ne voyait presque rien; le moment d'après,
//•s/. Moût avait l'air de flamber et j'apercevais au loin les arbres qui
agitaient leurs branches. Une seconde plus tard, c'était la bouteille à
l'encre, môme à vingt pas de la caverne. Alors le tonnerre recommen-
çait à gronder; on aurait dit un tas de barriques vides roulant du haut
en bas d'un escalier.
— Eh bien, Jim, dis-je à mon compagnon, qui ne se montrait pas
. trop rassuré, est-ce que l'orage l'a coupé l'appétit? Est-ce que tu ne te
crois pas à l'abri?
— Ah! répliqua- t-il, vous ne seriez pas à l'abri sans Jim. Nous
serions tous les deux dans le bois et à moitié noyés.
Après l'orage, le fleuve continua à monter pendant dix ou douze
jours, et une bonne partie de l'île fut inondée. Je ne parle pas seule-
ment des berges ; môme à l'intérieur, la pluie avait laissé dans les bas-
fonds une foule de petits lacs de trois ou quatre pieds de profondeur.
Les rives de l'Illinois étaient complètement submergées, et, de ce côté,
le Mississipi avait maintenant plusieurs milles de large; mais la dis-
tance qui nous séparait du Missouri restait à peu près la môme, parce
que le terrain formait dans cette direction une sorte de mur qui empo-
chait l'eau de s'étendre.
Le jour, nous nous promenions en canot sur notre île. Il faisait très
frais dans le bois, môme lorsque le soleil desséchait les endroits décou-
verts. Le canot se faufilait entre les arbres et quelquefois les lianes
devenaient si pressées qu'il fallait reculer pour s'ouvrir un passage
ailleurs. Sur les tertres ou sur les troncs d'arbres abattus qui sortaient
LA MAISON FLOTTANTE. 57
de l'eau, on voyait des lapins et d'autres bêtes ; la faim les apprivoisait
joliment, et je crois qu'ils ne demandaient qu'à se laisser prendre. 11
y avait aussi des tortues; mais elles glissaient dans l'eau à notre ap-
proche. Les serpents ne manquaient pas non plus; nous en rencon-
trions jusque sur le plateau où se trouvait la caverne.
Un soir — nous évitions autant que possible de sortir du bois en
plein jour — Jim poussa un cri de joie à la vue d'un radeau échoué sur
la rive. Quand je dis un radeau, je me trompe; ce n'était que la moitié
d'un grand train de bois qui avait dû se détraquer pendant l'orage et
qui venait sans doute d'une des grandes scieries établies au-dessus de
Saint-Pétersbourg. En effet, il se composait de planches de sapin très
unies et assez solidement attachées. Il mesurait bien douze pieds de
large sur quinze ou seize de long, avec une petite plate-forme très
commode pour ceux qui tenaient à rester les pieds secs.
— 11 n'y a pas de quoi se frotter les mains, dis-je ii Jim. Les plan-
ches ne se mangent pas. Elles rapporteraient gros dans un chantier ;
par malheur, il faudrait aller loin pour les vendre.
— Justement, massa Huck ! J'espère que nous irons assez loin quand
l'eau baissera un peu, et, sur le Mississipi, il vaut mieux voyager sur
un bon radeau que dans une coquille de noix. Et puis, l'île Jackson est
trop près de la ville. Je voudrais déjà être parti. Personne ne viendra
vous chercher ici, parce qu'on vous croit mort; moi, c'est une autre
histoire.
— Pas du tout, Jim. Gomme je ne suis pas mort, on nous prendrait
du même coup et on me ramènerait là-bas. Sois tranquille, je ne tiens
pas plus que toi à être pris. En attendant, ton idée n'est pas mauvaise ;
fixons le radeau de façon à ce qu'il ne s'envole pas.
Le lendemain, vers l'aube, nous allâmes lever nos lignes. Devinez
un peu ce que nous vîmes arriver le long de la côte de l'Illinois ? Une
maison ! ou du moins le haut d'une maison en bois qui suivait lente-
ment le courant. Dieu sait comment elle avait été entraînée et com-
ment elle se soutenait sur l'eau. Sans doute, elle s'appuyait sur des
8
58
LES AVENTURES DE IIUGK FINN,
troncs d'arbres accrochés en route et qui ralentissaient sa marche. Elle
était à deux étages et penchait en avant. Nous l'atteignîmes en pa-
gayant, et, à défaut de porte, Jim entra par une croisée qu'il enfonça
avec son aviron. Il ne faisait pas encore assez clair pour bien voir à
La maison flottante.
l'intérieur; nous attachâmes le canot à l'arrière de l'épave et nous
nous assîmes. Le jour vint avant que nous eussions atteint la pointe de
l'île. Alors, en regardant par la fenêtre, nous distinguâmes un lit, une
table, des chaises renversées et une foule d'objets qu'on semblait avoir
jetés au hasard sur le parquet. Quelque chose gisait dans le coin le
plus éloigné de la croisée ; ça avait l'air d'un homme endormi.
— Holàl hé! cria Jim.
Rien ne bougea. Je criai à mon tour; puis Jim sauta dans la
chambre.
— Il ne dort pas, me dit-il au bout d'un instant. Non, ma foi. Il a
reçu une balle dans la poitrine et il doit être mort depuis deux ou trois
LA MAISON FLOTTANTE. 39
jours. Je vais vous aider à, grimper; mais ne le regardez pas, Huclv.
Il s'était dépêché de jeter un bout de tapis sur le corps ; il aurait pu
s'en dispenser; je n'éprouvais pas la moindre envié de regarder.
— Tiens, lui dis-je en lui montrant un masque de drap noir que je
venais de ramasser, c'est la bande dont mon père a parlé qui a fait le.
coup.
— Tant pis, répliqua Jim ; ces gredins ne laissent derrière que ce
qui ne vaut pas la peine d'être emporté.
Les gredins paraissaient avoir tout bousculé ; mais ils n'avaient pas
tout emporté. Accrochés aux murs, il y avait des robes, des jupes et
quelques habits d'homme à ma taille. Ils arrivaient à propos, car mes
vêtements tombaient en loques. Nous ramassâmes aussi une hachette,
des livres, un couteau de poche, un paquet de chandelles, un chaude-,
lier de cuivre, une gourde, deux tasses d'étain, un couvrepied rapiécé,
un marteau, des clous, un collier de chien, une ligne à pêche aussi
épaisse que mon petit doigt, un fer à cheval, une cruche à moitié pleine
de whisky ; tout cela pouvait servir. Notre dernière trouvaille fut une
jambe de bois ; elle était trop courte pour Jim, trop longue pour moi,
et les courroies manquaient ; à part ce défaut, c'était une très belle
jambe. J'eus beau chercher, je ne parvins pas à mettre la main sur
l'autre.
Quand nous fûmes prêts à pousser au large, nous nous trouvions à
un quart de mille du pied de l'île et il faisait déjà grand jour. J'obli-
geai Jim à se coucher au fond du canot, parce que, s'il était resté assis,
on aurait reconnu un nègre d'assez loin. J'avais traversé le fleuve des
centaines de fois et j'étais bon rameur; sans quoi, je ne serais peut-
être jamais parvenu à me rapprocher des côtes de l'Illinois. Je finis
par regagner l'eau dormante au bord de l'île ; mais je me sentais joli-
ment fatigué. Jim prit à son tour les avirons et nous arrivâmes sains
et saufs à notre point de départ.
Après déjeuner, j'adressai une foule de questions à Jim au sujet du
mort que le courant emportait au loin. Je cherchais à deviner si c'était
CO LKS AVENTURES DE HUCK PINN.
un des voleurs ou s'il avait été tué par eux. Le nègre détourna la con-
versation.
Je me mis à examiner une espèce de houppelande qui semblait avoir
été taillée dans une vieille couverture de laine. Après l'avoir décrochée
avec d'autres vêtements pendus aux murs de la maison flottante, je
l'avais jetée de côté ; mais Jim s'était obstiné à l'emporter. Je découvris,
cousus dans la doublure du collet, huit dollars en argent.
— Eh bien, demandai-je au nègre, soutiendras-tu encore qu'il ne
faut jamais toucher à une peau de serpent? Je t'ai raconté avant-hier
que j'ai trouvé une peau de serpent sur le plateau, à l'entrée de la ca-
verne, et que je l'ai écrasée entre mes doigts. Tu as prétendu que rien
ne portait malheur comme de manier ces machines-là. Tu vois que
c'est tout le contraire.
— Attendez un peu, Huck, ça viendra; rappelez- vous que je vous
l'ai dit, ça viendra.
Il ne se trompait pas et je n'eus pas le temps d'oublier sa prédiction.
11 me l'avait faite un mercredi. Le vendredi suivant, comme nous
étions assis sur l'herbe à l'entrée de la grotte, je me levai pour aller
chercher du tabac. La première chose que j'aperçus fut un serpent à
sonnettes. C'était peut-être celui qui avait changé de peau quelques
jours auparavant. En tout cas, il m'aurait certes porté malheur, si je
ne l'avais pas tué. Je le plaçai à côté de la couverture de Jim. Roulée
sur elle-même, sa tête plate en l'air, la vilaine bête paraissait prête à
s'élancer, et je ne pus m'empêcher de rire d'avance de la peur qu'elle
causerait au nègre.
Une heure après, je n'y songeai plus. Quand Jim se jeta sur sa cou-
verture, il y avait là un second serpent qui le piqua. Jim se redressa
en hurlant, et, dès que j'eus allumé la chandelle, je vis le crotale se
tortiller autour de sa jambe, tout prêt à le mordre de nouveau. En un
clin d'œil, je passai un bâton sous un des replis, un coup de couteau fit
le reste. Jim empoigna la cruche de whisky et avala gorgée sur gorgée,
ne s'arrêtant que lorsque la respiration allait lui manquer.
LES SERPENTS A SONNETTES.
Gl
— Prends garde, Jim, lui dis-jc. Tu n'es pas habitué à boire. Si tu
continues, tu tomberas bientôt ivre mort.
— Tant mieux, répliqua- t-il, c'est le meilleur remède. Vous me
roulerez dans ma couverture et vous me laisserez transpirer. En atlen-
Je passai nu bûton sous nu des replis du crotale.
dant, coupez un petit bout do la béte qui m'a mordu, ôtez la peau et
faites-le rôtir. Je le mangerai, ça aidera aussi. Et puis vous enlèverez
les crochets pour me les attacher autour du poignet.
Mon pauvre Jim avait toujours, à juste titre, passé pour un modèle
de sobriété. Ce soir-là, tout en m'adressant ses recommandations, il
s'interrompait sans cesse pour porter à ses lèvres le goulot de la
62 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
cruche. Il s'arrêtait de temps à autre, se mettait à hurler et à danser,
puis recommençait à boire. Il était nu-pieds et avait été mordu au
talon. Heureusement, sa jambe n'était pas trop enflée, et je lui dis que
c'était bon signe.
— Oui, murmura-t-il ; mais j'ai beau me brûler le gosier, la tête ne
me tourne pas, et c'est mauvais signe.
Enfin le whisky finit par produire son effet habituel et j'enveloppai
Jim dans sa couverture. Il demeura couché pendant trois jours, puis
le gonflement disparut. Il attribua sa guérison au rôti que je lui avais
servi ; mais je crois que le whisky y fut pour quelque chose.
Au bout d'une semaine, le fleuve rentra dans son lit. Nos provisions
diminuaient ou se gâtaient; cependant, le poisson et les œufs de tortue
ne manquaient pas. Un matin, j'eus l'idée d'accrocher un morceau de
lard rance à un des hameçons de notre grosse ligne. Nous prîmes un
énorme poisson nommé chat marin, qui mesurait au moins six pieds
de long et qui faisait des bonds à nous envoyer sur la côte de l'Illinois.
Nous le regardâmes se débattre jusqu'à ce qu'il se fût noyé, et nous
eûmes de la peine à l'amener à terre, tant il était lourd. Il aurait valu
beaucoup d'argent à Saint-Pétersbourg, car sa chair, blanche comme
la neige, fait de fameuses grillades.
Le lendemain, il n'y avait qu'un brochet sur nos lignes, et, le sur-
lendemain, un second brochet. Le temps commençait à me paraître
long. Je ne m'ennuyais guère davantage dans la cabane de mon père.
Jim débitait sans cesse les mêmes histoires.
Je me félicitai d'avoir été à l'école; sans les livres que nous avions
emportés, je me serais démonté la mâchoire à force de bâiller. Ils
étaient presque tous amusants, excepté un, où l'on racontait comment
on a coupé la tête à Louis XVI, je ne sais pas pourquoi. Jim aimait
mieux l'histoire de Robinson Grusoé.
— Et tout cela est vrai? me demanda le nègre.
— Parbleu ! puisque c'est imprimé.
— Alors Robinson a choisi un mauvais nom pour ce bon Vendredi.'
LES SERPENTS A SONNETTES. e^
— C'est vrai ; mais tu peux être sûr que Robinson n'a pas voulu lui
porter malheur ; il l'aurait appelé Dimanche, s'il l'avait rencontré pour
la première fois ce jour-là. Je parie aussi, qu'en dépit de ses chèvres et
de son perroquet, il ne serait pas resté huit jours dans son île s'il avait
eu un canot et s'il avait aperçu Saint-Pétersbourg du haut de sa ca-
verne. Tom Sawyer non plus, je t'en réponds. Il aurait tenu à savoir
ce qui se passe là-bas, et j'ai bien envie de traverser le fleuve un de
ces soirs.
Jim désirait autant que moi savoir ce qui se passait de l'autre côté du
Mississipi ; cependant l'idée ne parut guère lui sourire.
— On n'a pas eu le temps de vous oublier, me dit-il, et, pour décou-
vrir quelque chose, il faudra parler aux gens.
— Tu penses bien que je ne m'adresserai pas au premier venu.
D'ailleurs, j'ai de bonnes jambes; il n'y a pas de canots au bas de la
ville, et le nôtre sera là.
— Alors, il faudra que je vous attende au bas de la ville ?
— Pas du tout, répliquai-je. Tu m'attendras ici, et tu fileras sur le
radeau, si je ne suis pas revenu avant qu'il fasse grand jour. Tu em-
porteras ce qui reste de provisions, les huit dollars, le fusil, et tu
tacheras de gagner les États libres.
— Oh! je sais conduire un radeau et je me tirerai bien d'affîiire tout
seul. C'est pour vous que je crains, massa Huck. Vous voilà presque
aussi bien habillé que chez la veuve et ça ne vous change pas assez...
Au fait, il y aurait un moyen... Si vous mettiez une des robes qui
sont là?
— Décidément, Jim, tu n'es pas bete, m'écriai-je, Tom Sawyer lui-
même n'aurait pas trouvé mieux.
Jim, comme beaucoup de nègres, savait coudre. Il se mit aussitôt à
l'œuvre et eut bientôt arrangé à ma taille une robe de calicot et un
jupon ramassés dans la maison flottante. Je ramenai le bas de mon
pantalon jusqu'aux genoux; les vêtements de contrebande furent
passés par-dessus ma tête et Jim agrafti la robe derrière mon dos.
nt
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Elle paraissait avoir été faite pour moi. Un grand chapeau do cam-
pagne, dont j'attachai les rubans sous mon menton, compléta mon
costume. Jim déclara que personne ne me reconnaîtrait, môme en
plein jour ; seulement, il m'engagea à ne pas tenir les coudes en Fair
« Jim agrafa la robe derrière mon dos.
et ù sautiller un peu au lieu de faire de longues enjambées. 11 me
recommanda aussi de ne pas relever ma robe pour tirer mon couteau
ou mon tabac de ma poche.
Gela n'est pas commode de marcher avec des jupes qui vous battent
les mollets. Je me sentis d'abord très gêné ; mais, après m'ùtre exercé
pendant quelque temps en m'aidant des conseils de Jim, je m'y habi-
LtS SERPENTS A SONNETTES. 63
tuai si bien, qu'il me sembla que je pourrais regarder les gens en face
sans trahir le moindre embarras.
Vers la tombée de la nuit, je partis dans le canot en longeant la côte
de rillinois. Je traversai le fleuve un peu au-dessous de l'embarcadère
du bac et le courant m'amena au bas de la ville. J'amarrai la barque
dans une anse où j'avais souvent péché, puis je gravis la berge.
Une lumière brillait à la croisée d'une petite maison qui, lors de mou
départ, se trouvait depuis longtemps sans locataire. Je m'approchai à
pas de loup et, regardant par la fenêtre, j'aperçus une femme d'une
quarantaine d'années qui tricotait à la lueur d'une chandelle. Je ne
l'avais jamais rencontrée. C'était donc une étrangère, car je connaissais
au moins de vue tous les habitants de Saint-Pétersbourg.
Le hasard me favorisait. En m'adressant à cette femme, je ne cou-
rais aucun risque, et, si court qu'eût été son séjour dans la petite ville
elle pourrait sans doute m'apprendre ce que je voulais savoir. Aussi
frappai-je sans hésiter à la porte, bien décidé à ne pas oublier que
j'étais une fille.
vil
MADEMOISELLE WILLIAMSON.
— • Entrez, cria la femme.
J'entrai, et, après m'avoir regardé un instant, elle me dit de prendre
une chaise.
— Comment t'appelles-tu? me demanda-t-elle.
— Sarah Williamson.
— Tu demeures dans la ville ?
— Non, madame. Je suis de Hookerdale, ià. sept milles plus bas. J'ai
fait le chemin à pied et je tombe de fatigue.
— Et tu as faim, je parie ? Heureusement, le garde-manger n'est
pas vide.
— Merci, madame; ce n'est pas la peine de vous déranger. J'avais
si faim que j'ai dû m'arrêter dans une ferme à deux milles d'ici. Voilà
pourquoi j'arrive si tard. Ma mère est malade ; elle n'a plus d'argent,
et je viens trouver mon oncle Abner Moore. Il demeure tout en haut
de la ville, à ce qu'elle m'a dit. C'est la première fois que je lui rends
visite. Vous devez le connaître?
— Abner Moore? Non. Il n'y a pas deux semaines qu'il a fallu
quitter notre belle ferme de l'Ohio pour venir habiter cette bicoque, de
sorte que je ne suis pas à même de te renseigner. Le plus simple,
c'est de passer la nuit ici. Là, ôte ton chapeau.
— Non, non; merci, madame. Laissez-moi seulement me reposer
un instant.
— Eh bien, mon mari sera de retour dans une heure ou une heure
et demie. 11 en sait peut-être plus que moi, et il t'accompagnera un
■^ bout de chemin.
MADEMOISELLE WILLLVMSON. 07
Gela lui laissait le temps de causer et je n'en demandais pas davan-
tage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de son mari et de ses
affaires, qui ne m'intéressaient pas le moins du monde. J'étais très
embarrassé, car je n'osais pas l'interroger, de peur de lui donner
l'éveil. Enfin, au moment où je désespérais d'obtenir d'elle un rensei-
gnement q^uelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plus à
propos de quoi, à me raconter — avec beaucoup d'enjolivements — ma
propre histoire. J'appris que j'avais trouvé vingt mille dollars, que
j'étais un mauvais garnement, et que mon père ne valait guère mieux.
Lorsqu'elle arriva à l'assassinat, je lui dis :
— Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça; mais il
ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon.
— Je crois bien, personne ne le sait. Pas l'ombre d'une piste ! J'ai
une voisine qui pense que c'est un nègre évadé du nom de Jim.
— Jim! m'écriai-je.
J'allais protester. Je jugeai prudent de m'abstenir, et elle continua :
— Oui, un nègre nommé Jim, qui s'est sauvé la nuit même de l'as-
sassinat. On l'a soupçonné tout d'abord. Bientôt, le vent a tourné et on
le soupçonne moins, parce que la police a reconnu qu'il devait y avoir
plusieurs complices.
— Et le père de Huck est revenu ? *
— Certainement. C'est lui qui a mis la ville sens dessus dessous en
annonçant le meurtre, comme je te l'ai dit ; mais il est reparti au bout
de deux jours, après avoir extorqué de l'argent au tuteur de son fils.
On s'étonne de ne pas le revoir, car il entend hériter, et le procès
pourrait bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par le
prendre.
— On le cherche donc toujours ?
— Innocente, va! Un nègre évadé! On offre une récompense de
trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gens qui s'imaginent
qu'il n'est pas loin, et j'en suis, quoique je garde mon opinion pour
moi. L'autre jour, je causais avec une vieille qui me vend quelquefois
^
es LKS ÀViiNT.OftES DK^^BUCK FINN.
du poisson et je lui ai parlé par Hasard de l'île Jackson, une petite île
que tu pourrais apercevoir d'ici, s'il faisait plus clair. Elle m'a dit que
personne n'y demeurait. Je n'ai rien répondu ; mais ça m'a donné à
penser; J'étais sûre d'avoir vu de la fumée s'élever au dessus des
arbres un jour ou deux aupara^^an t. L'idée m'est venue que le nègre se
cache là-bas. Je n'ai pas vu de fumée depuis, et il a peut-être filé. Par
malheur, mon mari se trouvait abseiii;ae, matin, à son retour, je l'ai
prévenu et nous en aurons bientôt le cœur net.
Cette confidence me causa une telle inquiétude que je me sentis tout
décontenancé. Je ne savais que faire de mes mains. Je pris une aiguille
sur la table et jp voulus l'enfiler. Mes doigts tremblaient trop ; je n'y
parvins pas. Quand mon hôtesse cessa de parler, je levai les yeux et* je
vis qu'elle m'examinait curieusement, en souriant un peu. Je remis
l'aiguille sur la table et je dis, d'un. ton que je cherchai à rendre indif-
férent : • * '
— Trois cents dollars, c'est une grosse somme. Je voudrais en rap-
porter^utant à ma mère., Est-ce q^e votre mari partira ce soir?
— Je l'espère bien. Il est^dUé à là ville, avec l'ami dont je t'ai parlé,
pour louer un "canot et tâcher d'emprunter un second fusil.
— S'ils attendaient le jour, ils verraient mieux.
. — ^Ôui, et le nègre verrait mieux aussi. Après minuit, il sera sans
doifte endormi ; dans l'obscurité, ils pourront se glisser à travers les
arbres et découvrir son feiî de camp sans lui donner l'éveil.
— C'est vrai; je ne songeais pas à ça.
Elle continuait à me regarder d'un air intrigué, ce qui augmenta
mon embarras. Tout à coup elle me demanda :
— Gomment m'as-tu dit que tu t'appelles?
— Mary Williamson.
— Mary? Je croyais que tu avais dit Sarah quand tu es entrée?
— Oui, madame. Sarah-Mary Williamson. Sarah est mon premier
nom. Quelquefois on m'appelle Sarah, quelquefois Mary.
— Ah ! très bien ; je comprends.
MADKMOTSKI.LR WILLIAMSON.
r.o
Sa réponse me remit à mon aise, mais je n'osai pas encore la regar-
der en face. J'aurais bien voulu m'en aller. Mon embarras fut do courte
durée. L'instant d'après, elle nje parla d'autre chose. Elle se plaignit de
son mari, qui n'avait pourtant qu'un seul défaut : la passion du jeu.
C'est pour cela qu'elle était réduite à haTDÎter une maison où les rals^^jk^'
Iliick vièe un rai.
semblaient se regarder comme chez eux. J'ignore si elle avait raison
de blâmer son mari. Pourles rats, Je ne pouvais pas lui donner tort.
La chandelle n'éclairait pas assez pour leur faire peur et à chaque
instant on les voyait se montrer à l'entrée de leurs trous.
— Une voisine m'a donné un beau chat, repHt mOn hôtesse, et il s'est
sauvé au bout d'une heure. Il aura eu peur d'être mangé. Je suis obligée
d'avoir sans cesse sous la main quelque chose à leur lancer, sans quoi
LES AVENTURAS DE HUGK FINX.
ils ne me laisseraient pas tranquille. Voilà ce que j'ai trouvé de mieux,
ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée en boule. Je
vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me gêne pas.
Là-dessus, elle atteTidit une occasion ; mais elle manqua le but et
cria : ouche! tant son bras lui faisait mal.
Je ne pus m'empêcher de rire.
— Essaye un peu, dit-elle; tu verras que ça n'est pas trop facile,
rhumatisme à part.
Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt; mais je n'osai pas
refuser. Je pris le morceau de plomb, et le premier rat qui s'aventura
hors de son trou serait rentré chez lui assez malade s'il avait attendu
une seconde ou deux de plus.
— A la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que moi. Ils
n'en seront pas tous quittes pour la peur, je le parierais.
Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et rapporte en
même temps un écheveau de fil qu'elle me prie de l'aider à dévider. Je
tends les bras et elle se remet à causer de ses affaires, puis elle s'inter-
rompt pour me dire : •
— Attention aux rats !... Mais il faut avoir son arme sous la main.
- Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes genoux. Natu-
rellement, je serre les jambes et elle continue à jacasser. Au bout
d'une minute, elle s'arrête de nouveau, enlève l'écheveau, me regarde
entre les deux yeux et me demande d'un ton amical :
— Voyons, quel est ton vrai nom?
— Plaît-il, madame?
— Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom? T'ap-
pelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean?
Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais que ré-
pondre ; enfin, je dis en me levant :
— Ne vous moquez pas d'une pauvre fille, madame ; si je vous gêne,
je...
— Non, tu ne t'en iras pas comme ça. Assois-toi et reste où tu es.
MADEMOlSELLt: WILLIAMSON. 71
Tu n'as rien à craindre de moi; je garderai ton secret; je te viendrai
même en aide, et mon mari aussi, s'il peut t'être utile. Je vois jbien que
tu es un apprenti et que tu as pris la clef des champs. Tu as planté là
ton maître, hein? J'ai eu un fils qui aurait ton âge, s'il vivait encore, et
il en a fait autant. Le mal n'est pas grand. On t'a maltraité et tu es
parti sans dire au revoir? Allons, raeonte-moi tout ; ce n'est pas moi
qui te dénoncerai.
Je n'étais plus embarrassé. L'histoire qu'elle venait de me suggérer
arrivait fort à propos.
— Eh bien, je vais tout vous raconter, répliquai-je, car je suis sur
que vous me tiendrez parole et que vous ne me trahirez pas. Ma mère
est morte, mon père a disparu, et on m'a mis en apprentissage chez
un fermier, à une trentaine de milles d'ici. Cela m'ennuyait d'être
battu et je n'y tenais plus. Il est parti pour un voyage de trois ou quatre
jours ; j'ai profité de l'occasion pour prendre ces vieilles nippes que sa
fille laissait traîner au fond d'une malle, et...
— Tu n'as jamais pu agrafer cette robe tout seul. Qui t'a aidé?
— Un nègre qui m'a conseillé de me déguiser. Je crois que mon
oncle Abner Moore me recevra volontiers chez lui. Il m'a reproché do
n'être jamais venu le voir depuis qu'il habite Goschen.
— Goschen, mon pauvre garçon? Tu es à Saint-Pétersbourg, ïx dix
milles de Goschen. Qui donc t'a si mal renseigné?
— Un homme que j'ai rencontré ce matin. Je ne craignais pas de
me tromper de route, car je sais qu'il n'y a qu'à suivre le fleuve. Je
lui ai seulement demandé si j'avais encore loin à aller et il m'a dit...
— Enfin, il s'est trompé ou bien il avait bu.
— Je crois plutôt que c'est moi qui ai mal compris. En tout cas, il
faut me remettre en route ; mon oncle serait inquiet.
— Inquiet? Il ne t'attend pas.
— Oh ! si, madame; du moins, je lui ai écrit avant départir,
— Bien sûr? Alors, tu peux me laisser son adresse? Nous allons
voir.
n LES AVENTUtlES DK lltJCK FlNX.
- J'écrivis tant bien que mal l'adresse de mon oncle sur un bout de
papier : Abner Moore, charron, à Goschen (Missouri). Cette épreuve ne
suffit pas pour convaincre mon hôtesse.
Il*doit y avoir des vaches sur la ferme d'où tu viens? me dc-
manda-t-elle brusquement.
— Certainement, madame; des vaches, des moutons, des chevaux,
des poules, des...
— Alors, réponds vite, sans prendre le temps de réfléchir. Lors-
qu'une vache est couchée, comment se remet-elle debout?
— Sur ses jambes de derrière, madame.
— Et un cheval ?
— Sur ses jambes de devant, parbleu !
— De quel côté des arbres pousse-t-il le plus de mousse?
— Du côté du nord.
— Bon ; je vois que tu as vécu à la campagne. Je croyais que tu
cherchais de nouveau à me tromper. Maintenant, dis-moi ton nom.
— Georges Peters.
— Tâche de ne pas l'oublier. Tu ne te tirerais plus d'affaire en sou-
tenant que tu t'appelles Georges-Alexandre, lorsque je te surprendrai à
mentir. Encore un conseil. Avant de vouloir passer pour une fille, ap-
prends à enfiler une aiguille. Approche le fil de l'aiguille et non pas
l'aiguille du fil. -Et, quand tu viseras un rat ou autre chose, ne te con-
tente pas de rejeter le bras en arrière et de jouer du coude et du poi-
gnet. Dresse-toi sur la pointe des pieds, lève la main au-dessus de la
tète aussi maladroitement que possible, abaisse le bras tout d'uno
pièce, comme s'il tournait sur un pivot, et manque ton rat de cinq ou
six pieds. Et rappelle-toi surtout que, quand une femme est assise, elle
n'a pas besoin de serrer les genoux pour retenir un bout de plomb
qu'on jette sur sa jupe. Vois-tu, j'ai su à quoi m'en tenir dès que lu
t'es misa enfiler cette aiguille; mais je tenais à être sûre de ne pas me
tromper. Aprésent, Sarah-Mary Williamson, Georges-Alexandre Peters,
tu peux profiter du clair de lune pour partir et rejoindre ton oncle. Je le
MADEMOISELLE WILLLVMSON.
T.-]
souhaite un bon accueil. Si tu te retrouves dans l'embarras, envoie un
mot à M"" Judith Loftus - c'est mon nom - et nous tâcherons de t'en
lirer. En attendant, la faim vient vite à ton âge ; j'ai là des sandwiches
toutes faites que tu vas emporter.
Je me sentais si honteux d'avoir débité tant d'histoires à cette bravo
dame, que je voulus refuser. Je n'avais vraiment pas faim. Mais elle
me fourra le paquet de
sandwiches dans la main
et je me laissai faire,
car je craignais de voir
arriver son mari. Elle
me retint encore quel-
ques minutes afin de me
renseigner d'une façon
1res précise sur la route
à suivre pour arriver en
droite ligne au but de
mon voyage. Je ne pou-
vais pas lui dire que je
connaissais le chemin
beaucoup mieux qu'elle
et que d'ailleurs j'avais
l'intention d'en prendre
un autre. Après l'avoir remerciée, je suivis la berge pendant une cin-
quantaine de yards, puis je revins sur mes pas jusqu'au canot, qui se
trouvait à peu de distance de la maison, et je partis en toute hâte. Je ra-
mai contre le courant assez loin pour qu'il me ramenât à la tête de l'île.
Je jetai au loin mon chapeau — je n'avais pas besoin d'œillères.
Parvenu vers le milieu du fleuve, je crus entendre tinter une horloge
et je m'arrêtai pour écouter... Un, deux, trois... Onze heures!... Il n'y
avait pas de temps à perdre. Lorsque j'eus atteint la pointe de l'île, je
ne m'attardai pas pour reprendre haleine, bien que je fusse presque
Debout, Jim !
10
LES AVENTURES DE HUCK FINN.
essoufflé. Je poussai jusqu'à mon ancien camp, je me débarrassai en
un clin d'oeil de ma robe, et j'allumai un grand feu. Dès qu'il com-
mença à flamber, je sautai dans la barque. L'endroit où nous avions
amarré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne me fallut
pas longtemps pour accomplir le trajet en pagayant le long de la
rive. Là, je débarquai, je filai à travers les arbres et je grimpai la
colline au pas de course. Jim, enveloppé dans sa couverture, dormait à
poings fermés. Je le réveillai en criant :
— Debout, Jim! J'ai bien fait d'aller là-bas. Il s'agit de déménager
au plus vite. On est à nos trousses.
Jim ne m'adressa pas une seule question ; il ne dit pas un mot ;
mais la façon dont il travailla durant la demi-heure qui suivit me
prouva qu'il m'avait bien compris et qu'il ne voulait pas se laisser sur-
prendre. Au bout de trois quarts d'heure tout ce que nous possédions
se trouvait à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous
les saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soin avait
été d'éteindre le feu à l'entrée de la grotte et l'on ne pouvait pas voir
notre chandelle du dehors.
Je m'éloignai un peu de la côte dans le canot et je me tins aux
aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à une très grande
distance à cause d'un léger brouillard qui commençait à se lever; mais
le brouillard n'empêche pas d'entendre. Du reste, je comptais bien
que M. Loftus, s'il mettait son projet à exécution, ne s'amuserait pas
à faire le tour de l'île. Il débarquerait certainement de l'autre côté, en
face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc libre. Jim détacha le
traîneau et nous glissâmes à l'ombre des arbres, le canot à la remorque,
sans prononcer une parole jusqu'à ce que nous eussions dépassé l'île.
VIII
LE STEAMER NAUFRAGÉ.
Il devait être près d'une heure du matin lorsque nous arrivâmes
enfin au bas de l'île. Le radeau nous paraissait marcher très lentement.
Il était convenu qu'en cas d'alerte nous sauterions dans le canot afiin
de gagner la côte de l'Illinois et nous cacher dans les bois. Aucune
embarcation ne se montra — fort heureusement pour nous, car le
fusil, les lignes, les provisions, les couvertures et le reste se trouvaient
sur le radeau. On ne songe jamais à tout quand on se presse trop.
Ceux dont j'avais annoncé la visite à Jim mirent-ils le pied dans
l'île ce soir-là? Je ne l'ai jamais su. En somme, s'ils ont découvert mon
feu de bivouac et passé une partie de la nuit à veiller en guettant le
retour du nègre, ce n'est pas ma faute; ils n'avaient qu'à rester chez
eux. Je ne regrette qu'une seule chose — Ja déception que leur décon-
venue aura causée à ma bonne hôtesse ; mais je suis sûr que si elle
avait connu Jim, elle ne m'aurait pas gardé rancune.
Dès que le jour commença à paraître, nous amarrâmes notre radeau
dans un petit renfoncement de la côte de l'Illinois. Jim abattit avec la
hache assez de branches de cotonniers pour en recouvrir le train de
bois et les arrangea si bien qu'à vingt pas vous auriez juré que les
arbres avaient été renversés par un éboulement. Des montagnes se
dressaient sur la rive qui nous faisait face; derrière nous s'étendait
une forêt non exploitée; les vapeurs filaient le long de la côte du Mis-
souri, de sorte qu'aucune surprise ne semblait à craindre. Nous pas-
sâmes toute la matinée à regarder les radeaux et les steamers des-
cendre ou remonter le Mississipi. Tandis que nous nous reposions,
je racontai à Jim, avec plus de détails, les incidents de ma visite à
70 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
M""" Loftus. Quant aux soupçons qui planaient peut-être encore sur lui,
je jugeai inutile d'en parler, bien qu'ils fussent pour beaucoup dans la
hâte que j'avais mise à l'éloigner de Saint-Pétersbourg. Lorsqu'on
soupçonne un nègre, on commence souvent par le pendre, quitte à
reconnaître plus tard que ceux qu'il a tués se portent à merveille.
— Vois-tu, dis-je en terminant, elle se croit très fine parce qu'elle
a deviné qu'elle n'avait pas allaire à une fille ; mais san^ l'histoire dp
l'aiguille elle ne se serait doutée de rien.
— Je n'en répondrai pas, Huck. C'est une fine mouche que cette
femme-là. Si elle avait eu l'idée de venir elle-même me relancer dans
l'île, elle n'aurait pas perdu son temps à monter la garde autour de
votre feu de bivouac; non, elle aurait emmené un chien.
• — Alors, pourquoi n'a-t-elle pas conseillé à son mari d'en prendre
un avec lui? Elle ne m'a pas parlé de chien.
— Je parie qu'elle y a songé ensuite, lorsque son mari allait partir.
Voilà ce qui a causé du retard; autrement, au lieu d'être ici, à seize
ou dix-sept milles de la ville, je me trouverais entre les mains du
shérif et j'entendrais un fouet siffler sur mes épaules.
— Bah! Je ne me soucie pas de savoir pourquoi ils sont arrivés trop
tard. Nous sommes libres, c'est l'essentiel.
Quand il ne fit plus très clair, je sortis des buissons de cotonniers
pour jeter un coup d'œil sur le fleuve. Aucune embarcation n'était en
vue. Jim enleva à Tune dés extrémités du radeau quelques planches à
l'aide desquelles il dressa un petit wigwam assez commode, où nous
pourrions braver la pluie. Nous avions un marteau, une scie, et les
clous ne manquaient pas. Il établit un plancher à un peu plus d'un
pied au-dessus du niveau du radeau, de manière à mettre nos couver-
tures et nos provisions à l'abri des vagues soulevées par les grands
steamers. Au milieu, une couche de terre de cinq à six pouces de pro-
fondeur et maintenue par un cadre de bois devait nous permettre d'al-
lumer du^ feu, car Jim trouvait les nuits fraîches et d'ailleurs il ne
renonçait pas à faire la cuisine. Nous possédions deux de ces longs
LE STEAMER NAUFRAGÉ.
77
avirons que l'on emploie sur le Mississipi, en guise de gouvernail, pour
diriger les radeaux, et nous en fabriquâmes un troisième, parce que
les rames se brisent souvent contre un tronc d'arbre ou une autre
épave. Nous fixâmes un bâton fourchu pour y accrocher notre lanterne
quand nous verrions un vapeur descendre le courant.
Nous continuâmes ainsi notre voyage, nous reposant le jour pour
nous remettre en route dès l'aube. Le radeau faisait au moins quatre
De temps à autre, nous abattions une poule d'eau.
milles à l'heure et cela pendant sept ou huit heures, sans que nous
fussions obligés de ramer. Il suffisait que l'un de nous tînt l'aviron qui
servait de gouvernail. Le poisson ne semblait demander qu'à se laisser
prendre. Nous mangions, nous causions, et, de temps en temps, nous
nagions un peu pour chasser le sommeil.
Chaque nuit, nous passions devant des villes dont quelques-unes
s'étageaient sur des collines où l'on voyait étinceler des lumières sans
distinguer une seule maison. La cinquième nuit, je devinai que nous
avions atteint Saint -Louis. J'avais entendu dire que Saint -Louis
comptait au moins trente mille habitants; mais cela m'avait semblé
78 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
incroyable. Je n'en doutai plus à la vue des innombrables lumières
qui brillaient à une heure où tout le monde devait dormir.
Nous commencions à nous sentir plus rassurés. Quand l'occasion
se présentait, je descendais à terre à l'entrée d'un village pour acheter
du lard, des légumes ou des fruits. Naturellement on me demandait
d'où je venais, où j'allais, qui j'étais, et cœtera. Je répondais que je
venais de l'île Jackson, que je conduisais un train de bois au Caire,
près de l'embouchure du Mississipi. 11 va sans dire que Jim ne se
montrait pas. De temps à autre, nous abattions une poule d'eau qui
se levait un peu trop tôt ou se couchait un peu trop tard. Bref, nous
vivions comme des coqs en pâte.
La sixième nuit, au-dessous de Saint-Louis, un orage éclata. Le ton-
nerre grondait, les éclairs se suivaient presque sans interruption et la
pluie se mit à tomber à torrents. Réfugiés dans le wjgwam, nous
laissions le radeau obéir au courant, tout en surveillant sa marche.
A chaque minute, un éclair illuminait l'horizon, nous montrant l'im-
mense nappe du fleuve et les côtes rocheuses entre lesquelles il coule.
Soudain je m'écriai :
— Regarde donc là-bas, Jim ! \.
— Oh ! j'ai bien vu, répliqua-t-il.
C'était un steamer qui avait échoué sur un rocher vers lequel le
radeau se dirigeait en droite ligne. Les éclairs nous montraient fort
distinctement le vapeur qui avait une bonne moitié de sa quille hors
de l'eau. Aux lueurs de l'orage vous auriez pu distinguer les cordages,
et, à côté de la grosse cloche, une chaise au dos de laquelle restait
accroché un caban de pilote.
— Décidément, nous avons de la chance, repris-je. Un navire aban-
donné ! Nous allons voir ce qu'il y a là dedans. Abordons.
Jim, qui venait justement de saisir la gaffe afin d'éviter un abor-
dage, refusa net.
— Non,, non, dit-il. Nous nous en sommes bien tirés jusqu'ici; à
quoi bon courir des risques? Il y a probablement un veilleur à bord.
LE STEAMER NAUFRAGE. 79
— Bah ! un veilleur ! sur un steamer qui peut couler à fond d'une
heure à l'autre? Tu n'y songea pas.
Il n'y avait rieri à répondre à cela; aussi Jim s'abstint-il de ré-
pondre. .
— .Et puis, continuai-je, une épave abandonnée appartient à tout le
monde. Nous trouverons peut-être dans la cabine quelque chose valctnt
la peine d'être emporté, Mets une chandelle et des allumettes dans ta
poche. Vois-tu, je ne dormirais pas tranquille si nous ne jetions pas
un coup d'œil par là. Crois-tu que Tom Sawyer laisserait échapper une
si belle occasion? Quel dommage qu'il ne soit pas là !
Jim grommela un peu, mais il céda, à la condition que nous parle-
rions le moins possible et sans élever la voix. Un éclair nous montra
de nouveau, juste à temps, le vapeur naufragé. Le radeau glissa à
tribord, Jim l'amarra, et nous grimpâmes sans peine sur le pont qui
penchait beaucoup. Nous suivîmes avec lenteur la pente dans la direc-
tion de l'entrée de la cabine, tâtant le terrain avec nos pieds,, les mains
étendues pour éviter les cordages.
Quelques pas de plus nous amenèrent en face de la porte qui était
ouverte; au loin, nous vîmes briller une lumière — une seconde après
il m'arriva comme un bruit de voix.
— Vous ne voulez jamais m'écouter, Huck, me dit Jim à l'oreille. Il
y a un veilleur, il y en a même plus d'un. Filons. Ils commenceraient
par nous envoyer une balle, et alors il serait peut-être trop tard pour
s'expliquer.
— Tu as raison, Jim, répliquai-je.
Au moment où je me disposais à le suivre, j'entendis une voix qui
disait :
— Au nom du ciel, épargnez-moi ! Je jure de garder le secret.
Une autre voix, beaucoup plus distincte, répondit :
— Ce n'est pas la première fois que tu agis de la sorte. Tu veux
toujours plus que ta part du butin et tu l'as toujours eue, parce que tu
menaçais de nous dénoncer. Cette fois nous te tenons.
80
Lh:S AVfiNTURKS DK HUGK FINN.
Jim était déjà en route pour regagner le radeau, et la prudence
m'ordonnait de faire comme lui ; mais la curiosité l'emporta.
— Non, pensai-je, Tom Sawyer ne se serait pas éloigné sans savoir
à quoi s'en tenir. Jim ne me plantera pas là, et je veux apprendre ce
qui se passe.
Je me glissai donc à quatre pattes dans le couloir des cabines et je
Non, je t'en supplie, Bill 1
rampai dans l'obscurité jusqu'à ce qu'il n'y eût plus qu'une chambre
entre moi et le salon. Alors, au fond, je vis un homme étendu sur le
parquet, pieds et poings liés. Près de luise tenaient deux individus
dont l'un avait une lanterne sourde à la main, tandis que l'autre ap-
puyait le canon d'un pistolet sur le front du prisonnier.
— Si je lâchais la détente, dit l'homme au pistolet, tu n'aurais que
ce que tu mérites.
LE STEAMER NAUFRAGÉ. 81
— Non, je t'en supplie, Bill ! s'écria celui qu'on menaçait. Je ne
vous trahirai pas.
L'homme à la lanterne se mit à ricaner et répliqua :
— Je te crois. Tu n'as jamais rien dit d'aussi vrai. Poltron, tu nous
supplies maintenant, et tu nous aurais tués tous les deux, si nous
n'avions pas été les plus forts. Et pourquoi? Parce que nous insistions
sur nos droits, tout bonnement. Tu ne trahiras plus personne...
Allons, remets ton pistolet dans ta poche, Bill.
— Pas avant de m'en être servi, Jack. N'a-t-il pas essayé de nous
tuer?
— Oui, mais je ne tiens pas à le tuer, lui, et j'ai mes raisons.
— Merci de ces bonnes paroles, Jack, s'écria le malheureux que
l'on venait de menacer. Je ne les oublierai pas, tant que je vivrai.
Cette promesse ne parut pas toucher Jack ; il se dirigea vers le cou-
loir où je me tenais et lit signe à son compagnon de le suivre. Le
steamer penchait au point qu'il n'y avait pas moyen de courir. Je
m'éloignai en rampant et je gagnai une des petites cabines. J'avais à
peine eu le temps d'y pénétrer, que j'entendis Jack dire à son ami :
— Entrons ici et causons.
Il entra, suivi de Bill. Je m'étais déjà glissé dans le cadre d'en haut,
très fâché d'avoir cherché une aventure. Ils s'arrêtèrent à quelques
pas de moi. J'avais beau ne pas les voir, une forte odeur de whisky
m'annonçait leur voisinage. Je me félicitai de mon horreur de l'eau-de-
vie; après tout, cela ne m'aurait pas trahi, car je respirais à peine,
j'avais tant peur.
— Il a juré de nous dénoncer, dit Bill, et il n'y manquera pas après
la façon dont nous l'avons traité. Il en sait trop long sur notre compte.
Nous devons nouo débarrasser de lui. Voilà mon opinion.
— C'est aussi la mienne, répliqua Jack.
— Tant mieux ; je-me charge de l'expédier.
— Attends un peu. Une balle ferait l'affaire ; mais à quoi bon le tuer
quand il est si facile d'arriver au même résultat sans nous en mêler?
Il
82 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Facile ? Comment cela ?
— C'est simple comme bonjour. Après avoir fouillé les cabines que
nous n'avons pas encore visitées, nous irons à terre avec notre butin.
Dans une heure ou deux, le steamer sera emporté par le courant. Il y
aura un noyé de plus dans le Mississipi, voilà tout. Viens.
Dès qu'ils se furent éloignés, je me glissai hors de ma cachette et
je regagnai le pont, heureux d'en être quitte à si bon marché. J'appelai
Jim à voix basse. Il était revenu à ma rencontre, ou bien il m'avait
attendu, car il me répondit par une sorte de gémissement.
— Jim, murmurai-je à son oreille, il y a là deux chenapans qui
vont arriver avec leur lanterne. Il ne faut pas qu'ils nous trouvent
ici. Vite, au radeau.
— Le radeau? Il n'y a plus de radeau, massa Huck.
IX
LE SAUVETAGE.
L'haleine me manqua et je faillis me trouver mal. Emprisonné sur
un navire qui, s'il ne se disloquait pas, coulerait dès que le courant
l'entraînerait I Ce n'était
pas le moment de geindre.
Il fallait nous emparer du
canot de ces bandits et par-
tir au plus vite. Nous Ion-»
geâmes le steamer et il me
sembla que j'avais mis une
semaine à gagner la poupe.
— Pas l'ombre d'un ca-
not, me dit Jim.
— Alors nous serions
dans une mauvaise passe ;
mais je sais qu'il y en aun,
puisqu'on a parlé de re-
tourner à terre. Il ne peut -^:^^
être que de ce côté ; cher-
chons encore.
Nous penchant au-des-
sus du bord, nous aper-
çûmes une petite barque
dans laquelle je me laissai
glisser et où Jim s'empressa de me rejoindre. Je pris mon couteau, je
coupai l'amarre et en route. Quelques minutes après, sans avoir tou-
vAif
Je me laissai slisser.
84 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
ché un aviron ni prononcé une parole, nous nagions à cent yards du
navire échoué. Grâce au courant, nous étions déjà loin quand une
lanterne brilla sur le pont. Jack et son ami s'apercevaient de la dis-
parition de leur canot et se demandaient sans doute qui avait pu couper
l'amarre.
Alors seulement je commençai à me préoccuper du sort de ceux que
nous laissions derrière nous.
— Jim, dis-je au nègre, qui avait déjà saisi les rames, l'idée qu'ils
vont se noyer par notre faute me tracasse. Dès que nous verrons une
lumière sur la côte, nous aborderons à un endroit où tu pourras te
cacher avec le canot, et j'irai donner l'alerte. J'inventerai unQ histoire
pour envoyer quelqu'un à leur secours.
Jim ne voulait la mort de personne; il approuva donc mon idée. Par
malheur l'orage, qui s'était calmé un instant, éclata de nouveau et
rien n'indiquait le voisinage d'une ville ou d'un village. Au bout d'un
certain temps, la pluie cessa ; mais il y avait toujours des nuages et
bientôt un éclair nous montra un point noir qui flottait devant nous.
C'était notre radeau et nous fûmes ravis de pouvoir nous y rembar-
quer. A peine installés, nous vîmes une lumière à notre droite et Jim
se dirigea aussitôt vers la rive. Le canot était plein d'objets que nos
deux chenapans avaient pris à bord du vapeur. Nous entassâmes ce
butin à bord du radeau ; puis je dis à Jim de suivre le courant, d'allu-
mer sa lanterne quand il croirait avoir fait un mille ou deux, et de la
laisser à l'arrière jusqu'à mon retour.
Ensuite je saisis les avirons et je ramai vers la côte. La lumière
dont j'ai parlé provenait d'un fanal suspendu au mâtereau d'un grand
bateau de passeur. Je montai à bord, cherchant le veilleur. Je le trou-
vai sur le pont, à moitié endormi. Je n'eus pas beaucoup de peine à le
réveiller et alors je me mis à pleurer.
— Holà! qu'est-ce qu'il y a, petit? me demanda-t-il en bâillant.
Pourquoi pleures-tu?
— Il y a bien de quoi, allez !... Papa, maman, et ma sœur...
LE SAUVETAGE. «5
Et je me remis à sangloter de plus belle.
— Voyons, ne te désole pas. Ils no sont pas morts, hein ?
— 11 ne s'ien faut guère... Êtes-vous le veilleur du bac?
— Oui, répliqua-t-il en se rengorgeant, je suis le capitaine, le pro-
priétaire, le pilote et le veilleur. Trop souvent même je représente tous
les passagers et tout le fret. Ah! je ne suis pas aussi riche que mon
ami Tom Hornback, qui distribue des pièces de 5 dollars sans se gêner.
N'empêche pas que je ne changerais pas de place avec Tom Hornback.
D'abord il ne boit que de l'eau, et...
Je crus qu'il n'en finirait jamais et je l'interrompis en disant :
— Ce n'est pas le moment de causer. Mon père, ma mère, ma
sœur... et miss Hooker sont là-bas et si on ne va pas ù leur secours,
ils seront perdus.
— Là-bas? Où ça?
— A bord du steamer naufragé.
— Je le croyais coulé depuis longtemps. Bonté du ciel, que font-
ils là?
— Ils y sont contre leur gré, je vous en réponds. Au commence-
ment de la soirée, miss Hooker est partie de... je ne me rappelle pas
le nom... un endroit qui se trouve de l'autre côté du fleuve, presque en
face du rocher.
— Bon, elle est partie de Bosh-Landing — continue.
— Justement. Eh bien, le conducteur du bac a perdu sa rame, le
bac est allé se cogner contre le steamer échoué. Tout le monde a été
noyé, excepté miss Hooker, qui s'est sauvée en s'accrochant à un cor-
dage. Une heure plus tard, nous avons descendu le courant à notre
tour ; il nous a entraînés vers le rocher et notre radeau s'est effondré ;
mais nous avons réussi à grimper à bord.
— C'est bien le cas de dire : A quelque chose malheur est bon. Sans
le steamer aucun de vous n'aurait pu tenir debout sur ce rocher à pic.
— Le steamer ne s'y tient pas d'aplomb non plus, il penche joli-
ment... Nous nous sommes d'abord mis à pleurer et à crier, comme si
80 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
on pouvait nous entendre ! Mon père, qui ne pleurait pas, me dit :
« Nous sommes perdus si personne ne vient à notre secours ; l'orage
est presque passé, tu vas gagner la côte dans ce canot... »
— Comment, ils ont laissé un de leurs canots ?
— Oh ! une petite barque où nous n'aurions pas pu monter tous.
Alors je suis parti et me voilà. Votre bac est plus solide que mon canot
et vous m'avez l'air d'un brave...
— Quant à ça, tu as raison. Le Mississipi ne m'a jamais fait peur.
— Et puis, vous n'y perdrez rien. Miss Hooker m'a dit que son
oncle Hornback...
— Tonnerre! c'est sa nièce? Elle ne devait arriver que dans huit
jours. Je serais déjà en route, si tu avais parlé plus tôt... Tu vois cette
lumière, là-bas, à gauche?
— Oui.
— Gours-y aussi vite que tes jambes te porteront. C'est la taverne,
et elle est toujours pleine le soir. Raconte-leur ce qui arrive et prie-
les de ma part d'aller prévenir le vieux Hornback... Qu'attends-tu?
Ah! bon! Ton père et les autres, n'est-ce pas ? Sois tranquille, je les
emmènerai par-dessus le marché, la place ne manque pas. Dépêche-toi,
Il faut que j'aille réveiller mon chauffeur.
Je partis en courant dans la direction qu'il venait de m'indiquer ;
mais, dès qu'il eut le dos tourné, je regagnai le canot, je longeai la
côte et je me faufilai parmi les bateaux amarrés devant un chantier. Je
tenais à assister au départ du bac. En somme, j'étais assez content de
moi. Il y a beaucoup de gens qui ne se seraient pas donné autant de
peine pour empocher trois mauvais garnements de se noyer.
Enfin je vis le petit steamer filer à toute vapeur et je ne songeai plus
qu'à rejoindre Jim. Je crus que sa lanterne ne se montrerait jamais.
Lorsque je l'aperçus, il me sembla qu'elle se trouvait à cent lieues de
moi. Quand j'atteignis le radeau, le ciel commençait déjà à blanchir.
Jim tombait de sommeil et moi aussi ; aussi ne tardâmes-nous pas à
nous endormir sous les arbres, dans une île où nous avions abordé.
UNE LEÇON D HISTOIRE.
Une fois debout, j'examinai ce que nous avions ramassé dans le
canot. Il y avait des couvertures, des vêtements, une demi-douzaine
de livres et une boîte de cigares — des cigares comme je n'en avais
jamais fumé. Nous restâmes une bonne partie de la matinée couchés
sur l'herbe et je racontai à Jim ce qui s'était passé à partir de mon
entrée dans la cabine.
— Voilà ce qui s'appelle une aventure, lui dis-je, et je m'en suis bien
tiré.
— Il n'y a pas de quoi se vanter, massa Huck, répliqua-t-il. Si
toutes les aventures ressemblent à celle-là, j'espère que ce sera la der-
nière. Quand j'ai voulu descendre sur le radeau et que je ne l'ai plus
trouvé, je n'aurais pas donné un cent de ma peau. Je me voyais perdu.
Si personne ne venait à mon secours, je ne pouvais manquer d'être
noyé. Si quelqu'un arrivait à temps pour nous sauver, on me ramène-
rait à terre pour me livrer au shérif et alors, pour sûr, miss Watson
me vendrait au planteur. Autant valait être noyé. Ne me parlez pas de
vos aventures, j'en ai assez.
Jim n'avait pas eu tort de s'effrayer. Noyé ou vendu, il n'y aurait
guère eu d'autre alternative pour lui, si les choses avaient moins bien
tourné.
Gomme il se montrait encore préoccupé, je pris un des livres et, pour
le distraire, je lui lus une histoire où il était question de rois, de ducs,
de comtes, de gens à qui on ne disait pas « Monsieur s>, mais « Votre
Majesté », « Votre Grâce », c Monseigneur», qui portaient des habits
de velours et avaient au côté une épée qu'ils tiraient à tout propos.
88
LES AVENTURES DE IlUCK FLNN.
Jim ouvrait de grands yeux et m'interrompait à chaque instant pour
me demander des explications que je lui donnais de mon mieux.
— Je n'ai pas beaucoup entendu parler de rois, me dit-il, à moins
de compter ceux qu'on voit sur les jeux de cartes. Combien gagne un
roi
^'i?»
m
Je racontai ce qui s'était passé.
— Combien il gagne? Rien du tout. Il prend ce qu'il veut — mille
dollars par mois et même davantage, si cela ne lui suffit pas.
— Bah ! il aurait de la peine à dépenser mille dollars par mois. Et
qua-t-il à faire, massa Huck?
— En voilà une question 1 Est-ce que tu te figures qu'il est obligé de
travailler?
— C'est un métier qui m'irait assez.
— Tu n'es pas dégoûté. Seulement, en temps de guerre, il faut qu'il
UNE LEÇON D'HISTOIRE. 89
monte à cheval et se batte comme les autres. Quelquefois, il se dispute
avec son parlement et coupe la tête des gens qui ne lui obéissent pas.
— Ça ne m'étonne pas. Le roi Salomon — celui-là, j'en ai entendu
parler — a fait bien pis.
— Mais non, mais non, Jim. Il n'y a jamais eu un roi plus sage ;
miss Watson me l'a dit.
— Elle peut dire ce qui lui plaira. Vous ne connaissez donc pas
l'histoire du bébé qu'il voulait couper en deux?
— Si, je la connais, et elle prouve justement combien Salomon était
— Allons donc ! C'est comme si un juge déchirait un billet de
banque en deux, parce que deux individus le réclament. Voilà comment
le roi Salomon a agi. Je vous demande un peu à quoi sert une moitié
d'enfant? Je ne donnerais pas un liard d'un million d'enfants coupés
en deux, ni vous non plus.
— Tu n'as rien compris à cette histoire, Jim.
— Qui? Moi? Je ne suis pas plus bête qu'un autre et je comprends
qu'il n'y a pas l'ombre de bon sens dans l'affaire du roi Salomon. Per-
sonne ne demandait une moitié d'enfant. On voulait l'enfant tout
entier, et un juge qui croit arranger la dispute en coupant l'enfant
en deux n'en sait pas assez pour ouvrir son parapluie afin de se garer
d'une averse.
— Je te répète que tu n'y as rien compris.
J'eus beau chercher à lui expliquer que Salomon n'avait pas la
moindre intention de tuer l'enfant et qu'il tenait seulement à décou-
vrir la vraie mère, je n'y pus réussir. Lorsque Jim se fourrait une
idée dans la tête, impossible de l'en faire démordre.
— Et vous, Huck, voudriez-vous être roi? me demanda-t-il tout à
coup.
— Non, ma foi. On me traiterait peut-être comme on a traité le
roi Louis XVI. Je t'ai lu son histoire là-haut, dans la grotte de l'île
Jackson.
12
90 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— C'est vrai ; je me rappelle maintenant, et le métier me paraît
moins bon. Et on a laissé mourir en prison le pauvre petit dauphin
qui aurait dû être roi !
— 11 y a des gens qui croient qu'il s'est sauvé en Amérique.
— Tant mieux ; mais nous n'avons pas de rois chez nous ; que veux-
tu qu'il fasse ici ?
— Je n'en sais rien. Il doit être assez vieux aujourd'hui ; mais il
pourra toujours apprendre aux Américains à parler français.
-r- Est-ce que les Français ne parlent pas comme nous?
— Non, Jim, ni les Allemands non plus. Tu ne comprendrais pas
un mot de ce qu'ils te diraient, pas un seul.
— Par exemple, voilà qui est fort.
— Oui, mais c'est comme ça. Moi, je connais un mot ou deux de
leur baragouin, parce que miss Watson a voulu m'apprendre. Merci,
c'est trop difficile ! Si un colporteur se campait devant toi et te disait :
Sprechen sie Deutsch? que répondrais-tu?
— Je ne lui répondrais pas ; je lui flanquerais un coup de poing. Je
croirais qu'il se moque de moi.
— Nigaud! Il te demanderait tout bonnement si tu parles allemand.
— Alors pourquoi ne le demande-t-il pas ?
— Mais il te le demande — c'est sa façon de le demander.
— C'est une bête de façon qui n'a pas le sens commun.
— Voyons, Jim, les chats parlent-ils comme nous?
— Non, les chats ne parlent pas comme nous.
— Et les vaches?
— Les vaches non plus.
— Est-ce qu'un chat parle comme une vache ou une vache comme
un chat?
— Non.
— Et tu trouves tout simple que les vaches et les chats parlent d'une
manière différente, pas vrai?
— Oui, pour sûr.
UNE LEÇON D'HISTOIRE.
91
— Alors n'est-il pas tout simple que des hommes d'un autre pays
parlent autrement que nous? Réponds à ça.
— Un chat est-il un homme, Huck?
— Non.
— 11 n'y a donc pas de raison pour qu'il parle comme nous. Une
vache est-elle un homme? Une vache est-elle un chat?
On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner.
• — Non, non, et non! Elle n'est ni l'un ni l'autre.
— Eh bien, alors, elle ne doit parler ni comme l'un ni comme
l'autre; mais un Français est-il un homme?
— Oui.
— Eh bien alors, pourquoi diantre ne parle-t-il pas comme un
homme? Répondez à ça.
Je vis que ce serait perdre mon temps que de vouloir discuter avec
Jim. On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner.
Xf
PERDUS DANS LE BROUILLARD.
Jim pensait que trois ou quatre nuits de plus nous amèneraient au
Caire, à l'embouciiure de l'Ohio. C'est là que nous avions hâte d'arriver
afin de vendre le radeau et de prendre passage sur un vapeur pour
remonter jusqu'aux États libres.
La seconde nuit, notre voyage fut interrompu par un brouillard qui
n'était pas encore assez épais pour nous empêcher de distinguer la
côte, mais au milieu duquel il serait peut-être bientôt dangereux de
poursuivre notre route. Je filai donc à bord du canot avec une amarre
que j'enroulai autour d'un arbre. Par malheur le courant était fort;
le radeau fut entraîné avec tant de violence qu'il arracha l'arbre et le
voilà parti, emportant Jim.
Je sautai dans la barque et je donnai un bon coup d'aviron. Elle ne
bougea pas; j'avais oublié qu'elle était attachée à un autre arbre. Au
lieu de perdre du temps en retournant à terre, je coupai la corde qui
la retenait, je saisis les rames et me mis à la poursuite du radeau.
Cela marcha fort bien tant que j'entrevis la rive; mais elle ne tarda
pas à se perdre dans le brouillard.
— A quoi bon me fatiguer? me dis-je. Ne vaut-il pas mieux suivre
le courant? De cette façon, je serais à peu près certain de prendre le
même chemin que Jim.
Toutefois on ne reste pas volontiers les bras croisés dans un pareil
moment. Je fis un porte-voix de mes mains, je lançai un cri d'appel et
j'écoutai. Une sorte d'écho m'arriva de loin. Le courage me revint
et j'empoignai de nouveau les avirons. On me répondit à diverses
reprises, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans que le bruit se rappro-
PERDUS DANS LE BROUILLARD. 93
chat. Au fond, je n'étais sur que d'une seule chose, c'est que l'on
criait en avant de moi.
J'aurais joliment voulu que Jim songeât à tambouriner sur une cas-
serole, sans s'arrêter. Il ne s'en avisa pas, et les intervalles de silence
me déroutaient. Au bout de quelque temps, j'entendis crier derrière
moi. Pour le coup, ça se compliquait. Était-ce Jim ou le conducteur
d'une autre embarcation qui me répondait? Je ne pouvais distinguer sa
voix dans le brouillard, qui dénature tout, le son aussi bien que les
objets.
Enfin le holà! hé ! résonna de nouveau devant moi, à ma droite. Une
minute après, je passai comme une flèche le long d'une berge où se
dressaient de grands arbres. Tout s'expliquait. Cette berge était celle
d'une île, et Jim avait passé de l'autre côté. L'île avait peut-être cinq
ou six milles de long et un demi-mille de large. Le radeau avait mar-
ché plus lentement que le canot, voilà tout.
Je n'étais plus aussi inquiet et je laissai la barque suivre le courant.
Elle allait bon train — quatre ou cinq milles à l'heure au moins — mais
vous ne vous en seriez jamais douté. Non ; on croit flotter sur l'eau
sans avancer, et si l'on entrevoit quelque chose qui disparaît en un clin
d'oeil, on ne se dit pas : «Faudrait enrayer; » on retient son haleine et
on se dit : « Comme cette épave ou cet arbre file vite! » Si vous vous
figurez que c'est gai de naviguer ainsi tout seul en plein brouillard,
essayez un peu et vous ne serez pas tenté de recommencer.
Pendant une demi-heure encore, je poussai de temps à autre un cri
d'appel. Enfin une voix me répondit à une grande distance et j'essayai
de ramer du côté d'où elle semblait venir. Autant aurait valu courir
après un feu follet, carie son changeait constamment de direction.
Bientôt je jugeai que je me trouvais dans un nid d'îlots. J'apercevais
par moments la terre de chaque côté, et deux ou trois fois je dus me
servir de ma gaffe. Je cessai de crier, parce qu'aucune réponse ne m'ar-
rivait. Ce silence, du reste, me laissait espérer que le radeau n'avait
pas suivi le même chemin que moi. 11 n'aurait pas manqué de s'accro-
91
LES AVENTURES DE HUCK FINX.
cher, et alors Jim se serait dépêché de me donner de ses nouvelles.
S'il se taisait, c'est qu'il était déjà loin. Je courais plus de risques que
lui ; un canot se défonce là où un radeau tient bon.
Enfin, il me sembla que la route restait libre. J'étais tellement
fatigué que je m'allongeai au fond de la barque sans autre intention
que de me reposer un peu. Je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je
me réveillai, les étoiles brillaient et le courant entraînait le canot au
Je me mis à bâiller et à m'étirer les bras.
milieu d'une grande courbe du fleuve. D'abord je ne me rappelai plus
où j'étais, et, quand la mémoire me revint, il me sembla que mes sou-
venirs dataient de la semaine passée.
A l'endroit où je me trouvais le Mississipi avait une largeur effrayante.
Vus à la lueur des étoiles, les arbres qui le bordaient paraissaient for-
mer un mur impénétrable.
Droit devant moi, je distinguai sur l'eau un point noir vers lequel je
me dirigeai à force de rames. C'était le radeau I
Jim, profondément endormi, se tenait assis, la tête sur les genoux,
PERDUS DANS LE BROUILLARD. 95
la main droite sur l'aviron qui servait de gouvernail. La seconde rame
avait été brisée en deux. L'embarcation était semée de feuilles mortes,
de branches pourries et d'autres débris qui montraient qu'elle avait
passé de mauvais quarts d'heure.
J'amarrai, je me couchai sur le radeau sous le nez de Jim; puis je
me mis à bâiller et à m'étirer les bras de façon à donner un coup de
coude dans les côtes du nègre.
— Ah çà, Jim, est-ce que j'ai dormi? Pourquoi ne m'as-tu pas ré-
veillé? lui demandai-je, dès qu'il eut ouvert les yeux.
— Bonté du ciel! s'écria-t-il. C'est bien vous? Vous voilà revenu,
mon vieux Huck?
— Qu'est-ce qui te prend, Jim? Tu as donc bu?
— Bu? Ai-je eu l'occasion de boire?
— Alors pourquoi bats-tu la campagne ? Tu parles de mon retour
comme si j'étais parti.
— Huck, Huck Finn, regardez-moi bien en face et répondez-moi.
Est-ce que vous n'êtes pas parti?
— Mais non! mais non!
— Vous plaisantez, massa Huck. Ne vous ai-je pas vu monter dans
le canot pour amarrer le radeau à un arbre?
— Moi!
— Et le radeau n'a-t-il pas filé tandis que vous restiez en arrière
dans le brouillard?
— Quel brouillard?
— Eh! ce brouillard du diable qui a duré toute la nuit. N'avez-vous
pas crié : « Ohé, Jim, ohé! », et ne vous ai-je pas répondu ? N'ai-je pas
manqué de me noyer vingt fois au milieu de ces îles?
— Je n'y suis plus, Jim. Où vois-tu du brouillard? Où vois-tu des
îles? Je suis resté ici à causer avec toi, tu as fini par t'endormir et j'en
ai fait autant. Tu as rêvé. Nous causions encore il y a dix minutes.
— Je n'ai pas pu rêver tout ça en dix minutes.
— Mais si, puisque rien de tout ça n'est arrivé.
96 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
Jim se tut; il cherchait à se débrouiller.
— Allons, dit-il enfin, je suppose que j'ai rêvé, Huck ; mais, je veux
être pendu si j'ai jamais fait un rêve aussi fatigant.
— Oui, il y a des rêves qui vous cassent bras et jambes.
Alors, sur ma demande, Jim me raconta tout au long ce qui lui était
arrive et je ne m'étonnai pas qu'il se sentît fatigué. Ensuite il se mit
martel en tête pour expliquer son rêve.
L'endroit où il avait cru me voir amarrer le radeau représentait un
homme qui nous voulait du bien et le courant un ennemi qui nous
donnerait peut-être du fil à retordre. Les cris d'appel étaient des aver-
tissements qui nous arriveraient de loin en loin, et gare à nous si nous
n'en tenions pas compte. Les îles et le brouillard annonçaient des
ennuis que nous causeraient des gens querelleurs; mais si nous nous
mêlions de nos propres affaires au lieu de leur répondre, nous gagne-
rions les États libres, où il n'y aurait plus rien à craindre.
— Ton rêve me semble assez bien expliqué, dis-je à Jim. Seule-
ment, tu n'es pas allé jusqu'au bout. Que signifient ces branches
cassées, celte rame brisée, ces feuilles mortes, et toutes ces or-
dures ?
Jim regarda les débris épars autour de nous — on les voyait très
clairement à présent — puis il me regarda et contempla de nouveau le
radeau. L'idée du rêve lui était si bien entrée dans la tête, qu'il avait
de la peine à rétablir les faits. Dès qu'il y fut parvenu, il fixa les yeux
sur moi et répliqua d'une voix qui ne ressemblait pas à sa voix ordi-
naire :
— Je vais vous le dire, massa Huck. Tout à l'heure, quand je me
suis endormi de fatigue, j'avais le cœur gros, parce que je vous croyais
pierdu. Je ne m'inquiétais plus de ce qui pourrait m'arriver, au radeau
ou à moi. Lorsque je vous ai revu là, sans une égratignure, les larmes
me sont montées aux yeux. J'étais si content que j'avais envie de me
jeter à vos pieds et de les embrasser. Vous, vous n'avez pensé qu'à vous
moquer du vieux Jim et à lui faire honte de sa bêtise avec vos men-
PERDUS DANS LE BROUILLARD.
97
terios. Oui, il y a un las do saletés sur le radeau, et ces saletés, ce
sont les gens qui font des avanies à leurs amis.
Là-dessus Jim me tourna le dos et se glissa dans le wigwam sans
dire un mot de plus. Il en avait dit assez. Je me sentais si honteux
Je me décidai à m'humilior devant le nègre,
que j'aurais presque pu me jeter à ses pieds pour lui demander
pardon.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que je me décidai à m'hu-
milier devant le nègre ; mais je le fis. Je ne le regrette pas et je n'en
ai jamais rougi depuis. Je ne lui aurais certes pas joué ce tour-là si je
m'étais douté qu'il prendrait la chose à cœur.
13
XII
REMORDS.
Après avoir dormi pendant presque toute là journée, nous nous
remîmes en route vers la tombée de la nuit. Notre départ fut retardé
par le passage d'un radeau qui n'en finissait pas et qui mit autant de
temps qu'une procession à défiler. Quatre rameurs se tenaient à
chaque bout et il devait porter au moins trente hommes. Les tentes
d'abri ne manquaient pas. Au milieu, un feu de camp; aux deux extré-
mités, un long mât à banderoles destiné à accrocher les lanternes.
Ah! on était fier de faire partie de l'équipe d'un pareil radeau.
Nous descendîmes au gré du courant une grande courbe du fleuve,
qui était très large en cet endroit, avec des rives boisées où aucune
lumière n'annonçait la présence d'un habitant. Jim se mit à parler du
Caire et il me demanda si je reconnaîtrais l'endroit, une fois que nous
y serions.
— Pour ça, non, répliquai-je, surtout la nuit. Il n'y a pas beaucoup
de maisons au Caire, et si elles ne sont pas éclairées, nous ne devi-
nerons même pas que nous passons devant une ville.
Jim dit que puisque deux fleuves se rejoignent là, nous saurions
bien que nous n'étions plus loin des États libres.
— Oui, mais nous filerons peut-être dans l'Ohio sans nous douter
que nous sommes sortis du Mississipi.
— Que faire alors, Huck?
— J'irai à terre dans le canot dès qu'une lumière se montrera ; je
raconterai que mon patron conduit un radeau au Caire et qu'il craint
d'avoir dépassé la ville.
— L'idée me paraît bonne, répondit Jim. Il n'y a plus qu'à bourrer
REMORDS. 99
nos pipes et à veiller. Soyez tranquille, Huck, j'aurai l'œil ouvert.
En effet, il le tint si bien ouvert qu'il se levait à chaque minute en
criant :
— Voilà le Caire ! Je serai bientôt libre !
Pas du tout. C'étaient des feux follets ou des vers luisants. Alors il
se rasseyait et se remettait à veiller, ce qui ne l'empêchait pas de
bavarder. L'idée d'être si près de la liberté lui donnait la fièvre. Je ne
me sentais pas non plus à mon aise, parce que je'commençais à m'ima-
giner qu'il était déjà libre. Et à qui pouvait-on s'en prendre? A moi
seul. Je n'y avais pas encore songé et cela me troublait. Mon père se
serait dépêché d'arrêter un esclave fugitif, môme sans l'espoir d'une
récompense ; il aurait rougi de tendre la main à un noir. Je n'avais pas
conseillé à Jim de s'évader; mais sachant à quoi m'en tenir, n'aurais-je
pas dû donner l'éveil? Un nègre qui s'enfuit est un voleur, et je l'ai-
dais et dépouiller cette pauvre miss Watson, qui ne me voulait que du
bien.
Voilà ce que me disait ma conscience, et plus je l'écoutais, plus je
me trouvais méprisable. C'est pour le coup que j'avais des fourmis
dans les jambes! Chaque fois que Jim gambadait autour de moi en
s'écriant : « Voilà le Caire », j'aurais voulu être loin.
Il parlait tout haut tandis que je m'adressais tout bas des reproches.
Bientôt il se mit à marcher à côté de moi en me racontant ce qu'il
comptait faire une fois qu'il serait dans les États libres. 11 travaillerait
ferme et ne dépenserait pas un cent afin d'amasser de quoi racheter sa
femme, qui se trouvait sur une ferme près de Saint-Pétersbourg.
Ensuite, ils travailleraient ensemble pour affranchir leurs deux enfants,
et si le maître refusait de les vendre, on demanderait à quelque aboli-
tionniste de les enlever en cachette.
Sans le voisinage du Caire, Jim n'aurait jamais osé parler ainsi,
A peine se croyait-il libre, qu'il brûlait de mettre les autres en liberté.
Il me déclarait sans se gêner qu'il voulait voler ses enfants — ses
enfants qui appartenaient à un homme dont je n' avais pas à me
iOO
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
plaindre, que je ne connaissais même pas. On a pendu des nègres pour
moins et des gueux d'abolitionnistes aussi.
J'avais meilleure opinion de lui; mais c'était ma faute, en somme.
Ma conscience se remit à me picoter si fort que je finis par lui dire :
« Bon ! tape sur moi. 11 n'est pas encore trop tard. Dès que je verrai
-ii^!li'"^»
T^^t^'vv
D"où vions-tii? me demanda l'un d'eux.
une lumière, j'irai à terre et je raconterai tout. » Aussitôt mes remords
s'envolèrent et je me sentis léger comme une plume.
— Nous sommes sauvés, Huck! s'écria tout à coup Jim. Voilà le
Caire, j'en mettrais la main au feu. Sautez dans le canot.
— Soit, puisque tu le veux, répliquai-je ; mais tu te trompes peut-
èlrj. Il ne faut pas crier avant d'être sorti du bois.
Il courut au canot, défit l'amarre, ôta son habit pour l'étendre sur
un banc afin que je fusse mieux assis et me passa les rames.
REMORDS. iOI
— Ah! dit-il, au moment où je m'éloignais, je pourrai bientôt crier
tout à mon aise, et je crierai que je suis un homme libre. C'est à vous
que je le devrai, massa Huck. Sans vous, je serais encore esclave. Jim
ne l'oubliera pas, Huck. Vous êtes le seul ami que Jim ait jamais eu.
Je partais avec l'intention de calmer mes remords en le dénonçant.
Il avait bien besoin de me remercier. Ma résolution parut s'éva-
nouir; je m'éloignai lentement et je me demandai si je ne ferais pas
mieux de revenir en arrière. Au même instant, je vis arriver un esquif
monté par deux hommes armés de fusils. Ils me hélèrent et je dus
m'arrôter.
— D'où viens-tu? me demanda l'un d'eux. Qu'as-tu laissé là-bas?
— Un bout de radeau, répliquai-je.
— C'est toi qui le conduis?
— Oui, monsieur.
— Il y a du monde à bord?
— Un seul homme, monsieur.
— Bien sûr? Cinq nègres se sont enfuis ce soir, à peu de dislance
d'ici. Ton homme est-il un blanc ou un noir?
Je ne répondis pas tout de suite. Les paroles s'arrêtaient dans mon
gosier.
— C'est un blanc, répliquai-je enfin.
— Pourquoi as-tu hésité? Nous allons voir.
— Oui, venez, je vous en prie. C'est mon père qui est là, trop
malade pour ramer, et vous m'aiderez peut-être à remorquer le
radeau.
— Diable I je suis pressé, mon garçon. N'importe, nous ne te lais-
serons pas en plan. Reprends ton aviron, nous te suivons.
Je me dépêchai d'obéir et ils ramèrent de leur côté. Tout en pa-
gayant, je leur dis :
— Mon père vous sera joliment obligé, je vous en réponds. Per-
sonne n'a voulu ra'aider et je ne suis pas assez fort pour remorquer
le radeau.
102 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Alors, tu as eu affaire à de fiers pleutres... Dis donc, mon garçon,
qu'est-ce qu'il a, ton père?
— Oh! pas grand' chose. Il n'y a pas de quoi s'effrayer comme on
le fait.
Nous n'étions plus très loin du radeau; ils cessèrent d'avancer.
— Tu mens, s'écria celui qui m'avait parlé le premier. Dis-nous la
vérité, tu n'y perdras rien.
— Eh bien, je vous la dirai. Il a la... Bah! ça ne s'attrape que
quand on a peur... D'ailleurs, je vous jetterai l'amarre et vous n'aurez
pas besoin d'approcher trop près.
— Nage à culer, John ! Et toi, passe au large, et tâche de te tenir sous
le vent. Ton père a la petite vérole, et tu le sais fort bien. Pourquoi ne
l'avoir pas dit tout de suite?
— On m'a planté là lorsque je l'ai dit, répliquai-je en pleurnichant.
— Parbleu, on n'a pas envie d'attraper la petite vérole ! Il faudrait
trouver un médecin. Descends le fleuve pendant une vingtaine de milles
et tu arriveras à une ville. Il fera grand jour alors et tu la verras à ta
gauche. Ne t'avise pas de laisser deviner quelle maladie tu apportes.
Je te plains ; mais que veux-tu que nous y fassions? Maintenant, file.
Tu es pauvre, sans doute? Tiens, je vais mettre une pièce d'or de
vingt dollars sur cette planche — arrête-la au passage.
— Attends une minute, Parker, dit l'autre, voilà une autre pièce de
vingt dollars. Adieu, mon garçon, et bonne chance.
Ils s'éloignèrent à la hâte, tandis que je me dirigeais sans me pres-
ser vers le radeau, étonné de me sentir aussi tranquille que si j'avais
livré le nègre et rempli mon devoir d'homme blanc. Lorsque j'entrai
dans le wigwam, je le trouvai vide. Jim ne se montrait nulle part.
— Jim ! Jim !
— Me voici, Huck, dit une voix qui venait je ne savais trop d'où.
Sont-ils hors de vue? Ne parlez pas si haut.
Il était dans l'eau, à l'arrière du radeau.
— Ne crains rien, répondis-je ; ils sont déjà loin.
REMORDS. i03
Alors Jim remonta, se secoua et me dit :
— J'ai tout entendu ; la peur m'a pris et je me suis glissé dans
l'eau. S'ils étaient venus à bord, j'aurais gagné la côte à la nage pour
attendre leur départ. Mais comme vous les avez roulés ! Vous avez
encore une fois sauvé le vieux Jim, et il s'en souviendra, Huck! Et
ils vous ont donné de l'argent par-dessus le marché.
— Oui, vingt dollars pour chacun de nous.
— Avec cela nous pourrons prendre passage sur un vapeur et il nous
restera de quoi vivre jusqu'à ce que nous soyons dans les États libres.
Je voudrais déjà y être.
Lorsque le jour se montra, nous gagnâmes la côte. Jim eut soin de
bien cacher notre embarcation, puis il travailla à tout empaqueter, de
façon à être prêt à quitter le radeau.
La nuit suivante, vers dix heures, à un endroit où le fleuve faisait
un coude, nous aperçûmes un assez grand nombre de lumières qui
annonçaient une ville. Je partis dans le canot pour aller aux informa-
tions. Bientôt je vis un bateau monté par un pêcheur qui posait ses
filets.
— Maître, est-ce là le Caire? lui demandai-je poliment.
— Le Caire? Non.
— Quelle ville est-ce donc?
— Puisque tu tiens à en savoir davantage, je te conseille de ne pas
m'empêcher de jeter mes lignes ou gare à toi ! Va te renseigner-là bas,
tu y trouveras assez de bavards.
Ce n'était pas le Caire, cela me suffisait. Je regagnai donc le radeau.
Jim, ainsi que je le prévoyais, fut terriblement désappointé.
— Ne te désole pas, lui dis-je. Encore une étape et nous y serons.
Deux ou trois heures plus tard, nous passâmes devant une petite
ville entourée de collines et je me disposai à aller à terre. Jim me
retint. J'avais oublié qu'autour du Caire le pays est très plat. Bientôt
l'approche du jour, jointe à la fatigue, nous engagea à faire une nou-
velle halte, et nous nous arrêtâmes au bord d'un îlot, près de la rive
i;)i LKS AVENTURES DE IIUGK FINN.
gauche du fleuve. Je commençais à soupçonner quelque chose et Jim
aussi se montrait inquiet.
— Nous avons peut-être dépassé le Caire et débouché dans l'Ohio au
milieu du brouillard de l'autre soir, lui dis-je.
Quand le jour vint, la couleur de l'eau, claire sur les bords du fleuve
et boueuse au milieu, me montra que mes craintes étaient fondées.
Nous étions entrés dans l'Ohio, laissant derrière nous le Mississipi.
Nous tînmes conseil. 11 ne fallait pas songer à débarquer ni à
remonter le courant avec le radeau. Notre seule alternative était
d'attendre le lever du soleil et de rebrousser chemin dans le canot.
Nous nous reposâmes pendant toute la journée, car nous avions une
rude besogne en perspective. Lorsque nous retournâmes au radeau
vers la tombée de la nuit, le canot avait disparu.
— Allons, dis-je à Jim, il ne s'agit pas de se décourager. Ce que
nous avons de mieux à faire, c'est de descendre le courant, puisqu'il
n'y a plus moyen de le remonter. Le canot doit être loin; mais
l'occasion d'en acheter un autre se présentera, et alors nous rattrape-
rons le temps perdu.
Ceux qui s'imaginent encore, après ce que je viens de raconter, que
l'on peut manier impunément une peau de serpent, se rangeront à
l'avis de Jim, s'ils ont la patience de lire ce chapitre jusqu'au bout.
Les propriétaires de chantiers et les conducteurs de radeaux
refusent rarement de céder un de leurs canots, si on en offre un bon
prix. Par malheur, il n'y avait ni chantiers ni radeaux le long des
rives. Au bout de trois heures environ, le ciel s'obscurcit peu à peu et
une buée grise cacha presque les étoiles. C'était une brume plutôt
qu'un brouillard; néanmoins on ne voyait pas très loin devant soi.
Tout à coup, bouf, boiif ! brotim, broiim ! Un steamer remontait le
fleuve. 11 choisissait bien son moment !
Nous allumâmes notre lanterne, persuadés que les gens du bord la
verraient, puisqu'une lueur rougeâlre nous annonçait leur approche.
Nous entendions bien le vapeur ; mais nous ne le vîmes distincte-
REMORDS.
lOo
ment que lorsqu'il fut à peu de distance. Il marchait droit sur nous.
D'abord cela ne m'elfraya pas trop. Les pilotes s'amusent souvent à
frôler u ne barque sans la faire chavirer. Parfois la roue enlève une rame ;
alors ils se mettent à rire et se croient fort habiles. Je me figurai que
celui-là voulait seulement essayer de nous raser de près, car il devait
savoir que nous ne pouvions rien pour l'éviter. Pas du tout. Il n'avait
Quatre chiens se mirent à tourner autour de moi.
sans doute pas vu notre lanterne. Soudain, il arriva sur nous ; on
aurait dit un gros nuage noir entouré d'une rangée de vers luisants.
Un craquement, un tintement de cloche pour renverser la vapeur, un
brouhaha de cris, de jurons, un sifflement à vous casser les oreilles ;
puis, tandis que Jim sautait à l'eau d'un côté et moi de l'autre, le
steamer passa- par-dessus le radeau.
Je plongeai avec la meilleure envie du monde de toucher le fond.
Les roues du steamer devaient mesurer trente pieds, et je tenais à leur
laisser assez de place. J'ai toujours pu rester une minute sous l'eau.
Cette fois, je crois que j'y restai une minute et demie ; ensuite, je
100 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
remontai en toute hâte, car il me semblait que j'allais éclater, je sortis
de l'eau jusqu'aux aisselles et soufflai comme après une longue course.
Naturellement, le steamer s'était remis en marche dix secondes
après avoir renversé la vapeur. En général, on ne s'aventure pas sur
un train de bois à moins d'être bon nageur, et s'il fallait s'arrêter à
chaque accident de ce genre, cela n'en finirait pas. Le steamer était
donc déjà hors de vue, bien que je l'entendisse encore.
J'appelai Jim une douzaine de fois, aucune réponse ne m'arriva. Je
saisis une planche qui m'avait touché au moment où je remontais sur
l'eau et je la poussai devant moi. Je changeai bientôt de direction pour
suivre le courant qui portait vers la rive gauche. C'était un de ces cou-
rants obliques comme on en rencontre dans les grands fleuves. Grâce
à la planche, je pus gagner la côte et je grimpai le long de la berge. Il
faisait un peu plus clair ; mais la fatigue m'avait engourdi les jambes
et je n'avançai que lentement sur un sol raboteux. Enfin, après avoir
cheminé pendant un quart de mille environ, j'aperçus une grande mai-
son, un log house tel qu'en construisent encore les fermiers de l'Ar-
kansas.
Au même instant, trois ou quatre chiens se mirent à tourner autour
de moi en aboyant, et je me gardai bien de faire un pas de plus.
XIÏI
UNE FERME DANS l'ARKANSAS.
Au bout d'une minute, qui me parut longue, on cria parla fenêtre,
et les chiens cessèrent d'aboyer.
— Qui est là? demanda une voix.
— C'est moi, Huck Finn, répondis-je.
— Connaissez-vous les Shepherdson ?
— Non, monsieur.
— Pourquoi rôdez-vous par ici à cette heure?
— Je ne rôde pas ; ce sont vos chiens qui m'ont arrêté. Je ne suis
qu'un gamin. Un steamer a coulé mon radeau et je viens de gagner la
côte à la nage.
— Si vous dites la vérité, vous n'avez rien à craindre... Réveillez
Thomas et Robert, vous autres.
J'entendis qu'on remuait dans la maison, puis je vis briller à une
croisée ouverte une lumière qui ne tarda pas à disparaître.
— A quoi songez-vous, Brigitte? reprit la voix qui m'avait inter-
pellé. Posez la lampe par terre. Si nous avions affaire à un Shepherd-
son, vous lui auriez donné beau jeu... Vous êtes seul, Huck Finn?
— Oui, monsieur.
— Allons, il ne sera pas dit que la crainte d'un guet-apens m'ait fait
refuser l'hospitalité à un enfant. Si quelqu'un vous accompagne, il aura
tort de se montrer, car nous voilà prêts à recevoir une douzaine de
Shepherdson. On va vous ouvrir, vous pousserez vous-même la porte
juste assez pour passer et sans trop vous presser.
Je ne me pressai pas trop. Je n'aurais pas pu, quand même j'en au-
rais eu envie. C'était à peine si j'osais poser un pied devant l'autre.
108 LES AVENTURES DE IIUCK FLNN.
Sans les chiens, je me serais sauvé. Ils demeuraient aussi silencieux
que leurs maîtres ; mais ils me serraient de près. Je posai la main sur
la porte et je la poussai tout doucement.
— C'est assez, cria une voix. Avancez la tête et ne bougez plus,
jusqu'à nouvel ordre.
J'avançai la tête, et à ma mine, on dut me prendre pour un fier pol-
tron. Dame, à ma place, vous ne vous seriez pas^enti plus rassuré. Je
ne pouvais pas reculer — les chiens m'auraient sauté à la gorge — et
j'avais en face de moi trois grands gaillards qui me tenaient en joue.
Le plus âgé avait une soixantaine d'années ; les deux autres ne dépas-
saient guère la trentaine. C'étaient de beaux hommes, solidement bâtis,
et malgré les fusils qu'ils braquaient sur moi, je ne leur trouvai pas
l'air méchant. Us n'étaient pas seuls; il y avait là une vieille dame qui
paraissait bonne comme du bon pain, et, derrière elle, deux jeunes
femmes que je ne voyais pas très bien.
— Là, tu peux entrer, me dit le vieux.
Dès que je fus entré, il referma la porte, l'assujettit à l'aide d'une
barre de fer, tira les verrous et remit son fusil à un de ses fils. Ensuite,
ils m'emmenèrent dans un salon très bien meublé et ils se réunirent
dans un coin où il était impossible de les voir du dehors. On promena
une chandelle autour de moi et chacun convint que je ne ressemblais
en rien à un Shepherdson.
— Tu vois bien, Saiil, que ce garçon n'a pas menti ; ses vêtements
sont trempés, et il a peut-être faim, dit la vieille dame. Brigitte,
ajouta-t-elle en s'adressant à une négresse qui venait de se montrer,
préparez-lui vite de quoi manger, et que l'on appelle Georges pour
qu'il... Bon, le voilà qui arrive à propos... Georges, emmène ce petit
étranger et aide-le à changer d'habits, les tiens lui iront.
Georges semblait avoir mon âge — treize ou quatorze ans — bien
qu'il fût un peu plus grand que moi. Il ne portait d'autre vêtement
qu'une chemise et ses cheveux étaient tout ébouriffés. 11 paraissait
encore à moitié endormi, car il bâillait à se décrocher la mâchoire et il
UNE FERME DANS L'ARKANSAS. 109
se frottait les yeux d'une main, tandis que de l'autre il traînait der-
rière lui un fusil.
— Il y a donc des Shepherdson qui rôdent autour de la maison ? de-
manda-t-il.
— Non, c'est une fausse alerte.
— Tant pis, j'en aurais peut-être abattu un.
On se mit à rire et l'un des grands frères dit au nouveau venu :
-— Tu serais arrivé trop tard, Georges ; ils auraient eu le temps de
nous scalper tous.
— A qui la faute? On ne meprévient jamais assez tôt; ce n'est pas bien.
— Ne te désole pas, répliqua le père ; les Shepherdson savent déjà
qu'il faut compter avec loi et les occasions ne le manqueront pas. En
attendant, obéis à ta mère.
Georges me conduisit dans sa chambre, au premier étage. Là, il
m'eut bientôt trouvé une chemise, un pantalon et une jaquette. Pendant
que je m'habillais, il me demanda comment je m'appelais ; mais, au
lieu de me laisser le temps de répondre, il se mit à faire l'éloge d'un
geai bleu qu'il avait attrapé la veille dans les bois ; puis, il me dit
tout à coup :
— Où se trouvait Moïse quand il éteignit la chandelle?
— Je connais l'histoire de Moïse; mais on ne m'a jamais parlé de ça.
— Cherche un peu.
— Quelle chandelle ?
— N'importe laquelle... Tu ne devines pas ?
— Non.
— Eh bien, il se trouvait dans l'obscurité.
— Si tu avais ri plus tôt, j'aurais deviné.
— Tu crois ?... J'espère que tu vas demeurer avec nous... J'ai un fu-
sil et des lignes à pêche. Je te les prêterai... Tu dois avoir eu peur de
te noyer? Moi, je nage comme un poisson, mais je n'aimerais pas tom-
ber à l'eau la nuit... Tiens, passe cette jaquette ; on dirait qu'elle a été
faite pour toi... Allons, te voilà prêt, descendons.
110
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
%
Tout en parlant, il s'était habillé de son côté, et je ne demandai pas
mieux que de le suivre, car j'avais faim. Il me ramena dans le salon
où je trouvai mon couvert mis en face d'un tas de bonnes choses. Je
ne regrettais plus d'avoir été arrêté par les chiens.
Pendant que je soupais, Georges et les autres, excepté la vieille
Je trouvai mon couvent mis.
dame et les deux demoiselles, fumaient dans des pipes en bois. Les
questions pleuvaient dru comme grêle. Ils m'interrogeaient tous à la fois,
ce qui me permit de répondre à tort et à travers. On ne dut pas com-
prendre grand'chose à mon histoire, si ce n'est que je venais de loin,
que ma mx^re était morte, que mon père avait disparu, et que j'avais
failli me noyer. Bref, la vieille dame dit que je n'avais pas besoin de
UNE FERME DANS L'ARKANSAS. 111
chercher un autre toit tant que je me conduirais bien, et on alla se
coucher.
Georges, dont j'avais partagé le lit, me réveilla plus tôt que je
n'aurais voulu. Il tenait à me montrer sa maison. C'était une très belle
maison. Il n'y en avait pas de plus belle à Saint-Pétersbourg, ou
du moins de plus grande ni de mieux meublée.
Sur la cheminée du salon on voyait une pendule que Georges n'au-
rait pas donnée pour tout l'argent du monde. Il me raconta que depuis
qu'un horloger ambulant l'avait nettoyée et réglée, elle se mettait sou-
vent à sonner cinquante fois de suite sans être fatiguée.
A droite et à gauche de la pendule s'étalaient deux grands perroquets
qui ne ressemblaient pas à des oiseaux ordinaires. Je crois qu'ils étaient
en craie peinte. A côté d'un des perroquets il y avait un chat, et à côté
de l'autre un chien en faïence ; quand on pressait la main dessus, ils
miaulaient — le chien surtout. Seulement, ils n'ouvraient pas la bou-
che — ils miaulaient en dessous.
Sur la table du salon, recouverte d'une belle toile cirée, il y avait
une superbe corbeille en faïence remplies de pommes, d'oranges, de
pèches et de raisins plus rouges et plus verts que de vrais fruits. Aussi
n'étaient-ils pas vrais, et on s'en apercevait tout de suite, parce que les
couleurs s'étaient écaillées par endroits.
Les gravures accrochées aux murs ne me semblèrent pas très neuves,
bien qu'on les eût mises sous verre pour les empêcher de jaunir.
C'étaient, pour la plupart, des Washington, des La Fayette et des
batailles, comme on en voit partout. Mais il y avait trois autres images
que Georges admirait beaucoup plus et qu'il appelait des pasteis. Une de
ses sœurs, morte depuis longtemps, les avait dessinés elle-même quand
elle n'avait pas encore quinze ans. Pour ma part, je me passerais bien
de pastels, car ça manque de gaieté.
L'un d'eux représentait une femme en grand deuil qui se penchait
sous un saule pleureur, à deux pas d'une pierre tombale, les bras
ballants, un mouchoir bordé de noir dans une main et un joli sac à
112 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
ouvrage dans l'autre. De grosses larmes lui roulaient le long- des joues
et au bas on lisait : je ne te vkrrai plus, hélas !
Le second pastel représentait une dame qui contemplait un serin
mort, et le troisième, une autre dame — c'était peut-être la même, Je
n'en suis pas sûr — qui levait en l'air une lettre cachetée de noir.
C'étaient de très belles images ; seulement, cela me rendait triste de
les regarder, surtout lorsque je songeais à ce pauvre Jim.
Si je possédais le talent d'Emmeline Grangerford, je ne me conten-
terais pas de ne dessiner que des pastels, où il y a toujours une femme
qui pleure. Que voulez-vous ? c'était son genre et elle y réussissait trop
bien pour en sortir. Elle travaillait à ce qu'on appelait son grand ou-
vrage lorsqu'elle tomba malade. Elle ne demandait qu'à vivre assez
longtemps pour l'achever ; mais cette consolation lui fut refusée.
Figurez-vous une dame emmitouflée dans un long peignoir blanc,
debout sur le garde-fou d'un pont, prête à sauter dans l'eau, avec les
cheveux qui lui tombent sur les épaules. Par exemple, je ne sais pas
pourquoi celle-là versait des larmes, car elle regardait une pleine lune
qui ressemblait à une orange. Elle avait deux bras croisés sur la poi-
trine, deux bras étendus droit devant elle et deux bras levés au ciel.
Ça lui donnait un peu l'air d'une araignée ; mais Georges m'expliqua
que l'idée d'Emmeline était de laisser la paire de bras qui produirait
le meilleur effet, et d'effacer les autres. Par malheur, le choix était si
difficile qu'elle mourut avant d'avoir pris une résolution. Son dernier
ouvrage resta donc accroché, tel quel, au chevet de son Ut, et à l'anni-
versaire de sa naissance on l'entourait de fleurs.
XIV
UNE VENDETTA AMÉRICAINE.
Le colonel Grangerford, le père de Georges, servait dans la milice et
se tenait aussi raide que s'il marchait à la tête de son régiment. Grand
et sec, il avait un teint basané, des lèvres et des narines très minces.
Sous ses épais sourcils et son front
bombé, ses yeux semblaient étinceler
comme au fond d'une caverne. Ses che-
veux, encore noirs, lui descendaient tout
droit sur les épaules. Il se rasait tous
les malins, ne laissant pas l'ombre d'une
barbiche. Son costume — je ne l'ai ja-
mais vu en uniforme — faisait mal aux
yeux, tant il était blanc, et il le changeait
chaque jour. Il élevait rarement la voix ;
mais, des fois, quand il vous regardait
d'un certain air, on aurait voulu être
loin. Si, par hasard, quelque chose allait
de travers, il fronçait les sourcils et tout <^g^~=
rentrait dans l'ordre pour longtemps. J<^^
\. Le c
Le matin, lorsque M. et M"" Granger-
ford descendaient au salon, chacun se levait et personne ne reprenait
son siège avant qu'ils fussent assis. Alors, Robert allait à un buffet
où se trouvaient les carafes, préparait un verre de biiter et le pré-
sentait à son père. Le colonel tenait son verre à la main jusqu'à ce que
les deux jeunes gens eussent rempli le leur ; alors ceux-ci saluaient
en disant : « Monsieur, madame, nos respects. » Les vieillards
Le colonel Grangerford.
m LES AVENTURES DE IIUGK FINX.
répondaient par un léger signe de tète et un « merci », puis on buvait.
Robert et Thomas, les deux aînés, étaient de beaux garçons, aussi
grands que leur porc, plus larges d'épaules et beaucoup moins raidcs.
Velus, comme le colonel, d'un costume de toile blanche et coiffés d'un
panama, ils passaient leur temps à dompter les chevaux, à chasser et
à surveiller les travailleurs, qui leur obéissaient au doigt et à l'œil.
Miss Charlotte et miss Sophie.
Miss Charlotte, la moins jeune des deux filles, avait vingl-cinq ans.
Très grande, très belle, très fière, elle se montrait aussi très bonne,
pourvu qu'on ne la contrariât pas. Mais elle avait de qui tenir, et quand
elle se fâchait, son regard rappelait celui du colonel.
Miss Sophie n'avait que vingt ans. Malgré sa taille moins imposante,
elle était très belle aussi ; seulement elle n'avait pas l'air de s'en
douter.
En comptant Georges, c'était tout ce qui restait de la famille. Elle
avait été plus nombreuse ; mais trois des fils étaient morts, et j'ai
déjà parlé d'Emmeline.
UNE VENDETTA AMERICAINE.
ns
M. Grangerford possédait au moins une centaine d'esclaves. Nous
avions tous un domestique à notre service. Mon négrillon et celui de
Georges se donnaient du bon temps. Nous n'avions pas souvent besoin
d'eux et ils s'aidaient à ne rien faire.
*«/, ./^*-*^»
^.J¥4^^ ,
Nous enteudimes derrière nous un bruit de galop.
Le colonel et ses fils sortaient rarement le soir et ils ne s'aventu-
raient guère dehors sans être armés, même en plein jour. Ils avaient
des parents qui venaient les voir de temps à autre, de dix à quinze
milles à la ronde, et ceux-là avaient aussi un fusil sur l'épaule. Je de-
vais bientôt apprendre pourquoi.
Il y avait dans nos environs plusieurs propriétaires du nom de She-
116 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
pherdson, aussi fiers que les Grangerford, et les deux familles étaient
à couteaux tirés.
Un jour que Georges et moi revenions d'une plantation, nous enten-
dîmes derrière nous un bruit de galop. Nous traversions une route et
mon compagnon me cria :
— Vite, regagne le bois.
11 fila devant moi sans me laisser le temps de l'interroger, et je me
dépêchai de le suivre.
Une fois à l'abri sous les arbres, il écarta les branches et nous regar-
dâmes du côté d'où venait le bruit. Bientôt un cavalier de fort bonne
mine se montra sur la route. Il n'avait pas l'air de s'occuper de son
cheval, qui pourtant ne paraissait pas commode, et il tenait son fusil
en travers du pommeau de sa selle. Je l'avais déjà vu. C'était le jeune
Harry Shepherdson. Le fusil de Georges partit à un pas de moi et une
balle enleva le chapeau de Harry. Ce dernier saisit sa carabine et se
dirigea sans hésiter vers l'endroit où nous étions cachés.
Nous ne l'attendîmes pas. Nous partîmes au pas de course. Le bois
n'était pas trop épais, de sorte que je regardais par-dessus mon épaule
afin d'éviter la balle. Deux fois je vis Harry viser Georges ; mais il ne
tira pas et remonta la route par laquelle il était venu. Nous ne reprî-
mes haleine qu'en arrivant à la maison. Georges était tout essoufflé
quand il raconta l'aventure à son père. Le vieux gentleman ne témoi-
gna aucune surprise, aucun mécontentement ; au contraire, son visage
s'éclaira pendant une seconde ou deux, puis il dit très doucement :
— Je n'aime pas que l'on s'embusque derrière une haie pour tirer.
Pourquoi n'es-tu pas resté sur la route, mon garçon ?
— Les Shepherdson ne le font pas, père, répliqua Georges ; ils nous
prennent toujours en traîtres et je me suis montré avant de tirer.
Miss Charlotte redressa la tête comme une reine tandis que Georges
racontait l'histoire ; ses narines se dilataient et ses yeux lançaient des
éclairs. Miss Sophie devint très pille jusqu'à ce qu'elle eût appris que
personne n'avait été blessé.
UNE VliNDETTA AMERICAINE. H7
Dès que je me trouvai seul avec Georges, je lui demandai :
— Est-ce que tu voulais le tuer?
— Parbleu !
— Qu'est-ce qu'il t'a fait?
— Lui? Il ne m'a jamais rien fait.
— Alors pourquoi as-tu tiré sur lui ?
— Parce que c'est un Shepherdson.
— Drôle de raison !
— Très bonne, au contraire. Les Shepherdson ont tué trois de mes
frères ; ils nous tueraient tous, s'ils le pouvaient, et on leur rend la pa-
reille. Où donc as-tu été élevé? Tu ne sais pas ce que c'est qu'une
guerre de faction ?
— Non, et je ne serais pas fâché de le savoir.
— Eh bien, répliqua Georges, ces guerres-là commencent toujours
de la môme manière. Un homme a une dispute avec un voisin et il le
tue. Alors un oncle ou un frère du voisin le venge, puis les parents
des deux morts se mettent de la partie. On s'arrête quand une des
familles a disparu ; mais cela demande du temps.
— Et ton affaire à toi dure depuis longtemps ?
— Je crois bien. Depuis plus de vingt ans.
— A quel propos s'est-on disputé ?
— Il y a eu procès, je crois, et celui qui l'a gagné a reçu une balle.
— Et qui a tiré le premier? Un Grangerford ou un Shepherdson?
— Gomment veux-tu que je le sache ? je n'étais pas né.
— Et a-t-on tué beaucoup de monde ?
— Oui, il y a eu assez d'enterrements et assez de chances d'enterre-
ments. Mon père, Thomas et Robert ont été blessés plusieurs fois —
ils ne s'en portent pas plus mal. Gette année, les Shepherdson ont
eu un mort et nous en avons eu un. Il y a trois mois, mon cousin Bud,
qui avait quatorze ans à peine, traversait à cheval la forêt, de l'autre
côté du fleuve. Il n'était pas armé — une fière bêtise de sa part. Arrivé
dans un sentier, il entend derrière lui le pas d'un cheval et voit le
H« LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
vieux Baldy Shepherdson lancé au galop, son fusil à la main, ses che-
veux blancs flottant au vent. Au lieu de mettre pied à terre pour se
réfugier dans le bois, Bud crut qu'il pourrait lutter de vitesse. La
course dura pendant cinq milles et plus ; mais le vieux gagnait peu à
peu du terrain. Enfin, Bud, dont la bête s'essoufflait, vit que ce n'était
pas la peine de s'entêter. 11 s'arrêta donc et fit volte-face — il ne vou-
lait pas recevoir une balle dans le dos, tu comprends. Alors le vieux
s'avança et le tua raide. Mais il n'eut guère le temps de se vanter de
son exploit, car, huit jours plus tard, un des nôtres lui a mis du plomb
dans la tête.
— A mon avis, ce vieux n'était qu'un lâche.
— Tu te trompes joliment ! Il n'y a pas de lâches parmi les Shepher-
dson — non, pas un seul, pas plus qu'il n'y en a chez les Grangerford.
Un jour, ce vieux-là a tenu bon contre trois Grangerford pendant je
ne sais combien de temps, et il a eu le dessus. Son cheval et lui ren-
trèrent clopin-clopant, la peau considérablement trouée ; mais il fallut
porter tous les Grangerford chez eux. L'un était mort, l'autre mourut
dans la nuit et le troisième boite encore. Non, ce n'était pas un lâche !
Le lendemain — c'était un dimanche — je partis avec la famille
pour l'église, qui se trouvait à six milles environ de la maison. Les
hommes emportèrent leurs fusils, qu'ils posèrent à côté d'eux en
gagnant leur banc. Les Shepherdson en firent autant. Le sermon me
parut long, peut-être parce qu'il était trop savant pour moi. Le colonel
déclara pourtant que c'était un très beau sermon, et au retour on ne
parla guère d'autre chose.
Le dimanche, on ne chasse pas et il n'y a pas de travailleurs à sur-
veiller. Une heure après le dîner, on bâillait à qui mieux mieux dans
le salon. Ceux qui ne s'étaient pas assoupis à force de bâiller finirent
par disparaître un à un. Je m'esquivai à mon tour et me mis à la re-
cherche de Georges. Je le trouvai endormi sur l'herbe en compagnie
de son chien, qui savait probablement aussi que c'était dimanche.
Alors je me décidai à rentrer pour dormir de mon côté en attendant
UNE VENDETTA AMERICAINE.
Ilî)
rhoarc du souper. En haut do l'escalier, je rencontrai miss Sophie qui
se tenait sur le seuil de sa chambre où elle me fit entrer.
— Huck, me dit-elle, j'ai un petit service à te demander. Je viens de
recevoir un billet de mon oncle, lequel, tu le sais, est pasteur du village
que nous voyons là-bas, de l'autre côté de la rivière. Mon oncle me de-
mande de venir causer avec lui, en secret, d'affaires importantes. Il
s'agit, me dit sa lettre, de mon
bonheur futur et d'une réconci-
liation possible de notre famille
avec celle de nos ennemis, récon-
ciliation que je souhaite depuis
longtemps très fort.
— Comment puis-je vous être
utile, miss? demandai-je.
— En m'accompagnant jus-
qu'au bord de la rivière, en m'ai-
dant à la traverser.
— N'est-ce que cola? Vous
êtes si bonne, miss Sophie, que ~~_
je ferais beaucoup plus, si je le
pouvais, pour vous obliger. ^^''^^^ J"' "" ''^''^'«'^ ^ ^^ demander.
— Tu feras plus que tu n'imagines, Huck, en me secondant, et voici
pourquoi. C'est près du village dont mon oncle est pasteur qu'habitent
les Shepherdson. Or, si l'un des miens me voit me diriger de ce côté,
ou il voudra s'opposer à mon départ, ou il insistera pour m'accom-
pagner, ce qui pourrait amener d'afPreux malheurs.
— Mais que dirons-nous, si l'un d'eux nous rencontre ? s'il nous voit
nous embarquer?
— Ils font tous leur sieste, Huck, et ce contretemps est peu à
craindre.
Nous voilà en route, feignant de nous promener. Nous descendons
jusqu'à l'endroit où la rivière décrit une courbe sans avoir rencontré
120 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
âme qui vive. Miss Sophie saute dans un canot, je saisis les rames et le
bateau file si vite que bientôt nous approchons de la rive qu'il s'agit
d'atteindre.
— Je ne vois personne, me dit miss Sophie ; nous pouvons aborder,
et j'en suis heureuse.
— Redoutez-vous donc quelque chose ? lui demandai-je.
— Pour moi, rien, mon brave garçon ; mais j'étais un peu inquiète
pour toi. Tu es presque de la famille maintenant, et si un Shepherdson
t'apercevait, peut-être serait-il tenté de te saluer d'une des balles de sa
carabine.
Je secoue la tête ; il me semble entendre siffler à mes oreilles la balle
dont parle miss Sophie.
— Mais vous? lui dis-je en cessant de ramer.
— Moi? Je n'ai rien à craindre. Si implacable que soit la haine qui
sépare les deux familles, les femmes sont respectées.
Je me remets à ramer, avec plus de lenteur néanmoins, et j'examine
avec soin le point où je compte aborder et qui me paraît désert. Tout
à coup, je vois, près d'un buisson, un homme armé d'un fusil et je le
désigne à miss Sophie. Elle part d'un petit éclat de rire.
— L'homme qui te fait peur, dit-elle, est un paisible pêcheur, et son
fusil une simple ligne au bout de laquelle frétille un poisson.
Miss Sophie a raison. Je reconnais, une fois de plus, que la frayeur
dénature facilement les objets. Nous abordons, et miss Sophie saute
sur le rivage.
— Dois-je vous attendre, miss ?
— Non, Huck, ne t'inquiète plus de moi ; mon oncle me ramènera.
Tu peux retourner à la maison.
Je me hâte de gagner le large, car un cavalier vient de paraître dans
la plaine, et j'aborde avec soulagement la rive d'où je suis parti. Mon
canot est à peine amarré, que je suis accosté par mon négrillon.
— Ah ! me dit-il d'un air mystérieux, il y a longtemps que je vous
cherche, massa.
UNE VENDETTA AMERICAINE.
121
■ — Que me veux-tu ?
Mon interlocuteur regarde autour de lui avec méfiance, puis reprend
à mi-voix :
— Massa, si vous voulez venir du côté du marais, je vous montrerai
une belle gerbe de souliers de Notre-Dame.
— Laisse-moi tranquille, répliquai-je ; les souliers de Notre-Dame
ne sont pas assez rares pour qu'on s'amuse à courir après.
— Tout de même, il y en a un que vous ne serez pas fâché de voir.
Je me rappelai que, la veille, il
avait déjà proposé de m'emmener
du côté du marais ; son air mys-
térieux m'intriguait.
— Eh bien, montre-moi le che-
min, lui dis-je.
Je le suivis à travers bois pendant
un demi-mille, puis il s'engagea
dans un marais où l'on enfonçait
jusqu'aux chevilles. De temps à autre
il se retournait pour cligner do
l'œil. Evidemment, cela signifiait :
la route n'est pas bonne, mais ce
que vous verrez vaut la peine d'être vu. Enfin, nous arrivâmes en face
d'une petite butte où le terrain desséché était couvert d'arbres, de
buissons et de vignes.
— Voilà l'endroit, massa. Vous n'avez plus besoin de moi.
Sur ce, il me tourna le dos. Je m'avançai dans le fourré, et, au
fond d'un bosquet, j'aperçus un homme endormi. C'était mon vieux
Jim.
Je le réveillai, comptant que ce serait une fière surprise pour lui de
me revoir. Je me trompais joliment. Il pleura presque de joie, mais ne
parut pas surpris. Il me raconta que le soir où le vapeur nous avait
coulés, il s'était mis à nager derrière moi. Il entendait très bien mes
16
MoQtre-moi le chemin, lui dis-jo.
422 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
■ ' •
cris d'appel ; seulement il n'osait pas me répondre, parce qu'il ne vou-
lait pas être repêché et ramené à Saint-Pétersbourg.
— J'étais un peu meurtri, continua-t-il, de sorte que je suis resté
en arrière. Je pensais qu'une fois à terre, je n'aurais pas de peine à
vous rattraper ; mais quand les chiens ont commencé à aboyer, je n'ai
plus eu envie de me presser. Lorsqu'ils ont cessé, j'ai deviné qu'on
vous avait ouvert la porte et j'ai filé pour attendre le jour dans les bois.
Le lendemain, de grand matin, des nègres qui allaient aux champs
m'ont conduit dans cet endroit, où les chiens perdraient ma piste ; tous
les soirs ils m'ont apporté des vivres et donné de vos nouvelles. Jack
venait même quelquefois en plein jour.
— Pourquoi ne m'as-tu pas fait prévenir plus tôt?
— Gela n'aurait servi à rien,' massa Huck. Nous ne pouvions pas
songer à repartir. Aujourd'hui, c'est différent. Chaque fois que l'occa-
sion se présentait, j'ai acheté des provisions, des couvertures, tout ce
qui nous manquait, et j'ai passé des nuits à raffîstoler le radeau...
— Quel radeau, Jim ?
— Notre vieux radeau, parbleu !
— Quoi, il n'a pas été mis en miettes?
— Non, il a été pas mal endommagé, mais il n'y a pas eu grand mal,
en somme. Si la nuit avait été moins noire, nous aurions vu le radeau
remonter sur l'eau. Ça n'en vaut que mieux peut-être, car le voilà
remis à neuf et bien ravitaillé.
— Où donc l'as-tu repêché, Jim ?
— Gomment voulez-vous que je le repêche ? J'étais obligé de me tenir
caché. Les nègres l'ont trouvé accroché près d'ici, à l'endroit où le
fleuve fait un coude, et ils l'ont amarré dans une crique. Votre Jack
m'a raconté qu'ils se chamaillaient pour savoir à qui il appartenait.
Alors j'ai mis le holà en disant que le radeau n'était à aucun d'eux,
mais à vous, et qu'on leur tannerait le cuir s'ils osaient vendre la pro-
priété d'un blanc. J'ai donné dix cents à chacun et tout le monde a été
satisfait. Jack n'a rien voulu accepter.
UN1<: VENDETTA AMEIUGAIXE. U3
— Oh ! Jack est un malin. Il ne m'a jamais dit que tu étais ici et m'a
emmené sous prétexte de me montrer des souliers de Notre-Dame. Si
l'on découvre quelque chose, il pourra jurer qu'il ne nous a pas vus
ensemble.
Je quittai Jim et je retournai vers la maison où régnait un silence
inusité. Je me mis à rôder à l'aventure, avec l'espoir de rencontrer
Georges. Près de l'écurie, j'aperçus Jack.
— On dirait que la maison est vide ? lui criai-je.
Il leva les bras vers le ciel et me regarda d'un air effrayé.
— Quoi, massa, vous ne savez pas ce qui est arrivé?
— Qu'est-il arrivé ? parle ! '
— Les Shepherdson sont en campagne. Ils se sont emparés de miss
Sophie. On croit qu'ils l'ont tuée et tout le monde est à cheval pour la
venger. Nous allons entendre le bruit de la bataille, massa Huck, et
elle sera terrible.
Les paroles de Jack me serrent le cœur, les oreilles me tintent, j'ai
des larmes plein les yeux. Hélas, miss Sophie, si bonne — morte,
noyée ! Et c'est moi qui, pour lui obéir, l'ai livrée à ses bourreaux !
Une détonation retentit. Je m'élance vers la rivière. Pour le coup, moi
aussi, je voudrais frapper un Shepherdson. Je rencontre Georges. Il est
écarlate et semble hors de lui.
— Gomment, tu n'as pas de fusil ! me dit-il. Tu ignores donc ce qui
se passe? Les Shepherdson ont emmené Sophie.
— Qui dit cela? m'écriai-je.
— Un pêcheur qui est aussitôt venu prévenir mon père.
Ah! ce pêcheur, j'avais raison de me méfier de lui. Il appartenait à
cette race de gens qui racontent de travers tout ce qu'ils voient. Je
crois bon d'instruire Georges de la vérité ; mais il m'écoute avec impa-
tience, car il voit un de ses frères prêt à échanger une balle avec un
Shepherdson. Il m'écoute jusqu'au bout cependant et m'entraîne vers
son père. Je raconte de nouveau que c'est moi qui, sur sa demande, ai
conduit miss Sophie de l'autre côté de la rivière, qu'elle se rendait
iU
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
volontairement chez son oncle, lequel l'avait appelée. Gomme pour
confirmer mon assertion, on voit paraître au loin le pasteur. A sa
droite marche miss Sophie — ce qui fait pousser des cris de joie aux
Grangerford — et à sa gauche se tient Harry Shepherdson, ce qui les
fait rugir. Que va-t-il se passer? Je suis tenté d'aller rejoindre Jim et
de m'enfuir sur l'heure avec lui.
Le pasteur s'embarque à bord d'un canot avec les deux jeunes gens
dont il est escorté, et les voilà sur le rivage. Le pasteur s'avance,
tandis que le jeune Harry lève les bras
pour montrer qu'il n'est pas armé. Les
deux frères causent longtemps en-
semble avec animation. Le pasteur fait
alors un signe et miss Sophie s'ap-
proche avec son compagnon, dont le
colonel serre la main. Je n'y com-
prends rien ; mais bientôt tout s'ex-
plique. Grangerford et Shepherdson se
dirigent vers la maison, conduits par
le vieux pasteur, radieux de son œuvre
de paix. Oui, la paix était faite et j'y avais un peu contribué, sans m'en
douter. Miss Sophie et Harry Shepherdson s'aimaient depuis longtemps.
Le digne pasteur, qu'ils avaient pris pour confident, venait de mettre
fin à la vendetta en unissant les deux jeunes gens \
On gagnait l'habitation et je demeurais immobile à la place où je
me trouvais.
— Ne viens-tu pas? me demanda Georges au passage.
— Oui, répondis-je, je te suis.
Au lieu de le suivre, je restai à réfléchir. Je songeais à partir; cepen-
dant j'aurais voulu, sans révéler mon dessein, prendre au moins congé
Jim me serra dau? ses bras.
i. Ces mariages à la minute sont assez fréquents aux États-Unis, où le consentement
des parents n'est pas nécessaire. {Note du traducteur.)
UNE VENDETTA AMERICAINE. 125
de ceux qui m'avaient si cordialement accueilli. Mais parler de la présence
de Jim, me poser en abolitionniste, je ne pouvais pas y songer. Il fal-
lait, profitant du désordre causé par la réconciliation, me mettre au
plus vite en route. Je me dirigeai donc en droite ligne vers le marais.
Jim n'était pas dans son gîte. Je me dépêchai de gagner la crique où le
radeau se trouvait amarré la veille. Il n'était plus là. Je me mis à
appeler le nègre. Une voix me répondit.
Je courus le long de la berge, je sautai à bord et Jim me serra dans
ses bras. Il était enchanté de quitter son marais et déclara que nulle
part on ne respire aussi librement qu'à bord d'un radeau. Le fait est
qu'on n'y étouffe pas comme dans les maisons et on s'y sentirait plus à
l'aise qu'ailleurs sans la crainte d'être coulé par un vapeur.
XV
LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVII.
Deux OU trois jours, deux ou trois nuits s'écoulèrent. La vieille his-
toire recommençait. La nuit, nous descendions le fleuve qui, dans ces
parages, atteignait parfois une largeur d'un mille et demi. Dès l'aube,
le radeau, amarré dans une anse, disparaissait sous des branches de
cotonnier. Après avoir posé nos lignes, nous nagions pour nous dégour-
dir, puis nous nous allongions sur le sable afin d'attendre la venue du
jour. Sans le coassement des grenouilles, on aurait cru le monde
endormi. La première chose que l'on apercevait, en regardant de l'autre
côté du fleuve, était une ligne sombre qui annonçait la lisière d'un bois
dont les arbres demeuraient encore invisibles. Peu à peu l'horizon
s'éclairait ; au loin la surface de l'eau prenait une teinte grise, on voyait
des points noirs — sans doute des bateaux marchands — et de longues
raies noires qui ne pouvaient être que des radeaux. Parfois on enten-
dait le clapotement d'une rame ou un bruit de voix confus. Au milieu
d'un silence aussi profond, les sons nous arrivaient de très loin. Par
degrés la brume disparaissait comme en s'enroulant sur elle-même et
on distinguait vaguement sur la rive opposée un village ou un chantier.
Enfin il fait jour, tout sourit au soleil, et les oiseaux s'en donnent à
cœur joie. Il est encore de trop bonne heure pour qu'un peu de fumée
attire l'attention. Nous relevons nos lignes et Jim prépare un bon
"déjeuner.
Le repas terminé, nous regardions couler l'eau. Comme ce spectacle
manquait de nouveauté, nos yeux se fermaient bientôt, mais ils ne
tardaient guère à se rouvrir et nous apercevions un vapeur qui s'éloi-
gnait en toussant. Puis il n'y avait rien à voir, rien à entendre. Au bout
LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL
127
d'une heure peut-être un radeau se montrait. Une hache brillait en
l'air et s'abattait, car ils sont presque tou-
jours en train de fendre du bois sur les
radeaux. Aucun bruit. La hache se levait
de nouveau, et quand elle était au-dessus
de la tête du bûcheron, nous entendions
un tchewik ! Il avait fallu tout ce temps
pour que le son du premier coup parvînt
jusqu'à nous.
Un matin, par un épais brouillard,
chaque radeau qui passait nous donnait
un véritable charivari ; on battait la grosse
caisse sur des casseroles pour prévenir
les steamers. Une embarcation arriva si
près de nous que nous entendions rire des
gens que nous ne voyions pas.
J'aperçus deux hommes qui couraient de mon côté.
Dès que la nuit venait, nous passions au large et, arrivés au milieu
128 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
du fleuve, nous laissions le radeau suivre le courant. Nos pipes allu-
mées, les jambes dans l'eau, nous causions. Nous restions à peu près
nus, quand les moustiques ne nous tourmentaient pas. Les habits que
la famille de Georges, m'avait fait faire étaient encore trop neufs pour
ne pas me gêner et rien ne m'empêchait de me mettre à mon aise.
A minuit, tout le monde était couché le long de la côte ; les faibles
lueurs qui trahissaient la présence d'une cabane s'éteignaient. Ces
lueurs nous servaient d'horloge; dès qu'elles reparaissaient, elles nous
annonçaient qu'il ferait bientôt jour et qu'il fallait chercher un endroit
pour cacher le radeau.
Un matin, vers l'aube, je partis à bord d'un canot que nous avions
arrêté au passage et je remontai, en pagayant, une crique boisée où
j'espérais récolter du fruit. Après m'être avancé d'un mille environ,
j'arrivai en face d'une sorte de sentier de vaches, et j'aperçus deux
hommes qui couraient de mon côté. Lorsque je voyais quelqu'un jouer
des jambes, je m'imaginais toujours que l'on courait après moi ou après
Jim. Ma première idée fut donc de déguerpir au plus vite; mais avant
que j'eusse dégagé mon aviron, empêtré dans les roseaux, ils étaient
déjà à portée de voix. Ils me crièrent que des gens à cheval les pour-
suivaient avec une meute de chiens et ils me suppliaient de leur sauver
la vie. Arrivés au bout du sentier, ils voulurent sauter dans le canot.
— Pas de ça, s'il vous plaît, dis-je en donnant un coup de rame.
Rien ne presse — les chiens et les chevaux m'ont l'air d'être encore
loin. Filez à travers les buissons et quand je serai sûr qu'on est à vos
trousses, je vous laisserai monter de façon à ne pas risquer de chavi-
rer. En marchant dans l'eau, vous dépisterez la meute.
Ils ne se le firent pas dire deux fois, et me voilà en route de mon
côté. Ils n'avaient pas menti. Une dizaine de minutes plus tard j'en-
tendis aboyer au loin ; un quart d'heure après, les fugitifs respiraient
à l'aise dans un bois de cotonniers où Jim avait établi sa cuisine.
Le plus âgé des deux ne devait guère avoir moins de soixante et
dix ans. Il était chauve ; en revanche, il avait une barbe blanche qui
Â
if
LE DUC DE BRIDGEWATEK ET LOUIS XVII. 1-29
lui donnait un air respectable. Un chapeau mou, une chemise de laine
bleue, un pantalon de toile dont le bas disparaissait dans la tige de
ses bottes et des bretelles en tricot composaient son costume — non,
pas des bretelles, car il lui en manquait une. Il portait sur le bras un
habit de drap noir un peu râpé, mais dont les boutons de cuivre sem-
blaient tout neufs. De même que son compagnon, il tenait à la main
un vieux sac de voyage bien rembourré. Ledit compagnon avait trente
ans environ et n'était pas beaucoup mieux mis.
Ils s'assirent pour déjeuner avec nous, comme si c'eût été une affaire
entendue, et se mirent à causer. J'appris bien vite qu'ils ne se connais-
saient pas.
— Pourquoi vous êtes-vous sauvé, vous ? demanda la tête chauve à
l'autre.
— J'ai inventé une poudre qui enlève le tartre des dents et j'en ai
vendu pas mal là-bas. Seulement ma poudre enlève aussi l'émail au
bout d'un certain temps, et je suis resté dans la ville un jour de trop.
C'est pour cela que je m'en allais sans avertir mes clients lorsque je
vous ai rencontré. Vous m'avez dit que l'on croyait avoir à se plaindre
de vous et vous m'avez prié de vous aider à filer. Gomme je me trou-
vais dans le même cas, j'ai offert de vous tenir compagnie. Voilà mon
histoire — à votre tour.
— Moi, j'avais entrepris là-bas une petite campagne contre l'ivro-
gnerie. Cela marchait très bien. Pendant huit jours, j'ai été la coque-
luche de toutes les femmes de la ville, jeunes ou vieilles, car je tom-
bais à bras raccourci sur ces gredins qui empoisonnent les gens avec
leurs boissons frelatées. Chaque conférence me rapportait jusqu'à cinq
ou six dollars. Mais le bruit s'est répandu que je ne prêchais pas
d'exemple et que je buvais en cachette autre chose que de l'eau. Un
bon nègre m'a averti ce matin que les mécontents organisaient une
chasse à mon intention, qu'ils rassemblaient leurs chiens et qu'ils me
donneraient une demi-heure d'avance. Je n'ai pas attendu l'heure du
déjeuner — je n'avais pas faim.
130 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Vous m'avez l'air d'un vieux malin, dit le jeune homme. Il me
semble que nous pourrions nous atteler à la môme voiture.
— Je ne demande pas mieux. Quelle est votre spécialité, sans indis-
crétion ?
— Typographe, par état; phrénologue, artiste dramatique, dentiste,
magnétiseur, conférencier, maître de danse ou de géographie, débitant
de médecines plus ou moins brevetées, selon l'occasion. 11 n'y a pas de
sot métier, pourvu qu'il n'exige pas trop de travail. Et vous ?
— J'ai fait un peu de tout cela dans mon temps. La bonne aventure
et le magnétisme étaient mon fort, quand je trouvais un compère ha-
bile. Aujourd'hui, je m'en tiens aux conférences sur l'abus des liqueurs
fortes. Si les ivrognes — on en rencontre partout — ne se dérangent
guère pour venir m'entendre, leurs femmes accourent et d'assez grosses
recettes récompensent mes faibles efforts.
11 y eut un moment de silence ; enfin, le jeune poussa un profond
soupir et s'écria :
— Hélas! hélas !
— Qu'est-ce qui vous prend ? demanda le vieux.
— Ah ! lorsque je songe que je suis réduit à voyager sur un radeau,
en compagnie de gens dont...
Il s'arrêta pour tirer un mouchoir de sa poche et s'essuya le coin de
l'œil.
— Dites donc, riposta la tête chauve d'un ton revêche, notre société
en vaut bien une autre !
— Certes, et je ne vous adresse aucun reproche. Loin de là. Ce n'est
pas vous qui m'avez tout enlevé : nom, honneurs, fortune, famille.
Par bonheur, il est une chose que le monde ne peut m'enlever : la
tombe où mon pauvre cœur brisé goûtera enfin le repos éternel !
Et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.
— Le diable emporte votre pauvre cœur brisé ! s'écria le vieux
monsieur. Pourquoi nous le jetez-vous à la tête ? Nous n'y sommes
pour rien.
LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 131
— Je le sais. Encore une fois, je ne vous adresse aucun reproche. Je
ne maudis que ceux qui m'ont fait tomber de si haut.
— Tomber de si haut? De quel étage ôtes-vous tombé ?
— Ah! vous ne me croiriez pas... Pleurez, pleurez, mes yeux, et
fondez-vous en larmes... Que vous importe, d'ailleurs, le secret de
ma naissance?... Cependant, je vous le confierai, ce secret, et vous
joindrez vos larmes aux miennes... Vous avez devant vous un duc
dont on a méconnu les droits.
Les yeux de Jim s'écnrquillèrent et les miens aussi. Nous savions,
pour l'avoir entendu dire à Tom Sawyer, qu'il y a en Angleterre des
ducs qui se regardent comme de si grands personnages qu'ils ne don-
neraient pas une poignée de main au président de notre république. Le
vieux parut un peu surpris ; mais il se contenta de répondre :
— Ah bah?
— Oui. Mon grand-père, fils aîné du duc de Bridgewater, s'est en-
fui en Amérique à la fin du siècle dernier afin de respirer l'air pur de
la liberté. Il s'y est marié et il y est mort, laissant un fils. La même
année, son propre père mourut. Le second fils du duc s'empara du titre
et des propriétés. Le véritable héritier réclama en vain ses droits. Je
suis le descendant légitime de cet héritier. Je suis le vrai duc de Brid-
gewater, réduit à errer sans escorte sur la terre étrangère, pauvre,
méprisé, alors que chacun devrait s'incliner devant lui. Triste, triste,
ô triste !
— Voyons, massa, dit Jim, ça ne sert à rien de se désoler.
Le duc comprit à notre mine que nous le plaignions.
— Braves cœurs, reprit-il, vous voudriez me consoler? Eh bien, vous
n'avez qu'à me traiter avec les égards dus à mon rang. 11 faut me sa-
luer en m'adressant la parole et m'appeler « Votre Grâce » ou « Votre
Seigneurie ». Vous pouvez même m'appeler Bridgewater tout court,
car ce nom est à lui seul un titre de noblesse. Quant aux repas, je ne
demande pas à faire table à part; seulement, je vous rappellerai
qu'un duc...
132 LES AVENTURES DE HUCK FINX.
Soyez tranquille, répondis-je. Jim a servi chez des gens civilisés
et il vous soignera.
En effet, durant le dîner, le nègre se tint derrière Bridgewater, au-
quel il passa les meilleurs morceaux. On voyait que ces attentions fai-
saient grand plaisir au duc ; mais le vieux, tout en s'empiffrant, sem-
bla fort contrarié. Il n'ouvrit guère la bouche que pour manger. Je crus
d'abord qu'il était fâché de n'avoir que de l'eau à boire. Son appétit
satisfait, il alla se promener à l'écart. Au bout d'une demi-heure, il
revint vers nous et dit :
— Bridgewater, vous n'êtes pas le seul qui ayez à vous plaindre de
l'injustice des hommes.
. —Non?
— Non. D'autres sont tombés de plus haut.
— De plus haut ? Hélas ! ça me paraît difficile.
— D'autres pourraient attendrir le monde en révélant le secret de
leur naissance ...
Et le vieux se mit à pleurer à son tour.
— Hein ? Qu'entendez-vous par là ?
— Mon cher duc, continua le vieux en sanglotant, je puis me fier à
vous ?
— A la vie, à la mort ! répliqua le duc en serrant la main qu'on lui
tendait. Le secret de votre naissance — parlez !
— Eh bien, Bridgewater, je suis feu le Dauphin !
Pour le coup, Jim ouvrit de grands yeux.
— Feu qui ? demanda le duc.
— Mes amis, ce n'est que trop vrai. Vous contemplez l'infortuné
Dauphin Louis XVH, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
— Vous ? à votre âge ? Feu Gharlemagne, je ne dis pas.
— Le chagrin a tout fait, Bridgewater. Le chagrin a blanchi cette
barbe avant l'heure et causé cette calvitie précoce. Vous avez dû beau-
coup souffrir ; mais que sont vos souffranoes à côté des miennes ? Si
vous connaissiez l'histoire du malheureux Dauphin...
LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 133
— Je la connais, dis-je, et Jim aussi — du moins, Je lui ai lu un
livre où on parle de vous et qui fait un joli éloge de votre geôlier
Simon.
— Simon ? répéta le vieux d'un air étonné... Oui, je lui dois beau-
coup à mon brave geôlier.
— Gomment ! Ce gueux de savetier qui vous donnait des coups
d'étrivières et vous appelait Capet?
I
7/ / / '^ v f ' '' i'/
Eh bien, je suis feu le Dauphin !
— Oh ! on s'est trompé sur son compte, comme on s'est trompé en
croyant à ma mort. Devant le monde, il feignait de me maltraiter ;
mais dès que nous étions seuls il se jetait à mes genoux, et... C'est
grâce à lui que j'ai pu gagner l'Amérique... Pauvre Simon, on a refusé
de reconnaître ton maître et on te calomnie ... Bridgewater, convenez
que le roi de France a aussi le droit de dire :, « Coulez, coulez, mes
pleurs ! »
De grosses larmes mouillaient ses joues. Aussi ce bon Jim le plai-
gnait-il encore plus qu'il n'avait plaint le duc. Pour ma part, je me re-
î
iU LES AVENTURES DE HUGK FINN.
prochais d'avoir traité de gueux le fidèle Simon, et en même temps
j'étais fier de voyager avec un Dauphin. Nous essayâmes donc de le
consoler, comme nous avions cherché à consoler l'autre.
— Merci, dit-il. Le duc a raison, vous êtes de braves cœurs. Vous
voudriezme voir oublier mes chagrins ? Eh bien, apppelez-moi « Votre
Majesté » ou « Votre Altesse », et servez-moi toujours le premier. Je
ne vous demande pas de vous tenir tête découverte devant moi, parce
que ce serait vous exposer à attraper un coup de soleil ; seulement
sachez qu'on ne s'assoit pas en présence du roi sans qu'il vous y ait
invité... C'est là un privilège qui n'appartient qu'aux princes et aux
ducs, ajouta-t-il en se tournant vers Bridgewater qui semblait sur le
point de se rebiffer.
Après avoir ainsi établi ses droits, sa majesté retrouva sa bonne
humeur, bien que Jim s'obslinût à l'appeler massa ; mais le duc devint
fort grincheux. Cependant le roi lui parla très amicalement ; il déclara
qu'il se souvenait que son père estimait beaucoup les Bridgewater et
les invitait à dîner deux ou trois fois par semaine. Le duc, toutefois,
conservait son air grognon. Enfin, un matin, j'entendis le roi qui lui
disait :
— Voyons, Bridgewater, il est probable que nous serons obligés de
passer quelque temps sur ce radeau. A quoi bon vous faire de la bile ?
Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas né duc et ce n'est pas la vôtre si
vous n'êtes pas né roi. Il faut prendre les choses comme elles viennent,
en attendant mieux. Voilà ma devise. Nous aurions pu tomber plus mal.
Les vivres ne manquent pas et nous n'avons qu'à nous croiser les bras.
Nous ne gagnerions rien à nous quereller. Allons, votre main, duc, et
soyons amis.
A ma grande joie, le duc y consentit ; je dis à ma grande joie, parce
que des fois ils se regardaient d'un air si méchant que Jim avait peur
de les voir se jeter l'un sur l'autre. .^
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour deviner que ces deux
fourbes se gaussaient de nous, qu'ils n'étaient pas plus duc ou dauphin
LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 135
que Jim. Mais je gardai mon opinion pour moi; Jim se serait fâché et
nous n'aurions peut-être pas élé les plus forts. Si je n'ai pas appris
grand'chose de mon père, j'ai tout de môme appris de lui que le meil-
leur moyen de se tirer d'affaire avec des gens de cette espèce, c'est
d'avoir l'air de les croire jusqu'à ce que l'on trouve l'occasion de leur
brûler la politesse.
XVI
UN PIRATE CONVERTI.
Bridgewater se mit bientôt à m'adresser une foule de questions.
Pourquoi ne voyagions-nous que la nuit? Jim était-il un esclave
fugitif?
— Allons donc! lui dis-je. Un nègre ne serait pas assez bête pour
se sauver du côté du sud.
— C'est vrai, répliqua-t-il, et vous ne seriez pas assez bête pour
l'aider... à moins qu'il n'y ait une récompense à toucher. Alors pour-
quoi vous cacher ?
'f'— Ah! voilà! Mes parents sont morts de la fièvre dans le Mis-
souri, où ils avaient des dettes. Tout payé, il m'est resté 16 dollars
et notre Jim, que je ne voulais pas vendre. On me cotiseilla d'aller
chez mon oncle, qui a une ferme au-dessous de la Nouvelle-Orléans.
Une distance de 1 400 milles avec 16 dollars en poche ! Gela ne nous
aurait pas menés loin à bord d'un steamer. Par bonheur la chance
s'en est mêlée. Dans la dernière crue, j'ai mis le grappin sur ce
radeau. Seulement nous rencontrions des gens qui refusaient de
croire que Jim est à moi. Il y a plus de danger peut-être à voyager
la nuit; mais au moins on ne nous tracasse pas.
— Je comprends, dit le duc. Une centaine ou deux de dollars à
empocher, cela tente toujours. Laissez-moi faire. Je trouverai un
moyen qui nous permettra de naviguer sans craindre les curieux.
Pour le moment, inutile de se creuser la cervelle. Il serait malsain
de nous montrer aujourd'hui dans le voisinage de cette ville.
L'après-midi était déjà avancé lorsque les feuilles commencèrent à
frissonner et des éclairs de chaleur partirent de tous les côtés. On
UN PIRATE GONVEllTI.
137
n'avait pas de peine à deviner que le temps ne tarderait pas à se
gâter. Le duc et le roi allèrent inspecter le wigwam pour voir à quoi
nos lits ressemblaient. Le mien se composait d'un matelas acheté à
mon intention par Jim, qui se contentait d'un tas de paille. On ne
dort jamais très bien sur la paille — elle vous pique et vous réveille,
avec son froufrou de feuilles mortes, quand on se retourne. Le duc
.*^
-^A'
Un tas de paille n'est pas un lit convenable pour moi.
déclara qu'il prendrait le matelas. Le roi n'entendait pas de cette
oreille-là.
— Il me semble, dit-il d'un ton grincheux, que la différence des
rangs aurait dû vous suggérer que le choix m'appartient. Un tas de
paille n'est pas un lit convenable pour moi. Votre Grâce voudra bien
me laisser le matelas.
Je craignis un instant une nouvelle dispute ; aussi fus-je enchanté
lorsque le duc répondit sans se fâcher :
— Hélas! les deux lits se valent. Pourvu que je sois à l'abri, je n'en
demande pas davantage.
18
138 LES AVENTUllES DE IIUGK FINN.
Nous attendîmes, pour partir, le coucher du soleil. Le roi et le duc
s'étaient glissés dans le wigwam, après m'avoir recommandé de n'al-
lumer notre lanterne que quand le radeau se trouverait assez loin de
la ville.
Ce ne fut que vers dix heures que l'orage éclata.
Non, je n'ai jamais entendu le vent hurler de la sorte ; à chaque
minute partait un éclair qui embrasait tout le ciel et montrait les
crêtes blanches des vagues à un demi-mille de distance. A travers la
pluie on voyait la côte comme à travers un nuage de poussière. Les
arbres semblaient se tordre sous l'effort de la rafale ; puis venait un
h-wack — broîim, broum, boum... oum, qui s'éloignait en grondant,
suivi d'un autre éclair et d'un autre coup de tonnerre. Lors même que
le wigwam eût été vide, je n'aurais pas songé à me coucher. On ne
voit pas tous les jours un orage comme celui-là.
Plus d'une fois les vagaes faillirent m'enlever. Peu m'importait. Je
ne serais guère remonté à bord plus mouillé que je ne l'étais déjà.
Peu à peu l'orage se calma. Jim pouvait se passer de moi mainte-
nant, et je me dirigeai vers le wigwam ; mais pour y entrer il aurait
fallu marcher sur les jambes du roi ou sur celles du duc. Je m'allongeai
donc en plein air. Il ne pleuvait presque plus et je me moquais de la
pluie, parce qu'elle n'était pas froide. Jim finit par me réveiller ; je pris
sa place et il ne larda pas à ronfler.
■ Au point du jour, je le réveillai à son tour et, selon notre coutume,
nous remisâmes le radeau dans une bonne cachette.
Nos voyageurs avaient-ils bien dormi? Je n'en sais rien. En tout
cas, ils ne nous remercièrent seulement pas d'avoir veillé pour
eux.
Après déjeuner, le roi lira de sa poche un paquet de cartes et pro-
posa au duc une partie de seven-itp, à 5 ce?its la partie, pour passer le
temps. Ils en eurent bientôt assez.
-;— Bah ! dit le duc en riant, nous jouerions jusqu'à demain sans
nous faire de mal — nous sommes de même force, et au besoin cela
UN PIRATE CONVERTI. 139
nous servira peut-être. En attendant, arrangeons un plan de cam-
pagne. J'ai plus d'une corde à mon arc.
Là-dessus il fouilla dans son sac de voyage, où il prit plusieurs
liasses de prospectus imprimés qu'il lut à haute voix. Un de ces
imprimés disait : « Le célèbre phrénologue, le docteur Armand de
Montalban, de Paris, donnera demain une conférence sur l'art de
reconnaître le caractère des gens à la conformation de leur crâne.
Il fournira à ceux qui lui en feront la demande un diplôme signé où
seront énumérés leurs défauts et leurs qualités. Prix d'entrée, 10 cents.
Prix du diplôme, 25 cents. »
Un second prospectus annonçait l'nrrivée de l'incomparable tragé-
dien Garrick jeune, des théâtres royaux de Londres et de Paris. Dans
d'autres il changeait de nom et promettait des choses merveilleuses.
Il se van lait, par exemple, de posséder la fameuse baguette magique
à l'aide de laquelle on découvre les sources d'eau ou les trésors
cachés.
~ Tout cela m'a souvent réussi, dit-il en serrant ses papiers. Il ne
s'agit que de sonder lu terrain. J'avoue cependant que j'ai un faible
pour le théâtre. Êtes-vous jamais monté sur les planches, Royauté?
— Non, jamais.
— Eh bien, d'ici à peu, vous chausserez le cothurne, grandeur
déchue. A la première occasion, nous louerons une salle où nous
représenterons le combat de Richard III et la scène du balcon dans
Roméo et Juliette. Que pensez-vous de mon idée?
— Pour tout ce qui promet de rapporter quelques dollars, je suis
votre homme, Bricigewater. Croyez-vous pouvoir m'apprendre à jouer
la comédie ?
— Avez-vous une bonne mémoire ?
— Oui.
— Bon, je me charge du reste. Commençons tout de suite, cela
nous aidera à tuer le temps.
Alors il raconta l'histoire de Roméo et Juliette. Il termina en disant
|/jO
LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
qu'il avait l'habitude de remplir le rôle de Roméo et que le roi rem-
plirait celui de Juliette.
— Mais Juliette est une jeune fille, répliqua le roi.
— Ne vous inquiétez pas. Grâce au costume, on ne verra pas votre
tête chauve. D'ailleurs la scène sera faiblement éclairée. Juliette est
perchée sur son balcon, où elle vient soupirer au clair de la lune avant
de se coucher. Elle a déjà mis son peignoir et son bonnet de nuit. Je
vais vous montrer sa toilette.
Il prit dans sa valise plusieurs vêtements.
Il prit dans sa valise plusieurs vêtements de toile peinte qu'il dit
être les armures moyen âge de Richard III et de Gloster, un long
peignoir de coton blanc et une coiffe de la môme étoffe garnie de
ruches. Gomme le roi ne paraissait qu'à moitié satisfait, le duc lui
expliqua que l'on doit tenir compte de l'illusion scénique. Il ouvrit
ensuite un livre où il lut les rôles en levant tour à tour chaque bras,
en roulant les yeux et en piaffant.
— Gela suffit pour la première leçon, dit-il enfin; nous répéterons
quand vous saurez votre rôle par cœur.
UN PIRATE CONVERTI. 141
Il y avait une petite ville à 3 milles environ de l'endroit où nous
nous étions arrêtés. Après dîner, le duc annonça qu'il avait trouvé le
moyen de voyager en plein jour sans danger pour Jim et qu'il désirait
se rendre à la ville afin de réaliser son projet. Le roi offrit de l'accom-
pagner. Naturellement, ils comptaient sur moi pour manier les rames,
et le canot fut vite lancé.
Dans la ville, personne ne bougeait. Les rues restaient presque
désertes, comme un dimanche. Nous rencontrâmes enfin, se chaufftint
au soleil dans une cour, un nègre malade. Tout le monde, sauf les
infirmes, était parti pour une prédication en plein air qui se tenait
dans un bois, à 2 milles environ de la ville. Le roi se renseigna
sur le chemin à suivre ; il déclara qu'il avait rarement assisté sans
profit à un camp-meeting et qu'il assisterait à celui-là. ^^^^''^'^
Quant au duc, il cherchait une imprimerie. Nous ne tardâmes pas
à découvrir un atelier établi au-dessus d'une boutique de menuisier.
Typographes et menuisiers avaient disparu, laissant les clefs aux
portes. L'atelier était en même temps un bureau de journal, et je ne
me rappelle pas avoir vu un endroit aussi sale. On y marchait sur
une litière de' paperasses et de poussière — des murs barbouillés de
taches d'encre ou couverts d'affiches maculées dont quelques-unes
donnaient le portrait d'un cheval volé ou d'un nègre fugitif. Bridge-
water, après avoir fureté partout, ôta son habit.
— Là, dit-il, je me sens chez moi ; j'ai ce qu'il me faut pour com-
poser une petite affiche dans l'intérêt de Jim et de l'équipe du radeau.
Je n'ai pas besoin de vous. -
Moi et le roi nous nous mîmes donc en route pour le camp-meetbig .
Nous y arrivâmes au bout d'une demi-heure, tout en nage, car il faisait
joliment chaud. Le bois était rempli de chevaux et do charrettes. La
prédication en plein vent avait attiré au moins un millier de per-
sonnes. Les chevaux frappaient du pied pour chasser les mouches et
mangeaient dans les augets fixés derrière les voitures. Çà et là, sous
des hangars construits à l'aide de perches et de branches d'arbres, on
.11-2 LES AVENTURES DE HUCK Flf^N.
vendait de la limonade, du pain d'épice, des melons d'eau et d'autres
provisions.
Les missionnaires se tenaient sous des hangars du môme genre,
mais plus grands. Deux ou trois rangées de bancs (des troncs d'arbres
à peu près équarris où l'on avait percé des trous pour enfoncer les
bâtons qui servaient de pieds) se trouvaient au fond du hangar, en
face de la plate-forme réservée aux prédicateurs,
Les femmes, assez pauvrement mises du reste, étaient coiffées de
robinsons qui les garantissaient contre les coups de soleil. Les vieilles
tricotaient, les jeunes ne se gênaient guère pour rire. Bon nombre de
jeunes gens étaient nu-pieds et quelques-uns des enfants ne portaient
qu'une chemise de grosse toile.
Sous le premier berceau que nous rencontrâmes, celui qui occupait
la plate-forme lisait un cantique. 11 entonnait deux vers, puis les audi-
teurs les chantaient en chœur.
Ensuite le missionnaire commença à prêcher. Il se promenait le
long de l'estrade, s'arrêtant parfois pour se pencher en avant ; tantôt
il levait au-dessus de sa tête la Bible qu'il avait à la main, tantôt il la
tenait à bras tendu, comme pour nous l'offrir, en criant de toute la
force de ses poumons :
— Contemplez ce livre et vivez ! Abreuvez-vous à la source de la
vérité. Frappez, et la porte vous sera ouverte. Venez, pécheurs
endurcis ! Venez, âmes contristées et brisées ! Venez vous asseoir sur
le banc du repentir...
Et ainsi de suite. On n'entendait presque plus ce qu'il disait, à
cause des sanglots, des amens et des alléluias qui partaient de tous les
côtés. Des gens se levaient, les yeux pleins de larmes et gagnaient,
à travers la foule, les bancs placés près de l'estrade.
Eh bien, le roi s'était d'abord tenu si tranquille que je ne faisais pas
attention à lui. Jugez de ma surprise lorsque je le vis arriver, tout
essoufflé, au pied de l'estrade, où le prédicateur le fît bientôt monter.
Il y eut entre eux une sorte de discussion qui ne dura pas longtemps.
UN PIRATE CONVERTI. U3
— Non, non, s'écria le nouveau venu ; je conviens avec vous que
l'on ne doit pas cacher sa lumière soùs le boisseau; mais je ne suis
pas habitué à parler en public.
Le calme s'était rétabli peu à peu, car il n'en avait pas fallu davan-
tage pour exciter une vive cudosité.
— Si, si, parlez !
Alors le roi ne se fit plus prier. Il se campa au milieu de la plate-
forme. Il raconta que, pendant tretite ans, il avait exercé le métier de
pirate dans l'océan Indien et commis ou fait commettre des atrocités
dont il se repentait maintenant. Au printemps dernier, plus d'une
moitié de son équipage avait péri dans un combat, et il était revenu
aux États-Unis pour trouver des recrues. Grâce au ciel, la veille
môme, il avait été dépouillé de tout ce qu'il possédait et les voleurs
l'avaient jeté sur la côte sans un cent. Oui, grâce au ciel ! grâce au
hasard providentiel qui avait dirigé ses pas, car il avait de son côté
dépouillé le vieil homme et il se sentait heureux pour la première fois
de sa vie. Si pauvre qu'il fût, il était décidé à se remettre en route,
à regagner l'océan Indien et à racheter son passé en s'efforçant de
ramener les pirates dans la voie du salut. Ahî il ne connaissait que
trop bien ces flibustiers, et si quelqu'un pouvait les convertir, c'était
lui. Certes, sans argent, il lui faudrait beaucoup de temps pour les
rejoindre; mais sa résolution était prise. Chaque fois qu'il aurait la
joie de convertir un pirate, il lui dirait : « Ne me remerciez pas — tout
le mérite revient à ces braves gens du camp-meeting de Pokeville et
à l'éloquent prédicateur dont la parole... »
Il fondit en larmes et s'arrêta. Alors quelqu'un cria : « Faisons une
quête pour lui ! » et aussitôt une demi-douzaine d'individus se mirent
en avant. Mais un autre dit : « Non, qu'il passe le chapeau lui-
même. »
Le roi traversa donc la foule, son chapeau à la main, en s'essuyant
les yeux et en remerciant les gens qui se montraient si bons pour les
pauvres pirates. On l'engagea à passer au moins une semaine à Pokc-
141
LES AVENTURES DE HUCK FINN.
ville. Tout le monde voulait l'avoir. Mais il dit qu'il avait hâte de
regagner l'océan Indien afin de se mettre à l'œuvre.
Quand nous remontâmes à bord du radeau, il s'empressa de compter
le produit de sa collecte et reconnut qu'il avait empoché 87 dollars
et 75 cents. En outre il rapportait une cruche pleine de whisky, qu'il
avait trouvée sous une voiture en traversant le bois.
Le duc, qui s'était flatté d'avoir fait une bonne journée, avoua que
■^\rl| 'hiX^'.j
Le roi traversa lo foule, son chapeau à la main.
le roi lui damait le pion. Il avait composé, à la demande d'un fermier
dont on venait de voler les chevaux, deux petites affiches — béné-
fice net, 4 dollars. Il avait reçu 4 dollars d'annonces à insérer
dans le journal, en réduisant le prix de moitié, à la condition qu'il le
toucherait d'avance. L'abonnement coûtait 2 dollars par an ; mais
il avait donné quittance, contre un demi-dollar en espèces, à trois
abonnés qui offraient, selon leur habitude, de payer en bois de chauf-
fage ou en légumes. Il venait d'acheter le journal, leur dit-il, et renon-
çait à l'ancien système.
UN PIRATE CONVERTI. 145
Enfin il nous montra une autre feuille volante dont il avait tiré gratis
un seul exemplaire, à notre intention. On y voyait, comme en-tête,
l'image d'un nègre qui se sauvait à toutes jambes, portant sur l'épaule
un paquet attaché à un bâton. Sous l'image on lisait en grosses
lettres : 200 dollars de récompense. Quant au texte, il concernait
Jim, dont il donnait un portrait bien plus ressemblant que le vieux
cliché trouvé dans l'imprimerie. A la suite du signalement on lisait :
« Ledit Jim s'est évadé de la plantation de Saint-Jacques, à 40 milles
au-dessous de la Nouvelle-Orléans. Quiconque le ramènera recevra
la récompense promise. »
— Là, dit le duc, l'afTaire est dans le sac. Les curieux peuvent
venir ; nous les verrons arriver de loin et ils trouveront Jim couché
pieds et poings liés dans le wigwam.Nous montrerons cet avis et nous
dirons que nous avons attrapé le fugitif au bord du fleuve. Gomme
nous ne sommes pas riches, nous avons acheté ce bout de radeau
pour aller toucher la récompense. Des menottes feraient bon effet,
mais elles contrediraient l'histoire de notre pauvreté. Les chaînes
ressembleraient trop à de la bijouterie, il faut nous contenter de cordes.
Le roi adressa des compliments au duc et je fus obligé de convenir
que nous n'aurions plus besoin de nous arrêter à cause de Jim. Tou-
tefois ce jour-là on jugea prudent de ne pas se montrer en plein jour,
parce que l'afTaire de l'imprimerie ne manquerait pas de causer un
beau tapage.
Nous nous tînmes cois jusqu'à la tombée de la nuit ; alors nous
filâmes et la lanterne ne fut hissée qu'à une bonne distance de la ville.
Le lendemain matin, lorsque Jim me réveilla vers quatre heures, il me
demanda :
— Massa Huck, pensez-vous que nous tomberons sur beaucoup de
rois pendant ce voyage?
— Non, je ne crois pas, Jim.
— Tant mieux, un passe encore ; mais c'est assez. Celui-là est
presque ivre mort, et le duc ne vaut guère mieux.
19
XVII •
LE GAMÉLÉOPARD.
Le soleil était levé et nous ne songions plus à nous cacher. Le roi
et le duc vinrent nous rejoindre. Ils avaient l'air assez engourdis, mais
un bain les tira de leur torpeur. Après déjeuner, le roi ôta ses bottes,
releva son pantalon et s'assit au bord du radeau afin d'apprendre par
cœur son Roméo et Juliette. Ce fut vite fait. Ensuite le duc, après lui
avoir montré vingt fois comment il devait dire chaque phrase, en lui
indiquant les endroits où il fallait soupirer ou poser la main sur son
cœur, se déclara satisfait.
— Rappelez-vous, dit-il, que Juliette est une jeune fille douce et lan-
goureuse ; elle ne doit pas mugir comme un taureau, ou braire comme
un âne; elle doit roucouler le nom de Ro...o...méo d'une voix de
tourterelle.
Le même jour, ils s'armèrent de deux épées, que le duc avait fabri-
quées avec des lattes, et répétèrent la scène du combat, qui me parut
bien plus amusante que celle du balcon. Le duc s'appelait Richard III,
et le roi Richmond. Ils n'y allaient pas de main morte; la façon dont ils
s'escrimaient et s'injuriaient vous coupait la respiration. Sa Majesté
finit par faire un pas de trop en arrière et tomba dans l'eau ; puis ils
se reposèrent en causant de leurs aventures dans ces parages.
— Capet, dit le duc après dîner, nous donnerons une représen-
tation de premier ordre dès qu'une bonne occasion s'offrira. Seule-
ment, il me semble nécessaire d'allonger un peu la sauce. Vous réci-
terez le fameuk monologue d'Hamlet...
— Le fameux quoi ?
— Comment, le fameux quoi? Shakespeare n'a rien écrit de plus
LE CAMELEOPARD.
147
sublime. Un acteur est sûr d'être applaudi à tout rompre dans ce mor-
ceau-là, pourvu qu'il sache lever les yeux au ciel, froncer les sourcils,
porter la main à son front, se croiser les bras, grincer des dents et
prendre des airs de saule pleureur au moment convenable. Quant au
costume, on le trouve partout. Il n'y a qu'à emprunter un manteau de
deuil et un panache noir à l'entrepreneur des pompes funèbres.
— J'aime mieux ce costume de croque-mort que celui de Juliette.
— Eh bien, apprenez le discours par cœur. Vous vous en tirerez à
merveille.
^^^k.^^'\ ^'VV
Ce n'étaient que combats et répétitions.
On ne s'ennuyait pas sur le radeau. Ce n'étaient que combats et
r('>pétitions. On s'arrêtait parfois pour acheter des provisions dans les
petites villes que nous apercevions le long de la côte. J'emmenai le duc
dans le canot; mais il revenait en s'écriant : «Rien à faire! » Cepen-
dant il ne s'était pas dérangé en pure perte, il avait fait imprimer son
programme afin d'être prêt à tout événement.
Enfin la chance le favorisa. Nous arrivâmes, au bout de deux ou trois
jours, en face d'un bourg assez peuplé. Le radeau fut amarré un
demi-mille plus loin, dans une crique que les cyprès transformaient en
une sorte de tunnel, et, sauf Jim, nous montâmes fous à bord du canot.
U8 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Un cirque ambulant devait donner une représentation dans l'après-
midi et repartir le soir même. Or, les cirques attirent toujours beau-
coup de monde, de sorte que nous tombions bien. Le duc loua la salle
des réunions publiques et nous allâmes coller notre affiche dont voici
la copie :
RENAISSANCE SHAKESPEARIENNE!!!
GRANDE ATTRACTION !!
POUR UN SOIR seulement!!
l'illustre tragédien
DAVID GARRICK JEUNE
Du théâtre royal de Drury-Laue (Londres)
~ ET
EDMOND KEAN L'AINÉ
Du théâtre royal de Haymarket
ET DE TOUS LES THÉÂTRES IMPÉRIAUX DU CONTINENT
PAIIAITRONT DANS LEUR SUBLIME
SPECTACLE SHAKESPEARIEN INTITULÉ
LA SCÈNE DU BALCON
DS
nOlVTÉO E^r .JULIETTE
Roméo M. r.ARRiCK.
Ji LiKTTi': M. KKAN.
Nouveaux décors, nouveaux costumes, nouveaux accessoires.
SUIVIE
DE l'Émouvant et tragique combat
DE RICHARD III
RiciixRD m M. GARRICK.
RlC^M0^D M. KKAN.
LE SPECTACLE
(A lu demande génémle)
SE TERMINERA PAR l'iMMORTEL MONOLOGUE DE
HAMLET !!!
OU L'ILLUSTRE KEAN
s'est FAIT APPLAUDIR PENDANT 300 NUITS CONSÉCUTIVES
A PARIS
Dlmpérieux engagements européens rendent impossible une seconde représentation.
ENTRÉE : 25 CENTS
LE CAMELEOPARD.
U9
Les affiches posées, nous nous m mes à flâner à travers la ville.
Presque toutes les maisons étaient entourées de petits jardins où il ne
poussait que de mauvaises herbes, des tessons de bouteille, des souliers
éculés, des chitlbns et des boîtes de fer-blanc défoncées. Les clôtures
formées de planches disparates, les unes couvertes de mousse, les
/,c\^-.-Sv^^gi^^
Je me glissai sous la tente.
autres fraîchement rabotées, se penchaient en avant ou en arrière.
Plusieurs de ces clôtures semblaient avoir été blanchies à la chaux à
une époque quelconque — du temps de Christophe Colomb, disait le
duc. Dans la plupart des jardins on voyait des porcs et des gens qui
cherchaient à les chasser.
Les boutiques s'ouvraient sur la grande rue, avec des auvents sou-
tenus par des poteaux auxquels les visiteurs attachaient leurs chevaux.
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Le long des murs, des caisses d'emballage, des tonneaux vides où un
tas de lambins se tenaient perchés, fumant, bâillant, déchiquetant leur
siège avec un couteau de poche. Ils portaient tous des chapeaux de
paille aussi larges. qu'un parapluie; mais les habits et les gilets étaient
rares.
Dans toutes les rues on enfonçait dans une boue noire qui nulle part
n'avait moins de deux ou trois pouces de profondeur. De temps en
temps une truie arrivait avec sa famille ; elle se vautrait au beau milieu
de la chaussée, fermait les yeux, agitait les oreilles, se laissait traire,
et avait l'air aussi heureux que si le gouvernement la payait pour ça.
Tout à coup quelqu'un se mettait à crier : « Chou-là, chou-là. Turc ! » et
la truie détalait en grognant avec ses petits et avec un chien ou deux à
chaque oreille. Alors les badauds se levaient et restaient debout jus-
qu'à ce qu'elle eût disparu ; mais, pour les réveiller complètement, il
aurait fallu un combat de chiens.
Plus l'heure s'avançait, plus il arrivait de monde. Lorsqu'on com-
mença à se diriger du côté du cirque, dressé sur la grande place, je
fis comme les autres. Je profitai du moment où celui qui montait la
garde venait de s'éloigner pour me glisser sous la toile. J'avais toujours
ma pièce d'or de 20 dollars et quelque menue monnaie ; mais à quoi
bon gaspiller son argent sans nécessité, surtout lorsqu'on ne sait pas
ce qu'on recevra en échange ?
Eh bien, vrai, je n'aurais pas regretté le prix de ma place quand je
vis entrer les écuyers et les écuyères qui arrivaient deux à deux, un
monsieur à côté d'une dame. Il y en avait au moins vingt. Les dames
étaient très belles, avec un teint plus rose et plus blanc que celui d'un
enfant qu'on vient de débarbouiller. Leurs costumes devaient avoir
coûté des millions de dollars, car ils paraissaient couverts de diamants.
Ceux des hommes valaient beaucoup moins, je crois ; mais ils avaient
l'air si fier que personne n'aurait osé le leur demander. C'était ma-
gnifique. .
Après avoir fait une ou deux fois le tour de la piste, les voilà qui se
LE GAMÉLÉOPARD. ibi
lèvent et se tiennent debout sur leurs selles. Le maître du cirque —
un monsieur très raide — tournait autour du poteau qui soutenait le
milieu de la tente en faisant claquer sa chambrière et en criant houp !
houpï Le clown marchait sur ses talons et imitait ses gestes. Bientôt
les brides furent lâchées ; les dames se posèrent les poings sur les
hanches ; les messieurs se croisèrent les bras et les chevaux partirent
à fond de train. Enfin la musique endiablée cessa et le galop s'arrêta
brusquement. Hommes et femmes sautèrent l'un après l'autre dans
l'arène, firent les plus jolis saluts qu'il soit possible de voir et dispa-
rurent au pas de course au milieu des bravos.
Et ce n'était -que le commencement. Mais vous m'accuseriez de
mentir si je vous racontais tous les merveilleux tours de force que ces
gens-là accomplirent quand ils revinrent un à un dans des costumes
différents. Le clown, qui essayait de les imiter, finissait presque tou-
jours par tomber à plat ventre, le nez dans la sciure de bois. Cela n'em-
pêchait pas les imbéciles de l'applaudir tout comme s'il avait réussi.
Par exemple, il avait la langue bien pendue. Le maître du cirque ne
pouvait pas lui dire un mot sans s'attirer une riposte des plus drôles.
Je ne sais pas où le clown allait chercher ces réponses-là ; il m'aurait
fallu au moins un an pour en trouver la moitié. A un moment, un gros
lourdaud, que ses voisins s'efforçaient de retenir, enjamba la balus-
trade et sauta, ou plutôt roula dans l'arène, en déclarant qu'il voulait
monter à cheval. On voyait bien qu'il était ivre, car il trébuchait à
chaque pas. Les gens du cirque essayèrent en vain de raisonner avec
lui et de le ramener à sa place. Il n'écoutait personne, de sorte que la
représentation fut interrompue. Les spectateurs commençaient à se
fâcher, quand le maître du cirque intervint.
— Messieurs, pas de tapage, je vous en prie, dit-il. Puisque cet
homme veut absolument nous amuser, laissons-le faire. Je crois qu'il
en aura bientôt assez, quoique le cheval qu'on vient d'amener ne soit
pas trop méchant.
Tout le monde battit des mains. On aida donc le gros paysan à
132 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
monter en selle. Dès qu'il y fut, le cheval, qui n'était pas habitué à se
sentir deux bras autour du cou, se mit à lancer des ruades et à se
cat)rer. Le clown, qui tenait la bride, dut la lâcher. Alors le cheval
partit au grand galop, avec cet individu couché sur son dos et mena-
çant à chaque minute de tomber à droite ou à gauche, la tête en avant.
On avait beau rire, ça ne me paraissait pas drôle, à cause du danger.
Au bout du premier tour, il réussit à saisir la bride et à se mettre à
califourchon, chancelant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Tout à coup
il lâcha la bride, sauta d'un bond sur la selle et s'y tint debout, aussi à
l'aise que s'il n'avait jamais été ivre, bien que son cheval allât bon
train, je vous le garantis. Puis il commença à ôter ses habits et à les
lancer au milieu du cirque. Les vestes, les pantalons, les cravates, les
perruques pleuvaient; il y en avait de toutes les couleurs et on ne
voyait presque plus clair. Il se déshabilla si vite que l'on eut à peine le
temps d'admirer ses dix-huit déguisements. Enfin il resta dans son
vrai costume, un superbe costume collant qui resplendissait de pail-
lettes d'or ou d'argent. Il ne ressemblait plus au lourdaud qu'on avait
voulu mettre à la porte. Il cingla son cheval avec sa cravache, fit en-
core une fois le tour de la piste, sauta à terre, salua, et courut en sau-
tillant du côté de l'écurie, tandis qu'on poussait des cris de surprise.
L'individu qu'on avait pris pour un ivrogne était tout bonnement le
meilleur écuyer de la troupe, qui avait imaginé cette frime sans pré-
venir personne. Le directeur paraissait furieux, et je n'aurais pas voulu
être dans la peau de celui qui venait de lui jouer ce tour — non, pas
pour 1000 dollars. Mes voisins soutenaient que la chose avait été
arrangée d'avance et qu'il savait à quoi s'en tenir ; mais je n'en crois
rien. En tout cas, ce cirque-là aura ma pratique chaque fois que je le
rencontrerai.
Notre représentation à nous n'obtint pas le même succès, tant s'en
faut. Elle n'attira qu'une trentaine de spectateurs. Us poufi'èrent de
rire tout le temps et n'attendirent pas la fin du spectacle. Leur bonne
humeur semblait avoir exaspéré le duc.
LE GAMELEOPARD.
ir>3
— Pas l'ombre d'un applaudissement! s'écria-t-il.. Bah! avec ces
gens-là, Garrick et Kean eux-mêmes auraient raté les plus beaux effets.
Ils sont incapables d'apprécier Shakespeare. Il leur faut des farces de
bateleur et je leur en servirai une.
Le lendemain matin, il se procura quelques feuilles de papier, d'em-
ballage, une bouteille d'encre, un pinceau et composa ce nouveau pro-
gramme, dont plusieurs exemplaires furent vite collés sur les murs de
la ville :
SALLE DES RÉUNIONS PUBLIQUES
TROIS REPRKSENTATtONS SEULEMENT!
LE CÉLÈBRE TRAGEDIEN
EDMOND KEAN L'AINÉ
DE TOUS LES TUICATRES ROYAUX DU CONTINENT
JOUERA SEUL
Sous la direction du fameux
DAVID QARRIGK JEUNE
I.'lN IMITABLE INTERMÈDE DU
GAMÉLÉOPARD
/
L'HOMME A QUATRE PATTES !!!
ENTRÉE : 50 CENTS
Puis au bas de l'affiche, en très grosses lettres, on lisait :
LES FÉMNiES ET LES ENFANTS NE SERONT PAS ADMIS
— Là, dit le duc, si cette dernière ligne ne les amène pas, c'est que
je ne connais pas les gens de l'Arkansas,
On avait déjà presque entièrement démoli notre estrade. Nous pas-
sâmes une bonne partie de la journée à la remonter, à disposer un
rideau et à couper des chandelles pour éclairer la rampe. Ce soir-là, la
salle fut remplie en un clin d'œil. Quand il n'y eut plus de place, le
duc, qui avait veillé lui-môme à l'entrée de la salle, fila par une porte
20
15i
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
de derrière, monta sur les tréteaux et passa devant le rideau. Après
avoir distribué trois beaux saluts, à droite, à gauche, au milieu, il
prononça un petit discours. L'intermède auquel on allait assister était
le spectacle le plus merveilleux que l'on eût jamais vu. Le célèbre
Edmond Kean s'y montrait sous un jour nouveau. Sans l'aide des jour-
nalistes — car il dédaignait les éloges payés — il y avait obtenu des
succès qui dépassaient toutes ses espérances, etc., etc. Enfin, comme le
public s'impatientait, le
duc se glissa derrière la
toile, qui ne tarda pas à
se lever.
Alors le roi arriva à
quatre pattes en imitant
un cheval qui se cabre.
En fait de costume, il ne
portait qu'un bout de
caleçon; mais sa peau,
tatouée et rayée, brillait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il n'y
a pas à dire, c'était très drôle. On crevait de rire. Quand il fut fatigué
de caracoler, de grimacer, d'aboyer, de miauler, il tourna le dos et
disparut en sautillant dans la coulisse. On le rappela, il dut recommencer
jusqu'à trois fois et on n'en avait pas encore assez.
A la fin, le duc fit baisser le rideau et s'avança en posant la main sur
son cœur. Il annonça qu'à son vif regret la tragédie du Caméléopard
ne Serait jouée que deux fois encore, parce qu'un engagement le rap-
pelait à Londres, où toutes les places étaient retenues d'avance au
Théâtre royal de Drury-Lane. Puis il salua et ajouta que, flatté d'avoir
réussi à charmer un public aussi intelligent, il espérait que ces mes-
sieurs engageraient leurs amis à assister aux deux dernières repré-
sentations.
— Gomment, c'est déjà fini? s'écria-t-on.
— Oui, messieurs, répondit le duc. L'affiche ne promet qu'un inter-
Sa peau était tatouée et rayée.
LE CAMELEOPARD. l'ir»
mède, et, vous ne devez pas l'ignorer, un intermède ne dure jamais
longtemps.
Alors il y eut un beau vacarme.
-- C'est une attrape ! On nous a mis dedans !
Tout le monde s'était levé ; on allait escalader la scène et empoigner
ces tragédiens lorsqu'un grand monsieur, très bien habillé, sauta sur
un banc et cria :
— Un moment, messieurs. Je n'ai qu'un mot à dire.
On s'arrêta pour l'écouter et il reprit :
— Nous sommes atrocement floués, j'en conviens ; mais vous ne
tenez pas à devenir la risée de nos concitoyens, je pense? Si la chose
s'ébruite trop tôt, nous n'en entendrons jamais la fin, tant que nous
vivrons. Donc, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de sortir d'ici tran-
quillement et de porter le spectacle aux nues. De cette façon le reste
de la ville se laissera mettre dedans et n'aura pas le droit de se mo-
quer de nous.
— Oui, oui, cria-t-on. Le juge a raison.
— Eh bien, c'est convenu. Pas de tapage — pas un mot qui puisse
donner l'éveil. Rentrez chez vous et conseillez à ceux qui n'ont pas
donné dans le panneau de venir voir cet intermède.
Le jour suivant toute la ville parlait de ce curieux spectacle, si bien
que le soir la salle fut encore comble. Le public vit que le juge et
les autres s'étaient moqués de lui ; mais il ne se fâcha pas trop. Cela
ne parut pas étonner le duc.
Nous avions apporté un tas de provisions à bord, et quand nous
eûmes soupe, le duc dit à Jim de démarrer. On s'arrêta à 2 milles
environ au-dessous de la ville et on établit le radeau dans un endroit
où il aurait fallu de bons yeux pour le découvrir.
La troisième représentation attira encore plus de monde que les
deux premières. Cette fois, ce n'étaient pas des nouveaux venus. Je
remarquai que chaque spectateur arrivait les poches gonflées ou chargé
d'un paquet bien enveloppé qu'il cherchait à cacher. Je devinai vite que
156 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
ces paquets ne sortaient pas d'une boutique de parfumeur. Ils sentaient
les œufs malades et les légumes pourris. Si je sais distinguer un
chat mort à son odeur — et je m'y connais — j'en comptai soixante-
quatre qui passèrent sans payer leur place. Je me faufilai un instant
dans la salle; mais je n'y restai pas longtemps. Je rejoignis le duc qui
touchait lui-même le prix d'entrée.
— On étouffe, il n'y a plus de place, lui dis-je.
— Arrivez donc, me cria-t-il de façon à être entendu. Le spectacle
commence dans dix minutes, et on a besoin de vous là-haut.
Je le suivis ; seulement je n'avais pas la moindre envie de monter
sur la scène — je n'aime pas les œufs pourris. Il s'éloigna sans se
presser ; mais il ne m'invita pas à monter. Dès qu'il eut tourné le coin,
il allongea le pas et me dit :
— Maintenant, il s'agit de courir comme si le diable était à nos
trousses. Au radeau !
Nous sautâmes à bord en même temps, aussi essoufflés l'un que
l'autre, et deux secondes plus tard nous filions au miheu du fleuve,
sans lanterne et sans avoir échangé une parole avec Jim qui se tenait
prêt à partir. Je pensais au pauvre vieux roi, et je me demandais com-
ment il parviendrait à se tirer d'embarras. J'aurais pu me dispenser
de le plaindre, car il ne tarda pas à se glisser hors du wigvv^am.
— Eh bien, duc, demanda-t-il, avons-nous fait une bonne recette?
Il n'avait pas mis le pied dans la ville ce jour-là !
Nous n'allumâmes notre lanterne qu'à deux ou trois milles plus
loinv Durant le souper, les tragédiens se montrèrent très gais.
— Les imbéciles ! dit le duc. Je savais bien que notre premier public
ne se vanterait pas d'avoir donné dans le panneau et qu'il nous enver-
rait les autres gobe-mouches de la ville. Je savais aussi qu'ils vou-
draient tous prendre leur revanche à la troisième représentation. En
effet, c'était leur tour, et j'espère qu'ils ont profité de l'occasion pour
se régaler. Les provisions ne leur manquaient pas. Les trois séances
avaient rapporté 465 dollars à ces deux fourbes, et on rirait à moins.
XVIIf
UN DEUIL DE FAMILLE.
Le jour commençait à baisser lorsque nous amarrâmes notre radeau
au bord d'une île située presque au milieu du fleuve. De chaque côté
on voyait une petite ville où Bridgewater 'pensa qu'il y avait peut-
ùlrc quelque chose à tenter. Sa première idée fut de donner de nou-
velles représentations du Gaméléopard ; mais le roi déclara qu'il ne
serait pas prudent de recommencer trop tôt.
— Avez-vous un meilleur projet en tête? demanda le duc.
— A quoi bon former un projet sans avoir sondé le terrain? Pour
le moment, il s'agit de souper et de dormir. Demain, j'irai jeter un coup
d'œil là-bas et nous verrons si cela vaut la peine de nous arrêter.
J'ai oublié de dire qu'ils s'étaient habillés h neuf aux dépens des
spectateurs dont ils avaient empoché l'argent. Je ne me serais jamais
figuré à quel point les habits changeot un homme. Vous les auriez
pris pour de vrais gentlemen. Le roi surtout paraissait si respectable,
si bon, si doux, que personne ne l'aurait soupçonné d'avoir rempli
le rôle d'un caméléopard. Son costume noir lui donnait l'air d'un
clergyman ; mais je ne m'y fiais pas et j'avais encore plus peur de lui
que du duc.
Le lendemain, le roi, après avoirdéjeuné d'un aussi bon appétit que
s'il n'avait pas soupe comme un ogre, m'ordonna de préparer le canot,
puis continua à causer avec son ami ; quand je revins, j'entendis la
fin de leur conversation.
— C'est entendu, Bridgewater; si je ne lève pas un lièvre, vous
vous mettrez en chasse du côté de l'Arkansas.
— Pourquoi choisissez- vous la rive la plus éloignée ?
158
LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Vous voyez ce vapeur à l'ancre, qui prend du fret un peu au-
dessus de la ville que je veux explorer? Je monterai à bord et on
croira, en me voyant descendre, que j'arrive de Saint-Louis, de Cincin-
nati, ou d'une autre grande cité. Cela inspirera plus de confiance...
Tout est prêt, Huck? En route et nage vers le steamer.
Pouvez-vous m'àpprendre le nom de cette ville?
Il n'eut pas besoin de me le dire deux fois. Quelle chance ! une pro-
menade à bord d'un steamer! Je me rapprochai de la rive, puis je filai
le long de la côte, où le courant n'était pas fort. Bientôt nous aper-
çûmes, assis au bord de l'eau, entre deux valises, un jeune homme qui
n'avait pas l'air d'avoir inventé la poudre et qui nous regardait en
s'épongeant le front.
— Aborde là, Huck, me dit le roi, qui ajouta, en s'adressant au
UN DEUIL DE FAMILLE. 4S9
jeune homme : Pouvez-vous m'apprendre le nom de cette ville que
nous venons de dépasser?
— Parbleu, puisque j'y suis né. C'est Nantuck.
— Et où allez-vous, mon ami ?
— Au steamer, monsieur, et je voudrais déjà y être, car je suis si
fatigué que j'ai dû m' arrêter pour me reposer.
— Je m'en doutais. Montez dans le canot alors. Là, ne vous occupez
pas de vos valises, mon domestique s'en chargera... Adolphe, sautez
à terre et aidez ce gentleman.
Adolphe, c'était moi, je le vis bien, et je sautai à terre. Quelques
minutes après, nous nous remettions tous les trois en route. Le jeune
homme se montra très reconnaissant de la corvée qu'on lui évitait.
— Quand je vous ai vu, dit-il au roi, après nous avoir remerciés,
j'ai d'abord pensé : « C'est peut-être M. Wilks, et je suis fâché qu'il
arrive trop tard. » J'ai vite reconnu que je me trompais, parce que
vous remontiez le fleuve au lieu de descendre à Nantuck.
— En effet, je ne suis pas M. Wilks. Je m'appelle Blodjet, le révé-
rend Alexandre Blodjet. N'importe, je n'en suis pas moins fâché que
M. Wilks ne soit pas arrivé à temps.
— Oh ! il n'y perdra pas grand'chose en somme, attendu que l'héri-
tage lui revient; mais le vieux Pierre Wilks aurait donné jusqu'à sa
tannerie pour voir ses frères avant de mourir.
Au mot d'héritage le roi avait dressé l'oreille, et il fit causer le
jeune homme. Il apprit ainsi que feu Pierre Wilks avait en Angle-
terre deux frères qui n'étaient jamais venus aux États-Unis. Harvey
Wilks était le plus vieux de la famille ; William n'avait que trente
ou trente-cinq ans. Le quatrième frère, John, était mort l'année précé-
dente à Nantuck, laissant trois orphelines sans ressources, car ses
affaires à lui n'avaient pas prospéré.
— Mais elles hériteront aussi, je suppose, dit le roi.
— On ne sait pas. Pierre Wilks a tout légué à Harvey et à William
dans une lettre où il leur recommande ses nièces.
tV
160 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Pauvre homme, c'est triste de penser qu'il n'a pas vécu assez
longtemps pour revoir ses frères. Les avait-on prévenus de sa ma-
ladie ?
— Oui, et comme on n'a pas reçu de réponse, cela prouve peut-
être qu'ils sont en route.
— Où demeurent-ils?
— A Sheffîeld, en Angleterre.
. — Que font-ils?
— William ne fait rien, parce qu'il est sourd-muet. Le vieux
Harvey Wilks est pasteur d'une église presbytérienne.
— Est-ce que vous allez loin à bord du steamer?
— Jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais ce n'est là qu'une partie du
voyage. Je dois m'embarquer mercredi prochain sur un navire à
voiles, et je ne m'arrêterai qu'à Rio-Janeiro.
;, — Un joli voyage; je vous envierais, si j'étais plus jeune... Com-
ment se nomment les trois filles de John Wilks? Quel âge ont-elles?
', ^— Marie-Jeanne, la rousse, a dix-neuf ans, Susanne quinze et
Joana quatorze. Joana a un bec-de-lièvre, ce qui ne l'empêche pas
d'être aussi bonne que ses sœurs.
— Pauvres enfants, les voilà seules au monde !
. -r- Soyez tranquille, elles ne sont pas trop à plaindre. Les amis de
leur oncle sont là, et il n'en manquait pas. Il y a M. Hobson, le prédi-
cateur baptiste ; et le diacre Lot Hovey, et Ben Racker, et Abner Shac-
kelford, et Levi Bell, l'avocat; et le docteur Robinson, et leurs femmes,
et la veuve Bartley et... Il y en a d'autres ; mais, ce sont là les prin-
cipaux.
Le roi ne cessa d'adresser des questions au bavard que lorsqu'il l'eut
complètement vidé. 11 finit par connaître Nantuck et les affaires des
Wilks comme s'il avait été de la ville. Enfin il lui demanda :
— Pourquoi n'avez-vous pas attendu le steamer au passage, au lieu
de faire une longue course à pied par une chaleur pareille?
— Parce que les bateaux ne se donnent guère la peine de ramasser
UN DEUIL DE FAMILLE. 161
un voyageur isolé. Los steamers de Cincinnati s'arrêtent quelquefois ;
mais celui-là vient de Saint-Louis.
— Et Pierre Wilks était à son aise ?
— A son aise? Je crois bien : des terres, des maisons, des esclaves,
sans compter la tannerie qui, à elle seule, vaut au moins dix mille
dollars.
— Quand est-il mort?
— Hier au soir.
— Alors l'enterrement aura sans doute lieu demain?
— Oui, vers le milieu de la journée.
Lorsque nous arrivâmes au vapeur, il avait presque fini de charger
et ne tarda pas à lever l'ancre. Le roi ne parlait plus de montera bord,
de sorte que je perdis ma promenade. Dès que le steamer se lut éloigné,
il me fit remonter le courant en pagayant, puis il débarqua à un mille
plus haut et se coucha sur l'herbe.
— Maintenant, me dit-il, repars bi^n vite et amène-moi le duc avec
les sacs de voyage neufs. Préviens-le de ma part que le caméléopard
est enfoncé, que nous sommes attendus à Nantuck, et que je lui recom-
maude de se mettre en grande tenue.
Je commençais à deviner de quoi il retournait ; mais je me gardai
de dire un mot, naturellement. Quand je revins avec le duc, nous
cachâmes le canot. Le roi s'assit sur un tronc d'arbre à côté de son
associé et lui répéta tout ce que notre jeune passager lui avait raconté.
En parlant il cherchait à imiter l'accent anglais et Bridgewater lui dit
qu'il s'en tirait assez bien.
— Et vous, demanda le roi, saurez-vous faire le sourd-muet?
— J'ai vu causer des sourds-muets, répliqua Bridgewater, et je serai
moins embarrassé que vous. Il faut que je vous donne une leçon pour
que nous paraissions habitués à parler par signes. L'essentiel, c'est
d'aller très vite, comme si on avait l'alphabet au bout des doigts.
La leçon dura une demi-heure tout au plus. Il ne s'agissait plus que
d'attendre le passage d'un steamer. Nous en vîmes défiler trois ; mais
21
162
LKS AVENTURES DE UUCK FINN.
le due eut beau les hêler, ils firent la sourde oreille. Enfin il en parut
un quatrième qui nous envoya sa yole. Nous grimpâmes à bord et nous
apprîmes qu'il venait de Cincinnati. Quand le capitaine sut que nous
voulions descendre à Nantuck, c'est-à-dire à une distance de quelques
milles, il se mit à jurer et déclara qu'il ne se dérangerait pas pour'nous
mettre à terre. Le roi conserva son calme.
Quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer la demeure de M. Pierre Wilk»?
— Voyons, dit-il, si des gentlemen sont disposés à débourser chacun
un dollar par mille, un steamer peut bien s'arrêter un instant pour les
débarquer, je pense.
Le capitaine cessa alors de tempêter, et quand nous eûmes atteint
Nantuck, il nous envoya à terre dans la yole. Une douzaine d'indi-
vidus descendirent sur la berge en voyant arriver un canot. Le roi fut
le premier à s'approcher du groupe.
UN DEUIL DE FAMILLE. 163
— Mes amis, quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer
a demeure de M. Pierre Wilks? demanda-t-il.
Aussitôt les flâneurs échangèrent des regards et des clignements
d'yeux qui signifiaient clairement : « Là, je vous l'avais bien dit »,
tandis que l'un d'eux répliquait d'un ton compatissant :
— J'en suis très fâché, monsieur ; mais nous pouvons seulement
vous indiquer la maison où il vivait hier au soir.
Alors le vieux parut sur le point de se trouver mal. Le menton
appuyé sur l'épaule de l'individu qui venait de répondre, il lui inonda
le dos de ses larmes.
— Hélas! hélas! s'écria-t-il, notre pauvre frère... Nous espérions
tant le revoir... Je me résigne; mais c'est dur, c'est trop dur!
Au bout d'une minute ou deux, il se redressa, se retourna, s'essuya
les yeux et fit des signes au duc avec ses doigts. Le diable n'y aurait
rien compris. Le duc lâcha le sac de voyage qu'il tenait à la main et
se mit à pleurer à son tour. On se groupa autour d'eux, leur prodiguant
des paroles de sympathie. Ce fut à qui porterait leurs valises. Chemin
faisant, on donna au nouveau venu une foule de détails sur les derniers
moments de son frère. Le roi s'arrêtait, la larme à l'œil, pour les com-
muniquer au sourd-muet dont la mine désolée vous aurait touché.
Il va sans dire que, pour ma part, je ne les plaignais ni l'un ni
l'autre; sans la frayeur qu'ils m'inspiraient, je les aurais dénoncés.
XIX
UN BON PLACEMENT.
En moins de deux minutes la grande nouvelle s'était répandue. Les
curieux arrivaient de tous les côtés. Beaucoup étaient si pressés, qu'ils
n'avaient pas pris le temps de passer leur habit et ils l'endossaient en
courant. Bientôt nous fûmes entourés d'une foule qui allait grossissant.
Le bruit des pas ressemblait à celui d'un régiment en marche. Du
monde à toutes les portes, à toutes les fenêtres. A chaque instant un
visage se montrait au-dessus d'une palissade et une voix demandait :
— Ce sont eux?
— Vous pouvez le parier! répondait sans s'arrêter un de ceux qui
suivaient les voyageurs.
Quand nous arrivâmes à la maison du défunt, il fallutjouer du coude
pour y entrer. Les trois nièces avaient déjà été prévenues et elles se
tenaient à la porte de la chambre mortuaire.
— Ah ! Marie-Jeanne, s'écria le vieux caméléopard, je t'aurais re-
connue entre mille, rien qu'au portrait que mon pauvre Pierre a fait de
toi dans ses lettres !
Il la reconnaissait tout bonnement à la couleur de ses cheveux,
Marie-Jeanne en effet était rousse, ce qui ne l'empêchait pas d'être une
très jolie fille. Ses yeux brillaient, son visage rayonnait, tant l'arrivée
de ses oncles la rendait heureuse. Le roi ouvrit les bras et elle s'y jeta,
tandis que le bec-de-lièvre tombait dans ceux du duc. Tout le monde
se retenait pour ne pas pleurer, et les femmes ne se retinrent pas
longtemps.
Enfin, comme par hasard, le roi donna un coup de coude au duc. Ils
regardèrent autour d'eux et virent un cercueil posé sur des chaises,
UN BON PLACEMENT. 165
dans un coin de la chambre. Alors les deux frères... je veux dire les
deux gredins, dont l'un avait passé le bras autour du cou de l'autre, se
dirigèrent de ce côté, le visage caché dans leur mouchoir. On s'écarta
pour leur laisser le passage libre et toute conversation cessa ; vous auriez
entendu tomber une épingle.
Une fois agenouillés près du cercueil, ils firent semblant de sangloter.
Non, je n'ai jamais vu des gens fondre en eau aussi facilement. Gela
ne dura que deux ou trois minutes, heureusement pour eux, car ils
commençaient à me dégoûter. Si Jim avait été là, je crois qu'ils se-
raient restés à genoux moins longtemps et le roi n'aurait pas eu l'oc-
casion de faire le petit discours qu'il débita en pleurnichant dès qu'il
se fut relevé.
Il répéta que c'était une cruelle épreuve pour lui et pour son frère
William. Sans l'affreuse tempête pendant laquelle leur navire avait
failli périr, ils seraient arrivés à temps... Mais l'épreuve était adoucie
par toutes ces démonstrations de sympathie, par ces larmes versées
en commun, par la vue de ces jeunes orphelines dont sa présence con-
tribuerait à alléger le chagrin. Elles ne manquaient pas d'amis, il le
voyait, et ces amis, il les remerciait du fond du cœur, en son nom et
au nom de son frère William, à qui la Providence avait refusé le don
de la parole.
Ah! je lui aurais volontiers coupé la parole, à lui, quitte à me faire
écharper par les sottes qui pleuraient en l'écoutant.
Enfin, après avoir marmotté une demi-douzaine de phrases qui
avaient l'air d'une prière, il leva les yeux au plafond et lança un Amen !
Aussitôt quelqu'un dans la foule entonna le premier vers d'un cantique
et on se mit à chanter. On se serait cru à l'église. La musique a
du bon, elle me fit presque oublier les pleurnicheries de ce vieil
imposteur. Mais il n'était pas encore au bout de son rouleau. Lorsqu'on
fut arrivé à la fin du cantique, il s'avança de nouveau et dit d'un ton
beaucoup moins larmoyant :
— Nous serons très heureux, mes nièces, mon frère et moi, si les
166 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
principaux amis de la famille veulent bien souper ici et nous tenir
compagnie durant cette triste veillée. Si le défunt pouvait parler, je sais
qui il nommerait, car il y a des noms qui lui étaient chers et il les citait
souvent dans ses lettres. Si je ne me les rappelle pas tous, vous me
pardonnerez mon défaut de mémoire. Ceux dont les noms revenaient
le plus fréquemment sont le révérend Hobson, le diacre Lot Hovey,
Ben Rucker, Abner Shakelford, l'avocat Levi Bell, le docteur Robinson,
leurs femmes, et la veuve Bartley.
Le révérend Hobson et le docteur venaient d'être appelés par le même
malade ; l'avocat était allé à Louisville pour affaires ; mais les autres se
trouvaient là; ils s'approchèrent pour remercier le roi, lui serrer la
main et causer avec lui. Ils serrèrent aussi la main du duc sans rien
dire ; ils se contentaient de hocher la tête en souriant bêtement, tandis
que le faux sourd-muet faisait des signes sur ses doigts et poussait des
gou, gou^ gou^ comme un baby qui ne peut pas parler.
Le roi ne garda pas sa langue dans sa poche et ne se boucha pas les
oreilles non plus. Tout en s'arrangeant de façon à se renseigner sur
les gens qui l'entouraient, il rappelait une foule de petits incidents
arrivés dans la famille Wilks ou dans la ville. 11 mettait à profit les
renseignements qu'il tenait du jeune imbécile que nous avions piloté
jusqu'au steamer, se gardant bien de faire la moindre allusion à cette
rencontre. Tout semblait donc marcher sur des roulettes.
Enfin Marie-Jeanne apporta une lettre adressée à Harvey Wilks.
Le roi s'empressa de l'ouvrir et après y. avoir jeté un coup d'œil, il la
lut à haute voix. Pierre laissait la maison d'habitation et 3000 dollars à
ses nièces. La tannerie, les autres immeubles et les esclaves, plus une
somme de 3000 dollars, revenaient à ses deux frères qui le remplace-
raient comme tuteurs auprès des orphelines. La lettre indiquait l'en-
droit où ils trouveraient les 6000 dollars qui étaient cachés dans une
cave.
— Sans être un homme d'affaires, dit le vieux caméléopard, je sais
que cette lettre vaut un testament, malgré l'absence de témoins, car
UN BON PLACEMENT.
167
elle est écrite d'un bout à l'autre de la main de Pierre. Toutefois je
ne m'explique pas qu'il ait jugé à propos de cacher cet argent.
— Il n'y a pas trop de quoi s'étonner, interrompit la veuve Bartley.
Depuis la faillite d'une maison où il avait placé des fonds, il se défiait
des banquiers, et il traitait ses nièces de gamines. D'ailleurs, dans ces
derniers temps, il ne pensait qu'à amasser pour agrandir la tannerie
qui lui rapportait gros.
;A'-'ij tfITCOuy- — =~
Le roi s'empressa d'ouvrii- la lettre et la lut tout haut.
Le sourd-muet paraissait n'avoir rien entendu ; le roi feignit de
causer avec lui par signes, puis il dit :
— William convient avec moi qu'en notre qualité de tuteurs, nous
devons visiter sans retard la cave. La cachette est connue et demain
la maison restera vide pendant une partie de la journée. L'argent est
là, nous n'aurons pas de peine à le trouver et nous le compterons
devant vous. Il faut que les choses se passent ouvertement. Ce ne
sera pas long. Prenez une chandelle, Adolphe, et éclairez-nous.
Les pauvres orphelinçs auraient volontiers attendu jusqu'au len-
demain ; mais les curieux leur donnèrent tort.
168 LES AVEiNTURES DE HUGK FINN.
Nous descendîmes dans la cave dont le duc referma la porte derrière
nous. En effet, l'argent était là, dans un sac, à l'endroit indiqué. Les
deux oncles ne tardèrent pas à le découvrir. Après avoir fait ruisseler
les écus entre leurs doigts, ils se mirent à les compter. Les yeux du
duc brillaient ; mais bientôt son visage cessa de rayonner.
— Il manque 415 dollars, dit-il.
— Peu nous importe, répliqua le roi. Je sais déjà ce que vaut
noire part, et elle est assez belle pour nous permettre de sacrifier
415 dollars.
— Vous oubliez une chose, riposta le duc. Le compte n'y est pas et
cela paraîtra louche. Mauvais début.
— Eh bien, comblons le déficit.
— Vous avez une bonne tête, mon vieux caméléopard, et votre
idée m'en suggère une autre qui vaut encore mieux. Nous allons com-
pléter la somme et donner le tout à nos chères nièces.
— Laissez-moi vous embrasser, Bridgewater, s'écria le roi. Si l'on
se méfie de nous après cette preuve de désintéressement!...
Ils tirèrent tous deux de l'argent de leurs poches et complétèrent la
somme.
— Nous voilà presque à sec, dit le duc ; mais c'est de l'argent bie
placé. /
— Oui, certes, répliqua le roi, d'autant plus que nous trouvero(ns
peut-être l'occasion de lereprendre avant de quitter le pays^
Lorsque nous remontâmes, les curieux se pressèrent autour de la
table sur laquelle le roi versa les 6000 dollars, dont il forma vingt
jolis petits tas qu'il remit l'un après l'autre dans le sac.
— Mes amis, dit-il alors, mon frère s'est montré généreux eiivcirs
les seuls parents qu'il laisse dans cette vallée de larmes. Oui, et il se
serait montré plus généreux envers ces trois orphelines, n'était une
promesse qui date de loin. Eh bien — c'est entendu entre William et
moi — nous le remplacerons. En attendant, nous cédons à ces pauvres
petites notre part des 6000 dollars. Marie-Jeanne, Susanne, Joana,
UN BON PLACEMENT. 169
prenez cet argent, prenez le tout. Ne nous remerciez pas — c'est un
don de celui qui n'est plus.
Malgré cette recommandation, Marie-Jeanne lui sauta au cou, tandis
que Susanne et Joana tombaient sur le duc, puis chacun voulut serrer
la main des deux oncles.
Enfm on se remit à causer du défunt. Le roi, qui aimait à s'entendre
parler, ne tarissait pas. Au bout de quelque temps un vieux monsieur,
très bien mis, se faufila parmi les auditeurs, regardant et écoutant
sans ouvrir la bouche. On ne lui disait rien non plus, parce qu'on ne
s'occupait que des deux frères. Je crois que le roi jouait mal son rôle,
car le nouveau venu, qui s'était approché en se caressant la mâchoire,
finit par l'interrompre au milieu d'une belle phrase en lui riant au nez.
— Docteur, docteur! s'écria Abner Shakelford, à quoi songez-vous
donc? Vous ne savez donc pas la nouvelle ? C'est Harvey Wilks.
— Ah ! dit le roi avec un sourire des plus aimables et en allongeant
la patte, je m'étonnais de n'avoir pas encore vu le docteur Robinson,
le meilleur ami de mon pauvre frère.
— Vous, le frère de Pierre Wilks ! dit le docteur en écartant du
geste la main qu'on lui tendait. Allons donc! Voilà cinq minutes que
je vous écoute ; votre accent et votre langage suffisent pour me con-
vaincre que vous n'êtes pas plus Anglais que moi. Vous êtes un impos-
teur ! •
Le roi parut interloqué ; mais il retrouva bientôt son sang-froid.
— Monsieur, dit-il sans se fâcher, vous oubliez que vous vous
adressez à un homme à qui sa profession ordonne l'oubli des injures. Il
y a ici des gens qui me jugent d'après mes actes, cela me suffit, à moi.
— Eh bien, ces gens-là sont des niais. Je...
Les niais entourèrent le docteur et cherchèrent à le calmer en lui
démontrant que l'identité de Harvey était bien constatée. Est-ce qu'un
étranger connaîtrait les principaux habitants de la ville, l'âge exact
des trois orphelines et jusqu'aux noms des chiens de la maison? On
eut beau raisonner avec lui, rien n'y fit.
22
i-O LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— J'étais l'ami de votre père, dit-il à Marie-Jeanne, qui s'accrochait
à son oncle, et je suis le vôtre, un ami désintéressé qui voudrait vous
proléger. C'est pour cela que je vous engage à mettre ces deux indi-
vidus à la porte. Ils ont obtenu, je ne sais où, quelques renseigne-
ments dont ils se servent pour vous jeter de la poudre aux yeux.
Écoutez-moi, Marie-Jeanne, et mettez-les à la porte, ou vous regret-
terez de n'avoir pas suivi mon conseil. Si Lévi Bell était ici, il aurait
commencé par demander leurs papiers... En vérité, il faut être bien
niais pour...
— Voici ma réponse, répliqua fièrement Marie-Jeanne, qui se
dirigea vers la table, saisit le sac aux écus et le remit entre les mains
du roi en ajoutant : Prenez ces 6000 dollars, mon oncle, et placez-les
comme vous l'entendrez à mon nom et à celui de ma sœur.
Puis elle embrassa le roi sur une joue, tandis que Susanne et Joana
l'embrassaient sur l'autre. Tous les niais applaudirent.
— Fort bien, dit le docteur, je m'en lave les mains ; mais le jour
viendra où vous vous sentirez un peu malades en songeant aux paroles
de votre vieil ami.
Et il s'éloigna sans prononcer un mot de plus.
— Fort bien, répéta le roi d'un ton patelin ; je vous pardonne vos
soupçons injurieux. Si elles tombent malades, je les déciderai à vous
envoyer chercher.
XX
LES TROIS SOEURS.
Quand tout le monde fut parti, le roi demanda à Marie-Jeanne si on
pouvait le loger. Elle lui dit qu'il y avait une chambre d'ami dont
l'oncle William se contenterait peut-être et qu'elle céderait sa propre
chambre, qui était un peu plus grande, à l'oncle Harvey. ElleT couche-
rait avec une de ses sœurs, de sorte que cela ne la gênerait en rien.
Il y avait aussi dans le grenier un petit cabinet qui ferait mon affaire.
Là-dessus elle nous emmena en haut pour nous montrer les cham-
bres qui étaient assez bien meublées et très propres. Elle voulut
enlever ses robes et un tas d'autres objets, parce qu'elle craignait que
loncle Harvey se sentît moins chez lui si elle les laissait là; mais
l'oncle Harvey déclara qu'il se sentirait bien plus à l'aise si on ne
dérangeait rien à cause de lui. Les robes étaient accrochées le long du
mur, protégées contre la poussière par un rideau de calicot qui retom-
bait jusqu'au plancher. 11 y avait une vieille malle dans un coin, une
boîte à guitare dans un autre, et une masse de ces bibelots dont les
femmes aiment à s'encombrer. La chambre du duc était moins grande,
mais assez confortable en somme. Quant à mon cabinet, le roi affirma
que j'y serais très bien et ne demanda pas mon avis.
Cette nuit, nous eûmes un grand souper. Je me tins tout le temps
derrière le roi et le duc. Les autres invités avaient des nègres pour les
servir. Les plats disparurent en un clin d'œil, car chacun semblait
avoir réservé son appétit pour le repas du soir. Marie-Jeanne et
Susanne occupaient un des bouts de la table, en face de leurs oncles.
Lorsqu'on eut fini, j'allai souper dans la cuisine avec Joana, tandis que
les nègres lavaient la vaisselle. Le bec-de-lièvre se mit à me ques-
172
LES AVENTURES DE HUGK FIXN.
tionner à propos de l'Angleterre, et à plusieurs reprises je me trouvai
embarrassé.
— Avez-vous jamais vu le roi d'Angleterre? me demanda-telle.
— Je crois bien ! Il venait tous les dimanches à notre église.
— Je me figurais qu'il demeurait à Londres.
— Certainement. Où voulez-vous qu'il demeure?
11 se sentirait bien plus à l'aise si l'on ne dérangeait rien.
— Alors, comment avez-vous pu le voir, puisque vous habitiez
Sheffield ?
Je me mis à tousser, comme si j'avais avalé de travers, afin de me
donner le temps de réfléchir, puis je répliquai :
— Le roi ne reste pas toujours à Londres ; il vient chaque été à
Sheffield prendre des bains de mer.
— Des bains de mer à Sheffield ! Sheffield n'est pas un port de mer.
— Qui vous dit le contraire?
UiN BON PLACEMENT. 173
— Vous.
— Moi? J'ai seulement dit qae le roi vient là pour prendre des
bains de mer... Est-ce qu'on est obligé d'aller à la Jamaïque pour
avoir du rhum ?
— Non.
— Eh bien, le roi n'a pas besoin d'aller si loin non plus. Il se fait
envoyer son eau dans des barriques. Il n'aime pas les bains froids et
dans le palais de Sheffîeld il y a des chaudières aussi grandes que
cette cuisine. Au bord de la mer on ne trouve pas ce qu'il faut pour
chauffer assez d'eau.
— Bon, je comprends ; vous auriez pu m'expliquer cela tout de suite.
Je me crus hors du bois et je me sentis plus à l'aise ; mais elle revint
bientôt à la charge.
— Vous alliez donc aussi à l'église? Où vous mettiez-vous ?
— Sur le banc de votre oncle, parbleu.
— Ici, le pasteur, à moins d'avoir une nombreuse famille, ne se
réserve pas un banc, attendu qu'il est en chaire tout le temps.
Je venais de commettre une nouvelle bévue, oubliant que Harvey
Wilks était pasteur et célibataire. Je m'en tirai pourtant, non sans
tousser un peu.
— Oh I il ne monte pas en chaire chaque semaine. Dans notre église
il y a dix-sept prédicateurs, parce que le roi s'ennuierait d'entendre
toujours le même.
— Hum! Et traite-t-on bien les domestiques chez vous? Leur
donne-t-on congé, comme ici, le jour de Noël, le jour de l'an et à la
fête du 4 juillet?
— On voit bien que vous ne connaissez pas l'Angleterre. Ils ont à
peine une heure de congé d'un bout de l'année à l'autre.
— Pas même le dimanche ?
— Pas même le dimanche.
— Alors comment trouviez-vous le temps de vous rendre à l'église?
— J'étais forcé do trouver le temps bon gré, mal gré. Je n'appelle
174 LKS AVENTURES DE HUCK FINN.
pas ça un congé. Tous les Anglais sont obligés de se montrer à l'église,
le dimanche. C'est la loi.
Joana ne semblait pas convaincue,
— Je vois bien, me dit-elle, que vous vous êtes amusé à me débiter
des histoires. Ce n'est pas bien de mentir, même pour s'amuser. Mon
oncle se fâcherait, s'il le savait.
— Vous pouvez tout lui répéter, il ne se fâchera pas.
— Je suis sûre du contraire et ]e ne veux pas vous faire gronder.
Une moitié de ce que vous m'avez dit peut être vraie; mais je ne crois
pas un mot du reste.
— Qu'est-ce que tu ne veux pas croire, Joana? demanda Marie-
Jeanne qui venait d'arriver avec Susanne. Ce qui n'est pas bien, c'est
de parler ainsi à un étranger qui se trouve si loin de sa famille et de
ses amis.
— Je te reconnais là, Marie-Jeanne. Toujours prête à panser les
gens avant qu'ils soient blessés. Il m'a raconté des bourdes, et je lui
disais que je ne pouvais pas les avaler, rien de plus.
— C'est déjà trop. A sa place tu te serais sentie froissée ; il est sous
notre toit et personne n'a le droit de froisser son hôte.
— Mais il m'a dit que...
— Peu m'importe ce qu'il a dit. Notre devoir est de faire oublier à
ce pauvre garçon qu'il n'est plus parmi les siens. Tu vois, il a l'air tout
triste.
Je ne sais pas si j'avais l'air triste, je sais, seulement que je me
disais : Et voilà la fille dont le vieux cafnéléopard veut empocher
l'argent !
Alors Susanne se mit de la partie, si bien que je fus tenté de prendre
la défense de Joana, et je me dis : Voilà une bonne fille dont Tom
Sawyer ne laisserait pas voler l'argent, s'il pouvait l'empêcher.
Ensuite Marie-Jeanne recommença; elle parla très doucement,
comme la première fois ; mais quand elle eut fini, la pauvre Joana
avait des larmes dans les veux.
UN BON CONSEIL. 175
— Puisque tu reconnais tes torts, reprit Susanne, demande-lui
pardon.
Eh bien, elle me demanda pardon si gentiment, que je ne sus que
répondre, et je me dis : Et voilà une de celles dont tu voulais laisser
voler l'argent I
Elles crurent que j'étais fâché d'avoir été accusé de mensonge et
elles s'efforcèrent de me mettre à mon aise. Mais je me sentis encore
plus honteux, sachant que je ne méritais pas d'être traité en ami par
ces pauvres orphelines. Gela ne dura pas longtemps. Ma résolution fut
vite prise. J'étais décidé à leur rendre les 6000 dollars.
Mon souper achevé, je demandai à aller me coucher, sous prétexte
que j'étais fatigué. Dès que je fus seul, je me creusai la cervelle.
Irais-je trouver le docteur pour le mettre au courant? Non. Ce moyen
ne valait rien. Les deux fourbes se douteraient que je les avais dénon-
cés, et j'avais peur d'eux. Irais-je avertir Marie-Jeanne? Non. Elle
aurait beau se taire, son visage parlef'ait, ses oncles partiraient avec
l'argent, et leurs soupçons tomberaient encore sur moi. Le plus simple,
puisque je voulais seulement les empêcher d'être volées, était de
prendre moi-même le sac, de le cacher et d'écrire plus tard à Marie-
Jeanne où elle le trouverait.
Le moment me parut bon pour exécuter mon projet. J'avais laissé
tout le monde au rez-de-chaussée et personne n'aurait pu remonter
sans me donner l'éveil^ Je descendis donc de mon grenier et je me
dirigeai vers la chambre du roi, qui n'était pas homme à confier l'ar-
gent à son associé. J'avais à peine eu le temps de regarder autour de
moi lorsque j'entendis un bruit de pas sur l'escalier. Je soufflai ma
chandelle et je me glissai sous le rideau de calicot, derrière les robes
de Marie-Jeanne.
Le roi et le duc entrèrent.
— Si j'ai compris vos signes, dit le premier, vous avez quelque
chose n me proposer?
— Uni, répliqua l'autre. Je ne suis pas tranquille. Ce docteur m'in-
ne
LES AVENTURES DE IIUGK FINN,
quiète. Contentons-nous des 6 000 dollars, réveillons Huck, sautons
dans un canot et regagnons le radeau.
— Vous n'y songez pas! Nous contenter de 6 000 dollars quand
dans un jour ou deux nous pourrons en toucher 12000 ou 15000 ! Ce
serait par trop bête.
— Il me semble encore plus bête de nous exposer à perdre ce que
nous tenons. Et puis, j'ai des
scrupules — enlever tout ce
qu'elles possèdent à ces orphe-
lines, qui m'ont embrassé de
?i bon cœur!
— Avouez que vous avez
peur, répondit le roi; je ne
crois pas à vos scrupules. D'ail-
leurs les orphelines ne per-
dront que 3 000 dollars. La
maison leur appartient, et elles
ne seront pas trop à plaindre.
Ce sont ceux qui achèteront la
tannerie et le reste qui y per-
dront le plus. Dès qu'on saura
Vous n'y songez pas ! ^^g ^q^^^ ne sommes pas les
vrais héritiers, la vente sera annulée ; mais nous serons loin avant
qu'on le sache.
— Le docteur pourrait bien mettre des bâtons dans les roues.
— Je me moque du docteur. Nous avons pour nous tous les niais
de la ville et dans n'importe quelle ville les niais représentent une assez
jolie majorité.
— Allons, soit ; mais je maintiens que c'est jouer un jeu dangereux.
En attendant, l'argent me paraît mal caché. Marie-Jeanne et ses sœurs
sont en deuil, et les nègres recevront bientôt l'ordre de serrer ces
robes dans une malle ou ailleurs.
UN BON PLACEMENT. HT
— Oui, et quand un nègre rencontre un sac d'écus, il ne se gêne
guère pour l'alléger. Vous avez raison ; cachons-le dans ma paillasse.
Il se mit aussitôt à fouiller sous le rideau, à deux ou trois pieds de
l'endroit où je me tenais. Je me collai contre le mur, me demandant ce
que je pourrais bien lui dire s'il me découvrait. Il rencontra ce qu'il cher-
chait avant que j'eusse eu le temps de trouver la moitié de ma réponse
et ne se douta pas que j'étais là.
Enfin, après avoir soulevé le lit de plume, ils enfouirent le sac dans
la paillasse.
— Les nègres ne retourneront que le lit de plume, dit le roi ; ils
sont trop paresseux pour se donner la peine de remuer la paillasse
plus d'une ou deux fois par an. Voilà notre argent à l'abri des voleurs.
J'aurais pu lui apprendre qu'il se trompait. Il n'était pas encore au
bas de l'escalier, que j'avais déjà mis la main sur le sac. Je remontai
dans mon grenier et je fourrai l'argent dans ma paillasse à moi. Mon
intention était de le cacher en dehors de la maison, parce que je pen-
sais que l'on furèterait dans toutes les chambres à la première alerte.
En attendant, je me couchai sans me déshabiller; mais je n'aurais pu
dormir lors môme que j'eusse essayé, tant j'étais tracassé. Au bout de
deux ou trois heures — je ne sais pas au juste — j'entendis le roi et le
duc qui remontaient. Je me glissai à bas de mon lit et, le menton ap-
puyé sur le haut de l'échelle qui conduisait au grenier, j'écoutai jusqu'à
ce que tout bruit eût cessé, puis je descendis après avoir eu soin de
retirer mes souliers.
XXI
GUOO DOLLARS ESCAMOTÉS.
Je m'approchai à pas de loup de leurs chambres et je prêtai l'oreille.
Ils ronflaient. J'arrivai sans encombre au bas de l'escalier. Au rez-de-
chaussée rien ne bougeait. Je regardai à travers une fente de la porte
de la salle à manger et j'aperçus tous les veilleurs endormis sur leurs
chaises. Le salon, où se trouvait le cercueil, était faiblement éclairé ;
mais je n'y vis personne. Je pus donc gagner l'entrée de la maison sans
avoir rencontré une âme. Par malheur, la grille était fermée à double
tour et on avait retiré la clef. Au môme instant, j'entendis quelqu'un
qui descendait l'escalier, juste derrière moi. Je courus me réfugier
dans le salon et, après avoir jeté autour de moi un rapide coup d'œil,
je ne vis d'autre endroit que le cercueil pour cacher mon sac. Le cou-
vercle avait été repoussé en arrière, de façon à laisser à découvert le
visage du mort. Je soulevai ledit couvercle et je glissai le sac dans le
cercueil, puis je me faufilai derrière la porte.
La personne qui venait de descendre était Marie-Jeanne. Elle se di-
rigea tout droit vers la bière, s'agenouilla, et comme elle me tournait
le dos, je pus m'éloigner sans être forcé de lui expliquer le motif de
ma présence.
Je regagnai mon grenier, assez mécontent du résultat de mon expé-
dition. Après tout, me dis-je, si par hasard on découvre le sac, on n'y
comprendra rien, et je ne serai pas compromis. Dans le cas contraire,
j'écrirai au docteur quand nous serons à une bonne distance de Nan-
tuck et il rendra l'argent aux orphelines. Je m'endormis en songeant
à la joie qu'il éprouverait, ce qui ne m'empêcha pas de rêver que le
duc m'étranglait.
000 DOLLARS ESCAMOTES. 179
Lorsque je descendis, au grand jour, le salon était fermé et les veil-
leurs avaient disparu. 11 ne restait dans la maison que les gens de
la famille et M""" Bartley. Je devinai, à l'expression des visages, que
je n'avais aucune raison pour m'alarmer ; évidemment on n'avait rien
découvert.
L'enterrement eut lieu vers onze heures et il ne s'y passa rien d'ex-
traordinaire. Tous les enterrements se ressemblant, je n'ai donc pas be-
soin déparier de celui-là. Dans l'après-midi, les Wilks reçurent beau-
coup de visites durant lesquelles on vida un bon nombre de bouteilles. Le
roi se montra plus mielleux que jamais. Gomme on l'engageait à s'éta-
blir à Nantuck, il déclara que le climat des États-Unis ne lui conve-
nait pas — son médecin le lui avait dit — et d'ailleurs son troupeau
aurait de la peine à se passer de lui. Il le regrettait, mais il lui faudrait
régler ses affaires temporelles au plus vite et abréger autant que pos-
sible son séjour. Naturellement, son frère et lui désiraient ramener
leurs chères nièces à Sheffield, où elles se retrouveraient au milieu de
leur famille. Cette idée plut surtout aux nièces, au point qu'elles en
oublièrent leur chagrin. Elles engagèrent même le vieux caméléopard
à tout vendre sans perdre de temps. Elles semblaient si heureuses
que cela me serrait le cœur de les voir se laisser duper ainsi ; mais
comment les mettre sur leurs gardes sans m'exposera être étranglé?
Le roi était si pressé qu'il fit poser dès le lendemain des affiches an-
nonçant la vente aux enchères de la maison, des nègres, de la tanne-
rie et du reste de l'héritage. Cette vente devait avoir lieu deux jours
après l'enterrement ; mais on se réservait le droit de traiter à l'amiable
s'il se présentait des acheteurs.
Il s'en présenta, et le roi céda à un prix très raisonnable les trois
esclaves du défunt. Cela porta un premier coup à la joie des orphelines,
qui se désolèrent en apprenant que leur ancienne servante allait partir
pour Memphis, tandis que ses deux fils s'en iraient à la Nouvelle-
Orléans. L'idée ne leur était pas venue que ces gens qu'elles aimaient
pussent être ainsi séparés. Le roi s'excusa de son mieux.
180
LES AVENTUIIES DE IIUCK FINN.
— Soyez sans inquiétude, dit-il à ses nièces ; je les ai donnés plutôt
que je ne les ai vendus, et j'ai mis pour condition qu'ils seraient bien
traités.
Gela ne parut pas consoler Marie-Jeanne.
Le lendemain, il faisait à peine jour lorsque les deux oncles vinrent
me réveiller dans mon grenier et je vis à leur mine que quelque chose
allait de travers.
Êtes-vous entré dans ma chambre?
— Êles-vous entré dans ma chambre? me demanda le roi à brùle-
pourpoinl.
— Oui, Votre Majesté, répondis-je en me frottant les yeux.
Je lui donnais toujours son titre lorsqu'il n'y avait aucun étranger
présent.
— Ah ! ah ! Quand y étes-vous entré?
— Mais vous le savez bien — le jour où miss Marie-Jeanne vous l'a
montrée. Vous n'avez pas eu besoin de moi depuis.
— Là, vous voyez! dit le duc, qui, après avoir regardé son com-
pagnon en haussant les épaules, me demanda à son tour : Y avez-vous
vu entrer quelqu'un ?
fiOOO DOLLARS ESCAMOTES. 181
— Non, Votre Grâce ; mais j'en ai vu sortir les deux nègres.
— Tous les deux ? Ensemble ?
— Oui.
— Quel jour ?
— Le jour de l'enterrement.
— Vous ont-ils parlé ?
— Non ; ils ne m'ont pas même vu ; j'étais en haut de l'échelle.
— Avaient-ils l'air content?
— Je ne me suis pas trop occupé d'eux ; j'ai pensé qu'ils venaient
de faire votre chambre.
— Ils n'auraient pas eu besoin de se mettre deux pour la faire.
— C'est vrai, je n'y songeais pas... Ce sont de bons nègres, allez !
Vous ne les auriez pas entendus marcher. Ils avaient ôtô leurs souliers,
parce qu'ils savaient que l'on n'aime pas le bruit dans une maison où
il y a un mort.
— Voilà qui me paraît assez clair, s'écria le roi. ,
— Oui, ce n'est que trop clair, dit le duc. Et ces bons nègres qui
semblaient prêts à s'arracher les cheveux, tant ils regrettaient de
quitter le pays ! Nous avons donné dans le panneau comme les autres.
Et on prétend qu'un nègre n'apprendra jamais à jouer la comédie ! Ces
mauricauds-là sont des acteurs de premier ordre. Si j'avais un bailleur
de fonds, je louerais une salle, je les engagerais, et ma fortune serait
faite. Et vous les avez vendus pour quelques centaines de dollars que
nous ne tenons pas encore ! Où sont les billets à trois jours qu'on vous
a remis ?
— Dans mon portefeuille — nous toucherons les fonds demain.
— A la bonne heure ! mais je voudrais les avoir déjà touchés.
Je crus qu'ils allaient se mordre.
— Est-ce que vous êtes fâchés que les nègres soient partis?
demandai-je d'un air innocent. Est-ce qu'ils vous ont pris quelque
chose?
— Mêle-toi de ce qui te regarde, me dit le duc d'un ton rageur. Si
182 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
tu ouvres trop la bouche pendant que nous serons dans cette ville,
gare à toi.
— Oh ! reprit le roi d'une voix doucereuse qui m'effraya presque
autant que la menace du duc, il nous connaît et on peut compter sur sa
discrétion. Quant nous, ajouta-t-il en s'adressant à son associé,
comme nous ne savons pas au juste quel chemin ont suivi nos nègres,
le mieux est de nous taire et de réaliser au plus vite.
— Si vous m'aviez écouté, riposta le duc, nous aurions déjà réalisé
une jolie somme, les nègres seraient encore ici et nous n'y serions
plus. Enfin, puisque le mal est fait, je ne tiens pas à partir les poches
vides. Naturellement, vous n'avez jamais songé à emmener ces trois
filles ?
— Parbleu ! nous les laisserons derrière nous à la première étape.
La proposition a produit un bon effet, c'est tout ce que je voulais.
— A la bonne heure ! Mais il s'agit de nous entendre et d'arrêter
nos plans.
Là-dessus, ils s'éloignèrent sans plus s'occuper de moi que si je
n'existais pas.
XXII
LES QUATKE FRÈRES.
Doux OU trois heures plus tard, je sentis que le moment du déjeuner
approchait et je descendis. En passant, devant la chambre des orphe-
lines je vis la porte ouverte. Marie-Jeanne se tenait assise près d'une
vieille malle où elle venait de ranger des effets ; elle s'était arrêtée au
milieu de son emballage et elle pleurait. Mon premier mouvement fut
d'entrer pour essayer de la consoler.
Je me figurais qu'elle se désolait encore de la mort de son oncle.
Pas du tout ; elle ne pensait qu'aux nègres et à leur mère.
— Ah ! comment ne pas pleurer en songeant à ces pauvres gens qui
ne se reverront plus ! dit-elle.
Je fus sur le point de m'écrier que les nègres reviendraient bientôt,
comme s'ils n'avaient jamais été vendus. Mais alors il aurait fallu lui
tout raconter. Marie-Jeanne, pour me remercier du service que je lui
rendais, me ferait peut-être écharper. Elle ameuterait toute la ville. A
force de réfléchir, j'avais compris que maintenant je courais deux dan-
gers au lieu d'un. On m'avait vu arriver avec ces faux oncles et on
croirait que j'appartenais à la bande. Mon intention était donc d'em-
prunter un canot à la tombée de la nuit et de rejoindre Jim sur le ra-
deau. Quant au reste, rien ne pressait. Le roi et son ami ne voulaient
pas partir les poches vides et ils ne toucheraient le prix de la vente
que le lendemain au plus tôt. Je comptais laisser, pour le docteur une
lettre où je lui dirais : « Ecrivez au juge de Bricksville :. Nous tenons
le ccunéléopard et son associé. Vous verrez bientôt arriver des témoins
qui vous donneront des renseignements sur M. Harvcy et son frère.
En attendant, faites-les coffrer. » De cette façon, je ne risquerais pas
184 LKS AVENTURES DE IIIJCK FINN.
d'être étranglé par le duc ou écharpé par les gens de la ville. Aussi
jugeai-je prudent de ne pas consoler trop tôt Marie-Jeanne et me con-
tentai-jo de lui dire :
— J'ai rêvé hier au soir que vous n'iriez pas en Angleterre et que
vous reverriez vos nègres.
La vente eut lieu sur la place publique, assez tard dans l'après-midi.
Le commissaire-priseur avait en vain conseillé aux héritiers de ne pas
tant se hâter ; le révérend Harvey Wilks était trop pressé. Il aimait
mieux, disait-il, sacrifier quelques centaines délivres sterling que de
retarder son départ pour Sheffield, où sa chaire restait vide.
Eufln, tout fut vendu, sauf un champ situé près du cimetière, et on se
dirigea de ce côté. A peine y fut-on, que la moitié de la bande — il y
avait là plus de badauds que d'enchérisseurs — retourna sur ses pas.
Un steamer qui s'était arrêté en face de la ville attirait les curieux. Au
bout de cinq à six minutes nous les vîmes revenir, accompagnés de
beaucoup d'autres, riant, gesticulant, poussant des cris confus. Ame-
sure qu'ils se rapprochaient, on distinguait ce qu'ils disaient.
— Vive la concurrence!... Voilà un autre révérend Harvey Wilks et
un autre sourd-muet!... Les paris sont ouverts, faites votre choix !
Tout en criant, ils entraînaient, sans trop les bousculer, un vieux
monsieur que l'on aurait plutôt pris pour un riche fermier que pour
un clergyman, et un jeune homme, également bien mis, qui portait
un bras en écharpe. Ils paraissaient ahuris, mais j'aurais parié pour
eux et je n'avais pas envie de rire, car leur arrivée dérangeait mon
plan. A voir le duc, vous auriez juré qu'il n'avait rien entendu. Quant-
au roi, il ne perdit pas non plus son sang-froid. 11 contemplait les vrais
héritiers d'un air attristé. Son visage disait clairement : « Se peut-il
qu'il y ait au monde de tels fourbes !» Ah! il jouait bien son rôle. Les
gens qu'il avait réussi à enjôler se groupèrent autour de lui pour
montrer qu'ils prenaient son parti. Le vieux gentleman ne sembla pas
s'inquiéter de cette démonstration.
— Messieurs, dit-il — et je vis tout de suite qu'il ne parlait pas
LES QUATRE FRÈRES.
185
comme un Yankee — j''étais loin de m'attendre à un pareil accueil. Je
ne vous ai pas trompés, et je le prouverai demain ou après-demain,
dès que j'aurai reçu mes bagages qui ont été mis à terre par erreur
à quelques milles de Nantuck. D'ici là, il est inutile de discuter. Mon
frère William, qui s'est cassé le bras durant ce triste voyage, et moi,
qui ai été fort secoué, nous avons grand besoin de repos. Veuillez
nous indiquer "un hôtel où vous nous garderez à vue, si cela vous plaît.
^^iK^S^^y
Mon frère William s'est cassé le bras.
Ils partirent avec une escorte qui ne savait trop que penser de la
mine hébétée du second sourd-muet, mais que l'allure pleine de fran-
chise du second Harvey Wilks semblait disposer en sa faveur. Tandis
qu'ils s'éloignaient, le roi, qui aurait bien voulu s'éloigner aussi —
sans escorte — se mit à ricaner.
— Un clergyman qui consent à se laisser garder à vue, qui ne pleure
môme pas la mort de son frère!... Et ils ont perdu leurs bagages !...
C'est très commode et très ingénieux...
24
186 LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
11 se tut en apercevant le docteur, qui venait d'arriver et qui l'écou-
tait tout en causant avec deux autres messieurs que je voyais pour la
première fois.
— Quand êtes-vous débarqué à Nantuck ? demanda un de ces der-
niers au roi.
— Le jour de l'enterrement, monsieur.
— Je le sais ; mais à quelle heure?
— Dans la soirée — une heure ou deux avant le coucher du soleil.
— Gomment êtes-vous arrivé ici ? Par quelle voie?
— A bord du Fraiildin qui venait de Cincinnati.
— Alors comment vous trouviez-vous à la pointe le matin, dans un
canot?
— Je n'étais pas à la pointe. Vous vous trompez.
— Oh! j'ai de bons yeux. C'est bien vous que j'ai vu passer dans
un canot avec Tim Collins et un gamin.
— Reconnaî triez-vous ce gamin, Hines ? demanda le docteur.
— Je crois que oui... Justement le voilà !
C'est moi qu'il désignait.
— Mes amis, dit le docteur, il se peut que les derniers venus soient
les vrais héritiers ; mais si ces deux gaillards-là ne sont pas des
fourbes, je consens à passer pour un idiot. 11 est de notre devoir de
les empêcher de s'échapper. Emmenons-les à l'hôtel. Une confron-
tation suffira peut-être pour tout éclaircir.
La révélation de M. Hines avait produit son effet; les amis du roi
commençaient à penser que l'on n'avait pas eu trop tort de les traiter
de niais. On ne se contenta pas de garder à vue les deux frères, on
les saisit au collet. Le jour baissait et maintenant que j'étais à peu pri'«
sur qu'ils seraient coffrés, je n'aurais pas mieux demandé que de leur
fausser compagnie afin de mettre mon projet à exécution. Pas moyen.
Le docteur me tenait par la main et il ne me lâcha pas. Tout le monde
entra pêle-mêle dans le grand salon de l'hôtel. On alluma des chan-
delles et l'on fit venir les nouveaux prétendants à l'héritage.
LES (JUATUE FREIIES. 187
— Je dois songer avant tout, dit le docteur, aux intérêts de ces
orphelines que je connais depuis leur enfance. Si cet homme (il dési-
gnait du geste le roi) n'est pas un fourbe, il ne refusera pas de remettre
en mains sûres les 6000 dollars qu'on lui a confiés.
— Hélas ! répliqua le roi d'un ton vraiment navré, je regrette plus
que personne que mes nièces n'aient pas gardé cet argent dont mon
frère et moi leur avions cédé notre part. Cet argent, je ne l'ai plus —
il a disparu.
— Disparu? Allons donc !
— Oui; je l'avais caché dans ma paillasse, jugeant inutile de le
déposer dans une banque pendant les quelques jours que nous avions
à rester ici. On nous l'a volé.
— Qui donc l'a volé ?
— Les nègres.
— Quels nègres?
— Ceux que j'ai vendus. Je ne me suis aperçu du vol que le lende-
main de leur départ. Mon domestique est là, vous pouvez l'interroger.
Le docteur haussa les épaules.
— Vous avez vu les nègres emporter cet argent? me demanda-t-il.
— Non, répliquai-je. J'ai seulement dit à M. Harvey qu'ils sont
sortis de sa chambre en ayant l'air de se cacher. Je n'en sais pas
davantage.
— Et vous, reprit le docteur en s'adressant au roi, vous n'avez pas
songé tout d'abord à prévenir vos nièces, à porter plainte contre ceux
que vous soupçonniez ?
— Si, j'y ai si bien songé que j'ai écrit au shérif; mais vous
n'ignorez sans doute pas qu'il est absent. A quoi bon, du reste? Ceux
qui ont acheté les nègres devaient déjà être loin, chacun de leur côté,
et mon intention était de dédommager amplement mes nièces.
On avait beau lui adresser question sur question, il trouvait réponse
à tout. Quant à l'autre Harvey Wilks, il prenait la chose très tranquil-
lement. 11 déclara qu'il ne refuserait pas de répondre à un magistrat,
188 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
mais qu'il regardait comme au-dessous de sa dignité de subir un inter-
rogatoire extra-judiciaire — d'autant plus que l'on pourrait se dis-
penser de l'interroger; dès que le messager auquel il avait donné des
instructions reviendrait avec ses bagages tout s'éclaircirait.
— Soit, dit le docteur; mon ppinion est déjà à peu près faite, et
nous en serons quittes pour patienter jusqu'à... Ah! mon cher Bell,
vous voilà enfin ! Pourquoi nous avez-vous plantés là ? Nous avions
grand besoin de vous.
— Et moi, j'avais faim, répliqua M. Levi Bell, qui avait l'air plus
éveillé qu'une potée de souris.
Le roi se rappelait ce nom-là; aussi recommença-t-il le manège qui
lui avait réussi tout d'abord.
— Quoi ! vous êtes M. Levi Bell, l'éminent avocat dont mon pauvre
frère se plaisait, dans ses lettres, à vanter l'éloquence et qu'il regrettait
de ne pas voir siéger sur les bancs du Sénat? Permettez-moi de vous
serrer la main.
L'avocat parut flatté et pressa avec effusion la main qu'on lui tendait.
— Bell, s'écria le docteur, je vous croyais assez de bon sens pour
ne pas vous laisser prendre à ces flagorneries ! Ce vieil intrigant a
appris par Tim GoUins les noms et les professions de la moitié des gens
de la ville.
— C'est possible, répliqua M. Levi Bell ; mais il n'a pu apprendre
de Tim que Pierre Wilks me reprochait d'être trop modeste pour me
lancer dans la politique.
Là-dessus il se mit à causer à voix basse et d'un ton amical avec
le roi.
— Oui, dit-il enfin, tout le monde admettra que la façon généreuse
dont vous avez agi prouve que vous n'aviez aucun intérêt à faire dis-
paraître les 6000 dollars. Néanmoins, en votre qualité d'exécuteur
testamentaire, vous auriez du... 11 faut retrouver ces nègres, et je me
flatte que ce ne sera pas long, si je m'en mêle. M'autorisez-vous à
prendre les mesures nécessaires ?
LES QUATRE FRÈRES.
189
Très volontiers, répliqua le roi, enchanté de trouver un défen-
seur.
— Eh bien, asseyez-vous là et donnez-moi une autorisation écrite
qui me permettra au besoin de réclamer...
— Vos honoraires? Oh! rien de plus juste !
Et il s'empressa de tracer quelques lignes que lui dicta M. Bell.
— Vous voyez, reprit' l'avocat, que cela ne vous engage à rien.
l]A \ S^>'-f
Donnez-moi une autorisation écrite.
Veuillez prier votre frère d'ajouter simplement : « Approuvé l'écriture
ci-dessus o, et de signer.
Le duc, qui avait tout entendu, ne semblait pas trop à son aise, mais
il n'osa pas feindre de ne pas comprendre les signes de son frère.
M. Bell s'empara de la feuille de papier, puis il dit, en s'adressant au
second Harvey Wilks :
— Maintenant, je voudrais une ligne ou deux de votre écriture.
Peut-être n'en faudra-t-il pas davantage pour nous éclairer.
— Donnez! répondit d'un ton impatienté le vieux gentleman, qui
prit la plume à son tour.
100 LES AVENTURES DE IlUClv FINN.
— Allons, c'est la bouteille à l'encre, s'écria l'avocat après avoir
examiné des lettres qu'il venait de tirer de sa poche. Ces lettres portent
le timbre de Sheffîeld, et tout le monde reconnaîtra au premier coup
d'oeil qu'elles ne viennent pas de ces messieurs-là (il désignait le roi et
le duc qui, je vous en réponds, étaient dans leurs petits souliers). Je
m'y attendais et j'espérais que le troisième autographe donnerait raison
au nouveau venu ; mais non, son griffonnage illisible ne ressemble en
rien à l'écriture de Harvey Wilks.
— L'explication est des plus simples, dit le vieux gentleman. Per-
sonne ne peut lire mon écriture, excepté mon frère William, et c'est
lui qui a copié mes lettres.
— Voyons un peu, fit l'avocat. J'ai là des lettres de William Wilks.
Priez donc votre frère d'écrire quelques lignes et nous verrons bien.
— Il ne peut pas écrire avec sa main gauche; mais vous n'avez qu'à
comparer ses lettres avec les miennes, l'écriture est la même.
— Le fait est qu'il y a une grande ressemblance, répliqua M. Bell
après un court examen. N'importe, je ne tiens pas encore ma solution.
Une seule chose est prouvée. Ceux qui m'ont remis celte autorisation
sont des faussaires, et jeteur conseille de ne pas chercher à s'évader,
car ils n'en seraient pas quittes pour être logés pendant une année ou
deux aux frais de l'État.
Le duc devint blême ; mais le roi fit bonne contenance.
— Ah ! monsieur, dit-il en levant les yeux au plafond, voilà des
paroles que vous regretterez d'avoir prononcées. Puisse le ciel vous les
pardonner comme je vous les pardonne !
— C'est trop d'hypocrisie! s'écria le vieux gentleman qui se leva
tout à coup. Vous auriez dû comprendre que, par charité, je voulais
vous laisser l'occasion de vous repentir ailleurs qu'en prison. Ma pa-
tience est à bout... Y a-t-il ici quelqu'un qui ait aidé à ensevelir mon
frère ?
— Oui, répliqua un ouvrier de la tannerie, il y a Ab Turner et moi.
Alors le vieux monsieur se tourna vers le roi et lui dit :
LES QUATRE FRÈRKS. 191
— Puisque vous êtes le frère aîné de Pierre Wilks, vous savez sans
cloute quel genre de tatouage il portait sur la poitrine?
Si vous vous figurez que le roi s'avoua battu, c'est que vous ne le
connaissez pas. Je crois qu'il voulait simplement gagner du temps afin
de profiter de la première éclaircie pour prendre ses jambes à son cou.
Toujours est-il qu'après avoir pâli un peu, il ébaucha un sourire et
répliqua effrontément :
— Oui, monsieur, je le sais. Mon frère, avant son départ pour l'Amé-
rique, s'était tatoué une petite flèche sur la poitrine.
— Vous entendez? dit le vieux gentleman à Ab Turner. Avez- vous
vu cette flèche ?
Ab Turner et son camarade secouèrent la tête.
— Non, n'est-ce pas? Mais vous avez dû voir les initiales de son
nom, un P et un W ?
Les deux témoins déclarèrent qu'ils n'avaient pas remarqué la
moindre initiale sur la poitrine du défunt. On commençait à se fâcher
et à crier : « Ce sont tous des voleurs! Ils ne valent pas mieux les uns
que les autres! Jetons-les à l'eau », lorsque l'avocat sauta sur la table.
— Messieurs, messieurs, dit-il de façon à se faire entendre au-dessus
du vacarme, veuillez m'écouter un instant, s'il vous plaît. Il y a un
moyen fort simple de tirer la chose au clair. Au cimetière !
— C'est cela ! hourra! en avant!
— Pas si vite, mes amis, dit le docteur. Emmenons ces hommes.
— Oui, oui, et nous hjmherons toute la bande, s'il n'y a pas de
tatouage.
— En attendant, contentez-vous de les surveiller de près, sans les
maltraiter. Je me charge du gamin.
On se dirigea tout droit vers le cimetière, qui se trouvait à un mille
de l'hôtel. Il était neuf heures du soir et le temps tournait à l'orage, ce
qui n'empêcha pas la foule de grossir à mesure que nous avancions.
Je tremblais dans ma peau. Évidemment, on verrait que le roi avait
menti et je passerais pour son complice. Je n'aimais pas à songer à
192 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
ces tatouages et pourtant je ne pouvais penser qu'à cela. Le ciel s'as-
sombrissait, c'eût été un bon moment pour m'éclipser, si le docteur ne
m'avait pas tenu par le poignet.
Arrivée dans le cimetière, la foule cessa un peu de crier. Quand on
eut atteint la tombe de Pierre Wilks, on s'aperçut que l'on avait plus
de pelles qu'il n'en fallait ; mais personne ne s'était avisé d'apporter
une lanterne. Cependant on voyait assez clair pour creuser et on se mit
à l'œuvre, tandis que Ab Turner courait chercher un falot.
Les fossoyeurs improvisés n'y allèrent point de main morte, car
avant son retour ils avaient tiré le cercueil de la fosse, autour de la-
quelle les curieux se pressaient. Le docteur, craignant peut-être de me
perdre dans la foule, restait un peu à l'écart, de sorte que, sans les
exclamations que j'entendais, je n'aurais pas su ce qui se passait.
— Il nous faudrait un tourne-vis, dit quelqu'un.
— Bah ! répliqua un autre, un levier suffira et nous avons des
pioches.
Un léger craquement m'apprit que l'on faisait sauter le couvercle du
cercueil. Au même instant un formidable éclair illumina le ciel et
l'avocat, dont je reconnus la voix, s'écria :
— En voici bien d'une autre ! On a enterré son sac d'or avec lui !
Alors ce fut une bousculade comme vous n'en avez jamais vu. Le
docteur poussa à son tour un cri de surprise, me lâcha le poignet, et
pendant qu'il cherchait à percer la foule, je profitai de l'occasion pour
lui fausser compagnie. Deux minutes plus tard, j'étais hors du cime-
tière et je descendais au galop la colline qui conduisait à la ville. Il
pleuvait maintenant et les éclairs se suivaient à de courts intervalles.
Je ne m'en plaignis pas, car les rues étaient désertes. Je pus donc
gagner sans encombre un canot que j'avais choisi d'avance, parce qu'il
n'était retenu que par une corde, et aussi parce qu'il se trouvait juste
en face de l'île où Jim devait fièrement s'ennuyer. Seulement les pro-
priétaires. de la barque avaient enlevé les rames, ils oubliaient qu'il y
a souvent des gens pressés et leur oubli me fit perdre un bon quart
LKS QUATRE FRÈRES. 193
d'heure. Lorsque j'arrivai enfin au radeau, Jim accourut vers moi, les
bras ouverts.
— Pas maintenant, Jim, pas maintenant. Garde les embrassades
pour demain. Nous sommes débarrassés du vieux caméléopard et de
son ami ; mais si on me rattrapait, on serait capable de me traiter
comme eux. Filons !
Bon gré, malgré, je dus donner quelques explications au nègre avant
de sortir le radeau de la petite anse où nous l'avions caché. Lorsque
tout fut prêt pour le départ, j'entendis un bruit qui me coupa la respi-
ration. Je prêtai l'oreille. Oui, c'était bien un bruit de rames. Le pro-
chain éclair me montra le roi et le duc qui avaient aussi emprunté un
canot, plus léger que le mien, et qui maniaient leurs avirons comme
s'ils n'avaient jamais fait autre chose de leur vie.
25
XXIII
UNE QUERELLE.
Les deux amis montèrent à bord. Le roi, qui était de très mauvaise
humeur, s'en prit à moi ; il me saisit par le collet et me secoua rude-
ment.
— Tu voulais partir sans nous? s'écria-t-il. Notre société te déplaît,
hein?
i-^À. y ' ^ -V — r-.T'±c\.
11 me saisit par le collet et me secoua rudement.
— Non, non, Votre Majesté... Ne m'étranglez pas !
— Alors, pourquoi ces préparatifs? Réponds sans hésiter ou je te
tordrai le cou.
— Eh bien, laissez-moi au moins parler et vous saurez tout... Le
monsieur qui me tenait par la main...
— Le docteur? Ah ! si nous le tenions, lui I
— Il m'a dit qu'il a perdu l'année dernière un fils de mon âge et
qu'il regrettait de me voir dans une si vilaine passe. Quand quelqu'un
a crié qu'il y. avait de l'or dans le cercueil et qu'on a couru pour voir.
UN1<] QUKRELLE. \q^
-i — —
il m'a soufflé à l'oreille : « Sauve-toi, ou pour sûr on te pendra. » Dame,
je n'ai pas eu envie de rester pour être pendu. Alors j'ai couru jusqu'à
l'endroit où sont les canots, et en arrivant ici j'ai dit à Jim de se dépê-
cher, parce qu'on me prenait pour un voleur. Il a été joliment fâché
d'apprendre que je vous croyais déjà pendu, et il a été aussi content
que moi quand nous vous avons vu arriver. Demandez-lui.
— Oh ! je n'en doute pas, répliqua le roi, qui me secoua de nouveau
et menaça de me jeter à l'eau.
— Lâchez donc ce garçon, vieil idiot, dit le duc. Auriez-vous agi
autrement, vous? Vous ôtes-vous inquiété de ce qu'il était devenu
avant de décamper?
Le roi me lâcha ; puis il se mit à cribler d'injures la ville de Nantuck
et tous ceux qui l'habitaient. Le duc l'interrompit encore.
\X — Il serait plus juste de vous adresser tous ces compliments à vous-
^/rnôme, dit-il. Vous n'avez rien fait, dès le début, qui ait le sens com-
mun, sauf dans l'affaire du tatouage. Si vous n'aviez pas répondu sans
hésiter, nous étions coffrés jusqu'à l'arrivée des bagages de maître
Harvey, et alors, un an ou dix-huit mois de détention ! J'ai admiré votre
crânerie ; mais, en somme, ce n'est pas là ce qui nous a sauvés. Si les
badauds avaient été moins pressés de voir nos 6 000 dollars, nous por-
terions ce soir une cravate économique qui nous aurait dispensés d'en
jamais acheter une autre.
— Hum! dit le vieux, après une minute ou deux de réflexion. Et
nous avons cru que les nègres avaient volé cet argent.
Pour le coup, j'eus peur.
— Oui, nous l'avons cru, répéta le duc d'un ton railleur.
— Ou plutôt j'ai été assez bête pour le croire, répliqua le roi sur le
même ton.
— Au contraire, c'est moi qui ai donné dans le panneau.
— Bridgewater, à quoi bon nous disputer? Vous m'avez joué là un
vilain tour; mais...
— Comment, vous osez m'accuser ?
196
LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— J'ai tort, n'est-ce pas? Vous êtes peut-être somnambule et vous
aurez mis le sac dans le cercueil sans vous douter de ce que vous
faisiez.
— Je vous conseille de ne pas me pousser à bout. Me prenez-vous
pour un imbécile? Est-ce que je ne sais pas qui a caché les 6000 dollars?
— Oui, parbleu, vous devez le savoir, puisque c'est vous !
— Moi? Voilà qui est trop fort ! s'écria le duc qui saisit son associé
par la gorge.
^n >-^
Vous mentez I
— Vous m'étouffez... Lâchez donc !
— Pas avant que vous vous soyez rétracté,
— Je me rétracte... Ouf!
— Cela ne suffît pas. Avouez que vous avez caché le sac avec l'in-
lenlion de me planter là après l'avoir déterré.
— Franchement, je pensais que c'était vous. Si je me suis trompé,
dites-le et n'en parlons plus.
— Non, ce n'est pas moi, et vous le savez mieux que personne !
— Je vous crois, là ! Ne me serrez pas tant, et répondez à une autre
question, Bans vous fâcher. N'avez-vous pas songé à empocher cet
argent?
UNE QUERliLLE. 197
— Que j'y aie songé ou non, peu importe. Vous y avez non seu-
lement songé, vous avez soustrait le magot.
— Je veux être pendu si j'y al touché depuis le soir où nous l'avons
fourré dans ma paillasse. L'idée m'est venue de tirer la couverture à
moi, j'en conviens; mais vous... je veux dire que quelqu'un m'a devancé.
— Vous mentez ! s'écria Bridgewater qui empoigna de nouveau son
associé par la gorge. Avouez que vous vouliez me voler ou bien...
— Assez, assez ! dit le roi d'une voix haletante. J'avoue !
Cet aveu me mit à mon aise, car j'avais craint de me trouver mêlé
à la dispute. Le duc, quoique sa colère ne fût pas encore calmée, laissa
respirer le roi.
— Pleurnichez tant que vous voudrez, dit-il ; mais ne vous avisez
plus de nier, ou je vous enverrai jouer la comédie dans l'autre monde.
Quand je pense que je m'y suis laissé prendre, lorsque vous avez feint
de soupçonner les pauvres nègres ! Je vois maintenant pourquoi vous
teniez tant à combler le déficit et pourquoi vous m'avez proposé de tout
donner à nos chères nièces.
— Pardon, pardon, répliqua le roi, ce n'est pas moi qui ai eu l'idée
de leur céder notre part des 6000 dollars, c'est vous.
— Et je ne vous ai peut-être pas conseillé de filer avec, hein? Mais
non ; vous étiez trop goulu ! Vous voyez ce que cela nous rapporte. Ces
petites bécasses empochent leur argent et le nôtre par-dessus le marché,
car il nous reste à peine quelques dollars. Allez vous coucher et ne me
parlez plus de déficit tant que vous vivrez.
Le roi, qui reconnaissait trop tard ses torts, n'osa pas souffler mot ;
il se glissa dans le wigwam où il chercha des consolations dans une
cruche de whisky. Le duc ne tarda pas à suivre ce bon exemple. Au
bout d'une heure, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde et
s'entendaient comme larrons en foire. J'espérais qu'ils finiraient par
s'endormir à force de se consoler et alors j'aurais essayé de décider
Jim à les déposer doucement dans l'île. Par malheur, il n'en fut rien,
de sorte que nous dûmes nous remettre en route avec eux.
XXIV
JIM VENDU.
Pendant quelques jours, comme les deux associés n'osaient pas se
montrer trop près de Nantuck, nous filâmes le long du fleuve. Lors-
qu'ils se crurent hors de danger, ils visitèrent plusieurs petites villes.
Ils m'emmenaient avec eux, parce que les gens qui se font suivre d'un
domestique inspirent toujours de la confiance. Ce n'était là qu'un pré-
texte, je crois. Ils devinaient sans doute que je n'aurais rien de plus
pressé que de disparaître avec le radeau dès que le champ serait libre.
En dépit de leur air respectable, rien ne leur réussit. Un beau sermon
sur la tempérance ne leur rapporta pas de quoi se griser tous les deux.
Une conférence sur la phrénologie n'attira qu'une dizaine d'auditeurs.
Le roi off*rit en vain sa poudre dentifrice, le duc ne trouva aucun cha-
land pour ses pilules brevetées, et nos provisions s'épuisaient. Le poisson
abondait ; seulement Jim s'arrangeait de façon à n'en jamais découvrir
au bout de nos lignes.
— Lorsqu'il n'y aura plus rien à manger ici, me dit-il, ils déguer-
piront, et bon débarras î
En effet, ils paraissaient déjà découragés. Après avoir rôdé inuti-
lement dans une demi-douzaine de petites villes, ils passèrent leur
temps à rêvasser et à regarder couler l'eau, sans échanger une parole.
Mais ils n'étaient pas au bout de leur rouleau. Un jour, le roi, qui se
tenait assis à l'entrée du wigwam, finit par se lever pour aller rejoindre
son associé, et ils se mirent à causer à voix basse. Cela m'inquiéta un
peu, parce qu'ils ne se gênaient guère en général pour s'expliquer
devant moi. J'eus beau prêter l'oreille, je n'entendis pas un mot de leur
entretien.
JIM VKNDU. <99
Le lendemain malin, nous étions à environ deux milles d'une petite
ville nommée Pikesburgh, quand le roi m'ordonna de gagner la côte
et d'amarrer le radeau.
— Je vais débarquer seul, me dit-il au moment où je m'apprêtais
à sauter à terre. Si je ne suis pas de retour à midi, Bridgewater doit
venir me rejoindre et vous l'accompagnerez.
Je restai donc sur le radeau. A midi, le roi ne s'était pas montré et le
duc m'emmena, laissant Jiqi dans le wigwam. Je n'osai pas refuser de
partir avec lui ; mais cette fois j'étais décidé à retirer mon épingle du
jeu et à battre en retraite dès qu'on n'aurait plus l'œil sur moi. A mi-
chemin, nous rencontrâmes des gens qui venaient de la ville et avec
lesquels mon compagnon, contre son habitude, évita de lier conver-
sation.
Arrivés à Pikesburgh, nous cherchâmes en vain le roi. Nous finîmes
par le trouver dans une buvette, entouré d'une foule de badauds qui
se moquaient de lui. Il était trop ivre pour tenir sur ses jambes et ses
menaces ne servaient qu'à mettre les rieurs en verve. Le duc, bouffi de
rage, éclata en injures et son associé lui lança à la figure un paquet de
cartes. Quand la querelle fut bien engagée, je gagnai la porte sans me
presser et une fois dehors je partis comme un trait. Bien que je fusse
tout essoufflé, je criai d'une voix joyeuse en sautant à bord du radeau :
— Ohé, Jim, nous sommes sauvés I
Pas de réponse. Le wigwam était vide. Je parcourus le petit bois en
face duquel nous étions amarrés, pensant que Jim, pour un motif ou
un autre, avait jugé bon de s'y cacher. J'eus beau lancer de nouveaux
cris d'appel, mon vieux Jim avait disparu. Alors je m'assis sur l'herbe
et je pleurai. Je me relevai bientôt, ne sachant que penser de cette dis-
parition ni à quoi me résoudre. Je venais de déboucher sur la route,
quand je vis arriver un garçon de mon âge qui s'avançait les mains
dans les poches. Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré un nègre
habillé de telle et telle façon.
Mon père disait toujours qu'il no faut pas avoir l'air trop pressé
200
LKS AVENTURES DE HUCK FINN.
quand on a besoin d'un renseignement, parce qu'on vous le fera payer.
Il avait raison, car on répondit à ma question par cette autre question :
« Pouvez-vous me donner de quoi bourrer ma pipe? » et ce ne fut
qu'après avoir empoché une poignée de tabac que mon interlocuteur
reprit :
— Le nègre évadé? Oui, je l'ai vu. On l'emmenait chez Silas Phelps,
à 2 milles plus bas. Bonne affaire ! 200 dollars de récompense, ça ne
se trouve pas tous les jours.
— Et c'est moi qui l'ai vu le premier! Qui donc l'a fait empoigner?
— 11 paraît que c'est un
vieux monsieur à barbe blan-
che. Il n'avait pas le temps
d'aller à la Nouvelle-Orléans
et il a vendu sa chance 40 dol-
lars. A sa place, moi, j'aurais
trouvé le temps d'aller toucher
la récompense entière.
— Peut-être sa chance ne
vaut-elle pas un cent^ puis-
qu'il l'a cédée pour si peu.
— Allons donc ! J'ai lu l'af-
fiche. C'est imprimé en lettres
longues comme ça. Récom-
pense de 200 dollars, avec le signalement du nègre, le nom de la plan-
tation et le reste.
Il s'éloigna en sifflant. Je regagnai le radeau et je me glissai dans le
wigwam afin de réfléchir. Mes réflexions ne furent pas gaies. Non, je
n'aurais pas cru ces deux gredins capables de nous jouer un pareil
tour après tout ce que nous avions fait pour eux. Je pouvais me vanter
d'avoir rendu un mauvais service à ce pauvre Jim. S'il devait rester
esclave, il aurait été cent fois plus heureux à Saint-Pétersbourg, où
personne ne le maltraitait. Ma première idée fut d'écrire à miss Watson
C'est imprimé ea lettres longues comme ça.
JIM VENDU. 201
afin qu'elle le réclamât. Deux raisons me retinrent. Elle ignorait pour-
quoi il s'était sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait
plus disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à moi. On
saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendre la clef des champs,
et si, un jour ou l'autre, je regagnais ma ville natale, je n'oserais plus
regarder les gens en face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me
serrer la main.
Plus j'y songeais, plus ma conscience m'adressait des reproches et
plus je me sentais coupable. D'un autre côté, je pensai à ce long voyage
durant lequel Jim avait si souvent tenu le gouvernail à ma place plutôt
que de me réveiller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions
failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le soir où mes
remords m'avaient presque décidé à le livrer et où je l'avais sauvé en
empêchant les deux poltrons qui craignaient la petite vérole de visiter
le radeau. Je ne pouvais pas oublier qu'il m'avait dit que j'étais le seul
ami qu'il eût au monde.
Je me sentais toujours honteux d'être l'ami d'un nègre — néanmoins
je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais qu'on l'avait emmené
chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Dès que le jour commença
à baisser, je détachai mon radeau et je gagnai une île boisée où je
passai la nuit. Je me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné,
je mis mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêtements,
je sautai dans le canot et je suivis le courant, m'arrêtant à un quart de
mille d'un endroit où j'avais aperçu une petite scierie à vapeur. Alors
je cachai ma barque et je remontai la côte à pied. Je n'avais pas fait
fausse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m'avait mis
sur la bonne voie. En passant devant l'usine dont j'ai parlé, je vis une
enseigne qui m'apprit que c'était la Scierie de Silas Phelps. Rien n'y
bougeait et on ne pouvait la prendre pour une maison d'habitation. A
deux ou trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de ferme;
mais personne ne se montrait, bien qu'il fût déjà jour. Je me dirigeai
donc vers la ville afin de sonder un peu le terrain. Cette ferme n'appar-
26
202 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
tenait peut-être pas au propriétaire de la scierie et je ne voulais pas être
surpris rôdant autour des bâtiments.
Eh bien, devinez sur qui je tombai en tournant le premier coin de
rue? Sur le duc ! Il était en train de coller une affiche qui annonçait au
public que le célèbre Kean donnerait le soir même et les deux soirs
suivants une représentation du Gaméléopard ! Il sembla d'abord très
étonné, puis très satisfait de me retrouver.
— Je te croyais déjà loin, dit-il. Où est le radeau ? L'as-tu caché dans
un bon endroit?
— C'est justement ce que j'allais vous demander, répliquai-je d'un
ton de mauvaise humeur.
Alors il sembla moins content.
— A moi ! s'écria-t-il.
— A qui voulez-vous que je le demande? Hier, lorsque j'ai vu le roi
dans ce cabaret, je me suis dit : Le duc ne pourra pas l'emmener de
sitôt. Alors, pour passer le temps, je me suis mis à flâner. Un homme
m'a offert 40 cetits pour l'aider à emballer du coton. Naturellement,
j'ai accepté. Aprèl, je suis allé me reposer dans le petit bois en vous
attendant. Jim devait m'appeler à votre retour. Le sommeil m'a pris
et quand je me suis réveillé, plus de Jim, plus de radeau ! Qu'est
devenu Jim? Qu'est devenu le radeau?
. — iJe n'en sais rien, du moins pour ce qui concerne le radeau. Ce
vieil ivrogne a fait là-haut un marché qui a rapporté 40 dollars, et à
mon arrivée, il les avait déjà reperdus au jeu. Lorsque j'ai pu le recon-
duire jusqu'à l'endroit où devait se trouver le radeau, nous nous
sommes dit : Ce petit drôle nous l'a volé et nous a plantés là.
— "Est-ce que j'aurais planté là mon nègre, le. seul nègre que je
possède au monde ?
— En somme, tu n'y as rien perdu ; sans papiers, tu ne serais jamais
parvenu à le vendre. Le fait est que nous avions fini par le regarder
coQime notre propriété. Me voilà bien récompensé de la peine que je
me suis donnée pour lui... Bah ! il y a des badauds partout et le camé-
JIM VENDU. 203
léopard les attirera encore. N'importe, je n'aurais pas été fâché d'avoir
le radeau à ma disposition. Ton nègre pourrait jaser.
— Gomment voulez-vous qu'il jase? Il ne s'est donc pas sauvé ?
Je me doutais bien qu'il s'était entendu avec le roi pour vendre Jim ;
mais je tenais à le mettre au pied du mur. Si je l'amenais à m'avouer
que Jim était sous clef dans la ville où il comptait passer trois jours,
ma présence le gênerait beaucoup plus que celle du nègre et il se rési-
gnerait peut-être à donner ses représentations ailleurs.
— Eh ! non, il ne s'est pas sauvé, répliqua-t-il. Je croyais que tu
avais tout compris. Nous l'avons cédé, ou plutôt nous avons cédé pour
40 dollars nos droits à la récompense. Tu aurais eu ta part, si...
— Vous l'avez cédé ! m' écriai -je. Mais Jim était à moi ! Oii est-il ?
Et je me mis à sangloter. Ainsi que j'y comptais, le duc parut très
ennuyé. Les regards qu'il lançait à droite et à gauche me rassuraient.
C'est lui maintenant qui désirait me lâcher. 11 n'avait plus besoin de
moi — il croyait mes poches vides, le radeau disparu, et j'en savais
trop sur son compte.
— Je veux mon nègre ! Où est-il ? répétai-je en frappant du pied.
— Mille tonnerres ! prends garde à toi, ou je...
Mais, après avoir froncé les sourcils et levé son pinceau à colle d'un
air menaçant, il se décida à me prendre par la douceur.
— Mon pauvre garçon, reprit-il au bout d'une minute, je suis aussi
fciché que toi de la façon dont la chose a tourné. Tout ce que je puis
te dire, c'est que Jim a été emmené par un planteur du nom de Foster. . .
Abraham G. Foster... dont la ferme se trouve à une trentaine de milles
I3lus haut sur la route de La Fayette, celle que tu as dû suivre pour
venir ici. Je ne vois pas ce que tu gagneras à courir après lui. Dans
trois jours nous serons à flot et tu ferais mieux de ne pas nous quitter.
— Non, je veux mon Jim !
— Allons, je n'ai pas le droit de t'obliger à rester ; je n'y tiens pas
non plus : il me faudrait te surveiller pour t'empôcher de bavarder.
A présent que tu sais ce que tu voulais savoir, file sans perdre de temps.
2C4
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Ils ont de l'avance sur toi ; mais tu as de bonnes jambes et tu les rejoin-
dras sans doute avant d'arriver à La Fayette.
Oui, j'en savais assez. 11 cherchait à m'éloigner de la ville, parce que
Jim y était et que M. Silas Phelps aurait pu apprendre trop tôt à qui
il avait eu affaire.
Jamais de la vie ! répliquai-je.
— Bon, dis-je, je partirai dans une heure ou deux, après avoir
déjeuné.
— Tu partiras tout de suite, et je vais te montrer le chemin, repli-
qua-t-il en contenant sa colère, mais d'un ton qui me rappela le jour où
il avait menacé de m'étrangler.
Gela m'ïimusait de lui donner du tintouin tout en le forçant de faire
ce que je voulais ; mais il avait dans le regard quelque chose qui me
JIM VENDU. 205
conseillait de ne pas aller trop loin. Aussi me décidai-je à l'accom-
pagner et je vis qu'il avait déjà posé un certain nombre d'affiches. Il
n'en fallut pas davantage pour me convaincre qu'il ne serait pas disposé
à me céder la place.
— Tu étais bien pressé tout à l'heure de courir après Jim. Pourquoi
as-tu changé d'avis? me demanda-t-il, tandis que nous gagnions la
grande route. Encore une fois, tu ferais mieux de rester avec nous.
— Merci, je préfère m'en aller. Je n'ai pas envie d'être pendu.
— Bon voyage ! dit-il. Je t'engage — dans ton propre intérêt^ tu
entends ? — à garder ta langue dans ta poche au sujet de l'affaire de
Nantuck, et surtout au sujet du caméléopard. Tu me le promets ?
— Je le jure, si vous voulez ; je n'ai pas non plus envie d^èlre
étranglé.
— Bien, ta parole me suffit, puisque tu sais qu'une indiscrétion te
coûterait cher. Un dernier conseil. Retourne chez toi. J'ai bien deviné
que tu fais l'école buissonnière et que tu as aidé Jim à s'évader. Tu
joues là un jeu dangereux qui ne te rapportera rien.
— C'est possible ; mais Jim est mon ami et je l'aiderai si je le puis.
— Allons, bonne chance! Tu es un brave garçon, donne-moi la main
et adieu.
— Jamais de la vie î répliquai-je.
Me voilà donc parti. Je ne regardai pas en arrière ; mais je sentais
que le duc me suivait des yeux. Gomme je ne songeais nullement à me
mettre à la recherche de M. Abraham G. Foster, je m'arrêtai à la pre-
mière pierre milliaire, puis je retournai sur mes pas à travers bois pour
regagner la ferme de Silas Phelps.
XXV
TANTE SALLY.
Quand j'arrivai à la ferme, tout semblait encore aussi tranquille
que si c'eût été un dimanche. La chaleur retenait sans doute les
maîtres chez eux et les travailleurs devaient être aux champs.
La propriété qui avoisinait la scierie de Silas Phelps était une de
ces petites plantations de coton comme on en rencontre tant dans le
pays. Les bâtiments n'occupaient qu'une partie d'une cour d(! deux
arpents, fermée par une palissade et plaquée par endroits de touffes
d'herbe ; pour les blancs, une vaste maison construite avec des bûches
équarries à coups de hache et blanchies à la chaux; une cuisine en
forme de rotonde communiquant avec la maison par un large passage
couvert; derrière la cuisine, une buanderie; des cabanes alignées ser-
vant d'habitation aux nègres ; une petite hutte isolée au fond de la cour ;
sur un banc, à l'entrée de la cuisine, un chien qui faisait la sieste;
d'autres chiens endormis çà et là au soleil ; dans un coin, trois ou
quatre arbres et quelques groseilliers le long de la palissade; en
dehors de la clôture, le jardin et les champs de cotonniers, puis
venaient les bois.
J'entrai dans l'enclos en escaladant la barrière qui donnait sur le
jardin et je me dirigeai en droite ligne vers la cuisine. Pour com-
mencer, je voulais m'assurer si j'étais bien chez M. Silas Phelps.
J'avais eu tort d'oublier que les chiens ne dorment que d'un œil.
A mon approche, ils se levèrent l'un après l'autre et vinrent à ma
rencontre. Naturellement, je m'arrêtai et je me tins coi. Ah! quel
vacarme ! .En un quart de minute, je ressemblais au moyeu d'une
roue dont une quinzaine de chiens représentaient les rayons. Ils
TANTE SALLY. 207
aboyaient à qui mieux mieux, allongeant le cou et le museau. Et il en
arrivait d'autres !
Par bonheur, une négresse sortit à temps de la cuisine, un rouleau
de pâtissier à la main.
— Veux-tu te taire, Tige ! Veux-tu te sauver, Spot !
Aussitôt toute la meute détala. Une minute après, elle revint,
remuant la queue et prête à me lécher les mains. Au môme instant,
une dame de quarante à quarante-cinq ans se montra sur le seuil de
la maison, suivie de deux enfants qui se cachaient derrière ses jupes
et me régardaient d'un air intimidé.
— Que signifie ce tapage? demanda la dame.
Mais, dès qu'elle me vit, son visage s'épanouit et elle accourut en
s'écriant :
— C'est donc toi, enfin!
— Oui, madame, c'est moi, répliquai-je machinalement.
Alors la voilà qui me prend dans ses bras et me serre à m'étouffer.
Quand elle eut fini de m'embrasser, elle me lâcha et s'éloigna un peu
pour me mieux regarder.
— Tu ne ressembles pas trop à ta mère, dit-elle après m'avoir dévi-
sagé. N'importe, je suis bien heureuse de te revoir. Mes enfants, c'est
votre cousin Tom, dites-lui bonjour.
Les enfants, au lieu de me souhaiter la bienvenue, se fourrèrent
un doigt dans la bouche et se firent un rempart de la robe de leur
maman.
— Lise, continua celle-ci, dépêchez-vous de lui apprêter un déjeu-
ner chaud. Il doit avoir faim, s'il n'a pas déjeuné à bord.
— Ce n'est pas la peine, dis-je, j'ai déjeuné.
Là-dessus, elle m'emmena dans la maison, tandis que les enfants
s'accrochaient à ses jupes. Lorsque nous fûmes dans le parloir, elle
m'installa sur un fauteuil et s'assit en face de moi sur un tabouret,
me tenant par les deux mains.
— Là, que je te regarde à mon aise! Je crois que je te mangerais,
208 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
tant je suis heureuse de te revoir. Nous t'attendons depuis trois jours.
Qu'est-ce qui t'a retardé? Le steamer a donc échoué?
— Oui, madame.
— Ne m'appelle pas madame ; appelle-moi tante Sally. Où a-t-il
échoué ?
Je ne savais que répondre, parce que je ne pouvais pas deviner si
mon steamer descendait ou remontait le fleuve; mais il me vint une
bonne idée.
— Ce n'est pas l'échouage qni nous aurait beaucoup retardés, si le
cylindre n'avait pas éclaté.
— Bonté du ciel! pas de blessés, j'espère?
— Non ; il y a seulement eu un nègre tué.
— C'est heureux, car ces accidents-là estropient souvent beaucoup
de monde. L'année dernière, ton oncle Silas revenait de la Nouvelle-
Orléans; une chaudière, un cylindre, ou quelque chose, a sauté et on
n'en a pas été quitte à si bon compte. A propos, ton oncle est parti
pour la ville, il n'y a pas une heure, espérant te ramener, et il ne peut
tarder à rentrer. Tu as dû le croiser en route.
— Je n'ai rencontré personne, tante Sally. Il faisait à peine jour
quand j'ai débarqué. On m'a indiqué mon chemin; mais, comme
tout le monde avait l'air de dormir par ici, j'ai un peu flâné.
— A qui as-tu remis tes bagages?
— Mes bagages?... Oh ! je sais où les retrouver, et, d'ailleurs, il
n'y aura pas grand'chose de perdu.
— Comment as-tu fait pour déjeuner de si bonne heure à bord?
— Il me restait des provisions.
Je devenais si inquiet que j'écoutais à peine M""* Phelps. Les enfants
étaient toujours là. Ils commençaient à s'habituer à moi, et, si j'avais
pu les prendre à part, j'aurais bien vite découvert qui j'étais. Mais
ma tante n'en finissait pas. J'eus froid dans le dos lorsqu'elle s'écria :
— Voyons, c'est à ton tour de parler. Tu vas me donner des nou-
velles de tout le monde. Gomment vont-ils? Que font-ils? Quelles com-
TANTE SALLY.
209
missions t'a-t-on données pour la tante Sally? Tâche de ne rien
oublier.
Pour le coup, j'étais embourbé jusqu'au menton. Je ne voyais aucun
moyen de me tirer d'affaire sans lui avouer qu'elle se trompait. Ce fut
tante Sally elle-même qui me ferma la bouche.
— Voilà ton oncle qui revient, dit-elle en me poussant dans un
Tiens ! d'où sort ce garçou-là? demanda-t-il.
coin. Reste derrière ce fauteuil et ne bouge pas. Nous allons lui faire
une surprise... Vous, mes enfants, n'ouvrez pas la bouche.
Tout en me demandant ce que je gagnerais à me cacher, j'obéis.
Avant de disparaître, j'entrevis la tète d'un vieux monsieur qui s'avan-
çait en maugréant.
— Ouf! encore une course que j'aurais pu m'épargner, dit-il.
— Il n'est pas arrivé? demanda M"® Phelps.
— Non, puisque je ne le ramène pas. J'avoue que cela commence à
m'inquiéter.
27
210 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Quelque chose me dit qu'il est arrivé. Tu es bien sûr?
— Je suis sûr que personne n'a débarqué depuis hier.
— Et il y a tant d'accidents! Que dira ma sœur? Je n'ose pas y
penser... Mais regarde donc, Silas, là-bas, au tournant de la route.
C'est peut-être lui. .
M- Phelps se pencha en dehors de la croisée, ce qui permit à mon
hôtesse de préparer sa surprise. Elle me tira de ma cachette, et,
lorsque son mari se retourna, elle se tenait à côté de moi, le visage
rayonnant. L'oncle Silas n'était pas fort, car il ne comprit pas tout de
suite qu'on lui jouait un tour.
— Tiens! d'où sort ce garçon-là? demanda-t-il.
— Tu ne devines pas? C'est lui ; c'est Tom Sawyer ï
Je crus que le parquet allait s'écrouler sous mes pieds ; mais je ne
tardai pas à me remettre. Le vieux monsieur me prodigua dos poignées
de main et des paroles affectueuses ; puis il fallut répondre à une
véritable averse de questions à propos de tante Polly, de Marie, de
Sid et de toute la tribu des Sawyer.
Si mes hôtes se réjouissaient de me voir, je ne me réjouissais pas
moins d'avoir enfin appris qui j'étais. Je leur eus bientôt fourni sur
ma famille — c'est-à-dire sur la famille de Tom — beaucoup plus de
renseignements que tous les Sawyer du monde n'auraient pu leur en
donner. Cela marchait comme sur des roulettes. Rien de plus facile
que de remplir le rôle que l'on m'assignait. Aussi me sentis-je à mon
aise jusqu'au moment où j'entendis le bruit d'un vapeur qui descendait
le fleuve en toussant. Si ce steamer avait déposé au débarcadère de la
ville celui qu'on attendait? Si Tom allait se montrer et me nommer?
Cela gâterait tout. D'un autre côté, quel prétexte employer pour me
poster sur la route afin d'arrêter Tom au passage?
M. Phelps me vint de nouveau en aide.
— Encore un vapeur, dit-il. Heureusement, je n'ai plus besoin de
remonter dans ma carriole, je vais la faire dételer.
Je saisis la balle au bond.
TANTE SALLY. 211
— Puisqu'elle est encore attelée, laissez-moi m'en servir pour aller
chercher mes effets à la ville. Le paquet n'est pas lourd, mais je suis
un peu las.
Il voulut m'accompagner.
— Non, non, lui dis-je, vous vous êtes déjà trop dérangé pour moi.
Soyez tranquille, je sais conduire.
XXVI
TOM RENTRE EN SCÈNE.
Je partis donc dans la carriole de M. Phelps. Arrivé à mi-chemin de
la ville, je me félicitai d'avoir si bien pris mes précautions. Clic, clac !
j'entendis venir une voiture de louage conduite par un nègre, et à côté
du cocher, j'aperçus Tom Sawyer. Je m'arrêtai jusqu'à ce qu'ils m'eus-
sent rejoint, puis je criai :
— Halte-là !
Le nègre retint son attelage et Tom demeura bouche bée.
— Pas possible ! C'est toi, Huck? Les bras m'en tombent!
— Tu vois bien que c'est moi.
— Ah ! tu peux te vanter de m'avoir fait peur. On te croyait mort.
Tu n'as donc pas été noyé ? Comment te trouves-tu ici ?
— Je t'expliquerai ça plus tard. Pour le quart d'heure, nous avons
d'autres chats à fouetter. Si j'avais quelqu'un pour tenir mes rênes, je
serais déjà près de toi. Dis à ton cocher de t'attendre une minute et
grimpe dans ma carriole.
Dès qu'il fut monté, dès que nous eûmes échangé une cordiale poi-
gnée de main, je m'éloignai un peu de l'autre voiture, et sans lui donner
le temps de m'interroger, je lui racontai l'erreur de tante Sally.
— La bonne histoire ! s'écria-t-il. Je l'aime mieux que celle de ta
noyade. Comment as-tu pu nous laisser croire à ta mort?
— Pour le moment il ne s'agit pas de ma noyade, répliquai-je. Allons
au plus pressé. Pour ma part, je ne trouve pas ma position si drôle;
ton arrivée me met dans un fier embarras.
— Bah ! lorsque tante Sally apprendra que tu es mon ami, elle t'ou-
vrira encore les bras.
TOM RENTRE EN SCÈNE. 213
— Je n'en suis pas trop sûr. Elle se fâchera quand elle verra un
second Tom lui tomber des nues.
— Eh bien, non, dit Tom, après avoir réfléchi. J'ai une idée; elle ne
se fâchera pas. Sois sans inquiétude. Prends mon sac de voyage dans
ta voiture et retourne à la ferme sans te presser, de façon à paraître
revenir de la ville. J'arriverai un quart d'heure ou une demi-heure
après toi et je me charge du reste. Ce sera drôle, tu verras. Seulement,
il ne faudra pas avoir l'air de me connaître tout d'abord.
— Bon, je m'en rapporte à toi... Attends un peu, j'ai un secret à te
confier. Il y a là-bas un nègre que je cherche à faire évader — Jim, le
nègre de miss Watson.
— Jim? répéta Tom. Tu n'as pas besoin de t'occuper de lui. Il a eu
plus de chance qu'il n'en mérite; sa maîtresse...
— Je devine ce que tu vas me dire, et je me le suis déjà dit, inter-
rompis~je. Un blanc devrait rougir d'être l'ami d'un nègre ; mais moi,
je n'en rougis pas. Jim est prisonnier chez ton oncle — je ne sais pas
encore où, par exemple — et je veux le délivrer. Tu me garderas le
secret?
— Certainement, je te garderai le secret, et je t'aiderai par-dessus
le marché.
Je tombai de mon haut.
— Tu plaisantes, lui dis-je. Tu passeras aussi pour un abolition-
niste.
— Peu importe. On ne trouve pas tous les jours un prisonnier à
délivrer.
Tom mit son sac dans ma carriole et avança au pas, tandis que je me
dirigeais vers la ferme. J'étais si content que j'oubliai de lambiner en
route, de sorte que j'arrivai à la maison plus tôt qu'il n'aurait fallu. Jus-
tement M. Phelps se tenait sur le pas de la porte ; il se frotta les yeux
en m'apercevant.
— C'est étonnant ! s'écria-t-il. Qui aurait jamais cru cette jument
capable de faire le trajet en si peu de temps? Et pas un poil mouillé.
214 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
Oui, c'est étonnant. Je ne la donnerais pas pour 100 dollars, et hier je
l'aurais volontiers cédée pour la moitié de cette somme.
Au bout d'une demi-heure, la voiture de Tom s'arrêta devant la palis-
sade, à une cinquantaine de yards de la maison. Tante Sally, qui l'en-
tendit arriver, regarda par la fenêtre.
— Une visite? dit-elle. Qui donc cela peut-il être? Un étranger...
Johnny, va dire à Lise de mettre un couvert de plus.
Les étrangers étaient rares dans ces parages : aussi tout le monde
courut-il à la porte d'entrée. Tom avait déjà dépassé la barrière de l'en-
clos ; il s'avançait à pas comptés, et sa voiture s'éloignait au grand trot.
Il semblait assez fier de ses habits neufs et portait le nez au vent. Arrivé
à quelques pas de nous, il souleva son chapeau comme si c'eût été le
couvercle d'une boîte contenant des papillons dont il ne voulait pas
troubler le sommeil.
— Monsieur Archibald Nichols, je présume ? dit-il.
— Non, mon garçon, répliqua M. Phelps. Votre cocher s'est trompé.
Nichols demeure à trois milles plus bas. Mais entrez vous reposer.
Tom regarda par-dessus son épaule.
— Trop tard, dit-il : la voiture est hors de vue.
— Raison de plus pour entrer. Vous dînerez avec nous et je me
charge de vous conduire chez Nichols.
— Oh ! je serais désolé de vous donner tant de peine. J'achèverai
bien la route à pied.
— Nous ne le, souffrirons pas ; la vieille hospitalité du Sud s'y oppose.
— Entrez, répéta tante Sally. Vous ne pouvez pas refuser, car votre
couvert est déjà rriis.
Tom la remercia par un beau salut et se laissa persuader. Une fois
dans le parloir, il se campa dans le meilleur fauteuil avant qu'on l'eût
invité à s'asseoir ; puis il raconta, sans attendre qu'on l'interrogeât,
qu'il s'appelait William Thompson et qu'il venait d'une grande ville
dont j'oublie le nom, mais sur laquelle il débita un tas d'histoires. 11
allait, il allait, et je commençais à me demander si c'était avec ces his-
TOM RENTRE EN SCENE.
215
toires-là qu'il espérait me tirer d'affaire. Tout à coup, il se pencha vers
tante Sally, qui s'était assise à côté de lui, l'embrassa sur les deux joues,
se rejeta tranquillement au fond de son fauteuil et se remit à jacasser.
— Où ave^-vous appris ces manières-là? s'écria tante Sally, d'un
ton indigné.
— Gomment, je vous ai fâchée? Ah ! si c'est là votre vieille hospi-
talité du Sud, je m'en vais, répliqua Tom.
— En vérité, je crois que ce gamin est toqué, dit M"'^ Phelps.
^d'^.SlK^CU^
Sid ! s'écria tante Sally. Ah ! mauvais garnement !
— Non, je ne suis pas toqué, riposta Tom d'un air froissé. Soyez
tranquille, je ne recommencerai pas... du moins jusqu'à ce que vous
me l'ayez demandé. Je vous ai embrassée de bon cœur, parce qu'on
m'avait dit là-bas : Embrasse-la bien fort, ça lui fera plaisir.
— Quel est le sot qui vous a dit ça ?
— Tout le monde me l'a dit, et il me semble que tout le monde l'au-
rait cru, répondit Tom. Voyons, ajouta-t-il en s'adressant à M. Phelps,
est-ce que vous ne pensiez pas qu'elle serait enchantée de voir Sid?
— Sid! s'écria tante Sally. Ah! mauvais garnement! est-il permis
de se moquer ainsi du monde !
216 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Et elle s'avançait pour l'embrasser, quand Tom la repoussa.
— Non, dit-il, je ne vous embrasserai pas avant que vous me l'ayez
demandé.
Elle l'embrassa tout de même, puis elle le passa à M. Phelps, qui ne
ménagea pas les poignées de main. La première surprise passée, elle
entama le chapitre des explications.
— Nous n'attendions que Tom, dit-elle ; ma sœur n'a pas soufflé
mot de ta visite.
— C'est que Tom seul devait venir ; mais au dernier moment je l'ai
tant priée qu'elle m'a laissé partir avec lui. Ce matin, pendant que nous
descendions le fleuve, Tom a pensé que ce serait une bonne plaisan-
terie d'arriver tout seul et de feindre de ne pas me connaître. Nous
avons eu tort, car vous ne recevez pas trop bien les étrangers, tante
Sally.
— Pas quand ils se donnent des airs comme tu le faisais tout à
l'heure, Sid. Vrai, là, j'avais envie de te souffleter. N'importe, je te
pardonne ; embrasse-moi encore.
Nous dînâmes dans le grand passage couvert, entre la maison et la
cuisine. On se nourrit bien dans le Sud. 11 y avait sur la table de quoi
rassasier sept familles — un tas de bons plats chauds, auxquels Tom
et moi fîmes honneur, je vous en réponds. Ce fut l'oncle Silas qui
récita le bénédicité ; mais rien n'eut le temps de se refroidir, ainsi que
cela arrivait souvent chez la veuve Douglas.
Je me sentais à mon aise et l'après-midi se passa fort gaiement.
Nous ouvrîmes en vain l'oreille ; il ne fut pas question de Jim et
nous n'osions pas essayer d'amener la conversation sur ce terrain.
Dans ma joie de retrouver Tom, j'avais presque oublié le caméléo-
pard. Vers la fin du souper, un de nos petits cousins, avec qui nous
avions vite lié connaissance, se chargea de me le rappeler.
— Papa, demanda-t-il, ne me laisseras-tu pas aller voir, avec Tom
et Sid, le spectacle dont tout le monde parle ?
— Non, répondit M. Phelps d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
TOM RENTRE EN SCÈNE.
217
C'est un attrape-nigauds et je suis tenté de
plaindre ceux qui l'ont organisé, car on me-
nace de les jeter à l'eau. Burton les a reconnus
et, pour peu que la moitié de ce qu'il a raconté
soit vraie, ils n'auront que ce qu'ils méritent,
si on se contente de les chasser de la ville à
coups de trique.
Ma conscience ne m'adressait aucun re-
proche. J'avais tenu ma promesse de ne pas
les dénoncer. Toutefois, j'étais trop curieux
pour ne pas désirer savoir comment ils s'en
tireraient. Aussi, dès que le souper fut ter-
miné, me déclarai-je très fatigué, afin que
Ils se tenaioQt à califourchon sur une barre de bois
tante Sally m'engageât à aller me reposer. Tom et moi, nous devions
coucher dans la môme chambre. Au lieu de me déshabiller, je mis Tom
2S
/
i>l8 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
au courant et nous sortîmes par la croisée, en nous glissant le long du
conducteur du paratonnerre. Tandis que nous gagnions la ville, je
racontai à Tom les dangers que j'avais courus pendant mon voyage.
Loin de me plaindre, il répétait sans cesse : « Ah ! comme je regrette
de n'avoir pas été de la partie ! »
Il était près de huit heures et demie lorsque nous atteignîmes
l'entrée de la ville. A peine avions-nous dépassé les premières rues
que nous vîmes arriver une foule de gens, dont la plupart brandis-
saient des torches et faisaient un vacarme à réveiller les morts. On
hurlait, on chantait, on grognait, on soufflait dans des cornets à
bouquin, on battait le rappel sur des casseroles. Quel charivari ! Nous
dûmes nous jeter de côté, pour ne pas être renversés par cette ava-
lanche. Pendant le défilé, je vis que la bande emportait le roi et le
duc, qui, tant bien que mal, se tenaient à califourchon sur une barre
de bois. Du moins, je devinai que c'étaient eux que l'on escortait ainsi,
car ils ressemblaient plutôt à de monstrueux- panaches de corbillard
qu'à des êtres humains. On leur avait barbouillé le corps d'une couche
de goudron à laquelle adhérait le contenu d'un lit de plume.
Certes, si la punition était rude, les deux associés ne l'avaient pas
volée; cependant, je ne pus m'empecher de la trouver cruelle. J'inter-
rogeai un traînard, qui nous raconta comment les choses s'étaient
passées. Les spectateurs n'avaient pas laissé au duc le temps d'an-
noncer une seconde représentation du fameux intermède. Au moment
où le caméléopàrd commençait ses gambades, M. Burton avait donné
le signal, et... vous savez le reste.
— On va les jeter à l'eau, dis-je à Tom.
— Pas de danger, répliqua-t-il. Où as-tu vu habiller ainsi des gens
que l'on songe à pendre ou à noyer? Ce serait du luxe. On ignore
que ce sont des voleurs ; on croit n'avoir affaire qu'à des vagabonds
auxquels cette promenade ôtera l'envie de revenir. Pour ma part, je
ne leur en veux pas, puisqu'ils nous laissent un prisonnier à délivrer.
C'est là ce qui m'intéresse le plus.
XXVII
JIM PRISONNIER. ^i«.
Tout le long du chemin, nous ne parlions plus que de Jim, nous
demandant où on avait pu l'enfermer. Enfin, Tom s'écria :
— Que nous sommes bêtes de n'avoir pas deviné plus tôt! Je parie
que je sais où il est.
— Vrai? Où est-il?
— Dans cette hutte isolée qui se trouve au fond de la cour. Pendant
que nous dînions, n'as-tu pas vu un nègre y entrer avec des pro-
visions?
— Oui ; les chiens ont aboyé, et j'ai pensé qu'il leur apportait
à manger.
— Je l'ai cru aussi; mais les provisions n'étaient pas destinées
aux chiens.
— Gomment le sais-tu ?
— ■ Parce que je me rappelle maintenant qu'il y avait là une grosse
tranche de melon d'eau. Est-ce que les chiens aiment le melon? En
outre, le nègre a remis une clef à mon oncle au moment où nous
sortions de table. La tranche de melon indique un homme, la clef
indique un prisonnier. Jim est là.
Ah! ce Tom, quelle tête, pour un garçon de son âge! Si j'avais la
tête de Tom Sawyer, je ne la troquerais pas contre celle d'un duc, ni
même contre celle d'un clown ou d'un membre du Congrès.
— A présent, reprit Tom, il y a trente-six moyens de faire évader
un captif; il s'agit de choisir le meilleur,
— Il n'y a pas besoin de tant chercher. J'ai mon idée.
— Voyons-la.
220 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Demain, nous commencerons par monter à bord de mon canot
pour amener le radeau de l'île et nous le cacherons dans un bon
endroit. Après, nous prendrons la clef dans la poche de l'oncle Silas,
pendant qu'il dormira; nous ouvrirons la porte, puis...
— Peuh ! fît Tom, le premier venu aurait trouvé ça. Oui, la chose
marcherait comme sur des roulettes, mais elle ne ressemblerait guère
à une aventure. A quoi bon un plan qui ne donnerait pas plus de peine
et n'étonnerait personne ? Une évasion où l'on s'en va sans courir le
moindre danger n'est pas une véritable évasion.
Je ne cherchai pas à défendre mon idée ; je devinai que le pro-
gramme de Tom serait supérieur au mien.
— Que comptes-tu faire ? lui demandai-je.
— Je n'en sais rien encore, répondit-il. J'ai plus d'une idée en
tête, moi.
Il voulut bien entrer dans quelques détails, dont je me dispense de
parler, car il se réservait d'agir selon les circonstances, et il n'y
manqua pas. Je reconnus volontiers qu'il se montrait cent fois plus
inventif que moi, tout en restant convaincu que Jim aurait trouvé mon
projet plus pratique.
Une chose semblait certaine. Tom était fermement décidé à m'aider
dans mon entreprise et à partir avec le fugitif. Je n'en revenais pas.
Voilà un garçon bien élevé, ayant une réputation à perdre, dont la
famille avait toujours manifesté un profond mépris pour les aboli-
tionnistes et qui n'hésitait pas à se couvrir de honte, lui et les siens,
en protégeant un nègre évadé! Non, je n'y comprenais rien. Moi,
c'était ditïërent. Jim était mon ami, je tenais à le sauver et je me
moquais du qu'en dira-t-on. N'était-il pas de mon devoir d'engager
Tom à me laisser agir seul, à se borner à me garder le secret? Au
premier mot que je lui en touchai, il me demanda d'an ton froissé :
— Est-ce que Tom Sawyer ne passe pas pour savoir ce qu'il fait, en
général?
— D'accord.
JIM PRISONNIER. 221
— Et ne t'a-t-il pas dit qu'il t'aiderait à délivrer Jim?
— Oui.
— Eh bien alors?
Ce fut tout. Je jugeai inutile d'insister. Quand Tom avait déclaré
qu'il ferait une chose, il n'écoutait pas ceux qui voulaient l'en em-
pêcher. A notre retour, aucune lumière ne brillait aux fenêtres et tout
le monde dormait, sauf les chiens, qui nous connaissaient déjà assez
pour ne pas donner l'alarme. Nous pûmes donc avancer jusqu'à la
petite hutte isolée et l'examiner de près à la lueur des étoiles.
— J'aurais préféré des pierres ou des briques, dit Tom. On ne parle
de murs en bois dans aucun des livres que j'ai lus. C'est égal, ces
bûches sont solides et je ne serais pas étonné si cette porte était dou-
blée en fer.
— Peu nous importe, puisque la clef nous permettra de l'ouvrir.
— Laisse-moi donc tranquille avec ta clef! Tu veux tout simplifier.
— Eh bien, même sans la clef, ce sera plus facile que tu ne crois.
Regarde les planches que l'on a clouées là-haut, sans doute pour bou-
cher une lucarne ; il suffirait de grimper sur une échelle pour les
enlever.
— C'est possible, répondit Tom, et on a eu joliment raison de bou-
cher la lucarne ; car un cachot ne doit jamais être éclairé. En tout cas,
quand même elle serait assez grande pour livrer passage à dix captifs,
je me garderais d'arracher les planches. J'espère bien trouver un
moyen plus compliqué.
— Nous pourrions scier quelques-unes de ces bûches et les remettre
ensuite en place, comme je l'ai fait la dernière fois que mon père m'a
enfermé.
— Oui, ce serait plus mystérieux; mais on ne scie que des barreaux
de fer dans les histoires que je connais.
— Et puis, nous n'avons pas de scie.
— Bah ! on en fabrique avec un ressort de montre. Ton idée me
plaît assez, quoique tu ne l'aies pas empruntée à un livre.
222 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Derrière la hutte et tout contre la palissade, se dressait un appentis
en planches qui n'avait pas plus de six pieds de large. Nous n'eûmes
qu'à pousser la porte pour entrer. Tom tira des allumettes de sa poche
et nous vîmes quelques pioches rouillées, quelques pelles et une vieille
charrue hors d'usage. Cette espèce de hangar ne communiquait pas
avec la hutte que Tom appelait un cachot.
— Nous voilà bien avancés, lui dis-je. Le mur est tout aussi solide
de ce côté.
— Je me moque pas mal du mur, répliqua-t-il. Nous creuserons un
tunnel de façon à arriver juste sous le lit de Jim. C'est une affaire de
huit jours tout au plus.
— Sais-tu seulement où est le lit de Jim?
— Si je ne le sais pas, je le saurai bientôt. Ce qui m'embarrasse,
c'est que Ce sont les prisonniers eux-mêmes qui doivent percer les
murs ou creuser le tunnel.
Notre inspection terminée, nous retournâmes à la maison, où j'en-
■ai par la porte de derrière, dont je n'eus qu'à soulever le loquet.
Cette façon de gagner son lit n'était pas assez romanesque pour Tom,
qui préféra remonter dans notre chambre à l'aide du paratonnerre. Il
aurait mieux fait de suivre mon exemple, car il ne me rejoignit
qu'après être tombé deux fois. Avant de s'endormir, il me raconta
l'histoire de plusieurs prisonniers qui avaient réussi à s'échapper en
creusant une galerie sous une des dalles de leur cachot.
— Par bonheur, nous serons moins embarrassés qu'eux, lui dis-je.
Nous n'aurons pas à faire disparaître la terre à mesure que nous l'en-
lèverons; j'ai déjà choisi ma pioche.
— Ah çà! te figures-tu que nous allons employer les outils que nous
venons de voir? Ce serait par trop commode de se servir de ce qu'on a
sous la main. Sois tranquille, je trouverai mieux.
Il ne trouva pas tout de suite ; car, au moment où le sommeil s'em-
para de moi, il m'expliquait comment on s'y prend pour prévenir un
captif que des amis veillent sur lui.
JIM PRISONNIER.
2-23
Le lendemain, nous fûmes debout au point du jour. Tom voulait lier
connaissance avec le nègre chargé de nourrir Jim. Les travailleurs
avaient déjà achevé de déjeuner et partaient pour les champs. Celui
que nous cherchions était en train d'empiler des provisions dans un
panier, et, tandis que les autres s'éloignaient, on lui apporta une clef.
11 paraissait encore moins intelligent que ses camarades. Ses cheveux
crépus étaient attachés çà et là en petites mèches laineuses avec des
bouts de fil. Tom et moi, nous savions fort bien que les noirs em-
ploient ce moyen-là pour se ga-
rantir contre les sorcières, aux-
quelles la plupart d'entre eux ont
la niaiserie de croire.
— Ah! ah! Sambo ! lui dit
Tom, c'est toi qui donnes à man-
ger aux chiens, je crois?
— Un drôle de chien et qui a
bon appétit, massa Sid ! Voulez-
vous le voir ?
— Oui, montre-nous-le.
Je lui donnai un coup de coude.
— En plein jour? Tu n'y son-
ges pas! lui dis-je à l'oreille, ça
ne rentre pas dans ton plan.
— Mon plan est changé, répliqua-t-il. Viens et ne crains rien.
J'avoue que je ne me sentais pas rassuré ; toutefois la curiosité l'em-
porta. Je me rappelai d'ailleurs que la hutte — ou le cachot, pour
parler comme Tom — manquait de fenêtre. Mais les yeux du prison-
nier étaient habitués aux ténèbres, et, dès que nous eûmes franchi le
seuil, il s'écria :
— Vous voilà, Huck ! Je ne comptais plus vous revoir... et, bonté du
ciel ! est-ce bien vous, massa Tom?
Je savais ce qu'il en serait, je m'y attendais.
C'est toi qui donnes à manger aux chiens?
224 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Il vous connaît! s'écria Sambo, qui était entré derrière nous.
Tom fit aussitôt volte-face et lui demanda d'un ton surpris :
— Qui est-ce qui nous connaît?
— Parbleu, le nègre évadé.
— Lui? En voilà une idée!
— Ne vient-il pas de crier qu'il vous connaît ?
— Par exemple, c'est curieux ! répliqua Tom d'un air intrigué. Qui
donc a crié? Quand a-t-on crié? Qu'a-t-on crié?... As-tu entendu
quelque chose? ajouta-t-il en s'adressant à moi.
Naturellement, je répondis :
— Non, je n'ai rien entendu.
Alors Tom se tourna vers Jim, le contempla comme s'il ne l'avait
jamais vu de sa vie et lui demanda :
— As-tu crié, toi?
— Moi, massa ? Non, je n'ai pas dit un mot.
— Pas un mot?
— Non, massa, pas un seul.
— Nous connais-tu?
— Non, massa ; pas plus que vous ne connaissez le vieux Jim.
Là-dessus Tom regarda d'un air sévère le vieux Sambo, qui semblait
ahuri.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. As-tu vraiment supposé que
quelqu'un avait crié ?
— Pour sûr, j'ai entendu dire : « Bonté du ciel! est-ce vous, massa
Tom ? »
— Tu vois bien que personne n'a ouvert la bouche. Tu as cru en-
tendre, cela arrive à tout le monde.
— Non, cela n'arrive qu'à moi. C'est un tour des sorcières.
— Comment, Sambo, tu donnes dans ces bêtises? Si je t'offrais un
demi-dollar, croirais-tu qu'on t'a jeté un sort ?
— Non, répliqua le nègre dont les yeux brillèrent, ou, du moins, je
trouverais qu'on ne m'a pas jeté un mauvais sort.
JIM PRISONNIER. 225
— Eh bien, voilà de quoi acheter du fil pour l'attacher les cheveux.
Puis, tandis que Sambo se dirigeait vers la porte et mordait la pièce
qu'il venait de recevoir, afin de s'assurer si elle était bonne, Tom se
pencha sur Jim et lui dit :
— Rappelle-toi que tu ne nous connais pas. Si tu entends un bruit
de pioches, ne t'inquiète pas. Nous sommes là pour te délivrer.
Jim n'eut que le temps de me serrer la main, et nous nous éloignâmes
après avoir engagé Sambo à ne pas parler de ce qu'il avait cru en-
tendre, parce qu'on se moquerait de lui.
29
XXVIII
PRÉPARATIFS d'ÉVASION.
Bien que l'heure de notre déjeuner fût encore assez éloignée, je
voulus rentrer; mais Tom m'emmena bon gré, mal gré, dans le bois
voisin. Il déclara que nous aurions besoin de lumière dans l'appentis
pour creuser notre tunnel et qu'une lanterne en donnerait trop. Ce
qu'il fallait, c'était un tas de ces bouts de bois pourris qui émettent
une faible lueur. Nous finîmes par en ramasser quelques brassées que
nous cachâmes dans un buisson, puis nous nous assîmes sur l'herbe
pour nous reposer. Tom paraissait mécontent.
— Ou'as-tu donc ? lui demandai-je.
— J'ai qu'on nous fait la partie trop belle, répliqua-t-il. Il nous a
suffi de vouloiirpour pénétrer dans le cachot. Au lieu d'un porte-clefs
farouche, nous sommes tombés sur ce Sambo. Est-ce là un vrai geô-
lier? Pas même un chien de garde à endormir en lui jetant une boulette
empoisonnée! Et puis Jim n'est enchaîné que par une seule jambe. Il
suffirait de soulever un des pieds de son lit pour le débloquer. Il se
serait sans doute évadé par la fenêtre dès le premier jour, s'il n'avait
pas compris qu'on ne va pas loin en traînant une chaîne. L'oncle Silas
ne prend aucune précaution. Il nous oblige à inventer toutes les diffi-
cultés... Enfin, ce n'est pas notre faute. Ce qui me console, c'est qu'il y
a du mérite à créer des obstacles et des dangers quand ceux qui de-
vraient se mettre en travers vous mâchent la besogne. Vois un peu
cette affaire de la lanterne, par exemple. Nous pourrions allumer cent
torches dans l'appentis sans courir grand risque ; mais nous sommes
forcés de feindre d'avoir peur d'être dérangés. Maintenant, il va falloir
trouver quelque chose pour fabriquer une scie.
PREPARATIFS D'EVASION. 227
— Pourquoi faire?
— Pour scier le pied du lit de Jim.
— Tu viens de dire qu'il n'y avait qu'à soulever le lit.
— Je te reconnais bien là, Huck! Tu n'as donc rien lu? Si tu con-
naissais l'histoire du baron Trenck, de Benvenuto Cellini, de Latude et
d'une foule d'autres héros, tu saurais qu'on ne s'y prend pas de cette
façon. Soulever un pied de lit, la belle malice! As- tu jamais vu un pri-
sonnier se tirer d'embarras en soulevant son lit? Non; il doit scier le
bois en deux, avaler la sciure de bois, remplir la fente avec de la graisse
ou n'importe quoi, et tout arranger de manière à tromper le geôlier le
plus vigilant. Alors, la nuit où tu es prêt à partir, tu donnes un coup
de poing, le pied tombe ; tu décroches la chaîne, et te voilà libre. Il ne •
reste plus qu'à attacher ton échelle de corde aux créneaux, à des-
cendre, et à te casser une jambe ou un bras dans le fossé, parce que
la corde est trop courte de 19 pieds. Ton cheval et tes fidèles servi-
teurs sont en bas qui t'attendent ; ton écuyer te ramasse, t'aide à te
mettre en selle et tu pars au galop. Ça vaut la peine d'être prisonnier
pour avoir de ces histoires-là ! Je suis fâché que notre cachot ne soit
pas entouré d'un fossé. Si nous avons le temps, le soir de notre éva-
sion, nous en creuserons un.
— A quoi bon un fossé, puisque Jim sortira par l'appentis?
Tom ne m'écoutait pas; il ne songeait plus au tunnel et réfléchis-
sait, le menton dans la main ; bientôt il soupira et secoua la tête.
— Non, dit-il, sans s'occuper de moi; il n'y a pas de précédent.
Dans les livres, c'est le prisonnier qui agit en pareil cas, et nous
serions obligés de la scier nous-mêmes.
— Qu'est-ce que nous serions obligés de scier?
— La jambe de Jim.
— Hein!
— Il y a eu des gens qui, ne pouvant briser leur chaîne, se sont
décidés à se couper le poignet. Une jambe vaudrait mieux ; seulement,
Jim ne consentirait pas à observer les règles. 11 faut y renoncer.
228 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— J'y renonce très volontiers.
Tom haussa les épaules.
— Ça ne m'étonne pas de ta part. Tu renoncerais sans doute aussi
à lui fournir une corde à nœuds? Heureusement, je suis là. Nous n'au-
rons pas de peine à lui en fabriquer une avec un de nos draps de lit.
— Jim peut se passer d'une échelle.
— Avoue, Huck, que tu ne sais rien de rien. Est-ce que tous les pri-
sonniers n'ont pas une corde à nœuds? En général, ils ont assez de
loisir pour la fabriquer eux-mêmes, et quelquefois on la leur envoie
dans un pâté ou dans...
— Mais puisque Jim n'aura pas l'occasion de s'en servir?
' — Tu m'impatientes avec tes puisque. Mettons qu'il ne s'en serve
pas, il pourra la cacher dans son lit, comme font les autres prison-
niers. Tu cherches sans cesse à inventer des nouveautés; moi, je
tiens à ce qu'un prisonnier se conduise en prisonnier.
— Ne te fâche pas, répliquai-je ; si le règlement veut qu'il ait une
échelle, je ne m'y oppose pas. Je respecte les règlements. Mais, pour
sûr, si nos draps de lit manquent à l'appel, nous aurons du grabuge
avec la tante Sally. J'ai notre affaire. Je vais te montrer des arbres
avec l'écorce desquels mon père m'a appris à tresser des amarres. Ça
vaut du chanvre ; ça sera plus solide que nos vieux chiffons de toile ;
ça prendra moins de place dans le lit et les matériaux ne nous coûte-
ront rien. Quant à Jim, il n'y regardera pas de si près.
— Huck, si j'étais aussi ignorant que toi, je garderais ma langue
dans ma poche. Où as-tu jamais vu un prisonnier d'État s'évader avec
une corde de cette espèce? Est-ce qu'un prisonnier trouve des arbres
dans son cachot?
— Eh bien, Tom, arrange la chose comme tu l'entendras. Tout de
même, si tu m'écoutais, tu me laisserais emprunter un des draps de lit
qui sont en train de sécher là-bas derrière la buanderie.
— A la bonne heure, c'est une idée ; et il m'en vient une autre : tu
prendras en même temps une des chemises de mon oncle.
PREPARATIFS D'EVASION.
229
— Il n'y en a qu'une.
— Alors tu prendras celle-là.
— A quoi nous servira-t-elle, Tom?
— Elle servira à Jim pour écrire ses impressions.
— Mais Jim ne sait pas écrire!
— Je ne te demande pas s'il sait écrire ou non. Il en sait assez pour
tracer des marques sur la chemise, n'est-ce pas ? Nous lui fabriquerons
une plume avec une cuiller d'étain ou un bout de fer.
— Laisse donc ! Les oies ne manquent pas ici et j'ai un canif.
— On croirait vraiment, à t'entendre, que les prisonniers n'ont qu'à
allonger le bras pour empoigner une
oie et lui arracher une plume I Ni-
gaud ! Ceux qui ont le plus de chance
écrivent avec un clou ; mais, des fois,
ils ne parviennent à se procurer qu'un
vieux morceau de cuivre qu'il faut
frotter contre le mur pendant des se-
maines pour le rendre assez pointu.
Ils ne ramasseraient pas une plume,
s'ils en voyaient une sous leur main,
ce ne serait pas régulier.
Je garderais ma langue dans ma poclie.
— Et OÙ trouvent-ils de 1 encre ?
— On en fait tant qu'on veut avec de la rouille et des larmes ; mais
c'est là l'encre des prisonniers ordinaires et des femmes. Les meilleures
autorités écrivent avec leur propre sang ; tu prêteras ton canif à Jim et
il se piquera avec. Quand il voudra apprendre à ses amis où il est
enfermé, il n'aura qu'à griffonner avec sa fourchette sur un plat d'étain
qu'il jettera par la fenêtre. Le Masque de fer a employé ce moyen, et
ses plats étaient en argent.
— On ne donne pas de fourchette à Jim et je n'ai pas vu l'ombre
d'une assiette, môme en étain, dans le panier.
— Bah ! il y en a assez dans les cabanes des nègres.
230 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
— Oui, mais Jim aura beau les couvrir de marques, on n'y com-
prendra rien.
— Tu sors de la question, Huck. Tout ce qu'on réclame de lui, c'est
de gratter les assiettes et de les jeter dehors. La moitié du temps on ne
peut pas lire ce qu'un prisonnier a griffonné.
— Alors, pourquoi gaspille-t-il ses assiettes?
— Ça lui est bien égal ; elles ne sont pas à lui.
— Elles sont à quelqu'un, je suppose ?
— Voyons, te figures-tu que le Masque de fer s'inquiétait de savoir
à qui appartenaient les plats d'argent qu'il jetait par la fenêtre ?
Notre entretien fut interrompu par un négrillon qui annonçait
l'heure du déjeuner en soufflant dans un cornet à bouquin et nous cou-
rûmes nous mettre à table. Ce malin-là, j'empruntai le drap de lit et la
chemise dont nous avions besoin. Tom les fourra dans un vieux sac avec
les débris de bois phosphorescents qui devaient remplacer la lanterne.
J'appelai cela emprunter, parce que mon père se servait de ce mot ;
mais Tom me dit que nous aurions bel et bien commis im vol, si nous
n'avions pas représenté des prisonniers. Il est permis à un prisonnier
de prendre ce qu'il faut pour s'évader. Nous avions donc le droit de
tout rafler, puisque nous agissions pour le compte de Jim. Gela n'em-
pêcha pourtant pas Tom de me gronder deux ou trois jours plus tard,
parce que j'avais pris un melon dans le jardin d'un nègre et que je
m'en étais régalé.
— 11 est convenu que nous pouvons prendre ce dont nous avons
besoin, lui dis-je, et j'avais besoin du melon.
— Tu n'en avais pas besoin pour sortir de prison, répliqua- t-il, et
cela change la thèse. S'il nous avait fallu un melon afin d'y cacher un
poignard et de le faire parvenir à Jim pour tuer son geôlier, personne
n'y trouverait à redire.
— Eh bien, je ne vois pas ce qu'on gagne à représenter un prison-
nier, si on ne peut seulement pas manger une tranche de melon à sa
place.
PRÉPARATIFS D'ÉVASION. 231
La dispute ne dura guère et ce ne fut pas moi qui eus le dernier mot.
Ce jour-là, nous commençâmes nos préparatifs d'évasion. Tom pro-
fita d'un moment où la cour était déserte pour porter le sac dans l'ap-
pentis, pendant que je montais la garde. Il ne tarda pas à me rejoindre,
puis nous allâmes nous asseoir sous les arbres pour causer à notre
aise.
— Tout a bien marché jusqu'à présent, me dit Tom ; il ne nous reste
plus qu'à trouver des outils convenables.
— Il me semble qu'il y a là-bas plus de pioches qu'il n'en faut. Pour-
quoi ne pas s'en servir?
Tom me regarda d'un air de pitié.
— Huck Finn, me demanda-t-il, depuis quand fournit-on des pelles
et des pioches à un prisonnier? Autant vaudrait lui remettre tout de
suite la clef de son cachot ! Quel mérite aurait-il à s'évader, alors ?
Non, non, ce sont là des outils qu'on ne fournirait pas même à un roi.
— Si tu ne veux pas des pioches, que te faut-il ?
— Deux couteaux de table.
— Pour creuser un trou sous la hutte? C'est bête.
— Non, ce n'est pas bête, c'est le vrai moyen, le moyen le plus usité ;
il n'y en a guère d'autre, du moins dans les histoires que je connais.
Les prisonniers creusent toujours avec un couteau, et pas dans la terre
encore ! En général, ils ont à percer un mur de pierre et je te laisse à
penser si c'est facile. Sais-tu combien le fameux prisonnier du château
d'If, dans le port de Marseille, a mis de temps à creuser une galerie
dans le roc? Devine un peu.
— Un mois ? Deux mois ?
— Trente-sept ans, Huck ! Je voudrais que Jim fût enfermé dans une
forteresse comme celle-là !
— Moi, pas. Jim est trop vieux... pense donc ! Il ne durera pas
trente-sept ans !
— Jim durera assez. Nous serons obligés d'aller plus vite que je ne
voudrais. Pour bien faire, nous devrions y mettre au moins deux ans ;
232 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
mais il n'y a pas moyen. L'oncle Silas a écrit à la Nouvelle-Orléans ; il
ne tardera pas à apprendre que l'offre de 200 dollars est une attrape,
et alors il lâchera Jim, ou fera une annonce dans les journaux. Nous
n'avons donc qu'à creuser le tunnel le plus tôt possible et à délivrer
notre prisonnier à la première alerte. Rien ne nous empêchera ensuite
de supposer qu'il a passé trente-sept ans dans son cachot.
— A la bonne heure, Tom ! Nous voilà d'accord. Nous supposerons
tout ce que tu voudras. Pour peu que tu y tiennes, je supposerai qu'il
y est resté cent ans. Maintenant, tu peux compter sur moi pour esca-
moter les deux couteaux.
— Prends-en trois, pendant que tu y seras. Il m'en faut un pour
faire une scie.
— C'est inutile, répliquai-je. Tu oublies donc qu'on a laissé dans
notre chambre une petite scie toute faite ?
Tom haussa de nouveau les épaules d'un air découragé.
— Une scie toute faite? répéta-t-il. Pour un prisonnier? C'est perdre
son temps que d'essayer de t' apprendre quelque chose... Enfin, va tou-
jours emprunter les couteaux — trois couteaux, entends-tu ?
XXIX
LE TUNNEL.
Ce soir-là, lorsque tout le monde fut endormi, nous descendîmes
dans la cour en prenant encore pour escalier le conducteur du para-
tonnerre. Cinq minutes plus tard, enfermés dans l'appentis, nous nous
mettions à l'œuvre à la faible lueur du bois phosphorescent que nous
avions tiré du sac. Notre premier soin fut de déblayer un espace de
cinq à six pieds vers le milieu du mur de bûches.
— En creusant là, me dit Tom, nous arriverons juste sous le lit de
Jim, et personne ne se doutera que le cachot est miné ; la couverture
du prisonnier traîne à terre et j'espère qu'on ne s'avisera pas de la
soulever.
— Quand même il n'y aurait pas de couverture, répliquai-je, on ne
verrait pas le trou ; il fait trop noir dans la hutte.
— S'il n'y avait aucun risque à courir, je ne m'en mêlerais pas,
riposta Tom en frappant du pied. Tu m'impatientes, à la fin !
Comme je ne voulais pas l'impatienter, je me tus. Nous travaillâmes
jusqu'à près de minuit. Il n'y a rien de fatigant comme de creuser la
terre avec un couteau ; les paumes de nos mains étaient semées d'am-
poules et le tunnel n'avançait guère.
— Ce n'est pas une besogne de trente-sept ans, Tom, dis-je enGn.
A ce train-là, il nous en faudra bien trente-huit.
Il cessa à son tour de creuser.
— Tu as raison, Huck, répliqua-t-il au bout d'un instant, après avoir
poussé un gros soupir. Nous n'en viendrons jamais à bout de cette
façon. J'ai oublié une chose. Un prisonnier a toujours assez de temps
devant lui; il creuse avec n'importe quoi sans s'abîmer les doigts,
30
234
LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
parce qu'il se repose toutes les dix minutes. Par malheur, nous
sommes trop pressés ; si nous creusions deux heures de plus avec ces
outils-là, nous serions forcés d'attendre huit jours avant do pouvoir
recommencer. Regarde un peu mes mains.
— Et les miennes donc ! Que proposes-tu alors ?
— Je vais te le dire. Ce n'est pas correct, c'est sauter à pieds joints
par-dessus toutes les règles ; mais, que veux-tu? Prenons une pioche
et faisons semblant de croire que c'est un couteau. Dans un cas comme
Regarde un peu mes mains.
le nôtre, l'emploi d'une pioche est excusable... Allons, passe-moi un
couteau.
Il en avait déjà un, ce qui ne m'empôcha pas de lui offrir le mien. Il
le jeta au loin et répéta :
— Passe-moi un couteau !
Cette fois, je compris. Je ramassai une pioche dans le tas, je la
lui donnai et il se remit aussitôt à la besogne sans ajouter un mot.
Moi, je m'armai d'une bôche et nous fîmes voler la terre. Au bout
d'une demi-heure, nous en avions assez, bien que nos couteaux de
rechange fussent beaucoup plus faciles à manier; mais, au moins,
nous avions creusé un trou assez profond.
, Lorsque j'eus regagné notre chambre à coucher en prenant le chemin
LE TUNNEL. 235
le plus court — c'est-à-dire l'escalier — je regardai par la fenêtre et je
vis Tom qui s'efforçait de grimper le long du paratonnerre. Il avait
trop mal aux mains et il dut y renoncer.
— Remonte donc par l'escalier, lui dis-je ; tu t'imagineras que tu es
rentré par la fenêtre.
C'est ce qu'il fît.
Le lendemain, Tom emprunta dans la maison une cuiller d'étain et
un chandelier de cuivre afin de fabriquer des plumes pour Jim. Il esca-
mota aussi une demi-douzaine de chandelles. De mon côté, je rôdai
autour des cabanes des nègres et je finis par mettre la main sur trois
assiettes d'étain. Tom trouva que ce n'était pas assez.
— Bah ! lui dis-je, personne ne les verra. Elles tomberont dans les
hautes herbes quand Jim les glissera entre les planches qui bouchent
la lucarne. Nous n'aurons qu'à les ramasser et à les lui rendre.
— Soit, répliqua Tom d'un ton peu satisfait. A présent, il s'agit de
chercher comment nous ferons parvenir au prisonnier la corde à
nœuds, les plumes et le reste.
— Il n'y a pas besoin de chercher, Tom ; nous lui remettrons tout
lorsque le tunnel sera fini.
— Non, par exemple! s'écria Tom, qui me regarda d'un air dédai-
gneux. Jamais de la vie ! Nous avons le choix d'une foule d'autres
moyens plus ingénieux. Tu verras. Mais il faut d'abord que Jim soit
prévenu.
Cette nuit-là, nous descendîmes par le conducteur du paratonnerre
un peu après dix heures. Tom avait emporté une des chandelles. En
arrivant en face du cachot, il grimpa sur mes épaules, juste au-dessous de
la lucarne, et laissa tomber sa chandelle dans la hutte. Puis nous nous
remîmes au travail dans l'appentis avec tant d'ardeur, qu'au bout de
deux heures la besogne était terminée. Nous nous glissâmes dans le
cachot en passant sous le lit du prisonnier. A force de chercher à lù-
tons, nous retrouvâmes la chandelle, qui fut vite allumée. Jim ronflait;
mais nous n'eûmes pas de peine à le réveiller. Bien qu'il n'eût rien
236 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
entendu, notre visite ne sembla pas trop l'étonner. Du reste, nous
avions eu soin de le réveiller assez doucement pour ne pas l'effrayer.
Ce fat en pleurant presque de joie qu'il s'écria :
— Je savais bien, Huck; je savais bien, massa Tom, que vous me
tiendriez parole. Vous venez me délivrer, pas vrai ? Cette chaîne n'est
pas très épaisse. Où est votre lime?
Tom répondit qu'il ne donnerait pas un rat mort pour délivrer un
prisonnier à l'aide d'un procédé aussi commode; puis il s'assit au bord
du lit et expliqua nos plans à Jim.
— Ce sera plus long, ajouta-t-il; mais tu n'as pas à t'inquiéter. A la
première alerte, nous brusquerons l'aventure, et en route!
Jim ne se résigna qu'à contre-cœur, tout en reconnaissant que nous
savions mieux que lui comment on doit s'y prendre. 11 avoua d'ailleurs
qu'il n'était pas à plaindre, parce que l'oncle Silas et la tante Sally
venaient tous les deux jours s'assurer qa'il ne manquait de rien.
— J'ai trouvé mon joint! s'écria Tom. C'est par eux que nous t'en-
verrons une partie des objets dont un prisonnier a besoin.
— Tu bats la campagne, Tom, lui dis-je; autant vaudrait leur mon-
trer tout de suite notre tunnel.
Selon sa coutume, il ne tint aucun compte de mon objection et con-
tinua :
— Lorsqu'ils te rendront visite, empoigne ce que tu trouveras dans
les poches de mon oncle ou attaché aux cordons du tablier de ma
tante. Il te faudra une chemise blanche, une corde à nœuds et d'autres
choses qui tiennent trop de place pour que nous en chargions un geô-
lier sans qu'il s'en aperçoive. Nous te les ferons passer dans un pain
ou dans un pâté, ainsi que ça se pratique généralement. Tu auras
soin de ne pas te mettre à manger avant que Sambo ait emporté le
panier.
Le prisonnier ouvrait de grands yeux. Quand Tom lui eut expliqué
comment il devait tracer des gribouillages sur la chemise avec son
sang, cacher l'échelle de corde sous sa couverture, et cœtera^ il parut
LE TUNNEL. 237
encore plus étonné. Néanmoins, après avoir répété dix fois qu'il no
voyait pas à quoi tout cela servait, il promit de faire ce qu'on lui de-
mandait.
Nous sortîmes à quatre pattes par le tunnel et nous regagnâmes
notre lit. Bien que nos mains fussent dans un piteux état, Tom jubi-
lait. 11 déclara que rien n'était aussi amusant que de s'échapper d'une
forteresse.
— Je ne regrette qu'une chose, me dit-il. Quel dommage de ne pas
pouvoir garder le prisonnier dans son cachot pendant les trente-sept
ans ! Il s'y habituerait si bien qu'il ne voudrait plus s'en aller et son
histoire nous rendrait tous fameux.
Il s'endormit en parlant de son Masque de fer, de Latude et de je
ne sais qui encore. Le lendemain, il ne songeait plus qu'à Jim. Son
premier soin fut de se rendre au bûcher, où il brisa à coups de hache
le chandelier dont il mit les morceaux dans sa poche avec la cuiller.
Ensuite nous allâmes du côté des cabanes des nègres, et, tandis que je
détournais l'attention de Sambo, Tom fourra un des fragments du
chandelier dans un pain destiné au prisonnier.
Nous accompagnâmes Sambo jusqu'au cachot afin d'assister au dé-
ballage du panier. Eh bien, les livres ont beau conseiller ce moyen-là,
il n'est pas toujours bon, même quand le prisonnier est prévenu, sur-
tout s'il a trop faim. Du moins, il ne réussit pas dans le cas de Jim,
qui, oubliant les recommandations de la veille, mordit dans le pain
juste au mauvais endroit et faillit se casser plusieurs dents.
C'était sa faute, et Tom le lui fit avouer plus tard en l'engageant à
ne plus rien manger désormais sans avoir sondé ses provisions de
bouche à coups de canif. Par bonheur, il n'eut pas le temps de se
plaindre. Au môme instant deux chiens débouchèrent de dessous le
lit du prisonnier, bientôt suivis de neuf autres. Nous avions oublié
de fermer l'entrée du tunnel! Les intrus gambadaient autour de
Sambo, qui ne comprenait pas d'où ils venaient. Le pauvre nègre cria :
« Encore ces sorcières ! » et se roula sur le sol au milieu de ses amis
238 LliS AVENTURES DE HUGK FINN.
que la peur et l'obscurité l'empêchaient de reconnaître. Tom ne perdit
pas la tête. Il se dépêcha de pousser la porte, sortit et lança au loin un
morceau de viande qui attira dehors toute la meute. 11 me rejoignit au
bout d'une minute ou deux et je devinai que les chiens ne rentreraient
pas par le tunnel, quoiqu'il ne se donnât pas la peine de me rassurer
sur ce point. Il ne s'occupa que du geôlier.
— Sambo, dit-il d'un ton de reproche, en voilà assez de ces histoires.
Est-ce que tu te figures encore avoir entendu parler?
Sambo se releva et regarda autour de lui d'un air effrayé.
— Massa Sid, répliqua-t-il, non seulement j'ai cru entendre aboyer
un million de chiens, mais ils m'ont léché la figure; je les ai sentis^
massa Sid... Ah! je voudrais mettre la main sur ces sorcières, rien
qu'une minute ! Elles y regarderaient à deux fois, après, avant de me
tourmenter.
— Eh bien, je vais te dire ce que j'en pense. Pourquoi arrivent-elles
ici juste à l'heure du déjeuner de Jim? Parce qu'elles ont faim. Pour
qu'elles te laissent tranquille, il faudrait leur préparer un de ces pâtés
qu'elles aiment.
— Me voilà bien avancé, massa Sid! Est-ce que je sais préparer un
plat pour les sorcières?
— Non, parbleu! Ce n'est pas une cuisine de nègre. Je le préparerai
moi-même. Seulement, je te conseille de tourner le dos quand nous
mettrons quelque chose dans ton panier et surtout quand Jim le débal-
lera. Ne touche à rien ; ça pourrait rompre le charme et te porter
malheur.
— Je m'en garderai bien, massa Sid; je n'y toucherais pas du bout
du doigt — non, pas pour 1 000 dollars.
XXX
LES TROUVAILLES DE TOM.
Cette affaire ayant été arrangée à la grande satisfaction de Tom et
de Sambo, nous sortîmes du cachot pour opérer des fouilles dans un
coin de la cour où l'on jetait les vieilles chaussures, les bouteilles cas-
sées, les chiffons et d'autres non-valeurs. Tom finit par découvrir ce
qu'il cherchait, une vieille cas-
serole, dont nous bouchâmes
tant bien que mal les trous
afin d'y cuire notre pâté, ou
plutôt la croûte du pâté qui
devait contenir la corde à
nœuds. Unedemi-heure après,
nous avions emprunté dans
l'office plus de farine qu'il ne
nous en fallait. Tom ramassa
aussi deux gros clous.
— C'est très commode pour
graver son nom sur les murs ^'''"^ opérons dos fouilles.
d'un cachot et pour leur confier le secret de ses chagrins. 11 y a des
prisonniers qui auraient payé cher ces machines-là; nous les enver-
rons à Jim aujourd'hui même.
Il en déposa un dans la poche d'un tablier que tante Sally avait
accroché au dos d'une chaise, et fourra l'autre sous le galon du cha-
peau de son oncle. Il savait par les enfants que Jim recevrait une visite
cet après-midi. Lorsque le cornet à bouquin sonna l'heure du déjeu-
ner, nous étions déjà dans la salle à manger. Tante Sally se fit un peu
240 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
attendre et Tom profita de l'occasion pour glisser la cuiller dans une
des poches de son oncle. La maîtresse de la maison arriva en proie à
un accès de mauvaise humeur qu'elle eut de la peine à contenir, jus-
qu'à ce que son mari eût récité le bénédicité. Alors, tout en versant le
café, elle laissa éclater sa colère.
— C'est inconcevable ! s'écria-t-elle. Les chiens font trop bonne
garde pour qu'un étranger ait pu s'introduire dans le séchoir, et
pourtant ta chemise de toile a disparu. Je l'ai cherchée partout. En-
volée !
Je ne savais quelle contenance garder et Tom ne devait pas se sentir
à l'aise non plus. Si tante Sally nous avait regardés en ce moment,
elle aurait soupçonné que les voleurs n'étaient pas loin. Elle songea
d'autant moins à nous, que son mari jugea à propos de se disculper.
— Je t'assure, Sally, que je n'y ai pas touché, dit-il.
— Oh ! je ne t'accuse pas. Tu es assez distrait pour te laisser
prendre la chemise que tu as sur le dos, mais pas assez pour te déva-
liser toi-même. D'ailleurs, ce n'est pas tout.
— Comment ! il manque encore quelque chose?
— Oui ; il manque six chandelles et une cuiller. Les rats ont peul-
èlre avalé les chandelles; pour sûr, ils n'ont pas avalé la cuiller. Je
m'étonne qu'ils n'emportent pas la maison ; ils se nicheraient dans tes
cheveux que tu ne t'en apercevrais seulement pas. Voilà six mois que
tu promets de boucher leurs trous.
— Ne te fâche pas ; je les boucherai demain.
— Ne te presse pas. Attends jusqu'à l'année prochaine... Eh bien!
Mathilde !
Mathilde reçut un bon coup de dé sur la tète et retira ses doigts du
sucrier sans se faire prier. Au môme instant, Lise se montra à la
porte.
— Je viens de ramasser le linge sur les cordes, dit-elle, et il me
manque un drap de lit; il ne m'en reste que trois.
— Un drap de lit? répéta tante Sally. C'est trop fort !
LES TROUVAILLES DE TOM. 241
— Je boucherai les trous aujourd'hui même, dit l'oncle Silas.
— Tais-toi donc ; les rats ne sont pas en cause... Une chemise, six
chandelles, un drap de lit et une cuiller.
— Massa Silas, dit un négrillon dont la tête apparut derrière la jupe
de sa mère, Sambo ne retrouve pas le chandelier que vous lui aviez
donné à nettoyer.
— Emmène-le vite, Lise, s'écria tante Sally, ou je serai tentée de
lui casser la tête... En voilà assez pour aujourd'hui!
Elle était à bout de patience, et vous conviendrez qu'il y avait de
quoi.
— Tu as raison, répliqua l'oncle Silas, qui, comme nous, achevait
tranquillement son déjeuner. A chaque jour suffit sa peine. Ce qu'on
croyait perdu se retrouve souvent à l'heure où l'on y songe le
moins.
Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, où il cherchait sans
doute son mouchoir, et il en tira la cuiller destinée au prisonnier. Tante
Sally, les mains levées, demeura bouche bée. Tom se mit à tousser
afin de cacher son envie de rire. Pour ma part, j'aurais voulu être à
Jéricho ou plus loin. Mon inquiétude ne dura guère.
— Avec toi, il ne faut jamais s'étonner de rien, dit tante Sally. Tu
l'avais dans ta poche tout le temps !
— J'ignore comment elle est venue là, répondit le coupable d'un
air penaud. Ce matin, j'ai marqué dans mon Nouveau Testament le
chapitre que je voulais lire au nègre évadé. Cette cuiller me sera tom-
bée sous la main et je l'aurai mise dans ma poche au lieu du livre. Si
le livre est toujours dans ma chambre, cela prouvera que...
— Au nom du ciel, laisse-moi un peu de repos! Allez-vous-en tous!
L'oncle Silas s'empressa d'obéir et nous suivîmes son exemple.
Comme nous traversions le parloir, il prit son chapeau sur la table et
le clou tomba par terre. Il b ramassa, le posa sur la cheminée et sortit
comme s'il eût été habitué à trouver tous les jours des clous dans son
chapeau.
31
242 LES AVENTURES DE llUCK FlNiN.
— Tu vois, me dit Tom, on ne peut seulement pas compter sur lui
pour remettre un simple clou à un prisonnier. C'est égal, l'histoire de
la cuiller a bien tourné. Il nous a tirés d'un mauvais pas sans s'en dou-
ter, et il mérite que nous fassions quelque chose pour lui. Nous lui
éviterons la peine de boucher les trous de rat.
Les trous ne manquaient pas dans le cellier. Il nous fallut près
d'une heure pour calfeutrer toutes les issues; mais la besogne fut bien
faite. A peine étions-nous remontés, que l'oncle Silas arriva, une
chandelle dans une main, un petit baquet dans l'autre. J'allais le pré-
venir, quand Tom me saisit par le bras et me dit tout bas :
— Il ne nous a pas vus. Laissons-lui le plaisir de la surprise ; il ne
nous en remerciera que davantage.
L'oncle Silas ne nous remercia pas du tout. Il remonta au bout
d'une dizaine de minutes, et, cette fois, il nous aperçut en atteignant le
haut de l'escalier.
— D'où venez-vous, mes enfants? nous demanda-t-il. Je vous ai
cherchés partout; mais je n'ai plus besoin de vous. Les trous sont
bouchés. Par exemple, je ne me rappelle pas quel jour je suis des-
cendu dans le cellier.
Et il s'éloigna en grommelant.
Tom aussi était de mauvaise humeur. Il regrettait sa cuiller, dont il
prétendait ne pouvoir se passer. Après avoir réfléchi, il m'expliqua
comment il voulait réparer la bévue de l'oncle Silas. Son plan me parut
trop compliqué.
— A quoi bon ces manigances? lui demandai-je. Il serait beaucoup
plus simple de...
— De faire comme tout le monde, n'est-ce pas? Tu oublies qu'un
prisonnier ne peut pas faire comme tout le monde.
— 11 me semble pourtant que tu t'es contenté de prendre la cuiller
dans le panier, et tu vas recommencer.
— Cette fois, ce ne sera pas la même chose, puisque nous risquons
d'être découverts. Viens donc !
LES TROUVAILLES DK ÏOM. 243
Nous allumes rejoindre tante Sally dans la salle à manger, où elle
était en train de ranger la vaisselle dan-s le buffet. Lorsqu'elle se re-
tourna, j'avais déjà glissé une des cuillers dans ma manche et Tom
étalait les autres sur la table.
— C'est drôle, ma tante, dit-il, je croyais que l'on avait retrouvé
cette cuiller, et il n'y en a que neuf.
— Ne me tracassez pas ; je l'ai mise moi-même dans le panier et il
doit y en avoir dix.
— Nous les avons comptées et il en manque toujours une.
Naturellement, tante Sally se fâcha ; mais elle se mit à compter à
son tour, comme vous l'auriez fait à sa place.
— C'est vrai, s'écria-t-elle, il n'y en a que neuf... Je suis cependant
bien sûre... Elle n'est pas tombée sous la table?
Non ; elle n'était point tombée sous la table, mais dans la poche de
son tablier, d'où Jim la retira une heure plus tard, en même temps
que le clou. Tante Sally, après avoir secoué le panier, avoua tout bon-
nement qu'elle avait pu se tromper et nous pria de déguerpir, menaçant
de nous frotter les oreilles si nous reparaissions avant l'heure du
dîner.
Tom ne se montra pas satisfait de ce dénouement. Selon lui, la
seconde disparition de la cuiller n'avait pas causé assez de surprise. Il
parla même, afin de se rattraper, de remettre le drap de lit en place et
d'en choisir un plus beau dans l'armoire au linge.
— Sais-tu où est l'armoire au linge? me demanda-t-il.
— Non, répliquai-je.
— Oh ! tu ne sais jamais rien, toi. Alors, occupons-nous du pâté qui
doit contenir l'échelle de Jim.
Ce pâté-là nous donna beaucoup de peine. Nous allâmes le préparer
dans le bois. Le beurre et la farine ne manquaient pas; mais il ne fut
pas fini ce jour-là. Nous gaspillâmes trois casseroles de farine sans
obtenir un bon résultat. Nous n'avions besoin que d'une croûte, et,
comme il n'y avait rien dessous, le haut s'effondrait toujours. Ce ne fut
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
qu'après nous être brûlé les doigts et avoir été presque aveuglés par la
fumée, que nous songeâmes au vrai moyen, c'est-à-dire à placer la
corde à nœuds dans la casserole, avant de faire cuire la pâte. Or,
l'échelle n'était pas encore prête. Vers dix heures, nous portâmes le
drap de lit dans le cachot, où Jim nous aida à le déchirer en petites
bandes et à fabriquer une belle corde à nœuds, assez longue pour
pendre dix nègres. Il fut convenu entre nous que nous y avions tra-
vaillé pendant plus de neuf mois.
Nous la remplîmes avec la corde.
Le lendemain, nous nous aperçûmes que la corde ne tiendrait pas
dans la casserole ; il y en avait de quoi remplir cent pâtés. Par bonheur,
l'oncle Silas possédait une superbe bassinoire, à laquelle il attachait un
grand prix, attendu qu'elle avait été apportée d'Angleterre par un de
ses ancêtres. 11 ne s'en servait jamais; elle faisait justement notre
affaire, parce que la longueur du manche permettait de la retirer du
feu sans se rôtir les mains. Après l'avoir garnie à l'intérieur, nous la
remplîmes avec la corde, ou plutôt avec un quart de la corde, dont Tom
se résigna, à son grand regret, à jeter le reste dans un buisson, en
disant :
LES TROUVAILLES DE TOM. 245
— C'est dommage qu'elle ne soit pas plus longue ; mais on verra
bien à quoi elle devait servir.
Ce sacrifice accompli, l'échelle fut recouverte d'une double couche
de pâte, la bassinoire fermée et entourée de braise. Au bout d'une
quinzaine de minutes, le plat était cuit à point.
Sambo tourna le dos tandis que nous placions au fond du panier le
produit de notre cuisine et trois assiettes d'étain. Jim était prévenu.
Dès qu'il se trouva seul, il brisa la croûte, fourra la corde dans son tra-
versin et cacha les assiettes.
XXXI
COULEUVRES ET ARAIGNÉES.
A notre prochaine entrevue, pendant que Jim et moi aiguisions nos
plumes sur un morceau de brique, Tom renouvela ses instructions.
Lorsqu'il eut expliqué au nègre qu'un prisonnier doit se désennuyer en
couvrant d'inscriptions les murs de son cachot, Jim se rebéqua. Il
déclara qu'il aimait mieux dormir. C'était très facile de gribouiller des
ronds ou des croix sur la chemise et sur les assiettes ; mais il ne voulait
pas passer ses jours à gratter des bûches.
Tom insista.
— Voyons, dit-il, tu ne peux pas sortir d'ici sans laisser la moindre
trace de ton passage ; ça ne serait pas dans les règles. Je connais une
masse de très belles inscriptions. Je vais tâcher de me souvenir de
quelques-unes, qui suffiront pour commencer.
Il prit son crayon, griffonna sur un bout do papier, puis il lut :
1" Ici^ une victime de rinjustice des hommes a poussé son dernier
soupir.
2° Dans ce sombre donjon, un infortuné captifs abandonné par tous ses
amis, a terminé sa misérable existence.
8° Ici, après une lente agonie, qui a duré trente-sept ans, le visage caché
sous un masque de fer, a péri le fils de Louis XIV.
La voix de Tom tremblait comme s'il eut été sur le point de pleurer;
mais Jim s'attendrit d'autant moins qu'il n'y comprenait rien. Il s'in-
surgea de nouveau et je plaidai sa cause.
— Il a raison, dis-je. 11 n'a jamais appris à écrire.
— Je le sais bien, répliqua Tom. Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse,
car je pourrais tracer les lettres moi-même et il n'aurait qu'à suivre les
COULEUVRES ET ARAIGNÉES. 247
lignes. Mais, en général, les murs d'un cachot ne sont pas en bois. 11
nous faudrait un rocher.
Jim opina que la pierre, étant plus dure que le bois, exigerait beau-
coup plus de temps et qu'il ne sortirait jamais de la hutte.
— Au contraire, riposta Tom, nous n'aurions pas besoin de tant
creuser et nous irions plus vite.
— Pas avec ces outils-là, massa Tom.
— Que veux-tu, Jim? Un prisonnier n'a pas le droit d'employer des
outils ordinaires ; sans cela, nous en aurions emprunté ou acheté.
Le nègre ne trouva rien à répondre et Jim se mit à examiner ce
qu'il appelait « nos plumes ». Nous avions beau frotter la cuiller et le
chandelier sur la brique, nous n'arrivions pas à les affiler.
— C'est la faute de la brique, reprit Tom au bout d'un instant. J'ai
lu quelque part que Latude, ou un autre, avait remplacé une lime par
une brique ; mais celle-là me semble trop molle. Je me souviens main-
tenant qu'il y a, près de la scierie abandonnée, une vieille meule. Je
tiens mon rocher ! Nous l'amènerons ici et nous ferons d'une pierre
trois coups — elle nous servira à aiguiser nos plumes, à transformer en
scie un de nos couteaux, et il nous sera facile d'y graver nos inscrip-
tions.
Il n'était pas encore minuit et nous partîmes à la recherche de notre
rocher. Quoique la meule ne demandât qu'à rouler, elle nous donna
assez de mal. Nous nous tenions de chaque côté pour l'empêcher de
tomber ; mais elle menaça plusieurs fois de nous écraser en inclinant
trop à droite ou à gauche. Elle courait souvent plus vite que nous
n'aurions voulu et, lorsque le terrain montait, il fallait un rude coup
d'épaule pour la remettre en marche. A mi-chemin — plouf! — elle
s'étala par terre. Nous n'en pouvions plus de fatigue et l'aide du pri-
sonnier devenait indispensable. Tom lui-môme finit par en convenir.
Nous n'eûmes qu'à soulever le pied du lit pour dégager la chaîne,
que nous enroulâmes autour du cou du captif, puis nous sortîmes, en
rampant, par le tunnel. Jim releva la meule en un clin d'œil. Nous
2i8
LES AVENTURES DE llUCK FINN.
nous y attelâmes tous les trois et elle roula bon train jusqu'à l'appentis.
La galerie souterraine n'était ni assez large ni assez élevée pour livrer
passage à notre rocher ; mais le nègre vint encore à notre secours ; il
saisit une des pioches et nous tira vite d'embarras. Sans lui, je crois
que la meule ne serait jamais arrivée dans la hutte.
Cette besogne accomplie, Tom, au lieu de se reposer, se mit aussitôt
à l'œuvre et traça légèrement la plus belle de ses inscriptions sur ce
qu'il appelait v le mur du cachot ».
— Maintenant, dit-il au nègre,
passe-moi ton clou pour que je te
montre de quelle façon tu dois t'y
prendre pour bien graver les let-
tres. Tu vois, ce clou fait un excel-
lent ciseau, et cette petite barre de
fer que j'ai ramassée dans l'ap-
pentis, te servira de marteau. Tu
travailleras à ta première inscrip-
tion tant que ta chandelle durera ;
ensuite tu pourras te coucher, après
avoir caché la meule sous ta pail-
lasse. Demain, nous t'apporterons
d'autres chandelles. Bonne nuit, et dors bien.
Au moment où nous allions nous glisser sous le lit, il s'arrêta et
demanda :
— As-tu des araignées ici, Jim?
-— Non, massa Tom, je ne crois pas.
— Un cachot sans araignées! J'ai bien fait d'y penser. Nous t'en
apporterons.
~ Je n'ai pas besoin d'araignées, massa Tom. Je ne peux pas les
souffrir. Autant vaudrait m'apporter un serpent à sonnettes.
Tom réfléchit un instant.
— C'est une fameuse idée ! dit-il. Je parie que plus d'un prisonnier
Ce clou fait un excelieiil cis.:?au.
COULEUVRES ET ARAIGiNÉES. 2J9
a eu un serpent à sonnettes pour compagnon d'infortune, bien que les
livres n'en parlent pas. Où le garderais-tu?
— Où garderais-je quoi, massa Tom ?
— Ton serpent à sonnettes.
— Miséricorde ! Huck vous dira que je suis payé pour ne pas aimer
ces bêtes-là.
— Je connais l'histoire. Ici, ce ne serait pas la môme chose ; tu
aurais le temps de les apprivoiser.
— Les apprivoiser !
— Oui, et c'est très facile. Tous les animaux sont reconnaissants,
lorsqu'on est bon pour eux et qu'on les dorlote. Ils ne font jamais de
mal aux gens qui les traitent bien. Essaye — je ne te demande que ça
: — essaye, et bientôt les serpents ne voudront plus te quitter. Ils dor-
miront entortillés autour de ton bras ou de ta jambe et te laisseront
mettre leur tête dans ta bouche.
— Brrr... Essayez vous-même, massa Tom. Moi, j'aurais trop peur.
— Tu es plus obstiné qu'une mule, Jim. Les prisonniers sont tou-
jours enchantés d'avoir une bête à apprivoiser, et ils rencontrent rare-
ment un serpent à sonnettes. Tu serais peut-être le premier, et tu peux
être sûr qu'on parlerait de toi. Huck et moi, nous finirions bien par t'en
trouver un.
— Vous le garderez pour vous, alors ; je n'en veux pas.
~ Puisque tu es aussi têtu, j'y renonce. Nous t'apporterons des cou-
leuvres. Nous leur coudrons des boutons à la queue et nous croirons
que ce sont des crotales. Là, es-tu satisfait?
— Eh bien, non, massa Tom. Je puis supporter les couleuvres; mais
je m'en passerais volontiers. Je m'en passais très bien avant votre
arrivée.
— Tu avais tort, parce que tu dois avoir l'air d'un vrai prisonnier,
si tu veux que nous te délivrions. Y a-t-il des rats ici?
— Je n'en ai pas vu un seul.
— Sois tranquille, nous t'en procurerons.
32
250 LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Je n'ai pas besoin de rats non plus, massa Tom. Ils me grigno-
teraient les pieds et m'empêcheraient de dormir. C'est bien assez des
couleuvres.
— Allons donc ! Dans un cachot, les rats sont encore plus néces-
saires que les serpents. Si Huck n'était pas à moitié endormi, il te l'au-
rait déjà dit. Tu ne peux pas t'en passer. Presque tous les prisonniers
en ont — du moins ceux dont l'histoire vaut la peine d'être lue. Tu les
nourriras, tu leur apprendras des tours et ils s'attacheront à toi. Il n'y
a rien d'aussi facile à dresser que les serpents et les rats, excepté les
chevaux. Par exemple, il faudrait... As-tu quelque chose pour leur
faire de la musique ?
— Je n'ai que ma guimbarde ; ça ne les amuserait pas.
— Tu te trompes joliment. Tous les animaux aiment la musique —
dans un cachot, ils en raffolent, quand elle n'est pas trop gaie. La
guimbarde est justement ce qui leur convient. Tu n'auras qu'à leur
jouer un air un peu triste, le soir avant de t'endormir ou le matin de
bonne heure ; au bout de cinq minutes, les araignées, les couleuvres,
les rats commenceront à s'inquiéter ; ils croiront que tu es malade et
fourmilleront autour de toi pour avoir de tes nouvelles.
• — - Et si je ne joue pas de la guimbarde ?
— Dame, il y a gros à parier que tu ne les apprivoiseras pas, et ce
sera dommage, car alors on ne parlera jamais de toi dans un livre...
Bon ! j'allais oublier une chose importante. Crois-tu qu'une plante
prendrait racine ici et donnerait des fleurs ?
— - Pas probable, massa Tom.
— Tu pourras toujours essayer. D'autres prisonniers ont fait pousser
une plante entre deux pavés, ce qui me semble bien plus difficile.
— Un bouillon-blanc viendrait peut-être ici, mais il ne vaudrait pas
l'eau qu'il boirait.
— Tu ne sais pas ce que tu dis, Jim. Nous t'en apporterons un pied ;
tu le planteras dans ce coin et tu le soigneras comme la prunelle de
tes yeux. Nous ne l'appellerons pas bouillon-blanc^ mais Picciola —
COULEUVRES ET ARAIGNEES. 251
c',est Kl le vrai nom d'une fleur dans une prison. Tu l'arroseras...
— Oh ! ce n'est pas l'eau qui me manquera, j'ai ma cruche.
— Lai?se-moi tranquille avec ta cruche. Tu arroseras le bouillon-
blanc avec tes larmes, autrement, nous ne pourrions pas l'appeler
Picciola.
— Alors, le bouillon-blanc mourra de soif, massa Tom. Demandez à
Huck s'il m'a jamais vu pleurer.
Tom parut un moment embarrassé ; mais il tenait à son idée et n'y
renonça pas pour si peu.
— Eh bien, dit-il, nous nous en tirerons tout de môme. Je mettrai
une botte d'oignons dans le panier de Sambo et tu les couperas quand
Picciola aura besoin d'être arrosée. Te voilà content, j'espère ?
Jim répondit qu'il aimerait mieux du tabac ; puis il envoya aux cinq
cents diables Picciola, les araignées, les inscriptions et le reste. Cette
ibis, Tom perdit patience.
— Quoi ! s'écria-t-il, on te fournit les meilleures occasions qu'un
prisonnier ait jamais eues de devenir célèbre, et c'est ainsi que tu nous
remercies? Tu ne mérites pas que l'on se donne tant de peine pour toi.
Est-ce que nous ne savons pas mieux qu'un nègre comment il faut
sortir d'un cachot? Tiens, je suis presque tenté de boucher notre tunnel
avant d'aller me coucher.
Bref, il se fâcha si bien, que Jim eut peur de se voir abandonné et
promit de ne plus se plaindre.
XXXII
COUPS DE FUSIL.
Le lendemain, à peine réveillé, Tom s'habilla à la hâte et courut à la
ville où il acheta une grande ratière. Cette trappe-là valait l'argent
qu'elle lui coûtait. A son retour, j'avais déjà débouché les meilleurs
trous du cellier et une heure après nous tenions quinze ou seize beaux
rats que nous comptions porter chez Jim dans l'après-midi. En atten-
dant, nous les cachâmes sous le lit de tante Sally. L'endroit était mal
choisi. Pendant que nous cherchions des araignées dans le grenier, le
Vtll^Si
i,iu{a»_pri»i^
Le petit Phelps ouvrit la cage.
petit Franklin JefFerson Phelps aperçut par hasard la cage et l'ouvrit
pourvoir si les rats sortiraient. Ils ne demandaient qu'à déménager —
un bébé d'un an aurait dû le deviner rien qu'à la façon dont ils gri-
gnotaient les barreaux de leur prison. Lorsque nous revînmes, tante
Sally était perchée sur une chaise, criant comme si on l'écorchait et
effrayant les pauvres bêtes, qui se sauvaient de tous les côtés, excepté
du côté de la cage. Il nous fallut au moins deux heures pour les rem-
placer, et, pour l'entrain ou la vivacité, les nouveaux venus ne méri-
taient pas d'être comparés aux premiers. Tante Sally s'en prit à nous.
COUPS DE FUSIL. 5o3
au lieu de graisser les épaules du nigaud qui venait d'effaroucher la
fleur du troupeau !
Quant aux chenilles et aux araignées, notre collection ne laissait
rien à désirer, Tom aurait voulu y ajouter un nid de guêpes ; mais la
famille faisait bonne garde, et nous dûmes lever le siège après avoir
reçu des piqûres qui nous ôtèrent l'envie de les apprivoiser. En fait de
serpents, il n'y avait guère que des couleuvres dans le bois voisin.
Nous en fourrâmes deux douzaines dans un sac que je portai dans
notre chambre. L'heure du souper avait sonné et nous avions assez
travaillé pour nous sentir en appétit.
Eh bien, lorsque nous remontâmes, nos serpents s'étaient éclipsés.
Tom avait bien ficelé l'ouverture du sac, la ficelle tenait toujours, et
pourtant le sac se trouvait vide. Gomment les couleuvres avaient-elles
fait pour sortir sans dénouer la corde? Si je le savais, je vous le dirais.
Après tout, elles avaient beau se cacher, elles ne pouvaient être bien
loin, et nous espérions les rattraper sans avoir à battre les buissons.
En effet, si elles ne se montrèrent pas ce soir-là, elles se promenèrent
du haut en bas de la maison le lendemain et les jours suivants. Elles
étaient très jolies et pas plus méchantes qu'une mouche ; mais tante
Sally ne les aimait pas, qu'elles fussent vertes, jaunes ou grises,
rayées ou mouchetées. Elle ne les aurait pas touchées avec des pin-
cettes.
A la vue d'une seule de ces petites bètes, elle se sauvait en criant
comme si le feu avait pris à ses jupes. Même lorsque la dernière cou-
leuvre eut disparu — il ne nous en manquait que deux ou trois — il n'y
avait qu'à chatouiller la nuque de tante Sally avec un brin de duvet
pour la faire sauter jusqu'au plafond. C'était très curieux; mais Tom
me dit que toutes les femmes sont comme ça. Heureusement Sambo
affirma qu'il suffit qu'un serpent se faufile dans une maison pour en
attirer des centaines, de sorte que nous ne fûmes pas mis en cause.
Jim eut bientôt assez de compagnons de captivité pour contenter le
prisonnier le plus exigeant, ce qui ne l'empêcha pas de bougonner. Du
254 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
reste, il ne se plaignait pas des serpents ou des araignées, qui le lais-
saient tranquille ; mais il trouvait que les rats s'apprivoisaient trop, et
plus ils s'habituaient à lui, moins il s'habituait à eux.
Au bout de trois semaines, tout était prêt ou peu s'en fallait. La che-
mise avait été expédiée par l'entremise du geôlier, dans un second
pâté. Chaque fois qu'un rat mordait Jim, il se levait et traçait des gri-
bouillages sur la toile pendant que son encre rouge était fraîche. La
meule était presque couverte d'inscriptions. Le pied du lit fut scié en
deux, et nous avalâmes la sciure qui nous donna des coliques atroces.
Tom déclara qu'aucun prisonnier ne pouvait se vanter d'avoir rien
avalé d'aussi indigeste et que j'avais grand tort de faire la grimace.
Enfin, ainsi que je l'ai dit, nos préparatifs étaient presque terminés
et nous eûmes lieu de nous féliciter de n'avoir pas trop lambiné.
M. Phelps avait adressé deux lettres à la plantation dont le nom figu-
rait sur la fausse affiche imprimée par le duc. Naturellement, les
lettres restèrent sans réponse. Il parla alors de mettre une annonce
dans les journaux de Saint-Louis et de la Nouvelle- Orléans pour en-
gager le propriétaire à venir chercher Jim et à payer les 200 dollars
de récompense. Nous n'avions plus de temps à. perdre.
— Jim commence à en avoir assez, me dit Tom, et, en somme, il a
fait à peu près tout ce que doit faire un prisonnier. Le moment est
venu de frapper le grand coup. En avant les lettres anonymes !
— Qu'est-ce que c'est que ça? demandai-je.
— Un avis pour prévenir le gouverneur du château qu'il se trame
quelque chose et le mettre sur ses gardes.
— Ce n'est pas à nous de mettre ton oncle sur ses gardes.
— Oui, je sais bien. Il vaudrait mieux être dénoncé par un traître
déguisé en femme; mais nous sommes forcés de nous dénoncer nous-
mêmes. A moins d'être prévenu, mon oncle demeurerait les bras croi-
sés, et après toute la peine que nous nous sommes donnée, nous pour-
rions gagner le canot sans être poursuivis.
— J'aimerais autant ne pas être poursuivi.
COUPS DE FUSIL. 255
— Ça ne ressemblerait plus à une évasion... Maintenant que j'y
songe, nous aurons notre traître. Tu te déguiseras en femme pour
glisser la première lettre sous la porte d'entrée.
— Je la glisserai aussi bien sans être déguisé.
— Est-ce que tu aurais l'air d'un traître dans tes habits de tous les
jours?
— La nuit, personne ne saura de quoi j'ai l'air.
— Ça n'a rien à y voir, Huck. Un traître doit toujours être déguisé
et trembler d'être reconnu. D'ailleurs, il nous faut la robe pour autre
chose. En général, c'est la mère du prisonnier qui l'aide à s'échapper
— elle lui prête sa robe et il part à sa place. Le geôlier ne manque
jamais de s'y laisser prendre.
— Qui sera la mère de Jim?
— C'est moi qui suis sa mère.
— Alors tu seras forcé de rester dans la hutte pendant que Jim et
moi filerons?
— Pas si bête ! Je bourrerai de paille les habits de Jim pour faire
croire que quelqu'un est couché sur le lit, et nous partirons tous
ensemble.
Avant dîner j'avais emprunté la robe demandée, et, le soir, déguisé
en traître, je glissai cet avis sous la grande porte :
Veillez au grain. Un orage vous menace. Ne dormez que d'un œil.
* * *
Il ne produisit pas beaucoup d'efTet, ou du moins on s'abstint d'en
parler devant nous. Tom pensa qu'il n'avait peut-être servi qu'à allu-
mer la pipe d'un des nègres. La nuit suivante, nous collâmes un second
avis sur la porte de derrière de la maison. C'était tout bonnement
une tête de mort entre ces deux inscriptions tracées en lettres de sang:
PAR ORDRE DES RAVAGEURS. COMMANDEZ VOTRE CERCUEIL.
Tom me dit que personne ne rirait de ce message-là, parce qu'on res-
pectait les sociétés secrètes. En effet, tante Sally se montra un peu
2.% LES AVENTURES DE HUCK FINN.
effrayée quand Sambo lui apporta le dessin; mais l'oncle Silas, moins
facile à intimider, se moqua d'elle.
— Sois tranquille, me dit Tom. Au troisième avis, qui sera la vraie
lettre anonyme, il finira par se décroiser les bras.
Le soir même la lettre était prête ; elle disait :
C'est pour ce soir. Les Ravageurs veulent vous voler le nègre évadé. Ils
ont essayé de vous effrayer pour avoir le champ libre. Je suis de la bande,
mais je les dénonce parce que j'ai à me venger d'eux. Ils viendront juste
à minuit. Ils ont une fausse clef pour ouvrir le cachot. Laissez-les entrer
dans le cachot, et pendant qu'ils limeront la chaîne, vous les tuerez à
votre loisir. un ami inconnu.
A souper, l'oncle Silas, afin de rassurer sa femme, avait promis de
mettre un nègre armé en faction à chaque porte, de sorte que nous
étions embarrassés pour envoyer le dernier message à son adresse.
Tom descendit en glissant le long du paratonnerre, trouva la sentinelle
endormie et épingla la lettre au chapeau du dormeur.
— Pour le coup, dis-je, lorsqu'il m'eut rejoint, nous voilà obligés
do dégaerpir.
— Oui, et on n'aura aucun reproche à nous faire; nous aurons
rempli notre devoir.
— Et en prenant une bonne avance... Si nous partions ce soir?
— Vingt-quatre heures d'avance ! ça ne serait pas loyal, et puis nous
avons à nous occuper du radeau.
— Pourquoi n'y as-tu pas pensé plus tôt?
— J'y ai pensé, Huck. Tu sais bien que j'ai demandé campo pour
demain, sous prétexte d'une partie de pêche. Nous profiterons de l'oc-
casion pour inspecter le radeau. Notre canot est assez grand et en bon
état; mais c'est plus amusant de voyager à bord d'un radeau. Je vou-
drais déjà être installé sous ton w^igwam.
En attendant, il se coucha sans se déshabiller et je suivis son
exemple. Le lendemain, dès l'aube, nous partîmes avec le déjeuner et
COUPS DE FUSIL.
257
le goûter que tante Sally avait préparés la veille. On allait souper
lorsque nous revînmes de notre expédition à Tîle des Saules. Tom était
enchanté du radeau. On ne nous dit pas un mot de la lettre des Rava-
geurs, qui devait pourtant être arrivée à bon port, car l'oncle Silas lui-
même semblait inquiet.
Le souper terminé, tante Sally nous envoya nous coucher. Avant
d'obéir, nous courûmes à l'office,
où nous remplîmes de provisions
un panier que nous emportâmes
dans notre chambre. Il était près
de dix heures. Tom commença par
endosser la robe de la mère de
Jim, puis il attacha une corde à
l'anse du panier.
— J'ai bien fait de songer aux
vivres, me dit-il; nous avons de
quoi en acheter; mais il ne faut
pas s'embarquer sans biscuits, et
surtout sans chandelles, lorsqu'on
a une lanterne à éclairer. Ah çà !
où as-tu mis les chandelles?
— Si elles ne sont pas dans le panier, c'est que nous les avons lais-
sées en bas.
— Nous ne pouvons pas nous en passer; je n'ai pas envie de voir
couler le radeau faute d'une chandelle. Va les chercher; c'est l'affaire
de quelques minutes et nous avons deux heures devant nous. Je par-
tirai le premier pour habiller Jim et arranger le mannequin de paille ;
nous gagnerons le canot dès que tu nous auras rejoints.
Tout en parlant, il avait déroulé la corde jusqu'à terre et enjambé la
balustrade. Ce fut bien à contre-cœur que je retournai à l'office, où
j'arrivai sans encombre. Je glissai les chandelles dans ma poche et je
réparai, par la mémo occasion, un oubli de Tom, en emportant une
Nous partîmes avec uotre déjeuuei'.
258 LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
petite motte de beurre qu'il avait posée sur une galette de maïs. Je
soufflai ma lumière, me gaudissant de pouvoir montrer à Tom que je
n'étais pas seul en faute. Au même instant, tante Sally sortit de la
salle à manger, une lampe à la main. J'eus à peine le temps de fourrer
la galette et le beurre sous mon chapeau.
— Qu'es-tu allé faire dans l'office? me demanda-t-elle.
— Rien, ma tante.
En général, elle se contentait de ces réponses-là; mais, depuis trois
jours, la moindre chose la mettait sens dessus dessous.
— Rien? répéta-t-elle. C'est pour rien que tu te promènes à une
pareille heure? J'en aurai le cœur net; entre là et attends-moi.
Elle ouvrit une porte et me poussa dans le parloir. Je vis alors que
la lettre de Tom avait produit son effet. Une quinzaine de fermiers,
dont chacun était armé d'un fusil, attendaient aussi quelqu'un. Ils
ne paraissaient pas trop à leur aise. A chaque instant, ils ôtaient et
remettaient leur chapeau, se grattaient la tête, ou tiraillaient un des
boutons de leur habit, en essayant de se donner un air crâne. Ils me
connaissaient tous et continuèrent à causer à voix basse sans s'occu-
per de moi. Je m'affaissai sur la première chaise qui se trouva der-
rière moi ; mais, en dépit de mon inquiétude, je me gardai bien de
retirer mon chapeau.
Tante Sally revint au bout d'une minute ou deux et m'adressa un
tas de questions. La peur m'empêcha de répondre comme il aurait
fallu, car je tremblais pour Tom. Les fermiers discutaient de leur côté
et parlaient d'aller se mettre en embuscade dans la hutte au lieu d'at-
tendre l'arrivée des Ravageurs. H commençait à faire joliment chaud
dans ce parloir, ou peut-être était-ce moi seul qui avais trop chaud;
en tout cas, le beurre se mit à fondre et à me couler le long des joues.
— Bonté du ciell Qu'a donc cet enfant? s'écria tante Sally, qui
devint toute pâle. Quelle maladie est-ce là? Je ne l'ai jamais vu trans-
pirer comme ça — on dirait de l'huile.
Elle enleva mon chapeau, me laissant coiffé de la galette et de ce
COUPS DE FUSIL. 259
qui restait da beurre. Alors, tandis que les autres riaient, elle me sauta
au cou.
— Quelle peur tu m'as faite, mauvais garnement ! dit-elle. J'aurais
dû deviner ce qui t'amenait à l'office. Va te coucher et que je ne t'y
reprenne plus !
En un clin d'oeil, je remontai l'escalier ; je redescendis à l'aide du
paratonnerre et je gagnai l'appentis. Lorsque je fis mon apparition
dans le cachot, j'étais si essoufflé que je pouvais à peine parler.
— Voilà comment tu te dépêches, me dit Tom. As-tu les chandelles?
— Il s'agit bien de chandelles! Pas une minute à perdre. Je vou-
drais déjà être loin. La maison est pleine de gens armés de fusils !
— Vrai ! s'écria Tom, dont les yeux flamboyèrent.
— Il y en a au moins vingt.
— Penh! Si c'était à recommencer, j'en ameuterais deux cents.
— Pas une minute à perdre, Tom, répétai-je. Ils veulent s'embus-
quer dans le cachot et autour du cachot.
— Les lâches ! Ils n'ont pas le droit de venir avant minuit. Heu-
reusement, le prisonnier est habillé; j'ai eu soin de laisser le panier
dans l'appentis ; la palissade n'est qu'à dix pas et, une fois de l'autre
côté, nous aurons bientôt gagné le canot.
— Jim ne pourra pas courir avec sa chaîne.
— Oh! il y a quatre jours, j'ai pris sur moi d'acheter une lime. Que
veux-tu? quand on est pressé... Là, éteignons les lumières et filons.
Nous filâmes par le tunnel. Tom, qui avait insisté pour passer le
dernier, prit alors les devants et écouta à la porte de l'appentis.
— Rien ne bouge, dit-il à voix basse. C'est égal, prenons nos pré-
cautions, comme si nous courions les plus grands dangers. Nous
allons ramper à la queue leu leu jusqu'à la palissade. Tu ouvriras la
marche pour montrer le chemin au prisonnier et je formerai l'arrière-
garde.
Tom et moi, nous escaladâmes la barrière sans avoir fait plus de
bruit qu'une araignée ; mais le pantalon de Jim s'accrocha à la traverse
260 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
d'en haut et ne se décrocha qu'en brisant un éclat de bois. Il n'en
fallut pas davantage pour nous prouver que l'on était déjà en em-
buscade, car une voix cria :
— Qui va là? Répondez, ou je tire.
Personne ne répondit, et sauve qui peut! Pan! paf! pnnl Trois
coups de feu retentirent. Décidément, les sentinelles y allaient bon
jeu, bon argent.
— Les voilà! Nous les tenons! Lâchez les chiens !
Ils ne nous tenaient pas encore. Nous les entendions, parce qu'ils
avaient des bottes et criaient à tue-tète ; mais nous avions retiré nos
chaussures et nous nous gardions bien de souffler mot. Nous suivions
le sentier qui menait à la scierie et, quand le bruit se rapprocha, nous
nous blottîmes derrière un buisson pour les laisser passer. Les chiens,
que l'on avait enfermés afin de mieux surprendre les Ravageurs, arri-
vèrent en aboyant. Les deux ou trois premiers s'arrêtèrent à peine —
le temps de nous donner le bonjour — et la meute reprit sa course
pour rejoindre les braillards.
— Bon, dis-je à Tom, ils ont dépassé la scierie ; ils sont sur une
fausse piste. Au canot! Coupons à travers bois avant qu'ils reviennent.
Tom s'était assis sur l'herbe.
— Jim, demanda-t-il au nègre, pourrais-tu me porter sur tes épaules
jusqu'au canot? C'est une course de dix minutes. Huck te guidera.
— Je vous porterais pendant une journée, massa Tom, et Huck par-
dessus le marché.
— Eh bien, laisse-moi grimper sur ton dos.
— Comment! tu es déjà fatigué? demandai-je à mon tour.
— Ne t'inquiète pas de moi. En route, Jim !
Un quart d'heure après, nous étions à bord de mon canot, que nous
avions caché dans une petite crique, un peu au-dessus de la scierie,
juste en face de l'île des Saules. Pendant que Jim ramait, je tenais le
gouvernail, et il nous fallut près d'une demi-heure pour atteindre le
radeau.
COUPS DE FUSIL.
261
— Hourra! Jim! te voilà libre! m'écriai-je.
— Oui, gruce à vous, Huck, et à massa Tom. Je no l'oublierai pas,
allez.
Il dansait de joie. Tom était encore plus content que nous, parce
qu'il avait une balle dans le mollet. Nous dûmes le porter dans le wig-
wam, où j'allumai une chandelle.
— Quelle chance, hein? dit-il, tandis que nous détachions le mou-
choir qu'il avait roulé autour de
sa jambe. Une évasion sans coups
de fusil ne vaudrait pas deux
cents.
Je n'avais plus envie de chanter
victoire et Jim n'était plus dis-
posé à danser. Il courut chercher
de l'eau pour laver la blessure
et déchira une des chemises du
duc pour faire un bandage.
— Donne-moi les chiffons, dit
Tom. Ne vous occupez pas de
moi ; éclairez la lanterne et dé-
marrez ! Ça ne sera rien. Je n'ai
senti que comme un coup de
fouet.
— Je connais ces coups de
fouet là, massa Tom. Ils ne font
pas trop de mal d'abord, quand il n'y a pas d'os cassé et que le trou a
beaucoup saigné; après, c'est autre chose. Il fiiut un médecin pour
dénicher la balle.
— Eclairez la lanterne et démarrez la barque! Je suis le capitaine.
— Huck, ne l'écoutez pas, dit Jim ; il commence à avoir la fièvre. Si
un de nous avait été blessé, massa Tom aurait-il voulu partir tout de
même ? Non, pour sûr. Tant pis si on me reprend ; je ne bouge pas d'ici.
Laisse-uioi pirimper sur ton dos.
262 LES AVENTURES DE HUCK FINN. v
Je savais bien que mon vieux Jim était blanc en dedans.
— Tu as raison, répliquai-je. Dès qu'il fera un peu jour, je retour-
nerai là-bas et je ramènerai le docteur Thompson.
Tom se mit en colère et déclara que nous allions gâter l'aventure ;
mais, lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait pas se lever, il fmit par céder.
— Soit, dit-il, puisqu'il n'y a pas moyen de t'en empêcher. Tu lui
mettras un bandeau sur les yeux; tu le conduiras jusqu'au canot par
de longs détours et tu le ramèneras de la même façon. C'est le moyen
que l'on emploie en général pour ne pas être dénoncé.
t -
4^ ^
■^?fe;-.
XXXIll
TOUT s'explique.
M. Thompson était un jeune homme, très jeune pour un docteur.
Tante Sully prétendait qu'il portait des lunettes pour se donner l'air
plus vieux, mais qu'on aurait de la peine à trouver un meilleur méde-
cin. Le fait est qu'il guérissait vite les piqûres de guêpes. Tom et moi,
nous en savions quelque chose. Il ne me fît guère attendre et vint
m'ouvrir lui-même, malgré l'heure matinale.
— As-tu encore mis le nez dans un nid de guêpes, maîlrc Tom?
demanda-t-il en me faisant entrer dans sa pharmacie.
— Non, monsieur Thompson.
— Alors quelqu'un est malade chez toi ?
— Personne n'est malade; seulement Sid a une balle dans le
mollet.
— Une balle! on serait malade à moins. Dépêchons-nous... Là, j'ai
ma trousse. Tu me raconteras en route comment l'accident est arrivé.
Partons.
— C'est que Sid n'est pas à la maison.
--Où donc est-il?
— Vous connaissez l'île des Saules? Eh bien, hier, nous sommes
allés dans l'île... nous avons un canot... à minuit, le fusil de Sid est
parti par hasard, et...
— Ah ! vous chassiez à minuit? dit le docteur, qui releva ses lunettes
et me regarda en face... Ces coups de feu que j'ai entendus en ren-
trant... Je comprends. Vous avez inventé, à vous deux, cette absurde
histoire des Ravageurs, et je crains que la plaisanterie n'ait été poussée
trop loin.
264 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
— Sid dit que ce ne sera rien.
• Nous verrons. Pas de temps à perdre. Tu n'as pas laissé ton frère
seul, je suppose? Le nègre est évadé avec lui, hein?
— J'avais promis de ne pas le dire; mais, puisque vous devinez
tout, ce n'est pas ma faute.
Lorsque j'eus fini de lui raconter l'aventure de la veille, nous étions
- ■.-*.■»;
arrivés à l'endroit où se trouvait mon canot. ;:>, :r^ -^ .
, — Ton Jim est un brave nègre, dit le docteur en sautanf à bord,
sans cela, il ne t'aurait pas donné un si bon conseil, au risque d'être
repris. Je tâcherai de le tirer d'affaire ^^aiid il m'aura aidé à extraire
la balle... Sur le. radeau, to'n^rèré^ne sel'a pas trop secoué... Allons, je
n'ai pas besoin de toi, tu me gênerais. Détache l'amarre et cours pré-
venir ta tante.
— Oh! on doit nous croire dans notre lit, et plus tard on croira que
nous sommes encore partis pour pêcher. J'aime mieux attendre votre
retour. j^
— En effet, il est inutile d'effrayer ta tante d'avance, et je ne serais'
guère revenu avant .midi. Tu es tout pâle; va te reposer chez moi.
J'avais mon idée. A la façon dont il maniait les rames, j'espérais bien
le voir arriver avant l'heure du goûter. Je me couchai donc sous les
arbres, décidé à monter à mon tour dans le canot, dès que je saurais
que la jambe de Tom était arrangée, et à laisser à M. Thompson le
soin de rassurer tout le monde. De cette manière, nous pourrions filer
avec le radeau, et, en somme, il n'y aurait qu'une demi-journée de
perdue. Comme je venais de passer une nuit blanche, ou peu s'en faut,
je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je rouvris les yeux, je recon-
nus qu'il était plus de midi. Je me levai aftssitôt et je courus chez le
docteur. Il n'était pas rentré. La faim me talonnait ; mais je ne son-
geais qu'à Tom, et me voilà reparti. En tournant le coin d'une rue, je
faillis renverser l'oncle Silas.
— Ah çà! où cours-tu ainsi? D'où viens-tu, méchant gamin?
— Je me promène.
TOUT S'EXPLIQUE. 263
^
— Jolie façon de se promener! Tu m'as coupé la respiration.
— Je ne l'ai pas fait exprès.
— Il n'aurait plus manqué que cela, dit l'oncle Silas en frottant le bas
de son gilet à l'endroit où j'avais donné tête baissée. Pourquoi ne vous
a-t-on vus ni à déjeuner ni à goûter? Où est Sid? Est-il allô à la poste,
comme sa tante le lui avait commandé hier au soir?
. — Je vais aller le chercher.
— Nous irons ensemble. Je ne te lâche pas, car ta tante s'inquiète ;
toutes ces histoires l'ont bouleversée.
A la poste, l'oncle Silas ne trouva qu'une lettre à l'adresse de
M"* Phelps, et il m'emmena bon gré, mal gré. Tante Sally ne parais-
sait pas trop penser à Tom ou à moi en ce moment. J'étais beaucoup
plus to'urmenté qu'elle, oe qui ne m'^empêclia pas de me mettre à table.
La sallo^ manger était remplie. d'un tas-de vieilles bavardes qui jacas-
saient sans perdre un coup de dent. Ah ! cela aurait fait du bien à Tom
de les entendre. Elles avaient toutes visité le cachot. La meule, les cou-
teaux ébréchés, le bout de corde à nœuds, le mannequin, le pied de
lit scié-en deux, le tunnel, leur fournissaient du fil à retordre. Une des
vieilles dames dit qu'elle donnerait 2 dollars pour déchiffrer les signes
mystérieux tracés sur la chemise. C'était sans doute une écriture
africaine, quoique Sambo assurât que les nègres n'avaient pas d'écri-
^ture.
Quant aux inscriptions qui nous avaient coûté tarit de travail, Tom
aurait été joliment vexé d'entendre affirmer qu'un nègre seul y com-
prendrait quelque chose. Cependant, il se serait un peu consolé
lorsque tout le monde convint, qu'à moins d'avoir eu une douzaine de
complices, Jim aurait mis un an à faire tout ce qu'il avait fait.
— Il a fallu six hommes rien que pour porter cette meule jusqu'à la
hutte, dit M. Phelps.
— Je crois bien qu'il a eu des complices, s'écria tante Sally. Ce
sont eux qui me dévalisent depuis quinze jours. Ils ont raflé un drap de
lit, de la farine, un chandelier, des couteaux, ma robe neuve, une bas-
34
266
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
sinoire, et je ne sais quoi encore; les bras m'en tombent! Gomme je
vous le disais tout à l'heure, mon mari et moi, Sid et Tom, nous étions
sans cesse sur le qui-vive. Eh bien ! nous n'avons pas vu l'ombre d'un
des voleurs. ^
Gela n'en finissait pis.. Il y avait longtemps que je n'avais plus faim.
Par malheur, l'oncle Silas se trouvait entre moi et la porte. Impossible
de m'échapper. Enfin, les visiteuses s'éloignèrent et j'espérais que
Toccasion de filer se présenterait.
— Ce nègre t'aura coûté plus de 40 dollars, Silas, car tu peux courir
Acl^.Si;^i
C'est vrai, je n'y songeais plus.
après la récompense, dit M"* Phelps. Pour la première fois que tu
t'avises de spéculer, tu n'as pas la main heureuse.
— C'est toi qui as envoyé Sid à la poste? demanda l'oncle Silas,
"désireux de changer le cours de la conversation.
— Tu sais bien qu'il y va ou fait semblant d'y aller tous les jours,
parce que je m'étonne que sœur Polly. ne m'ait pas répondu. Il revien-
dra encore les mains vides.
Je saisis la balle au bond. Je sentais qu'on ne tarderait pas à m'in-
TOUT S'EXPLIQUE. 267
terroger au sujet de Tom et je voulais opérer une diversion qui me
fournirait peut-être l'occasion que je cherchais.
— Mais vous avez rapporté une lettre, mon oncle, dis-je.
— C'est vrai, je n'y songeais plus, répliqua-t-il en fouillant dans ses
poches dont il tira la lettre. Justement, elle porte le timbre de Saint-
Pétersbourg.
Je reconnus que je venais de commettre une bévue ; je me rappelai
trop tard que Tom escamotait les réponses. Je n'eus pas le temps de
me reprocher mon oubli. Tante Sally laissa tomber la lettre sans l'ouvrir
et courut dehors. Elle avait vu quelque chose par la fenêtre ouverte.
Moi aussi j'avais vu. et je la suivis de près. C'était Tom étendu sur un
brancard improvisé avec des branches d'arbres. C'était Jim affublé de
la robe de M"" Phelps, les mains attachées derrière le dos, escorté par
une dizaine de planteurs qui paraissaient disposés à l'écharper. C'était
le docteur qui, au lieu de revenir seul après avoir retiré la balle, rame-
nait le blessé. Tom avait bien raison de se défier des médecins. Celui-là
nous avait trahis.
Tante Sally se jeta sur le brancard en s' écriant :
— Il est mortl
— Rassurez-vous, madame, dit le docteur, je vous garantis qu'il
n'y a pas de quoi s'alarmer. Il a reçu une chevrotine dans la jambe ;
mais la blessure n'a rien de dangereux.
Au môme instant Tom ouvrit les yeux et prononça deux ou trois
phrases décousues qui montraient qu'il n'avait pas la tête à lui.
— Il est vivant, grâce au ciel ! dit tante Sally qui embrassa le blessé.
Sid, Sid, quelle douleur tu m'as causée. Gomment cela a-t-il pu arriver?
Réponds-moi donc !
Ce fut le docteur qui répondit :
— La fièvre lui donne un peu de délire. Vous l'interrogerez plus
tard. En attendant, il sera mieux dans son lit que sur ce brancard.
— Vous avez raison ; moi aussi, je perds la tète... Mon pauvre Sid !
Elle embrassa de nouveau Tom et regagna la maison, où l'on eut
268 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
bientôt installé un lit dans le parloir. Pendant qu'elle donnait des
ordres à droite et à gauche, M. Phelps demanda :
— Et vous, docteur, ne pouvez-vous nous renseigner sur la cause
de cet accident?... Ah ! je parie que je devine, continua-t-il en aperce-
vant le groupe que dominait la tête de Jim. Il aura découvert la retraite
du fugitif! Je vais livrer ce gredin au shérif qui le pendra.
— Je vous engage plutôt à commencer par l'enfermer de nouveau,
quand ce ne serait que pour empêcher vos amis de le maltraiter.
Répétez-leur de ma part que ce nègre-là ne f(;rait pas de mal à une
mouche. Sans lui, je ne serais jamais parvenu à extraire la balle; bien
plus, sachant quel risque il courait, il m'a ensuite aidé à ramener le
radeau de l'île des Saules.
— L'île des Saules ! le radeau ! Expliquez-moi. . .
— Je ne puis vous expliquer qu'une chose : j'ai promis de protéger
ce nègre et c'est à vous de tenir ma promesse. Il faut que je voie si
mon malade est bien installé, car je ne reviendrai que demain — ce
qui doit achever de vous rassurer sur son compte, ajouta-t-il en me
regardant.
Je n'osai pas remercier le docteur, qui m'évitait un interrogatoire
dont j'aurais eu de la peine à me tirer. L'oncle Silas rejoignit les gens
qui entouraient Jim et menaçaient aussi de le pendre s'il s'obstinait à
ne pas dénoncer ses complices, « ces gueux d'abolitionnistes ». Jim ne
dénonça personne. Il n'eut pas même l'air de me connaître. L'oncle
Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisant à monter la garde
autour de la hutte et à pendre eux-mêmes le nègre à la première ten-
tative d'évasion. Jim fut donc réintégré dans le cachot, dont on avait
comblé le tunnel, et je pus dormir tranquille. Comme il n'était venu à
l'esprit de personne que Tom et moi avions préparé l'évasion, on ne
m'adressa aucune question gênante. Du reste, tante Sally ne quittait
guère le parloir, où elle m'avait défendu d'entrer jusqu'à nouvel ordre.
M. Phelps passait son temps à écrire des lettres et à rédiger des
annonces, parce qu'il ne songeait qu'à se débarrasser de Jim.
TOUT S'EXPLIQUE. . 269
Au bout de deux jours, j'appris que Torn allait de mieux en mieux.
Il avait dormi toute la nuit; le médecin déclarait que la fièvre avait
presque disparu, et on me permit de voir le malade. Il dormait encore
quand je me glissai dans le parloir. Tante Sally était là; elle me fît
signe de m]asseoir et posa un doigt sur ses lèvres.
— Vous devriez vous reposer, tante Sally, lui dis-je à voix basse;
je ne le réveillerai pas.
Au même instant Tom se réveilla tout seul.
— Est-ce que je rêve ? demanda-t-il en regardant autour de lui d'un
air surpris. Non, me voilà à la maison. Gomment cela se fait-il? Où
est le radeau? Où est Jim?
— Sois tranquille, il est en sûreté, répliquai-je.
— A la bonne heure ! Tu as tout raconté à tante Sally?
— Tout quoi? demanda tante Sally.
— Mais l'histoire de l'évasion de Jim. C'est nous qui l'avons délivré.
— Vous? Voilà sa tête qui déménage encore I
— Non, tante Sally, elle ne déménage pas. C'est nous qui avons eu
l'idée de mettre le prisonnier en liberté. L'affaire a été bien menée. Ça
nous a coûté de la besogne, des semaines de besogne. Tu n'as pas
idée du travail qu'il a fallu pour graver ces inscriptions, creuser le
tunnel et fabriquer avec ton drap de lit la corde à nœuds, que Jim a
reçue dans un pâté. Il ne voulait ni des rats, ni des araignées, ni des
serpents à sonnettes; mais j'ai insisté, parce qu'il y en a toujours dans
les livres.
Tante Sally n'y comprenait rien ; elle écoutait, les yeux écarquillés,
convaincue que le malade délirait; mais son inquiétude fit place à la
colère lorsque Tom, après avoir fourni d'autres explications qui
n'étaient claires que pour moi, continua :
— Sans mes lettres anonymes, il n'y aurait pas eu de coups de fusil.
C'est un peu votre faute, ma tante, s'ils sont partis trop tôt. Vous avez
fait perdre près d'une heure le soir de l'évasion, et quand nous avons
emmené Jim par le tunnel, nous n'avions plus assez d'avance.
^270
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Gomment, c'est vous qui...? Non, cela n'est pas possible ! Vous
étiez couchés là-haut, et on avait fermé les portes.
— Le paratonnerre nous servait d'escalier. Nous allions voir Jim
tous les soirs pendant que vous dormiez. Oui, l'affaire a été bien menée !
— Je te conseille de t'en vanter. Dès que tu seras debout, je t'appren-
drai à mettre la maison sens dessus dessous. Quant à toi, ajouta-t-elle
en me saisissant par l'oreille, j'ai bien envie de t'enfermer avec le
nèffre.
^^:5l=
Quant à toi, ajouta-t-elle, en me saisissant par l'oreille.
— Hein! est-ceque Jim n'est pas parti avec le radeau? demanda Tom.
— Parti 1 répliqua tante Sally. Il est sous clef, et cette fois il ne
sortira de la hutte que pour être vendu aux enchères, si on ne vient
pas le réclamer.
Tom se redressa dans son lit et me cria :
— Voilà ce que tu appelles être en sûreté? Cours le délivrer.
Personne n'a le droit de le vendre ou de le réclamer! Jim n'est pas
plus esclave que moi !
— Allons donc, répliqua tante Sally. Tout le monde sait qu'il s'est
évadé de la Nouvelle-Orléans.
TOUT S'EXPLIQUE. 571
— Non; il s'est évadé de Saint-Pétersbourg; mais sa maîtresse, la
vieille miss Watson, est morte il y a deux mois, et dans son testament
elle l'a affranchi.
— Vous le connaissiez donc tous les deux?
— Parbleu !
— Alors pourquoi ne l'as-tu pas averti tout de suite, puisque tu
savais qu'il était affranchi ?
— Parce qu'il n'y aurait plus eu d'aventure. Jim serait sorti tran-
quillement de son cachot, et on ne trouve pas souvent un prisonnier à
faire évader. . Tante Polly!
Oui, c'était tante Polly qui venait d'ouvrir la porte. Sa sœur
commença par lui sauter au cou et, avant qu'elle eût eu le temps de se
retourner, j'étais sous le lit. Les embrassades ne durèrent pas long-
temps, car bientôt j'entendis une voix qui disait :
— Ahl tu n'oses pas me regarder en face, Tom, et cela ne m'étonne
pas. J'en ai appris de belles sur ton compte !
— Mais c'est Sid, s'écria M"" Phelps. Tom était là il y a un instant.
Où donc a-t-il passé?
— Tu veux dire Huck Finn, répliqua tante Polly. Je n'ai pas élevé
un mauvais garnement comme mon Tom pour ne pas le reconnaître...
Sors de là, Huck !
C'est ce que je fls au moment où M. Phelps apparaissait à son tour
et on finit par se débrouiller un peu. Tom eut beau prendre ma
défense — comme il avait eu la chance d'être blessé, ce fut moi qui
fus le plus malmené.
— Voyons, dit-il, Huck ne vous a pas trompée, tante Sally. Il voulait
seulement délivrer Jim, et c'est vous qui l'avez pris pour moi. Sans
mon arrivée au bon moment, il n'y aurait pas eu d'aventure.
— Non, ajoutai-je, et si j'avais su que Jim était libre, il n'y aurait
pas eu de coups de fusil non plus, madame Phelps.
— Là, tu peux continuer à m'appeler tante Sally, répondit M'"° Phelps,
j'y suis habituée.
272 ^ LES AVENTURES DE HUCK FINN.
Puis elle voulut en avoir le cœur net à propos du testament de
miss Watson.
— Ah ! par exemple, dit Tom, je n'ai pas inventé ça.
Alors seulement je cessai de m'étonner qu'un garçon aussi bien
élevé que Tom Sawyer eût consenti sans hésiter à se mêler de l'éva-
sion. C'est parce qu'il savait que Jim était libre qu'il m'avait aidé à le
délivrer. Mais il y avait un autre mystère qui intriguait tante Polly.
— Je t'ai écrit trois fois, dit-elle à sa sœur, pour savoir ce que tu
voulais dire en m'annonçant que Sid était arrivé à bon port. Pourquoi
ne m'as-tu pas répondu?
— Je n'ai reçu aucune lettre de toi, et pourtant Tom allait tous les
jours à la poste, répliqua M"* Phelps.
— Tom, où sont ces lettres? demanda tante Polly.
— Elles sont là-haut dans notre chambre ; je ne les ai pas ouvertes.
J'ai pensé que cela ne pressait pas,
— Tu mériterais d'être écorché vif, Tom!
— Eh bien, tante Polly, j'ai été écorché. Si tu veux voir ma jambe...
Alors, au lieu de continuer à le gronder, tante Polly l'embrassa.
CONCLUSION.
— Dis donc, demandai-je à Tom le premier jour où il put sortir,
quelle était ton idée si nous avions réussi à partir avec Jim?
— Oh! j'avais mon plan, Huck. Je voulais l'emmener sur le radeau
jusqu'à l'embouchure du fleuve pour avoir toutes sortes d'aventures
comme toi. Ensuite, nous lui aurions annoncé qu'il était libre et nous
l'aurions reconduit à Saint-Pétersbourg à bord d'un steamer. Je me
serais arrangé pour prévenir le monde de son retour et pour arriver
la nuit. Tous les nègres seraient venus au-devant de nous, musique en
tête, avec des torches; ils nous auraient portés en triomphe...
— Tu crois?
— J'en suis sûr, répondit Tom en poussant un gros soupir. Le coup
est manqué. On a mis le grappin sur notre radeau et on a tant gâté Jim
qu'il refuserait de bouger.
Il va sans dire que Jim n'était pas resté longtemps dans son cachot.
Lorsque tante Polly avait appris qu'il s'était dévoué par amitié pour
Tom, elle l'avait rhabillé à neuf et offert de le prendre à son service.
En attendant notre départ, il vivait comme un coq en pâte et ne se
plaignait nullement de n'avoir pas de rats à apprivoiser. Tom lui avait
donné 40 dollars, non en récompense de son dévouement, mais pour
avoir si bien rempli son rôle de prisonnier.
— Là, massa Huck, s'écria le nègre en faisant sauter les dollars
dans sa main, ne vous avais-je pas dit que je redeviendrais riche
un jour, parce que j'ai les bras longs? C'est un signe qui ne rate
jamais. Avec cet argent et celui que je gagnerai je finirai par avoir
de quoi racheter ma femme.
— Eh bien, répliqua Tom, j'irai causer avec M. Thatcher à noire
retour là-bas et tu finiras par avoir de quoi plus tôt que tu ne penses.
3j
274
LES AVENTURES DE HUCK FINN.
— Oui, ajoutai-je, et si M"* Douglas tient toujours à me civiliser, je
tâcherai de me laisser faire, pourvu qu'elle vienne en aide à Jim.
— Tu auras raison, me dit Tom, car elle t'a joliment regretté. Ce
n'est pas elle qui nous empêchera de nous amuser. Elle a presque
promis de demander à notre tuteur, M. Thatcher, de m'acheter un
fusil aux vacances prochaines, et j'espère que tu en auras un aussi.
— Un fusil! quelle chance!... Mais non... Tu oublies que M. That-
cher ne doit plus avoir d'argent à moi. On me croyait mort et mon
père n'aura pas manqué de réclamer ma part.
— Tu te trompes. Tes 6000 dollars sont toujours là, avec les inté-
rêts. Ton père ne s'est pas remontré.
— Il ne reviendra jamais, dit le nègre.
— Gomment le sais-tu?
— N'importe comment je le sais ; il ne reviendra pas.
Pressé de questions, Jim finit par répondre :
— Eh bien, c'est lui qui était dans la maison
flottante où nous sommes entrés avant de quitter
l'île Jackson. Voilà pourquoi il ne reviendra pas.
Mes aventures sont finies, car tante Polly nous
a ramenés à Saint-Pétersbourg, où je suis en train
de me civiliser. Mon vieux Jim possède une petite
ferme que sa femme et ses deux enfants l'aident
à cultiver. Si Tom boite encore un peu de temps à
autre, c'est qu'il le fait exprès; il est bien aise
La balle qui l'a blessé, qu'on lui demande à voir la balle qui l'a blessé
et qui figure parmi les breloques attachées à sa chaîne de montre.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
I. Huck Finn se présente au lecteur 1
II. Jim. — La bande de Tom Sawyer 9
III. Le pèi'e de Huck 19
IV. La fuite 29
V. Un compagnon d'infortune 42
VI. La maison flottante. — Les serpents à sonnettes 54
VII. Mademoiselle Williamson 06
VIII. Le steamer naufragé 75
IX. Le sauvetage 83
X. Une leçon d'histoire 87
XI. Perdus dans le brouillard 92
XII. Remords 98
XIII. Une ferme dans l'Arkansas 107
XIV. Une vendetta américaine 113
XV. Le duc de Bridgewater et Louis XVII 1 20
XVI. Un pirate converti . 136
XVII. Le caméléopard ..... 1 4G
XVIH. Un deuil de famille Io7
XIX. Un bon placement 1 64
XX. Les trois sœurs 171
XXI. 6O0O dollars escamotés 178
XXII. Les quatre frères 1 83
XXIII. Une querelle 194
XXIV. Jim vendu 198
XXV. Tante Sally 200
XXVI. Tom rentre en scène 212
XXVII. Jim prisonnier 219
XXVIII. Préparatifs d'évasion 226
276 TABLE DES MATIERES.
Pages.
XXIX. Le tunnel 233
XXX. Les trouvailles jde Toni 239
XXXI. Couleuvres et araignées 246
XXXII. Coups de fusil.! 252
XXXIII. Tout s'explique 263
Conclusion 273
PARIS. - TYPOGIUPIIIE A. UENNLYKlJ, BUE D\RCET, 7.
■X