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Full text of "Les aventures de Huck Finn : l'ami de Tom Sawyer"

AlARK XWAit/ 










Traduction Je WI.Hughes : .hehnuyef 

illuslritians pr Acf). Si^nuy 



LIBRARY OF THE 

UNIVERSITYOF ILLINOIS 

AT URBANA-CHAMPAIGN 

MEINE 

813 
C59ah:Fh 

1886 



l^are Book & Spécial 
Coiloctiens Library 




^^^" ^^^^^^, 






LES 

AVENTURES DE HUCK FINN 

L'AMI DE TOM SAWYER 



^- 



CHKZ LE MEME EDITEUR 

OUVRAGES TRADUITS DE l'aNGLAIS PAR M. WILLIAM-L. HUGHES 

Les Aventures de Tom Sawyer, de Mark Twain. 1 vol. petit in-4°, illustré par 

Achille Sirouy. 
Les Bébés d'Hélène, imité de Habberton. 1 vol. in-8° grand raisin, illustré par 

Bertall. 
Récits d'un ÏIDmoriste, traduit de Habberton. 1 vol. in-18. 
Œuvres choisjes d^Edgar Poe, traduction nouvelle. 1 vol. in-j8. 



MARK TWAIN 



LES 



AVENTURES DE HUCK FINN 

I/AMI DE TOM SAWYER 

TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR 



WILLIAM-L. HUGHES 



ILLUSTRATIONS PAR ACHILLE SIROUY 




PARIS 

BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE DE LA JEUNESSE 

A. HENNUYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 



47> RL'K LAFFITTE, 47 
Droits de rcprodiiclion réservés. 






^a/ 



LES 



AVENTURES DE HUCI FINN 



L'AMI DE ÏOM SAWYEH 



-eï<*i«&^ 



IlUCK FINN SE PRÉSENTE AU LECTEUR. 



L'ami de Tom, c'est moi, Huckleberry Finn. Si vous n'avez pas 
lu les Aventures de Tom Savjyer, vous ne me connaissez pas. Cela ne 

fait rien : nous aurons vite lié connais- 
sance. M. Mark Twain vous a raconté 
l'histoire de Tom, et il y a mis un peu du 
sien, même en parlant de moi. Gela ne faii 
rien non plus, puisqu'on m'assure qu'il n'a 
ennuyé personne. La tante Polly, Mary 
Sawycr et la veuve Douglas ne disaient ja- 
mais que la vérité, et elles n'étaient pas 
toujours amusantes. Je parle de la tante de 
Tom, de sa cousine, et de la veuve qui 
m'avait adopté. 

Au fond, sauf quelques enjolivements, 

M. Mark Twain a rapporté les faits tels qu'ils 

se sont passés. Pour ma part, je n'ai pas 

assez d'esprit pour inventer, je raconterai donc simplement la suite de 

mes aventures. 

i 




L'ami de Tom, c'est moi. 



LES AVENTURES UE HUCK FINN. 



Or voici comment finit le livre de M. Mark Tv^ain : 
Tom et moi, nous avions découvert un trésor caché dans une 
caverne, et nous étions devenus riches. Six mille dollars chacun — 
une jolie fortune pour des orphelins de douze à treize ans ! Tom avait sa 
tante qui ne le laissait manquer dé rien, si elle le tarabustait un peu. 
J'étais moins orphelin et plus libre que lui. Mon père vivait encore; 
mais il avait disparu depuis longtemps. Je ne tenais pas à le voir 
revenir, parce qu'il me battait quand il avait bu, c'est-à-dire tous les 
jours. J'aurais mieux aimé n'avoir qu'une tante." 

Du reste, on se montrait bon pour moi, et je ne me rappelle pas avoir 
jamais eu trop faim. L'été, je dormais dans un tonneau vide ; l'hiver, 
je couchais dans une grange. Mon genre de vie me convenait. Personne 
ne s'occupait de moi, parce que j'étais pauvre. Je plaignais Tom, qui 
ne pouvait pas monter en bateau, se baigner ou pocher à la ligne 
plus de deux ou trois fois par semaine. Par malheur, mon argent 
vint tout gâter, et je me trouvai dans le môme cas. L'avocat That- 
cher plaça mes six mille dollars à intérêt, de façon à leur faire rap- 
porter un dollar par jour. La veuve Douglas, à qui j'avais rendu un 
grand service, m'adopta, comme je l'ai dit, et déclara qu'elle voulait 
essayer de me civiliser. J'étais habitué à vivre à ma guise et ça ne 
m'allait pas du tout de rester enfermé dans une maison, de me lever, 
de manger, de me coucher à heure fixe. Et puis, mes habits neufs me 
gênaient. A la fin, je n'y tins plus et je décampai, après avoir repris 
mes vieilles nippes. Pour la première fois depuis longtemps je me 
sentis ù l'aise, libre et content. J'avais retrouvé le tonneau où je dor- 
mais sans me donner la peine de me déshabiller. Personne ne m'em- 
pêchait de flâner dans les bois, de m'allongor sur l'herbe ou au bord de 
l'eau, et de dégringoler le long des berges. Je pouvais fumer sans 
avoir besoin de me cacher. 

Une seule chose me tracassait. Les provisions dont mes poches 
étaient plwnes ne dureraient pas toujours, et on remettrait le grappin 
sur moi, si je reparaissais dans les rues. Je n'eus pas le temps de 



HUCK FINN SE PRESENTE AU LECTEUR. 'A 

m'inquiéter. Tom me relança au bout du second jour et me gronda 
plus fort que ne l'avait jamais fait la veuve. 

— Tu as beau crier après moi, lui dis-je, j'aime mieux vivre comme 
autrefois, au lieu de me laisser civiliser. 

— Vivre comme autrefois? Allons donc ! Aujourd'hui personne ne 
te donnera à dîner en échange de ta pêche. 




Personne ne m'empêchait de dégringoler le long des berges. 



— Tu crois? 

— J'en suis sûr. Maintenant que tu es riche, tu ne dois pécher ù la 
ligne que pour t' amuser. Si tu te présentes avec un beau poisson, on 
l'acceptera el grand merci ! On te permettra peut-être de conduire les 
chevaux à. l'abreuvoir ou de mener paître les vaches ; on n'aura pas 
l'idée de t'offrir une bouchée de pain. On te réclamera plutôt de l'ar- 
gent, parce qu'on se figurera que cela t'ennuyait de te promener seul. 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



— Je ne suis pas fier; je dirai simplement : j'ai faim. 

— On te rira au nez et on te demandera ce que sont devenus tes 
six mille dollars. 

— .-Un individu ne peut donc pas faire ce qu'il veut quand il est 
riche ? 

— Non; du moins, pas avant d'avoir vingt et un ans. 

Comme je ne paraissais pas convaincu, Tom trouva un autre moyen 
pour me décider. Il me raconta que la bande de voleurs dans laquelle 
il avait promis de m'admettre serait bientôt organisée. Les autres 
m'avaient déjà accepté pour lieutenant ; mais ils ne voudraient plus de 
moi, si je m'obstinais à m'habiller aussi mal et à coucher dans un 
tonneau. 

Je retournai donc chez M"* Douglas, qui me reçut à bras ouverts 
et ne m'adressa pas trop de reproches, de sorte que je fus fùché de lui 
avoir causé de la peine. Elle me fit endosser mes habits neufs. La 
vieille histoire recommença. La cloche sonnait pour annoncer le déjeu- 
ner, le dîner ou le souper. Que l'on eût faim ou non, on était tenu 
d'arriver à l'appel et de rester à table jusqu'à ce que le dernier plat 
eût été servi. Au bout de dix minutes, j'en avais toujours assez, et je 
ne demandais qu'à m'en aller. Ah ! bien oui. Chez les gens civilisés, les 
choses ne se passent pas ainsi. Pour peu que l'on mange vite, il faut 
regarder manger les autres, et sans bâiller encore ! J'eus beau me 
plaindre, la veuve tint bon. 

— Mon pauvre Huck, me dit-elle, c'est là une affaire d'habitude ; tu 
apprendras bientôt à demeurer assis sans te sentir des fourmis dans 
les jambes. 

Elle se trompait joliment; les fourmis s'acharnaient contre moi 
avant que le repas fût à moitié fini. Alors la sœur de la veuve, 
miss Watson — une vieille fille qui n'était pas méchante au fond — se 
mettait <3e la partie. « Huck, ne pose pas les coudes sur la nappe ; 
Huck, tiens-toi droit ». Puis elle me faisait rire en imitant mes bâille- 
ments, et les fourmis décampaient pour le moment. Miss Watson 



IIUCK FINiN SE PRESENTE AU LECTEUR. 5 

avait été maîtresse d'école. C'est sans doute pour cela qu'elle me 
reprenait à tout propos. Avec elle pourtant, pas moyen de se fâcher. \^ 

Ma mère m'avait un peu appris à lire et à écrire ; mais, comme 
mon père refusa plus tard de me laisser aller à l'école, c'était presque 
à recommencer; grâce à miss Walson, je me rattrapai vite. Les leçons 
s'allongeaient et ne m'ennuyaient plus autant. 

— Est-ce que j'arriverai jamais à écrire aussi bien que Tom? lui 
demandai-je un jour. 

— D'ici à un mois tu écriras beaucoup mieux et tu feras moins de 
fautes d'orthographe que lui, si tu veux te donner un peu de peine. Je 
n'ai jamais eu un meilleur élève que toi, Huck. 

Pour le coup je me sentis fier et je pensai moins au tonneau, que je 
regrettais cependant parfois. Un beau matin, Tom fut très étonné 
quand Jim, le nègre de miss Watson, lui remit une lettre où je l'en- 
gageais à venir dîner chez la veuve. 

Môme durant les vacances, la veuve me tint la bride serrée. J'étais 
bien plus heureux lorsqu'on ne songeait pas à me civiliser. S'il n'y 
avait eu que M™^ Douglas et sa sœur, la vie que je menais ne 
m'aurait pas semblé trop dure, malgré les leçons. Avec elles je 
ne me sentais plus gêné ; mais elles invitaient souvent du monde 
à dîner, et elles se moquaient de moi, parce que je voulais aller 
manger dans la cuisine. Sans Tom, je me serais encore sauvé. Je le 
voyais une ou deux fois par semaine et nous prenions rendez-vous pour 
courir les bois le soir, lorsqu'on nous croyait couchés. L'hiver, un bon 
lit vaut peut-être mieux qu'un tonneau ; l'été, c'est une autre histoire ! 

Une nuit, je venais de gagner ma chambre. Je n'étais pas de bonne /^ 
humeur, car il m'avait fallu demeurer depuis six heures en compagnie 
de gens que je ne connaissais pas et qui s'obstinaient à me faire 
causer — pas pendant le dîner, par exemple; à table, ils étaient trop 
occupés pour penser à moi. Plus tard, dans le salon, ils ne m'avaient 
pas laissé aussi tranquille. 

— Huck, maintenant que tes moyens te permettent de choisir une 



6 



Ll^S AVENTURES DE IIUGK FINN. 



profession, n'as-tu pas envie de devenir médecin? me demanda un 
vieux monsieur. 

— Oh ! non, répliquai-je. Mon père disait toujours que les médecins 
ne servent qu'à tuer plus vite mi malade. 




Docteur, cela vous apprendra à interroger un gaillard bien portant. 



— Docteur, cela vous apprendra à interroger un gaillard bien portant, 
s'écria un jeune homme, qui ajouta, en s'adressant à moi : Vous préfé- 
rez sans doute être avocat? Votre père ne vous a pas prévenu contre 
les avocats? 

— Si. Ils vendraient leur langue au diable. 

Alors le docteur salua le monsieur qui venait de me parler et, à 
mon grand étonnement, tout le monde se mit à rire. 



HUCK FIiNN SF] PRESENTE AU LEcyiEUR. 




— Il faudra pourtant que tu choisisses un état, Huclv, dit la veuve. 

— Tom et moi nous en avons déjà choisi un. 

— Je parie que vous songez tous deux à redevenir pirates? 

— Plus tard, c'est possible, lorsque nous pourrons acheter un beau 
navire. 

— Et en attendant? 

— C'est un secret. 
Là-dessus, chacun se mit à m'accabler de 

questions, cherchant à me tirer les vers du 
nez. Les dames surtout se montraient cu- 
rieuses. Je crus qu'elles ne s'en iraient ja- 
mais. Voilà pourquoi j'étais si tracassé. Après 
avoir mis ma chandelle sur la table, je m'as- 
sis près de la fenêtre et j'essayai en vain de 
penser à quelque chose, de gai. Le souvenir 
d'une salière que j'avais renversée à dîner 
me trottait dans la tête. Gela n'annonçait 

rien de bon. Tandis que je me reprochais de n'avoir pas jeté une pincée 
de sel par-dessus mon épaule gauche, j'aperçus une petite araignée 
qui grimpait le long d'une de mes manches. J'eus la bôtise de lui don- 
ner une chiquenaude qui l'envoya au beau milieu de la flamme de 
la chandelle. Tuer une araignée du soir, fût-ce par hasard, porte 
malheur, tout le monde le sait. Je me levai et je tournai trois fois sur 
moi-même en faisant le signe de la croix, puis j'attachai une mèche 
de mes cheveux avec un bout de fil. Ces moyens-là servent à chasser 
le mauvais sort quand on perd un fer à cheval que l'on a eu la chance 
de ramasser; mais suffisaient-ils dans le cas actuel? J'en étais rien 
moins que sûr. Aussi fus-je presque tenté de descendre en tapinois à 
la cuisine afin de consulter le grand nègre de miss Watson . 

Jim était plus à môme que personne de me renseigner là-dessus. 
Tout à coup je me souvins que Tom Sawyer m'avait prévenu que 
notre bande de voleurs était presque organisée et qu'il fallait me tenir 



J'eus la bêtise de lui donner 
une chiquenaude. 



LLS AVENTURES DE llUCK FINN. 



sur le qui-vive les derniers jours, ou plutôt les dernières nuits de la 
semaine. Or la semaine touchait à sa fin. J'oubliai aussitôt l'araignée, la 
salière, et j'allumai ma pipe. Rien ne bougeait dans la maison ; je ne 
risquais pas d'êlre surpris et grondé par la veuve. Ding, ding, ding! 
L'horloge de l'église voisine sonna enfin douze coups, et tout retomba 
dans le silence. 

Au bout de quelque temps, j'entendis comme un bruit de branches 
brisées au-dessous de la croisée. Je me tins coi et j'écoulai. Bientôt 
un mt...â...oil discret résonna à peu de distance. C'était le signal 
convenu. Je répondis mi. A... où aussi doucement que possible. Je 
soufflai la lumière, je sortis par la fenêtre et, me laissant glisser le. 
long du toit d'un hangar, j'eus bien vite rejoint Tom qui m'attendait 
sous les arbres. 



n 

JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYEU. 

Nous avançâmes sur la pointe des pieds le long d'une allée qui 
menait à une des sorties du jardin. An moment où nous passions 
devant la cuisine, mon pied s'embarrassa dans une racine d'arbre, je 
lombai à la renverse et ma chute causa un léger bruit. Tom s'accroupit 
par terre et nous demeurâmes immobiles. Jim se tenait assis à la 
porte de la cuisine. Nous le voyions très bien, parce qu'il y avait 
une lumière derrière lui. Il se leva et avança la tête en prêtant 
•;■ r oreille. 

— Qui est là? demanda-t-il au bout d'une minute. 

Après avoir encore écouté un instant, il s'avança de notre côté et 
s'arrêta entre Tom et moi. Nous aurions presque pu le toucher; mais 
nous nous gardions bien de bouger. Une de mes chevilles se mit à 
me démanger et je n'osai pas me gratter; ensuite ce fut mon oreille 
gauche, puis mon dos, juste entre les deux épaules. Il me semblait que 
je mourrais, si je ne me grattais pas. J'ai souvent remarqué depuis que 
ces sortes de démangeaisons vous prennent toujours mal à propos, 
lorsque vous êtes à table, à l'école, ou quand vous essayez de vous 
endormir. Bientôt Jim dit : 

— Ah çà! qui êtes-vous? Où êtes-vous? Pour sûr, j'ai entendu 
quelque chose... Bon, je sais ce que je vais faire. Je ne bougerai pas 
d'ici, et de cette façon je verrai bien si je me suis trompé. 

Et le voilà qui s'assoit par terre, s'adosse à un arbre et allonge les 
jambes de mon côté. 

Alors ce fut le nez qui commença à me démanger au point que les 
larmes me vinrent aux yeux. Gela dura six ou sept minutes ; mais le 



If) LES AVENTURES CE IIUCK FINX. 

-^ 1 






temps me parut beaucoup plus long — j'avais une peur atroce d'éter- 
nuer. Heureusement la respiration de Jim annonça qu'il s'endormait, 
et en effet il ne tarda pas à ronfler. 

— Filons, Huck, dit Tom à voix basse 
Je le suivis en rampant. A peine nous fûmes-nous relevés, ù une 

dizaine de pieds plus loin, que Tom me proposa de revenir en arrière 
et d'attacher Jim à l'arbre. Moi, je ne voulais pas risquer de réveiller le 
nègre; il aurait donné l'alarme et on se serait aperçu que je manquais 
à l'appel. 

— Tu as raison, dit Tom. Tant pis, car la farce était bonne. Seu- 
lement il faut revenir tout de même. J'ai laissé la bande au bas de 
la colline. Nous 'devons visiter notre caverne ce soir, et je n'ai pas 
assez de chandelles. Tu la connais, la caverne ; elle n'est pas gaie, et 
si elle ne se trouvait pas bien éclairée, surtout la première fois, on 
ne voudrait plus revenir. Puisque Jim dort, profitons-en pour nous 
glisser dans la cuisine et augmenter notre provision. 

Je ne trouvai rien à répondre. Nous regagnâmes donc à pas de 
loup la cuisine, où Tom prit une demi-douzaine de chandelles, laissant 
cinq cents sur la table en guise de payement. Dès que nous fûmes 
dehors, je voulus pi^endre mes jambes à mon cou ; mais Tom tenait à 
jouer un tour au nègre, et je dus l'attendre tandis qu'il rampait sur 
le« gcnoirx jusqu'à l'arbre. 

"^Lorsqu'il m'eut rejoint, nous courûmes le long de l'allée. Arrivés 
au bout du jardin, la haie franchie, nous fîmes halte au haut d'une 
colonne, derrière la maison de la veuve. Tom me raconta qu'il s'était 
pimtenté d'enlever le chapeau du nègre et de l'accrocher à une branche 
d'arbre, juste au-dessus de la tête du dormeur. Le lendemain, Jim 
affirma que les fées l'avaient plongé dans un profond sommeil pour 
le transporter aux quatre coins de la ville et l'avaient ensuite ramené 
ea face de la cuisine, sous le gros chêne, à une branche duquel elles 
avaient suspendu son chapeau afin de montrer d'où venait le coup. 
Le surlendemain. Jim se rappela fort bien avoir passé au moins une 



Jl-M. 



LA UAXDE DE TOM SAWÏKH. 



I I 



-^ 




heure ù la Nouvelle-Orléans, et plus tard il se vanta d'avoir fait le 
tour du monde à cheval sur un manche à balai. Cette aventure, dont 
il n'entretenait que êo^' camarades, le rendit très fier. Les nègres, 
entre eux, ne se lassent jamais de parler des exploits des fées ou 
des sorcières, et Jim se montrait trop convaincu pour ne pas ren- 
contrer beaucoup d'auditeurs cré- 
dules. 

Du haut de la colline au sommet 
de laquelle Tom s'était arrêté pour 
reprendre haleine, nous dominions 
la petite ville de Saint-Pétersbourg 
(Etat de Mississipi), où quelques 
rares lumières brillaient encore çà 
et là, éclairant sans doute quelque 
chambre de malade. Au bas du la 
ville coulait le Mississipi, large 
d'au moins un mille, calme etres- 

plendissant à la lueur des étoiles. Nous dégringolttmes le long de la 
pente, et dans la vieille tannerie abandonnée nous trouvâmes Joe 
Harper, Ben Rogers et plusieurs autres canii^rades qui s'étaient 
cachés sous le hangar. Quelques minutes plus tard, nous détachions 
un canot, et la bande montait à bord pour tîébarquer à d^ux milles 
plus bas, en face d'un point de la côte que Tom et moi connaissions 
fort bien. rV 

Après avoir amarré le bateau et gagné la berge, on s'arrêta devant 
le buisson qui cachait une des entrées de la grotte où Tom avait failli 
périr de faim. Le capitaine — il n'était pas permis de lui donner un 
autre nom durant une expédition — fit jurer à chacun de garder le 
secret, ordonna d'allumer les chandelles et montra le chemin. Pour 
entrer, il fallut se traîner à quatre pattes. Peu à peu l'ouverture 
s'agrandit et forma un couloir où chacun pouvait marcher debout et 
voir plus claij. Il n'était que temps, car la moitié des recrues semblait 



Les uègres se racoutant les exploits 

des fées ou des sorcière!^. 



li LES AVENTURES DE HUGK FLXX. 

déjà prête à déserter. Enfin, toujours guidé par Tom, on arriva, en 
se faufilant à travers une autre fente que personne n'avait remarquée, 
dans la grande cave où nous avions découvert le trésor. 

— C'est ici le repaire où nous «établirons notre quartier général, 
dit Tom. 

La vue du repaire, dont les murs étaient humides et où le3 sièges 
manquaient, n'excita pas autant d'enthousiasme que je m'y attendais. 
Tom s'en aperçut sans doute, car il reprit aussitôt : 

— On ne se réunira ici que dans les grandes occasions ; l'été, nous 
camperons dans le bois voisin. 

— Tant mieux, dit Joe Harper ; la cachette est bonne ; mais il faut 
s'écorcher les genoux et les coudes pour y arriver. Mon pantalon est 
tout déchiré. 

— Bah ! répliqua Tom, on croira que tu as grimpé à un arbre. Du 
reste, s'il y a des capons parmi nous, ils sont libres de s'en aller, 
puisqu'ils n'ont pas encore prêté serment. Que les capons lèvent la 
main. 

Aucune main ne se leva. 

— A la bonne heure! s'écria Tom. Je vois que j'ai bien choisi mes 
hommes et que je puis compter sur eux. Maintenant, je vais vous lire 
le serment, et vous le signerez de votre sang. 

Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle il avait écrit le 
serment. Les membres de la bande juraient d'obéir aux ordres du 
capitaine et de se soutenir les uns les autres. Si quelqu'un révélait les 
secrets de la bande, on tirerait au sort pour savoir qui le tuerait, et le 
justicier désigné s'engageait à ne pas manger ou dormir jusqu'à ce 
qu'il eût plongé son poignard dans le cœur du coupable et tracé une 
croix sur sa poitrine. Celte croix était la marque de la bande de Tom 
Sawyer, qui, seule, avait le droit de s'en servir. Si un des affiliés se 
révoltait contre le capitaine, il passerait devant un conseil de guerre 
et on lui brûlerait la cervelle séance tenante. Il y en avait beaucoup 
plus long; mais je ne me rappelle pas le reste. 



JIM. — LA BANDE DE TO.M SAWYEK. 13 

Ben Uogers déclara que c'était un très beau serment et demanda 
si Tom l'avait inventé d'un bout à l'autre. Tom reconnut avoir presque 
tout copié dans des histoires de chefs de voleurs ou de pirates, qui 
savaient mieux que lui ce qu'il fallait faire jurer à leurs hommes. 

Quelqu'un opina qu'il serait peut-être bon de tuer aussi les familles 
de ceux qui trahiraient les secrets de la bande. Tom, ayant approuvé 
cette idée, prit son crayon et griffonna une ligne sur le papier qu'il 
venait de lire. 

— C'est fort bien, dit alors Ben Rogers j mais voilà Huck Finn, qui 
n"a pas de famille. 

— Est-ce qu'il n'a pas son père? demanda Tom. 

— Oui, un père que nous ne saurons jamais où trouver; il y a plus 
d'un an qu'on ne l'a pas revu. Ça ne serait pas juste envers les autres, 
qui ont des familles à tuer. 

Le cas était embarrassant ; mais, grâce à Tom, on finit par con- 
sentir à ne pas rayer mon nom de la liste. En somme, chacun de nous 
se piqua le doigt avec une épingle et signa le serment avec son sang. 

— A présent, dit Tom, il est bien entendu que notre bande est une 
bande de voleurs de grand chemin, pas autre chose. Nous nous met- 
trons en embuscade pour arrêter les voitures ou les voyageurs. 

— Et s'ils ne veulent pas s'arrêter? demanda un sceptique. 

— Oh ! dans les livres ils ne manquent jamais de s'arrêter lorsque 
des gens masqués leur crient : « La bourse ou la vie ! » Les chevaliers 
du grand chemin portent toujours un masque — autrement ils ne 
pourraient pas aller dans le monde sans être reconnus. 

— Nous n'avons pas de masques ! 

Tom paraissait avoir prévu l'objection. Il jeta à terre sa casquette, 
lira de sa poche un foulard de sa tante Polly — un beau foulard tout 
neuf dans lequel il avait taillé deux trous ronds à l'aide d'une paire 
de ciseaux, et dont il se coitla en un clin d'œil. 

— La bourse ou la vie I cria-t-il... Que penses-tu de ce masque-là, 
Jack? 



LES AVENTURES DE ilLCK FL\X. 




— C'est vrai que ça doit effrayer les gens, dit Jack, qui venait de 
faire un bond en arrière. 

— Rien de plus facile à fabriquer, reprit Tom en retirant son mas- 
que. Il n'y a qu'à bien marquer la place des yeux. 

Très facile, en effet! ainsi que l'apprirent bientôt douze ou quinze 




L'expéJilioQ de la veille avait bien ai-rangé mes habits. 



ménagères de Saint-Pétersbourg, qui ne connurent que beaucoup plus 
tard l'utilité des mouchoirs troués. En attendant, le coup de théâtre 
imaginé par Tom lui valut un plein succès, et son plan de campagne 
fut adopté sans hésitation ni nouvelle discussion. 11 fut nommé capi- 
taine à l'unanimité des voix, et on m'accepta pour lieutenant. Lorsque 
je regagnai ma chambre, au point du jour, j'étais aussi heureux que 
fatigué. 

Le lendemain, j'osai à peine descendre à l'heure du déjeuner, tant 
l'expédition de la veille avait bien arrangé mes habits. J'eus beau 



JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYER. 15 

gratter les gouttes de suif avec mon canif et brosser, ils n'avaient 
plus l'air neufs, tant s'en faut. La veuve se douta bien de quelque 
chose ; mais elle ne me gronda pas. Au contraire, elle empêcha sa 
sœur de me gronder en lui disant doucement : « Laisse-le tranquille, 
nous finirons par l'apprivoiser, a J'avais presque envie de lui tout 
raconter. 

Pendant six semaines, la bande fut convoquée de loin en loin. Elle 
ne se trouvait presque jamais au grand complet, bien que Tom eût 
menacé de brûler la cervelle à quiconque s'absenterait deux fois de 
suite. Beaucoup de ses hommes n'étaient libres que le dimanche, et 
pour rien au monde ils n'auraient consenti à être des voleurs ce 
jour-là. Au fond ce n'était pas très amusant. Nous n'avions arrêté 
personne. Nous nous contentions de sortir à l'improviste du bois pour 
effrayer les gens qui apportaient des légumes ou conduisaient des 
porcs au marché. Tom appelait les cochons des lingots et les carottes 
des rubis. Je ne vois pas ce que nous y gagnions, excepté un coup de 
fouet de temps à autre. Ensuite nous courions nous cacher dans notre 
caverne, où le capitaine se vantait d'avoir remporté une nouvelle 
victoire. Un matin, il nous fit avertir par le second lieutenant, Joe 
Harper, qu'il venait d'apprendre par ses espions qu'une caravane de 
riches marchands espagnols et arabes devait passer le lendemain 
à peu de distance de la grotte avec deux cents éléphants, cinq cents 
mules et six cents chameaux chargés de diamants. L'escorte ne se 
composait que d'une centaine de soldats. 11 s'agissait de nous mettre 
en embuscade pour tomber au bon moment sur la caravane, disperser 
l'escorte et emporter les diamants dans notre repaire. Il fallait donc 
fourbir nos armes et nous trouver au lieu du rendez-vous dès huit 
heures du matin. Le capitaine nous ordonnait sans cesse de tenir 
nos armes en bon état, parce que dans ses livres les bandits passaient 
la moitié de leur temps à fourbir leurs arquebuses. Il savait pourtant 
très bien que nous ne possédions que des sabres fabriqués avec des 
lattes et des fusils représentés par des manches à balai. 



iC 



LES AVEN TU ri: S DE IILCK TINN. 



Je ne croyais pas du tout que nous pourrions effrayer un si grand 
tas d'Espagnols et d'Arabes ; mais je tenais trop à voir les éléphants 
et les dromadaires pour laisser échapper l'occasion. Les autres éprou- 
vèrent sans doute la même curiosité, car Tom n'eut pas à se plaindre 
do leur manque d'oxactilndo. 




Elle tomba sur nous à coups de parapluie. 



Cachés derrière les arbres, nous attendîmes le signal convenu, et 
lorsque le capitaine cria : En avant ! nous nous lançâmes le long de la 
colline. Je n'aperçus ni Espagnols,' ni Arabes, ni chameaux, ni élé- 
phants; mais une classe de l'école du dimanche que l'on menait en 
pique-nique dans le bois — et une classe de petites filles encore ! Elles 
eurent joliment peur et se sauvèrent à la débandade. Notre butin ne 
fut pas lourd : quelques biscuits, un pot âo confitures, un livre de can- 



JIM. — LA BANDE DE TOM SAWYEll. M 

tiques et une poupée. La vieille sous-maîtresse nous fit tout lâcher ; 
elle tomba sur nous à coups de parapluie et nous n'en fûmes pas 
quittes à trop bon marché. 

— Avec tout ça, dis-je à Tom, je n'ai pas vu un seul diamant. 

— Il y en avait des masses, répliqua-t-il, et des Arabes et des 
dromadaires aussi. , 

— Pourquoi ne les avons-nous pas vus alors ? 

— Si tu avais lu les Aventures de Don Quichotte^ i\x saurais pour- 
quoi. C'est la faute des enchanteurs. Les soldats, les mules et le reste 
étaient là ; mais les magiciens ont transformé la caravane en école 
du dimanche, par pure méchanceté. 

— Il fallait nous en prendre à eux, au lieu d'effrayer les filles. 

— Allons donc! me répondit Tom. Ils auraient appelé à leur aide 
des génies qui nous écrabouilleraient rien qu'en levant le doigt. Si 
nous avions pu faire venir d'autres génies pour rosser les premiers, 
je ne dis pas. 

— Gomment les magiciens les font-ils venir? demandai-je. 

— Dans les Mille et une Nuits, quand vous avez besoin d'un génie, 
vous frottez une vieille lampe d'étain ou une bague de fer. Alors le 
génie arrive "au milieu d'un nuage de fumée, et se met à vos ordres. 
Si vous lui commandez de bâtir avec des diamants un palais de qua- 
rante milles de long, do le remplir de bonnes choses et d'y amener 
la fille de l'empereur de Chine, parce que vous voulez vous marier 
avec elle, il faut qu'il le fasse avant le. coucher du soleil. Bien plus, il 
est obligé de transporter le palais d'un bout du pays à l'autre, si vous 
lui en donnez l'ordre. 

— Eh bien, je le trouve bête de ne pas garder le palais pour lui. 
Je ne serais pas assez sot pour planter là ma besogne et courir après 
un individu, tout bonnement parce qu'il a frotté une vieille lampe ou 
un anneau de fer. 

— Tu serais obligé de venir dès qu'il aurait assez frotté ; c'est 
dans le livre. 

3 



18 LES AVENTURES DE HUGK FLNN. 

— Allons, ne te fâche pas. Je viendrais, puisqu'il n'y aurait pas 
moyen de faire autrement; mais je te parie que l'individu serait 
écrubouillé avant d'entrer dans son palais. 

— Il n'y a pas moyen de raisonner avec toi, Hack ; tu as la tête 
trop dure. 

Je pensai à tout cela pendant deux ou trois jours ; puis je me 
décidai à en avoir le cœur net. Après m'ètre procuré une vieille lampe 
d'étain et un anneau de fer, je les frottai jusqu'à me casser presque 
les bras. Mon idée était de bâtir un beau palais que j'aurais donné à 
la veuve, à la condition qu'elle renoncerait à me civiliser. Gela ne me 
servit à rien. Aucun génie ne se montra. Je restai persuadé que Tom 
croyait aux Arabes et aux éléphants, mais que sa caravane était bien 
une école du dimanche. 

A la suite de cette mémorable aventure, la plupart des voleurs de 
grand chemin, honteux d'avoir été dispersés par une vieille dame 
armée d'un simple parapluie, donnèrent leur démission, et, en dépit 
des remontrances du capitaine, je suivis leur exemple. 



m 

LE PÈRE DE IIUCK. 

Deux OU trois mois s'écoulèrent. Dès la rentrée des classes, on 
m'avait envoyé à l'école et peu à peu je m'y étais habitué. Par degrés 
aussi, je m'accoutumais aux façons de la veuve. L'hiver, d'ailleurs, il 
me paraissait moins dur de vivre dans une maison et de coucher 
dans un lit. 

Un matin — j'ai de bonnes raisons pour me rappeler ce matin-là — 
je fus encore assez malencontreux pour répandre sur la nappe tout le 
contenu de la salière. Je me dépêchai d'avancer la main afin de lancer 
une pincée de sel par-dessus mon épaule gauche. Miss Watson ne 
m'en laissa pas le temps; elle ramassa le tout avec son couteau et me 
traita de maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me sentais 
donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait m'arriver de 
fâcheux. 

Je descendis jusqu'au bout du jardin, qui s'étendait derrière la mai-, 
son, et je sortis par la petite porte de service. Une légère couche de 
neige, tombée le matin môme, couvrait le sol et je vis des traces de 
pas. Quelqu'un était monté par un sentier aboutissant à une carrière 
abandonnée. On s'était arrêté devant la porte, puis on avait longé la 
clôture. Pourquoi donc n'était-on pas entré? Tom ne prenait jamais ce 
chemin-là, sans quoi je me serais figuré qu'il était venu en cachette me 
rappeler que, depuis' longtemps, nous n'avions pas fait l'école buis- 
sonnière. Mais non ; son pied n'aurait pas laissé des empreintes aussi 
longues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l'examiner. La 
neige reproduisait très nettement la marque d'une croix tracée sous 
le talon gauche du promeneur à l'aide de gros clous. Gela me suffit. 



20 . LES AVENTUFIES DE IIUCK FINN. 

Je savais fort bien qui dessinait ainsi une croix sur sa chaussure. 
En un clin d'œil, je me redressai et je descendis la colline au pas de 
course. Je ne m'arrêtai qu'en arrivant chez M. Thatcher, qui se tenait 
dans son bureau, où l'on me fit entrer. 

— Tu viens à propos, Huck, me dit-il en riant. Te voilà tout essouf- 
flé. Est-ce que tu as couru si vite parce que j'ai de l'argent à te remettre? 

— Gomment! de l'argent à me remettre? 

— Oui. J'ai touché hier le premier semestre de tes intérêts, plus de 
cent cinquante dollars. Seulement, il est convenu avec la veuve que 
nous placerons ces fonds avec le reste. 

— Oui, oui, j'ai bien assez de ce qu'elle me donne. Gardez-les, et les 
six mille dollars aussi, comme s'ils étaient à vous. 

M. Thatcher parut surpris. 

— Hum! dit-il; il y a une anguille sous roche. Voyons, mon gar- 
çon, explique -toi. 

— Ne me demandez pas d'explication, s'il vous plaît. Vous garderez 
tout, n'est-ce pas? 

— Sais-tu que tes airs mystérieux m'intriguent? Tu me caches 
quelque chose. 

— Je tiens à ce que vous gardiez l'argent, voilà tout, répliquai-je. 
Est-ce que je n'ai pas le droit de vous le donner? Je suis venu exprès 

* pour cela. Ne m'en demandez pas davantage. 

— Oh ! oh ! dit-il après m'avoir regardé un instant, je crois devi- 
ner, et je vais tâcher de te tirer d'embarras... Non, tu n'as pas le droit 
de me donner ton bien à titre gratuit; mais la loi te permet de me le 
vendre. 

Il griffonna une ligne ou deux sur une feuille de papier, qu'il me fit 
signer, et, après m'avoir lu ce qu'il venait d'écrire, il ajouta : 
. — Vois-tu, c'est là un acte de vente. Un simple don ne serait pas 
valable. Voilà un dollar qui représente le prix d'achat. Mets-le dans ta 
poche. Maintenant, tu peux affirmer que tu as cédé les sommes placées 
en ton nom, que tu as reçu un équivalent en échange et que tu ne 



LE PERE DE IIUGK. 



21 



possèdes plus rien. Un homme de loi te répondrait que tu n'es pas 
majeur et que ta signature n'a aucune valeur; mais tu n'as pas affaire 
à un homme de loi, hein? Gela te suffira pour le moment, je pense ? Si 
quelqu'un cherche à mettre la main sur tes fonds, tu me l'enverras et 
nous verrons. 




Le père de Hnck. 

— Merci, monsieur Thatcher; vous m'enlevez une grosse épine du 
pied. J'ai eu raison de m'adresser à vous. 

— Eh bien, puisque tu as confiance en moi, pourquoi ces cachotte- 
ries? Ton père est de retour ? 

— Je n'en suis pas sûr; mais il plante toujours des clous dans le 
talon de sa botte gauche, de façon à former une croix pour tenir le 
diable à distance, et j'ai vu sa marque sur la neige. 



22 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

— Bah ! ton père n'est certes pas le seul citoyen de Saint-Péters- 
bourg dont la botte gauche porte un ornement pareil. C'est égal, Huck, 
nous finirons par te civiliser. Tu es un malin. 

Il était plus malin que moi, car il avait tout compris dès le premier 
mot. Cependant, pour peu qu'il eût continué son interrogatoire, je serais 
resté fort embarrassé. Je craignais mon père, dont je n'avais jamais 
eu à me louer, et, d'un autre côté, l'idée de travailler du matin au soir, 
comme les gens civilisés dont on me citait sans cesse l'exemple, ne 
me souriait guère. Bref, j'étais fort tracassé. La veuve, qui me trouva 
en train de broyer du noir, me fît causer, et elle crut me rassurer en 
me disant : 

— Ne t'inquiète pas. Je ne t'abandonnerai pas, lors même que 
M. Thatcher garderait pour lui tes six mille dollars. 

— Il ne les gardera pas pour lui, répliquai-je ; ce serait trop de 
chance. On ne me laissera jamais tranquille. J'avais raison de ne pas 
vouloir ôlre riche. 

— Tu changeras d'avis un de ces jours , me dit la veuve en 
riant. 

— En tout cas, mon père ne gagnerait rien à devenir riche, et j'ai- 
merais mieux donner l'argent à un autre — à M. Thatcher ou à vous, 
par exemple. 

— Gomment I tu ne veux pas que ton père profite de la fortune que 
tu dois au hasard ? 

— Non. Avec de l'argent plein les poches, il ne travaillerait plus du 
tout, et alors... 

— Ah ! c'est vrai, mon pauvre Huck, j'oubliais. Sans lui, tu ne serais 
pas le petit sauvage que nous avons tant de peine à apprivoiser. Enfin, 
il faut espérer que M. Thatcher a raison et que tu en seras quitte pour 
la peur. 

Moi, je savais mieux qu'elle que M. Thatcher se trompait. Ce n'est 
pas pour rien qu'on renverse une salière. Lorsque je montai ce soir-là 
dans ma chambre, j'y trouvai mon père. Je m'étais retourné en en- 



LK PEUL: UE lll'CK. 23 



trant afin de fermer la porte, et à peine me fus-je retourné de nouveau, 
que je l'aperçus. Je ne m'attendais pas à le rencontrer si tôt et je me 
sentis d'abord effrayé. 

Il avait près de cinquante ans et on les lui aurait donnés. Ses che- 
veux, longs, emmêlés, graisseux, retombaient autour de sa tête comme 
les rameaux d'un arbre à travers lesquels on voyait briller ses yeux. Ils 
étaient encore tout noirs, aussi noirs que sa barbe et ses favoris 
ébouriffés. Son visage, ou ce que l'on pouvait voir de son visage, 
n'avait pas de couleur; il était blanc, mais d'un blanc à vous donner 
la chair de poule — le blanc d'un ventre de poisson. Quant à ses vête- 
ments, c'étaient des loques, rien de plus. Il se tenait assis, le pied 
gauche appuyé sur le genou droit. La botte de ce pied était crevée et 
deux des doigts, qui passaient à travers la crevasse, remuaient de 
temps à autre. Son chapeau de feutre noir, un vieux chapeau à moitié 
défoncé, gisait par terre. 

Je restai à le regarder, tandis qu'il me regardait de son côté, sa 
chaise un peu renversée en arrière, puis je posai la chandelle sur la 
table. Je vis que le châssis de la fenêtre était levé et je devinai qu'il 
avait dû entrer par là en se glissant le long du toit de l'appentis. Après 
m'avoir examiné des pieds à la tête, il dit enfin : 

— Bien nippé, très bien nippé ! Tu te figures que c'est le beau plu- 
mage qui fait le bel oiseau? 

— Peut-être que oui, peut-être que non, répliquai-je. 

— Oh! oh! tu n'as plus ta langue dans ta poche. Tu as pris de 
l'aplomb depuis mon départ. Je te descendrai de quelques crans avant 
d'en avoir fini avec toi. Tu es éduqué aussi, à ce qu'on m'a dit. Est-ce 
vrai que tu sais lire, et même écrire? Je ne veux pas de ça! Qui t'a 
permis de donner dans ces bêtises-là ? 

— M"" Douglas. 

— La veuve, hein? Je lui apprendrai à se mêler de ce qui ne la 
regarde pas. Tu lâcheras cette école, entends-tu? Élever un enfant 
pour qu'il rougisse de son père ! Tu crois peut-être que tu vaux mieux 



24 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

que moi, parce que je n'ai jamais mis le nez dans un livre? Allons, 
laisse-moi t'entendre lire. 

Je pris un livre sur la table et je lui lus une dizaine de lignes à 
propos du général Washington et de la guerre de l'Indépendance. Il 
m'écouta pendant deux ou trois minutes ; puis, d'un coup de poing, il 
envoya le livre à l'autre bout de la chambre. 

— C'est vrai! dit-il. Maintenant, écoute-moi bien. Tu vas cesser de 
faire jabot, mon garçon. Je te surveillerai. Si je t'attrape près de l'é- 
cole, gare à ton dos ! 

Tout. en parlant, il allongea le bras pour ramasser sur la table une 
petite image où il y avait trois vaches rouges et un bonhomme bleu. 

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il. 

— Un bon point qu'on m'a donné parce que j'ai bien récité mes 
leçons. 

Il déchira l'image en morceaux. 

— Un bon point! répéta-t-il. Une bonne raclée, voilà ce que je te 
donnerai, moi, si tu retournes là-bas. 

Après avoir un peu grommelé et regardé autour de lui, il reprit : 

— Un lit, et des couvertures, et une glace et un tapis, quand ton 
père a eu à dormir avec les porcs sous le hangar de la vieille tannerie ! 
Je n'ai jamais vu un fils pareil ! Tu rentreras dans ta coquille avant 
peu, je t'en réponds. Est-ce à l'école qu'on t'apprend à te donner ces 
airs-là? Et on dit que tu es riche.. Gomment ça se fait-il, hein? 

— On a menti, voilà comment ça se fait. 

— Prends garde, mon gaillard. Je te passe bien des choses, mais je 
perdrais patience à la fin. Depuis deux jours je n'entends parler que 
de ta chance. On en- parlait aussi là-bas, de l'autre côté du Mississipi, 
et c'est pour ça que je suis revenu. Tudras chercher ton argent demain 
et tu me le remettras; j'en ai besoin. 

— Je n'ai pas d'argent. 

— Possible. C'est l'avocat Thatcher qui a tes fonds. Tu les lui re- 
prendras; j'en ai besoin. 



LE PERE DE HUGK. 



— Je n'ai plus rien. Demandez à M. Thatcher, il vous dira la même 
chose. 

— C'est bon. Je lui demanderai. Combien as-tu dans ta poche? 

— Je n'ai qu'un dollar et je ne voudrais pas... 

— Peu m'importe ce que tu voudrais. Aboule et vivement ! 

Il parlait d'un ton si menaçant que je n'osai pas refuser. 11 prit le 
dollar, le mordit pour voir si la pièce était bonne, se leva et déclara 
qu'il allait donner un coup de pied jusqu'à la taverne la plus proche, 
car il n'avait pas bu une goutte de whisky depuis la veille. Je crois 
qu'il ne mentait pas, sans cela il n'aurait guère manqué de me battre. 
Après s'être glissé sur le toit de Tappentis, il rentra la tête dans la 
chambre et me dit : 

— Tu me laisses oublier mon casque... Je n'ai jamais vu un fils 
pareil ! 

Je lui apportai son chapeau, qui me rappelait celui dont je me coif- 
fais autrefois. Il se l'enfonça sur la tête jusqu'aux oreilles et le voilà 
parti. Je le croyais déjà loin, quand il reparut de nouveau pour 
ajouter : 

— Gare à toi si tu ne m'obéis pas ; je monterai la garde autour de 
l'école à dater de demain. 

Le lendemain, grâce au dollar qu'il avait accaparé, il songeait à 
autre chose. Sa première visite fut pour M. Thatcher, qu'il voulait obli- 
ger « à rendre gorge », comme il disait. L'avocat refusa très carrément 
de se dessaisir des six mille dollars. Alors mon père éclata en injures, 
le traita d'escroc, de voleur, et menaça de lui intenter un procès. Il ne 
réussit qu'à se faire jeter à la porte. 

M. Thatcher et la veuve prirent les devants. Ils s'adressèrent au juge 
de paix du district, afin qu'il leur confiât ma tutelle. Or, ce juge était 
un nouveau venu, qui ne connaissait pas mon père. Il déclara qu'à 
son avis on devait éviter de semer la division dans les familles. Enle- 
ver aux parents la garde de leurs enfants, c'était là une grave respon- 
sabilité. Le père s'enivrait? Mais avait-on jamais essayé de le ramener 



26 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

dans les voies de la tempérance ? Tous les ivrognes ne sont pas incor- 
rigibles. 

— Sans me flatter d'être éloquent, ajouta-t-ii, je puis me vanter d'en 
avoir guéri plus d'un. Je m'informerai... Nous verrons. En principe, je 
suis opposé à votre demande et je reviens rarement sur une première 
décision. 

Ce résultat négatif enchanta mon père, et surtout l'homme de loi 
qui le conseillait. Il s'agissait de six mille dollars, et la cause eût-elle 
été plus mauvaise, les avocats ne lui auraient pas manqué, même à 
Saint-Pétersbourg. Il menaça de m'assommer si je ne lui procurais pas 
de l'argent. Je dus, bien à contre-cœur, demander trois dollars à 
M. Thatcher, qui, sachant à quoi s'en tenir, me les prêta volontiers. 
Je ne fus pas battu; mais mon emprunt forcé causa un fameux va- 
carme dans la ville à l'heure de la fermeture des cabarets, et on dut 
arrêter le tapageur qui s'obstinait à empêcher les gens de dormir en 
poussant des cris d'Indien sauvage, accompagnés de coups de tamtam 
sur une vieille casserole. Le lejidemain, il se voyait condamné à pas- 
ser en prison le reste de la semaine. 

— Voilà où mène l'ivresse, lui dit le juge. Malgré mon respect pour 
les droits de la famille, votre présence sur ce banc ne m'engage pas à 
vous confier la tutelle de votre fils. Quand on a trop peu d'empire sur 
soi pour ne pas commettre des excès, le seul moyen de salut consiste 
à ne plus boire du tout. 

— Faut mourir de soif alors? 

— Je me suis mal expliqué. Il faut se décider à ne boire que de l'eau. 
Auriez-vous ce courage? 

— A moins d'avoir les poches vides ou d'être coffré, je n'ai jamais 
essayé. 

— Votre franchise parle en votre faveur et je vous aiderai à 
essayer. 

En effet, le juge essaya. Récemment converti lui-même à la tempé- 
rance, il cherchait à ramener les ivrognes dans la bonne voie, et tout 



LE PERE DE HUGK. 



buveur qu'il se voyait obligé de condamner devenait l'objet de ses 
louables efforts. On se moquait un peu de son innocente manie, qui 
avait parfois produit de bons résultats, et c^eût été un véritable triomphe 
pour lui d'opérer la guérison du «vieux Finn ». Aussi, à peine mon 
père fut-il sorti de prison, que le digne philanthrope le fît venir, l'ha- 
billa des pieds à la tête et lui donna une place à sa table. 

— Voyez-vous, lui dit-il, il n'y a que le premier pas qui coûte, et, 




Je veux être pendu si. 



pour éviter les rechutes, je vous engage à passer une semaine sous mon 
toit, où vous serez à l'abri des tentations. Lorsque vous vous sentirez 
assez fort, je vous trouverai un emploi régulier. Certaines personnes, 
dont je ne récuse pas la compétence, sont d'avis que l'on doit se 
déshabituer peu à peu de l'usage des liqueurs fortes ; mais l'expé- 
rience m'a démontré la nécessité de couper brusquement le mal dans 
sa racine.^ 

Bref, le juge et sa femme parlèrent en termes si éloquents des avan- 
tages de la tempérance, que leur auditeur finit par s'attendrir. Il ne 
s'était jamais entendu traiter de frère, môme par les cabaretiers dont 



28 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

il contribuait de son mieux à faire la fortune ; et d'ailleurs, il se trou- 
vait dans un des cas où il ne pouvait boire que de l'eau, ses poches 
étant vides. 

— Tenez, s'écria-t-il, je crois que, s'il y avait devant moi une bou- 
teille de whisky, je n'y toucherais pas. Je veux être pendu si... 

— N'allons pas si vite, interrompit le juge. Ne vous engagez à rien 
avant d'être sûr de vous. 

Le nouveau converti était-il sincère ? Lui seul le sait. En tout cas, le 
juge eut de graves raisons pour en douter. Au milieu de la nuit, mon 
père eut très soif. L'eau ne manquait pas dans la chambre où ses 
hôtes l'avaient hébergé, mais cette boisson ne le tentait pas le moins 
du monde. Il descendit par la fenêtre, échangea son habit neuf contre 
une cruche de rhum, rentra au gîte et se donna du bon temps. Vers 
l'aube, bien que la cruche fût vide, il avait plus soif que jamais. Cette 
fois, il descendit si maladroitement qu'il se cassa le bras gauche en 
deux endroits et fut ramassé le lendemain matin à moitié mort de 
froid. 

Lorsqu'on visita la chambre d'ami, on la trouva dans un tel état que 
la femme du juge conseilla à son mari de se montrer moins philan- 
thrope à l'avenir. Quant à ce dernier, il déclara que l'on parviendrait 
peut-être à corriger son ex-protégé à coups de revolver, mais qu'il ne 
voyait pas d'autre moyen. 



IV 



LA FUITE. 

Mon père, bien soigné à l'hôpital, se rétablit plus tôt qu'on ne pou- 
vait s'y attendre. A peine debout, il poursuivit M. Thatcher devant les 
tribunaux afin de se faire ^ remettre mes six mille dollars. Il me pour- 
suivit d'une autre façon parce que je m'obstinais à me rendre à l'école. 
Deux fois il parvint à m'attraper, et je n'en fus pas quitte à bon mar- 
ché. Gela ne m'empêcha pas de me montrer si assidu que le maître 
m'adressa des félicitations. 

Le procès semblait devoir durer longtemps, ou plutôt il semblait ne 
devoir jamais commencer. Je soupçonne l'homme de loi de mon père 
de s'être entendu avec M. Thatcher pour laisser les choses traîner en 
longueur. En tout cas, son client se procurait d'une manière ou d'une 
autre assez d'argent pour se griser ; alors il troublait le repos de la 
ville; on le réintégrait dans la geôle et, à la sortie, personne n'offrait 
de le convertir. 

Enfin, après avoir surveillé pendant un mois les abords de l'école 
sans parvenir à mettre la main sur moi, il commença à rôder autour 
de la maison de M"^ Douglas. La veuve le prévint qu'elle le signale- 
rait à l'attention de la police s'il continuait à l'inquiéter. 

— Ah ! ah ! s'écria-t-il ; vous voudriez me faire passer pour un mal- 
faiteur. Il ne manquait plus que cela ! Je vous montrerai, à vous et à 
M. Thatcher, que je suis le tuteur naturel de mon fils. Mon avocat 
vous le prouvera aussi. 

— C'est là une question qui regarde les tribunaux, répliqua la veuve. 

— Je me moque de vos tribunaux. J'en ai assez ! J'ai un domicile 
légal ; je possède une maison à moi. Vous ne vous en doutiez pas, 



Si) LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

hein? C'est vrai, tout de même. Eh bien, j'emmènerai Huck; après, 
nous verrons. 

On fut quelque temps sans le revoir et la veuve demeura convaincue 
qu'il avait parlé en l'air ou renoncé à son projet. Mais un beau jour, 
tandis que je revenais seul d'une partie de pêche, il tomba sur moi à 
l'improviste, m'entraîna malgré moi et me fît monter dans un canot 
qui aborda, à trois milles de distance environ, sur la rive opposée du 
Mississipi, c'est à-dire sur la côte de l'Illinois. Sa maison — car il n'a- 
vait pas menti — était un log-house construit à l'entrée d'un bois où 
personne ne se serait avisé de chercher une habitation. 

Mon père me surveilla de si près que je n'eus aucune occasion de 
m'enfuir. Le soir, il fermait à double tour la porte de la cabane et met- 
tait la clef sous sa tête. Il avait un fusil et nous vivions du produit de 
notre chasse ou de notre pêche. De temps en temps, il m'enfermait 
pour aller à la ville vendre du gibier et du poisson. Il rapportait inva- 
riablement, entre autres provisions, une bonne quantité de whisky, 
et, quand il avait trop bu, il tapait dur. M""" Douglas finit par décou- 
vrir où j'étais et envoya un de ses domestiques pour tâcher de me 
reprendre. Mon père ne voulut pas entendre parler de compromis ; il 
jura de loger une balle dans la tête de l'ambassadeur, si on cherchait 
à me délivrer. 

Sauf les coups, je ne me trouvais pas à plaindre. Ce n'était pas 
amusant de rester prisonnier, même pendant une demi-journée ; mais 
il n'y avait pas de leçons à apprendre et les heures que je passais à 
dormir ou à fumer ne me paraissaient pas longues. Au bout de deux 
mois, mes habits n'étaient plus que des guenilles. Je me demandais 
comment j'avais pu me faire aux coutumes des gens de la ville. Le 
changement me plaisait. Lorsque M'"* Douglas et sa sœur me tracas- 
saient par trop, j'avais souvent pensé qu'il vaudrait mieux vivre seul 
au milieu d'un bois. 

Par malheur, je n'étais pas seul, et mon père ne se contentait pas 
de m'adresser des reproches. Sans provocation aucune de ma part, il 



LA FUITE. 



31 



me rouait de coups. Ses absences, dont je me félicitais tout d'abord, 
devinrent de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues. Une fois 
je demeurai enfermé pendant trois jours. Je ne risquais pas de mourir 
de faim, car il me restait un sac de biscuits. Néanmoins, j'eus peur. Si 
mon père s'était noyé en traversant le fleuve ? J'avais essayé, à bien 
des reprises, de sortir de la cabane, mais toujours en vain. 

Les fenêtres et la cheminée n'auraient pas livré passage à un gros 




;jr^i!s??5?' •"•■-«--^ 



Préparatifs d'évasion. 



chat. La porte se composait d'épaisses planches de chêne, solidement 
ajustées. Mon père, avant de s'éloigner, ne manquait jamais d'enlever 
la hache et les autres outils qui m'auraient permis de m'échapper. 
J'avais fouillé partout inutilement une centaine de fois. Je n'avais rien 
à faire et cela m'aidait à passer le temps. Enfin, à force de chercher, 
je trouvai au fond d'un coffre à bois une vieille scie rouillée. Je la 
graissai et je me mis aussitôt à l'œuvre. Derrière la table, contre un des 
murs, on avait cloué un bout de tapis pour empêcher le vent d'éteindre 
la chandelle. Les bûches qui formaient les murs du log-hoiise ne 



32 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

tenaient que trop bien ; mais on ne s'était pas donné la peine de bou- 
cher les interstices. Je me glissai sous la table, je relevai le tapis et je 
commençai à scier le bas d'un des plus gros troncs. La besogne ne 
marchait pas très vite ; mais elle était à moitié terminée lorsqu'un coup 
de fusil résonna au dehors. Je fis disparaître les traces de mon travail ; 
j'abaissai le tapis, je cachai la scie, et bientôt mon père entra. 

— Allons, me dit-il, ils ont assez bien fait les choses aujourd'hui ; 
je rapporte un tas de provisions. 

Il semblait pourtant de mauvaise humeur, ce qui ne le changeait 
guère. Il déclara que tout marchait de travers. M. Thatcher, un malin, 
savait s'y prendre pour éterniser un procès. Mon absence prolongée 
lui fournissait un excellent prétexte. 11 demandait que l'affaire fût 
remise jusqu'à ce que l'on m'eût ramené chez la veuve. 

— Pas si bête ! ajouta mon père. M"' Douglas t'empêcherait de 
bouger de la maison, et alors je n'obtiendrai plus rien ni d'elle ni de 
maître Thatcher. Non, non, je ne te lâche pas. S'ils essayent de te 
reprendre, je connais, à six ou sept milles d'ici, un endroit où ils ne 
te trpuveront pas. 

Gomme je n'avais aucune envie d'être enfermé chez M"* Douglas ou 
ailleurs, cette menace m'inquiéta. Je ne tardai toutefois pas à me ras- 
surer, car je me décidai à profiter de la première occasion pour 
m'enfuir. 

Mon père, après avoir envoyé au diable son homme de loi, M. Thatcher, 
la veuve, les tribunaux, et tout le monde en général, éprouva le besoin 
de se désaltérer. Nous allâmes donc chercher les provisions qu'il 
s'était procurées à la ville. Il y avait une lourde charge de farine, du 
lard, du whisky et des munitions, y compris un vieux livre pour servir 
de bourre. Lorsque j'eus jeté le sac de farine dans un coin de la cabane, 
je m'assis afin de me reposer et je songeai à ce que j'avais de mieux à 
faire. Ma résolution fut bientôt arrêtée. Je prendrais le fusil, les muni- 
tions, les lignes à pêche, les biscuits, et je me sauverais dans les bois. 
Mon idée était de doubler les étapes la nuit, de ne pas m'arrêter long- 



LA FUITE. 23 

— ■ — » 

temps au même endroit et de vivre de ma chasse ou de ma pêche. De 
cette façon, je comptais arriver vite assez loin pour ne plus craindre 
d'être repris. Il ne s'agissait que de sortir. Pour rien au monde, je n'au- 
rais risqué de réveiller mon père en essayant de m'emparer de la clef 
qu'il aurait sans doute soin de retirer, selon son habitude. Mais je 
pensai que, grâce au whisky et ù ma scie, je pouvais m'échapper le 
soir même et gagner ainsi une bonne avance. J'étais si plein de mon 
projet que j'oubliai que le temps s'écoulait. 

— Ah çà ! est-ce que tu dors? me cria mon père. Voilà une heure que 
je t'attends. 

Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit quand les pro- 
visions furent rentrées. Tandis que je préparais le souper, mon père 
avala coup sur coup quelques gorgées d'eau-de-vie. Dès que le whisky 
lui montait à la tête, il me battait ou s'en prenait au gouvernement. Je 
fus enchanté devoir que, cette fois, il ne me donnait pas la préférence. 

— Ça s'appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c'est du propre ! En- 
lever à un père son fils unique, qu'il a élevé sans demander un cent à 
personne, et cela juste au moment où ce fils se trouve à même (J'aider 
son père ! Ce n'est pas tout non plus ; la loi a l'air de favoriser ce gre- 
din de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi oblige un 
homme qui vaut six mille dollars et davantage à se cacher dans une 
bicoque comme celle-ci, à parler des habits comme ceux-ci! Et ça 
s'appelle un gouvernement. Je lui ai dit, à ce Thatcher : « Regardez 
ce chapeau ; le fond ne tient seulement pas. Je n'ai qu'à tirer pour qu'il 
me tombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des citoyens 
les plus riches de la ville? » 

Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans regarder 
devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête la première, par-dessus 
le tonneau où nous gardions le lard et s'écorcha les chevilles. Il n'en 
continua pas moins à adresser des injures au gouvernement. Je l'aidai 
à se relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, tantôt sur une 
jambe, tantôt sur l'autre, en se frottant les chevilles. Enfin, il lança 



34 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

un formidable coup de pied au tonneau et poussa un hurlement à faire 
dresser les cheveux sur la tête. Il avait oublié que sa botte gauche lais- 
sait passer deux de ses doigts qui venaient de donner en plein contre 
une douve. Après s'être roulé sur le sol, il se calma un peu et eut 
recours au whisky pour se consoler. 

Le souper terminé, il se remit à boire et remplit si souvent la tim- 
bale, que je me figurai qu'en moins d'une heure il serait trop bien 
endormi pour se réveiller avant le jour. Mais ce ne fut pas lui qui vida 
la cruche; elle se vida toute seule, car il la laissa tomber sur le sol, où 
elle se brisa en morceaux. Au lieu de s'en prendre à moi, selon son 
habitude, il se jeta sur la couverture étendue devant la porte et m'or- 
donna de souffler la chandelle. Je m'allongeai dans mon coin, sans me 
désoler de ce contretemps. Je savais très bien que mon père ne tarde- 
rait pas à s'absenter de nouveau, puisqu'il n'avait plus de quoi boire. 
Une seule chose me préoccupait : oublierait-il d'emporter le fusil, 
comme cela lui arrivait souvent? Ce fut en m'adressant cette question 
que je m'endormis. 

Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. Mon père, dont un 
rude coup de pied venait de me tirer de mon sommeil, se tenait à côté 
de moi, le fusil à la main, et d'abord je crus que c'était la suite de mon 
rêve. 

— Debout, paresseux ! me dit-il. Auras-tu bientôt fini de te frotter 
les yeux? C'est toi qui as rechargé le fusil, hein ? 

— Non; vous l'avez posé sur la table et je ne savais pas s'il était 
chargé ou non. 

— Eh bien, une autre fois, tu passeras la baguette dans le canon et 
tu le mettras à ma portée. Faudra veiller. Une bande de voleurs tra- 
vaille le long de la côte et assassine les gens. 

— Je parie que c'est M. Thatcher qui vous a raconté des histoires 
•'jfa pour vous efTrayer. Les voleurs ne ramasseraient pas grand'chose ici. 

— Possible ; mais, pas plus tard que la nuit dernière, ils ont tué un 
individu, rien que pour avoir son fusil... Allons, assez causé; cours 



LA FUITE. 



35 



voir s'il y a du poisson sur les lignes pour notre déjeuner; je te rejoin- 
drai dans une minute. 

Il ouvrit la porte et j'arrivai bientôt à l'endroit où notre barque était 
amarrée. L'eau commençait à monter, car je vis beaucoup d'épaves 
qui s'en allaient à la dérive. Je regrettai de ne pas me trouver à Saint- 




' C'est toi qui as recluirgé le fusil? 



Pétersbourg. La crue du Mississipi faisait ma joie ; elle entraînait sou- 
vent des arbres- entiers et des enfilades de bûches détachées d'un 
radeau. Il n'y avait qu'à les arrêter au passage et à les vendre au pro- 
priétaire d'un chantier ou d'une scierie. Je parle du bon temps où per- 
sonne ne s'occupait de moi, où j'étais libre comme l'air, où Tom et ses 
camarades enviaient mon sort. 

Voilà qu'au moment où je me baissais pour tirer une des lignes, je 
vois arriver un canot, un joli canot de treize à quatorze pieds de long 



^ 



SO LES AVENTURES DE HUCK FINX. 

et qui suivait le courant avec la légèreté d'un canard. Je piquai aussitôt 
une tête, tout habillé, et je nageai vers le canot. Je craignais de trou- 
ver quelqu'un au fond. C'est là un tour que l'on aime à jouer aux cher- 
cheurs d'épaves. Quand ils vont grimper dans une barque ou qu'ils 
l'ont presque amenée jusqu'à terre, le canotier se lève et se moque 
d'eux. Il n'en fut pas ainsi cette fois. La barque était vide. Je me hissai 
à bord et je revins vers la rive en pagayant. 

— Elle vaut au moins dix dollars, me dis-je; mon père sera content 
lorsqu'il verra ce que j'ai péché. 

Tandis que je gagnais une petite crique bordée de vignes et de 
saules, une autre pensée me vint. Je songeai que si je laissais le canot 
dans cette cachette, je pourrais descendre le fleuve à une distance de 
quarante ou cinquante milles, me mettre à l'abri de toute poursuite, et 
camper dans un bon endroit sans m'être fatigué par de longues 
marches. 

La crique n'était pas très éloignée de la cabane et è chaque instant 
je crus m'entendre appeler. Après avoir fait glisser le canot sous le 
feuillage, je sautai à terre, je regardai à travers les branches et je me 
rassurai. Mon père n'avait rien vu. Quand il me rejoignit, il me trouva 
en train de lever les lignes et me traita de lambin. Gomme il se serait 
bien aperçu à mes habits mouillés que j'avais pris un bain, je lui mon- 
trai du doigt la perche, puis je me secouai à la façon des barbets au 
sortir de l'eau. Cette explication lui suffit ; il se contenta de grommeler: 

— Vaut mieux que ça t'arrive à toi qu'à moi. Si je tombais de lâ- 
chant tout habillé, je ne m'en tirerais pas. Seulement, tâche de ne pas 

recommencer et de prendre le sentier. Tu vaux six mille dollars. 

Nous rapportâmes un gros poisson, qui nous fournit un bon déjeu- 
ner. Ensuite, je voulus me coucher sur l'herbe afin de me sécher au 
soleil. 

— Bah! dit mon père, tu te sécheras plus vite en ramant. Le fleuve 
monte et charrie de quoi remplir un chantier; en moins d'une heure, 
nous raflerons assez de bois pour. .. 



LA FUITE. 37 

— Oui, assez de bois pour acheter du whisky à la ville, et je sais ce 
qui m'attend à votre retour. 

Je venais de m'asseoir et d'allumer ma pipe ; mais il fallut s'exé- 
cuter. Au fond, je n'étais pas fâché de le voir si pressé. Plus tôt il s'en 
irait, plus tôt je serais libre, "yy^ 

Nous longeâmes d'abord le fleuve, car le courant ne portait pas de 
notre côté. Enfin, nous montâmes dans le canot. Le métier de ravageur 
n'est pas commode sur le Mississipi. A diverses reprises, nous fail- 
lîmes chavirer sans rien attraper. Au bout d'une demi-heure, la chance 
nous favorisa; elle nous envoya une dizaine de troncs détachés d'un 
radeau et qui tenaient encore ensemble. Nous parvînmes à les con- 
duire à terre, puis nous rentrâmes pour nous reposer en dînant. Ce 
bout de radeau promettait une bonne journée. Un autre que mon père 
ne s'en serait pas tenu là. Mais ce n'était pas son genre, surtout quand 
il avait soif. 11 m'enferma donc vers trois heures et partit, son radeau 
à la remorque. Je me mis aussitôt à l'œuvre avec ma scie, et lorsque je 
sortis de ma prison, il n'était pas encore arrivé au bord opposé. Son 
canot ne formait plus qu'un point noir à peine visible sur l'eau. 

Tout en ramant, j'avais songé à un moyen d'empêcher les gens de 
courir après moi. Je voulais faire croire que l'on m'avait jeté à l'eau. 
Les histoires de voleurs dont mon père s'était effrayé m'avaient donné 
cette idée. 

Mon premier soin fut de courir au bûcher, où je trouvai la hache, et 
d'enfoncer la porte, démolissant le bois autour de la serrure. Alors je 
commençai à déménager. J'enlevai la farine, le lard, le café, la cafe- 
tière, le sucre, les biscuits, la gourde, le baquet, la scie, les couver- 
tures, les tasses d'étain, les lignes à pêche, les allumettes, tout ce qui 
valait un cent. Je nettoyai la cabine. Il fallut plus d'un voyage pour 
transporter les provisions et le reste jusqu'au canot. 

Je fis disparaître la sciure de bois, et pour combler le trou par 
lequel je m'étais échappé, je n'eus qu'à rajuster la bûche enlevée, que 
je calai avec des pierres, car elle se recourbait un peu en bas et ne 



38 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

touchait pas le soL Je remis si bien les choses en ordre que vous ne 
vous seriez jamais douté que quelqu'un avait passé par là. D'ailleurs, 
comme la porte était ouverte, on ne s'aviserait pas de chercher une 
autre issue. 

Mes préparatifs terminés, je décrochai le fusil que mon père, dans 
sa hâte, avait oublié et je m'enfonçai sous les arbres. J'aperçus bientôt 
un jeune amateur de glands qui se régalait et qui détala à mon ap- 
proche. Les messieurs habillés de soie échappés des fermes voisines 
devenaient vite sauvages dans la forêt. J'abattis ce monsieur-là d'un 
coup de fusil et je le rapportai au camp, où je le posai à terre afin de 
le laisser saigner un peu. Je dis à terre, car c'était de la terre battue et 
non un parquet. Il s'agissait maintenant de faire disparaître maître 
habillé de soie. Je le mis dans un vieux sac que je traînai jusqu'à la 
porte, puis jusqu'au petit promontoire du haut duquel j'avais sauté le 
matin même et d'où il fit à son tour un beau plouf! On n'aurait qu'à 
ouvrir l'œil pour reconnaître la route suivie par la victime. Ah ! comme 
je souhaitais que Tom se fût trouvé là ! 

Je songeai alors à un autre moyen de dérouter les curieux. Je retour- 
nai à mon canot reprendre le sac de farine et la scie. Je remis le sac à la 
place qu'il occupait ordinairement ; j'ouvris un trou au fond de la toile 
à l'aide de la scie et je le portai entre mes bras à une centaine de yards 
de la cabane. Cette fois, je me dirigeai vers une espèce de lac, situé 
derrière la cabane, peu profond et plein de roseaux — de canards aussi, 
dans la bonne saison. A l'extrémité la plus éloignée de la hutte, à 
quelques milles de distance, s'ouvrait un petit canal qui s'en allait je 
ne sais où. Naturellement, le trou laissa échapper un peu de farine et 
forma une piste tout le long du chemin. Pour revenir, je retournai le sac, 
dont l'ouverture était bien ficelée. Autrefois, mon père allait chercher 
au bord du lac des brassées d'osier qu'il vendait aux fabricants de 
paniers, de sorte qu'il y avait un sentier tout tracé. Je piétinai et je 
renversai les roseaux à l'endroit où il aboutissait, afin de donner à 
croire que les voleurs avaient passé par là. 



LA FUITE. 



39 



Il faisait presque nuit et je commençais à me sentir fatigué. Après 
avoir regagné le canot avec ma farine et ma scie, je le laissai filer le 
long de la côte, pas très loin. Je l'arrêtai sous des saules et je l'amarrai 
à une branche qui s'avançait au-dessus de l'eau. L'appétit aussi était 
venu. Je mangeai un morceau, puis je me couchai au fond de la barque 
pour fumer et arrêter un plan. Je me dis : 

— Ils suivront la piste du sac de pierres jusqu'au bord de l'eau et ils 




Je me redressai et reaardai autour de moi. 



dragueront le fleuve. Ils suivront ensuite la piste de la farine et iront 
jusqu'au petit canal qui conduit hors du lac pour tâcher de découvrir les 
voleurs. Gomme ils ne trouveront rien, ils se lasseront bientôt et -ces- 
seront de chercher. On me croira mort et si mon père touche les six 
mille dollars, il n'en demandera pas davantage. Me voilà donc libre de 
camper où il me plaira. L'île Jackson me paraît un bon endroit pour le 
moment ; je la connais assez bien et personne n'y vient. Le gibier et le 
poisson n'y manquent pas ; et puis ce n'est pas trop loin de Saint- 



iO LES AVEMUllES DE IILCK FINN. 

Pétersbourg. Avec mon canot, je pourrais traverser la nuit jusqu'à la 
ville, si j'ai besoin de quelque chose, et faire mi-a-oti sous la croisée de 
Tom. Ce sera une fière surprise pour lui ! Oui, l'île Jackson me va. 

Je finis par m'endormir. Lorsque je me réveillai, je me demandai où 
j'étais. Je me redressai et regardai autour de moi, un peu effrayé. Au 
bout d'une minute, je me rappelai tout. Le fleuve me semblait avoir 
])lusieurs milles de largeur. La lune répandait une telle clarté que j'au- 
rais pu compter, à des centaines de yards de distance, les troncs 
d'arbres que le courant emportait. Aucun bruit ne se faisait entendre et 
la fraîcheur de l'air annonçait qu'il était tard. 

Je bâillai et m'étirai les bras. J'allais démarrer pour me mettre en 
route lorsque le silence fut troublé par un son qui m'arrivait comme en 
flottant sur l'eau. Je prêtai l'oreille ; il me sembla saisir le son sourd et 
régulier que produisent les avirons la nuit en grinçant contre les plais- 
bords. J'écartai les branches. C'était bien cela; une barque se montrait 
au loin. La distance m'empêcha d'abord de distinguer le nombre des 
rameurs, car je pensais qu'il devait y en avoir plus d'un. Quand elle se 
rapprocha, je vis qu'elle ne portait qu'un seul homme. Avant d'être 
parvenue en face de ma cachette, elle quitta le milieu du fleuve pour 
longer la cùle, où le courant est moins rapide. Elle passa si près de moi 
que j'aurais presque pu la toucher avec ma gaffe, et je reconnus mon 
père. Il n'avait pas trop entamé sa provision de whisky, à en juger 
par la façon dont il maniait les avirons. Je ne l'attendais pas si tôt et 
j'eus joliment peur. 

Je ne perdis pas de temps. Cinq minutes plus tard, je filais rapide- 
ment à l'ombre des bords. Je fis ainsi deux milles et demi, puis je 
m'avançai vers le milieu du fleuve. Je ne voulais pas passer trop près 
de l'embarcadère du bac, d'où l'on aurait pu me voir et me héler. Je me 
recouchai au fond du canot et le laissai suivre le courant. C'est éton- 
nant comme le ciel paraît profond quand on le contemple, étendu sur 
le dos, par un beau clair de lune. Et comme on entend de loin sur l'eau 
par une nuit pareille ! J'entendis très bien parler et rire sur Tembarca- 



LA FUITE. 41 

dère. Peu à peu le bruit des voix devint moins distinct J'avais dépassé 
le bac. Lorsque je me relevai, je me trouvais à deux milles et demi de 
l'île Jackson, que Tom appelait toujours rUe des pirates depuis le séjour 
que nous y avions fait. Couverte d'arbres, elle se dressait presque au 
milieu du fleuve comme un grand steamer dont on aurait éteint les 
lumières. La plage de sable de la pointe était complètement submergée. 
Grâce à la force du courant, le trajet fut vite accompli. Je manœuvrai 
de façon à tourner l'île pour aborder sur la rive qui s'étend en face de 
la côte de l'IUinois. J'amarrai le canot dans une anse profonde que je 
connaissais bien et où il serait invisible, môme en plein jour. 

Je n'avais pas beaucoup ramé et pourtant je tombais de fatigue, ou 
plutôt de sommeil. J'entrai dans le bois ; je m'étendis sur l'herbe et 
je ne tardai pas à m'endormir, heureux d'avoir reconquis ma liberté. 



UN COMPAGNON D INFORTUNE. 

Quand je me réveillai, je jugeai à la hauteur du soleil qu'il devait 
déjà être plus de huit heures. Couché à l'ombre, au pied d'un chêne, 
je voyais le ciel à travers deux ou trois échappées du feuillage ; mais, 
plus loin, les arbres étaient touffus et rendaient l'endroit obscur. 11 y 
avait des places où la lumière tamisée par les branches dansait sur 
le sol, et la danse des feuilles montrait qu'il y avait un peu de brise là- 
haut. Deux écureuils, installés juste au-dessus de mjoi, me regardaient 
d'un air amical, ce qui ne les empêcha pas de s'enfuir dès que je 
bougeai. 

Je n'avais pas la moindre envie de me lever pour préparer mon 
déjeuner. Je commençais à m'endormir de nouveau, lorsque je crus 
entendre du côté du fleuve le son d'un boiim, qui me tira le sable des 
yeux. Je m'accoude et je prête l'oreille. Bientôt le même son se repro- 
duit. Pour le coup, me voilà bien réveillé. Je cours vers la pointe de 
l'île, j'écarte un peu les branches d'un buisson et je vois un nuage de 
fumée qui flotte sur l'eau, à la hauteur de l'embarcadère. Derrière le 
nuage, j'aperçois le petit steamer qui sert de bac entre la côte de l'Illi- 
nois et Saint-Pétersbourg ; le pont couvert de passagers, il descendait 
le courant. Boum! Je savais ce que cela voulait dire. On tirait le canon 
afin de faire remonter mon cadavre sur l'eau. 

J'avais faim ; mais ce n'était pas le moment d'allumer du feu ; la 
fumée m'aurait trahi. Je me tins donc coi, écoutant les détonations et 
regardant venir le steamer. Le Mississipi a un mille de largeur sur ce 
parcours et on ne se lasse pas de l'admirer par une matinée d'été. 
Aussi me serais-je joliment amusé à voir chercher mes restes, si j'avais 






UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 43 

eu un morceau à me mettre sous la dent. Je me rappelai qu'en pareille 
occasion les malins fourrent une goutte de vif-argent dans des pains 
qu'ils laissent flotter sur l'eau, parce que, selon eux, les pains ne man- 
quent jamais de s'arrêter juste au-dessus du cadavre du noyé. S'il passe 
un pain près de mon île, pensai-je, le noyé lui dira deux mots. Je crus 
que j'aurais plus de chance sur l'autre bord, du côté de l'Illinois, à 
cause du courant. Je ne me trompais pas. Je vis arriver un pain, et, à 
l'aide d'une longue branche, je faillis l'amener à moi ; mais mon pied 
glissa et il m'échappa. Par bonheur, je ne perdis rien à attendre; le 
courant m'apporta bientôt une nouvelle aubaine, et, cette fois, je ne 
tendis pas en vain ma perche. Après avoir enlevé la cheville qui ser- 
vait de bouchon, je fis tomber la petite boule de vif-argent et je me 
régalai. C'était du bon pain de boulanger, qui me sembla d'autant 
meilleur qu'il y avait longtemps que je n'en avais mangé. 

Installé derrière un buisson, .je continuai, tout en grignotant, 
veiller la marche du steamer. J'espérais qu'il prendrait la même direc- 
tion que le pain et que je pourrais reconnaître ceux qui le montaient. 
En effet, le vapeur fila si près de la côte que l'on aurait pu aborder en 
glissant la planche jusqu'à terre. Mon père, M. Thatcher, Tom Sawyer, 
sa vieille tante Polly, Joe Harper, étaient à bord, avec bien d'autres 
figures de connaissance. Tout le monde parlait du meurtre; mais le 
capitaine interrompit les conversations en criant : 

— Attention ! le courant porte de ce côté ; le cadavre a pu être poussé 
parmi ces broussailles et s'y empêtrer. 

Les passagers se pressèrent du côté de l'île, et, penchés sur la lisse 
d'appui, regardèrent de tous leurs yeux sans rien découvrir. Soudain, 
au moment où je m'y attendais le moins, le canon partit juste en face 
de moi, si bien que le bruit m'assourdit et que je fus presque aveuglé 
par la fumée. Si la charge eût contenu une balle ou deux, ils auraient 
trouvé le cadavre qu'ils cherchaient. Grâce au ciel, j'en fus quitte 
pour la peur. Le steamer disparut complètement derrière une langue 
de terre et continua sa route. J'entendais de temps à autre les détona- 



4i 



LES AVEiNTURES DE IIIJCK FINN. 



lions qui m'arrivaient de plus en plus lointaines. Au bout d'une heure, 
je n'entendis plus rien. L'île Jackson a trois milles de long. Je crus 
qu'ils étaient arrivés au pied de l'île et qu'ils abandonnaient la partie ; 
mais non; ils ne se décourageaient pas encore. Ils voulurent explorer 
l'autre bord, du côté du Missouri. Les voilà donc repartis, à toute 
vapeur, tirant de dix minutes en dix minutes un coup de canon. Arri- 




r-r i._, ■" >; ., ■■. , ■■ 
La tente de Uuck. 



vés à la tête de l'île, ils cessèrent leur feu et reprirent la direction de 
la ville. 

Je n'avais plus rien à craindre maintenant. Personne ne viendrait 
me déranger. Je sortis mes provisions du canot et j'établis mon bi- 
vouac dans une des parties les plus épaisses du bois. Je formai ime 
sorte de tente avec une de mes couvertures afin de mettre mes affaires 
à l'abri de la pluie. Un gros poisson ne tarda pas à gober mon hame- 
çon, et, un peu avant le coucher du soleil, j'allumai mon feu de camp. 



UN COMPAGNON D INFOllTUNli. .43 

Mon souper fut vite expédié; puis, je posai une ligne avec la certitude 
de la trouver bien garnie à ma prochaine visite. 

La nuit venue, je m'allongeai près du feu et- je bourrai ma pipe. Je 
me sentis d'abord fort satisfait; mais peu à peu le silence qui régnait 
autour de moi me sembla lugubre. J'allai donc m'asseoir au bord du 
fleuve, où je m'amusai à écouter le clapotis de l'eau, à compter les 
radeaux qui passaient, ou à regarder les étoiles. Gela ne m'empôcha 
pas de continuer à broyer du noir. 

— Décidément, me dis-je, j'aimerais mieux une île moins déserte.., 
Bah ! je m'y habituerai. Allons me coucher; il n'y a pas de meilleur 
moyen de tuer le temps. 

Je regagnai mon camp et je m'endormis. Le lendemain, quand j'ou- 
vris les yeux, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les feuilles dan- 
saient ; il n'en fallait pas tant pour mettre en fuite mes idées de la 
veille. Après avoir déjeuné, je me décidai à explorer mon domaine. Je 
le connaissais comme ma poche; mais aujourd'hui qu'il m'appartenait, 
je m'y intéressais davantage. Je me dirigeai en flânant vers la pointe 
de l'île, mon fusil sur l'épaule ; je l'avais emporté pour me protéger 
plutôt qu'avec l'intention de chasser, car le gibier abondait dans le voi- 
sinage de mon camp. Chemin faisant, je vis beaucoup de fraises 
mûres ; il y avait un tas d'autres fruits qui, par malheur, étaient 
encore verts. Tout à coup, je faillis poser le pied sur un assez gros ser- 
pent qui fila en rampant dans l'herbe et me voilà parti après lui. Au 
moment où je m'apprêtais à tirer, je me trouvai en face d'un feu de 
camp qui fumait encore. 

On n'est jamais content ! Evidemment, mon île était moins déserte 
que je ne l'avais cru, et, au lieu de sauter de joie, je bondis en arrière; 
sans môme regarder autour de moi, je détalai au plus vite. De temps 
à autre, je m'arrêtais une seconde dans un taillis et j'écoutais. Si 
une branche sèche se brisait sur mon passage, il me semblait que 
quelqu'un me coupait l'haleine en deux pour ne m'en laisser que la 
moitié — et la plus petite moitié encore ! A distance, les troncs d'arbres, 



46 LES AVENTURES DE HUCK FLNN. 

les branches mortes avaient l'air d'hommes accroupis et de bras allon- 
gés pour m'empoigner. 

Revenu à mon camp, je ne me sentais pas très alerte; mais ce 
n'était pas le moment de se croiser les bras. Je me dépêchai de repla- 
cer tout mon bagage dans la barque afin de le mettre hors de vue; 
j'éteignis le feu, dont j'éparpillai les cendres, et je grimpai dans un 
arbre. J'y restai longtemps — deux heures au moins, je crois — sans 
rien voir ni entendre de suspect. On s'ennuie à demeurer éternelle- 
ment assis sur une fourche, môme quand elle est tapissée de mousse. 
Je finis par descendre. Après avoir mangé ce qui restait de mon déjeu- 
ner, une nouvelle marche me dégourdit les jambes. J'avais soin, bien 
entendu, d'éviter les clairières. Le seul résultat de ma promenade fut 
de me démontrer que celui que je guettais se promenait d'un autre 
côté. 

La tombée de la nuit me ramena à mon canot. Avant le lever de la 
lune, j'étais à un quart de mille de mon premier bivouac, sur la côte 
de rillinois. Je venais de dire un dernier mot à un bon souper préparé 
dans le bois quand le bruit d'un galop lointain, bientôt suivi d'un bruit 
de voix, m'arriva. J'avais presque résolu de passer la nuit sur la lisière 
de la forêt. Cette alerte dérangea mes projets. Les cavaliers ne devaient 
certes pas songer à moi ; mais mon fusil et ma couverture pourraient 
les tenter si par hasard la faible lueur de mon feu attirait leur atten- 
tion. Je rapportai mon attirail dans le canot; je poussai au large et 
j'attachai mon amarre à l'endroit d'où j'étais parti. Je comptais dor- 
mir à poings fermés dans ma barque; mais chaque fois que je com- 
mençais à m'assoupir, je me réveillais en sursaut, coiivajjacu que quel- 
qu'un me saisissait par la gorge. Enfin, je me dis '^^f^ 

— Pas moyen de vivre ainsi. Il faut que je découvre qui est avec moi 
sur l'ile. 

J'empoignai ma pagaie, et, m'éloignant un peu de la rive, je laissai ^ 
glisser le canot sans sortir de l'ombre, car la lune éclairait encore le 
milieu. du fleuve. Au bout d'une heure, j'eus presque atteint l'extrémité 



UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 47 

nord de l'île, et une légère brise, qui commençait à rider la surface du 
fleuve, annonça que la nuit touchait à sa fin. D'un coup d'aviron, 
j'amenai la barque à terre et je m'assis sur l'herbe. La lune avait 
achevé sa faction et maintenant il faisait noir comme dans un four. 
Mais bientôt une pâle clarté grise se refléta sur l'eau : c'était l'aube. 
Après avoir attendu un peu, je pris mon fusil et je me dirigeai du côté 
où j'avais vu le feu de camp. J'espérais bien qu'on l'aurait ranimé. 
Quand on se croit seul dans un bois, on ne se donne guère la peine de 
changer de bivouac. Une lueur qui brillait à travers les arbres me 
prouva que je ne me trompais pas. Arrivé assez près pour jeter un 
coup d'œil sur la petite clairière, la première chose que je vis fut un 
homme couché à deux ou trois pas du feu. Il venait de se réveiller et se 
frottait les yeux. Il bâilla et se tira les bras. C'était Jim, le nègre de 
miss Watson ! Je ne songeai plus à me cacher, je vous en réponds. 

— Holà, Jim! m'écriai-je en courant à lui. 

Il fut vite debout ; mais, au lieu de paraître heureux de me voir, il 
tomba à genoux et me contempla d'un air effaré. 

— Ne me faites pas de mal, massa Huck, dit-il enfin. Je n'ai jamais 
fait de mal à personne, moi. Il fallait rester au fond de l'eau; c'est la 
vraie place d'un noyé. Le vieux Jim a toujours été votre ami; laissez-le 
tranquille. 

J'eus assez de peine à le rassurer. Mes gambades auraient pourtant 
dû lui prouver qu'il ne se trouvait pas en face d'un noyé. Je lui racontai 
comment je m'étais échappé de la cabane. Je lui dis que la vue de son 
foyer m'avait joliment eff'rayé; mais que l'idée de ne pas être seul sur 
l'île ne me faisait plus peur. Je ne craignais pas d'être trahi par lui. 
J'étais si ravi d'avoir quelqu'un avec qui causer que je jacassai comme 
une pie borgne. Jim^ cependant, demeurait agenouillé; il me regardait, 
bouche bée, sans répondre un mot. 

— Dis donc, Jim, lui demandai-je, as-tu jamais vu manger un noyé? 

— Jamais, répliqua Jim, 

— Eh bien, dépêche-toi de jeter une brassée de bois sur ton feu et tu 



48 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



niG verras remuer les dents. Le jour arrive au grand galop, il s'agit do 
déjeuner. 
— Vous ne vous moquez pas de moi? demanda le nègre qui s'était 




Jim tombe à genoux. 



levé. Le bois ne manque pas, mais le feu ne me sert qu'à m'empècher 
de grelotter la nuit. On n'en a pas besoin pour faire la cuisine. Il n'y 
a que des fraises ici. 



UN COxMPAGNON D'INFORTUNK. 40 

— Quoi ! tu te nourris de fraises ? 

— Je n'ai pas trouvé autre chose. 

— Depuis combien de temps es-tu dans l'île? 

— Depuis le jour où vous avez été jeté à l'eau. 

— Alors tu dois être affamé? 

— Je crois que je mangerais un cheval ! Et de quoi vous êtes-vous 
nourri, massa Huck?... Ah ! je vois que vous avez un fusil. Voilà qui 
est bon. Tâchez de tuer quelque chose. 

— Viens avec moi, lui dis-je, et je te promets un déjeuner solide. 

Je l'emmenai du côté où j'avais laissé le canot, et, tandis qu'il allu- 
mait le feu, j'allai chercher le lard, la farine, la poêle à frire, le café, la 
cafetière, les timbales, le sucre et tout le bataclan. Je rapportai aussi 
un brochet qu'il déclara être le meilleur poisson qu'il eût jamais 
mangé. 11 dévora ensuite plusieurs tranches de lard et une bonne 
ration de biscuits. Enfin, lorsqu'il fut rassasié, nous nous allongeâmes 
sur l'herbe. 

— Voyons, me dit Jim, qui donc a été tué dans cette cabane, si ce 
n'est pas vous ? 

Je lui racontai l'histoire de ma fuite ; puis je lui demandai par quel 
hasard il se trouvait dans l'île. Il parut inquiet et hésitant. 

— Je ferais peut-être mieux de ne pas le dire... Mais vous ne me 
trahirez pas, Huck? 

— Jamais de la vie ! 

— Eh bien, je me suis sauvé. 

— Jim... je ne me serais pas attendu à ça de ta part. 

— Oui ; mais vous avez promis de ne pas me dénoncer. 

— Si l'on apprend que je t'ai gardé le secret, on me traitera de ca- 
naille d'abolitionnisle et on me montrera au doigt. N'iiuporte, j'ai 
promis, je tiendrai... 

— Vous vous êtes sauvé aussi, massa Huck. 

— Oh! ce n'est pas la môme chose ; je n'appartiens à personne ; on 
ne m'a pas acheté. 

7 



50 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Et on ne peut pas vous vendre, non plus. Je n'aurais pas mieux 
demandé que de rester; seulement, dans les derniers temps, les allées 
et venues d'un planteur' de coton m'ont mis la puce à l'oreille. J'ai des 
raisons pour ne pas aimer les planteurs. Enfin, un soir, à force d'écou- 
ter aux portes, j'ai entendu miss Watson dire à la veuve qu'on lui 
offrait huit cents dollars de Jim; que c'était une grosse somme; que 
l'on voulait une réponse le lendemain même et qu'elle hésitait. Je n'at- 
tendis pas pour en savoir plus long et me voilà en route pour em- 
prunter un canot un peu au-dessus de la ville, à distance des maisons. 
Pas de chance: il passait trop de monde. Alors, je me suis caché sous 
le vieux hangar du charpentier... 

— L'endroit est bon ; j'y ai souvent dormi et personne ne m'a dé^ 
rangé. 

— Vous n'auriez pas beaucoup dormi ce soir-là, massa Huck; mais 
pour sûr, personne ne voulait me déranger. C'était un incendie, un 
combat de coqs, une danse, un éboulement ou quelque chose de ce 
genre qui attirait les curieux. Je n'osais pas bouger. Bien avant six 
heures du matin, ce fut le tour des trains de bois. Vers huit ou neuf 
heures, toutes les barques étaient démarrées ; seulement, elles remon- 
taient le courant au lieu de le descendre. Je n'y comprenais rien. Enfin, 
je sus à quoi m'en tenir. Des rameurs fatigués s'arrêtèrent en face du 
hangar, et j'ai des oreilles. Votre père venait de mettre la ville sens 
dessus dessous et on allait voir la cabane où vous aviez été assassiné. 

— Et voilà pourquoi tu m'as pris pour un revenant ? 

— Oui. 

— Bêta ! allons, finis ton histoire. 

— Eh bien, je me suis glissé sous les copeaux. Il ne me restait plus 
rien des provisions que j'ayais fourrées dans ma poche en passant par la 
cuisine ; mais je n'étais pas effrayé. Les vieilles devaient aller au grand 
jour à un camp meeting\ pour ne rentrer que le soir. Le matin, elles 

1. Prédication en plein air. 



UiN COMPAGNON D'INFORTUNE, 



51 



me croiraient aux champs, et, à leur retour, j'espérais être déjà loin. 11 
n'y avait qu'un" moyen de m'échapper. Si j'essayais de me sauver à tra- 
vers bois, on mettrait les chiens à mes trousses. Si je prenais un canot 
pour traverser l'eau, on verrait d'où j'étais parti ; on n'aurait pas beau- 
coup de peine à trouver l'endroit où j'avais abordé et on me donnerait 
la chasse. . . _^ 

— Mais tu n'as pas pu arriver ici à la nage? Tu te serais nèyé dix 
fois. 



<it: *. 



— Et puis je voulais aller plus loin.' La nuit venue, je m'embusque 
au bord du fleuve pour 
attendre un radeau. Les 
radeaux ne laissent pas 
de piste. Bientôt, je 
vois arriver une lumière. 
J'entre dans l'eau, je 
pousse un tronc d'arbre 
devant moi , je nage con- 
tre le courant, je m'ac- 
croche au train de bois 
et je grimpe à l'arrière. 
Les débardeurs se te- 
naient au milieu, autour 
de la lanterne. L'eau 
montait et le courant 
était rapide, de sort3 que je comptais que, vers quatre heures du matin, 
je serais à vingt-cinq milles de la ville, et, qu'avant; l'aube, je pourrais 
gagner les bois sur la côte de Tlllinois. Mais le diable s'en mêla. Nous 
n'avions pas encore dépassé la tête de l'île Jackson, quand un gaillard 
se dirige à l'arrière avec la lanterne. Je n'avais rien à lui dire, pas la 
peine de l'attendre. Je me laisse glisser dans l'eau et j'atteins l'île en 
un clin d'oeil. Je croyais pouvoir aborder n'importe où. Pas du tout. La 
crue avait couvert la grève et la côte était trop escarpée. J'arrivai presque 




J'allumai nu feu de camp. 



52 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

au pied de l'ile avant de trouver un bon endroit. Une fois à terre, je me 
traitai d'imbécile; j'aurais dû me rappeler que, d'heure on heure, on 
promène ainsi la lanterne d'un bout à l'autre des radeaux. Par bon- 
heur, ma pipe, mes allumettes et mon tabac, que j'avais dans mon cha- 
peau, n'étaient pas mouillés. Je m'enfonçai sous les arbres ; j'allumai 
un feu de camp et je me séchai. 11 ne me manquait qu'un bon souper. 

— Pourquoi n'as-tu pas cherché des œufs de tortue? 

— Les œufs de tortue se trouvent dans le sable et le sable était sous 
l'eau ; avec ça qu'ils sont faciles à dénicher la nuit. 

— C'est vrai. Et le jour, tu ne pouvais pas te risquer au bord de l'eau. 
Tu as entendu tirer le canon, hein? 

— Je crois bien. J'ai deviné tout de suite que c'était pour vous. 

En ce moment, cinq ou six oiseaux arrivèrent près de nous ; ils vo- 
laient, ou plutôt ils voletaient en rasant le sol, s'arrètant à de courts 
intervalles pour repartir presque aussitôt. Jim me dit que c'était là un 
signe de pluie. Quand les oisillons volent de cette façon, gare l'averse I 
Je voulus en attraper un ; mais Jim m'arrêta. 

— Ça nous porterait malheur, s'écria-t-il. Un jour que mon père 
était très malade, j'ai pris une'grive qui voletait à ras de terre. Eh bien, 
ma grand'mère m'a déclaré qu'il mourrait, et il est mort le soir môme. 

Il me parla ensuite d'une foule d'autres choses qu'on doit éviter do 
faire, sous peine de s'attirer une mésaventure plus ou moins sérieuse. 
11 ne faut jamais secouer une nappe après le coucher du soleil. Quand 
on prépare un plat, il ne faut jamais compter ce qu'on met dedans — 
les œufs d'une omelette, par exemple. Si le propriétaire d'une ruche 
vient à trépasser, il faut avertir les abeilles dès l'aube, sans quoi elles 
cesseraient de travailler et crèveraient. 

Les nègres sont très forts pour reconnaître les mauvais présages. 
Une fois lancé sur ce terrain-là, Jim eut l'air de ne plus pouvoir s'ar- 
rêter et la plupart de ses histoires n'avaient rien de neuf pour moi. 

— Ah çà ! Jim, lui demandai-je enfin, est-ce qu'il n'y a pas de signes 
qui annoncent qu'on aura de la chance ? 



UN COMPAGNON D'INFORTUNE. 5J 

— Pas beaucoup, Huck. A quoi serviraient-ils? On n'a pas besoin 
de se garer contre la bonne chance. Pourtant, il y en a. Si vous avez 
les bras longs, c'est signe que vous deviendrez riche. 

•■ — Tu as les bras longs, hein, Jim ? 

— Pourquoi me demandez-vous ça? Vous avez des yeux. 

— Eh bien, es-tu riche? 

— Je l'ai été et je le serai encore. Dans le temps, j'ai eu quatorze 
dollars à moi ; mais ils sont partis plus vite qu'ils n'étaient venus. 

— Tu as joué? 

— Pas si bête. J'ai acheté une vache dix dollars, et elle est morte le 
lendemain. 

— De sorte que tu as perdu ce qu'elle t'avait coûté ? 

— Pas tout. J'ai vendu la peau et la graisse un dollar et dix cc7îts. 

— Il le restait cinq dollars et dix cents. Qu'en as-tu fait? 

— Vous connaissez le nègre à jambe de bois de massa Bradish? il 
avait ouvert une banque et promis quatre dollars à la fin de l'année à 
ceux qui mettraient un dollar dans l'affaire. Tous mes camarades lui 
ont apporté leur argent; mais comme j'en avais plus qu'eux, j'ai de- 
mandé davantage. Alors, il a fini par offrir de me rembourser trente- 
cinq dollars au bout de l'année et il a empoché mes cinq dollars. Je no 
les ai jamais revus et ils ne m'ont pas rapporté un liard. La jambe de 
bois était tout simplement un filou. J'ai eu beau le rosser, pas moyen 
de lui faire rendre gorge. 

— Allons, Jim, ne t'arrache pas les cheveux. Puisque tu es sûr de 
redevenir riche tôt ou tard, tu as tort de te désoler. 

— Oui, c'est vrai ; et, à présent que j'y pense, je suis déjà riche. Je 
suis mon maître et je vaux huit cents dollars. Si je les avais, je n'en 
demanderais pas davantage. 



VI 

LA MAISON FLOTTANTE. — LES SERPENTS A SONNETTES. 

Je voulais explorer un endroit que j'avais remarqué au beau milieu de 
mon île durant ma promenade de la veille. Jim se décida à me suivre, 
et nous fûmes bientôt arrivés, car l'île Jackson n'a que trois milles de 
long. L'endroit en question était une crête qui s'élevait à une hauteur 
de quarante pieds environ. Nous eûmes de la peine à grimper. La 
pente devenait de plus en plus raide à mesure que nous' montions et 
les buissons épineux nous barraient parfois la route. Parvenus au 
sommet, nous nous trouvâmes en face d'une caverne creusée dans le 
roc et qui s'ouvrait du côté du Missouri. Elle n'était pas très grande ; 
mais Jim pouvait s'y tenir debout et on n'y avait pas trop chaud. Mon 
compagnon parut ravi de cette découverte. Il me proposa de repartir 
aussitôt pour emménager nos provisions et nous installer dans la 
grotte. " _ 

— Il n'y a qu'à amarrer le canot juste en face de l'endroit où nous 
sommes, me dit-il. D'ici, je verrai arriver les curieux de loin, s'il en vient, 
et nous serons sur la côte de l'Illinois avant qu'ils aient abordé. Et puis 
les oiseaux nous ont avertis qu'il va pleuvoir. Quand la pluie tombe 
dans cette saison, elle tombe bien; les provisions seront perdues. 

Je n'avais pas besoin de l'avis des oiseaux pour deviner que le temps 
allait changer, et je savais aussi que les gens qui se mettraient en quête 
de Jim partiraient de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire du côté du Mis- 
souri. Je me laissai donc convaincre. La barque, amenée jusqu'au mi- 
lieu de l'île, fut cachée sous les saules. Jim se chargea de ce qu'elle 
contenait et regagna la caverne, où je ne tardai pas à le rejoindre avec 
deux poissons qui avaient mordu à nos lignes. 



LA MAISON FLOïTAiNïE. 



L'entrée de notre grotte était si large que nous ne manquions ni 
d'air ni de jour. 

D'un côté de la porte — il n'y avait pas de porte, mais ça ne fait rien 
— un bout d-e rochiBr plat s'avançait au dehors, comme pour nous ser- 







-^ë^-^/^ 



Nous avions étendu les couvertures à l'intérieur. 

vir de cuisine. Jim alluma son feu sur cette dî^le, que les buissons pro- 
tégeaient contre le vent, et notre dîner fut vite préparé. Les provisions 
installées au fond de la caverne, nous avions étendu les couvertures à 
l'intérieur, près du foyer, car le sol semblait un peu humide. Nous 
mangeâmes d'aussi bon appétit que si nous avions été dans le plus 



56 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

beau salon de la veuve. Lorsqu'on a faim, on se passe fort bien de table. 
Une table nous aurait même gônés, attendu que les chaises manquaient. 
Peu à peu, le ciel s'assombrit, puis ce furent des coups de tonnerre 
à vous assourdir, des éclairs à vous aveugler. Enfin, la pluie se mit à 
tombera torrents. Les oiseaux ne s'étaient pas trompés. Je n'ai jamais 
entendu le vent souffler si fort. Tantôt, au-dessous de nous, les branches 
des arbres se courbaient sous l'averse; tantôt une rafale les relevait et 
les tordait. Un moment on ne voyait presque rien; le moment d'après, 
//•s/. Moût avait l'air de flamber et j'apercevais au loin les arbres qui 
agitaient leurs branches. Une seconde plus tard, c'était la bouteille à 
l'encre, môme à vingt pas de la caverne. Alors le tonnerre recommen- 
çait à gronder; on aurait dit un tas de barriques vides roulant du haut 
en bas d'un escalier. 

— Eh bien, Jim, dis-je à mon compagnon, qui ne se montrait pas 
. trop rassuré, est-ce que l'orage l'a coupé l'appétit? Est-ce que tu ne te 

crois pas à l'abri? 

— Ah! répliqua- t-il, vous ne seriez pas à l'abri sans Jim. Nous 
serions tous les deux dans le bois et à moitié noyés. 

Après l'orage, le fleuve continua à monter pendant dix ou douze 
jours, et une bonne partie de l'île fut inondée. Je ne parle pas seule- 
ment des berges ; môme à l'intérieur, la pluie avait laissé dans les bas- 
fonds une foule de petits lacs de trois ou quatre pieds de profondeur. 
Les rives de l'Illinois étaient complètement submergées, et, de ce côté, 
le Mississipi avait maintenant plusieurs milles de large; mais la dis- 
tance qui nous séparait du Missouri restait à peu près la môme, parce 
que le terrain formait dans cette direction une sorte de mur qui empo- 
chait l'eau de s'étendre. 

Le jour, nous nous promenions en canot sur notre île. Il faisait très 
frais dans le bois, môme lorsque le soleil desséchait les endroits décou- 
verts. Le canot se faufilait entre les arbres et quelquefois les lianes 
devenaient si pressées qu'il fallait reculer pour s'ouvrir un passage 
ailleurs. Sur les tertres ou sur les troncs d'arbres abattus qui sortaient 



LA MAISON FLOTTANTE. 57 

de l'eau, on voyait des lapins et d'autres bêtes ; la faim les apprivoisait 
joliment, et je crois qu'ils ne demandaient qu'à se laisser prendre. 11 
y avait aussi des tortues; mais elles glissaient dans l'eau à notre ap- 
proche. Les serpents ne manquaient pas non plus; nous en rencon- 
trions jusque sur le plateau où se trouvait la caverne. 

Un soir — nous évitions autant que possible de sortir du bois en 
plein jour — Jim poussa un cri de joie à la vue d'un radeau échoué sur 
la rive. Quand je dis un radeau, je me trompe; ce n'était que la moitié 
d'un grand train de bois qui avait dû se détraquer pendant l'orage et 
qui venait sans doute d'une des grandes scieries établies au-dessus de 
Saint-Pétersbourg. En effet, il se composait de planches de sapin très 
unies et assez solidement attachées. Il mesurait bien douze pieds de 
large sur quinze ou seize de long, avec une petite plate-forme très 
commode pour ceux qui tenaient à rester les pieds secs. 

— 11 n'y a pas de quoi se frotter les mains, dis-je ii Jim. Les plan- 
ches ne se mangent pas. Elles rapporteraient gros dans un chantier ; 
par malheur, il faudrait aller loin pour les vendre. 

— Justement, massa Huck ! J'espère que nous irons assez loin quand 
l'eau baissera un peu, et, sur le Mississipi, il vaut mieux voyager sur 
un bon radeau que dans une coquille de noix. Et puis, l'île Jackson est 
trop près de la ville. Je voudrais déjà être parti. Personne ne viendra 
vous chercher ici, parce qu'on vous croit mort; moi, c'est une autre 
histoire. 

— Pas du tout, Jim. Gomme je ne suis pas mort, on nous prendrait 
du même coup et on me ramènerait là-bas. Sois tranquille, je ne tiens 
pas plus que toi à être pris. En attendant, ton idée n'est pas mauvaise ; 
fixons le radeau de façon à ce qu'il ne s'envole pas. 

Le lendemain, vers l'aube, nous allâmes lever nos lignes. Devinez 
un peu ce que nous vîmes arriver le long de la côte de l'Illinois ? Une 
maison ! ou du moins le haut d'une maison en bois qui suivait lente- 
ment le courant. Dieu sait comment elle avait été entraînée et com- 
ment elle se soutenait sur l'eau. Sans doute, elle s'appuyait sur des 

8 



58 



LES AVENTURES DE IIUGK FINN, 



troncs d'arbres accrochés en route et qui ralentissaient sa marche. Elle 
était à deux étages et penchait en avant. Nous l'atteignîmes en pa- 
gayant, et, à défaut de porte, Jim entra par une croisée qu'il enfonça 
avec son aviron. Il ne faisait pas encore assez clair pour bien voir à 




La maison flottante. 

l'intérieur; nous attachâmes le canot à l'arrière de l'épave et nous 
nous assîmes. Le jour vint avant que nous eussions atteint la pointe de 
l'île. Alors, en regardant par la fenêtre, nous distinguâmes un lit, une 
table, des chaises renversées et une foule d'objets qu'on semblait avoir 
jetés au hasard sur le parquet. Quelque chose gisait dans le coin le 
plus éloigné de la croisée ; ça avait l'air d'un homme endormi. 

— Holàl hé! cria Jim. 

Rien ne bougea. Je criai à mon tour; puis Jim sauta dans la 
chambre. 

— Il ne dort pas, me dit-il au bout d'un instant. Non, ma foi. Il a 
reçu une balle dans la poitrine et il doit être mort depuis deux ou trois 



LA MAISON FLOTTANTE. 39 

jours. Je vais vous aider à, grimper; mais ne le regardez pas, Huclv. 
Il s'était dépêché de jeter un bout de tapis sur le corps ; il aurait pu 
s'en dispenser; je n'éprouvais pas la moindre envié de regarder. 

— Tiens, lui dis-je en lui montrant un masque de drap noir que je 
venais de ramasser, c'est la bande dont mon père a parlé qui a fait le. 
coup. 

— Tant pis, répliqua Jim ; ces gredins ne laissent derrière que ce 
qui ne vaut pas la peine d'être emporté. 

Les gredins paraissaient avoir tout bousculé ; mais ils n'avaient pas 
tout emporté. Accrochés aux murs, il y avait des robes, des jupes et 
quelques habits d'homme à ma taille. Ils arrivaient à propos, car mes 
vêtements tombaient en loques. Nous ramassâmes aussi une hachette, 
des livres, un couteau de poche, un paquet de chandelles, un chaude-, 
lier de cuivre, une gourde, deux tasses d'étain, un couvrepied rapiécé, 
un marteau, des clous, un collier de chien, une ligne à pêche aussi 
épaisse que mon petit doigt, un fer à cheval, une cruche à moitié pleine 
de whisky ; tout cela pouvait servir. Notre dernière trouvaille fut une 
jambe de bois ; elle était trop courte pour Jim, trop longue pour moi, 
et les courroies manquaient ; à part ce défaut, c'était une très belle 
jambe. J'eus beau chercher, je ne parvins pas à mettre la main sur 
l'autre. 

Quand nous fûmes prêts à pousser au large, nous nous trouvions à 
un quart de mille du pied de l'île et il faisait déjà grand jour. J'obli- 
geai Jim à se coucher au fond du canot, parce que, s'il était resté assis, 
on aurait reconnu un nègre d'assez loin. J'avais traversé le fleuve des 
centaines de fois et j'étais bon rameur; sans quoi, je ne serais peut- 
être jamais parvenu à me rapprocher des côtes de l'Illinois. Je finis 
par regagner l'eau dormante au bord de l'île ; mais je me sentais joli- 
ment fatigué. Jim prit à son tour les avirons et nous arrivâmes sains 
et saufs à notre point de départ. 

Après déjeuner, j'adressai une foule de questions à Jim au sujet du 
mort que le courant emportait au loin. Je cherchais à deviner si c'était 



CO LKS AVENTURES DE HUCK PINN. 

un des voleurs ou s'il avait été tué par eux. Le nègre détourna la con- 
versation. 

Je me mis à examiner une espèce de houppelande qui semblait avoir 
été taillée dans une vieille couverture de laine. Après l'avoir décrochée 
avec d'autres vêtements pendus aux murs de la maison flottante, je 
l'avais jetée de côté ; mais Jim s'était obstiné à l'emporter. Je découvris, 
cousus dans la doublure du collet, huit dollars en argent. 

— Eh bien, demandai-je au nègre, soutiendras-tu encore qu'il ne 
faut jamais toucher à une peau de serpent? Je t'ai raconté avant-hier 
que j'ai trouvé une peau de serpent sur le plateau, à l'entrée de la ca- 
verne, et que je l'ai écrasée entre mes doigts. Tu as prétendu que rien 
ne portait malheur comme de manier ces machines-là. Tu vois que 
c'est tout le contraire. 

— Attendez un peu, Huck, ça viendra; rappelez- vous que je vous 
l'ai dit, ça viendra. 

Il ne se trompait pas et je n'eus pas le temps d'oublier sa prédiction. 
11 me l'avait faite un mercredi. Le vendredi suivant, comme nous 
étions assis sur l'herbe à l'entrée de la grotte, je me levai pour aller 
chercher du tabac. La première chose que j'aperçus fut un serpent à 
sonnettes. C'était peut-être celui qui avait changé de peau quelques 
jours auparavant. En tout cas, il m'aurait certes porté malheur, si je 
ne l'avais pas tué. Je le plaçai à côté de la couverture de Jim. Roulée 
sur elle-même, sa tête plate en l'air, la vilaine bête paraissait prête à 
s'élancer, et je ne pus m'empêcher de rire d'avance de la peur qu'elle 
causerait au nègre. 

Une heure après, je n'y songeai plus. Quand Jim se jeta sur sa cou- 
verture, il y avait là un second serpent qui le piqua. Jim se redressa 
en hurlant, et, dès que j'eus allumé la chandelle, je vis le crotale se 
tortiller autour de sa jambe, tout prêt à le mordre de nouveau. En un 
clin d'œil, je passai un bâton sous un des replis, un coup de couteau fit 
le reste. Jim empoigna la cruche de whisky et avala gorgée sur gorgée, 
ne s'arrêtant que lorsque la respiration allait lui manquer. 



LES SERPENTS A SONNETTES. 



Gl 



— Prends garde, Jim, lui dis-jc. Tu n'es pas habitué à boire. Si tu 
continues, tu tomberas bientôt ivre mort. 

— Tant mieux, répliqua- t-il, c'est le meilleur remède. Vous me 
roulerez dans ma couverture et vous me laisserez transpirer. En atlen- 




Je passai nu bûton sous nu des replis du crotale. 

dant, coupez un petit bout do la béte qui m'a mordu, ôtez la peau et 
faites-le rôtir. Je le mangerai, ça aidera aussi. Et puis vous enlèverez 
les crochets pour me les attacher autour du poignet. 

Mon pauvre Jim avait toujours, à juste titre, passé pour un modèle 
de sobriété. Ce soir-là, tout en m'adressant ses recommandations, il 
s'interrompait sans cesse pour porter à ses lèvres le goulot de la 



62 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

cruche. Il s'arrêtait de temps à autre, se mettait à hurler et à danser, 
puis recommençait à boire. Il était nu-pieds et avait été mordu au 
talon. Heureusement, sa jambe n'était pas trop enflée, et je lui dis que 
c'était bon signe. 

— Oui, murmura-t-il ; mais j'ai beau me brûler le gosier, la tête ne 
me tourne pas, et c'est mauvais signe. 

Enfin le whisky finit par produire son effet habituel et j'enveloppai 
Jim dans sa couverture. Il demeura couché pendant trois jours, puis 
le gonflement disparut. Il attribua sa guérison au rôti que je lui avais 
servi ; mais je crois que le whisky y fut pour quelque chose. 

Au bout d'une semaine, le fleuve rentra dans son lit. Nos provisions 
diminuaient ou se gâtaient; cependant, le poisson et les œufs de tortue 
ne manquaient pas. Un matin, j'eus l'idée d'accrocher un morceau de 
lard rance à un des hameçons de notre grosse ligne. Nous prîmes un 
énorme poisson nommé chat marin, qui mesurait au moins six pieds 
de long et qui faisait des bonds à nous envoyer sur la côte de l'Illinois. 
Nous le regardâmes se débattre jusqu'à ce qu'il se fût noyé, et nous 
eûmes de la peine à l'amener à terre, tant il était lourd. Il aurait valu 
beaucoup d'argent à Saint-Pétersbourg, car sa chair, blanche comme 
la neige, fait de fameuses grillades. 

Le lendemain, il n'y avait qu'un brochet sur nos lignes, et, le sur- 
lendemain, un second brochet. Le temps commençait à me paraître 
long. Je ne m'ennuyais guère davantage dans la cabane de mon père. 
Jim débitait sans cesse les mêmes histoires. 

Je me félicitai d'avoir été à l'école; sans les livres que nous avions 
emportés, je me serais démonté la mâchoire à force de bâiller. Ils 
étaient presque tous amusants, excepté un, où l'on racontait comment 
on a coupé la tête à Louis XVI, je ne sais pas pourquoi. Jim aimait 
mieux l'histoire de Robinson Grusoé. 

— Et tout cela est vrai? me demanda le nègre. 

— Parbleu ! puisque c'est imprimé. 

— Alors Robinson a choisi un mauvais nom pour ce bon Vendredi.' 



LES SERPENTS A SONNETTES. e^ 

— C'est vrai ; mais tu peux être sûr que Robinson n'a pas voulu lui 
porter malheur ; il l'aurait appelé Dimanche, s'il l'avait rencontré pour 
la première fois ce jour-là. Je parie aussi, qu'en dépit de ses chèvres et 
de son perroquet, il ne serait pas resté huit jours dans son île s'il avait 
eu un canot et s'il avait aperçu Saint-Pétersbourg du haut de sa ca- 
verne. Tom Sawyer non plus, je t'en réponds. Il aurait tenu à savoir 
ce qui se passe là-bas, et j'ai bien envie de traverser le fleuve un de 
ces soirs. 

Jim désirait autant que moi savoir ce qui se passait de l'autre côté du 
Mississipi ; cependant l'idée ne parut guère lui sourire. 

— On n'a pas eu le temps de vous oublier, me dit-il, et, pour décou- 
vrir quelque chose, il faudra parler aux gens. 

— Tu penses bien que je ne m'adresserai pas au premier venu. 
D'ailleurs, j'ai de bonnes jambes; il n'y a pas de canots au bas de la 
ville, et le nôtre sera là. 

— Alors, il faudra que je vous attende au bas de la ville ? 

— Pas du tout, répliquai-je. Tu m'attendras ici, et tu fileras sur le 
radeau, si je ne suis pas revenu avant qu'il fasse grand jour. Tu em- 
porteras ce qui reste de provisions, les huit dollars, le fusil, et tu 
tacheras de gagner les États libres. 

— Oh! je sais conduire un radeau et je me tirerai bien d'affîiire tout 
seul. C'est pour vous que je crains, massa Huck. Vous voilà presque 
aussi bien habillé que chez la veuve et ça ne vous change pas assez... 
Au fait, il y aurait un moyen... Si vous mettiez une des robes qui 
sont là? 

— Décidément, Jim, tu n'es pas bete, m'écriai-je, Tom Sawyer lui- 
même n'aurait pas trouvé mieux. 

Jim, comme beaucoup de nègres, savait coudre. Il se mit aussitôt à 
l'œuvre et eut bientôt arrangé à ma taille une robe de calicot et un 
jupon ramassés dans la maison flottante. Je ramenai le bas de mon 
pantalon jusqu'aux genoux; les vêtements de contrebande furent 
passés par-dessus ma tête et Jim agrafti la robe derrière mon dos. 



nt 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



Elle paraissait avoir été faite pour moi. Un grand chapeau do cam- 
pagne, dont j'attachai les rubans sous mon menton, compléta mon 
costume. Jim déclara que personne ne me reconnaîtrait, môme en 
plein jour ; seulement, il m'engagea à ne pas tenir les coudes en Fair 




« Jim agrafa la robe derrière mon dos. 

et ù sautiller un peu au lieu de faire de longues enjambées. 11 me 
recommanda aussi de ne pas relever ma robe pour tirer mon couteau 
ou mon tabac de ma poche. 

Gela n'est pas commode de marcher avec des jupes qui vous battent 
les mollets. Je me sentis d'abord très gêné ; mais, après m'ùtre exercé 
pendant quelque temps en m'aidant des conseils de Jim, je m'y habi- 



LtS SERPENTS A SONNETTES. 63 



tuai si bien, qu'il me sembla que je pourrais regarder les gens en face 
sans trahir le moindre embarras. 

Vers la tombée de la nuit, je partis dans le canot en longeant la côte 
de rillinois. Je traversai le fleuve un peu au-dessous de l'embarcadère 
du bac et le courant m'amena au bas de la ville. J'amarrai la barque 
dans une anse où j'avais souvent péché, puis je gravis la berge. 
Une lumière brillait à la croisée d'une petite maison qui, lors de mou 
départ, se trouvait depuis longtemps sans locataire. Je m'approchai à 
pas de loup et, regardant par la fenêtre, j'aperçus une femme d'une 
quarantaine d'années qui tricotait à la lueur d'une chandelle. Je ne 
l'avais jamais rencontrée. C'était donc une étrangère, car je connaissais 
au moins de vue tous les habitants de Saint-Pétersbourg. 

Le hasard me favorisait. En m'adressant à cette femme, je ne cou- 
rais aucun risque, et, si court qu'eût été son séjour dans la petite ville 
elle pourrait sans doute m'apprendre ce que je voulais savoir. Aussi 
frappai-je sans hésiter à la porte, bien décidé à ne pas oublier que 
j'étais une fille. 



vil 

MADEMOISELLE WILLIAMSON. 

— • Entrez, cria la femme. 

J'entrai, et, après m'avoir regardé un instant, elle me dit de prendre 
une chaise. 

— Comment t'appelles-tu? me demanda-t-elle. 

— Sarah Williamson. 

— Tu demeures dans la ville ? 

— Non, madame. Je suis de Hookerdale, ià. sept milles plus bas. J'ai 
fait le chemin à pied et je tombe de fatigue. 

— Et tu as faim, je parie ? Heureusement, le garde-manger n'est 
pas vide. 

— Merci, madame; ce n'est pas la peine de vous déranger. J'avais 
si faim que j'ai dû m'arrêter dans une ferme à deux milles d'ici. Voilà 
pourquoi j'arrive si tard. Ma mère est malade ; elle n'a plus d'argent, 
et je viens trouver mon oncle Abner Moore. Il demeure tout en haut 
de la ville, à ce qu'elle m'a dit. C'est la première fois que je lui rends 
visite. Vous devez le connaître? 

— Abner Moore? Non. Il n'y a pas deux semaines qu'il a fallu 
quitter notre belle ferme de l'Ohio pour venir habiter cette bicoque, de 
sorte que je ne suis pas à même de te renseigner. Le plus simple, 
c'est de passer la nuit ici. Là, ôte ton chapeau. 

— Non, non; merci, madame. Laissez-moi seulement me reposer 
un instant. 

— Eh bien, mon mari sera de retour dans une heure ou une heure 
et demie. 11 en sait peut-être plus que moi, et il t'accompagnera un 

■^ bout de chemin. 



MADEMOISELLE WILLLVMSON. 07 

Gela lui laissait le temps de causer et je n'en demandais pas davan- 
tage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de son mari et de ses 
affaires, qui ne m'intéressaient pas le moins du monde. J'étais très 
embarrassé, car je n'osais pas l'interroger, de peur de lui donner 
l'éveil. Enfin, au moment où je désespérais d'obtenir d'elle un rensei- 
gnement q^uelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plus à 
propos de quoi, à me raconter — avec beaucoup d'enjolivements — ma 
propre histoire. J'appris que j'avais trouvé vingt mille dollars, que 
j'étais un mauvais garnement, et que mon père ne valait guère mieux. 
Lorsqu'elle arriva à l'assassinat, je lui dis : 

— Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça; mais il 
ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon. 

— Je crois bien, personne ne le sait. Pas l'ombre d'une piste ! J'ai 
une voisine qui pense que c'est un nègre évadé du nom de Jim. 

— Jim! m'écriai-je. 

J'allais protester. Je jugeai prudent de m'abstenir, et elle continua : 

— Oui, un nègre nommé Jim, qui s'est sauvé la nuit même de l'as- 
sassinat. On l'a soupçonné tout d'abord. Bientôt, le vent a tourné et on 
le soupçonne moins, parce que la police a reconnu qu'il devait y avoir 
plusieurs complices. 

— Et le père de Huck est revenu ? * 

— Certainement. C'est lui qui a mis la ville sens dessus dessous en 
annonçant le meurtre, comme je te l'ai dit ; mais il est reparti au bout 
de deux jours, après avoir extorqué de l'argent au tuteur de son fils. 
On s'étonne de ne pas le revoir, car il entend hériter, et le procès 
pourrait bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par le 
prendre. 

— On le cherche donc toujours ? 

— Innocente, va! Un nègre évadé! On offre une récompense de 
trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gens qui s'imaginent 
qu'il n'est pas loin, et j'en suis, quoique je garde mon opinion pour 
moi. L'autre jour, je causais avec une vieille qui me vend quelquefois 



^ 



es LKS ÀViiNT.OftES DK^^BUCK FINN. 



du poisson et je lui ai parlé par Hasard de l'île Jackson, une petite île 
que tu pourrais apercevoir d'ici, s'il faisait plus clair. Elle m'a dit que 
personne n'y demeurait. Je n'ai rien répondu ; mais ça m'a donné à 
penser; J'étais sûre d'avoir vu de la fumée s'élever au dessus des 
arbres un jour ou deux aupara^^an t. L'idée m'est venue que le nègre se 
cache là-bas. Je n'ai pas vu de fumée depuis, et il a peut-être filé. Par 
malheur, mon mari se trouvait abseiii;ae, matin, à son retour, je l'ai 
prévenu et nous en aurons bientôt le cœur net. 

Cette confidence me causa une telle inquiétude que je me sentis tout 
décontenancé. Je ne savais que faire de mes mains. Je pris une aiguille 
sur la table et jp voulus l'enfiler. Mes doigts tremblaient trop ; je n'y 
parvins pas. Quand mon hôtesse cessa de parler, je levai les yeux et* je 
vis qu'elle m'examinait curieusement, en souriant un peu. Je remis 
l'aiguille sur la table et je dis, d'un. ton que je cherchai à rendre indif- 
férent : • * ' 

— Trois cents dollars, c'est une grosse somme. Je voudrais en rap- 
porter^utant à ma mère., Est-ce q^e votre mari partira ce soir? 

— Je l'espère bien. Il est^dUé à là ville, avec l'ami dont je t'ai parlé, 
pour louer un "canot et tâcher d'emprunter un second fusil. 

— S'ils attendaient le jour, ils verraient mieux. 

. — ^Ôui, et le nègre verrait mieux aussi. Après minuit, il sera sans 
doifte endormi ; dans l'obscurité, ils pourront se glisser à travers les 
arbres et découvrir son feiî de camp sans lui donner l'éveil. 

— C'est vrai; je ne songeais pas à ça. 

Elle continuait à me regarder d'un air intrigué, ce qui augmenta 
mon embarras. Tout à coup elle me demanda : 

— Gomment m'as-tu dit que tu t'appelles? 

— Mary Williamson. 

— Mary? Je croyais que tu avais dit Sarah quand tu es entrée? 

— Oui, madame. Sarah-Mary Williamson. Sarah est mon premier 
nom. Quelquefois on m'appelle Sarah, quelquefois Mary. 

— Ah ! très bien ; je comprends. 



MADKMOTSKI.LR WILLIAMSON. 



r.o 



Sa réponse me remit à mon aise, mais je n'osai pas encore la regar- 
der en face. J'aurais bien voulu m'en aller. Mon embarras fut do courte 
durée. L'instant d'après, elle nje parla d'autre chose. Elle se plaignit de 
son mari, qui n'avait pourtant qu'un seul défaut : la passion du jeu. 
C'est pour cela qu'elle était réduite à haTDÎter une maison où les rals^^jk^' 




Iliick vièe un rai. 



semblaient se regarder comme chez eux. J'ignore si elle avait raison 
de blâmer son mari. Pourles rats, Je ne pouvais pas lui donner tort. 
La chandelle n'éclairait pas assez pour leur faire peur et à chaque 
instant on les voyait se montrer à l'entrée de leurs trous. 

— Une voisine m'a donné un beau chat, repHt mOn hôtesse, et il s'est 
sauvé au bout d'une heure. Il aura eu peur d'être mangé. Je suis obligée 
d'avoir sans cesse sous la main quelque chose à leur lancer, sans quoi 



LES AVENTURAS DE HUGK FINX. 



ils ne me laisseraient pas tranquille. Voilà ce que j'ai trouvé de mieux, 
ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée en boule. Je 
vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me gêne pas. 

Là-dessus, elle atteTidit une occasion ; mais elle manqua le but et 
cria : ouche! tant son bras lui faisait mal. 

Je ne pus m'empêcher de rire. 

— Essaye un peu, dit-elle; tu verras que ça n'est pas trop facile, 
rhumatisme à part. 

Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt; mais je n'osai pas 
refuser. Je pris le morceau de plomb, et le premier rat qui s'aventura 
hors de son trou serait rentré chez lui assez malade s'il avait attendu 
une seconde ou deux de plus. 

— A la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que moi. Ils 
n'en seront pas tous quittes pour la peur, je le parierais. 

Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et rapporte en 
même temps un écheveau de fil qu'elle me prie de l'aider à dévider. Je 
tends les bras et elle se remet à causer de ses affaires, puis elle s'inter- 
rompt pour me dire : • 

— Attention aux rats !... Mais il faut avoir son arme sous la main. 
- Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes genoux. Natu- 
rellement, je serre les jambes et elle continue à jacasser. Au bout 
d'une minute, elle s'arrête de nouveau, enlève l'écheveau, me regarde 
entre les deux yeux et me demande d'un ton amical : 

— Voyons, quel est ton vrai nom? 

— Plaît-il, madame? 

— Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom? T'ap- 
pelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean? 

Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais que ré- 
pondre ; enfin, je dis en me levant : 

— Ne vous moquez pas d'une pauvre fille, madame ; si je vous gêne, 
je... 

— Non, tu ne t'en iras pas comme ça. Assois-toi et reste où tu es. 



MADEMOlSELLt: WILLIAMSON. 71 

Tu n'as rien à craindre de moi; je garderai ton secret; je te viendrai 
même en aide, et mon mari aussi, s'il peut t'être utile. Je vois jbien que 
tu es un apprenti et que tu as pris la clef des champs. Tu as planté là 
ton maître, hein? J'ai eu un fils qui aurait ton âge, s'il vivait encore, et 
il en a fait autant. Le mal n'est pas grand. On t'a maltraité et tu es 
parti sans dire au revoir? Allons, raeonte-moi tout ; ce n'est pas moi 
qui te dénoncerai. 

Je n'étais plus embarrassé. L'histoire qu'elle venait de me suggérer 
arrivait fort à propos. 

— Eh bien, je vais tout vous raconter, répliquai-je, car je suis sur 
que vous me tiendrez parole et que vous ne me trahirez pas. Ma mère 
est morte, mon père a disparu, et on m'a mis en apprentissage chez 
un fermier, à une trentaine de milles d'ici. Cela m'ennuyait d'être 
battu et je n'y tenais plus. Il est parti pour un voyage de trois ou quatre 
jours ; j'ai profité de l'occasion pour prendre ces vieilles nippes que sa 
fille laissait traîner au fond d'une malle, et... 

— Tu n'as jamais pu agrafer cette robe tout seul. Qui t'a aidé? 

— Un nègre qui m'a conseillé de me déguiser. Je crois que mon 
oncle Abner Moore me recevra volontiers chez lui. Il m'a reproché do 
n'être jamais venu le voir depuis qu'il habite Goschen. 

— Goschen, mon pauvre garçon? Tu es à Saint-Pétersbourg, ïx dix 
milles de Goschen. Qui donc t'a si mal renseigné? 

— Un homme que j'ai rencontré ce matin. Je ne craignais pas de 
me tromper de route, car je sais qu'il n'y a qu'à suivre le fleuve. Je 
lui ai seulement demandé si j'avais encore loin à aller et il m'a dit... 

— Enfin, il s'est trompé ou bien il avait bu. 

— Je crois plutôt que c'est moi qui ai mal compris. En tout cas, il 
faut me remettre en route ; mon oncle serait inquiet. 

— Inquiet? Il ne t'attend pas. 

— Oh ! si, madame; du moins, je lui ai écrit avant départir, 

— Bien sûr? Alors, tu peux me laisser son adresse? Nous allons 
voir. 



n LES AVENTUtlES DK lltJCK FlNX. 



- J'écrivis tant bien que mal l'adresse de mon oncle sur un bout de 
papier : Abner Moore, charron, à Goschen (Missouri). Cette épreuve ne 
suffit pas pour convaincre mon hôtesse. 

Il*doit y avoir des vaches sur la ferme d'où tu viens? me dc- 

manda-t-elle brusquement. 

— Certainement, madame; des vaches, des moutons, des chevaux, 
des poules, des... 

— Alors, réponds vite, sans prendre le temps de réfléchir. Lors- 
qu'une vache est couchée, comment se remet-elle debout? 

— Sur ses jambes de derrière, madame. 

— Et un cheval ? 

— Sur ses jambes de devant, parbleu ! 

— De quel côté des arbres pousse-t-il le plus de mousse? 

— Du côté du nord. 

— Bon ; je vois que tu as vécu à la campagne. Je croyais que tu 
cherchais de nouveau à me tromper. Maintenant, dis-moi ton nom. 

— Georges Peters. 

— Tâche de ne pas l'oublier. Tu ne te tirerais plus d'affaire en sou- 
tenant que tu t'appelles Georges-Alexandre, lorsque je te surprendrai à 
mentir. Encore un conseil. Avant de vouloir passer pour une fille, ap- 
prends à enfiler une aiguille. Approche le fil de l'aiguille et non pas 
l'aiguille du fil. -Et, quand tu viseras un rat ou autre chose, ne te con- 
tente pas de rejeter le bras en arrière et de jouer du coude et du poi- 
gnet. Dresse-toi sur la pointe des pieds, lève la main au-dessus de la 
tète aussi maladroitement que possible, abaisse le bras tout d'uno 
pièce, comme s'il tournait sur un pivot, et manque ton rat de cinq ou 
six pieds. Et rappelle-toi surtout que, quand une femme est assise, elle 
n'a pas besoin de serrer les genoux pour retenir un bout de plomb 
qu'on jette sur sa jupe. Vois-tu, j'ai su à quoi m'en tenir dès que lu 
t'es misa enfiler cette aiguille; mais je tenais à être sûre de ne pas me 
tromper. Aprésent, Sarah-Mary Williamson, Georges-Alexandre Peters, 
tu peux profiter du clair de lune pour partir et rejoindre ton oncle. Je le 



MADEMOISELLE WILLLVMSON. 



T.-] 



souhaite un bon accueil. Si tu te retrouves dans l'embarras, envoie un 
mot à M"" Judith Loftus - c'est mon nom - et nous tâcherons de t'en 
lirer. En attendant, la faim vient vite à ton âge ; j'ai là des sandwiches 
toutes faites que tu vas emporter. 

Je me sentais si honteux d'avoir débité tant d'histoires à cette bravo 
dame, que je voulus refuser. Je n'avais vraiment pas faim. Mais elle 
me fourra le paquet de 
sandwiches dans la main 
et je me laissai faire, 
car je craignais de voir 
arriver son mari. Elle 
me retint encore quel- 
ques minutes afin de me 
renseigner d'une façon 
1res précise sur la route 
à suivre pour arriver en 
droite ligne au but de 
mon voyage. Je ne pou- 
vais pas lui dire que je 
connaissais le chemin 
beaucoup mieux qu'elle 
et que d'ailleurs j'avais 
l'intention d'en prendre 
un autre. Après l'avoir remerciée, je suivis la berge pendant une cin- 
quantaine de yards, puis je revins sur mes pas jusqu'au canot, qui se 
trouvait à peu de distance de la maison, et je partis en toute hâte. Je ra- 
mai contre le courant assez loin pour qu'il me ramenât à la tête de l'île. 
Je jetai au loin mon chapeau — je n'avais pas besoin d'œillères. 
Parvenu vers le milieu du fleuve, je crus entendre tinter une horloge 
et je m'arrêtai pour écouter... Un, deux, trois... Onze heures!... Il n'y 
avait pas de temps à perdre. Lorsque j'eus atteint la pointe de l'île, je 
ne m'attardai pas pour reprendre haleine, bien que je fusse presque 




Debout, Jim ! 



10 



LES AVENTURES DE HUCK FINN. 



essoufflé. Je poussai jusqu'à mon ancien camp, je me débarrassai en 
un clin d'oeil de ma robe, et j'allumai un grand feu. Dès qu'il com- 
mença à flamber, je sautai dans la barque. L'endroit où nous avions 
amarré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne me fallut 
pas longtemps pour accomplir le trajet en pagayant le long de la 
rive. Là, je débarquai, je filai à travers les arbres et je grimpai la 
colline au pas de course. Jim, enveloppé dans sa couverture, dormait à 
poings fermés. Je le réveillai en criant : 

— Debout, Jim! J'ai bien fait d'aller là-bas. Il s'agit de déménager 
au plus vite. On est à nos trousses. 

Jim ne m'adressa pas une seule question ; il ne dit pas un mot ; 
mais la façon dont il travailla durant la demi-heure qui suivit me 
prouva qu'il m'avait bien compris et qu'il ne voulait pas se laisser sur- 
prendre. Au bout de trois quarts d'heure tout ce que nous possédions 
se trouvait à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous 
les saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soin avait 
été d'éteindre le feu à l'entrée de la grotte et l'on ne pouvait pas voir 
notre chandelle du dehors. 

Je m'éloignai un peu de la côte dans le canot et je me tins aux 
aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à une très grande 
distance à cause d'un léger brouillard qui commençait à se lever; mais 
le brouillard n'empêche pas d'entendre. Du reste, je comptais bien 
que M. Loftus, s'il mettait son projet à exécution, ne s'amuserait pas 
à faire le tour de l'île. Il débarquerait certainement de l'autre côté, en 
face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc libre. Jim détacha le 
traîneau et nous glissâmes à l'ombre des arbres, le canot à la remorque, 
sans prononcer une parole jusqu'à ce que nous eussions dépassé l'île. 



VIII 

LE STEAMER NAUFRAGÉ. 

Il devait être près d'une heure du matin lorsque nous arrivâmes 
enfin au bas de l'île. Le radeau nous paraissait marcher très lentement. 
Il était convenu qu'en cas d'alerte nous sauterions dans le canot afiin 
de gagner la côte de l'Illinois et nous cacher dans les bois. Aucune 
embarcation ne se montra — fort heureusement pour nous, car le 
fusil, les lignes, les provisions, les couvertures et le reste se trouvaient 
sur le radeau. On ne songe jamais à tout quand on se presse trop. 

Ceux dont j'avais annoncé la visite à Jim mirent-ils le pied dans 
l'île ce soir-là? Je ne l'ai jamais su. En somme, s'ils ont découvert mon 
feu de bivouac et passé une partie de la nuit à veiller en guettant le 
retour du nègre, ce n'est pas ma faute; ils n'avaient qu'à rester chez 
eux. Je ne regrette qu'une seule chose — Ja déception que leur décon- 
venue aura causée à ma bonne hôtesse ; mais je suis sûr que si elle 
avait connu Jim, elle ne m'aurait pas gardé rancune. 

Dès que le jour commença à paraître, nous amarrâmes notre radeau 
dans un petit renfoncement de la côte de l'Illinois. Jim abattit avec la 
hache assez de branches de cotonniers pour en recouvrir le train de 
bois et les arrangea si bien qu'à vingt pas vous auriez juré que les 
arbres avaient été renversés par un éboulement. Des montagnes se 
dressaient sur la rive qui nous faisait face; derrière nous s'étendait 
une forêt non exploitée; les vapeurs filaient le long de la côte du Mis- 
souri, de sorte qu'aucune surprise ne semblait à craindre. Nous pas- 
sâmes toute la matinée à regarder les radeaux et les steamers des- 
cendre ou remonter le Mississipi. Tandis que nous nous reposions, 
je racontai à Jim, avec plus de détails, les incidents de ma visite à 



70 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

M""" Loftus. Quant aux soupçons qui planaient peut-être encore sur lui, 
je jugeai inutile d'en parler, bien qu'ils fussent pour beaucoup dans la 
hâte que j'avais mise à l'éloigner de Saint-Pétersbourg. Lorsqu'on 
soupçonne un nègre, on commence souvent par le pendre, quitte à 
reconnaître plus tard que ceux qu'il a tués se portent à merveille. 

— Vois-tu, dis-je en terminant, elle se croit très fine parce qu'elle 
a deviné qu'elle n'avait pas allaire à une fille ; mais san^ l'histoire dp 
l'aiguille elle ne se serait doutée de rien. 

— Je n'en répondrai pas, Huck. C'est une fine mouche que cette 
femme-là. Si elle avait eu l'idée de venir elle-même me relancer dans 
l'île, elle n'aurait pas perdu son temps à monter la garde autour de 
votre feu de bivouac; non, elle aurait emmené un chien. 

• — Alors, pourquoi n'a-t-elle pas conseillé à son mari d'en prendre 
un avec lui? Elle ne m'a pas parlé de chien. 

— Je parie qu'elle y a songé ensuite, lorsque son mari allait partir. 
Voilà ce qui a causé du retard; autrement, au lieu d'être ici, à seize 
ou dix-sept milles de la ville, je me trouverais entre les mains du 
shérif et j'entendrais un fouet siffler sur mes épaules. 

— Bah! Je ne me soucie pas de savoir pourquoi ils sont arrivés trop 
tard. Nous sommes libres, c'est l'essentiel. 

Quand il ne fit plus très clair, je sortis des buissons de cotonniers 
pour jeter un coup d'œil sur le fleuve. Aucune embarcation n'était en 
vue. Jim enleva à Tune dés extrémités du radeau quelques planches à 
l'aide desquelles il dressa un petit wigwam assez commode, où nous 
pourrions braver la pluie. Nous avions un marteau, une scie, et les 
clous ne manquaient pas. Il établit un plancher à un peu plus d'un 
pied au-dessus du niveau du radeau, de manière à mettre nos couver- 
tures et nos provisions à l'abri des vagues soulevées par les grands 
steamers. Au milieu, une couche de terre de cinq à six pouces de pro- 
fondeur et maintenue par un cadre de bois devait nous permettre d'al- 
lumer du^ feu, car Jim trouvait les nuits fraîches et d'ailleurs il ne 
renonçait pas à faire la cuisine. Nous possédions deux de ces longs 



LE STEAMER NAUFRAGÉ. 



77 



avirons que l'on emploie sur le Mississipi, en guise de gouvernail, pour 
diriger les radeaux, et nous en fabriquâmes un troisième, parce que 
les rames se brisent souvent contre un tronc d'arbre ou une autre 
épave. Nous fixâmes un bâton fourchu pour y accrocher notre lanterne 
quand nous verrions un vapeur descendre le courant. 

Nous continuâmes ainsi notre voyage, nous reposant le jour pour 
nous remettre en route dès l'aube. Le radeau faisait au moins quatre 




De temps à autre, nous abattions une poule d'eau. 



milles à l'heure et cela pendant sept ou huit heures, sans que nous 
fussions obligés de ramer. Il suffisait que l'un de nous tînt l'aviron qui 
servait de gouvernail. Le poisson ne semblait demander qu'à se laisser 
prendre. Nous mangions, nous causions, et, de temps en temps, nous 
nagions un peu pour chasser le sommeil. 

Chaque nuit, nous passions devant des villes dont quelques-unes 
s'étageaient sur des collines où l'on voyait étinceler des lumières sans 
distinguer une seule maison. La cinquième nuit, je devinai que nous 
avions atteint Saint -Louis. J'avais entendu dire que Saint -Louis 
comptait au moins trente mille habitants; mais cela m'avait semblé 



78 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

incroyable. Je n'en doutai plus à la vue des innombrables lumières 
qui brillaient à une heure où tout le monde devait dormir. 

Nous commencions à nous sentir plus rassurés. Quand l'occasion 
se présentait, je descendais à terre à l'entrée d'un village pour acheter 
du lard, des légumes ou des fruits. Naturellement on me demandait 
d'où je venais, où j'allais, qui j'étais, et cœtera. Je répondais que je 
venais de l'île Jackson, que je conduisais un train de bois au Caire, 
près de l'embouchure du Mississipi. 11 va sans dire que Jim ne se 
montrait pas. De temps à autre, nous abattions une poule d'eau qui 
se levait un peu trop tôt ou se couchait un peu trop tard. Bref, nous 
vivions comme des coqs en pâte. 

La sixième nuit, au-dessous de Saint-Louis, un orage éclata. Le ton- 
nerre grondait, les éclairs se suivaient presque sans interruption et la 
pluie se mit à tomber à torrents. Réfugiés dans le wjgwam, nous 
laissions le radeau obéir au courant, tout en surveillant sa marche. 
A chaque minute, un éclair illuminait l'horizon, nous montrant l'im- 
mense nappe du fleuve et les côtes rocheuses entre lesquelles il coule. 
Soudain je m'écriai : 

— Regarde donc là-bas, Jim ! \. 

— Oh ! j'ai bien vu, répliqua-t-il. 

C'était un steamer qui avait échoué sur un rocher vers lequel le 
radeau se dirigeait en droite ligne. Les éclairs nous montraient fort 
distinctement le vapeur qui avait une bonne moitié de sa quille hors 
de l'eau. Aux lueurs de l'orage vous auriez pu distinguer les cordages, 
et, à côté de la grosse cloche, une chaise au dos de laquelle restait 
accroché un caban de pilote. 

— Décidément, nous avons de la chance, repris-je. Un navire aban- 
donné ! Nous allons voir ce qu'il y a là dedans. Abordons. 

Jim, qui venait justement de saisir la gaffe afin d'éviter un abor- 
dage, refusa net. 

— Non,, non, dit-il. Nous nous en sommes bien tirés jusqu'ici; à 
quoi bon courir des risques? Il y a probablement un veilleur à bord. 



LE STEAMER NAUFRAGE. 79 



— Bah ! un veilleur ! sur un steamer qui peut couler à fond d'une 
heure à l'autre? Tu n'y songea pas. 

Il n'y avait rieri à répondre à cela; aussi Jim s'abstint-il de ré- 
pondre. . 

— .Et puis, continuai-je, une épave abandonnée appartient à tout le 
monde. Nous trouverons peut-être dans la cabine quelque chose valctnt 
la peine d'être emporté, Mets une chandelle et des allumettes dans ta 
poche. Vois-tu, je ne dormirais pas tranquille si nous ne jetions pas 
un coup d'œil par là. Crois-tu que Tom Sawyer laisserait échapper une 
si belle occasion? Quel dommage qu'il ne soit pas là ! 

Jim grommela un peu, mais il céda, à la condition que nous parle- 
rions le moins possible et sans élever la voix. Un éclair nous montra 
de nouveau, juste à temps, le vapeur naufragé. Le radeau glissa à 
tribord, Jim l'amarra, et nous grimpâmes sans peine sur le pont qui 
penchait beaucoup. Nous suivîmes avec lenteur la pente dans la direc- 
tion de l'entrée de la cabine, tâtant le terrain avec nos pieds,, les mains 
étendues pour éviter les cordages. 

Quelques pas de plus nous amenèrent en face de la porte qui était 
ouverte; au loin, nous vîmes briller une lumière — une seconde après 
il m'arriva comme un bruit de voix. 

— Vous ne voulez jamais m'écouter, Huck, me dit Jim à l'oreille. Il 
y a un veilleur, il y en a même plus d'un. Filons. Ils commenceraient 
par nous envoyer une balle, et alors il serait peut-être trop tard pour 
s'expliquer. 

— Tu as raison, Jim, répliquai-je. 

Au moment où je me disposais à le suivre, j'entendis une voix qui 
disait : 

— Au nom du ciel, épargnez-moi ! Je jure de garder le secret. 
Une autre voix, beaucoup plus distincte, répondit : 

— Ce n'est pas la première fois que tu agis de la sorte. Tu veux 
toujours plus que ta part du butin et tu l'as toujours eue, parce que tu 
menaçais de nous dénoncer. Cette fois nous te tenons. 



80 



Lh:S AVfiNTURKS DK HUGK FINN. 



Jim était déjà en route pour regagner le radeau, et la prudence 
m'ordonnait de faire comme lui ; mais la curiosité l'emporta. 

— Non, pensai-je, Tom Sawyer ne se serait pas éloigné sans savoir 
à quoi s'en tenir. Jim ne me plantera pas là, et je veux apprendre ce 
qui se passe. 

Je me glissai donc à quatre pattes dans le couloir des cabines et je 




Non, je t'en supplie, Bill 1 



rampai dans l'obscurité jusqu'à ce qu'il n'y eût plus qu'une chambre 
entre moi et le salon. Alors, au fond, je vis un homme étendu sur le 
parquet, pieds et poings liés. Près de luise tenaient deux individus 
dont l'un avait une lanterne sourde à la main, tandis que l'autre ap- 
puyait le canon d'un pistolet sur le front du prisonnier. 

— Si je lâchais la détente, dit l'homme au pistolet, tu n'aurais que 
ce que tu mérites. 



LE STEAMER NAUFRAGÉ. 81 



— Non, je t'en supplie, Bill ! s'écria celui qu'on menaçait. Je ne 
vous trahirai pas. 

L'homme à la lanterne se mit à ricaner et répliqua : 

— Je te crois. Tu n'as jamais rien dit d'aussi vrai. Poltron, tu nous 
supplies maintenant, et tu nous aurais tués tous les deux, si nous 
n'avions pas été les plus forts. Et pourquoi? Parce que nous insistions 
sur nos droits, tout bonnement. Tu ne trahiras plus personne... 
Allons, remets ton pistolet dans ta poche, Bill. 

— Pas avant de m'en être servi, Jack. N'a-t-il pas essayé de nous 
tuer? 

— Oui, mais je ne tiens pas à le tuer, lui, et j'ai mes raisons. 

— Merci de ces bonnes paroles, Jack, s'écria le malheureux que 
l'on venait de menacer. Je ne les oublierai pas, tant que je vivrai. 

Cette promesse ne parut pas toucher Jack ; il se dirigea vers le cou- 
loir où je me tenais et lit signe à son compagnon de le suivre. Le 
steamer penchait au point qu'il n'y avait pas moyen de courir. Je 
m'éloignai en rampant et je gagnai une des petites cabines. J'avais à 
peine eu le temps d'y pénétrer, que j'entendis Jack dire à son ami : 

— Entrons ici et causons. 

Il entra, suivi de Bill. Je m'étais déjà glissé dans le cadre d'en haut, 
très fâché d'avoir cherché une aventure. Ils s'arrêtèrent à quelques 
pas de moi. J'avais beau ne pas les voir, une forte odeur de whisky 
m'annonçait leur voisinage. Je me félicitai de mon horreur de l'eau-de- 
vie; après tout, cela ne m'aurait pas trahi, car je respirais à peine, 
j'avais tant peur. 

— Il a juré de nous dénoncer, dit Bill, et il n'y manquera pas après 
la façon dont nous l'avons traité. Il en sait trop long sur notre compte. 
Nous devons nouo débarrasser de lui. Voilà mon opinion. 

— C'est aussi la mienne, répliqua Jack. 

— Tant mieux ; je-me charge de l'expédier. 

— Attends un peu. Une balle ferait l'affaire ; mais à quoi bon le tuer 
quand il est si facile d'arriver au même résultat sans nous en mêler? 

Il 



82 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

— Facile ? Comment cela ? 

— C'est simple comme bonjour. Après avoir fouillé les cabines que 
nous n'avons pas encore visitées, nous irons à terre avec notre butin. 
Dans une heure ou deux, le steamer sera emporté par le courant. Il y 
aura un noyé de plus dans le Mississipi, voilà tout. Viens. 

Dès qu'ils se furent éloignés, je me glissai hors de ma cachette et 
je regagnai le pont, heureux d'en être quitte à si bon marché. J'appelai 
Jim à voix basse. Il était revenu à ma rencontre, ou bien il m'avait 
attendu, car il me répondit par une sorte de gémissement. 

— Jim, murmurai-je à son oreille, il y a là deux chenapans qui 
vont arriver avec leur lanterne. Il ne faut pas qu'ils nous trouvent 
ici. Vite, au radeau. 

— Le radeau? Il n'y a plus de radeau, massa Huck. 



IX 



LE SAUVETAGE. 



L'haleine me manqua et je faillis me trouver mal. Emprisonné sur 
un navire qui, s'il ne se disloquait pas, coulerait dès que le courant 
l'entraînerait I Ce n'était 
pas le moment de geindre. 
Il fallait nous emparer du 
canot de ces bandits et par- 
tir au plus vite. Nous Ion-» 
geâmes le steamer et il me 
sembla que j'avais mis une 
semaine à gagner la poupe. 

— Pas l'ombre d'un ca- 
not, me dit Jim. 

— Alors nous serions 
dans une mauvaise passe ; 
mais je sais qu'il y en aun, 
puisqu'on a parlé de re- 
tourner à terre. Il ne peut -^:^^ 
être que de ce côté ; cher- 
chons encore. 

Nous penchant au-des- 
sus du bord, nous aper- 
çûmes une petite barque 
dans laquelle je me laissai 
glisser et où Jim s'empressa de me rejoindre. Je pris mon couteau, je 
coupai l'amarre et en route. Quelques minutes après, sans avoir tou- 




vAif 



Je me laissai slisser. 



84 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

ché un aviron ni prononcé une parole, nous nagions à cent yards du 
navire échoué. Grâce au courant, nous étions déjà loin quand une 
lanterne brilla sur le pont. Jack et son ami s'apercevaient de la dis- 
parition de leur canot et se demandaient sans doute qui avait pu couper 
l'amarre. 

Alors seulement je commençai à me préoccuper du sort de ceux que 
nous laissions derrière nous. 

— Jim, dis-je au nègre, qui avait déjà saisi les rames, l'idée qu'ils 
vont se noyer par notre faute me tracasse. Dès que nous verrons une 
lumière sur la côte, nous aborderons à un endroit où tu pourras te 
cacher avec le canot, et j'irai donner l'alerte. J'inventerai unQ histoire 
pour envoyer quelqu'un à leur secours. 

Jim ne voulait la mort de personne; il approuva donc mon idée. Par 
malheur l'orage, qui s'était calmé un instant, éclata de nouveau et 
rien n'indiquait le voisinage d'une ville ou d'un village. Au bout d'un 
certain temps, la pluie cessa ; mais il y avait toujours des nuages et 
bientôt un éclair nous montra un point noir qui flottait devant nous. 

C'était notre radeau et nous fûmes ravis de pouvoir nous y rembar- 
quer. A peine installés, nous vîmes une lumière à notre droite et Jim 
se dirigea aussitôt vers la rive. Le canot était plein d'objets que nos 
deux chenapans avaient pris à bord du vapeur. Nous entassâmes ce 
butin à bord du radeau ; puis je dis à Jim de suivre le courant, d'allu- 
mer sa lanterne quand il croirait avoir fait un mille ou deux, et de la 
laisser à l'arrière jusqu'à mon retour. 

Ensuite je saisis les avirons et je ramai vers la côte. La lumière 
dont j'ai parlé provenait d'un fanal suspendu au mâtereau d'un grand 
bateau de passeur. Je montai à bord, cherchant le veilleur. Je le trou- 
vai sur le pont, à moitié endormi. Je n'eus pas beaucoup de peine à le 
réveiller et alors je me mis à pleurer. 

— Holà! qu'est-ce qu'il y a, petit? me demanda-t-il en bâillant. 
Pourquoi pleures-tu? 

— Il y a bien de quoi, allez !... Papa, maman, et ma sœur... 



LE SAUVETAGE. «5 



Et je me remis à sangloter de plus belle. 

— Voyons, ne te désole pas. Ils no sont pas morts, hein ? 

— 11 ne s'ien faut guère... Êtes-vous le veilleur du bac? 

— Oui, répliqua-t-il en se rengorgeant, je suis le capitaine, le pro- 
priétaire, le pilote et le veilleur. Trop souvent même je représente tous 
les passagers et tout le fret. Ah! je ne suis pas aussi riche que mon 
ami Tom Hornback, qui distribue des pièces de 5 dollars sans se gêner. 
N'empêche pas que je ne changerais pas de place avec Tom Hornback. 
D'abord il ne boit que de l'eau, et... 

Je crus qu'il n'en finirait jamais et je l'interrompis en disant : 

— Ce n'est pas le moment de causer. Mon père, ma mère, ma 
sœur... et miss Hooker sont là-bas et si on ne va pas ù leur secours, 
ils seront perdus. 

— Là-bas? Où ça? 

— A bord du steamer naufragé. 

— Je le croyais coulé depuis longtemps. Bonté du ciel, que font- 
ils là? 

— Ils y sont contre leur gré, je vous en réponds. Au commence- 
ment de la soirée, miss Hooker est partie de... je ne me rappelle pas 
le nom... un endroit qui se trouve de l'autre côté du fleuve, presque en 
face du rocher. 

— Bon, elle est partie de Bosh-Landing — continue. 

— Justement. Eh bien, le conducteur du bac a perdu sa rame, le 
bac est allé se cogner contre le steamer échoué. Tout le monde a été 
noyé, excepté miss Hooker, qui s'est sauvée en s'accrochant à un cor- 
dage. Une heure plus tard, nous avons descendu le courant à notre 
tour ; il nous a entraînés vers le rocher et notre radeau s'est effondré ; 
mais nous avons réussi à grimper à bord. 

— C'est bien le cas de dire : A quelque chose malheur est bon. Sans 
le steamer aucun de vous n'aurait pu tenir debout sur ce rocher à pic. 

— Le steamer ne s'y tient pas d'aplomb non plus, il penche joli- 
ment... Nous nous sommes d'abord mis à pleurer et à crier, comme si 



80 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

on pouvait nous entendre ! Mon père, qui ne pleurait pas, me dit : 
« Nous sommes perdus si personne ne vient à notre secours ; l'orage 
est presque passé, tu vas gagner la côte dans ce canot... » 

— Comment, ils ont laissé un de leurs canots ? 

— Oh ! une petite barque où nous n'aurions pas pu monter tous. 
Alors je suis parti et me voilà. Votre bac est plus solide que mon canot 
et vous m'avez l'air d'un brave... 

— Quant à ça, tu as raison. Le Mississipi ne m'a jamais fait peur. 

— Et puis, vous n'y perdrez rien. Miss Hooker m'a dit que son 
oncle Hornback... 

— Tonnerre! c'est sa nièce? Elle ne devait arriver que dans huit 
jours. Je serais déjà en route, si tu avais parlé plus tôt... Tu vois cette 
lumière, là-bas, à gauche? 

— Oui. 

— Gours-y aussi vite que tes jambes te porteront. C'est la taverne, 
et elle est toujours pleine le soir. Raconte-leur ce qui arrive et prie- 
les de ma part d'aller prévenir le vieux Hornback... Qu'attends-tu? 
Ah! bon! Ton père et les autres, n'est-ce pas ? Sois tranquille, je les 
emmènerai par-dessus le marché, la place ne manque pas. Dépêche-toi, 
Il faut que j'aille réveiller mon chauffeur. 

Je partis en courant dans la direction qu'il venait de m'indiquer ; 
mais, dès qu'il eut le dos tourné, je regagnai le canot, je longeai la 
côte et je me faufilai parmi les bateaux amarrés devant un chantier. Je 
tenais à assister au départ du bac. En somme, j'étais assez content de 
moi. Il y a beaucoup de gens qui ne se seraient pas donné autant de 
peine pour empocher trois mauvais garnements de se noyer. 

Enfin je vis le petit steamer filer à toute vapeur et je ne songeai plus 
qu'à rejoindre Jim. Je crus que sa lanterne ne se montrerait jamais. 
Lorsque je l'aperçus, il me sembla qu'elle se trouvait à cent lieues de 
moi. Quand j'atteignis le radeau, le ciel commençait déjà à blanchir. 
Jim tombait de sommeil et moi aussi ; aussi ne tardâmes-nous pas à 
nous endormir sous les arbres, dans une île où nous avions abordé. 



UNE LEÇON D HISTOIRE. 

Une fois debout, j'examinai ce que nous avions ramassé dans le 
canot. Il y avait des couvertures, des vêtements, une demi-douzaine 
de livres et une boîte de cigares — des cigares comme je n'en avais 
jamais fumé. Nous restâmes une bonne partie de la matinée couchés 
sur l'herbe et je racontai à Jim ce qui s'était passé à partir de mon 
entrée dans la cabine. 

— Voilà ce qui s'appelle une aventure, lui dis-je, et je m'en suis bien 
tiré. 

— Il n'y a pas de quoi se vanter, massa Huck, répliqua-t-il. Si 
toutes les aventures ressemblent à celle-là, j'espère que ce sera la der- 
nière. Quand j'ai voulu descendre sur le radeau et que je ne l'ai plus 
trouvé, je n'aurais pas donné un cent de ma peau. Je me voyais perdu. 
Si personne ne venait à mon secours, je ne pouvais manquer d'être 
noyé. Si quelqu'un arrivait à temps pour nous sauver, on me ramène- 
rait à terre pour me livrer au shérif et alors, pour sûr, miss Watson 
me vendrait au planteur. Autant valait être noyé. Ne me parlez pas de 
vos aventures, j'en ai assez. 

Jim n'avait pas eu tort de s'effrayer. Noyé ou vendu, il n'y aurait 
guère eu d'autre alternative pour lui, si les choses avaient moins bien 
tourné. 

Gomme il se montrait encore préoccupé, je pris un des livres et, pour 
le distraire, je lui lus une histoire où il était question de rois, de ducs, 
de comtes, de gens à qui on ne disait pas « Monsieur s>, mais « Votre 
Majesté », « Votre Grâce », c Monseigneur», qui portaient des habits 
de velours et avaient au côté une épée qu'ils tiraient à tout propos. 



88 



LES AVENTURES DE IlUCK FLNN. 



Jim ouvrait de grands yeux et m'interrompait à chaque instant pour 
me demander des explications que je lui donnais de mon mieux. 

— Je n'ai pas beaucoup entendu parler de rois, me dit-il, à moins 
de compter ceux qu'on voit sur les jeux de cartes. Combien gagne un 
roi 



^'i?» 




m 













Je racontai ce qui s'était passé. 



— Combien il gagne? Rien du tout. Il prend ce qu'il veut — mille 
dollars par mois et même davantage, si cela ne lui suffit pas. 

— Bah ! il aurait de la peine à dépenser mille dollars par mois. Et 
qua-t-il à faire, massa Huck? 

— En voilà une question 1 Est-ce que tu te figures qu'il est obligé de 
travailler? 

— C'est un métier qui m'irait assez. 

— Tu n'es pas dégoûté. Seulement, en temps de guerre, il faut qu'il 



UNE LEÇON D'HISTOIRE. 89 

monte à cheval et se batte comme les autres. Quelquefois, il se dispute 
avec son parlement et coupe la tête des gens qui ne lui obéissent pas. 

— Ça ne m'étonne pas. Le roi Salomon — celui-là, j'en ai entendu 
parler — a fait bien pis. 

— Mais non, mais non, Jim. Il n'y a jamais eu un roi plus sage ; 
miss Watson me l'a dit. 

— Elle peut dire ce qui lui plaira. Vous ne connaissez donc pas 
l'histoire du bébé qu'il voulait couper en deux? 

— Si, je la connais, et elle prouve justement combien Salomon était 



— Allons donc ! C'est comme si un juge déchirait un billet de 
banque en deux, parce que deux individus le réclament. Voilà comment 
le roi Salomon a agi. Je vous demande un peu à quoi sert une moitié 
d'enfant? Je ne donnerais pas un liard d'un million d'enfants coupés 
en deux, ni vous non plus. 

— Tu n'as rien compris à cette histoire, Jim. 

— Qui? Moi? Je ne suis pas plus bête qu'un autre et je comprends 
qu'il n'y a pas l'ombre de bon sens dans l'affaire du roi Salomon. Per- 
sonne ne demandait une moitié d'enfant. On voulait l'enfant tout 
entier, et un juge qui croit arranger la dispute en coupant l'enfant 
en deux n'en sait pas assez pour ouvrir son parapluie afin de se garer 
d'une averse. 

— Je te répète que tu n'y as rien compris. 

J'eus beau chercher à lui expliquer que Salomon n'avait pas la 
moindre intention de tuer l'enfant et qu'il tenait seulement à décou- 
vrir la vraie mère, je n'y pus réussir. Lorsque Jim se fourrait une 
idée dans la tête, impossible de l'en faire démordre. 

— Et vous, Huck, voudriez-vous être roi? me demanda-t-il tout à 
coup. 

— Non, ma foi. On me traiterait peut-être comme on a traité le 
roi Louis XVI. Je t'ai lu son histoire là-haut, dans la grotte de l'île 
Jackson. 

12 



90 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— C'est vrai ; je me rappelle maintenant, et le métier me paraît 
moins bon. Et on a laissé mourir en prison le pauvre petit dauphin 
qui aurait dû être roi ! 

— 11 y a des gens qui croient qu'il s'est sauvé en Amérique. 

— Tant mieux ; mais nous n'avons pas de rois chez nous ; que veux- 
tu qu'il fasse ici ? 

— Je n'en sais rien. Il doit être assez vieux aujourd'hui ; mais il 
pourra toujours apprendre aux Américains à parler français. 

-r- Est-ce que les Français ne parlent pas comme nous? 

— Non, Jim, ni les Allemands non plus. Tu ne comprendrais pas 
un mot de ce qu'ils te diraient, pas un seul. 

— Par exemple, voilà qui est fort. 

— Oui, mais c'est comme ça. Moi, je connais un mot ou deux de 
leur baragouin, parce que miss Watson a voulu m'apprendre. Merci, 
c'est trop difficile ! Si un colporteur se campait devant toi et te disait : 
Sprechen sie Deutsch? que répondrais-tu? 

— Je ne lui répondrais pas ; je lui flanquerais un coup de poing. Je 
croirais qu'il se moque de moi. 

— Nigaud! Il te demanderait tout bonnement si tu parles allemand. 

— Alors pourquoi ne le demande-t-il pas ? 

— Mais il te le demande — c'est sa façon de le demander. 

— C'est une bête de façon qui n'a pas le sens commun. 

— Voyons, Jim, les chats parlent-ils comme nous? 

— Non, les chats ne parlent pas comme nous. 

— Et les vaches? 

— Les vaches non plus. 

— Est-ce qu'un chat parle comme une vache ou une vache comme 
un chat? 

— Non. 

— Et tu trouves tout simple que les vaches et les chats parlent d'une 
manière différente, pas vrai? 

— Oui, pour sûr. 



UNE LEÇON D'HISTOIRE. 



91 



— Alors n'est-il pas tout simple que des hommes d'un autre pays 
parlent autrement que nous? Réponds à ça. 

— Un chat est-il un homme, Huck? 

— Non. 

— 11 n'y a donc pas de raison pour qu'il parle comme nous. Une 
vache est-elle un homme? Une vache est-elle un chat? 




On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner. 

• — Non, non, et non! Elle n'est ni l'un ni l'autre. 

— Eh bien, alors, elle ne doit parler ni comme l'un ni comme 
l'autre; mais un Français est-il un homme? 

— Oui. 

— Eh bien alors, pourquoi diantre ne parle-t-il pas comme un 
homme? Répondez à ça. 

Je vis que ce serait perdre mon temps que de vouloir discuter avec 
Jim. On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner. 



Xf 

PERDUS DANS LE BROUILLARD. 

Jim pensait que trois ou quatre nuits de plus nous amèneraient au 
Caire, à l'embouciiure de l'Ohio. C'est là que nous avions hâte d'arriver 
afin de vendre le radeau et de prendre passage sur un vapeur pour 
remonter jusqu'aux États libres. 

La seconde nuit, notre voyage fut interrompu par un brouillard qui 
n'était pas encore assez épais pour nous empêcher de distinguer la 
côte, mais au milieu duquel il serait peut-être bientôt dangereux de 
poursuivre notre route. Je filai donc à bord du canot avec une amarre 
que j'enroulai autour d'un arbre. Par malheur le courant était fort; 
le radeau fut entraîné avec tant de violence qu'il arracha l'arbre et le 
voilà parti, emportant Jim. 

Je sautai dans la barque et je donnai un bon coup d'aviron. Elle ne 
bougea pas; j'avais oublié qu'elle était attachée à un autre arbre. Au 
lieu de perdre du temps en retournant à terre, je coupai la corde qui 
la retenait, je saisis les rames et me mis à la poursuite du radeau. 
Cela marcha fort bien tant que j'entrevis la rive; mais elle ne tarda 
pas à se perdre dans le brouillard. 

— A quoi bon me fatiguer? me dis-je. Ne vaut-il pas mieux suivre 
le courant? De cette façon, je serais à peu près certain de prendre le 
même chemin que Jim. 

Toutefois on ne reste pas volontiers les bras croisés dans un pareil 
moment. Je fis un porte-voix de mes mains, je lançai un cri d'appel et 
j'écoutai. Une sorte d'écho m'arriva de loin. Le courage me revint 
et j'empoignai de nouveau les avirons. On me répondit à diverses 
reprises, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans que le bruit se rappro- 



PERDUS DANS LE BROUILLARD. 93 

chat. Au fond, je n'étais sur que d'une seule chose, c'est que l'on 
criait en avant de moi. 

J'aurais joliment voulu que Jim songeât à tambouriner sur une cas- 
serole, sans s'arrêter. Il ne s'en avisa pas, et les intervalles de silence 
me déroutaient. Au bout de quelque temps, j'entendis crier derrière 
moi. Pour le coup, ça se compliquait. Était-ce Jim ou le conducteur 
d'une autre embarcation qui me répondait? Je ne pouvais distinguer sa 
voix dans le brouillard, qui dénature tout, le son aussi bien que les 
objets. 

Enfin le holà! hé ! résonna de nouveau devant moi, à ma droite. Une 
minute après, je passai comme une flèche le long d'une berge où se 
dressaient de grands arbres. Tout s'expliquait. Cette berge était celle 
d'une île, et Jim avait passé de l'autre côté. L'île avait peut-être cinq 
ou six milles de long et un demi-mille de large. Le radeau avait mar- 
ché plus lentement que le canot, voilà tout. 

Je n'étais plus aussi inquiet et je laissai la barque suivre le courant. 
Elle allait bon train — quatre ou cinq milles à l'heure au moins — mais 
vous ne vous en seriez jamais douté. Non ; on croit flotter sur l'eau 
sans avancer, et si l'on entrevoit quelque chose qui disparaît en un clin 
d'oeil, on ne se dit pas : «Faudrait enrayer; » on retient son haleine et 
on se dit : « Comme cette épave ou cet arbre file vite! » Si vous vous 
figurez que c'est gai de naviguer ainsi tout seul en plein brouillard, 
essayez un peu et vous ne serez pas tenté de recommencer. 

Pendant une demi-heure encore, je poussai de temps à autre un cri 
d'appel. Enfin une voix me répondit à une grande distance et j'essayai 
de ramer du côté d'où elle semblait venir. Autant aurait valu courir 
après un feu follet, carie son changeait constamment de direction. 

Bientôt je jugeai que je me trouvais dans un nid d'îlots. J'apercevais 
par moments la terre de chaque côté, et deux ou trois fois je dus me 
servir de ma gaffe. Je cessai de crier, parce qu'aucune réponse ne m'ar- 
rivait. Ce silence, du reste, me laissait espérer que le radeau n'avait 
pas suivi le même chemin que moi. 11 n'aurait pas manqué de s'accro- 



91 



LES AVENTURES DE HUCK FINX. 



cher, et alors Jim se serait dépêché de me donner de ses nouvelles. 
S'il se taisait, c'est qu'il était déjà loin. Je courais plus de risques que 
lui ; un canot se défonce là où un radeau tient bon. 

Enfin, il me sembla que la route restait libre. J'étais tellement 
fatigué que je m'allongeai au fond de la barque sans autre intention 
que de me reposer un peu. Je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je 
me réveillai, les étoiles brillaient et le courant entraînait le canot au 




Je me mis à bâiller et à m'étirer les bras. 



milieu d'une grande courbe du fleuve. D'abord je ne me rappelai plus 
où j'étais, et, quand la mémoire me revint, il me sembla que mes sou- 
venirs dataient de la semaine passée. 

A l'endroit où je me trouvais le Mississipi avait une largeur effrayante. 
Vus à la lueur des étoiles, les arbres qui le bordaient paraissaient for- 
mer un mur impénétrable. 

Droit devant moi, je distinguai sur l'eau un point noir vers lequel je 
me dirigeai à force de rames. C'était le radeau I 

Jim, profondément endormi, se tenait assis, la tête sur les genoux, 



PERDUS DANS LE BROUILLARD. 95 

la main droite sur l'aviron qui servait de gouvernail. La seconde rame 
avait été brisée en deux. L'embarcation était semée de feuilles mortes, 
de branches pourries et d'autres débris qui montraient qu'elle avait 
passé de mauvais quarts d'heure. 

J'amarrai, je me couchai sur le radeau sous le nez de Jim; puis je 
me mis à bâiller et à m'étirer les bras de façon à donner un coup de 
coude dans les côtes du nègre. 

— Ah çà, Jim, est-ce que j'ai dormi? Pourquoi ne m'as-tu pas ré- 
veillé? lui demandai-je, dès qu'il eut ouvert les yeux. 

— Bonté du ciel! s'écria-t-il. C'est bien vous? Vous voilà revenu, 
mon vieux Huck? 

— Qu'est-ce qui te prend, Jim? Tu as donc bu? 

— Bu? Ai-je eu l'occasion de boire? 

— Alors pourquoi bats-tu la campagne ? Tu parles de mon retour 
comme si j'étais parti. 

— Huck, Huck Finn, regardez-moi bien en face et répondez-moi. 
Est-ce que vous n'êtes pas parti? 

— Mais non! mais non! 

— Vous plaisantez, massa Huck. Ne vous ai-je pas vu monter dans 
le canot pour amarrer le radeau à un arbre? 

— Moi! 

— Et le radeau n'a-t-il pas filé tandis que vous restiez en arrière 
dans le brouillard? 

— Quel brouillard? 

— Eh! ce brouillard du diable qui a duré toute la nuit. N'avez-vous 
pas crié : « Ohé, Jim, ohé! », et ne vous ai-je pas répondu ? N'ai-je pas 
manqué de me noyer vingt fois au milieu de ces îles? 

— Je n'y suis plus, Jim. Où vois-tu du brouillard? Où vois-tu des 
îles? Je suis resté ici à causer avec toi, tu as fini par t'endormir et j'en 
ai fait autant. Tu as rêvé. Nous causions encore il y a dix minutes. 

— Je n'ai pas pu rêver tout ça en dix minutes. 

— Mais si, puisque rien de tout ça n'est arrivé. 



96 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

Jim se tut; il cherchait à se débrouiller. 

— Allons, dit-il enfin, je suppose que j'ai rêvé, Huck ; mais, je veux 
être pendu si j'ai jamais fait un rêve aussi fatigant. 

— Oui, il y a des rêves qui vous cassent bras et jambes. 

Alors, sur ma demande, Jim me raconta tout au long ce qui lui était 
arrive et je ne m'étonnai pas qu'il se sentît fatigué. Ensuite il se mit 
martel en tête pour expliquer son rêve. 

L'endroit où il avait cru me voir amarrer le radeau représentait un 
homme qui nous voulait du bien et le courant un ennemi qui nous 
donnerait peut-être du fil à retordre. Les cris d'appel étaient des aver- 
tissements qui nous arriveraient de loin en loin, et gare à nous si nous 
n'en tenions pas compte. Les îles et le brouillard annonçaient des 
ennuis que nous causeraient des gens querelleurs; mais si nous nous 
mêlions de nos propres affaires au lieu de leur répondre, nous gagne- 
rions les États libres, où il n'y aurait plus rien à craindre. 

— Ton rêve me semble assez bien expliqué, dis-je à Jim. Seule- 
ment, tu n'es pas allé jusqu'au bout. Que signifient ces branches 
cassées, celte rame brisée, ces feuilles mortes, et toutes ces or- 
dures ? 

Jim regarda les débris épars autour de nous — on les voyait très 
clairement à présent — puis il me regarda et contempla de nouveau le 
radeau. L'idée du rêve lui était si bien entrée dans la tête, qu'il avait 
de la peine à rétablir les faits. Dès qu'il y fut parvenu, il fixa les yeux 
sur moi et répliqua d'une voix qui ne ressemblait pas à sa voix ordi- 
naire : 

— Je vais vous le dire, massa Huck. Tout à l'heure, quand je me 
suis endormi de fatigue, j'avais le cœur gros, parce que je vous croyais 
pierdu. Je ne m'inquiétais plus de ce qui pourrait m'arriver, au radeau 
ou à moi. Lorsque je vous ai revu là, sans une égratignure, les larmes 
me sont montées aux yeux. J'étais si content que j'avais envie de me 
jeter à vos pieds et de les embrasser. Vous, vous n'avez pensé qu'à vous 
moquer du vieux Jim et à lui faire honte de sa bêtise avec vos men- 



PERDUS DANS LE BROUILLARD. 



97 



terios. Oui, il y a un las do saletés sur le radeau, et ces saletés, ce 
sont les gens qui font des avanies à leurs amis. 

Là-dessus Jim me tourna le dos et se glissa dans le wigwam sans 
dire un mot de plus. Il en avait dit assez. Je me sentais si honteux 







Je me décidai à m'humilior devant le nègre, 

que j'aurais presque pu me jeter à ses pieds pour lui demander 
pardon. 

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que je me décidai à m'hu- 
milier devant le nègre ; mais je le fis. Je ne le regrette pas et je n'en 
ai jamais rougi depuis. Je ne lui aurais certes pas joué ce tour-là si je 
m'étais douté qu'il prendrait la chose à cœur. 



13 



XII 

REMORDS. 

Après avoir dormi pendant presque toute là journée, nous nous 
remîmes en route vers la tombée de la nuit. Notre départ fut retardé 
par le passage d'un radeau qui n'en finissait pas et qui mit autant de 
temps qu'une procession à défiler. Quatre rameurs se tenaient à 
chaque bout et il devait porter au moins trente hommes. Les tentes 
d'abri ne manquaient pas. Au milieu, un feu de camp; aux deux extré- 
mités, un long mât à banderoles destiné à accrocher les lanternes. 
Ah! on était fier de faire partie de l'équipe d'un pareil radeau. 

Nous descendîmes au gré du courant une grande courbe du fleuve, 
qui était très large en cet endroit, avec des rives boisées où aucune 
lumière n'annonçait la présence d'un habitant. Jim se mit à parler du 
Caire et il me demanda si je reconnaîtrais l'endroit, une fois que nous 
y serions. 

— Pour ça, non, répliquai-je, surtout la nuit. Il n'y a pas beaucoup 
de maisons au Caire, et si elles ne sont pas éclairées, nous ne devi- 
nerons même pas que nous passons devant une ville. 

Jim dit que puisque deux fleuves se rejoignent là, nous saurions 
bien que nous n'étions plus loin des États libres. 

— Oui, mais nous filerons peut-être dans l'Ohio sans nous douter 
que nous sommes sortis du Mississipi. 

— Que faire alors, Huck? 

— J'irai à terre dans le canot dès qu'une lumière se montrera ; je 
raconterai que mon patron conduit un radeau au Caire et qu'il craint 
d'avoir dépassé la ville. 

— L'idée me paraît bonne, répondit Jim. Il n'y a plus qu'à bourrer 



REMORDS. 99 



nos pipes et à veiller. Soyez tranquille, Huck, j'aurai l'œil ouvert. 

En effet, il le tint si bien ouvert qu'il se levait à chaque minute en 
criant : 

— Voilà le Caire ! Je serai bientôt libre ! 

Pas du tout. C'étaient des feux follets ou des vers luisants. Alors il 
se rasseyait et se remettait à veiller, ce qui ne l'empêchait pas de 
bavarder. L'idée d'être si près de la liberté lui donnait la fièvre. Je ne 
me sentais pas non plus à mon aise, parce que je'commençais à m'ima- 
giner qu'il était déjà libre. Et à qui pouvait-on s'en prendre? A moi 
seul. Je n'y avais pas encore songé et cela me troublait. Mon père se 
serait dépêché d'arrêter un esclave fugitif, môme sans l'espoir d'une 
récompense ; il aurait rougi de tendre la main à un noir. Je n'avais pas 
conseillé à Jim de s'évader; mais sachant à quoi m'en tenir, n'aurais-je 
pas dû donner l'éveil? Un nègre qui s'enfuit est un voleur, et je l'ai- 
dais et dépouiller cette pauvre miss Watson, qui ne me voulait que du 
bien. 

Voilà ce que me disait ma conscience, et plus je l'écoutais, plus je 
me trouvais méprisable. C'est pour le coup que j'avais des fourmis 
dans les jambes! Chaque fois que Jim gambadait autour de moi en 
s'écriant : « Voilà le Caire », j'aurais voulu être loin. 

Il parlait tout haut tandis que je m'adressais tout bas des reproches. 
Bientôt il se mit à marcher à côté de moi en me racontant ce qu'il 
comptait faire une fois qu'il serait dans les États libres. 11 travaillerait 
ferme et ne dépenserait pas un cent afin d'amasser de quoi racheter sa 
femme, qui se trouvait sur une ferme près de Saint-Pétersbourg. 
Ensuite, ils travailleraient ensemble pour affranchir leurs deux enfants, 
et si le maître refusait de les vendre, on demanderait à quelque aboli- 
tionniste de les enlever en cachette. 

Sans le voisinage du Caire, Jim n'aurait jamais osé parler ainsi, 
A peine se croyait-il libre, qu'il brûlait de mettre les autres en liberté. 
Il me déclarait sans se gêner qu'il voulait voler ses enfants — ses 
enfants qui appartenaient à un homme dont je n' avais pas à me 



iOO 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



plaindre, que je ne connaissais même pas. On a pendu des nègres pour 
moins et des gueux d'abolitionnistes aussi. 

J'avais meilleure opinion de lui; mais c'était ma faute, en somme. 
Ma conscience se remit à me picoter si fort que je finis par lui dire : 
« Bon ! tape sur moi. 11 n'est pas encore trop tard. Dès que je verrai 



-ii^!li'"^» 




T^^t^'vv 



D"où vions-tii? me demanda l'un d'eux. 



une lumière, j'irai à terre et je raconterai tout. » Aussitôt mes remords 
s'envolèrent et je me sentis léger comme une plume. 

— Nous sommes sauvés, Huck! s'écria tout à coup Jim. Voilà le 
Caire, j'en mettrais la main au feu. Sautez dans le canot. 

— Soit, puisque tu le veux, répliquai-je ; mais tu te trompes peut- 
èlrj. Il ne faut pas crier avant d'être sorti du bois. 

Il courut au canot, défit l'amarre, ôta son habit pour l'étendre sur 
un banc afin que je fusse mieux assis et me passa les rames. 



REMORDS. iOI 



— Ah! dit-il, au moment où je m'éloignais, je pourrai bientôt crier 
tout à mon aise, et je crierai que je suis un homme libre. C'est à vous 
que je le devrai, massa Huck. Sans vous, je serais encore esclave. Jim 
ne l'oubliera pas, Huck. Vous êtes le seul ami que Jim ait jamais eu. 

Je partais avec l'intention de calmer mes remords en le dénonçant. 
Il avait bien besoin de me remercier. Ma résolution parut s'éva- 
nouir; je m'éloignai lentement et je me demandai si je ne ferais pas 
mieux de revenir en arrière. Au même instant, je vis arriver un esquif 
monté par deux hommes armés de fusils. Ils me hélèrent et je dus 
m'arrôter. 

— D'où viens-tu? me demanda l'un d'eux. Qu'as-tu laissé là-bas? 

— Un bout de radeau, répliquai-je. 

— C'est toi qui le conduis? 

— Oui, monsieur. 

— Il y a du monde à bord? 

— Un seul homme, monsieur. 

— Bien sûr? Cinq nègres se sont enfuis ce soir, à peu de dislance 
d'ici. Ton homme est-il un blanc ou un noir? 

Je ne répondis pas tout de suite. Les paroles s'arrêtaient dans mon 
gosier. 

— C'est un blanc, répliquai-je enfin. 

— Pourquoi as-tu hésité? Nous allons voir. 

— Oui, venez, je vous en prie. C'est mon père qui est là, trop 
malade pour ramer, et vous m'aiderez peut-être à remorquer le 
radeau. 

— Diable I je suis pressé, mon garçon. N'importe, nous ne te lais- 
serons pas en plan. Reprends ton aviron, nous te suivons. 

Je me dépêchai d'obéir et ils ramèrent de leur côté. Tout en pa- 
gayant, je leur dis : 

— Mon père vous sera joliment obligé, je vous en réponds. Per- 
sonne n'a voulu ra'aider et je ne suis pas assez fort pour remorquer 
le radeau. 



102 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Alors, tu as eu affaire à de fiers pleutres... Dis donc, mon garçon, 
qu'est-ce qu'il a, ton père? 

— Oh! pas grand' chose. Il n'y a pas de quoi s'effrayer comme on 
le fait. 

Nous n'étions plus très loin du radeau; ils cessèrent d'avancer. 

— Tu mens, s'écria celui qui m'avait parlé le premier. Dis-nous la 
vérité, tu n'y perdras rien. 

— Eh bien, je vous la dirai. Il a la... Bah! ça ne s'attrape que 
quand on a peur... D'ailleurs, je vous jetterai l'amarre et vous n'aurez 
pas besoin d'approcher trop près. 

— Nage à culer, John ! Et toi, passe au large, et tâche de te tenir sous 
le vent. Ton père a la petite vérole, et tu le sais fort bien. Pourquoi ne 
l'avoir pas dit tout de suite? 

— On m'a planté là lorsque je l'ai dit, répliquai-je en pleurnichant. 

— Parbleu, on n'a pas envie d'attraper la petite vérole ! Il faudrait 
trouver un médecin. Descends le fleuve pendant une vingtaine de milles 
et tu arriveras à une ville. Il fera grand jour alors et tu la verras à ta 
gauche. Ne t'avise pas de laisser deviner quelle maladie tu apportes. 
Je te plains ; mais que veux-tu que nous y fassions? Maintenant, file. 
Tu es pauvre, sans doute? Tiens, je vais mettre une pièce d'or de 
vingt dollars sur cette planche — arrête-la au passage. 

— Attends une minute, Parker, dit l'autre, voilà une autre pièce de 
vingt dollars. Adieu, mon garçon, et bonne chance. 

Ils s'éloignèrent à la hâte, tandis que je me dirigeais sans me pres- 
ser vers le radeau, étonné de me sentir aussi tranquille que si j'avais 
livré le nègre et rempli mon devoir d'homme blanc. Lorsque j'entrai 
dans le wigwam, je le trouvai vide. Jim ne se montrait nulle part. 

— Jim ! Jim ! 

— Me voici, Huck, dit une voix qui venait je ne savais trop d'où. 
Sont-ils hors de vue? Ne parlez pas si haut. 

Il était dans l'eau, à l'arrière du radeau. 

— Ne crains rien, répondis-je ; ils sont déjà loin. 



REMORDS. i03 



Alors Jim remonta, se secoua et me dit : 

— J'ai tout entendu ; la peur m'a pris et je me suis glissé dans 
l'eau. S'ils étaient venus à bord, j'aurais gagné la côte à la nage pour 
attendre leur départ. Mais comme vous les avez roulés ! Vous avez 
encore une fois sauvé le vieux Jim, et il s'en souviendra, Huck! Et 
ils vous ont donné de l'argent par-dessus le marché. 

— Oui, vingt dollars pour chacun de nous. 

— Avec cela nous pourrons prendre passage sur un vapeur et il nous 
restera de quoi vivre jusqu'à ce que nous soyons dans les États libres. 
Je voudrais déjà y être. 

Lorsque le jour se montra, nous gagnâmes la côte. Jim eut soin de 
bien cacher notre embarcation, puis il travailla à tout empaqueter, de 
façon à être prêt à quitter le radeau. 

La nuit suivante, vers dix heures, à un endroit où le fleuve faisait 
un coude, nous aperçûmes un assez grand nombre de lumières qui 
annonçaient une ville. Je partis dans le canot pour aller aux informa- 
tions. Bientôt je vis un bateau monté par un pêcheur qui posait ses 
filets. 

— Maître, est-ce là le Caire? lui demandai-je poliment. 

— Le Caire? Non. 

— Quelle ville est-ce donc? 

— Puisque tu tiens à en savoir davantage, je te conseille de ne pas 
m'empêcher de jeter mes lignes ou gare à toi ! Va te renseigner-là bas, 
tu y trouveras assez de bavards. 

Ce n'était pas le Caire, cela me suffisait. Je regagnai donc le radeau. 
Jim, ainsi que je le prévoyais, fut terriblement désappointé. 

— Ne te désole pas, lui dis-je. Encore une étape et nous y serons. 
Deux ou trois heures plus tard, nous passâmes devant une petite 

ville entourée de collines et je me disposai à aller à terre. Jim me 
retint. J'avais oublié qu'autour du Caire le pays est très plat. Bientôt 
l'approche du jour, jointe à la fatigue, nous engagea à faire une nou- 
velle halte, et nous nous arrêtâmes au bord d'un îlot, près de la rive 



i;)i LKS AVENTURES DE IIUGK FINN. 

gauche du fleuve. Je commençais à soupçonner quelque chose et Jim 
aussi se montrait inquiet. 

— Nous avons peut-être dépassé le Caire et débouché dans l'Ohio au 
milieu du brouillard de l'autre soir, lui dis-je. 

Quand le jour vint, la couleur de l'eau, claire sur les bords du fleuve 
et boueuse au milieu, me montra que mes craintes étaient fondées. 
Nous étions entrés dans l'Ohio, laissant derrière nous le Mississipi. 

Nous tînmes conseil. 11 ne fallait pas songer à débarquer ni à 
remonter le courant avec le radeau. Notre seule alternative était 
d'attendre le lever du soleil et de rebrousser chemin dans le canot. 
Nous nous reposâmes pendant toute la journée, car nous avions une 
rude besogne en perspective. Lorsque nous retournâmes au radeau 
vers la tombée de la nuit, le canot avait disparu. 

— Allons, dis-je à Jim, il ne s'agit pas de se décourager. Ce que 
nous avons de mieux à faire, c'est de descendre le courant, puisqu'il 
n'y a plus moyen de le remonter. Le canot doit être loin; mais 
l'occasion d'en acheter un autre se présentera, et alors nous rattrape- 
rons le temps perdu. 

Ceux qui s'imaginent encore, après ce que je viens de raconter, que 
l'on peut manier impunément une peau de serpent, se rangeront à 
l'avis de Jim, s'ils ont la patience de lire ce chapitre jusqu'au bout. 

Les propriétaires de chantiers et les conducteurs de radeaux 
refusent rarement de céder un de leurs canots, si on en offre un bon 
prix. Par malheur, il n'y avait ni chantiers ni radeaux le long des 
rives. Au bout de trois heures environ, le ciel s'obscurcit peu à peu et 
une buée grise cacha presque les étoiles. C'était une brume plutôt 
qu'un brouillard; néanmoins on ne voyait pas très loin devant soi. 
Tout à coup, bouf, boiif ! brotim, broiim ! Un steamer remontait le 
fleuve. 11 choisissait bien son moment ! 

Nous allumâmes notre lanterne, persuadés que les gens du bord la 
verraient, puisqu'une lueur rougeâlre nous annonçait leur approche. 
Nous entendions bien le vapeur ; mais nous ne le vîmes distincte- 



REMORDS. 



lOo 



ment que lorsqu'il fut à peu de distance. Il marchait droit sur nous. 
D'abord cela ne m'elfraya pas trop. Les pilotes s'amusent souvent à 
frôler u ne barque sans la faire chavirer. Parfois la roue enlève une rame ; 
alors ils se mettent à rire et se croient fort habiles. Je me figurai que 
celui-là voulait seulement essayer de nous raser de près, car il devait 
savoir que nous ne pouvions rien pour l'éviter. Pas du tout. Il n'avait 




Quatre chiens se mirent à tourner autour de moi. 



sans doute pas vu notre lanterne. Soudain, il arriva sur nous ; on 
aurait dit un gros nuage noir entouré d'une rangée de vers luisants. 
Un craquement, un tintement de cloche pour renverser la vapeur, un 
brouhaha de cris, de jurons, un sifflement à vous casser les oreilles ; 
puis, tandis que Jim sautait à l'eau d'un côté et moi de l'autre, le 
steamer passa- par-dessus le radeau. 

Je plongeai avec la meilleure envie du monde de toucher le fond. 
Les roues du steamer devaient mesurer trente pieds, et je tenais à leur 
laisser assez de place. J'ai toujours pu rester une minute sous l'eau. 
Cette fois, je crois que j'y restai une minute et demie ; ensuite, je 



100 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

remontai en toute hâte, car il me semblait que j'allais éclater, je sortis 
de l'eau jusqu'aux aisselles et soufflai comme après une longue course. 

Naturellement, le steamer s'était remis en marche dix secondes 
après avoir renversé la vapeur. En général, on ne s'aventure pas sur 
un train de bois à moins d'être bon nageur, et s'il fallait s'arrêter à 
chaque accident de ce genre, cela n'en finirait pas. Le steamer était 
donc déjà hors de vue, bien que je l'entendisse encore. 

J'appelai Jim une douzaine de fois, aucune réponse ne m'arriva. Je 
saisis une planche qui m'avait touché au moment où je remontais sur 
l'eau et je la poussai devant moi. Je changeai bientôt de direction pour 
suivre le courant qui portait vers la rive gauche. C'était un de ces cou- 
rants obliques comme on en rencontre dans les grands fleuves. Grâce 
à la planche, je pus gagner la côte et je grimpai le long de la berge. Il 
faisait un peu plus clair ; mais la fatigue m'avait engourdi les jambes 
et je n'avançai que lentement sur un sol raboteux. Enfin, après avoir 
cheminé pendant un quart de mille environ, j'aperçus une grande mai- 
son, un log house tel qu'en construisent encore les fermiers de l'Ar- 
kansas. 

Au même instant, trois ou quatre chiens se mirent à tourner autour 
de moi en aboyant, et je me gardai bien de faire un pas de plus. 



XIÏI 

UNE FERME DANS l'ARKANSAS. 

Au bout d'une minute, qui me parut longue, on cria parla fenêtre, 
et les chiens cessèrent d'aboyer. 

— Qui est là? demanda une voix. 

— C'est moi, Huck Finn, répondis-je. 

— Connaissez-vous les Shepherdson ? 

— Non, monsieur. 

— Pourquoi rôdez-vous par ici à cette heure? 

— Je ne rôde pas ; ce sont vos chiens qui m'ont arrêté. Je ne suis 
qu'un gamin. Un steamer a coulé mon radeau et je viens de gagner la 
côte à la nage. 

— Si vous dites la vérité, vous n'avez rien à craindre... Réveillez 
Thomas et Robert, vous autres. 

J'entendis qu'on remuait dans la maison, puis je vis briller à une 
croisée ouverte une lumière qui ne tarda pas à disparaître. 

— A quoi songez-vous, Brigitte? reprit la voix qui m'avait inter- 
pellé. Posez la lampe par terre. Si nous avions affaire à un Shepherd- 
son, vous lui auriez donné beau jeu... Vous êtes seul, Huck Finn? 

— Oui, monsieur. 

— Allons, il ne sera pas dit que la crainte d'un guet-apens m'ait fait 
refuser l'hospitalité à un enfant. Si quelqu'un vous accompagne, il aura 
tort de se montrer, car nous voilà prêts à recevoir une douzaine de 
Shepherdson. On va vous ouvrir, vous pousserez vous-même la porte 
juste assez pour passer et sans trop vous presser. 

Je ne me pressai pas trop. Je n'aurais pas pu, quand même j'en au- 
rais eu envie. C'était à peine si j'osais poser un pied devant l'autre. 



108 LES AVENTURES DE IIUCK FLNN. 

Sans les chiens, je me serais sauvé. Ils demeuraient aussi silencieux 
que leurs maîtres ; mais ils me serraient de près. Je posai la main sur 
la porte et je la poussai tout doucement. 

— C'est assez, cria une voix. Avancez la tête et ne bougez plus, 
jusqu'à nouvel ordre. 

J'avançai la tête, et à ma mine, on dut me prendre pour un fier pol- 
tron. Dame, à ma place, vous ne vous seriez pas^enti plus rassuré. Je 
ne pouvais pas reculer — les chiens m'auraient sauté à la gorge — et 
j'avais en face de moi trois grands gaillards qui me tenaient en joue. 
Le plus âgé avait une soixantaine d'années ; les deux autres ne dépas- 
saient guère la trentaine. C'étaient de beaux hommes, solidement bâtis, 
et malgré les fusils qu'ils braquaient sur moi, je ne leur trouvai pas 
l'air méchant. Us n'étaient pas seuls; il y avait là une vieille dame qui 
paraissait bonne comme du bon pain, et, derrière elle, deux jeunes 
femmes que je ne voyais pas très bien. 

— Là, tu peux entrer, me dit le vieux. 

Dès que je fus entré, il referma la porte, l'assujettit à l'aide d'une 
barre de fer, tira les verrous et remit son fusil à un de ses fils. Ensuite, 
ils m'emmenèrent dans un salon très bien meublé et ils se réunirent 
dans un coin où il était impossible de les voir du dehors. On promena 
une chandelle autour de moi et chacun convint que je ne ressemblais 
en rien à un Shepherdson. 

— Tu vois bien, Saiil, que ce garçon n'a pas menti ; ses vêtements 
sont trempés, et il a peut-être faim, dit la vieille dame. Brigitte, 
ajouta-t-elle en s'adressant à une négresse qui venait de se montrer, 
préparez-lui vite de quoi manger, et que l'on appelle Georges pour 
qu'il... Bon, le voilà qui arrive à propos... Georges, emmène ce petit 
étranger et aide-le à changer d'habits, les tiens lui iront. 

Georges semblait avoir mon âge — treize ou quatorze ans — bien 
qu'il fût un peu plus grand que moi. Il ne portait d'autre vêtement 
qu'une chemise et ses cheveux étaient tout ébouriffés. 11 paraissait 
encore à moitié endormi, car il bâillait à se décrocher la mâchoire et il 



UNE FERME DANS L'ARKANSAS. 109 

se frottait les yeux d'une main, tandis que de l'autre il traînait der- 
rière lui un fusil. 

— Il y a donc des Shepherdson qui rôdent autour de la maison ? de- 
manda-t-il. 

— Non, c'est une fausse alerte. 

— Tant pis, j'en aurais peut-être abattu un. 

On se mit à rire et l'un des grands frères dit au nouveau venu : 
-— Tu serais arrivé trop tard, Georges ; ils auraient eu le temps de 
nous scalper tous. 

— A qui la faute? On ne meprévient jamais assez tôt; ce n'est pas bien. 

— Ne te désole pas, répliqua le père ; les Shepherdson savent déjà 
qu'il faut compter avec loi et les occasions ne le manqueront pas. En 
attendant, obéis à ta mère. 

Georges me conduisit dans sa chambre, au premier étage. Là, il 
m'eut bientôt trouvé une chemise, un pantalon et une jaquette. Pendant 
que je m'habillais, il me demanda comment je m'appelais ; mais, au 
lieu de me laisser le temps de répondre, il se mit à faire l'éloge d'un 
geai bleu qu'il avait attrapé la veille dans les bois ; puis, il me dit 
tout à coup : 

— Où se trouvait Moïse quand il éteignit la chandelle? 

— Je connais l'histoire de Moïse; mais on ne m'a jamais parlé de ça. 

— Cherche un peu. 

— Quelle chandelle ? 

— N'importe laquelle... Tu ne devines pas ? 

— Non. 

— Eh bien, il se trouvait dans l'obscurité. 

— Si tu avais ri plus tôt, j'aurais deviné. 

— Tu crois ?... J'espère que tu vas demeurer avec nous... J'ai un fu- 
sil et des lignes à pêche. Je te les prêterai... Tu dois avoir eu peur de 
te noyer? Moi, je nage comme un poisson, mais je n'aimerais pas tom- 
ber à l'eau la nuit... Tiens, passe cette jaquette ; on dirait qu'elle a été 
faite pour toi... Allons, te voilà prêt, descendons. 



110 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



% 



Tout en parlant, il s'était habillé de son côté, et je ne demandai pas 
mieux que de le suivre, car j'avais faim. Il me ramena dans le salon 
où je trouvai mon couvert mis en face d'un tas de bonnes choses. Je 
ne regrettais plus d'avoir été arrêté par les chiens. 

Pendant que je soupais, Georges et les autres, excepté la vieille 




Je trouvai mon couvent mis. 



dame et les deux demoiselles, fumaient dans des pipes en bois. Les 
questions pleuvaient dru comme grêle. Ils m'interrogeaient tous à la fois, 
ce qui me permit de répondre à tort et à travers. On ne dut pas com- 
prendre grand'chose à mon histoire, si ce n'est que je venais de loin, 
que ma mx^re était morte, que mon père avait disparu, et que j'avais 
failli me noyer. Bref, la vieille dame dit que je n'avais pas besoin de 



UNE FERME DANS L'ARKANSAS. 111 

chercher un autre toit tant que je me conduirais bien, et on alla se 
coucher. 

Georges, dont j'avais partagé le lit, me réveilla plus tôt que je 
n'aurais voulu. Il tenait à me montrer sa maison. C'était une très belle 
maison. Il n'y en avait pas de plus belle à Saint-Pétersbourg, ou 
du moins de plus grande ni de mieux meublée. 

Sur la cheminée du salon on voyait une pendule que Georges n'au- 
rait pas donnée pour tout l'argent du monde. Il me raconta que depuis 
qu'un horloger ambulant l'avait nettoyée et réglée, elle se mettait sou- 
vent à sonner cinquante fois de suite sans être fatiguée. 

A droite et à gauche de la pendule s'étalaient deux grands perroquets 
qui ne ressemblaient pas à des oiseaux ordinaires. Je crois qu'ils étaient 
en craie peinte. A côté d'un des perroquets il y avait un chat, et à côté 
de l'autre un chien en faïence ; quand on pressait la main dessus, ils 
miaulaient — le chien surtout. Seulement, ils n'ouvraient pas la bou- 
che — ils miaulaient en dessous. 

Sur la table du salon, recouverte d'une belle toile cirée, il y avait 
une superbe corbeille en faïence remplies de pommes, d'oranges, de 
pèches et de raisins plus rouges et plus verts que de vrais fruits. Aussi 
n'étaient-ils pas vrais, et on s'en apercevait tout de suite, parce que les 
couleurs s'étaient écaillées par endroits. 

Les gravures accrochées aux murs ne me semblèrent pas très neuves, 
bien qu'on les eût mises sous verre pour les empêcher de jaunir. 
C'étaient, pour la plupart, des Washington, des La Fayette et des 
batailles, comme on en voit partout. Mais il y avait trois autres images 
que Georges admirait beaucoup plus et qu'il appelait des pasteis. Une de 
ses sœurs, morte depuis longtemps, les avait dessinés elle-même quand 
elle n'avait pas encore quinze ans. Pour ma part, je me passerais bien 
de pastels, car ça manque de gaieté. 

L'un d'eux représentait une femme en grand deuil qui se penchait 
sous un saule pleureur, à deux pas d'une pierre tombale, les bras 
ballants, un mouchoir bordé de noir dans une main et un joli sac à 



112 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

ouvrage dans l'autre. De grosses larmes lui roulaient le long- des joues 
et au bas on lisait : je ne te vkrrai plus, hélas ! 

Le second pastel représentait une dame qui contemplait un serin 
mort, et le troisième, une autre dame — c'était peut-être la même, Je 
n'en suis pas sûr — qui levait en l'air une lettre cachetée de noir. 
C'étaient de très belles images ; seulement, cela me rendait triste de 
les regarder, surtout lorsque je songeais à ce pauvre Jim. 

Si je possédais le talent d'Emmeline Grangerford, je ne me conten- 
terais pas de ne dessiner que des pastels, où il y a toujours une femme 
qui pleure. Que voulez-vous ? c'était son genre et elle y réussissait trop 
bien pour en sortir. Elle travaillait à ce qu'on appelait son grand ou- 
vrage lorsqu'elle tomba malade. Elle ne demandait qu'à vivre assez 
longtemps pour l'achever ; mais cette consolation lui fut refusée. 

Figurez-vous une dame emmitouflée dans un long peignoir blanc, 
debout sur le garde-fou d'un pont, prête à sauter dans l'eau, avec les 
cheveux qui lui tombent sur les épaules. Par exemple, je ne sais pas 
pourquoi celle-là versait des larmes, car elle regardait une pleine lune 
qui ressemblait à une orange. Elle avait deux bras croisés sur la poi- 
trine, deux bras étendus droit devant elle et deux bras levés au ciel. 
Ça lui donnait un peu l'air d'une araignée ; mais Georges m'expliqua 
que l'idée d'Emmeline était de laisser la paire de bras qui produirait 
le meilleur effet, et d'effacer les autres. Par malheur, le choix était si 
difficile qu'elle mourut avant d'avoir pris une résolution. Son dernier 
ouvrage resta donc accroché, tel quel, au chevet de son Ut, et à l'anni- 
versaire de sa naissance on l'entourait de fleurs. 



XIV 



UNE VENDETTA AMÉRICAINE. 



Le colonel Grangerford, le père de Georges, servait dans la milice et 
se tenait aussi raide que s'il marchait à la tête de son régiment. Grand 
et sec, il avait un teint basané, des lèvres et des narines très minces. 
Sous ses épais sourcils et son front 
bombé, ses yeux semblaient étinceler 
comme au fond d'une caverne. Ses che- 
veux, encore noirs, lui descendaient tout 
droit sur les épaules. Il se rasait tous 
les malins, ne laissant pas l'ombre d'une 
barbiche. Son costume — je ne l'ai ja- 
mais vu en uniforme — faisait mal aux 
yeux, tant il était blanc, et il le changeait 
chaque jour. Il élevait rarement la voix ; 
mais, des fois, quand il vous regardait 
d'un certain air, on aurait voulu être 
loin. Si, par hasard, quelque chose allait 
de travers, il fronçait les sourcils et tout <^g^~= 
rentrait dans l'ordre pour longtemps. J<^^ 

\. Le c 

Le matin, lorsque M. et M"" Granger- 
ford descendaient au salon, chacun se levait et personne ne reprenait 
son siège avant qu'ils fussent assis. Alors, Robert allait à un buffet 
où se trouvaient les carafes, préparait un verre de biiter et le pré- 
sentait à son père. Le colonel tenait son verre à la main jusqu'à ce que 
les deux jeunes gens eussent rempli le leur ; alors ceux-ci saluaient 
en disant : « Monsieur, madame, nos respects. » Les vieillards 




Le colonel Grangerford. 



m LES AVENTURES DE IIUGK FINX. 

répondaient par un léger signe de tète et un « merci », puis on buvait. 
Robert et Thomas, les deux aînés, étaient de beaux garçons, aussi 
grands que leur porc, plus larges d'épaules et beaucoup moins raidcs. 
Velus, comme le colonel, d'un costume de toile blanche et coiffés d'un 
panama, ils passaient leur temps à dompter les chevaux, à chasser et 
à surveiller les travailleurs, qui leur obéissaient au doigt et à l'œil. 




Miss Charlotte et miss Sophie. 

Miss Charlotte, la moins jeune des deux filles, avait vingl-cinq ans. 
Très grande, très belle, très fière, elle se montrait aussi très bonne, 
pourvu qu'on ne la contrariât pas. Mais elle avait de qui tenir, et quand 
elle se fâchait, son regard rappelait celui du colonel. 

Miss Sophie n'avait que vingt ans. Malgré sa taille moins imposante, 
elle était très belle aussi ; seulement elle n'avait pas l'air de s'en 
douter. 

En comptant Georges, c'était tout ce qui restait de la famille. Elle 
avait été plus nombreuse ; mais trois des fils étaient morts, et j'ai 
déjà parlé d'Emmeline. 



UNE VENDETTA AMERICAINE. 



ns 



M. Grangerford possédait au moins une centaine d'esclaves. Nous 
avions tous un domestique à notre service. Mon négrillon et celui de 
Georges se donnaient du bon temps. Nous n'avions pas souvent besoin 
d'eux et ils s'aidaient à ne rien faire. 



*«/, ./^*-*^» 




^.J¥4^^ , 



Nous enteudimes derrière nous un bruit de galop. 



Le colonel et ses fils sortaient rarement le soir et ils ne s'aventu- 
raient guère dehors sans être armés, même en plein jour. Ils avaient 
des parents qui venaient les voir de temps à autre, de dix à quinze 
milles à la ronde, et ceux-là avaient aussi un fusil sur l'épaule. Je de- 
vais bientôt apprendre pourquoi. 

Il y avait dans nos environs plusieurs propriétaires du nom de She- 



116 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

pherdson, aussi fiers que les Grangerford, et les deux familles étaient 
à couteaux tirés. 

Un jour que Georges et moi revenions d'une plantation, nous enten- 
dîmes derrière nous un bruit de galop. Nous traversions une route et 
mon compagnon me cria : 

— Vite, regagne le bois. 

11 fila devant moi sans me laisser le temps de l'interroger, et je me 
dépêchai de le suivre. 

Une fois à l'abri sous les arbres, il écarta les branches et nous regar- 
dâmes du côté d'où venait le bruit. Bientôt un cavalier de fort bonne 
mine se montra sur la route. Il n'avait pas l'air de s'occuper de son 
cheval, qui pourtant ne paraissait pas commode, et il tenait son fusil 
en travers du pommeau de sa selle. Je l'avais déjà vu. C'était le jeune 
Harry Shepherdson. Le fusil de Georges partit à un pas de moi et une 
balle enleva le chapeau de Harry. Ce dernier saisit sa carabine et se 
dirigea sans hésiter vers l'endroit où nous étions cachés. 

Nous ne l'attendîmes pas. Nous partîmes au pas de course. Le bois 
n'était pas trop épais, de sorte que je regardais par-dessus mon épaule 
afin d'éviter la balle. Deux fois je vis Harry viser Georges ; mais il ne 
tira pas et remonta la route par laquelle il était venu. Nous ne reprî- 
mes haleine qu'en arrivant à la maison. Georges était tout essoufflé 
quand il raconta l'aventure à son père. Le vieux gentleman ne témoi- 
gna aucune surprise, aucun mécontentement ; au contraire, son visage 
s'éclaira pendant une seconde ou deux, puis il dit très doucement : 

— Je n'aime pas que l'on s'embusque derrière une haie pour tirer. 
Pourquoi n'es-tu pas resté sur la route, mon garçon ? 

— Les Shepherdson ne le font pas, père, répliqua Georges ; ils nous 
prennent toujours en traîtres et je me suis montré avant de tirer. 

Miss Charlotte redressa la tête comme une reine tandis que Georges 
racontait l'histoire ; ses narines se dilataient et ses yeux lançaient des 
éclairs. Miss Sophie devint très pille jusqu'à ce qu'elle eût appris que 
personne n'avait été blessé. 



UNE VliNDETTA AMERICAINE. H7 

Dès que je me trouvai seul avec Georges, je lui demandai : 

— Est-ce que tu voulais le tuer? 

— Parbleu ! 

— Qu'est-ce qu'il t'a fait? 

— Lui? Il ne m'a jamais rien fait. 

— Alors pourquoi as-tu tiré sur lui ? 

— Parce que c'est un Shepherdson. 

— Drôle de raison ! 

— Très bonne, au contraire. Les Shepherdson ont tué trois de mes 
frères ; ils nous tueraient tous, s'ils le pouvaient, et on leur rend la pa- 
reille. Où donc as-tu été élevé? Tu ne sais pas ce que c'est qu'une 
guerre de faction ? 

— Non, et je ne serais pas fâché de le savoir. 

— Eh bien, répliqua Georges, ces guerres-là commencent toujours 
de la môme manière. Un homme a une dispute avec un voisin et il le 
tue. Alors un oncle ou un frère du voisin le venge, puis les parents 
des deux morts se mettent de la partie. On s'arrête quand une des 
familles a disparu ; mais cela demande du temps. 

— Et ton affaire à toi dure depuis longtemps ? 

— Je crois bien. Depuis plus de vingt ans. 

— A quel propos s'est-on disputé ? 

— Il y a eu procès, je crois, et celui qui l'a gagné a reçu une balle. 

— Et qui a tiré le premier? Un Grangerford ou un Shepherdson? 

— Gomment veux-tu que je le sache ? je n'étais pas né. 

— Et a-t-on tué beaucoup de monde ? 

— Oui, il y a eu assez d'enterrements et assez de chances d'enterre- 
ments. Mon père, Thomas et Robert ont été blessés plusieurs fois — 
ils ne s'en portent pas plus mal. Gette année, les Shepherdson ont 
eu un mort et nous en avons eu un. Il y a trois mois, mon cousin Bud, 
qui avait quatorze ans à peine, traversait à cheval la forêt, de l'autre 
côté du fleuve. Il n'était pas armé — une fière bêtise de sa part. Arrivé 
dans un sentier, il entend derrière lui le pas d'un cheval et voit le 



H« LES AVENTURES DE IIUGK FINN. 

vieux Baldy Shepherdson lancé au galop, son fusil à la main, ses che- 
veux blancs flottant au vent. Au lieu de mettre pied à terre pour se 
réfugier dans le bois, Bud crut qu'il pourrait lutter de vitesse. La 
course dura pendant cinq milles et plus ; mais le vieux gagnait peu à 
peu du terrain. Enfin, Bud, dont la bête s'essoufflait, vit que ce n'était 
pas la peine de s'entêter. 11 s'arrêta donc et fit volte-face — il ne vou- 
lait pas recevoir une balle dans le dos, tu comprends. Alors le vieux 
s'avança et le tua raide. Mais il n'eut guère le temps de se vanter de 
son exploit, car, huit jours plus tard, un des nôtres lui a mis du plomb 
dans la tête. 

— A mon avis, ce vieux n'était qu'un lâche. 

— Tu te trompes joliment ! Il n'y a pas de lâches parmi les Shepher- 
dson — non, pas un seul, pas plus qu'il n'y en a chez les Grangerford. 
Un jour, ce vieux-là a tenu bon contre trois Grangerford pendant je 
ne sais combien de temps, et il a eu le dessus. Son cheval et lui ren- 
trèrent clopin-clopant, la peau considérablement trouée ; mais il fallut 
porter tous les Grangerford chez eux. L'un était mort, l'autre mourut 
dans la nuit et le troisième boite encore. Non, ce n'était pas un lâche ! 

Le lendemain — c'était un dimanche — je partis avec la famille 
pour l'église, qui se trouvait à six milles environ de la maison. Les 
hommes emportèrent leurs fusils, qu'ils posèrent à côté d'eux en 
gagnant leur banc. Les Shepherdson en firent autant. Le sermon me 
parut long, peut-être parce qu'il était trop savant pour moi. Le colonel 
déclara pourtant que c'était un très beau sermon, et au retour on ne 
parla guère d'autre chose. 

Le dimanche, on ne chasse pas et il n'y a pas de travailleurs à sur- 
veiller. Une heure après le dîner, on bâillait à qui mieux mieux dans 
le salon. Ceux qui ne s'étaient pas assoupis à force de bâiller finirent 
par disparaître un à un. Je m'esquivai à mon tour et me mis à la re- 
cherche de Georges. Je le trouvai endormi sur l'herbe en compagnie 
de son chien, qui savait probablement aussi que c'était dimanche. 
Alors je me décidai à rentrer pour dormir de mon côté en attendant 



UNE VENDETTA AMERICAINE. 



Ilî) 



rhoarc du souper. En haut do l'escalier, je rencontrai miss Sophie qui 
se tenait sur le seuil de sa chambre où elle me fit entrer. 

— Huck, me dit-elle, j'ai un petit service à te demander. Je viens de 
recevoir un billet de mon oncle, lequel, tu le sais, est pasteur du village 
que nous voyons là-bas, de l'autre côté de la rivière. Mon oncle me de- 
mande de venir causer avec lui, en secret, d'affaires importantes. Il 
s'agit, me dit sa lettre, de mon 
bonheur futur et d'une réconci- 
liation possible de notre famille 
avec celle de nos ennemis, récon- 
ciliation que je souhaite depuis 
longtemps très fort. 

— Comment puis-je vous être 
utile, miss? demandai-je. 

— En m'accompagnant jus- 
qu'au bord de la rivière, en m'ai- 
dant à la traverser. 

— N'est-ce que cola? Vous 
êtes si bonne, miss Sophie, que ~~_ 
je ferais beaucoup plus, si je le 

pouvais, pour vous obliger. ^^''^^^ J"' "" ''^''^'«'^ ^ ^^ demander. 

— Tu feras plus que tu n'imagines, Huck, en me secondant, et voici 
pourquoi. C'est près du village dont mon oncle est pasteur qu'habitent 
les Shepherdson. Or, si l'un des miens me voit me diriger de ce côté, 
ou il voudra s'opposer à mon départ, ou il insistera pour m'accom- 
pagner, ce qui pourrait amener d'afPreux malheurs. 

— Mais que dirons-nous, si l'un d'eux nous rencontre ? s'il nous voit 
nous embarquer? 

— Ils font tous leur sieste, Huck, et ce contretemps est peu à 
craindre. 

Nous voilà en route, feignant de nous promener. Nous descendons 
jusqu'à l'endroit où la rivière décrit une courbe sans avoir rencontré 




120 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

âme qui vive. Miss Sophie saute dans un canot, je saisis les rames et le 
bateau file si vite que bientôt nous approchons de la rive qu'il s'agit 
d'atteindre. 

— Je ne vois personne, me dit miss Sophie ; nous pouvons aborder, 
et j'en suis heureuse. 

— Redoutez-vous donc quelque chose ? lui demandai-je. 

— Pour moi, rien, mon brave garçon ; mais j'étais un peu inquiète 
pour toi. Tu es presque de la famille maintenant, et si un Shepherdson 
t'apercevait, peut-être serait-il tenté de te saluer d'une des balles de sa 
carabine. 

Je secoue la tête ; il me semble entendre siffler à mes oreilles la balle 
dont parle miss Sophie. 

— Mais vous? lui dis-je en cessant de ramer. 

— Moi? Je n'ai rien à craindre. Si implacable que soit la haine qui 
sépare les deux familles, les femmes sont respectées. 

Je me remets à ramer, avec plus de lenteur néanmoins, et j'examine 
avec soin le point où je compte aborder et qui me paraît désert. Tout 
à coup, je vois, près d'un buisson, un homme armé d'un fusil et je le 
désigne à miss Sophie. Elle part d'un petit éclat de rire. 

— L'homme qui te fait peur, dit-elle, est un paisible pêcheur, et son 
fusil une simple ligne au bout de laquelle frétille un poisson. 

Miss Sophie a raison. Je reconnais, une fois de plus, que la frayeur 
dénature facilement les objets. Nous abordons, et miss Sophie saute 
sur le rivage. 

— Dois-je vous attendre, miss ? 

— Non, Huck, ne t'inquiète plus de moi ; mon oncle me ramènera. 
Tu peux retourner à la maison. 

Je me hâte de gagner le large, car un cavalier vient de paraître dans 
la plaine, et j'aborde avec soulagement la rive d'où je suis parti. Mon 
canot est à peine amarré, que je suis accosté par mon négrillon. 

— Ah ! me dit-il d'un air mystérieux, il y a longtemps que je vous 
cherche, massa. 



UNE VENDETTA AMERICAINE. 



121 



■ — Que me veux-tu ? 

Mon interlocuteur regarde autour de lui avec méfiance, puis reprend 
à mi-voix : 

— Massa, si vous voulez venir du côté du marais, je vous montrerai 
une belle gerbe de souliers de Notre-Dame. 

— Laisse-moi tranquille, répliquai-je ; les souliers de Notre-Dame 
ne sont pas assez rares pour qu'on s'amuse à courir après. 

— Tout de même, il y en a un que vous ne serez pas fâché de voir. 
Je me rappelai que, la veille, il 

avait déjà proposé de m'emmener 
du côté du marais ; son air mys- 
térieux m'intriguait. 

— Eh bien, montre-moi le che- 
min, lui dis-je. 

Je le suivis à travers bois pendant 
un demi-mille, puis il s'engagea 
dans un marais où l'on enfonçait 
jusqu'aux chevilles. De temps à autre 
il se retournait pour cligner do 
l'œil. Evidemment, cela signifiait : 
la route n'est pas bonne, mais ce 
que vous verrez vaut la peine d'être vu. Enfin, nous arrivâmes en face 
d'une petite butte où le terrain desséché était couvert d'arbres, de 
buissons et de vignes. 

— Voilà l'endroit, massa. Vous n'avez plus besoin de moi. 

Sur ce, il me tourna le dos. Je m'avançai dans le fourré, et, au 
fond d'un bosquet, j'aperçus un homme endormi. C'était mon vieux 
Jim. 

Je le réveillai, comptant que ce serait une fière surprise pour lui de 
me revoir. Je me trompais joliment. Il pleura presque de joie, mais ne 
parut pas surpris. Il me raconta que le soir où le vapeur nous avait 
coulés, il s'était mis à nager derrière moi. Il entendait très bien mes 

16 




MoQtre-moi le chemin, lui dis-jo. 



422 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

■ ' • 

cris d'appel ; seulement il n'osait pas me répondre, parce qu'il ne vou- 
lait pas être repêché et ramené à Saint-Pétersbourg. 

— J'étais un peu meurtri, continua-t-il, de sorte que je suis resté 
en arrière. Je pensais qu'une fois à terre, je n'aurais pas de peine à 
vous rattraper ; mais quand les chiens ont commencé à aboyer, je n'ai 
plus eu envie de me presser. Lorsqu'ils ont cessé, j'ai deviné qu'on 
vous avait ouvert la porte et j'ai filé pour attendre le jour dans les bois. 
Le lendemain, de grand matin, des nègres qui allaient aux champs 
m'ont conduit dans cet endroit, où les chiens perdraient ma piste ; tous 
les soirs ils m'ont apporté des vivres et donné de vos nouvelles. Jack 
venait même quelquefois en plein jour. 

— Pourquoi ne m'as-tu pas fait prévenir plus tôt? 

— Gela n'aurait servi à rien,' massa Huck. Nous ne pouvions pas 
songer à repartir. Aujourd'hui, c'est différent. Chaque fois que l'occa- 
sion se présentait, j'ai acheté des provisions, des couvertures, tout ce 
qui nous manquait, et j'ai passé des nuits à raffîstoler le radeau... 

— Quel radeau, Jim ? 

— Notre vieux radeau, parbleu ! 

— Quoi, il n'a pas été mis en miettes? 

— Non, il a été pas mal endommagé, mais il n'y a pas eu grand mal, 
en somme. Si la nuit avait été moins noire, nous aurions vu le radeau 
remonter sur l'eau. Ça n'en vaut que mieux peut-être, car le voilà 
remis à neuf et bien ravitaillé. 

— Où donc l'as-tu repêché, Jim ? 

— Gomment voulez-vous que je le repêche ? J'étais obligé de me tenir 
caché. Les nègres l'ont trouvé accroché près d'ici, à l'endroit où le 
fleuve fait un coude, et ils l'ont amarré dans une crique. Votre Jack 
m'a raconté qu'ils se chamaillaient pour savoir à qui il appartenait. 
Alors j'ai mis le holà en disant que le radeau n'était à aucun d'eux, 
mais à vous, et qu'on leur tannerait le cuir s'ils osaient vendre la pro- 
priété d'un blanc. J'ai donné dix cents à chacun et tout le monde a été 
satisfait. Jack n'a rien voulu accepter. 



UN1<: VENDETTA AMEIUGAIXE. U3 

— Oh ! Jack est un malin. Il ne m'a jamais dit que tu étais ici et m'a 
emmené sous prétexte de me montrer des souliers de Notre-Dame. Si 
l'on découvre quelque chose, il pourra jurer qu'il ne nous a pas vus 
ensemble. 

Je quittai Jim et je retournai vers la maison où régnait un silence 
inusité. Je me mis à rôder à l'aventure, avec l'espoir de rencontrer 
Georges. Près de l'écurie, j'aperçus Jack. 

— On dirait que la maison est vide ? lui criai-je. 

Il leva les bras vers le ciel et me regarda d'un air effrayé. 

— Quoi, massa, vous ne savez pas ce qui est arrivé? 

— Qu'est-il arrivé ? parle ! ' 

— Les Shepherdson sont en campagne. Ils se sont emparés de miss 
Sophie. On croit qu'ils l'ont tuée et tout le monde est à cheval pour la 
venger. Nous allons entendre le bruit de la bataille, massa Huck, et 
elle sera terrible. 

Les paroles de Jack me serrent le cœur, les oreilles me tintent, j'ai 
des larmes plein les yeux. Hélas, miss Sophie, si bonne — morte, 
noyée ! Et c'est moi qui, pour lui obéir, l'ai livrée à ses bourreaux ! 
Une détonation retentit. Je m'élance vers la rivière. Pour le coup, moi 
aussi, je voudrais frapper un Shepherdson. Je rencontre Georges. Il est 
écarlate et semble hors de lui. 

— Gomment, tu n'as pas de fusil ! me dit-il. Tu ignores donc ce qui 
se passe? Les Shepherdson ont emmené Sophie. 

— Qui dit cela? m'écriai-je. 

— Un pêcheur qui est aussitôt venu prévenir mon père. 

Ah! ce pêcheur, j'avais raison de me méfier de lui. Il appartenait à 
cette race de gens qui racontent de travers tout ce qu'ils voient. Je 
crois bon d'instruire Georges de la vérité ; mais il m'écoute avec impa- 
tience, car il voit un de ses frères prêt à échanger une balle avec un 
Shepherdson. Il m'écoute jusqu'au bout cependant et m'entraîne vers 
son père. Je raconte de nouveau que c'est moi qui, sur sa demande, ai 
conduit miss Sophie de l'autre côté de la rivière, qu'elle se rendait 



iU 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



volontairement chez son oncle, lequel l'avait appelée. Gomme pour 
confirmer mon assertion, on voit paraître au loin le pasteur. A sa 
droite marche miss Sophie — ce qui fait pousser des cris de joie aux 
Grangerford — et à sa gauche se tient Harry Shepherdson, ce qui les 
fait rugir. Que va-t-il se passer? Je suis tenté d'aller rejoindre Jim et 
de m'enfuir sur l'heure avec lui. 

Le pasteur s'embarque à bord d'un canot avec les deux jeunes gens 
dont il est escorté, et les voilà sur le rivage. Le pasteur s'avance, 

tandis que le jeune Harry lève les bras 
pour montrer qu'il n'est pas armé. Les 
deux frères causent longtemps en- 
semble avec animation. Le pasteur fait 
alors un signe et miss Sophie s'ap- 
proche avec son compagnon, dont le 
colonel serre la main. Je n'y com- 
prends rien ; mais bientôt tout s'ex- 
plique. Grangerford et Shepherdson se 
dirigent vers la maison, conduits par 
le vieux pasteur, radieux de son œuvre 
de paix. Oui, la paix était faite et j'y avais un peu contribué, sans m'en 
douter. Miss Sophie et Harry Shepherdson s'aimaient depuis longtemps. 
Le digne pasteur, qu'ils avaient pris pour confident, venait de mettre 
fin à la vendetta en unissant les deux jeunes gens \ 

On gagnait l'habitation et je demeurais immobile à la place où je 
me trouvais. 

— Ne viens-tu pas? me demanda Georges au passage. 

— Oui, répondis-je, je te suis. 

Au lieu de le suivre, je restai à réfléchir. Je songeais à partir; cepen- 
dant j'aurais voulu, sans révéler mon dessein, prendre au moins congé 




Jim me serra dau? ses bras. 



i. Ces mariages à la minute sont assez fréquents aux États-Unis, où le consentement 
des parents n'est pas nécessaire. {Note du traducteur.) 



UNE VENDETTA AMERICAINE. 125 

de ceux qui m'avaient si cordialement accueilli. Mais parler de la présence 
de Jim, me poser en abolitionniste, je ne pouvais pas y songer. Il fal- 
lait, profitant du désordre causé par la réconciliation, me mettre au 
plus vite en route. Je me dirigeai donc en droite ligne vers le marais. 
Jim n'était pas dans son gîte. Je me dépêchai de gagner la crique où le 
radeau se trouvait amarré la veille. Il n'était plus là. Je me mis à 
appeler le nègre. Une voix me répondit. 

Je courus le long de la berge, je sautai à bord et Jim me serra dans 
ses bras. Il était enchanté de quitter son marais et déclara que nulle 
part on ne respire aussi librement qu'à bord d'un radeau. Le fait est 
qu'on n'y étouffe pas comme dans les maisons et on s'y sentirait plus à 
l'aise qu'ailleurs sans la crainte d'être coulé par un vapeur. 



XV 

LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVII. 

Deux OU trois jours, deux ou trois nuits s'écoulèrent. La vieille his- 
toire recommençait. La nuit, nous descendions le fleuve qui, dans ces 
parages, atteignait parfois une largeur d'un mille et demi. Dès l'aube, 
le radeau, amarré dans une anse, disparaissait sous des branches de 
cotonnier. Après avoir posé nos lignes, nous nagions pour nous dégour- 
dir, puis nous nous allongions sur le sable afin d'attendre la venue du 
jour. Sans le coassement des grenouilles, on aurait cru le monde 
endormi. La première chose que l'on apercevait, en regardant de l'autre 
côté du fleuve, était une ligne sombre qui annonçait la lisière d'un bois 
dont les arbres demeuraient encore invisibles. Peu à peu l'horizon 
s'éclairait ; au loin la surface de l'eau prenait une teinte grise, on voyait 
des points noirs — sans doute des bateaux marchands — et de longues 
raies noires qui ne pouvaient être que des radeaux. Parfois on enten- 
dait le clapotement d'une rame ou un bruit de voix confus. Au milieu 
d'un silence aussi profond, les sons nous arrivaient de très loin. Par 
degrés la brume disparaissait comme en s'enroulant sur elle-même et 
on distinguait vaguement sur la rive opposée un village ou un chantier. 

Enfin il fait jour, tout sourit au soleil, et les oiseaux s'en donnent à 
cœur joie. Il est encore de trop bonne heure pour qu'un peu de fumée 
attire l'attention. Nous relevons nos lignes et Jim prépare un bon 
"déjeuner. 

Le repas terminé, nous regardions couler l'eau. Comme ce spectacle 
manquait de nouveauté, nos yeux se fermaient bientôt, mais ils ne 
tardaient guère à se rouvrir et nous apercevions un vapeur qui s'éloi- 
gnait en toussant. Puis il n'y avait rien à voir, rien à entendre. Au bout 



LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 



127 



d'une heure peut-être un radeau se montrait. Une hache brillait en 

l'air et s'abattait, car ils sont presque tou- 
jours en train de fendre du bois sur les 
radeaux. Aucun bruit. La hache se levait 
de nouveau, et quand elle était au-dessus 
de la tête du bûcheron, nous entendions 
un tchewik ! Il avait fallu tout ce temps 
pour que le son du premier coup parvînt 
jusqu'à nous. 

Un matin, par un épais brouillard, 
chaque radeau qui passait nous donnait 
un véritable charivari ; on battait la grosse 
caisse sur des casseroles pour prévenir 
les steamers. Une embarcation arriva si 
près de nous que nous entendions rire des 
gens que nous ne voyions pas. 





J'aperçus deux hommes qui couraient de mon côté. 
Dès que la nuit venait, nous passions au large et, arrivés au milieu 



128 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

du fleuve, nous laissions le radeau suivre le courant. Nos pipes allu- 
mées, les jambes dans l'eau, nous causions. Nous restions à peu près 
nus, quand les moustiques ne nous tourmentaient pas. Les habits que 
la famille de Georges, m'avait fait faire étaient encore trop neufs pour 
ne pas me gêner et rien ne m'empêchait de me mettre à mon aise. 

A minuit, tout le monde était couché le long de la côte ; les faibles 
lueurs qui trahissaient la présence d'une cabane s'éteignaient. Ces 
lueurs nous servaient d'horloge; dès qu'elles reparaissaient, elles nous 
annonçaient qu'il ferait bientôt jour et qu'il fallait chercher un endroit 
pour cacher le radeau. 

Un matin, vers l'aube, je partis à bord d'un canot que nous avions 
arrêté au passage et je remontai, en pagayant, une crique boisée où 
j'espérais récolter du fruit. Après m'être avancé d'un mille environ, 
j'arrivai en face d'une sorte de sentier de vaches, et j'aperçus deux 
hommes qui couraient de mon côté. Lorsque je voyais quelqu'un jouer 
des jambes, je m'imaginais toujours que l'on courait après moi ou après 
Jim. Ma première idée fut donc de déguerpir au plus vite; mais avant 
que j'eusse dégagé mon aviron, empêtré dans les roseaux, ils étaient 
déjà à portée de voix. Ils me crièrent que des gens à cheval les pour- 
suivaient avec une meute de chiens et ils me suppliaient de leur sauver 
la vie. Arrivés au bout du sentier, ils voulurent sauter dans le canot. 

— Pas de ça, s'il vous plaît, dis-je en donnant un coup de rame. 
Rien ne presse — les chiens et les chevaux m'ont l'air d'être encore 
loin. Filez à travers les buissons et quand je serai sûr qu'on est à vos 
trousses, je vous laisserai monter de façon à ne pas risquer de chavi- 
rer. En marchant dans l'eau, vous dépisterez la meute. 

Ils ne se le firent pas dire deux fois, et me voilà en route de mon 
côté. Ils n'avaient pas menti. Une dizaine de minutes plus tard j'en- 
tendis aboyer au loin ; un quart d'heure après, les fugitifs respiraient 
à l'aise dans un bois de cotonniers où Jim avait établi sa cuisine. 

Le plus âgé des deux ne devait guère avoir moins de soixante et 
dix ans. Il était chauve ; en revanche, il avait une barbe blanche qui 

 

if 



LE DUC DE BRIDGEWATEK ET LOUIS XVII. 1-29 

lui donnait un air respectable. Un chapeau mou, une chemise de laine 
bleue, un pantalon de toile dont le bas disparaissait dans la tige de 
ses bottes et des bretelles en tricot composaient son costume — non, 
pas des bretelles, car il lui en manquait une. Il portait sur le bras un 
habit de drap noir un peu râpé, mais dont les boutons de cuivre sem- 
blaient tout neufs. De même que son compagnon, il tenait à la main 
un vieux sac de voyage bien rembourré. Ledit compagnon avait trente 
ans environ et n'était pas beaucoup mieux mis. 

Ils s'assirent pour déjeuner avec nous, comme si c'eût été une affaire 
entendue, et se mirent à causer. J'appris bien vite qu'ils ne se connais- 
saient pas. 

— Pourquoi vous êtes-vous sauvé, vous ? demanda la tête chauve à 
l'autre. 

— J'ai inventé une poudre qui enlève le tartre des dents et j'en ai 
vendu pas mal là-bas. Seulement ma poudre enlève aussi l'émail au 
bout d'un certain temps, et je suis resté dans la ville un jour de trop. 
C'est pour cela que je m'en allais sans avertir mes clients lorsque je 
vous ai rencontré. Vous m'avez dit que l'on croyait avoir à se plaindre 
de vous et vous m'avez prié de vous aider à filer. Gomme je me trou- 
vais dans le même cas, j'ai offert de vous tenir compagnie. Voilà mon 
histoire — à votre tour. 

— Moi, j'avais entrepris là-bas une petite campagne contre l'ivro- 
gnerie. Cela marchait très bien. Pendant huit jours, j'ai été la coque- 
luche de toutes les femmes de la ville, jeunes ou vieilles, car je tom- 
bais à bras raccourci sur ces gredins qui empoisonnent les gens avec 
leurs boissons frelatées. Chaque conférence me rapportait jusqu'à cinq 
ou six dollars. Mais le bruit s'est répandu que je ne prêchais pas 
d'exemple et que je buvais en cachette autre chose que de l'eau. Un 
bon nègre m'a averti ce matin que les mécontents organisaient une 
chasse à mon intention, qu'ils rassemblaient leurs chiens et qu'ils me 
donneraient une demi-heure d'avance. Je n'ai pas attendu l'heure du 
déjeuner — je n'avais pas faim. 



130 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Vous m'avez l'air d'un vieux malin, dit le jeune homme. Il me 
semble que nous pourrions nous atteler à la môme voiture. 

— Je ne demande pas mieux. Quelle est votre spécialité, sans indis- 
crétion ? 

— Typographe, par état; phrénologue, artiste dramatique, dentiste, 
magnétiseur, conférencier, maître de danse ou de géographie, débitant 
de médecines plus ou moins brevetées, selon l'occasion. 11 n'y a pas de 
sot métier, pourvu qu'il n'exige pas trop de travail. Et vous ? 

— J'ai fait un peu de tout cela dans mon temps. La bonne aventure 
et le magnétisme étaient mon fort, quand je trouvais un compère ha- 
bile. Aujourd'hui, je m'en tiens aux conférences sur l'abus des liqueurs 
fortes. Si les ivrognes — on en rencontre partout — ne se dérangent 
guère pour venir m'entendre, leurs femmes accourent et d'assez grosses 
recettes récompensent mes faibles efforts. 

11 y eut un moment de silence ; enfin, le jeune poussa un profond 
soupir et s'écria : 

— Hélas! hélas ! 

— Qu'est-ce qui vous prend ? demanda le vieux. 

— Ah ! lorsque je songe que je suis réduit à voyager sur un radeau, 
en compagnie de gens dont... 

Il s'arrêta pour tirer un mouchoir de sa poche et s'essuya le coin de 
l'œil. 

— Dites donc, riposta la tête chauve d'un ton revêche, notre société 
en vaut bien une autre ! 

— Certes, et je ne vous adresse aucun reproche. Loin de là. Ce n'est 
pas vous qui m'avez tout enlevé : nom, honneurs, fortune, famille. 
Par bonheur, il est une chose que le monde ne peut m'enlever : la 
tombe où mon pauvre cœur brisé goûtera enfin le repos éternel ! 

Et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux. 

— Le diable emporte votre pauvre cœur brisé ! s'écria le vieux 
monsieur. Pourquoi nous le jetez-vous à la tête ? Nous n'y sommes 
pour rien. 



LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 131 

— Je le sais. Encore une fois, je ne vous adresse aucun reproche. Je 
ne maudis que ceux qui m'ont fait tomber de si haut. 

— Tomber de si haut? De quel étage ôtes-vous tombé ? 

— Ah! vous ne me croiriez pas... Pleurez, pleurez, mes yeux, et 
fondez-vous en larmes... Que vous importe, d'ailleurs, le secret de 
ma naissance?... Cependant, je vous le confierai, ce secret, et vous 
joindrez vos larmes aux miennes... Vous avez devant vous un duc 
dont on a méconnu les droits. 

Les yeux de Jim s'écnrquillèrent et les miens aussi. Nous savions, 
pour l'avoir entendu dire à Tom Sawyer, qu'il y a en Angleterre des 
ducs qui se regardent comme de si grands personnages qu'ils ne don- 
neraient pas une poignée de main au président de notre république. Le 
vieux parut un peu surpris ; mais il se contenta de répondre : 

— Ah bah? 

— Oui. Mon grand-père, fils aîné du duc de Bridgewater, s'est en- 
fui en Amérique à la fin du siècle dernier afin de respirer l'air pur de 
la liberté. Il s'y est marié et il y est mort, laissant un fils. La même 
année, son propre père mourut. Le second fils du duc s'empara du titre 
et des propriétés. Le véritable héritier réclama en vain ses droits. Je 
suis le descendant légitime de cet héritier. Je suis le vrai duc de Brid- 
gewater, réduit à errer sans escorte sur la terre étrangère, pauvre, 
méprisé, alors que chacun devrait s'incliner devant lui. Triste, triste, 
ô triste ! 

— Voyons, massa, dit Jim, ça ne sert à rien de se désoler. 
Le duc comprit à notre mine que nous le plaignions. 

— Braves cœurs, reprit-il, vous voudriez me consoler? Eh bien, vous 
n'avez qu'à me traiter avec les égards dus à mon rang. 11 faut me sa- 
luer en m'adressant la parole et m'appeler « Votre Grâce » ou « Votre 
Seigneurie ». Vous pouvez même m'appeler Bridgewater tout court, 
car ce nom est à lui seul un titre de noblesse. Quant aux repas, je ne 
demande pas à faire table à part; seulement, je vous rappellerai 
qu'un duc... 



132 LES AVENTURES DE HUCK FINX. 



Soyez tranquille, répondis-je. Jim a servi chez des gens civilisés 

et il vous soignera. 

En effet, durant le dîner, le nègre se tint derrière Bridgewater, au- 
quel il passa les meilleurs morceaux. On voyait que ces attentions fai- 
saient grand plaisir au duc ; mais le vieux, tout en s'empiffrant, sem- 
bla fort contrarié. Il n'ouvrit guère la bouche que pour manger. Je crus 
d'abord qu'il était fâché de n'avoir que de l'eau à boire. Son appétit 
satisfait, il alla se promener à l'écart. Au bout d'une demi-heure, il 
revint vers nous et dit : 

— Bridgewater, vous n'êtes pas le seul qui ayez à vous plaindre de 
l'injustice des hommes. 

. —Non? 

— Non. D'autres sont tombés de plus haut. 

— De plus haut ? Hélas ! ça me paraît difficile. 

— D'autres pourraient attendrir le monde en révélant le secret de 
leur naissance ... 

Et le vieux se mit à pleurer à son tour. 

— Hein ? Qu'entendez-vous par là ? 

— Mon cher duc, continua le vieux en sanglotant, je puis me fier à 
vous ? 

— A la vie, à la mort ! répliqua le duc en serrant la main qu'on lui 
tendait. Le secret de votre naissance — parlez ! 

— Eh bien, Bridgewater, je suis feu le Dauphin ! 
Pour le coup, Jim ouvrit de grands yeux. 

— Feu qui ? demanda le duc. 

— Mes amis, ce n'est que trop vrai. Vous contemplez l'infortuné 
Dauphin Louis XVH, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. 

— Vous ? à votre âge ? Feu Gharlemagne, je ne dis pas. 

— Le chagrin a tout fait, Bridgewater. Le chagrin a blanchi cette 
barbe avant l'heure et causé cette calvitie précoce. Vous avez dû beau- 
coup souffrir ; mais que sont vos souffranoes à côté des miennes ? Si 
vous connaissiez l'histoire du malheureux Dauphin... 



LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 133 



— Je la connais, dis-je, et Jim aussi — du moins, Je lui ai lu un 
livre où on parle de vous et qui fait un joli éloge de votre geôlier 
Simon. 

— Simon ? répéta le vieux d'un air étonné... Oui, je lui dois beau- 
coup à mon brave geôlier. 

— Gomment ! Ce gueux de savetier qui vous donnait des coups 
d'étrivières et vous appelait Capet? 



I 




7/ / / '^ v f ' '' i'/ 



Eh bien, je suis feu le Dauphin ! 

— Oh ! on s'est trompé sur son compte, comme on s'est trompé en 
croyant à ma mort. Devant le monde, il feignait de me maltraiter ; 
mais dès que nous étions seuls il se jetait à mes genoux, et... C'est 
grâce à lui que j'ai pu gagner l'Amérique... Pauvre Simon, on a refusé 
de reconnaître ton maître et on te calomnie ... Bridgewater, convenez 
que le roi de France a aussi le droit de dire :, « Coulez, coulez, mes 
pleurs ! » 

De grosses larmes mouillaient ses joues. Aussi ce bon Jim le plai- 
gnait-il encore plus qu'il n'avait plaint le duc. Pour ma part, je me re- 



î 



iU LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

prochais d'avoir traité de gueux le fidèle Simon, et en même temps 
j'étais fier de voyager avec un Dauphin. Nous essayâmes donc de le 
consoler, comme nous avions cherché à consoler l'autre. 

— Merci, dit-il. Le duc a raison, vous êtes de braves cœurs. Vous 
voudriezme voir oublier mes chagrins ? Eh bien, apppelez-moi « Votre 
Majesté » ou « Votre Altesse », et servez-moi toujours le premier. Je 
ne vous demande pas de vous tenir tête découverte devant moi, parce 
que ce serait vous exposer à attraper un coup de soleil ; seulement 
sachez qu'on ne s'assoit pas en présence du roi sans qu'il vous y ait 
invité... C'est là un privilège qui n'appartient qu'aux princes et aux 
ducs, ajouta-t-il en se tournant vers Bridgewater qui semblait sur le 
point de se rebiffer. 

Après avoir ainsi établi ses droits, sa majesté retrouva sa bonne 
humeur, bien que Jim s'obslinût à l'appeler massa ; mais le duc devint 
fort grincheux. Cependant le roi lui parla très amicalement ; il déclara 
qu'il se souvenait que son père estimait beaucoup les Bridgewater et 
les invitait à dîner deux ou trois fois par semaine. Le duc, toutefois, 
conservait son air grognon. Enfin, un matin, j'entendis le roi qui lui 
disait : 

— Voyons, Bridgewater, il est probable que nous serons obligés de 
passer quelque temps sur ce radeau. A quoi bon vous faire de la bile ? 
Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas né duc et ce n'est pas la vôtre si 
vous n'êtes pas né roi. Il faut prendre les choses comme elles viennent, 
en attendant mieux. Voilà ma devise. Nous aurions pu tomber plus mal. 
Les vivres ne manquent pas et nous n'avons qu'à nous croiser les bras. 
Nous ne gagnerions rien à nous quereller. Allons, votre main, duc, et 
soyons amis. 

A ma grande joie, le duc y consentit ; je dis à ma grande joie, parce 
que des fois ils se regardaient d'un air si méchant que Jim avait peur 
de les voir se jeter l'un sur l'autre. .^ 

Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour deviner que ces deux 
fourbes se gaussaient de nous, qu'ils n'étaient pas plus duc ou dauphin 



LE DUC DE BRIDGEWATER ET LOUIS XVIL 135 

que Jim. Mais je gardai mon opinion pour moi; Jim se serait fâché et 
nous n'aurions peut-être pas élé les plus forts. Si je n'ai pas appris 
grand'chose de mon père, j'ai tout de môme appris de lui que le meil- 
leur moyen de se tirer d'affaire avec des gens de cette espèce, c'est 
d'avoir l'air de les croire jusqu'à ce que l'on trouve l'occasion de leur 
brûler la politesse. 



XVI 

UN PIRATE CONVERTI. 

Bridgewater se mit bientôt à m'adresser une foule de questions. 
Pourquoi ne voyagions-nous que la nuit? Jim était-il un esclave 
fugitif? 

— Allons donc! lui dis-je. Un nègre ne serait pas assez bête pour 
se sauver du côté du sud. 

— C'est vrai, répliqua-t-il, et vous ne seriez pas assez bête pour 
l'aider... à moins qu'il n'y ait une récompense à toucher. Alors pour- 
quoi vous cacher ? 

'f'— Ah! voilà! Mes parents sont morts de la fièvre dans le Mis- 
souri, où ils avaient des dettes. Tout payé, il m'est resté 16 dollars 
et notre Jim, que je ne voulais pas vendre. On me cotiseilla d'aller 
chez mon oncle, qui a une ferme au-dessous de la Nouvelle-Orléans. 
Une distance de 1 400 milles avec 16 dollars en poche ! Gela ne nous 
aurait pas menés loin à bord d'un steamer. Par bonheur la chance 
s'en est mêlée. Dans la dernière crue, j'ai mis le grappin sur ce 
radeau. Seulement nous rencontrions des gens qui refusaient de 
croire que Jim est à moi. Il y a plus de danger peut-être à voyager 
la nuit; mais au moins on ne nous tracasse pas. 

— Je comprends, dit le duc. Une centaine ou deux de dollars à 
empocher, cela tente toujours. Laissez-moi faire. Je trouverai un 
moyen qui nous permettra de naviguer sans craindre les curieux. 
Pour le moment, inutile de se creuser la cervelle. Il serait malsain 
de nous montrer aujourd'hui dans le voisinage de cette ville. 

L'après-midi était déjà avancé lorsque les feuilles commencèrent à 
frissonner et des éclairs de chaleur partirent de tous les côtés. On 




UN PIRATE GONVEllTI. 



137 



n'avait pas de peine à deviner que le temps ne tarderait pas à se 
gâter. Le duc et le roi allèrent inspecter le wigwam pour voir à quoi 
nos lits ressemblaient. Le mien se composait d'un matelas acheté à 
mon intention par Jim, qui se contentait d'un tas de paille. On ne 
dort jamais très bien sur la paille — elle vous pique et vous réveille, 
avec son froufrou de feuilles mortes, quand on se retourne. Le duc 




.*^ 



-^A' 



Un tas de paille n'est pas un lit convenable pour moi. 



déclara qu'il prendrait le matelas. Le roi n'entendait pas de cette 
oreille-là. 

— Il me semble, dit-il d'un ton grincheux, que la différence des 
rangs aurait dû vous suggérer que le choix m'appartient. Un tas de 
paille n'est pas un lit convenable pour moi. Votre Grâce voudra bien 
me laisser le matelas. 

Je craignis un instant une nouvelle dispute ; aussi fus-je enchanté 
lorsque le duc répondit sans se fâcher : 

— Hélas! les deux lits se valent. Pourvu que je sois à l'abri, je n'en 
demande pas davantage. 

18 



138 LES AVENTUllES DE IIUGK FINN. 



Nous attendîmes, pour partir, le coucher du soleil. Le roi et le duc 
s'étaient glissés dans le wigwam, après m'avoir recommandé de n'al- 
lumer notre lanterne que quand le radeau se trouverait assez loin de 
la ville. 

Ce ne fut que vers dix heures que l'orage éclata. 
Non, je n'ai jamais entendu le vent hurler de la sorte ; à chaque 
minute partait un éclair qui embrasait tout le ciel et montrait les 
crêtes blanches des vagues à un demi-mille de distance. A travers la 
pluie on voyait la côte comme à travers un nuage de poussière. Les 
arbres semblaient se tordre sous l'effort de la rafale ; puis venait un 
h-wack — broîim, broum, boum... oum, qui s'éloignait en grondant, 
suivi d'un autre éclair et d'un autre coup de tonnerre. Lors même que 
le wigwam eût été vide, je n'aurais pas songé à me coucher. On ne 
voit pas tous les jours un orage comme celui-là. 

Plus d'une fois les vagaes faillirent m'enlever. Peu m'importait. Je 
ne serais guère remonté à bord plus mouillé que je ne l'étais déjà. 

Peu à peu l'orage se calma. Jim pouvait se passer de moi mainte- 
nant, et je me dirigeai vers le wigwam ; mais pour y entrer il aurait 
fallu marcher sur les jambes du roi ou sur celles du duc. Je m'allongeai 
donc en plein air. Il ne pleuvait presque plus et je me moquais de la 
pluie, parce qu'elle n'était pas froide. Jim finit par me réveiller ; je pris 
sa place et il ne larda pas à ronfler. 

■ Au point du jour, je le réveillai à son tour et, selon notre coutume, 
nous remisâmes le radeau dans une bonne cachette. 

Nos voyageurs avaient-ils bien dormi? Je n'en sais rien. En tout 
cas, ils ne nous remercièrent seulement pas d'avoir veillé pour 
eux. 

Après déjeuner, le roi lira de sa poche un paquet de cartes et pro- 
posa au duc une partie de seven-itp, à 5 ce?its la partie, pour passer le 
temps. Ils en eurent bientôt assez. 

-;— Bah ! dit le duc en riant, nous jouerions jusqu'à demain sans 
nous faire de mal — nous sommes de même force, et au besoin cela 



UN PIRATE CONVERTI. 139 



nous servira peut-être. En attendant, arrangeons un plan de cam- 
pagne. J'ai plus d'une corde à mon arc. 

Là-dessus il fouilla dans son sac de voyage, où il prit plusieurs 
liasses de prospectus imprimés qu'il lut à haute voix. Un de ces 
imprimés disait : « Le célèbre phrénologue, le docteur Armand de 
Montalban, de Paris, donnera demain une conférence sur l'art de 
reconnaître le caractère des gens à la conformation de leur crâne. 
Il fournira à ceux qui lui en feront la demande un diplôme signé où 
seront énumérés leurs défauts et leurs qualités. Prix d'entrée, 10 cents. 
Prix du diplôme, 25 cents. » 

Un second prospectus annonçait l'nrrivée de l'incomparable tragé- 
dien Garrick jeune, des théâtres royaux de Londres et de Paris. Dans 
d'autres il changeait de nom et promettait des choses merveilleuses. 
Il se van lait, par exemple, de posséder la fameuse baguette magique 
à l'aide de laquelle on découvre les sources d'eau ou les trésors 
cachés. 

~ Tout cela m'a souvent réussi, dit-il en serrant ses papiers. Il ne 
s'agit que de sonder lu terrain. J'avoue cependant que j'ai un faible 
pour le théâtre. Êtes-vous jamais monté sur les planches, Royauté? 

— Non, jamais. 

— Eh bien, d'ici à peu, vous chausserez le cothurne, grandeur 
déchue. A la première occasion, nous louerons une salle où nous 
représenterons le combat de Richard III et la scène du balcon dans 
Roméo et Juliette. Que pensez-vous de mon idée? 

— Pour tout ce qui promet de rapporter quelques dollars, je suis 
votre homme, Bricigewater. Croyez-vous pouvoir m'apprendre à jouer 
la comédie ? 

— Avez-vous une bonne mémoire ? 

— Oui. 

— Bon, je me charge du reste. Commençons tout de suite, cela 
nous aidera à tuer le temps. 

Alors il raconta l'histoire de Roméo et Juliette. Il termina en disant 



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LES AVENTURES DE IIUGK FINN. 



qu'il avait l'habitude de remplir le rôle de Roméo et que le roi rem- 
plirait celui de Juliette. 

— Mais Juliette est une jeune fille, répliqua le roi. 

— Ne vous inquiétez pas. Grâce au costume, on ne verra pas votre 
tête chauve. D'ailleurs la scène sera faiblement éclairée. Juliette est 
perchée sur son balcon, où elle vient soupirer au clair de la lune avant 
de se coucher. Elle a déjà mis son peignoir et son bonnet de nuit. Je 
vais vous montrer sa toilette. 




Il prit dans sa valise plusieurs vêtements. 

Il prit dans sa valise plusieurs vêtements de toile peinte qu'il dit 
être les armures moyen âge de Richard III et de Gloster, un long 
peignoir de coton blanc et une coiffe de la môme étoffe garnie de 
ruches. Gomme le roi ne paraissait qu'à moitié satisfait, le duc lui 
expliqua que l'on doit tenir compte de l'illusion scénique. Il ouvrit 
ensuite un livre où il lut les rôles en levant tour à tour chaque bras, 
en roulant les yeux et en piaffant. 

— Gela suffit pour la première leçon, dit-il enfin; nous répéterons 
quand vous saurez votre rôle par cœur. 



UN PIRATE CONVERTI. 141 

Il y avait une petite ville à 3 milles environ de l'endroit où nous 
nous étions arrêtés. Après dîner, le duc annonça qu'il avait trouvé le 
moyen de voyager en plein jour sans danger pour Jim et qu'il désirait 
se rendre à la ville afin de réaliser son projet. Le roi offrit de l'accom- 
pagner. Naturellement, ils comptaient sur moi pour manier les rames, 
et le canot fut vite lancé. 

Dans la ville, personne ne bougeait. Les rues restaient presque 
désertes, comme un dimanche. Nous rencontrâmes enfin, se chaufftint 
au soleil dans une cour, un nègre malade. Tout le monde, sauf les 
infirmes, était parti pour une prédication en plein air qui se tenait 
dans un bois, à 2 milles environ de la ville. Le roi se renseigna 
sur le chemin à suivre ; il déclara qu'il avait rarement assisté sans 
profit à un camp-meeting et qu'il assisterait à celui-là. ^^^^''^'^ 

Quant au duc, il cherchait une imprimerie. Nous ne tardâmes pas 
à découvrir un atelier établi au-dessus d'une boutique de menuisier. 
Typographes et menuisiers avaient disparu, laissant les clefs aux 
portes. L'atelier était en même temps un bureau de journal, et je ne 
me rappelle pas avoir vu un endroit aussi sale. On y marchait sur 
une litière de' paperasses et de poussière — des murs barbouillés de 
taches d'encre ou couverts d'affiches maculées dont quelques-unes 
donnaient le portrait d'un cheval volé ou d'un nègre fugitif. Bridge- 
water, après avoir fureté partout, ôta son habit. 

— Là, dit-il, je me sens chez moi ; j'ai ce qu'il me faut pour com- 
poser une petite affiche dans l'intérêt de Jim et de l'équipe du radeau. 
Je n'ai pas besoin de vous. - 

Moi et le roi nous nous mîmes donc en route pour le camp-meetbig . 
Nous y arrivâmes au bout d'une demi-heure, tout en nage, car il faisait 
joliment chaud. Le bois était rempli de chevaux et do charrettes. La 
prédication en plein vent avait attiré au moins un millier de per- 
sonnes. Les chevaux frappaient du pied pour chasser les mouches et 
mangeaient dans les augets fixés derrière les voitures. Çà et là, sous 
des hangars construits à l'aide de perches et de branches d'arbres, on 



.11-2 LES AVENTURES DE HUCK Flf^N. 

vendait de la limonade, du pain d'épice, des melons d'eau et d'autres 
provisions. 

Les missionnaires se tenaient sous des hangars du môme genre, 
mais plus grands. Deux ou trois rangées de bancs (des troncs d'arbres 
à peu près équarris où l'on avait percé des trous pour enfoncer les 
bâtons qui servaient de pieds) se trouvaient au fond du hangar, en 
face de la plate-forme réservée aux prédicateurs, 

Les femmes, assez pauvrement mises du reste, étaient coiffées de 
robinsons qui les garantissaient contre les coups de soleil. Les vieilles 
tricotaient, les jeunes ne se gênaient guère pour rire. Bon nombre de 
jeunes gens étaient nu-pieds et quelques-uns des enfants ne portaient 
qu'une chemise de grosse toile. 

Sous le premier berceau que nous rencontrâmes, celui qui occupait 
la plate-forme lisait un cantique. 11 entonnait deux vers, puis les audi- 
teurs les chantaient en chœur. 

Ensuite le missionnaire commença à prêcher. Il se promenait le 
long de l'estrade, s'arrêtant parfois pour se pencher en avant ; tantôt 
il levait au-dessus de sa tête la Bible qu'il avait à la main, tantôt il la 
tenait à bras tendu, comme pour nous l'offrir, en criant de toute la 
force de ses poumons : 

— Contemplez ce livre et vivez ! Abreuvez-vous à la source de la 
vérité. Frappez, et la porte vous sera ouverte. Venez, pécheurs 
endurcis ! Venez, âmes contristées et brisées ! Venez vous asseoir sur 
le banc du repentir... 

Et ainsi de suite. On n'entendait presque plus ce qu'il disait, à 
cause des sanglots, des amens et des alléluias qui partaient de tous les 
côtés. Des gens se levaient, les yeux pleins de larmes et gagnaient, 
à travers la foule, les bancs placés près de l'estrade. 

Eh bien, le roi s'était d'abord tenu si tranquille que je ne faisais pas 
attention à lui. Jugez de ma surprise lorsque je le vis arriver, tout 
essoufflé, au pied de l'estrade, où le prédicateur le fît bientôt monter. 
Il y eut entre eux une sorte de discussion qui ne dura pas longtemps. 



UN PIRATE CONVERTI. U3 

— Non, non, s'écria le nouveau venu ; je conviens avec vous que 
l'on ne doit pas cacher sa lumière soùs le boisseau; mais je ne suis 
pas habitué à parler en public. 

Le calme s'était rétabli peu à peu, car il n'en avait pas fallu davan- 
tage pour exciter une vive cudosité. 

— Si, si, parlez ! 

Alors le roi ne se fit plus prier. Il se campa au milieu de la plate- 
forme. Il raconta que, pendant tretite ans, il avait exercé le métier de 
pirate dans l'océan Indien et commis ou fait commettre des atrocités 
dont il se repentait maintenant. Au printemps dernier, plus d'une 
moitié de son équipage avait péri dans un combat, et il était revenu 
aux États-Unis pour trouver des recrues. Grâce au ciel, la veille 
môme, il avait été dépouillé de tout ce qu'il possédait et les voleurs 
l'avaient jeté sur la côte sans un cent. Oui, grâce au ciel ! grâce au 
hasard providentiel qui avait dirigé ses pas, car il avait de son côté 
dépouillé le vieil homme et il se sentait heureux pour la première fois 
de sa vie. Si pauvre qu'il fût, il était décidé à se remettre en route, 
à regagner l'océan Indien et à racheter son passé en s'efforçant de 
ramener les pirates dans la voie du salut. Ahî il ne connaissait que 
trop bien ces flibustiers, et si quelqu'un pouvait les convertir, c'était 
lui. Certes, sans argent, il lui faudrait beaucoup de temps pour les 
rejoindre; mais sa résolution était prise. Chaque fois qu'il aurait la 
joie de convertir un pirate, il lui dirait : « Ne me remerciez pas — tout 
le mérite revient à ces braves gens du camp-meeting de Pokeville et 
à l'éloquent prédicateur dont la parole... » 

Il fondit en larmes et s'arrêta. Alors quelqu'un cria : « Faisons une 
quête pour lui ! » et aussitôt une demi-douzaine d'individus se mirent 
en avant. Mais un autre dit : « Non, qu'il passe le chapeau lui- 
même. » 

Le roi traversa donc la foule, son chapeau à la main, en s'essuyant 
les yeux et en remerciant les gens qui se montraient si bons pour les 
pauvres pirates. On l'engagea à passer au moins une semaine à Pokc- 



141 



LES AVENTURES DE HUCK FINN. 



ville. Tout le monde voulait l'avoir. Mais il dit qu'il avait hâte de 
regagner l'océan Indien afin de se mettre à l'œuvre. 

Quand nous remontâmes à bord du radeau, il s'empressa de compter 
le produit de sa collecte et reconnut qu'il avait empoché 87 dollars 
et 75 cents. En outre il rapportait une cruche pleine de whisky, qu'il 
avait trouvée sous une voiture en traversant le bois. 

Le duc, qui s'était flatté d'avoir fait une bonne journée, avoua que 




■^\rl| 'hiX^'.j 



Le roi traversa lo foule, son chapeau à la main. 



le roi lui damait le pion. Il avait composé, à la demande d'un fermier 
dont on venait de voler les chevaux, deux petites affiches — béné- 
fice net, 4 dollars. Il avait reçu 4 dollars d'annonces à insérer 
dans le journal, en réduisant le prix de moitié, à la condition qu'il le 
toucherait d'avance. L'abonnement coûtait 2 dollars par an ; mais 
il avait donné quittance, contre un demi-dollar en espèces, à trois 
abonnés qui offraient, selon leur habitude, de payer en bois de chauf- 
fage ou en légumes. Il venait d'acheter le journal, leur dit-il, et renon- 
çait à l'ancien système. 



UN PIRATE CONVERTI. 145 

Enfin il nous montra une autre feuille volante dont il avait tiré gratis 
un seul exemplaire, à notre intention. On y voyait, comme en-tête, 
l'image d'un nègre qui se sauvait à toutes jambes, portant sur l'épaule 
un paquet attaché à un bâton. Sous l'image on lisait en grosses 
lettres : 200 dollars de récompense. Quant au texte, il concernait 
Jim, dont il donnait un portrait bien plus ressemblant que le vieux 
cliché trouvé dans l'imprimerie. A la suite du signalement on lisait : 
« Ledit Jim s'est évadé de la plantation de Saint-Jacques, à 40 milles 
au-dessous de la Nouvelle-Orléans. Quiconque le ramènera recevra 
la récompense promise. » 

— Là, dit le duc, l'afTaire est dans le sac. Les curieux peuvent 
venir ; nous les verrons arriver de loin et ils trouveront Jim couché 
pieds et poings liés dans le wigwam.Nous montrerons cet avis et nous 
dirons que nous avons attrapé le fugitif au bord du fleuve. Gomme 
nous ne sommes pas riches, nous avons acheté ce bout de radeau 
pour aller toucher la récompense. Des menottes feraient bon effet, 
mais elles contrediraient l'histoire de notre pauvreté. Les chaînes 
ressembleraient trop à de la bijouterie, il faut nous contenter de cordes. 

Le roi adressa des compliments au duc et je fus obligé de convenir 
que nous n'aurions plus besoin de nous arrêter à cause de Jim. Tou- 
tefois ce jour-là on jugea prudent de ne pas se montrer en plein jour, 
parce que l'afTaire de l'imprimerie ne manquerait pas de causer un 
beau tapage. 

Nous nous tînmes cois jusqu'à la tombée de la nuit ; alors nous 
filâmes et la lanterne ne fut hissée qu'à une bonne distance de la ville. 
Le lendemain matin, lorsque Jim me réveilla vers quatre heures, il me 
demanda : 

— Massa Huck, pensez-vous que nous tomberons sur beaucoup de 
rois pendant ce voyage? 

— Non, je ne crois pas, Jim. 

— Tant mieux, un passe encore ; mais c'est assez. Celui-là est 
presque ivre mort, et le duc ne vaut guère mieux. 

19 



XVII • 

LE GAMÉLÉOPARD. 

Le soleil était levé et nous ne songions plus à nous cacher. Le roi 
et le duc vinrent nous rejoindre. Ils avaient l'air assez engourdis, mais 
un bain les tira de leur torpeur. Après déjeuner, le roi ôta ses bottes, 
releva son pantalon et s'assit au bord du radeau afin d'apprendre par 
cœur son Roméo et Juliette. Ce fut vite fait. Ensuite le duc, après lui 
avoir montré vingt fois comment il devait dire chaque phrase, en lui 
indiquant les endroits où il fallait soupirer ou poser la main sur son 
cœur, se déclara satisfait. 

— Rappelez-vous, dit-il, que Juliette est une jeune fille douce et lan- 
goureuse ; elle ne doit pas mugir comme un taureau, ou braire comme 
un âne; elle doit roucouler le nom de Ro...o...méo d'une voix de 
tourterelle. 

Le même jour, ils s'armèrent de deux épées, que le duc avait fabri- 
quées avec des lattes, et répétèrent la scène du combat, qui me parut 
bien plus amusante que celle du balcon. Le duc s'appelait Richard III, 
et le roi Richmond. Ils n'y allaient pas de main morte; la façon dont ils 
s'escrimaient et s'injuriaient vous coupait la respiration. Sa Majesté 
finit par faire un pas de trop en arrière et tomba dans l'eau ; puis ils 
se reposèrent en causant de leurs aventures dans ces parages. 

— Capet, dit le duc après dîner, nous donnerons une représen- 
tation de premier ordre dès qu'une bonne occasion s'offrira. Seule- 
ment, il me semble nécessaire d'allonger un peu la sauce. Vous réci- 
terez le fameuk monologue d'Hamlet... 

— Le fameux quoi ? 

— Comment, le fameux quoi? Shakespeare n'a rien écrit de plus 



LE CAMELEOPARD. 



147 



sublime. Un acteur est sûr d'être applaudi à tout rompre dans ce mor- 
ceau-là, pourvu qu'il sache lever les yeux au ciel, froncer les sourcils, 
porter la main à son front, se croiser les bras, grincer des dents et 
prendre des airs de saule pleureur au moment convenable. Quant au 
costume, on le trouve partout. Il n'y a qu'à emprunter un manteau de 
deuil et un panache noir à l'entrepreneur des pompes funèbres. 

— J'aime mieux ce costume de croque-mort que celui de Juliette. 

— Eh bien, apprenez le discours par cœur. Vous vous en tirerez à 
merveille. 




^^^k.^^'\ ^'VV 



Ce n'étaient que combats et répétitions. 

On ne s'ennuyait pas sur le radeau. Ce n'étaient que combats et 
r('>pétitions. On s'arrêtait parfois pour acheter des provisions dans les 
petites villes que nous apercevions le long de la côte. J'emmenai le duc 
dans le canot; mais il revenait en s'écriant : «Rien à faire! » Cepen- 
dant il ne s'était pas dérangé en pure perte, il avait fait imprimer son 
programme afin d'être prêt à tout événement. 

Enfin la chance le favorisa. Nous arrivâmes, au bout de deux ou trois 
jours, en face d'un bourg assez peuplé. Le radeau fut amarré un 
demi-mille plus loin, dans une crique que les cyprès transformaient en 
une sorte de tunnel, et, sauf Jim, nous montâmes fous à bord du canot. 



U8 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

Un cirque ambulant devait donner une représentation dans l'après- 
midi et repartir le soir même. Or, les cirques attirent toujours beau- 
coup de monde, de sorte que nous tombions bien. Le duc loua la salle 
des réunions publiques et nous allâmes coller notre affiche dont voici 
la copie : 

RENAISSANCE SHAKESPEARIENNE!!! 



GRANDE ATTRACTION !! 

POUR UN SOIR seulement!! 
l'illustre tragédien 

DAVID GARRICK JEUNE 

Du théâtre royal de Drury-Laue (Londres) 

~ ET 

EDMOND KEAN L'AINÉ 
Du théâtre royal de Haymarket 

ET DE TOUS LES THÉÂTRES IMPÉRIAUX DU CONTINENT 

PAIIAITRONT DANS LEUR SUBLIME 

SPECTACLE SHAKESPEARIEN INTITULÉ 
LA SCÈNE DU BALCON 

DS 

nOlVTÉO E^r .JULIETTE 

Roméo M. r.ARRiCK. 

Ji LiKTTi': M. KKAN. 

Nouveaux décors, nouveaux costumes, nouveaux accessoires. 

SUIVIE 

DE l'Émouvant et tragique combat 

DE RICHARD III 

RiciixRD m M. GARRICK. 

RlC^M0^D M. KKAN. 

LE SPECTACLE 

(A lu demande génémle) 

SE TERMINERA PAR l'iMMORTEL MONOLOGUE DE 

HAMLET !!! 
OU L'ILLUSTRE KEAN 

s'est FAIT APPLAUDIR PENDANT 300 NUITS CONSÉCUTIVES 

A PARIS 

Dlmpérieux engagements européens rendent impossible une seconde représentation. 
ENTRÉE : 25 CENTS 



LE CAMELEOPARD. 



U9 



Les affiches posées, nous nous mîmes à flâner à travers la ville. 
Presque toutes les maisons étaient entourées de petits jardins où il ne 
poussait que de mauvaises herbes, des tessons de bouteille, des souliers 
éculés, des chitlbns et des boîtes de fer-blanc défoncées. Les clôtures 
formées de planches disparates, les unes couvertes de mousse, les 




/,c\^-.-Sv^^gi^^ 



Je me glissai sous la tente. 



autres fraîchement rabotées, se penchaient en avant ou en arrière. 
Plusieurs de ces clôtures semblaient avoir été blanchies à la chaux à 
une époque quelconque — du temps de Christophe Colomb, disait le 
duc. Dans la plupart des jardins on voyait des porcs et des gens qui 
cherchaient à les chasser. 

Les boutiques s'ouvraient sur la grande rue, avec des auvents sou- 
tenus par des poteaux auxquels les visiteurs attachaient leurs chevaux. 




LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



Le long des murs, des caisses d'emballage, des tonneaux vides où un 
tas de lambins se tenaient perchés, fumant, bâillant, déchiquetant leur 
siège avec un couteau de poche. Ils portaient tous des chapeaux de 
paille aussi larges. qu'un parapluie; mais les habits et les gilets étaient 
rares. 

Dans toutes les rues on enfonçait dans une boue noire qui nulle part 
n'avait moins de deux ou trois pouces de profondeur. De temps en 
temps une truie arrivait avec sa famille ; elle se vautrait au beau milieu 
de la chaussée, fermait les yeux, agitait les oreilles, se laissait traire, 
et avait l'air aussi heureux que si le gouvernement la payait pour ça. 
Tout à coup quelqu'un se mettait à crier : « Chou-là, chou-là. Turc ! » et 
la truie détalait en grognant avec ses petits et avec un chien ou deux à 
chaque oreille. Alors les badauds se levaient et restaient debout jus- 
qu'à ce qu'elle eût disparu ; mais, pour les réveiller complètement, il 
aurait fallu un combat de chiens. 

Plus l'heure s'avançait, plus il arrivait de monde. Lorsqu'on com- 
mença à se diriger du côté du cirque, dressé sur la grande place, je 
fis comme les autres. Je profitai du moment où celui qui montait la 
garde venait de s'éloigner pour me glisser sous la toile. J'avais toujours 
ma pièce d'or de 20 dollars et quelque menue monnaie ; mais à quoi 
bon gaspiller son argent sans nécessité, surtout lorsqu'on ne sait pas 
ce qu'on recevra en échange ? 

Eh bien, vrai, je n'aurais pas regretté le prix de ma place quand je 
vis entrer les écuyers et les écuyères qui arrivaient deux à deux, un 
monsieur à côté d'une dame. Il y en avait au moins vingt. Les dames 
étaient très belles, avec un teint plus rose et plus blanc que celui d'un 
enfant qu'on vient de débarbouiller. Leurs costumes devaient avoir 
coûté des millions de dollars, car ils paraissaient couverts de diamants. 
Ceux des hommes valaient beaucoup moins, je crois ; mais ils avaient 
l'air si fier que personne n'aurait osé le leur demander. C'était ma- 
gnifique. . 

Après avoir fait une ou deux fois le tour de la piste, les voilà qui se 



LE GAMÉLÉOPARD. ibi 



lèvent et se tiennent debout sur leurs selles. Le maître du cirque — 
un monsieur très raide — tournait autour du poteau qui soutenait le 
milieu de la tente en faisant claquer sa chambrière et en criant houp ! 
houpï Le clown marchait sur ses talons et imitait ses gestes. Bientôt 
les brides furent lâchées ; les dames se posèrent les poings sur les 
hanches ; les messieurs se croisèrent les bras et les chevaux partirent 
à fond de train. Enfin la musique endiablée cessa et le galop s'arrêta 
brusquement. Hommes et femmes sautèrent l'un après l'autre dans 
l'arène, firent les plus jolis saluts qu'il soit possible de voir et dispa- 
rurent au pas de course au milieu des bravos. 

Et ce n'était -que le commencement. Mais vous m'accuseriez de 
mentir si je vous racontais tous les merveilleux tours de force que ces 
gens-là accomplirent quand ils revinrent un à un dans des costumes 
différents. Le clown, qui essayait de les imiter, finissait presque tou- 
jours par tomber à plat ventre, le nez dans la sciure de bois. Cela n'em- 
pêchait pas les imbéciles de l'applaudir tout comme s'il avait réussi. 
Par exemple, il avait la langue bien pendue. Le maître du cirque ne 
pouvait pas lui dire un mot sans s'attirer une riposte des plus drôles. 
Je ne sais pas où le clown allait chercher ces réponses-là ; il m'aurait 
fallu au moins un an pour en trouver la moitié. A un moment, un gros 
lourdaud, que ses voisins s'efforçaient de retenir, enjamba la balus- 
trade et sauta, ou plutôt roula dans l'arène, en déclarant qu'il voulait 
monter à cheval. On voyait bien qu'il était ivre, car il trébuchait à 
chaque pas. Les gens du cirque essayèrent en vain de raisonner avec 
lui et de le ramener à sa place. Il n'écoutait personne, de sorte que la 
représentation fut interrompue. Les spectateurs commençaient à se 
fâcher, quand le maître du cirque intervint. 

— Messieurs, pas de tapage, je vous en prie, dit-il. Puisque cet 
homme veut absolument nous amuser, laissons-le faire. Je crois qu'il 
en aura bientôt assez, quoique le cheval qu'on vient d'amener ne soit 
pas trop méchant. 

Tout le monde battit des mains. On aida donc le gros paysan à 



132 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

monter en selle. Dès qu'il y fut, le cheval, qui n'était pas habitué à se 
sentir deux bras autour du cou, se mit à lancer des ruades et à se 
cat)rer. Le clown, qui tenait la bride, dut la lâcher. Alors le cheval 
partit au grand galop, avec cet individu couché sur son dos et mena- 
çant à chaque minute de tomber à droite ou à gauche, la tête en avant. 
On avait beau rire, ça ne me paraissait pas drôle, à cause du danger. 
Au bout du premier tour, il réussit à saisir la bride et à se mettre à 
califourchon, chancelant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Tout à coup 
il lâcha la bride, sauta d'un bond sur la selle et s'y tint debout, aussi à 
l'aise que s'il n'avait jamais été ivre, bien que son cheval allât bon 
train, je vous le garantis. Puis il commença à ôter ses habits et à les 
lancer au milieu du cirque. Les vestes, les pantalons, les cravates, les 
perruques pleuvaient; il y en avait de toutes les couleurs et on ne 
voyait presque plus clair. Il se déshabilla si vite que l'on eut à peine le 
temps d'admirer ses dix-huit déguisements. Enfin il resta dans son 
vrai costume, un superbe costume collant qui resplendissait de pail- 
lettes d'or ou d'argent. Il ne ressemblait plus au lourdaud qu'on avait 
voulu mettre à la porte. Il cingla son cheval avec sa cravache, fit en- 
core une fois le tour de la piste, sauta à terre, salua, et courut en sau- 
tillant du côté de l'écurie, tandis qu'on poussait des cris de surprise. 

L'individu qu'on avait pris pour un ivrogne était tout bonnement le 
meilleur écuyer de la troupe, qui avait imaginé cette frime sans pré- 
venir personne. Le directeur paraissait furieux, et je n'aurais pas voulu 
être dans la peau de celui qui venait de lui jouer ce tour — non, pas 
pour 1000 dollars. Mes voisins soutenaient que la chose avait été 
arrangée d'avance et qu'il savait à quoi s'en tenir ; mais je n'en crois 
rien. En tout cas, ce cirque-là aura ma pratique chaque fois que je le 
rencontrerai. 

Notre représentation à nous n'obtint pas le même succès, tant s'en 
faut. Elle n'attira qu'une trentaine de spectateurs. Us poufi'èrent de 
rire tout le temps et n'attendirent pas la fin du spectacle. Leur bonne 
humeur semblait avoir exaspéré le duc. 



LE GAMELEOPARD. 



ir>3 



— Pas l'ombre d'un applaudissement! s'écria-t-il.. Bah! avec ces 
gens-là, Garrick et Kean eux-mêmes auraient raté les plus beaux effets. 
Ils sont incapables d'apprécier Shakespeare. Il leur faut des farces de 
bateleur et je leur en servirai une. 

Le lendemain matin, il se procura quelques feuilles de papier, d'em- 
ballage, une bouteille d'encre, un pinceau et composa ce nouveau pro- 
gramme, dont plusieurs exemplaires furent vite collés sur les murs de 
la ville : 

SALLE DES RÉUNIONS PUBLIQUES 



TROIS REPRKSENTATtONS SEULEMENT! 

LE CÉLÈBRE TRAGEDIEN 

EDMOND KEAN L'AINÉ 

DE TOUS LES TUICATRES ROYAUX DU CONTINENT 
JOUERA SEUL 

Sous la direction du fameux 
DAVID QARRIGK JEUNE 

I.'lN IMITABLE INTERMÈDE DU 

GAMÉLÉOPARD 



/ 



L'HOMME A QUATRE PATTES !!! 

ENTRÉE : 50 CENTS 

Puis au bas de l'affiche, en très grosses lettres, on lisait : 
LES FÉMNiES ET LES ENFANTS NE SERONT PAS ADMIS 

— Là, dit le duc, si cette dernière ligne ne les amène pas, c'est que 
je ne connais pas les gens de l'Arkansas, 

On avait déjà presque entièrement démoli notre estrade. Nous pas- 
sâmes une bonne partie de la journée à la remonter, à disposer un 
rideau et à couper des chandelles pour éclairer la rampe. Ce soir-là, la 
salle fut remplie en un clin d'œil. Quand il n'y eut plus de place, le 
duc, qui avait veillé lui-môme à l'entrée de la salle, fila par une porte 

20 



15i 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 







de derrière, monta sur les tréteaux et passa devant le rideau. Après 
avoir distribué trois beaux saluts, à droite, à gauche, au milieu, il 
prononça un petit discours. L'intermède auquel on allait assister était 
le spectacle le plus merveilleux que l'on eût jamais vu. Le célèbre 
Edmond Kean s'y montrait sous un jour nouveau. Sans l'aide des jour- 
nalistes — car il dédaignait les éloges payés — il y avait obtenu des 
succès qui dépassaient toutes ses espérances, etc., etc. Enfin, comme le 

public s'impatientait, le 
duc se glissa derrière la 
toile, qui ne tarda pas à 
se lever. 

Alors le roi arriva à 
quatre pattes en imitant 
un cheval qui se cabre. 
En fait de costume, il ne 
portait qu'un bout de 
caleçon; mais sa peau, 
tatouée et rayée, brillait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il n'y 
a pas à dire, c'était très drôle. On crevait de rire. Quand il fut fatigué 
de caracoler, de grimacer, d'aboyer, de miauler, il tourna le dos et 
disparut en sautillant dans la coulisse. On le rappela, il dut recommencer 
jusqu'à trois fois et on n'en avait pas encore assez. 

A la fin, le duc fit baisser le rideau et s'avança en posant la main sur 
son cœur. Il annonça qu'à son vif regret la tragédie du Caméléopard 
ne Serait jouée que deux fois encore, parce qu'un engagement le rap- 
pelait à Londres, où toutes les places étaient retenues d'avance au 
Théâtre royal de Drury-Lane. Puis il salua et ajouta que, flatté d'avoir 
réussi à charmer un public aussi intelligent, il espérait que ces mes- 
sieurs engageraient leurs amis à assister aux deux dernières repré- 
sentations. 

— Gomment, c'est déjà fini? s'écria-t-on. 

— Oui, messieurs, répondit le duc. L'affiche ne promet qu'un inter- 



Sa peau était tatouée et rayée. 



LE CAMELEOPARD. l'ir» 



mède, et, vous ne devez pas l'ignorer, un intermède ne dure jamais 
longtemps. 

Alors il y eut un beau vacarme. 

-- C'est une attrape ! On nous a mis dedans ! 

Tout le monde s'était levé ; on allait escalader la scène et empoigner 
ces tragédiens lorsqu'un grand monsieur, très bien habillé, sauta sur 
un banc et cria : 

— Un moment, messieurs. Je n'ai qu'un mot à dire. 
On s'arrêta pour l'écouter et il reprit : 

— Nous sommes atrocement floués, j'en conviens ; mais vous ne 
tenez pas à devenir la risée de nos concitoyens, je pense? Si la chose 
s'ébruite trop tôt, nous n'en entendrons jamais la fin, tant que nous 
vivrons. Donc, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de sortir d'ici tran- 
quillement et de porter le spectacle aux nues. De cette façon le reste 
de la ville se laissera mettre dedans et n'aura pas le droit de se mo- 
quer de nous. 

— Oui, oui, cria-t-on. Le juge a raison. 

— Eh bien, c'est convenu. Pas de tapage — pas un mot qui puisse 
donner l'éveil. Rentrez chez vous et conseillez à ceux qui n'ont pas 
donné dans le panneau de venir voir cet intermède. 

Le jour suivant toute la ville parlait de ce curieux spectacle, si bien 
que le soir la salle fut encore comble. Le public vit que le juge et 
les autres s'étaient moqués de lui ; mais il ne se fâcha pas trop. Cela 
ne parut pas étonner le duc. 

Nous avions apporté un tas de provisions à bord, et quand nous 
eûmes soupe, le duc dit à Jim de démarrer. On s'arrêta à 2 milles 
environ au-dessous de la ville et on établit le radeau dans un endroit 
où il aurait fallu de bons yeux pour le découvrir. 

La troisième représentation attira encore plus de monde que les 
deux premières. Cette fois, ce n'étaient pas des nouveaux venus. Je 
remarquai que chaque spectateur arrivait les poches gonflées ou chargé 
d'un paquet bien enveloppé qu'il cherchait à cacher. Je devinai vite que 



156 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

ces paquets ne sortaient pas d'une boutique de parfumeur. Ils sentaient 
les œufs malades et les légumes pourris. Si je sais distinguer un 
chat mort à son odeur — et je m'y connais — j'en comptai soixante- 
quatre qui passèrent sans payer leur place. Je me faufilai un instant 
dans la salle; mais je n'y restai pas longtemps. Je rejoignis le duc qui 
touchait lui-même le prix d'entrée. 

— On étouffe, il n'y a plus de place, lui dis-je. 

— Arrivez donc, me cria-t-il de façon à être entendu. Le spectacle 
commence dans dix minutes, et on a besoin de vous là-haut. 

Je le suivis ; seulement je n'avais pas la moindre envie de monter 
sur la scène — je n'aime pas les œufs pourris. Il s'éloigna sans se 
presser ; mais il ne m'invita pas à monter. Dès qu'il eut tourné le coin, 
il allongea le pas et me dit : 

— Maintenant, il s'agit de courir comme si le diable était à nos 
trousses. Au radeau ! 

Nous sautâmes à bord en même temps, aussi essoufflés l'un que 
l'autre, et deux secondes plus tard nous filions au miheu du fleuve, 
sans lanterne et sans avoir échangé une parole avec Jim qui se tenait 
prêt à partir. Je pensais au pauvre vieux roi, et je me demandais com- 
ment il parviendrait à se tirer d'embarras. J'aurais pu me dispenser 
de le plaindre, car il ne tarda pas à se glisser hors du wigvv^am. 

— Eh bien, duc, demanda-t-il, avons-nous fait une bonne recette? 
Il n'avait pas mis le pied dans la ville ce jour-là ! 

Nous n'allumâmes notre lanterne qu'à deux ou trois milles plus 
loinv Durant le souper, les tragédiens se montrèrent très gais. 

— Les imbéciles ! dit le duc. Je savais bien que notre premier public 
ne se vanterait pas d'avoir donné dans le panneau et qu'il nous enver- 
rait les autres gobe-mouches de la ville. Je savais aussi qu'ils vou- 
draient tous prendre leur revanche à la troisième représentation. En 
effet, c'était leur tour, et j'espère qu'ils ont profité de l'occasion pour 
se régaler. Les provisions ne leur manquaient pas. Les trois séances 
avaient rapporté 465 dollars à ces deux fourbes, et on rirait à moins. 



XVIIf 

UN DEUIL DE FAMILLE. 

Le jour commençait à baisser lorsque nous amarrâmes notre radeau 
au bord d'une île située presque au milieu du fleuve. De chaque côté 
on voyait une petite ville où Bridgewater 'pensa qu'il y avait peut- 
ùlrc quelque chose à tenter. Sa première idée fut de donner de nou- 
velles représentations du Gaméléopard ; mais le roi déclara qu'il ne 
serait pas prudent de recommencer trop tôt. 

— Avez-vous un meilleur projet en tête? demanda le duc. 

— A quoi bon former un projet sans avoir sondé le terrain? Pour 
le moment, il s'agit de souper et de dormir. Demain, j'irai jeter un coup 
d'œil là-bas et nous verrons si cela vaut la peine de nous arrêter. 

J'ai oublié de dire qu'ils s'étaient habillés h neuf aux dépens des 
spectateurs dont ils avaient empoché l'argent. Je ne me serais jamais 
figuré à quel point les habits changeot un homme. Vous les auriez 
pris pour de vrais gentlemen. Le roi surtout paraissait si respectable, 
si bon, si doux, que personne ne l'aurait soupçonné d'avoir rempli 
le rôle d'un caméléopard. Son costume noir lui donnait l'air d'un 
clergyman ; mais je ne m'y fiais pas et j'avais encore plus peur de lui 
que du duc. 

Le lendemain, le roi, après avoirdéjeuné d'un aussi bon appétit que 
s'il n'avait pas soupe comme un ogre, m'ordonna de préparer le canot, 
puis continua à causer avec son ami ; quand je revins, j'entendis la 
fin de leur conversation. 

— C'est entendu, Bridgewater; si je ne lève pas un lièvre, vous 
vous mettrez en chasse du côté de l'Arkansas. 

— Pourquoi choisissez- vous la rive la plus éloignée ? 



158 



LES AVENTURES DE HUCK FINN. 



— Vous voyez ce vapeur à l'ancre, qui prend du fret un peu au- 
dessus de la ville que je veux explorer? Je monterai à bord et on 
croira, en me voyant descendre, que j'arrive de Saint-Louis, de Cincin- 
nati, ou d'une autre grande cité. Cela inspirera plus de confiance... 
Tout est prêt, Huck? En route et nage vers le steamer. 




Pouvez-vous m'àpprendre le nom de cette ville? 



Il n'eut pas besoin de me le dire deux fois. Quelle chance ! une pro- 
menade à bord d'un steamer! Je me rapprochai de la rive, puis je filai 
le long de la côte, où le courant n'était pas fort. Bientôt nous aper- 
çûmes, assis au bord de l'eau, entre deux valises, un jeune homme qui 
n'avait pas l'air d'avoir inventé la poudre et qui nous regardait en 
s'épongeant le front. 

— Aborde là, Huck, me dit le roi, qui ajouta, en s'adressant au 



UN DEUIL DE FAMILLE. 4S9 

jeune homme : Pouvez-vous m'apprendre le nom de cette ville que 
nous venons de dépasser? 

— Parbleu, puisque j'y suis né. C'est Nantuck. 

— Et où allez-vous, mon ami ? 

— Au steamer, monsieur, et je voudrais déjà y être, car je suis si 
fatigué que j'ai dû m' arrêter pour me reposer. 

— Je m'en doutais. Montez dans le canot alors. Là, ne vous occupez 
pas de vos valises, mon domestique s'en chargera... Adolphe, sautez 
à terre et aidez ce gentleman. 

Adolphe, c'était moi, je le vis bien, et je sautai à terre. Quelques 
minutes après, nous nous remettions tous les trois en route. Le jeune 
homme se montra très reconnaissant de la corvée qu'on lui évitait. 

— Quand je vous ai vu, dit-il au roi, après nous avoir remerciés, 
j'ai d'abord pensé : « C'est peut-être M. Wilks, et je suis fâché qu'il 
arrive trop tard. » J'ai vite reconnu que je me trompais, parce que 
vous remontiez le fleuve au lieu de descendre à Nantuck. 

— En effet, je ne suis pas M. Wilks. Je m'appelle Blodjet, le révé- 
rend Alexandre Blodjet. N'importe, je n'en suis pas moins fâché que 
M. Wilks ne soit pas arrivé à temps. 

— Oh ! il n'y perdra pas grand'chose en somme, attendu que l'héri- 
tage lui revient; mais le vieux Pierre Wilks aurait donné jusqu'à sa 
tannerie pour voir ses frères avant de mourir. 

Au mot d'héritage le roi avait dressé l'oreille, et il fit causer le 
jeune homme. Il apprit ainsi que feu Pierre Wilks avait en Angle- 
terre deux frères qui n'étaient jamais venus aux États-Unis. Harvey 
Wilks était le plus vieux de la famille ; William n'avait que trente 
ou trente-cinq ans. Le quatrième frère, John, était mort l'année précé- 
dente à Nantuck, laissant trois orphelines sans ressources, car ses 
affaires à lui n'avaient pas prospéré. 

— Mais elles hériteront aussi, je suppose, dit le roi. 

— On ne sait pas. Pierre Wilks a tout légué à Harvey et à William 
dans une lettre où il leur recommande ses nièces. 



tV 



160 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

— Pauvre homme, c'est triste de penser qu'il n'a pas vécu assez 
longtemps pour revoir ses frères. Les avait-on prévenus de sa ma- 
ladie ? 

— Oui, et comme on n'a pas reçu de réponse, cela prouve peut- 
être qu'ils sont en route. 

— Où demeurent-ils? 

— A Sheffîeld, en Angleterre. 
. — Que font-ils? 

— William ne fait rien, parce qu'il est sourd-muet. Le vieux 
Harvey Wilks est pasteur d'une église presbytérienne. 

— Est-ce que vous allez loin à bord du steamer? 

— Jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais ce n'est là qu'une partie du 
voyage. Je dois m'embarquer mercredi prochain sur un navire à 
voiles, et je ne m'arrêterai qu'à Rio-Janeiro. 

;, — Un joli voyage; je vous envierais, si j'étais plus jeune... Com- 
ment se nomment les trois filles de John Wilks? Quel âge ont-elles? 
', ^— Marie-Jeanne, la rousse, a dix-neuf ans, Susanne quinze et 
Joana quatorze. Joana a un bec-de-lièvre, ce qui ne l'empêche pas 
d'être aussi bonne que ses sœurs. 

— Pauvres enfants, les voilà seules au monde ! 

. -r- Soyez tranquille, elles ne sont pas trop à plaindre. Les amis de 
leur oncle sont là, et il n'en manquait pas. Il y a M. Hobson, le prédi- 
cateur baptiste ; et le diacre Lot Hovey, et Ben Racker, et Abner Shac- 
kelford, et Levi Bell, l'avocat; et le docteur Robinson, et leurs femmes, 
et la veuve Bartley et... Il y en a d'autres ; mais, ce sont là les prin- 
cipaux. 

Le roi ne cessa d'adresser des questions au bavard que lorsqu'il l'eut 
complètement vidé. 11 finit par connaître Nantuck et les affaires des 
Wilks comme s'il avait été de la ville. Enfin il lui demanda : 

— Pourquoi n'avez-vous pas attendu le steamer au passage, au lieu 
de faire une longue course à pied par une chaleur pareille? 

— Parce que les bateaux ne se donnent guère la peine de ramasser 



UN DEUIL DE FAMILLE. 161 

un voyageur isolé. Los steamers de Cincinnati s'arrêtent quelquefois ; 
mais celui-là vient de Saint-Louis. 

— Et Pierre Wilks était à son aise ? 

— A son aise? Je crois bien : des terres, des maisons, des esclaves, 
sans compter la tannerie qui, à elle seule, vaut au moins dix mille 
dollars. 

— Quand est-il mort? 

— Hier au soir. 

— Alors l'enterrement aura sans doute lieu demain? 

— Oui, vers le milieu de la journée. 

Lorsque nous arrivâmes au vapeur, il avait presque fini de charger 
et ne tarda pas à lever l'ancre. Le roi ne parlait plus de montera bord, 
de sorte que je perdis ma promenade. Dès que le steamer se lut éloigné, 
il me fit remonter le courant en pagayant, puis il débarqua à un mille 
plus haut et se coucha sur l'herbe. 

— Maintenant, me dit-il, repars bi^n vite et amène-moi le duc avec 
les sacs de voyage neufs. Préviens-le de ma part que le caméléopard 
est enfoncé, que nous sommes attendus à Nantuck, et que je lui recom- 
maude de se mettre en grande tenue. 

Je commençais à deviner de quoi il retournait ; mais je me gardai 
de dire un mot, naturellement. Quand je revins avec le duc, nous 
cachâmes le canot. Le roi s'assit sur un tronc d'arbre à côté de son 
associé et lui répéta tout ce que notre jeune passager lui avait raconté. 
En parlant il cherchait à imiter l'accent anglais et Bridgewater lui dit 
qu'il s'en tirait assez bien. 

— Et vous, demanda le roi, saurez-vous faire le sourd-muet? 

— J'ai vu causer des sourds-muets, répliqua Bridgewater, et je serai 
moins embarrassé que vous. Il faut que je vous donne une leçon pour 
que nous paraissions habitués à parler par signes. L'essentiel, c'est 
d'aller très vite, comme si on avait l'alphabet au bout des doigts. 

La leçon dura une demi-heure tout au plus. Il ne s'agissait plus que 
d'attendre le passage d'un steamer. Nous en vîmes défiler trois ; mais 

21 



162 



LKS AVENTURES DE UUCK FINN. 



le due eut beau les hêler, ils firent la sourde oreille. Enfin il en parut 
un quatrième qui nous envoya sa yole. Nous grimpâmes à bord et nous 
apprîmes qu'il venait de Cincinnati. Quand le capitaine sut que nous 
voulions descendre à Nantuck, c'est-à-dire à une distance de quelques 
milles, il se mit à jurer et déclara qu'il ne se dérangerait pas pour'nous 
mettre à terre. Le roi conserva son calme. 




Quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer la demeure de M. Pierre Wilk»? 

— Voyons, dit-il, si des gentlemen sont disposés à débourser chacun 
un dollar par mille, un steamer peut bien s'arrêter un instant pour les 
débarquer, je pense. 

Le capitaine cessa alors de tempêter, et quand nous eûmes atteint 
Nantuck, il nous envoya à terre dans la yole. Une douzaine d'indi- 
vidus descendirent sur la berge en voyant arriver un canot. Le roi fut 
le premier à s'approcher du groupe. 



UN DEUIL DE FAMILLE. 163 



— Mes amis, quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer 
a demeure de M. Pierre Wilks? demanda-t-il. 

Aussitôt les flâneurs échangèrent des regards et des clignements 
d'yeux qui signifiaient clairement : « Là, je vous l'avais bien dit », 
tandis que l'un d'eux répliquait d'un ton compatissant : 

— J'en suis très fâché, monsieur ; mais nous pouvons seulement 
vous indiquer la maison où il vivait hier au soir. 

Alors le vieux parut sur le point de se trouver mal. Le menton 
appuyé sur l'épaule de l'individu qui venait de répondre, il lui inonda 
le dos de ses larmes. 

— Hélas! hélas! s'écria-t-il, notre pauvre frère... Nous espérions 
tant le revoir... Je me résigne; mais c'est dur, c'est trop dur! 

Au bout d'une minute ou deux, il se redressa, se retourna, s'essuya 
les yeux et fit des signes au duc avec ses doigts. Le diable n'y aurait 
rien compris. Le duc lâcha le sac de voyage qu'il tenait à la main et 
se mit à pleurer à son tour. On se groupa autour d'eux, leur prodiguant 
des paroles de sympathie. Ce fut à qui porterait leurs valises. Chemin 
faisant, on donna au nouveau venu une foule de détails sur les derniers 
moments de son frère. Le roi s'arrêtait, la larme à l'œil, pour les com- 
muniquer au sourd-muet dont la mine désolée vous aurait touché. 

Il va sans dire que, pour ma part, je ne les plaignais ni l'un ni 
l'autre; sans la frayeur qu'ils m'inspiraient, je les aurais dénoncés. 



XIX 

UN BON PLACEMENT. 

En moins de deux minutes la grande nouvelle s'était répandue. Les 
curieux arrivaient de tous les côtés. Beaucoup étaient si pressés, qu'ils 
n'avaient pas pris le temps de passer leur habit et ils l'endossaient en 
courant. Bientôt nous fûmes entourés d'une foule qui allait grossissant. 
Le bruit des pas ressemblait à celui d'un régiment en marche. Du 
monde à toutes les portes, à toutes les fenêtres. A chaque instant un 
visage se montrait au-dessus d'une palissade et une voix demandait : 

— Ce sont eux? 

— Vous pouvez le parier! répondait sans s'arrêter un de ceux qui 
suivaient les voyageurs. 

Quand nous arrivâmes à la maison du défunt, il fallutjouer du coude 
pour y entrer. Les trois nièces avaient déjà été prévenues et elles se 
tenaient à la porte de la chambre mortuaire. 

— Ah ! Marie-Jeanne, s'écria le vieux caméléopard, je t'aurais re- 
connue entre mille, rien qu'au portrait que mon pauvre Pierre a fait de 
toi dans ses lettres ! 

Il la reconnaissait tout bonnement à la couleur de ses cheveux, 
Marie-Jeanne en effet était rousse, ce qui ne l'empêchait pas d'être une 
très jolie fille. Ses yeux brillaient, son visage rayonnait, tant l'arrivée 
de ses oncles la rendait heureuse. Le roi ouvrit les bras et elle s'y jeta, 
tandis que le bec-de-lièvre tombait dans ceux du duc. Tout le monde 
se retenait pour ne pas pleurer, et les femmes ne se retinrent pas 
longtemps. 

Enfin, comme par hasard, le roi donna un coup de coude au duc. Ils 
regardèrent autour d'eux et virent un cercueil posé sur des chaises, 



UN BON PLACEMENT. 165 

dans un coin de la chambre. Alors les deux frères... je veux dire les 
deux gredins, dont l'un avait passé le bras autour du cou de l'autre, se 
dirigèrent de ce côté, le visage caché dans leur mouchoir. On s'écarta 
pour leur laisser le passage libre et toute conversation cessa ; vous auriez 
entendu tomber une épingle. 

Une fois agenouillés près du cercueil, ils firent semblant de sangloter. 
Non, je n'ai jamais vu des gens fondre en eau aussi facilement. Gela 
ne dura que deux ou trois minutes, heureusement pour eux, car ils 
commençaient à me dégoûter. Si Jim avait été là, je crois qu'ils se- 
raient restés à genoux moins longtemps et le roi n'aurait pas eu l'oc- 
casion de faire le petit discours qu'il débita en pleurnichant dès qu'il 
se fut relevé. 

Il répéta que c'était une cruelle épreuve pour lui et pour son frère 
William. Sans l'affreuse tempête pendant laquelle leur navire avait 
failli périr, ils seraient arrivés à temps... Mais l'épreuve était adoucie 
par toutes ces démonstrations de sympathie, par ces larmes versées 
en commun, par la vue de ces jeunes orphelines dont sa présence con- 
tribuerait à alléger le chagrin. Elles ne manquaient pas d'amis, il le 
voyait, et ces amis, il les remerciait du fond du cœur, en son nom et 
au nom de son frère William, à qui la Providence avait refusé le don 
de la parole. 

Ah! je lui aurais volontiers coupé la parole, à lui, quitte à me faire 
écharper par les sottes qui pleuraient en l'écoutant. 

Enfin, après avoir marmotté une demi-douzaine de phrases qui 
avaient l'air d'une prière, il leva les yeux au plafond et lança un Amen ! 
Aussitôt quelqu'un dans la foule entonna le premier vers d'un cantique 
et on se mit à chanter. On se serait cru à l'église. La musique a 
du bon, elle me fit presque oublier les pleurnicheries de ce vieil 
imposteur. Mais il n'était pas encore au bout de son rouleau. Lorsqu'on 
fut arrivé à la fin du cantique, il s'avança de nouveau et dit d'un ton 
beaucoup moins larmoyant : 

— Nous serons très heureux, mes nièces, mon frère et moi, si les 



166 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

principaux amis de la famille veulent bien souper ici et nous tenir 
compagnie durant cette triste veillée. Si le défunt pouvait parler, je sais 
qui il nommerait, car il y a des noms qui lui étaient chers et il les citait 
souvent dans ses lettres. Si je ne me les rappelle pas tous, vous me 
pardonnerez mon défaut de mémoire. Ceux dont les noms revenaient 
le plus fréquemment sont le révérend Hobson, le diacre Lot Hovey, 
Ben Rucker, Abner Shakelford, l'avocat Levi Bell, le docteur Robinson, 
leurs femmes, et la veuve Bartley. 

Le révérend Hobson et le docteur venaient d'être appelés par le même 
malade ; l'avocat était allé à Louisville pour affaires ; mais les autres se 
trouvaient là; ils s'approchèrent pour remercier le roi, lui serrer la 
main et causer avec lui. Ils serrèrent aussi la main du duc sans rien 
dire ; ils se contentaient de hocher la tête en souriant bêtement, tandis 
que le faux sourd-muet faisait des signes sur ses doigts et poussait des 
gou, gou^ gou^ comme un baby qui ne peut pas parler. 

Le roi ne garda pas sa langue dans sa poche et ne se boucha pas les 
oreilles non plus. Tout en s'arrangeant de façon à se renseigner sur 
les gens qui l'entouraient, il rappelait une foule de petits incidents 
arrivés dans la famille Wilks ou dans la ville. 11 mettait à profit les 
renseignements qu'il tenait du jeune imbécile que nous avions piloté 
jusqu'au steamer, se gardant bien de faire la moindre allusion à cette 
rencontre. Tout semblait donc marcher sur des roulettes. 

Enfin Marie-Jeanne apporta une lettre adressée à Harvey Wilks. 
Le roi s'empressa de l'ouvrir et après y. avoir jeté un coup d'œil, il la 
lut à haute voix. Pierre laissait la maison d'habitation et 3000 dollars à 
ses nièces. La tannerie, les autres immeubles et les esclaves, plus une 
somme de 3000 dollars, revenaient à ses deux frères qui le remplace- 
raient comme tuteurs auprès des orphelines. La lettre indiquait l'en- 
droit où ils trouveraient les 6000 dollars qui étaient cachés dans une 
cave. 

— Sans être un homme d'affaires, dit le vieux caméléopard, je sais 
que cette lettre vaut un testament, malgré l'absence de témoins, car 



UN BON PLACEMENT. 



167 



elle est écrite d'un bout à l'autre de la main de Pierre. Toutefois je 
ne m'explique pas qu'il ait jugé à propos de cacher cet argent. 

— Il n'y a pas trop de quoi s'étonner, interrompit la veuve Bartley. 
Depuis la faillite d'une maison où il avait placé des fonds, il se défiait 
des banquiers, et il traitait ses nièces de gamines. D'ailleurs, dans ces 
derniers temps, il ne pensait qu'à amasser pour agrandir la tannerie 
qui lui rapportait gros. 




;A'-'ij tfITCOuy- — =~ 



Le roi s'empressa d'ouvrii- la lettre et la lut tout haut. 

Le sourd-muet paraissait n'avoir rien entendu ; le roi feignit de 
causer avec lui par signes, puis il dit : 

— William convient avec moi qu'en notre qualité de tuteurs, nous 
devons visiter sans retard la cave. La cachette est connue et demain 
la maison restera vide pendant une partie de la journée. L'argent est 
là, nous n'aurons pas de peine à le trouver et nous le compterons 
devant vous. Il faut que les choses se passent ouvertement. Ce ne 
sera pas long. Prenez une chandelle, Adolphe, et éclairez-nous. 

Les pauvres orphelinçs auraient volontiers attendu jusqu'au len- 
demain ; mais les curieux leur donnèrent tort. 



168 LES AVEiNTURES DE HUGK FINN. 

Nous descendîmes dans la cave dont le duc referma la porte derrière 
nous. En effet, l'argent était là, dans un sac, à l'endroit indiqué. Les 
deux oncles ne tardèrent pas à le découvrir. Après avoir fait ruisseler 
les écus entre leurs doigts, ils se mirent à les compter. Les yeux du 
duc brillaient ; mais bientôt son visage cessa de rayonner. 

— Il manque 415 dollars, dit-il. 

— Peu nous importe, répliqua le roi. Je sais déjà ce que vaut 
noire part, et elle est assez belle pour nous permettre de sacrifier 
415 dollars. 

— Vous oubliez une chose, riposta le duc. Le compte n'y est pas et 
cela paraîtra louche. Mauvais début. 

— Eh bien, comblons le déficit. 

— Vous avez une bonne tête, mon vieux caméléopard, et votre 
idée m'en suggère une autre qui vaut encore mieux. Nous allons com- 
pléter la somme et donner le tout à nos chères nièces. 

— Laissez-moi vous embrasser, Bridgewater, s'écria le roi. Si l'on 
se méfie de nous après cette preuve de désintéressement!... 

Ils tirèrent tous deux de l'argent de leurs poches et complétèrent la 
somme. 

— Nous voilà presque à sec, dit le duc ; mais c'est de l'argent bie 
placé. / 

— Oui, certes, répliqua le roi, d'autant plus que nous trouvero(ns 
peut-être l'occasion de lereprendre avant de quitter le pays^ 

Lorsque nous remontâmes, les curieux se pressèrent autour de la 
table sur laquelle le roi versa les 6000 dollars, dont il forma vingt 
jolis petits tas qu'il remit l'un après l'autre dans le sac. 

— Mes amis, dit-il alors, mon frère s'est montré généreux eiivcirs 
les seuls parents qu'il laisse dans cette vallée de larmes. Oui, et il se 
serait montré plus généreux envers ces trois orphelines, n'était une 
promesse qui date de loin. Eh bien — c'est entendu entre William et 
moi — nous le remplacerons. En attendant, nous cédons à ces pauvres 
petites notre part des 6000 dollars. Marie-Jeanne, Susanne, Joana, 




UN BON PLACEMENT. 169 

prenez cet argent, prenez le tout. Ne nous remerciez pas — c'est un 
don de celui qui n'est plus. 

Malgré cette recommandation, Marie-Jeanne lui sauta au cou, tandis 
que Susanne et Joana tombaient sur le duc, puis chacun voulut serrer 
la main des deux oncles. 

Enfm on se remit à causer du défunt. Le roi, qui aimait à s'entendre 
parler, ne tarissait pas. Au bout de quelque temps un vieux monsieur, 
très bien mis, se faufila parmi les auditeurs, regardant et écoutant 
sans ouvrir la bouche. On ne lui disait rien non plus, parce qu'on ne 
s'occupait que des deux frères. Je crois que le roi jouait mal son rôle, 
car le nouveau venu, qui s'était approché en se caressant la mâchoire, 
finit par l'interrompre au milieu d'une belle phrase en lui riant au nez. 

— Docteur, docteur! s'écria Abner Shakelford, à quoi songez-vous 
donc? Vous ne savez donc pas la nouvelle ? C'est Harvey Wilks. 

— Ah ! dit le roi avec un sourire des plus aimables et en allongeant 
la patte, je m'étonnais de n'avoir pas encore vu le docteur Robinson, 
le meilleur ami de mon pauvre frère. 

— Vous, le frère de Pierre Wilks ! dit le docteur en écartant du 
geste la main qu'on lui tendait. Allons donc! Voilà cinq minutes que 
je vous écoute ; votre accent et votre langage suffisent pour me con- 
vaincre que vous n'êtes pas plus Anglais que moi. Vous êtes un impos- 
teur ! • 

Le roi parut interloqué ; mais il retrouva bientôt son sang-froid. 

— Monsieur, dit-il sans se fâcher, vous oubliez que vous vous 
adressez à un homme à qui sa profession ordonne l'oubli des injures. Il 
y a ici des gens qui me jugent d'après mes actes, cela me suffit, à moi. 

— Eh bien, ces gens-là sont des niais. Je... 

Les niais entourèrent le docteur et cherchèrent à le calmer en lui 
démontrant que l'identité de Harvey était bien constatée. Est-ce qu'un 
étranger connaîtrait les principaux habitants de la ville, l'âge exact 
des trois orphelines et jusqu'aux noms des chiens de la maison? On 
eut beau raisonner avec lui, rien n'y fit. 

22 



i-O LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— J'étais l'ami de votre père, dit-il à Marie-Jeanne, qui s'accrochait 
à son oncle, et je suis le vôtre, un ami désintéressé qui voudrait vous 
proléger. C'est pour cela que je vous engage à mettre ces deux indi- 
vidus à la porte. Ils ont obtenu, je ne sais où, quelques renseigne- 
ments dont ils se servent pour vous jeter de la poudre aux yeux. 
Écoutez-moi, Marie-Jeanne, et mettez-les à la porte, ou vous regret- 
terez de n'avoir pas suivi mon conseil. Si Lévi Bell était ici, il aurait 
commencé par demander leurs papiers... En vérité, il faut être bien 
niais pour... 

— Voici ma réponse, répliqua fièrement Marie-Jeanne, qui se 
dirigea vers la table, saisit le sac aux écus et le remit entre les mains 
du roi en ajoutant : Prenez ces 6000 dollars, mon oncle, et placez-les 
comme vous l'entendrez à mon nom et à celui de ma sœur. 

Puis elle embrassa le roi sur une joue, tandis que Susanne et Joana 
l'embrassaient sur l'autre. Tous les niais applaudirent. 

— Fort bien, dit le docteur, je m'en lave les mains ; mais le jour 
viendra où vous vous sentirez un peu malades en songeant aux paroles 
de votre vieil ami. 

Et il s'éloigna sans prononcer un mot de plus. 

— Fort bien, répéta le roi d'un ton patelin ; je vous pardonne vos 
soupçons injurieux. Si elles tombent malades, je les déciderai à vous 
envoyer chercher. 



XX 



LES TROIS SOEURS. 

Quand tout le monde fut parti, le roi demanda à Marie-Jeanne si on 
pouvait le loger. Elle lui dit qu'il y avait une chambre d'ami dont 
l'oncle William se contenterait peut-être et qu'elle céderait sa propre 
chambre, qui était un peu plus grande, à l'oncle Harvey. ElleT couche- 
rait avec une de ses sœurs, de sorte que cela ne la gênerait en rien. 
Il y avait aussi dans le grenier un petit cabinet qui ferait mon affaire. 

Là-dessus elle nous emmena en haut pour nous montrer les cham- 
bres qui étaient assez bien meublées et très propres. Elle voulut 
enlever ses robes et un tas d'autres objets, parce qu'elle craignait que 
loncle Harvey se sentît moins chez lui si elle les laissait là; mais 
l'oncle Harvey déclara qu'il se sentirait bien plus à l'aise si on ne 
dérangeait rien à cause de lui. Les robes étaient accrochées le long du 
mur, protégées contre la poussière par un rideau de calicot qui retom- 
bait jusqu'au plancher. 11 y avait une vieille malle dans un coin, une 
boîte à guitare dans un autre, et une masse de ces bibelots dont les 
femmes aiment à s'encombrer. La chambre du duc était moins grande, 
mais assez confortable en somme. Quant à mon cabinet, le roi affirma 
que j'y serais très bien et ne demanda pas mon avis. 

Cette nuit, nous eûmes un grand souper. Je me tins tout le temps 
derrière le roi et le duc. Les autres invités avaient des nègres pour les 
servir. Les plats disparurent en un clin d'œil, car chacun semblait 
avoir réservé son appétit pour le repas du soir. Marie-Jeanne et 
Susanne occupaient un des bouts de la table, en face de leurs oncles. 
Lorsqu'on eut fini, j'allai souper dans la cuisine avec Joana, tandis que 
les nègres lavaient la vaisselle. Le bec-de-lièvre se mit à me ques- 



172 



LES AVENTURES DE HUGK FIXN. 



tionner à propos de l'Angleterre, et à plusieurs reprises je me trouvai 
embarrassé. 

— Avez-vous jamais vu le roi d'Angleterre? me demanda-telle. 

— Je crois bien ! Il venait tous les dimanches à notre église. 

— Je me figurais qu'il demeurait à Londres. 

— Certainement. Où voulez-vous qu'il demeure? 




11 se sentirait bien plus à l'aise si l'on ne dérangeait rien. 

— Alors, comment avez-vous pu le voir, puisque vous habitiez 
Sheffield ? 

Je me mis à tousser, comme si j'avais avalé de travers, afin de me 
donner le temps de réfléchir, puis je répliquai : 

— Le roi ne reste pas toujours à Londres ; il vient chaque été à 
Sheffield prendre des bains de mer. 

— Des bains de mer à Sheffield ! Sheffield n'est pas un port de mer. 

— Qui vous dit le contraire? 



UiN BON PLACEMENT. 173 

— Vous. 

— Moi? J'ai seulement dit qae le roi vient là pour prendre des 
bains de mer... Est-ce qu'on est obligé d'aller à la Jamaïque pour 
avoir du rhum ? 

— Non. 

— Eh bien, le roi n'a pas besoin d'aller si loin non plus. Il se fait 
envoyer son eau dans des barriques. Il n'aime pas les bains froids et 
dans le palais de Sheffîeld il y a des chaudières aussi grandes que 
cette cuisine. Au bord de la mer on ne trouve pas ce qu'il faut pour 
chauffer assez d'eau. 

— Bon, je comprends ; vous auriez pu m'expliquer cela tout de suite. 
Je me crus hors du bois et je me sentis plus à l'aise ; mais elle revint 

bientôt à la charge. 

— Vous alliez donc aussi à l'église? Où vous mettiez-vous ? 

— Sur le banc de votre oncle, parbleu. 

— Ici, le pasteur, à moins d'avoir une nombreuse famille, ne se 
réserve pas un banc, attendu qu'il est en chaire tout le temps. 

Je venais de commettre une nouvelle bévue, oubliant que Harvey 
Wilks était pasteur et célibataire. Je m'en tirai pourtant, non sans 
tousser un peu. 

— Oh I il ne monte pas en chaire chaque semaine. Dans notre église 
il y a dix-sept prédicateurs, parce que le roi s'ennuierait d'entendre 
toujours le même. 

— Hum! Et traite-t-on bien les domestiques chez vous? Leur 
donne-t-on congé, comme ici, le jour de Noël, le jour de l'an et à la 
fête du 4 juillet? 

— On voit bien que vous ne connaissez pas l'Angleterre. Ils ont à 
peine une heure de congé d'un bout de l'année à l'autre. 

— Pas même le dimanche ? 

— Pas même le dimanche. 

— Alors comment trouviez-vous le temps de vous rendre à l'église? 

— J'étais forcé do trouver le temps bon gré, mal gré. Je n'appelle 



174 LKS AVENTURES DE HUCK FINN. 

pas ça un congé. Tous les Anglais sont obligés de se montrer à l'église, 
le dimanche. C'est la loi. 

Joana ne semblait pas convaincue, 

— Je vois bien, me dit-elle, que vous vous êtes amusé à me débiter 
des histoires. Ce n'est pas bien de mentir, même pour s'amuser. Mon 
oncle se fâcherait, s'il le savait. 

— Vous pouvez tout lui répéter, il ne se fâchera pas. 

— Je suis sûre du contraire et ]e ne veux pas vous faire gronder. 
Une moitié de ce que vous m'avez dit peut être vraie; mais je ne crois 
pas un mot du reste. 

— Qu'est-ce que tu ne veux pas croire, Joana? demanda Marie- 
Jeanne qui venait d'arriver avec Susanne. Ce qui n'est pas bien, c'est 
de parler ainsi à un étranger qui se trouve si loin de sa famille et de 
ses amis. 

— Je te reconnais là, Marie-Jeanne. Toujours prête à panser les 
gens avant qu'ils soient blessés. Il m'a raconté des bourdes, et je lui 
disais que je ne pouvais pas les avaler, rien de plus. 

— C'est déjà trop. A sa place tu te serais sentie froissée ; il est sous 
notre toit et personne n'a le droit de froisser son hôte. 

— Mais il m'a dit que... 

— Peu m'importe ce qu'il a dit. Notre devoir est de faire oublier à 
ce pauvre garçon qu'il n'est plus parmi les siens. Tu vois, il a l'air tout 
triste. 

Je ne sais pas si j'avais l'air triste, je sais, seulement que je me 
disais : Et voilà la fille dont le vieux cafnéléopard veut empocher 
l'argent ! 

Alors Susanne se mit de la partie, si bien que je fus tenté de prendre 
la défense de Joana, et je me dis : Voilà une bonne fille dont Tom 
Sawyer ne laisserait pas voler l'argent, s'il pouvait l'empêcher. 

Ensuite Marie-Jeanne recommença; elle parla très doucement, 
comme la première fois ; mais quand elle eut fini, la pauvre Joana 
avait des larmes dans les veux. 



UN BON CONSEIL. 175 



— Puisque tu reconnais tes torts, reprit Susanne, demande-lui 
pardon. 

Eh bien, elle me demanda pardon si gentiment, que je ne sus que 
répondre, et je me dis : Et voilà une de celles dont tu voulais laisser 
voler l'argent I 

Elles crurent que j'étais fâché d'avoir été accusé de mensonge et 
elles s'efforcèrent de me mettre à mon aise. Mais je me sentis encore 
plus honteux, sachant que je ne méritais pas d'être traité en ami par 
ces pauvres orphelines. Gela ne dura pas longtemps. Ma résolution fut 
vite prise. J'étais décidé à leur rendre les 6000 dollars. 

Mon souper achevé, je demandai à aller me coucher, sous prétexte 
que j'étais fatigué. Dès que je fus seul, je me creusai la cervelle. 
Irais-je trouver le docteur pour le mettre au courant? Non. Ce moyen 
ne valait rien. Les deux fourbes se douteraient que je les avais dénon- 
cés, et j'avais peur d'eux. Irais-je avertir Marie-Jeanne? Non. Elle 
aurait beau se taire, son visage parlef'ait, ses oncles partiraient avec 
l'argent, et leurs soupçons tomberaient encore sur moi. Le plus simple, 
puisque je voulais seulement les empêcher d'être volées, était de 
prendre moi-même le sac, de le cacher et d'écrire plus tard à Marie- 
Jeanne où elle le trouverait. 

Le moment me parut bon pour exécuter mon projet. J'avais laissé 
tout le monde au rez-de-chaussée et personne n'aurait pu remonter 
sans me donner l'éveil^ Je descendis donc de mon grenier et je me 
dirigeai vers la chambre du roi, qui n'était pas homme à confier l'ar- 
gent à son associé. J'avais à peine eu le temps de regarder autour de 
moi lorsque j'entendis un bruit de pas sur l'escalier. Je soufflai ma 
chandelle et je me glissai sous le rideau de calicot, derrière les robes 
de Marie-Jeanne. 

Le roi et le duc entrèrent. 

— Si j'ai compris vos signes, dit le premier, vous avez quelque 
chose n me proposer? 

— Uni, répliqua l'autre. Je ne suis pas tranquille. Ce docteur m'in- 



ne 



LES AVENTURES DE IIUGK FINN, 



quiète. Contentons-nous des 6 000 dollars, réveillons Huck, sautons 
dans un canot et regagnons le radeau. 

— Vous n'y songez pas! Nous contenter de 6 000 dollars quand 
dans un jour ou deux nous pourrons en toucher 12000 ou 15000 ! Ce 
serait par trop bête. 

— Il me semble encore plus bête de nous exposer à perdre ce que 

nous tenons. Et puis, j'ai des 
scrupules — enlever tout ce 
qu'elles possèdent à ces orphe- 
lines, qui m'ont embrassé de 
?i bon cœur! 

— Avouez que vous avez 
peur, répondit le roi; je ne 
crois pas à vos scrupules. D'ail- 
leurs les orphelines ne per- 
dront que 3 000 dollars. La 
maison leur appartient, et elles 
ne seront pas trop à plaindre. 
Ce sont ceux qui achèteront la 
tannerie et le reste qui y per- 
dront le plus. Dès qu'on saura 
Vous n'y songez pas ! ^^g ^q^^^ ne sommes pas les 

vrais héritiers, la vente sera annulée ; mais nous serons loin avant 
qu'on le sache. 

— Le docteur pourrait bien mettre des bâtons dans les roues. 

— Je me moque du docteur. Nous avons pour nous tous les niais 
de la ville et dans n'importe quelle ville les niais représentent une assez 
jolie majorité. 

— Allons, soit ; mais je maintiens que c'est jouer un jeu dangereux. 
En attendant, l'argent me paraît mal caché. Marie-Jeanne et ses sœurs 
sont en deuil, et les nègres recevront bientôt l'ordre de serrer ces 
robes dans une malle ou ailleurs. 




UN BON PLACEMENT. HT 

— Oui, et quand un nègre rencontre un sac d'écus, il ne se gêne 
guère pour l'alléger. Vous avez raison ; cachons-le dans ma paillasse. 

Il se mit aussitôt à fouiller sous le rideau, à deux ou trois pieds de 
l'endroit où je me tenais. Je me collai contre le mur, me demandant ce 
que je pourrais bien lui dire s'il me découvrait. Il rencontra ce qu'il cher- 
chait avant que j'eusse eu le temps de trouver la moitié de ma réponse 
et ne se douta pas que j'étais là. 

Enfin, après avoir soulevé le lit de plume, ils enfouirent le sac dans 
la paillasse. 

— Les nègres ne retourneront que le lit de plume, dit le roi ; ils 
sont trop paresseux pour se donner la peine de remuer la paillasse 
plus d'une ou deux fois par an. Voilà notre argent à l'abri des voleurs. 

J'aurais pu lui apprendre qu'il se trompait. Il n'était pas encore au 
bas de l'escalier, que j'avais déjà mis la main sur le sac. Je remontai 
dans mon grenier et je fourrai l'argent dans ma paillasse à moi. Mon 
intention était de le cacher en dehors de la maison, parce que je pen- 
sais que l'on furèterait dans toutes les chambres à la première alerte. 
En attendant, je me couchai sans me déshabiller; mais je n'aurais pu 
dormir lors môme que j'eusse essayé, tant j'étais tracassé. Au bout de 
deux ou trois heures — je ne sais pas au juste — j'entendis le roi et le 
duc qui remontaient. Je me glissai à bas de mon lit et, le menton ap- 
puyé sur le haut de l'échelle qui conduisait au grenier, j'écoutai jusqu'à 
ce que tout bruit eût cessé, puis je descendis après avoir eu soin de 
retirer mes souliers. 



XXI 

GUOO DOLLARS ESCAMOTÉS. 

Je m'approchai à pas de loup de leurs chambres et je prêtai l'oreille. 
Ils ronflaient. J'arrivai sans encombre au bas de l'escalier. Au rez-de- 
chaussée rien ne bougeait. Je regardai à travers une fente de la porte 
de la salle à manger et j'aperçus tous les veilleurs endormis sur leurs 
chaises. Le salon, où se trouvait le cercueil, était faiblement éclairé ; 
mais je n'y vis personne. Je pus donc gagner l'entrée de la maison sans 
avoir rencontré une âme. Par malheur, la grille était fermée à double 
tour et on avait retiré la clef. Au môme instant, j'entendis quelqu'un 
qui descendait l'escalier, juste derrière moi. Je courus me réfugier 
dans le salon et, après avoir jeté autour de moi un rapide coup d'œil, 
je ne vis d'autre endroit que le cercueil pour cacher mon sac. Le cou- 
vercle avait été repoussé en arrière, de façon à laisser à découvert le 
visage du mort. Je soulevai ledit couvercle et je glissai le sac dans le 
cercueil, puis je me faufilai derrière la porte. 

La personne qui venait de descendre était Marie-Jeanne. Elle se di- 
rigea tout droit vers la bière, s'agenouilla, et comme elle me tournait 
le dos, je pus m'éloigner sans être forcé de lui expliquer le motif de 
ma présence. 

Je regagnai mon grenier, assez mécontent du résultat de mon expé- 
dition. Après tout, me dis-je, si par hasard on découvre le sac, on n'y 
comprendra rien, et je ne serai pas compromis. Dans le cas contraire, 
j'écrirai au docteur quand nous serons à une bonne distance de Nan- 
tuck et il rendra l'argent aux orphelines. Je m'endormis en songeant 
à la joie qu'il éprouverait, ce qui ne m'empêcha pas de rêver que le 
duc m'étranglait. 



000 DOLLARS ESCAMOTES. 179 

Lorsque je descendis, au grand jour, le salon était fermé et les veil- 
leurs avaient disparu. 11 ne restait dans la maison que les gens de 
la famille et M""" Bartley. Je devinai, à l'expression des visages, que 
je n'avais aucune raison pour m'alarmer ; évidemment on n'avait rien 
découvert. 

L'enterrement eut lieu vers onze heures et il ne s'y passa rien d'ex- 
traordinaire. Tous les enterrements se ressemblant, je n'ai donc pas be- 
soin déparier de celui-là. Dans l'après-midi, les Wilks reçurent beau- 
coup de visites durant lesquelles on vida un bon nombre de bouteilles. Le 
roi se montra plus mielleux que jamais. Gomme on l'engageait à s'éta- 
blir à Nantuck, il déclara que le climat des États-Unis ne lui conve- 
nait pas — son médecin le lui avait dit — et d'ailleurs son troupeau 
aurait de la peine à se passer de lui. Il le regrettait, mais il lui faudrait 
régler ses affaires temporelles au plus vite et abréger autant que pos- 
sible son séjour. Naturellement, son frère et lui désiraient ramener 
leurs chères nièces à Sheffield, où elles se retrouveraient au milieu de 
leur famille. Cette idée plut surtout aux nièces, au point qu'elles en 
oublièrent leur chagrin. Elles engagèrent même le vieux caméléopard 
à tout vendre sans perdre de temps. Elles semblaient si heureuses 
que cela me serrait le cœur de les voir se laisser duper ainsi ; mais 
comment les mettre sur leurs gardes sans m'exposera être étranglé? 

Le roi était si pressé qu'il fit poser dès le lendemain des affiches an- 
nonçant la vente aux enchères de la maison, des nègres, de la tanne- 
rie et du reste de l'héritage. Cette vente devait avoir lieu deux jours 
après l'enterrement ; mais on se réservait le droit de traiter à l'amiable 
s'il se présentait des acheteurs. 

Il s'en présenta, et le roi céda à un prix très raisonnable les trois 
esclaves du défunt. Cela porta un premier coup à la joie des orphelines, 
qui se désolèrent en apprenant que leur ancienne servante allait partir 
pour Memphis, tandis que ses deux fils s'en iraient à la Nouvelle- 
Orléans. L'idée ne leur était pas venue que ces gens qu'elles aimaient 
pussent être ainsi séparés. Le roi s'excusa de son mieux. 



180 



LES AVENTUIIES DE IIUCK FINN. 



— Soyez sans inquiétude, dit-il à ses nièces ; je les ai donnés plutôt 
que je ne les ai vendus, et j'ai mis pour condition qu'ils seraient bien 
traités. 

Gela ne parut pas consoler Marie-Jeanne. 

Le lendemain, il faisait à peine jour lorsque les deux oncles vinrent 
me réveiller dans mon grenier et je vis à leur mine que quelque chose 
allait de travers. 




Êtes-vous entré dans ma chambre? 

— Êles-vous entré dans ma chambre? me demanda le roi à brùle- 
pourpoinl. 

— Oui, Votre Majesté, répondis-je en me frottant les yeux. 

Je lui donnais toujours son titre lorsqu'il n'y avait aucun étranger 
présent. 

— Ah ! ah ! Quand y étes-vous entré? 

— Mais vous le savez bien — le jour où miss Marie-Jeanne vous l'a 
montrée. Vous n'avez pas eu besoin de moi depuis. 

— Là, vous voyez! dit le duc, qui, après avoir regardé son com- 
pagnon en haussant les épaules, me demanda à son tour : Y avez-vous 
vu entrer quelqu'un ? 



fiOOO DOLLARS ESCAMOTES. 181 

— Non, Votre Grâce ; mais j'en ai vu sortir les deux nègres. 

— Tous les deux ? Ensemble ? 

— Oui. 

— Quel jour ? 

— Le jour de l'enterrement. 

— Vous ont-ils parlé ? 

— Non ; ils ne m'ont pas même vu ; j'étais en haut de l'échelle. 

— Avaient-ils l'air content? 

— Je ne me suis pas trop occupé d'eux ; j'ai pensé qu'ils venaient 
de faire votre chambre. 

— Ils n'auraient pas eu besoin de se mettre deux pour la faire. 

— C'est vrai, je n'y songeais pas... Ce sont de bons nègres, allez ! 
Vous ne les auriez pas entendus marcher. Ils avaient ôtô leurs souliers, 
parce qu'ils savaient que l'on n'aime pas le bruit dans une maison où 
il y a un mort. 

— Voilà qui me paraît assez clair, s'écria le roi. , 

— Oui, ce n'est que trop clair, dit le duc. Et ces bons nègres qui 
semblaient prêts à s'arracher les cheveux, tant ils regrettaient de 
quitter le pays ! Nous avons donné dans le panneau comme les autres. 
Et on prétend qu'un nègre n'apprendra jamais à jouer la comédie ! Ces 
mauricauds-là sont des acteurs de premier ordre. Si j'avais un bailleur 
de fonds, je louerais une salle, je les engagerais, et ma fortune serait 
faite. Et vous les avez vendus pour quelques centaines de dollars que 
nous ne tenons pas encore ! Où sont les billets à trois jours qu'on vous 
a remis ? 

— Dans mon portefeuille — nous toucherons les fonds demain. 

— A la bonne heure ! mais je voudrais les avoir déjà touchés. 
Je crus qu'ils allaient se mordre. 

— Est-ce que vous êtes fâchés que les nègres soient partis? 
demandai-je d'un air innocent. Est-ce qu'ils vous ont pris quelque 
chose? 

— Mêle-toi de ce qui te regarde, me dit le duc d'un ton rageur. Si 



182 LES AVENTURES DE IIUCK FINN. 

tu ouvres trop la bouche pendant que nous serons dans cette ville, 
gare à toi. 

— Oh ! reprit le roi d'une voix doucereuse qui m'effraya presque 
autant que la menace du duc, il nous connaît et on peut compter sur sa 
discrétion. Quant à nous, ajouta-t-il en s'adressant à son associé, 
comme nous ne savons pas au juste quel chemin ont suivi nos nègres, 
le mieux est de nous taire et de réaliser au plus vite. 

— Si vous m'aviez écouté, riposta le duc, nous aurions déjà réalisé 
une jolie somme, les nègres seraient encore ici et nous n'y serions 
plus. Enfin, puisque le mal est fait, je ne tiens pas à partir les poches 
vides. Naturellement, vous n'avez jamais songé à emmener ces trois 
filles ? 

— Parbleu ! nous les laisserons derrière nous à la première étape. 
La proposition a produit un bon effet, c'est tout ce que je voulais. 

— A la bonne heure ! Mais il s'agit de nous entendre et d'arrêter 
nos plans. 

Là-dessus, ils s'éloignèrent sans plus s'occuper de moi que si je 
n'existais pas. 



XXII 

LES QUATKE FRÈRES. 

Doux OU trois heures plus tard, je sentis que le moment du déjeuner 
approchait et je descendis. En passant, devant la chambre des orphe- 
lines je vis la porte ouverte. Marie-Jeanne se tenait assise près d'une 
vieille malle où elle venait de ranger des effets ; elle s'était arrêtée au 
milieu de son emballage et elle pleurait. Mon premier mouvement fut 
d'entrer pour essayer de la consoler. 

Je me figurais qu'elle se désolait encore de la mort de son oncle. 
Pas du tout ; elle ne pensait qu'aux nègres et à leur mère. 

— Ah ! comment ne pas pleurer en songeant à ces pauvres gens qui 
ne se reverront plus ! dit-elle. 

Je fus sur le point de m'écrier que les nègres reviendraient bientôt, 
comme s'ils n'avaient jamais été vendus. Mais alors il aurait fallu lui 
tout raconter. Marie-Jeanne, pour me remercier du service que je lui 
rendais, me ferait peut-être écharper. Elle ameuterait toute la ville. A 
force de réfléchir, j'avais compris que maintenant je courais deux dan- 
gers au lieu d'un. On m'avait vu arriver avec ces faux oncles et on 
croirait que j'appartenais à la bande. Mon intention était donc d'em- 
prunter un canot à la tombée de la nuit et de rejoindre Jim sur le ra- 
deau. Quant au reste, rien ne pressait. Le roi et son ami ne voulaient 
pas partir les poches vides et ils ne toucheraient le prix de la vente 
que le lendemain au plus tôt. Je comptais laisser, pour le docteur une 
lettre où je lui dirais : « Ecrivez au juge de Bricksville :. Nous tenons 
le ccunéléopard et son associé. Vous verrez bientôt arriver des témoins 
qui vous donneront des renseignements sur M. Harvcy et son frère. 
En attendant, faites-les coffrer. » De cette façon, je ne risquerais pas 



184 LKS AVENTURES DE IIIJCK FINN. 



d'être étranglé par le duc ou écharpé par les gens de la ville. Aussi 
jugeai-je prudent de ne pas consoler trop tôt Marie-Jeanne et me con- 
tentai-jo de lui dire : 

— J'ai rêvé hier au soir que vous n'iriez pas en Angleterre et que 
vous reverriez vos nègres. 

La vente eut lieu sur la place publique, assez tard dans l'après-midi. 
Le commissaire-priseur avait en vain conseillé aux héritiers de ne pas 
tant se hâter ; le révérend Harvey Wilks était trop pressé. Il aimait 
mieux, disait-il, sacrifier quelques centaines délivres sterling que de 
retarder son départ pour Sheffield, où sa chaire restait vide. 

Eufln, tout fut vendu, sauf un champ situé près du cimetière, et on se 
dirigea de ce côté. A peine y fut-on, que la moitié de la bande — il y 
avait là plus de badauds que d'enchérisseurs — retourna sur ses pas. 
Un steamer qui s'était arrêté en face de la ville attirait les curieux. Au 
bout de cinq à six minutes nous les vîmes revenir, accompagnés de 
beaucoup d'autres, riant, gesticulant, poussant des cris confus. Ame- 
sure qu'ils se rapprochaient, on distinguait ce qu'ils disaient. 

— Vive la concurrence!... Voilà un autre révérend Harvey Wilks et 
un autre sourd-muet!... Les paris sont ouverts, faites votre choix ! 

Tout en criant, ils entraînaient, sans trop les bousculer, un vieux 
monsieur que l'on aurait plutôt pris pour un riche fermier que pour 
un clergyman, et un jeune homme, également bien mis, qui portait 
un bras en écharpe. Ils paraissaient ahuris, mais j'aurais parié pour 
eux et je n'avais pas envie de rire, car leur arrivée dérangeait mon 
plan. A voir le duc, vous auriez juré qu'il n'avait rien entendu. Quant- 
au roi, il ne perdit pas non plus son sang-froid. 11 contemplait les vrais 
héritiers d'un air attristé. Son visage disait clairement : « Se peut-il 
qu'il y ait au monde de tels fourbes !» Ah! il jouait bien son rôle. Les 
gens qu'il avait réussi à enjôler se groupèrent autour de lui pour 
montrer qu'ils prenaient son parti. Le vieux gentleman ne sembla pas 
s'inquiéter de cette démonstration. 

— Messieurs, dit-il — et je vis tout de suite qu'il ne parlait pas 



LES QUATRE FRÈRES. 



185 



comme un Yankee — j''étais loin de m'attendre à un pareil accueil. Je 
ne vous ai pas trompés, et je le prouverai demain ou après-demain, 
dès que j'aurai reçu mes bagages qui ont été mis à terre par erreur 
à quelques milles de Nantuck. D'ici là, il est inutile de discuter. Mon 
frère William, qui s'est cassé le bras durant ce triste voyage, et moi, 
qui ai été fort secoué, nous avons grand besoin de repos. Veuillez 
nous indiquer "un hôtel où vous nous garderez à vue, si cela vous plaît. 




^^iK^S^^y 



Mon frère William s'est cassé le bras. 



Ils partirent avec une escorte qui ne savait trop que penser de la 
mine hébétée du second sourd-muet, mais que l'allure pleine de fran- 
chise du second Harvey Wilks semblait disposer en sa faveur. Tandis 
qu'ils s'éloignaient, le roi, qui aurait bien voulu s'éloigner aussi — 
sans escorte — se mit à ricaner. 

— Un clergyman qui consent à se laisser garder à vue, qui ne pleure 
môme pas la mort de son frère!... Et ils ont perdu leurs bagages !... 
C'est très commode et très ingénieux... 

24 



186 LES AVENTURES DE IIUGK FINN. 

11 se tut en apercevant le docteur, qui venait d'arriver et qui l'écou- 
tait tout en causant avec deux autres messieurs que je voyais pour la 
première fois. 

— Quand êtes-vous débarqué à Nantuck ? demanda un de ces der- 
niers au roi. 

— Le jour de l'enterrement, monsieur. 

— Je le sais ; mais à quelle heure? 

— Dans la soirée — une heure ou deux avant le coucher du soleil. 

— Gomment êtes-vous arrivé ici ? Par quelle voie? 

— A bord du Fraiildin qui venait de Cincinnati. 

— Alors comment vous trouviez-vous à la pointe le matin, dans un 
canot? 

— Je n'étais pas à la pointe. Vous vous trompez. 

— Oh! j'ai de bons yeux. C'est bien vous que j'ai vu passer dans 
un canot avec Tim Collins et un gamin. 

— Reconnaî triez-vous ce gamin, Hines ? demanda le docteur. 

— Je crois que oui... Justement le voilà ! 
C'est moi qu'il désignait. 

— Mes amis, dit le docteur, il se peut que les derniers venus soient 
les vrais héritiers ; mais si ces deux gaillards-là ne sont pas des 
fourbes, je consens à passer pour un idiot. 11 est de notre devoir de 
les empêcher de s'échapper. Emmenons-les à l'hôtel. Une confron- 
tation suffira peut-être pour tout éclaircir. 

La révélation de M. Hines avait produit son effet; les amis du roi 
commençaient à penser que l'on n'avait pas eu trop tort de les traiter 
de niais. On ne se contenta pas de garder à vue les deux frères, on 
les saisit au collet. Le jour baissait et maintenant que j'étais à peu pri'« 
sur qu'ils seraient coffrés, je n'aurais pas mieux demandé que de leur 
fausser compagnie afin de mettre mon projet à exécution. Pas moyen. 
Le docteur me tenait par la main et il ne me lâcha pas. Tout le monde 
entra pêle-mêle dans le grand salon de l'hôtel. On alluma des chan- 
delles et l'on fit venir les nouveaux prétendants à l'héritage. 



LES (JUATUE FREIIES. 187 



— Je dois songer avant tout, dit le docteur, aux intérêts de ces 
orphelines que je connais depuis leur enfance. Si cet homme (il dési- 
gnait du geste le roi) n'est pas un fourbe, il ne refusera pas de remettre 
en mains sûres les 6000 dollars qu'on lui a confiés. 

— Hélas ! répliqua le roi d'un ton vraiment navré, je regrette plus 
que personne que mes nièces n'aient pas gardé cet argent dont mon 
frère et moi leur avions cédé notre part. Cet argent, je ne l'ai plus — 
il a disparu. 

— Disparu? Allons donc ! 

— Oui; je l'avais caché dans ma paillasse, jugeant inutile de le 
déposer dans une banque pendant les quelques jours que nous avions 
à rester ici. On nous l'a volé. 

— Qui donc l'a volé ? 

— Les nègres. 

— Quels nègres? 

— Ceux que j'ai vendus. Je ne me suis aperçu du vol que le lende- 
main de leur départ. Mon domestique est là, vous pouvez l'interroger. 

Le docteur haussa les épaules. 

— Vous avez vu les nègres emporter cet argent? me demanda-t-il. 

— Non, répliquai-je. J'ai seulement dit à M. Harvey qu'ils sont 
sortis de sa chambre en ayant l'air de se cacher. Je n'en sais pas 
davantage. 

— Et vous, reprit le docteur en s'adressant au roi, vous n'avez pas 
songé tout d'abord à prévenir vos nièces, à porter plainte contre ceux 
que vous soupçonniez ? 

— Si, j'y ai si bien songé que j'ai écrit au shérif; mais vous 
n'ignorez sans doute pas qu'il est absent. A quoi bon, du reste? Ceux 
qui ont acheté les nègres devaient déjà être loin, chacun de leur côté, 
et mon intention était de dédommager amplement mes nièces. 

On avait beau lui adresser question sur question, il trouvait réponse 
à tout. Quant à l'autre Harvey Wilks, il prenait la chose très tranquil- 
lement. 11 déclara qu'il ne refuserait pas de répondre à un magistrat, 



188 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

mais qu'il regardait comme au-dessous de sa dignité de subir un inter- 
rogatoire extra-judiciaire — d'autant plus que l'on pourrait se dis- 
penser de l'interroger; dès que le messager auquel il avait donné des 
instructions reviendrait avec ses bagages tout s'éclaircirait. 

— Soit, dit le docteur; mon ppinion est déjà à peu près faite, et 
nous en serons quittes pour patienter jusqu'à... Ah! mon cher Bell, 
vous voilà enfin ! Pourquoi nous avez-vous plantés là ? Nous avions 
grand besoin de vous. 

— Et moi, j'avais faim, répliqua M. Levi Bell, qui avait l'air plus 
éveillé qu'une potée de souris. 

Le roi se rappelait ce nom-là; aussi recommença-t-il le manège qui 
lui avait réussi tout d'abord. 

— Quoi ! vous êtes M. Levi Bell, l'éminent avocat dont mon pauvre 
frère se plaisait, dans ses lettres, à vanter l'éloquence et qu'il regrettait 
de ne pas voir siéger sur les bancs du Sénat? Permettez-moi de vous 
serrer la main. 

L'avocat parut flatté et pressa avec effusion la main qu'on lui tendait. 

— Bell, s'écria le docteur, je vous croyais assez de bon sens pour 
ne pas vous laisser prendre à ces flagorneries ! Ce vieil intrigant a 
appris par Tim GoUins les noms et les professions de la moitié des gens 
de la ville. 

— C'est possible, répliqua M. Levi Bell ; mais il n'a pu apprendre 
de Tim que Pierre Wilks me reprochait d'être trop modeste pour me 
lancer dans la politique. 

Là-dessus il se mit à causer à voix basse et d'un ton amical avec 
le roi. 

— Oui, dit-il enfin, tout le monde admettra que la façon généreuse 
dont vous avez agi prouve que vous n'aviez aucun intérêt à faire dis- 
paraître les 6000 dollars. Néanmoins, en votre qualité d'exécuteur 
testamentaire, vous auriez du... 11 faut retrouver ces nègres, et je me 
flatte que ce ne sera pas long, si je m'en mêle. M'autorisez-vous à 
prendre les mesures nécessaires ? 



LES QUATRE FRÈRES. 



189 



Très volontiers, répliqua le roi, enchanté de trouver un défen- 



seur. 



— Eh bien, asseyez-vous là et donnez-moi une autorisation écrite 
qui me permettra au besoin de réclamer... 

— Vos honoraires? Oh! rien de plus juste ! 

Et il s'empressa de tracer quelques lignes que lui dicta M. Bell. 

— Vous voyez, reprit' l'avocat, que cela ne vous engage à rien. 




l]A \ S^>'-f 



Donnez-moi une autorisation écrite. 

Veuillez prier votre frère d'ajouter simplement : « Approuvé l'écriture 
ci-dessus o, et de signer. 

Le duc, qui avait tout entendu, ne semblait pas trop à son aise, mais 
il n'osa pas feindre de ne pas comprendre les signes de son frère. 
M. Bell s'empara de la feuille de papier, puis il dit, en s'adressant au 
second Harvey Wilks : 

— Maintenant, je voudrais une ligne ou deux de votre écriture. 
Peut-être n'en faudra-t-il pas davantage pour nous éclairer. 

— Donnez! répondit d'un ton impatienté le vieux gentleman, qui 
prit la plume à son tour. 



100 LES AVENTURES DE IlUClv FINN. 

— Allons, c'est la bouteille à l'encre, s'écria l'avocat après avoir 
examiné des lettres qu'il venait de tirer de sa poche. Ces lettres portent 
le timbre de Sheffîeld, et tout le monde reconnaîtra au premier coup 
d'oeil qu'elles ne viennent pas de ces messieurs-là (il désignait le roi et 
le duc qui, je vous en réponds, étaient dans leurs petits souliers). Je 
m'y attendais et j'espérais que le troisième autographe donnerait raison 
au nouveau venu ; mais non, son griffonnage illisible ne ressemble en 
rien à l'écriture de Harvey Wilks. 

— L'explication est des plus simples, dit le vieux gentleman. Per- 
sonne ne peut lire mon écriture, excepté mon frère William, et c'est 
lui qui a copié mes lettres. 

— Voyons un peu, fit l'avocat. J'ai là des lettres de William Wilks. 
Priez donc votre frère d'écrire quelques lignes et nous verrons bien. 

— Il ne peut pas écrire avec sa main gauche; mais vous n'avez qu'à 
comparer ses lettres avec les miennes, l'écriture est la même. 

— Le fait est qu'il y a une grande ressemblance, répliqua M. Bell 
après un court examen. N'importe, je ne tiens pas encore ma solution. 
Une seule chose est prouvée. Ceux qui m'ont remis celte autorisation 
sont des faussaires, et jeteur conseille de ne pas chercher à s'évader, 
car ils n'en seraient pas quittes pour être logés pendant une année ou 
deux aux frais de l'État. 

Le duc devint blême ; mais le roi fit bonne contenance. 

— Ah ! monsieur, dit-il en levant les yeux au plafond, voilà des 
paroles que vous regretterez d'avoir prononcées. Puisse le ciel vous les 
pardonner comme je vous les pardonne ! 

— C'est trop d'hypocrisie! s'écria le vieux gentleman qui se leva 
tout à coup. Vous auriez dû comprendre que, par charité, je voulais 
vous laisser l'occasion de vous repentir ailleurs qu'en prison. Ma pa- 
tience est à bout... Y a-t-il ici quelqu'un qui ait aidé à ensevelir mon 
frère ? 

— Oui, répliqua un ouvrier de la tannerie, il y a Ab Turner et moi. 
Alors le vieux monsieur se tourna vers le roi et lui dit : 



LES QUATRE FRÈRKS. 191 

— Puisque vous êtes le frère aîné de Pierre Wilks, vous savez sans 
cloute quel genre de tatouage il portait sur la poitrine? 

Si vous vous figurez que le roi s'avoua battu, c'est que vous ne le 
connaissez pas. Je crois qu'il voulait simplement gagner du temps afin 
de profiter de la première éclaircie pour prendre ses jambes à son cou. 
Toujours est-il qu'après avoir pâli un peu, il ébaucha un sourire et 
répliqua effrontément : 

— Oui, monsieur, je le sais. Mon frère, avant son départ pour l'Amé- 
rique, s'était tatoué une petite flèche sur la poitrine. 

— Vous entendez? dit le vieux gentleman à Ab Turner. Avez- vous 
vu cette flèche ? 

Ab Turner et son camarade secouèrent la tête. 

— Non, n'est-ce pas? Mais vous avez dû voir les initiales de son 
nom, un P et un W ? 

Les deux témoins déclarèrent qu'ils n'avaient pas remarqué la 
moindre initiale sur la poitrine du défunt. On commençait à se fâcher 
et à crier : « Ce sont tous des voleurs! Ils ne valent pas mieux les uns 
que les autres! Jetons-les à l'eau », lorsque l'avocat sauta sur la table. 

— Messieurs, messieurs, dit-il de façon à se faire entendre au-dessus 
du vacarme, veuillez m'écouter un instant, s'il vous plaît. Il y a un 
moyen fort simple de tirer la chose au clair. Au cimetière ! 

— C'est cela ! hourra! en avant! 

— Pas si vite, mes amis, dit le docteur. Emmenons ces hommes. 

— Oui, oui, et nous hjmherons toute la bande, s'il n'y a pas de 
tatouage. 

— En attendant, contentez-vous de les surveiller de près, sans les 
maltraiter. Je me charge du gamin. 

On se dirigea tout droit vers le cimetière, qui se trouvait à un mille 
de l'hôtel. Il était neuf heures du soir et le temps tournait à l'orage, ce 
qui n'empêcha pas la foule de grossir à mesure que nous avancions. 
Je tremblais dans ma peau. Évidemment, on verrait que le roi avait 
menti et je passerais pour son complice. Je n'aimais pas à songer à 



192 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

ces tatouages et pourtant je ne pouvais penser qu'à cela. Le ciel s'as- 
sombrissait, c'eût été un bon moment pour m'éclipser, si le docteur ne 
m'avait pas tenu par le poignet. 

Arrivée dans le cimetière, la foule cessa un peu de crier. Quand on 
eut atteint la tombe de Pierre Wilks, on s'aperçut que l'on avait plus 
de pelles qu'il n'en fallait ; mais personne ne s'était avisé d'apporter 
une lanterne. Cependant on voyait assez clair pour creuser et on se mit 
à l'œuvre, tandis que Ab Turner courait chercher un falot. 

Les fossoyeurs improvisés n'y allèrent point de main morte, car 
avant son retour ils avaient tiré le cercueil de la fosse, autour de la- 
quelle les curieux se pressaient. Le docteur, craignant peut-être de me 
perdre dans la foule, restait un peu à l'écart, de sorte que, sans les 
exclamations que j'entendais, je n'aurais pas su ce qui se passait. 

— Il nous faudrait un tourne-vis, dit quelqu'un. 

— Bah ! répliqua un autre, un levier suffira et nous avons des 
pioches. 

Un léger craquement m'apprit que l'on faisait sauter le couvercle du 
cercueil. Au même instant un formidable éclair illumina le ciel et 
l'avocat, dont je reconnus la voix, s'écria : 

— En voici bien d'une autre ! On a enterré son sac d'or avec lui ! 
Alors ce fut une bousculade comme vous n'en avez jamais vu. Le 

docteur poussa à son tour un cri de surprise, me lâcha le poignet, et 
pendant qu'il cherchait à percer la foule, je profitai de l'occasion pour 
lui fausser compagnie. Deux minutes plus tard, j'étais hors du cime- 
tière et je descendais au galop la colline qui conduisait à la ville. Il 
pleuvait maintenant et les éclairs se suivaient à de courts intervalles. 
Je ne m'en plaignis pas, car les rues étaient désertes. Je pus donc 
gagner sans encombre un canot que j'avais choisi d'avance, parce qu'il 
n'était retenu que par une corde, et aussi parce qu'il se trouvait juste 
en face de l'île où Jim devait fièrement s'ennuyer. Seulement les pro- 
priétaires. de la barque avaient enlevé les rames, ils oubliaient qu'il y 
a souvent des gens pressés et leur oubli me fit perdre un bon quart 



LKS QUATRE FRÈRES. 193 

d'heure. Lorsque j'arrivai enfin au radeau, Jim accourut vers moi, les 
bras ouverts. 

— Pas maintenant, Jim, pas maintenant. Garde les embrassades 
pour demain. Nous sommes débarrassés du vieux caméléopard et de 
son ami ; mais si on me rattrapait, on serait capable de me traiter 
comme eux. Filons ! 

Bon gré, malgré, je dus donner quelques explications au nègre avant 
de sortir le radeau de la petite anse où nous l'avions caché. Lorsque 
tout fut prêt pour le départ, j'entendis un bruit qui me coupa la respi- 
ration. Je prêtai l'oreille. Oui, c'était bien un bruit de rames. Le pro- 
chain éclair me montra le roi et le duc qui avaient aussi emprunté un 
canot, plus léger que le mien, et qui maniaient leurs avirons comme 
s'ils n'avaient jamais fait autre chose de leur vie. 



25 



XXIII 

UNE QUERELLE. 

Les deux amis montèrent à bord. Le roi, qui était de très mauvaise 
humeur, s'en prit à moi ; il me saisit par le collet et me secoua rude- 
ment. 

— Tu voulais partir sans nous? s'écria-t-il. Notre société te déplaît, 
hein? 



i-^À. y ' ^ -V — r-.T'±c\. 




11 me saisit par le collet et me secoua rudement. 

— Non, non, Votre Majesté... Ne m'étranglez pas ! 

— Alors, pourquoi ces préparatifs? Réponds sans hésiter ou je te 
tordrai le cou. 

— Eh bien, laissez-moi au moins parler et vous saurez tout... Le 
monsieur qui me tenait par la main... 

— Le docteur? Ah ! si nous le tenions, lui I 

— Il m'a dit qu'il a perdu l'année dernière un fils de mon âge et 
qu'il regrettait de me voir dans une si vilaine passe. Quand quelqu'un 
a crié qu'il y. avait de l'or dans le cercueil et qu'on a couru pour voir. 



UN1<] QUKRELLE. \q^ 

-i — — 



il m'a soufflé à l'oreille : « Sauve-toi, ou pour sûr on te pendra. » Dame, 
je n'ai pas eu envie de rester pour être pendu. Alors j'ai couru jusqu'à 
l'endroit où sont les canots, et en arrivant ici j'ai dit à Jim de se dépê- 
cher, parce qu'on me prenait pour un voleur. Il a été joliment fâché 
d'apprendre que je vous croyais déjà pendu, et il a été aussi content 
que moi quand nous vous avons vu arriver. Demandez-lui. 

— Oh ! je n'en doute pas, répliqua le roi, qui me secoua de nouveau 
et menaça de me jeter à l'eau. 

— Lâchez donc ce garçon, vieil idiot, dit le duc. Auriez-vous agi 
autrement, vous? Vous ôtes-vous inquiété de ce qu'il était devenu 
avant de décamper? 

Le roi me lâcha ; puis il se mit à cribler d'injures la ville de Nantuck 
et tous ceux qui l'habitaient. Le duc l'interrompit encore. 
\X — Il serait plus juste de vous adresser tous ces compliments à vous- 
^/rnôme, dit-il. Vous n'avez rien fait, dès le début, qui ait le sens com- 
mun, sauf dans l'affaire du tatouage. Si vous n'aviez pas répondu sans 
hésiter, nous étions coffrés jusqu'à l'arrivée des bagages de maître 
Harvey, et alors, un an ou dix-huit mois de détention ! J'ai admiré votre 
crânerie ; mais, en somme, ce n'est pas là ce qui nous a sauvés. Si les 
badauds avaient été moins pressés de voir nos 6 000 dollars, nous por- 
terions ce soir une cravate économique qui nous aurait dispensés d'en 
jamais acheter une autre. 

— Hum! dit le vieux, après une minute ou deux de réflexion. Et 
nous avons cru que les nègres avaient volé cet argent. 

Pour le coup, j'eus peur. 

— Oui, nous l'avons cru, répéta le duc d'un ton railleur. 

— Ou plutôt j'ai été assez bête pour le croire, répliqua le roi sur le 
même ton. 

— Au contraire, c'est moi qui ai donné dans le panneau. 

— Bridgewater, à quoi bon nous disputer? Vous m'avez joué là un 
vilain tour; mais... 

— Comment, vous osez m'accuser ? 



196 



LES AVENTURES DE HUCK FINN. 



— J'ai tort, n'est-ce pas? Vous êtes peut-être somnambule et vous 
aurez mis le sac dans le cercueil sans vous douter de ce que vous 
faisiez. 

— Je vous conseille de ne pas me pousser à bout. Me prenez-vous 
pour un imbécile? Est-ce que je ne sais pas qui a caché les 6000 dollars? 

— Oui, parbleu, vous devez le savoir, puisque c'est vous ! 

— Moi? Voilà qui est trop fort ! s'écria le duc qui saisit son associé 
par la gorge. 




^n >-^ 



Vous mentez I 



— Vous m'étouffez... Lâchez donc ! 

— Pas avant que vous vous soyez rétracté, 

— Je me rétracte... Ouf! 

— Cela ne suffît pas. Avouez que vous avez caché le sac avec l'in- 
lenlion de me planter là après l'avoir déterré. 

— Franchement, je pensais que c'était vous. Si je me suis trompé, 
dites-le et n'en parlons plus. 

— Non, ce n'est pas moi, et vous le savez mieux que personne ! 

— Je vous crois, là ! Ne me serrez pas tant, et répondez à une autre 
question, Bans vous fâcher. N'avez-vous pas songé à empocher cet 
argent? 



UNE QUERliLLE. 197 



— Que j'y aie songé ou non, peu importe. Vous y avez non seu- 
lement songé, vous avez soustrait le magot. 

— Je veux être pendu si j'y al touché depuis le soir où nous l'avons 
fourré dans ma paillasse. L'idée m'est venue de tirer la couverture à 
moi, j'en conviens; mais vous... je veux dire que quelqu'un m'a devancé. 

— Vous mentez ! s'écria Bridgewater qui empoigna de nouveau son 
associé par la gorge. Avouez que vous vouliez me voler ou bien... 

— Assez, assez ! dit le roi d'une voix haletante. J'avoue ! 

Cet aveu me mit à mon aise, car j'avais craint de me trouver mêlé 
à la dispute. Le duc, quoique sa colère ne fût pas encore calmée, laissa 
respirer le roi. 

— Pleurnichez tant que vous voudrez, dit-il ; mais ne vous avisez 
plus de nier, ou je vous enverrai jouer la comédie dans l'autre monde. 
Quand je pense que je m'y suis laissé prendre, lorsque vous avez feint 
de soupçonner les pauvres nègres ! Je vois maintenant pourquoi vous 
teniez tant à combler le déficit et pourquoi vous m'avez proposé de tout 
donner à nos chères nièces. 

— Pardon, pardon, répliqua le roi, ce n'est pas moi qui ai eu l'idée 
de leur céder notre part des 6000 dollars, c'est vous. 

— Et je ne vous ai peut-être pas conseillé de filer avec, hein? Mais 
non ; vous étiez trop goulu ! Vous voyez ce que cela nous rapporte. Ces 
petites bécasses empochent leur argent et le nôtre par-dessus le marché, 
car il nous reste à peine quelques dollars. Allez vous coucher et ne me 
parlez plus de déficit tant que vous vivrez. 

Le roi, qui reconnaissait trop tard ses torts, n'osa pas souffler mot ; 
il se glissa dans le wigwam où il chercha des consolations dans une 
cruche de whisky. Le duc ne tarda pas à suivre ce bon exemple. Au 
bout d'une heure, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde et 
s'entendaient comme larrons en foire. J'espérais qu'ils finiraient par 
s'endormir à force de se consoler et alors j'aurais essayé de décider 
Jim à les déposer doucement dans l'île. Par malheur, il n'en fut rien, 
de sorte que nous dûmes nous remettre en route avec eux. 



XXIV 

JIM VENDU. 

Pendant quelques jours, comme les deux associés n'osaient pas se 
montrer trop près de Nantuck, nous filâmes le long du fleuve. Lors- 
qu'ils se crurent hors de danger, ils visitèrent plusieurs petites villes. 
Ils m'emmenaient avec eux, parce que les gens qui se font suivre d'un 
domestique inspirent toujours de la confiance. Ce n'était là qu'un pré- 
texte, je crois. Ils devinaient sans doute que je n'aurais rien de plus 
pressé que de disparaître avec le radeau dès que le champ serait libre. 

En dépit de leur air respectable, rien ne leur réussit. Un beau sermon 
sur la tempérance ne leur rapporta pas de quoi se griser tous les deux. 
Une conférence sur la phrénologie n'attira qu'une dizaine d'auditeurs. 
Le roi off*rit en vain sa poudre dentifrice, le duc ne trouva aucun cha- 
land pour ses pilules brevetées, et nos provisions s'épuisaient. Le poisson 
abondait ; seulement Jim s'arrangeait de façon à n'en jamais découvrir 
au bout de nos lignes. 

— Lorsqu'il n'y aura plus rien à manger ici, me dit-il, ils déguer- 
piront, et bon débarras î 

En effet, ils paraissaient déjà découragés. Après avoir rôdé inuti- 
lement dans une demi-douzaine de petites villes, ils passèrent leur 
temps à rêvasser et à regarder couler l'eau, sans échanger une parole. 
Mais ils n'étaient pas au bout de leur rouleau. Un jour, le roi, qui se 
tenait assis à l'entrée du wigwam, finit par se lever pour aller rejoindre 
son associé, et ils se mirent à causer à voix basse. Cela m'inquiéta un 
peu, parce qu'ils ne se gênaient guère en général pour s'expliquer 
devant moi. J'eus beau prêter l'oreille, je n'entendis pas un mot de leur 
entretien. 



JIM VKNDU. <99 



Le lendemain malin, nous étions à environ deux milles d'une petite 
ville nommée Pikesburgh, quand le roi m'ordonna de gagner la côte 
et d'amarrer le radeau. 

— Je vais débarquer seul, me dit-il au moment où je m'apprêtais 
à sauter à terre. Si je ne suis pas de retour à midi, Bridgewater doit 
venir me rejoindre et vous l'accompagnerez. 

Je restai donc sur le radeau. A midi, le roi ne s'était pas montré et le 
duc m'emmena, laissant Jiqi dans le wigwam. Je n'osai pas refuser de 
partir avec lui ; mais cette fois j'étais décidé à retirer mon épingle du 
jeu et à battre en retraite dès qu'on n'aurait plus l'œil sur moi. A mi- 
chemin, nous rencontrâmes des gens qui venaient de la ville et avec 
lesquels mon compagnon, contre son habitude, évita de lier conver- 
sation. 

Arrivés à Pikesburgh, nous cherchâmes en vain le roi. Nous finîmes 
par le trouver dans une buvette, entouré d'une foule de badauds qui 
se moquaient de lui. Il était trop ivre pour tenir sur ses jambes et ses 
menaces ne servaient qu'à mettre les rieurs en verve. Le duc, bouffi de 
rage, éclata en injures et son associé lui lança à la figure un paquet de 
cartes. Quand la querelle fut bien engagée, je gagnai la porte sans me 
presser et une fois dehors je partis comme un trait. Bien que je fusse 
tout essoufflé, je criai d'une voix joyeuse en sautant à bord du radeau : 

— Ohé, Jim, nous sommes sauvés I 

Pas de réponse. Le wigwam était vide. Je parcourus le petit bois en 
face duquel nous étions amarrés, pensant que Jim, pour un motif ou 
un autre, avait jugé bon de s'y cacher. J'eus beau lancer de nouveaux 
cris d'appel, mon vieux Jim avait disparu. Alors je m'assis sur l'herbe 
et je pleurai. Je me relevai bientôt, ne sachant que penser de cette dis- 
parition ni à quoi me résoudre. Je venais de déboucher sur la route, 
quand je vis arriver un garçon de mon âge qui s'avançait les mains 
dans les poches. Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré un nègre 
habillé de telle et telle façon. 

Mon père disait toujours qu'il no faut pas avoir l'air trop pressé 



200 



LKS AVENTURES DE HUCK FINN. 



quand on a besoin d'un renseignement, parce qu'on vous le fera payer. 
Il avait raison, car on répondit à ma question par cette autre question : 
« Pouvez-vous me donner de quoi bourrer ma pipe? » et ce ne fut 
qu'après avoir empoché une poignée de tabac que mon interlocuteur 
reprit : 

— Le nègre évadé? Oui, je l'ai vu. On l'emmenait chez Silas Phelps, 
à 2 milles plus bas. Bonne affaire ! 200 dollars de récompense, ça ne 
se trouve pas tous les jours. 

— Et c'est moi qui l'ai vu le premier! Qui donc l'a fait empoigner? 

— 11 paraît que c'est un 
vieux monsieur à barbe blan- 
che. Il n'avait pas le temps 
d'aller à la Nouvelle-Orléans 
et il a vendu sa chance 40 dol- 
lars. A sa place, moi, j'aurais 
trouvé le temps d'aller toucher 
la récompense entière. 

— Peut-être sa chance ne 
vaut-elle pas un cent^ puis- 
qu'il l'a cédée pour si peu. 

— Allons donc ! J'ai lu l'af- 
fiche. C'est imprimé en lettres 
longues comme ça. Récom- 
pense de 200 dollars, avec le signalement du nègre, le nom de la plan- 
tation et le reste. 

Il s'éloigna en sifflant. Je regagnai le radeau et je me glissai dans le 
wigwam afin de réfléchir. Mes réflexions ne furent pas gaies. Non, je 
n'aurais pas cru ces deux gredins capables de nous jouer un pareil 
tour après tout ce que nous avions fait pour eux. Je pouvais me vanter 
d'avoir rendu un mauvais service à ce pauvre Jim. S'il devait rester 
esclave, il aurait été cent fois plus heureux à Saint-Pétersbourg, où 
personne ne le maltraitait. Ma première idée fut d'écrire à miss Watson 




C'est imprimé ea lettres longues comme ça. 



JIM VENDU. 201 



afin qu'elle le réclamât. Deux raisons me retinrent. Elle ignorait pour- 
quoi il s'était sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait 
plus disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à moi. On 
saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendre la clef des champs, 
et si, un jour ou l'autre, je regagnais ma ville natale, je n'oserais plus 
regarder les gens en face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me 
serrer la main. 

Plus j'y songeais, plus ma conscience m'adressait des reproches et 
plus je me sentais coupable. D'un autre côté, je pensai à ce long voyage 
durant lequel Jim avait si souvent tenu le gouvernail à ma place plutôt 
que de me réveiller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions 
failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le soir où mes 
remords m'avaient presque décidé à le livrer et où je l'avais sauvé en 
empêchant les deux poltrons qui craignaient la petite vérole de visiter 
le radeau. Je ne pouvais pas oublier qu'il m'avait dit que j'étais le seul 
ami qu'il eût au monde. 

Je me sentais toujours honteux d'être l'ami d'un nègre — néanmoins 
je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais qu'on l'avait emmené 
chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Dès que le jour commença 
à baisser, je détachai mon radeau et je gagnai une île boisée où je 
passai la nuit. Je me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné, 
je mis mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêtements, 
je sautai dans le canot et je suivis le courant, m'arrêtant à un quart de 
mille d'un endroit où j'avais aperçu une petite scierie à vapeur. Alors 
je cachai ma barque et je remontai la côte à pied. Je n'avais pas fait 
fausse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m'avait mis 
sur la bonne voie. En passant devant l'usine dont j'ai parlé, je vis une 
enseigne qui m'apprit que c'était la Scierie de Silas Phelps. Rien n'y 
bougeait et on ne pouvait la prendre pour une maison d'habitation. A 
deux ou trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de ferme; 
mais personne ne se montrait, bien qu'il fût déjà jour. Je me dirigeai 
donc vers la ville afin de sonder un peu le terrain. Cette ferme n'appar- 

26 



202 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

tenait peut-être pas au propriétaire de la scierie et je ne voulais pas être 
surpris rôdant autour des bâtiments. 

Eh bien, devinez sur qui je tombai en tournant le premier coin de 
rue? Sur le duc ! Il était en train de coller une affiche qui annonçait au 
public que le célèbre Kean donnerait le soir même et les deux soirs 
suivants une représentation du Gaméléopard ! Il sembla d'abord très 
étonné, puis très satisfait de me retrouver. 

— Je te croyais déjà loin, dit-il. Où est le radeau ? L'as-tu caché dans 
un bon endroit? 

— C'est justement ce que j'allais vous demander, répliquai-je d'un 
ton de mauvaise humeur. 

Alors il sembla moins content. 

— A moi ! s'écria-t-il. 

— A qui voulez-vous que je le demande? Hier, lorsque j'ai vu le roi 
dans ce cabaret, je me suis dit : Le duc ne pourra pas l'emmener de 
sitôt. Alors, pour passer le temps, je me suis mis à flâner. Un homme 
m'a offert 40 cetits pour l'aider à emballer du coton. Naturellement, 
j'ai accepté. Aprèl, je suis allé me reposer dans le petit bois en vous 
attendant. Jim devait m'appeler à votre retour. Le sommeil m'a pris 
et quand je me suis réveillé, plus de Jim, plus de radeau ! Qu'est 
devenu Jim? Qu'est devenu le radeau? 

. — iJe n'en sais rien, du moins pour ce qui concerne le radeau. Ce 
vieil ivrogne a fait là-haut un marché qui a rapporté 40 dollars, et à 
mon arrivée, il les avait déjà reperdus au jeu. Lorsque j'ai pu le recon- 
duire jusqu'à l'endroit où devait se trouver le radeau, nous nous 
sommes dit : Ce petit drôle nous l'a volé et nous a plantés là. 

— "Est-ce que j'aurais planté là mon nègre, le. seul nègre que je 
possède au monde ? 

— En somme, tu n'y as rien perdu ; sans papiers, tu ne serais jamais 
parvenu à le vendre. Le fait est que nous avions fini par le regarder 
coQime notre propriété. Me voilà bien récompensé de la peine que je 
me suis donnée pour lui... Bah ! il y a des badauds partout et le camé- 



JIM VENDU. 203 



léopard les attirera encore. N'importe, je n'aurais pas été fâché d'avoir 
le radeau à ma disposition. Ton nègre pourrait jaser. 

— Gomment voulez-vous qu'il jase? Il ne s'est donc pas sauvé ? 

Je me doutais bien qu'il s'était entendu avec le roi pour vendre Jim ; 
mais je tenais à le mettre au pied du mur. Si je l'amenais à m'avouer 
que Jim était sous clef dans la ville où il comptait passer trois jours, 
ma présence le gênerait beaucoup plus que celle du nègre et il se rési- 
gnerait peut-être à donner ses représentations ailleurs. 

— Eh ! non, il ne s'est pas sauvé, répliqua-t-il. Je croyais que tu 
avais tout compris. Nous l'avons cédé, ou plutôt nous avons cédé pour 
40 dollars nos droits à la récompense. Tu aurais eu ta part, si... 

— Vous l'avez cédé ! m' écriai -je. Mais Jim était à moi ! Oii est-il ? 
Et je me mis à sangloter. Ainsi que j'y comptais, le duc parut très 

ennuyé. Les regards qu'il lançait à droite et à gauche me rassuraient. 
C'est lui maintenant qui désirait me lâcher. 11 n'avait plus besoin de 
moi — il croyait mes poches vides, le radeau disparu, et j'en savais 
trop sur son compte. 

— Je veux mon nègre ! Où est-il ? répétai-je en frappant du pied. 

— Mille tonnerres ! prends garde à toi, ou je... 

Mais, après avoir froncé les sourcils et levé son pinceau à colle d'un 
air menaçant, il se décida à me prendre par la douceur. 

— Mon pauvre garçon, reprit-il au bout d'une minute, je suis aussi 
fciché que toi de la façon dont la chose a tourné. Tout ce que je puis 
te dire, c'est que Jim a été emmené par un planteur du nom de Foster. . . 
Abraham G. Foster... dont la ferme se trouve à une trentaine de milles 
I3lus haut sur la route de La Fayette, celle que tu as dû suivre pour 
venir ici. Je ne vois pas ce que tu gagneras à courir après lui. Dans 
trois jours nous serons à flot et tu ferais mieux de ne pas nous quitter. 

— Non, je veux mon Jim ! 

— Allons, je n'ai pas le droit de t'obliger à rester ; je n'y tiens pas 
non plus : il me faudrait te surveiller pour t'empôcher de bavarder. 
A présent que tu sais ce que tu voulais savoir, file sans perdre de temps. 



2C4 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



Ils ont de l'avance sur toi ; mais tu as de bonnes jambes et tu les rejoin- 
dras sans doute avant d'arriver à La Fayette. 

Oui, j'en savais assez. 11 cherchait à m'éloigner de la ville, parce que 
Jim y était et que M. Silas Phelps aurait pu apprendre trop tôt à qui 
il avait eu affaire. 







Jamais de la vie ! répliquai-je. 



— Bon, dis-je, je partirai dans une heure ou deux, après avoir 
déjeuné. 

— Tu partiras tout de suite, et je vais te montrer le chemin, repli- 
qua-t-il en contenant sa colère, mais d'un ton qui me rappela le jour où 
il avait menacé de m'étrangler. 

Gela m'ïimusait de lui donner du tintouin tout en le forçant de faire 
ce que je voulais ; mais il avait dans le regard quelque chose qui me 



JIM VENDU. 205 



conseillait de ne pas aller trop loin. Aussi me décidai-je à l'accom- 
pagner et je vis qu'il avait déjà posé un certain nombre d'affiches. Il 
n'en fallut pas davantage pour me convaincre qu'il ne serait pas disposé 
à me céder la place. 

— Tu étais bien pressé tout à l'heure de courir après Jim. Pourquoi 
as-tu changé d'avis? me demanda-t-il, tandis que nous gagnions la 
grande route. Encore une fois, tu ferais mieux de rester avec nous. 

— Merci, je préfère m'en aller. Je n'ai pas envie d'être pendu. 

— Bon voyage ! dit-il. Je t'engage — dans ton propre intérêt^ tu 
entends ? — à garder ta langue dans ta poche au sujet de l'affaire de 
Nantuck, et surtout au sujet du caméléopard. Tu me le promets ? 

— Je le jure, si vous voulez ; je n'ai pas non plus envie d^èlre 
étranglé. 

— Bien, ta parole me suffit, puisque tu sais qu'une indiscrétion te 
coûterait cher. Un dernier conseil. Retourne chez toi. J'ai bien deviné 
que tu fais l'école buissonnière et que tu as aidé Jim à s'évader. Tu 
joues là un jeu dangereux qui ne te rapportera rien. 

— C'est possible ; mais Jim est mon ami et je l'aiderai si je le puis. 

— Allons, bonne chance! Tu es un brave garçon, donne-moi la main 
et adieu. 

— Jamais de la vie î répliquai-je. 

Me voilà donc parti. Je ne regardai pas en arrière ; mais je sentais 
que le duc me suivait des yeux. Gomme je ne songeais nullement à me 
mettre à la recherche de M. Abraham G. Foster, je m'arrêtai à la pre- 
mière pierre milliaire, puis je retournai sur mes pas à travers bois pour 
regagner la ferme de Silas Phelps. 



XXV 

TANTE SALLY. 

Quand j'arrivai à la ferme, tout semblait encore aussi tranquille 
que si c'eût été un dimanche. La chaleur retenait sans doute les 
maîtres chez eux et les travailleurs devaient être aux champs. 

La propriété qui avoisinait la scierie de Silas Phelps était une de 
ces petites plantations de coton comme on en rencontre tant dans le 
pays. Les bâtiments n'occupaient qu'une partie d'une cour d(! deux 
arpents, fermée par une palissade et plaquée par endroits de touffes 
d'herbe ; pour les blancs, une vaste maison construite avec des bûches 
équarries à coups de hache et blanchies à la chaux; une cuisine en 
forme de rotonde communiquant avec la maison par un large passage 
couvert; derrière la cuisine, une buanderie; des cabanes alignées ser- 
vant d'habitation aux nègres ; une petite hutte isolée au fond de la cour ; 
sur un banc, à l'entrée de la cuisine, un chien qui faisait la sieste; 
d'autres chiens endormis çà et là au soleil ; dans un coin, trois ou 
quatre arbres et quelques groseilliers le long de la palissade; en 
dehors de la clôture, le jardin et les champs de cotonniers, puis 
venaient les bois. 

J'entrai dans l'enclos en escaladant la barrière qui donnait sur le 
jardin et je me dirigeai en droite ligne vers la cuisine. Pour com- 
mencer, je voulais m'assurer si j'étais bien chez M. Silas Phelps. 

J'avais eu tort d'oublier que les chiens ne dorment que d'un œil. 
A mon approche, ils se levèrent l'un après l'autre et vinrent à ma 
rencontre. Naturellement, je m'arrêtai et je me tins coi. Ah! quel 
vacarme ! .En un quart de minute, je ressemblais au moyeu d'une 
roue dont une quinzaine de chiens représentaient les rayons. Ils 



TANTE SALLY. 207 



aboyaient à qui mieux mieux, allongeant le cou et le museau. Et il en 
arrivait d'autres ! 

Par bonheur, une négresse sortit à temps de la cuisine, un rouleau 
de pâtissier à la main. 

— Veux-tu te taire, Tige ! Veux-tu te sauver, Spot ! 

Aussitôt toute la meute détala. Une minute après, elle revint, 
remuant la queue et prête à me lécher les mains. Au môme instant, 
une dame de quarante à quarante-cinq ans se montra sur le seuil de 
la maison, suivie de deux enfants qui se cachaient derrière ses jupes 
et me régardaient d'un air intimidé. 

— Que signifie ce tapage? demanda la dame. 

Mais, dès qu'elle me vit, son visage s'épanouit et elle accourut en 
s'écriant : 

— C'est donc toi, enfin! 

— Oui, madame, c'est moi, répliquai-je machinalement. 

Alors la voilà qui me prend dans ses bras et me serre à m'étouffer. 
Quand elle eut fini de m'embrasser, elle me lâcha et s'éloigna un peu 
pour me mieux regarder. 

— Tu ne ressembles pas trop à ta mère, dit-elle après m'avoir dévi- 
sagé. N'importe, je suis bien heureuse de te revoir. Mes enfants, c'est 
votre cousin Tom, dites-lui bonjour. 

Les enfants, au lieu de me souhaiter la bienvenue, se fourrèrent 
un doigt dans la bouche et se firent un rempart de la robe de leur 
maman. 

— Lise, continua celle-ci, dépêchez-vous de lui apprêter un déjeu- 
ner chaud. Il doit avoir faim, s'il n'a pas déjeuné à bord. 

— Ce n'est pas la peine, dis-je, j'ai déjeuné. 

Là-dessus, elle m'emmena dans la maison, tandis que les enfants 
s'accrochaient à ses jupes. Lorsque nous fûmes dans le parloir, elle 
m'installa sur un fauteuil et s'assit en face de moi sur un tabouret, 
me tenant par les deux mains. 

— Là, que je te regarde à mon aise! Je crois que je te mangerais, 



208 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

tant je suis heureuse de te revoir. Nous t'attendons depuis trois jours. 
Qu'est-ce qui t'a retardé? Le steamer a donc échoué? 

— Oui, madame. 

— Ne m'appelle pas madame ; appelle-moi tante Sally. Où a-t-il 
échoué ? 

Je ne savais que répondre, parce que je ne pouvais pas deviner si 
mon steamer descendait ou remontait le fleuve; mais il me vint une 
bonne idée. 

— Ce n'est pas l'échouage qni nous aurait beaucoup retardés, si le 
cylindre n'avait pas éclaté. 

— Bonté du ciel! pas de blessés, j'espère? 

— Non ; il y a seulement eu un nègre tué. 

— C'est heureux, car ces accidents-là estropient souvent beaucoup 
de monde. L'année dernière, ton oncle Silas revenait de la Nouvelle- 
Orléans; une chaudière, un cylindre, ou quelque chose, a sauté et on 
n'en a pas été quitte à si bon compte. A propos, ton oncle est parti 
pour la ville, il n'y a pas une heure, espérant te ramener, et il ne peut 
tarder à rentrer. Tu as dû le croiser en route. 

— Je n'ai rencontré personne, tante Sally. Il faisait à peine jour 
quand j'ai débarqué. On m'a indiqué mon chemin; mais, comme 
tout le monde avait l'air de dormir par ici, j'ai un peu flâné. 

— A qui as-tu remis tes bagages? 

— Mes bagages?... Oh ! je sais où les retrouver, et, d'ailleurs, il 
n'y aura pas grand'chose de perdu. 

— Comment as-tu fait pour déjeuner de si bonne heure à bord? 

— Il me restait des provisions. 

Je devenais si inquiet que j'écoutais à peine M""* Phelps. Les enfants 
étaient toujours là. Ils commençaient à s'habituer à moi, et, si j'avais 
pu les prendre à part, j'aurais bien vite découvert qui j'étais. Mais 
ma tante n'en finissait pas. J'eus froid dans le dos lorsqu'elle s'écria : 

— Voyons, c'est à ton tour de parler. Tu vas me donner des nou- 
velles de tout le monde. Gomment vont-ils? Que font-ils? Quelles com- 



TANTE SALLY. 



209 



missions t'a-t-on données pour la tante Sally? Tâche de ne rien 
oublier. 

Pour le coup, j'étais embourbé jusqu'au menton. Je ne voyais aucun 
moyen de me tirer d'affaire sans lui avouer qu'elle se trompait. Ce fut 
tante Sally elle-même qui me ferma la bouche. 

— Voilà ton oncle qui revient, dit-elle en me poussant dans un 




Tiens ! d'où sort ce garçou-là? demanda-t-il. 



coin. Reste derrière ce fauteuil et ne bouge pas. Nous allons lui faire 
une surprise... Vous, mes enfants, n'ouvrez pas la bouche. 

Tout en me demandant ce que je gagnerais à me cacher, j'obéis. 
Avant de disparaître, j'entrevis la tète d'un vieux monsieur qui s'avan- 
çait en maugréant. 

— Ouf! encore une course que j'aurais pu m'épargner, dit-il. 

— Il n'est pas arrivé? demanda M"® Phelps. 

— Non, puisque je ne le ramène pas. J'avoue que cela commence à 
m'inquiéter. 

27 



210 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Quelque chose me dit qu'il est arrivé. Tu es bien sûr? 

— Je suis sûr que personne n'a débarqué depuis hier. 

— Et il y a tant d'accidents! Que dira ma sœur? Je n'ose pas y 
penser... Mais regarde donc, Silas, là-bas, au tournant de la route. 
C'est peut-être lui. . 

M- Phelps se pencha en dehors de la croisée, ce qui permit à mon 
hôtesse de préparer sa surprise. Elle me tira de ma cachette, et, 
lorsque son mari se retourna, elle se tenait à côté de moi, le visage 
rayonnant. L'oncle Silas n'était pas fort, car il ne comprit pas tout de 
suite qu'on lui jouait un tour. 

— Tiens! d'où sort ce garçon-là? demanda-t-il. 

— Tu ne devines pas? C'est lui ; c'est Tom Sawyer ï 

Je crus que le parquet allait s'écrouler sous mes pieds ; mais je ne 
tardai pas à me remettre. Le vieux monsieur me prodigua dos poignées 
de main et des paroles affectueuses ; puis il fallut répondre à une 
véritable averse de questions à propos de tante Polly, de Marie, de 
Sid et de toute la tribu des Sawyer. 

Si mes hôtes se réjouissaient de me voir, je ne me réjouissais pas 
moins d'avoir enfin appris qui j'étais. Je leur eus bientôt fourni sur 
ma famille — c'est-à-dire sur la famille de Tom — beaucoup plus de 
renseignements que tous les Sawyer du monde n'auraient pu leur en 
donner. Cela marchait comme sur des roulettes. Rien de plus facile 
que de remplir le rôle que l'on m'assignait. Aussi me sentis-je à mon 
aise jusqu'au moment où j'entendis le bruit d'un vapeur qui descendait 
le fleuve en toussant. Si ce steamer avait déposé au débarcadère de la 
ville celui qu'on attendait? Si Tom allait se montrer et me nommer? 
Cela gâterait tout. D'un autre côté, quel prétexte employer pour me 
poster sur la route afin d'arrêter Tom au passage? 

M. Phelps me vint de nouveau en aide. 

— Encore un vapeur, dit-il. Heureusement, je n'ai plus besoin de 
remonter dans ma carriole, je vais la faire dételer. 

Je saisis la balle au bond. 



TANTE SALLY. 211 



— Puisqu'elle est encore attelée, laissez-moi m'en servir pour aller 
chercher mes effets à la ville. Le paquet n'est pas lourd, mais je suis 
un peu las. 

Il voulut m'accompagner. 

— Non, non, lui dis-je, vous vous êtes déjà trop dérangé pour moi. 
Soyez tranquille, je sais conduire. 



XXVI 

TOM RENTRE EN SCÈNE. 

Je partis donc dans la carriole de M. Phelps. Arrivé à mi-chemin de 
la ville, je me félicitai d'avoir si bien pris mes précautions. Clic, clac ! 
j'entendis venir une voiture de louage conduite par un nègre, et à côté 
du cocher, j'aperçus Tom Sawyer. Je m'arrêtai jusqu'à ce qu'ils m'eus- 
sent rejoint, puis je criai : 

— Halte-là ! 

Le nègre retint son attelage et Tom demeura bouche bée. 

— Pas possible ! C'est toi, Huck? Les bras m'en tombent! 

— Tu vois bien que c'est moi. 

— Ah ! tu peux te vanter de m'avoir fait peur. On te croyait mort. 
Tu n'as donc pas été noyé ? Comment te trouves-tu ici ? 

— Je t'expliquerai ça plus tard. Pour le quart d'heure, nous avons 
d'autres chats à fouetter. Si j'avais quelqu'un pour tenir mes rênes, je 
serais déjà près de toi. Dis à ton cocher de t'attendre une minute et 
grimpe dans ma carriole. 

Dès qu'il fut monté, dès que nous eûmes échangé une cordiale poi- 
gnée de main, je m'éloignai un peu de l'autre voiture, et sans lui donner 
le temps de m'interroger, je lui racontai l'erreur de tante Sally. 

— La bonne histoire ! s'écria-t-il. Je l'aime mieux que celle de ta 
noyade. Comment as-tu pu nous laisser croire à ta mort? 

— Pour le moment il ne s'agit pas de ma noyade, répliquai-je. Allons 
au plus pressé. Pour ma part, je ne trouve pas ma position si drôle; 
ton arrivée me met dans un fier embarras. 

— Bah ! lorsque tante Sally apprendra que tu es mon ami, elle t'ou- 
vrira encore les bras. 



TOM RENTRE EN SCÈNE. 213 

— Je n'en suis pas trop sûr. Elle se fâchera quand elle verra un 
second Tom lui tomber des nues. 

— Eh bien, non, dit Tom, après avoir réfléchi. J'ai une idée; elle ne 
se fâchera pas. Sois sans inquiétude. Prends mon sac de voyage dans 
ta voiture et retourne à la ferme sans te presser, de façon à paraître 
revenir de la ville. J'arriverai un quart d'heure ou une demi-heure 
après toi et je me charge du reste. Ce sera drôle, tu verras. Seulement, 
il ne faudra pas avoir l'air de me connaître tout d'abord. 

— Bon, je m'en rapporte à toi... Attends un peu, j'ai un secret à te 
confier. Il y a là-bas un nègre que je cherche à faire évader — Jim, le 
nègre de miss Watson. 

— Jim? répéta Tom. Tu n'as pas besoin de t'occuper de lui. Il a eu 
plus de chance qu'il n'en mérite; sa maîtresse... 

— Je devine ce que tu vas me dire, et je me le suis déjà dit, inter- 
rompis~je. Un blanc devrait rougir d'être l'ami d'un nègre ; mais moi, 
je n'en rougis pas. Jim est prisonnier chez ton oncle — je ne sais pas 
encore où, par exemple — et je veux le délivrer. Tu me garderas le 
secret? 

— Certainement, je te garderai le secret, et je t'aiderai par-dessus 
le marché. 

Je tombai de mon haut. 

— Tu plaisantes, lui dis-je. Tu passeras aussi pour un abolition- 
niste. 

— Peu importe. On ne trouve pas tous les jours un prisonnier à 
délivrer. 

Tom mit son sac dans ma carriole et avança au pas, tandis que je me 
dirigeais vers la ferme. J'étais si content que j'oubliai de lambiner en 
route, de sorte que j'arrivai à la maison plus tôt qu'il n'aurait fallu. Jus- 
tement M. Phelps se tenait sur le pas de la porte ; il se frotta les yeux 
en m'apercevant. 

— C'est étonnant ! s'écria-t-il. Qui aurait jamais cru cette jument 
capable de faire le trajet en si peu de temps? Et pas un poil mouillé. 



214 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

Oui, c'est étonnant. Je ne la donnerais pas pour 100 dollars, et hier je 
l'aurais volontiers cédée pour la moitié de cette somme. 

Au bout d'une demi-heure, la voiture de Tom s'arrêta devant la palis- 
sade, à une cinquantaine de yards de la maison. Tante Sally, qui l'en- 
tendit arriver, regarda par la fenêtre. 

— Une visite? dit-elle. Qui donc cela peut-il être? Un étranger... 
Johnny, va dire à Lise de mettre un couvert de plus. 

Les étrangers étaient rares dans ces parages : aussi tout le monde 
courut-il à la porte d'entrée. Tom avait déjà dépassé la barrière de l'en- 
clos ; il s'avançait à pas comptés, et sa voiture s'éloignait au grand trot. 
Il semblait assez fier de ses habits neufs et portait le nez au vent. Arrivé 
à quelques pas de nous, il souleva son chapeau comme si c'eût été le 
couvercle d'une boîte contenant des papillons dont il ne voulait pas 
troubler le sommeil. 

— Monsieur Archibald Nichols, je présume ? dit-il. 

— Non, mon garçon, répliqua M. Phelps. Votre cocher s'est trompé. 
Nichols demeure à trois milles plus bas. Mais entrez vous reposer. 

Tom regarda par-dessus son épaule. 

— Trop tard, dit-il : la voiture est hors de vue. 

— Raison de plus pour entrer. Vous dînerez avec nous et je me 
charge de vous conduire chez Nichols. 

— Oh ! je serais désolé de vous donner tant de peine. J'achèverai 
bien la route à pied. 

— Nous ne le, souffrirons pas ; la vieille hospitalité du Sud s'y oppose. 

— Entrez, répéta tante Sally. Vous ne pouvez pas refuser, car votre 
couvert est déjà rriis. 

Tom la remercia par un beau salut et se laissa persuader. Une fois 
dans le parloir, il se campa dans le meilleur fauteuil avant qu'on l'eût 
invité à s'asseoir ; puis il raconta, sans attendre qu'on l'interrogeât, 
qu'il s'appelait William Thompson et qu'il venait d'une grande ville 
dont j'oublie le nom, mais sur laquelle il débita un tas d'histoires. 11 
allait, il allait, et je commençais à me demander si c'était avec ces his- 



TOM RENTRE EN SCENE. 



215 



toires-là qu'il espérait me tirer d'affaire. Tout à coup, il se pencha vers 
tante Sally, qui s'était assise à côté de lui, l'embrassa sur les deux joues, 
se rejeta tranquillement au fond de son fauteuil et se remit à jacasser. 

— Où ave^-vous appris ces manières-là? s'écria tante Sally, d'un 
ton indigné. 

— Gomment, je vous ai fâchée? Ah ! si c'est là votre vieille hospi- 
talité du Sud, je m'en vais, répliqua Tom. 

— En vérité, je crois que ce gamin est toqué, dit M"'^ Phelps. 




^d'^.SlK^CU^ 



Sid ! s'écria tante Sally. Ah ! mauvais garnement ! 



— Non, je ne suis pas toqué, riposta Tom d'un air froissé. Soyez 
tranquille, je ne recommencerai pas... du moins jusqu'à ce que vous 
me l'ayez demandé. Je vous ai embrassée de bon cœur, parce qu'on 
m'avait dit là-bas : Embrasse-la bien fort, ça lui fera plaisir. 

— Quel est le sot qui vous a dit ça ? 

— Tout le monde me l'a dit, et il me semble que tout le monde l'au- 
rait cru, répondit Tom. Voyons, ajouta-t-il en s'adressant à M. Phelps, 
est-ce que vous ne pensiez pas qu'elle serait enchantée de voir Sid? 

— Sid! s'écria tante Sally. Ah! mauvais garnement! est-il permis 
de se moquer ainsi du monde ! 



216 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

Et elle s'avançait pour l'embrasser, quand Tom la repoussa. 

— Non, dit-il, je ne vous embrasserai pas avant que vous me l'ayez 
demandé. 

Elle l'embrassa tout de même, puis elle le passa à M. Phelps, qui ne 
ménagea pas les poignées de main. La première surprise passée, elle 
entama le chapitre des explications. 

— Nous n'attendions que Tom, dit-elle ; ma sœur n'a pas soufflé 
mot de ta visite. 

— C'est que Tom seul devait venir ; mais au dernier moment je l'ai 
tant priée qu'elle m'a laissé partir avec lui. Ce matin, pendant que nous 
descendions le fleuve, Tom a pensé que ce serait une bonne plaisan- 
terie d'arriver tout seul et de feindre de ne pas me connaître. Nous 
avons eu tort, car vous ne recevez pas trop bien les étrangers, tante 
Sally. 

— Pas quand ils se donnent des airs comme tu le faisais tout à 
l'heure, Sid. Vrai, là, j'avais envie de te souffleter. N'importe, je te 
pardonne ; embrasse-moi encore. 

Nous dînâmes dans le grand passage couvert, entre la maison et la 
cuisine. On se nourrit bien dans le Sud. 11 y avait sur la table de quoi 
rassasier sept familles — un tas de bons plats chauds, auxquels Tom 
et moi fîmes honneur, je vous en réponds. Ce fut l'oncle Silas qui 
récita le bénédicité ; mais rien n'eut le temps de se refroidir, ainsi que 
cela arrivait souvent chez la veuve Douglas. 

Je me sentais à mon aise et l'après-midi se passa fort gaiement. 
Nous ouvrîmes en vain l'oreille ; il ne fut pas question de Jim et 
nous n'osions pas essayer d'amener la conversation sur ce terrain. 
Dans ma joie de retrouver Tom, j'avais presque oublié le caméléo- 
pard. Vers la fin du souper, un de nos petits cousins, avec qui nous 
avions vite lié connaissance, se chargea de me le rappeler. 

— Papa, demanda-t-il, ne me laisseras-tu pas aller voir, avec Tom 
et Sid, le spectacle dont tout le monde parle ? 

— Non, répondit M. Phelps d'un ton qui n'admettait pas de réplique. 



TOM RENTRE EN SCÈNE. 



217 








C'est un attrape-nigauds et je suis tenté de 
plaindre ceux qui l'ont organisé, car on me- 
nace de les jeter à l'eau. Burton les a reconnus 
et, pour peu que la moitié de ce qu'il a raconté 
soit vraie, ils n'auront que ce qu'ils méritent, 
si on se contente de les chasser de la ville à 
coups de trique. 

Ma conscience ne m'adressait aucun re- 
proche. J'avais tenu ma promesse de ne pas 
les dénoncer. Toutefois, j'étais trop curieux 
pour ne pas désirer savoir comment ils s'en 
tireraient. Aussi, dès que le souper fut ter- 
miné, me déclarai-je très fatigué, afin que 



Ils se tenaioQt à califourchon sur une barre de bois 



tante Sally m'engageât à aller me reposer. Tom et moi, nous devions 
coucher dans la môme chambre. Au lieu de me déshabiller, je mis Tom 

2S 



/ 

i>l8 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

au courant et nous sortîmes par la croisée, en nous glissant le long du 
conducteur du paratonnerre. Tandis que nous gagnions la ville, je 
racontai à Tom les dangers que j'avais courus pendant mon voyage. 
Loin de me plaindre, il répétait sans cesse : « Ah ! comme je regrette 
de n'avoir pas été de la partie ! » 

Il était près de huit heures et demie lorsque nous atteignîmes 
l'entrée de la ville. A peine avions-nous dépassé les premières rues 
que nous vîmes arriver une foule de gens, dont la plupart brandis- 
saient des torches et faisaient un vacarme à réveiller les morts. On 
hurlait, on chantait, on grognait, on soufflait dans des cornets à 
bouquin, on battait le rappel sur des casseroles. Quel charivari ! Nous 
dûmes nous jeter de côté, pour ne pas être renversés par cette ava- 
lanche. Pendant le défilé, je vis que la bande emportait le roi et le 
duc, qui, tant bien que mal, se tenaient à califourchon sur une barre 
de bois. Du moins, je devinai que c'étaient eux que l'on escortait ainsi, 
car ils ressemblaient plutôt à de monstrueux- panaches de corbillard 
qu'à des êtres humains. On leur avait barbouillé le corps d'une couche 
de goudron à laquelle adhérait le contenu d'un lit de plume. 

Certes, si la punition était rude, les deux associés ne l'avaient pas 
volée; cependant, je ne pus m'empecher de la trouver cruelle. J'inter- 
rogeai un traînard, qui nous raconta comment les choses s'étaient 
passées. Les spectateurs n'avaient pas laissé au duc le temps d'an- 
noncer une seconde représentation du fameux intermède. Au moment 
où le caméléopàrd commençait ses gambades, M. Burton avait donné 
le signal, et... vous savez le reste. 

— On va les jeter à l'eau, dis-je à Tom. 

— Pas de danger, répliqua-t-il. Où as-tu vu habiller ainsi des gens 
que l'on songe à pendre ou à noyer? Ce serait du luxe. On ignore 
que ce sont des voleurs ; on croit n'avoir affaire qu'à des vagabonds 
auxquels cette promenade ôtera l'envie de revenir. Pour ma part, je 
ne leur en veux pas, puisqu'ils nous laissent un prisonnier à délivrer. 
C'est là ce qui m'intéresse le plus. 



XXVII 

JIM PRISONNIER. ^i«. 

Tout le long du chemin, nous ne parlions plus que de Jim, nous 
demandant où on avait pu l'enfermer. Enfin, Tom s'écria : 

— Que nous sommes bêtes de n'avoir pas deviné plus tôt! Je parie 
que je sais où il est. 

— Vrai? Où est-il? 

— Dans cette hutte isolée qui se trouve au fond de la cour. Pendant 
que nous dînions, n'as-tu pas vu un nègre y entrer avec des pro- 
visions? 

— Oui ; les chiens ont aboyé, et j'ai pensé qu'il leur apportait 
à manger. 

— Je l'ai cru aussi; mais les provisions n'étaient pas destinées 
aux chiens. 

— Gomment le sais-tu ? 

— ■ Parce que je me rappelle maintenant qu'il y avait là une grosse 
tranche de melon d'eau. Est-ce que les chiens aiment le melon? En 
outre, le nègre a remis une clef à mon oncle au moment où nous 
sortions de table. La tranche de melon indique un homme, la clef 
indique un prisonnier. Jim est là. 

Ah! ce Tom, quelle tête, pour un garçon de son âge! Si j'avais la 
tête de Tom Sawyer, je ne la troquerais pas contre celle d'un duc, ni 
même contre celle d'un clown ou d'un membre du Congrès. 

— A présent, reprit Tom, il y a trente-six moyens de faire évader 
un captif; il s'agit de choisir le meilleur, 

— Il n'y a pas besoin de tant chercher. J'ai mon idée. 

— Voyons-la. 



220 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Demain, nous commencerons par monter à bord de mon canot 
pour amener le radeau de l'île et nous le cacherons dans un bon 
endroit. Après, nous prendrons la clef dans la poche de l'oncle Silas, 
pendant qu'il dormira; nous ouvrirons la porte, puis... 

— Peuh ! fît Tom, le premier venu aurait trouvé ça. Oui, la chose 
marcherait comme sur des roulettes, mais elle ne ressemblerait guère 
à une aventure. A quoi bon un plan qui ne donnerait pas plus de peine 
et n'étonnerait personne ? Une évasion où l'on s'en va sans courir le 
moindre danger n'est pas une véritable évasion. 

Je ne cherchai pas à défendre mon idée ; je devinai que le pro- 
gramme de Tom serait supérieur au mien. 

— Que comptes-tu faire ? lui demandai-je. 

— Je n'en sais rien encore, répondit-il. J'ai plus d'une idée en 
tête, moi. 

Il voulut bien entrer dans quelques détails, dont je me dispense de 
parler, car il se réservait d'agir selon les circonstances, et il n'y 
manqua pas. Je reconnus volontiers qu'il se montrait cent fois plus 
inventif que moi, tout en restant convaincu que Jim aurait trouvé mon 
projet plus pratique. 

Une chose semblait certaine. Tom était fermement décidé à m'aider 
dans mon entreprise et à partir avec le fugitif. Je n'en revenais pas. 
Voilà un garçon bien élevé, ayant une réputation à perdre, dont la 
famille avait toujours manifesté un profond mépris pour les aboli- 
tionnistes et qui n'hésitait pas à se couvrir de honte, lui et les siens, 
en protégeant un nègre évadé! Non, je n'y comprenais rien. Moi, 
c'était ditïërent. Jim était mon ami, je tenais à le sauver et je me 
moquais du qu'en dira-t-on. N'était-il pas de mon devoir d'engager 
Tom à me laisser agir seul, à se borner à me garder le secret? Au 
premier mot que je lui en touchai, il me demanda d'an ton froissé : 

— Est-ce que Tom Sawyer ne passe pas pour savoir ce qu'il fait, en 
général? 

— D'accord. 



JIM PRISONNIER. 221 



— Et ne t'a-t-il pas dit qu'il t'aiderait à délivrer Jim? 

— Oui. 

— Eh bien alors? 

Ce fut tout. Je jugeai inutile d'insister. Quand Tom avait déclaré 
qu'il ferait une chose, il n'écoutait pas ceux qui voulaient l'en em- 
pêcher. A notre retour, aucune lumière ne brillait aux fenêtres et tout 
le monde dormait, sauf les chiens, qui nous connaissaient déjà assez 
pour ne pas donner l'alarme. Nous pûmes donc avancer jusqu'à la 
petite hutte isolée et l'examiner de près à la lueur des étoiles. 

— J'aurais préféré des pierres ou des briques, dit Tom. On ne parle 
de murs en bois dans aucun des livres que j'ai lus. C'est égal, ces 
bûches sont solides et je ne serais pas étonné si cette porte était dou- 
blée en fer. 

— Peu nous importe, puisque la clef nous permettra de l'ouvrir. 

— Laisse-moi donc tranquille avec ta clef! Tu veux tout simplifier. 

— Eh bien, même sans la clef, ce sera plus facile que tu ne crois. 
Regarde les planches que l'on a clouées là-haut, sans doute pour bou- 
cher une lucarne ; il suffirait de grimper sur une échelle pour les 
enlever. 

— C'est possible, répondit Tom, et on a eu joliment raison de bou- 
cher la lucarne ; car un cachot ne doit jamais être éclairé. En tout cas, 
quand même elle serait assez grande pour livrer passage à dix captifs, 
je me garderais d'arracher les planches. J'espère bien trouver un 
moyen plus compliqué. 

— Nous pourrions scier quelques-unes de ces bûches et les remettre 
ensuite en place, comme je l'ai fait la dernière fois que mon père m'a 
enfermé. 

— Oui, ce serait plus mystérieux; mais on ne scie que des barreaux 
de fer dans les histoires que je connais. 

— Et puis, nous n'avons pas de scie. 

— Bah ! on en fabrique avec un ressort de montre. Ton idée me 
plaît assez, quoique tu ne l'aies pas empruntée à un livre. 




222 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

Derrière la hutte et tout contre la palissade, se dressait un appentis 
en planches qui n'avait pas plus de six pieds de large. Nous n'eûmes 
qu'à pousser la porte pour entrer. Tom tira des allumettes de sa poche 
et nous vîmes quelques pioches rouillées, quelques pelles et une vieille 
charrue hors d'usage. Cette espèce de hangar ne communiquait pas 
avec la hutte que Tom appelait un cachot. 

— Nous voilà bien avancés, lui dis-je. Le mur est tout aussi solide 
de ce côté. 

— Je me moque pas mal du mur, répliqua-t-il. Nous creuserons un 
tunnel de façon à arriver juste sous le lit de Jim. C'est une affaire de 
huit jours tout au plus. 

— Sais-tu seulement où est le lit de Jim? 

— Si je ne le sais pas, je le saurai bientôt. Ce qui m'embarrasse, 
c'est que Ce sont les prisonniers eux-mêmes qui doivent percer les 
murs ou creuser le tunnel. 

Notre inspection terminée, nous retournâmes à la maison, où j'en- 
■ai par la porte de derrière, dont je n'eus qu'à soulever le loquet. 
Cette façon de gagner son lit n'était pas assez romanesque pour Tom, 
qui préféra remonter dans notre chambre à l'aide du paratonnerre. Il 
aurait mieux fait de suivre mon exemple, car il ne me rejoignit 
qu'après être tombé deux fois. Avant de s'endormir, il me raconta 
l'histoire de plusieurs prisonniers qui avaient réussi à s'échapper en 
creusant une galerie sous une des dalles de leur cachot. 

— Par bonheur, nous serons moins embarrassés qu'eux, lui dis-je. 
Nous n'aurons pas à faire disparaître la terre à mesure que nous l'en- 
lèverons; j'ai déjà choisi ma pioche. 

— Ah çà! te figures-tu que nous allons employer les outils que nous 
venons de voir? Ce serait par trop commode de se servir de ce qu'on a 
sous la main. Sois tranquille, je trouverai mieux. 

Il ne trouva pas tout de suite ; car, au moment où le sommeil s'em- 
para de moi, il m'expliquait comment on s'y prend pour prévenir un 
captif que des amis veillent sur lui. 



JIM PRISONNIER. 



2-23 



Le lendemain, nous fûmes debout au point du jour. Tom voulait lier 
connaissance avec le nègre chargé de nourrir Jim. Les travailleurs 
avaient déjà achevé de déjeuner et partaient pour les champs. Celui 
que nous cherchions était en train d'empiler des provisions dans un 
panier, et, tandis que les autres s'éloignaient, on lui apporta une clef. 
11 paraissait encore moins intelligent que ses camarades. Ses cheveux 
crépus étaient attachés çà et là en petites mèches laineuses avec des 
bouts de fil. Tom et moi, nous savions fort bien que les noirs em- 
ploient ce moyen-là pour se ga- 
rantir contre les sorcières, aux- 
quelles la plupart d'entre eux ont 
la niaiserie de croire. 

— Ah! ah! Sambo ! lui dit 
Tom, c'est toi qui donnes à man- 
ger aux chiens, je crois? 

— Un drôle de chien et qui a 
bon appétit, massa Sid ! Voulez- 
vous le voir ? 

— Oui, montre-nous-le. 
Je lui donnai un coup de coude. 

— En plein jour? Tu n'y son- 
ges pas! lui dis-je à l'oreille, ça 
ne rentre pas dans ton plan. 

— Mon plan est changé, répliqua-t-il. Viens et ne crains rien. 

J'avoue que je ne me sentais pas rassuré ; toutefois la curiosité l'em- 
porta. Je me rappelai d'ailleurs que la hutte — ou le cachot, pour 
parler comme Tom — manquait de fenêtre. Mais les yeux du prison- 
nier étaient habitués aux ténèbres, et, dès que nous eûmes franchi le 
seuil, il s'écria : 

— Vous voilà, Huck ! Je ne comptais plus vous revoir... et, bonté du 
ciel ! est-ce bien vous, massa Tom? 

Je savais ce qu'il en serait, je m'y attendais. 




C'est toi qui donnes à manger aux chiens? 



224 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

— Il vous connaît! s'écria Sambo, qui était entré derrière nous. 
Tom fit aussitôt volte-face et lui demanda d'un ton surpris : 

— Qui est-ce qui nous connaît? 

— Parbleu, le nègre évadé. 

— Lui? En voilà une idée! 

— Ne vient-il pas de crier qu'il vous connaît ? 

— Par exemple, c'est curieux ! répliqua Tom d'un air intrigué. Qui 
donc a crié? Quand a-t-on crié? Qu'a-t-on crié?... As-tu entendu 
quelque chose? ajouta-t-il en s'adressant à moi. 

Naturellement, je répondis : 

— Non, je n'ai rien entendu. 

Alors Tom se tourna vers Jim, le contempla comme s'il ne l'avait 
jamais vu de sa vie et lui demanda : 

— As-tu crié, toi? 

— Moi, massa ? Non, je n'ai pas dit un mot. 

— Pas un mot? 

— Non, massa, pas un seul. 

— Nous connais-tu? 

— Non, massa ; pas plus que vous ne connaissez le vieux Jim. 
Là-dessus Tom regarda d'un air sévère le vieux Sambo, qui semblait 

ahuri. 

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. As-tu vraiment supposé que 
quelqu'un avait crié ? 

— Pour sûr, j'ai entendu dire : « Bonté du ciel! est-ce vous, massa 
Tom ? » 

— Tu vois bien que personne n'a ouvert la bouche. Tu as cru en- 
tendre, cela arrive à tout le monde. 

— Non, cela n'arrive qu'à moi. C'est un tour des sorcières. 

— Comment, Sambo, tu donnes dans ces bêtises? Si je t'offrais un 
demi-dollar, croirais-tu qu'on t'a jeté un sort ? 

— Non, répliqua le nègre dont les yeux brillèrent, ou, du moins, je 
trouverais qu'on ne m'a pas jeté un mauvais sort. 



JIM PRISONNIER. 225 



— Eh bien, voilà de quoi acheter du fil pour l'attacher les cheveux. 
Puis, tandis que Sambo se dirigeait vers la porte et mordait la pièce 

qu'il venait de recevoir, afin de s'assurer si elle était bonne, Tom se 
pencha sur Jim et lui dit : 

— Rappelle-toi que tu ne nous connais pas. Si tu entends un bruit 
de pioches, ne t'inquiète pas. Nous sommes là pour te délivrer. 

Jim n'eut que le temps de me serrer la main, et nous nous éloignâmes 
après avoir engagé Sambo à ne pas parler de ce qu'il avait cru en- 
tendre, parce qu'on se moquerait de lui. 



29 



XXVIII 

PRÉPARATIFS d'ÉVASION. 

Bien que l'heure de notre déjeuner fût encore assez éloignée, je 
voulus rentrer; mais Tom m'emmena bon gré, mal gré, dans le bois 
voisin. Il déclara que nous aurions besoin de lumière dans l'appentis 
pour creuser notre tunnel et qu'une lanterne en donnerait trop. Ce 
qu'il fallait, c'était un tas de ces bouts de bois pourris qui émettent 
une faible lueur. Nous finîmes par en ramasser quelques brassées que 
nous cachâmes dans un buisson, puis nous nous assîmes sur l'herbe 
pour nous reposer. Tom paraissait mécontent. 

— Ou'as-tu donc ? lui demandai-je. 

— J'ai qu'on nous fait la partie trop belle, répliqua-t-il. Il nous a 
suffi de vouloiirpour pénétrer dans le cachot. Au lieu d'un porte-clefs 
farouche, nous sommes tombés sur ce Sambo. Est-ce là un vrai geô- 
lier? Pas même un chien de garde à endormir en lui jetant une boulette 
empoisonnée! Et puis Jim n'est enchaîné que par une seule jambe. Il 
suffirait de soulever un des pieds de son lit pour le débloquer. Il se 
serait sans doute évadé par la fenêtre dès le premier jour, s'il n'avait 
pas compris qu'on ne va pas loin en traînant une chaîne. L'oncle Silas 
ne prend aucune précaution. Il nous oblige à inventer toutes les diffi- 
cultés... Enfin, ce n'est pas notre faute. Ce qui me console, c'est qu'il y 
a du mérite à créer des obstacles et des dangers quand ceux qui de- 
vraient se mettre en travers vous mâchent la besogne. Vois un peu 
cette affaire de la lanterne, par exemple. Nous pourrions allumer cent 
torches dans l'appentis sans courir grand risque ; mais nous sommes 
forcés de feindre d'avoir peur d'être dérangés. Maintenant, il va falloir 
trouver quelque chose pour fabriquer une scie. 



PREPARATIFS D'EVASION. 227 

— Pourquoi faire? 

— Pour scier le pied du lit de Jim. 

— Tu viens de dire qu'il n'y avait qu'à soulever le lit. 

— Je te reconnais bien là, Huck! Tu n'as donc rien lu? Si tu con- 
naissais l'histoire du baron Trenck, de Benvenuto Cellini, de Latude et 
d'une foule d'autres héros, tu saurais qu'on ne s'y prend pas de cette 
façon. Soulever un pied de lit, la belle malice! As- tu jamais vu un pri- 
sonnier se tirer d'embarras en soulevant son lit? Non; il doit scier le 
bois en deux, avaler la sciure de bois, remplir la fente avec de la graisse 
ou n'importe quoi, et tout arranger de manière à tromper le geôlier le 
plus vigilant. Alors, la nuit où tu es prêt à partir, tu donnes un coup 
de poing, le pied tombe ; tu décroches la chaîne, et te voilà libre. Il ne • 
reste plus qu'à attacher ton échelle de corde aux créneaux, à des- 
cendre, et à te casser une jambe ou un bras dans le fossé, parce que 
la corde est trop courte de 19 pieds. Ton cheval et tes fidèles servi- 
teurs sont en bas qui t'attendent ; ton écuyer te ramasse, t'aide à te 
mettre en selle et tu pars au galop. Ça vaut la peine d'être prisonnier 
pour avoir de ces histoires-là ! Je suis fâché que notre cachot ne soit 
pas entouré d'un fossé. Si nous avons le temps, le soir de notre éva- 
sion, nous en creuserons un. 

— A quoi bon un fossé, puisque Jim sortira par l'appentis? 

Tom ne m'écoutait pas; il ne songeait plus au tunnel et réfléchis- 
sait, le menton dans la main ; bientôt il soupira et secoua la tête. 

— Non, dit-il, sans s'occuper de moi; il n'y a pas de précédent. 
Dans les livres, c'est le prisonnier qui agit en pareil cas, et nous 
serions obligés de la scier nous-mêmes. 

— Qu'est-ce que nous serions obligés de scier? 

— La jambe de Jim. 

— Hein! 

— Il y a eu des gens qui, ne pouvant briser leur chaîne, se sont 
décidés à se couper le poignet. Une jambe vaudrait mieux ; seulement, 
Jim ne consentirait pas à observer les règles. 11 faut y renoncer. 



228 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

— J'y renonce très volontiers. 
Tom haussa les épaules. 

— Ça ne m'étonne pas de ta part. Tu renoncerais sans doute aussi 
à lui fournir une corde à nœuds? Heureusement, je suis là. Nous n'au- 
rons pas de peine à lui en fabriquer une avec un de nos draps de lit. 

— Jim peut se passer d'une échelle. 

— Avoue, Huck, que tu ne sais rien de rien. Est-ce que tous les pri- 
sonniers n'ont pas une corde à nœuds? En général, ils ont assez de 
loisir pour la fabriquer eux-mêmes, et quelquefois on la leur envoie 
dans un pâté ou dans... 

— Mais puisque Jim n'aura pas l'occasion de s'en servir? 

' — Tu m'impatientes avec tes puisque. Mettons qu'il ne s'en serve 
pas, il pourra la cacher dans son lit, comme font les autres prison- 
niers. Tu cherches sans cesse à inventer des nouveautés; moi, je 
tiens à ce qu'un prisonnier se conduise en prisonnier. 

— Ne te fâche pas, répliquai-je ; si le règlement veut qu'il ait une 
échelle, je ne m'y oppose pas. Je respecte les règlements. Mais, pour 
sûr, si nos draps de lit manquent à l'appel, nous aurons du grabuge 
avec la tante Sally. J'ai notre affaire. Je vais te montrer des arbres 
avec l'écorce desquels mon père m'a appris à tresser des amarres. Ça 
vaut du chanvre ; ça sera plus solide que nos vieux chiffons de toile ; 
ça prendra moins de place dans le lit et les matériaux ne nous coûte- 
ront rien. Quant à Jim, il n'y regardera pas de si près. 

— Huck, si j'étais aussi ignorant que toi, je garderais ma langue 
dans ma poche. Où as-tu jamais vu un prisonnier d'État s'évader avec 
une corde de cette espèce? Est-ce qu'un prisonnier trouve des arbres 
dans son cachot? 

— Eh bien, Tom, arrange la chose comme tu l'entendras. Tout de 
même, si tu m'écoutais, tu me laisserais emprunter un des draps de lit 
qui sont en train de sécher là-bas derrière la buanderie. 

— A la bonne heure, c'est une idée ; et il m'en vient une autre : tu 
prendras en même temps une des chemises de mon oncle. 



PREPARATIFS D'EVASION. 



229 



— Il n'y en a qu'une. 

— Alors tu prendras celle-là. 

— A quoi nous servira-t-elle, Tom? 

— Elle servira à Jim pour écrire ses impressions. 

— Mais Jim ne sait pas écrire! 

— Je ne te demande pas s'il sait écrire ou non. Il en sait assez pour 
tracer des marques sur la chemise, n'est-ce pas ? Nous lui fabriquerons 
une plume avec une cuiller d'étain ou un bout de fer. 

— Laisse donc ! Les oies ne manquent pas ici et j'ai un canif. 

— On croirait vraiment, à t'entendre, que les prisonniers n'ont qu'à 
allonger le bras pour empoigner une 
oie et lui arracher une plume I Ni- 
gaud ! Ceux qui ont le plus de chance 
écrivent avec un clou ; mais, des fois, 
ils ne parviennent à se procurer qu'un 
vieux morceau de cuivre qu'il faut 
frotter contre le mur pendant des se- 
maines pour le rendre assez pointu. 
Ils ne ramasseraient pas une plume, 
s'ils en voyaient une sous leur main, 

ce ne serait pas régulier. 

Je garderais ma langue dans ma poclie. 

— Et OÙ trouvent-ils de 1 encre ? 

— On en fait tant qu'on veut avec de la rouille et des larmes ; mais 
c'est là l'encre des prisonniers ordinaires et des femmes. Les meilleures 
autorités écrivent avec leur propre sang ; tu prêteras ton canif à Jim et 
il se piquera avec. Quand il voudra apprendre à ses amis où il est 
enfermé, il n'aura qu'à griffonner avec sa fourchette sur un plat d'étain 
qu'il jettera par la fenêtre. Le Masque de fer a employé ce moyen, et 
ses plats étaient en argent. 

— On ne donne pas de fourchette à Jim et je n'ai pas vu l'ombre 
d'une assiette, môme en étain, dans le panier. 

— Bah ! il y en a assez dans les cabanes des nègres. 




230 LES AVENTURES DE IIUCK FINN. 

— Oui, mais Jim aura beau les couvrir de marques, on n'y com- 
prendra rien. 

— Tu sors de la question, Huck. Tout ce qu'on réclame de lui, c'est 
de gratter les assiettes et de les jeter dehors. La moitié du temps on ne 
peut pas lire ce qu'un prisonnier a griffonné. 

— Alors, pourquoi gaspille-t-il ses assiettes? 

— Ça lui est bien égal ; elles ne sont pas à lui. 

— Elles sont à quelqu'un, je suppose ? 

— Voyons, te figures-tu que le Masque de fer s'inquiétait de savoir 
à qui appartenaient les plats d'argent qu'il jetait par la fenêtre ? 

Notre entretien fut interrompu par un négrillon qui annonçait 
l'heure du déjeuner en soufflant dans un cornet à bouquin et nous cou- 
rûmes nous mettre à table. Ce malin-là, j'empruntai le drap de lit et la 
chemise dont nous avions besoin. Tom les fourra dans un vieux sac avec 
les débris de bois phosphorescents qui devaient remplacer la lanterne. 

J'appelai cela emprunter, parce que mon père se servait de ce mot ; 
mais Tom me dit que nous aurions bel et bien commis im vol, si nous 
n'avions pas représenté des prisonniers. Il est permis à un prisonnier 
de prendre ce qu'il faut pour s'évader. Nous avions donc le droit de 
tout rafler, puisque nous agissions pour le compte de Jim. Gela n'em- 
pêcha pourtant pas Tom de me gronder deux ou trois jours plus tard, 
parce que j'avais pris un melon dans le jardin d'un nègre et que je 
m'en étais régalé. 

— 11 est convenu que nous pouvons prendre ce dont nous avons 
besoin, lui dis-je, et j'avais besoin du melon. 

— Tu n'en avais pas besoin pour sortir de prison, répliqua- t-il, et 
cela change la thèse. S'il nous avait fallu un melon afin d'y cacher un 
poignard et de le faire parvenir à Jim pour tuer son geôlier, personne 
n'y trouverait à redire. 

— Eh bien, je ne vois pas ce qu'on gagne à représenter un prison- 
nier, si on ne peut seulement pas manger une tranche de melon à sa 
place. 



PRÉPARATIFS D'ÉVASION. 231 

La dispute ne dura guère et ce ne fut pas moi qui eus le dernier mot. 

Ce jour-là, nous commençâmes nos préparatifs d'évasion. Tom pro- 
fita d'un moment où la cour était déserte pour porter le sac dans l'ap- 
pentis, pendant que je montais la garde. Il ne tarda pas à me rejoindre, 
puis nous allâmes nous asseoir sous les arbres pour causer à notre 
aise. 

— Tout a bien marché jusqu'à présent, me dit Tom ; il ne nous reste 
plus qu'à trouver des outils convenables. 

— Il me semble qu'il y a là-bas plus de pioches qu'il n'en faut. Pour- 
quoi ne pas s'en servir? 

Tom me regarda d'un air de pitié. 

— Huck Finn, me demanda-t-il, depuis quand fournit-on des pelles 
et des pioches à un prisonnier? Autant vaudrait lui remettre tout de 
suite la clef de son cachot ! Quel mérite aurait-il à s'évader, alors ? 
Non, non, ce sont là des outils qu'on ne fournirait pas même à un roi. 

— Si tu ne veux pas des pioches, que te faut-il ? 

— Deux couteaux de table. 

— Pour creuser un trou sous la hutte? C'est bête. 

— Non, ce n'est pas bête, c'est le vrai moyen, le moyen le plus usité ; 
il n'y en a guère d'autre, du moins dans les histoires que je connais. 
Les prisonniers creusent toujours avec un couteau, et pas dans la terre 
encore ! En général, ils ont à percer un mur de pierre et je te laisse à 
penser si c'est facile. Sais-tu combien le fameux prisonnier du château 
d'If, dans le port de Marseille, a mis de temps à creuser une galerie 
dans le roc? Devine un peu. 

— Un mois ? Deux mois ? 

— Trente-sept ans, Huck ! Je voudrais que Jim fût enfermé dans une 
forteresse comme celle-là ! 

— Moi, pas. Jim est trop vieux... pense donc ! Il ne durera pas 
trente-sept ans ! 

— Jim durera assez. Nous serons obligés d'aller plus vite que je ne 
voudrais. Pour bien faire, nous devrions y mettre au moins deux ans ; 



232 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

mais il n'y a pas moyen. L'oncle Silas a écrit à la Nouvelle-Orléans ; il 
ne tardera pas à apprendre que l'offre de 200 dollars est une attrape, 
et alors il lâchera Jim, ou fera une annonce dans les journaux. Nous 
n'avons donc qu'à creuser le tunnel le plus tôt possible et à délivrer 
notre prisonnier à la première alerte. Rien ne nous empêchera ensuite 
de supposer qu'il a passé trente-sept ans dans son cachot. 

— A la bonne heure, Tom ! Nous voilà d'accord. Nous supposerons 
tout ce que tu voudras. Pour peu que tu y tiennes, je supposerai qu'il 
y est resté cent ans. Maintenant, tu peux compter sur moi pour esca- 
moter les deux couteaux. 

— Prends-en trois, pendant que tu y seras. Il m'en faut un pour 
faire une scie. 

— C'est inutile, répliquai-je. Tu oublies donc qu'on a laissé dans 
notre chambre une petite scie toute faite ? 

Tom haussa de nouveau les épaules d'un air découragé. 

— Une scie toute faite? répéta-t-il. Pour un prisonnier? C'est perdre 
son temps que d'essayer de t' apprendre quelque chose... Enfin, va tou- 
jours emprunter les couteaux — trois couteaux, entends-tu ? 



XXIX 



LE TUNNEL. 



Ce soir-là, lorsque tout le monde fut endormi, nous descendîmes 
dans la cour en prenant encore pour escalier le conducteur du para- 
tonnerre. Cinq minutes plus tard, enfermés dans l'appentis, nous nous 
mettions à l'œuvre à la faible lueur du bois phosphorescent que nous 
avions tiré du sac. Notre premier soin fut de déblayer un espace de 
cinq à six pieds vers le milieu du mur de bûches. 

— En creusant là, me dit Tom, nous arriverons juste sous le lit de 
Jim, et personne ne se doutera que le cachot est miné ; la couverture 
du prisonnier traîne à terre et j'espère qu'on ne s'avisera pas de la 
soulever. 

— Quand même il n'y aurait pas de couverture, répliquai-je, on ne 
verrait pas le trou ; il fait trop noir dans la hutte. 

— S'il n'y avait aucun risque à courir, je ne m'en mêlerais pas, 
riposta Tom en frappant du pied. Tu m'impatientes, à la fin ! 

Comme je ne voulais pas l'impatienter, je me tus. Nous travaillâmes 
jusqu'à près de minuit. Il n'y a rien de fatigant comme de creuser la 
terre avec un couteau ; les paumes de nos mains étaient semées d'am- 
poules et le tunnel n'avançait guère. 

— Ce n'est pas une besogne de trente-sept ans, Tom, dis-je enGn. 
A ce train-là, il nous en faudra bien trente-huit. 

Il cessa à son tour de creuser. 

— Tu as raison, Huck, répliqua-t-il au bout d'un instant, après avoir 
poussé un gros soupir. Nous n'en viendrons jamais à bout de cette 
façon. J'ai oublié une chose. Un prisonnier a toujours assez de temps 
devant lui; il creuse avec n'importe quoi sans s'abîmer les doigts, 

30 



234 



LES AVENTURES DE IIUGK FINN. 



parce qu'il se repose toutes les dix minutes. Par malheur, nous 
sommes trop pressés ; si nous creusions deux heures de plus avec ces 
outils-là, nous serions forcés d'attendre huit jours avant do pouvoir 
recommencer. Regarde un peu mes mains. 

— Et les miennes donc ! Que proposes-tu alors ? 

— Je vais te le dire. Ce n'est pas correct, c'est sauter à pieds joints 
par-dessus toutes les règles ; mais, que veux-tu? Prenons une pioche 
et faisons semblant de croire que c'est un couteau. Dans un cas comme 




Regarde un peu mes mains. 



le nôtre, l'emploi d'une pioche est excusable... Allons, passe-moi un 
couteau. 

Il en avait déjà un, ce qui ne m'empôcha pas de lui offrir le mien. Il 
le jeta au loin et répéta : 

— Passe-moi un couteau ! 

Cette fois, je compris. Je ramassai une pioche dans le tas, je la 
lui donnai et il se remit aussitôt à la besogne sans ajouter un mot. 
Moi, je m'armai d'une bôche et nous fîmes voler la terre. Au bout 
d'une demi-heure, nous en avions assez, bien que nos couteaux de 
rechange fussent beaucoup plus faciles à manier; mais, au moins, 
nous avions creusé un trou assez profond. 
, Lorsque j'eus regagné notre chambre à coucher en prenant le chemin 



LE TUNNEL. 235 



le plus court — c'est-à-dire l'escalier — je regardai par la fenêtre et je 
vis Tom qui s'efforçait de grimper le long du paratonnerre. Il avait 
trop mal aux mains et il dut y renoncer. 

— Remonte donc par l'escalier, lui dis-je ; tu t'imagineras que tu es 
rentré par la fenêtre. 

C'est ce qu'il fît. 

Le lendemain, Tom emprunta dans la maison une cuiller d'étain et 
un chandelier de cuivre afin de fabriquer des plumes pour Jim. Il esca- 
mota aussi une demi-douzaine de chandelles. De mon côté, je rôdai 
autour des cabanes des nègres et je finis par mettre la main sur trois 
assiettes d'étain. Tom trouva que ce n'était pas assez. 

— Bah ! lui dis-je, personne ne les verra. Elles tomberont dans les 
hautes herbes quand Jim les glissera entre les planches qui bouchent 
la lucarne. Nous n'aurons qu'à les ramasser et à les lui rendre. 

— Soit, répliqua Tom d'un ton peu satisfait. A présent, il s'agit de 
chercher comment nous ferons parvenir au prisonnier la corde à 
nœuds, les plumes et le reste. 

— Il n'y a pas besoin de chercher, Tom ; nous lui remettrons tout 
lorsque le tunnel sera fini. 

— Non, par exemple! s'écria Tom, qui me regarda d'un air dédai- 
gneux. Jamais de la vie ! Nous avons le choix d'une foule d'autres 
moyens plus ingénieux. Tu verras. Mais il faut d'abord que Jim soit 
prévenu. 

Cette nuit-là, nous descendîmes par le conducteur du paratonnerre 
un peu après dix heures. Tom avait emporté une des chandelles. En 
arrivant en face du cachot, il grimpa sur mes épaules, juste au-dessous de 
la lucarne, et laissa tomber sa chandelle dans la hutte. Puis nous nous 
remîmes au travail dans l'appentis avec tant d'ardeur, qu'au bout de 
deux heures la besogne était terminée. Nous nous glissâmes dans le 
cachot en passant sous le lit du prisonnier. A force de chercher à lù- 
tons, nous retrouvâmes la chandelle, qui fut vite allumée. Jim ronflait; 
mais nous n'eûmes pas de peine à le réveiller. Bien qu'il n'eût rien 



236 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

entendu, notre visite ne sembla pas trop l'étonner. Du reste, nous 
avions eu soin de le réveiller assez doucement pour ne pas l'effrayer. 
Ce fat en pleurant presque de joie qu'il s'écria : 

— Je savais bien, Huck; je savais bien, massa Tom, que vous me 
tiendriez parole. Vous venez me délivrer, pas vrai ? Cette chaîne n'est 
pas très épaisse. Où est votre lime? 

Tom répondit qu'il ne donnerait pas un rat mort pour délivrer un 
prisonnier à l'aide d'un procédé aussi commode; puis il s'assit au bord 
du lit et expliqua nos plans à Jim. 

— Ce sera plus long, ajouta-t-il; mais tu n'as pas à t'inquiéter. A la 
première alerte, nous brusquerons l'aventure, et en route! 

Jim ne se résigna qu'à contre-cœur, tout en reconnaissant que nous 
savions mieux que lui comment on doit s'y prendre. 11 avoua d'ailleurs 
qu'il n'était pas à plaindre, parce que l'oncle Silas et la tante Sally 
venaient tous les deux jours s'assurer qa'il ne manquait de rien. 

— J'ai trouvé mon joint! s'écria Tom. C'est par eux que nous t'en- 
verrons une partie des objets dont un prisonnier a besoin. 

— Tu bats la campagne, Tom, lui dis-je; autant vaudrait leur mon- 
trer tout de suite notre tunnel. 

Selon sa coutume, il ne tint aucun compte de mon objection et con- 
tinua : 

— Lorsqu'ils te rendront visite, empoigne ce que tu trouveras dans 
les poches de mon oncle ou attaché aux cordons du tablier de ma 
tante. Il te faudra une chemise blanche, une corde à nœuds et d'autres 
choses qui tiennent trop de place pour que nous en chargions un geô- 
lier sans qu'il s'en aperçoive. Nous te les ferons passer dans un pain 
ou dans un pâté, ainsi que ça se pratique généralement. Tu auras 
soin de ne pas te mettre à manger avant que Sambo ait emporté le 
panier. 

Le prisonnier ouvrait de grands yeux. Quand Tom lui eut expliqué 
comment il devait tracer des gribouillages sur la chemise avec son 
sang, cacher l'échelle de corde sous sa couverture, et cœtera^ il parut 



LE TUNNEL. 237 



encore plus étonné. Néanmoins, après avoir répété dix fois qu'il no 
voyait pas à quoi tout cela servait, il promit de faire ce qu'on lui de- 
mandait. 

Nous sortîmes à quatre pattes par le tunnel et nous regagnâmes 
notre lit. Bien que nos mains fussent dans un piteux état, Tom jubi- 
lait. 11 déclara que rien n'était aussi amusant que de s'échapper d'une 
forteresse. 

— Je ne regrette qu'une chose, me dit-il. Quel dommage de ne pas 
pouvoir garder le prisonnier dans son cachot pendant les trente-sept 
ans ! Il s'y habituerait si bien qu'il ne voudrait plus s'en aller et son 
histoire nous rendrait tous fameux. 

Il s'endormit en parlant de son Masque de fer, de Latude et de je 
ne sais qui encore. Le lendemain, il ne songeait plus qu'à Jim. Son 
premier soin fut de se rendre au bûcher, où il brisa à coups de hache 
le chandelier dont il mit les morceaux dans sa poche avec la cuiller. 
Ensuite nous allâmes du côté des cabanes des nègres, et, tandis que je 
détournais l'attention de Sambo, Tom fourra un des fragments du 
chandelier dans un pain destiné au prisonnier. 

Nous accompagnâmes Sambo jusqu'au cachot afin d'assister au dé- 
ballage du panier. Eh bien, les livres ont beau conseiller ce moyen-là, 
il n'est pas toujours bon, même quand le prisonnier est prévenu, sur- 
tout s'il a trop faim. Du moins, il ne réussit pas dans le cas de Jim, 
qui, oubliant les recommandations de la veille, mordit dans le pain 
juste au mauvais endroit et faillit se casser plusieurs dents. 

C'était sa faute, et Tom le lui fit avouer plus tard en l'engageant à 
ne plus rien manger désormais sans avoir sondé ses provisions de 
bouche à coups de canif. Par bonheur, il n'eut pas le temps de se 
plaindre. Au môme instant deux chiens débouchèrent de dessous le 
lit du prisonnier, bientôt suivis de neuf autres. Nous avions oublié 
de fermer l'entrée du tunnel! Les intrus gambadaient autour de 
Sambo, qui ne comprenait pas d'où ils venaient. Le pauvre nègre cria : 
« Encore ces sorcières ! » et se roula sur le sol au milieu de ses amis 



238 LliS AVENTURES DE HUGK FINN. 

que la peur et l'obscurité l'empêchaient de reconnaître. Tom ne perdit 
pas la tête. Il se dépêcha de pousser la porte, sortit et lança au loin un 
morceau de viande qui attira dehors toute la meute. 11 me rejoignit au 
bout d'une minute ou deux et je devinai que les chiens ne rentreraient 
pas par le tunnel, quoiqu'il ne se donnât pas la peine de me rassurer 
sur ce point. Il ne s'occupa que du geôlier. 

— Sambo, dit-il d'un ton de reproche, en voilà assez de ces histoires. 
Est-ce que tu te figures encore avoir entendu parler? 

Sambo se releva et regarda autour de lui d'un air effrayé. 

— Massa Sid, répliqua-t-il, non seulement j'ai cru entendre aboyer 
un million de chiens, mais ils m'ont léché la figure; je les ai sentis^ 
massa Sid... Ah! je voudrais mettre la main sur ces sorcières, rien 
qu'une minute ! Elles y regarderaient à deux fois, après, avant de me 
tourmenter. 

— Eh bien, je vais te dire ce que j'en pense. Pourquoi arrivent-elles 
ici juste à l'heure du déjeuner de Jim? Parce qu'elles ont faim. Pour 
qu'elles te laissent tranquille, il faudrait leur préparer un de ces pâtés 
qu'elles aiment. 

— Me voilà bien avancé, massa Sid! Est-ce que je sais préparer un 
plat pour les sorcières? 

— Non, parbleu! Ce n'est pas une cuisine de nègre. Je le préparerai 
moi-même. Seulement, je te conseille de tourner le dos quand nous 
mettrons quelque chose dans ton panier et surtout quand Jim le débal- 
lera. Ne touche à rien ; ça pourrait rompre le charme et te porter 
malheur. 

— Je m'en garderai bien, massa Sid; je n'y toucherais pas du bout 
du doigt — non, pas pour 1 000 dollars. 



XXX 



LES TROUVAILLES DE TOM. 



Cette affaire ayant été arrangée à la grande satisfaction de Tom et 
de Sambo, nous sortîmes du cachot pour opérer des fouilles dans un 
coin de la cour où l'on jetait les vieilles chaussures, les bouteilles cas- 
sées, les chiffons et d'autres non-valeurs. Tom finit par découvrir ce 
qu'il cherchait, une vieille cas- 
serole, dont nous bouchâmes 
tant bien que mal les trous 
afin d'y cuire notre pâté, ou 
plutôt la croûte du pâté qui 
devait contenir la corde à 
nœuds. Unedemi-heure après, 
nous avions emprunté dans 
l'office plus de farine qu'il ne 
nous en fallait. Tom ramassa 
aussi deux gros clous. 

— C'est très commode pour 
graver son nom sur les murs ^'''"^ opérons dos fouilles. 

d'un cachot et pour leur confier le secret de ses chagrins. 11 y a des 
prisonniers qui auraient payé cher ces machines-là; nous les enver- 
rons à Jim aujourd'hui même. 

Il en déposa un dans la poche d'un tablier que tante Sally avait 
accroché au dos d'une chaise, et fourra l'autre sous le galon du cha- 
peau de son oncle. Il savait par les enfants que Jim recevrait une visite 
cet après-midi. Lorsque le cornet à bouquin sonna l'heure du déjeu- 
ner, nous étions déjà dans la salle à manger. Tante Sally se fit un peu 




240 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

attendre et Tom profita de l'occasion pour glisser la cuiller dans une 
des poches de son oncle. La maîtresse de la maison arriva en proie à 
un accès de mauvaise humeur qu'elle eut de la peine à contenir, jus- 
qu'à ce que son mari eût récité le bénédicité. Alors, tout en versant le 
café, elle laissa éclater sa colère. 

— C'est inconcevable ! s'écria-t-elle. Les chiens font trop bonne 
garde pour qu'un étranger ait pu s'introduire dans le séchoir, et 
pourtant ta chemise de toile a disparu. Je l'ai cherchée partout. En- 
volée ! 

Je ne savais quelle contenance garder et Tom ne devait pas se sentir 
à l'aise non plus. Si tante Sally nous avait regardés en ce moment, 
elle aurait soupçonné que les voleurs n'étaient pas loin. Elle songea 
d'autant moins à nous, que son mari jugea à propos de se disculper. 

— Je t'assure, Sally, que je n'y ai pas touché, dit-il. 

— Oh ! je ne t'accuse pas. Tu es assez distrait pour te laisser 
prendre la chemise que tu as sur le dos, mais pas assez pour te déva- 
liser toi-même. D'ailleurs, ce n'est pas tout. 

— Comment ! il manque encore quelque chose? 

— Oui ; il manque six chandelles et une cuiller. Les rats ont peul- 
èlre avalé les chandelles; pour sûr, ils n'ont pas avalé la cuiller. Je 
m'étonne qu'ils n'emportent pas la maison ; ils se nicheraient dans tes 
cheveux que tu ne t'en apercevrais seulement pas. Voilà six mois que 
tu promets de boucher leurs trous. 

— Ne te fâche pas ; je les boucherai demain. 

— Ne te presse pas. Attends jusqu'à l'année prochaine... Eh bien! 
Mathilde ! 

Mathilde reçut un bon coup de dé sur la tète et retira ses doigts du 
sucrier sans se faire prier. Au môme instant, Lise se montra à la 
porte. 

— Je viens de ramasser le linge sur les cordes, dit-elle, et il me 
manque un drap de lit; il ne m'en reste que trois. 

— Un drap de lit? répéta tante Sally. C'est trop fort ! 



LES TROUVAILLES DE TOM. 241 

— Je boucherai les trous aujourd'hui même, dit l'oncle Silas. 

— Tais-toi donc ; les rats ne sont pas en cause... Une chemise, six 
chandelles, un drap de lit et une cuiller. 

— Massa Silas, dit un négrillon dont la tête apparut derrière la jupe 
de sa mère, Sambo ne retrouve pas le chandelier que vous lui aviez 
donné à nettoyer. 

— Emmène-le vite, Lise, s'écria tante Sally, ou je serai tentée de 
lui casser la tête... En voilà assez pour aujourd'hui! 

Elle était à bout de patience, et vous conviendrez qu'il y avait de 
quoi. 

— Tu as raison, répliqua l'oncle Silas, qui, comme nous, achevait 
tranquillement son déjeuner. A chaque jour suffit sa peine. Ce qu'on 
croyait perdu se retrouve souvent à l'heure où l'on y songe le 
moins. 

Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, où il cherchait sans 
doute son mouchoir, et il en tira la cuiller destinée au prisonnier. Tante 
Sally, les mains levées, demeura bouche bée. Tom se mit à tousser 
afin de cacher son envie de rire. Pour ma part, j'aurais voulu être à 
Jéricho ou plus loin. Mon inquiétude ne dura guère. 

— Avec toi, il ne faut jamais s'étonner de rien, dit tante Sally. Tu 
l'avais dans ta poche tout le temps ! 

— J'ignore comment elle est venue là, répondit le coupable d'un 
air penaud. Ce matin, j'ai marqué dans mon Nouveau Testament le 
chapitre que je voulais lire au nègre évadé. Cette cuiller me sera tom- 
bée sous la main et je l'aurai mise dans ma poche au lieu du livre. Si 
le livre est toujours dans ma chambre, cela prouvera que... 

— Au nom du ciel, laisse-moi un peu de repos! Allez-vous-en tous! 
L'oncle Silas s'empressa d'obéir et nous suivîmes son exemple. 

Comme nous traversions le parloir, il prit son chapeau sur la table et 
le clou tomba par terre. Il b ramassa, le posa sur la cheminée et sortit 
comme s'il eût été habitué à trouver tous les jours des clous dans son 
chapeau. 

31 



242 LES AVENTURES DE llUCK FlNiN. 

— Tu vois, me dit Tom, on ne peut seulement pas compter sur lui 
pour remettre un simple clou à un prisonnier. C'est égal, l'histoire de 
la cuiller a bien tourné. Il nous a tirés d'un mauvais pas sans s'en dou- 
ter, et il mérite que nous fassions quelque chose pour lui. Nous lui 
éviterons la peine de boucher les trous de rat. 

Les trous ne manquaient pas dans le cellier. Il nous fallut près 
d'une heure pour calfeutrer toutes les issues; mais la besogne fut bien 
faite. A peine étions-nous remontés, que l'oncle Silas arriva, une 
chandelle dans une main, un petit baquet dans l'autre. J'allais le pré- 
venir, quand Tom me saisit par le bras et me dit tout bas : 

— Il ne nous a pas vus. Laissons-lui le plaisir de la surprise ; il ne 
nous en remerciera que davantage. 

L'oncle Silas ne nous remercia pas du tout. Il remonta au bout 
d'une dizaine de minutes, et, cette fois, il nous aperçut en atteignant le 
haut de l'escalier. 

— D'où venez-vous, mes enfants? nous demanda-t-il. Je vous ai 
cherchés partout; mais je n'ai plus besoin de vous. Les trous sont 
bouchés. Par exemple, je ne me rappelle pas quel jour je suis des- 
cendu dans le cellier. 

Et il s'éloigna en grommelant. 

Tom aussi était de mauvaise humeur. Il regrettait sa cuiller, dont il 
prétendait ne pouvoir se passer. Après avoir réfléchi, il m'expliqua 
comment il voulait réparer la bévue de l'oncle Silas. Son plan me parut 
trop compliqué. 

— A quoi bon ces manigances? lui demandai-je. Il serait beaucoup 
plus simple de... 

— De faire comme tout le monde, n'est-ce pas? Tu oublies qu'un 
prisonnier ne peut pas faire comme tout le monde. 

— 11 me semble pourtant que tu t'es contenté de prendre la cuiller 
dans le panier, et tu vas recommencer. 

— Cette fois, ce ne sera pas la même chose, puisque nous risquons 
d'être découverts. Viens donc ! 



LES TROUVAILLES DK ÏOM. 243 

Nous allumes rejoindre tante Sally dans la salle à manger, où elle 
était en train de ranger la vaisselle dan-s le buffet. Lorsqu'elle se re- 
tourna, j'avais déjà glissé une des cuillers dans ma manche et Tom 
étalait les autres sur la table. 

— C'est drôle, ma tante, dit-il, je croyais que l'on avait retrouvé 
cette cuiller, et il n'y en a que neuf. 

— Ne me tracassez pas ; je l'ai mise moi-même dans le panier et il 
doit y en avoir dix. 

— Nous les avons comptées et il en manque toujours une. 
Naturellement, tante Sally se fâcha ; mais elle se mit à compter à 

son tour, comme vous l'auriez fait à sa place. 

— C'est vrai, s'écria-t-elle, il n'y en a que neuf... Je suis cependant 
bien sûre... Elle n'est pas tombée sous la table? 

Non ; elle n'était point tombée sous la table, mais dans la poche de 
son tablier, d'où Jim la retira une heure plus tard, en même temps 
que le clou. Tante Sally, après avoir secoué le panier, avoua tout bon- 
nement qu'elle avait pu se tromper et nous pria de déguerpir, menaçant 
de nous frotter les oreilles si nous reparaissions avant l'heure du 
dîner. 

Tom ne se montra pas satisfait de ce dénouement. Selon lui, la 
seconde disparition de la cuiller n'avait pas causé assez de surprise. Il 
parla même, afin de se rattraper, de remettre le drap de lit en place et 
d'en choisir un plus beau dans l'armoire au linge. 

— Sais-tu où est l'armoire au linge? me demanda-t-il. 

— Non, répliquai-je. 

— Oh ! tu ne sais jamais rien, toi. Alors, occupons-nous du pâté qui 
doit contenir l'échelle de Jim. 

Ce pâté-là nous donna beaucoup de peine. Nous allâmes le préparer 
dans le bois. Le beurre et la farine ne manquaient pas; mais il ne fut 
pas fini ce jour-là. Nous gaspillâmes trois casseroles de farine sans 
obtenir un bon résultat. Nous n'avions besoin que d'une croûte, et, 
comme il n'y avait rien dessous, le haut s'effondrait toujours. Ce ne fut 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



qu'après nous être brûlé les doigts et avoir été presque aveuglés par la 
fumée, que nous songeâmes au vrai moyen, c'est-à-dire à placer la 
corde à nœuds dans la casserole, avant de faire cuire la pâte. Or, 
l'échelle n'était pas encore prête. Vers dix heures, nous portâmes le 
drap de lit dans le cachot, où Jim nous aida à le déchirer en petites 
bandes et à fabriquer une belle corde à nœuds, assez longue pour 
pendre dix nègres. Il fut convenu entre nous que nous y avions tra- 
vaillé pendant plus de neuf mois. 




Nous la remplîmes avec la corde. 



Le lendemain, nous nous aperçûmes que la corde ne tiendrait pas 
dans la casserole ; il y en avait de quoi remplir cent pâtés. Par bonheur, 
l'oncle Silas possédait une superbe bassinoire, à laquelle il attachait un 
grand prix, attendu qu'elle avait été apportée d'Angleterre par un de 
ses ancêtres. 11 ne s'en servait jamais; elle faisait justement notre 
affaire, parce que la longueur du manche permettait de la retirer du 
feu sans se rôtir les mains. Après l'avoir garnie à l'intérieur, nous la 
remplîmes avec la corde, ou plutôt avec un quart de la corde, dont Tom 
se résigna, à son grand regret, à jeter le reste dans un buisson, en 
disant : 



LES TROUVAILLES DE TOM. 245 



— C'est dommage qu'elle ne soit pas plus longue ; mais on verra 
bien à quoi elle devait servir. 

Ce sacrifice accompli, l'échelle fut recouverte d'une double couche 
de pâte, la bassinoire fermée et entourée de braise. Au bout d'une 
quinzaine de minutes, le plat était cuit à point. 

Sambo tourna le dos tandis que nous placions au fond du panier le 
produit de notre cuisine et trois assiettes d'étain. Jim était prévenu. 
Dès qu'il se trouva seul, il brisa la croûte, fourra la corde dans son tra- 
versin et cacha les assiettes. 



XXXI 

COULEUVRES ET ARAIGNÉES. 

A notre prochaine entrevue, pendant que Jim et moi aiguisions nos 
plumes sur un morceau de brique, Tom renouvela ses instructions. 
Lorsqu'il eut expliqué au nègre qu'un prisonnier doit se désennuyer en 
couvrant d'inscriptions les murs de son cachot, Jim se rebéqua. Il 
déclara qu'il aimait mieux dormir. C'était très facile de gribouiller des 
ronds ou des croix sur la chemise et sur les assiettes ; mais il ne voulait 
pas passer ses jours à gratter des bûches. 

Tom insista. 

— Voyons, dit-il, tu ne peux pas sortir d'ici sans laisser la moindre 
trace de ton passage ; ça ne serait pas dans les règles. Je connais une 
masse de très belles inscriptions. Je vais tâcher de me souvenir de 
quelques-unes, qui suffiront pour commencer. 

Il prit son crayon, griffonna sur un bout do papier, puis il lut : 

1" Ici^ une victime de rinjustice des hommes a poussé son dernier 
soupir. 

2° Dans ce sombre donjon, un infortuné captifs abandonné par tous ses 
amis, a terminé sa misérable existence. 

8° Ici, après une lente agonie, qui a duré trente-sept ans, le visage caché 
sous un masque de fer, a péri le fils de Louis XIV. 

La voix de Tom tremblait comme s'il eut été sur le point de pleurer; 
mais Jim s'attendrit d'autant moins qu'il n'y comprenait rien. Il s'in- 
surgea de nouveau et je plaidai sa cause. 

— Il a raison, dis-je. 11 n'a jamais appris à écrire. 

— Je le sais bien, répliqua Tom. Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, 
car je pourrais tracer les lettres moi-même et il n'aurait qu'à suivre les 



COULEUVRES ET ARAIGNÉES. 247 

lignes. Mais, en général, les murs d'un cachot ne sont pas en bois. 11 
nous faudrait un rocher. 

Jim opina que la pierre, étant plus dure que le bois, exigerait beau- 
coup plus de temps et qu'il ne sortirait jamais de la hutte. 

— Au contraire, riposta Tom, nous n'aurions pas besoin de tant 
creuser et nous irions plus vite. 

— Pas avec ces outils-là, massa Tom. 

— Que veux-tu, Jim? Un prisonnier n'a pas le droit d'employer des 
outils ordinaires ; sans cela, nous en aurions emprunté ou acheté. 

Le nègre ne trouva rien à répondre et Jim se mit à examiner ce 
qu'il appelait « nos plumes ». Nous avions beau frotter la cuiller et le 
chandelier sur la brique, nous n'arrivions pas à les affiler. 

— C'est la faute de la brique, reprit Tom au bout d'un instant. J'ai 
lu quelque part que Latude, ou un autre, avait remplacé une lime par 
une brique ; mais celle-là me semble trop molle. Je me souviens main- 
tenant qu'il y a, près de la scierie abandonnée, une vieille meule. Je 
tiens mon rocher ! Nous l'amènerons ici et nous ferons d'une pierre 
trois coups — elle nous servira à aiguiser nos plumes, à transformer en 
scie un de nos couteaux, et il nous sera facile d'y graver nos inscrip- 
tions. 

Il n'était pas encore minuit et nous partîmes à la recherche de notre 
rocher. Quoique la meule ne demandât qu'à rouler, elle nous donna 
assez de mal. Nous nous tenions de chaque côté pour l'empêcher de 
tomber ; mais elle menaça plusieurs fois de nous écraser en inclinant 
trop à droite ou à gauche. Elle courait souvent plus vite que nous 
n'aurions voulu et, lorsque le terrain montait, il fallait un rude coup 
d'épaule pour la remettre en marche. A mi-chemin — plouf! — elle 
s'étala par terre. Nous n'en pouvions plus de fatigue et l'aide du pri- 
sonnier devenait indispensable. Tom lui-môme finit par en convenir. 

Nous n'eûmes qu'à soulever le pied du lit pour dégager la chaîne, 
que nous enroulâmes autour du cou du captif, puis nous sortîmes, en 
rampant, par le tunnel. Jim releva la meule en un clin d'œil. Nous 



2i8 



LES AVENTURES DE llUCK FINN. 



nous y attelâmes tous les trois et elle roula bon train jusqu'à l'appentis. 

La galerie souterraine n'était ni assez large ni assez élevée pour livrer 

passage à notre rocher ; mais le nègre vint encore à notre secours ; il 

saisit une des pioches et nous tira vite d'embarras. Sans lui, je crois 

que la meule ne serait jamais arrivée dans la hutte. 
Cette besogne accomplie, Tom, au lieu de se reposer, se mit aussitôt 

à l'œuvre et traça légèrement la plus belle de ses inscriptions sur ce 

qu'il appelait v le mur du cachot ». 

— Maintenant, dit-il au nègre, 
passe-moi ton clou pour que je te 
montre de quelle façon tu dois t'y 
prendre pour bien graver les let- 
tres. Tu vois, ce clou fait un excel- 
lent ciseau, et cette petite barre de 
fer que j'ai ramassée dans l'ap- 
pentis, te servira de marteau. Tu 
travailleras à ta première inscrip- 
tion tant que ta chandelle durera ; 
ensuite tu pourras te coucher, après 
avoir caché la meule sous ta pail- 
lasse. Demain, nous t'apporterons 

d'autres chandelles. Bonne nuit, et dors bien. 

Au moment où nous allions nous glisser sous le lit, il s'arrêta et 

demanda : 

— As-tu des araignées ici, Jim? 

-— Non, massa Tom, je ne crois pas. 

— Un cachot sans araignées! J'ai bien fait d'y penser. Nous t'en 
apporterons. 

~ Je n'ai pas besoin d'araignées, massa Tom. Je ne peux pas les 
souffrir. Autant vaudrait m'apporter un serpent à sonnettes. 
Tom réfléchit un instant. 

— C'est une fameuse idée ! dit-il. Je parie que plus d'un prisonnier 




Ce clou fait un excelieiil cis.:?au. 



COULEUVRES ET ARAIGiNÉES. 2J9 

a eu un serpent à sonnettes pour compagnon d'infortune, bien que les 
livres n'en parlent pas. Où le garderais-tu? 

— Où garderais-je quoi, massa Tom ? 

— Ton serpent à sonnettes. 

— Miséricorde ! Huck vous dira que je suis payé pour ne pas aimer 
ces bêtes-là. 

— Je connais l'histoire. Ici, ce ne serait pas la môme chose ; tu 
aurais le temps de les apprivoiser. 

— Les apprivoiser ! 

— Oui, et c'est très facile. Tous les animaux sont reconnaissants, 
lorsqu'on est bon pour eux et qu'on les dorlote. Ils ne font jamais de 
mal aux gens qui les traitent bien. Essaye — je ne te demande que ça 
: — essaye, et bientôt les serpents ne voudront plus te quitter. Ils dor- 
miront entortillés autour de ton bras ou de ta jambe et te laisseront 
mettre leur tête dans ta bouche. 

— Brrr... Essayez vous-même, massa Tom. Moi, j'aurais trop peur. 

— Tu es plus obstiné qu'une mule, Jim. Les prisonniers sont tou- 
jours enchantés d'avoir une bête à apprivoiser, et ils rencontrent rare- 
ment un serpent à sonnettes. Tu serais peut-être le premier, et tu peux 
être sûr qu'on parlerait de toi. Huck et moi, nous finirions bien par t'en 
trouver un. 

— Vous le garderez pour vous, alors ; je n'en veux pas. 

~ Puisque tu es aussi têtu, j'y renonce. Nous t'apporterons des cou- 
leuvres. Nous leur coudrons des boutons à la queue et nous croirons 
que ce sont des crotales. Là, es-tu satisfait? 

— Eh bien, non, massa Tom. Je puis supporter les couleuvres; mais 
je m'en passerais volontiers. Je m'en passais très bien avant votre 
arrivée. 

— Tu avais tort, parce que tu dois avoir l'air d'un vrai prisonnier, 
si tu veux que nous te délivrions. Y a-t-il des rats ici? 

— Je n'en ai pas vu un seul. 

— Sois tranquille, nous t'en procurerons. 

32 



250 LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

— Je n'ai pas besoin de rats non plus, massa Tom. Ils me grigno- 
teraient les pieds et m'empêcheraient de dormir. C'est bien assez des 
couleuvres. 

— Allons donc ! Dans un cachot, les rats sont encore plus néces- 
saires que les serpents. Si Huck n'était pas à moitié endormi, il te l'au- 
rait déjà dit. Tu ne peux pas t'en passer. Presque tous les prisonniers 
en ont — du moins ceux dont l'histoire vaut la peine d'être lue. Tu les 
nourriras, tu leur apprendras des tours et ils s'attacheront à toi. Il n'y 
a rien d'aussi facile à dresser que les serpents et les rats, excepté les 
chevaux. Par exemple, il faudrait... As-tu quelque chose pour leur 
faire de la musique ? 

— Je n'ai que ma guimbarde ; ça ne les amuserait pas. 

— Tu te trompes joliment. Tous les animaux aiment la musique — 
dans un cachot, ils en raffolent, quand elle n'est pas trop gaie. La 
guimbarde est justement ce qui leur convient. Tu n'auras qu'à leur 
jouer un air un peu triste, le soir avant de t'endormir ou le matin de 
bonne heure ; au bout de cinq minutes, les araignées, les couleuvres, 
les rats commenceront à s'inquiéter ; ils croiront que tu es malade et 
fourmilleront autour de toi pour avoir de tes nouvelles. 

• — - Et si je ne joue pas de la guimbarde ? 

— Dame, il y a gros à parier que tu ne les apprivoiseras pas, et ce 
sera dommage, car alors on ne parlera jamais de toi dans un livre... 
Bon ! j'allais oublier une chose importante. Crois-tu qu'une plante 
prendrait racine ici et donnerait des fleurs ? 

— - Pas probable, massa Tom. 

— Tu pourras toujours essayer. D'autres prisonniers ont fait pousser 
une plante entre deux pavés, ce qui me semble bien plus difficile. 

— Un bouillon-blanc viendrait peut-être ici, mais il ne vaudrait pas 
l'eau qu'il boirait. 

— Tu ne sais pas ce que tu dis, Jim. Nous t'en apporterons un pied ; 
tu le planteras dans ce coin et tu le soigneras comme la prunelle de 
tes yeux. Nous ne l'appellerons pas bouillon-blanc^ mais Picciola — 



COULEUVRES ET ARAIGNEES. 251 

c',est Kl le vrai nom d'une fleur dans une prison. Tu l'arroseras... 

— Oh ! ce n'est pas l'eau qui me manquera, j'ai ma cruche. 

— Lai?se-moi tranquille avec ta cruche. Tu arroseras le bouillon- 
blanc avec tes larmes, autrement, nous ne pourrions pas l'appeler 
Picciola. 

— Alors, le bouillon-blanc mourra de soif, massa Tom. Demandez à 
Huck s'il m'a jamais vu pleurer. 

Tom parut un moment embarrassé ; mais il tenait à son idée et n'y 
renonça pas pour si peu. 

— Eh bien, dit-il, nous nous en tirerons tout de môme. Je mettrai 
une botte d'oignons dans le panier de Sambo et tu les couperas quand 
Picciola aura besoin d'être arrosée. Te voilà content, j'espère ? 

Jim répondit qu'il aimerait mieux du tabac ; puis il envoya aux cinq 
cents diables Picciola, les araignées, les inscriptions et le reste. Cette 
ibis, Tom perdit patience. 

— Quoi ! s'écria-t-il, on te fournit les meilleures occasions qu'un 
prisonnier ait jamais eues de devenir célèbre, et c'est ainsi que tu nous 
remercies? Tu ne mérites pas que l'on se donne tant de peine pour toi. 
Est-ce que nous ne savons pas mieux qu'un nègre comment il faut 
sortir d'un cachot? Tiens, je suis presque tenté de boucher notre tunnel 
avant d'aller me coucher. 

Bref, il se fâcha si bien, que Jim eut peur de se voir abandonné et 
promit de ne plus se plaindre. 



XXXII 

COUPS DE FUSIL. 

Le lendemain, à peine réveillé, Tom s'habilla à la hâte et courut à la 
ville où il acheta une grande ratière. Cette trappe-là valait l'argent 
qu'elle lui coûtait. A son retour, j'avais déjà débouché les meilleurs 
trous du cellier et une heure après nous tenions quinze ou seize beaux 
rats que nous comptions porter chez Jim dans l'après-midi. En atten- 
dant, nous les cachâmes sous le lit de tante Sally. L'endroit était mal 
choisi. Pendant que nous cherchions des araignées dans le grenier, le 




Vtll^Si 



i,iu{a»_pri»i^ 



Le petit Phelps ouvrit la cage. 

petit Franklin JefFerson Phelps aperçut par hasard la cage et l'ouvrit 
pourvoir si les rats sortiraient. Ils ne demandaient qu'à déménager — 
un bébé d'un an aurait dû le deviner rien qu'à la façon dont ils gri- 
gnotaient les barreaux de leur prison. Lorsque nous revînmes, tante 
Sally était perchée sur une chaise, criant comme si on l'écorchait et 
effrayant les pauvres bêtes, qui se sauvaient de tous les côtés, excepté 
du côté de la cage. Il nous fallut au moins deux heures pour les rem- 
placer, et, pour l'entrain ou la vivacité, les nouveaux venus ne méri- 
taient pas d'être comparés aux premiers. Tante Sally s'en prit à nous. 



COUPS DE FUSIL. 5o3 



au lieu de graisser les épaules du nigaud qui venait d'effaroucher la 
fleur du troupeau ! 

Quant aux chenilles et aux araignées, notre collection ne laissait 
rien à désirer, Tom aurait voulu y ajouter un nid de guêpes ; mais la 
famille faisait bonne garde, et nous dûmes lever le siège après avoir 
reçu des piqûres qui nous ôtèrent l'envie de les apprivoiser. En fait de 
serpents, il n'y avait guère que des couleuvres dans le bois voisin. 
Nous en fourrâmes deux douzaines dans un sac que je portai dans 
notre chambre. L'heure du souper avait sonné et nous avions assez 
travaillé pour nous sentir en appétit. 

Eh bien, lorsque nous remontâmes, nos serpents s'étaient éclipsés. 
Tom avait bien ficelé l'ouverture du sac, la ficelle tenait toujours, et 
pourtant le sac se trouvait vide. Gomment les couleuvres avaient-elles 
fait pour sortir sans dénouer la corde? Si je le savais, je vous le dirais. 
Après tout, elles avaient beau se cacher, elles ne pouvaient être bien 
loin, et nous espérions les rattraper sans avoir à battre les buissons. 
En effet, si elles ne se montrèrent pas ce soir-là, elles se promenèrent 
du haut en bas de la maison le lendemain et les jours suivants. Elles 
étaient très jolies et pas plus méchantes qu'une mouche ; mais tante 
Sally ne les aimait pas, qu'elles fussent vertes, jaunes ou grises, 
rayées ou mouchetées. Elle ne les aurait pas touchées avec des pin- 
cettes. 

A la vue d'une seule de ces petites bètes, elle se sauvait en criant 
comme si le feu avait pris à ses jupes. Même lorsque la dernière cou- 
leuvre eut disparu — il ne nous en manquait que deux ou trois — il n'y 
avait qu'à chatouiller la nuque de tante Sally avec un brin de duvet 
pour la faire sauter jusqu'au plafond. C'était très curieux; mais Tom 
me dit que toutes les femmes sont comme ça. Heureusement Sambo 
affirma qu'il suffit qu'un serpent se faufile dans une maison pour en 
attirer des centaines, de sorte que nous ne fûmes pas mis en cause. 

Jim eut bientôt assez de compagnons de captivité pour contenter le 
prisonnier le plus exigeant, ce qui ne l'empêcha pas de bougonner. Du 



254 LES AVENTURES DE IIUCK FINN. 

reste, il ne se plaignait pas des serpents ou des araignées, qui le lais- 
saient tranquille ; mais il trouvait que les rats s'apprivoisaient trop, et 
plus ils s'habituaient à lui, moins il s'habituait à eux. 

Au bout de trois semaines, tout était prêt ou peu s'en fallait. La che- 
mise avait été expédiée par l'entremise du geôlier, dans un second 
pâté. Chaque fois qu'un rat mordait Jim, il se levait et traçait des gri- 
bouillages sur la toile pendant que son encre rouge était fraîche. La 
meule était presque couverte d'inscriptions. Le pied du lit fut scié en 
deux, et nous avalâmes la sciure qui nous donna des coliques atroces. 
Tom déclara qu'aucun prisonnier ne pouvait se vanter d'avoir rien 
avalé d'aussi indigeste et que j'avais grand tort de faire la grimace. 

Enfin, ainsi que je l'ai dit, nos préparatifs étaient presque terminés 
et nous eûmes lieu de nous féliciter de n'avoir pas trop lambiné. 
M. Phelps avait adressé deux lettres à la plantation dont le nom figu- 
rait sur la fausse affiche imprimée par le duc. Naturellement, les 
lettres restèrent sans réponse. Il parla alors de mettre une annonce 
dans les journaux de Saint-Louis et de la Nouvelle- Orléans pour en- 
gager le propriétaire à venir chercher Jim et à payer les 200 dollars 
de récompense. Nous n'avions plus de temps à. perdre. 

— Jim commence à en avoir assez, me dit Tom, et, en somme, il a 
fait à peu près tout ce que doit faire un prisonnier. Le moment est 
venu de frapper le grand coup. En avant les lettres anonymes ! 

— Qu'est-ce que c'est que ça? demandai-je. 

— Un avis pour prévenir le gouverneur du château qu'il se trame 
quelque chose et le mettre sur ses gardes. 

— Ce n'est pas à nous de mettre ton oncle sur ses gardes. 

— Oui, je sais bien. Il vaudrait mieux être dénoncé par un traître 
déguisé en femme; mais nous sommes forcés de nous dénoncer nous- 
mêmes. A moins d'être prévenu, mon oncle demeurerait les bras croi- 
sés, et après toute la peine que nous nous sommes donnée, nous pour- 
rions gagner le canot sans être poursuivis. 

— J'aimerais autant ne pas être poursuivi. 



COUPS DE FUSIL. 255 



— Ça ne ressemblerait plus à une évasion... Maintenant que j'y 
songe, nous aurons notre traître. Tu te déguiseras en femme pour 
glisser la première lettre sous la porte d'entrée. 

— Je la glisserai aussi bien sans être déguisé. 

— Est-ce que tu aurais l'air d'un traître dans tes habits de tous les 
jours? 

— La nuit, personne ne saura de quoi j'ai l'air. 

— Ça n'a rien à y voir, Huck. Un traître doit toujours être déguisé 
et trembler d'être reconnu. D'ailleurs, il nous faut la robe pour autre 
chose. En général, c'est la mère du prisonnier qui l'aide à s'échapper 
— elle lui prête sa robe et il part à sa place. Le geôlier ne manque 
jamais de s'y laisser prendre. 

— Qui sera la mère de Jim? 

— C'est moi qui suis sa mère. 

— Alors tu seras forcé de rester dans la hutte pendant que Jim et 
moi filerons? 

— Pas si bête ! Je bourrerai de paille les habits de Jim pour faire 
croire que quelqu'un est couché sur le lit, et nous partirons tous 
ensemble. 

Avant dîner j'avais emprunté la robe demandée, et, le soir, déguisé 
en traître, je glissai cet avis sous la grande porte : 

Veillez au grain. Un orage vous menace. Ne dormez que d'un œil. 

* * * 

Il ne produisit pas beaucoup d'efTet, ou du moins on s'abstint d'en 
parler devant nous. Tom pensa qu'il n'avait peut-être servi qu'à allu- 
mer la pipe d'un des nègres. La nuit suivante, nous collâmes un second 
avis sur la porte de derrière de la maison. C'était tout bonnement 
une tête de mort entre ces deux inscriptions tracées en lettres de sang: 

PAR ORDRE DES RAVAGEURS. COMMANDEZ VOTRE CERCUEIL. 

Tom me dit que personne ne rirait de ce message-là, parce qu'on res- 
pectait les sociétés secrètes. En effet, tante Sally se montra un peu 



2.% LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

effrayée quand Sambo lui apporta le dessin; mais l'oncle Silas, moins 
facile à intimider, se moqua d'elle. 

— Sois tranquille, me dit Tom. Au troisième avis, qui sera la vraie 
lettre anonyme, il finira par se décroiser les bras. 

Le soir même la lettre était prête ; elle disait : 

C'est pour ce soir. Les Ravageurs veulent vous voler le nègre évadé. Ils 
ont essayé de vous effrayer pour avoir le champ libre. Je suis de la bande, 
mais je les dénonce parce que j'ai à me venger d'eux. Ils viendront juste 
à minuit. Ils ont une fausse clef pour ouvrir le cachot. Laissez-les entrer 
dans le cachot, et pendant qu'ils limeront la chaîne, vous les tuerez à 
votre loisir. un ami inconnu. 

A souper, l'oncle Silas, afin de rassurer sa femme, avait promis de 
mettre un nègre armé en faction à chaque porte, de sorte que nous 
étions embarrassés pour envoyer le dernier message à son adresse. 
Tom descendit en glissant le long du paratonnerre, trouva la sentinelle 
endormie et épingla la lettre au chapeau du dormeur. 

— Pour le coup, dis-je, lorsqu'il m'eut rejoint, nous voilà obligés 
do dégaerpir. 

— Oui, et on n'aura aucun reproche à nous faire; nous aurons 
rempli notre devoir. 

— Et en prenant une bonne avance... Si nous partions ce soir? 

— Vingt-quatre heures d'avance ! ça ne serait pas loyal, et puis nous 
avons à nous occuper du radeau. 

— Pourquoi n'y as-tu pas pensé plus tôt? 

— J'y ai pensé, Huck. Tu sais bien que j'ai demandé campo pour 
demain, sous prétexte d'une partie de pêche. Nous profiterons de l'oc- 
casion pour inspecter le radeau. Notre canot est assez grand et en bon 
état; mais c'est plus amusant de voyager à bord d'un radeau. Je vou- 
drais déjà être installé sous ton w^igwam. 

En attendant, il se coucha sans se déshabiller et je suivis son 
exemple. Le lendemain, dès l'aube, nous partîmes avec le déjeuner et 



COUPS DE FUSIL. 



257 



le goûter que tante Sally avait préparés la veille. On allait souper 
lorsque nous revînmes de notre expédition à Tîle des Saules. Tom était 
enchanté du radeau. On ne nous dit pas un mot de la lettre des Rava- 
geurs, qui devait pourtant être arrivée à bon port, car l'oncle Silas lui- 
même semblait inquiet. 

Le souper terminé, tante Sally nous envoya nous coucher. Avant 
d'obéir, nous courûmes à l'office, 
où nous remplîmes de provisions 
un panier que nous emportâmes 
dans notre chambre. Il était près 
de dix heures. Tom commença par 
endosser la robe de la mère de 
Jim, puis il attacha une corde à 
l'anse du panier. 

— J'ai bien fait de songer aux 
vivres, me dit-il; nous avons de 
quoi en acheter; mais il ne faut 
pas s'embarquer sans biscuits, et 
surtout sans chandelles, lorsqu'on 
a une lanterne à éclairer. Ah çà ! 
où as-tu mis les chandelles? 

— Si elles ne sont pas dans le panier, c'est que nous les avons lais- 
sées en bas. 

— Nous ne pouvons pas nous en passer; je n'ai pas envie de voir 
couler le radeau faute d'une chandelle. Va les chercher; c'est l'affaire 
de quelques minutes et nous avons deux heures devant nous. Je par- 
tirai le premier pour habiller Jim et arranger le mannequin de paille ; 
nous gagnerons le canot dès que tu nous auras rejoints. 

Tout en parlant, il avait déroulé la corde jusqu'à terre et enjambé la 
balustrade. Ce fut bien à contre-cœur que je retournai à l'office, où 
j'arrivai sans encombre. Je glissai les chandelles dans ma poche et je 
réparai, par la mémo occasion, un oubli de Tom, en emportant une 




Nous partîmes avec uotre déjeuuei'. 



258 LES AVENTURES DE IIUGK FINN. 

petite motte de beurre qu'il avait posée sur une galette de maïs. Je 
soufflai ma lumière, me gaudissant de pouvoir montrer à Tom que je 
n'étais pas seul en faute. Au même instant, tante Sally sortit de la 
salle à manger, une lampe à la main. J'eus à peine le temps de fourrer 
la galette et le beurre sous mon chapeau. 

— Qu'es-tu allé faire dans l'office? me demanda-t-elle. 

— Rien, ma tante. 

En général, elle se contentait de ces réponses-là; mais, depuis trois 
jours, la moindre chose la mettait sens dessus dessous. 

— Rien? répéta-t-elle. C'est pour rien que tu te promènes à une 
pareille heure? J'en aurai le cœur net; entre là et attends-moi. 

Elle ouvrit une porte et me poussa dans le parloir. Je vis alors que 
la lettre de Tom avait produit son effet. Une quinzaine de fermiers, 
dont chacun était armé d'un fusil, attendaient aussi quelqu'un. Ils 
ne paraissaient pas trop à leur aise. A chaque instant, ils ôtaient et 
remettaient leur chapeau, se grattaient la tête, ou tiraillaient un des 
boutons de leur habit, en essayant de se donner un air crâne. Ils me 
connaissaient tous et continuèrent à causer à voix basse sans s'occu- 
per de moi. Je m'affaissai sur la première chaise qui se trouva der- 
rière moi ; mais, en dépit de mon inquiétude, je me gardai bien de 
retirer mon chapeau. 

Tante Sally revint au bout d'une minute ou deux et m'adressa un 
tas de questions. La peur m'empêcha de répondre comme il aurait 
fallu, car je tremblais pour Tom. Les fermiers discutaient de leur côté 
et parlaient d'aller se mettre en embuscade dans la hutte au lieu d'at- 
tendre l'arrivée des Ravageurs. H commençait à faire joliment chaud 
dans ce parloir, ou peut-être était-ce moi seul qui avais trop chaud; 
en tout cas, le beurre se mit à fondre et à me couler le long des joues. 

— Bonté du ciell Qu'a donc cet enfant? s'écria tante Sally, qui 
devint toute pâle. Quelle maladie est-ce là? Je ne l'ai jamais vu trans- 
pirer comme ça — on dirait de l'huile. 

Elle enleva mon chapeau, me laissant coiffé de la galette et de ce 



COUPS DE FUSIL. 259 



qui restait da beurre. Alors, tandis que les autres riaient, elle me sauta 
au cou. 

— Quelle peur tu m'as faite, mauvais garnement ! dit-elle. J'aurais 
dû deviner ce qui t'amenait à l'office. Va te coucher et que je ne t'y 
reprenne plus ! 

En un clin d'oeil, je remontai l'escalier ; je redescendis à l'aide du 
paratonnerre et je gagnai l'appentis. Lorsque je fis mon apparition 
dans le cachot, j'étais si essoufflé que je pouvais à peine parler. 

— Voilà comment tu te dépêches, me dit Tom. As-tu les chandelles? 

— Il s'agit bien de chandelles! Pas une minute à perdre. Je vou- 
drais déjà être loin. La maison est pleine de gens armés de fusils ! 

— Vrai ! s'écria Tom, dont les yeux flamboyèrent. 

— Il y en a au moins vingt. 

— Penh! Si c'était à recommencer, j'en ameuterais deux cents. 

— Pas une minute à perdre, Tom, répétai-je. Ils veulent s'embus- 
quer dans le cachot et autour du cachot. 

— Les lâches ! Ils n'ont pas le droit de venir avant minuit. Heu- 
reusement, le prisonnier est habillé; j'ai eu soin de laisser le panier 
dans l'appentis ; la palissade n'est qu'à dix pas et, une fois de l'autre 
côté, nous aurons bientôt gagné le canot. 

— Jim ne pourra pas courir avec sa chaîne. 

— Oh! il y a quatre jours, j'ai pris sur moi d'acheter une lime. Que 
veux-tu? quand on est pressé... Là, éteignons les lumières et filons. 

Nous filâmes par le tunnel. Tom, qui avait insisté pour passer le 
dernier, prit alors les devants et écouta à la porte de l'appentis. 

— Rien ne bouge, dit-il à voix basse. C'est égal, prenons nos pré- 
cautions, comme si nous courions les plus grands dangers. Nous 
allons ramper à la queue leu leu jusqu'à la palissade. Tu ouvriras la 
marche pour montrer le chemin au prisonnier et je formerai l'arrière- 
garde. 

Tom et moi, nous escaladâmes la barrière sans avoir fait plus de 
bruit qu'une araignée ; mais le pantalon de Jim s'accrocha à la traverse 



260 LES AVENTURES DE HUGK FINN. 

d'en haut et ne se décrocha qu'en brisant un éclat de bois. Il n'en 
fallut pas davantage pour nous prouver que l'on était déjà en em- 
buscade, car une voix cria : 

— Qui va là? Répondez, ou je tire. 

Personne ne répondit, et sauve qui peut! Pan! paf! pnnl Trois 
coups de feu retentirent. Décidément, les sentinelles y allaient bon 
jeu, bon argent. 

— Les voilà! Nous les tenons! Lâchez les chiens ! 

Ils ne nous tenaient pas encore. Nous les entendions, parce qu'ils 
avaient des bottes et criaient à tue-tète ; mais nous avions retiré nos 
chaussures et nous nous gardions bien de souffler mot. Nous suivions 
le sentier qui menait à la scierie et, quand le bruit se rapprocha, nous 
nous blottîmes derrière un buisson pour les laisser passer. Les chiens, 
que l'on avait enfermés afin de mieux surprendre les Ravageurs, arri- 
vèrent en aboyant. Les deux ou trois premiers s'arrêtèrent à peine — 
le temps de nous donner le bonjour — et la meute reprit sa course 
pour rejoindre les braillards. 

— Bon, dis-je à Tom, ils ont dépassé la scierie ; ils sont sur une 
fausse piste. Au canot! Coupons à travers bois avant qu'ils reviennent. 

Tom s'était assis sur l'herbe. 

— Jim, demanda-t-il au nègre, pourrais-tu me porter sur tes épaules 
jusqu'au canot? C'est une course de dix minutes. Huck te guidera. 

— Je vous porterais pendant une journée, massa Tom, et Huck par- 
dessus le marché. 

— Eh bien, laisse-moi grimper sur ton dos. 

— Comment! tu es déjà fatigué? demandai-je à mon tour. 

— Ne t'inquiète pas de moi. En route, Jim ! 

Un quart d'heure après, nous étions à bord de mon canot, que nous 
avions caché dans une petite crique, un peu au-dessus de la scierie, 
juste en face de l'île des Saules. Pendant que Jim ramait, je tenais le 
gouvernail, et il nous fallut près d'une demi-heure pour atteindre le 
radeau. 



COUPS DE FUSIL. 



261 



— Hourra! Jim! te voilà libre! m'écriai-je. 

— Oui, gruce à vous, Huck, et à massa Tom. Je no l'oublierai pas, 
allez. 

Il dansait de joie. Tom était encore plus content que nous, parce 
qu'il avait une balle dans le mollet. Nous dûmes le porter dans le wig- 
wam, où j'allumai une chandelle. 

— Quelle chance, hein? dit-il, tandis que nous détachions le mou- 
choir qu'il avait roulé autour de 

sa jambe. Une évasion sans coups 
de fusil ne vaudrait pas deux 
cents. 

Je n'avais plus envie de chanter 
victoire et Jim n'était plus dis- 
posé à danser. Il courut chercher 
de l'eau pour laver la blessure 
et déchira une des chemises du 
duc pour faire un bandage. 

— Donne-moi les chiffons, dit 
Tom. Ne vous occupez pas de 
moi ; éclairez la lanterne et dé- 
marrez ! Ça ne sera rien. Je n'ai 
senti que comme un coup de 
fouet. 

— Je connais ces coups de 
fouet là, massa Tom. Ils ne font 

pas trop de mal d'abord, quand il n'y a pas d'os cassé et que le trou a 
beaucoup saigné; après, c'est autre chose. Il fiiut un médecin pour 
dénicher la balle. 

— Eclairez la lanterne et démarrez la barque! Je suis le capitaine. 

— Huck, ne l'écoutez pas, dit Jim ; il commence à avoir la fièvre. Si 
un de nous avait été blessé, massa Tom aurait-il voulu partir tout de 
même ? Non, pour sûr. Tant pis si on me reprend ; je ne bouge pas d'ici. 




Laisse-uioi pirimper sur ton dos. 



262 LES AVENTURES DE HUCK FINN. v 

Je savais bien que mon vieux Jim était blanc en dedans. 

— Tu as raison, répliquai-je. Dès qu'il fera un peu jour, je retour- 
nerai là-bas et je ramènerai le docteur Thompson. 

Tom se mit en colère et déclara que nous allions gâter l'aventure ; 
mais, lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait pas se lever, il fmit par céder. 

— Soit, dit-il, puisqu'il n'y a pas moyen de t'en empêcher. Tu lui 
mettras un bandeau sur les yeux; tu le conduiras jusqu'au canot par 
de longs détours et tu le ramèneras de la même façon. C'est le moyen 
que l'on emploie en général pour ne pas être dénoncé. 



t - 

4^ ^ 




■^?fe;-. 




XXXIll 

TOUT s'explique. 



M. Thompson était un jeune homme, très jeune pour un docteur. 
Tante Sully prétendait qu'il portait des lunettes pour se donner l'air 
plus vieux, mais qu'on aurait de la peine à trouver un meilleur méde- 
cin. Le fait est qu'il guérissait vite les piqûres de guêpes. Tom et moi, 
nous en savions quelque chose. Il ne me fît guère attendre et vint 
m'ouvrir lui-même, malgré l'heure matinale. 

— As-tu encore mis le nez dans un nid de guêpes, maîlrc Tom? 
demanda-t-il en me faisant entrer dans sa pharmacie. 

— Non, monsieur Thompson. 

— Alors quelqu'un est malade chez toi ? 

— Personne n'est malade; seulement Sid a une balle dans le 
mollet. 

— Une balle! on serait malade à moins. Dépêchons-nous... Là, j'ai 
ma trousse. Tu me raconteras en route comment l'accident est arrivé. 
Partons. 

— C'est que Sid n'est pas à la maison. 
--Où donc est-il? 

— Vous connaissez l'île des Saules? Eh bien, hier, nous sommes 
allés dans l'île... nous avons un canot... à minuit, le fusil de Sid est 
parti par hasard, et... 

— Ah ! vous chassiez à minuit? dit le docteur, qui releva ses lunettes 
et me regarda en face... Ces coups de feu que j'ai entendus en ren- 
trant... Je comprends. Vous avez inventé, à vous deux, cette absurde 
histoire des Ravageurs, et je crains que la plaisanterie n'ait été poussée 
trop loin. 



264 LES AVENTURES DE IIUCK FINN. 



— Sid dit que ce ne sera rien. 
• Nous verrons. Pas de temps à perdre. Tu n'as pas laissé ton frère 

seul, je suppose? Le nègre est évadé avec lui, hein? 

— J'avais promis de ne pas le dire; mais, puisque vous devinez 
tout, ce n'est pas ma faute. 

Lorsque j'eus fini de lui raconter l'aventure de la veille, nous étions 



- ■.-*.■»; 



arrivés à l'endroit où se trouvait mon canot. ;:>, :r^ -^ . 
, — Ton Jim est un brave nègre, dit le docteur en sautanf à bord, 
sans cela, il ne t'aurait pas donné un si bon conseil, au risque d'être 
repris. Je tâcherai de le tirer d'affaire ^^aiid il m'aura aidé à extraire 
la balle... Sur le. radeau, to'n^rèré^ne sel'a pas trop secoué... Allons, je 
n'ai pas besoin de toi, tu me gênerais. Détache l'amarre et cours pré- 
venir ta tante. 

— Oh! on doit nous croire dans notre lit, et plus tard on croira que 
nous sommes encore partis pour pêcher. J'aime mieux attendre votre 
retour. j^ 

— En effet, il est inutile d'effrayer ta tante d'avance, et je ne serais' 
guère revenu avant .midi. Tu es tout pâle; va te reposer chez moi. 

J'avais mon idée. A la façon dont il maniait les rames, j'espérais bien 
le voir arriver avant l'heure du goûter. Je me couchai donc sous les 
arbres, décidé à monter à mon tour dans le canot, dès que je saurais 
que la jambe de Tom était arrangée, et à laisser à M. Thompson le 
soin de rassurer tout le monde. De cette manière, nous pourrions filer 
avec le radeau, et, en somme, il n'y aurait qu'une demi-journée de 
perdue. Comme je venais de passer une nuit blanche, ou peu s'en faut, 
je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je rouvris les yeux, je recon- 
nus qu'il était plus de midi. Je me levai aftssitôt et je courus chez le 
docteur. Il n'était pas rentré. La faim me talonnait ; mais je ne son- 
geais qu'à Tom, et me voilà reparti. En tournant le coin d'une rue, je 
faillis renverser l'oncle Silas. 

— Ah çà! où cours-tu ainsi? D'où viens-tu, méchant gamin? 

— Je me promène. 



TOUT S'EXPLIQUE. 263 



^ 



— Jolie façon de se promener! Tu m'as coupé la respiration. 

— Je ne l'ai pas fait exprès. 

— Il n'aurait plus manqué que cela, dit l'oncle Silas en frottant le bas 
de son gilet à l'endroit où j'avais donné tête baissée. Pourquoi ne vous 
a-t-on vus ni à déjeuner ni à goûter? Où est Sid? Est-il allô à la poste, 
comme sa tante le lui avait commandé hier au soir? 

. — Je vais aller le chercher. 

— Nous irons ensemble. Je ne te lâche pas, car ta tante s'inquiète ; 
toutes ces histoires l'ont bouleversée. 

A la poste, l'oncle Silas ne trouva qu'une lettre à l'adresse de 
M"* Phelps, et il m'emmena bon gré, mal gré. Tante Sally ne parais- 
sait pas trop penser à Tom ou à moi en ce moment. J'étais beaucoup 
plus to'urmenté qu'elle, oe qui ne m'^empêclia pas de me mettre à table. 
La sallo^ manger était remplie. d'un tas-de vieilles bavardes qui jacas- 
saient sans perdre un coup de dent. Ah ! cela aurait fait du bien à Tom 
de les entendre. Elles avaient toutes visité le cachot. La meule, les cou- 
teaux ébréchés, le bout de corde à nœuds, le mannequin, le pied de 
lit scié-en deux, le tunnel, leur fournissaient du fil à retordre. Une des 
vieilles dames dit qu'elle donnerait 2 dollars pour déchiffrer les signes 
mystérieux tracés sur la chemise. C'était sans doute une écriture 
africaine, quoique Sambo assurât que les nègres n'avaient pas d'écri- 
^ture. 

Quant aux inscriptions qui nous avaient coûté tarit de travail, Tom 
aurait été joliment vexé d'entendre affirmer qu'un nègre seul y com- 
prendrait quelque chose. Cependant, il se serait un peu consolé 
lorsque tout le monde convint, qu'à moins d'avoir eu une douzaine de 
complices, Jim aurait mis un an à faire tout ce qu'il avait fait. 

— Il a fallu six hommes rien que pour porter cette meule jusqu'à la 
hutte, dit M. Phelps. 

— Je crois bien qu'il a eu des complices, s'écria tante Sally. Ce 
sont eux qui me dévalisent depuis quinze jours. Ils ont raflé un drap de 
lit, de la farine, un chandelier, des couteaux, ma robe neuve, une bas- 

34 



266 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



sinoire, et je ne sais quoi encore; les bras m'en tombent! Gomme je 
vous le disais tout à l'heure, mon mari et moi, Sid et Tom, nous étions 
sans cesse sur le qui-vive. Eh bien ! nous n'avons pas vu l'ombre d'un 
des voleurs. ^ 

Gela n'en finissait pis.. Il y avait longtemps que je n'avais plus faim. 
Par malheur, l'oncle Silas se trouvait entre moi et la porte. Impossible 
de m'échapper. Enfin, les visiteuses s'éloignèrent et j'espérais que 
Toccasion de filer se présenterait. 

— Ce nègre t'aura coûté plus de 40 dollars, Silas, car tu peux courir 




Acl^.Si;^i 



C'est vrai, je n'y songeais plus. 



après la récompense, dit M"* Phelps. Pour la première fois que tu 
t'avises de spéculer, tu n'as pas la main heureuse. 

— C'est toi qui as envoyé Sid à la poste? demanda l'oncle Silas, 
"désireux de changer le cours de la conversation. 

— Tu sais bien qu'il y va ou fait semblant d'y aller tous les jours, 
parce que je m'étonne que sœur Polly. ne m'ait pas répondu. Il revien- 
dra encore les mains vides. 

Je saisis la balle au bond. Je sentais qu'on ne tarderait pas à m'in- 



TOUT S'EXPLIQUE. 267 



terroger au sujet de Tom et je voulais opérer une diversion qui me 
fournirait peut-être l'occasion que je cherchais. 

— Mais vous avez rapporté une lettre, mon oncle, dis-je. 

— C'est vrai, je n'y songeais plus, répliqua-t-il en fouillant dans ses 
poches dont il tira la lettre. Justement, elle porte le timbre de Saint- 
Pétersbourg. 

Je reconnus que je venais de commettre une bévue ; je me rappelai 
trop tard que Tom escamotait les réponses. Je n'eus pas le temps de 
me reprocher mon oubli. Tante Sally laissa tomber la lettre sans l'ouvrir 
et courut dehors. Elle avait vu quelque chose par la fenêtre ouverte. 
Moi aussi j'avais vu. et je la suivis de près. C'était Tom étendu sur un 
brancard improvisé avec des branches d'arbres. C'était Jim affublé de 
la robe de M"" Phelps, les mains attachées derrière le dos, escorté par 
une dizaine de planteurs qui paraissaient disposés à l'écharper. C'était 
le docteur qui, au lieu de revenir seul après avoir retiré la balle, rame- 
nait le blessé. Tom avait bien raison de se défier des médecins. Celui-là 
nous avait trahis. 

Tante Sally se jeta sur le brancard en s' écriant : 

— Il est mortl 

— Rassurez-vous, madame, dit le docteur, je vous garantis qu'il 
n'y a pas de quoi s'alarmer. Il a reçu une chevrotine dans la jambe ; 
mais la blessure n'a rien de dangereux. 

Au môme instant Tom ouvrit les yeux et prononça deux ou trois 
phrases décousues qui montraient qu'il n'avait pas la tête à lui. 

— Il est vivant, grâce au ciel ! dit tante Sally qui embrassa le blessé. 
Sid, Sid, quelle douleur tu m'as causée. Gomment cela a-t-il pu arriver? 
Réponds-moi donc ! 

Ce fut le docteur qui répondit : 

— La fièvre lui donne un peu de délire. Vous l'interrogerez plus 
tard. En attendant, il sera mieux dans son lit que sur ce brancard. 

— Vous avez raison ; moi aussi, je perds la tète... Mon pauvre Sid ! 
Elle embrassa de nouveau Tom et regagna la maison, où l'on eut 



268 LES AVENTURES DE IIUCK FINN. 

bientôt installé un lit dans le parloir. Pendant qu'elle donnait des 
ordres à droite et à gauche, M. Phelps demanda : 

— Et vous, docteur, ne pouvez-vous nous renseigner sur la cause 
de cet accident?... Ah ! je parie que je devine, continua-t-il en aperce- 
vant le groupe que dominait la tête de Jim. Il aura découvert la retraite 
du fugitif! Je vais livrer ce gredin au shérif qui le pendra. 

— Je vous engage plutôt à commencer par l'enfermer de nouveau, 
quand ce ne serait que pour empêcher vos amis de le maltraiter. 
Répétez-leur de ma part que ce nègre-là ne f(;rait pas de mal à une 
mouche. Sans lui, je ne serais jamais parvenu à extraire la balle; bien 
plus, sachant quel risque il courait, il m'a ensuite aidé à ramener le 
radeau de l'île des Saules. 

— L'île des Saules ! le radeau ! Expliquez-moi. . . 

— Je ne puis vous expliquer qu'une chose : j'ai promis de protéger 
ce nègre et c'est à vous de tenir ma promesse. Il faut que je voie si 
mon malade est bien installé, car je ne reviendrai que demain — ce 
qui doit achever de vous rassurer sur son compte, ajouta-t-il en me 
regardant. 

Je n'osai pas remercier le docteur, qui m'évitait un interrogatoire 
dont j'aurais eu de la peine à me tirer. L'oncle Silas rejoignit les gens 
qui entouraient Jim et menaçaient aussi de le pendre s'il s'obstinait à 
ne pas dénoncer ses complices, « ces gueux d'abolitionnistes ». Jim ne 
dénonça personne. Il n'eut pas même l'air de me connaître. L'oncle 
Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisant à monter la garde 
autour de la hutte et à pendre eux-mêmes le nègre à la première ten- 
tative d'évasion. Jim fut donc réintégré dans le cachot, dont on avait 
comblé le tunnel, et je pus dormir tranquille. Comme il n'était venu à 
l'esprit de personne que Tom et moi avions préparé l'évasion, on ne 
m'adressa aucune question gênante. Du reste, tante Sally ne quittait 
guère le parloir, où elle m'avait défendu d'entrer jusqu'à nouvel ordre. 
M. Phelps passait son temps à écrire des lettres et à rédiger des 
annonces, parce qu'il ne songeait qu'à se débarrasser de Jim. 



TOUT S'EXPLIQUE. . 269 



Au bout de deux jours, j'appris que Torn allait de mieux en mieux. 
Il avait dormi toute la nuit; le médecin déclarait que la fièvre avait 
presque disparu, et on me permit de voir le malade. Il dormait encore 
quand je me glissai dans le parloir. Tante Sally était là; elle me fît 
signe de m]asseoir et posa un doigt sur ses lèvres. 

— Vous devriez vous reposer, tante Sally, lui dis-je à voix basse; 
je ne le réveillerai pas. 

Au même instant Tom se réveilla tout seul. 

— Est-ce que je rêve ? demanda-t-il en regardant autour de lui d'un 
air surpris. Non, me voilà à la maison. Gomment cela se fait-il? Où 
est le radeau? Où est Jim? 

— Sois tranquille, il est en sûreté, répliquai-je. 

— A la bonne heure ! Tu as tout raconté à tante Sally? 

— Tout quoi? demanda tante Sally. 

— Mais l'histoire de l'évasion de Jim. C'est nous qui l'avons délivré. 

— Vous? Voilà sa tête qui déménage encore I 

— Non, tante Sally, elle ne déménage pas. C'est nous qui avons eu 
l'idée de mettre le prisonnier en liberté. L'affaire a été bien menée. Ça 
nous a coûté de la besogne, des semaines de besogne. Tu n'as pas 
idée du travail qu'il a fallu pour graver ces inscriptions, creuser le 
tunnel et fabriquer avec ton drap de lit la corde à nœuds, que Jim a 
reçue dans un pâté. Il ne voulait ni des rats, ni des araignées, ni des 
serpents à sonnettes; mais j'ai insisté, parce qu'il y en a toujours dans 
les livres. 

Tante Sally n'y comprenait rien ; elle écoutait, les yeux écarquillés, 
convaincue que le malade délirait; mais son inquiétude fit place à la 
colère lorsque Tom, après avoir fourni d'autres explications qui 
n'étaient claires que pour moi, continua : 

— Sans mes lettres anonymes, il n'y aurait pas eu de coups de fusil. 
C'est un peu votre faute, ma tante, s'ils sont partis trop tôt. Vous avez 
fait perdre près d'une heure le soir de l'évasion, et quand nous avons 
emmené Jim par le tunnel, nous n'avions plus assez d'avance. 



^270 



LES AVENTURES DE HUGK FINN. 



— Gomment, c'est vous qui...? Non, cela n'est pas possible ! Vous 
étiez couchés là-haut, et on avait fermé les portes. 

— Le paratonnerre nous servait d'escalier. Nous allions voir Jim 
tous les soirs pendant que vous dormiez. Oui, l'affaire a été bien menée ! 

— Je te conseille de t'en vanter. Dès que tu seras debout, je t'appren- 
drai à mettre la maison sens dessus dessous. Quant à toi, ajouta-t-elle 
en me saisissant par l'oreille, j'ai bien envie de t'enfermer avec le 
nèffre. 




^^:5l= 



Quant à toi, ajouta-t-elle, en me saisissant par l'oreille. 



— Hein! est-ceque Jim n'est pas parti avec le radeau? demanda Tom. 

— Parti 1 répliqua tante Sally. Il est sous clef, et cette fois il ne 
sortira de la hutte que pour être vendu aux enchères, si on ne vient 
pas le réclamer. 

Tom se redressa dans son lit et me cria : 

— Voilà ce que tu appelles être en sûreté? Cours le délivrer. 
Personne n'a le droit de le vendre ou de le réclamer! Jim n'est pas 
plus esclave que moi ! 

— Allons donc, répliqua tante Sally. Tout le monde sait qu'il s'est 
évadé de la Nouvelle-Orléans. 



TOUT S'EXPLIQUE. 571 



— Non; il s'est évadé de Saint-Pétersbourg; mais sa maîtresse, la 
vieille miss Watson, est morte il y a deux mois, et dans son testament 
elle l'a affranchi. 

— Vous le connaissiez donc tous les deux? 

— Parbleu ! 

— Alors pourquoi ne l'as-tu pas averti tout de suite, puisque tu 
savais qu'il était affranchi ? 

— Parce qu'il n'y aurait plus eu d'aventure. Jim serait sorti tran- 
quillement de son cachot, et on ne trouve pas souvent un prisonnier à 
faire évader. . Tante Polly! 

Oui, c'était tante Polly qui venait d'ouvrir la porte. Sa sœur 
commença par lui sauter au cou et, avant qu'elle eût eu le temps de se 
retourner, j'étais sous le lit. Les embrassades ne durèrent pas long- 
temps, car bientôt j'entendis une voix qui disait : 

— Ahl tu n'oses pas me regarder en face, Tom, et cela ne m'étonne 
pas. J'en ai appris de belles sur ton compte ! 

— Mais c'est Sid, s'écria M"" Phelps. Tom était là il y a un instant. 
Où donc a-t-il passé? 

— Tu veux dire Huck Finn, répliqua tante Polly. Je n'ai pas élevé 
un mauvais garnement comme mon Tom pour ne pas le reconnaître... 
Sors de là, Huck ! 

C'est ce que je fls au moment où M. Phelps apparaissait à son tour 
et on finit par se débrouiller un peu. Tom eut beau prendre ma 
défense — comme il avait eu la chance d'être blessé, ce fut moi qui 
fus le plus malmené. 

— Voyons, dit-il, Huck ne vous a pas trompée, tante Sally. Il voulait 
seulement délivrer Jim, et c'est vous qui l'avez pris pour moi. Sans 
mon arrivée au bon moment, il n'y aurait pas eu d'aventure. 

— Non, ajoutai-je, et si j'avais su que Jim était libre, il n'y aurait 
pas eu de coups de fusil non plus, madame Phelps. 

— Là, tu peux continuer à m'appeler tante Sally, répondit M'"° Phelps, 
j'y suis habituée. 



272 ^ LES AVENTURES DE HUCK FINN. 

Puis elle voulut en avoir le cœur net à propos du testament de 
miss Watson. 

— Ah ! par exemple, dit Tom, je n'ai pas inventé ça. 

Alors seulement je cessai de m'étonner qu'un garçon aussi bien 
élevé que Tom Sawyer eût consenti sans hésiter à se mêler de l'éva- 
sion. C'est parce qu'il savait que Jim était libre qu'il m'avait aidé à le 
délivrer. Mais il y avait un autre mystère qui intriguait tante Polly. 

— Je t'ai écrit trois fois, dit-elle à sa sœur, pour savoir ce que tu 
voulais dire en m'annonçant que Sid était arrivé à bon port. Pourquoi 
ne m'as-tu pas répondu? 

— Je n'ai reçu aucune lettre de toi, et pourtant Tom allait tous les 
jours à la poste, répliqua M"* Phelps. 

— Tom, où sont ces lettres? demanda tante Polly. 

— Elles sont là-haut dans notre chambre ; je ne les ai pas ouvertes. 
J'ai pensé que cela ne pressait pas, 

— Tu mériterais d'être écorché vif, Tom! 

— Eh bien, tante Polly, j'ai été écorché. Si tu veux voir ma jambe... 
Alors, au lieu de continuer à le gronder, tante Polly l'embrassa. 



CONCLUSION. 

— Dis donc, demandai-je à Tom le premier jour où il put sortir, 
quelle était ton idée si nous avions réussi à partir avec Jim? 

— Oh! j'avais mon plan, Huck. Je voulais l'emmener sur le radeau 
jusqu'à l'embouchure du fleuve pour avoir toutes sortes d'aventures 
comme toi. Ensuite, nous lui aurions annoncé qu'il était libre et nous 
l'aurions reconduit à Saint-Pétersbourg à bord d'un steamer. Je me 
serais arrangé pour prévenir le monde de son retour et pour arriver 
la nuit. Tous les nègres seraient venus au-devant de nous, musique en 
tête, avec des torches; ils nous auraient portés en triomphe... 

— Tu crois? 

— J'en suis sûr, répondit Tom en poussant un gros soupir. Le coup 
est manqué. On a mis le grappin sur notre radeau et on a tant gâté Jim 
qu'il refuserait de bouger. 

Il va sans dire que Jim n'était pas resté longtemps dans son cachot. 
Lorsque tante Polly avait appris qu'il s'était dévoué par amitié pour 
Tom, elle l'avait rhabillé à neuf et offert de le prendre à son service. 
En attendant notre départ, il vivait comme un coq en pâte et ne se 
plaignait nullement de n'avoir pas de rats à apprivoiser. Tom lui avait 
donné 40 dollars, non en récompense de son dévouement, mais pour 
avoir si bien rempli son rôle de prisonnier. 

— Là, massa Huck, s'écria le nègre en faisant sauter les dollars 
dans sa main, ne vous avais-je pas dit que je redeviendrais riche 
un jour, parce que j'ai les bras longs? C'est un signe qui ne rate 
jamais. Avec cet argent et celui que je gagnerai je finirai par avoir 
de quoi racheter ma femme. 

— Eh bien, répliqua Tom, j'irai causer avec M. Thatcher à noire 
retour là-bas et tu finiras par avoir de quoi plus tôt que tu ne penses. 

3j 



274 



LES AVENTURES DE HUCK FINN. 



— Oui, ajoutai-je, et si M"* Douglas tient toujours à me civiliser, je 
tâcherai de me laisser faire, pourvu qu'elle vienne en aide à Jim. 

— Tu auras raison, me dit Tom, car elle t'a joliment regretté. Ce 
n'est pas elle qui nous empêchera de nous amuser. Elle a presque 
promis de demander à notre tuteur, M. Thatcher, de m'acheter un 
fusil aux vacances prochaines, et j'espère que tu en auras un aussi. 

— Un fusil! quelle chance!... Mais non... Tu oublies que M. That- 
cher ne doit plus avoir d'argent à moi. On me croyait mort et mon 
père n'aura pas manqué de réclamer ma part. 

— Tu te trompes. Tes 6000 dollars sont toujours là, avec les inté- 
rêts. Ton père ne s'est pas remontré. 

— Il ne reviendra jamais, dit le nègre. 

— Gomment le sais-tu? 

— N'importe comment je le sais ; il ne reviendra pas. 
Pressé de questions, Jim finit par répondre : 

— Eh bien, c'est lui qui était dans la maison 
flottante où nous sommes entrés avant de quitter 
l'île Jackson. Voilà pourquoi il ne reviendra pas. 

Mes aventures sont finies, car tante Polly nous 
a ramenés à Saint-Pétersbourg, où je suis en train 
de me civiliser. Mon vieux Jim possède une petite 
ferme que sa femme et ses deux enfants l'aident 
à cultiver. Si Tom boite encore un peu de temps à 
autre, c'est qu'il le fait exprès; il est bien aise 
La balle qui l'a blessé, qu'on lui demande à voir la balle qui l'a blessé 
et qui figure parmi les breloques attachées à sa chaîne de montre. 




TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

I. Huck Finn se présente au lecteur 1 

II. Jim. — La bande de Tom Sawyer 9 

III. Le pèi'e de Huck 19 

IV. La fuite 29 

V. Un compagnon d'infortune 42 

VI. La maison flottante. — Les serpents à sonnettes 54 

VII. Mademoiselle Williamson 06 

VIII. Le steamer naufragé 75 

IX. Le sauvetage 83 

X. Une leçon d'histoire 87 

XI. Perdus dans le brouillard 92 

XII. Remords 98 

XIII. Une ferme dans l'Arkansas 107 

XIV. Une vendetta américaine 113 

XV. Le duc de Bridgewater et Louis XVII 1 20 

XVI. Un pirate converti . 136 

XVII. Le caméléopard ..... 1 4G 

XVIH. Un deuil de famille Io7 

XIX. Un bon placement 1 64 

XX. Les trois sœurs 171 

XXI. 6O0O dollars escamotés 178 

XXII. Les quatre frères 1 83 

XXIII. Une querelle 194 

XXIV. Jim vendu 198 

XXV. Tante Sally 200 

XXVI. Tom rentre en scène 212 

XXVII. Jim prisonnier 219 

XXVIII. Préparatifs d'évasion 226 



276 TABLE DES MATIERES. 

Pages. 

XXIX. Le tunnel 233 

XXX. Les trouvailles jde Toni 239 

XXXI. Couleuvres et araignées 246 

XXXII. Coups de fusil.! 252 

XXXIII. Tout s'explique 263 

Conclusion 273 



PARIS. - TYPOGIUPIIIE A. UENNLYKlJ, BUE D\RCET, 7. 



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