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IV 









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LES 

GRANDS ÉCRIVAINS 

DE LA FRANCE 



FÉNELON 



LES AVENTURES 



DE 



r F^ L É M A U E 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



COLLECTION DES GRANDS ECRIVAINS DE LA FRANCE 

PREMIÈRE SÉRIE. DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 

PUBLIÉ! SOUS LA. DlRECTIOn Dl 

M. AD. REGNIER 

Membre de l'Institut. 

Chaque volume in-8" broché 20 francs. 

Corneille (P.), par M. Ch. Marty-Laveaux. la volumes et un 

album a 60 francs. 

L* Bruyère, par M. G. Servois, 5 volumes et un album. iio francs. 

La Fontaine, par M. Henri Régnier. 11 volumes et un album. a3o francs. 
La Rochefoccauld, par M. D.-L. Gilbert et J. Gourdault. 

4 volumes et un album g3 francs. 

Malherbe, par M. Ludovic Lalanne. 4 volumes et un album. 100 francs. 
MoiiÈBE, par MM. Eug. Despois et P. Mesnard. i3 volumes et 

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avec documents, introduction et notes. i4 volumes. . . 280 francs. 

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MM, Léon Brunschwicg et Pierre Boutroux. 3 volumes. 60 francs. 
Deuxième série : CEuvres depuis le Mémorial de i654. t 

Lettres provinciales. Traité de la Roulette, etc., par 
MM. L. Brunschwicg, Pierre Boutroux et Félix Gazier. 

8 volumes 160 francs. 

Troisième série: Les Pensées, par M. Léon Brunschwicg. 

3 volumes 60 francs. 

Racine (Jean), par M. P. Mesnard. 8 volumes et un album. . 180 francs. 
Retz (Cardinal de), par MM. A. Feillet, J. Gourdault et R. 

Ghantelauze. 10 volumes 200 francs. 

Sévigné (M""e de). Lettres de M'"' de Sévigné, de sa famille et 

de ses amis, par M. Monmerqné. i4 volumes et un album. . 320 francs. 



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BossuET : Correspondance. Nouvelle édition augmentée de lettres 
inédites et publiée avec des notes et des appendices sous le 
patronage de l'Académie française, par MM. Charles Urbain 
et E. Levesque. 9 volumes en vente. Chaque volume.. . . 20 francs. 
Saint-Simon: Mémoires. Nouvelle édition, collationnée sur le 
manuscrit autographe et augmentée des additions de Saint- 
Simon au Journal de Dangeau et de suites et appendices par 
M. de Boislisle, avec la collaboration de MM. L. Lecestre et 
J. de Boislisle. 27 volumes en vente. Chaque vol 20 francs. 



COLLECTION DES GRANDS ECRIVAINS DE LA FRANCE 

DEUXIÈME SÉRIE. XVIII^ ET XIX' SIÈCLES 

PUBLIÉE SOUS LA DIBECTIOII DE 

M. G. LANSON 

Professeur à la Faculté des^Leltres de l'Université de Par-is. 

Chaque volume in-S» broché 20 francs. 

Lamartine : Méditations poétiques, par G. Lanson. 2 volumes. . 4o francs. 
Victor Hugo: La Légende des Siècles, par M. Paul Berret. 2 vo- 
lumes 4o francs. 

CHARTRES. — IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. 



FENELON 

LES AVENTURES 

DE 

T K L É M A 11 E 



NOUVELLE ÉDITION 

PUBLIÉE ^VEC 

UNE RECENSION COMPLÈTE DES MANUSCRITS AUTHENTIQUES 
UNE INTRODUCTION ET DES NOTES 



ALBERT CAHEN 

Inspecteur général de l'Instmction publique. 



II 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE 

BOULKVABD SAINT-GERMAIN, 79 
1920 



:?i'v". 




Il 



f33xrQ 



NEUVIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (182^). — Idomé- 
née fait connaître à Mentor le sujet de la guerre contre les Manduriens et 
les mesures qu'il a prises contre leurs incursions. Mentor lui montre l'in- 
sujjlîsance de ces moyens et lui en propose de plus efficaces. Pendant cet 
entretien, les Manduriens se présentent aux portes de Salente avec une 
nombreuse armée composée de plusieurs peuples voisins, qu'ils avaient mis 
dans leurs intérêts. A cette vue. Mentor sort précipitamment de Salente 
et va seul proposer aux ennemis les moyens de terminer la guerre sans 
effusion de sang. Bientôt Télémaque le suit, impatient de connaître l'issue 
de cette négociation. Tous deux offrent de rester comme otages auprès des 
Manduriens, pour répondre de la fidélité d'Jdoménée aux conditions de 
paix qu'il propose. Après quelque résistance, les Manduriens se rendent 
aux sages remontrances de Mentor, qui fait aussitôt venir Idaménée 
pour conclure la paix en personne. Ce prince accepte sans balancer toutes 
les conditions proposées par Mentor. On se donne récipraquemment des 
otages, et l'on offre en commun des sacrifices pour la confirmation de 
l'alliance ; après quoi Idaménée rentre dans la ville avec les rois et les 
principaux chefs alliés des Manduriens. 

riiiitxqvF.. H. i 



202381 



NEUVIÈME LIVRE 



Me^îtor, regardant d'un œil doux et tranquille Télé- 
maque, qui étoit déjà plein d'une noble ardeur pour les 
combats, prit ainsi la parole : 

« Je suis bien aise, fils d'Ulysse, de voir en vous une 
si belle passion pour la gloire ; mais souvenez-vous que r> 
votre père n'en a acquis une si grande parmi les Grecs, 
au siège de Troie, qu'en se montrant le plus sage et le 
plus modéré d'entre eux. Achille, quoique invincible et 
invulnérable*, quoiqu'il portât la terreur et la mort par- 
tout où il combattoit, n'a pu prendre la ville de Troie : m 
il est tombé lui-même au pied des murs de cette ville, et 
elle a triomphé du meurtrier d'Hector\ Mais Ulysse, en 

Ms. — F. : (sans désignation de livre. Une main moderne a introdu.il la men- 
tion : L. X), P. : (sans indication de livre), PcS. : Neuvième livre. Se. : Dixième 
livre. — 9 : F. : quoiqu'il portât la mort (efface) terreur et la mort, PS. : 
quoiqu'il portât la terreur et la mort, So . : quoique sûr de porter la terreur 
et la mort. — 12: FPS.: du meurtrier d'Hector, Se: du vainqueur 
d'Hector. — la : F.: Ulysse, dont la prudence conduisoit le courage, a 
porté..., Pc. : (Comme le texte). 

V (9 et 12) suit Se, qui paraît être de la main de Fcnelon. 



I. Livre X des éditions en 24 livres (voir Ms.). 

3. Une légende posthomérique voulait qu'Achille ne pût être 
blessé par une main mortelle (Quinlus de Smyrne, Posthomerica, III, 
73-73). Aussi périt-il frappé à la cheville (ou au talon) d'un trait 
lancé par Apollon (Id., ibid., 62) ou (Ovide, Métamorphoses, XII, 
6o5-6o6) par Paris, dont Apollon guidait la main. 

3. Ovide (Id., ibid., 607) évoque le môme souvenir à propos de 



20k:381 



4 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

qui la prudence conduisoit la valeur, a porté la flamme 
et le fer au milieu des Troyens, et c'est à ses mains qu'on 
doit la chute * de ces hautes et superbes' tours qui mena- 
cèrent pendant dix ans toute la Grèce conjurée'. Autant que 
Minerve est au-dessus de Mars, autant* une valeur dis- 
crète^ et prévoyante surpasse- t-elle un courage bouillant 
et farouche ^ Commençons donc par nous instruire des 
circonstances de cette guerre qu'il faut soutenir. Je ne 
refuse aucun péril : mais je crois, ô Idoménée, que vous 
devez nous expliquer premièrement si votre guerre est 



Ms. — 2 3 : F. : nous expliquer si votre gue (efface) premièrement si votre 
guerre est juste, contre qui vous la faites, et quelles sont vos forces..., Fc. : 
(Comme le texte). 



la mort d'Achille, « le seul sujet de joie que pût connaître le vieux 
Priam depuis la fin d'Hector ». 

Quod Priamas gaudere senex post Heclora posset. 

1 . Il faut l'entendre non seulement en ce sens qu'Ulysse était au 
nombre des guerriers cachés dans les flancs du cheval de bois, grâce 
auquel Troie fut prise (cf. : ci-dessous, 4o5), mais par allusion à toutes 
les entreprises et à tous les stratagèmes rappelés dans le plaidoyer 
qu'Ovide (Métam., XIII, 128 et suiv.) met dans la bouche du héros 
lui-même : « C'est moi, dit-il, qui ai pris l'altière Pergame, puisque 
j'ai fait qu'elle pût être prise » (loc, cit., i']^). 

Attaque passe capi faciendo Pergama, cepi. 

2. Superbes : voir la ligne 696 du livre II. 

3. La Grèce conjurée : c'est le mot d'Horace dans une de ses Odes 
(I, XV, 6-7). 

^. Autant que... autant Voir livre V, ligne 11, et la note. 

5. Discrète, qui sait discerner ce qui peut et ce qui ne peut pas 
être tenté, « avisée, prudente, judicieuse », suivant la définition du 
Dictionnaire de l'Académie (iGg^)- 

6. Ce parallèle entre le bouillant Achille et le prudent Ulysse, 
Fénelon l'avait déjà développé, mais avec moins de netteté et de 
bonheur, dans un de ses Dialogues des morts (Ulysse et Achille). L'idée 
même d'une apologie d'Ulysse considéré comme digne de la plus 
haute estime parmi tous les chefs grecs peut venir du célèbre discours 
qu'Ovide lui prête et que nous rappelons ci-dessus (note i). 



NEUVIÈME LIVRE 5 

juste' ; ensuite, contre qui vous la faites ; et enfin, quelles 
sont vos forces pour en espérer un heureux succès'. » 
Idoménée lui répondit : jJ 

« Quand nous arrivâmes sur cette côte, nous y trou- 
vâmes un peuple sauvage qui erroit dans les forêts, vivant 
de sa chasse et des fruits que les arbres portent d'eux- 
mêmes ■\ Ces peuples, qu'on nomme les Manduriens', 
furent épouvantés, voyant nos vaisseaux et nos armes ; ils 3o 
se retirèrent dans les montagnes. Mais, comme nos soldats 
furent curieux de voir le pays et voulurent poursuivre 
des cerfs % ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors 
les chefs de ces sauvages leur dirent : « Nous avons aban- 
« donné les doux rivages de la mer pour vous les céder ; ^5 

Ms. — 27 : FP. : un peuple sauvage qtii vivoit dans les forets de sa chasse 
et des fruits que les arbres portent d'eux-mêmes. Ils furent épouvantés (3o)..., 
Pc. : (Le texte). — 3o : F. : voyant nos vaisseaux, nos armes, Fc. : et nos 
armes . 



I . « Quand il a été question d'une guerre, avcz-vous d'abord examiné 
et fait examiner votre droit par les personnes les plus intelligentes 
et les moins (latteuses pour vous ? « (^Examen de conscience, XXVII). 

3. « De ces trois circonstances, la première fui toujours négligée de 
Louis XIV, qui se mit moins en peine de la justice dans les guerres qu'il 
entreprit que du désir de satisfaire son ambition et d'élever sa gloire. » 
(R. 1719O 

3. Il s'agit donc ici d'un peuple vraiment « sauvage », comme il 
va être dit plus loin, et différent des habitants de la Bctique, qui 
connaissaient (voir livre VII, ligne 45o) l'élevage et l'agriculture. — 
On remarquera d'ailleurs quelque contradiction entre ces indications 
d'Idoménée et celles qu'il donnait plus haut (livre VIII, lignes 609- 
5i3): Gueudeville (Critique de la suite du second tome, page 4o3) 
l'avait déjà noté. 

4. Il y avait dans le pays des Salcntins une ville du nom de Man- 
duric qui est citée par Tite-Livc (XXVII, xv) et par Pline l'Ancien 
(II, cvi, 4). On ne voit pas que le nom en ait été porté par une popu- 
lation indigène. 

5. C'est une chasse au cerf qui est l'origine du soulèvement des 
populations des Latins contre les Troyens nouveaux venus dans le 
pays {Enéide, VU, ^75 et suiv.). 



6 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« il ne nous reste que des montagnes presque inaccessi- 
« blés ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en 
« paix et en liberté. Nous vous trouvons errants, disper- 
« ses et plus foibles que nous ; il ne tiendroit qu'à nous 
« de vous égorger et d'ôter même à vos compagnons la i^» 
« connoissance de votre malheur : mais nous ne voulons 
« point tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont 
« hommes aussi bien que nous. Allez; souvenez- vous que 
« vous devez la vie à nos sentiments d'humanité. N'ou- 
« bliez jamais que c'est d'un peuple que vous nommez 65 
« grossier et sauvage que vous recevez cette leçon de 
« modération et de générosité'. » 

« Ceux d'entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par 
ces barbares revinrent dans le camp et racontèrent ce 
qui leur étoit arrivé. Nos soldats en furent émus ; ils 5o 
eurent honte de voir que des Cretois dussent la vie à 
cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paroissoient 
ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes: ils s'en 
allèrent à la chasse en plus grand nombre que les pre- 
miers, et avec toutes sortes d'armes. Bientôt ils rencon- 55 
trèrent les sauvages et les attaquèrent. Le combat fut 
cruel. Les traits voloienl de part et d'autre, comme la 
grêle tombe dans une campagne pendant un orage. Les 
sauvages furent contraints de se retirer dans leurs mon- 
tagnes escarpées, où les nôtres n'osèrent s'engager. 6o 

« Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers 

Ms. — 42 : F. ; dans le sang des {effacé) de ceux..., — 48 ; F.: Ceux gai 
(efface) d'entre les nôtres... 



I . « C'est assez l'ordinaire des François d'appeler grossiers et sau- 
vages tous ceux qui ne sont pas de leur nation. Cependant ils ont sou- 
vent reçu de leurs voisins de semblables leçons de modération et de 
générosité, et ils n'ont pas laissé de leur faire la guerre par le seul 
désir de subjuguer des peuples qui ne leur avoient jamais fait de mal. » 
(R. 1719.) 



NEUVIÈME LIVRE 7 

moi deux de leurs plus sages vieillards, qui venoient me 
demander la paix. Ils m'apportèrent des présents : c'étoit' 
des peaux des bêtes farouches qu'ils avoient tuées et des 
fruits du pays. Après m'avoir donné leurs présents, ils 65 
parlèrent ainsi : « roi, nous tenons, comme tu vois, 
« dans une main l'épée, et dans Tautre une branche 
« d'olivier'. » En effet, ils tenoient l'une et l'autre dans 
leurs mains. « Voilà la paix et la guerre : choisis*. Nous 
« aimerions mieux la paix : c'est pour l'amour d'elle que 70 
« nous n'avons point eu de honte de te céder le doux rivage 
« de la mer*, où le soleil rend la terre fertile et produit tant 
(( de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous ces 
« fruits ■'' : c'est pour elle que nous nous sommes reti- 
« rés dans ces hautes montagnes toujours couvertes de ^b 

Ms. — 66 : F. : O roi, nous venons (^efface) tenons, comme vous voyez, 
Fe. : (Comme le texte). — 69 ; F. : Voilà ou la paix ou la guerre, Fc: (Comme 
le texte). — 71 ; FP. : n'avons point eu honte, Pc. : de honte.... — 7a : R : 
fertile en fruits si délicieux, Fc. : {Comme le texU"). — 78 : Fc. : délicieux. 
Avec (effacé) La paix que no (effacé) est plus douce 



I. Voir la ligne 4>5o du livre I, et la note. 

a. Dans VEnéide (VIII, 116), Enée, pour rassurer de loin sur ses in- 
tentions un prince dont il vient demander l'alliance, « étend sa main 
qui porto un rameau d'olivier, symbole de la paix «. 
Pacifcrœque manu ramum prœtendit olivœ. 

3. Le mol rappelle, traduit même celui de Q. Fabius au sénat de 
Carlhage dans la scène célèbre racontée par Tite-Live (XXI, xviii, 
i3) : « Hir vobis bellum et pacem portamus : utrum placet sumite. » 
— Tite-Live est l'un des auteurs que Fénelon avait fait lire au duc 
de Bourgogne (voir De Bausset, Histoire de Fénelon, I, xxxix). 

4. Déjà dit presque dans les mêmes termes (ligne 35). 

5. « Toute compensation exactement faite, il n'y a presque point 
de guerre, même heureusement terminée, qui ne fasse beaucoup 
plus de mal que de bien à un État.... Cette juste compensation des 
biens et des maux de la guerre dctermineroit toujours un bon roi à 
éviter la guerre, à cause de ses funestes suites : car où sont les biens 
qui puissent contrebalancer tant de maux inévitables, sans parler des 
périls d'un mauvais succès ? » (Examen de conscience, xxviii). 



8 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« glace et de neige, où Ton ne voit jamais ni les fleurs 
« du printemps, ni les riches fruits de Fautomne. Nous 
« avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux 
« noms d'ambition et de gloire, va follement ravager les 
« provinces* et répand le sang des hommes, qui sont tous 80 
« frères". Si cette fausse gloire te touche, nous n'avons 
« garde de te l'envier : nous te plaignons et nous prions 
« les dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si 
« les sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin 
« et si la politesse dont ils se piquent ne leur inspirent 85 
« que cette détestable injustice, nous nous croyons trop 
« heureux de n'avoir point ces avantages. Nous ferons 
« gloire d'être toujours ignorants et barbares, mais justes, 
« humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous 
« contenter de peu et à mépriser la vaine délicatesse 9» 
« qui fait qu'on a besoin d'avoir beaucoup. Ce que nous 
« estimons, c'est la santé, la frugalité, la liberté, la vi- 
« gueur de corps et d'esprit ; c'est l'amour de la vertu, 
« la crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, 
« l'attachement à nos amis, la fidélité pour tout le 9& 
« monde, la modération dans la prospérité, la fermeté 
« dans les malheurs, le courage pour dire^ toujours har- 

Ms. — 76 : F. : où l'on ne voit ni fleurs ni (effacé) du printemps, Fc. : 
(Comme le texte). — 86 : F. : que cette injustice, Fc. : cette détestable in- 
justice.... — 88 : FP. : d être toujours barbares. Pc. : toujours ignorants et 

barbares — 92 : F. ; la frugalité, la vigueur..., Fc. : (Comme le texte). — 

94: FP.: le bon naturel pour ses proches, l'attachement à ses amis..., 
Pc. : (Le texte). 

1. Province. L'emploi du mot est fréquent, au xvii® siècle, dans 
le sens d'Etat, royaume. 

Il fit avertir sa province, 
dit La Fontaine (Fables, VIII, xiv) en parlant du roi Lion. 

2. C'est le motif chrétien de la condamnation de la guerre, fondée 
sur la fraternité des enfants de Dieu, tous formés à son image, et 
sur l'interdiction de verser leur sang (Genèse, IX, 5-6). 

3. Sur ce tour, cf. livre II, ligne 268, et la note. 



NEUVIÈME LIVRE 9 

« diment la vérité, l'horreur de la flatterie. Voilà quels 
« sont les peuples que nous t'offrons pour voisins et pour 
« alliés. Si les dieux irrités t'aveuglent jusqu'à te faire 100 
« refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les 
« gens qui aiment par modération la paix sont les plus 
« redoutables dans la guerre'. » 

« Pendant que ces vieillards me parloicnt ainsi, je ne 
pouvois me lasser de les regarder. Ils avoient la barbe io5 
longue et négligée, les cheveux plus courts, mais blancs, 
les sourcils épais, les yeux vifs, un regard et une conte- 
nance fermc^, une parole grave et pleine d'autorité, des 
manières simples et ingénues. Les fourrures qui leur ser- 
voient d'habits, étant nouées sur l'épaule, laissoient voir no 
des bras plus nerveux et des muscles mieux nourris^ que 
ceux de nos athlètes. Je répondis à ces deux envoyés que 
je désirois la paix. Aous réglâmes ensemble de bonne foi 

Ms. — 107 : F. : les yeux vifs, une contenance ferme..., Fc. : (^Comme le 
texte). — 1 10 : F. : étoient nouées sur l'épaule et laissoient..., Fc. : (Comme 
le texte). -~ m ; F.: plus nerveux et mieux nourris, Fc: et des muscles 
mieux nourris.... 



I. « Celle harangue conlienl une vive peinture de l'ambition de 
Louis XIV, qui, parle motif d'une fausse gloire, n'a que trop souvent 
entrepris des guerres injustes, qui lui ont attiré les plus fâcheux revers. 
Ni les sciences dont il se disoit protecteur, ni la politesse dont on se 
piquait sous son règne n'ont pu le préserver de cette fureur qui le por- 
tait à ravager les terres de ses voisins, » (fî. ijig.) — Avec quelque 
naïveté Gueudeville {Cr'itique de la suite du second tome, pages 4oq 
et suiv.) insiste sur l'invraisemblance de ce discours philosopliique 
que l'auteur prête aux représentants d'un peuple primitif, sauvage 
et barbare. Cette invraisemblance n'échappait sans doute pas à 
Fénelon lui-même, qui pouvait d'ailleurs alléguer les exemples clas- 
siques du discours — bien plus simple à la vérité — qu'Hérodote 
prêle au roi des Scythes répondant à un envoyé de Darius (IV, 
127) et de la composition plus étendue et plus oratoire de Quinte- 
Gurce faisant parler (VII, viii) les Scythes députés vers Alexandre. 

a. Voir la note de la ligne 451 du livre II. 

3. Cf. lignes 284-a85 du livre V. 



lo LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

plusieurs conditions ; nous prîmes tous les dieux à témoin, 
et je renvoyai ces hommes chez eux avec des présents. nâ 

« Mais les dieux, qui m'avoient chassé du royaume de 
mes ancêtres, n'étoient pas encore lassés de me persé- 
cuter. Nos chasseurs, qui ne pouvoient pas être sitôt 
avertis de la paix que nous venions de faire, rencontrè- 
rent le même jour une grande troupe de ces barbares qui 120 
accompagnoient leurs envoyés, lorsqu'ils revenoient de 
notre camp ; ils les attaquèrent avec fureur, en tuèrent 
une partie, et poursuivirent le reste dans les bois. 

« Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient qu'ils 
ne peuvent plus se fier ni à nos promesses ni à nos ser- i25 
ments * . 

« Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à 
leurs secours les Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les 
Bruttiens, les peuples de Grotone, de Nérite et de Brindes^. 



Ms. — 1 14 : F. : plusieurs conditions, et je les renvoyai avec des présents, 
FcPS. : (Le texte). Se. : (Comme le texte, sauf [nous en prîmes tous les 
dieux]). — 1 16 : F. : du royaume des a (effacé) de mes ancêtres. — 1 18 : F.: 
être encore avertis..., Fc: être sitôt avertis. — 121 : FP.: leurs envoyés, 
comme ils revenoient..., Pc. : lorsqu'ils revenoient — 128 : F. : les Luca- 
niens, ceux de Crotone..., Fc. : (Comme le texte). 

V (ii4) suit Se. — (129) : de Nérite, de Messapie et de Brindes (d'après 
la ligne i56). 



I. « Combien de fois les alliés de la France n'ont-ils pas éprouvé 
qu'on ne pouvait se fier ni à ses promesses, ni à ses serments ? Souvent 
elle en viola les traités les plus solennels aussitôt qu'ils venaient d'être 
conclus. » (R. 171g-) 

3. Tous ces noms de villes et de peuples appartiennent à la géo- 
graphie de l'Italie méridionale; c'était la partie de la péninsule 
qu'on appelait la Grande-Grèce ('E)vXà; fj Hc-^iXr, ; Graecia magna, 
Graecia major), et qui fut en effet peuplée de colonies grecques jus- 
qu'à ce que les Romains en eussent achevé la conquête, au début du 
iW^ siècle avant l'ère chrétienne. L'Apulie, la Lucanie, le Rruttium, 
sont des noms de territoires ; Locres, Crotone, Nérite et Brindes des 
noms de villes : tous se lisent, entre autres textes, au dernier chapitre 



NEUVIÈME LIVRE II 

Les Lucaniens' viennent avec des chariots armés de i3o 
faux tranchantes-. Parmi les Apuhens, chacun est cou- 
vert de quelque peau de bête farouche qu'il a tuée ' ; 
ils portent des massues pleines de gros nœuds et gar- 
nies de pointes de fer* ; ils sont presque de la taille des 
géants, et leurs corps se rendent si robustes par les i35 
exercices pénibles auxquels ils s'adonnent que leur seule 
vue épouvante. Les Locriens, venus de la Grèce*, sentent 
encore leur origine et sont plus humains que les autres®; 
mais ils ont joint à l'exacte discipline des troupes grec- 
ques la vigueur des barbares et l'habitude de mener une i4o 



Ms. — i3i : F. . faux tranchantes. Les Apuliens sont couverts des peaux 
de bêtes farouches qu'ils ont tuées, et portent..., Fc. : (Comme le texte). — 
i34 : F.: ils sont d (e//ac(') presque de — i4o : F. : la vigueur et la fé- 
rocité (^effacé) des barbares. 



du livre XXII de Titc-Livc, à l'exception du nom de Nérite (Neri- 
tiim), que mentionne Ovide (Métamorphoses. XV, 5 1) dans son récit 
des voyages de Pythagore, et de celui de Brindes (Brundusium), dont 
la mention est extrêmement fréquente dans la littérature latine. 

I. Ici commence une description, dont le dessein rappelle celui 
de Virgile, qui, avant de raconter la guerre des populations du Latium 
contre Enée, les énumt rc et les dépeint, chacune avec son armure 
et son costume particulier (Enéide, ^ II, 64i et suiv.). Mais les 
détails en sont ou imaginaires ou empruntés à des sources 
diverses. 

3. Les chars armés de faux (voir ci-dessous ligne 356) paraissent 
n'avoir été en usage que chez certains peuples de l'Orient. 

3. Tel, cet Aventinus, fils d'Hercule, que Virgile décrit (Enéide, 
VII, 666) ; tels aussi les Germains dont nous parle Tacite (Germanie, 
XVII), et, dans Hérodote (VII, 69), les Éthiopiens. 

li. C'est, dans le dénombrement de l'armée de Xerxès, l'arme 
qu'Hérodote attribue aux Assyriens (VII, 63). 

5. De l'une ou de l'autre des contrées appelées Locride, et situées 
l'une au Nord, l'autre au Sud de la Phocide : il y avait discussion 
à ce sujet, à ce que nous apprend Strabon (VI, i, ■j). 

6. On vantait du moins, dit Strabon (VI, i, 8), l'antiqiiité et 
l'excellence de leur législation. 



12 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

vie dure, ce qui les rend invincibles'. Ils portent des 
boucliers légers, qui sont faits d'un tissu d'osier- et cou- 
verts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Bruttiens sont 
légers à la course comme les cerfs et comme les daims. 
On croiroit que l'herbe même la plus tendre n'est point 145 
foulée sous leurs pieds '^ : à peine laissent-ils dans le sable 
quelque trace de leurs pas. On les voit tout à coup fondre 
sur leurs ennemis, et puis disparoître avec une égale 
rapidité. Les peuples de Crotone sont adroits à tirer des 
flèches. Un homme ordinaire parmi les Grecs ne pour- i5<> 
roit bander un arc tel qu'on en voit communément chez 
les Crotoniates, et, si jamais ils s'appliquent à nos jeux, 
ils y remporteront les prix ^. Leurs flèches sont trempées 

Ms. — i43 : F. : leurs épées sont longues. Les peuples de Crotone (149)..., 
Fc. : {Comme le texte, sauf [ilxZ : Pour (efface) les Bruttiens sont légers à la 
course. On croiroit que l'herbe même n'est point foulée...]). Fc' . : (Comme 
le texte). — 1^9 : F. : k tirer des flèches. A peine un Grec pourroit-il bander 
un arc tel qu'on en voit communément à Crotone. Leurs flèches sont trem- 
pées (i53), Fc, : à tirer des flèches. A peine le commun des hommes parmi 
les Grecs (/e reste comme F), Fc'. : (Comme le texte). 



1. On leur attribuait une victoire remportée sur les Crotoniates 
dans des conditions extraordinaires, puisqu'ils auraient lutté quinze 
mille contre cent vingt mille : c'est ce que racontent Justin (XX, m) 
et, avec un certain scepticisme, Strabon (VI, i, 10); mais les raisons 
par lesquelles leur supériorité est ici expliquée sont imaginées par 
Fénelon. 

2. Cette sorte de bouclier paraît n'avoir guère été en usage que 
chez les Perses (Hérodote, VII, 61) et peut-être chez quelques autres 
nations barbares. 

3. Souvenir de Virgile (Enéirfe, VII, 809). Mais Virgile le dit d'une 
jeune fille. Il est difficile de dire sur quoi se fonde ici Fénelon pour attri- 
buer aux Bruttiens cette légèreté à la course : peut-être se souvient-il 
qu'à la suite d'une sorte de décret de déchéance qui aurait été prononcé 
contre eux après la seconde guerre punique, on les aurait employés à 
Rome surtout comme courriers (Strabon, V, iv, i3). 

li. « Crotone compte plus d'athlètes vainqueurs aux jeux Olym- 
piques qu'aucune autre ville » (Strabon, VI, i, 12). Dans sa revue des 
forces navales des Grecs à Salamine, Hérodote (VIII, li']) remarque 



NEUVIÈME LIVRE l3 

dans le suc de certaines herbes venimeuses', qui vien- 
nent, dit-on, des bords de TAverne* et dont le poison i5» 
est mortel. Pour ceux de Nérite, de Brindes et de Messa- 
pie^, ils n'ont en partage que la force du corps et une 
valeur sans art. Les cris qu'ils poussent jusqu'au ciel, à 
la vue de leurs ennemis, sont affreux*. lisse servent assez 
bien de la fronde et ils obscurcissent l'air par une grêle iGo 
de pierres lancées ; mais ils combattent sans ordre. Voilà, 
Mentor, ce que vous désiriez de savoir : vous connoissez 
maintenant l'origine de cette guerre et quels sont nos 
ennemis. » 

Après cet éclaircissement, Télémaque, impatient de i6â 



Ms. — i54 : F-'- de certaines herbes, qui viennent..., Fc. : herbes veni- 
meuses.... — i55 : F. : de l'Averne, et dont le poison n'est pas moin terrible que 
celui de l'hydre (i4 mots effacés) et dont le poison est mortel. Pour ceux.... 
— i5C : F. : de Nérite et de Brindes, ils n'ont..., Fe. : de Nérite, de Brindes 
et de Messapie. — 167 : F. : la force du corps et une ardeur b (efface) une 
valeur.... 



que le commandant du vaisseau crotoniate était un homme qui avait 
été trois fois vainqueur aux jeui pythiques. Enfin il n'est pas de 
vainqueur aux jeux olympiques qui ait été plus célèbre que Milon 
de Crotone (vi* siècle). 

1. Vénéneux .t été introduit au xvi» siècle : il n'est pourtant pas 
inséré dans le Thrésor de Nicot (1606), et Richelet (i68o)le regarde 
encore comme un mot « écorché « du latin et qui ne se dit pas : on 
dit en sa place, assuret-il, venimeux. Mais, un peu plus tard, Furetière 
(1690) et l'Académie (169^) s'accordent pour reconnaître que venimeux 
ne se dit proprement que des animaux, vénéneux que des plantes. On 
voit que Fénelon reste attaché à l'ancien usage. 

3. Le lac Averne, près de Gumes, aux exhalaisons méphitiques, et 
qu'on croyait voisin de l'entrée des enfers (Virgile, Enéide, VI, aoi). 

3. Le nom de Messapie s'appliquait à toute la région de Tarente 
et des Salentins. — Il est aussi appliqué particulièrement à une ville 
de cette région par Pline (III, i6), et c'est ainsi que le prend ici 
Fénelon. 

4- C'était, d'après Tite-Live (V, xxxvii, 8) et César (passim), une 
habitude des Gaulois. 



l4 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

combattre, croyoit n'avoir plus qu'à prendre les armes. 
Mentor le retint encore et parla ainsi à Idoménée : 

« D'où vient donc que les Locriens mêmes, peuples 
sortis de la Grèce, s'unissent aux barbares contre les 
Grecs? D'où vient que tant de colonies fleurissent sur 170 
cette côte de la mer. sans avoir les mêmes guerres à sou- 
tenir que vous ? Idoménée, vous dites que les dieux ne 
sont pas encore las de vous persécuter ; et moi, je dis 
qu'ils n'ont pas encore achevé de vous instruire. Tant de 
malheurs que vous avez soufferts ne vous ont pas encore 17^ 
appris ce qu'il faut faire pour prévenir la guerre. Ce que 
vous racontez vous-même de la bonne foi de ces bar- 
bares suffît pour montrer que vous auriez pu vivre en paix 
avec eux ; mais la hauteur et la fierté attirent les guerres 
les plus dangereuses'. Vous auriez pu leur donner des 180 
otages et en prendre d'eux. Il eût été facile d'envoyer 
avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos chefs pour 
les [re] conduire avec sûreté. Depuis cette guerre renouve- 
lée^, vous auriez dû encore les apaiser en leur représen- 
tant qu'on les avoit attaqués faute de savoir l'alliance qui «85 
venoit d'être jurée. Il falloit leur offrir toutes les sûretés 
qu'ils auroient demandées et établir des peines rigou- 

Ms. — 170 : F. : tant de colonies grecques fleurissent, PS. : (Le texte). — 
i83 : F. : les reconduire, PS. : les conduire. — 187 : S. : établir de rigou- 
reuses peines. 

7 (170 et i83) suit F. 



1. K La hauteur et la fierté de Louis XIV est ce qui lui a suscité 
de dangereuses guerres. Il a voulu dominer sur tous, et tous se sont 
ligués contre lui. » (fî. ijig.) 

2. Cette guerre renouvelée = le renouvellement de celte guerre. 
C'est un tour latin qui a passé en français, mais qui est, chez nous, 
plus usité en vers qu'en prose. 

Après mon père mort, je n'ai point à choisir, 
écrit Corneille dans le Cid (IV, u). 



NEUVIÈME LIVRE i5 

reuses contre tous ceux de vos sujets qui auroient man- 
qué à l'alliance. Mais qu'est-il arrivé depuis ce commen- 
cement de guerre ? i,y, 

— Je crus, répondit Idoménée, que nous n'aurions pu 
sans bassesse rechercher ces barbares, qui assemblèrent 
à la hâte tous leurs hommes en âge de combattre et qui 
implorèrent le secours de tous les peuples voisins, aux- 
quels ils nous rendirent suspects et odieux. Il me parut 195 
que le parti le plus assuré étoit de s'emparer prompte- 
ment de certains passages dans les montagnes, qui 
étoient mal gardés. Nous les prîmes sans peine, et par 
là nous nous sommes mis en état de désoler ces barbares. 
J'y ai fait élever des tours ', d'où nos troupes peuvent acca- 
bler de traits tous les ennemis qui viendroient des mon- 
tagnes dans notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur 
et ravager, quand il nous plaira, leurs principales habi- 
tations. Par ce moyen, nous sommes en état de résister, 
avec des forces inégales, à cette multitude innombrable ïo5 
d'ennemis qui nous environnent. Au reste, la paix entre 
eux et nous est devenue très difficile. Nous ne saurions 
leur abandonner ces tours sans nous exposer à leurs 
incursions, et ils les regardent comme des citadelles dont 
nous voulons nous servir pour les réduire en servitude ^ » jio 



Ms. — 19a : F. : qui assemblèrent tous leurs hommes, Fc. : assemblèrent 
à la hâte tous.... — aoa : F. : dans notre pays et (effacé). Nous pouvons.... 
— ao4 : F. : Par ce moyen, nous avons fait en sorte (4 mots effacés) sommes 
en état.... 



I. « Les Jorleresses que Louis XIV a élevées sur les frontières de 
ses voisins sont précisément ce qui a excité leur jalousie. Il a voulu les 
brider et se mettre en état d'entrer dans leur pays pour les opprimer, et 
il les a excités par là à faire souvent de fâcheuses irruptions dans ses 
propres terres. » (/î. 171g.) 

3. On ne peut guère se refuser à reconnaître dans tout ce passage, 
avec l'cditcur de 17 19, une allusion à la politique de Louis XIV 



i6 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Mentor répondit ainsi à Idoménée : « Vous êtes un 
sage roi * , et vous voulez qu'on vous découvre la vérité 
sans aucun adoucissement. Vous n'êtes point comme ces 
hommes foibles qui craignent delà voir, et qui, manquant 
de courage pour se corriger, n'emploient leur autorité 2i5 
qu'à soutenir les fautes qu'ils ont faites. Sachez donc que 
ce peuple barbare vous a donné une merveilleuse leçon 
quand il est venu vous demander la paix. Etoit-ce par 
foiblesse qu'il la demandoit? Manquoit-il de courage ou 
de ressources contre vous? Vous voyez bien que non, 220 
puisqu'il est si aguerri et soutenu par tant de voisins 
redoutables. Que n'imitiez- vous sa modération? Mais une 
mauvaise honte et une fausse gloire vous ont jeté dans 
ce malheur. Vous avez craint de rendre l'ennemi trop 
fier, et vous n'avez pas craint de le rendre trop puissant 220 
en réunissant tant de peuples contre vous par une con- 
duite hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que 
vous vantez tant, sinon à mettre tous vos voisins dans la 
nécessité de périr ou de vous faire périr vous-même, 
pour se préserver d'une servitude prochaine? Vous n'avez 280 
élevé ces tours que pour votre sûreté, et c'est par ces 
tours que vous êtes dans un si grand péril. Le rempart 
le plus sûr d'un État est la justice, la modération, la 
bonne foi et l'assurance où sont vos voisins que vous êtes 



Ms. — 281 : F. : pour votre sûreté; c'est par ces tours, Fc. : et c'est par 
ces tours. 



étendant ses conquêtes en pleine paix après le traité de Nimègue 
(1678) et soulevant par là toute l'Europe contre lui (voir Introduc- 
tion, page xxxvii). Sur les faits, cf. Voltaire, Siècle de Louis XIV 
(chap. xiv) et Lavisse, Histoire de France, tome VII, 2^ partie (VIII, v). 
I. « Voici une autre contre-vérité très forte, dont il est aisé de faire 
l'application à Louis XIV. Il ne faut que lire la plupart de ses déclara- 
tions de guerre pour y voir tous les motifs que Mentor reproche ici à Ido- 
ménée. » (/î. 17 19.) 



NEUVIÈME LIVRE 17 

incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes murailles aiî.î 
peuvent tomber par divers accidents imprévus ; la for- 
tune est capricieuse et inconstante dans la guerre ; mais 
l'amour et la confiance de vos voisins, quand ils ont 
senti votre modération, font que votre État ne peut être 
vaincu et n'est presque jamais attaqué. Quand même un a'io 
voisin injuste l'attaqueroit, tous les autres, intéressés à sa 
conservation, prennent aussitôt lesarmcspour le défendre. 
Cet appui de tant de peuples, qui trouvent leurs véritables 
intérêts à soutenir les vôtres, vous auroit rendu bien plus 
puissant que ces tours, qui rendent vos maux irrémédia- 34r> 
blés. Si vous aviez songé d'abord à éviter la jalousie de 
tous vos voisins, votre ville naissante fleuriroit dans une 
heureuse paix, et vous seriez l'arbitre de toutes les na- 
tions de l'Hespérie*. 

« Retranchons-nous maintenant à examiner* comment 



aoo 



Ms. — a38 : FP. : de vos voisins, qui ont senti votre modération, font 
qu'un Etat ne peut être vaincu, Pc. : {^Le Icxlè). 



V (245) ; qui vous rendent vos maux. 



1. Ce discours de Mentor rappelle quelques traits delà Lettre à 
Louis XIV : « Il ne faut pas protcndrc que vous soyez en droit de 
retenir toujours certaines places parce qu'elles servent à la sûreté de 
vos frontiîres. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes 
alliances, par votre modération, ou par les places que vous pouvez 
fortifier derrière; mais enfin le besoin de veiller à notre sûreté ne 
nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin.... 
Vous avez toujours voulu donner la paix en maître et imposer les 
conditions au lieu de les régler avec équité et modération... Vous 
n'avez jias même demeuré dans les termes de cette paix que vous 
avez donnée avec tant de hauteur... Une telle conduite a réuni et 
animé toute l'Europe contre vous... Vous qui pouviez acquérir tant 
de gloire solide à être... l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'en- 
nemi commun de vos voisins. » 

2. Entendez : mais ce qui est fait est fait; retranchons-nous donc 
maintenant, c'est-à-dire ne nous occupons plus que de (cet emploi 

TÉLÉMAQUE. II. 3 



l8 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

on peut réparer le passé par l'avenir. Vous avez commencé 
à me dire qu'il y a sur cette côte diverses colonies 
grecques. Ces peuples doivent être disposés à vous secou- 
rir. Ils n'ont oublié ni le grand nom de Minos*, fils de 
Jupiter, ni vos travaux' au siège de Troie, oià vous vous 255 
êtes signalé tant de fois entre les princes grecs pour la 
querelle commune de toute la Grèce ^. Pourquoi ne son- 
gez-vous pas à mettre ces colonies dans votre parti ? 

— Elles sont toutes, répondit Idoménée, résolues à 
demeurer neutres. Ce n'est pas qu'elles n'eussent quelque 260 
inclination à me secourir ; mais le trop grand éclat que 
cette ville a eu dès sa naissance les a épouvantées. Ces 
Grecs, aussi bien que les autres peuples, ont craint que 
nous n'eussions des desseins sur leur liberté. Ils ont 
pensé qu'après avoir subjugué les barbares des montagnes 265 
nous pousserions plus loin notre ambition. En un mot, 
tout est contre nous. Ceux mêmes qui ne nous font pas 
une guerre ouverte désirent notre abaissement, et la jalou- 
sie ne nous laisse aucun allié''. 



Ms. — 25 1 : FP. : on peut par l'avenir réparer le passé, Pc. : {Le texte). 
— 263 : FP. : aussi bien que les autres, ont craint, Pc. : aussi bien que les 
autres peuples 



de se retrancher est constant au xvii" siècle ; le Dictionnaire de l'Aca- 
démie définit : « se restreindre, se réduire «). 

1. Voir livre IV, ligne 4o8, et livre VIII, ligne 887. 

2. Fréquent au sens d'entreprises glorieuses et pénibles: c'est le 
mot dont se sert Hippolytc, dans la Phèdre de Racine (II, 11), pour 
désigner les exploits de Thésée, et nous parlons encore dans le même 
sens des travaux d'Hercule. 

3. Voir livre VIII, ligne 899. 

/(. « Voilà Vétat où s'est trouvé plusieurs fois Louis XIV par la dé- 
fiance oh il a jeté tous ses voisins. Ceux mêmes qui ne lui ont pas fait une 
guerre ouverte ont désiré son abaissement, parce que sa puissance leur 
était devenue formidable. » (iî. 77/9.) — « Ceux mêmes qui n'ont 
pas osé se déclarer ouvertement souhaitent du moins avec impa- 
tience votre alToiblissement et votre humiliation comme la seule 



i 



NEUVIÈME LIVRE 19 

— Etrange extrcmitc ! reprit Mentor: pour vouloir 270 
paroître trop puissant, vous ruinez votre puissance ', et, 
pendant que vous êtes au dehors l'objet de la crainte et 

de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au dedans 
par les efforts nécessaires pour soutenir une telle guerre. 
malheureux, et doublement malheureux Idoménée, ^7^ 
que le malheur même n'a pu instruire qu'à demi ! Aurez- 
vous encore besoin d'une seconde chute pour apprendre 
à prévoir les maux qui menacent les plus grands rois ? 
Laissez-moi faire et racontez-moi seulement en détail 
quelles sont donc ces villes grecques qui refusent votre uSo 
alliance. 

— La principale, lui répondit Idoménée, est la ville de 
Tarente. Phalantus^ l'a fondée depuis trois ans. Il ramassa 
dans la Laconie^ un grand nombre de jeunes hommes 

Ms. — 274 ; S. ; par des efforts. — 280 : S. : ces villes grecques. La prin- 
cipale.... — 383 : FPS.: Phalantus, Se: Phalanlc. 

V (383) suit Se. 



ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chré- 
tiennes. » (Fénelon, Lettre à Louis XIV.) 

1 . « Ne pouvant vous vaincre ils prétendent vous épuiser à la 
longue.... ^ ous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans 
de votre Etat pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au 
dehors. » (Fénelon, Id.). — Gueudeville (^Critique de la suite du 
second tome, page l^l^o) laisse nettement entendre que personne no 
méconnut le sens et la vraie portée de cette opposition que Mentor 
établit ici entre l'être et le paraître, entre la puissance apparente et 
la puissance réelle d'Idoménée. 

2. A propos de cette forme, voir la seconde partie de la note de la 
ligne 3a4 du livre I. Au reste, à la ligne 765 et dans tout ce qui 
suit, Fénelon écrira Phalantc, comme il avait fait déjà au livre VIII, 
ligne 547. 

3. C'est, on le sait, la région du Pélopontse dont la ville princi- 
pale était Laccdémone. Justin (III, iv) et l'historien Éphore, cité par 
Strabon (VI, m, 3) racontent un peu autrement — Faydit(Tt7emaco- 
manie, page i55) n'a pas manqué de le remarquer — les circonstances 
de la naissance illégitime des compagnons de Phalante. Ils les rap- 



20 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

nés des femmes qui avoient oublié leurs maris absents 385 
pendant la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, 
ces femmes ne songèrent plus qu'à les apaiser et qu'à 
désavouer leurs fautes. Cette nombreuse jeunesse, qui 
étoit née hors du mariage, ne connoissant plus ni père ni 
mère, vécut avec une licence sans bornes. La sévérité 390 
des lois réprima leurs désordres*. Ils se réunirent sous 
Phalantus, chef hardi, intrépide, ambitieux, et qui sait 
gagner les cœurs par ses artifices. Il est venu sur ce 
rivage avec ces jeunes Laconiens ; ils ont fait de Tarente 
une seconde Lacédémone. D'un autre côté, Philoctète, 295 
qui a eu une si grande gloire au siège de Troie en y por- 
tant les flèches d'Hercule^, a élevé dans ce voisinage les 
murs de Pétilie^, moins puissante à la vérité, mais plus 
sagement gouvernée que Tarente*^. Enfin nous avons ici 

Ms. — 387 : F. : ne songèrent qu'à..., PS. : ne songèrent plus qu'à.... — 
20 2 : FPS. : Phalantus, Se. : Phalante. — 2g4 : F. : ils ont fait de leur 
(efface) Tarante.... — 298 : F. : mais aussi sagement gouvernée, Fc. : mais 
plus sagement.... 

V (287) suit F ; (292) suit Se. 



portent d'ailleurs à l'histoire de la guerre de Messénie (viii^ siècle 
av. J.-C), et non à celle de la guerre de Troie. De leur récit Féne- 
lon a retenu, en modifiant les temps, ce qui intéressait son dessein, 
c'est-à-dire, avec l'attribution de la fondation de Tarente, sur laquelle 
les historiens anciens semblent s'accorder, l'idée des désordres mo- 
raux, si préjudiciables à l'Etat lui-même, qu'engendre nécessaire- 
ment une longue guerre. 

1. Leurs désordres = les désordres des jeunes gens, dont l'idée est 
contenue dans le collectif « cette nombreuse jeunesse ». Syllepse 
usuelle. 

2. L'histoire de Philoctète sera racontée au livre XII. 

3. Voir la ligne 548 du livre VIII, et la note. 

4. Assertion fondée probablement, non sur aucun renseignement 
qui ait pu nous parvenir touchant la constitution de Pétilie, mais sur 
ce que Strabon (VI, m, 4) nous apprend de l'ancienne Tarente : 
« Avec sa constitution démocratique, dit-il, elle était parvenue à un 



NEUVIÈME LIVRE 21 

près la ville de Métaponte, que le sage Nestor' a fondée ;^'>o 
avec ses Pyliens -. 

— Quoi, reprit Mentor, vous avez Nestor dans l'Hes- 
périe, et vous n'avez pas su l'engager dans vos intérêts, 
Nestor, qui vous a vu tant de fois combattre contre les 
Troyens et dont vous aviez Tamitic 1 ''j^ 

— Je l'ai perdue, répliqua Idoménée, par l'artifice de 
ces peuples, qui n'ont rien de barbare que le nom : ils ont 
eu l'adresse de lui persuader que je voulois me rendre le 
tyran de l'Hespcrie. 

— Nous le détromperons, dit Mentor. Télémaque le 3io 
vit à Pylos ', avant qu'il fût venu fonder sa colonie et 
avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour 
chercher Ulysse : il n'aura pas encore oublié ce héros, 

ni les marques de tendresse qu'il donna à son fils Télé- 
maque. Mais le principal est de guérir sa défiance: c'est 3i5 
par les ombrages donnés à tous vos voisins que cette 
guerre s'est allumée*, et c'est en dissipant ces vains 
ombrages que cette guerre peut s'éteindre. Encore un 
coup, laissez-moi faire. » 

A ces mots, Idoménée, embrassant Mentor, s'attendris- 3ao 



Ms. — 3i3 : F.: oublié ce héros el tes (2 mois effacés) ni les marques.... 
— 330 : F. : .s'attendrissoit de joie (a mots effacés) et ne pouvoit.... 



degré de puissance extraonlinairc... Mais l'excès de la prospérité finit 
par engendrer la mollesse... De là naturellement une grave altération 
des mœurs el des institutions. « 

I. Nestor, roi de Pylos (voir livre I, ligne 262, el la note) est 
représenté dans Homrrc comme le plus vieux et le plus sage des 
chefs grecs (voir notamment Iliade, IX, gi). 

a. Tradition rapportée par Slrabon (VI, i, i5). 

3. Voir livre I, ligne a52. 

4- « Ceci et tout ce qui précède doit s'entendre de la guerre des Pays- 
Bas en 166 y et de celle de Hollande en i6yi . Les Flamands et les Hol- 
landais sont ces peuples que les François appellent grossiers et sauvages, 
mais qui n'ont rien de barbare que le nom. » (/{. ijig.) 



22 LES AVENTURES DE TÉLÉMA.QUE 

soit et ne pouvoit parler. Enfin il prononça à peine* ces 
paroles : « sage vieillard envoyé par les dieux pour 
réparer toutes mes fautes, j'avoue que je me serois iriité 
contre tout autre qui m'auroit parlé aussi librement que 
vous; j'avoue qu'il n'y a que vous seul qui puissiez iaô 
m'obliger à rechercher la paix. J'avois résolu de périr ou 
de vaincre tous mes ennemis ; mais il est juste de croire 
vos sages conseils plutôt que ma passion. heureux 
Télémaque, qui ne pourrez jamais vous égarer comme 
moi, puisque vous avez un tel guide! Mentor, vous êtes iîo 
le maître : toute la sagesse des dieux est en vous ; Minerve 
même nepourroit donnerde plus salutaires conseils. Allez, 
promettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi : Ido- 
ménée approuvera tout ce que vous jugerez à propos de 
faire. » 3H5 

Pendant qu'ils raisonnoient ainsi, on entendit tout à 
coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennis- 
sants, d'hommes qui poussoient des hurlements^ épou- 
vantables, et des trompettes qui remplissoient l'air d'un 
son belliqueux. On s'écrie: « Voilà les ennemis, qui ont 3/io 
fait un grand détour pour éviter les passages gardés ! 
Les voilà qui viennent assiéger Salente ! » 

Ms. — SaS : F.: toutes mes fautes. heureux Télémaque (Sag)..., Fc. : 
(Comme le texte, sauf [324 : aussi librement; j'avoue qu'il n'y a..., Fc' . : 
aussi librement que vous]). — 829 : F. : vous égarer comme moi ayant un 
tel guide ! Fc. : (Comme le texte'). — 333 : F. : promettez, donnez. Idoménée 
approuvera..., Fc: (Comme le texte). — 334 : F.: tout ce que vous ferez 

(effacé) jugerez à propos — 336 : i''. : on entendit un bruit confus..., Fc. : 

on entendit tout à coup un.... — 337 : F. : de chevaux hennissants et 
d'hommes qui poussoient des hurlements épouvantables. On s'écrie..., Fc: 
(Comme le texte). — 339 • ^- • 6* ^^ trompettes, PS. : et des trompettes. — 
34o : F. : les ennemis qui ont surpr (efface) fait un — 

V (339) suit F. 



1. A peine : avec peine (à cause de son émotion). Les exemples de 
la locution prise dans ce sens sont très nombreux. 

2. Écrit ici comme au livre VI, ligne 486. 



NEUVIÈME LIVRE 28 

Les vieillards et les femmes paroissoient consternés. 
« Hélas ! disoient-ils, falloit-il quitter notre chère patrie, 
la fertile Crète, et suivre un roi malheureux au travers 345 
de ' tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en 
cendres comme Troie ! » 

On voyoit de dessus les murailles nouvellement bâties, 
dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les 
cuirasses et les boucliers des ennemis ; les yeux en étoient 35o 
éblouis. On voyoit aussi les piques hérissées qui cou- 
vroient la terre comme elle est couverte par une abon- 
dante moisson ', que Ccrcs prépare dans les campagnes 
d'Enna ' en Sicile, pendant les chaleurs de Tété, pour 
récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on Sbô 
remarquoit les chariots armés de faux tranchantes* ; 



Ms. — 343 : F. : paroissoient dans la consternation (3 mois effacés) conster- 
nés, — 346 : F. : une ville qui périr (effacé) sera mise — 34^ '■ F. : briller 

les casques, les cuirasses et les boucliers. On voyoit aussi les piques héris- 
sées qui couvroient la terre comme une abondante moisson que Cérès pré- 
pare dans la Sicile pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. On 
remarquoit aussi les /a (effacé) ch.Triots armés (356)..., FcP.: (Comme le 
texte, sauf [353 : prépare dans la Sicile, pendant...]), Pc: (Le texte). — 
356 : S. : faux tranchantes. Chaque peuple (2 mots effacés) on distinguoit. 



I. Voir livre I, ligne io3. 

a. Cette figure est plusieurs fois employée par les poètes. « Dans 
toute la plaine, dit Virgile (Enéide, VI, 5a5), se hérisse une sombre 
moisson d'épccs nues. » 

... Atraque laie . 
Ilorrescit strictis seges ensibus. 

Et encore (/d.. XI, 601) : « Les piques hérissent d'une moisson 
de fer toute l'étendue de la campagne. » 

Tum laie ferreus hastis 
Horret ager. 

3. Voir livre XIII, ligne 669, cl la note. 

4. Voir ci-dessus, lignes i3o-i3i. — Quinte-Curcc (IV, ix, 5) décrit 
ainsi ces chars, qui ne paraissent avoir été en usage que chez certains 
peuples de l'Orient : u En avant du timon, de longues pointes de 



2^ LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

on distinguoit facilement chaque peuple venu à cette 
guerre. 

Mentor monta sur une haute tour pour les mieux dé- 
couvrir. Idoménée et Télémaque le suivirent de près. A 36» 
peine y fut-il arrivé, qu'il aperçut d'un côté Philoctète, 
et de l'autre Nestor avec Pisistrate son fils*. Nestor étoit 
facile à reconnoître à sa vieillesse vénérable. 

« Quoi donc ! s'écria Mentor, vous avez cru, ô Ido- 
ménée, que Philoctète et Nestor se contentoient de ne 365 
vous point secourir : les voilà qui ont pris les armes 
contre vous, et, si je ne me trompe, ces autres troupes, 
qui marchent en si bon ordre avec tant de lenteur^, sont 
les troupes lacédémoniennes, commandées par Phalantus. 
Tout est contre vous : il n'y a aucun voisin de cette côte 370 
dont vous n'ayez fait un ennemi, sans vouloir le faire. » 

En disant ces paroles, Mentor descend à la hâte de 
cette tour ; il s'avance vers une porte de la ville du côté 
par où les ennemis s'avançoient : il la fait ouvrir, et 



Ms. — 357 : S. : chaque peuple qui étoit venu. Se. : chaque peuple venu. 

— 36i : F. : fut-il arrivé qu'il reconnut..., Fc. : qu'il aperçut.... 362 : 

F. : avec Antiloque, Fc. : avec Pisistrate. — 869 : F. : commandées par 

Phalantus que je n'ai jamais vu (6 mois effacés). Tout est.... 871 ■ F.- 

sans vouloir le faire. Aussi (effacé). En disant... 



V (869) : commandées par Phalante. 



fer; de chaque côté de l'attelage, trois épées droites; attachés à 
l'essieu des roues, des fers de lances pointés droit, et, aux jantes de 
petites faux, les unes la pointe en l'air, les autres en bas. » Voir 
encore Xénophon (Anab., I, viii, 2) et Diodore de Sicile (XI, 53). 

1. Homère, au livre III de l'Odyssée, nomme les trois fils ou trois 
des fils de Nestor, Pisistrate (vers 36), Thrasymède (89) et Antiloque 
(112), mais ce dernier seulement pour rappeler le souvenir de sa 
mort devant Troie (voir Ms. 362). 

2. Cette lenteur et cette parfaite ordonnance semblent avoir en 
effet caractérisé, du moins à l'époque historique, la marche des 
troupes lacédémoniennes (Thucydide, V, 70). 



NEUVIÈME LIVRE 25 

Idoménée, surpris de la majesté avec laquelle il fait ces ^75 
choses, n'ose pas mcme lui demander quel est son des- 
sein. Mentor fait signe de la main, afin que personne ne 
songe à le suivre. Il va au-devant des ennemis, étonnés 
de voir un seul homme qui se présente à eux. Il leur 
montra de loin une hranche d'olivier en signe de paix', 38o 
et, quand il fut à portée de se faire entendre, il leur 
demanda d'assembler tous les chefs. Aussitôt les chefs 
s'assemblèrent, et il parla ainsi: 

« hommes généreux, assemblés de tant de nations 
qui fleurissent dans la riche Hespérie, je sais que vous ^85 
n'êtes venus ici que pour l'intérêt commun de la liberté. 
Je loue votre zèle ; mais soufTrez que je vous représente 
un moyen facile de conserver la liberté et la gloire de 
tous vos peuples sans répandre le sang humain. Nes- 
tor, sage Nestor, que j'aperçois dans cette assemblée, vous 390 
n'ignorez pas combien la guerre est funeste à ceux mêmes 
qui l'entreprennent avec justice et sous la protection des 
dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les 
dieux affligent les hommes. Vous n'oublierez jamais ce 
que les Grecs ont souiTert pendant dix ans devant la ^^95 
malheureuse Troie. Quelles divisions entre les chefs ^1 



Ms. — 878 : F. : au devant des ennemis. En même lemps des nuages sombres 
dérobent le ciel à la vue des hommes, le t (cette lettre et le mol le effacés) on 
entend d'horribles tonnerres et les ennemis surpris par l'orage sont contraints de 

s'arrêter (tout le passage effacé) qui sont (2 mots effacés) étonnés de voir 

— 879 : FP. : Il leur montre de loin, Fc. : leur montra — 383 : S. : 

il leur parla, 5c. : il parla. — 384 : F. : de tant de nations, je sais que 
vous..., Fc. : {Comme le texte). — 898 : S. ; le plus grand de tous les maux. 
Se. : le plus grand des maux. 



I. Voir ci-dessus, ligne 68. 

3. La querelle d'Achille et d'Agamcmnon, qui fait \c sujet du 
chant I do l'Iliade ; les -discordes de Ménélas et dWgamemnon et 
celles de divers chefs entre eux après la prise de Troie (^Odyssée, III, 
1^8 et suiv.). 



26 LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 

Quels caprices de la fortune ! Quels carnages des Grecs par 
la main d'Hector ! Quels malheurs, dans toutes les villes 
les plus puissantes, causés par la guerre, pendant la lon- 
gue absence de leurs rois ! Au retour, les uns ont fait 4o*> 
naufrage au promontoire de Capharée ' ; les autres ont 
trouvé une mort funeste dans le sein même de leurs 
épouses '\ dieux, c'est dans votre colère que vous 
armâtes les Grecs pour cette glorieuse expédition ! peu- 
ples hespériens, je prie les dieux de ne vous donner io5 
jamais une victoire si funeste. Troie est en cendres, il 
est vrai ; mais il vaudroit mieux pour les Grecs qu'elle 
fût encore dans toute sa gloire et que le lâche Paris 
jouît encore en paix de ses infâmes amours avec Hélène*. 

Ms. — 897 : F. ; de la fortune! quels malheurs, dans toutes les villes 
les plus puissantes, de la guerre, pendant /'a6^ence (effacé) la longue absence, 
Fc. : {Comme le texte"). — doo : FP. : les uns ont fait naufrage; les autres..., 
Pc. : (Le texte). — 4o2 : F. : de leurs épouses. peuples hespériens ('jo5), 
Fc. : de leurs épouses. dieux, c'est dans voire colère que vous armâtes 
les Grecs pour cette glorieuse expédition. H leur eût mieux valu de ne vaincre 
jamais et de livrer Hélène à son injuste ravisseur. Car la victoire a été presque 
aussi funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus (passage efface). peuples hespé- 
riens, PS. : (Le texte), Se. : (Comme le texte, sauf [4o/i : cette éclatante 
expédition]). — 4o8 : F. : le lâche Paris eût encore (2 mots effacés") jouît 
encore.... — /log : S. : encore de ses infâmes amours. 

V (4o4) suit Se. 



I. Aujourd'hui Cap d'Oro, à l'extrémité sud-est de l'île d'Eubée. 
•La flotte grecque passait pour s'y être brisée au retour de Troie 
(Virgile, Enéide, XI, 260 ; Ovide, Métamorphoses, XIV, 472). — 
On remarquera qu'ici encore (voir livre I, Ms. 44i et livre II, 
Ms. 27), la précision géographique est une addition à la rédaction 
primitive (voir ci-dessus, Ms. 4oo). 

a. Allusion à la mort d'Agamemnon, qui fut, après son retour, 
assassiné par sa femme Clytemnestre. Diomède (voir la ligne 278 
du livre XVI, et la note), dans un discours que lui prête Virgile 
(Enéide, XI, 262 et suiv.) et dont Fénelon se souvient dans tout 
ce passage, évoque le même souvenir (266-268). 

3. On sait que les Grecs allèrent assiéger Troie parce que Paris, 
iils de Priam, roi de cette ville, avait ravi Hélène, femme de Mené- 



NEUVIÈME LIVRE 27 

Philoctète, si longtemps malheureux et abandonne dans 'no 
l'île de Lemnos', ne craignez- vous point de trouver de sem- 
blables malheurs dans une semblable guerre? Je sais que 
les peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causés 
par la longue absence des princes, des capitaines et des 
soldats qui allèrent contre les Troyens-. Grecs, qui avez 'uj 
passé dans rHespérie, vous n'y avez tous passé que par 
une suite des malheurs qui ont été les suites de la guerre 
de Troie ! ); 

Après avoir parlé ainsi, Mentor s'avança vers les 
Pyliens, et Nestor, qui l'avoit reconmi, s'avança aussi 'uo 
pour le saluer. 

« O Mentor, lui dit-il, c'est avec plaisir que je vous 
revois. Il y a bien des années que je vous vis, pour la 
première fois, dans la Phocide': vous n'aviez que quinze 
ans, et je prévis dès lors que vous seriez aussi sage que 4^5 
vous l'avez été dans la suite. Mais par quelle aventure 
avez-vous été conduit en ces lieux ? Quels sont donc les 
moyens que vous avez de finir cette guerre.^ Idoménée 
nous a contraints de l'attaquer. Nous ne demandions que 
la paix ; chacun de nous avoit un intérêt pressant de la iS© 

Ms. — ^11 ; F. : ne craignez-vons point de retrouver, PS. : de trouver. 

— 417 : FP. : des malheurs que causa la guerre de Troie, Pc. : (Le texte). 

— 626 : F. : (Comme le texte), FcP. : dans la suite. Par quelle (ces deux mois 
peu distincts dans P.) aventure avez-vous été conduit en ces lieux ? Mais quels 
sont..., Pc. : (Le texte). — 428 : S. : que vous avez pour finir. 

V (4ii) suit F. 



las, roi de Sparte. Voir notamment tout le premier épisode (1-120) 
du chant III de VIliade. 

1. Voir l'histoire de Philoctète, au livre XII. 

a. Voir ci-dessus, lignes 388-290. 

,*?. La Phocide, bornée par les Locrides (voir ci-dessus ligne iSi) 
et le golfe de Corinthe, est éloignée et de Pylos et d'Ithamie. Il 
ne paraît pas que Fénelon ait eu aucune raison précise de placer 
dans ce pays la rencontre qu'il suppose entre Nestor et Mentor. 



28 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

désirer ; mais nous ne pouvions plus trouver aucune 
sûreté avec lui. Il a violé toutes ses promesses à l'égard 
de ses plus proches voisins. La paix avec lui ne seroit 
point une paix ; elle lui serviroit seulement à dissiper 
notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a montré 435 
à tous les peuples son dessein ambitieux de les mettre 
dans l'esclavage et il ne nous a laissé aucun moyen de 
défendre notre liberté qu'en tâchant de renverser son 
nouveau royaume. Par sa mauvaise foi nous sommes 
réduits à le faire périr ou à recevoir de lui le joug de la Mo 
servitude. Si vous trouvez quelque expédient pour faire 
en sorte qu'on puisse se confier à lui et s'assurer d'une 
bonne paix, tous les peuples que vous voyez ici quitteront 
volontiers les armes, et nous avouerons avec joie que 
vous nous surpassez en sagesse. » 445 

Mentor lui répondit : « Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse 
m'avoit confié son fils Télémaque'. Ce jeune homme, 
impatient de découvrir la destinée de son père, passa chez 
vous à Pylos^, et vous le reçûtes avec tous les soins qu'il 
pouvoit attendre d'un fidèle ami de son père ; vous lui 45o 
donnâtes même votre fils pour le conduire \ Il entreprit 
ensuite de longs voyages sur la mer ; il a vu la Sicile, 

Ms. — 433 : FP. : ses plus proches voisins. Il a montré à tous les autres 
son dessein (436)..., Pc. : (Comme le texte, sau/[434 : serviroit à dissiper]), 
Pc'. : (Le texte). — 438 : FP. : renverser son nouveau royaume. Si vous 
trouvez (44 1), Pc: (Le texte). — 45i : F.: votre fils Antiloque pour le 
conduire, Fc. : (Comme le texte). — 452 : F. : il a vu l'Et (efface), la Sicile, 
l'Egypte, la Crèt (effacé), l'île 



1. Homère, sans faire mention de Télémaque précisément, dit 
qu'Ulysse avait confié à Mentor toute sa maison pour y commander 
et la lui garder {Odyssée, II, 226-327). 

2. Voir livre I, ligne 252. 

3. Pour le conduire à Sparte (voir livre I, lignes 252-253). Ce fils 
était Pisistrate, et non Antiloque, comme Fénelon l'avait écrit d'abord 
(voir Ms. A5i ; cf. ci-dessus ligne et Ms. 362, et la noie). Pour le fait, 
voir le chant III de VOdyssée (325, 369, 482), et, pour tout le détail 
de l'accueil de Nestor, le même chant tout entier. 



/. NEUVIÈME LIVRE 20 

l'Egypte, l'île de Chypre, celle de Crète'. Les vents, ou 
plutôt les dieux, l'ont jeté sur cette côte comme il vouloit 
retourner à Ithaque"-. Nous sommes arrivés ici tout à pro- 'i55 
pos pour vous épargner les horreurs d'une cruelle guerre. 
Ce n'est plus Idomcnce, c'est le fils du sage Ulysse, c'est 
moi qui vous réponds de toutes les choses qui vous seront 
promises. » 

Pendant que Mentor parloit ainsi avec Nestor, au milieu '160 
des troupes confédérées, Idoménée et Télémaque avec 
tous les Cretois armés les regardoient du haut des murs 
de Salente ; ils étoient attentifs pour remarquer comment 
les discours de Mentor seroient reçus, et ils auroient 
voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux ',cr> 
vieillards. Nestor avoit toujours passé pour le plus expé- 
rimenté et le plus éloquent de tous les rois de la Grèce ^. 
C'étoit lui qui modéroit, pendant le siège de Troie, le 
bouillant courroux d'Achille, l'orgueil d'Agamemnon, la 
fierté d'Ajax et le courage impétueux de Diomède *. La ',70 
douce persuasion couloit de ses lèvres comme un ruisseau 
de mieP : sa voix seule se faisoit entendre à tous ces 

Ms. — 454 ; F.: plutôt la volonté des Dieux l'a jeté..., Fc: {Comme 
le texte). — 463 : F. : de Salente. En mem {effacé) ; ils étoient attentifs 
pour découvrir (effacé) remarquer.... — 468 : F. : le siège de Troie, l'impé- 
tuosité d'Achille, la fierté d'Agamemnon (8 mots effacés), le bouillant — 

471 : F.: couloit de ses lèvres. Sa voix seule..., FcP.: {Comme le texte, 
sauf [471 : ruisseau de lait]), Pc. : {Le texte). 



I. Livres I, II, IV, V de Télémaque. 

a. Id., livre VIII, 

3. Voir ci-dessus, ligne 3oo, ci Iliade, II, 870. 

li. Tels sont en effet les traits essentiels du caractère de ces héros 
dans l'Iliade d'Homère. Les lignes ^68-^69 font surtout allusion à 
l'intervention de Nestor dans la querelle d'Achille et d'Agamemnon 
{Iliade. I, 2^7 et suiv.). 

5. Homère {Iliade, I, 2A9) dit en parlant précisément de Nestor 
« De sa langue la parole coulait plus douce que le miel. » 

To'j xaî à7:ô y^w'JilÇ [iCk'.xoç yXuxitov ps'sv aù^rj. 



3o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

héros ; tous se taisoient dès qu^il ouvroit la bouche, et il 
n'y avoit que lui qui pût apaiser dans le camp la farou- 
che discorde. Il commençoit à sentir les injures de la 47a 
froide vieillesse ' ; mais ses paroles étoient encore pleines 
de force et de douceur : il racontoit les choses passées, 
pour instruire la jeunesse par ses expériences ; mais il les 
racontoit avec grâce, quoique avec un peu de lenteur". 
Ce vieillard, admiré de toute la Grèce, sembla avoir perdu 480 
toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor 
parut avec lui. Sa vieillesse paroissoit flétrie et abattue 
auprès de celle de Mentor, en qui les ans sembloient avoir 
respecté la force et la vigueur du tempérament. Les paro- 
les de Mentor, quoique graves et simples, avoient une ^85 
vivacité et une autorité qui commençoit^ à manquer à 
l'autre. Tout ce qu'il disoit étoit court, précis et nerveux. 
Jamais il ne faisoit aucune redite ; jamais il ne racontoit 
que le fait nécessaire pour l'affaire qu'il falloit décider. 
S'il étoit obligé déparier plusieurs fois d'une même chose, igo 
pour l'inculquer ou pour parvenir à la persuasion, c'étoit 
toujours par des tours nouveaux et par des comparaisons 



Ms. — 4y5 : F. : à sentir la froide vieillesse, Fc. : les injures de la — 

4 79 : F. : de lenteur. Cet (efface) ce vieillard admiré de tous les Grecs 
(efface) toute la Grèce. — 48 1 : F. : et toute sa gravité lorsque Mentor..., 
Fc. : (Comme le texte). — 487 : F.: étoit court. Jamais..., Fc: court et 
nerveux, Fc' . : (Comme le texte). — 488 : F. : aucune redite. S'ilétoitobligé..., 
Fc. : (Comme le texte). — 490 : F. : de parler de (efface) plusieurs fois.... 
— 492: F.: par des tours nouveaux. Il avoit même..., Fc: (Comme le 
texte). 



1 . A l'époque où se passent les événements racontés dans l'Iliade, 
il a déjà vu passer deux générations (Iliade, I, 25o) : or plus de dix 
ans se sont écoulés depuis cette époque. 

2. Fénelon caractérise fort exactement ainsi l'éloquence de Nestor, 
telle qu'elle apparaît dans les discours qu'Homère prête à ce per- 
sonnage (voir notamment //i'ade, VII, laS et suiv., et XI, 655 et 
suiv.). 

3. Voir la note de la ligne /(Oi du livre II. 



NEUVIÈME LIVRE 3l 

sensibles'. Il avoit mcmc je ne sais quoi de complaisant 
et d'enjoué, quand il vouloit se proportionner aux besoins 
des autres et leur insinuer quelque vérité ". Ces deux 695 
hommes si vénérables furent un spectacle louchant à tant 
de peuples assemblés. 

Pendant que tous les alliés ennemis de Salente se 
jetoient en foule les uns sur les autres pour les voir de 
plus près et pour tâcher d'entendre leurs sages discours, 5oo 
Idoménée et tous les siens s'efforçoicnt de découvrir, par 
leurs regards avides et empressés, ce que signifioient leurs 
gestes et Tair de leurs visages. 

Cependant ' Télémaque impatient se dérobe à la mul- 
titude qui l'environne : il court à la porte par 011 Mentor 5o5 
étoit sorti ; il se la fait ouvrir avec autorité. Bientôt Ido- 
ménée, qui le croit à ses cotés, s'étonne de le voir qui 
court au milieu de la campagne et qui est déjà auprès de 

Ms. liçftx : F. : et d'enjoué, qui s'ins (effacf) quand il vouloit — 5oî ; 

F. : et empresses qu (^effacé) ce que signifioient. — Entre 5o3 et boit : F. 
(C/nc main moderne a introdiiil la mention : Liv XI), Se. : Onzième livre. — 
5o8 : F. : et qjii est au {efface) déjà aupri's de Nestor. 



I. Sensibles : de nature à frajipcr les sens. Saint Chrysostomp, 
dit Fénelon, pour vanter l'éloquence de ce Père, « entre dans les 
cœurs ; il rend les choses sensibles » (Dialogues sur l'Eloquence, 111). 
Cf. Introduction, note i de la page xviii. — On trouvera d'ailleurs 
des exemples de ces « comparaisons sensibles » dans un autre dis- 
cours de Mentor (livre XVll, lignes aSi-SiG). 

3. On ne peut s'empi^clier ici de songer à Fcnclon lui-même et à ce 
que Saint-Simon (i1/é/notVes. cdit. De Boislislc, tome XXVI, page 7^) 
nous dit de lui : « Une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse 
insinuante, mais noble et proportionnée, une élocution facile, nette, 
agréaljle, un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans 
les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un 
homme qui ne vouloit jamais avoir plus d esprit que ceux à qui il 
parloit, qui se mettoit à la portée de cliacun sans le faire jamais 
sentir, qui les mettoit à l'aise... » 

3. Ici commence le livre XI des éditions en 2^ livres. Voir Ms. 
Entre 5o3 et 5o/i. 



32 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Nestor. Nestor le reconnoît, et se hâte, mais d'un pas 
pesant et tardif, de l'aller recevoir. Télémaque saute à son 5 m 
cou et le tient serré entre ses bras sans parler. Enfin il 
s'écrie : 

« mon père ! je ne crains pas de vous nommer ainsi ; 
le malheur de ne retrouver point mon véritable père et 
les bontés que vous m'avez fait sentir' me donnent le Si5 
droit de me servir d'un nom si tendre : mon père, mon 
cher père, je vous revois ! Ainsi puissè-je voir Ulysse ! Si 
quelque chose pouvoit me consoler d'en^ être privé, ce 
seroit de trouver en vous un autre lui-même. » 

Nestor ne put, à ces paroles, retenir ses larmes, et il "'20 
fut touché d'une secrète joie, voyant celles qui couloient 
avec une merveilleuse grâce sur les joues de Télémaque. 
La beauté, la douceur et la noble assurance de ce jeune 
inconnu, qui traversoit sans précaution tant de troupes 
ennemies, étonna tous les alliés. 525 

« N'est-ce pas, disoient-ils, le fils de ce vieillard^ qui 
est venu parler à Nestor ? Sans doute, c'est la même 
sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie. 
Dans l'un, elle ne fait encore que fleurir ; dans l'autre, elle 
porte avec abondance les fruits les plus mûrs. » 53o 

Mentor, qui avoit pris plaisir à voir la tendresse avec la- 
quelle Nestor venoit de recevoir Télémaque, profita de 
cette heureuse disposition. 



Ms. — 5i3 : F. : je ne crains point, Fc. : je ne crains pas.... — 5i4 : FP. : 

de ne trouver point, Pc. : de ne retrouver point — 5 1 6 : F. : de me servir 

d'un nom si doux et si tendre, Fc. : {Comme le texte). — 620 : F. : retenir 
ses larmes, et il vit avec joie celles qui couloient..., Fc: {Comme le texte). 
— 022 ; F. : sur les belles (effacé) joues de.... — 627 : FP. : la même sagesse 
dans les caractères de différents âges. Daus l'un..., Pc. : {Le texte). 



1. Voir ci-dessus ligne 3i^. 

2. Voir la ligne 48 1 du livre II et la note. 

3. Ce vieillard, Mentor. 



NEUVIÈME LIVRE 33 

« Voilà, lui dit-il, le fils d'Ulysse, si cher à toute la 
Grèce et si cher à vous-même', ô sage Nestor! Le voilà ; 535 
je vous le livre comme un otage et comme le gage le 
plus précieux qu'on puisse vous donner de la fidélité des 
promesses d'Idoménée. Vous jugez bien que je ne vou- 
drois pas que la perte du fils suivît celle du père et que 
la malheureuse Pénélope pût reprocher à Mentor qu'il a 54" 
sacrifié son fils à l'ambition du nouveau roi de Salente. 
Avec ce gage, qui est venu de lui-même s'offrir, et que 
les dieux, amateurs^ de la paix, vous envoient, je com- 
mence, ô peuples assemblés de tant de nations, à vous 
faire des propositions pour établir à jamais une paix 545 
solide. )) 

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang 
en rang. Toutes ces différentes nations frémissoient de 
courroux et croyoient perdre tout le temps oii l'on retar- 
doit le combat; ils s'imaginoicnt qu'on ne faisoit tous 55o 
ces discours que pour ralentir leur fureur et pour faire 
échapper leur proie. Surtout les Manduriens ' souffroient 
impatiemment qu'Idoménée espérât de*^ les tromper encore 



Ms. — 53'i : S.: \oilà dit-il. — ^.'lô : S. . h jamais une solide paix. — 
547 : F.: confus qu (effacé) de rang — — 548 : S.: frémissent de cour- 
roux et croient perdre 



I . Nestor, dans Homcre (Odyssce, III, 126-129), rappelle lui même 
à Tclcmaquc la conformité constante de ses sentiments cl de ceux 
d'Ulysse. 

a. Amateurs. L'usage du mot était plus étendu autrefois qu'il n'est 
devenu après le xvii'' siècle : Hossnet {Panégyri(]ue de Saint-Bernard, I) 
oppose aux àmcs religieuses ceux qu'il appelle « les fols amateurs 
du siècle », et Racine, dans une traduction d'un passage de .losèplic 
«ur les Essénicns, dit de ces derniers qu'ils sont « amateurs de 
l'union et de la paix ». Cf. ci-dessous, ligne 8ù\. 

3. Voir ci-dessus, ligne 29. 

ti. Voir livre I, ligne ^66, et la note. 

TÉI.ÉMAQUB. II. 3 



34 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

une fois. Souvent ils entreprirent d'interrompre Mentor; 
car ils craignoient que ses discours pleins de sagesse ne 55& 
détachassent leurs alliés. Ils commençoient à se défier de 
tous les Grecs qui étoient dans l'assemblée. Mentor, qui 
l'aperçut', se hâta d'augmenter cette défiance, pour jeter 
la division dans les esprits de tous ces peuples^. 

« J'avoue, disolt-il, que les Manduriens ont sujet de se 56o 
plaindre et de demander quelque réparation des torts 
qu'ils ont soufferts ; mais il n'est pas juste aussi^ que les 
Grecs, qui font sur cette côte des colonies, soient suspects 
et odieux aux anciens peuples du pays. Au contraire, les 
Grecs doivent être unis entre eux et se faire bien traiter 565 
par les autres ; il faut seulement qu'ils soient modérés et 
qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs 
voisins. Je sais qu'Idoménée a eu le malheur de vous 
donner des ombrages ; mais il est aisé de guérir toutes 
vos défiances. Télémaque et moi, nous nous offrons à 570 
être des otages qui vous répondent de la bonne foi d'Ido- 
ménée. Nous demeurerons entre vos mains jusqu'à ce 
que les choses qu'on vous promettra soient fidèlement 
accomplies. Ce qui vous irrite, ô Manduriens, s'écria-t-il, 
c'est que les troupes des Cretois ont saisi les passages de 575 
vos montagnes par surprise et que par là ils sont en 



Ms. — 559 : S. : dans l'esprit. — 566 : F. : qu'ils soient modérés, éloi- 
gnés (effacé) et qu'ils.... — Sya : F.: jusqu'à ce que les conditio (effacé) 
choses 



1. L'aperçut : le pronom est au neutre (aperçut cela). Sur le sens 
d'apercevoir, voir livre I, ligne 192, et la note. 

2. On peut se demander — et Gueudevillc (^Critique de la /■"* et 
de la 2* suite du tome second, page io3 et suiv.) n'y a pas manqué 
— si cette manœuvre oratoire est bien digne de Minerve. 

3. Voir, ci-dessous, la note de la ligne 6^2. 



NEUVIÈME LIVRE 35 

état d'entrer malgré vous, aussi souvent qu'il leur plaira, 
dans le pays où vous vous êtes retirés pour leur laisser le 
pays uni qui est sur le rivage de la mer. Ces passages, 
que les Cretois ont fortifiés par de hautes tours pleines 58o 
de gens armés, sont donc le véritable sujet de la guerre. 
Répondez-moi: y en a-t-il encore quelque autre? » 
Alors le chef des Manduriens s'avança et parla ainsi : 
« Que n'avons-nous pas fait pour éviter cette guerre ! 
Les dieux nous sont témoins que nous n'avons renoncé à 585 
la paix que quand la paix nous a échappé sans ressource 
par l'ambition inquiète ' des Cretois et par l'impossibi- 
lité 011 ils nous ont mis de nous fier à leurs serments '. 
Nation insensée, qui nous a réduits malgré nous à l'af- 
freuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre 690 
elle et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans 
sa perte ! Tandis^ qu'ils conserveront ces passages, nous 
croirons toujours qu'ils veulent usurper nos terres et 
nous mettre en servitude. S'il étoit vrai qu'ils ne son- 
geassent plus qu'à vivre en paix avec leurs voisins, ils 5^5 



Ms. — 583 : F. : A ces paroles, le chef..., Fc. : Alors le chef.... — 584 : 
S. : éviter la guerre. Se. : éviter cette guerre. — 587 : F. : l'ambition 

inquiùte et par (^effaci') des Cretois — aSg : F.: qui nous a mis malgré 

nous dans l'affreuse nécessité Fc. : {Comme le texte). — 690 : S. : contre 

elle et ne pouvoir plus — .^gS : F. : croirons qu'ils veulent..., Fe. : croi- 
rons toujours 



1. Inquiète. Voir livre V, ligne 53g, et la note. 

3. « Tel a été de tout temps le langage des Hollandais à l'égard des 
François : ils ont bien voulu les avoir pour amis, mais non pas pour 
voisins. L'ambition inquiète de Louis XIV leur a fait redouter son voisi- 
nage et ils n'ont trouvé leur sûreté que dans une forte barrière établie 
entre lui et eux. n (/?. ijjr).') — Le dernier membre de phrase fait 
allusion au traité de la Barrière du 3o janvier l'jiS. 

3. Voir livre VU, ligne 726, et la note. Cf. ci-dessous ligne 
867. 



36 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

se contenteroient de ce que nous leur avons cédé sans 
peine et ils ne s'attacheroient pas à conserver des entrées 
dans un pays contre la liberté duquel ils ne formeroient 
aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connoissez pas, 
ô sage vieillard. C'est par un grand malheur que nous Ooo 
avons appris à les connoître. Cessez, ô homme aimé des 
dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire, sans 
laquelle THespérie ne pourroit jamais espérer une paix 
constante. nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les 
dieux irrités ont envoyée auprès de nous pour troubler Cioô 
notre paix et pour nous punir de nos fautes ! Mais après 
nous avoir punis, ô dieux ! vous nous vengerez ; vous ne 
serez pas moins justes contre nos ennemis que contre 
nous\ » 

A ces paroles, toute l'assemblée parut émue; il sem- Cio 
bloit que Mars et Bellone" alloient de rang en rang, rallu- 
mant dans les cœurs la fureur des combats, que Mentor 
tâchoit d'éteindre. Il reprit ainsi la parole : 

« Si je n'avois que des promesses à vous faire, vous 



Ms. — 598 : F. : dans un pays sur la lib (3 mots effacés) contre la — 

6oi : F.: appris à les connoître. Nation ingrate (6o4).... Fc. : (Comme le 
texte). — 6o5 : F. : pour troubler notre paix et nous punir..., Fc. : et pour 
nous punir..., — 607 : F. : avoir punis, ils nous vengeront, ils ne seront pas 
moins justes..., Fc: (Comme le texte). — 610; F.: parut émue: et (effacé) 

il sembloit — 611 .F.: de rang en rang, réveillant dans les cœurs..., 

Fc. : rallumant.... 



1 . Il semble qu'il y ait dans ces dernières lignes comme un souve- 
nir des vers vigoureux (3i-38) du Paysan du Danube (La Fontaine, 
Fables, XI, vu). 

2. Dieu et déesse de la guerre dans la mythologie latine (voir, par 
exemple, Virgile, Enéide, VIII, 700-708). — Sur la confusion con- 
stante, dans le Télémaqae, de la mythologie grecque et de la mytho- 
logie latine (Mars correspond à VAres, Bellone à VEnyô des Grecs), 
voir la note de la ligne 27 du livre I. 



NEUVIÈME LIVRE 87 

pourriez refuser de vous y fier; mais je vous offre des 6i5 
choses certaines et présentes. Si vous n'êtes pas contents' 
d'avoir pour otages Télcmaque et moi, je vous ferai don- 
ner douze des plus nobles et des plus vaillants Cretois. Il 
est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages ; 
car Idoménée, qui désire sincèrement la paix, la désire 630 
sans crainte et sans bassesse. Il désire la paix, comme 
vous dites vous-mêmes que vous l'avez désirée, par sagesse 
et par modération, mais non par l'amour d'une vie molle, 
ou par foiblesse à la vue des dangers dont la guerre me- 
nace les hommes. Il est prêt à périr ou à vaincre; mais 626 
il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il 
auroit honte de craindre d'être vaincu ; mais il craint 
d'être injuste, et il n'a point de honte de vouloir réparer 
ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix ; il 
ne veut point en imposer les [conditions avec hauteur^ ; 63o 

Ms. — 616 : F.: choses présentes, Fc: certaines et présentes. — 
618 : F. : Cretois. Mais il est juste. PS. : (Le , texte). — Gai ; FP. : dont la 
guerre menace. Il est..., Pc. : le menace, Pc'. : menace les hommes. — 6j5 : 
F. : il est prêt h périr, s'il le faut, ou à vaincre tous ses ennemis, mais il 
craint (3 mois effacés) mais il veut vous offrir ce qui est juste, Fc. : à périr, 
s"il le faut, pour remporter la victoire, mais il aime mieux la paix que la 
victoire la plus éclatante, Fc' . : (Comme le texte). — 627 : F. : honte de 
craindre ses ennemis, mais il n'a point de honte de craindre l'injustice, et 
de vouloir réparer ses fautes, Fc. : honte de craindre d'être vaincu ; mais 
il craint d'être injuste et il auroit honte de tomber dans l'injustice et de 
vouloir..., Fc' . : {Comme le texte). 

F (618) suit F. 



I . Si vous n'êtes pas contents = s'il ne vous suffit pas, comme 
dans La Bruyère (^Du Souverain ou de la République): « Si, content 
du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avoit pour 
toujours la paix et la liberté » ; ou dans ce vers de Racine (Thcbaïde, 
II, II) : O Dieux, dit Anligone, 

N'ctes-vous point contents de la mort de mon père ? 

Tout notre sang doit-il sentir votre colère .■• 

a. « Louis XIV fit tout le contraire à la paix de Nimègue ; aussi 
n'éteignit-il point les jalousies et les ressentiments des parties contrac- 



38 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

car 11 ne fait aucun cas d'une paix forcée. Il veut une 
paix dont tous les partis soient contents, qui finisse toutes 
les jalousies, qui apaise tous les ressentiments et qui 
guérisse toutes les défiances. En un mot, Idoménée est 
dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu'il C35 
fût. Il n'est question que de vous en persuader. La per- 
suasion ne sera pas difficile, si vous voulez m'écouter 
avec un esprit dégagé et tranquille. 

« Écoutez donc, ô peuples remplis de valeur, et vous, 
ô chefs si sages et si unis, écoutez ce que je vous offre ew 
de la part d'Idoménée. Il n'est pas juste qu'il puisse en- 
trer dans les terres de ses voisins ; il n'est pas juste aussi ^ 
que ses voisins puissent entrer dans les siennes. Il consent 
que les passages qu'on a fortifiés par de hautes tours 
soient gardés par des troupes neutres '". Vous, Nestor, et 6i5 
vous, Philoctète, vous êtes Grecs d'origine ; mais en cette 
occasion vous vous êtes déclarés contre Idoménée : ainsi 
vous ne pouvez être suspects d'être trop favorables à ses 



Ms. — 63 1 : F. : car il ne fait cas que d'une paix qui finisse toutes les 
jalousies (633), Fc. : {Comme le texte). — 635 : F. : dans tous les senti- 
ments,... P.: dans les sentiments.... — 64 1 : F.: d'Idoménée: // vous 
abandonnera tous les passages des montagnes (8 mots effacés). Il n'est pas juste — 
— 642 : FP. : il n'est pas juste que ses voisins..., Pc. : juste aussi que ses 
voisins. — 645 : F. : gardés par une garnison (2 mots effacés) des troupes 
neutres. — 648 : F. : vous ne pouvez vous (effacé) être suspects.... 



tantes, qui se réveillèrent dans la suite avec plus de force et de succès 
qu'auparavant. » (R. ijJQ-) — Sur le fait, voir Voltaire, Siècle de 
Louis XIV, début du chap. xiv, et Lavissc, Histoire de France, tome 
VII, 11, livre VIII, V, i. 

1. Aussi, qu'on a vu plus haut (ligne 619) employé, comme il le 
serait encore aujourd'hui, dans une phrase affirmative, n'est pas d'un 
emploi moins usuel, au xvii« siècle, dans les phrases négatives, où 
nous mettrions aujourd'hui non plus: « Je n'irai pas », dit l'Alain de 
Molière dans VEcole des femmes (I, 11), et Georgette reprend : « Je 
n'irai pas aussi. » 

2. Ce recours aux neutres sera recommandé dans V Examen de con- 
science, XXVIII. 



NEUVIÈME LIVRE ^ 

intérêts. Ce qui vous touche, c'est l'intérêt commun de la 
paix et de la liberté de l'Hespérie. Soyez vous-mêmes les r.So 
dépositaires et les gardiens de ces passages qui causent la 
guerre. Vous n'avez pas moins d'intérêt à empêcher que 
les anciens peuples d'Hespérie ne détruisent Salente, 
nouvelle colonie des Grecs, semblable à relies que vous 
avez fondées, qu'à empêcher qu'Idoménée n'usurpe les or^B 
terres de ses voisins. Tenez l'équilibre entre les uns et les 
autres. Au lieu de porter le fer et le feu chez un peuple 
que vous devez aimer, réservez-vous la gloire d'être les 
juges et les médiateurs ^ Vous me direz que ces condi- 
tions vous paroîtroient merveilleuses, si vous pouviez vous Mo 
assurer qu'Idoménée les accompliroit^ de bonne foi ; mais 
je vais vous satisfaire. 

a II y aura, pour sûreté réciproque, les otages dont je 
vous ai parlé, jusqu'à ce que tous les passages soient 
mis en dépôt dans vos mains. Quand le salut de l'Hespé- (U.r. 
rie entière, quand celui de Salente même et d'Idoménée 
sera à votre discrétion, serez- vous contents? De qui pour- 
rez-vous désormais vous défier? Sera-ce de vous-mêmes? 
Vous n'osez vous fier à Idoménée, et Idoménéc est si 
incapable de vous tromper qu'il veut se fier à vous. Oui, 670 
il veut vous confier le repos, la liberté, la vie de tout son 

Ms. — 671 : FP.: il veut vous fier le repos..., Pc: vous confier — 



1 . C'est ainsi que le roi d'Angleterre et les États Généraux des 
Provinces Unies furent les médiateurs de la paix d' Aix-la-Chapelle, que 
le roi fil en 1668 comme par nécessité : mais la jalousie de la médiation 
tourna bientôt au préjudice de ces derniers médiateurs. « (/?. lyig.) — 
Le dernier membre de phrase fait allusion à l'accord avec la France 
auquel consentit l'Angleterre (traité de Douvres, juin 1670) contre 
les Hollandais, dont l'intervention à Aix-la-Chapelle avait vivement 
blessé Louis XIV. 

2. On attendrait aujourd'hui : dût les accomplir. Sur l'indécision 
des règles relatives aux modes et aux temps dans les propositions 
subordonnées, qui étaient encore au xvii« siècle beaucoup moins 



4o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

peuple et de lui-même. S'il est vrai que vous ne désiriez: 
qu'une bonne paix, la voilà qui se présente à vous, et 
qui vous ôte tout prétexte de reculer. Encore une fois, ne 
vous imaginez pas que la crainte réduise Idoménée à vous 675 
faire ces offres'; c'est la sagesse et la justice qui l'enga- 
gent à prendre ce parti, sans se mettre en peine si vous 
imputerez à foiblesse ce qu'il fait par vertu. Dans les com- 
mencements il a fait des fautes, et il met sa gloire à les 
reconnoitre par les offres dont il vous prévient. C'est foi- 680 
blesse, c'est vanité, c'est ignorance grossière de son pro- 
pre intérêt, que d'espérer de" pouvoir cacher ses fautes 
en affectant de les soutenir avec fierté et avec hauteur. 
Celui qui avoue ses fautes à son ennemi et qui offre de 
les réparer, montre par là qu'il est devenu incapable d'en 61^5 
commettre et que l'ennemi a tout à craindre d'une con- 
duite si sage et si ferme, à moins qu'il ne fasse la paix. 
Gardez-vous bien de souffrir qu'il vous mette à son tour 
dans le tort^ Si vous refusez la paix et la justice qui vien- 
nent à vous, la paix et la justice seront vengées. Idomé- 690 
née, qui devoit craindre de trouver les dieux irrités con- 
tre lui, les tournera pour lui contre vous. Télémaque et 
moi nous combattrons pour la bonne cause. Je prends 

Ms. — 680 : F. : par les offres dont il vous prévient. Gardez-vous 
bien (688), FcPS. : (jComme le texte, sauf [680 : S. : par des offres; 681 : 
FcP.: c'est vanité ridicule, Pc: c'est vanité; 683 : Fc. : en les soutenant, 
Fc'. : en affectant de les soutenir]). — 698 : F. : je prends à témoin (2 mois 
effacés) tous les dieux.... 



strictes qu'elles ne sont devenues, voir Brunot, Histoire de la langue 
française, tome III, page 564 et suiv., et, ici même, la note de la 
ligne 866 du livre XIV. 

I. « Voilà comme parlait Louis XIV. Il coloroit toujours des plus 
beaux prétextes de modération et de justice la nécessité où il était de 
faire la paix. » (/î. l'jig-) 

3. Voir livre I, ligne 466. 

3. Mettre quelqu'un dans son tort a prévalu et paraît avoir été, au 
xvii'' siècle même, d'un emploi plus fréquent : c'est la manière de 



NEUVIÈME LIVRE àl 

tous les dieux du ciel et des enfers à témoin des justes 
propositions que je viens de vous faire. « ''Q^ 

En achevant ces mots, Mentor leva son bras pour 
montrer à tant de peuples le rameau d'olivier qui étoit 
dans sa main le signe pacifique. Les chefs, qui le regar- 
doienl de près, furent étonnés et éblouis du feu divin 
qui éclatoit dans ses yeux. Il parut avec une majesté et 7°° 
ime autorité qui est' au-dessus de tout ce qu'on voit dans 
les plus grands d'entre les mortels. Le charme de ses 
paroles douces et fortes enlevoit les cœurs ; elles étoient 
semblables à ces paroles enchantées- qui tout à coup, 
dans le profond silence de la nuit, arrêtent au milieu de 70b 
l'Olympe la lune et les étoiles, calment la mer irritée, 
font taire les vents et les flots et suspendent le cours des 
fleuves rapides'. Mentor étoit, au milieu de ces peuples 

Ms. — 6g6 : F. : Mentor leva sa main pour montrer à tant de peuples 
le rameau d'olivier qui étoit le signe pacifique, Fc. : (Comme le Icxle.') — 
700 ; F. : dans ses yeux. Ses paroles furent (3 mots effacés') Il parut avec 

Jine majesté qui étoit (2 mots effaces) et une autorité — 701 : S. ; ce qu'on 

voit de plus (a moL'; effacés) dans les plus grands. — 70a : F. : d'entre les 
mortels. Ses paroles douces et fortes couloient dans tous les cœurs, sembla- 
bles à ces paroles..., Fc. : (Comme le texte). — 706 ; F. : arrêtent la lune et 
les étoiles..., Fc.: (Comme le texte.) 

dire de La Bruyère (Du souverain ou de la République, 12, et Du 
Coeur. 67, 4^ édition, 1689) comme de La Rochefoucauld (lettre du 
35 août i652). 

1. Voir livre II, ligne /|5i, et la note. 

2. Enchantées, magiques. — Sur charme, voir livre IV, ligne 37, 
et la note. 

3. Miracles souvent attribués aux magiciennes par les poètes 
anciens : Apollonius de Rhodes (Argonautiques, III, 532) prête à sa 
Médée le pouvoir d'arrêter le cours des fleuves et des astres, et Vir- 
gile (Enéide, IV, /I89) dit la même chose d'une magicienne africaine. 
Les Thessaliennes de Lucain (VI, ^63-4/6) calment les vents et la 
mer, arrêtent le cours des astres, suspendent celui des fleuves, et la 
magicienne de Pétrone (Saijricon. i34) se vante d'accomplir les mêmes 
prodiges : elle se fait obéir de la mer, des vents, des fleuves; la lune 
même, à ses incantations (cf. Virgile, Egl. VIII, 69 ; Horace, 
Epodes, V, 46), descend sur la terre. 



42 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

furieux, comme Bacchus lorsqu'il étoit environné des 
tigres, qui, oubliant leur cruauté, venoient, par la puis- 710 
sance de sa douce voix, lécher ses pieds' et se soumettre 
par leurs caresses. D'abord il se fit un profond silence 
dans toute l'armée. Les chefs se regardoient les uns les 
autres, ne pouvant résister à cet homme ni comprendre 
qui il étoit. Toutes les troupes, immobiles, avoient les 710 
yeux attachés sur lui. On n'osoit parler, de peur qu'il 
n'eût encore quelque chose à dire et qu'on ne l'empêchât 
d'être entendu. Quoiqu'on ne trouvât rien à ajouter aux 
choses qu'il avoit dites, on auroit souhaité qu'il eût parlé 
plus longtemps. Tout ce qu'il avoit dit demeuroit comme 720 
gravé dans tous les cœurs. En parlant, il se faisoit aimer, 
il se faisoit croire ; chacun étoit avide et comme sus- 
pendu, pour recueillir jusques aux- moindres paroles qui 
sortoient de sa bouche. 

Enfin, après un assez long silence, on entendit un 735 
bruit sourd qui se répandoit peu à peu. Ce n'étoit plus^ 

Ms. — 716 : FP.: On n'osoit s'écrier, Pc: on n'osoit parler. — 718 : 
F. : d'être entendu. Son (effacé) ses paroles avoient paru courtes et on auroit 
souhaité..., Fc: d'être entendu. Quoiqu'on ne trouvât rien à ajouter aux 
choses qu'il avoit dites, ses paroles avoient paru courtes et on auroit sou- 
haité..., P. : d'être entendu. Quoiqu'on ne trouvât rien à ajouter aux choses 
qu'il avoit dites, ses paroles avoient souhaité... (sic), PcS. : (Le texte). — 
720: F.: ce qu'il avoit dit éloit (effacé) demeuroit.... — 721: S.; gravé 
dans [les cœurs. — 721 : F.: En parlant, il s'éioit (efface) il se faisoit... — 
725 : F. : un assez long silence, les (effacé) on entendit.... 
V (718-720) suit Fc. 



1. C'est l'attitude qu'Horace (Odes, II, xix, 3i-32) prête à Cer- 
bère devant Bacchus. Quant aux tigres, ils sont généralement repré- 
sentés comme attelés au char du dieu (Virgile, Enéide. VI, 8o/t-8o5). 
Mais le Triomphe de Bacchus est l'un des sujets mythologiques les plus 
souvent traités par les peintres de la fin du xvii^ siècle (voir Pierre 
Marcel, la Peinture française au début du XVIII^ siècle, III, x) et 
peut-être Fcnelon s'inspire-t-il d'une œuvre connue du duc de Bour- 
gogne. 

2. Voir livre I, ligne 478, et la note. 

3. Voir ci-dessus ligne 547 ^^ suiv. 



NEUVIÈME LIVRE 43 

ce bruit confus des peuples qui frcmissoient dans leur 
indignation; c'étoit, au contraire, un murmure doux et 
favorable. On découvroit déjà sur les visages je ne sais 
quoi de serein et de radouci. Les Manduriens, si irrités, tj» 
sentoicnt que les armes leur tomboient des mains. Le 
farouche Phalantus, avec ses Lacédémoniens, fut surpris 
de trouver ses entrailles de fer' attendries. Les autres 
commencèrent à soupirer après cette heureuse paix qu'on 
venoit leur montrer. Philoctète, plus sensible qu'un autre 7'^^ 
par l'expérience de ses malheurs-, ne put retenir ses 
larmes. Nestor, ne pouvant parler, dans le transport oîi le 
discours de Mentor venoit de le mettre, embrassa tendre- 
ment Mentor^ sans pouvoir parler; et tous ces peuples 
à la fois, comme si c'eût été un signal, s'écrièrent aussi- t''» 
tôt : « sage vieillard, vous nous désarmez ! La paix! La 
paix 



4 1 



Ms. — 737 ■' F.: qui frémissoicnt contre (effacé) dans leur — 7^' ^ 

F. : sentoient que tout leur courroux (3 mois effacés) les armes leur — 

733 : F. : attendries. Tous (^effacé), les autres — — ^35 : F. : plus sensible 
qu'un autre aux {effacé) par rcxpcrience — — 787 : F. : dans le transport 
que {effacé) où ce discours venoit..., P.: où le discours venoit..., PcS.: {Le 
texte). Se. : (Comme le texte, sauf [738 ; de le mettre, l'embrassa tendrement, 
sans pouvoir..,]). — 7^0 : FF.: s écrièrent : O sage vieillard, Pc : s'écriè- 
rent aussitôt — 7^1 ; F.: vous nous désarmez! nous vous croyons (3 mots 

effacés). La paix !... 



V (733) : Phalantc ; (737-738) suit F. 



I. Entrailles de fer. L'expression est fréquente dans Homère 
{Iliade, XXIV, 2o5; Odyssée, IV, 3{),S, etc.). 

a. On en lira le récit au livre XII. 

3. La répétition de Mentor est une légère négligence, évidem- 
ment engendrée par le désir de Fénelon de corriger, séance tenante 
et sans recourir à son manuscrit original, qu'il n'avait pas sous les 
yeux, la faute de lecture de P (voir ci-dessus Ms. 7.^7). Se. l'a fait 
disparaître : mais de quelle main est cette dernière leçon (voir Intro- 
duction, pages xci-xciv)? 

l^. Ces mots, soulignés dans Pc, ne l'étaient pas dans F, ni proba- 
blement dans P avant la revision. Même observation pour les lignes 
745, 7^6, 748. 



44 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Nestor, un moment après, voulut commencer un dis- 
cours ; mais toutes les troupes, impatientes, craignirent 
qu'il ne voulût représenter quelque difficulté. « La paix! 7'i5 
La paix! » s'écrièrent-elles encore une fois. On ne put 
leur imposer silence qu'en faisant crier avec eux tous 
les chefs de l'armée : « La paix ! La paix ! » 

Nestor, voyant bien qu'il n'étoit pas libre de faire un 
discours suivi, se contenta de dire : « Vous voyez, ô Men- 700 
tor, ce que peut la parole d'un homme de bien'. Quand 
la sagesse et la vertu parlent, elles calment toutes les 
passions^. Nos justes ressentiments se changent en ami- 
tié et en désir d'une paix durable. Nous l'acceptons telle 
que vous l'offrez. » En même temps, tous les chefs ten- 7:)^ 
dirent les mains en signe de consentement. 

Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire 

Ms. — 745 : F. : voulût montrer quelque difficulté, Fc. : voulût repré- 
senter.... — 746 : FP. : s'écrièrent-ils encore..., Pc. : s'écrièrent-elles. — 

7^7 : F. : qu'en criant (effacé) faisant crier avec eux par tous les chefs PS. : 

(Le texte). — 763 : F. : se changent en amour de la paix. Nous l'acceptons.... 
Fc. : {Comme le texte). — 763 : F. : que vous nous l'offrez, PS. : (Le texte). 

V (747-748 et 755) suit F. 



1. Souvenir d'un mot d'Ovide à propos du triomphe oratoire 
d'Ulysse (^Métam., XIII, 882), qui fit éclater, dit-il, le pouvoir de 
l'éloquence : 

quid facundia posset 
Re patait. 

Mais Fénelon le corrige par un autre souvenir, celui d'un mot célèbre 
du vieux Caton : « L'orateur, disait-il, au rapport de Sénèque le 
Rhéteur (Controverses, I, préface), c'est l'homme de bien habile à 
parler. )> 

2. « Il maîtrise les esprits, il adoucit les cœurs », dit Virgile 
(Enéide, I, i53), parlant de « l'homme qui doit son autorité à sa vertu 
et à ses services et dont la vue rend tout d'un coup silencieuse la 
foule qui dresse l'oreille et s'arrête ». 

Tum pietate gravem ac merilis si forte virum quem 
Conspexere, silcnt arrectisque auribus adstant; 
Ille régit dictis animas et pectora malcet. 



NEUVIÈME LIVRE 45 

ouvrir et pour mander à Idoménée de sortir de Salente 
sans précaution. 

Cependant Nestor embrassoit Télémaque, disant: « 7G0 
aimable fils du plus sage de tous les Grecs, puissiez-vous 
être aussi sage et plus beurcux que lui I N'avez-vous rien 
découvert sur sa destinée? Le souvenir de votre père, à 
qui vous ressemblez, a servi à étouffer notre indignation. » 

Phalante', quoique dur et farouche, quoiqu'il n'eût 765 
jamais vu Ulysse, ne laissa pas d'être touché de ses 
malheurs et de ceux de son fds. 

Déjà on pressoit Télémaque de raconter ses aventures, 
lorsque Mentor revint avec Idoménée et toute la jeunesse 
Cretoise qui le suivoit. 770 

A la vue d'Idoménée, les alliés sentirent que leur cour- 
roux se rallumoit; mais les paroles de Mentor éteigni- 
rent ce feu prêt à éclater. 

« Que tardons-nous, dit-il, à conclure cette sainte 
alliance, dont les dieux seront les témoins et les défen- 776 
seurs? Qu'ils la vengent, si jamais quelque impie ose la 
violer, et que tous les maux horribles de la guerre, loin 
d'accabler les peuples fidèles et innocents, retombent sur 
la tête parjure et exécrable de l'ambitieux qui foulera aux 
pieds les droits sacrés de cette alliance. Qu'il soit détesté 7S0 
des dieux et des hommes ; qu'il ne jouisse jamais du 
fruit de sa perfidie ; que les Furies^ infernales, sous les 
figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage et son 



Ms. — 758: FP. :... de sortir de la ville, Pc. : de Salante. — 760 : F. 

Nestor et Philoctète embrassoicnt. . . , Fc: Nestor embrassoit — 768 

F. : sur sa destinée ? C'est le souvenir de votre père, dont vous (2 mois effaces 
h qui vous ressemblez, qui a servi..., Fc: {Comme le texte). — 7G5 : F. 
Phalante, quoiqu'il n'eût jamais..., Fc. : (Comme le texte). — 772 : S. 
«■teiirniront tout ce feu. 



1. A oir ci-dessus ligne 283, et la note. 

2. Voir livre V, ligne 2o3. 



46 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

désespoir ; qu'il tombe mort sans aucune espérance de 
sépulture ; que son corps soit la proie des chiens et des 785 
vautours, et qu'il soit aux enfers, dans le profond abîme 
du Tartare, tourmenté à jamais plus rigoureusement 
que Tantale, Ixion, et les DanaïdesM Mais plutôt que 
cette paix soit inébranlable comme les rochers d'Atlas -, 
qui soutiennent le ciel ; que tous les peuples la révèrent 790 
et goûtent ses fruits, de génération en génération ; que 
les noms de ceux qui l'auront jurée soient avec amour 
et vénération dans la bouche de nos derniers neveux ; 
que cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit 
le modèle de toutes les paix qui se feront à l'avenir chez 795 
toutes les nations de la terre, et que tous les peuples qui 
voudront se rendre heureux en se réunissant songent à 
imiter les peuples de l'Hespérie ! » 

A ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix 
aux conditions marquées. On donne de part et d'autre 800 
douze otages. Télémaque veut être du nombre des otages 
donnés par Idoménée ; mais on ne peut consentir que 
Mentor en soit, parce que les alliés veulent qu'il demeure 
auprès d'Idoménée, pour répondre de sa conduite et de 

Ms. — 784 : F- ■ espérance de sépulture; (ju'il soit (2 mots effacés) que son 

corps — 785 ; F. : et des vautours, et qu'âpre (efface) et qu'il soit.... — 

786 : FP. : dans ce profond, Pc. : dans le profond. — 787 : F. : tourmenté 
à jamais comme Ixion, Tantale et les Danaïdes, Fc. : (Comme le texte). — 
790 : F. : qui soutient le ciel, PS. : qui soutiennent le ciel. — 792 ; F. : qui 
l'auront jurée soient en g (effacé) avec amour.... 

V (790) suit F. 

I. Voir livre VII, ligne 348 et suiv. 

3. Atlas, roi de Mauritanie, que Persée pétrifia en lui montrant 
la tête de Méduse et qui, identifié avec la montagne de ce nom, pas- 
sait pour porter le ciel sur ses épaules (Ovide, Métamorphoses, IV, 
655-662 ; cf. Odyssée, I, 53-54; Enéide, IV, 247; Hérodote, IV,i84). 
La rédaction de l'autographe (F), qui soutient le ciel, paraît donc plus 
satisfaisante que celle de P et de S, que Fénelon, cependant, n'a pas 
jugé à propos ou a omis de rectifier, et que nous maintenons par 
conséquent. 



NEUVIÈME LIVRE ^7 

celle de ses conseillers, jusqu'à rentière exécution des 8o5 
choses promises. On immola, entre la ville et l'armée 
ennemie, cent génisses blanches comme la neige et au- 
tant de taureaux de même couleur, dont les cornes étoient 
dorées et ornées de festons. On entendoit retentir jusque 
dans les montagnes voisines le mugissement affreux des 8io 
victimes qui tomboient sous le couteau sacré. Le sang 
fumant ruisseloit de toutes parts. On faisoit couler avec 
abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspi- 
ces' consultoicnt les entrailles qui palpitoient encore. Les 
sacrificateurs brùloient sur les autels un encens qui for- 8i5 
moit un épais nuage et dont la bonne odeur parfumoit 
toute la campagne. 

Cependant les soldats des deux partis, cessant de se 
regarder d'un œil ennemi, commençoient à s'entretenir 
sur leurs aventures. Ils se délassoicnt déjà de leurs ira- 8ao 
vaux et goûtoient par avance les douceurs de la paix. 
Plusieurs de ceux qui avoient suivi Idoménée au siège de 
Troie reconnurent ceux de Nestor qui avoient combattu 
dans la même guerre. Ils s'embrassoient avec tendresse 
et se racontoient mutuellement tout ce qui leur étoit 8a5 



Ms. — 80D : P.: jusqua l'autre exécution, Pc: jusqu'à l'entière exé- 
cution. — 806 : Se. : entre la ville et l'arince cent génisses. — 807 : F. : blan- 
ches et autant de taureaux, Fe. : (^Comme le texte). — 808 : F. : de même 
couleur. On entendoit le mugissement affreux (Sio), Fc: (Comme le texte). 
— 81 5 : F. : brùloient (/<■ (efface) sur les autels des parfums qui formoient. . ., 
Fc.: un encens qui formoit — — 8iâ : S.: formoit une espèce de (1 lettre 
et 2 mots effacés) épais nuage. — 8ao : F. : de leurs travaux dans (efface) et 
goûtoient 



I. Les aruspiccs étaient ceux qui, à Rome, prédisaient l'avenir par 
l'inspection des entrailles des victimes. C'est un mot tout latin, et 
c'est par imc confusion du genre de celles que nous avons plusieurs 
fois relevées (cf. livre I, ligne 383; V, 2o3; IX, 782), que Fénelon 
l'emploie ici. Voir d'ailleurs la note de la ligne 37 du livTc I, et 
d'autre part, celle de la ligne i3i du livre VIII. 



48 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

arrivé depuis qu'ils avoient ruiné la superbe' ville qui 
étoit rornenient de toute l'Asie. Déjà ils se couchoient sur 
l'herbe, se couronnoient de fleurs et buvoient ensemble 
le vin qu'on apportoit de la ville dans de grands vases ^, 
pour célébrer une si heureuse journée ^ 83o 

Tout à coup Mentor dit aux rois et aux capitaines as- 
semblés : « Désormais, sous divers noms et sous divers 
chefs, vous ne ferez plus qu'un seul peuple. C'est ainsi 
que les justes dieux, amateurs '* des hommes, qu'ils ont 
formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite con- 835 
corde. Tout le genre humain n'est qu'une famille dis- 
persée sur la face de toute la terrée Tous les peuples 
sont frères et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces 
impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de 
leurs frères, qui est leur propre sang! La guerre est quel- S'io 
quefois nécessaire, il est vrai ; mais c'est la honte du 
genre humain, qu'elle soit inévitable en certaines occa- 
sions. rois, ne dites point qu'on doit la désirer pour 
acquérir de la gloire : la vraie gloire ne se trouve point 
hors de l'humanité ^. Quiconque préfère sa propre gloire 845 

Ms. — 826 : S. : la superbe ville de Troie, qui.... Se. : la superbe ville 
qui.... — 827: F.: ils se couchoient ensemble (effacé) sur l'herbe.... — 
83 1 : F,: Mentor dit à tous les rois, Fc.: dit aux rois.... — 835 : F.: 
veulent que (efface) être le lien.... 



1. Voir ligne Sgô, du livre II. C'est d'ailleurs l'épithète que donne 
Virgile à Ilion (Enéide, III, a). 

2. Voir livre I, ligne l'^G et la note. 

3. Virgile (Enéide, IX, i64) : « Etendus sur l'herbe, ils s'amusent 
à boire et versent le contenu de leurs cratères d'airain. » 

Fttsique par herbam 
Indulgent vino et vertunt crateras ahenos. 
!\. Voir ci-dessus ligne 5^3 et la note. 

5. Genèse, X, 32 et XI, 8 et g. Voir encore ci-dessus la note de 
la ligne 8i. 

6. N'avez-vous point, écrira Fénclon dans VExamén de conscience 
(xxvii), regardé votre gloire personnelle comme une raison d'en- 
treprendre quelque chose, de peur de passer votre vie sans vous 



N|EUVIÈME LIVRE ^9 

aux sentiments de l'humanité est un monstre d'orgueil, 
et non pas un homme' : il ne parviendra même qu'à une 
fausse gloire ; car la vraie ne se trouve que dans la mo- 
dération et dans la bonté. On pourra le flatter pour con- 
tenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en ?^5o 
secret, quand on voudra parler sincèrement : « 11 a d'au- 
« tant moins mérité la gloire, qu il l'a désirée avec une 
« passion injuste. Les hommes ne doivent point l'estimer, 
« puisqu'il a si peu estimé les hommes et qu'il a prodigué 
« leur sang par une brutale vanité. » Heureux le roi qui Sô5 
aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses 
voisins et qui a leur confiance' ; qui, loin de leur faire 
la guerre, les empêche de l'avoir entre eux et qui fait 
envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu'ont 
ses sujets de l'avoir pour roi I Songez donc à vous ras- S6o 
sembler de temps en temps, ô vous qui gouvernez les 
puissantes villes de l'Hespérie. Faites de trois ans en trois 
ans une assemblée générale, où tous les rois qui sont ici 

Ms. — 8^7 : F. : il ne trouvera même qu'une fausse gloire. Fc. : (Comme 
le texte). — 8!^8 : S. : la vraie gloire ne se trouve que dans la modération 
et la bonté. — 854 : F. : prodigue leur sang avec (effacé) par une vanité 
brutale, Fc. : brutale vanité. — 856 : F. : son peuple, qui a l'amour (3 mots 
effacés) en est aimé — — 86a : F. : Faites au moins a (mots effacés) de trois 
ans en 



distinguer des autres princes ? Comme si les princes pouvoicnt 
trouver quelque gloire solide à troubler le bonheur des peuples, 
dont ils doivent être les pères!... Comme si un roi avoit quelque 
gloire à espérer ailleurs que dans sa vertu, c'est-à-dire dans sa 
justice et dans le bon gouvernement de son peuple ! » 

1. « Quelle instruction pour ce petil-Jils d'un roi que son orgueil avoii 
rendu l'aversion de tous ses voisins ! On ne pouvait trop le fortifier 
contre l'illusion de la fausse gloire, puisqu'elle étoit des lors si préju- 
diciable à son aïeul. » (/?. lyig). 

2. (c Quand un roi est juste, sincère, inviolablcment fidèle à tous 
ses alliés et puissant dans son pays par un bon gouvernement..., il a 
l'amour de ses peuples et la confiance de ses voisins. » (Examen de 
conscience, xxviii). 

t£lëmaqce. XI, l^ 



5o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

présents se trouvent pour renouveler l'alliance par un 
nouveau serment, pour raffermir l'amitié promise et 865 
pour délibérer sur tous les intérêts communs*. Tandis 
que "" vous serez unis, vous aurez au dedans de ce beau 
pays la paix, la gloire et l'abondance; au dehors vous 
serez toujours invincibles. Il n'y a que la Discorde, sortie 
de l'enfer pour tourmenter les hommes, qui puisse trou- ^70 
bler la félicité que les dieux vous préparent. » 

Nestor lui répondit : « Vous voyez, par la facilité avec 

Ms. — 864: F.: pour renouveler l'alliance, pour raffermir Fc: 

(Comme le texte). — 866 : F. : sur les intérêts communs. Fc. : sur tous les 

— 867 : F. : de ce beau pays que (effacé) la paix.... — 870 ; F.: tour- 
menter les hommes insensés, qui puisse..., PS. : (Le texte). 

V (870) suit F. 



I. En proposant ainsi une confédération d'États propre à assurer 
la paix, Fénelon pense-t-il au dessein du même genre exposé par 
Sully aux chapitres 197-199 de ses OEconomies d'Estat(i&3^) et qu'il 
attribuait — sans fondement, semble-t-il, — à Henri IV ? La même 
pensée avait d'ailleurs inspiré quelques ouvrages de notoriété mé- 
diocre, dans le cours du xv!!** siècle (voir Drouet, L'abbé de Saint- 
Pierre, Paris, 1912); elle devait surtout être reprise en 1712 par 
l'abbé de Saint-Pierre, dans son Mémoire pour rendre la paix per- 
pétuelle en Europe. Voltaire rappelle à plusieurs reprises que l'abbé 
de Saint-Pierre prétendait appuyer ses théories « du suffrage du duc 
de Bourgogne «, assurant « que ce prince avait toujours été occupé «, 
entre autres desseins politiques, « de la paix perpétuelle et du soin 
d'établir une ville pour la diète européenne. » (Doutes sur le testament 
du cardinal de Richelieu, et Siècle de Louis XIV, Liste des écrivains.y 
Et il est vrai que l'abbé ne put jamais alléguer, en faveur de son asser- 
tion, que des « ouï-dire vraisemblables », qui ne suffisent pas san 
doute pour la justifier; mais nous pouvons en conclure du moing 
que ces sujets passaient pour être traités dans le cercle des conseillers 
du duc de Bourgogne. On voit en tout cas, par les lignes ci-dessus 
(8G0 et suiv.) que Fénelon, dès l'époque du Télémague, avait tenu à 
en présenter à son élève comme une indication, qu'il pouvait d'ail- 
leurs sans invraisemblance introduire dans son ouvrage : les ligues 
d'Etats, ou amphictyonies, remontaient en Grèce à une haute anti- 
quité (Strabon, IX, m, 7; VIII, vi, i/l; Hérodote, H, 180). 

2. Voir livre VII, ligne 726 et la note. 



i 



NEUVIÈME LIVRE 5[ 

laquelle nous faisons la paix, combien nous sommes éloi- 
gnés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire ou 
par l'injuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos ^7^ 
voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve au- 
près d'un prince violent, qui ne connoît point d'autre loi 
que son intérêt et qui ne perd aucune occasion d'en- 
vahir les terres des autres Etats*? Ne croyez pas que je 
parle d'Idoménée- ; non, je n'ai plus de lui cette pensée: ^^^ 
c'est Adraste, roi des Dauniens', de qui nous avons tout 



Ms. — 87.H : S. : éloignés de faire la guerre. — 873 : F. : avidité de nous 
èle (effacé) agrandir.... — 876 : F. : que peut-on faire lo (effacv) qyiund on.... 



1. « C'est ainsi que la foi même des traites ne rassuroil point les 
princes voisins de Louis XIV contre ses violences et son ambition. L'avi- 
dité qu'il avoit de s'agrandir leur faisait craindre, pendant la paix, les 
projets qu'il fornioit pour renouveler la guerre. » (/?. i/ii).) 

2. « Plusieurs des choses qui ont été dites d'Idoménée conviennent 
parfaitement à Louis XIV ; mais il n'est pourtant pas la figure de ce 
dernier roi des François. Idoménée souffrait qu'on lui représentât ses 
fautes, parce qu'il souhailoit de les réparer ; mais Louis XIV ne pouvait 
souffrir de remontrances, bien loin d'être disposé à en profiter. C'est 
Adraste qui est l'emblème véritable de ce monarque par la conformité de 
leurs inclinations. Comme lui, Louis XIV ne crut les autres hommes nés 
que pour servir à sa gloire par leur servitude ; comme lui, il ne voulut 
que des esclaves et des adorateurs : comme lui il se fit rendre les honneurs 
divins en souffrant les inscriptions orgueilleuses qui lui attribuaient de la 
divinité. Comme lui enfin, il aurait été un roi accompli, si la justice et la 
bonne foi eussent réglé sa conduite. Il est aisé d'appliquer le reste du 
parallèle. Louis XIV fut heureux jusqu'à la paix de Niniegue. La force 
et l'artifice, tout lui était égal, pourvu qu'il accablât ses ennemis. Il était 
bien servi : sa présence soutenait la valeur de ses troupes ; il ne comptait 
pour un bien solide et réel que l'avantage de fouler aux pieds le genre 
humain. » (/?. 171g.) — Sur celle interprctalion, voir ci-dessous la 
noie de la ligne go^. 

3. Dauniens. C'est le nom ancien et non usité, dans l'usage courant, 
il l'époque historique, de la partie N.-E. de l'Apulie. Fénoïon pouvait 
\c relever dans le catalogue que Pline a dressé des populations ita- 
liennes (III, x), dans Strabon (VI, m, 8) et aussi çà et là dans Horace, 
(jui était originaire de celte région. — Le nom d'Adrastc a été porté 



52 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

à craindre. Il méprise les dieux', et croit que tous les 
hommes qui sont sur la terre ne sont nés que pour servir 
à sa gloire par leur servitude. Il ne veut point de sujets 
dont il soit le roi et le père : il veut des esclaves et des 885 
adorateurs'; il se fait rendre les honneurs divins ^ Jus- 
qu'ici l'aveugle fortune a favorisé ses plus injustes entre- 
prises. Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente, 
pour nous défaire du plus foible de nos ennemis, qui ne 
commençoit qu'à s'établir dans '* cette côte, afin de tour- 890 

Ms. — 887 : -S. : injustes desseins (effacé) entreprises. — 888 : F. : Nous 
avions (effacé) nous étions hâtés.... — 889 : F. : nous défaire d'un en (effacé) 
du plus foible — — 890 : FP. : dans cette côte pour tourner, Pc. : afin de 
tourner. 



par plusieurs personnages de l'époque légendaire (Iliade, II, 672 ; II, 
83o), notamment par le roi d'Argos qui combattit contre Thèbes en 
faveur de Polynice, son gendre (Virgile, Enéide, VI, 48o). Mais 
Fénelon désigne ici par ce nom un personnage tout imaginaire. 

I. C'est aussi l'un des traits caractéristiques du roi Mézence, qui 
est le type du tyran dans l'Enéide de Virgile (VII, 648). 

3. On ne peut pas ne pas se souvenir ici de certains passages de la 
Lettre à Louis XIV : « Ils (les ministres qui vous gouvernent) vous ont 
accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à 
l'idolâtrie... Vous qui pouvez acquérir tant de gloire solide et paisible 
à être le père de vos sujets,.... on vous expose à passer pour un 
maître dur dans votre royaume.... Vous rapportez tout à vous, 
comme si vous étiez le Dieu de la terre et que tout le reste n'eût été 
créé que pour vous être sacrifié. « 

3. « Ce n'est point trop de dire que, sans la crainte du diable, que 
Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il (Louis XIV) 
se seroit fait adorer et auroit trouvé des adorateurs; témoin, entre 
autres, ces monuments si outrés, pour en parler même sobrement, 
sa statue de la place des Victoires, et sa païenne dédicace, oii il prit 
un plaisir si exquis. » (Saint-Simon, Mémoires, édit. De Boislisle, 
tome XXVIII, pages 5o-52 et les notes.) — La cérémonie de la dédicace 
de la place des Victoires est de 1686; treize ans plus tard, la place 
Vendôme la vit se renouveler, également à l'occasion de l'érection 
d'une statue du roi (Id., tome VI, page 244)- Cf. les notes des lignes 
94 et 99 du livre IV. 

4. Dans cette côte, comme on dirait dans cette région. On attendrait 



NEUVIÈME LIVRE 53 

ner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus puis- 
sant. Il a déjà pris plusieurs villes de nos alliés. Ceux 
de Crotone ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert 
de toutes sortes de moyens pour contenter son ambition : 
la force et l'artifice, tout lui est égal, pourvu qu'il accable 89^» 
ses ennemis. Il a amassé de grands trésors ; ses troupes 
sont disciplinées et aguerries ; ses capitaines sont expé- 
rimentés. Il est bien servi; il veille lui-même sans cesse 
sur tous ceux qui agissent par ses ordres; il punit sévè- 
rement les moindres fautes, et récompense avec libéralité 900 
les services qu'on lui rend. Sa valeur soutient et anime 
celle de toutes ses troupes. Ce seroit un roi accompli, si 
la justice et la bonne foi régloient sa conduite ; mais il ne 
craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience'. Il 

Ms. — 893 : FP. : (un espace laissé en blanc est ménagé entre Crotone el 
ont perdu), Pc. : (annule cet espace). — 893 : F. : Il se sert de tous les 
moyens, Fc. : (Comme le texte). — 894 : F. : son ambition : il (effacé) la force 
et.... — 90J : F. ; un roi accompli, s'il ne manquait (4 mots effacés) si la 
justice.... 



plutôt cependant : sur cette côte, et peut-être le tour employé par 
Fcnclon paraissail-il déjà à son époque, un peu ancien. Sur cette 
équivalence toutefois de dans et de sur au xvii<= siècle, voir Brunot, 
Histoire de la langue française, tome III, page ôSg, et cf. ici même 
les notes des lignes 619 du livre III et I25 du livre XIII. Molière 
écrit tour à tour dans l'Ecole des femmes (1662) : 
J'ctois sur le balcon à travailler au frais. 

(II, V.) 

et: 

Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès. 

- (IV, V.) 

I. C'est à peu près ainsi que les Français se représentaient alors 
Guillaume III, « dépouillant son père » (c'est-à-dire le père de sa 
femme) de son patrimoine, le " chassant de ses Etats « (La Bruyère, Des 
jugements, 1 18), et, d'autre part, détaché de toute pensée religieuse 
(Saint-Simon, Mémoires, édition De Boislisle, tome X, page i3i). Il 
n'en faut pas conclure d'ailleurs qu'Adraste soit Guillaume III; mais 
aussi faut-il se garder de reconnaître eitpressément en lui Louis XIV, 
comme le fait, on l'a vu (note de la ligne 881), l'éditeur de 1719, 



54 LES AVENTURES DE TÊLÉMAQUE 

compte même pour rien la réputation ; il la regarde ^^5 
comme un vain fantôme qui ne doit arrêter que les esprits 
foibles. Il ne compte pour un bien solide et réel que 
l'avantage de posséder de grandes richesses, d'être craint 
et de fouler à ses pieds tout le genre humain. Bientôt son 
armée paroîlra sur nos terres, et, si l'union de tant de ^,0 
peuples ne nous met en état de lui résister, toute espé- 
rance de liberté nous sera ôtée. C'est l'intérêt d'Idoménée, 
aussi bien que le nôtre, de s'opposer à ce voisin, qui 
ne peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous 
étions vaincus, Salente seroit menacée du même malheur, g, 5 
Hàtons-nous donc tous ensemble de le prévenir'. » 

Pendant que Nestor parloit ainsi, on s'avançoit vers la 
ville ; car ïdoménée avoit prié tous les rois et tous les 
principaux chefs d'y entrer pour y passer la nuit. 



Ms. — 908 : F. : d'être craint ei obéi (2 mois effacés) et de fouler.... — 
911 : F.: de lui résister; nous deviendrons (2 mois effacés) toute espérance — 
918 : S. : s'opposer au voisin, Se. : à ce voisin. 



qui, de son côté, avait peut-être des raisons pour vouloir écarter de 
l'esprit du lecteur toute interprétation défavorable au grand adver- 
saire du roi de France (voir Introduction, page xcviii, in fine). 

I . « Il ne peut y avoir qu'un seul cas où la guerre, malgré tous 
ses maux, devient nécessaire. C'est le cas où l'on ne pourroit l'éviter 
qu'en donnant trop de prise et d'avantage à un ennemi injuste, arti- 
ficieux et trop puissant. Alors, en voulant par foiblesse éviter la 
guerre, on y tomberoit encore plus dangereusement : on feroit une 
paix qui ne seroit pas une paix et qui n'en auroit que l'apparence 
trompeuse » (^Examen de conscience, xxviii). 



» 



I 



DIXIEME LIVRE 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (iSa^). — Les 
alliés proposent à Idoménèe d'entrer dans leur ligue contre les Daunicns. 
Ce prince y consent et leur promet des troupes. Mentor le désapprouve de 
s'être engagé si légèrement dans une nouvelle guerre, au moment où il 
avoit besoin d'une longue paix pour consolider, par de sages établisse- 
ments, sa ville et son royaume à peine fondés. Idoménèe reconnaît sa 
faute, et. aidé des conseils de Mentor, il amené les alliés à se contenter 
d'avoir dans leur armée Télémaque avec cent jeunes Cretois. Sur le 
point de partir, et faisant ses adieux à Mentor, Télémaque ne peut s'em- 
pêcher de témoigner quelque surprise de la conduite d'Idoménée. Mentor 
profite de cette occasion pour faire sentir à Télémaque combien il est 
dangereux d'être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse 
contre ceux qui gouvernent. Après le départ des alliés. Mentor examine 
en détail la ville et le royaume de Salenle, l'état de son commerce et 
toutes les parties de l'administration. Il fait faire à Idoménèe de sages 
règlements pour le commerce et pour la police : il lui fait partager le 
peuple en sept classes, dont il distingue les rangs par la diversité des 
habits. Il retranche le luxe et les arts inutiles, pour appliquer les arti- 
sans au.v arts nécessaires, au commerce, et surtout à l'agriculture, qu'il 
remet en honneur : enfin, il ramené tout à une noble et frugale simpli- 
cité. Heureux effets de cette réforme. 



57 



DIXIÈME LIVRE 



Cependant toute l'armée des alliés dressoit ses tentes, 
et la campagne étoit déjà couverte de riches pavillons de 
toutes sortes de couleurs, où les Hespériens fatigués 
attendoient le sommeil. Quand les rois, avec leur suite, 
furent entrés dans la ville, ils parurent étonnés qu'en 5 
si peu de temps on eût pu faire tant de bâtiments magni- 
fiques et que l'embarras d'une si grande guerre n'eût 
point empêché cette ville naissante de croître et de s'em- 
bellir tout à coup ^ 

On admira la sagesse et la vigilance d'Idoménéc, qui lo 
avoit fondé un si beau royaume, et chacun concluoit 
que, la paix étant faite avec lui, les alliés seroient bien 
puissants s'il entroit dans leur ligue contre les Dau- 

Ms. — F. : (sans indication de livre : une main moderne a introduit la men- 
tion : Liv. XII), P. : (sans indication de livre"), Pc. : Dixième livre, S. : Livre 
dixième. Se: Douzième livre. — i : FPS. : Cependant toute l'armée..., 
(et la suite comme le texte), Se. : Toute l'armée des alliés dressoit déjà ses 
tentes, et la campagne étoit couverte. — 4 : F. : Quand les rois et leur suite. 
Fc. : avec leur suite.... — 8 : F. : et de s'embellir tout à coup. Idoménée (effacé) 
Mais ils ne voyoient pas qu Idoménée, faisant en même temps de si grands efforts 
et au dehors et au dedans, avoit épuisé les richesses de son peuple. Ainsi, en 
voulant trop paraître puissant, il s'éloil mis en grand danger de ruiner sa puis- 
sance. C'est ce que Mentor ne manqua pas de lui remontrer en secret (Passage 
effacé). On admira.... — la : F. : la paix étant faite on lui (2 mots effacés) 
avec lui. 



1. Livre XII des éditions en 2^ livres (voir ci-dessus Ms. , et la 
ligne 5o4 du livre IX^. 

a. « Quoique Idoménée ne soit pas l'emblème de Louis XIV à tous 
égards, ce qui est dit ici ne laisse pas de regarder le monarque fraii- 



58 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

niens. On proposa à Idoménée d'y entrer ; il ne put reje- 
ter une si juste proposition •, et il promit des troupes. ir> 
Mais, comme Mentor n'ignoroit rien de tout ce qui est 
nécessaire pour rendre un Etat florissant, il comprit que 
les forces d'Idoménée ne pouvoient pas être aussi grandes 
qu'elles le paroissoient. Il le prit en particulier et lui 
parla ainsi : 20 

« Vous voyez que nos soins ne vous ont pas été inu- 
tiles. Salente est garantie des malheurs qui la menaçoient. 
Il ne tient plus qu'à vous d'en élever jusqu'au ciel la 
gloire et d'égaler la sagesse de Minos, votre aïeul ^, dans 
le gouvernement de vos peuples. Je continue à vous par- 25 
1er librement, supposant que vous le voulez et que vous 
détestez toute flatterie. Pendant que ces rois ont loué votre 
magnificence, je pensois en moi-même à la témérité de 
votre conduite. » 

A ce[s] mot[s]^ de « témérité », Idoménée changea de 3o 
visage, ses yeux se troublèrent, il rougit, et peu s'en 
fallut qu'il n'interrompît Mentor pour lui témoigner son 
ressentiment. 

Mentor lui dit d'un ton modeste et respectueux, mais 



Ms. — i4 : F. ; il ne put refuser, Fc. : il ne put rejeter. — 25 : S. : je 
continue de vous parler, Se: à vous parler. — 3o : F.: à ce mot de..., 
PS. : à ces mots de.... 

V (3o) suit F. 



çois. L'embarras de la guerre ne l'empêcha jamais de satisfaire sa 
passion pour les bâtiments et pour les jardins, et ces dépenses énormes. 
Jointes à celles qu'il lui fallut faire pour soutenir la guerre ont enfin 
épuisé le royaume et l'ont réduit au pitoyable état où nous le voyons 
aujourd'hui. » {R. lyig.) 

1. Voir la note de la ligne 916 du livre précédent. 

2. Voir livre V, lignes 46 et i3/i. 

3. Ces mots, au lieu de ce mot : inadvertance du copiste de P, 
reproduite sans réflexion par celui de S (voir Ms. 3o), et qui aura 
échappé à Fénelon. 



DIXIÈME LIVRE b() 

libre et hardi : « Ce mot de « témérité » vous choque, je -^^ 
le vois bien : tout autre que moi auroit eu tort de s'en 
servir; car il faut respecter les rois et ménager leur délica- 
tesse', même en les reprenant. La vérité par elle-même 
les blesse assez, sans y ajouter- des termes forts. Mais 
j'ai cru que vous pourriez souffrir que je vous parlasse 4o 
sans adoucissement pour vous découvrir votre laute. Mon 
dessein a été de vous accoutumer à entendre nommer 
les choses par leur nom et à comprendre que, quand les 
autres vous donneront des conseils sur votre conduite, ils 
n'oseront jamais vous dire tout ce qu'ils penseront. Il i5 
faudra, si vous voulez n'y être point trompé, que vous 
compreniez toujours plus qu'ils ne vous diront sur les 
choses qui vous seront désavantageuses. Pour moi, je 
veux bien adoucir mes paroles selon votre besoin ; mais 
il vous est utile qu'un homme sans intérêt et sans consc- ^«> 
quence^ vous parle on secret un langage dur. Nul autre 

Ms. — 36 : F.: de s'en servir, car on dil (a mots effacés) il faut.... — 
44 ; F, : des conseils pour (effacé) sur votre conduite. — 45 : FP. : ce qu'ils 

penseront, et il faudra..., Pc: ce qu'ils penseront. 11 faudra — Ag : 

FP. : selon votre besoin. A ces mots Idonionée (54), Pc. : {Le texte, sauf 
(5i : vous parle un langage dur (3 mots effacés) en secret un langage dur]). 



I. DélicaU'sse, disposition à s'émouvoir, à se blesser de peu de 
chose. « Je ne vois rien de si ridicule que celle délicatesse d'honneur 
qui prend tout en mauvaise part... et s'offense de l'ombre des choses » 
(Molière, Critique de l'Ecole des Femmes, III). 

a. La syntaxe d'aujourd'hui, plus scrupuleuse que celle du xvii' 
siècle, exigerait: « sans qii'on y ajoute », le sujet de l'action marquée 
par l'infinitif n'étant pas le môme que celui du verbe de la proposi- 
tion personnelle. Les exemples sont innombrables de la construction 
plus libre employée ici par Fénelon. Cf. livre II, ligne 72, et la note. 

3. Sans conséquence (lilléralemcnl : qui n'entraîne aucune suite) 
se dit proprement des choses. Mais l'emploi du mot appliqué aux 
personnes avec un sens analogue à celui d'importance est également 
fréquent : « Prépare-toi à vivre dans un grand respect avec un 
homme de ma conséquence, » dit le Sganarelle de Molière dans le 
Médecin malçjrc lui (111, xi). 



6o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

n'osera jamais vous le parler : vous ne verrez la vérité 
qu'à demi et sous de belles enveloppes, » 

A ces mots, Idoménée, déjà revenu de sa première 
promptitude, parut honteux de sa délicatesse. 55 

« Vous voyez, dit-il à Mentor, ce que fait l'habitude 
d'être flatté. Je vous dois le salut de mon nouveau 
royaume ; il n'y a aucune vérité que je ne me croie heu- 
reux d'entendre de votre bouche : mais ayez pitié d'un 
roi que la flatterie avoit empoisonné * et qui n'a pu, 60 
même dans ses malheurs, trouver des hommes assez géné- 
reux pour lui dire la vérité. Non, je n'ai jamais trouvé 
personne qui m'ait assez aimé pour vouloir me déplaire 
en me disant la vérité toute- entière. » 

En disant^ ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, 65 
et il embrassoit tendrement Mentor. 

Alors ce sage vieillard lui dit : « C'est avec douleur 
que je me vols contraint de vous dire des choses dures ; 
mais puis-je vous trahir en vous cachant la vérité ? Met- 
tez-vous en ma place ^. Si vous avez été trompé jusqu'ici, 70 
c'est que vous avez bien voulu l'être ; c'est que vous 

Ms. — 64 : F.: en me disant la vérité. Fc. : la vérité toute entière. — 
69 : 6'. : mettez-vous à ma place, Se. : en ma place. 



1. « Louis XIV avoit cela de commun avec Idoménée : empoisonné 
des l'enfance par la flatterie, il n'a pu, même dans ses malheurs, trou- 
ver des hommes assez généreux pour lui dire la vérité. Il étoit extrême- 
ment délicat sur tout ce qui avoit seulement l'apparence de réprimande : 
on étoit si sûr de lui déplaire en lui disant les choses comme elles étaient 
que Mme de Maintenon eut toujours grand soin de les lui cacher. » 
(fi. 1719.) 

2. Voir, sur cette orthograplie , la note de la ligne 354 du 
livre VII. 

3. En disant, et, à la ligne précédente : en me disant: légère négli- 
gence. — Sur la construction de la phrase, voir livre II, ligne 72, et 
la note. 

4. Cf. ci-dessous ligne 3i5 et la note de la ligne 612 du livre XIII. 



DIXIÈME LIVRE 6l 

avez craint des conseillers trop sincères. Avez-vous cher- 
ché les gens les plus désintéressés et les plus propres à 
vous contredire? Avez-vous pris soin de faire parler les 
hommes les moins empressés à vous plaire, les plus dé- 7 5 
sintéressés dans leur conduite, les plus capables de con- 
damner vos passions et vos sentiments injustes ? Quand 
vous avez trouvé des flatteurs, les avez-vous écartes? Vous 
en ctes-vous défié'? Non, non, vous n'avez point fait ce 
que font ceux qui aiment la vérité et qui méritent de la 80 
connoître. Voyons si vous aurez maintenant le courage 
de vous laisser humilier"^ par la vérité qui vous con- 
damne. 

« Je disois donc que ce qui vous attire tant de louan- 

Ms. — 78 : F. : les plus propres à contredire (effacé) à vous contredire ? — 

76 : F.: les plus libr (effacé) désintéressés — 8i : FP.: le courage de 

faire mieux et de vous laisser humilier..., Pc: (Le te.rie). — 84 : S.: je 
vous disois donc. 



I. Ce n'est pas ici seulement le fond, c'est la forme même de 
plusieurs de ces interrogations, qu'on retrouvera dans l'Examen de 
conscience. Voir notamment I, m : « IS'avez-vous point cherché les 
conseillers, en tout genre, les plus disposés à vous flatter dans vos 
maximes d'ambition, de vanité, de faste, de mollesse et d'artifice ? 
N'avez-vous point eu peine à croire les hommes fermes et désinté- 
ressés qui, ne désirant rien de vous et ne se laissant point éblouir 
par votre grandeur, vous auroient dit avec respect toutes vos vérités 
et vous auroient contredit pour vous empêcher de faire des fautes?» 

a. C'est le dur mot — qui fût sans doute demeuré inintelligible 
au véritable Idoménéc, parce qu'il n'a de sens que dans le christia- 
nisme — que Fénelon répète à plusieurs reprises en s'adressant à 

Louis XIV dans sa fameuse Lettre de 1694 : « H {Dieu) saura bien 

vous humilier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que 

dans l'humiliation Il faut vous humilier sous la puissante main 

de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie. « — D'autres pas- 
sages de cette Lettre seraient à rapprocher de tout le développement 
qu'on vient de lire, notamment celui-ci, que rappellent les lignes 
ci-dessus 37-88. « Je sais qu'on doit vous plaindre, vous consoler, 
vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect. Mais aussi 
il faut dire la vérité. » — Sur celte Lettre, voir Introduction, pages 

XXVII-XXVIII. 



62 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

ges ne mérite que d'être blâmé. Pendant que vous aviez 85 
au dehors tant d'ennemis qui menaçoient votre royaume 
encore mal établi, vous ne songiez au dedans de votre 
nouvelle ville qu'à y faire des ouvrages magnifiques. 
C'est ce qui vous a coûté tant de mauvaises nuits, comme 
vous me l'avez avoué vous-même'. Vous avez épuisé vos 90 
richesses ; vous n'avez songé ni à augmenter votre peu- 
ple^, ni à cultiver les terres fertiles de cette côte. Ne fal- 
loit-il pas regarder ces deux choses comme les deux fon- 
dements essentiels de votre puissance : avoir beaucoup de 
bons hommes \ et des terres bien cultivées pour les nour- 95 
rir ? Il falloit une longue paix dans ces commencements^, 
pour favoriser la multiplication de votre peuple. Vous ne 
deviez songer qu'à l'agriculture et à l'établissement des 
plus sages lois. Une vaine ambition vous a poussé jusques 
au bord du précipice. A force de vouloir paroître grand, 100 
vous avez pensé ruiner votre véritable grandeur. Hâtez- 
vous de réparer ces fautes ; suspendez tous vos grands 
ouvrages ; renoncez à ce faste, qui ruineroit votre nouvelle 
ville ; laissez en paix respirer vos peuples ; appliquez- vous 
à les mettre dans l'abondance, pour faciliter les mariages^ loS 

Ms. — gS : F. : les deux fondements de l'empire (jue vous (5 mots effacés) 
essentiels de.... — 94-96 : (£.e passage souligné ne l'était pas dans F., ni pro- 
bablement dans P. : le Irait paraît être de la main de Fénelon et devoir être 
rapporté par conséquent à Pc; il es! reproduit par S. 



1. Livre VIU, lignes 555-56o. 

2. Voir ci-dessous la note 5. 

3. Bons hommes, au sens strict, hommes de bonne qualité, au 
physique et au moral, capables de bien accomplir leur tâche propre, 
comme dans cette phrase de saint François de Sales (^Lettres, 22 
juillet i6o3): « Nous nous amusons quelquefois tant à être bons 
anges, que nous en laissons d'être bons hommes et bonnes femmes. « 

4. Rappelons que la fondation de Salente est toute récente 
(livre Vlll, lignes 219-225 et 25o et suiv.). 

5. Un édit de novembre 1666 avait exempté de tailles, jusqu'à 
vingt-cinq ans, ceux qui se marieraient avant vingt, et complètement 



DIXIÈME LIVRE 63 

Sachez que vous n'êtes roi qu'autant que vous avez des 
peuples à gouverner et que votre puissance doit se me- 
surer, non par l'étendue des terres que vous occuperez, 
mais par le nombre des hommes qui habiteront ces terres 
et qui seront attachés à vous obéir. Possédez une bonne no 
terre, quoique médiocre ' en étendue ; couvrez-la de peu- 
ples innombrables, laborieux et disciplinés ; faites que ces 
peuples vous aiment : vous êtes plus puissant, plus heu- 
reux, plus rempli de gloire que tous les conquérants 
qui ravagent tant de royaumes. nâ 

— Que ferai-je donc à l'égard de ces rois? répondit 
Idoménée; leur avouerai-jc ma foiblesse ? Il est vrai que 
j'ai négligé l'agriculture, et même le commerce, qui m'est 
si facile sur cette cote : je n'ai songé qu'à faire une ville 
magnifique. Faudra-t-ildonc, mon cher Mentor, me désho- lao 
norer dans l'assemblée de tant de rois et découvrir mon 
imprudence? S'il le faut, je le veux ; je le ferai sans hé- 

Ms. — io6 : F.: vous avez des peuples, et que..., Fc: des peuples à 
gouverner — — '09 : F.: mais par le nombre des habitants attachés à vous 
obéir, Fc. : (Comme le texte). — 112 : F. : et disciplinés; enfin (effacé) faites 
que... — ii3 : S. : plus heureux et plus rempli de gloire. 



les pères de dix enfants, si ces enfants n'étaient ni prêtres, ni reli- 
gieux. Les pères de douze enfants ou plus recevaient une pension de 
1000 à 2000 livres (voir Journal de Lefèvre d'Ormesson, décembre 
1666). Mais cet édit avait été révoqué en janvier iG83. En présence 
de la dépopulation croissante causée par la misère, beaucoup de bons 
esprits songeaient au rétablissement de mesures analogues. Le rédac- 
teur du Mémoire de la généralité de Paris composé (1697) ^^ réponse 
au questionnaire de Beauvilliers (voir Introduction, page xxv, et la 
note de la ligne /i^S du livre X), et qui sans doute devait, dans ses 
propositions mêmes, avoir quelque souci de ne pas trop s'écarter des 
sentiments de ce ministre, considère comme un moyen propre à 
remédier à la diminution de la population qui se produit « depuis 
vingt ans » l'octroi de certains privilèges excitant « les jeunes gens 
à se marier » et l'établissement d'impôts spéciaux sur les célibataires 
« de plus de vingt-et-un ou vingt-deux ans. « 
I. Médiocre, moyenne. 



64 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

siter, quoi qu'il m'en coûte ; car vous m'avez appris 
qu'un vrai roi, qui est fait pour ses peuples ' et qui se 
doit tout entier à eux, doit préférer le salut de son laS 
royaume à sa propre réputation ^ 

— Ce sentiment est digne du père des peuples^, reprit 
Mentor ; c'est à cette bonté, et non à la vaine magnifi- 
cence de votre ville, que je reconnois en vous le cœur 
d'un vrai roi. Mais il faut ménager votre honneur, pour i3o 
l'intérêt même de votre royaume. Laissez-moi faire : je 
vais faire entendre à ces rois que vous êtes engagé* à 

Ms. — 12^:5.: qui est fait pour ses sujets (^effacés) peuples. — 128 : F.: 
c'est à cette tendresse de cœur, et non..., Fc. : c'est à cette bonté, et non.... 
— i3o : F. : il faut ménager pou (effacé) votre honneur. — i3o : S. : votre 
honneur même pour l'intérêt de votre royaume. Se. : (Comme le texte). 



I. Cf. ligne 109 et sulv. et la note de la ligne 97 du livre V. 

3. Souvenir d'un mot souvent cité (notamment par Cicéron, De 
Senectute, IV, 10) du poète Ennius sur Fabius Maximus : « Il ne fai- 
sait pas passer le souci des bruits populaires avant celui du salut de 
l'État. » 

Nœnum ponebal rumores anle salulem. 

Tite-Live, dans un discours que le duc de Bourgogne devait con- 
naître (XXII, xxxix) prête la même pensée à Fabius lui-même, et 
c'est ce que fait également Fénelon, mettant ce personnage en scène 
dans un de ses Dialogues des morts (Fabius Maximus et AnnibaF) : 
« Ce qui aboutit à sauver la patrie... ne peut déshonorer un capi- 
taine ; on voit qu'il a préféré le salut public à sa propre réputation, 
qui lui est plus chère que sa vie, et ce sacrifice de sa réputation doit 
lui en attirer une grande. » 

3. Voir livre II, ligne 52 et la note. 

4. Mentor ne mentira pas (voir ci-dessous lignes 149-169); il n'en 
forcera pas moins un peu la vérité : c'est l'attitude d'un diplomate, 
et c'est évidemment une leçon de politique que Fénelon veut donner 
au duc de Bourgogne en lui montrant comment un roi ou son ambas- 
sadeur peuvent, sans rien dire de faux, présenter les choses de la 
manière la plus favorable aux intérêts qu'ils ont à défendre. Toute- 
fois cette finesse contraste un peu avec l'idée sublime qui, dans 
d'autres parties de l'ouvrage (voir, par exemple, livre IX, lignée 
698-702), nous est donnée de Minerve, cachée sous la figure ds 



DIXIÈME LIVRE 65 

rétablir Ulysse', s'il est encore vivant, ou du moins son 
fils, dans la puissance royale, à Ithaque, et que vous vou- 
lez en chasser par force tous les amants de Pénélope*. Ils i.<5 
n'auront pas de peine à comprendre que cette guerre 
demande des troupes nombreuses. Ainsi, ils consentiront 
que vous ne leur donniez d'abord qu'un foible secours 
contre les Dauniens. » 

A ces mots, Idoméncc parut comme un homme qu'on ijo 
soulage d'un fardeau accablant. 

« Vous sauvez, cher ami, dit-il à Mentor, mon hon- 
neur et la réputation de cette ville naissante, dont vous 
cacherez l'épuisement à tous mes voisins. Mais quelle 

Ms. — 187 : p. : ils consentirent*. — i^o : F.: qu'on soulage d'un pe 
(effacé) fardeau.... — 1^2 : F. : vous savez, dil-il (3 mnts effacés) sauvez, cher 
ami, ditr-il.... P.: vous savez, cher ami, dit-il, Pc; vous sauvez. — i/i3 : 
S. : dont vous cachez. 



Mentor. Mais il est vrai qu'elle s'accorde fort bien avec le caractère 
(le cette déesse telle qu'il nous est présente dans V0<1yssée d'Homère 
(voir notamment chant XIII, 3o3 et suivants). 

I. « C'est encore ici une contre-vérité qui a un grand fondement dans 
la conduite de Louis XIV. Il était engagé à rétablir le roi Jacques ; 
cependant il fit une diversion en Allemgane lors de ta prise de Phi- 
lipsbourg, qui l'empêcha de secourir ce roi fugitif aussi efficacement 
qu'il aurait dû. Il comptait que les seules forces de l'Angleterre ne 
suffiraient pas à y établir le prince d'Orange et qu'en occupant ailleurs 
les Hollandais il ferait échouer ce dessein : mais il fut trompé dans ses 
vues, comme il a paru par l'événement. « (/?. ijrg.) — Certes ces 
aventures d'un roi exile, qu'un autre roi aidera à rentrer dans son 
royaume, ne pouvaient pas ne pas évoquer dans l'esprit de Fénelon 
et de ses lecteurs le souvenir de Jacques II d'Angleterre. Mais il v 
aurait un évident abus à chercher dans notre texte l'allusion sati- 
rique, la a contre-vérité » voulue qu'y dénonce l'éditeur de lyiq, 
d'autant qu'il présente lui-môme les événements de septembre-octobre 
1688 d'une manière tout à fait inexacte (voir, à ce sujet, Lavisse, 
Histoire de France, tome VIII, i, livre I, chap. i, '1). 

3. Voir la ligne 260 du livre I. 

* Manifeste inadvertance du copiste, qui a échappe à Fénelon, et que nous 
corrigeons dans le texte. 

TÉLKMAQUE. II 5 



66 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

apparence ' de dire que je veux envoyer des troupes à ■ 55 
Ithaque pour y rétablir Ulysse, ou du moins Télémaque, 
son fils, pendant que Télémaque lui-même est engagé à 
aller à la guerre contre les Dauniens ? 

— Ne soyez point en peine, répliqua Mentor : je ne J 

dirai rien que de vrai. Les vaisseaux que vous enverrez iSo i 
pour l'établissement de votre commerce iront sur la côte 
d'Épire- ; ils feront à la fois deux choses : l'une, de rap- J 

peler sur votre côte les marchands étrangers, que le:^ * 

trop grands impôts éloignoient de Salente^; l'autre, de 
chercher des nouvelles d'Ulysse. S'il est encore vivant, i55 
il faut qu'il ne soit pas loin de ces mers * qui divisent la 
Grèce d'avec l'Italie, et on assure qu'on l'a vu chez les 
Phéaciens'\ Quand même il n'y auroit plus aucune espé- 
rance de le revoir, vos vaisseaux rendront un signalé 
service à son fils : ils répandront dans Ithaque et dans i6o 

Ms. — 14; : s. ; est engagé d'aller. — 167 : F.: on assure même (efface) 
qu'on l'a vu 



I . Apparence, vraisemblance. Sens très fréquent, et signalé paileDic- 
tionnaire de l'AcadémieÇiQQ!i). «Quelle apparence, dit Racine dans l'épi- 
tre dédicatoire de firjiannicus, qu'un homme qui ne travailleque pour la 
gloire se puisse taire d'une protection aussi glorieuse que la vôtre ? « 

3. Située en face de la Grande-Grèce, sur la côte orientale de la 
mer Ionienne. 

3. Idée de la liberté commerciale (cf. livre III, ligne 870, et la note, 
et, ci-dessous, la note de la ligne 5 10). Colbert avait créé quatre ports 
francs, où les marchandises entraient sans payer de droits, Dunkerque, 
Lorient, Rayonne et Marseille. Mais peu à peu, dans ces ports mêmes, 
les taxes des autres ports s'étaient trouvées rétablies. La question préoc- 
cupait certainement Beauvilliers(voir ci-dessous, la note de la ligne 475) 
et tout l'entourage du duc de Bourgogne. Fénclon, dans ses Plans de 
gouvernement (VII), prévoira des délibérations des Etats généraux et 
des États provinciaux sur la question de savoir « s'il faut abandonner 
les droits d'entrée et de sortie du royaume ». On voit ici comment il 
serait disposé, pour sa part, à la résoudre. 

l\. La mer Ionienne. 

5. Corcyre (la Corfou moderne), qui est l'île des Phéaciens (voir la 



DIXIÈME LIVRE 67 

tous les pays voisins la terreur du nom du jeune Téléma- 
que, qu'on croyoit mort comme son père'. Les amants 
de Pénélope seront étonnés d'apprendre qu'il est prêt à 
revenir avec le secours d'un puissant allié ; les Ithaciens 
n'oseront secouer le joug'-; Pénélope sera consolée, et i65 
refusera toujours de choisir un nouvel époux'. Ainsi 
vous servirez Télémaque, pendant qu'il sera en votre 
place avec les alliés de cette côte d'Italie contre les Dau- 
niens. » 

A ces mots, Idoménée s'écria : « Heureux le roi qui est 170 
soutenu par de sages conseils! Un ami sage et fidèle 
vaut mieux à un roi que des armées victorieuses. Mais 
doublement heureux le roi qui sent son bonheur et qui 
en sait profiter par le bon usage des sages conseils I Car 
souvent il arrive qu'on éloigne de sa confiance les hom- 17^» 

Ms. — 1G6 : FP. : choisir un époux. Pc. : un nouvel cpouï. — 171 : F. : 
un ami sage et firlélc est plus utile (3 mots effacés) vaut mieux.... — 178 : 
S. : le roi qui connoît son bonheur; Se. : le roi qui sent son bonheur. — 
174 : F.: en sait profiter lors (effacé) par le bon 



note de la ligne 228 du livre I), est comme Ithaque elle-même, 
une des îles ioniennes. Elle est voisine des côtes d'Epire, et Enée, 
dans Virgile (III, 391) passe tout près d'elle, quand il va faire escale 
en Epire, dans son voyage de Crète en Italie. Dès lors le bruit d'un 
séjour d'Ulysse chez les Phéaciens peut être regardé comme témoi- 
gnant qu'il n'est pas fort éloigné de la Grèce propre et de la Grande 
Grèce. 

1. Du moins est-il dit dans V Odyssée (XVI, 3^7 et 36^-870) que 
les prétendants espéraient qu'il ne reviendrait pas du voyage entre- 
pris à la recherche de son père. 

2. Les prétendants ont en effet leurs partisans dans Ithaque, et on 
le verra bien, quand, après le massacre de ces jeunes gens, éclatera 
dans l'île une guerre civile à laquelle Minerve devra mettre fin aus- 
sitôt. C'est le dernier épisode de l'Odyssée (XXIV, 4 12-5^8). 

3. Refusera toujours : continuera de refuser. Car on peut redouter 
que la résistance qu'elle oppose aux prétendants ne finisse par faiblir, 
si elle est sans espoir. Télémaque lui-même, dans VOdysséc, n'est pas 
entièrement exempt d'une telle crainte (XVI, 73-77). 



68 LES AVENTURES DE TELÉMAQU 

mes sages et vertueux, dont on craint la vertu', pour prê- 
ter Toreille à des flatteurs, dont on ne craint point la 
trahison ", Je suis moi-même tombé dans cette faute, et 
je vous raconterai tous les malheurs qui me sont venus 
par un faux ami, qui flattoit mes passions dans l'espé- iSo 
rance que je flatterois à mon tour les siennes. » 

Mentor fit aisément entendre aux rois alliés qu'Ido- 
ménée devoit se charger des affaires de Télémaque, pen- 
dant que celui-ci iroit avec eux. Ils se contentèrent d'avoir 
dans leur armée le jeune fils d'Ulysse avec cent jeunse ,85 
Cretois, qu'Idoménée lui donna pour l'accompagner ; 
c'étoit la fleur de la jeune noblesse, que le roi avoit 
emmenée de Crète. Mentor lui avoit conseillé de les 
envoyer dans cette guerre. 

« Il faut, disoit-il, avoir soin, pendant la paix, de mul- jqo 
tiplier le peuple^ ; mais, de peur que toute la nation ne 
s'amollisse et ne tombe dans l'ignorance de la guerre, 
il faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune no- 
blesse. Ceux-là suffisent pour entretenir toute la nation 
dans une émulation de gloire, dans l'amour des armes, ,,j5 
dans le mépris des fatigues et de la mort même, enfin 
dans l'expérience de l'art militaire*. » 

Ms. — 178 : F. : tombé dans ce malheur... Fc. : dans cette faute. — i8o : 
F. : par un a {efface) faux ami. — i8i : -S. : je flatterois un jour les siennes. 
Se: je flatterois à mon tour les siennes. — 187 : S.: avoit amenée. — 
192 : F. : de la guerre, il est (effacé) faut envoyer — igS : F.: étran- 
gères la fleur de (3 mois effacés) la jeune noblesse qui ne s'applique point à 
l'agriculture (8 mots effacés"). Ceux-là.... 



1 . « N'avez-vous point craint et écarté les sujets forts et distingués 
des autres ? N'avez-vous pas craint qu'ils vous verroient de trop près 
et pénétreroient trop dans vos foiblesses si vous les approchiez de votre 
personne ? N'avez-vous pas craint qu'ils ne vous flatteroient pas ? » 
(Examen de conscience, xxx/ii). 

2. Entendez : dont on a le tort de ne pas craindre la trahison. 

3. Voir, ci-dessus, lignes 91-92 et io4-io5, et les notes, 

4. Idée qu'on ne trouvera pas exprimée dans les Plans de gouverne- 



DIXIÈME LIVRE 69 

Les rois alliés partirent de Salente contents d'Idoménéc 
et charmés de la sagesse de Mentor : ils étoient pleins de 
joie de ce qu'ils emmenoient avec eux Tclémaque. ^oo 

Celui-ci ne put modérer sa douleur quand il fallut se 
séparer de son ami. Pendant que les rois alliés faisoient 
leurs adieux et juroient à Idoménée qu'ils garderoient 
avec lui une éternelle alliance, Mentor tenoit Télémaque 
serré entre ses bras et se sentoit arrosé de ses larmes. 205 

« Je suis insensible, disoil Télémaque, à la joie d'aller 
acquérir de la gloire, et je ne suis touché que de la dou- 
leur de notre séparation. Il me semble que je vois encore 
ce temps infortuné, où les Egyptiens m'arrachèrent d'en- 
tre vos bras et m'éloignèrent de vous sans me laisser 310 
aucune espérance de vous revoir '. » 

Mentor répondoit à ces paroles avec douceur, pour le 



Ms. — 2i>i : F. : ne put retenir ses larmes, Fc. : ne put modérer sa dou- 
leur — 202 : F. : les rois allies renouvelaient (^effacé) faisoient — 2o5 : 

F.: Mentor embrassait Télémaque (2 mots effacés) tenoit Télémaque.... — 
212 : S.: Mentor répondit. — 2 i 3 ; F. : à ces paroles en (effacé) avec dou- 



ment(i-]i i), mais qui est d'accord, d'une part, avec tous les sentiments 
de Fénelon sur la paix et la guerre, d'autre part, avec ce que, comme 
tout son temps, il devait concevoir du rôle de la noblesse, dont la 
chargo propre est le devoir militaire : « La noblesse, dit La Bruyère 
(Des grands, l\o), expose sa vie pour le salut de l'Etat et pour la 
gloire du souverain « ; — d'accord aussi avec les désirs sans cesse ma- 
nifestes de la noblesse elle-môme (voir les témoignages qu'en porte 
Louis XIV lui-même cités par Lavisse, Histoire de France, tome VII, i, 
livre V, cbap. m, 3); avec les essais tontes, sans succi^s d'ailleurs (1682- 
1693), pour organiser l'instruction militaire des cadets; enfin avec les 
faits : en 1 663 , le comte de Coligni r^iène avec lui en Hongrie, pour ser- 
vir contre les Turcs, sous les ordres de MontecucuUi, « l'élite delà 
noblesse do France » ; six mois plus tard, le duc de Roannez (plus 
lard marécbal de La Feulllade) menait « près de trois cents gentils- 
hommes à Candie, à ses dépens, quoiqu'il ne fût pas riche « (Vol- 
taire, Siècle de Louis XIV, chap. VII et X). 
1. Voir livre II, lignes 190-192. 



70 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

consoler. « Voici, lui disoit-il, une séparation bien diffé- 
rente : elle est volontaire, elle sera courte ; vous allez 
chercher la victoire. Il faut, mon fils, que vous m'ai- 2i5 
miez d'un amour moins tendre et plus courageux : 
accoutumez-vous à mon absence. Vous ne m'aurez pas 
toujours : il faut que ce soit la sagesse et la vertu, plutôt 
que la présence de Mentor, qui vous inspirent ce que 
vous devez faire. » 220 

En disant ces mots, la déesse, cachée sous la ligure de 
Mentor, couvroit Télémaque de son égide* ; elle répan- 
doit au dedans de lui l'esprit de sagesse et de prévoyance, 
la valeur intrépide et la douce modération, qui se trou- 
vent si rarement ensemble. 225 

« Allez, disoit Mentor, au milieu des plus grands pé- 
rils, toutes les fois qu'il sera utile que vous y alliez. Un 
prince se déshonore encore plus en évitant les dangers 
dans les combats qu'en n'allant jamais à la guerre^. Il ne 

Ms. — 2i3 : S. : lui dit-il, Se. : lui disoit-il. — 2i5 : F.: vous m'aimiez 

avec (efface) d'un amour — 328 : FP.: les dangers à la guerre qu'en 

n'allant jamais..., Pc: (Le texte). 

1. Voir livre I, ligne ^60. 

2. « Louis XIV alla plusieurs fois à la guerre; mais il évita toujours 
soigneusement les dangers dans les combats. Rien ne fut plus douteux que 
son courage, comme il parut surtout en i0y6, au siège de Bouchain, 
oh, la bataille étant inévitable avec le prince d'Orange, le maréchal 
de Schomberg , qui vit pâlir le roi dans le conseil de guerre, détourna 
adroitement les avis qui alloient tous à donner combat, n (R. lyig.) — 
Cette affaire de Bouchain — ou de la censé (= métairie, ferme; mot 
du pays flamand) d'Urtebise — a donné lieu à des récits divers et à des 
appréciations diverses de l'attitude de Louis XIV : voir surtout Saint- 
Simon (Mémoires, édit. De Boislisle, tome X, page 3/iO et suiv., et 
tome XXVIII, page 12 et suiv.). Voltaire (Siècle de Louis XIV, chap. 
xiii), Roussel (Histoire de Louvois , tome II, page 220 et suiv.), Lavisse 
(Histoire de France, tome VII, 11, livre VIII, chap. iv, 3). Nous n'avons 
à entrer ici dans le détail ni des faits eux-mêmes, ni des discussions 
auxquelles ils ont donné lieu. Nous ne nous étonnerons pas d'ailleurs 
que l'éditeur de 1719 ait accepté l'interprétation la plus malveillante. 
Mais, sans croire qu'il ait ainsi pénétré et exprimé les vrais senti- 



DIXIÈME LIVRE 71 

faut point que le courage de celui qui commande aux ï3o 
autres puisse être douteux. S'il est nécessaire à un peu- 
ple de conserver son chef ou son roi, il lui est encore 
plus nécessaire de ne le voir point dans une réputation 
douteuse sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui com- 
mande doit être le modèle de tous les autres ; son exem- ^30 
pic doit animer toute Tarmce. Ne craignez donc aucun 
danger, ô Télémaquc, et périssez dans les combats plutôt 
que de faire douter de votre courage*. Les flatteurs qui 
auront le plus d'empressement pour vous empêcher de 
vous exposer au péril dans les occasions nécessaires seront aio 

Ms. — 233 : F. : de ne le voir point vivre sans (^effacé) privé Je 
la gloire nécessaire (efface) due à celui qui doit par (5 mots effacés) à la 
valeur. Son exemple doit animer et conduire toute la nation. Exposez- 
vous donc, ô Télcmaque, et périssez dans les combats plutôt que de 
vous exposer à la malignité de ceux qui pourroicnt douter de votre cou- 
rage. Mais aussi n"allez pas (a43)..., FcP. : de ne le voir point dans une 
réputation douteuse sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande 
doit être le modèle de tous les autres. Son exemple doit animer toute l'armée. 
Exposez-vous donc (/a suite comme F.), Pc. : (Comme le texte, sauf [ado : 
dans les occasions seront les premiers; ada ; dans ces occasions si délicates]), 
Pc' (Le texte), S (Le texte, sauf [aSg : auront plus d'empressement]. 



mcnts et l'inlention de Fcnclon, nous ne regardons pas comme invrai- 
semblable que notre auteur ait pu avoir présent à la pensée le sou- 
venir de Bouchain : il avait dû en effet rester vivant dans l'esprit du 
roi, et peut-être Fénclon et le duc de Bourgogne le lui avaient-ils 
entendu évoquer. Un petit récit de Dangeau (Journal, VII; — cité 
par De Boislisle, Mémoires de Saint-Simon, tome XXVIII, page i3, 
note 2) nous montre qu'il en pouvait parler, sinon sans regrets, du 
moins sans embarras. « Le Roi, dit-il, alla se promener dans ses jar- 
dins (16 avril 1699). Durant sa promonade on vint à parler du jour 
qu'il campa à la censé d'Urtcbisc, près de Valenciennes. Il nous dit 
tout bas que c'étoit le jour de sa vie oi"! on avoit fait le plus de fautes, 
qu'il n'y pensoit jamais sans une extrême douleur, qu'il y revoit quel- 
quefois la nuit et se réveilloit toujours en colère, parce qu'il avoit 
manqué une occasion sûre de défaire les ennemis. Il en rejeta la 
principale faute sur un homme qti'il nous nomma (Louvois) et ajouta 
môme : « G'cloit un homme insupportable, en ces occasions-là comme 
« partout ailleurs. » 

I. Dans SCS Plans de gouvernement (novembre 171 1), après avoir 



72 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

les premiers à dire en secret que vous manquez de cœur, 
s'ils vous trouvent facile à arrêter dans ces occasions'. 

« Mais aussi n'allez pas^ chercher les périls sans uti- 
lité. La valeur ne peut être une vertu qu'autant qu'elle 
est réglée par la prudence : autrement, c'est un mépris 245 
insensé de la vie et une ardeur brutale. La valeur em- 
portée n'a rien de sûr : celui qui ne se possède point dans 
les dangers est plutôt fougueux que brave; il a besoin 
d'être hors de lui pour se mettre au-dessus de la crainte, 
parce qu'il ne peut la surmonter par la situation natu- aSo 
relie de son cœur. En cet état, s'il ne fuit pas, du moins 
il se trouble ; il perd la liberté de son esprit, qui lui 
seroit nécessaire pour donner de bons ordres, pour pro- 
fiter des occasions, pour renverser les ennemis, et pour 
servir sa patrie. S'il a toute l'ardeur d'un soldat, il n'a 255 
point le discernement d'un capitaine. Encore même n'a-t-il 
pas le vrai courage d'un simple soldat ; car le soldat doit 
conserver dans le combat la présence d'esprit et la modé- 
ration nécessaire ^ pour obéir. Celui qui s'expose témérai- 

Ms. — 2^3 : S. : sans nécessité, Se. : sans utilité. — 248 : F. : plutôt 
fougueux et troublé que brave, Fc. : plutôt fougueux que brave. — 2 5o : 
F. : ne peut la surmonter de sang-froid. En cet état..., Fc. : (Comme le texte). 
— 262 : F. : de son esprit, pour profiter des occasions, FcP. : de son esprit 
qui lui seroit nécessaire pour profiter des occasions. Pc. : (Le texte). — 2 55 ; 
F. : S'il a la /(effacé) toute l'ardeur.... 



dit dans quelles conditions le duc de Bourgogne peut être présent à 
l'armée, pendant la guerre de la succession d'Espagne, et avoir con- 
seillé d' a éviter bataille en couvrant nos places )i, Fénelon ajoutera 
cependant : « A toute extrémité, bataille, au hasard d'être battu, 
pris, tué avec gloire. « 

1. « C'est ce qui fut dit plusieurs fois à la Cour, et les princes mêmes 
faisoient des railleries du roi, qui demeurait tranquillement enfermé avec 
Mme de Maintenon, qu'ils appelaient sa vieille, pendant que ses généraux 
exposoienl lenr vie sur les frontières ouvertes de tous côtés aux irrup- 
tions des ennemis. » (/?. ijig.) 

2. Voir la ligne 643 du livre IX, et la note. 

3 . Nécessaire se rapporte à la fois à la présence d'esprit et à la modéra- 



DIXIÈME LIVRE 78 

rement trouble l'ordre et la discipline des troupes, donne 3O0 
un exemple de témérité ' et expose souvent l'armée en- 
tière à de grands malheurs. Ceux qui préfèrent leur vaine 
ambition à la sûreté de la cause commune- méritent des 
châtiments, et non des récompenses. 

« Gardez -vous donc bien, mon cher fils, de chercher aii5 
la gloire avec impatience. Le vrai moyen de la trouver 
est d'attendre tranquillement l'occasion favorable. La 
vertu se fait d'autant plus révérer, qu'elle se montre plus 
simple, plus modeste, plus ennemie de tout faste. C'est 
à mesure que la nécessité de s'exposer au péril augmente, 270 
qu'il faut aussi de nouvelles ressources de prévoyance et 
de courage qui aillent toujours croissant. Au reste, sou- 
venez-vous qu'il ne faut s'attirer l'envie de personne. De 
votre côté, ne soyez point jaloux du succès des autres. 
Louez-les pour tout ce qui mérite quelque louange; mais 275 
louez avec discernement ; disant le bien avec plaisir, 
cachez le mal, et n'y pensez qu'avec douleur. Ne décidez 
point devant ces anciens capitaines qui ont toute l'expé- 
rience que vous ne pouvez avoir : écoutez-les avec défé- 
rence ; consultez-les ; priez les plus habiles de vous ins- 280 
truire, et n'ayez point de honte d'attribuer à leurs 
instructions tout ce que vous ferez de meilleur. Enfin, 
n'écoutez jamais les discours par lesquels on voudra exciter 
votre défiance ou votre jalousie contre les autres chefs. 
Parlez-leur avec confiance et ingénuité. Si vous croyez 285 

Ms. — 260 : S. : l'ordre de la discipline des, troupes. — 262 : F.: à de 
grands malheurs. Gardez-vous donc bien (aOo)..., Fc. ; (Comme le texte, sauf 
[262 : leur vainc gloire à la sùrelt']), Fc' . : (Le tc-rte'). — 371 : F. : qu'il 
faut aussi une àmc (2 mots effacés) de nouvelles ressources 



lion. Mais, sur celle orthographe, voir la note de la ligne 45 1 du 
livre II. 

1. Celui qui s'expose témérairemenl... donne un exemple de témérité. 
La pensée est d'une justesse trop évidente. Inadvertance. 

2. Cf., ci-dessus, ligne 126, et la note. 



-jlx LES AVENTURES DE ÏÉLÉ;MAQUE 

qu'ils aient manqué à votre égard, ouvrez-leur votre 
cœur, expliquez-leur toutes vos raisons. S'ils sont capa- 
bles de sentir la noblesse de cette conduite, vous les 
charmerez * et vous tirerez d'eux tout ce que vous aurez 
sujet d'en attendre. Si au contraire ils ne sont pas assez ago 
raisonnables pour entrer dans vos sentiments, vous serez 
instruit par vous-même de ce qu'il y aura en eux d'in- 
juste à souffrir ; vous prendrez vos mesures pour ne vous 
plus commettre" jusqu'à ce que la guerre finisse, et vous 
n'aurez rien à vous reprocher. Mais surtout ne dites 295 
jamais à certains flatteurs, qui sèment la division, les 
sujets de peine que vous croirez avoir contre les chefs de 
l'armée où vous serez. 

« Je demeurerai ici, continua Mentor, pour secourir 
Idoménée dans le besoin où il est de travailler au bon- 3oo 
heur de ses peuples, et pour achever ' de lui faire répa- 
rer les fautes que ses mauvais conseils * et les flatteurs lui 
ont fait commettre dans l'établissement de son nouveau 
royaume. » 

Ms. — ago : F.: assez raisonnables pour entendre (efface) entrer dans 

— agô ; P.: qui servent, Pc: qui sèment — agy : F.: les chefs de 

l'armée que vous servez, Fc, : de l'armée où vous serez. — 3oo : FP. : de 
travailler au bonheur de ses peuples. Je vous attendrai. O mon cher Télé- 
maque, souvenez-vous (442)..., S. : travailler pour le bonheur de ses peu- 
ples. Je vous attendrai. O mon cher Télémaque, souvenez-vous (44a)... — 
3oi-3o4 : FF. : Ces lignes (depuis : et pour achever) sont écrites en marge et 
d'une autre écriture que celle de Fénelon. 



1. Charmer a encore ici le sens fort que nous connaissons (cf. 
livre IV, ligne l\[f et note de la ligne 27). — Surtout ce passage, voir 
Introduction, pages l-li. 

2. « On dit aussi se commettre, pour dire s'exposer à recevoir quel- 
que déplaisir, quelque disgrâce, à tomber dans quelque mépris » 
(^Dictionnaire de l'Académie, 169^). 

3. Sur les lignes 3oi-3o4, voir ci-dessus Ms. ; sur tout le passage 
3oi-4i4i, voir Iniroduclion, pages xlvi et lxxxix. 

4. On a déjà vu (livre V, ligne 727) conseil pris ainsi avec le sens 
de conseiller. 



DIXIÈME LIVRE 76 

Alors Télémaque ne put s'empêcher de témoigner à 3o5 
Mentor quelque surprise et même quelque mépris pour 
la conduite d'Idoménée. Mais Mentor l'en reprit d'un ton 
sévère. 

« Etes-vous étonné, lui dit-il, de ce que les hommes les 
plus estimables sont encore hommes et montrent encore .^10 
quelques restes des foiblesses de l'humanité parmi les 
pièges innombrables et les embarras inséparables de la 
royauté? Idoménée, il est vrai, a clé nourri dans des idées 
de faste et de hauteur' ; mais quel philosophe pourroit^ se 
défendre de la flatterie, s'il avoit été en sa place^? Il est SiS 
vrai qu'il s'est laissé trop prévenir par ceux qui ont eu sa 
confiance*; mais les plus sages rois sont souvent trompés, 

Ms. — 3 10 : FF. : sont encore hommes, et ont des restes des foiblesses 
de l'humanité. Idoménée, il est vrai, a eu des idées de faste..., FFc: {Le 

Uxle). — 3ii : FF. : mais quel homme (effacé) philosophe pou rroit — 3i5 : 

FF.: de la flatterie, s'il étoit..., FFc: s'il avoit été 



1. « On ne peut mieux dépeindre l'éducation de Louis A/l , qui s'est 
trop laissé prévenir par ses ministres et qui ne pouvait guère se défendre 
de leurs pièges, ayant été mis si jeune entre leurs mains. « (/î. lyig.') 
— On rapprociiora le début de \a.Lettre do Fénelon à Louis Xl\\iÇ)^!x): 
« Vous êtes ne, sirc, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui 
vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que.... 
la hauteur et l'attention à votre seul intérêt » ; et ces lignes du por- 
trait du roi par Saint-Simon (A/cmoirt's, édit. DeBoislisle, t. XXVIII, 

pages 20 et 3o) : « Il étoit né sage, modéré Tout le mal lui vint 

d'ailleurs — Ses ministres, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans 
s'aperçurent bientôt après qu'il fut le maître de son foible plutôt que 
de son goût pour la gloire. Ils le louèrent â l'envi et le gâtèrent. » 

2. Pourrait était en concordance avec la rédaction primitive de la 
ligne suivante (voir Ms, 3i5), mais ne semble plus l'être avec la cor- 
rection que Fénelon y a introduite : Fénelon aura, sans doute par 
inadvertance, omis, de corriger en aurait pu. 

3. Voir ci-dessus, ligne 70. 

4. « Us (vos principaux ministres) no vous ont parlé que pour écar- 
ter de vovis tout mérite qui pouvoit leur faire ombrage » (Lettre à 
Louis AVF). « TS'avez-vous point pris des préventions contre quel- 
qu'un sans avoir jamais examiné les faits ? C'est ouvrir la porte à la 



76 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

quelques précautions qu'ils prennent pour ne Têtre pas. 
Un roi ne peut se passer de ministres qui le soulagent et 
en qui il se confie, puisqu'il ne peut tout faire. D'ailleurs, ^ao 
un roi connoît beaucoup moins que les particuliers les 
hommes qui l'emironnent : on est toujours masqué auprès 
de lui ; on épuise toutes sortes d'artifices pour le tromper. 
Hélas ! cher Télémaque, vous ne l'éprouverez que trop. 
On ne trouve point dans les hommes ni les vertus ni les 325 
talents qu'on y* cherche. On a beau les étudier et les 
approfondir, on s'y mécompte' tous les jours. On ne vient 
même jamais à bout de faire des meilleurs hommes ce 
qu'on auroit besoin d'en faire pour le bien public. Ils ont 
leurs entêtements, leurs incompatibilités, leurs jalousies^. ''-^ 
On ne les persuade, ni on ne les corrige guère. 

« Plus on a de peuples à gouverner, plus il faut de 
ministres pour faire par eux ce qu'on ne peut faire soi- 
même ; et plus on a besoin d'hommes à qui on confie l'au- 
torité, plus on est exposé à se tromper dans de tels choix. 33& 
Tel critique aujourd'hui impitoyablement les rois, qui gou- 

Ms. — 3 18 : FF, : qu'ils prennent pour ne l'être pas. Tel critique aujour- 
d'hui (336), FFc. : {Comme le lexie, sauf [Szi : les hommes aux (effacé) qui 
l'environnent; 322 : masqué avec lui (effacé) auprès de lui; 327 ; approfon- 
dir, on y est mécompte tous les jours. On ne f (effacé) vient même jamais...]), 
FFc'. : (Le texte). — 336 ; FF. : impitoyablement les hommes qui gouuev- 
nenl (effacé) chargés du gouvernement, qui gouverneroit, FFc: (Le texte). 



calomnie et aux faux rapports, ou du moins prendre témérairement 
les préventions des gens qui vous approchent et en qui vous vous 
confiez » (Examen de conscience, xxxv). 

1 . L'observation que nous avons présentée sur le pronom en (voir la 
note de la ligne l^8l du livre II ; cf. ici ligne 829) s'applique égale- 
ment au pronom y. 

2 . Se mécompter, se tromper dans ses comptes ou dans ses prévisions. 
Le mot, ancien dans la langue, est d'un emploi fréquent au xyii^ siècle ; 
mais Littré n'en cite pas un seul exemple qui y soit postérieur. 

3. « Ceci regarde M. de Louvois et M. Colbert, qui ne s'accordaient 
jamais ensemble et dont l'incompatibilité a causé de grands préjudices 
au roi et à l'État. » (R. lyiQ.) 



DIXIÈME LIVRE 77 

verneroit demain beaucoup moins bien qu'eux et qui feroit 
les mêmes fautes, avec d'autres infiniment plus grandes, 
si on lui confioit la même puissance. La condition privée, 
quand on y joint un peu d'esprit pour bien parler, couvre ."^io 
tous les défauts naturels, relève des talents éblouissants, 
el fait paroître un homme digne de toutes les places dont 
il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talents 
à une rude épreuve' et qui découvre de grands défauts. 

« La grandeur est comme certains verres qui grossis- sih 
sent tous les objets-: tous les défauts paroissent croître 
dans ces hautes places, où les moindres choses ont de gran- 
des conséquences et où les plus légères fautes ont de vio- 
lents contre-coups. Le monde entier est occupé à observer 
un seul homme à toute heure et à le juger en toute ri- 350 
gueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de 
l'état où il est : ils n'en sentent point les difficultés, et ils 
ne veulent plus qu'il soit homme, tant ils exigent de per- 
fection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il soit, est 
encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a syry 

Ms. — 339 : FF. : la même autorité. La condition privée, avec un peu 
d'esprit..., FFc. : (Le texte). — 3ii : FF. : les défauts naturels, fait 
paroître des talents qui éblouissent..., FFc: (/,<; tej-te). — 34G : FF.: Tous 
les défauts se grossissent dans ces places, FFe. : (Le texte). — MiS : FF. : ont 
de grands contre-coups. Le genre humain entier..., FFc. : (Le texte). — 
355 : FF. : encore homme ; i7 a (effacé) son esprit... 



I . Sophocle, Antigone (175-177) : 

'Aa/j/avov o\ -avTO; àvooô; £/.|j.aOî''v 
'l'jy^rjv T£ XX'. f p'Jvr,(ia /.at Yvo)[j.r,v, ~p\v av 
aîpyaî; te xaî vd;j.oiaiv ÈvTptor;? 'Javr]. 
« Il est impossible de connaître d'un homme quel qu'il soit l'àmc, 
les sentiments, la pensée, avant qu'il se soit découvert dans l'exer- 
cice de l'autoritc et le maniement des lois. » 

3. Fcnelon oublic-t-il que la découverte des verres grossissants 
n'est pas antérieure au xiv* ou au xiii*^ siècle après l'ère chrétienne? 
Boissonadc a fait ingénieusement remarquer l'anachronisme. Cl'. 
livre IV, ligne 5i2 et livre XI, ligne 861. 



yS LES A\E^"TURES DE TÉLÉMAQUE 

aussi. Il a de l'humeur, des passions, des habitudes, dont 
il n'est pas tout à fait le maître. Il est obsédé par des gens 
intéressés et artificieux ; il ne trouve point les secours qu'il 
cherche. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte, 
tantôt par ses passions et tantôt par celles de ses ministres. ;56o 
A peine a-t-il réparé une faute, qu'il retombe dans une 
autre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et 
les plus vertueux. 

« Les plus longs et les meilleurs règnes sont trop courts 
et trop imparfaits pour réparer' à la fin ce qu'on a gâté, 365 
sans le vouloir, dans les commencements. La royauté porte 
avec elle toutes ces misères : l'impuissance humaine suc- 
combe sous un fardeau si accablant. Il faut plaindre les 
rois et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d'avoir à 
gouverner tant d'hommes, dont les besoins sont infinis et 370 
qui donnent tant de peines à ceux qui veulent les bien 
gouverner? Pour parler franchement, les hommes sont 
fort à plaindre d'avoir à être gouvernés par un roi, qui 
n'est qu'homme, semblable à eux ; car il faudroit des dieux 

/' -' pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas 375 

Ck/- moins à plaindre, n'étanli hommes, c'est-à-dire foibles 
' et imparfaits, d'avoir à gouverner cette multitude innom- 

brable d'hommes corrompus et trompeurs. » 

Ms. — 359 : FF. : dans quelque mécompte par ses passions et par celles..., 
FFc. : quelque mécompte imprévu par ses passions..., FFc' . : (Le texte). 
— 362 : FF. : la condition des plus (efface) rois les plus éclairés et les 
plus vertueux. La royauté porte avec elle toutes ces misères. Il faut plaindre 
(368)..., FFc: {Le texte). — 371: FF.: les bien gouverner. Télémaque 
répondit (379)..., FFc. : (Comme le texte, sauf [i"]^ : fort à plaindre d'avoir 
à obéir à un homme semblable à eux (7 mois effacés) être gouvernés....]). 



I. « C'est ainsi que le roi Jacques II a perdu son royaume par sa 
faute et pour avoir voulu changer la constitution de VÉtat dont il devait 
protéger et observer les lois. » (R. lyig.) — Cette réflexion de l'édi- 
teur de 1719 ne prouve nullement — est-il besoin de le dire ? — 
que Fénelon ait en effet songé ici à Jacques II. — Sur la syntaxe de 
la phrase, cf., ci-dessus, ligne 89 et la note. 



DIXIÈME LIVRE 79 

Télémaque répondit avec vivacité : 

« Idoménée a perdu par sa faute le royaume de ses 38o 
ancêtres en Crète, et, sans vos conseils, il en auroit 
perdu un second à Salente. 

— J'avoue, reprit Mentor, qu'il a fait de grandes fau- 
tes; mais cherchez dans la Grèce et dans tous les autres 
pays les mieux policés un roi qui n'en ait point fait 385 
d'inexcusables. Les plus grands hommes ont, dans leur 
tempérament et dans le caractère de leur esprit, des dé- 
fauts qui les entraînent, et les plus louables sont ceux qui 
ont le courage de connoître et de réparer leurs égare- 
ments. Pensez-vous qu'Ulysse, le grand Ulysse, votre père. 390 
qui est le modèle des rois de la Grèce, n'ait pas aussi ses 
foiblesses et ses défauts? Si Minerve ne l'eût conduit 
pas à pas, combien de fois auroit-il succombé dans les 
périls' et dans les embarras oii la fortune s'est jouée de 
lui ! Combien de fois Minerve l'a-t-elle retenu ou re- 3^:» 
dressé, pour le conduire toujours à la gloire par le che- 
min de la vertu! N'attendez pas môme, quand vous le 
verrez régner avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver 
sans imperfections: vous lui en verrez, sans doute. La 
Grèce, l'Asie, et toutes les îles des mers l'ont admiré '400 

Ms. — 379 : FF.: avec vivacité : Mais (efface) Idoménée — 38o : 

FF. : de ses ancêtres et (efface) en Crète. — 38a : FF. : à Salente par 
(efface). J'avoue.... — 385 : FF.: point fait de grandes, FFc: d'inexcusa- 
bles. — 389 ; FF. : ont la (effacé) le courage de les connoître et de les 
corriger. Pensez-vous — FFc. : (Le lexlé). — 891 : FF. : aussi ses foiblesses 
et ses imperfections ? FFc. : et ses défauts ? — SgS : FF. ; combien de fois 
eùt-il succombe dans les périls et dans les embarras de ses voyages ! Com- 
bien de fois..., FFc. : (Le lexle). — 397 : FF. : N'attendez pas même de le 
trouver (3 mots effacés) quand vous le verrez régner à Ithaque, FFc. : (Le 
texte). — 4oo ; FF.: La Grèce et l'Asie, FFc: La Grèce, l'Asie.... 



I. La pensée do Mentor n'est païenne et antiq\ie que par la forme. 
Sur le sens chrétien qu'on peut y attacher, voir livre V, ligne 679, el 
la note. Quant au fait, les interventions de Minerve en faveur d'Ulvsse 
remplissent les récils de l'Odysée. 



8o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

malgré ces défauts ; mille qualités merveilleuses les font 
oublier. Yous serez trop heureux de pouvoir l'admirer 
aussi et de l'étudier sans cesse comme votre modèle. 

« Accoutumez-vous donc, ô Télémaque, à n'attendre 
des plus grands hommes que ce que l'humanité est capa- 4o5 
ble de faire. La jeunesse, sans expérience, se hvre à une 
critique présomptueuse, qui la dégoûte de tous les mo- 
dèles qu'elle a besoin de suivre et qui la jette dans une 
indocilité incurable. Non seulement vous devez aimer, 
respecter, imiter votre père, quoiqu'il ne soit point par- iio 
fait ; mais encore vous devez avoir une haute estime pour 
Idoménée, malgré tout ce que j'ai repris en lui. Il est natu- 
rellement* sincère, droit, équitable^, libéral, bienfaisant; 

Ms. — 4oi : FF.: malgré ses défauts, que tant de qualités merveilleuses 
font oublier. FFc: (Le texte). — 4o2 ; FF.: de pouvoir l'admirer et de 

l'étudier..., FFc: l'admirer aussi — 4o4 : FF.: Accoutumez-vous, ô 

Télémaque, FFc: Accoutumez-vous donc, ô.... — 4io : FF.: imiter votre 

père, mais encore vous (3 mots effacés') quoiqu'il — 4ii : FFc: pour 

Idoménée plus imparfait que lui malgré..., FFe : {Le texte). 



i. « Il paraît par ce caractère que la personne d'Idoménée n'est 
pas l'emblème de Louis XIV, quoiqu'il ait fait plusieurs choses qu'on 
a eu en vue d'appliquer au der?iier. Mais, comme on l'a déjà dit, 
il étoit à propos de mêler ainsi les caractères pour les déguiser un peu 
plus aux yeux de la Cour » (/?. 17 iQ-) — L'éditeur de 17 19 a raison 
de penser qu'il arrive à Fénelon de « mêler les caractères «, sinon 
pour « les déguiser aux yeux de la Cour », du moins pour éviter de 
faire des portraits. Mais il applique mal son observation. Il paraît au 
contraire certain que, dans ce portrait d'Idoménée, qui termine un 
développement dont le dessein ne saurait être douteux (voir Introduc- 
tion, page XLix, note 2), Fénelon n'a eu en vue que Louis XIV. Mais 
il est vrai qu'après avoir loué en lui les mérites que tout le monde lui 
reconnaît (lignes 4 12-417), il le loue, dans la suite (4i7-/t3i), des 
vertus qu'il voudrait lui inspirer. C'est le même dessein que celui do 
la dernière partie de la Lettre à Louis XIV, mais tempéré ici de 
beaucoup plus de douceur. 

2. « Vous êtes né. Sire, avec un cœur droit et équitable » (Féne- 
lon, Lettre à Louis XIV); et Saint-Simon (Mémoires, édit. De Bois- 
lisle, tome XXVIII, page 26) : « Il étoit né bon et juste. » 



DIXIÈME LIVRE 8l 

sa valeur est parfaite; il déteste la fraude quand il la 
connoît' et qu'il suit librement la véritable pente de son 4i5 
cœur. Tous ses talents extérieurs sont grands et propor- 
tionnés à sa placée Sa simplicité à avouer son tort, sa 
douceur, sa patience pour' se laisser dire par moi les 
choses les plus dures, son courage contre lui-même pour 
réparer publiquement ses fautes et pour se mettre par là 4îo 
au-dessus de toute la critique des hommes montrent une 
âme véritablement grande ^ Le bonheur ouïe conseil d'au- 
trui peuvent préserver de certaines fautes un homme très 
médiocre; mais il n'y a qu'une vertu extraordinaire qui 
puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatte- iiâ 



Ms. — liiU '■ FF. : quand il la connoit. Ses talents exlcrieurs sont grands. 
Sa simplicité..., FFc: {Comme le texte, sauf [il 6 : grands et super {efface) 
proportionner-]). — ^19: FF.: pour réparer ses fautes et pour se mettre 
au-dessus des discours des hommes, montrent une âme grande. FFc. : {Comme 
le texte). — /|33 : FF. : peuvent nous {effacé) préserver de certaines fautes un 
homme..., FFc.: {Le texte). — li2b : FF. : engager en { ffacè) un roi... — 
/Ja5 : FF. : par la flatterie, à les réparer. Fc. : à réparer son tort. 



I. On ne peut pas ne passe souvenir du vers de Molière {Tartuffe , 
V, scène dernière) : 

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude. 

3. Sur les « talents extérieurs « de Louis XiV, reconnus de 
tout le monde, voir surtout Saint-Simon {Mémoires, cdit. De Boislisle, 
tome XXVIII), vantant « l'adresse et la grâce naturelle et majestueuse 
de toute sa personne » (page 6); sa « politesse distinguée, une 
gravite jusque dans l'air de galanterie, une dignité, une majesté par- 
tout, qu'il sut maintenir toute sa vie » (page io5); son attitude, 
pleine à la fois de noblesse et de naturel dans les « choses sérieuses, les 
audiences d'ambassadeurs, les cérémonies », où « jamais homme n'a 
tant imposé » (page i5i). 

3. Voir la note de la ligne 4 du livre III. 

4. Toute la force de la pensée tombe sur l'adverbe véritablement. 
Fénelon veut opposer la fausse grandeur, la grandeur apparente, qui 
est commune à beaucoup de rois, et celle à laquelle Idoménée est 
parvenu par l'aveu et la réparation de ses « fautes ». Tout le passage 
est inspiré de ce sentiment. 

TÉLÉMAQUE. IL 6 



82 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

rie, à réparer son tort. Il est bien plus glorieux de se 
relever ainsi que de n'être jamais tombé. Idoménée a fait 
les fautes que presque tous les rois font; mais presque 
aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu'il vient de faire. 
Pour moi, je ne pouvois me lasser de l'admirer dans les /,?,o 
moments mêmes où il me permettoit de le contredire. 
Admirez-le aussi, mon cher Télémaque : c'est moins pour 
sa réputation que pour votre utilité que je vous donne ce 
conseil. » 

Mentor fit sentir à Télémaque, par ce discours, com- /jss 
bien il est dangereux d'être injuste en se laissant aller à 
une critique rigoureuse contre les autres hommes, et sur- 
tout contre ceux qui sont chargés des embarras et des dif- 
ficultés du gouvernement. 

Ensuite il lui dit: « Il est temps que vous partiez; i,^ 
adieu : je vous attendrai. mon cher Télémaque, sou- 
venez-vous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien à 
craindre des hommes'. Vous vous trouverez dans les 
plus extrêmes périls ; mais sachez que Minerve ne vous 
abandonnera point. » /i/igj 

A ces mots, Télémaque crut sentir la présence de la 
déesse ^, et il eût même reconnu que c'étoit elle qui par- 

Ms. — li2-j : FF.: que de n'être point tombé, FFc: jamais tombé. — 
435-44o : FF. : Ces six lignes, avec le mol adieu (46i)> sont écrites en marge 
et de la même main que les lignes 3oi-3oi. — tilxi-hk'i ■ FF. : Les mots je 
vous attendrai. mon cher Télémaque souvenez-vous que ceux qui craignent 
sont encore écrits à la marge, comme les six lignes précédentes, et de la même 
écriture. Mais ils reproduisent le texte autographe de F (^suivi par P et S) signalé 
ci-dessus (Ms. 3oo). Toutefois la ponctuation est différente : nous reproduisons 
celle de FPS. ; le scripteur du raccord marginal ponctue : « Je vous attendrai, 
û mon cher Télémaque. Souvenez- vous... » 



1 . Encore une pensée dont la forme est païenne (les dieux), njais 
qui est d'inspiration toute biblique. Joad, dans l'Athalie (l, i) de Ra- 
cine (cf. la note de la ligne 260 du livre II) dit de même : 

« Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. » 

2. C'est aussi le sentiment que Minerve inspire à Télémaque, 



1 



DIXIÈME LIVRE 83 

loit pour le remplir de confiance, si la déesse n'eût rap- 
pelé ridée de Mentor ' en lui disant : « N'oubliez pas, 
mon fils, tous les soins que j'ai pris, pendant votre en- ^5^ 
fance, pour vous rendre sage et courageux comme votre 
père. Ne faites rien qui ne soit digne de ses grands exem- 
ples et des maximes de vertu que j'ai tâché de vous 
inspirer. » 

Le soleil se levoit déjà et doroit le sommet des mon- 455 
tagnes, quand les rois sortirent de Salente pour rejoindre 
leurs troupes. Ces troupes, campées autour de la ville, se 
mirent en marche sous leurs commandants. On voyoit 
de tous cotés briller le fer des piques hérissées; l'éclat 
des boucliers éblouissoit les yeux ; un nuage de poussière ^g^ 
s'élevoit jusqu'aux nues. Idoménée, avec Mentor, con- 
duisoit dans la campagne les rois alliés et s'éloignoit 
des murs de la ville. Enfin ils se séparèrent après s'être 
donné de part et d'autre les marques d'une vraie amitié, 
et les alliés ne doutèrent plus que la paix ne fût dura- 
ble, lorsqu'ils connurent la bonté du cœur d'Idomé- 
née, qu'on leur avoit représenté bien différent de ce qu'il 
étoit: c'est qu'on jugeoit de lui, non par ses sentiments 
naturels, mais par les conseils - flatteurs et injustes aux- 
quels il s'étoit livré. 

Ms. — 448 : F.: si la Déesse même (effacé) n'eut rappelé — 45o : F.: pen- 
dant votre absence (effacé) enfance — — 46y : .S.: conseils injustes et flatteurs. 



lorsqu'elle le quitte après s'être présentée à lui sous l'apparence d'un 
mortel, au premier chant de VOdyssce d'Homère (vers Saa et 323) : 
« Il réfléchit en lui-même et se sentit troublé : car il lui sembla que 
c'était une divinité. » 

'O 8È, çpsc'tv f,a; vorjaaî, 
Gâ|jL6rj0«v xa^à Oujjlov oîaaio yàp 0eôv sTvai. 
I. IS'eùl ramené dans l'esprit de Télémaque la pensée qu'elle était 
Mentor. 

a. Voir, ci-dessus, ligne 3oa, et la note. 



465 



84 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

Après que l'armée fut partie, Idoménée mena Mentor 
dans tous les quartiers de la ville. 

« Voyons, disoit Mentor, combien vous avez d'hom- 
mes et dans la ville et dans la campagne voisine ; fai- 
sons-en le dénombrement'. Examinons aussi combien ^-5 
vous aA^ez de laboureurs parmi ces hommes ^ Voyons 
combien vos terres portent, dans les années médiocres', 
de blé, de vin, d'huile, et des autres choses utiles^: nous 
saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir 
tous ses habitants et si elle produit encore de quoi faire /^so 
un commerce utile de son superflu avec les pays étran- 



Ms. — ^76 : FP. : le dénombrement. Examinons aussi combien vous avez 
de vaisseaux {I1S2), Pc. : (Comme le texte, sauf [^77 : portent, les années mé- 
diocres, de blé]), Pc' . : (Le texte). 



1. Nous rappelons qu'en 1697, sur la proposition du duc de Beau- 
villiers, à la fois chef du conseil royal des Finances et gouverneur du 
duc de Bourgogne, une enquête générale sur l'état du royaume fut 
confiée aux intendants. Les résultats en devaient servir à l'éducation 
politique de l'élève de Fénelon. Elle rappelait d'ailleurs, par les ques- 
tions qu'elle avait à résoudre, celle que Colbert avait ordonnée en 
i663 (Lavisse, Histoire de France, tome VIII, i, livre IV, ch. i, 3. 
— Cf. Id., tome VII, I, liv. III, ch. 11, i). Fénelon, qui était évi- 
demment très informé du dessein du duc de Beauvilliers, reproduit, 
dans le passage qu'on va lire, quelques articles de son questionnaire". 
Le dénombrement des hommes dans les villes et les campagnes est 
prévu aux articles 18-17. Fénelon fera également au roi, dans VExa- 
men de conscienee (IX), une obligation de connaître le nombre de 
ses sujets et des hommes de chaque profession. 

2. Cf., dans le questionnaire, les articles que nous venons de citer 
et l'article 29 : « Etat des terres de labourage. » 

3. Sur le sens de médiocre, voir ci-dessus ligne ni et la note. 

4. Questionnaire, art. /( {Forêts: quelle sorte de bois?), 5 {Fruits 
principaux de la terre), 7 ÇPdtura<jes, nourriture des bestiaux), 8 (relatij 
aux richesses minérales), 9 {salpêtre), 10 {plantes, arbres fruitiers). 

a. On trouvera ce questionnaire en marge du rapport du subdélégué de 
l'élection de Provins à l'intendant de la généralité de Paris, qui est donné au 
tome I (appendice XVII) des Mémoires des Intendants, publié (188 ij par De 
Boislisle (Collection des Documents inédits sur l'histoire de France). 



DIXIÈME LIVRE 85 

gers'. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux 
et de matelots^. C'est parla qu'il faut juger de votre puis- 
sance, » 

Il alla visiter le port* et entra dans chaque vaisseau, m 
Il s'informa des pays où chaque vaisseau alloit pour le 
commerce; quelles marchandises* il y apportoit ; celles 
qu'il prenoit au retour ; quelle étoit la dépense du vais- 
seau pendant la navigation ; les prêts ' que les marchands 
se faisoient les uns aux autres'' ; les sociétés qu'ils fai- -igo 



Ms. — 487 : S.: marchandises il y portoit. — 487 : F.: celles qu'i/s 
prennent (effacé) qu'il prenoit.... — igo : F.: les sociétés qu'ils faisoient 
entre eux, enfin les hasards (3 mois effacés) pour savoir — 



I. /(/., art. II. 
a. Id., art. 33. 

3. Id., art. 3i. 

4. Légère négligence : après « Il s'informa des pays... », il eût 
été plus correct d'écrire : « des marchandises qu'il y apportait ». 

5. Fénelon a tout à fait oublié le « il s'informa » qui domine sa 
phrase. 

6. Les dispositions relatives aux « Icttrcs'de change « et à l'intérêt 
de l'argent sont l'objet des titres v et vi de VOrdonnance du com- 
merce de 1673. Mais Fénelon est sans doute préoccupé de quelque 
chose de beaucoup plus général, qui serait comme l'organisation 
du crédit, ainsi que nous dirions. Les marchands prêtant aux mar- 
chands peuvent être en effet ou des banquiers, dont quelques-uns 
sont à la tête de maisons puissantes, comme il y en a en France dès 
celte époque (voir Lavisse, Hisl. de France, t. VIII. i, page aSi), ou 
des personnes de moindre importance pratiquant la vente à crédit ou 
le prêt proprement dit et offrant sans doute souvent moins de garanties 
morales. De là, de la part de Fénelon, certaines appréhensions que 
traduira plus tard (1711) la disposition suivante de ses Plans de 
gouvernement (VII) : « Commerce d'argent par usure, hors des 
banquiers nécessaires, sévèrement réprouvé. — Espèce de censure 
pour autoriser gain de vraie mercature, non gain d'usure. » Mais il 
songeait de plus à une création qui devait lui sembler particulière- 
ment propre à favoriser l'esprit d'entreprise en préservant le com- 
merçant de tout recours aux usuriers : c'est celle d'une « espèce de 



86 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

soient entre eux ', pour savoir si elles étoient équitables 
et fidèlement observées ; enfin les hasards des naufrages 
et les autres malheurs du commerce, pour prévenir la 
ruine des marchands, qui, par l'avidité du gain, entre- 
prennent souvent des choses qui sont au delà de leurs 
forces-. 

Ms. — 495 : S. : sont au-dessus de leurs forces. 



mont-de-piété" pour ceux qui voudront commercer et qui n'ont de 
quoi avancer » (Plans, VII). — Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait 
lieu de rechercher si les indications du texte ci-dessus peuvent avec 
quelque vraisemblance s'appliquer à un petit Etat grec de l'époque 
homérique. Toutefois le témoignage de l'Ecriture pouvait suffire à 
renseigner Fénelon sur la haute antiquité de la pratique du prêt à 
intérêt (Exode, XXII, 25; Lévitique, XXV, 36-87; Deuiéronome, 
XXIII, 20; etc.). Quant au monde grec et romain, les textes qui 
y attestent, au moins à l'époque classique, la même pratique et 
celle des opérations de banque sont en très grand nombre, sans 
parler même du témoignage des Évangiles (S. Mathieu, XXV, 27; 
S. Luc, XIX, 23), familier à Fénelon. 

1. Les sociétés commerciales sont l'objet du titre iv de l'Ordon- 
nance de 1673, qui règle les obligations des associés à l'égard des 
dettes de la société et la procédure en cas de contestation entre les 
associés. Il ne semble pas que Fénelon soit revenu ailleurs sur ce sujet. 
Mais son sentiment est ici très clair : il voudrait voir ces sociétés, 
comme le commerce d'argent, soumises à une surveillance efficace 
et protectrice des droits de chacun contre les abus de quelques-uns. 

2. L'intention n'est pas très claire. Le titre vi du livre III de 
l'Ordonnance de la marine de 1681 autorise les assurances maritimes 
et en règle le fonctionnement; le titre vu est relatif aux avaries des 
bâtiments et à la répartition des dommages qu'elles entraînent. En 
1686 un édit avait autorisé l'établissement à Paris d'une compagnie 
d' « assurances et grosses aventures ». — Fénelon souhaiterait-il 
davantage et, pour protéger les marchands contre les risques du com- 
merce et de la navigation et contre les effets de leur propre impru- 
dence, songerait-il à leur imposer une sorte d'assurance obligatoire ? 

a. L'institution des monts de piété, destinés à rendre plus facile et moins 
onéreux le prêt sur gages, était connue sous Louis XIIL La création offi- 
cielle de ces établissements dans certaines villes date d'un édit de la première 
année du règne de Louis XIV (i643). 



DIXIÈME LIVRE 87 

Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les banque- 
routes', parce que celles qui sont exemptes de mauvaise 
foi ne le sont presque jamais de témérité. En même 
temps il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé 5oo 
de ne faire ^jamais banqueroute: il établit des magistrats' 

Ms. — ^197 : F. : punit sévèrement les banqueroutes, Fe. : toutes les ban- 
■queroutcs — 5oi : F. : jamais banqueroute. Les pri (? efface). Il établit... 



I. L'Ordonnance de iG/S est très sévère pour la banqueroute 
frauduleuse (titre xi, art. io-i3), qu'elle punit de la peine de mort. 
Mais elle n'édicle pas de pénalité contre la banqueroute simple, celle 
qui ne paraît impliquer que l'imprudence et l'infortune plutôt que 
la mauvaise foi, et, dans ce cas, il semble que l'on favorisât les arran- 
gements à l'amiable (voir Correspondance des contrôleurs généraux des 
finances avec les intendants généraux des provinces, publiée par De Bois- 
lisle, t. I — de i683 à 1699 — n» laGS)". Mai.s cette facilité paraît 
avoir conduit à bien des abus. Nous avons déjà cité (voir la note 
de la ligne 890 du livre III) la comédie satirique dcNolant de Fatou 
ville, le Banqueroutier (^ïÇ)8~j) , qui est la mise en scène d'un véritable art 
de faire banqueroute. En fait les banqueroutes étaient fréquentes et 
certaines d'entre elles pouvaient entraîner la ruine d'un grand nom- 
bre de familles (Voir Correspondance des contrôleurs, t. 1, n"^ i5i, 
58i, 1203, 1287, i6i4)- De là sans doute la sévérité de Fénelon. 

a. Il fit... pour faire en sorte... ou en faire... Rédaction un peu 
négligée. 

3. Les contestations commerciales rcssortissaient de la juridiction 
des consuls, dont l'Ordonnance de 1673 fixe les attributions (titre xii). 
Mais il ne semble pas que ce soit à eux que Fénelon fasse ici allu- 
sion, non plus qu'axix deux assemblées qu'il proposera dans ses 
Plans de gouvernement (vu et additions), le « Bureau de commer- 
çants, que les Etats généraux et particuliers, aussi bien que le Conseil 
du roi, consultent sur toutes les dispositions générales « et, au-des- 
sus, comme organe suprême, le « Conseil de commerce et de police 
du royaume, dont le rapport « doit être « toujours porté au Con- 
seil d'Etat, où le roi est présent ». Il paraît penser ici moins à une 
juridiction ou à une assemblée consultative qu'à une sorte de « cen- 
sure » (voir ci-dessus, note de la ligne ^90) chargée, non de répri- 
mer, mais de prévenir les délits et les imprudences, et dont il ne 
parlera pas expressément dans les Plans de gouvernement. 

a. Pour les textes de lois cités dans cette note, dans les précédentes et dans 
les suivantes, voir Isambert, Becueil des anciennes lois françaises. 



88 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

à qui les marchands rendoient compte de leurs effets*, 
de leurs profits, de leur dépense et de leurs entreprises. 
Il ne leur étoit jamais permis de risquer le bien d'autrui, 
et ils ne pouvoient même risquer que la moitié du leur-. 5oS 
De plus, ils faisoient en société les entreprises qu'ils ne 
pouvoient faire seuls ^, et la police de ces sociétés étoit 
inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui 
ne les suivroient pas. D'ailleurs, la liberté du commerce 
étoit entière^: bien loin de le gêner par des impôts, on 5io 

Ms. — 5o6 : F. : en société ce qu'ils ne pouvoient..., Fc. : en société les 
entreprises qu'ils ne pouvoient 



1. Effets ou effets mobiliers, terme de jurisprudence commerciale 
qui est usuel pour désigner l'avoir mobilier. — L'Ordonnance du 
commerce de 1678 (titre m) astreint le commerçant à une compta- 
bilité régulière. Mais elle énumère les cas (succession, dissolution de 
société) en dehors desquels il ne peut être tenu de la produire. On 
voit que cette réserve de la loi n'est pas approuvée par Fénelon, qui 
n'hésite pas, dans un intérêt de moralité, à confier à l'État une mis- 
sion de surveillance et à autoriser son intrusion dans les affaires pri- 
vées du citoyen. 

2. C'est là, semble-t-il, une pure vue de Fénelon, qui n'a et n'avait 
pas d'analogue dans la législation réelle. Elle suppose encore l'ingé- 
rence de l'Etat dans la fortune des particuliers. 

3. La longue Ordonnance de 1629 {Code Michau) contenait (§ ^29) 
une exhortation à la fondation de compagnies et de sociétés de com- 
merce et de navigation. Colbort en favorisa la création pour l'éta- 
blissement des manufactures. On connaît également celles qu'il essaya 
de soutenir par une protection active pour le grand commerce mari- 
time et dont aucune ne prospéra, celles des Indes orientales (i664- 
1718), des Indes occidentales (166^-1674), du Nord (1669-1672), du 
Levant (1670-1690). Plus récemment Fénelon avait vu se fonder 
celles d'Acadie (i683), de Guinée (i685), d'Afrique (1690), de la 
Chine (1698). Mais il n'est pas vraisemblable qu'il fût partisan d'en- 
treprises protégées par l'Etat ou dans lesquelles l'Etat eût une part 
(voir livre III, ligne 891 et suiv.). 

4. Cette phrase risque de faire sourire après tout ce qui précède. 
Mais la liberté dont Fénelon veut parler est la liberté des échanges ; 
c'est le système qui s'oppose au système protecteur, frappant les impor- 
tations de taxes spéciales. On voit en effet par les lignes qui suivent 



DIXIÈME LIVRE 89 

promettoit une récompense à tous les marchands qui 
pourroient attirer à Salente le commerce de quelque 
nouvelle nation. 

Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes 
parts. Le commerce de cette ville étoit semblable au flux 
et reflux de la mer'. Les trésors y entroient comme les 
flots viennent l'un sur l'autre^. Tout y étoit apporté et 
tout en sortoit librement. Tout ce qui entroit était utile' ; 
tout ce qui sortoit laissoit, en sortant, d'autres richesses 

Ms. — 5i3 : F. : pourroient attirer le commerce de quelque nouvelle 
nation. Pour le dedans de la ville (329), Fc. : (^Commc le texte, sauf [5i6 
delà mer. Tout y étoit (5 1 7) ; 337 ; cicindre ses feux se croynit (^2 mots effacés) 
vivoit paisible ot en sûreté]), Fc' . : (Comme le texte, sauf [027 : vivoit pai- 
sible et en sûreté]), P. : (Le texte). S,: (Comme le texte, sauf [5i5 : au flux 
et au redux; 5i6 : comme les flots l'un sur l'autre; Sig : laissoit d'autres 
richesses]), Sf . : (Comme le texte). 

V (5i5) suit S.; — (337) suit Fc . 

qiio, bien loin de « gôner « cos importations, il souhaite au contraire 
qu'on les encourage. On a déjà lu plus haut (livre III, lignes 879 
et 4 10 et suiv.) un passage inspiré de la même doctrine. On la re- 
trouvera encore dans les Plans de gouvernement (VII): « Liberté,.. 
Délibérer, dans les Etals généraux et particuliers, s'il faut abandonner 
les droits d'entrée et de sortie du royaunne. France assez riche si elle 
vend bien ses blés, huiles, vins, toiles, etc. Ce qu'elle achètera des 
Anglois et Ilollandois sont épiceries et curiosités nullement compa- 
rables : laisser liberté. » Même préoccupation dans le questionnaire 
de Beauvillicrs (voir ci-dessus la note de la ligne 4/5), art. 82 : 
« Abords d'étrangers ; commodité ou incommodité de leur com- 
merce. Qu'est-ce qui les gône ? Qu'est-ce qui pourroit faciliter 
et augmenter leur négoce?... » Fidèle aux enseignements de son 
maître, le duc de Bourgogne, dans ses Projets de gouvernement, tels 
qu'ils sont exposés dans le Mémoire attribué à Saint-Simon, aurait 
aussi regardé « l'entière liberté dans le commerce » comme « l'unique 
maxime « qui pût « le ressusciter en France et le faire refleurir ». 

1. Voir la ligne Sôg du livre IV, et la note. 

2. « Comme l'onde est poussée par l'onde... « (Ovide, M<''(am., 
XV, 181). 

Vt unda impellitur unda. 

3. Pour bien comprendre celte indication, on en rapprochera la 
prohibition marquée ci-dessous, lignes 53i-532. 



go LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

en sa place'. La justice sévère présidoit dans le port au 520 
milieu de tant de nations. La franchise, la bonne foi, la 
candeur sembloient, du haut de ces superbes" tours, 
appeler les marchands des terres les plus éloignées : cha- 
cun de ces marchands, soit qu'il vînt des rives orientales 
où le soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu'il 525 
fût parti de cette grande mer où le soleil, lassé de son 
cours, va éteindre ses feux^, vi voit paisiblement en sûreté 
dans Salente comme dans sa patrie*. 

Pour le dedans de la ville % Mentor visita tous les ma- 
gasins, toutes les boutiques d'artisans et toutes les places 530 
publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays 
étrangers qui pouvoient introduire le luxe et la mollesse®. 

Ms. — 529 : F. : le dedans de la ville, i7 (effacé) Mentor.... — 53 1 ; S. : 
marchandises des pays. 



I. Voir ci-dessus ligne 70 et la note. 

3. Voir la ligne Sgô du livre II, et la note. 

3. Entendez (lignes 52/I-527) : qu'il vînt de l'Est ou de l'Ouest, 
de la Phénicie ou de l'Océan Atlantique. 

4. Il ne s'agit ici, semble-t-il, que du séjour temporaire des étran- 
gers, et le questionnaire de Beauvilliers (art. Sa), que nous venons 
de citer (note de la ligne 5io), fait voir que ce ministre n'était pas 
moins que Fénelon disposé à le favoriser. Mais leur sentiment tou- 
chant même l'établissement définitif des étrangers n'était pas diffé- 
rent : l'article 34 du questionnaire est relatif au « nombre des étran- 
gers qui y (dans les ports) sont habitués « ; — et Fénelon, dans ses 
Plans de gouvernement. II (vi, additions) conseillera de « permettre à 
tout étranger de venir habiter en France et y jouir de tous [es privi- 
lèges des naturels et régnicoles, en déclarant son intention au greffe 
du bailliage royal, sur le certificat de vie et de mœurs qu'il appor- 
tcroit et le serment qu'il prêteroit, etc., le tout sans frais. » 

5. « Tout ce qui suit est une leçon admirable qui sert en même temps 
de critique au luxe que Louis XIV a introduit à Paris et à la Cour. Ce 
prince a toujours aimé le faste et a porté la magnificence plus loin qu'aucun 
de ses prédécesseurs. » (/?. 171g.) 

6. Unique restriction de Fénelon à la liberté des échanges. Cf. 
ci-dessous (note de la ligne 682) le sentiment du duc de Bourgogne 
lui-môme sur les industries de luxe. 



DIXIÈME LIVRE 91 

Il régla les habits, la nourriture, les meubles, la gran- 
deur et l'ornement des maisons, pour toutes les condi- 
tions différentes '. Il bannit tous les ornements d'or et ^^S 
d'argent, et il dit à Idoménée : 

« Je ne connois qu'un seul moyen pour rendre votre 
peuple modeste dans sa dépense, c'est que voys lui en 
donniez vous-même l'exemple-. 11 est nécessaire que vous 



Ms. — 538 : F. : lui en doniiie/. l'exeinple, Fc. : lui en donniez vous-même 
l'exemple. 



1. On va voir(5G7-652) le développement de cette indication. Mais 
il apparaît dès ici que Fcnelon accepte et souhaite même l'interven- 
tion de l'Etat pour la réglementation ou même la proscription du luxe. 
On lira dans ses Pluns de gouvernement (II, 11 et vu) : « Lois somp- 
tuaires comme les Romains Lois somptiiaires pour chaque con- 
dition. On ruine (/es) nobles pour enrichir les marciiands par le 
luxe. On corrompt parce luxe les mœurs do toute la nation. Ce luxe 
est plus pernicieux que le prolit des modes n'est utile. » Mais l'idée 
mdme de cette législation répressive devait moins surprendre l'opinion 
contemporaine qu'elle ne ferait de nos jours. L'autorité publique n'avait 
pas, au xvir" siècle, renoncé à intervenir pour borner le luxe et les dépen- 
ses des particuliers : on ne compte pas, durant les règnes de Louis XIII 
et de Louis XIV, moins de douze actes législatifs partiellement ou 
intégralement consacrés à cet objet (voir Isambert, Recueil général des 
anciennes lois françaises). L'idée de loi somptuaire est si peu étran- 
gère à l'esprit d'alors que le penseur le plus libre de ce temps, 
Bayle, l'admet tout naturellement, au moment même oii, dans un 
passage célèbre (CXXIV) de la Continuation des Pensées diverses [sur 
la Comète], il se fait, du point de vue de l'économie politique, 
l'apologiste d'un « luxe modéré ». Il a, dit-il (170^), « de grands 
usages dans une république : il fait circuler l'argent; il fait subsister 
le petit peuple. S'il devient excessif et redoutable, vos descendants y 
pourvoiront par de bonnes lois somptuaircs : alors comme alors; lais- 
sez le soin de l'avenir à qui il appartiendra; songez à l'opulence du 
temps présent. « 

2. L'article H de l'Examen de conscience traitera tout entier « de 
l'exemple qu'un prince doit à ses sujets >>, et l'un de ses alinéas (xii) 
de la répression du luxe et des dépenses : « Le seul moyen d'arrêter 
tout court le luxe est de donner vous-même l'exemple que saint Louis 



02 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

ayez une certaine majesté dans votre extérieur ; mais votre sio 
autorité sera assez marquée par vos gardes et par les 
principaux officiers' qui vous environnent. Contentez- 
vous d'un habit de laine très fine, teinte en pourpre ; que 
les principaux de l'Etat, après vous, soient vêtus de la 
même laine, et que toute la différence ne consiste que 545 
dans la couleur et dans une légère broderie d'or-, que 
vous aurez sur le bord de votre habit. Les diff^érentes 
couleurs serviront à distinguer les diff"é rentes conditions, 
sans avoir ^ besoin ni d'or, ni d'argent, ni de pierreries. 

« Réglez les conditions par la naissance. Mettez au 55o 
premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et 
plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des 
emplois seront assez contents de venir après ces anciennes 
et illustres familles^, qui sont dans une si longue posses- 



Ms. — 543 : F. : teinte de pourpre, Fc. : teinte en pourpre. — 545 : F. : 
que dans la couleur. Les différentes couleurs..., Fc. : (Le texte). — 649: F. : 
ni de pierreries. Les personnes du premier rang (567), Fc. : {Comme le texte, 
sauf [554 : possession des honneurs. Les hommes seront assez (2 mots effacés) 
qni n'ont pas...; 557 : à se méconnoître et que vous donniez des louanges 
à leur modération. La distinction...; 564 : des couronnes, des statues]), Fc' . : 
{Comme Fc, sauf [557 ^' ^^'■* '■ '^o'"'"^ '« texte]), P. : {Comme le texte, sauf 
554 : possession des honneurs]), PeS. : {Le texte). 



donnoit d'une grande simplicité.... L'exemple seul peut redresser les 
mœurs de toute la nation.... Encore une fois, telle est la force de 
l'exemple du prince : lui seul peut, par sa modération, ramener au 
bon sens ses propres peuples et les peuples voisins. Puisqu'il le peut, 
il le doit sans doute : l'avez-vous fait ? « 

1. Voir la ligne 169 du livre II, et la note. 

2. Légère : car l'interdiction des passementeries et des broderies 
d'or et d'argent est précisément l'un des objets les plus fréquents des 
ordonnances touchant le luxe rendues au cours du xvii^ siècle. 

3. Sur cette construction, voir ci-dessus la note de la ligne 89. 

4. On voit que Fénelon ne reconnaît pas seulement une noblesse 
de naissance, mais une hiérarchie naturelle dans cette noblesse : il 
distingue de tous les autres rangs une haute noblesse, fondée sur 
l'ancienneté de son origine, et dont il met les membres au-dessus des 



f 



DIXIÈME LIVRE gS 

sion des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas : 
la même noblesse leur céderont sans peine, pourvu que 
vous ne les accoutumiez point à se méconnoître dans une 
trop prompte et trop haute fortune' et que vous donniez 

hommes mômes qui sont charges par le roi, en raison de leur mérite, 
des emplois les plus considérables. C'est la doctrine qu'on trouvera 
développée et défendue ça et là dans les Mémoires et dans les autres 
écrits de Saint-Simon, dénonçant incessamment, avec son àpreté cou- 
tumicrc, le parti pris du roi d'abaisser la noblesse, sans distinction de 
rang, devant les hommes de naissance nulle ou médiocre dont il lui a 
plu do faire ses ministres, et souvent de confirmer leurs fils dans les 
mômes charges. Voir notamment Mémoires, édit. De Boislisle, tome 
XXI, pages !i8i-!x8i; tome XXII, SaA-SaS; tome XXVIII, io6 et 
suiv. ; et, pour les renvois aux autres ouvrages ou les citations carac- 
téristiques qui en sont tirées, l'appendice I du tome V de la môme 
édition des Mémoires, pages 4^9-452. Quant à Fénelon lui-môme, il 
reprendra, dans ses Plans de gouvernement (V), cette distinction de 
la « haute noblesse » et des « moindres nobles », des « maisons dis- 
tinguées par leur éclat, par leur ancienneté sans origine connue » et do 
la « bonne noblesse inférieure «. Rappelons d'ailleurs que ces Plans 
remplacent les ministres par des conseils, abolissent toute « survi- 
vance des charges » et, laissant subsister le chancelier, « chef du 
tiers état », le ramènent à un « moindre rang, comme autrefois ». 
I. Môme doctrine et dans l'Examen de conscience, qui est posté- 
rieur, et dans la Lettre à Louis XIV, qui est antérieure de quel- 
ques années au Télémaque. « Les récompenses que le prince donne à 
ceux qui servent sous lui l'Etat doivent toujours Ravoir certaines 
bornes. Il n'est pas permis de leur donner des fortunes qui surpas- 
sent celle des gens de la plus haute considération... Un ministre, 
quelques services qu'il ait rendus, ne doit point parvenir tout à coup 
à des biens immenses, pendant que les peuples souffrent et que les 
princes et seigneurs du premier rang sont nécessiteux » (^Examen 
de conscience, XVII). — « Depuis environ trente ans, vos principaux 
ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de 
l'État pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui est 
devenue la leur, parce qu'elle éloit en leurs mains — Ils ont bien 
montré au public leur puissance et on ne l'a que trop sentie. Ils ont 
été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont 
connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'État, 
ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, 
que d'anéantir tout ce qui leur résistoit » (^Lettre à Louis XIV). — 



gH LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

des louanges à la modération de ceux qui seront modestes 
dans la prospérité. La distinction la moins exposée à l'en- 5(iu 
vie est celle qui vient d'une longue suite d'ancêtres'. 
Pour la vertu, elle sera assez excitée et on aura assez 
d'empressement à servir l'Etat, pourvu que vous donniez 
des couronnes et des statues aux belles actions^ et que 
ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de j65 
ceux qui les auront faites^. 

Les personnes du premier rang après vous * seront 

Ms. — 567 ; F. : Les personnes du premier rang, après vous, seront 
vêtues de blanc et auront au doigt un anneau d'or. Ceux du second rang 
seront vêtus de bleu, les troisièmes de vert, les quatrièmes, d'un jaune.... 
(674), Fc.: ...vêtues de blanc, avec une frange d'argent au bas de leur 
habit et ils auront au doigt un anneau d'or et au cou une médaille d'or 



Quant à Saint-Simon, sur les « usurpations » des « secrétaires d'État » 
et de leurs « commis », il est intarissable : voir notamment Mémoires, 
édit. De Boislisle, tome IV, page 89; tome VI, page 1 26 et suiv. ; tome 
XXVIII, page 40 et suiv. ; et Projets de gouvernement du duc de Bour- 
gogne, pages 72 (^Secrétaires d'État) et 189 (^Second ordre). 

1 . Sans doute parce qu'elle n'est sujette ni à contestation, ni à 
compétition. Mais Fénelon n'a nulle part développé cette pensée, ni 
essayé d'établir explicitement, en faveur de la noblesse, une légiti- 
mité qui n'était pas discutée en principe. 

2. Les statues (voir, ci-après, lignes 670-670) peuvent s'entendre 
du monde ancien et du monde moderne. Les couronnes n'ont été 
employées comme récompense que dans l'antiquité grecque et l'anti- 
quité romaine. Mais Fénelon, sans doute, prend le mot comme un 
symbole des distinctions diverses qui peuvent être accordées par le 
roi, qu'il mentionnera en partie dans ses Plans de gouvernement (y) 
ou dont il est question dans le mémoire attribué à Saint-Simon 
sur les Projets de gouvernement du duc de Bourgogne (pages iSg-iSa): 
admission dans les ordres honorifiques, Saint-Esprit, Saint-Michel, 
Saint-Louis, collation de titres (voir la note suivante) et de privilèges 
honorifiques ou efi'ectifs). 

3. Par cette indication, Fénelon, en même temps qu'il attribue 
une récompense enviable aux grands services rendus à l'État, écarte 
l'idée d'une élévation subite au rang de la plus haute noblesse (voir, 
ci-dessus, ligne 558 et la note. 

4. Tout le développement qui va venir est sans doute de pure uto- 



DIXIÈME LIVRE 9& 

vêtues de blanc, avec une frange d'or au bas de leurs 
habits. Ils' auront au doigt un anneau d'or, et au cou une 

avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de bleu avec une 
frange d'argent et sans anneau et sans médaille ; les troisièmes de vert, sans 
anneau et sans frange, mais avec une petite nicdaillo d'argent où votre por- 
trait sera gravé, qui pendra à leur cou; les quatrièmes, d'un jaune..., 
(674), Fc' . : (^Comme le texte, sauf (568 : de leur habit ; 678 : avec la médaille 
d'argent; les quatrièmes....]), P {Comme le texte, sau/ [568: de leur habit]), 
Pci). ; {Le texte). 
V (578) suit Fc. 



pie. Ici encore cependant il convient de rappeler l'imporlancc qu'un 
autre réformateur, également de l'entourage du duc de Bourgogne, 
et qui, sur bien des points, partage les sentiments de Fénelon, Saint- 
Simon, attache au costume considéré comme signe distinctif de la 
condition (voir notamment, avec le commentaire de l'éditeur, 
Mémoires, édit. De Boislislo, tome IV, pages 9 et 89, tome XI, 
page 34*'), tome WVIII, page Ito; voir aussi Projets de gouverne- 
ment du duc de Bourgoçjne, pages 78 et i55). — La division en sept 
classes paraît appartenir en propre à Fénelon : Platon, dans sa Répu- 
blique (III) n'en distingue que trois, celle des hommes de métier, 
celle des guerriers, celle des magistrats. De même la constitution 
de la société française ne comporte oITîciellement que trois ordres : 
mais, d'une part, Fénelon lui-même, nous l'avons dit (voir ci-dessus 
la note de la ligne 554), établit ou constate une hiérarchie jusque 
dans les rangs de la noblesse; et, d'autre part, des différences de fait 
ne pouvaient pas ne pas èlre recoimues entre les diverses classes 
qui composaient le Tiers-Etat, magistrats, bourgeois, artisans, menu 
peuple. 11 est probable que c'est à ces distinctions réelles que 
correspond, sans qu'il soit besoin de rechercher une plus grande 
précision, la classilication de Fénelon. — Sur les effets d'ailleurs 
qu'il attend de ses proscriptions, voir ci-dessous lignes 579-591 et 
la note de la ligne 580. 

I. Ils représente les personnes, syllepse tout à fait usuelle au 
xvu*' siècle: La Bruyère va jusqu'à écrire, dans sa quatrième édition 
des Caractères (1687) : « Les personnes d'esprit ont en eux les 
semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur 
est nouveau : ils admirent peu, ils approuvent. » {Des ouvrages de 
l'esprit.) Mais il faut ajouter que l'Académie française, dans ses 
Observations (170^) sur les Remarques de Vaugclas, sans proscrire 
absolument cette manière de parler, que ce dernier (16^7) approu- 
vait nettement, ne la tolère plus qu'avec certaines précautions (voir 
les Remarques, édit. Ghassang, tome I, page 63). 



96 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second rang 670 
seront vêtus de bleu : ils porteront une frange d'argent, 
avec l'anneau, et point de médaille ; les troisièmes, de 
vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille ; 
les quatrièmes, d'un jaune d'aurore ; les cinquièmes, d'un 
rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de gris-de-lin ; et 575 
les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une 
couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits 
de sept conditions différentes pour les hommes libres. 
Tous les esclaves seront vêtus de gris-brun. Ainsi, 
sans aucune dépense, chacun sera distingué suivant 380 
sa condition', et on bannira de Salente tous les arts 
qui ne servent qu'à entretenir le faste ^. Tous les arti- 



Ms. — 076 : F. : les derniers du peuple, de brun (effacé) d'une couleur. 
— 677 : S. : les habits des sept conditions. — 58o : S. : distingué selon. 
Se. : distinarué suivant. 



1. La confusion des conditions sociales et les dépenses ruineuses 
qu'elle entraîne sont un des traits de la société de la fin du xvii" 
siècle qxii ont le plus frappé l'opinion contemporaine. On en trou- 
verait aisément la preuve chez La Bniyère (voir surtout De la Ville, 
a 2), dans les comédies de Dancourt (la Mme Patin du Chevalier à la 
mode, les héroïnes des Bourgeoises de qualité, le Grimaudin des Vacan- 
ces, etc.), chez les prédicateurs (voir une citation d'un sermon du 
P. De La Rue et d'autres références intéressantes dans ^laurice 
Lange, La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales, 
I, viii). Fénelon lui-même, dans son Sermon pour la fête de l'Epipha- 
nie (i685), dénonçait avec une extrême véhémence ce qu'il regardait 
comme un si grand mal : « Les conditions, disait-il, sont confondues : 
le faste s'appelle politesse; la plus folle vanité, une bienséance... Ce 
qui étoit d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, 
il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus mé- 
diocres. » 

2. Fénelon, en traçant ses Plans de gouvernement pour la France, 
sera un peu moins sévère que Mentor pour Salente. Il se préoccupera 
surtout de mettre le roi en garde contre les dépenses excessives que 
l'on couvre du prétexte qu'il faut protéger les arts; mais il ne proscrira 
pas absolument ces derniers, pourvu que ce ne soit pas le roi qui les 



I 



DIXIÈME LIVRE 97 

sans ' qui seroient employés à ces arts pernicieux servi- 
ront ou aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre, 
ou au commerce, ou à l'agriculture. On ne souffrira ^^^ 
jamais' aucun changement, ni pour la nature des étoffes, 
ni pour la forme des habits : car il est indigne que des 



entretienne: « Retranchement, marqnera-l-il (II, 11), de tout ouvrage 
pour le roi : laisser fleurir les arts par les riches particuliers et par 
les étrangers », et encore (II, vu): « Arts à faire fleurir pour débiter, 
non au roi, jusqu'à ce qu'il ait payé ses dettes, mais aux étrangers 
et riches l'rançois. w II est à remarquer que l'élève de Féneion, le 
tluc de liourgogno, devait sur ce point, non seulement adopter les 
idées do son maître, mais pousser le rigorisme aussi loin que Men- 
tor : « Le luxe, disait-il", qui introduit les productions et les mar- 
chandises étrangères est nécessairement onéreux. Le moyen d'enrichir 
l'Ktat, c'est de fournir beaucoup à l'étranger et d'en tirer peu; c'est 
de lui fournir de l'industrie pour tirer de lui de la substance. Je ne 
voudrois pas néanmoins que l'on s'appliquât, comme font certaines 
nations, à perfectionner des objets frivoles et de pur luxe, qui sont 
proscrite dans le pays, pour les faire passer aux autres peuples. Pour- 
quoi tendre des pièges à nos voisins en les invitant à donner dans un 
écueil dont nous avons soin de nous garantir nous-mêmes ? Lfs arti- 
sans seroient employés bien plus utilement sans doute à la culture des 
terres, au défrichement des landes et dans les manufactures. » 

1 . Le molart s'applique, nous le savons (voir ligne gS du livre II), 
à la fois aux arts mécaniques et aux beaux-arts. La distinction entre 
les uns et les autres ne se fera guère qu'au xviiie siècle : Diderot, 
dans l'article Aride V Encyclopédie (i-ôi), la consacre en la regret- 
tant. De même c'est au xvin« siècle qu'on a distingué ['artisan et 
l'artiste : le Dictionnaire tle l'Académie ne donne à ce dernier mot le 
sens dans lequel nous l'employons aujourd'hui qu'à partir de l'édi- 
tion de I 762. 

a. « Ceci est une critique des modes qui se sont surtout introduites 
sous le rcgne de Louis XIV. On ne trouve point, dans tout le reste de 
l'histuirt de France, tant de chamjemenls à cet égard qu'il en est arrivé 
seulement pendant la jeunesse du roi. » (/î. lyig.) — On voit ici le 
nouvel avantage que Féneion se promet de ses prescriptions relatives 

a. Cité par P. Mesnard dans son édition des Projets de goavernemer.t du 
duc de Bourgogne, mémoire attribué au duc de .'<ainl-Simon, page aig. d'après 
la Vie du 'laupkin, père de Louis W, de l'abbé Proyart (1777), qui rap- 
portait lui-même ce texte d'après les papiers qui lui avaient été commu- 
Tiiqurf p.nr Maric-Josèphc dc Saxe, veuve du dauphin, père de Louis .VVI. 

TKt t'xlAQlE. II 



q8 les aventures de télémaque 

hommes, destinés à une vie sérieuse et noble, s'amusent 
à inventer des parures affectées, ni qu'ils permettent que 
leurs femmes, à qui ces amusements seroient moins hon- 
teux, tombent jamais dans cet excès. » 

Mentor, semblable à un habile jardinier, qui retranche 
dans ses arbres fruitiers le bois inutile*, tâchoit ainsi de 

Ms. — 091 ; F. : tombent dans cet excès. Mentor régla de même (SgS). 

FcP. : {Comme le texte, sauf [SgS : tàchoit de retrancher]), PcS. : (Le texte), 
Se. : (Le texte, sauf [BgS : le bois superflu, tàchoit ainsi de retrancher le 
faste inutile qui corrompoit]), Se . : (Le texte, sauf [5g3 : le bois inutile, 
tàchoit ainsi de retrancher le faste qui corrompoit]). 



au costume des diverses conditions : ce costume participera de la 
fixité de ces conditions elles-mêmes. Dès lors on n'aura plus à redou- 
ter ces abus de la mode que Fénelon n'a jamais cessé de déplorer 
et de condamner non seulement comme frivoles, mais comme rui- 
neux et, par là même, comme dangereux pour les mœurs ; « La 
mode, dit-il dans le Sei'inon pour la fête de l'Epiphanie, si ruineuse par 
son inconstance et ses excès capricieux, est une loi tyranique à 
laquelle on sacrifie toutes les autres : le dernier devoir est celui de 
paver ses dettes. » Deux ans plus tard, dans un chapitre de l'Édu- 
cation des filles (1687) sur la vanité de la beauté et des ajustements : 
« Ces excès vont encore plus loin dans notre nation, dit-il, qu'en 
loute autre; l'humeur changeante qui règne parmi nous cause une 
variété continuelle de modes; ainsi on ajoute à l'amour des ajus- 
tements celui de la nouveauté — Ces deux folies mises ensemble 
renversent les bornes des conditions et dérèglent toutes les mœurs. 
Dès qu'il n'y a plus de règle pour les habits et pour les meubles, il 
n'y en a plus d'effectives pour les conditions. » Enfin dans l'Examen 
de conscience sur les devoirs de la royauté (XII): « Avez-vous eu soin, 
demande-t-il au prince, de réprimer le luxe et d'arrêter l'incons- 
tance ruineuse des modes ? C'est ce qui corrompt la plupart des 
femmes; elles se jettent, à la cour, dans des dépenses qu'elles ne 
peuvent soutenir sans crime.... N'avez-vous point souffert que les 
personnes les plus vaines et les plus prodigues aient inventé de 
nouvelles modes pour augmenter les dépenses ?» — On rappro- 
chera de tous ces développements de Fénelon celui qu'avant lui 
l'abbé Fleury avait également consacré (1681) dans ses Mœurs des 
Israélites (II, vi) aux abus de la mode. 

I. Souvenir probable de la fable de La Fontaine le Philosoplie 
sr)'the, qui, publiée en i685, fut insérée dans le nouveau (le Xlje) 



DIXIÈME LIVRE 99 

retrancher le faste inutile qui corrompoit les mœurs : 
il ramenoit toutes choses à une noble et frugale simpli- bi/i 
cité. Il régla de même la nourriture des citoyens et des 
esclaves*. 

« Quelle honte, disoit-il, que les hommes les plus 
élevés fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, 
par lesquels ils amollissent leurs âmes et ruinent insen- 600 
siblcment la santé de leur corps ! Ils doivent faire con- 
sister leur bonheur dans leur modération, dans leur 
autorité pour faire ^ du bien aux autres hommes, et dans 
la réputation que leurs bonnes actions doivent leur pro- 
curer. La sobriété rend la nourriture la plus simple très Go5 
agréable. C'est elle qui donne, avec la santé la plus vigou- 
reuse, les plaisirs les plus purs et les plus constants'. Il 
faut donc borner vos repas aux viandes* les meilleures, 
mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est un art pour 

Mp. — Goi) : FP. : amollissent leur âme, Pc. : leurs àmcs. — Cm : S. : 
la santé de leurs corps. — 608 : F. : donc se (effacé) borner vos repas. 
V (Coi) suit 6', 



livre que le fabuliste fit imprimer on iGgS cl qu'il dédia au duc de 
Bourgogne. La l'ontaine y peint un sage, 

qui, la serpe à la main, 

De ses arbres à fruit rctranchoit l'inutile, 

Ëbranchoit, émondoit, ôtoitceci, cola. 

1 . Il ne semble pas qu'aucune disposition légale du temps de 
Louis XIV ait réglementé le luxe de la table. On en peut signaler 
une sous Louis XIII (ordonnance de janvier 1629, § i34). Mais 
Fénclon lui-même avouait que « la table des particuliers, est ce que 
l'autorité publique peut moins régler : chacun choisit selon son 
argent, ou plutôt sans argent, selon son ambition et sa vanité » (Edu- 
cation des JlUes, X). 

2. Voir la note de la ligne 3 du livre III. 

3. Inspiré de Platon (République, III, ^o5). 

^. Viandes, du bas latin vivenda, a eu le sens de ce mot, celui do 
vivres en général : les exemples en sont, au xvii« siècle, très fréquents 
(voir, ici môme, livre XIV, ligne 626). Mais ce sens a eu une ten- 
dance à se restreindre, et, au milieu du xviii* siècle, Voltaire 



100 LES AVENTURES DE TELÉMAQUE ' 

empoisonner les hommes, que celui d'irriter leur appétit' Oio 
au delà de leur vrai besoin. » 

Idoménée comprit bien qu'il avoit eu tort de laisser 
les habitants de sa nouvelle ville amollir et corrompre 
leurs mœurs, en violant toutes les lois de Minos" sur la 
sobriété; mais le sage Mentor lui fit remarquer que les Oiâ 
lois mêmes, quoique renouvelées, seroient inutiles, si 
l'exemple du roi ne leur donnoit une autorité qui ne 
pouvoit venir d'ailleurs^. Aussitôt Idoménée régla sa table, 
où il n'admit que du pain excellent, du vin du pays, qui 
est fort et agréable, mais en fort petite quantité*, avec oao 
des viandes simples, telles qu'il en mangeoit avec les 
autres Grecs au siège de Troie ^ Personne n'osa se plain- 
dre d'une règle que le roi s'imposoit lui-même : et chacun 

Ms. — 610 : F. : que celui de les (2 mots cjfacés) d'irriter leur appétit.... 

— 612 : F.: Idoménée qui (efface^ comprit — 61 4 : F.: sur la sobriété; 

on se réduisit sans peine à deux repas par jour (10 mots effacés"); mais le 

sage — G16 : F.: si l'exemple et l'autorité (3 mots effacés) du roi.... — 

t)2i : F.: des viandes telles (^efface) simples. 



constate (^Dictionnaire philosophique, au mot Viande) qu'il ne s'em- 
ploie plus guère que pour désigner la chair des animaux. Il semble 
bien, d'après ce qui est dit plus bas, lignes 621-622, que ce soit 
dans ce sens restreint que Fénelon l'emploie ici même, comme il 
l'a employé déjà d'ailleurs au livre I, ligne 178 et au livre VU, 
ligne i56. 

I. Le Dictionnaire de l'Académie (169/1) définit précisément le 
ragoût : « Mets apprêté pour irriter le goût, pour exciter l'appétit. » 

3. Voir livre V, lignes 46 et suiv. et 69 et suiv. 

3. Voir la note de la ligne SSg et ce fragment encore du même 
alinéa de VExamen de conscience : « L'avez-vous donné en tout, cet 
exemple si nécessaire .►• Il ne suffit pas de le donner en habits; il faut 
le donner en meubles, en équipages, en tables, en bâtiments. » 

k. Voir livre VU, lignes 681-686. 

5. Simples, grillées ou rôties, sans ragoût. Ainsi mangent les héros 
d'Homère (voir, entre autres passages, Iliade, IX, 206-217, Odyssée, 
XIV, 75-77). Platon en faisait déjà expressément la remarque (Répu- 
blique, m, 4o4, c). 



DIXIEME LIVRE lOI 

se corrigea ainsi de la profusion et de la délicatesse 
où l'on commençoit à se plonger pour les repas. OaS 

Mentor retrancha ensuite la musique molle et effémi- 
née, qui corrompoit toute la jeunesse'. 11 ne condamna 

Ms. — 636 : F.: retrancha aussi la musique, Fc. : retrancha ensuite.... 
— 6a6 : F. : et cflcminée, auss (effacé) qvii corrompoit.... — 627 : F. : Il 
ne condamna pas moins un (effaci') la musique bachique, P. : (^Comme F., 
moins le mot effacé), Pc. : {Le texte). 

V {&2/i) : se corrigea de la profusion. 



I. « Jamais prince n'eut une musique plus excellente que Louis XIV. 
Aussi n'y eul-il jamais de cour plus corrompue que la sienne. On sait que 
ce prince ne s'endormoil jamais qu'au son d'une douce symphonie qui 
xHoil dans son anlicliambrc. « (/?. i/ig). Nous ignorons où l'éditeur 
(le 1719 a puisé celle dernière assertion; mais retenons celle do 
M. Lavissc {Histoire de France, lome VII, 11, page i38): « On pour- 
rait presque dire que Louis XIV vécut en musique. A table, à la 
chapelle, au jeu, en promenade, à la chasse, on campagne, il enten- 
dait ses violons; les soirs d'appartement, des actes d'opéras; les 
autres soirs, de petits concerts, où il chantait quelquefois. » — Quant 
à Fénclon, il a plusieurs fois exprimé, au sujet de la musique en 
général, son sentiment, inspiré de Platon (/?(ipu6/., III, 3g8 et suiv.) : 
« Pour la musique, dit-il dans VEducation des Jillcs (XII), on sait que 
les anciens croyoient que rien n'éloil plus pernicieux à une république 
bien policée que de laisser introduire \we mélodie efféminée : elle 
énerve les hommes, elle rend les âmes molles el voluptueuses ; les 
tons languissants et passionnés ne font tant de plaisir qu'à cause que 
l'âme s'y abandonne à l'attrait des sons jusqu'à s'y enivrer olie-méme. 
(^est pourquoi, à Sparte, les magistrats brisoient tous les instru- 
ments dont l'harmonie étoit trop délicieuse, et c'étoit là une de leurs 
plus importantes polices; c'est pourquoi Platon rejette sévèrement 
tous les tons délicieux qui entroiont dans la miisi([ue dc>s Asiatiques; 
à plus forte raison les chrélions, qui ne doivent jamais chercher le 
plaisir pour le seul plaisir, doivent-ils avoir en horreur ces divertisse- 
monts empoisonnés. » La même opinion se trouve encore exprimée 
dans le premier des Dialogues sur l'éloquence ; et Fénelon y reviendra 
ime dernière fois dans la Lettre à l'Académie (voir notre édition, 
pages iio et 8.'4). Mais, en parlant ici de la « musique molle et effémi- 
née qui corrompoit toute la jeunesse », il paraît évident qu'il songe à 
lOpéra, que le génie de Lulli (y 1687) avait mis si fort en faveur. 
Dans la discussion que suscita en iGg'i la Lettre d'un théologien sur 



I02 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

pas avec une moindre sévérité la musique bachique, qui 
n'enivre guère moins que le vin et qui produit des 
mœurs pleines d'emportement et d'impudence'. Il borna 03o 



la question de savoir si la comédie peut être permise ou doit être abso- 
lument défendue, lettre insérée, on le sait, par Boursault en tête 
d'une publication de ses Pièces de théâtre, et qui était d'un théatin 
italien, vivant en France, le P. Caffaro, l'opéra fut souvent mis en 
cause. Plus qu'à la tragédie et à la comédie, on lui reproche d'exciter 
les passions et de les exciter uniquement, car il ne chante que 
l'amour. Les textes pourraient être cités ici en grand nombre" : on 
renverra seulement à l'argumentation de Bossuct dans sa célèbre 
lettre au P. GafTaro du g mai i6g4 (Correspondance, édit. Urbain et 
Levesque, dans la Collection des Grands écrivains de la France, tome 
VI, pages 260-261) et aux vers de Boileau dans sa Satire X. Mais on 
voit que Fénelon touche là à une question tout actuelle et qui pouvait 
intéresser d'autant plus le duc de Bourgogne que ce prince aimait 
beaucoup la musique. « Il l'avoit, dit l'abbé Fleury (Portrait de 
Louis, duc de Bourgogne^, étudiée à fond, jusqu'à savoir la composi- 
tion. » 

I. Répandue dans le peuple, la chanson à boire, à la fin du xvii^ 
siècle, pénétrait dans des milieux plus "artistiques ou plus relevés. 
D'une part, elle tient une certaine place dans les comédies du temps, 
même dans celles du Théâtre Français, à plus forte raison dans celles 
du Théâtre Italien (fermé sur l'ordre du roi en 1697) et du Théâtre 
de la Foire ; et il n'est pas douteux que les vaudevilles insérés dans 
ces pièces ne contribuent à leur succès : les éditions qui devaient en 
être données au xviii<= siècle n'auraient pas été regardées comme com- 
plètes, si la musique de la partie chantée n'y eût été jointe *". D'autre 
part la chanson à boire est en vogue dans certaines sociétés liber- 
tines, dont la plus célèbre est celle qui se réunissait au Temple, chez 
le grand prieur de Vendôme. La Fontaine, qui y fréquentait, décrit, 
dans une lettre adressée (1689) au Duc de Vendôme, frère du maître 
de la maison, une nuit du Temple, où « l'on but vingt bouteilles » 
et qui se prolongea jusqu'à l'aurore : 

a. La note d'introduction à la Lettre an P. C'iffaro, rédigée par les éditeurs 
de la Correspondance de Bossuet cités ci-dessus, contient une bibliographie de 
la question dans son ensemble : et l'on trouvera quelques citations intéres- 
santes relatives à l'Opéra dans l'ouvrage de J. Ecorcheville, De Lulli à 
Bameau, Paris, 1906 (chap. m). 

5. Théâtre italien de Gherardi (1721) ; Théâtre de la foire de Lesage et de 
ses collaborateurs (1721 et suiv.) ; Théâtre de Dancourt (1760), etc. 



DIXIÈME LIVRE lo3 

toute la musique aux fêtes dans les temples, pour y chan- 
ter les louanges des dieux et des héros qui ont donné 
l'exemple des plus rares vertus. Il ne permit aussi que 
pour les temples ' les grands ornements d'architecture, 
tels que les colonnes, les frontons, les portiques" ; il donna (>^^ 
des modèles d'une architecture simple et gracieuse, pour 
faire, dans un médiocre' espace, une maison gaie et 

Ms. — ()Si : F. : dans les temples des dieux, pour y chanter les louanges 
des divinités et des héros, Fc. : (Comme le texte). — 682 : S. : donné les 
plus rares exemples de vertu. Il ne permit..., Se. : (Comme le texte). 



Jusqu'au point du jour on chanta. 
On but, on rit, on disputa. 

La vogue moncJaino dos chansons est si grande qu'un musicien et 
musicogra[)lio de renom, comme Sébastien de Brossard, qui est 
prêtre, maître de chapelle ;i Strasbourg, en attendant qu'il exerce 
(1700) la môme charge Ji la cathédrale de Mcaux, publie, de 169^ à 
i6g8, comme « un petit délassement de ses travaux sérieux pour 
l'Eglise », dit son éditeur, six livres d'airs scr/cux (entendez : chansons 
d'amour — et souvent fort libres) et à boire. — Quant aux excès de 
table dont Fcnelon associe 'l'idée à celle de la « musique bachique », 
on peut voir sur ce point le terrible témoignage de La Bruyère (De la 
cour, 7^) : « Celui-là chez eux (r/ier les jeunes gens de la cour) est sobre 
et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en 
ont fait le leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur goiH 
déjà éteint par des eaux-devic et par toutes les liqueurs les plus vio- 
lentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'cau-forle. » — 
Sur les « mœurs pleines d'emportement et d'impudence », qui sont 
l'effet de ces excès, les textes abondent ; Brunetière en a passe en 
revue quelques-uns dans le second chapitre de son étude sur la For- 
mation de l'idée de progrès (Études critiques, V). 

I . « Ceci est une critique de la somptuosité du château de Versailles, 
où le roi a prodigué des sommes immenses en vains ornements. » (R. 

i7'9') 

a. Cf. la phrase de La Bruyère (Des biens de fortune, 21) : « Sa 
demeure (celle du parvenu Périandre) est superbe : un dorique règne 
dans tous ses dehors ; ce n'est pas une porte, c'est un portique. Est- 
ce la maison d'un particulier ? Est-ce im temple ? Le peuple s'y 
trompe. » 

3. Voir ci-dessus, la note de la ligne iii. 



lo4 LES AVENTURES DE TELÉMAQUE 

commode pour une famille nombreuse', en sorte qu'elle 
fut tournée à un aspect sain, que les logements en fus- 
sent dégagés les uns des autres, que Tordre et la propreté eia 
s'y conservassent facilement et que l'entretien fût de peu 
de dépense^ Il voulut que chaque maison un peu consi- 
dérable eût un salon et un petit péristyle ^, avec de petites 
chambres pour toutes les personnes libres '*. Mais il défen- 



Ms. — 64i : F. : de peu de dépense. Ces modèles de maisons (646), FcP. : 
de peu de dépense. Ces divers modèles de maisons (646), Pc. : (Le texte, 
fau/ [642 : un peu considérable et (effacé) eût un salon et un périslyl (effacé) 
petit péristyle, mais (effacé) avec de petites chambres]). 



1 . Pour une famille nombreuse : retour sur l'idée exprimée plus haut 
(voir ligne 90 et suiv., et la note de la ligne io5). 

2. Les indications de Fénelon ne sont pas arbitraires : il suit les 
principes mêmes de l'art. « L'architecture, dit Blondel au début 
de son Cours d'architecture (1675- 1683), est l'art de bien bâtir. On 
appelle un bon bâtiment celui qui est solide (il n'y a pas lieu pour 
Fénelcn de mentionner ce premier point, qui est relatif à la nature du 
terrain et des matériaux), commode (ici ligne 638), sain (609) et 
agréable (637) », et il rattache au souci de la « commodité » la bonne 
distribution des locaux (639-6/i4). — Touchant cette distribution, on 
notera ici la mention des « logements dégagés les uns des autres ». 
C'était une exigence nouvelle : on ne parait guère, en effet, avoir 
senti, au xvii^ siècle, le besoin d'isoler les chambres ; à Versailles 
même, « salons, salles et chambres se commandent » (Lavisse, Hist. 
de France, tome VII, 11, page 1/19). Mais le goût de Fénelon, à ce 
sujet, ne s'inspire pas uniquement d'une idée d'hygiène et de com- 
modité (voir, ci-dessous, la note de la ligne ù'^fi). 

3. Salon, qui vient de l'italien salone (grande salle) n'esl pas ancien 
dans la langue. Il est dans Racine (Estlier, III, i) et déjà (167/1) dans 
Boileau (Art poétique, IV, i5). Mais Savot (l'Architecture française 
des bâtiments particuliers, 162^; réédité par Blondel, 1673) ne dési- 
gne que par l'unique mot de salle les diverses pièces de réception ; 
Molière, dans la peinture de ses intérieurs bourgeois, ne s'est égale- 
mont servi que de ce mot, et, à la fin du siècle, il en est encore de 
môme de La Bruyère. — Sur péristyle, voir la note de la ligne 258 
du livre IV. 

4. Il faut entendre sans doute : une petite chambre pour chaque 



DIXIÈME LIVRE io5 

dit très sévèrement la multitude superflue et la magnifi- '^'i^ 
cence des logements. Ces divers modèles de maisons, 
suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à 
peu de frais une partie de la ville et à la rendre régu- 
lière ; au lieu que Tautre partie, déjà achevée suivant le 
caprice et le faste des particuliers, avoit, malgré sa ma- '^^o 
gnificence, une disposition moins agréable et moins com- 
mode'. Cette nouvelle ville fut bâtie en très peu de temps, 
parce que la côte voisine de la Grèce fournit de bons 
architectes et qu'on fit venir un très grand nombre de 
maçons de TEpire et de plusieurs autres pays, à condition '•â^ 
qu'après avoir achevé leurs travaux ilss'établiroient autour 
de Salente, y prendroient des terres à défricher, et servi- 
roient à peupler la campagne ^ 



Ms. — (ii(j ; 5. : achevée selon le caprice. — 65 1 : FP. : moins agréable 
et moins commode. La peinture et la sculpture (629). Pc ; {Le lexle). 



personne libre, les esclaves (ou les gens de service) étant relégués 
dans des chambres communes. Mais c'est là déjà une concession de 
Fénelon; il y a cent ans, dira-t-il dans V Examen de conscience fXII), 
« cliacun n'avoit point une chambre; une seule chambre suflisoit, 
avec plusieurs lits, pour plusieurs personnes : maintenant cliacun ne 
peut plus se passer d'appartements vastes et d'enfilades «. Cette 
citation fait sentir quel intérêt trouve Fénelon à la construction 
de « logements dégagés les uns des autres » (voir, ci-dessus, ligne 
6^0 et la noie de la ligne 64a) : ils s'opposent, dans son esprit, 
aux « appartements » qui comprennent un nombre de pièces 
excessif. 

I. P'aut-il voir dans ce court passage une allusion — favorable, 
celte fois — aux travaux d'agrandissement dont Paris avait été l'objet 
sous Louis XIV ? « Depuis les environs du Palais-Iioyal et ceux de 
Saint-Sulpice, il se forma dans I^aris deux villes nouvelles fort supé- 
rieures à l'ancienne j\ écrit dans le Siècle de Louis XIV (chap. xxix) 
\oltaire, qui, dans ses Embellissements de Paris (1700), opposera 
encore ces constructions et ces quartiers nouveaux au « centre de la 
ville, obscur, resserré, hideux ». 

3. Voir ci-dessus, lignes go et suiv. 



106 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts 
qu'il n'est pas permis d'abandonner ; mais il voulut qu'on 
souffrît dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts. 
Il établit une école où présidoient des maîtres d'un goût 
exquis, qui examinoient les jeunes élèves'. 

« Il ne faut, disoit-il ', rien de bas et de foible dans ces 
arts qui ne sont pas absolument nécessaires \ Par consé- 
quent, on n'y doit admettre que de jeunes gens d'un 
génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la perfec- 
tion*. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et 

Ms. — C64 : F. : rien de médiocre dans ces arts, Fc. : rien de bas et de 
foible dans..., S. : rien de foible et de bas dans.... 
V (606) : que des jeunes gens. 



1 . Allusion certaine à l'Académie de peinture et de sculpture, 
fondée dès 16^8, mais définitivement organisée en i663, et dont le 
rôle principal devait être de diriger l'enseignement artistique et de 
décerner des prix à la suite de concours. Voir, sur cette organisation, 
H. Lemonnier, l'Art français au temps de Louis XIV, I, i et II, i. 

2. « Voilà un parallèle glorieux à Louis XIV. Il a établi, comme 
Idoménée, des académies de peinture et de sculpture d'où, il n'est rien 
sorti que d'achevé. » (/î. i^ig.) — Voir la note précédente. 

3. Souvenir d'un développement de VArt poétique d'Horace (vers 
366-878) : un jurisconsulte, un avorat de talent moyen, dit-il en 
substance, ont leur valeur ; mais « lee poètes, ni les hommes, ni les 
dieux, ni les affiches des libraires ne 1 jur permettent d'être moyens «, 

Mediocrihus esse poelis 
l\on homines, non di, non concessere column». 

« On ne souffre aux banquets ni instruments mal accordés, ni parfum 
grossier, ni miel de Sardaigne : car le dîner pouvait s'en passer. Il 
en est de même de la poésie : faite pour le plaisir, si peu qu'elle 
descende du plus haut degré, elle glisse au dernier. » 
Si paullum summo decessit, vcrgit ad imum. 

It. C'est ainsi que fut fixé à douze seulement le nombre des jeunes 
pensionnaires, peintres, sculpteurs, architectes, qui, après avoir rem- 
porté des prix, à l'Académie de peinture et de sculpture de Paris, 
devaient être envoyés dans celle que le roi, en 1666, avait fondée 
à Rome. 



DIXIÈME LIVRE 107 

ils seront employés plus utilemenl aux besoins ordinaires 
de la république'. Il ne faut, disoit-iP, employer les (■)7o 
sculpteurs et les peintres que pour conserver la mémoire 
des grands hommes et des grandes actions. C'est dans 
les bâtiments publics ou dans les tombeaux ' qu'on doit 
conserver des représentations de tout ce qui a été fait 
avec une vertu extraordinaire pour le service de la patrie. » 1175 

Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'em- 
pêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les grands bâtiments 
destinés aux courses de chevaux et de chariots, aux 
combats de lutteurs*, à ceux du ceste" et à tous les autres 
exercices qui cultivent les corps pour les rendre plus fiSo 
adroits et plus vigoureux''. 



Ms. — ()7i : F. : pour conserver l'histoire des grands hommes..., Fc. : h\ 

mémoire des — 678 : F.: aux courses de chevaui, aux combats... Fc. : 

de chevaux et de chariots.... 



I . La république. l'État : sens constant. 

3. Formule déjà employée six lignes pins liant. 

3. Et non pas, par conséquent, dans les demeures privées ou môme 
dans celles des rois. 

It. Fénelon et ses secrétaires écrivent luilleurs. conformément à une 
prononciation que repoussent, mais qu'attestent Richelot (1680) et 
Furetière C1690) dans leurs dictionnaires. Nicol (1606) ne donnait 
que luicte. bâcler , luicteur; le Dictionnaire de l Académie (iCgi) ne 
donne que lutte, lutter, lutteur. 

5. Voir livre V, ligne 3oi. 

6. Fénelon connaît, notamment par Platon (Républ., III, 4o3 et 
suiv.), l'importance attachée par les Grecs à la gymnastique dans l'cdu- 
calion : c'est d'ailleurs une notion communément répandue et qu'on 
retrouvera, par exemple, dans Bossuet (^Ilist. unlv.. III, v) et dans 
Fleury (3/œurs des Israélites, II, xi). Sur les lieux d'exercices ou de 
concours, gymnases, ou stades et hippodromes, les textes sont très 
nombreux : il n'y a pas lieu de les rechercher ici. A l'égard de la 
France, on peut voir dans l'idée exprimée par Fénelon (cf. livre XI, 
ligne gQ'7 et suiv.) un regret : l'éducation du corps n'est guère repré-\ 
scntée, chez nous, au xvii" siècle, que par l'enseignement donne dans 



I08 LES AVENTURES DE TELÉMAQUE 

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui 
vendoient des étoffes façonnées des pays éloignés', des 
broderies d'un prix excessif', des vases d'or et d'argent' 



les académies d'escrime et d'cquitation, qui sont des établissements 
privés. 

1. Les étoffes façonnées s'opposent aux étoffes unies. L'expression, 
rapportée au temps de Fcnelon, peut s'enlendre et s'entenoait en 
effet, non seulement du drap, mais de la soie et des toiles peintes, 
dont la vogue commençait alors à se répandre. La concurrence de 
l'étranger et l'importation, parfois frauduleuse, de ces étoffes furent, 
à la fin du xvii<* siècle, une des grandes préoccupations de l'admi- 
nistration française. Voir sur ce point Lavisse, Histoire de France, 
tome VIII, I, livre IV, m, 2, cl Correspondance des Contrôleurs géné- 
raux, tome I (1683-1699), passiin. — La mention des « pays éloi- 
gnés » fait sans doute allusion au Levant et à la Chine, d'où vien- 
nent des étoffes de soie, à l'Inde, d'où viennent des toiles peintes, 
— Au reste le souci de Fénelon paraît cire ici de protéger le pays 
contre l'invasion du luxe (voir ci-dessous les notes 2 et 3) plutôt que 
contre la concurrence étrangère, qu'il ne peut guère attaquer sans 
se mettre en opposition avec lui-même (voir ci-dessus Jiirnes 609- 
527). On notera cependant que, dans la plupart des ordonnances 
somptuaires que nous rappelons d'autre part (voir la note de la ligne 
535 et, ci-dessous, notes 2 et 3), les deux considérations sont invo- 
quées à la fois. — Par le retranchement d' « un nombre prodigieux 
de marchands », il faut entendre l'interdiction qui leur est faite 
(i d'importer, vendre et débiter » les marchandises prohibées par 
l'ordonnance, l'infraction rendant le marchand passible de certaines 
peines et, en cas de récidive, de la privation totale de l'exercice 
de son métier (ordonnance de novembre 1689). 

2. Cf. la note de la ligne 546. 

3. « Ceci est encore une critique de la somptuosité des palais de 
Louis XIV, oîi il y avoit quantité de vases et de meubles d'argent massij 
et des ameublements des plus riches étoffes. » (/î. ly ig). — On connaît 
l'ordonnance de décembre 1689, qui, rappelant expressément les actes 
similaires de 1672 et de 1687, limitait à nouveau l'usage des objets en 
métaux précieux. Le roi, donnant l'exemple, avait lui-même sacrifié 
tous ses meubles d'argent massif, opération déplorable d'ailleurs (Vol- 
taire — Siècle de Louis XIV . chap. xxx — a raison), qui anéantit des 
chefs-d'œuvre et fut loin de rapporter ce qu'on en attendait. — Mais, 
à l'époque même où Fénelon écrivait le Télémaque, on devait discuter 
vivement, à la cour, un nouveau projet de fonte de la vaisselle d'or et 



( 



DIXIÈME LIVRE 109 

avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux, enfin 6^5 
des liqueurs et des parfums'. Il voulut même que les 
meublts de chaque maison fussent simples^ et faits de 
manière à durer longtemps, en sorte que les Salentins, 
qui se plaignoient haulemcnt'de leur pauvreté'^, commen- 
cèrent à sentir combien ils avoient de richesses super- Cyo 
flues : mais c'étoient des richesses trompeuses qui les 
appauvrissoient, et ils dcvenoient effectivement riches à 
mesure qu'ils avoient le courage de s'en dépouiller. « C'est 



Ms. — 685 : FP. : enfin de liqueurs et de parfums. Pc. : des liqueurs cl 
des p.irfums. — 6g3 : F. : C'est s"enrirhir, disoient-ils eux-mêmes, que de 
diminuer ses besoins. Mentor se hâta.... Fc. : [Comme le texte). 



«l'argent, dont on avait commencé à parler dès 1690 et que Desmarels, 
toujours consulté par les minisires, quoique alors en disgrâce, condam • 
nait formellement ("lOgS) : voir la lettre de Dcsmarcts, rapportée par 
De Boislisle dans l'Appendice II (pages 58/1-580) du tome VII de son 
édition des Mémoires de Saint-Simon. Ce projet ne fut repris que 
beaucoup plus tard (i-jog); mais on peut penser que Fénelon «'tait 
de ceux qui l'envisageaient avec faveur; en tout cas, on voit que 
l'usage de la vaisselle précieuse était un sujet d'actualité, et que 
l'énelon, en principe, le condamne. 

1. Sur l'abus des liqueurs, voir ci- dessus la fin de la note de la 
ligne 6.'?o. On ne voit pas que le commerce et l'usage des parfums 
aient été dénoncés, à l'époque de Fénelon, par aucun texte littéraire 
ou législatif. 

2. Par opposition à ces meubles d'argent massif dont il a été parlé 
(note 3 tif la page précédente) et qui, avant l'ordonnance de i68y, 
étaient, dit Voltaire {loco cit.), « en assez grand nombre chez les 
grands seigneurs ». 

3. Comme les Français du temps de Fénelon : « Vos peuples, dil- 
il lui-même dans sa Lettre à Louis XIV, meurent de faim... La 
France eiitii're n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provi- 
sion- Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout 
le bien est en décret ne vit que de lettres d'Etat. Vous êtes impor- 
tun»^ de In foule des gens qui demandent et qui murmurent Les 

«'•molions populaires, qui étoient inconnues depuis si longtemps, 
deviennent fréquentes : Paris même, si près de vous, n'en est pas 
exempt. » 



iio LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

s'enrichir, disoient-ils eux-mêmes, que de mépriser de 
telles richesses, qui épuisent TEtat', et que de diminuer 695 
ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la 
nature. » 

Mentor se hâta' de visiter les arsenaux et tous les ma- 
gasins, pour savoir si les armes et toutes les autres choses 
nécessaires à la guerre étoient en bon état : car il faut, 700 
disoit-ii, être toujours prêt à faire la guerre, pour n'être 
jamais réduit au malheur de la faire. Il trouva que plu- 
sieurs choses manquoient partout. Aussitôt on assembla 
des ouvriers pour travailler sur le fer, sur l'acier et sur 
l'airain. On voyoit s'élever des fournaises ardentes, des 70& 
tourbillons de fumée et de flammes semblables à ces feux 
souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau réson- 
noit sur l'enclume, qui gémissoit sous les coups redou- 
blés. Les montagnes voisines et les rivages de la mer en 
retentissoient ; on eût cru être dans cette île oi!i Vulcain, 710 
animant les Gyclopes, forge des foudres pour le père 
des dieux', et, par une sage prévoyance, on voyoit, dans 



Ms. — 701 : F. : à faire la guerre et lâcher de ne la faire jamais (7 mots 
effacés), pour n'être jamais.... — 702 : F. : au malheur de la faire. Ensuite 
Mentor sortit (7 1 4), Fc. : (Comme le texte, sauf [708 : Fc. : sous les coups 
redoublés. Les rivages de la mer..., Fc' . : (^Comme le texte')]'). — 711 : Fc. : 
des foudres au père des dieux, P. : des foudres auprès des dieux, Pc. : des 
foudres pour le père des dieux. 



1 . Plans de gouvernemenl, VII : « On ruine Ces) nobles pour enri- 
chir les marchands par le luxe. On corrompt par ce luxe les mœurs de 
toute la nation. Ce luxe est plus pernicieux que le profit des modes 
n'est utile. » 

2. Se hâta, sans doute en raison non pas tant de la guerre à 
laquelle la jeune noblesse crétoise va prendre part (voir ci-dessus 
ligne 184 et suiv.), que de l'importance capitale, pour la sûreté 
d'un Etat (voir, ci-dessous, lignes 700-702 et 712-713) des précau- 
tions auxquelles il s'agit de pourvoir. 

3. Ce passage (705-712) s'inspire librement de plusieurs dévelop- 
jîcments de Virgile (Georg,, IV, 170-178, Enéide, III, 571-574 et 



DIXIÈME LIVRE iii 

une profonde paix*, tous les préparatifs de la guerre. 
Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménéc, et 
trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeu- 7'^ 
roient incultes ; d'autres n'étoient cultivées qu'à demi, 
par la négligence cl par la pauvreté des laboureurs, qui, 
manquant d'hommes, manquoicnt aussi de courage et de 
forces de corps pour mettre l'agriculture dans sa perfec- 
tion-. 7^0 



Ms. — 717 : 6'.: par la négligence et la pauvreté. — 718 : F.: man- 
quant d'homnic-s et de bestiaux, manquoient..., Fc. : manquant d'hommes et 
de IxEufs, manquoient PS. : manquant dliommes, manquoient... 

F (718) suit Fc. 



VIII, l^lQ et suiv.). — \ irgile ne donne pa.s, non plus que Fénelon, 
le nom de Vile (ligne 710) de Vulcain et des Cydopcs. Mais il en 
décrit la situation de sorte qu'on l'identifie nécessairement avec celle 
des îles éoliennos, que les Grecs appelaient l'île Sacrée {Hiérà) et qui 
est appelée aujourd'hui Vulcano. 

1 . Excessif, si l'on se souvient qu'Idoménée envoie une partie do 
sa jeune noblesse prendre part à la guerre contre Adraste. 

2. « Ceci est une peinture de l'état où étoil la France dès la pre- 
mière guerre où les enrôlements forcés avoient dépeuplé la campagne 
de lobourenrs. » (R.iyir).) — H y a lieu, pour nous, de reprendre 
chactine des indications de ce passage. Sur le grand nombre de terres 
en friche, qu'on signale en France, à la fin du xvii" siècle, voir 
Lavisse, Histoire de France, t. Vlll, i, livre H , 11, 3. Bcauvilliers, dans 
son questionnaire (voir, ci-dessus, la note de la ligne h"}^), se préoc- 
cupait de la question (n" 13 : marais à défricher: n" 27 : état des 
terres et du labourage). — La pauvreté des paysans n'était pas l'objet 
d'un moindre souci : sur ce point les textes abondent: on on trou- 
vera un as.^ez grand nombre rapportés dans l'ouvrage de M. Lange, 
La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales, I, viii. 
^'ous nous bornerons à signaler ici le Mémoire rédigé en 1(187 par les 
commissaires du roi sur les misères des peuples et les moyens d'y remé- 
dier, inséré par De Boislisle dans l'appendice du tome I des Mémoires 
des intendants. — Sur le « manque d'hommes » et la diminution de 
la population, rappelons (voir ci-dessus la note de la ligne io5) l'in- 
quiétude officielle (questionnaire de Bcauvilliers, 35 et 36) : le 
rédacteur du Mémoire de la généralité de Paris (tome I des Mémoires 
des intendants) trouve (titre III, 3) les causes de cette dépopulation 



112 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Mentor, voyant cette campagne désolée, dit au roi : 
« La terre ne demande ici qu'à enrichir ses habitants ; 
mais les habitants manquent à la terre. Prenons donc 
tous CCS artisans superflus qui sont dans la ville, et dont 
les métiers ne serviroient qu'à dérégler les mœurs, pour 723 
leur faire cultiver ces plaines et ces collines'. Il est vrai 

Ms. — 722 : F. ; La nature ne demande ici..., Fc: La terre ne 



<lans la guerre, dans la mortalité considérable d'une année de famine 
(i6g3), dans la cherté des vivres, dans la lourdeur des impôts. Il 
faut sans doute ajouter à ces causes celle que signale notre éditeur 
de 17 19, la milice et les enrôlements forcés qui enlèvent à la terre 
un grand nombre d'hommes (voir Lavisse, Hlst. de France, t. VIII, i, 
1. IV, II, 2). — Enfin il convient de prêter attention à la variante de 
notre ligne 718 : le manuscrit autographe contient une allusion à 
l'insuffisance du bétail, que les copies ne reproduisent pas : peut-être 
y a-t-il là, comme le pensent les éditeurs de Versailles, une omission 
(les copistes. Mais peut-être aussi Féne!on, qui avait écrit d'abord : 
(c manquant d'hommes et de bestiaux « et qui a corrigé en 
« manquant d'hommes et de bœufs » comme pour bien marquer 
qu'il ne faisait pas, dans ce passage, allusion à l'industrie de l'éle- 
vage, mais aux travaux du labour, a-t-il, en définitive, supprimé lui- 
même cette mention pour attirer uniquement la pensée de son 
lecteur sur la dépopulation des campagnes. Quoi qu'il en soit, ce 
manque de « bestiaux « ou de « bœufs « a d'abord évidemment 
pour cause la « pauvreté » môme des laboureurs, puis sans doute 
les mauvaises conditions de l'élevage lui-même (voir Lavisse, Id., 
ibid.). Toutefois il est probable que Fénelon songeait surtout aux 
saisies de bestiaux, interdites à plusieurs reprises et notamment par 
une ordonnance de i683 (Isambert, tome XX), mais que les agents 
du fisc eux-mêmes n'épargnaient pas aux malheureux paysans 
(LwissE, Histoire de France, t. VII, i, 1. V, i, 2). — Pour les senti- 
ments de Fénelon, d'une part, sur le devoir qui s'impose au roi 
de connaître le nombre des laboureurs et leur proportion à l'égard 
des hommes d'autres métiers, d'autre part, sur la lourdeur des im- 
positions, la violence des enrôlements, les excès des gens de guerre, 
si dommageables à l'agriculture, voir Examen de conscience, ix, xviii, 
XXIII, XXV. 

I. « Les artisans, disait le duc de Bourgogne (abbé Proyart, Vie 
du dauphin ; cf. ci-dessus la note i de la ligne 582), seraient employés 



DIXIÈME LIVRE Il3 

que c'est un malheur que tous ces hommes exercés à des 
arts qui demandent une vie sédentaire ne soient point 
exercés au travail : mais voici un moyen d'y remédier. Il 
faut partager entre eux les terres vacantes' et appeler à t^" 
leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le 
plus rude travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on 
leur promette des récompenses convenables sur les fruits 
des terres mêmes qu'ils défricheront^: ils pourront, dans 
la suite, en posséder une partie et être ainsi incorporés à 7'*^ 
votre peuple, qui n'est pas assez nombreux'. Pourvu 
qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez 
point de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puis- 
sance. Vos artisans de la ville, transplantés dans la cam- 
pagne, élèveront leurs enfants au travail et au goût de la -'lo 
vie cliampclre. De plus, tous les maçons des pays étran- 

Ms. — 728 ; F. : une vie molle et (effacé) sédentaire... — 780 ; F. ; les 

terres vacantes et les obliger de (1 moLs effacés) et appeler à — 784 : F.: 

ils pourront mcme (efface) dans la suite — — 7^0 : FP. : au goût do la vie 

champêtre. Dans la .«uitc, tout le pays (750) PcS.: (Le texte). Se. : 

(Comme le texte, sauf [-^ M : se faire laboureurs : incorporez-les à votre peuple*]). 



bien plus titilemcnt sans doute à la culture dos terros, au défriche- 
ment fies landes ot dans les manufactures. Mais ils se livrent de 
préférence aux arts frivoles, invités par l'appât d'tin gain plus consi- 
dérable. » — Mais il y a dans l'expression de Fénelon « Prenons tous 
ces artisans superflus... « une idée de contrainte sur laquelle il 
n'apporte pas d'éclaircissement. 

1 . Terres vacantes, comme on dit usuellement succession vacante 
(qui n'est pas réclamée), biens vacants (qui n'ont pas de propriétaire). 

3. Fruits, au sens juridique : productions et revenus. — Entendez 
que ces étrangers seront fermiers et non propriétaires. 

3. Sur l'admission des étrangers et sur la population, voir, ci- 
dessus, les notes des lignes 5 10 et 528, et les lignes 90-1 15. 

' L'orthographe usuelle, dans Fénelon, dn participe passé masculin pluriel des 
verbes on er (incorpore:. enfjage:,e\c.) ne permet pas qu'on distingue cette forme 
delà seconde personne du pluriel do l'impératif. Ainsi a pu être facilement intro- 
duit dans Se (mais par quelle main .■• ou à l'instigation de qui ?) une correction 
qui améliorela phraee, mais en modifiant la pensée. Cette correction a été reçue 
par 1 édition de I7i7etpar V. Mais enfin, dans Pc, que nous suivons, et qui est 
incontoctablement de la main de Fénelon, outre qu'incorpore: n'est pas suivi du 
pronom /es, il n'est séparé du nom qui le précède par aucun signe de ponctuation. 

TÉLtMAQVE. II. 8 



ii/j LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

gers, qui travaillent à bâtir votre ville, se sont engagés à 
défricher une partie de vos terres et à se faire labou- 
reurs', incorporés à votre peuple, dès qu'ils auront 
achevé leurs ouvrages de la ville. Ces ouvriers sont ravis 7i> 
de s'engager à passer leur vie sous une domination qui 
est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et 
laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail 
les artisans transplantés de la ville à la campagne, avec 
lesquels ils seront mêlés. Dans la suite, tout le pays sera 7^» 
peuplé de familles vigoureuses et adonnées à l'agricul- 
ture. 

« Au reste, ne soyez point en peine de la multiplica- 
tion de ce peuple : il deviendra bientôt innombrable, 
pourvu que vous facilitiez les mariages. La manière de 7;"^ 
les faciliter est bien simple : presque tous les hommes ont 
rinclination de se marier ; il n'y a que la misère qui les 
en empêche. Si vous ne les chargez point d'impôts, ils 
vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants ^ ; 
car la terre n'est jamais ingrate ^ : elle nourrit toujours 760 
de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement ; elle ne 
refuse ses biens qu'à ceux qui craignent de lui donner 
leurs peines. Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils 
sont riches, si le prince ne les appauvrit pas ; car leurs 
enfants, dès leur plus tendre jeunesse, commencent à 76» 
les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons 

Ms. — 761 : S. : de familles vigoureuses adonnées au travail. Au reste..., 
Se. : {Comme le texte). — 760 : F . : car la terre nourrit toujours (2 mois effa- 
c's) n'est jamais.... 

V (j!xli) suit Se. (VoirMs, 7^0); (749) : les halntants transplantés. 



1. Voir, ci-dessus, lignes 654-658. 

2. Voir, ci-dessus, ligne io5 et la note. 

3. Souvenir peut-être du mot de Virgile {Géorgiqiies. II, ^60) : 
<' La terre est ce qu'il y a de plus juste au monde )^, justissiina tellus. 
qui se retrouve, les commentateurs l'ont rappelé, chez Xcnophon (Cyro- 

j)édie, VIII, IV, 38) et dans un fragment du comique Philémon. 



I 



DIXIÈME LIVRE ll5 

dans les pâturage;; les autres, qui sont plus grands, 
mènent déjà les grands troupeaux ; les plus âgés labou- 
rent avec leur père. Cependant la mère de toute la famille 
prépare un repas simple à son époux et à ses chers en- 770 
iants, qui doivent revenir fatigués du travail de la jour- 
née ; elle a soin de traire ses vaches et ses brebis, et on 
voit couler des ruisseaux de lait ; elle fait un grand feu, 
autour duquel toute la famille ' innocente et paisible 
prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux 77^ 
sommeil; elle prépare des fromages, des châtaignes et des 
fruits, conservés dans la même fraîcheur que si on venoit 
de les cueillir. Le berger revient avec sa flûte et chante 
à la famille assemblée les nouvelles chansons qu'il a appri- 
ses dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec 780 
sa charrue, et ses bœufs fatigués marchent, le cou pen- 
ché^, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui les 
presse. Tous les maux du travail finissent avec la jour- 
née. Les pavots que le sommeil, par l'ordre des dieux, 
répand sur la terre ^ apaisent tous les noirs soucis par 785 

Ms. — 770 ; F. : à son cher époux et à ses enfants. Fc. : (Comme le 
texte). — 77a : F. : elle trait ses vaches et ses brebis, remplace par : elle a 
soin de traire ses vaches et ses brebis ; puis par : elle a soin de traire le lait 
de ses vaches et de ses brebis, elle en fait des fromages ; enfin par : elle a 
soin de traire ses vaches et ses brebis. — 778 : F.: des ruisseaui de lait. 
D'autres ruisseaux d' (4 mots effacés) un miel doré est tiré des rayons pendant 
f/uc /'.... (10 mots et un début de mol illisible effacés) elle fait un grand feu.... 

— 775 : F.: prendra (Jeux lettres effacées) plaisir.... — 777 : F. : dans une 
(effacé) la même fraîcheur.... — 781 : F.: marchent d'un pas lent... Fc: 
(Comme le texte). — 783 : F. : et tardif, sous (effacé) malgré l'aiguillon. 

— 783 : F. : avec la journée. Le soir chacun s'endort sans aucun souci et 
sans prévoir aucune peine. Heureux ces hommes (789), FcP.: (Comme le 
Ir.rle, sauf [785 : apaisent tous les noirs soucis et charme, et tiennent toute 
1;. nature (sic)]). Pc. : (Le texte). 



I. Il y a dans tout ce passage (~C^Ç\-~~'\) un souvenir, q-ii n'est 
pas une traduction, de la seconde épocle d'Horace (vers Sy-^S). 

3. Encore une iniitation libre (780-783) d'Horace (Id.. 63-64). 

3. Souvenir libre d'Ovide (Métamorphoses, XI j 606-607) ^' ^^ 
Virgile (Enéide, II, 269). 



Ii6 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

leurs charmes ' et tiennent toute la nature dans un doux 
enchantement ; chacun s'endort, sans prévoir les peines 
du lendemain. 

« Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, 
sans artifice^, pourvu que les dieux leur donnent un bon 79» 
roi, qui ne trouble point leur joie innocente ! Mais quelle 
horrible inhumanité, que de leur arracher, pour des 
desseins pleins de faste et d'ambition, les doux fruits de 
leur terre, qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et 
de la sueur de leur front ^ 1 La nature seule tireroit de son 79^ 
sein fécond tout ce qu'il faudroit pour un nombre infini 
d'hommes modérés et laborieux; mais c'est l'orgueil et 
la mollesse de certains hommes qui en mettent tant 
d'autres dans une affreuse pauvreté. 

— Que ferai-je, disoit Idoménée, si ces peuples, que 8oo 
je répandrai dans ces fertiles campagnes, négligent de les 
cultiver? 

— Faites, lui répondoit Mentor, tout le contraire de 
ce qu'on fait communément. Les princes avides et sans 



Ms. — 791 : F.: Mais quelle cruauté que de leur Fc. : (Clomme le 

texte). — 800 : FP. : Mais que ferai-je..., Pc. : Que ferai-je 



1. Charmes, effets magiques (voir la note ds la ligne du livre IV). 

2. Souvenir du mouvement par lequel débute l'éloge des labou- 
reurs dans les Géorgiques de Virgile (II, ^58) et résumé de cet éloge. 

3. Le « faste » vise les constructions somptueuses; 1' « ambition », 
la guerre. Pour la pensée, voir Projets de gouvernement, XIV et 
XVIII, et surtout la Lettre à Louis XIV: « Vous êtes réduit à la hon- 
teuse et déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie et de 
l'accroître par cette impunité ou de faire massacrer avec inhumanité 
des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos 
impôts pour cette guerre (guerre de la ligue d'Augsbourg), le pain 
qu'ils lâchent de gagner à la sueur de leurs visages. » — « Ceci 
réfléchit sur les tailles et les autres impôts qui laissaient à peine aux 
pauvres gens de la campagne de quoi subvenir à leurs besoins les plus 
pressants. » (/?. 17 19.) 



DIXIEME LIVRE I17 

prévoyance ne songent qu'à charger d'impôts ceux d'en- Soi 
tre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus 
industrieux pour faire/ valoir leurs biens": c est qu'ils 
espèrent en être payés plus facilement ; en même temps, 
ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misé- 
rables. Renversez ce mauvais ordre, qui accable les bons, 810 
qui recompense le vice et qui introduit une négligence 
aussi funeste au roi même qu'à tout l'Etat. Mettez des 
taxes, des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines 
rigoureuses sur ceux qui négligeront leurs champs ■*, 
comme vous puniriez des soldats qui abandonneroient 8i5 

1. Voir livre III, ligne 4, et la note. 

2. « Ce mauvais ordre, pratiqué en France avec la dernière inhuma- 
nité, a bientôt réduit les plus vigilants et les plus industrieux à l'état 
des plus misérables. » (/?. 77/3.) — La critique de Fcnelon vise 
certainement le régime de la taille, dont la répartition donnait pré- 
cisément lieu à l'inconvénient qu'il signale, en raison soit de taxa- 
tions arbitraires, soit du système de la solidarité qui rendait les plus 
aisés responsables du paiement de l'impôt dans chaque paroisse. De 
là chez le paysan la crainte de paraître riche, et peut-être mémo de 
le devenir en eflet : « Les choses, dira Vauban dans sa Dime royale, 
publiée en 1707, mais antérieure de près de dix années, sont réduites 
à un tel état que celui qui pourroit se servir du talent qu'il a de 
savoir faire quelque art ou quelque pratique qui le mettroit, lui et sa 
famille, en état de pouvoir vivre un peu plus à son aise, aime mieux 
demeurer sans rien faire, et que celui qui pourroit avoir une ou deux 
vaches et quelques moutons ou brebis, plus ou moins, avec quoi il 
pourroit améliorer sa ferme ou sa terre, est obligé de s'en priver 
pour n'être pas accablé de tailles l'année suivante, comme il ne man- 
queroit pas de l'être s'il gagnoit quelque chose et qu'on vît sa récolte 
un peu plus abondante qu'à l'ordinaire. C'est par cette raison qu'il vit 
non seulement très pauvrement, lui et sa famille, et qu'il va presque 
tout nu, c'est-à-dire qu'il ne fait que très peu de consommation, 
mais encore qu'il laisse dépérir le peu de terre qu'il a en ne la tra- 
vaillant qu'à demi, de peur que. si elle rendoit ce qu'elle pourroit 
rendre étant bien fumée et cultivée, on n'en prît occasion de l'im- 
poser doublement à la taille. » (^Première partie : Projet.) 

3. En fait il fallut prendre des mesures, à différentes époques, 
contre les « déguerpissemcnts » et les « abandonnements de biens » 



Il8 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

leurs postes dans la guerre : au contraire, donnez des 
grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant', 
augmentent à proportion la culture de leurs terres. Bien- 
tôt les familles se multiplieront et tout le monde s'ani- 
mera au travail ; il deviendra même honorable : la profes- Sao 
sion de laboureur ne sera plus méprisée, n'étant plus 
accablée de tant de maux". On reverra la charrue en 
honneur, maniée par des mains victorieuses, qui auroient 
défendu la patrie^. Il ne sera pas moins beau de cultiver 
l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix, 825 
que de l'avoir défendu généreusement pendant les trou- 
bles de la guerre. Toute la campagne refleurira: Cérès se 
couronnera d'épis dorés ^; Bacchus, foulant à ses pieds 

Ms. — 818 : F. : Bientôt tout le monde s'animera Fc: {Comme le 

texte). — 828 ; FP. : victorieuses des ennemis de la patrie. Pc. : {Le texte). 
— 838 : F. : a. ses pieds la ven {effacé) les raisins.... 



devenus trop fréquents (voir Lavisse, Histoire de France, VII, i, 
livre V, i, 2). 

1. Voir, ci-dessus, la note de la ligne io5. 

2. Sur le mépris dont le paysan est l'objet, dans la France de 
Louis XIV^, en raison même des charces qui l'accablent, voir Lavisse, 
Id., ibid. Mais il semble qu'ici i'énelon ait tout à fait oublié que 
l'action de son roman se passe dans la Grèce des temps homériques. 
Et cette impression est encore fortifiée par la phrase qui suit. 

3. Sous sa forme primitive (voir Ms. 828), la phrase faisait évi- 
demment allusion à l'histoire du Romain Cincinnatus, qui, salué 
dictateur au moment où il labourait lui-même son champ, revint 
à sa charrue après avoir vaincu les ennemis de sa patrie. 11 est pro- 
bable qu'en remplaçant les mots « des ennemis de sa patrie » par la 
proposition conditionnelle qu'on lit dans le texte définitif, Fénelon 
voulut atténuer ce que ce souvenir si fameux de l'histoire de Rome 
au v« siècle avait d'un peu étrange ainsi présenté par un person- 
nage de la Grèce des temps homériques. Mais il faut avouer que, 
dans la rédaction nouvelle, la pensée est moins nette. 

4- Cérès est la déesse de l'agriculture : on couronnait sa statue 
d'épis (TibuUe, I, 1, i5); elle devient ainsi la personnification des 
champs cultivés (Horace, Chant séculaire, 3o). Fénelon se souvient 
ici librement des deux poètes latins. 



DIXIÈME LIVRE HQ 

les raisins, fera couler, du penchant des montagnes', des 
ruisseaux de vin plus doux que le nectar - ; les creux *^3o 
vallons retentiront des concerts des bergers, qui, le long 
des clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes % 
pendant que leurs troupeaux bondissants paîtront sur 
l'herbe et parmi les fleurs, sans craindre les loups'. 

« Ne serez-vous pas trop heureux, ô Idoménée, d'être 835 
la source de tant de biens et de faire vivre, à l'ombre do 
votre nom, tant de peuples dans un si aimable repos? 
Cette gloire n'est-elle pas plus touchante que celle de 
ravager la terre, de répandre partout, et presque au- 
tant chez soi, au milieu des victoires^, que chez les Sko 

Ms. — 839 ; F. : fera couler du sommet des montagnes, Fc. : du penchant 
des montagnes. — 83o ; F. : que le nectar; /e.? co (efface) les (effacé) les col- 
lines seront coav (efface), tous 'es vallons Fc. : (Comme le texie). — 83 j : 

FP. : des clairs ruisseaux, chanieront sur leurs flûtes leurs peines et leurs 
plaisirs, pendant que.... Pc: (Le texte). — SSg : F.: presque autant chez 

soi que chez les étrangers Fc. : presque autant chez soi, au milieu même 

des victoires, que chez les étrangers..., PS. : (Le texte). 

V (8/io) suit Fc. 



I. « Bacchus, dit Virgile (Géorgiques, I, lia- il 3), aime les hau- 
teurs dôcouverles. » 

apertos 
Bacchiis amat colles. 

D'ailleurs la Fable représente souvent Bacchus se promenant à travers 
les montagnes. L'heureuse ligure de Fcnelon associe donc les idées 
du dieu lui-même et des lieux où il se j-laît, de la culture de la vigne, 
qu'il personnifie, et du pressoir dans lequel le raisin est foulé pour 
que le vin s'en épanche. 

a. Voir la ligne 176 du livre I, et la note. 

3. Assez mal écrit : leurs ne se rapporte évidemment pas les deux 
fois aux mômes bergers, qui ne peuvent simultanément chanter et 
s'accompagner de la flvMe. 

4. Le sens n'est pas le même que celui de la prophétie d'Isaïe (XI, 61, 
LW, r>5)et,en général, des peintures prophétiques de l'âge d'or (Vir- 
gile, Egl. IV, aa) ou d'une paix religieuse régnant sur le monde des 
champs (Horace. Odes. llLxvui, i3). 11 faut entendre sans doute qu'il 
n'y aura plus de loups dans ces terres défrichées et devenues de fertiles 
campagnes. 

5. Même idée dans VExamen de conscience (xxviii) : « Il n'y a 



I 



I20 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

étrangers vaincus, le carnage, le trouble, Thorreur, la 
langueur, la consternation, la cruelle faim et le déses- 
poir ' ? 

« heureux le roi assez aimé des dieux, et d'un cœur 
assez grand, pour entreprendre d'être ainsi les délices des 845 
peuples et de montrer à tous les siècles, dans son règne, 
un si charmant j^pectacle ! La terre entière, loin de se 
défendre de sa puissance par des combats, viendroit à ses 
pieds le prier de régner sur elle. » 

Idoménée lui répondit : « Mais quand les peuples se- 85o 
ront ainsi dans la paix et dans l'abondance, les délices 
les corrompront et ils tourneront contre moi les forces 
que je leur aurai données'". 

Ms. — 8^7 : F. : un si grand spectacle, Fc: un si charmant spectacle! 
— 847 : F. : de se défendre par des combats. Fc. : {Comme le texte). 



presque point de guerre, même heureusement terminée, qui ne fasse 
beaucoup plus de mal que de bien à un Etat. On n'a qu'à considérer 
combien elle ruine de familles, combien elle fait périr d'hommes, 
combien elle ravage et dépeuple tous les pays, combien elle dérègle 
un Etat, combien elle y renverse les lois, combien elle autorise la 
licence, combien il faudroit d'années pour réparer ce que deux ans 
de guerre causent de maux contraires à la bonne politique dans un 
Etat. Tout homme sensé et qui agiroit sans passion entreprendroit-il 
le procès le mieux fondé selon les lois, s'il étoit assuré que ce procès, 
même en le gagnant, feroit plus de mal que de bien à la nombreuse 
famille dont il est chargé ? » 

I . « La plupart des conquêtes de Louis XIV n'ont presque produit à ses 
sujets d'autres fruits que les maux qui sont décrits ici: c'est que, faisant la 
guerre par ambition, il avait moins en vue d'assurer leur bonheur que d'ac- 
quérir une fausse gloire et que, plus ilfaisoitde conquêtes, plus il chargeait 
ses peuples pour en tirer de quoi fournir à de nouveaux projets. »(/î. 171g.) 

3. Fénelon avait déjà, dans les Dialogues des morts, prêté le même 
sentiment à Romulus, dont il fait, en face du sage et pacifique Numa 
Pompilius, le type du conquérant orgueilleux et inhumain : « Cette 
paix et cette abondance, lui fait-il répondre à son interlocuteur, qui se 
félicite d'avoir su faire revivre l'âge d'or, ne servent qu'à enorgueillir 
les peuples, qu'à les rendre indociles à leur roi et qu'à les amollir » 
(^Romulus et Numa Pompilius). 



DIXIÈME LIVRE 121 

— Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvénient: 
c'est un prétexte qu'on allègue toujours pour flatter les 855 
princes prodigues, qui veulent accabler leurs peuples d'im- ' 
pots. Le remède est facile. Les lois que nous venons 
d'établir pour l'agriculture rendront leur vie laborieuse ; 
et, dans leur abondance, ils n'auront que le nécessaire, 
parce que nous retranchons tous les arts qui fournissent 860 
le superflu'. Cette abondance même sera diminuée par la 
facilité des mariages et par la grande multiplication des 
familles*. Chaque famille, étant nombreuse et ayant peu 
de terre, aura besoin de la cultiver par un travail sans 
relâche. C'est la mollesse et l'oisiveté qui rendent les 865 
peuples insolents et rebelles. Ils auront du pain, à la 
vérité, et assez largement; mais ils n'auront que du pain, 
et des fruits de leur propre terre, gagnés^ à la sueur de 
leur visage. 

« Pour tenir votre peuple dans cette modération, il 870 
faut régler, des à présent, l'étendue de terre que chaque 
famille pourra posséder. Vous savez que nous avons 
divisé tout votre peuple en sept classes, suivant les difTé- 
rentes conditions : il ne faut permettre à chaque famille, 
dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue 87r) 
de terre absolument nécessaire pour nourrir le nombre 
de personnes dont elle sera composée. Cette règle étant 
inviolable, les nobles ne pourront point faire des acquisi- 
tions sur les pauvres*: tous auront des terres; mais 

Ms. — 854 : F. : cet inconvénient. Le remède est facile (857), Fr. : (Comme 
le texte). — 859 : F. : et ils (efface) dans leur abondance... — 868 : F. : à la 
sueur de leur visage. Je crois même (884). Fc. : (Comme le texte, sauf [878 : 
en cinq classes)) Fc'P. : (Le texte), S. : (Comme le texte, sau/ [871 : il faut, 
dès à présent, régler]). 

^v I. Voir, ci-dessus, lignes 53 1 et suiv., îïga et suiv., 626 et suiv., 
68a cl suiv. 

a. Voir ligne ~bZ et suiv. 

3. Voir livre 111, ligne i63, et la note. 

4. Ce partage des terres opéré par le gouvernement est sans 



122 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

chacun en aura fort peu, et sera excité par là à la* bien 880 
cultiver. Si, dans une longue suite de temps, les terres 

rapport avec aucune loi du temps de Fénelon. Mais souvenons- 
nous qu'il se place ici dans l'hypothèse d'une cité à constituer. La 
mesure que Mentor propose à Idoménée est inspirée du partage des 
terres auquel procéda Lycurgue et dont Fénelon pouvait lire le détail 
dans Plutarque (Vie de Lycurgue'). Gomme celle de Lycurgue, dont 
le but est surtout « de bannir l'insolence, l'envie, l'avarice, le luxe et 
deux maladies plus anciennes encore et plus funestes à un Etat, la 
richesse et la pauvreté », la réglementation de Mentor touchant les 
terres est dominée par une idée morale. Comme elle, elle vise à établir, 
entre les fortunes, un certain équilibre. Elle ne tend pas cependant 
à un égalité aussi rigoureuse : car, dans les desseins rapportés par Plu- 
tarque, il n'est fait acception ni d'une proportion entre l'étendue des 
terres et le nombre des personnes dont se compose la famille (comme 
si ce nombre pouvait être fixé une fois pour toutes), ni d'une distinc- 
tion entre les conditions ; il y aura, au contraire, à Salante, des 
« pauvres » et des « nobles ». Mais c'est par cette distinction, juste- 
ment, que Fénelon fait voir qu'il ne perd pas de vue la France : son 
but ne peut être et n'est pas d'y établir l'égalité, mais de faire dispa- 
raître cette « trop grande disproportion » que La Bruyère dénonce 
à la fin de son ouvrage (Des esprits forts, ^9). L'intention du législa- 
teur, sur ce point, s'exprime dans les lignes 878-879 : i" opposer des 
obstacles à l'extension de la propriété et à la formation de grands 
domaines, en trop grande partie improductifs (cf. Plans de gouverne- 
ment, II, III, 5°: « Ne laisser aucune terre inculte; grands parcs, 
nouveaux; fixer le nombre d'arpents, s'il n'y a labour»); 2° favo- 
riser la diiTusion de la petite propriété, dès longtemps très répandue 
en France, mais dont « le progrès s'arrêta presque complètement 
pendant la deuxième moitié du règne de Louis XIV » (Lavisse, 
Histoire de France, VIII, i, 1. IV, 11, i), et dont Fénelon voudrait 
que personne ne fût exclus. Le résultat serait (879-881) la mise en 
valeur de toutes les parties du sol français et l'extinction de l'oisi- 
veté et du paupérisme. — A'e pourront point faire des acquisitions. 
L'emploi de la préposition de a fini par prévaloir sur celui de l'article 
des pour marquer le partitif dans les propositions négatives ; mais 
l'emploi de des est usuel au xvii» siècle. « On dépend des parents, 
écrit Molière dans Georges Dandin (III, v), qui n'ont des yeux que 
pour le bien (^ l'argent) » ; et Racine : 

Je ne vous ferai point des Veproches frivoles. (Bajazet, V, ii.) 
Madame, je n'ai pas des sentiments si bas. (Phèdre, II, v.) 

i. La. Ce pronom ne représente aucun nom exprimé, mais seule- 



DIXIÈME LIVRE 12.3 

manquoient ici, on feroit des colonies, qui augmentc- 
roient cet Etat'. 

« Je crois même que vous devez prendre garde à ne 
laisser jamais le vin devenir trop commun dans votre S85 
royaume. Si on a planté trop de vignes, il faut qu'on les 
arrache : le vin est la source des plus grands maux parmi 
les peuples ; il cause les maladies, les querelles, les sédi- 
tions, Toisivelé, le dégoût du travail, le désordre des 
familles". Que le vin soit donc réservé comme une espèce s.j,, 
de remède, ou comme une liqueur très rare, qui n'est 
employée que pour les sacrifices ou pour les fêtes extra- 
ordinaires. Mais n'espérez point de ' faire observer une 
règle si importante, si vous n'en donnez vous-même 
l'exemple. H^ 

« D'ailleurs il faut faire garder inviolablement les lois 
de Minos pour l'éducation des enfants ''. Il faut établir 

Ms. — 88a : F. : angnienleroicnt la puissance de cet Etat, PS. : (Le 
texte). — 892 : F.: employée ou que pour..., Fc. : employée que pour.... 
V (88a) suit F. ' 



ment l'idée de terre, contenue dans : « chacun en aura fort peu ». La 
svllcpse se justifie d'elle-même. 

1 . Il est difficile de dire s'il faut voir dans cette phrase une théorie 
sommaire des entreprises de colonisation ou le conseil indirect de les 
reléguer au second plan el de pourvoir d abord aux moyens d'aug- 
menter la population et le rendement du territoire de la métropole. 

2. Le sentiment de Fénelon sur 'a culture de la vigne est tout à fait 
conforme à celui de Colbert (voir Lavlsse, Histoire de France, VII, 
I, m, II, a) et à la pratique de l'administration française, môme 
après la mort de ce ministre (W., Vtli, i, 1. IV, 11, 3) : mais c'est dans 
la dernière phrase du développement (lignes SgS-SgS) qu'il en faut 
rechercher l'intention essentielle el originale. Rappelons que, con- 
viant, dans VExamen de conscience (mi), le roi à donner l'exemple : 
« Il ne suffit pas, écrira Fénelon, de le donner en habits; il faut le 
donner en meubles, en équipages, en tables, en bâtiments. » — Sur 
l'abus du vin et des liqueurs fortes dans la haute société, voir la fin 
de la note de la ligne 63o. 

3. Voir la ligne 466 du livre I, et la note. 

4. Voir livre V, ligne 46 et suiv. — Les lois sur l'éducation 



124 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

des écoles publiques*, où l'on enseigne la crainte des 
dieux, l'amour de la patrie, le respect des lois, la préfé- 
rence de l'honneur aux plaisirs et à la vie même^. Il faut g»» 

Ms. — 899 : F. : l'amour du p (efface) de la patrie.... 



des enfants étaient en effet une partie célèbre, dans l'antiquité, de 
l'ancienne législation crétoise : Fénelon pouvait le savoir par Strabon 
(X, IV, 20), rapportant, à ce sujet, ce qu'en disait l'historien Éphore. 
Il savait aussi par Plutarque, qui le raconte dans sa Vie de Lyciirgue, que 
ce législateur avait beaucoup emprunté aux Cretois et qu'il donnait 
lui-même, à Sparte, une très grande importance à l'éducation des 
enfants. 

I . Ecoles publiques. La notion de l'école publique n'implique pas né- 
cessairement que cette école soit entretenue par l'État. Elle s'oppose 
seulement et couramment (voir par exemple les premières lignes du 
traité Du choix et de la méthode des études de l'abbé Fleury, 1686) à celle 
d'éducation privée et s'applique à tout établissement où les enfants sont 
élevés en commun. L'idée de l'utilité des écoles publiques, Fénelon 
la trouvait partout dans l'antiquité grecque et notamment dans les 
institutions de Lycurgue, telles qu'elles sont exposées dans le texte 
de Plutarque que nous venons de citer. — En France la question 
des écoles publiques était, depuis quelques années, rendue tout 
actuelle par les conséquences de la Révocation de l'Édit de Nantes. 
Le gouvernement se préoccupait en effet de faire entretenir par les villes 
ou d'entretenir lui-môme des écoles 011 seraint instruits les enfants 
des nouveaux convertis. Dans sa mission de Saintonge (i686), Féne- 
lon avait lui-même plus d'une fois recommandé la fondation et 
souhaité la multiplication de ces sortes d'écoles, insisté sur la néces- 
sité de les pourvoir de maîtres instruits, et on sent bien qu'il se heurte 
sur ce point à des objections tirées des difficultés financières (voir les 
textes cités par Grouslé, Fénelon et Bossuet, II, 11, 6; cf. Lavisse, His- 
toire de France, VIII, i, V, m, 4). Que si l'indication relative aux 
écoles publiques est ici toute générale, on voit cependant (898-900 et 
914) que ce que Fénelon en attend, c'est surtout une éducation reli- 
gieuse, morale et civique. 

a. C'est par analogie avec la construction préférer l'honneur aux 
plaisirs que Fénelon écrit : la préférence de l'honneur aux plaisirs. 
Mais cette façon de parler n'a pas prévalu et il est douteux qu'on en 
puisse trouver même un autre exemple. — Inspirer fortement et 
sérieusement aux enfants le mépris de la vie est un des pré- 
ceptes sur lesquels Fénelon insiste le plus dans l'Éducation des filles 
(VII) : « Quand on est chrétien, dit-il (et c'est la conclusion et 



DIXIÈME LIVRE 125 

avoir des magistrats qui veillent sur les familles et sur 
les mœurs des particuliers'. Veillez vous-mème^ vous 
qui n'êtes roi, c'est-à-dire pasteur du peuple \ que pour 
veiller nuit et jour sur votre troupeau : par là vous pré- 
viendrez un nombre infini de désordres et de crimes * ; 90» 
ceux que vous ne pourrez prévenir, punissez-les d'abord ' 



le résume de son cliapitro), de quelque sexe qu'on soit, il n'est pas 
permis d'ôtrc làclic. L'âme du christianisme, si on peut parler ainsi, 
est le mépris de cette vie et l'amour de l'autre. « 

I. La constitution de Sparte comportait des magistrats chargés do 
cette fonction : c'étaient les éphores (proprement les surveillants ou 
les inspecteurs'). Tel était aussi le rôle des censeurs à Rome. Nous 
savons (voir, ci-dessus, la note de la ligne 5o2) que Fénelon ne 
répugne pas à l'institution d'une magistrature de ce genre. Ses Plans 
de gouvernement assiirnoront môme aux états provinciaux la charge de 
rapporter aux états généraux, et à ceux-ci le soin d'examiner les 
dénombrements de la population « avec la description de chaque 
famille qui se ruine par sa favite, qui augmente par son travail, qui 
a tant et qui doit tant «. Mais cette conception, si contraire à l'idée 
que les modernes se font en général des droits de l'État et de leur 
limite, devait moins étonner, à une époque où le gouvernement 
intervenait de tant de façons, lois somptuaires (voir, ci-dessus, la 
note de la ligne 535), lettres de cachet (voir la note 4 ci-dessous), etc. 
(voir Lavisse, Histoire de France, VIII, i, 1. III, i, !\) dans la vie 
privée des citoyens. 

a. « Le roi est le premier juge de son Etat Sa fonction est 

d'être à la tête de toute la justice pendant la paix, comme d'être à la 
tête des armées pendant la guerre » (Examen de conscience, vu. — 
Cf. Bossuct, Politique tirée de l'Écriture sainte, VIII, m, 4 : « Lo 
prince doit la justice et il est lui-même le premier juge »). 

3. Voir la note de la ligne 268 du livre \V1. 

i. L'autorité du roi pouvait se substituer à l'action de la justice 
pour châtier et surtout pour prévenir certains écarts dommageables 
à la religion, à l'Etat, aux mœurs, h l'honneur des familles. C'est 
le régime des lettres de cacliel, si attaqué h la veille de la Révolu- 
tion, mais dont personne, au xvir»" sircie, n'a mis en doute la légiti- 
mité (voir Lavisse, Histoire de France, VII, i, 1. IV, ir, 5). C'est par 
une intervention de ce genre qu'à la fin du Tartuffe de Molirrc, 
TarlulTe se voit tout d'un coup arrêté et Orgon, délivre de toute crainte. 

5. D'abord : cf. livre XIII, ligne t)4, et la note. 



126 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

sévèrement. C'est une clémence, que de faire d'abord 
des exemples qui arrêtent le cours de l'iniquité. Par un 
peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup 
pour la suite, et on se met en état d'être craint, sans 91» 
user souvent de rigueur'. 

(( Mais- quelle détestable maxime que de ne croire 
trouver sa sûreté que dans l'oppression de ses peuples ! 
Ne les point faire instruire, ne les point conduire à la 



Ms. — 907 : S. : que de faire des exemples qui arrêtent d'abord le cours, 
Se. : (Comme le texte). — 909 : F. : on en épargne beaucoup et on se met..., 
P. : on épargne beaucoup et on se met... Pc. : (Le texte). — 910 : F. : sans 
user de rigueur, Fc. : user souvent de rigueur. 



1. Faut-il voir dans cette phrase, dont la dureté indifférente (ur 
peu de sarvj répanda à propos) étonne, une allusion à la juridiction 
extraordinaire des Grands-Jours (Clermont, i665; le Puy et Nar- 
bonne, 1666; Poitiers, 1688), à laquelle il ne fut pas nécessaire que 
le roi recourût souvent, mais dont le but fut précisément, en affir- 
mant l'autorité du roi justicier et son dessein de « protéger les per- 
sonnes faibles et misérables » contre « toutes sortes de violences et 
d'oppressions « , de prévenir « le progrès « de ces « désordres « " par 
quelques « exemples d'éclat « '^ ? Ou plutôt Fénelon n'a-t-il pas en 
vue la répression des mutineries populaires, qu'il faut, à son avis, 
arrêter dans leur principe? Rappelant, dans sa Lettre à Louis XIV, 
la fréquence de celles qui éclatent ça et là, et à Paris même : « Les ma- 
gistrats, avait-il dit, sont contraints de tolérer l'insolence des mutins et 
de faire couler sans cesse quelque monnaie pour les apaiser. Ainsi on 
paie ceux qu'il faudroit punir. « Cette interprétation fait mieux saisir 
l'opposition de tout ce développement (897-911) et de celui qui le 
suit (912-920), le premier marquant ce qu'il faut faire pour prévenir 
le désordre, le second ce qu'il ne faut pas faire sous prétexte d'assu- 
rer l'ordre. 

2. M Ce qui suit jusqu'à la fin du liore^ est un recueil des maximes que 
Louis XIV a prises pour règles de son gouvernement. On en laisse faire 
l'application au lecteur, qui y trouvera une parfaite conformité avec l'état 
où se trouve encore aujourd'hui la France. » (/?. Jjig.) 

a. Lettres patentes du 3i août i665. 

6. Fléchier, Mémoires sur les Grands Jours d'Auvergne, édit. Chéruel, p. a^B. 
c. Jusqu'à la fin du livre XII des éditions en vingt-quatre livres, c'est-à- 
dire ici jusqu'à notre ligne gSS. 



DIXIÈME LIVRE 127 

vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par la ter- gir. 
reur jusqu'au désespoir', les mettre dans l'affreuse néces- 
sité ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de 
secouer le joug de votre tyrannique domination, est-ce 
là le vrai moyen de régner sans trouble? Est-ce là le vrai 
chemin qui mène à la gloire ? 930 

« Souvenez-vous que les pays 011 la domination du 
souverain est plus absolue sont ceux 011 les souverains 
sont moins puissants-. Ils prennent, ils ruinent tout, ils 
possèdent seuls tout l'Etat ; mais aussi tout l'État languit : 
les campagnes sont en friche et presque désertes ; les gai) 
villes diminuent chaque jour; le commerce tarit'. Le 

Ms. — gi6 : F. : au désespoir, est-ee {efface) les mettre 



1. C'est le mot qu'employait déjà et par deux fois l'énelon dans la 
Lettre à Louis XIV à propos du peuple qui se détourne du roi et qui 
se révolte : « Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus : il 
est plein d'aigreur et de désespoir... Vous êtes réduit à la lionteuse 
et déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie et de l'ac- 
croître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inliumanité des 
peuples que vous mettez au désespoir » 

2. Sur l'emploi des comparatifs plus absolus, moins puissants, voir 
la note de la ligne 3 16 du livre VIII. 

3. « Ils (vos ministres) ont voulu vous élever sur les ruines de 
toutes les conditions de l'Etat; comme si vous pouviez être grand en 
ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée. ... La cul- 
ture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne 
se dépeuplent; tous les métiers languissent... Tout commerce est 
anéanti. » (Lettre à Louis XIV.) — Sur la décadence de l'agriculture 
et la désertion des campagnes, voir, ci dessus, les notes des lignes 720, 
807, 81^. Mais la diminution de la population urbaine elle-même 
inquiète également le gouvernement. Beauvilliers, dans son ques- 
tionnaire (voir, ci-dessus, la note de la ligne 475), s'en préoccupe : 
il demande aux intendants de le renseigner sur le « nombre des 
villes )) (n° i4), sur le « nombre des hommes à peu près en cha- 
cune » (i5), et c'est sans distinguer entre les villes et les campagnes 
qu'il demande (35 et 36) que l'on consulte « les anciens registres 
pour voir si le peuple a été autrefois plus nombreux » et qu'on lui 



128 LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 

roi, qui ne peut être roi tout seul, et qui n'est grand que 
par ses peuples, s 'anéantit lui-même peu à peu par l'anéan- 
tissement insensible des peuples dont il tire ses richesses 
et sa puissance. Son Etat s'épuise d'argent et d'hommes : gSo 
cette dernière perte est la plus grande et la plus irrépa- 
rable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a 
de sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer', on 
tremble au moindre de ses regards '^ ; mais attendez la 

Ms. — 928: F.: s'anéantit lui-même par l'anéantissement, Fc: lui- 
même peu â peu par — — gSo : F. : et sa puissance. Cette pui (efface). Son 
État. 



signale les « causes de la diminution ». Mêmes inquiétudes en ce qui 
touche la diminution de l'activité industrielle (3o : « nombre d'ou- 
vriers qui sortent \du royaume] comparé à celui des ouvriers qui 
demeurent; causes de leur sortie ; causes du défaut d'ouvrage ») et de 
l'activité commerciale, dont le développement est naturellement lié 
à celui de l'activité industrielle et se trouve gêné d'autre part par 
l'excès des droits protecteurs (82), des mesures de prohibition (voir la 
note de la ligne 5 10) et de tous les abus de la fiscalité en général. Vau- 
ban, après avoir constaté la diminution de la population et particuliè- 
rement de la « partie basse du peuple » dans le royaume, fait bien 
sentir le rapport de ce déficit initial et des autres affaiblissements : 
<c C'est la partie basse du peuple, dit-il, qui, par son travail et son com- 
merce et par ce qu'elle paie au roi, l'enrichit et tout son royaume ; 
c'est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre 
et de mer et grand nombre d'officiers, tous les marchands et les petits 
officiers de judicature ; c'est elle qui exerce et remplit tous hs arts et 
métiers; c'est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce 
royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manœuvriers 
de la campagne ; qui garde et nourrit les bestiaux ; qui sème les blés et 
les recueille ; qui façonne les vignes et fait le vin ; et, pour achever de 
le dire en peu de mots, c'est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages 
de la campagne et des villes. « (Dîme royale, préface.) 

1. Cf. livre XIV, ligne 167, et, si l'on veut trouver là quelque allu- 
sion à Louis XIV, les notes des lignes 9/4 et 99 du livre IV et 886 du 
livre IX. 

2. C'est presque à la lettre ce que dit Saint-Simon de Louis XI^ , 
quand il parle de « cette majesté effrayante si naturelle au roi » et do 
cet « air à faire rentrer sous terre les plus résolus » (^Mémoires, édit. De 



DIXIÈME LIVRE 129 

moindre révolution : cette puissance monstrueuse, pous- 935 
sée jusqu'à un excès trop violent, ne sauroit durer ; elle 
n'a aucune ressource dans le cœur des peuples : elle a 
lassé et irrité tous les corps de l'État ; elle contraint tous 
les membres de ce corps' de soupirer après un change- 
ment. Au premier coup qu'on lui porte, l'idole se ren- yio 
verse, se brise et est foulée aux pieds. Le mépris, la 
haine, la crainte, le ressentiment, la défiance, en un mot 
toutes les passions se réunissent contre une autorité si 
odieuse. Le roi, qui, dans sa vainc prospérité, ne trou voit 
pas un seul homme assez hardi pour lui dire la vérité^, gin 

Ms. — ij38 : F. : elle a intéressé tous les membres de ce rorps à soupi- 
rer..., Fc: {Comme le texte). — 94o : FP. : se renverse, et est foulée..., 
Pc: se renverse, se brise, et est.... — 961 : F. : Le mépris, la haine, la 
crainte, la van (effacé) la défiance..., FcPS.: (Le texte). — g45 : FP.: un 
seul homme qui osât lui dire la vérité..., Pc. : (Le texte). 

V (ç)ln-ç)!ii) : le mépris, la haine, le ressentiment, la défiance, en un 
mot... . 



Boislisle, tomcl, page 69 et tome VÏII, page 682. — Cf. tome XXVIII 
page iSa et la note). — .\u reste on peut, à propos de toutes ces indica- 
tions (lignes gaS-gS^) rappeler encore Saint-Simon (tome XXIV, page 
359) déplorant le « droit « que les rois, « à la fin, se sont approprié 
d'envahir les biens de leurs sujets de toutes conditions et d'attenter 
i\ leur liberté d'un trait de plume à leur volonté » : c'est, dit-il « le 
malheur auqiicl la licence efFrénée des sujets a ouvert la carrière, que 
le règne de Louis XIV a su courir sans obstacle jusqu'ati dernier 
bout, devant l'autorité duquel le seul nom de loi, do droit, de privi- 
lège, étoit devenu un crime. Ce renversement général, qui rend tout 
esclave, et qui, par le long usage de n'être arrêté par rien, de pou- 
voir tout ce qu'on veut sans nul obstacle et de ne recevoir que des 
adorations à l'cnvi du fond des gémissements les plus amers et les 
plus universels et de la douleur la plus sanglante de tous les ordres 
d'un Etat opprimé, accoutume bientôt à vouloir tout ce qu'on 
peut. )) 

I. Tous les corps de l'Etat, et, immédiatement après : tous les mem- 
bres de ce corps (= de l'Etat). Evidente négligence. 

3. « Tout le monde le voit (l'état oh vous êtes) et personne n'ose 
vous le faire voir » {Lettre à Louis XIV). 



i3o 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui dai- 
gne ni l'excuser ni le défendre contre ses ennemis. » 

Après ces discours, Idoménée, persuadé par Mentor, se 
hâta de distribuer les terres vacantes*, de les remplir de 
tous les artisans inutiles^ et d'exécuter tout ce qui avoit gSo 
été résolu. Il réserva seulement pour les maçons les 
terres qu'il leur avoit destinées^ et qu'ils ne pouvoient 
cultiver qu'après la fin de leurs travaux pour la ville. 

Déjà* la réputation du gouvernement doux et modéré ' 
d'Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples qui (j55 
viennent s'incorporer au sien^ et chercher leur bonheur 
sous une si aimable domination. Déjà ces campagnes, si 
longtemps couvertes de ronces et d'épines, promettent 
de riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La 
terre ouvre son sein au tranchant de la charrue et pré- 960 



Ms. — 946 : F.: aucun homme qui daigne l'excuser..., Fc: ni l'ex- 
cuser.... — 948 : FP. : Après ces discours, S.: ce discours. — 948 : F. : 

Idoménée, aidé par Mentor, Fc. : persuadé par — gBo ; F. : ce qui avoit 

été résolu (/c! une main moderne a introduit la mention : Liv. XIII). Déjà ces 
campagnes (957), P. : ce qui avoit été résolu. Déjà ces campagnes (gS?). 
Pc. : [Comme le texte, sauf [955 : attiroit en foule de tous côtés des peuples 
qui venoient]), Pc'S. : {Le texte). Se. : {Comme le texte, sauf [g53 : de leurs 
travaux dans la ville. i3' livre. Déjà la réputation]). 

F (948) suit 5; — (gBS) : dans la ville. 



1. Voir, ci-dessus, ligne ^So. 

2. Voir lignes 728 et suiv. 

3. Voir lignes 65^-658 et 7/1 1 et suiv. 

4. Ici commence le livre XIII dans les éditions en 2^ livres. Voir 
Ms. 960. 

5. Doux : ce mot s'entend de soi. Bossuet {Politique, III, m, 12) 
fait aussi au prince le devoir d' « être doux » et appuie ce précepte 
d'un grand nombre de textes de rÉcriture, — Modéré : Fénelon 
expliquera lui-même {Examen de conscience, viii) ce qu'il entend par 

là : « Avez-vous cherché à connoitre, demande-t-il, ce que c'est que 

l'anarchie, ce que c'est que la puissance arbitraire, ce que c'est que 
la royauté réglée par les lois, milieu entre les deux extrémités? » 

6. Voir, ci-dessus, lignes 780 et suiv. 



DIXIÈME LIVRE l3l 

pare ses richesses pour récompenser le laboureur : l'espé- 
rance reluit de tous côtés. On voit dans les vallons et sur 
les collines les troupeaux de moutons, qui bondissent sur 
l'herbe, et les grands troupeaux de bœufs et de génisses, 
qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugisse- 9C5 
ments : ces troupeaux servent à engraisser les campagnes. 
C'est Mentor qui a trouvé le moyen d'avoir ces trou- 
peaux': Mentor conseilla à Idoniénée de faire avec les 
Peucètes', peuples voisins, un échange de toutes les 
choses superflues qu'on ne vouloit plus souffrir dans 970 
Salente^ avec ces troupeaux, qui manquoient aux Salen- 
tins. 

En même temps la ville et les villages d'alentour 
étoient pleins d'une belle jeunesse, qui avoit langui long- 
temps dans la misère et qui n'avoient osé se marier, de 975 
peur d'augmenter leurs* maux. Quand ils virent qu'Ido- 

Ms. — 96a : P. : de tous de tous côtés*. — 964 : F. : de boeufs qui se 
menacenl(^^ mots effacés) et de génisses.... — 976 : FPS. : qui n'avoient osé..., 
Se. : qui n'avoit osé — 

V (975) suit Se. 



1. Souvenir peut-être de certaines mesures de Colbcrl favorisant 
l'introduction en France de diverses races de moutons d'Angleterre 
et d'Espagne. L'état de l'industrie de rélevage fait l'objet d'un article 
(n° 7) du questionnaire de Beauvilliers. 

2. Nom d'une peuplade primitive (Strabon, YI, m, 8) de l'Italie 
méridionale, établie au bord de l'Adriatique sur le territoire actuel 
de la province de Bari. 

3. Voir lignes 58i et suiv., et lignes CSa et suiv. 

4. Qui n'avoient... leurs maux. L'accord se fait par syllepse avec 
l'idée des jeunes gens, contenu dans le mot jeunesse. Voir cependant 
ci-dessus (Ms. 975) la correction du dernier en date des manuscrits 
originaux : elle met d'accord les verbes des deux propositions coor- 
données, mais laisse, avec le possessif leurs, la phrase boiteuse. — 
Sur la pensée, voir, ci-dessus, lignes io4-io5 et 755 et suiv., et 
Vauban (Dîme royale, préface) : « On peut espérer que l'établisse- 

* Inadvertance du scribe, qui a échappé à Fénelon. 



l32 LES AVE^TLRES DE TÉLÉMAQUE 

menée prenoit des sentiments d'humanité et qu'il vou- 
loit être leur père', ils ne craignirent plus la faim- 
et les autres fléaux par lesquels le ciel afflige la terre. 
On n'entendoit plus que des cris de joie, que les 
chansons des bergers et des laboureurs qui célébroient 
leurs hyménées. On auroit cru voir le dieu Pan avec 
une foule de Satyres et de Faunes ' mêlés parmi les nym- 



Ms. — 983 : F. : et de Faunes qui (effacé) mêlés parmi les Nymphes. Tout 
étoil riant (3 mots effacés) et dansant.... 



ment de la dîme royale pourra réparer tout cela (la diminution de 
la population) en moins de quinze années de temps et remettra le 
royaume dans une abondance parfaite d'hommes et de biens : car, 
quand les peuples ne seront pas si oppressés, ils se marieront plus 
hardiment; ils se vêtiront et nourriront mieux; leurs enfants seront 
plus robustes et mieux élevés ; ils prendront un plus grand soin de 
leurs affaires ; enfin ils travailleront avec plus de force et de courage 
quand ils verront que la principale partie du profit qu'ils y feront leur 
demeurera. » 

1. Voir li^Te II, ligne i35. 

2. Faim est ici synonyme de famine, comme dans cette phrase de 
Racine (Bérénice, I, iv) : 

Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant 
Des flammes, de la faim, des fureurs intestines. 

Rappelons donc, en dehors de toutes les causes générales de misère 
dont il a été souvent question dans les notes précédentes, que la 
disette de l'année 1698 avait été particulièrement cruelle : le rédac- 
teur du Mémoire de la généralité de Paris préparé pour répondre 
au questionnaire de Beauvilliers signale, au nombre des causes prin- 
cipales de la dépopulation, l'excessive mortalité de cette année de 
famine. Dans sa Lettre à Louis XIV, qui a dû être composée l'année 
suivante, Fénelon ne se contente pas de parler à deux reprises du 
manque de pain dont souffrent les populations, mais il tient à mar- 
quer expressément qu'elles « périssent tous les jours des maladies 
causées par la famine » . 

3. Les Satyres appartiennent, comme le dieu champêtre Pan, à la 
mythologie grecque; les Faunes, qui sont la multiplication d'une divi- 
nité champêtre italienne, à la mythologie latine. Mais les Latins eux- 
mêmes avaient fini par les associer communément. Ovide (Mélamor- 



DIXIÈME LIVRE l33 

phes' et dansant, au son de la flûte, à l'ombre des bois. 
Tout éloit tranquille et riant ; mais la joie étoit modérée, 9^5 
et les plaisirs ne servoient qu'à délasser des longs tra- 
vaux : ils en étoient plus vifs et plus purs. 

Les vieillards, étonnés de voir ce qu'ils n'avoient osé 
espérer dans la suite d'un si long âge-, pleuroicnt par un 
excès de joie mêlée de tendresse; ils levoient leurs mains 99» 
tremblantes vers le ciel : « Bénissez, disoient-ils, ô grand 
Jupiter, le roi qui vous ressemble'' et qui est le plus grand 
don que vous nous ayez fait. Il est né pour le bien des 
hommes : rendez-lui tous les biens que nous recevons de 
lui. Nos arrière-neveux, venus de ces mariages qu'il favo- 99^ 
rise, lui devront tout, jusqu'à leur naissance, et il sera 
véritablement le père de tous ses sujets. » 

Ms. — 985 : F.: ctoil modérée, on ne (a mots effacés) et les plaisirs.... 

— 989 F. : plcuroient de joie Fc. : (^Comme le texte). — 99a F. : ce roi 

qui..., P.: le roi qui — — 99a : F. : et qui est né pour le bien (998), 
Fc. : (^Comme le texte). — 994 : F. : tous les biens qu'il nous fait. No» 
arrière-neveux Fc. : (Comme le texte). 



phases, VI, 3<ja-3g^) représente les Faunes avec les Satyres, « leurs 
frères », et avec les nymphes; Horace les nomme ensemble (^Epîlres, 
I, XIX, 4) et paraît, dans l'Art poétique (aSS et 244) les identifier les 
uns avec les autres. 

I. Souvenir d'Horace peignant « les chœurs légers des Nymphes 
mêlées avec les Satyres » (Orfes, I, i, 34) : 

Aympharamque levés cum Satyris chori. 
— Sur les Nymphes, voir livre I, ligne 4, et la note. 

a. Age : durée de la vie. C'est le sens premier du mot, et celui 
qu'il a par exemple dans le vers du Cid (II, viii). 

...Qu'un long âge apprête aux hommes généreux, 
Au bout de leur carrière, un destin malheureux 1 

3. Rappelons qu'Idoménée est un descendant de Jupiter (voir livre 
VIII, ligne 387, et la note). L'application se fait d'elle-même de 
tout ce qui est dit ici aux rois chrétiens, qui sont donnés par Dieu 
à leurs peuples (^Ecclésiastique, XVII, i4), dont le gouvernement doit 
être une image du gouvernement divin, et à qui l'on rapporte les 
paroles du psalmiste (LXXXI, 6) : « Vous êtes des dieux et les fils 
du Très-Haut » (voir Bossuet, Politique, II, i et III, i-iii). 



l3â LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Les jeunes hommes, et les jeunes filles qu'ils épou- 
soient ne faîsoient éclater leur joie qu'en chantant les 
louanges de celui de qui cette joie si douce leur étoit looo 
venue. Les bouches, et encore plus les cœurs étoient sans 
cesse remplis de son nom. On se croyoit heureux de le 
voir ; on craignoit de le perdre : sa perte eût été la déso- 
lation de chaque famille*. 

A-lors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avoit jamais ioo5 
senti de plaisir aussi touchant que celui d'être aimé et 
de rendre tant de gens heureux. 

« Je ne l'aurois jamais cru, disoit-il : il me sembloit 
que toute la grandeur des princes ne consistoit qu'à se 
faire craindre, que le reste des hommes étoit fait pour loio 
eux, et tout ce que j'avois ouï dire des rois qui avoient 
été l'amour et les délices de leurs peuples me paroissoit 
une pure fable ; j'en reconnois maintenant la vérité. Mais 
il faut que je vous raconte comment on avoit empoisonné 
mon cœur, dès ma plus tendre enfance, sur l'autorité iûi5 
des rois. C'est ce qui a causé tous les malheurs de ma 
vie. » 

Alors Idoménée commença cette narration. 



Ms. — looi ; F. : les cœurs se (efface) étoient. — loii : F. : qui avoient 
fait l'amour..., Fc. : avoient été l'amour.... — 1016 : F. : ce qui a fait tous 

les..., Fc. : ce qui a causé tous les — 1016 : FP. : de ma vie. Protésilas 

qui est (li'jne 1 de la page suivante), Pc. : (Le texte). 



I. Voir livre II, lignes ^184-^86. 



ONZIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (i8a4)- — Ido- 
ménée raconte à Mentor la cause de tous ses malheurs, son aveugle 
confiance en Protésilas et les artifices de ce favori pour le dégoûter du 
sage et vertueux Philoclh ; comment, s'étant laissé prévenir contre 
celui-ci au point de le croire coupable d'une horrible conspiration, il 
envoya secrètement Timocrale pour le tuer, dans une expédition dont il 
étoit chargé. Timocrate, ayant manqué son coup, fut arrêté par Philo- 
clès, auquel il dévoila toute la trahison de Protésilas. PhilocVes se retira 
aussitôt dans l'île de Samos, après avoir remis le commandement de sa 
flotte à Polymcne, conformément aux ordres d'Idoménée. Ce prince 
découvrit enfin les artifices de Protésilas ; mais il ne put se résoudre à le 
perdre, et continua même de se livrer aveuglément A lui, laissant le 
fidhle Philocles pauvre et déshonoré dans sa retraite. Mentor fait ouvrir 
les yeux à Idoménée sur l'injustice de cette conduite ; il l'oblige à faire 
conduire Protésilas et Timocrate dans Vile de Samos et à rappeler Phi- 
locles, pour le remettre en honneur. Hégésippe, chargé de cet ordre, 
l'exécute avec joie. Il arrive avec les deux traîtres à Samos, où il revoit 
son ami Philocles content d'y mener une vie pauvre et solitaire. Celui-ci 
ne consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi les siens; mais, 
après avoir reconnu que les dieux le veulent, il s'embarque avec Hégé- 
sippe et arrive à Salente, où Idoménée, entièrement changé par les sages 
avis de Mentor, lui fait l'accueil le plus honorable et concerte avec lai 
les moyens d'affermir son gouvernement. 



i37 



ONZIEME LIVRE' 

« Protésilas-, qui est un peu plus âgé que moi, fut 

Ms. — Pc. : Onzième livre. S. : Onzicme livre (a mois effacés). — i : F. : 
plus âgé que moi, fut élevé (3 mois effacés) fut celui de 



1. Dans les éditions en vingt-quatre livres, la narration qu'on 
va lire continue sans interruption le livre XIII (voir livre X, Ms. 
gSo, et note de la ligne 95^). 

2. Un guerrier de ce nom, chef des Thessaliens, figure dans 
l'Iliade. Mais le personnage du rt'cit de Fénelon, de même que Plii- 
loclès et Timocrate, qu'on va bientôt voir paraître, est purement 
imaginaire. — « Protésilas est le marquis de Louvois. que le roi 
admit dans sa familiarité, qui entra dans ses plaisirs et qui Jlatta 
toutes ses passions. Mais il lui rendit bientôt suspect le vicomte de 
Turenne. désigné ci-apres par Philocles. » (R. I/iq.) — « On crut 
voir dans le Télémaque une critique indirecte du gouvernement de 
Louis XIV. Scsostris. qui triomphait avec trop de faste (voir ici 
livre II, li(jncs i4q-i5o. et livre XIV. lignes io5o-io54), Idoménée, 
qui établissait le luxe dans Salente et qui oubliait le nécessaire (livre X, 

lignes 85 et suiv.) parurent dos portraits du roi Le marquis de 

Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représente sous le nom 
de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui 
servaient l'Etat et non le ministre. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV, 
XXII ) — Il était de la tradition du long roman français, au 
xvii^ siècle, comme du roman espagnol, d'admettre dans sa conlex- 
ture un certain nombre d'épisodes, d' « histoires », rattachées plus 
ou moins habilement au fond principal du livre et qui font, dans 
l'unité peu serrée de l'ouvrage, comme autant de « nouvelles », qu'on 
en peut, à la rigueur, séparer. Fénelon ne fait que suivre cette 
tradition en insérant dans son Télémaque, ici, l'histoire de Protésilas, 
et, au livre suivant, celle de Philoctète (voir Introduction, dernières 
lignes de la page xxxii) : mais encore ces histoires concourent-elles 
au but moral de tout l'ouvrage. 



\ 



l38 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

celui de tous les jeunes gens que j'aimai le plus. Son 
naturel vif et hardi étoit selon mon goût : il entra dans 
mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me rendit suspect 
un autre jeune homme, que j'aimois aussi, et qui se nom- 5 
moit Philoclès'. Celui-ci avoit la crainte des dieux, et 
l'âme grande, mais modérée^; il mettoit la grandeur, 
non à s'élever, mais à se vaincre et à ne faire rien de 
bas. Il me parloit librement sur mes défauts, et, lors 
même qu'il n'osoit me parler, son silence et la tristesse de lo 
son visage me faisoient assez entendre ce qu'il vouloit me 
reprocher. 

« Dans les commencements cette sincérité me plai- 
soit, et je lui protestois souvent que je l'écouterois avec 
confiance toute ma vie, pour me préserver des flatteurs. i5 
Il me disoit tout ce que je devois faire pour marcher sur 
les traces de mon aïeul Minos ^ et pour rendre mon 
royaume heureux. Il n'a voit pas une aussi profonde 
sagesse que vous, ô Mentor ; mais ses maximes étoient 
bonnes, je le reconnois maintenant. Peu à peu les arti- ao 
fices de Protésilas, qui étoit jaloux et plein d'ambition, 
me dégoûtèrent de Philoclès. Celui-ci étoit sans empres- 



Ms. — 6 : F.: la crainte des dieux, l'âme grande..., Fc. : et l'àme.... — 
[3: F.: cette sincérité ne (effacé) me plaisoit.... 

V (8) ; et à ne rien faire de bas. 



1. Personnage imaginaire, nous l'avons dit. Mais ce nom propre 
a été usité dans l'ancienne Grèce. 

2. « Toute la vie de M. de Turenne fut une suite d'actions grandes, 
nobles et généreuses. Le roi prenoit un singulier plaisir dans sa conver- 
sation; il l'écoutoit avec confiance et recevoit de lui d'excellentes leçons 
sur la guerre. Ce fut cette confiance qui excita la jalousie de Louvois. » 
(/î. 1719.} — Sur l'inimitié de Louvois et de Turenne, voir Saint- 
Simon, Mémoires, édit. De Boislisle, tome IV, page 80; tome XXVI, 
page i43 ; tome XXVIH, page i4. 

3. Voir la note de la ligne 887 du livre VIIL 



ONZIÈME LIVRE iSg 

sèment et laissoit l'autre prévaloir ; il se contentoit de 
me dire toujours la vérité, lorsque je voulois l'entendre. 
C'étoit mon bien, et non sa fortune qu'il cherchoit'. ^5 

« Protésilas me persuada insensiblement que c'étoit un 
esprit chagrin et superbe-, qui critiquoit toutes mes 
actions, qui ne me demandoit rien, parce qu'il avoit la 
fierté de ne vouloir rien tenir de moi et d'aspirer à la 
réputation d'un homme qui est au-dessus de tous les 3o 
honneurs. Il ajouta que ce jeune homme, qui me parloit 
si librement sur mes défauts, en parloit aux autres avec 
la même liberté, qu'il laissoit assez entendre qu'il ne 
m'estimoit guère, et qu'en rabaissant ainsi ma réputa- 
tion il vouloit, par l'éclat d'une vertu austère, s'ouvrir 35 
le chemin à la royauté. 

« D'abord, je ne pus croire que Philoclès voulût me 
détrôner : il y a dans la véritable vertu une candeur et 
une ingénuité que rien ne peut contrefaire et à laquelle 

Ms. — sS : F. : pt laissoit l'autre prévaloir par ses (2 mots effacés); il se 
contentoit. — 82 : F. : si librement sur les (^effacé) mes défauts 



1 . « Craignent-ils Çlrs conseillers intimes qui n'osent vous parler 
jranchemenf) de vous déplaire? Ils ne vous aiment donc pas; car il 
faut (îlrc prêt à fâcher ceux qii'on aime plutôt que de les flatter ou 

de les trahir par son silence Je sais bien que, quand on parle avec 

cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur du roi : 
mais votre faveur leur est-olle plus chère que votre salut ? » (^Lettre 
à Louis -Y/V). — On pourrait ici songer à ces lignes célèbres de 
Pascal : « Vn prince sera la fable de toute l'Europe et lui seul n'en 
saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui 
à qui on la dit, mais désavantageuse à ceux qui la disent, parce qu'ils 
se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs 
intérêts que celui du prince qu'ils servent; et ainsi, ils n'ont garde 
de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mômes » {Pensées. 
édit. Brunschvicg, II, 100). Mais le fragment d'oii ces lignes sont 
extraites, aujourd'hui inséré dans les Pensées, n'était pas édité au 
XVII» siècle et il est bien peu probable que l'énelon l'ait connu. 

2. Voir livre II, ligne 696. 



l4o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

on ne se méprend point, pourvu qu'on y soit attentif. ^'^ 
Mais la fermeté de Philoclès contre mes foiblesses com- 
mençoit à me lasser. Les complaisances de Protésilas et 
son industrie inépuisable pour m'inventer de nouveaux 
plaisirs me faisoit* sentir encore plus impatiemment 
l'austérité de l'autre. 45^ 

« Cependant Protésilas, ne pouvant souffrir que je ne 
crusse pas tout ce qu'il me disoit contre son ennemi, 
prit le parti de ne m'en ^ parler plus et de me persuader 
par quelque chose de plus fort que toutes les paroles. 
Voici comment il acheva de me tromper. Il me conseilla ^o 
d'envoyer Philoclès commander les vaisseaux qui dévoient 
attaquer ceux de Garpathie'*, et, pour m'y déterminer, 
il me dit : 

« Vous savez que je ne suis pas suspect dans les 
« louanges que je lui donne : j'avoue qu'il a du courage ^5 
« et du génie pour la guerre * ; il vous servira mieux 
« qu'un autre, et je préfère l'intérêt de votre service à 
« tous mes ressentiments contre lui. » 

« Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité 



Ms. — 46 : F. : Protésilas qui ne pouvoit souffrir, Fc. : ne pouvant souf- 
frir — — 47 : F. : contre mon ennemi, Fc. : son ennemi. — 48 : F. : prit 
le parti de m (effacé) ne m'en parler plus. — 5i : F. : commander les troupes 
(a mois effacés) les vaisseaux — 5^ : F. ; et je préfère vo (effacé) l'intérêt. 



1. Me faisait. Sur cette orthographe, voir livre II, ligne 45 1, et 
la note. 

2. Voir livre II, ligne 48i, et la note. 

3. Ce nom de pays n'est pas usité. Carpathos est une île de la 
Méditerranée, située à l'entrée de l'Archipel, entre la Crète et 
Rhodes, et qui donnait son nom à la partie de mer dans laquelle elle 
est située. Les mentions en sont fréquentes dans les géographes et les 
poètes anciens. 

4- « Le marquis de Louvois ne pouvoit refuser celte justice au mérite 
du vicomte de Turenne ; mais il se servit de ce prétexte pour éloigner 
d'auprès du roi ce concurrent qu'il n'y voyait qu'avec envie. « (/?. ijiç).) 



ONZIÈME LIVRE l^l 

•dans le cœur de Protésilas, à qui j'avois confié l'admi- 60 
nistration de mes plus grandes affaires. Je l'embrassai 
dans un transport de joie, et je me crus trop heureux 
d'avoir donne toute ma confiance à un homme qui me 
paroissoit ainsi au-dessus de toute passion et de tout inté- 
rêt. Mais, hélas ! que les princes sont dignes de compas- <)5 
sion ! Cet homme me connoissoit mieux que je ne me 
connoissois moi-même : il savoit que les rois sont d'or- 
dinaire défiants' et inappliqués": défiants, par l'expé- 
rience continuelle qu'ils ont des artifices des hommes 
corrompus dont ils sont environnés ; inappliqués, parce 70 
que les plaisirs les entraînent et qu'ils sont accoutumés 
à avoir des gens chargés de penser pour eux, sans qu'ils 
en prennent eux-mêmes la peine. Il comprit donc qu'il 
n'auroit pas grande peine à me mettre en défiance et en 
jalousie contre un homme qui ne manqueroit pas de faire 73 
de grandes actions, surtout l'absence lui donnant une 
entière facilité de lui tendre des pièges. 

« Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvoit arri- 
ver. 

« Souvenez-vous, me dit-il, que je ne pourrai plus me 80 
« défendre, que vous n'écouterez que mon ennemi, et 
(( qu'en vous servant au péril de ma vie je courrai risque 
« de n'avoir d'autre récompense que votre indignation. 

— Vous vous trompez, lui dis-je : Protésilas ne parle 

Ms. — 60 : F. ; de Protésilas que (effacé) à qui... — 72 : F. : des gens 
qui pensent pour eux, Fc. : (Comme le le.rle). — 78 : FPS.: qu'il n'auroit pas 

grande peine à me mettre -Se: qu'il ne lui seroit pas difficile de me 

mettre... — "j'i : F. : en défiance contre un homme.... — Fc: (Comme le 
texte). — 77 : S. : entière liberté (effacé) facilité. 



I . « On se dcfio (quand on est roi) de la probité de tout le monde. » 
(Examen de conscience, xxxviii.) 

3. « D'ordinaire le grand défaut des princes est d'être foibles, 
mous et inappliqués, n (W., xxxvi.) — Sur le mot, voir ci-dcssou.s 
ligne 407, et la note. 



l/ia LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« point de vous comme vous parlez de lui ; il vous loue, 85 
« il vous estime, il vous croit digne des plus importants 
« emplois ; s'il commençoit à me parler contre vous, il 
« perdroit ma confiance. Ne craignez rien, allez, et ne 
« songez qu'à me bien servir. » 

« Il partit et me laissa dans une étrange situation. 90 
« Il faut vous l'avouer, Mentor : je voyois clairement 
combien il m'étoit nécessaire d'avoir plusieurs hommes 
que je consultasse, et que rien n'étoit plus mauvais, ni 
pour ma réputation, ni pour le succès des affaires, que 
de me livrer à un seul'. J'avois éprouvé que les sages 95 
conseils de Philoclès m'avoient garanti de plusieurs fautes 
dangereuses, où la hauteur de Protésilas m'auroit fait 
tomber. Je sentois bien qu'il y avoit dans Philoclès un 
fond de probité et de maximes équitables, qui ne se fai- 
soit point sentir de même dans Protésilas ; mais j'avois 100 
laissé prendre à Protésilas un certain ton décisif, auquel 
je ne pouvois presque plus résister". J'étois fatigué de me 
trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvois 
accorder, et, dans cette lassitude, j'aimois mieux, par 
foiblesse, hasarder quelque chose aux dépens des affaires, io5 
et respirer en liberté. Je n'eusse osé me dire à moi-même 
une si honteuse raison du parti que je venois de prendre; 
mais cette honteuse raison, que je n'osois développer^, ne 

Ms. — 106 : F. ; me dire à moi-même ce qui (^efface) une si 



1. Fénelon reviendra sur cette erreur d'un roi dans l'Examen de 
conscience (xxxviii). 

2. Sur cette faiblesse d'un roi qui se laisse ainsi subjuguer, voir 
encore un passage de l'Examen de conscience (xxxv) cité dans la note 
de la ligne 286. 

3. Le mot est pris au sens propre. Les motifs bas ou intéresses qui 
nous déterminent ne se formulent pas toujours très précisément à nos 
propres yeux. Ils sont comme enveloppés dans les replis de notre cœur, 
et il ne nous plaît pas de les développer de ces demi-ténèbres pour 



ONZIÈME LIVRE i43 

laissoit pas d'agir secrètement au fond de mon cœur et 
d'être le vrai motif de tout ce que je faisois. no 

« Philoclès surprit les ennemis, remporta une pleine 
victoire, et se hâtoit de revenir' pour prévenir les mau- 
vais ofTices qu'il avoit à craindre: mais Protésilas, qui 
n'avoit pas encore eu le temps de me tromper, lui écrivit 
que je désirois qu'il fît une descente dans l'île de Carpa- ii5 
thie, pour profiter de la victoire. En effet il m'avoit per- 
suadé que je pourrois facilement faire la conquête de cette 
île. Mais il fit en sorte que plusieurs choses nécessaires 
manquèrent à Philoclès* dans cette entreprise, et il l'as- 
sujettit à certains ordres, qui causèrent divers contretemps lao 
dans l'exécution \ 

Ms. — ' '7 -^^ ■ (luc je pouvois facilement. 



les amener à la clarté de la pleine conscience. L'observation est très 
fine, tout à fait digne de la pénétration d'un directeur de conscience. 

1. « Ceci regarde la campagne de iGjS en Allemagne, où le vicomte 
de Turenne battit Montecuculli et se hdtoit de revenir parce qu'il com- 
mençoit à manquer de vivres. Mais Louvois y fit marcher le maréchal 
de Créqui, avec un détachement des troupes de Flandre pour l'y retenir. 
Le vicomte, ayant reçu ce renfort, se disposoit à donner combat aux 
Impériaux, lorsqu'il fut tué d'un coup de canon à la journée d'Alten- 
heim. » (fî. i/if)-) 

a. « C'est ainsi que Louvois en usa envers les généraux qui lui por- 
toient ombrage ; il les laissa manquer de tout cl les rendit responsables 
des mauvais succès dont il étoit lui-même la cause. « (fî. lyig.') — Le 
Mémoire attribué à Saint-Simon sur les Projets de gouvernement du 
duc de Bourgogne (page 36), accuse également Louvois de s'être « mis 
en possession de donner » aux généraux « tous les dégoûts et toutes les 
difTîcultés imaginables pendant la campagne » et ensuite de les «'charger 
des fautes et des manquements que lui-même leur auroit causés ». 

3. Saint-Simon (irf., ibid.) : « Il ÇLouvois) persuada au roi qu'il 

ne devoit point laisser aux généraux d'armée la liberté d'agir d'eux- 
mêmes pendant le cours de la campagne, mais les obliger de lui 
demander ses ordres par des courriers et de s'y conformer pour les 
mouvements importants ou les entreprises que l'occasion leur pré- 
scntcroit. Ainsi les occasions s'échappèrent souvent en attendant le 
etour des courriers et s'échappèrent de plus en plus à mesure que 



l4/i LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« Cependant il se servit d'un domestique* très cor- 
rompu que j'avois auprès de moi et qui observoit jus- 
ques aux moindres choses" pour lui en rendre compte, 
quoiqu'ils parussent ne se voir guère et n'être jamais nâ 
d'accord en rien. Ce domestique, nommé Timocrate', me 
vint dire un jour, en grand secret, qu'il avoit découvert 
une affaire très dangereuse. 

« Philoclès, me dit-il. veut se servir de votre armée 
« navale pour se faire roi de l'ile de Carpathie: les chefs i3o 
« des troupes sont attachés à lui ; tous les soldats sont 
« gagnés ^ par ses largesses et plus encore par la licence 
« pernicieuse oii il laisse vivre les troupes. Il est enflé de 
« sa victoire. Voilà une lettre qu'il écrit à un de ses 
« amis sur son projet de se faire roi: on n'en peut plus i3ô 
« douter après une preuve si évidente. » 

« Je lus cette lettre, et elle me parut de la main de 
Philoclès ^ Mais on avoit parfaitement imité son écri- 

Ms. — 123 : F. : jusqu'aux moindres choses. — lio : F. : pour se rendr 

(^effacé) faire roi — i33 : FPS. : où il laisse vivre les troupes, Se. : ovi il 

les laisse vivre. — i35 : S. : on n'en peut douter, Se. : peut plus douter. — 
i37 : FP. : Je lus cette lettre..., Pc. : Je lus plusieurs fois cette lettre, Pc. : 
je lus cette lettre. — 187 : F. : de la main de Philoclès. Mais on avoit..., Fc. : 
(Comme F., avec car écrit aa-dessus de mais, qui n'eslpas efface), P. : (Comme F.). 

V (i23) suit F. 



d'autres généraux succédèrent à ceux que M. le Prince et M. de 

Turenne avoient formés Après eux (après ces disciples de Condé et 

de Turenne) il n'y eut plus de mesure, et leurs successeurs [furent] 
entravés sous le joug de la nécessité des courriers, dont la perte du 
temps et souvent encore les réponses rompirent toutes leurs mesures. » 

1. Voir livre II, ligne /igS, et la note. 

2. Cf. livre I, ligne ^78 et la note, et livre II, ligne Sa. 

3. Ce nom a été porté par plusieurs personnages historiques. 
Mais il désigne ici un personnage tout imaginaire, comme Philoclès 
<it Protésilas. 

4. Voir la note de la ligne i63 du livre III. 

5. « Ceci regarde la disgrâce du duc de Navailles, dont on a déjà 
parlé (voir la note de la ligne 768 du livre V). On lui attribua la lettre 



ONZIÈME LIVRE 1^5 

ture, et c'étoit Protésilas qui l'avoit faite avec Timocrate, 

« Cette lettre me jeta dans une étrange surprise: je la i4o 
relisois sans cesse, et ne pouvois me persuader qu'elle 
fût de Philoclès, repassant dans mon esprit trouble toutes 
les marques touchantes qu'il m'avoit données de son dé- 
sintéressement et de sa bonne foi. Cependant que pou- 
vois-je faire ? Quel moyen de résister à une lettre où je l'i") 
croyois être sûr de reconnoître l'écriture de Philoclès? 

« Quand Timocrate vit que je ne pouvois plus résister 
à son artifice, il le poussa plus loin. 

« Oserai-je, me dit-il en hésitant, vous faire remarquer 
« un mot qui est dans cette lettre? Philoclès dit à son iw 
« ami qu'il peut parler en confiance à Protésilas sur une 
« chose qu'il ne désigne que par un chiffre' : assurément 
« Protésilas est entré dans le dessein de Philoclès, et ils 
« se sont raccommodés à vos dépens. Voussavezque c'est 



Ms. — i4fj : F. : vous découvrir (effacé) faire remarquer — i53 ; F.: 

et ils se sont réunis contre vous (3 mots effacés) raccommodes à vos dépens. 
N'avez (effacéy Vous savez.... 



que le marquis de Vardes et le comte de Guiches Jirent tomber entre les 
mains de la Reine, à qui ils découvrirent l'intrigue du Roi avec La Vallicrc. 
On a déjà averti (voir la note do la ligne 4i3 du livre X) que M. de 
Cambrai mêle ses caractères pour donner le change aux yeux de la Cour. 
C'est par cette raison qu'il ne faut pas prétendre y trouver beaucoup de 
suite. » (/î. ijig.) — Nous faisons toutes réserves sur l'exactitude 
de l'application du texte de Fénelon à une aventure vieille de plus 
de trente ans à l'époque du Télémaque. Mais sur cette aventure elle- 
même, voir Voltaire (Siècle de Louis A/l . début du chap. xxvi), 
qui suit le récit de Mme de Mottcville. 

I. C/i(//re, dans le sens d'ensemble de caractères conventionnels 
dont on se sert pour une correspondance secrète. — « On peut 
encore entendre par cette lettre le projet trouvé dans les papiers de 
M. Fouquet de fortifier Belle-Ile et de s'y cantonner en cas d'oppres- 
sion. Alors Timocrate sera l'abbé Fouquet, qui trahit son frire en le 
découvrant au cardinal Mazarin. Auquel de ces deux exemples qu'on 
applique cet endroit, il sufjit pour faire voir jusqu'oii alla la crédulité 

TÉTÉMAQUE. II. [q 



l46 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« Protésilas qui vous a pressé d'envoyer Philoclès contre iSâ 

« les Garpathiens. Depuis un certain temps il a cessé 

« de vous parler contre lui, comme il le faisoit souvent 

« autrefois. Au contraire, il le loue, il l'excuse en toute 

« occasion : ils se voyoient depuis quelque temps avec 

« assez d'honnêteté V Sans doute Protésilas a pris avec lOo 

« Philoclès des mesures pour partager avec lui la con- 

« quête de Garpathie. Vous voyez même qu'il a voulu 

« qu'on fît cette entreprise contre toutes les règles et qu'il 

« s'expose à faire périr votre armée navale, pour conten- 

« ter son ambition. Groyez-vous qu'il voulût servir ainsi i6!> 

« à celle- de Philoclès, s'ils étoient encore mal ensem- 

Ms. — i59 : S. : ils se voient depuis quelque temps. 



du roi, qui condamna légèrement ces deux hommes, dont l'un n'étoil 
point coupable et dont l'autre l'étoit beaucoup moins quon ne se l'imagi- 
noit. « (J{. lyiç}.) — L'histoire de Fouquet est encore plus ancienne 
que celle de Navailles. Son procès, dans lequel il eut à se défendre au 
sujet du projet qui est rappelé ici (voir les Lettres de Mme do Sévi- 
gné du 4 et du g décembre i664) est de i664 ; et la trahison possible 
d'un frère qui le haïssait et qui était une sorte de policier au service 
de Mazarin remonterait, comme le projet lui-même, au temps du 
ministère de ce dernier : il est donc bien douteux que ces aventure* 
aient été visées ici par Fénelon. Il est vrai toutefois que l'attention 
avait été ramenée plus récemment sur les deux frères, qui étaient 
morts, à deux mois d'intervalle, au début de 1680 ; que Fénelon était 
particulièrement lié avec la duchesse de Béthune-Charost, fille du 
surintendant; qu'il avait suivi en 1689, les négociations relatives au 
mariage du frère de cette dame, Louis-Nicolas Fouquet, avec la fille 
de Mme Guyon ; que certains souvenirs de la famille Fouquet pou- 
vaient donc être, vers l'époque du Télémaque, assez présents à son 
esprit, et qu'enfin il était peut-être de ceux qui regardaient le surin- 
tendant comme « beaucoup moins coupable « qu'on ne se l'était 
« imaginé ». 

I. Honnêteté. Le Dictionnaire de l'Académie (1694) donne à ce 
mot, entre autres sens, celui de « manière d'agir obligeante et ofE- 
cieuse ». 

a. Vaugelas (Remarques, édit. Chassang, tome II, pages 212 etaSS) 



O^'ZIKME LIVRE i/iy 

« ble? Non, non, on ne peut plus douter que ces deux 
« hommes ne soient réunis pour s'élever ensemble à une 
« grande autorité, et peut-être pour renverser le trône oii 
« vous régnez. En vous parlant ainsi, je sais que je 17J 
« m'expose à leur ressentiment, si, malgré mes avis sin- 
« cères, vous leur laissez encore votre autorité dans les 
« mains : mais qu'importe, pourvu que je vous dise la 
« vérité ? » 

« Ces dernières paroles de Timocratc firent une grande 175 
impression sur moi : je ne doutai plus de la trahison de 
Philoclès, et je me défiai de Protésilas comme de son 
ami. 

« Cependant Timocrate me disoit sans cesse : « Si vous 
« attendez que Philoclès ait conquis l'île de Carpathie, il 180 
« ne sera plus temps d'arrêter ses desseins ; hâtez-vous de 
« vous en assurer ' pendant que vous le pouvez. » 

« J'avois horreur de la profonde dissimulation des 
hommes ; je ne savois plus à qui me fier. Après avoir 
découvert la trahison de Philoclès, je ne voyois plus 185 
d'homme sur la terre dont la vertu pût me rassurer. 
J'étois résolu de falre^ au plus tôt périr ce perfide; mais 
je craignois Protésilas, et je ne saAois comment faire à 



Ms. — 168 : FP. : ne soient réunis pour monter ensemble sur le trône, et 
peut-être pour renverser celui où vous régnez. Pc. : (Le texte). — 171 : P. ; 
malgré mes amis, Pc. : mes avis. — \-3 : S. : pourvii que je dise. — 170 : 

F.: Ces dernières paroles /ir (effacé) de Timocrate — '77- ^- '■ j^ me 

défiai de Phil (effacé) Protésilas. — 181 : F.: plus temps de (effacé) d'arrèier 
ses desseins. — '87: S. : faire périr au plus tôt. 



condamnait déjà (1647) seri'ir à. au lieu de servir suivi d'un régime 
direct, dans le sens do « rendre service et assister », comme un lati- 
nisme archaïque. On voit que Fénelon continue à suivre l'usage 
d' « Amjot et des anciens écrivains m. 

1. Fous en assurer = vous assurer de lui. Cf. ci-dessus ligne ^8, 
et la note. 

2. Sur cette construction voir livre M, ligne 553 et la note. 



i48 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

son égard. Je craignois de le trouver coupable, et je crai- 
gnois aussi de me fier à lui. Enfin, dans mon trouble, je 190 
ne pus m'empêcher de lui dire que Philoclès m'étoit 
devenu suspect. 11 en parut surpris ; il me représenta sa 
conduite droite et modérée ; il m'exagéra ses services ; en 
un mot, il fit tout ce qu'il falloit pour me persuader qu'il 
étoit trop bien avec lui. D'un autre côté, Timocrate ne ujS 
perdoit pas un moment pour me faire remarquer cette 
intelligence ' et pour m'obliger à perdre Philoclès, pen- 
dant que je pouvois encore m'assurer de lui. Voyez, mon 
cher Mentor, combien les rois sont malheureux et expo- 
sés à être le jouet des autres hommes, lors même que 200 
les autres hommes paroissent tremblants à leurs pieds. 

« Je crus faire un coup d'une profonde politique et dé- 
concerter Protésilas en envoyant secrètement à l'armée 
navale Timocrate, pour faire mourir Philoclès. Protésilas 
poussa jusqu'au bout sa dissimulation et me trompa ac.r) 
d'autant mieux qu'il parut plus naturellement comme 
un homme qui se laissoit tromper. 

« Timocrate partit donc et trouva Philoclès assez em- 
barrassé dans sa descente : il manquoit de tout ; car Pro- 
tésilas, ne sachant si la lettre supposée pourroit faire 210 
périr son ennemi, vouloit avoir en même temps une 
autre ressource prête par le mauvais succès ^ d'une entré- 



es. — 202 : F. : profonde politique, et rompre toutes (2 mots effacés) décon- 
certer — 



1. Intelligence, entente, accord. Racine, dans Brltannicus (lll, v): 

Notre salut dépend de notre intelligence. 

2. Succès, issue (bonne ou mauvaise). Le sens a tendu, depuis le 
xviie siècle, on le sait, à se rétrécir : le mot ne se prend plus guère 
dans la langue courante qu'avec la signification d'issue favorable ; 
mais, cette signification, il l'avait déjà au xvn^ siècle, comme on va 
le voir ici même, un peu plus bas (ligne 220). 



ONZIÈME LIVRE l49 

prise dont il m'avoit fait tant espérer et qui ne manqueroit 
pas de m'irrlter contre Philoclès. Celui-ci soutenoit cette 
guerre si diiTicile par son courage, par son génie et par 21b 
l'amour que les troupes avoicnl pour lui ' : quoique tout 
le monde reconnût dans l'armée que cette descente étoil 
téméraire et funeste pour les Cretois, chacun travailloit 
à la faire réussir, comme s'il eût vu sa vie et son bonheur 
attachés au succès ; chacun étoit content de hasarder sa "20 
vie à toute heure sous un chef si sage et si appliqué à 
se faire aimer. 

« Timocrate avoit tout à craindre en voulant faire périi 
ce chef au milieu d'une armée qui Taimoit avec tant de 
passion; mais l'ambition furieuse est aveugle: Timocrate aaS 
ne trouvoit rien de difficile pour contenter Protésilas, 
avec lequel il s'imaginoit me gouverner absohmient après 
la mort de Philoclès ; Protésilas ne pouvoit souffrir un 
homme de bien, dont la seule vue étoit un reproche secret 
de ses crimes et qui pouvoit, en m'ouvrant les yeux, 23o 
renverser ses projets. 

« Timocrate s'assura de deux capitaines qui étoient 
sans cesse auprès de Philoclès ; il leur promit de ma part 
de grandes récompenses, et ensuite il dit à Philoclès 
qu'il étoit venu pour lui dire de ma part des choses secrètes, 335 
qu'il ne devoit lui confier qu'en présence de ces deux 
capitaines. Philoclès se renferma avec eux et avec Timo- 
crate. Alors Timocrate donna un coup de poignard à 

Ms. — 217 : F.: étoit téméraire et pcrnic (effacé) funeste.... — ai8 : 
F.: chacun s'efforçoil {effacé) travailloit.... — aaô : F. : pour contenter avec 
{effacé) Protésilas. — aSâ : F.: pour me dire des choses secrètes, Fc. . 
(Comme /<; texte). — aSG : F. : qu'il ne poav (effacé) devoit. 



I. « M. de Turennc soutint ainsi plusieurs fois la guerre en Alle- 
magne, où j7 manquoil souvent de tout, plutôt par son courage, par son 
génie et par l'amour que les troupes avaient pour lui que par aucune 
autre chose. » (/î. ijuj.) 



i5o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Philoclès. Le coup glissa et n'enfonça guère avant ; Phi- 
loclès, sans s'étonner ', lui arracha le poignard, s'en servit : lo 
contre lui et contre les deux autres. En même temps il 
cria : on accourut ; on enfonça la porte ; on dégagea Phi- 
loclès des mains de ces trois hommes, qui, étant troublés, 
l'avoient attaqué foiblement. Ils furent pris, et on les 
auroit d'abord^ déchirés, tant l'indignation de l'armée s^io 
étoit grande, si Philoclès n'eût arrêté la multitude. Ensuite 
il prit Timocrate en particulier et lui demanda avec dou- 
ceur ce qui l'avoit obligé à commettre une action si noire^. 
Timocrate, qui craignoit qu'on ne le fît mourir, se hâta 
de montrer l'ordre que je lui avois donné par écrit de 260 
tuer Philoclès; et, comme les traîtres sont toujours lâches, 
il [ne] songea qu'à sauver sa vie en découvrant à Philo- 
clès toute la trahison de Protésilas, 

« Philoclès, effrayé de voir tant de malice* dans les 
hommes, prit un parti plein de modération : il déclara à 255 
toute l'armée que Timocrate étoit innocent ; il le mit en 
sûreté, le renvoya en Crète, déféra le commandement de 

Ms — 2(12 : F. : on dégagea Philoclès de ces trois hommes, Fc. : des mains 
de ces trois hommes. — 262 : FP. : il songea à sauver sa vie, Pc. : il songea 
qu'à (^sic) sauver sa vie, S. : (Comme FP.), Se. : il ne songea qu'à sauver sa 
vie. — 255 : F. : un parti plein de cou (effacé) modération. — 256 : F. : 
étoit innocent: il le renvoya en Crète, Fc. : (Comme le texte).... — 267 : F. : 
en Crète, il (effacé) déféra le gouvernement d (effacé) commandement de.... 

V (252) suit Se. 

1 . S'étonner, dans son sens le plus fort. Le Dictionnaire de l'Académie 
(169/4), après les significations de « surprendre par quelque chose 
d'inopiné » donne encore à étonner celle d' « ébranler, faire trembler 
par quelque grande, par quelque violente commotion ». 

2. D'abord, dès l'abord, immédiatement. 

3. Il y a ici comme un souvenir d'un trait célèbre du duc de Guise 
rapporté par Montaigne dans le chapitre xxiii du livre I des Essais, 
auquel Corneille avait emprunté l'idée de son Cinna. 

4. Malice: « méchanceté, inclination à nuire, à mal faire. » (Dic- 
tionnaire de l'Académie, lôg^.) 



ONZIÈME LIVRE l5l 

l'armée à Polymène', quej'avois nommé, dansmon ordre 
écrit de ma main, pour commander quand on auroit tué 
Philoclès. Enfin il exhorta les troupes à la fidélité iC,o 
qu'elles me dévoient- et passa, pendant la nuit, dans une 
légère barque, qui le conduisit dans l'île de Samos, où il 
vit tranquillement dans la pauvreté et dans la solitude, 
travaillant à faire des statues pour gagner sa vie^, ne 
voulant plus entendre parler des hommes trompeurs et 260 
Injustes, mais surtout des rois, qu'il croit les plus mal- 
heureux et les plus aveugles de tous les hommes. » 

En cet endroit Mentor arrêta Idoménée : « Hé bien ! 
dit-il, fùtes-vous longtemps à découvrir la vérité? 

— Non, répondit Idoménée ; je compris peu à peu les 370 
artifices de Protésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent 
même ; car les méchants ont bien de la peine à demeurer 
unis. Leur division acheva de me montrer le fond de 
l'abîme où ils m'avoient jeté. 

— Hé bien, reprit Mentor, ne prîtes-vous point le parti 375 
de vous défaire de l'un et de l'autre? 

— Hélas ! reprit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor, 



Ms. — 261 : F. ; et se retira pendant la nuit..., Fc. : et passa pendant 

— a63 ; F\ : et dans la solitude, ne voulant plus entendre Fc. : (Comme 

le texte, sauf [■:iGli ; travaillant pour (effacé) à faire]). — 266 : F.: les plus 
malhcureiix et les plus foibles de..., Fc. : les plus aveugles.... — 271 : 
F. : se brouillèrent même, et leur d (efface) car les méchants.... — 277 : FPS. : 
reprit Idomcnce, Se. : repondit Idoménée. 

V ('77) suit Se. 



1. Personnage imaginaire. Le nom même (= de grand esprit, de 
grand courage ?), assez mal formé, ne paraît pas avoir été usité. 

2. Philoclès ne se croit pas autorisé par la méchanceté et l'ingra- 
titude de son roi à manquer lui-même à ses devoirs de sujet fidèle 
cl loyal. Cf. livre III, lignes 190-19^. 

3. Sur Samos, voir livre V, ligne 3o2, et la note. Les poteries 
de Samos étaient célèbres ; mais il n'est pas facile de dire pourquoi 
Fénelon choisit pour son héros le métier de sculpteur (cf. livre III, 



l52 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

que vous ignorez la foiblesse et l'embarras des princes? 
Quand ils sont une fois livrés à des hommes corrompus 
et hardis qui ont l'art de se rendre nécessaires, ils ne 280 
peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux qu'ils mépri- 
sent le plus sont ceux qu'ils traitent le miieux et qu'ils 
comblent de bienfaits. J'avois horreur de Protésilas, et 
je lui laissois toute l'autorité. Étrange illusion ! je me 
savois bon gré de le connoître, et je n'avois pas la force a85 
de reprendre l'autorité que je lui avois abandonnée ^ 
D'ailleurs, je le trouvois commode^, complaisant, indus- 
trieux pour flatter mes passions, ardent pour mes inté- 
rêts. Enfin j'avois une raison pour m'excuser en moi- 
même de ma foiblesse^, c'est que je ne connoissois point de 290 

Ms. — 27g : F. : une fois livrés aux (effacé) à des — 284 : ^- : je lui 

laissai, P. : je lui laissois. 



ligne 5o6, l'idée qui vient à l'esprit de Narbal, quand il s'agit de 
prendre pour Télémaque une origine chyprienne). — Sur (jagner, 
voir la note de la ligne i63 du livre III. 

1. Sur toutcepassage(lignes 279-286), cf. £'xamenrfeconsc/e«ce: «Ne 
vous laissez-vous point éblouir par certains hommes vains, hardis et 
qui ont l'art de se faire valoir, pendant que vous négligez et laissez 
loin de vous le mérite simple, timide, modeste et caché "^ » (xxxvii) 
— (c Ils (les princes) ne sont presque jamais déterminés par le mérite 
ni par les vrais défauts des gens. Le fond des choses n'est pas ce qui 
les touche : leur décision vient d'ordinaire de ce qu'ils n'osent refuser 
ceux qu'ils ont l'habitude de voir et de croire. Souvent ils les souf- 
frent avec impatience et ne laissent pas de demeurer subjugués. Ils 
voient les défauts de ces gens-là et se contentent de les voir. Ils se 
savent bon gré de n'en être pas les dupes ; après quoi ils les suivent 
aveuglément; ils leur sacrifient le mérite, l'innocence, les talents 
distingués et les plus longs services » (xxxvi). — « Le roi éioit, 
sur la fin, fort dégoûté de M. de Louvois, et cependant il n'avoit pas la 
force de s'en défaire, parce qu'il s'éloil livré à lui et qu'il en étoit gou- 
verné. » (fî. lyig-) 

2. « On dit qu'un homme est fort commode pour dire qu'il est 
d'une société douce et aisée » (^Dictionnaire de l'Académie, 169^). 

3. « N'avez-vous point cherché des raisons pour excuser le mal 
auquel votre inclination vous portoit ? n demandera au duc de Bour- 
gogne lui-même Fénelon dans son Examen de conscience (iv). 



ONZIÈME LIVRE l53 

véritable vertu : faute d'avoir su choisir des gens de bien 
qui conduisissent mes affaires, je croyois qu'il n'y en avoit 
point sur la terre et que la probité étoit un beau fan- 
tôme. « Qu'importe, dlsois-je, de faire un grand éclat pour 
« sortir des mains d'un homme corrompu et pour tomber 29^ 
« dans celles de quelque autre, qui ne sera ni plus désinté- 
« ressé, ni plus sincère que lui? » Cependant Tarmée navale 
commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la 
conquête de l'île de Carpathie, et Protésilas ne put dissi- 
muler si profondément, que je ne découvrisse combien 3oo 
il étoit affligé de savoir que Philoclès étoit en sûreté dans 
Sam os. » 

Mentor interrompit encore Idoménée, pour lui deman- 
der s'il avoit continué, après une si noire trahison, à con- 
fier toutes ses affaires à Protésilas'. '^o^ 

« J'étois, lui répondit Idoménée, trop ennemi des 
affaires et trop inappliqué ^ pour pouvoir me tirer de ses 
mains : il auroit fallu renverser l'ordre que j'avois établi 
pour ma commodité et instruire un nouvel homme ; c'est 
ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre. J'aimai 3io 
mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices do 
Protésilas. Je me consolois seulement en faisant entendre 



Ms. — îgi : F- '■ faute d'avoir choisi..., Fc. : d'avoir su 6iea (e/Jac»') choi- 
sir. — 295 : F. : corrompu, pour tomber dans les mains de quelque autre 
qui ne sera pas plus désintéressé que lui. A quoi me {ejface) a-l-il (? effacé) 
serait (effacé), Fc. (^Commc le texte, par correction sans doute immédiate). — 

— 3o3 : F. : Mentor ne pou (effacé) interrompit encore — 3o6 : F. : trop 

ennemi des affaires, trop inappliqué, Fc. : et trop inappliqué.... 



I. Il semble qu'Idomcnce ait déjà repondu par avance à cette 
question (lignes 283-297). 

a. Voir ci-dessous, ligne ^07. — « Voilà précisément la raison pour 
laquelle le roi ne put se résoudre à éloigner un ministre qui lui étoit 
devenu nécessaire. Il trouvait de la commodité à employer un homme qui 
le servoil bien, quoiqu'il lui vendit souvent bien cher ses services. » (/î. 
'719) 



ibà LES AVENTURES DE TELÉMAQUE 

à certaines personnes de confiance que je n'ignorois pas 
sa mauvaise foi. Ainsi je m'imaginois n'être trompé qu'à 
demi, puisque je savois que j'étois trompé'. Je faisois 3i5 
même de temps en temps sentir à Protésilas que je sup- 
portois son joug avec impatience. Je prenois souvent 
plaisir à le contredire, à blâmer publiquement quelque 
chose qu'il avoit fait, à décider contre son sentiment ; 
maisj comme il connoissoit ma hauteur et ma paresse, il 320 
ne s'embarrassoit point de tous mes chagrins^. Il reve- 
noit opiniâtrement à la charge : il usoit tantôt de ma- 
nières pressantes, tantôt de souplesse et d'insinuation ; 
surtout, quand il s'apercevoit que j'étois peiné contre lui, 
il redoubloit ses soins pour me fournir de nouveaux amu- .'.25 
sements^ propres à m'amoUir ou pour m'embarquer dans 
quelque affaire oii il eût occasion de se rendre nécessaire* 
et de faire valoir son zèle pour ma réputation. 

« Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de 
flatter mes passions m'entraînoit toujours : il me soula- 33o 

Ms. — 3i3 : pp.: que je n'ignorois sa mauvaise foi. Pc: je n'ignorois 
pas. — 3i6 : F. : je supportois le (effacé) son joug — 33o : F. : m'entraî- 
noit toujours : il savoit mes secrets, il me soulageoit..., PS : (Le texte). 

V (33o) suit F. 



1. Cf. le passage de l'Examen de conscience (xxxvi) cité ci-dessus, 
dans la note de la ligne 286. 

2. Chagrins, accès de mauvaise humeur, comme dans le vers du 
Misanthrope (I, i) : 

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre. 

3. Amusement, tout artifice, et, par suite, comme ici, tout plaisir, 
toute séduction qui fait passer le temps et oublier les soucis plus 
sérieux. Cf. la note de la ligne 45 du livre VI. 

4. 11 est difficile de ne pas voir ici une allusion à une accusation 
qui fut, sans fondement peut-être, mais avec persistance (voir l'édit. 
des Mémoires de Saint-Simon publiée par De Boislisle, tome XXVIII, 
page 17, note 3), dirigée contre Lonvois. On lui reprochait d'avoir, 
par ses menées, suivant l'expression de Saint-Simon (/d., ibid., page 
57), « embarqué la guerre générale de 1688 » pour prévenir une dis- 
grâce et se « rendre nécessaire » (Id., ibid., page 20). 



ONZIÈME LIVRE l55 

geoit dans mes embarras ; il faisoit trembler tout le 
monde par mon autorité'. Enfin je ne pus me résoudre 
à le perdre. Mais, en le maintenant dans sa place, je mis 
tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes 
véritables intérêts. Depuis ce moment on n'entendit plus 335 
dans mes conseils aucune parole libre' ; la vérité s'éloi- 
gna de moi ; l'erreur, qui prépare la chute des rois ', me 
punit* d'avoir sacrifié Philoclès à la cruelle ambition de 
Protésilas ; ceux mêmes qui avoient le plus de zèle pour 
l'Etat et pour ma personne se crurent dispensés de me 3'io 
détromper après un si terrible exemple ^ Moi-même, 

Ms. — 33i : P. : faisoit troubler, Pc. : trembler. — 33a : F. : je ne pns 
songer à le détruire. Il fallut que je partisse pour le siège de Troie et en partant 
je lui laissai (i6 mots effacés). Mais en le co (^efface) maintenant, P. : je ne 
pus songer à le détruire. Mais en le niainfenanl, Pc. : (Le texte). — 33i : 
F. : hors d'état de nie dire la vérité. Depuis ee moment..., Fc. : (Comme le 
te.rte). — 336 : S. : dans mes conseils de parole libre. — 34 1 : Pc. : un si ter- 
rible exemple. Mérione même qui m'avoit accompagné avec tant de gloire au 
siège de Troie, fut contraint de m'abandonncr : car Protésilas en étoit jaloux. 
Moi-même..., Pc'. : {Le texte), S. : {Comme le texte, sauf [3/ii : après un si 
mauvais exemple]). Se. ; (Comme te texte). 



1 . « Tout ce qui précède et tout ce qui suit contient le portrait au 
naturel de M. de Louvois. Ils'éloil rendu si nécessaire au roi et si redou- 
table à tout le royaume que le monarque ne voyait que par ses yeux et que 
personne n'osait l'aborder. » (R. i/iQ.) 

2. Examen de conscience (vi) : « Avoz-vous craint les inconvénients 
qu'il y a à se livrer à un seul homme ? Avez-vous donné à ce conseil 
(le Conseil de conscience) une entière liberté de vous découvrir, sans 
adoucissement, toute l'étendue de vos obligations de conscience ? « 

3. Souvenir probable de VAthalic (I, ii) de Racine, que Fénelon, 
il nous l'a dit lui-même (Lettre à l'Académie, \), avait fait lire, 
dès son apparition, au duc de Bourgogne, alors dans sa neuvième 
année : 

Daiçne, daigne, mon Dieu, sur Malhan et sur elle (.Athalie) 
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur. 
De la chute des rois funeste avant-coureur. 

4. Me punit en s'emparant de moi, fut ma punition. 

5. « Quelquefois ils (les princes) écouteront favorablement un 
homme qui osera leur parler contre ces ministres ou ces favoris cl 



i56 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

mon cher Mentor, je craignois que la vérité ne perçât le 
nuage et qu'elle ne parvînt jusqu'à moi malgré les flat- 
teurs ' ; car, n'ayant plus la force de la suivre, sa lumière 
m'étoit importune-. Je sentois en moi-même qu'elle m'eût 34!> 
causé de cruels remords, sans pouvoir me tirer d'un si 
funeste engagement. Ma mollesse et l'ascendant que 
Protésilas avoit pris insensiblement sur moi me pion 
geoient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais 
en liberté. Je ne voulois ni voir un si honteux état, ni \r ido 
laisser voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaim^ 
hauteur et la fausse gloire dans laquelle on élève les rois : 
ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute, 
il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer qu'on s'est 
trompé et que de se donner la peine de revenir de son .',55 
erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état 



ils verront des faits clairement vérifiés : alors ils gronderont et feront 
entendre à ceux qui ont osé parler qu'ils seront soutenus contre le 
ministre ou contre le favori. Mais bientôt le prince se lasse de pro- 
téger celui qui ne tient qu'à lui seul ; cette protection lui coûte trop 
dans le détail, et, de peur de voir un visage mécontent dans la per- 
sonne du ministre, l'honnête homme par qui on avoit su la vérité 
sera abandonné à son indignation. Après cela méritez-vous d'être 
averti? Pouvez-vous espérer de l'être? Quel est l'homme sage qui 
osera aller droit à vous sans passer par le ministre, dont la jalousie 
est implacable ? Ne méritez-vous pas de ne plus voir que par ses 
yeux ? 3) (Examen de conscience, xxxvi.) 

1. « Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous 
craignez et que vous évitez le plus. Il faudroit aller au-devant de la 
vérité — Tout au contraire, vous ne cherchez qu'à ne point appro- 
fondir » (Lettre à Louis XIV.) 

2. Cet état de l'âme de celui qui fait mal, mais qui ne veut pas 
prendre conscience de son erreur, qui ne veut ni se voir ni souffrir 
qu'on le voie tel qu'il est, a été souvent décrit par les moralistes et 
les prédicateurs du xvii« siècle : voir notamment le sermon de Bossuet 
sur la Haine de la vérité et le fragment de Pascal que nous mention- 
nons ci-dessus, à la note de la ligne 35. — Sur la construction, voir 
la note de la ligne 72 du livre IL 



ONZIÈME LIVRE 167 

des princes foibles et inappliqués' : c'étoil précisément le 
mien, lorsqu'il fallut que je partisse pour le siège de 
Troie. 

« En partant, je laissai Protésilas maître des affaires : 36o 
il les conduisit, en mon absence, avec hauteur et inhu- 
manité. Tout le royaume de Crète gémissoit sous sa 
tyrannie ; mais personne n'osoit me mander l'oppression 
des peuples ; on savoit que je craignois de voir la vérité 
et que j'abandonnois à la cruauté de Protésilas tous ceux 3fiD 
qui entreprenoient de parler contre lui. Mais moins on 
osoit éclater, plus le mal étoit violent. Dans la suite il me 
contraignit de chasser le vaillant Mérionc, qui m'avoit 
suivi avec tant de gloire' au siège de Troie. Il en étoit 
devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimois et qui 370 
monlroicnt quelque vertu. 

« Il faut que vous sachiez, mon cher iMentor, que tous 
mes malheurs sont venus de là. Ce n'est pas tant la mort 
de mon fils qui causa la révolte des Cretois ', que la ven- 
geance des dieux, irrités contre mes foiblesses, et la haine i7r> 
des peuples, que Protésilas m'avoit attirée. Quand je ré- 
pandis le sang de mon fds, les Cretois, lassés d'un gou- 
vernement rigoureux, avoient épuisé toute leur patience. 



Ms. — 36i : F. : avec tyrann {effacé) hauteur et — SGa ; F. : Tout le 

royaume de Crète soupira, Fc. : gémissoit — 867 ; FP.: étoit violent. Il 

faut que vous sachiez (373), Pc. {Comme le texte, sauf (869 ; au siège de 
Troie. Depuis notre retour, il en devint jaloui]). Pi'; {Le lexle). — 878 : 
F. : pas tant l'action via {effacé) la mort de mon fils 



1 . Voir ci-dessous la note de la ligne ^07. — « Tel fut précisément 
l'état de LouU XIV pendant son règne : il fut trompé toute sa vie, parce 
que la fausse gloire, d'un côté, l'empêcha toujours de reconnoitre ses 
erreurs et que, de l'autre, personne n'osa entreprendre de lui découvrir 
la vérité. » (/?. rjig.) 

2. Les exploits de Mérione, écuycr d'Idoménée et coaibaltant à ses 
côtes, sont racontés au livre \III de l'Iliade. 

3. Voir livre V, ligne 222 et suiv. 



i58 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

et l'horreur de cette dernière action ne fit que montrer 
au dehors ce qui étoit depuis longtemps dans le fond des 38o 
cœurs. 

« Timocrale me suivit au siège de Troie et rendoit 
compte secrètement par ses lettres à Protésilas de tout 
ce qu'il pouvoit découvrir. Je sentois bien que j'étois en 
captivité ; mais je tâchois de n'y penser pas, désespérant 385 
d'y remédier. Quand les Cretois, à mon arrivée', se ré- 
voltèrent, Protésilas et Timocrate furent les premiers à 
s'enfuir. Ilm'auroient sans doute abandonné, si je n'eusse 
été contraint de m'enfuir presque aussitôt qu'eux. Comptez, 
mon cher Mentor, que les hommes insolents pendant la ?>9o 
prospérité sont toujours foibles et tremblants dans la 
disgrâce. La tête leur tourne aussitôt que l'autorité abso- 
lue leur échappe. On les voit aussi rampants qu'ils ont 
été hautains ^, et c'est en un moment qu'ils passent d'une 
extrémité à l'autre. » 3(j5 

Mentor dit à Idoménée : 

« Mais d'oii vient donc que, connoissant à fond ces 
deux méchants hommes, vous les gardez encore auprès 



Ms. — 379 : F. : ne fit que donner une espèce (i mois effaces) que mon- 
trer — 38o : S. : depuis si longtemps. — SSa : F. : rendoit compte secrè- 
tement à Protésilas, Fc. : {Comme le texte). — 385 : S. : de n'y pas penser. 
— 397 : 8. : Mais d'où vient que. — 398 : F. : méchants hommes, ils sont 
encore auprès de vous, Fc. : vous les gardez encore 



1. A mon arrivée, c'est-à-dire dès que je fus de retour. 

2. « Tel étoit encore le marquis de Louuois. Dès que le roi lui 
témoignait quelque froideur, il étoit au désespoir ; il faisait mille bas- 
sesses et il eut besoin plus d'une fois du crédit de Mme de Maintenon 
pour se rétablir. » (/?. ijig.) — L'allusion est-elle aussi précise 
que paraît le croire l'éditeur de 17 19 ? El a-t-on jamais pu dire avec 
vérité de Louvois qu'il fut « rampant « ? N'oublions pas toutefois que 
beaucoup de contemporains affectèrent de le reconnaître dans le 
personnage d'Aman de la tragédie d'Esther, tour à tour cruel et 
vil (acte IL se. i, et acte III, se. v). 



ONZIÈME LIVRE iBg 

de vous comme je les vois? Je ne suis pas surpris qu'ils 
vous aient suivi, n'ayant rien de meilleur à faire pour i.io- 
leurs intérêts ; je comprends même que vous avez fait 
une action généreuse de leur donner un asile dans votre 
nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore 
à eux après tant de cruelles expériences ? 

— Vous ne savez pas, répondit Idoménée, combien hnA 
toutes les expériences sont inutiles aux princes amollis 
et inappliqués', qui vivent sans réflexion. Ils sont mécon- 
tents de tout, et ils n'ont le courage de rien redresser. 
Tant d'années d'habitude étoicnt des chaînes de fer, qui 
me lioient à ces deux hommes, et ils m'obsédoient à toute 4io 
heure. Depuis que je suis ici, ils m'ont jeté dans toutes 
les dépenses excessives que vous avez vues ; ils ont épuisé 
cet Etat naissant '^ ; ils m'ont attiré cette guerre, qui alloit 
m'accabler sans vous ^. J'aurois bientôt éprouvé à Salentc 



Ms. — 4oi : F., que vous avez dû leur faire trouver un asile..., Fc: 
que vous avez di'i leur faire troiiver gcncrcusenient un asile, Fc'. : que vous 
avez fait une action {généreuse dû (sic) leur donner un asile, P. : (Le lexlé). 

— 4o8 : S. : de tout et ils n'osent rien redresser, Se. : {Comme le texte). 

— 4io : F. : à CCS deux hommes qui m'obsédoient..., Fc. : {Comme le texte). 

— Si I : F. : dans toutes les folles {effacé) dépenses 



1. Inappliqués. Fénclon a déjà employé le mot (ligne 2^7 du livre 
III, et, ci-dessus, ligues So- et 35"). Il était nouveau alors, et contesté 
par quelques-uns, quoique l'Académie l'ait inséré (iOqi^) dans la pre- 
mière édition de son Dictionnaire (voir Brunot, Histoire de la langue 
française, tome VI, p. /i83). 

2. Cf. la Lettre à Louis V/T, reprochant aux « principaux minis- 
tres » du roi d'avoir « poussé ses revenus et ses dépenses à l'infini « 
et de l'avoir glorifié « pour avoir effacé, disoit-on, la grandeur de 
tous ses prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la 
France entière, afin d'introduire à la cour im luxe monstrueux « ; et 
Saint-Simon accusant Louvois d'avoir « si bien su manier » cet 
« orgueil » du roi qui « épuisoit le royaume » (^Mémoires, édit. De 
Boislisle, tome XXVIII, page 53). 

3. Voir le livre IX, à partir de la ligne 3 10. 



l6o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

les mêmes malheurs que j'ai sentis en Crète ; mais vous 'ii5 
m'avez enfin ouvert les yeux et vous m'avez inspiré le 
courage qui me manquoit pour me mettre hors de servi- 
tude. Je ne sais ce que vous avez fait en moi ; mais, 
depuis que vous êtes ici, je me sens un autre homme*. » 

Mentor demanda ensuite à Idoménée quelle étoit la /iao 
conduite de Protésilas dans ce changement des affaires. 

« Rien n'est plus artificieux, répondit Idoménée, que 
ce qu'il a fait depuis votre arrivée ^ D'abord il n'oublia 
rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon 
esprit. Il ne disoit rien contre vous ; mais je voyois diver- 435 
ses gens qui venoient m'avertir que ces deux étrangers 
étoient fort à craindre. « L'un, disoit-on, est le fils du 
« trompeur Ulysse ^ ; l'autre est un homme caché et d'un 
« esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume 
« en royaume; qui sait s'ils n'ont point formé quelque /l'o 
« dessein sur celui-ci ? Ces aventuriers racontent eux- 
« mêmes qu'ils ont causé de grands troubles dans tous 
« les pays où ils ont passé : voici un État naissant et 
« mal affermi ; les moindres mouvements pourroient le 



Ms. — 


^27: 


F.: 


L 


un, 


disoit-il, 


Fc: 


tUsoient-ils, 


P. 


disoit-i! 


, PcS. : 


<lisoit-on 






















V (!i2- 


■) suit 


Fc. 



















1 . C'est le renouvellement marqué en tant de lieux par saint Paul 
(II Cor., V, 175 Col. m, 10, etc.). Sur le sens chrétien de cette 
phrase et sur ce qu'il faut entendre par l'action inspiratrice de IMinerve, 
cachée sous les traits de Mentor, cf. livre II, ligne 276, et note de 
la ligne 271. Voir encore Introduction, page ex, strophe 2. 

2. « Louvois étoit très artificieux et très adroit à jeter des soupçons 
dans l'esprit du roi contre toutes les personnes qui l'approchoient. 
H parvint enfin à en écarter tout le monde et l'on ne pouvait aborder au 
trône que par son moyen. » (R. 1719-) 

3. Trompeur : c'est l'épithète qui lui est communément donnée 
dans la tradition épique (Homère, Iliade, XI, 482 ; Odyssée, III, i63 ; 
Virgile, Enéide, II, 90, Horace, Odes, I, vi, 7). 



ONZIÈME LIVRE l6l 

« renverser. » Prolcsilas ne disoit rien, mais il tâchoit de 435 
me faire entrevoir le danger et Texccs de toutes ces réformes 
que vous me faisiez entreprendre ' . Il me prenoit par mon 
propre intérêt. « Si vous mettez », me disoit-il, « les 
« peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus ; ils 
« deviendront fiers, indociles, et seront toujours prêts à 44o 
« se révolter ^ : il n'y a que la foiblesse et la misère qui 
« les rende souples et qui les empêche de résister à 
« l'autorité*. » Souvent il tâchoit de reprendre son an- 
cienne autorité pour m'entraîncr, et il la couvroit d'un 
prétexte de zèle pour mon service. « En voulant soulager 445 
« les peuples, me disoit-il, vous rabaissez la puissance 
« royale, et par là vous faites au peuple même un tort 
« irréparable ; car il a besoin qu'on le tienne bas pour 
« son propre repos. » 

« A tout cela je répondois que je saurois bien tenir les 45o 
peuples dans leur devoir en me faisant aimer d'eux, en 
ne relâchant rien de mon autorité, quoique je les soula- 
geasse, en punissant avec fermeté tous les coupables, 
enfin en donnant aux enfants une bonne éducation* et 



Ms. — ^.'^8 : .S.: si vous mettez, disoit-il, Se: me disoit-il. — 'lîio : 
S.; indociles et prêts, Se: (^Comme le lexle). — 44 1 : F.: la misère qui 
les meu (effacé) rende souples. — 442 : F. : résister à lear (effacé) l'autorité. 
— 44'"t ; F. : il tâchoit de prendre, Fc. : de reprendre. — 445 : F. : En 
voulant, me disoit-il, soulager les peuples, vous rabaissez la dignité royale, 

Fc. : (Comme le texte). — 447 ■ F. : et vo (effacé) par là — 449 ■ ^- '■ son 

propre repos. De lem (effacé) A tout cela — 45a : FP . : quoique je les 

soulageasse; en6n en donnant (454), Pc.: (Le texte). 



I. Voir le livre X, à partir de la ligne 471. 

3. Voir livre X, ligne 853, et la noie. 

3. « C'a toujours été les maximes des ministres en France, depuis 
Richelieu, de charger le peuple françois pour l'empêcher de se révolter. 
Louis XIV s'est cru d'autant plus puissant que ses sujets étaient plus 
faibles et plus misérables. » (R. 171g.) — Cf. la note des lignes 376 
du livre Vil et 5i4 du livre \l\ . 

4- Voir livre X, ligne 896 et suiv. 

TÉl.tMAQUE. II. I 1 



l62 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

à tout le peuple une exacte discipline pour le tenir dans 455 
une vie simple, sobre et laborieuse. « Hé quoi ! disois-je, 
« ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mou- 
ce rir de faim? Quelle inhumanité ! Quelle politique 
« brutale ! Combien voyons-nous de peuples traités dou- 
ce cément et très fidèles à leurs princes' ! Ce qui cause 4t)o 
« les révoltes, c'est l'ambition et l'inquiétude - des grands 
« d'un État, quand on leur a donné trop de licence et 
« qu'on a laissé leurs passions s'étendre sans bornes ; 
« c'est la multitude des grands et des petits qui vivent 
« dans la mollesse, dans le luxe et dans l'oisiveté ; c'est /les 
« la trop grande abondance d'hommes adonnés à la 
« guerre^, qui ont négligé toutes les occupations utiles 
« qu'il faut prendre dans les temps de paix ; enfin c'est 
« le désespoir des peuples maltraités ; c'est la dureté, la 



Ms. — 457 ; FP.: ne peut-on soumettre..., Pc: ne peut-on pas sou- 
mettre. — 458: F.: Quelle inhumanité! Combien voyons-nous..., Fc: 
(Comme le teate). — 467 : S. : toutes les occupations utiles qu'il faut prendre 
(4 mots effacés) dans les temps de paix. 



1. « J'ai montré par les succès de mes maximes, dit Louis XII à 
Louis XI, dans un des Dialogues des morts (61) de Fénelon, que les 
tiennes étoient fausses et pernicieuses. Je me suis fait aimer; j'ai 
vécu en paix sans manquer de parole, sans répandre le sang, sans 
ruiner mon peuple — Pendant ma vie on m'a été fidèle; aprè-i 
ma mort on me pleure et on craint de ne trouver jamais un aussi 
bon roi. » 

2. Inquiétude : incapacité de se tenir en repos, de se contenter de 
ce qu'on a. Dans Fénelon même (Dialogues des morts, 65) : « C'est par 
inquiétude que vous avez désiré le repos », dit un moine de Saint- 
Just à Charles-Quint. 

3. Examen de conscience (ix) : « Il (le roi) doit savoir s'il y a assez 
de laboureurs; s'il y a, à proportion, trop d'autres artisans, trop de 
praticiens, trop de militaires à la charge de l'Etat. » — Plus tard, 
dans ses Plans de gouvernement (II, i) Fénelon souhaitera la réduction 
du « corps militaire « à iSoooo hommes. 



475 



ONZIÈME LIVRE l63 

« hauteur des rois et leur mollesse, qui les rend incapa- 
« blés de veiller sur tous les membres de l'État pour '** 
« prévenir les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes', 
« et non pas le pain qu'on laisse manger en paix au labou- 
« reur, après qu'il l'a gagné" à la sueur de son visage. » 
« Quand Prolésilas a vu que j'étois inébranlable dans 
ces maximes, il a pris un parti tout opposé à sa con- 
duite passée : il a commencé à suivre ces maximes qu'il 
n'avoil pu détruire; il a fait semblant de les goûter, d'en 
être convaincu, de m'avoir obligation de l'avoir éclairé 
là-dessus. Il va au-devant de tout ce que je puis sou- 
haiter pour soulager les pauvres ; il est le premier à me 
représenter leurs besoins et à crier contre les dépenses 
excessives ^ Vous savez même qu'il vous loue, qu'il vous 
témoigne de la confiance et qu'il n'oublie rien pour 

Ms. — 671 : F. : veiller sur les (effacé) tous les.... — ^72 : Se. : les révoltes 
terribles, et non pas.... Se . : les révoltes, et non pas.... — 473 : F. : qu'on 
laisse manger au laboureur, Fc. : qu'on laisse manger en paix au laboureur. 
— /I76 : F. : tout oppo.«é à celui (2 mots effacés) à sa conduite.... — 477 : 
F.: ces maximes qu'il n'a p (effacé) n'avoit pu..., P.: (Comme le texte), S. : 
qu'il n'a pu. — 480 : Se. : (poncluation) : ce que je puis souhaiter. Pour 
soulager les pauvres, il est le premier 



48o 



1. « // n'y a jamais eu en effet que le désespoir des peuples mallrai- 
tés par la dureté des ministres qui ait porté les François à secouer un 
joug devenu trop pesant. Tant qu'il est supportable, ils le souffrent par 
l'affection naturelle qu'ils ont pour leurs princes, qui les ont de bonne 
heure accoutumés à un jouq modéré. » (/?. lyrg.) 

2. Voir la note de la ligne iG3 du livre III. 

3. Il ne serait pas impossible de trouver encore dans les anecdotes 
qui couraient touchant Louvois des applications de ce trait nouveau 
du caractère de Protésilas : voir, par exemple, le récit de Saint-Simon 
(Mémoires, cdit. De Boislile, tome XXVIII, page 71) relatif au 
voyage de Mons, où Louvois, malgré le péril d'une disgrâce, dis- 
suada le roi d'em^mener les dames (i6gi), y trouvant « tant de 
dépenses et tant d'embarras qu'il préféra le bien de l'État et la 
gloire du roi à son propre danger ». Mais sans doute n'y a-t-il 
ici qu'un détail imaginaire par lequel le romancier complète le 
portrait de son personnage. 



l64 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

vous plaire. Pour Timocrate, il commence' à n'être plus 485 
si bien avec Protésilas ; il a songé à se rendre indépen- 
dant. : Protésilas en est jaloux, et c'est en partie par leurs 
différends que j'ai découvert leur perfidie. » 
Mentor, souriant, répondit ainsi à Idoménée : 
« Quoi donc ! vous avez été foible jusqu'à vous laisser /I90 
tyranniser pendant tant d'années par deux traîtres dont 
vous connoissiez la trahison ! 

— Ah ! vous ne savez pas, répondit Idoménée, ce que 
peuvent les hommes artificieux sur un roi foible et inap- 
pliqué^, qui s'est Hvré à eux pour toutes ses affaires. 495 
D'ailleurs, je vous ai déjà dit que Protésilas entre main- 
tenant dans toutes vos vues pour le bien public. » 
Mentor reprit ainsi le discours d'un air grave : 
« Je ne vois que trop combien les méchants prévalent 
sur les bons auprès des rois : vous en êtes un terrible 5oo 
exemple. Mais vous dites que je vous ai ouvert les yeux 
sur Protésilas, et ils sont encore fermés pour laisser* le 
gouvernement de vos affaires à cet homme indigne de 
vivre. Sachez que les méchants ne sont point des hommes 
incapables de faire le bien ; ils le font indifféremment, de 5o5 
même que le mal, quand il peut servir à leur ambition. 
Le mal ne leur coûte rien à faire, parce qu'aucun sen- 
timent de bonté ni aucun principe de vertu ne les re- 
tient ; mais aussi ils font le bien sans peine, parce que 
leur corruption les porte à le faire pour paroître bons et 5io 

Ms. — 495 : S. : toutes les affaires. — 5o3 : F. : à cet (le t ajouté) traître 
!jui est (3 mots effacés) homme indigne de vivre. Fc. : {Comme le texte). 

1. Il commence Fénelon a oublié ce qu'il a dit plus liaut (lignes 

271-27/i). 

2. Décidément Fénelon y insiste : c'est la troisiènae fois (voir lignes 
307, 357 et 347-350) que cette considération est ici présentée. Voir 
encore la note de la ligne 407. 

3. La syntaxe exigerait aujourd'hui : vous les tenez encore fermés 
pour laisser... (Cf. la noie de la ligne 73 du livre II). 



ONZIÈME LIVRE l65 

pour tromper le reste des hommes. A proprement parler, 
ils ne sont pas capables de la vertu, quoiqu'ils paroissent 
la pratiquer ; mais ils sont capables d'ajouter à tous leurs 
autres vices le plu^ horrible des vices, qui est l'hypocrisie. 
Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésilas 5i3 
sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité ' ; 
mais si peu qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher, 
il n'oubliera rien pour vous faire retomber dans l'égare- 
ment et pour reprendre en liberté son naturel trompeur cl 
féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur et en repos, pen- 5jo 
dant qu'un tel homme vous obsède à toute heure et que 
vous savez le sage et le fidèle Philoclès pauvre et désho- 
noré dans l'île de Samos? 

« Vous reconnoisscz bien, ô Idoménée, que les hommes 
trompeurs et hardis qui sont présents entraînent les princes SaS 
foibles; mais vous devriez ajouter que les princes ont encore 
un autre malheur, qui n'est pas moindre, c'est celui d'ou- 
blier facilement la vertu et les services d'un homme éloigné. 
La multitude des hommes qui environnent les princes est 
cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde 53o 
sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent et 
qui les flatte ; tout le reste s'efface bientôt. Surtout 
la vertu les touche peu, parce que la vertu, loin de les 
flatter, les contredit et les condamne dans leurs foi- 
blesses. Faut-il s'étonner s'ils ne sont point aimés-, 535 

Ms. — 533 : FP. : la vertu, bien loin de les flatter, Pc. : la vertu, loin 
de les flatter. — 534 : F. : les contredit. Ils n'aiment rien cl ils sont surpris 
(8 mois effacés) Faut-il sctonner..., Fc: (Comme le texte). 



1. L'hypocrisie à la cour, dans les dernières années du xvii^ siècle, 
a été, on le sait, bien souvent dénoncée par les contemporains, par 
La Bruyère notamment (De la mode, i6-5o) et même par les prédi- 
cateurs : voir, à ce sujet. Lange, La Bruyère critique des conditions 
et des institutions sociales, pages 44-48. 

2. « Louis XIV ne fut point aimé, parce qu'il rapporta tout à lui- 



i66 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

puisqu'ils ne sont pas aimables et qu'ils n'aiment rien 
que leur grandeur et leur plaisir? » 

Après' avoir dit ces paroles, Mentor persuada à Ido- 
ménée qu'il falloit au plus tôt chasser Protésilas et Timo- 
crate, pour rappeler Philoclès. L'unique difficulté qui î> 
arrêtoit le roi, c'est qu'il craignoit la sévérité de Phi- 
loclès. 

« J'avoue, disoit-il, que je ne puis m'empêcher de 
craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je 
l'estime. Je suis, depuis ma tendre jeunesse, accoutumé â'tS 
à des louanges, à des empressements et à des complai- 
sances, que je ne saurois espérer de'^ trouA'er dans cet 
homme. Dès que je falsois quelque chose qu'il n'approu- 
voit pas, son air triste me marquoit assez qu'il me con- 
damnoit. Quand il étoit en particulier avec moi, ses ma- 55o 
nières étoient respectueuses et modérées, mais sèches. 

— Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor, que les 
princes gâtés par la flatterie trouvent sec et austère tout 
ce qui est libre et ingénu? Ils vont même jusqu'à s'ima- 
giner qu'on n'est pas zélé pour leur service et qu'on n'aime 555 
pas leur autorité, dès qu'on n'a point l'âme servile et qu'on 
n'est pas prêt à les flatter dans l'usage le plus injuste de 
leur puissance. Toute parole libre et généreuse leur paroît 

Ms. — 536 : F. : ne sont point aimables, P. : ne sont pas aimables. — Entre 
537 et 538 : F. : (Une main moderne a introduit l'indication : Liv. XIV), Se. : 
i4' livre. — 545 : F. : ma tendresse (sic) jeunesse, F. : ma tendre jeunesse. — 
547 : -S. : espérer dans cet homme. Se. : (Comme le texte). — 55o : F. : en par- 
ticulier devant (effacé) avec moi.... — 55i : F. ; respectueuses, mais (effacé) et 
modérées.... — 554 : FP. : libre et ingénu. Ils deviennent si délicats (56o), 
Pc. : (Le texte). 

V (536) suit F. 



même et qu'il crut que tous les autres hommes n'éloient nés que pour 
contribuer à sa grandeur et à ses plaisirs. » (R. lyig.) 

1. Ici commence le livre XI\ des éditions en 24 livres (voir 
Ms. Entre 587 et 538). 

2. Voir la ligne 466 du livre I, et la note. 



ONZIÈME LIVRE 167 

hautaine, critique et séditieuse. Ils deviennent si déli- 
cats', que tout ce qui n'est point flatteur les blesse et les 56o 
irrite. Mais allons plus loin. Je suppose que Philoolès 
est ' cfTeclivement sec et austère : son austérité ne vaut-elle 
pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos conseillers? 
Ou trouverez-vous un homme sans défauts, et le défaut 
de vous dire trop hardiment la vérité n'est-il pas celui 505 
que vous devez le moins craindre? Que dis-je? n'est-ce pas 
un défaut nécessaire pour corriger les vôtres et pour 
vaincre le dégoût de la vérité, où la flatterie vous a fait 
tomber ? Il vous faut un homme qui n'aime que la vérité 
et vous, qui vous aime mieux que vous ne savez vous 570 
aimer vous-même, qui vous dise la vérité malgré vous, 
qui force tous aos retranchements, et cet homme néces- 
saire, c'est Philoclès. Souvenez-vous qu'un prince est 
trop heureux quand il naît un seul homme sous son 
règne avec cette générosité; qu'il'* est le plus précieux -^-^ 
trésor de l'Etat, et que la plus grande punition qu'il doit 
craindre des dieux est de perdre un tel homme, s'il s'en* 
rend indigne, faute de savoir s'en servir. 

Ms. — 563 ; .S. : que la llattcric rlc vos conseillers, Se. : la Qatterie per- 
nicieuse de vos conseillers. — 568 : F. : vaincre ce dégoût, P. : vaincre le 
dégoût, .S'. : ce dégoût. — 5^0 : S. : que vous ne vous savez aimer. 

V (56/J): Où * trouverez-vous... ; — (568) suit F. et 5». 



I. Voir ligne 38 du livre X, et la noie. 

3. On a employé indifTôrcmmcnt l'indicatif ou le subjonctif après 
supposer que et, en général, après les verbes exprimant l'idée de croire, 
de penser. Des exemples de l'un et de l'autre emploi peuvent être 
cités en grand nombre (voir, sur ce point, Brunot, Histoire de la 
langue française, tome III, page 566). 

3. // = cet homme généreux. // (lignes 576-577) = le prince. 

4- ^ oir la ligne l^8l du livre II, et la note. Cf., ci-dessous, ligne 

599- 

L édition de 1717 donne éijnlomcnt oii aci'cnlué. Noiis nous tenons à la 
leçon de /'. . confirmée par les deu\ autres manuscrits. A vrai dire la confusion 
de ou et de o» n'est, en principe, nullement invraisemblable dans l'écriture 
usuelle du wii'' siècle; mais il n'y a pas lieu de la supposer ici. 



l68 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

« Pour les défauts des gens de bien, il faut les savoir 
connoître ' et ne laisser pas de se servir d'eux. Redres- ^^^ 
sez-les ; ne nous livrez jamais aveuglément à leur zèle 
indiscret -; mais écoutez-les favorablement ; honorez leur 
vertu ; montrez au public que vous savez la distinguer ; 
surtout gardez-vous bien d'être plus longtemps comme 
vous avez été jusqu'ici. Les princes gâtés comme vous 58^ 
l'étiez, se contentant de mépriser les hommes corrompus, 
ne laissent pas de les employer avec confiance et de les 
combler de bienfaits ; d'un autre côté, ils se piquent de 
connoître aussi les hommes vertueux: mais ils ne leur 
donnent que de vains éloges, n'osant ni leur confier les ^90 
emplois, ni les admettre dans leur commerce familier, ni 
répandre des bienfaits sur eux. » 

Alors Idoménée dit qu'il étoit honteux d'avoir tant tardé 

Ms. — 579 : F. : les savoir connoître et savoir s'en servir. Redressez- 
les..., Fc. : {Comme le texte). — 583 : F. Aa. distinguer, et surtout gardez-vous 
bien d'être comme ces princes qui, se contentant de connoître ce que sont les 
hommes corrompus, ne laissent pas... (687), FcP. : (Comme F, jau/ [586 : se 
contentant de mépriser les hommes corrompus]), Pc. : (Le texte). — 588 : 
FP. : de bienfaits, et qui, se piquant de connoître aussi les hommes ver- 
tueux, ne leur donnent que de vains éloges..., Pc. : (Le texte). 



1. Sur le sens de connoître, voir la note de la ligne 180 du 
livre XVII. Noter la construction : les savoir connoître, mais, un peu 
plus bas (ligne 583): vous savez la distinguer. 

2. Indiscret, littéralement qui ne sait pas discerner ce cpii convient 
de ce qui ne convieut pas. Le Dictionnaire de l'Académie (169^), en 
avertissant que le mot « se dit aussi des choses », définit : « Etourdi, 
imprudent, qui ne prend pas garde à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait. » 
L'expression d'ailleurs de zèle indiscret paraît consacrée et les exem- 
ples en sont très nombreux : voir au mot zèle les lexiques de Cor- 
neille et de Molière, et au mot indiscret celui de La Fontaine, dans la 
collection des Grands écrivains de la France. Rappelons encore le vers 
de Racine (^Iphigénie, I, i): 

Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret. 
Découvrir à ses yeux mon funeste secret. 

Et comparer, dans Molière (préface du Tartuffe et Don Juan, \ , 11), 
l'expression de zélés indiscrets. 



ONZIÈME LIVRE iGc) 

à délivrer l'innocence opprimée et à punir ceux qui 
l'avoient trompé. Mentor n'eut même aucune peine à '^\^^ 
déterminer le roi à perdre son favori ; car, aussitôt qu'on 
est parvenu à rendre les favoris suspects et importuns à 
leurs maîtres, les princes, lassés et embarrassés, ne 
cherchent plus qu'à s'en défaire ; leur amitié s'évanouit, 
les services sont oubliés ; la chute des favoris ne leur •>t»' 
coûte rien, pourvu qu'ils ne les voient plus. 

Aussitôt le roi ordonna en secret à Hégésippe', qui 
étoit un des principaux officiers de sa maison-, de pren- 
dre Protésilas et Timocrate, de les conduire en sûreté 
dans l'île de Samos, de les y laisser et de ramener Phi- ^^^ 
loclès de ce lieu d'exil. Hégésippe, surpris de cet ordre, 
ne put s'empccher de pleurer de joie. 

<( C'est maintenant, dit-il au roi, que vous allez char- 
mer vos sujets. Ces deux hommes ont causé tous vos 
malheurs et tous ceux de vos peuples: il y a vingt ans •»'<» 
qu'ils font gémir tous les gens de bien et qu'à peine 
ose-t-on même gémir, tant leur tyrannie est cruelle ; ils 
accablent tous ceux qui entreprennent d'aller à vous par 
un autre canal que le leur^. » 



Ms. — 59^4 : F. : ceux qui l'avoiont trompé. Mais il et {efface) Aussitôt il 
ordonn.T en secret (60a), P. : ceux qui l'iivoient trompé. Aussitôt il ordonna 
en secret (603), Pc. : (Comme le texte, sauf ]ri(j7 ; rendre un favori suspect et 
importun, les princes...; 600; la perte {effacé) chute des favoris]), Pc' (Le 

texte). — 6o4 : F. : de les em (effacé) conduire — 6o5 : F. : y laisser, et 

d'y prendr (3 mots effacés) de ramener.... 



1. Personnage imaginaire. Mais le nom, que Fénelon et ses secré- 
taires écrivent à tort Efjcsippe, a été porté en Grèce par divers per- 
sonnages. 

2. Voir la note de la ligne 1O9 du livre II. 

3. « Depuis environ trente ans, vos principaux ministres... n'ont 
connu d'autre règle... que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir 
tout ce qui leur résistoit. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de 
vous tout mérite qui pouvoit leur faire ombrage. » (Fénelon, Lettre 



170 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Ensuite Hégésippe découvroit au roi un grand nombre ôiâ 
de perfidies et d'inhumanités commises par ces deux 
hommes, dont le roi n'avoit jamais entendu parler, parce 
que personne n'osoit les accuser. Il lui raconta même ce 
qu'il avoit découvert d'une conjuration secrète pour faire 
périr Mentor. Le roi eut horreur de tout ce qu'il voyoit. O20 

Hégésippe se hâta d'aller prendre Protésilas dans sa 
maison : elle étoit moins grande, mais plus commode et 
plus riante que celle du roi ' ; l'architecture étoit de meil- 
leur goût ; Protésilas l'avoit ornée avec une dépense tirée 

Ms. — 61D : F. : découvrit, P. : découvroit. — Gi5 : F. : un grand nombre 
de tromperies (effacé) perfidies.... — 621 : F. : Hégésippe se hâta d'aller prendre 
Protésilas qui étoit alors environné d'une troupe de (effacé') des principaux Sa- 
lentins. Ils étoient anl (effacé) devant lui dans un grand respect. Chacun étudioit 
ses (effacé) les yeux et le visage de Protésilas pour deviner ses pensées et pour 
lui tenir des discours conformes à ses sentiments (Fc. : inclinations). A peine 
avoit-il ouvert la bouche pour parler qu'il étoit déjà applaudi. On élevoit jus- 
qu'au ciel ses proches et ses amis ; on jugeoit indignes de vivre tous ceux qui 
ne lui plaisoient pas. L'un le faisoit ressouvenir d'une action éclatante qu'il 
avoit faite autrefois. Un autre lui présentoit des vers qu on avait faits à sa 
louange. Un autre se moquoit pour lui plaire de la police que Mentor tra- 
vailloit à établir. Plusieurs lui dcmandoient des grâces avec autant de sou- 
mission qu'une mère en témoigne lorsqu'elle demande aux pieds des autels 
des dieux la guérison... (662), Fc' . : (Comme le icxie, sauf [(J24 : Protésilas 
y avoit mis (effacé) l'avoit ornée; 627: une broderie d'or; sa (effacé) il 
paroissoit. . . ; 629 : je ne sais quoi d'agité et de farouche (Fc". : comme le texte) ; 
653 : toute l'assemblée se mit aussitôt à rire; 656 : dans le silence. Cependant 
il y avait à la porte du palais sur la (ces deux mots effacés) une foule de gens qui 
attend (effacé). Plusieurs nobles ]), PS.: (Le texte). 

V (6i5) suit F. ; — (652) suit Fc' . 



à Louis XIV.) — Et Saint-Simon, dans un des sommaires de ses 
Mémoires : « Nul vrai accès à Louis XIV enfermé par ses ministres » 
(Edit. De Boislisle, tome XXVIII, page 45). 

I. Bien que la disgrâce de Fouquet (1661) et sa mort même 
(1680) remontassent, nous l'avons dit (voir, ci-dessus, la note 
de la ligne iSa), assez haut dans le passé, et qu'on puisse douter, 
d'autre part que Fénelon voulût rien écrire de pénible pour les 
enfants de Fouquet (voir la même note), il était presque impos- 
sible que le souvenir d'une aventure si célèbre n'entrât pas comme 
un élément dans la conception générale de cette histoire de Protésilas, 



ONZIÈME LIVRE 171 

du sang des misérables. Il éloit alors dans un salon de 635 
marbre auprès de ses bains, couché négligemment sur 
un lit de pourpre avec une broderie d'or; il paroissoit 
las et épuisé de ses travaux ; ses yeux et ses sourcils mon- 
troient je ne sais quoi d'agité, de sombre et de farouche. 
Les plus grands de l'État éloient autour de lui rangés sur f<-^o 
des tapis, composant leurs visages sur celui de Proté- 
silas, dont ils observoient jusqu'au moindre clin d'oeil. 
A peine ouvroit-il la bouche, que tout le monde se récrioit 
pour admirer ce qu'il alloit dire. Un des principaux de 
la troupe lui racontoit avec des exagérations ridicules ce fiî5 
que Protésilas lui-mcmc avoit fait pour le roi. Un autre 
lui assuroit que Jupiter, ayant trompé' sa mère, lui avait 

qui rappelle, d'autre part (voir la note de la ligne i), celle de Louvoi?. 
Mais bien d'autres ex<'mples, et plus récents, do fortunes scandaleuses 
attestées par des constructions d'un luxe insolent devaient s'offrir à l'es- 
prit de Fénelon. La maison de Protésilas « moins grande, mais plus com- 
mode et plus riante que celle du roi )),par exemple, suggère peut-être 
moins le souvenir du château de Vaux" comparé soit au \'ersailles plus 
modeste de Louis XIII. soit au Versailles de Louis XIV, dont la con- 
ception môme est postérieure d'environ quinze ans, que celui do ce 
palais, dont parle La Bruyère dans la huitième édition de ses Caractères 
(169^), où une reine « aura épuisé ses trésors et son industrie »,et qu'un 
« pâtre », enrichi dans la perception des impôts, « achètera un jour à 
deniers comptants, pour l'nnbelUr et la rendre plus difjne de lui et de sa 
fortune ». Sur les constructions somptueuses des partisans, voir d'ail- 
leurs, avec le chapitre même de La Bruyère sur les Biens de fortune, 
Langk, La Bruyère critique des conditions, pages 1(18-180. — Il va de 
soi d'ailleurs que, conformément au dessein général de son livre, Féne- 
lon place la scène qu'il décrit dans un décor antique, sinon rigoureuse- 
ment conforme à ce que nous pouvons savoir de la société des temps 
homériques : ainsi s'expliquent le « salon de marbre auprès des bains » 
(ligne 626), le « lit de pourpre avec une broderie d'or » (627), les 
« tapis » (63 1), qui sans doute recouvrent des lits de repos ou des 
sièges, enfin certaines flatteries des parasites (636-6il4i). 

I . Ayant trompé, ayant abusé par une fausse apparence, comme il fit, 
par exemple, pour Alcmène, femme d'Amphitryon et mère d'Hercule. 

a. Voir cependant le commentaire de l'éditeur de i^iy (ci-dessous, note 
de la ligne 678). 



lya LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

donné la vie et qu'il étoit fils du père des dieux. Un 
poète venoit de lui chanter des vers, où il assuroit que 
Protésilas, instruit par les Muses, avoit égalé Apollon pour Ci.» 
tous les ouvrages d'esprit. Un autre poète, encore plus 
lâche et plus impudent, l'appeloit dans ses vers l'inven- 
teur des beaux-arts et le père des peuples, qu'il rendoit 
heureux ; il le dépeignoit tenant en main la corne d'abon- 
dance. Ci5 

Protésilas écoutoit toutes ces louanges ' d'un air sec, dis- 
trait et dédaigneux, comme un homme qui sait bien qu'il 
en mérite encore de plus grandes et qui fait trop de 
grâce de se laisser louer. Il y avoit un flatteur qui prit la 
liberté de lui parler à l'oreille, pour lui dire quelque 65a 
chose de plaisant contre la police^ que Mentor tâchoit 
d'établir. Protésilas sourit ; toute l'assemblée se mit à 
rire, quoique la plupart ne pussent point encore savoir ce 
qu'on avoit dit. Mais Protésilas reprenant bientôt son 
air sévère et hautain, chacun rentra dans la crainte et 65S 
dans le silence. Plusieurs nobles cherchoient le moment 
où Protésilas pourroit se tourner vers eux et les écouter ; 
ils paroissoient émus et embarrassés : c'est qu'ils avoient à 
lui demander des grâces. Leur posture suppliante parloit 
pour eux ; ils paroissoient aussi soumis qu'une mère aux 660 
pieds des autels, lorsqu'elle demande aux dieux la guéri- 
son de son fils unique. Tous paroissoient* contents, atten- 

Ms. — 662 : F. : paroissoient contents et attendris pour Protésilas, Fc. : 
{Comme le lexte). 



1. « Tout ce qui suit est une peinture naturelle du marquis de 
Louvois, de sa conduite envers les grands et de la souplesse des cour- 
tisans, qu'il faisait trembler par ses manières hautaines et bizarres. » 
(fl, 1719-) 

2. Police, : voir la ligne 92 du livre II, et la note. 

3. Paroissoient. La répétition de ce mot employé trois fois en cincj 
lignes (658, 660, 662^ est une négligence. 



ONZIÈME LIVRE 178 

dris, pleins d'admiration pour Prolésilas, quoique tous 
eussent contre lui, dans le cœur, une rage implacable. 

Dans ce moment, Hégésippc entre, saisit Tépée de 665 
Prolésilas et lui déclare, de la part du roi, qu'il va 
l'emmener dans l'île de Samos. A ces paroles, toute 
l'arrogance de ce favori tomba, comme un rocher qui se 
détacbe du sommet d'une montagne escarpée*. Le voilà 
qui se jette tremblant et troublé aux pieds d'Hégésippe ; c>-]o 
il pleure, il hésite, il bégaie, il tremble ; il embrasse les 
genoux^ de cet homme, qu'il ne daignoit pas, une heure 
auparavant, honorer d'un de ses regards. Tous ceux qui 
l'encensoient, le voyant perdu sans ressource, changèrent 
leurs flatteries en des insultes sans pitié. 075 

Hégésippe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses 
derniers adieux à sa famille, ni de prendre certains écrits 
secrets ^ Tout fut saisi et porté au roi. Timocralc fut 

Ms. — 605 : F. : Hégésippe saisit son épée et lui déclare qu'il va l'em- 
inencr, Fc. : Hégésippe entre el {effacé) saisit son épée et lui déclare qu'il 
va l'emmener, P. : Hégésippe entre, saisit son épée et lui déclare qu'il 
va l'eniincner, PcS.: (Le texte). Se: (Comme le texte, sauf [êHb : saisit l'épée 
de ce favori cl lui déclare...]). — 667 : F. : A ces paroles, Prolésilas qui 
avoil un air plein d'arrogance et de faste, perdit toute sa fierté. Le voilà..., 
FcP. : A ces paroles, toute l'arrogance de Prolésilas tomba (La suite comme 
le texte), PcS.: {Le texte). — G71 : F. : il bégaie, il embrasse..., Fe. : il 

bégaie, il tremble: il embrasse — 677 : F. : ni de prendre certaines 

choses secrètes qu'il avoit par écrit. Tout fut..., Fc. : {Comme le texte). 

1. Uomcre {Iliade, XIII, 187) et Virgile (É/ié/Jc, XII, 68^) em- 
ploient la môme comparaison, mais en parlant d'un guerrier qui se 
précipite dans la mêlée. 

2. Genoux. Telle est bien ici rorthographe de Fénclon et de ses 
secrétaires : cf. la note de la ligne 1 78 du livre IV et celle de la ligne 
3oo du livre VII. 

3. (c Apres avoir peint dans tout ce qui précède le véritable caractère 
du marquis de Louvois, on applique ceci à la détention de M. Fouquet, 
arrêté en 1661 pour s'être rendu suspect dans l'administration des finan- 
ces. Sa maijnificence et son luxe en furent la cause. La description qui 
est ci-deoant page agj (ici lignes 622 et suiv.) de la maison de Protésilas 
convient parfaitement à celle de ] aux-le-]'icomte, où M. Fouquet fut 



ly/i LES AVENTURES DE ÏÉLÉMAQUE 

arrêté dans le même temps, et sa surprise fut extrême ; 
car il croyoit qu'étant brouillé avec Protésilas il ne pou- 680 
voit être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un 
vaisseau qu'on avoit préparé. On arrive à Samos. Hégé- 
sippe y laisse ces deux malheureux, et, pour mettre le 
comble à leur malheur, il les laisse ensemble. Là, ils se 
reprochent avec fureur, l'un à l'autre, les crimes qu'ils 685 
ont faits et qui sont cause de leur chute : ils se trouvent 
sans espérance de revoir Salente, condamnés à vivre loin 
de leurs femmes et de leurs enfants', je ne dis pas loin 
de leurs amis, car ils n'en avoient point. On les menoit 
dans une terre inconnue, 011 ils ne dévoient plus avoir C90 
d'autre ressource pour vivre que leur travail, eux qui 
avoient passé tant d'années dans les délices et dans le faste. 
Semblables à deux bêtes farouches, ils étoient toujours 
prêts à se déchirer l'un l'autre. 

Ms. — 681 : F.: dans sa ruine. [Protésilas (effacé). Ils partent dans le 
vaisseau déjà préparé, Fc. : dans un vaisseau qu'on avoit préparé. — 684 ; 
F. : pour comble de malheur, les laisse ensemble, Fc. : (Comme le texte). — 
687 : F. ; de revoir jamais Salente, loin de leurs femmes, de leurs enfants, 
dans une terre inconnue.n'ayant plus d'autre ressource... (6g i), Fc. : de revoir 
jamais Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs enfants, 
je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n'en avoient point. Ils (effacé) On 
les menoit dans une terre inconnue où ils n'auroient plus d'autre ressource..., 
P. : de revoir Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs 
enfants, je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n'en avoient point. On les 
menoit dans une terre inconnue où ils n'auroient plus d'autre ressource..., 
PcS. : (Le texte). — 694 : F. : prêts à se déchirer. Cependant Hégésippe 
demanda en quel lieu demeuroit..., Fc. : (Comme le texte). 

V (687) suit Fc. 

arrêté. Il y avoit fait des dépenses immenses, gui achevèrent de confirmer 
le roi dans ses soupçons. On se saisit de lui dans le temps qu'il y pensoit 
le moins, et il ne put emporter ses papiers dans lesquels on trouva un 
projet qui fut une des principales causes de sa perte. » (R. l'jig.) — 
Sur le château de A aux, voir, ci-dessus, la note de la ligne GaS ; sur 
le projet de Fouquet, celle de la ligne i53. 

I. C'est le traitement qu'on avait inflige à Fouquet, lorsqu'il fut, 
après sa condamnation, conduit à Pîgncrol (Lettres de Mme de Sévi- 
gné du 21 et du 2^ décembre i66/i)r 



ONZIÈME LIVRE 176 

Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de Tîle 695 
demeuroit Philoclès. On lui dit qu'il demeuroit assez loin 
de la ville, sur une montagne où une grotte lui servoit 
de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de 
cet étranger. « Depuis qu'il est dans cette île », lui 
disoit-on, « il n'a offensé personne: chacun est touché de 700 
« sa patience, de son travail, de sa tranquillité; n'ayant 
« rien, il paroît toujours content. Quoiqu'il soit ici loin 
« des affaires, sans biens et sans autorité, il ne laisse pas 
« d'obliger ceux qui le méritent, et il a mille industries* 
« pour faire plaisir à tous ses voisins. » 7°^ 

Hégésippe s'avance vers cette grotte : il la trouve vide 
et ouverte ; car la pauvreté et la simplicité des mœurs de 
Philoclès faisoient qu'il n'avoit, en sortant, aucun besoin 
de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui servoit 
de lit. Rarement il allumoit du feu, parce qu'il ne man- 7'o 
geoit rien de cuit : il se nourrissoit, pendant l'été, de 
fruits nouvellement cueillis, et, en hiver, de dattes et de 
figues sèches. Une claire fontaine, qui faisoit xine nappe 
d'eau en tombant d'un rocher, le désaltéroit. Il n'avoit 
dans sa grotte que les instruments nécessaires à la seul- 7iî> 
pture et quelques livres, qu'il lisoit à certaines heures-, 
non pour orner son esprit, ni pour contenter sa curio- 
sité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux 
et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne 



Ms. — 701 : S. : dv. son travail et de sa tranquillité. — 702 : F. : loin du 
commerce, Fc. : loin de tout commerce, Fc . : loin des affaires. — 70^ : .S. : 
qui le méritent; il a mille industries.... — 706 : F. : cette grotte, il trouve 

vide...; Fc. : il la trouve — 710 ; F. : parce qu'il se nourrissoit de fruits..., 

Fc. ; parce qu'il n'usait (effacé) ne mangeoit rien de cuit; il se nourrissoit. 
pendant l'été, de fruits... — 7H : F. : de dattes sèches (efface) et de figues 
sèches. — 714 : F. : le désaltéroit et c'itoit i (4 mots effacés). Il n'avoit 



1. Voir la note de la ligne 771 du livre VII. 

2. Cf. livre II, ligne 283, et la note. 



176 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

s'y appliquoit que pour exercer son corps, fuir Toisiveté 720 
et gagner' sa vie sans avoir besoin de personne. 

Hcgésippe, en entrant dans la grotte, admira les ou- 
vrages qui étoient commencés. Il remarqua un Jupiter, 
dont le visage serein étoit si plein de majesté, qu'on le 
reconnoissoit aisément pour le père des dieux et des 726 
hommes. D'un autre côté paroissoit Mars avec une fierté* 
rude et menaçante. Mais ce qui étoit de plus touchant^, 
c'étoit une Minerve qui animoit les arts* : son visage étoit 
noble et doux, sa taille grande et libre ; elle étoit dans 
une action si vive, qu'on auroit pu croire qu'elle alloit 73o 
marcher. 

Ms. — 723 : F.: un Jupiter foudroyant (effacé), dont le visage — 

780: F. : qu'on croyoil (effacé) auroit pu croire.... 



1. Voir la note de la ligne i63 du livre III. 

2. Voir la note de la ligne 607 du livre II. 

3. Les formes ce qu'il y avait de plus touchant et ce qui était le 
plus touchant ont prévalu. Mais Malherbe écrivait, comme fait encore 
Fénelon : « Ce qui est de meilleur en un bienfait... » (Traduction 
du traité des Bienfaits de Séneque, fin du livre I). 

li. Voilà donc un artiste qui n'a employé son talent qu'à glorifier 
la divinité (voir livre X, lignes 633-635, et lignes 670-675). — Le 
choix des trois statues paraît s'expliquer par une raison purement 
morale : après le dieu suprême, Jupiter, sont citées les deux divinités 
symbolisant les deux faces de la vie sociale qiie Fénelon ne cesse 
d'opposer l'une à l'autre, la guerre et la pratique des arts de la paix. 
Peut-être Fénelon a-t-il aussi le dessein parce qu'il dit de la statue de 
Jupiter de rappeler à l'esprit du duc de Bourgogne la notion du 
Jupiter du Phidias, qui est perdu, mais dont les anciens ont si sou- 
vent parlé avec admiration °. Il est plus difficile de dire s'il pensait 
également à quelque œuvre positive en décrivant assez précisément 
(lignes 727-781) l'allure de sa « Minerve animant les arts ». 

a. Voici deux textes, très vraisemblablement connus de Fénelon, auxquels 
il pouvait songer. L'un est de Tite-Live, racontant (XLV, xxviii) une visite 
de Paul-Emile à Olympie : « La vue de Jupiter, pour ainsi dire présent 
émut son cœur. « Jovem velul pnesenlem intuens motus animo est. — L'autre 
est de Quintilien (XII, x) : « La beauté du Jupiter de Phidias, dit-il, 
semble avoir ajouté à la religion de Ihumanité, tant il est vrai que l'oeuvre 
a égalé en majesté le dieu qu'elle représente )) Cujus pulchriludo adjecisse 
aliquid eliam receplx religioni videtur, adeo majeslas operis deum œquavil. 



ONZIÈME LIVRE 177 

Hégésippe, ayant pris plaisir à voir ces statues, sortit 
de la grotte et vit de loin, sous un grand arbre, Philoclès, 
qui lisoit sur le gazon : il va vers lui, et Philoclès, qui 
l'aperçoit, ne sait que croire. i^'-» 

« N'est-ce point là, dit-il en lui-même, Hégésippe, 
avec qui j'ai si longtemps vécu en Crète? Mais quelle 
apparence qu'il vienne dans une île si éloignée? iSe 
seroit-ce point son ombre, qui viendroit, après sa mort, 
des rives du Styx? » 7io 

Pendant qu'il étoit dans ce doute, Hégésippe arriva si 
proche de lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnoître 
et de l'embrasser. 

« Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami? 
Quel hasard, quelle tempête vous a jeté sur ce rivage? 74:. 
Pourquoi avez-vous abandonné l'île de Crète? Est-ce une 
disgrâce semblable à la mienne qui vous a arraché à notre 
patrie? » 

Hégésippe lui répondit : « Ce n'est point une disgrâce; 
au contraire, c'est la faveur des dieux qui me mène ' 750 
ici. » 

Aussitôt il lui raconta la longue tyrannie de Protésilas, 
ses intrigues avec ïimocrate, les malheurs où ils avoient 
précipité Idoménée, la chute de ce prince, sa fuite sur les 
côtes d'Italie, la fondation de Salente, l'arrivée de Mentor 755 
et de Télémaque, les sages maximes dont Mentor avoit 
rempli l'esprit du roi, et la disgrâce des deux traîtres. 



Ms. — 7^6 : F. : point là, disoil-il (2 mois effacés) dit-il en lui-même, mon 
a (effacé) Hégésippe — 760 : Se. : qui m'amène ici. — -joi : F. : Idomé- 
née; enfin (efface) la chute de.... — 766 : F. : de Télémaque, les biens que 
(a mots effacés) sas,cs maximes.... — 7^7: P"- ■ l'esprit du roi, la disgrâce de 
deux indignes favoris leur (effacé). Il ajouta.... Fc: (Comme le texte). 



I. A/ènc = amène (cf., ligne 758, menés =^ amenés). Voir encore 
livre III, ligne ^85. 

TÉLÉSiAOUE. II. 13 



178 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

11 ajouta qu'il les avoit menés à Samos, pour y souffrir 
lexil qu'ils avoient fait souffrir à Philoclés, et il finit en 
lui disant qu'il avoit ordre de le conduire à Salente, où 760 
le roi, qui connoissoit son innocence, vouloit lui confier 
ses affaires et le combler de biens . 

« Voyez-vous, lui répondit Philoclès, cette grotte, plus 
propre à cacher les bêtes sauvages qu'à être habitée par 
des hommes ? J'y ai goûté, depuis tant d'années, plus de 76» 
douceur et de repos que dans les palais dorés de l'île de 
Crète. Les hommes ne me trompent plus, car je ne vois 
plus les hommes ; je n'entends plus leurs discours flat- 
teurs et empoisonnés ; je n'ai plus besoin d'eux : mes 
mains, endurcies au travail, me donnent facilement la 77» 
nourriture simple qui m'est nécessaire ; il ne me faut, 
comme vous voyez, qu'une légère étoffe pour me couvrir. 
N'ayant plus de besoins, jouissant d'un calme profond et 
d'une douce liberté, dont la sagesse de mes livres m'ap- 
prend à faire un bon usage, qu'irois-je encore chercher 77."» 
parmi les hommes jaloux, trompeurs et inconstants ? 
]Non, non, mon cher Hégésippe, ne m'enviez point mon 
bonheur. Protésilas s'est trahi lui-même, voulant' trahir 
le roi et me perdre; mais il ne m'a fait aucun mal. Au 
contraire, il m'a fait le plus grand des biens : il m'a déli- 7S0 
\ré du tumulte et delà servitude des affaires ; je lui dois 
ma chère solitude et tous les plaisirs innocents que j'y 
goûte. 

« Retournez, ô Hégésippe, retournez vers le roi, aidez-lui 



Ms. — 768 : F.: plus les hommes, je n'ai plus besoin d'eux.... Fc: 
{Comme le texte, sauf [768 : leurs vains (effacé) discours trompeurs et em- 
poisonnés]), Fc' . : (Comme le texte). — 769 : F. : mes mains ac (effacé) endur- 
cies — — 77^: F.: de besoins et (effacé), jouissant.... — 784 : FP.: 
Retournez, Hégésippe, Pc. : ô Hégésippe. 



I. Voulant = en voulant. Voir livre III, ligne 197, el la note. 



ONZIÈME LIVRE 179 

à supporter' les misères de la grandeur, el faites auprès 78^ 
de lui ce que vous voudriez que je fisse. Puisque ses yeux, 
si longtemps fermés à la vérité, ont été enfin ouverts par 
cet homme sage que vous nommez Mentor, qu'il le re- 
tienne auprès de lui. Pour moi, après mon naufrage, il 
ne me convient pas de quitter le port où la tempête m'a 790 
heureusement jeté, pour me remettre à la merci des 
vents ^. que les rois sont à plaindre! que ceux qui 
les servent sont dignes de compassion ! S'ils sont méchants, 
combien font-ils souffrir les hommes et quels tourments 
leur sont préparés dans le noir Tartare ! S'ils sont bons, 795 
quelles difficultés n'ont-ils pas à vaincre, quels pièges à 
éviter, quels maux à souffrir ! Encore une fois, Hégé- 
sippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvreté. » 

Pendant que Philoclès parloil ainsi avec beaucoup de 
véhémence, Hégésippe le regardoit avec étonnement. Il 800 
l'avoit vu autrefois en Crète, lorsqu'il gouvernoit les plus 
grandes affaires, maigre, languissant et épuisé: c'est que 
son naturel ardent et austère le consumoit dans le travail. 
Il ne pouvoit voir sans indignation le vice impuni ; il 
vouloit dans les affaires une certaine exactitude qu'on n'y 8o5 
trouve jamais : ainsi ses emplois détruisoient sa santé 

Ms. — 787 : F. : ont ét<^ ouverts, Fc. : enfin ouverts. — 7S(j : FP. : Pour 

moi, il ne me convient plus après le naufrage de quitter le port Pc: 

(Le lexle). — 791 : F. : à la merci des ilôts, PS. : à la merci des vents. — 
79a : F. : qui les servent sans par (effacé) sont dignes. — 80 1 : FP. : pendant 
qu'il gouvernoit, Pc. : lorsqu'il.... — 806 : F. : sa santé délicate. Alors Hégé- 
sippe le voyoit devenu gras et vigoureux.... Fc. : {Comme le lexle). 

^^ (79 '-792) su»' ^• 



1. Voir la ligne 58.i du livre III. 

2. Il y a ici comme un souvenir de la fable du Brrgcr fl la mer 
(La Fontaine, IV, 11). Au reste toute cette partie de l'histoire de 
Philoclès rappelle une autre fable. Le Berger et le roi (Id., X, ix), 
imitée par Fcnelon lui-même dans ses Fables en prose (Histoire 
d'Alibée, Persan). 



i8o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

délicate. Mais, à Samos, Hégésippe le voyoit gras et 
vigoureux ; malgré les ans, la jeunesse fleurie s'étoit 
renouvelée sur son visage ; une vie sobre, tranquille et 
laborieuse lui avoit fait comme un nouveau tempérament. 8io| 

« Vous êtes surpris de me voir si changé, dit alors Phi- 
loclès en souriant ; c'est ma solitude qui m'a donné cette 
fraîcheur et cette santé parfaite : mes ennemis m'ont 
donné ce que je n'aurois jamais pu trouver dans la plus 
grande forlune. Voulez-vous que je perde les vrais biens 8i5| 
pour courir après les faux 'et pour me replonger dans 
mes anciennes misères? Ne soyez pas plus cruel que Pro- 
tésilas ; du moins ne m'enviez pas le bonheur' que je tiens 
de lui. » 

Alors Hégésippe lui représenta, mais inutilement, tout 8îo| 
ce qu'il crut propre à le toucher. 

« Etes- vous donc, lui disoit-il, insensible au plaisir de 
revoir vos proches et vos amis, qui soupirent après votre 
retour et que la seule espérance de vous embrasser 
comble de joie? Mais vous, qui craignez les dieux et qui 825 
aimez votre devoir, comptez-vous pour rien de servir 
votre roi, de l'aider dans tous les biens qu'il veut faire 
et de rendre tant de peuples heureux ? Est-il permis de 
s'abandonner à une philosophie sauvage, de se préférer à 
tout le reste du genre humain, et d'aimer mieux son 83<j 
repos que le bonheur de ses concitoyens ? Au reste, on 
croira que c'est par ressentiment que vous ne voulez 
plus voir le roi. S'il vous a voulu faire du mal, c'est qu'il 



Ms. — 811 : F. : dit alors m (^effacé) Philoclès. — 812 : F. : qui m'a donné 
cette santé parfaite..., Fc: cette fraîcheur et cette santé parfaite. — 829 : 
F. : philosophie sauvage, et (efface) de se préférer à tout le reste du genre 
humain, par (effacé) et d'aimer.... 



I. Fénelon a déjà prêté la même formule à Philoclès (lignes 777- 
778). 



ONZIÈME LIVRE l8l 

ne vous a point connu: ce n'est pas le véritable, le bon, 
le juste Philoclcs qu'il a voulu faire périr ; c'étoit un 835 
homme bien différent de vous qu'il vouloit punir. Mais 
maintenant qu'il vous connoîl et qu'il ne vous prend 
plus pour un autre, il sent toute son ancienne amitié 
revivre dans son cœur : il vous attend ; déjà il vous tend 
les bras pour vous embrasser ; dans son impatience, il ^ho 
compte les jours et les heures. Aurez-vous le cœur assez 
dur pour être inexorable à votre roi et à tous vos plus 
tendres amis? » 

Philoclès, qui avoit d'abord été attendri en reconnois- 
sant Hégésippe, reprit son air austère en écoutant ce 845 
discours. Semblable à un rocher contre lequel les vents 
combattent en vain et où toutes les vagues vont se briser 
en gémissant, il demeuroit immobile', et les prières ni 
les raisons ne trouvoient aucune ouverture pour entrer 
dans son cœur. Mais, au moment oii Hégésippe commen- 85o 



Ms. — 834 : P"- ■ ce n eloit pas le véritable, le juste, Fc. : ce n etoit pas 
le véritable, le bon, le juste, PS. : {Le texte). — 838 : F.: son ancienne 

amitié plus forte que jamais: il vous attend Fc: {Comme le texte). — 

84 1 : F.: assez dur pour mépriser son (a mots effacés) être inexorable — — 
846 : F. : à un rocher battu des vents furieux et des vagues pleines d'écume (lo 
mois effacés) contre lequel. 

V (834) suit Fc. 



I. Cette comparaison vient d'IIomcre (Iliade, XV, Gi8), à qui 
Virgile (Éne'iric, VII, 58G) l'avait déjà empruntée. 

TjÛTE 7l£TpT) 

f,X'!6a-co;, [AsyâXr,, ::oXi^'; àXo; èyYÙç lousa, 
y, te |jL£V£t XtYEtov ctvï'atijv Xat'|r)pà x^XenOa, 
xûjxaTa T£ •cpo^dsvTa, xâ zz ;îpoa£p£ÛY£Tai a'j-T]v' 
0); Aavaol Tfioa; jisvov £';j.::£8qv, Ojoà «p^SovTO. 

Comme une roche énorme, escarpée, près d'une mer blanche 
d'écume, soutient les courants impétueux des vents qui sifllont et les 
vagues gonOées qui sn brisent contre elle, ainsi les Grecs soutenaient 
le choc des ïroyens, immobiles et sans crainte. 



l82 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

çoit à désespérer de le vaincre, Philoclès, ayant consulté 
les dieux, découvrit par le vol des oiseaux, par les en- 
trailles des victimes* et par divers autres présages, qu'il 
devoit suivre Hégésippe. Alors il ne résista plus : il se 
prépara à partir ; mais ce ne fut pas sans regretter le 855 
désert' oii il avoit passé tant d'années. 

« Hélas! disoit-il, faut-il que je vous quitte, ô aimable 
grotte, où le sommeil paisible venoit toutes les nuits me 
délasser des travaux du jour ! Ici les Parques me 
filoient, au milieu de ma pauvreté, des jours d'or et de S6o 
soie ^. » 

Il se prosterna en pleurant, pour adorer la Naïade '* 
qui l'avoit si longtemps désaltéré par son onde claire, 

Ms. — 852 : FP. : les dieux, il découvrit, Pc. : les dieux, découvrit. — 
— 856 : F. : tant de douces {effacé) d'années. — 863 : F. : qui l'avoit désal- 
téré de ses pures eaux, et les Nymphes.... Fc. : {Comme le texte"). 



1. C'étaient en effet là les deux moyens de divination les plus 
iisités à Rome et dans la Grèce. Toutefois, nous avons déjà remarqué 
(livre VIII, ligne /jSi) que la divination par les entrailles des vic- 
times paraissait avoir été ignorée de la société homérique et, par 
conséquent, ne s'être introduite en Grèce qu'à une époque posté- 
rieure à celle à laquelle est censée se passer l'action de Télémaque. 

2. Voir, ci-dessous, la note de la ligne 929. 

3. On croit saisir ici comme une réminiscence très libre du Songe 
d'un habitant du Mogol de La Fontaine (Fables, XI, iv). 

Le Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie, 

Je ne dormirai point sous de riches lambris : 

Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? 

En est-il moins profond et moins plein de délices .'' 

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. 
Par ailleurs, Boissonade fait remarquer que la mention de la soie, 
dont l'introduction on Europe ne parait pas antérieure aux derniers 
siècles de l'empire romain, est ici un anachronisme (cf. livre IV, 
ligne 5 12, et livre X, ligne 346). — Sur les Parques, voir la note de 
la ligne 83 du livre III. 

l\. Les Naïades sont les Nymphes des eaux CHomèrc, Odyssée, io4). 
— Sur les Nymphes, voir la note de la livre ^ du livre I. — Pour le 
mouvement prêté à Philoclès, cf. livre XII, ligne 697 et suiv. 



ONZIÈME LIVRE i83 

et les lymphes qui habiloient dans toutes les montagnes 
voisines. Echo' entendit ses regrets et, d'une triste voix, ses 
les répéta à toutes les divinités champêtres. 

Ensuite Philoclès vint à la ville avec Hégésippe pour 
s'embarquer. Il crut que le malheureux Protésilas, plein 
de honte et de ressentiment, ne voudroit point le voir: 
mais il se trompoit; car les hommes corrompus n'ont s-o 
aucune pudeur et ils sont toujours prêts à toutes sortes 
de bassesses. Philoclès se cachoit modestement, de peur 
d'être vu par ce misérable : il craignoit d'augmenter sa 
misère en lui montrant la prospérité d'un ennemi qu'on 
alloit élever sur ses ruines. Mais Protésilas cherchoit avec 875 
empressement Philoclès : il vouloit lui faire pitié et l'en- 
gager à demander au roi qu'il pût retourner à Salente. 
Philoclès étoit trop sincère pour lui promettre de travailler 
à le faire rappeler ; car il savoit mieux que personne 
combien son retour eût été pernicieux : mais il lui parla 880 
fort doucement, lui témoigna de la compassion, lâcha 
de le consoler, l'exhorta à apaiser les dieux par des 
mœurs pures et par une grande patience dans ses maux. 
Gomme il avoit appris que le roi avoit ôté à Protésilas 
tous ses biens injustement acquis, il lui promit deux 885 
choses, qu'il exécuta fidèlement dans la suite : l'une fut 



Ms. — 865 : F. : ses regrets et les répéta, Fc. : et d'une triste voix, les 
répéta, N. : entendit cette voix (2 mots effaces) ses regrets et (/a suite comme 
Fc). — 868 : F. : Protésilas aurait honte de se montrer à lui dans su misère 
(lo mots effacés) plein de honte.... — 871 : F. : et ils ne craignent (^effacé) sont 

toujours prêts — 872 : F. : se cachoit de peur d'être vu par ce misérable 

et d'augmenter sa misère par la vue de la prospérité d'un ennemi élevé 
sur SCS ruines. Fc. : (Comme le texte). — 876 : F. : il vouloit rengager 
(effacé) lui faire pitié.... — 883 : F. : dans ses maux; mais (effacé) et (effacé) 
comme il 



I. La légende de la nymphe Écho, par laquelle la myttiologie 
grecque interprétait le phénomène de la réDexion du son, est racon- 
tée au troisième livre (Sôô-Sgg) des Métamorphoses d'Ovide. 



i84 LES AVENTURES DE TÊLÉMAQUE 

de prendre soin de sa femme et de ses enfants, qui étoient 
demeurés à Salente dans une affreuse pauvreté, exposés 
à l'indignation publique ; l'autre étoit d'envoyer à Proté- 
silas, dans cette île éloignée, quelque secours d'argent 890 
pour adoucir sa misère 

Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable. 
Hégésippe, impatient, se hâte de faire partir Philoclès. 
Protésilas les voit embarquer*: ses yeux demeurent atta- 
chés et immobiles sur le rivage ; ils suivent le vaisseau qui 895 
fend les ondes et que le vent éloigne toujours. Lors même 
qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore l'image 
dans son esprit. Enfin, troublé, furieux, livré à son déses- 
poir, il s'arrache les cheveux, se roule sur le sable, re- 
proche aux dieux leur rigueur, appelle en vain à son 900 
secours la cruelle mort, qui, sourde à ses prières, ne dai- 
gne le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le cou- 
rage de se donner lui-même-. 



Ms. — 888 ; F. : affreuse pauvreté, et {efface) exposés à — 898 

faire partir Philoclès et {effacé). Protésilas et {effacé) les voit — — 899 
se roule sur le sable, appelle en vain, Fc. : {Comme le texte). — 901 
qui ne daigne le délivrer. Fc. : {Comme le texte). 



1. Les voit embarquer = les voit s'embarquer. La suppression du 
pronom qui entre dans la composition du verbe réfléchi est constante 
à l'infinitif après faire, voir, laisser et quelques autres verbes. En voici 
un exemple, tiré de Racine (Brjtowucus, III, viii) : 

Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche. 
Mais on en trouvera un très grand nombre d'autres (cf. ici même 
livre IV, ligne 297) dans Y Introduction grammaticale (article Ellipse) 
des divers Lexiques de la collection des Grands écrivains de la France. 
— Pour l'historique de cette construction, voir A. Darmestetek, Cours 
de grammaire historique de la langue française, li^ partie, ^28, II. 

2. La rédaction paraît ici laisser à dire : la mort qui est sourde à 
ses prières et qui ne daigne le délivrer, c'est évidemment la mort 
personnifiée, considérée comme une déesse; il faut au contraire 
prendre ce mot dans son sens physique et non figuré, lorsqu'il est 
représenté par le pronom que, complément du verbe se donner. 



ONZIÈME LIVRE l85 

Cependant le vaisseau, favorisé de Neptune et des 
vents, arriva bientôt à Salenle. On vint dire au roi qu'il <,)o"> 
entroit déjà dans le port : aussitôt il courut au-devant de 
Philoclès avec Mentor; il Fembrassa tendrement, lui 
témoigna un sensible regret de l'avoir persécute avec tant 
d'injustice. Cet aveu, bien loin de paroître une faiblesse 
dans un roi, fut regardé par tous les Salenlins comme 910 
l'effort d'une grande âme, qui s'élève au-dessus de ses 
propres fautes en les avouant avec courage pour les répa- 
rer. Tout le monde pleuroit de joie de revoir l'homme de 
bien qui avoit aimé le peuple et d'entendre le roi parler 
avec tant de sagesse et de bonté. Philoclès, avec un air ()ij 
respectueux et modeste, recevoit les caresses du roi et 
avoit impatience ' de se dérober aux acclamations du peu- 
ple ; il suivit le roi au palais. Bientôt Mentor et lui furent 
dans la même confiance que s'ils avoient passé leur vie 
ensemble, quoiqu'ils ne se fussent jamais vus : c'est que 9J0 
les dieux, qui ont refusé aux méchants des yeux pour 
connoître les bons, ont donné aux bons de quoi se con- 
noître les uns les autres. Ceux qui ont le goût de la vertu 
ne peuvent être ensemble sans être unis par la vertu qu'ils 
aiment. 9»^ 



Ms. — 908: F.: de l'avoir persécuté injustement. Cet aveu — Fc. . 
(^Comme le texte). — gia : i'. : pour les corriger. Se. : réparer. — 9i3: F. : 
l'homme de bien qui était {effacé) avoit toujours aimé, PU. : {Le texte). — 
920: F. : ne se fussent jamais vus: c'est que les bons sont simples, ingénus, 
sans mystère. Les dieux ont de (4 mots effacés). La vertu médiocre peut être 
quelque temps équivoque et douteuse. Les méchants peuvent la méconnoitrc 
et la rendre suspecte d'artifice. Mais la parfaite vertu porte avec elle je ne 
sais quoi de décisif qui ne permet point d'en douter. Si les méchants veulent 
l'obscurcir, elle ne peut demeurer toujours dans ce nuage : il iaut qu'elle 
le perce et qu'elle éclate; les bons sentent les bons (5 mots effacés) Ceux qui 

ont le goût de la vertu (o^S), Fc. : {Comme le texte). — 924 : FP. : unis 

par ce qu'ils aiment. Pc. : bientôt {effacé ?) unis par la vertu qu'ils aiment. 

V (91/i) : qui avait toujours aimé... 



I. Noir livre IV, note de la ligne 485, et ligne ^93. 



l86 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Bientôt Philoclès demanda au roi de se retirer auprès 
de Salente, dans une solitude où il continua à vivre 
pauvrement comme il avoit vécu à Samos. Le roi alloit 
avec Mentor le voir presque tous les jours dans son désert'. 
C'est là qu'on examinoit les moyens d'affermir les lois gSo 
€t de donner une forme solide au gouvernement pour le 
bonheur public-. 

Les deux principales choses qu'on examina furent 
l'éducation des enfants et la manière de vivre pendant 
la paix. 935 

Pour les enfants, Mentor disoit : « Ils appartiennent 
moins à leurs parents qu'à la république^; ils sont les 



Ms. — 927: F. : à vivre, comme il..., Fc. : à vivre pauvrement, comme 
il.... — 928 : F.: k Samos. Il ajouta seulement à ses autres occupations (7 mois 
effacés). Le roi alloit dans ce désert le voir avec Mentor presque tous les 
jours, et Philoclès (2 mois effacés). C etoit là qu'on examinoit, Fc. : (Comme le 
texte). — (j3i : F.: une forme au gouvernement. Les deux principales.... 
Fc. : (Comme le texte). — g36 : F. : Mentor disoit qu'ils appartenoicnt moins..., 
Fc: disoit: « Ils appartiennent moins 



I. Son désert, le lieu solitaire où il s'était retire. Tel est le désert 
où l'Alccste de Molière a « fait vœu de vivre » , et où Gélimène hé- 
site à le suivre en « renonçant au monde » (^Misanthrope, V, scène 
dernière). Tel est encore le désert, « le plus beau désert qu'on puisse 
voir », où Fénclon lui-même représente saint Léger aimant à vivre, 
après qu'il a abandonné le pouvoir (Dialogues des morts : Léger et Ebroïn). 

3. Do tels entretiens auraient sans doute comblé les désirs de 
Fénelon. Il semble donner ici par avance le programme de ceiix que 
beaucoup plus tard, en 171 1, il devait avoir, à Chaalnes, avec le duc 
de Chevreuse et qui devaient donner lieu à une série de Mémoires 
sur le gouvernement de la France. 

3. C'est exactement la théorie de Platon (Lois, VII, 8o4 <i). Mais, 
dans Platon, elle est liée à une conception de l'Etat fort différente 
de celle de Fénelon et qui ne fait aucune place à la famille. — 
Bossuct (Disc, sur l'histoire universelle, III, v) : « Les enfants (chez 
les Grecs) apprenoient dès le berceau à regarder la patrie comme une 
mère commune, à qui ils appartenoicnt plus encore qu'à leurs pa- 
rents. « — Sur le sens du mot république, voir la note de la ligne 670 
du livre X. 



ONZIÈME LIVRE 187 

enfants du peuple, ils en sont Tespérance et la force ; il 
n'est pas temps de les corriger quand ils se sont corrom- 
pus. C'est peu que de les exclure des emplois, lorsqu'on 940 
voit qu'ils s'en sont rendus indignes ; il vaut bien mieux 
prévenir le mal que d'être réduit à le punir. Le roi, 
ajoutoit-il, qui est le père de tout son peuple ', est encore 
plus particulièrement le père de toute la jeunesse, qui 
est la fleur de toute la nation. C'est dans la fleur qu'il 945 
faut préparer les fruits : que le roi ne dédaigne donc pas 
de veiller et de faire veiller sur l'éducation qu'on donne 
aux enfants. Qu'il tienne ferme pour faire observer les 
lois de Minos ', qui ordonnent qu'on élève les enfants 
dans le mépris de la douleur et de la mort ; qu'on mette ,po 
l'honneur à fuir les délices et les richesses ; que l'injus- 
tice, le mensonge, l'ingratitude et la mollesse passent 
pour des vices infâmes ; qu'on leur apprenne, dès leur 
tendre enfance, à chanter les louanges des héros qui ont 
été aimés des dieux, qui ont fait des actions généreuses .j55 
pour leurs patries et qui ont fait éclater leur courage 
dans les combats '. Que le charme de la musique saisisse 



Ms. — 988 : F. : et la force. C'est encore (effacé) il n'est pas temps.... — 
989 : F. ; de les corriger, et de l {efface) quand ils se — — 9/*! : F. : qu'ils 

s'en rendent indignes, Fc. . qu'ils .s'en sont rendus — 9^0 ; F.: de la 

douleur, de la p (effacé) et de la mort même (effacé); qu'on mette — — 
g5i : F. : l'honneur à mépriser les délices, Fc. ; 1 honneur à fuir les délices. 
— gSa : FP. : le mensonge et la mollesse, Pc. : le mensonge, l'ingratitude 
et la mollesse. — 967 : F. ; de la musique allume la (effacé) saisisse leurs 
àmcs pour les (effacé) rendre leurs.... 



1. C'est, la théorie chrétienne de la royauté, celle qu'enseigne 
Bossucl (Polilitjue tirée de ILcrilurc sainte, III, 111) aussi bien que 
Fénelon (cf. livre II, ligne i35). 

2. Voir livre V, ligne /ig et suiv. 

3. Tels étaient, d'après Plularquc (Vie de Lycurgue), les sujets des 
chants auxquels étaient exercés les jeunes Spartiates. Au reste tout 
ce développement sur l'éducation paraît s'inspirer de ce texte, de la 
République de Platon (III, 877 et sq.) et du fragment d'Ephore sur 



l88 LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 

leurs âmes pour rendre leurs mœurs douces et pures ; 
qu'ils apprennent à être tendres pour leurs amis, fidèles à 
leurs alliés, équitables pour tous les hommes, même pour g6o 
leurs plus cruels ennemis ; qu'ils craignent moins la mort 
et les tourments que le moindre reproche de leurs con- 
sciences. Si, de bonne heure, on remplit les enfants de 
ces grandes maximes et qu'on les fasse entrer dans leur 
cœur par la douceur du chant, il y en aura peu qui ne gôC) 
s'enflamment de l'amour de la gloire et de la vertu. » 

Mentor ajoutoit qu'il étoit capital d'établir des écoles 
publiques pour accoutumer la jeunesse aux plus rudes 
exercices du corps * et pour éviter la mollesse et l'oisiveté, 
qui corrompent les plus beaux naturels ; il vouloit une 970 
grande variété de jeux et de spectacles qui animassent 
tout le peuple, mais surtout qui exerçassent les corps 
pour les rendre adroits, souples et vigoureux : il ajoutoit 
des prix pour exciter une noble émulation. Mais ce qu'il 
souhaitoit le plus pour les bonnes mœurs, c'est que les 975 
jeunes gens se mariassent de bonne heure et que leurs 
parents, sans aucune vue d'intérêt, leur laissassent choi- 
sir des femmes agréables de corps et d'esprit, auxquelles 
ils pussent s'attacher^. 

Ms. — g65 : F. : il n (effacé) y en aura peu en qui l'amour de la gloire 
et de la vertu ne s'allume. Mentor ajoutoit.... Fc: (Comme le lexle). — 
967 : F.: écoles publiques, Fc. : (^Comme F., avec les surcharges suivantes '■ 
palestres, gymnases). — 969: FP.: exercices du corps, pour éviter.... 
Pc: et pour éviter — — 972 : S. : exerçassent leurs corps. Se: les corps; 
— 978 ; FP. : adroits, souples, vigoureux, Pc. : et vigoureux, S. : les rendre 
souples et vigoureux. Se: adroits, souples et vigoureux. — 97^: P-- une 
noble émulation. Mais pendant qu'on préparoit (980)..., FcPS. : (Comme le 
texte, sauf [975 ; S. : souhaitait de plus]). 



la constitution crétoise cité par Strabon (X, iv, 16) et dont Fénelon 
nous a semblé déjà d'être souvenu plus haut (voir livre V, ligne 67, 
et la note). 

1. Platon, Lois, VII, 8o4,c. 

2. Cette vue si libérale et si humaine est toute de Fénelon. Platon, 



ONZIÈME LIVRE 189 

Mais pendant qu'on préparoit ainsi les moyens de con- 980 
server la jeunesse pure, innocente, laborieuse, docile et 
passionnée pour la gloire, Philoclès, qui aimoit la guerre, 
disoit à Mentor : « En vain vous occuperez les jeunes 
gens à tous ces exercices, si vous les laissez languir dans 
une paix continuelle, où ils n'auront aucune expérience f|S5 
de la guerre, ni aucun besoin de s'éprouver sur la valeur. 
Par là vous affoiblirez insensiblement la nation ; les cou- 
rages s'amolliront; les délices corrompront les mœurs : 
d'autres peuples belliqueux n'auront aucune peine à les 
vaincre, et, pour avoir voulu éviter les maux que la 090 
guerre entraîne après elle, ils tomberont dans une affreuse 
servitude. » 

Mentor lui répondit : « Les maux de la guerre sont 
encore plus horribles que vous ne pensez. La guerre 
épuise un Etat ' et le met toujours en danger de périr, 995 
lors même qu'on remporte les plus grandes victoires. 



Ms. — 981 : F. : jeunesse pure, docile et passionnée..., Fc. : {Comme le 
texte). — 998 ; F. : Mentor lui répondit : « Commence:, mon cher Philoclès, 

par (5 mots effacés). Les maux de la guerre — 994 : F. : ne pensez. A'on 

seulement (3 mots effaces). La guerre. — 996 : S. : qu'on remporte de gran- 
des victoires, Se. : {Comme le texte). 



dans la République (V, 458), fait dépendre les mariages d'un tirage 
au sort. LycTirgue, d'après Plutarquo, laissait plus de place, dans la 
détermination des mariages, au choix et à l'amour : mais les condi- 
tions en étaient tout autres que celles auxquelles pense Fénelon. 
Evidemment, c'est à la France qu'il songe, on s'opposant aux mariages 
tardifs ou qui ne sont dictes que par l'intérêt et qui unissent des 
époux d'âge disproportionné. Les jeunes gens notamment qui re- 
cherchent ou à qui on fait épouser des femmes âgées et riches ont 
été souvent l'objet des railleries de la comédie (cf. La Bruyère, De 
quelques usages, 33 et 36). 

1 . « Tout ce qui suit est un détail des maux que les guerres presque 
continuelles du règne de Louis XIV ont causés à la France, qui étoit 
déjà réduite à l'étal qu'on décrit ici. lorsque cet ouvrage fut mis entre 
les mains du duc de Bourgogne. » {R. 17 ig-) 



IQO LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Avec quelques avantages qu'on la commence, on n'est 
jamais sûr de la finir sans être exposé aux plus tragiques 
renversements de fortune. Avec quelque supériorité de 
forces qu'on s'engage dans un combat, le moindre mé- 
compte, une terreur panique *, un rien vous arrache la 
victoire qui étoit déjà dans vos mains et la transporte 
chez vos ennemis. Quand même on tiendroit dans son 
camp la victoire comme enchaînée, on se détruiroit soi- 
même en détruisant ses ennemis ; on dépeuple son pays ; 
on laisse les terres presque incultes ; on trouble le com- 
merce ; mais, ce qui est bien pis, on affoiblit les meil- 
leures lois et on laisse corrompre les mœurs : la jeunesse 
ne s'adonne plus aux lettres - ; le pressant besoin fait 
qu'on souffre une licence pernicieuse dans les troupes ; la 
justice, la police^, tout souffre de ce désordre. Un roi qui 
verse le sang de tant d'hommes et qui cause tant de 
malheurs pour acquérir un peu de gloire ou pour éten- 
dre les bornes de son royaume est indigne de la gloire 

Ms. — 999 ; S. ; renversements de la fortune. — 1002 ; F. : qui étoit dans 
vos mains, Fc. : qui étoit déjà dans — ioo3 : F.: chez vos ennemis. Ce- 
pendant (efface) Quand même — ioo4 : F.: on se détruit soi même, 

PS. : on se détruiroit. 

V (ioo4) suit F. 

1. Terreur panique. La locution est directement adaptée du grec, 
quoiqu'elle ne paraisse appartenir, en grec, qu'à la langue postérieure 
à l'époque classique : elle désigne une clameur ou une terreur subite 
et attribuée au dieu Pan. En français, « elle n'est pas attestée avant 
Rabelais », dit le dernier éditeur de Gargantua (publié par Abel 
Lefranc et ses collaborateurs, Paris, 19 13, chap. xliv). Mais elle est, 
au xvu« siècle, tout à fait usuelle. 

2. Les lettres, non pas la littérature, mais l'ensemble des connais- 
sances qu'on acquiert par les livres, et, par conséquent, la culture 
de l'esprit en général. C'est en ce sens que Descartes écrit (Discours de 
la Méthode, l): « J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance. » La 
distinction des lettres et des sciences n'est pas antérieure à la seconde 
moitié du xviiie siècle. 

3. Voir ligne 92 du livre IL 



ONZIÈME LIVRE 191 

qu'il cherche et mérite de perdre ce qu'il possède, pour 10 1 5 
avoir voulu usurper ce qui ne lui appartient pas'. 

« Mais voici le moyen d'exercer le courage d'une na- 
tion en temps de paix. Vous avez déjà vu les exercices du 
corps que nous établissons, les prix qui exciteront rému- 
lation^, les maximes de gloire et de vertu dont on rem- k.jo 
plira les âmes des enfants, presque dès le berceau, parle 
chant des grandes actions des héros ^; ajoutez à cesse- 
cours celui d'une vie sobre et laborieuse. Mais ce n'est 
pas tout: aussitôt qu'un peuple allié de votre nation 
aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre jeu- ioir> 
nesse*, surtout ceux en qui on remarquera le génie de 
la guerre et qui seront les plus propres à profiler de 
l'expérience. Par là vous conserverez une haute réputation 
chez vos alliés : votre alliance sera recherchée, on craindra 
de la perdre ; sans avoir la guerre chez vous et'à vos dé- ioHo 
pens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intré- 
pide. Quoique vous ayez la paix chez vous, vous ne lais- 
serez pas de traiter avec de grands honneurs ceux qui 
auront le talent de la guerre: car le vrai moyen d'éloi- 
gner la guerre et de conserver une longue paix, c'est de lo,"^,) 
cultiver les armes ; c'est d'honorer les hommes excellents 



Ms. — 1021 : F. : par les (effacé) le chant des — load : F.: aussitùt 

qu'un des alliés, Fc. : qu'un peuple allié — lo.'-ia : FP.: la paix chez 

vous, ne laissez pas de..., Pc: vous ne laisserez pas de — io3^i : F.: 

le vrai moyen de (^effacé) d'éloigner — io3G : F.: les hommes qui ex- 
cellent dans cette profession, PS. : les hommes excellent (sic) dans celle 
profession, PcS. ; les hommes excellents dans cette profession. 

r (io3C) suit F. 



1. On retrouvera les idées essentielles de ce développement dans 
une longue parli(^ de la Lettre à Louis \f]' relative à la guerre de 
Hollande, et dans VExamen de conscience (xxv-xxviii). 

2. Voir ci-dessus lignes 967-97^. 

3. Voir lignes gSS-gSy. 

4. Voir livre X, ligne i88 et suiv. 



lf|2 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

dans cette profession ; c'est d'en avoir toujours qui s'y 
soient exercés dans les pays étrangers et qui connoissent 
les forces, la discipline militaire et les manières de faire 
la guerre des peuples voisins ; c'est d'être également io4o 
incapable et de faire la guerre par ambition et de la 
craindre par mollesse . Alors étant toujours prêt à la 
faire pour la nécessité, on parvient à ne l'avoir presque 
jamais. 

« Pour les alliés, quand ils sont prêts à se faire la io45 
guerre' les uns aux autres, c'est à vous à vous rendre 
médiateur. Par là vous acquérez une gloire plus solide et 
plus sûre que celle des conquérants ; vous gagnez - 
l'amour et l'estime des étrangers ; ils ont tous besoin de 
vous : vous régnez sur eux par la confiance, comme vous io5o 
régnez sur vos sujets par l'autorité ; vous demeurez le 
dépositaire des secrets, l'arbitre des traités, le maître des 
cœurs ; votre réputation vole dans tous les pays les plus 
éloignés ; votre nom est comme un parfum délicieux qui 
s'exhale de pays en pays chez les peuples les plus éloi- io55 
gnés^ En cet état, qu'un peuple voisin vous attaque con- 

Ms. — io38 : F. : étrangers, el (effacé) qui connoissent, P. : étrangers, 
qui connoissent, Pc. : (Comme le texte). — loSg : F. ; la discipline militaire 
et les maximee (effacé) manières, S. : la discipline et les manières. — io48 : 
F. : l'amour et la confiance des étrangers, Fc. : l'amour et l'estime des.... 

— io5i : F.: par l'autorité; votre réputation vole (io53), Fc: par l'au- 
torité. Vous devenez le dépositaire des cœurs. Votre réputation vole, Fc . : 
(Comme le texte, sauf [io5i : vous devenez le dépositaire]), PS. : (Le texte). 

— io55 : F. : s'exhale de tous côtés : voilà la véritable gloire (io63), FcP. : 
(Comme le texte, sauf [io55 : s'exhale de tous côtés. En cet état...; io58 : 
aimé, secouru]), PcS.: (Le texte). Se: (Comme le texte, sauf [io55 : les 
plus reculés. En cet état...]). 

F(io5i) suit Fc'.. — (io55-io56) suit Se. 



I . Cette expression de faire la guerre se trouve ici employée quatre 
fois en six lignes (loSg-io/lG) : nouvelle preuve de la rapidité avec 
laquelle Fénelon a dû rédiger. 

3. Voir la note de la ligne i63 du livre III. 

3. Même négligence qu'un peu plus haut dans la rédaction de ce 



ONZIÈME LIVRE igS 

tre les règles de la justice, il vous trouve aguerri, préparé; 
mais, ce qui est bien plus fort, il vous trouve aimé et 
secouru : tous vos voisins s'alarment pour vous et sont 
persuadés que votre conservation fait la sûreté publique'. ioGo 
Voilà un rempart bien plus assuré que toutes les mu- 
railles des villes et que toutes les places les mieux for- 
tifiées ; voilà la véritable gloire. Mais qu'il y a peu de 
rois qui sachent la chercher, et qui ne s'en éloignent 
point ! Ils courent après une ombre trompeuse et lais- K.eri 
sent derrière eux le vrai honneur, faute de le connoître. » 

Après que Mentor eut parlé ainsi, Philoclès étonné le 
regardoit ; puis il jctoit les yeux sur le roi et étoit 
charmé de voir avec quelle avidité Idoménée recueilloit 
au fond de son cœur toutes les paroles qui sortoient, i,>;o 
comme un fleuve de sagesse, de la bouche de cet étran- 
ger. 

Minerve, sous la figure de Mentor, établissoit ainsi 
dans Salente toutes les meilleures lois et les plus utiles 
maximes de gouvernement, moins pour faire fleurir le 1075 
royaume d'Idoménce que pour montrer à Télémaque, 
quand il reviendroit, un exemple sensible de ce qu'un 
sage gouvernement peut faire pour rendre les peuples 
heureux et pour donner à un bon roi une gloire durable. 

Ms. — 1064 : F. : la chercher ; ils courent après,... Fc. : (^Comme le texU). 

— io65 : F. : et l.iissent le vrai corps. Apres que..., Fc. : (Comme le texte). 

— 1067 : F. : étonne Je sa sagesse (3 mois effacés) le regardoit. — 1068 : 
S.: sur le roi et il étoil. — 1079 : F. : et pour donner au {effacé) à un roi, 
Fc. : à un bon roi 

y (1076) ; maximes du gouvernement. 



passage (lignes io53-io56). Elle est corrigée dans la seconde copie, 
dont le texte a été accueilli par les éditeurs de Versailles (voir ci-dessus 
Ms. et V, io55): mais on ne saurait airirmer que; la correction soit de 
la main de Fénelon. 

1. La même idée sera exprimée dans l'Examen de conscience 
(xxviii). 

Tl'.LtMAQlE. II. l3 



i 



i 



DOUZIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (iSa^)- — Télé- 
maque, pendant son séjour chez les alliés, gagne l'affection de leurs 
principaux chefs et celle même de Philocièle, d'abord indisposé contre 
lui à cause d'Ulysse, son pire. Philoctcte lui raconte ses aventures et 
l'origine de sa haine contre Ulysse : il lui montre les funestes effets de la 
passion de l'amour par l'histoire tragique de la [mort d'Hercule. Il lui 
apprend tomment il obtint de ce héros les flèches fatales sans lesquelles 
la ville de Troie ne pouvait être prise ; comment il fut puni d'avoir trahi 
le secret de la mort d'Hercule par tous les maux qu'il eut à souffrir 
dans l'Ile de Lemnos; enfin, comment Ulysse se servit de Néoptoleme 
pour l'engager à se rendre au siège de Troie, où // fut guéri de sa bles- 
sure par les fils d'Esculape. 



197 



DOUZIEME LIVRE' 

Cependant" Téléniaque monlroit son courage dans les 
périls ie la guerre. En partant de Salcnte^, il s'appliqua 
à gagner l'afTection des vieux capitaines, dont la réputa- 
tion et l'expérience étoient au comble ^ Nestor, qui l'avoit 
déjà vu à Pylos ', et qui avoit toujours aimé Ulysse*, le ^» 
traitoit comme s'il eût été son propre fils. Il lui donnoit 
des instructions qu'il appuyoit de divers exemples ; il lui 
racontoit toutes les aventures de sa jeunesse, et tout ce 
qu'il avoit vu faire de plus remarquable aux héros de 
l'âge passé . La mémoire de ce sage vieillard, qui avoit "> 
vécu trois âges d'hommes^, étoit comme une histoire des 
anciens temps gravée sur le marbre ou sur l'airain. 

Ms. — F. : (saoi indication de livre ; une main récente a introduit la mention : 
Liv. XV), P. : (sans indication de livre), PcS. : Douzième livre, Se. : Quin- 
zième livre. — I : Se: suppression de Cependant.... — a : F. : périls d'une 
guerre, Fc. : périls de la guerre. — 9 : F.: de plus remarquable au héros, 
Fc. : aux héros. — 10 : F.: de ce sage vieillard, étoit comme une histoire 
écrite (effacé) des anciens temps. Philocfète n'eut Fc. . (Comme le texte). 



1 . Livre XV dans les éditions en vingt-quatre livres. Voir ci- 
dessus Ms., et, plus liaut, livre XI, ligne 538, et la note. 

2. Cependant, pendant ce temps, pendant que Mentor, dans 
Salenle, instruisait Idoménce. 

3. Voir livre X, lignes 455 et suiv. 

4. Voir livre X, lignes 377 et suiv. 

5. Voir livre IX, ligne 3io et livre I, ligne aSa. 

6. C'est ce que dit Nestor luimômc dans l'Odyssée (III, 136-129). 

7. Telle est en effet l'attitude constante de Nestor dans l'Iliade 
(I, 263 et suiv. ; VII, i33 et suiv.; XI, 670 et suiv.). 

8. C'est ce que dit Homère dans l'Iliade (I, 25o). 



198 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Philoctète' n'eut pas d'abord la même inclination que 
Nestor pour Télémaque : la haine qu'il avoit nourrie si 
longtemps dans son cœur contre Ulysse l'éloignoit de son ô 
fils, et il ne pouvoit voir qu'avec peine tout ce qu'il sem- 
bloit que les dieux préparoient en faveur de ce jeune 
homme, pour le rendre égal aux héros qui avoient ren- 
versé la ville de Troie. Mais enfin la modération de Télé- 
maque vainquit tous les ressentiments de Philoctète ; il ao 
ne put se défendre d'aimer cette vertu douce et modeste. 
Il prenoit souvent Télémaque, et lui disoit : 

« Mon fils (car je ne crains plus de vous nommer ainsi), 
votre père et moi, je l'avoue, nous avons été longtemps 
ennemis l'un de l'autre : j'avoue même qu'après que 25 
nous eûmes fait tomber la superbe ^ ville de Troie, mon 
cœur n'étoit point encore apaisé, et, quand je vous ai 
vu, j'ai senti de la peine à aimer la vertu dans le fils 
d'Ulysse. Je me le suis souvent reproché. Mais enfin la 
vertu, quand elle est douce, simple, ingénue et modeste, Ho 
surmonte tout. » 

Ensuite Philoctète s'engagea insensiblement à lui ra- 
conter ce qui avoit allumé dans son cœur tant de haine 
contre Ulysse. 

Ms. — i3 : FP.: la même inclination pour Télémaque. Pc: inclination 

que Nestor — i6 : F. : qu'avec peine te jeune homme (3 mots effacés') tout 

ce qu'il — — 17 : F.: préparoient dans le cœur de ce jeune homme, Fc. : 

en faveur de ce — 18 : F. : qui avoient ruiné Troie, Fc: (Comme le 

texte). — 24 : F. : et moi, nous avons été, Fc : et moi, je l'avoue, nous 

avons été. — 26 : F. : nous eûmes renversé, Fc : fait tomber — 38 : 

F.: dans le fils d'Ulysse, mais la vertu Fc: (Comme le texte). — 3o : 

F. : ingénue, modeste, Fc. : ingénue et modeste. — 32 : FP. : Philoctète lui 
déclara qu'il étoit résolu de lui raconter..., Pc : (Le texte). 



I. Sur ce chef thessalien, fondateur d'une des villes qui se sont 
unies pour combattre Adraste, voir livre VIII, ligne 548, et tout le 
récit qui va suivre, dans lequel se trouveront expliquées les raisons 
de sa haine contre Ulysse. 

3. Voir livre II, ligne Sgô, et la note. 



DOUZIÈME LIVRE 199 

« Il faut, dit-il, reprendre mon histoire de plus haut. 35 
Je suivois partout le grand Hercule, qui a délivré la terre 
de tant de monstres ' et devant qui les autres héros 
n'étoient que comme sont les foibles roseaux auprès d'un 
grand chêne, ou comme les moindres oiseaux en pré- 
sence de l'aigle. Ses malheurs et les miens vinrent d'une 4o 
passion qui cause tous les désastres les plus affreux, c'est 
l'amour. Hercule, qui avoit vaincu tant de monstres, ne 
pouvoit vaincre cette passion honteuse-, et le cruel enfant 
Cupidon ' se jouoit de lui. Il ne pouvoit se ressouvenir 
sans rougir de honte qu'il avoit autrefois oublié sa gloire 45 
jusqu'à filer auprès d'Omphale, reine de Lydie*, comme 
le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes, 
tant il avoit été entraîné par un amour aveugle. Cent fois 
il m'a avoué que cet endroit de sa vie avoit terni sa 



Ms. — 35 : F. : reprendre de plus haut la suite de mes malheurs. Je 
suivois..., Fc: (Comme le texte). — 38 : P.: d'un grand clicne. Ses mal- 
heurs, Fc. : {Comme le texte). — 4o : F. : d'une passion qui enl (? efface) 
cause.... — 46: F.: auprès d'Omphale, qu'il aimoit d'un amour aveugle. 
Cent fois (48), Fc. : (Comme le texte) 



1. De tant de monstres : le lion de Ncmce, l'hydre de Lcme, le 
sanglier d'Erymanthc, les oiseaux du lac Stymphalc, les chevaux 
d'Augias, les bœufs de Gcryon, etc. Ces travaux sont mentionnés çà 
et là au cours du livre IX des Métamorphoses d'Ovide. 

2. « Ainsi ce héros dont le bras triomphe de tout le "reste, s'est 
laissé vaincre entièrement par son amour pour cette femme » (Sopho- 
cle, Trachiniennes, ^88-489). 

'Ûç -aXX 'Èxîïvoç TzavT* àpiTceuojv y^poîv 

Cf. encore, ci-dessous, lignes 100-102. 

3. Voir livre IV, lignes 1^7-151. 

4. Cette aventure, à laquelle les poètes anciens (Properce, III, ix, 
17-ao; Ovide, Fastes, II, 3o5 et suiv.) font souvent allusion, est 
rappelée notamment dans les Trachiniennes de Sophocle (70, 2^8 et 
suiv., 356-357). 



200 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

vertu' et presque effacé la gloire de tous ses travaux. ^. 

« Cependant, ô Dieux ! telle est la foiblesse et l'incon- 
stance des hommes : ils se promettent tout d'eux-mêmes - 
et ne résistent à rien. Hélas ! le grand Hercule retomba 
dans les pièges de Famour, qu'il avoit si souvent détesté : 
il aima Déjani^e^ Trop heureux, s'il eût été constant 55 
dans cette passion pour une femme qui fut son épouse ! 

Ms. — 5o : F.: la gloire de ses travaux, Fc. : de tous ses travaux. — 
5i : F. : Cependant il retomba dans les pièges de l'amour, il aima Déjanire 
(55), Fc. : Cependant il retomba encore une fois (3 mots effacés) dans les pièges 
de l'amour, qu'il avoit si souvent détesté. 11 aima Déianire(55), P. : {Comme 
Fc., moins les mots effacés), Pc: {Le texte). — 55 : F.: constant dans cet 
amour. Mais bientôt..., FcP.: {Comme le texte, sauf [b6 : dans cet amour]), 
Pc. : {Le texte). 



1. Ce sentiment de honte est attribue à Hercule par Sophocle (/(/., 
254). 

2. C'est un point tout à fait essentiel de la théologie de Fénelon, 
une idée à laquelle il revient sans cesse. Les citations pourraient 
être innombrables. « Pour moi, mon Dieu, écrit-il dans une Instruc- 
tion sur la connaissance de Dieu, je vous trouve partout : au dedans 
de moi-même, c'est vous qui faites tout ce que je fais de bon. J'ai 
senti mille fois que je ne pouvois par moi-même ni vaincre mon 
humeur, ni détruire mes habitudes, ni modérer mon orgueil, ni 
suivre ma raison, ni continuer de vouloir le bien que j'avois une fois 
voulu. C'est vous qui donnez cette volonté , c'est vous qui la con- 
servez pure : sans vous je ne suis qu'un roseau agité par le moindre 
vent. » — Et, dans une de ses Lettres spirituelles {Instances à une 
personne irrésolue sur sa conversion) : « Défiez-vous de vous-même..., 
sentez les ténèbres de votre esprit et la fragilité de votre cœur. Au 
lieu de juger Dieu, laissez-vous juger par lui et avouez que vous 
avez besoin qu'il vous redresse. Rien n'est grand que celte petitesse 
intérieure de l'âme qui se fait justice; rien n'est raisonnable que ce 
juste désaveu de notre raison égarée ; rien n'est digne de Dieu que 
cette docilité de l'homme qui sent l'impuissance de son esprit et qui 
est désabusé de ses fausses lumières. » — Voir encore ici l'épisode 
du philosophe aux enfers (livre XIV, lignes 354-iii8, et, par con- 
traste, la ligne iç)i du livre XIII et la note. 

3. Déjanire, fille d'Œnée, roi de Calydon, en Etolie, et épouse 
d'Hercule, est le principal personnage des Trackiniennes de Sophocle, 
et c'est à cette tragédie que sont empruntés la plupart des détails du 
récit qui va suivre. 



DOUZIEME LIVRE 201 

Mais bientôt la jeunesse d'Iole', sur le visage de laquelle 
les grâces étoient peintes, ravi[ren]t^ son cœur. Déjanire 
brûla de jalousie; elle se resssouvint de celte fatale tuni- 
que que le centaure dessus' lui avoit laissée en mou- 60 
rant, comme un moyen assure de réveiller l'amour d'Her- 
cule, toutes les fois qu'il paroîtroit la négliger pour en 
aimer quelque autre. Cette tunique, pleine du sang veni- 
meux du centaure ', renfermoit le poison des flèches dont 
ce monstre avoit été percé : vous savez que les flèches 65 
d'Hercule, qui tua ce perfide centaure, avoient été trem- 
pées dans le sang de l'hydre de Lerne ' et que ce sang 
empoisonnoit ces flèches, en sorte que toutes les blessures 
qu'elles faisoient étoient incurables*. 

« Hercule, s'étanl revêtu de celte tunique, sentit bien- 70 
tôt le feu dévorant qui se glissoit jusque dans la moelle 
de ses os ' : il poussoit des cris horribles, dont le mont 

Ms. — 58 ; F. : étoient peintes lui enlevèrent le cœur, FcP. : enlevèrent 
>on cœur, PcS. : ravirent son cœur. Se. : ravit son cœur. — 63 : FP. : 
...quelque autre. Hélas, cette tunique..., Pc: ...qticlque autre. Cette tunique. 

— 66 : F. : d'IIcrcule qui avoit (effacé) tua ce perfide — 67 : F. : de l'hydre, 

et que ce sang..., Fc. : de l'hydre de Lerne. — 68 : F. : en sorte que tous les 

(efface") toutes les blessures — 69: .S'.: étoient mortelles. Se: étoient 

incurables. — 72 : F. : il faisoit des cris, Fc. : il poussoit des cris.... 

V (58) suit Se. 



1. Fille d'un roi d'Œchalie, en Eubée, Eurytus, qu'Hercule tua. 
parce que, malgré sa promesse, il avait refusé de livrer lole à son 
amour (Trachin., 352-354 et 359-365). 

a. Ravirent, par inadvertance, pour ravit. Une correction a été in- 
troduite dans la seconde copie (voir .Ms. 58): mais il est bien douteux 
qu'elle soit de la main de Fénelon. 

3. Nessus enlevait Déjanire quand il fut frappé d'une flèche par 
Hercule. Avant de mourir, il fit présent à la jeune femme de la 
tunique dont il est ici question (Ovide, Mctam.. IX, loi et suiv.). 

4. Ovide, ibid.. iSa et i53. 

5. Voir, ci-dessous, la note de la ligne iSg. 

6. Voir, ci-dessous, ligne i4o et la note. 

7. C'est exactement ce que raconte Hyllos, fils d'Hercule et de 
Déjanire, dans les Trachiniennes (v. 759 et suiv.). 



202 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Œta' résonnoit, et faisoit retentir toutes les profondes 
vallées-; la mer même en paioissoit émue; les taureaux 
les plus furieux, qui auroient mugi dans leurs combats, 75 
n'auroient pas fait un bruit aussi afifreux^. Le malheureux 
Lichas*, qui lui avoit apporté de la part de Déjanire cette 

Ms. — ^3 : S. : Etna résonnoit, 5e. : Œta résonnoit. — 74 : F'- La mer 
même paroissoit émue. Le malheureux Lichas (77), FcP. : La mer même en 
paroissoit émue. Mille bœufs, qui auroient mugi ensemble n'auroient pas 
fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas..., Pc: {Le lextè). 



1. C'est sur le mont Œta, situé au sud de la Thessalie, à quelque 
distance du golfe Maliaque, qui sépare ce pays de l'île d'Eubée, 
qu'Hercule, suivant la Fable, vint mourir. Mais c'est à la pointe de 
l'Eubée qu'il se trouvait quand il revêtit la tunique du Centaure 
(voir le récit d'Hyllos dans les Trachiniennes, 7^9 et suiv., et notam- 
ment 8oi-8o5). Peut-être, comme Ovide (voir ci-dessous la fin de la 
note 2), qui conserve, mais sans y insister, la notion des deux lieux 
(Métam., IX, i36 et 2o4), Fénelon veut-il dire que les cris du 
héros étaient si violents qu'on les entendait d'une rive à l'autre ; 
peut-être, pour simplifier, a-t-il voulu placer la scène de la tunique 
et la mort du héros en un seul lieu. 

2. « Il se tordait sur la terre, puis se relevait avec des cris et des 
gémissements. Tout autour résonnaient les rochers, les sommets 
montagneux de la Locride et les promontoires de l'Eubée. » (Sophocle, 
Trachiniennes, 786-788.) 

'ErsKoixo yàp Ttcoovos xa\ [i-Etâpaioç, 
Bowv, JùÇtovâuLsl S' I/tûjîouv rcz'xpai. 
Ao'/.owv opi'.O'. T.pwzi; 'Ey5o!.'a; x'à/.sat. 
Et Ovide (Métamorphoses, IX, i65) : « Il remplit de ses cris les 
bois de l'Œta. » 

ImplevUque sais nemorosum vocibus OEten. 

3. Suggéré par Ovide, qui compare Hercule gravissant, doulou- 
reux, les pentes de l'Œta, au taureau qui porte dans sa chair les 
«pieux des chasseurs {Métam., IX, 2o5-2o6). Même comparaison 
dans Y Hercule sur l'Œta de Sénèquc, qui peint le taureau remplissant 
les vastes temples de ses mugissements (800). 

/i. Lichas, héraut attaché à Hercule, que Déjanire, dans la tra- 
gédie de Sophocle et dans le récit d'Ovide, charge d'aller lui porter 
la fatale tunique. — Fénelon et ses secrétaires écrivent, le plus sou- 
vent et à tort, Lychas. 



DOUZIÈME LIVRE 2o3 

tunique, ayant osé s'approcher de lui, Hercule, dans le 
transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter comme 
un frondeur fait avec sa fronde tourner la pierre qu'il 80 
veut jeter loin de lui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la 
montagne par la puissante main d'Ilcrculc, tomboit dans 
les flots de la mer', où il fut changé tout à coup en un 
rocher- qui garde encore la figure humaine' et qui, 
étant toujours battu par les vagues irritées, épouvante de 85 
loin les sages pilotes*. 

« Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pou- 
vois plus me fier à Hercule ; je songeois à me cacher dans 
les cavernes les plus profondes. Je le voyois déraciner 
sans peine d'une main * les hauts sapins et les vieux chênes, 90 



Ms. — 81 : F.: loin do lui. Lichas pousse du haut do Fc. : {Comme 

le texte). — 8s ; F. : par la puissante main d'Hercule, fcndoit l'air, tomhoit 

dans les flots delà mer Fc: par la puissante main d'Hercule tomboit de 

rocher en rocher jusque dans les flots de la mer Fc'PS.: (Le texte). Se: 

(Comme le texte, sauf ([8a : tomba dans les flots]). — 83 : F. : où il fut 
changé en un rocher..., Fc. : changé tout à coup en un — — 89 : F. : Je 
le voyois qui der (effacé) d'une main, déracinoit les forets entières et de 
l'autre, tàchoit en vain (9a), FcP. : Je le voyois qui d'une main dérac'noit 
sans peine les hauts... (la snile comme le texte), Pc: (Le le.rle). 



I. Ovide (Métain., IX. 217-218). Les circonstances du récit 
d'HylIos, dans les Trachiniennes, sont plus horribles : Hercule lance 
Lichas contre un roclicr oi'i sa tête va s'ôcrasor (780-782). 

a. Cette métamorphose est rapportée par Ovide (Métamorphoses, 

IX, 225). 

3. Ovide (/(/.. IX, 227). 

4. Ovide (/ci., IX, 238). « Los matelots, comme si ce rocher était 
encore sensible, n'osent pas y poser le pied. » 

Qaem, quasi sensurum, naulx ealcare verenlur. 

— D'autre part, Sophocle, en parlant du rivage de Lemnos où est 
abandonne Philoclète: « Les mortels (/Ht sont sages, dit-il, n'y viennent 
pas aborder. » 

Oùx ;vOao£ 0'. ::Àoî toiat af-opomv ^poToiv. 

(Philoet., 3o6.) 

5. Cette bizarre opposition (d'une main..., de l'autre main) n'est pas 



lok LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

qui, depuis plusieurs siècles, avoient méprisé les vents et 
les tempêtes. De l'autre main il tàchoit en vain d'arracher 
de dessus son dos la fatale tunique : elle s'étoit collée sur 
sa peau, et comme incorporée à ses membres. A mesure 
qu'il la déchiroit, il déchiroit aussi sa peau et sa chair* ; gS 
son sang ruisseloit et trempoit la terre. Enfin, sa vertu' 
surmontant sa douleur, il s'écria : 

« Tu vois, ô mon cher Philoctète, les maux que les 
« dieux me font souffrir ; ils sont justes : c'est moi qui 
« les ai offensés ; j'ai violé l'amour conjugal. Après avoir loo 
« vaincu tant d'ennemis, je me suis lâchement laissé 
« vaincre par l'amour d'une beauté étrangère^: je péris, 
« et je suis content de périr pour apaiser les dieux ^. Mais, 
« hélas ! cher ami , oii est-ce que tu fuis ? L'excès de la dou- 
ce leur m'a fait commettre, il est vrai, contre ce misérable ^ <o5 

Ms. — yS : F.: collée sur sa peau, elle s'étoit (i mots effacés) ei coiame.... 
— 99 : F. : c'est moi qui ai manqué {effacé) violé l'amour conjugal. Fc. : 
{Comme le texte). — loo : F. : conjugal. C'est moi qui ai {effacé), après 

avoir vaincu tant d'ennemis, me suis Fc. : {Comme le texte). — io4 : F.: 

vous fuyez, Fc: tu fuis. — io5 : F.: m'a fait commettre une cruauté 
contre ce misérable Lichas ; mais croyez-vous que je puisse oublier l'amitié 
que je vous dois et vouloir vous ôter la vie, Fc: {Comme le texte). 



dans Ovide, qui se borne à mentionner successivement les deux gestes 
(Métam., IX, ao8-2io). 

1. Ovide, id., IX, 166-169, et surtout Sénèquc {Htrrcule sur l'Œta, 
83o) : « Le vêtement s'incorpore aux membres qui se raidissent et 
l'étoffe ne se distingue plus de la peau. » 

Corporis palla horridi 
Pars est et ipsam vesiis immiscet cutem, 

2. Vertu, force d'âme : sens constant du mot. 

3. Cf., ci-dessus, lignes ^2-43, et la note. 

4. Cette résignation est toute chrétienne. — Dans les Trachiniennes 
de Sophocle, Hercule ne manifeste guère que des sentiments de 
révolte et de vengeance. Mais notons que Racine, en auteur dra- 
matique, observe également (Notes sur les Trachiniennes, v. 364) un 
lien entre la faute et la mort d'Hercule. 

5. Misérable, digne de pitié. « Ah! pauvre seigneur Sganarelle ! 
Ah ! misérable père ! » estil dit dans Molière {Amour médecin, I, vi) 



DOrzlÈME LIVRE 2o5 

« Lichas une cruauté que je me reproche : il n'a pas su 
« quel poison il me présentoil'; il n'a point mérité ce 
« que je lui ai fait souffrir; mais crois-tu que je puisse 
« oublier l'amitié que je te dois et vouloir l'arracher la 
u vie? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctète. 
« Philoctète recevra dans son sein mon âme prête à s'en- 
« voler: c'est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu 
a donc, ô mon cher Philoctète, Philoctète, la seule 
« espérance qui me reste ici-bas ? » 

« A ces mots, je me hâte de courir vers lui; il me tend 
les bras et veut m'cmbrasser : mais il se retient, dans la 
crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est 
lui-même brûlé ^. 

« Hélas ! dit-il, celte consolation même ne m'est plus 
« permise. » 

« En parlant ainsi, il assemble tous ces arbres qu'il 
vient d'abattre; il en fait un biicher sur le sommet de la 
montagne ; il monte tranquillement sur le bûcher ; il 
étend la peau du lion de Némée^, qui avoit si longtemps 



Ms. — 112 : F. : où ctes-vous, o mon cher Philoctète, la seule espérance 
qui me reste ? A ces mots.. , Fc. : (Comme le texte). — laS : F.: sur le bû- 
cher : il s'appuie (effaci}) il étend.... 



à propos d'un liomme à qui on va annoncer que sa fille est grave- 
ment malade. 

1. C'est ce que disent Sophocle (Trach., 776) et 0\ide Ç^Métam., 
IX, i55). 

2. Celte délicate pensée paraît être de l'inspiration de Fcnelon : 
elle ne lui est suggérée ni par Sophocle (voir, ci-dessus la note de 
la ligne io3), qui, d'ailleurs, donne à Heroile son fils Hyllos, et non 
Philoctète, comme confident suprême, ni mémo par Ovide, quoiqu'il 
prête au héros mourant une allure plus sereine (voir la note de la 
ligne 128) et qu'il attribue à Philoctète le rôle que lui conserve ici 
Fénelon . 

3. Le lion de Xémce, en Argolidc, qu'Hercule avait étouffé (Ovide; 
Métam., IX, 197). 



2o6 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

couvert ses épaules, lorsqu'il alloit d'un bout de la terre à 
l'autre abattre les monstres et délivrer les malheureux ; il 
s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne d'allumer le feu 
du bûcher'. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur, 
ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n'étoit 
plus pour lui un présent des dieux, tant elle lui étoit 
funeste ! Je craignis même que l'excès de ses douleurs 
ne le transportât jusqu'à faire quelque chose d'indigne de 
cette vertu qui avoit étonné l'univers. Gomme il vit que 
la flamme commençoit à prendre au bûcher : 

« C'est maintenant, s'écria-t-il, mon cher Philoctète, 
« que j'éprouve ta véritable amitié; car tu aimes mon 
« honneur plus que ma vie. Que les dieux te le rendent! 
« Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur la terre, 
« ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne^. 
« Tu sais que les blessures qu'eUes font sont incurables ^ ; 

Ms. — 125: FP.: couvert ses épaules; il s'appuie... Pc: (Comme le 
texte). — 139 : F'- car la mort (effacé) vie.... — i34 : F, : la flamme ulloit 

(effacé) commençoit — i36 : F. : que j éprouve Ion (effacé) votre amitié, 

vous aimez (effacé) m'aimez pour do (effacé) C'est mon honneur que vous aimez 
plus que ma vie, Fc. : (Comme le texte). — 187 : F.: que les dieux vous le 
rendent. Je vous laisse ce que j'ai de plus précieux, ces flèches trempées 
dans le sang de l'hydre de Lerne. Par elles vous serez invincible, comme je 
l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre contre vous Souvenez-vous que 
je meurs fidèle à votre amitié et n'oubliez jamais combien vous m'avez été 
cher. A ces mots un tourbillon... (i5i), Fc: (Comme F., sauf [i44 : 
été cher. Mais s'il est vrai que vous soyez touché de mes maux, vous pouvez 
me donner une dernière consolation. Promettez-moi de ne découvrir jamais 
à aucun mortel ni ma mort, ni le lieu où vous aurez caché mes cendres. 
Je le lui promis en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie 
parut dans ses yeux. Mais toutà coup un tourbillon(i5i). ...]), Fc . : (Comme 
le texte). 



1. Tous ces détails (lignes 121- 128) sont tirés ou inspirés du 
récit d'Ovide (Métam., IX, aag-aSS). 

2. C'est ce que dit Ovide (Métam., IX, i3o). L'hydre de Lerne, 
serpent monstrueux qui vivait dans le marais de Lerne, en Argolide, 
dont les têtes repoussaient à mesure quelles étaient coupées, et qui 
fut tué par Hercule (Ovide, Id., ibid., 70-74)- 

3. Sophocle (Trac/i in., 714-716). 



DOUZIÈME LIVRE 207 

(( par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et 
« aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souviens- 
« toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n'oublie 
« jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai 
« que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner i^f) 
« une dernière consolation : promets-moi de ne décou- 
« vrir jamais à aucun mortel ni ma mort, ni le lieu où tu 
« auras caché mes cendres '. » 

« Je le lui promis, hélas*! je le jurai même, en arro- 
sant son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie parut i5o 
dans ses yeux ; mais tout à coup un tourbillon de flammes 
qui l'enveloppa étouffa sa voix et le déroba presque à ma 
vue. Je le voyois encore un peu néanmoins au travers 
des^ flammes, avec un visage aussi serein que s'il eût été 
couronné de fleurs et couvert de parfums, dans la joie 155 
d'un festin délicieux, au milieu de tous ses amis*^. 

Ma. — 162 : F.: qui l'enveloppa, l'empêcha (effacé) étouffa — i5a. 

F. : presque à mes yeux. Fc. ; <\ majvue. — 1 53 : F. : encore néanmoins, qui 
étoit avec un visage aussi.... FcP. ;encore néanmoins au travers des flammes, 
avec un visage aussi..., Pc. : (Le texte). — i55 : F. : dans un festin délicieux, 
Fc. : dans la joie d'un — 



I . Il n'est rien dit d'une telle recommandation d'Hercule soit 
Philoctôte, soit à un autre témoin de sa mort, ni dans les Trachi- 
niennes de Sophocle, ni dans le récit d'Ovide. Fénelon suit ici, pour 
le plus grand intérêt dramatique et moral do son récit (cf. livre V, 
note de la ligne i33), une tradition nui a été rapportée par Servius, 
dans son commentaire sur Virgile (Enéide. III, 4o2) et qu'avait déjà 
suivie, au xvii^ siècle, un manuel do mytliologie qui fut extrêmement 
répandu (la 16'' édition avait paru en i683; la i*^* est de i658), l'His- 
toire poétique du P. Gautruchc (II, 11 : l'Histoire d'Hercule). Sur cette 
source, l'usage qu'en a fait Fénelon et la différence, sur ce point, de sa 
première et de sa seconde rédaction, voir ci-après la note de la ligne 209. 

3. Ce regret s'expliquera un peu pins loin. 

3. Voir la ligne loa du livre I, ot la note. 

4. Avec un visage aussi serein — Ce détail est emprunté presque 
textuellement au récit d'Ovide (hîétamorph , IX, 237-238). 

Haud alio vultu quam si ronviva jaeeres 
Inicr plena meri redimitas pocula sertis. 



208 



LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 



« Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avoit de ter- 
restre et de mortel en lui. Bientôt il ne lui resta rien de 
tout ce qu'il avoit reçu, dans sa naissance, de sa mère 
Alcmène ; mais il conserva, par l'ordre de Jupiter, cette i6o 
nature subtile et immortelle, cette flamme céleste qui est 
le vrai principe de vie et qu'il avoit reçue du père des 
dieux '. Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du 



Ms. — i58 : Fc. : en lui. Il (effacé) I5ientôt — lOo : F.: par (a volonté 

(effacé) l'ordre de Jupiter, tout (effacé) cette nature subtile, Fc. : nature vive, 
subtile..., Fc'.: nature subtile. 



« Avec le même visage que si tu étais (le poète s'adresse à Her- 
cule, en une sorte d'invocation) étendu à la table d'un festin, couronné 
de guirlandes au milieu des coupes pleines de vin. » 

I. Inspiré d'Ovide (Métam., IX, 2^9 et suiv.). Le poète fait d'abord 
parler Jupiter, qui est le père d'Hercule et qui rassure les dieux sur 
le sort qu'il réserve à son fils: « AUez, leur dit-il, méprisez ces 
« flammes impuissantes. Qui triompha partout triomphera des feux 
« que vous voyez. Il n'en sentira le pouvoir que dans ce qu'il tient 
« de sa mère". De moi il n'a rien pris que d'éternel, d'étranger et 
« de supérieur à la mort, d'invincible à la flamme « Puis il con- 
tinue lui-même : « Cependant ce que cette flamme pouvait dévorer, 
Vulcain l'avait ravi ; rien ne restait qu'on put encore reconnaître 
<le l'image d'Hercule: il n'a plus rien qui rappelle sa mère; il ne 
conserve que les marques de Jupiter. » 

Istas nx spernite Jlammas. 
Omnia qui vicit, vincei, (juos cernitis, ignés; 
Nec nisi materna Vulcanum parle polentein 
Sentiel. JEternum est a me quod iraxii et expers 

Atque immune necis nullaque domabile Jlamma » 

Interea quodcumque fuit populabile Jlammse 
Mulciber abstulerat : nec cognoscenda remansil 
Herculis effigies, nec quicquam ab imagine duclum 
Matris habet lantumque Jovis vesligia serval. 

On voit avec quelle originalité Fénelon, resserrant le développement 
d'Ovide, s'est approprié cette partie du conte antique pour en faire 
une sorte de symbole de la séparation du corps et de l'âme : Faydit 
(Télémacomanie, Conclusion) ne lui en reproche pas moins d'avoir ici 
confondu l'âme avec le principe de la vie corporelle. 

a. Alcmène, on le sait (voir la note de la ligne 18 du livre IV) était une 
mortelle. 



DOUZIÈME LIVRE 209 

brillant Olympe, boire le nectar', où^ les dieux lui don- 
nèrent pour épouse l'aimable Hébé \ qui est la déesse de 
la jeunesse et qui versoit le nectar dans la coupe du grand 
Jupiter*, avant que Ganymède" eût reçu cet honneur^. 

« Pour moi, je trouvai une source inépuisable de dou- 
leurs dans ces flèches qu'il m'avoit données pourm'élever 
au-dessus de tous les héros. Bientôt les rois ligués entre- 
prirent de venger Ménélas de l'infàmc Paris, qui avoit 
enlevé Hélène, et de renverser l'empire de Priam'. 

Ms. — i64: F. : boire le nectar. Pour moi, je trouvai (iC^), Pc. . {Comme 
le texte). — 168 : F. ; une source inépuisable, Fe. : un sujet (effacé) une source 
inépuisable. — 170 : F. : tous les héros. Toute la Grèce envia mon bonheur. 
Cependant les rois ligués.... Fc. : (Comme le texte). — 17s : F. : l'empire de 
Priam. Ulysse, votre père, qui éloit toujours le plus éclairé et le plus indu- 
•ilrieui dans tous les conseils, leur dit qu'on ne pouvoil espérer de réussir 
dans cette guerre, si on n'avoil les flèches d'Hercule. Il se chargea de me 
persuader ('78), Fc. : (Comme le texte). 



I. Sur le nectar, voir livre I, ligne 176 et la note. 

3. Le xvii" siècle n'a pas toujours placé le relatif immédiatement 
apWs son antécédent. Mais celte liberté, — d'ailleurs condamnée par 
Vaugelas (.YouucZ/es remargues. publiées en 1690) — ne peut s'étendre 
jusqu'à rendre légitime l'étrange conslruclion de la phrase de Fénelon. 
Il est vraisemblable que le long membre de phrase où les dieux lui 
donnèrent .. eût reçu cet honneur, introduit comme un enrichissement 
de la première rédaction (voir Ms. 167), devait, dans la pensée de 
Fénelon, remplacer les mots : boire le nectar, et non s'y ajouter. Il a 
di^ oublier seulement par inadvertance de faire la rature nécessaire, 
qui d'ailleurs aurait eu encore l'avantage de faire disparaître la 
répétition du mot nectar, deux fois employé dans la phrase. 

3. C'est ce que dit Homère (^Odyssée, XI, 6o2-6o3). 

4. Homère (Iliade, IV, 2-3). 

5. Les poètes font souvent allusion à l'aventure miraculeuse de ce 
jeune prince, fils de Tros, l'un des plus anciens rois de Troie, enlevé 
au ciel par l'aigle de Jupiter pour y devenir l'échanson des dieux 
(Homère, //j'ade, XX, 232-235; Virgile, Enéide, I, 28; Ovide, Mé- 
tanx., X, 160-161). 

6. Cet honneur : c'est le mot de Virgile (En., I, 28) pour dési<^ner 
la charge de Ganymède : 

rapli Ganymedis honores. 

7. Les allusions à l'origine de la guerre de Troie (enlèvement 

TÉLÉMAQUE. IJ, l4 



2IO LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

L'oracle d'Apollon leur fît entendre qu'ils ne dévoient 
point espérer de ' finir heureusement cette guerre, à 
moins qu'ils n'eussent les flèches d'Hercule^. i- 

« Ulysse votre père, qui étoit toujours le plus éclairé et 
le plus industrieux dans tous les conseils, se chargea de 
me persuader d'aller avec eux au siège de Troie et d'y 
apporter ces flèches qu'il croyoit que j'avois. Il y avoit 
déjà longtemps qu'Hercule ne paroissoit plus sur la terre : iî 
on n'entendoit plus parler d'aucun nouvel exploit de ce 
héros ; les monstres et les scélérats recommençoient à 
paroître impunément ^. Les Grecs ne savoient que croire 
de lui : les uns disoient qu'il étoit mort ; d'autres soute- 
noient qu'il étoit allé jusque sous l'Ourse glacée dompter i> 
les Scythes*. Mais Ulysse soutint qu'il étoit mort et 
entreprit de me le faire avouer. 

Ms. — 178 : F. : au siège de Troie. Il vint me trouver, dans un temps 
(188), Fc: au siège de Troie et d'y apporter ces flèches qu'il croyoit que 
j'avois. Il y avoit déjà longtemps qu'Hercule ne paroissoit plus sur la terre. 
On n'entendoit plus parler d'aucun nouvel exploit de ce héros. Les monstres 
et les scélérats commençoienl d retrouver iimp (^effacé) recommençoient à 
paroître impunément. Les uns disoient qu'il étoit mort ; d'autres soutenoient 
qu'il étoit allé jusque sous l'Ourse dompter les Scythes. Mais Ulysse soutint 
qu'il étoit mort et entreprit de me le faire avouer. Il me vint trouver (188), 
Fc. : (Comme le texte, sauf [18G : soutint toujours {effacé) qu'il]), P (Le texte), 
S. : {Comme le texte sauf [181 ; d'aucun exploit]). 



d'Hélène, femme do ^lénélas, roi de Sparte, par Paris, fils de Priam, 
roi de Troie) sont innombrables dans les poètes anciens, et il n'est 
pas nécessaire de les rappeler ici. 

1. Voir livre I, ligne 466, et la note. 

2. Toutes les traditions sont ici d'accord: Sophocle (Philoctete, 
6io-6i3 et i334 et suiv.); Ovide {Mélam., IX, 282 et XIII, 54); 
Servius {Comment, sur Virgile, Enéide, III, 4o2). 

3. Peut-être un souvenir de VHercule furieux de Sénèque (260) : 
<c Le monde s'aperçut qu'il n'était plus au monde, celui qui lui avait 
donné la paix dont il jouissait. » 

Sensere lerrse pacis auctorcm sase 
Abesse terris. 

k Sous l'Ourse glacée, expression familière aux poètes anciens, et 



DOUZIÈME LIVRE 5!ll 

Il me vint trouver dans un temps où je ne pouvois 
encore me consoler d'avoir perdu le grand Alcide'. Il eut 
une extrême peine à m'abordcr ; car je ne pouvois plus 190 
voir les hommes : je ne pouvois souffrir qu'on m'arrachât 
de ces déserts du mont Œta, où j'avois vu périr mon 
ami ; je ne songeois qu'à me repeindre l'image de ce 
héros et qu'à pleurer à la vue de ces tristes lieux. Mais 
la douce et puissante persuasion étoit sur les lèvres de i<»5 
votre père': il parut presque aussi affligé que moi ; il 



Ms. — i8g : F. : d'avoir perdu le grand Alcide. Il n'eut aucune peine à 
me persuader, car je ne pouvois plus supporter la vue du mont Œta où 
j'avois vu périr mon ami et je ne pouvois aussi m'arracher de moi-même à 
la vue de ces tristes lieux. Je pars avec lui, tous les rois s'en réjouissent et 
me reçoivent comme celui de qui ils attendent la victoire. Mais comme je 
passois dans l'île (aia).... Fc. : {Comme le ie.rle, sauf [iOi\ : voir ni souffrir (2 
mois essayés en surchanje, puis effacés) les hommes ni ne pouvois souffrir qu'on 
m'arrachât...; 19.'» ; de ces tristes lieux. Xcanmoins (effacé) mais la puissante 
persuasion... ; 196 : votre père. Je pars enfin. Aussih'il une flèche tomba de ma 
main sur mon pied^iS mois effacés). Il s'at (effacé) parut presque aussi affligé... ; 
201 : de la mort d'Hercule, mais comme (i mois effacés) que j'avois juré... ; 
ao5 : en lui disant ce que j'avois pris les dieux à témoin que je ne dirois 
jamais. Mais j'eus la foiblessc...]), Fc'. : (Comme Fc, sauf [195 : la douce et 
puissante ; 2o5 : en lui disant un secret que j'avois promis aux dieux de ne 
dire jamais. Mais j'eus la foiblesse...]), P. : (^Comme le texte, sauf [igi : je 
ne pouvois plus souffrir]), Pc. : {Le texte, sauf\iQS : au-dessus de pour, en 
surcharge: en fav, essayé pais effacé]). S.: {Comme le texte, sauf [i8i ■ 
d'aucun exploit; 197 ; il sut insensiblement gagner; 202 : jamais .i personne ^ 
mais il ne doutoit]). Se. : {Comme le texte, sauf 206 : de ne dire jamais : j'eus 
la foiblesse]). 



qui désigne les pays les plus septentrionaux, la petite Ourse et la 
grande Ourse étant deux constellations voisines du pôle nord. — Les 
anciens Grecs, dit Strabon (I, 11, 27), comprenaient sous le nom 
général de Scythes tout ce qu'ils connaissaient de peuples septen- 
trionaux . 

I. Sur ce nom, souvent donné à Hercule, voir la note de la 
ligne 18 du livre IV. 

3. Fénélon reproduit ici une expression célèbre (t:si(^iô -t.; i^zcy.i- 
Oiaev Itz: toïç ysiXc'jtv) et souvent citée dans l'antiquité (notamment 
par Cicéron, De oral., III, xxxiv, i38, et Brutus, XV, 69), du poète 
athénien Eupolis (mort en 4ii av. J--G.), parlant de Périclès et de 



212 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



versa des larmes ; il sut gagner' insensiblement mon cœur 
et attirer ma confiance ; il m'attendrit' pour les rois Grecs, 
qui alloient combattre pour une juste cause et qui ne 
pouYoient réussir sans moi. Il ne put jamais néanmoins 200 
m'arracherle secret de la mort d'Hercule, que j'avois juré 
de ne dire jamais ; mais il ne doutoit point qu'il ne fût 
mort, et il me pressoit de lui découvrir le lieu où j'avois 
caché ses cendres. 

« Hélas 1 j'eus horreur de faire un parjure en lui disant 205 
un secret que j'avois promis aux dieux de ne dire jamais; 
mais j'eus la foiblesse d'éluder mon serment, n'osant le 
violer ; les dieux m'en ont puni : je frappai du pied 
la terre à l'endroit où j'avois mis les cendres d'Hercule*. 



son éloquence, dans sa comédie des Denws, dont nous n'avons plus 
que de courts fragments. 

1. Voir la note de la ligne i63 du livre III. 

2. Fénelon donne en passant, une leçon de rhétorique à son élève 
ou à son lecteur : il ne suffit pas que l'orateur expose sa cause et la 
soutienne par des arguments; il faut encore qu'il touche les cœurs : 
le succès est à ce prix; — précepte que les rhéteurs anciens ont dcvc 
loppé avec abondance et que Fénelon lui-même a repris dans le 
second de ses Dialogues sur l'éloquence. 

3. L'idée des habiles manœuvres d'Ulysse et de toute la scène si 
pathétique à laquelle elles donnent lieu (lignes igS-aog), est suggérée 
à Fénelon non par Sophocle, mais par le récit de Servius auquel nous 
avons fait allusion (voir ci-dessus la note de la ligne i48) : « On 
s'informe d'Hercule auprès de lui (Philoctete). Après avoir dit 
d'abord qu'il ignorait oti il était, il finit par avouer qu'il était mort. 
Puis, comme on le pressait instamment de révéler le lieu de sa 
sépulture, il commença par refuser ; enfin, continuant toujours à 
se taire (il l'avait promis par serment), il frappa du pied l'endroit. » 
Cum ab eo Hercules quœreretur et primo negaret se scire ubi essel 
Hercules, tandem confessus est mortuum esse. Inde cum acriter ad indi- 
candum ejus sepulcrum cogeretur et primo negaret, pede locum pércussit 
(ne loqueretur, juraverat), cum nollet dicere. « — Le P. Gautruche, 
dans son Histoire poétique (loc. cit.) avait, nous l'avons dit, déjà 
recueilli cette tradition, et il en avait naïvement fait sentir l'intérêt 
moral : « Il (Philoctète) fut contraint, dit-il, de déclarer le lieu oîi 



DOUZIÈME LIVRE 2i3 

Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent iu 
avec la même joie qu'ils auroient reçu Hercule même. 
Gomme je passois dans l'ile de Lemnos ', je voulus mon- 
trer à tous les Grecs ce que mes flèches pou voient faire. 
Me préparant à percer un daim qui s'élançoit dans un 
bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de Tare 3i5 
sur mon pied, et elle me fit une blessure que je ressens 
encore. Aussitôt j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Her- 
cule avoit souffertes ; je remplissois nuit et jour l'île de 
mes cris- : un sang noir et corrompu, coulant de ma 
plaie ^, infectoit l'air et répandoit dans le camp des Grecs aao 
une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus 
vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans 
cette extrémité; chacun conclut que c'étoit un supplice 
qui m'étoit envoyé par les justes dieux*. 

Ms. — 21 a : F. : dans l'île de Lemnos, voulant montrer à tous les Grecs 
ce que mes flèches pouvoient faire, je voulus percer un daim, Fc. : (Comme 
le texte). — ai/i : FP.: ...dans un bois, par mcgarde, je laissai tomber..., 
Pc. : (Le texte). — 317 : F. : aussitôt je (efface) j'éprouvai. — a 18 : F.: j© 
remplissois l'île de mes cris nuit et jour. Fc. : (Comme le texte). — 2 19 : F. ■ 
un sang corrompu, Fc: noir et corrompu. — aai : F.: capable d'empoi. 
sonner (effacé) de sufl'oquer 



il les (les flèches) avait caciiées, et, pour ne point fausser son ser- 
ment, il les montra seulement du pied, de quoi il fut bien puni.... » 
— On remarquera que la première rédaction de Télémaquc (voir 
ci-dessus Ms. 1.37, 178 et 189) ne comportait pas ce dramatique 
développement. 

1. Lemnos. île de la mer Egée, à une soixantaine de kilomètres de 
la côte troyenne. 

2. Sophocle, Philoctete, 9-1 1. 

3. Id.. 17 01783-78/1. 

4. Dans Sophocle, les sentiments des Grecs à l'égard de Philoctete 
sont aussi inspirés en partie par une considération religieuse; mai» 
c'est celle que Fénelon lui-même va indiquer ci-dessous, ligne 329. 
L'idée que la blessure de Philoctete punit son parjure n'est nulle 
part dans sa tragédie : il paraît d'ailleurs ignorer l'histoire contée par 
Servius (voir, ci-dessus, la note de la ligne 209) et suit la tradition 



jllx LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« Ulysse, qui m'avoit engagé dans cette guerre, fut le :>5 
premier à m'abandonner'. J'ai reconnu, depuis, qu'il 
l'avoit fait parce qu'il préféroit l'intérêt commun de la 
Grèce ^ et la victoire à toutes les raisons d'amitié ou de 
bienséance particulière : on ne pouvoit plus sacrifier dans 
le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection et la jo 
violence de mes cris troubloient toute l'armée^. Mais au 
moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le 
conseil d'Ulysse, cette politique me parut pleine de la 
plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison *. 
Hélas ! j'étois aveugle, et je ne voyois pas qu'il étoit juste ;i35 



Ms. — 2 25 : F.: Ulysse qui m'avoit tiré de ma pairie et arraclié du sein 

de ma (lo mots effacés) engage dans — 226 : F.: k m'abandonner, c'est 

qu'il préféroit Fc. : {Comme le texte). — 228 : FP. : et la victoire, qu'on 

cherchoit, à toutes les amitiés particulières (effacé") raisons d'amitié Pc-. 

(Le texte). — 22g : F. : bienséance particulière. Mais au moment (282), 
Fc. : (Comme le texte). — 234 : F. : la plus noire trahison. Je demeurai 
presque (288), Fc, : (Comme le texte, sau/" [286 : que les meilleurs (effacé) plus 
sages]). 



homérique (^Iliade, II, 728) et sans doute celle de la Petite Iliade du 
poète cyclique Leschès (vii"^ siècle av. J.-C), à laquelle était, selon 
Aristote (Poétique, XXIII), emprunte le sujet de Philoctete : d'après 
cette tradition, la blessure de Philoctete serait l'effet de la morsure 
d'un serpent qui aurait piqué le héros au moment oi\ il découvrait, 
dans l'île do Ghrysa, voisine de Lemnos, l'autel, dissimulé à la vue 
des mortels, de la déesse protectrice de cette île (Philoclele, igS-ig^ 
et 1326-1328). 

1. Le premier, ce qui implique que les autres chefs suivirent 
l'exemple ou le conseil d'Ulysse. Celui-ci, d'ailleurs, le dit positive- 
ment dans le discours que lui prête Ovide (Métam., XIII, 3i5). 

2. L'idée est dans Ovide, mais à peine indiquée : « Si mon esprit, 
fait-il dire à Ulysse s'adressant aux. Grecs, cessait de veiller à vos 
intérêts » 

.... Cessante meo pro vestris pectore rébus. 

(Ibid., 826.) 

3. Sophocle, Philoct., 8-1 1 et io32-io34. 

4. M., 263-265. 



DOUZIÈME LIVRE 2l5 

que les plus sages hommes fussent contre moi, de même 
que les dieux que j\ivois irrités'. 

« Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, 
seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, 
livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte' et sau- 
vage, où je n'cntendois que le bruit des vagues de la mer 
qui se brisoient contre les rochers ^. Je trouvai, au milieu 
de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui 
élevoit vers le ciel deux pointes semblables à deux tètes: 
de ce rocher sortoit une fontaine claire*. Cette caverne 
étoit la retraite des bètes farouches^, à la fureur des- 
quelles j'étois exposé nuit et jour. J'amassai quelques 
feuilles pour me coucher''. Il ne me restoit, pour tout 
bien, qu'un pot de bois grossièrement travaillé" et quel- 
ques habits déchirés, dont j'enveloppois ma plaie pour 
arrêter le sang et dont je me servois aussi pour la net- 
toyer ^ Là, abandonné des hommes et livré à la colère 
des dieux, je passois mon temps à percer de mes flèches 
les colombes et les autres oiseaux qui voloient autour de 



Ms. — 2^3 : FP. : je trouve dans cette solitude..., Pc: (Le texte). — 
a45 : S. : une fontaine claire. Cette retraite, Se: Cette caverne. — a5a : 
F. : Là, éloigné des hommes, Fc. : abandonné des hommes. — a53 : F. : de 
mes flèches les oiseaux qui voloient..., Fc. : (^Comme le texte). — 254 : F. : 
autour de ce rocher et les bes (^effacé) les cerfs et les sangliers qui sortoient 
des forets voisines : ainsi mes mains (aSy), Fc. ; autour de ce rocher, où 
les cerfs (/a suite comme F.), Fc . : (Comme le texte). 



I. Voir ci-dessus, lignes 207-208. 

3. Déserte : Sophocle semble appliquer cette cpilhète (Philoc- 

tète, 2), non à l'île de Lemnos tout entière, mais à la partie du 
rivage de cette île où est abandonné Philoctcte. 

3. Sophocle, Philoct.. 169 et suiv. et 686 et suiv 

4. Id., i5-2l. 

5. Id.. 755-758 
fi. Id.. 33. 

7. Id.. 35-36. 

8. Id., 38-39. 



21 



6 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



65 



ce rocher. Quand j'avois tué quelque oiseau pour ma 255 
nourriture, il falloit que je me traînasse contre terre avec 
douleur pour aller ramasser ma proie: ainsi mes mains 
me préparoient de quoi me nourrir \ 

c( Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent 
quelques provisions^ ; mais elles durèrent peu. J'allumois î6o 
du feu avec des cailloux-. Cette vie, toute afifreuse* qu'elle 
est, m'eût paru douce loin des hommes ingrats et trom- 
peurs, si la douleur ne m'eût accablé et si je n'eusse sans 
cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. 

« Quoi ! disois-je, tirer un homme de sa patrie, comme 
« le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis 
« l'abandonner dans cette île déserte pendant son som- 
« meil ! » 

« Car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs par- 
tirent. Jugez quelle fut ma surprise et combien je versai 
de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre 
les ondes ^ Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette île 
sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur*^. Dans 
cette île, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni 
hommes qui y abordent volontairement. On n'y voit que 27^ 
les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n'y 
peut espérer de société que par des naufrages : encore 



70 



Ms. — 263 : F. : ne m'eût accablé et je n'eusse, Fe. : {Comme le texte). 

— 270 : FP. : ma feurprise, combien..., Pc. : et combien — 272 ; F. : île 

sauvage, je ne trouvai..., Fc. : île sauvage et horrible, je ne trouvai — 

274 : S. : il n'y avoit. Se. : il n'y a. — 276 : FP. : on n'y voit que ceux que 
les tempêtes..., Pc: (Le texte). — 276; S.: y ont jetés. On n'y peut.... 



I. 


Id.. 287 et suiv. 


2. 


Id., 273-275. 


3. 


Id.. 295-397. 


4. 


Voir livre VI, ligne ASg. et la note 


5. 


Philoct., 276 et suiv. 


6. 


Id., 282-283. 



DOUZIÈME LIVRE 217 

môme ceux qui venoient en ce lieu n'osoient me prendre 
pour me ramener'; ils craignoient la colère des dieux et 
celle des Grecs. 580 

« Depuis dix ans je soufTrois la honte, la douleur, la 
faim ; je nourrissois une plaie qui me dévoroit"; Tespé- 
rance même étoil éteinte dans mon cœur. Tout à coup, 
revenant de chercher des plantes médicinales pour ma 
plaie', j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau :)85 
et gracieux^, mais fier, et d'une taille de héros. Il me sem- 
bla que je voyois Achille, tant il en^ avoit les traits, les 
regards et la démarche; son âge seul me fit comprendre 
que ce ne pouvoit être lui. Je remarquai sur son visage 
tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché 390 
de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînois; 
les cris perçants et douloureux dont je faisois retentir les 
échos de tout ce rivage attendrirent son cœur®. 

« étranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a 
« conduit dans cette île inhabitée? Je rcconnois l'habit jgS 

Ms. — 278 : F. : ceux qui viennonl ici noscnt me prendre pour me ramener. 
Ils craignent la colore dos dieux el celle des Grecs. Depuis dix ans, je souffre 
la honte, In douleur, la faim. Je nourris une plaie qui me dévore. L'espérance 
même..., Fc. : (Comme le texte, sauf [279 : pour me ramener — ici une courte 
surcharge, essavéc, puis effacée, illisible — ; ils craignoient]). — a84 : S . : des 
herbes médicinales. Se. : des plantes médicinales. — 285 : F. : beau, gracieux, 
PS. ; (Le texte), Se. : beau, gracieux. — a88 : FP. : la démarche : l'âge seul..., 
Pc. : son âge seul — 294 : F. : quel malheur vous (efface) t'a conduit 

V (285-286) .suit F. et Se. 



I. Id.. 3oo etsuiv. — 2. Ici.. 3ii-3i3. — 3. /</.. 4^. 

l^. Gracieux. Ce mol, quoique ancien dans la langue, était con- 
damne par ^ augelas dans ses Remarques (i6.')7). Dans ses Observa- 
tions sur les Remarques. r.\cadémic (170^) ne radmcltait qu'en 
termes de peinture, ou avec le sens de doux, civil, honnête : « Il ne 
sauroit, dit-elle, être employé pour signifier qui a bonne grâce. « 
D'autres, Patru, Ménage, Thomas Corneille (voir l'édition des 
Remarques de Ghassang, tome II, page 3o6) se sont montrés moins 
sévères, et Ion voit qu'il en est do même de Fénelon. 

5. Sur l'emploi de en, voir livre II, ligne 48i, et la note. 

6. Philoct., 2o5 et suiv. 



2l8 



LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 



« grec, cet habit qui m'est encore si cher. qu'il me 
« tarde d'entendre ta voix et de trouver sur tes lèvres 
« cette langue que j'ai apprise dès l'enfance et que je 
« ne puis plus parler à personne depuis si longtemps 
« dans cette solitude ! Ne sois point effrayé de voir un 3oo 
« homme si malheureux : tu dois en avoir pitié * . » 

« A peine Néoptolème- m'eut dit : « Je suis Grec, » que 
je m'écriai : « douce parole, après tant d'années de 
« silence et de douleur sans consolation ! mon fils, 
« quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent 3o5 
« favorable t'a conduit ici pour finir mes maux^? » 

« Il me répondit : « Je suis de l'île de Scyros, j'y re- 
« tourne ; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout*. » 

« Des paroles si courtes ne contentoient pas ma curio- 
sité ; je lui dis: « fils d'un père que j'ai tant aimé, 3io 



Ms. — 297 : F. : d'entendre votre voix et de trouver en vous ce langage 
que (3 mots effacés) cette langue qui est la mienne. Ne soyez point effrayé 
de voir un homme si malheureux : ayez-en pitié. A peine Néoptolème... 
(3o2), Fc. : d'entendre votre voix et de trouver en vous cette langue que 
j'ai apprise dès l'enfance et que je ne puis plus parler à personne depuis si 
longtemps dans cette affreuse solitude. Ne soyez point effrayé de voir un 
homme si malheureux: ayez-en pitié. A peine Néoptolème... (Soa), Fc'.: 
(Comme le texte sauf [297 : de trouver en toi cette langue]), Fc" . : (Le texte). 
— 3o3 : F. : tant d'années de solitude. mon fils, Fc. : (Le teo:te). 



1. Id., 3ig et suiv. — Sur en, cf., ci-dessus, ligne 387. 

2. En désignant ainsi tout de suite 1' « étranger » par son nom, le 
Philoctète de Fénelon renonce, pour son récit, à l'effet de surprise qui 
pourrait résulter de la réponse que le jeune homme va bientôt faire à 
ses questions (ligne 3o8). Mais Fénelon suit Sophocle lui-même, 
qui n'a pas cherché l'occasion d'un coup de théâtre dans la révélation de 
Néoptolème à Philoctète : dès le quatrième vers de sa tragédie, Néopto- 
lème est appelé par son nom ; le spectateur n'éprouve donc aucune 
surprise quand il le fait connaître plus tard (vers 2^0 ^ Philoctète. 

3. Philoct., 284 et suiv. 

/|. Id., 239-241. — Scyros, île de la mer Egée, où régnait Lyco- 
mède, père de cette Déidamie qu'Achille, suivant une tradition sou- 
vent rapportée par les poètes anciens, avait aimée, quand il vivait 
caché dans cette île, et dont il avait eu Néoptolème. 



DOUZIÈME LIVRE 219 

« cher nourrisson de Lycomède, comment viens-tu donc 
« ici ? D'où viens-tu ' ? » 

« Il me repondit qu'il venoit du siège de Troie^ 

« Tu n'étois pas, lui dis-je, de la première expédi- 
« tion^? 3i5 

— Et toi, me dit-il, en étois-tu*? » 

« Alors je lui répondis : « Tu ne connois, je le vois 
« bien, ni le nom de Philoctèle, ni ses malheurs. Hélas ! 
« infortuné que je suis ! mes persécuteurs m'insultent 
« dans ma misère: la Grèce ignore ce que je souffre; ma 33o 
« douleur augmente ^ Les Atrides m'ont mis en cet état ; 
« que les dieux le leur rendent * ! » 

« Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs 
m'avoient abandonné. 

« Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les 325 
siennes. 

« Après la mort d'Achille, me dit-il... » 

« D'abord' je l'interrompis, en lui disant : « Quoi ! 
« Achille est mort ! Pardonne-moi, mon fils, si je trouble 
« ton récit par les larmes que je dois à ton père*. » 33o 

Néoptolème me répondit : « Vous me consolez en 
(( m'interrompant ; qu'il m'est doux de voir Philoctète 
« pleurer mon père ! « 

Ms. — 3j(> : F.: dans ma misère : et (efface) la Grèce — 32 1 ; F : 

en cet état : qu'un pareil sort tombe sur eux ! Fc. : (Comme le texte). — 

323 ; F, : je lui dis (effacé) racontai — 32^ : F. : abandonné. Après avoir 

écouté..., Fc. : abandonné. Aussitôt que j'eus (3 mots effacés) qu'il eut écouté... 
— 335 : F. : il me fit les siennes. Il me raeo (effacé). Depuis qu'Achille est 
mort, me dit-il.... Aussitôt je linterrompis, Fc. : (^Comme le texte). — 828 : 
F.: en lui disant: Pardonnez-moi, mon fils..., Fc. : (Comme le texte). — 
33i : F : me consolez en m'interrompant; pleurez (effacé) qu'il m'est doux 
de voir pleur (effacé) Philoctète.... — 333 : F.: pleurer mon père. Depuis 
sa mort, Ulysse et Phénix... (335), Fc. : (^Comme le texte). 



I. Philoct., 242-2A4. — 3. Id., 2^5. — 3. M., 246. — 4- Id.. 2^8. 

5. W., 25i etsuiv. — 6. Id.. 3i4- 

•j. D'abord : immédiatement. Cf. livre XIII, ligne 64. 

8. Phihcl., 33 1 et suiv. 



220 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

Néoptolème, reprenant son discours, me dit : « Après la 

« mort d'Achille, Ulysse et Phénix* me vinrent chercher, 335 

« assurant qu'on nepouvoit sans moi renverser la ville de 

« Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener ; car la 

« douleur de la mort d'Achille et le désir d'hériter de sa 

« gloire dans cette célèbre guerre m'engageoient assez à les 

« suivre. J'arrive à Sigée"; l'armée s'assemble autour de 34o 

« moi : chacun jure qu'il revoit Achille ; mais, hélas ! il 

« n'étoitplus. Jeune et sans expérience, je croyois pouvoir 

« tout espérer de ceux qui me donnoient tant de louanges. 

« D'abord je demande aux Atrides les armes de mon père ; 

« ils me répondent cruellement : « Tu auras le reste de ce 345 

« qui lui appartenoit ; mais pour ses armes, elles sont 

« destinées à Ulysse. » Aussitôt je me trouble, je pleure, 

je m'emporte ; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disoit : 

« Jeune homme, tu n'étois pas avec nous dans les périls 

« de ce long siège ; tu n'as pas mérité de telles armes, et 35o 

« tu parles déjà trop fièrement: jamais tu ne les auras. » 

« Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne 

« dans l'île de Scyros, moins indigné contre Ulysse que 

« contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi 

« puisse être l'ami desdieux! O Philoctète, j'ai tout dit. » 355 

Ms. — 335 : F.: chercher, disant qu'on..., Fc: assurant qu'on.... — 

337 : F. : m'emmener : la douleur..., Fc. : car la douleur — 338 : F. : 

d'Achille, le désir..., Fc. : et le désir — — SSg : F. : m'engagèrent plus à 
les suivre, Fc. : (Comme le lexle). — 342 : FP. : je crois pouvoir, Pc. : je 
croyois — 343 : F.: qui me louent. Je demande, FcP.: qui me don- 
noient tant de louanges. Je demande..., Pc: qui me donnoient lant de 
louanges. D'abord je demande ... — 346 : F.: pour ses armes, Fc: mais 
pour ses armes.... — S/ig, 35o, 35i : F.: vous n'étiez pas... vous n'avez 
pas... vous parlez... vous ne les aurez. Fc. : {Comme le texte). 



1. Phénix avait été le gouverneur d'Achille (^Iliade, IX, 4/t2-443). 

2. Le cap Sigée, en Asie Mineure, sur la mer Egée, à peu de 
distance de Troie. — Pour tout ce récit de Néoptolème (lignes 
3^o-3.^5), Fénelon suit Sophocle (Philoctète, SSS-Sgo) en le resser- 
rant un peu. 



DOUZIÈME LIVRE 221 

« Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télé- 
monien' n'avoit pas empêché celte injustice. 

« Il est mort, me répondit-il. » 

— Il est mort- ! m'écriai-je ; et Ulysse ne meurt point ! 
« Au contraire, il fleurit dans l'armée! » Stio 

« Ensuite je lui demandai des nouvelles d'Antiloque, 
(ils du sage Nestor ', et de Patrocle *, si chéri par Achille. 

« Ils sont morts aussi », me dit-il. 

« Aussitôt je m'écriai encore: « Quoi, morts! Hélas! 
« que me dis-tu ? La cruelle guerre moissonne les bons, 3(i:> 
« et épargne les méchants. Llysse est donc en vie? Ther- 
« site^ y est aussi sans doute? Voilà ce que font les 
« dieux ; et nous les louerions encore*! » 

« Pendant que j'étois dans celte fureur contre votre 



Ms. — 359 : F. : et Ulysse vit (effacé) ne meurt point'; il fleurit.... Fc. 
(^Commc le le.rle). — 3Ga : F. : si chéri ri' (effacé) par .\chille. — 363 : F. 
me dit-il. H (effacé) Aussitôt. — 364 : F.: encore: Hélas! Fc: encore 
Quoi 1 morts ! Hélas !... — 366 : F. : Thersite y est donc (effacé) aussi.... — 
369 : F. : contre Ulysse, Fc. : contre votre père. 

r (.'56C-36-) ; Thersite l'est aussi sans cloute. 



1. Ajax Télamonien, c'est-à-dire fils de Télamon, par opposition 
à Ajax, fils d'Oiléo. Ajax, fils de Télamon, était, après Achille, le 
plus brave des Grecs. 

2. Par un suicide, que Sopiiocle met on scène dans sa tragédie 
*VAjax. — Pour les lignes 350-36o, cf. Philoclèle, 4io-/ii8. 

3. Dans Sophocle, c'est de Nestor lui-même (vers ^ai-^aa) que 
Philoctète demande des nouvelles, cl c'est à ce propos que Néoptolème, 
<lans sa réponse (^a^-^sS), lui apprend la mort d'Antiloque, fils du 
vieux roi. 

4. Pltiloct., 433-434. — Comme les personnages de Sophocle, dans 
ce passage, Nestor, dans Homère (Odyssée. III, 107-112), rappelle, 
en les associant, les noms d'Ajax, d'.Vchille, de Patrocle et de son 
propre fils Antiloque, tous morts d(^vant Troie. 

5. Philoct., 438-445. — Homère (Iliade. II, 212 et suiv.) repré- 
sente Thersite comme le plus laid, le plus insolent et le plus lâche 
des Grecs. 

6. Philoct., 446-452. 



222 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



père, Néoptolème continuoit à me tromper * ; il ajouta 070 
ces tristes paroles : 

« Loin de l'armée grecque, où le mal prévaut sur le 
« bien, je vais vivre content dans la sauvage île de Scy- 
« ros. Adieu: je pars. Que les dieux vous guérissent" ! » 

« Aussitôt je lui dis: « O mon fils^, je te conjure par 375, 



Ms. — 872 : F. ; Loin de Tr (ejfacé) de l'armée grecque. 
te guérissent, Pc. : vous guérissent. 



.. — 374: FP.: 



1. Continuoit à me tromper: l'expression surprend un peu; car 
Fénelon n'a nulle part jusqu'ici donné à entendre que Néoptolème se 
fût proposé ou eût commencé de tromper Philoctètc. 

2. Philoct., /i53-/i63. 

3. Toute cette prière est imitée librement' de celle du Philoctete 
de Sophocle (468-5o6) : « Par ton père, par ta mère, mon enfant, 
par tout ce que tu as de plus cher dans ta maison, je t'en supplie, 
je t'en conjure, ne m'abandonne pas ainsi seul, sans secours, au 
milieu des maux que tu vois et dont tu as entendu le récit. Prends- 
moi comme un objet sans importance : objet bien désagréable, je le 
sais, qu'un fardeau comme moi I Accepte-le pourtant. Les grands 
cœurs ne haïssent que la honte et mettent leur gloire dans la vertu. 
Tu te déshonorerais en m'abandonnant; mais fais ce que je demande, 
ô mon fils, et la plus grande gloire sera ta récompense si j'arrive 
vivant sur la terre de l'QEta. Vois, il ne t'en coûtera pas un jour 
entier: aie donc ce courage ; emmène-moi et jette-moi oîi tu voudras, 
à la sentine, à la proue, à la poupe, où j'incommoderai le moins tes 
compagnons. Consens, mon enfant, au nom de Jupiter, protecteur des 
suppliants, laisse-toi persuader. Je tombe à tes genoux, tout débile et 
souffrant, tout boiteux que je suis. Ne me laisse pas dans ce désert, 
loin de tout vestige humain. Sauve-moi, emmène-moi dans ta patrie 
ou dans la terre de Chalcodon, en Eubée. De là le trajet ne sera jias 
long pour moi jusqu'à l'Œta, aux hauteurs de Trachine et au cours 
charmant du Sperchius. Rends-moi à mon père: hélas! depuis long- 
temps je crains qu'il ne soit mort. Plus d'une fois j'ai chargé ceux 
qui abordaient dans cette île de lui porter mes prières, le suppliant 
d'envoyer lui-même un vaisseau pour me délivrer et me ramener 
chez lui. Ou il n'est plus, ou mes messagers (on pouvait, je crois, s'y 
attendre) se sont peu souciés de moi et se sont hâtés de retourner dans 
leur patrie. Maintenant c'est à toi que j'ai recours; sois à la fois mon 
libérateur et mon messager; sauve-moi, aie j^itié de moi; considère 



DOLZIÈME LIVRE 22^ 

« les màncs de ton père, par la mère, par tout ce que tu 



les douleurs et los hasards auxquels sont exposés les hommes, tantôt 
heureux, tantôt dans l'adversité. Il faut, quand on est hors de peine, 
envisager le malheur, et c'est justement lorsqu'on est hetireux, qu'il 
faut faire hien attention, pour ne pas se laisser surprendre par la 
ruine. « 

Oîo; vjv as ~a-:po;, ~po; Te ar,Tpô:, (o xiV.vov, 

TCfdç t' Et t; aot xar' oi'Mv iz-'. Tcpojsùi:, 

ty.£T»i; îxvou|i,ai, [xf, X;;:r;; jx' oûxtu (xôvov, 47a 

È'prjjjLOV Èv xa/.oïai toîoS ' oioi; ôpà; 

ouoioî t' £Çv/.ojaa: ivvaiovtâ jaî- 

àÀX' Èv irapepYCj) 6oj [xe. A'w»0/ep£'.a ix^v, 

IÇoi3a, ::oXXr] toCÎOc ~oy çoprJaaTo;" 

Ofxo); 8ï tXtJOi. ToÎŒt Yïvvaioiai tôt 4^5 

TO t' a'.a/pùv ÈyOpôv xal to /prjaTov eÙxÀce';. 

X!o\ 0' èxXtrcdvT'. toCît' oveioo; où xaXov, 

Spâaavti ô', fo ;:aî, tjXeTttov EJxXsi'a? yspa;, 

Èàv [xôXfo 'yd) Ttàv ~p6; O'.Tat'av yOova. 

"10'- f,;xî'pa; tôt ;xd/Oo; oJy_ ô),r,; [X'.àç. i8o 

TdX|XTjaov, EtaoaXo'j jx' onr^ OeXei; àyajv, 

Et; àvtX:av, Et'; -pojpav. Et; 7:p-j;xvr]v, ô'noi 

fjy.tata [xe'XXw toi»; Çuvo'vta; stXyjvîtv. 

Neùgov, Ttpd; aùtoù' Zr^vô; tx^c'ou, tExvov, 

TOtaOrjtt. ripoaTtttva) as yovacjt, xa;'-Ep tlJv 48& 

àxoàttop ô tXrJjxojv, ycoXo';. 'AXXà [xt] jx' â^fj; 

È'pTjixov o-jtoj ycap't; âvOpoi~tjov att'êou, 

âXX' ^ 7:pô? oizov tov aôv Exaaiaôv [x' àéyiuv, 

f) ~pô; ta XaXxojoovto; Eùïo^a; ata8[xâ' 

xaxEtOEv o'j [xot [xaxpo; Et; Oltr^v oto'Xo; 690 

Tpayivt'av xï ÔEpioa xat tôv Ejpoov 

S:tEpyEiôv Ëitat- -atpt jx' 10; BctÇrj; oiXoj, 

ov 5f, -aXaiôv ÈÇôtou OEOOtx' cyto 

jxïi [xot jîE6r//.T;. rioXXà yap tôt; tyfxî'voi; 

ETtEXXov ajtov txEatou; ;:Etx~a)v Xttà;, 4i)5 

aùtoatoXov ~£[xiavtâ [x' Exaw^at Sojxot;. 

'AXX' rj tE'OvTjXEv, 7; ta twv ôta/ôvtov, 

(5); Etxô;, otjxai, toù[xôv Èv tjjxtxpw [x^po; 

notoû|x£vot tôv ot'xao' r,'::£tyov atdXov. 

N'Jv 8', Et; aÈ yàp ::0[x7:dv tE xaùtôv âyyEXov 5oo 

fjxa), où aojdov, aj jx' ÈXeVjCTOv, Etaopwv 

w; ;:avta ôstvà xatTTtxtvo'jvw; ppotot; 



22!x LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« as de plus cher sur la terre, de ne me laisser pas seul 
« dans ces maux que tu vois. Je n'ignore pas combien 
« je te serai à charge ; mais il y auroit de la honte à 
« m'abandonner : jette-moi à la proue, à la poupe', dans 38o 
« la scntine" même, partout où je t'incommoderai le 
« moins. Il n'y a que les grands cœurs qui sachent com- 
« bien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en 
« un désert où il n'y a aucun vestige d'homme ; mène- 
« moi dans ta patrie, ou dans l'Eubée, qui n'est pas loin 385 
« du mont Œta, de Trachine et des bords agréables du 
« fleuve Sperchius^: rends-moi à mon père. Hélas! je 
« crains qu'il ne soit mort. Je lui avois mandé de m'en- 
« voyer un vaisseau : ou il est mort, ou bien ceux qui 
« m'avoient promis de le lui dire ne l'ont pas fait. J'ai c 
« recours à toi, ô mon fils ! Souviens-toi de la fragilité 
« des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité 
« doit craindre d'en abuser et secourir les malheureux. » 



Ms. — 878 : F. : combien je suis à ctiarge..., Fc. : je te serai à charge. — 
38o : F. : jette-moi dans la senline (effacé) pro (effacé) proue, dans la poupe, 
dans la sentine même, où je t'incommoderai..., FcP. : jette-moi dans la proue, 
dans la poupe, dans la sentine même, partout où je t'incommoderai, Pc. : 
(Le texte). — 386 : F. : du mont OEta, da mont (effacé) de Trachine. — 889 : 
FP.: ou ceux qui.., Pc: ou bien ceux.... — Sgo : F.: promis de lui 
(effacé) le lui 



■/.îiTat, TzaOeîv [xsv £Ù, TîaScîv 52 OocTEpa. 

Xpv) S' SY.zoç ovxa irT)[i.aia)v xà osi'v' opav, 

■/_ôjTav X'.ç £Ù Ç^, XT)v!zaù'xa xov [îi'ov 5o5 

axOTisîv [i.aXt(Jxa, [j.t) ô'.a-jOapîlç XâOrj. 

Sur le mot mânes (ligne 876), voir livre I, ligne 383, et la note. 

1. Et par conséquent le plus loin possible des autres passagers, 
•des rameurs et du plus grand nombre des hommes d'équipage. 

2. La sentine (le mot, qui vient directement du latin, est ancien 
dans la langue) est la partie la plus basse du vaisseau, et destinée à 
en recevoir les eaux sales et les ordures. 

3. Le Sperchius coule près de la ville de Trachine (ou plutôt 
Trachis), qui est elle-même au pied de l'Œta (voir, ci-dessus, la note 
de la ligne '^3), et se jette dans le golfe Maliaque. 



DOUZIÈME LIVRE 225 

Voilà ce que l'excès de la douleur me faisoit dire à 
Néoptolème ; il me promit de m'emmener'. Alors je m'é- 395 
criai encore : 

« heureux jour! ô aimable Néoptolème, digne de la 
« gloire de son père! Chers compagnons de ce voyage, 
« souffrez que je dise adieu à celle Irisle demeure. Voyez 
« oii j'ai vécu, comprenez ce que j'ai souffert : nul autre ^oo 
« n'eût pu le souffrir ; mais la nécessité m'avoil instruit'^, 
« et elle apprend aux hommes ce qu'ils ne pourroient 
« jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert 
« ne savent rien ; ils ne connoissent ni les biens ni les 
« maux ; ils ignorent les hommes ; ils s'ignorent eux- ^^s 
« mêmes \ » 

« Après avoir parlé ainsi \ je pris mon arc et mes flèches. 
Néoptolème me pria de souffrir qu'il les baisât, ces armes 
si célèbres et consacrées par l'invincible Hercule '. Je lui 
répondis : f,,o 

« Tu peux tout ; c'est toi, mon fils, qui me rends au- 
« jourd'hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de 

Ms. — 898 ; F. : de son père. Avant que de (3 mots effacés). Chers com- 
pagnons — 4o3 : F. : jamais savoir dans une vie h (effacé) douce, Fc. : 

savoir autrement. — iog : F. : si célèbres. Je lui répondis, Fc. : si célèbres, 
qui ont été celles de l'invincible Hercule. Je lui répondis, Fc'.: {Comme le 
texte). — 4 1 1 : F. : c'est toi qui (^effacé), mon fils. 



1. Philoct., 527. 

2. Id., 53o-538. 

3. Cette belle et profonde réflexion est une addition de Fénelon ; 
elle ne se trouve pas dans Sophocle. On a déjà vu j>lus haut (lignes 
38a-383) comment Fénelon avait transformé une pensée morale 
de Sophocle (vers 470-476) en une maxime de la plus noble ori- 
ginalité. 

4- Dans Sophocle, une scène épisodique, qui n'est pas sans com- 
pliquer à dessein l'intrigue de la pièce, mais qui n'est pas indispen- 
sable à l'action, sépare le dialogue qu'on vient de lire de celui qui va 
suivre. 

5. Philoct.. 652-657. 

TÉLÉMAQL'B. H. l5 



226 LES AVENTURES DE TÊLÊMAQUE 

« vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces 
« armes et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui 
« ait mérité de leé loucher*. » 4,5 

« Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte " pour 
admirer mes armes. 

« Cependant^ une douleur cruelle me saisit, elle me 
trouble, je ne sais plus ce que je fais ; je demande un 
glaive tranchant pour couper mon pied ^ ; je m'écrie : 1,70 

« mort tant désirée, que ne viens-tu ^ ? jeune 
« homme, brûle-moi tout à l'heure ** comme je brûlai le 
« fils de Jupiter". terre! ô terre' reçois un mourant 
« qui ne peut plus se relever*. » 

« De ce transport de douleur, je tombe soudainement, iaf, 
selon ma coutume, dans un assoupissement profond ; 
une grande sueur commença à me soulager ; un sang 
noir et corrompu coula de ma plaie '. Pendant mon som- 
meil, il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes 
et de partir ; mais il étoit fils d'Achille et n'étoit pas né Wo 



Ms. — 4i3 : F.: ses armes, P.: tes armes, Pc: ces armes. — 4i4 : 
F. : d'être le seul qui les a touchées (3 mots effacés) ait mérité, Fc. : (Comme 
le texte). — Aao : F. : pour couper mon pied. De ce transport (425), Fc. : 
{Comme le texte, sauf \l\2i : comme je rendis autrefois cet office au fils de 
Jupiter]), Fc . : {Comme le texte). — 425 : F. : de douleur, je pa {effacé) 
tombe soudainement dans un assoupissement si {effacé) profond ; Fc. : {Comme^ 
le texte). — fif.'] : F.: à me soulager et {efface); un sang noir.... 



I. M., 658-669- 
a. Id.. ù^l^. 

3. Dans le Philoctete de Sophocle, un chant du chœur sépare la 
sct'nr précédente de celle qui va suivre. 
!i. Philoct., 747-7 iig- 

5. Id., 797-798. 

6. Tout à l'heure : cf. livre XIII, ligne ia5, et la note. 

7. Philoct., 799-802. — Le fils de Jupiter : Hercule (voir, ci-dessus, 
la note de la ligne i63). 

8. Id., 819-820. 

9. Id.. «a 1-835. 



I 



DOUZIÈME LIVRE 227 

pour tromper'. En m'éveillant, je reconnus son embarras: 
il soupiroit comme un homme qui ne sait pas dissimuler, 
et qui agit contre son cœur^ 

« Me veux-tu surprendre ? lui dis-je : qu'y a-t-il donc* ? 

— Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au 435 
« siège de Troie. » 

« Je repris aussitôt: «Ah! qu'as-tu dit, mon fils*? 
« Rends-moi cet arc : je suis trahi''. Ne m'arrache pas la 
« vie. Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde tranquil- 
« lement ; rien ne le touche. rivages ! ô promontoires 44» 
« de cette île ! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés ! 
« c'est à vous queje me plains ; car je n'ai que vous à qui 
« je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés à mes 
« gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils 
« d'Achille? Il m'enlève l'arc sacré d'Hercule ; il veut me 445 
« traîner dans le camp des Grecs pour triompher de 
« moi ; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une 
« ombre, d'une image vaine. s'il meut attaqué dans 
« ma force!... Mais encore à présent, ce n'est que par 
« surprise. Que ferai-je? Rends, mon fils, rends: sois 45o 

Ms. — 434 : FP. : Me veux-tu donc surprendre, lui dis-je : qu'y a-t-il ? II faut. . . . 

Pc. : (Le texte). — 435 : FP. : que tu me suives..., Pc. : que vous me suiviez 

— 445 : F. : il veut nie traîner chez les Grecs.. ., Fc. : dans le camp des Grecs. 



1. Dans Soplioclo, le sentiment qui inspire Néoptolème n'est pas 
tout à fait aussi pur. Il hésite à agir, parce rpie l'action de voler ses 
armes à Piiiloctète endormi lui paraît honteuse, mais aussi parce que 
l'utilité lui en semble douteuse s'il n'emmène pas à Troie Philoctèt<î 
lui-m(îme (^Philocl'etc, 8^2) : « Se vanter, dit-il, d'un succès incomplet 
et dû au mensonge c'est honteusement se déshonorer. » 

Ko[x;:£Ïv 8' ïiz' âteX^ aùv (|'£'JO£atv 0Ll(s/p6v Ôvetoo;. 

2. Fénelon résume en ces lignes (43i-433) un dialogue de quinze 
vers (Philoct.. 895-909). 

3. Id.. 910-91 1, 91/i. 

4. Id.. 910-917. 

5. Id.. 923. 



228 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis- 
« tu?... Tu ne dis rien! rocher sauvage ! je reviens à 
« toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture ; je 
« mourrai seul dans cet antre : n'ayant plus mon arc 
« pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront; n'im- 455 
« porte\ Mais mon fils, tu ne parois pas méchant : quel- 
« que conseil te pousse ; rends mes armes, va-t-en". » 

« Néoptolème, les larmes aux yeux*, disoit tout bas*: 
« Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scy- 
« ros ^! » ^6o 

« Cependant je m'écrie: « Ah! que vois-je ! n'est-ce 
« pas Ulysse? » 

« Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond: « Oui, 
« c'est moi*. » 

« Si le sombre royaume de Pluton se fût entr' ouvert et /i65 
que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes crai- 
gnent d'entrevoir'^, je n'aurois pas été saisi, je l'avoue, 
d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : 



Ms. — /i56 : F. : tu n'es ni (ce dernier mol effacé) pas (le tout efface) ne 
parois pas.... — 463 : F. : Aussitôt il me répond : Fc. : (Comme le texte). — 
466 : FP. : craignent de voir..., Pc. : d'entrevoir.... 



1 . Tout ce beau passage (438-456) est admirablement traduit, quoi- 
que avec une certaine liberté, du texte de Sophocle (^Philoctete, gSS-gôS). 

2. Id., 971-973. 

3. Interprétation scénique des vers 965-966 de Philoctete. 

4. L'indication, évidemment très juste, de l'a-par^e est encore une 
interprétation scénique, qui est de Fénelon. 

5. Id., 969-970. — Sur Scyros, voir, ci-dessus, la note de la ligne 3o8. 

6. Id.. 976-977. 

•7. « Si la terre, s'entr'ouvrant violemment jusqu'en ses profon- 
deurs, laissait voir les demeures infernales et découvrait le royaume 
des ombres, haï des dieux... » 

Si qua penitus vi terra dehiscens 
Infernas reserel sedes et régna recludat 
Pallida, Dis invisa.... 
(Virgile. Enéide, VIII, a43 : cf. Homcre, Iliade, XX, 64-65). 



DOUZIÈME LIVRE 229 

« lerre de Lemnos, je te prends à témoin. soleil, 
« tu le vois, et tu le souffres' 1 » '''*» 

« Ulysse me répondit sans s'émouvoir - : « Jupiter le 
« veut, et je l'exécute. 

— Oses-tu, lui disois-je, nommer Jupiter? Vois-tu ce 
« jeune homme, qui n'étoilpoint né pour la fraude, etqui 

« souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire^? i*!^ 

— Ce n'est pas pour vous tromper, me dit LUysse, ni 
« pour vous nuire, que nous venons ; c'est pourvous déli- 
« vrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser 
« Troie et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et 

« non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète^ 1) ''^<» 

« Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pou- 
voit m'inspirer. 

« Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage », lui 
disois-je, « que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher 
« la gloire des combats et tous les plaisirs; jouis de ton ^^^ 
« bonheur avec les Atrides : laisse-moi ma misère et ma 
« douleur. Pourquoi m'enlever? Je ne suis plus rien; je 
« suis déjà mort^. Pourquoi ne crois-tu pas encore au- 

Ms. — i"]^ : F. : de faire? Non, ce n'est pas vous tromper..., Fc.- 
(Comme le texte : correction immédiate). — 488 : F. : Pourquoi ne trouves-tu 
pas..., Fc: ne crois-tu pas 



I . Souvenir un peu modifié dn Philocteie (986-987) : après la 
« terre de Lemnos », c'est, non le soleil, mais la flamme toute-puis- 
sante allumée par Vulcain », c'est-à-dire le volcan de l'île, que 
Philoctètc invoque, dans le texte grec. 

a. Sans s'émouvoir : interprétation scéniquc des paroles prêtées par 
Sophocle à Ulysse ÇPhiloct., 989-990), traduites ici par Fénolon avec 
une heureuse brièveté, et dont le calme contraste en elTet avec la 
fureur de Philoclète dans tout ce début de scène. 

3. Librement traduit de Philoclète. 991-992 et 1007-1013. 

4. Fénelon ennoblit le personnage d'Ulysse. Dans Sophocle, c'est 
Néoptolème (iSai-iSaS et i344 13^7) et le chœur (1096-1097) qui 
tiennent le langage que Fénelon lui attribue ici (lignes 476-^80), 
en traduisant librement le texte grec. 

5. Philoct., 1016-1018, 102 1 et io3o. 



23o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« jourd'hui, comme tu le croyois autrefois, que je ne sau- 
« rois partir, que mes cris et l'infection de ma plaie igo 
« troubleroient les sacrifices ' ? Ulysse, auteur de mes 
« maux, que les dieux puissent te...! Mais les dieux ne 
« m'écoutent point ' ; au contraire, ils excitent mon 
« ennemi. terre de ma patrie, que je ne reverrai 
« jamais !... O dieux, s'il en reste encore quelqu'un ii<j5 
« d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez 
« Ulysse ; alors je me croirai guéri ^. » 

« Pendant que je parlois ainsi, votre père, tranquille, 
me regardoit avec un air de compassion^, comme un 
homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trou- ôoo 
ble d'un malheureux, que la fortune a irrité". Je le voyois 
semblable à un rocher, qui, sur le sommet d'une monta- 
gne, se joue de la fureur des vents et laisse épuiser *leur 
rage, pendant qu'il demeure immobile ^ Ainsi votre père, 
demeurant dans le silence, attendoit que ma colère fût 5o5 
épuisée ; car il savoit qu'il ne faut attaquer les passions 
des hommes, pour les réduire à la raison, que quand 

Ms. — igo : F. : mes cris et ma (effacé) l'infection — /tgS : F. : ils pous- 
sent (effacé) excitent — 496 : F.: pour daigner (effacé) avoir pitié.... — 

5oo : F. : loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un homme que 
la fortune a irrité, semblable à un rocher..., FcP. : loin d'être irrité, sup- 
porte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a irrité, semblable 
à un rocher..., PcS. : (Le texte). Se. : (Comme le texte, sauf [doo: loin d'être 
fâché]. Se'. : (Comme le texte, sauf [Soi : que la fortune a aigri]). 



1. Id., io3i-io3/i. 

2. Id., 1020. 

3. Id., io/io-;o44- 

4. L'attitude de l'Ulysse de Sophocle est plus dure. 

5. La répétition, à si courte distance (lignes 5oo et 5oi), du mot 
irrité est peut-être une négligence. Voir (Ms. 5oo) les corrections 
successives de S, qui ne sont sans doute pas de Fénelon. 

6. Laisse épuiser = laisse s'épuiser: voir la note de la ligne 894 
du livre XL 

7. Voir la note de la ligne 848 du livre XI. (Cf. la note de la ligne 
55 du livre VL) 



DOUZIÈME LIVRE 281 

elles commencent à s'affoiblir par une espèce de lassitude. 
Ensuite il me dit ces paroles : 

« Philoctcte, qu'avez-vous fait de votre raison et de 5io 
« votre courage? Voici le moment de s'en servir. Si vous 
« refusez de nous suivre pour remplir les grands des- 
« seins de Jupiter sur vous, adieu : vous êtes indigne 
« d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de 
« Troie'. Demeurez à Lcmnos'; ces armes que j'emporte 5i5 
« me donneront imc gloire qui vous étoit destinée '. Néo- 
« ptolème, parlons ; il est inutile de lui parler : la com- 
« passion pour un seul homme ne doit pas nous faire 
« abandonner le salut de la Grèce entière*. » 

« Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient 530 
d'arracher ses petits : elle remplit les forêts de ses rugis- 
sements '. 

'< caverne, disois-jc, jamais je ne te quitterai; tu seras 
« mon tombeau. séjour de ma douleur, plus de nour- 
« rilurc, plus d'espérance"! Qui me donnera un glaive SaS 



Ms. — àoS ; F.: (commencent esl àcrtl commencement). — 5i8 : F. 
nous faire manquer (efface) abandonner.... 



I. Commentaire plutôt que traduction des représentations qui sont 
faites à Philocti'tc par Ncoptolèmc et par le chœur, dans la tragédie 
de Soptioclc (voir ci-dessus la note do la ligne 48o) : toutefois Ulysse 
lui-même invoque, dans la scène dont Fénelon s'inspire ici (vers 
997-<)98), la gloire qui attend Pliiloctètc s'il consent à se rendre 
à Troie. 

3. Philoct., lofio. 

3. Id., io6i-io6a. 

Hi. Id., 1068-1069 cl n44-ii<i5. 

5. La comparaison est empruntée à Ovide, parlant d'Hécubo 
{Afétani.. XIII, 5/47): « Comme rugit une lionne, à qui l'on a pris 
son petit à la mamelle. » 

Uique furit ca'alo lactentc orbata lexna. 

Cf. encore livre YI, ligne 4^0, et la note. 

6. Philoct., 1081-1083 et 1090-1091. 



232 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« pour me percer'? si les oiseaux de proie pou- 
ce voient m'enlever ! . . . Je ne les percerai plus de mes 
« flèches-.' arc précieux, arc consacré par les mains 
« du fils de Jupiter ! cher Hercule, s'il te reste encore 
« quelque sentiment'', n'es-tu pas indigné ? Cet arc n'est 53o 
« plus dans les mains de ton fidèle ami; il est dans les 
« mains impures et trompeuses d'Ulysse*. Oiseaux de 
« proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne : mes 
« mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous 
« nuire ^: venez m'enlever, ou plutôt que la foudre de 535 
« l'impitoyable Jupiter m'écrase ! » 

« Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour 
me persuader, jugea enfin que le meilleur étoit de me 
rendre mes armes : il fit signe à Néoptolème, qui me les 
rendit aussitôt ^ Alors je lui dis : 5io 

« Digne fils d'Achille, tu montres que tu l'es^ Mais 
« laisse-moi percer mon ennemi. » 



Ms. — 535 : Se. : venez me dévorer. — 539 : ^•'- 1^^ ™® l^s rendit 
aussitôt je lui dis (^sans ponctuation), P. : qui me les rendit aussitôt. Je lui 
dis, Pc. : qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis 



1. Id., I2o5. 

2. Id., 1092-1094 et ii46-ii58. 

3. Entendez : s'il subsiste encore quelque chose de toi, qui soit 
sensible à ce qui se passe. Le membre de phrase est traduit de 
Sophocle (ii3o-ii3i), mais il a, dans le texte grec, un autre sens : 
Philoctète s'adresse à son arc lui-mcmc et l'interpelle en lui disant : 
Si tu as quelque intelligence, si tu peux me comprendre, 

£>^st;.... 

/|. Philoct.. 1128-1135. 

5. Id., ii46-ii5/i. 

6. Dans Sophocle, c'est Néoptolème qui, do son propre mouve- 
ment, et malgré l'opposition d'Ulysse, rond à Philoctète ses armes 
(1222-1260 et 1293-1298). 

7. Philoct., i3io-i3i3. 



DOUZIÈME LIVRE 233 

« Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père ; 
mais Néoptolème m'arrêta, en me disant : « La colère 
« vous trouble et vous empêche de voir l'indigne action 54> 
« que vous voulez faire'. » 

« Pour Ulysse, il paroissoit aussi tranquille contre mes 
flèches que contre mes injures. Je me sentis touché de 
cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir 
voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes b5o 
pour tuer celui qui me les avoil fait rendre'; mais, 
comme mon ressentiment n'éloit pas encore apaisé, 
j'étois inconsolable de devoir mes armes à un homme 
que je haïssois tant. 

« Cependant ÎSéoptolème me disoit: « Sachez que le 555 
« divin ^ Hélônus, fils de Priam, étant sorti de la ville de 
« Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a 
« dévoilé l'avenir. « La malheureuse Troie tombera, a-t-il 
« dit, mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été 
« attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule ; cet d6o 
« homme ne peut guérir que quand il sera devant les 

Ms. — 548 : F. : que contre mes paroles (effacé) injures. — 553 : F. : de 
devoir tant à un homme que je haïssois plus (effacé) tant, Fc. : (^Comme le 
texte). — 558 : F. : tombera, mais {efface) a-t-il dit, mais elle ne peut.... 



I. Id.. lagg-iSo^. 

3. Le Pliiloctète de Sophocle n'exprime nulle part ces sentiments 
généreux. 

3. La légende représente Ilélénus, fils de Priam, comme doué du 
don de divination (Homère, Iliade, VI, "jô ; Sophocle, Philoct., 6oi et 
i338). Aussi serait-on tenté de lire ici devin. Mais diuin est donné 
par tous les manuscrits. Il est tout à fait vraisemblable que la 
confusion des deux mots, dont on trouverait mainte preuve dans la 
langue écrite du wi'' siècle (Nicot, en i6o6, dans son Thrésor de la 
langue françoyse. tout en distinguant les deux mots, donne encore 
un divin, qu'il traduit par le latin aiigur, et les deux formes deviner 
et diviner), s'était conservée dans la langue parlée et que Fénelon l'ac- 
ceptait encore. — Étant sorti de la ville : le texte grec (i33y) 

dit : ayant été fait prisonnier (àXoJ;). 



23^ LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

« murailles de Troie ; les enfants d'Esculape le guéri- 
« ront'. » 

« En ce moment je sentis mon cœur partagé' : j'étois 
touché de la naïveté '^ de Néoptolème et de la bonne foi 565 
avec laquelle il m'avoit rendu mon arc ; mais je ne pou- 
vois me résoudre à voir encore le jour, s'il falloit céder 
à Ulysse \ et une mauvaise honte me tenoit en suspens. 
« Me verra-t-on, disois-je en moi-même, avec Ulysse et 
« avec les Atrides = ? Que croira-t-on de moi ? » 570 

« Pendant que j'étois dans cette incertitude, tout à 
coup j'entends une voix plus qu'humaine : je vois Her- 
cule dans un nuage éclatant ; il étoit environné de rayons 
de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, 
son corps robuste et ses manières simples ; mais il avoit 675 
une hauteur et une majesté qui n'avoient jamais paru si 
grandes en lui quand il domptoit les monstres*^. Il me 
dit: 



Ms. — 5G7 : F. : le jour, si je cédois à Ulysse..., Fc. : {Comme le texte). — 

06g : F. : avec Ulysse, avec les..., Fc. : et avec les — 578 : F. : il étoit 

plein de majesté et (.'1 mots effacés) environné — 674 : F.: de gloire. Il 

ctoit facile de reconnoître son corps robuste, FcP. : de gloire. Je reconnus 
facilement ses traits un peu grossiers, son corps robuste, Pc. : (Le texte). 
— 576 : FF. : qui n'avoient jamais paru en lui..., Pc. : paru si grandes en 
lui.... 



1. Philoct., 1 329-1 3^1. — Esculape, fils d'Apollon, était le dieu de 
la médecine, et ses fils, Machaon et Podalire, exercèrent cet art dans 
l'armée des Grecs, au siège de Troie (Homère, Iliade, II, 731-733). 

2. Philoct., i35o. 

3. Naïveté, naturel, candeur, sincérité. C'est la qualité exactement 
opposée à l'artifice. Le Dictionnaire de l'Académie (169A) définit : 
« Ingénuité, simplicité d'une personne qui n'use pas de déguise- 
ment. » 

4. Philoct., i352-i353. 

5. Les Atrides : Agamemnon et Ménélas, filsd'Atréc. — Philoct., 
i354-i357. 

6. Dans la tragédie de Sophocle, c'est aussi l'apparition d'Hercule 



DOLZIÈME LIVRE aoô 

« Tu entends, lu vois Hercule. J'ai quitté le haut 
« Olympe pour l'annoncer les ordres de Jupiter, Tu sais 
« par quels travaux j'ai acquis rimmortalitc : il faut que 5^o 
« tu ailles avec le lîls d'Achille, pour marcher sur mes 
« traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras; lu per- 
ce ceras de mes flèches Paris, auteur de tant de maux'. 
« Après la prise de Troie, tu enverras* de riches dépouil- 
« les à Péan\ Ion père, sur le mont Œta ; ces dépouilles nS5 
(( seront mises sur mon tombeau comme un monument 
« de la \ictoire duc à mes flèches. Et toi, ô lils d'Achille, 
« je le déclare que tu ne peux vaincre sans Philoclète, 
« ni Philoctctc sans toi. Allez donc comme deux lions 
« qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape 690 
« à Troie pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, 
« aimez et observez la religion : le reste meurt ; elle ne 
« meurt jamais*. » 

« Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : « heu- 
« reux jour, douce lumière, lu le montres enfin après ôgS 
a tant d'années 1 Je t'obéis, je pars après avoir salué ces 
« lieux'. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés 
« humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues 
« de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai soufliBrl 
« les injures de l'air. Adieu, promontoire, où Echo* ré- ^"'oo 
« péta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fon- 



qui met fin au\ hrsilations de Pliiloctètc. Mais les indications scéni- 
ques des lignes 572-677 sont de Fénelon. 

1. Voir, ci-dessus, lignes 171-17'i. et la note. 

2. Fénelon ci ses secrétaires écrivent envoyeras cl, plus bas (690), 
cnvoyerai. 

3. Confusion de noms : le père do Philoctète s'appelait en réalité 
Péas (rioîaç). Pcan (Ilatav) est un des noms d'Apollon. 

4- Tout ce discours (lignes 578-598) est, avec quelques abrévia- 
tions, traduit de Sophocle (PAiVoc/., i4ii-i444)- 

5. Philocl., 53o, 1U6-1447, 533-534. 

6. Cf. livre XI, ligne 865. 



236 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« taines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lem- 
« nos : laisse-moi partir heureusement, puisque je vais 
« 011 m'appelle la volonté des dieux et de mes amis'. » 

« Ainsi nous partîmes : nous arrivâmes au siège de 6o5 
Troie. Machaon et Podalire", parla divine science de leur 
père Esculape, me guérirent, ou du moins me mirent dans 
l'état où vous me voyez. Je ne souffre plus; j'ai retrouvé 
toute ma vigueur: mais je suis un peu boiteux. Je fis 
tomber Paris ^ comme un timide faon de biche qu'un 6to 
chasseur perce de ses traits. Bientôt Ilion fut réduite en 
cendres ; vous savez le reste. J'avois néanmoins encore 
je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse, par le 
ressouvenir de mes maux, et sa vertu ne pouvoit apaiser 
ce ressentiment: mais la vue d'un fils qui lui ressemble, 5,5 
et que je ne puis m'empêcher d'aimer, m'attendrit le 
cœur pour le père même. » 



Ms. — 6o5 : F. ; au siège de Troie. Je fis tomber Paris (6io), Fc: 
{Comme le texte). — 6io : F. : comme un faon..., Fc. : comme un timide faon. 
— 611 : F: perce. Bientôt Ilion.... Fc: perce de ses traits. Bientôt... — 
611 : F. : fut réduit, PS. : fut réduite. 

V (6i3-6i4) : par le souvenir de mes maux. 



1 . Les lignes 597-604 sont vivement traduites de Sophocle (P/ii- 
locl.. 1453-1A68). 

2. Voir, ci-dessus, la note de la ligne 563. — Fénelonet ses secré- 
taires écrivent à tort Podalyre. 

3. C'est ce que raconte Quinlus de Smyrnc (^Posthomerlca, X, 
22/i et suiv.). 



TREIZIEME LIVRE 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (iSa^). — Télé- 
maque, pendant son séjour chez les alliés, trouve de grandes difficultés 
pour se ménager parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il entre en 
différend avec Phalanlc, chef des Lacédémoniens, pour quelques prison- 
niers faits sur les Dauniens, et que chacun prétendoit lui appartenir. 
Pendant que la cause se discute dans l'assemblée des rois alliés, Hippias, 
jrere de Phalante, va prendre les prisonniers pour les emmener à Ta- 
rente. Télémaque irrité attaque Hippias avec fureur et le terrasse dans 
un combat singulier. Mais bientôt, honteux de son emportement, il ne 
songe qu'au moyen de le réparer. Cependant Adrastc, roi des Dauniens, 
informé du trouble et de la conslcrnation occasionnés dans l'armée des 
alliés par le différend de Télémaque et d'Hippias, va les attaquer à 
l'improviste. Apres avoir surpris cent de leurs vaisseaux pour transporter 
ses troupes dans leur camp, il y met d'abord le feu, commence l'attaque 
par le quartier de Phalante, tue son frère Hippias, et Phalante lui- 
même tombe percé de coups. A la première nouvelle de ce désordre, 
Télémaque, revêtu de ses armes divines, s'élance hors du camp, rassemble 
autour de lui l'armée des alliés et dirige les mouvements avec tant de 
sagesse qu'il repousse en peu de temps l'ennemi victorieux. Il eût même 
remporté une victoire complète, si une tempête survenue n'eût séparé les 
deux armées. Après le combat, Télémaque visite les blessés et leur pro- 
cure tous les soulagements dont ils peuvent avoir besoin. Il prend un soin 
particulier de Phalante et des funérailles d'Hippias, dont il va lui-même 
porter les cendres à Phalante dans une urne d'or. 



23^ 



TREIZIÈME LIVRE' 

Pendant que Philoctète avoil raconté ainsi ses aven- 
tures, Télémaque avoit demeuré' comme suspendu et im- 
mobile. Ses yeux étoient attachés sur ce grand homme 
qui parloit. Toutes les passions difîérentcs qui avoient 
agité Hercule, Philoctète, Ulysse, Néoptolcme, paroissoient 5 
tour à tour sur le visage naïf' de Télémaque, à mesure 
qu'elles étoient représentées dans la suite de cette narra- 
tion. Quelquefois il s'écrioil et interrompoit Philoctète 

Ms. — F. : (sans di'signulion du livre: une main récentv a introduit la monlion : 
L. XVI.), P, (^sans indication de livre), PcS. : Treizième livre. Se. : Seizièmo 
livre. — I : F. ; Apri-squr Philocivte eut raconté..., Fc. : (^Commc le texte). — 
2 : FPS. : Télémaque avoit demeuré, Se. : étoit demeuré. — 3 : F. : attachés 
sur ce vieillard ; il (^efface) toutes les passions. . . , FcP. : {Le texte), S. : {Comme 
le texte, sauf (4 ; qui lui parloil)), Se. ; {Comme le texte). — 8 : F. : et inter- 
rompoit sans y pen.ser Ph {effacé), Fc. : {Comme le texte: correction immédiate). 

T' {j.) suit Se., qui semble do la main de Fénelon. 



ï . Livre XVI dans les éditions en vingt-quatre livres (voir Ms.). 

2. A propos de certains verbes intransitifs dont les temps com- 
posés penvent se conjugtier avec l'auxiliaire àtre on avec l'auxiliaire 
avoir, les grammairiens remarquent que l'emploi d'oi'o/r marque 
plutôt l'action, celui d'être, le résultat de l'action, l'état. Cette dis- 
tinction n'est pas ancienne et l'usage, jusque dans le xviie siècle, 
était resté très libre. Vous saurez, écrit Molière dans le Misanthrope 
(I,n). 

Que je n ai demeuré qu un quart d heure à le faire. 

Le texte de Fénelon et la correction de S. (voir Ms. a) semblent 
nous faire voir à quel moment l'oreille française est devenue sen- 
sible au changement. 

3. Cf. livre XII. ligne 565, et la note. 



t24o LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

sans y penser ; quelquefois il paroissoit rêveur comme un 
homme qui pense profondément à la suite* des affaires. lo 
Quand Philoctète dépeignit l'embarras de Néoptolème, 
qui ne savoit point dissimuler, Télémaque parut dans le 
même embarras, et, dans ce moment, on l'auroit pris pour 
Néoptolème". 

Cependant l'armée des alliés marcboit en bon ordre i5 
contre Adraste, roi des Dauniens, qui méprisoit les 
dieux ^ et qui ne cherchoit qu'à tromper les hommes. 
Télémaque trouva de grandes difficultés pour se ménager * 
parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il falloit ne 
se rendre suspect à aucun et se faire aimer de tous. Son 20 



Ms. — 1 1 : F. : Philoctète raconta l'embarras, Fe. : dépeignit, S. : décou- 
vrit, 5c. ; dépeignit. — i5 : Se. : supprime Cependant. — 17 : F. : les hommes. 
^u lirtiU (2 mots effacés) Télémaque 



1. La suite de cette narration la suite des affaires (lignes 7 et 

10). Légère négligence. D'ailleurs le sens du mol n'est pas tout à fait 
le même les deux fois. Dans la suite de cette narration signifie : suc- 
cessivement, au cours de cette narration; qui pense à la suite des 
affaires paraît vouloir dire : qui pense à l'enchaînement des affaires, 
aux conséquences qu'elles entraînent. 

2. Patin (^Études sur les tragiques grecs : Sophocle, III) cite ce 
charmant passage (lignes i-i4) comme une excellente peinture de 
ce que dut être « l'émotion des heureux spectateurs auxquels apparut 
pour la première fois cette merveille de l'art tragique (Philoctète) ». 
Mais on y peut voir encore une allusion à ce « goût exquis pour les 
beaux-arts « et particulièrement pour la poésie, à cette finesse du 
jugement, à cette vivacité de l'imagination dont le duc de Bour- 
gogne avait fait preuve dès son enfance, au rapport de l'abbé Fleury 
(Portrait de Louis, duc de Bourgogne) et de Fénelon lui-même (Lettre 
à l'Académie : Projet de poétique ; et Correspondance : lettre au P. Mar- 
tineau, du i4 novembre 1712). 

3. Voir ligne 882 du livre IX, 

/|. Se ménager, se conduire avec habileté, avec discrétion. Boileau 
(Art poétique, III) : 

L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage. 
Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage. 



I 



TREIZIÈME LIVRE 24i 

naturel étoit bon et sincère, mais peu caressant'; il ne 
s'avisoit guère de ce qui pouvoit faire plaisir aux autres : 
il n'ctoit point attaché aux richesses, mais il ne savoit 
point donner-. Ainsi, avec un coeur noble et porté au 
bien, il ne paroissoitni obligeant^, ni sensible à Tamitié, tb 
ni libéral, ni reconnoissant des soins qu'on prenoit pour 
lui, ni attentif à distinguer le mérite. Il suivoit son goût 
sans réflexion. Sa mère Pénélope Tavoit nourri, malgré 
Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissoient tout 
ce qu'il y avoit de plus aimable en lui. Il se regardoit 3o 
comme étant d'une autre nature que le reste des hommes; 
les autres ne lui sembloient mis sur la terre par les dieux 



Ms. — aS : F. : point attaché au bien, Fc. : aux richesses. — a8 : F. 
sans réflexion. On (^effacé) Sa mère 



1 . « Tout ceci est un tableau achevé du naturel du Roi dans sa jeunesse. 
Il n'y a pas an trait qui ne lui convienne parfaitement. Les troubles mêmes 
de sa minorité ne purent rien rabattre de sa fierté et de sa hauteur ». 
(fî. 1719-) — Les contemporains toutefois durent interpréter autre- 
ment, et sans doute avec plus de raison, le passage qu'on va lire. 
Ils y virent un portrait du duc de Bourgogne lui-môme ; car Faydit 
(^Télémacomanie, Conclusion) critique violemment les lignes 28-3o 
et 46 comme une alhision à la dauphine Marie-Anne-Victoire de 
Baviôrc (-j- 1690), mère du prince, allusion qu'il trouve contraire à 
la fois à la vérité et au respect qu'on doit aux « enfants du Très- 
Haut, comme parle l'Ecriture ». 

3. Savoir donner était au contraire un des mérites reconnus de 
Louis XIV (Saint-Simon, Mémoires, édit. De Boislislc, tome XXVIII, 
page i,')3). 

3. Sur ce point encore, il en était tout autrement de Louis XIV : 
« Il me dit assez longtemps, écrit quelque part Saint-Simon (^Mé- 
moires, cdit. De Boi.slisle, tome XIX, page 339), toutes sortes de 
choses obligeantes sur Mme de Saint-Simon et pour moi, comme il 
savoit mieux faire qu'homme du monde, lorsqu'il savoit gré et qu'il 
présentoit surtout un fâcheux morceau qu'il vouloit faire avaler. » Et 
ailleurs (id., tome XXVIII, page i45): « Jamais il ne lui échappa 
de dire rien de désobligeant à personne. » 

TÉLÉMAQUE, II. l6 



2^2 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous 
ses désirs et pour rapporter tout à lui comme à une 
divinité. Le bonheur de le servir étoit, selon lui, une 35 
assez haute récompense pour ceux qui le servoient. Il ne 
falloit jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissoit 
de le contenter, et les moindres retardements^ irritoient 
son naturel ardent. 

Ceux qui Fauroient vu ainsi dans son naturel auroient 4o 
jugé qu'il étoit incapable d'aimer autre chose que lui- 
même, qu'il n'étoit sensible qu'à sa gloire et à son plai- 
sir ; mais cette indifférence pour les autres et cette atten- 
tion continuelle sur lui-même ne venoient que du transport 
continuel où il étoit jeté par la violence de ses passions^. 45 
Il avoit été flatté par sa mère dès le berceau, et il étoit 
un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans 
l'élévation. Les rigueurs de la fortune, qu'il sentit dès sa 
première jeunesse^, n'avoient pu modérer cette impétuo- 

Ms. — 33 : FP. : pour lui plaire, le servir, prévenir tous ses désirs, et rappor- 
ter..., Pc. : (J^e texte). — 87 : S. : jamais trouver rien. — 45 : F. : de ses pas- 
sions. Cette ardeur avo (effacé). De plus il avoit été..., P. : de ses passions. De 
plus, il avoit été, Pc. : (Le texte). — tt-j: F. : dans une (e/Jacé) l'élévation. Les 
malheurs de sa jeunesse n'avoient pu modérer... (ig), Fc. : {Comme le texte). 



1 . Le mot est ancien dans la langue. Au contraire retard, qui l'a 
maintenant à peu près supplanté, ne figure au Dictionnaire de l'Aca- 
démie que depuis l'édition de 1762. 

2. Il est difficile de ne pas reconnaître le duc de Bourgogne, au 
moins dans sa première jeunesse, à cette indication qu'on retrouve 
dans tous ses portraits : voir notamment Saint-Simon (Mémoires, 
édit. de Boislisle, tome XIX, page 179; tome XXII, page 3o5), l'abbc 
Vleury (Portrait, II), Fcnelon (lettre citée au P. Martineau). Il en est 
de même pour l'irascibilité de ce « naturel ardent « et pour la « hau- 
teur » et la « fierté » précédemment marquées (lignes Sg et 29) : 
« De la hauteur des cieux, dit Saint-Simon (tome XXII, page 3o6), 
il ne regardoit les hommes que comme des atomes avec qui il n'avoit 
aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. A peine Messieurs ses frères 
lui paroissoient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain. » 

3. Il est tout à fait impossible d'appliquer ce trait au duc de Bour- 



I 



TREIZIÈME LIVRE 2;43 

site et celte hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, 5» 
exposé à tant de maux, il n'avoit rien perdu de sa fierté; 
elle se relevoit toujours, comme la palme souple se re- 
lève sans cesse d'elle-même, quelque effort qu'on fasse 
pour l'abaisser. 

Pendant que Télémaque étoit avec Mentor, ces défauts 55 
ne paroissoient point, et ils se diminuoient' tous les 
jours. Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans 
les vastes prairies, que ni les rochers escarpés, ni les pré- 
cipices, ni les torrents n'arrêtent, qui ne connoît que la 
voix et la main d'un seul homme capable de le dompter, 60 
Télémaque, plein d'une noble ardeur, ne pouvoit être 
retenu que par le seul Mentor. Mais aussi un de ses re- 
gards l'arrêtoit tout à coup dans sa plus grande impé- 
tuosité: il entendoit d'abord- ce que signifioit ce regard; 
il ^ rappeloit d'abord dans son cœur tous les sentiments de 65 

Ms. — 52 : F. : la palme souple se relève toujours..., Fc. : se relève sans 
cesse — 57 : F. : coursier fongueux que ni les rochers escarpés, ni Ic.n précipi- 
ces n'arrêtent..., Fc. : (^Comme le lexle). — 65 : F. ; il rappeloit fous les senti- 
ments,.., FcPi». : {Comme le lexle). Se. : il rappeloit aussitôt clans son cœur 



gogne. Il ne paraît convenir qu'à Tclcmaque, qui avait vu la maison 
de son pire, absent depuis de longues années, mise au pillage par les 
prétendants de Pcnclope (voir ligne 25o du livre I). — Faut-il y voir 
cependant, en suivant le sentiment du commentateur de 1719 (voir 
ri-dessus la note de la ligne 2 t), un souvenir des troubles qui agitèrent 
la minorité de Louis XIV, de ce qu'on disait de son « éducation aban- 
donnée » et du temps de son enfance dont on l'avait, dit Saint-Simon 
(tome XXVIII, page aô), « souvent ouï parler avec amertume.» — 
Quoi qu'il en soit, on voit ici se vérifier une fois de plus ce qui a été 
dit de la répugnance de Fénelon à tracer de véritables portraits (cf. 
Inlroduclion, page xlviii et, aux notes des lignes /Ji3 du livre X et 
i38 du livre XI, l'aveu, à ce sujet, du commentateur mèmedc 1719). 

1. Se diminuoicnl sur cette forme, voir la note de la ligne 334 du 
livre II. 

2. D'abord, dès l'abord, immédiatement (cf. livre XII, ligne 838). 

3. On peut douter si ce second il représente encore Télémaque ou 
ce regard. 



244 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

vertu. La sagesse rendoit en un moment son visage doux 
et serein. Neptune, quand il élève son trident et qu'il 
menace les flots soulevés, n'apaise point plus soudaine- 
ment les noires tempêtes'. 

Quand Télémaque se'trouvaseul-, toutes ces passions, 7° 
suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, 
reprirent leur cours : il ne put souffrir l'arrogance des 
Lacédémoniens et de Phalante^, qui étoit à leur tète. 
Cette colonie, qui étoit venue fonder Tarente, étoit com- 
posée de jeunes hommes nés pendant le siège de Troie, 7^ 
qui n'avoient eu aucune éducation '' : leur naissance illé- 
gitime, le dérèglement de leurs mères, la licence dans 
laquelle ils avoient été élevés, leur donnoit je ne sais quoi 
de farouche et de barbare. Ils ressembloient plutôt à une 
troupe de brigands qu'à une colonie grecque. ^^ 

Phalante, en toute occasion, cherchoit à contredire 
Télémaque; souvent il l'interrompoit dans les assemblées, 
méprisant ses conseils comme ceux d'un jeune homme 
sans expérience : il en faisoit des railleries, le traitant de 
foible et d'efféminé ; il faisoit remarquer aux chefs de ^5 
l'armée ses moindres fautes. Il tâchoit de semer partout 



Ms. — 66 : S. : rendoit dans un moment, Se. : en un moment. — 70 ; 

F.: se trouva seul, lotis ces (efface) toutes ces [passions — 73 : F.: des 

Lacédémoniens de Tarente et de Phalantus, Fc. : (Comme le texte). — 76 : 
F.: Cette colonie étoit composée..., Fc: (Comme le texte). — 78 r'F. : été 
élevés, ètoil (effacé) leur donnoit.... — 80 : F.: une colonie grecque. Un 
d'entre eux nommé Hippias (6 mots effacés). Phalantus..., Fc. : (Comme le texte). 



1. Virgile (Enéide, I, i^a), en parlant de Neptune : « Il dit, et, 
plus vite qu'il ne parle, apaise le courroux des flots. » 

Sic ait et dicta cilias lumida œquora plaçât. 

2. Entendez : « mais quand Télémaque se trouva seul », par oppo- 
sition à la ligne 55. On se rappelle que, tandis que Télémaque est à 
l'armée, Mentor est resté à Salente (voir livre X, lignes 44o-464). 

3. Voir livre IX, lignes 288 et suiv. 

4. Cela a déjà été dit au livre IX (loc. cit.). 



TREIZIÈME LIVRE ^45 

la jalousie et de rendre la fierté de Télémaque odieuse à 
tous les alliés. 

Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quel- 
ques prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs de- 9» 
voient lui appartenir, parce que c'étoit lui, disoit-il, qui, 
à la tête des Lacédémoniens, avoit défait cette troupe 
d'ennemis et que Télémaque, trouvant les Dauniens déjà 
vaincus et mis en fuite, n'avoit eu d'autre peine que celle 
de leur donner la vie et de les mener dans le camp. 9!> 
Télémaque soutenoit, au contraire, que c'étoit lui qui 
avoit empêché Phalante d'être vaincu et qui avoit rem- 
porté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux 
défendre leur cause dans l'assemhlée des rois alliés. Télé- 
maque s'y emporta jusqu'à menacer Phalante ; ils se fus- ii>o 
sent battus sur le-champ, si on ne les eût arrêtés. 

Phalante avoit un frère nommé Ilippias', célèbre dans 
toute l'armée par sa valeur, par sa force et par son 
adresse. Pollux, disoient les Tarentins, ne combattoit pas 
mieux du ceste ; Castor n'eût pu le surpasser pour con- io5 
duire un cheval-; il avoit presque la taille et la force 
d'Hercule. Toute l'armée lecraignoit; car il étoit encore 

Ms. — 87 : F. : odieuse à tous les alliés; il réussit bient<')t. Phalantus avoit 
un frère (102)..., Fc. : {Comme F., sauf [loa : Phalante avoit...)), Fc' . : 
{('omme le texte, sauf [gi : parce que ses Lacédémoniens av oient délait cette 

troupe Daunienne. et que Télémaque ; gi : n'avoit eu que la (effacé) d'autre 

peine...; 99 : défendre leur cause devant (effacé) dans l'assemblée; loo : jus- 
qu'à menacer Phalante. Celui-ci avoit un rrérc|), Fc' . : (Comme le texte, sauf 
[gi : c'étoit lui, disait-il. qui, à la tctc ses Lacédémoniens (iir)]), P. : (Letexle). 

V (93) : à la tète de ses Lacédémoniens. 

I . Plusieurs personnages historiques ont porté ce nom ; mais il 
s'agit ici dun héros imaginaire. 

3. L'opposition, qui est ici rappelée, des talents de Castor et Pol- 
lux, fils jumeaux de Léda, femme de Tvndare, roi do Laconie, qui 
fut aimée de Jupiter, est déjà mentionnée par Homère (Iliade, III, 
287 et Odyssée, XI, 3oo), et elle était presque passée en proverbe 
(Cf. Horace, Odes, l, xii, a5-a7 et Satires, II, i, 26-27). — Sur le 
ceste, voir livre V, ligne Soi, et la note. 



246 LES AVENTURES DE TÊLÉMAQUE 

plus querelleux* et plus brutal qu'il n'étolt fort et vail- 
lant. Hippias, ayant vu avec quelle hauteur Télémaque 
avoit menacé son frère, va à la hâte prendre les prison- no 
niers pour les emmener à Tarente, sans attendre le juge- 
ment de l'assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire 
en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier 
écumant, qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, 
on le voyoit errer dans le camp, cherchant des yeux n5 
son ennemi et branlant le dard dont il le vouloit percer. 
Enfin il le rencontre, et, en le voyant, sa fureur se re- 
double^. Ce n'étoit plus ce sage Télémaque instruit par 
Minerve sous la figure de Mentor ; c'étoit un frénétique 
ou un lion furieux. 120 

Aussitôt il crie à Hippias : 

Ms. — 108 : F. qu'il n'étoit robuste et vaillant. Phalante, voulant faire 
périr Télémaque dont il ne pouvoit plus souffrir la hauteur, persuada à 
son frère Hippias que Télémaque s'étoit vanté de le vaincre quand il 
lui plairoit. Hippias en frémit de rage. Tel qu'un sanglier écumant, qui 
cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le voyoit errer dans le camp, 
cherchant des yeux son ennemi ; il trouve Télémaque seul qui venoit de 
faire un sacrifice à Minerve et qui marchait négligemment appuyé (3 mots effacés\ 
s'en retournoit dans sa tente. Aussitôt il lui crie : « lâche efféminé, nous allons 
voir si tu pourras porter mes dépouilles aux femmes d'Ithaque; va, va, des- 
cends tout à l'heure dans les rives sombres du Styx y chercher ton père. » Il 
dit et, tirant son épée, il se jette sur Télémaque. Télémaque aussitôt se hâte de 
tirer aussi son épée. Les voilà comme... (iSq), Fc. : (Comme F., sauf la der- 
nière phrase : Télémaque, sans s'émouvoir et sans répondre, se hâte de tirer 
aussi son épée). Les voilà comme... (iSg), Fe'. : (Comme le texte, sauf [iig : 
sous la figure du s (effacé) de Mentor; 122 : arrête, le (effacé) ô le plus 
lâche; 127 : il dit et oubliant indiscrètement (ce dernier mot essayé en surcharge, 
puis effacé) son dard, il tire son épée pour se jeter sur son ennemi. Hippias le 
regarde avec mépris et (le tout effacé), il lança son dard (effacé), il dit et il lança 
son dard, mais il le lança...; 182 : s'en étoit servi pendant qu'il étoit jeune]), 
Fc". : (Le texte). 



1. Le Dictionnaire de l'Académie, dans sa première édition (lôg^), 
donne encore querelleux, qui, depuis, a disparu de la langue, comme 
un synonyme de querelleur. 

2. Se redoubler : cf. ci-dessus ligne 56, et la note. D'autre part, 
pour la construction, voir la note de la ligne 72 du livre II, et, ci- 
dessous, celle de la ligne 386. 



TREIZIÈME LIVRE 2^7 

« Arrête, ô le plus lâche de tous les hommes ! arrête ; 
nous allons voir si tu pourras m'enlever les dépouilles de 
ceux que j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point à Ta- 
rente ; va, descends tout à l'heure ' dans les rives sombres 175 
du Slvx. » 

Il clil, et il lança son dard ; mais il le lança avec tant 
de fureur, qu'il ne put mesurer son coup ; le dard ne 
toucha point Hippias. Aussitôt Télémaque prend son épée, 
dont la garde éloit d'or, et que Laërtc lui avoit donnée', i3o 
quand il partit d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. 
Laërte s'en étoit servi avec beaucoup de gloire, pendant 
qu'il étoit jeune, et elle avoit été teinte du sang de plu- 
sieurs fameux capitaines des Epirotes, dans une guerre où 
Laërte fut victorieux. A peine Télémaque eut tiré cette 135 
épée, qu'Hippias, qui vouloit profiter de l'avantage de sa 
force, se jeta pour l'arracher des mains du jeune fds 
d'Ulysse. L'épée se rompt dans leurs mains ; ils se sai- 
sissent et se serrent l'un l'autre. Les voilà comme deux 
bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer : le feu brille i4o 
dans leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils 
s'abaissent, ils se relèvent, ils s'élancent, ils sont altérés 
de sang. Les voilà aux prises, pied contre pied, main 

Ms. — «Sg : FP. : comme deux lions, Pc. : deux bêtes cruelles. — i4i : 
F. : dans leurs yeux, ils s'élancent {efface) ils se raccourcissent, ils s'allon- 
gent, ils s élancent. Fc. : (Comme le texte). — i43 : F. : de sang. Hippias, qui 
se fie à ses forces, Idche de saisir le (ce dernier mot effacé) Télémaque ; il l'at- 
teint, il (tout le passage effacé). Les voilà 



I. Tout à l'heure. En ce moment même, tout do suite. Sens con- 
stant au xvii« siècle. — Daiis les rives: on attendrait sur les rives, aux 
rives. .Mais cf. les notes des lignes 619 du livre III et 890 du livre IX. 

3. Dans les poèmes d'Homère, les armes des héros ou les objets 
précieux ont ainsi souvent une iiistoire : telles la cuirasse d'Aga- 
mcmnon (Iliade, XI, 20 et suiv.), la javeline d'Achille (Id., XVI, 
il\'i)\ de même, dans Virgile, le cratère qu'Ascagne offre à Nisus 
(Enéide, IX, 366). — Rappelons que Laërte est le père d'Ulysse et 
l'aïeul do Télémaque. 



248 LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 

contre main : ces deux corps entrelacés sembloient n'en 
faire qu'un*. Mais Hippias, d'un âge plus avancé, sembloit i45 
devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse étoit 
moins nerveuse-. Déjà Télémaque, hors d'haleine, sentoit 
ses genoux^ chancelants. Hippias, le voyant ébranlé, re- 
doubloit ses efforts. C'étoit fait du fils d'Ulysse ; il alloit 
porter la peine de sa témérité et de son emportement, si «5o 
Minerve, qui veilloit de loin sur lui et qui ne le laissoit 
dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût 
déterminé la victoire en sa faveur*. 

Elle ne quitta point le palais de Salente ^ ; mais elle 
envoya Iris, la prompte messagère des dieux. Celle-ci, >35 
volant d'une aile légère, fendit les espaces immenses des 
airs, laissant après elle une longue trace de lumière, qui 
peignoit un nuage de mille diverses couleurs^. Elle ne se 

Ms. — i!ib : Se. : paroissoit devoir.... — i5i : F. : qui de loin veilloit..., 
Fc. : veilloit de loin. — 1 55 ; F. : prompte et légère (^efface) messagère — — 
i56 : F.: espaces immenses des airs, et ne se reposa (iSg), FcP.: (Comme 
le texte, sauf [ibS : Fc.: de mille différentes couleurs; P.: de mille cou- 
leurs différentes]), Pc. : (Le texte). 



1. Librement imité d'Homtre (Iliade, XXIII, 711, XIII, i3i) 
et de Virgile (Enéide, X, 36i). 

2. Le nom de nerfs était, dit Littré « donné, dans une très ancienne 
anatomie et alors que l'on n'avait pas fait la distinction des nerfs 
proprement dits, aux ligaments et aux tendons ». De là l'emploi 
fréquent de l'adjectif nerveux pour marquer la force des muscles. 

3. Les manuscrits donnent genouils : voir livre IV, ligne 178, et la 
note. 

4- Ainsi, dans Vlliade, interviennent les dieux en faveur des héros 
sur le champ de bataille, Vénus, en faveur de Paris (III, 373 et suiv.), 
ou d'Énée (V, 3ii et suiv.), Minerve, en faveur de Ménélas (IV, laS 
et suiv.), etc. 

5. Voir, ci-dessus, la note de la ligne 70. 

6. Iris, messagère des dieux (Homère, Iliade, VIII, SgS), était la 
personnification de l'arc-en-ciel. Le membre de phrase « laissant 
après elle.... » est une heureuse traduction d'un vers de Virgile 
{Enéide, IV, 701). 

Mille trahens varies adverso sole colores. 



TREIZIÈME LIVRE 2/19 

reposa que sur le rivage de la mer où étolt campée l'armée 
innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle, l'i» 
l'ardeur et les efforts des deux combattants ; elle frémit à 
la vue du danger où étoit le jeune Télémaque ; elle s'ap- 
proche, enveloppée d'un nuage clair, qu'elle avoit formé 
de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias, sen- 
tant toute sa force, se crut victorieux, elle couvrit le jeune it>5 
nourrisson de Minerve de l'égide', que la sage déesse lui 
avoit confiée. Aussitôt Télémaque, dont les forces étoient 
épuisées, commence à se ranimer^. A mesure qu'il se 
ranime, Hippias se trouble ; il sent je ne sais quoi de 
divin qui l'étonné^ et qui l'accable. Télémaque le presse 170 
et l'attaque, tantôt dans une situation, tantôt dans une 
autre ; il l'ébranlé, il ne lui laisse aucun moment pour se 
rassurer ; enfin il le jette par terre et tombe sur lui. Un 
grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par 
mille coups, dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un 17^ 



Ms. — 161 : F.: l'ardeur des deux combattants, et (^effacé) elle frémit — 
Fc. {Comme le texte). — i6a : F. : le jeune Télémaque. Dans le moment où 
(i64), Fc. : (Comme le texte). — iCi : Pc. : d'un nuage clair et (effacé et 
suivi (Tun mot illisible, également effacé). — i64 ; F.: sentant sa force, Fc: 

toute sa force — 1 65 : S. : se croyoit victorieux, Se. : se crut. — i65 : 

F. : le jeune Ithacien de l'égide que Minerve lui avoit confiée, Fc. : (Comme 
le texte). — 167 : F. : Télémaque, gui (efface) dont les — — 170 : FP.: le 
presse, rallaqjic..., Pc.: et l'attaque.... — 171 : F.: dans une autre; il le 
pre (effacé) il l'ébranlé.... — 17/» ; F. : que la hache sacrée (effacé) a coupé... 
— 175 : F. : la forêt retentissoit..., Fc. : a retenti. 



I. Voir la note de la ligne ^60 du livre I. 

a. « La grâce augmente la force de la volonté afin qu'elle 

puisse actuellement, dans ce moment, vouloir le bien; elle l'excite h 
se servir de celle force nouvellement donnée « (Fénelon, Lettres sur 
la grâce et la prédestination, I, m). — Sur cette interprétation chré- 
tienne de certaines interventions de Minerve, cf. livre II, ligne 371 
et voir Introduction, page ex, strophes 3 cl ^). 

3. Voir les notes des lignes 279 et i453 du livre [. 



25o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

plus horrible bruit en tombant : la terre en gémit ; tout 
ce qui Tenvironne en est ébranlé'. 

Cependant la sagesse étoii revenue avec la force au 
dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé sous 
lui, que le fils d'Ulysse comprit la faute qu'il avoit faite 180 
d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés qu'il étoit 
venu secourir : il rappela en lui-même, avec confusion, 
les sages conseils de Mentor^ ; il eut honte de sa victoire 
et comprit combien il avoit mérité d'être vaincu. Cepen- 
dant Phalante, transporté de fureur, accouroit au secours i85 
de son frère : il eût percé Télémaque d'un dard qu'il 
porloit, s'il n'eût craint de percer aussi Hippias, que Télé- 
maque tenoit sous lui dans la poussière. Le fils d'Ulysse 
eût pu sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa 
colère étoit apaisée, et il ne songeoit plus qu'à réparer sa 190 
faute en montrant de la modération. Il se lève en disant: 

« Hippias, il me suffit de vous avoir appris à ne 
mépriser jamais ma jeunesse; vivez: j admire votre force 
et votre courage. Les dieux m'ont protégé ^ ; cédez à leur 

Ms. — 178 : F. : avec la force dans (efface) au-dedans.... — i8o : FP. : 
qu'il comprit..., Pc: que le fils d'Ulysse comprit — 182 : F. : en lui- 
même les sages co (effacé), avec confusion — i84 : S.: et comprit bien 

qu'il avoit, Se. : et vit bien qu'il avoit. — 186 : F. : qu'il tenoit, Fc. : qu'il 
portoit.... — 198 : F. : vivez : j'est (ejjat'é) j'admire. — igi: F. : votre cou- 
rage. A'e songeons plus (effacé) vous (effacé) les Dieux — 



1. Souvenir de Virgile (Enéide, V, li^"]), qui, dans une description 
dont celle de Fénelon ne rappelle d'ailleurs pas le détail, compare la 
chute d'un lutteur à celle d'un arbre de l'Ida (sur cette montagne, 
voir livre VIII, lignes 57/1-578, et les notes). Virgile d'ailleurs, dans 
ce passage, imite lui-même Homère, comparant la chute d'un guerrier à 
celle d'un arbre sur le sommet d'une montagne (/itat/e, XIII, 178-179). 

2. Voir livre X, lignes 272-298. 

3. Ce n'est pas là seulement une parole de modestie, destinée à 
rendre à Hippias sa défaite moins cruelle. C'est, en même temps 
qu'un hommage à la vérité (voir plus haut lignes 1^9 et suiv.), l'ex- 
pression d'un sentiment tout chrétien, exactement opposé à la pré- 
somption qui a été condamnée chez Hercule (livre XII, lignes 5i-53). 



TREIZIÈME LIVRE 25l 

puissance : ne songeons plus qu'à combattre ensemble ..,5 
contre les Dauniens. » 

Pendant que Télémaque parloit ainsi, Hippias se rele- 
voit couvert de poussière et de sang, plein de honte et 
de rage. Phalante n'osoit ôter la vie à celui qvii venoitde 
la donner si généreusement à son frère ; il étoil en suspens 200 
et hors de lui-même. Tous les rois alliés accourent: ils 
mènent ' d'un côté Télémaque, de Tautre Phalante et 
Hippias, qui, ayant perdu sa fierté, n'osoit lever les 
yeux. Toute l'armée ne pouvoit assez s'étonner que Télé- 
maque, dans un Age si tendre, 011 les hommes n'ont 3o5 
point encore toute leur force, eût pu renverser Hippias, 
semblable en force et en grandeur à ces géants, enfants 
de la Terre, qui osèrent autrefois chasser de l'Olympe les 
immortels ". 

Mais le fils d'Ulysse étoit bien éloigné de jouir du plai- 310 
sir de cette victoire. Pendant qu'on ne pouvoit se lasser 
de l'admirer, il se retira dans sa tente, honteux de sa 
faute et ne pouvant plus se supporter lui-mcme. Il gé- 
missoit de sa promptitude^: il reconnoissoit combien il 
étoit injuste et déraisonnable dans ses emportements ; il 2i5 
trouvoit je ne sais quoi de vain, de foible et de bas dans 
cette hauteur démesurée et injuste. Il reconnoissoit que la 



Ms. — 30O : F. : il étoil Iroublé (effacé) en suspens — 2o3 : F. : ayant 

perdu toute (effacé) sa fierté — 3o6 : FP.: Hippias, qui étoit semblable..., 

Pc. : Hippias, semblable — 3o8 : Se. : qui tentèrent autrefois de chasser 

— 217: F.: démesurée. l\ reconnoissoit..., FcPS.: démesurée et injuste. 
Il reconnoissoit, Se: démesurée. Il reconnoissoit 

F (217) suit F. et Se. 



I. Mènent, emmènent (voir livre \I, ligne 760, et la note). 

3. Non pas chasser, mais tenter de chasser, comme le remarque le 
récit (TOvide (Métain., I, i5a et suiv.). — Voir d'ailleurs (Ms. 208) 
la correction introduite dans la seconde copie (6') : mais elle est de 
la main du marquis de Fénelon. 

3. Voir ci-dessous la note de la ligne 3o4- 



252 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

véritable grandeur n'est que dans la modération, la jus- 
tice, la modestie et l'humanité : il le voyoit ; mais il 
n'osoit espérer de se corriger' après tant de rechutes ; il a a» 
étoit aux prises avec lui-même, et on l'entendoit rugir 
comme un lion furieux. 

Il demeura deux jours renfermé^ seul dans sa tente, ne 
pouvant se résoudre à rentrer dans aucune société et se 
punissant soi-même^. « Hélas ! disoit-il, oserai-je revoir aa5 
Mentor? Suis-je le fils d'Ulysse, le plus sage et le plus 
patient * des hommes ? Suis-je venu porter la division et 
le désordre dans l'armée des alliés? Est-ce leur sang ou 
celui des Dauniens, leurs ennemis, que je dois répandre? 
J'ai été téméraire ; je n'ai pas même su lancer mon dard ^ ; aSo 
je me suis exposé dans un combat avec Hippias à forces 
inégales^; je n'en devois attendre que la mort, avec la 
honte d'être vaincu. Mais qu'importe? je ne serois plus, 
non, je ne serois plus ce téméraire Télémaque, ce jeune 
insensé, qui ne profite d'aucun conseil : ma honte fini- 335 

Ms. — 3i8 : F. : la justice et (effacé^ la modestie.... — 221 ; 5. : on l'en- 
tendit rugir. — 22/i : F. : se résoudre à rendre, P. : à rentrer, 5. : à entrer, 
et, en marge, au crayon, la notation suivante, qui rappelle la leçon de F et en pro- 
pose la correction : (se) rendre. — 229 : F. : que je dois vers (efface) répandre ? 

— 280 : FP. : téméraire. J'ai oublié de lancer mon dard, Pc. : (Le texte"). 

— a3i : F.: exposé à un combat, Fc. : exposé dans un combat. — 281 ; 
F.: à forces inégales. Comment n'ai (effacé) je ne devois..., P. : (Comme F., 

moins les mots effacés), Pc. : à forces inégales : je n'en devois — 234 : F. : 

serois plus ce jeune insensé, Fc. : (Comme le texte). 

V (224) suit la leçon marginale de S : se résoudre à se rendre. 



1. Sur espérer de (cf. plus bas lignes 236-237), voir livre I, 
ligne /(66. — Sur l'idée, voir ci-dessous, ligne 2^0, et la note. 

2. Voir livre II, ligne 626, et la note. 

3. Voir livre III, ligne 53 1 ot la note. 

/?(. Souvenir d'un mot d'Horace (Epilres, I, vu, 4o : patientis 
Ulixî), qui paraît traduire ainsi une épithète ÇizoXûz'koic,) appliquée 
traditionnellement au héros dans la poésie grecque (voir, par exemple, 
Homère, Odyssée, VII, i, et Sophocle, Ajax, gSS). 

5. Voir ci-dessus lignes 127-129. 

6. Voir ci-dessus lignes 102 et suiv., et notamment i36 et i45-i47- 



TREIZIÈME LIVRE 253 

roit avec ma vie. Hélas ! si je pouvois au moins espérer de 
ne plus faire ce que je suis désolé d'avoir fait I Trop heu- 
reux, trop heureux ! Mais peut-être qu'avant la fin du 
jour je ferai et voudrai faire encore les mêmes fautes, dont 
j'ai maintenant tant de honte et d'horreur'. O funeste j4<» 
victoire ! louanges que je ne puis souffrir, et qui sont de 
cruels reproches de ma folie ! » 

Pendant qu'il étoit seul inconsolable, ISestor et Phi- 
loctète le vinrent trouver. Nestor voulut lui remontrer le 
tort qu'il avoit ; mais ce sage vieillard, reconnoissant a4!> 
bientôt la désolation du jeune homme, changea ses graves 
remontrances en des paroles de tendresse, pour adoucir 
son désespoir-. 

Les princes alliés étoient arrêtés par cette querelle, et 
ils ne pouvoient marcher vers les ennemis qu'après avoir îSo 
réconcilié Télémaque avec Phalante et Hippias ^. On crai- 
gnoit à toute heure que les troupes des Tarcntins n'atta- 
quassent les cent jeunes Cretois qui avoicnt suivi ïélémaquc 
dans cette guerre*: tout étoit dans le trouble pour" la 

Ms. — 387 : S. : ne faire plus. — 289 : FP. : et voudrai faire les mêmes 
choses dont j'ai..., Pc. : {Le texte). — 343 : F. : Nestor le vint trouver (3 mots 
fffacés) et Philoctcte — ibi : F. : dans le trouble et (effacé) pour la faute. 



1. Encore des sentiments chrétiens : contrition et défiance de soi- 
même. 

2. Telle est la pratiq\ie de Fénclon lui-même en matière de direc- 
tion, quand il rencontre des âmes en qiii le scrujmle, la défiance de soi- 
même, le regret de la faute peuvent paralyser l'action. « Lors même 
qu'il (Dieu) nous montre nos fautes, il nous les représente avec dou- 
ceur; il nous condamne et nous console tout ensemble. Il humilie 
sans troubler » (Lettre à Mme de .Montberon du 23 juin 1702). 

3. Telle est, dans Vlliade, la situation des Grecs Iroublés par la 
querelle d'Achille et d'Agam(>mnon. 

4. Voir livre X, lignes iX4-«86. 

5. Pour la faute. L'usage, dans l'emploi de pour ou de par, expri- 
mant la cause, a beaucoup varié. Par la faute semble avoir défini- 
tivement prévalu sur pour la faute, qui devait déjà paraître ancien au 



254 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

faute du seul Télémaque, et Télémaque, qui voyoit tant 255 
de maux présents et de périls pour l'avenir, dont il étoit 
l'auteur, s'abandonnoit à une douleur amère. Tous les 
princes étoient dans un extrême embarras ; ils n'osoient 
faire marcher l'armée, de peur que, dans la marche, les 
Cretois de Télémaque et les Tarentins de Phalante ne aCio 
combattissent les uns contre les autres. On avoit bien de 
la peine à les retenir au dedans du camp, où ils étoient 
gardés de près. Nestor et Philoctète alloient et venoient 
sans cesse de la tente de Télémaque à celle de l'implacable 
Phalante, qui ne respiroit que la vengeance. La douce ^65 
éloquence de Nestor et l'autorité du grand Philoctète ne 
pouvoient modérer ce cœur farouche, qui étoit encore sans 
cesse irrité par les discours pleins de rage de son frère 
Hippias. Télémaque étoit bien plus doux ; mais il étoit 
abattu par une douleur que rien ne pouvoit consoler. 37» 

Pendant que les princes étoient dans cette agitation, 
toutes les troupes étoient consternées ; tout le camp pa- 
roissoit comme une maison désolée qui vient de perdre 
un père de famille, l'appui de tous ses proches et la douce 
espérance de ses petits enfants. Dans ce désordre et cette 273 
consternation de l'armée, on entend tout à coup un bruit 
effroyable de chariots, d'armes, de hennissements de 
chevaux, de cris d'hommes, les uns vainqueurs et animés 
au carnage, les autres ou fuyants, ou mourants, ou bles- 

Ms. — 250: '{Fc: périls prochains..., Fc. : périls pour l'avenir.... — 
257: S.: tous les princes allies (efface) étoient — — 278: F.: de cris 
d'hommes 6/ {effacé) mourants ou blessés, Fc. : (Comme le texte). 

V (276) : petits-enfants. 



temps de Fénelon. De même parce que a, au cours du xvii« siècle, sup- 
planté pource que. On dit plus ordinairement, au contraire, pour quel 
molîf, pour quelle cause, c'est pour cela, c'est pourquoi. Quant à par- 
tant et pourtant, d'abord équivalents, ils ont vu, après le xvi"" siècle, 
leur sens se différencier. 



TREIZIÈME LIVRE 355 

ses. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage qui ^'^o 
couvre le ciel et qui enveloppe tout le camp. Bientôt à la 
poussière se joint une fumée épaisse qui troubloit Tair 
et qui otoit la respiration. On entendoit un bruit sourd, 
semblable à celui des tourbillons de flamme que le mont 
Etna vomit du fond de ses entrailles embrasées, lorsque aSS 
Vulcain, avec ses Cyclopes, y forge des foudres pour le 
père des dieux'. L'épouvante saisit les cœurs. 

Adraste, vigilant et infatigable, avoit surpris les alliés; 
il leur avoit caché sa marche, et il étoit instruit de la 
leur. Pendant deux nuits, il avoit fait une incroyable dili- 2^0 
gence pour faire le tour d'une montagne presque inacces- 
sible, dont les alliés avoient saisi tous les passages. 
Tenant les défdés, ils se croyoient en pleine sûreté et 
prétendoient même pouvoir, par ces passages qu'ils occu- 
poient, tomber sur l'ennemi derrière la montagne, quand 29» 
quelques troupes qu'ils attendoient leur seroient venues. 
Adraste, qui répandoit l'argent à pleines mains pour 
savoir le secret de ses ennemis, avoit appris leur résolu- 
lion- ; car Nestor et Philoctète, ces deux capitaines d'ail- 



Ms. — 281 : F. : enveloppe le camp. L "épouvante saisit (2^7). FcP. : 

enveloppe tout le camp. Bientôt à la poussière se joint une fumée épaisse 
qui troubloit l'air et qui ôtoit la respiration. L'épouvante saisit..., Pc.' 
{Le le.rte, sauf [iSft : à celui dp» Jî (effao'-') tourbillons]). — 287': F.: les 
cœurs. Phalante fui /' (effact-^ Adraste, vitjilant. — 289 : .S. : instruit de la 

leur. Il avoit fait une incroyable — ag3 : F.: Tenant ces défilés, PS.: 

Tenant les défilés. — ag^ : F.: croyoient même pouvoir..., Fc. : préten- 
doient même pouvoir — 396 : F.: qu'ils occupoient, pouvoir (efface) 

tomber.... — 399 : F. : car le sage {effacf) Nestor et 

r(3.)3) suit F. 



1. Voir la note de la ligne 345 du livre II. 

2. Le développement qui suit, jusqu'à la ligne 4o3, explitpie 
comment Adraste a pu se trouver si bien informé. Le récit des o|)é- 
ralions militaires reprendra ligne 'io4, non sans que le raccord amène 
quelques répétilions. 



256 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

leurs si sages et si expérimentés, n'étoient pas assez 3oo 
secrets' dans leurs entreprises. Nestor, dans ce déclin 
de rage, se plaisoit trop à raconter ce qui pouvoit lui 
attirer quelque louange ; Philoctète naturellement- par- 
loit moins ; mais il étoit prompt^, et, si peu qu'on excitât 
sa vivacité, on lui faisoit dire ce qu'il avoit résolu de 3on 
taire. Les gens artificieux avoient trouvé la clef de son 
cœur, pour en tirer les plus importants secrets. On n'avoit 
qu'à l'irriter : alors, fougueux et hors de lui-même, il 
éclatoit par des menaces ; il se vantoit d'avoir des moyens 
sûrs de parvenir à ce qu'il vouloit. Si peu qu'on parût 3io 
douter de ces moyens, il se hâtoit de les expliquer incon- 



Ms. — 3o3 : F.: Philoctète parloit moins, Fc. : naturellement parloit.... 
3o5 : P. : résolu de faire. Pc. : résolu de taire. — 3io : F. : ce qu'il vou- 
loit. Les (effacé) Si peu — 



1. Secret, en parlant des personnes, est d'un emploi fréquent au 
xvii^ siècle. « Il se dit, lit-on dans le Dictionnaire de l'Académie 
(169/i), des personnes qui savent se taire et tenir une chose secrète. » 
— La Bruyère, parmi les « dons du ciel qu'il faut pour bien régner », 
compte la nécessité d' « être secret, profond et impénétrable dans ses 
motifs et dans ses projets » (Du Souverain ou de la République). 

2. Naturellement, par nature, quand il était dans son naturel. 

3. Prompt (à s'emporter), irascible. C'est le sens oià Molière, par 
exemple, prend le mot dans Tartuffe (I, v), en parlant de ces hypo- 
crites 

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, 
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices.... 
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère. 
Qu'il prennent contre nous des armes qu'on révère. 

Et Fénelon lui-même, parlant de certains accès de colère auxquels le 
duc de Bourgogne était sujet dans son enfance : « Dès que sa promp- 
titude, dit-il, était passée... » {Lettre au P. Martineau, i^ novembre 
17 12). — Nul doute d'ailleurs qu'en insistant ici sur les conséquences 
funestes que peut entraîner chez un prince le penchant à la colère, 
Fénelon ne veuille particulièrement mettre son élève en garde contre 
un défaut que tous les témoignages ont relevé chez lui (voir, ci-des- 
sus, la note de la ligne /45). 



TREIZIÈME LIVRE 267 

sidérément, et le secret le plus intime échappoit du fond 
de son cœur. Semblable à un vase précieux, mais fêlé, 
d'où s'écoulent toutes les liqueurs les plus délicieuses, le 
cœur de ce grand capitaine ne pouvoit rien garder'. Les 3i5 
traîtres, corrompus par l'argent d'Adraste, ne manquoient 
pas de se jouer de la foiblesse de ces deux rois. Ils flat- 
toient sans cesse Nestor par de vaines louanges ; ils lui 
rappeloient ses victoires passées, admiroient sa pré- 
voyance, ne se lassoient jamais d'applaudir. D'un autre 330 
côté, ils tcndoient des pièges continuels à l'humeur impa- 
tiente de Philoctcte ; ils ne lui parloient que de difficultés, 
de contre-temps, de dangers, d'inconvénients, de fautes 
irrémédiables. Aussitôt que ce naturel prompt éloit 
enflammé, la sagesse l'abandonnoit et il n'étoit plus le $35 
même homme. 

Télémaque, malgré les défauts que nous avons vus, 
étoit bien plus prudent pour ^ garder un secret: il y étoit 
accoutumé par ses malheurs et par la nécessité oiî il 
avoit été dès son enfance de se cacher aux amants de 330 
Pénélope'. Il savoit taire un secret sans dire aucun men- 

Ms. — 3i3 : F.: le plus intime sorloit de son cœur, Fc: {Comme le 
texte). — 3i4 : FP. : toutes les plus délicieuses liqueurs..., Pc. : {Le texte). 

— 3i8 : F.: ils le fa (efface) lui rappeloicnl — •'•Q : P" '■ admirèrent.... 

ne se lassèrent..., P. : admiroient... no se lassoient.... — Saa : F. : de diffî- 
rullcs, de dangers, d'inconvénients. Aussitôt.... Fc.: {Comme le texte). — 
3a5 : F. : sa sagesse l'abandonnoit, PS. : la sagesse l'abandonnoit. — 33o : 
F. : de cacher ses desseins aux amants de Pénélope. Il savoit..., P.: de 
cacher aux amants de Pénélope (iic). 11 savoit... PcS.: (Le texte) 

F(3aiS et33o)suit F. 



I . Fénclon paraît emprunter l'idée de cette comparaison à Tcrcnce, 
<|u'il admirait beaucoup, on le sait, et qui fait dire, dans le môme 
sens, au personnage d'iuie de ses comédies (Eun., 1, 11, aS) : « Je suis 
plein de fêlures : je fuis de partout. » 

Plenus rimarum sum; hac alque Mac pcrjluo. 

•2. Voir la note de la ligne f^ du livre III. • 

3. Voir livre I, ligne 25o. 

IKl.ÉMAQUE. II. in 



258 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

songe. Il n'avoit point même un certain air réservé et 
mystérieux qu'ont d'ordinaire les gens secrets ^ ; il ne 
paroissoit point chargé du poids du secret qu'il devoit 
garder; on le trouvoit toujours libre, naturel, ouvert, 33d 
comme un homme qui a son cœur sur ses lèvres. Mais, 
en disant tout ce qu'on pouvoit dire sans conséquence, il 
savoit s'arrêter précisément et sans affectation aux choses 
qui pouvoient donner quelque soupçon et entamer son 
secret : par là son cœur étoit impénétrable et inacces- 34» 
sible^. Ses meilleurs amis mêmes ne savoient que ce qu'il 
croyoit utile de leur découvrir pour en tirer ^ de sages 
conseils, et il n'y avoit que le seul Mentor pour lequel il 
n'avoit aucune réserve. Il se confioit à d'autres amis, 
mais à divers degrés, et à proportion de ce qu'il ^ avoit 3't5 
éprouvé leur amitié et leur sagesse. 

Télémaque avoit souvent remarqué que les résolutions 
du conseil se répandoient un peu trop dans le camp ; il 
en avoit averti Nestor et Philoctète. Mais ces deux hom- 
mes si expérimentés ne firent pas assez d'attention à un 35o 

Ms. — 332 : P.: air réservé et industrieux, Pc: et mystérieux.... — 

335 : F. : garder ; il par (effacé) on le trouvoit — 34o : F. : inaccessible ; 

il et (effacé) ses meilleurs — 342 : FP. : pour avoir de sages conseils..., 

Pc. : pour en tirer de 



1. Secret. Voir ci-dessus, la note de la ligne 3oi. Le mot est d'ail- 
leurs employé huit fois entre les lignes 298 et Si^o. 

2. L'impénétrable discrétion était un des mérites de Louis XIV 
sur lesquels tout le monde était d'accord (voir Saint-Simon, édit. 
De Boislisle, Mémoires, tome XXVIII, pages 1/I1-142 et les notes). 

3. Cf. livre XII, ligne 287 et la note. 

4. A proportion de ce que. Forme lourde, mais non sans exemple : 
« On plaît, écrit La Rochefoucauld (^Réflexions diverses, III), à pro- 
portion de ce qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentiments 
qui conviennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à propor. 
tion de ce qu'on s'en éloigne. » Il semble toutefois qu'on écrivît plutôt, 
au temps de Fénelon, à proportion que... « On ne jugera à l'avenir 
du goiït de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette pièce » 
(La. Bruyère, Des ouvrages de l'esprit, 21). 



TREIZIÈME LIVRE 269 

avis si salutaire : la vieillesse n'a plus rien de souple, la 
longue habitude la tient comme enchaînée ; elle n'a 
presque plus de ressource contre ses défauts. Semblables 
aux arbres dont le tronc rude et noueux s'est durci par 
le nombre des années et ne peut plus se redresser, les 355 
hommes, à un certain âge, ne peuvent presque plus se 
plier eux-mêmes contre certaines habitudes qui ont vieilli 
avec eux et qui sont entrées jusque dans la moelle de 
leurs os. Souvent ils les connoissent, mais trop lard ; ils 
en gémissent en vain, et la tendre jeunesse est le seul 36o 
âge où l'homme peut encore tout sur lui-même pour se 
corriger. 

Il y avoil dans l'armée un Dolope, nommé Euryma- 
que\ flatteur, insinuant, sachant s'accommoder à tous 
les goûts et à toutes les inclinations des princes, inventif 365 
et industrieux pour^ trouver de nouveaux moyens de leur 
plaire. A l'entendre, rien n'étoit jamais diflicile. Lui 
demandoit-on son avis? Il dcvinoit celui qui seroit le plus 

Ms. — 35î ; FP.: elle n'a plus de ressource, Pc. : n'a presque plus.... 
— 354 : F.: tronc dur et noueux, Fc: tronc rude et..., — SSg : F.: ils 
les connoissent et en gémissent, iii.Tis trop tard ; ils ne peuvent plus (3 mois 
effacés) gémissent en vain, P.: (Comme F., sauf les mots effacés), Pc: (Le 
texle). — 364 : FP. : flatteur insinuant, PcS. : flatteur, insinuant. — 36/J ; 
FF.: s'accommodant..., Pc: sachant s'accommoder. .. 

F (364): flatteur insinuant (san« virgule, comme FP.). 



1. Personnage imaginaire : mais ce nom propre (que Fcnelon et 
ses secrétaires écrivent à tort Eurimaqur) a été usité dans l'ancienne 
Grèce. C'est, par exemple, dans Homère mémo (Odyssée, I, 899, etc.), 
celui d'un des prétondants de Pénélope. — Les Dolopes étaient 
une peuplade de la Grèce septonlrionale, au Sud-Est de la Thessalie. 
— Pourquoi Fénelon fait-il d'Eurymaquo un Dolope ? Peut-être à 
cause du rapprociiemont involontaire et fortuit qui se fait dans l'esprit 
entre ce nom propre de peuple et le radical de oôlo; (latin dolus), 
qui veut dire ruse. Au livre X de Vlliade, Homère raconte l'aventure 
d'un espion qui s'appelle Dolon. 

2. Cf., ci-dessus, ligne 828 et la note, et, plus bas, ligne 870 
(habile pour assaisonner). 



26o LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

agréable. Il étoit plaisant, railleur contre les foibles, com- 
plaisant pour ceux qu'il craignoit, habile pour assaisonner Z-n 
une louange délicate, qui fût bien reçue des hommes les 
plus modestes. Il étoit grave avec les graves, enjoué avec 
ceux qui étoient d'une humeur enjouée ; il ne lui coùtoit 
rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes 
sincères et vertueux, qui sont toujours les mêmes' et z-jb 
qui s'assujettissent aux règles de la vertu, ne sauroient 
jamais être aussi agréables aux princes que leurs passions 
dominent. 

Eurymaque savoit la guerre ; il étoit capable d'affaires ; 
c'étoit un aventurier qui s' étoit donné à Nestor et qui 3So 
avoit gagné sa confiance. Il tiroit du fond de son cœur", 
un peu vain et sensible aux louanges, tout ce qu'il en 
vouloit savoir. Quoique Philoctète ne se confiât point à 
lui, la colère et l'impatience faisoient en lui ^ ce que la 
confiance faisoit dans Nestor. Eurymaque n'avoit qu'à le 385 
contredire : en l'irritant, il découvroit tout*. Cet homme 
avoit reçu de grandes sommes d'Adraste pour lui mander 
tous les desseins des alliés. Le roi des Dauniens avoit 

Ms. — 369 : F.: les foibles, adroit (efface) complaisant — 871 : F.: 

reçue des homme les m (effacé) plus modestes. — 3^4 : F. : les hommes sin- 
cères qui (effacé) et vertueux.... — 388: F.: des alliés. A pein (effacé) Ce 
roi..., PS.: (Le texte). * 

V (388) : Ce roi des Dauniens. 



1 . Cette opposition de la souplesse du vice et de la rigide unifor- 
mité de la vertu paraît un lieu commun de la prédication (voir, par 
exemple, Bossuet, Sermon sur l'Honneur du monde, II ; sur l'Ambi- 
tion, I). 

2. De son cœur, du cœur de Nestor. 

3. A lui = à Eurymaque ; en lui = en Philoctète. 

f\. On peut douter si cet il représente Eurymaque ou Philoctète : dans 
ce dernier cas la phrase serait construite avec une liberté qui est usuelle 
au XVI i^ siècle. « Il y a des vices, écrit Pascal (Pensées, édit. Bruns- 

chvig, II, 102), qui , en ôtant le tronc, s'emportent comme des 

branches. » Cf. livre II, ligne 72, et la note, et livre XIII, ligne 117. 



TREIZIÈME LIVRE 261 

dans Tarmée un certain nombre de transfuges, qui dévoient 
Tun après Tautre s'échapper du camp des alliés et retour- ^90 
ner au sien. A mesure qu'il y avoit quelque affaire impor- 
tante à faire savoir à Adraste', Eurymaquc faisoit partir 
un de ces transfuges. La tromperie ne pouvoit pas être 
facilement découverte, parce que ces transfuges ne por- 
toient point de lettres. Si on les surprenoit, on ne trou- h^ 
voit rien qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant 
Adraste prévenoit toutes les entreprises des alliés. A peine 
une résolution étoit-cUe prise dans le conseil, que les 
Dauniens faisoient précisément ce qui étoit nécessaire 
pour en empêcher le succès. Télémaque ne se lassoit '■■•^o 
point d'en chercher la cause et d'exciter la défiance de 
Nestor et de Philoctètc ; mais son soin étoit inutile : ils 
étoient aveuglés. 

On avoit résolu-, dans le conseil, d'attendre les troupes 
nombreuses qui dévoient venir ^, et on avoit fait avancer 'o5 
secrètement pendant la nuit cent vaisseaux pour conduire 
plus promptement ces troupes depuis une côte de mer 
très rude, où elles dévoient arriver, jusqu'au lieu où l'ar 
mée campoit. Cependant on se croyoit en sûreté, parce 
qu'on tenoil avec des troupes le? détroits^ de la monta- l'o 
gne Aoisine, qui est une côte presque inaccessible de 

Ms. — 3go : F. : l'un après l'autre disp (effacé) s'échapper.... — 898 : F. : 
ne pouvoit être découverte, Fc. : (Comme le texte). — 4o2 : F. : mais ses soins 

étoient inutiles..., Fc: son soin étoit inutile — 4o5 : F.: qui dévoient 

venir. Cependant on se crovoit (^09), Fc: (Comme le texte). 



1 . « Louis XIV faisoit de même beaucoup de dépenses en espions, dont 
il était très bien servi. Il en avoit dans toutes les cours et dans toutes 
les armées et savoit parce moyen tous les desseins des alliés. » (R. 171g.) 

2. Voir la note de la ligne 299. 

3. Voir lignes agS-agô. 

[\. Détroits, défiles. L'emploi du mol en ce sens est devenu rare. 
Défilé, au contraire, ne paraît pas antérieur au xvii'' siècle : Nicot ne 
le fait pas figurer dans son Thrésor de le langue française (i6o6). 



202 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

l'Apennin'. L'armée étoit campée sur les bords du fleuve 
Galèse, assez près de la mer. Cette campagne délicieuse 
est abondante en pâturages^ et en tous les fruits qui peu- 
vent nourrir une armée ^. Adraste étoit derrière la monta- ^lô 
gne, et on comptoit qu'il ne pouvoit passer : mais, comme 
il sut que les alliés étoient encore foibles, qu'ils atten- 
doient un grand secours, que les vaisseaux attendoient 
l'arrivée des troupes qui dévoient venir, et que l'armée 
étoit divisée par la querelle de Télémaque avec Phalante, i^o 

Ms. — 417: S. : encore îctihles, c^uïWeuTyenoii (ce dernier mot en surcharge 
sur une première correction illisible') un grand secours. — 4i8 : F.: un grand 
secours, que l'armée étoit divisée (/120), FcP. : un grand secours, que les 
vaisseaux attendoient ce secours et que l'armée..., PcS.: (Le texte, sauj 
[4i8 : Pc; que les vaisseaux de (effacé) attendoient...]). Se: que les vais- 
seaux attendoient les troupes qui dévoient arriver.... 

I. Il s'agit évidemment de la branche orientale de l'Apennin 
méridional, qui court dans le pays à l'est du golfe de Tarente. — 
Il semble bien d'ailleurs que le mot côte, employé quatre lignes plus 
haut dans un tout autre sens, a ici le sensdepenie. Mais qu'est-ce que 
cette « côte inaccessible », dans ce pays de plaines ou de petite 
élévation ? Si Fénelon a une idée nette de ce qu'il veut dire, pourquoi 
ne nomme-t-il pas ? La mention du Galese (ligne 4i3), petite rivière 
qui se jette dans le golfe de Tarente et qui est voisine de cette ville, 
n'éclaircit pas beaucoup les choses. Fénelon le cite sans doute parce 
qu'il en trouve le nom dans un épisode célèbre des Géorgigues de 
Virgile (IV, 126) et aussi dans le récit que fait Tite-Live (XXV, xi, 
8) des opérations d'Hannibal contre la citadelle de Tarente. Dans 
l'ensemble, on comprend la manœuATC d'Adraste : ses adversaires 
l'attendent sur leurs derrières par une montagne qu'ils ont fait 
garder; par une opération fréquente dans les batailles que raconte 
Tite-Live, et qui assura, par exemple à en croire cet historien, le gain 
de la bataille du Mélaure (XXVÏI, xlviii), il trompe leur attente, et 
tourne la montagne pour se présenter à eux par la mer (lignes l\2i- 
43o et ci dessus 290-292). Mais toute la description topographique est 
vraiment bien molle, bien peu précise et bien conventionnelle. 

2. Les moutons de la vallée du Galese étaient renommés (Horace, 
Odes, II, VI, 10). 

3. Fruits, au sens général de productions. Virgile parle des guérets 
jaunissants qu'arrosent les eaux foncées du Galèse (^Géorgiqiies, IV, 1 26). 

Qua niger humectât Jlaventia culla Galœsus. 



TREIZIÈME LIVRE 263 

il se hâta de faire un grand tour. Il vint en diligence 
jour et nuit sur le bord de la mer et passa par des 
chemins qu'on avoit toujours crus absolument imprati- 
cables'. Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent 
les plus grands obstacles - ; ainsi il n'y a presque rien d'im- ^^ ' 
possible à ceux qui savent oser et souffrir ; ainsi ceux qui 
s'endorment, comptant que les choses difficiles sont im- 
possibles, méritent d'être surpris et accablés. 

Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui 
appartenoient aux aUiés. Comme ces vaisseaux étoient '>^° 
mal gardés et qu'on ne se défioit de rien, il s'en saisit 
sans résistance et s'en servit pour transporter ses trou- 
pes avec une incroyable diligence à l'embouchure du 
Galèse ; puis il remonta en diligence le long du fleuve'. 

Ms. — ^33 : F. : sur le bord de la mer. De là s'avançant le long de la côte (g 
mots effacés). Là il surprit un assez grand nombre de vaisseaux qui apparte- 
noient aux alliés. Comme ces vaisseaux ctoient mal gardés et qu'on ne se 
défioit de rien, il s'en saisit sans résistance et il s'en servit pour transporter 
ses troupes avec une incroyable diligence à l'embouchure du Galèse. Puis, 
remontant sur les bords du fleuve, il tomba sur les alliés quand ils s'en 
défioient le moins. Il les trouve dans un camp (ii-'io), Fc. : sur le bord de 
la mer. Là il surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenoient 
aux alliés. Comme ces vaisseaux étoient mal gardés et qu'on ne se défioit 
de rien, il s'en saisit sans résistance et s'en servit pour transporter ses trou- 
pes avec une incroyable diligence à l'embouchure du Galèse. Puis, remon- 
tant sur les bords du fleuve, 1/ parai (2 mots effacés) ceux qui étoient dans 
les postes avancés (635)..., P. : (Comme Fc, moins les deux mots effacés), 
Pc. : (£,d texte, sauf [4a5 : il n'y a rien {effacé) presque rien d'impossible)), 
.*». : (Comme Pc. moins le mot efface). Se.: (Comme le texte, sauf (434: il 
remonta très promptement le long...]). 

I (434) suit Se., qui parait être de la main de Fénelon. 



I. Fénelon répète ici, pour reprendre son récit (voir la note de 
la ligne 399), ce cpi'il nous avait déjà dit (lignes 288-292). 

a. C'est le mot de Virgile parlant des premiers efforts de l'indus- 
trie humaine, qui « triompha de tout, dit-il, en s'obstinant » (Géor- 
giques, I, 1^5) ; 

labor omnia vieil 
Improbus. 

3. Le mot diligence est répété aux lignes ^33-434. Cette négligence 
a été corrigée dans la seconde copie (voir Ms. Se. liS^). 



26/i LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

Ceux qui étoient dans les postes avancés autour du camp, '43 
vers la rivière, crurent que ces vaisseaux leur amenoient' 
les troupes qu'on attendoit ; on poussa d'abord de grands 
cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent avant 
qu'on pût les reconnoître : ils tombent sur les alliés, qui 
ne se défient de rien ; ils les trouvent dans un camp tout Wo 
ouvert, sans ordre, sans chefs, sans armes. 

Le côté du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des 
Tarentins, où commandoit Phalante. Les Dauniens y 
entrèrent avec tant de vigueur, que cette jeunesse lacé- 
démonienne', étant surprise, ne put résister. Pendant '\'^'^ 
qu'ils^ cherchent leurs armes et qu'ils s'embarrassent les 
uns les autres dans cette confusion, Adraste fait mettre 
le feu au camp ^. Aussitôt la flamme s'élève des pavillons 
et monte jusqu'aux nues : le bruit du feu est semblable à 
celui d'un torrent qui inonde toute une campagne et qui A5o 
entraîne par sa rapidité les grands chênes avec leurs pro- 
fondes racines, les moissons, les granges_, les étables et 
les troupeaux °. Le vent pousse impétueusement la flamme 

Ms. — 436 : FP. : leur emmenoient, S. : leur amenoient. — 44 r : F. : sans 
armes : il faut (2 mois effacés) il fait mettre le feu aux tentes (7 mots effacés). Le 
côté du camp — 453 : F. : les troupeaux. Ce bruit (effacé^. Le vent pousse 

V (436) suit S. 



1. Fénelon, dans le manuscrit autographe, écrit emmenoient, et la 
première copie (P.) reproduit cette orthographe. Mais la seconde 
donne amenoient, que Fénelon n'a pas cru devoir corriger, et que 
nous croyons devoir préférer dans notre texte, considérant ici la leçon 
de F. et P. comme une simple erreur d'orthographe ou une simple 
confusion : voir, sur ce point, la note des lignes 586 du livre ill 
et 361 du livre XVI. 

2. Voir livre VIII, ligne 547; 'i^re IX, ligne 292 et suiv. ; enfin 
livre XIII, ligne 74 et suiv. 

3. Ils, les Tarentins. 

4. Il y a ainsi une tentative d'incendie, non du camp, mais des 
vaisseaux dans VIliade (fin du chant XV et début du chant XVI) el 
dans Y Enéide (chant IX). 

5. Virgile comparait déjà (Enéide, II, 3o4-3o7) le bruit de l'in- 



TREIZIÈME LIVRE 265 

de pavillon en pavillon, et bientôt tout le camp est comme 
une vieille foret qu'une étincelle de feu a embrasée'. 455 

Phalante, qui voit le péril de plus près qu'un autre, 
ne peut y remédier. Il comprend que toutes les troupes 
vont périr dans cet incendie, si on ne se hâte d'abandon- 
ner le camp ; mais il comprend aussi combien le désor- 
dre de cette retraite est à craindre devant un ennemi l''o 
victorieux : il commence à faire sortir sa jeunesse lacé- 
démoniennc encore à demi désarmée. Mais Adraste ne les 
laisse point respirer : d'un côté, une troupe d'archers 
adroits perce de flèches innombrables les soldats de 
Phalante; de l'autre, des frondeurs jettent une grêle de W5 



Ms. — 455 : F. : de feu cache (efface) a — 463 : F. : d'arcliers adroits 

lire une fou (effacé) perce de.... 



cendie à celui d'un torrent « qui coule entraîne du haut des mon- 
tagnes, ravage les champs, ravage les riants gucrots et le travail des 
bœufs et arrache les forêts, qu'il emporte avec lui. » 

veluli cum 

rapidus monlano Jluminc torrcns 

Sternit agros, stcrnil sala Lrta boumquc labores, 

Prxcipitcsquc trahit silvas, 

Virgile lui-même se souvenait d'Homère, qui appliquait d'ailleurs 
la comparaison à un tout autre objet (Iliade, XI, 492-495)- 
« Comme un fleuve débordé descend en torrent des montagnes dans 
la plaine, grossi des pluies de Jupiter; sapins, chênes antiques, il 
entraîne tout avec lui, jette tout à la mer avec ses eaux bourbeuses 
ainsi répandait le trouble à travers la plaine l'illustre Âjax, taillant 
en pièces hommes et chevaux. » 

'Qi 8'Ô;:o't£ JtXrJOtov notatio; TTcôtovoî y.ârE'.atv 
yetaxppo'j; xat' ôpsiaiv, ôj:a^o[jLîvo; Ato; ô;j.6pi.), 
-oXXà; oà opù'ç iZakicii, tzoW'x^ 5c te Ttîûx.a; 
ÈaçEpsta;, -oXXov rJÏ T'à^jayâtôv £u âXa JJâXXci, 
iô; £0£;:£ •/."ko^éiov zeo;ov 'ot£ oaîo'.jAO; Al'a;, 
Ôaf^iov îrnou; T£ y.a't àvî'paj. 

I. Homère, Iliade, XI, i55 : 

0T£ 7:Cip alorjXov £v açûXto ia-iar, JXr, . 

« Quand le feu dévorant tomljc dans une foret touffue. » 



266 LES AVEINTURES DE TELEMAQUE 

grosses pierres. Adraste lui-même, l'épée à la main, mar- 
chant à la tète d'une troupe choisie des plus intrépides 
Dauniens, poursuit, à la lueur du feu, les troupes qui 
s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout ce qui a 
échappé au feu ; il nage dans le sang et il ne peut s'assou- 470 
vir de carnage : les lions et les tigres n'égalent point sa 
furie quand ils égorgent les bergers avec leurs troupeaux. 
Les troupes de Phalante succombent, et le courage les 
abandonne : la pâle Mort, conduite par une Furie* infer- 
nale, dont la tète est hérissée de serpents, glace le sang de 475 
leurs veines ; leurs membres engourdis se roidissent, et 
leurs genoux - chancelants leur ôtent même l'espérance de 
la fuite. 

Phalante, à qui la honte et le désespoir donnent encore 
un reste de force et de vigueur, élève les mains et les 480 
yeux vers le ciel : il voit tomber à ses pieds son frère 
Hippias, sous les coups de la main foudroyante d' Adraste. 
Hippias, étendu par terre, se roule dans la poussière ; un 
sang noir et bouillonnant sort, comme un ruisseau, de la 
profonde blessure qui lui traverse le côté; ses yeux se 485 
ferment à la lumière : son âme furieuse s'enfuit ^ avec 



Ms. — 466 : F. : l'épée à la main, à la tête..., Fc. : (Comme le texte). — 
468 : F. : Dauniens, déchire par le fer tout ce qui a échappé au feu (470), 
Fc. : (Comme le texte). — 470 : F. : dans le sang, et il n'est (effacé) ne peut.... 
— 479 : F. : le désespoir enc (effacé) donnent encore... — ItSo : F.: et de 
vigueur, tend les mains..., Fc.: élève les mains.... — 482 : F.: d'Adraste. 
Lui-même il se (4 mots effacés) Hippias, étendu, se roule..., Pc. : étendu par 
terre.... — 484 : F. : sang bouillonnant, Fc. : sang noir et bouillonnant. — 
485 : F. : traverse la p (effacé) l'estomac ; ses yeux, Fc. : traverse le côté ; 
ses yeux 



1. Voir livre V, ligne 2o3, et la note. Une chevelure formée de 
serpents est l'attribut traditionnel des Furies (Virgile, Enéide, VI, 
281, VII, 829; Ovide, Métam., IV, /i74-475 et /jga). 

2. Voir livre IV, ligne 178, et la note. 

3. Furieuse, s'enjuil : ce sont les mots de Virgile (fugit indignalà) 
racontant la mort de Turnus (dernier vers de l'Enéide), 



TREIZIÈME LIVRE 267 

tout son sang. Phalante lui-même, tout couvert du sang 
de son frère, et ne pouvant le secourir, se voit enveloppé 
par une foule d'ennemis qui s'efforcent de le renverser: 
son bouclier est percé de mille traits ; il est blessé en plu- 490 
sieurs endroits de son corps ; il ne peut plus rallier ses 
troupes fugitives ; les dieux le voient, et ils n'en ont 
aucune pitié. 

Jupiter', au milieu de toutes les divinités célestes, 
regardoit du haut de VOlympc ce carnage des alliés. En itç^T, 
même temps il consultoit les immuables destinées et 
voyoit tous les chefs dont la trame devoil ce jour-là être 
tranchée par le ciseau de la Parque ^ Chacun des dieux 
étoit attentif pour découvrir sur le visage de Jupiter quelle 
seroit sa volonté. Mais le père des dieux et des hommes 5oo 
leur dit d'une voix douce et majestueuse : 

« Vous voyez en quelle extrémité sont réduits les 
alliés; vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis; 
mais ce spectacle est bien trompeur : la gloire et la 
prospérité des méchants est courte'; Adraste, impie et 5o5 



Ms. — 489 : F. : d'ennemis qui le t (efface) s'efforcent. — Entre 4g3 et 
494: F.: (une main moderne a introduit ta mention : L. XVII), S. : Dix-sep- 
tième livre. — 498 : F. : Chacun des dieux considéroil (efface) étoit.... — 
499 : F. : le visage du (effacé) de Jupiter.... — 5oo : Se. : sa volonté. Le 
père des dieux 



I. Ici commence le livre XVII dans les éditions en vingt-quatre 
livres. Voir ci-dessus Ms. Entre 493 et ^g^- — Cette assemblée des 
dieux — où les dieux ne diront rien — est un assez pâle souvenir des 
scènes analogues de Vlliade (débuts des chants IV, Vllt, XX) et de 
VEnéide (début du livre X). Cf. encore livre VI, ligne 807 et suiv. 

■2. Voir la note de la ligne 83 du livre IIl. 

3. « Laits impiorum brcvis. la gloire des méchants est courte. « 
C'est le mot môme de l'Ecriture (Job, XX, 5). — Cf. Psaumes, 
XXXVI, 35-36, et l'élégante traduction de Racine dans Esther, 
III, IX : 

J'ai vu l'impie adore sur la terre.,.. 
Je n'ai fait que passer, il n'ctoit déjà plus. 



268 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

odieux par sa mauvaise foi, ne remportera point une entière 
victoire. Ce malheur n'arrive aux alliés que pour leur ap- 
prendre à se corriger' et à rriieux garder le secret de leurs 
entreprises. Ici la sage Minerve prépare une nouvelle gloire 
à son jeune Télémaque, dont elle fait ses délices. » ■> 

Alors Jupiter cessa de parler. Tous les dieux en silence 
continuoient à regarder le combat-. 

Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une 
partie du camp étoit déjà brûlée, que la flamme, poussée 
par le vent, s'avançoit toujours, que leurs troupes étoient 5i5 
en désordre et que Phalante ne pouvoit plus soutenir 
l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles frappent 
leurs oreilles, et déjà ils courent aux armes, assemblent 
les capitaines et ordonnent qu'on se hâte de sortir du 
camp pour éviter cet incendie. 5ao 

Télémaque, qui étoit abattu et inconsolable \ oublie sa 
douleur : il prend ses armes, dons précieux de la sage 
Minerve, qui, paroissant sous la figure de Mentor, fit 



Ms. — 5i2 ; F.: à regarder les efforts (efface) le combat. — 5i3 : F.: 
Nestor et Philoctète furent (ce dernier mol en surcharge) avertis. — 5i5 ; 
Fc. : que les troupes..., Fc. : que leurs troupes. — 5i8 : FP. : leurs oreilles, 
qu'ils courent..., PcS. : et déjà ils courent. Se. : (Comme FP.). — 522 : F. : 

ses armes, dons de la déesse (tt mots effacés) dons précieux — SaS : F. : qui, 

paroissant, sous la figure de Mentor, les lui donner (effacé) procurer comme 
un présent reçu d'Idoménée, les avoit fait faire..., Fc. : (Comme le texte). 



1 . Tout à fait conforme à l'idée biblique (qui inspire, par exemple, 
le chapitre v de la deuxième partie du Discours sur l'histoire universelle 
de Bossuet) des ennemis suscités à Israël pour le punir de ses fautes. 
— Mais, ici, le reproche de Jupiter aux « alliés », dont tout le 
crime est de ne pas savoir « garder le secret de leurs entreprises », 
a quelque chose, il faut l'avouer, de bien médiocre et de bien pro- 
fane. 

2. Ainsi Jupiter lui-même dans V Iliade (VIII, 5i-52). 

3. Voir lignes 210-2/46. — L'attitude et le geste de Télémaque 
rappellent ceux d'Achille lorsqu'après la mort de Patrocle il se décide 
à revenir au combat (Iliade, début du chant XIX). 



TREIZIÈME LIVRE 269 

semblant de les avoir reçues d'un excellent ouvrier de 
Salente, mais qui les avoit fait faire à Vulcain dans les ôa"» 
cavernes fumantes du mont Etna'. 

Ces armes étoient polies comme une glace, et brillantes 
comme les rayons du soleil. On y- voyoit Neptune et 
Pallas qui disputoient entre eux à qui auroit la gloire 
de donner son nom à une ville naissante '. Neptune de son "'^o 
trident frappoit la terre, et on en voyoit sortir un cheval 
ibugueux : le feu sortoit * de ses yeux, et l'écume de sa 



Ms. — oaS : F. : comme les rayons du soleil. Ici, dans F. et dans P. se 
trouve la description que nous insrrons en appendice à la fin du livre (pages 3oi- 
3o5), et que Pc, dans trots pages de la main de Fènelon, el S. remplacent par 
celle qui figure dans notre texte (lignes 5a8-ô6G). 



1. Voir livre II. ligne 345, et la note. — Dans VIliade d'Homère 
(chant XVIII), et dans VEnéide de Virgile (livre VIII), nous voyons 
également Vulcain forger des armes pour \chillc et pour Enée, et 
les deux poètes décrivent longuement le bouclier des héros. 

2. y, sur les différentes parties de l'armure, semble-t-il. Toutefois 
on verra, ligne 667, que Fénelon ne pense en réalité qu'au bouclier. 
Il n'en était pas ainsi dans la première rédaction, où Fénelon oppo- 
sait nettement les scènes gravées sur le seul bouclier (Appendice, 
ligne 106) à celles qui étaient représentées sur « les armes », c'est- 
ii-dire sans doute sur les autres parties de l'armure (Appendice, lignes 
io3-io5, et Ms. I, /■'). La rédaction de P (voir Appendice, lignes i, 
io3-io5. 106) était beaucoup moins nette et Pc., dont nous suivons 
ci-dessus le texte, n'a pas, on le voit, remédié entièrement à ce 
défaut. 

3. Cette lutte est rappelée dans Ovide (Métam.. VI, ^ô-Sa) et 
dans Ilygin (Fables. i64)- D'autre part le chœur d'(Hdipe à Colone 
(694-715) célèbre, comme deux gloires propres à Athènes, l'olivier et 
le coursier dompté. — Mais Fénelon devait songer encore à la suite des 
treize tableaux représentant l'histoire de Minerve, qui avaient été com- 
mandés pour Trianon au peintre Houasse (i645 1709). L'un deux, 
mis en place en 1696, représentait la rivalité de Minerve et de Nep- 
tune. D'autres peintres ont encore traité le même sujet à la même 
époque (Voir Nie. Bailly, Inventaire des tableaux du roi, public par 
Engerand, Paris, 1899). 

4. Sortir..., sorloit, légère négligence. 



270 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

bouche ; ses crins flottoient au gré du vent ; ses jambes 
souples et nerveuses se replioient avec vigueur et légèreté. 
Il ne marchoit point, il sautoit à force de reins, mais 535 
avec tant de vitesse, qu'il ne laissoit aucune trace de ses 
pas ; on croyoit Tentendre hennir. 

De l'autre côté. Minerve donnoit aux habitants de sa 
nouvelle ville l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avoit planté : 
le rameau, auquel pendoit son fruit, représentoit ' la douce 5io 
paix avec l'abondance, préférable aux troubles de la 
guerre, dont ce cheval étoit l'image. La déesse demeuroit 
victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe- 
Athènes^ portoit son nom^. 

On voyoit aussi Minerve assemblant autour d'elle tous 545 
les beaux-arts, qui étoient ' des enfants tendres et ailés ; 
ils se réfugioient autour d'elle, étant épouvantés des 
fureurs brutales de Mars, qui ravage tout, comme les 
agneaux bêlants se réfugient sous leur mère à la vue 
d'un loup affamé, qui, d'une gueule béante et enflammée, 550 

Ms. — 538 : S. ; D'un autre côté. — 538 : Pc. : de la nouvelle ville, 
Pc'.: de sa nouvelle ville,... — 539 ■ •f "• • l'olive dont elle avoil (3 mots 
effacés) fruit de l'arbre... — 539 • ■f*'^- ■ qu'elle avoit planté : par (effacé) le 

rameau — 5/io : Pc,: pendoit le fruit, Pc'.: son fruit. — 54i : Pc. : 

aux troubles de la guerre que (effacé) dont ce cheval représenloil (effacé^ 
étoit l'image. — 5^7 : Pc. : se réfugioient autour d'elle, comme (effacé) étant 
épouvantés, .S. : se réfugioient auprès d'elle, Se. : se réfugioient autour d'elle. 
— 549 : Se. : se réfugient autour de leur mère. — 55o : Pc. : d'un loup affamé, 
qui les menace d'une gueule béante. Minerve, d'un visage.... Pc'. : (Comme 
le texte). 



I. Représenloil. Voir la note de la ligne 68 du livre IX. 
3. Superbe, : voir la note de la ligne Sgô du livre II. 

3. C'était là la ville naissante de la ligne 53o. 

4. On sait que le nom grec de la déesse que les Latins ont nom- 
mée Minerve est Athénê (voir la note de la ligne 27 du livre I). 

5. Qui étoient, qui étaient représentés par Un tableau de Louis 

de Boullogne (i654-i733), commandé pour Fontainebleau dans les 
dernières années du siècle, et célébrant la protection accordée aux 
lettres et aux arts par François I, n'est pas sans analogie avec ce sujet 
(Voir Bailly, Inventaire). 



TREIZIEME LIVRE 271 

s'élance pour les dévorer. Minerve, d'un visage dédaigneux 
et irrité, confondoit par l'excellence de ses ouvrages la 
folle témérité d'Arachné *, qui avoitosé disputer avec elle 
pour la perfection des tapisseries. On voyoit cette malheu- 
reuse, dont tous les membres exténués* se défiguroient et 555 
se changeoient en araignée. 

D'un autre côté paroissoit encore Minerve, qui, dans 
la guerre des géants", servoit de conseil à Jupiter même 
et soutenoit tous les autres dieux étonnés '*. Enfin elle 
étoit représentée avec sa lance et son égide'', sur les bords 56o 
du Xanthe et du Simois'^, menant Ulysse par la main", 
ranimant les troupes fugitives des Grecs ', soutenant' les 
efforts des plus vaillants capitaines troyens et du redou- 
table Hector même, enfin introduisant Ulysse dans cette 



Ms. — 557 : PcS. : (Le texte), Se. : Auprès de cet endroit paroissoit. — 
559 ; PcS. : (Le texte), Se. : les autres dieux étonnés. Elle étoit aussi repré- 
sentée. — 56^ : 5. : dans cette fameuse machine. 



V (557) suit Se. — (559-560) suit Se. 



1. Arachné. Lydienne, qui osa, comme il est dit ici, défier Mi- 
nerve (Ovide, Métamorphoses, livre VI, i-i^5). L'histoire d'Arachné 
avait fourni à Houasse le sujet de deux tableaux, dont l'un est encore 
à Trianon. D'autres peintres avaient, à la môme époque, traité le 
même sujet pour les appartements royaux (Bailly, Inventaire). 

2. Exténués, au sens précis du mot : amincis. 

3. Voir, ci-dessus, lignes U07-209. 
/|. Voir, ci-dessus, ligne 170. 

5. Voir livre I, ligne 46o. 

6. C'est-à-dire dans les plaines de Troie, qui sont arrosées par ces 
deux fleuves. 

7. Sur cette expression si familière à Fénelon, voir la noie de 
la ligne 626 du livre III. 

8. Ainsi dans r/i/acic, IV, 5i4-5i6. 

9. Soutenant, tenant tète, résistant à..., comme dans le vers de Ra- 
cine {Mithridate. III, i) : 

l'Orient accablé 
Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. 



272 LES AVENTURES DE TÉLÉM.VQUE 

fatale machine, qui devoit en une seule nuit renverser 5')5 
Tempire de Priam ' . 

D'un autre côté, ce bouclier représenloit Cérès dans 
les fertiles campagnes d'Enne, qui sont au milieu de la 
Sicile-. On voyoit la déesse qui rassembloit les peuples 
épars çà et là, cherchant leur nourriture par la chasse ou 570 
cueillant les fruits sauvages qui tomboient des arbres. 
Elle montroit à ces hommes grossiers l'art d'adoucir la terre 
et de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur 
présentoit une charrue et y faisoit atteler des bœufs. On 
voyoit la terre s'ouvrir en sillons par le tranchant de 5-5 
la charrue ; puis on apercevoit les moissons dorées, qui 
couvrolent ces fertiles campagnes : le moissonneur, avec 
sa faux, coupoit les doux fruits de la terre et se payoit de 
toutes ses peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, 
ne paroissoit employé en ce lieu qu'à préparer l'abondance 580 
et qu'à faire naître tous les plaisirs. 

Les nymphes*, couronnées de fleurs, dansoient ensem- 

Ms. — 567 : FP. {Pour l'enchaînement de 56^ avec ce qui précède dans F et P , 
voir page 3o5) : Le bouclier reprcsentoit Ccrès dans les campagnes..., Pc. : Le 
bouclierreprésentoit encore Cérès dans les campagnes,.., Pc : D'un autre côté, 
ce bouclier représenloit Cércs dans les fertiles campagnes.. . — 568 : F. : qui 
sont dans le milieu, Fc. : qui sont au milieu. . . — 070 : F. ; ou en {effacé) cueil- 
lant — 078 ; F. : de son sein fécond tous (effacés) leur — 376 ; F. : les épis 

(effacé) moissons dorées — 579 : F. : Le fer ne paroissoit employé qu'à pré- 
parer..., Fc. : Le fer ne paroissoit plus employé..., Fc . : (Comme le texte). 

V (568) : d'Enna. 

I. Voir la ligne i5 du livre IX, et la note. — Fatale machine: 
c'est le mot même de Virgile, falalis machina (Enéide, II, 287). 

3. Enna (sur la forme Enne. voir livre I, ligne 2 2^, et la note ; cf., 
par contraste, livre IX, ligne 354), ville de Sicile (la Castrogiovanni 
d'aujourd'hui, disent les géographes), était située au milieu de l'île : 
on l'appelait, nous disent Cicéron (Verrines, sur les Statues. XLVIH, 
106) et Diodore de Sicile (V, m), l'ombilic de la Sicile. Consacrée 
à Cérès, elle passait pour le lieu où le blé avait apparu pour la pre- 
mière fois (Cicéron, loc. cit.), et Diodore de Sicile (loc. cit.) explique 
la légende par la fertilité de son sol. 

3. Voir la note de la ligne 4 du livre I. 



TREIZIÈME LIVRE 278 

ble dans une prairie, sur le bord d'une rivière, auprès 
d'un bocage: Pan jouoit de la flûte, les faunes et les 
satyres folâtres ' sautoient dans un coin. Bacchus y 585 
paroissoit aussi, couronné de lierre, appuyé d'une main 
sur son thyrse^, et tenant de l'autre une vigne ornée de 
pampre et de plusieurs grappes de raisin. G'éloit une 
beauté molle, avec je ne sais quoi de noble, de passionné 
et de languissant: il éloit tel qu'ilpariilà la malheureuse 590 
Âriadne ^, lorsqu'il la trouva seule, abandonnée et abîmée 
dans la douleur, sur un rivage inconnu. 

Enfin, on voyoil de toutes parts un peuple nombreux, 
des vieillards qui alloient porter dans les temples les pré- 
mices de leurs fruits; déjeunes hommes qui revenoient SgS 

Ms. — 583 : F. : dans une prairie couverte (efface) où l'herbe nuiss (effacé") 
sur le bord — — 585 : F. : satyres folàtroi'cn (4 lettres effacées et remplacées 

par:) es se jouoient, Fc: sautoient. — 58G : F. : de lierTe, tenant son thyrse 

en main (5 mots effacés) appuyé sur son thyrse. C'étoit une beauté (589), 
FcP. : de lierre, appuyé sur son thyrse et tenant d'une main une vigne 
ornée de pampre et de plusieurs grappes de raisin. C'étoit une beauté, Pc. : 
(Le texte). — 589 : FF.: je ne sais quoi de passionné..., Pc: (Le texte). 

— 590 : F. : et de languissant, tel qu'il parut..., Fc. : et de languis- 
sant: il étoit tel.... — 591 : FP.: abandonnée, abîmée..., Pc. : ef abîmée.... 

— 592 : Se. : un rivage inconnu. On voyoit de toutes parts..., — bgb : S. : 
des jeunes hommes. — bgb : F. : revenoient voir leurs épouses..., Fc. : reve- 
noient vers leurs épouses. 



1. Voir la ligne g83 du livre X, et la note. 

2. Thyrse, bâton recouvert de lierre et de pourpre, qui était un des 
attributs de Baccbus et des bacchantes. 

3. Ariadne était fille de Minos, roi de CrMe. Elle fut aimée de 
Thésée, puis abandonnée par lui dans l'île de Naxos, oii Bacchus la 
trouva. — Cette histoire est racontée dans un petit poème de Catulle 
l'Épithalame de Thélis et de Péléc. Mais Catulle ne donne à Bacchus 
accourant prîs d'Ariadnc que répillu'tc de Jlorens, qui paraît marquer 
l'éclat de la joie et de la jeunesse. Il est possible que, pour sa des- 
cription (lignes 586-590) Fénclon utilise ou combine le souvenir 
de quelqu s œuvres antiques, qu'il aura vues dans une collection, ou 
dont il aura vu des dessins, celles par exemple que reproduira Mont- 
faucon dans les planches i5o et i5i de son Antiquité expliquée (1710). 

TÉLÉMAQUE. IJ. ,§ 



274 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

vers leurs épouses, lassés du travail de la journée : les 
femmes alloient au-devant d'eux, menant par la main 
leurs petits enfants, qu'elles caressoient. On voyoit aussi 
des bergers qui paroissoient chanter, et quelques-uns dan- 
soient au son du chalumeau. Tout représentoit la paix, 600 
l'abondance, les délices ; tout paroissoit riant et heureux. 
On voyoit même dans les pâturages les loups se jouer au 
milieu des moutons ; le lion et le tigre, ayant quitté leur 
férocité, paissoient avec les tendres agneaux ; un petit 
berger les menoit ensemble sous sa houlette*; et cette go5 
aimable peinture rappeloit tous les charmes de l'âge d'or. 
Télémaque, s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu 
de prendre son baudrier- ordinaire, prit la terrible égide, 
que Minerve lui avoit envoyée, en la confiant à Iris, 
prompte messagère des dieux^. Iris lui avoit enlevé son ,■^^ 

Ms. — 696 : F. : vers leurs épouses ramenant au logis (cm 2 derniers mois 
effaces) leurs bœufs fatigués du travail et traînant avec un cou penché la charrue 
Qout le passage effacé) lassés du.... — 601 : Se: l'abondance et les délices. 

— 602 : FP. : se jouer avec les moutons. Pc. : se jouer au milieu des 
moutons. — 6o4 ; FP. : paissoient avec les troupeaux, PcS. : paissoient 
avec les tendres agneaux, Se. : étoient paisiblement avec les tendres agneaux. 

— 607 : FP. : Télémaque, ayant pris ces armes..., Pc. : s'étant revêtu de 

ces armes — 608 : F. : baudrier ordinaire, il (^effacé) prit.... — 609 : F. : 

lui avoit envoyée et que la messagère des Dieux lui avoit laissée : elle lui 
avoit enlevé..., FcP. : et qu'Iris, la messagère des dieux lui avoit laissée. Iris 
lui avoit enlevé..., Pc. : {Le texte, sauf [610 : des dieux. Sans qu'il s'en aperçût 
(6 mots effacés) Iris lui avoit enlevé]). 

V (6o4) suit Se, qui paraît de la main de Fénelon. 



1 . Quelque.^ traits de celle peinture rappellent, plus encore que 
la description de k l'âge d'or « dans les poètes païens (voir la note 
de la ligne 454 du livre II), la prophétie d'Isaïe sur le règne du 
Messie (XI, 6) : « Le loup habitera avec l'agneau ; le léopard cou- 
chera à côté du chevreau; le veau, le lion et la brebis demeureront 
ensemble, et un tout petit enfant les mènera. » 

2. Le baudrier est une bande de cuir ou d'étoffe qui soutient l'épée 
et qui se porte en écharpe. Or c'est de cette manière qu'Homère 
représente Minerve portant l'égide {Iliade, V, 788). Sur l'égide, voir 
livre I, ligne 46o, et la note. 

3. Voir ci-dessus, lignes 154-167. 



TREIZIÈME LIVRE 276 

baudrier sans qu'il s'en aperçût et lui avoit donné en la 
place' cette égide, redoutable aux dieux mêmes. 

En cet état, il court hors du camp pour en éviter les 
flammes ; il appelle à lui, d'une voix forte, tous les chefs 
de l'armée, et cette voix ranime déjà tous les alliés éper- 6i5 
dus. Un feu divin étincelle dans les yeux du jeune guer- 
rier. Il paroît toujours doux, toujours libre et tranquille, 
toujours appliqué à donner les ordres, comme pourroit 
faire un sage vieillard appliqué à régler sa famille et à 
instruire ses enfants. Mais il est prompt et rapide dans 6ao 
l'exécution, semblable à un fleuve impétueux qui, non 
seulement roule avec précipitation ses flots écumeux, 
mais qui entraîne encore dans sa course les plus pesants 
vaisseaux dont il est chargé. 

Philoctète, Nestor, les chefs des Manduriens et des Gj5 
autres nations, sentent dans le fils d'Ulysse je ne sais 
quelle autorité à laquelle il faut que tout cède : l'expé- 
rience des vieillards leur manque - ; le conseil ^ et la sa- 

Ms. — 6i2 : F. : Cette égide invincible (efface) redoutable... — 618 : F. : 
comme un sage vieillard qui règle sa famille et qui instruit ses enfants. Fc. : 
{Comme le lexle). — 6a3 : F. : qui met encore en mouvement les plus pe- 
sant.s..., Fc. ; {Comme le texte). — 624 : S. : dont il étoit chargé. Se. : dont 
il est chargé. — 6j5 : S. : Nestor et les chefs. 

I. En la place. Ccst la manière de dire la plus usuelle dans tout le 
XVII* siècle. On compte, dans Molière, par exemple, dix-neuf emplois 
d'en ma place, en sa place, etc., contre un seul d'à sa place. En la 
place, en sa place est la seule manière d'écrire de Racine. Voir encore 
livre X, lignes 72 et 3i3, et cf. les notes des lignes 618 du livre VI 
et 135 du livre Xlll. 

a. Leur mangue, se trouve en défaut chez eux. Ainsi dans Molière 
(Étourdi, IV, i): 

Votre esprit manquera dans quelque circonstance. 
3. Le conseil, la faculté de réfléchir, la prudence. On connaît 
l'éloge que La Fontaine fait de Catinat (Epîtres, XXIV) : 
Ce général n'a guère son pareil, 
Bon pour la main et bon pour le conseil. 

M. Henri Régnier, dans son édition, fait remarquer avec raison que 



276 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



gesse sont ôtés à tous les commandants; la jalousie même, 
si naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs ; tous 63o 
se taisent ; tous admirent Télémaque ; tous se rangent pour 
lui obéir, sans y faire de réflexion, et comme s'ils y eus- 
sent été accoutumés ^ Il s'avance, et monte sur une col- 
line, d'oii il observe la disposition des ennemis ; puis 
tout à coup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre 635 
dans le désordre où ils se sont mis en brûlant le camp 
des alliés. Il fait le tour en diligence-, et tous les capi- 
taines les plus expérimentés le suivent. Il attaque les 
Dauniens par derrière, dans un temps oiî ils croy oient 
l'armée des alliés enveloppée dans les flammes de l'em- 
brasement. Cette surprise les trouble : ils tombent sous 
la main de Télémaque, comme les feuilles, dans les der- 



6io 



Ms. — Oaq : PP.: sont ôtés à tous. La jalousie..., Pc: (Le texte). — 
636 : F. : le désordre où ils sont en brûlant le camp. Il fait le tour..., P. : 
le désordre où ils sont en brûlant leur camp. 11 fait le tour.... Pc: (Le 
texte). — 687 : P. : et toutes les troupes (3 mots effacés) tous les capitaines les 

plus ag (effacé) expérimentés — 6/I2 : F.: comme les feuilles des arbres 

(2 mots effacés). 



La Fontaine imite ici un vers du Tasse sur Godefroid de Bouillon 
(^Jérusalem délivrée, I, 3) et le texte italien fixe tout à fait le sens du 
mot français. 

Molto egli opro col senno e con la mano. 

1. Télémaque porte naturellement dans son attitude, sur son 
visage, ce caractère d'autorité qui fait tout de suite reconnaître le 
chef. C'est ce que veut dire Fénelon ; mais tout ce passage rappelle les 
traits inoubliables dont Bossuet, dans son Oraison funèbre du prince 
de Condé, avait peint son héros, à Rocroy par exemple et au combat 
de la porte Saint-Antoine. Peut-être Fénelon s'en souvient-il: pu- 
bliées d'abord séparément, chacune à sa date, les Oraisons funèbres 
avaient été ensuite réunies en recueil (1689 et 1691). 

2. Télémaque, au lieu de se porter à la rencontre de l'envahis- 
seur, qui est entré dans le camp par devant, sort par derrière et c'est 
de là qu'il fait le tour du camp de l'armée ennemie pour tomber à 
l'improviste sur les derrières de celle-ci. 



TREIZIÈME LIVRE 277 

niers jours de l'automne, tombent des forêts', quand 
un fier^ aquilon, ramenant l'hiver, fait gémir les troncs 
des vieux arbres et en agite toutes les branches. La terre 645 
est couverte des hommes que Télémaquc fait tomber. De 
son dard il perça le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des 
enfants d'Adraste. Celui-ci^ osa se présenter contre lui 
au combat, pour sauver la vie de son père*, qui pensa être 

Ms. — 644 : ^'- ; lin fier aquilon ranu'Dc riiivcr cl fait gémir..., Fc. : {Comme 
le texte). — 646 ; F. : que Télémaque l'ait tomber. Adrastc frémit de rage 
(661), Fc: fait tomber. De son dard, il perça le cœur d'Iphiclès, le plus 
jeune des enfants d'Adraste, qui osa se présenter contre lui au combat 
et qui étoit du même âge que Télémaque. Ils étoient t<sus deux beaux, 
vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la même taille et du même 
âge. Mais Iphiclès étoit comme iine fleur qui s'épanouit dans un champ 
et qui doit être cotipée par le tranchant de la charrue. Ensuite Télé- 
maque renverse Euphorion, le plus célèbre de tous les Lydiens venus en 
Elruric. Enfin (efface) tjui s'éto {effacé) enfin son glaive perce Cléomènc, 
nouveau marié, qui avoit promis à son épouse les riches dépouilles des 
ennemis et qui ne devoit jamais la revoir, .\drasle frémit de rage (661). 
Fc' . : que Télémaque fait tomber. De son dard il perça le cœur d'Iphiclès, 
le plus jeune des enfants d'Adraste, q<ii osa se présenter contre lui au 
combat pour sauver la vie de son père, qui avoit été surpris par Télémaque. 
Télémaque et lui étoient tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de 
courage. (653. Le reste comme le texte, sau/ [655 : par le tranchant de la 
charrue. Ensuite Télémaque]), Fc" P. : que Télémaque fait tomber. De son 
dard il perça le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des enfants d'Adraste, qui osa 
se présenter contre lui au combat pour sauver (649. Le reste comme le texte, 
sauf [655 : par le tranchant de la charrue. Ensuite Télémaque]), Pc. : (Le 
texte), S. : [Comme le texte, sauf[6bk : qui s'épanouit et qui doit être coupée]), 
•Se. ; {Comme S, sau/ [646 : que Télémaque renverse. De son dard....]). 



I. Comme les feuilles traduction d'un vers de Virgile (^Enéide, 

VI, 309): 

Quam multa in silvis autumni frigore primo 
Lapsa cadunt folia. 

3. Fier, violent, sauvage. Corneille écrit en parlant d'eaux débor- 
dées: « leuryîère impétuosité. » {Office de la Sainte Vierge, psaume 
XLV.) — Cf. livre XI, ligne 726 et la note delà ligne 607 du livre II. 

3. Celui-ci. Ipliicics. — Le personnage est imaginaire. Mais le 
nom propre Iphiclcs a été usité. C'est celui dont les poètes nomment 
notamment le fils d'Amphitryon qui fut le frère jumeau d'Hercule. 

4. Ainsi fait Lausus, fils de Mézence, au livre X (789 et suiv.) de 
l'Enéide. 



278 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

surpris par Télémaque. Le fils d'Ulysse et Iphiclès étoient g:.o 
tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de cou- 
rage, de la même taille, de la même douceur, du même 
âge ; tous deux chéris de leurs parents : mais Iphiclès 
étoit comme une fleur qui s'épanouit dans un champ et 
qui doit être coupée par le tranchant de la faux du mois- G55 
sonneur. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus 
célèbre de tous les Lydiens venus en Eturie^ Enfin, son 
glaive perce Cléomène, nouveau marié-, qui avoit promis 
à son épouse de lui porter les riches dépouilles des enne- 
mis^, et qui ne devoit jamais la revoira tj6o 

Adraste frémit de rage, voyant la mort de son cher fils, 
celle de plusieurs capitaines, et la victoire qui échappe de 
ses mains. Phalante, presque abattu à ses pieds, est 
comme une victime à demi égorgée, qui se dérobe au cou- 
teau sacré et qui s'enfuit loin de l'autel ''^ ; il ne falloit ô65 



Ms. — 6G1 : F. : de rage, voyant la victoire qui..., Fc. : {Comme le texte, 
sauf [661 : de son cher Kls et (effacé) celle ]). 



1. La tradition représentait les Étrusqoes comme originaires de la 
Lydie (Virgile, Enéide, VIII, /479-480). — euphorion, personnage ima- 
ginaire. Mais le nom, comme celui d'Iphiclès, a été usité. Même 
observation pour Cléomène (ligne 658). 

2. Tel est, dans Homère (^Iliade, XI, 221 et suiv.), le guerrier 
Iphidamas, qui est tué par Agamemnon. 

3. Othryonée, fiancé de Gassandre, fille de Priam, avait, lui aussi, 
fait une promesse, celle « de repousser de Troie, malgré eux, les fils 
des Achcens «. Mais il est tué par ldomcnce(//Mde,XIII, 363 et suiv.). 

4- « Homère ne peint point un jeune homme qui va périr dans les 
combats sans lui donner des grâces touchantes — Il vous fait voir la nou- 
velle épouse de ce jeune homme qui tremble pour lui : vous tremblez 
avec elle. C'est une espèce de trahison — » {Lettre à l'Académie, V). 
5. Enéide, II, 228 : 

Fugit cum saueius aram 

Taurus, et incertain excussit cervice securim. 

« Quand le taureau blessé s'enfuit loin de l'autel et secoue sa nuque 
pour en faire tomber la hache mal assurée. » 



TREIZIÈME LIVRE 279 

plus à Adraste qu'un moment pour achever la perte du 
Lacédémonien. Phalante, noyé dans son sang et dans 
celui des soldais qui combattent avec lui, entend les cris 
de Télémaque, qui s'avance pour le secourir. En ce mo- 
ment la vie lui est rendue ; im nuage qui couvroit déjà 670 
ses yeux se dissipe. Les Dauniens, sentant cette attaque 
imprévue, abandonnent Phalante pour aller repousser un 
plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à qui 
des bergers assemblés arrachent sa proie, qu'il éloit prêt à 
dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée et veut 675 
finir tout à coup la guerre, en délivrant les alHés de leur 
implacable ennemi. 

Mais Jupiter ne vouloit pas donner au fils d'Ulysse une 
victoire si prompte et si facile : Minerve même vouloit 
qu'il eut à souffrir des maux plus longs, pour mieux O80 
apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste fut 
donc conservé par le père des dieux, afin que Télémaque 
eût le temps d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. 
Un nuage que Jupiter assembla dans les airs sauva les 
Dauniens ; un tonnerre effroyable déclara la volonté des 685 
dieux: on auroit cru que les voûtes éternelles du haut 
Olympe alloient s'écrouler sur les têtes des foibles mor- 
tels ; les éclairs fendoient la nue de l'un à l'autre pôle, 
et, dans l'instant où ils éblouissoient les yeux par leurs 
feux perçants, on retomboit dans les affreuses ténèbres C90 
de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans l'instant 
servit encore à séparer les deux armées. 

Ms. — 666 : F.: la perte de ce Lacédémonien, Fc. : du Lacédémonien. 
— 669 : F. : le secourir. La vie lui.... Fc: (Comme le texte). — 674 : F. : 

des bergers arrachent (effacé) assemblés — 679 : F. : ne voulut, Fc. : ne 

vouloit — 680 : F. : des d (effacé) maux et des (^efface) plus longs.... — 

68a ; F. : des dieux, pour (effacé) afin que — 634 ; S. : Un nuage épais que 

Jupiter. — 68i : F. : dans les airs enveloppa les Dauniens, Fc. : sauva les 
Dauniens. — 685 : F. ; la volonté des dieux. Une pluie abondante (691), 
FcPS. : (Comme le texte). Se. : (Comme le texte, sauf [C89 : dans le moment 
où ]). — 692 : F. : servit à séparer, Fc. : servit encore à séparer. 



28o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Adraste profita du secours des dieux, sans être touché 
de leur pouvoir, et mérita, par cette ingratitude, d'être 
réservé à une plus cruelle vengeance'. Il se hâta de faire Cg5 
passer ses troupes entre le camp à demi brûlé et un 
marais, qui s'étendoit jusqu'à la rivière : il le fit avec tant 
d'industrie et de promptitude, que cette retraite montra 
combien il avoit de ressource et de présence d'esprit. Les 
alliés, animés par Télémaque, vouloient le poursuivre ; -oo 
mais, à la faveur de cet orage, il leur échappa, comme 
un oiseau, d'un aile légère, échappe aux filets des chas- 
seurs. 

Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur 
camp et qu'à réparer leurs pertes. En rentrant dans le 7..:. 
camp, ils virent ce que la guerre a de plus lamentable : 
les malades et les blessés, n'ayant pu se traîner hors des 

Ms. — 693 : F.: sans reconnoître leur -pouvoir, Fc: {Comme le texte). 
— 695 : F. : Il se hâte, P. : il se hâta. — 698 : F. : que cette retraite ne 
fut guère moins glorieuse pour lui qu'une victoire. Les alliés, ne pouvant 
le poursuivre pendant cet orage, ne songèrent qu'à rentrer.... (70^), Fc: 

{Comme le texte). — 705 : Se. : En y rentrant, ils virent — 707 : F. : les 

blessés qui (effacé) n'ayant pu Se. : les blessés manquant de force pour se 

traîner 



I . Remarquable exemple qui montre comment la « grâce suffi- 
sante » laisse subsister en l'homme le libre arbitre, de telle sorte que 
celui-ci puisse se refuser à l'action de celle-là: « Dieu fait tout pour 
nous sauver, écrit Fénelon traduisant saint Augustin, excepté de 
nous ôter le libre arbitre » {Lettres sur divers sujets de métaphysique 
et de religion, V). Ailleurs il distingue, dans les desseins de Dieu, 
ce deux manières de vouloir le salut des hommes, » l'une qui est une 
volonté de prédilection et par laquelle il veut assurer le salut des 
« prédestinés » et d'eux seulement, l'autre par laquelle il veut le 
salut de tous les hommes indistinctement et des réprouvés eux-mêmes, 
et qui « consiste à vouloir leur rendre le salut véritablement possible 
en leur donnant des secours de grâce suffisante par lesquels il ne 
tienne qu'à eux d'assurer leur salut, s'ils veulent y correspondre. » 
{Lettres sur la grâce et la prédestination, II.) C'est d'une volonté de la 
seconde espèce qu'Adraste est l'objet sans vouloir, de son côté, « y 
correspondre 3). 



TREIZIÈME LIVRE 281 

tentes, n'avoient pu se garantir du feu ; ils paroissoient à 
demi brûlés, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive 
et mourante, des cris douloureux. Le cœur de Téléma- 710 
que en fut percé : il ne put retenir ses larmes ; il détourna 
plusieurs fois ses yeux, étant saisi d'horreur et de com- 
passion ; il ne pouvoit voir sans frémir ces corps encore 
vivants, et dévoués à une longue et cruelle mort : ils 
paroissoient semblables à la chair des victimes qu'on a /i^ 
brûlées sur les autels, et dont l'odeur se répand de tous 
côtés. 

« Hélas ! s'écrioit Télémaquc, voilà donc les maux que 
la guerre entraîne après elle ! Quelle fureur aveugle 
pousse les malheureux mortels ! Ils ont si peu de jours 720 
à vivre sur la terre ; ces jours sont si misérables : pour- 
quoi précipiter une mort déjà si prochaine? Pourquoi 
ajouter tant de désolations affreuses à l'amertume dont 
les dieux ont rempli cette vie si courte? Les hommes sont 
tous frères', et ils s'entre-dcchirent : les bêtes farouches 7^5 
sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la 
guerre aux lions, ni les tigres aux tigres ; ils n'attaquent 
que les animaux d'espèce différente-: l'homme seul, 
malgré sa raison, fait ce que les animaux sans raison ne 

Ms. — 709 : F. : d'une voix moura {effwA') plaintive — 718 ; F.: encore 

vivants et semblables à la chair (7i5), Fc: (Comme le texte). — 720 : F.: 
entraîne les malhcureui à (effacé) et leu (effacé) ils ont si peu de jours, Fc. : 
pousse les malheureux mortels 1 ils ont si peu de jours. — 72S : F. : de déso- 
lations et d (efface) affreuses — 726 : FP. : moins cruelles, Pc. : moins 

cruelles qu'eux. 



1. « Vous éles tous frères » (Saint Matliieu, XXIII, 8). 

2. « Ce n'est là la coutume, ni dos loups, ni des lions: ils ne 
sont féroces que contre une espèce dilTcrentc. » 

Neque hic lupis mos nec fuit leonibus, 
Vnrfuam, nisi in dispar, feris. 

(Horace, Epodes. VII, 11.) 
« Dans l'Inde, le tigre demeure élerncllcment en paix avec le tigre 



282 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

firent jamais. Mais encore, pourquoi ces guerres ? N'y 
a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner à 
tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver ? Com- 
bien y a-t-il de terres désertes ! Le genre humain ne sau- 
roit les remplir. Quoi donc ! une fausse gloire, un vain 
titre de conquérant, qu'un prince veut acquérir, allume la 
guerre dans des pays immenses' ! Ainsi un seul homme, 
donné au monde par la colère des dieux, sacrifie bruta- 
lement tant d'autres hommes à sa vanité : il faut que 
tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit 
dévoré par les flammes, que ce qui échappe au fer et au 
feu ne puisse échappera la faim-, encore plus cruelle, afin 
qu'un seul homme, qui se joue de la nature humaine 
entière, trouve dans cette destruction générale son plai- 
sir et sa gloire ! Quelle gloire monstrueuse ! Peut-on trop 



73. 



Ms. — 782 : F : combien de terres, Fc : combien y a-t-il de terres. — 
734 : FP. : une vaine gloire, un titre de conquérant, Pc. : (Le texte). — 
786: F. : veut avoir, Fc. : veut acquérir. — 786: F. : un homme, Fc. : un 
seul homme. — 787 : Se. : en sacrifie brutalement tant d'autres à sa vanité. 
— 7/42 : F.: qu'un homme, Fc. : qu'un seul homme 



en fureur ; les ours cruels sont entre eux d'accord. Mais l'homme « 

Indica iigris agit rabida cum iigride pacem 
Perpetuam : sœvis inter se convenit ursis. 

Ast homini 

(Juvénal, XV, i63.) 

Boileau, dans sa Satire VIII, a développé le même lieu commun. 

1. « Ce paragraphe renferme une triste peinture des maux dont 
Louis XIV a été la cause par les guerres que son ambition a allumées 
dans toute l'Europe. L'auteur répète souvent le mot de gloire, parce 
qu'en effet ce monarque n'a presque jamais allégué d'autre motif dans 
les guerres qu'il a déclarées à ses voisins. « (/î. lyig.') 

2. Voir la note de la ligne 978 du livre X. Tout ce développement 
(lignes 734-760) est, sous une forme plus générale, une éloquente re- 
prise des adjurations et des reproches que Fénelon adressait à Louis XIV 
dans sa fameuse lettre de 1698, et l'on retrouvera les mêmes doctrines 
dans VExamen de conscience sur les devoirs de la royauté, xxvi-.xxviii. 



I 



TREIZIÈME LIVRE 283 

abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement :'i^ 
oubhé l'humanité? Non, non : bien loin d'être des demi- 
dieux, ce ne sont pas même des hommes, et ils doivent 
être en exécration à tous les siècles dont ils ont cru être 
admirés. que les rois doivent prendre garde aux guer- 
res qu'ils entreprennent 1 Elles doivent être justes ; ce 7Ô0 
n'est pas assez : il faut qu'elles soient nécessaires pour le 
bien public. Le sang d'un peuple ne doit être versé que 
pour sauver ce peuple dans les besoins extrêmes. Mais 
les conseils flatteurs, les fausses idées de gloire, les vaines 
jalousies, l'injuste avidité qui se couvre de beaux pré- 7"i5 
textes, enfin les engagements insensibles entraînent 
presque toujours les rois dans des guerres 011 ils se ren- 
dent malheureux, où ils hasardent tout sans nécessité, et 
où ils font autant de mal à leurs sujets qu'à leurs enne- 
mis. » 760 

Ainsi raisonnoit Télémaque. 

Mais il ne se contentoit pas de déplorer les maux de 
la guerre; il tàchoit de les adoucir. On le voyoit aller 
dans les tentes secourir lui-même les malades et les mou- 
rants ; il leur donnoit de l'argent et des remèdes ; il les 760 
consoloit et les encourageoitpar des discours pleins d'ami- 
tié ; il envoyoit visiter ceux qu'il ne pouvoit visiter lui- 
même. 

Parmi les Cretois qui éloient avec lui, il y avoit deux 
vieillards, dont Tun se nommoit ïraumaphile et l'autre 770 



Ms. — 766: F.: demi-dicus, ils ne sont pas hommes, Fc. : (Comme le 
texte). — 753: S.: dans des besoins. — 750: F.: engagent presque tou- 
jours..., Fc. : entraînent presque toujours. — 76/1 : F. : et les mourants : il 
envoyoit visiter (767), Fc: (Comme le le.ilé). 769: F.: Parmi les Cretois 
qui ctoient avec lui, il y avoit deux hommes dont l'un se nommoit Alcméon, 
et l'autre Eupharès, Ils avoient été au siège... (771), Fc: Parmi les jeanes 
(ejjacé) Cretois qui étoient avec lui, il y avoit deus vieillards, dont l'un se 
nommoit Alcméon, et l'aulre, Eupharès. Alcméon avoit été au siège... (771), 
Fc'. : {Comme le texte, sauf [770 : se nommoit Sarcophile ; 771 : Sarcophile 
avoit été]h Fc". : {Comme le texte). 



284 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Nosophuge*. Traumaphile avoit été au siège de Troie avec 
Idoménée-, et avoit appris des enfants d'Esculape' l'art 
divin de guérir les plaies. Il répandait dans les blessures 
les plus profondes et les plus envenimées une liqueur 
odoriférante, qui consumoit les chairs mortes et corrom- 77^ 
pues, sans avoir ^ besoin de faire aucune incision % et qui 
formoit promptement de nouvelles chairs plus saines et 
plus belles que les premières. 

Pour Nosophuge, il n'avoit jamais vu les enfants d'Es- 
culape ; mais il avoit eu, par le moyen de Mérione*, un 780 
livre sacré et mystérieux, qu'Esculape avoit donné à ses 
enfants ^ D'ailleurs Nosophuge étoit ami des dieux; il 
avoit composé des hymnes en l'honneur des enfants de 



Ms. — 778 : F. : les plaies et- les maladies. Eupharès (4 mots effacés). Il 
répandoit dans les plaies une liqueur odoriférante..., Fc. : (Comme le texte). 

— 776 : F. : sans faire aucune incision..., Fc. : sans avoir besoin de faire..., 

— 777 ■ ^•'- formoit de..., Fc: formoit promptement de — 7^7 : F.: 

nouvelles chairs, l'autre, Eupharès (3 mots effacés) plus saines 



I. Il va de soi que les deux personnages sont imaginaires, et les 
deux noms, symboliques : Traumaphile = celui qui prend soin de 
la blessure ; Nosophuge = celui qui met en fuite la maladie. 

3. Voir livre V, lignes 1 3^-1 36. 

3. Voir livre XII, ligne 563, et la note. 

4. La syntaxe plus stricte de nos jours exigerait sans qu'on eût : pour 
d'autres exemples de la même liberté de construction, voir Brunot, 
Histoire de la langue française, tome III, pages Sgo-Sgi. Cf. la libre 
construction du gérondif, ci-dessus, ligne 117 et livre II, ligne 72. 

5. Noter au passage cette espèce de protestation contre l'abus des 
opérations chirurgicales (voir Introduction, page xxx). 

6. Voir livre XI, lignes 368-369, ^* ^^ note. Par le moyen : par 
l'intermédiaire, comme on a dit depuis. Mais ce mot, plus lourd, ne 
figure pas encore au Dictionnaire de l'Académie de 1691^. 

7. Homère ne parle point de « livre sacré et mystérieux » : mais on 
peut percevoir chez lui (^Iliade, IV, 217-219) l'idée d'une tradition 
médicale secrète passant du centaure Chiron à Esculape et de celui-ci 
à ses enfants. Ces secrets ne comportent aucune opération chirurgi- 
cale, mais seulement la succion de la plaie et l'emploi de baumes 
adoucissants. 



TREIZIÈME LIVRE 285 

Latone' ; il offroit tous les jours le sacrifice d'une brebis 
blanche et sans tache à Apollon, par lequel il étoit sou- 785 
vent inspiré. A peine avoit-il vu un malade, qu'il con- 
noissoit à ses yeux, à la couleur de son teint, à la confor- 
mation de son corps et à sa respiration, la cause de sa 
maladie. Tantôt il donnoit des remèdes qui faisoient suer, 
et il montroit, par le succès des sueurs, combien la 790 
transpiration, facilitée ou diminuée, déconcerte ou rétablit 
toute la machine du corps ; tantôt il donnoit, pour les 
maux de langueur, certains breuvages qui forlifioicnt peu 
à peu les parties nobles- et qui rajeunissoient les hommes 
en adoucissant leur sang. Mais il assuroit que c'étoit faute 795 
de vertu et de courage que les hommes avoient si sou- 
vent besoin de la médecine. 

(( C'est une honte, disoit il, pour les hommes qu'ils 
aient tant de maladies ; car les bonnes mœurs produisent 
la santé. Leur intempérance, disoit-il encore, change en ^00 
poisons mortels les ahments destinés à conserver la vie. 

Ms. — 784 ; F.: des sacrifices (effacé) le sacrifice dune.... — 78.1 : 
F.: à Apollon dont il {effacé) par lequel.... — 787: F. : à son teint, 
Fc. : à la couleur de son teint... — 788 : FP. : la source de sa..., 
Pc; la cause de sa.... — 790 : F.: de ses (effacé) des sueurs. — 791 ; 
F. : diminuée empêche (effacé) déconcerte — — 792 : FP. : du corps; 
il donnoit..., Pc: tantôt il donnoit... — 798 : F.: qui rctablissoient les 
parties nobles, FcP.: rélablissoient peu à peu .., Pc: fortifioiont peu a 
peu.... — 794 : F.: rajeunissoient le sang. Mais..., Fc. : (Comme le texte). 
— 795 : F. : Mais il disoit souvent que, FcP. : il assuroit souvent que..., 
Pc: il assuroit que c'étoit.... — 797: F.: de la médecine. Leur intem- 
pérance (800), Fc: de la médecine. C'est une honte, disoit-il, que les 
hommes aient si souvent besoin de notre art. Leur intempérance, Fc . : (Comme 
le texte). — 800 : F. : Leur intempérance honteuse (effacé), disoit-il, change 
Pc: disoit-il encore 



I. Les enfants de Latone sont, on le sait, Apollon et Diane. Le pre- 
mier, en même temps que le dieu des beaux-arts, était celui de la 
médecine, et Diane était quelquefois invoquée comme protectrice 
des accouchements. — On notera, par ailleurs, la conception de 
Fénclon, qui ne paraît pas imaginer le vrai médecin sans piété. 

a. Les parties nobles : on désignait ainsi le cœur, le foie et le cerveau. 



286 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



Les plaisirs pris sans modération abrègent plus les jours 
des hommes que les remèdes ne peuvent les prolonger. 
Les pauvres sont moins souvent malades faute de nourri- 
ture que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. 8o5 
Les aliments qui flattent trop le goût et qui font manger 
au delà du besoin empoisonnent au lieu de nourrir. Les 
remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent 
la nature, et dont il ne faut se servir que dans les pres- 
sants besoins. Le grand remède, qui est toujours inno- 8io 
cent, et toujours d'un usage utile, c'est la sobriété, c'est 
la tempérance dans tous les plaisirs, c'est la tranquillité 
de l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par là on fait un 
sang doux et tempéré et on dissipe toutes les humeurs 
superflues. » 8id 

Ainsi le sage Nosophuge étoit moins admirable par ses 
remèdes que par le régime qu'il conseilloit pour prévenir 
les maux et pour rendre les remèdes inutiles*. 

Ces deux hommes étoient envoyés par Télémaque vi- 
siter^ tous les malades de l'armée. Ils en guérirent beau- 830 
coup par leurs remèdes, mais ils en guérirent bien da- 



Ms. — 8o3 : F. : les prolonger. Les remèdes sont eux-mêmes (808), Fc. : 
(Comme le texte, sauf [Soi : sont moins malades; 8o5 : ne le deviennent 

fa (effacé) pour; 807: du besoin, sont (efface) empoisonnent ]), Fc . : 

(Comme le texte). — 8ilx : PP.: et tempéré, on dissipe..., Pc: et on dis- 
sipe — 8ig : Se. : par Télémaque pour visiter tous les.... 



1. Tout ce développement (lignes 788-815) sur Vhygiene (le mot 
n'a guère été connu des hommes du xvne siècle, quoique Paré l'eût 
déjà employé au \vi^) est inspiré de Platon (République, III, 4o5- 
4o6). Fleury avait (1681) exprimé des idées analogues dans ses 
Mœurs des Israélites (II, viii et ix). 

2. On fait usuellement suivre le verbe envoyer d'un infinitif : « Il 
envoyait ces deux hommes visiter les malades » Il est donc logique 
de dire au passif : « Ces deux hommes étaient envoyés visiter les 
malades. « Cette tournure n'est pourtant pas ordinairement em- 
ployée. De là la correction introduite dans la seconde copie (voir 
Ms. 819) : mais elle est du marquis de Fénelon. 



TREIZIÈME LIVRE 287 

vantage par le soin qu'ils prirent pour les faire servir' à 
propos ; car ils s'appliquoient à les tenir proprement, à 
empêcher le mauvais air par cette propreté- et à leur 
faire garder un régime de sobriété exacte dans leur con- !<î!> 
valescence. 

Tous les soldats, touchés de ces secours, rendoient 
grâces aux dieux d'avoir envoyé Télémaque dans Tarmée 
des alliés. 

« Ce n'est pas un homme, disoient-ils ; c'est sans doute 83o 
quelque divinité bienfaisante sous une figure humaine. 
Du moins, si c'est un homme, il ressemble moins au 
reste des hommes qu'aux dieux ; il n'est sur la terre que 
pour faire du bien ; il est encore plus aimable par sa 
douceur et par sa bonté que par sa valeur. si nous 835 
poiivions l'avoir pour roi ! Mais les dieux le réservent 
pour quelque peuple plus heureux qu'ils chérissent, et 
chez lequel ils veulent renouveler l'âge d'or. » 

Télémaque, pendant qu'il alloit la nuit visiter les quar- 
tiers du camp ''^, par précaution contre les ruses d'Adraste, Siio 

Ms. — 83a : FP. : le soin, qu'ils en prirent, Pc. : qu'ils prirent — Saa ; 

F. : servir à propos, pour les tenir pour empêcher pour leur faire..., 

FcP. : {Comme le texte, sauf [8a4 : par cette propreté, à leur faire...]), Pc. : 
{Le texte). — 837 : F.: Tous les soldats rendoient grâces..., FcP.: {Comme 
le texte), S. : tous les soldats, toiichés de ce secours. — 887 : F. ; Quelque 
peuple qu'ils chérissent, et où ils veulent..., Fc. : {Comme le texte). — 8io : 
F. : du camp pour se précautionner contre..., Fc. : par précaution contre 

I. Les faire servir (\igno 822) = faire servir les remèdes ; les tenir 
proprement (828) =^ (cnir proprement les malades. 

3. Après Vliygiène, voici les précautions antiseptiques : Fénclon 
n'en connaît ni le nom, qui date du .vviii« siècle, ni, à plus forte 
raison, la théorie, qui n'a été établie définitivement que dans les der- 
nières années du xix*. Mais il sait bien que c'est là un souci auquel 
la médecine ne doit pas rester étrangère : les épidémies, désignées, 
d'une manière générale, par le nom de scorbut étaient l'une des 
préoccupations constantes des administrations hospitalières (Fos- 
SEYEUX, l'Hôtel-Dicu au XVII'^ et au XVIII° siècle, Paris, 1912, 
pages 3oo et suiv.). 

3. « Le duc (le Savoie a fait la même cliose plus d'une fois : il alloit 



288 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

«ntendoit ces louanges, qui n'étoient point suspectes de 
flatterie, comme celles que les flatteurs donnent souvent 
en face aux princes, supposant qu'ils n'ont ni modestie, 
ni délicatesse, et qu'il n'y a qu'à les louer sans mesure 
pour s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pou- 845 
voit goûter que ce qui étoit vrai; il ne pouvoit souffrir 
d'autres louanges que celles qu'on lui donnoit en secret, 
loin de lui, et qu'il avoit véritablement méritées. Son cœur 
n'étoit pas insensible à celles-là : il sentoit ce plaisir si 
doux et si pur que les dieux ont attaché à la seule vertu, 85o 
et que les méchants, faute de l'avoir éprouvé, ne peuvent 
ni concevoir, ni croire* ; mais il ne s'abandonnoit point à 
ce plaisir : aussitôt revenoient en foule dans son esprit 
toutes les fautes qu'il avoit faites ; il n'oublioit point sa 
hauteur naturelle et son indifférence pour les hommes^; 855 
il avoit une honte secrète d'être né si dur, et de pa- 



Ms. — 84 1 : F. : ces louanges, non suspectes de..., Fc. : (Comme le texte). 

— 842 : F. : flatterie. Son cœur en étoit ému et il sentoit ce plaisir (869), 
FcP. : de flatterie. Comme il n'en vouloit point d'autre, son cœur étoit 
ému de celles-là ; il sentoit ce plaisir (8Z19), Pc. : (Comme le texte, sauf [842 : 
celles qu'a (effacé) que les flatteurs donnent en face]), Pc' S. : (Le texte, sauf 
[849 : S.: n'étoit point insensible]). — 85i : P. : ne pouvant (sic), Pc. : ne 
peuvent. — 853 : F. : revenoient dans son esprit, Fc. : revenoient en foule.... 

— 855 : F. : pour tous les hommes, Fc. : pour les hommes. 



aussi incognito dans les cafés et autres lieux publics de Turin pour en- 
tendre ce qu'on y disoil de lui. auec cette différence qu'il y entendoit 
souvent autre chose que des louanges. Mais on ne dit pas qu'il ait jamais 
fait punir personne pour cela. « (fî. ij ig.) — Il s'agit évidemment 
ici du duc régnant, Victor-Amcdée II (1675-1780), ^eve de la du- 
chesse do Bourgogne. Mais nous ne connaissons pas la source de 
l'anecdote rapportée par l'éditeur de 1719. 

1. Croire, avec le sens de: regarder comme réel, paraît s'être 
employé indifféremment au xvii« siècle comme transitif et comme 
intransitif. Molière écrit tour à tour dans Don Juan : « Un hérétique 
qui ne croit ni Ciel, ni Enfer » (I, i), et : « Est-il possible que vous 
ne croyiez point du tout au Ciel » (III, i). 

2. Voir, ci-dessus, lignes 20-45. 



TREIZIÈME LIVRE 289 

roître si humain. Il renvoyoit à la sage Minerve toute la 
gloire qu'on lui donnoit', et qu'il ne croyoit pas mériter. 

« C'est vous-, disoit-il, ô grande déesse, qui m'avez 
donné Mentor pour m'instruire et pour corriger mon 860 
mauvais naturel ; c'est vous qui me donnez la sagesse de 
profiter de mes fautes pour me défier de moi-même ; c'est 
vous qui retenez mes passions impétueuses ; c'est vous 
qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux: 
sans vous je serois haï et digne de l'être ; sans vous je scr» 
ferois des fautes irréparables ; je serois comme un enfant, 
qui, ne sentant pas sa foiblesse, quitte sa mère et tombe 
dès le premier pas. » 

Nestor et Philoctète étoient étonnés de voir Télémaque 
devenu si doux, si attentif à obliger les hommes, si offi- 870 
cieux, si secourable, si ingénieux pour prévenir les be- 

Ms. — 857 : F. : à la sage Minerve et aux instructions de Mentor toute 
la gloire..., Fc: {Comme le texte). — 871 : F.: prévenir tous les besoins, 
PS. : prévenir les besoins. 

7(871) suit F. 



1 . Cela est tout à fait chrétien : on verra plus loin l'orgueil con- 
traire à cette humilité puni dans les enfers (livre XIV, ligne 365 et 
suiv.). Cf. livre XII, ligne 62 et la note, livre XIII, ligne ig4 et la 
note, et voir encore la note 2 ci-dessous. 

2. Toute cette belle action de grâces que Fcnelon prête ici à Tclc- 
maque, mais qui n'a rien que de chrétien, est inspirée du mot de 
saint Paul (I Cor., XII, 6) : « C'est Dieu qui opère toute chose en 
tous. — Deus operatur omnia in omnibus. » C'est d'ailleurs un des 
points de doctrine sur lesquels la théologie de Fénelon revient le plus 
volontiers ; « O mon Dieu, lit-on dans Vlnstruclionsur la connaissance 
de Dieu (II), quelle consolation de penser que tout est votre ouvrage, 
autant au dedans de moi-même qu'au dehors ! Vous êtes toujours 
avec moi : quand je fais mal, vous êtes au dedans de moi, me repro- 
chant le mal que je fais, m'inspirant le regret du bien que j'aban- 
donne et me montrant une miséricorde qui me tend les bras. Quand 
j<' fais bien, c'est vous qui m'en inspirez le désir, qui le faites en moi 
cl par moi, c'est vous qui aimez le bien, qui haïssez le mal dans mon 
cœur, qui souffrez, qui priez, qui édifiez le prochain, qui faites l'au- 
mône. Je fais toutes ces choses, mais c'est par vous: vous me les 

TtLÉMAQUE. H. IQ 



ago LES AVEMURES DE TÉLÉMAQUE 

soins': ils ne savoient que croire; ils ne reconnoissoient 
plus en lui le même homme -. Ce qui les surprit davan- 
tage" fut le soin qu'il prit des funérailles d'Hippias. Il 
alla lui-même retirer son corps sanglant et défiguré de 8-jb 
Tendroit où il étoit caché sous un monceau de corps 
morts ; il versa sur lui des larmes pieuses ; il dit : 
« grande ombre, tu le sais maintenant ', combien j'ai 

Ms. — 873 : F. : le même homme. Mais ils furent encore (^^ mois effacés) Ce 

qui les — 877 : P. : il versa des..., Pc. : il versa sur lui des.... — 877 : 

F. : des larmes amères, Fc. : larmes pieuses. — 878 ; F. ; Chère ombre, 
Fc. : grande ombre '. 



faites faire; vous les mettez en moi. Ces bonnes oeuvres, qui sont vos 
dons, deviennent mes œuvres; mais elles sont toujours vos dons, et 
elles cessent d'être bonnes œuvres dès que je les regarde comme 
miennes et que votre don, qui en fait tout le prix, échappe à ma vue. » 

1 . Sur ingénieux pour..., voir la note do la ligne 4 du livre III. 

2. C'est qu'en effet, — ce qu'ignorent Nestor et Philoctète, mais 
ce qui est clair aux yeux des chrétiens, — il a « dépouillé le vieil 
homme et revêtu l'homme nouveau » (Saint Paul, Coloss. 111, 9-10). 
« Vous m'avez formé un cœur nouveau, dit Fénelon dans son Instruc- 
tion sur la connaissance de Dieu (II), qui désire votre justice et qui est 
altéré de votre vérité éternelle. En me le donnant, vous avez arraché 
ce cœur du vieil homme pétri de boue et de corruption, jaloux, vain, 
ambitieux, inquiet, injuste, ardent pour les plaisirs. » 

3 . Davantage = le plus. Jusqu'à la fin du x vu* siècle , l'ancienne langue 
a employé le comparatif avec la valeur d'un superlatif relatif: « Il (le 
chancelier Séguier) a laissé à douter, écrit La Bruyère dans son Discours 
à V Académie française . en quoi il excelloit davantage, ou dans les belles- 
lettres ou dans les affaires. « — Ce qui étonne si fort d'ailleurs Nestor 
et Philoctète, c'est cet effort de la charité fraternelle qui l'emporte dans 
l'âme de Télémaque sur le souvenir de la haine d'autrefois. Conforme au 
précepte évangélique d'aimer ses ennemis (Saint Mathieu, V, 44; Saint 
Luc, VI, 27), la conduite de Télémaque n'a point d'analogue dans l'épo- 
pée homérique : la haine d'Achille contre Hector survit à la mort du 
héros troyen (Iliade, XXII, 364 etsuiv., et XXIV, i4-22). Mais on peut 
trouver un sentiment plus noble et plus généreux dans l'Énée de Virgile, 
vainqueur de Lausus ou rendant aux Latins les corps de leurs guerriers 
morts sur le champ de bataille (^Enéide, X, 825-832 et XI, (06-J19). 

4. Tu le sais maintenant, mots tout chrétiens. Débarrassée de ses 
voiles terrestres, l'âme d'Hippias voit maintenant la vérité telle 



TREIZIÈME LIVRE 291 

estimé ta valeur ! Il est vrai que ta fierté m'avoit irrité : 
mais tes défauts venoient d'une jeunesse ardente ; je sais 880 
combien cet âge a besoin qu'on lui pardonne. Nous eus- 
sions dans la suite été sincèrement unis ; j'avois tort de 
mon côté. dieux, pourquoi me le ravir avant que j'aie 
pu le forcer de m'aimer ? » 

Ensuite Télémaque fit laver le corps dans des liqueurs 885 
odoriférantes' ; puis on prépara par son ordre un bûcher. 
Les grands pins, gémissant sous les coups de hache, 
tombent en roulant du haut des montagnes. Les chênes, 
ces vieux enfants de la terre, qui sembloient menacer le 
ciel, les hauts peupliers, les ormeaux, dont les têtes sont 890 
si vertes et si ornées d'un épais feuillage, les hêtres, qui 
sont l'honneur des forêts, viennent tomber- sur le bord 
du fleuve Galèse^. Là s'élève avec ordre un bûcher, qui 
ressemble à un bâtiment régulier * ; la flamme commence 
à paroîlre, un touibillon de fumée monte jusqu'au ciel". 895 

Mï^. — 88G : F. : puis on alluma..., Fc. : on fit..., Fc' . : on prépara... — 
886 : Fc. : tin granrl bûcher, Fc . : un bûcher. — 888 : F. : tombent enfin..., 
Fe. : tombent en roulant.... — 888 : F. : du haut des montagnes. Le bûcher 
s élève avec ordre comme un bâtiment régulier (8f)4), Fc. : {Comme le texte, 
sauf [890 : les ormes, dont les têtes...]), Fc . : {Comme le texte). — 896 : F. : 
jusqu'au ciel. Télémaq (effacé). Les Laccdcmoniens 



qu'elle est, non plus « obscurcmont à travers un miroir, mais face à 
face. «(Saint Paul, I Corinlh., XIII, 12.) 

I. Ainsi fait Acliillc pour le corps de Patroclc (Iliade, XVIII, 
35o). — Même cérémonie dans le récit des funérailles de Misène 
(Enéide, VI, 219). 

a. Tout ce développement (887-892) s'inspire, sans les traduire, 
de deux courts tableaux de l'Enéide (VI, 180-182 et XI, i35-i38), 
qui rappellent eux-mêmes les vers de VIliade (XXIII, 1 18-120) sur 
les chênes que coupent les Grecs pour construire le bûcher de Patroclc. 

3. Voir, ci-dessus, la note de la ligne l\i2. 

li. Tel, dans Homère (Iliade, XXIII, i64), le bûcher de Patroclc, 
qui est exactement de cent pieds en tous sens : 

lxaTd;j.7;£Ôov sv8a xal è'vOa. 
5. Ainsi dans ^ irgile (Enéide, XI, 187), des que les Troyens ont 



292 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Les Lacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugu- 
bre, tenant leurs piques renversées* et leurs yeux bais- 
sés ; la douleur amère est peinte sur ces visages si farou- 
ches, et les larmes coulent abondamment. Puis on voyoit 
venir Phérécyde -, vieillard moins abattu par le nombre 900 
des années que par la douleur de survivre à Hippias, 
qu'il avoit élevé depuis son enfance. Il levoit vers le ciel 
ses mains et ses yeux noyés de larmes. Depuis la mort 
d'Hippias, il refusoit toute nourriture ^ ; le doux sommeil 
n'avoit pu appesantir ses paupières, ni suspendre un goS 
moment sa cuisante peine ; il marchoit d'un pas trem- 
blant, suivant la foule', et ne sachant où il alloit. Nulle 
parole ne sortoit de sa bouche, car son cœur étoit trop 
serré ; c'étoit un silence de désespoir et d'abattement ; 
mais, quand il vit le bûcher allumé, il parut tout à coup .jio 
furieux, et il s'écria : 

« Hippias, Hippias, je ne te verrai plus ! Hippias 



Ms. — 901 : F. : que par le regret (efface) la douleur — go2 : F. : il 

levoit les yeux vers le ciel; ses yeux étoient noyés de..., Fc. : (Comme le 
texte). — 906 : P. : ni surprendre, Pc.: ni suspendre. — 906 : F,: sa 
peine (effacé) cuisante peine. Sans y songer, il levoit souvent ses mains (8 mots 
effacés), il marchoit.... — 907 : Fc: il alloit. D'abord nulle parole..., Fc' . : 
(Comme le texte). — 909 : F. : et d'abattement : seulement il disoit en lui- 
même : O Hippias ! (912), Fc. : (Comme le texte). — 912 : FP. : je ne te 
verrai, Pc. : je ne vous verrai, Pc . : je ne te verrai. 



mis le feu au bûcher de leurs morts : « La fumée monte jusqu'au 
ciel, qu'elle enveloppe de ses ténèbres. » 

Condiiur in lenebras altum caligine cxlum. 

1. Ainsi les Troyens et les Etrusques aux funérailles du jeune 
Pallas dans l'Enéide (XI, ga-gS). 

2. Ce nom propre a été usité en Grèce. Mais le personnage est 
imaginaire, comme Hippias lui-même. Il rappelle le vieil Acœtès, 
gouverneur de Pallas (Enéide, XI, 3o-33 et 86-87). 

3. Ainsi Achille après la mort de Patrocle (Iliade, XIX, 3o6, 320, 
346). 



TREIZIÈME [LIVRE 298 

n'est plus, et je vis encore ! mon cher Hippias, c'est 
moi cruel, moi impitoyable, qui f ai appris à mépriser la 
mort ! Je croyois que tes mains fermeroient mes yeux 9'5 
et que tu rccueillerois mon dernier soupir. dieux cruels, 
vous prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'Hip- 
pias' ! cher enfant que j'ai nourri, et qui m'as coûté 
tant de soins, je ne te verrai plus ; mais je verrai ta mère, 
qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort; je O'o 
verrai ta jeune épouse^ frappant sa poitrine^, arrachant 
ses cheveux*, et j'en serai cause ! chère ombre ! appelle- 
moi sur les rives du Styx ; la lumière m'est odieuse^: 
c'est toi seul, mon cher IJippias, que je veux revoir. 
Hippias, Hippias, ô mon cher Hippias ! je ne vis encore giS 
que pour rendre à tes cendres le dernier devoir. » 

Cependant on voyoit le corps du jeune Hippias étendu, 
qu'on portoit dans un cercueil orné de pourpre, d'or et 
d'argent. La mort, qui avoit éteint ses yeux, n'avoit pu 
effacer toute sa beauté, et les grâces étoient encore à gîo 

Ms. — 9'3 : F. : O mon cher Hippias, c'est moi qui t'ai donné la mort ; 
c'est moi qui l'ai appris à la mépriser. Je croyois, P. : mon cher Hip- 
pias, c'est moi qui t'ai appris à la mépriser (sic). Je croyois, PcS. : {Le 
Uxlè). — 918 : S. ; ô mon cher enfant que j'ai nourri. — 9 '9 : ^— ta mère 
qui me reprochera ta mort. Fc. : {Comme le lexle). — gii : F. : sa poitrine, 

dieh (effacé) arrachant — 9^4: F.: que je veux revoir (3 mois effacés) 

veux revoir. — g.3o ; F. : toute sa majesté {effacé) beauté. — 980 ; FP. ; 
étoient encore sur son visage Pc. : (Le texte). 

F (918-914) suit F. 



1. Ainsi parle le père de Pallas, Évandre, dans V Enéide (XI, 160- 
161). 

2. Voir, ci-dessus, ligne 660, et la note. 

3. Ainsi font les femmes troyennes aux funérailles de Pallas 
(Enéide. XI, 37-38). 

l^. Comme la mère d'Euryale, dans Virgile {Enéide, IX, 478), à 
l'annonce de la mort de son fils. 

5. « Si je prolonge une vie odieuse, quand mon fils m'est ravi... », 
dit le vieil Evandre dans Virgile {Enéide, XI, 177) : 
Quod vitam moror invisam Pallante perempto... 



294 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

demi peintes sur son visage pâle. On voyoit flotter autour 
de son cou, plus blanc que la neige', mais penché sur 
l'épaule, ses longs cheveux noirs, plus beaux que ceux 
d'Atys ou de Ganymède-, qui alloient être réduits en 
cendres^. On remarquoit dans le côté la blessure pro- 935 
fonde*, par où tout son sang s'étoit écoulé et qui l'avoit 
fait descendre dans le royaume sombre de Plu ton. 

Télémaque, triste et abattu, suivoit de près le corps 
et lui jetoit des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le 
jeune fils d'Ulysse ne put voir la flamme pénétrer les gio 



Ms. — 93 1 ; F.: son visage pâle. On voyo (effacé) remarquoit dans le 
côté (935), Fc. : {Comme le texte, sauf [g32 ; mais penché, ses longs che- 
veux noirs, que leur beauté (3 mots effacés') plus beaux que ceux d'Atys et de 
Ganymède et qui alloient....]), Fc'. : (Comme le texte). — 935 : F.: la bles- 
sure mortelle (effacé) profonde par où son sang et sa vie s'étoient (9 mots effacés) 
qui l'avoit fait.... Fc. : (Comme le texte). — 988 : F. : Télémaque suivoit.... 
Fc. : (Comme le texte). — gSg : S. : au bûcher, le fils d'Ulysse. 



1. Souvenir de Virgile (Énétrfe. XI, Sg), parlant de Pallas sur son 
lit funéraire et de son visage « blanc comme la neige « : 

...caput nivei fultum Patlantis et ora. 

2. Sur Ganymède, jeune troyen aimé de Jupiter, voir la ligne 
167 du livre XII, et la note. — La légende d'Atys, jeune phrygien, 
qui fut aimé de Cybèle, est d'un caractère étrange, et l'on s'éton- 
nerait de ce nom jeté ici à l'improviste, si ce héros mythologique 
n'était redevenu très présent à l'esprit des contemporains de Fénelon. 
Atys donne son nom à celui des opéras de Lully dont le succès à la 
cour fut le plus retentissant et le plus durable. Représenté pour la 
première fois en 1675, il avait été souvent repris; le duc de Bour- 
gogne, très bon musicien, on le sait (voir la fin de la note de la ligne 
627 du livre X ; cf. la note de la ligne 1 16 du livre I), le connaissait 
certainement et peut-être fut-ce un plaisir pour lui de rencontrer ici 
cette allusion inattendue à un héros qui lui était devenu familier. 

3. C'est le mot de Virgile (Enéide, XI, 77,) à propos de Pallas : 
« ses cheveux qu'on allait brûler « arsurasque comas. 

4. Même détail dans Virgile parlant (Ibid., 4o-4i) de la u blessure 
béante » qui déchire « la jeune poitrine » de Pallas 

Levique païens in peclore vulnus. 



TREIZIÈME LIVRE 296 

étoffes qui enveloppolent le corps ' sans répandre de nou- 
velles larmes. 

« Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias^! car je n'ose 
te nommer mon ami : apaise-toi, ô ombre qui as mérité 
tant de gloire ! Si je ne t'aimois, j'cnvierois ton bonheur ; nia 
tu es délivré des misères 011 nous sommes encore, et tu 
en es sorti par le chemin le plus glorieux. Hélas! que je 
serois heureux de finir de même ! Que le Styx n'arrête 
point ton ombre^ ; que les champs ElyséesMui soient ou- 
verts ; que la renommée conserve ton nom dans tous les 900 
siècles^, et que tes cendres reposent en paix^ ! » 

A peine eut-il dit ces paroles, entremêlées de soupirs, 
que toute l'armée poussa un cri ' : on s'attendrissoit sur 
Hippias, dont on racontoit les grandes actions, et la dou- 
leur de sa mort, rappelant toutes ses bonnes qualités, ()r>b 
faisoit oublier les défauts qu'une jeunesse impétueuse et 
une mauvaise éducation lui avoient donnés. Mais on étoit 
encore plus touché des sentiments tendres de Télémaque. 

« Est-ce donc là, disoit-on, ce jeune Grec si fier, si 

Ms. — gôi : F. : en paix. Pend (^effacé) A peine 



1 . Le corps de Misène et celui de Pallas sont ainsi enveloppés 
d'étoffes précieuses dans YirgWe {Enéide, VI, 221 et XI, 72-77). 

2. « Salut pour jamais, magnanime Pallas, et pour jamais adieu » 
(Virgile, Enéide, XI, 97-98) : 

Salve seternum mihi, ma.rime Palla, 
jEternumque vale. 

3. Voir, ci-dessous, ligne 1018, et la note. 
/\. Voir livre XIV, ligne 58i, et la note. 

5. Cf. la promesse que fait Virgile à la mémoire deNisus et d'Euryale: 
«Jamais vous ne serez effaces dti souvenir des âges. « {Enéide, IX, 447-) 

Nulla dies unqnam memori vos eximel spvo. 

6. C'est, sauf la mention des cendres, la formule chrétienne. Mais 
l'expression est déjà dans Virgile . « Il repose dans la paix, » dit-il 
d'un mort déposé au tombeau (É/icide, I, 2^9). 

Placida composlus pace quiescit. 

7. Ainsi dans l'Enéide (XI, 192), autour du biVhcr de Pallas. 



296 LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 

hautain, si dédaigneux, si intraitable ! Le voilà devenu 960 
doux, humain, tendre. Sans doute Minerve, qui a tant 
aimé son père, l'aime aussi; sans doute elle lui a fait le 
plus précieux don que les dieux puissent faire aux hom- 
mes, en lui donnant, avec [sa] sagesse, un cœur sensible 
à l'amitié ^ » 9^5 

Le corps étoit déjà consumé par les' flammes. Télé- 
maque lui-même arrosa de liqueurs parfumées les cen- 
dres encore fumantes^; puis il les mit dans une urne 
d'or^, qu'il couronna de fleurs, et il porta cette urne à 
Phalante. Celui-ci étoit étendu, percé de diverses blés- 97° 
sures, et, dans son extrême foiblesse, il entrevoyoit près 
de lui les portes sombres des enfers^. 

Déjà Traumaphile et Nosophuge, envoyés par le fils 
d'Ulysse, lui avoient donné tous les secours de leur art : 
ils rappeloient peu à peu son âme prête à s'envoler ; de 97^ 
nouveaux esprits^ le ranimoient insensiblement ; une 

■ Ms. — 961 : F. : tendre. Il (effacé) Sans doute,.. — 96^ : F. : avec sa 
sagesse, P. : avec sagesse. — 967 : F. : lui-même y (effacé) l (effacé) 

arrosa — 967 : F. : de liqueurs, Fc. : de liqueurs parfumées. — 969 : 

F. : cette urne dans la tente (3 mots effacés) à Phalante. — 97' • ^^- '■ il 
entrevoyoit déjà les..., Pc: entrevoyoit près de lui les.... — 973: F.: 
et Nosophuge, lui avoient donné..., F. : (Comme le texte). — 976 : F. : à 
s'envoler; de nouveaux esprits naissoient dans son cœur; une force 
douce..., FcP.ih s'envoler; de nouveaux esprits naissoient insensiblement ^ 
dans son cœur; une force douce..., Pc. : (Le texte). — 976 : F. : une force 
douce s' insinuait (effacé) un baume..., Fc. : (Comme le texte). 
V (964) suit F. 



1. Cf. ci-dessus ligne 26 et lignes 211-220. 

2. Ainsi les Troyens dans Virgile (Enéide, VI, 326-227), aux funé- 
railles de Misène, et, d'abord, dans Homère (Iliade, XXIII, 260), les 
Grecs, à celles de Patrocle, et les Troyens (XXIV, 79i),àcellesd'Hector. 

3. Ainsi font les Grecs pour les cendres de Patrocle (Iliade , XXIII, 
252-253), les Troyens pour celles d'Hector (M,. XXIV, 795). 

4. Souvenir du cantique d'Èzéchias, dans Isaie (XXXVIII, 10) : 
« Je vais m'en aller vers les portes de l'enfer. » Vadam ad portas inferi. 

5. L'ancienne physiologie croyait à l'existence dans le corps de 
l'homme et des animaux de certaines particules subtiles qu'on regar- 



TREIZIÈME LIVRE 297 

force douce et pénétrante, un baume de vie s'insinuoitde 
veine en veine jusqu'au fond de son cœur ; une chaleur 
agréable le déroboit aux mains glacées de la mort. En ce 
moment, la défaillance cessant, la douleur succéda ; il 980 
commença à sentir la perte de son frère, qu'il n'avoit 
point été jusqu'alors en état de sentir. 

« Hélas! disoit-il, pourquoi prend-on de si grands 
soins de me faire vivre? Ne me vaudroit-il pas mieux 
mourir et suivre mon cher Ilippias? Je l'ai vu périr tout 985 
auprès de moi. Hippias, la douceur de ma vie, mon 
frère, mon cher frère, tu n'es plus ! Je ne pourrai donc 
plus ni te voir, ni t'entendre, ni t'embrasser, ni te dire 
mes peines, ni te consoler dans les tiennes 1 dieux enne- 
mis des hommes, il n'y a plus d'Hippias pour moi : 990 
est-il possible? Mais n'est-ce point un songe? Non, il 
n'est que trop vrai. O Hippias, je t'ai perdu ; je t'ai vu 
mourir, et il faut que je vive encore autant qu'il sera 
nécessaire pour te venger : je veux immoler à tes mânes' 
le cruel Adraste teint de ton sang. » 995 

Pendant que Phalante parloit ainsi, les deux hommes 

Ms. — 978 ; FP. : une chaleur agréable ranimoit ses membres. En ce 
moment, Pc. : rendoit à tous ses membres leur première force. En ce mo- 
ment, Pc'. : une chaleur agréable rappelait (^effacé) le déroboit aux mains 
* glacées de la mort. En ce moment. — 980 : F. : . . succéda ; il commença 
alors (efface) à sentir.... — 985 : F. : mon cher Hippias? O Hippias (98(1) ! 
Fc. : (Comme le lerte). — 986 : F. : de ma vie mon cher (effacé) frère, mon 
cher frère. — 987 : F.: 3c ne pourrai plus..., Fc. : pourrai donc plus.... — 

— 989 : F.: dans les tiennes! 11 n'y a plus Fc. : (Comme le texte). — 

991 : F. : possible .'' n'est-ce un songe ? Fc. : (Comme le texte). — 99a : F. : je 
t'ai perdu : j'ai vu ton sang couler, il faut.... Fc. : (Comme le te.rte). — 996 : 
F.: immoler le cruel Adraste à tes mânes. Pendant que.... Fc: (Comme le 
texte). 



dait comme le principe de la vie et des sentiments : c'est ce qu'on 
appelait esprits, esprits animaux, esprits vitaux. Si la vie revient à un 
corps épuisé, c'est que ses esprits se renouvellent (voir Bossuct, De 
la connoissancc de Dieu et de soi-même, chap. 11). 
I. Voir la note de la ligne 383 du livre I. 



298 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

divins lâchoient d'apaiser sa douleur, de peur qu'elle 
n'augmentât ses maux et n'empêchât l'effet des remèdes. 
Tout à coup il aperçoit Télémaque qui se présente à lui. 
D'abord son cœur fut combattu par deux passions con- 1000 
traires. Il conservoitun ressentiment de tout ce qui s'étoit 
passé entre Télémaque et Hippias : la douleur de la perte 
d'Hippias rendoit ce ressentiment encore plus vif. D'un 
autre côté, il ne pouvoit ignorer qu'il' devoit la conser- 
vation de sa vie à Télémaque, qui l'avoit tiré sanglant et ioo5 
à demi mort des mains d'Aclraste. Mais, quand il vit 
l'urne d'or où étoient renfermées les cendres si chères de 
son frère Hippias, il versa un torrent de larmes ; il em- 
brassa d'abord Télémaque sans pouvoir lui parler, et lui 
dit enfin d'une voix languissante et entrecoupée de san- loio 
glots : 

« Digne fils d'Ulysse, votre vertu me force à vous 
aimer ; je vous dois ce reste de vie qui va s'éteindre : 
mais je vous dois quelque chose qui m'est bien plus cher. 
Sans vous, le corps de mon frère auroit été la proie des ioi5 
vautours ; sans vous, son ombre, privée de la sépulture, 
erreroit malheureusement sur les rives du Styx, toujours 



Ms. — 997 : F. : tàchoient inalilemenl {effucé) d'apaiser — 999- ^- • se 

présente à lui (3 mots illisibles effacés). Je souffre (2 mots effacés). D'abord 
*on cœur îut part (^effacé) combattu — 1001 : Pc: un vif (^effacé) ressen- 
timent. — 1002 : F. : et Hippias ; la mort d'Hippias et (5 mois effacés) la 

douleur — 1002 ; S. : la douleur et la perte. — ioo3 : F. : encore plus 

vif, mais il venoil (effacé) ne pouvoit..., Pc: D'ailleurs, il ne pouvoit..., 
Pc' . : D'un autre coté, il ne pouvoit. — 1008 : FP. : il embrassa Télé- 
maque, Pc: embrassa d'abord.... — loio : PP.: languissante, entrecou- 
pée... Pc: et entrecoupée.... — ioi3 : F.: va s'éteindre. Je vous dois..., 
Fc : mais je vous.... — ioi4 : F. : qui m'est plus cher..., Fc. : bien plus 
cher — — 1017 : F. : erreroit malheureuse sur les rives du Styx, sans et 
(effacé) toujours repoussée, PS. : (Le texte), Se. : seroit malheureusement 
errante sur les rives du Styx et toujours repoussée. 

V (1017) suit Se, qui paraît de la main de Fénelon. 



I. //. lui-même, Phalante. Voir, ci-dessus, lignes 668-673. 



TREIZIÈME LIVRE 299 

repoussée par Timpitoyable Charon*. Faut-il que je doive 
tant à un homme que j'ai tant haï ! dieux, récompen- 
sez-le, et déUvrcz-moi d'une vie si malheureuse! Pour 1..20 
vous, ô Télémaque, rendez-moi les derniers devoirs, que 
vous avez rendus à mon frère, afin que rien ne manque à 
votre gloire. » 

A ces paroles, Phalante demeura épuisé et abattu d'un 
excès de douleur. Tclcmaquc se tint auprès de lui sans 10^5 
oser lui parler, et attendant qu'il reprît ses forces. Bien- 
tôt Phalante, revenant de celte défaillance, prit l'urne 
des mains de Télémaque, la baisa plusieurs fois, l'arrosa 
de ses larmes, et dit : 

« chères, ô précieuses cendres, quand est-ce que les i.i;<o 
miennes seront renfermées^ avec vous dans cette même 
urne? ombre d'IIippias, je te suis dans les enfers: 
Télémaque nous vengera tous deux. » 

Cependant le mal de Phalante diminua de jour en jour 
par les soins des deux hommes qui avoient la science io.s5 
d'Esculape. Télémaque éloit sans cesse avec eux auprès 
du malade, pour les rendre plus attentifs à avancer sa 
guérison, et toute l'armée admiroit bien plus la bonté de 
cœur avec laquelle il secouroit son plus grand ennemi 
que la valeuret la sagesse qu'il avoit montrées en sauvant, lo^o 
dans la bataille, l'armée des alliés. 

En même temps, Télémaque se montroit infatigable 



Ms. — 1019 : F. : ô Dieux, je (efface^ récompensez... — loao : FP.: si 
malheureuse! Et vous, Télémaque, Pc. : Pour vous, ô Télémaque. — io4i : 
F. : des alliés. Phalante s'i-crioit souvent : ô Dieux justes (efface). En même 
temps 



1. Le batelier Charon, qui fait passer les ondes du Styx atix âmes 
des morts, n'accepte dans sa barque que ceux dont les corps ont reçu 
les honneurs de la sépulture (Virgile, Enéide, VI, 325-329). 

2. Renfermées. Voir livre II, ligne 626, et la note. 



3oo LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

dans les plus rudes travaux de la guerre : il dormoit peu, 
et son sommeil étoit souvent interrompu ou par les avis 
qu'il recevoit à toutes les heures de la nuit comme du io45 
jour, ou par la visite de tous les quartiers du camp, qu'il 
ne faisoit jamais deux fois de suite aux mêmes heures, 
pour mieux surprendre ceux qui n'étoient pas assez vigi- 
lants. Il revenoit souvent dans sa tente couvert de sueur 
et de poussière. Sa nourriture étoit simple ; il vivoit (^5^ 
comme les soldats, pour leur donner l'exemple de la so- 
briété et de la patience. L'armée ayant peu de vivres 
dans ce campement, il jugea à propos d'arrêter les mur- 
mures des soldats en souffrant lui-même volontairement 
les mêmes incommodités qu'eux. Son corps, loin de s'af- ^o55 
foiblir dans une vie si pénible, se fortifioit et s'endurcis- 
soit chaque jour : il commençoit à n'avoir plus ces grâces 
si tendres qui sont comme la fleur de la première jeu- 
nesse ; son teint devenoit plus brun et moins délicat, ses 
membres moins mous et plus nerveux. ^^^^ 



Ms. — loli'j : F. : qu'il faisoit jamais (sic), Fc. : qu'il ne faisoit. — io5o: 
F.: et de poussière : alors (^effacé) sa nourriture.... — io5a : S.: L'armée 
manquant de vivres — iod3 ; F. : jugea nécessaire d'arrêter, PS. .(Le texte). 

F(io53) suit F. 



3oi 



APPENDICE AU LIVRE XIII 

Nous avons dit ci-dessus que les lignes 528-56j du livre XIII 
avaient été introduites, de la main même de Fénelon, dans la 
première copie de Télémaque, à la place d''un autre texte qui 
y figurait d'abord, comme il figure dans le manuscrit auto- 
graphe. Nous donnons ici ce texte primitif d'après la première 
copie (P) en y joignant, quand il y a lieu, les leçons différentes 
de l'autographe (F et Fc). 

comme les rayons du soleil. Sur le bouclier' étoit gravée 

la fameuse histoire du siège de Thèbcs. On voyoit d'abord le 
malheureux Lagus 2, qui, ayant appris par la réponse de 
l'oracle d'Apollon, que son fils, qui venoit de naître, seroit 
le meurtrier de son père, livra aussitôt l'enfant à un berger 
pour l'exposer aux bêtes farouches et aux oiseaux de proie. 
Puis on romarquoitle berger qui porloit l'enfant sur la mon- 
tagne de Cithéron, entre la Béotie et la Phocide. Cet enfant 
sembloit crier et sentir sa déplorable destinée. Il avoit je ne 
sais quoi de naïf, de tendre et de gracieux, qui rend l'enfance 
si aimable. Le berger qui le portoit sur des rochers affreux 



Ms. — I : F. : Dessus étoit gravée. — 3 : F. : Lagus, qui fit exposer sur 
le mont Cithéron son fils Œdipe à qui on donne ce nom parce qu'il eut 
les pieds percés. Cet enfant (8), Fc. : (Comme le texte, sauf [6 : bètcs sau- 
vages]). — 9 : F. : 11 avoit cette tendresse (a mois effacés) je ne sais quoi. 
— II : F. : aimable. Il (effacé) le berger. — ii; F. : portoit sur la mon- 
tagne paroissoit, Fc: (Comme le texte"). 

V (i) suit F; — (3 et 34): Laïus ; — (C) suit Fc. 



I. Ces trois mots sont de la main de Fénelon, q.ii corrigeait ainsi 
la leçon de l'autographe (^dessus éloit gravée), d'abord reproduite par 
le scriptcur de P. 

a. Forme erronée: le vrai nom est Laïus (Aoctoç). 



302 



LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 



paroissoit le faire à regret et être louché de compassion : des 
larmes couloient de ses yeux ; il étoit incertain et embarrassé. 
Puis il perçoit les pieds de l'enfant avec son épée, les traver- 
soit d'une branche d'osier et le suspendoit à un arbre, ne i5 
pouvant se résoudre ni à le sauver contre l'ordre de son 
maître, ni à le livrer à une mort certaine. Après quoi il 
partit, de peur de voir mourir ce petit innocent qu'il aimoit. 

Cependant l'enfant faute de nourriture'. 

Déjà ses pieds, par lesquels tout son corps étoit suspendu, ao 
ctoient enflés et livides. Phorbas, berger de Polybe, roi de 
Corinthe, qui faisoit paître dans ce désert les grands trou- 
peaux du roi, entendit les cris de ce petit enfant. Il accourt, 
il le détache, il le donne à un autre berger, afin qu'il le porte 
à la reine Mérope, qui n'a point d'enfant. Elle est touchée t'j 
de sa beauté ; elle le nomme Œdipe à cause de l'enflure de ses 
pieds percés, le nourrit comme son propre fils, le croyant 
un enfant envoyé des dieux. Toutes ces diverses actions pa- 
roissoient chacune en leur place. 

Ensuite on voyoit OEdipe déjà grand, qui, ayant appris 3o 
que Polybe n'étoit pas son père, alloit de pays en pays pour 
découvrir sa naissance. L'oracle lui ^déclara qu'il trouveroit 
son père dans la Phocide. 11 y va, il y^trouve le peuple agité 
par une grande sédition. Dans ce trouble, il tua Lagus, son 
père, sans le connoître. Bientôt on le voit encore qui se pré- 3"^ 

Ms. — 12 : F. : de compassion. Enjîn il (2 mots effacés) il étoit incertain. 
Puis il paro[MOi7(cjJac(') perçoit, Fc. : (Comme le texte). — 17 : F. : mort certaine. 
Cependant l'enfant alloit mourir faute de (7 mots effacés) après quoi. — 18 : F. : 
de peur de voir de (effacé) mourir ce petit innocent. Cependant l'enfant, Fc. : 
(Comme le texte). — 24 : F. : berger qni le porte, Fc. : (Comme le texte). — 
25 : F. : Mérope. Elle est touchée de sa beauté. Elle le nomme OEdipe à 
cause de l'enflure de ses pieds percés. Elle le nourrit avec son propre fils 
comme un enfant envoyé (28), Fc. : Mérope qui n'a point d'enfant. Elle est 
touchée de sa beauté, et (effacé) le nourrit comme son propre fis et (7 mots 
effacés) elle le nomme Œdipe à cause de l'enflure de ses pieds percés, et le 
nourrit comme son propre fils, le croyant un enfant envoyé. — 3o : F. : déjà 
grand qui, allant dans la Béotie, tua Lagus (34), Fc. : [ Comme le texte). — 35 : 
F. : se présente à Thèbes pour expliquer l'énigme du Sphinx. Il l'explique. Il 
tue le monstre. Il finit (effacé) le fait (effacé) il épouse, Fc. : (Comme le texte). 

F(i9) ; l'enfant alloit mourir faute de nourriture — ; (27) suit Fc. ; — (34) 
dans ce trouble, il tue... 



I. Tel est le texte, manifestement incomplet, que donnent F et P. 



APPENDICE AU LIVRE XIII 3o3 

sente à Thèbes. Il explique l'énigme du Sphinx. 11 tue le 
monstre, il épouse la reine Jocaste, sa mère, qu'il ne connoît 
point et qui croit Œdipe fds de Polybe. Lne liorriblo peste, 
signe de la colère des dieux, suit de près un mariage si dé- 
testable. Là Vulcain avoit pris plaisir à représenter les enfants 4o 
qui expiroicnt dans le sein de leurs mères, tout un peuple 
languissant, la mort et la douleur peinte ' sur les visages. 
Mais ce qui cloit de plus aiïreux étoit de voir Œdipe, qui, 
après avoir longtemps cliorcbé le sujet du courroux des 
dieux, découvre qu'il en est lui-môme la cause. 45 

On voyoit sur le visage de Jocaste la honte et la crainte 
d'éclaircir ce qu'elle ne vouloit pas connoître; sur celui 
d'Œdipe, l'horreur et le désespoir. 11 s'arrache les yeux, et il 
paroît conduit comme un aveugle par sa fdlo Anligone. On 
voit qu'il reproche aux dieux les crimes dans lesquels ils l'ont 5o 
laissé tomber. Ensuite on le voyoit s'exiler lui-même pour 
se punir, et ne pouvant plus vivre avec les hommes. 

En partant, il laissoit son royaume aux deux Uls qu'il 
avoit eus de Jocaste, Ltéocle et Polvnice, à condition qu'ils 
régneroient tour à tour chacun leur année. Mais l;i discorde 55 
des frères paroissoit encore plus horrible que les maliicurs 
d'Œdipe. Étéocle paroissoit sur le trône, refusant d'en des- 
cendre pour y faire monter à son tour Polynice. Celui-ci, 
ayant un recours à Adraste, roi d'Argos, dont il épousa la 
nile Argia, s'avançoit vers Thèbes avec des troupes innom- 6o 
brables. On voyoit partout des combats autour de la ville 

assiégée. Tous les héros de la Grèce étoient assemblés dans 

o 

cette guerre, et elle ne paroissoil pas moins sanglante que 
celle de Troie. 

Ms. — '68 : F. : qu'il ne connoît poinl. Une horrible peste, Fc. : {Comme 
le Icxtey — Ito : F. : les rnfants morihonds (^effacé) qui cxpiroient. — 44 : F. : 
cherché l<i cause, Fc. : le sujet. — 40 : F. : la honte, l'horreur et la crainte de 
trouver ce qu'elle ne vouloit pas voir, Fc. : (Commt; le texte). — 47 : F. : sur 
celui d'Œdipe au contraire (^l'ffacé) l'horreur. — 48 : F. : le désespoir. Il se 
crève les yeux, Fc. : (Commi; le texte). — 49 : F. : il paroit aveugle {effacé) 
conduit... — 49 ; F. : comme un aveugle par une main étrangère, Fc. : {Comme 
le texte). — D7 : F. : sur le trône le (effucé) refusant. — 69 ; F. : ayant eu 
recours. — Gi : F. ; On voyoit des combats, Fc. : On voyoitpartout des combats. 

V (59) suit F. 

1. Sur celte orthographe, voir la note de la ligne !\ô\ du livre II. 



3o4 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

On Y reconnoissoit l'infortuné mari d'Eriphyle. Cétoit le 65 
célèbre devin Amphiar[ajûs, qui prévit son malheur et qui ne 
sut s'en garantir. Il se cache pour n'aller point au siège de 
Thèbes, sachant qu'il ne peut espérer de revenir de cette 
guerre, s'il s'y engage. Ériphyle étoit la seule à qui il eût 
osé confier son secret, Eriphyle son épouse, qu'il aimoit plus 70 
que sa vie et dont il se croyoit tendrement aimé. Séduite 
par un collier qu'Adraste, roi d'Argos, lui donna, elle trahit 
son époux Amphiar[a]ùs. On la voyoit qui découvroit le lieu 
où il s'étoit caché. Adraste le menoit malgré lui à Thèbes. 
Bientôt, en y arrivant, il paroissoit englouti dans la terre 75 
qui s'entr'ouvroit tout à coup pour l'abîmer. 

Parmi tant de combats où Mars exerçoit sa fureur, on 
remarquoit avec horreur celui des deux frères Etéocle et 
Polynice. Il paroissoit sur leurs visages je ne sais quoi d'odieux 
et de funeste : le crime de leur naissance étoit comme écrit 80 
sur leurs fronts. Il étoit facile de juger qu'ils étoicnt dévoués 
aux furies infernales et à la vengeance des dieux. Les dieux 
les sacrifioient pour servir d'exemple à tous les frères dans la 
suite de tous les siècles et pour montrer ce que fait l'impie 
discorde quand elle peut séparer des cœurs qui doivent être 85 
si étroitement unis. On voyoit ces deux frères pleins de rage 
qui s'entredéchiroient. Chacun oublioit de défendre sa vie 
pour arracher celle de son frère. Ils étoient tous deux san- 
glants et percés de coups mortels, tous deux mourants, sans 
que leur fureur put se ralentir, tous deux tombés par terre 90 
et prêts à rendre le dernier soupir ; mais ils se trainoient en- 
core l'un contre l'autre pour avoir le plaisir de mourir dans 
un dernier effoi't de cruauté et de vengeance. Tous les autres 
combats paroissoient suspendus par celui-là. Les deux armées 
étoient consternées et saisies d'horreur à la vue de ces deux ,,5 



Ms. — Q6 : F. : Amphiaraùs, P. : Amphiarùs. — 69 : s'y engage. En se 
cachant {3 mots effacés') Eriphyle étoit. — 72 : F. : elle trahit Amphiaraùs, 
Fc. : elle trahit son époux Amphiaraùs, P. : elle trahit son époux Amphiarùs. 
— 75 : F. ; Bientôt il {effacé) en y arrivant. — 85 : F. : quand elle sépare 
des cœurs, Fc. : (Comme le texte). — 88 ; F. : tous deux percés, Fc. : (Comme 
le texte). 

V (6G et 78) : Amphiaraùs. 



APPENDICE AU LIVRE Xlll 3o5 

monstres. Mars lui-même détournoit ses yeux cruels pour ne 
pas voir un tel spectacle. Enfin, on voyoit la flamme du 
bûcher sur lequel on mettoit les corps de ces deux frères 
dénaturés; mais (ô chose incroyable!) la flamme se partageoit 
en deux : la mort même n'avoit pu finir la haine implacable loo 
qui éloit entre Etéocle et Polynice ; ils ne pouvoicnt brûler 
ensemble, et leurs cendres, encore sensibles aux maux qu'ils 
s'étoient faits l'un à l'autre, ne purent jamais se mêler. Voilà 
ce que V^ulcain avoit représenté, avec un art divin, sur les 
armes que Minerve avoit données à Télémaque. io5 

Le bouclier représentoit Cérèsdans les campagnes d'Enne... 



Ms. — 1)6 : F. : détournoit la tctc pour ne vo {rffacé') pas voir, Fc. : (^Commc 
le texte). — ici : F. : qui étoit entre cps doux hommes. Ils ne pouvoient, 
Fc. : (Comme le texte). — loa : F. : cendres sensibles (effacé) encore sensibles. 
— io4 : F. : avec un art divin dans (effacé) sur les armes. 



I 



QUATORZIÈME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de ^ ersailles ('i8a4)- — Télé- 
maque, persuadé par divers songes que son père Ulysse n'est plus sur la 
terre, exécute le dessein, qu'il avoit conçu depuis longtemps, de l'aller 
chercher dans les enfers. Il se dérobe du camp pendant la nuit, et se rend 
à la fameuse caverne d'Achérontia. Il s'y enfonce courageusement et 
arrive au bord du Styx. où Charon le reçoit dans sa barque. Il va se 
présenter devant Pluton, qui lui permet de chercher son père dans les 
enfers. Il traverse d'abord le Tartare, où il voit les tourments que souf- 
frent les ingrats, les parjures, les impies, les hypocrites, et surtout les 
mauvais rois. Il entre ensuite dans les Champs-Elysées, où il contemple 
avec délices la félicité dont jouissent les hommes justes, et surtout les 
bons rois, qui, pendant leur vie, ont sagement gouverné les hommes. Il est 
reconnu par Arcésius, son bisaïeul, qui l'assure qu'Ulysse est vivant et 
qu'il reprendra bientôt l'autorité dans Ithaque, où sonftls doit régner 
oprès lui. Arcésius donne à Télémaque les plus sages instructions sur 
l'art de régner. Il lui fait remarquer combien la récompense des bons 
rois, qni ont principalement excellé par la justice et par la vertu, sur- 
passe la gloire de ceux qui ont excellé par la valeur. Après cet entretien. 
Télémaque sort du ténébreux empire de Pluton et retourne promptement 
au camp des alliés. 



1 



3o9 



QUATORZIÈME LIVRE' 

Cependant Adraste, dont les troupes avoient été con- 
sidérablement affoiblies dans le combat, s'étoit retiré 
derrière la montagne d'Aulon -, pour attendre divers se- 
cours et pour tacher de surprendre encore une fois ses 
ennemis, semblable à un lion affamé, qui, avant été 
repoussé d'une bergerie, s'en retourne dans les sombres 
forêts et rentre dans sa caverne, où il aiguise ses dents' 



Ms. — F. : sans indication de livre . une main moderne a inlrodait la mention 
L. XVIII). P. : (sans indication de livre). PcS. : Quatorzième livre, Se. : Dix- 
huitième livre. — I : F.: Cependant Adraste qui (effacé), dont les.... Se. 
supprime cependant. — 3 : F. . derrière les montagnes..., Fc. : la mon- 
tagne. — 7 : F. : et ne (effacé) rentre 



1. Livre X\ III des éditions en vingt-qxiatre livres (voir Ms.). 

2. Ce nom propre se trouve dans Horace (Odes, II, vi, i8) et 
dans Martial (Epi<fr., XIII, laS). Il désigne un lieu voisin du Galèse 
(voir la noie de la ligne 4i2 du livre XIII) et particulièrement favo- 
rable à la culture de la vigne. D'autre part le commentateur d'Horace, 
Acron (ii*" siècle), à propos du passage que nous venons de citer, et 
le commentateur de Virgile, Sorvius (voir les notes des lignes i33 du 
livre V et i/J8 du livre XII, et Inlrodiiclion, fin de la note i des 
pages i,xix-Lxxi), à propos d'un vers de VEnéide (III, 553), nous disent 
(et t'énolon devait trouver cette indication dans les notes de quelqu'une 
des éditions qu'il avait entre les mains) qu'Aulon était une montagne. 

3. Fusion de deux comparaisons homériques, l'une relative à 
Ménélas, forcé de s'éloigner du corps de Patrocic, qu'il protégeait 
contre les Troycns : : « Comme un lion que les chiens et les 
hommes chassent d'une bergerie à grands cris et à coups de lance ; 
son cœur vaillant se contracte dans sa poitrine, et il s'éloigne à 



3io LES .VVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

et ses griffes, attendant* le moment favorable pour égor- 
ger tous les troupeaux. 

Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte dis- 'o 
cipline dans tout le camp, ne songea plus qu'à exécuter 
un dessein qu'il avoit conçu, et qu'il cacha à tous les 
chefs de l'armée. Il y avoit déjà longtemps qu'il étoit 
agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui 
représentoient son père Ulysse". Cette chère image rêve- iS 
noit toujours sur la fin de la nuit, avant que l'aurore 
vînt chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstan- 

Ms. — 8 ; F. : pour déchirer, Fc. : pour égorger... — i5 : F. : son père 
Ulysse. Tantôt il croyolt (19), Fc: son père Ulysse. Ces songes revenaient 
toujours sur la fin du sommeil, avant que l'aurore vînt chasser de dessus la 
terre, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles, le doux (les 4 groupes 
de mots soulignés effacés, et les 3 premiers remplacés par : cette image d'Ulysse 
revenoit, — de la nuit, — du ciel) et de dessus la terre le doux sommeil 
suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyoit (19), P. : {Comme Fc. rectifié), 
Pc. : (Le texte). 



regret de l'étable... » (Iliade, XVII, 109-112); — l'autre, à Idomé- 
née, s'apprêtant à soutenir l'attaque d'Enée : « tel qu'un sanglier 
qui aiguise ses dents, prêt à repousser les chiens et les hom- 
mes... » (Id., XIII, 474-475). 
10 oJats Xî? TjUyavE'.o;, 

ov oa -/.ûvîç ta xalàyopê; i~6 cszx^[loIo StcovTai 

k'YXsat /.ai cpcovî]" xoû o'iv opcilv àXy.;(jLOv lÏTop 

za/vouTai, âc'ztov ùé z 'à'Srj anô [xîaaaûXo'.o'... 

3° wç 0T£ T!ç au"; 

ôodvTaç 
Oriyet, âXsÇaaOai [i.£aaw; xûva; fjôè zaï avôoa; — 

1. Attendant = en attendant. « Les gérondifs, dit Vaugelas (1647) 
dans ses Remarques (édit. Chassang, tome I, page 3i5), ont une 
marque qu'ils prennent devant eux quand ils veulent, qui est en. » 
Mais « le plus souvent, ajoute-t^il, ils ne la prennent point. » Et 
l'Académie française dans ses Observations sur les Remarques (1704) 
confirme le sentiment de Vaugelas : « Quoique la particule en, dit- 
elle, soit la marque du gérondif il n'est pas toujours nécessaire de 
l'exprimer. » 

2. Ainsi, toutes les nuits aussi, mais avec des circonstances diflFé- 
rentes, apparaît à Ènée l'ombre de son père (Enéide, IV, 35 1). 



QUATORZIÈME LIVRE 3ll 

tes étoiles, et de dessus la terre le doux sommeil', suivi 
des songes voltigeants. Tantôt il croyoit voir Ulysse nu, 
dans une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une ^o 
prairie ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui 
jetoient des habits pour se couvrir ; tantôt il croyoit Ten- 
tendre parler dans un palais tout éclatant d'or et d'ivoire, 
oià des hommes couronnés de fleurs l'écoutoient avec 
plaisir et admiration. Souvent Tlysse lui apparoissoit j5 
tout à coup dans des festins, où la joie éclatoit parmi les 
délices et où Ton entendoit les tendres accords d'une 
voix avec une lyre, plus douces- que la lyre d'Apollon et 
que les voix de toutes les Muses ^. 

Télémaquc, en s'éveillant, s'attristoit de ces songes si 3o 
agréables. 

« mon père, ô mon cher pcrc Ulysse, s'écrioit-il, 
les songes les plus aiTreux me seroient plus doux ! Ces 

Ms. — II) : F. : il croyoit le voir sur la rive..., Fc. : efface voir par inad- 
vertance, en même temps que le ; d'où la phrase : il croyoit Ulysse nu dans une 
île fortunée, P. : (Comme le texte). — a i : F. : de nymphes ; tantôt il croyoit 
(32), Fc. : {Comme le texte). — a4 ; F. : l'écoutoient avec plaisir. Souvent 
il (effacé) Ulysse, Fc. : (Comme le texte). — a5 : F. : lui apparoissoit dans 
des..., Fc. : lui apparoissoit tout à coup. — a6 : F. : parmi les délices, et 
où la plus touchante (5 mois effaces) et où.... — a8 : F. : que la lyre et la voix 
d'Apollon même et que la (les mots soidignés effacés) les voix — — 3a : F.: 
« mon pi-rc, mon cher père, Fc. : ô mon père, ô mon cher père 



I. Souvenir d'Ovide, semb'.e-t-il : « Le sommeil s'en va, et le 
lever du jour a suivi la fuite du sommeil. Déjà l'aurore du lendemain 
avait chassé les feux des étoiles » (Métamorphoses, XV, 664-665). 

^omniu ahil, somnique fugam lux aima secuta est, 
Postera sidereos aurora Jugaverat ignés. 

a. Douces, au plurieL Accord contraire à la règle, mais intéressant, 
de l'adjectif avec deux noms (voit, lyre) dont la fonction, dans la 
phrase, n'est pas la m«îme. 

3. Tout ce passage fait allusion à trois épisodes du séjour d'Ulysse 
chez les Phéaciens : rencontre d'Ulysse et de Nausicaa (^Odyssée, VI); 
— récit d'Ulysse (IX-XII); — festin offert à Ulysse et pendant lequel 
se fait entendre l'aède Démodocus (VIII). 



3l2 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà 
descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que 35 
les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle 
tranquillité : je crois voir les Champs Elysées. O qu'il 
est cruel de n'espérer plus ! Quoi donc ! ô mon cher 
père, je ne vous verrai jamais! Jamais je n'embrasserai 
celui qui m'aimoit tant et que je cherche avec tant de 4"« 
peine ! Jamais je n'entendrai parler cette bouche, d'où 
sortoit la sagesse 1 Jamais je ne baiserai ces mains, ces 
chères mains, ces mains victorieuses, qui ont abattu tant 
d'ennemis ! Elles ne puniront point les insensés amants de 
Pénélope', et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine! (>'•> 
dieux ermemis de mon père, vous m'envoyez ces son- 
ges funestes pour arracher toute espérance de mon cœur : 
c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans 
cette incertitude. Que dis-je? Hélas ! je ne suis que trop 
certain que mon père n'est plus. Je vais chercher son 5o 
ombre jusque dans les enfers : Thésée y est bien descendu*, 
Thésée, cet impie qui vouloit outrager les divinités infer- 
nales^, et moi, j'y vais conduit par la piété ^ Hercule y 
descendit '' : je ne suis pas Hercule ; mais il est beau 



Ms. — 35 : F. : séjour de ces âmes..., Fc. : des âmes.... — Sg : F.: ^e 
n'embrasserai celui que je cherche, Fc. : {Comme le texte). — 4i : F.: d'où 

sort la sagesse, Fc. : d'où sortoit — li2 : F. : ces mains, ces chères mains 

qui ont abattu..., Fc. : (Comm", le texte). — ig : que dis-je? je ne (effacé) 
hélas !... — 53 : F. : et moi je (efface) j'y vais. 



1. Voir livre I, ligne aSo. 

2. L'argumentation de Télémaque (lignes 5i-58) rappelle celle 
d'Enée sur le point de descendre, comme lui, aux enfers {Enéide, 
VL iig-iaS.) Mais le développement est plus sobre dans Virgile. 

3. En aidant son ami Pirithoûs à ravir Proserpine (^Enéide, VI, 

397)- .,,.,, 

4. La piété filiale. Enée (^Enéide, \I, 4o3 et 4o5) invoque le môme 
argument. 

5. Ence, dans Virgile (^Enéide, VI, laS), le rappelle également. 



QUATORZIÈME LIVRE 3i3 

d'oser l'imiter. Orphée a bien touché, par le récit de ses 55 
malheurs, le cœur de ce dieu qu'on dépeint comme 
inexorable: il obtint de lui qu'Eurydice retournât parmi 
les vivants'. Je suis plus digne de compassion qu'Orphée; 
car ma perte est plus grande : qui pourroit comparer une 
jeune fille, semblable à cent autres-, avec le sage Ulysse, 60 
admiré de toute la Grèce? Allons ! mourons, s'il le faut. 
Pourquoi craindre la mort, quand on souffre tant dans la 
vie? Pluton, ô Proserpine, j'éprouverai bientôt si vous 
êtes aussi impitoyables qu'on le dit. mon père, après 
avoir parcouru en vain les terres et les mers pour vous 65 
trouver, je vais enfin voir si vous n'êtes point dans la 
sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de 
vous posséder sur la terre et à la lumière du soleil, peut- 
être ne me refuseront-ils pas de voir au moins votre ombre 
dans le royaume de la nuit. » 70 

En disant ces paroles, ïélcmaque arrosoit son lit do 
ses larmes' : aussitôt il se levoit et cherchoit, par la 
lumière, à soulager la douleur cuisante que ces songes 
lui avoient causée ; mais c'étoit une flèche qui avoit percé 

Ms. — 5ô : F.: d'oser l'iiiiilor. Allons! mourons (6i), FcP. : {Comme le 
lexle, sauf [56 : qu'on dit qui csl incxoraiile]), Pc. : (Le texte). — 63 : F. : O 
inipiloy.ible Pluton, je {efface) j'éprouverai bientôt je (sic) si vous êtes aussi 
impitoyable, Fc. : O Pluton, ô Proserpine, j'éprouverai bientôt je (sic) si vous 
êtes aussi impitoyables, P. : {Le texte). — 66 : FP. : Je vais voir..,. Pc. : je vais 

enfin voir — 67 ; F. ; des morts. Au mo {effacé). Si les dieux — 68 : F. ; 

posséder de {efface) sur la terre — 69 : F. : de vous (effacé) voir.... — 71 ; 

F. ; il se levoit, et tâchoit de dissiper par les (6 mots effacés) et cherchoit 



1. Nouvel exemple alligiiû aussi par Kncc(£'rtét(/<',\'I, ii9-i3o).On 
sait d'ailleurs que Virgile a raconte toute cette histoire dans un épi- 
sode très célèbre des Géonjiques (tV, 466 et suiv.). 

2. L'argument étonne un peu, par ce qu'il a de dur : il est vrai 
d'ailleurs que les poètes ne nous disent rien sur la beauté ou les- 
mérites particuliers d'Eurydice ; nous savons seulement quelle était 
une « nouvelle mariée » (Ovide, Métain., X. 8-9). 

3. Souvenir de l'Écriture {Psnumes, VI, -j) : « J'arroserai mon lit 
de mes larmes. » Lacrimis meii straUim meum rigabo. 



3l4 LES AVEÎVTURES DE TÉLÉMAQUE 

son cœur et qu'il portoit partout avec lui. Dans cette 75 
peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu 
célèbre, qui n'étoit pas éloigné du camp. On Tappeloit 
Achéronlia', à cause qu'il y avoit en ce lieu une caverne 
affreuse, de laquelle on descendoit sur les rives de TAché- 
ron-, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer"'. La 80 
ville étoit sur un rocher, posée comme un nid* sur le 
haut d'un arbre : au pied de ce rocher on trouvoit la 
caverne, de laquelle les timides mortels n'osoient appro- 
cher; les bergers avoient soin d'en détourner leurs trou- 
peaux. La vapeur soufrée du marais stygien ', qui s'exha- 85 

Ms. — 76 : F. : il résolut de tenter (3 mots effacés) entreprit — 78 : FP. ; 

caverne affreuse, par où l'on descendoit..., Pc. : de laquelle on — 79 : F. : 

de l'Achéron. La ville..., Fc. : (Comme le texte). — 83 : F. : la caverne dans 
laquelle, Fc: de laquelle.... — 85 ; F. : la vapeur inj (effacv) soufrée.... 



1. Horace {Odes, III, iv, il\) parle d'une ville de ce nom, mais située 
en Apulie, dans la région du mont Vultur. D'autre part Pline, dans son 
catalogue despeuples de l'Italie méridionale(IlI,v, io)nommelesAché- 
rontins, peuple voisin d'un fleuve appelé Achéron, dans le Bruttium- 
Mai s la première de ces deux régions est environ à 100 kilomètres au Nord 
du lieu oîi le camp des alliés, d'après les indications du livre précédent, 
devait être établi, et la seconde en est séparée par toute l'étendue du 
golfe de Tarante. Il faut donc penser que, sous un nom géographique 
connu par ailleurs, Fénelon désigne ici un emplacement imaginaire. 

2. Fleuve des enfers qui, d'après Homère {Odyssée, X, 5i3-5i4)' 
recevait comme affluents le Cocyte et le Phlégéthon (voir la note de 
la ligne 384 du livre I). Plusieurs fleuves terrestres étaient appelés 
du même nom (voir la note précédente). 

3. Craignent de jurer : c'est ce que dit Virgile à propos du Cocyte 
et du Styx {Enéide, VI, 32^. Cf. Homère, Iliade, XV, 86-37). Voir 
encore ici livre VI, ligne /J55. 

4. C'est le mot même d'Horace {loc. cit.) à propos de l'Acherontia 
d'Apulic. 

5. Vapeur soufrée. Comme celle de ces lacs de Sicile à travers lesquels 
Ovide {Métamorphoses, V, 4o5) représente Pluton enlevant Proserpine : 

Perque lacus sacros et olentia sulfure fertur 
Stagna. 
— Marais stygien : le Styx lui-même ; traduction de l'expression 
latine Slygia palus (Virgile, loc. cit.). 



QUATORZIÈME LIVRE 3i5 

loit sans cesse par cette ouverture, cmpesloitrair '. Tout 
autour il ne croissoit ni lierbe, ni fleurs ; on n'y sen- 
toil jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du 
printemps, ni les riches dons de l'automne : la terre aride 
y languissoit ; on y voyoit seulement quelques arbustes 9» 
dépouillés et quelques cyprès funestes-. Au loin même, 
tout à l'entour, Cérès refusoit aux laboureurs ses mois- 
sons dorées ; Bacchus sembloit en vain y promettre ses 
doux fruits ; les grappes de raisin se desséchoient au lieu 



Ms. — 90: F.: arbustes dépouillés, quclq (efface) et quelques.... — 92: 
F. : aux laboureurs les moissons, Fc. : ses moissons.... — gS : F. : dorées et 
{efface); Bacchus.... — tjS : F. : sembloit promettre ses doux fruits, mais 
les grappes..., Fc: (fiomme le texte). 



1. Même indication dans Virgile (Enéide, VI, 201 cl 2^0-24i)* 

2. Cotte description des lignes 86-91 rappelle quelques vers de la 
petite épopée sur la Guerre civile insérée par Pétronnc dans le Saty- 
ricon. C\X, 69. 

Est locus cxciso pcnilas demersus hiatit 
Parlhcnopen inter magrufque Dicarchidos arva, 
Cocyli perfusus aqua. Nam spirilus extra 
Qui furit cffusus funesto spargitur pesta, 
Non h,TC aiitamno tcllus viret aut alit herbas 
Ciespite Irvtus ager ; non verno persona eanlu 
Mollia discordi strepita virgulta loquunttir, 
Sed chaos et nigro squalentia pumice saxa 
Gaadent ferait circum lumulala cupressu. 

« Il est, entre Naples et le territoire de la grande Pouzzoles, un 
gouffre qui s'ouvre béant cl profond dans les terres. C'est le Cocyle 
qui l'arrose de ses eaux : car le souffle furieux qui s'en échappe 
répand au dehors une chaleur mortelle. Là, point de verdure sur 
la terre en automne, point d'herbe, point de champ qui nourrisse 
un riant gazon, point de jeunes pousses sonores, qui chantent au 
printemps et qui, mollemont balancées, échangent leurs bruissements 
sans les mettre d'accord : rien que le chaos, rien que la surface noircie 
d'une pierre aride et, pour tout ornement, le funèbre cyprès qui la 
couronne et l'ensevelit de son ombre. » — Sans avoir recours au texte 
même de Pétrone, Fénelon a pu trouver ces vers cités dans la note d'une 
édition de Virgile à propos de la description des vers 237-2^2 du 



3i6 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

de mûrir. Les Naïades^ tristes ne faisoient point couler 
une onde pure : leurs flots étoient toujours amers et trou- 
blés. Les oiseaux ne chantoifent jamais dans cette terre 
hérissée de ronces et d'épines et n'y trouvoient aucun 
bocage pour se retirer^ ; ils alloient chanter leurs amours 
sous un ciel plus doux. On n'entendoit que le croas- 
sement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux ; 
l'herbe même y étoit amère et les troupeaux qui la pais- 
soient ne sentoient point la douce joie qui les fait bondir. 
Le taureau fuyoit la génisse, et le berger, tout abattu, 
oublioit sa musette et sa flûte ^ 



M. — gS : F.: ne (effacé) faisoient couler..., Fc. : ne faisoient point cou- 
ler..., 5. : n'y faisoient point couler.... — 96 : F,: et troublés. Nul oiseau 
ne chantoit dans cette terre malheureuse et ne trouvoit de bocage pour se 
retirer : ils alloient, FcP. : Nul oiseau me chantoit dans cette terre hérissée 
de ronces et d'épines et (la suite comme F.), Pc. : (Le texte). — 100 : F. : un 
ciel plus doux. L'herbe même..., Fc: un ciel plus doux : on n'y entendoil 
que le croassement des corbeaux et la funeste voix des hiboux. L'herbe 
même..., Fc' . : un ciel plus doux. Là on n'entendoit que le croassement des 
corbeaux et la menaçante voix des hiboux, Fc" . : (Comme le texte, sauf [100 : 
plus doux: là on n'entendoit]), PS (Le texte). 

V (100) suit Fc". 



li>Te VI de VEnéide. C'est ce qu'on voit par exemple dans le Virgile 
de La Cerda Cvoir Introduction, page lxx, note a). 

1. Voir la note de la ligne 862 du livre XL 

2. Souvenir de Virgile (Enéide, VI, 289), qui représente les 
oiseaux comme ne pouvant voler au-dessus de ce lieu funeste, à cause 
des émanations. 

3. Musette. On connaît cet instrument rustique, composé d'abord 
d'une outre que l'on gonfle au moyen d'un tuyau et dont le son 
s'exhale ensuite par un ou deux autres tuyaux percés de trous, 
qu'on bouche avec les doigts afin de produire des sons divers. Il est, 
comme la flûte, l'attribut traditionnel des bergers, et c'est sans 
doute à ce titre que Fénelon le nomme ici ; car le mot, à vrai dire, 
paraît peu antique. Toutefois l'antiquité a connu la flûte munie 
d'une outre servant de réservoir d'air; mais les mentions en sont 
très rares et se rapportent à une époque très postérieure à l'épopée 
homérique. Il est question d'un joueur de musette (àa/aûXrj;, utricula- 
rius), dans Dion Chrysostome (II, 38i) et dans Suétone (Néron, 54)- 



QUATORZIÈME LIVRE 817 

De cette caverne sortoit, de temps en temps, une 
fumée noire et épaisse, qui faisoit une espèce de nuit au 
milieu du jour. Les peuples voisins redoubloient alors 
leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales ; mais 
souvent les hommes, à la fleur de leur âge et dès leur plus 1 10 
tendre jeunesse, étoient les seules victimes que ces divi- 
nités cruelles prenoicnl plaisir à immoler par une funeste 
contagion '. 

C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin 
de la sombre demeure de Platon. Minerve, qui veilloit ii5 
sans cesse sur lui et qui le couvroit de son égide ^, lui 
avoit rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière 
de Minerve, avoit ordonné à Mercure, qui descend chaque 
jour aux enfers pour livrer à Charon un certain nombre 
de morts ^, de dire au roi des ombres qu'il laissât entrer 120 
le fils d'Ulysse dans son empire. 

Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit; il 
marche à la clarté de la lune et il invoque cette puis- 
sante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de 
la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la laS 



Ms. — 108 : F. : (Le texte), P. : Les peuples pour apaiser les divinités 
infernales; mais souvent... (sic), Pc.: Les peuples, pour apaiser les divinités 
infernales, y sacrifioient tous les jours des brebis et des i^énisses noires ; 
mais souvent..., Pc'.: (Le texte). — ii2 : F.: à immoler. C'est là que 
Télémaque, Fc. : (Comme le texte). — 1 15 : FP. : de la noire demeure, Pc. : 
de la sombre demeure. — 118 : F. : avoit /ni (effacé) ordonné. — ''Q : F.: 
h Charon les ombres des morts..., Fc. : (Comme le texte). — 123 : F. : pen- 
dant une nuit obscure..., Fc. : pendant la nuit. 



1. Entendez qu'il régnait on ce pays une sorte de maladie conta- 
gieuse, dont les germes mortels se propageaient par l'air. 

a. Voir ligne ^Oo du livre I. 

3. Celait une des fonctions de Mercure, messager des dieux 
(Horace, Odes. I, x, 5-6), de conduire aux enfers les âmes des morts 
(W.. ibid., 17-18). 



3i8 LES AVEN.TURES DE TÉLÉMAQUE 

redoutable Hécate ' . Cette divinité écouta favorablement 
ses vœux, parce que son cœur étoit pur et qu'il étoit con- 
duit par l'amour pieux qu'un fils doit à son père. 

A peine fut-il auprès de l'entrée de la caverne, qu'il 
entendit l'empire souterrain mugir. La terre trembloit i3o 
sous ses pas - ; le ciel s'arma d'éclairs et de feux^ qui sem- 
bloient tomber sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit 
son cœur ému et tout son corps étoit couvert d'une 
sueur glacée ; mais son courage se soutint : il leva les 
yeux et les mains au ciel. i35 

« Grands dieux, s'écria-t-il, j'accepte ces présages, que 
je crois heureux ; achevez votre ouvrage. » 

Il dit*, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment. 

Aussitôt la fumée épaisse qui rendoit l'entrée de la 
caverne funeste à tous les animaux, dès qu'ils en appro- i4o 
choient, se dissipa ; l'odeur empoisonnée cessa pour un 
peu de temps. Télémaque entre seul; car quel autre mor- 
tel eût osé le suivre ? Deux Cretois, qui l'avoient accom- 
pagné jusqu'à une certaine distance de la caverne et aux- 

Ms. — 128 : F. : l'amour pieux d' (effacé) qu'un — i3o : F. : mugir. 

Il sentit la terre qui trembloit Fc. : (Comme le texte). — 182 : F.: fils 

d'Ulysse ayant le cœur ému, et tout le corps... (les 3 mots soulignés effacés et 
remplacés par : sentit son, — son). — iSg : P. : qui rendit, Pc. : qui rendoit. 
— ilio: FP. : animaux qui en approchoient, Pc.: (Le texte). — i43 : F. ; 
accompagné jusque-là, et auxquels il avoit confié son dessein, demeurèrent 
tremblants et à demi morts assez loin de la caverne, dans un temple où ils 
n'espéroient plus de revoir..., Fc: (Comme le texte). 



1 . « La triple Hécate, dit Virgile (Enéide, IV, 5 1 1), la chaste Diane 
aux trois visages. » 

Tergeminamqnc Hecaten, tria viryinis ora Dianse. 
Cf. encore Id., VI, 247- 

2. Ainsi Enée, dans Virgile (Enéide, VI, 266), entend, quand il 
approche de l'entrée des enfers, le sol mugir sous ses pas, tandis 
que se met à trembler la cime des forêts. 

Sub pedibus mugire solum et juga cœpta moveri 
Silvariim. 



QUATORZIÈME LIVRE 819 

quels il avoit confié son dessein, demeurèrent tremblants i/i5 
et à demi morts assez loin de là, dans un temple, faisant 
des vœux et n'espérant plus de revoir ' Télémaque. 

Cependant le fds d'Ulysse, l'épée à la main-, s'enfonce 
dans les ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une foible 
et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur i5o 
la terre ' : il remarque les ombres légères qui voltigent* 
autour de lui, et il les écarte avec son épée. Ensuite 
il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les 
eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer '. Il 
découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts ib5 
privés de la sépulture^, qui se présentent en vain à l'im- 
pitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est 
toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur", les 

Ms. — I '19 ; F. : clans les noires (effacé) ténèbres horribles. — idj : FP. : 
son cpéc. Bientôt il voit..,, \Pe. : ensuite il voit.... — i53 : F. : il voit les 
rives du fleuve dont les eaux dornnantcs..., Fc. : {Comme le texte). — 167 : 
F.: dont la vieillesse est éternelle, les menace..., FcP. : dont la vieillesse 
éternelle est toujours triste et chagrine, les menace, Pc. : (Le texte). 



I. Voir la ligne l^C}& du livre I, et la nolo. 
a. Ainsi Enée dans Virgile (Enéide, VI, 289-290). 
3. Virgile compare Enée s'avançant dans l'ombre des enfers au 
voyageur qui « sous la lueur incertaine d'une lune voilée, marche 
dans la foret, quand Jupiter a enveloppé d'ombre le ciel et que la 
sombre nuit a enlevé aux choses leur couleur » (Enéide, VI, 270- 
372): 

Qualc per incrrlam lunam sub lace maligna 
Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra 
Juppiler et rébus nox abstulit atra colorcm. 

i. Le mot est de Virgile (Enéide, VI, 292), qui représente, lui 
aussi, « des âmes sans corps qui voltigent légères sous une forme 
sans consistance. » 

tenues sine corpore vilas 

.,. volilare cava sub imagine formx. 

5. Virgile, Géorgiques, IV, 1578-^79 et Enéide, Wl, /JSS-^Sg. 

6. Voir livre XIII, ligne 10 18, et la note. 

7. C'est ainsi que le représente Virgile (Enéide, VI, 3o^ et 3i5). 



320 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

menace, les repousse et admet d'abord ' dans sa barque 
le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémis- i6o 
sements d'une ombre qui ne pouvoit se consoler. 

« Quel est donc, lui dit-il, votre malheur ? Qui étiez- 
vous sur la terre. 

— J'étois, lui répondit cette ombre, Nabopharsan 2, 
roi de la superbe Babylone. Tous les peuples de l'Orient iGô 
trembloient au seul bruit de mon nom ; je me faisois 
adorer par les Babyloniens ^ dans un temple de marbre, 
où j'élois représenté par une statue d'or, devant laquelle 
on brûloit nuit et jour les plus précieux parfums de 
l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans 170 
être aussitôt puni. On inventoit chaque jour de nouveaux 
plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J'étois 
encore jeune et robuste : Hélas! que de prospérités ne me 
restoit-il pas encore à goûter sur le trône ! Mais une 
femme que j'aimois et qui ne m'aimoit pas m'a bien fait 175 
sentir que je n'étois pas dieu : elle m'a empoisonné; je ne 

Ms. — 161 : F. : d'une ombre qui avo (^effacé) ne pouvoit — 166 : F. : 

au bruit, Fc: au seul bruit — 166 : F.: ...de mon nom, l (effacé) je 

me faisois adorer dans un temple de marbre (5 mots effacés) par les.... — i(j8 : 
F.: où étoit une statue d'or..., Fc. : {Comme le texte). — 168 : F.: une 
statue d'or, qu'on (effacé) devant laquelle — — 178 : F. : jeune et robuste. 
Mais une femme (175), Fc. : (Comme le texte). 

V (iSg) : dans la barque. 



1. D'abord, dès l'abord (cf. livre XIIF, ligne 64). — Dans Virgile, 
Caron accueille aussi Enée, mais après avoir vu en ses mains un 
rameau magique, dont la conquête a fait l'objet d'un épisode que 
Fénelon a délibérément banni de son imitation. 

2. Personnage imaginaire, dont le nom rappelle, par ses premières 
syllabes, celui de plusieurs rois de Baby'one, iXabonassar, par exemple, 
Nabopolassar, ]\abuchodonosor, nommés par Bossuet dans le Discours 
sur l'histoire universelle (I, vu). 

3. Tel le Salmonée de Virgile (Enéide, VI, 589), foudroyé par 
-Jupiter parce qu'il « réclamait pour lui les honneurs des dieux » : 

Divumque sibi poscebat honorem. 



QUATORZIÈME LIVRE 821 

suis plus rien. On' mit hier, avec pompe, mes cendres 
dans une urne d'or ; on pleura ; on s'arracha les cheveux ; 
on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de 
mon bûcher, pour mourir avec moi ; on va encore gémir iSo 
au pied du superbe- tombeau 011 Ton a mis mes cendres : 
mais personne ne nie regrette ; ma mémoire est en hor- 
reur même dans ma famille ; et, ici-bas, je souffre déjà 
d'horribles traitements. » 

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit : « Étiez- i$5 
vous véritablement heureux pendant votre règne? Sentiez- 
vous cette douce paix sans laquelle le cœur demeure tou- 
jours serré et flétri au milieu des délices ? 

— Non, répondit le Babylonien ; je ne sais même ce 
que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme 190 
l'unique bien : pour moi, je ne l'ai jamais sentie; mon 
cœur étoit sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte 
et d'espérance. Je tâchois de m'étourdir moi-même par 
l'ébranlement de mes passions : j'avois soin d'entretenir 
cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre inter- 195 
valle de raison tranquille m'eut été trop amer. Voilà la 
paix dont j'ai joui : toute autre me paroîl une fable et un 
songe; voilà les biens que je regrette. » 



Ms. — 182 : F. : ne me regrette, et ici-bas..., Pc: {Comme le texte). 

i83 : F. : je souffre déjà d'étranges indignités. FcP. : d'horribles injures. 
Pc : d'horribles traitements. — 190 : F. : Les sages parlent de cette paix 
comme de l'unique bien : ils la mettent au-dessus de tout : pour moi..., 
Fc. : les sages parlent sans cesse de (la saitecomme F.), Fc' . : (Comme le texte) 



I. On paraît ici employé avec une nuance d'ironie légère à la place 
de elle, représentant la femme dont Nabopharsan vient de parler. 
Môme tour dans La Fontaine, parlant de la veuve « d'une journée » 
par opposition h celle « d'une année » : 

On dit qu'on est inconteslable ; 
On le dit; mais on n'en croit rien. 

(Fables. VI, ixi.) 
3. Superbe. Voir la ligne 596 du livre II. 

TÉLKMAQUK. H. jj 



322 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

En parlant ainsi, le Babylonien pleuroit comme un 
homme lâche qui a été amolli par les prospérités et qui 300 
n'est point accoutumé à supporter constamment un 
malheur. Il avoit auprès de lui quelques esclaves, qu'on 
avoit fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure 
les avoit livrés à Charon avec leur roi et leur avoit donné 
une puissance absolue sur ce roi qu'ils avoient servi sur acâ 
la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignoient plus l'om- 
bre de Nabopharsan : elles la tenoient enchaînée, et lui 
faisoient les plus cruelles indignités. L'un lui disoit : 
« N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi? Com- 
ment étois-tu assez insensé pour te croire un dieu.^ Et ne ^lo 
falloit-il pas te souvenir que tu étois de la race des autres 
hommes ? » 

Un autre, pour lui insulter*, disoit: « Tu avois raison 
de ne vouloir pas qu'on te prît pour un homme ; car tu 
étois un monstre sans humanité. » aiT) 

Un autre lui disoit : a Hé bien ! où sont maintenant tes 
flatteurs? Tu n'as plus rien à donner, malheureux ; tu 
ne peux plus faire aucun mal ; te voilà devenu esclave de 
tes esclaves mêmes : les dieux ont été lents à faire jus- 
tice; mais enfin ils la font-. « a^o 



Ms. — 207 : F. : elles la tenoient comme (effacé) enchaînée — 209 : F. : 

aussi bien que toi ? pour qu (efface) comment... — 217: F.: rien à donner: 
tu ne peux..., Fc. : (Comme le texte). — 219 : F. : de tes esclaves, Fc. : de 
tes esclaves mêmes. 



1 . Dans ses Notes sur les Remarques de Vaugelas (édit. Chassang, 
tome II, page 821), Thomas Corneille, en 1687, admet également, et 
sans différence de sens ou d'emploi, insulter et insulter à. Cette der- 
nière construction semble être devenue moins usuelle quand le régime 
est un nom de personne. 

2. Cet emploi du pronom personnel pour rappeler un nom qui a 
été précédemment employé sans article n'est plus d'usage aujour- 
d'hui : il est constant dans l'ancienne langue et encore au xvii« siècle. 
Ainsi dans Molière : « Je vous demande raison de cette affaire-là. — 



QUATORZIÈME LIVRE 323 

A. ces dures paroles, Nabopharsan se jetoit le visage 
contre terre, arrachant ses cheveux' dans un excès de 
rage et de désespoir. Mais Charon disoit aux esclaves : 

« Tirez-le par sa chaîne ; relevez-le malgré lui : il 
n'aura pas même la consolation de cacher sa honte ; il a^y 
faut que tontes les ombres du Styx en soient témoins, 
pour justifier les dieux-, qui ont souffert si longtemps 
que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore là, 
ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs; 
prépare-toi à être jugé par l'inflexible Minos ', juge des 2$o 
enfers. » 

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque 
touchoit déjà le rivage de l'empire de Pluton : toutes les 
ombres accouroient pour considérer cet homme vivant, 
qui paroissoit au milieu de ces morts dans la barque. a3f> 
Mais, dans le moment où Télémaque mit pied à terre, elles 



Ms. — 333 : F. : s' (effacé) arrachant. — aaTi : F. : de se (effacé) cacher sa 
honte. — a35 : F. : dans la barque. Alors Charon (a mots effacés) mais, 
dans — a36 : F. : Télémaque p (effacé) mit. 



Je vous la ferai. » (^Georges Dandin, I, iv.) « Il semble que vous avez 
raison; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. » (^Don Juan, 
I, II.) 

Mais mon cœur vous demande grâce : 
Pour vous la demander je me jette à genoux. 

(Amphitryon, II, vi.) 

1. Construction constante au xvii« siècle: « M. Purgon m'a 
défendu de découvrir ma tôte. » (MoliÎTC, Malade imaginaire, II, v.) 
— Voir toutefois ci-dessus ligne 178. 

2. Souvenir d'un mot célèbre de Claudion (In Rujinuin, I. ao-ai), 
que la prospérité des méchants fit, dit-il lui-même, douter de la Pro- 
vidence, jusqu'au jour où « le châtiment de Rufin chassa enfin le 
trouble de son esprit et justifia les dieux ». 

Abstulil hune tandem Rujîni pcena tumultum 
Absolvitque deos. 

3. Voir les notes des lignes /joS et 46 1 du livre IV. 



â24 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la 
moindre clarté du jour dissipe. Charon, montrant au 
jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farou- 
ches ' qu'à l'ordinaire, lui dit: 2I0 

« Mortel chéri des dieux, puisqu'il t'est donné d'en- 
trer dans ce royaume de la nuit, inaccessible aux autres 
vivants, hâte-toi d'aller où les destins t'appellent : va, par 
ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras 
sur son trône ; il te permettra d'entrer dans les lieux 245 
dont il m'est défendu de te découvrir le secret. » 

Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas : il voit de 
tous côtés voltiger des ombres, plus nombreuses que les 
grains de sable qui couvrent les rivages de la mer ; et, 
dans l'agitation de cette multitude infinie, il est saisi 25o 
d'une horreur divine, observant le profond silence de 
ces vastes lieux-. Ses cheveux se dressent sur sa tête 
quand il aborde le noir séjour de l'impitoyable Pluton ; 
il sent ses genoux^ chancelants; la voix lui manque, et 
c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles : 255 

« Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux 

Ms. — 289: F.: front moins ridé et moins farouche qu'à l'ordinaire, 

Fc. : (fiomme le texte). — 24o : F. : lui dit : Enfant (^efface) Mortel chéri 

— a46 : FP.: dont il ne m'est pas permis de..., Pc: dont il m'est 

défendu — 2^9 : F.: les vastes rivages..., Fe. : les rivages.... — 261 : 

F.: d'une sainte (effacé) horreur divine.... — 254 : F.: chancelants e^ prê^i 
d se dérober (5 mots effacés) ; la voix — 255 : Se. : prononcer ces paroles. 



1. Ces yeux, d'après Virgile (^Enéide, VI, 299), sont fixes et tout 
en feu 

Stant lamina Jlamma. 

2. Souvenir de Virgile (^Enéide, VI, 26^-265), qui parle aussi des 
« ombres silencieuses et de l'obscurité de ces vastes lieux où l'on se 
tait. » 

umhrseque silentes 
El loea nocle tacenlia laie. 

3. Genoux. Même orthographe ici qu'à la ligne 672 du livre XI : 
voir la note de cette ligne. 



QUATORZIÈME LIVRE 325 

Ulysse : je viens vous demander si mon père est descendu 
dans votre empire ou s'il est encore errant sur la terre. » 

Pluton étoit sur un trône d'ébène ; son visage étoit 
pâle et sévère ; ses yeux, creux et étincelants ; son visage', aCo 
ridé et menaçant : la vue d'un homme vivant lui étoit 
odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux 
qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que 
pendant la nuit. A son côté paroissoit Proserpine, qui 
attiroit seule ses regards et qui sembloit un peu adoucir a65 
son cœur : elle jouissoit d'une beauté toujours nouvelle ; 
mais elle paroissoit avoir joint à ces grâces divines je ne 
sais quoi de dur et de cruel de son époux ^. 

Aux pieds du trône étoit la Mort, pâle et dévorante, 
avec sa faux tranchante', qu'elle aiguisoit sans cesse, ^lo 

Ms. — 260 ; F['S. : son visage, Se. : son front.... — 261 : F.: lui étoit 
odieuse. A son côté (264), FcP. : {Comme le lexlc, sau/[263 ; de Icurs^retraites 
que la nuit]), Pc.: (Le texte). — 265 : F.: qui sembloit adoucir..., Fc. . 
sembloit un peu adoucir.... — 269 : F. : étoient la Mort, P. : étoit la Mort. 

V (260) suit Se. tout eu attribuant la correction à la main du marquis 
de Fénelon. 



1. Visage. La répétition du mot, déjà employé à la ligne précé- 
dente, est une négligence, qui est corrigée, mais non pas sans doute 
de la main de Fénelon dans la seconde copie (voir Ms. et V 260). 

2. La construction paraît gauche ou négligée. Mais le texte est 
certain. D'ailleurs la répétition à (rois lignes de dislance (264-267) 
de paroissoit. encore que le sens ne soit pas le même les deux fois, 
est une autre négligncc. 

3. La mythologie grecque et la mythologie romaine ont person- 
nifié la Mort. Mais la représentation de la faux entre les mains de 
cette divinité est un symbole postérieur à l'antiquité. — Quant à 
rénumération qui commence ici, on peut dire à la fois qu'elle diffère 
de celle qu'a imaginée Virgile au livre VI de VEnéide (278-289) et 
qu'elle s'en inspire : car elle en diffère à peu près de la même ma- 
nière que la peinture de Virgile différait elle-même des anciennes 
légendes relatives aux Enfers. « A côté des inventions des plus 
anciennes mythologies, qu'il a grand soin de conserver, des Titans, 
des Gorgones, des Harpyies, des Centaures, de l'hydre de Lerne, qui 
pousse d'horribles sifflements, de la Chimère armée de flammes, des 



326 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Autour d'elle voloient les noirs Soucis, les cruelles Dé- 
fiances, les Vengeances, toutes dégouttantes de sang et 
couvertes de plaies, les Haines injustes, l'Avarice, qui 
se ronge elle-même, le Désespoir, qui se déchire de ses 
propres mains, l'Ambition forcenée, qui renverse tout, la 275 
Trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut 
jouir des maux qu'elle a faits, l'Envie, qui verse son venin 
mortel autour d'elle et qui se tourne en rage, dans l'im- 
puissance oiî elle est de nuire, l'Impiété, qui se creuse 
elle-même un abîme sans fond, oii elle se précipite sans 380 
espérance, les spectres hideux, les fantômes, qui repré- 
sentent les morts pour épouvanter les vivants, les songes 
affreux, les insomnies, aussi cruelles que les tristes son- 
ges. Toutes ces images funestes environnoient le fier Plu- 
ton et remplissoient le palais où il habite. Il répondit à 285 
Télémaque d'une voix basse, qui fit gémir le fond de 
l'Erèbe : 

« Jeune mortel, les destinées t'ont fait violer cet asile 
sacré des ombres ; suis ta haute destinée : je ne te dirai 

Ms. — 278 : F.: Haines injustes, les folles amours (3 mots effacés); l'Ava- 
rice.... — 275 : F. : qui renverse tout, l'impiété qui se creuse elle-même un 
abime sans ressource et sans espérance (passage effacé); la Trahison qui après 
avoir fait (3 mots effacés) veut.... — 281 : F.: les fantômes qui (effacé) qui 
représentent..., — 288: Se: les destins t'ont fait 



Songes, qui se cachent dans les branches d'un orme immense, il place 
des allégories, dont quelques-unes sont évidemment d'un autre âge, 
la Discorde, la Guerre, la Pauvreté, la Faim, la Vieillesse, les pâles 
Maladies, les Remords vengeurs et même les Joies malsaines de 
l'âme (mala mentis gaudià), qui toutes abrègent la vie et pourvoient 
l'enfer d'habitants » (Gaston Boissier, la Religion romaine d'Auguste 
aux Antonins, I, v). Fénelon, qui n'a pas les mêmes raisons que 
le poète ancien pour faire leur part à des légendes qui ne sont 
plus populaires et qu'il a eu d'ailleurs, dans le cours de son livre, 
d'autres occasions de rappeler, donne toute la place, réserve faite 
(lignes 281-283) des « spectres )>, des « fantômes », des « songes » 
ou des « insomnies «, à des divinités morales, personnification des 
vices ou des dispositions les plus funestes du cœur humain. 



QUATORZIÈME LIVRE 827 

point où est ton père ; il suffit que tu sois libre de le a<.io 
chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à 
parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mau- 
vais rois sont punis ; de l'autre, les Champs Elysées, où 
les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller 
d'ici dans les Champs Elysées, qu'après avoir passé par .'oâ 
le Tartare ' : hâte-toi d'y aller et de sortir de mon em- 
pire. » 

A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces 
vides et immenses, tant il lui tarde de savoir s'il verra 
son pore et de s'éloigner de la présence horrible du 3oo 
tyran qui tient en crainte les vivants et les morts. Il aper- 
çoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en sortoit 
une fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée don- 
neroit la mort, si elle se répandoit dans la demeure des 
vivants. Cette fumée couvroit un fleuve de feu et des tour- 3o5 
billons de flamme, dont le bruit% semblable à celui des 
torrents les plus impétueux quand ils s'élancent des plus 



Ms. — 291 : F. : tu n'as qu'à parcourir les Champs Elysées (3 mots effacés) 
l'endroit..., Fc.: d'un coté, l'endroit.... — aga : F.: Tartare où les rois 
sont (effacé) mauvais rois.... — 296 : F.: récompensés. Aussilol il enseigne 
les deux chemins à Télémaque (8 mois effacés) Mais tu — — 296: F.: d'y 
aller. A l'instant,.., Fc: {Comme le texte). — 3o3 : F. ; le noir Tartare, 
d'où il sortoit sans cesse une épaisse fumée au (effacé) noire, FcP. : d'où il 
sortoit une fumée noire et épaisse, Pc. : (Le texte). — 3o3 : F. : l'odeur 

empestée auroit (effacé) donncroit la mort — 3o5 : FP. : et des torrents de 

flamme, Pc. ; des tourbillons de flamme... — 307: F. : quand ils s élancent 
dans des abimes..., Fc. : (Comme le texte.) 



1 . La conception de Virgile est un peu différente. II imagine 
deux roules, dont l'une conduit aux Clianips-Elyséos et l'autre au 
Tartare (Enéide, VI, 5^0-5^3). Énce ne traverse pas le Tartare : la 
Sibylle, qui le conduit, le lui fait voir et le lui décrit du dehors 
{Ibid.. 5^8-637). 

2. Souvenir de \irgï\c (Enéide, VI, 55i), notant le fracas des rocs 
(torqiwlque sonantia saxa) que le Phlégéthon entraîne dans ses tour- 
billons de flamme. 



328 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

hauts rochers dans le fond des abîmes, faisoit qu'on ne 
pouvoit rien entendre distinctement dans ces tristes lieux. 

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre ?,io 
sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand 
nombre d'hommes qui avoient vécu dans les plus basses 
conditions, et qui étoient punis pour avoir cherché les 
richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés \ 

11 remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, fai- 3i5 
sant semblant d'aimer la religion, s'en étoient servis 
comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition 
et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui 
avoient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus 
grand don des dieux, étoient punis comme les plus scé- 'Sjo 
lérats de tous les hommes. Les enfants qui avoient égorgé 
leurs pères et leurs mères, les épouses qui avoient trempe 
leurs mains dans le sang de leurs maris, les traîtres qui 



Ms. — 3io : F.: animé par Minerve enlr (efface) Minerve, entre... — 
Si I : F. : un grand nombre de misérables (effacé) d'hommes.... — 3i5 : F, : 
Il y remarqua beaucoup, PS. : Il remarqua beaucoup. — 3ig : FP. : de la 

vertu même qui est le plus grand don Pc: (Le texte). — 3a3 : F.: de 

leurs époux, les traîtres..., PS.: de leurs maris, les traîtres.... 

F(3i5et 323) suit F. 



I . Les « trahisons » semblent rappeler seulement quelques indi- 
cations de Virgile (Enéide, VI, 6i3 et 621), dont on rapprochera encore 
les lignes 323-325 de notre texte. Mais, en parlant des richesses acquises 
par les « fraudes « et les v cruautés », encore que la première de ces 
deux mentions corresponde également à un mot de Virgile (Ibid., 
609), on doit croire que Fénelon pense surtout à son temps. Pour 
les « fraudes », voir livre III, lignes 387-390 et la note. Quant aux 
« cruautés » il les a dénoncées ou les dénoncera chez les prodigues, 
qui ne paient pas leurs dettes à leurs créanciers, privés du nécessaire 
(Sermon pour l'Epiphanie) ; chez les ministres, les gens en place et les 
traitants, dont il déplorera les « exactions secrètes », la « hauteur », 
l'empressement à « étouffer la voix du foible qui voudroit se plaindre » 
(Examen de conscience, xvii et xxi). Sur ces « cruautés », également 
notées par La Bruyère (Des biens de fortune) et par la satire et la 



QUATORZIÈME LIVRE 829 

avoient livré leurs patries après avoir violé tous les ser- 
ments souffroicrit des peines moins cruelles que ces hypo- 3ar> 
crites. Les trois juges des enfers' l'avoient ainsi voulu, 
et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se con- 
tentent pas d'être méchants comme le reste des impies ; 
ils veulent encore passer pour bons et font, par leur - 
fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la h3o 
véritable ^ Les dieux, dont ils se sont joués et qu'ils ont 
rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à em- 
ployer toute leur puissance pour se venger de leurs 
insultes. 

Auprès de ceux-ci paroissoient d'autres hommes, que le 336- 
vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance 
divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les 
menteurs, les flatteurs qui ont loue le vice ; les critiques 
malins^ qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu, enfin 

Ms. — 333 : F.: se venger d' (effacé) de leur insulte..., Pc: de leurs' 
insultes. — 337 : F. : impitoyableinont : c'est l'inqratitmlc (3 mots effacés) ce 

sont — 339 : F. : la plus pure vertu. Mais parmi (342), Fc. : (J^omme 

le texte, sauf [34 1 : ont nui aux innocents]), Fc . : (Comme le texte). 



prédication contemporaines, voir M. Lange, La Bruyère critique des 
condilions et des institutions sociales, I, vu et II, iv). 

I . Virgile en nomme deux, Miuos ÇHnéide, VI, 432)etRliadamanthe 
(Ibid., 566). La légende en admet un troisième, Eaque (Horace, 
Odes, II, XIII, 32). 

a. L'antiquité païenne n'a guère connu l'hypocrisie religieuse. 
C'est donc à son temps que Fénclon pense ici. La fausse dévotion 
est à la mode parmi les courtisans, qui, par elle, espèrent faire leur 
chemin à la cour. C'est un mal que La Bruyère (De la mod(^ cl bien 
d'autres dénoncent (voir M. Langk, ouvrtuje cité, page li[\-ltS). En 
décembre 1691, Bourdaloue prononçait devant le roi, à Versailles, un 
sermon sur l'hypocrisie, qui est probablement celui que nous avons 
conservé de lui sous ce titre, et oîi il s'attacha à montrer le parti que 
les libertins et les tièdes peuvent tirer de l'inpocrisie pour combattre 
la piété et la vertu véritable ou pour s'en détacher: c'est, on le voit, 
également la pensée de Fénelon. 

3. Malins: sur le sens de ce mot, voir la note de la ligne i52 du 
livre IV. 



33o LES AVENTURES DE TELEMAQLE 

ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les 3io 
connoître à fond et qui par là ont nui à la réputation 
des innocents'. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle 
qui étoit punie comme la plus noire, c'est celle où l'on 
tombe contre les dieux. 

« Quoi donc ! disoit Minos, on passe pour un monstre 3i5 
quand on manque de reconnoissance pour son père ou 
pour son ami, de qui on a reçu quelque secours, et on 
lait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la 
Vie et tous les biens qu'elle renferme! Ne leur doit-on 
pas sa naissance plus qu'au père et à la mère de qui 35o 
on est né - ? Plus tous ces crimes sont impunis et 
«xcusés sur la terre ', plus ils sont dans les enfers l'objet 

Ms. — 3i6 ; F. : pour son père ou pour son protecteur, et on fait gloire..., 
Fc. (Comme le texte). — Sig : F. : qu'elle renferme ! Moins (effacé) Plus tous 
ces crimes (35 1), Fc: qu'elle renferme! Ne leur doit pas sa naissance plus 
qu'au père même de qui on est né i* Plus tous ces crimes..., P.: (Comme 
Fc. sanf [35o : qu'au père mère (sic) de qui on est né]), PcS. : (Le texte). — 
35i ; F. : sont impunis sur la terre, Fc. : (Comme le texte). — 352 : F. : objet 
de la vengeance implacable du (les trois mots soulignés effacés, et les deux pre- 
miers remplacés par d'une) à qui 

V (349-35o) suit Fc. 



i. On a voulu trouver ici (voir AI. Albert Gherel dans la Préface 
de son édition de V Explication des maximes des saints, page 92) une 
allusion à ce que Fénelon regardait comme le parti pris des juges 
qui condamnèrent Mme Guyon. 

2. « O Dieu, vous àtes mon vrai père : c'est vous qui m'avez donné 

mon corps, mon âme, mon étendue et ma pensée Dieu, je vous 

dois tout, puisque j'ai tout reçu de vous et que je vous dois jusqu'au 
moi, qui a tant reçu de vos mains bienfaisantes. Je vous dois tout, ô 
bonté infinie ! Mais que vous donnerai-je ?... On ne peut vous servir 

qu'en vous aimant Vous aimer, c'est toutj c'est là tout l'homme; 

tout le reste n'est point lui, il n'en est que l'ombre. Quiconque ne 
vous aime point est dénaturé : il n'a pas encore commencé à vivre 
de la véritable vie « (Lettres sur la Religion — 1718 ? — I, iv, 1-2). 

3. Impunis. L'abbé Fleury, le collaborateur de Fénelon, conseille 
lui-même dans ses Avis à Louis, duc de Bourgogne, d'empêcher à la 
vérité (c tout scandale extérieur » en ce qui regarde la religion, mais 



QUATORZIÈME LIVRE 33i 

d'une vengeance implacable, à qui' rien n'échappe. « 

Télémaque, voyant les trois juges qui étoient assis et 
qui condamnoient un homme, osa leur demander quels 355 
<^loient SCS crimes. Aussitôt le condamné, prenant la 
parole, s'écria : 

« Je n'ai jamais fait aucun mal; j'ai mis tout mon 
plaisir à faire du bien ; j'ai été magnifique, libéral, juste, 
compatissant: que peut-on donc me reprocher.** » 36o 

Alors Minos lui dit : 

« On ne te reproche rien à l'égard des hommes ; mais 
ne devois-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux ? Quelle 
€st donc cette justice dont tu te vantes ? Tu n'as manqué 
à aucun devoir vers- les hommes, qui ne sont rien ; tu as 365 



Ms. — 362 : F. : mais ne te (efface) devois-tu pas.... — 364 : F. : tu n"as 
manqué à rien vers les hommes qui ne sont rien ; tu n'as manqué à rien à 
l'égard de toi-mcmc : car tu voulois jouir (308)..., FcP. : (Comme le texte, 
sauf [364 : tu n'as manqué à rien vers les hommes]), Pc. : (Le texte), S. '■ 
(Comme le texte, sauf [300 : rapporté tout à ta vertu, à toi-mcme]). 



de ne pas « s'informer trop curieusement de l'intérieur dos maisons, ce 
qui seroit inquisition odieuse ». A plus forte raison la loi de l'Etat ne 
peut-elle sans doute, aux yeux de ce sage, se proposer d'atteindre les 
sentiments et le fond de la conscience. — Excusés: le « libertinage » 
est, dans certains milieux mondains, d'aussi bon air que la dévotion 
à la cour: « Le même homme, écrit en lOgg Madame, mcre du 
Régent, qui, à Paris, fait Fathée, joue le dévot à la cour. » (Corres- 
pondance, lettre du 3 juillet 1699, citée par Perrens, les Libertins 
en France au A'l7/« siècle, VI. Voir encore ci-dessus, la note de 
la ligne 33 1, et M. Lange, ouvr. cité, page 48 et suiv.). 

I. Pour représenter un nom do chose, c'est-à-dire dans un cas où 
la langue moderne préfère du<^ucl, auquel, à laquelle, etc., l'emploi 
de qui précédé d'une préposition est constant dans l'ancienne langue 
et jusque dans le xviii« siècle. M. Sudre (Grammaire française, cours 
supérieur, 58, II, 3°) cite cet exemple de Voltaire : « Voilà de toutes 
les épigrammes celle à qui je donnerois la préférence. » 

3. Vaugclas condamnait la confusion de vers et d'envers. « Vers. 
dit-il dans ses Remarques (iQh"]), est pour le lieu, et envers pour la per- 
sonne. » L'Académie française, dans sa note de 1704, lui donnait 



332 LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 

été vertueux : mais tu as rapporté toute ta vertu à toi- 
même, et non aux dieux qui te l'avoient donnée' ; car tu 
voulois jouir du fruit de ta propre vertu et te renfermer 
en toi-même: tu as été ta divinité-. Mais les dieux, qui 
ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour eux-mêmes^, 370 

raison, et la distinction a en effet prévalu depuis. Mais on ne voit 
pas qu'au xvii^ siècle les plus grands écrivains l'aient toujours 
observée, même en prose : « Je trouve une espèce d'injustice bien 
grande, écrit Molière dans les Amants magnifiques (II, i), à me mon- 
trer ingrate ou vers l'un ou vers l'autre. » 

1. « Il y a deux sortes de propriété. La première (la seconde, qui 
n'est qu'une k imperfection », et qui ne touche que les âmes arrivées 
déjà à un haut degré d'excellence, n'importe pas ici) est un péché pour 
tous les chrétiens... » Cette « première propriété est l'orgueil. 
C'est un amour de sa propre excellence en tant que propre et sans 
aucune subordination à notre fin essentielle, qui est la gloire de Dieu. 
Cette propriété est celle qui fit le péché du premier ange, lequel 
s'arrêta en lui-même, comme dit saint Augustin, au lieu de se rap- 
porter à Dieu; et, par cette simple appropriation de lui-même, il ne 
demeura point dans la vérité » (Fénelon, Explication des Maximes 
des Saints, art. XVI, Vrai). Cf., ci-dessus, livre XII, ligne 52, et la 
note. — Inutile d'ailleurs de faire remarquer que tout le développe- 
ment que Fénelon place dans la bouche de Minos est, réserve faite 
de l'expression les dieux, purement chrétien et que la théologie qu'il 
implique, aussi bien que la morale qui s'en dégage, eût été tout à 
fait inintelligible à des païens. 

2. « Ton cœur s'est élevé et tu as dit : C'est moi qui suis dieu » 
(Ezéchiel, XXVIII, 2). 

3. « La suprême justice de Dieu doit consister à n'aimer aucune 
chose qu'à proportion du degré de bonté qui la rend aimable. Il 
trouve en lui la bonté et la perfection infinie; il se doit donc tout 
entier à soi-même par la plus rigoureuse justice. D'ailleurs il ne 
trouve en nous tous qu'un bien borné, mélangé, et altéré par ce 
mélange. Le bien qu'il trouve en nous n'est que celui qu'il y met et il 
ne se peut complaire qu'en sa libéralité toute gratuite ; il ne trouve 
en nous que le néant, le mal, et ses dons : il ne peut donc en justice 
nous rien devoir. Il ne peut aimer en nous que sa propre bonté, qui 
surmonte notre néant et notre malice. Il ne peut donc rien relâcher 
de ses droits : il violeroit son ordre et cesseroit d'être ce qu'il est, s'il 
ne se rendoit pas cette exacte justice. Il n'a donc pu créer les hommes 
avec une intelligence et une volonté qu'afin que toute leur vie ne fût 



QUATORZIÈME LIVRE 333 

ne peuvent renoncer à leurs droits : tu les as oubliés, ils 
t'oublieront; ils te livreront à toi-même, puisque tu as 
voulu être à toi, et non pas à eux. Chercbe donc main- 
tenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. 
Te voilà à jamais séparé des hommes, auxquels tu as 875 
voulu plaire ; te voilà seul avec toi-même, qui étois ton 
idole : apprends qu'il n'y a point de véritable vertu sans 
le respect et l'amour des dieux, à qui tout est dû '. Ta 
fausse vertu, qui a longtemps ébloui les hommes faciles 
à tromper, va être confondue. Les hommes, ne jugeant 38o 
des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les 
accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal : 
ici, une lumière divine renverse tous leurs jugements su- 
perficiels ; elle condamne souvent ce qu'ils admirent, et 
justifie ce qu'ils condamnent. » 385 

A ces mots, ce philosophe-, comme frappé d'un coup 



Ms. — ,^74 : F. : ta consolation en toi-même, Fc. : clans ton propre crcur. 
— 3^5 : F. : des hommes à qui tu as voulu..., Fc. : auxquels.... — 876 : 
F.: ton idole. Les dieux (effacà) ta fausse {effacé) apprends.... 



qu'admiration de sa suprême vérité et amour de sa bonté infinie. 
Telle est la fin essentielle de notre création. » {Lettres sur divers sujets 
de métaphysique et de religion. I, iv, 3.) 

I. Souvenir et interprétation approfondie d'un précepte que Vir- 
gile met dans la bouche de l'un des damnés de son enfer {Enéide, 
VI, 120) : « Apprenez la justice, instruits par mon exemple, et à ne 
pas mépriser des dieux » , 

Discile jastiliam moniti et non iemncrc divos. 

3. Le philosophe prétend ne tirer que de sa raison les principes 
de sa morale, cl sa vertu est, à ses yeux, la preuve de la droiture de 
son esprit et de la force de sa volonté : tel était dans l'antiquité, le 
stoïcien. Le chrétien au contraire connaît sa faiblesse ; il sait que 
l'homme, déchu par le péché, ne peut rien par lui-môme, rien sans le 
secours de la grâce, et, s'il fait le bien, c'est à Dieu qu'il en rapporte 
le mérite. Cette opposition est constante dans l'apologétique du 
xvu"^ siècle, et on la trouvera, par exemple, magnifiquement déve- 
loppée dans un chapitre delà Recherche de la vérité (livre II, troisième 



334 LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 

de foudre, ne pouvoit se supporter soi-même'. La com- 
plaisance qu'il avoit eue autrefois à contempler sa modé- 
ration, son courage et ses inclinations généreuses, se 
change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi :^ç)& 
des dieux, devient son supplice : il se voit, et ne peut 
cesser de se voir ; il voit la vanité des jugements des 
hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions. 
Il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au 
dedans de lui, comme si on bouleversoit toutes ses en- SgS 
trailles : il ne se trouve plus le même ; tout appui lui 
manque dans son cœur ; sa conscience, dont le témoi- 
gnage lui avoit été si doux, s'élève contre lui et lui re- 
proche amèrement l'égarement et l'illusion de toutes ses 
vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour loo 
principe et pour fin ; il est troublé, consterné, plein de 
honte, de remords, et de désespoir. Les Furies- ne le 
tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré 
à lui-même et que son propre cœur venge assez les 
dieux méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour 4o5 
se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui- 
même ; il cherche les ténèbres, et ne peut les trouver: 
une lumière importune le poursuit partout ; partout les 



Ms. — 387 : F. : ne pouvoit ni (effacé) se supporter — 898 : FP. : et 

lui reproche avec fureur..., Pc: reproche amèrement.... — 4o4 ; P.: ra- 
vage assez les dieux, Pc. : venge. — 4o6 : FP. : se cacher aux autres, ne 

pouvant,.. Pc. : aux autres morts, ne pouvant — 4o6 : F. : se cacher ù 

lui-même. Tout ce qu'il a aimé (4io), Fc: (Comme le texte). 



partie, chap. iv) de Malebranchc (1670). Mais le paganisme n'aurait 
rien compris à la distinction établie par Fénelon et par les écrivains^ 
chrétiens : l'antiquité n'a jamais conçu de plus haute vertu que celle 
dont la philosophie donnait des leçons. 

1. Sur cet emploi du réfléchi, voir li%Te III, ligne 53i, et la note. 

2. Voir livre V, ligne 2o3, et la note. 



QUATORZIÈME LIVRE 335 

rayons perçants de la vérité ' vont venger la vérité, qu'il a 
négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé lui devient i'» 
odieux ', comme étant la source de ses maux, qui ne peu- 
vent jamais finir \ Il dit en lui-même : « O insensé ! je 
n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi- 
même ! Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais 
aimé l'unique et véritable bien* ; tous mes pas ont été ^«5 
des égarements ; ma sagesse n'étoit que folie ; ma vertu 
n'étoit qu'un orgueil impie et aveugle : j'étois moi-même 
mon idole '\ « 

Enfin Télémaque aperçut les rois qui étoient con- 



Ms. — 4i > : F- ■ comme la source..., Fc. : comme étant la il- : F. : 

qu'un orgueil impie 7111 (effacé), et qu' (effacé) j'étois.... Fc. : (Comme le 
texte). — 419 ; FP. : qui étoient dans les supplices pour..., Pc. : qui étoient 
condamnés à divers supplices pour..., Pc'. : (Comme le texte). 



1. Lo bonheur des t'ius consiste à voir Dieu, c'est-à-dire la vérité 
« face à face » (I Cor., XIII, la); la punition do l'orgueilloux, qui a mé- 
connu Dieu, sera d'en «îtrc en effet privé. Mais cette privation, il faut 
qu'il la sente, et c'est cette situation morale du réprouvé que Féne- 
lon symbolise ici en nous le représentant comme poursuivi par les 
rayons importuns d'une lumii rc qu'il ne peut contempler elle-même. 
Au reste tout l'effort de Fcnelon, dans cet étonnant passage, va à 
faire comprendre, par des images sensibles, cette partie spirituelle 
du châtiment dos réprouvés qui est la peine du dam et qui punit les 
coupables u par où ils ont péché » (Sagesse, XI, 17), laissant « l'âme 
séparée à jamais de Dieu, qui est sa vie, dans une tristesse anu rc et 
luie rage furieuse de voir qu'elle s'est perdue par sa faute. » (Flcury, 
Grand catéchisme historique, II, .\ii.) 

2. Souvenir d'un hémistiche d'Ovide (J/é<aHi., XI, 128), à propos 
du roi Midas : « Ces biens, naguère objet de ses vœux, lui deviennent 
odieux : 

... Qtia? modo vovcrat, odlt. 

3. C'est la double affirmation de la persistance du souvenir du 
péché et de l'éternité de la peine : « Leur ver ne mourra pas et leur 
feu ne s'éteindra pas. « ('Isaie, LXVI, 2^. et Saint-Marc, IX, ^8.) 

4. Cf. ci-dessus la note de la ligne 870. 

5. Cf. ci-dessus la note de la ligne 36(j. 



336 LES AVENTURES DE TÉLEMAQUE 

damnés pour avoir abusé de leur puissance. D'un côté, 'no 
une Furie vengeresse leur présentoit un miroir, qui leur 
montroit toute la difformité de leurs vices : là, ils voyoient 
et ne pouvoient s'empêcher de voir leur vanité grossière 
et avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour 
les hommes, dont ils auroient dû faire la félicité, leur 'laS 
insensibilité pour la vertu, leur crainte d'entendre la 
vérité', leur inclination pour les hommes lâches et flat- 
teurs, leur inapplication^, leur mollesse, leur indolence, 
leur défiance déplacée^, leur faste et leur excessive ma- 
gnificence fondée sur la ruine des peuples ^, leur ambi- /iSo 
tion pour ^ acheter un peu de vaine gloire par le sang de 
leurs citoyens ^, enfin leur cruauté, qui cherche chaque 



Ms. — ^22 : F. : toute leu (efface) la difformité — iaô ; F. : la vertu, 

leur dégoût pour les hommes vertueux (6 mots effacés), leur crainte — It 28 : 

F. : leur mollesse, leur défiance, leur faste, FcP. : leur mollesse, leur indo- 
lence, leur défiance, leur faste, Pc. : (Le texte). — 43o: F.: ...des peuples, 
leur mauvaise gloire (effacé) ambition 



1. « Vous ne prêtez volontiers l'oreille, sire, qu'à ceux qui vous 
flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus 
solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il fau- 
droit aller au-devant de la vérité...; tout au contraire, vous ne cher- 
chez qu'à ne point approfondir » (Lettre à Louis XIV^. 

2. Voir livre XI, ligne !^0'] et la note. Le Dictionnaire de l'Académie, 
qui donne, en 169^, inappliqué, n'accueille inapplication qu'en 171 8. 

3. A l'égard d'hommes qui, au contraire, par leur vertu et leur 
sincérité, eussent mérité d'être les confidents et les conseillers du 
prince. Voir un exemple de défiance déplacée dans l'histoire d'Ido- 
ménée et de Philoclès (livre XI, ligne 67 et suiv.). 

/(. « N'avez -vous point, dira encore Fénelon dans l'Examen de 
••onscience (xvin), mis sur les peuples de nouvelles charges pour 
soutenir vos dépenses superflues, le luxe de vos tables, de vos équi- 
pages, de vos meubles, l'embellissement de vos jardins et de vos 
maisons, les grâces excessives que vous avez prodiguées à vos favoris ? » 

5. Voir la note de la ligne 4 du livre III. 

6. Leurs citoyens, les hommes de leur propre pays. — Sur l'idée, 
cf. Examen de conscience, xxvii, xxviii. 



QUATORZIÈME LIVRE 887 

jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir 
de tant de malheureux. Ils se voyoient sans cesse dans ce 
miroir : ils se trouvoient plus horribles et plus mons- 435 
trueux que ni ' la Chimère vaincue par Bellérophon*, ni 
rhydre de Lerne ^ abattue par Hercule, ni Cerbère * même, 
quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang 
noir et venimeux, qui est capable d'empester toute la 
race des mortels vivants sur la terre ^. jjo 

En même temps, d'un autre côté, une autre Furie leur 
répétoit avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs 
leur avoient données pendant leur vie et leur préscntoit 
un autre miroir, où ils se voyoient tels que la flatterie les 

Ms. — i33 : F. : les larmes et la {efface) le désespoir — 434 : FP. : 

dans ce miroir, plus horribles..., Pc: (Le texte). — 436 ; F. : la Chimère 
tuée pa (^efface) vaincue 



I. Le second membre d'une comparaison étant en général exprime 
par une proposition négative (i7s se trouvaient plus horribles que 
n'était la Chimère), l'ancienne langue, lorsque ce second membre se 
présentait, comme dans notre texte, sans verbe exprimé et constitue 
seulement par des noms oti des pronoms, unissait logiquement ces 
noms et ces pronoms par ni. 

Patience et longueur de temps 
Font plus que force ni que rage. 

(La Fontaine, Fables. II, \i.) 
Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt ni Palru. 

(Boileau, Sat., IX.) 

3. Cette légende est racontée par Homère {Iliade, XI, i8o-iS3), 
qui représente la Chimère comme nn monstre à tête de lion et à 
queue de serpent, et qui fait de Bellérophon un petit-fils de Sisvphe, 
roi d'Ephyre, en Argolide. 

3. Voir la note de la ligne iSg du livre XII. 

4. Ces trois monstres habitent également les enfers de Virgile 
(Enéide. VI, 287-288 et lnj). 

5. Quoiqu'il vomisse Membre de phrase librement traduit 

d'Horace (Odes, UI, xi, 17-20) : 

.... Quamvis 

Spirilus tseler saniesque manel 
Ore Irilingui. 

TÉLÉUAQt'E. II. 33 



338 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

avoit dépeints : l'opposltioii de ces deux peintures si con- 445 
traires étoit le supplice de leur vanité. On remarquoit 
que les plus méchants d'entre ces rois étoient ceux à qui 
on avoit donné les plus magnifiques louanges pendant 
leur vie, parce que les méchants sont plus craints que 
les bons et qu'ils exigent sans pudeur les lâches flatte- 45o 
ries des poètes et des orateurs de leur temps. 

On les entend gémir dans ces profondes ténèbres, oiî 
ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions qu'ils 
ont à souffrir : ils n'ont rien autour d'eux qui ne les 
repousse, qui ne les contredise, qui ne les confonde. Au 455 
lieu que, sur la terre, ils se jouoient de la vie des hom- 
mes et prétendoient que tout étoit fait pour les servir, 
dans le Tartare, ils sont livrés à tous les caprices de cer- 
tains esclaves, qui leur font sentir à leur tour une cruelle 
servitude : ils servent avec douleur, et il ne leur reste 46» 
aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur capti- 
vité. Ils sont, sous les coups de ces esclaves, devenus 
leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous 
les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les 
presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont 465 
Etna^ 

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et 
consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces crimi- 
nels ; ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non 
plus se délivrer de cette horreur que de leur propre na- 470 
ture. Ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs 



Ms. — 448: F.: magnifiques louanges, parce que Fc: (Comme le 

texte"). — 45o : F. : les bons ens (? effacé), et attirent avec moins de pudeur 
les lâches..., Fc: (Comme le texte). — '167 : F. : pâles et (effacé), hideux.... 
— 471 ; F.: d'autre châtiment de leurs fautes que de leurs fautes mêmes. 
P. : d'autre châtiment de leurs fautes mêmes (sic), Pc. : (Le texte). 



I. Voir ligne 344 du livre II, et la note. 



QUATORZIÈME LIVRE SSg 

fautes que leurs fautes mêmes ; ils les voient sans cesse 
dans toute leurénormité : elles se présentent à eux comme 
des spectres horribles ; elles les poursuivent. Pour s'en 
garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle 47^ 
qui les a séparés de leurs corps'. Dans le désespoir où. 
ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse 
éteindre tout sentiment et toute connoissance en eux ; ils 
demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober 
aux rayons vengeurs de la vérité, qui les persécute'-; mais 4So 
ils sont réservés à la vengeance qui distille' sur eux 
goutte à goutte et qui ne tarira jamais. La vérité, qu'ils 
ont craint de voir, fait leur supplice ; ils la voient, et n'ont 
des yeux que pour la voir s'élever contre eux. Sa vue les 
perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes ; elle est 485 
comme la foudre : sans rien détruire au dehors, elle pé- 
nètre jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un mé- 
tail * dans une fournaise ardente, l'àme est comme fon- 

Ms. — 479 : F. : de les engloutir et de (effacé), pour se ... — 484 : FP, : 
la voir qui s "élève contre eux, Pc. : la voir s'élever.... — 486 : F. : la foudre: 
elle pénètre (a mots effacés) sans rien 



I. Ainsi ces reprouves ont le pressentiment de la vérité qu'en- 
seigne le christianisme, de la « seconde mort » qui suivra le Juge- 
ment dernier (Apocalypse. XX, i/l). Ils se trompent seulement en 
espérant qu'elle sera l'anéantissement définitif (lignes 477-^79)- 

3. Voir, ci-dessus, la noie de la ligne ^09. 

3. Distiller est ici intransitif, avec le sens de couler goutte à goutte, 
emploi devenu rare, scmble-t-il, après le milieu du xvii* siècle. — 
Fénelon avait usé exactement des mêmes termes dans le Sermon 
pour la fête de l'Epiphanie, en parlant, à propos du peuple juif, de 
« la vengeance divine qxii distille sur lui goutte à goutte, dit-il, 
et qui y demeurera jusqu'à la fin «. 

4. Cette forme se trouve, jusqu'à la fin du xvii« siècle, employée 
concurremment avec celle de métal. La Bruyère, parlant du blason 
de nouveaux anoblis : « Ils ont, écrit- il (De la Ville. 10), avec les 
Bourbons, sur une môme couleur, un môme métal. » Tel est le texte 
de la neuvième édition des Caractères, parue quelques jours ou quel- 



34o LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

due par ce feu vengeur ' : il ne laisse aucune consistance, 
et- il ne consume rien; il dissout jusqu'aux premiers 490 
principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché 
à soi; on n'y peut plus trouver ni appui, ni repos pour 
un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on a 
contre soi-même et par une perte de toute espérance, qui 
rend forcené ^ /lg5 

Parmi ces objets qui faisoient dresser les cheveux de 

Télémaque sur sa tête, il vit plusieurs des anciens rois 

de Lydie ^, qui étoient punis pour avoir préféré les délices 

/ d'une vie molle au travail, qui doit être inséparable de la 

royauté pour le soulagement des peuples. 50^ 

Ces rois se reprochoient les uns aux autres leur aveu- 
glement. L'un disoit à l'autre, qui avoit été son fils : 
« Ne vous avois-je pas recommandé souvent, pendant 

Ms. — igi : F. : on ne peut mourir; il se fait une séparation de l'âme d'avec 

elle-même (12 mots effacés). On est arraché — igS : FP. : on n'y tient plus 

que par..., Pc. : on ne vit plus que par — 5oo : F. : des peuples. C'est 

(^effacé) Ces rois.... 



ques semaines après la mort de l'auteur (1696); mais la huitième 
(169^) donne : « un même métail ». A la vérité le Dictionnaire de l'Aca- 
démie (1694) ne donne que métal. Mais Furetière, qui fait de même, 
note, dans le sien (1690), qu'on prononce ordinairement métail. 

1. Encore une conception toute chrétienne : Fénelon s'efforce de 
donner une idée de ce que doit être ce feu de l'enfer, qui, selon la 
foi (Saint Mathieu, XXV, 4i; Saint Luc, XVI, a4), tourmente les 
âmes des réprouvés, et sur la nature duquel les théologiens ont dis- 
cuté. Fleury, dans son Grand catéchisme historique, écrit à l'usage sur- 
tout des gens du monde, s'abstient d'en parler. 

2. Entendez : il ne laisse rien subsister de consistant, et pour- 
tant.... 

3. Interprétation de la parole qui est dans Saint Luc (XIII, 38) : 
« Là il y aura pleurs et grincement de dents. » 

4. Les légendes relatives à la richesse de Midas et de Crésus, la 
légende de Candaule, celle de la reine Omphale expliquent ou sym- 
bolisent la réputation de faste et de mollesse qui s'est attachée tradi- 
tionnellement à la Lydie. 



QUATORZIÈME LIVRE 34i 

ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que 
j'avois faits par ma négligence ? » 5o5 

Le fils répondoit : « malheureux père, c'est vous qui 
m'avez perdu. C'est votre exemple qui m'a accoutumé au 
faste, à l'orgueil, à la volupté, à la dureté pour les hom- 
mes. En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec 
tant de lâches flatteurs autour de vous, je me suis accou- 5io 
tumé à aimer la flatterie et les plaisirs. J'ai cru que le 
reste des hommes étoit, à l'égard des rois, ce que les 
chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard des 
hommes*, c'est-à-dire des animaux, dont on ne fait cas 
qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de 5i5 
commodités. Je Tai cru ; c'est vous qui me l'avez fait 
croire; et maintenant je soufTre tant de maux pour vous 
avoir imité. » 

A ces reproches ils ajoutoient les plus afl"reuses malé- 
dictions et paroissoient animés de rage pour s'entre- 5jo 
déchirer. 

Autour de ces rois voltigeoient encore, comme des hi- 
boux dans la nuit, les cruels Soupçons, les vaines Alar- 
mes, les Défiances, qui vengent les peuples de la dureté 
de leurs rois, la Faim insatiable des richesses*, la Fausse 5î5 

Ms. — 5o7 : Se. : qui m'a inspiré le faste, l'orf^iicil, la volupté, la dureté — 
— Sog : FP. : de mollesse et entouré de lâches ilatteurs, je me suis accou- 
tumé..., Pc. : (Le texte). — 517 : F. : je souffre pour vous..., Fc. : je souffre 
tant de maux pour vous. . . . — 5 1 8 : F. : imité. Après ces reproches, ils se dis {les 
mots soulignés effacés, et le premier remplucé pnr à) ajoutoient — — 5ao : F. : 
pour s'entredéchirer. On voj'oit plusieurs (Sap), Fc: {Comme le texte , sauf [hii : 
voltigeoient dans les ténèbres, comme des hiboux]), Fc'.: {Comme le texte). 

1 . « C'est précisément de cette expression que se servait le cardinal 
de Mazarin pour inspirer au Roi de ne point ménatjer les François. Il 
les comparoit à des mulets qui marchent mieux, plus ils sont chanjés. » 
(/?. ijiQ.) — La comparaison est, non de Mazarin, mais de Ricliclieu 
dans son Testament politique (cite par Hanolaux, Histoire du cardinal 
de nichclieu. tome I, page 483, note i). Cf. les notes des lignes 37& 
du livre VII et 443 du livre XI. 

2. La Faim des richesses. L'expression est traduite de Virgile 



342 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Gloire, toujours tyrannique, et la Mollesse lâche, qui re- 
double tous les maux qu'on souffre, sans pouvoir jamais 
donner de solides plaisirs. 

On voyoit plusieurs de ces rois sévèrement punis, non 
pour les maux qu'ils avoient faits, mais pour les biens 53o 
qu'ils auroient dû faire. Tous les crimes des peuples qui 
viennent de la négligence avec laquelle on fait observer 
les lois étoient imputés aux rois, qui ne doivent régner 
qu'afin que les lois régnent par leur ministère. On leur 
imputoit aussi tous les désordres qui viennent du faste, 535 
du luxe, et de tous les autres excès qui jettent les hom- 
mes dans un état violent et dans la tentation de mépri- 
ser les lois pour acquérir du bien \ Surtout on traitoit 
rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigi- 
lants pasteurs des peuples ^, n'avoient songé qu'à ravager 54o 
le troupeau comme des loups dévorants. 

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de 
voir dans cet abîme de ténèbres et de maux un grand 

Ms. — 533 : FP. : imputés aux rois. On leur imputoit..., Pc. : (Le texte). 

— 537 : F.: la tentation de violer les lois, Fc. : de mépriser les lois 

— 539: F. : bons et tendre (effacé) vigilants — 5iio : F.: qu'à 

tondre Fc. : qu'à ravager.... — 54i : F. : le troupeau et (effacé) comme.... 

— 54 1 : F. : des loups dévorants. Lorsque Télémaque sortit... (554), FcPS. : 
(Le texte), Se. : (Comme le texte, sauf [55 1 ; de ne pas connoître la vérité]). 



{Enéide, III, 67) : « A quoi ne contrains-tu pas l'esprit des mor- 
tels, dit-il, faim maudite de l'or .'* » 

Quid non morlalia pectora cogis, 
Auri sacra famés ? 

1. « Le seul moyen d'arrêter tout court le luxe est de donner 
vous-même, dira plus tard Fcnelon au duc de Bourgogne, l'exemple 
que saint Louis donnoit d'une grande simplicité. L'avez-vous donné 
en tout, cet exemple si nécessaire ?.., Avez-vous réprimé le luxe et 
l'ambition de ces gens-là {les commis des bureaux des ministres) ? Si 
vous ne l'avez pas fait, vous êtes responsable de toutes les exactions 
secrètes qu'ils ont faites dans leurs fonctions. « (Examen de conscience, 
XII et xvii). 

2. Voir la note de la ligne 268 du livre XVI. 



QUATORZIÈME LIVRE 343 

nombre de rois qui avoient passé sur la terre pour des 
rois assez bons. Ils avoient été condamnés aux peines du Bi'ij 
Tartare pour s'être laissé gouverner par des hommes 
méchants et artificieux. Ils éloient punis pour les maux 
qu'ils avoient laissé faire par leur autorité'. De plus, la 
plupart de ces rois n'avoient été ni bons ni méchants, 
tant leur foiblesse avoit été grande; ils n'avoient jamais 55o 
craint de ne connoître point la vérité - ; ils n'avoient point 
eu le goût de la vertu, et n'avoient pas mis leur plaisir à 
faire du bien. 

Lorsque'' Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit 
soulagé, comme si on avoit ôté une montagne de dessus 55^ 
sa poitrine : il comprit, par ce soulagement, le malheur 
de ceux qui y éloient renfermés* sans espérance d'en sortir 
jamais. Il étoit efifrayé de voir combien les rois étoient 
plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. 
« Quoi ! disoit-il, tant de devoirs, tant de périls, tant de 56o 
pièges, tant de difficultés de connoître la vérité pour se 
défendre contre les autres et contre soi-même, enfin 
tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir 
été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte 1 



Ms. — Entre 553 et 554 : F. : (une? main moderne a inlroduil /a mention 
L. XIX), Se: 19» livre. 



1 . C'est le grand reproche par lequel s'ouvre la Lettre à Louis XIV : 
« Il est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même 
trop dans les choses extérieures ; mais, pour le fond, chaque mi- 
nistre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous 
avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux 
qui gouvernoient. Us ont bien montré au public leur puissance et on 
ne l'a que trop sentie : ils ont été durs, hautains, injustes, violents, 
de mauvaise foi. » 

2. Voir livre X, lignes 72-81. 

3. Ici commence le livre XIX dans les éditions en vingt-quatre 
li>Tes. Voir ci-dessus Ms. Entre 553 et 554. 

4. Pour l'emploi du mot, cf. livre II, ligne 520. 



34^ LES AVENTURES DE TÉLÉMA.QUE 

insensé celui qui cherche à régner! Heureux celui qui 565 
se borne à une condition privée et paisible, où la vertu 
est moins difficile ! » 

En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de 
lui-même : il frémit, et tomba dans une consternation qui 
lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheu- 570 
reux qu'il venoit de considérer. Mais, à mesure qu'il 
s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et 
du désespoir, son courage commença peu à peu à renaî- 
tre : il respiroit et entrevoyoit déjà de loin la douce et 
pure lumière du séjour des héros'. 575 

Là habitoient tous les bons rois qui avoient jusqu'alors 
gouverné sagement les hommes. Ils étoient séparés du 
reste des justes : comme les méchants princes soufFroient, 
dans le Tartare, des supplices infiniment plus rigoureux 
que les autres coupables d'une condition privée, aussi- 58o 
les bons rois jouissoient, dans les Champs-Elysées ', d'un 



Ms. — 565 : F. : à régner, ei (effacé") ! Heureux.... — 566 : F. : privée et 
tranquille (efface) paisible. — 569 : F. : il tomba dans (a mots effacés) frémit 

et tomba — 5^2 : S.: s'éloignoit. — 572 : F.: séjour de l'horreur et 

(4 mots effacés) des ténèbres — 674 : F. : il respiroit et voyoit..., Fc. : 

et entrevoyoit. — 676 : Se: C'est dans ce lieu qu'habitoient — 577 : 

F.: les hommes : on y voyoit des vieillards (5 mots effacés) ils étoient — 

578 : F. : les méchants princes étoie (effacé) souffroient des supplices..., Fc. : 
(Comme le texte). — 58i : FP.: Champs Elysiens, Pc: Champs Elysées. 

V (676) suit Se, qui paraît de la main de Fénelon. 



1. Voir ci-dessous, ligne 601 et suiv. 

2. Aussi, de même. « Par la même raison que les véritables 
savants et les ATais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser 
du Docteur de la comédie et du Gapitan..., aussi les véritables pré- 
cieuses auroient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules q\ii les 
imitent mal » (Molière, préface des Précieuses ridicules). 

3. Les Champs-Elysées, littéralement les champs où l'on s'en va 
CHlÙGioi se rattache à une racine qui exprime l'idée d'aller, tjXuO...), 
.sont, on le sait, dans la mythologie ancienne, le séjour des âmes 



QUATORZIÈME LIVRE 3^5 

bonheur infiniment plus grand que celui du reste des 
hommes qui avoicnt aimé la vertu sur la terre. 

Télémaquc s'avança vers ces rois, qui étoient dans des 
bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants 58S 
et fleuris. Mille petits ruisseaux d'une onde pure arro- 
soient ces beaux lieux et y faisoient sentir une délicieuse 
fraîcheur ' ; un nombre infini d'oiseaux faisoient résonner 
ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble 
les fleurs du printemps, qui naissoient sous les pas, avec 590 
les plus riches fruits de l'automne, qui pendoient des 
arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la fu- 
rieuse Canicule - ; là, jamais les noirs aquilons n'osèrent 



Ms. — 583; Se. : sur la terre. Dix-neuvième livre (^effacé; mention reportée 
plus haut: voir 533). Télémaquc s'avança,... — 585 : F.: sur ties tapis 

(efface) gazons — 586: F. : mille petili* bruiss [efface) ruisseaux arrosoient 

ces beaux lieux par leurs ondes pures; toutes sortes d'oiseaux..., Fc.: 
{Comme le lexlc, sauf [087: faisoient une délicieuse fraîcheur; mille sortes 
d'oiseaux]), Fc'. : [Comme te texte, sauf [687 : faisoient tine délicieuse fraî- 
cheur ; un nombre infini |), P.: (Comme Fc'., sauf [586 ; mille petits 

vaisseaux]), Pc. : (Le texte). — 090 ; F. ; du printemps, avec les plus riches 
fruits de l'automne. Là jamais..., Fc. : (Comme le texte). 



pieuses, par opposition au Tartare, scjoiir des impies. « Je no suis 
pas l'hôte de l'innpie Tartare et de ses ombres sinistres, dit Anchise 
apparaissant à Enée au livre V de VEnéide (733-735) ; ce sont les 
lieux aimables où s'entretiennent les pieux licros, c'est l'Elysée que 
j'habite. » 

Aon me impia nam(]ue 

Tartara habeni, tristes umbrx : sed am,rna piorum 

Concilia Elysiumque cola. 

I. C'est le /ri'^us amabile qu'Horace (Orffi, III, xiii, 10) oppose, 
comme ici Fénelon (lignes Sga-SgS), à la « saison terrible de la brû- 
lante canicule ». Les traits qui prcct'dent sont empruntés sans rigueur 
à la description des Cl>amps-Elysées dans \ irgiie (^Enéide, VI, 658 
et 673 ; 638, G/ia et 656 ; 67^ cl" 658). 

a. Canicule, autre nom de l'étoile Sirius, qui fait partie de la 
constellation du Grand Chien. Littéralement ce nom veut dire 
chienne : de là des métaphores usuelles chez les poêles anciens (par 
exemple Horace, Epilres, I, x, 16), parlant de la rage de la Canicule, 



346 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la 
Guerre altérée de sang, ni la cruelle Envie, qui mord 695 
d'une dent venimeuse et qui porte des vipères entortil- 
lées dans son sein et autour de ses bras, ni les Jalousies, 
ni les Défiances, ni la Crainte, ni les vains Désirs n'ap- 
prochent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour 
n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est 600 
inconnue : une lumière pure et douce se répand autour 
des corps de ces hommes justes et les environne de ses 
rayons comme d'un vêtement ^ Cette lumière n'est point 
semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des 
misérables mortels, et qui n'est que ténèbres ; c'est plutôt 605 
une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus sub- 
tilement les corps les plus épais que les rayons du soleil 



Ms. — 696 : F. : la. guerre, couverte de poussière (efface) altérée de.... — 
5y5 : F. : ni la cruelle envie, ni les jalousies, FcP. : (Comme le texte, sauf 
[696 : d'une dent venimeuse des vipères...]), Pc. : (Le texte). — 600 : F.: et 
la nuit y est inconnue..., Fc. : (Comme le texte). — 601 : F. : pure et douce 
sort des corps..., Fc. : (Comme le texte). — 602 : F.: les environne comme 
d'un vêtement, Fc. : (Comme le texte). — 6o4 : FP. : semblable à celle qui 
éclaire, Pc. : à la lumière sombre qui.... — Co5 : F.: misérables mortels. 
Elle n'éblouit point, elle s'insinue jusqu'au fond de l'àme, elle y porte je ne 
sais quelle sérénité (610), Fc. : misérables mortels et qui n'est que ténèbres. 
Elle n'éblouit jamais ; au contraire elle fortifie les yeux et nourrit dans le fond 
de l'àme je ne sais quelle sérénité (610), Fc'. : (Comme le texte, mu/[6o5 : c'est 
plutôt une gloire qu'une lumière; 608 : le plus clair (effacé) pur; 609 : et 
nourrit dans le fond de l'àme]), Fc'P.: (Comme le texte, sauf\ào(^ : et nourrit 
dans le fond de l'àme]), Pc. : (Le texte). 



pour dépeindre la période de grande chaleur qui va du 2 4 juillet au 
26 août et pen-dant laquelle cette étoile se lève et se couche avec le 
soleil. 

I. Fusion de deux souvenirs, l'un de V Apocalypse (XXI, 35): 
« Là (dans la nouvelle Jérusalem) il n'y aura point de nuit; » — 
l'autre de Virgile (Enéide, VI, 6^0) : « Là le ciel est plus pur et revêt 
les plaines de sa lumière éclatante « : 

Largior hic campos .rther et lumine vestit 
Parpureo. 



QUATORZIÈME LIVRE 3^'] 

ne pénètrent le plus pur cristal ' ; elle n'éblouit jamais ; 
au contraire, elle fortifie les yeux, et porte dans le fond 
de l'àme je ne sais quelle sérénité. C'est d'elle seule que 6io 
ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux 
et elle y entre ; elle les pénètre et s'incorpore à eux 
comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, 
ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une 
source intarissable de paix et de joie: ils sont plongés 6i5 
dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. 
Ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir^, car 
ce goût^ de lumière pure apaise la faim de leur cœur*; 
tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève 
au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés C20 
cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environ- 
nent ne leur sont rien, parce que le comble de leur féli- 



Ms. — 61 1 : F. : sort d'eux ; elle les pénètre : ils la voient, ils la respi- 
rent ; elle fait naître..., FcP. : sort d'eux et elle y entre : elle les péncire et 
s'incorpore en eux. Ils la voient; ils la sentent; ils la respirent; elle fait 
naître..., Pc: (Le texte. sau/[0i3 : les aliments s'incorporent en {effacé) à 
nous]). — 616: Se: abîme de délices.... — 617 : FP. : ils ne veulent 
rien..., Pc. : veulent plus rien.... — 622 ; Fc. : ne leur sont rien, et elles ne 
sont mises auprès (ce dernier mot cffaci-) autour d'eux qu'afin d'en montrer (tout 
le passage effac<^ parce que le 



I. Tout ce passage, dans lequel on remarquera encore l'effort 
heureux de Fénelon pour donner, à Taide de mots, l'idée d'un objet 
qui dépasse infiniment les sens cl l'intelligence de l'homme, s'inspire 
de la description de la nouvelle Jérusalem aux chapitres XXI (10, 1 1, 
31, 28) et XXII (5) de l'Apocalypse. L'opposition de la « lumière 
sombre » qui nous éclaire et de celle dont jouissent les bienheureux 
rappelé encore Saint Paul, / Corinlli.. xiii, 12. 

3. L'expression est tout à fait du langage de Mme Guyon (voir 
dans Masson, Fénelon et Mme Guyon. lettre CXX. page Sso), dans les 
théories et les expériences de laquelle cette idée même de plénitude, 
que Fénelon cherche à éclaircir ici, tient une grande place. 

3. Goùi, saveur (cf. ligne 61^ : ils la sentent). 

4. « Ils n'auront pins faim, ils n'auront plus soif. » Non esurient 
neque sitienl amplius (Apocal. VII, 16, d'après Isaïe, XLix, 10). 



348 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

cité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment 
pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont 
tels que les dieux ' qui, rassasiés de nectar et d'ambrosie-, 6a5 
ne daigneroient pas se nourrir des viandes' grossières 
qu'on leur présenteroit à la table la plus exquise des 
hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de 
ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, 
la douleur, les regrets, les remords, les crainles, les 63û 
espérances mêmes, qui coûtent souvent autant de peines 
que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits ne 
peuvent y avoir aucune entrée. Les hautes montagnes de 
Thrace^, qui, de leur front couvert de neige et de glace 
depuis l'origine du monde, fendent les nues, seroient 635 
renversées de leurs fondements posés au centre de la 
terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourroient 
pas même être émus^ Seulement ils ont pitié des mi- 
sères qui accablent les hommes vivants dans le monde ; 
mais c'est une pitié douce et paisible, qui n'altère en rien 6/io 
leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une féli- 

Ms. — 624 : FP. : au dehors; tels que les dieux..., Pc. : au dehors. Ils sont 
tels,... — 627 : F. : à la table des (effacé) la plus.... — 628 : F. : hommes 

mortels. Le (efface) Tous les — 63i : FP.: souvent autant que les 

craintes..., Pc. : autant de peines.... — 64i : F. : Une jeunesse éternelle est 
peinte sur leurs visages toujours riants; leur joie..., Fc: (Comme le texte). 



I. Souvenir du mot de saint Jean dans sa première épitre (III, a) : 

« Quand Dieu paraîtra nous serons semblables à lui, parce que 

nous le verrons tel qu'il est. « 

3. Voir la note de la ligne 176 du livre I et celle de la ligne 100 
du livre VI. 

3. Voir la note de la ligne 608 du livre X. 

l\. Le Rhodope, l'Hémus, l'Othrys, l'Ismare. La Thracc est sou- 
vent citée par les poètes anciens comme une région particulièrement 
montagneuse et froide (voir, entre antres textes très nombreux, 
Horace, Odes, I, xii, 6; III, xxv, 10). 

5. Souvenir d'un passage célèbre d'Horace (Orf., III, m, ï-g), qui 
représente « le Juste » sous les mêmes traits : « Quand le monde. 



QUATORZIÈME LIVRE 3^9 

cité ' sans fin, une gloire toute divine est peinte- sur leurs 
visages ; mais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indécent : 
c'est une joie douce, noble, pleine de majesté; c'est un 
goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte. 645 
Ils sont sans interruption, à chaque moment, dans le 
même saisissement de cœur oii est une mère qui revoit 
son cher fils, qu'elle avoit cru mort, et cette joie, qui 
échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur 
de ces hommes; jamais elle ne languit un instant; elle 65o 
est toujours nouvelle pour eux: ils ont le transport de 
l'ivresse, sans en avoir le trouble et l'aveuglement. 

Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de 
ce qu'ils goûtent ; ils foulent à leurs pieds les molles dé- 
lices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition, 655 
qu'ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes, 
mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre 
contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes cor- 
rompus pour devenir bons; ils admirent le secours des 
dieux, qui les ont conduits, comme par la main', à la 66o 



Ms. — 645 ; F. : qui les transporte; ils ont le transport (65i)..., FcP. : 
(Comme le texte, sauf [646 : sans intorrnption, dans tous les moments]), Pc. ■ 
{Le texte). S. : {Comme le texte, sauf [646 : dans un saisissement)). — 654 : 
F. : les molles délices, les vaines grandeurs de leur ancienne condition ; ils 
repassent..., Fc. : {Comme le texte). — 656 : F.: ces tristes années..., Fc. '■ 
•CCS tristes, mais courtes années. — 657 : P. : où ils ont besoin, Pc. : où ils 
ont eu besoin. 



dit-il, s'écroulerait foudroyé, ses débris le frapperaient .sans l'émou- 
voir. » 

Si fractus illabatur orbis, 
Impavidum ferient ruinse. 

1. Leur immuable félicité,... une félicité sans fin — Répétition du 
même mot dans une même ligne, probablement par inadvertance. 

2. Est peinte. Sur ce singulier, voir livre II, ligne 45i, et la 
note. 

3. Sur celte idée si souvent exprimée par Fénclon d'après rÉcri- 
lure, voir livre III, ligne 626 et la note. 



35o LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

vertu, au travers de' tant de périls. Je ne sais quoi de 
divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme 
un torrent- de la divinité même qui s'unit à eux ; ils 
voient, ils goûtent, ils sont heureux, et sentent qu'ils 
le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louan- 665 
ges des dieux ^, et ils ne font tous ensemble qu'une seule 
voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité 
fait comme un flux et reflux* dans ces âmes unies. 

Dans ce ravissement divin, les siècles coulent plus ra- 
pidement que les heures parmi les mortels, et cependant G70 
mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité 
toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous 

Ms. — 661 ; Se: au milieu de tant de périls. — 662 ; F.: passe sans 
cesse..., Fc. : coule sans cesse.... — 664 : F. : qu'ils le seront toujours. Télé- 
maque, qui cherchoit (681)..., Fc: (Comme le texte, sauf [667: un seul 
cœur, une seule félicité, qui fait comme un flux... ; 672 : et toujours tout 
entière : ils régnent non sur des trônes; 676 : d'être puissant (efface) 
redoiitables par une puissance empruntée. Ils ne portent plus]), Fc'. : 
(Comme Fc, .îaa/[672 : ils régnent tous ensemble non sur des trônes; 674 : 
une puissance propre et (2 mots effacés) immuable ; 676 : d'être redoutables 
par une puissance empruntée de (effacé) d'un peuple vil et misérable. Ils ne 
portent plus]), P. : (Comme Fc' , sauf les mots effacés), PcS. : (Le texte); Se : 
(Comme le texte, sau/ [665 : ils chantent les louanges]). 



1. Voir livre I, ligne 102, et la note. La locution, par une légère 
négligence, est répétée à la ligne suivante. 

2. Le mot vient d'être employé à la ligne 658 : il ne semble pas 
qu'il soit répété ici avec intention ni tout à fait dans le même sens. 
Il n'y a pas lieu non plus de rappeler l'emploi que Mme Guyon fai- 
sait du mot dans un sens symbolique. Dans son livre des Torrents 
spirituels (i683 ; édité en 1704 dans les Opuscules spirituels), elle 
désigne par cette métaphore les âmes mêmes qui se précipitent avec 
impétuosité vers la perfection, par opposition à celles qui n'y vont 
que d'un cours plus modéré. Ici le « torrent de la divinité » est le 
courant mvstique qui émane impétueusement de la divinité pour 
traverser les âmes. 

3. ce J'entendis dans le ciel comme une voix forte d'une foule nom- 
breus3 qui disait : Alléluia ! » (Apocalypse, XIX, i et 6). 

4. Un flux et reflux. Voir, sur cette locution, le début de la note 
de la ligne Sôg du livre IV. 



QUATORZIÈME LIVRE 35l 

ensemble, non sur des trônes, que la main des hommes 
peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance 
immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par 675 
une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. 
Ils ne portent plus ces vains diadèmes, dont l'éclat cache 
tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les 
ont couronnés de leurs propres mains avec des couron- 
nes ' que rien ne peut flétrir. r,8o 

Télémaque, qui cherchoit son père et qui avoit craint 
de le trouver dans ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût 
de paix et de félicité qu'il eût voulu y trouver LUysse, 
et qu'il s'affligeoit d'être contraint lui-même de retourner 
ensuite dans la société des mortels. « C'est ici, disoit-il, 685 
que la véritable vie se trouve, et la nôtre n'est qu'une 
mort. » 

Mais ce qui l'étonnoit étoit d'avoir vu tant de rois punis 
dans le Tartare et d'en voir si peu dans les Champs- 
Elysées. Il comprit qu'il y a peu de rois assez fermes et 690 
assez courageux pour résister^ à leur propre puissance et 
pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes 
leurs passions. Ainsi les bons rois sont très rares, et la 
plupart sont si méchants, que les dieux ne seroient pas 
justes, si, après avoir souff'ert qu'ils aient abusé de leur 695 

Ms. — 689 ; FP. : Champs Elysiens, Pc. : Champs Elysécs. — 690 : P. : 
assez fermes, assez courageux, Pc : (Le le.rte). — 692 : F. : pour résister à 
la flatterie qui (^effacé) de tant de gens, Fc. : pour rejeter la flatterie, — 
G95 : F. : justes, si les ay (efface) après avoir — 



I . La couronne de gloire est une expression consacrée dans la théo- 
logie chrétienne pour désigner la béatitude des élus. Pascal parle 
quelque part (Lettres à Mlle de Roanne:. V, édit. des Œuvres de la 
collection des Grands écrivains de la France, tome VI, page 162) de 
ceux qui se seront montrés indignes de l'élection de Dieu, « qui 
tomberont de leur gloire et qui laisseront prendre à d'autres par leur 
négligence la couronne que Dieu leur avoit offerte. » 



352 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

puissance pendant la vie, ils ne les punissoient après leur 
mort. 

Télémaque ne voyant point son père Ulysse parmi tous 
ces rois, chercha du moins des yeux le divin Laërte*, 
son grand-père. Pendant qu'il le cherchoit inutilement, 700 
un vieillard vénérable et plein de majesté s'avança vers 
lui. Sa vieillesse ne ressembloit point à celle des hommes 
que le poids des années accable sur la terre; on voyoit 
seulement qu'il avoit été vieux avant sa mort : c'étoit un 
mélange de tout ce que la vieillesse a de grave avec 705 
toutes les grâces de la jeunesse ; car ces grâces renaissent 
même dans les vieillards les plus caducs, au moment où 
ils sont introduits dans les Champs Elysées. Cet homme 
s'avançoit avec empressement et regardoit Télémaque 
avec complaisance, comme une personne qui lui étoit 710 
fort chère. Télémaque, qui ne le reconnoissoit point, étoit 
en peine et en suspens. 

« Je te pardonne, ô mon cher fils, lui dit le vieillard, 
de ne me point reconnoître : je suis Arcésius-, père de 
Laërte. J'avois fini mes jours un peu avant qu'Ulysse, 715 
mon petit-fils, partît pour aller au siège de Troie ; alors 
tu étois encore un petit enfant entre les bras de ta nour- 
rice: dès lors j'avois conçu de toi de grandes espérances; 
elles n'ont point été trompeuses, puisque je te vois 



Ms. — 698 : F.: ne voyant point Ulysse, Fc. : son père Ulysse.... — 
700: F.: inutilement, Arcésius (efface), un vieillard.... — 706 : S.: car 
les grâces. — 708 : FP. : Champs Elysiens, Pc. : Champs Elysées. — 
709 : F.: s'avançoit tendant le (efface) avec empressement. — 718 : F.: ô 
mon cher fils, dit le vieillard, Fc. : lui dit le vieillard. — 715 : F. : Je finis 
mes jours, Fc. : j'avois fini.... 



I. Le père d'Ulysse (Odyssée, XIV, 119). — L'épithète divin est 
usuelle chez Homère, appliquée à ces rois qui sont tous fils ou des- 
.ccndants de dieux ou de déesses. 

3. Ibid., 118. 



QUATORZIÈME LIVRE 353 

descendu dans le royaume de Pluton pour chercher ton 730 
père et que les dieux te soutiennent dans cette entre- 
prise'. heureux enfant, les dieux t'aiment et te pré- 
parent une gloire égale à celle de ton père ! heureux 
moi-même de te revoir ! Cesse de chercher Ulysse en ces 
lieux : il vit encore, et il est réservé pour relever notre 725 
maison dans l'île d'Ithaque. Laërte niônie, quoique le 
poids des années l'ait abattu, jouit encore de la lumière 
et attend que son fils revienne lui fermer les yeux-. 
Ainsi les hommes passent comme les fleurs, qui s'épa- 
nouissent le matin et qui, le soir, sont flétries et foulées 780 
aux pieds '*. Les générations des hommes s'écoulent 
comme les ondes d'un fleuve rapide '' ; rien ne peut arrê- 
ter le temps, qui entraîne après lui tout ce qui paroît le 
plus immobile. Toi-même, ô mon fils, mon cher fils, 
toi-même, qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive 735 
et si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est 
qu'une fleur, qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose. 



Ms. — 7J2 : F.: enfant que les dieux aiment! ô heureux moi-même! 
FcP. : (^Comme le texte), S. ; {Comme le texte, sauf (735 : que les dieux t'ai- 
ment]), 5c.: {Comme le texte). — 737 : F.: l'ait abattu, «( encore {effacé), 
jouit encore 



I. Souvenir de Virgile (^Enéide, VI, 368) : 

Neqae enim, credo, sine numine divom 

Flumina tanla paras Stygiamque innare paladem. 

« Non, ce n'est pas, j'en suis sûr, sans l'aveu des dieux que 
tu te prépares à traverser ce fleuve si redoutable et le marais du 
Styx. » 

3. Au dernier chant de l'Odyssée, en elTet, Lacrtc revoit Ulysse. 

3. Souvenir des Psaumes (LXXXIX, 6). 

l^. Souvenir d'un passage du second livre des Rois (XIV, i^), que 
Bossuet traduisait ainsi dans l'Oraison funèbre de Madame : « Nous 
allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans 
retour. « 

Quasi aqux delabimur in terram, quœ non reverlunlur. 

TÉLÉUAQUE. II . ;,3 



354 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

Tu [te] verras changer insensiblement : les grâces riantes 
et les doux plaisirs qui t'accompagnent, la force, la santé, 
la joie, s'évanouiront comme un beau songe ; il ne t'en 740 
restera qu'un triste souvenir ; la vieillesse languissante et 
ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton 
corps, affoiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la 
source de la joie, te dégoûter du présent, te faire crain- 
dre l'avenir, te rendre insensible à tout, excepté la dou- 745 
leur. Ce temps te paroît éloigné : hélas ! tu te trompes, 
mon fds ; il se hâte, le voilà qui arrive : ce qui vient avec 
tant de rapidité n'est pas loin de toi ; et le présent qui 
s'enfuit est déjà bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le 
moment que nous parlons' et ne peut plus se rappro- 750 
cher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent ; 
mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu 
par la vue de l'avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures 

Ms. — 7.38 : F. : Tu verras changé insensiblemeut (sic). Les grâces, les 
(effacé) riantes, les doux plaisirs, la force et la santé, (jui viennent dun jeune 
sang doux et dont la source est dans (passage effacé) s'évanouiront..., Fc: Tu 
verras changé insensiblement. Les grâces riantes, les doux plaisirs, la force, 
la santé, la joie s'évanouiront.... P.: (Comme Fc, sauf ['j!io, par mauvaise 
lecture : s'évanouirent]), Pc. : Tu verras changer insensiblement. Les grâces 
riantes et les doux plaisirs qui t'accompagnent, la force, la santé, la joie 
s'évanouirent..., S.: Tu verras changer insensiblement les grâces riantes et 
les doux plaisirs qui t'accompagnent. La force, la santé, la joie s'évanouiront 
comme.... — 7/18 : FP. : afToiblir tes membres tremblants, Pc. : afToiblir tes 
membres.... — 745 : FPS.: excepté la douleur. Se. : excepté à la douleur. 

V (788-740) : Tu te verras changer insensiblement; les grâces riantes, les 
doux plaisirs, la force, la santé, la joie s'évanouiront....; (745) suit Se, 
quoique l'addition de à paraisse être d'une main relativement récente. 



I. Souvenir d'Horace (Odes. I, xx, 7-8) : « Tandis que nous par- 
lons, déjà aura fui le temps envieux », 

Dum loquimus, fugerit invida 
.■Etas : 

et de Perse (Satires. V, i53) : « L'heure s'enfuit : le moment où je 
parle est pris sur elle » , 

Fu'jit hora; Iioc quod lofjuor Inde est. 



QUATORZIÈME LInRE 355 

et par l'amour de la justice, une place dans cet heureux 
séjour de la paix. 755 

« Tu verras enfin bientôt ton père reprendre Tautorité 
dans Ithaque ' . Tu es né pour régner après lui ; mais, 
hélas ! ô mon fils, que la royauté est trompeuse! Quand 
on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, éclat et 
délices ; mais, de près, tout est épineux. Un particulier 7C0 
peut, sans déshonneur, mener une vie douce et obscure ; 
un roi ne peut, sans se déshonorer, préférer une vie douce 
et oisive aux fonctions pénibles du gouvernement : il se 
doit à tous les hommes qu'il gouverne ; il ne lui est jamais 
permis d'être à lui-même ; ses moindres fautes sont d'une 765 
conséquence infinie, parce qu'elles causent le malheur 
des peuples, et quelquefois pondant plusieurs siècles. Il 
doit réprimer l'audace des méchants, soutenir l'inno- 
cence, dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez pour lui 
de ne faire aucun mal ; il faut qu'il fasse tous les biens 770 
possibles dont l'Etat a besoin. Ce n'est pas assez de faire 
le bien par soi-même ; il faut encore empêcher tous les 
maux que d'autres feroient, s'ils n'étoient retenus. Crains 
donc, mon fils, crains une condition si périlleuse : 
arme-toi de courage contre toi-même, contre tes passions, 775 
et contre les flatteurs. » 

En disant ces paroles, Arcésius paroissoit animé d'un 
feu divin et montroit à Télémaque un visage plein de 
compassion pour les maux qui accompagnent la royauté. 

Ms. — 75,^ : F. : de la paix. Tu es né pour régner après ton père Ulysse, 
que tu verras enfin bientôt craint et (efface) le maître dans Ithaque. Tu es né 
pour régner; mais hélas 1 ô mon fils (768), P. : (Comme F., moins les mots effa- 
cés), Pc. : (Le texte). — 769 : FP. : on ne voit quautorité, éclat..., Pc. : que 
grandeur, éclat.... — 765 : FP. : d'être à lui, Pc. : d'être à lui-même. — 778 : 
S. : que les autres feroient. — 77^ : F. : une condition <jui (effacé) si péril- 
leuse.... — 77Ç) : F. : compassion sur les maux..., Fc. : pour les maux. 



1 . Ce sera la fin de l'Odyssée. 



356 LES AVENTURES DE TÊLÉMAQUE 

« Quand elle est prise, disoit-il, pour se contenter' 780 
soi-même, c'est une monstrueuse tyrannie ; quand elle 
est prise pour remplir ses devoirs et pour conduire un 
peuple innombrable comme un père conduit ses enfants, 
c'est une servitude accablante, qui demande un courage et 
une patience héroïque'. Aussi est-il certain que ceux qui 785 
ont régné avec une sincère vertu possèdent ici tout ce 
que la puissance des dieux peut donner pour rendre une 
félicité complète. » 

Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte, ces paroles 
entroient jusqu'au fond du cœur de Télémaque : elles s'y 790 
gravoient comme un habile ouvrier, avec son burin, 
grave ^ sur l'airain les figures ineffaçables qu'il veut mon- 
trer aux yeux de la plus reculée postérité. Ces sages pa- 
roles étoient comme une flamme subtile, qui pénétroit 



Ms. — 782 : F. : pour remplir ses devoirs vers son peuple, c'est une 
servitude accablante, qui demande une vertu héroïque. Aussi est-il..., Fc. 
(^Comme le texte). — 788; F.: félicité complète. Gomme Arcésius..., Fc. 

Pendant qu'Arcésius — 791 ; F. : avec son cise (effacé) burin.... — 792 

F. : sur l'airain en caractères (effacé) les figures ineffaçables qu'il veut..., S. 
les figures qu'il veut.... 



I . Le sujet de l'infinitif n'est pas le même que celui du verbe à un 
mode personnel dont cet infinitif dépend. Pour cette libre construc- 
tion, cf. livre XIII, ligne 776, et la note. 

a. Héroïque, au singulier : sur cette orthographe, voir livre 11, 
ligne 45 1, et la note. 

3. Encore une phrase très librement construite : le sujet du pre- 
mier membre de la comparaison, ce sont les paroles gravées, celui du 
second, l'ouvrier qui grave. La construction régulière opposerait ou 
hienles figures aux paroles, ouhien Arcésius a l'ouvrier: « Les paroles 
s'y gravaient comme se gravent sur l'airain les figures — », ou : 
« Arcésius faisait entrer ces paroles — comme un habile ouvrier grave 
les figures.... ». — La comparaison est d'ailleurs l'objet d'une longue 
critique de Gueudeville (Le Critique ressuscité, page 78). — Quoi 
qu'il en soit, on la retrouvera établie avec la même liberté aux 
lignes 172-174 du livre XVII. 



QUATORZIÈME LIVRE 35; 

dans les entrailles du jeune Télémaque : il se sentoit ému 795 
et embrasé ; je ne sais quoi de divin sembloit fondre son 
cœur au dedans de lui. Ce qu'il porloit dans la partie la 
plus intime de lui-même le consumoit secrètement; il ne 
pouvoit ni le contenir, ni le supporter, ni résister à une 
si violente impression : c'étoit un sentiment vif et déli- 800 
cieux, qui étoit mclc d'un tourment capable d'arracher la 
vie'. 

Ensuite Télémaque commença à respirer plus libre- 
ment. Il reconnut dans le visage d'Arcésius une grande 
ressemblance avec Lacrte; il croyoit même se ressouvenir 8o5^ 
confusément d'avoir vu en Ulysse, son père, des traits 



Ms. — 795 : P- ■ ému et échauffé, Fc. : ... et embrasé. — 800 : F. : impres- 
sion. Ce sentiment quoiqu'il fût si (ces Ix derniers mots effacés) était tout ensemble 
délicieux (^tout le passage effacé), c'étoit une douleur douce et paisible, un sen- 
timent vif et délicieux, P. : (Comme F., moins les mots effacés), Pc. : impres- 
sion : c'étoit une douleur douce et paisible, quoique très forte, un senti- 
ment..., Pc'.: (Le texte). — 806 : F. : son père, quand (effacé) des traits de 
ressemblance avec Arc (effacé), lorsque Ulysse..., Fc.: (Comme le texte). 



I . Fénelon tente ici do décrire l'état d'une âme que Dieu attire 
par une sorte do délectation Clignes 800-801), mais qu'en môme 
temps il commence à « arracher à clle-môme », à qui il commence 
« à ôter sa propre vie « (lignes 796-798, 8oi-8oa), malgré ses essais 
de résistance (799-800). — La fin de celte « désappropriation », de 
ce « dépouillement » commencé serait (mais il n'en est pas question 
ici) l'accession au degré suprême de la vie spirituelle, l'union totale 
avec Dieu de l'âme « transformée » en lui. — Ce court développe- 
ment introduit donc le lecteur, encore qu'avec beaucoup de mesure, 
dans cette théologie mystique de Fénelon dont on retrouvera les 
éléments non seulement dans l'Explication des maximes des Saints. 
mais au cours de sa correspondance avec Mme Guyon (voir, par 
exemple, dans Masson, Fénelon et Mme Guyon. les lettres VIII et 
XCVII). — On remarquera, dans le texte ci-dessus (lignes 795-796), 
le mot : u II se sentoit ému et embrasé », qui rappelle un texte 
célèbre de l'Evangile de saint Luc (XXIV, Sa) : « Notre cœur n'était- 
il pas embrasé (/.aioacvr, ; Vulg. : ardens) tandis qu'il nous parlait en 
chemin ? » disent les pèlerins d'Emmaiis, à qui le Christ vient d'ap- 
paraître et d'expliquer les Écritures. 



358 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

de cette même ressemblance, lorsque Ulysse partit pom' 
le siège de Troie. Ce ressouvenir attendrit son cœur : des 
larmes douces et mêlées de joie coulèrent de ses yeux. Il 
voulut embrasser une personne si chère; plusieurs fois il 81» 
l'essaya inutilement : cette ombre vaine échappa à ses 
embrassements, comme un songe trompeur se dérobe à 
l'homme qui croit en jouir'. Tantôt la bouche altérée de 
cet homme dormant poursuit une eau fugitive ; tantôt 
ses lèvres s'agitent pour former des paroles, que sa langue 8i5 
engourdie ne peut proférer- ; ses mains s'étendent avec 
effort, et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut 
contenter sa tendresse ; il voit Arcésius, il l'entend, il lui 
parle, il ne peut le toucher. Enfm il lui demande qui 
sont ces hommes, qu'il voit autour de lui. S20 

« Tu vois, mon fils, lui répondit le sage vieillard, les 
hommes qui ont été l'ornement de leurs siècles, la gloire 
et le bonheur du genre humain. Tu vois le petit nombre 
des rois qui ont été dignes de l'être et qui ont fait avec 



Ms. — 809 : F. : des larmes amères mêlées de joie et de transport coulè- 
rent de ses yeux : il voulut embrasser cette ombre si chère..., Fc. : (Comme 
le texte). — 8i3 : F.: qui croit en jouir et qui se dissipe par un soudain 
réveil. Sa bouche altérée poursuit une eau fugitive ; ses lèvres s'agitent, 
FcP. : qui croit en jouir. Tantôt sa bouche altérée poursuit une eau fugi- 
tive; tantôt ses lèvres s'agitent, Pc. : (Le texte). — 819 : 5. : il ne le peut 
toucher. — 828 ; F. : le petit nombre de rois. 

V (828-82/1) suit F. 



I. Ainsi Ulysse voulant saisir l'âme de sa mère (Odyssée, XI, 2o4- 
208); ainsi Enée voulant embrasser l'ombre de son père Anchise 
(Enéide, VI, 700-702) : 

Ter conalus ibi collo dare brachia circiim; 

Ter frustra comprensa manus effiigit imajo, 

Par tevibus ventis volacrique simillima somno. 

« Trois fois je m'efforçai d'entourer son cou de mes bras; trois 
fois son ombre que j'essayais de saisir échappa à mes mains, légère 
comme le vent, fugitive comme un songe. » 

a. Cf. livre XV, lignes 64i-644, et la note. 



QUATORZIÈME LIVRE 359 

fidélité la fonction des dieux' sur la terre. Ces autres, que ^'^ 
tu vois assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage, 
ont une gloire beaucoup moindre : ce sont des héros à la 
vérité ; mais la récompense de leur valeur et de leurs 
expéditions militaires ne peut être comparée avec celle 
des rois sages, justes et bienfaisants-. ^'-^o 

« Parmi ces héros, tu vois Thésée, qui a le visage un 
peu triste: il a ressenti le malheur d'être trop crédule 
pour une femme artificieuse', et il est encore affligé 
d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle 
de son fils Hippolyte ; heureux s'il n'ei*it point été si "^SB 
prompt et si facile à irriter * ! Tu vois aussi Achille 
appuyé sur sa lance ', à cause de cette blessure qu'il re- 
çut au talon de la main du lâche Paris®, et qui finit sa 



Ms. — 828 : F. : de leurs expéditions ne peut..., Fc. : de leurs expéditions 

militaires — 83 1 : F. ; qui a le visage un peu triste, et qui est appuyé sur 

sa lance : il a ressenti..., Fc: (Comme le texte). P.: {Comme le texte, sauf 
[83 1 : le visage un peu plus triste]), Pc. : (Le texte). — 836 : F. : tu vois 
Achille..., Fc. : tu vois aussi Achille. — 887 : F. : de cette blessure au talon 
qu'il reçut de la main du..., Fc. : (Comme le texte). 



I. Souvenir du Psaume LXXXI, 6 : « J'ai dit (aux juges) : Vous 
êtes des dieux. « 

3. Cf. livre V, lignes 5o4-579. 

3. C'est, on le sait, le sujet de Vlllppolytr d'Euripide et de la 
Phèdre de Racine. Quant à l'expression, clic rappelle celle d'Ovide, 
plaçant dans la bouche même d'Hippolyle ressuscité le récit de ses 
aventures (Métam., XV, ^97 et suiv.) : « J'ai succombe, dit-il, vic- 
time de la crédulité d'un père, de l'artifice d'une marâtre crimi- 
nelle » : 

Creiulilate patris, sceleraLT fraude novercse. 

If. -Vinsi le malheur de Thésée vient de sa faute : les dieux ne 
sont donc point injustes. 

5 Appuyé sur sa lance, souvenir d'un hémistiche de Virgile 
(Enéide, \I, 760), qui l'applique d'ailleurs à un tout autre héros. 

6. D'après une légende poslhomérique, que Fénelon pouvait lire 
soit dans le commentaire de Servius pour le vers 67 du livre VI de 



36o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

vie. S'il eût été aussi sage, juste et modéré qu'il étoît 
intrépide, les dieux lui auroient accordé un long règne; 84o 
mais ils ont eu pitié des Phthiotes et des Dolopes', sur 
lesquels il devoit naturellement- régner après Pelée ^ ; ils 
n'ont pas voulu livrer tant de peuples à la merci d'un 
homme fougueux et plus facile à irriter '* que la mer la 
plus orageuse. Les Parques ont accourci le fd de ses 8/i5 
jours ^ ; il a été comme une fleur à peine éclose que le 
tranchant de la charrue coupe et qui tombe avant la fin 
du jour où l'on l'avoit vue naître*. Les dieux n'ont voulu 



Ms. — 844 ; F. : que la mer la plus orageuse. Jupiter juste a ordonné aux 

(5 mots effacés). Les Parques — 845 : F. : ont tranché le fil..., Pc. : ont 

coupé, Pc' . : ont accourci, — 846 : F. : il a été moissonné (effacé) coupé 
(effacé) comme une fleur 



l'Enéide, soit dans la Fable CVII du mythographe Hygin (voir Intro- 
duction, note des pages lxix-lxxi), le corps d'Achille aurait été invul- 
nérable dans toutes ses parties, sauf au talon, et c'est là en effet qu'il 
aurait été frappé du coup mortel que Paris (voir livre XII, ligne 171), 
était, d'après Homère même (Iliade, XXII, Sôg-Sôo), destiné à lui 
porter. 

1. La ville de Phthie était en Thessalie, et c'est là aussi qu'habi- 
taient les Dolopes (voir la note de la ligne 364 du livre XIII). Phthie 
était la capitale du royaume d'Achille (Iliade, I, i55j II, 683). 

2. Naturellement : suivant le cours naturel des choses, si la Provi- 
dence des dieux n'était pas intervenue pour le changer. 

3. Pelée, fils d'Eaque (voir, ci-dessus, la note de la ligne SaS) et 
père d'Achille. 

4. Tel est, en effet, chez Homère et les poètes de l'antiquité, le 
caractère traditionnel d'Achille (Horace, Art poétique, 1 21-122. Cf. 
Id., Satires, I, vu, 12). 

5. Accourcir. Sur ce mot, voir la note de la ligne 38^ du livre V. 
— Sur les Parques, voir la note de la ligne 83 du livre III. 

6. Souvenir de Virgile (Enéide, IX, 434) parlant de la mort du 
jeune Euryale : 

Purpureus velati cnm Jlos succisus arairo 
Langaescit moriens 

« Telle la fleur éclatante, quand la charrue l'a fauchée, languit et 
meurt,.. » 



QUATORZIÈME LIVRE 36i 

s'en servir que comme des torrents et des tempêtes, pour 
punir les hommes de leurs crimes ' : ils ont fait servir 85o 
Achille à abattre les murs de Troie, pour venger le par- 
jure de Laomcdon et les injustes amours de Paris-. Après 
avoir employé ainsi cet instrument de leurs vengeances, 
ils se sont apaisés et ils ont refusé aux larmes de Thétis^ 
de laisser plus longtemps sur la terre ce jeune héros, qui 855 
n'y étoit propre qu'à troubler les hommes, qu'à renver- 
ser les villes et les royaumes*. 

« Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche ? C'est 
Ajax, fils de Télamon et cousin d'Achille^: tu n'ignores 
pas sans doute quelle fut sa gloire dans les combats. 860 
Après la mort d'Achille, il prétendit qu'on ne pouvoit 
donner ses armes à nul autre qu'à lui ; ton père ne crut 
pas les lui devoir céder: les Grecs jugèrent en faveur 



Ms. — 8do : F.: leurs crime!*. Il a (sic) fait servir, ~Fc.: Ils ont fait 
servir. — 852 : F. : et l' injuste (effac(^) les injustes amours.... — 852 : F. : 

Après avoir tiré (ejfacr) employé — 854 : F. : ils se sont apaises, et n'ont 

pas voulu laisser plus longtemps..., Fc. : (Comme le texte). — 858 ; F. : avec 
cet air (j mots effacés) ce visage 



1. C'est tout à fait la théorie biblique, telle que Bossuet l'expose, 
d'après les Prophètes, dans le Discours sur l'histoire universelle (II, v 
et vi). Cf. livre XIII, ligne 5o8. 

2. Sur Paris, voir livre XII, ligne 172. — Laomédon, père de Priam, 
avait refuse de paver le salaire convenu à Neptune et à Apollon, qui 
avaient bâti les murs de Troie, et les poètes anciens ont généralement 
vu là le principe des malheurs de Troie (Homère, Iliade, XXI, 44i 
et suiv.; Virgile, Géorgiques, I, 5oi-5o2; Enéide, IV, 5^1 ; V, 811; 
Horace, Odes. III, m, ai). 

3. Thétis. fille de Nérée, dieu de la mer, épouse de Pelée et mère 
d'Achille. Homère la représente souvent versant des larmes (Iliade, I, 
4i3; XVIII, 37. 9^, etc.). 

A. Tant il est vrai (c'est là du moins la leçon que Fénelon veut 
offrir au duc de Bourgogne) qu'un roi doit préférer les avantages do 
la paix à la gloire militaire. 

5. Voir livre XII, ligne 357. Télamon était fils d'Eaque, comme 
Pélce, le père d'Achille (Ovide, Métam., VII, ^76-^77). 



362 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

d'Ulysse' ; Ajax se tua de désespoir^. L'indignation et la 
fureur sont encore peintes sur son visage. ]N'approche 865 
pas de lui, mon fils ; car il croiroit que tu voudrois^ lui 
insulter dans son malheur, et il est juïte de le plaindre : 
ne remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine et qu'il 
«ntre brusquement dans ce sombre bocage, parce que 
nous lui sommes odieux*? 870 

« Tu vois de cet autre côté, Hector, qui eût été invin- 
cible, si le fils de Thétis n'eût point été au monde dans le 
même temps'. 

« Mais voilà Agamemnon qui passe, et qui porte encore 
sur lui les marques de la perfidie de Clytemnestre®. mon 875 

Ms. — 8G6 : F. : que tu veux, Fc. : que tu voudrois, S. : que tu veux. — 

867 : F. : de le plaindre : ne (^effacé) ne remarques-tu pas — 868 : F. : et 

qu'il entre dans ce sombre..., Fc. : et qu'il entre brusquement dans — 

872 : FP. : point été au monde. Mais voilà..., Pc. : (Le texte). 



1. Ce débat célèbre fut le sujet de plusieurs tragédies grecques et 
latines aujourd'hui perdues. Ovide l'a raconté à la fin du livre XII 
et au début du livre XIII de ses Métamorphoses. 

3. C'est le sujet de la tragédie d'Ajax de Sophocle. 

3. Après je croirais ou des verbes analogues au conditionnel, le 
xvii« siècle a hésité, dans la proposition subordonnée, entre l'emploi 
du conditionnel, de l'indicatif présent et de l'imparfait du subjonctif 
(voir Brunot, Histoire de la langue française, tome III, page 669). 
Mais déjà sans doute, au temps de Fénelon, l'indicatif, qui a depuis 
prévalu définitivement, tendait à l'emporter (voir Ms. 866). — Sur lui 
insulter, voir, ci-dessus, la note de la ligne 3i3. 

4. Tout ce passage (lignes 858-870) est inspiré d'un épisode du 
livre XI de l'Odyssée (543-564). Mais le dernier détail (et qu'il entre..., 
lignes 868-870) rappelle l'attitude que Virgile prête, dans les enfers, 
à Didon apercevant Enée (Enéide, VI, 473-473) : « Enfin elle se 
déroba à la hâte et, loin de celui qu'elle détestait, se réfugia dans 
un bois ombragé. » 

Tandem corripuit sese alqne inimicn refugit 
In nemus umbriferum. 

5. Le combat singulier d'Achille et d'Hector et la mort de celui- 
ci sont racontés au livre XVKI de Vlliade. 

6. Ainsi Ulysse, dans V Odyssée (XI, 387-466) voit, parmi les 



QUATORZIÈME LIVRE 363 

fils, je frémis en pensant aux malheurs de cette famille 
de l'impie Tantale : la division des deux frères Atrée et 
Thyeste a rempli cette maison d'horreur et de sangV Hélas! 
combien un crime en attire- t-il d'autres ! Agamemnon, 
revenant, à la tête des Grecs, du siège de Troie, n'a pas eu ^So 
le temps de jouir en paix de la gloire qu'il avoit acquise. 
(( Telle est la destinée de presque tous les conquérants. 
Tous ces hommes que tu vois ont été redoutables dans la 
guerre; mais ils n'ont pointéléaimables et vertueux; aussi ne 
sont-ils que dans la seconde demeure des Champs Élysées. ^^^S 



Ms. — S76 ; FP.: en passant aux iiialliours..., Pc : en pensant.... 
— 877 : F. la division des deux frères Atrée et Thyeste a été ur,t 

source de crimes (6 mots effaces) a rempli — 883 ; F. : ont été couverts 

{effacé) redo>itaI)les.... — 885 : F. : la seconde demeure dan (effacé) 
des Champs Ehsiens, P. : la seconde demeure des Champs Elysicns, Pc. : 
{Le texte). 



morts, l'ombre d'Agamcmnoii, qui lui raconte comment il a été tué 
par sa femme Clytemneslrr; mais l'épisode est, dans Homère, beau- 
coup plus développé. 

I. Tantale, roi de Phrygie, dont le crime fut de servir aux 
dieux dans un festin les membres de son fds Pélops (Ovide, Méta- 
morphoses. VI, ^07), eut pour petits-fils Atrée et Thyeste, que leur 
haine mutuelle poussa à des crimes abominables : Thyeste outragea 
la femme d'Atrée; celui-ci mit à mort les fils de Thyeste et les 
donna à manger à leur père. Un fils de Thyeste, Egisthe, survit à 
ce carnage et, plus tard, devenu l'amant de Clytcmnestre, femme 
du fils d'Atrée, Agamemnon, tue ce dernier avec la complicité de sa 
maîtresse. Egisllic lui-même et Clytcmnestre seront tués plus tard par 
Oreste, fils d'Agamemnon. — Cette légende, remarquable exemple 
de la transmission du crime dans une même famille, a inspiré 
YOrcstic d'Eschyle, VElecireàc Sopiiocle et celle d'Euripide. Fénelou 
pouvait donc trouver, à la rappeler à son élève, non seulement un 
intérêt moral, mais une occasion de faire passer à nouveau sous ses 
yeux le souvenir de ces récits terribles et mystérieux où les tragi- 
ques grecs ont puisé leurs sujets : ainsi vient-il (ligne 86ii) de faire 
pour l'histoire AWjax, et plus haut, pour celles d'Œdipe roi et des 
Sept contre Thebes (voir appendice au livre XIII), des Trachinicnnes et 
de Philoctile (livre XII). 



364 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice et ont aimé 
leurs peuples : ils sont les amis des dieux. Pendant 
qu'Achille et Agamemnon, pleins de leurs querelles et de 
leurs combats', conservent encore ici leurs peines et 
leurs défauts naturels ^, pendant qu'ils regrettent en vain 890 
la vie qu'ils ont perdue et qu'ils s'affligent de n'être 
plus que des ombres impuissantes et vaines', ces rois 
justes, étant purifiés par la lumière divine dont ils sont 
nourris*, n'ont plus rien à désirer pour leur bonheur. Ils 
regardent avec compassion les inquiétudes des mortels, 895 
et les plus grandes affaires qui agitent les hommes am- 
bitieux leur paroissent comme des jeux d'enfants : leurs 
cœurs sont rassasiés de la vérité et de la vertu, qu'ils 
puisent dans la source. Ils n'ont plus rien à souffrir 
d'eux-mêmes ; plus de désirs, plus de besoins, plus de 900 
craintes : tout est fini pour eux, excepté leur joie, qui 
ne peut finir. 

« Considère, mon fils, cet ancien roi Inachus, qui 
fonda le royaume d'Argos^. Tu le vois avec cette vieillesse 

Ms. — 896 : F. : et leurs (effacé) les plus grandes — 897 : F. ; comme 

les jeux des enfants. Fc. : comme des jeux d'enfants. — 899 : F. : (Comme 
le texte), Fc. : rien à souffrir ni d'autrui, ni d'eux-mêmes, PS. ; {Le texte). 

V (899-900) suit Fc. 



1 . Allusion à la querelle d'Achille et d'Agamemnon par le récit 
de laquelle s'ouvre V Iliade. 

2. C'est ainsi qu'ils sont représentes dans le chant XI de l'Odyssée, 
ovi est racontée l'évocation de leurs âmes par Ulysse. 

3. « Ah I ne me parle pas de la mort ! J'aimerais mieux travailler 
la terre, être au service d'autrui, salarié d'un pauvre homme qui 
aurait à peine de quoi vivre, que de régner sur le monde des morts, 
de ceux qui ne sont plus », dit Achille à Ulysse dans VOdyssée (XI, 
488 et suiv.). 

4. Voir plus haut, ligne 618. 

5. « De son temps (du temps d'Abraham), Inachus, le plus ancien 
de tous les rois connus par les Grecs, fonda le royaume d'Argos » 
(Bossuet, Disc, sur l'Hisl. univ., l, m). 



QUATORZIÈME LIVRE 365 

si douce et si majestueuse : les fleurs naissent sous ses <jo5 
pas ; sa démarche légère ressemble au vol d'un oiseau ; 
il lient dans sa main une lyre d'ivoire' et, dans un trans- 
port éternel, il chante les merveilles des dieux. Il sort 
de son cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l'har- 
monie de sa lyre et de sa voix raviroit les hommes et 910 
les dieux. Il est ainsi récompensé pour avoir aimé le 
peuple qu'il assembla dans l'enceinte de ses nouveaux 
murs et auquel il donna des lois". 

« De l'autre côté, tu peux voir, entre ces myrtes, Gé- 
crops, Egyptien, qui le premier régna dans Athènes, ville 915 
consacrée à la déesse dont elle porte le nom \ Gécrops, 
apportant des lois utiles de l'Egypte, qui a été pour la 
Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs ^, adou- 



Ms. — 9o5 : F. : si douce, si majestueuse; il est (a mots effaces) les Qeurs 
naissent sous ses pas : il tientdans sa main.., (907), FcP.S. : (^Comme le texte, 
sauf [S. : 907 : en sa main]). — 907 ; FP. : une lyre d'or..., Pc. : une lyre 
d'ivoire.... — Qil* ■ P-- De l'autre coté, ,tu peux voir Erichton (^effacé) 
Cccrops.... Fe.: (Comme le texte). — 916 : F.: consacrée à la sage déesse, 
PS. : consacrée à la déesse. 

F (916) suit F. 



1. Souvenir de Virgile, qui représente Orphée, aux Champs Ely- 
sées, jouant de la lyre avec un plcctrc d'ivoire (^Enéide. VI, 645-647). 

Pectine puisai eburno. 

2. Ainsi les vrais héros, selon Fénelon, ce sont, non pas les con- 
quérants, mais, comme le montre l'exemple d'Inachus et des rois 
qui vont être cités après lui, les civilisateurs. 

3. Voir livre XIII, lignes 5'»3-544. 

4. Voir livre II, ligne 178. — Bossuet (Disc, sur l'Hisl. univ., I, m) : 
« En ces temps (ceux de l'enfance de Moïse) les peuples d'Egypte, 
dit-il, s'établirent en divers endroits de la Grèce. La colonie que 
Cécrops amena d'Egypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, 
dont il composa le royaume d'Athènes et où il établit, avec les lois 
de son pays, les dieux qu'on y adoroit. » Et encore (III, v) : « Les 
Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage, avoient été cul- 
tivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, 



366 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

cit les naturels ' farouches des bourgs de l'Attique, et les 
unit par les liens de la société. 11 fut juste, humain, gao 
compatissant ; il laissa les peuples dans l'abondance, et 
sa famille dans la médiocrité, ne voulant point que ses 
enfants eussent l'autorité après lui, parce qu'il jugeoit que 
d'autres en étoient plus dignes-. 

« Il faut que je te montre aussi, dans cette petite val- 925 
lée^, Erichthon*, qui inventa l'usage de l'argent pour la 
monnoie^ Il le fit en vue de faciliter le commerce entre 
les îles de la Grèce ; mais il prévit l'inconvénient attaché 

Ms. — 919 : F. : de l'Attique et les ri-an (^effacé) unit — gaà : F. : que 

je te montre aussi Erichthon..., Fc. : [Comme le texte). — 926 : F. : pour la 
monnoie. Remarquez {effacé) 11 le fit — 



qui, s'étant établies dès les premiers temps en divers endroits du 
pays, avoient répandu partout cette excellente police des Egyptiens. » 
— Dans quelle mesure d'ailleurs il y a lieu de recevoir ou de cor- 
riger cette vue historique de Fénelon et de Bossuet, il n'y a pas 
lieu de le rechercher ici. 

1. Naturels, indigènes. Ce dernier mot n'est devenu usuel qu'au 
xviii« siècle. 

2. Fénelon paraît prêter cette intention au légendaire Cécrops, 
parce que la tradition, qui lui attribue des filles, ne cite pas de fils 
ayant hérité de son pouvoir. 

3. Souvenir d'une circonstance de la descente d'Enée aux enfers 
(Enéide, VI, 708) : 

Videt ^neas, in valle reducta.... 
« Enéc voit, dans une vallée à l'écart... » 

4. Erichlhonius. C'est le personnage légendaire cité par Virgile 
(Géorgiques. III, ii3). 

5. Fénelon peut tenir cette assertion de son édition d'IIygin. Ce 
mythograplie dit (Fables, 27^) qu'Erichthonius introduisit à Athènes 
l'usage de l'or et de l'argent, et l'éditeur Muncker, qui l'insère dans 
ses Mylhographi latini (Amsterdam, i68i), rappelle à ce propos, sans 
autre référence, mais à juste titre (voir, en effet, Pline, Histoire 
naturelle, VIII, lvh, 5), que Pline lui en attribue l'invention. Mais 
Muncker lui-même doit emprunter cette référence à Meursius, qui, 
dans son traité des Rois d'Athènes (iBSS)", II, i, cite à la fois 

a. Inséré au tome IV du Thésaurus grxcarum antiquilalum (1C97-1702) de 
Gronovius. 



QUATORZIÈME LIVRE 867 

à cette invention. « Appliquez-vous, disoil-il à tous les 

« peuples', à multiplier chez vous les richesses nalu- 98» 

« relies, qui sont les véritables : cultivez la terre pour 

« avoir une grande abondance de blé, de vin, d'huile et 

« de fruits; ayez des troupeaux innombrables, qui vous 

« nourrissent de leur lait et qui vous couvrent de leur 

« laine : par là vous vous mettrez en état de ne craindre 935 

« jamais la pauvreté. Plus vous aurez d'enfants, plus 

« vous serez riches, pourvu que vous les rendiez labo- 

« rieux; car la terre est inépuisable, et elle augmente sa 

« fécondité à proportion du nombre de ses habitants qui 

« ont soin de la cultiver : elle les paye tous libéralement g^o 

« de leurs peines; au lieu qu'elle se rend avare et in- 

« grate pour ceux qui la cultivent négligemment. Atta- 

« chez-vous donc principalement aux véritables richesses, 

« qui satisfont aux vrais besoins de Thomme. Pour 

« l'argent monnoyé, il ne faut en faire aucun cas qu'au- 94:» 

« tant qu'il est nécessaire ou pour les guerres inévitables 

« qu'on a à soutenir au dehors, ou pour le commerce 

« des marchandises nécessaires 'qui manquent dans votre 

Ms. — 983 : F. : d'huile, de (fff'^ci') et de fruits : ayez de grands trou- 
peaux qui vous nourrissent, Fc. : (Comme le texte). 



Hygin et Pline, et il est possible (c'est le sentiment de Boissonade 
dans ses notes sur le Télémaque de 1 édition des Classujucs françois 
de Lefèvro, 182 4) que Eénelon ait puisé dans le mémoire de Mcur- 
sius le renseignement qu'il utilise ici. 

1. Il est à peme utile de faire remarquer que le discours que 
Fcnelon prête à Erichthon est entièrement de son invention. Mais il 
profite d'un détail de la légende de ce personnage pour appeler 
l'attention du duc de Bourgogne sur cette question de la monnaie 
et de ses rapports avec la vraie richesse d'un pays, dont il devait 
souhaiter que ce prince fût entretenu. Les Avis ù Louis, duc de Bour- 
gogne de Tabbé Fleurv devaient comporter un chapitre sur les 
« monnaies », que l'auteur n'a pas eu le temps de rédiger. 

2. Nécessaires. Le mot se trouve, sans doute par inadvertance, 
répété à deux lignes d'intervalle (g^O-g^S). 



I 



368 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

« pays : encore seroit-il à souhaiter qu'on laissât tomber 

« le commerce à l'égard de toutes les choses qui ne ser- gôo 

« vent qu'à entretenir le luxe, la vanité et la mollesse \y> 
« Ce sage Erichthon disoit souvent : « Je crains bien, 

(( mes enfants, de vous avoir fait un présent funeste en 

« vous donnant l'invention de la monnoie. Je prévois 

« qu'elle excitera l'avarice % l'ambition, le faste, qu'elle 955 

« entretiendra une infinité d'arts pernicieux, qui ne vont 

« qu'à amollir et à corrompre les mœurs, qu'elle vous 

« dégoûtera de l'heureuse simplicité, qui fait tout le 

« repos et toute la sûreté de la vie, qu'enfin elle vous 

« fera mépriser l'agriculture, qui est le fondement de la 960 

« vie humaine et la source de tous les vrais biens ^ ; 

« mais les dieux sont témoins que j'ai eu le cœur pur 

« en vous donnant cette invention, utile en elle-même. » 

Ms. — 960 ; F. ; le commerce pour toutes les choses, P. : par toutes les 
choses... Pc. : pour toutes..., Pc'. : (JLe texte). 



1. Voir, pour des idées analogues, livre X, lignes 532 et 582, et 
les notes. 

2. Pour le sens du mot, voir livre II, ligne 458, et la note. 

3. Cette assertion, plus conforme aux doctrines de Sully qu'à celles 
de Colbert (voir Lavisse, Hist. de France, tome VII, i, page 216), 
est d'accord avec celles qu'on professait dans l'entourage du duc de 
Bourgogne. « Trafic bon, dit l'abbé Fleury dans ses Avis à Louis, 
duc de Bourgogne; mais agriculture meilleure. » Et le prince lui- 
même : « De quelque utilité, disait-il, que soit le commerce inté- 
rieur ou avec l'étranger, ses avantages ne seront jamais compa- 
rables pour la France avec ceux que lui procure l'agriculture, qui 
sera toujours le plus riche fondement de son commerce... En France, 
l'étendue et la fertilité du sol nous indiquent que l'agriculture doit 
faire la source de nos richesses et la principale force de l'Etat. Le 
commerce ne doit avoir que le second rang — Qu'on ne perde jamais 
de vue que le Romain laboureur aura toujours l'avantage sur le 
Carthaginois marchand » (Abbé Proyart, Vie du dauphin, père de 
Louis XV, tome II, pages 20 et suiv. Cité par P. Mesnard, éditeur de 
Saint-Simon, Projets de gouvernement du duc de Bourgogne, note i de la 
page 5o). 



QUATORZIÈME LIVRE 869 

« Enfin, quand Erichlhon aperçut* que l'argent cor- 
rompoit les peuples, comme il Tavoit prévu, il se retira 965 
de douleur sur une montagne sauvage, oii il vécut pauvre 
et éloigné des hommes, jusqu'à une extrême vieillesse, 
sans vouloir se mêler du gouvernement des villes. 

« Peu de temps après lui, on vit paroître dans la Grèce 
le fameux Triptolème, à qui Ccrcs avoit enseigné l'art de 970 
cultiver les terres^ et de les couvrir tous les ans d'une 
moisson dorée. Ce n'est pas que les hommes ne connus- 
sent déjà le blé et la manière de le multiplier en le se- 
mant ' : mais ils ignoroientla perfection du labourage, et 
Triptolème, envoyé par Gérés, vint, la charrue en main, 975 
offrir les dons de la déesse à tous les peuples qui auroicnt 
assez de courage pour vaincre leur paresse naturelle et 
pour s adonner à un travail assidu. Bientôt Triptolème 
apprit aux Grecs à fendre la terre* et à la fertiliser en 
déchirant son sein ; bientôt les moissonneurs ardents et 980 
infatigables firent tomber, sous leurs faucilles tranchantes, 

Ms. — (|((4 -.FP.: Mais enfin i[uand Erichlhon..., Pc: Enfin quand — 

977 : F. : leur paresse naturelle et s'adonner..., Fc. : et pour s'adonner — 

979 ; F. : la fertiliser en déchirant son sein. Il leur fit sentir (987), Fc. : (Comme le 
texte ^ sauj\ci^o : Bientôt les peuples ardents et infatigables virent pour l'ruit de 
leurs peiiii's les campagnes couvertes de jeunes épis qui couvroicnt...; (107 : se 
nourrir de pain. Il leur fit sentir le plaisir...]), Fc' ..(Comme le texte). 

1. Aperçut = s'aperçut. V^oir la note de la ligne 19a du livre I. 

2. Hiros athénien, fils d'un roi d'Eleusis, dont la légende est 
associée à celle de Ccrès. Son histoire est brièvement racontée par 
Ovide {Métam., V, 6A5 et suiv.). 

3. Voir la note de la ligne 56() du livre XIII. 

4. Virgile (Géorcfiques. I, 19) l'appelle « l'enfant qui enseigna 
l'usage lie la charrue recourbée » : 

Unciqae puer monstrator aratri. 

Cf. l'auteur du Culex (le Moucheron), petit poème attribué à Virgile, 
parlant du « sillon de Triptolème », à qui l'on doit, dit-il, le rem- 
placcmiint du gland de chêne par l'épi de blé : 

lUas Triptolemi mulavit sulcus aristis. (v. i36.) 

TKI.ÉMAQUB. II. 34 



Syo LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

les jaunes épis' qui couvroient les campagnes. Les peu- 
ples mêmes, sauvages el farouches, qui couroient épars 
çà et là dans les forêts d'Epire et d'Etolie- pour se nour- 
rir de gland, adoucirent leurs mœurs et se soumirent à 985 
des lois, quand ils eurent appris à faire croître des mois- 
sons et à se nourrir de pain. Triptolème fit sentir aux 
Grecs le plaisir qu'il y a à ne devoir ses richesses qu'à 
son travail et à trouver dans son champ tout ce qu'il 
faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette 990 
abondance si simple et si innocente, qui est attachée à 
l'agriculture, les fit souvenir * des sages conseils d'Erich- 
thon : ils méprisèrent l'argent et toutes les richesses arti- 
ficielles, qui ne sont richesses qu'en imagination, qui 
tentent les hommes de chercher '" des plaisirs dangereux 995 
et qui les détournent du travail, où ils trouveroient tous 
les biens réels, avec des mœurs pures, dans une pleine 
liberté \ On comprit donc qu'un champ fertile et bien 

Ms. — 992 : F. : conseils qix {effacé) d'Erichthon. — 996 : FP. : ne 
sont richesses que par l'imagination des hommes, qui les tentent de cher- 
cher..., Pc: {Le texte). — 995: F.: plaisirs dangereux qui {effacé), et 
qui.... — 996 : F.: où ils trouveroient innoc {effacé') tout {effacé) tous les... 
— 998 : F. : on comprit donc que {effacé) qu'un champ. 

I. Voir la note de la ligne aS du livre V. 

3. Le chêne est essentiellement l'arbre de l'Epire dans les poètes 
anciens (voir, par exemple, Virgile, Géorgiques, I, 8). — Les forêts 
de l'Etolie étaient célèbres, ne fût-ce que par la légende du sanglier 
de Calydon. 

3. Souvenir = se souvenir. Voir la note de la ligne 848 du livre XL 
Cf. encore livre XII, ligne 5o3. 

4. Tenter quelqu'un de quelque chose ou de faire quelque chose est 
une locution assez rare, mais non pas sans exemple, et qui paraît 
avoir appartenu au style de la conversation. On cite cette phrase de 
Mme de Sévigné (21 juin 1671): « Quand j'irai en Provence, je vous 
tenterai de revenir avec moi et chez moi », et cette autre de Saint- 
Simon {Mémoires, édit. De Boisllsle, tome II, page 2): « Les millions 
ne pouvoient me tenter d'une mésalliance. » Cf. ci-dessus livre VII, 
ligne 589 et la note. 

5. On retrouvera les mêmes idées, la même comparaison entre 



QUATORZIÈME LIVRE Syi 

cultivé est le vrai trésor d'une famille assez sage pour 
vouloir vivre frugalement comme ses pères ont vécu. looo 
Heureux les Grecs, s'ils étoient demeurés fermes dans ces 
maximes, si propres à les rendre puissants, libres, heu- 
reux et dignes de l'être par une solide vertu ! Mais, 
hélas ! ils commencent à admirer les fausses richesses, ils 
négligent peu à peu les vraies, et ils dégénèrent de cette looS 
merveilleuse simplicité. 

« mon fils, tu régneras un jour ; alors souviens-toi 
de ramener les hommes à l'agriculture, d'honorer cet art, 
de soulager ceux qui s'y appliquent et de ne souffrir 
point que les hommes vivent ni oisifs, ni occupés à des loio 
arts qui entretiennent le luxe et la mollesse *. Ces deux 
hommes-, qui ont été si sages sur la terre, sont ici chéris 
des dieux. Remarque, mon fils, que leur gloire surpasse 
autant celle d'Achille et des autres héros qui n'ont excellé 
que dans les combats qu'un doux printemps est au-des- ioi5 
sus de l'hiver glacé et que la lumière du soleil est plus 
éclatante que celle de la lune. » 

Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte, il aperçut ' que 
Télémaque avoit toujours les yeux arrêtés du côté d'un 
petit bois de lauriers et d'un ruisseau bordé de violettes, loao 

Ms. — looï : FP. : à les rendre puissante, heureux, amateurs de la liberté 
et de la vertu. Mais hélas ! Pc. : (^Le texte). — ioi5 ; F. : printemps est aussi 
(^efface) au-dessus des (efface) de l'hiver.... — 1019 : F.: du coté d'un ruisseau 
bordé de roses, de lis..., Fc. : {Comme le texte), P.: (Comme le texte, sauf 
[1020: et d'un vaisseau borde (î'V)], Pc : (Le texte). 



l'agriculture et les biens en argent dans l'ouxTage de l'abbé Fleury, 
Mœurs des Israélites (i68i), II, 11. 

I. Sur ces prescriptions, voir livre X, lignes 58i, 683, 728, 768 
et suiv. 

a. Il faut entendre Cécrops et Erichthon, et non pas Erichtiion et 
Triptolème : ce dernier s'est trouvé mentionne au cours de l'histoire 
d'Erichthon ; mais il n'a pas été dit que Télémaque l'eût vu aux 
Champs Élysées. 

3. Cf , ci-dessus, ligne 96^ et la note. 



372 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

de roses, de lis, et de plusieurs autres fleurs odoriféran- 
tes, dont les vives couleurs ressembloient à celles d'Iris*, 
quand elle descend du ciel sur la terre pour annoncer à 
quelque mortel les ordres des dieux. C'étoit le grand roi 
Sésostris, que Télémaque reconnut ^ dans ce beau lieu : loaS 
il étoit mille fois plus majestueux qu'il ne l'avoit jamais 
été sur son trône d'Egypte. Des rayons d'une lumière 
douce sortoient de ses yeux, et ceux de Télémaque en 
étoient éblouis. A le voir, on eût cru qu'il étoit enivré de 
nectar^ tant l'esprit divin l'avoit mis dans un transport io3o 
au-dessus de la raison humaine ', pour récompenser ses 
vertus. 

Télémaque dit à Ârcésius : « Je reconnois, ô mon père, 
Sésostris, ce sage roi d'Egypte, que j'y ai vu, il n'y a 
pas longtemps. io35 

— Le voilà, répondit Arcésius ; et tu vois, par son 
exemple, combien les dieux sont magnifiques à récom- 
penser les bons rois. Mais il faut que tu saches que toute 
cette félicité n'est rien en comparaison de celle qui lui 
étoit destinée, si une trop grande prospérité ne lui eût io4o 
fait oublier les règles de la modération et de la justice. 
La passion de rabaisser l'orgueil et l'insolence des Tyriens^ 
l'engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna 



Ms. — 1021 : FP.: et plusieurs autres..., Pc: et de plusieurs.... — 
ioî8 ; F.: sortoieat de ses yeux. A le voir..., Fc: (Comme le texte). — 

1029 : F. : enivré de nectar, et que l'esprit..., Fc. : de nectar, tant l'esprit 

io3i : F. : pour récompenser ses vertus. Arcésius dit à(efface), Télémaque... 



I 



I. Voir livre XIII, ligne i58 et suiv. 
3. Voir livre II, ligne i^i et suiv. 

3. Voir ci-dessus, ligne 626. 

4. « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a pas entendu, il n'est point 
monté à l'esprit de l'homme ce qu'a préparé Dieu pour ceux qui 
l'aiment. » (Saint Paul, I Cor., 11, 9, d'après Isaïe, lxiv, 4.) 

5. Voir le début du livre II. 



QUATORZIÈME LIVRE SyS 

le désir d'en faire d'autres : il se laissa séduire par la 
vaine gloire des conquérants; il subjugua, ou, pour 'oIs 
mieux dire, il ravagea toute l'Asie'. A son retour en 
Egypte, il trouva que son frère s'étoit emparé de la 
royauté*, et avoit altéré, par un gouvernement injuste, 
les meilleures lois du pays. Ainsi ses grandes conquêtes 
ne servirent qu'à troubler son royaume. Mais ce qui le '«So 
rendit plus inexcusable, c'est qu'il fut enivré de sa propre 
gloire : il fit atteler à un char les plus superbes d'entre 
les rois qu'il avoit vaincus'. Dans la suite, il reconnut sa 



Ms. — '"ig : f^P- '■ ïois du pays. Voilà ce que les conquérants (io55)..., 
Pc. : lois du pays. Mais ce qui le rendit plus inexcusable, c'est qu'il fut 
enivré de sa propre gloire. 11 fit atteler à un char les plus superbes des rois 
qu'il avoit vaincus. Dans la suite il reconnut sa faute, eut honte d'avoir 
été si inhumain. Mais ainsi ses conquêtes ne servirent ,qu'à le corrompre 
et à troubler son royaume. Voilà ce que les conquérants (io55)..., Pc'. : 
(Le texte). 



1 . « On fit, écrivait Fcnclon quelques années plus tôt dans sa 
Lettre à Louis XIV. entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la 
guerre de Hollande pour votre gloire et pour punir les HoUan- 
dois, qui avoicnt fait quelque raillerie dans le chagrin où on les 
avoit mis en troublant les règles de conanmerce établies par le car- 
dinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre parce qu'elle 
a été la source de toutes les autres : elle n'a eu pour fondement qu'un 

motif de gloire et de vengeance Tant de troubles affreux qui ont 

désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, 
tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes 
et de villages mis en cendres sont les funestes suites de cette guerre 
de 1673 entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs 
de gazettes et de médailles de Hollande. » — Quant aux exploits de 
Sésostris lui-même, et aux textes que F'cnelon pouvait suivre sur ce 
point, voir livre II, lignes i, 3, 10, et les notes. 

2. Légende fondée probablement sur les récits d'Hérodote et 
de Diodore que nous avons rappelés à propos de la ligne 10 du 
livre IL 

3. « L'on reprend ici la vanité ridicule de Louis XIV, qui souffrit 
qu'on enchaînât aux pieds de sa statue, dans la Place des Victoires de 
Paris, quatre des principales nations de l'Europe. Ce monument fut 



3']à LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

faute et eut honte d'avoir été si inhumain*. Tel fut le 
fruit de ses victoires-. Voilà ce que les conquérants font ioôd 
contre leurs Etats et contre eux-mêmes, en voulant usur- 
per ceux de leurs voisins^. Voilà ce qui fit déchoir un 
roi d'ailleurs si juste et si bienfaisant, et c'est ce qui 
diminue la gloire que les dieux lui avoient préparée*. 

« Ne vois-tu pas cet autre, mon fils, dont la blessure in6o 
paroît si éclatante ? C'est un roi de Carie, nommé Dio- 



Ms. — io56 : FP. : contre leurs Ëtats, en voulant..., Pc. : contre leurs États 
et contre eux-mêmes 



érigé en 1686. » (R. ijig-) — Les quatre statues d'esclaves, figurant 
les nations vaincues, dont il est question dans cette note de l'éditeur 
de 17 19, étaient l'œuvre du sculpteur Desjardins. Elles occupaient 
les angles du piédestal de la statue du roi. Elles ont été transportées 
à la façade de l'Hôtel des Invalides dont, groupées par deux, elles 
occupent les deux angles. — Sur le fait reproché à Sésostris, voir 
livre II, ligne i5o, et la note. — Sur superbe, voir la note de la 
ligne 596 du livre II. 

I . C'est sans doute ce que Fénelon veut, pour l'avenir, espérer de 
Louis XIV. Il le disait déjà plus durement dans sa fameuse lettre à 
ce roi : « Dieu saura bien enfin aous humilier pour vous conver- 
tir. » Et, plus loin : « Il faut vous humilier sous la puissante main 
de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie; il faut demander la 
paix et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait 
votre idole. » 

3 Echo affaibli, semble-t-il, du célèbre mouvement de Bossuet, à 
la fin de son tableau de la vie d'Alexandre (Disc, sur l'Hist. univ., 
III, iv) : « Et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes ! » 

3. « Toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre 
Qa guerre de Hollande) sont injustement acquises dans l'origine.... 
Il est inutile de dire qu'elles (00s conquêtes) étoient nécessaires à votre 
État : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui vous 
est véritablement nécessaire, c'est d'observer une exacte justice » 
(Lettre à Louis XIV). — Voir encore, sur 1' « usurpation des villes 
et des provinces », Examen de conscience, xxvi. 

4. Lui avoient préparé : c'est le mot de saint Paul (voir, ci-dessus, 



QUATORZIÈME LIVRE 876 

clide, qui se dévoua pour son peuple dans une bataille, 
parce que l'oracle avoit dit que, dans la guerre des Ca- 
riens et des Lyciens, la nation dont le roi périroit seroit 
victorieuse*. '"''5 

« Considère cet autre : c'est un sage législateur, qui, 
ayant donné à sa nation des lois propres à les - rendre 
bons et heureux, leur fit jurer qu'ils ne violeroient au- 
cune de ces lois pendant son absence ; après quoi, il partit, 
s'exila lui-même de sa patrie, et mourut pauvre dans une 1070 
terre étrangère, pour obliger son peuple, par ce serment, 
à garder à jamais des lois si utiles^. 

« Cet autre, que tu vois, est Eunésime*, roi des Py- 



Ms. — io(38 : F. : avoit dit que la nation {efface') dans la guerre.... — 
1068 : F. : ne violeroient en rien (effacé) aucune de ces lois. — 1070 : F.: et 
s'exila lui-même de sa patrie xans espérance d {les mots soulignés effacés"), et 
mourut — 1073 : FP. : que tu vois, c'est Eunésime, Pc. : (Le lexie). 



la noie de la ligne io3i) : S. f,Tot[jiaaev ô ©so'ç (V'u/jf. • quœ prœparavit 
Deus). 

1. La Carie et la Lycic sont des régions de l'Asie Mineure qui sont 
limitrophes. Le nom propre Dioclide a ôfc usité ; mais le personnage 
paraît être, comme la guerre entre les deux pays, de l'invention de 
Fénelon, et c'est à Codrus, roi d'Athènes, qu'est attribue (voir, par 
exemple, Cicéron, Tiisculanes, I, xlviii, 116, et Bossuct, Disc, sur 
l'Hist. univ., I, v) le dcvouemcnt qui est ici rapporte. Peut-être est-ce 
par un scrupule d'exactitude chronologique que Fénelon a introduit 
ici un personnage imaginaire plutôt que de nommer Codrus, que 
Bossuet (toc. cit.) paraît faire vivre environ un siècle après la prise 
de Troie. 

2. Les, représentant ses concitoyens, dont l'idée est enfermée dans 
le mot nation. C'est une syllepse usuelle, dont on citerait un très 
grand nombre d'exemples. 

3. Plutarque, dans sa Vie de Lycurgue. raconte quelque chose 
d'analogue de ce législateur. Fénelon ne pouvait évidemment mettre 
ici en scène Lycurgue, que Bosssucl (Disc, sur l'Hist. univ.. I, vi) 
regarde comme postérieur de trois ou quatre siècles à la guerre de 
Troie. 

4 . Ce personnage parait imagine par Fénelon : l'étymologie même 



376 LES AVENTURES DE TÊLÉMAQUE 

liens, et un des ancêtres du sage Nestor'. Dans une peste 
qui ravageoit la terre, et qui couvroit de nouvelles ombres 1075 
les bords de l'Achéron-, il demanda aux dieux d'apaiser 
leur colère, en payant, par sa mort, pour tant de milliers 
d'hommes innocents. Les dieux l'exaucèrent et lui firent 
trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre 
ne sont que de vaines ombres. io8o 

« Ce vieillard, que tu vois couronné de fleurs, est le 
fameux Bélus : il régna en Egypte, et il épousa Anchinoé, 
fille du dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux^ et 
qui enrichit les terres qu'il arrose par ses inondations. 
Il eut deux fils : Danaûs, dont tu sais l'histoire, et Egyp- io85 
tus, qui donna son nom à ce beau royaume*. Bélus se 



Ms. — 1080: F,: que de vaines ombres. Ces hommes, que (1090)..., 
Fc. : {Comme le texte, sauf [1082 : Bélus, qui régna en Egypte et qui épousa]), 
Fc'. : {Comme le texte), P. : {Comme le texte, sauf [1088 : que parmi tous les 
tributs qu'il avoit pu]), Pc. : {Le texte). 



et la signification du nom, quelque forme qu'on lui donne (Fcnelon 
et ses secrétaires écrivent Eunésyme), ne se laissent pas facilement aper- 
cevoir. Peut-être n'y a-t-il là qu'une déformation involontaire du nom 
propre Onésime (= Secourable), qui a été usité. 

1. Voir livre IX, ligne 3oo. 

2. Souvenir peut-être du vers de La Fontaine, que le duc de Bour- 
gogne devait bien connaître : 

(La peste) Capable d'enrichir en un jour l'Achéron. 

{Fables, Vil, I, 5.) 

3. On sait que la mythologie ancienne regardait les fleuves comme 
autant de divinités : voir encore livre XV, ligne 4i5. 

k- Plusieurs légendes divergentes et qui ne concernent pas sans 
doute le même personnage se rattachent à ce nom de Bélus. L'une 
d'elles, qui est rapportée par ApoUodore {Bibliothèque, II, i, 4), le 
fait en effet époux de la fille du Nil, Anchinoé, et pcre de Danaûs, 
dont les cinquante filles épousèrent et tuèrent les cinquante fils de 
son frère Egyptus. Rappelons qu'une édition de la Bibliothèque 
d' ApoUodore avait été donnée en France par Tannegui Lefebvre, le 
père de Mme Dacier, en 1661. 



QUATORZIÈME LIVRE 877 

croyolt plus riche par Tabondance où il mettoit son peu- 
ple et par l'amour de ses sujets pour lui que par tous 
les tributs qu'il auroit pu leur imposer. Ces hommes, 
que tu crois morts, vivent, mon fils ; et c'est la vie qu'on loy» 
traîne misérablement sur la terre qui n'est qu'une mort* ; 
les noms seulement sont changés. Plaise aux dieux de te 
rendre assez bon pour mériter cette vie heureuse, que 
rien ne peut plus finir ni troubler! Hâte-toi, il est temps, 
d'aller chercher ton père. Avant que de le trouver, 1095 
hélas ! que tu verras répandre de sang ! Mais quelle gloire 
t'attend dans les campagnes de l'Hespérie-! Souviens-toi 
des conseils du sage Mentor : pourvu que tu les suives, 
ton nom sera grand parmi tous les peuples et dans tous 
les siècles. » noo 

Il dit ; et aussitôt il conduisit Télémaque vers la porte 
d'ivoire^, par où l'on peut sortir du ténébreux empire 
de Pluton. Télémaque, les larmes aux yeux, le quitta 
sans pouvoir l'embrasser', et, sortant de ces sombres 



Ms. — logi '■ F- '■ hàte-toi, il en est temps, de chercher, Fc. : hàte-toi, il 
en est temps, d'aller chercher, P. : hàte-toi, il est temps, d'aller chercher, 
S. : hàte-toi ; il est temps d'aller chercher. — «096 : Pc. : ton père. Mais 
hélas ! avant que de le trouver, que tu verras..., Pc. : (Le texte). — 1097 - 
F. : t'attend sur les (effacé) dans les.... — '098 : F. : les suives, tu (effacé) 
ton nom.... — iioi : F. : Il dit, et s'éloignant de T (effacé) aussitôt... 

I' (1094) suit Fc. 



1 . Cf. ci-dessus (lignes 685-687) la même pensée prêtée à Téléma- 
quo. 

2. Voir livre I, ligne 363, et la note. 

3. Ainsi se termine également dans V Enéide (VI, 897) le récit de 
la descente d'Ënée aux enfers. 

His ibi lum nalum Anchises unaquc Sibvllam 
Prosequitur dictis, portaque emittil eburna. 

« C'est par ces paroles qu'Anchisc prend alors congé de son fils 
et de la Sibylle, qu'il fait sortir par la porte d'ivoire. » 

4. Car il n'était qu'une ombre immatérielle (Cf. , ci-dessus, lignes 
809-819). 



I 



378 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

lieux, il retourna en diligence vers le camp des alliés, iio5 
après avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Cre- 
tois* qui l'avoient accompagné jusques^ auprès de la ca- 
verne et qui n'espéroient plus de le revoir'. 



Msi — 1 1 o5 : F. : des alliés, après avoir rejoint les deux jeunes Cretois (7 
mots effacés'), après avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Cretois, 
■S. : après avoir rejoint les deux jeunes Cretois. 



1. Voir ci-dessus, lignes i/i3-i47. 

2. Voir, sur cette orthographe, la note de la ligne 478 du livre I. 

3. Voir livre I, ligne 466, et la note. 



I 



I 

t 



QUINZIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (182/i). — 
Télémaquc, dans une assemblée des chefs de l'armée, combat la fausse 
politique gui leur inspiroit le dessein de surprendre Venuse, que les deux 
partis étaient convenus de hisser en dépôt entre les mains des Lucaniens. 
Il ne montre pas moins de sagesse à l'occasion de. deux transfuges, dont 
l'un, nommé Acanthe . était chargé par Adraste de l'empoisonner ; l'autre, 
nommé Dioscore, offrait aux alliés la tète d'Adrastc. Dans le combat qui 
s'engage ensuite, Télémaquc excite l'admiration universelle par sa valeur 
et sa prudence : il parle de tous côtés la mort sur son passage, en cher- 
chant Adraste dans la mêlée. Adraste, de son côté, le cherche avec 
empressement, environné de l'élite de ses troupes, qui fait un horrible 
carnage des alliés et de leurs plus vaillants capitaines. A cette vue, 
Télémaquc, indigné, s'élance contre Adraste, qu'il terrasse bientôt et 
qu'il réduit à lui demander la vie. Télémaquc l'épargne généreusement : 
mais comme Adraste, à peine relevé, cherchait à le surprendre de 
nouveau, Télémaquc le perce de son glaive. Alors les Dauniens tendent 
les mains aux alliés en signe de réconciliation, et demandent, comme 
l'unique condition de paix, qu'on leur permette de choisir un roi de 
leur nation. 



38 1 



QUINZIÈME LIVRE' 



Cependant les chefs de l'armée s'assemblèrent pour dé- 
libérer s'il falloit s'emparer de Venuse". C'étoit une ville 
forte, qii'Âdraste avoit autrefois usurpée^ sur ses voisins, 
les Apuliens-Peucètes*. Ceux-ci étoient entrés contre lui 
dans la ligue", pour demander justice sur cette Inva- 5 
sion. Adraste, pour les apaiser, avoit mis cette ville en 
dépôt entre les mains des Lucaniens : mais il avoit cor- 



Ms. — F. : (^sans indication de livre ; une main moderne a introduit la mention : 
L. XX), P. : (sans indication de livre). PcS. : Quinzième livre, 5c. : Vingtième 
livre. — 6 : F. : avoit fait semblant de mettre cette ville..., Fc: avoit mis 
cette ville. 



I. Livre XX des éditions en vingt-quatre livres (voir Ms.). 

3. Veniisia est la patrie du poète Horace : elle est, comme il le 
ditlui-mAme(Sa/tres. II, i, 3'i), moitié Apuliennc, moitié Lucanienne, 
sur les contins des deux pays. C'est dans la même région qu'était 
située Aclierontia (voir livre XIV, ligne 78). Mais cette région, nous 
l'avons dit, est assez éloignée de celle où Fénelon semble placer le 
théâtre de la guerre qu'il raconte. 

3. Voir la ligne 89a du livre IX. 

4. Peurétie était le nom ancien, et inusité à l'époque classique 
(Slrahon, VI, m, 8), delà partie orientale de l'Apulie, située au Nord 
de la Calabric, entre l'.Vufide et Brindes. 

5. Voir livre IX, ligne 910 et suiv. et livre X, ligne i3. Il n'était 
iruère possible que cette « ligue », oii entrent les Peucètes, ne fit 
|ias penser à « la fameuse ligue d'Augsbourg », comme dit Saint- 
Simon, qui, formée en 1686, fut l'origine de la guerre qui ne devait 
se terminer qu'en 1697. Sur cette « ligue », ses origines et sa durée, 
Fénelon avait longuement parlé déjà dans sa Lettre à Louis XIV. 



382 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

rompu par argent et la garnison lucanienne et celui qui 
la commandoit*, de façon que la nation des Lucaniens 
avoit moins d'autorité effective que lui dans Venuse ; et lo 
les Apuliens, qui avoient consenti que la garnison luca- 
nienne gardât Venuse, avoient été trompés dans cette 
négociation. 

Un citoyen de Venuse, nommé Démophante-, avoit 
offert secrètement aux alliés de leur livrer, la nuit, une des i& 
portes de la ville. Cet avantage éloit d'autant plus grand 
qu'Adraste avoit mis toutes ses provisions de guerre et de 
bouche dans un château ^ voisin de Venuse, qui ne pou- 
voit se défendre si Venuse étoit prise. Philoctète et Nestor 
avoient déjà opiné qu'il falloit profiter d'une si heureuse 20 
occasion. Tous les chefs, entraînés par leur autorité et 
éblouis par l'utilité d'une si facile entreprise, applaudis- 
soient à ce sentiment ; mais Télémaque, à son retour, fit 
les derniers efforts pour les en détourner. 

« Je n'ignore pas, leur dit-il *, que si jamais un homme a5 

Ms. — 9 : F. : de façon que ces (efface) la nation des Lucaniens n'avoient (sic) 
aucune autorité effective dans Venuse..., FcP. : de façon que la nation des Luca- 
niens n'avoient moins (sic) d'autorité effective que lui dans Venuse ; PcS. : (Le 
texte). Se. : {Comme le texte, sauf [9 : de manière que...]). — i4 : F.: Démo- 
phante offr (efface) ayoitoSeit — 17 : F.: avoit mis à Venuse toutes ses pro- 
visions de guerre et de bouche. Surprendre v (efface) Philoctète et Nestor avoient 
déjà... (20), Fc. : (Comme le texte). — ad : F. : derniers efforts contre (effacé) jiouT 
les en détourner. Quoi, leur dit-il, vous voulez par votre exemple autoriser toutes 
les tromperies qu'Adraste a faites contre vous ! (passage effacé) Je n'ignore pas.... 



1. Il n'est pas impossible que Fénelon songe ici à l'occupation 
de Strasbourg (1681), qu'on accusa les magistrats de cette ville 
d'avoir favorisée, assertion qui a, depuis, été plusieurs fois réfutée. 
En tout cas des hommes dont on ne peut suspecter la bonne foi, 
Saint-Simon, Vauban, approuvaient l'annexion (voir les notes de 
lioislisle au tome V de son édition des Mémoires, page /I9, notes 3 
et 4). Mais Fénelon la condamnait (voir Lettre à Louis XIV). 

2. Personnage imaginaire. Ce nom propre a d'ailleurs été usité en 
Grèce. 

3. Château, château fort, forteresse. 

4. Le discours que Fénelon prête ici à Télémaque va être construit 



QUINZIÈME LIVRE 383 

a mérité d'être surpris et trompé, c'est Adraste, lui qui 
a si souvent trompé tout le monde. Je vois bien qu'en 
surprenant Venuse, vous ne feriez que vous mettre en 
possession d'une ville qui vous appartient, puisqu'elle est 
aux Apuliens, qui sont un des peuples de votre ligue. 3o 

« J'avoue que vous le pourrie/ faire avec d'autant plus 
d'apparence de raison, qu' Adraste, qui a mis cette ville 
en dépôt, a corrompu le commandant et la garnison, 
pour y entrer quand il le jugera à propos. 

« Enfin je comprends comme vous que, si vous pre- 35 
niez Venuse, vous seriez maîtres, dès le lendemain, du 
château, où sont tous les préparatifs de guerre qu'Adraste 
y a assemblés, et qu'ainsi vous finiriez en deux jours 
cette guerre si formidable. 

« Mais ne vaut-il pas mieux périr que de vaincre' par ^o 
de tels moyens '? Faut-il repousser la fraude par la fraude ? 
Sera-t-il dit que tant de rois, ligués pour punir l'impie 
Adraste de se? tromperies, seront trompeurs comme lui!' 

Ms. — 3i) : F. : des peuples allies (efface) de votre ligue. — 87 : F. : tous 
les préparatifs d'Adraste et qu'ainsi vous finiriez en deui jours cette guerre 
si formidable. Mais faut-il repousser (4i), Fc. : (Comme le texte, sauf [87 : 
les préparatifs de guerre d'Adraste, et qu'ainsi...: 4o : périr, que vaincre]), 
P. : (Comme Fc, sauf [fio : que de vaincre]), PcS. : (Le texte). — l^3 : F. : 
comme lui. Si nous pouvons faire comme Adraste..., Fc. : {Comme le texte). 

V (4o) : périr, que vaincre. 



suivant toutes les règles de la rliétoriquc. 11 constitue donc une véri- 
table leçon do rhétorique à l'adresse du duc de Bourgogne. — L'ora- 
teur commence ]>ar faire une triple concession à la thèse de l'adver- 
saire, a (25) : je n'ignore pas que, si jamais...; 6 (3i) : j'avoue que 
vous le pourriez faire..,; c (35) : enfin je comprends 

I. On remarquera (Ms. ^o) que Fénelon avait écrit d'abord que 
vaincre. Ce sont les copies (P et S) qui donnent que de vaincre, soit 
que Fénelon l'ait ainsi commandé, soit qu'il ait laissé passer cette 
rédaction lors de la revision. — Voir, quoi qu'il en soit, les notes des 
lignes 687 du livre V et 61 a du livre III. 

a. Nous entrons dans l'anjumenlation. Première raison : la con- 
duite qu'on propose de tenir serait honteuse (4o-6i). 



38^ LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

S'il nous est permis de faire comme Adraste, il n'est 
point coupable, et nous avons tort de vouloir le punir. 45 
Quoi! l'Hespérie' entière, soutenue de tant de colonies 
grecques et de héros revenus du siège de Troie ^, n'a-t-elle 
point d'autres armes contre la perfidie et les parjures 
d' Adraste que la perfidie et le parjure? Vous avez juré 
par les choses les plus sacrées que vous laisseriez Ve- 5o 
nuse en dépôt dans les mains des Lucaniens. La garni- 
son lucanienne, dites-vous, est corrompue par l'argent 
d' Adraste. Je le crois comme vous : mais cette garnison 
est toujours à la solde des Lucaniens ; elle n'a point re- 
fusé de leur obéir ; elle a gardé, du moins en apparence, 55 
la neutralité. Adraste ni les siens ne sont jamais entrés 
dans Venuse : le traité subsiste ; votre serment n'est point 
oublié des dieux. Ne gardera-t-on les paroles données 
que quand on manquera de prétextes plausibles pour les 
violer^. -^ Ne sera-t-on fidèle et religieux pour les serments 6o 
que quand on n'aura rien à gagner * en violant sa foi ? 

« Si l'amour de la vertu et la crainte des dieux ne 
vous touchent plus, au moins soyez touchés de votre 
réputation et de votre intérêt^ Si vous montrez au monde 

Ms. — 5o : F.: laisseriez Venuse entr (effacé) en dépôt.... — ôg ; F. : 
pour les violer ou bien que quand (ti mois effacés). Ne sera- t-on.... — 63 : F. : 
soyez touchés de quelque pu (effacé) de votre 



I. Voir livre I, ligne 363, et la note. 

a. Voir livre VIII, ligne 544 et suiv.,et livre IX, ligne 282 et siiiv. 

3. « Ceci est un reproche tacite de l'infidélité de Louis XIV dans le 
violement de tant de traités qu'il a enfreints toutes les fois qu'il l'a pu 
faire sous quelques prétextes plausibles et qu'il y a trouvé quelque chose 
à gagner. » (/î. lyig.) — Sur le respect des traités et des conventions, 
Fénelon s'étendra longuement dans ï Examen de conscience, xxix, 
XXX et XXXII. 

4. Sur l'orthographe du mot, voir la ligne i63 du livre III. 

5. Suite de l'argumentation. Deuxième raison (64-84) : la conduite 
qu'on propose de tenir serait, d'une manière générale, nuisible aux 
vrais intérêts des alliés. 



QUINZIÈME LIVRE 385 

cet exemple pernicieux de manquer de parole et de violer 6S 
votre serment pour terminer une guerre, quelles guerres 
n'exciterez-vous point par cette conduite impie'! Quel 
voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous et 
de vous détester-? Qui pourra désormais, dans les néces- 
sités les plus pressantes, se fier à vous? Quelle sûreté 70 
pourrez-vous donner quand vous voudrez être sincères et 
qu'il vous importera de persuader à vos voisins votre 
sincérité? Sera-ce un traité solennel? vous en aurez foulé 
un aux pieds. Sera-ce un serment^? hé! ne saura-t-on 
pas que vous comptez les dieux pour rien quand vous 75 
espérez tirer du parjure quelque avantage? La paix n'aura 
donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. 
Tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre 
ou feinte, ou déclarée : vous serez les ennemis perpé- 
tuels de tous ceux qui auront le malheur d'être vos voi- 80 



Ms. — 71 : F. : voudrez cfre sincères ? sera-ce un traite (73)..., Fc. : {Comme 
le texte). — 77 : la guerre à votre égard. Vous serez l'ennemi perpétuel de 
tous ceux (80)..., FcP.: {Comme le texte, sauf [-jij ; vous serez l'enaeini 
perpétuel]), Pc. : {Le texte). 



I. Cf. la Lettre à Louis XIV : « Le plus étrange effet de ces mau- 
vais conseils (ceux gui ont fait de Louis XIV l'ennemi de tous ses voisins) 
est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux 
faire la guerre avec perte que de conclure la paix avec vous, parce 
qu'ils sont persuadés, sur leur propre expérience, que cette paix ne 
seroit point une paix véritable, que vous ne la tiendriez non plus 
que les autres — Ainsi, plus vous êtes victorieux, plus ils vous crai- 
gnent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient 
menacés. » 

a. « C'est par la même raison que tous les voisins de Louis XIV 
furent toujours en défiance et qu'ils firent contre lui de puissantes ligues 
pour se garantir de sa mauvaise foi. » (R. 1719.) 

3. (( Louis XIV n'éloit pas plus délicat sur la religion du serment : 
il n'y en eut jamais de plus solennel que celui par lequel il promit de 
maintenir l'édit de Nantes, et il n'y en a point qu'il ait violé si ouver- 
tement. n (/î. IJIQ-) 

TÉLÉMAQl-E. II, 36 



386 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

sins; toutes les aÊFaires qui demandent de la réputation de 
probité et de la confiance vous deviendront impossibles; 
vous n'aurez plus de ressource pour faire croire ce que 
vous promettrez. 

« Voici, ajouta Télémaque, un intérêt encore plus ^ô- 
pressant qui doit vous frapper*, s'il vous reste quelque 
sentiment de probité et quelque prévoyance sur vos inté- 
rêts : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le 
dedans toute votre ligue et va la ruiner ; votre parjure va 
faire triompher Adraste. » o» 

A ces paroles, toute l'assemblée émue lui demandoit 
comment il osoit dire qu'une action qui donneroit une 
victoire certaine à la ligue pouvoit la ruiner. 

« Comment, leur répondit-il, pourrez-vous vous con- 
fier les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique 9^ 
lien de la société et de la confiance, qui est la bonne 
foi ? Après que vous aurez posé pour maxime qu'on peut 
violer les règles de la probité et de la fidélité pour un 
grand intérêt^, qui d'entre vous pourra se fier à un autre, 
quand cet autre pourra trouver un grand avantage à lui 100 
manquer de parole et à le tromper ? Oii en serez-vous ? 



Ms. — 85 : F. : ajouta Télémaque, une ra (effacé) un intérêt — 86 : 

FP. : s'il vous reste quelque sentiment et quelque prévoyance ; c'est qu'une 
conduite..., Pc; (Le texte). — 88 : F. : si trompeuse va ruiner votre ligue 
et faire triompher..., Fc.: (Comme le texte). — gS : F. : la ruiner. C'est 
(effacé). Comment.... 



I. Suite de l'argumentation. Troisième raison (88-90 et gi-iio) : 
la conduite qu'on propose de tenir serait nuisible, en particulier, au 
maintien de la ligue qui unit les alliés. 

3. « C'a été la maxime des Jésuites, confesseurs de Louis XIV, et 
c'est encore celle de toute l'Église romaine, qu'on peut violer les règles 
de la probité pour un grand intérêt, ou, ce qui est la même chose, qu'on 
peut manquer de foi aux hérétiques pour l'intérêt de la religion. De 
quels maux cette affreuse maxime n'a-t-elle pas été la cause! >> (/V. 



QUINZIÈME LIVRE 387 

Quel est celui d'entre vous qui ne voudra point prévenir 
les artifices de son voisin par les sien[ne]s ' ? Que devient 
une ligue de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus 
entre eux, par une délibération commune, qu'il est per- io5 
mis de surprendre son voisin et de violer la foi donnée? 
Quelle sera- votre défiance mutuelle, votre divison, votre 
ardeur à vous détruire les uns les autres ? Adraste n'aura 
plus besoin de vous attaquer : vous vous déchirerez assez 
vous-mêmes; vous justifierez ses perfidies. no 

« rois sages et magnanimes ', ô vous qui commandez 
avec tant d'expérience sur des peuples innombrables, ne 
dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme. 
Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où la 
guerre précipite quelquefois les hommes, il faudroit vous nS 
relever par votre vigilance et par les efforts de votre 
vertu; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. 

Ms. — 102 : F. : celui qui ne voudra point, Fc. : celui d'entre vous 

qui — io3 : FPS. : par les siennes.... Se. ; les siens ... — ux^ : FP.: 

plus besoin de vous détruire; vous vous détruirez assez.,.. Pc: (Comme le 
texte). — III : F. : rois ! o eapitnn (effact-) ô vous qui.... Fc. : (Comme le 

texte). — ii4 : F.: Si vous iHie: (efface) tombiez — ii5 : F. : il faudroit 

s'en tirer par les efforts (2 mots effaces) votre vigilance et..., Fc, : il faudroit 
en sortir par votre vigilance et..., Fc' . : (Comme le texte). — 1 16 : F. : de 
votre vertu : le vrai courage..., Fc. : car le vrai 

K(io3) suit Se (voir ci-dessous la note i). 



I. Solccismo, qui nVst ividommont l'offrt que d'tinc inadvertance 
do Fénolon et de la dociliti' de ses secrétaires. La correction du der- 
nier manuscrit (voir Ms. io3) paraît être de la main de Fénelon. Il 
se peut toulefois que, comme il est arrive pour d'autres mots, à ter- 
minaison féminine, la prononciation populaire de l'article indéfini 
• levant artifice {u — n artijice) ait rendu assez fréquente la faute qui est 
ici relevée (voir A. D.\rmesteter, Cours de grammaire historique, i58, 
fl RossKT, les Origines de la prononciation moderne, Paris, 191 1, 
pages 280-287). 

3. Quelle sera, et non quelles seront : cf. livre II, ligne 45i, et la 
note. 

3. Dernière partie : péroraison en forme d'exhortation. 



388 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

Mais si vous aviez une fois rompu la barrière de l'hon- 
neur et de la bonne foi, cette perte est irréparable : vous 
ne pourriez plus rétablir ni la confiance nécessaire aux uo 
succès de toutes les afi'aires importantes, ni ramener les 
hommes aux principes de la vertu, après que vous leur 
auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous? N'avez- 
vous pas assez de courage pour vaincre sans tromper ? 
Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne ia5 
vous suffit-elle pas ? Combattons, mourons, s'il le faut, 
plutôt que de vaincre si indignement. Adraste, l'impie 
Adraste est dans nos mains, pourvu que nous ayons hor- 
reur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi. » 

Lorsque Télémaque acheva ce discours, il sentit que i3o 
la douce persuasion avoit coulé de ses lèvres et avoit 
passé jusqu'au fond des cœurs. Il remarqua un profond 
silence dans l'assemblée ; chacun pensoit, non à lui ' ni aux 
grâces de ses paroles, mais à la force de la vérité qui se 
faisoit sentir dans la suite de son raisonnement - : l'étonné- i3ri 
ment étoit peint sur les visages. Enfin on entendit un 
murmure sourd, qui se répandoit peu à peu dans l'assem- 



Ms. — 1 19 : P-- cette perte seroit ir (effacé) est — 129 : F. : sa lâcheté 

impie (efface) et sa mauvaise foi. — 187 ; FP. : se répandoit peu à peu : les 
uns.... Pc: (Le texte). 



1. A lui, à Télémaque: voir la note suivante. 

2. « L'homme digne d'ôtrc écouté est celui qui ne se sert de la 
parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la 
vertu.... Je proteste que personne n'admire Gicéron plus que je 

fais Mais on remarque quelque parure dans son discours : l'art y 

est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut 
de la république ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démos- 
thène paroît sortir de soi et ne voir que la patrie. Il ne cherche point 
le beau, il le fait sans y penser. Il est au-dessus de l'admiration.... 
On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi ; on pense aux choses 
qu'il dit, et non à ses paroles. On le perd de vue : on n'est occupé que 
de Philippe, qui envahit tout » (Fénelon, Lettre à l'Académie, IV). 



QUINZIÈME LIVRE 889 

blée : les uns regardoient les autres et n'osoient parler les 
premiers ; on attendoit que les chefs de Tarmée se dé- 
clarassent, et chacun avoit de la peine à retenir ses senti- i4o 
ments. Enfin, le grave Nestor prononça ces paroles : 

« Digne fils d'Ulysse, les dieux vous ont fait parler, 
et Minerve, qui a tant de fois inspiré votre père, a mis 
dans votre cœur le conseil sage et généreux que vous avez 
donné. Je ne regarde point votre jeunesse ; je ne consi- lAi 
dère que Minerve dans tout ce que^vous venez de dire. 
Vous avez parlé pour la vertu ; sans elle les plus grands 
avantages sont de vraies perles ; sans elle on s'attire 
bientôt la vengeance de ses ennemis, la défiance de ses 
alliés, riiorreur de tous les gens de bien et la juste co- i5o 
1ère des dieux. Laissons donc Yenuse entre les mains des 
Lucaniens et ne songeons plus qu'à vaincre Adraste par 
notre courage. » 

Il dit, et toute l'assemblée applaudit à ces sages pa- 
roles ; mais, en applaudissant, chacun étonné tournoit i55 
les yeux vers le fils d'Ulysse, et on croyoit voir reluire 
en lui la sagesse de Minerve, qui l'inspiroit. 

Il s'éleva bientôt une autre question dans le conseil 
des rois, où il n'acquit pas moins de gloire. Adraste, tou- 
jours cruel et perfide, envoya dans le camp un transfuge ifio 
nommé Acanthe, qui devoit empoisonner les plus illustres 
chefs de l'armée : surtout il avoit ordre de ne rien épar- 
gner pour faire mourir le jeune Téléuiaque', qui étoit 



Ms. — i43 : F. ; et Minerve et (efface), qui a — lOi ; FP. : les phi 

célèbres chefs. Pc. : (l.e texte). 



1. « Il n'y a, dans le rcgne de Louis XIV, que trop d'exemples de 
pareils desseins contre la vie du roi Guillaume, qui ctoil aiors ta terreur 
des François. Plusieurs de ces conspirations ont été découvertes et toutes 
ont échoué, à la honte de ceux qui les aooient osé former. » (/î. ijig,) 



Sgo LES AVENTURES DE TÉLEM.\QUE 

déjà la terreur des Dauniens. Télémaque, qui avoit trop 
de courage et de candeur pour être enclin à la défiance, lôsj 
reçut sans peine avec amitié ce malheureux, qui avoit vu 
Ulysse en Sicile ' et qui lui racontoit les aventures de ce 
héros. Il le nourrissoit et tâchoit de le consoler dans 
son malheur ; car Acanthe se plaignoit d'avoir été trompé 
et traité indignement par Adraste. Mais c'étoit nourrir et 
réchauffer dans son sein une vipère venimeuse toute prête 
à faire une blessure mortelle. 

On surprit un autre transfuge, nommé Arion -, qu'Acan- 
the envoyoit vers Adraste pour lui apprendre l'état du 
camp des alliés et pour lui assurer qu'il empoisonneroit, le 175 
lendemain, les principaux rois avec Télémaque, dans un 
festin que celui-ci leur devoit donner. Arion pris avoua sa 
trahison. On soupçonna qu'il étoit d'intelligence avec 
Acanthe, parce qu'ils étoient bons amis ; mais Acanthe, 
profondément dissimulé et intrépide, se défendoit avec 180J 
tant d'art qu'on ne pouvoit le convaincre, ni découvrir le 
fond de la conjuration. 

Plusieurs des rois furent d'avis qu'il falloit, dans le 
doute, sacrifier Acanthe à la sûreté publique. 



Ms. — i65 : F. : de courage et de sincér (efface) candeur.... — 166 : F. : 
reçut sans peine ce malheureux, Fc. : reçut sans peine parmi ses domes- 
tiques ce malheureux, Fc'. : (Comme te texte). — 168 : F. : Il le nourrissoit, 
tâchoit..., Fc. : ... et tâchoit. — 172 : F.: blessure mortelle. Acanthe fut 
surpris comme il envoyoit un autre transfuge vers Adraste (174)..,. Fc. 
(Comme le texte, sauf [178 : un autre transfuge qu'Acanthe envoyoit]) Fc'. 
(Comme le texte"). — '77 : P-' devoit donner. Le transfuge pris..., Fc. 
Arion pris.... — i83 : FP. : furent d'avis de sacrifier Acanthe, dans le doute, 
à la sûreté — Pc. : (Le texte). 



1. Voir livre I, lignes 256-257, et la note. Acanthe est un person- 
nage imaginé par Fénelon. Mais le nom (que Fénelon et ses secré- 
taires écrivent à tort Acante) se trouve employé dans l'antiquité 
grecque comme nom propre d'homme. 

2. Personnage imaginaire, comme Acanthe. Le nom a été porté 



QUINZIÈME LIVRE Sgï 

« Il faut, disoient-ils, le faire mourir: la vie d'un seul i85 
homme n'est rien, quand il s'agit d'assurer celles de tant 
de rois. Qu'importe qu'un innocent périsse, quand il 
s'agit de conserver ceu\ qui représentent les dieux au 
milieu des hommes ' ? 

— Quelle maxime inhumaine ! Quelle politique bar- loo 
bare ! repondit Télémaque. Quoi ! vous êtes si prodigues 
du sang humain, ô vous qui clés étabUs les pasteurs des 
hommes, et qui ne commandez sur eux que pour les 
conserver, comme un pasteur conserve son troupeau - 1 
Vous êtes donc les loups cruels, et non pas les pasteurs; igS 
du moins vous n'êtes pasteurs que pour tondre et pour 
écorcher le troupeau, au lieu de le conduire dans les pâtu- 
rages'. Selon vous, on est coupable dès qu'on est 

M». — i86 : FP. : n'est rien ponr sauver celle de tant de rois. Pc. : (Le 
tej-te). — 190 : FP. : quelle politique barbare, Pc, : quelle pratique barbare, 
Pc'.: quelle politique barbare. — igi : F.: répondoit Télémaque, PS.: 
répondit Télémaque. — 193 : F. : qui êtes les pasteurs, Fc. : qui êtes établis 
les.... — igb : F. : les loups dévorants (effacé) cruels et non pas les pasteurs ; 
vous (^effacé) du moins.... — 196; FP.: pasteurs que pour écorcher le 
troupeau..., PcS. : (Le texte). Se: (Comme le texte, sauf [loi'] : égorger le 
troupeau]). — 198: F.: dès qu'on est accusé. Ainsi les innocents..., Fc: 
(Comme le texte). 

V (191) suit F. 



par plusieurs personnages et notamment par le célèbre lyrique du 
vii^ siècle dont Hérodote (I, xxiii) a raconté l'histoire légendaire. 

1. Souvenir peut-être de l'argumontalion de Mathan demandant 
la mort d'Eliacin dans Athalie (H, iv) : 

Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé. 
Qu'importe qii'au hasard un sang vil soit versé? 
Est-ce aux rois à garder cette lente justice? 
Leur sûreté dépend souvent d'un prompt supplice. 

2. Voir la note de la ligne 268 du livre XVI. 

3. lioissonade, dans l'édition de Télémaque de la collection des 
Classiques français de Lefèvre, rappelle fort à propos ici deux mots 
tirés l'un de Maxime de Tyr (Dissertai., XII, 7): « Cyrus commandait 
aux Perses comme un berger à ses brebis ; car il ne laissa même pas 
s'approcher du troupeau les loups barbares et ravisseurs; mais Cam- 



392 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

accusé' : un soupçon mérite la mort ; les innocents sont 
à la merci des envieux et des calomniateurs ; à mesure :ioo 
que la défiance tyrannique croîtra dans vos cœurs, il 
faudra aussi vous égorger plus de victimes. » 

Télémaque disoit ces paroles avec une autorité et une 
véhémence qui entraînoit^ les cœurs, et qui couvroit de 
honte les auteurs d'un si lâche conseil. Ensuite, se radou- 2oh 
cissant, il leur dit : <( Pour moi, je n'aime pas assez la vie 
pour vouloir vivre à ce prix : j'aime mieux qu'Acanthe soit 
méchant que si je l'étois, et qu'il m'arrache la vie par une 
trahison, que si je le faisois moi-môme périr injustement 
dans le doute. Mais écoutez, ô vous qui, étant établis 310 
rois, c'est-à-dire juges des peuples *, devez savoir juger 



Ms. — 200: F.: des envieux, des calomniateurs, et à mesure que 

FcP.: des envieux et des calomniateurs, et à mesure que..., Pc: (Le 

texte). — 2o4 : F.: véhémence qui meltoit (efface) entrainoit — 209 

F. : si je le faisois périr sans l'avoir convaincu de son crime. Mais écoulez..., 
Fc. : si je le faisois périr injustement dans le doute, P. : (Le texte). — 210 : 
F. : étant établis rois, devez savoir, Fc: (Comme le texte). 

V (209) suit Fc. 






byse et, après lui, Xerxès furent, non de bons pasteurs, mais des loups 
scélérats, qui écorchaient le troupeau » ; — l'autre de Suétone, qu! 
l'attribue lui-même à Tibère : « A des gouverneurs qui lui conseillaient 
d'imposer à des provinces la charge d'un tribut il répondit qu'il était 
d'un bon berger de tondre le troupeau, non de l'écorcher. » 
Prœsidibus onerandas tributo provinclas suadentibus rescripsit boni pas- 
toris esse tondere peciis, non deglubere (Suétone, Tibère, XXXII). — 
Maxime de Tyr a été édité plusieurs fois au xvi"5 et au xvii^ siècle, 
et l'on sait par la Lettre à l'Académie (VIII) l'estime que Fénelon 
faisait des biographies de Suétone. 

1. L'abbé Fleury, dans ses Avis à Louis, duc de Bourgogne, donnait 
à ce prince la même leçon : « Réformer notre procédure criminelle, 
tirée de celle de l'Inquisition : elle tend plus à découvrir et punir 
les coupables qu'à justifier les innocents. » — Sur le même abus 
voir M. Lange, La Bruyère critique des conditions, pages 36o et suiv. 

2. Qui entraînait, au singulier. Cf., ci-dessus, ligne 107 et la note. 

3. Psaumes, II, 10, et LXXI, i. 



QUINZIÈME LIVRE 89^ 

les hommes avec justice, prudence et modération : laissez- 
moi interroger Acanthe en votre présence. « 

Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce 

Ms. — 2i:> : F. : les hommes, voici ce qu'il faut faire. Il faut dcclarer 
à Acanthe (3 mots effaces) envoyer à Adraste l'anneau d'Acanthe avec une 
lettre qu'on lui fera écrire de sa main. Lai.'^scz-moi interroger Acanthe en 
votre présence. Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce avec 
Arion. Il le presse, il l'embarrasse sur une infinité de circonstances. Enfin, .' 
ne pouvant tirer la vérité du fond de son cœur, il lui dit : « Donnez-moi 
votre anneau, et écrivez dans ce moment, de votre main, ces paroles ■ 
« Adraste. je vous envoie mon anneau pour vous persuader que vous pou- 
u vcz vous fier à celui qui vous l'apportera et qui vous rendra ce billet. 11 
«vous dira ce que nous devons faire demain, et vous n'avez en morne temps lo 
« qu'à venir attaquer l'armée, qui sera dans une étrange consternation, n 
Acaste refusa d'écrire. Télémaque, l'ayant pressé de le faire, faute de quoi 
on le rcnvoycrait comme transfuge à Adraste pour être puni, il parut 
craindre moins d'être renvoyé à Adraste. Cette circonstance augmenta les 
soupçons de Tclcmaque. Il le pressa plus vivement, et lui dit : « S'il est i!i 
vrai que vous haïssiez de bonne foi Adraste et que vous désiriez que nous 
puissions le vaincre, vous n'aurez aucune peine à lui écrire une lettre qui 
peut le faire tomber dans les pièges (jue (effacé) où nous prétendons l'atti- 
rer. » Acanthe se laissa enfin persuader d'écrire celte lettre sur l'assurance 
que Télémaque lui donna de lui {effacr) le garantir des tourments ; et {effacé) ■>o 
aussitôt que la lettre fut écrite, Télémaque alla la m (effacé) lire à Arion. 
Celui-ci com]irit par celte lettre que leur conjuration étoit découverte, pais- 
qu' Acanthe aïoil (.'5 mots effacés) puisqu'on en avoit une preuve par écrit de la 
main d'Acanthe. Il avoua tout, il char;;ea .\canllie. Celui-ci fut bientôt con- 
vaincu et Télémaque les ayant (2 mots effacés) obtint des rois qu'on donne- .'5 
roit la vie à Acanthe, parce qu'il la lui avoit promise. On l'envoya à Tarente 
dans la citailelle. Peu do temps après (a^o)..., Fc". : les hommes avec justice, 
prudence et modération, voici ce qu'il faut faire (/a suite comme F., sauj 
[13 : refusa longtemps d'écrire. Télémaque l'ayant pressé de le faire et lui 
ayantditque, s'il refusoil, on le rcnvoycroit... ; — /5 : il le pressa encoreplus 
vivement; — iS: ....l'attirer. Acaste aveuglé se laissa....]), Fc . : (Comme le 
texte, sauf [21G : il fit semblant; 219 ; demeurèrent dans un déguisement 
impénétrable. Enfin ne pouvant...; 2a5 : embarrassé. Télémaque ne fit pas 
semblant de (5 mois effacés) dont les yeux étoient toujours ; 227 : à Adraste par 
le DauniendePraxippe, que vous connoissezetqui paroitra...; 282 ; vousouer 
(effacé) avouez ; 288 : l'envoya à Tarente dans la citadelle, où il ne manquoit 
que de liberté. Peu de temps après...]), Fc'P. : (Comme le texte, sauf [2 lO ; ilfit 
semblant ; 228 : d'un Lucanien artificieux nommé — ]), PcS. : (Le texte). Se. 
(Comme PcS., sauf [230 : en conclut qu'Acanthe pouvoit n'être pas coupable ; 
23/1 ; dans une île où vous ne manquerez...]). Se'.: (Comme Se. sauf [sao 
en conclut qu'Acanthe pouvoit n'être pas innocent]). 
V (220) suit Se'. 

* La distinction de Fc. h l'égard de F et de Fc' n'est pas donnée ici comme 
absolument certaine dans tous ses détails. 



i 



Sg^ LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

avec Arion ; il le presse sur une infinité de circonstances; 215 
il fait semblant plusieurs fois de le renvoyer à Adraste 
comme un transfuge digne d'être puni, pour observer s'il 
auroit peur d'être ainsi renvoyé ou non. Mais le visage 
€t la voix d'Acanthe demeurèrent tranquilles, et Téléma- 
que en conclut qu'Acanthe ' 320 

Enfin, ne pouvant tirer la vérité du fond de son cœur, 
il lui dit : « Donnez-moi votre anneau, je veux l'envoyer 
à Adraste. » 

A cette demande de son anneau. Acanthe pâlit et fut 
embarrassé. Télémaque, dont les yeux étoient toujours aaS 
-attachés sur lui, l'aperçut"; il prit cet anneau. 

« Je m'en vais, lui dit-il, l'envoyer à Adraste par les 
mains d'un Lucanien nommé Polytrope^, que vous con- 
noissez et qui paroîtra y aller secrètement de votre part. 
Si nous pouvons découvrir par cette voie votre intelli- sio 
gence avec Adraste, on vous fera périr impitoyablement 
par les tourments les plus cruels ; si, au contraire, vous 
avouez dès à présent votre faute, on vous la pardonnera 
et on se contentera de vous envoyer dans une île de la 
mer, 011 vous ne manquerez de rien. » 235 

Alors Acanthe avoua tout ; et Télémaque obtint des rois 
qu'on lui donneroit la vie, parce qu'il la lui avoit pro- 



1. Fénelon a laissé la fin de la phrase en blanc dans le manuscrit 
autographe (F) et dans les deux copies qu'il a revues (P, S) Mais 
les éditions imprimées (1699, 1700, 1701) ont complété la phrase 
ainsi : « pouvoit n'être pas coupable ». Les détenteurs de la seconde 
copie (S) ont d'abord accueilli ce complément, qu'ils ont ensuite 
modifié par une correction subtile et jjrobablement arbitraire : « pou- 
voit n'être pas innocent » (voir Ms. 212, in fine). 

2. L'aperçut = s'en aperçut (Cf. livre XIV, ligne 1018 et livre 
IX, ligne 558). 

3. Ce nom qui veut dire « qui sait prendre des formes multiples », 
et, par conséquent, « rusé », a été usité comme nom propre. Il 
désigne ici un personnage tout imaginaire. 



QUINZIÈME LIVRE Sgb 

mise. On Tenvoya dans une des îles Echinades', où il 
vécut en paix. 

Peu de temps après, un Daunien d'une naissance ob- aio 
scure, mais d'un esprit violent et hardi, nomme Dioscore-, 
vint la nuit dans le camp des allies leur offrir d'égorger 
dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvoit, car on est 
maître de la vie des autres quand on ne compte plus pour 
rien la sienne. Cet homme ne rcspiroit que la vengeance, lib 
parce qu'Adraste lui avoit enlevé sa femme ^, qu'il aimoit 
éperdument et qui ctoit égale en beauté à Vénus même. 
Il ctoit résolu ou de* faire périr Adraste et de reprendre 
sa femme, ou de périr lui-même. Il avoit des intelligen- 



Ms. — 245 : F.: Cet homme tHo (efface') ne respiroit — a46 : F.: 

qu'il aimoit éperdument. Il ctoit résolu.... Fc : (Comme le texte). 



1. Dans la mer lonionne, au (lcboucli(' du golfe de Corinthe et à 
l'embouchure de r.\chcloùs(auj. A-^propotamos). Les Echinades étaient 
donc séparées de la Grande Grèce et du théâtre de la guerre contre 
Adraste par toute l'étendue de la mer lonionne, et l'on ne voit pas bien 
pourquoi Féneion, qui d'ailleurs les trotivait mentionnées dans Pline 
(II, 85, 87 et IV, 13, 19), dans Sirabon (\, 2, 19), et d'abord dans 
Homère (^Iliade. II, 626), mais qui, dans une première version (voir 
Ms., 3 1 a, F, Fc. Fc'), avait, avec plus de vraisemblance, fait 
enfermer Acanthe à Tarente, a modifié ce détail. Toutefois, d'après la 
Fable, les Echinadcs auraient été des nymphes, que la colère du fleuve 
avait changées en îles : Ovide raconte cette histoire ÇMétam., VIII, 
577), et peut-être le duc de Bourgogne (voir Inlroduction. page lxxii, 
note i4) l'avait-il particulièrement goûtée: on s'expliquerait ainsi le 
rappel que Fénclon prend plaisir à introduire ici d'un nom géogra- 
phique familier à son élève. 

a. Dioscore. Le nom a été usité en grec comme nom propre (au 
pluriel il désigne Castor et Pollux). Mais le personnage est ici tout 
imaginaire. 

3. « Voilà l'enlcvcment de la inanjuise de Montespan, que l'auteur 
déguise ici sous des circonstances différentes pour ne pas trop marquer 
cet endroit odieux de la vie du Roi. » (/?. i/if))- 

4. Voir, sur celte construction, la note de la ligne 553 du livre VI. 



896 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

ces * secrètes pour entrer la nuit dans la tente du roi et iSoJ 
pour être favorisé dans son entreprise par plusieurs capi- 
taines dauniens ; mais il croyoit avoir besoin que les rois 
alliés attaquassent en même temps le camp d'Adraste, 
afin que, dans ce trouble, il pût plus facilement se sau- 
ver et enlever sa femme. Mais il étoit content de périr, a5S 
s'il ne pouvoit l'enlever après avoir tué le roi. 

Aussitôt que Dioscore eut expliqué aux rois son des- 
sein, tout le monde se tourna vers Télémaque, comme 
pour lui demander une décision. 

« Les dieux, répondit-il, qui nous ont préservés des aCo 
traîtres, nous défendent de nous en- servir. Quand même 
nous n'aurions pas assez de vertu pour détester la tra- 
hison, notre seul intérêt suffiroit pour la rejeter. Dès que 
nous l'aurons autorisée par notre exemple, nous mérite- 
rons qu'elle se tourne contre nous : dès ce moment, qui 365 
d'entre nous sera en sûreté ? Adraste pourra bien éviter 
le coup qui le menace et le faire retomber sur les rois 
alliés. La guerre ne sera plus une guerre ; la sagesse et 
la vertu ne seront plus d'aucun usage : on ne verra plus 
que perfidie, trahison et assassinats. Nous en ressentirons 370 



Ms. — 2 55 : FP. : enlever sa femme. Que s il ne pouvoit l'enlever après 
avoir tué le roi, il étoit content de périr. Aussitôt que Dioscore.... PcS. ; 
(Le texte). Se. : (Comme le texte, sauf [255 : enlever sa femme. 11 étoit con- 
tent...]). — 261 : S.; nous ont défendu de nous en servir. — 2G7 : F.: 

retomber sur ch (effacé) les rois — 268 : F. : ne sera plus une guerre. 

Ce ne sera que (corrige en : ce ne sera plus que..., puis complètement effacé), 
on ne verra plus que..., Fc. : (Comme le texte). — 270 : FP. : et assassinats. 
Je conclus donc (273), Pc. : (Le texte). 

V (255) suit Se. 



1. Le Dictionnaire de l'Académie (169^) définit intelligence en ce 
sens : « correspondance, communication entre des personnes qui s'en- 
tendent l'une avec l'autre m . 

2. Voir livre II, ligne ^81, et la note. Cf. encore ci-dessous, 
ligne 276. 



QUINZIÈME LIVRE 897 

nous-mêmes les funestes suites, et nous le mériterons, 
puisque nous aurons autorisé le plus grand des maux. 
Je conclus donc qu'il faut renvoyer le traître à Adraste. 
J'avoue que ce roi ne le mérite pas ; mais toute l'Hespé- 
rie et toute la Grèce, qui ont les veux sur nous, méritent 37» 
que nous tenions cette conduite pour en être estimés. 
Nous nous devons à nous-mêmes, et plus encore aux 
justes dieux, cette horreur de la perfidie. » 

Aussitôt on envoya Dioscore à Adraste, qui frémit du 
péril 011 il avoit été, et qui ne pouvoit assez s'étonner de 280 
la générosité de ses ennemis ; car les méchants ne peu- 
vent comprendre la pure vertu'. Adraste admiroit, malgré 
lui, ce qu'il venoit de voir, et n'osoit le louer. Cette 
action noble des alliés rappcloit un honteux souvenir de 
toutes ses tromperies et do toutes ses cruautés-. Il cher- a85 
choit à rabaisser la générosité de ses ennemis et étoit 
honteux de paroître ingrat, pendant qu'il leur devoit la 
vie : mais les hommes corrompus s'endurcissent bientôt 
contre tout ce qui pourroit les toucher. 

Adraste, qui vit que la réputation des alliés augmentoit 290 

Ms. — 377 ■ ^" • Nous nous devons à nous-mêmes, enfin nous devons aux 
dieux justes de conserv {efface) cette horreur de la perfidie, P. : {Comme F., 
moins les mois effacés), Pc: (Le texte). — a88 : F.: corrompus étouffent b 
{effacé) s'endurcissent 



I. Ils l'aimeraient en effet, s'ils pouvaient la comprendre: c'est la 
théorie platonicienne qui voit le principe de la volonté mauvaise 
dans l'impuissance de l'intelligence à distinguer le vrai. Elle est fami- 
lière à Fénelon. Elle s'est déjà fait jour, plus haut, à propos de 
l'Assyrien Nabopharsan (voir livre XIV, lignes 189-190). 

3. <f Dans toutes les rjnerres que Louis XIV a eues contre les alliés, 
on voit assez d'exemples de gouverneurs de places corrompus, de trans- 
juges envoyés dans le camp des ennemis, de projets d'assassinats et d'em- 
poisonnements ; maison ne trouve point que les alliés aient commis, de 
leur part, rien de semblable. Plus Louis XIV s'est cru toutes voies per- 
mises, et plus les alliés se sont piqués de droiture et de générosité, n 
(R. 1719). 



SgS LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

tous les jours, crut qu'il étoit pressé de faire contre eux 
quelque action éclatante : comme il n'en pouvoit faire 
aucune de vertu', il voulut du moins tâcher de rempor- 
ter quelque grand avantage sur eux par les armes, et il se 
hâta de combattre. ags 

Le jour du combat étant venu, à peine l'Aurore ouvroit 
au soleil les portes de l'Orient, dans un chemin semé de 
roses', que le jeune Télémaque, prévenant par ses soins 
la vigilance des plus vieux capitaines, s'arracha d'entre 
les bras du doux sommeil et mit en mouvement tous 3oo 
les officiers. Son casque, couvert de crins flottants, bril- 
loit déjà sur sa tête, et sa cuirasse sur son dos éblouissoit 
les yeux de toute l'armée : l'ouvrage de Vulcain ^ avoit, 
outre sa beauté naturelle, l'éclat de l'égide qui y étoit 
cachée*. Il tenoit sa lance d'une main ; de l'autre, il •'•oâ 
montroit les divers postes qu'il falloit occuper. Minerve 
avoit mis dans ses yeux un feu divin, et sur son visage 
une majesté fière qui promettoit déjà la victoire ^ 



Ms. — 296 ; F. : l'aurore rou (^effacé) commençoit à répandre ses premiers 
feux sur le bord de la mer (12 mots effacés') ouvroit au.... — 3oi : F. : de 

crins flottants, étoit déjà..., Fc. : brilloit déjà — 3o2 : F.: et sa 

cuirasse brilloU (^effacé) sur son dos éblouissoit. — 3o3 : F. : de toute l'ar- 
mée. Il tenoit sa lance (3o5), Fc: (Comme le texte). 



1 . Assez gauchement écrit. Faire une action est d'ailleurs une expres- 
sion bien pauvre. 

2. C'est un souvenir et presque une traduction d'Ovide (Mélain.. 

Il, II2-Il4)- 

Ecce viyil rutilo patefecit ab oriu 
Purpureas Aurora fores et plena rosarum 
A tria. 

3. Voir livre XIII, ligne SaS. 

4. Voir livre XIII, lignes 610-G12. 

5. Odyssée, XVII, 63 : « Minerve versa sur lui une grâce divine. » 

©siTZîai'rjv 8' apa loi yî yâf.v -/.x-i/iuty 'Aôï^vr). 
On peut également noter, dans tout ce passage, comme un souve- 



I 



QUINZIÈME LIVRE 899 

Il marchoil ; et tous les rois, oubliant leur âge et leur 
dignité, se sentoient entraînés par une force supérieure 3i.> 
qui leur faisoit suivre ses pas. La foible jalousie ne pcul 
plus entrer dans les cœurs ; tout cède à celui que Minerve 
conduit invisiblement par la main'. Son action n'avoit 
rien d'impétueux ni de précipité ; il étoit doux, tranquille, 
patient, toujours prêt à écouter les autres et à profiter de iiS 
leurs conseils, mais actif, prévoyant, attentif aux besoins 
les plus éloignés, arrangeant toutes choses à propos, ne 
s'embarrassant de rien et n'embarrassant point les autres, 
excusant les fautes, réparant les mécomptes, prévenant 
les difficultés, ne demandant jamais rien de trop à per- Sjo 
sonne, inspirant partout la liberté et la confiance. Don- 
noit-il vm ordre, c'étnit dans les termes le? plus simples 
et les plus clairs. Il le répétoit pour mieux instruire celui 
qui devoit l'exécuter: il voyoit dans ses yeux sil Tavoit 
bien compris ; il lui faisoit ensuite expliquer familièrement 3>r> 
comment il avoit compris ses paroles et le principal but 
de son entreprise. Quand il avoit ainsi éprouvé le bon sens 
de celui qu'il envoyoil et qu'il l'avoit fait entrer dans ses 
vues, il ne le faisoit partir qu'après lui avoir donné quel- 
que marque d'estime et de confiance pour l'encourager-. .>3o 



Ms. — 3ii : FP.: ne pouvoit plus..., Pc. : ne peut pins. — 3 16 : F. 
attentif aux choses les plus éloignées. Fc. : {Comme le iextc). — iij : F. : il 
lui faisoit expliquer..., Fc. : ensiiitc expliquer — 



ilir (lu portiait que Bossuct, une dizaine dannécs aiipara\ant (1G87), 
avait, dans sa célèbre Oraison funèbre, tracé de Condé à Rocroy (cf. 
livre XIH. ligne 633, cl la note). 

1. Sur cette expression, \oir livre III. ligne 626, et la note. Cf. 
encore livre XIV, ligne 6('io. 

2. Il y a sans doute dans tonl ce passage une allusion à certains 
mécontentements, dont Saint-Simon s'est fait aussi l'écho en parlant de 
l'impossibilité presque absolue, même dans les circonstances qui impor- 
taient le plus aux intérêts de l'Etat, d'accéder auprès de Louis XIV 



4oo LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

Ainsi tous ceux qu'il envoyoit étoient pleins d'ardeur 
pour lui plaire et pour réussir ; nmais ils n'étoient point 
gênés par la crainte qu'il leur imputeroit les mauvais 
succès ^ : car il excusoit toutes les fautes qui ne venoient 
point de mauvaise volonté. 3;î5 

L'horizon paroissoit rouge et enflammé par les pre- 
miers rayons du soleil ; la mer étoit pleine des feux du 
jour naissant. Toute la côte étoit couverte d'hommes, 
d'armes, de chevaux et de chariots en mouvement : 
c'étoit un bruit confus, semblable à celui des flots en 34o 
courroux, quand Neptune excite, au fond de ses abîmes, 
les noires tempêtes. Ainsi Mars commençoit, par le bruit 
des armes et par l'appareil frémissant de la guerre, à 
semer la rage dans tous les cœurs. La campagne étoit 
pleine de piques hérissées, semblables aux épis - qui cou- 345 
vrent les sillons fertiles dans le temps des moissons^. 



Ms. — 336 ; F. ; enQammé par le soleil levant; et la mer Fc. : (Comme 

le texte). — SSg : F. : de chevaux, de chariots..., Fc: et de chariots.... 



« enfermé par ses ministres ». A peine, dit-il, si on pouvait l'appro- 
cher en passant; mais « d'audiences à en espérer dans son cabinet, 
rien n'étoit plus rare, même pour les affaires du Roi dont on avoit 
été chargé. Jamais, par exemple, à ceux qu'on envoyoit ou qui reve- 
noicnl d'emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on en 
excepte certains cas très singuliers et encore, mais très rarement, 
quelqu'un de ceux qui étoient chargés de ces détails de troupes où 
le Roi se plaisoit tant; de courtes aux généraux d'armées qui par- 
loient et en présence du secrétaire d'Etat de la guerre; de plus courtes 
à leur retour ; quelquefois ni en partant, ni en revenant. » (Mémoires. 
édit. De Boislisle, tome XXVIII, pages ^6-^7. — Mais voir, aux 
notes de l'éditeur, certaines réserves apportées aux assertions de 
Saint-Simon). 

I. Sur l'expression, cf. livre V, ligne 56^. 

3 . Fénelon et ses secrétaires écrivent épies : cf. livre XIV, ligne 982 . 

3. Souvenir de Virgile, qui représente (Géonjiqiies, I, 3x4) « la 
moisson des épis se hérissant dans la plaine. » 

Spicea jam campis cum messis inhorruil.... 



QUINZIÈME LIVRE 4oi 

Déjà s'élevoit un nuage de poussière, qui déroboit peu à 
peu aux yeux des hommes la terre et le ciel. La confu- 
sion, riiorreur, le carnage, Fimpitoyable mort s'avan- 
çoient. 35o 

A peine les premiers traits étoient jetés, que Téléma- 
que, levant les yeux et les mains vers le ciel, prononça 
ces paroles: 

« Jupiter, père des dieux et des hommes, vous 
voyez de notre coté la justice et la paix, que nous n'avons 355 
point eu honte de chercher. C'est à regret que nous 
combattons ; nous voudrions épargner le sang des hom- 
mes; nous ne haïssons point cet ennemi même', quoiqu'il 
soit cruel, perfide et sacrilège. Voyez et décidez entre lui 
et nous: s'il faut mourir, nos vies sont dans vos mains; 360 
s'il faut délivrer l'Hespérie et abattre le tyran, ce sera 
votre puissance et la sagesse de Minerve, votre fille, qui 
nous donnera la victoire; la gloire vous en sera due-. 
C'est vous qui, la balance en main^, réglez le sort des 
combats: nous combattons pour vous^, et, puisque vous 355 

Ms. — 348 : FP.: et le ciel. La nuit, Thorreur..., Pc: et le ciel. La 
ronfusion, rhorreur... . — Sfi^ : F.: ô Jupiter, père des hommes et des 
ilicux, voiis voyez la justice de notre cause, nous ne vous demandons (4 mots 
effaci's) et le désir que nous avons eu de faire la paix; nous combattons à 
regret : nous voudrions (367), FcPS. : (/-e texte, sauf [356 : S'. : point eu de 
honte]). — 358 ; F. : nous ne haïssons point l'enneuii, quoiqu'il soit cruel 

et perfide. Voyez Fc. : (Comme le texte). — 305 : F. : pour vous, et 

Adraste est Fc. : (^Comme le texte). 



I. « Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et 
tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis » 
(saint Mathieu, V, 43-^/1). 

3. Pensée toute biblique et l'un des thèmes essentiels de l'inspi- 
ration des Psaumes : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, 
mais donne gloire à ton nom « (Ps., CXIII, 11, t). — Sur qui nous 
donnera au singulier, cf., ci-dessus, la ligne 107 et la note. 

3. Simvcnir d'Homère (Iliade, VIII, 69, et XXII, 209) et de Vir- 
gile (Enéide, XII, 725). 

!\. Car Dieu est la justice même. C'est donc, en quelque sorte, 
combattre pour Dieu que de défendre une cause juste. 

Tlil-ÉMAQUE. II. 26 



4o2 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

êtes juste, Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si 
votre cause est victorieuse, avant la fin du jour le sang 
d'une hécatombe * entière ruissellera sur vos autels. » 

Il dit, et à l'instant il poussa ses coursiers- fougueux et 
écumants dans les rangs les plus pressés des ennemis. 
Il rencontra d'abord^ Périandre, Locrien% couvert d'une 
peau de lion qu'il avait tué^ dans la Cilicie^, pendari 
qu'il y avoit voyagé: il étoitarmé, comme Hercule, d'une 
massue énorme ; sa taille et sa force le rendoient sem- 
blable aux géants. Dès qu'il vit ïélémaque, il méprisa 
sa jeunesse et la beauté de son visage. 

« C'est bien à toi, dit-il, jeune efféminé ', à nous dis- 

Ms. — 369 : FP.: il pousse, Pc: il poussa. — 871 : F.: il renversa 
d'abord..., Fc. : il attaqn (^effacé) rencontra d'abord.... — 871 ; F. : Locrien, 
gai étoit (effacé) couvert. — 872 : F. : avoit tué dans les forêts de (3 mots 
effacés) la Cilicie.... — 875 : F. : Télémaque, il le (effacé) méprisa sa 

1. Hécatombe, littéralement sacrifice de cent bœufs. Mais le mol 
s'est pris souvent, même en grec (Ézaiôjxor)) au sens général de sacrifices 
d'animaux, quel que fût le nombre de victimes : de là l'épithète entière. 

2. Il est donc sur un char, et il en est de même de ses adversaires. 

3. Ici commence une description de combat, qui procède par une 
succession d'épisodes, à la manière des descriptions analogues de 
VIliade et des derniers chants (IX-XII) de VEnéide. 

4. Locrien : voir la ligne 187 du livre IX. — Périandre est, comme 
les autres guerriers qui vont être cites, un personnage imaginaire. 
Mais ce nom d'homme a été en effet porte dans l'ancienne Grèce. 

5. La grammaire d'aujourd'hui exigerait : de la peau d'un lion 
qu'il avait tué. Mais l'emploi d'un pronom personnel ou relatif pour 
représenter un nom qui n'est pas précédé de l'article défini ou indé- 
fini est fréquent. Cf., par exemple, cette phrase de Molière {Amphi- 
tryon, I, i), tout à fait analogue à celle de Fénelon : 

Combien de gens font-ils des récits de bataille 
Dont ils se sont tenus loin ! 
Cf. encore ci-dessous ligne 433. 

6. Région d'Asie Mineure, sur la Méditerranée, qui passait pour 
abondante en bêtes fauves : elle en fournissait à Rome, pour ses 
jeux publics, à l'époque classique (voir une jolie et célèbre lettre de 
Caîlius à Cicéron, Ad famil., \'II1, ix, 3). 

7. Ainsi les héros, dans Homère et dans Virgile, se bravent avant 
de s'attaquer. L'injure ici lancée à Télémaque rappelle celle de 



QUINZIÈME LIVRE 4o3 

puter la gloire des combats ! Va, enfant, va parmi les 
ombres chercher Ion père. » 

En disant ces paroles, il lève sa massue noueuse, 38a 
pesante, armée de pointes de fer; elle paroît comme un 
mât de navire' : chacun craint le coup de sa chute. Elle 
menace la tctc du fds d'Ulysse ; mais il se détourne du 
coup et s'élance sur Périandre avec la rapidité d'un 
aigle qui fend les airs. La massue, en tombant, brise une 385 
roue d'un char auprès de celui de Télémaque. Cependant 
le jeune Grec perce d'un trait Périandre à la gorge : le 
sang qui coule à gros bouillons de sa large plaie étouffe 
sa voix. Ses chevaux fougueux, ne sentant plus sa main 
défaillante, et les rênes flottant sur leur cou, s'emportent 890 
çà et là : il tombe de dessus son char, les yeux déjà fer- 
més à la lumière et la pâle mort étant déjà peinte sur 
son visage défiguré. Télémaque eut pitié de lui : il donna 
aussitôt son corps à ses domestiques", et garda, comme 

Ms. — 878 : F. ; la gloire des combais. Quand tu serais aussi (^li mois effa- 
cés) va-t-en parmi les ombres..., Fc. : la gloire tics combats; va, je (effacé), 
enfant, va chez les ombres..., Fc' . : (^Comme le lexle). — 38o : F. : sa mas- 
sue pesante..., Fc.: noueuse, pesante. — 386 ; F. ; d'un char ro (efface) 
auprès de celui, S. ; la roue d'un char qui étoit auprès. Se. : (Comme le 

texte). — 387 ; F. : le jeune Grec enfonce son (2 mois effacés) perce d'un 

— 388 : F. : qui ruisselle (effacé) coule à gros — 38;) : F. : ses chevaux, 

Fc. : ses chevaux fougueux — 38g : F. : ne sentant plus la force de (3 mois 

tffacés) sa main défaillante, s'emportent çà et là, les renés flottant sur leur 
cou. Il tombe.... P.: (Comme F., sauf les mois effacés), Pc: (Le texte). — 
Sgi : F. : déjà fermés, et..., Fc: déjà fermés à la lumière, et..., — Sga : 
Se. : la pâle mort étant peinte. 



Ménélas, gourmandant ses propres troupes (JUade, VII, 96) et celles 
du Rululc Nutnanus insultant les Troyens, qu'il appelle « Troyennes » 
(Enéide, IX, 6i6) : 

vere Phrygix, neque cnim Phryges 

I. Tant elle est haute, ainsi dressée en l'air par le bras du gt'ant. 

a. Au lieu de le faire enlever, après l'avoir dépouille de ses armes, 
I pour le traîner attaché à un char et le priver de sépulture. Télé- 
I maquc fait preuve ici de la môme générosité qu'Enée à l'égard de 



4o4 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

une marque de sa victoire, la peau du lion avec la mas- : 
sue. 

Ensuite il cherche Adraste dans la mêlée ; mais, en le 
cherchant, il précipite dans les enfers une foule de combat- 
tants : Hilée*, qui avoit attelé à son char deux coursiers 
semblables à ceux du Soleil et nourris dans les vastes ^^^ 
prairies qu'arrose l'Aufide-; Démoléon^, qui, dans la 
Sicile, avoit autrefois presque égalé Eryx dans les com- 
bats du ceste^ ; Crantor', qui avoit été hôte et ami d'Her- 
cule, lorsque ce fils de Jupiter, passant dans l'Hespérie, 
y ôta la vie à l'infâme Cacus*; Ménécrate, qui ressem- ^^t 

\Is. — 897 : FP. : Aussitôt il cherche Adraste. Pc. : Ensuite il cherche.... 



Lausus (Virgile, Enéide, X, 827 et^suiv.). — Domestiques : les hom- 
mes de sa maison (cf. livre II, ligne ^qS)- 

1. Hilée. Ce nom propre ne se trouve pas.' Il peut se rattacher à 
un adjectif qui veut dire propice, aimable (i'Xswç). 

2. Aufide. ancien nom de l'Ofanto, petit fleuve d'Apulie, qui se jette 
dans l'Adriatique. C'est le fleuve qui arrose Venouse (voir, ci-dessus, 
ligne 2, et la note) et dont Horace, élevé sur ses bords, a souvent parlé. 
— Les chevaux d'Apulie étaient renommés : Virgile note aussi que le 
cheval monté par un de ses guerriers est un cheval apulien (^Enéide, 
XI, 678). — On sait que la mythologie ancienne représente le Soleil 
comme un dieu traîné dans un char auquel sont attelés quatre che- 
vaux fougueux et qui soufflent le feu (Ovide, Métam.. II, 8^-85). 

3. Démoléon. Le nom a été porté par divers personnages de la 
légende et de l'histoire. Il se trouve dans Homère (^Iliade, XX, Sgô) 
et dans Ovide (Métam., XII, 356). 

4. La légende d'Eryx, fils de Vénus et héros du ceste (voir livre V, 
ligne 3oi) est rappelée par Virgile (Enéide, V, 391-392, 4o2-4o3, 
4i2-4i/i). 

5. Crantor, Ménécrate (ligne /io5), Nicostrate (4i2), Cléanthe(liilt). 
Tous ces noms propres ont été usités. Un personnage d'Homère 
(Iliade, X, 5i8j porte le nom d'Hippocoon (/io6); Eurymede (4o8) 
ne se trouve pas ; mais plusieurs personnages portent, dans Y Iliade et 
r Odyssée, le nom d'Eurymédon. 

6. La victoire d'Hercule sur le brigand Cacus est le sujet d'un des 
plus célèbres épisodes de Y Enéide (VIII, 190 et suiv.), et Fénelon 



QUINZIÈME LIVRE 4o5 

bloit, disoit-on, à Pollux' dans la lutte ; Hippocoon Sala- 
pien ', qui imltoit l'adresse et la bonne grâce de Castor ' 
pour mener un cheval ; le fameux chasseur Eurymcde, 
toujours teint du sang des ours et des sangliers qu'il tuoit 
dans les sommets couverts de neige du froid Apennin, et ^'° 
qui avoit été, disoit-on, si cher à Diane, qu'elle lui avoit 
appris elle-même à tirer des flèches ; Nicostrate, vain- 
queur d'un géant qui vomissoit le feu dans les rochers du 
mont Gargan * ; Cléanthc, qui devoit épouser la jeune 
Pholoé, fdie du fleuve Liris''. Elle avoit été promise par '"^ 

Ms. — 4o6 : F. : Hippocoon, qui..., Fc. : Hippocoon Salapien, qui.... — 
407 : F. : qui imitoit Pollux, pour..., Fc. : qui imitoit Castor (^effacé) l'adresse 

et la bonne grâce de Castor, pour — 4og ; F. : sangliers qu'il avoil (efface) 

tuoit — lti2 : F.: Nicostrale, qui avoit abattu un géant dans les plaines 

toujours fleuries de Parthénope; Craïuides, qui vcnoit d'épouser la jeune 
Cloé, fille du fleuve Liris, Fc. : (Comme F., sauf Philistor au lieu de Gra- 
mides), Fc . : (Comme F., sauf Cléanthe au lieu de Philistor et Pholoé au lieu 
de Cloé), Fc" . : Comme le texte). 



fait naître ici une occasion delà rappeler à sonôlève. L'//espér(V (voir 
livre I, ligne 363, et la note) est ici l'Italie. 

I. Voir livre XIII, ligne io4. 

3. Salapic était une ville située près de l'oraboucliure de l'Aufide. 
La mention dans les auteurs anciens en est assez fréquente; Tite-Live 
notamment la cite dans le récit de la seconde guerre punique (XXIV, 
XX, 5 et XLVii, g, etc ). 

3. Voir livre XIll, lignes io5-io6. 

4. Gargan, groupe de montagnes q\ii forme un vaste promontoire 
sur l'Adriatique au-dessus de l'Apulie, et dont Fcnelon trouve le 
nom dans Virgile (Enéide, XI, 21^7) et dans Horace (Odes, II, ix, 7). 
— La légende d'Eurymède est d'ailleurs de son invention, comme le 
personnage lui-même, et on en peut dire autant de celles de Nicos- 
trale et de Cléanthe, qui suivent. Mais Fénclon trouve dans Virgile la 
notion de héros particulièrement chers à Diane, Hippolyte (Enéide, 
VII, 7G1 et suiv.), la guerrière Camille (Id., XI, 532 et suiv.). Le 
géant vaincu par Nicostrate vomit des flammes comme Cacus (/d. , VIII, 
199). Enfin Cléanthe est fiancé, comme cet Olhryonée dont Homère, 
dans un épisode de VIliade (XIII, 3G3 et suiv.), raconte la courte et 
touchante histoire (cf. livre Xlll, lignes G58-66o, et la note). 

5. Fleuve de l'ancien Lalium, plusieurs fois cité par les auteurs 



4o6 LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 

son père à celui qui la délivreroit d'un serpent ailé qui 
étoit né sur les bords du fleuve et qui devoit la dévorer 
dans peu de jours, suivant la prédiction d'un oracle. Ce 
jeune homme, par un excès d'amour, se dévoua pour 
tuer le monstre ; il réussit: mais il ne put goûter le fruit /jao 
de sa victoire, et, pendant que Pholoé, se préparant à un 
doux hyménée, attendoit impatiemment Cléanthe, elle 
apprit qu'il avoit suivi Adraste dans les combats et que 
la Parque* avoit tranché cruellement ses jours-. Elle 
remplit de ses gémissements les bois et les montagnes /ii5 
qui sont auprès du fleuve ; elle noya ses yeux de larmes, 
arracha ses beaux cheveux blonds, oublia les guirlandes 
de fleurs qu'elle avoit accoutumé de cueillir, et accusa le 
ciel d'injustice. Comme elle ne cessoit de pleurer nuit et 
jour, les dieux, touchés de ses regrets et pressés par les 430 
prières du fleuve, mirent fin à sa douleur. A force de 
verser des larmes, elle fut tout à coup changée en fon- 
taine, qui ', coulant dans le sein du fleuve, va joindre ses 
eaux à celles du dieu son père : mais l'eau de cette fon- 
taine est encore amère ; l'herbe du rivage ne fleurit 435 

Ms. — 4i6 ; F.: d'un monstre ailé..., Pc. : d'un serpent ailé. — 4i8 : 
F. : dans peu de jours. Ce jeune homme..., Fc. : {Comme le texte). — 62 1 ; 
F. : pendant que Cloé, se préparant aux (efface) à un doux hyménée, atten- 
doit Pbilistor, elle apprit..., Fc. : (Comme le texte). — /'127 : FP. : ses beaui 
cheveux..., Pc. : ses beaux cheveux noirs, Pc'.: ses beaux cheveux blonds. 
— 428: F.: de cueillir, accusa..., Fc: et accusa.... — 43o : F.: les 
dieux, press (efface) touchés — l^Sl : F. : du fleuve, son père (2 mots effa- 
cés) mirent ... — 432 : F. : en fontaine, dont les eaux coulent (4 mots effacés) 

qui, coulant dans le sein — 433 : F. : joindre ses eaux aux (effacé) à 

celles... 



anciens, notamment par Tite-Live, dans le récit de la seconde guerre 
punique (XXVI, ix, 3 et xxxiv, 8); aujourd'hui le Garigliano. Sur 
la divinité du fleuve, cf. la ligne io83 du livre XIV. — Pholoé est 
un nom géographique : il ne se trouve pas comme nom de femme. 

1 . Voir la note de la ligne 83 du livre III. 

2. Voir la note de la ligne 660 du li>Te XIII. 

3. Pour la construction, cf. ci-dessus, ligne 372. 



QUINZIÈME LIVRE ko'J 

jamais, et on ne trouve d'autre ombrage que celui des 
cyprès sur ces tristes bords '. 

Cependant Adraste, qui apprit que Télémaque rcpan- 
doit de tous côtés la terreur, le cherchoit avec empres- 
sement. Il espcroit de- vaincre facilement le fils d'Ulysse 44 > 
dans un Age encore si tendre, et il menoit autour de lui 
trente Dauniens d'une force, d'une adresse et d'une audace 
extraordinaire', auxquels il avoit promis de grandes ré- 
compenses, s'ils pouvoient, dans le combat, faire périr 
Télémaque, de quelque manière que ce pût être. S'il l'eût 44"> 
rencontré dans ce commencement du combat, sans doute 
ces trente hommes, environnant le char de Télémaque, 
pendant qu'Adraste l'auroil attaqué de front, n'auroienl 
eu aucime peine à le tuer: mais Minerve les fit égarer*. 

Adraste crut voir et entendre Télémaque dans un en- 45o 
droit de la plaine enfoncé au pied d'une colline, où il y 
avoit une foule de combattants : il court, il vole, il veut 
se rassasier de sang ; mais, au lieu de Télémaque, il aper- 
çoit le vieux Nestor, qui, d'une main tremblante, jeloitau 
hasard quelques traits inutiles ''. Adraste, dans sa fureur, 65^ 

Ms. — 436 : F. : on n'y (effacé) ne trouve..., — 438 : F. : Adrasle indig 
(effacé), qui apprit — — 45o : F.: Adrasle crut entendre (effacé) voir et 

entendre — 4ri5 : PP.: traits inutiles. Dans sa fureur, il veut Pc: 

(Le texte). 



I. L'avonturo de Pholoé, que Fénclon imagine, setnblc-t-il, à la 
maniiTC d'Ovide, se termine comme celle de la nymphe Arcthuse, 
qui, d'après ce poète (Métam., V, 36o et suiv.), fut changée en fon- 
taine, mêlant sos eaux à celles du fleuve Âlphéc, dont elle était aimée. 

3. Voir livre I, ligne ^66, et la noie. 

.'5, Sur cette orthographe, voir la note de la ligne 45 1 du livre II. 

4. Égarer = s'égarer. Voir la note de la ligne 894 du livre \I. 

5. Gomme le vieux Priam dans Virgile (Enéide, II, 544) : 

Sic fatus senior, lelumque imbelle sine ictu 
Conjecit 

« Ainsi parla le vieillard ; puis il lança un trait sans force et sans 
portée. » 



4o8 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

veut le percer ; mais une troupe de Pyliens' se jeta au- 
tour de Nestor. Alors une nuée de traits obscurcit l'air 
et couvrit tous les combattants ; on n'entendoit que les 
cris plaintifs des mourants et le bruit des armes de ceux 
qui tomboient dans la mêlée ; la terre gémissoit sous un 46o 
monceau de morts ; des ruisseaux de sang couloient de 
toutes parts. Bellone et Mars^, avec les Furies infernales, 
vêtues de robes toutes dégouttantes de sang ^, repaissoient 
leurs yeux cruels de ce spectacle et renouveloient sans 
cesse la rage dans les cœurs. Ces divinités ennemies des 465 
hommes repoussoient loin des deux partis la pitié géné- 
reuse, la valeur modérée, la douce humanité. Ce n'étoit 
pluSj dans cet amas confus d'hommes acharnés les uns 
sur les autres, que massacre, vengeance, désespoir et 
fureur brutale ; la sage et invincible Pallas elle-même, 470 
l'ayant vu, frémit et recula d'horreur. 

Cependant Philoctète, marchant à pas lents ^ et tenant 
dans ses mains les flèches d'Hercule, se hâtoit d'aller au 
secours de Nestor. Adraste, n'ayant pu atteindre le divin 
vieillard, avoit lancé ses traits sur plusieurs Pyliens, aux- 475 

Ms. — 458 ; F. : que les cris des mourants, Fc. : les cris plaintifs..,. — 
462 : F. : avec les Furies infernales, repaissoient leurs yeux de ce spectacle.... 
Fc. : {Comme le texte'). — 465 : FP. : ennemies de l'homme..., Pc. : ennemies 
des hommes. — 473 : F. : d'aller au secours du sage (2 mots effacés) de Nestor. 
Adraste ne pouvait (2 mots effacés) n'ayant pu.... 



1. Voir livre I, ligne aSa. 

2. Mars et Bellone sont des divinités de la mythologie latine, que 
les Romains ont identifié au dieu Ares et à la déesse Enyô {Iliade, 
V, 333) de la mythologie grecque: mais voir, à ce sujet, la note de 
la ligne 37 du livre I. 

3. Souvenir d'Ovide qui revêt Tisiphone d'un manteau rouge 
dégouttant de sang (Méiam., IV, /i8i) : 

Fluidoque cruore rubentem 

Induitur pallam. 

(l. A cause de son infirmité (voir livre XII, ligne 609). Toutefois 
l'expression paraît en contradiction avec se hâtoit de la ligne suivante. 



QUINZIÈME LIVRE ^09 

quels il avoit fait mordre la poudre. Déjà il avoit abattu 
Ctésilas', si léger à la course, qu'à peine il imprimoit la 
trace de ses pas dans le sable - et qu'il devançoit, dans son 
pays, les plus rapides flots de l'Eurotas et de l'Alphée^. 
A ses pieds étoient tombés Eutypbron '*, plus beau qu'Hylas Wo 
et aussi ardent chasseur qu'ilippolyte ' ; Ptérélas, qui 
avoit suivi Nestor au siège de Troie, et qu'Achille même 
avoit aimé à cause de son courage et de sa force ; Aristo- 
giton'^, qui, s'étanl baigné, disoit-on, dans les ondes du 
fleuve Achéloiis^, avoit reçu secrètement de ce dieu la 485 



Ms. — 476 : F. : la poudre. Il avoit..., Fc. : Déjà il avoit ... — 678: F. : 
il devançoit en son pays. PS. : (Le texte). — ^79 : F. : flots d' (efface) de 
l'Eurotas. — 48o : F. : qu'Hylas et plus adroit d tous les exercices du corps 
(8 mots effacés) aussi ardent — 485 : F.: avoit reçu d (effacé) secrète- 
ment 

r (478) suit F. ; — (479) : de l'Eurotas ci l'Alphée ; — (48o-48i) : plus 
beau qu'Hylas, aussi ardent 



I. Le nom est imaginaire, comme le personnage, 
a. Souvenir de Virgile, parlant du dressage du poulain (Géorj.. 
111,19/1): 

V ix summa vesligia portât arena. 

« Qu'à peine il imprime la trace de ses pas sur le sable. » 

3. L'Eurotas est un fleuve de la Laconic ; VAlphée, de l'Elide : 

mais leurs sources, en Arcadic, sont voisines. 

l^. Le personnage est imaginaire. Le nom a élé usité et forme le 

titre d'un dialogue de Platon. 

5. Hippolyte, fils de Thésée (voir livre XIV, ligne 835), que la tra- 
dition représente comme voué surtout à la chasse et au culte de 
Diane; — Hylas, compagnon d'Hercule, qui, au cours de l'expédition 
des Argonautes, se noya en puisant l'eau d'une source, dont les 
nymphes l'entraînèrent. L'aventure d'IIylas est rappelée par Virgile 
(^Bucoliques, VI, ^3-44). Hippolyte était assez connu par la Phèdre de 
Racine. 

6. Le personnage est imaginaire ; le nom a été porté par plusieurs 
personnages historiques. — Ptérélas (ligne 48 1) est également un 
personnage imaginaire. Mais le nom est historique : Molière l'a 
rappelé dans son Amphitryon (I, i), l'empruntant à Plaute. 

7. Fleuve d'Epire : sur sa divinité, cf., ci-dessus, ligne 4i5 et la 
ligne io83 du livre XIV. 






/jio LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

vertu de prendre toutes sortes de formes *. En efiet, il étoit 
si souple et si prompt dans tous ses mouvements qu'il 
échappoit aux mains les plus fortes : mais Adraste, d'un 
coup de lance, le rendit immobile, et son âme s'enfuit 
d'abord- avec son sang. 490 

Nestor, qui voyoit tomber ses plus vaillants capitaines 
sous la main du cruel Adraste, comme les épis ^ dorés, 
pendant la moisson, tombent sous la faux tranchante d'un 
infatigable moissonneur, oublioit le danger où il exposoit 
inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avoit quitté ; il ne /IgS 
songeoit plus qu'à suivre des yeux Pisistrate *, son fils, 
qui, de son côté, soutenoit avec ardeur le combat pour 
éloigner le péril de son père °. Mais le moment fatal étoit 
venu 011 Pisistrate devoit faire sentir à Nestor combien 
on est souvent malheureux d'avoir trop vécu'^. 5oo 

Pisistrate porta un coup de lance si violent contre 
Adraste, que le Daunien devoit succomber : mais il 
l'évita ; et, pendant que Pisistrate, ébranlé du faux coup 

Ms. — igB : F. : il ne songeoit qu'à suivre..., Fc. : ne songeoit plus qu'à 
suivre. 



1 . Achéloûs avait lui-même le don de se métamorphoser (Ovide, 
Métam., VIII, 881-882). 

2. « Ses forces s'enfuient avec son sang » (Ovide, Métam. .\ll, SSg). 

Fugiunt cum sanguine vires. 
D'abord (voir encore ligne 5o6), dès l'abord, immédiatement. 

3. Voir, ci-dessus, la note de la ligne 345. 

4. Voir la note de la ligne 45 1 du livre IX. 

5. Telle est aussi, dans Virgile, l'attitude de Lausus, fils de 
Mczence (Enéide, X, 800). 

6. C'est, dans Virgile (Enéide, XI, 160), le sentiment d'Evandre 
pleurant son fils Pallas : 

Contra ego vivendo vki mea fala, superstes 
Restarem ut genitor ! 

« Moi, au contraire, ma vie a dépassé ce que me devait le destin 
et je suis resté pour survivre à mon fils I » 



QUINZIÈME LIVRE 4ii 

qu'il avoit donné, ramenoit sa lance, Adraste le perça 
d'un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commen- 5o!v 
cèrent d'abord à sortir avec un ruisseau de sang ; son 
teint se flétrit comme une fleur que la main d'une 
nymphe a cueillie dans les prés' ; ses yeux étoient déjà 
presque éteints, et sa voix, défaillante. Alcée^, son gou- 
verneur, qui étoit auprès de lui, le soutint comme il 5io 
alloit tomber, et n'eut le temps que de le mener entre les 
bras de son père. Là il vouloit parler et donner les der- 
nières marques de sa tendresse ; mais, en ouvrant la bou- 
che, il expira. 

Pendant que Philoctète répandoit autour de lui le car- 5i5 
nage et l'horreur pour repousser les efforts d'Adraste, 
Nestor tenoit serre entre ses bras le corps de son fils : il 
remplissoit l'air de ses cris, et ne pouvoit souffrir la lu- 
mière. 

« Malheureux, disoit-il, d'avoir été père et d'avoir 530 
vécu si longtemps ! Hélas ! cruelles destinées, pourquoi 
n'avez-vous pas fini ma vie ou à la chasse du sanglier 
de Calydon, ou au voyage de Colchos, ou au premier 
siège de Troie ^ ? Je serois mort avec gloire et sans amer- 



Ms. — 5o6 : F. : son teint se flctril (a mots effact's) plus blanc que les lys el 

(6 mots effacés) se flétrit comme une fleur — 5io : F. : comme il alloit 

le tomber (sic). P. : il alloit tomber. — fjis : F. : il voulut parler, PS. : il 

vouloit parler. — 5i3 : F.: mais ouvrant..., Fc: mais, en ouvrant — 

iSîi : F. : sans douleur, Fc. : sans amertume. 

V (5 1 3) suit F. 



1 . Comparaison oxactcmont traduite d'un vers de Virgile (Enéide, 
XI, 68) : 

Qnalem virgineo demessam pollice florcm. 

2. Personnage imaginaire. Mais ce nom propre a été usité on 
Grèce : ce fut notamment, on le sait, celui d'un des plus grands 
lyriques du vii^ siècle. 

3. Calydon, en Etolie, était désolée par un sanglier monstrueux, 



4i2 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

tume. Maintenant, je traîne une vieillesse douloureuse, 5aS 
méprisée et impuissante * : je ne vis plus que pour les 
maux; je n'ai plus de sentiment que pour la tristesse. 
mon fils, ô mon fds, ô cher fils Pisistrate, quand je 
perdis ton frère Antiloque-, je t'avois pour me consoler: 
je ne t'ai plus ; je n'ai plus rien, et rien ne me consolera; 53» 
tout est fini pour moi. L'espérance, seul adoucissement 
des peines des hommes, n'est plus un bien qui me re- 



Ms. — 5a5 : F.: une vieillesse méprisée..., Fc. : vieillesse douloureuse, 

méprisée — 526 : F.: je ne vis plus qu'à la douleur; je n'ai plus 

Fc. : (Comme le texte). — 628 : Se. : ô mon fils ! ô mon fils ! ô cher Pisistrate! 

F (528) suit Se. 



que tua Méléagre, fils d'Œnée, roi de ce pays. Nestor était au nom- 
bre des chasseurs (Ovide, Métam.. VIII, 3i3). Quant à l'expédition 
que les Argonautes dirigèrent vers la Colchide (il n'y a point eu de 
ville du nom de Colchos") pour s'emparer de la Toison d'or, les 
traditions recueillies par Apollodore (^Bibliothèque, II, 9), par Apol- 
lonius de Rhodes (^Argonautiques. I), par Hygin (fable 10) n'y font 
point figurer Nestor ; mais il est nommé, dans le récit de cette aven- 
ture, par Valérius Flaccus (Argon., VI, 669). Il est difficile de dire 
si Fénelon a lu ce poète, ou s'il a seulement recueilli son témoignage 
de seconde main. — Enfin le premier siège de Troie est celui par 
lequel Hercule se rendit maître de la ville sous Laomédon, père de 
Priam : Fénelon ne paraît supposer ici cpie Nestor se trouvait parmi 
les compagnons d'Hercule que parce qu'à l'époque de la guerre de 
Troie, il avait, selon Homère (Iliade, I, aSo), déjà vu s'éteindre deux 
générations d'hommes. 

1. Encore un souvenir de l'Evandre de Virgile (Enéide, XI, 177) '• 

.... Vitam moror invisam, Pallanle perempto. 

« Je traîne une vie qui m'est odieuse, puisque Pallas n'est plus. » 

2. Nestor rappelle également la mort de son fils devant Troie,^ 
dans l'Odjssée d'Homère (III, 111-112). — Cette mort d'Antiloque, 
tué par Memnon, est racontée par Quintus de Smyrne (Postko- 
merica, H, 2^7 et suiv.), qui dépeint également la douleur de Nestor. 

a. Colchos est en réalité l'accusatif du nom de peuple Colchi. C'est par 
erreur que quelques grands écrivains, notamment Corneille et Racine, l'onS 
pris pour un nom de ville. 



Ql IMZIÈME LIVRE /il3 

garde. Antiloque, Pisislrate, 6 chers enfants, je crois que 
o'est aujourd'hui que je vous perds tous deux : la mort 
de l'un rouvre la plaie que l'autre avoit faite au fond de 53& 
mon cœur. Je ne vous verrai plus î Qui fermera mes 
yeux ? Qui recueillera mes cendres ? O Pisistratc , lu es 
mort, comme ton frère, en homme courageux ; il n'y a 
que moi qui ne puis mourir. » 

En disant ces paroles, il voulut se percer lui-même 54o 
d'im dard qu'il tenoit ; mais on arrêta sa main : on lui 
arracha 1(> corps de son fils, et, comme cet infortune 
vieillard tomboit en défaillance, on le porta dans sa tente, 
oii, ayant \m peu repris ses forces, il voulut retourner au 
combat ; mais on le retint malgré lui. 545 

Cependant Adraste et Philoctète se cherchoient ; leurs 
yeux étoicnt étincelants, comme ceux d'un lion et d'un 
léopard qui cherchent à se déchirer l'un l'autre dans les 
campagnes qu'arrose le Caïslre'. Les menaces, la fureur 
guerrière et la cruelle vengeance éclatent dans leurs 55o 
yeux farouches ; ils portent une mort certaine partout oii 
ils lancent leurs traits ; tous les combattants les regar- 
dent avec effroi. Déjà ils se voient l'un l'autre, et Philoc- 
tète tient en main une de ces flèches terribles" qui n'ont 
jamais manqué leur coup dans ses mains et dont les 555 
blessures sont irrémédiables : mais Mars, qui favorisoit 



Ms. — 534 : F. : la mort de l'un ren (efface) rouvre.... — 538 : F. : il n'y 

a que mort (efface) moi qui — 543 : F. : on le reporta..., Fc. : on le 

porta.... — 544 : F. : ses forces, il revint au combat, Fc. : il voulut retour- 
ner au combat. — 553 : F. : l'un l'autre, mais (effacé) et Philoctète... . — 
555 : F. ; jamais manqué dans ses mains, Fc. : (Comme le lexle). 



1 . Fleuve de Lydie, qui se jette, près d'Ephèsc, dans la mer Egée. 
La mention en est fréquente chez les auteurs anciens ; il est nommé 
notamment dans Homère (Iliade, II, ^6i). 

2. On se souvient que ce sont les flèches d'Hercule. Voir livre XII, 
ligne i38 et suiv. 



4l4 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

le cruel et intrépide Adraste, ne put souffrir qu'il pérît si 
tôt; il vouloit, par lui, prolonger les horreurs de la 
guerre et multiplier les carnages. Adraste étoit encore dû 
à la justice des dieux ' pour punir les hommes et pour 560 
verser leur sang. 

Dans le moment où Philoctète veut l'attaquer, iP est 
blessé lui-même par un coup de lance que lui donne 
Amphimaque^, jeune Lucanien, plus beau que le fameux 
Nirée, dont la beauté ne cédoit qu'à celle d'Achille parmi 555 
tous les Grecs qui combattirent au siège de Troie*. A 
peine Philoctète eut reçu le coup, qu'il tira sa flèche 
contre Amphimaque : elle lui perça le cœur. Aussitôt ses 
beaux yeux noirs s'éteignirent et furent couverts des 
ténèbres de la mort ; sa bouche, plus vermeille que les 5yo 
roses dont l'Aurore naissante sème l'horizon, se flétrit; 
une pâleur affreuse ternit ses joues ; ce visage si tendre 
et si gracieux se défigura tout à coup. Philoctète lui- 
même en eut pitié ^. Tous les combattants gémirent, en 

Ms. — 559 : F. : encore dû aa (effacé) à la justice.... — 56o : F. : pour 
punir les hommes. Dans le moment..., Fc. : {Comme le texte). — 667 : F. : 
Philoctète reçut le coup, Fc. : eut reçu le coup, — 667 : F. : qu'il tira u 
(effacé) sa flèche. — 568 ; F. : Aussitôt ses beaux yeux noirs furent couverts, 
Fc. : (Comme le texte). — 578 : F. : et si gracieux, en se resserrant (3 mots 
effacés) se défigura, FcP. : et si gracieux tout à coup se défigura, Pc. : (Le 
texte). — 574 : F. : eu eut pitié. Il le vil tomber dans (5 mots effacé) Tous les 



1. Entendez : la justice des dieux avait encore besoin de lui. Voir 
le début de la note de la ligne 5o8 du livre XIII et la note de la 
ligne 85o du livre XIV. 

2. Il: Philoctète. 

3. Personnage imaginaire. Le nom est porté par un guerrier de 
l'Iliade (II, 6ao et XIII, i85). 

4. Iliade, II, 678. 

Ntpsù;, 0; xâXXtatoç «vrjp îtKO "D.iov r]XO£v 
Twv aXXojv Aavaûv [X£T'â_aû[AOva Ilrfkv^uiv». 
« Nirée, qui fut le plus beau, après le vaillant fils de Pelée, de 
tous les Grecs qui vinrent sous les murs d'IIion. » 

5. Ainsi Enée, dans Virgile, quand il vient de tuer le jeune Lau- 



QUINZIÈME LIVRE 4i5 

voyant ce jeune homme tomber dans son sang, où il se 57a 
rouloit, et ses cheveux, aussi beaux que ceux d'Apollon', 
traînés dans la poussière. 

Philoctète, ayant vaincu Amphimaque, fut contraint de 
se retirer du combat : il perdoit son sang et ses forces ; 
son ancienne blessure- même, dans l'effort du combat, r>8o 
sembloit prête à se rouvrir et à renouveler ses douleurs : 
car les enfants d'Esculapc^, avec leur science divine. 
n'a[i']oient pu le guérir entièrement *. Le voilà prêt à 
tomber dans un monceau de corps sanglants qui l'envi- 
ronnent. Archidame, le plus fier et le plus adroit de tous 585 
les Œbaliens "' qu'il avoit menés avec lui pour fonder 



Ms. — 075 ; F. : dans son sang, et ses cheveux..., Fc. : (Comme le Uxle) . 
— 678 : F. : Amphimaque sendt qn (2 mois effacés) fut contraint.... — 
583 ; F. : n'avoient pu, PS. : n'auroient pu. — 584 : FP. : qui l'envi- 
ronne, Pc. : qui l'environnent. 

V (583) suit F. 



sus (^Enéide. X, 828) : « Quand le fils d'Anchisc vit l'expression du 
visage du mourant, ce visage qui pâlissait effroyablement, il gémit, 
pris d'une pitié profonde. 

Ut vultum vidit morientis et ora, 

Ora modis Anchisiades pallenlia miris 

Ingemuil miserans graviter. 

I . C'est ce que dit Ovide (Met., III, /ia i) des cheveux de Narcisse : 
... Dignos Baccho, dignes et Apolline crines. 

Homère appelle Apollon le dicvi à la longue chevelure, ây.soaî/.dar: 
(Iliade. XX, 89. — Cf. Virgile, Enéide, IX, 687 ; Horace, Odes. I, 
XXI, 2, etc.). 

a. Voir livre XII, ligne 316. 

3. Voir livre XII, ligne 503, et la note. 

4. Voir livTe XII, lignes 606-609. — S^'" la constitution du texte, 
voirMs. 583. Par exception, nous corrigeons, selon la leçon de F., celle 
du manuscrit P.. que nous suivons partout ailleurs, mais qui pré- 
sente manifestement ici une erreur de copie. 

5. La Fable (Hygin, fable 78) citait un roi de Sparte, aïeul d'Hélène, 
du nom d'Œbalus : de là le nom d'Œbalien pris par les poètes 



4i6 LES AVENTURES DE TÉLËMAQUE 

Pétille', Tenlève du combat dans le moment où Âdraste 
l'auroit abattu sans peine à ses pieds. Adraste ne trouve 
plus rien qui ose lui résister ni retarder sa victoire. 
Tout tombe, tout s'enfuit : c'est un torrent, qui, ayant ôgo 
surmonté ses bords, entraîne, par ses vagues furieuses, 
les moissons, les troupeaux, les bergers et les villages ^ 

Télémaque entendit de loin les cris des vainqueurs et 
il vit le désordre des siens, qui fuyoient devant Adraste, 
comme une troupe de cerfs timides traverse les vastes 5g5 
campagnes, les bois, les montagnes, les fleuves mêmes 



Ms. — 592 : FP. : les bergers, les villages, Pc. : les bergers et les vil- 
lages. — 698 : F. : entendit les cris..., Fc. : entendit de loin les cris.... — 
594 ; F. ; il vit la fuite des siens..., Fc. : il vit le désordre des siens.... 



latins comme synonyme parfois de Lacédémoni en, parfois de Tarentin, 
la ville de Tarente ayant été fondée par des Spartiates (voir livre VIII, 
lignes 546-548). — Archidame est ici un héros imaginaire. Mais 
plusieurs rois de Sparte ont porté ce nom. 

I. Voir livre VIII, lignes 548-549. Mais Fénelon ne nous avait nulle 
part avertis que Philoctète, pour fonder Pétilie, eût eu recours à la 
collaboration de Tarentins ou de Spartiates. — Sur menés, voir 
la note de la ligne 485 du livre III. 

3. Imité et presque traduit d'Ovide dans sa peinture du déluge 
(Métam., I, 285-287) : 

Exspatiata ruunt pcr apcrtos flumina campos, 
Cumque salis arhusla simul pecudesque virosque 
Teetaque cumque suis rapiunt penctralia sacris. 

Mais l'idée de la comparaison vient de Virgile, qui s'en sert pour 
peindre l'irruption des Grecs dans le palais de Priam (Enéide, II, 

^9^^= .r ■ ; r 

Non SIC, aggeribus ruptis cum spumeus amnis 
Exiil, oppositasque evicit gurgite moles, 
Ferlur in arva furens cumula jamposque per omnes 
Cum stabulis armenta trahit. 

« Avec moins de force, quand un fleuve écumant a rompu ses 
di gucs , s'est échappé et a brisé de ses tourbillons les obstacles qui le main- 
tenaient, il lance sur les champs cultivés ses vagues furieuses, et, 
traversant toute l'étendue des plaines, avec leurs ctables, entraîne les 
troupeaux. » 



QUINZIÈME LIVRE ^17 

les plus rapides, quand ils sont poursuivis par des chas- 
seurs. Télémaque gémit ; l'indignation paroît dans ses 
yeux ; il quitte les lieux où il a combattu longtemps avec 
tant de danger et de gloire. Il court pour soutenir les (ioo 
siens ; il s'avance tout couvert du sang d'une multitude 
d'ennemis qu'il a étendus sur la poussière. De loin, il 
pousse un cri qui se fait entendre aux deux armées*. 
Minerve avoit mis je ne sais quoi de terrible dans sa 
voix, dont les montagnes voisines retentirent". Jamais 603 
Mars, dans la Thrace% n'a fait entendre plus fortement 
sa cruelle voix quand il appelle les Furies infernales, la 
guerre et la mort. 

Ce cri de Télémaque porte le courage et l'audace 
dans le cœur des siens ; il glace d'épouvante les enne- Oi- 
mis : Adraste même a honte de se sentir troublé. Je ne 
sais combien de funestes présages le font frémir, et 
ce qui l'anime est plutôt un désespoir qu'une valeur 
tranquille. Trois fois* ses genoux tremblants commen- 



Ms. — 600; F.: pour soutenir les siens. De loin Fc. : (Comme le 

texte). — 6i4 : F. : tremblants se {effacé) commencèrent 



I. Souvenir, mais bien affaibli, d'un célèbre épisode du chant 
X.VIII de l'Iliade (aoa-aSi) : Homère y montre Achille, protégé 
par Minerve, qui unit sa voix à la sienne, s'en allant devant les rem- 
parts pour y pousser trois fois un cri terrible et porter ainsi la confu- 
sion et la terreur dans le camp troyen. 

3. Ainsi, dans Virgile, « toute la montagne d'alentour retentit » 
du gémissement des Rutules quand ils voient tomber leur roi Turnus 
(Enéide. XII, 926) : 

... tolasque remugit 
Mons circum.... 

?). Mars, dieu sauvage et terrible, passait (Homère, Odyssée, VIII, 
'.\6i ; Hérodote, V, 7, etc.) pour être honoré et se plaire surtout parmi 
les rudes populations de la Thrace. 

^. Cf., pour ce mouvement, usuel dans la poésie latine (voir, par 
exemple Virgile, Enéide. IV, 690-691), livre II, lignes 444-446. 

TÉLÉMAQUE. II. jn 



4i8 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

cèrentà se dérober sous lui ; trois fois il recula sans son- 615 
ger à ce qu'il faisoit. Une pâleur de défaillance et une 
sueur froide se répandit ' dans tous ses membres ; sa voix 
enrouée et hésitante ne pouvoit achever aucune parole; 
ses yeux, pleins d'un feu sombre et étincelant, paroissoient 
sortir de sa tête ; on le voyoit, comme Oreste, agité par 62a 
les Furies^ ; tousses mouvements étoient convulsifs. Alors 
il commença à croire qu'il y a des dieux. Il s'imaginoit 
les voir irrités et entendre une voix sourde qui sortoit du 
fond de l'abîme pour l'appeler dans le noir Tartare ; tout 
lui faisoit sentir une main céleste et invisible, suspendue 625 
sur sa tête, qui alloit s'appesantir pour le frapper. L'espé- 
rance étoit éteinte au fond de son cœur ; son audace se 
dissipoit, comme la lumière du jour disparoît quand le 
soleil se couche dans le sein des ondes et que la terre 
s'enveloppe des ombres de la nuit. c3o 

L'impie Adraste, trop longtemps souffert sur la terre, 
trop longtemps, si les hommes n'eussent eu besoin d'un 
tel châtiment^, l'impie Adraste touchoit enfin à sa der- 
nière heure. Il court forcené au-devant de son inévitable 
destin : l'horreur, les cuisants remords, la consternation, 635 
la fureur, la rage, le désespoir, marchent avec lui. A 
peine voit-il Télémaque, qu'il croit voir l'Averne^ qui 

Ms. — 621 : FP. : étoient convulsifs. Il croyoit voir les Dieux irrités et 
entendre.... Pc: (Le texte). — 628 : F.: une voix secrète qui sortoit 
comme de l'abîme, Fc. : une voix sort (^efface) sourde qui sortoit du fond 
de l'abîme. — 625 : F. : faisoit sentir une ven (effacé) main invisible, 
Fc : (Comme le texte). — 629 : F. : se couche et (effacé) dans le.... — (iSo : 
F. ; des ombres de la nuit. L' Infor (effacé) L'impie.... 



1. Voir ligne 45 1 du livre II, et la note. 

2. C'est le mot d'Horace (SaitVes, II, m, i35). D'ailleurs la légende 
à laquelle fait ici allusion Fénelon était assez connue en France par 
la dernière scène de VAndromaque de Racine. 

3. Cf., ci-dessus, ligne 56o. 

4- Averne. Ce nom d'un lac de Gampanie (^Enéide, V, 8i3), qu'on 



QIINZIKMK LIVRE lug 

s'ouvre et les tourbillons de flammes' qui sorlent du noir 
Phlégéthon ' prêles à le dévorer. Il s'écrie, et sa bouche 
demeure ouverte sans qu'il puisse prononcer aucune 64o 
parole : tel qu'un homme "dormant, qui, dans un songe 
afTreux, ouvre la bouche et fait des efforts pour parler; 
mais la parole lui manque toujours, et il la cherche en 
vain^. D'une main tremblante et précipitée, Adraste lance 
son dard contre Télémaquo. Celui-ci, intrépide comme CiS 
l'ami des dieux^, se couvre de son bouclier; il semble que 
la victoire, le couvrant de ses ailes, tient déjà une cou- 
ronne suspendue au-dessus de sa tête : le courage doux 
et paisible reluit dans ses yeux ; on le prendroit pour 
Minerve même, tant il paroît sage et mesuré au milieu 6Jo 

Ms. — G45 : FP. : intrépiflc et paisible comme..., Pc. : intrépide comme.... 



regardait comme une entrée des enfers (W.. VI, aoi, 288), avait 
fini par désigner les enfers eux-mêmes (W., VI, 126). 

1 . C'est la traduction môme des mots par lesquels Virgile (Enéide, 
VI, 55o-55i) représente le cours du Qcuve de feu qu'est le Phlégélon. 
Voir encore la note de la ligne 80 du livre XIV, et ci-dessous, celle 
de la ligne 729. 

2. Imité de Virgile, qui compare les efforts impuissants de Turnus, 
lorsqu'il se sent perdu, dans son dernier combat contre Enée, à ceux 
que nous faisons vainement dans le sommeil (^Enéide, XII, 906-912): 
« Notre langue ne peut parler; les forcos que notre corps se connaît 
manquent à leur tâche; la voix, les paroles ne sortent pas. » 

Nec lingua valel, non corpore noUe 
Snfficiunt vires, née vox aul verba scijuuntur. 

3. Comme l'ami, en sa qualité d'ami. — Tour très fréquent au win" 
siècle. C'est ainsi que Malherbe écrit (Poésies, LXXXI, Stances spiri- 
tuelles) : 

Il est bien dur à sa justice (la justice de Dieu) 
De voir l'impudente malice 
Dont nous l'olTensons chaque jour: 
Mais comme notre père il excuse nos crimes. 

— Pour le fond, Fénelon exprime en un langage païen l'idée chré- 
tienne de la prédilection divine dont sont l'objet les prédestinés au 
salut- Télémaque est l'un d'eux, en face du réprouvé Adraste. 



^20 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

des plus grands périls'. Le dard lancé par Adraste est 
repoussé par le bouclier^. Alors Adraste se hâte de tirer 
son épée, pourôter au fds d'Ulysse l'avantage de lancer son 
dard à son tour. Télémaque, voyant Adraste l'épée à la 
main, se hâte de la mettre aussi et laisse son dard inutile. fi55 

Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, 
tous les autres combattants, en silence, mirent bas les 
armes pour les regarder attentivement^, et on attendit 
de leur combat la décision * de toute la guerre. Les deux 
glaives, brillants comme les éclairs d'oii partent les fou- 660 
dres, se croisent plusieurs fois et portent des coups inu- 
tiles sur les armes polies, qui en retentissent. Les deux 
combattants s'allongent, se replient, s'abaissent, se relèvent 
tout à coup, et enfin se saisissent. Le lierre, en naissant 

Ms. — 654 : F. : l'épée à la main lui (effacé), se hâte.... — 656 : S. : 
quand on les vit ainsi combattre de près. — 659 : FP. : de leur combat la 

destinée de toute la guerre, Pc : la décision de — 662 : S. : sur leurs 

armes polies. 



1. Cf. livre XIII, ligne 617 et la note de la ligne 633, et livre 
XIV, ligne 3o8. 

2. Tel est l'effet du coup dont, dans Homère (^Iliade, XXII, 291), 
Hector cherche vainement à frapper Achille ; — de celui aussi que, 
dans Virgile ÇEnéide, II, 545), le vieux Priam lance inutilement 
contre Pyrrhus : 

raaco quoi protinus xre repulsum.... 

« Le trait, aussitôt repoussé par le bouclier avec un son rauque... » 

3. C'est ce que font aussi, dans Virgile (^Enéide, XII, 702-705), 
les Troycns, les Rutules et tous les peuples de l'Italie, quand com- 
mence le duel décisif des deux héros principaux du poème, Enée et 
Turnus. 

A- La décision, c'est-à-dire : on attendit que, par leur combat, il 
fût décidé de toute la guerre. Cet emploi de décision signifiant, non 
pas l'acte de se décider, mais l'acte qui décide, est assez rare : Littré 
n'en cite qu'un exemple, tiré d'Amyot. Mais nous l'avons vu tout 
récemment, au cours des derniers événements (igi^-iQiS), redeve- 
nir usuel dans le style militaire. 



QUINZIÈME LIVRE A21 

au pied d'un ormeau, n'en serre pas plus étroitement le 065 
tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés jusqu'aux 
plus hautes branches de l'arbre', que ces deux combat- 
tants se serrent l'un l'autre. Adrastc n'avoit encore rien 
perdu de sa force ; Télcmaquc n'avoit pas encore toute la 
sienne. Adraste fait plusieurs efforts pour surprendre son O70 
ennemi et pour l'ébranler. Il lâche de saisir l'épée du 
jeune Grec, mais en vain : dans le moment où il la cher- 
che, Télémaque l'enlève de terre et le renverse sur le 
sable. Alors cet impie, qui avoit toujours méprisé les 
dieux, montre une lâche crainte de la mort - ; il a honte fi?^ 
de demander la vie, et il ne peut s'empêcher de témoi- 
gner qu'il la désire ; il tâche d'émouvoir la compassion 
de Télémaque. 

« Fils d'Ulysse, dit-il, enfin c'est maintenant que je 
connois les justes dieux : ils me punissent comme je l'ai 680 
mérité. Il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des 
hommes pour voir^ la vérité: je la vois, elle me con- 
damne. Mais qu'un roi malheureux vous fasse souvenir 
de votre père, qui est loin d'Ithaque, et touche votre 
cœur *. )) 685 



Ms. — 676 : FP. : montra, Pc. : montre. — 679 : F. : Fils d'Ulysse, 
dit-il, c'est maintenant Fe. : dit-il, en6n c'est maintenant. 



I. Image souvent usitée par les poi'tes anciens. Fénelon peut ici se 
souvenir de Catulle (LXI, 34-35), d'Horace (Epodcs. XV, 5), d'Ovide 
(Métam., I\ , 365). Mais il n'est pas vraisemblable que le duc de 
Bourgogne eût expliqué aucun de ces trois textes. 

3. Voir, ci-dessous, lignes -i3--i4- 

3. Pour voir = de manière qu'ils voient (voir la note de la ligne 4 
du livre III, et celle de la ligne 776 du livre XIII). 

4. Ainsi, dans un des plus célèbres passages de r//iadc(XXIV, 486 
et 5o4), Priam, implorant la pitié d'Achille, invoque par deux fois le 
souvenir du père du héros; ainsi, dans l'Enéide (XII, 933-934), 
Turnus, vaincu par Enée, cherche à l'attendrir en lui rappelant 
Anchise. 



422 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQLE 

Télémaque, qui, le tenant sous ses genoux', avoit le 
glaive déjà levé pour lui percer la gorge, répondit aussi- 
tôt : 

« Je n'ai voulu que la victoire et la paix des nations 
que je suis venu secourir ; je n'aime point à répandre le '"j» 
sang. Vivez donc, o Adraste ; mais vivez pour réparer vos 
fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez 
le calme et la justice sur la côte de la grande Hespérie-, 
que vous avez souillée par tant de massacres et de trahi- 
sons. Vivez, et devenez un autre homme : apprenez, par '".i^ 
votre chute, que les dieux sont justes, que les méchants 
sont malheureux, qu'ils se trompent en cherchant la 
félicité dans la violence, dans l'inhumanité et dans le 
mensonge, qu'enfin rien n'est si doux ni si heureux que 
la simple et constante vertu. Donnez-nous pour otage T^o 
votre fils Métrodore, avec douze des principaux de votre 
nation. » 

A ces paroles, Télémaque laisse relever^ Adraste et lui 
tend la main, sans se défier de sa mauvaise foi ; mais 
aussitôt Adraste lui lance un second dard fort court, l*^'^ 
qu'il tenoit caché. Le dard étoit si aigu et lancé avec 
tant d'adresse, qu'il eût percé les armes de Télémaque, 
si elles n'eussent été divines. En même temps Adraste 
se jette derrière un arbre pour éviter la poursuite du 
jeune Grec. 7'o 

Ms. — 698 : FP. : sur les bords de la grande Hespérie, que vous avez 
souillés, Pc. : sur la côte de la grande Hespérie que vous avez souillée. — 
701 : F. : votre fils, avec douze..., Fc. : votre fils Métrodore, avec.... — 
706 : F. : si aigu, si perçant (ejfacé) et lancé.... — 709 : FP. : la poursuite 
de Télémaque, Pc. : du jeune Grec. 

V (698-699) : et dans le mensonge, et qu'enfin.... 



1. La note de la ligne 672 du livre XI trouve ici son application. 

2. Voir livre I, ligne 363, et la note. 

3. Laisse relever Adraste = laisse Adraste se relever. Cf., ci-des- 
sus, ligne 4^49, et la note. 



QUINZIÈME LIVRE ^23 

Alors celui-ci s'écrie : 

« Dauniens, vous le voyez, la victoire est à nous : 
l'impie ne se sauve que par la trahison. Celui qui ne 
craint point les dieux craint fia mort'; au contraire, 
celui qui les craint ne craint qu'eux -. » 713 

En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens et 
lait signe aux siens, qui étoient de l'autre côté de l'arbre, 
de couper chemin ^ au perfide Adraste. Adraste craint 
d'être surpris, fait semblant de retourner sur ses pas et 
veut renverser les Cretois qui se présentent à son pas- 720 
sage ; mais tout à coup Télémaque, prompt comme la 
foudre que la main du père des dieux lance du haut 
Olympe sur les têtes coupables, vient fondre sur son 
ennemi : il le saisit d'une main victorieuse ; il le renverse 
comme le cruel aquilon abat les tendres moissons qui 726 
dorent les campagnes. Il ne l'écoute plus, quoique l'im- 
pie ose encore une fois essayer d'abuser de la bonté de 
son cœur : il enfonce son glaive, et le précipite dans 
les flammes du noir Tartare*, digne châtiment de ses 
crimes. 780 

Ms. — 71S ; S.: Adraste prêt d'ctre surpris fait semblant.... — 716 : 
F. : Il ne l'écoute plus et d'un coup de son glaive (7 mois effaa's) quoique.... 
— Entre 780 et 781 : F. : (f/nc main moderne a introduit l'indication : L. XXI), 
Pc. : Seizième livre (effacé), Se. : 31" livre. 

V (723-723) du haut de l'Olympe. — (726) ■ dorent la campagne. 



I. Parce qu'il est sans espérance (S. Paul, I Thessalon., IV, i3). 
3. Souvenir, semblc-t-il, des vers d^Alhalie (cf. livre XI, ligne 337 
et la note) : 

Soumis avec respect à sa volonté sainte. 

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. (I, 1.) 

3. Couper chemin, expression toute faite, et d'un emploi usuel, 
semble-t-il, au xvii» siôcle, comme faire chemin, rebrousser chemin. 

A tous vos démêlés coupons chemin, de E;ràce. 

(Molière, Le Misanthrope, II, i.) 

4. Les Jlammes de l'enfer sont une conception chrétienne. On ne 



43i LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

A peine' Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin 
de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se réjoui- 
rent de leur délivrance ; ils tendirent les mains aux alliés 
en signe de paix et de réconciliation. 

Métrodore, fils d'Adraste, que son père avoit nourri ySS 
dans des maximes de dissimulation, d'injustice et d'in- 
humanité, s'enfuit lâchement. Mais un esclave, complice 
de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avoit affranchi 
et comblé de biens, et auquel il se confia dans sa fuite, 
ne songea qu'à le trahir pour son propre intérêt : il le iko 
tua par derrière pendant qu'il fuyoit, lui coupa la tête, 
et la porta dans le camp des alliés, espérant une grande 
récompense d'un crime qui finissoit la guerre. Mais on 
eut horreur de ce scélérat, et on le fit mourir -. 

Télémaque, ayant vu la tête de Métrodore, qui étoit un 745 
jeune homme d'une merveilleuse beauté et d'un naturel 
excellent, que les plaisirs et les mauvais exemples avoient 
corrompu, ne put retenir ses larmes. 

« Hélas I s'écria- t-il, voilà ce que fait le poison de la 
prospérité pour un jeune prince : plus il a d'élévation et 760 

Ms. — 734 ; F. : réconciliation. Le fils d'Adraste, nommé Métrodore, 
(jue.. , Fc. : (Comme le texte), — 786 : F. : d'injustice et de cruauté, Fc. : 
d'injustice et d'inhumanité. — 789 : F. : comblé de biens, le trahit dans sa 
(4 mots effacés) et auquel seul il se confia, P. : (Le texte), S. : et auquel il se 
confioit, Se. : (Comme le texte). 

V (789) : et auquel seul il se confia. — (75o) :,prospérité d'un jeune prince. 



voit guère que les poètes païens aient parlé des flammes du Tartare ; 
toutefois rappelons que l'un des trois fleuves qui l'arrosent, le Phlé- 
géthon, roule des flammes. 

1. Ici commence le livre XXI dans les éditions en vingt-quatre 
livres. Fénelon avait d'ailleurs eu quelque temps l'idée d'établir à 
cette place la séparation des livres XV et XVI de la division en dix- 
huit livres. Voir Ms. Entre 780 et 781. 

2. C'est ce que Plutarque raconte des assassins de Pompée, qui 
avaient cru faire leur cour à César en lui présentant la tête de son 
illustre adversaire (Fie de Pompée, LXXX, 5). 



QUINZIÈME LIVRE 425 

de vivacité, plus il s'égare et s'éloigne de tout sentiment 
de vertu. Et maintenant je serois peut-être de même, si 
les malheurs où je suis né, grâces aux dieux, et les 
instructions de Mentor ne m'avoient appris à me modé- 
rer. )) 75!> 

Les Dauniens assemblés demandèrent, comme Tunique 
condition de paix, qu'on leur permît de faire un roi de 
leur nation, qui put elTacer, par ses vertus, l'opprobre 
dont l'impie Adraste avoit couvert la royauté. Ils remer- 
cioient les dieux d'avoir frappé le tyran ; ils venoient en 760 
foule baiser la main de Télcmaque, qui avoit été trempée 
dans le sang de ce monstre, et leur défaite étoit pour eux 
comme un triomphe. 

Ainsi tomba en un moment, sans aucune ressource, 
cette puissance qui menaçoit toutes les autres dans 765 
l'Hespérie et qui faisoit trembler tant de peuples, sembla- 
ble à ces terrains qui paroisscnt fermes et immobiles, 
mais que Ton sape peu à peu par-dessous: longtemps on 
se moque* du foible travail qui en attaque les fonde- 
ments; rien ne paroît afToibli, tout est uni, rien ne 770 
s'ébranle ; cependant tous les soutiens souterrains sont 
détruits peu à peu, jusqu'au moment où tout à coup le 
terrain s'affaisse et ouvre un abîme. Ainsi une puissance 
injuste et trompeuse, quelque prospérité qu'elle se pro- 
cure par ses violences, creuse elle-même un précipice 77^ 
sous ses pieds-. La fraude et rinluunanilé sapent peu à 

Ms. — 75 I : s. : de vivacité, plus il s'éloigne... — 7C1: F. ; qui <'/o (effaré) 
avoit été... — 765 : S. : dans l'Hespérie, qui faisoit. — 7G7 : F. : fermes et 
inébranlables, Fc. : et immobiles.... — 769 ; F. : les fondements ; mais (effacé) 
rien ne paroit éb (effacé) aflbibli, tout est uni cl immobile; cependant..., 
Fc. : (Comme le texte). 



I. On se moque, et, une ligne plus liant, l'on sapé. Ceux qui sapent 
ne sont sans doute pas les mc^mes que ceux qui se moquent. Il y a là 
quelque négligence. 

a. « C'est ainsi que les prospérités de Louis XIV, au lieu d'assurer 



426 LES AVENTURES DE TELÉMAQUE 

peu tous les plus solides fondements de Tautorité légi- 
time* : on l'admire-, on la craint, on tremble devant elle, 
jusqu'au moment où elle n'est déjà plus; elle tombe de 
son propre poids, et rien ne peut la relever, parce qu'elle 780 
a détruit de ses propres mains les vrais soutiens de la 
bonne foi et de la justice'^, qui attirent l'amour et la con- 
fiance. 

Ms. — 777 : Se. : l'autorité illégitime. 
V (777) suit Se. 



an véritable bonheur à .■^on royaume, ont creusé peu à peu le précipice 
où nous le voyons tombé aujourd'hui. » (R. 171g-) 

1. La prétendue correction illégitime (voir Ms. et V, 777) fausse 
tout à fait la pensée de Fénelon. 

2. On l'admire : on la considère avec étonnement. Sens fréquent 
au XVII* siècle et que la première édition du Dictionnaire de l'Aca- 
démie (169/i) consacre par cet exemple : J'admire la folie des hommes. 

3. Entendez : les vrais soutiens, qui sont constitués par la bonne 
foi et la justice. 



SEIZIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (iSa^). — Les 
chefs de l'armée s'assemblent pour délibérer sur la demande des Dauniens. 
Télémaque, après avoir rendu les derniers devoirs à Pisistrate, Jils de 
Nestor, se rend à l'assemblée, oh la plupart sont d'avis de partager entre 
eux le pays des Dauniens, et offrent à Télémaque, pour sa part, la fer- 
tile contrée d'Arpine. Bien loin d'accepter cette offre, Télémaque fait 
voir que l'intérêt commun des alliés est de laisser aux Dauniens leurs 
terres et de leur donner pour roi Polydamas. fameux capitaine de leur 
nation, non moins estimé pour sa sagesse que pour sa valeur. Les alliés 
consentent à ce choix, qui comble de joie les Dauniens, Télémaque per- 
suade ensuite à ceu.v-ci de donner la contrée d'Arpine à Diomede, roi 
d'Etolie, qui étoit alors poursuivi avec ses compagnons par la colère de 
Vénus, qu'il avait blessée au sicge de Troie. Les troubles ainsi terminés, 
tous les princes ne songent plus qu'à se séparer pour s'en retourner cha- 
cun dans son pays. 



429 



SEIZIEME LIVRE 

Les chefs de l'armée s'assemblèrent, dès le lendemain, 
pour accorder un roi aux Dauniens. On prenoit plaisir à 
voir les deux camps confondus par une amitié si inespé- 
rée, et les deux armées qui n'en faisoient plus qu'une. Le 
sage Nestor ne put se trouver dans ce conseil, parce que 5 
la douleur, jointe à la vieillesse, avoit flétri son coeur, 
comme la pluie abat et fait languir, le soir, une fleur qui 
étoit, le matin, pendant la naissance de l'aurore, la gloire 
et l'ornement des vertes campagnes'. Ses yeux étoient 
devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvoient tarir: lo 
loin d'eux s'enfuyoit le doux sommeil, qui charme- les 

Ms. — Pc.*: Seizième livre, S. : livre seizième (effacr), seizième livre (effacé). 

— a : F. : aux Dauniens. Les deux (effacé) On prenoit — 5 : 5. : dans 

le conseil. — 6 : F. ; la douleur avoit flétri Fc. : (Comme le lexte). — 7 : 

F. : comme un orage (efface) la pluie flêtr (effacé) abat et fait languir une 
fleur qui étoit le matin, dans la naissance de l'aurore, la gloire et le (effacé) 
l'ornement Fc. : (Comme le texte). — i o : F. : ne pouvoient ni (effacé) tarir. . . . 



1. Souvenir d'un vers de Virgile, qui lui-môme, empruntant l'idée 
à Homère (Iliade. VIII, 3o6-3o8), compare le jeune Euryale mou- 
rant « à une fleur éclatante, qui, tranchée tout d'un coup par le soc, 
languit et meurt, ou au pavot, qui, la tige lassée, baisse la tôle quand 
la pluie vient à l'alourdir. » 

Purpurcus veluti cum Jlos succisus aratro 
Langucscit moriens, lassovc papavera collo 
Demiserc caput, plavia cum forte gravaniur. 

(Enéide, IX, /135-437.) 

2. Charme. Pour le sens du mot, cf. la ligne 173 du livre VIII, 
et la note. 

■ Pour F et Se, voir, ci-dessus, livre XV, Ms. entre 780 cl 781. 



43o LES AYENTLRES DE TELEMAQUE 

plus cuisantes peines. L'espérance, qui est la vie du cœur 
de l'homme, étoit éteinte en lui. Toute nourriture étoit 
amère à cet infortuné vieillard ; la lumière même lui 
étoit odieuse: son âme ne demandoit plus qu'à quitter i 
son corps et qu'à se plonger dans l'éternelle nuit de l'em- 
pire de Pluton. Tous ses amis lui parloient en vain : son 
cœur, en défaillance, étoit dégoûté de toute amitié, 
comme un malade est dégoûté des meilleurs aliments. 
A tout ce qu'on pouvoit lui dire de plus touchant il ne ■^• 
répondoit que par des gémissements et des sanglots. De 
temps en temps on l'entendoit dire : « Pisistrate, Pisis- 
trate ! Pisistrate, mon fils, tu m'appelles ! Je te suis : 
Pisistrate, tu me rendras la mort douce. mon cher 
fils I Je ne désire plus pour tout bien que de te revoir 2 
sur les rives du Styx. » Il passoit des heures entières sans 
prononcer aucune parole, mais gémissant et levant les 
mains et les yeux noyés de larmes vers le ciel. 

Cependant les princes assemblés attendoient Téléma- 
que, qui étoit auprès du corps de Pisistrate : il répandoit .; 
sur son corps' des fleurs à pleines mains- ; il y ajoutoit 
des parfums exquis et versoit des larmes amères. 

« mon cher compagnon, disoit-il, je n'oublierai 
jamais de t'avoir vu à Pylos, de t'avoir suivi à Sparte '\ 



Ms. — 12 : F.: cuisantes peines. Toute nourriture..., Fc. : [Comme le 
texte'). — i5 : FP. : plus qu'à mourir et qu'à..., Pc. : (Le texte). — 25 : F. : 
que de joindre (sic) sur les rives du Styx, Fc. : (Comme le texte). — 27 : FP. : 
gémissant, levant les mains, Pc. : gémissant et levant. — ,32 : F. : des 
parfums exquis ; mais le plus précieux étoit les sincères louanges qu'il 
donnoit à la vertu du mort. « mon..., Fc. : (Comme le texte). 



1. La répétition du mot corps est une légère négligence. 

2. « Jetez des lis à pleines mains », dit Virgile (Enéide, VI, 883) 
à propos de MarccUus : 

Manibus date lilia plenis. 

3. Voir livre IX, lignes 449-45i. — De t'avoir uu = que je t'ai 



SEIZIÈME LIVRE ^3i 

de t'avoir retrouvé sur les bords do la grande Ilespérie'. 3r> 
Jeté dois mille soins : je t'aimois, tu m'aimois aussi. J'ai 
connu ta valeur ; elle auroit surpassé celle de plusieurs 
Grecs fameux. Hélas ! elle t'a fait périr avec gloire, mais 
elle a dérobé au monde une vertu naissante, qui eût égalé 
celle de ton père : oui, ta sagesse et ton éloquence, dans /io 
un âge mûr, auroient été semblables à celles de ce vieil- 
lard, l'admiration de toute la Grèce. Tu avois déjà cette 
douce insinuation à laquelle on ne peut résister quand il 
parle, ces manières naïves de raconter, cette sage modé- 
ration, qui est un cbarme - pour apaiser les esprits irrités, 4^) 
cette autorité qui vient de la prudence et de la force des 
bons conseils^. Quand tu parlois, tous prêtoient l'oreille, 
tous étoient prévenus '*, tous avoient envie de trouver que 
tu avois raison"': ta parole, simple et sans faste, couloit 

Ms. — 36 ; FP. : je te dois mille mille soins, Pc. : je le dois mille soins. 
— 36 : F. : tu m'aimois aussi : nous {effacé) J'ai connu.... — 3-j : F. : elle 
auroit égalé celle des Grecs les plus fameux, Fc. : (Comme le lexte). — 4i : 
F. : ce vieillard qui a élc l'admiration de toute la Grèce; FcP. : ce vieillard, 

l'admiré de..., PcS. : ce vieillard l'admiration tle toute — 43 : F.: 

donce insinuation, ces manières naïves..., Fc. : (Comme le texte). — 44 : F. : 
sage modération, pour apaiser les esprits irrités, Fc. : sage modération qui 
est un charme pour apaiser insensiblement les..., Fc' . : (Comme le texte). — 
46 : F. : de la force des bons conseils. Hélas! tant de biens (âi), Fc. : 
(Comme le texte). — 49 : -S^. : couloit dans les cœurs. 

V (4i-4a) ; ce vieillard, admiré de toute la Grèce. 



vu. Cette construction cmployôo par Féncloii avec oublier équivalant 
à ne pas se aouuenir ne paraît pa.s trîs usuelle : Litlrc n'en cile 
qu'un exemple, et qui est du xviii'^ sirclc et de J.-J. Rousseau. 

I. Voir livre l, ligne 363. 

"i. Cf., ci-dessus, ligne ii et la note. 

3. C'est exactement avec ces caractÎTes que le vieux Nestor nous 
est présenté dans tout le cours do VIliade d'Homère. 

4. Prévenus, pris absolument, l sage fréquent. 

Et son coeur prévenu veut Trissotin pour gendre. 

(Molière, Femmes savantes, IV, v.) 

5. Fénclon avait pu goûter dans les Pensées de Pascal des réflexion* 



^32 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l'herbe 5o 
naissante. Hélas ! tant de biens que nous possédions, il 
y a quelques heures, nous sont enlevés à jamais. Pisis- 
trate, que j'ai embrassé ce matin, n'est plus; il ne nous 
en reste qu'un douloureux souvenir. Au moins si tu avois 
fermé les yeux de Nestor avant que nous eussions fermé 55 
les tiens, il ne verroit pas ce qu'il voit, il ne seroit pas le 
plus malheureux de tous les pères. » 

Après ces paroles, Télémaque fit laver la plaie san- 
glante qui étoit dans le côté de Pisistrate' : il le fit éten- 
dre dans un lit de pourpre-, où sa tète penchée, avec la 60 
pâleur de la mort, ressembloit à un jeune arbre, qui, 
ayant couvert la terre de son ombre et pousséVers le ciel 
ses rameaux fleuris, a été entamé par le tranchant de la 
cognée d'un bûcheron : il ne tient plus à sa racine ni à 
la terre, mère féconde qui nourrit les tiges dans son sein ; 65 



Ms. — b2 : F. : nous sont enlevés à jamais; il ne nous en reste..., Fc. : 
(Comme le texte). — 60 : PP. : penchée sur l'épaule, avec la pâleur, Pc. : 
penchée avec la pâleur. — 61 : F. : ressembloit à un lis naissant qu'un 
laboureur avoit coupé parle tranchant de sa charrue; il ne tient plus (64)..., 
Fc. : (Comme le texte, sauf [63 : des rameaux fleuris, a été entamé par la 
cognée]), Fc' . : (Comme le texte, sauf [6^ : des rameaux fleuris]), P. : (Comme 
le texte, sauf [63 : les rameaux fleuris]), PcS. : (Le texte). — 65 : F. : qui 
nourrit les fleurs, Fc. : nourrit les tiges. — 66 : F.,: il languit; il perd sa 
beauté qui s'efTace, il ne peut plus se soutenir. Ainsi Pisistrate (70), Fc. : 
il languit; sa verdure s'efTace; il ne peut plus se soutenir; il tombe ; ses 
rameaux, qui cachoient le ciel, traînent da (efface) sur la poussière, flétris et 
desséchés ; il n'est plus qu'un tronc vil (effacé) abattu et dépouillé de ses 
(effacé) de toutes ses grâces. Ainsi Pisistrate (70).... 

V (63) suit Fc'. 



profondes sur certains caractères du discours qui nous « portent à en 
aimer » l'auteur et nous « inclinent » à consentir à ce qu'il dit 
(voir l'édition Brunschvicg, I, i4, i5 et les notes). 

1. Voir livre XIII, lignes 885 et 985. Au reste la scène qui va 
suivre reproduit en partie la pompe funèbre déjà décrite au livre 
XIII, à propos d'Hippias. 

2, Voir livre XIII, ligne 927 et suiv. 



SEIZIÈME LIVRE 433 

il languit, sa verdure s'efface ; il ne peut plus se soute- 
nir, il tombe: ses rameaux, qui cachoient le ciel, traînent 
sur la poussière, flétris et desséchés; il n'est plus qu'un 
tronc abattu et dépouillé de toutes ses grâces '. Ainsi 
Pisistrate, en proie à la mort, ctoit déjà emporté par ceux 70 
qui dévoient le mettre dans le bûcher fatal. 

Déjà la flamme montoit vers le ciel-. Une troupe de 
Pyliens, les yeux baissés et pleins de larmes, leurs armes 
renversées \ le conduisoient lentement. Le corps est bien- 
tôt brûlé : les cendres sont mises dans une urne d'or*, 76 
et Télémaque, qui prend soin de tout, confie cette urne, 
comme un grand trésor, à Callimaque', qui avoit été le 
gouverneur de Pisistrate. 

« Gardez, lui dit-il, ces cendres, tristes mais précieux 
restes de celui que vous avez aimé ; gardez-les pour son So 
père; mais attendez à les lui donner, quand il aura** assez 

Ms. — 77 : F. : comme un précieui trésor..., Fc. : un grand trésor. 



1 . «Il tomba par terre, dans la poussirre, dit Homère en parlantd'un 
jeune guerrier, comme un peuplier dont lo tronc lisse s'élevait d'un grand 
pré marécageux et poussait ses branches vers le ciel, et qu'un charron, 
de son for brillant, a coupé pour en faire les jantes recourbées d'un 
char de toute beauté : il est étendu, desséché, sur les rives du fleuve. » 

"O 8'év xovÎ7)a'. /ajiai ;:È(I£v, «rYEipo; tô;, 
T] pocx' èv E'ai/îvTJ eXeo; jjLEyaXoio nî-iuxr,, 
XeiT), aràp xe oï ol^ot £-' ày.poTXTT) -£-jja'3'.v 
Tr)v lAEv 0' Âp'j.x-)T:r,y6; i'vr^p a'.'U'ovi (Jiorjpw 
ÈÇéxafx', oypa Vtuv /-«a'^rj -îptxaXX^;' ot'cppw 
rj [X£v t' â«0!Ji3VT) x^ÎTa'. ~o"au.oTo -ap ' ô/Oa;. 

(Iliade. IV, /|8 3-487.) 

2. Voir livre XIII, ligne 8g5. 

3. Même détail dans le récit de la pompe funèbre de Pallas 
(Enéide, XI, ()3). Voir encore livre XIII, ligne 897. 

l^. Voir livre XIII, ligne 968. 

5. Callimaque. Personnage imaginaire. Le nom a été très répandu 
dans l'antiquité grecque. 

6. Attendez à les lui donner quand — Différez de manière à les lui 

TÉLÉMAQUE. II. 28 



434 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

de force pour les demander : ce qui irrite la douleur en 
un temps, l'adoucit dans un autre. » 

Ensuite Télémaque entra dans l'assemblée des rois 
ligués, où chacun garda le silence pour l'écouter dès 85 
qu'on l'aperçut ; il en rougit, et on ne pou voit le faire 
parler. Les louanges qu'on lui donna, par des acclama- 
tions publiques, sur tout ce qu'il venoit de faire, augmen- 
tèrent sa honte ; il auroit voulu se pouvoir cacher ; ce 
fut la première fois qu'il parut embarrassé et incertain. 90 
Enfin, il demanda comme une grâce qu'on ne lui donnât 
plus aucune louange. 

« Ce n'est pas, dit-il, que je ne les aime, surtout 
quand elles sont données par de si bons juges de la vertu ; 
mais c'est que je crains de les aimer trop: elles corrom- 95 
pent les hommes ; elles les remplissent d'eux-mêmes ; 
elles les rendent vains et présomptueux. Il faut les méri- 
ter et les fuir : les meilleures louanges ressemblent aux 
fausses. Les plus méchants de tous les hommes, qui sont 
les tyrans, sont ceux qui se sont fait le plus louer par des 100 
flatteurs. Quel plaisir y a-t-il à être loué comme eux ? 
Les bonnes louanges sont celles que vous me donnerez en 
mon absence, si je suis assez heureux pour en mériter. 
Si vous me croyez véritablement bon, vous devez croire 
aussi que je veux être modeste et craindre la vanité : loS 



Ms. — 89 : F.: cacher; et (effacé) ce fut. — loa : S.: les bonnes 
louanges seront. — io4 : F. : Vous devez aussi (efface) croire aussi... 



de donner seulement quand On citerait des exemples analogues, 

et la même tournure se trouve avec remettre. « Je remis à considérer 
mieux les choses lorsque j'aurols pris quelques informations », écrit 
encore Prévost dans Manon Lescaut (1731). Mais le plus souvent la 
locution, usuelle au xviii* siècle, attendre à faire une chose entraîne 
la conjonction que suivie du subjonctif : « Il y a des hommes, écrira 
La Bruyère (Des esprits forts, 5), qui attendent à être dévots et reli- 
gieux que tout le monde se déclare impie et libertin. » 



SEIZIÈME LIVRE 435 

épargnez-moi donc, si vous m'estimez, et ne me louez pas 
comme un homme amoureux des louanges', w 

Après avoir parlé ainsi, Télémaque ne répondit plus 
rien à ceux qui continuoient de l'élever jusqu'au ciel, et, 
par un air d'indifférence, il arrêta bientôt les éloges qu'on 
lui donnoit. On commença à craindre de le fâcher en le 
louant : ainsi les louanges finirent ; mais l'admiration 
augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu'il avoit 
témoignée à Pisistrate et les soins qu'il avoit pris de lui 
rendre les derniers devoirs. Toute l'armée fut plus tou- 
chée de ces marques de la bonté de son cœur que de 
tous les prodiges de sagesse et de valeur qui venoient 
d'éclater en lui. 

« Il est sage, il est vaillant, se disoient-ils- en secret 
les uns aux autres ; il est l'ami des dieux et le vrai héros 
de notre âge ; il est au-dessus de l'humanité ; mais tout 
cela n'est que merveilleux, tout cela ne fait que nous 
étonner. Il est humain, il est bon, il est ami fidèle et 
tendre ; il est compatissant, libéral, bienfaisant, et tout 

Ms. — 107 : 5. : amoureux de louanges. — 'oy : F. : jusques au ciel, 
PS. : jusqu'au ciel. — • '9 : F. : il est vaillant, il est héros, un vrai héros ; 
il est au-dessus Fc: {Comme le texte). — 112 : F.: que nous est éton- 
ner (sic). — ia3 : FP. : il est homme, Pc. : il est humain. — laS : FP. : i\ 
est ami, il est tendre, Pc. : il est ami fidèle et tendre. — ia4 : FP. : il est 
compatissant, il est bienfaisant et tout entier..., Pc. : (Le texte). 

V (109) : suit F. 



I. « Je ne r (le duc de Bourgogne) ai jamais vu aimer les louanges ; 
il les laissoit tomber d'abord, et, si on lui en parloit, il disoit sim- 
plement qu'il connoissoit trop ses défauts pour mériter d'être loué. » 

(Fénelon, lettre au P. Martincau, du i4 novembre 1712.) « H 

étoit au-dessus de la vanité. Dès l'enfance, il ne chercha jamais à 
faire valoir ce qu'il avoit fait de bien ni à s'attirer des louanges- si 
on lui en donnoit, il les laissoit tomber sans y faire attention. » 
(Flcury, Portrait de Louis, duc de Bourgogne, II). 

3. Ils, les soldats et leurs chefs, dont l'idée est contenue dans les 
mots toute l'armée (ligne ii5). Syllepse usuelle. 



436 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

entier à ceux qu'il doit aimer; il est les délices de 125 
ceux qui vivent avec lui ; il s'est défait de sa hauteur, 
de son indifférence et de sa fierté ' : voilà ce qui est 
d'usage -, voilà ce qui touche les cœurs, voilà ce qui nous 
attendrit pour lui et qui nous rend sensibles à toutes ses 
vertus; voilà ce qui fait que nous donnerions tous nos i3o 
vies pour lui. » 

A peine ces discours furent-ils finis, qu'on se hâta de 
parler de la nécessité de donner un roi aux Dauniens. La 
plupart des princes qui étoient dans le conseil opinoient 
qu'il falloit partager entre eux ce pays, comme une is:) 
terre conquise. On offrit à Télémaque, pour sa part, la 
fertile contrée d'Arpine^, qui porte deux fois l'an les 
riches dons de Cérès, les doux présents de Bacchus et 
les fruits toujours verts de l'olivier consacré à Minerve*. 

Ms. — iî6 : F. : de sa hauteur et de sa fierté, Fc. : {Comme le texte). — 

1 33 : F. ; aux Dauniens. Plusieurs des princes..., Fc. : La plupart des — 

i36 : F. : à Télémaque la fertile contrée d'Arpos, qui porte abondamment 
les riches dons.. , FcP. : (Comme le texte, sauf [137 : contrée d'Arjjos]), Pc. : 
(Le texte). — iSg : F. : et les fruits toujours de l'olivier {sic)..., Fc. : tou- 
jours verts de — 



1. « Dans son enfance et sa première jeunesse, il {le duc de Bour- 
gogne) étoit vif et impatient jusqu'à la violence et à l'emportement... 
Vers l'âge de vingt ans, la raison reprit le dessus : il devint doux, 
traitable, aisé à servir, indulgent à ses domestiques, affable à tout 
le monde » (Fleury, ibid.). 

2. « Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la 
force, la magnanimité, la magnificence ; mais la douceur, la tempé- 
rance, l'honnêteté et l'humilité sont de certaines vertus desquelles 
toutes les actions de notre vie doivent être teintes. Il y a des vertus 
plus excellentes qu'elles ; l'usage néanmoins de celles-ci est plus 
exquis. » (Saint François de Sales. Introduction à la vie déoote, Ili, 1). 

3. Fénelon appelle ainsi la région nord de l'Apulie, 011 devait être 
établie la ville des Arpini, Arpi. L'origine de cette ville, qui devint 
importante et prospère, passait pour très ancienne : Virgile la repré- 
sente {Enéide, XI, 343-25o) comme se fondant à l'époque de l'arri- 
vée d'Enée en Italie. — Voir plus loin la note de la ligne 27^. 

4. La fertilité du pays est attestée par plus d'un témoignage (voir 



SEIZIÈME LIVRE ^87 

« Cette terre, lui disoit-on, doit vous faire oublier la pau- id» 
vre Ithaque' avec ses cabanes, et les rochers affreux de 
Dulichie, et les bois sauvages de Zacinthe-. Ne cherchez 
plus ni votre père, qui doit être péri'' dans les tlots au 
promontoire de Capharéc*, par la vengeance de Nauplius 
et par la colère de Neptune ; ni votre mère, que ses i4& 
amants' possèdent depuis votre départ ; ni votre patrie, 

Ms. — lii : F. : avec ses sables {efface) cabanes.... — i43 : 6". : plus 
voire père. — i44 : F. : de Capharée par la colère^ de Neptune..., Fc: 
(('nmme le texte). 



par exemple Strabon, VI, m, y). Mafs il est 'difTîcile de dire où 
Fénelon aura trouvé la mention de celte double production. Peut- 
ôtre n'y a-l-il là qu'un souvenir amplifié de ce que Virgile dit de 
l'Italie en général {Géorgiqws, II, iii(|), que les arbres y portent deux 
fois des fruits; peut-ôtre n'y a-t-il là, sous la plume de Fénelon, 
qu'une formule (cf. livre VII, ligne 53o). Sur l'origine de la consé- 
cration de lolivicr à Minerve (Ovide — Art d'aimer, II, 5i8 — l'ap- 
pelle l'arbre de l^allas), voir livre XIIÎ, ligne 538 ctsuiv. 

1. Cf. livre V, ligne 629, et, ci-dessous, les références rappelées à 
la note de la ligne i5a. 

2. Dulicbio, Zacyntbr, îles toutes voisines d'Itliaque et souvent 
nommées dans Homère, qni appelle Zacynlhc la boisée. jXjjca^a 
(Od.. I, 2/46 et I\, 24)- Virgile (E/iéi(/e. III, 270), reproduit celte 
épithi'te (nemorosa), et il applique à une autre petite île du même 
groupe, Nérite, celle de rocheuse (^arttua sa.ris), que Fénelon rap- 
porte ici à Dulicliie. Toutes ces îles passaient pour avoir fait partie 
du domaine d'ilysse (Ovide, Métam., XIII, 712). 

3. La conjugaison de périr avec l'auxiliaire avoir est plus usuelle 
qu'avec l'auxiliaire être; elle l'était dès le xvn« siècle. Mais les 
exemples contraires ne sont pas rares. Mme de Sévigné (25 août 1679) 
écrit à propos de la mort du cardinal de Retz : « Ainsi est péri 
devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre. » 

li. Voir livre IX, ligne 4oi. — Nauplius était un roi d'Eubée, fils 
de Neptune et père de Palamède. Ce dernier ayant été mis à mort 
par les Grecs, sur une fausse accusation d'Ulysse, Nauplius se vengea 
d'eux en attirant leur flotte par do faux signaux conlrc le promon- 
toire de Capharée. Fénelon trouvait cette histoire racontée soit dans 
une note de Servius relative au vers 260 du livre XI de l'Enéide, soit 
dans Hygin (Faties. 116). 

5. Voir livre I, ligne 260. 



438 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

dont la terre n'est point favorisée du ciel comme celle 
que nous vous offrons. » 

Il écoutoit patiemment ces discours ; mais les rochers 
de Thrace et de Thessalie* ne sont pas plus sourds et i5o 
plus insensibles aux plaintes des amants désespérés, que 
Télémaque l'étoit à ces offres ^. 

« Pour moi, répondoit-il, je ne suis touché ni des 
richesses, ni des délices : qu'importe de posséder une 
plus grande étendue de terre et de commander à un i55 
plus grand nombre d'hommes ? On n'en a que plus d'em- 
barras, et moins de liberté : la vie est assez pleine de 
malheurs pour les hommes les plus sages et les plus 
modérés, sans y ajouter encore la peine de gouverner les 
autres hommes, indociles, inquiets, injustes, trompeurs 160 
et ingrats. Quand on veut être le maître des hommes 
pour l'amour de soi-même, n'y regardant que sa propre 
autorité, ses plaisirs et sa gloire, on est impie, on est 
tyran, on est le fléau du genre humain. Quand, au con- 
traire, on ne veut gouverner les hommes que selon les i65 
vraies règles, pour leur propre bien, on est moins leur 
maître que leur tuteur ; on n'en a que la peine, qui est 
infinie, et on est bien éloigné de vouloir étendre plus loin 
son autorité. Le berger qui ne mange point le troupeau, 

Ms. — i5o : S. : plus sourds ni plus insensibles — i53 : S. : ré- 
pondit-il. — i55 : P.: commander aux (sic) plus grand nombre..., Pc: à 

un plus — 167 : F. : est pleine de tant de malheurs..., Fc. : (Comme le texte). 

— i65 : F. : les hommes que pour leur propre bien, Fc. : (Comme le texte). 



I . Citées ici comme des régions particulièrement rudes et mon- 
tagneuses. Un amant malheureux dans Virgile (Bucoliques, VIII, 44) 
affirme que l'Amour, le cruel Amour, y a pris naissance, et c'est un 
des grands prodiges de l'histoire d'Orphée que l'attendrissement de 
ces rochers lors de la mort d'Eurydice (Géorgiques, IV, 46o-46i). 

3. Fénelon se souvient ici, en l'accommodant à son dessein, de 
l'épisode de Télémaque refusant les présents de Ménélas (Homère, 
Odyssée, IV, ôgS etsuiv., et Horace, Ep., I, vu. 4o et suiv.). 



SEIZIÈME LIVRE ABg 

qui le défend des loups en exposant sa vie, qui veille 170 
nuit et jour pour le conduire dans les bons pâturages', 
n'a point d'envie d'augmenter le nombre de ses moutons 
et d'enlever ceux du voisin : ce seroit augmenter sa peine. 
Quoique je n'aie jamais gouverné, ajoutoit Télémaque, 
j'ai appris par les lois et par les hommes sages qui les 17^ 
ont faites combien il est pénible de conduire les villes et 
les royaumes. Je suis donc content de ma pauvre Itha- 
que-; quoiqu'elle soit petite et pauvre, j'aurai assez de 
gloire, pourvu que j'y règne avec justice, piété et courage ; 
encore même n'y régnerai-je que trop tôt. Plaise aux dieux iSo 
que mon père, échappé à la fureur des vagues, y puisse 
régner jusqu'à la plus extrême vieillesse^ et que je puisse 
apprendre longtemps sous lui comment il faut vaincre ses 
passions pour savoir modérer celles de tout un peuple! » 

Ms. — 178 : F. : et d'enlever celles (efface) ceux du voisin, P. : et d'enle- 
ver ceux du voisin, Pc. : ceux du voisinage, Pc'. : ceux du voisin. — 178 ; 
F. : augmenter sa peine. // n'y a que le berger (7 mots effacés) Quoique je — 
— i83 : F. : vaincre ses passions pour élr (effacé) savoir. — 1 84 ; P. : celles 
de son peuple, Pc. : de tout un peuple. 



1. Voir ci-dessous la note de la ligne afiS, cl livre XV, lignes 19a- 
198, et les notes. Cf. La Bruyère, qui a développe la comparaison dans 
un passage célèbre (39) de son chapitre Du souverain ou de la république. 

2. Je suis content = je me contente. Ainsi dans Racine (^Andro- 
maque, IV, i) : 

Content (= se contentant) de votre cœur, il met tout à vos pieds. 
Télémaque, nous l'avons rappelé, a déjà exprimé des sentiments ana- 
logues (livre V, ligne 628 et suiv.). Il est assez remarquable toute- 
fois que l'idée de la douceur de la patrie, qui a été à peine exprimée 
au livre V, ne tienne plus ici aucune place dans son argumentation. 
Pour ri lysse d'Homère, au contraire, si pauvre qu'elle puisse ôtrc, 
si âpre qu'en soit le sol ou le climat, « il n'y a rien de plus doux 
que la patrie ». (Odyssée. IX, a8 et 3^.) 

3. Il semble bien que ç'aient été là les sentiments sincères du duc 
de Bourgogne, uniquement soucieux « d'allier les devoirs de fils et 
de sujet avec ceux auxquels il se voyoit destiné » (Saint-Simon, édit. 
De Boislisle, tome XXII. page 3 10). 



44o LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

Ensuite Télémaque dit : « Ecoutez, ô princes assemblés ,8j 
ici, ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt. 
Si vous donnez aux Dauniens un roi juste, il les con- 
duira avec justice, il leur apprendra combien il est utile 
de conserver la bonne foi, et de n'usurper jamais le bien 
de ses voisins: c'est ce qu'ils n'ont jamais pu compren- 19a 
dre sous l'impie Adraste. Tandis * qu'ils seront conduits 
par un roi sage et modéré, vous n'aurez rien à craindre 
d'eux : ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez 
donné ; ils vous devront la paix et la prospérité dont ils 
jouiront: ces peuples, loin de vous attaquer, vous béni- 19J 
ront sans cesse, et le roi et le peuple, tout sera l'ouvrage 
de vos mains. Si, au contraire, vous voulez partager leur 
pays entre vous^, voici les malheurs que je vous prédis : 
ce peuple, poussé au désespoir, recommencera la guerre; 
il combattra justement pour sa liberté, et les dieux, enne- aoo 



Ms. — 189 : FP. : et de n'usurper jamais sur ses voisins, Pc. : jamais le 
bien de ses voisins. — 190 : S. : jamais pu apprendre sous l'impie Adraste. 
— 196 ; F. ; sans cesse ; leur a (effacé) et le roi.... — 200 : S. : pour la liberté. 



1. Tandis que = tant que. Cf. livre VII, ligne 726, et la note. 

2. « C'est ainsi que le prince de Condé et le vicomte de Turenne 
parlèrent au roi qui voulait garder toutes ses conquêtes de i6j2 et les 
partager avec le roi d'Angleterre. Mais le conseil contraire de Louvois 
ayant prévalu, tout ce qui est prédit ici n'a pas manqué d'arriver : les 
Hollandois ont combattu pour leur liberté ; le ciel s'est mêlé de leurs 
affaires, lorsqu'il a retardé le flot qui devait amener les Anglais au 
Texel, et les prospérités de la France se sont dissipées comme la fumée". » 
(/?. 1719.) 

a. Celte note de l'éditeur de 17 19 doit être éclaircie par l'extrait suivant 
de l'Histoire du règne de Louis XIV de Limiers (Amsterdam, 1717), livre V, 
1673 : « La prise de Nœrden et de Bonn précédée da recouvrement de 
Cœverden ne fut pas le seul avantage que retira la Hollande de cet abîme 
de calamités où elle étoit tombée. Celui d'avoir pu résister aux force.s navales 
de France et d'Angleterre unies ensemble ne contribua pas moins à la déli- 
vrer. Le vice-amiral de Ruiter fit ce coup-là ; mais peut-on dire que ce soit 
à sa prudence plutôt qu'à sa bonne fortune que le succès en doive être attri- 
bué .'' 11 avoit exposé témérairement dans une même campagne le salut de 
l'Etat au hasard de trois différentes batailles, malgré les ordres qu'il avoit 



SEIZIÈME LIVRE 44i 

mis de la tyrannie, combattront avec lui. Si les dieux 
s'en mêlent, tôt ou tard vous serez confondus, et vos 
prospérités se dissiperont comme la fumée ' ; le conseil 
et la sagesse seront ôtés à vos chefs, le courage à vos 
armées, l'abondance à vos terres. Vous vous flatterez ; 3o5 
vous serez téméraires dans vos entreprises ; vous ferez 
taire les gens de bien qui voudront dire la vérité. Vous 
tomberez tout à coup, et on dira de vous : « Est-ce donc 
(« là ces peuples florissants qui dévoient faire la loi à 
« toute la terre? Et maintenant"^ ils fuient devant leurs aïo 
« ennemis ; ils sont le jouet des nations, qui les foulent 
« aux pieds : voilà ce que les dieux ont fait ; voilà ce que 
« méritent les peuples injustes, superbes ^ et inhumains. » 

I. Image fréijiientc dans rÉcriture (Psaumes. GI,^; Osée, XIII, 
3, etc.). 

3. Opposition et mouvement tout bibliques, qui sont entrés dans 
le style de la prédication (voir, par exemple, le second point du 
sermon sur l' Ambilion de Bossuet, que Fcnelon ne pouvait guère 
connaître). Le type de cette opposition, ce sont les célèbres versets 35 
et 3b du Psaume XXXVI : « J'ai vu l'impie élevé au-dessus de tout... 
Et j'ai passé, et voici : il n'était plus. » 

3. Voir livre II, ligne 696 . 

reçus a>i contraire, et l'on peut dire que, si la (lotte hollandoise eût été bal 
lue, comme il y avoit grande ap|)arence, celle des ennemis étant supérieure 
de plus d'un tiers, tout le reste des Sept Provinces étoit entièrement perdu. 
Le Ciel y pourvut visiblement et les sauva comme par miracle On ne peut 
s'empêcher de nommer ainsi la voie extraordinaire et merveilleuse dont elles 
furent gar.inties de l'invasion dont elles étoient menacées par la descente des 
Anglois au Tcxel, puisqu'au jour fixé (/i' 1 4 juillet 16J2), lorsqu'on n'atten- 
doit plus que le flot pour faire avancer les petits bâtiments à terre, le jusant 
(c'est-à-dire le rejliix), contre l'ordinaire, dura bien douze heures, accident 
dont les mariniers du Texel furent tellement surpris qu'ils en parlèrent 
comme d'un événement surnaturel. Toutes les bouches du peuple on reten- 
tirent aussi comme d'un témoignage de l'assistance divine et les pasteurs en 
firent résonner les chaires en remerciant Dieu dans leurs prières publiques 
de la protection qu'il avoit donnée à la Holl.inde en cet événement. En effet 
cotte longue durée de l'èbe (c'est-à-dire la basse marée) ayant l'ait passer le 
temps et perdre l'occasion dont les ennemis s'étoient flattés, ils se virent 
contraints d'abandonner leur projet. Ce reflux, contraire à l'ordre de la 
nature, fut encore suivi d une tempête, qui, achevant de déconcerter leurs 
desseins, contraignit l'anuée royale de s'éloigner avec effroi de la côte où 
elle avoit prétendu aborder. » — Sur Limiers et l'édition de 1719, voir 
Introduction, page xc.ix. 



442 LES AVENTURES DE TÉLÊMAQUE 

« De plus, considérez que, si vous entreprenez de par- 
tager entre vous cette conquête, vous réunissez contre vous aiô 
tous les peuples voisins : votre ligue, formée pour défen- 
dre la liberté commune de l'Hespérie contre l'usurpateur 
Adraste, deviendra odieuse, et c'est vous-mêmes que 
tous les peuples accuseront, avec raison, de vouloir usur- 
per la tyrannie universelle'. aao 

« Mais je suppose que vous soyez victorieux et des 
Dauniens et de tous les autres peuples : cette victoire vous 
détruira ; voici comment. Considérez que cette entreprise 
vous désunira tous : comme elle n'est point fondée sur la 
justice, A'ous n'aurez point de règle pour borner entre 225 
vous les prétentions de chacun ; chacun voudra que sa 
part de la conquête soit proportionnée à sa puissance ; nul 
d'entre vous n'aura assez d'autorité parmi les autres pour 
faire paisiblement ce partage : voilà la source d'une 
guerre dont vos petits-enfants ne verront pas la fin. Ne a3o 
vaut-il pas bien mieux être juste et modéré", que de 
suivre son ambition avec tant de péril et au travers de^ 

Ms. — 230 : F.: la tyrannie universelle. Enfin considérez que.... (aaS), 

Fc. : (Comme le texte'). — 227 : F.: nul n'au (effacé) d'entre vous — 228 : 

F. : assez d'autorité sur les autres, P. : assez d'autorité par les autres, Pc. : 
assez d autorité parmi les autres. — 229 : F. : faire le partage, FcP. : faire 
le partage paisiblement, Pc. : (Le texte). — 280 : F. : pas la fin. Cependant 
les Dauniens se joindront à un parti (8 mots effacés). Ne vaut-il pas.... — 282 : 
F. : avec tant de péril et avec des (2 mots effacés) au travers.... 



1. C'est le reproche que les ennemis de la France et de Louis XIV 
affectaient de lui adresser (voir Gillot, le Règne de Louis XIV et 
l'opinion publique en Allemagne, Paris, iQiA» H, i). Montesquieu 
(Esprit des lois, IX, vu) y fait encore allusion. 

2. « Si le roi eût usé de plus de modération envers les Hollandais, 
lorsqu'ils lui envoyèrent leurs ambassadeurs à son camp près d'Ulrecht, 
il n'auroit pas été obligé d'abandonner toutes ses conquêtes » (R. 1719). 
— La députation à laquelle fait allusion le commentateur est celle 
que les Provinces Unies envoyèrent à Louis XIV après le passage du 
Rhin (juin 1672). 

3. Voir livre I, ligne 102. 



SEIZIÈME LIVRE /i^3 

tant de malheurs inévitables ? La paix profonde, les plai- 
sirs doux et innocents qui l'accompagnent, l'heureuse 
abondance, l'amitié de ses voisins, la gloire, qui est insé- -35 
parable de la justice, l'autorité qu'on acquiert en se ren- 
dant par la bonne foi l'arbitre de tous les peuples étran- 
gers', ne sont-ce pas des biens plus désirables que la 
folle vanité d'une conquête injuste? O princes, ô rois, 
vous voyez que je vous parle sans intérêt : écoutez donc >'io 
celui qui vous aime assez pour vous contredire et pour 
vous déplaire en vous représentant la vérité. » 

Pendant que Télémaque parloit ainsi, avec une auto- 
rité qu'on n'avoit jamais vue en nul autre, et que tous 
les princes, étonnés et en suspens, admiroient la sagesse ii,^ 
de ses conseils, on entendit un bruit confus qui se répan- 
dit dans tout le camp et qui vint jusqu'au lieu où se tenoit 
l'assemblée. « L'n étranger, dit-on, est venu aborder sur 
ces côtes avec une troupe d'hommes armés, et cet inconnu 
est d'une haute mine : tout paroît héroïque en lui ; on ..".o 
voit aisément qu'il a longtemps souffert et que son grand 
courage l'a mis au-dessus de toutes ses souffrances. 
D'abord les peuples du pays, qui gardent la côte, ont 
voulu le repousser comme un ennemi qui vient faire une 
irruption ; mais, après avoir tiré son épée avec un air 355 
intrépide, il a déclaré qu'il sauroit se défendre si on l'at- 
taquoit, mais qu'il ne demandoit que la paix et l'hospita- 



Ms. — 287 ; F. : par sa bonne foi, PS. : par la bonne foi. — a38 : F. : 
ne sont pas des biens..., Fc. : ne sont-ce pas.... — 245 : F. : étonnés, admi- 
roient la sagesse, Fc. : étonnes et en suspens.... — 246 : Fc. : on entendit un 

gr {effacé) bruit — 3 49 : FP. : d'hommes armés : cet inconnu .., PcS. : 

d'hommes armés et cet inconnu.... Se: Comme F. — j55 : F.: tiré son 
épée, il a déclaré..., Fc. : {Comme le texte'). 

V (237) suit F.: (249) suit F. 



I. Cf. livre V, lignes 034-538. 



^4^ LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

lilé. Aussitôt il a présenté un rameau d'olivier, comme 
suppliant*. On l'a écouté; il a demandé à être conduit 
vers ceux qui gouvernent dans- cette côte de l'Hespérie, 260 
et on l'emmène^ ici pour le faire parler aux rois assem- 
blés. » 

A peine ce discours fut-il achevé, qu'on vit entrer cet 
inconnu avec une majesté qui surprit toute l'assemblée. 
On auroit cru facilement que c'étoit le dieu Mars, quand 20r> 
il assemble sur les montagnes de la Thrace^ ses troupes 
sanguinaires. Il commença à parler ainsi : 

« vous, pasteurs des peuples^, qui êtes sans doute 
assemblés ici ou pour défendre la patrie contre ses enne- 
mis, ou pour faire fleurir les plus justes lois, écoutez un 370 
homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux que 
vous n'éprouviez jamais de semblables malheurs ! Je suis 
Diomède, roi d'Etolie, qui blessai Vénus au siège de 
Troie ^ La vengeance de cette déesse me poursuit dans 

Ms. — 258 : F.: comme suppliant. On l'a écouté; il a demandé, Fc. : 
comme suppliant. Il a demandé, Fc'. : (^Comme F.). — 269 : FP. : à être 
mené..., Pc: à être conduit. — 2G6 : FP.: les troupes sanguinaires..., 
Pc. : ses troupes.... 

V (269) : assemblés ici pour défendre. 



1. Voir livre IX, ligne 68, et la note. 

2. Voir la note de la ligne 8go du livre IX. 

3. Emmené = amène. Fénelon, en raison sans doute d'une certaine 
similitude des deux prononciations, ne paraît pas avoir très nettement 
distingué les deux mots : cf. les notes des lignes 586 du livre III et 
/i36 du livre XIII. 

II. Voir, ci-dessus, la note de la ligne 606, et livre XIV, ligne 634- 

5. L'expression est homérique (voir, par exemple, Iliade. I, 268), 
et la métaphore est devenue usuelle : on l'a vue ici même rappelée 
ou développée à plusieurs reprises (livres X, ligne 908; XV, 192; 
XVI, 169, etc.). 

6. Cet épisode est raconté au livre V de l'Iliade (vers 827 et suiv.). 
— Virgile, dans l'Enéide (VIII, 9-17 et XI, 225-295), et Ovide, dans 
les Métamorphoses (XIV, l^b'j-l^Q'i), ont donné place à Diomède, l'un 
des plus brillants héros de l'Iliade. Les poètes latins suivent une 
légende d'après laquelle ce roi, après la chute de Troie, aurait, à la 



SEIZIÈME LIVRE A^5 

tout l'univers'. Neptune, qui ne peut rien refuser à la 37» 
divine fille de la mer, m'a livré à la rage des vents et des 
flots ^ qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre 
les écueils. L'inexorable Venus m'a ôté toute espérance de 
revoir mon royaume, ma famille, et cette douce lumière 
d'un pays où je commençai à voir le jour en naissant^. aSo 
Non je ne reverrai jamais tout ce qui m'a été le plus cher 
au monde. Je viens, après tant de naufrages, chercher 
sur ces rives inconnues un peu de repos et une retraite 
assurée. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter, 
qui a soin des étrangers *, si vous êtes sensibles à la com- 2^5 
passion, ne me refusez pas, dans ces vastes pays, quel- 
que coin de terre infertile, quelques déserts, quelques 

Ms. — J77 : FP. : qui m'ont brisé plusieurs fois contre les écueils..., Pc. : 
(Le texte). — aSa : F. : Je viens sur ce riv (effacé), après tant de naufrages. 
— 287 : F. : de terre infertile, quelques sables ou quelques (a mots effacés) 
déserts ou quelques rochers..., P. : (Comme F., moins les mots effacés), Pc. : 
(Le texte). 



suite d'aventures dramatiques, abordé en Italie et fondé la ville d'Arpi 
(voir, ci-dessus, ligne 187. Mais ils le montrent déjà établi dans son 
nouveau royaume. Fcnclon, dans le noble et pathétique épisode 
qu'on lit ici, imagine ce que put être l'arrivée de Diomède en Italie. 

1. C'est ce que dit le même Diomède dans Virgile (Enéide. XI, 
370-277) et dans Ovide (Métamorphoses, XIV, ^77-478). 

2. Souvenir d'Ovide, qui fait dire la même chose (3/é/am., ibid.. 
1^70) à Diomède, mais parlant de tous les Grecs : 

iram cxlique marisque 
Perpetimur Danai. 

3. Nouveau souvenir du discours de Diomède dans Virgile (Enéide. 
XI, 269-270). « O dieux! m'avoir envié le bonheur de retrouver les 
autels du foyer paternel, de revoir ma femme chérie et ma belle 
patrie ! » 

Invidisse Deos palriis at reddilas aris 

Conjugium optatam et pulchram Calydona vidercm '. 

Cf. Ovide. Métam., XIV, ^76-^77. 

Ix. « C'est loi, dit la Didon de Virgile, invoquant Jupiter (Enéide. 
l, 7.31), qui as donné les lois de l'hospitalité. » Cf. Homère (Ut/mée. 
VII, 181). 



446 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

sables, ou quelques rochers escarpés, pour y fonder, avec 
mes compagnons, une ville qui soit du moins une triste 
image de notre patrie perdue'. Nous ne demandons qu'un 290 
peu d'espace qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix 
avec vous dans une étroite alliance ; vos ennemis seront 
les nôtres; nous entrerons dans tous vos intérêts; nous 
ne demandons que la liberté de vivre selon nos lois. » 

Pendant que Diomède parloit ainsi, Télémaque, ayant 395 
les yeux attachés sur lui, montra sur son visage toutes 
les différentes passions. Quand Diomède commença à 
parler de ses longs malheurs, il espéra que cet homme 
si majestueux seroit son père. Aussitôt qu'il eut déclaré 
qu'il étoit Diomède, le visage de Télémaque se flétrit 3oo 
comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent 
ternir de leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Dio- 
mède, qui se plaignoit de la longue colère d'une divinité, 
rattendri[ren]t^ parle souvenir des mêmes disgrâces souf- 
fertes par son père et par lui ; des larmes mêlées de dou- 3o& 
leur et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout à 
coup sur Diomède pour l'embrasser. 

« Je suis, dit-il, le fils d'Ulysse, que vous avez connu. 



Ms. — 289 : S. : qui soit au moins. — 29! : FP. ;^ -d'espace inutile..., Pc. : 
d'espace qui vous soit inutile, 6'. : de place qui vous soit inutile. — 291 : F, : 
nous vivrons en paix en vous (sic), Fc. : avec vous. — agd ; F. : la liberté 
et la (2 mots effacés) de vivre.. . — 298 : FP. : il espéra que ce seroit son père, 

Pc. : (Le texte). — 3o2 : F. : Ensuite les re (effacé) paroles de — 3o4 ; 

FPS.: l'attendrit. 



\ 



V (3oi-3o2) : viennent de ternir; (SoU) : l'attendrirent. 



I . Ainsi la ville et la citadelle qu'Hélénus, d'après Virgile (Enéide, 
III, 349), avait bâties, en Epire, « la petite Troie et une Pergame, 
image de la grande ». 

Parvam Trojam simulataque magnis 
Pergama. 

3. Tous les manuscrits donnent attendrit, par une évidente inad- 
vertance. 



SEIZIÈME LIVRE 4^7 

et qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les che- 
vaux fameux de Rhésus'. Les dieux l'ont traité sans pitié Sio 
comme vous. Si les oracles de l'Erèbe ne sont pas trom- 
peurs*, il vit encore : mais, hélas I il ne vit point pour 
moi. J'ai abandonné Ithaque pour le chercher; je ne 
puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui : jugez par mes 
malheurs de la compassion que j'ai pour les vôtres. C'est 3.î 
l'avantage qu'il y a à être malheureux, qu'on sait 
compatir aux peines d'autrui^. Quoique je ne sois ici 
qu'étranger, je puis, grand Diomèdc (car, malgré les 
misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance, je 
n'ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre 320 
gloire dans les combats), je puis, ô le plus invincible de 
tous les Grecs après Achille, vous procurer quelque 
secours. Ces princes que vous voyez sont humains ; ils 
savent qu'il n'y a ni vertu, ni vrai courage, ni gloire 
solide, sans l'humanité'. Le malheur ajoute un nouveau 3î5 

Ms. — 3i5 : FP. : c'est l'avantageui {sic), qu'il y a..., Pc. : c'est l'avan- 
tage — 317 : PP.: aux peines des autres, Pc : aux peines dautrui. 

3i8 : F. : malgré les misères de ma patrie, je n'ai pas été....[Fc. : (Commet 
texte). — 3ji : F. : je puis, grand Diomède (a mots effacés) ô le plus... 



1. Rhésus, roi de Thracc, qui vint au secours de Priam, et fui 
tué, la nuit môme de son arrivée, par Ulysse et Diomède, qui s'em- 
parÎTcnt de ses chevaux. Cet événement est raconté au livre X do 
l'Iliade. 

2. Allusion à l'assurance que lui a donnée Arcésius (livre XIV, 
lignes 725 et 756). Erèbe est le nom d'une divinité des ténèbres 
(Virgile, Enéide, IV, 5 10), que les poètes prennent souvent comme 
synonyme des Enfers (W., VI, 2li']). 

3. Ainsi parle la Didon de Virgile (£néjde, 1, 63o): « Connais- 
sant la douleur, j'ai appris à secourir les malheureux. » 

Non ignora mali, miseris succurrcre disco. 

4. <f Loin de nous les héros sans humanité! » avait dit Bossuet 
dans un beau passage de VOraison funèbre du prince de Condé. Mais 
on sent assez combien, dans le développement qu'on lit ici, la pen- 
sée de Fénelon apparaît personnelle et sincère. 



448 LES AVENTURES DE TELÉMAQUE 

lustre à la gloire des grands hommes ; il leur manque 
quelque chose quand ils n'ont jamais été malheureux : il 
manque dans leur vie des exemples de patience et de fer- 
meté ; la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont 
quelque goût pour la vertu. Laissez-nous donc le soin de 33o 
vous consoler: puisque les dieux vous mènent' à nous, 
c'est un présent qu'ils nous font, et nous devons nous 
croire heureux de pouvoir adoucir vos peines. » 

Pendant qu'il parloit, Diomède étonné le regardoit 
fixement et sentoit son cœur tout ému. Ils s'embrassoii^nt 335 
comme s'ils avoient été longtemps liés d'une amitié étioile. 
« digne fils du sage Ulysse 1 disoit Diomède, je recon- 
nois en vous la douceur de son visage, la grâce de ses 
discours, la force de son éloquence, la noblesse de ses 
sentiments, la sagesse de ses pensées. » 340 

Cependant Philoctète embrasse aussi le grand fils de 
Tydée^; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuile 
Philoctète lui dit : « Sans doute vous serez bien aise de 
revoir le sage Nestor ; il vient de perdre Pisistrate, le der- 
nier de ses enfants ^ ; il ne lui reste plus dans la vie qu'un 3.'i5 
chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez 
le consoler : un ami malheureux est plus propre qu'un 
autre à soulager son cœur. » 

Ms. — 328 : F. : et de fermeté contre les caprices d'une fortune ennemie 

(6 mots effacés); la vertu — 33o : F.: quelque goût de la vertu, Fc. ; 

pour la vertu. — 332 : F.: nous font, et toute (effacé) nous devons — 

335 : F.: ils s'embrassèrent..., P.: ils s'embrassoient. — 34? ; F.r. leurs 
a (effacé) tristes aventures. 

V (326) : à la gloire des hommes. 



1. Mènent. Voir, sur l'emploi du mot, la note de la ligne 485 du 
livre III. 

2. Fils de Tydée. C'est ainsi que Diomède est très souvent appelé 
par Homère et les poètes anciens. Tydée lui-même, roi d'Etolie, qui 
fut l'un des « sept contre Thèbes », est loué pour sa vaillance dans 
l'Iliade (IV, 872 4oo). 

3. Voir livre XY, ligne 5o!\ et suiv. 



SEIZIÈME LIVRE ^^g 

Ils allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, qui recon- 
nut à peine Diomède, tant la tristesse abattoit son esprit '■^'^o 
et ses sens. 

D'abord Diomède pleura avec lui, et leur entrevue fut 
pour le vieillard un redoublement de douleur ; mais peu 
à peu la présence de cet ami apaisa son cœur. On recon- 
nut aisément que ses maux étoient un peu suspendus ^-^â 
par le plaisir de raconter ce qu'il avoit souffert et d'en- 
tendre à son tour ce qui étoit arrivé à Diomède. 

Pendant qu'ils s'enlrctenoient, les rois assemblés avec 
Télémaque examinoient ce qu'ils dévoient faire. Téléma- 
que leur conseilloit de donner à Diomède le pays d'Ar- ^'Jo 
pine' et de choisir, pour roi des Dauniens, Polydamas, 
qui éloit de leur nation. Ce Polydamas- étoit un fameux 
capitaine, qu'Adraste, par jalousie, n'avoit jamais voulu 
employer, de peur qu'on n'attribuât à cet homme habile 
les succès dont il espéroit d'avoir' seul la gloire. 365 
Polydamas l'avoit souvent averti, en particulier, qu'il 
exposoit trop sa vie et le salut de son Etat dans cette 
guerre contre tant de nations conjurées ; il l'avoit voulu 
engager à tenir une conduite plus droite et plus modérée 

Ms. — 303 : FP. : leur entrevue fut un redoublement..., Pc. : (Le lexle). 

— 354: FP.: apaisa le cœur du vieillard..., Pc: apaisa son cœur. — 
354 : F.: Et on reconnut.... Fc: On reconnut. — 35g : FP.: ce qu'ils 
dévoient faire, et Télémaque..., Pc: ce qu'ils dévoient faire. Télémaque.... 

— 36o : F. : conseilloit de donner Diomède pour roi aux Daiinicns dans le 
pavs d'Arpos..., Fe. (^Correction immédiate : comme le texte, sauf [36o : le pays 
d'Arpos]), P. (Comme Fc ), Pc. : (Le texte). — 36 1 : F. : roi des Dauniens le 
sage Polydamas..., Fc. : (Comme le texte). — 365 ; F. : dont il espéroit d'avoir 
seul toute la gloire, P. : (Le texte), S. : dont il espéroit seul avoir la gloire. 

V (365) suit F. 



I. Voir, ci-dessus, ligne 187, et la note. 

3. Ce nom (litlôralcmont : qui subjugue beaucoup d'adversaires) 
a été porté par plusieurs personnages. Mais celui dont il est parle ici 
<3St tout imaginaire. 

3. Voir livre I, ligne 4(30, et la note. 

TÉM'MAOl'E. II. 3Q 



/i5o LES AVENTURES DE TÉLÉ;MAQUE 

avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité 37» 
haïssent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire : ils 
ne sont touchés ni de leur sincérité, ni de leur zèle, ni de 
leur désintéressement'. Une prospérité trompeuse endur- 
cissoit le cœur d'Adraste contre les plus salutaires con- 
seils; en ne les suivant pas, il triomphoit tous les jours 375. 
de ses ennemis : la hauteur, la mauvaise foi, la violence, 
mettoient toujours la victoire dans son parti ; tous les 
malheurs dont Polydamas l'avoit si longtemps menacé 
n'arrivoient point. Adraste se moquoit d'une sagesse 
timide qui prévoyoit toujours des inconvénients ; Poly- 38o 
damas lui étoit insupportable : il l'éloigna de toutes les 
charges ; il le laissa languir dans la solitude et dans la 
pauvreté. 

D'abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce ; mais 
elle lui donna ce qui lui manquoit, en lui ouvrant les 385 
yeux sur la vanité des grandes fortunes : il devint sage 
à ses dépens; il se réjouit d'avoir été malheureux; il 
apprit peu à peu à se taire, à vivre de peu, à se nourrir 
tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus 
secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatan- 390 
tes, enfin à se passer des hommes. 11 demeura au pied 
du mont Gargan -, dans un désert, où un rocher en demi- 
voûte lui serA'oit de toit. Un ruisseau qui tomboit de la 

Ms. — 870: F. : mais les gens (^effacé) hommes qui — 371 : F. : les 

gens qui la disent: ils ne sont..., Fc. : (Comme le texte). — 37a : F. : tou- 
chés d (effacé) ni de.... — 876 : F. : la mauvaise foi, la m(effacé) violence.... 
— 38o : FP. : qui prévoit tovijours, Pc. : qui prévoyoit. — 38g : .S". : de la 
vérité et à cultiver. — 3g2 ; F. ; où un rocher lui (efface) en demi- voûte.... 



I . « N'avez-vous point eu peine à croire les hommes fermes et 
désintéressés qui, ne désirant rien de vous et ne se laissant point 
éblouir par votre grandeur, vous auroient dit avec respect toutes 
vos vérités et vous auroient contredit pour vous empêcher de faire 
des fautes ? » (Examen de conscience, in.) 

3. Voir livre XV, ligne /Ji/i, et le note. 



SEIZIÈME LIVRE 45l 

montagne apaisoit sa soif; quelques arbres lui donnoient 
leurs fruits : il avoit deux esclaves qui cullivoient un petit SgS 
champ; il Iravailloit lui-même avec eux de ses propres 
mains : la terre le payoit de ses peines avec usure et ne 
le laissoil manquer de rien. Il avoit non seulement des 
fruits et des légumes en abondance, mais encore toutes 
sortes de fleurs odoriférantes. Là, il déploroit le malheur 400 
des peuples que l'ambition insensée d'un roi entraîne à 
leur perle; là, il attendoit chaque jour que les dieux 
justes, quoique patients, fissent tomber Adraste. Plus sa 
prospérité croissoit, plus il croyoit voir de près sa chute 
irrémédiable; car l'imprudence heureuse dans ses fautes 4o5 
et la puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité 
absolue sont les avant-coureurs du renversement des rois* 
et des royaumes -. Quand il apprit la défaite et la mort 
d'Adraste, il ne témoigna aucune joie ni de l'avoir pré- 
vue, ni d'être délivré de ce tyran ; il gémit seulement, 4,0 
par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude. 

Voilà l'homme que Télémaque proposa pour le faire 
régner. 11 y avoit déjà quelque temps qu'il connoissoit 
son courage et sa vertu ; car Télémaque, selon les con- 

Ms. — 896 ; F. : lui-iiicnip avec eux, Fc. : lui-même, Fc' . : lui-même ^ 
nvoc euï. — 3i)8 : FP. : les fruits et les légumes, Pc. : des fruits et des.... 

— 3()9 : FP. : mais encore toutes les fleurs odoriférantes. Pc. : (Le texte). 

— 4oo : F.: il déploroit les (effacé) le malheur — — 4o6 : F. : jusqu'au 
(îernier excès d'autorité sont, les avant-coureurs de (efface) du..., Fc: 
(Comme le texte), P. : (Comme le texte, sauf [fio-] : les avant-coureurs de ren- 
versement]), Pc. (1^ texte), S. : (Comme /;• texte, sauf [4oG : de l'autorilé]). 

— 4o8 : F. : la mort d'Adraste, il ne fut point (^ mots effacés) il ne.... 



I. Souvenir poiil-(^trc dos vcr.s dWthnIic (^l . 11) : 

D,Tii;ne, daigne, mon Dieu, sur Matlian et sur elle 
Répandre cet esprit d imprudence et d'erreur 
De la chute des rois funeste avant-coureur. 

•2. « Jamais celle ina.Timr ne s' é toit mieux vérifiée qu'en la jirrsonne 
1''' Louis XIV : ce qui scmbloil devoir affermir pour jamais sa puissance 
lu précipitée tout à coup par un étrange renversement. » (/?. 1 /iç).) 



452 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

seils de Mentor, ne cessoit de s'informer partout des qua- 4iî 
lités bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui 
étoient dans quelque emploi considérable, non seulement 
parmi les nations alliées qu'il servoit en cette guerre, 
mais encore chez les ennemis. Son principal soin étoit de 
découvrir et d'examiner partout les hommes qui avoient 4^0 
quelque talent ou une vertu particulière'. 

Les princes alliés eurent d'abord quelque répugnance 
à mettre Polydamas dans la royauté. 

« Nous avons éprouvé, disoient-ils, combien un roi des 
Dauniens, quand il aime la guerre et qu'il la sait faire, hb 
est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand 
capitaine, et il peut nous jeter dans de grands périls. » 

Mais Télémaque leur répondit : 

« Polydamas, il est vrai, sait la guerre- ; mais il aime 
la paix, et voilà les deux choses qu'il faut souhaiter. Un 43o 
homme qui connoît les malheurs, les dangers et les dif- 

Ms. — 4i5 : FP. : de s'informer des, Pc. : de s'informer partout des 

— 417 : F.: non seulement chez (efface) dans les nations..., P. : non seule- 
ment dans les nations, Pc: parmi les nations.... — 4a8 : F. : leur répon- 
doit, P. : leur répondit. 

V (4a8) suit F. 



1. Ce devoir royal dont s'acquitte Télémaque fera l'objet d'un 
développement dans l'Examen de conscience (xxxiii). 

2. (c C'est le prince de Conli, élu roi de Pologne en i6gj. Louis XIV 
l'éloigna de toutes les charges et le laissa languir dans la solitude, comme 
il est dit plus haut de Polydamas, parce qu'il avoit refusé d'épouser une 
fille naturelle du Roi et qu'il avoit fait des railleries de ce monarque 
pendant le voyage qu'il fit en Hongrie, n'étant encore que prince de La 
Roche- sur-Y on. » (/î. ijjg.^ — Il faut, bien entendu, laisser au 
commentateur de 17 19 toute la responsabilité de son interprétation. 
— Sur François-Louis de Bourbon (1664-1709), prince de Gonti, 
et neveu du grand Gondé, voir Saint-Simon, Mémoires, cdit. De 
Boislisle, tome XVII, page 120 et suiv., et, dans le même volume 
(page 526), l'étude de l'éditeur sur sa disgrâce. Sur l'affaire de 
Pologne, voir même ouvrage, tome IV, pages 176 et suiv., et 488- 
5o2, et Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. xvii. 



• SEIZIÈME LIVRE 453 

ficultés de la guerre, est bien plus capable de Téviter 
qu'un autre qui n'en a aucune expérience. II a appris à 
goûter le bonheur d'une vie tranquille ; il a condamné 
les entreprises d'Adraste ; il en a prévu les suites fu- 4^^ 
nestes. Un prince foible, ignorant et sans expérience, 
est plus à craindre pour vous qu'un homme qui connoî- 
Ira et qui décidera tout par lui-même. Le prince foible 
et ignorant ne verra que par les yeux d'un favori pas- 
sionné ou d'un ministre flatteur, inquiet et ambitieux : (,io 
ainsi ce prince aveugle s'engagera à la guerre sans la 
vouloir faire. Vous ne pourrez jamais vous assurer de lui, 
car il ne pourra être sûr de lui-même ; il vous manquera 
de parole; il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu'il 
faudra ou que vous le fassiez périr, ou qu'il vous acca- 445 
ble. N 'est-il pas plus utile, plus sûr, et en même temps 
plus juste et plus noble, de répondre fidèlement à la con- 
fiance des Dauniens et de leur donner un roi digne de 
commander? » 

Toute l'assemblée fut persuadée par ce discours. On 45o 
alla proposer Polydamas aux Dauniens, qui attendoient 
une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le 
nom de Polydamas, ils répondirent : 

« Nous reconnoissons bien maintenant que les princes 
alliés veulent agir de bonne foi avec nous et faire une 455 
paix éternelle, puisqu'ils nous veulent donner pour roi 
un homme si vertueux et si capable de nous gouverner. 
Si on nous eût proposé un homme lâche, efféminé et mal 
instruit, nous aurions cru qu'on ne cherchoit qu'à nous 
abattre et qu'à corrompre la forme de notre gouverne- 40» 



Ms. — 436 ; FP. : foihlp et ignorant est plus à craindre..., Pc: {Le 
texte). — 44o : F. : flatteur et ambitieux..., Fc. : (Comme le texte). — 44? : 
F. : de répondre plus tidclement, PS. : (Le texte). — 454 : S. : nous connois- 
soas bien. — 467 : P.: un prince si vertueux..., Pc. ; un homme si vertueux, 

V (447) suit F. 



454 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

ment ; nous aurions conservé en secret un vif ressenti- 
ment* d'une conduite si dure et si artificieuse : mais le 
choix de Polydamas nous montre une véritable candeur. 
Les alliés, sans doute-, n'attendent rien de nous que de 
juste et de noble, puisqu'ils nous accordent un roi qui 465 
est incapable de faire rien contre la liberté et contre la 
gloire de notre nation. Aussi pouvons-nous protester, à 
la face des justes dieux, que les fïeuves remonteront vers 
leur source avant que nous cessions^ d'aimer des peuples 
si bienfaisants. Puissent nos derniers neveux* se souvenir 470 
du bienfait que nous recevons aujourd'hui et renouveler, 
de génération en génération, la paix de l'âge d'or dans '" 
toute la côte de l'Hespérie ! » 

Ms. — 464 ; F. : Les alliés n'attendent rien..., Fc. : les alliés sans doute 

n'attendent — 470 : S. : se ressouvenir du — 471 : F. : et renouveler 

la paix de l'âge d'or Fc. : (Comme le texte). — ^78 : P.: de l'Hespérie. 

Aussitôt les Dauniens ayant juré la paix aux conditions (sic) s'en allèrent trouver 
Polydamas dans son désert et {passage effacé). Télémaque leur proposa 



I. Ressentiment. Ce mot, dont le sens, depuis le xvii« siècle, a 
tendu à se resserrer et qu'on emploie volontiers aujourd'hui comme 
synonyme de colère, désir de vengeance, exprime en réalité la persis- 
tance ou le souvenir d'un sentiment provoqué par un fait agréable 
ou douloureux. On trouvera de nombreux exemples dans Huguet, 
Petit glossaire des classiques français du XVII^ siècle. 

1. Sans doute, dont le sens s'est atténué et qui est aujourd'hui 
presf[ue synonyme de probablement, a encore, au xvii^ siècle, toute 
sa force. (= sans aucun doute). Elle est sensible dans le dialogue 
de Molière (^Bourgeois gentilhomme, II, 11) : « De cette façon donc (en 
suivant les préceptes du maître d'armes), un homme, sans avoir du 
cœur, est sur de tuer son homme et de n'être point tué? — Sans 
doute. N'en vîtes-vous pas la démonstration ? » 

3. Les fleuves remonteront avant que nous cessions..., tour 

usité par les poètes anciens pour dire : jamais nous ne cesserons. 
Voir, par exemple, Virgile, Bucoliques, I, Sg-ôS. 

4. « On dit nos neveux dans le genre sublime et en poésie pour 
dire la postérité, ceux qui viendront après nous. » (Dictionn. de l' Aca- 
démie, i6()40TeI est d'ailleurs, et surtout en poésie, le sens constant 
du mot latin pluriel nepotes, d'où vient neveux. 

5. Cf. ci-desus ligne 260, et la note. 



SEIZIÈME LIVRE 455 

ïélémaque leur proposa ensuite de donner à Diomèdc 
les campagnes d'Arpine', pour y fonder une colonie. /^^^ 

« Le nouveau peuple, leur disoit-il, vous devra son éta- 
blissement dans un pays que vous n'occupez point. Sou- 
venez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer, 
que la terre est trop vaste pour eux -, qu'il faut bien 
avoir des voisins, et qu'il vaut mieux en avoir qui vous 48o 
soient obligés de leur établissement. Soyez touchés du 
malheur d'un roi qui ne peut retourner dans son pays. 
Polydamas et lui, étant unis ensemble par les liens de la 
justice et de la vertu, qui sont les seuls durables, vous 
entretiendront dans une paix profonde et vous rendront 485 
redoutables à tous les peuples voisins qui penseroientà 
s'agrandir. Vous voyez, ô Dauniens, que nous avons 
donne à votre terre et à votre nation un roi capable d'en 
élever la gloire jusqu'au ciel : donnez aussi, puisque 
nous vous le demandons, une terre qui vous est inutile 4<jo 
à un roi qui est digne de toute sorte de secours. » 

Les Dauniens répondirent qu'ils ne pouvoient rien re- 
fuser à Télémaque, puisque c'éloit lui qui leur avoit pro- 
curé Polydamas pour roi. Aussitôt ils partirent pour 
l'aller chercher dans son désert et pour le faire régner /igS 
sur eux. Avant que de partir', ils donnèrent les fertiles 

Ms. — !i-b : PP.: d'.\rpos, Pc: d'Arpine. — 47O : P.: Ce nouveau 
peuple, PS. : Le nouveau peuple. — 486 : P. : qui ser (effacé) penseroient.... 
— 4<jO : PP. : Avant partir. Pc. : Avant que de partir. 

V (476) suit F. ; (48i) : touchés des malheurs. 



I . Voir la note de la ligne 187. 

3. « Elle (la terre) ne manque jamais aux hommes; mais les 
hommes insensés se manquent à eux-mêmes en négligeant de la cul- 
tiver Ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre Les hom- 
mes ont devant eux des terres immenses qui sont vides et incultes, et 
ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négli- 
gée )i (Fénelon, Traité de l'Existence et des attributs de Dieu, I, n). 

3. On remarquera (voir Ms. 1*^6) que Fénelon avait écrit d'abord 



456 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

plaines d'Arpine à Diomède, pour y fonder un nouveau 
royaume*. Les alliés en furent ravis, parce que cette 
colonie des Grecs pourroit secourir puissamment le parti 
des alliés, si jamais les Dauniens vouloient renouveler 5oo 
les usurpations dont Adraste avoit donné le mauvais 
exemple. Tous les princes ne songèrent qu'à se séparer. 
Télémaque, les larmes aux yeux, partit avec sa troupe, 
après avoir embrassé tendrement le vaillant Diomède, le 
sage et inconsolable Nestor et le fameux Philoctète, âos 
digne héritier des flèches d'Hercule. 



Ms. — 497 : F. : plaines d'Arpos, Fc. : d'Arpine. — 498 : FP. : parce 
que cette colonie des Grecs fortifioit considérablement le parti des alliés, 
Pc. : {Comme le texte). — 5oi ; F. : les usurpations qu Ad (effacé) dont 

Adraste — 5o2 : F. : ne songèrent plus qu'à se séparer, PS.: ne 

songèren qu'à se séparer. — Entre 5o2 et 5o3 : Pc. : Dix-septième livre 
(3 mots effacés). 

V (5o2) suit F. 



avant partir, fidèle en cela à l'ancienne manière de parler : on a en 
effet dit, jusque dans le xvii^ siècle, avant partir ou avant que partir. 
Avant que de a prévalu depuis Vaugelas, qui, dans ses Remarques 
(1647), j^g^) devant l'infinitif, avant que peu correct et avant « bar- 
bare ». L'Académie, en 170^, dans ses Observations sur les Remar- 
ques de Vaugelas, ratifie son sentiment : « Il faut dire, assure-t-elle, 
avant que de mourir, et non pas avant que mourir ou avant mourir. » 
Quant à la forme avant de devant l'infinitif (avant de partir, avant de 
mourir), qui a fini par l'emporter sur toutes les autres, elle n'est pas 
antérieure au xviii® siècle. 

I. Voir ci dessus la note de la ligne 274. La légende avait été 
recueillie par l'histoire. « Arpi, dit Justin (XX, i, 8), fut fondée par 
Diomède, qu'un naufrage, après la ruine de Troie, avait jeté sur ces 
bords. » Arpos Diomedes, exciso Ilio, naufragio in ea loca delatus, con- 
didit. — Est-ce cette forme d'accusatif Arpos que Fénelon, par inad- 
vertance, avait prise d'abord pour le nom de la ville de Diomède 
(voir Ms. i36, 36o, lt']b et ^97)? 



DIX-SEPTIEME LIVRE' 



I. Sommaire de l'édition dite de Versailles (cSa^). — 
Télémaque, de retour à Salente. admire l'état florissant de la campagne ; 
mais il est choqué de ne plus retrouver dans la ville la magnificence qui 
éclutoit partout avant son départ. Mentor lui donne les raisons de ce 
ch'ingement : il lui montre en quoi consistent les solides richesses d'un 
État et lui expose les maximes fondamentales de l'art de gouverner. 
Télémaque ouvre son cœur à Mentor sur son inclination pour Antiope, 
fille d'idomcnée. Mentor loue avec lui les bonnes qualités de cette prin- 
cesse, l'assure que les dieux la lui destinent comme épouse, mais que 
maintenant il ne doit songer qu'à partir pour Ithaque. Idoménée, craignant 
le départ de ses hôtes, parle à Mentor de plusieurs affaires embarrassantes 
qu'il aooit à terminer, et pour lesquelles il avoit encore besoin de son 
secours. Mentor lui trace la conduite qu'il doit suivre et persiste à vou- 
loir s'embarquer au plus tôt avec Télémaque. Idoménée essaie encore de 
les retenir en excitant la passion de ce dernier pour Antiope. Il les 
engage dans une partie de chasse dont il veut donner le plaisir à sa fille. 
Elle y eût été déchirée par un sanglier, sans l'adresse et la promptitude 
de Télémaque. qui perça de son dard l'animal. Idoménée, ne pouvant 
plus retenir ses hôtes, tombe dans une tristesse mortelle. Mentor le con- 
sole, et obtient enfin son consentement pour partir. Aussitôt on se quitte 
avec les plus vives démonstrations d'estime et d'amitié. 



I 



A59 



DIX-SEPTIÈME LIVRE' 

Le jeune fils d'Ulysse brûloil d'impatience de retrouver 
Mentor à Salenle - et de s'embarquer avec lui pour revoir 
Ithaque, oii il espéroit que son père seroit arrivé. Quand 
il s'approcha ' de Salente, il fut bien étonné de voir toute 
la campagne des environs, qu'il avoit laissée presque :> 
inculte et déserte, cultivée comme un jardin et pleine 
d'ouvriers diligents: il reconnut l'ouvrage de la sagesse 
de Mentor*. Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua 
qu'il Y avoit beaucoup moins d'artisans pour^ les délices 
de la vie et beaucoup moins de magnificence. Il en fut lo 
choqué ; car il aimoit naturellement toutes les choses 
qui ont de l'éclat et de la politesse". Mais d'autres pensées 
occupèrent aussitôt son cœur. Il vit de loin venir à lui 
Idoménée avec Mentor: aussitôt son cœur' lut ému de 

Ms. — F. : {sans indication délivre), Fc. (une main moderne a introduit la mention 
Livre XXII), P(sans indication de livre), Pci>*. : Dix-septième livre, Se. : Vingt- 
unième livre (effacé'). 3 3« livre. — lO : FP. : de niagnifircncc. Tclcniaquc en lut 
•choqué; Pc. : Il en fut — i!i : F.: fut cmu d'une (effacé) de joie.... 



I. Livre XXII des éditions rn viiiiit-qnatre livres (voir, ci-dessus, 
Ms.). 

a. Où il l'avait laissé, on s'en souvient (voir livre X, ligne ^^o et 
suiv.), quand il était lui-niènic parti pour la guerre. 

3. Cf. livre II, ligne aS^, et la note. 

4- Voir livre X, ligne 9^8 et suiv. 

5. Voir la ligne 4 du livre III et ia noie. 

6. ^ oir livre II, ligne ^20, et la note. 

7. Son coeur (ligne i3)... son cœur (ligne i/|), légère négligence. 
* Voir, ci-dessus, livre XVI, Ms., Entre D02 et 5o3. 



460 LES AVENTURES DE TELEMAQUE 

joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu'il avoit eus i5 
dans la guerre contre Adraste, il craignoit que Mentor 
ne fût pas content de lui, et, à mesure qu'il s'avançoit, 
il cherchoit dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avoit 
rien à se reprocher. 

D'abord Idoménée embrassa Télémaque comme son 20 
propre fils ; ensuite Télémaque se jeta au coude Mentor, 
et l'arrosa de ses larmes. 

Mentor lui dit : « Je suis content de vous : vous avez 
fait de grandes fautes ; mais elles vous ont servi à vous 
connoître et à vous défier de vous-même*. Souvent on tire 3& 
plus de fruit de ses fautes que de ses belles actions. Les 
grandes actions enflent le cœur et inspirent une pré- 
somption dangereuse ; les fautes font rentrer l'homme en 
lui-même et lui rendent la sagesse, qu'il avoit perdue 
dans les bons succès^. Ce qui vous reste à faire, c'est de 3o 
louer les dieux et de ne vouloir pas que les hommes 
vous louent. Vous avez fait de grandes choses ; mais, 
avouez la vérité, ce n'est guère vous par qui elles ont été 
faites : n'est-il pas vrai qu'elles vous sont venues comme 
quelque chose d'étranger quiétoit mis en vous^ ? N'étiez- 35 



Ms. — 16 : F.: dans la guerre de (efface) contre.... — 19 : F.: rien à 
lui..., Fc. : rien à se... — 19 ; F. : reprocher. Ils s'embrassèrent avec (effacé) 

D'abord — 21 : F.: au cou de Mentor après V (effacé) et l'arrosa — — 

■iZ : F. : content de vous; vos (effacé) vous avez.... — 26 : F. : de ses belles 
actions. Les /autei (effacé) grandes actions.... 



1. Allusion à la querelle de Télémaque et d'Hippias et aux évé- 
nements qui l'ont suivie (voir le livre XIII). 

2. Pensée toute chrétienne. Cf. Bossuet, Henriette de France. « Les 
grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous éga- 
rent — Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous 
reprendre utilement et nous arracher cet aveu d'avoir failli, qui coûte 
tant à notre orgueil. « — Sur l'emploi de succès, cf. ligne 564 du livre V. 

3. On remarquera une fois de plus (cf. livre XIII, lignes 809-868, 
et les notes) l'insistance de Fénelon à revenir, chaque fois qu'il en 



DIX-SEPTIÈME LIVRE 46l 

vous pas capable de les gâter par votre promptitude et 
par votre imprudence? Ne sentez-vous pas que Minerve 
vous a comme transformé en un autre homme ' au-dessus 
de vous-même, pour faire par vous ce que vous avez 
fait^? Elle a tenu tous vos défauts en suspens, comme 'lo 
Neptune, quand il apaise les tempêtes, suspend les flots 
irrités. » 

Pendant qu'Moménée interrogeoït avec curiosité les 
Cretois qui étoient revenus de la guerre, Télémaque 
écoutoit ainsi les sages conseils de Mentor. Ensuite il 'i5 
regardoit de tous côtés avec étonnement et disoit à 
Mentor : 

« Voici un changement dont je ne comprends pas 
bien la raison. Est-il arrivé quelque calamité à Salente 
pendant mon absence? D'où vient qu'on n'y remarque -'o 
plus cette magnificence qui éclatoit partout avant mon 
départ? Je ne vois plus ni or, ni argent, ni pierres pré- 
cieuses; les habits sont simples; les bâtiments qu'on fait 



Ms. — 87 ; F. : Minerve vous a ch (^efface) comme transformé. — 89 : 
F.: pour faire par yous-même (effacé) ce que... — 48: FP.: Pendant 
qu'Idomênce parloit aux Cretois..,, Pc. ; (Le texte). — .'j4 : F. : qui étaient 
revenus avec Télémaque, le (^efface') de la guerre, Tclcmaque.... — 45 : FP. : 
écoutoit les (oa ces) sages, P. : écoutoit ces sages, Pc. : écoutoit ainsi les sages. 
— 46 : 6'. :regardoit avec étonnement de tous côtés et disoit.... — 48 ; FP. : 
je ne comprends pas la raison, Pc. : pas bien la raison. 



trouve l'occasion, sur, cette doctrine de Vocuvre de Dieu en nous : 
<f Pour moi, mon Dieu, je vous trouve partout : au-dedans de moi- 
même, c'est vous qui faites tout ce que je fais de bon. J'ai senti 
mille fois que je ne pouvois par moi-même ni vaincre mon humeur, 
ni détruire mes habitudes, ni modérer mon orgueil, ni suivre ma 
raison, ni continuer de vouloir le bien que j'avois une fois voulu. 
C'est vous qui donnez cette volonté, c'est vouscjui la conservez pure : 
sans vous je ne suis qu'un roseau agile par le moindre vent » (Ins- 
Iruclion sur la connaissance de Dieu). 

I. Cf. livre II, ligne 27(1, avec la note dv la ligne 271. 

a. Voir la note delà ligne SSg du livre XIII. 



462 LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE 

sont moins vastes et moins ornés; les arts languissent; 
la ville est devenue une solitude. » 5S 

Mentor lui répondit en souriant : « Avez-vous remar- 
qué rétat de la campagne autour de la ville ? 

— Oui, reprit Télémaque ; j'ai vu partout le labourage 
en honneur et les champs défrichés \ 

— Lequel vaut mieux, ajouta Mentor, ou une ville 6» 
superbe en marbre, en or et en argent, avec une campa- 
gne négligée et stérile, ou une campagne cultivée et fer- 
tile, avec une ville médiocre'^ et modeste dans ses mœurs? 
Une grande ville fort peuplée d'artisans occupés à amollir 
les mœurs par les délices de la vie, quand elle est entou- 6& 
rée d'un royaume pauvre et mal cultivé % ressemble à un 
monstre dont la tête est d'une grosseur énorme et dont 
tout le corps, exténué* et privé de nourriture, n'a aucune 
proportion avec cette tête. C'est le nombre du peuple et 

Ms. — 64 ; F.: Une ville.... Fc. : Une grande ville — 64 : F. : d'ar- 
tisans en {efface) occupés à — — 67 : F.: grosseur énorme et dont le i 
(P efface) et dont tout. . . . 

1 . Voir livre X, ligne 967 et suiv. 

2. Médiocre : d'importance moyenne (cf. livre X, ligne iii). 

3. Ces idées étaient celles du duc de Bourgogne et de ceu.v qui l'en- 
touraient (voir la note de la ligne 582 du livre X). L'abbé Fleury pense 
de la même manière : « La campagne, dit-il, peut subsister sans les 
villes, mais non les villes sans la campagne. Il est bon qu'il y ait des 
villes pour la sûreté et la société; mais il seroit à souhaiter qu'elles 
fussent petites et voisines, plutôt que grandes cl éloignées. — La 
mesure d'une ville devroit être le nombre des citoyens qui suffiroit 

pour cultiver de leurs mains les terres d'alentour — Les grandes 

villes ont de grands inconvénients : ... la faclité d'y trouver tout pour 
de l'argent y attire le luxe et la mollesse... » (Pensées politiques). 

4. Exténué, au sens propre : aminci par épuisement (cf. livre Xlll, 
ligne 555). — Sur le fond, cf. Fleury (Penstes polilb^ues) : « Une seule 
\ille trop grande épuise des provinces entières pour sa subsistance, 
attire tout l'argent et toutes les richesses d'un Etat. On quitte toutes 
les autres pour s'y établir. Ce?' un membre qui prend toute la nour- 
riture et fait sécher le reste du corps. » 



DIX-SEPTIÈME LIVRE /iOo 

Tabondance des aliments qui font la vraie force et la vraie 7* 
richesse d'un royaume'. Idoménée a maintenant un 
peuple innombrable - et infatigable dans le travail •, qui 
remplit toute l'étendue de son pays'. Tout son pays 
n'est plus qu'une seule ville: Salentc n'en est que le cen- 
tre. Nous avons transporté de la ville dans la campagne ?"' 
les hommes qui manquoicnt à la campagne et qui étoienl 
superflus dans la ville ^ De plus nous avons attire dans 
ce pays beaucoup de peuples étrangers*. Plus ces peu- 
ples se multiplient, plus ils multiplient les fruits de la 
terre par leur travail ; cette multiplication si douce et si '"*" 
paisible augmente plus un royaume qu'une conquête . 

Ms. — 70 : FP. : qui fait la vraie force..., Pc. : qui font la.... — 71 : 
.S. : Idoménée a présentement un peuple. — 74 : S. : n'est plus qu'une ville. 
— 7i : FP. : n'en est que le centre. Plus ces peuples se multiplient (79), Pc. : 
(Comme le texte, sauf [77 : dans la ville. .\oiw n'avons retranché pour ,/a ville